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+ The Project Gutenberg eBook of Aline Et Valcour, by D.A.F. de Sade.
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+<pre>
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+The Project Gutenberg EBook of Aline et Valcour, tome II, by D.A.F. de SADE
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Aline et Valcour, tome II
+ Roman philosophique
+
+Author: D.A.F. de SADE
+
+Release Date: February 7, 2006 [EBook #17707]
+Last Updated: March 3, 2019
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ALINE ET VALCOUR, TOME II ***
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+Produced by Marc D'Hooghe.
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+<h1>ALINE ET VALCOUR,</h1>
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+<h2><i>ou</i></h2>
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+<h2>LE ROMAN PHILOSOPHIQUE.</h2>
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+<h4>par</h4>
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+<h2>D.A.F. DE SADE</h2>
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+<h3>TOME II.</h3>
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+<h4>TROISI&Egrave;ME PARTIE.</h4>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h5>&Eacute;crit &agrave; la Bastille un an avant la R&eacute;volution de France.</h5>
+
+<h5>ORN&Eacute; DE SEIZE GRAVURES.</h5>
+
+<h5>1795.</h5>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p class="center">Nam veluti pueris absinthia tetra medentes,<br />
+Cum dare conantur prius oras pocula circum<br />
+Contingunt mellis dulci flavoque liquore,<br />
+Ut puerum aetas improvida ludificetur<br />
+Labrorum tenus; interea perpotet amarum<br />
+Absinthy lathicem deceptaque non capiatur,<br />
+Sed potius tali tacta recreata valescat.<br />
+<br />
+ Luc. Lib. 4.
+</p>
+<hr style='width: 65%;' />
+
+
+<h3>LETTRE TRENTE-CINQUI&Egrave;ME,</h3>
+
+<h5><i>D&eacute;terville &agrave; Valcour</i>.</h5>
+
+
+<p class="date">Verfeuille, 16 Novembre.</p>
+
+
+<h4>HISTOIRE DE SAINVILLE ET DE L&Eacute;ONORE.
+<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>
+</h4>
+
+<p>C'est en pr&eacute;sentant l'objet qui l'encha&icirc;ne, qu'un amant peut se flatter
+d'obtenir l'indulgence de ses fautes: daignez jeter les yeux sur
+L&eacute;onore, et vous y verrez &agrave;-la-fois la cause de mes torts, et la raison
+qui les excuse.</p>
+
+<p>N&eacute; dans la m&ecirc;me ville qu'elle, nos familles unies par les noeuds du sang
+et de l'amiti&eacute;, il me fut difficile de la voir long-tems sans l'aimer;
+elle sortait &agrave; peine de l'enfance, que ses charmes faisaient d&eacute;j&agrave; le
+plus grand bruit, et je joignis &agrave; l'orgueil d'&ecirc;tre le premier &agrave; leur
+rendre hommage, le plaisir d&eacute;licieux d'&eacute;prouver qu'aucun objet ne
+m'embr&acirc;sait avec autant d'ardeur.</p>
+
+<p>L&eacute;onore dans l'&acirc;ge de la v&eacute;rit&eacute; et de l'innocence, n'entendit pas l'aveu
+de mon amour sans me laisser voir qu'elle y &eacute;tait sensible, et l'instant
+o&ugrave; cette bouche charmante sourit pour m'apprendre que je n'&eacute;tais point
+ha&iuml;, fut, j'en conviens, le plus doux de mes jours. Nous suiv&icirc;mes la
+marche ordinaire, celle qu'indique le coeur quand il est d&eacute;licat et
+sensible, nous nous jur&acirc;mes de nous aimer, de nous le dire, et bient&ocirc;t
+de n'&ecirc;tre jamais l'un qu'&agrave; l'autre. Mais nous &eacute;tions loin de pr&eacute;voir les
+obstacles que le sort pr&eacute;parait &agrave; nos desseins.&mdash;Loin de penser que
+quand nous osions nous faire ces promesses, de cruels parens
+s'occupaient &agrave; les contrarier, l'orage se formait sur nos t&ecirc;tes, et la
+famille de L&eacute;onore travaillait &agrave; un &eacute;tablissement pour elle au m&ecirc;me
+instant o&ugrave; la mienne allait me contraindre &agrave; en accepter un.</p>
+
+<p>L&eacute;onore fut avertie la premi&egrave;re; elle m'instruisit de nos malheurs; elle
+me jura que si je voulais &ecirc;tre ferme, quels que fussent les inconv&eacute;niens
+que nous &eacute;prouvassions, nous serions pour toujours l'un &agrave; l'autre; je ne
+vous rends point la joie que m'inspira cet aveu, je ne vous peindrai que
+l'ivresse avec laquelle j'y r&eacute;pondis.</p>
+
+<p>L&eacute;onore, n&eacute;e riche, fut pr&eacute;sent&eacute;e au Comte de Folange, dont l'&eacute;tat et
+les biens devaient la faire jouir &agrave; Paris du sort le plus heureux; et
+malgr&eacute; ces avantages de la fortune, malgr&eacute; tous ceux que la nature avait
+prodigu&eacute;s au Comte, L&eacute;onore n'accepta point: un couvent paya ses refus.</p>
+
+<p>Je venais d'&eacute;prouver une partie des m&ecirc;mes malheurs: on m'avait offert
+une des plus riches h&eacute;riti&egrave;res de notre province, et je l'avais refus&eacute;e
+avec une si grande duret&eacute;, avec une assurance si positive &agrave; mon p&egrave;re,
+qu'ou j'&eacute;pouserais L&eacute;onore, ou que je ne me marierais jamais, qu'il
+obtint un ordre de me faire joindre mon corps, et de ne le quitter de
+deux ans.</p>
+
+<p>Avant de vous ob&eacute;ir, Monsieur, dis-je alors, en me jettant aux genoux de
+ce p&egrave;re irrit&eacute;, souffrez que je vous demande au moins la cruelle raison
+qui vous force &agrave; ne vouloir point m'accorder celle qui peut seule faire
+le bonheur de ma vie? Il n'y en a point, me r&eacute;pondit mon p&egrave;re, pour ne
+pas vous donner L&eacute;onore, mais il en existe de puissantes pour vous
+contraindre &agrave; en &eacute;pouser une autre. L'alliance de Mademoiselle de Vitri,
+ajouta-t-il, est m&eacute;nag&eacute;e par moi depuis dix ans; elle r&eacute;unit des biens
+consid&eacute;rables, elle termine un proc&egrave;s qui dure depuis des si&egrave;cles, et
+dont la perte nous ruinerait infailliblement.&mdash;Croyez-moi, mon fils, de
+telles consid&eacute;rations valent mieux que tous les sophismes de l'amour: on
+a toujours besoin de vivre, et l'on n'aime jamais qu'un instant.&mdash;Et les
+parens de L&eacute;onore, mon p&egrave;re, dis-je en &eacute;vitant de r&eacute;pondre &agrave; ce qu'il me
+disait, quels motifs all&egrave;guent-ils pour me la refuser?&mdash;Le d&eacute;sir de
+faire un &eacute;tablissement bien meilleur; duss&eacute;-je faiblir sur mes
+intentions, n'imaginez jamais de voir changer les leurs: ou leur fille
+&eacute;pousera celui qu'on lui destine, ou on la forcera de prendre le voile.
+Je m'en tins l&agrave;, je ne voulais pour l'instant qu'&ecirc;tre instruit du genre
+des obstacles, afin de me d&eacute;cider au parti qui me resterait pour les
+rompre. Je suppliai donc mon p&egrave;re de m'accorder huit jours, et je lui
+promis de me rendre incessamment apr&egrave;s o&ugrave; il lui plairait de m'exiler.
+J'obtins le d&eacute;lai d&eacute;sir&eacute;, et vous imaginez facilement que je n'en
+profitai que pour travailler &agrave; d&eacute;truire tout ce qui s'opposait au
+dessein que L&eacute;onore et moi avions de nous r&eacute;unir &agrave; jamais.</p>
+
+<p>J'avais une tante religieuse au m&ecirc;me Couvent o&ugrave; on venait d'enfermer
+L&eacute;onore; ce hasard me fit concevoir les plus hardis projets: je contai
+mes malheurs &agrave; cette parente, et fus assez heureux pour l'y trouver
+sensible; mais comment faire pour me servir, elle en ignorait les
+moyens.&mdash;L'amour me les sugg&egrave;re, lui dis-je, et je vais vous les
+indiquer.... Vous savez que je ne suis pas mal en fille; je me
+d&eacute;guiserai de cette mani&egrave;re; vous me ferez passer pour une parente qui
+vient vous voir de quelques provinces &eacute;loign&eacute;es; vous demanderez la
+permission de me faire entrer quelques jours dans votre Couvent.... Vous
+l'obtiendrez.&mdash;Je verrai L&eacute;onore, et je serai le plus heureux des
+hommes.</p>
+
+<p>Ce plan hardi parut d'abord impossible &agrave; ma tante; elle y voyait cent
+difficult&eacute;s; mais son esprit ne lui en dictait pas une, que mon coeur ne
+la d&eacute;truis&icirc;t &agrave; l'instant, et je parvins &agrave; la d&eacute;terminer.</p>
+
+<p>Ce projet adopt&eacute;, le secret jur&eacute; de part et d'autre, je d&eacute;clarai &agrave; mon
+p&egrave;re que j'allais m'exiler, puisqu'il l'exigeait, et que, quelque dur
+que f&ucirc;t pour moi l'ordre o&ugrave; il me for&ccedil;ait de me soumettre, je le
+pr&eacute;f&eacute;rais sans doute au mariage de Mademoiselle de Vitri. J'essuyai
+encore quelques remontrances; on mit tout en usage pour me
+persuader; mais voyant ma r&eacute;sistance in&eacute;branlable, mon p&egrave;re m'embrassa,
+et nous nous s&eacute;par&acirc;mes.</p>
+
+<p>Je m'&eacute;loignai sans doute; mais il s'en fallait bien que ce f&ucirc;t pour
+ob&eacute;ir &agrave; mon p&egrave;re. Sachant qu'il avait plac&eacute; chez un banquier &agrave; Paris une
+somme tr&egrave;s-consid&eacute;rable, destin&eacute;e &agrave; l'&eacute;tablissement qu'il projetait pour
+moi, je ne crus pas faire un vol en m'emparant d'avance des fonds qui
+devaient m'appartenir, et muni d'une pr&eacute;tendue lettre de lui, forg&eacute;e par
+ma coupable adresse, je me transportai &agrave; Paris chez le banquier, je
+re&ccedil;us les fonds qui montaient &agrave; cent mille &eacute;cus, m'habillai promptement
+en femme, pris avec moi une soubrette adroite, et repartis sur-le-champ
+pour me rendre dans la Ville et dans le Couvent o&ugrave; m'attendait la tante
+ch&eacute;rie qui roulait bien favoriser mon amour. Le coup que je venais de
+faire &eacute;tait trop s&eacute;rieux pour que je m'avisasse de lui en faire part; je
+ne lui montrai que le simple d&eacute;sir de voir L&eacute;onore devant elle, et de me
+rendre ensuite au bout de quelques jours aux ordres de mon p&egrave;re.... Mais
+comme il me croyait d&eacute;j&agrave; &agrave; ma destination, dis-je &agrave; ma tante, il
+s'agissait de redoubler de prudence; cependant, comme on nous apprit
+qu'il venait de partir pour ses biens, nous nous trouv&acirc;mes plus
+tranquilles, et d&egrave;s l'instant nos ruses commenc&egrave;rent.</p>
+
+<p>Ma tante me re&ccedil;oit d'abord au parloir, me fait faire adroitement
+connoissance avec d'autres religieuses de ses amies, t&eacute;moigne l'envie
+qu'elle a de m'avoir avec elle, au moins pendant quelques jours, le
+demande, l'obtient; j'entre, et me voil&agrave; sous le m&ecirc;me toit que L&eacute;onore.</p>
+
+<p>Il faut aimer, pour conna&icirc;tre l'ivresse de ces situations; mon coeur
+suffit pour les sentir, mais mon esprit ne peut les rendre.</p>
+
+<p>Je ne vis point L&eacute;onore le premier jour, trop d'empressement f&ucirc;t devenu
+suspect. Nous avions de grands m&eacute;nagemens &agrave; garder; mais le lendemain,
+cette charmante fille, invit&eacute;e &agrave; venir prendre du chocolat chez ma
+tante, se trouva &agrave; c&ocirc;t&eacute; de moi, sans me reconna&icirc;tre; d&eacute;jeuna avec
+plusieurs autres de ses compagnes, sans se douter de rien, et ne revint
+enfin de son erreur, que lorsqu'apr&egrave;s le repas, ma tante l'ayant retenue
+la derni&egrave;re, lui dit, en riant, et me pr&eacute;sentant &agrave; elle:&mdash;Voil&agrave; une
+parente, ma belle cousine, avec laquelle je veux vous faire faire
+connaissance: examinez-la bien, je vous prie, et dites-moi s'il est
+vrai, comme elle le pr&eacute;tend, que vous vous &ecirc;tes d&eacute;j&agrave; vues ailleurs....
+L&eacute;onore me fixe, elle se trouble; je me jette &agrave; ses pieds, j'exige mon
+pardon, et nous nous livrons un instant au doux plaisir d'&ecirc;tre s&ucirc;rs de
+passer au moins quelques jours ensemble.</p>
+
+<p>Ma tante crut d'abord devoir &ecirc;tre un peu plus s&eacute;v&egrave;re; elle refusa de
+nous laisser seuls; mais je la cajolai si bien, je lui dis un si grand
+nombre de ces choses douces, qui plaisent tant aux femmes, et sur-tout
+aux religieuses, qu'elle m'accorda bient&ocirc;t de pouvoir entretenir
+t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te le divin objet de mon coeur.</p>
+
+<p>L&eacute;onore, dis-je &agrave; ma ch&egrave;re ma&icirc;tresse, d&egrave;s qu'il me fut possible de
+l'approcher: &ocirc; L&eacute;onore, me voil&agrave; en &eacute;tat de vous presser d'ex&eacute;cuter nos
+sermens; j'ai de quoi vivre, et pour vous, et pour moi, le reste de nos
+jours. Ne perdons pas un instant, &eacute;loignons-nous.&mdash;Franchir les murs, me
+dit L&eacute;onore effray&eacute;e; nous ne le pourrons jamais.&mdash;Rien n'est impossible
+&agrave; l'amour, m'&eacute;criai-je; laissez-vous diriger par lui, nous serons r&eacute;unis
+demain. Cette aimable fille m'oppose encore quelques scrupules, me fait
+entrevoir des difficult&eacute;s; mais je la conjure de ne se rendre, comme
+moi, qu'au sentiment qui nous enflamme.... Elle fr&eacute;mit.... Elle promet,
+et nous convenons de nous &eacute;viter, et de ne plus nous revoir, qu'au
+moment de l'ex&eacute;cution. Je vais y r&eacute;fl&eacute;chir, lui dis-je, ma tante vous
+remettra un billet; vous ex&eacute;cuterez ce qu'il contiendra; nous nous
+verrons encore une fois, pour disposer tout, et nous partirons.</p>
+
+<p>Je ne voulais point mettre ma tante dans une telle confidence.
+Accepterait-elle de nous servir; ne nous trahirait-elle pas? Ces
+consid&eacute;rations m'arr&ecirc;taient; cependant il fallait agir. Seul, d&eacute;guis&eacute;,
+dans une maison vaste dont je connoissais &agrave; peine les d&eacute;tours et les
+environs; tout cela &eacute;tait fort difficile; rien ne m'arr&ecirc;ta cependant,
+et vous allez voir les moyens que je pris.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir profond&eacute;ment &eacute;tudi&eacute; pendant vingt-quatre heures, tout ce que
+la situation pouvait me permettre, je m'aper&ccedil;us qu'un sculpteur venait
+tous les jours dans une chapelle int&eacute;rieure du couvent, r&eacute;parer une
+grande statue de <i>Sainte Ultrogote</i>, patrone de la maison, en laquelle
+les religieuses avaient une foi profonde; on lui avait vu faire des
+miracles; elle accordait tout ce qu'on lui demandait. Avec quelques
+paten&ocirc;tres, d&eacute;votement r&eacute;cit&eacute;es au bas de son autel, on &eacute;tait s&ucirc;r de la
+b&eacute;atitude c&eacute;leste. R&eacute;solu de tout hasarder, je m'approchai de l'artiste,
+et apr&egrave;s quelques g&eacute;nuflexions pr&eacute;liminaires, je demandai &agrave; cet homme,
+s'il avait autant de foi que ces dames au cr&eacute;dit de la sainte qu'il
+rajustait. Je suis &eacute;trang&egrave;re dans cette maison, ajoutai-je, et je serais
+bien aise d'entendre raconter par vous quelques hauts faits de cette
+bienheureuse.&mdash;Bon, dit le sculpteur, en riant, et croyant pouvoir
+parler avec plus de franchise, d'apr&egrave;s le ton qu'il me voyait prendre
+avec lui.&mdash;Ne voyez-vous pas bien que ce sont des b&eacute;guines, qui croyent
+tout ce qu'on leur dit. Comment voulez-vous qu'un morceau de bois fasse
+des choses extraordinaires? Le premier de tous les miracles devrait &ecirc;tre
+de se conserver, et vous voyez bien qu'elle n'en a pas l&agrave; puissance,
+puisqu'il faut que je la raccommode. Vous ne croyez pas &agrave; toutes ces
+momeries l&agrave;, vous, mademoiselle.&mdash;Ma foi, pas trop, r&eacute;pondis-je; mais il
+faut bien faire comme les autres. Et m'imaginant que cette ouverture
+devait suffir pour le premier jour, je m'en tins l&agrave;. Le lendemain, la
+conversation reprit, et continua sur le m&ecirc;me ton. Je fus plus loin; je
+lui donnai beau jeu et il s'enflamma, et je crois que si j'eusse
+continu&eacute; de l'&eacute;mouvoir, l'autel m&ecirc;me de la miraculeuse statue, f&ucirc;t
+devenu le tr&ocirc;ne de nos plaisirs.... Quand je le vis l&agrave;, je lui saisis la
+main. Brave homme, lui dis-je, voyez en moi, au lieu d'une fille, un
+malheureux amant, dont vous pouvez faire le bonheur.&mdash;Oh ciel! monsieur,
+vous allez nous perdre tous deux.&mdash;Non, &eacute;coutez-moi; servez-moi,
+secourez-moi, et votre fortune est faite; et en disant cela, pour donner
+plus de force &agrave; mes discours, je lui glissai un rouleau de vingt-cinq
+louis, l'assurant que je n'en resterais pas l&agrave;, s'il voulait m'&ecirc;tre
+utile.&mdash;Eh bien, qu'exigez-vous?&mdash;Il y a ici une jeune pensionnaire que
+j'adore, elle m'aime, elle consent &agrave; tout, je veux l'enlever, et
+l'&eacute;pouser; mais je ne le puis, sans votre secours.&mdash;Et comment puis-je
+vous &ecirc;tre utile?&mdash;Rien de plus simple; brisons les deux bras de cette
+statue, dites qu'elle est en mauvais &eacute;tat, que quand vous avez voulu la
+r&eacute;parer, elle s'est d&eacute;mantibul&eacute;e toute seule, qu'il vous est impossible
+de la rajuster ici; qu'il est indispensable qu'elle soit emport&eacute;e chez
+vous.... On y consentira, on y est trop attach&eacute;, pour ne pas accepter
+tout ce qui peut la conserver.... Je viendrai seul la nuit, achever de
+la rompre; j'en absorberai les morceaux, ma ma&icirc;tresse, envelopp&eacute;e sous
+les attirails qui parent cette statue, viendra se mettre &agrave; sa place,
+vous la couvrirez d'un grand drap, et aid&eacute; d'un de vos gar&ccedil;ons, vous
+l'emporterez de bon matin dans votre atelier; une femme &agrave; nous s'y
+trouvera; vous lui remettrez l'objet de mes voeux; je serai chez vous
+deux heures apr&egrave;s; vous accepterez de nouvelles marques de ma
+reconnaissance, vous direz ensuite &agrave; vos religieuses, que la statue est
+tomb&eacute;e en poussi&egrave;re, quand vous avez voulu y mettre le ciseau, et que
+vous allez leur en faire une neuve. Mille difficult&eacute;s s'offrirent aux
+yeux d'un homme qui, moins &eacute;pris que moi, voyait sans-doute infiniment
+mieux. Je n'&eacute;coutai rien, je ne cherchai qu'&agrave; vaincre; deux nouveaux
+rouleaux y r&eacute;ussirent, et nous nous m&icirc;mes d&egrave;s l'instant &agrave; l'ouvrage. Les
+deux bras furent impitoyablement cass&eacute;s. Les religieuses appel&eacute;es, le
+projet du transport de la sainte approuv&eacute;, il ne fut plus question que
+d'agir.</p>
+
+<p>Ce fut alors que j'&eacute;crivis le billet convenu &agrave; L&eacute;onore; je lui
+recommandai de se trouver le soir m&ecirc;me &agrave; l'entr&eacute;e de la chapelle de
+<i>Sainte Ultrogote</i> avec le moins de v&ecirc;temens possible, parce que j'en
+avois de sanctifi&eacute;s &agrave; lui fournir, dont la vertu magique seroit de la
+faire aussit&ocirc;t disparo&icirc;tre du couvent.</p>
+
+<p>L&eacute;onore ne me comprenant point, vint aussit&ocirc;t me trouver chez ma tante.
+Comme nous avions m&eacute;nag&eacute; nos rendez-vous, ils n'&eacute;tonn&egrave;rent personne. On
+nous laissa seuls un instant, et j'expliquai tout le myst&egrave;re.</p>
+
+<p>Le premier mouvement de L&eacute;onore fut de rire. L'esprit qu'elle avait ne
+s'arrangeant pas avec le bigotisme, elle ne vit d'abord rien que de
+tr&egrave;s-plaisant au projet de lui faire prendre la place d'une statue
+miraculeuse; mais la r&eacute;flexion refroidit bient&ocirc;t sa ga&icirc;t&eacute;.... Il fallait
+passer la nuit l&agrave;.... Quelque chose pouvait s'entendre; les Nones....
+Celles, au moins, qui couchaient pr&egrave;s de cette chapelle, n'avaient qu'&agrave;
+s'imaginer que le bruit qui en venait, &eacute;tait occasionn&eacute; par la Sainte,
+furieuse de son changement; elles n'avaient qu'&agrave; venir examiner,
+d&eacute;couvrir.... Nous &eacute;tions perdus; dans le transport, pouvait-elle
+r&eacute;pondre d'un mouvement?... Et si on levait le drap, dont elle serait
+couverte.... Si enfin.... Et mille objections, toutes plus raisonnables
+les unes que les autres, et que je d&eacute;truisis d'un seul mot, en assurant
+L&eacute;onore qu'il y avait un Dieu pour les amans, et que ce Dieu implor&eacute; par
+nous, accomplirait infailliblement nos voeux, sans que nul obstacle vint
+en troubler l'effet.</p>
+
+<p>L&eacute;onore se rendit, personne ne couchait dans sa chambre; c'&eacute;tait le plus
+essentiel. J'avais &eacute;crit &agrave; la femme qui m'avait accompagn&eacute; de Paris, de
+se trouver le lendemain, de tr&egrave;s-grand matin, chez le sculpteur, dont je
+lui envoyais l'adresse; d'apporter des habits convenables pour une jeune
+personne presque nue, qu'on lui remettrait, et de l'emmener aussi-t&ocirc;t &agrave;
+l'auberge o&ugrave; nous &eacute;tions descendus, de demander des chevaux de poste
+pour neuf heures pr&eacute;cises du matin; que je serais sans faute, de retour
+&agrave; cette heure, et que nous partirions de suite.</p>
+
+<p>Tout allant &agrave; merveille de ce c&ocirc;t&eacute;, je ne m'occupai plus que des projets
+int&eacute;rieurs; c'est-&agrave;-dire des plus difficiles, sans-doute.</p>
+
+<p>L&eacute;onore pr&eacute;texta un mal de t&ecirc;te, afin d'avoir le droit de se retirer de
+meilleure heure, et d&egrave;s qu'on la crut couch&eacute;e, elle sortit, et vint me
+trouver dans la chapelle, o&ugrave; j'avais l'air d'&ecirc;tre en m&eacute;ditation. Elle
+s'y mit comme moi; nous laissames &eacute;tendre toutes les nones sur leurs
+saintes couches, et d&egrave;s que nous les supposames ensevelies dans les bras
+du sommeil, nous commen&ccedil;ames &agrave; briser et &agrave; r&eacute;duire en poudre la
+miraculeuse statue, ce qui nous fut fort ais&eacute;, vu l'&eacute;tat dans lequel
+elle &eacute;tait. J'avais un grand sac, tout pr&ecirc;t, au fond duquel &eacute;taient
+plac&eacute;es quelques grosses pierres. Nous mimes dedans les d&eacute;bris de la
+sainte, et j'allai promptement jetter le tout dans un puits. L&eacute;onore,
+peu v&ecirc;tue, s'affubla aussi-t&ocirc;t des parures de Sainte-Ultrogote; je
+l'arrangeai dans la situation pench&eacute;e, o&ugrave; le sculpteur l'avait mise,
+pour la travailler. Je lui emmaillotai les bras, je mis &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle,
+ceux de bois, que nous avions cass&eacute; la veille, et apr&egrave;s lui avoir donn&eacute;
+un baiser.... Baiser d&eacute;licieux, dont l'effet fut sur moi bien plus
+puissant que les miracles de toutes les Saintes du Ciel; je fermai le
+temple o&ugrave; reposait ma d&eacute;esse, et me retirai tout rempli de son culte.</p>
+
+<p>Le lendemain, de grand matin, le sculpteur entra, suivi d'un de ses
+&eacute;l&egrave;ves, tous deux munis d'un drap. Ils le jetterent sur L&eacute;onore, avec
+tant de promptitude et d'adresse, qu'une none qui les &eacute;clairait, ne put
+rien d&eacute;couvrir; l'artiste aid&eacute; de son gar&ccedil;on, emporta la pr&eacute;tendue
+Sainte; ils sortirent, et L&eacute;onore re&ccedil;ue par la femme qui l'attendait,
+se trouva &agrave; l'auberge indiqu&eacute;e, sans avoir &eacute;prouv&eacute; d'obstacle &agrave; son
+&eacute;vasion.</p>
+
+<p>J'avais pr&eacute;venu de mon d&eacute;part. Il n'&eacute;tonna personne. J'affectai, au
+milieu de ces dames, d'&ecirc;tre surpris de ne point voir L&eacute;onore, on me dit
+qu'elle &eacute;tait malade. Tr&egrave;s en repos sur cette indisposition, je ne
+montrai qu'un int&eacute;r&ecirc;t m&eacute;diocre. Ma tante, pleinement persuad&eacute;e que nous
+nous &eacute;tions fait nos adieux myst&eacute;rieusement, la veille, ne s'&eacute;tonna
+point de ma froideur, et je ne pensai plus qu'&agrave; revoler avec
+empressement, o&ugrave; m'attendait l'objet de tous mes voeux.</p>
+
+<p>Cette ch&egrave;re fille avait pass&eacute; une nuit cruelle, toujours entre la
+crainte et l'esp&eacute;rance; son agitation avait &eacute;t&eacute; extr&ecirc;me; pour achever de
+l'inqui&eacute;ter encore plus, une vieille religieuse &eacute;tait venue pendant la
+nuit prendre cong&eacute; de la Sainte; elle avait marmott&eacute; plus d'une heure,
+ce qui avait presqu'emp&ecirc;ch&eacute; L&eacute;onore de respirer; et &agrave; la fin des
+paten&ocirc;tres, la vieille b&eacute;gueule en larmes avait voulu la baiser au
+visage; mais mal &eacute;clair&eacute;e, oubliant sans doute le changement d'attitude
+de la statue, son acte de tendresse s'&eacute;tait port&eacute; vers une partie
+absolument oppos&eacute;e &agrave; la t&ecirc;te; sentant cette partie couverte, et
+imaginant bien qu'elle se trompait, la vieille avait palp&eacute; pour se
+convaincre encore mieux de son erreur. L&eacute;onore extr&ecirc;mement sensible, et
+chatouill&eacute;e dans un endroit de son corps dont jamais nulle, main ne
+s'&eacute;tait approch&eacute;e, n'avait pu s'emp&ecirc;cher de tressaillir ; la none avait
+pris le mouvement pour un miracle; elle s'&eacute;tait jett&eacute;e &agrave; genoux, sa
+ferveur avait redoubl&eacute;; mieux guid&eacute;e dans ses nouvelles recherches, elle
+avait r&eacute;ussi &agrave; donner un tendre baiser sur le front de l'objet de son
+idol&acirc;trie, et s'&eacute;tait enfin retir&eacute;e.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir bien ri de cette aventure, nous part&icirc;mes, L&eacute;onore, la femme
+que j'avais amen&eacute;e de Paris, un laquais et moi; il s'en fallut de bien
+peu que nous ne fissions naufrage d&egrave;s le premier jour. L&eacute;onore fatigu&eacute;e,
+voulut s'arr&ecirc;ter dans une petite ville qui n'&eacute;tait pas &agrave; dix lieues de
+la n&ocirc;tre: nous descend&icirc;mes dans une auberge; &agrave; peine y &eacute;tions-nous,
+qu'une voiture en poste s'arr&ecirc;ta pour y d&icirc;ner comme nous.... C'&eacute;tait mon
+p&egrave;re; il revenait d'un de ses ch&acirc;teaux; il retournait &agrave; la ville,
+l'esprit bien loin de ce qui s'y passait. Je fr&eacute;mis encore quand je
+pense &agrave; cette rencontre; il monte; on l'&eacute;tablit dans une chambre
+absolument voisine de la n&ocirc;tre, l&agrave;, ne croyant plus pouvoir lui
+&eacute;chapper, je fus pr&ecirc;t vingt fois &agrave; aller me jeter &agrave; ses pieds pour
+t&acirc;cher d'obtenir le pardon de mes fautes; mais je ne le connaissais pas
+assez pour pr&eacute;voir ses r&eacute;solutions, je sacrifiais enti&egrave;rement L&eacute;onore
+par cette d&eacute;marche; je trouvai plus &agrave; propos de me d&eacute;guiser et de partir
+fort vite. Je fis monter l'h&ocirc;tesse; je lui dis que le hasard venait de
+faire arriver chez elle un homme &agrave; qui je devais deux cents louis; que
+ne me trouvant ni en &eacute;tat, ni en volont&eacute; de le payer &agrave; pr&eacute;sent, je la
+priai de ne rien dire, et de m'aider m&ecirc;me au d&eacute;guisement que j'allais
+prendre pour &eacute;chapper &agrave; ce cr&eacute;ancier. Cette femme, qui n'avait aucun
+int&eacute;r&ecirc;t &agrave; me trahir, et &agrave; laquelle je payai g&eacute;n&eacute;reusement notre d&eacute;pense,
+se pr&ecirc;ta de tout son coeur &agrave; la plaisanterie.</p>
+
+<p>L&eacute;onore et moi nous change&acirc;mes d'habit, et nous pass&acirc;mes ainsi tous deux
+effront&eacute;ment devant mon p&egrave;re, sans qu'il lui f&ucirc;t possible de nous
+reconna&icirc;tre, quelqu'attention qu'il e&ucirc;t l'air de prendre &agrave; nous. Le
+risque que nous venions de courir d&eacute;cida L&eacute;onore &agrave; moins &eacute;couter l'envie
+qu'elle avait de s'arr&ecirc;ter par-tout, et notre projet &eacute;tant de passer en
+Italie, nous gagn&acirc;mes Lyon d'une traite.</p>
+
+<p>Le Ciel m'est t&eacute;moin que j'avais respect&eacute; jusqu'alors la vertu de celle
+dont je voulais faire ma femme; j'aurais cru diminuer le prix que
+j'attendais de l'hymen, si j'avais permis &agrave; l'amour de le cueillir. Une
+difficult&eacute; bien mal entendue d&eacute;truisit notre mutuelle d&eacute;licatesse, et la
+grossi&egrave;re imb&eacute;cillit&eacute; du refus de ceux que nous f&ucirc;mes implorer, pour
+pr&eacute;venir le crime, fut positivement ce qui nous y plongea tous deux<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.
