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+The Project Gutenberg EBook of La San-Felice, Tome I, by Alexandre Dumas
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La San-Felice, Tome I
+
+Author: Alexandre Dumas
+
+Release Date: February 6, 2006 [EBook #17693]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, TOME I ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net. This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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+
+
+
+
+ ALEXANDRE DUMAS
+
+ LA
+ SAN-FELICE
+
+ TOME I
+
+ DEUXIÈME ÉDITION
+
+
+ PARIS
+ MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
+ RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 13
+ A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
+
+
+
+
+ AVANT-PROPOS
+
+
+Les événements que je vais raconter sont si étranges, les personnages
+que je vais mettre en scène sont si extraordinaires, que je crois
+devoir, avant de leur livrer le premier chapitre de mon livre, causer
+pendant quelques minutes de ces événements et de ces personnages avec
+mes futurs lecteurs.
+
+Les événements appartiennent à cette période du Directoire comprise
+entre l'année 1798 et 1800. Les deux faits dominants sont la conquête du
+royaume de Naples par Championnet, et la restauration du roi Ferdinand
+par le cardinal Ruffo;--deux faits aussi incroyables l'un que l'autre,
+puisque Championnet, avec 10,000 républicains, bat une armée de 65,000
+soldats, et s'empare, après trois jours de siége, d'une capitale de
+500,000 habitants, et que Ruffo, parti de Messine avec cinq personnes,
+fait la boule de neige, traverse toute la péninsule, de Reggio au pont
+de la Madeleine, arrive à Naples avec 40,000 sanfédistes et rétablit sur
+le trône le roi déchu.
+
+Il faut Naples, son peuple ignorant, mobile et superstitieux pour que de
+pareilles impossibilités deviennent des faits historiques.
+
+Donc, voici le cadre:
+
+L'invasion des Français, la proclamation de la république
+parthénopéenne, le développement des grandes individualités qui ont fait
+la gloire de Naples pendant les quatre mois que dura cette république,
+la réaction sanfédiste de Ruffo, le rétablissement de Ferdinand sur le
+trône et les massacres qui furent la suite de cette restauration.
+
+Quant aux personnages, comme dans tous les livres de ce genre que
+nous avons écrits, ils se divisent en personnages historiques et en
+personnages d'imagination.
+
+Une chose qui va paraître singulière à nos lecteurs, c'est que nous leur
+livrons, sans plaider aucunement leur cause, les personnages de notre
+imagination qui forment la partie romanesque de ce livre; ces lecteurs
+ont été pendant plus d'un quart de siècle assez indulgents à notre
+égard, pour que, reparaissant après sept ou huit ans de silence, nous
+ne croyions pas avoir besoin de faire appel à leur ancienne sympathie.
+Qu'ils soient pour nous ce qu'ils ont toujours été, et nous nous
+regarderons comme trop heureux.
+
+Mais c'est de quelques-uns des personnages historiques, au contraire,
+qu'il nous paraît de première nécessité de les entretenir; sans quoi,
+nous pourrions courir ce risque qu'ils soient pris, sinon pour des
+créations de fantaisie, du moins pour des masques costumés à notre
+guise, tant ces personnages historiques, dans leur excentricité
+bouffonne ou dans leur bestiale férocité, sont en dehors non-seulement
+de ce qui se passe sous nos yeux, mais encore de ce que nous pouvons
+imaginer.
+
+Ainsi, nous n'avons nul exemple d'une royauté qui nous donne
+pour spécimen _Ferdinand_, d'un peuple qui nous donne pour type
+_Mammone_.--Vous le voyez, je prends les deux extrémités de l'échelle
+sociale: le roi, _chef d'État_; le paysan, _chef de bande_.
+
+Commençons par le roi, et, pour ne pas faire crier les consciences
+royalistes à l'impiété monarchique, interrogeons un homme qui a fait
+deux voyages à Naples, et qui a vu et étudié le roi Ferdinand à l'époque
+où les nécessités de notre plan nous forcent à le mettre en scène.
+Cet homme est Joseph Gorani, _citoyen français_, comme il s'intitule
+lui-même, auteur des _Mémoires secrets et critiques des cours et
+gouvernements et des moeurs des principaux États de l'Italie_.
+
+Citons trois fragments de ce livre, et montrons le roi de Naples
+écolier, le roi de Naples chasseur, le roi de Naples pêcheur.
+
+C'est Gorani, et non plus moi, qui va parler:
+
+L'ÉDUCATION DU ROI DE NAPLES.
+
+«Lorsqu'à la mort du roi Ferdinand VI d'Espagne, Charles III quitta le
+trône de Naples pour monter sur celui d'Espagne, il déclara incapable de
+régner l'aîné de ses fils, fit le second prince des Asturies, et laissa
+le troisième à Naples, où il fut reconnu roi, quoique encore en bas âge.
+L'aîné avait été rendu imbécile par les mauvais traitements de la reine,
+qui le battait toujours, comme les mauvaises mères de la lie du peuple;
+elle était princesse de Saxe, dure, avare, impérieuse et méchante.
+Charles, en partant pour l'Espagne, jugea qu'il fallait nommer un
+gouverneur au roi de Naples, encore enfant. La reine, qui avait la plus
+grande confiance dans le gouvernement, mit cette place, une des plus
+importantes, aux enchères publiques; le prince San-Nicandro fut le plus
+fort enchérisseur et l'emporta.
+
+»San-Nicandro avait l'âme la plus impure qui ait jamais végété dans
+la boue de Naples; ignorant, livré aux vices les plus honteux, n'ayant
+jamais rien lu de sa vie, que l'office de la Vierge, pour laquelle il
+avait une dévotion toute particulière, qui ne l'empêchait pas de se
+plonger dans la débauche la plus crapuleuse, tel est l'homme à qui l'on
+donna l'importante mission de former un roi. On devine aisément quelles
+furent les suites d'un choix pareil; ne sachant rien lui-même, il ne
+pouvait rien enseigner à son élève; mais ce n'était point assez pour
+tenir le monarque dans une éternelle enfance: il l'entoura d'individus
+de sa trempe et éloigna de lui tout homme de mérite qui aurait pu lui
+inspirer le désir de s'instruire; jouissant d'une autorité sans bornes,
+il vendait les grâces, les emplois, les titres; voulant rendre le roi
+incapable de veiller à la moindre partie de l'administration du royaume,
+il lui donna de bonne heure le goût de la chasse, sous prétexte de
+faire ainsi sa cour au père, qui avait toujours été passionné pour cet
+amusement. Comme si cette passion n'eût pas suffi pour l'éloigner des
+affaires, il associa encore à ce goût celui de la pêche, et ce sont
+encore ses divertissements favoris.
+
+»Le roi de Naples est fort vif, et il l'était encore davantage étant
+enfant: il lui fallait des plaisirs pour absorber tous ses moments; son
+gouverneur lui chercha de nouvelles récréations et voulut en même temps
+le corriger d'une trop grande douceur et d'une bonté qui faisaient
+le fond de son caractère. San-Nicandro savait qu'un des plus grands
+plaisirs du prince des Asturies, aujourd'hui roi d'Espagne, était
+d'écorcher des lapins; il inspira à son élève le goût de les tuer; le
+roi allait attendre les pauvres bêtes à un passage étroit par lequel
+on les obligeait de passer, et, armé d'une massue proportionnée à ses
+forces, il les assommait avec de grands éclats de rire. Pour varier ce
+divertissement, il prenait des chiens ou des chats et s'amusait à les
+berner jusqu'à ce qu'ils en crevassent; enfin, pour rendre le plaisir
+plus vif, il désira voir berner des hommes, ce que son gouverneur trouva
+très raisonnable: des paysans, des soldats, des ouvriers et même des
+seigneurs de la cour, servirent ainsi de jouet à cet enfant couronné;
+mais un ordre de Charles III interrompit ce noble divertissement; le
+roi n'eut plus la permission de berner que des animaux, à la réserve
+des chiens, que le roi d'Espagne prit sous sa protection catholique et
+royale.
+
+»C'est ainsi que fut élevé Ferdinand IV, à qui l'on n'apprit pas même à
+lire et à écrire; sa femme fut sa première maîtresse d'école.»
+
+LE ROI DE NAPLES CHASSEUR.
+
+«Une telle éducation devait produire un monstre, un Caligula. Les
+Napolitains s'y attendaient; mais la bonté naturelle de ce jeune
+monarque triompha de l'influence d'une instruction si vicieuse; on
+aurait eu avec lui un prince excellent s'il fût parvenu à se corriger
+de son penchant pour la chasse et pour la pêche, qui lui ôtent bien des
+moments qu'il pourrait consacrer avec utilité aux affaires publiques;
+mais la crainte de perdre une matinée favorable pour son amusement
+le plus cher est capable de lui faire abandonner l'affaire la plus
+importante, et la reine et les ministres savent bien se prévaloir de
+cette faiblesse.
+
+»Au mois de janvier 1788, Ferdinand tenait dans le palais de Caserte
+un conseil d'État; la reine, le ministre Acton, Caracciolo et quelques
+autres y assistaient. Il s'agissait d'une affaire de la plus grande
+importance. Au milieu de la discussion, on entendit frapper à la porte;
+cette interruption surprit tout le monde, et l'on ne pouvait concevoir
+quel était l'homme assez hardi pour choisir un moment tel que celui-là;
+mais le roi s'élança à la porte, l'ouvrit et sortit; il rentra bientôt
+avec les signes de la plus vive joie et pria que l'on finît très-vite,
+parce qu'il avait une affaire d'une tout autre importance que celle
+dont on s'entretenait; on leva le conseil, et le roi se retira dans
+sa chambre pour se coucher de bonne heure, afin d'être sur pied le
+lendemain avant le jour.
+
+»Cette affaire à laquelle nulle autre ne pouvait être comparée était
+un rendez-vous de chasse; ces coups donnés à la porte de la salle du
+conseil étaient un signal convenu entre le roi et son piqueur, qui,
+selon ses ordres, venait l'avertir qu'une troupe de sangliers avait été
+vue dans la forêt à l'aube du jour, et qu'ils se rassemblaient chaque
+matin au même lieu. Il est clair qu'il fallait rompre le conseil pour se
+coucher d'assez bonne heure et être en état de surprendre les sangliers.
+S'ils se fussent échappés, que devenait la gloire de Ferdinand?
+
+»Une autre fois, dans le même lieu et dans les mêmes circonstances,
+trois coups de sifflet se firent entendre; c'était encore un signal
+entre le roi et son piqueur; mais la reine et ceux qui assistaient au
+conseil ne prirent point cette plaisanterie en bonne part; le roi
+seul s'en amuse, ouvre promptement une fenêtre et donne audience à son
+piqueur, qui lui annonce une pose d'oiseaux, ajoutant que Sa Majesté
+n'avait pas un instant à perdre si elle voulait avoir le plaisir d'un
+coup heureux.
+
+»Le dialogue terminé, Ferdinand revint avec précipitation et dit à la
+reine:
+
+»--Ma chère maîtresse, préside à ma place et finis comme tu l'entendras
+l'affaire qui nous rassemble.»
+
+LA PÊCHE ROYALE.
+
+«On croit écouter un conte fait à plaisir lorsque l'on entend dire
+non-seulement que le roi de Naples pêche, mais encore qu'il vend
+lui-même le poisson qu'il a pris; rien de plus vrai: j'ai assisté à
+ce spectacle amusant et unique en son genre, et je vais en offrir le
+tableau.
+
+»Ordinairement, le roi pêche dans cette partie de la mer qui est voisine
+du mont Pausilippe, à trois ou quatre milles de Naples; après avoir fait
+une ample capture de poissons, il retourne à terre; et, quand il est
+débarqué, il jouit du plaisir le plus vif qui soit pour lui dans cet
+amusement: on étale sur le rivage tout le produit de la pêche, et
+alors les acheteurs se présentent et font leur marché avec le monarque
+lui-même. Ferdinand ne donne rien à crédit, il veut même toucher
+l'argent avant de livrer sa marchandise et témoigne une méfiance fort
+soupçonneuse. Alors, tout le monde peut s'approcher du roi, et les
+lazzaroni ont surtout ce privilége, car le roi leur montre plus d'amitié
+qu'à tous les autres spectateurs; les lazzaroni ont pourtant des égards
+pour les étrangers qui veulent voir le monarque de près. Lorsque la
+vente commence, la scène devient extrêmement comique; le roi vend aussi
+cher qu'il est possible, il prône son poisson en le prenant dans ses
+mains royales et en disant tout ce qu'il croit capable d'en donner envie
+aux acheteurs.
+
+»Les Napolitains, qui sont ordinairement très-familiers, traitent le
+roi, dans ces occasions, avec la plus grande liberté et lui disent
+des injures comme si c'était un marchand ordinaire de marée qui voulût
+surfaire; le roi s'amuse beaucoup de leurs invectives, qui le font rire
+à gorge déployée; il va ensuite trouver la reine et lui raconte tout ce
+qui s'est passé à la pêche et à la vente du poisson, ce qui lui fournit
+un ample sujet de facéties; mais, pendant tout le temps que le roi
+s'occupe à la chasse et à la pêche, la reine et les ministres, comme
+nous l'avons dit, gouvernent à leur fantaisie et les affaires n'en vont
+pas mieux pour cela.»
+
+Attendez, et le roi Ferdinand va nous apparaître sous un nouvel aspect.
+
+Cette fois, nous n'interrogerons plus Gorani, le voyageur qui un instant
+l'entrevoit vendant son poisson ou passant au galop pour se rendre à un
+rendez-vous de chasse; nous nous adresserons à un familier de la maison,
+Palmieri de Micciche, marquis de Villalba, amant de la maîtresse du roi,
+qui va nous montrer celui-ci dans tout le cynisme de sa lâcheté.
+
+Écoutez donc; c'est le marquis de Villalba qui parle, et qui parle dans
+notre langue:
+
+»Vous connaissez, n'est-ce pas? les détails de la retraite de Ferdinand,
+de sa fuite, pour parler plus exactement, lors des événements de la
+basse Italie, à la fin de l'année 1798. Je les rappellerai en deux mots.
+
+»Soixante mille Napolitains, commandés par le général autrichien Mack,
+et encouragés par la présence de leur roi, s'avançaient triomphalement
+jusqu'à Rome, lorsque Championnet et Macdonald, en réunissant leurs
+faibles corps, tombent sur cette armée et la mettent en déroute.
+
+»Ferdinand se trouvait à Albano, lorsqu'il apprit cette foudroyante
+défaite.
+
+»--_Fuimmo! fuimmo!_ se prit-il à crier.
+
+»Et il fuyait en effet.
+
+»Mais, avant de monter en voiture:
+
+»--Mon cher Ascoli, dit-il à son compagnon, tu sais combien il fourmille
+de jacobins par le temps qui court! Ces fils de p...... n'ont d'autre
+idée que de m'assassiner. Faisons une chose, changeons d'habits. En
+voyage, tu seras le roi, et moi, je serai le duc d'Ascoli. De cette
+manière, il y aura moins de danger pour moi.
+
+»Ainsi dit, ainsi fait: le généreux Ascoli souscrit avec joie à cette
+incroyable proposition; il s'empresse d'endosser l'uniforme du roi et
+lui donne le sien en échange, puis il prend la droite dans la voiture,
+et fouette cocher!
+
+»Nouveau Dandino, le duc joue son rôle avec perfection dans leur
+course jusqu'à Naples, tandis que Ferdinand, à qui la peur donnait des
+inspirations, s'acquittait de celui du plus soumis des courtisans de
+manière à faire penser qu'il n'avait été autre chose toute sa vie.
+
+»Le roi, à la vérité, sut toujours gré au duc d'Ascoli de ce trait peu
+ordinaire de dévouement monarchique, et, tant qu'il vécut, il ne cessa
+jamais de lui donner des preuves éclatantes de sa faveur; mais, par une
+singularité que peut seulement expliquer le caractère de ce prince,
+il lui arrivait souvent de persifler le duc sur son dévouement, tandis
+qu'il se raillait sur sa propre poltronnerie.
+
+»J'étais un jour en tiers avec ce seigneur chez la duchesse de Floridia,
+au moment où le roi vint lui offrir le bras pour la mener dîner. Simple
+ami sans importance de la maîtresse du lieu, et me sentant trop honoré
+de la présence du nouvel arrivé, je marmottais entre mes dents le
+_Domine, non sum dignus_, et je reculais même de quelques pas, lorsque
+la noble dame, tout en donnant un dernier regard à sa toilette, se prit
+à faire l'éloge du duc et de son attachement pour la personne de son
+royal amant.
+
+»--Il est sans contredit, lui disait-elle, votre ami véritable, le plus
+dévoué de vos serviteurs, etc., etc.
+
+»--Oui, oui, donna Lucia, répondit le roi. Aussi demandez à Ascoli quel
+est le tour que je lui ai joué quand nous nous sauvâmes d'Albano.
+
+»Et puis il lui rendait compte du changement d'habits et de la manière
+dont ils s'étaient acquittés de leurs rôles, et il ajoutait, les larmes
+aux yeux et en riant de toute la force de ses poumons:
+
+»--C'était lui le roi! Si nous eussions rencontré les jacobins, il était
+pendu, et moi, j'étais sauvé!
+
+»Tout est étrange dans cette histoire: étrange défaite, étrange fuite,
+étrange proposition, étrange révélation de ces faits, enfin, devant un
+étranger, car tel j'étais pour la cour et surtout pour le roi, auquel je
+n'avais parlé qu'une fois ou deux.
+
+»Heureusement pour l'humanité, la chose la moins étrange, c'est le
+dévouement de l'honnête courtisan.»
+
+Maintenant, l'esquisse que nous traçons d'un des personnages de notre
+livre, personnage à la ressemblance duquel nous craignons que l'on ne
+puisse croire, serait incomplète si nous ne voyions ce _pulcinella_
+royal que sous son côté lazzarone; de profil, il est grotesque; mais, de
+face, il est terrible.
+
+Voici, traduite textuellement sur l'original, la lettre qu'il écrivait
+à Ruffo, vainqueur et près d'entrer à Naples; c'est une liste de
+proscriptions dressée à la fois par la haine, par la vengeance et par la
+peur:
+
+ «Palerme, 1er mai 1799.
+
+
+ «Mon très-éminent,
+
+»Après avoir lu et relu, et pesé avec la plus grande attention le
+passage de votre lettre du 1er avril, relatif au plan à arrêter sur
+le destin des nombreux criminels tombés ou qui peuvent tomber dans nos
+mains, soit dans les provinces, soit lorsque, avec l'aide de Dieu, la
+capitale sera rendue à ma domination, je dois d'abord vous annoncer que
+j'ai trouvé tout ce que vous me dites à ce sujet plein de sagesse, et
+illuminé de ces lumières, de cet esprit et de cet attachement dont vous
+m'avez donné et me donnez continuellement des preuves non équivoques.
+
+»Je viens donc vous faire connaître quelles sont mes dispositions.
+
+»Je conviens avec vous qu'il ne faut pas être trop acharné dans nos
+recherches, d'autant plus que les mauvais sujets se sont fait si
+ouvertement connaître, que l'on peut en fort peu de temps mettre la main
+sur les plus pervers.
+
+»Mon intention est donc que les suivantes classes de coupables _soient
+arrêtées et dûment gardées_:
+
+»_Tous ceux du gouvernement provisoire et de la commission exécutive et
+législative de Naples;_
+
+»_Tous les membres de la commission militaire et de la police formée par
+les républicains;_
+
+»_Tous ceux qui ont fait partie des différentes municipalités et qui, en
+général, ont reçu une commission de la république ou des Français;_
+
+»_Tous ceux qui ont souscrit à une commission ayant en vue de faire
+des recherches sur les prétendues dilapidations et malversations de mon
+gouvernement;_
+
+»_Tous les officiers qui étaient à mon service et qui sont passés à
+celui de la soi-disant république ou des Français._ Il est bien entendu
+que, dans le cas où mes officiers seraient pris les armes à la main
+contre mes armées ou contre celles de mes alliés, _ils seront, dans le
+terme de vingt-quatre heures, fusillés sans autre forme de procès, ainsi
+que tous les barons qui se seront opposés par les armes à mes soldats ou
+à ceux de mes alliés_;
+
+»_Tous ceux qui ont fondé des journaux républicains ou imprimé des
+proclamations et autres écrits, comme par exemple des ouvrages pour
+exciter mes peuples à la révolte et répandre les maximes du nouveau
+gouvernement._
+
+»_Seront également arrêtés les syndics des villes et les députés
+des places qui enlevèrent le gouvernement à mon vicaire le général
+Pignatelli, ou s'opposèrent à ses opérations, et prirent des mesures en
+contradiction avec la fidélité qu'ils nous doivent_.
+
+»_Je veux également que l'on arrête une certaine_ Louisa Molina
+San-Felice _et un nommé Vincenzo Cuoco, qui découvrirent la
+contre-révolution que voulaient faire les royalistes, à la tête desquels
+étaient les Backer père et fils_.
+
+»Cela fait, mon intention est de nommer une commission extraordinaire
+de quelques hommes sûrs et choisis qui jugeront militairement les
+principaux criminels parmi ceux qui seront arrêtés, _et avec toute la
+rigueur des lois_.
+
+»Ceux qui seront jugés moins coupables seront _économiquement_ déportés
+hors de mes domaines pendant toute leur vie, et leurs biens seront
+confisqués.
+
+»Et, à ce propos, je dois vous dire que j'ai trouvé très-sensé ce que
+_vous observez_, quant à la déportation; mais, tout inconvénient mis de
+côté, je trouve qu'il vaut mieux se _défaire de ces vipères_ que de les
+garder chez soi. Si j'avais une île à moi, très éloignée de mes domaines
+du continent, j'adopterais volontiers votre système de les y reléguer;
+mais la proximité de mes îles des deux royaumes rendrait possible
+quelques conspirations que ces gens-là trameraient avec les scélérats et
+les mécontents que l'on ne serait pas parvenu à extirper de mes États.
+D'ailleurs, les revers considérables que, grâce à Dieu, les Français
+ont subis, et que, je l'espère, ils devront subir encore, mettront les
+déportés dans l'impossibilité de nous nuire. Il faudra cependant bien
+réfléchir au lieu de la déportation et à la manière avec laquelle on
+pourra l'effectuer sans danger: c'est ce dont je m'occupe actuellement.
+
+»Quant à la commission qui doit juger tous ces coupables, à peine
+aurai-je Naples en main, que j'y songerai sans faute, en comptant
+expédier cette commission de cette ville-ci à la capitale. Quant aux
+provinces et aux endroits où vous êtes, de Fiore peut continuer, si vous
+en êtes content. En outre, parmi les avocats provinciaux et royaux des
+gouvernements qui n'ont point pactisé avec les républicains, qui sont
+attachés à la couronne et qui ont de l'intelligence, on peut en choisir
+un certain nombre et leur accorder tous les pouvoirs extraordinaires et
+sans appel, ne voulant pas que des magistrats, soit de la capitale, soit
+des provinces, qui auraient servi sous la république, y eussent-ils été,
+comme je l'espère, poussés par une irrésistible nécessité, jugent des
+traîtres au rang desquels je les place.
+
+»Et pour ceux qui ne sont pas compris dans les catégories que je vous
+ai indiquées et que je me réserve, je vous laisse la liberté de faire
+procéder à leur prompt et exemplaire châtiment, avec toute la sévérité
+des lois, lorsque vous trouverez qu'ils sont les véritables et
+principaux criminels et que vous croirez ce châtiment nécessaire.
+
+»Quant aux magistrats des tribunaux de la capitale, lorsqu'ils n'auront
+pas accepté des commissions particulières des Français et de la
+république, et qu'ils n'auront fait que remplir leurs fonctions, de
+rendre la justice dans les tribunaux où ils siégeaient, ils ne seront
+pas poursuivis.
+
+»Ce sont là, pour le moment, toutes les dispositions que je vous charge
+de faire exécuter de la manière que vous jugerez convenable et dans les
+lieux où il y aura possibilité.
+
+»A peine aurai-je reconquis Naples, que je me réserve de faire quelques
+nouvelles adjonctions que les événements et les connaissances que
+j'acquerrai pourront déterminer. _Après quoi, mon intention est de
+suivre mes devoirs de bon chrétien et de père aimant ses peuples,
+d'oublier entièrement le passé, et d'accorder à tous un pardon général
+et entier qui puisse leur assurer l'oubli de leurs fautes passées, que
+je défendrai de rechercher plus longtemps, me flattant que ces fautes
+ont été causées, non par un esprit corrompu, mais par la crainte et la
+pusillanimité._
+
+»Mais n'oubliez point cependant qu'il faut que les charges publiques
+soient données dans les provinces à des personnes qui se sont toujours
+bien comportées envers la couronne, et, par conséquent, qui n'ont jamais
+changé de parti, parce que, de cette manière seulement, nous pourrons
+être sûrs de conserver ce que nous avons reconquis.
+
+»Je prie le Seigneur qu'il vous conserve pour le bien de mon service
+et pour pouvoir vous exprimer en tout lieu ma vraie et sincère
+reconnaissance.
+
+»Croyez-moi toujours, en attendant,
+
+ »Votre affectionné.
+ »FERDINAND-L. B.»
+
+
+Maintenant, nous avons ajouté qu'une des personnalités incroyables,
+presque impossibles, que nous avons introduites dans notre livre afin
+que Naples, dans ses jours de révolution, apparût à nos lecteurs sous
+son véritable aspect, c'est, à l'autre extrémité de l'échelle sociale,
+cette espèce de monstre, moitié tigre, moitié gorille, nommé Gaetano
+Mammone.
+
+Un seul auteur en parle comme l'ayant connu personnellement: Cuoco. Les
+autres ne font que reproduire ce que Cuoco en dit:
+
+«Mammone Gaetano, d'abord meunier, ensuite général en chef des insurgés
+de Sora, fut un monstre sanguinaire à la barbarie duquel il est
+impossible de rien comparer. En deux mois de temps, dans une petite
+étendue de pays, il fit fusiller trois cent cinquante malheureux, sans
+compter à peu près le double qui furent tués par ses satellites. Je ne
+parle pas des massacres, des violences, des incendies; je ne parle pas
+des fosses horribles où il jetait les malheureux qui tombaient entre
+ses mains, ni des nouveaux genres de mort que sa cruauté inventait: il
+a renouvelé les inventions de Procuste et de Mézence. Son amour du sang
+était tel, qu'il buvait celui qui sortait des blessures des malheureux
+qu'il assassinait ou faisait assassiner. _Celui qui écrit ces lignes
+l'a vu_ boire son propre sang après avoir été saigné, et rechercher avec
+avidité, dans la boutique d'un barbier, le sang de ceux que l'on venait
+de saigner avant lui. Il dînait presque toujours ayant sur sa table une
+tête coupée et buvait dans un crâne humain.
+
+»C'est à ce monstre que Ferdinand de Sicile écrivait: _Mon général et
+mon ami_.»
+
+Quant à nos autres personnages,--nous parlons des personnages
+historiques toujours,--ils rentrent un peu plus dans l'humanité: c'est
+la reine Marie-Caroline, dont nous essayerions de faire une esquisse
+préparatoire si cette esquisse n'avait été tracée à grands traits dans
+un magnifique discours du prince Napoléon au Sénat, discours qui est
+resté dans toutes les mémoires;--c'est Nelson, dont Lamartine a écrit
+la biographie;--c'est Emma Lyonna, dont la Bibliothèque impériale
+vous montrera vingt portraits;--c'est Championnet, dont le nom est
+glorieusement inscrit sur les premières pages de notre Révolution, et
+qui, comme Marceau, comme Hoche, comme Kléber, comme Desaix, comme mon
+père, a eu le bonheur de ne pas survivre au règne de la liberté;--ce
+sont, enfin, quelques-unes de ces grandes et poétiques figures comme en
+font rayonner les cataclysmes politiques, qui, en France, s'appellent
+Danton, Camille Desmoulins, Biron, Bailly, madame Roland, et qui, à
+Naples, s'appellent Hector Caraffa, Manthonnet, Schipani, Cirillo,
+Cimarosa, Éléonore Pimentel.
+
+Quant à l'héroïne qui donne son nom au livre, disons un mot, non pas sur
+elle, mais sur son nom: _la San-Felice_.
+
+En France, on dit, en parlant d'une femme noble ou simplement
+distinguée: _Madame_; en Angleterre: _Milady_ ou _Mistress_; en Italie,
+pays de la familiarité, on dit: _La une telle_. Chez nous, cette
+dénomination serait prise en mauvaise part; en Italie, à Naples surtout,
+c'est presque un titre de noblesse.
+
+Pas une seule personne à Naples, en parlant de cette pauvre femme que
+l'excès de son malheur a rendue historique, n'aurait l'idée de dire:
+«Madame San-Felice,» ou: «La chevalière San-Felice.»
+
+On dit simplement: la San-Felice.
+
+J'ai cru devoir conserver au livre, sans altération aucune, le titre
+qu'il emprunte à son héroïne.
+
+Sur ce, chers lecteurs, comme je vous ai dit ce que j'avais à vous dire,
+nous entrerons en matière, si vous le voulez bien.
+
+ALEX. DUMAS
+
+
+
+
+ LA SAN-FELICE
+
+
+
+
+ I
+
+ LA GALÈRE CAPITANE.
+
+
+Entre le rocher auquel Virgile, en y creusant la tombe du clairon
+d'Hector, a imposé le nom de promontoire de Misène, et le cap
+Campanella, qui vit sur l'un de ses versants naître l'inventeur de
+la boussole, et sur l'autre errer proscrit et fugitif l'auteur de la
+_Jérusalem délivrée_, s'ouvre le magnifique golfe de Naples.
+
+Ce golfe, toujours riant, toujours sillonné par des milliers de
+barques, toujours retentissant du bruit des instruments et du chant des
+promeneurs, était, le 22 septembre 1798, plus joyeux, plus bruyant et
+plus animé encore que d'habitude.
+
+Le mois de septembre est splendide à Naples, placé qu'il est entre les
+ardeurs dévorantes de l'été et les pluies capricieuses de l'automne; et
+le jour duquel nous datons les premières pages de notre histoire était
+un des jours les plus splendides du mois. Le soleil ruisselait en flots
+dorés sur ce vaste amphithéâtre de collines qui semble allonger un de
+ses bras jusqu'à Nisida et l'autre jusqu'à Portici, pour presser la
+ville fortunée contre les flancs du mont Saint-Elme, que surmonte,
+pareille à une couronne murale posée sur le front de la moderne
+Parthénope, la vieille forteresse des princes angevins.
+
+Le golfe, immense nappe d'azur, pareil à un tapis semé de paillettes
+d'or, frissonnait sous une brise matinale, légère, balsamique, parfumée;
+si douce, qu'elle faisait éclore un ineffable sourire sur les visages
+qu'elle caressait; si vivace, que dans les poitrines gonflées par elle
+se développait à l'instant même cette immense aspiration vers l'infini,
+qui fait croire orgueilleusement à l'homme qu'il est, ou du moins qu'il
+peut devenir un dieu, et que ce monde n'est qu'une hôtellerie d'un jour,
+bâtie sur la route du ciel.
+
+Huit heures sonnaient à l'église San-Ferdinando, qui fait le coin de la
+rue de Tolède et de la place San-Ferdinando.
+
+Le dernier frissonnement du timbre qui mesure le temps s'était à peine
+évanoui dans l'espace, que les mille cloches des trois cents églises
+de Naples bondissaient joyeusement et bruyamment par les ouvertures de
+leurs campaniles, et que les canons du fort de l'Oeuf, du Castel-Nuovo
+et del Carmine, éclatant comme un roulement de tonnerre, semblaient
+vouloir éteindre leurs bruyantes volées, tout en enveloppant la ville
+d'une ceinture de fumée, tandis que le fort Saint-Elme, flamboyant et
+nuageux comme un cratère en éruption, improvisait, en face de l'ancien
+volcan muet, un Vésuve nouveau.
+
+Cloches et canons saluaient de leur voix de bronze une magnifique galère
+qui en ce moment se détachait du quai, traversait le port militaire,
+et, sous la double pression des rames et de la voile, s'avançait
+majestueusement vers la haute mer, suivie de dix ou douze barques plus
+petites, mais presque aussi magnifiquement ornées que leur capitane,
+laquelle eût pu le disputer en richesse au _Bucentaure_, menant le doge
+épouser l'Adriatique.
+
+Cette galère était commandée par un officier de quarante-six à
+quarante-sept ans, vêtu du riche uniforme d'amiral de la marine
+napolitaine; son visage mâle, d'une beauté sévère et impérative, était
+hâlé tout à la fois par le soleil et par le vent; quoiqu'il eût la tête
+découverte en signe de respect, il portait haut son front, chargé de
+cheveux grisonnants à travers lesquels on devinait qu'avait dû passer
+plus d'une fois le souffle aigu de la tempête, et l'on comprenait à
+la première vue que c'était à lui, quels que fussent les illustres
+personnages qu'il portait à son bord, que le commandement était départi;
+le porte-voix de vermeil suspendu à sa main droite eût été le signe
+visible de ce commandement, si la nature n'eût pris soin d'imprimer ce
+signe d'une façon bien autrement indélébile dans l'éclair de ses yeux et
+dans l'accent de sa voix.
+
+Il s'appelait François Caracciolo et appartenait à cette antique famille
+des princes Caraccioli, accoutumés d'être les ambassadeurs des rois et
+les amants des reines.
+
+Il se tenait debout sur son banc de quart, comme il eût fait un jour de
+combat.
+
+Tout le tillac de la galère était recouvert par une tente de pourpre,
+blasonnée des armes des Deux-Siciles et destinée à garantir du soleil
+les augustes passagers qu'elle abritait.
+
+Ces passagers formaient trois groupes, de pose et d'aspect différents.
+
+Le premier de ces groupes, le plus considérable de tous, se composait de
+cinq hommes, occupant le centre du bâtiment, et dont trois débordaient
+de la tente sur le pont; des rubans de toutes couleurs soutenaient à
+leur cou des croix de tous les pays, et leurs poitrines, chamarrées
+de plaques, étaient sillonnées de cordons. Deux d'entre eux portaient,
+comme marques distinctives de leur rang, des clefs d'or aux boutons de
+taille de leur habit; ce qui signifiait qu'ils avaient l'honneur d'être
+chambellans.
+
+Le personnage principal de ce groupe était un homme de quarante-sept
+ans, grand et mince, quoique charpenté vigoureusement. L'habitude de se
+pencher pour écouter ceux qui lui parlaient lui avait légèrement courbé
+la taille en avant. Malgré le costume couvert de broderies d'or dont
+il était revêtu, malgré les ordres en diamants qui étincelaient sur son
+habit, malgré le titre de majesté qui revenait à chaque instant à la
+bouche de ceux qui lui adressaient la parole, son aspect était vulgaire,
+et aucun de ses traits, en les détaillant, ne révélait la dignité
+royale. Il avait les pieds gros, les mains larges, les attaches des
+chevilles et des poignets sans finesse; un front déprimé qui révélait
+l'absence des sentiments élevés, un menton fuyant, accusant un caractère
+faible et irrésolu, faisaient encore ressortir un nez démesurément gros
+et long, signe de basse luxure et d'instincts grossiers; l'oeil seul
+était vif et railleur, mais faux presque toujours, cruel quelquefois.
+
+Ce personnage était Ferdinand IV, fils de Charles III, par la grâce de
+Dieu roi des Deux-Siciles, et de Jérusalem, infant d'Espagne, duc de
+Parme, Plaisance et Castro, grand prince héréditaire de Toscane, que les
+lazzaroni de Naples appelaient plus simplement, et sans tant de titres
+et de façons, le roi Nasone.
+
+Celui avec lequel il s'entretenait le plus particulièrement, et qui
+était le plus simplement vêtu de tous, quoiqu'il portât l'habit brodé
+des diplomates, était un vieillard de soixante-neuf ans, petit de
+taille, avec des cheveux rares, blancs et rejetés en arrière. Il
+avait cette figure étroite que les gens du peuple appellent si
+caractéristiquement une figure en lame de couteau, le nez et le
+menton pointus, la bouche rentrante, l'oeil investigateur, clair et
+intelligent; ses mains, dont il paraissait prendre un soin extrême
+et sur lesquelles retombaient des manchettes de magnifique dentelle
+d'Angleterre, étaient chargées de bagues dont l'or enchâssait des camées
+antiques et précieux; il portait deux ordres seulement, la plaque de
+Saint-Janvier et le cordon rouge du Bain avec sa médaille d'or étoilée,
+où l'on voit un sceptre entre une rose et un chardon, au milieu de trois
+couronnes impériales.
+
+Celui-là, c'était sir William Hamilton, frère de lait du roi George III,
+et depuis trente-cinq ans ambassadeur de la Grande-Bretagne près la cour
+des Deux-Siciles.
+
+Les trois autres étaient le marquis Malaspina, aide de camp du roi;
+l'Irlandais Jean Acton, son premier ministre, et le duc d'Ascoli, son
+chambellan et son ami.
+
+Le second groupe, qui semblait un tableau peint par Angelica Kauffmann,
+se composait de deux femmes auxquelles, même dans l'ignorance de leur
+rang et de leur célébrité, il eût été impossible à l'observateur le plus
+indifférent de ne pas donner une attention particulière.
+
+La plus âgée de ces femmes, quoique ayant passé la jeune et brillante
+période de la vie, avait conservé des restes remarquables de beauté;
+sa taille, plutôt grande que petite, commençait à s'épaissir sous un
+embonpoint que sa grande fraîcheur eût pu faire accuser de précocité
+si quelques rides profondes, creusées sur l'ivoire d'un front large et
+dominateur, plus encore par les préoccupations de la politique et la
+pesanteur de la couronne que par l'âge lui-même, n'avaient révélé les
+quarante-cinq ans qu'elle était sur le point d'atteindre; ses cheveux
+blonds, d'une finesse rare, d'une nuance charmante, encadraient
+admirablement un visage dont l'ovale primitif s'était légèrement déformé
+sous les contractions de l'impatience et de la douleur. Ses yeux bleus,
+fatigués et distraits, jetaient, lorsque la pensée venait tout à coup
+les animer, un feu sombre et, en quelque sorte, électrique, qui, après
+avoir été le reflet de l'amour, puis la flamme de l'ambition, était
+devenu l'éclair de la haine; ses lèvres humides et carminées, dont
+l'inférieure, plus avancée que la supérieure, donnait dans certains
+moments une indicible expression de dédain à son visage, s'étaient
+séchées et avaient pâli sous les morsures incessantes de dents toujours
+belles et éclatantes comme des perles. Le nez et le menton étaient
+restés d'une pureté grecque; le cou, les épaules et les bras demeuraient
+irréprochables.
+
+Cette femme, c'était la fille de Marie-Thérèse, la soeur de
+Marie-Antoinette; c'était Marie-Caroline d'Autriche, la reine des
+Deux-Siciles, l'épouse de Ferdinand IV, que, pour des raisons que
+nous verrons se développer plus tard, elle avait pris en indifférence
+d'abord, puis en dégoût, puis en mépris. Elle en était à cette troisième
+phase, qui ne devait pas être la dernière, et les nécessités politiques
+rapprochaient seules les illustres époux, qui, en dehors de cela,
+vivaient complétement séparés, le roi chassant dans ses forêts de
+Lincola, de Persano, d'Astroni, et se reposant dans son harem de
+San-Leucio la reine faisant de la politique, à Naples, à Caserte ou
+à Portici, avec son ministre Acton, ou se reposant sous les berceaux
+d'orangers avec sa favorite Emma Lyonna, en ce moment couchée à ses
+pieds, comme une esclave reine.
+
+Il suffisait, au reste, de jeter un regard sur cette dernière pour
+comprendre non-seulement la faveur tant soit peu scandaleuse dont elle
+jouissait près de Caroline, mais encore les enthousiasmes frénétiques
+soulevés par cette enchanteresse chez les peintres anglais, qui la
+représentèrent sous toutes les formes, et les poëtes napolitains qui
+la chantèrent sur tous les tons; si la nature humaine peut arriver à
+la perfection de la beauté, certes Emma Lyonna avait atteint à cette
+perfection. Sans doute, dans ses intimités avec quelque moderne Sappho,
+elle avait hérité de cette essence précieuse donnée à Phaon par Vénus,
+pour se faire irrésistiblement aimer; l'oeil étonné semblait, en
+se fixant sur elle, ne distinguer d'abord les contours de ce corps
+admirable qu'à travers la vapeur de volupté qui émanait de lui; puis,
+peu à peu, le regard perçait le nuage et la déesse transparaissait.
+
+Essayons de peindre cette femme, qui descendit dans les abîmes les plus
+profonds de la misère et atteignit les plus splendides sommets de la
+prospérité, et qui, à l'époque où elle nous apparaît, eût pu rivaliser
+d'esprit, de grâce et de beauté avec la Grecque Aspasie, l'Égyptienne
+Cléopâtre et la Romaine Olympia.
+
+Elle était ou du moins paraissait arrivée à cet âge qui donne à la femme
+l'apogée des accomplissements physiques; sa personne, lorsque l'oeil
+essayait de la détailler, offrait au regard comme un éblouissement
+successif; ses cheveux châtains encadraient un visage rond comme celui
+de la jeune fille qui touche à peine à la puberté; ses yeux irisés, dont
+il eût été impossible de déterminer la couleur, étincelaient sous deux
+sourcils que l'on eût crus dessinés par le pinceau de Raphaël; son cou
+flexible et blanc comme celui du cygne; ses épaules et ses bras, dont la
+souplesse, la douce rondeur, la grâce charmante rappelaient, non pas
+les froides créations du ciseau antique, mais les marbres suaves et
+palpitants de Germain Pilon, le disputaient à ces marbres mêmes en
+fermeté et en veines d'azur; la bouche, semblable à celle de cette
+princesse, filleule d'une fée, qui à chaque parole laissait tomber une
+perle, et à chaque sourire un diamant, semblait un inépuisable écrin
+de baisers d'amour. Faisant contraste avec la parure toute royale de
+Marie-Caroline, elle était vêtue d'une longue et simple tunique de
+cachemire blanc à larges manches, échancrée à la grecque dans sa
+partie supérieure, serrée et plissée à la taille, libre de toute autre
+étreinte, par une ceinture de maroquin rouge, brodée d'or, incrustée
+de rubis, d'opales, de turquoises, et s'agrafant par un splendide camée
+représentant le portrait de sir William Hamilton; elle s'enveloppait
+comme d'un manteau d'un large châle indien, aux couleurs changeantes
+et à fleurs d'or, qui plus d'une fois, dans les soirées intimes de la
+reine, lui avait servi à danser ce pas du _châle_ qu'elle avait inventé
+et dont jamais danseuse ni ballerine ne purent atteindre la voluptueuse
+et magique perfection.
+
+Plus tard, nous trouverons moyen de mettre sous les yeux de nos lecteurs
+l'étrange passé de cette femme, à laquelle, dans ce chapitre tout
+d'introduction descriptive, nous ne pouvons donner, quelque place
+qu'elle tienne dans l'histoire que nous allons raconter, qu'un coup
+d'oeil rapide et qu'une fugitive attention.
+
+Le troisième groupe, qui faisait pendant à celui-ci et qui se trouvait
+à la droite de celui du roi, se composait de quatre personnes,
+c'est-à-dire de deux hommes d'âge différent qui causaient science et
+économie politique, et d'une jeune femme, pâle, triste et rêveuse,
+berçant dans ses bras et serrant contre son coeur un enfant de quelques
+mois.
+
+Une cinquième personne, qui n'était autre que la nourrice de l'enfant,
+grosse et fraîche paysanne portant le costume des femmes d'Aversa,
+se dissimulait dans la pénombre, où étincelaient, malgré elle, les
+broderies de son corsage passementé d'or.
+
+Le plus jeune des deux hommes, à peine âgé de vingt-deux ans, aux
+cheveux blonds, au menton encore imberbe, à la taille épaissie par une
+obésité précoce, que le poison devait changer plus tard en maigreur
+cadavérique, vêtu d'un habit bleu de ciel, brodé d'or et surchargé
+de cordons et de plaques, était le fils aîné du roi et de la reine
+Marie-Caroline, l'héritier présomptif de la couronne, François, duc de
+Calabre. Né avec un caractère timide et doux, il avait été effrayé des
+violences réactionnaires de la reine, s'était jeté dans la littérature
+et les sciences, et ne demandait rien autre chose que de rester en
+dehors de la machine politique, par les rouages de laquelle il craignait
+d'être brisé.
+
+Celui avec lequel il s'entretenait était un homme grave et froid, âgé
+de cinquante à cinquante-deux ans, qui était, non pas précisément
+un _savant_, comme on l'entend en Italie, mais, ce qui vaut parfois
+beaucoup mieux, un _sachant_. Il portait pour toute décoration, sur un
+habit très-simplement orné, la croix de Malte, qui exigeait deux cents
+ans de noblesse non interrompue: c'était, en effet, un noble Napolitain,
+nommé le chevalier de San-Felice, qui était bibliothécaire du prince et
+chevalier d'honneur de la princesse.
+
+La princesse, par laquelle nous eussions dû commencer peut-être, était
+cette jeune mère, que nous avons indiquée d'un trait, qui, comme si
+elle eût deviné qu'elle devait bientôt quitter la terre pour le ciel,
+pressait son enfant contre son coeur. Elle aussi, comme sa belle-mère,
+était archiduchesse de la hautaine maison de Habsbourg; elle se nommait
+Clémentine d'Autriche; elle avait, à quinze ans, quitté Vienne pour
+épouser François de Bourbon, et, soit amour laissé là-bas, soit
+désillusion trouvée ici, nul, même sa fille, si elle eût été en âge de
+comprendre et de parler, n'eût pu raconter l'avoir vue sourire une seule
+fois. Fleur du Nord, elle se fanait, à peine ouverte, à l'ardent soleil
+du Midi; sa tristesse était un secret dont elle mourait lentement sans
+se plaindre ni aux hommes ni à Dieu; elle semblait savoir qu'elle était
+condamnée, et, pieuse et pure victime expiatoire, s'était résignée à
+la condamnation qu'elle subissait, non point pour ses fautes, mais
+pour celles d'autrui; Dieu, qui a l'éternité pour être juste, a de ces
+mystérieuses contradictions que ne comprend pas notre justice mortelle
+et éphémère.
+
+La fille qu'elle pressait contre son coeur, et qui, depuis quelques
+mois à peine, venait d'ouvrir ses yeux à la lumière, était cette seconde
+Marie-Caroline, qui peut-être eut les faiblesses, mais non les vices de
+la première; ce fut la jeune princesse qui épousa le duc de Berry, que
+le poignard de Louvel fit veuve, et qui, seule de la branche aînée des
+Bourbons, a laissé en France une mémoire sympathique et un souvenir
+chevaleresque.
+
+Et tout ce monde de rois, de princes, de courtisans glissant sur cette
+mer d'azur, sous cette tente de pourpre, au son d'une musique mélodieuse
+dirigée par le bon Dominique Cimarosa, maître de chapelle et compositeur
+de la cour, dépassait tour à tour Resina, Portici, Torre-del-Greco, et
+s'avançait dans la nef magnifique, poussée vers le large par cette
+molle brise de Baïa si fatale à l'honneur des dames romaines, et dont
+la voluptueuse haleine allait, en expirant sous les portiques de ses
+temples, faire fleurir deux fois l'an les rosiers de Poestum.
+
+En même temps, on voyait grandir à l'horizon, bien au delà encore de
+Capri et du cap Campanella, un vaisseau de guerre qui, de son côté, en
+apercevant la flottille royale, manoeuvra pour naviguer au plus près,
+et, mettant le cap sur elle, tira un coup de canon.
+
+Une légère fumée apparut aussitôt au flanc du colosse, et l'on vit
+gracieusement monter à sa corne le pavillon rouge d'Angleterre.
+
+Puis on entendit, quelques secondes après, une détonation prolongée
+pareille au roulement d'un tonnerre lointain.
+
+
+
+
+ II
+
+ LE HÉROS DU NIL.
+
+
+Ce bâtiment qui accourait au-devant de la flottille royale, et à la
+corne duquel nous avons vu monter le pavillon rouge d'Angleterre, se
+nommait _le Van-Guard_.
+
+L'officier qui le commandait était le commodore Horace Nelson,--qui
+venait de détruire la flotte française à Aboukir, d'enlever à Bonaparte
+et à l'armée républicaine tout espoir de retour en France.
+
+Disons en quelques mots ce que c'était que ce commodore Horace Nelson,
+un des plus grands hommes de mer qui aient jamais existé, le seul qui
+ait balancé, et même ébranlé sur l'Océan, la fortune continentale de
+Napoléon.
+
+On s'étonnera peut-être de nous entendre faire, à nous, l'éloge de
+Nelson, ce terrible ennemi de la France, qui lui a tiré du coeur le
+meilleur et le plus pur de son sang à Aboukir et à Trafalgar; mais les
+hommes comme lui sont un produit de la civilisation universelle; la
+postérité ne fait pas pour eux une acception de naissance et de pays:
+elle les considère comme une partie de la grandeur de l'espèce humaine,
+que l'espèce humaine doit envelopper d'un large amour, caresser d'un
+immense orgueil; une fois descendus dans la tombe, ils ne sont plus
+compatriotes ni étrangers, amis ni ennemis: ils s'appellent Annibal
+et Scipion, César et Pompée, c'est-à-dire des oeuvres et des actions.
+L'immortalité naturalise les grands génies au profit de l'univers.
+
+Nelson était né le 29 septembre 1758; c'était donc, à l'époque où nous
+sommes arrivés, un homme de trente-neuf à quarante ans.
+
+Il était né à Barnham-Thorpes, petit village du comté de Norfolk; son
+père en était le pasteur; sa mère, qui mourut jeune, mourut en laissant
+onze enfants.
+
+Un oncle qu'il avait dans la marine, et qui était apparenté aux Walpole,
+le prit avec lui comme aspirant, sur le vaisseau de soixante-quatre
+canons _le Redoutable_.
+
+Il alla au pôle et fut pris pendant six mois dans les glaces, lutta
+corps à corps avec un ours blanc qui l'eût étouffé entre ses pattes si
+un de ses camarades n'eût fourré le bout de son mousquet dans l'oreille
+de l'animal et n'eût fait feu.
+
+Il alla sous l'équateur, s'égara dans une forêt du Pérou, s'endormit au
+pied d'un arbre, fut piqué par un serpent de la pire espèce, faillit en
+mourir et en garda, pour toute sa vie, des taches livides pareilles à
+celles du serpent lui-même.
+
+Au Canada, il eut son premier amour et pensa faire sa plus grande folie.
+Pour ne point quitter celle qu'il aimait, il voulut donner sa démission
+de capitaine de frégate. Ses officiers s'emparèrent de lui par surprise,
+le lièrent comme un criminel ou comme un fou, l'emportèrent sur _le
+Sea-Horse_, qu'il montait alors, et ne lui rendirent la liberté qu'en
+pleine mer.
+
+De retour à Londres, il se maria à une jeune veuve nommée mistress
+Nisbett; il l'aima avec cette passion qui s'allumait si facilement et
+si ardemment dans son âme, et, lorsqu'il se remit en mer, il emmena avec
+lui un fils nommé Josuah, qu'elle avait eu de son premier mari.
+
+Lorsque Toulon fut livré aux Anglais par l'amiral Trogof et le général
+Maudet, Horace Nelson était capitaine à bord de _l'Agamemnon_; il fut
+envoyé avec son bâtiment à Naples pour annoncer au roi Ferdinand et à la
+reine Caroline la prise de notre premier port militaire.
+
+Sir William Hamilton, ambassadeur d'Angleterre, comme nous l'avons dit,
+le rencontra chez le roi, le ramena chez lui, le laissa au salon, passa
+dans la chambre de sa femme et lui dit:
+
+--Je vous amène un petit homme qui ne peut pas se vanter d'être beau;
+mais, ou je m'étonne fort, ou il sera un jour la gloire de l'Angleterre
+et la terreur de ses ennemis.
+
+--Et comment prévoyez-vous cela? demanda lady Hamilton.
+
+--Par le peu de paroles que nous avons échangées. Il est au salon; venez
+lui faire les honneurs de la maison, ma chère. Je n'ai jamais reçu
+chez moi aucun officier anglais; mais je ne veux pas que celui-ci loge
+ailleurs que dans mon hôtel.
+
+Et Nelson logea à l'ambassade d'Angleterre, située à l'angle de la
+rivière et de la rue de Chiaïa.
+
+Nelson était alors, en 1793, un homme de trente-quatre ans, petit de
+taille comme l'avait dit William, pâle de visage, avec des yeux bleus,
+avec ce nez aquilin qui distingue le profil des hommes de guerre et qui
+fait ressembler César et Condé à des oiseaux de proie, avec ce menton
+vigoureusement accentué qui indique la ténacité poussée jusqu'à
+l'obstination; quant aux cheveux et à la barbe, ils étaient d'un blond
+pâle, rares et mal plantés.
+
+Rien n'indique qu'à cette époque, Emma Lyonna ait été sur le physique
+de Nelson d'un autre avis que son mari; mais la foudroyante beauté de
+l'ambassadrice produisit son effet: Nelson quitta Naples, emmenant
+les renforts qu'il était venu demander à la cour des Deux-Siciles, et
+amoureux fou de lady Hamilton.
+
+Fut-ce par pure ambition de gloire, fut-ce pour guérir de cet amour
+qu'il sentait inguérissable, qu'il voulut se faire tuer à la prise de
+Calvi, où il perdit un oeil, et dans l'expédition de Ténériffe, où il
+perdit un bras? On ne sait; mais, dans ces deux occasions, il joua sa
+vie avec une telle insouciance, que l'on dut penser qu'il n'y tenait que
+médiocrement.
+
+Lady Hamilton le revit ainsi borgne et manchot, et rien n'indique que
+son coeur ait ressenti, pour le héros mutilé, un autre sentiment que
+cette tendre et sympathique pitié que la beauté doit aux martyrs de la
+gloire.
+
+Ce fut le 16 juin 1798 qu'il revint pour la seconde fois à Naples, et
+pour la seconde fois se retrouva en présence de lady Hamilton.
+
+La position était critique pour Nelson.
+
+Chargé de bloquer la flotte française dans le port de Toulon et de la
+combattre si elle en sortait, il avait vu lui glisser entre les doigts
+cette flotte, qui avait pris Malte en passant, et débarqué 30,000 hommes
+à Alexandrie!
+
+Ce n'était pas le tout: battu par une tempête, ayant fait des avaries
+graves, manquant d'eau et de vivres, il ne pouvait continuer sa
+poursuite, obligé qu'il était d'aller se refaire à Gibraltar.
+
+Il était perdu; on pouvait accuser de trahison l'homme qui pendant un
+mois avait cherché dans la Méditerranée, c'est-à-dire dans un grand
+lac, une flotte de treize vaisseaux de ligne et de trois cent
+quatre-vingt-sept bâtiments de transport, non-seulement sans pouvoir la
+joindre, mais encore sans avoir découvert son sillage.
+
+Il s'agissait, sous les yeux de l'ambassadeur français, d'obtenir de la
+cour des Deux-Siciles, qu'elle permit à Nelson de prendre de l'eau et
+des vivres dans les ports de Messine et de Syracuse, et du bois pour
+remplacer ses mâts et ses vergues brisés, dans la Calabre.
+
+Or, la cour des Deux-Siciles avait un traité de paix avec la France; ce
+traité de paix lui commandait la neutralité la plus absolue, et c'était
+mentir au traité et rompre cette neutralité que d'accorder à Nelson ce
+qu'il demandait.
+
+Mais Ferdinand et Caroline détestaient tellement les Français et avaient
+juré une telle haine à la France, que tout ce que demandait Nelson lui
+fut impudemment accordé, et Nelson, qui savait qu'une grande victoire
+seule pouvait le sauver, quitta Naples, plus amoureux, plus fou, plus
+insensé que jamais, jurant de vaincre ou de se faire tuer à la première
+occasion.
+
+Il vainquit et faillit être tué. Jamais, depuis l'invention de la poudre
+et l'emploi des canons, aucun combat naval n'avait épouvanté les mers
+d'un pareil désastre.
+
+Sur treize vaisseaux de ligne dont se composait, comme nous l'avons dit,
+la flotte française, deux seulement avaient pu se soustraire aux flammes
+et échapper à l'ennemi.
+
+Un vaisseau avait sauté, _l'Orient_; un autre vaisseau et une frégate
+avaient été coulés, neuf avaient été pris.
+
+Nelson s'était conduit en héros pendant tout le temps qu'avait duré le
+combat; il s'était offert à la mort, et la mort n'avait pas voulu
+de lui; mais il avait reçu une cruelle blessure. Un boulet du
+_Guillaume-Tell_, expirant, avait brisé une vergue du _Van-Guard_, qu'il
+montait, et la vergue brisée lui était tombée sur le front au moment
+même où il levait la tête pour reconnaître la cause du craquement
+terrible qu'il entendait, lui avait rabattu la peau du crâne sur l'oeil
+unique qui lui restait, et, comme un taureau frappé de la masse, l'avait
+renversé sur le pont, baigné dans son sang.
+
+Nelson crut la blessure mortelle, fit appeler le chapelain pour qu'il
+lui donnât sa bénédiction, et le chargea de ses derniers adieux pour sa
+famille; mais, avec le prêtre, était monté le chirurgien.
+
+Celui-ci examina le crâne, le crâne était intact; la peau seule du front
+était détachée et retombait jusque sur la bouche.
+
+La peau fut remise à sa place, recollée au front, maintenue par un
+bandeau noir. Nelson ramassa le porte-voix échappé de sa main, et
+se remit à son oeuvre de destruction en criant: «Feu!» Il y avait le
+souffle d'un Titan dans la haine de cet homme contre la France.
+
+Le 2 août, à huit heures du soir, nous l'avons dit, il ne restait plus
+de la flotte française que deux vaisseaux qui se réfugièrent à Malte.
+
+Un navire léger porta à la cour des Deux-Siciles et à l'Amirauté
+d'Angleterre la nouvelle de la victoire de Nelson et de la destruction
+de notre flotte.
+
+Ce fut dans toute l'Europe un immense cri de joie qui retentit jusqu'en
+Asie, tant les Français étaient craints, tant la révolution française
+était exécrée!
+
+La cour de Naples surtout, après avoir été folle de rage, devint
+insensée de bonheur.
+
+Ce fut naturellement lady Hamilton qui reçut la lettre de Nelson,
+annonçant cette victoire, laquelle renfermait à tout jamais trente mille
+Français en Égypte, et Bonaparte avec eux.
+
+Bonaparte, l'homme de Toulon, du 13 vendémiaire, de Montenotte, de Dego,
+d'Arcole et de Rivoli, le vainqueur de Beaulieu, de Wurmser, d'Alvinzi
+et du prince Charles, le gagneur de batailles qui, en moins de deux ans,
+avait fait cent cinquante mille prisonniers, conquis cent soixante et
+dix drapeaux, pris cinq cent cinquante canons de gros calibre, six cents
+pièces de campagne, cinq équipages de pont; l'ambitieux qui avait dit
+que l'Europe était une taupinière, et qu'il n'y avait jamais eu de
+grands empires et de grande révolution qu'en Orient; l'aventureux
+capitaine qui, à vingt-neuf ans, déjà plus grand qu'Annibal et que
+Scipion, a voulu conquérir l'Égypte pour être aussi grand qu'Alexandre
+et que César, le voilà confisqué, supprimé, rayé de la liste des
+combattants; à ce grand jeu de la guerre, il a enfin trouvé un joueur
+plus heureux ou plus habile que lui. Sur cet échiquier gigantesque du
+Nil, dont les pions sont des obélisques, les cavaliers des sphinx,
+les tours des pyramides, où les fous s'appellent Cambyse, les rois
+Sésostris, les reines Cléopâtre, il a été fait échec et mat!
+
+Il est curieux de mesurer la terreur qu'imprimaient aux souverains de
+l'Europe les deux noms de la France et de Bonaparte réunis, par les
+cadeaux que Nelson reçut de ces souverains, devenus fous de joie en
+voyant la France abaissée et en croyant Bonaparte perdu.
+
+L'énumération en est facile; nous la copions sur une note écrite de la
+main même de Nelson:
+
+De George III, la dignité de pair de la Grande-Bretagne et une médaille
+d'or;
+
+De la Chambre des communes, pour lui et ses deux plus proches héritiers,
+le titre de baron du Nil et de Barnham-Thorpes, avec une rente de deux
+mille livres sterling commençant à courir du 1er août 1798, jour de la
+bataille;
+
+De la Chambre des pairs, même rente, dans les mêmes conditions, à partir
+du même jour;
+
+Du Parlement d'Irlande, une pension de mille livres sterling;
+
+De la Compagnie des Indes orientales, dix mille livres une fois données;
+
+Du sultan, une boucle en diamants avec la plume du triomphe, évaluée
+deux mille livres sterling, et une riche pelisse évaluée mille livres
+sterling;
+
+De la mère du sultan, une boîte enrichie de diamants, évaluée douze
+cents livres sterling;
+
+Du roi de Sardaigne, une tabatière enrichie de diamants, évaluée douze
+cents livres sterling;
+
+De l'île de Zante, une épée à poignée d'or et une canne à pomme d'or;
+
+De la ville de Palerme, une tabatière et une chaîne d'or, sur un plat
+d'argent;
+
+Enfin, de son ami Benjamin Hallowell, capitaine du _Swiftsure_, un
+présent tout anglais, qui manquerait trop à notre énumération si nous le
+passions sous silence.
+
+Nous avons dit que le vaisseau _l'Orient_ avait sauté en l'air;
+Hallowell recueillit le grand mât et le fit porter à bord de son
+bâtiment; puis, avec le mât et ses ferrements, il fit faire, par le
+charpentier et le serrurier du bord, un cercueil orné d'une plaque
+contenant ce certificat d'origine:
+
+«Je certifie que ce cercueil est entièrement construit avec le bois et
+le fer du vaisseau l'Orient, dont le vaisseau de Sa Majesté sous mes
+ordres sauva une grande partie dans la baie d'Aboukir.
+
+»BEN. HALLOWELL.»
+
+
+Puis, de ce cercueil ainsi certifié, il fit don à Nelson avec et par
+cette lettre:
+
+ _A l'honorable Nelson C. B._
+
+ «Mon cher seigneur,
+
+»Je vous envoie, en même temps que la présente, un cercueil taillé dans
+le mât du vaisseau français _l'Orient_, afin que vous puissiez, quand
+vous abandonnerez cette vie, reposer d'abord dans vos propres trophées.
+L'espérance que ce jour est encore éloigné est le désir sincère de votre
+obéissant et affectionné serviteur.
+
+ »BEN. HALLOWELL.»
+
+
+De tous les dons qui lui furent offerts, hâtons-nous de dire que ce
+dernier parut être celui qui toucha le plus Nelson; il le reçut avec une
+satisfaction marquée, il le fit placer dans sa cabine, appuyé contre
+la muraille et précisément derrière le fauteuil où il s'asseyait pour
+manger. Un vieux domestique, que ce meuble posthume attristait, obtint
+de l'amiral qu'il fût transporté dans le faux pont.
+
+Lorsque Nelson quitta, pour _le Fulminant_, _le Van-Guard_, horriblement
+mutilé, le cercueil, qui n'avait point encore trouvé sa place sur le
+nouveau bâtiment, demeura quelques mois sur le gaillard d'avant. Un
+jour que les officiers du _Fulminant_ admiraient le don du capitaine
+Hallowell, Nelson leur cria de sa cabine:
+
+--Admirez tant que vous voudrez, messieurs, mais ce n'est pas pour vous
+qu'il est fait.
+
+Enfin, à la première occasion qu'il trouva, Nelson l'expédia à son
+tapissier, en Angleterre, le priant de le garnir immédiatement de
+velours, attendu que, pouvant, au métier qu'il faisait, en avoir
+l'emploi d'un moment à l'autre, il désirait le trouver tout prêt à
+l'heure où il en aurait besoin.
+
+Inutile de dire que Nelson, tué sept ans plus tard à Trafalgar, fut
+enseveli dans ce cercueil.
+
+Revenons à notre récit.
+
+Nous avons dit que, par un bâtiment léger, Nelson avait expédié la
+nouvelle de la victoire d'Aboukir à Naples et à Londres.
+
+Aussitôt la lettre de Nelson reçue, Emma Lyonna courut chez la reine
+Caroline et la lui tendit tout ouverte; celle-ci jeta les yeux dessus et
+poussa un cri ou plutôt un rugissement de bonheur; elle appela ses
+fils, elle appela le roi, elle courut comme une insensée dans les
+appartements, embrassant ceux qu'elle rencontrait, serrant dans ses
+bras la messagère de bonnes nouvelles et ne se lassant pas de répéter:
+«Nelson! brave Nelson! O sauveur! ô libérateur de l'Italie! Dieu te
+protège! le ciel te garde!»
+
+Puis, sans s'inquiéter de l'ambassadeur français Garat, le même qui
+avait lu à Louis XVI sa sentence de mort et qui avait sans doute
+été envoyé par le Directoire comme un avertissement à la monarchie
+napolitaine, elle ordonna, croyant n'avoir plus rien à craindre de la
+France, de faire hautement, ostensiblement et au grand jour, tous les
+préparatifs nécessaires pour recevoir Nelson à Naples comme on reçoit un
+triomphateur.
+
+Et, pour ne pas rester en arrière des autres souverains, elle
+qui croyait lui devoir plus que les autres, menacée qu'elle était
+doublement, et par la présence des troupes françaises à Rome et par la
+proclamation de la république romaine, elle fit soumettre à la signature
+du roi, par son premier ministre Acton, le brevet de duc de Bronte avec
+trois mille livres sterling de rente annuelle, tandis que le roi, en
+lui présentant ce brevet, se réservait d'offrir lui-même à Nelson l'épée
+donnée par Louis XIV à son fils Philippe V, lorsqu'il partit pour régner
+sur l'Espagne, et par Philippe V à son fils don Carlos, lorsqu'il partit
+pour conquérir Naples.
+
+Outre sa valeur historique qui était inappréciable, cette épée, qui,
+d'après les instructions du roi Charles III, ne devait passer qu'au
+défenseur ou au sauveur de la monarchie des Deux-Siciles, était évaluée,
+à cause des diamants qui l'ornaient, à cinq mille livres sterling,
+c'est-à-dire à cent vingt-cinq mille francs de notre monnaie.
+
+Quant à la reine, elle s'était réservé de faire à Nelson un cadeau que
+tous les titres, toutes les faveurs, toutes les richesses des rois de la
+terre ne pouvaient égaler pour lui; elle s'était réservé de lui donner
+cette Emma Lyonna, l'objet, depuis cinq années, de ses rêves les plus
+ardents.
+
+En conséquence, le matin même de ce mémorable 22 septembre 1798, elle
+avait dit à Emma Lyonna, en écartant ses cheveux châtains pour baiser
+ce front menteur, si pur en apparence, qu'on l'eût pris pour celui d'un
+ange:
+
+--Mon Emma bien-aimée, pour que je reste roi, et, par conséquent, pour
+que tu restes reine, il faut que cet homme soit à nous, et, pour que cet
+homme soit à nous, il faut que tu sois à lui.
+
+Emma avait baissé les yeux, et, sans répondre, avait saisi les deux
+mains de la reine et les avait baisées passionnément.
+
+Disons comment Marie-Caroline pouvait faire une telle prière, ou plutôt
+donner un tel ordre à lady Hamilton, ambassadrice d'Angleterre.
+
+
+
+
+ III
+
+ LE PASSÉ DE LADY HAMILTON
+
+
+Dans le court et insuffisant portrait que nous avons essayé de tracer
+d'Emma Lyonna, nous avons dit: _l'étrange passé de cette femme_, et, en
+effet, nulle destinée ne fut plus extraordinaire que celle-là; jamais
+passé ne fut tout à la fois plus sombre et plus éblouissant que le sien;
+elle n'avait jamais su ni son âge précis, ni le lieu de sa naissance;
+au plus loin que sa mémoire pouvait atteindre, elle se voyait enfant de
+trois ou quatre ans, vêtue d'une pauvre robe de toile, marchant pieds
+nus par une route de montagne, au milieu des brouillards et de la
+pluie d'un pays septentrional, s'attachant de sa petite main glacée
+aux vêtements de sa mère, pauvre paysanne qui la prenait entre ses bras
+lorsqu'elle était trop fatiguée, ou qu'il lui fallait traverser les
+ruisseaux qui coupaient le chemin.
+
+Elle se souvenait d'avoir eu faim et froid dans ce voyage.
+
+Elle se souvenait encore que, lorsqu'on traversait une ville, sa mère
+s'arrêtait devant la porte de quelque riche maison ou devant la boutique
+d'un boulanger; que, là, d'une voix suppliante, elle demandait ou
+quelque pièce de monnaie qu'on lui refusait souvent, ou un pain qu'on
+lui donnait presque toujours.
+
+Le soir, l'enfant et la mère faisaient halte à quelque ferme isolée et
+demandaient l'hospitalité, qu'on leur accordait, soit dans la grange,
+soit dans l'étable; les nuits où l'on permettait aux deux pauvres
+voyageuses de coucher dans une étable étaient des nuits de fête;
+l'enfant se réchauffait rapidement à la douce haleine des animaux, et
+presque toujours, le matin, avant de se remettre en route, recevait, ou
+de la fermière ou de la servante qui venait traire les vaches, un verre
+de lait tiède et mousseux, douceur à laquelle elle était d'autant plus
+sensible qu'elle y était peu accoutumée.
+
+Enfin la mère et la fille atteignirent la petite ville de Flint, but de
+leur course; c'était là qu'étaient nés la mère d'Emma et John Lyons, son
+père. Ce dernier avait, cherchant du travail, quitté le comté de Flint
+pour celui de Chester; mais le travail avait été peu productif. John
+Lyons était mort jeune et pauvre; et sa veuve revenait à la terre natale
+pour voir si la terre natale lui serait hospitalière ou marâtre.
+
+Dans des souvenirs plus rapprochés de trois ou quatre ans, Emma se
+revoyait au penchant d'une colline gazonneuse et fleurie, faisant
+paître, pour une fermière des environs, chez laquelle sa mère était
+servante, un troupeau de quelques moutons, et séjournant de préférence
+près d'une source limpide, où elle se regardait complaisamment,
+couronnée par elle-même des fleurs champêtres qui s'épanouissaient
+autour d'elle.
+
+Deux ou trois ans plus tard, et comme elle devait atteindre sa dixième
+année, quelque chose d'heureux était arrivé dans la famille. Un comte
+d'Halifax, qui sans doute, dans un de ses caprices aristocratiques,
+avait trouvé la mère d'Emma encore belle, envoya une petite somme dont
+partie était destinée au bien-être de la mère, partie à l'éducation de
+l'enfant; et Emma se souvenait d'avoir été conduite dans une pension de
+jeunes filles dont l'uniforme était un chapeau de paille, une robe bleu
+de ciel et un tablier noir.
+
+Elle resta deux ans dans cette pension, y apprit à lire et à écrire,
+y étudia les premiers éléments de la musique et du dessin, arts dans
+lesquels, grâce à son admirable organisation, elle faisait de rapides
+progrès, lorsqu'un matin sa mère vint la chercher. Le comte d'Halifax
+était mort et avait oublié les deux femmes dans son testament. Emma ne
+pouvait plus rester en pension, la pension n'étant plus payée; il fallut
+que l'ex-pensionnaire se décidât à entrer comme bonne d'enfants dans la
+maison d'un certain Thomas Hawarden, dont la fille, en mourant jeune et
+veuve, avait laissé trois enfants orphelins.
+
+Une rencontre qu'elle fit en promenant les enfants au bord du golfe
+décida de sa vie. Une célèbre courtisane de Londres, nommée miss
+Arabell, et un peintre d'un grand talent, son amant du jour, s'étaient
+arrêtés, le peintre pour faire le croquis d'une paysanne du pays de
+Galles, et miss Arabell pour lui regarder faire ce croquis.
+
+Les enfants que conduisait Emma s'avancèrent curieusement et se
+haussèrent sur la pointe du pied pour voir ce que faisait le peintre.
+Emma les suivit; le peintre, en se retournant, l'aperçut et jeta un cri
+de surprise: Emma avait treize ans, et jamais le peintre n'avait rien vu
+de si beau.
+
+Il demanda qui elle était, ce qu'elle faisait. Le commencement
+d'éducation qu'avait reçu Emma Lyonna lui permit de répondre à ces
+questions avec une certaine élégance. Il s'informa combien elle gagnait
+à soigner les enfants de M. Hawarden; elle lui répondit qu'elle était
+vêtue, nourrie, logée, et recevait dix schellings par mois.
+
+--Venez à Londres, lui dit le peintre, et je vous donnerai cinq guinées
+chaque fois que vous consentirez à me laisser faire un croquis d'après
+vous.
+
+Et il lui tendit une carte sur laquelle étaient écrits ces mots: «Edward
+Rowmney, Cavendish square, n° 8,» en même temps que miss Arabell tirait
+de sa ceinture une petite bourse contenant quelques pièces d'or et la
+lui offrait.
+
+La jeune fille rougit, prit la carte, la mit dans sa poitrine; mais,
+instinctivement, elle repoussa la bourse.
+
+Et, comme miss Arabell insistait, lui disant que cet argent servirait à
+son voyage de Londres:
+
+--Merci, madame, dit Emma; si je vais à Londres, j'irai avec les petites
+économies que j'ai déjà faites et celles que je ferai encore.
+
+--Sur vos dix schellings par mois? demanda miss Arabell en riant.
+
+--Oui, madame, répondit simplement la jeune fille.
+
+Et tout finit là.
+
+Quelques mois après, le fils de M. Hawarden, M. James Hawarden, célèbre
+chirurgien de Londres, vint voir son père; lui aussi fut frappé de la
+beauté d'Emma Lyonna, et, pendant tout le temps qu'il resta dans la
+petite ville de Flint, il fut bon et affectueux pour elle; seulement, il
+ne l'exhorta point comme Rowmney à venir à Londres.
+
+Au bout de trois semaines de séjour chez son père, il partit, laissant
+deux guinées pour la petite bonne d'enfants en récompense des soins
+qu'elle donnait à ses neveux.
+
+Emma les accepta sans répugnance.
+
+Elle avait une amie; cette amie s'appelait Fanny Strong et avait
+elle-même un frère qui s'appelait Richard.
+
+Emma ne s'était jamais informée de ce que faisait son amie, quoiqu'elle
+fût mieux mise que ne semblait le permettre sa fortune; sans doute
+croyait-elle qu'elle prélevait sa toilette sur les bénéfices interlopes
+de son frère, qui passait pour un contrebandier.
+
+Un jour qu'Emma--elle avait alors près de quatorze ans--s'était arrêtée
+devant la boutique d'un marchand de glaces pour se regarder dans un
+grand miroir servant de montre au magasin, elle se sentit toucher à
+l'épaule.
+
+C'était son amie, Fanny Strong, qui la tirait ainsi de son extase.
+
+--Que fais-tu là? lui demanda-t-elle.
+
+Emma rougit sans répondre. En répondant vrai, elle eut dû dire: «Je me
+regardais et me trouvais belle.»
+
+Mais Fanny Strong n'avait pas besoin de réponse pour savoir ce qui se
+passait dans le coeur d'Emma.
+
+--Ah! dit-elle en soupirant, si j'étais aussi jolie que toi, je ne
+resterais pas longtemps dans cet horrible pays.
+
+--Où irais-tu? lui demanda Emma.
+
+--J'irais à Londres, donc! Tout le monde dit qu'avec une jolie figure,
+on fait fortune à Londres. Vas-y, et, quand tu seras millionnaire, tu me
+prendras pour ta femme de chambre.
+
+--Veux-tu que nous y allions ensemble? demanda Emma Lyonna.
+
+--Volontiers; mais comment faire? Je ne possède pas six pence, et je ne
+crois pas Dick beaucoup plus riche que moi.
+
+--Moi, dit Emma, j'ai près de quatre guinées.
+
+--C'est plus qu'il ne nous faut pour toi, moi et Dick! s'écria Fanny.
+
+Et le voyage fut résolu.
+
+Le lundi suivant, sans rien dire à personne, les trois fugitifs prirent,
+à Chester, la diligence de Londres.
+
+En arrivant au bureau où descendait la diligence de Chester, Emma
+partagea les vingt-deux schellings qui lui restaient entre Fanny Strong
+et elle.
+
+Fanny Strong et son frère avaient l'adresse d'une auberge où logeaient
+les contrebandiers; c'était dans la petite rue de Villiers, aboutissant
+d'un côté à la Tamise et de l'autre au Strand, qu'était située cette
+auberge. Emma laissa Dick et Fanny chercher leur logement; elle prit une
+voiture et se fit conduire Cavendish square, n° 8.
+
+Edward Rowmney était absent; on ne savait pas où il était ni quand il
+reviendrait; on le croyait en France, et on ne l'attendait pas avant
+deux mois.
+
+Emma resta étourdie. Cette éventualité si naturelle de l'absence de
+Rowmney ne s'était pas même présentée à son esprit. Une lueur lui
+traversa le cerveau; elle pensa à M. James Hawarden, le célèbre
+chirurgien qui, en quittant la maison de son père, avait, avec tant
+de bonté, laissé les deux guinées qui avaient servi à payer la majeure
+partie des dépenses du voyage.
+
+Il ne lui avait pas donné son adresse; mais deux ou trois fois elle
+avait porté à la poste les lettres qu'il écrivait à sa femme.
+
+Il demeurait Leicester square, n° 4.
+
+Elle remonta en voiture, se fit conduire à Leicester square, peu distant
+de Cavendish square, frappa en tremblant à la porte. Le docteur était
+chez lui.
+
+Elle trouva le digne homme tel qu'elle l'espérait; elle lui dit tout, et
+il eut pitié, promit de s'employer à la protéger, et, en attendant, il
+la reçut sous son toit, l'admit à sa table, et la donna pour demoiselle
+de compagnie à mistress Hawarden.
+
+Un matin, il annonça à la jeune fille qu'il avait trouvé pour elle une
+place dans un des premiers magasins de bijouterie de Londres; mais,
+la veille du jour où Emma devait entrer dans ce magasin, il voulut lui
+faire la fête de la conduire au spectacle.
+
+La toile, en se levant devant elle au théâtre de Drury-Lane, lui montra
+un monde inconnu; on jouait _Roméo et Juliette_, ce rêve d'amour qui n'a
+son pareil dans aucune langue; elle rentra folle, éblouie, enivrée; elle
+passa la nuit sans dormir une seule seconde, essayant de se rappeler
+quelques fragments des deux merveilleuses scènes du balcon.
+
+Le lendemain, elle entra dans son magasin; mais, avant d'y entrer, elle
+demanda à M. Hawarden où elle pourrait acheter la pièce qu'elle avait
+vu représenter la veille. M. Hawarden alla à sa bibliothèque, y prit un
+Shakspeare complet et le lui donna.
+
+Au bout de trois jours, elle savait par coeur le rôle de Juliette; elle
+rêvait par quels moyens elle pourrait retourner au théâtre et s'enivrer
+une seconde fois de ce doux poison que forme le magique mélange de
+l'amour et de la poésie; elle voulait à tout prix rentrer dans ce
+monde enchanté qu'elle n'avait qu'entrevu, lorsqu'un splendide équipage
+s'arrêta devant la porte du magasin. Une femme en descendit, entra de ce
+pas dominateur que donne la richesse. Emma jeta un cri de surprise: elle
+avait reconnu miss Arabell.
+
+Miss Arabell, de son côté, la reconnut, ne dit rien, acheta pour sept
+ou huit cents livres sterling de bijoux, et invita le marchand à lui
+envoyer ses emplettes par sa nouvelle demoiselle de magasin, indiquant
+l'heure à laquelle elle serait rentrée.
+
+La nouvelle demoiselle de magasin, c'était Emma.
+
+A l'heure dite, on la fit monter en voiture avec les écrins, et on
+l'envoya à l'hôtel de miss Arabell.
+
+La belle courtisane l'attendait; sa fortune était au comble: elle était
+la maîtresse du prince régent, âgé de dix-sept ans à peine.
+
+Elle se fit tout raconter par Emma, puis, lui demanda si, en attendant
+le retour de Rowmney, elle ne préférait pas rester chez elle pour la
+distraire dans ses heures d'ennui, plutôt que de retourner au magasin.
+Emma ne demanda qu'une chose, ce fut s'il lui serait permis d'aller au
+théâtre. Miss Arabell lui répondit que, tous les jours où elle n'irait
+point au spectacle elle-même, sa loge serait à sa disposition.
+
+Puis elle envoya payer les bijoux et fit dire qu'elle gardait Emma. Le
+joaillier dont miss Arabell était une des meilleures pratiques, n'eut
+garde de se brouiller avec elle pour si peu de chose.
+
+Par quel étrange caprice la courtisane à la mode conçut-elle cet
+imprudent désir, cet inconcevable caprice, d'avoir cette belle créature
+auprès d'elle? Les ennemis de miss Arabell--et sa haute fortune lui en
+avait fait beaucoup--donnèrent à cette fantaisie une explication que la
+Phryné anglaise, convertie en Sappho, ne se donna pas même la peine de
+démentir.
+
+Pendant deux mois, Emma resta chez la belle courtisane, lut tous les
+romans qui lui tombèrent sous la main, fréquenta tous les théâtres, et,
+rentrée dans sa chambre, répéta tous les rôles qu'elle avait entendus,
+mima tous les ballets auxquels elle avait assisté; ce qui n'était pour
+les autres qu'une récréation devenait pour elle une occupation de toutes
+les heures; elle venait d'atteindre sa quinzième année, elle était
+dans toute la fleur de sa jeunesse et de sa beauté; sa taille souple,
+harmonieuse, se pliait à toutes les poses, et par ses ondulations
+naturelles, atteignait les artifices des plus habiles danseuses. Quant
+à son visage, qui, malgré les vicissitudes de la vie, conserva toujours
+les couleurs immaculées de l'enfance, le velouté virginal de la pudeur,
+doué par l'impressionnabilité de sa physionomie d'une suprême
+mobilité, il devenait, dans la mélancolie une douleur, dans la joie un
+éblouissement. On eût dit que la candeur de l'âme transparaissait
+sous la pureté des traits, si bien qu'un grand poëte de notre époque,
+hésitant à ternir ce miroir céleste, a dit, en parlant de sa première
+faute: «Sa chute ne fut point dans le vice, mais dans l'imprudence et la
+bonté.»
+
+La guerre que l'Angleterre soutenait, à cette époque, contre les
+colonies américaines, était dans sa plus grande activité et la presse
+s'exerçait dans toute sa rigueur. Richard, le frère de Fanny, pour nous
+servir du terme consacré, Richard fut pressé et fait marin malgré lui.
+Fanny accourut réclamer l'assistance de son amie; elle la trouvait si
+belle, qu'elle était convaincue que personne ne pourrait résister à
+sa prière; Emma fut suppliée d'exercer sa séduction sur l'amiral John
+Payne.
+
+Emma sentit se révéler sa vocation tentatrice; elle revêtit sa robe la
+plus élégante et alla avec son amie trouver l'amiral: elle obtint ce
+qu'elle demandait; mais l'amiral, lui aussi, demanda, et Emma paya la
+liberté de Dick, sinon de son amour, du moins de sa reconnaissance.
+
+Emma Lyonna, maîtresse de l'amiral Payne, eut une maison à elle, des
+domestiques à elle, des chevaux à elle; mais cette fortune eut l'éclat
+et la rapidité d'un météore: l'escadre partit, et Emma vit le vaisseau
+de son amant lui enlever, en disparaissant à l'horizon, tous ses songes
+dorés.
+
+Mais Emma n'était pas femme à se tuer comme Didon pour un volage Énée.
+Un des amis de l'amiral, sir Harry Fatherson, riche et beau gentleman,
+offrit à Emma de la maintenir dans la position où il l'avait trouvée.
+Emma avait fait le premier pas sur le brillant chemin du vice; elle
+accepta, devint, pendant une saison entière, la reine des chasses, des
+fêtes et des danses; mais, la saison finie, oubliée de son second amant,
+avilie par un second amour, elle tomba peu à peu dans une telle misère,
+qu'elle n'eut plus pour ressource que le trottoir de Haymarket, le plus
+fangeux de tous les trottoirs pour les pauvres créatures qui mendient
+l'amour des passants.
+
+Par bonheur, l'entremetteuse infâme à laquelle elle s'était adressée
+pour entrer dans le commerce de la dépravation publique, frappée de la
+distinction et de la modestie de sa nouvelle pensionnaire, au lieu de
+la prostituer comme ses compagnes, la conduisit chez un célèbre médecin,
+habitué de sa maison.
+
+C'était le fameux docteur Graham, sorte de charlatan mystique et
+voluptueux, qui professait devant la jeunesse de Londres la religion
+matérielle de la beauté.
+
+Emma lui apparut; sa Venus Astarté était trouvée sous les traits de la
+Vénus pudique.
+
+Il paya cher ce trésor; mais, pour lui, ce trésor n'avait pas de
+prix; il la coucha sur le lit d'Apollon; il la couvrit d'un voile plus
+transparent que le filet sous lequel Vulcain avait retenu Vénus captive
+aux yeux de l'Olympe, et annonça dans tous les journaux qu'il possédait
+enfin ce spécimen unique et suprême de beauté qui lui avait manqué
+jusqu'à présent pour faire triompher ses théories.
+
+A cet appel fait à la luxure et à la science, tous les adeptes de cette
+grande religion de l'amour, qui étend son culte sur le monde entier,
+accoururent dans le cabinet du docteur Graham.
+
+Le triomphe fut complet: ni la peinture, ni la sculpture n'avaient
+jamais produit un semblable chef-d'oeuvre; Apelles et Phidias étaient
+vaincus.
+
+Les peintres et les sculpteurs abondèrent. Rowmney, de retour à Londres,
+vint comme les autres et reconnut sa jeune fille du comté de Flint. Il
+la peignit sous toutes les formes, en Ariane, en bacchante, en Léda, en
+Armide, et nous possédons à la Bibliothèque impériale une collection
+de gravures qui représentent l'enchanteresse dans toutes les attitudes
+voluptueuses qu'inventa la sensuelle antiquité.
+
+Ce fut alors que, attiré par la curiosité, le jeune sir Charles
+Grenville, de l'illustre famille de ce Warwick qu'on appelait le faiseur
+de rois, et neveu de sir William Hamilton, vit Emma Lyonna, et, dans
+l'éblouissement que lui causait une si complète beauté, en devint
+éperdument amoureux. Les plus brillantes promesses furent faites à Emma
+par le jeune lord; mais elle prétendit être enchaînée au docteur Graham
+par le lien de la reconnaissance et résista à toutes les séductions,
+déclarant qu'elle ne quitterait cette fois son amant que pour suivre un
+époux.
+
+Sir Charles engagea sa parole de gentilhomme de devenir l'époux d'Emma
+Lyonna, dès qu'il aurait atteint sa grande majorité. En attendant, Emma
+consentit à un enlèvement.
+
+Les amants vécurent, en effet, comme mari et femme, et, sur la parole
+de leur père, trois enfants naquirent qui devaient être légitimés par le
+mariage.
+
+Mais, pendant cette cohabitation, un changement de ministère fit perdre
+à Grenville un emploi auquel était attachée la majeure partie de ses
+revenus. L'événement arriva par bonheur au bout de trois ans et quand,
+grâce aux meilleurs professeurs de Londres, Emma Lyonna avait fait
+d'immenses progrès dans la musique et le dessin; elle avait en outre,
+tout en se perfectionnant dans sa propre langue, appris le français et
+l'italien; elle disait les vers comme mistress Siddons, et était arrivée
+à la perfection dans l'art de la pantomime et des poses.
+
+Malgré la perte de sa place, Grenville n'avait pu se résoudre à diminuer
+ses dépenses; seulement, il écrivit à son oncle pour lui demander de
+l'argent. A chacune de ses demandes, son oncle fit droit d'abord; mais
+enfin, à une dernière, sir William Hamilton, répondit qu'il comptait
+sous peu de jours partir pour Londres, et qu'il profiterait de ce voyage
+pour étudier les affaires de son neveu.
+
+Ce mot _étudier_ avait fort effrayé les jeunes gens; ils désiraient et
+craignaient presque également l'arrivée de sir William. Tout à coup, il
+entra chez eux sans qu'ils eussent été prévenus de son retour. Depuis
+huit jours, il était à Londres.
+
+Ces huit jours, sir William les avait employés à prendre des
+informations sur son neveu, et ceux auxquels il s'était adressé
+n'avaient pas manqué de lui dire que la cause de ses désordres et de sa
+misère était une prostituée dont il avait eu trois enfants.
+
+Emma se retira dans sa chambre et laissa son amant seul avec son oncle,
+qui ne lui offrit d'autre alternative que d'abandonner à l'instant même
+Emma Lyonna, où de renoncer à sa succession, qui était désormais sa
+seule fortune.
+
+Puis il se retira, en donnant trois jours à son neveu pour se décider.
+
+Tout l'espoir des jeunes gens résidait désormais dans Emma; c'était
+à elle d'obtenir de sir William Hamilton le pardon de son amant, en
+montrant combien il était pardonnable.
+
+Alors Emma, au lieu de revêtir les habits de sa nouvelle condition,
+reprit l'habillement de sa jeunesse, le chapeau de paille et la robe de
+bure; ses larmes, ses sourires, le jeu de sa physionomie, ses caresses
+et sa voix feraient le reste.
+
+Introduite près de sir William, Emma se jeta à ses pieds; soit mouvement
+adroitement combiné, soit effet du hasard, les cordons de son chapeau
+se dénouèrent, et ses beaux cheveux châtains se répandirent sur ses
+épaules.
+
+L'enchanteresse était inimitable dans la douleur.
+
+Le vieil archéologue, amoureux jusqu'alors seulement des marbres
+d'Athènes et des statues de la Grande Grèce, vit pour la première fois
+la beauté vivante l'emporter sur la froide et pâle beauté des déesses de
+Praxitèle et de Phidias. L'amour qu'il n'avait pas voulu comprendre chez
+son neveu, entra violemment dans son propre coeur et s'empara de lui
+tout entier sans qu'il tentât encore de s'en défendre.
+
+Les dettes de son neveu, l'infimité de la naissance, les scandales de
+la vie, la publicité des triomphes, la vénalité des caresses: tout,
+jusqu'aux enfants nés de leur amour, sir William accepta tout, à la
+seule condition qu'Emma récompenserait de sa possession le complet oubli
+de sa propre dignité.
+
+Emma avait triomphé bien au delà de son espérance; mais, cette fois,
+elle fit ses conditions complètes; une seule promesse de mariage l'avait
+unie au neveu: elle déclara qu'elle ne viendrait à Naples que femme
+reconnue de sir William Hamilton.
+
+Sir William consentit à tout.
+
+La beauté d'Emma fit à Naples son effet accoutumé; non-seulement elle
+étonna, mais elle éblouit.
+
+Antiquaire et minéralogiste distingué, ambassadeur de la
+Grande-Bretagne, frère de lait et ami de George III, sir William
+réunissait chez lui la première société de la capitale des Deux-Siciles
+en hommes de science, en hommes politiques et en artistes. Peu de jours
+suffirent à Emma, si artiste elle-même, pour savoir, de la politique
+et de la science, ce qu'elle avait besoin d'en savoir, et bientôt,
+pour tous ceux qui fréquentaient le salon de sir William, les jugements
+d'Emma devinrent des lois.
+
+Son triomphe ne dut pas s'arrêter là. A peine fut-elle présentée à la
+cour, que la reine Marie-Caroline la proclama son amie intime et en fit
+son inséparable favorite. Non-seulement la fille de Marie-Thérèse se
+montrait en public avec la prostituée de Haymarket, parcourait la rue
+de Tolède et la promenade de Chiaïa dans le même carrosse qu'elle et
+portant la même toilette qu'elle, mais, après les soirées employées
+à reproduire les poses les plus voluptueuses et les plus ardentes de
+l'antiquité, elle faisait dire à sir William, tout enorgueilli d'une
+pareille faveur, qu'elle ne lui rendrait que le lendemain l'amie dont
+elle ne pouvait se passer.
+
+De là des jalousies et des haines sans nombre contre la favorite.
+Caroline savait quels insolents propos circulaient au sujet de cette
+merveilleuse et soudaine intimité; mais elle était un de ces coeurs
+absolus, une de ces âmes vaillantes qui, la tête haute, affrontent la
+calomnie et même la médisance, et quiconque voulut être bien accueilli
+par elle dut partager ses hommages entre Acton, son amant, et sa
+favorite Emma Lyonna.
+
+On sait les événements de 89, c'est-à-dire la prise de la Bastille et le
+retour de Versailles, ceux de 93, c'est-à-dire la mort de Louis XVI et
+de Marie-Antoinette, ceux de 96 et de 97, c'est-à-dire les victoires de
+Bonaparte en Italie, victoires qui ébranlèrent tous les trônes, et
+qui firent, momentanément du moins, crouler le plus vieux et le plus
+immuable de tous: le trône pontifical.
+
+On a vu, au milieu de ces événements qui avaient un retentissement si
+terrible à la cour de Naples, apparaître et grandir Nelson, champion des
+royautés vieillies. Sa victoire d'Aboukir rendait l'espoir à tous ces
+rois, qui avaient déjà mis la main sur leurs couronnes vacillantes. Or,
+à tout prix, Marie-Caroline, la femme avide de richesses, de pouvoir,
+d'ambition, voulait conserver la sienne; il n'est donc pas étonnant
+qu'appelant à son aide la fascination qu'elle exerçait sur son
+amie, elle ait dit à lady Hamilton, le matin même du jour où elle la
+conduisait au-devant de Nelson, devenu la clef de voûte du despotisme:
+«Il faut que cet homme soit à nous, et, pour qu'il soit à nous, il faut
+que tu sois à lui.»
+
+Était-ce bien difficile à lady Hamilton de faire pour son amie
+Marie-Caroline, à propos de l'amiral Horace Nelson, ce qu'Emma Lyonna
+avait fait pour son amie Fanny Strong, à propos de l'amiral Payne?
+
+Ce dut être, au reste, une glorieuse récompense de ses mutilations pour
+le fils d'un pauvre pasteur de Barnham-Thorpes, pour l'homme qui devait
+sa grandeur à son propre courage et sa renommée à son génie; ce dut
+être une glorieuse récompense des blessures reçues, que de voir venir
+au-devant de lui ce roi, cette reine, cette cour, et, récompense de ses
+victoires, cette magnifique créature qu'il adorait.
+
+
+
+
+ IV
+
+ LA FÊTE DE LA PEUR.
+
+
+Nous avons vu, au coup de canon tiré à bord du _Van-Guard_, presque
+aussi mutilé que son maître, au pavillon britannique hissé à sa corne,
+nous avons vu que Nelson avait reconnu le royal cortége qui venait
+au-devant de lui.
+
+La galère capitane n'avait rien eu à hisser: depuis Naples, les couleurs
+d'Angleterre, mêlées à celles des Deux-Siciles, flottaient à ses mâts.
+
+Lorsque les deux bâtiments ne furent plus qu'à une encablure l'un de
+l'autre, la musique de la galère fit entendre le _Gode save the king_,
+auquel les matelots du _Van-Guard_, montés sur les vergues, répondirent
+par trois hourras poussés avec la régularité que les Anglais apportent
+dans cette officielle démonstration.
+
+Nelson ordonna de mettre en panne afin de laisser arriver la galère côte
+à côte du _Van-Guard_, fit abattre l'escalier de tribord, c'est-à-dire
+l'escalier d'honneur, et attendit au haut de cet escalier, la tête
+découverte et le chapeau à la main.
+
+Tous les matelots et tous les soldats de marine, même ceux qui, pâles et
+souffrants, étaient encore mal guéris de leurs blessures furent appelés
+sur le pont et, rangés sur une triple file, présentèrent les armes.
+
+Nelson s'attendait à voir monter à son bord le roi, puis la reine, puis
+le prince royal, c'est-à-dire à recevoir les illustres visiteurs
+selon toutes les règles de l'étiquette; mais, par une séduction toute
+féminine,--et Nelson, dans une lettre à sa femme, consigne ce fait,--la
+reine poussa la belle Emma, qui, rougissant d'être en cette occasion
+plus que la reine, monta l'escalier, et, soit émotion réelle, soit
+comédie bien jouée, en revoyant Nelson avec une blessure de plus, le
+front ceint d'un bandeau noir, pâle du sang perdu, jeta un cri, pâlit
+elle-même, et, près de s'évanouir, s'affaissa sur la poitrine du héros
+en murmurant:
+
+--O grand, ô cher Nelson!
+
+Nelson laissa tomber son chapeau, et, avec un cri de joyeux étonnement,
+l'enveloppa de son bras unique, et, en la soutenant, la pressa
+convulsivement contre son coeur.
+
+Dans l'extase profonde où le jeta cet incident inattendu, il y eut un
+instant, pour Nelson, oubli du monde entier et perception ineffable de
+toutes les joies, sinon du ciel des chrétiens, au moins du paradis de
+Mahomet.
+
+Lorsqu'il revint à lui, le roi, la reine et toute la cour étaient à son
+bord, et la scène se généralisa.
+
+Le roi Ferdinand lui prit la main, l'appela le libérateur du monde; il
+lui tendit la magnifique épée dont il lui faisait don, et à la poignée
+de laquelle, avec le grand cordon du Mérite de Saint-Ferdinand, que
+le roi venait de créer, était suspendu le brevet de duc de Bronte,
+flatterie toute féminine trouvée par la reine, titre équivalent à celui
+de duc du Tonnerre, Bronte étant un des trois cyclopes qui forgeaient,
+dans les cavernes flamboyantes de l'Etna, la foudre de Jupiter.
+
+Puis vint la reine, qui l'appela son ami, le protecteur des trônes, le
+vengeur des rois, et qui, réunissant dans les siennes la main de Nelson
+à celle d'Emma Lyonna, serra leurs deux mains réunies.
+
+Les autres vinrent à leur tour: princes héréditaires, princesses
+royales, ministres, courtisans; mais qu'étaient leurs louanges et leurs
+caresses pour Nelson, près des louanges et des caresses du roi et de
+la reine, près d'un serrement de main d'Emma Lyonna! Il fut convenu
+que Nelson descendrait à bord de la galère capitane, qui, grâce à ses
+vingt-quatre rameurs, devait marcher plus vite qu'un bâtiment à voiles;
+mais, avant tout, Emma lui demanda, au nom de la reine, de visiter
+dans tous ses détails ce glorieux _Van-Guard_, sur lequel les boulets
+français avaient creusé de glorieuses blessures qui, pareilles à celle
+de son commandant, n'étaient pas encore fermées.
+
+Nelson fit les honneurs de son vaisseau avec l'orgueil d'un marin, et,
+pendant toute cette visite, lady Hamilton fut appuyée à son bras, lui
+faisant raconter au roi et à la reine tous les détails du combat du 1er
+août, et le forçant à parler de lui-même.
+
+Le roi, de ses mains, ceignit Nelson de l'épée de Louis XIV; la reine
+lui remit le brevet de duc de Bronte; Emma lui passa au cou le grand
+cordon de Saint-Ferdinand, opération pendant laquelle elle ne put
+empêcher ses beaux cheveux parfumés d'effleurer le visage du bienheureux
+Nelson.
+
+Il était deux heures de l'après-midi, il fallait trois heures à peu
+près pour regagner Naples. Nelson remit le commandement du _Van-Guard_
+à Henry, son capitaine de pavillon, et, au bruit de la musique et de
+l'artillerie, descendit dans la galère royale, qui, légère comme un
+oiseau de mer, se détacha des flancs du colosse et glissa gracieusement
+à la surface de la mer.
+
+C'était à l'amiral Caracciolo à faire à son tour les honneurs du
+bâtiment; Nelson et lui étaient de vieilles connaissances: ils s'étaient
+vus au siège de Toulon, ils avaient combattu tous deux les Français, et
+le courage et l'habileté qu'avait déployés Caracciolo dans ce combat,
+lui avaient, malgré le mauvais résultat de la campagne, valu, à son
+retour, le grade d'amiral, qui le faisait, en tous points, l'égal de
+Nelson, sur lequel lui restait l'avantage de la naissance et d'une
+illustration historique de trois siècles.
+
+Ce petit détail explique la nuance de froideur qu'il y eut dans le
+salut qu'échangèrent les deux amiraux et l'espèce de hâte avec
+laquelle François Caracciolo reprit sur le banc de quart son poste de
+commandement.
+
+Quant à Nelson, la reine le força à s'asseoir près d'elle, sous la
+tente de pourpre de la galère, déclarant que les autres hommes pouvaient
+devenir ce qu'ils voudraient, mais que l'amiral lui appartenait sans
+partage, à elle et à son amie. Sur quoi, selon son habitude, Emma prit
+place aux pieds de la reine.
+
+Pendant ce temps, sir William Hamilton, qui, en sa qualité de savant,
+connaissait mieux l'histoire de Naples que le roi lui-même, expliquait
+à Ferdinand comment l'île de Capri, devant laquelle on passait en ce
+moment, avait été achetée aux Napolitains ou plutôt échangée contre
+celle d'Ischia par Auguste, qui avait remarqué qu'au moment où il
+abordait dans cette île, les branches d'un vieux chêne, desséchées et
+courbées vers la terre, s'étaient relevées et avaient reverdi.
+
+Le roi écouta sir William Hamilton avec la plus grande attention; puis,
+quand il eut fini:
+
+--Mon cher ambassadeur, lui dit-il, depuis trois jours, le passage des
+cailles est commencé; si vous voulez, dans une semaine, nous viendrons
+faire une chasse à Capri: nous en trouverons des milliers.
+
+L'ambassadeur, qui était grand chasseur lui-même et qui devait à cette
+qualité surtout la haute faveur dont il jouissait près du roi, s'inclina
+en signe d'assentiment et garda pour une meilleure occasion une
+savante dissertation archéologique sur Tibère, ses douze villas et la
+probabilité que la Grotte d'azur était connue des anciens, mais n'avait
+point alors la magique couleur qui la décore aujourd'hui et qu'elle doit
+au changement de niveau de la mer, qui, pendant les dix-huit siècles
+écoulés de Tibère jusqu'à nous, s'est élevé de cinq ou six pieds.
+
+Pendant ce temps, les commandants des quatre forts de Naples avaient
+leurs longues-vues fixées sur la flottille royale, et particulièrement
+sur la galère capitane, et, quand ils virent celle-ci virer de bord
+et mettre le cap sur Naples, jugeant que Nelson y était descendu,
+ils ordonnèrent un immense salut de cent un coups de canon, le plus
+honorable de tous, puisque c'est le même que celui qui se fait entendre
+lorsqu'un héritier naît à la couronne.
+
+Au bout d'un quart d'heure, les salves s'arrêtèrent, mais pour
+recommencer au moment où la flottille, toujours guidée par la galère
+royale, rentra dans le port militaire.
+
+Au pied de la pente conduisant au château, les voitures de la cour
+et celles de l'ambassade d'Angleterre attendaient, les voitures de
+l'ambassade rivalisant de luxe avec les voitures royales. Il avait été
+convenu que, ce jour-là, le roi et la reine des Deux-Siciles cédaient
+tous leurs droits à sir William et à lady Hamilton, que Nelson
+descendrait à l'ambassade d'Angleterre, et que c'était l'ambassadeur
+d'Angleterre qui donnerait le dîner et la fête qui en était la suite.
+
+Quant à la ville de Naples, elle devait s'unir à cette fête par ses
+illuminations et ses feux d'artifice.
+
+Avant de mettre pied à terre, lady Hamilton s'avança vers l'amiral
+Caracciolo, et, de sa voix la plus douce et avec sa figure la plus
+gracieuse:
+
+--La fête que nous donnons à notre illustre compatriote serait
+incomplète, dit-elle, si le seul homme de mer qui puisse rivaliser avec
+lui ne se joignait point à nous, pour célébrer sa victoire et porter un
+toast à la grandeur de l'Angleterre, au bonheur des Deux-Siciles et
+à l'abaissement de cette orgueilleuse république française qui a osé
+déclarer la guerre aux rois. Ce toast, nous l'avons réservé à l'homme
+qui a si courageusement combattu à Toulon, à l'amiral Caracciolo.
+
+Caracciolo s'inclina courtoisement mais gravement.
+
+--Milady, dit-il, je regrette sincèrement de ne pouvoir accepter comme
+votre hôte la glorieuse part que vous me réserviez; mais autant la
+journée a été belle, autant la nuit menace d'être orageuse.
+
+Emma Lyonna parcourut l'horizon d'un seul regard; à part quelques légers
+nuages accourant du côté de Procida, l'azur du ciel était aussi limpide
+que celui de ses yeux.
+
+Elle sourit.
+
+--Vous doutez de mes paroles, milady, reprit Caracciolo; mais l'homme
+qui a passé les deux tiers de sa vie sur cette mer capricieuse que
+l'on appelle la Méditerranée, connaît tous les secrets de l'atmosphère.
+Voyez-vous ces légères vapeurs qui glissent au ciel et qui s'approchent
+rapidement de nous, elles indiquent que le vent, qui était nord-ouest,
+tourne à l'ouest. Vers dix heures du soir, il soufflera du midi, c'est
+à lire qu'il fera sirocco; le port de Naples est ouvert à tous les vents
+et particulièrement à celui-là; je dois donc veiller à l'ancrage des
+bâtiments de Sa Majesté Britannique, qui, déjà fort maltraités par la
+bataille, pourraient ne pas avoir conservé assez de forces pour résister
+à la tempête. Ce que nous avons fait aujourd'hui, milady, c'est une
+belle et bonne déclaration de guerre à la France, et les Français sont
+à Rome, c'est-à-dire à cinq journées de nous. Croyez-moi, d'ici à peu de
+jours, nous aurons besoin que nos deux flottes soient en bon état.
+
+Lady Hamilton fît un léger mouvement de tête qui ressemblait à une
+contraction.
+
+--Prince, dit-elle, j'accepte votre excuse, qui prouve une si grande
+sollicitude pour les intérêts de Leurs Majestés Britannique et
+Sicilienne; mais, tout au moins, nous espérons voir au bal votre
+charmante nièce, Cecilia Caracciolo, qui, du reste, n'aurait pas
+d'excuse, ayant été prévenue que nous comptions sur elle le jour même où
+nous avons reçu la lettre de l'amiral Nelson.