+O Ministres du Ciel, ne sentirez-vous donc jamais qu'il y a mille cas o&ugrave;
+il vaut mieux se pr&ecirc;ter &agrave; un petit mal, que d'en occasionner un grand,
+et que cette futile approbation de votre part, &agrave; laquelle on veut bien
+se pr&ecirc;ter, est pourtant bien moins importante que tous les dangers qui
+peuvent r&eacute;sulter du refus. Un grand Vicaire de l'Archev&ecirc;que, auquel nous
+nous adress&acirc;mes, nous renvoya avec duret&eacute;; trois Cur&eacute;s de cette ville
+nous firent &eacute;prouver les m&ecirc;mes d&eacute;sagr&eacute;mens, quand L&eacute;onore et moi,
+justement irrit&eacute;s de cette odieuse rigueur, r&eacute;sol&ucirc;mes de ne prendre que
+Dieu pour t&eacute;moin de nos sermens, et de nous croire aussi bien mari&eacute;s en
+l'invoquant aux pieds de ses autels, que si tout le sacerdoce romain e&ucirc;t
+rev&ecirc;tu notre hymen de ses formalit&eacute;s; c'est l'&acirc;me, c'est l'intention que
+l'&Eacute;ternel d&eacute;sire, et quand l'offrande est pure, le m&eacute;diateur est
+inutile.</p>
+
+<p>L&eacute;onore et moi, nous nous transport&acirc;mes &agrave; la Cath&eacute;drale, et l&agrave;, pendant
+le sacrifice de la messe, je pris la main de mon amante, je lui jurai de
+n'&ecirc;tre jamais qu'&agrave; elle, elle en fit autant; nous nous soum&icirc;mes tous
+deux &agrave; la vengeance du Ciel, si nous trahissions nos sermens; nous nous
+protest&acirc;mes de faire approuver notre hymen d&egrave;s que nous en aurions le
+pouvoir, et d&egrave;s le m&ecirc;me jour la plus charmante des femmes me rendit le
+plus heureux des &eacute;poux.</p>
+
+<p>Mais ce Dieu que nous venions d'implorer avec tant de z&egrave;le, n'avait pas
+envie de laisser durer notre bonheur: vous allez bient&ocirc;t voir par quelle
+affreuse catastrophe il lui plut d'en troubler le cours.</p>
+
+<p>Nous gagn&acirc;mes Venise sans qu'il nous arriv&acirc;t rien d'int&eacute;ressant; j'avais
+quelque envie de me fixer dans cette ville, le nom de <i>Libert&eacute;</i>, de
+<i>R&eacute;publique</i>, s&eacute;duit toujours les jeunes gens; mais nous f&ucirc;mes bient&ocirc;t &agrave;
+m&ecirc;me de nous convaincre, que si quelque ville dans le monde est digne de
+ce titre, ce n'est assur&eacute;ment pas celle-l&agrave;, &agrave; moins qu'on ne l'accorde &agrave;
+l'&Eacute;tat que caract&eacute;rise la plus affreuse oppression du peuple, et la plus
+cruelle tyrannie des grands.</p>
+
+<p>Nous nous &eacute;tions log&eacute;s &agrave; Venise sur le grand canal, chez un nomm&eacute;
+<i>Antonio</i>, qui tient un assez bon logis, aux armes de France, pr&egrave;s le
+pont de Rialto; et depuis trois mois, uniquement occup&eacute;s de visiter les
+beaut&eacute;s de cette ville flottante, nous n'avions encore song&eacute; qu'aux
+plaisirs; h&eacute;las! l'instant de la douleur arrivait, et nous ne nous en
+doutions point. La foudre grondait d&eacute;j&agrave; sur nos t&ecirc;tes, quand nous ne
+croyions marcher que sur des fleurs.</p>
+
+<p>Venise est entour&eacute;e d'une grande quantit&eacute; d'isles charmantes, dans
+lesquelles le citadin aquatique quittant ses lagunes empest&eacute;es, va
+respirer de tems en tems quelques atomes un peu moins mal sains. Fid&egrave;les
+imitateurs de cette conduite, et l'isle de <i>Malamoco</i> plus agr&eacute;able,
+plus fra&icirc;che qu'aucune de celles que nous avions vues, nous attirant
+davantage, il ne se passait gu&egrave;res de semaines que L&eacute;onore et moi
+n'allassions y d&icirc;ner deux ou trois fois. La maison que nous pr&eacute;f&eacute;rions
+&eacute;tait celle d'une veuve dont on nous avait vant&eacute; la sagesse; pour une
+l&eacute;g&egrave;re somme, elle nous appr&ecirc;tait un repas honn&ecirc;te, et nous avions de
+plus tout le jour la jouissance de son joli jardin. Un superbe figuier
+ombrageait une partie de cette charmante promenade; L&eacute;onore,
+tr&egrave;s-friande du fruit de cet arbre, trouvait un plaisir singulier &agrave;
+aller go&ucirc;ter sous le figuier m&ecirc;me, et &agrave; choisir l&agrave; tour-&agrave;-tour les
+fruits qui lui paraissaient les plus m&ucirc;rs.</p>
+
+<p>Un jour ... &ocirc; fatale &eacute;poque de ma vie!... Un jour que je la vis dans la
+grande ferveur de cette innocente occupation de son &acirc;ge, s&eacute;duit par un
+motif de curiosit&eacute;, je lui demandai la permission de la quitter un
+moment, pour aller voir, &agrave; quelques milles de l&agrave;, une abbaye c&eacute;l&egrave;bre,
+par les morceaux fameux du Titien et de Paul V&eacute;ronese, qui s'y
+conservaient avec soin. &Eacute;mue d'un mouvement dont elle ne parut pas &ecirc;tre
+ma&icirc;tresse. L&eacute;onore me fixa. Eh bien! me dit-elle, te voil&agrave; d&eacute;j&agrave; <i>mari</i>;
+tu br&ucirc;les de go&ucirc;ter des plaisirs sans ta <i>femme</i>.... O&ugrave; vas-tu, mon ami;
+quel tableau peut donc valoir l'original que tu poss&egrave;des?&mdash;Aucun
+assur&eacute;ment, lui dis-je, et tu en es bien convaincue; mais je sais que
+ces objets t'amusent peu; c'est l'affaire d'une heure; et ces pr&eacute;sens
+superbes de la nature, ajoutai-je, en lui montrant des figues, sont bien
+pr&eacute;f&eacute;rables aux subtilit&eacute;s de l'art, que je d&eacute;sire aller admirer un
+instant.... Vas, mon ami, me dit cette charmante fille, je saurai &ecirc;tre
+une heure sans toi, et se rapprochant de son arbre: vas, cours &agrave; tes
+plaisirs, je vais go&ucirc;ter les miens.... Je l'embrasse, je la trouve en
+larmes.... Je veux rester, elle m'en emp&ecirc;che; elle dit que c'est un
+l&eacute;ger moment de faiblesse, qu'il lui est impossible de vaincre. Elle
+exige que j'aille o&ugrave; la curiosit&eacute; m'appelle, m'accompagne au bord de la
+gondole, m'y voit monter, reste au rivage, pendant que je m'&eacute;loigne,
+pleure encore, au bruit des premiers coups de rames, et rentre &agrave; mes
+yeux, dans le jardin. Qui m'e&ucirc;t dit, que tel &eacute;tait l'instant qui allait
+nous s&eacute;parer! et que dans un oc&eacute;an d'infortune, allaient s'ab&icirc;mer nos
+plaisirs....Eh quoi, interrompit ici madame de Blamont; vous ne faites
+donc que de vous r&eacute;unir? Il n'y a que trois semaines que nous le sommes,
+madame, r&eacute;pondit Sainville, quoiqu'il y ait trois ans que nous ayons
+quitt&eacute; notre patrie.&mdash;Poursuivez, poursuivez, Monsieur; cette
+catastrophe annonce deux histoires, qui promettent bien de l'int&eacute;r&ecirc;t.</p>
+
+<p>Ma course ne fut pas longue, reprit Sainville; les pleurs de L&eacute;onore
+m'avaient tellement inqui&eacute;t&eacute;, qu'il me fut impossible de prendre aucun
+plaisir &agrave; l'examen que j'&eacute;tais all&eacute; faire. Uniquement occup&eacute; de ce cher
+objet de mon coeur, je ne songeais plus qu'&agrave; venir la rejoindre. Nous
+atteignons le rivage.... Je m'&eacute;lance.... Je vole au jardin,... et au
+lieu de L&eacute;onore, la veuve, la ma&icirc;tresse du logis, se jette vers moi,
+toute en larmes ... me dit qu'elle est d&eacute;sol&eacute;e, qu'elle m&eacute;rite toute ma
+col&egrave;re.... Qu'&agrave; peine ai-je &eacute;t&eacute; &agrave; cent pas du rivage, qu'une gondole,
+remplie de gens qu'elle ne conna&icirc;t pas, s'est approch&eacute;e de sa maison,
+qu'il en est sorti six hommes masqu&eacute;s, qui ont enlev&eacute; L&eacute;onore, l'ont
+transport&eacute;e dans leur barque, et se sont &eacute;loign&eacute;s avec rapidit&eacute;, en
+gagnant la haute mer.... Je l'avoue, ma premi&egrave;re pens&eacute;e fut de me
+pr&eacute;cipiter sur cette malheureuse, et de l'abattre d'un seul coup &agrave; mes
+pieds. Retenu par la faiblesse de son sexe, je me contentai de la saisir
+au col, et de lui dire, en col&egrave;re, qu'elle e&ucirc;t &agrave; me rendre ma femme, ou
+que j'allais l'&eacute;trangler &agrave; l'instant.... Ex&eacute;crable pays, m'&eacute;criai-je,
+voil&agrave; donc la justice qu'on rend dans cette fameuse r&eacute;publique! Puisse
+le ciel m'an&eacute;antir et m'&eacute;craser &agrave; l'instant avec elle, si je ne retrouve
+pas celle qui m'est ch&egrave;re.... A peine ai-je prononc&eacute; ces mots, que je
+suis entour&eacute; d'une troupe de sbires; l'un d'eux s'avance vers moi; me
+demande si j'ignore qu'un &eacute;tranger ne doit, &agrave; Venise, parler du
+gouvernement, en quoi que ce puisse &ecirc;tre; sc&eacute;l&eacute;rat, r&eacute;pondis-je, hors de
+moi, il en doit dire et penser le plus grand mal, quand il y trouve le
+droit des gens et l'hospitalit&eacute; aussi cruellement viol&eacute;s.... Nous
+ignorons ce que vous voulez dire, r&eacute;pondit l'alguasil; mais ayez pour
+agr&eacute;able de remonter dans votre gondole, et de vous rendre sur-le-champ
+prisonnier dans votre auberge, jusqu'&agrave; ce que la r&eacute;publique ait ordonn&eacute;
+de vous.</p>
+
+<p>Mes efforts devenaient inutiles, et ma col&egrave;re impuissante; je n'avais
+plus pour moi que des pleurs, qui n'attendrissaient personne, et des
+cris qui se perdaient dans l'air. On m'entra&icirc;ne. Quatre de ces vils
+fripons m'escortent, me conduisent dans ma chambre, me consignent &agrave;
+Antonio, et vont rendre compte de leur sc&eacute;l&eacute;ratesse.</p>
+
+<p>C'est ici o&ugrave; les paroles manquent au tableau de ma situation! Et comment
+vous rendre, en effet, ce que j'&eacute;prouvai, ce que je devins, quand je
+revis cet appartement, duquel je venais de sortir, depuis quelques
+heures, libre et avec ma L&eacute;onore, et dans lequel je rentrais prisonnier,
+et sans elle. Un sentiment p&eacute;nible et sombre succ&eacute;da bient&ocirc;t &agrave; ma rage
+... Je jetai les yeux sur le lit de mon amante, sur ses robes, sur ses
+ajustemens, sur sa toilette; mes pleurs coulaient avec abondance, en
+m'approchant de ces diff&eacute;rentes choses. Quelquefois, je les observais
+avec le calme de la stupidit&eacute;. L'instant d'apr&egrave;s, je me pr&eacute;cipitais
+dessus avec le d&eacute;lire de l'&eacute;garement.... La voil&agrave;, me disais-je, elle
+est ici.... Elle repose.... Elle va s'habiller.... Je l'entends; mais
+tromp&eacute; par une cruelle illusion, qui ne faisait qu'irriter mon chagrin,
+je me roulais au milieu de la chambre; j'arrosais le plancher de mes
+larmes, et faisais retentir la vo&ucirc;te de mes cris. O L&eacute;onore! L&eacute;onore!
+c'en est donc fait, je ne te verrai plus.... Puis, sortant, comme un
+furieux, je m'&eacute;lan&ccedil;ais sur Antonio, je le conjurais d'abr&eacute;ger ma vie;
+je l'attendrissais par ma douleur; je l'effrayais par mon d&eacute;sespoir.</p>
+
+<p>Cet homme, avec l'air de la bonne foi, me conjura de me calmer; je
+rejetai d'abord ses consolations: l'&eacute;tat dans lequel j'&eacute;tais
+permettait-il de rien entendre.... Je consentis enfin &agrave;
+l'&eacute;couter.&mdash;Soyez pleinement en repos sur ce qui vous regarde, me dit-il
+d'abord; je ne pr&eacute;vois qu'un ordre de vous retirer dans vingt-quatre
+heures des terres de la r&eacute;publique, elle n'agira s&ucirc;rement pas plus
+s&eacute;v&egrave;rement avec vous.&mdash;Eh! Que m'importe ce que je deviendrai; c'est
+L&eacute;onore que je veux, c'est elle que je vous demande.&mdash;Ne vous imaginez
+pas qu'elle soit &agrave; Venise; le malheur dont elle est victime est arriv&eacute;
+&agrave; plusieurs autres &eacute;trang&egrave;res, et m&ecirc;me &agrave; des femmes de la ville: il se
+glisse souvent dans le canal des barques turques; elles se d&eacute;guisent,
+on ne les reconna&icirc;t point; elles enl&egrave;vent des proies pour le serrail,
+et quelques pr&eacute;cautions que prenne la r&eacute;publique, il est impossible
+d'emp&ecirc;cher cette piraterie. Ne doutez point que ce ne soit l&agrave; le malheur
+de votre L&eacute;onore: la veuve du jardin de Malamoco n'est point coupable,
+nous la connaissons tous pour une honn&ecirc;te femme; elle vous plaignait de
+bonne foi, et peut-&ecirc;tre que, sans votre emportement, vous en eussiez
+appris davantage. Ces isles, continuellement remplies d'&eacute;trangers, le
+sont &eacute;galement d'espions, que la R&eacute;publique y entretien; vous avez tenu
+des propos, voil&agrave; la seule raison de vos arr&ecirc;ts.&mdash;Ces arr&ecirc;ts ne sont pas
+naturels, et votre gouvernement sait bien ce qu'est devenue celle que
+j'aime; &ocirc; mon ami! faites-l&agrave; moi rendre, et mon sang est &agrave; vous.&mdash;Soyez
+franc, est-ce une fille enlev&eacute;e en France? Si cela est, ce qui vient de
+se faire pourrait bien &ecirc;tre l'ouvrage des deux Cours; cette circonstance
+changerait absolument la face des choses.... Et me voyant balbutier:&mdash;Ne
+me cachez rien, poursuit Antonio, apprenez-moi ce qui en est, je vole &agrave;
+l'instant m'informer; soyez certain qu'&agrave; mon retour je vous apprendrai
+si votre femme a &eacute;t&eacute; enlev&eacute;e par ordre pu par surprise.&mdash;Eh bien!
+r&eacute;pondis-je avec cette noble candeur de la jeunesse, qui, toute
+honorable qu'elle est, ne sert pourtant qu'&agrave; nous faire tomber dans tous
+les pi&egrave;ges qu'il pla&icirc;t au crime de nous tendre.... Eh bien! je vous
+l'avoue, elle est ma femme, mais &agrave; l'ins&ccedil;u de nos parens.&mdash;Il suffit,
+me dit Antonio, dans moins d'une heure vous saurez tout.... Ne sortez
+point, cela g&acirc;terait vos affaires, cela vous priverait des
+&eacute;claircissemens que vous avez droit d'esp&eacute;rer. Mon homme part et ne
+tarde pas &agrave; repara&icirc;tre.</p>
+
+<p>On ne se doute point, me dit-il, du myst&egrave;re de votre intrigue;
+l'Ambassadeur ne sait rien, et notre R&eacute;publique nullement fond&eacute;e &agrave; avoir
+les yeux sur votre conduite, vous aurait laiss&eacute; toute votre vie
+tranquille sans vos blasph&egrave;mes sur son gouvernement; L&eacute;onore est donc
+s&ucirc;rement enlev&eacute;e par une barque turque; elle &eacute;tait guett&eacute;e depuis un
+mois; il y avait dans le canal six petits b&acirc;timens arm&eacute;s qui
+l'escort&egrave;rent, et qui sont d&eacute;j&agrave; &agrave; plus de vingt lieues en mer. Nos gens
+ont couru, ils ont vu, mais il leur a &eacute;t&eacute; impossible de les atteindre.
+On va venir vous apporter les ordres du Gouvernement, ob&eacute;issez-y;
+calmez-vous, et croyez que j'ai fait pour vous tout ce qui pouvait
+d&eacute;pendre de moi.</p>
+
+<p>A peine Antonio eut-il effectivement cess&eacute; de me donner ces cruelles
+lumi&egrave;res, que je vis entrer ce m&ecirc;me chef des Sbires qui m'avait arr&ecirc;t&eacute;;
+il me signifia l'ordre de partir d&egrave;s le lendemain au matin; il m'ajouta
+que, sans la raison que j'avais effectivement de me plaindre, on n'en
+aurait pas agi avec autant de douceur; qu'on voulait bien pour ma
+consolation me certifier que cet enl&egrave;vement ne s'&eacute;tait point fait par
+aucun malfaiteur de la R&eacute;publique, mais uniquement par des barques des
+Dardanelles qui se glissaient ainsi dans la mer adriatique, sans qu'il
+f&ucirc;t possible d'arr&ecirc;ter leurs d&eacute;sordres, quelques pr&eacute;cautions que l'on
+p&ucirc;t prendre.... Le compliment fait, mon homme se retira, en me priant de
+lui donner quelques sequins pour l'honn&ecirc;tet&eacute; qu'il avait eue de ne me
+consigner que dans mon h&ocirc;tel, pendant qu'il pouvait me conduire en
+prison.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais infiniment plus tent&eacute;, je l'avoue, d'&eacute;craser ce coquin, que de
+lui donner pour boire, et j'allai le faire sans doute, quand Antonio me
+devinant, s'approcha de moi, et me conjura de satisfaire cet homme. Je
+le fis, et chacun s'&eacute;tant retir&eacute;, je me replongeai dans l'affreux
+d&eacute;sespoir qui d&eacute;chirait mon &acirc;me.... A peine pouvais-je r&eacute;fl&eacute;chir, jamais
+un dessein constant ne parvenait &agrave; fixer mon imagination; il s'en
+pr&eacute;sentait vingt &agrave;-la-fois, mais aussit&ocirc;t rejet&eacute;s que con&ccedil;us, ils
+faisaient &agrave; l'instant place &agrave; mille autres dont l'ex&eacute;cution &eacute;tait
+impossible. Il faut avoir connu une telle situation pour en juger, et
+plus d'&eacute;loquence que moi pour la peindre. Enfin, je m'arr&ecirc;tai au projet
+de suivre L&eacute;onore, de de la devancer si je pouvais &agrave; Constantinople, de
+la payer de tout mon bien au barbare qui me la ravissait, et de la
+soustraire au prix de mon sang, s'il le fallait, &agrave; l'affreux sort qui
+lui &eacute;tait destin&eacute;. Je chargeai Antonio de me fr&eacute;ter une felouque; je
+cong&eacute;diai la femme que nous avions amen&eacute;, et la r&eacute;compensai sur le
+serment qu'elle me fit que je n'aurais jamais rien &agrave; craindre de son
+indiscr&eacute;tion.</p>
+
+<p>La felouque se trouva pr&ecirc;te le lendemain au matin, et vous jugez si
+c'est avec joie que je m'&eacute;loignai de ces perfides bords. J'avais 15
+hommes d'&eacute;quipage, le vent &eacute;tait bon; le surlendemain, de bonne heure,
+nous aper&ccedil;&ucirc;mes la pointe de la fameuse citadelle de Corfou, fr&egrave;re rivale
+de Gibraltar, et peut-&ecirc;tre aussi imprenable que cette c&eacute;l&egrave;bre clef de
+l'Europe<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>; le cinqui&egrave;me jour nous doubl&acirc;mes le Cap de Mor&eacute;e, nous
+entr&acirc;mes dans l'Archipel, et le septi&egrave;me au soir, nous touch&acirc;mes Pera.</p>
+
+<p>Aucun b&acirc;timent, except&eacute; quelques barques de p&ecirc;cheurs de Dalmatie, ne
+s'&eacute;tait offert &agrave; nous durant la travers&eacute;e; nos yeux avaient eu beau se
+tourner de toutes parts, rien d'int&eacute;ressant ne les avait fix&eacute;s.... Elle
+a trop d'avance, me disais-je, il y a long-tems qu'elle est arriv&eacute;e....
+O ciel! elle est d&eacute;j&agrave; dans les bras d'un monstre que je redoute ... je
+ne parviendrai jamais &agrave; l'en arracher.</p>
+
+<p>Le Comte de Fierval &eacute;tait pour lors Ambassadeur de notre Cour &agrave; la
+Porte; je n'avais aucune liaison avec lui; en euss&eacute;-je eu d'ailleurs,
+aurai-je os&eacute; me d&eacute;couvrir? C'&eacute;tait pourtant le seul &ecirc;tre que je pusse
+implorer dans mes malheurs, le seul dont je pusse tirer
+quelqu'&eacute;claircissement: je fus le trouver, et lui laissant voir ma
+douleur, ne lui cachant aucune circonstance de mon aventure, ne lui
+d&eacute;guisant que mon nom et celui de ma femme, je le conjurai d'avoir
+quelque piti&eacute; de mes maux, et de vouloir bien m'&ecirc;tre utile, ou par ses
+actions, ou par ses conseils.</p>
+
+<p>Le Comte m'&eacute;couta avec toute l'honn&ecirc;tet&eacute;, avec tout l'int&eacute;r&ecirc;t que je
+devais attendre d'un homme de ce caract&egrave;re.... Votre situation est
+affreuse, me dit-il; si vous &eacute;tiez en &eacute;tat de recevoir un conseil sage,
+je vous donnerais celui de retourner en France, de faire votre paix avec
+vos parens, et de leur apprendre le malheur &eacute;pouvantable qui vous est
+arriv&eacute;.&mdash;Et le puis-je, Monsieur, lui dis-je; puis-je exister o&ugrave; ne sera
+pas ma L&eacute;onore! Il faut que je la retrouve, ou que je meure.&mdash;Eh bien!
+me dit le Comte, je vais faire pour vous tout ce que je pourrai ...
+peut-&ecirc;tre plus que ne devrait me le permettre ma place.... Avez-vous un
+portrait de L&eacute;onore?&mdash;En voici un assez ressemblant, autant au moins
+qu'il est possible &agrave; l'art d'atteindre &agrave; ce que la nature a de plus
+parfait.&mdash;Donnez-le moi: demain matin &agrave; cette m&ecirc;me heure, je vous dirai
+si votre femme est dans le serrail. Le Sultan m'honore de ses bont&eacute;s: je
+lui peindrai le d&eacute;sespoir d'un homme de ma nation; il me dira s'il
+poss&egrave;de ou non cette femme; mais r&eacute;fl&eacute;chissez-y bien, peut-&ecirc;tre
+allez-vous accro&icirc;tre votre malheur: s'il l'a, je ne vous r&eacute;ponds pas
+qu'il me la rende.... Juste ciel! elle serait dans ces murs, et je ne
+pourrais l'en arracher.... Oh! Monsieur, que me dites-vous? peut-&ecirc;tre
+aimerai-je mieux l'incertitude.&mdash;Choisissez.&mdash;Agissez, Monsieur, puisque
+vous voulez bien vous int&eacute;resser &agrave; mes malheurs; agissez: et si le
+Sultan poss&egrave;de L&eacute;onore, s'il se refuse &agrave; me la rendre, j'irai mourir de
+douleur aux pieds des murs de son serrail; vous lui ferez savoir ce que
+lui co&ucirc;te sa conqu&ecirc;te; vous lui direz qu'il ne l'ach&egrave;te qu'aux d&eacute;pends
+de la vie d'un infortun&eacute;.</p>
+
+<p>Le Comte me serra la main, partagea ma douleur, la respecta et la
+servit, bien diff&eacute;rent en cela de ces ministres ordinaires, qui, tout
+bouffis d'une vaine gloire, accordent &agrave; peine &agrave; un homme le tems de
+peindre ses malheurs, le repoussent avec duret&eacute;, et comptent au rang de
+leurs momens perdus ceux que la biens&eacute;ance les oblige &agrave; pr&ecirc;ter l'oreille
+aux malheureux.</p>
+
+<p>Gens en place, voil&agrave; votre portrait: vous croyez nous en imposer en
+all&eacute;guant sans cesse une multitude d'affaires, pour prouver
+l'impossibilit&eacute; de vous voir et de vous parler; ces d&eacute;tours, trop
+absurdes, trop us&eacute;s, pour en imposer encore, ne sont bons qu'&agrave; vous
+faire m&eacute;priser; ils ne servent qu'&agrave; faire m&eacute;dire de la nation, qu'&agrave;
+d&eacute;grader son gouvernement. O France! tu t'&eacute;claireras un jour, je
+l'esp&egrave;re: l'&eacute;nergie de tes citoyens brisera bient&ocirc;t le sceptre du
+despotisme et de la tyrannie, et foulant &agrave; tes pieds les sc&eacute;l&eacute;rats qui
+servent l'un et l'autre, tu sentiras qu'un peuple libre par la nature et
+par son g&eacute;nie, ne doit &ecirc;tre gouvern&eacute; que par lui-m&ecirc;me<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p>
+
+<p>D&egrave;s le m&ecirc;me soir, le Comte de Fierval me fit dire qu'il avait &agrave; me
+parler, j'y courus.&mdash;Vous pouvez, me dit-il, &ecirc;tre parfaitement s&ucirc;r que
+L&eacute;onore n'est point au serrail; elle n'est m&ecirc;me point &agrave; Constantinople.
+Les horreurs qu'on a mis &agrave; Venise sur le compte de cette Cour n'existent
+plus: depuis des si&egrave;cles on ne fait point ici le m&eacute;tier de corsaire; un
+peu plus de r&eacute;flexion m'aurait fait vous le dire, si j'eusse &eacute;t&eacute; occup&eacute;
+d'autre chose, quand vous m'en avez parl&eacute;, que du plaisir de vous &ecirc;tre
+utile. A supposer que Venise ne vous en a point impos&eacute; sur le fait, et
+que r&eacute;ellement L&eacute;onore ait &eacute;t&eacute; enlev&eacute;e par des barques d&eacute;guis&eacute;es, ces
+barques appartiennent aux &Eacute;tats Barbaresques, qui se permettent
+quelquefois ce genre de piraterie; ce n'est donc que l&agrave; qu'il vous sera
+possible d'apprendre quelque chose. Voil&agrave; le portrait que vous m'avez
+confi&eacute;; je ne vous retiens pas plus long-tems dans cette Capitale.&mdash;Si
+vos parens faisaient des recherches, si l'on m'envoyait quelques ordres,
+je serais oblig&eacute; de changer la satisfaction r&eacute;elle que je viens
+d'&eacute;prouver en vous servant, contre la douleur de vous faire peut-&ecirc;tre
+arr&ecirc;ter.... Eloignez-vous.... Si vous poursuivez vos recherches,
+dirigez-les sur les cotes d'Afrique.... Si vous voulez mieux faire,
+retournez en France, il sera toujours plus avantageux pour vous de faire
+la paix avec vos parens, que de continuer &agrave; les aigrir par une plus
+longue absence.</p>
+
+<p>Je remerciai sinc&egrave;rement le Comte, et la fin de son discours m'ayant
+fait sentir qu'il serait plus prudent &agrave; moi de lui d&eacute;guiser mes projets,
+que de lui en faire part ... que peut-&ecirc;tre m&ecirc;me il d&eacute;sirait que j'agisse
+ainsi; je le quittai, le comblant des marques de ma reconnaissance, et
+l'assurant que j'allais r&eacute;fl&eacute;chir &agrave; l'un ou l'autre des plans que son
+honn&ecirc;tet&eacute; me conseillait.</p>
+
+<p>Je n'avais ni pay&eacute;, ni cong&eacute;di&eacute; ma felouque; je fis venir le patron,
+je lui demandai s'il &eacute;tait en &eacute;tat de me conduire &agrave; Tunis. &laquo;Assur&eacute;ment,
+me dit-il, &agrave; Alger, &agrave; Maroc, sur toute la c&ocirc;te d'Afrique, <i>votre
+Excellence</i> n'a qu'&agrave; parler&raquo;. Trop heureux dans mon malheur de trouver
+un tel secours; j'embrassai ce marinier de toute mon &acirc;me.&mdash;O brave
+homme! lui dis-je avec transport ... ou il faut que nous p&eacute;rissions
+ensemble, ou il faut que nous retrouvions L&eacute;onore.</p>
+
+<p>Il ne fut pourtant pas possible de partir, ni le lendemain, ni le jour
+d'apr&egrave;s: nous &eacute;tions dans une saison o&ugrave; ces parages sont incertains; le
+tems &eacute;tait affreux: nous attend&icirc;mes. Je crus inutile de para&icirc;tre
+davantage chez le Ministre de France.... Que lui dire? Peut-&ecirc;tre m&ecirc;me le
+servais-je en n'y reparaissant plus. Le ciel s'&eacute;claircit enfin, et nous
+nous m&icirc;mes en mer; mais ce calme n'&eacute;tait que trompeur: la mer ressemble
+&agrave; la fortune, il ne faut jamais se d&eacute;fier autant d'elle, que quand elle
+nous rit le plus.</p>
+
+<p>A peine e&ucirc;mes-nous quitt&eacute; l'Archipel, qu'un vent imp&eacute;tueux troublant la
+manoeuvre des rames, nous contraignit &agrave; faire de la voile; la l&eacute;g&egrave;ret&eacute;
+du b&acirc;timent le rendit bient&ocirc;t le jouet de la temp&ecirc;te, et nous f&ucirc;mes trop
+heureux de toucher Malte le lendemain sans accident. Nous entr&acirc;mes sous
+le fort Saint-Elme dans le bassin de la Valette, ville b&acirc;tie par le
+Commandeur de ce nom en 1566. Si j'avais pu penser &agrave; autre chose qu'&agrave;
+L&eacute;onore, j'aurais sans doute remarqu&eacute; la beaut&eacute; des fortifications de
+cette place, que l'art et la nature rendent absolument imprenables. Mais
+je ne m'occupai qu'&agrave; prendre vite une logement dans la ville, en
+attendant que nous en puissions repartir avec plus de promptitude
+encore, et cela devenant impossible pour le m&ecirc;me soir, je me r&eacute;solus &agrave;
+passer la nuit dans le cabaret o&ugrave; nous &eacute;tions.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait environ neuf heures du soir, et j'allais essayer de trouver
+quelques instans de repos, lorsque j'entendis beaucoup de bruit dans la
+chambre &agrave; cot&eacute; de la mienne. Les deux pi&egrave;ces n'&eacute;tant s&eacute;par&eacute;es que par
+quelques planches mal jointes, il me fut ais&eacute; de tout voir et de tout
+entendre. J'&eacute;coute ... j'observe ... quel singulier spectacle s'offre &agrave;
+mes regards! trois hommes qui me paraissent V&eacute;nitiens, plac&egrave;rent dans
+cette chambre une grande caisse couverte de toile cir&eacute;e; d&egrave;s que ce
+meuble est apport&eacute;, celui qui para&icirc;t &ecirc;tre le chef, s'enferme seul, l&egrave;ve
+la toile qui couvre la caisse, et je vois une bi&egrave;re.&mdash;O malheureux!
+s'&eacute;crie cet homme, je suis perdu; elle est morte ... elle n'a plus de
+mouvement.... Ce personnage est-il fou, me dis-je &agrave; moi-m&ecirc;me.... Eh
+quoi! il s'&eacute;tonne qu'il y ait un mort dans ce cercueil!... Mais
+pourquoi ce meuble fun&egrave;bre, continue-je. Quelle apparence qu'il f&ucirc;t l&agrave;,
+s'il ne contenait un mort! et mes r&eacute;flexions font place &agrave; la plus grande
+surprise, quand je vois celui qui avait parl&eacute;, ouvrir la bi&egrave;re, et en
+retirer dans ses bras le corps d'une femme; comme elle &eacute;tait habill&eacute;e,
+je reconnus bient&ocirc;t qu'elle n'&eacute;tait qu'en syncope, et qu'elle avait
+s&ucirc;rement &eacute;t&eacute; mise en vie dans ce cercueil. Ah! Je le savais bien,
+continua le personnage, je le savais bien qu'elle ne r&eacute;sisterait pas
+l&agrave;-dedans &agrave; la temp&ecirc;te; quel besoin de la laisser dans cette position,
+d&egrave;s que nos &eacute;tions s&ucirc;rs de n'&ecirc;tre pas suivi.... O juste ciel!;... et
+pendant ce tems-l&agrave;, il d&eacute;posait cette femme sur un lit; il lui t&acirc;tait le
+poulx,.et s'apercevant sans doute qu'il avait encore du mouvement, il
+sauta de joie.&mdash;Jour heureux! s'&eacute;cria-t-il, elle n'est qu'&eacute;vanouie!...
+Fille charmante, je ne serai point priv&eacute; des plaisirs que j'attends de
+toi; je te sommerai de ta parole, tu seras ma femme, et mes peines ne
+seront pas perdues.... Cet homme sortit en m&ecirc;me-tems d'une petite caisse
+des flacons, des lancettes, et se pr&eacute;parait &agrave; donner toutes sortes de
+secours &agrave; cette infortun&eacute;e, dont la situation o&ugrave; elle avait &eacute;t&eacute; plac&eacute;e
+m'avait toujours emp&ecirc;ch&eacute; de distinguer les traits.</p>
+
+
+<div class="figcenter" style="width: 444px;">
+<img src="images/sade-t2-1.jpg" width="444" height="768"
+alt="Illustration: Je savais bien qu&#39;elle n&#39;y r&eacute;sisterait pas." />
+</div>
+
+<p>J'en &eacute;tais l&agrave; de mon examen, tr&egrave;s-curieux de d&eacute;couvrir la suite de cette
+aventure, lorsque le patron de ma felouque entra brusquement dans ma
+chambre.&mdash;<i>Excellence</i>, me dit-il, ne vous couchez pas, la lune se l&egrave;ve,
+le tems est beau, nous d&icirc;nons demain &agrave; Tunis, si <i>votre Excellence</i> veut
+se d&eacute;p&ecirc;cher.</p>
+
+<p>Trop occup&eacute; de mon amour, trop rempli du seul d&eacute;sir d'en retrouver
+l'objet, pour perdre &agrave; une aventure &eacute;trang&egrave;re les momens destin&eacute;s &agrave;
+L&eacute;onore, je laisse l&agrave; ma belle &eacute;vanouie, et vole au plut&ocirc;t sur mon
+b&acirc;timent: les rames g&eacute;missent; le tems fra&icirc;chit; la lune brille; les
+matelots chantent; et nous sommes bient&ocirc;t loin de Malte.... Malheureux
+que j'&eacute;tais! o&ugrave; ne nous entra&icirc;ne pas la fatalit&eacute; de notre &eacute;toile....