+
+--Eh! justement, madame, voilà ce qui me restait à vous dire. Depuis
+quelques jours, sa mère, ma belle-soeur, est tellement souffrante, que,
+ce matin, avant de partir, j'ai reçu une lettre de la pauvre Cecilia,
+laquelle m'exprime tous ses regrets de ne pouvoir prendre sa part de
+votre fête; elle me chargeait, en outre, de présenter ses excuses à
+Votre Seigneurie, et c'est ce que j'ai l'honneur de faire en ce moment.
+
+Pendant ces quelques paroles échangées entre lady Hamilton et François
+Caracciolo, la reine s'était approchée, avait écouté, avait entendu, et,
+comprenant le motif du double refus de l'austère Napolitain, son front
+s'était plissé, sa lèvre inférieure s'était allongée et une légère
+pâleur avait envahi son visage.
+
+--Prenez garde, prince! dit la reine d'une voix stridente et avec
+un sourire menaçant comme ces légers nuages que l'amiral avait fait
+remarquer à lady Hamilton, et qui annonçaient l'approche de la tempête;
+prenez garde! les seules personnes qui seront venues à la fête de lady
+Hamilton seront invitées aux fêtes de la cour.
+
+--Hélas! madame, répondit Caracciolo sans que sa sérénité parût le
+moins du monde altérée par cette menace, l'indisposition de ma pauvre
+belle-soeur est tellement grave, que, les fêtes données par Votre
+Majesté à Sa Seigneurie milord Nelson durassent-elles un mois, elle ne
+pourra y assister, ni ma nièce par conséquent, puisqu'une jeune fille de
+son âge et de son nom ne peut, même chez la reine, paraître séparée de
+sa mère.
+
+--C'est bien, monsieur, répondit la reine incapable de se contenir; en
+temps et lieu, nous nous souviendrons de ce refus.
+
+Et, prenant le bras de lady Hamilton:
+
+--Venez, chère Emma, dit-elle.
+
+Puis, à demi-voix:
+
+--Oh! ces Napolitains! ces Napolitains! murmura-t-elle, ils me haïssent,
+je le sais bien; mais je ne suis pas en arrière avec eux: moi, je les
+exècre!
+
+Et elle s'avança d'un pas rapide vers l'escalier de tribord, mais point
+si rapide cependant que l'amiral Caracciolo ne l'y devançât.
+
+Un signe de lui fît éclater la musique en brillantes fanfares; les
+canons tonnèrent de nouveau, les cloches s'ébranlèrent toutes à la fois,
+et la reine, la rage dans le coeur, et Emma, la honte sur le front,
+descendirent au milieu de toutes les apparences extérieures de la joie
+et du triomphe.
+
+Le roi, la reine, Emma Lyonna, Nelson montèrent dans la première
+voiture; le prince, la princesse royale, sir William Hamilton et le
+ministre Jean Acton, dans la seconde; tous les autres, à leur choix,
+dans les voitures de suite.
+
+On se rendit d'abord et directement à l'église Sainte-Claire, afin d'y
+entendre un _Te Deum_ d'action de grâces. En leur qualité d'hérétiques,
+Horace Nelson, sir William et Emma Lyonna se fussent volontiers passés
+de cette cérémonie; mais le roi était trop bon chrétien, surtout quand
+il avait peur, pour permettre qu'on l'oubliât.
+
+Le _Te Deum_ était chanté par monseigneur Capece Zurlo, archevêque de
+Naples, excellent homme auquel, au point de vue du roi et de la reine
+des Deux-Siciles, on ne pouvait reprocher qu'une trop grande tendance
+vers les idées libérales; il était assisté, dans l'accomplissement de ce
+triomphant office, par une autre sommité ecclésiastique, par le cardinal
+Fabrizio Ruffo, lequel n'était encore, à cette époque, connu que par les
+scandales de sa vie publique et privée.
+
+Aussi, tout le temps que dura le _Te Deum_, fut-il employé par sir
+William Hamilton, aussi grand collecteur d'anecdotes scandaleuses que de
+curiosités archéologiques, à mettre lord Nelson au courant des aventures
+de l'illustre _porporato_.
+
+Voici, au reste, ce qu'il lui apprit et ce qu'il est important que nos
+lecteurs sachent sur cet homme, destiné à jouer un si grand rôle dans le
+cours des événements que nous avons à raconter.
+
+Un proverbe italien destiné à glorifier les grandes familles et à
+constater leur ancienneté historique dit: «Les apôtres à Venise, les
+Bourbons en France, les Colonna à Rome, les San-Severini à Naples, les
+Ruffo en Calabre.
+
+Le cardinal Fabrizio Ruffo appartenait à cette illustre famille.
+
+Un soufflet donné par lui, dans son enfance, au bel Ange Braschi,
+lequel, plus tard, devint pape sous le nom de Pie VI, fut la source de
+sa fortune.
+
+Il était neveu du cardinal Tommaso Ruffo, doyen du sacré collège. Un
+jour, Braschi, alors trésorier de Sa Sainteté, prit sur ses genoux
+l'enfant de son protecteur, et, comme le petit Ruffo voulait jouer avec
+les beaux cheveux blonds du trésorier et que celui-ci, en relevant
+la tête, lui faisait éprouver un supplice pareil à celui de Tantale,
+l'enfant, au moment où Braschi abaissait la tête vers lui, au lieu
+d'essayer de saisir les boucles de ses cheveux, comme il avait fait
+jusque-là, lui appliqua de toutes ses petites forces un vigoureux
+soufflet.
+
+Trente ans plus tard, Braschi, devenu pape, retrouva dans l'homme de
+trente-quatre ans l'enfant qui l'avait souffleté. Il se souvint que
+c'était le neveu du protecteur auquel il devait tout, et il le fit
+ce qu'il était lui-même au moment où il avait reçu ce soufflet,
+c'est-à-dire trésorier du saint-siége, poste d'où l'on ne sort que
+cardinal.
+
+Fabrizio Ruffo mena si bien la trésorerie, qu'au bout de trois ou quatre
+ans, on s'aperçut d'un déficit de trois ou quatre millions: c'était un
+million par an. Pie VI vit qu'il avait meilleur marché de nommer Ruffo
+cardinal que de le laisser trésorier; il lui envoya le chapeau rouge et
+lui fit redemander la clef du trésor.
+
+Ruffo, cardinal à trente mille francs par an au lieu de trésorier à un
+million, ne voulut point rester à Rome pour y faire la figure d'un homme
+ruiné; il partit pour Naples, et, muni d'une lettre du pape Pie VI, vint
+demander un emploi à Ferdinand, dont, en sa qualité de Calabrais, il
+était le sujet.
+
+Consulté sur ses aptitudes, Ruffo répondit qu'elles étaient toutes
+guerrières, que c'était lui qui avait fortifié Ancône et inventé une
+nouvelle manière de rougir les boulets; il demandait donc ou plutôt
+désirait un emploi à la guerre ou à la marine.
+
+Mais Ruffo n'avait pas eu le don de plaire à la reine, et, comme c'était
+la reine qui, par la signature de son favori Acton, premier
+ministre, nommait aux emplois de la marine et de la guerre, Ruffo fut
+inexorablement repoussé, même des emplois inférieurs.
+
+Le roi alors, pour faire honneur à la recommandation de Pie VI, nomma le
+cardinal directeur de sa manufacture de soieries de San-Leucio.
+
+Si étrange que fût ce poste pour un cardinal, surtout lorsque l'on
+approfondissait le mystère qui avait présidé à la formation de cette
+colonie, Ruffo accepta. Ce qu'il lui fallait avant tout, c'était de
+l'argent, et le roi avait attaché au titre de directeur de la colonie de
+San-Leucio, une abbaye rapportant vingt-mille livres de rente.
+
+Au reste, le cardinal Ruffo était instruit et même savant, beau de
+visage, jeune encore, brave et fier comme ces prélats du temps de Henri
+IV et de Louis XIII qui disaient la messe dans leurs moments perdus, et,
+tout le reste du temps, portaient la cuirasse et maniaient l'épée.
+
+Le récit de sir William dura juste autant que le _Te Deum_ de
+monseigneur Capece Zurlo. Le _Te Deum_ fini, on remonta en voiture, et
+l'on se rendit à l'extrémité de la rue de Chiaïa, où était situé,
+comme nous l'avons dit, et où est encore situé aujourd'hui le palais de
+l'ambassade d'Angleterre, un des plus beaux et des plus vastes palais de
+Naples.
+
+Pour revenir de l'église Sainte-Claire, comme pour y aller, les voitures
+furent obligées de marcher au pas, tant les rues étaient encombrées de
+monde. Nelson, peu habitué aux démonstrations bruyantes et extérieures
+des peuples du Midi, était enivré de ces cris de «Vive Nelson! vive
+notre libérateur!» répétés par cent mille bouches, ébloui par ces
+mouchoirs de toutes couleurs agités par cent mille bras.
+
+Une chose cependant l'étonnait quelque peu, au milieu de la bruyante
+grandeur de son triomphe, c'était la familiarité des lazzaroni, qui
+montaient sur les marchepieds, sur le siège de devant et sur le siège de
+derrière de la voiture royale, et qui, sans que le cocher, les laquais
+ni les coureurs parussent s'en inquiéter, tiraient la queue du roi ou
+lui secouaient le nez en l'appelant _compère Nasone_, en le tutoyant
+et en lui demandant quel jour il vendrait son poisson à Mergellina,
+ou mangerait du macaroni à Saint-Charles. Il y avait loin de là à la
+majesté qu'affectaient les rois d'Angleterre et à la vénération dont on
+les entourait; mais Ferdinand paraissait si heureux de ces familiarités,
+il répondait si gaiement par des quolibets et des gros mots du calibre
+de ceux qui lui étaient lancés; il envoyait de si vigoureuses taloches à
+ceux qui lui tiraient la queue trop rudement, qu'en arrivant à la porte
+de l'hôtel de l'ambassade, Nelson ne voyait plus dans cet échange de
+familiarités que les transports d'enfants fanatiques de leur père et les
+faiblesses d'un père trop indulgent pour ses enfants.
+
+Là, de nouveaux éblouissements attendaient son orgueil.
+
+La porte de l'ambassade était transformée en un immense arc de triomphe,
+surmonté des nouvelles armes que le roi d'Angleterre venait d'accorder
+au vainqueur d'Aboukir, avec le titre de baron du Nil et la dignité
+de lord. Aux deux côtés de cette porte étaient plantés deux mâts dorés
+pareils à ceux que l'on dresse, les jours de fête, sur la piazzetta
+de Venise, et à l'extrémité de ces mâts flottaient de longues flammes
+rouges avec les deux mots _Horace Nelson_, en lettres d'or, déroulés par
+la brise de la mer et exposés à la reconnaissance du peuple.
+
+L'escalier était une voûte de lauriers constellée des fleurs les plus
+rares, formant le chiffre de Nelson, c'est-à-dire une H et une N.
+Les boutons de la livrée des valets, le service de porcelaine, tout,
+jusqu'aux nappes de l'immense table de quatre-vingts couverts dressée
+dans la galerie de tableaux; tout, jusqu'aux serviettes des convives,
+était marqué de ces deux initiales, entourées d'un cercle de lauriers;
+une musique, assez douce pour permettre la conversation, se faisait
+entendre, mêlée à des arômes impalpables; l'immense palais, pareil à
+la demeure enchantée d'Armide, était plein de parfums flottants et de
+mélodies invisibles.
+
+On n'attendit pour se mettre à table que la présence des deux
+officiants, l'archevêque Capece Zurlo et le cardinal Fabrizio Ruffo.
+
+A peine furent-ils arrivés, que, selon les règles des étiquettes
+royales, qui veulent que, partout où les rois sont, les rois soient chez
+eux, on annonça que Leurs Majestés étaient servies.
+
+Nelson fut placé en face du roi, entre la reine Marie-Caroline et lady
+Hamilton.
+
+Comme cet Apicius qui, lui aussi, habitait Naples, à qui Tibère
+renvoyait de Caprée les turbots trop gros et trop chers pour lui, et qui
+se tua lorsqu'il ne lui resta plus que quelques millions, sous prétexte
+que ce n'était plus la peine de vivre quand on était ruiné, sir William
+Hamilton, mettant la science aux ordres de la gastronomie, avait levé
+une contribution sur les productions du monde entier.
+
+Des milliers de bougies se reflétant dans les glaces, dans les
+candélabres, dans les cristaux, jetaient à travers cette galerie magique
+une lumière plus éblouissante que n'avait jamais fait le soleil aux
+heures les plus ardentes de la journée et dans les jours les plus
+limpides et les plus transparents de l'été.
+
+Cette lumière, en rampant sur les broderies d'or et d'argent et en
+rejaillissant en feux de mille couleurs des plaques, des ordres, des
+croix en diamants qui chamarraient leur poitrine, semblait envelopper
+les illustres convives dans cette auréole qui, aux yeux des peuples
+esclaves, fait des rois, des reines, des princes, des courtisans,
+des grands de la terre enfin, une race de demi-dieux et de créatures
+supérieures et privilégiées.
+
+A chaque service, un toast était porté, et le roi Ferdinand lui-même
+avait donné l'exemple en portant le premier toast au règne glorieux, à
+la prospérité sans nuages et à la longue vie de son bien-aimé cousin et
+auguste allié George III, roi d'Angleterre.
+
+La reine, contre tous les usages, avait porté la santé de Nelson,
+libérateur de l'Italie; suivant son exemple, Emma Lyonna avait bu au
+héros du Nil, puis, passant à Nelson le verre où elle avait trempé
+sa lèvre, changé le vin en flammes; et, à chaque toast, des hourras
+frénétiques, des applaudissements à faire crouler la salle, avaient
+éclaté.
+
+On atteignit ainsi le dessert dans un enthousiasme croissant, qu'une
+circonstance inattendue porta jusqu'au délire.
+
+Au moment où les quatre-vingts convives n'attendaient plus, pour se
+lever de table, que le signal que devait donner le roi en se levant
+lui-même, le roi se leva en effet, et son exemple fut suivi; mais le
+roi debout demeura à sa place. Aussitôt, ce chant si grave, si large,
+si profondément mélancolique, commandé par Louis XIV à Lulli pour faire
+honneur à Jacques II, l'exilé de Windsor, l'hôte royal de Saint-Germain,
+le _God save the king_ éclata chanté par les plus belles voix du théâtre
+Saint-Charles, accompagnées des cent vingt musiciens de l'orchestre.
+
+Chaque couplet fut applaudi avec fureur, et le dernier couplet applaudi
+plus longuement et plus bruyamment encore que les autres, parce que
+l'on croyait le chant terminé, lorsqu'une voix pure, sonore, vibrante
+commença ce couplet, ajouté pour la circonstance, et dont le mérite
+était plus dans l'intention qui l'avait dicté que dans la valeur des
+vers:
+
+ Joignons-nous, pour fêter la gloire
+ Du favori de la Victoire,
+ Des Français l'effroi!
+ Des Pharaons l'antique terre
+ Chante avec la noble Angleterre,
+ De Nelson orgueilleuse mère:
+ «Dieu sauve le roi!»;
+
+ (_Traduction littérale._)
+
+Ces vers, si médiocres qu'ils fussent, avaient fait pousser une
+acclamation universelle, qui allait encore s'accroître en se répétant,
+quand tout à coup les voix s'éteignirent sur les lèvres des convives,
+et les yeux effarés se tournèrent vers la porte, comme si le spectre
+de Banquo ou la statue du Commandeur venait d'apparaître au seuil de la
+salle du festin.
+
+Un homme de haute taille et au visage menaçant était debout dans
+l'encadrement de la porte, vêtu de ce sévère et magnifique costume
+républicain, dont on ne perdait pas le moindre détail, inondé qu'il
+était de lumière. Il portait l'habit bleu à larges revers, le gilet
+rouge brodé d'or, le pantalon collant blanc, les bottes à retroussis; il
+avait la main gauche appuyée à la poignée de son sabre, la main droite
+enfoncée dans sa poitrine, et, impardonnable insolence, la tête couverte
+de son chapeau à trois cornes, sur lequel flottait le panache tricolore,
+emblème de cette Révolution qui a élevé le peuple à la hauteur du trône
+et abaissé les rois au niveau de l'échafaud.
+
+C'était l'ambassadeur de France, ce même Garat qui, au nom de la
+Convention nationale, avait lu, au Temple, la sentence de mort à Louis
+XVI.
+
+On comprend l'effet qu'avait produit dans un pareil moment une semblable
+apparition.
+
+Alors, au milieu d'un silence de mort, que nul ne songeait à rompre,
+d'une voix ferme, vibrante, sonore, il dit:
+
+--Malgré les trahisons sans cesse renouvelées de cette cour menteuse
+qu'on appelle la cour des Deux-Siciles, je doutais encore; j'ai voulu
+voir de mes yeux, entendre de mes oreilles; j'ai vu et entendu! Plus
+explicite que ce Romain qui, dans un pan de sa toge, apportait au Sénat
+de Carthage la paix ou la guerre, moi, je n'apporte que la guerre, car
+vous avez aujourd'hui renié la paix. Donc, roi Ferdinand, donc, reine
+Caroline, la guerre puisque vous la voulez; mais ce sera une guerre
+d'extermination, où vous laisserez, je vous en préviens, malgré
+celui qui est le héros de cette fête, malgré la puissance impie qu'il
+représente, où vous laisserez le trône et la vie. Adieu!
+
+Je quitte Naples, la ville du parjure; fermez-en les portes derrière
+moi, réunissez vos soldats derrière vos murailles, hérissez de canons
+vos forteresses, rassemblez vos flottes dans vos ports, vous ferez
+la vengeance de la France plus lente, mais vous ne la ferez pas moins
+inévitable ni moins terrible; car tout cédera devant ce cri de la grande
+nation: _Vive la République!_
+
+Et, laissant le nouveau Balthasar et ses convives épouvantés devant les
+trois mots magiques qui venaient de retentir sous les voûtes, et que
+chacun croyait lire en lettres de flamme sur les murs de la salle du
+festin, le héraut qui venait, comme le fécial antique, de jeter sur
+le sol ennemi le javelot enflammé et sanglant, symbole de la guerre,
+s'éloigna à pas lents, faisant résonner le fourreau de son sabre sur les
+degrés de marbre de l'escalier.
+
+Puis, à ce bruit à peine éteint, succéda celui d'une voiture de poste
+qui s'éloignait au galop de quatre chevaux vigoureux.
+
+
+
+
+ V
+
+ LE PALAIS DE LA REINE JEANNE
+
+
+Il existe à Naples, à l'extrémité de Mergellina, aux deux tiers à peu
+près de la montée du Pausilippe, qui, à l'époque dont nous parlons,
+n'était qu'un sentier à peine carrossable; il existe, disons-nous,
+une ruine étrange, s'avançant de toute sa longueur sur un écueil
+incessamment baigné par les flots de la mer, qui, aux heures des marées,
+pénètre jusque dans ses salles basses; nous avons dit que cette ruine
+était étrange, et elle l'est en effet, car c'est celle d'un palais qui
+n'a jamais été achevé et qui est arrivé à la décrépitude sans avoir
+passé par la vie.
+
+Le peuple, dans la mémoire duquel vit avec plus de ténacité la
+popularité du crime que celle des vertus, le peuple, qui, à Rome,
+oublieux des règnes régénérateurs de Marc-Aurèle et de Trajan, ne montre
+pas au voyageur un débris de monument se rapportant à la vie de ces deux
+empereurs; le peuple, au contraire, encore enthousiaste aujourd'hui de
+l'empoisonneur de Britannicus et du meurtrier d'Agrippine, le peuple
+attache le nom du fils de Domitius Ænobarbus à tous les monuments, même
+à ceux qui sont postérieurs à lui de huit cents ans, et montre à tout
+passant les bains de Néron, la tour de Néron, le sépulcre de Néron;
+ainsi fait le peuple de Naples, qui a baptisé la ruine de Mergellina,
+malgré le démenti visible que lui donne son architecture du XVIIe
+siècle, du nom de palais de la reine Jeanne.
+
+Il n'en est rien; ce palais, qui est de deux cents ans postérieur au
+règne de l'impudique Angevine, fut bâti, non point par l'épouse régicide
+d'Andrea, ou par la maîtresse adultère de Sergiani Caracciolo, mais par
+Anna Caraffa, femme du duc de Medina, favori de ce duc Olivarès qu'on
+appelait le comte-duc, et qui était lui-même le favori du roi Philippe
+IV. Olivarès, en tombant, entraîna la chute de Medina, qui fut rappelé
+à Madrid et qui laissa à Naples sa femme en butte à la double haine
+qu'avait soulevée contre elle son orgueil, contre lui sa tyrannie.
+
+Plus les peuples sont humbles et muets pendant la prospérité de leurs
+oppresseurs, plus ils sont implacables au jour de leur chute. Les
+Napolitains, qui n'avaient pas fait entendre un murmure tant qu'avait
+duré la puissance du vice-roi disgracié, le poursuivirent dans sa femme,
+et Anna Caraffa, écrasée sous les dédains de l'aristocratie, accablée
+sous les insultes de la populace, quitta Naples à son tour, et alla
+mourir à Portici, laissant son palais à demi-achevé, symbole de sa
+fortune brisée au milieu de son cours.
+
+Depuis ce temps, le peuple a fait de ce géant de pierre l'objet de ses
+superstitions néfastes; quoique l'imagination des Napolitains n'ait
+qu'une médiocre tendance vers la nébuleuse poésie du septentrion et que
+les fantômes, commensaux habituels des brouillards, n'osent s'aventurer
+dans l'atmosphère limpide et transparente de la moderne Parthénope,
+ils ont peuplé, on ne sait pourquoi, cette ruine d'esprits inconnus et
+malfaisants qui jettent des sorts sur les incrédules assez hardis pour
+s'aventurer dans ce squelette de palais ou sur ceux qui, plus audacieux
+encore, ont essayé de l'achever, malgré la malédiction qui pèse sur lui,
+et malgré la mer, qui, dans son ascension progressive, l'envahit de
+plus en plus: on dirait que, pour cette fois, les murailles immobiles
+et insensibles ont hérité des passions humaines, ou que les âmes
+vindicatives de Medina et d'Anna Caraffa sont revenues habiter, après la
+mort, la demeure déserte et croulante qu'il ne leur a point été permis
+d'habiter de leur vivant.
+
+Cette superstition s'était encore augmentée, vers le milieu de l'année
+1798, par les récits qui avaient particulièrement couru dans la
+population de Mergellina, c'est-à-dire dans la population la plus
+voisine du théâtre de ces lugubres traditions. On racontait que, depuis
+quelque temps, on avait entendu dans le palais de la reine Jeanne,--car,
+nous l'avons dit, le peuple persistait à lui donner ce nom, et nous
+le lui conservons comme romancier, tout en protestant contre comme
+archéologue;--on racontait qu'on avait entendu des bruits de chaînes,
+mêlés à des gémissements; qu'on avait, à travers les fenêtres béantes,
+vu flotter sous les sombres arcades des lumières d'un bleu pâle qui
+erraient seules dans les salles humides et inhabitées; on affirmait
+enfin,--et c'était un vieux pêcheur nommé Basso Tomeo, dans lequel on
+avait la foi la plus entière, qui le racontait,--on affirmait que ces
+ruines étaient devenues un repaire de malfaiteurs. Et voici sur quelle
+certitude Basso Tomeo appuyait cette dernière croyance:
+
+Pendant une nuit de tempête où, malgré l'effroi que lui inspirait le
+château maudit, il avait été obligé de chercher un refuge dans une
+petite anse que forme naturellement l'écueil sur lequel il est bâti, il
+avait entrevu, se glissant dans les ténèbres des immenses corridors, des
+ombres vêtues de la longue robe des _bianchi_, c'est à dire du costume
+des pénitents qui assistent à leurs derniers moments les patients
+condamnés au gibet ou à l'échafaud. Il disait plus, il disait que, vers
+minuit,--il pouvait préciser l'heure, car il venait de l'entendre sonner
+à l'église de la Madone de Pie-di-Grotta,--il avait vu un de ces hommes
+ou de ces démons qui, apparaissant sur la roche au pied de laquelle
+se trouvait son bateau, s'y était arrêté un instant; puis, se laissant
+glisser sur le talus rapide qui descend à la mer, s'était avancé droit à
+lui. Lui, alors épouvanté de l'apparition, avait fermé les yeux et
+fait semblant de dormir. Il avait, un instant après, senti le mouvement
+d'inclinaison que faisait son bateau sous le poids d'un corps. De plus
+en plus effrayé, il avait faiblement desserré les paupières, juste ce
+qu'il fallait pour distinguer ce qui se passait au-dessus de lui, et
+il avait, comme à travers un nuage, entrevu cette forme spectrale se
+penchant sur lui, un poignard à la main. Ce poignard, un instant après,
+il en avait senti la pointe appuyée à sa poitrine; mais, convaincu que
+l'être humain ou surhumain, quel qu'il fût, auquel il avait affaire,
+voulait s'assurer s'il dormait véritablement, il était resté immobile,
+réglant de son mieux sa respiration sur celle d'un homme plongé dans le
+plus profond sommeil; et, en effet, l'effrayante apparition, après avoir
+pesé un instant sur lui, s'était redressée tout entière sur le rocher,
+et, du même pas et avec la même facilité qu'elle l'avait descendu, avait
+commencé de le gravir, s'était, comme en venant, arrêtée un instant au
+sommet pour s'assurer qu'il dormait toujours, puis avait disparu dans
+les ruines d'où elle était sortie.
+
+Le premier mouvement de Basso Tomeo avait été alors de saisir ses
+avirons et de fuir à force de rames; mais il avait réfléchi qu'en fuyant
+il serait vu, que l'on reconnaîtrait qu'il n'avait pas dormi, mais avait
+fait semblant de dormir, découverte qui pouvait lui être fatale, soit
+dans le moment, soit plus tard.
+
+Dans tous les cas, l'impression avait été si profonde sur le vieux Basso
+Tomeo, qu'il avait, avec ses trois fils Gennari, Luigi et Gaetano, sa
+femme et sa fille Assunta, quitté Mergellina et était allé fixer son
+domicile à Marinella, c'est-à-dire à l'autre bout de Naples et au côté
+opposé du port.
+
+Tous ces bruits, on le comprend bien, avaient pris une consistance
+de plus en plus grande parmi la population napolitaine, la plus
+superstitieuse des populations. Chaque jour, ou plutôt chaque soir,
+c'étaient, de l'extrémité du Pausilippe à l'église de la Madone de
+Pie-di-Grotta, soit dans la chambre qui réunit toute la famille, soit
+à bord des barques où les pêcheurs stationnent en attendant l'heure de
+tirer leurs filets, c'étaient de nouveaux récits enrichis de nouveaux
+détails, tous plus effrayants les uns que les autres.
+
+Quant aux personnes intelligentes qui croyaient difficilement à
+l'apparition des esprits et aux malédictions jetées sur les ruines,
+elles étaient les premières à propager ces bruits, ou du moins à
+les laisser circuler sans contradiction; car elles attribuaient les
+événements qui donnaient naissance à toutes ces légendes populaires à
+des causes bien autrement graves et surtout bien autrement menaçantes
+que des apparitions de spectres et des gémissements d'âmes en peine; et,
+en effet, voici ce qu'on se disait tout bas, en regardant autour de soi,
+d'un air inquiet, ce qu'on se disait de père à fils, de frère à frère,
+d'ami à ami: On se disait que la reine Marie-Caroline, irritée jusqu'à
+la folie des événements soulevés en France par la Révolution et qui
+avaient amené la mort sur l'échafaud de son beau-frère Louis XVI et de
+sa soeur Marie-Antoinette, avait institué, pour poursuivre les jacobins,
+une junte d'État, laquelle avait, comme on sait, condamné à mort trois
+malheureux jeunes gens: Emmanuele de Deo, Vitaliano et Galiani, qui
+n'avaient pas âge de vieillard à eux trois; mais, voyant les murmures
+que cette triple exécution avait fait naître et combien Naples avait été
+disposé à faire des trois prétendus coupables trois martyrs, on disait
+la reine, poursuivant dans l'ombre des vengeances moins éclatantes, mais
+non moins sûres, avait, dans une chambre du palais appelée la
+chambre obscure, à cause des ténèbres où demeuraient les juges et les
+accusateurs, établi une sorte de tribunal secret et invisible que l'on
+appelait le tribunal de _la sainte foi_; que, dans cette chambre
+et devant ce tribunal, on recevait les délations d'accusateurs,
+non-seulement inconnus, mais masqués; que l'on y prononçait des
+jugements auquels n'assistaient pas les prévenus, qui ne leur étaient
+pas dénoncés, dont ils n'apprenaient l'existence que lorsqu'ils se
+trouvaient face à face avec l'exécuteur de ces jugements, Pasquale de
+Simone, lequel, que l'accusation portée contre Caroline d'Autriche fut
+vraie ou fausse, n'était connu dans Naples que sous le nom de _sbire de
+la reine_. Ce Pasquale de Simone ne disait, assurait-on, qu'un seul
+mot tout bas au condamné qu'il frappait, et il le frappait d'un coup
+tellement sûr, ajoutait-on encore, qu'il n'y avait pas d'exemple
+qu'aucun de ceux qui avaient été frappés par lui en fût revenu; au
+reste, prétendait-on toujours, pour qu'on ne fit pas doute d'où venait
+le coup, le meurtrier laissait dans la plaie le poignard, sur le manche
+duquel étaient gravées, ces deux lettres séparées par une croix: _S.
+F._, initiales des deux mots _Santa Fede_.
+
+Il ne manquait pas de gens qui disaient avoir ramassé des cadavres et
+trouvé dans la blessure le poignard vengeur; mais il y en avait bien
+davantage encore qui avouaient avoir pris la fuite en voyant un cadavre
+à terre, et cela sans s'être donné la peine de vérifier si le poignard
+était ou non resté dans la blessure, et encore moins si ce poignard,
+comme celui de la Sainte Vehme allemande, portait sur sa lame un signe
+quelconque, dénonçant la main qui s'en était servie.
+
+Enfin une troisième version avait cours qui n'était peut-être pas la
+plus vraie, quoi qu'elle fût la plus vraisemblable: c'est qu'une bande
+de malfaiteurs, si communs à Naples, où les galères ne sont que la
+maison de campagne du crime, travaillait pour son propre compte, et
+trouvait l'impunité de ses actes en laissant ou en faisant croire
+qu'elle travaillait pour le compte des vengeances royales.
+
+Quelle que soit la version qui fût la vérité, ou qui s'en rapprochât
+le plus, pendant la soirée de ce même 22 septembre, tandis que les feux
+d'artifice éclataient sur la place du château, sur le Mercatello et au
+largo delle Pigne; tandis que la foule, pareille à un fleuve roulant
+à grand bruit entre deux rives escarpées, s'écoulait sous l'arcade de
+flammes des illuminations dans la seule artère chargée de porter la
+vie d'un bout à l'autre de Naples, c'est-à-dire dans la rue de Tolède;
+tandis que l'on commençait à se remettre, au palais de l'ambassade
+d'Angleterre, du trouble causé par l'apparition de l'ambassadeur de
+France et de l'anathème lancé par lui, une petite porte de bois donnant
+sur l'endroit le plus désert de la montée du Pausilippe, entre l'écueil
+de Frise et le restaurant de la Schiava, une petite porte, disons-nous,
+s'ouvrait de dehors au dedans pour donner passage à un homme enveloppé
+d'un grand manteau avec lequel il cachait le bas de sa figure, tandis
+que le haut était perdu dans l'ombre que projetait sur elle un chapeau à
+larges bords enfoncé jusque sur ses yeux.
+
+La porte refermée avec soin derrière lui, cet homme prit un étroit
+sentier qui s'escarpait aux flancs du talus, par une pente rapide
+descendait vers la mer, et conduisait directement au palais de la
+reine Jeanne. Seulement, au lieu de mener jusqu'au palais, ce sentier
+aboutissait à une roche à pic surplombant l'abîme de dix à douze pieds.
+Il est vrai qu'à cette roche adhérait pour le moment une planche dont
+l'autre extrémité s'appuyait sur le rebord d'une fenêtre du premier
+étage du palais et formait un pont mobile presque aussi étroit que ce
+tranchant de rasoir sur lequel il faut passer pour atteindre le seuil du
+paradis de Mahomet. Cependant, si étroit et si mobile que fût ce
+pont, l'homme au manteau s'y aventura avec une insouciance indiquant
+l'habitude qu'il avait de ce chemin; mais, au moment où il allait
+atteindre la fenêtre, un homme caché à l'intérieur se démasqua et
+barra le passage au nouvel arrivant en lui mettant un pistolet sur la
+poitrine. Sans doute celui-ci s'attendait-il à cet obstacle, car il
+n'en parut nullement inquiet, et, sans s'émouvoir, sans paraître même
+s'effrayer, il fit un signe maçonnique, murmura à celui qui lui barrait
+le chemin la moitié d'un mot que celui-ci acheva en démasquant l'entrée
+de la ruine, ce qui permit à l'homme au manteau de descendre de l'appui
+de la fenêtre dans la chambre. Une fois cette descente opérée, le
+dernier venu voulut remplacer son compagnon au poste de la fenêtre,
+comme sans doute c'était l'usage, afin d'y attendre un nouvel arrivant,
+de même qu'au haut de l'escalier du sépulcre royal de Saint-Denis, le
+dernier roi de France mort attend son successeur.
+
+--Inutile, lui dit son compagnon; nous sommes tous au rendez-vous,
+excepté Velasco, qui ne peut venir qu'à minuit.
+
+Et tous deux, réunissant leurs forces, tirèrent à eux la planche qui
+formait le pont volant, menant du rocher aux ruines, la dressèrent
+contre la muraille, et, enlevant ainsi aux profanes tout moyen d'arriver
+jusqu'à eux, ils se perdirent dans l'ombre, plus épaisse encore à
+l'intérieur des ruines qu'au dehors.
+
+Mais, si grande que fût cette obscurité, elle ne paraissait pas avoir de
+secret pour les deux compagnons; car tous deux suivirent sans hésitation
+une espèce de corridor où pénétraient par les crevasses du plafond
+quelques parcelles de lumière sidérale, et arrivèrent ainsi aux
+premières marches d'un escalier dont la rampe manquait, mais assez large
+pour que l'on pût s'y engager sans danger.
+
+A l'une des fenêtres de la salle à laquelle aboutissait l'escalier
+et qui s'ouvrait sur la mer, on distinguait une forme humaine que son
+opacité rendait visible de l'intérieur, mais que, de l'extérieur, il
+devait être impossible de distinguer.
+
+Au bruit des pas, cette espèce d'ombre se retourna.
+
+--Sommes nous tous réunis? demanda-t-elle.
+
+--Oui, tous, répondirent les deux voix.
+
+--Alors, dit l'ombre, il ne nous reste plus à attendre que l'envoyé de
+Rome.
+
+--Et, pour peu qu'il tarde, je doute qu'il puisse, du moins cette nuit,
+tenir la parole donnée, dit l'homme au manteau en jetant un coup d'oeil
+sur les vagues qui commençaient à écumer sous les premières haleines du
+sirocco.
+
+--Oui, la mer se fâche, répondit l'ombre; mais, si c'est véritablement
+l'homme qu'Hector nous a promis, il ne s'arrêtera point pour si peu.
+
+--Pour si peu! comme tu y vas, Gabriel! voilà le vent du midi lâché, et,
+dans une heure, la mer ne sera plus tenable; c'est le neveu d'un amiral
+qui te le dit.
+
+--S'il ne vient pas par mer, il viendra par terre; s'il ne vient point
+en barque, il viendra à la nage; s'il ne vient pas à la nage, il viendra
+en ballon, dit une voix jeune, fraîche et vigoureusement accentuée. Je
+connais mon homme, moi qui l'ai vu à l'oeuvre. Du moment qu'il a dit au
+général Championnet: «J'irai!» il viendra, dût-il passer à travers le
+feu de l'enfer.
+
+--D'ailleurs, il n'y a point de temps perdu, reprit l'homme au manteau;
+le rendez-vous est entre onze heures et minuit, et--il fit sonner une
+montre à répétition--et, vous le voyez, il n'est pas encore onze heures.
+
+--Alors, dit celui qui s'était donné pour le neveu d'un amiral, et qui,
+par cette raison, devait se connaître au temps, c'est à moi, qui suis le
+plus jeune, de monter la garde à cette fenêtre, et à vous, qui êtes des
+hommes mûrs et les fortes têtes, à délibérer. Descendez donc dans la
+salle des délibérations; je reste ici, et, à la moindre barque ayant un
+feu à sa proue, vous êtes prévenus.
+
+--Nous n'avons point à délibérer; mais nous devons avoir un certain
+nombre de nouvelles à échanger; le conseil que nous donne Nicolino est
+donc bon, quoiqu'il nous soit donné par un fou.
+
+--Si l'on me croit véritablement un fou, dit Nicolino, il y a ici quatre
+hommes encore plus insensés que moi: ce sont ceux qui, me sachant un
+fou, m'ont admis dans leurs complots; car, mes bons amis, vous avez beau
+vous appeler philomati et donner un prétexte scientifique à vos séances,
+vous êtes tout simplement des francs-maçons, secte proscrite dans le
+royaume des Deux-Siciles, et vous conspirez la chute de Sa Majesté le
+roi Ferdinand et l'établissement de la République parthénopéenne; ce qui
+implique le crime de haute trahison, c'est-à-dire la peine de mort.
+De la peine de mort, nous nous moquons, mon ami Hector Caraffa et moi,
+attendu qu'en notre qualité de patriciens, nous aurons la tête tranchée,
+accident qui ne fait point tort au blason; mais, toi, Manthonnet, mais,
+toi, Schipani, mais Cirillo, qui est en bas, mais vous, comme vous
+n'êtes que des gens de coeur, de courage, de science, de mérite, comme
+vous valez cent fois mieux que nous, mais que vous avez le malheur
+d'être des vilains, vous serez pendus haut et court. Ah! comme je rirai,
+mes bons amis, quand, de la fenêtre de la _mannaïa_[1], je vous verrai
+gigoter au bout de vos cordes, à moins toutefois que l'illustrissimo
+signore don Pasquale de Simone ne me prive de ce plaisir par ordre de Sa
+Majesté la reine... Allez délibérer, allez! et, quand il y aura quelque
+chose d'impossible à faire, c'est-à-dire quelque chose que puisse faire
+seulement un fou, pensez à moi.
+
+[Note 1: Nom italien de la guillotine.]
+
+Ceux auxquels l'avis était adressé furent probablement de l'opinion de
+celui qui le donnait; car, moitié riant, moitié haussant les épaules,
+ils laissèrent Nicolino de garde à sa fenêtre, descendirent un escalier
+tournant, sur les marches duquel se projetaient les lueurs d'une lampe
+éclairant une chambre basse creusée dans le roc au-dessous du niveau
+de la mer, et qui avait, selon toute probabilité, été destinée par
+l'architecte du duc de Medina au noble but d'enfermer, sous le nom
+prosaïque de cave, les meilleurs vins d'Espagne et de Portugal.
+
+Dans cette cave, puisque malgré la poésie et la gravité de notre sujet,
+nous sommes obligé d'appeler les choses par leur nom, dans cette cave
+était un homme assis, pensif et méditant, le coude appuyé sur une table
+de pierre; son manteau, rejeté en arrière, laissait éclairé par la
+lumière de la lampe son visage pâle et amaigri par les veilles; devant
+lui étaient quelques papiers, des plumes et de l'encre, et à la portée
+de sa main une paire de pistolets et un poignard.
+
+Cet homme, c'était le célèbre médecin Domenico Cirillo.
+
+Les trois autres conjurés que Nicolino avait envoyés délibérer et
+désignés sous les noms de Schipani, de Manthonnet et d'Hector Caraffa
+entrèrent tour à tour dans le cercle de lumière pâle et tremblotante
+que projetait la lampe, se débarrassèrent de leur manteau et de leur
+chapeau, posèrent chacun devant eux une paire de pistolets et un
+poignard, et commencèrent, non pas à délibérer, mais à échanger les
+nouvelles qui couraient par la ville, et que chacun avait pu recueillir
+de son côté.
+
+Comme nous sommes aussi bien qu'eux, et même mieux qu'eux, au courant
+de tout ce qui s'était passé dans cette journée si pleine d'événements,
+nous allons, si nos lecteurs veulent bien nous le permettre, les laisser
+discourir sur ce sujet, qui n'aurait plus d'intérêt pour nous, et
+tracer une courte biographie de ces cinq hommes, appelés à jouer un rôle
+important dans les événements que nous avons entrepris de raconter.
+
+
+
+
+ VI
+
+ L'ENVOYÉ DE ROME.
+
+
+Voyons donc ce que c'était que ces cinq hommes, dont Nicolino, dans sa
+verve railleuse, venait, sans s'épargner lui-même, de vouer trois au
+gibet et deux à la guillotine, prédiction qui, au reste, moins un,
+devait de point en point se réaliser pour tous.
+
+Celui que nous avons montré seul, assis, pensif et méditant, le coude
+appuyé sur la table de pierre, et que nous avons dit se nommer
+Domenico Cirillo, était un homme de Plutarque, un des plus puissants
+représentants de l'antiquité qui eussent jamais paru sur la terre de
+Naples. Il n'était ni du pays ni du temps dans lequel il vivait, et il
+avait à peu près toutes les qualités dont une seule eût suffi à faire un
+homme supérieur.
+
+Il était né en 1734, l'année même de l'avénement au trône de Charles
+III, à Grumo, petit village de la Terre de Labour. Sa famille avait
+toujours été une pépinière d'illustres médecins, de savants naturalistes
+et d'intègres magistrats. Avant d'avoir atteint vingt ans, il concourait
+pour la chaire de botanique et l'obtenait; puis il avait voyagé en
+France, s'était lié avec Nollet, Buffon, d'Alembert, Diderot,
+Franklin, et, sans son grand amour pour sa mère,--il le disait
+lui-même,--renonçant à sa patrie réelle, il fût resté dans la patrie de
+son coeur.
+
+De retour à Naples, il continua ses études et devint un des premiers
+médecins de son époque; mais il était particulièrement connu comme
+le médecin des pauvres, disant que la science devait être, pour un
+véritable chrétien, non une source de fortune, mais un moyen de venir
+en aide à la misère; ainsi, appelé en même temps par un riche citoyen
+et par un pauvre lazzarone, il allait de préférence au pauvre, qu'il
+soulageait d'abord avec son art, tant qu'il était en danger, et qu'un
+fois entré en convalescence il aidait de son argent.
+
+Malgré cela, disons mieux, à cause de cela, il avait été mal vu à
+la cour en 1791, époque à laquelle la crainte des principes
+révolutionnaires et la haine des Français soulevèrent Ferdinand et
+Caroline contre tout ce qu'il y avait à Naples de coeurs nobles et
+d'esprits intelligents.
+
+Depuis ce temps, il avait vécu dans une demi-disgrâce, et, ne voyant
+d'espoir pour son malheureux pays que dans une révolution accomplie à
+l'aide de ces mêmes Français qu'il avait aimés, au point de les mettre
+en balance avec sa mère et sa propre patrie, il était entré, avec la
+résolution philosophique de son âme et la sereine et douce ténacité
+de son caractère, dans un complot qui avait pour but de substituer
+l'intelligente et fraternelle autorité de la France à la sombre et
+brutale tyrannie des Bourbons. Il ne se cachait point qu'il jouait sa
+tête, et, calme, sans faux enthousiasme, il persistait dans son projet,
+si dangereux qu'il fût, comme il eût persisté dans la dangereuse volonté
+de soigner, au risque de sa propre vie, une population malade du choléra
+ou du typhus. Ses compagnons, plus jeunes et plus violents que lui,
+avaient pour ses avis, en toute chose, une suprême déférence; il était
+le fil qui les guidait dans le labyrinthe, la lumière qu'ils suivaient
+dans l'obscurité; et le sourire mélancolique avec lequel il accueillait
+le danger, la suave onction avec laquelle il parlait des élus qui ont le
+bonheur de mourir pour l'humanité, avaient sur leur esprit quelque chose
+de cette influence que donne Virgile à l'astre chargé de dissiper les
+ténèbres et les terreurs de l'obscurité, et de leur substituer les
+silences protecteurs et bienveillants de la nuit.
+
+Hector Caraffa, comte de Ruvo, duc d'Andria, le même qui était intervenu
+dans la conversation pour répondre de la persistante volonté et du froid
+courage de l'homme que l'on attendait, était un de ces athlètes que
+Dieu crée pour les luttes politiques, c'est-à-dire une espèce de Danton
+aristocrate, avec un coeur intrépide, une âme implacable, une ambition
+démesurée.
+
+Il aimait par instinct les entreprises difficiles, et courait au danger
+du même pas dont un autre l'aurait fui, s'inquiétant peu des moyens,
+pourvu qu'il arrivât au but. Énergique dans sa vie, il fut, ce que l'on
+eut cru impossible, plus énergique dans sa mort; c'était enfin un de ces
+puissants leviers que la Providence, qui veille sur les peuples, met aux
+mains des révolutions qui doivent les affranchir.
+
+Il descendait de l'illustre famille des ducs d'Andria, et portait le
+titre de comte de Ruvo; mais il dédaignait son titre et tous ceux de
+ses aïeux qui ne s'offraient pas à la reconnaissance de l'histoire
+avec quelqu'une de ces recommandations qu'il ambitionnait de conquérir,
+disant sans cesse qu'il n'y avait pas de noblesse chez un peuple
+esclave. Il s'était enflammé au premier souffle des idées républicaines,
+introduites à Naples à la suite de Latouche-Tréville, s'était jeté
+avec son audace accoutumée dans la voie hasardeuse des révolutions, et,
+quoique forcé par sa position de paraître à la cour, il s'était fait
+le plus ardent apôtre, le plus zélé propagateur des principes nouveaux;
+partout où l'on parlait de liberté, comme par une évocation magique,
+on voyait apparaître à l'instant même Hector Caraffa. Aussi, dès 1795,
+avait-il été arrêté avec les premiers patriotes désignés par la junte
+d'État et conduit au château Saint-Elme; là, il était entré en relation
+avec un grand nombre de jeunes officiers préposés à la garde du fort. Sa
+parole ardente créa chez eux l'amour de la république; bientôt une telle
+amitié les unit, que, menacé d'un jugement mortel, il n'hésita point
+à leur demander leur aide pour fuir. Alors, il y eut lutte entre ces
+nobles coeurs: les uns disaient que, même pour la liberté, on ne devait
+point trahir son devoir, et que, chargés de la garde du château, c'était
+un crime à eux de concourir à la fuite d'un prisonnier, ce prisonnier
+fût-il leur ami, fût-il leur frère. D'autres, au contraire, disaient
+qu'à la liberté et au salut de ses défenseurs, même l'honneur, un
+patriote doit tout sacrifier.
+
+Enfin, un jeune lieutenant de Castelgirone, en Sicile, plus ardent
+patriote que les autres, consentit à être non-seulement le complice,
+mais le compagnon de sa fuite; tous deux furent aidés dans cette évasion
+par la fille d'un officier de la garnison qui, amoureuse d'Hector, lui
+fit passer une corde pour descendre du haut des murs du château, tandis
+que le jeune Sicilien l'attendait en bas.
+
+L'évasion s'exécuta heureusement; mais les deux fugitifs n'eurent point
+même fortune: le Sicilien fut repris, condamné à mort, et, par faveur
+spéciale de Ferdinand, vit son supplice commué en celui d'une prison
+perpétuelle dans l'horrible fosse de Favignana.
+
+Hector trouva un asile dans la maison d'un ami, à Portici; de là, par
+des sentiers connus des seuls montagnards, il sortit du royaume, se
+rendit à Milan, y trouva les Français, et devint facilement leur ami,
+étant celui de leurs principes. Eux, de leur côté, apprécièrent
+cette âme de feu, ce coeur indomptable, cette volonté de fer. Le beau
+caractère de Championnet lui parut taillé sur celui des Phocion et
+des Philopoemen; sans fonctions particulières, il s'attacha à son
+état-major, et, lorsque, après la chute de Pie VI et la proclamation
+de la république romaine, le général français vint à Rome, il l'y
+accompagna; alors, se trouvant si près de Naples, ne désespérant pas
+d'y soulever un mouvement révolutionnaire, il avait repris, pour rentrer
+dans le royaume, le même chemin par lequel il en était sorti,
+était revenu demander l'hospitalité non plus du proscrit, mais du
+conspirateur, au même ami chez lequel il avait déjà trouvé un asile et
+qui n'était autre que Gabriel Manthonnet, que nous avons déjà nommé, et,
+de là, il avait écrit à Championnet qu'il croyait Naples mûre pour un
+soulèvement et qu'il l'invitait à lui envoyer un homme sûr, calme et
+froid qui pût juger lui-même de la situation des esprits et de l'état
+des choses: c'était cet envoyé que l'on attendait.
+
+Gabriel Manthonnet, chez lequel Hector Caraffa avait trouvé un asile, et
+que le bouillant patriote n'avait pas eu de peine à entraîner à la cause
+de la liberté, était, comme Hector Caraffa, un homme de trente-quatre à
+trente-cinq ans, d'origine savoyarde, comme l'indique son nom; sa force
+était herculéenne, et sa volonté marchait l'égale de sa force; il
+avait cette éloquence du courage et cet esprit du coeur qui, dans les
+circonstances extrêmes, font jaillir de l'âme ces paroles sublimes dont
+tressaille l'histoire, chargée de les enregistrer; ce qui ne l'empêchait
+pas, dans les circonstances ordinaires, de trouver ces fines railleries
+qui, sans arriver à la postérité, font fortune chez les contemporains.
+Admis dans l'artillerie napolitaine en 1784, il avait été fait
+sous-lieutenant en 1787, était passé en 1789 comme lieutenant
+au régiment d'artillerie de la reine, avait, en 1794, été nommé
+lieutenant-capitaine, et enfin, au commencement de l'année 1798, était
+devenu capitaine commandant de son régiment et aide de camp du général
+Fonseca.
+
+Celui des quatre conspirateurs que nous avons désigné sous le nom de
+Schipani était un Calabrais de naissance. La loyauté et la bravoure
+étaient ses deux qualités dominantes: homme d'exécution sûre tant qu'il
+restait sous le commandement de deux chefs de génie, comme Manthonnet ou
+Hector Caraffa, il devenait, abandonné à lui-même, inquiétant à force
+de témérité, dangereux à force de patriotisme. C'était une espèce de
+machine de guerre, frappant des coups terribles et sûrs, mais à la
+condition qu'il serait mis en mouvement par d'habiles machinistes.
+
+Quant à Nicolino, qui était resté de garde, comme le plus jeune, à la
+fenêtre du vieux château donnant sur la pointe du Pausilippe, c'était
+un beau gentilhomme de vingt et un à vingt-deux ans, neveu de ce même
+François Caracciolo que nous avons vu commander la galère de la reine et
+refuser pour lui une invitation à dîner, et, pour sa nièce Cecilia,
+une invitation de bal chez l'ambassadeur ou plutôt chez l'ambassadrice
+d'Angleterre; il était, en outre, frère du duc de Rocca-Romana, le
+plus élégant, le plus aventureux, le plus chevaleresque des cavaliers
+servants de la reine et qui est resté, à Naples, le type méridional de
+notre duc de Richelieu, amant de mademoiselle de Valois et vainqueur de
+Mahon; seulement, Nicolino, enfant d'un second mariage, était fils d'une
+Française, avait été élevé par sa mère dans l'amour de la France, et
+tenait, de cette portion de son sang, cette légèreté d'esprit et cette
+insouciance du danger qui font au besoin du héros un homme aimable et de
+l'homme aimable un héros.
+
+Tandis que les quatre autres conjurés échangeaient entre eux à voix
+basse, et la main machinalement étendue vers leurs armes, ces paroles
+pleines d'espérance, comme en disent les conspirateurs, mais à travers
+lesquelles, si pleines d'espérance qu'elles soient, brillent de temps en
+temps comme le reflet du glaive ou l'éclair du poignard, quelques-uns
+de ces mots qui, par le frissonnement qu'ils éveillent au fond du
+coeur, rappellent aux Damoclès politiques qu'ils ont une épée suspendue
+au-dessus de leur tête, Nicolino, insoucieux comme on l'est à vingt ans,
+rêvait à ses amours, qui, en ce moment, avaient pour objet une des dames
+d'honneur de la reine, encore plus qu'à la liberté de Naples, et, sans
+perdre de vue la pointe du Pausilippe, regardait s'amasser au ciel cette
+tempête prédite par François Caracciolo à la reine, et par lui à ses
+compagnons.
+
+En effet, de temps en temps, un tonnerre lointain grondait, précédé par
+des éclairs qui, ouvrant une sombre masse de nuages, roulant du midi au
+nord, illuminaient tour à tour d'une lueur fantastique le noir rocher
+de Capri, qui, aussitôt l'éclair éteint, rentrait dans l'obscurité, ne
+faisant plus qu'un avec la masse opaque de nuées dont il semblait former
+la base. De temps en temps, des bouffées de ce vent lourd et desséchant
+qui apporte jusqu'à Naples le sable enlevé aux déserts de la Libye,
+passaient par rafales frissonnantes, soulevant à la surface de la mer
+une trépidation phosphorescente qui, pour un instant, la changeait en un
+lac de flammes, rentrant presque aussitôt dans sa sombre opacité.