+Ainsi que le chien infortun&eacute; de la fable, je laissais la proie pour
+courir apr&egrave;s l'omble, j'allais m'exposer &agrave; mille nouveaux dangers pour
+d&eacute;couvrir celle que le hasard venait de mettre dans mes mains.</p>
+
+<p>O grand Dieu! s'&eacute;cria Madame de Blamont, quoi! Monsieur, la belle morte
+&eacute;tait votre L&eacute;onore?&mdash;Oui, Madame, je lui laisse le soin de vous
+apprendre elle-m&ecirc;me ce qui l'avait conduite l&agrave;.... Permettez que je
+continue; peut-&ecirc;tre verrez-vous encore la fortune ennemie se jouer de
+moi avec les m&ecirc;mes caprices; peut-&ecirc;tre me verrez-vous encore, toujours
+faible, toujours occup&eacute; de ma profonde douleur, fuir la prosp&eacute;rit&eacute; qui
+luit un instant, pour voler o&ugrave; m'entra&icirc;ne malgr&eacute; moi la s&eacute;v&eacute;rit&eacute; de mon
+sort.</p>
+
+<p>Nous commencions avec l'aurore &agrave; d&eacute;couvrir la terre; d&eacute;j&agrave; le Cap <i>Bon</i>
+s'offrait &agrave; nos regards, quand un vent d'Est s'&eacute;levant avec fureur, nous
+permit &agrave; peine de friser la c&ocirc;te d'Afrique, et nous jeta avec une
+imp&eacute;tuosit&eacute; sans &eacute;gal&eacute; vers le d&eacute;troit de Gibraltar; la l&eacute;g&egrave;ret&eacute; de
+notre b&acirc;timent le rendait avec tant de facilit&eacute; la proie de la temp&ecirc;te,
+que nous ne f&ucirc;mes pas quarante heures &agrave; nous trouver en travers du
+d&eacute;troit. Peu accoutum&eacute;s &agrave; de telles courses sur des barques si fr&ecirc;les,
+nos matelots se croyaient perdus; il n'&eacute;tait plus question de
+manoeuvres, nous ne pouvions que carguer &agrave; la h&acirc;te une mauvaise voile
+d&eacute;j&agrave; toute d&eacute;chir&eacute;e, et nous abandonner &agrave; la volont&eacute; du Ciel, qui,
+s'embarrassant toujours assez peu du voeu des hommes, ne l&eacute;s sacrifie
+pas moins, malgr&eacute; leurs inutiles pri&egrave;res, &agrave; tout ce que lui inspire la
+bizarrerie de ses caprices. Nous pass&acirc;mes ainsi le d&eacute;troit, non sans
+risquer &agrave; chaque instant d'&eacute;chouer contre l'une ou l'autre terre;
+semblables &agrave; ces d&eacute;bris que l'on voit, errants au hasard et tristes
+jouets des vagues, heurter chaque &eacute;cueil tour-&agrave;-tour, si nous &eacute;chappions
+au naufrage sur les c&ocirc;tes d'Afrique, ce n'&eacute;tait que pour le craindre
+encore plus sur les rives d'Espagne.</p>
+
+<p>Le vent changea sit&ocirc;t que nous e&ucirc;mes d&eacute;bouqu&eacute; le d&eacute;troit; il nous
+rabattit sur la c&ocirc;te occidentale de Maroc, et cet empire &eacute;tant un de
+ceux o&ugrave; j'aurais continu&eacute; mes recherches, &agrave; supposer qu'elles se fussent
+trouv&eacute;es infructueuses dans les autres &Eacute;tats barbaresques, je r&eacute;solus
+d'y prendre terre. Je n'avais pas besoin de le d&eacute;sirer, mon &eacute;quipage
+&eacute;tait las de courir: le patron m'annon&ccedil;a d&egrave;s que nous f&ucirc;mes au port de
+Sal&eacute;, qu'&agrave; moins que je ne voulusse revenir en Europe, il ne pouvait pas
+me servir plus long-tems; il m'objecta que sa felouque peu faite &agrave;
+quitter les ports d'Italie, n'&eacute;tait pas en &eacute;tat d'aller plus loin, et
+que j'eusse &agrave; le payer ou &agrave; me d&eacute;cider au retour.&mdash;Au retour,
+m'&eacute;criai-je, eh! ne sais-tu donc pas que je pr&eacute;f&eacute;rerais la mort &agrave; la
+douleur de repara&icirc;tre dans ma patrie sans avoir retrouv&eacute; celle que
+j'aime. Ce raisonnement fait pour un coeur sensible, eut peu d'acc&egrave;s sur
+l'&acirc;me d'un matelot, et le cher patron, sans en &ecirc;tre &eacute;mu, me signifia
+qu'en ce cas il fallait prendre cong&eacute; l'un de l'autre.&mdash;Que devenir!
+&Eacute;tait-ce en Barbarie o&ugrave; je devais esp&eacute;rer de trouver justice contre un
+marinier V&eacute;nitien? Tous ces gens-l&agrave;, d'ailleurs, se tiennent d'un bout
+de l'Europe &agrave; l'autre: il fallut se soumettre, payer le patron, et s'en
+s&eacute;parer.</p>
+
+<p>Bien r&eacute;solu de ne pas rendre ma course Inutile dans ce royaume, et d'y
+poursuivre au moins les recherches que j'avais projet&eacute;es, je louai des
+mulets &agrave; Sal&eacute;, et rendu &agrave; Mekin&eacute;s, lieu de r&eacute;sidence de la Cour, je
+descendis chez le Consul de France: je lui exposai ma demande.&mdash;Je vous
+plains, me r&eacute;pondit cet homme, d&egrave;s qu'il m'e&ucirc;t entendu, et vous plains
+d'autant plus, que votre femme, f&ucirc;t-elle au s&eacute;rail, il serait
+impossible, au roi de France m&ecirc;me, de la d&eacute;couvrir; cependant, il n'est
+pas vraisemblable que ce malheur ait eu lieu: il est extr&ecirc;mement rare
+que les corsaires de Maroc aillent aujourd'hui dans l'Adriatique; il y a
+peut-&ecirc;tre plus de trente ans qu'ils n'y ont pris terre: les marchands
+qui fournissent le haram ne vont acheter des femmes qu'en Georgie; s'ils
+font quelques vols, c'est dans L'Archipel, parce que l'Empereur est
+tr&egrave;s-port&eacute; pour les femmes grecques, et qu'il paie au poids de l'or tout
+ce qu'on lui am&egrave;ne au-dessous de 12 ans de ces contr&eacute;es. Mais il fait
+tr&egrave;s-peu de cas des autres Europ&eacute;ennes, et je pourrais, continuait-il,
+vous assurer d'apr&egrave;s cela presqu'aussi s&ucirc;rement que si j'avais visit&eacute; le
+s&eacute;rail, que votre divinit&eacute; n'y est point. Quoi qu'il en soit, allez vous
+vous reposer, je vous promets de faire des recherches; j'&eacute;crirai dans
+les ports de l'Empire, et peut-&ecirc;tre au moins d&eacute;couvrirons-nous si elle a
+c&ocirc;toy&eacute; ces parages.</p>
+
+<p>Trouvant cet avis raisonnable, je m'y Conformai, et fus essayer de
+prendre un peu de repos, s'il &eacute;tait possible que je pusse le trouver au
+milieu des agitations de mon coeur.</p>
+
+<p>Le Consul fut huit jours sans me rien apprendre; il vint enfin me
+trouver au commencement du neuvi&egrave;me: votre femme, me dit-il, n'est
+s&ucirc;rement pas venue dans ce pays; j'ai le signalement de toutes celles
+qui y ont d&eacute;barqu&eacute; depuis l'&eacute;poque que vous m'avez cit&eacute;, rien dans tout
+ce que j'ai ne ressemble &agrave; ce qui vous int&eacute;resse. Mais le lendemain de
+votre arriv&eacute;e, un petit b&acirc;timent anglais, battu de la temp&ecirc;te, a rel&acirc;ch&eacute;
+dix heures &agrave; <i>Safie</i>; il a mis ensuite &agrave; la voile pour <i>le Cap</i>; il
+avait dans son b&acirc;timent une jeune Fran&ccedil;aise de l'&acirc;ge que vous m'avez
+d&eacute;peint, brune, de beaux cheveux, et de superbes yeux noirs; elle
+paraissait &ecirc;tre extr&ecirc;mement afflig&eacute;e: on n'a pu me dire, ni avec qui
+elle &eacute;tait, ni quel paraissait &ecirc;tre l'objet de son voyage; ce peu de
+circonstances est tout ce que j'ai su, je me h&acirc;te de vous en faire part,
+ne doutant point que cette Fran&ccedil;aise, si conforme au portrait que vous
+m'avez fait voir, ne soit celle que vous cherchez.&mdash;Ah! Monsieur,
+m'&eacute;criai-je, vous me donnez &agrave;-la-fois et la vie et la mort; je ne
+respirerai plus que je n'aie atteint ce maudit b&acirc;timent; je n'aurai pas
+un moment de repos que je ne sois instruit des raisons qui lui font
+emporter celle que j'adore au fond de l'univers. Je priai en m&ecirc;me-tems
+cet homme honn&ecirc;te de me fournir quelques lettres de cr&eacute;dit et de
+recommandation pour le Cap. Il le fit, m'indiqua les moyens de trouver
+un l&eacute;ger b&acirc;timent &agrave; bon prix au port de <i>Sal&eacute;</i>, et nous nous s&eacute;par&acirc;mes.</p>
+
+<p>Je retournai donc &agrave; ce port c&eacute;l&egrave;bre de l'Empire de Maroc<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>, o&ugrave; je
+m'arrangeai assez promptement d'une barque hollandaise de 50 tonneaux:
+pour avoir l'air de faire quelque chose, j'achetai une petite cargaison
+d'huile, dont on m'a dit que j'aurais facilement le d&eacute;bit au Cap.
+J'avais avec moi vingt-cinq matelots, un assez bon pilote, et mon
+valet-de-chambre, tel &eacute;tait mon &eacute;quipage.</p>
+
+<p>Notre b&acirc;timent n'&eacute;tant pas, assez bon voilier pour garder la grande mer,
+nous cour&ucirc;mes les c&ocirc;tes sans nous en &eacute;carter de plus de quinze &agrave; vingt
+lieues, quelquefois m&ecirc;me nous y abordions pour y faire de l'eau ou pour
+acheter des vivres aux Portugais de la Guin&eacute;e. Tout alla le mieux du
+monde jusqu'au golfe, et nous avions fait pr&egrave;s de la moiti&eacute; du chemin,
+lorsqu'un terrible vent du Nord nous jeta tout-&agrave;-coup vers l'isle de
+<i>Saint-Mathieu</i>. Je n'avais encore jamais vu la mer dans un tel
+courroux: la brume &eacute;tait si &eacute;paisse, qu'il devenait impossible de nous
+distinguer de la proue &agrave; la poupe; tant&ocirc;t enlev&eacute; jusqu'aux nues par
+la fureur des vagues, tant&ocirc;t pr&eacute;cipit&eacute; dans l'ab&icirc;me par leur ch&ucirc;te
+imp&eacute;tueuse, quelquefois enti&egrave;rement inond&eacute;s par les lames que nous
+embarquions malgr&eacute; nous, effray&eacute;s du bouleversement int&eacute;rieur et du
+mugissement &eacute;pouvantable des eaux, du craquement des couples; fatigu&eacute;s
+du roulis violent qu'occasionnait souvent la violence des rafales, et
+l'agitation inexprimable des lots, nous voyions la mort nous assaillir
+de par-tout, nous l'attendions &agrave; tout instant.</p>
+
+<p>C'est ici qu'un philosophe e&ucirc;t pu se plaire &agrave; &eacute;tudier l'homme, &agrave;
+observer la rapidit&eacute; avec laquelle les changemens de l'atmosph&egrave;re le
+font passer d'une situation &agrave; l'autre. Une heure avant, nos matelots
+s'enivraient en jurant ... maintenant, les mains &eacute;lev&eacute;es vers le ciel,
+ils ne songeaient plus qu'&agrave; se recommander &agrave; lui. Il est donc vrai que
+la crainte est le premier ressort de toutes les religions, et qu'elle
+est, comme dit Lucr&egrave;ce, la m&egrave;re des cultes. L'homme dou&eacute; d'une meilleure
+constitution, moins de d&eacute;sordres dans la nature, et l'on n'e&ucirc;t jamais
+parl&eacute; des Dieux sur la terre.</p>
+
+<p>Cependant le danger pressait; nos matelots redoutaient d'autant plus les
+rochers &agrave; fleur d'eau, qui environnent l'&icirc;le Saint-Mathieu, qu'ils
+&eacute;taient absolument hors d'&eacute;tat de les &eacute;viter. Ils y travaillaient
+n&eacute;anmoins avec ardeur, lorsqu'un dernier coup de vent, rendant leurs
+soins infructueux, fait toucher la barque avec tant de rudesse sur un de
+ces rochers, qu'elle se fend, s'ab&icirc;me, et s'&eacute;croule en d&eacute;bris dans les
+flots.</p>
+
+<p>Dans ce d&eacute;sordre &eacute;pouvantable; dans ce tumulte affreux des cris des
+ondes bouillonnantes, des sifflements de l'air, de l'&eacute;clat bruyant de
+toutes les diff&eacute;rentes parties de ce malheureux navire, sous la faulx de
+la mort enfin, &eacute;lev&eacute;e pour frapper ma t&ecirc;te, je saisis une planche, et
+m'y cramponnant, m'y confiant au gr&eacute; des flots, je suis assez heureux,
+pour y trouver un abri, contre les dangers qui m'environnent. Nul de mes
+gens n'ayant &eacute;t&eacute; si fortun&eacute; que moi, je les vis tous p&eacute;rir sous mes
+yeux. H&eacute;las! dans ma cruelle situation, menac&eacute; comme je l'&eacute;tais, de tous
+les fl&eacute;aux qui peuvent assaillir l'homme, le ciel m'est t&eacute;moin que je ne
+lui adressai pas un seul voeu pour moi. Est-ce courage, est-ce d&eacute;faut de
+confiance; je ne sais, mais je ne m'occupai que des malheureux qui
+p&eacute;rissaient, pour me servir; je ne pensai qu'&agrave; eux, qu'&agrave; ma ch&egrave;re
+L&eacute;onore, qu'&agrave; l'&eacute;tat dans lequel elle devait &ecirc;tre, priv&eacute;e de son &eacute;poux
+et des secours qu'elle en devait attendre.</p>
+
+<p>J'avais heureusement sauv&eacute; toute ma fortune; les pr&eacute;cautions prises de
+l'&eacute;changer en papier du Cap &agrave; Maroc, m'avait facilit&eacute; les moyens de la
+mettre &agrave; couvert. Mes billets ferm&eacute;s avec soin dans un portefeuille de
+cuir, toujours attach&eacute; &agrave; ma ceinture, se retrouvaient ainsi tous avec
+moi, et nous ne pouvions p&eacute;rir qu'ensemble; mais quelle faible
+consolation, dans l'&eacute;tat o&ugrave; j'&eacute;tais.</p>
+
+<p>Voguant seul sur ma planche, en bute &agrave; la fureur des &eacute;l&eacute;mens, je vis un
+nouveau danger pr&ecirc;t &agrave; m'assaillir, danger affreux, sans doute, et auquel
+je n'avais nullement song&eacute;; je ne m'&eacute;tais muni d'aucuns vivres, dans
+cette circonstance, o&ugrave; le d&eacute;sir de se conserver, aveugle toujours sur
+les vrais moyens d'y parvenir; mais il est un dieu pour les amans; je
+l'avais dit &agrave; L&eacute;onore, et je m'en convainquis. Les Grecs ont eu raison
+d'y croire; et quoique dans ce moment terrible, je ne songeai gu&egrave;res
+plus &agrave; invoquer celui-l&agrave;, qu'un autre; ce fut pourtant &agrave; lui que je dus
+ma conservation: je dois le croire au moins, puisqu'il m'a fait sortir
+vainqueur de tant de p&eacute;rils, pour me rendre enfin &agrave; celle que j'adore.</p>
+
+<p>Insensiblement le temps se calma; un vent frais fit glisser ma planche
+sur une mer tranquille, avec tant d'aisance et de facilit&eacute;, que je revis
+la c&ocirc;te d'Afrique, le soir m&ecirc;me; mais je descendais consid&eacute;rablement,
+quand je pris terre; le second jour, je me trouvai entre Benguele, et le
+royaume des Jagas, sur les c&ocirc;tes de ce dernier empire, aux environs du
+Cap-n&egrave;gre; et ma planche, tout-&agrave;-fait jet&eacute;e sur le rivage, aborda sur
+les terres m&ecirc;mes de ces peuples indompt&eacute;s et cruels, dont j'ignorais
+enti&egrave;rement les moeurs. Exc&eacute;d&eacute; de fatigue et de besoin, mon premier
+empressement, d&egrave;s que je fus &agrave; terre, fut de cueillir quelques racines
+et quelques fruits sauvages, dont je fis un excellent repas; mon second
+soin fut de prendre quelques heures de sommeil.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir accord&eacute; &agrave; la nature, ce qu'elle exigeait si imp&eacute;rieusement,
+j'observai le cours du soleil; il me sembla, d'apr&egrave;s cet examen, qu'en
+dirigeant mes pas, d'abord en avant de moi, puis au midi, je devais
+arriver par terre au Cap, en traversant la Cafrerie et le pays des
+Hottentots. Je ne me trompais pas; mais quel danger m'offrait ce parti?
+Il &eacute;tait clair que je me trouvais dans un pays peupl&eacute; d'anthropophages;
+plus j'examinais ma position, moins j'en pouvais douter. N'&eacute;tait-ce pas
+multiplier mes dangers, que de m'enfoncer encore plus dans les terres.
+Les possessions portugaises et hollandaises, qui devaient border la
+c&ocirc;te, jusqu'au Cap, se retra&ccedil;aient bien &agrave; mon esprit; mais cette c&ocirc;te
+h&eacute;riss&eacute;e de rochers, ne m'offrait aucun sentier qui par&ucirc;t m'en frayer la
+route, au lieu qu'une belle et vaste plaine se pr&eacute;sentait devant moi, et
+semblait m'inviter &agrave; la suivre. Je m'en tins donc au projet que je viens
+de vous dire, bien d&eacute;cid&eacute;, quoi qu'il p&ucirc;t arriver, de suivre l'int&eacute;rieur
+des terres, deux ou trois jours &agrave; l'occident, puis de rabattre
+tout-&agrave;-coup au midi. Je le r&eacute;p&egrave;te, mon calcul &eacute;tait juste; mais que de
+p&eacute;rils, pour le v&eacute;rifier!</p>
+
+<p>M'&eacute;tant muni d'un fort gourdin, que je taillai en forme de massue, mes
+habits derri&egrave;re mon dos, l'excessive chaleur m'emp&ecirc;chant de les porter
+sur moi; je me mis donc en marche. Il ne m'arriva rien cette premi&egrave;re
+journ&eacute;e, quoique j'eusse fait pr&egrave;s de dix lieues. Exc&eacute;d&eacute; de fatigue,
+an&eacute;anti de la chaleur, les pieds br&ucirc;l&eacute;s par les sables ardens, o&ugrave;
+j'enfon&ccedil;ais jusqu'au dessus de la cheville, et voyant le soleil pr&ecirc;t
+&agrave; quitter l'horizon, je r&eacute;solus de passer la nuit sur un arbre, que
+j'aper&ccedil;us pr&egrave;s d'un ruisseau, dont les eaux salutaires venaient de me
+rafra&icirc;chir. Je grimpe sur ma forteresse, et y ayant trouv&eacute; une attitude
+assez commode, je m'y attachai, et je dormis plusieurs heures de suite.
+Les rayons br&ucirc;lans qui me dard&egrave;rent le lendemain matin, malgr&eacute; le
+feuillage qui m'environnait, m'avertirent enfin qu'il &eacute;tait temps de
+poursuivre, et je le fis, toujours avec le m&ecirc;me projet de route. Mais la
+faim me pressait encore, et je ne trouvais plus rien, pour la
+satisfaire. O viles richesses, me dis-je alors m'apercevant que j'en
+&eacute;tais couvert, sans pouvoir me procurer avec, le plus faible secours de
+la vie!... quelques l&eacute;gers l&eacute;gumes, dont je verrais cette plaine sem&eacute;e,
+ne seraient-ils pas pr&eacute;f&eacute;rables &agrave; vous? Il est donc faux que vous soyez
+r&eacute;ellement estimables, et celui qui, pour aller vous arracher du sein de
+la terre, abandonne le sol bien plus propice qui le nourrirait sans
+autant de peine, n'est qu'un extravagant bien digne de m&eacute;pris. Ridicules
+conventions humaines, que de semblables erreurs vous admettez ainsi,
+sans en rougir, et sans oser les replonger dans le n&eacute;ant, dont jamais
+elles n'eussent d&ucirc; sortir.</p>
+
+<p>A peine eus-je fait cinq lieues, cette seconde journ&eacute;e, que je vis
+beaucoup de monde devant moi. Ayant un extr&ecirc;me besoin de secours, mon
+premier mouvement fut d'aborder ceux que je voyais; le second, ramenant
+&agrave; mon esprit l'affreuse id&eacute;e que j'&eacute;tais dans des terres peupl&eacute;es de
+mangeurs d'hommes, me fit grimper promptement sur un arbre, et attendre
+l&agrave;, ce qu'il plairait au sort de m'envoyer.</p>
+
+<p>Grand dieu! comment vous peindre ce qui se passa!... Je puis dire avec
+raison, que je n'ai vu de ma vie, un spectacle plus effrayant.</p>
+
+<p>Les Jagas que je venais d'apercevoir, revenaient triomphans d'un combat
+qui s'&eacute;tait pass&eacute; entr'eux et les sauvages du royaume de Butua, avec
+lesquels ils confinent. Le d&eacute;tachement s'arr&ecirc;ta sous l'arbre m&ecirc;me sur
+lequel je venais de choisir ma retraite; ils &eacute;taient environ deux cents,
+et avaient avec eux une vingtaine de prisonniers, qu'ils conduisaient
+encha&icirc;n&eacute;s avec des liens d'&eacute;corce d'arbres.</p>
+
+<p>Arriv&eacute; l&agrave;, le chef examina ses malheureux captifs, il en fit avancer
+six, qu'il assomma lui-m&ecirc;me de sa massue, se plaisant &agrave; les frapper
+chacun sur une partie diff&eacute;rente, et &agrave; prouver son adresse, en les
+abattant d'un seul coup. Quatre de ses gens les d&eacute;pec&egrave;rent, et on les
+distribua tous sanglans &agrave; la troupe; il n'y a point de boucherie o&ugrave; un
+boeuf soit partag&eacute; avec autant de vitesse, que ces malheureux le furent,
+&agrave; l'instant, par leurs vainqueurs. Ils d&eacute;racin&egrave;rent un des arbres
+voisins de celui sur lequel j'&eacute;tais, en coup&egrave;rent des branches, y mirent
+le feu, et firent r&ocirc;tir &agrave; demi, sur des charbons ardens, les pi&egrave;ces de
+viande humaine qu'ils venaient de trancher. A peine eurent-elles vu la
+flamme, qu'ils les aval&egrave;rent avec une voracit&eacute; qui me fit fr&eacute;mir. Ils
+entrem&ecirc;l&egrave;rent ce repas de plusieurs traits d'une boisson qui me parut
+enivrante, au moins, dois-je le croire &agrave; l'esp&egrave;ce de rage et de
+fr&eacute;n&eacute;sie, dont ils furent agit&eacute;s, apr&egrave;s ce cruel repas: ils redress&egrave;rent
+l'arbre qu'ils avaient arrach&eacute;, le fix&egrave;rent dans le sable, y li&egrave;rent un
+de ces malheureux vaincus, qui leur restait, puis se mirent &agrave; danser
+autour, en observant &agrave; chaque mesure, d'enlever adroitement, d'un fer
+dont ils &eacute;taient arm&eacute;s, un morceau de chair du corps de ce mis&eacute;rable,
+qu'ils firent mourir, en le d&eacute;chiquetant ainsi en d&eacute;tail.<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a> Ce morceau
+de chair s'avalait crud, aussit&ocirc;t qu'il &eacute;tait coup&eacute;; mais avant de le
+porter &agrave; la bouche, il fallait se barbouiller le visage avec le sang qui
+en d&eacute;coulait. C'&eacute;tait une preuve de triomphe. Je dois l'avouer,
+l'&eacute;pouvante et l'horreur me saisirent tellement ici, que peu s'en fallut
+que mes forces ne m'abandonnassent; mais ma conservation d&eacute;pendait de
+mon courage, je me fis violence, je surmontai cet instant de faiblesse,
+et me contins.</p>
+
+<p>La journ&eacute;e toute enti&egrave;re se passa &agrave; ces ex&eacute;crables c&eacute;r&eacute;monies, et c'est
+sans doute une des plus cruelles que j'aie pass&eacute;e s de mes jours. Enfin
+nos gens partirent au coucher du soleil, et au bout d'un quart-d'heure,
+ne les apercevant plus, je descendis de mon arbre, pour prendre moi-m&ecirc;me
+un peu de nourriture, que l'abattement dans lequel j'&eacute;tais, me rendait
+presqu'indispensable.</p>
+
+<p>Assur&eacute;ment, si j'avais eu le m&ecirc;me go&ucirc;t que ce peuple f&eacute;roce, j'aurais
+encore trouv&eacute; sur l'ar&egrave;ne, de quoi faire un excellent repas; mais une
+telle id&eacute;e, quelque fut ma disette, fit na&icirc;tre en moi tant d'horreur,
+que je ne voulus m&ecirc;me pas cueillir les racines, dont je me nourrissais,
+dans les environs de cet horrible endroit; je m'&eacute;loignai, et apr&egrave;s un
+triste et l&eacute;ger repas, je passai la seconde nuit dans la m&ecirc;me position
+que la premi&egrave;re.</p>
+
+<p>Je commen&ccedil;ais &agrave; me repentir vivement de la r&eacute;solution que j'avais prise;
+il me semblait que j'aurais beaucoup mieux fait de suivre la c&ocirc;te,
+quelqu'impraticable que m'en e&ucirc;t paru la route, que de m'enfoncer ainsi
+dans les terres, o&ugrave; il paraissait certain que je devais &ecirc;tre d&eacute;vor&eacute;;
+mais j'&eacute;tais d&eacute;j&agrave; trop engag&eacute;; il devenait presqu'aussi dangereux pour
+moi, de retourner sur mes pas, que de poursuivre; j'avan&ccedil;ai donc. Le
+lendemain, je traversai le champ du combat de la veille, et je crus voir
+qu'il y avait eu sur le lieu m&ecirc;me, un repas semblable &agrave; celui dont
+j'avais &eacute;t&eacute; spectateur. Cette id&eacute;e me fit frissonner de nouveau, et je
+h&acirc;tai mes pas.... O ciel! ce n'&eacute;tait que pour les voir arr&ecirc;ter bient&ocirc;t.</p>
+
+<p>Je devais &ecirc;tre &agrave; environ vingt-cinq lieues de mon d&eacute;barquement, lorsque
+trois sauvages tomb&egrave;rent brusquement sur moi au d&eacute;bouch&eacute; d'un taillis
+qui les avait d&eacute;rob&eacute;s &agrave; mes yeux; ils me parl&egrave;rent une langue que
+j'&eacute;tais bien loin de savoir; mais leurs mouvemens et leurs actions se
+faisaient assez cruellement entendre, pour qu'il ne p&ucirc;t me rester aucun
+doute sur l'affreux destin qui m'&eacute;tait pr&eacute;par&eacute;. Me voyant prisonnier, ne
+connaissant que trop l'usage barbare qu'ils faisaient de leurs captifs,
+je vous laisse &agrave; penser ce que je devins.... O L&eacute;onore, m'&eacute;criai-je, tu
+ne reverras plus ton amant; il est &agrave; jamais perdu pour toi; il va
+devenir la p&acirc;ture de ces monstres; nous ne nous aimerons plus, L&eacute;onore;
+nous ne nous reverrons jamais. Mais les expressions de la douleur
+&eacute;taient loin d'atteindre l'&acirc;me de ces barbares; ils ne les comprenaient
+seulement pas. Il m'avaient li&eacute; si &eacute;troitement, qu'&agrave; peine m'&eacute;tait-il
+possible de marcher. Un moment je me crus d&eacute;shonor&eacute; de ces fers; la
+r&eacute;flexion ranima mon courage: l'ignominie qui n'est pas m&eacute;rit&eacute;e, me
+dis-je, fl&eacute;trit bien plus celui qui la donne, que celui qui la re&ccedil;oit;
+le tyran a le pouvoir d'encha&icirc;ner; l'homme sage et sensible a le droit
+bien plus pr&eacute;cieux de m&eacute;priser celui qui le captive, et tel froiss&eacute;
+qu'il sort de ces fers, souriant au despote qui l'accable, <i>son front
+touche la vo&ucirc;te des cieux, pendant que la t&ecirc;te orgueilleuse de
+l'oppresseur s'abaisse et se couvre de fange</i>.<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a></p>
+
+<p>Je marchai pr&egrave;s de six heures avec ces barbares, dans l'affreuse
+position que je viens de vous dire, au bout desquelles, j'aper&ccedil;us une
+esp&egrave;ce de bourgade construite avec r&eacute;gularit&eacute;, et dont la principale
+maison me parut vaste, et assez belle, quoique de branches d'arbres et
+de joncs, li&eacute;s &agrave; des pieux. Cette maison &eacute;tait celle du prince, la ville
+&eacute;tait sa capitale, et j'&eacute;tais en un mot, dans le royaume de <i>Butua</i>,
+habit&eacute; par des peuples antropophages, dont les moeurs et les cruaut&eacute;s
+surpassent en d&eacute;pravation tout ce qui a &eacute;t&eacute; &eacute;crit et dit, jusqu'&agrave;
+pr&eacute;sent, sur le compte des peuples les plus f&eacute;roces. Comme aucun
+Europ&eacute;en n'&eacute;tait parvenu dans cette partie, que les Portugais n'y
+avaient point encore p&eacute;n&eacute;tr&eacute; pour lors, malgr&eacute; le d&eacute;sir qu'ils avaient
+de s'en emparer, pour &eacute;tablir par l&agrave; le fil de communication entre leur
+colonie de Benguele, et celle qu'ils ont &agrave; Zimbao&eacute;, pr&egrave;s du Zanguebar et
+du Monomotapa. Comme, dis-je, il n'existe aucune relation de ces
+contr&eacute;es, j'imagine que vous ne serez pas f&acirc;ch&eacute; d'apprendre quelques
+d&eacute;tails sur la mani&egrave;re dont ces peuples se conduisent, j'affaiblirai
+sans doute ce que cette relation pourra pr&eacute;senter d'ind&eacute;cent; mais pour
+&ecirc;tre vrai, je serai pourtant oblig&eacute; quelquefois de r&eacute;v&eacute;ler des horreurs
+qui vous r&eacute;volteront. Comment pourrai-je autrement vous peindre le
+peuple le plus cruel et le plus dissolu de la terre?</p>
+
+<p>Aline ici voulut se retirer, mon cher Valcour, et je me flatte que tu
+reconnais l&agrave; cette fille sage, qu'alarme et fait rougir la plus l&eacute;g&egrave;re
+offense &agrave; la pudeur. Mais madame de Blamont soup&ccedil;onnant le chagrin
+qu'allait lui causer la perte du r&eacute;cit int&eacute;ressant de Sainville, lui
+ordonna de rester, ajoutant qu'elle comptait assez sur l'honn&ecirc;tet&eacute; et la
+mani&egrave;re noble de s'exprimer, de son jeune h&ocirc;te, pour croire qu'il
+mettrait dans sa narration, toute la puret&eacute; qu'il pourrait, et qu'il
+gazerait les choses trop fortes.... Pour de la puret&eacute; dans les
+expressions, tant qu'il vous plaira, interrompit le comte; mais pour des
+gazes, morbleu, mesdames, je m'y oppose; c'est avec toutes ces
+d&eacute;licatesses de femmes, que nous ne savons rien, et si messieurs les
+marins eussent voulu parler plus clair, dans leurs derni&egrave;res relations,
+nous conna&icirc;trions aujourd'hui les moeurs des insulaires du Sud, dont
+nous n'avons que les plus imparfaits d&eacute;tails; ceci n'est pas une
+historiette ind&eacute;cente: monsieur ne va pas nous faire un roman; c'est une
+partie de l'histoire humaine, qu'il va peindre; ce sont des
+d&eacute;veloppemens de moeurs; si vous voulez profiter de ces r&eacute;cits, si vous
+d&eacute;sirez y apprendre quelque chose, il faut donc qu'ils soient exacts, et
+ce qui est gaze, ne l'est jamais. Ce sont les esprits impurs qui
+s'offensent de tout. Monsieur, poursuivit le comte, en s'adressant &agrave;
+Sainville, les dames qui nous entourent ont trop de vertu, pour que des
+relations historiques puissent &eacute;chauffer leur imagination. <i>Plus
+l'infamie du vice est d&eacute;couverte aux gens du monde</i>, (a &eacute;crit quelque
+part un homme c&eacute;l&egrave;bre,) <i>et plus est grande l'horreur qu'en con&ccedil;oit une
+&acirc;me vertueuse</i>. Y eut-il m&ecirc;me quelques obsc&eacute;nit&eacute;s dans ce que vous allez
+nous dire, eh bien, de telles choses r&eacute;voltent, d&eacute;go&ucirc;tent, instruisent,
+mais n'&eacute;chauffent jamais.... Madame, continua ce vieux et honn&ecirc;te
+militaire, en fixant madame de Blamont, souvenez-vous que l'imp&eacute;ratrice
+Livie, &agrave; laquelle je vous ai toujours compar&eacute;e, disait que <i>des hommes
+nuds &eacute;taient des statues pour des femmes chastes</i>. Parlez, monsieur,
+parlez, que vos mots soient d&eacute;cents; tout passe avec de bons termes;
+soyez honn&ecirc;te et vrai, et sur-tout ne nous cachez rien; ce qui vous est
+arriv&eacute;, ce que vous avez vu, nous para&icirc;t trop int&eacute;ressant, pour que nous
+en voulions rien perdre.</p>
+
+<p>Le palais du roi de Butua reprit Sainville, est gard&eacute; par des femmes
+noires, jaunes, mul&acirc;tres et blafardes<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>, except&eacute; les derni&egrave;res,
+toujours petites et rabougries. Celles que je pus voir, me parurent
+grandes, fortes, et de l'&acirc;ge de 20 &agrave; 30 ans. Elles &eacute;taient absolument
+nues, d&eacute;nu&eacute;es m&ecirc;me du pague qui couvre les parties de la pudeur chez les
+autres peuples de l'Afrique, toutes &eacute;taient arm&eacute;es d'arcs et de fl&egrave;ches;
+d&egrave;s qu'elles nous virent, elles se rang&egrave;rent en haye, et nous laiss&egrave;rent
+passer au milieu d'elles. Quoique ce palais n'ait qu'un rez-de-chauss&eacute;e,
+il est extr&ecirc;mement vaste. Nous travers&acirc;mes plusieurs appartemens meubl&eacute;s
+de nattes, avant que d'arriver o&ugrave; &eacute;tait le roi. Des troupes de femmes se
+tenaient dans les diff&eacute;rentes pi&egrave;ces o&ugrave; nous passions. Un dernier poste
+de six, infiniment mieux faites, et plus grandes, nous ouvrit enfin une
+porte de claye, qui nous introduisit o&ugrave; se tenait le monarque. On le
+voyait &eacute;lev&eacute; au fond de cette pi&egrave;ce, dans un gradin, &agrave;-demi couch&eacute; sur
+des coussins de feuilles, plac&eacute;es sur des nattes tr&egrave;s-artistement
+travaill&eacute;es; il &eacute;tait entour&eacute; d'une trentaine de filles, beaucoup plus
+jeunes que celles que j'avais vu remplir les fonctions militaires. Il y
+en avait encore dans l'enfance, et le plus grand nombre, de douze &agrave;
+seize ans. En face du tr&ocirc;ne, se voyait un autel &eacute;lev&eacute; de trois pieds,
+sur lequel &eacute;tait une idole, repr&eacute;sentant une figure horrible, moiti&eacute;
+homme, moiti&eacute; serpent, ayant les mamelles d'une femme, et les cornes
+d'un bouc; elle &eacute;tait teinte de sang. Tel &eacute;tait le Dieu du pays; sur les
+marches de l'autel ... le plus affreux spectacle s'offrit bient&ocirc;t &agrave; mes
+regards. Le prince venait de faire un sacrifice humain; l'endroit o&ugrave; je
+le trouvais, &eacute;tait son temple, et les victimes r&eacute;cemment immol&eacute;es,
+palpitaient encore aux pieds de l'idole.... Les mac&eacute;rations dont le
+corps de ces malheureuses hosties &eacute;taient encore couverts ... le sang
+qui ruisselait de tous cotes ... ces t&ecirc;tes s&eacute;par&eacute;es des troncs,...