+
+Au souffle de ce vent redouté des pêcheurs, une foule de petites barques
+se hâtaient de regagner le port, les unes emportées par leurs voiles
+triangulaires et laissant derrière elles un sillon de feu, les autres
+nageant de toutes leurs forces et pareilles à ces grosses araignées qui
+courent sur l'eau, égratignant la mer de leurs avirons, dont chaque coup
+faisait jaillir une gerbe d'étincelles liquides. Peu à peu, ces barques,
+en se rapprochant hâtivement de la terre, disparurent derrière la lourde
+et immobile masse du château de l'Oeuf et le phare du môle, dont la
+lumière jaunâtre apparaissait au centre d'un cercle de vapeur pareil à
+celui qui entoure la lune à l'approche des mauvais temps; enfin, la mer
+resta solitaire, comme pour laisser le champ libre au combat qu'allaient
+se livrer les quatre vents du ciel.
+
+En ce moment, à la pointe du Pausilippe, apparut, comme un point dans
+l'espace, une flamme rougeâtre, faisant contraste avec les sulfureuses
+haleines de la tempête et les émanations phosphorescentes de la mer;
+cette flamme se dirigeait en droite ligne sur le palais de la reine
+Jeanne.
+
+Alors, et comme si l'apparition de cette flamme était un signal, éclata
+un coup de tonnerre qui roula du cap Campanella au cap Misène, tandis
+que, dans la même direction, le ciel, en s'ouvrant, offrait à l'oeil
+effrayé les abîmes insondables de l'éther. Des rafales venant de points
+complétement opposés passèrent, en la creusant, à la surface de la mer
+avec des rapidités et des bruits de trombe; les vagues montèrent
+sans gradation, comme si un bouillonnement sous-marin provoquait leur
+ébullition; la tempête venait de briser sa chaîne et parcourait le
+cirque liquide, comme un lion furieux.
+
+Nicolino, à l'aspect effrayant que prenaient à la fois la mer et le
+ciel, jeta un cri d'appel qui fit tressaillir les conjurés dans les
+profondeurs du vieux palais; ils s'élancèrent par les degrés, et,
+arrivés à la fenêtre, virent de quoi il s'agissait.
+
+La barque qui amenait, il n'y avait point à en douter, le messager
+attendu, venait d'être prise et comme enveloppée par la tempête, à
+moitié chemin du Pausilippe au palais de la reine Jeanne; elle avait
+abattu à l'instant même la petite voile carrée sous laquelle elle
+naviguait, et elle bondissait effarée sur les vagues, où essayaient de
+mordre les avirons de deux vigoureux rameurs.
+
+Comme l'avait pensé Hector Caraffa, rien n'avait arrêté le jeune homme
+au coeur de bronze qu'ils attendaient. Comme il avait été convenu dans
+l'itinéraire tracé d'avance,--et plus encore par précaution pour les
+conspirateurs napolitains que pour l'envoyé, que son uniforme français
+et son titre d'aide de camp de Championnet devaient protéger dans une
+ville d'un royaume allié, dans une capitale amie,--il avait quitté la
+route de Rome à Santa-Maria, avait gagné le bord de la mer, avait laissé
+son cheval à Pouzzoles, sous prétexte qu'il était trop fatigué pour
+aller plus loin; et, là, moitié menace, moitié séduction d'une forte
+récompense, il avait déterminé deux marins à partir malgré les présages
+du temps; et, tout en protestant contre une pareille témérité, ils
+étaient partis au milieu des cris et des lamentations de leurs femmes
+et de leurs enfants, qui les avaient accompagnés jusque sur les dalles
+humides du port.
+
+Leur crainte s'était réalisée, et, arrivés à Nisida, ils avaient voulu
+mettre leur passager à terre et s'abriter à la jetée; mais le jeune
+homme, sans colère, sans paroles vaines, avait tiré les pistolets passés
+à sa ceinture, en avait dirigé le canon sur les récalcitrants, qui,
+voyant, à ce visage calme mais résolu, que c'en était fait d'eux s'ils
+abandonnaient leurs rames, s'étaient courbés sur elles et avaient donné
+une nouvelle impulsion à la barque.
+
+Ils avaient débouché alors du petit golfe de Pouzzoles dans le golfe de
+Naples, et, à partir de là, s'étaient trouvés sérieusement aux prises
+avec la tempête, qui, ne voyant, sur l'immense surface des flots, que
+cette seule barque à anéantir, semblait avoir concentré sur elle toute
+sa colère.
+
+Les cinq conjurés restèrent un instant immobiles et muets; le premier
+aspect d'un grand danger couru par notre semblable commence toujours
+par nous stupéfier; puis jaillit tout à coup de notre coeur, comme un
+instinct impérieux et irrésistible de la nature, le besoin de lui porter
+secours.
+
+Hector Caraffa rompit le premier le silence.
+
+--Des cordes! des cordes! cria-t-il en essuyant la sueur qui venait de
+perler tout à coup à son front.
+
+Nicolino s'élança, il avait compris; il replaça la planche sur l'abîme,
+bondit du rebord de la fenêtre sur la planche, de la planche sur le
+rocher, et du rocher jusqu'à la porte de la rue, et, dix minutes après,
+il reparut avec une corde arrachée à un puits public.
+
+Pendant ce temps, si court qu'il fût, la tempête avait redoublé de rage;
+mais aussi, poussée par elle, la barque s'était rapprochée et n'était
+plus qu'à quelques encablures du palais; seulement, la vague battait
+avec tant de fureur contre l'écueil sur lequel il était bâti, qu'au
+lieu de se présenter comme une espérance, il y avait un redoublement de
+danger à s'en approcher, l'écume fouettant le visage des conspirateurs
+penchés à la fenêtre du premier étage, c'est-à-dire à vingt ou
+vingt-cinq pieds au-dessus de l'eau.
+
+A la lueur du feu allumé à la proue, et que chaque vague que surmontait
+la barque menaçait d'éteindre, on voyait les deux marins courbés sur
+leurs rames avec l'angoisse de la terreur peinte sur le visage; tandis
+que, debout, comme s'il était rivé au plancher du bateau, les cheveux
+fouettés par l'ouragan, mais le sourire sur les lèvres et regardant
+d'un oeil dédaigneux ces flots qui, pareils à la meute de Scylla,
+bondissaient et aboyaient autour de lui, le jeune homme semblait un
+dieu commandant à la tempête, ou, ce qui est plus grand encore, un homme
+inaccessible à la peur.
+
+On voyait, à la façon dont il abaissait la main sur ses yeux et dont il
+dirigeait son regard vers la ruine gigantesque, que, dans l'espérance
+d'être attendu, il essayait de distinguer à travers l'ombre la présence
+de ceux qui l'attendaient; un éclair lui vint en aide, qui illumina la
+façade ridée et sombre du vieux bâtiment, et il put voir, groupés dans
+l'attitude de l'angoisse, cinq hommes qui d'une même voix lui crièrent:
+
+--Courage!
+
+Au même moment, une vague monstrueuse, refoulée par la base rocheuse du
+palais, s'abattit sur l'avant de la barque, et, éteignant le feu, sembla
+l'avoir engloutie.
+
+La respiration s'arrêta dans toutes les poitrines; d'un geste désespéré,
+Hector Caraffa saisit ses cheveux à pleines mains; mais on entendit une
+voix forte et calme qui criait, dominant le bruit de la tempête:
+
+--Une torche!
+
+Ce fut Hector Caraffa qui s'élança à son tour; il y avait dans une
+cavité de la muraille des torches préparées pour les nuits ténébreuses;
+il saisit une de ces torches, l'alluma à la lampe qui brûlait sur la
+table de pierre; puis, presque aussitôt, on le vit apparaître sur la
+plate-forme extérieure du rocher, penché sur la mer et étendant vers
+la barque sa torche résineuse au milieu d'un nuage d'écume impuissant à
+l'éteindre.
+
+Alors, comme si elle surgissait des abîmes de la mer, la barque reparut
+à quelques pieds seulement de la base du château; les deux rameurs
+avaient abandonné leur rames, et à genoux, les bras levés au ciel,
+invoquaient la madone et saint Janvier.
+
+--Une corde! cria le jeune homme.
+
+Nicolino monta sur le rebord de la fenêtre, et, retenu à bras-le-corps
+par l'herculéen Manthonnet, prit sa mesure et lança dans le bateau
+une extrémité de la corde, dont Schipani et Cirillo tenaient l'autre
+extrémité.
+
+Mais à peine avait-on entendu le bruit de la corde heurtant le bois de
+la barque, qu'une vague énorme, venant cette fois de la mer, lança
+avec une force irrésistible la barque contre l'écueil. On entendit un
+craquement funèbre suivi d'un cri de détresse; puis barque, pêcheurs,
+passagers, tout disparut.
+
+Seulement, cette exclamation simultanée s'échappa de la poitrine de
+Schipani et de Cirillo:
+
+--Il la tient! il la tient!
+
+Et ils se mirent à tirer la corde à eux.
+
+En effet, au bout d'une seconde, la mer se fendit au pied de recueil,
+et, à la lueur de la torche qu'étendait Hector Caraffa au-dessus de
+l'abîme, on en vit sortir le jeune aide de camp, qui, secondé par la
+traction de la corde, escalada le rocher, saisit la main que lui tendit
+le comte de Ruvo, bondit sur la plateforme, et, pressé tout ruisselant
+sur la poitrine de son ami, avec son regard serein et sa voix dans
+laquelle il était impossible de distinguer la moindre altération, levant
+la tête vers ses sauveurs, prononça ce seul mot:
+
+--Merci!
+
+En ce moment, un coup de tonnerre retentit, qui sembla vouloir arracher
+le palais à sa base de granit; un éclair flamboya, lançant, par toutes
+les ouvertures de la ruine, ses flèches de feu, et la mer, avec un
+hurlement terrible, monta jusqu'aux genoux des deux jeunes gens.
+
+Mais Hector Caraffa, avec cet enthousiasme méridional qui faisait encore
+ressortir la tranquillité de son âme, levant sa torche comme pour défier
+la foudre:
+
+--Gronde, tonnerre! flamboie, éclair! rugis tempête! s'écria-t-il.
+Nous sommes de la race de ces Grecs qui ont brûlé Troie, et
+celui-ci--ajouta-t-il en passant la main sur l'épaule de son
+ami--celui-ci descend d'Ajax, fils d'Oïlée: il échappera malgré les
+dieux!
+
+
+
+
+ VII
+
+ LE FILS DE LA MORTE.
+
+
+Ce qu'il y a de particulier aux grands cataclysmes de la nature et aux
+grandes préoccupations politiques,--et, hâtons-nous de le dire, la chose
+ne fait point honneur à l'humanité,--c'est qu'ils concentrent l'intérêt
+sur les individus qui, dans l'un ou l'autre cas, jouent les rôles
+principaux et desquels on attend ou le salut ou le triomphe, en
+repoussant les personnages inférieurs dans l'ombre, et en laissant le
+soin de veiller sur eux à cette banale et insouciante Providence qui
+est devenue, pour les égoïstes de caractère ou d'occasion, un moyen de
+mettre à la charge de Dieu toutes les infortunes qu'ils ne se souciaient
+pas de secourir.
+
+Ce fut ce qui arriva au moment où la barque qui amenait le messager
+attendu si impatiemment par nos conspirateurs fut lancée contre l'écueil
+et se brisa dans le choc. Eh bien, ces cinq hommes d'élite, au coeur
+loyal et miséricordieux, qui, fervents apôtres de l'humanité, étaient
+prêts à sacrifier leur vie à leur patrie et à leurs concitoyens,
+oublièrent complétement que deux de leurs semblables, fils de cette
+patrie et, par conséquent, leurs frères, venaient de disparaître dans le
+gouffre, pour ne s'occuper que de celui qui se rattachait à eux par
+un lien d'intérêt non-seulement général, mais encore individuel,
+concentrant sur celui-là toute leur attention et tous leurs secours, et
+croyant qu'une vie si nécessaire à leurs projets n'était pas trop payée
+des deux existences secondaires qu'elle venait de compromettre et à la
+perte desquelles, tant que dura le péril, ils ne songèrent même pas.
+
+--C'étaient des hommes, cependant, murmurera le philosophe.
+
+--Non, répondra le politique; c'étaient des zéros dont une nature
+supérieure était l'unité.
+
+Quoi qu'il en soit, que les deux malheureux pêcheurs aient eu leur part
+bien vive dans les sympathies et dans les regrets de ceux qui venaient
+de les voir disparaître, c'est ce dont il nous est permis de douter
+en les voyant s'élancer, le visage joyeux et les bras ouverts, à
+la rencontre de celui qui, grâce à son courage et à son sang-froid,
+apparaissait sain et sauf aux bras de son ami le comte de Ruvo.
+
+C'était un jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, aux cheveux
+noirs, encadrant de leurs longues mèches, collées aux tempes et le long
+des joues par l'eau de la mer, un visage naturellement pâle, et dont
+tout le mouvement et toute la vie semblaient s'être concentrés dans
+les yeux, suffisant d'ailleurs à animer une physionomie qui, sans les
+éclairs qu'ils jetaient, eût semblé de marbre; ses sourcils noirs et
+naturellement froncés donnaient à cette tête sculpturale une expression
+de volonté inflexible, contre laquelle on comprenait que tout, excepté
+les mystérieux et implacables décrets du sort, avait dû se briser et
+devait se briser encore; si ses habits n'eussent été ruisselants d'eau,
+si les boucles de ses cheveux n'eussent point porté les traces de son
+passage à travers les vagues, si la tempête n'eût rugi comme un lion
+furieux d'avoir laissé échapper sa proie, il eût été impossible de lire
+sur sa physionomie le moindre signe d'émotion qui indiquât qu'il venait
+d'échapper à un danger de mort; c'était bien enfin et de tout point
+l'homme promis par Hector Caraffa, dont l'impétueuse témérité se
+plaisait à s'incliner devant le froid et tranquille courage de son ami.
+
+Pour achever maintenant le portrait de ce jeune homme, destiné à
+devenir, sinon le principal personnage, du moins un des personnages
+principaux de de cette histoire, hâtons-nous de dire qu'il était vêtu de
+cet élégant et héroïque costume républicain que les Hoche, les Marceau,
+les Desaix et les Kléber ont non-seulement rendu historique, mais aussi
+fait immortel, et dont nous avons, à propos de l'apparition de notre
+ambassadeur Garat, tracé une description trop exacte et trop récente
+pour qu'il soit utile de la renouveler ici.
+
+Peut-être, au premier moment, le lecteur trouvera-t-il qu'il y avait
+une certaine imprudence à un messager, chargé de mystérieuses
+communications, à se présenter à Naples vêtu de ce costume qui était
+plus qu'un uniforme, qui était un symbole; mais nous répondrons que
+notre héros était parti de Rome, il y avait quarante-huit heures,
+ignorant complètement, ainsi que le général Championnet, dont il était
+l'émissaire, les événements qu'avaient accumulés en un jour l'arrivée de
+Nelson et l'inqualifiable accueil qui lui avait été fait; que le jeune
+officier était ostensiblement envoyé à l'ambassadeur que l'on croyait
+encore à son poste, comme chargé de dépêches, et que l'uniforme
+français dont il était revêtu semblait devoir être un porte-respect,
+au contraire, dans un royaume que l'on savait hostile au fond du coeur,
+mais qui, par crainte au moins, si ce n'était par respect humain, devait
+conserver les apparences d'une amitié qu'à défaut de sa sympathie, lui
+imposait un récent traité de paix.
+
+Seulement, la première conférence du messager devait avoir lieu avec
+les patriotes napolitains, qu'il fallait avoir grand soin de ne
+pas compromettre; car, si l'uniforme et la qualité de Français
+sauvegardaient l'officier, rien ne les sauvegardait, eux; et l'exemple
+d'Emmanuel de Deo, de Galiani et de Vitaliano, pendus sur un simple
+soupçon de connivence avec les républicains français, prouvait que
+le gouvernement napolitain n'attendait que l'occasion de déployer
+une suprême rigueur et ne manquerait pas cette occasion si elle se
+présentait. La conférence terminée, elle devait être transmise dans tous
+ses détails à notre ambassadeur et devait servir à régler la conduite
+qu'il tiendrait avec une cour dont la mauvaise foi avait, à juste titre,
+mérité chez les modernes la réputation que la foi carthaginoise avait
+dans l'antiquité.
+
+Nous avons dit avec quel empressement chacun s'était élancé au-devant
+du jeune officier, et l'on comprend quelle impression dut faire sur
+l'organisation impressionnable de ces hommes du Midi cette froide
+bravoure qui semblait déjà avoir oublié le danger, quand le danger était
+à peine évanoui.
+
+Quel que fût le désir des conjurés d'apprendre les nouvelles dont il
+était porteur, ils exigèrent que celui-ci acceptât d'abord de Nicolino
+Caracciolo, qui était de la même taille que lui et dont la maison
+était voisine du palais de la reine Jeanne[2], un costume complet pour
+remplacer celui qui était trempé de l'eau de la mer et qui, joint à la
+fraîcheur du lieu dans lequel on se trouvait, pouvait avoir de graves
+inconvénients pour la santé du naufragé; malgré les objections de
+celui-ci, il lui fallut donc céder; il resta seul avec son ami Hector
+Caraffa, qui voulut absolument lui servir de valet de chambre; et,
+lorsque Cirillo, Manthonnet, Schipani et Nicolino rentrèrent, ils
+trouvèrent le sévère officier républicain transformé en citadin élégant,
+Nicolino Caracciolo étant, avec son frère le duc de Rocca-Romana, un des
+jeunes gens qui donnaient la mode à Naples.
+
+[Note 2: L'auteur a connu ce même Nicolino Caracciolo dont il est
+question ici; il habitait encore, en 1860, cette maison, où il est mort
+à l'âge de quatre-vingt-trois ans, en 1863.]
+
+En voyant rentrer ceux qui s'étaient absentés pour un instant, ce fut
+notre héros, à son tour, qui, s'avançant à leur rencontre, leur dit en
+excellent italien:
+
+--Messieurs, excepté mon ami Hector Ceraffa, qui a bien voulu vous
+répondre de moi, personne ne me connaît ici, tandis qu'au contraire,
+moi, je vous connais tous ou pour des hommes savants ou pour des
+patriotes éprouvés. Vos noms racontent votre vie et sont des titres à la
+confiance de vos concitoyens; mon nom, au contraire, vous est inconnu,
+et vous ne savez de moi, comme Caraffa et par Caraffa, que quelques
+actions de courage qui me sont communes avec les plus humbles et les
+plus ignorés des soldats de l'armée française. Or, quand on va combattre
+pour la même cause, risquer sa vie pour le même principe, mourir
+peut-être sur le même échafaud, il est d'un homme loyal de se faire
+connaître et de n'avoir point de secrets pour ceux qui n'en ont pas pour
+lui. Je suis Italien comme vous, messieurs; je suis Napolitain comme
+vous; seulement, vous avez été proscrits et persécutés à différents âges
+de votre vie; moi, j'ai été proscrit avant ma naissance.
+
+Le mot FRÈRE s'échappa de toutes les bouches, et toutes les mains
+s'étendirent vers les deux mains ouvertes du jeune homme.
+
+--C'est une sombre histoire que la mienne, ou plutôt que celle de
+ma famille, continua-t-il les yeux perdus dans l'espace, comme s'il
+cherchait quelque fantôme invisible à tous, excepté à lui; et qui vous
+sera, je l'espère, un nouvel aiguillon à renverser l'odieux régime qui
+pèse sur notre patrie.
+
+Puis, après un instant de silence:
+
+--Mes premiers souvenirs datent de la France, dit-il; nous habitions,
+mon père et moi, une petite maison de campagne isolée au milieu
+d'une grande forêt; nous n'avions qu'un domestique, nous ne recevions
+personne; je ne me rappelle pas même le nom de cette forêt.
+
+»Souvent, le jour comme la nuit, on venait chercher mon père; il
+montait alors à cheval, prenait ses instruments de chirurgie, suivait la
+personne qui le venait chercher; puis, deux heures, quatre heures, six
+heures après, le lendemain même quelquefois, reparaissait sans dire où
+il avait été.--J'ai su, depuis, que mon père était chirurgien, et que
+ses absences étaient motivées par des opérations dont il refusa toujours
+le salaire.
+
+»Mon père s'occupait seul de mon éducation; mais, je dois le dire, il
+donnait plus d'attention encore au développement de mes forces et de mon
+adresse qu'à celui de mon intelligence et de mon esprit.
+
+»Ce fut lui, cependant, qui m'apprit à lire et à écrire, puis qui
+m'enseigna le grec et le latin; nous parlions indifféremment l'italien
+et le français; tout le temps qui nous restait, ces différentes leçons
+prises, était consacré aux exercices du corps.
+
+»Ils consistaient à monter à cheval, à faire des armes et à tirer au
+fusil et au pistolet.
+
+»A dix ans, j'étais un excellent cavalier, je manquais rarement
+une hirondelle au vol et je cassais presque à chaque coup, avec mes
+pistolets, un oeuf se balançant au bout d'un fil.
+
+»Je venais d'atteindre ma dixième année lorsque nous partîmes pour
+l'Angleterre; j'y restai deux ans. Pendant ces deux ans, j'y appris
+l'anglais avec un professeur que nous prîmes à la maison, et qui
+mangeait et couchait chez nous. Au bout de deux ans, je parlais
+l'anglais aussi couramment que le français et l'italien.
+
+»J'avais un peu plus de douze ans lorsque nous quittâmes l'Angleterre
+pour l'Allemagne; nous nous arrêtâmes en Saxe. Par le même procédé que
+j'avais appris l'anglais, j'appris l'allemand; au bout de deux autres
+années, cette langue m'était aussi familière que les trois autres.
+
+»Pendant ces quatre années, mes études physiques avaient continué.
+J'étais excellent cavalier, de première force à l'escrime; j'eusse pu
+disputer le prix de la carabine au meilleur chasseur tyrolien, et, au
+grand galop de mon cheval, je clouais un ducat contre la muraille.
+
+»Je n'avais jamais demandé à mon père pourquoi il me poussait à tous ces
+exercices. J'y prenais plaisir, et, mon goût se trouvant d'accord avec
+sa volonté, j'avais fait des progrès qui m'avaient amusé moi-même tout
+en le satisfaisant.
+
+»Au reste, j'avais jusque-là passé au milieu du monde pour ainsi dire
+sans le voir; j'avais habité trois pays sans les connaître; j'étais
+très-familier avec les héros de l'ancienne Grèce et de l'ancienne Rome,
+très-ignorant de mes contemporains.
+
+»Je ne connaissais que mon père.
+
+»Mon père, c'était mon dieu, mon roi, mon maître, ma religion; mon père
+ordonnait, j'obéissais. Ma lumière et ma volonté venaient de lui; je
+n'avais par moi-même que de vagues notions du bien et du mal.
+
+»J'avais quinze ans lorsqu'il me dit un jour, comme deux fois il me
+l'avait déjà dit:
+
+»--Nous partons.
+
+»Je ne songeai pas même à lui demander:
+
+»--Où allons-nous?
+
+»Nous franchîmes la Prusse, le Rhingau, la Suisse; nous traversâmes les
+Alpes. J'avais parlé successivement l'allemand et le français, tout à
+coup, en arrivant au bord d'un grand lac, j'entendis parler une langue
+nouvelle, c'était l'italien; je reconnus ma langue maternelle et je
+tressaillis.
+
+»Nous nous embarquâmes à Gènes, et nous débarquâmes à Naples. A Naples,
+nous nous arrêtâmes quelques jours; mon père achetait deux chevaux et
+paraissait mettre beaucoup d'attention au choix de ces deux montures.
+
+»Un jour, arrivèrent à l'écurie deux bêtes magnifiques, croisées
+d'anglais et d'arabe; j'essayai le cheval qui m'était destiné et je
+rentrai tout fier d'être maître d'un pareil animal.
+
+»Nous partîmes de Naples un soir; nous marchâmes une partie de la nuit.
+Vers deux heures du matin, nous arrivâmes à un petit village où nous
+nous arrêtâmes.
+
+»Nous nous y reposâmes jusqu'à sept heures du matin.
+
+«A sept heures, nous déjeunâmes; avant de partir, mon père me dit:
+
+»--Salvato, charge tes pistolets.
+
+»--Ils sont chargés, mon père, lui répondis-je.
+
+»--Décharge-les alors, et recharge-les de nouveau avec la plus grande
+précaution, de peur qu'ils ne ratent: tu auras besoin de t'en servir
+aujourd'hui.
+
+»J'allais les décharger en l'air sans faire aucune observation; j'ai dit
+mon obéissance passive aux ordres de mon père; mais mon père m'arrêta le
+bras.
+
+»--As-tu toujours la main aussi sûre? me demanda-t-il.
+
+»--Voulez-vous le voir?
+
+»--Oui.
+
+»Un noyer à l'écorce lisse ombrageait l'autre côté de la route; je
+déchargeai un de mes pistolets dans l'arbre; puis, avec le second, je
+doublai si exactement ma balle, que mon père crut d'abord que j'avais
+manqué l'arbre.
+
+»Il descendit, et, avec la pointe de son couteau, s'assura que les deux
+balles étaient dans le même trou.
+
+»--Bien, me dit-il, recharge tes pistolets.
+
+»--Il sont rechargés.
+
+»--Partons alors.
+
+»On nous tenait nos chevaux prêts; je plaçai mes pistolets dans leurs
+fontes; je remarquai que mon père mettait une nouvelle amorce aux siens.
+
+»Nous partîmes.
+
+»Vers onze heures du matin, nous atteignîmes une ville où s'agitait une
+grande foule; c'était jour de marché et tous les paysans des environs y
+affluaient.
+
+»Nous mîmes nos chevaux au pas et nous atteignîmes la place. Pendant
+toute la route, mon père était demeuré muet; mais cela ne m'avait point
+étonné: il passait parfois des journées entières sans prononcer une
+parole.
+
+»En arrivant sur la place, nous nous arrêtâmes; il se haussa sur ses
+étriers et jeta les yeux de tous côtés.
+
+»Devant un café se tenait un groupe d'hommes mieux vêtus que les autres;
+au milieu de ce groupe, une espèce de gentilhomme campagnard, à l'air
+insolent, parlait haut, et, gesticulant avec une cravache qu'il tenait à
+la main, s'amusait à en frapper indifféremment les hommes et les animaux
+qui passaient à sa portée.
+
+»Mon père me toucha le bras; je me retournai de son côté: il était fort
+pâle.
+
+»--Qu'avez-vous mon père? lui demandai-je.
+
+»--Rien, me dit-il.--Vois-tu cet homme?
+
+»--Lequel?
+
+»--Celui qui a des cheveux roux.
+
+»--Je le vois.
+
+»--Je vais m'approcher de lui et lui dire quelques paroles. Quand je
+lèverai le doigt au ciel, tu feras feu et tu lui mettras la balle au
+milieu du front. Entends-tu? Juste au milieu du front.--Apprête ton
+pistolet.
+
+»Sans répondre, je tirai mon pistolet de ma fonte, mon père s'approcha
+de l'homme, lui dit quelques mots; l'homme pâlit. Mon père me montra du
+doigt le ciel.
+
+»Je fis feu, la balle atteignit l'homme roux au milieu du front: il
+tomba mort.
+
+»Il se fit un grand tumulte et on voulut nous barrer le chemin; mais mon
+père éleva la voix.
+
+»--Je suis Joseph Maggio-Palmieri, dit-il; et celui-ci, ajouta-t-il en
+me montrant du doigt, _c'est le fils de la morte!_
+
+»La foule s'ouvrit devant nous et nous sortîmes de la ville sans que nul
+pensât à nous arrêter ou à nous poursuivre.
+
+Une fois hors de la ville, nous mîmes nos chevaux au galop et nous ne
+nous arrêtâmes qu'au couvent du Mont-Cassin.
+
+»Le soir, mon père me raconta l'histoire que je vais vous raconter à mon
+tour.
+
+
+
+
+ VIII
+
+ LE DROIT D'ASILE.
+
+
+La première partie de l'histoire que venait de raconter le jeune homme
+avait paru tellement étrange à ses auditeurs, qu'ils l'avaient écoutée
+attentifs, muets et sans l'interrompre; en outre, il put se convaincre,
+par le silence qu'ils continuaient de garder pendant la pause d'un
+instant qu'il fit, de l'intérêt qu'ils attachaient à sa narration et
+du désir qu'ils éprouvaient d'en connaître la fin, ou plutôt le
+commencement.
+
+Aussi n'hésita-t-il point à reprendre son récit.
+
+--Notre famille continua-t-il, habitait de temps immémorial la ville de
+Larino, dans la province de Molise: elle avait nom Maggio-Palmieri. Mon
+père Giuseppe Maggio-Palmieri, ou plutôt Giuseppe Palmieri, comme on
+l'appelait plus communément, vint, vers 1778, achever ses études à
+l'école de chirurgie de Naples.
+
+--Je l'ai connu, ajouta Dominique Cirillo; c'était un brave et loyal
+jeune homme, mon cadet de quelques années; il est retourné dans sa
+province vers 1771, à l'époque où je venais d'être nommé professeur;
+au bout de quelque temps, nous avons entendu dire qu'à la suite d'une
+querelle avec le seigneur de son pays, querelle dans laquelle il y avait
+eu du sang répandu, il avait été forcé de s'exiler.
+
+--Soyez béni et honoré, dit Salvato en s'inclinant, vous qui avez connu
+mon père et qui lui rendez justice devant son fils.
+
+--Continuez, continuez! dit Cirillo; nous vous écoutons.
+
+--Continuez! reprirent après lui, et d'une seule voix, les autres
+conjurés.
+
+--Donc, vers l'année 1771, comme vous l'avez dit, Giuseppe Palmieri
+quitta Naples, emportant le diplôme de docteur, et jouissant d'une
+réputation d'habileté que plusieurs cures fort difficiles, accomplies
+heureusement par lui, ne permettaient pas de mettre en doute.
+
+»Il aimait une jeune fille de Larino, nommée Luisa-Angiolina Ferri.
+Fiancés avant leur séparation, les deux amants s'étaient fidèlement
+gardé leur foi pendant les trois années d'absence; leur mariage devait
+être la principale fête du retour.
+
+»Mais, en l'absence de mon père, un événement qui avait la gravité
+d'un malheur était arrivé: le comte de Molise était devenu amoureux
+d'Angiolina Ferri.
+
+»Vous savez mieux que moi, vous qui habitez le pays, ce que sont
+nos barons provinciaux et les droits qu'ils prétendent tenir de leur
+puissance féodale; un de ces droits était d'accorder ou de refuser,
+selon leur bon plaisir, à leurs vassaux, la permission de se marier.
+
+»Mais ni Joseph Palmieri ni Angiolina Ferri n'étaient les vassaux du
+comte de Molise. Tous deux étaient nés libres et ne relevaient que
+d'eux-mêmes; il y avait plus: mon père, par la fortune, était presque
+son égal.
+
+»Le comte avait tout employé, menaces et promesses, pour obtenir un
+regard d'Angiolina; tout s'était brisé contre une chasteté dont le nom
+de la jeune fille semblait être le symbole.
+
+»Le comte donna une grande fête et l'invita. Pendant cette fête, qui
+devait avoir lieu non-seulement dans le château, mais encore dans
+les jardins du comte, son frère, le baron de Boïano, s'était chargé
+d'enlever Angiolina et de la transporter de l'autre côté du Tortore,
+dans le château de Tragonara.
+
+»Angiolina, invitée, comme toutes les dames de Larino, feignit, pour ne
+point assister à la fête, une indisposition.
+
+»Le lendemain, ne gardant plus aucune mesure, le comte de Molise envoya
+ses _campieri_ pour enlever la jeune fille, qui n'eut que le temps,
+tandis que ceux-ci forçaient la porte de la rue, de fuir par celle du
+jardin et de se réfugier au palais épiscopal, lieu doublement sacré par
+lui-même et par le voisinage de la cathédrale.
+
+»A ce double titre, il jouissait du droit d'asile.
+
+»Voilà donc le point où les choses en étaient lorsque Giuseppe Palmieri
+revint à Larino.
+
+»Le siége épiscopal était, par hasard, vacant à cette époque. Un vicaire
+remplaçait l'évêque; Giuseppe Palmieri alla trouver ce vicaire, ami
+de sa famille, et le mariage eut lieu secrètement dans la chapelle de
+l'évêché.
+
+»Le comte de Molise apprit ce qui s'était passé, et, tout enragé de
+colère qu'il était, il respecta les priviléges du lieu; mais il plaça
+tout autour du palais des hommes d'armes chargés de surveiller ceux qui
+entraient dans le palais épiscopal et surtout ceux qui en sortaient.
+
+»Mon père savait bien que ces hommes d'armes étaient là, à son intention
+surtout, et que, si sa femme courait risque de l'honneur, lui courait
+risque de la vie. Un crime coûte peu à nos seigneurs féodaux; sûr de
+l'impunité, le comte de Molise avait cessé depuis longtemps de tenir
+registre des assassinats qu'il avait commis lui-même ou fait commettre
+par ses sbires.
+
+»Les hommes du comte faisaient bonne garde; on disait qu'Angiolina
+vivante valait dix mille ducats, et mon père mort cinq mille.
+
+»Mon père resta quelque temps caché au palais épiscopal; mais, par
+malheur, il n'était pas homme à subir longtemps une pareille contrainte.
+Ennuyé de sa captivité, Giuseppe Palmieri résolut un jour d'en finir
+avec son persécuteur.
+
+»Or, le comte de Molise avait l'habitude de sortir tous les jours en
+voiture de son palais, une heure ou deux avant l'Ave Maria, et d'aller
+faire une promenade jusqu'au couvent des Capucins, situé à environ
+deux milles de distance de la ville; arrivé là, le comte donnait
+invariablement au cocher l'ordre de revenir au palais; le cocher
+tournait bride, et, au petit trot, presque au pas, le comte reprenait le
+chemin de la ville.
+
+»A mi-chemin de Larino au couvent, se trouve la fontaine de San-Pardo,
+patron du pays, et ça et là, autour de la fontaine, des fourrés et des
+haies.
+
+»Giuseppo Palmieri sortit du palais épiscopal en habit de moine, et
+dépista tous ses gardiens. Sous sa robe, il cachait une paire d'épées et
+une paire de pistolets.
+
+»Arrivé à la fontaine de San-Pardo, le lieu lui parut propice; il s'y
+arrêta et se cacha derrière une haie. La voiture du comte passa, il la
+laissa passer: il y avait encore une heure de jour.
+
+»Une demi-heure après, il entendit le roulement de la voiture qui
+revenait; il dépouilla sa robe de moine et se retrouva avec ses habits
+ordinaires.
+
+»La voiture approchait.
+
+»D'une main, il prit les épées hors de leur fourreau, de l'autre, les
+pistolets tout armés, et alla se placer au milieu de la route.
+
+»En voyant cet homme, auquel il soupçonnait de mauvaises intentions,
+le cocher prit un des bas côtés du chemin; mais mon père n'eut qu'un
+mouvement à faire pour se retrouver en face des chevaux.
+
+»--Qui es-tu et que veux-tu? lui demanda le comte en se soulevant dans
+sa voiture.
+
+»--Je suis Giuseppe Maggio-Palmieri, lui répondit mon père; je veux ta
+vie.
+
+»--Coupe la figure de ce drôle d'un coup de fouet, dit le comte à son
+cocher, et passe!
+
+»Et il se recoucha dans sa voiture.
+
+»Le cocher leva son fouet; mais, avant que le fouet fût retombé, mon
+père avait tué le cocher d'un coup de pistolet.
+
+»Il roula de son siège à terre.
+
+»Les chevaux demeurèrent immobiles; mon père marcha à la voiture et
+ouvrit la portière.
+
+»--Je ne viens point ici pour t'assassiner, quoique j'en aie le droit,
+étant en cas de légitime défense, mais pour me battre loyalement avec
+toi, dit-il au comte. Choisis: voici deux épées d'égale longueur,
+voici deux pistolets; des deux pistolets, un seul est chargé; ce sera
+véritablement le jugement de Dieu.
+
+»Et il lui présenta, d'une main, les deux poignées d'épée, et, de
+l'autre, les deux crosses de pistolet.
+
+»--On ne se bat point avec un vassal, reprit le comte; on le bat.
+
+»Et, levant sa canne, il en frappa mon père à la joue.
+
+»Mon père prit le pistolet chargé et le déchargea à bout portant dans le
+coeur du comte.
+
+»Le comte ne fit pas un mouvement, ne jeta pas un cri; il était mort.
+
+»Mon père reprit sa robe de moine, remit ses épées au fourreau,
+rechargea ses pistolets, et rentra au palais épiscopal aussi
+heureusement qu'il en était sorti.
+
+»Quant aux chevaux, se sentant libres, il se remirent en route
+d'eux-mêmes, et, comme ils connaissaient parfaitement la route, qu'ils
+faisaient deux fois par jour, d'eux-mêmes encore ils revinrent au palais
+du comte; mais, chose singulière, au lieu de s'arrêter devant le pont en
+bois qui conduisait à la porte du château, comme s'ils eussent compris
+qu'ils menaient non pas un vivant, mais un mort, ils continuèrent leur
+chemin et ne s'arrêtèrent qu'au seuil d'une petite église placée sous
+l'invocation de saint François, dans laquelle le comte disait toujours
+qu'il voulait être enterré.
+
+»Et, en effet, la famille du comte, qui connaissait son désir, ensevelit
+le cadavre dans cette église et lui éleva un tombeau.
+
+»L'événement fit grand bruit; la lutte engagée entre mon père et le
+comte était publique, et il va sans dire que toutes les sympathies
+étaient pour mon père; personne ne doutait que ce dernier ne fût
+l'auteur du meurtre, et, comme si Giuseppe Palmieri eût désiré lui-même
+que l'on n'en doutât point, il avait envoyé une somme de dix mille
+francs à la veuve du cocher.
+
+»Le frère cadet du comte héritait de toute sa fortune; il déclara en
+même temps hériter de sa vengeance. C'était celui qui avait voulu aider
+son frère à enlever Angiolina; c'était un misérable qui, à vingt et un
+ans, avait commis déjà trois ou quatre meurtres. Quant aux rapts et aux
+violences, on ne les comptait pas.
+
+»Il jura que le coupable ne lui échapperait point, doubla les gardes qui
+entouraient le palais épiscopal et en prit lui-même le commandement.
+
+»Maggio-Palmieri continua de se tenir caché dans le palais épiscopal. Sa
+famille et celle de sa femme leur apportaient tout ce dont ils avaient
+besoin en vivres et en vêtements. Angiolina était enceinte de cinq mois;
+ils étaient tout à eux-mêmes, c'est-à-dire tout à leur amour, aussi
+heureux qu'on peut l'être sans la liberté.
+
+»Deux mois s'écoulèrent ainsi; on arriva au 26 mai, jour où l'on célèbre
+à Larino la fête de saint Pardo, qui, comme je vous l'ai dit, est le
+patron de la ville.
+
+»Ce jour-là, il se fait une grande procession; les métayers ornent leurs
+chars de tentures, de guirlandes, de feuillages et de banderoles de
+toutes couleurs; ils y attellent des boeufs aux cornes dorées, qu'ils
+couvrent de fleurs et de rubans; ces chars suivent la procession,
+qui porte par les rues le buste du saint, accompagnée par toute la
+population de Larino et des villages voisins, chantant les louanges du
+bienheureux. Or, cette procession, pour entrer à la cathédrale et pour
+en sortir, devait passer devant le palais épiscopal qui donnait asile
+aux deux jeunes gens.
+
+»Au moment où la procession et le peuple, arrêtés sur la grande place de
+la ville, chantaient et dansaient autour du char, Angiolina, croyant à
+la trêve de Dieu, s'approcha d'une fenêtre, imprudence que son mari lui
+avait pourtant bien recommandé de ne pas commettre. Le malheur voulut
+que le frère du comte fût sur la place, juste en face de cette fenêtre;
+il reconnut Angiolina à travers la vitre, arracha le fusil des mains
+d'un soldat, ajusta et lâcha le coup.
+
+»Angiolina ne jeta qu'un cri et ne prononça que deux paroles:
+
+»--Mon enfant!
+
+»Au bruit du coup, au fracas de la vitre cassée, au cri poussé par sa
+femme, Giuseppe Palmieri accourut assez à temps pour la recevoir dans
+ses bras.
+
+»La balle avait frappé Angiolina juste au milieu du front.
+
+»Fou de douleur, son mari la prit dans ses bras, la porta sur son lit,
+se courba sur elle, la couvrit de baisers. Tout fut inutile. Elle était
+morte!
+
+»Mais, dans cette douloureuse et suprême étreinte, il sentit tout à coup
+l'enfant qui tressaillait dans le sein de la morte.
+
+»Il poussa un cri, une lueur traversa son cerveau, et, à son tour, il
+laissa échapper de son coeur ces deux mots:
+
+»--Mon enfant!
+
+»La mère était morte, mais l'enfant vivait; l'enfant pouvait être sauvé.
+
+»Il fit un effort sur lui-même, étancha la sueur qui perlait sur son
+front, essuya les pleurs qui coulaient de ses yeux, et, se parlant à
+lui-même, il murmura ces deux mots:
+
+»--Sois homme.
+
+»Alors, il prit sa trousse, l'ouvrit, choisit le plus acéré de ses
+instruments, et, tirant la vie du sein de la mort, il arracha l'enfant
+aux entrailles déchirées le la mère.
+
+»Puis, tout sanglant, il le mit dans un mouchoir qu'il noua aux quatre
+coins, prit le mouchoir entre ses dents, un pistolet de chaque main, et,
+tout sanglant lui-même, les bras nus et rougis jusqu'au coude, mesurant
+du regard la place qu'il avait à traverser, les ennemis qu'il avait à
+combattre, il s'élança à travers les degrés, ouvrit la porte du palais
+épiscopal et fondit tête baissée au milieu de la population eu criant
+les dents serrées:
+
+»--Place au FILS DE LA MORTE!
+
+» Deux hommes d'armes voulurent l'arrêter, il les tua tous deux; un
+troisième essaya de lui barrer le passage, il l'étendit à ses pieds
+assommé d'un coup de crosse de pistolet; il traversa la place, essuya
+le feu des gardes du château, devant lequel il devait passer, sans
+qu'aucune balle l'atteignît, gagna un bois, traversa le Biferno à
+la nage, trouva dans une prairie un cheval qui paissait en liberté,
+s'élança sur son dos, gagna Manfredonia, prit passage sur un bâtiment
+dalmate qui levait l'ancre, et gagna Trieste.
+
+»L'enfant, c'était moi. Vous savez le reste de l'aventure, et comment,
+quinze ans après, _le fils de la morte_ vengeait sa mère.
+
+»Et, maintenant, ajouta le jeune homme, maintenant que je vous ai
+raconté mon histoire, maintenant que vous me connaissez, occupons-nous
+de ce que je suis venu faire; il me reste une seconde mère à venger: la
+patrie!»
+
+
+
+
+ IX
+
+ LA SORCIÈRE.
+
+
+Pour l'intelligence des faits que nous racontons, et surtout pour
+l'harmonie que ces faits doivent forcément conserver entre eux, il
+faut que nos lecteurs abandonnent un instant la partie politique de cet
+ouvrage, à laquelle, à notre grand regret, nous n'avons pas pu donner
+une moindre extension, pour continuer avec nous une excursion dans les
+parties pittoresques qui s'y rattachent de telle façon, que nous ne
+saurions séparer l'une de l'autre. En conséquence, nous allons, s'ils
+veulent bien toujours nous prendre pour guide, repasser sur la planche
+que, dans son empressement à apporter la corde qui devait si puissamment
+aider au salut du héros de notre histoire,--car notre intention n'est
+pas de cacher plus longtemps que nous lui destinons ce rôle,--Nicolino
+Caracciolo a oublié d'enlever de son double appui; puis, la planche
+repassée, remonter le talus, sortir par la même porte qui nous a donné
+passage pour entrer, redescendre la pente du Pausilippe, jusqu'à ce
+qu'ayant dépassé le tombeau de Sannazar et le casino du roi Ferdinand,
+nous fassions, au milieu de Mergellina, halte entre le casino du roi
+Ferdinand et la fontaine du Lion, devant une maison communément appelée
+à Naples la maison du Palmier, parce que, dans le jardin de cette
+maison, un élégant individu de cette famille panache au-dessus d'un dôme
+d'orangers tout constellés de leurs fruits d'or, et qu'il domine des
+deux tiers de sa hauteur.
+
+Cette maison, bien désignée à la curiosité de nos lecteurs,--de peur
+d'effaroucher ceux qui pourraient avoir affaire à une petite porte
+percée dans le mur, qui fait justement face au point où nous sommes
+arrêtés,--nous allons quitter la rue, longer le mur du jardin et gagner
+une pente, de laquelle nous pourrons, en nous haussant sur la pointe des
+pieds, surprendre peut-être quelques-uns des secrets que ses murailles
+renferment.
+
+Et ce doivent être des secrets charmants et auxquels nos lecteurs ne
+pourront manquer d'accorder toute leur sympathie, rien qu'à voir celle
+qui va nous les livrer.
+
+En effet, malgré le tonnerre qui gronde, malgré l'éclair qui luit,
+malgré le vent qui, en passant plus furieux et plus strident que jamais,
+secoue les orangers dont les fruits, se détachant de leurs branches,
+tombent comme une pluie d'or, et tord sous ses rafales réitérées le
+palmier dont les longs panaches semblent des tresses échevelées, une
+jeune femme de vingt-deux à vingt-trois ans, en peignoir de batiste, un
+voile de dentelle jeté sur la tête, apparaît de temps en temps sur un
+perron de pierre conduisant du jardin au premier étage, où semblent
+être les appartements d'habitation, s'il faut en juger par un rayon
+de lumière qui, chaque fois qu'elle ouvre la porte, se projette de
+l'intérieur à l'extérieur.
+
+Ses apparitions ne sont pas longues; car, à chaque fois qu'elle apparaît
+et qu'un éclair brille ou qu'un coup de tonnerre se fait entendre, elle
+pousse un petit cri, fait un signe de croix et rentre, la main appuyée
+sur sa poitrine, comme pour y comprimer les battements précipités de son
+coeur.
+
+Celui qui la verrait, malgré la crainte que lui cause la perturbation de
+l'atmosphère, rouvrir avec obstination, de cinq minutes en cinq minutes,
+cette porte, que chaque fois elle ouvre avec hésitation et referme
+avec terreur, offrirait bien certainement de parier que toute cette
+impatience et toute cette agitation sont celles d'une amante inquiète ou
+jalouse, attendant ou épiant l'objet de son affection.
+
+Eh bien, celui-là se tromperait; aucune passion n'a encore terni la
+surface de ce coeur, véritable miroir de chasteté, et, dans cette âme
+où tous les sentiments sensuels et ardents sommeillent encore, une
+curiosité enfantine veille seule, et c'est elle qui, empruntant la
+puissance d'une de ces passions inconnues jusqu'alors, cause tout ce
+trouble et toute cette agitation.
+
+Son frère de lait, le fils de sa nourrice, un lazzarone de la Marinella,
+sur ses vives instances, a promis de lui amener une vieille Albanaise,
+dont les prédictions passent pour infaillibles; au reste, ce n'est point
+d'elle seulement que date cet esprit sibyllique que ses aïeules ont
+recueilli sous les chênes de Dodone, depuis que sa famille, à la mort de
+Scanderberg le Grand, c'est-à-dire en 1467, a quitté les bords de l'Aoüs
+pour les montagnes de la Calabre, jamais une génération ne s'est éteinte
+sans que le vent qui passe au-dessus des cimes glacées du Tomero n'ait
+apporté à quelque pythie moderne le souffle de la divination, héritage
+de sa famille.
+
+Quant à la jeune femme qui l'attend, un vague instinct lui fait craindre
+et désirer à la fois de connaître l'avenir dans lequel s'égarent, en
+frissonnant, des pressentiments étranges, et son frère de lait lui a
+promis de lui amener le soir même, à minuit, heure cabalistique, celle
+qui pourra--tandis que son mari est retenu jusqu'à deux heures du matin
+aux fêtes de la cour--lui révéler les mystérieux secrets de cet avenir
+qui jette des ombres sur ses veilles et des lueurs dans ses rêves.
+
+Elle attend donc tout simplement le lazzarone Michel le Fou et la
+sorcière Nanno.
+
+D'ailleurs, nous allons bien voir si l'on nous a trompé.
+
+Trois coups frappés à égale distance ont retenti à la petite porte du
+jardin, au moment même où, des nuages livides et jaunâtres, commencent à
+tomber de larges gouttes de pluie. Au bruit de ces trois coups, quelque
+chose comme un flot de gaze glisse le long de la rampe du perron, la
+porte du jardin s'ouvre, donne passage à deux nouveaux personnages et
+se referme sur eux. L'un de ces personnages est un homme, l'autre une
+femme; l'homme porte des caleçons de toile, le bonnet de laine rouge et
+le caban du pêcheur de la Marinella; la femme est enveloppée d'un
+grand manteau noir aux épaules duquel brilleraient, si l'on pouvait les
+distinguer, quelques fils d'or fanés, reste d'une ancienne broderie: on
+ne voit rien, du reste, de son costume, et ses deux yeux seuls brillent
+dans l'ombre que projette le capuchon qui recouvre sa tête.
+
+En traversant l'espace qui sépare la porte des premières marches du
+perron, la jeune femme a trouvé moyen de dire au lazzarone:
+
+--Si fou que tu sois ou qu'on te croie, tu ne lui as pas dit qui
+j'étais, n'est-ce pas, Michel?
+
+--Non, sur la madone, elle ignore jusqu'à la première lettre de ton nom,
+petite soeur.
+
+Arrivée au haut du perron, la jeune femme entra la première; le
+lazzarone et la sorcière la suivirent.
+
+Lorsqu'ils traversèrent la première pièce, on put voir la tête d'une
+jeune camériste soulevant une portière de tapisserie et suivant d'un
+regard curieux sa maîtresse et les hôtes bizarres qu'elle introduisait
+chez elle.
+
+Derrière eux la portière retomba.
+
+Entrons à notre tour. La scène qui va se passer aura trop d'influence
+sur les événements à venir pour que nous ne la racontions pas dans tous
+ses détails.
+
+La lumière dont nous avons vu le rayon transparaître jusque dans le
+jardin venait d'un petit boudoir décoré à la manière de Pompéi, avec des
+divans et des rideaux de soie rose, brochés de fleurs d'un bleu clair;
+la lampe qui jetait cette lueur était enfermée dans un globe d'albâtre
+répandant sur tous les objets un reflet nacré; elle était posée sur une
+table de marbre blanc dont le pied unique était un griffon aux ailes
+étendues. Un fauteuil de forme grecque, qui, par la pureté de sa
+sculpture, eût pu réclamer sa place dans le boudoir d'Aspasie, indiquait
+que l'oeil d'un amateur avait présidé aux moindres détails de cet
+ameublement.
+
+Une porte placée en face de celle qui avait donné entrée à nos trois
+personnages s'ouvrait sur une file de chambres régnant dans toute
+la longueur de la maison; la dernière de ces chambres attenait
+non-seulement à la maison voisine, mais encore avait une communication
+avec elle.
+
+Ce fait avait sans doute, aux yeux de la jeune femme, une certaine
+importance, car elle le fit remarquer à Michel en lui disant:
+
+--Dans le cas où mon mari rentrerait, Nida viendrait nous prévenir, et
+vous sortiriez par la maison de la duchesse Fusco.
+
+--Oui, madame, répondit Michel en s'inclinant avec respect.
+
+En entendant ces dernières paroles, la sorcière, qui était en train de
+dépouiller son manteau, se retourna, et, avec un accent qui n'était pas
+exempt d'une certaine amertume:
+
+--Depuis quand les frères d'un même lait ne se tutoient-ils plus?
+demanda-t-elle. Ceux qui ont été pendus à la même mamelle ne sont-ils
+pas aussi proches parents que ceux qui ont été portés dans le même sein?
+Tutoyez-vous, enfants, continua-t-elle avec douceur; cela fait plaisir à
+Dieu, de voir ses créatures s'aimer, malgré la distance qui les sépare.
+
+Michel et la jeune femme se regardèrent avec étonnement.
+
+--Quand je te dis qu'elle est véritablement sorcière, petite soeur!
+s'écria Michel, et c'est ce qui me fait trembler.
+
+--Et pourquoi cela te fait-il trembler, Michel? demanda la jeune femme.
+
+--Sais-tu ce qu'elle m'a prédit, à moi, pas plus tard que ce soir avant
+de venir?
+
+--Non.
+
+--Elle m'a prédit que je ferais la guerre, que je deviendrais colonel et
+que je serais...
+
+--Quoi?
+
+--C'est difficile à dire.
+
+--Dis toujours.
+
+--Et que je serais pendu.
+
+--Ah! mon pauvre Michel!
+
+--Ni plus ni moins.
+
+La jeune femme reporta avec une certaine terreur ses yeux sur
+l'Albanaise; celle-ci avait complètement dépouillé son manteau, qui
+gisait à terre, et elle apparaissait dans son costume national, flétri
+par un long usage, mais riche encore; seulement, ce ne fut point le
+turban blanc broché de fleurs autrefois brillantes, qui serrait sa tête
+et d'où s'échappaient de longues mèches de cheveux noirs mêlés de fils
+d'argent, ce ne fut point son corsage rouge broché d'or, ce ne fut point
+enfin son jupon couleur de brique à bandes noires et bleues qu'elle
+remarqua; ce furent les yeux gris et perçants de la sorcière, fixés sur
+elle comme s'ils eussent voulu lire au plus profond de son coeur.
+
+--O jeunesse! jeunesse curieuse et imprudente! murmura la sorcière,
+seras-tu donc toujours poussée, par une puissance plus forte que ta
+volonté, à aller au-devant de cet avenir qui vient si vite au-devant de
+toi?
+
+A cette apostrophe inattendue, faite d'une voix aiguë et stridente,
+un frisson passa par les veines de la jeune femme, et elle se repentit
+presque d'avoir appelé Nanno.
+
+--Il est encore temps, dit celle-ci, comme si aucune pensée ne pouvait
+échapper à son oeil avide et pénétrant. La porte qui nous a donné
+entrée est encore ouverte, et la vieille Nanno a trop souvent dormi sous
+l'arbre de Bénévent pour n'être pas habituée au vent, au tonnerre et à
+la pluie.
+
+--Non, non, murmura la jeune femme. Puisque vous voilà, restez!
+
+Et elle tomba assise sur le fauteuil placé près de la table, la tête
+renversée en arrière et exposée à toute la lumière de la lampe.
+
+La sorcière fit deux pas de son côté, et, comme se parlant à elle-même:
+
+--Cheveux blonds et yeux noirs, dit-elle: grands, beaux, clairs,
+humides, veloutés, voluptueux.
+
+La jeune femme rougit et couvrit son visage de ses deux mains.
+
+--Nanno! murmura-t-elle.
+
+Mais celle-ci ne parut pas l'entendre, et, s'attaquant aux mains qui
+empêchaient qu'elle ne poursuivit l'examen du visage, elle continua:
+
+--Les mains sont grasses, potelées; la peau en est rosée, douce, fine,
+mate et vivante tout à la fois.
+
+--Nanno! dit la jeune femme écartant ses mains comme pour les cacher,
+mais démasquant un visage souriant, je ne vous ai point appelée pour me
+faire des compliments.
+
+Mais Nanno, sans écouter, continua, et, se reprenant à la figure qu'on
+lui livrait de nouveau:
+
+--Le front beau, blanc, pur, sillonné de veines azurées. Les sourcils
+noirs, bien dessinés, commençant à la racine du nez, et entre les deux
+sourcils, trois ou quatre petites lignes brisées. Oh! belle créature! tu
+es bien consacrée à Vénus, va!
+
+--Nanno! Nanno! s'écria la jeune femme.
+
+--Mais laisse-la donc tranquille, petite soeur, dit Michel. Elle prétend
+que tu es belle; est-ce que tu ne le sais pas? est-ce que ton miroir ne
+te le dit pas tous les jours? est-ce que quiconque te voit n'est pas
+de l'avis de ton miroir? est-ce que tout le monde ne dit pas que le
+chevalier San-Felice porte un nom prédestiné, puisque, _heureux_ de nom,
+il l'est aussi en effet[3].
+
+[Note 3: Inutile de dire que la traduction de _San-Felice_ est
+_sainte heureuse_.]
+
+--Michel! fit la jeune femme mécontente que son frère de lait révélât
+ainsi son nom en révélant celui de son mari.
+
+Mais, tout à son examen, la sorcière continua:
+
+--La bouche est petite, vermeille; la lèvre supérieure est un peu plus
+grosse que la lèvre inférieure; les dents sont blanches, bien rangées;
+les lèvres sont couleur de corail; le menton est rond; la voix est
+molle, un peu traînante, s'enrouant facilement. Vous êtes née un
+vendredi, n'est-ce pas, à minuit ou bien près de minuit?
+
+--C'est vrai, murmura la jeune femme d'une voix, en effet, légèrement
+enrouée par l'émotion qu'elle éprouvait et à laquelle elle cédait,
+malgré ses efforts; ma mère m'a dit souvent que mon premier cri s'était
+mêlé aux dernières vibrations de la pendule sonnant les douze heures qui
+séparaient le dernier jour d'avril du premier jour de mai.
+
+--Avril et mai, les mois des fleurs! Un vendredi; le jour consacré à
+Vénus! Tout s'explique. Voilà pourquoi Vénus domine, reprit la sorcière.
+Vénus! la seule déesse qui ait conservé son empire sur nous, quand tous
+les autres dieux ont perdu le leur. Vous êtes née sous l'union de Vénus
+et de la Lune, et c'est Vénus qui l'emporte et qui vous donne ce cou
+blanc, rond, de moyenne longueur, que nous appelons _la tour d'ivoire_;
+c'est Vénus qui vous donne ces épaules arrondies, un peu tombantes;
+ces cheveux ondoyants, soyeux, épais; ce nez élégant, rond, aux narines
+dilatées et sensuelles.
+
+--Nanno! fit la jeune femme d'une voix plus impérative en se dressant
+tout debout et appuyant sa main sur la table.
+
+Mais l'interruption fut inutile.
+
+--C'est Vénus, continua l'Albanaise, qui vous donne cette taille souple,
+ces attaches fines, ces pieds d'enfant; c'est Vénus qui vous donne le
+goût de la mise élégante, des vêtements clairs, des couleurs tendres;
+c'est Vénus qui vous fait douce, affable, naïve, portée à l'amour
+romanesque, portée au dévouement.
+
+--Je ne sais si je suis prompte au dévouement, Nanno, dit la jeune femme
+d'un ton radouci et presque triste; mais, à coup sur, tu te trompes à
+l'endroit de l'amour.
+
+Puis, retombant sur son fauteuil comme si ses jambes eussent à peu près
+perdu la force de la porter:
+
+--Car jamais je n'ai aimé! continua-t-elle avec un soupir.
+
+--Tu n'as jamais aimé! reprit Nanno; et à quel âge dis-tu cela? A
+vingt-deux ans, n'est-ce pas?... Mais attends, attends!
+
+--Tu oublies que je suis mariée, dit la jeune femme d'une voix
+languissante, et à laquelle elle essayait vainement de donner de la
+fermeté,--et que j'aime et je respecte mon mari.
+
+--Oui, oui! je sais tout cela, répliqua la sorcière; mais je sais aussi
+qu'il a près de trois fois ton âge. Je sais que tu l'aimes et que tu
+le respectes; mais je sais que tu l'aimes comme un père et que tu le
+respectes comme un vieillard. Je sais que tu as l'intention, la volonté
+même de rester pure et vertueuse; mais que peuvent l'intention et la
+volonté contre l'influence des astres?--Ne t'ai-je pas dit que tu étais
+née de l'union de Vénus et de la Lune, les deux astres d'amour? Mais
+peut-être échapperas-tu à leur influence.--Voyons ta main. Job, le grand
+prophète, a dit: «Dans la main des hommes, Dieu a mis les signes qui
+font reconnaître son oeuvre.»
+
+Et elle étendit vers la jeune femme sa main ridée, osseuse et noire,
+dans laquelle vint, comme par une influence magique, se placer la main
+douce, blanche et fine de la San-Felice.
+
+
+
+
+ X
+
+ L'HOROSCOPE.
+
+
+C'était la main gauche, celle où les cabalistes anciens prétendaient, et
+où les cabalistes modernes prétendent encore lire les secrets de la vie.
+
+Nanno regarda un instant le dessus de cette main charmante avant de la
+retourner pour lire dans l'intérieur, comme on tient un instant dans sa
+main, sans se presser de l'ouvrir, un livre qui doit vous révéler des
+choses inconnues et surnaturelles.
+
+En la regardant comme on regarde un beau marbre, elle murmurait:
+
+--Les doigts lisses, allongés, sans noeuds; les ongles roses, étroits,
+pointus; main d'artiste s'il en fut, main destinée à tirer des sons de
+tous les instruments, cordes de la lyre--ou fibres du coeur.
+
+Elle retourna enfin cette main frissonnante, qui faisait un contraste si
+merveilleux avec sa main bronzée, et un sourire d'orgueil éclos sur ses
+lèvres illumina tout son visage.
+
+--Ne l'avais-je pas deviné! dit-elle.
+
+La jeune femme la regarda avec anxiété. Michel, de son côté, s'approcha
+comme s'il eût connu quelque chose à la chiromancie.
+
+--Commençons par le pouce, reprit la sorcière; c'est lui qui résume
+tous les autres signes de la main: le pouce est l'agent principal de
+la volonté et de l'intelligence; les idiots naissent ordinairement sans
+pouces ou avec des pouces difformes ou atrophiés[4]; les épileptiques,
+dans leurs crises, ferment leurs pouces avant les autres doigts. Pour
+conjurer le mauvais oeil, on étend l'index et l'auriculaire, et l'on
+cache les pouces dans la paume de la main.
+
+[Note 4: Voir, du reste, pour les études sur la main, le livre de
+mon excellent ami Desbarrolles.]
+
+--Cela est vrai, petite soeur, s'écria Michel, c'est ainsi que je fais
+quand j'ai le malheur de rencontrer sur mon chemin le chanoine Jorio.
+
+--La première phalange du pouce, celle qui porte l'ongle, continua
+Nanno, est le signe de la volonté. Vous avez la première phalange du
+pouce courte; donc, vous êtes faible, sans volonté, facile à entraîner.
+
+--Faut-il que je me fâche? demanda en riant celle à qui était donnée
+cette explication plus vraie que flatteuse.
+
+--Voyons le mont de Vénus, dit la sorcière en allongeant son ongle, que
+l'on eût dit une griffe de corne enchâssée dans l'ébène, sur la partie
+charnue et renflée qui faisait la base du pouce; toute cette portion
+de la main dans laquelle sont compris la génération et les désirs
+matériels, est consacrée à l'irrésistible déesse; la ligne de vie
+l'entoure comme un ruisseau qui coule au bas d'une colline et l'isole
+comme une île.--Vénus, qui a présidé à votre naissance, Vénus, qui,
+pareille à ces fées, marraines prodigieuses des jeunes princesses,
+Vénus, qui vous a donné la grâce, la beauté, la mélodie, l'amour des
+belles formes, le désir d'aimer, le besoin de plaire, la bienveillance,
+la charité, la tendresse, Vénus se montre ici plus puissante que
+jamais.--Ah! si nous pouvions trouver les autres lignes aussi favorables
+que celles-ci, quoique...
+
+--Quoique?...
+
+--Rien.
+
+La jeune femme regarda la sorcière, dont les sourcils s'étaient froncés
+un instant.
+
+--Il y a donc d'autres lignes que celles de vie? demanda-t-elle.
+
+--Il y en a trois: ce sont ces trois lignes qui forment dans la main
+l'M majuscule, que le vulgaire indique comme la première lettre du mot
+_Mort_, signe terrible, chargé par la nature elle-même de rappeler à
+l'homme qu'il est mortel; les deux autres sont la ligne du coeur;
+la voici: elle s'étend de la base de l'index à celle du petit doigt;
+maintenant, voyez la ligne de tête, c'est celle qui coupe en deux le
+milieu de la main.
+
+Michel s'approcha de nouveau et donna une attention profonde à la
+démonstration de la sorcière.
+
+--Pourquoi ne m'as-tu pas expliqué tout cela à moi? lui demanda-t-il. Me
+croyais-tu trop bête pour te comprendre?
+
+Nanno haussa les épaules sans lui répondre; mais, continuant de
+s'adresser à la jeune femme:
+
+--Suivons d'abord la ligne du coeur, dit-elle; regarde comme elle
+s'étend depuis le mont de Jupiter, c'est-à-dire depuis la base de
+l'index, jusqu'au mont de Mercure, c'est-à-dire jusqu'à la base du petit
+doigt. Elle indique, restreinte, une grande chance de bonheur: trop
+étendue, comme chez toi, elle indique une probabilité de souffrances
+terribles; elle se brise sous Saturne, c'est-à-dire sous le médium,
+c'est fatalité; elle est d'un rouge vif qui tranche avec la mate
+blancheur de ta main, c'est amour, ardent jusqu'à la violence.
+
+--Et voilà justement ce qui m'empêche de croire à tes prédictions,
+Nanno, dit la San-Felice en souriant; mon coeur est tranquille.
+
+--Attends, attends, t'ai-je dit, répliqua la sorcière en s'exaltant;
+attends, attends, incrédule! car le moment où un grand changement doit
+se faire dans ta destinée n'est pas loin. Puis encore un signe funeste:
+regarde! La ligne du coeur s'unit, comme tu le vois, à la ligne de tête,
+entre le pouce et l'index, signe funeste, mais qui peut cependant
+être combattu par un signe contraire dans l'autre main. Voyons la main
+droite!
+
+La jeune femme obéit et tendit à la sibylle la main que celle-ci lui
+demandait.
+
+Nanno secoua la tête.
+
+--Même signe, dit-elle, même jonction.
+
+Et, pensive, elle laissa retomber la main; puis, comme elle restait
+rêveuse et gardant le silence:
+
+--Parle donc, dit la jeune femme, puisque je te répète que je ne te
+crois pas.
+
+--Tant mieux, tant mieux, murmura Nanno; puisse la science se tromper;
+puisse l'infaillible faillir!
+
+--Qu'indique donc la jonction de ces deux lignes?
+
+--Blessure grave, emprisonnement, danger de mort.
+
+--Ah! si tu me menaces de souffrances physiques. Nanno, tu vas me voir
+faiblir... N'as-tu pas dit toi-même que je n'étais pas brave? Et où
+serai-je blessée? Dis!
+
+--C'est bizarre! à deux endroits: au cou et au côté.
+
+Puis, laissant retomber la main gauche comme elle avait laissé retomber
+la main droite:
+
+--Mais peut-être y échapperas-tu, continua-t-elle; espérons!
+
+--Non pas, reprit la jeune femme, achève. Tu ne devais rien me dire ou
+tu dois me dire tout.
+
+--J'ai tout dit.
+
+--Ton accent et tes yeux me prouvent que non; d'ailleurs, tu as dit
+qu'il y avait trois lignes: la ligne de vie, la ligne de coeur et la
+ligne de tête.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, tu n'en as examiné que deux, la ligne de vie et la ligne de
+coeur. Reste la ligne de tête.
+
+Et, d'un geste impératif, elle tendit la main à la sorcière.
+
+Celle-ci la prit, et, en affectant l'indifférence:
+
+--Tu peux le voir comme moi, dit-elle, la ligne de tête traversant la
+plaine de Mars, s'incline sous le mont de la Lune. Cela signifie: rêve,
+idéalisme, imagination, chimère;--la vie comme elle est dans la lune,
+enfin, et non point ici-bas.
+
+Tout à coup Michel, qui regardait avec attention la main de sa soeur,
+poussa un cri:
+
+--Regarde donc, Nanno! dit-il.
+
+Et il indiqua du doigt, avec l'expression de la plus profonde terreur,
+un signe de la main de sa soeur de lait.
+
+Nanno détourna la tête.
+
+--Mais regarde donc, te dis-je! Luisa a dans le creux de la main le même
+signe que moi.
+
+--Imbécile! fit Nanno.
+
+--Imbécile tant que tu voudras, s'écria Michel; une croix au milieu de
+cette ligne-là:--mort sur l'échafaud, m'as-tu dit?...
+
+La jeune femme jeta un cri, et, d'un air effaré, regarda tour à tour son
+frère de lait et la sorcière.
+
+--Tais-toi, mais tais-toi donc! fit celle-ci impatientée et frappant du
+pied.
+
+--Tiens, petite soeur; tiens, dit Michel ouvrant sa main gauche, regarde
+toi-même si nous n'avons pas le même signe, une croix.
+
+--Une croix! répéta Luisa en palissant.
+
+Puis, saisissant le bras de la sorcière:
+
+--Sais-tu que c'est vrai, Nanno? dit-elle. Que veut dire ceci? Y a-t-il
+dans la main de l'homme des signes selon sa condition, et ce qui est
+mortel pour l'un, est-il indifférent pour l'autre? Voyons, puisque tu as
+commencé, achève.
+
+Nanno retira doucement son bras de la main qui s'efforçait de le
+retenir.
+
+--Nous ne devons pas révéler les choses pénibles, dit-elle, lorsque,
+marquées du sceau de la fatalité absolue, elles sont inévitables, malgré
+tous les efforts de la volonté et de l'intelligence.
+
+Puis, après une pause:
+
+--A moins, toutefois, ajouta-t-elle, que, dans l'espoir de combattre
+cette fatalité, la personne menacée n'exige cette révélation de nous.
+
+--Exige, petite soeur, exige! s'écria Michel; car, enfin, toi, tu es
+riche, tu peux fuir; peut-être le danger que tu cours n'existe-t-il qu'à
+Naples, peut-être ne te poursuivrait-il pas en France, en Angleterre, en
+Allemagne!
+
+--Et pourquoi ne fuis-tu pas, toi, répondit Luisa, puisque tu prétends
+que nous sommes marqués du même signe?
+
+--Oh! moi, c'est autre chose; je ne puis pas quitter Naples, je suis
+enchaîné à la Marinella comme le boeuf au joug; je suis pauvre, et, de
+mon travail, je nourris ma mère. Que deviendrait-elle, pauvre femme, si
+je m'en allais?
+
+--Et, si tu meurs, que deviendra-t-elle?
+
+--Si je meurs, c'est qu'elle aura dit vrai, Luisa, et, si elle a
+dit vrai, avant de mourir, je serai colonel. Eh bien, quand je serai
+colonel, je lui donnerai tout mon argent en lui disant: «Mets cela de
+côté, _mamma_;» et, quand on me pendra, puisqu'on doit me pendre, elle
+se trouvera être mon héritière.
+
+--Colonel! Pauvre Michel, et tu crois à la prédiction?
+
+--Eh bien, après? En supposant qu'il n'y ait que la mort de vraie, il
+faut toujours supposer le pire. Eh bien, elle est vieille; moi, je suis
+pauvre, nous ne faisons point déjà une si grosse perte l'un et l'autre
+en perdant la vie.
+
+--Et Assunta? demanda en souriant la jeune femme.
+
+--Oh! Assunta m'inquiète moins que ma mère, Assunta m'aime comme une
+maîtresse aime son amant, et non pas comme une mère aime son fils. Une
+veuve se console avec un autre mari; une mère ne se console pas même
+avec un autre enfant. Mais laissons la vieille Mechelemma, et revenons
+à toi, soeur, à toi qui es jeune, qui es riche, qui es belle, qui es
+heureuse! Oh! Nanno! Nanno! écoute bien ceci: il faut que tu lui dises à
+l'instant même d'où viendra le danger, ou malheur à toi!
+
+La sorcière avait ramassé son manteau, et était occupée à le rajuster
+sur ses épaules.
+
+--Oh! tu ne t'en iras pas ainsi, Nanno, s'écria le lazzarone en
+bondissant vers elle et en la saisissant par le poignet; et à moi, tu
+peux dire ce que tu voudras; mais à ma sainte soeur, à Luisa... oh! non,
+non! c'est autre chose. Tu l'as dit, nous avons sucé le lait de la même
+mamelle. Je veux bien mourir deux fois, s'il le faut, une pour moi, une
+pour elle; mais je ne veux pas que l'on touche à un cheveu de sa tête!
+Entends-tu!
+
+Et il montra la jeune femme, pâle, immobile, haletante, retombée sur
+son fauteuil, ne sachant pas quel degré de foi elle devait accorder à
+l'Albanaise, mais, en tout cas, violemment émue, profondément agitée.
+
+--Voyons, puisque vous le voulez tous deux, dit la sorcière se
+rapprochant de Luisa, essayons; et, si le sort peut être conjuré, eh
+bien, conjurons-le, quoique ce soit une impiété, ajouta-t-elle, que de
+lutter contre ce qui est écrit. Donne-moi ta main, Luisa.
+
+Luisa tendit sa main tremblante et crispée; l'Albanaise fut forcée de
+lui redresser les doigts.
+
+--Voilà bien la ligne du coeur, brisée ici en deux tronçons sous le mont
+de Saturne; voilà bien la croix au milieu de la ligne de tête; voilà
+enfin la ligne de vie brusquement rompue entre vingt et trente ans.
+
+--Et tu ne vois pas d'où vient le danger? tu ne sais pas les causes
+qu'il faudrait combattre? s'écria la jeune femme sous le poids de la
+terreur qu'avait exprimée pour elle son frère de lait, et que ses yeux,
+le tremblement de sa voix, l'agitation de tout son corps exprimaient à
+leur tour.
+
+--L'amour, toujours l'amour! s'écria la sorcière, un amour fatal,
+irrésistible, mortel!
+
+--Mais connais-tu au moins celui qui en sera l'objet? demanda la jeune
+femme cessant de se débattre et de nier, envahie qu'elle avait été, peu
+à peu, par l'accent convaincu de la sorcière.
+
+--Tout est nuage dans ta destinée, pauvre créature, répondit la sibylle;
+je le vois, mais je ne le connais pas; il m'apparaît comme un être qui
+n'appartiendrait pas à ce monde, c'est l'enfant du fer et non de la
+vie... Il est né... impossible! et cependant cela est ainsi: il est né
+d'une morte!
+
+La sorcière resta le regard fixe, comme si elle voulait absolument lire
+dans l'obscurité; son oeil se dilatait et prenait la rondeur de celui
+du chat et du hibou, tandis qu'avec la main elle faisait le geste de
+quelqu'un qui essaye d'écarter un voile.
+
+Michel et Luisa se regardaient; une sueur froide coulait sur le front
+du lazzarone; Luisa était plus pâle que le peignoir de batiste qui
+l'enveloppait.
+
+--Ah! s'écria Michel après un instant de silence, et faisant un effort
+pour s'arracher à la terreur superstitieuse qui l'écrasait, que nous
+sommes imbéciles d'écouter cette vieille folle! Que je sois pendu, moi,
+c'est encore possible; j'ai mauvaise tête, et, dans notre condition,
+avec mon caractère, on dit des mots, on en vient aux faits, on met la
+main dans sa poche, on tire un couteau, on l'ouvre, le diable vous tente
+on frappe son homme, il tombe, il est mort, un sbire vous arrête, le
+commissaire vous interroge, le juge vous condamne, maître Donato[5] vous
+met la main sur l'épaule, il vous passe la corde au cou, il vous pend,
+très-bien! Mais toi! toi, petite soeur! que peut-il y avoir de commun
+entre toi et l'échafaud? quel crime peux-tu même rêver, avec ton coeur
+de colombe? qui peux-tu tuer avec tes petites mains? Car, enfin, on ne
+tue les gens que quand les gens ont tué; et puis, ici, on ne tue pas les
+riches! Tiens, veux-tu savoir une chose, Nanno? à partir d'aujourd'hui,
+on ne dira plus Michel le Fou, on dira Nanno la Folle!
+
+[Note 5: C'était le nom du bourreau de Naples à cette époque.]
+
+En ce moment, Luisa saisit le bras de son frère de lait et lui montra du
+doigt la sorcière.
+
+Celle-ci était toujours immobile et muette à la même place; seulement,
+elle s'était courbée peu à peu et semblait, à force de volonté,
+commencer à distinguer quelque chose dans cette nuit qu'un instant
+auparavant elle se plaignait de voir s'épaissir devant elle; son cou
+maigre s'allongeait hors de son manteau noir, et sa tête s'agitait de
+droite à gauche, comme celle d'un serpent qui va s'élancer.
+
+--Oh! maintenant, je le vois, je le vois, dit-elle. C'est un beau jeune
+homme de vingt-cinq ans, aux yeux et aux cheveux noirs; il vient,
+il approche. Lui aussi est menacé d'un grand danger,--d'un danger de
+mort.--Deux, trois, quatre hommes le suivent;--ils ont des poignards
+sous leurs habits... cinq, six...
+
+Puis, tout à coup, comme frappée d'une révélation subite:
+
+--Oh! s'il était tué! s'écria-t-elle presque joyeuse.
+
+--Eh bien, demanda Luisa éperdue et comme suspendue aux lèvres de la
+sorcière, s'il était tué, qu'arriverait-il?
+
+--S'il était tué, comme c'est lui qui causera ta mort, tu serais sauvée.
+
+--Oh! mon Dieu! s'écria la jeune femme, aussi convaincue que si elle
+voyait elle-même ce que Nanno croyait voir; oh! mon Dieu! quel qu'il
+soit, protège-le.
+
+Au même instant, sous les fenêtres de la maison, on entendit la double
+détonation de deux coups de pistolet, puis des cris, un blasphème, et
+plus rien, que le frissonnement du fer contre le fer.
+
+--Madame! madame! dit en entrant la camériste le visage tout bouleversé,
+on assassine un homme sous les murs du jardin.
+
+--Michel! s'écria Luisa, les bras étendus vers lui, les mains jointes,
+tu es un homme, et tu as un couteau; laisseras-tu égorger un autre homme
+sans lui porter secours?
+
+--Non, par la madone! s'écria Michel.
+
+Et il s'élança vers la fenêtre et l'ouvrit pour sauter dans la rue;
+mais, tout à coup, il poussa un cri, se jeta en arrière, et, d'une voix
+étouffée par la terreur:
+
+--Pasquale de Simone, le sbire de la reine! murmura-t-il en se courbant
+derrière l'appui de la fenêtre.
+
+--Eh bien, s'écria la San-Felice, c'est donc à moi de le sauver.
+
+Et elle s'élança vers le perron.
+
+Nanno fit un mouvement pour la retenir; mais, secouant la tête et
+laissant tomber ses bras:
+
+--Va, pauvre condamnée, dit-elle, et que l'arrêt des astres
+s'accomplisse!
+
+
+
+
+ XI
+
+ LE GÉNÉRAL CHAMPIONNET.
+
+
+Nous avons, on se rappelle, laissé Salvato Palmieri sur le point de
+transmettre aux conjurés la réponse de Championnet.
+
+En effet, on se rappelle qu'au nom des patriotes italiens, Hector
+Caraffa avait écrit au général français qui venait d'obtenir le
+commandement de l'armée de Rome, pour lui faire part de la disposition
+des esprits à Naples et lui demander si, le cas d'une révolution
+échéant, on pouvait compter sur l'appui, non-seulement de l'armée
+française, mais aussi du gouvernement français.
+
+Disons quelques mots de cette belle personnalité républicaine, une des
+gloires les plus pures de nos jours patriotiques; nous avons à lui faire
+prendre sa place dans le grand tableau que nous essayons de tracer, et,
+montrant où il va, il est bon que nous fassions voir d'où il vient.
+
+Le général Championnet était, à l'époque où nous sommes arrivés, un
+homme de trente-six ans, à la figure douce et prévenante, mais cachant
+sous cette physionomie, qui était plutôt celle d'un homme du monde que
+celle d'un soldat, une puissante énergie de volonté et un courage à
+toute épreuve.
+
+Il était fils naturel d'un président aux élections qui, ne voulant
+pas lui donner son nom, lui avait donné celui d'une petite terre des
+environs de Valence, sa ville natale.
+
+C'était un esprit aventureux, dompteur de chevaux avant d'être un
+dompteur d'hommes. A douze ou quinze ans, il montait les animaux les
+plus rétifs et les réduisait à l'obéissance.
+
+A dix-huit ans, il se mit à la poursuite de l'un ou de l'autre de
+ces deux fantômes que l'on nomme la gloire ou la fortune, partit pour
+l'Espagne, et, sous le nom de Bellerose, s'engagea dans les troupes
+wallones.
+
+Au camp de Saint-Roch, qui s'était formé devant Gibraltar, il rencontra,
+dans le régiment de Bretagne, plusieurs de ses camarades de collège;
+ils obtinrent de son colonel qu'il quittât les gardes wallones et passât
+avec eux, comme volontaire.
+
+A la paix, il rentra en France et trouva son père ouvrant ses deux bras
+à l'enfant prodigue.
+
+Aux premiers mouvements de 1789, il s'engagea de nouveau. Le canon du
+10 août retentit et la première coalition se forma. Chaque département
+alors offrit son bataillon de volontaires; celui de la Drôme fournit le
+6e bataillon; Championnet en fut nommé chef et gagna avec lui Besançon.
+Ces bataillons de volontaires formaient l'armée de réserve.
+
+Pichegru, en passant par Besancon pour aller prendre le commandement de
+l'armée du Haut-Rhin, y retrouva Championnet, qu'il avait connu quand il
+était chef de bataillon de volontaires comme lui. Championnet le supplia
+de l'appeler à l'armée active; son désir fut satisfait.
+
+A partir de ce moment, Championnet inscrivit son nom à côté des noms de
+Joubert, de Marceau, de Hoche, de Kléber, de Jourdanet de Bernadotte.
+
+Il servit alternativement sous eux, ou plutôt fut leur ami. Ils
+connaissaient si bien le caractère aventureux du jeune homme, que,
+lorsqu'il y avait quelque expédition bien difficile, presque impossible
+à conduire à bien, ils disaient:
+
+--Envoyons-y Championnet.
+
+Et celui-ci, en revenant vainqueur, justifiait toujours le proverbe qui
+dit: _Heureux comme un bâtard_.
+
+Cette suite de succès fut récompensée par le titre de général de
+brigade, puis par celui de général de division, commandant les côtes de
+la mer du Nord depuis Dunkerque jusqu'à Flessingue.
+
+La paix de Campo-Formio le rappela à Paris.
+
+Il y revint, et, de toute sa maison militaire, ne garda qu'un jeune aide
+de camp.
+
+Dans les différentes rencontres qu'il avait eues avec les Anglais,
+Championnet avait remarqué un jeune capitaine qui, à cette époque où
+tout le monde était brave, avait trouvé moyen d'être remarqué pour sa
+bravoure. Aucun engagement n'avait lieu auquel il prit part, qu'on ne
+citât de lui quelque action d'éclat. A la prise d'Altenkirchen, il était
+monté le premier à l'assaut. Au passage de la Lahn, il avait sondé
+la rivière et trouvé un gué sous le feu de l'ennemi. Aux défilés de
+Laubach, il avait pris un drapeau. Enfin, à l'affaire du camp des Dunes,
+à la tête de trois cents hommes, il avait attaqué quinze cents Anglais;
+mais, dans une charge désespérée qu'avait faite le régiment du prince de
+Galles, les Français ayant été repoussés, lui, avait dédaigné de faire
+un pas en arrière.
+
+Championnet, qui le suivait des yeux, l'avait vu de loin disparaître
+entouré d'ennemis. Admirateur de la bravoure comme tout brave,
+Championnet alors s'était mis de sa personne à la tête d'une centaine
+d'hommes et avait chargé pour le délivrer. Arrivé au point où le jeune
+officier avait disparu, il l'avait retrouvé debout, le pied sur la
+poitrine du général anglais, à qui il avait cassé la cuisse d'un coup
+de pistolet, entouré de cadavres et blessé lui-même de trois coups
+de baïonnette; il le força de sortir de la mêlée, le recommanda à son
+propre chirurgien, et, lorsqu'il fut guéri, lui offrit d'être son aide
+de camp.
+
+Le jeune capitaine accepta.
+
+C'était Salvato Palmieri.
+
+Lorsqu'il se nomma, son nom fut un nouveau sujet d'étonnement pour
+Championnet. Il était évident qu'il était Italien; d'ailleurs, n'ayant
+aucune raison de renier son origine, il la confessait lui-même, et
+cependant, chaque fois qu'il avait fallu obtenir quelques renseignements
+de prisonniers anglais ou autrichiens, Salvato les avait interrogés
+dans leur langue avec autant de facilité que s'il fût né à Dresde ou à
+Londres.
+
+Salvato s'était contenté de répondre à Championnet qu'ayant été
+transporté tout jeune en France, et ayant achevé son éducation en
+Angleterre et en Allemagne, il n'y avait rien d'étonnant à ce qu'il
+parlât l'allemand, l'anglais et le français comme sa langue maternelle.
+
+Championnet, comprenant de quelle utilité pouvait lui être un jeune
+homme à la fois si brave et si instruit, l'avait, comme nous l'avons
+dit, gardé seul de toute sa maison militaire et ramené à Paris.
+
+Lors du départ de Bonaparte pour l'Égypte, quoiqu'on ne connût pas le
+but de l'expédition, Championnet avait demandé à suivre la fortune du
+vainqueur d'Arcole et de Rivoli; mais Barras, auquel il s'était adressé,
+lui avait mis la main sur l'épaule en lui disant:
+
+--Reste avec nous, citoyen général; nous aurons besoin de toi sur le
+continent.
+
+Et, en effet, Bonaparte parti, Joubert le remplaçant dans le
+commandement de l'armée d'Italie, celui-ci demanda qu'on lui adjoignit
+Championnet pour commander l'armée de Rome, destinée à surveiller et, au
+besoin, à menacer Naples.
+
+Et, cette fois, Barras, qui lui portait un intérêt tout particulier, lui
+avait dit, en lui remettant ses instructions:
+
+--Si la guerre éclate de nouveau, tu seras le premier des généraux
+républicains chargé de détrôner un roi.
+
+--Les intentions du Directoire seront remplies, répondit Championnet
+avec une simplicité digne d'un Spartiate.
+
+Et, chose étrange, la promesse devait se réaliser.
+
+Championnet partit pour l'Italie avec Salvato; il parlait déjà l'italien
+avec facilité, la pratique seule de la langue lui manquait; mais, à
+partir de ce moment, il ne parla plus qu'italien avec Salvato, et même,
+dans la prévoyance de ce qui pouvait arriver, il s'exerça avec lui au
+patois napolitain, qu'en s'amusant Salvato avait appris de son père.
+
+A Milan, où le général s'arrêta à peine quelques jours, Salvato fit
+connaissance avec le comte de Ruvo et le présenta au général Championnet
+comme un des plus nobles seigneurs et des plus ardents patriotes de
+Naples. Il lui raconta comment Hector Caraffa, dénoncé par les espions
+de la reine Caroline, persécuté et emprisonné par la junte d'État,
+s'était évadé du château Saint-Elme, et demanda pour lui la faveur de
+suivre l'état-major sans y être attaché par aucun grade.
+
+Tous deux l'accompagnèrent à Rome.
+
+Le programme donné au général Championnet était celui-ci:
+
+«Repousser par les armes toute agression hostile contre l'indépendance
+de la république romaine, et porter la guerre sur le territoire
+napolitain si le roi de Naples exécutait les projets d'invasion qu'il
+avait si souvent annoncés.»
+
+Une fois à Rome, le comte de Ruvo, comme nous l'avons raconté plus haut,
+n'avait pu résister au désir de prendre une part active au mouvement
+révolutionnaire qui était, disait-on, sur le point d'éclater à
+Naples; il était entré dans cette ville sous un déguisement, et,
+par l'intermédiaire de Salvato, avait mis les patriotes italiens en
+communication avec les républicains français, pressant le général de
+leur envoyer Salvato, dans lequel Championnet avait la plus grande
+confiance, et qui ne pouvait manquer d'inspirer une confiance pareille
+à ses compatriotes. Le but de cette mission était de faire voir au jeune
+homme, par ses propres yeux, le point où en étaient les choses, afin
+qu'il pût, de retour près du général, lui rendre compte des moyens que
+les patriotes avaient à leur disposition.
+
+Nous avons vu à travers quels dangers Salvato était arrivé au
+rendez-vous, et comment, les conjurés n'ayant point de secrets pour lui,
+il avait voulu, de son côté, pour qu'ils pussent mesurer son patriotisme
+à la position que les événements lui avaient faite, n'avoir point de
+secrets pour eux.
+
+Mais, par malheur, les moyens d'action de Championnet, dans le
+commandement qu'il venait de recevoir et qui avaient pour but la
+protection de la république romaine, étaient loin de répondre à ses
+besoins. Il arrivait dans la ville éternelle un an après que le meurtre
+du général Duphot, sinon provoqué, du moins toléré et laissé impuni par
+le pape Pie VI, avait amené l'envahissement de Rome et la proclamation
+de la république romaine.
+
+C'était Berthier qui avait eu l'honneur d'annoncer au monde cette
+résurrection. Il avait fait son entrée à Rome et était monté au Capitole
+comme un triomphateur antique, foulant cette même voie Sacrée qu'avaient
+foulée, dix-sept siècles auparavant, les triomphateurs de l'univers.
+Arrivé au Capitole, il avait fait deux fois le tour de la place où
+s'élève la statue de Marc-Aurèle, aux cris frénétiques de «Vive la
+liberté! vive la république romaine! vive Bonaparte! vive l'invincible
+armée française!»
+
+Puis, ayant réclamé le silence, qui lui fut accordé à l'instant même, le
+héraut de la liberté avait prononcé le discours suivant:
+
+--Mânes de Caton, de Pompée, de Brutus, de Cicéron, d'Hortensius,
+recevez les hommages des hommes libres, dans ce Capitole où vous
+avez tant de fois défendu les droits du peuple et illustré par votre
+éloquence ou vos actions la république romaine. Les enfants des Gaulois,
+l'olivier à la main, viennent dans ce lieu auguste rétablir les autels
+de la liberté dressés par le premier des Brutus. Et vous, peuple romain,
+qui venez de reprendre vos droits légitimes, rappelez-vous quel sang
+coule dans vos veines! Jetez les yeux sur les monuments de gloire qui
+vous environnent, reprenez les vertus de vos pères, montrez-vous dignes
+de votre antique splendeur, et prouvez à l'Europe qu'il est encore des
+âmes qui n'ont point dégénéré des vertus de vos ancêtres!
+
+Pendant trois jours, on avait illuminé Rome, tiré des feux d'artifice,
+planté des arbres de la Liberté, dansé, chanté, crié: «Vive la
+République!» autour de ces arbres; mais l'enthousiasme avait été de
+courte durée. Dix jours après le discours de Berthier, qui, outre
+l'allocution aux mânes de Caton et d'Hortensius, contenait la promesse
+d'un respect inviolable pour les revenus et les richesses de l'Église,
+on avait, par l'ordre du Directoire, porté à la Monnaie les trésors
+de cette même Église pour y être fondus, transformés en pièces d'or et
+d'argent, non pas à l'effigie de la république romaine, mais à celle de
+la république française, et versés dans les caisses, les uns disaient du
+Luxembourg et les autres de l'armée: ceux qui disaient dans les caisses
+de l'armée étaient en minorité, et en minorité encore plus grande ceux
+qui le croyaient.
+
+Puis on avait mis en vente les biens nationaux, et, comme le Directoire
+avait un pressant besoin d'argent pour l'armée d'Égypte, disait-il, ces
+biens avaient été vendus en toute hâte et à un prix fort au-dessous de
+leur valeur. Alors, des appels en argent et en nature avaient été faits
+aux riches propriétaires, qui, malgré leur patriotisme, auquel les
+exigences réitérées du gouvernement français avaient, nous devons
+l'avouer, porté une rude atteinte, avaient été bientôt mis à sec.
+
+Il en résultait que, malgré les sacrifices faits par les classes riches
+de la société, les besoins du Directoire se renouvelant sans cesse,
+aucune des dépenses les plus indispensables n'avait pu être acquittée,
+et que la solde des troupes nationales, les appointements des
+fonctionnaires publics, présentaient, au bout de trois mois, un arriéré
+qui datait du jour même où la république avait été proclamée.
+
+Les ouvriers, ne recevant plus de salaires, et, d'ailleurs, on le sait,
+n'étant pas énormément enclins d'eux-mêmes au travail, ils avaient,
+chacun de leur côté, abandonné leurs travaux et s'étaient faits, les uns
+mendiants, les autres bandits.
+
+Quant aux autorités, qui eussent dû, dans leurs fonctions, donner
+l'exemple d'une intégrité lacédémonienne, comme elles ne recevaient
+pas un sou, elles étaient devenues encore plus vénales et encore plus
+voleuses qu'auparavant. La magistrature de l'annone, chargée de la
+nourriture du peuple, institution de la vieille Rome des empereurs
+qui s'était maintenue à travers la Rome des papes, n'ayant pu, avec du
+papier-monnaie discrédité, faire les approvisionnements nécessaires, et
+manquant de farine, d'huile, de viande, déclarait qu'elle ne savait plus
+quel remède opposer à la famine; si bien que, quand Championnet arriva,
+on se disait tout bas qu'il n'y avait plus à Rome que pour trois jours
+de vivres, et que, si le roi de Naples et son armée n'arrivaient pas
+bien vite pour chasser les Français, rétablir le saint-père sur son
+trône et rendre l'abondance au peuple, on allait se trouver incessamment
+dans l'alternative de se manger les uns les autres, ou de mourir de
+faim.
+
+Voilà ce que Salvato était chargé d'annoncer d'abord aux patriotes
+napolitains; c'était la misérable situation de la république romaine,
+situation à laquelle on allait essayer de faire face à force d'économie
+et d'honnêteté. Pour commencer, Championnet avait chassé de Rome tous
+les agents du fisc et avait pris sur lui d'appliquer aux besoins de la
+ville et de l'armée tous les envois d'argent, de quelque part qu'ils
+vinssent, qui se faisaient au Directoire.
+
+Maintenant, voici ce que Salvato avait à ajouter relativement à la
+situation de l'armée française, qui n'était guère plus florissante que
+celle de la république romaine:
+
+L'armée de Rome, dont Championnet venait de prendre le commandement
+et qui, sur les cadres qu'il avait reçus du Directoire, se montait à
+trente-deux mille hommes, était de huit mille hommes en réalité. Ces
+huit mille hommes, qui, depuis trois mois, n'avaient pas reçu un sou
+de solde, manquaient de chaussures, d'habits, de pain, et étaient comme
+enveloppés par l'armée du roi de Naples, se composant de 60,000 hommes,
+bien vêtus, bien chaussés, bien nourris et payés chaque jour. Pour
+toutes munitions, l'armée française avait cent quatre-vingt mille
+cartouches; c'était quinze coups de fusil à tirer par homme. Aucune
+place n'était approvisionnée, nous ne dirons pas de vivres, mais
+de poudre, et la pénurie était telle, qu'on en avait manqué à
+Civita-Vecchia pour tirer sur un bâtiment barbaresque qui était venu
+capturer une barque de pêcheur à demi-portée de canon du fort. On
+n'avait en tout que neuf bouches à feu. Toute l'artillerie avait été
+fondue pour faire de la monnaie de cuivre. Quelques forteresses avaient
+des canons, c'est vrai; mais, soit trahison, soit négligence, dans
+aucune les boulets n'étaient du calibre des pièces; dans quelques-unes,
+il n'y avait pas de boulets du tout.
+
+Les arsenaux étaient aussi vides que les forteresses; on avait
+inutilement essayé d'armer de fusils deux bataillons de gardes
+nationales, et cela dans un pays où l'on ne rencontrait pas un homme
+qui n'eût son fusil sur l'épaule s'il était à pied, et en travers de sa
+selle s'il était à cheval.
+
+Mais Championnet avait écrit à Joubert, et l'on devait lui envoyer
+d'Alexandrie et de Milan un million de cartouches et dix pièces de canon
+avec leurs parcs.
+
+Quant aux boulets, Championnet avait établi des fours, et il en faisait
+fondre quatre ou cinq mille par jour. Ce qu'il demandait donc en grâce
+aux patriotes, c'était de ne rien hâter, ayant besoin d'un mois encore
+pour se mettre en mesure, non pas d'envahir, mais de se défendre.
+
+Salvato était chargé d'une lettre dans ce sens pour l'ambassadeur
+français à Naples, lettre où Championnet exposait à Garat sa situation,
+et le priait de mettre tous ses soins à retarder une rupture entre les
+deux cours. Cette lettre, heureusement enfermée dans un portefeuille de
+basane hermétiquement fermé, n'avait point été atteinte par l'eau.
+
+Au reste, Salvato en connaissait le contenu, et, fût-elle devenue
+illisible, il pouvait la redire mot pour mot à l'ambassadeur; seulement,
+l'ambassadeur, ne recevant pas la lettre, perdait la mesure du degré de
+confiance qu'il pouvait accorder au porteur.
+
+Tous ces faits exposés aux conjurés, il y eut un instant de silence
+pendant lequel ils se regardèrent, s'interrogeant des yeux les uns les
+autres.
+
+--Que faire? demanda le comte de Ruvo, le plus impatient de tous.
+
+--Suivre les instructions du général, répondit Cirillo.
+
+--Et, pour m'y conformer, ajouta Salvato, je me rends à l'instant même
+chez l'ambassadeur de France.
+
+--Hâtez-vous, alors! dit du haut de l'escalier une voix qui fît
+tressaillir tous les conjurés, et Salvato lui-même; car cette voix
+n'avait pas encore été entendue. L'ambassadeur, à ce que l'on assure,
+part cette nuit ou demain matin pour Paris.
+
+--Velasco! firent à la fois Nicolino et Manthonnet.
+
+Puis, continuant seul, Nicolino ajouta:
+
+--Soyez tranquille, signor Palmieri: c'est le sixième ami que nous
+attendions et qui, par ma faute, par ma très-grande faute, a passé sur
+la planche que j'ai oublié de retirer, non pas une fois, mais deux fois,
+la première en rapportant la corde, et la seconde en rapportant les
+habits.
+
+--Nicolino, Nicolino, dit Manthonnet, tu nous feras pendre.
+
+--Je l'ai dit avant toi, répliqua insoucieusement Nicolino. Pourquoi
+conspirez-vous avec un fou?
+
+
+
+
+ XII
+
+ LE BAISER D'UN MARI.
+
+
+Si la nouvelle donnée par Velasco était vraie, il n'y avait pas un
+instant à perdre; car, au point de vue de Championnet, ce départ, qui
+était une déclaration de guerre, pouvait entraîner de grands malheurs,
+et ce départ, l'arrivée de Salvato l'empêcherait peut-être en
+déterminant le citoyen Garat à temporiser.
+
+Chacun voulait accompagner Salvato jusqu'à l'ambassade; mais Salvato,
+autant par ses souvenirs que par un plan, s'était fait une topographie
+de Naples; il refusa obstinément. Celui des conjurés qui eût été vu
+avec lui, le jour où l'objet de sa mission transpirait, était perdu:
+il devenait la proie de la police de Naples ou le but du poignard des
+sbires du gouvernement.
+
+Au reste, Salvato n'avait à suivre que le bord de la mer en la gardant
+constamment à sa droite, pour arriver à l'ambassade de France, située
+au premier étage du palais Caramanico; il ne risquait donc point de
+s'égarer; le drapeau tricolore et le faisceau soutenant le bonnet de la
+liberté lui indiqueraient la maison.
+
+Seulement, autant à titre d'amitié qu'à titre de précaution, il échangea
+ses pistolets, mouillés par l'eau de mer, contre ceux de Nicolino
+Carracciolo; puis, sous son manteau, il boucla son sabre, qu'il avait
+sauvé du naufrage et qu'il suspendit au porte-mousqueton, pour que son
+rebondissement sur les dalles ne le trahît point.
+
+Il fut convenu qu'on le laisserait partir le premier, et que, dix
+minutes après son départ, les six conjurés, sortant à leur tour, les uns
+après les autres, se rendraient séparément chacun chez soi, en déroutant
+ceux qui voudraient les suivre par ces détours si faciles à multiplier
+dans ce labyrinthe plus inextricable que celui de la Crète et que l'on
+appelle la ville de Naples.
+
+Nicolino conduisit le jeune aide de camp jusqu'à la porte de la rue, et,
+lui montrant la descente du Pausilippe et les rares lumières brillant
+encore dans Mergellina:
+
+--Voilà votre chemin, lui dit-il; ne vous laissez ni suivre ni accoster.
+
+Les deux jeunes gens échangèrent une poignée de main et se séparèrent.
+
+Salvato jeta les yeux autour de lui: la rue était entièrement déserte,
+et, d'ailleurs, la tempête n'était point encore calmée, et, quoique la
+pluie eût cessé de tomber, de nombreux et fréquents éclairs, accompagnés
+du grondement de la foudre, continuaient d'éclater sur tous les points
+du ciel.
+
+En dépassant l'angle le plus obscur du palais de la reine Jeanne, il lui
+sembla entrevoir la silhouette d'un homme se dessinant sur le mur; il ne
+jugea point que cela valût la peine de s'arrêter; armé comme il l'était,
+que lui faisait un homme?
+
+Au bout de vingt pas, il tourna cependant la tête en arrière: il ne
+s'était point trompé: l'homme traversait la route et semblait vouloir
+prendre la gauche du chemin.
+
+Dix pas plus loin, il crut distinguer, au-dessus du mur qui, du côté
+de la mer, sert de parapet à la route, une tête qui, à son approche,
+disparut derrière ce mur; il se pencha sur le parapet, regarda de
+l'autre côté, et ne vit qu'un jardin avec des arbres touffus, dont les
+branches montaient à la hauteur du parapet.
+
+Pendant ce temps, l'autre homme avait gagné du terrain et marchait
+parallèlement à lui; Salvato affecta de s'en rapprocher, sans cependant
+perdre de vue l'endroit où la tête avait disparu.
+
+A la lueur d'un éclair, il vit alors derrière lui un homme qui enjambait
+le mur et qui, comme lui, descendait vers Mergellina.
+
+Salvato mit la main à sa ceinture, s'assura que ses pistolets ne
+pouvaient sortir facilement, et continua son chemin.
+
+Les deux hommes suivaient toujours parallèlement la route, l'un un
+peu en avant de lui à sa gauche, l'autre un peu en arrière de lui à sa
+droite.
+
+A la hauteur du casino du Roi, deux homme tenaient le milieu du chemin,
+se disputant avec cette multiplicité de gestes et ces cris discordants
+particuliers aux gens du peuple à Naples.
+
+Salvato arma ses pistolets sous son manteau, et, commençant à soupçonner
+un guet-apens quand il vit qu'ils ne se dérangeaient point, marcha droit
+à eux:
+
+--Allons, place! dit-il en napolitain.
+
+--Et pourquoi place? demanda un des deux hommes d'un ton goguenard et
+oubliant la dispute dans laquelle il était engagé.
+
+--Parce que, répondit Salvato, le haut du pavé de Sa gracieuse Majesté
+le roi Ferdinand est fait pour les gentilshommes et non pour des drôles
+comme vous.
+
+--Et, si on ne vous la faisait point, place! repartit l'autre disputeur,
+que diriez-vous?
+
+--Je ne dirais rien, je me la ferais faire.
+
+Et, tirant ses deux pistolets de sa ceinture, il marcha sur eux.
+
+Les deux hommes s'écartèrent et le laissèrent passer; mais ils le
+suivirent.
+
+Salvato entendit celui qui semblait être le chef dire aux autres:
+
+--C'est bien lui!
+
+Nicolino, on se le rappelle, avait recommandé à Salvato non-seulement
+de ne pas se laisser accoster, mais encore de ne pas se laisser suivre;
+d'ailleurs, les trois mots qu'il avait surpris indiquaient qu'il était
+menacé.
+
+Il s'arrêta. En le voyant s'arrêter, les hommes en firent autant,
+c'est-à-dire s'arrêtèrent de leur côté.
+
+Ils étaient à dix pas l'un de l'autre.
+
+L'endroit était désert.
+
+A gauche, une maison dont tous les volets étaient fermés, se continuant
+par les murs d'un jardin, au-dessus desquels ont voyait frissonner la
+cime d'une forêt d'orangers, et se courber et se relever tour à tour le
+flexible panache d'un magnifique peuplier.
+
+A droite, la mer.
+
+Salvato fit encore dix pas en avant et s'arrêta de nouveau.
+
+Les hommes, qui avaient continué de marcher en même temps que lui,
+s'arrêtèrent en même temps que lui.
+
+Alors, Salvato revint sur ses pas; les quatre hommes, qui s'étaient
+réunis et que l'on reconnaissait parfaitement pour être de la même
+bande, l'attendirent:
+
+--Non-seulement, dit Salvato, lorsqu'il ne fut plus qu'à quatre pas
+d'eux, non-seulement je ne veux pas que l'on me barre le passage, mais
+encore je ne veux pas que l'on me suive.
+
+Deux des hommes avaient déjà tiré leur couteau et le tenaient à la main.
+
+--Voyons, dit le chef, il y a peut-être moyen de s'entendre, au bout
+du compte; car, à la manière dont vous parlez le napolitain, il est
+impossible que vous soyez Français.
+
+--Et que t'importe que je sois Français ou Napolitain?
+
+--Ceci, c'est mon affaire. Répondez franchement.
+
+--Je crois que tu te permets de m'interroger, coquin!
+
+--Oh! ce que j'en fais, monsieur le gentilhomme, c'est pour vous et non
+pour moi. Voyons: êtes-vous l'homme qui, venant de Capoue à cheval,
+avec l'uniforme français, a pris une barque à Pouzzoles, et, malgré
+la tempête, a forcé deux marins de le conduire au palais de la reine
+Jeanne?
+
+Salvato pouvait répondre non, se servir de sa facilité à parler le
+patois napolitain pour augmenter les doutes de celui qui l'interrogeait;
+mais il lui sembla que mentir, même à un sbire, c'était toujours mentir,
+c'est-à-dire commettre une action abaissant la dignité humaine.
+
+--Et si c'était moi, demanda Salvato, qu'arriverait-il?
+
+--Ah! si c'était vous, dit l'homme d'une voix sombre et en secouant la
+tête, il arriverait que je serais obligé de vous tuer, à moins que vous
+ne consentissiez à me donner de bonne volonté les papiers dont vous êtes
+porteur.
+
+--Alors, il fallait vous mettre vingt au lieu de quatre, mes drôles;
+vous n'êtes pas assez de quatre pour tuer ou même voler un aide de camp
+du général Championnet.
+
+--Allons, décidément, c'est lui, dit le chef; il faut en finir. A moi,
+Beccaïo!