+achev&egrave;rent de glacer mes sens.... Je tressaillis d'horreur.</p>
+
+<p>Le prince demanda qui j'&eacute;tais, et quand on l'en eut instruit, il me
+montra du doigt un grand homme blanc, sec et basan&eacute;, d'environ 65 ans,
+qui, sur l'ordre du monarque, s'approcha de moi, et me parla
+sur-le-champ une langue europ&eacute;enne; je dis en italien &agrave; cet interpr&egrave;te,
+que je n'entendais point la langue dont il se servait; il me r&eacute;pondit
+aussit&ocirc;t en bon toscan, et nous nous li&acirc;mes. Cet homme &eacute;tait portugais;
+il se nommait Sarmiento, pris, comme je venais de l'&ecirc;tre, il y avait
+environ vingt ans. Il s'&eacute;tait attach&eacute; &agrave; cette cour, depuis cet
+intervalle, et n'avait plus pens&eacute; &agrave; l'Europe. J'appris par son moyen,
+mon histoire &agrave; <i>Ben M&acirc;acoro</i>; (c'&eacute;tait le nom du prince.) Il avait paru
+en d&eacute;sirer toutes les circonstances; je ne lui en d&eacute;guisai aucunes. Il
+rit &agrave; gorge d&eacute;ploy&eacute;e, quand on lui dit que j'affrontais tant de p&eacute;rils
+pour une femme. En voil&agrave; deux mille dans ce palais, dit-il, qui ne me
+feraient seulement pas bouger de ma place. Vous &ecirc;tes fous,
+continua-t-il, vous autres Europ&eacute;ens, d'idol&acirc;trer ce sexe; une femme est
+faite pour qu'on en jouisse, et non pour qu'on l'adore; c'est offenser
+les Dieux de son pays, que de rendre &agrave; de simples cr&eacute;atures, le culte
+qui n'est d&ucirc; qu'&agrave; eux. Il est absurde d'accorder de l'autorit&eacute; aux
+femmes, tr&egrave;s-dangereux de s'asservir &agrave; elles; c'est avilir son sexe,
+c'est d&eacute;grader la nature, c'est devenir esclaves des &ecirc;tres au-dessus
+desquels elle nous a plac&eacute;s. Sans m'amuser &agrave; r&eacute;futer ce raisonnement, je
+demandai au Portugais o&ugrave; le prince avait acquis ces connaissances sur
+nos nations. Il en juge sur ce que je lui ai dit, me r&eacute;pondit Sarmiento;
+il n'a jamais vu d'Europ&eacute;en, que vous et moi. Je sollicitai ma libert&eacute;;
+le prince me fit approcher de lui; j'&eacute;tais nud: il examina mon corps; il
+le toucha par-tout, &agrave;-peu-pr&egrave;s de la m&ecirc;me fa&ccedil;on qu'un boucher examine un
+boeuf, et il dit &agrave; Sarmiento, qu'il me trouvait trop maigre, pour &ecirc;tre
+mang&eacute;, et trop &acirc;g&eacute; pour ses <i>plaisirs</i>.... Pour <i>ses plaisirs</i>,
+m'&eacute;criai-je.... Eh quoi! ne voil&agrave;-t-il pas assez de femmes?... C'est
+pr&eacute;cis&eacute;ment parce qu'il en a de trop, qu'il en est rassasi&eacute;, me r&eacute;pondit
+l'interpr&egrave;te.... O Fran&ccedil;ais! ne connais-tu donc pas les effets de la
+sati&eacute;t&eacute;; elle d&eacute;prave, elle corrompt les go&ucirc;ts, et les rapproche de la
+nature, en paraissant les en &eacute;carter.... Lorsque le grain germe dans la
+terre, lorsqu'il se fertilise et se reproduit, est-ce autrement que par
+corruption, et la corruption n'est-elle pas la premi&egrave;re des loix
+g&eacute;n&eacute;ratrices? Quand tu seras rest&eacute; quelque temps ici, quand tu auras
+connu les moeurs de cette nation, tu deviendras peut-&ecirc;tre plus
+philosophe.&mdash;Ami, dis-je au Portugais, tout ce que je vois, et tout ce
+que tu m'apprends, ne me donne pas une fort grande envie d'habiter chez
+elle; j'aime mieux retourner en Europe, o&ugrave; l'on ne mange pas d'hommes,
+o&ugrave; l'on ne sacrifie pas de filles, et o&ugrave; on ne se sert pas de
+gar&ccedil;ons.&mdash;Je vais le demander pour toi, me r&eacute;pondit le Portugais, mais
+je doute fort que tu l'obtiennes. Il parla en effet au roi, et la
+r&eacute;ponse fut n&eacute;gative. Cependant on &ocirc;ta mes liens, et le monarque me dit
+que celui qui m'expliquait ses pens&eacute;es, vieillissant, il me destinait &agrave;
+le remplacer; que j'apprendrais facilement, par son moyen, la langue de
+Butua; que le Portugais me mettrait au fait de mes fonctions &agrave; la cour,
+et qu'on ne me laissait la vie, qu'aux conditions que je les remplirais.
+Je m'inclinai, et nous nous retir&acirc;mes.</p>
+
+<p>Sarmiento m'apprit de quelles esp&egrave;ces &eacute;taient ces fonctions; mais
+pr&eacute;alablement il m'expliqua diff&eacute;rentes choses n&eacute;cessaires &agrave; me donner
+une id&eacute;e du pays o&ugrave; j'&eacute;tais. Il me dit que le royaume de Butua &eacute;tait
+beaucoup plus grand qu'il ne paraissait; qu'il s'&eacute;tendait d'une part, au
+midi, jusqu'&agrave; la fronti&egrave;re des Hottentots, voisinage qui me s&eacute;duisit,
+par l'esp&eacute;rance que je con&ccedil;us, de regagner un jour par-l&agrave;, les
+possessions hollandaises, que j'avais tant d'envie d'atteindre.</p>
+
+<p>Au nord, poursuivit Sarmiento, cet &eacute;tat-ci s'&eacute;tend jusqu'au royaume de
+<i>Monoe-mugi</i>; il touche les monts <i>Lutapa</i>, vers l'orient, et confine &agrave;
+l'occident, aux <i>Jagas</i>; tout cela, dans une &eacute;tendue aussi consid&eacute;rable
+que le Portugal. De toutes les parties de ce royaume, continua mon
+instituteur, il arrive chaque mois des tributs de femmes au monarque; tu
+seras l'inspecteur de cette esp&egrave;ce d'imp&ocirc;t; tu les examineras, mais
+simplement leur corps; on ne te les montrera jamais que voil&eacute;es; tu
+recevras les mieux faites, tu r&eacute;formeras les autres. Le tribut monte
+ordinairement &agrave; cinq mille; tu en maintiendras toujours sur ce nombre,
+un complet de deux mille: voil&agrave; tes fonctions. Si tu aimes les femmes,
+tu souffriras sans-doute, et de ne les pas voir, et d'&ecirc;tre oblig&eacute; de les
+c&eacute;der, sans en jouir. Au reste, r&eacute;fl&eacute;chis &agrave; ta r&eacute;ponse; tu sais ce que
+t'a dit l'empereur: ou cela, ou la mort; il ne ferait peut-&ecirc;tre pas la
+m&ecirc;me gr&acirc;ce &agrave; d'autres. Mais, d'o&ugrave; vient, demandai-je au Portugais,
+choisit-il un Europ&eacute;en, pour la partie que tu viens de m'expliquer; un
+homme de sa nation s'entendrait moins mal, ce me semble, au genre de
+beaut&eacute; qui lui convient? Point du tout; il pr&eacute;tend que nous nous y
+connaissons mieux que ses sujets; quelques r&eacute;flexions que je lui
+communiquai sur cela, quand j'arrivai ici, le convainquirent de la
+d&eacute;licatesse de mon go&ucirc;t, et de la justesse de mes id&eacute;es; il imagina de
+me donner l'emploi dont je viens de te parler. Je m'en suis assez bien
+acquitt&eacute;; je vieillis, il veut me remplacer; un Europ&eacute;en se pr&eacute;sente &agrave;
+lui, il lui suppose les m&ecirc;mes lumi&egrave;res, il le chois&icirc;t, rien de plus
+simple.</p>
+
+<p>Ma r&eacute;ponse se dictait d'elle-m&ecirc;me; pour r&eacute;ussir &agrave; l'&eacute;vasion que je
+m&eacute;ditais, je devais d'abord m&eacute;riter de la confiance; on m'offrait les
+moyens de la gagner; devais-je balancer? Je supposais d'ailleurs L&eacute;onore
+sur les mers d'Afrique; j'&eacute;tais parti de Maroc. Dans cette opinion; le
+hasard ne pouvait-il pas l'amener dans cet empire? Voil&eacute;e ou non, ne la
+reconna&icirc;trai-je pas; l'amour &eacute;gare-t-il; se trompe-t-il &agrave; de certains
+examens?... Mais au moins, dis-je au Portugais, je me flatte que ces
+morceaux friands, dont il me para&icirc;t que le roi se r&eacute;gale, ne seront pas
+soumis &agrave; mon inspection: je quitte l'emploi, s'il faut se m&ecirc;ler des
+gar&ccedil;ons. Ne crains rien, me dit Sarmiento, il ne s'en rapporte qu'&agrave; ses
+yeux, pour le choix de ce gibier; les tributs moins nombreux, n'arrivent
+que dans son palais, et les choix ne sont jamais faits que par lui. Tout
+en causant, Sarmiento me promenait de chambre en chambre, et je vis
+ainsi la totalit&eacute; du palais, except&eacute; les harems secrets, compos&eacute;s de ce
+qu'il y avait de plus beau dans l'un et l'autre sexe, mais o&ugrave; nul mortel
+n'&eacute;tait introduit.</p>
+
+<p>Toutes les femmes du Prince, continua Sarmiento, au nombre de douze
+mille, se divisent en quatre classes; il forme lui-m&ecirc;me ces classes &agrave;
+mesure qu'il re&ccedil;oit les femmes des mains de celui qui les lui choisit:
+les plus grandes, les plus fortes, les mieux constitu&eacute;es se placent dans
+le d&eacute;tachement qui garde son palais; ce qu'on appelle les <i>cinq cens
+esclaves</i> est form&eacute; de l'esp&egrave;ce inf&eacute;rieure &agrave; celle dont je viens de
+parler: ces femmes sont ordinairement de vingt &agrave; trente ans; a elles
+appartient le service int&eacute;rieur du palais, les travaux des jardins, et
+g&eacute;n&eacute;ralement toutes les corv&eacute;es. Il forme la troisi&egrave;me classe depuis
+seize ans, jusqu'&agrave; vingt ans; celles-l&agrave; servent aux sacrifices; c'est
+parmi elles que se prennent les victimes immol&eacute;es &agrave; son Dieu. La
+quatri&egrave;me classe enfin renferme tout ce qu'il y a de plus d&eacute;licat et de
+plus joli depuis l'enfance jusqu'&agrave; seize ans. C'est l&agrave; ce qui sert plus
+particuli&egrave;rement &agrave; ses plaisirs; ce serait l&agrave; o&ugrave; se placeraient les
+blanches, s'il en avait....&mdash;En a-t-il eu, interrompis-je avec
+empressement?&mdash;Pas encore, r&eacute;pondit le Portugais; mais il en d&eacute;sire avec
+ardeur, et ne n&eacute;glige rien de tout ce qui peut lui en procurer ... et
+l'esp&eacute;rance, &agrave; ces paroles, sembla rena&icirc;tre dans mon coeur.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; ces divisions, reprit le Portugais, toutes ces femmes, de quelque
+classe qu'elles soient, n'en satisfont pas moins la brutalit&eacute; de ce
+despote: quand il a envie de l'une d'entr'elles, il envoie un de ses
+officiers donner cent coups d'&eacute;trivi&egrave;res &agrave; la femme d&eacute;sir&eacute;e; cette
+faveur r&eacute;pond au mouchoir du Sultan de Bisance, elle instruit la
+favorite de l'honneur qui lui est r&eacute;serv&eacute;: d&egrave;s-lors elle se rend o&ugrave; le
+Prince l'attend, et comme il en emploie souvent un grand nombre dans le
+m&ecirc;me jour, un grand nombre re&ccedil;oit chaque matin l'avertissement que je
+viens de dire.... Ici je fr&eacute;mis: &ocirc; L&eacute;onore! me dis-je, si tu tombais
+dans les mains de ce monstre, si je ne pouvais t'en garantir, serait-il
+possible que ces attraits que j'idol&acirc;tre fussent aussi indignement
+fl&eacute;tris.... Grand Dieu, prive-moi plut&ocirc;t de la vie que d'exposer L&eacute;onore
+&agrave; un tel malheur; que je rentre plut&ocirc;t mille fois dans le sein de la
+nature avant que de voir tout ce que j'aime aussi cruellement outrag&eacute;!
+Ami repris-je aussi-t&ocirc;t, tout rempli de l'affreuse id&eacute;e que le Portugais
+venait de jeter dans mon esprit, l'ex&eacute;cution de ce raffinement d'horreur
+dont vous venez de me parler, ne me regardera pas, j'esp&egrave;re....&mdash;Non,
+non, dit Sarmiento, en &eacute;clatant de rire, non, tout cela concerne le chef
+du s&eacute;rail, tes fonctions n'ont rien de commun avec les siennes: tu lui
+composes par ton choix dans les cinq mille femmes qui arrivent chaque
+ann&eacute;e, les deux mille sur lesquelles il commande; cela fait, vous n'avez
+plus rien &agrave; d&eacute;m&ecirc;ler ensemble. Bon, r&eacute;pondis-je; car, s'il fallait faire
+r&eacute;pandre une seule larme &agrave; quelques unes de ces infortun&eacute;es ... je t'en
+pr&eacute;viens ... je d&eacute;serterais le m&ecirc;me jour. Je ferai mon devoir avec
+exactitude, poursuivis-je; mais uniquement occup&eacute; de celle que
+j'idol&acirc;tre, ces cr&eacute;atures-ci n'auront assur&eacute;ment de moi ni ch&acirc;timent, ni
+faveurs; ainsi, les privations que sa jalousie m'impose, me touche fort
+peu, comme tu vois.&mdash;Ami, me r&eacute;pondit le Portugais, vous me paraissez un
+galant homme, vous aimez encore comme on faisait au dixi&egrave;me si&egrave;cle: je
+crois voir en vous l'un des preux de l'antiquit&eacute; chevaleresque, et cette
+vertu me charme, quoique je sois tr&egrave;s-loin de l'adopter.... Nous ne
+verrons plus Sa Majest&eacute; du jour: il est tard; vous devez avoir faim,
+venez vous rafra&icirc;chir chez moi, j'ach&egrave;verai demain de vous instruire.</p>
+
+<p>Je suivis mon guide: il me fit entrer dans une chaumi&egrave;re construite
+&agrave;-peu-pr&egrave;s dans le go&ucirc;t de celle du Prince, mais infiniment moins
+spacieuse. Deux jeunes n&egrave;gres servirent le souper sur des nattes de
+jonc, et nous nous pla&ccedil;&acirc;mes &agrave; la mani&egrave;re africaine; car notre Portugais,
+totalement d&eacute;naturalis&eacute;, avait adopt&eacute; et les moeurs et toutes les
+coutumes de la nation chez laquelle il &eacute;tait. On apporta un morceau de
+viande r&ocirc;ti, et mon saint homme ayant d&icirc;t son <i>Benedicite</i>, (car la
+superstition n'abandonne jamais un Portugais) il m'offrit un filet de la
+chair qu'on venait de placer sur la table.&mdash;Un mouvement involontaire me
+saisit ici malgr&eacute; moi.&mdash;Fr&egrave;re, dis-je avec un trouble qu'il ne m'&eacute;tait
+pas possible de d&eacute;guiser, foi d'Europ&eacute;en, je mets que tu me sers l&agrave;, ne
+serait-il point par hasard une portion de hanche ou de fesse d'une de
+ces demoiselles dont le sang inondait tant&ocirc;t les autels du Dieu de ton
+ma&icirc;tre?... Eh quoi! me r&eacute;pondit flegmatiquement le Portugais, de telles
+minuties t'arr&ecirc;teraient-elles? T'imagines-tu vivre ici sans te soumettre
+&agrave; ce r&eacute;gime?&mdash;Malheureux! M'&eacute;criai-je, en me levant de table, le coeur
+sur les l&egrave;vres, ton r&eacute;gal me fait fr&eacute;mir ... j'expirerais plut&ocirc;t que d'y
+toucher.... C'est donc sur ce plat effroyable que tu osais demander la
+b&eacute;n&eacute;diction du Ciel?... Terrible homme! &agrave; ce m&eacute;lange de superstition et
+de crime, tu n'as m&ecirc;me pas voulu d&eacute;guiser ta Nation.... Va, je t'aurais
+reconnu sans que tu te nommasses.&mdash;Et j'allais sortir tout effray&eacute; de sa
+maison.... Mais Sarmiento me retenant.&mdash;Arr&ecirc;te, me dit-il, je pardonne
+ce d&eacute;go&ucirc;t &agrave; tes habitudes, &agrave; tes pr&eacute;jug&eacute;s nationaux; mais c'est trop s'y
+livrer: cesse de faire ici le difficile, et saches te plier aux
+situations; les r&eacute;pugnances ne sont que des faiblesses, mon ami, ce sont
+de petites maladies ce l'organisation, &agrave; la cure desquelles on n'a pas
+travaill&eacute; jeune, et qui nous ma&icirc;trisent quand nous leur avons c&eacute;d&eacute;. Il
+en est absolument de ceci comme de beaucoup d'autres choses:
+l'imagination s&eacute;duite par des pr&eacute;jug&eacute;s nous sugg&egrave;re d'abord des refus
+... on essaie ... on s'en trouve bien, et le go&ucirc;t se d&eacute;cide quelquefois
+avec d'autant plus de violence, que l'&eacute;loignement avait plus de force en
+nous. Je suis arriv&eacute; ici comme toi, ent&ecirc;t&eacute; de sottes id&eacute;es nationales;
+je bl&acirc;mais tout ... je trouvais tout absurde: les usages de ces peuples
+m'effrayaient autant que leurs moeurs, et maintenant je fais tout comme
+eux. Nous appartenons encore plus &agrave; l'habitude qu'&agrave; la nature, mon ami;
+celle-ci n'a fait que nous cr&eacute;er, l'autre nous forme; c'est une folie
+que de croire qu'il existe une bont&eacute; morale: toute mani&egrave;re de se
+conduire, absolument indiff&eacute;rente en elle-m&ecirc;me, devient bonne ou
+mauvaise en raison du pays qui la juge; mais l'homme sage doit adopter,
+s'il veut vivre heureux, celle du climat o&ugrave; le sort le jette.... J'eus
+peut-&ecirc;tre fait comme toi &agrave; <i>Lisbonne</i>.... A <i>Butua</i> je fais comme les
+n&egrave;gres.... Eh que diable veux-tu que je te donne &agrave; souper, d&egrave;s que tu ne
+veux pas te nourrir de ce dont tout le monde mange?... J'ai bien l&agrave; un
+vieux singe, mais il sera dur; je vais ordonner qu'on te le fasse
+griller.&mdash;Soit, je mangerai s&ucirc;rement avec moins de d&eacute;go&ucirc;t la culotte on
+le r&acirc;ble de ton singe, que les carnosit&eacute;s des sultanes de ton roi.&mdash;Ce
+n'en est pas, morbleu, nous ne mangeons pas la chair des femmes; elle
+est filandreuse et fade, et tu n'en verras jamais servir nulle part<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>.
+Ce mets succulent que tu d&eacute;daignes, est la cuisse d'un Jagas tu&eacute; au
+combat d'hier, jeune, frais, et dont le suc doit &ecirc;tre d&eacute;licieux; je l'ai
+fait cuire au four, il est dans son jus ... regarde.... Mais qu'&agrave; cela
+ne tienne, trouve bon seulement pendant que tu mangeras mon singe, que
+je puisse avaler quelques morceaux de ceci.&mdash;Laisse-l&agrave; ton singe, dis-je
+&agrave; mon h&ocirc;te en apercevant un plat de g&acirc;teaux et de fruits qu'on nous
+pr&eacute;parait sans doute pour le dessert. Fais ton abominable souper tout
+seul, et dans un coin oppos&eacute; le plus loin que je pourrai de toi;
+laisse-moi m'alimenter de ceci, j'en aurai beaucoup plus qu'il ne faut.</p>
+
+<p>Mon cher compatriote, me dit l'Europ&eacute;en <i>cannibalis&eacute;</i>, tout en d&eacute;vorant
+son Jagas, tu reviendras de ces chim&egrave;res: je t'ai d&eacute;j&agrave; vu bl&acirc;mer
+beaucoup de choses ici, dont tu finiras par faire tes d&eacute;lices; il n'y a
+rien o&ugrave; l'habitude ne nous ploie; il n'y a pas d'esp&egrave;ce de go&ucirc;t qui ne
+puisse nous venir par l'habitude.&mdash;A en juger par tes propos, fr&egrave;re, les
+plaisirs d&eacute;prav&eacute;s de ton ma&icirc;tre sont donc d&eacute;j&agrave; devenus les tiens?&mdash;Dans
+beaucoup de choses, mon ami, jette les yeux sur ces jeunes n&egrave;gres, voil&agrave;
+ceux qui, comme chez lui, m'apprennent &agrave; me passer de femmes, et je te
+r&eacute;ponds qu'avec eux je ne me doute pas des privations.... Si tu n'&eacute;tais
+pas si scrupuleux, je t'en offrirais.... Comme de ceci, dit-il en
+montrant la d&eacute;go&ucirc;tante chair dont il se repaissait.... Mais tu refus
+rais tout de m&ecirc;me.&mdash;Cesse d'en douter, vieux p&eacute;cheur, et convaincs-toi
+bien que j'aimerais mieux d&eacute;serter ton inf&acirc;me pays, au risque d'&ecirc;tre
+mang&eacute; par ceux qui l'habitent, que d'y rester une minute aux d&eacute;pens de
+la corruption de mes moeurs.&mdash;Ne comprends pas dans la corruption morale
+l'usage de manger de la chair humaine. Il est aussi simple de se nourrir
+d'un homme que d'un boeuf<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>. Dis si tu veux que la guerre, cause de la
+destruction de l'esp&egrave;ce, est un fl&eacute;au; mais cette destruction faite, il
+est absolument &eacute;gal que ce soient les entrailles de la terre ou celles
+de l'homme qui servent de s&eacute;pulcre &agrave; des &eacute;l&eacute;mens d&eacute;sorganis&eacute;s.&mdash;Soit;
+mais s'il est vrai que cette viande excite la gourmandise, comme le
+pr&eacute;tendent et toi, et ceux qui en mangent, le besoin de d&eacute;truire peut
+s'ensuivre de la satisfaction de cette sensualit&eacute;, et voil&agrave; d&egrave;s
+l'instant des crimes combin&eacute;s, et bient&ocirc;t apr&egrave;s des crimes commis. Les
+Voyageurs nous apprennent que les sauvages mangent leurs ennemis, et ils
+les excusent, en affirmant qu'ils ne mangent jamais que ceux-l&agrave;; et qui
+assurera que les sauvages, qui, &agrave; la v&eacute;rit&eacute; ne d&eacute;vorent aujourd'hui que
+ceux qu'ils ont pris &agrave; la guerre, n'ont pas commenc&eacute; par faire la guerre
+pour avoir le plaisir de manger des hommes? Or, dans, ce cas, y
+aurait-il un go&ucirc;t plus condamnable et plus dangereux, puisqu'il serait
+devenu la premi&egrave;re cause qui e&ucirc;t arm&eacute; l'homme contre son semblable, et
+qui l'e&ucirc;t contraint &agrave; s'entre-d&eacute;truire?&mdash;N'en crois rien, mon ami, c'est
+l'ambition, c'est la vengeance, la cupidit&eacute;, la tyrannie; ce sont toutes
+ces passions qui mirent les armes &agrave; la main de l'homme, qui l'oblig&egrave;rent
+&agrave; se d&eacute;truire; reste &agrave; savoir maintenant si cette destruction est un
+aussi grand mal que l'on se l'imagine, et si, ressemblant aux fl&eacute;aux que
+la nature envoie dans les m&ecirc;mes principes, elle ne la sert pas tout
+comme eux. Mais ceci nous entra&icirc;nerait bien loin: il faudrait analyser
+d'abord, comment toi, faible et vile cr&eacute;ature, qui n'as la force de rien
+cr&eacute;er, peux t'imaginer de pouvoir d&eacute;truire; comment, selon toi, la mort
+pourrait &ecirc;tre une destruction, puisque la nature n'en admet aucune dans
+ses loix, et que ses actes ne sont que des m&eacute;tempsycoses et des
+reproductions perp&eacute;tuelles; il faudrait en venir ensuite &agrave; d&eacute;montrer
+comment des changemens de formes, qui ne servent qu'&agrave; faciliter ses
+cr&eacute;ations, peuvent devenir des crimes contre ses loix, et comment la
+mani&egrave;re de les aider ou de les servir, peut en m&ecirc;me-tems les outrager.
+Or, tu vois que de pareilles discussions prendraient trop sur le tems de
+ton sommeil, va te coucher, mon ami, prends un de mes n&egrave;gres, si cela te
+convient, ou quelques femmes, si elles te plaisent mieux.&mdash;Rien ne me
+pla&icirc;t, qu'un coin pour reposer, dis-je &agrave; mon respectable
+pr&eacute;d&eacute;cesseur.&mdash;Adieu, je vais dormir en d&eacute;testant tes opinions, en
+abhorrant tes moeurs, et rendant gr&acirc;ce pourtant au ciel du bonheur que
+j'ai eu de te rencontrer ici.</p>
+
+<p>Il faut que j'ach&egrave;ve de te mettre au fait de ce qui regarde le ma&icirc;tre
+que tu vas servir, me dit Sarmiento en venant m'&eacute;veiller le lendemain;
+suis-moi, nous jaserons tout en parcourant la campagne.</p>
+
+<p>&laquo;Il est impossible de te peindre, mon ami, reprit le Portugais, en quel
+avilissement sont les femmes dans ce pays-ci: il est de luxe d'en avoir
+beaucoup ... d'usage de s'en servir fort peu. Le pauvre et l'opulent,
+tout pense ici de m&ecirc;me sur cette mati&egrave;re; aussi, ce sexe remplit-il dans
+cette contr&eacute;e les m&ecirc;mes soins que nos b&ecirc;tes de somme en Europe: ce sont
+les femmes qui ensemencent, qui labourent, qui moissonnent; arriv&eacute;es &agrave;
+la maison, ce sont elles qui pr&eacute;parent &agrave; manger, qui approprient, qui
+servent, et pour comble de maux, toujours elles qu'on immole aux Dieux.
+Perp&eacute;tuellement en butte &agrave; la f&eacute;rocit&eacute; de ce peuple barbare, elles sont
+tour-&agrave;-tour victimes de sa mauvaise humeur; de son intemp&eacute;rance et de sa
+tyrannie; jette les yeux sur ce champ de ma&iuml;s, vois ces malheureuses
+nues courb&eacute;es dans le sillon, qu'elles entr'ouvrent, et fr&eacute;missantes
+sous le fouet de l'&eacute;poux qui les y conduit; de retour chez cet &eacute;poux
+cruel, elles lui pr&eacute;pareront son d&icirc;ner; le lui serviront, et recevront
+impitoyablement cent coups de gaules pour la plus l&eacute;g&egrave;re
+n&eacute;gligence.&raquo;&mdash;La population doit cruellement souffrir de ces odieuses
+coutumes?&mdash;&laquo;Aussi est-elle presqu'an&eacute;antie; deux usages singuliers y
+contribuent plus que tout encore: le premier est l'opinion o&ugrave; est ce
+peuple qu'une femme est impure huit jours avant et huit jours apr&egrave;s
+l'&eacute;poque du mois o&ugrave; la nature la purge; ce qui n'en laisse pas huit dans
+le mois o&ugrave; il la croie digne de lui servir. Le second usage, &eacute;galement
+destructeur de la population, est l'abstinence rigoureuse &agrave; laquelle est
+condamn&eacute;e une femme apr&egrave;s couches: son mari ne la voit plus de trois
+ans. On peut joindre &agrave; ces motifs de d&eacute;population l'ignominie que jette
+ce peuple sur cette m&ecirc;me femme d&egrave;s qu'elle est enceinte: de ce moment
+elle n'ose plus para&icirc;tre, on se moque d'elle, on la montre au doigt, les
+temples m&ecirc;mes lui sont ferm&eacute;s<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>. Une population autrefois trop forte
+d&ucirc;t autoriser ces anciens usages: un peuple trop nombreux, born&eacute; de
+mani&egrave;re &agrave; ne pouvoir s'&eacute;tendre ou former des colonies, doit
+n&eacute;cessairement se d&eacute;truire lui-m&ecirc;me, mais ces pratiques meurtri&egrave;res
+deviennent absurdes aujourd'hui dans un royaume qui s'enrichirait du
+surplus de ses sujets, s'il voulait communiquer avec nous. Je leur ai
+fait cette observation, ils ne la go&ucirc;tent point; je leur ai dit que leur
+nation p&eacute;rirait avant un si&egrave;cle, ils s'en moquent. Mais cette horreur
+pour la propagation de son esp&egrave;ce est empreinte dans l'&acirc;me des sujets de
+cet empire; elle est bien autrement grav&eacute;e dans l'&acirc;me du monarque qui le
+r&eacute;git: non-seulement ses go&ucirc;ts contrarient les voeux de la nature; mais,
+s'il lui arrive m&ecirc;me de s'oublier avec une femme, et qu'il soit parvenu
+&agrave; la rendre sensible, la peine de mort devient la punition de trop
+d'ardeur de cette infortun&eacute;e; elle ne double son exis en ce que pour
+perdre aussi-t&ocirc;t la sienne: aussi, n'y a-t-il sortes de pr&eacute;cautions que
+ne prennent ces femmes pour emp&ecirc;cher la propagation, ou pour la
+d&eacute;truire. Tu t'&eacute;tonnais hier de leur quantit&eacute;, et n&eacute;anmoins sur ce
+nombre immense &agrave; peine y en a-t-il quatre cent en &eacute;tat de servir chaque
+jour. Enferm&eacute;es avec exactitude dans une maison particuli&egrave;re tout le
+tems de leurs infirmit&eacute;s, rel&eacute;gu&eacute;es, punies, condamn&eacute;es &agrave; mort pour la
+moindre chose,... immol&eacute;es aux Dieux, leur nombre diminue &agrave; chaque
+moment; est-ce trop de ce qui reste pour le service des jardins, du
+palais, et des plaisirs du souverain?&raquo;&mdash;Eh quoi! dis-je, parce qu'une
+femme accomplit la loi de la nature, elle deviendra de cet instant
+impropre au service des jardins de son ma&icirc;tre? Il est d&eacute;j&agrave;, ce me semble
+assez cruel de l'y faire travailler, sans la juger indigne de ce
+fatiguant emploi, parce qu'elle subit le sort qu'attache le ciel &agrave; son
+humanit&eacute;.&mdash;&laquo;Cela est pourtant: l'Empereur ne voudrait pas qu'en cet &eacute;tat
+les mains m&ecirc;mes d'une femme touchassent une feuille de ses
+arbres.&raquo;&mdash;Malheur &agrave; une nation assez esclave de ses pr&eacute;jug&eacute;s pour penser
+ainsi; elle doit &ecirc;tre fort pr&egrave;s de sa ruine.&mdash;&laquo; Aussi y touche-t-elle,
+et tel &eacute;tendu que soit le royaume, il ne contient pas aujourd'hui trente
+mille &acirc;mes. Min&eacute; de par-tout par le vice et la corruption, il va
+s'&eacute;crouler de lui-m&ecirc;me, et les Jagas en seront bient&ocirc;t ma&icirc;tres;
+Tributaires aujourd'hui, demain ils seront vainqueurs; il ne leur manque
+qu'un chef pour op&eacute;rer cette r&eacute;volution.&raquo;&mdash;Voil&agrave; donc le vice dangereux,
+et la corruption des moeurs pernicieuse?&mdash;Non pas g&eacute;n&eacute;ralement, je ne
+l'accorde que relativement &agrave; l'individu ou &agrave; la nation, je le nie dans
+le plan g&eacute;n&eacute;ral. Ces inconv&eacute;niens sont nuls dans les grands desseins de
+la nature; et qu'importe &agrave; ses loix qu'un empire soit plus ou moins
+puissant, qu'il s'agrandisse par ses vertus, ou se d&eacute;truise par sa
+corruption; cette vicissitude est une des premi&egrave;res loix de cette main
+qui nous gouverne; les vices qui l'occasionnent sont donc n&eacute;cessaires.