+
+A cet appel, deux hommes se détachèrent d'une petite porte sombre
+découpée dans la muraille du jardin et s'élancèrent rapidement pour
+attaquer Salvato par derrière.
+
+Mais, à leur premier mouvement, Salvato avait fait feu de ses deux
+pistolets sur les deux hommes qui tenaient leur couteau à la main, et
+avait tué l'un et blessé l'autre.
+
+Puis, dégrafant son manteau et le rejetant loin de lui, il s'était
+retourné en mettant le sabre à la main, avait fendu d'un revers le
+visage de celui que le chef avait appelé à son aide sous le nom de
+Beccaïo, et, d'un coup de pointe, blesse grièvement son compagnon.
+
+Il croyait être débarrassé de ses agresseurs, dont quatre sur six
+étaient hors de combat, et, n'ayant plus affaire qu'au chef et à un de
+ses sbires qui se tenait prudemment à dix pas de lui, avoir facilement
+raison des deux derniers, lorsqu'au moment où il se retournait vers eux
+pour les charger, il vit briller une espèce d'éclair qui, se détachant
+de la main du chef, vint à lui en sifflant; en même temps, il sentit
+une vive douleur au côté droit de la poitrine. L'assassin, n'osant
+s'approcher de lui, lui avait lancé son couteau; la lame avait disparu
+entre la clavicule et l'épaule, le manche seul tremblait hors de la
+blessure.
+
+Salvato saisit le couteau de la main gauche, l'arracha, fit quelques pas
+en arrière, car il lui semblait que la terre manquait sous ses pieds;
+puis, cherchant un appui, il rencontra le mur, et s'y adossa. Presque
+aussitôt, tout parut tourner autour de lui; sa dernière sensation fut de
+croire qu'à son tour le mur lui manquait comme la terre.
+
+Un éclair qui fendit le ciel lui apparut, non plus bleuâtre, mais
+couleur de sang; il étendit les bras, lâcha son sabre et tomba évanoui.
+
+Dans la dernière lueur de raison qui le sépara de l'anéantissement, il
+crut voir les deux hommes s'élancer vers lui. Il fit un effort pour les
+repousser; mais tout s'éteignit dans un soupir que l'on eût pu croire le
+dernier.
+
+C'était quelques secondes auparavant qu'à la détonation des pistolets,
+la fenêtre de la San-Felice s'était ouverte, et qu'à ce cri de terreur
+de Michele: «Pasquale de Simone, le sbire de la reine!» la jeune femme
+avait répondu par ce cri du coeur: «Eh bien, c'est donc à moi de le
+sauver.»
+
+Or, quoique la distance ne fût pas grande du boudoir au perron et du
+perron à la porte du jardin, lorsque Luisa ouvrit cette porte d'une
+main tremblante, les assassins avaient déjà disparu, et le corps seul du
+jeune homme, demeurant appuyé contre la porte, tombait, le haut du
+corps renversé, dans le jardin, au moment où la San-Felice ouvrait cette
+porte.
+
+Alors, avec une force dont elle ne se serait jamais crue capable, la
+jeune femme tira le blessé dans le jardin, ferma la porte derrière lui,
+non-seulement à la clef, mais encore au verrou, et, tout éplorée, elle
+appela Nina, Michele et Nanno à son aide.
+
+Tous trois accoururent. Michele, de sa fenêtre, avait vu fuir les
+assassins; une patrouille dont on entendait le pas lent et mesuré se
+chargerait probablement de faire disparaître les morts et de recueillir
+les blessés; il n'y avait donc plus rien à craindre pour ceux qui
+portaient secours au jeune officier, dont la trace serait perdue, même
+aux yeux les plus exercés.
+
+Michele souleva par le milieu le corps du jeune homme entre ses bras,
+Nina lui prit les pieds, Luisa lui soutint la tête, et, avec ces doux
+mouvements dont les femmes ont seules le secret à l'égard des malades et
+des blessés, on le transporta dans l'intérieur de la maison.
+
+Nanno était restée en arrière. Courbée vers la terre, elle marmottait
+entre ses dents des paroles magiques et cherchait des herbes à elle
+connues parmi les herbes qui poussaient en toute liberté dans les angles
+du jardin et dans les fentes des murailles.
+
+Arrivé au boudoir, Michele demeura pensif; puis, tout à coup, secouant
+la tête:
+
+--Petite soeur, dit-il, le chevalier va rentrer. Que dira-t-il quand
+il verra qu'en son absence, et sans le consulter, tu as apporté ce beau
+jeune homme dans sa maison?
+
+--Il le plaindra, Michele, et dira que j'ai bien fait, répondit la jeune
+femme en relevant son front resplendissant d'une douce sérénité.
+
+--Oui, certainement, il en serait ainsi si ce meurtre était un meurtre
+ordinaire; mais, quand il saura que le meurtrier est Pasquale de Simone,
+se croira-t-il le droit, lui qui est de la maison du prince Francesco,
+se croira-t-il le droit de donner asile à un homme frappé par le sbire
+de la reine?
+
+La jeune femme resta pensive; puis, après quelques secondes:
+
+--Tu as raison, Michele, dit-elle. Voyons s'il y a sur lui quelque
+papier qui nous indique où nous devons le faire porter.
+
+On eut beau chercher dans les poches du blessé, on ne trouva rien que
+sa bourse et sa montre; ce qui prouvait qu'il n'avait point eu affaire
+à des voleurs; mais, quant à ses papiers, s'il en avait eu sur lui, ils
+avaient disparu.
+
+--Mon Dieu, mon Dieu! que faire? s'écria Luisa. Je ne puis cependant pas
+abandonner une créature humaine dans cet état.
+
+--Petite soeur, dit Michele du ton d'un homme qui a trouvé un moyen, si
+le chevalier était venu pendant que Nanno te disait la bonne aventure,
+ne devions-nous pas disparaître dans la maison de ton amie la duchesse
+Fusco, qui est vide et dont tu as les clefs?
+
+--Oh! tu as raison, tu as raison, Michele! s'écria la jeune femme. Oui,
+portons-le chez la duchesse; on le mettra dans une des chambres dont
+les fenêtres donnent sur le jardin. Il y a une porte de sortie. Merci,
+Michele! Nous pourrons, s'il ne meurt pas, pauvre jeune homme, nous
+pourrons lui donner là tous les soins que réclame son état.
+
+--Et, continua Michele, ton mari, ignorant tout, pourra au besoin
+protester de son ignorance; ce qu'il ne ferait pas s'il était averti.
+
+--Non, tu le connais bien, il se livrerait, mais ne mentirait pas. Il
+faut qu'il ignore tout, il le faut, non pas que je doute de son coeur;
+mais, comme tu le dis, je ne dois pas le mettre entre son devoir comme
+ami du prince et sa conscience comme chrétien. Éclaire-nous, Nanno, dit
+la jeune femme à la sorcière, qui rentrait avec un paquet de plantes
+de familles diverses; non, il ne faut pas que, dans la maison, il reste
+trace de ce jeune homme.
+
+Et le cortége, éclairé par Nanno, se remit en chemin, traversa trois
+ou quatre chambres, et finit par disparaître derrière la porte de
+communication qui donnait dans la maison voisine.
+
+Mais à peine venait-on de déposer le blessé sur un lit, dans une
+des chambres désignées par la San-Felice elle-même, que Nina, moins
+préoccupée que sa maîtresse, lui posa vivement la main sur le bras.
+
+La jeune femme comprit que la camériste réclamait son attention, et
+écouta.
+
+On frappait à la porte du jardin.
+
+--C'est le chevalier! s'écria Luisa.
+
+--Et vite, vite, madame, dit Nina, mettez-vous au lit avec votre
+peignoir; je me charge du reste.
+
+--Michele! Nanno! s'écria la jeune femme, leur recommandant d'un geste
+suprême le blessé.
+
+Un signe d'eux la rassura autant qu'elle pouvait être rassurée.
+
+Puis, comme enchaînée par un songe, se heurtant aux murailles,
+haletante, éperdue, murmurant des paroles sans suite, elle gagna sa
+chambre, n'eut que le temps de jeter sur une chaise ses bas et ses
+pantoufles, de s'étendre dans son lit, et, le coeur bondissant, mais
+la respiration comprimée, de fermer les yeux et de faire semblant de
+dormir.
+
+Cinq minutes après, le chevalier San-Felice, à qui Nina avait expliqué
+la mise des verrous à la porte du jardin comme une étourderie de sa
+part, entrait dans la chambre de sa femme sur la pointe du pied, le
+visage souriant et le bougeoir à la main.
+
+Il s'arrêta un instant debout devant le lit, contempla Luisa à la lueur
+de cette bougie de cire rose qu'il tenait à la main, puis abaissa avec
+lenteur ses lèvres sur son front en murmurant:
+
+--Dors sous la garde du Seigneur, ange de pureté, et le ciel te sauve de
+tout contact avec les anges de perdition que je quitte!
+
+Puis, respectant cette immobilité qu'il croyait être le sommeil, il
+sortit sur la pointe du pied, comme il était entré, referma doucement la
+porte de la chambre de sa femme et passa dans la sienne.
+
+Mais à peine la lueur de la bougie se fut-elle effacée des parois de la
+chambre, que la jeune femme se souleva sur son coude, et, l'oeil dilaté,
+l'oreille tendue, écouta.
+
+Tout était rentré dans le silence et l'obscurité.
+
+Alors, elle souleva lentement la couverture de soie jetée sur son lit,
+posa avec précaution son pied nu sur le parquet de faïence, se dressa
+sur un genou en s'appuyant au chevet, écouta encore, et, rassurée par
+l'absence de tout bruit, prit la porte opposée à celle qui avait donné
+passage à son mari, regagna le corridor qui conduisait chez la duchesse,
+ouvrit la porte de communication, et, légère et muette comme une ombre,
+pénétra jusqu'au seuil de la chambre où était couché le malade.
+
+Il était toujours évanoui; Michele pilait des herbes dans un mortier
+de bronze, et Nanno exprimait le jus de ces herbes sur la blessure du
+malade.
+
+
+
+
+ XIII
+
+ LE CHEVALIER SAN-FELICE.
+
+
+Nous croyons l'avoir déjà dit dans un des précédents chapitres, dans le
+premier peut-être, le chevalier San-Felice était un savant.
+
+Mais, quoique les savants, comme les voyageurs de Sterne, puissent se
+diviser et même se subdiviser en une foule de catégories, on doit les
+diviser cependant en deux grandes espèces:
+
+Les savants ennuyeux.
+
+Les savants amusants.
+
+La première espèce est la plus nombreuse et passe pour être la plus
+savante.
+
+Nous avons connu, dans le cours de notre vie, quelques savants amusants;
+ils étaient en général reniés par leurs confrères, comme gâtant le
+métier en mêlant à la science l'esprit ou l'imagination.
+
+Quelque tort que cela puisse lui faire dans l'esprit de nos lecteurs,
+nous sommes forcé d'avouer que le chevalier San-Felice appartenait à la
+seconde espèce, c'est-à-dire à l'espèce des savants amusants.
+
+Nous l'avons dit encore, mais il y a assez longtemps pour qu'on
+l'ait oublié, le chevalier San-Felice était un homme de cinquante à
+cinquante-cinq ans, d'une mise simple, mais élégante dans sa simplicité,
+et qui n'ayant, dans des études qui durèrent toute sa vie, adopté aucune
+spécialité, était plutôt un sachant qu'un savant.
+
+Appartenant lui-même à l'aristocratie, ayant toujours vécu soit à la
+cour, soit avec les seigneurs, ayant beaucoup voyagé dans sa jeunesse,
+surtout en France, il avait les manières charmantes et l'aimable
+désinvolture des Buffon, des Hélvétius et des d'Holbach, dont il
+partageait, avec les principes sociaux, l'insouciance, nous dirons
+presque l'irréligion philosophique.
+
+Et, en effet, ayant, comme Galilée et Swammerdam, étudié les infiniment
+grands et les infiniment petits, étant descendu des mondes roulants
+dans l'éther aux infusoires nageant dans la goutte d'eau, ayant vu
+que l'astre et l'atome tenaient la même place dans l'esprit de Dieu et
+avaient la même part à l'amour immense que le Créateur répand sur toutes
+ses créatures, son âme, étincelle échappée au foyer divin, s'était
+prise à tout aimer dans la nature. Les humbles de la création avaient
+seulement droit chez lui à une curiosité plus tendre que les superbes,
+et nous oserions presque affirmer que la transformation de la larve en
+nymphe et de la nymphe en scarabée, examinée le jour au microscope,
+lui paraissait aussi intéressante au moins que la lente locomotion du
+colosse Saturne, neuf cent fois plus gros que la Terre, et mettant près
+de trente ans à tourner autour du Soleil avec l'attirail monstrueux de
+ses sept lunes et l'ornement encore incompris de son anneau.
+
+Ces études l'avaient un peu soulevé hors de la vie réelle, pour le
+jeter dans la vie contemplative; ainsi, quand, de la fenêtre de sa
+maison,--maison qui avait été celle de son père et de son aïeul,--par
+une de ces chaudes nuits caniculaires de Naples, il voyait, sous la rame
+du pêcheur ou sous le sillon de sa barque, s'allumer ce feu bleuâtre
+qu'on croirait un reflet de l'étoile de Vénus, et que, pendant une
+heure, quelquefois une nuit, immobile à l'appui de cette fenêtre, il
+regardait le golfe étinceler de lumières et, si le vent du sud agitait
+les vagues, nouer les unes aux autres des guirlandes de feu qui allaient
+se perdre à ses yeux derrière Capri, mais qui se prolongeaient à coup
+sûr jusqu'aux rivages d'Afrique, on disait: «Que fait là ce rêveur de
+San-Felice?» Ce rêveur de San-Felice passait tout simplement du monde
+matériel au monde invisible, de la vie bruyante à la vie silencieuse. Il
+se disait que cet immense serpent de flamme dont les replis enveloppent
+le globe, n'était rien autre chose qu'une réunion d'animalcules
+imperceptibles, et son imagination reculait, effrayée, devant cette
+épouvantable richesse de la nature qui met au-dessous de notre monde,
+sur notre monde, autour de notre monde, des mondes dont nous ne nous
+doutons pas, et par lesquels l'infini supérieur, qui s'échappe à nos
+yeux dans des torrents de lumière, s'enchaîne sans se rompre à l'infini
+inférieur, qui, plongeant au plus profond des abîmes, se perd dans la
+nuit.
+
+Ce rêveur de San-Felice, au delà du double infini, voyait Dieu, non pas
+comme le vit Ezéchiel, passant au milieu des tempêtes; non pas comme
+le vit Moïse, dans le buisson ardent, mais resplendissant dans la
+majestueuse sérénité de l'amour éternel, gigantesque échelle de Jacob
+que monte et descend la création tout entière.
+
+Peut-être, maintenant, pourrait-on croire que cette tendresse infinie
+répandue en portions égales sur toute la nature était une partie de leur
+force à ces autres sentiments qui ont fait dire au poëte latin: _Je
+suis homme, et rien de ce qui appartient à l'humanité ne m'est
+étranger_?--Non, c'est chez le chevalier San-Felice que l'on eût pu
+faire surtout cette distinction entre l'âme et le coeur qui permet
+au vice-roi de la création d'être tantôt calme et serein comme Dieu,
+lorsqu'il contemple avec son âme, tantôt joyeux ou désespéré comme
+l'homme, quand il éprouve avec son coeur.
+
+Mais, de tous les sentiments qui élèvent l'habitant de notre planète
+au-dessus des animaux qui vivent autour de lui, l'amitié était celui
+auquel le chevalier avait voué le culte le plus sincère et le plus
+dévoué, et nous nous appesantissons sur celui-là, parce que celui-là eut
+une plus profonde et plus particulière influence sur sa vie.
+
+Le chevalier San-Felice, élevé au collège des Nobles, fondé par Charles
+III, y avait eu pour condisciple un des hommes dont les aventures,
+l'élégance et la haute fortune firent le plus de bruit dans le monde
+napolitain, vers la fin du dernier siècle; cet homme était le prince
+Joseph Caramanico.
+
+Si le prince n'eût été lui-même que prince, il est probable que le jeune
+San-Felice n'eût éprouvé pour lui que ce sentiment de respect banal
+ou de jalousie envieuse que les enfants éprouvent pour ceux de leurs
+compagnons qui pèsent sur l'indulgence des maîtres par la supériorité de
+leur rang; mais, à part son titre de prince, Joseph Caramanico était un
+charmant enfant plein de coeur et d'abandon, comme il fut plus tard un
+charmant homme plein d'honneur, et de loyauté.
+
+Il arriva cependant, entre le prince Caramanico et le chevalier
+San-Felice, ce qui arrive inévitablement dans toutes les amitiés: il y
+eut un Oreste et un Pylade; le chevalier San-Felice eut le rôle le moins
+brillant aux yeux du monde, mais peut-être le plus méritoire aux yeux du
+seigneur: il fut Pylade.
+
+On devina quelle facile supériorité le futur savant, avec son
+intelligence distinguée et ses dispositions studieuses, dut prendre sur
+ses rivaux de collège, et, combien, au contraire, avec son insouciance
+de grand seigneur, le futur ministre à Naples, le futur ambassadeur à
+Londres, le futur vice-roi à Palerme devait être un mauvais écolier.
+
+Eh bien, grâce au laborieux Pylade qui travaillait pour deux, le
+paresseux Oreste se maintint toujours au premier rang; il eut autant de
+prix, autant de couronnes, autant de récompenses que San-Felice, et
+plus de mérite aux yeux de ses professeurs, qui ne savaient pas ou ne
+voulaient pas savoir le secret de sa supériorité; car cette supériorité,
+il la maintenait comme celle de sa position sociale, sans avoir l'air de
+se donner le moindre mal pour cela.
+
+Mais Oreste le savait, lui, ce secret de dévouement, et rendons-lui
+cette justice de dire qu'il l'apprécia comme il devait être apprécié,
+ainsi que le prouvera la suite de notre récit, en le mettant à
+l'épreuve.
+
+Les jeunes gens sortirent du collège, et chacun suivit la carrière vers
+laquelle l'entraînait ou sa vocation ou son rang. Caramanico prit celle
+des armes; San-Felice, celle de la science.
+
+Caramanico entra comme capitaine dans un régiment de Lipariotes, nommé
+ainsi des îles Lipari, d'où presque tous les soldats qui le composaient
+étaient tirés. Ce régiment, formé par le roi, était commandé par le roi;
+le roi portait le titre de colonel de ce régiment, et y être admis comme
+officier était la plus haute faveur à laquelle pût aspirer un noble
+Napolitain.
+
+San-Felice, au contraire, voyagea, visita la France, l'Allemagne,
+l'Angleterre, resta cinq ans hors de l'Italie, et, lorsqu'il revint
+à Naples, trouva le prince Caramanico premier ministre et amant de la
+reine Caroline.
+
+Le premier soin de Caramanico, en arrivant au pouvoir, avait été
+d'assurer une position indépendante à son cher San-Felice; en son
+absence, il l'avait fait, avec exemption de voeux, nommer chevalier
+de Malte, faveur, au reste, à laquelle avaient droit tous ceux qui
+pouvaient faire leurs preuves, et lui avait fait donner une abbaye
+rapportant deux mille ducats. Cette rente, avec celle de mille
+ducats qu'il tenait de sa fortune patrimoniale, faisait du chevalier
+San-Felice, dont les goûts étaient ceux d'un savant, c'est-à-dire fort
+simples, un homme comparativement aussi riche que l'homme le plus riche
+de Naples.
+
+Les deux jeunes gens avaient marché dans la vie et étaient devenus des
+hommes; ils s'aimaient toujours; mais, occupés, l'un de science, l'autre
+de politique, ils ne se voyaient plus que rarement.
+
+Vers 1783, quelques bruits qui couraient sur la disgrâce prochaine du
+prince de Caramanico, commençaient à préoccuper la ville et à inquiéter
+San-Felice: on disait que Caramanico, surchargé de besogne, comme
+premier ministre, et voulant créer une marine respectable à Naples,
+qu'il regardait, tout au contraire du roi, comme une puissance maritime,
+plutôt que comme une puissance continentale, s'était adressé au
+grand-duc de Toscane Léopold, afin qu'il voulût bien lui céder, pour le
+mettre à la tête de la marine napolitaine, avec le titre d'amiral, un
+homme qui venait de faire répéter son nom avec éloge dans une expédition
+contre les Barbaresques.
+
+Cet homme, c'était le chevalier Jean Acton, d'origine irlandaise, né en
+France.
+
+Mais à peine Acton s'était-il trouvé, par la protection de Caramanico,
+installé à la cour de Naples, dans une position à laquelle ses rêves les
+plus ambitieux n'auraient jamais cru pouvoir atteindre, qu'il combina
+tous ses efforts pour remplacer son protecteur, et dans l'affection de
+la reine et dans son poste de premier ministre, qu'il devait encore plus
+peut-être à cette affection qu'à son rang et à son mérite.
+
+Un soir, San-Felice vit entrer chez lui, comme un simple particulier et
+sans avoir permis qu'on l'annonçât, le prince de Caramanico.
+
+San-Felice, par une douce soirée du mois de mai, était occupé, dans ce
+beau jardin dont nous avons essayé de faire la description, à donner la
+chasse à des lucioles, sur lesquelles il voulait étudier, au retour du
+matin, la dégradation de la lumière.
+
+Il poussa un cri de joie en voyant le prince, se jeta dans ses bras et
+le pressa contre son coeur.
+
+Celui-ci répondit à ses embrassements avec son affection accoutumée, à
+laquelle une préoccupation triste semblait donner encore une plus vive
+expression.
+
+San-Felice voulut l'entraîner vers le perron; mais Caramanico, enfermé
+dans son cabinet depuis le matin jusqu'au soir, ne voulait point perdre
+cette occasion de respirer l'air parfumé par la forêt d'orangers, dont
+le feuillage métallique frissonnait au-dessus de sa tête; une douce
+brise venait de la mer, le ciel était pur, la lune brillait au ciel et
+se reflétait dans le golfe. Caramanico montra à son ami un banc adossé
+au tronc d'un palmier; tous deux s'assirent sur ce banc.
+
+Caramanico resta un instant sans parler, comme s'il eût hésité à
+troubler le silence de toute cette nature muette; puis enfin, avec un
+soupir:
+
+--Mon ami, dit-il, je viens te dire adieu, peut-être pour toujours.
+
+San-Felice tressaillit et le regarda en face; il croyait avoir mal
+entendu.
+
+Le prince secoua mélancoliquement sa belle tête pâle, et, avec une
+profonde expression de découragement:
+
+--Je suis las de lutter, reprit-il. Je reconnais que j'ai affaire à plus
+fort que moi; j'y laisserais mon honneur peut-être, ma vie à coup sûr.
+
+--Mais la reine Caroline? demanda San-Felice.
+
+--La reine Caroline est femme, mon ami, répondit Caramanico, par
+conséquent faible et mobile. Elle voit aujourd'hui par les yeux de cet
+intrigant irlandais qui, j'en ai bien peur, poussera l'État à sa ruine.
+Que le trône tombe! mais sans moi. Je ne veux pas contribuer à sa chute,
+je pars.
+
+--Où vas-tu? demanda San-Felice.
+
+--J'ai accepté l'ambassade de Londres; c'est un honorable exil. J'emmène
+ma femme et mes enfants, que je ne veux pas laisser exposés aux dangers
+de l'isolement; mais il y a une personne que je suis obligé de laisser à
+Naples; j'ai compté sur toi pour me remplacer près d'elle.
+
+--Près d'elle? répéta le savant avec une espèce d'inquiétude.
+
+--Sois tranquille, dit le prince essayant de sourire; ce n'est point une
+femme, c'est une enfant.
+
+San-Felice respira.
+
+--Oui, continua le prince, au milieu de mes tristesses, une jeune femme
+me consolait. Ange du ciel, elle est remontée au ciel, en me laissant
+un vivant souvenir d'elle, une petite fille qui vient d'atteindre sa
+cinquième année.
+
+--J'écoute, dit San-Felice, j'écoute.
+
+--Je ne puis ni la reconnaître, ni lui faire une position sociale,
+puisqu'elle est née pendant mon mariage; d'ailleurs, la reine ignore et
+doit ignorer l'existence de cette enfant.
+
+--Où est-elle?
+
+--A Portici. De temps en temps, je me la fais apporter; de temps en
+temps même, je vais la voir; j'aime beaucoup cette innocente créature,
+qui, j'en ai bien peur, est née dans un jour néfaste! et, m'en
+croiras-tu, San-Felice, il m'en coûte moins, je te le jure, de quitter
+mon ministère, Naples, mon pays, que de quitter cette enfant; car
+celle-là, c'est bien l'enfant de mon amour.
+
+--Moi aussi, dit le chevalier avec sa douce simplicité, moi aussi,
+Caramanico, je l'aime.
+
+--Tant mieux! reprit le prince; car j'ai compté sur toi pour me
+remplacer près d'elle. Je veux, tu comprendras cela, je veux qu'elle
+ait une fortune indépendante. Voici, en ton nom, une police de cinquante
+mille ducats. Cette somme, placée par tes soins, se doublera en quatorze
+ou quinze ans par l'accumulation seule des intérêts; tu prendras, sur
+ta fortune à toi, ce qui sera nécessaire à son entretien et à
+son éducation, et, lors de sa majorité ou de son mariage, tu te
+rembourseras.
+
+--Caramanico!
+
+--Pardon, mon ami, dit en souriant le prince, je te demande un service;
+c'est à moi de faire mes conditions.
+
+San-Felice baissa la tête.
+
+--M'aimerais-tu moins que je ne croyais? murmura-t-il.
+
+--Non, mon ami, reprit Caramanico. Tu es non-seulement l'homme que
+j'aime le mieux, mais celui que j'estime le plus au monde, et la preuve,
+c'est que je te laisse la seule partie de mon coeur qui soit restée pure
+et n'ait point été brisée.
+
+--Mon ami, dit le savant avec une certaine hésitation, je voudrais te
+demander une faveur, et, si ma demande ne te contrariait pas, je serais
+heureux que tu me l'accordasses.
+
+--Laquelle?
+
+--Je vis seul, sans famille, presque sans amis; je ne m'ennuie jamais,
+parce qu'il est impossible que l'homme s'ennuie avec le grand livre de
+la nature ouvert devant les yeux; j'aime toute chose en général: j'aime
+l'herbe qui, le matin, se courbe sous le poids des gouttes de rosée,
+comme sous un fardeau trop lourd pour elle; j'aime ces lucioles que
+je cherchais quand tu es arrivé; j'aime le scarabée à l'aile d'or dans
+laquelle se mire le soleil, mes abeilles qui me bâtissent une ville, mes
+fourmis qui me fondent une république; mais je n'aime pas une chose plus
+que l'autre, et je ne suis aimé tendrement par rien. S'il m'était permis
+de prendre ta fille avec moi, je l'aimerais plus que toute chose, je
+le sens, et peut-être, elle aussi, comprenant que je l'aime beaucoup,
+m'aimerait-elle un peu. L'air du Pausilippe est excellent; la vue que
+j'ai de mes fenêtres est splendide; elle aurait un grand jardin pour
+courir après les papillons, des fleurs à la portée de sa main, des
+oranges à la hauteur de ses lèvres; elle grandirait flexible comme ce
+palmier, dont elle aurait à la fois la grâce et la vigueur. Dis, veux-tu
+que ton enfant demeure avec moi, mon ami?
+
+Caramanico le regardait les larmes aux yeux et l'approuvait d'un doux
+mouvement de tête.
+
+--Et puis, continua San-Felice croyant que son ami n'était pas
+suffisamment convaincu, et puis un savant, ça n'a rien à faire; eh bien,
+je ferai son éducation, je lui apprendrai à lire et à écrire l'anglais
+et le français. Je sais beaucoup de choses, va, et je suis beaucoup plus
+instruit qu'on ne le croit; cela m'amuse de faire de la science, mais
+cela m'ennuie d'en parler. Tous ces rats de bibliothèque napolitains,
+tous ces académiciens d'Herculanum, tous ces fouilleurs de Pompéi, ils
+ne me comprennent pas et ils disent que je suis ignorant parce que je ne
+me sers pas de grands mots et que je parle simplement des choses de
+la nature et de Dieu; mais ce n'est pas vrai, Caramanico; j'en sais
+au moins autant qu'eux et peut-être même plus qu'eux, je t'en donne ma
+parole d'honneur... Tu ne me réponds pas, mon ami?
+
+--Non, je t'écoute, San-Felice, je t'écoute et je t'admire. Tu es la
+créature par excellence. Dieu t'a élu. Oui, tu prendras ma fille; oui,
+tu prendras mon enfant; oui, mon enfant t'aimera; seulement, tu lui
+parleras de moi tous les jours, et tu tâcheras qu'après toi, ce soit moi
+qu'elle aime le plus au monde.
+
+--Oh! que tu es bon! s'écria le chevalier en essuyant ses larmes.
+Maintenant, tu m'as dit quelle était à Portici, n'est-ce pas? Comment
+reconnaîtrai-je la maison? Comment s'appelle-t-elle? Tu lui as donné un
+joli nom, j'espère?
+
+--Ami, dit le prince, voici son nom et l'adresse de la femme qui prend
+soin d'elle, et, en même temps, l'ordre à cette femme de te regarder,
+moi absent, comme son véritable père... Adieu, San-Felice, dit le prince
+en se levant; sois fier, mon ami: tu viens de me donner le seul bonheur,
+la seule joie, la seule consolation qu'il me soit permis d'espérer
+encore.
+
+Les deux amis s'embrassèrent comme des enfants, en pleurant comme des
+femmes.
+
+Le lendemain, le prince Caramanico partait pour Londres, et la petite
+Luisa Molina s'installait avec sa gouvernante dans la maison du Palmier.
+
+
+
+
+ XIV
+
+ LUISA MOLINA
+
+
+Le matin du jour où la petite Luisa Molina devait quitter Portici, on
+vit le chevalier San-Felice, ne voulant s'en rapporter à personne de ce
+soin si important, courir les magasins de joujoux de la rue de Tolède
+et y faire une collection de moutons blancs, de poupées marchant toutes
+seules, de polichinelles faisant la cabriole, lesquels pouvaient faire
+croire à ceux qui connaissaient l'inutilité de ces objets pour lui-même,
+que le digne savant était chargé par quelque prince étranger de faire
+pour ses enfants une collection de jouets napolitains dans sa plus
+complète extension. Ceux-là se fussent trompés: toute cette acquisition
+insolite était réservée aux plaisirs de la petite Luisa Molina.
+
+Puis on procéda à l'emménagement. La plus belle chambre de la maison,
+donnant par une de ses fenêtres sur le golfe, et par l'autre sur le
+jardin, fut concédée aux nouvelles locataires; un de ces charmants
+petits lits de cuivre que l'on fabrique si élégamment à Naples, fut
+placé près du lit de la gouvernante, et une moustiquaire, exécutée sous
+les yeux et d'après les conseils du savant chevalier, et dont toutes
+les mesures, géométriquement prises, devaient dérouter les plus habiles
+combinaisons des assiégeants, fut placée sur les montants du lit, tente
+transparente destinée à garantir l'enfant de la piqûre des cousins.
+
+On donna l'ordre à l'un de ces pâtres qui conduisent dans les rues de
+Naples des troupeaux de chèvres, qu'ils font quelquefois monter jusqu'au
+cinquième étage des maisons, de s'arrêter tous les matins devant la
+porte. On choisit dans le troupeau une chèvre blanche, la plus belle
+de toutes, pour donner l'étrenne de son lait à la petite Luisa, et la
+chèvre élue reçut, séance tenante, le nom mythologique d'Amalthée.
+
+Après quoi, toute précaution paraissant prise au chevalier pour
+l'amusement, le confortable et la nutrition matérielle de l'enfant, il
+envoya chercher une voiture bien large et bien douce, et partit pour
+Portici.
+
+La translation se fit sans accident aucun, et, trois heures après le
+départ de San-Felice pour Portici, la petite Luisa, prenant possession
+de son nouveau domicile avec cette satisfaction que fait toujours
+éprouver aux enfants un changement de résidence, habillait et
+déshabillait une poupée aussi grande qu'elle et qui possédait une
+garde-robe aussi variée et aussi riche que celle de la madone del
+Vescovato.
+
+Pendant bien des semaines et même bien des mois, le chevalier oublia
+toutes les autres merveilles de la nature pour ne s'occuper que de celle
+qu'il avait sous les yeux; et, en effet, qu'est-ce qu'un bourgeon qui
+pousse, une fleur qui s'ouvre ou un fruit qui mûrit près d'un jeune
+cerveau qui, en se développant, donne chaque jour naissance à une idée
+nouvelle, en ajoutant un peu plus de clarté à l'idée éclose la veille.
+Ce progrès de l'intelligence de l'enfant, en raison du perfectionnement
+des organes, lui donnait bien quelques doutes à l'endroit de l'âme
+immortelle soumise au développement de ces organes, comme la fleur et
+le fruit de l'arbre sont soumis à la sève, tandis qu'au contraire, cette
+même âme que l'on a vue pour ainsi dire naître, grandir, acquérir ses
+facultés dans l'adolescence, en jouir dans l'âge mûr, les perd peu à peu
+insensiblement, mais visiblement néanmoins, au fur et à mesure que ces
+organes s'endurcissent et s'atrophient en vieillissant, comme les fleurs
+perdent de leur parfum et les fruits de leur saveur à mesure que la séve
+tarit; mais, comme les grands esprits, le chevalier San-Felice avait
+toujours été quelque peu panthéiste, et même panthéiste psychologique:
+en faisant de Dieu l'âme universelle du monde, il regardait l'âme
+individuelle comme une superfluité; il la regrettait cependant, comme il
+regrettait de ne point avoir des ailes, ainsi que l'oiseau; mais il
+n'en voulait point à la nature d'avoir fait sur l'homme cette céleste
+économie.
+
+Forcé d'abandonner la _continuité_ de la vie, il se réfugiait dans ses
+_transformations_. Les Égyptiens mettaient dans les tombeaux de leurs
+morts bien-aimés un scarabée. Pourquoi cela? Parce que le scarabée meurt
+trois fois et renaît trois fois, comme la chenille.
+
+Dieu fera-t-il, dans sa bonté infinie, moins pour l'homme qu'il ne
+fait pour l'insecte? Tel était le cri de ce peuple dont les nombreuses
+nécropoles nous ont transmis les spécimens enveloppés dans des
+bandelettes sacrées.
+
+Maintenant, le chevalier San-Felice se posait cette question que je
+me pose et que vous vous êtes posée certainement: La chenille se
+souvient-elle de l'oeuf, la chrysalide se souvient-elle de la chenille,
+le papillon se souvient-il de la chrysalide, et enfin, pour accomplir le
+cercle des métamorphoses, l'oeuf se souvient-il du papillon?
+
+Hélas! ce n'est pas probable: Dieu n'a pas voulu donner à l'homme cet
+orgueil de se souvenir, ne l'ayant pas donné aux animaux. Du moment que
+l'homme se souviendrait de ce qu'il était avant d'être homme, l'homme
+serait immortel.
+
+Et, pendant que le chevalier faisait toutes ces réflexions, Luisa
+grandissait, avait appris sans s'en douter à lire et à écrire, et
+faisait en français ou en anglais toutes les questions qu'elle avait
+à taire, le chevalier ayant signifié une fois pour toutes qu'il ne
+répondrait qu'aux questions faites dans l'une ou l'autre de ces langues;
+or, comme la petite Luisa était très-curieuse, et, par conséquent,
+faisait force questions, elle sut bientôt non-seulement questionner,
+mais répondre en français et en anglais.
+
+Puis, sans s'en douter, elle apprenait beaucoup d'autres choses;
+d'astronomie, ce qu'il en faut à une femme; ainsi, par exemple: la
+lune semble tout particulièrement affectionner le golfe de Naples,
+probablement parce que, plus heureuse que la chenille, le scarabée et
+l'homme, elle se souvient d'avoir été autrefois la fille de Jupiter et
+de Latone, d'être née sur une île flottante, de s'être appelée Phébé,
+d'avoir été amoureuse d'Endymion, et que, coquette qu'elle est, en sa
+qualité de femme, elle ne trouve pas sur toute la terre de plus limpide
+miroir où se regarder que le golfe de Naples.
+
+La lune, qu'elle appelait la lampe du ciel, préoccupait beaucoup
+la petite Luisa, qui, lorsque l'astre était dans son plein, voulait
+toujours y voir un visage, et qui, lorsqu'elle diminuait, demandait s'il
+y avait des rats au ciel, et si ces rats rongeaient là-haut la lune,
+comme un jour ils avaient rongé ici-bas le fromage.
+
+Alors, le chevalier San-Felice, enchanté d'avoir une démonstration
+scientifique à faire à un enfant, et voulant la lui faire claire et à la
+portée de son âge, s'amusait à exécuter lui-même un modèle en grand
+de notre système planétaire; il lui montrait la lune, notre satellite,
+quarante-neuf fois plus petite que la terre; il lui faisait accomplir
+autour de notre monde, en une minute, le périple qu'elle accomplit en
+vingt-sept jours sept heures quarante-trois minutes, et la révolution
+qu'elle accomplit sur elle en même temps; il lui montrait que, dans ce
+périple, elle se rapproche et s'éloigne alternativement de nous, que
+le point le plus éloigné de son orbite s'appelle l'_apogée_ et qu'alors
+elle est à quatre-vingt-onze mille quatre cent dix-huit lieues de notre
+globe; que son point le plus rapproché s'appelle le _périgée_ et n'en
+est éloigné que de quatre-vingt mille soixante-dix-sept lieues, il lui
+expliquait que la lune, comme la terre, n'étant lumineuse que parce
+qu'elle réfléchit les rayons du soleil, nous n'en pouvons apercevoir
+que la partie éclairée par le soleil et non celle sur laquelle la terre
+projette son ombre: de là vient que nous la voyons sous différentes
+phases; il lui affirmait que ce visage qu'elle s'obstinait à voir
+lorsque la lune était dans son plein n'était autre chose que les
+accidents du terrain lunaire, le creux de ses vallons où s'épaissit
+l'ombre et la saillie de ses montagnes qui reflète la lumière; il lui
+faisait même observer, sur un grand plan de notre satellite que l'on
+venait de faire à l'observatoire de Naples, que ce qu'elle prenait pour
+le menton de la lune n'était qu'un volcan qui avait autrefois, il y
+avait des milliers d'années, jeté des feux comme en jetait le Vésuve et
+s'était éteint comme le Vésuve s'éteindra un jour. L'enfant comprenait
+mal à la première démonstration; elle insistait, et, à la seconde ou à
+la troisième démonstration, le jour se faisait dans son esprit.
+
+Un matin qu'on avait acheté du tripoli pour remettre à neuf son joli
+petit lit de cuivre, Luisa vit le chevalier très-occupé à regarder au
+microscope cette poussière rougeâtre; elle s'approcha de lui sur la
+pointe du pied et lui demanda:
+
+--Que regardes-tu là, bon ami San-Felice?
+
+--Et quand je pense, répondit le chevalier se parlant à lui-même,
+bien que répondant à Luisa, quand je pense qu'il faudrait cent
+quatre-vingt-sept millions de ces infusoires pour peser un grain!
+
+--Cent quatre-vingt-sept millions de quoi? demanda la petite fille.
+
+Cette fois, la démonstration était grave; le chevalier prit l'enfant sur
+ses genoux et lui dit:
+
+--La terre, petite Luisa, n'a pas toujours été ce qu'elle est
+aujourd'hui, c'est-à-dire tapissée de gazon, couverte de fleurs,
+ombragée par des grenadiers, des orangers et des lauriers-roses. Avant
+d'être habitée par l'homme et les animaux que tu vois, elle a été
+couverte d'eau d'abord, puis de grandes fougères, puis de palmiers
+gigantesques. De même que les maisons n'ont pas poussé toutes seules et
+qu'on est forcé de les bâtir, Dieu, le grand architecte des mondes, a
+été forcé de bâtir la terre. Eh bien, comme on bâtit les maisons avec
+des pierres, de la chaux, du plâtre, du sable et des tuiles, Dieu a
+bâti la terre d'éléments divers, et un de ces éléments se compose
+d'animalcules imperceptibles, ayant des coquilles comme les huîtres et
+des carapaces comme les tortues. A eux seuls, ils ont fourni les
+masses de cette grande chaîne de montagnes du Pérou qu'on appelle les
+Cordillères; les Apennins de l'Italie centrale, dont tu vois d'ici les
+dernières cimes, sont formés de leurs débris, et ce sont les fragments
+impalpables de leurs écailles qui font reluire ce cuivre en le
+polissant.
+
+Et il lui montrait son lit, que frottait le domestique.
+
+Un autre jour, en voyant un bel arbre de corail que venait d'apporter
+au chevalier un pêcheur de Torre-del-Greco, l'enfant demanda pourquoi le
+corail avait des branches et pas de feuilles.
+
+Le chevalier lui expliqua alors que le corail n'était pas une végétation
+naturelle, comme elle le croyait, mais une composition animale. Il
+lui raconta, à son grand étonnement, que des milliers de polypes
+cacticifères se réunissaient pour composer, avec la chaux dont ils
+vivent et que la violence des vagues arrache aux rochers, ces branches
+folles d'abord, que sucent et broutent les poissons, et qui, se
+raffermissant peu à peu, se colorent de ce vif et charmant incarnat
+auquel les poëtes comparent les lèvres de la femme; il lui apprit qu'un
+petit animal, qu'il promit de lui faire voir au microscope, et que l'on
+nomme le _vermet_, construit, en remplissant le vide que laissent entre
+eux les madrépores et les coraux, un trottoir autour de la Sicile,
+tandis que d'autres animalcules, les _tubiporés_, entre autres,
+construisent dans l'Océanie des îles de trente lieues de tour, qu'ils
+relient entre elles par des bancs de récifs qui finiront un jour par
+arrêter les flottes et intercepter la navigation.
+
+D'après ce que nous venons de raconter, on peut se faire une idée de
+l'éducation que reçut de son infatigable et savant instituteur la petite
+Luisa Molina; elle eut ainsi, mise à la portée des progrès successifs de
+son intelligence, l'explication, claire, nette et précise, de toutes les
+choses explicables, de sorte qu'elle ne garda dans son cerveau aucune
+de ces notions troubles et vagues qui inquiètent l'imagination des
+adolescents.
+
+Et, selon que l'avait promis San-Felice à son ami, elle grandit forte et
+flexible, comme le palmier au pied duquel, la plupart du temps, toutes
+ces démonstrations lui étaient faites.
+
+Le chevalier San-Felice était en correspondance suivie avec le prince
+Caramanico; deux fois par mois, il lui donnait des nouvelles de Luisa,
+qui, de son côté, à chaque lettre de son tuteur, ajoutait quelques mots
+pour son père.
+
+Vers 1790, le prince Caramanico passa de l'ambassade de Londres à celle
+de Paris; mais, lorsque Toulon fut livré aux Anglais par les royalistes,
+et que le gouvernement des Deux-Siciles, sans se déclarer pourtant
+l'allié de M. Pitt, envoya des troupes contre la France, Caramanico,
+trop loyal pour accepter la position qui lui était faite, demanda son
+rappel; ce rappel, Acton ne le voulait à aucun prix; il le fit nommer
+vice-roi de Sicile, en remplacement du marquis Caraccioli, qui venait de
+mourir.
+
+Il se rendit à son poste sans passer par Naples.
+
+L'intelligence supérieure et la bonté naturelle du prince Caramanico,
+appliquées au gouvernement de ce beau pays qu'on appelle la Sicile, y
+produisirent bientôt des miracles, et cela juste au moment où, poussée
+par la funeste influence d'Acton et de Caroline sur une pente contraire,
+Naples marchait à grands pas au précipice, voyait gorger ses prisons des
+citoyens les plus illustres, entendait la junte d'État réclamer les
+lois de torture, abolies depuis le moyen âge, et assistait à l'exécution
+d'Emmanuele de Deo, de Vitagliano et de Gagliani, c'est-à-dire de trois
+enfants.
+
+Aussi, les Napolitains, comparant les terreurs au milieu desquelles
+ils vivaient, les lois de proscription et de mort suspendues sur leurs
+têtes, au bonheur des Siciliens et aux lois protectrices et paternelles
+qui les régissaient, n'osant accuser la reine que tout bas, accusaient
+tout haut Acton, rejetant tout sur le compte de l'étranger et ne
+cachant pas leur désir que, de même qu'Acton avait autrefois remplacé
+Caramanico, Caramanico le remplaçât aujourd'hui.
+
+On disait plus: on disait que la reine, dans un doux souvenir de son
+premier amour, secondait les voeux des Napolitains, et, que, si elle
+n'était retenue par une fausse honte, elle se déclarerait, elle aussi,
+pour Caramanico.
+
+Ces bruits prenaient une consistance qui eût pu faire croire qu'il y
+avait un peuple à Naples et que ce peuple avait une voix, lorsqu'un
+jour le chevalier San-Felice reçut de son ami une lettre conçue en ces
+termes:
+
+«Ami,
+
+»Je ne sais ce qui m'arrive, mais, depuis dix jours, mes cheveux
+blanchissent et tombent, mes dents tremblent dans leurs gencives et
+se détachent de leurs alvéoles; une langueur invincible, un abattement
+suprême m'ont envahi. Pars pour la Sicile avec Luisa, aussitôt cette
+lettre reçue, et tâche d'arriver avant que je sois mort.
+
+»Ton Giuseppe.»
+
+Ceci se passait vers la fin de 1795; Luisa avait dix-neuf ans, et,
+depuis quatorze ans, n'avait pas vu son père; elle se rappelait son
+amour, mais non pas sa personne; la mémoire de son coeur avait été plus
+fidèle que celle de ses yeux.
+
+San-Felice ne lui révéla point d'abord toute la vérité: il lui dit
+seulement que son père souffrant désirait la voir; puis il courut au
+môle pour y chercher un moyen de transport. Par bonheur, un de ces
+bâtiments légers que l'on appelle _speronare_, après avoir amené des
+passagers à Naples, allait retourner à vide en Sicile; le chevalier le
+loua pour un mois afin de n'avoir point à s'inquiéter du retour, et, le
+même jour, il partit avec Luisa.
+
+Tout favorisa ce triste voyage: le temps fut beau, le vent fut propice;
+au bout de trois jours, on jetait l'ancre dans le port de Palerme.
+
+Au premier pas que le chevalier et Luisa firent dans la ville, il leur
+sembla qu'ils entraient dans une nécropole; une atmosphère de tristesse
+était répandue dans les rues, un voile de deuil semblait envelopper la
+cité qui s'est elle-même appelée _l'Heureuse_.
+
+Le passage leur fut barré par une procession; on portait à la cathédrale
+la châsse de Sainte-Rosalie.
+
+Ils passèrent devant une église; elle était tendue de noir et on y
+disait les prières des agonisants.
+
+--Qu'y a-t-il donc? demanda le chevalier à un homme qui entrait à
+l'église, et pourquoi tous les Palermitains ont-ils l'air si désespéré?
+
+--Vous n'êtes pas Sicilien? demanda l'homme.
+
+--Non, je suis Napolitain et j'arrive de Naples.
+
+--Il y a que notre père se meurt, dit le Sicilien.
+
+Et, comme l'église était trop pleine de monde pour qu'il pût y entrer,
+l'homme s'agenouilla sur les degrés et dit tout haut en se frappant la
+poitrine:
+
+--Sainte mère de Dieu! offre ma vie à ton divin fils, si la vie
+d'un pauvre pécheur comme moi peut racheter la vie de notre vice-roi
+bien-aimé.
+
+--Oh! s'écria Luisa, entends-tu, bon ami? c'est pour mon père qu'on
+prie, c'est mon père qui se meurt... Courons! courons!
+
+
+
+
+ XV
+
+ LE PÈRE ET LA FILLE.
+
+
+Cinq minutes après, le chevalier San-Felice et Luisa étaient à la porte
+du vieux palais de Roger, situé à l'extrémité de la ville opposée au
+port.
+
+Le prince ne recevait plus personne. Aux premières atteintes du mal,
+sous prétexte d'affaires à régler, il avait envoyé à Naples sa femme et
+ses enfants.
+
+Voulait-il leur épargner le spectacle de sa mort? mourir entre les bras
+de celle dont il avait été séparé pendant toute sa vie?
+
+S'il pouvait nous rester des doutes sur ce point, la lettre adressée par
+le prince Caramanico au chevalier San-Felice suffirait à les dissiper.
+
+On refusa, selon la consigne donnée, de laisser entrer les deux nouveaux
+venus; mais à peine San-Felice se fut-il nommé, à peine eut-il nommé
+Luisa, que le valet de chambre poussa une exclamation de joie et courut
+vers l'appartement du prince en criant:
+
+--Mon prince, c'est lui! mon prince, c'est elle!
+
+Le prince, qui, depuis trois jours, n'avait pas quitté sa chaise longue,
+et que l'on était forcé de lever par-dessous les bras pour lui faire
+prendre les boissons calmantes avec lesquelles on essayait d'endormir
+ses douleurs, le prince se dressa debout en disant:
+
+--Oh! je savais bien que Dieu, qui m'a tant éprouvé, me donnerait cette
+récompense de les revoir tous deux avant de mourir!
+
+Le prince ouvrit les bras; le chevalier et Luisa apparurent sur la porte
+de sa chambre. Il n'y avait place dans le coeur du mourant que pour
+un des deux. San-Felice poussa Luisa dans les bras de son père en lui
+disant:
+
+--Va, mon enfant, c'est ton droit.
+
+--Mon père! mon père! s'écria Luisa.
+
+--Ah! qu'elle est belle! murmura le mourant, et comme tu as bien tenu la
+promesse que tu m'avais faite, saint ami de mon coeur!
+
+Et, tout en pressant d'une main Luisa sur sa poitrine, il tendit l'autre
+au chevalier.
+
+Luisa et San-Felice éclatèrent en sanglots.
+
+--Oh! ne pleurez pas, ne pleurez pas, dit le prince avec un ineffable
+sourire. Ce jour est pour moi un jour de fête. Ne fallait-il pas quelque
+grand événement comme celui qui va s'accomplir pour que nous nous
+revissions encore une fois en ce monde! et, qui sait? peut-être la mort
+sépare-t-elle moins que l'absence. L'absence est un fait connu, éprouvé;
+la mort est un mystère. Embrasse-moi, chère enfant; oui, embrasse-moi,
+vingt fois, cent fois, mille fois; embrasse-moi pour chacune des années,
+pour chacun des jours, pour chacune des heures qui se sont écoulées
+depuis quatorze ans. Que tu es belle! et que je remercie Dieu d'avoir
+permis que je pusse enfermer ton image dans mon coeur et l'emporter avec
+moi dans mon tombeau.
+
+Et, avec une énergie dont il se fût cru lui-même incapable, il appuyait
+sa fille sur sa poitrine, comme s'il eût voulu en effet la faire entrer
+matériellement dans son coeur.
+
+Puis, s'adressant au valet de chambre qui s'était rangé pour laisser
+passer San-Felice et Luisa:
+
+--Qui que ce soit, entends-tu bien, Giovanni? pas même le médecin! pas
+même le prêtre! La mort a seule le droit d'entrer ici maintenant.
+
+Le prince retomba sur sa chaise longue, écrasé de l'effort qu'il venait
+de faire; sa fille se mit à genoux devant lui, le front à la hauteur de
+ses lèvres; son ami se tint debout à son côté.
+
+Il leva lentement la tête vers San-Felice; puis, d'une voix affaiblie:
+
+--Ils m'ont empoisonné, dit-il tandis que sa fille éclatait en sanglots;
+ce qui m'étonne seulement, c'est que, pour le faire, ils aient si
+longtemps attendu. Ils m'ont laissé trois ans; j'en ai profité pour
+faire quelque bien à ce malheureux pays. Il faut leur en savoir gré;
+deux millions de coeurs me regretteront, deux millions de bouches
+prieront pour moi.
+
+Puis, comme sa fille semblait, en le regardant, chercher au fond de sa
+mémoire:
+
+--Oh! tu ne te souviens pas de moi, pauvre enfant, dit-il; mais tu t'en
+souviendrais, que tu ne pourrais pas me reconnaître, dévasté comme je
+le suis. Il y a quinze jours, San-Felice, malgré mes quarante-huit ans,
+j'étais presque un jeune homme encore; en quinze jours, j'ai vieilli
+d'un demi-siècle... Centenaire, il est temps que tu meures!
+
+Puis, regardant Luisa et appuyant la main sur sa tête:
+
+--Mais, moi, moi, je te reconnais, dit-il: tu as toujours tes beaux
+cheveux blonds et tes grands yeux noirs; tu es maintenant une adorable
+jeune fille, mais tu étais une bien charmante enfant! La dernière fois
+que je la vis, San-Felice, je lui dis que j'allais la quitter pour
+longtemps, pour toujours peut-être; elle éclata en sanglots comme elle
+vient de le faire tout à l'heure; mais, comme il y avait encore une
+espérance alors, je la pris dans mes bras et je lui dis: «Ne pleure pas,
+mon enfant, tu me fais de la peine.» Et elle, alors, tout en étouffant
+ses soupirs: «Va-t'en, chagrin! dit-elle, papa le veut.» Et elle me
+sourit à travers ses larmes. Non, un ange entrevu par la porte du ciel
+ne serait pas plus doux et plus charmant...
+
+Le mourant appuya ses lèvres sur la tête de la jeune fille, et l'on vit
+de grosses larmes silencieuses rouler sur ses cheveux qu'il baisait.
+
+--Oh! je ne dirai pas cela aujourd'hui, murmura Luisa; car, aujourd'hui,
+ma douleur est grande... O mon père, mon père, il n'y a donc pas
+d'espoir de vous sauver?
+
+--Acton est fils d'un habile chimiste, dit Caramanico, et il a étudié
+sous son père.
+
+Puis, se tournant vers San-Felice:
+
+--Pardonne-moi, Luciano, lui dit-il, mais je sens la mort qui vient, je
+voudrais rester un instant seul avec ma fille; ne sois pas jaloux, je te
+demande quelques minutes, et je te l'ai laissée quatorze ans... Quatorze
+ans!... J'eusse pu être si heureux pendant ces quatorze années!... Oh!
+l'homme est bien insensé!
+
+Le chevalier, tout attendri que le prince se fût rappelé le nom dont
+il l'appelait au collège, serra la main que son ami lui tendait et
+s'éloigna doucement.
+
+Le prince le suivit des yeux; puis, lorsqu'il eut disparu:
+
+--Nous voila seuls, ma Luisa, dit-il. Je ne suis pas inquiet sur ta
+fortune; car, sur ce point, j'ai pris les mesures nécessaires; mais je
+suis inquiet pour ton bonheur... Voyons, oublie que je suis presque un
+étranger pour toi, oublie que nous sommes séparés depuis quatorze ans;
+figure-toi que tu as grandi près de moi dans cette douce habitude de
+me confier toutes tes pensées; eh bien, s'il en était ainsi et que nous
+fussions arrivés à cette heure suprême où nous sommes, qu'aurais-tu à me
+dire?
+
+--Rien autre chose que ceci, mon père: en venant au palais, nous avons
+rencontré un homme du peuple qui s'agenouillait à la porte d'une église
+où l'on priait pour vous, joignant cette prière à la prière universelle:
+«Sainte mère de Dieu! offre ma vie à ton divin fils, si la vie d'un
+pauvre pécheur comme moi peut racheter la vie de notre vice-roi
+bien-aimé.» A vous et à Dieu, mon père, je n'aurais rien autre chose à
+dire que ce que disait cet homme à la madone.
+
+--Le sacrifice serait trop grand, répondit le prince en secouant
+doucement la tête. Moi, bonne ou mauvaise, j'ai vécu ma vie; à toi, mon
+enfant, de vivre la tienne, et, pour que nous te la préparions la plus
+heureuse possible, voyons, n'aie point de secrets pour moi.
+
+--Je n'ai de secrets pour personne, dit la jeune fille en le regardant
+avec ses grands yeux limpides, dans lesquels se peignait une nuance
+d'étonnement.
+
+--Tu as dix-neuf ans, Luisa?
+
+--Oui, mon père.
+
+--Tu n'es point arrivée à cet âge sans avoir aimé quelqu'un?
+
+--Je vous aime, mon père; j'aime le chevalier, qui vous a remplacé près
+de moi; là se borne le cercle de mes affections.
+
+--Tu ne me comprends pas ou tu affectes de ne pas me comprendre, Luisa.
+Je te demande si tu n'as distingué aucun des jeunes gens que tu as vus
+chez San-Felice ou rencontrés ailleurs?
+
+--Nous ne sortions jamais, mon père, et je n'ai jamais vu chez mon
+tuteur d'autre jeune homme que mon frère de lait Michel, qui y venait,
+tous les quinze jours, chercher la petite pension que je faisais à sa
+mère.
+
+--Ainsi, tu n'aimes personne d'amour?
+
+--Personne, mon père.
+
+--Et tu as vécu heureuse jusqu'à présent?
+
+--Oh! très-heureuse.
+
+--Et tu ne désirais rien?
+
+--Vous revoir, voilà tout.
+
+--Est-ce qu'une suite de jours pareils à ceux que tu as passés
+jusqu'aujourd'hui, te paraîtrait un bonheur suffisant?
+
+--Je ne demanderais rien autre chose à Dieu qu'un pareil chemin pour me
+conduire au ciel. Le chevalier est si bon!
+
+--Écoute, Luisa. Tu ne sauras jamais ce que vaut cet homme.
+
+--Si vous n'étiez point là, mon père, je dirais que je ne connais pas un
+être meilleur, plus tendre, plus dévoué que lui. Oh! tout le monde sait
+ce qu'il vaut, mon père, excepté lui-même, et cette ignorance est encore
+une de ses vertus.
+
+--Luisa, j'ai, depuis quelques jours, c'est-à-dire depuis que je ne
+pense plus qu'à deux choses, à la mort et à toi, j'ai fait un rêve:
+c'est que tu pouvais passer au milieu de ce monde méchant et corrompu
+sans t'y mêler. Écoute, nous n'avons point de temps à perdre en
+préparations vaines; voyons, la main sur ton coeur, éprouverais-tu
+quelque répugnance à devenir la femme de San-Felice.
+
+La jeune fille tressaillit et regarda le prince.
+
+--Ne m'as-tu point entendu? lui demanda celui-ci.
+
+--Si fait, mon père; mais la question que vous venez de m'adresser était
+si loin de ma pensée.
+
+--Bien, ma Luisa, n'en parlons plus, dit le prince, qui crut voir une
+opposition déguisée sous cette réponse. C'était pour moi, encore plus
+que pour toi, égoïste que je suis, que je te faisais cette question.
+Quand on meurt, vois-tu, on est plein de trouble et d'inquiétude,
+surtout quand on se rappelle la vie. Je fusse mort tranquille et sûr de
+ton bonheur en te confiant à un si grand esprit, à un si noble coeur;
+n'en parlons plus et rappelons-le... Luciano!
+
+Luisa serra la main de son père comme pour l'empêcher de prononcer une
+seconde fois le nom du chevalier.
+
+Le prince la regarda.
+
+--Je ne vous ai pas répondu, mon père, dit-elle.
+
+--Réponds, alors. Oh! nous n'avons pas de temps à perdre.
+
+--Mon père, dit Luisa, je n'aime personne; mais j'aimerais quelqu'un,
+qu'un désir exprimé par vous en un pareil moment serait un ordre.
+
+--Réfléchis bien, reprit le prince, dont une expression de joie éclaira
+le visage.
+
+--J'ai dit, mon père! reprit la jeune fille, qui semblait puiser la
+fermeté de la réponse dans la solennité de la situation.
+
+--Luciano! cria le prince.
+
+San-Felice reparut.
+
+--Viens, viens vite, mon ami! elle consent, elle veut bien.
+
+Luisa tendit sa main au chevalier.
+
+--A quoi consens-tu, Luisa? demanda le chevalier de sa voix douce et
+caressante.
+
+--Mon père dit qu'il mourra heureux, bon ami, si nous lui promettons,
+moi, d'être votre femme, vous, d'être mon mari. J'ai promis de mon côté.
+
+Si Luisa était peu préparée à une pareille ouverture, certes, le
+chevalier l'était encore moins; il regarda tour à tour le prince et
+Luisa, et, avec une soudaine exclamation:
+
+--Mais cela n'est pas possible! dit-il.
+
+Cependant le regard dont il couvrait Luisa en ce moment donnait
+clairement à entendre que ce n'était pas de son côté que viendrait
+l'impossibilité.
+
+--Pas possible, et pourquoi? demanda le prince.
+
+--Mais regarde-nous donc tous deux! Vois-la, elle, apparaissant au
+seuil de la vie dans toute la fleur de la jeunesse, ne connaissant
+pas l'amour, mais aspirant à le connaître; et moi!... moi avec mes
+quarante-huit ans, mes cheveux gris, ma tête inclinée par l'étude!... Tu
+vois bien que cela n'est pas possible, Giuseppe.
+
+--Elle vient de me dire qu'elle n'aimait que nous deux au monde.
+
+--Eh! voilà justement! elle nous aime du même amour; à nous deux, l'un
+complétant l'autre, nous avons été son père, toi par le sang, moi par
+l'éducation; mais bientôt cet amour ne lui suffira plus. A la jeunesse,
+il faut le printemps; les bourgeons poussent en mars, les fleurs
+s'ouvrent en avril, les noces de la nature se font en mai; le jardinier
+qui voudrait changer l'ordre des saisons serait non-seulement un
+insensé, mais encore un impie.
+
+--Oh! mon dernier espoir perdu! dit le prince.
+
+--Vous le voyez, mon père, fit Luisa, ce n'est pas moi, c'est lui qui
+refuse.
+
+--Oui, c'est moi qui refuse, mais avec ma raison et non avec mon coeur.
+Est-ce que l'hiver refuse jamais un rayon de soleil? Si j'étais un
+égoïste, je dirais: «J'accepte.» Je t'emporterais dans mes bras comme
+ces dieux ravisseurs de l'antiquité emportaient les nymphes; mais, tu le
+sais, tout dieu qu'il était, Pluton, en épousant la fille de Cérès, ne
+put lui donner pour dot qu'une nuit éternelle où elle serait morte
+de tristesse et d'ennui si sa mère ne lui avait pas rendu six mois de
+jour.--Ne songe plus à cela, Caramanico; en croyant préparer le bonheur
+de ton enfant et de ton ami, tu ferais le deuil de deux coeurs.
+
+--Il m'aimait comme sa fille, et ne veut pas de moi pour femme, dit
+Luisa. Je l'aimais comme mon père, et cependant je veux bien de lui pour
+mon époux.
+
+--Sois bénie, ma fille, dit le prince.
+
+--Et moi, Giuseppe, reprit le chevalier, je suis exclu de la bénédiction
+paternelle. Comment, continua-t-il en haussant les épaules, comment se
+peut-il que, toi qui as épuisé toutes les passions, tu te trompes ainsi
+sur ce grand mystère qu'on appelle la vie?
+
+--Eh! s'écria le prince, c'est justement parce que j'ai épuisé toutes
+les passions, c'est justement parce que j'ai mordu dans ces fruits du
+lac Asphalte et que je les ai trouvés pleins de cendre, c'est justement
+pour cela que je lui voulais, à elle, une vie douce, calme et sans
+passions, une vie telle qu'elle l'a menée jusqu'à ce jour et qu'elle
+avoue être le bonheur. M'as-tu dit avoir été heureuse jusqu'aujourd'hui?
+
+--Oui, mon père, bienheureuse.
+
+--Tu l'entends, Luciano!
+
+--Dieu m'est témoin, dit le chevalier en enveloppant la tête de Luisa de
+son bras, en approchant son front de ses lèvres et en y déposant le même
+baiser qu'il lui donnait tous les matins, Dieu m'est témoin que, moi
+aussi, j'ai été heureux; Dieu m'est témoin encore que, le jour où Luisa
+me quittera pour suivre un mari, ce jour-là, tout ce que j'aime au
+monde, tout ce qui me fait tenir à la vie m'aura abandonné; ce jour-là,
+mon ami, je vêtirai le linceul en attendant le tombeau!
+
+--Eh bien, alors? s'écria le prince.
+
+--Mais elle aimera, te dis-je! s'écria San-Felice avec un accent
+douloureux que sa voix n'avait pas pris encore; elle aimera, et celui
+qu'elle aimera, ce ne sera pas moi. Dis! ne vaut-il pas mieux qu'elle
+aime jeune fille et libre, que femme et enchaînée? Libre, elle
+s'envolera comme l'oiseau que le chant de l'oiseau appelle; et
+qu'importe à l'oiseau qui s'envole que la branche sur laquelle il était
+posé tremble, se fane et meure après son départ?
+
+Puis, avec une expression de mélancolie qui n'appartenait qu'à cette
+nature poétique:
+
+--Si, au moins, ajouta-t-il, l'oiseau revenait faire son nid sur la
+branche abandonnée, peut-être reviendrait-elle!
+
+--Alors, dit Luisa, comme je ne veux pas vous désobéir, mon père, je ne
+me marierai jamais.
+
+--Rejeton stérile de l'arbre abattu par la tempête, murmura le prince,
+flétris-toi donc avec lui!
+
+Et il pencha sa tête sur sa poitrine; une larme échappée de ses
+yeux tomba sur la main de Luisa, qui, soulevant sa main, montra
+silencieusement cette larme au chevalier.
+
+--Eh bien, puisque vous le voulez tous deux, dit le chevalier, je
+consens à cette chose, c'est-à-dire à ce que je redoute et désire tout à
+la fois le plus au monde; mais j'y mets une condition.
+
+--Laquelle? demanda le prince.
+
+--Le mariage n'aura lieu que dans un an. Pendant cette année, Luisa
+verra le monde qu'elle n'a pas vu, connaîtra ces jeunes gens qu'elle ne
+connaît pas. Si, dans un an, aucun des hommes qu'elle aura rencontrés ne
+lui plaît; si, dans un an, elle est toujours aussi prête à renoncer à
+ce monde qu'elle l'est aujourd'hui; si, dans un an enfin, elle vient me
+dire: «Au nom de mon père, mon ami, sois mon époux!» alors je n'aurai
+plus aucune objection à faire, et, si je ne suis pas convaincu, au moins
+serai-je vaincu par l'épreuve.
+
+--Oh! mon ami! s'écria le prince lui saisissant les deux mains.
+
+--Mais écoute ce qui me reste à te dire, Joseph, et sois le témoin
+solennel de l'engagement que je prends, son vengeur implacable, si j'y
+manquais. Oui, je crois à la pureté, à la chasteté, à la vertu de cette
+enfant comme je crois à celle des anges; cependant elle est femme, elle
+peut faillir.
+
+--Oh! murmura Luisa en couvrant son visage de ses deux mains.
+
+--Elle peut faillir, insista San-Felice. Dans ce cas, je te promets,
+ami, je te jure, frère, sur ce crucifix, symbole de tout dévouement
+et devant lequel nos mains se joindront tout à l'heure, si un pareil
+malheur arrivait, je te jure de n'avoir pour la faute que miséricorde et
+pardon, et de ne dire sur la pauvre pécheresse que les paroles de notre
+divin Sauveur sur la femme adultère: _Que celui qui est sans péché lui
+jette la première pierre._ Ta main, Luisa!
+
+La jeune fille obéit. Caramanico prit le crucifix et le leur présenta.
+
+--Caramanico, dit San-Felice étendant sa main, jointe à celle de Luisa,
+sur le crucifix, je te jure que, si, dans un an, Luisa conserve encore
+ses intentions d'aujourd'hui, dans un an jour pour jour, heure, pour
+heure, Luisa sera ma femme. Et maintenant, mon ami, meurs tranquille,
+j'ai juré.
+
+Et, en effet, la nuit suivante, c'est-à-dire la nuit du 14 au 15
+décembre 1795, le prince Caramanico mourut le sourire sur les lèvres et
+tenant dans sa main les mains réunies de San-Felice et de Luisa.
+
+
+
+
+ XVI
+
+ UNE ANNÉE D'ÉPREUVE
+
+
+Le deuil fut grand à Palerme; les funérailles qui se firent de nuit,
+comme d'habitude, furent magnifiques. La ville entière suivait le
+convoi; la cathédrale, sous l'invocation de sainte Rosalie, éclairée
+tout entière en chapelle ardente, ne pouvait contenir la foule; cette
+foule débordait sur la place, et, de la place, si grande qu'elle fut,
+dans la rue de Tolède.
+
+Derrière le catafalque, couvert d'un immense velours noir chargé de
+larmes d'argent et chamarré des premiers ordres de l'Europe, venait,
+conduit par deux pages, le cheval de bataille du prince, pauvre animal
+qui piaffait orgueilleusement sous ses caparaçons d'or, ignorant et la
+perte qu'il avait faite et le sort qui l'attendait.
+
+En sortant de l'église, il reprit sa place derrière le char mortuaire;
+mais alors le premier écuyer du prince s'approcha, une lancette à
+la main, et, tandis que le cheval le reconnaissait, le caressait,
+hennissait, il lui ouvrit la jugulaire. Le noble animal poussa une
+faible plainte; car, quoique la douleur ne fût pas grande, la blessure
+devait être mortelle; il secoua sa tête ornée de panaches aux couleurs
+du prince, c'est-à-dire blancs et verts, et reprit son chemin;
+seulement, un filet de sang, mince mais continu, descendit de son cou
+sur son poitrail et laissa sa trace sur le pavé.
+
+Au bout d'un quart d'heure, il trébucha une première fois et se releva
+en hennissant non plus de joie, mais de douleur.
+
+Le cortége s'avançait au milieu du chant des prêtres, de la lumière
+des cierges, de la fumée de l'encens, suivant les rues tendues de noir,
+passant sous des arcs funèbres de cyprès.
+
+Un caveau provisoire avait été préparé pour le prince dans le
+campo-santo des Capucins, son corps devant plus tard être transporté
+dans la chapelle de sa famille à Naples.
+
+A la porte de la ville, le cheval, s'affaiblissant de plus en plus par
+la perte de son sang, butta une seconde fois; il hennit de terreur et
+son oeil s'effara.
+
+Deux étrangers, deux inconnus, un homme et une femme conduisaient ce
+deuil presque royal, qui des classes supérieures atteignait les classes
+les plus infinies de la société: c'était le chevalier et Luisa, mêlant
+leurs pleurs, l'une murmurant: «Mon père!...» l'autre: «Mon ami!...»
+
+On arriva au caveau, désigné seulement par une grande dalle sur laquelle
+étaient gravés les armes et le nom du prince; cette dalle fut soulevée
+pour donner passage au cercueil, et un _De Profundis_ immense, chanté
+par cent mille voix, monta au ciel. Le cheval agonisant, ayant perdu par
+la route la moitié de son sang, était tombé sur ses deux genoux: on
+eût dit que le pauvre animal, lui aussi, priait pour son maître; mais,
+lorsque s'éteignit la dernière note du chant des prêtres, il s'abattit
+sur la dalle refermée, s'allongea sur elle comme pour en garder l'accès
+et rendit le dernier soupir.
+
+C'était un reste des coutumes guerrières et poétiques du moyen âge:
+le cheval ne devait pas survivre au chevalier. Quarante-deux autres
+chevaux, formant les écuries du prince, furent égorgés sur le corps du
+premier.
+
+On éteignit les cierges, et tout ce cortége immense, silencieux comme
+une procession de fantômes, rentra dans la ville sombre, où pas une
+lumière ne brillait, ni dans les rues, ni aux fenêtres. On eût dit
+qu'un seul flambeau éclairait la vaste nécropole, et que, la mort ayant
+soufflé sur ce flambeau, tout était rentré dans la nuit.
+
+Le lendemain, au point du jour, San-Felice et Luisa se rembarquèrent
+et partirent pour Naples. Trois mois furent donnés à cette douleur bien
+sincère, trois mois pendant lesquels on vécut de la même vie que par le
+passé, plus triste, voilà tout.
+
+Ces trois mois écoulés, San-Felice exigea que commençât l'année
+d'épreuve, c'est-à-dire que Luisa vit le monde; il acheta une voiture
+et des chevaux, la voiture la plus élégante, les chevaux les meilleurs
+qu'il put trouver; il augmenta sa maison d'un cocher, d'un valet de
+chambre et d'une camériste, et commença de se mêler avec Luisa aux
+promeneurs journaliers de Tolède et de Chiaïa.
+
+La duchesse Fusco, sa voisine, veuve à trente ans et maîtresse d'une
+grande fortune, recevait beaucoup de monde et la meilleure société de
+Naples: elle avait, attirée par ce sentiment sympathique si puissant sur
+les Italiennes, invité souvent sa jeune amie à assister à ses soirées,
+et Luisa avait toujours refusé, objectant la vie retirée que menait son
+tuteur. Cette fois, ce fut San-Felice lui-même qui alla chez la duchesse
+Fusco, la priant de renouveler ses invitations à sa pupille; ce que
+celle-ci fit avec plaisir.
+
+L'hiver de 1796 fut donc à la fois une époque de fêtes et de deuil pour
+la pauvre orpheline; à chaque nouvelle occasion que lui donnait son
+tuteur de se faire voir et, par conséquent, de briller, elle opposait
+une véritable résistance et une sincère douleur; mais San-Felice
+répondait par le mot charmant de son enfance: _Va t'en, chagrin, papa le
+veut._
+
+Le chagrin ne s'en allait pas, mais seulement il disparaissait à la
+surface; Luisa le renfermait au fond de son coeur, il jaillissait par
+ses yeux, se répandait sur son visage, et cette douce mélancolie qui
+l'enveloppait comme un image, la faisait plus belle encore.
+
+On la savait, d'ailleurs, sinon une riche héritière, du moins ce que
+l'on appelle, en matière de mariage, un parti convenable. Elle avait,
+grâce à la précaution prise par son père et aux soins donnés à sa petite
+fortune par San-Felice, elle avait cent vingt-cinq mille ducats de dot,
+c'est-à-dire un demi-million placé dans la meilleure maison de Naples,
+chez MM. Simon André, Backer et Cie, banquiers du roi; puis on ne
+connaissait à San-Felice, dont on la croyait la fille naturelle, d'autre
+héritier qu'elle, et San-Felice, sans être un capitaliste, avait, de son
+côté, une certaine fortune.
+
+En ces sortes de matières, ceux qui calculent calculent tout.
+
+Luisa avait rencontré chez la comtesse Fusco un homme de trente à
+trente-cinq ans, portant un des plus beaux noms de Naples et ayant
+marqué d'une façon distinguée à Toulon dans la guerre de 1793; il venait
+d'obtenir, avec le titre de brigadier, le commandement d'un corps de
+cavalerie, destiné à servir d'auxiliaire dans l'armée autrichienne, lors
+de la campagne de 1796, qui allait s'ouvrir en Italie: on l'appelait le
+prince de Moliterno.
+
+Il n'avait point encore reçu à cette époque, au travers du visage, le
+coup de sabre qui, en le privant d'un oeil, y mit ce cachet de courage
+que personne, au reste, ne songea jamais à lui contester.
+
+Il avait un grand nom, une certaine fortune, un palais à Chiaïa. Il
+vit Luisa, en devint amoureux, pria la duchesse Fusco d'être son
+intermédiaire près de sa jeune amie et n'emporta qu'un refus.
+
+Luisa avait souvent croisé à Chiaïa et à Tolède, quand elle s'y
+promenait avec cette belle voiture et ces beaux chevaux que lui avait
+achetés son tuteur, un charmant cavalier de vingt-cinq à vingt-six ans
+à peine, tout à la fois le Richelieu et le Saint-Georges de Naples:
+c'était le frère aîné de Nicolino Caracciolo, avec lequel nous avons
+fait connaissance au palais de la reine Jeanne, c'était le duc de
+Rocca-Romana.
+
+Beaucoup de bruits, qui eussent été peut-être peu honorables pour un
+gentilhomme dans nos capitales du Nord, mais qui, à Naples, pays de
+moeurs faciles et de morale accommodante, ne servaient qu'à rehausser sa
+considération, couraient sur son compte et le faisaient un objet d'envie
+pour la jeunesse dorée de Naples; on disait qu'il était un des amants
+éphémères que le favori-ministre Acton permettait à la reine, comme
+Potemkine à Catherine II, à la condition que lui resterait l'amant
+inamovible, et que c'était la reine qui entretenait ce luxe de beaux
+chevaux et de nombreux serviteurs, qui n'avait pas sa source dans une
+fortune assez considérable pour alimenter de pareilles dépenses; mais
+on disait aussi que, protégé comme il l'était, le duc pouvait parvenir à
+tout.
+
+Un jour, ne sachant comment s'introduire chez San-Felice, le duc de
+Rocca-Romana s'y présenta de la part du prince héréditaire François,
+dont il était grand écuyer; il était porteur du brevet de bibliothécaire
+de Son Altesse, espèce de sinécure que le prince offrait au mérite bien
+reconnu de San-Felice.
+
+San-Felice refusa, se déclarant incapable, non pas d'être
+bibliothécaire, mais de se plier aux mille petits devoirs d'étiquette
+qu'entraîne une charge à la cour. Le lendemain, la voiture du prince
+s'arrêtait devant la porte de la maison du Palmier, et le prince
+lui-même venait renouveler au chevalier l'offre de son grand écuyer.
+
+Il n'y avait pas moyen de refuser un tel honneur, offert par le futur
+héritier du royaume. San-Felice objecta seulement une difficulté
+momentanée et demanda que Son Altesse voulût bien remettre à six mois
+les effets de sa bonne volonté; ces six mois écoulés, Luisa serait ou
+la femme d'un autre ou la sienne: si elle était la femme d'un autre, il
+aurait besoin de distractions pour se consoler; si elle était la
+sienne, ce serait un moyen de lui ouvrir les portes de la cour et de la
+distraire elle-même.
+
+Le prince François, homme intelligent, amoureux de la véritable science,
+accepta le délai, fit compliment à San-Felice sur la beauté de sa
+pupille et sortit.
+
+Mais la porte fut ouverte à Rocca-Romana, qui épuisa en vain pendant
+trois mois près de Luisa, les trésors de son éloquence et les merveilles
+de sa coquetterie.
+
+Le temps approchait qui devait décider du sort de Luisa, et Luisa,
+malgré toutes les séductions qui l'entouraient, persistait dans sa
+résolution de tenir la promesse donnée à son père; alors, San-Felice
+voulut lui rendre un compte exact de toute sa fortune afin de la séparer
+de la sienne, et que Luisa en fût, quoique sa femme, complétement
+maîtresse; il pria donc les banquiers Backer, chez lesquels la somme
+primitive de cinquante mille ducats avait été placée il y avait déjà
+quinze ans, de lui faire ce que l'on appelle, en termes de banque, un
+état de situation. André Backer, fils aîné de Simon Backer, se présenta
+chez San-Felice avec tous les papiers concernant ce placement et les
+preuves matérielles de la façon dont son père avait placé et fait valoir
+cet argent. Quoique Luisa ne prît point un grand intérêt à tous ces
+détails, San-Felice voulut qu'elle assistât à la séance; André Backer ne
+l'avait jamais vue de près, il fut frappé de sa merveilleuse beauté; il
+prit, pour revenir chez San-Felice, le prétexte de quelques papiers qui
+lui manquaient; il revint souvent et finit par déclarer à son client
+qu'il était amoureux fou de sa pupille; il pouvait distraire, en se
+mariant, un million de la maison de son père en faisant valoir comme
+pour lui les cinq cent mille francs de Luisa, si elle consentait à
+devenir sa femme; il pouvait en quelques années doubler, quadrupler,
+sextupler cette fortune; Luisa serait alors une des femmes les plus
+riches de Naples, pourrait lutter d'élégance avec la plus haute
+aristocratie et effacer les plus grandes dames par son luxe, comme elle
+les effaçait déjà par sa beauté. Luisa ne se laissa aucunement éblouir
+par cette brillante perspective; et San-Felice, tout joyeux et tout
+fier, au bout du compte, de voir que Luisa avait refusé pour lui
+l'illustration dans Moliterno, l'esprit et l'élégance dans Rocca-Romana,
+la fortune et le luxe dans André Backer, San-Felice invita André Backer
+à revenir dans la maison autant qu'il lui plairait comme ami, mais à la
+condition qu'il renoncerait entièrement à y revenir comme prétendant.
+
+Enfin, le terme fixé par San-Felice lui-même étant arrivé le 14 novembre
+1795, anniversaire de la promesse faite par lui au prince Caramanico
+mourant, simplement, sans pompe aucune, seulement en présence du prince
+François, qui voulut servir de témoin à son futur bibliothécaire,
+San-Felice et Luisa Molina furent unis à l'église de Pie-di-Grotta.
+
+Aussitôt le mariage célébré, Luisa demanda pour première grâce à son
+mari de réduire la maison sur le pied où elle était auparavant, désirant
+continuer de vivre avec cette même simplicité où elle avait vécu pendant
+quatorze ans. Le cocher et le valet de chambre furent donc renvoyés, les
+chevaux et la voiture furent vendus; on ne garda que la jeune femme
+de chambre Nina, qui paraissait avoir voué un sincère attachement à sa
+maîtresse; on fit une pension à la vieille gouvernante, qui regrettait
+toujours son Portici et qui y retourna joyeuse, comme un exilé qui
+rentre dans sa patrie.
+
+De toutes les connaissances qu'elle avait faites pendant ses neuf mois
+de passage à travers le monde, Luisa ne garda qu'une seule amie: c'était
+la duchesse Fusco, veuve et riche, âgée de dix ans plus qu'elle, comme
+nous l'avons dit, et sur laquelle la médisance la plus exercée n'avait
+rien trouvé à dire, sinon qu'elle blâmait peut-être un peu trop haut
+et trop librement les actes politiques du gouvernement et la conduite
+privée de la reine.
+
+Bientôt les deux amies furent inséparables; les deux maisons n'en
+avaient fait qu'une autrefois et avaient été séparées dans un partage de
+famille. Il fut convenu que, pour se voir sans contrainte à toute heure
+du jour et même de la nuit, une ancienne porte de communication qui
+avait été fermée lors de ce partage de famille serait rouverte; on
+soumit la proposition au chevalier San-Felice, qui, loin de voir un
+inconvénient à cette réouverture, mit lui-même les ouvriers à l'oeuvre;
+rien ne pouvait lui être plus agréable pour sa jeune femme qu'une amie
+du rang, de l'âge et de la réputation de la duchesse Fusco.
+
+Dès lors, les deux amies furent inséparables.
+
+Une année tout entière se passa dans la félicité la plus parfaite. Luisa
+atteignit sa vingt et unième année, et peut-être sa vie se serait-elle
+écoulée dans cette sereine placidité si quelques paroles imprudentes
+dites par la duchesse Fusco sur Emma Lyonna n'eussent été rapportées
+à la reine. Caroline ne plaisantait pas à l'endroit de la favorite:
+la duchesse Fusco reçut, de la part du ministre de la police, une
+invitation d'aller passer quelque temps dans ses terres.
+
+Elle avait pris avec elle une de ses amies, compromise comme elle et
+nommée Eleonora Fonseca Pimentel. Celle-là était accusée non-seulement
+d'avoir parlé, mais encore d'avoir écrit.
+
+Le temps que la duchesse Fusco devait passer en exil était illimité; un
+avis émané du même ministre devait lui annoncer qu'il lui était permis
+de rentrer à Naples.
+
+Elle partit pour la Basilicate, où étaient ses propriétés, laissant à
+Luisa toutes les clefs de sa maison, afin qu'en son absence elle pût
+veiller elle-même à ces mille soins qu'exige un mobilier élégant.
+
+Luisa se trouva seule.
+
+Le prince François avait pris en grande amitié son bibliothécaire, et,
+trouvant en lui, sous l'enveloppe d'un homme du monde, une science aussi
+étendue que profonde, ne pouvait plus se passer de sa société, qu'il
+préférait à celle de ses courtisans. Le prince François était, en
+effet, d'un caractère doux et timide, que la crainte rendit plus tard
+profondément dissimulé. Effrayé des violences politiques de sa mère, la
+voyant se dépopulariser de plus en plus, sentant le trône chanceler sous
+ses pieds, il voulait hériter de la popularité que perdait la reine en
+paraissant complètement étranger, opposé même à la politique suivie par
+le gouvernement napolitain; la science lui offrait un refuge: il se fit
+de son bibliothécaire un bouclier, et parut complètement absorbé dans
+ses travaux archéologiques, géologiques et philologiques, et cela sans
+perdre de vue le cours des événements journaliers, qui, selon lui, se
+pressaient vers une catastrophe.
+
+Le prince François faisait donc cette habile et sourde opposition
+libérale que, sous les gouvernements despotiques, font toujours les
+héritiers de la couronne.
+
+Sur ces entrefaites, le prince François, lui aussi, s'était marié
+et avait en grande pompe ramené à Naples cette jeune archiduchesse
+Marie-Clémentine, dont la tristesse et la pâleur faisaient, au milieu de
+cette cour, l'effet que fait dans un jardin une fleur de nuit, toujours
+prête à se fermer aux rayons du soleil.
+
+Il avait fort invité San-Felice à amener sa femme aux fêtes qui avaient
+eu lieu à l'occasion de son mariage; mais Luisa, qui tenait de son amie
+la duchesse Fusco des détails précis sur la corruption de cette cour,
+avait prié son mari de la dispenser de toute apparition au palais. Son
+mari, qui ne demandait pas mieux que de voir sa femme préférer à tout
+son chaste gynécée, l'avait excusée de son mieux. L'excuse avait-elle
+été trouvée bonne? L'important était qu'elle eût paru bonne et eût été
+acceptée.
+
+Mais, nous l'avons dit, depuis près d'un an, la duchesse Fusco était
+partie et Luisa s'était trouvée seule; la solitude est la mère des
+rêves, et Luisa seule, son mari retenu au palais, son amie envoyée en
+exil, Luisa s'était mise à rêver.
+
+A quoi? Elle n'en savait rien elle-même. Ses rêves n'avaient point de
+corps, aucun fantôme ne les peuplait; c'étaient de douces et enivrantes
+langueurs, de vagues et tendres aspirations vers l'inconnu; rien ne
+lui manquait, elle ne désirait rien, et cependant elle sentait un vide
+étrange dont le siége était sinon dans son coeur, du moins déjà autour
+de son coeur.
+
+Elle se disait à elle-même que son mari, qui savait toute chose, lui
+donnerait certainement l'explication de cet état si nouveau pour elle;
+mais elle ignorait pourquoi elle fut morte plutôt que de recourir à lui
+pour avoir des explications à ce sujet.
+
+Ce fut dans cette disposition d'esprit qu'un jour, son frère de lait
+Michele étant venu et lui ayant parlé de la sorcière albanaise, elle lui
+avait, après quelque hésitation, dit de la lui amener le lendemain, dans
+la soirée, son mari devant probablement être retenu une partie de
+la nuit à la cour par les fêtes que l'on y donnerait en l'honneur de
+Nelson, et pour célébrer la victoire que celui-ci avait remportée sur
+les Français. Nous avons vu ce qui s'était passé pendant cette soirée
+sur trois points différents, à l'ambassade d'Angleterre, au palais de
+la reine Jeanne et à la maison du Palmier; et comment, amenée dans cette
+maison par Michele, soit hasard, soit pénétration, soit connaissance
+réelle de la mystérieuse science parvenue jusqu'à nous du moyen âge sous
+le nom de cabale, la sorcière avait lu dans le coeur de la jeune
+femme et lui avait prédit le changement que la naissance prochaine des
+passions devait produire dans ce coeur encore si chaste et si immaculé.
+
+L'événement, soit hasard, soit fatalité, avait suivi la prédiction.
+Entraînée par un sentiment irrésistible vers celui à qui sa prompte
+arrivée avait probablement sauvé la vie, nous l'avons vue, ayant pour
+la première fois un secret à elle seule, fuir la présence de son mari,
+faire semblant de dormir, recevoir sur son front plein de trouble le
+calme baiser conjugal, et, San-Felice sorti de la chambre, se relever
+furtivement pieds nus, l'âme pleine d'angoisse, et venir, d'un oeil
+inquiet, interroger la mort planant au-dessus du lit du blessé.
+
+Laissons Luisa, le coeur tout plein des bondissantes palpitations d'un
+amour naissant, veiller anxieuse au chevet du moribond, et voyons ce
+qui se passait au conseil du roi Ferdinand le lendemain du jour où
+l'ambassadeur de France avait jeté aux convives de sir William Hamilton
+ses terribles adieux.
+
+
+
+
+ XVII
+
+ LE ROI
+
+
+Si nous avions entrepris, au lieu du récit d'événements historiques
+auxquels la vérité doit donner un cachet plus profondément terrible,
+et qui, d'ailleurs, ont pris une place ineffaçable dans les annales du
+monde, si nous avions entrepris, disons-nous, d'écrire un simple
+roman de deux ou trois cents pages, dans le but inutile et mesquin
+de distraire, par une suite d'aventures plus ou moins pittoresques,
+d'événements plus ou moins dramatiques, sortis de notre imagination,
+une lectrice frivole ou un lecteur blasé, nous suivrions le principe du
+poète latin, et, nous hâtant vers le dénoûment, nous ferions assister
+immédiatement notre lecteur ou notre lectrice aux délibérations de ce
+conseil auquel assistait le roi Ferdinand et que présidait la reine
+Caroline, sans nous inquiéter de leur faire faire une connaissance plus
+intime avec ces deux souverains, dont nous avons indiqué la silhouette
+dans notre premier chapitre. Mais alors, nous en sommes certain, ce que
+notre récit gagnerait en rapidité, il le perdrait en intérêt; car, à
+notre avis, mieux on connaît les personnages que l'on voit agir, plus
+grande est la curiosité qu'on prend aux actions bonnes ou mauvaises
+qu'ils accomplissent; d'ailleurs, les personnalités étranges que nous
+avons à mettre en relief dans les deux héros couronnés de cette
+histoire ont tant de côtés bizarres, que certaines pages de notre
+récit deviendraient incroyables ou incompréhensibles, si nous ne nous
+arrêtions pas un instant pour transformer nos croquis, faits à grands
+traits et au fusain, en deux portraits à l'huile, modelés de notre
+mieux, et qui n'auront rien de commun, nous le promettons d'avance,
+avec ces peintures officielles de rois et de reines que les ministres
+de l'intérieur envoient aux chefs-lieux de département et de canton pour
+décorer les préfectures et les mairies.
+
+Reprenons donc les choses, ou plutôt les individus, de plus-haut.
+
+La mort de Ferdinand VI, arrivée en 1759, appela au trône d'Espagne
+son frère cadet, qui régnait à Naples et qui lui succéda sous le nom de
+Charles III.
+
+Charles III avait trois fils: le premier, nommé Philippe, qui eût dû,
+à l'avénement au trône de son père, devenir prince des Asturies et
+héritier de la couronne d'Espagne, si les mauvais traitements de sa mère
+ne l'eussent rendu fou, ou plutôt imbécile; le second, nommé Charles,
+qui remplit la vacance laissée par la défaillance de son frère aîné,
+et qui régna sous le nom de Charles IV; enfin le troisième, nommé
+Ferdinand, auquel son père laissa cette couronne de Naples qu'il avait
+conquise à la pointe de son épée et qu'il était forcé d'abandonner.
+
+Ce jeune prince, âgé de sept ans au moment du départ de son père pour
+l'Espagne, restait sous une double tutelle politique et morale. Son
+tuteur politique était Tanucci, régent du royaume; son tuteur moral
+était le prince de San-Nicandro, son précepteur.
+
+Tanucci était un fin et rusé Florentin qui dut la place assez distinguée
+qu'il tient dans l'histoire, non pas à son grand mérite personnel,
+mais au peu de mérite des ministres qui lui succédèrent; grand par son
+isolement, il redescendrait à une taille ordinaire s'il avait pour point
+de comparaison un Colbert ou même un Louvois.
+
+Quant au prince de San-Nicandro,--qui avait, assure-t-on, acheté à la
+mère de Ferdinand, à la reine Marie-Amélie[6], à cette même princesse
+qui avait rendu fou son fils aîné à force de mauvais traitements, le
+droit de faire non pas un fou, mais un ignorant de son troisième fils,
+et qui avait payé ce droit trente mille ducats, à ce que l'on assurait
+toujours,--c'était le plus riche, le plus inepte, le plus corrompu des
+courtisans qui fourmillaient, vers la moitié du siècle dernier, autour
+du trône des Deux-Siciles.
+
+[Note 6: Inutile de dire que cette reine Marie-Amélie, quoique portant
+les mêmes prénoms, n'a rien de commun que la parenté avec la respectable
+et respectée reine Marie-Amélie, veuve du roi Louis-Philippe.]
+
+On se demande comment un pareil homme pouvait arriver, même à force
+d'argent, à devenir précepteur d'un prince dont un homme aussi
+intelligent que Tanucci était ministre; la réponse est bien simple:
+Tanucci, régent du royaume, c'est-à-dire véritable roi des Deux-Siciles,
+n'était point fâché de prolonger cette royauté au delà de la majorité de
+son auguste pupille; Florentin, il avait sous les yeux l'exemple de la
+Florentine Catherine de Médicis, qui régna successivement sous François
+II, Charles IX et Henri III; or, lui ne pouvait pas manquer de régner
+sous ou sur Ferdinand, comme on voudra, si le prince de San-Nicandro
+arrivait à faire de son élève un prince aussi ignorant et aussi nul
+que son précepteur. Et, il faut le dire, si telles étaient les vues de
+Tanucci, le prince de San-Nicandro entra complétement dans ses vues: ce
+fut un jésuite allemand qui fut chargé d'apprendre au roi le français,
+que le roi ne sut jamais; et, comme on ne jugea point à propos de lui
+apprendre l'italien, il en résulta qu'il ne parlait encore, à l'époque
+de son mariage, que le patois des lazzaroni, qu'il avait appris
+des valets qui le servaient et des enfants du peuple qu'on laissait
+approcher de lui pour sa distraction. Marie-Caroline lui fit honte de
+cette ignorance, lui apprit à lire et à écrire, deux choses qu'il savait
+à peine, et lui fit apprendre un peu d'italien, chose qu'il ne savait
+pas du tout; aussi, dans ses moments de bonne humeur ou de tendresse
+conjugale, n'appelait-il jamais Caroline que _ma chère maîtresse_,
+faisant ainsi allusion aux trois parties de son éducation qu'elle avait
+essayé de compléter.
+
+Veut-on un exemple de l'idiotisme du prince de San-Nicandro? Cet
+exemple, le voici:
+
+Un jour, le digne précepteur trouva dans les mains de Ferdinand les
+_Mémoires de Sully_, que le jeune prince essayait de déchiffrer, ayant
+entendu dire qu'il descendait de Henri IV et que Sully était ministre de
+Henri IV. Le livre lui fut immédiatement enlevé, et l'honnête imprudent
+qui lui avait prêté ce mauvais livre fut sévèrement réprimandé.
+
+Le prince de San-Nicandro ne permettait qu'un livre, ne connaissait
+qu'un livre, n'avait jamais lu qu'un livre: c'était l'_Office de la
+Vierge_.
+
+Et nous appuyons sur cette première éducation pour ne pas faire au roi
+Ferdinand plus grande qu'il n'est juste la responsabilité des actes
+odieux que nous allons voir s'accomplir dans le cours du récit que nous
+avons entrepris.
+
+Ce premier point d'impartialité historique bien établi, voyons ce que
+fut cette éducation.
+
+Ce n'était point assez pour la tranquillité de la conscience du prince
+de San-Nicandro que cette conviction consolante que, ne sachant rien, il
+ne pouvait rien apprendre à son élève; mais, afin de le maintenir dans
+une éternelle enfance, tout en développant, par des exercices violents,
+les qualités physiques dont la nature l'avait doué, il écarta de lui,
+homme ou livre, tout ce qui pouvait jeter dans son esprit la moindre
+lumière sur le beau, sur le bon et sur le juste.
+
+Le roi Charles III était, comme Nemrod, un grand chasseur devant Dieu;
+le prince de San-Nicandro fit tout ce qu'il put pour que, sous ce
+rapport du moins, le fils marchât sur les traces de son père; il remit
+en vigueur toutes les ordonnances tyranniques sur la chasse, tombées
+en désuétude, même sous Charles III: les braconniers furent punis de la
+prison, des fers et même de l'estrapade; on repeupla les forêts royales
+de gros gibier; on multiplia les gardes, et, de peur que la chasse,
+plaisir fatigant, ne laissât au jeune prince, par la lassitude qui en
+était la suite, trop de temps libre, et que, pendant ce temps, chose
+peu probable mais possible, il ne lui prit le désir d'étudier, son
+précepteur lui donna le goût de la pêche, plaisir tranquille et
+bourgeois, pouvant servir de repos au plaisir violent et royal de la
+chasse.
+
+Une des choses qui inquiétaient surtout le prince de San-Nicandro pour
+l'avenir du peuple sur lequel son élève était appelé à régner, c'est
+que celui-ci avait un naturel doux et bon; il était donc urgent de le
+corriger avant tout de ces deux défauts, auxquels, selon le prince de
+San-Nicandro, il fallait bien se garder de laisser prendre racine dans
+le coeur d'un roi.
+
+Voici comment s'y prit le prince de San-Nicandro pour corriger le jeune
+prince de ce double vice:
+
+Il savait que le frère aîné de son élève, celui qui, devenu prince des
+Asturies, avait suivi son père en Espagne, trouvait, pendant son séjour
+à Naples, un suprême plaisir à écorcher des lapins vivants.
+
+Il essaya de donner le goût de cet amusement royal à Ferdinand; mais le
+pauvre enfant y montra une telle répugnance, que San-Nicandro résolut de
+lui inspirer seulement le désir de tuer les pauvres bêtes. Pour donner
+à cet exercice le charme de la difficulté vaincue, et, comme, de peur
+qu'il ne se blessât, on ne pouvait encore mettre un fusil entre les
+mains d'un enfant de huit ou neuf ans, on rassemblait dans une cour une
+cinquantaine de lapins pris au filet, et, en les chassant devant soi,
+on les forçait de passer par une chatière pratiquée dans une porte;
+le jeune prince se tenait derrière cette porte avec un bâton et les
+assommait ou les manquait au passage.
+
+Un autre plaisir auquel l'élève du prince de San-Nicandro prit un goût
+non moins vif qu'à celui d'assommer des lapins, fut celui de berner
+des animaux sur des couvertures; par malheur, un jour, il eut la
+malencontreuse idée de berner un des chiens de chasse du roi son
+père, ce qui lui valut une mercuriale sévère et une défense absolue de
+s'adresser jamais à l'un de ces nobles quadrupèdes.
+
+Le roi Charles III parti pour l'Espagne, le prince de San-Nicandro ne
+vit point d'inconvénient à laisser son élève reconquérir la liberté
+qu'il avait perdue, et même à l'étendre des quadrupèdes aux bipèdes.
+Ainsi, un jour que Ferdinand jouait au ballon, il avisa, parmi ceux qui
+prenaient plaisir à le regarder faire des merveilles à cet exercice, un
+jeune homme maigre, poudré à blanc et vêtu de l'habit ecclésiastique.
+Le voir et céder à l'irrésistible désir de le berner fut l'affaire d'une
+seconde; il dit quelques mots tout bas à l'oreille d'un des laquais
+attendant ses ordres; le laquais courut vers le château,--la chose
+se passait à Portici,--en revint avec une couverture; la couverture
+apportée, le roi et trois joueurs se détachèrent du jeu, firent prendre
+par le laquais le patient désigné, le firent coucher sur la couverture
+qu'ils tenaient par les quatre coins, et le bernèrent au milieu des
+rires des assistants et des huées de la canaille.
+
+Celui à qui cette injure fut faite était le cadet d'une noble famille
+florentine; il se nommait Mazzini. La honte qu'il éprouva d'avoir ainsi
+servi de jouet au prince et de risée à la valetaille, fut si grande,
+qu'il quitta Naples le jour même, se sauva à Rome, tomba malade en
+arrivant et mourut au bout de quelques jours.
+
+La cour de Toscane fit ses plaintes aux cabinets de Naples et de Madrid;
+mais la mort d'un petit abbé cadet de famille était chose de trop peu
+d'importance, pour qu'il fût fait droit par le père du coupable et par
+le coupable lui-même.
+
+On comprend que, tout entier abandonné à de pareils amusements, le roi,
+enfant, s'ennuyât de la société des gens instruits, et, jeune homme, en
+eût honte; aussi passait-il tout son temps soit à la chasse, soit à
+la pêche, soit à faire faire l'exercice aux enfants de son âge, qu'il
+réunissait dans la cour du château et qu'il armait de manches à balai,
+nommant ces courtisans en herbe sergents, lieutenants, capitaines, et
+frappant de son fouet ceux qui faisaient de fausses manoeuvres et de
+mauvais commandements. Mais les coups de fouet d'un prince sont des
+faveurs, et ceux qui, le soir venu, avaient reçu le plus de coups de
+fouet étaient ceux qui se tenaient pour être le plus avant dans les
+bonnes grâces de Sa Majesté.
+
+Malgré ce défaut d'éducation, le roi conserva un certain bon sens qui,
+lorsqu'on ne l'influençait pas dans un sens contraire, le menait au
+juste et au vrai. Dans la première partie de sa vie, celle qui fut
+antérieure à la révolution française, et tant qu'il ne craignit pas
+l'invasion de ce qu'il appelait les mauvais principes, c'est-à-dire de
+la science et du progrès, sachant lire et écrire à peine, jamais il
+ne refusait ni places ni pensions aux hommes qu'on lui assurait être
+recommandables par leurs connaissances; parlant le patois du môle, il
+n'était point insensible à un langage élevé et éloquent. Un jour, un
+cordelier nommé le père Fosco, persécuté par les moines de son couvent
+parce qu'il était plus savant et meilleur prédicateur qu'eux, parvint
+jusqu'au roi, se jeta à ses pieds et lui raconta tout ce que lui
+faisaient souffrir leur ignorance et leur jalousie; le roi, frappé de
+l'élégance de ses paroles et de la force de son raisonnement, le fit
+causer longtemps; puis enfin il lui dit:
+
+--Laissez-moi votre nom et rentrez dans votre couvent; je vous donne ma
+parole d'honneur que le premier évêché vacant sera pour vous.
+
+Le premier évêché qui vint à vaquer fut celui de Monopoli, dans la terre
+de Bari, sur l'Adriatique.
+
+Comme d'habitude, le grand aumônier présenta au roi trois candidats,
+de grande maison tous trois, pour remplir cette place; mais le roi
+Ferdinand, secouant la tête:
+
+--Pardieu! dit-il, depuis que vous êtes chargé des présentations, vous
+m'avez fait donner assez de mitres à des ânes auxquels il eût suffi de
+mettre des bâts; il me plaît aujourd'hui de faire un évêque de ma façon,
+et j'espère qu'il vaudra mieux que tous ceux que vous m'avez mis sur la
+conscience, et pour la nomination desquels je prie Dieu et saint Janvier
+de me pardonner.
+
+Et, biffant les trois noms, il écrivit celui du père Fosco.
+
+Le père Fosco fut, ainsi que l'avait prévu Ferdinand, un des évêques les
+plus remarquables du royaume, et, comme, un jour, quelqu'un qui
+l'avait entendu prêcher faisait compliment au roi, non-seulement sur
+l'éloquence, mais encore sur la conduite exemplaire de l'ex-cordelier:
+
+--Je les choisirais bien toujours ainsi, répondit Ferdinand; mais,
+jusqu'à présent, je n'ai connu qu'un seul homme de mérite parmi les gens
+d'Église; le grand aumônier ne me propose que des ânes pour évêques. Que
+voulez-vous! le pauvre homme ne connaît que ses confrères d'écurie.
+
+Ferdinand avait parfois une bonhomie de caractère qui rappelait celle de
+son aïeul Henri IV.
+
+Un jour qu'il se promenait dans le parc de Caserte en habit militaire,
+une paysanne s'approcha de lui et lui dit:
+
+--On m'a assuré, monsieur, que le roi se promenait souvent dans cette
+allée; savez-vous si j'ai chance de le rencontrer aujourd'hui?
+
+--Ma bonne femme, lui répondit Ferdinand, je ne puis vous indiquer quand
+le roi passera; mais, si vous avez quelque demande à lui faire, je puis
+me charger de la lui transmettre, étant de service près de lui.
+
+--Eh bien, voici la chose, dit la femme: j'ai un procès et, comme, étant
+une pauvre veuve, je n'ai point d'argent à donner au rapporteur, cet
+homme le fait traîner depuis trois ans.
+
+--Avez-vous préparé une requête?
+
+--Oui, monsieur; la voilà.
+
+--Donnez-la-moi et venez demain à la même heure, je vous la rendrai
+apostillée par le roi.
+
+--Et moi, dit la veuve, je n'ai que trois dindes grasses; mais, si vous
+faites cela, les trois dindes sont à vous.
+
+--Revenez demain avec vos trois dindes, la bonne femme, et vous
+trouverez votre demande apostillée.
+
+La veuve fut exacte au rendez-vous, mais pas plus que le roi ne le fut
+lui-même. Ferdinand tenait la requête, la femme tenait les trois dindes;
+il prit les trois dindes et la femme la requête.
+
+Tandis que le roi tâtait les dindes pour voir si elles étaient
+effectivement aussi grasses que la femme l'avait dit, la bonne femme
+ouvrait la requête pour voir si elle était réellement apostillée.
+
+Chacun avait tenu fidèlement sa parole; la femme s'en alla de son côté,
+le roi du sien.
+
+Le roi entra dans la chambre de la reine, tenant ses trois dindes par
+les pattes, et, comme Marie-Caroline regardait sans y rien comprendre
+cette volaille qui se débattait aux mains de son mari:
+
+--Eh bien, lui dit-il, ma chère maîtresse, vous qui dites toujours que
+je ne suis bon à rien, et que, si je n'étais pas né roi, je ne saurais
+pas gagner mon pain, cependant voilà trois dindes que l'on m'a données
+pour une signature!
+
+Et il raconta toute l'aventure à la reine.
+
+--Pauvre femme! dit celle-ci quand il eut fini son récit.
+
+--Pourquoi, pauvre femme?
+
+--Parce qu'elle a fait un mauvaise affaire. Croyez-vous donc que le
+rapporteur aura égard à votre signature?
+
+--J'y ai bien pensé, dit Ferdinand avec un rire narquois; mais j'ai mon
+idée.
+
+Et, en effet, la reine avait raison: la recommandation de son auguste
+époux ne fit pas le moindre effet sur le rapporteur, et le procès se
+continua tout aussi lentement que par le passé.