+La nature ne cr&eacute;e que pour corrompre: or, si elle ne se corrompt que par
+des vices, voil&agrave; le vice une de ses loix. Les crimes des tyrans de Rome,
+si funestes aux particuliers, n'&eacute;taient que les moyens dont se servait
+la nature pour op&eacute;rer la chute de l'empire; voil&agrave; donc les conventions
+sociales oppos&eacute;es &agrave; celles de la nature; voil&agrave; donc ce que l'homme
+punit, utile aux loix du grand tout; voil&agrave; donc ce qui d&eacute;truit l'homme,
+essentiel au plan g&eacute;n&eacute;ral. Vois en grand, mon ami, ne rapetisse jamais
+tes id&eacute;es; souviens-toi que tout sert &agrave; la nature, et qu'il n'y a pas
+sur la terre une seule modification dont elle ne retire un profit
+r&eacute;el.&mdash;Eh quoi! la plus mauvaise de toutes les actions la servirait donc
+autant que la meilleure?&mdash;Assur&eacute;ment: l'homme vraiment sage doit voir du
+m&ecirc;me oeil; il doit &ecirc;tre convaincu de l'indiff&eacute;rence de l'un ou l'autre
+de ces modes, et n'adopter que celui des deux qui convient le mieux &agrave; sa
+conservation ou &agrave; ses int&eacute;r&ecirc;ts; et telle est la diff&eacute;rence essentielle
+qui se trouve entre les vues de la nature et celles du particulier, que
+la premi&egrave;re gagne presque toujours &agrave; ce qui nuit &agrave; l'autre; que le vice
+devient utile &agrave; l'une, pendant que l'autre y trouve souvent sa ruine;
+l'homme fait donc mal, si tu veux, en se livrant &agrave; la d&eacute;pravation de ses
+moeurs ou a la perversit&eacute; de ses inclinations; mais le mal qu'il fait
+n'est que relatif au climat sous lequel il vit: juges-le d'apr&egrave;s l'ordre
+g&eacute;n&eacute;ral, il n'a fait qu'en accomplir les loix; juges-le d'apr&egrave;s
+lui-m&ecirc;me, tu verras qu'il s'est d&eacute;lect&eacute;.&mdash;Ce syst&egrave;me an&eacute;antit toutes les
+vertus.&mdash;Mais la vertu n'est que relative, encore une fois, c'est une
+v&eacute;rit&eacute; dont il faut se convaincre avant de faire un pas sous les
+portiques du lyc&eacute;e: voil&agrave; pourquoi je te disais hier, que je ne serais
+pas &agrave; Lisbonne ce que je ferais ici; il est faux qu'il y ait d'autres
+vertus que celles de convention, toutes sont locales, et la seule qui
+soit respectable, la seule qui puisse rendre l'homme content, est celle
+du pays o&ugrave; il est; crois-tu que l'habitant de P&eacute;kin puisse &ecirc;tre heureux
+dans son pays d'une vertu fran&ccedil;aise, et r&eacute;versiblement le vice chinois
+donnera-t-il des remords &agrave; un Allemand?&mdash;C'est une vertu bien
+chancelante, que celle dont l'existence n'est point universelle.&mdash;Et que
+t'importe sa solidit&eacute;, qu'as-tu besoin d'une vertu universelle, d&egrave;s que
+la nationale suffit &agrave; ton bonheur?&mdash;Et le Ciel? tu l'invoquais
+hier.&mdash;Ami, ne confonds pas des pratiques habituelles avec les principes
+de l'esprit: j'ai pu me livrer hier &agrave; un usage de mon pays, sans croire
+qu'il y ait une sorte de vertu qui plaise plus &agrave; l'&Eacute;ternel qu'une
+autre.... Mais revenons: nous &eacute;tions sortis pour politiquer, et tu
+m'&eacute;riges en moraliste, quand je ne dois &ecirc;tre qu'instituteur.</p>
+
+<p>Il y a long-tems, reprit Sarmiento, que les Portugais d&eacute;sirent d'&ecirc;tre
+ma&icirc;tres de ce royaume, afin que leurs colonies puissent se donner la
+main d'une cote &agrave; l'autre, et que rien, du <i>Mosa Imbique</i> &agrave; <i>Binguelle</i>,
+ne puisse arr&ecirc;ter leur commerce. Mais ces peuples-ci n'ont jamais voulu
+s'y pr&ecirc;ter.&mdash;Pourquoi ne t'a-t-on pas charg&eacute; de la n&eacute;gociation, dis-je
+au Portugais.&mdash;Moi? Apprends &agrave; me conna&icirc;tre; ne devines-tu pas &agrave; mes
+principes, que je n'ai jamais travaill&eacute; que pour moi: lorsque j'ai &eacute;t&eacute;
+conduit comme toi dans cet empire, j'&eacute;tais exil&eacute; sur les c&ocirc;tes d'Afrique
+pour des malversations dans les mines de diamans de <i>Rio-Jane&iuml;ro</i>, dont
+j'&eacute;tais intendant; j'avais, comme cela se pratique en Europe, pr&eacute;f&eacute;r&eacute; ma
+fortune &agrave; celle du Roi; j'&eacute;tais devenu riche de plusieurs millions, je
+les d&eacute;pensais dans le luxe et dans l'abondance: on m'a d&eacute;couvert; je ne
+volais pas assez, un peu plus de hardiesse, tout f&ucirc;t rest&eacute; dans le
+silence; il n'y a jamais que les malfaiteurs en sous-ordre qui se
+cassent le cou, il est rare que les autres ne r&eacute;ussissent pas; je devais
+d'ailleurs user de politique, je devais feindre la r&eacute;forme, au lieu
+d'&eacute;blouir par mon faste; je devais comme font quelque fois vos ministres
+en France, vendre mes meubles et me dire ruin&eacute;<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>, je ne l'ai pas fait,
+je me suis perdu. Depuis que j'&eacute;tudie les hommes, je vois qu'avec leurs
+sages loix et leurs superbes maximes, ils n'ont r&eacute;ussi qu'&agrave; nous faire
+voir que le plus coupable &eacute;tait toujours le plus heureux; il n'y a
+d'infortun&eacute; que celui qui s'imagine faussement devoir compenser par un
+peu de bien le mal o&ugrave; son &eacute;toile l'entra&icirc;ne. Quoi qu'il en soit, si
+j'&eacute;tais rest&eacute; dans mon exil, j'aurais &eacute;t&eacute; plus malheureux, ici du moins,
+j'ai encore quelqu'autorit&eacute;: j'y joue un esp&egrave;ce de r&ocirc;le; j'ai pris la
+parti d'&ecirc;tre intrigant bas et flatteur, c'est celui de tous les coquins
+ruin&eacute;s; il m'a r&eacute;ussi: j'ai promptement appris la langue de ces peuples,
+et quelques affreuses que soient leurs moeurs, je m'y suis conform&eacute;; je
+te l'ai d&eacute;j&agrave; dit, mon cher, la v&eacute;ritable sagesse de l'homme est
+d'adopter la coutume du pays o&ugrave; il vit. Destin&eacute; &agrave; me remplacer,
+puisse-tu penser de m&ecirc;me, c'est le voeu le plus sinc&egrave;re que je puisse
+faire pour ton repos.&mdash;Crois-tu donc que j'aie le dessein de passer
+comme toi mes jours ici?&mdash;N'en dis mot, si ce n'est pas ton projet; ils
+ne souffriraient pas que tu les quittasses apr&egrave;s les avoir connus, ils
+craindraient que tu n'instruisisse les Portugais de leur faiblesse; ils
+te mangeraient plut&ocirc;t que de te laisser partir.&mdash;Ach&egrave;ve de m'instruire,
+ami, quel besoin tes compatriotes ont-ils de s'emparer de ces
+malheureuses contr&eacute;es?&mdash;Ignores-tu donc que nous sommes les courtiers de
+l'Europe, que c'est nous qui fournissons de n&egrave;gres tous les peuples
+commer&ccedil;ans de la terre.&mdash;Ex&eacute;crable m&eacute;tier, sans doute, puisqu'il ne
+place votre richesse et votre f&eacute;licit&eacute; que dans le d&eacute;sespoir et
+l'asservissement de vos fr&egrave;res.&mdash;O Sainville! je ne te verrai donc
+jamais philosophe; o&ugrave; prends-tu que les hommes soient &eacute;gaux? La
+diff&eacute;rence de la force et de la faiblesse &eacute;tablie par la nature, prouve
+&eacute;videmment qu'elle a soumis une esp&egrave;ce d'homme &agrave; l'autre, aussi
+essentiellement qu'elle a soumis les animaux &agrave; tous. Il n'est aucune
+nation qui n'ait des castes m&eacute;pris&eacute;es: les n&egrave;gres sont &agrave; l'Europe ce
+qu'&eacute;taient les Ilotes aux Lac&eacute;d&eacute;moniens, ce que sont les Parias aux
+peuples du Gange. La cha&icirc;ne des devoirs universels est une chim&egrave;re, mon
+ami, elle peut s'&eacute;tendre d'&eacute;gal &agrave; &eacute;gal, jamais du sup&eacute;rieur &agrave;
+l'inf&eacute;rieur; la diversit&eacute; d'int&eacute;r&ecirc;t d&eacute;truit n&eacute;cessairement la
+ressemblance des rapports. Que veux-tu qu'il y ait de commun entre celui
+qui peut tout, et celui qui n'ose rien? Il ne s'agit pas de savoir
+lequel des deux a raison; il n'est question que d'&ecirc;tre persuad&eacute; que le
+plus faible a toujours tort: tant que l'or, en un mot, sera regard&eacute;
+comme la richesse d'un &Eacute;tat, et que la nature l'enfouira dans les
+entrailles de la terre, il faudra des bras pour l'en tirer; ceci pos&eacute;,
+voil&agrave; la n&eacute;cessit&eacute; de l'esclavage &eacute;tablie; il n'y en avait pas, sans
+doute, &agrave; ce que les blancs subjuguassent les noirs, ceux-ci pouvaient
+&eacute;galement asservir les autres; mais il &eacute;tait indispensable qu'une des
+deux nations f&ucirc;t sous le joug, il &eacute;tait dans la nature que ce f&ucirc;t le
+plus faible, et les noirs devenaient tels, et par leurs moeurs, et par
+leur climat. Quelque objection que tu puisses faire, enfin, il n'est pas
+plus &eacute;tonnant de voir l'Europe encha&icirc;ner l'Afrique, qu'il ne l'est de
+voir un bouclier assommer le boeuf qui sert &agrave; te nourrir; c'est par-tout
+la raison du plus fort; en connais-tu de plus &eacute;loquente?&mdash;Il en est sans
+doute de plus sages: form&eacute;s par la m&ecirc;me main, tous les hommes sont
+fr&egrave;res, tous se doivent &agrave; ce titre des secours mutuels, et si la nature
+en a cr&eacute;&eacute; de plus faibles, c'est pour pr&eacute;parer aux autres le charme
+d&eacute;licieux de la bienfaisance et de l'humanit&eacute;.... Mais revenons au fond
+de la question, tu rends un continent malheureux pour fournir de l'or
+aux trois autres; est-il bien vrai que cet or soit la vraie richesse
+d'un &Eacute;tat? Ne jetons les yeux que sur ta Patrie: dis-moi Sarmiento,
+crois-tu le Portugal, plus florissant depuis qu'il exploite des mines?
+Partons d'un point: en 1754, il avait &eacute;t&eacute; apport&eacute; dans ton Royaume plus
+de deux milliards des mines du Br&eacute;sil depuis leur ouverture, et
+cependant &agrave; cette &eacute;poque ta Nation ne poss&eacute;dait pas cinq millions
+d'&eacute;cus: vous deviez aux Anglais cinquante millions, et par cons&eacute;quent
+rien qu'&agrave; un seul de vos cr&eacute;anciers trente-cinq fois plus que vous ne
+poss&eacute;diez; si votre or vous appauvrit &agrave; ce point, pourquoi
+sacrifiez-vous tant au d&eacute;sir de l'arracher du sein de la terre? Mais si
+je me trompe, s'il vous enrichit, pourquoi dans ce cas l'Angleterre vous
+tient-elle sous sa d&eacute;pendance?&mdash;C'est l'agrandissement de votre
+monarchie qui nous a pr&eacute;c&eacute;pit&eacute; dans les bras de l'Angleterre, d'autres
+causes nous y retiennent peut-&ecirc;tre; mais voil&agrave; la seule qui nous y a
+plac&eacute;. La maison de Bourbon ne fut pas plut&ocirc;t sur le tr&ocirc;ne d'Espagne,
+qu'au lieu de voir dans vous un appui comme autrefois, nous y redout&acirc;mes
+un ennemi puissant; nous cr&ucirc;mes trouver dans les Anglais ce que les
+Espagnols avaient en vous, et nous ne rencontr&acirc;mes en eux que des
+tuteurs despotes, qui abus&egrave;rent bient&ocirc;t de notre faiblesse; nous nous
+forge&acirc;mes des fers sans nous en douter. Nous perm&icirc;mes l'entr&eacute;e des draps
+d'Angleterre sans r&eacute;fl&eacute;chir au tort que nous faisions &agrave; nos manufactures
+par cette tol&eacute;rance, sans voir que les Anglais ne nous accordaient en
+retour d'un tel gain pour eux, et d'une si grande perte pour nous, que
+ce qu'avait d&eacute;j&agrave; &eacute;tabli leur int&eacute;r&ecirc;t particulier, telle fut l'&eacute;poque de
+notre ruine, non-seulement nos manufactures tomb&egrave;rent, non-seulement
+celles des Anglais an&eacute;antirent les n&ocirc;tres, mais les comestibles que nous
+leur fournissions n'&eacute;quivalant pas &agrave; beaucoup pr&egrave;s les draps que nous
+recevions d'eux, il fallut enfin les payer de l'or que nous arrachions
+du Br&eacute;sil; il fallut que les galions passassent dans leurs ports sans
+presque mouiller dans les n&ocirc;tres.&mdash;Et voil&agrave; comme l'Angleterre s'empara
+de votre commerce, vous trouv&acirc;tes plus doux d'&ecirc;tre men&eacute;s, que de
+conduire; elle s'&eacute;leva sur vos raines, et le ressort de votre ancienne
+industrie enti&egrave;rement rouill&eacute; dans vos mains, ne fut plus mani&eacute; que par
+elle. Cependant le luxe continuait de vous miner: vous aviez de l'or,
+mais vous le vouliez manufactur&eacute;; vous l'envoyiez &agrave; Londres pour le
+travailler, il vous en co&ucirc;tait le double, puisque vous &ocirc;tiez d'une part
+dans la masse de l'or monnoy&eacute; celui que vous faisiez fa&ccedil;onner pour votre
+luxe, et celui dont vous &eacute;tiez encore oblig&eacute; de payer la main-d'oeuvre.
+Il n'y avait pas jusqu'&agrave; vos crucifix, vos reliquaires, vos chapelets,
+vos ciboires, tous ces instrumens idol&acirc;tres dont la superstition d&eacute;grade
+le culte pur de l'&Eacute;ternel, que vous ne fissiez faire aux Anglais; ils
+surent enfin vous subjuguer au point de se charger de votre navigation
+de l'ancien monde, de vous vendre des vaisseaux et des munitions pour
+vos &eacute;tablissemens du nouveau; vous encha&icirc;nant toujours de plus en plus,
+ils vous ravirent jusqu'&agrave; votre propre commerce int&eacute;rieur: on ne voyait
+plus que des magasins anglais &agrave; Lisbonne, et cela sans que vous y
+fissiez le plus l&eacute;ger profit; il allait tout &agrave; leurs commettans; vous
+n'aviez dans tout cela que le vain honneur de pr&ecirc;ter vos noms; ils
+furent plus loin: non-seulement ils ruin&egrave;rent votre commerce, mais ils
+vous firent perdre votre cr&eacute;dit, en vous contraignant &agrave; n'en avoir plus
+d'autre que le leur, et ils vous rendirent par ce honteux asservissement
+les jouets de toute l'Europe. Une nation tellement avilie doit bient&ocirc;t
+s'an&eacute;antir: vous l'avez vu, les arts, la litt&eacute;rature, les sciences se
+sont ensevelis sous les ruines de votre commerce, tout s'alt&egrave;re dans un
+&Eacute;tat quand le commerce languit; il est &agrave; la Nation ce qu'est le suc
+nourricier aux diff&eacute;rentes parties du corps, il ne se dissout pas que
+l'enti&egrave;re organisation ne s'en ressente. Vous tirer de cet
+engourdissement serait l'ouvrage d'un si&egrave;cle, dont rien n'annonce
+l'aurore; vous auriez besoin d'un Czar Pierre, et ces g&eacute;nies-l&agrave; ne
+naissent pas chez le peuple que d&eacute;grade la superstition: Il faudrait
+commencer par secouer le joug de cette tyrannie religieuse, qui vous
+affaiblit et vous d&eacute;shonore; peu-&agrave;-peu l'activit&eacute; rena&icirc;trait, les
+marchands &eacute;trangers repara&icirc;traient dans vos ports, vous leur vendriez
+les productions de vos colonies, dont les Anglais n'enl&egrave;vent que l'or;
+par ce moyen, vous ne vous apercevriez pas de ce qu'ils vous &ocirc;tent, il
+vous en resterait autant qu'ils vous en prennent, votre cr&eacute;dit se
+r&eacute;tablirait, et vous vous affranchiriez du joug en d&eacute;pit d'eux.&mdash;C'est
+pour arriver l&agrave; que nous ranimons nos manufactures.&mdash;Il faudrait avant
+cultiver vos terres, vos manufactures ne seront pour vous des sources de
+richesses r&eacute;elles, que quand vous aurez dans votre propre sol la
+premi&egrave;re mati&egrave;re qui s'y emploie; quel profit ferez-vous sur vos draps;
+si vous &ecirc;tes oblig&eacute;s d'acheter vos laines? Quel gain retirerez-vous de
+vos soies, quand vous ne saurez conduire ni vos m&ucirc;riers, ni vos cocons?
+Que vous rapporteront vos huiles, quand vous ne soignerez pas vos
+oliviers? A qui d&eacute;biterez-vous vos vins, quand d'imb&eacute;ciles r&eacute;glemens
+vous feront arracher vos seps, sous pr&eacute;texte de semer du bled &agrave; leur
+place, et que vous pousserez l'imb&eacute;cillit&eacute; au point de ne pas savoir que
+le bled ne vient jamais bien dans le terrain propre &agrave; la
+vigne.&mdash;L'inquisition nous enl&egrave;ve les bras auxquels nous avons confi&eacute; la
+plus grande partie de ces d&eacute;tails; ces braves agriculteurs qu'elle
+condamne et qu'elle exile, nous avaient appris en cultivant le sol des
+terres dont nous nous contentions de fouiller les entrailles, ou pouvait
+rendre une colonie plus utile &agrave; sa m&eacute;tropole, que par tout l'or que
+cette colonie pouvait offrir; la rigueur de ce tribunal de sang est une
+des premi&egrave;res causes de notre d&eacute;cadence.&mdash;Qui vous emp&ecirc;che de
+l'an&eacute;antir? Pourquoi n'osez-vous envers lui ce que vous avez os&eacute; envers
+les J&eacute;suites, qui ne vous avaient jamais fait autant de mal? D&eacute;truisez,
+an&eacute;antissez sans piti&eacute; ce ver rongeur qui vous mine insensiblement;
+encha&icirc;nez de leurs propres fers ces dangereux ennemis de la libert&eacute; et
+du commerce; qu'on ne voie plus qu'un <i>auto-da-f&egrave;</i> &agrave; Lisbonne, <i>et</i> que
+les victimes consum&eacute;es soient les corps de ces sc&eacute;l&eacute;rats; mais si vous
+aviez jamais ce courage, il arriverait alors quelque chose de fort
+plaisant, c'est que les Anglais, ennemis avec raison de ce tribunal
+affreux, en deviendraient pourtant les d&eacute;fenseurs; ils le prot&eacute;geraient,
+parce qu'il sert leurs vues; ils le soutiendraient, parce qu'ils vous
+tient dans l'asservissement o&ugrave; ils vous veulent: ce serait l'histoire
+des Turcs prot&eacute;geant autrefois le Pape contre les V&eacute;nitiens, tant il est
+vrai que la superstition est d'un secours puissant dans les mains du
+despotisme, et que notre propre int&eacute;r&ecirc;t nous engage souvent &agrave; faire
+respecter aux autres ce que nous m&eacute;prisons nous-m&ecirc;mes. Croyez-moi;
+qu'aucune consid&eacute;ration secondaire, qu'aucun respect pu&eacute;ril ne vous
+fasse n&eacute;gliger votre agriculture; une nation n'est vraiment riche que du
+superflu de son entretien, et vous n'avez pas m&ecirc;me le n&eacute;cessaire; ne
+vous rejetez pas sur la faiblesse de votre population, elle est assez
+nombreuse pour donner &agrave; votre sol toute la vigueur dont il est
+susceptible; ce ne sont point vos bras qui sont faibles, c'est le g&eacute;nie
+de votre administration; sortez de cette inertie qui vous dess&egrave;che.
+Appauvri, v&eacute;g&eacute;tant sur votre monceau d'or, vous me donnez l'id&eacute;e de ces
+plantes qui ne s'&eacute;l&egrave;vent un instant au-dessus du sol que pour retomber
+l'instant d'apr&egrave;s faute de substance; r&eacute;tablissez sur-tout cette marine,
+dont vous tiriez tant de lustre autrefois; rappelez ces tems glorieux o&ugrave;
+le pavillon portugais s'ouvrait les portes dor&eacute;es de l'Orient; o&ugrave;,
+doublant le premier avec courage, (le Cap inconnu de l'Afrique) il
+enseignait aux Nations de la terre la route de ces Indes pr&eacute;cieuses,
+dont elles ont tir&eacute; tant de richesses.... Aviez-vous besoin des Anglais
+alors?... Servaient-ils de pilotes &agrave; vos navires? Sont-ce leurs armes
+qui chass&egrave;rent les Maures du Portugal? Sont-ce eux qui vous aid&egrave;rent
+jadis dans vos d&eacute;m&ecirc;l&eacute;s particuliers? Vous ont-ils &eacute;tablis en Afrique? En
+un mot, jusqu'&agrave; l'&eacute;poque de votre faiblesse, sont-ce eux qui vous ont
+fait vivre, et n'&ecirc;tes-vous pas le m&ecirc;me peuple? Ayez des alli&eacute;s enfin;
+mais n'ayez jamais de protecteurs.&mdash;Pour en venir &agrave; ce point, ce n'est
+pas seulement &agrave; l'inquisition qu'il faudrait s'en prendre, ce devrait
+&ecirc;tre &agrave; la masse enti&egrave;re du clerg&eacute;: il faudrait retrancher ses membres
+des conseils et des d&eacute;lib&eacute;rations; uniquement occup&eacute; de faire des bigots
+de nous, il nous emp&ecirc;chera toujours d'&ecirc;tre n&eacute;gocians, guerriers ou
+cultivateurs, et comment an&eacute;antir cette puissance dont notre faiblesse a
+nourri l'empire?&mdash;Par les moyens qu'Henri VIII prit en Angleterre: il
+rejeta le frein qui g&ecirc;nait son peuple; faites de m&ecirc;me. Cette inquisition
+qui vous fait aujourd'hui fr&eacute;mir, la redoutiez-vous autant lorsque vous
+condamn&acirc;tes &agrave; mort le grand inquisiteur de Lisbonne, pour avoir tremp&eacute;
+dans la conjuration qui se forma contre la maison de Bragance? Ce que
+vous avez pu dans un tems, pourquoi ne l'osez-vous pas dans un autre?
+Ceux qui conspirent contre l'&Eacute;tat ne m&eacute;ritent-ils pas un sort plus
+affreux que ceux qui cabalent contre des rois?&mdash;N'esp&eacute;rez point un
+pareil changement, ce serait risquer de soulever la Nation, que de lui
+enlever les hochets religieux dont elle s'amuse depuis tant de si&egrave;cles.
+Elle aime trop les fers dont on l'accable, pour les lui voir briser
+jamais; disons mieux, la puissance des Anglais a trop d'activit&eacute;, sur
+nous, pour que rien de tout, cela nous devienne possible. Notre premier
+tort est d'avoir pli&eacute; sous le joug.... Nous n'en sortirons jamais. Nous
+sommes comme ces enfans trop accoutum&eacute;s aux lisi&egrave;res, ils tombent d&egrave;s
+qu'on les leur &ocirc;te; peut-&ecirc;tre vaut-il mieux pour nous que nous restions
+comme nous sommes: toute variation est nuisible dans l'&eacute;puisement.</p>
+
+<p>Nous en &eacute;tions l&agrave; de notre conversation, quand nous v&icirc;mes arriver &agrave; nous
+dix ou douze sauvages, conduisant une vingtaine de femmes noires, et
+s'avan&ccedil;ant vers le palais du Prince.&mdash;Ah! dit Sarmiento, voil&agrave; le tribut
+d'une des provinces, retournons promptement, le Roi voudra sans doute te
+faire commencer tout de suite les fonctions de ta charge.&mdash;Mais
+instruis-moi du moins; comment puis-je deviner le genre de beaut&eacute; qu'il
+d&eacute;sire trouver dans ses femmes, et ne le sachant pas, comment
+r&eacute;ussirai-je dans le choix dont il me charge?&mdash;D'abord, tu ne les verras
+jamais au visage, cette partie sera toujours cach&eacute;e; je te l'ai dit,
+deux n&egrave;gres, la massue haute, seront pr&egrave;s de toi pendant ton examen, et
+pour t'&ocirc;ter l'envie de les voir, et pour pr&eacute;venir les tentatives.
+Cependant, tu reverras apr&egrave;s sans difficult&eacute;s une partie de ces femmes;
+une fois re&ccedil;ues, il ne soustrait &agrave; nos yeux que celles dont il est le
+plus jaloux, mais comme il ignore quand elles arrivent, s'il n'y en a
+pas dans le nombre qu'il aura le d&eacute;sir de soustraire, on les voile
+toutes. A l'&eacute;gard de leurs corps, tes yeux n'&eacute;tant point faits aux appas
+de ces n&eacute;gresses, je con&ccedil;ois ta peine &agrave; discerner dans elles ceux qui
+peuvent les rendre dignes de plaire; mais la couleur ne fait pourtant
+rien &agrave; la beaut&eacute; des formes ... que ces formes soient bien r&eacute;guli&egrave;res,
+belles et bien prises; rejette absolument tout d&eacute;faut qui pourrait
+att&eacute;nuer leur d&eacute;licatesse ... que les chairs soient fermes et fra&icirc;ches;
+r&eacute;alise la virginit&eacute;, c'est un des points les plus essentiels ... de la
+sublimit&eacute;, sur-tout, dans ces masses voluptueuses, qui rendirent la
+Venus de Gr&egrave;ce un chef-d'oeuvre, et qui lui valurent un temple chez le
+peuple le plus sensible et le plus &eacute;clair&eacute; de la terre.... D'ailleurs,
+je serai l&agrave;, je guiderai tes premi&egrave;res op&eacute;rations ... tu chercheras mes
+yeux; ton choix y sera toujours peint.</p>
+
+<p>Nous rentr&acirc;mes: le monarque s'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; inform&eacute; de nous: on lui annon&ccedil;a
+le d&eacute;tachement qui paraissait; il ordonna, comme l'avait pr&eacute;vu
+Sarmiento, que je fusses mis sur-le-champ en possession de mon emploi.
+Les femmes arriv&egrave;rent, et apr&egrave;s quelques heures de repos et de
+rafra&icirc;chissement, entre deux n&egrave;gres, la massue &eacute;lev&eacute;e sur ma t&ecirc;te et
+Sarmiento pr&egrave;s de moi, dans un appartement recul&eacute; du palais, je
+commen&ccedil;ai mes respectables fonctions. Les plus jeunes m'embarrass&egrave;rent.
+Il y en avait la moiti&eacute; sur le total, qui n'avait pas douze ans; comment
+trouver le <i>beau</i> dans des formes qui ne sont encore qu'indiqu&eacute;es. Mais
+sur un signe de Sarmiento, j'admis sans difficult&eacute;s ces enfans, d&egrave;s que
+je ne leur trouvai pas de d&eacute;fauts essentiels. L'autre moiti&eacute; m'offrit
+des attraits mieux d&eacute;velopp&eacute;s; j'eus moins de peine &agrave; fixer mon choix:
+j'en r&eacute;formai, dont la taille et les proportions &eacute;taient si grossi&egrave;res,
+que je m'&eacute;tonnai qu'on os&acirc;t les pr&eacute;senter au monarque. Sarmiento lui
+conduisit le r&eacute;sultat de mes premi&egrave;res op&eacute;rations; il l'attendait avec
+impatience. Il fit aussit&ocirc;t passer ces femmes dans ses appartemens
+secrets, et les &eacute;missaires furent cong&eacute;di&eacute;s avec celles dont je n'avais
+pas voulu.</p>
+
+<p>L'ordre venait d'&ecirc;tre donn&eacute;, de me mettre en possession d'un logis
+voisin de celui du Portugais.&mdash;Allons-y, me dit mon pr&eacute;d&eacute;cesseur; le
+monarque absorb&eacute; dans l'examen de ces nouvelles possessions, ne sera
+plus visible du jour.</p>
+
+<p>Mais con&ccedil;ois tu, dis-je, en marchant, &agrave; Sarmiento; con&ccedil;ois-tu qu'il y
+ait des &ecirc;tres &agrave; qui la d&eacute;bauche rende sept ou huit cents femmes
+n&eacute;cessaires?&mdash;Il n'y a rien dans ces choses-l&agrave;, que je ne trouve simple,
+me r&eacute;pondit Sarmiento.&mdash;Homme dissolu!&mdash;Tu m'invectives &agrave; tort; n'est-il
+pas naturel de chercher &agrave; multiplier ses jouissances? Quelque belle que
+soit une femme, quelque passionn&eacute; que l'on en soit, il est impossible de
+ne pas &ecirc;tre fait, au bout de quinze jours, &agrave; la monotonie de ses traits,
+et comment ce qu'on sait par coeur, peut-il enflammer les d&eacute;sirs?...
+Leur irritation n'est-elle pas bien plus s&ucirc;re, quand les objets qui les
+excitent, varient sans-cesse autour de vous? O&ugrave; vous n'avez qu'une
+sensation, l'homme qui change ou qui multiplie, en &eacute;prouve mille. D&egrave;s
+que le d&eacute;sir n'est que l'effet de l'irritation caus&eacute;e par le choc des
+atomes de la beaut&eacute;, sur les esprits animaux<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>, que la vibration de
+ceux-ci ne peut na&icirc;tre que de la force ou de la multitude de ces chocs.