+
+La veuve revint à Caserte, et, comme elle ne savait pas le nom de
+l'officier qui lui avait rendu service, elle demanda l'homme auquel elle
+avait donné trois dindes.
+
+L'aventure avait fait du bruit; on prévint le roi que la plaideuse était
+là.
+
+Le roi la fit entrer.
+
+--Eh bien, ma bonne femme, lui dit-il, vous venez m'annoncer que votre
+procès est jugé?
+
+--Ah bien, oui! dit-elle, il faut que le roi n'ait pas grand crédit;
+car, lorsque j'ai remis au rapporteur la requête apostillée par Sa
+Majesté, il a dit: «C'est bon, c'est bon! si le roi est pressé, il fera
+comme les autres, il attendra.» Aussi, ajouta-t-elle, si vous êtes
+un homme de conscience, vous me rendrez mes trois dindes, ou, tout au
+moins, vous me les payerez.
+
+Le roi se mit à rire.
+
+--Avec la meilleure volonté du monde, dit-il, je ne puis vous les
+rendre; mais je puis vous les payer.
+
+Et, prenant dans sa poche tout ce qu'il y avait de pièces d'or, il les
+lui donna.
+
+--Quant à votre rapporteur, ajouta-t-il, nous sommes au 25 du mois de
+mars: eh bien, vous verrez qu'à la première audience d'avril, votre
+procès sera jugé.
+
+En effet, lorsque le rapporteur se présenta à la fin du mois pour
+toucher ses appointements, il lui fut dit, de la part du roi, par le
+trésorier:
+
+--Ordre de Sa Majesté de ne vous payer que quand le procès qu'il vous a
+fait l'honneur de vous recommander sera jugé.
+
+Comme l'avait prévu le roi, le procès fut jugé à la première audience.
+
+Et l'on citait sur le roi, à Naples, nombre d'aventures de ce genre,
+dont nous nous contenterons de rapporter deux ou trois.
+
+Un jour qu'il chassait dans la forêt de Persano avec la même livrée
+que ses gardes, il rencontra une pauvre femme appuyée à un arbre et
+sanglotant.
+
+Il lui adressa le premier la parole et lui demanda ce qu'elle avait.
+
+--J'ai, répondit-elle, que je suis veuve avec sept enfants; que, pour
+toute fortune, j'ai un petit champ, et que ce petit champ vient d'être
+ravagé par les chiens et les piqueurs du roi.
+
+Puis, avec un mouvement d'épaules et un redoublement de sanglots:
+
+--Il est bien dur, ajouta-t-elle, d'être les sujets d'un homme qui, pour
+une heure de plaisir, n'hésite pas à ruiner toute une famille. Je vous
+demande un peu pourquoi ce butor est venu dévaster mon champ!
+
+--Ce que vous dites là est trop juste, ma bonne femme, répondit
+Ferdinand; et, comme je suis au service du roi, je lui porterai
+vos plaintes, en supprimant, toutefois, les injures dont vous les
+accompagnez.
+
+--Oh! dis-lui ce que tu voudras, continua la femme exaspérée; je n'ai
+rien à attendre de bon d'un pareil égoïste, et il ne peut pas maintenant
+me faire plus de mal qu'il ne m'en a fait.
+
+--N'importe, dit le roi, fais-moi toujours voir le champ, afin que je
+juge s'il est réellement aussi dévasté que tu le dis.
+
+La veuve le conduisit à son champ; la récolte était, en effet, foulée
+aux pieds des hommes, des chevaux et des chiens, et entièrement perdue.
+
+Alors, apercevant des paysans, le roi les appela et leur dit d'estimer
+en conscience le dommage que la veuve avait pu éprouver.
+
+Ils l'estimèrent vingt ducats.
+
+Le roi fouilla dans sa poche, il en avait soixante.
+
+--Voilà, dit-il aux deux paysans, vingt ducats que je vous donne pour
+votre arbitrage; quant aux quarante autres, ils sont pour cette pauvre
+femme. C'est bien le moins, lorsque les rois font un dégât, qu'ils
+payent le double de ce que payeraient de simples particuliers.
+
+Un autre jour, une femme dont le mari venait d'être condamné à mort,
+part d'Aversa sur le conseil de l'avocat qui a défendu le condamné et
+vient à pied à Naples pour demander la grâce de son mari. C'était chose
+facile que d'aborder le roi, toujours courant à pied ou à cheval par les
+rues de Tolède et par la rivière de Chiaïa; cette fois, malheureusement
+ou plutôt heureusement pour la suppliante, le roi n'était ni au palais,
+ni à Chiaïa, ni à Tolède; il était à Capodimonte; c'était la saison des
+becfigues, et son père Charles III, de cynégétique mémoire, avait fait
+bâtir le château, qui avait coûté plus de douze millions, dans le
+seul but de se trouver sur le passage de ce petit gibier si estimé des
+gourmands.
+
+La pauvre femme était écrasée de fatigue, elle venait de faire cinq
+lieues tout courant. Elle se présenta à la porte du palais royal, et,
+apprenant que Ferdinand était à Capodimonte, elle demanda au chef du
+poste la permission d'attendre le roi; le chef du poste, touché de
+compassion en voyant ses larmes et en apprenant le sujet qui les faisait
+couler, lui accorda sa demande. Elle s'assit sur la première marche de
+l'escalier par lequel le roi devait monter au palais; mais, quelle que
+fût la préoccupation qui la tenait, la fatigue devint plus forte que
+l'inquiétude, et, après avoir, pendant quelques heures, lutté en vain
+contre le sommeil, elle renversa sa tête contre le mur, ferma les yeux
+et s'endormit.
+
+Elle dormait à peine depuis un quart d'heure lorsque revint le roi, qui
+était un admirable tireur, et qui avait été, ce jour-là, plus adroit
+encore que d'habitude; il était donc dans une disposition d'esprit des
+plus bienveillantes, quand il aperçut la bonne femme qui l'attendait. On
+voulut la réveiller; mais le roi fit signe qu'on ne la dérangeât point;
+il s'approcha d'elle, la regarda avec une curiosité mêlée d'intérêt,
+et, voyant le bout de sa pétition qui sortait de sa poitrine, il la tira
+doucement, la lut, et, ayant demandé une plume et de l'encre, il
+écrivit au bas: _Fortuna e duorme_, ce qui correspond à peu près à notre
+proverbe: _La fortune vient en dormant_, et signa: FERDINAND B.
+
+Après quoi, il ordonna de ne réveiller la paysanne sous aucun prétexte,
+défendit qu'on la laissât pénétrer jusqu'à lui, veilla à ce qu'il fût
+sursis à l'exécution et replaça la pétition à l'endroit où il l'avait
+prise.
+
+Au bout d'une demi-heure, la solliciteuse ouvrit les yeux, s'informa si
+le roi était rentré et apprit qu'il venait de passer devant elle, tandis
+qu'elle dormait.
+
+Sa désolation fut grande! elle avait manqué l'occasion qu'elle était
+venue chercher de si loin et avec tant de fatigue! Elle supplia le chef
+du poste de lui permettre d'attendre que le roi sortit; le chef du poste
+répondit que la chose lui était positivement défendue; la paysanne, au
+désespoir, repartit pour Aversa.
+
+Sa première visite, à son retour, fut pour l'avocat qui lui avait donné
+le conseil d'aller implorer la clémence du roi; elle lui raconta ce qui
+s'était passé et comment, par sa faute, elle avait laissé échapper une
+occasion désormais introuvable; l'avocat avait des amis à la cour, il
+lui dit de rendre la pétition, et qu'il aviserait au moyen de la faire
+tenir au roi.
+
+La femme remit à l'avocat la pétition demandée; par un mouvement
+machinal, celui-ci l'ouvrit; mais à peine y eut-il jeté les yeux,
+qu'il poussa un cri de joie. Dans la situation où l'on se trouvait, le
+proverbe consolateur écrit et signé de la main du roi équivalait à une
+grâce, et, en effet, sur les instances de l'avocat, sur la production de
+l'apostille du roi, et surtout grâce à l'ordre donné directement par le
+roi, huit jours après, le prisonnier était rendu à la liberté.
+
+Le roi Ferdinand n'était rien moins que difficile dans la recherche
+de ses amours. En général, peu lui importaient le rang et l'éducation,
+pourvu que la femme fût jeune et belle; il avait, dans toutes les
+forêts où il prenait le plaisir de la chasse, de jolies petites maisons
+composées de quatre ou cinq pièces, très-simplement mais très-proprement
+meublées; il s'y arrêtait pour y déjeuner, pour y dîner, ou pour y
+prendre simplement quelques heures de repos. Chacune de ces petites
+maisons était tenue par une hôtesse, toujours choisie parmi les plus
+jeunes et les plus belles filles des villages voisins, et, comme il
+disait un jour au valet de chambre qui avait dans ses attributions celle
+de veiller à ce que son maître ne retrouvât pas trop souvent les mêmes
+visages: «Prends garde que la reine ne sache ce qui se passe ici!» le
+valet de chambre, qui avait son franc parler, lui répondit:
+
+--Bon! n'ayez souci, sire: Sa Majesté la reine en fait bien d'autres, et
+n'y met pas tant de précautions!
+
+--Chut! répondit le roi, il n'y a point de mal, cela croise les races.
+
+Et, en effet, le roi, voyant que la reine se gênait si peu, avait jugé
+à propos de ne pas se gêner non plus à son tour, et il avait fini par
+fonder sa fameuse colonie de San-Leucio, à la tête de laquelle, comme
+nous l'avons raconté, il avait mis le cardinal Fabrizio Ruffo. Cette
+colonie compta jusqu'à cinq ou six cents habitants, qui, à la condition
+que les maris et les pères ne verraient jamais entrer le roi Ferdinand
+dans leur maison et n'auraient jamais la prétention de se faire ouvrir
+une porte qui aurait ses raisons de rester fermée, jouissaient de toute
+sorte de priviléges, comme, par exemple, d'être exempts du service
+militaire, d'avoir des tribunaux particuliers, de se marier sans avoir
+besoin de la permission des parents, et enfin d'être dotés directement
+par le roi quand ils se mariaient. Il en résulta que la population de
+cette autre Salente, fondée par cet autre Idoménée, devint une espèce
+de collection de médailles frappées directement par le roi, et où les
+antiquaires retrouveront encore le type bourbonien, lorsqu'il aura
+disparu du reste du monde.
+
+D'après toutes les anecdotes que nous venons de raconter, il est facile
+de voir que le roi Ferdinand, comme l'avait parfaitement découvert son
+précepteur le prince de San-Nicandro n'était point naturellement cruel;
+seulement, sa vie, à l'époque où nous sommes arrivés, c'est-à-dire à
+l'an 1798, pouvait déjà se séparer en deux phases:
+
+Avant la révolution française,--après la révolution française.
+
+Avant la révolution française, c'est l'homme que nous avons vu,
+c'est-à-dire naïf, spirituel, porté au bien plutôt qu'au mal.
+
+Après la révolution française, c'est l'homme que nous verrons,
+c'est-à-dire craintif, implacable, défiant, et porté, au contraire,
+plutôt au mal qu'au bien.
+
+Dans l'espèce de portrait moral que nous venons de tracer un peu
+longuement peut-être, mais par des faits et non par des paroles, nous
+avons eu pour but de faire connaître l'étrange personnalité du roi
+Ferdinand: de l'esprit naturel, pas d'éducation, l'insouciance de toute
+gloire, l'horreur de tout danger, pas de sensibilité, pas de coeur, la
+luxure permanente, le parjure établi en principe, la religion du pouvoir
+royal poussée aussi loin que chez Louis XIV, le cynisme de la vie
+politique et de la vie privée mis au grand jour par le mépris profond
+qu'il faisait des grands seigneurs qui l'entouraient, et dans lesquels
+il ne voyait que des courtisans; du peuple sur lequel il marchait et
+dans lequel il ne voyait que des esclaves; des instincts inférieurs qui
+l'attiraient vers les amours grossiers, des amusements physiques qui
+tendaient à matérialiser incessamment le corps aux dépens de l'esprit,
+voilà sur quelles données il faut juger l'homme qui monta sur le trône
+presque aussi jeune que Louis XIV, qui mourut presque aussi vieux que
+lui, qui régna de 1759 à 1825, c'est-à-dire soixante-six ans, y compris
+sa minorité; sous les yeux duquel s'accomplit, sans qu'il sût mesurer la
+hauteur des événements et la profondeur des catastrophes, tout ce qui
+se fit de grand dans la première moitié du siècle présent et dans la
+dernière moitié du siècle passé. Napoléon tout entier passa dans son
+règne; il le vit naître et grandir, décroître et tomber; né seize ans
+avant lui, il le vit mourir cinq ans avant lui, et se trouva enfin, sans
+avoir d'autre valeur que celle d'un simple comparse royal, mêlé comme un
+des principaux acteurs à ce drame gigantesque qui bouleversa le monde,
+de Vienne à Lisbonne et du Nil à la Moskova.
+
+Dieu le nomma Ferdinand IV, la Sicile le nomma Ferdinand III, le congrès
+de Vienne le nomma Ferdinand Ier, les lazzaroni le nommèrent le roi
+Nasone.
+
+Dieu, la Sicile et le congrès se trompèrent; un seul de ses trois noms
+fut vraiment populaire et lui resta c'est celui qui lui fut donné par
+les lazzaroni.
+
+Chaque peuple a eu son roi qui a résumé l'esprit de la nation: les
+Écossais ont eu ROBERT BRUCE, les Anglais ont eu HENRI VIII, les
+Allemands ont eu MAXIMILIEN, les Russes ont eu IVAN LE TERRIBLE, les
+Polonais ont eu JEAN SOBIESKI, les Espagnols ont eu CHARLES-QUING, les
+Français ont eu HENRI IV, les Napolitains ont eu NASONE.
+
+
+
+
+ XVIII
+
+ LA REINE
+
+
+Marie-Caroline, archiduchesse d'Autriche, avait quitté Vienne au
+mois d'avril 1768, pour venir épouser Ferdinand IV à Naples. La fleur
+impériale entra dans son futur royaume avec le mois du printemps;
+elle avait seize ans à peine, étant née en 1752; mais, fille chérie de
+Marie-Thérèse, elle arrivait avec un sens bien supérieur à son âge; elle
+était, d'ailleurs, plus qu'instruite, elle était lettrée; elle était
+plus qu'intelligente, elle était philosophe; il est vrai qu'à un moment
+donné, cet amour de la philosophie se changea en haine contre ceux qui
+la pratiquaient.
+
+Elle était belle dans la complète acception du mot, et, lorsqu'elle
+le voulait, charmante; ses cheveux étaient d'un blond dont l'or
+transparaissait sous la poudre; son front était large, car les soucis
+du trône, de la haine et de la vengeance n'y avaient point encore creusé
+leurs sillons; ses yeux pouvaient le disputer en transparence à l'azur
+du ciel sous lequel elle venait régner; son nez droit, son menton
+légèrement accentué, signe de volonté absolue, lui faisaient un profil
+grec; elle avait le visage ovale, les lèvres humides et carminées, les
+dents blanches comme le plus blanc ivoire; enfin un cou, un sein et des
+épaules de marbre, dignes des plus belles statues retrouvées à Pompéi
+et à Herculanum, ou venues à Naples du musée Farnèse, complétaient
+ce splendide ensemble. Nous avons vu, dans notre premier chapitre, ce
+qu'elle conservait de cette beauté, trente ans après.
+
+Elle parlait correctement quatre langues: l'allemand d'abord, sa langue
+maternelle, puis le français, l'espagnol et l'italien; seulement, en
+parlant, et surtout quand un sentiment violent l'inspirait, elle avait
+un léger défaut de prononciation pareil à celui d'une personne qui
+parlerait avec un caillou dans la bouche; mais ses yeux brillants et
+mobiles, mais la netteté de ses pensées surtout avaient bientôt raison
+de ce léger défaut.
+
+Elle était altière et orgueilleuse comme il convenait à la fille de
+Marie-Thérèse. Elle aimait le luxe, le commandement, la puissance. Quant
+aux autres passions qui devaient se développer en elle, elles étaient
+encore enfermées sous la virginale enveloppe de la fiancée de seize ans.
+
+Elle arrivait avec ses rêves de poésie allemande, dans ce pays inconnu,
+_où les citrons mûrissent_, comme a dit le poète germain; elle venait
+habiter la contrée heureuse, la _campania felice_, où naquit le
+Tasse, où mourut Virgile. Ardente de coeur, poétique d'esprit, elle se
+promettait de cueillir d'une main au Pausilippe le laurier qui poussait
+sur la tombe du poëte d'Auguste, de l'autre celui qui ombrageait à
+Sorrente le berceau du chantre de Godefroy. L'époux auquel elle était
+fiancée avait dix ans; étant jeune et de grande race, sans doute il
+était beau, élégant et brave. Serait-il Euryale ou Tancrède, Nisus
+ou Renaud? Elle était disposée, elle, à devenir Camille ou Herminie,
+Clorinde ou Didon.
+
+Elle trouva, à la place de sa fantaisie juvénile et de son rêve
+poétique, l'homme que vous connaissez, avec un gros nez, de grosses
+mains, de gros pieds, parlant le dialecte du môle avec des gestes de
+lazzarone.
+
+La première entrevue eut lieu le 12 mai à Portella, sous un pavillon de
+soie brodé d'or; la princesse était accompagnée de son frère Léopold,
+qui était chargé de la remettre aux mains de son époux. Comme Joseph II
+son frère, Léopold II était nourri de maximes philosophiques; il voulait
+introduire force réformes dans ses États, et, en effet, la Toscane se
+souvient qu'entre autres réformes, la peine de mort fut abolie sous son
+règne.
+
+De même que Léopold était le parrain de sa soeur, Tanucci était le
+tuteur du roi. Au premier regard qu'échangèrent la jeune reine et le
+vieux ministre, ils se déplurent réciproquement. Caroline devina en lui
+l'ambitieuse médiocrité qui avait enlevé à son époux, en le maintenant
+dans son ignorance native, tous les moyens d'être un jour un grand roi,
+ou tout simplement même un roi. Sans doute, elle eût reconnu le génie
+d'un époux qui lui eût été supérieur, et, dans son admiration pour lui,
+elle eût probablement été alors reine soumise, épouse fidèle; il n'en
+fut point ainsi; elle reconnut, au contraire, l'infériorité de son
+époux, et, de même que sa mère avait dit à ses Hongrois: _Je suis le
+roi Marie-Thérèse_, elle dit aux Napolitains: _Je suis le roi
+Marie-Caroline_.
+
+Ce n'était point ce que voulait Tanucci; il ne voulait ni roi ni reine,
+il voulait être premier ministre.
+
+Par malheur, il y avait, dans les clauses du contrat de mariage des
+augustes époux, un petit article qui s'était glissé sans que Tanucci,
+qui ne connaissait point encore la jeune archiduchesse, y eût attaché
+grande importance: Marie-Caroline avait le droit d'assister aux conseils
+d'État, du moment qu'elle aurait donné à son époux un héritier de la
+couronne.
+
+C'était une fenêtre que la cour d'Autriche ouvrait sur celle de Naples.
+Jusque-là, l'influence--qui, sous Philippe II et Ferdinand VII, était
+venue de France,--Charles III étant monté sur le trône d'Espagne, venait
+naturellement de Madrid.
+
+Tanucci comprit que, par cette fenêtre ouverte pour Marie-Caroline,
+entrait l'influence autrichienne.
+
+Il est vrai qu'ayant donné, cinq ans seulement après son mariage, un
+héritier à la couronne, Marie-Caroline ne jouit que vers l'année 1774 du
+privilége qui lui était accordé.
+
+En attendant, aveuglée par des illusions qu'elle s'obstinait à
+conserver, Marie-Caroline espéra qu'elle pourrait faire une éducation
+complètement nouvelle à son mari; cela lui parut d'autant plus facile
+que sa science à elle avait frappé Ferdinand d'étonnement. Après avoir
+entendu causer Caroline avec Tanucci et les quelques rares personnes
+instruites de sa cour, il se frappait la tête avec stupéfaction en
+disant:
+
+--La reine sait tout!
+
+Plus tard, lorsqu'il eut vu où cette science le conduisait et combien
+elle le faisait dévier de la route qu'il eût voulu suivre, il ajoutait à
+ces mots: _La reine sait tout!_
+
+--Et cependant elle fait plus de sottises que moi, qui ne suis qu'un
+âne!
+
+Mais il n'en commença pas moins à subir l'influence de cet esprit
+supérieur, et il se soumit aux leçons qu'elle lui proposa: elle lui
+apprit littéralement, comme nous l'avons déjà dit, à lire et à écrire;
+mais ce qu'elle ne put lui apprendre, ce furent ces façons élégantes
+des cours du Nord, ce soin de soi-même, si rare surtout dans les pays
+chauds, où l'eau devrait être non-seulement un besoin, mais encore un
+plaisir; cette sympathie féminine pour les fleurs et pour les parfums
+que la toilette leur demande; ce babillage doux et charmant, enfin, qui
+semble emprunté moitié au murmure des ruisseaux, moitié au ramage des
+fauvettes et des rossignols.
+
+La supériorité de Caroline humiliait Ferdinand; la grossièreté de
+Ferdinand répugnait à Caroline.
+
+Il est vrai que cette supériorité, incontestable aux yeux de son
+époux, prévenu, pouvait être, à la rigueur, contestée par les gens
+véritablement instruits, qui ne voyaient dans le bavardage de la reine
+que le résultat de cette science superficielle qui gagne en étendue ce
+qu'elle perd en profondeur. Peut-être, en effet, en la jugeant comme
+elle devait être jugée, eût-on trouvé en elle plus de babil que de
+raisonnement, et surtout ce pédantisme particulier aux princes de la
+maison de Lorraine dont étaient si profondément atteints ses frères
+Joseph et Léopold: Joseph parlant toujours sans jamais laisser à
+personne le temps de lui répondre; Léopold, véritable maître d'école,
+plus fait pour tenir la férule d'Orbelius que le sceptre de Charlemagne.
+
+Ainsi était la reine. Elle avait un petit manuscrit d'écriture
+très-fine, composé par elle-même à son usage et contenant les opinions
+des philosophes depuis Pythagore jusqu'à Jean-Jacques Rousseau, et,
+lorsqu'elle devait recevoir des hommes sur lesquels elle voulait faire
+une certaine impression, elle repassait son manuscrit, et, selon les
+circonstances, plaçait dans sa conversation les maximes qu'il contenait.
+
+Ce qu'il y avait de bizarre, c'est que, tout en faisant l'esprit fort,
+la reine donnait dans toutes les superstitions populaires qui agitaient
+les classes inférieures de la population de Naples.
+
+Nous citerons deux exemples de cette superstition; nous avons à peindre
+dans le livre que nous écrivons non-seulement des rois, des princes,
+des courtisans, des hommes qui sacrifient leur vie à un principe et des
+hommes qui sacrifient tous les principes à l'or et aux faveurs, mais
+encore un peuple mobile, superstitieux, ignorant, féroce: disons donc à
+l'aide de quels moyens ce peuple est soulevé ou calmé.
+
+Ce qui soulève l'Océan, c'est la tempête; ce qui soulève le peuple de
+Naples, c'est la superstition.
+
+Il y avait à Naples une femme que l'on appelait la _sainte des pierres_.
+
+Elle prétendait, sans être aucunement malade, rendre tous les jours
+une certaine quantité de petites pierres qu'elle distribuait comme des
+reliques, vu son état de santé, aux fidèles qui avaient foi en elles.
+Ces pierres, nonobstant le chemin qu'elles avaient suivi pour arriver à
+la lumière, avaient le privilége de faire des miracles, et, au bout
+de quelque temps, étaient entrées en concurrence avec les reliques des
+saints les plus accrédités de Naples.
+
+Cette prétendue sainte, quoique non malade, avait été, sur la demande
+de son confesseur et de son médecin, transportée au grand hôpital des
+Pellegrini de Naples, où elle jouissait de la nourriture des directeurs
+et de la plus belle chambre de l'établissement. Une fois établie dans
+cette chambre, grâce à la connivence du confesseur et des chirurgiens
+qui y trouvaient leur compte, elle jouait à grand orchestre la farce de
+la vente des pierres miraculeuses.
+
+Nous disons à tort la _vente_; non, les pierres ne se vendaient pas,
+elles se donnaient; mais la sainte, qui avait fait voeu de ne pas
+toucher d'argent monnayé, acceptait des vêtements, des bijoux, des
+cadeaux de toute espèce enfin, en toute humilité et pour l'amour du
+Seigneur.
+
+Ce petit commerce, dans tout autre pays que Naples, eût conduit la
+prétendue sainte à la police correctionnelle ou aux Petites-Maisons; à
+Naples, c'était un miracle de plus, voilà tout.
+
+Eh bien, la reine fut une des plus ardentes adeptes de la _sainte des
+pierres_; elle lui envoyait des présents et lui écrivait elle-même--la
+reine était prodigue de son écriture--pour se recommander à ses prières,
+sur lesquelles elle comptait pour l'accomplissement de ses voeux.
+
+On comprend que, du moment qu'on vit la reine en personne et une
+reine philosophe, recourir à la sainte, les doutes, s'il en restait,
+disparurent ou firent semblant de disparaître.
+
+La science seule resta incrédule.
+
+Or, la science, à cette époque, la science médicale voulons-nous dire,
+était représentée par ce même Dominique Cirillo, que nous avons vu
+apparaître au palais de la reine Jeanne pendant cette soirée d'orage
+où l'envoyé de Championnet aborda avec tant de difficulté le rocher sur
+lequel est bâti le palais; or, Dominique Cirillo, homme de progrès, qui
+eût voulu voir sa patrie suivre le mouvement de la terre, auquel elle
+semblait ne point participer, Dominique Cirillo jugea honteux
+pour Naples, au moment où éclataient sur le monde les lumières
+encyclopédiques, d'y laisser jouer cette comédie à peine digne de
+s'accomplir dans les ténèbres du XIIe ou du XIIIe siècle.
+
+Il commença, en conséquence, par aller trouver le chirurgien qui
+servait de compère à la sainte et essaya d'obtenir de lui l'aveu de sa
+fourberie.
+
+Le chirurgien affirma qu'il y avait miracle.
+
+Dominique Cirillo lui offrit, s'il voulait dire la vérité, de
+l'indemniser personnellement de la perte qu'amènerait pour lui la
+connaissance de cette vérité.
+
+Le chirurgien persista dans son dire.
+
+Cirillo vit qu'il y avait deux fourbes à démasquer au lieu d'un.
+
+Il se procura plusieurs des pierres rejetées par la sainte, les examina,
+se convainquit que les unes étaient de simples cailloux ramassés au bord
+de la mer, les autres de la terre calcaire durcie, les autres, enfin,
+des pierres ponces; aucune n'était du genre de celles qui peuvent se
+former dans le corps humain à la suite de la pierre ou de la gravelle.
+
+Le savant, ses pierres en main, fit une nouvelle démarche près du
+chirurgien; mais celui-ci s'entêta à soutenir sa sainte.
+
+Cirillo comprit qu'il fallait en finir par un grand acte de publicité.
+
+Comme son talent et son autorité dans la science médicale mettaient en
+quelque sorte tous les hôpitaux sous sa juridiction, il fit, un beau
+matin, irruption dans le grand hôpital, suivi de plusieurs médecins et
+chirurgiens qu'il avait réunis à cet effet, entra dans la chambre de la
+sainte et visita son produit de la nuit.
+
+Elle avait quatorze pierres à mettre à la disposition des fidèles.
+
+Cirillo la fit enfermer et veiller pendant deux ou trois jours, et
+elle continua de produire des pierres selon son habitude; seulement, le
+nombre des pierres variait, mais toutes étaient de la même nature que
+celle que nous avons dites.
+
+Cirillo recommanda à l'élève qu'il avait mis de garde auprès d'elle de
+la surveiller avec le plus grand soin: celui-ci remarqua que la sainte
+tenait habituellement les mains dans ses poches, et, de temps en temps,
+les portait à sa bouche, comme quelqu'un qui mangerait des pastilles.
+
+L'élève la força de tenir les mains hors de ses poches et l'empêcha de
+les porter à sa bouche.
+
+La sainte, qui ne voulait pas se trahir en se mettant en opposition
+ouverte avec son gardien, demanda une prise de tabac, et, en portant les
+doigts à son nez, porta en même temps la main à sa bouche, et, dans ce
+mouvement, parvint à avaler trois ou quatre pierres.
+
+Il est vrai que ce furent les dernières: le jeune homme avait surpris
+l'escamotage; il la saisit par les deux mains, et fit entrer des femmes
+qui, par son ordre, ou plutôt par celui de Cirillo, déshabillèrent la
+sainte.
+
+On trouva un sac à l'intérieur de sa chemise; il contenait cinq cent
+seize petites pierres.
+
+En outre, elle portait au cou un amulette, que, jusque-là, on avait pris
+pour un reliquaire et qui, de son côté, en contenait environ six cents.
+
+Procès-verbal fut dressé du tout, et Cirillo traduisit la sainte devant
+le tribunal de police correctionnelle sous prévention d'escroquerie. Le
+tribunal la condamna à trois mois de prison.
+
+On trouva dans la chambre de la sainte une malle pleine de vaisselle
+d'argent, de bijoux, de dentelles, d'objets précieux; plusieurs de
+ces objets et des plus précieux lui venaient de la reine, dont elle
+produisit les lettres au tribunal.
+
+La reine fut furieuse, et cependant le procès avait eu un tel éclat,
+qu'elle n'osa tirer cette femme des mains de la justice; mais sa
+vengeance poursuivit Cirillo, et il dut à cette circonstance les
+persécutions qu'il avait éprouvées, et qui, de l'homme de science,
+firent l'homme de révolution.
+
+Quant à la sainte, malgré le procès-verbal de Cirillo, malgré le
+jugement du tribunal qui la déclarait coupable, Naples ne manqua pas de
+coeurs pleins de foi qui continuèrent de lui envoyer des présents et de
+se recommander à ses prières.
+
+Le second exemple de superstition que nous nous sommes engagé à citer de
+la part de la reine est celui que nous allons raconter.
+
+Il y avait à Naples, vers 1777, c'est-à-dire à l'époque de la naissance
+de ce même prince François que nous avons vu apparaître sur la galère
+capitane, arrivé alors à l'âge d'homme et duquel il a été question
+depuis comme protecteur du cavalier San-Felice, il y avait un frère
+minime, âgé de quatre-vingts ans, qui était arrivé à se faire une
+réputation de sainteté, propagée par son couvent, auquel cette
+réputation était très-profitable; les moines ses collègues avaient
+répandu le bruit que la calotte que le bonhomme portait habituellement
+avait reçu du ciel la faculté de faciliter le travail des femmes
+enceintes, de sorte que de tous côtés on s'arrachait la sainte calotte,
+que les moines ne laissaient, comme on le pense bien, sortir du couvent
+qu'à prix d'or. Les femmes qui, à la suite de l'emploi de la calotte,
+avaient des couches heureuses, le criaient tout haut, et fortifiaient
+ainsi la réputation de la bienheureuse calotte; celles qui accouchaient
+difficilement ou même qui mouraient, étaient accusées de n'avoir pas eu
+la foi, et la calotte ne souffrait pas de l'accident.
+
+Caroline, dans les derniers jours de sa grossesse, prouva qu'elle était
+femme avant d'être reine et philosophe: elle envoya chercher la calotte
+en disant que, par chaque jour qu'elle la garderait, elle enverrait cent
+ducats au couvent.
+
+Elle la garda cinq jours à la grande joie des religieux, mais au grand
+désespoir des autres femmes en couches, qui étaient obligées de
+courir toutes les chances de la parturition, sans y être aidées par la
+bienheureuse relique.
+
+Nous ne pourrions dire si la calotte du minime porta bonheur à la reine;
+mais, à coup sur, elle ne porta point bonheur à Naples. Lâche et faux
+comme prince, François fut faux et cruel comme roi.
+
+Cette manie de faire de la science, qui était commune à Caroline et à
+ses frères Joseph et Léopold, était telle, que le jeune prince Charles,
+duc de Pouille, héritier de la couronne, qui était né en 1775, et dont
+la naissance avait ouvert à sa mère la porte du Conseil d'État, étant
+tombé malade en 1780, et les plus célèbres médecins ayant été appelés
+pour lui donner des soins, Caroline, non point avec les angoisses
+d'une mère, mais avec l'aplomb d'un professeur, se mêlait à toutes les
+consultations, donnant son avis et cherchant à prendre une influence sur
+le traitement que l'on faisait suivre à l'enfant.
+
+Ferdinand, qui se contentait d'être père et qui était désolé, il faut
+lui rendre cette justice, de voir l'héritier présomptif marcher à une
+mort certaine, ne put, un jour, supporter une froide dissertation de la
+reine sur les causes de la goutte, tandis que son enfant agonisait de
+la petite vérole; voyant alors que, malgré les gestes réitérés qui lui
+imposaient silence, elle continuait de discuter, il se leva et la prit
+par la main en lui disant:
+
+--Mais ne comprends-tu pas qu'il ne suffit point d'être reine pour
+savoir la médecine et qu'il faut encore l'avoir apprise? Je ne suis
+qu'un âne, moi, je le sais; aussi je me contente de me taire et de
+pleurer. Fais comme moi, ou va-t'en.
+
+Et, comme elle voulait continuer d'exposer sa théorie, il la mit à la
+porte en la poussant un peu plus violemment qu'elle n'y était habituée,
+et en pressant sa sortie avec un geste du pied qui appartenait bien plus
+à un lazzarone qu'à un roi.
+
+Le jeune prince mourut, au grand désespoir de son père; quant à
+Caroline, elle se contenta, pour toute consolation, de lui répéter les
+paroles de la Spartiate, que le pauvre roi n'avait jamais entendues et
+dont il apprécia mal le sublime stoïcisme:
+
+--Lorsque je le mis au monde, je savais qu'il était condamné à mourir un
+jour.
+
+On comprend que deux individus de caractères si opposés ne pouvaient
+demeurer en bonne intelligence; aussi, quoique les mêmes motifs de
+stérilité n'existassent point entre Ferdinand et Caroline qu'entre Louis
+XVI et Marie-Antoinette, les commencements de leur union, si prolifique
+depuis, ne brillent-ils point par leur fécondité.
+
+En effet, en jetant les yeux sur l'arbre généalogique dressé par
+del Pozzo, je trouve que le premier né du mariage de Ferdinand et de
+Caroline est la jeune princesse Marie-Thérèse, qui voit le jour en 1772,
+devient archiduchesse en 1790, impératrice en 1792, et meurt en 1803.
+
+Quatre ans s'étaient donc passés sans que l'union des deux époux portât
+ses fruits; il est vrai qu'à partir de ce moment, l'avenir répara les
+lenteurs du passé: treize princes ou princesses vinrent témoigner que
+les rapprochements des deux époux étaient presque aussi fréquents que
+leurs querelles; il est donc probable que, si un sentiment de répulsion
+instinctive éloigna d'abord Caroline de son époux, un calcul politique
+l'en rapprocha bientôt. Une femme jeune, belle, ardente comme était la
+reine, avait, du moment qu'elle eut bien étudié le tempérament de son
+époux, toujours à sa disposition un moyen de l'amener à faire ce qu'elle
+voulait. En effet, Ferdinand n'avait jamais rien su refuser à
+une maîtresse, à plus forte raison à sa femme--et quelle
+femme!--Marie-Caroline d'Autriche, c'est-à-dire une des femmes les plus
+séduisantes qui aient jamais existé.
+
+Ce qui avait surtout contribué d'abord à éloigner cette nature fine et
+sensitive de cette autre nature sensuelle et vulgaire, c'était le côté
+lazzarone de Ferdinand. Ainsi, par exemple, chaque fois que le roi
+allait entendre l'opéra à San-Carlo, il se faisait apporter dans sa loge
+un souper. Ce souper, plus substantiel que délicat, eût été incomplet
+sans le plat de macaroni national; mais c'était moins le macaroni en
+lui-même qu'appréciait le roi que le triomphe populaire qu'il tirait
+de sa manière de le manger. Les lazzaroni ont, dans l'inglutition de ce
+plat, une adresse manuelle toute particulière qu'ils doivent au
+mépris qu'ils font de la fourchette; or, Ferdinand, qui en toute chose
+ambitionnait d'être le roi des lazzaroni, ne manquait jamais de prendre
+son plat sur la table, de s'avancer sur le devant de la loge, et, au
+milieu des applaudissements du parterre, de manger son macaroni à la
+manière de Polichinelle, le patron des mangeurs de macaroni.
+
+Un jour qu'il s'était livré à cet exercice en présence de la reine et
+qu'il avait été couvert d'applaudissements, la reine n'y put tenir, elle
+se leva et sortit en faisant signe à ses deux femmes, la San-Marco et la
+San-Clemente, de la suivre.
+
+Lorsque le roi se retourna, il trouva la loge vide.
+
+Et cependant, l'histoire consacre un plaisir de ce genre partagé par
+Caroline; mais alors la reine était amoureuse de son premier amour et
+aussi timide à cette époque qu'elle fut depuis impudente; elle avait
+trouvé, dans la mascarade à visage découvert que nous allons raconter,
+un moyen de se rapprocher de ce beau prince Caramanico que nous avons vu
+mourir si prématurément à Palerme.
+
+Le roi avait formé un régiment de soldats qu'il prenait plaisir à
+faire manoeuvrer et qu'il appelait ses Liparotis, parce que ceux qui le
+composaient étaient presque tous tirés des îles Lipariotes.
+
+Nous avons dit plus haut que Caramanico était capitaine dans ce
+régiment, dont le roi était colonel.
+
+Un jour, le roi ordonna une grande revue de son régiment privilégié
+dans la plaine de Portici, au pied de ce Vésuve, éternelle menace de
+destruction et de mort. On dressa des tentes magnifiques sous
+lesquelles on transporta du château royal des vins de tous les pays, des
+comestibles de toutes les espèces. Une de ces tentes était occupée par
+le roi en habit d'hôtelier, c'est-à-dire vêtu d'une jaquette et d'une
+culotte de toile blanche, la tête ornée du bonnet de coton traditionnel,
+et les flancs serrés par une ceinture de soie rouge dans laquelle était
+passé, au lieu de l'épée avec laquelle Vatel se coupa la gorge, un
+immense couteau de cuisine.
+
+Jamais le roi ne s'était senti si fort à son aise que sous ce costume;
+il eût voulu pouvoir le garder toute sa vie.
+
+Dix ou douze garçons d'auberge, vêtus comme lui, se tenaient prêts à
+obéir aux ordres du maître et à servir officiers et soldats.
+
+C'étaient les premiers seigneurs de la cour, l'aristocratie du Livre
+d'or de Naples.
+
+L'autre tente était occupée par la reine, vêtue, en hôtesse
+d'opéra-comique, d'une jupe de soie bleu de ciel, d'un casaquin noir
+brodé d'or, d'un tablier cerise brodé d'argent; elle avait une parure
+complète de corail rose, collier, boucles d'oreilles, bracelets; le sein
+et les bras à moitié nus, et ses cheveux, sans poudre, c'est-à-dire
+dans toute leur luxuriante abondance et avec l'éclat d'une gerbe dorée,
+étaient retenus, comme une cascade prête à rompre sa digue, par une
+résille d'azur.
+
+Une douzaine de jeunes femmes de la cour, vêtues de leur côté en
+caméristes de théâtre, avec toute l'élégance et les raffinements de
+coquetterie qui pouvaient faire ressortir les avantages naturels de
+chacune d'elles, lui faisait un escadron volant qui n'avait rien à
+envier à celui de la reine Catherine de Médicis.
+
+Mais, nous l'avons dit, au milieu de cette mascarade à visage découvert,
+l'amour seul avait un masque. En allant et venant entre les tables,
+Caroline effleurait de sa robe, laissant voir le bas d'une jambe
+adorable, l'uniforme d'un jeune capitaine qui n'avait de regards que
+pour elle et qui ramassait et pressait sur son coeur le bouquet qu'elle
+laissait tomber de sa poitrine en lui versant à boire. Hélas! un de ces
+deux coeurs qui battaient si ardemment au souffle du même amour s'était
+déjà éteint; l'autre battait encore, mais au désir de la vengeance, aux
+espérances de la haine.
+
+Quelque chose de pareil se passait dix ans plus tard au Petit-Trianon,
+et une comédie pareille, à laquelle ne se mêlait point, il est vrai, une
+soldatesque grossière, se jouait entre le roi et la reine de France. Le
+roi était le meunier, la reine la meunière, et le garçon meunier, qu'il
+s'appelât Dillon ou Coigny, ne le cédait en rien en élégance, en beauté
+et même en noblesse au prince Caramanico.
+
+Quoi qu'il en soit, le tempérament ardent du roi s'accommodait mal des
+caprices conjugaux de Caroline, et il offrait à d'autres femmes
+cet amour que la sienne méprisait; mais Ferdinand était d'une telle
+faiblesse avec la reine, qu'à certaines heures il ne savait pas même
+garder le secret des infidélités qu'il lui faisait; alors, non point
+par jalousie, mais pour qu'une rivale ne lui ravit pas cette influence
+à laquelle elle aspirait, la reine feignait un sentiment qu'elle
+n'éprouvait point, et finissait par faire exiler celle dont son mari lui
+avait livré le nom. C'est ce qui arriva à la duchesse de Luciano, que
+le roi lui-même avait dénoncée à sa femme, et que celle-ci fit reléguer
+dans ses terres. Indignée de la faiblesse de son royal amant, la
+duchesse s'habilla en homme, vint se poster sur le passage du roi et
+l'accabla de reproches. Le roi reconnut ses torts, tomba aux genoux de
+la duchesse, lui demanda mille fois pardon; mais elle n'en fut pas moins
+forcée de quitter la cour, d'abandonner Naples, de se retirer dans ses
+terres enfin, d'où le roi n'osa la rappeler qu'au bout de sept ans!
+
+Une conduite contraire valut une punition semblable à la duchesse de
+Cassano-Serra. Vainement le roi lui avait fait une cour assidue, elle
+avait obstinément résisté. Le roi, aussi indiscret dans ses revers que
+dans ses triomphes, avoua à la reine d'où venait sa mauvaise humeur;
+Caroline, pour laquelle une trop grande vertu était un reproche vivant,
+fit exiler la duchesse de Cassano-Serra pour sa résistance comme elle
+avait fait exiler la duchesse de Luciano pour sa faiblesse.
+
+Cette fois encore, le roi la laissa faire.
+
+Il est vrai que parfois aussi la patience échappait au roi.
+
+Un jour, la reine, n'ayant point par hasard à s'en prendre à une
+favorite, s'en prit à un favori: c'était le duc d'Altavilla, contre
+lequel elle croyait avoir quelque motif de plainte; or, comme dans
+ses emportements, cessant d'être maîtresse d'elle-même, la reine ne
+ménageait point ses injures, elle s'oublia jusqu'à dire au duc qu'il
+achetait la faveur du roi par des complaisances indignes d'un galant
+homme.
+
+Le duc d'Altavilla, blessé dans sa dignité, alla aussitôt trouver le
+roi, lui raconta ce qui venait d'arriver, et lui demanda la permission
+de se retirer dans ses terres. Le roi, furieux, passa à l'instant même
+chez la reine, et, comme, au lieu de l'apaiser, elle l'irritait encore
+par des réponses acerbes, il lui envoya, toute fille de Marie-Thérèse
+qu'elle était, et tout roi Ferdinand qu'il était lui-même, un soufflet
+qui, parti de la main d'un crocheteur, n'eût pas mieux résonné sur la
+joue de la fille d'une porte faix.
+
+La reine se retira chez elle, se renferma dans ses appartements, bouda,
+cria, pleura; mais, cette fois, Ferdinand tint bon, ce fut elle qui dut
+revenir la première, et force lui fut de demander au duc d'Altavilla
+lui-même de la remettre bien avec son royal époux.
+
+Nous avons dit quel effet avait produit sur Ferdinand la révolution
+française; on comprend--les caractères si opposés des deux souverains
+étant connus--que cet effet fut bien autrement terrible sur Caroline.
+
+Chez Ferdinand, ce fut un sentiment tout égoïste, un retour sur sa
+propre situation, une assez grande indifférence sur le sort de Louis XVI
+et de Marie-Antoinette, qu'il ne connaissait pas, mais la terreur d'un
+sort semblable pour lui-même.
+
+Chez Caroline, ce fut tout à la fois l'affection de famille frappée au
+coeur. Cette femme, qui voyait mourir d'un oeil sec son enfant, adorait
+sa mère, ses frères, sa soeur, l'Autriche enfin, à laquelle elle
+sacrifia éternellement Naples. Ce fut l'orgueil royal, mortellement
+blessé, moins encore par la mort que par l'ignominie de cette mort;
+ce fut la haine la plus ardente, éveillée contre cet odieux peuple
+français, qui osait traiter ainsi non-seulement les rois, mais encore
+la royauté, qui amenèrent sur les lèvres de cette femme un serment de
+vengeance contre la France, non moins implacable que celui qui sortit,
+contre Rome des lèvres du jeune Annibal.
+
+En effet, en apprenant successivement, et à huit mois de distance,
+les nouvelles de la mort de Louis XVI et de Marie-Antoinette, Caroline
+devint presque folle de rage. Les différentes impressions de terreur
+et de colère qui agitaient son âme avaient altéré sa physionomie et
+bouleversé le fil de ses idées; elle voyait partout des Mirabeau, des
+Danton, des Robespierre; on ne pouvait lui parler de l'amour et de la
+fidélité de ses sujets sans risquer de tomber dans sa disgrâce. Sa
+haine pour la France lui faisait voir dans ses propres États un parti
+républicain qui était loin d'y exister, mais qu'elle finit par y créer à
+force de persécutions; elle donnait le nom de jacobin à tout homme
+dont la distinction et la valeur personnelles dépassaient la mesure
+ordinaire, à tout imprudent lisant une gazette parisienne, à tout dandy
+imitant les modes françaises, et particulièrement à ceux qui portaient
+les cheveux courts; des aspirations pures et simples dans un progrès
+social furent taxées de crimes que la mort ou une prison perpétuelle
+pouvaient seules expier. Après que ses soupçons eurent été chercher,
+dans le Mezzo-Ceto, Emmanuele de Deo, Vitagliano et Cagliani, trois
+enfants ayant à peine soixante-cinq ans à eux trois, et qui furent
+cruellement exécutés sur la place du Château, les Pagano, les Conforti,
+les Cirillo furent emprisonnés; seulement, cette première fois, les
+soupçons de la reine montèrent jusqu'à la plus haute aristocratie: un
+prince Colonna, un Caracciolo, un Riario, enfin ce comte de Ruvo que
+nous avons vu figurer avec Cirillo au nombre des conspirateurs du palais
+de la reine Jeanne, furent arrêtés sans aucun motif, conduits au château
+Saint-Elme et recommandés au geôlier comme les conspirateurs les plus
+dangereux.
+
+Le roi et la reine, si mal d'accord d'habitude en toute chose,
+s'accordèrent cependant à partir de ce moment sur un point, leur haine
+contre les Français; seulement, la haine du roi était indolente et
+se fût contentée de les tenir éloignés de lui, tandis que la haine de
+Caroline était active et qu'à cette haine, à laquelle leur éloignement
+ne suffisait point, il fallait leur destruction.
+
+Le caractère altier de Caroline avait depuis longtemps courbé sous
+sa volonté le caractère insoucieux de Ferdinand, qui, ainsi que nous
+l'avons dit, se révoltait parfois par boutades, quand son bon sens
+naturel lui indiquait qu'on le faisait dévier du droit chemin; mais,
+avec du temps, de la patience et de l'obstination, la reine en arrivait
+toujours au but qu'elle se proposait.
+
+C'est ainsi que, dans l'espoir de prendre part à quelque coalition
+contre la France, et même de lui faire une guerre personnelle, elle
+avait, par l'intermédiaire d'Acton, levé et organisé, presque à l'insu
+de son mari, une armée de 70,000 hommes, construit une flotte de cent
+bâtiments de toute grandeur, réuni un matériel considérable, et pris
+toutes les dispositions enfin pour que, du jour au lendemain, sur un
+ordre du roi, la guerre pût commencer.
+
+Elle avait été plus loin: appréciant l'impuissance des généraux
+napolitains, qui n'avaient jamais commandé une armée en campagne,
+comprenant le peu de confiance qu'auraient en eux des soldats qui
+connaîtraient comme elle leur incapacité, elle avait demandé à son neveu
+l'empereur d'Autriche, un de ses généraux qui passait pour le premier
+stratégiste de l'époque, quoiqu'il ne fût encore célèbre que par ses
+échecs, le baron Mack; l'empereur s'était empressé de le lui accorder,
+et l'on attendait de moment en moment l'arrivée de cet important
+personnage, arrivée dont la reine et Acton devaient être seuls prévenus
+et que le roi ignorait complétement.
+
+Ce fut sur ces entrefaites qu'Acton, se sentant maître de la situation
+et ne connaissant au monde qu'un seul homme qui pût le renverser et
+se mettre à sa place, se décida à se débarrasser de cet homme, dont
+l'éloignement ne lui suffisait plus.
+
+Un jour, on apprit à Naples que le prince Caramanico, vice-roi de
+Sicile, était malade, le lendemain qu'il était mourant, le surlendemain
+qu'il était mort.
+
+Dans aucun coeur peut-être cette mort ne causa un ébranlement si
+terrible que dans celui de Caroline; cet amour, le premier de tous, y
+avait grandi par l'absence et ne pouvait en être déraciné que par la
+mort. Pas une des fibres dont il s'était emparé ne fut épargnée dans ce
+douloureux déchirement, et l'angoisse fut d'autant plus grande, qu'elle
+dut la cacher aux regards curieux qui l'enveloppaient; elle feignit
+une indisposition, s'enferma dans la chambre la plus reculée de son
+appartement, et, là, se roulant sur ses tapis, les ongles enfoncés
+dans ses cheveux, la figure inondée de larmes, avec des rugissements
+de panthère blessée, elle blasphéma le ciel, maudit le roi, maudit sa
+couronne, maudit cet amant qu'elle n'aimait pas et qui lui tuait le seul
+amant qu'elle eût aimé, se maudit elle-même, et, par dessus tout, maudit
+ce peuple qui, chantant cette mort dans les rues, l'accusait d'avoir
+fait ce sacrifice humain à son complice Acton; enfin se promit de
+reverser sur la France et sur les Français tout ce fiel extravasé au
+fond de son coeur.
+
+Pendant cette agonie, une seule personne, confidente de tous ses
+secrets, et qu'elle allait associer à sa haine, put pénétrer jusqu'à
+elle: ce fut sa favorite Emma Lyonna.
+
+Les deux années qui s'étaient écoulées depuis cette mort, la plus grande
+douleur peut-être de toute la vie de Caroline, avaient pu épaissir le
+masque d'impassibilité qu'elle portait sur son visage, mais n'avaient en
+rien cicatrisé les blessures qui saignaient en dedans.
+
+Il est vrai que l'éloignement de Bonaparte séquestré en Égypte,
+l'arrivée à Naples du vainqueur d'Aboukir avec toute sa flotte, la
+certitude que, par cette Circé nommée Emma Lyonna, elle ferait de Nelson
+l'allié de sa haine et le complice de sa vengeance, lui avaient donné
+une de ces joies amères, les seules qu'il soit permis de connaître aux
+coeurs en deuil, aux âmes désespérées.
+
+Dans cette situation d'esprit, la scène qui s'était passée la veille au
+soir au palais de l'ambassade d'Angleterre, c'est-à-dire les menaces de
+l'ambassadeur français et sa déclaration de guerre, loin d'avoir effrayé
+notre implacable ennemie, avaient, au contraire, résonné à son oreille
+comme le tintement du bronze sonnant l'heure si longtemps et si
+impatiemment attendue.
+
+Il n'en était pas de même du roi, sur lequel cette scène avait produit
+une très-fâcheuse impression et auquel elle avait fait passer une fort
+mauvaise nuit.
+
+Aussi, en rentrant dans son appartement, avait-il commandé qu'on lui
+préparât le lendemain, pour se distraire, une chasse au sanglier dans
+les bois d'Asproni.
+
+FIN DU TOME PREMIER
+
+
+
+ TABLE
+
+
+ Avant-propos
+ I.--La galère capitaine
+ II.--Le héros du Nil
+ III.--Le passé de lady Hamilton
+ IV.--La fête de la peur
+ V.--Le palais de la reine Jeanne
+ VI.--L'envoyé de Rome
+ VII.--Le fils de la morte
+ VIII.--Le droit d'asile
+ IX.--La sorcière
+ X.--L'horoscope
+ XI.--Le général Championnet
+ XII.--Le baiser d'un mari
+ XIII.--Le chevalier San-Felice
+ XIV.--Luisa Molina
+ XV.--Le père et la fille
+ XVI.--Une année d'épreuve
+ XVII.--Le roi
+ XVIII.--La reine
+
+FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER
+
+
+___________________________________
+POISSY.--TYP. ET STÉR. DE A. BOURET.
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La San-Felice, Tome I, by Alexandre Dumas
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, TOME I ***
+
+***** This file should be named 17693-8.txt or 17693-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/1/7/6/9/17693/
+
+Produced by Carlo Traverso and the Online Distributed
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+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
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+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+
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+
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+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+*** END: FULL LICENSE ***
+