+N'est-il pas clair que plus vous multiplierez la cause de ces chocs, et
+plus l'irritation sera violente. Or, qui doute que dix femmes &agrave; la fois
+sous nos yeux, ne produisent, par l'&eacute;manation de la multitude, des chocs
+de leurs atomes, sur les esprits animaux, une inflammation plus
+violente, que ne pourrait faire une seule? Il n'y a ni principe, ni
+d&eacute;licatesse dans cette d&eacute;bauche; elle n'offre &agrave; mes yeux qu'un
+abrutissement qui r&eacute;volte.&mdash;Mais faut-il chercher des principes dans un
+genre de plaisir qui n'est s&ucirc;r qu'autant qu'on brise des freins, &agrave;
+l'&eacute;gard de la d&eacute;licatesse, d&eacute;fais-toi de l'id&eacute;e o&ugrave; tu es, qu'elle ajoute
+aux plaisirs des sens. Elle peut &ecirc;tre bonne &agrave; l'amour, utile &agrave; tout ce
+qui tient &agrave; son m&eacute;taphysique; mais elle n'apporte rien au reste.
+Crois-tu que les Turcs, et en g&eacute;n&eacute;ral, tous les Asiatiques, qui
+jouissent commun&eacute;ment seuls, ne se rendent pas aussi heureux que toi, et
+leur vois-tu de la d&eacute;licatesse? Un sultan commande ses plaisirs, sans se
+soucier qu'on les partage<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>. Qui sait m&ecirc;me si de certains individus
+capricieusement organis&eacute;s, ne verraient pas cette d&eacute;licatesse si vant&eacute;e,
+comme nuisible aux plaisirs qu'ils attendent. Toutes ces maximes qui te
+paraissent erron&eacute;es, peuvent &ecirc;tre fond&eacute;es en raison; demande &agrave; <i>Ben
+M&acirc;acoro</i>, pourquoi il punit si s&eacute;v&egrave;rement les femmes qui s'avisent de
+partager sa jouissance; il te r&eacute;pondra avec les habitans mal organis&eacute;s
+(selon toi), avec les habitans, dis-je, de trois parties de la terre,
+que la femme qui jouit autant que l'homme, s'occupe d'autre chose que
+des plaisirs de cet homme, et que cette distraction qui la force de
+s'occuper d'elle, nuit au devoir o&ugrave; elle est, de ne songer qu'&agrave; l'homme;
+que celui qui veut jouir compl&egrave;tement, doit tout attirer &agrave; lui; que ce
+que la femme distrait de la somme des volupt&eacute;s, est toujours aux d&eacute;pens
+de celle de l'homme; que l'objet, dans ces momens-l&agrave;, n'est pas de
+donner, mais de recevoir; que le sentiment qu'on tire du bienfait
+<i>accord&eacute;</i>, n'est que moral, et ne peut d&egrave;s-lors convenir qu'&agrave; une
+certaine sorte de gens, au lieu que la sensation ressentie du bienfait
+<i>re&ccedil;u</i>, est physique et convient n&eacute;cessairement &agrave; tous les individus,
+qualit&eacute; qui la rend pr&eacute;f&eacute;rable &agrave; ce qui ne peut &ecirc;tre aper&ccedil;u que de
+quelques-uns; qu'en un mot, le plaisir go&ucirc;t&eacute; avec l'&ecirc;tre inerte ne peut
+point ne pas &ecirc;tre entier, puisqu'il n'y a que l'agent qui l'&eacute;prouve, et
+de ce moment, il est donc bien plus vif.&mdash;En ce cas, il faut &eacute;tablir que
+la jouissance d'une statue sera plus douce que celle d'une femme?&mdash;Tu ne
+m'entends point; la volupt&eacute; imagin&eacute;e par ces gens-l&agrave;, consiste en ce que
+le succube puisse et ne fasse pas, en ce que les facult&eacute;s qu'il a et
+qu'il est n&eacute;cessaire qu'il ait, ne s'employent qu'&agrave; doubler la sensation
+de l'incube, sans songer &agrave; la ressentir.&mdash;Ma foi, mon ami, je ne vois l&agrave;
+que de la tyrannie et des sophismes.&mdash;Point de sophismes; de la
+tyrannie, soit; mais qui te dit qu'elle n'ajoute pas &agrave; la volupt&eacute;?
+Toutes les sensations se pr&ecirc;tent mutuellement des forces: l'orgueil, qui
+est celle de l'esprit, ajoute &agrave; celle des sens; or, le despotisme, fils
+de l'orgueil, peut donc, comme lui, rendre une jouissance plus vive.
+Jette les yeux sur les animaux; regarde s'ils ne conservent pas cette
+sup&eacute;riorit&eacute; si flatteuse, ce despotisme si sensuel, que tu c&egrave;des
+imb&eacute;cilement. Vois la mani&egrave;re imp&eacute;rieuse dont ils jouissent de leurs
+femelles. Le peu de d&eacute;sir qu'ils ont de faire partager ce qu'ils
+sentent, l'indiff&eacute;rence qu'ils &eacute;prouvent, quand le besoin n'existe plus,
+et n'est-ce pas toujours chez eux, que la nature nous donne des le&ccedil;ons?
+Mais r&eacute;glons nos id&eacute;es sur ses op&eacute;rations: si elle e&ucirc;t voulu de
+l'&eacute;galit&eacute; dans le sentiment de ces plaisirs-l&agrave;, elle en e&ucirc;t mis dans la
+construction des cr&eacute;atures qui doivent le ressentir; nous voyons
+pourtant le contraire. Or, s'il y a une sup&eacute;riorit&eacute; &eacute;tablie, d&eacute;cid&eacute;e de
+l'un des deux sexes, sur l'autre, comment ne pas se convaincre qu'elle
+est une preuve de l'intention qu'a la nature, que cette force, que cette
+autorit&eacute;, toujours manifest&eacute;e par celui qui la poss&egrave;de, le soit
+&eacute;galement dans l'acte du plaisir, comme dans tous les autres?&mdash;Je vois
+cela bien diff&eacute;remment, et ces volupt&eacute;s doivent &ecirc;tre bien tristes,
+toutes les fois qu'elles ne sont point partag&eacute;es; l'isolisme m'effraye;
+je le regarde comme un fl&eacute;au; je le vois, comme la punition de l'&ecirc;tre
+cruel ou m&eacute;chant, abandonn&eacute; de toute la terre; il doit l'&ecirc;tre de sa
+compagne, il n'a pas su r&eacute;pandre le bonheur; il n'est plus fait pour le
+sentir.&mdash;C'est avec cette pusillanimit&eacute; de principes, que l'on reste
+toujours dans l'enfance, et qu'on ne s'&eacute;l&egrave;ve jamais &agrave; rien; voil&agrave; comme
+on vit et meurt dans le nuage de ses pr&eacute;jug&eacute;s, faute de force et
+d'&eacute;nergie, pour en dissiper l'&eacute;paisseur.&mdash;Qu'a de n&eacute;cessaire cette
+op&eacute;ration, d&egrave;s qu'elle outrage la vertu?&mdash;Mais la vertu, toujours plus
+utile aux autres qu'&agrave; nous, n'est pas la chose essentielle; c'est la
+v&eacute;rit&eacute; seule qui nous sert; et s'il est malheureusement vrai qu'on ne la
+trouve qu'en s'&eacute;cartant de la vertu, ne vaut-il pas mieux s'en d&eacute;tourner
+un peu, pour arriver &agrave; la lumi&egrave;re, que d'&ecirc;tre toujours dupe et bon dans
+les t&eacute;n&egrave;bres?&mdash;J'aime mieux &ecirc;tre faible et vertueux, que t&eacute;m&eacute;raire et
+corrompu. Ton &acirc;me s'est d&eacute;grad&eacute;e &agrave; la dangereuse &eacute;cole du monstre
+affreux dont tu habites la cour.&mdash;Non, c'est la faute de la Nature; elle
+m'a donn&eacute; une sorte d'organisation vigoureuse, qui semble s'accro&icirc;tre
+avec l'&acirc;ge, et qui ne saurait s'arranger aux pr&eacute;jug&eacute;s vulgaires; ce que
+tu nommais en moi d&eacute;pravation, n'est qu'une suite de mon existence; j'ai
+trouv&eacute; le bonheur dans mes syst&egrave;mes, et n'y ai jamais connu le remord.
+C'est de cette tranquillit&eacute;, dans la route du mal, que je me suis
+convaincu de l'indiff&eacute;rence des actions de l'homme. Allumant le flambeau
+de la philosophie &agrave; l'ardent foyer des passions, j'ai distingu&eacute; &agrave; sa
+lueur, qu'une des premi&egrave;res loix de la nature, &eacute;tait de varier toutes
+ses oeuvres, et que dans leur seule opposition, se trouvait l'&eacute;quilibre
+qui maintenait l'ordre g&eacute;n&eacute;ral; quelle n&eacute;cessit&eacute; d'&ecirc;tre vertueux, me
+suis-je dit, d&egrave;s que le mal sert autant que le bien? Tout ce que cr&eacute;e la
+nature, n'est pas utile, en ne consid&eacute;rant que nous; cependant tout est
+n&eacute;cessaire; il est donc tout simple que je sois m&eacute;chant, relativement &agrave;
+mes semblables, sans cesser d'&ecirc;tre bon &agrave; ses yeux: pourquoi
+m'inqui&eacute;terai-je alors?&mdash;Eh! n'as-tu pas toujours les hommes, qui te
+puniront de les outrager.&mdash;Qui les craint, ne jouit pas.&mdash;Qui les brave,
+est sur de les irriter, et comme l'int&eacute;r&ecirc;t g&eacute;n&eacute;ral combat toujours
+l'int&eacute;r&ecirc;t particulier, celui qui sacrifie tout &agrave; soi, celui qui manque &agrave;
+ce qu'il doit aux autres, pour n'&eacute;couter que ce qui le flatte, doit
+n&eacute;cessairement succomber, il ne doit trouver que des &eacute;cueils.&mdash;Le
+politique les &eacute;vite, le sage apprend &agrave; ne les pas craindre. Mets la main
+sur ce coeur, mon ami; il y a cinquante ans que le vice y r&egrave;gne, et vois
+pourtant comme il est calme.&mdash;Ce calme pervers est le fruit de
+l'habitude de tes faux principes, ne le mets pas sur le compte de la
+nature; elle te punira t&ocirc;t ou tard de l'outrager.&mdash;Soit, ma t&ecirc;te n'est
+&eacute;lev&eacute;e vers le ciel que pour attendre la foudre; je ne tiens point le
+bras qui la lance; mais j'ai la gloire de le braver.&mdash;Et nous entr&acirc;mes
+dans le logis, qui m'&eacute;tait destin&eacute;.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une cabane tr&egrave;s-simple, partag&eacute;e par des clayes, en trois ou
+quatre pi&egrave;ces, o&ugrave; je trouvai quelques n&egrave;gres, que le roi me donnait,
+pour me servir. Ils avaient ordre de me demander si je voulais des
+femmes, je r&eacute;pondis que non, et les cong&eacute;diai, ainsi que le Portugais,
+en les assurant que je n'avais besoin que d'un peu de repos.</p>
+
+<p>A peine fus-je seul, que je fis de s&eacute;rieuses r&eacute;flexions sur le
+malheureux sort dans lequel je me trouvais. La sc&eacute;l&eacute;ratesse de l'&acirc;me du
+seul Europ&eacute;en, dont j'eus la soci&eacute;t&eacute;, me paraissait aussi dangereuse que
+la dent meurtri&egrave;re des cannibales, dont je d&eacute;pendais. Et ce r&ocirc;le
+affreux,... ce m&eacute;tier inf&acirc;me, qu'il me fallait faire, ou mourir, non
+qu'il port&acirc;t la moindre atteinte &agrave; mes sentimens pour L&eacute;onore,... je le
+faisais avec tant de d&eacute;go&ucirc;t ... je ressentais une telle horreur,
+qu'assur&eacute;ment ce que je devais &agrave; cette charmante fille, ne pouvait s'y
+trouver compromis. Mais n'importe, je l'exer&ccedil;ais, et ce funeste devoir
+versait une telle amertume sur ma situation, que je serais parti, d&egrave;s
+l'instant, si, comme je vous l'ai dit, l'espoir que L&eacute;onore tomberait
+peut-&ecirc;tre sur cette c&ocirc;te, o&ugrave; je pouvais la supposer, et qu'alors elle
+n'arriverait qu'&agrave; moi, si, dis-je, cet espoir n'avait adouci mes
+malheurs. Je n'avais point perdu son portrait; les pr&eacute;cautions que
+j'avais prises de le placer dans mon porte-feuille, avec mes lettres de
+change, l'avait enti&egrave;rement garanti. On n'imagine pas ce qu'est un
+portrait, pour une &acirc;me sensible; il faut aimer, pour comprendre ce qu'il
+adoucit, ce qu'il fait na&icirc;tre. Le charme de contempler &agrave; son aise, les
+traits divins qui nous enchantent, de fixer ces yeux, qui nous suivent,
+d'adresser &agrave; cette image ador&eacute;e, les m&ecirc;mes mots que si nous serrions
+dans nos bras l'objet touchant qu'elle nous peint; de la mouiller
+quelquefois de nos larmes, de l'&eacute;chauffer de nos soupirs, de l'animer
+sous nos baisers.... Art sublime et d&eacute;licieux, c'est l'amour seul qui te
+fit na&icirc;tre; le premier pinceau ne fut conduit que par ta main. Je pris
+donc ce gage int&eacute;ressant de l'amour de ma L&eacute;onore, et l'invoquant &agrave;
+genoux: &laquo;&ocirc; toi que j'idol&acirc;tre! m'&eacute;criai-je, re&ccedil;ois le serment sinc&egrave;re,
+qu'au milieu des horreurs o&ugrave; je me trouve, mon coeur restera toujours
+pur; ne crains pas que le temple o&ugrave; tu r&egrave;gnes, soit jamais souill&eacute; par
+des crimes. Femme ador&eacute;e, console-moi dans mes tourmens; fortifie-moi
+dans mes revers; ah! si jamais l'erreur approchait de mon &acirc;me, un seul
+des baisers que je cueilles sur tes l&egrave;vres de roses, saurait bient&ocirc;t
+l'en &eacute;loigner&raquo;.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait tard, je m'endormis, et je ne me r&eacute;veillai le lendemain, qu'aux
+invitations de Sarmiento, de venir faire avec lui une seconde promenade
+vers une partie que je n'avais pas encore vue.&mdash;Sais-tu, lui dis-je, si
+le roi a &eacute;t&eacute; content de mes op&eacute;rations?&mdash;Oui; il m'a charg&eacute; de te
+l'apprendre, me dit le Portugais en nous mettant en marche; te voil&agrave;
+maintenant aussi savant que moi; tu n'auras plus besoin de mes le&ccedil;ons.
+Il a pass&eacute;, m'a-t-on dit, toute la nuit en d&eacute;bauche, il va s'en purifier
+ce matin, par un sacrifice, o&ugrave; s'immoleront six victimes.... Veux-tu en
+&ecirc;tre t&eacute;moin?&mdash;Oh! juste ciel, r&eacute;pondis-je alarm&eacute;, garantis-moi tant que
+tu pourras, de cet effrayant spectacle.&mdash;J'ai bien compris que cela te
+d&eacute;plairait, d'autant plus que tu verrais souvent, sous le glaive, les
+objets m&ecirc;me de ton choix.&mdash;Et voil&agrave; mon malheur: j'y ai pens&eacute; toute la
+nuit.... voil&agrave; ce qui va me rendre insupportable le m&eacute;tier que l'on me
+condamne &agrave; faire; quand la victime sera de mon choix, je mourrai du
+remord cruel que fera na&icirc;tre en mon esprit, l'affreuse id&eacute;e de l'avoir
+pu sauver, en lui trouvant quelques d&eacute;fauts, et de ne l'avoir pas
+fait.&mdash;Voil&agrave; encore une chim&egrave;re infantine dont il faudrait te d&eacute;tacher;
+si le sort ne fut pas tomb&eacute; sur celle-l&agrave;, il serait tomb&eacute; sur une autre;
+il est n&eacute;cessaire &agrave; la tranquillit&eacute; de se consoler de tous ces petits
+malheurs; le g&eacute;n&eacute;ral d'arm&eacute;e qui foudroye l'aile gauche de l'ennemi,
+a-t-il des remords de ce qu'en &eacute;crasant la droite, il e&ucirc;t pu sauver la
+premi&egrave;re? D&egrave;s qu'il faut que le fruit tombe, qu'importe de secouer
+l'arbre.&mdash;Cesse tes cruelles consolations et reprends les d&eacute;tails qui
+doivent achever de m'instruire de tout ce qui concerne l'inf&acirc;me pays
+dans lequel j'ai le malheur d'&ecirc;tre oblig&eacute; de vivre.</p>
+
+<p>Il faut &ecirc;tre n&eacute; comme moi, dans un climat chaud, reprit le Portugais,
+pour s'accoutumer aux br&ucirc;lantes ardeurs de ce ciel-ci; l'air n'y est
+supportable que d'Avril en Septembre; le reste de l'ann&eacute;e est d'une si
+cruelle ardeur, qu'il n'est pas rare de trouver des animaux dans la
+campagne expirer sous les rayons qui les br&ucirc;lent; c'est &agrave; l'extr&ecirc;me
+chaleur de ce climat qu'il faut attribuer, sans doute, la corruption
+morale de ces peuples; on ne se doute pas du point auquel les influences
+de l'air agissent sur le physique de l'homme, combien il peut &ecirc;tre
+honn&ecirc;te ou vicieux, en raison du plus ou moins d'air qui p&egrave;se sur ses
+poumons<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>, et de la qualit&eacute; plus ou moins saine, plus ou moins
+br&ucirc;lante de cet air. O vous qui croyez devoir assujettir tous les hommes
+aux m&ecirc;mes loix, quelques soient les variations de l'atmosph&egrave;re, osez-le
+donc apr&egrave;s la v&eacute;rit&eacute; de ces principes.... Mais ici il faut avouer que
+cette corruption est extr&ecirc;me; elle ne saurait &ecirc;tre port&eacute;e plus loin.
+Tous les d&eacute;sordres y sont communs, et tous y sont impunis; un p&egrave;re ne
+met aucune esp&egrave;ce de diff&eacute;rence entre ses filles, ses gar&ccedil;ons, ses
+esclaves, ou ses femmes; tous servent indistinctement ses d&eacute;bauches
+lascives. Le despotisme dont il jouit dans sa maison; le droit absolu de
+mort, dont il est rev&ecirc;tu, rendrait fort dure la condition de ceux dont
+il &eacute;prouverait des refus. Quelque besoin pourtant, que le peuple ait de
+femmes, il ne traite pas mieux celles qu'il poss&egrave;de; je t'ai d&eacute;j&agrave; peint
+une partie de leur sort; il n'est pas plus doux dans l'int&eacute;rieur. Jamais
+l'&eacute;pouse ne parle &agrave; son mari, qu'&agrave; genoux; jamais elle n'est admise &agrave; sa
+table; elle ne re&ccedil;oit pour nourriture, que quelques restes qu'il veut
+bien lui jeter dans un coin de la maison, comme nous faisons aux
+animaux, dans les n&ocirc;tres. Parvient-elle &agrave; lui donner un h&eacute;ritier;
+arrive-t-elle &agrave; ce point de gloire, qui les rend si int&eacute;ressantes dans
+nos climats, je te l'ai dit, le m&eacute;pris le plus outr&eacute;, l'abandon, le
+d&eacute;go&ucirc;t deviennent ici les r&eacute;compenses qu'elle re&ccedil;oit de son cruel mari.
+Souvent bien plus f&eacute;roce encore, il ne la laisse pas venir au terme,
+sans d&eacute;truire son ouvrage, dans le sein m&ecirc;me de sa compagne; malgr&eacute; tant
+d'opposition, ce malheureux fruit vient-il &agrave; voir le jour, s'il d&eacute;pla&icirc;t
+au p&egrave;re, il le fait p&eacute;rir &agrave; l'instant; mais la m&egrave;re n'a nul droit sur
+lui: elle n'en acquiert pas davantage, quand il atteint l'&acirc;ge
+raisonnable; il arrive souvent alors qu'il se joint &agrave; son p&egrave;re, pour
+maltraiter celle dont il a re&ccedil;u la vie<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>. Les femmes du peuple ne sont
+pas les seules qui soient ainsi trait&eacute;es; celles des grands partagent
+cette ignominie. On a peine &agrave; croire &agrave; quel degr&eacute; d'abaissement et
+d'humiliation ceux-ci r&eacute;duisent leurs &eacute;pouses, toujours tremblantes,
+toujours pr&ecirc;tes &agrave; perdre la vie, au plus l&eacute;ger caprice de ces tyrans; le
+sort des b&ecirc;tes f&eacute;roces est sans doute pr&eacute;f&eacute;rable au leur.</p>
+
+<p>L'ancien gouvernement f&eacute;odal de Pologne peut seul donner l'id&eacute;e de
+celui-ci; le royaume est divis&eacute; en dix-huit petites provinces,
+repr&eacute;sentant nos grandes terres seigneuriales, en Europe; chaque
+gouvernement a un chef qui habite le district, et qui y jouit &agrave;-peu-pr&egrave;s
+de l&agrave; m&ecirc;me autorit&eacute; que le roi. Ses sujets lui sont imm&eacute;diatement
+soumis; il peut en disposer &agrave; son gr&eacute;. Ce n'est pas qu'il n'y ait des
+loix dans ce royaume: peut-&ecirc;tre m&ecirc;me y sont-elles trop abondantes; mais
+elles ne tendent, toutes, qu'&agrave; soumettre le faible au fort, et qu'&agrave;
+maintenir le despotisme, ce qui rend le peuple d'autant plus malheureux,
+que, quoiqu'il puisse r&eacute;versiblement exercer le m&ecirc;me despotisme dans sa
+maison, il n'est pourtant dans le fait, absolument le ma&icirc;tre de rien. Il
+n'a que sa nourriture et celle de sa famille, sur la terre qu'il herse &agrave;
+la sueur de son corps. Tout le reste appartient &agrave; son chef, qui le
+poss&egrave;de, en sure et pleine jouissance, aux seules conditions d'une
+redevance annuelle en filles, gar&ccedil;ons, et comestibles, exactement pay&eacute;e
+quatre fois l'an au roi. Mais ces vassaux fournissent ce tribut au chef;
+il n'a que la peine de le pr&eacute;senter, et comme il est impos&eacute; &agrave; proportion
+de ce qu'il peut payer, il n'en est jamais surcharg&eacute;.</p>
+
+<p>Les crimes du vol et du meurtre, absolument nuls parmi les grands, sont
+punis avec la plus extr&ecirc;me rigueur, chez l'homme du peuple, s'il a
+commis ces crimes, hors de l'int&eacute;rieur de sa maison; car s'il est le
+chef de sa famille, et que le d&eacute;lit n'ait port&eacute; que sur les membres de
+cette famille, qui lui sont subordonn&eacute;s, il est dans le cas de la plus
+enti&egrave;re impunit&eacute;; hors cette circonstance, il est puni de mort. Le
+coupable arr&ecirc;t&eacute;, est &agrave; l'instant conduit chez son chef, qui l'ex&eacute;cute de
+sa propre main; ce sont pour ces chefs, des parties de plaisir,
+semblables &agrave; nos chasses d'Europe; ils gardent commun&eacute;ment leurs
+criminels jusqu'&agrave; ce qu'ils en ayent un certain nombre; ils se
+r&eacute;unissent alors sept ou huit ensemble, et passent plusieurs jours &agrave;
+maltraiter ces individus, jusqu'&agrave; ce qu'enfin ils les ach&egrave;vent. Leur
+chasse alors sert au festin, et la d&eacute;bauche se termine avec leurs
+femmes, qu'ils ont de m&ecirc;me r&eacute;unies, et dont ils jouissent en commun. Le
+roi agit &eacute;galement dans son apanage, et comme son district est plus
+&eacute;tendu, il a plus d'occasions de multiplier ces horreurs.</p>
+
+<p>Tous les chefs, malgr&eacute; leur autorit&eacute;, rel&egrave;vent imm&eacute;diatement de la
+couronne; le monarque peut les condamner &agrave; mort, et les faire ex&eacute;cuter
+sur-le-champ, sans aucune instruction de proc&egrave;s, pour les crimes de
+r&eacute;bellion ou de l&egrave;se-majest&eacute;; mais il faut que le d&eacute;lit soit
+authentique, sans quoi, tous se r&eacute;volteraient, tous prendraient le parti
+de celui qu'on aurait condamn&eacute;, et travailleraient, de concert, &agrave;
+d&eacute;tr&ocirc;ner un roi mal affermi par ce despotisme.</p>
+
+<p>Ce qui rend au monarque de <i>Butua</i> sa post&eacute;rit&eacute; indiff&eacute;rente, c'est
+qu'elle ne r&egrave;gne point apr&egrave;s lui. Il n'en est pas de m&ecirc;me de ses
+dix-huit grands vassaux; les enfans succ&egrave;dent au p&egrave;re dans leurs fiefs.
+D&egrave;s que le chef est mort, le fils a&icirc;n&eacute; s'empare du gouvernement, du
+logis, et r&eacute;duit sa m&egrave;re et ses soeurs dans la derni&egrave;re servitude; elles
+n'ont plus rang, dans sa maison, qu'apr&egrave;s les esclaves de sa femme, &agrave;
+moins qu'il ne veuille &eacute;pouser une d'elles; dans ce cas, elle est hors
+de cette abjection; mais celle o&ugrave; l'usage la fait retomber, comme
+&eacute;pouse, n'est-elle pas aussi dure? Si la m&egrave;re est grosse, quand le p&egrave;re
+meurt, il faut qu'elle fasse p&eacute;rir son fruit, autrement l'h&eacute;ritier la
+tuerait elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>A l'&eacute;gard du roi, d&egrave;s qu'il meurt, les chefs s'assemblent, et les
+barbares confondant, &agrave; l'exemple des Jagas, leurs voisins, la cruaut&eacute;
+avec la bravoure<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>, n'&eacute;lisent pour leur chef, que le plus f&eacute;roce
+d'entre eux. Pendant neuf jours entiers, ils font des exploits dans ce
+genre, soit sur des prisonniers de guerre, soit sur des criminels, soit
+sur eux-m&ecirc;mes, en se battant corps-&agrave;-corps, &agrave; outrance, et celui qui a
+fait para&icirc;tre le plus de valeur ou d'atrocit&eacute;, regard&eacute; d&egrave;s-lors comme le
+plus grand de la nation, est choisi pour la commander; on le porte en
+triomphe dans son palais, o&ugrave; de nouveaux exc&egrave;s succ&egrave;dent &agrave; l'&eacute;lection,
+pendant neuf autres jours. L&agrave;, l'intemp&eacute;rance et la d&eacute;bauche se poussent
+quelquefois si loin, que le nouveau roi lui-m&ecirc;me y succombe, et la
+c&eacute;r&eacute;monie recommence. Rarement ces f&ecirc;tes ne se c&eacute;l&egrave;brent, sans qu'il
+n'en co&ucirc;te la vie &agrave; beaucoup de monde.</p>
+
+<p>Lorsque cette nation est en guerre avec ses voisins, les chefs
+fournissent au roi un contingent d'hommes arm&eacute;s de fl&egrave;ches et de piques,
+et ce nombre est proportionn&eacute; aux besoins de l'&eacute;tat. Si les ennemis sont
+puissans, les secours envoy&eacute;s sont consid&eacute;rables; ils le sont moins,
+quand il s'agit de l&eacute;g&egrave;res discussions. La cause de ces discussions est
+toujours, ou quelques ravages dans les terres, ou quelques enlevemens de
+femmes ou d'esclaves; quelques jours d'hostilit&eacute;s pr&eacute;liminaires et un
+combat terminent tout; puis chacun retourne chez soi.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; le peu de morale de ces peuples; malgr&eacute; les crimes multipli&eacute;s o&ugrave;
+ils se livrent, il est d&eacute;vot, cr&eacute;dule, et superstitieux; l'empire de la
+religion, sur son esprit, est presqu'aussi violent qu'en Espagne et en
+Portugal. Le gouvernement th&eacute;ocratique suit le plan du gouvernement
+f&eacute;odal. Il y a un chef de religion dans chaque province, subordonn&eacute; au
+chef principal, habitant la m&ecirc;me ville que le roi. Ce chef, dans chaque
+district, est &agrave; la t&ecirc;te d'un coll&egrave;ge de pr&ecirc;tres secondaires, et habite
+avec eux un vaste b&acirc;timent contigu au temple; l'idole est par-tout la
+m&ecirc;me que celle du palais du roi, qui, seul, a le privil&egrave;ge d'avoir,
+ind&eacute;pendamment du temple de sa capitale, une chapelle particuli&egrave;re o&ugrave; il
+sacrifie. Le serpent qu'on r&eacute;v&egrave;re ici, est le reptile le plus
+anciennement ador&eacute;; il eut des temples en Egypte, en Ph&eacute;nicie, en Gr&egrave;ce
+, et son culte passa de-l&agrave; en Asie et en Afrique, o&ugrave; il fut presque
+g&eacute;n&eacute;ral<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>. Quant &agrave; ces peuples, ils disent que cette idole est l'image
+de celui qui a cr&eacute;&eacute; le monde; et pour justifier l'usage o&ugrave; ils sont de
+le repr&eacute;senter, moiti&eacute; figure humaine, et moiti&eacute; figure d'animal, ils
+disent que c'est pour montrer qu'il a cr&eacute;&eacute; &eacute;galement les hommes et les
+animaux.</p>
+
+<p>Chaque gouverneur de province est oblig&eacute; d'envoyer seize victimes par
+an, de l'un et de l'autre sexe, au chef de la religion qui les immole
+avec ses pr&ecirc;tres, &agrave; de certains jours prescrits par leur rituel. Cette
+id&eacute;e, que l'immolation de l'homme &eacute;tait le sacrifice le plus pur qu'on
+put offrir &agrave; la divinit&eacute;, &eacute;tait le fruit de l'orgueil; l'homme se
+croyant l'&ecirc;tre le plus parfait qu'il y e&ucirc;t au monde, imagina que rien ne
+pouvait mieux apaiser les dieux, que le sacrifice de son semblable;
+voil&agrave; ce qui multiplia tellement cette coutume, qu'il n'est aucun peuple
+de la terre, qui ne l'ait adopt&eacute;e; les Celtes et les Germains immolaient
+des vieillards et des prisonniers de guerre; les Ph&eacute;niciens, les
+Cartaginois, les Perses et les Illiriens, sacrifiaient leurs propres
+enfans; les Thraces et les Egyptiens, des vierges, etc.</p>
+
+<p>Les pr&ecirc;tres, &agrave; Butua, sont, charg&eacute;s de l'&eacute;ducation enti&egrave;re de la
+jeunesse; ils &eacute;l&egrave;vent, &agrave;-la-fois, les deux sexes, dans des &eacute;coles
+s&eacute;par&eacute;es, mais toujours dirig&eacute;es par eux seuls. La vertu principale, et
+presque l'unique, qu'ils inspirent aux femmes, est la plus enti&egrave;re
+r&eacute;signation, la soumission la plus profonde aux volont&eacute;s des hommes; ils
+leur persuadent qu'elles sont uniquement cr&eacute;&eacute;es pour en d&eacute;pendre, et, &agrave;
+l'exemple de Mahomet, les damnent impitoyablement &agrave; leur mort.&mdash;A
+l'exemple de Mahomet, dis-je, en interrompant Sarmiento, tu te trompes,
+mon ami, et ton injustice envers les femmes, te fait &eacute;videmment adopter
+une opinion fausse, et que jamais rien n'autorisa. Mahomet ne damne
+point les femmes; je suis &eacute;tonn&eacute; qu'avec l'&eacute;rudition que tu nous &eacute;tales,
+tu ne saches pas mieux l'alcoran. <i>Quiconque croira, et fera de bonnes
+moeurs, soit homme, soit femme, il entrera dans le paradis</i>, dit
+express&eacute;ment le proph&egrave;te, dans son soixanti&egrave;me chapitre; et dans
+plusieurs autres, il &eacute;tablit positivement que l'on trouvera dans le
+paradis, non-seulement celles de ses femmes que l'on aura le mieux
+aim&eacute;es sur la terre, mais m&ecirc;me de belles filles vierges, ce qui prouve
+qu'ind&eacute;pendamment de celles-ci, qui sont les femmes c&eacute;lestes, il en
+admettait de terrestres, et qu'il ne lui est jamais venu dans l'esprit
+de les exclure des b&eacute;atitudes &eacute;ternelles. Pardonne-moi cette digression
+en faveur d'un sexe que tu m&eacute;prises, et que j'idol&acirc;tre; et continue tes
+int&eacute;ressans r&eacute;cits.&mdash;Que Mahomet damne ou sauve les femmes, dit le
+Portugais, ce qu'il y a de bien s&ucirc;r, c'est que ce ne seraient pas elles
+qui me feraient d&eacute;sirer le paradis, si je croyais &agrave; cette fable-l&agrave;, et
+fussent-elles toutes an&eacute;anties sur le globe, que Lucifer m'&eacute;corche tout
+vif, si je m'en trouvais plus &agrave; plaindre. Malheur &agrave; qui ne peut se
+passer, dans ses plaisirs ou dans sa soci&eacute;t&eacute;, d'un sexe bas, trompeur et
+faux, toujours occup&eacute; de nuire ou de teindre, toujours rampant, toujours
+perfide, et qui, comme la couleuvre, n'&eacute;l&egrave;ve un instant la t&ecirc;te
+au-dessus du sol, que pour y carder son venin. Mais ne m'interromps
+plus, fr&egrave;re, si tu veux que je poursuive.</p>
+
+<p>A l'&eacute;gard des hommes, reprit mon instituteur, ils leur inspirent d'&ecirc;tre
+soumis, d'abord aux pr&ecirc;tres, puis au roi, et d&eacute;finitivement &agrave; leurs
+chefs particuliers; ils leur recommandent d'&ecirc;tre toujours pr&ecirc;ts &agrave; verser
+leur sang pour l'une ou l'autre de ces causes.</p>
+
+<p>Le danger des &eacute;coles, en Europe, est souvent le libertinage; ici, il en
+devient une loi. Un &eacute;poux m&eacute;priserait sa femme, si elle lui donnait ses
+pr&eacute;mices<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>; ils appartiennent de droit aux pr&ecirc;tres; eux-seuls doivent
+fl&eacute;trir cette fleur imaginaire, o&ugrave; nous avons la folie d'attacher tant
+de prix; de cette r&egrave;gle sont pourtant except&eacute;s les sujets qui doivent
+&ecirc;tre conduits au roi. Resserr&eacute;s avec soin dans les maisons des
+gouverneurs de chaque province, ils n'entrent point dans les &eacute;coles;
+c'est un droit que les pr&ecirc;tres n'ont jamais os&eacute; disputer &agrave; leur
+souverain qui le poss&egrave;de, comme chef du temporel et du spirituel Toutes
+ces roses se cueillent &agrave; certains jours de f&ecirc;tes, prescrits dans leur
+calendrier. Alors les temples se ferment; il n'est plus permis qu'aux
+seuls pr&ecirc;tres, d'y entrer, le plus grand silence r&egrave;gne aux environs; ou
+immolerait impitoyablement quiconque oserait le troubler. La d&eacute;floration
+se fait aux pieds de l'idole. Le chef commence, il est suivi du coll&egrave;ge
+entier. Les filles sont pr&eacute;sent&eacute;es deux fois, les gar&ccedil;ons, une. Des
+sacrifices, suivent la c&eacute;r&eacute;monie; &agrave; treize ou quatorze ans, les &eacute;l&egrave;ves
+retournent dans leurs familles; on leur demande s'ils ont &eacute;t&eacute;
+sanctifi&eacute;s: s'ils ne l'avaient pas &eacute;t&eacute;, les gar&ccedil;ons seraient
+horriblement m&eacute;pris&eacute;s, et les filles ne trouveraient aucun &eacute;poux. Ce qui
+s'op&egrave;re dans les provinces, se pratique de m&ecirc;me dans la capitale; la
+seule diff&eacute;rence qu'il y ait, lors de ces initiations, consiste dans le
+droit qu'a le monarque d'op&eacute;rer, s'il veut, avant les pr&ecirc;tres. Ici,
+comme dans le royaume de Juida, si quelqu'un refusait de placer ses
+enfans dans ces &eacute;coles, les pr&ecirc;tres pourraient les faire enlever.&mdash;Que
+d'infamies, m'&eacute;criai-je; toutes ces turpitudes me choquent au dernier
+point. Mais je ne tiens pas, je l'avoue, a voir la p&eacute;d&eacute;rastie &eacute;rig&eacute;e en
+initiation religieuse; &agrave; quel point de corruption doit &ecirc;tre parvenu un
+peuple, pour instituer ainsi en coutume, le vice le plus affreux, le
+plus destructeur de l'humanit&eacute;, le plus scandaleux, le plus contraire
+aux loix de la nature, et le plus d&eacute;go&ucirc;tant de la terre.&mdash;Que
+d'invectives, me r&eacute;pondit le Portugais, (trop malheureux partisan de
+cette intol&eacute;rable d&eacute;pravation!) &Eacute;coute, ami, je veux bien m'interrompre
+un moment, pour te convaincre de tes torts, .au risque de contrarier
+quelques uns de mes principes, pour mieux te prouver l'injustice des
+tiens. N'imagine pas que cette erreur &agrave; laquelle on attache une si
+grande importance en Europe, soit aussi cons&eacute;quente qu'on le croit. De
+quelque mani&egrave;re qu'on veuille l'envisager, on ne la trouvera dangereuse,
+que dans un seul point. <i>Le tort qu'elle fait &agrave; la population</i>. Mais ce
+tort est-il bien r&eacute;el? c'est ce qu'il s'agit d'examiner. Qu'arrive-t-il,
+en tol&eacute;rant cet &eacute;cart? qu'il na&icirc;t, je le suppose, dans l'&eacute;tat, un petit
+nombre d'enfans de moins; est-ce donc un si grand mal, que cette
+diminution, et quel est le gouvernement assez faible, pour pouvoir s'en
+douter? Faut-il &agrave; l'&Eacute;tat, un plus grand nombre de citoyens, que celui
+qu'il peut nourrir? Au-del&agrave; de cette quantit&eacute;, tous les hommes, dans
+l'exacte justice, ne devraient-ils pas &ecirc;tre ma&icirc;tres de produire, ou de
+ne pas produire; je ne connais rien de si risible, que d'entendre crier
+sans-cesse pour la population. Vos compatriotes, sur-tout, vos chers
+Fran&ccedil;ais, qui ne s'aper&ccedil;oivent pas que si leur gouvernement les traite
+avec tant d'indiff&eacute;rence, que si leur fuite, leur mort le touche si peu,
+que si leurs loix les sacrifient chaque jour si inhumainement, ce n'est
+qu'&agrave; cause de leur trop grande population; que si cette population &eacute;tait
+moindre, ils deviendraient bien autrement chers &agrave; cet &Eacute;tat qui se moque
+d'eux, et seraient bien autrement &eacute;pargn&eacute;s par le glaive atroce de
+Th&eacute;mis; mais laissons ces imb&eacute;ciles crier tout &agrave; leur aise, laissons-les
+remplir leurs d&eacute;go&ucirc;tantes compilations de projets fastueux, pour
+augmenter des hommes, dont l'exc&egrave;s forme d&eacute;j&agrave; un des plus grands vices
+de leur &Eacute;tat, et voyons seulement si ce qu'ils d&eacute;sirent est un bien.
+J'ose dire que non: j'ose assurer que par-tout o&ugrave; la population et le
+luxe seront m&eacute;diocres, l'&eacute;galit&eacute;, dont tu parais si partisan, sera plus
+enti&egrave;re, et par cons&eacute;quent, le bonheur de l'individu, plus certain.
+C'est l'abondance du peuple, et l'accroissement du luxe, qui produit
+l'in&eacute;galit&eacute; des conditions, et tous les malheurs qui en r&eacute;sultent. Les
+hommes sont tous fr&egrave;res, chez le peuple m&eacute;diocre et frugal; ils ne se
+connaissent plus, quand le luxe les d&eacute;guise et que la population les
+avilit; &agrave; mesure qu'augmentent l'un et l'autre de ces choses, les droits
+du plus fort naissent insensiblement; ils asservissent le plus faible,
+le despotisme s'&eacute;tablit, le peuple se d&eacute;grade, et se trouve bient&ocirc;t
+&eacute;cras&eacute; sous le poids des fers, que sa propre abondance lui forge<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>; ce
+qui diminue la population dans un &Eacute;tat, sert donc cet &Eacute;tat, au lieu de
+lui nuire; politiquement consid&eacute;r&eacute;, voil&agrave; donc ce vice si abominable,
+dans la classe des vertus, plut&ocirc;t que dans celle des crimes, chez toutes
+les nations philosophes. L'examinerons-nous du c&ocirc;t&eacute; de la nature? Ah! si
+l'intention de la nature e&ucirc;t &eacute;t&eacute; que tous les grains de bleds
+germassent, elle e&ucirc;t donn&eacute; une meilleure constitution &agrave; la terre. Cette
+terre ne se trouverait pas si long-tems hors d'&eacute;tat de rapporter;
+toujours f&eacute;conde, n'attendant jamais que la semence, on ne lui donnerait
+jamais, qu'elle ne rend&icirc;t. Un coup-d'oeil sur le physique des femmes, et
+voyons si cela est. Une femme qui vit 70 ans, je suppose, en passe
+d'abord 14 sans pouvoir encore &ecirc;tre utile; puis 20, o&ugrave; elle ne peut plus
+l'&ecirc;tre: reste &agrave; 36, sur lesquelles il faut pr&eacute;lever 3 mois par an, o&ugrave;
+ses infirmit&eacute;s doivent encore l'emp&ecirc;cher de travailler aux vues de la
+nature, si elle est sage, et qu'elle veuille que le fruit produit soit
+bon. Reste donc 27 ans, au plus, sur 70, o&ugrave; la nature lui permet de la
+servir. Je le demande, est-il raisonnable de penser que si les vues de
+la nature tendaient &agrave; ce que rien ne f&ucirc;t perdu, elle consentirait &agrave;
+perdre autant<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>, et si cette perte est indiqu&eacute;e par ses propres loix,
+pouvons-nous l&eacute;gitimement contraindre les n&ocirc;tres &agrave; punir ce qu'elle
+exige elle-m&ecirc;me? La propagation n'est certainement pas une loi de la
+nature, elle n'en est qu'une tol&eacute;rance: a-t-elle eu besoin de nous, pour
+produire les premi&egrave;res esp&egrave;ces? N'imaginons pas que nous lui soyons plus
+n&eacute;cessaires pour les conserver, si l'existence de ces esp&egrave;ces &eacute;tait
+essentielle &agrave; ses plans; ce que nous adoptons de contraire &agrave; cette
+opinion, n'est que le fruit de notre orgueil.</p>
+
+<p>Quand il n'y aurait pas un seul homme sur la terre, tout n'en irait pas
+moins comme il va; nous jouissons de ce que nous trouvons; mais, rien
+n'est cr&eacute;&eacute; pour nous; mis&eacute;rables cr&eacute;atures que nous sommes, sujets aux
+m&ecirc;mes accidens que les autres animaux, naissant comme eux, mourant comme
+eux, ne pouvant vivre, nous conserver et nous multiplier que comme eux,
+nous nous avisons d'avoir de l'orgueil, nous nous avisons de croire que
+c'est en faveur de notre pr&eacute;cieuse esp&egrave;ce que le soleil luit, et que les
+plantes croissent. O d&eacute;plorable aveuglement! convainquons-nous donc que
+la nature se passerait aussi bien de nous, que de la classe des fourmis
+ou de celle des mouches; et que d'apr&egrave;s cela, nous ne sommes nullement
+oblig&eacute;s &agrave; la servir dans la multiplication d'une esp&egrave;ce qui lui est
+indiff&eacute;rente, et dont l'extinction totale n'alt&eacute;rerait aucune de ses
+loix. On peut donc perdre, sans l'offenser en quoi que ce soit. Que
+dis-je? nous la servons, en n'augmentant pas une sorte de cr&eacute;ature, dont
+la ruine enti&egrave;re, en lui rendant l'honneur de ses premi&egrave;res cr&eacute;ations,
+lui ferait reprendre des droits, que sa tol&eacute;rance nous c&egrave;de. Le voil&agrave;
+donc, ce vice dangereux, ce vice &eacute;pouvantable contre lequel s'arme
+imb&eacute;cilement les loix et la soci&eacute;t&eacute;, le voil&agrave; donc d&eacute;montr&eacute; utile &agrave;
+l'&Eacute;tat et &agrave; la nature, puisqu'il rend &agrave; l'un son &eacute;nergie, en lui &ocirc;tant
+ce qu'il a de trop, et &agrave; l'autre sa puissance, en lui laissant
+l'exercice de ces premi&egrave;res op&eacute;rations. Eh! si ce penchant n'&eacute;tait pas
+naturel, en recevrait-on les impressions, d&egrave;s l'enfance? ne c&egrave;derait-il
+pas aux efforts de ceux qui dirigent ce premier &acirc;ge de l'homme. Qu'on
+examine pourtant, les &ecirc;tres qui en son empreints; il se d&eacute;veloppe;
+malgr&eacute; toutes les digues qu'on lui oppose, il se fortifie avec les
+ann&eacute;es; il r&eacute;siste aux avis, aux sollicitations, aux terreurs d'une vie
+&agrave; venir, aux punitions, aux m&eacute;pris, aux plus piquans attraits de l'autre
+sexe; est-ce donc l'ouvrage de la d&eacute;pravation, qu'un go&ucirc;t qui s'annonce
+ainsi, et que veut-on qu'il soit, si ce n'est l'inspiration la plus
+certaine de la nature? Or, si cela est, l'offense-t-il? Inspirerait-elle
+ce qui l'outragerait? Permettrait-elle ce qui g&ecirc;nerait ses loix?
+Favoriserait-elle des m&ecirc;mes dons, et ceux qui la servent, et ceux qui la
+d&eacute;gradent? Etudions-la mieux, cette indulgente nature, avant d'oser lui
+fixer des limites. Analisons ses loix, scrutons ses intentions, et ne
+hasardons jamais de la faire parler sans l'entendre.</p>
+
+<p>Osons n'en point douter enfin, il n'est pas dans les intentions de cette
+m&egrave;re sage que ce go&ucirc;t s'&eacute;teigne jamais; il entre au contraire dans ses
+plans qu'il y ait, et des hommes qui ne procr&eacute;ent point, et plus de
+quarante ans dans la vie des femmes o&ugrave; elles ne le puissent pas, afin de
+nous bien convaincre que la propagation n'est pas dans ses loix, qu'elle
+ne l'estime point, qu'elle ne lui sert point, et que nous sommes les
+ma&icirc;tres d'en user sur cet article comme bon nous semble, sans lui
+d&eacute;plaire en quoi que ce soit, sans att&eacute;nuer en rien sa puissance.</p>
+
+<p>Cesse donc de te r&eacute;crier contre le plus simple des travers, contre une
+fantaisie o&ugrave; l'homme est entra&icirc;n&eacute; par mille causes physiques que rien ne
+peut changer ni d&eacute;truire, contre une habitude enfin, que l'on tient de
+la nature, qui la sert, qui sert &agrave; l'&Eacute;tat, qui ne fait aucun tort &agrave; la
+soci&eacute;t&eacute;, qui ne trouve d'antagonistes que parmi le sexe, dont elle
+abjure le culte, raison trop faible, sans doute, pour lui dresser des
+&eacute;chafauds. Si tu ne veux pas imiter les philosophes de la Gr&egrave;ce,
+respecte au moins leurs opinions: Licurgue et Solon arm&egrave;rent-ils Th&eacute;mis
+contre ces infortun&eacute;s? Bien plus adroits, sans doute, ils tourn&egrave;rent au
+bien et &agrave; la gloire de la patrie le vice qu'ils y trouv&egrave;rent r&eacute;gnant.
+Ils en profit&egrave;rent pour allumer le patriotisme dans l'&acirc;me de leurs
+compatriotes: c'&eacute;tait dans le fameux bataillon des <i>amans et des
+aim&eacute;s</i><a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a> que r&eacute;sidait la valeur de l'&Eacute;tat. N'imagine donc pas que ce
+qui fit fleurir un peuple, puisse jamais en d&eacute;grader un autre. Que le
+soin de la cure de ces infid&egrave;les regarde uniquement le sexe qu'ils
+d&eacute;priment; que ce soit avec des cha&icirc;nes de fleurs que l'amour les ram&egrave;ne
+en son temple; mais s'ils les brisent, s'ils r&eacute;sistent au joug de ce
+Dieu, ne crois pas que des invectives ou des sarcasmes, que des fers ou
+des bourreaux les convertissent plus s&ucirc;rement: on fait avec les uns des
+stupides, et des l&acirc;ches, des fanatiques avec les autres; on s'est rendu
+coupable de b&ecirc;tises et de cruaut&eacute;s, et on n'a pas un vice de moins<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>.</p>
+
+<p>Mais reprenons: quel fruit recueilleras-tu de la description que tu me
+demandes, si tu en interromps sans cesse le r&eacute;cit?</p>
+
+<p>Les crimes contre la religion, continue le Portugais, existent ici comme
+dans notre Europe, et y sont m&ecirc;me plus s&eacute;v&egrave;rement punis<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>; le premier
+pr&ecirc;tre en devient le souverain juge et l'ex&eacute;cuteur: un mot contre le
+clerg&eacute; ou contre l'idole, quelques n&eacute;gligences au service public du
+temple, l'inobservance de quelques f&ecirc;tes, le refus de placer ses enfans
+dans les &eacute;coles, tout cela est puni de mort: on dirait que ce malheureux
+peuple, press&eacute; de voir sa fin, imagine avec soin tout ce qui peut
+l'acc&eacute;l&eacute;rer.</p>
+
+<p>Ignorant absolument l'art de transmettre les faits, soit par l'&eacute;criture,
+soit par les signes hi&eacute;rogliphiques, ce peuple n'a conserv&eacute; aucuns
+m&eacute;moriaux qui puissent servir &agrave; la connaissance de sa g&eacute;n&eacute;alogie ou de
+son histoire; il ne s'en croit pas moins le peuple le plus ancien de la
+terre: il dominait autrefois, assure-t-il, tout le continent, et
+principalement la mer, qu'il ne conna&icirc;t pourtant plus aujourd'hui; sa
+position dans le milieu des terres, ses perp&eacute;tuelles dissentions avec
+les peuples de l'Orient et de l'Occident, qui l'emp&ecirc;chent de s'&eacute;tendre
+jusques-l&agrave;, le privera vraisemblablement encore long-tems de conna&icirc;tre
+les c&ocirc;tes qui l'avoisinent. Son seul commerce consiste &agrave; exporter son
+riz, son manioc et son ma&iuml;s aux Jagas, qui habitant un pays sablonneux,
+se trouvent manquer souvent de ces pr&eacute;cieuses denr&eacute;es; ils en importent
+des poissons qu'il aime beaucoup et qu'il mange presqu'avec la m&ecirc;me
+avidit&eacute; que la chair humaine; les querelles survenues dans ces &eacute;changes
+sont un de ses fr&eacute;quens motifs de guerre, et alors il se bat au lieu de
+commercer, les comptoirs deviennent des champs de bataille.</p>
+
+<p>La politique, qui apprend &agrave; tromper ses semblables en &eacute;vitant de l'&ecirc;tre
+soi-m&ecirc;me, cette science n&eacute;e de la fausset&eacute; et de l'ambition, dont
+l'homme c'&eacute;tait fait une vertu, l'homme social un devoir, et l'honn&ecirc;te
+homme un vice.... La politique, dis-je, est enti&egrave;rement ignor&eacute;e de ce
+peuple; ce n'est pas qu'il ne soit ambitieux et faux, mais il l'est sans
+art, et comme ceux auxquels il a affaire ne sont pas plus fins, il en
+r&eacute;sulte qu'ils se trompent gauchement les uns et les autres; mais tout
+autant que s'ils le faisaient avec plus d'industrie. Le peuple de Butua
+t&acirc;che d'&ecirc;tre le plus fort dans les combats, de gagner le plus qu'il peut
+dans ses &eacute;changes, voil&agrave; o&ugrave; se bornent toutes ses ruses. Il vit
+d'ailleurs avec insouciance et sans s'inqui&eacute;ter du lendemain, jouit du
+pr&eacute;sent le mieux qu'il peut, ne se rappelle point le pass&eacute;, et ne
+pr&eacute;voit jamais l'avenir; il ne sait pas mieux l'&acirc;ge qu'il a; il sait
+celui de ses enfans jusqu'&agrave; quinze ou vingt ans, puis il l'oublie et
+n'en parle plus.</p>
+
+<p>Ces Africains ont quelques l&eacute;g&egrave;res connaissances d'astronomie, mais
+elles sont m&ecirc;l&eacute;es d'une si grande foule d'erreurs et de superstition,
+qu'il est difficile d'y rien comprendre; ils connaissent le cours des
+astres, pr&eacute;disent assez bien les variations de l'atmosph&egrave;re, et divisent
+leurs tems par les diff&eacute;rentes phases de la lune: quand on leur demande
+quelle est la main qui meut les astres dans l'espace, quel est enfin le
+plus puissant des &ecirc;tres, ils r&eacute;pondent que c'est leur idole, que c'est
+elle qui a cr&eacute;&eacute; tout ce que nous voyons, qui peut le d&eacute;truire &agrave; son gr&eacute;,
+et que c'est pour pr&eacute;venir cette destruction qu'ils arrosent sans cesse
+ses autels de sang.</p>
+
+<p>Leur nourriture ordinaire est le ma&iuml;s, quelques poissons quand le
+commerce le leur en apporte, et de la chair humaine; ils en ont des
+boucheries publiques o&ugrave; l'on s'en fournit en tous tems; quelquefois ils
+joignent &agrave; cela de la chair de singe, qu'on estime fort dans ces
+contr&eacute;es. Ils tirent du ma&iuml;s une liqueur tr&egrave;s-enivrante, et pr&eacute;f&eacute;rable &agrave;
+notre eau-de-vie; quelquefois ils la boivent pure, souvent ils la m&ecirc;lent
+avec de l'eau commun&eacute;ment mauvaise et saum&acirc;tre; ils ont une mani&egrave;re de
+confire et de garder l'igname<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>, qui le rend d&eacute;licat et bon.</p>
+
+<p>Ils n'ont point de monnaie entr'eux, ni signe qui la repr&eacute;sente: chacun
+vit de ce qu'il a; ceux qui veulent des productions &eacute;trang&egrave;res
+rapport&eacute;es par les commer&ccedil;ans, se les procurent par &eacute;change, ou en pr&ecirc;t
+d'esclaves, de femmes et d'enfans pour les travaux ou pour les plaisirs.
+La table du Roi est servie des pr&eacute;mices de tout ce qui croit dans le
+pays, et de tout ce qui s'y apporte; il y a des gens charg&eacute;s d'aller
+retirer ces diff&eacute;rens tributs, et sans s'incommoder en rien, la nation
+le nourrit ainsi en d&eacute;tail. Il en est de m&ecirc;me de la table des chefs et
+des pr&ecirc;tes. Rien ne se vend au peuple que ces premi&egrave;res maisons ne
+soient fournies. Ce sont les tributs impos&eacute;s sur le commerce, une fois
+acquitt&eacute;s, le marchand tire ce qu'il peut de sa denr&eacute;e, et s'en fait
+payer comme je viens de le dire.</p>
+
+<p>Les &eacute;tablissemens de ce peuple, aussi m&eacute;diocres que sa population, ne se
+voient gu&egrave;res qu'aux endroits les plus cultiv&eacute;s: on compte l&agrave; une
+douzaine de maisons ensemble, sous l'autorit&eacute; du plus ancien chef de
+famille, et sept ou huit de ces bourgades composent un district, au
+Gouverneur duquel les chefs particuliers rendent compte, comme ceux-ci
+le font au Roi. Les besoins, les volont&eacute;s, les caprices des Gouverneurs
+sont expliqu&eacute;s aux Lieutenans des bourgades, qui ex&eacute;cutent &agrave; l'instant
+les ordres de ces petits despotes, autrement, et cela sans que le Roi
+p&ucirc;t le bl&acirc;mer, le Gouverneur ferait br&ucirc;ler la bourgade et exterminer
+ceux qui l'habitent. Ce Lieutenant de bourgade ou chef particulier n'a
+nulle autorit&eacute; dans son district, il n'en n'a que dans sa famille comme
+tous les autres individus; il n'est en quelque fa&ccedil;on que le premier
+agent du despote; il n'est point &eacute;tonnant de voir un de ces petits
+souverains faire passer l'ordre &agrave; une bourgade de son d&eacute;partement de lui
+envoyer telle ou telle denr&eacute;e, telle fille ou tel gar&ccedil;on, et le refus de
+cette sommation co&ucirc;ter l'existence enti&egrave;re de la bourgade; moins rare
+encore de voir deux ou trois principaux chefs se r&eacute;unir, pour aller, par
+seul principe d'amusement, saccager, d&eacute;truire, incendier une bourgade,
+et en massacrer tous les habitans sans aucune distinction d'&acirc;ge ou de
+sexe; vous voyez alors ces malheureux sortir de leur hutte avec leurs
+femmes et leurs enfans, pr&eacute;senter &agrave; genoux la t&ecirc;te aux coups qui les
+menacent, comme des victimes d&eacute;vou&eacute;es, et sans qu'il leur vienne
+seulement &agrave; l'esprit de se venger ou de se d&eacute;fendre ... puissant effet,
+d'un c&ocirc;t&eacute;, de l'abaissement et de l'humiliation de ces peuples, et de
+l'autre, preuve bien singuli&egrave;re de l'exc&egrave;s du despotisme et de
+l'autorit&eacute; des grands.... Que de r&eacute;flexions fait na&icirc;tre cet exemple!
+serait-il r&eacute;ellement, comme je le suppose, une partie de l'humanit&eacute;
+subordonn&eacute;e &agrave; l'autre par les d&eacute;crets de la main qui nous meut? Ne
+doit-on pas le croire en voyant ces usages dans l'enfance de toutes nos
+soci&eacute;t&eacute;s, comme chez ce peuple encore dans le sein de la nature, si
+cette nature incompr&eacute;hensible a soumis &agrave; l'homme des animaux bien plus
+forts que lui, ne peut-elle pas lui avoir &eacute;galement donn&eacute; des droits sur
+une portion affaiblie de ses semblables? et si cela est, que deviennent
+alors les syst&egrave;mes d'humanit&eacute; et de bienfaisance de nos associations
+polic&eacute;es?&mdash;Dusses-tu me gronder de l'interrompre encore, dis-je au
+Portugais, je ne te pardonne pas ces principes; ne tire jamais aucune
+cons&eacute;quence, en faveur de la tyrannie, de toutes les horreurs que nous
+montre ce peuple; l'homme se corrompt dans le sein m&ecirc;me de la nature,
+parce qu'il na&icirc;t avec des passions dont les effets font fr&eacute;mir toutes
+les fois que la civilisation ne les encha&icirc;ne pas. Mais conclure de l&agrave;
+que c'est chez l'homme sauvage et agreste qu'il faut se choisir des
+mod&egrave;les, ou reconna&icirc;tre les v&eacute;ritables inspirations de la nature, serait
+avancer une opinion fausse: la distance de l'homme &agrave; la nature est
+&eacute;gale, puisqu'il peut &ecirc;tre aussi-t&ocirc;t corrompu par ses passions d&egrave;s le
+berceau de cette nature, que dans son plus grand &eacute;loignement. C'est donc
+dans le calme qu'il faut juger l'homme, ou dans l'&eacute;tat tranquille o&ugrave; le
+mettent &agrave; la longue les digues de ses passions &eacute;lev&eacute;es par le
+l&eacute;gislateur qui le civilise.&mdash;Je poursuivrai, reprit Sarmiento, car il
+faudrait, sans cela, discuter si cette main qui &eacute;l&egrave;ve des digues, a
+r&eacute;ellement le droit de les &eacute;difier, si c'est un bonheur qu'elle
+l'entreprenne, si les passions qu'elle veut subjuguer sont bonnes ou
+mauvaises, si, de quelqu'esp&egrave;ce qu'elles puissent &ecirc;tre, leurs effets
+contrari&eacute;s les uns par les autres, ne contribueraient pas plus au
+bonheur de l'homme que cette civilisation qui le d&eacute;grade; or, nous
+perdrions un tems &eacute;norme dans cette dissertation, et nous aurions
+beaucoup parl&eacute; tous deux sans nous convaincre.... Je reprends donc.</p>
+
+<p>Lorsque les pr&ecirc;tres veulent une victime; ils annoncent que leur Dieu
+leur est apparu, qu'il a d&eacute;sir&eacute; tel ou telle, et dans l'instant il faut
+que l'&ecirc;tre requis soit remis au temple, loi cruelle sans doute, loi
+dict&eacute;e par les seules passions, puisqu'elle les favorise toutes.</p>
+
+<p>Sans l'intime union des chefs spirituels et temporels, peut-&ecirc;tre ce
+peuple serait-il moins foul&eacute;; mais l'&eacute;galit&eacute; de leur pouvoir leur a
+prouv&eacute; la n&eacute;cessit&eacute; d'&ecirc;tre unis pour se mieux satisfaire, d'o&ugrave; il
+r&eacute;sulte que la masse de ces deux autorit&eacute;s despotiques pressant
+&eacute;galement de par-tout ce peuple infortun&eacute;, le dissout et l'&eacute;crase
+&agrave;-la-fois<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>.</p>
+
+<p>Les habitans du Royaume de Butua ont un souverain m&eacute;pris pour tous ceux
+qui ne savent pas gagner leur vie; ils disent que chaque individu tenant
+&agrave; un district quelconque, et devant &ecirc;tre nourri par ce district s'il y
+remplit sa t&acirc;che, ne doit manquer que par sa faute; de ce moment ils
+l'abandonnent, ne lui fournissent aucune sorte de secours, et en cet
+&eacute;tat de d&eacute;laissement et d'inaction, il devient bient&ocirc;t la victime du
+riche, qui l'immole, en disant que l'homme mort est moins malheureux que
+l'homme souffrant.</p>
+
+<p>Ici la m&eacute;decine s'exerce par les pr&ecirc;tres secondaires des temples;. ils
+ont quelques teintures de botanique qui les mettent &agrave; m&ecirc;me d'ordonner
+certains rem&egrave;des quelque fois assez &agrave; propos. Ils n'exercent jamais ce
+minist&egrave;re <i>gratis</i>, ils se font payer en pr&ecirc;t de femmes, de gar&ccedil;ons ou
+d'esclaves, cela regarde la famille du malade; ils n'exigent aucuns
+comestibles, qu'en feraient-ils dans une maison plus que suffisamment
+entretenue par les revenus de l'idole qu'on y sert.</p>
+
+<p>Chaque particulier prend en mariage autant de femmes qu'il en peut
+nourrir; le chef de chaque district, &agrave; l'instar du Roi, a un s&eacute;rail plus
+eu moins consid&eacute;rable, et commun&eacute;ment proportionne &agrave; l'&eacute;tendue de son
+domaine. Ce s&eacute;rail, compos&eacute; comme je l'ai dit, des tributs qu'il retire,
+est dirig&eacute; par des esclaves qui ne sont point eunuques; mais dans une si
+grande d&eacute;pendance, d'ailleurs, si pr&ecirc;ts &agrave; tout moment &agrave; perdre la vie,
+que rien n'est plus rare que leur malversation. Il y a dans ce s&eacute;rail
+une Sultane privil&eacute;gi&eacute;e et regard&eacute;e comme la ma&icirc;tresse de la maison:
+elle change fort souvent; cependant, tant qu'elle r&egrave;gne, les enfans
+qu'elle fait, ce qui est fort rare, sont regard&eacute;s comme l&eacute;gitimes, et
+l'a&icirc;n&eacute; de tous ceux que le p&egrave;re a eu pendant sa vie, n'importe de quelle
+femme, succ&egrave;de &agrave; tous les biens. Tant que cette premi&egrave;re Sultane est
+regard&eacute;e comme favorite, elle a une sorte d'inspection sur les autres,
+sans qu'elle soit pour cela elle-m&ecirc;me dispens&eacute;e de la subordination
+cruelle impos&eacute;e &agrave; son sexe; d&egrave;s qu'elle a eu des enfans, elle est
+commun&eacute;ment rel&eacute;gu&eacute;e dans quelque coin de la maison, o&ugrave; l'on n'entend
+plus parler d'elle: ce qui fait que la mani&egrave;re la plus s&ucirc;re dont elle
+puisse conserver son rang, est de ne jamais &ecirc;tre enceinte; aussi l'art
+de ces femmes est-il inou&iuml; sur cet article.</p>
+
+<p>Ind&eacute;pendamment des lions et des tigres qui se tiennent vers le Nord du
+Royaume, dans la partie la plus couverte de bois, on voit ici quelques
+quadrup&egrave;des absolument inconnus en Europe: il y a entr'autres un animal
+un peu moins gros que le boeuf, qui tient du cheval et du cerf; on
+rencontre aussi quelques girafes<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>. Il y a beaucoup d'oiseaux
+singuliers, mais qui s'arr&ecirc;tant peu, et qui n'&eacute;tant jamais chass&eacute;s,
+deviennent tr&egrave;s-difficiles &agrave; conna&icirc;tre.</p>
+
+<p>La nature y est aussi tr&egrave;s-vari&eacute;e dans les plantes et dans les reptiles:
+il y en a beaucoup de venimeux dans l'un et l'autre genre, et ce peuple,
+singuli&egrave;rement raffin&eacute; dans toutes les mani&egrave;res d'&ecirc;tre cruel, compose
+avec une de ces plantes, qui ne cro&icirc;t que dans ces climats, une sorte de
+poison si actif, qu'il donne la mort en une minute<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>; quelquefois ils
+en n'imbibent la pointe de leurs fl&egrave;ches, dont les plus l&eacute;g&egrave;res
+blessures alors font tomber dans des convulsions qui entra&icirc;nent bient&ocirc;t
+la mort apr&egrave;s elles; mais ils se gardent bien de manger la chair de ceux
+qui meurent de cette mani&egrave;re.</p>
+
+<p>Essayons maintenant de rapprocher les traits qui caract&eacute;risent ce
+peuple, par des coups de pinceaux plus rapides: ils sont tous
+extr&ecirc;mement noirs, courts, nerveux, les cheveux cr&eacute;pus, naturellement
+sains, bien pris dans leur taille, les dents belles, et vivant
+tr&egrave;s-vieux, ils sont adonn&eacute;s &agrave; toutes sortes de crimes, principalement &agrave;
+ceux de la luxure, de la cruaut&eacute;, de la vengeance et de la superstition,
+et d'ailleurs, emport&eacute;s, tra&icirc;tres, col&egrave;res et ignorans. Leurs femmes
+sont mieux faites qu'eux: elles ont les formes superbes; elles sont
+fra&icirc;ches, et presque toutes ont de belles dents et de beaux yeux; mais
+elles sont si cruellement trait&eacute;es, si abruties par le despotisme de
+leurs &eacute;poux, que leurs attraits ne se soutiennent pas au-del&agrave; de 30 ans,
+et qu'elles ne vivent gu&egrave;res au-del&agrave; de 50.</p>
+
+<p>Quant au luxe et aux arts de ces peuples, tu vois jusqu'o&ugrave; ils
+s'&eacute;tendent; quelques poteries qu'ils vernissent assez bien avec le jus
+d'une plante indig&egrave;ne de ces climats; quelques claies, quelques paniers
+et des nattes d&eacute;licatement travaill&eacute;es, mais qui ne sont l'ouvrage que
+des femmes.</p>
+
+<p>Le Roi, qui conna&icirc;t l'esp&egrave;ce des femmes blanches, et qui en a eu
+quelques-unes &eacute;chou&eacute;es sur les c&ocirc;tes des Jagas, tient d'elles une petite
+quantit&eacute; d'ouvrages plus pr&eacute;cieux, que tu pourras voir dans son palais.
+Le peu qu'il a connu de ces femmes l'en a rendu tr&egrave;s-friand, et il
+paierait d'une partie de son Royaume celles qu'on pourrait lui procurer.</p>
+
+<p>Enti&egrave;rement priv&eacute; de sensibilit&eacute;, et peut-&ecirc;tre en cela plus heureux que
+nous, ces sauvages n'imaginent pas qu'on puisse s'affliger de la mort
+d'un parent ou d'un ami; ils voient expirer l'un ou l'autre sans la plus
+l&eacute;g&egrave;re marque d'alt&eacute;ration, souvent m&ecirc;me ils les ach&egrave;vent, quand ils les
+voient sans esp&eacute;rance de gu&eacute;rir, ou parvenus &agrave; un &acirc;ge trop avanc&eacute;, et
+cela sans penser faire le plus petit mal. Il vaut mille fois mieux,
+disent-ils, se d&eacute;faire de gens qui souffrent, ou qui sont inutiles, que
+de les laisser dans un monde, dont ils ne connaissent plus que les
+horreurs.</p>
+
+<p>Leur mani&egrave;re d'enterrer les morts, est de placer tout simplement le
+cadavre aux pieds d'un arbre, sans nul respect, sans aucune c&eacute;r&eacute;monie,
+et sans plus de fa&ccedil;on qu'on n'en ferait pour un animal. De quelle
+n&eacute;cessit&eacute; sont nos usages sur cela? Un homme non n'est plus bon &agrave; rien,
+il ne sent plus rien; c'est une folie que d'imaginer qu'on lui doive
+autre chose que de le placer dans un coin de terre, n'importe o&ugrave;;
+quelquefois ils le mangent, quand il n'est pas mort de maladie. Mais,
+quelque chose qu'il arrive, les pr&ecirc;tres n'ont rien &agrave; faire en cet
+instant, et quelque soient leurs vexations sur tout le reste, elle ne
+s'&eacute;tend pas cependant jusqu'&agrave; se faire ridiculement payer du droit de
+rendre un cadavre aux &eacute;l&eacute;mens qui l'ont form&eacute;.</p>
+
+<p>Leurs notions sur le sort des &acirc;mes apr&egrave;s cette vie, sont fort confuses;
+d'abord, ils ne croient pas que l'&acirc;me soit une chose distincte du corps;
+ils disent qu'elle n'est que le r&eacute;sultat de la sorte d'organisation que
+nous avons re&ccedil;ue de la nature, que chaque genre d'organisation n&eacute;cessite
+une &acirc;me diff&eacute;rente, et que telle est la seule distance qu'il y ait entre
+les animaux et nous. Ce syst&egrave;me m'a paru bien philosophique pour eux.</p>
+
+<p>Mais cette &eacute;tincelle de raison est bient&ocirc;t &eacute;touff&eacute;e par des
+extravagances pitoyables: ils disent que la mort n'est qu'un sommeil, au
+bout duquel ils se trouveront tout entiers et tels qu'ils &eacute;taient dans
+ce monde, sur les bords d'un fleuve charmant, o&ugrave; tout concourra &agrave; leurs
+d&eacute;sirs, o&ugrave; ils auront des femmes blanches et des poissons en abondance.
+Ils ouvrent ce s&eacute;jour fabuleux &eacute;galement aux bons comme aux m&eacute;chans,
+parce qu'il est &eacute;gal, selon eux, d'&ecirc;tre l'un ou l'autre; que rien ne
+d&eacute;pend d'eux qu'ils ne se sont pas faits, et que l'&Ecirc;tre qui a tout cr&eacute;&eacute;
+peut les punir d'avoir agi suivant ses vues.... Singuli&egrave;re manie des
+hommes, de ne pouvoir presque dans aucune de leurs associations se
+passer de l'id&eacute;e absurde d'une vie &agrave; venir; il est bien singulier qu'il
+leur faille les plus puissans secours de l'&eacute;tude et de la r&eacute;flexion pour
+r&eacute;ussir &agrave; absorber en eux une chim&egrave;re n&eacute;e de l'orgueil, aussi ridicule &agrave;
+admettre, et aussi cruellement destructive de toute f&eacute;licit&eacute; sur la
+terre.&mdash;Ami, dis-je &agrave; Sarmiento, il me para&icirc;t que tes syst&egrave;mes....&mdash;Sont
+invariable sur ce point, r&eacute;pondit le Portugais; c'est vouloir s'aveugler
+&agrave; plaisir, que d'imaginer que quelque chose de nous survive; c'est se
+refuser &agrave; tous les argumens d&eacute;monstratifs de la raison et du bon sens,
+c'est contrarier toutes les le&ccedil;ons que la nature nous offre, que de
+distinguer en nous quelque chose de la mati&egrave;re; c'est en m&eacute;conna&icirc;tre les
+propri&eacute;t&eacute;s, que de ne pas voir qu'elle est susceptible de toutes les
+op&eacute;rations possibles par la seule diff&eacute;rence de ses modifications....
+Ah! Si cette &acirc;me sublime devait nous survivre, si elle &eacute;tait d'une
+substance immat&eacute;rielle, s'alt&eacute;rerait-elle avec nos organes?
+cro&icirc;trait-elle avec nos forces, d&eacute;g&eacute;n&eacute;rerait-elle au d&eacute;clin de notre
+&acirc;ge, serait-elle vigoureuse et saine, quand rien ne souffre en nous?
+Triste, abattue, languissante sit&ocirc;t que se d&eacute;range notre sant&eacute;; une &acirc;me
+qui suit aussi constamment toutes les variations du physique, ne peut
+gu&egrave;re appartenir au moral; mon ami, il faut &ecirc;tre fou pour croire un
+instant que ce qui nous fait exister, soit autre chose que la
+combinaison particuli&egrave;re des &eacute;l&eacute;mens qui nous constituent: alt&eacute;rez ces
+&eacute;l&eacute;mens, vous alt&eacute;rez l'&acirc;me, s&eacute;parez-les, tout s'an&eacute;antit; l'&acirc;me est
+donc dans ces &eacute;l&eacute;mens, elle n'en est donc que le r&eacute;sultat, mais n'en est
+point une chose distincte; elle est au corps ce que la flamme est &agrave; la
+mati&egrave;re qui le consume: ces deux choses agiraient-elles l'une sans
+l'autre? la flamme existerait-elle sans l'&eacute;l&eacute;ment qui l'entretient? et
+r&eacute;versiblement, celui-ci se consumerait-il sans la flamme? Ah! mon ami,
+sois bien en repos sur le sort de ton &acirc;me apr&egrave;s cette vie,... elle ne
+sera pas plus malheureuse qu'elle l'&eacute;tait avant d'animer ton corps, et
+tu ne seras pas plus &agrave; plaindre pour avoir v&eacute;g&eacute;t&eacute; malgr&eacute; toi quelques
+instans sur le globe, que tu ne l'&eacute;tais avant d'y para&icirc;tre.&mdash;Sans me
+donner le tems de d&eacute;truire ou de r&eacute;futer une opinion si contraire &agrave; la
+raison et &agrave; la d&eacute;licatesse de l'homme sensible, si injurieuse &agrave; la
+puissance de l'&Ecirc;tre qui ne nous a donn&eacute; cette &acirc;me immortelle que pour
+arriver par son moyen &agrave; la sublime id&eacute;e de son existence, d'o&ugrave; d&eacute;coule
+naturellement la suite et la n&eacute;cessit&eacute; de nos devoirs, tant envers ce
+Dieu saint et puissant, que relativement aux autres cr&eacute;atures, au milieu
+desquelles il nous a plac&eacute;; sans, dis-je, me permettre de lui r&eacute;pondre
+un mot, le Portugais, qui n'aimait point qu'on le contrari&acirc;t, reprit
+ainsi le fil de sa description.</p>
+
+<p>La connaissance que tu as des moeurs, des coutumes, des loix et de la
+religion des habitans du Royaume de Butua, te fait ais&eacute;ment deviner leur
+morale; aucuns de leurs actes de tyrannie et de cruaut&eacute;, aucuns de leurs
+exc&egrave;s de d&eacute;bauche, aucunes de leurs hostilit&eacute;s ne passent pour des
+crimes chez eux. Pour l&eacute;gitimer les premiers articles, ils disent que la
+nature, en cr&eacute;ant des individus in&eacute;gaux, a prouv&eacute; qu'il y en avait
+quelques-uns qui devaient &ecirc;tre soumis aux autres; elle n'e&ucirc;t mis sans
+cela aucune distance entr'eux: voil&agrave; l'argument d'apr&egrave;s lequel ils
+partent pour molester leurs femmes, qui, selon leur mani&egrave;re de penser,
+ne sont que des animaux inf&eacute;rieurs &agrave; eux, et sur lesquels la nature leur
+donne toute esp&egrave;ce de droits; quant &agrave; leur &eacute;garement de d&eacute;bauche,
+l'homme, disent-ils, est conform&eacute; de mani&egrave;re &agrave; ce que telle chose peut
+plaire &agrave; l'un, et doit d&eacute;plaire &agrave; l'autre: or, d&egrave;s que la nature lui a
+soumis des &ecirc;tres, qui, par leur faiblesse, doivent indiff&eacute;remment
+satisfaire ou l'un ou l'autre de ces besoins, ils ne peuvent devenir des
+crimes; d'un c&ocirc;t&eacute;, l'homme re&ccedil;oit des go&ucirc;ts; de l'autre, il a ce qu'il
+faut pour se contenter: quelle apparence que la nature e&ucirc;t r&eacute;uni ces
+deux moyens, si elle &eacute;tait offens&eacute;e de la mani&egrave;re dont on en use.</p>
+
+<p>Tout ce que je viens de dire, continua le Portugais en terminant son
+r&eacute;cit, va redoubler sans doute l'horreur que tu ressens d&eacute;j&agrave; pour ce
+peuple, et d'apr&egrave;s l'obligation o&ugrave; te voil&agrave; d'y vivre, j'ai peut-&ecirc;tre eu
+tort de te donner autant de d&eacute;tails.&mdash;Sois bien certain, r&eacute;pondis-je,
+qu'il n'est aucun principe de ces monstres que je ne mette au rang des
+plus affreux &eacute;carts de la raison humaine; je ne suis pas plus scrupuleux
+qu'on ne doit l'&ecirc;tre; tu dois, je crois, t'en &ecirc;tre aper&ccedil;u ... mais
+favoriser, suivre ou croire des maximes aussi r&eacute;voltantes, est au-dessus
+de mes forces et de mon coeur.... Sarmiento voulut r&eacute;pliquer, je ne lui
+r&eacute;pondis plus, bien persuad&eacute; que je ne convertirais pas cet homme
+endurci, et que c'&eacute;tait une de ces sortes d'&acirc;mes dont la perversit&eacute; rend
+la cure d'autant plus impossible, que ne se trouvant point dans un &eacute;tat
+de souffrance par cette d&eacute;pravation, elles ne d&eacute;sirent nullement une
+meilleure mani&egrave;re d'&ecirc;tre. Je lui t&eacute;moignai, pour rompre notre dialogue,
+l'envie d'entrer dans une cabane o&ugrave; notre course nous avait conduit:
+nous y p&eacute;n&eacute;tr&acirc;mes; c'&eacute;tait l'asyle d'un homme du peuple: nous le
+trouv&acirc;mes assis sur des nattes, mangeant du ma&iuml;s bouilli, et sa femme &agrave;
+genoux devant lui, le servant avec toutes les marques possibles de
+respect. Comme le Portugais &eacute;tait connu pour le favori du Prince, le
+Paysan se leva et s'agenouilla d&egrave;s qu'il parut, peu apr&egrave;s il lui
+pr&eacute;senta sa fille, jeune enfant de 13 ou 14 ans.... Tu vois la politesse
+de ces cantons, me dit Sarmiento. Dis-moi, dans quel pays de ton Europe
+on recevrait ainsi un &eacute;tranger?... Il r&eacute;sulte donc quelque chose de bon
+de ce despotisme qui t'effraie, et le voil&agrave; donc au moins, dans un cas,
+d'accord avec la nature.&mdash;Ne mets cette coutume qu'au rang des &eacute;carts et
+des d&eacute;sordres, m'&eacute;criai-je, et puisqu'elle ne m'inspire que de
+l'&eacute;loignement et du d&eacute;go&ucirc;t, elle ne peut &ecirc;tre dans la nature.&mdash;Dis, dans
+les moeurs, et ne confonds pas l'usage, le pli donn&eacute; par l'&eacute;ducation
+avec les loix de la nature.... Et pendant ce tems-l&agrave; Sarmiento ayant
+repouss&eacute; durement la jeune fille, demanda du feu, alluma sa pipe,
+sortit, et nous regagn&acirc;mes la Capitale.</p>
+
+<p>Il y avait d&eacute;j&agrave; trois mois que j'&eacute;tais dans ce triste s&eacute;jour, maudissant
+mon malheur et mon existence, d&eacute;sesp&eacute;rant qu'aucun hasard m'y fit jamais
+rencontrer L&eacute;onore, n'aimant qu'elle, ne pensant qu'&agrave; elle, lorsque le
+sort, pour calmer un instant mes maux, fit na&icirc;tre au moins pour moi,
+l'occasion d'une bonne oeuvre.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais sorti seul un matin pour aller r&ecirc;ver plus &agrave; l'aise &agrave; l'objet de
+mon coeur; je pr&eacute;f&eacute;rais ces promenades solitaires &agrave; celles o&ugrave; Sarmiento
+m'empestait de sa morale erron&eacute;e, et cherchait toujours &agrave; combattre ou &agrave;
+pervertir mes principes, lorsque je d&eacute;couvris un spectacle fait pour
+arracher les pleurs de tous autres individus que ceux de ce peuple
+f&eacute;roce, peu faits pour le plaisir touchant de s'attendrir sur les
+douleurs d'un sexe d&eacute;licat et doux, que le ciel forma pour partager nos
+maux, pour m&ecirc;ler de roses les &eacute;pines de la vie, et non pour &ecirc;tre
+m&eacute;pris&eacute;es et trait&eacute;es comme des b&ecirc;tes de somme.</p>
+
+<p>Une de ces malheureuses hersait un champ o&ugrave; son mari voulait semer du
+ma&iuml;s, attel&eacute;e &agrave; une charrue lourde; elle la tra&icirc;nait de toutes ses
+forces sur une terre grasse et spongieuse qu'il s'agissait
+d'entr'ouvrir. Ind&eacute;pendamment de ce travail p&eacute;nible o&ugrave; succombait cette
+infortun&eacute;e, elle avait deux enfans attach&eacute;s devant elle, que nourrissait
+chacun de ses seins, elle pliait sous le joug; des sanglots et des cris
+s'entendaient malgr&eacute; elle, sa sueur et ses larmes coulaient &agrave;-la-fois
+sur le front de ses deux enfans.... Un faux pas la fait chanceler ...
+elle tombe ... je la crus morte ... son barbare &eacute;poux saute sur elle,
+arm&eacute; d'un fouet, et l'accable de coups pour la faire relever.... Je
+n'&eacute;coute plus que la nature et mon coeur, je m'&eacute;lance sur ce sc&eacute;l&eacute;rat
+... je le renverse dans le sillon ... je brise les liens qui attachent
+sa mourante compagne au timon de la charrue ... je la rel&egrave;ve ... la
+presse sur ma poitrine, et l'assis sous un arbre &agrave; c&ocirc;t&eacute; de moi ... elle
+&eacute;tait &eacute;vanouie, elle serait morte sans ce secours.... Je tenais sur mes
+genoux ses enfans froiss&eacute;s de la chute.... Cette malheureuse ouvre enfin
+les yeux ... elle me regarde ... elle ne peut concevoir qu'il existe
+dans la nature un &ecirc;tre qui peut la secourir et la venger ... elle me
+fixe avec &eacute;tonnement; bient&ocirc;t les larmes de sa reconnaissance arrosent
+les mains de son bienfaiteur ... elle prend ses enfans, elle les baise
+... elle me les donne ... elle a l'air de m'engager &agrave; leur sauver la vie
+comme &agrave; elle. Je jouissais d&eacute;licieusement de cette sc&egrave;ne, lorsque
+j'aper&ccedil;ois le mari revenir &agrave; moi avec un de ses camarades; je me l&egrave;ve,
+d&eacute;cid&eacute; &agrave; les recevoir tous deux comme ils le m&eacute;ritent.... Ma contenance
+les effraie: j'emm&egrave;ne la femme, j'emporte les enfans, j'&eacute;tablis chez moi
+cette malheureuse famille, et d&eacute;fends au mari d'y para&icirc;tre. Je fis
+demander le soir cette femme au Roi, comme si j'avais eu le dessein de
+la destiner &agrave; mes plaisirs: le Monarque, qui m'avait d&eacute;j&agrave; beaucoup
+reproch&eacute; le c&eacute;libat dans lequel je vivais, me l'accorda sans difficult&eacute;,
+et f&icirc;t d&eacute;fendre &agrave; l'&eacute;poux d'approcher de ma maison. Je lui proposai
+d'&ecirc;tre mon esclave: on ne peut peindre la joie qu'elle eut de
+l'accepter; je la chargeai donc du soin de mon petit m&eacute;nage, et je
+rendis sa vie si douce, qu'elle voulait se tuer de d&eacute;sespoir quand elle
+sut que je songeais &agrave; quitter le pays. Il a donc, l&agrave; comme ailleurs, de
+l'&acirc;me, de la sensibilit&eacute;, de la reconnaissance et de la d&eacute;licatesse, ce
+sexe si cruellement outrag&eacute; dans ces f&eacute;roces climats; il a donc tout ce
+qu'il faut pour rendre ses ma&icirc;tres heureux, si, renon&ccedil;ant &agrave; l'affreux
+droit de le ma&icirc;triser, ces tyrans pr&eacute;f&eacute;raient celui bien plus doux de
+cultiver des vertus qui feraient aussi bien la douceur de leur vie.</p>
+
+<p>Sarmiento n'eut pas plut&ocirc;t appris cette action qu'il la bl&acirc;ma;
+non-seulement elle choquait ses indignes maximes, mais elle &eacute;tait m&ecirc;me,
+pr&eacute;tendait-il, contre les loix du pays, puisqu'elle ravissait &agrave; un &eacute;poux
+les droits qu'il avait sur sa femme, et comment, d'ailleurs, avec de
+l'esprit, poursuivait ce cruel sophiste, comment l'imaginer avoir fait
+une bonne oeuvre, quand de deux &ecirc;tres qu'int&eacute;resse cette action, il en
+reste un de malheureux.&mdash;Celui qui souffre &eacute;tait criminel.&mdash;Non,
+puisqu'il agissait d'apr&egrave;s les usages de son pays; mais le f&ucirc;t-il,
+qu'importe, son crime le rendait heureux; en t'y opposant, tu fais un
+infortun&eacute;.&mdash;Il est juste que le coupable souffre.&mdash;Ce qui est juste,
+c'est qu'il n'y ait dans l'&eacute;tat de souffrance que l'&ecirc;tre faible, cr&eacute;&eacute;
+par la nature pour v&eacute;g&eacute;ter dans l'asservissement, et tu d&eacute;ranges cet
+ordre en pr&ecirc;tant ton secours &agrave; cet &ecirc;tre faible, contre le ma&icirc;tre qui a
+tout droit sur lui; aveugl&eacute; par une fausse piti&eacute;, dont les mouvemens
+sont trompeurs et les principes &eacute;go&iuml;stes, tu troubles et pervertis les
+vues de la nature; mais allons plus loin: supposons les deux &ecirc;tres
+&eacute;gaux, je n'en soutiens pas moins que si dans l'action &agrave; laquelle se
+livre l'homme que tu appelles humain, il faut n&eacute;cessairement que des
+deux que cette action touche, il y en ait un de malheureux; l'action
+n'est plus vertueuse, elle est indiff&eacute;rente; car une bonne action qui
+n'est qu'aux d&eacute;pens du bonheur d'un homme, une bonne action d'o&ugrave; r&eacute;sulte
+une mani&egrave;re d'&ecirc;tre d&eacute;sagr&eacute;able pour un des deux individus qu'elle
+touche, en remettant les choses comme elles &eacute;taient, ne peut plus &ecirc;tre
+regard&eacute;e comme vertueuse, elle n'est plus qu'indiff&eacute;rente, puisqu'elle
+n'a fait que changer les situations.&mdash;Elle est bonne d&egrave;s qu'elle venge
+le crime.&mdash;Elle ne peut &ecirc;tre telle, d&egrave;s qu'elle laisse un individu dans
+le malheur, et pour qu'elle p&ucirc;t avoir ce caract&egrave;re de bont&eacute; que tu lui
+supposes, il faudrait qu'on f&ucirc;t mieux instruit sur ce qui est crime ou
+sur ce qui ne l'est pas; tant que les id&eacute;es de vice ou de vertu ne
+seront pas plus d&eacute;velopp&eacute;es, tant qu'on variera, tant qu'on flottera sur
+ce qui caract&eacute;rise l'un ou l'autre, celui qui, pour venger ce qu'il
+croit mal, rendra un autre &ecirc;tre &agrave; plaindre, n'aura s&ucirc;rement rien fait de
+vertueux.&mdash;Eh! que m'importent tes raisonnemens, dis-je en col&egrave;re &agrave; ce
+maudit homme, il est si doux de se livrer &agrave; de telles actions, que
+fussent-elles m&ecirc;me &eacute;quivoques, il nous reste toujours au fond du coeur
+la jouissance d&eacute;licieuse de les avoir faites.&mdash;D'accord, reprit
+Sarmiento, dis que tu as fait cette action parce qu'elle te flattait,
+que tu t'es livr&eacute;, en la faisant, &agrave; un genre de plaisir analogue &agrave; ton
+organisation; que tu as c&eacute;d&eacute; &agrave; une sorte de faiblesse flatteuse pour ton
+&acirc;me sensible; mais ne dis pas que tu as fait une bonne action, et si tu
+m'en vois faire une contraire, ne dis pas que j'en fais une mauvaise,
+dis que j'ai voulu jouir comme toi, et que nous avons cherch&eacute; chacun ce
+qui convenait le mieux &agrave; notre mani&egrave;re de voir et de sentir.</p>
+
+<p>Enfin la vengeance du Ciel &eacute;clata sur ce malheureux Portugais: le
+fourbe, en me d&eacute;voilant une partie de sa conduite, dont les d&eacute;tails que
+je vous cache, vous feraient fr&eacute;mir sans doute, m'avait pourtant d&eacute;guis&eacute;
+le crime affreux qu'il m&eacute;ditait pour lors. Cet homme, sans &acirc;me, sans
+reconnaissance, comme tous ceux que l'ambition d&eacute;vore, oubliant qu'il
+devoit la vie &agrave; ce Monarque contre lequel il complotait, osait penser &agrave;
+le d&eacute;tr&ocirc;ner pour se mettre lui-m&ecirc;me &agrave; sa place. Avec les seules troupes
+de la Couronne, il imaginait forcer les grands vassaux &agrave; le reconna&icirc;tre,
+ou les r&eacute;duire &agrave; la servitude. Je pensai &ecirc;tre envelopp&eacute; dans l'orage:
+heureusement le Roi, s&ucirc;r de mon innocence, et ayant besoin de mes
+services, distingua le coupable, le punit seul, et me rendit justice.</p>
+
+<p>J'ignorais, et le complot de ce sc&eacute;l&eacute;rat, et la d&eacute;couverte qu'on venait
+d'en faire, lorsque, sortis tous deux un jour pour une de nos courses
+ordinaires, six n&egrave;gres embusqu&eacute;s tomb&egrave;rent sur lui, et l'&eacute;tendirent &agrave;
+mes pieds; il respirait encore....&mdash;Je meurs, me dit-il, je connais la
+main qui me frappe, elle fait bien, dans deux jours je lui en ravissais
+la puissance; puisse le tra&icirc;tre p&eacute;rir un jour comme moi. Ami, je pars en
+paix; ni amendement, ni correction m&ecirc;me &agrave; cette heure cruelle o&ugrave; le
+voile tombe et la v&eacute;rit&eacute; perce; et si j'emporte un remords au tombeau,
+c'est de n'avoir pas combl&eacute; la mesure; tu vois qu'on meurt tranquille
+quand on me ressemble. Il n'y a de malheureux que celui qui esp&egrave;re;
+celui qui fr&eacute;mit, est celui qui croit encore; celui dont la foi est
+&eacute;teinte ne peut plus rien avoir &agrave; redouter: meurs comme moi si tu le
+peux.... Ses yeux se ferm&egrave;rent, et son &acirc;me atroce alla para&icirc;tre aux
+pieds de son Juge, souill&eacute;e de tous les crimes, et du plus grand sans
+doute, l'imp&eacute;nitence finale.</p>
+
+<p>Je ne perdis pas un instant, pour me rendre chez le roi, et
+m'&eacute;claircissant avec lui, il me raconta les odieux desseins du
+Portugais, m'assura que je ne devais rien craindre, que mon innocence
+lui &eacute;tait connue, et que je pouvais continuer de le servir tranquille.
+Je rentrai chez moi, moins agit&eacute;. L&agrave;, tout entier &agrave; mes r&eacute;flexions, je
+me convainquis combien il est vrai qu'aucun crime ne reste sans
+ch&acirc;timent, et que la main &eacute;quitable de la Providence sait t&ocirc;t ou tard
+accabler celui qui la m&eacute;conna&icirc;t ou l'outrage. Cependant je plaignis et
+regrettai ce malheureux; je le plaignis, parce que plus un homme est
+entra&icirc;n&eacute; au mal, plus il y est port&eacute; par des circonstances ou des causes
+physiques, et plus, sans-doute, il est &agrave; plaindre: je le regrettai,
+parce que c'&eacute;tait le seul &ecirc;tre avec qui je pus raisonner quelquefois; il
+me semblait qu'isol&eacute; au milieu de ces barbares, je devenais plus faible
+et plus infortun&eacute;.</p>
+
+<p>Depuis que j'y &eacute;tais, j'avais d&eacute;j&agrave; exerc&eacute; mon minist&egrave;re sur cinq troupes
+de femmes, sans qu'aucune blanche e&ucirc;t encore paru. Ne me flattant plus
+de voir jamais arriver ma ch&egrave;re L&eacute;onore sur ces c&ocirc;tes, o&ugrave; l'espoir de la
+d&eacute;livrer et de la ramener en Europe, fixait seul mes destins, je
+m'occupais s&eacute;rieusement de mon secret d&eacute;part, lorsque le roi me fit dire
+qu'il avait quelque chose &agrave; me communiquer. Il entendait fort bien le
+portugais: je l'avais appris avec Sarmiento, et j'&eacute;tais, au moyen de
+cela, tr&egrave;s en &eacute;tat, depuis quelque temps, de m'entretenir avec sa
+majest&eacute;; elle m'apprit donc qu'elle venait de recevoir des nouvelles
+d'une troupe de femmes blanches, actuellement dans un petit fort
+portugais, existant sur les fronti&egrave;res du Monomotapa, lesquelles
+seraient fort ais&eacute;es &agrave; enlever; que pour parvenir &agrave; ce fort, il y avait
+&agrave; la v&eacute;rit&eacute; des montagnes presqu'inaccessibles &agrave; traverser, que les
+d&eacute;fil&eacute;s de ces barri&egrave;res &eacute;taient presque toujours gard&eacute;s par les
+Boror&egrave;s, peuple plus guerrier et plus cruel encore que le sien, mais que
+le moment &eacute;tait propice, parce que ces fiers et intraitables voisins se
+trouvaient alors tr&egrave;s-occup&eacute;s avec les Cimbas, leurs plus grands
+ennemis, et qu'il n'y avait aucun danger &agrave; entreprendre la conqu&ecirc;te
+qu'il m&eacute;ditait. A l'&eacute;gard des Portugais, je ne les crains pas, continua
+le monarque, ils sont d'ailleurs en tr&egrave;s-petit nombre dans le fort dont
+je parle; ainsi rien ne peut troubler mon projet.</p>
+
+<p>Il n'est pas besoin de vous dire avec quel empressement je le saisis
+moi-m&ecirc;me; tout paraissait ici ranimer mon espoir; L&eacute;onore pouvait &ecirc;tre
+au nombre de ces femmes blanches; obtenais-je la permission d'&ecirc;tre de ce
+d&eacute;tachement, ou de le commander, une fois au fort portugais, j'emmenais
+L&eacute;onore en Europe, si j'&eacute;tais assez heureux, pour l'y trouver. N'y
+&eacute;tait-elle pas, cette exp&eacute;dition m'ouvrait toujours la route des
+&eacute;tablissemens d'Europe, et je quittais ces barbares, d&egrave;s que je me
+retrouvais avec des chr&eacute;tiens.</p>
+
+<p>Mais Ben M&acirc;acoro avait autant de politique que moi; il redoutait ma
+d&eacute;sertion; il &eacute;tait attach&eacute; aux services que je lui rendais, et d&eacute;cid&eacute; &agrave;
+tout, pour me garder chez lui, &agrave; quelque prix que ce p&ucirc;t &ecirc;tre, moyennant
+quoi, non-seulement je ne pus obtenir la conduite des troupes, mais il
+me fut m&ecirc;me tr&egrave;s-d&eacute;fendu d'&ecirc;tre de l'exp&eacute;dition. Il ne me communiqua ce
+qu'il venait de me dire, que pour me faire part du plaisir qu'il en
+recevait, et me pr&eacute;venir en m&ecirc;me temps, d'&ecirc;tre moins difficile sur le
+choix de ces femmes, parce que leur seule couleur suffisait pour lui
+plaire.</p>
+
+<p>Mon triste espoir d&eacute;&ccedil;u aussi-t&ocirc;t que form&eacute;, ma situation me sembla plus
+affreuse; je ne pouvais plus que craindre ce que je venais de d&eacute;sirer.
+Quel moyen me restait-il, pour ravir L&eacute;onore au roi, &agrave; supposer qu'elle
+f&ucirc;t parmi ces femmes? J'aurais la douleur de la lui livrer moi-m&ecirc;me,
+sans la conna&icirc;tre. Un instant, je le sais, j'avais cru que le flambeau
+de l'amour m'emp&ecirc;cherait de m'&eacute;garer; mais cette id&eacute;e n'&eacute;tait qu'un
+fruit de mon ivresse, que d&eacute;truisait aussi-t&ocirc;t la raison. De ce moment,
+je ne trouvai plus pour moi de tranquillit&eacute;, qu'&agrave; me convaincre qu'il
+&eacute;tait impossible que L&eacute;onore f&ucirc;t au nombre de ces femmes; je regardai
+comme une chim&egrave;re, ce qui venait de me rendre heureux, peu de temps
+avant.... Quelle apparence, me disais-je, que de la c&ocirc;te occidentale
+d'Afrique o&ugrave; on la supposait, lorsque je passai &agrave; Maroc, elle se trouve
+maintenant sur la c&ocirc;te orientale? Pour que cela p&ucirc;t &ecirc;tre, il aurait
+fallu, ou qu'elle e&ucirc;t travers&eacute; les terres, ce qui &eacute;tait presque
+incroyable, ou qu'elle e&ucirc;t fait, par mer, le tour du continent, ce qui
+me paraissait encore plus difficile. Je chassai donc totalement cette
+pens&eacute;e de mon esprit. Quand l'illusion qui nous a s&eacute;duit, ne sert plus
+qu'&agrave; notre supplice, le plus court est de la d&eacute;truire.</p>
+
+<p>Je m'affermis si bien, d'apr&egrave;s cela, dans l'impossibilit&eacute; de mes
+craintes, que je ne m'occupai pas plus des femmes blanches qui allaient
+arriver, que je ne l'avais fait jusqu'alors des noires, et la ferme
+r&eacute;solution de fuir, aussit&ocirc;t que j'en trouverais le moyen, ne remplit
+que plus fortement mon esprit. D&egrave;s qu'il devenait impossible que L&eacute;onore
+parvint jamais dans le royaume, je devais mettre tout en usage pour
+aller la chercher ailleurs.</p>
+
+<p>Le d&eacute;tachement se fit donc. Trente guerriers partirent myst&eacute;rieusement,
+travers&egrave;rent les montagnes, sans risque, mirent en fuite les Portugais
+du fort de <i>T&eacute;t&eacute;</i>, sur la fronti&egrave;re septentrionale du Monomotapa,
+prirent quatre femmes blanches, et les amen&egrave;rent voil&eacute;es au roi, avec
+aussi peu de danger. On me fit avertir; je me pla&ccedil;ai, suivant l'usage,
+entre les deux n&egrave;gres arm&eacute;s de massues, pr&ecirc;tes &agrave; fondre sur ma t&ecirc;te, au
+moindre mot, ou &agrave; la plus l&eacute;g&egrave;re d&eacute;marche qui p&ucirc;t s'&eacute;loigner de mon
+minist&egrave;re.</p>
+
+<p>Rien de moins effrayant pour moi que cette formalit&eacute;, si j'eusse eu le
+moindre soup&ccedil;on que ma ch&egrave;re L&eacute;onore d&ucirc;t &ecirc;tre au nombre de ces femmes,
+mille morts ne m'eussent pas emp&ecirc;ch&eacute; de la saisir et de l'emporter au
+bout du monde. Mais je m'&eacute;tais tellement affermi dans l'id&eacute;e que cela ne
+pouvait &ecirc;tre, que j'examinai ces femmes-ci avec la m&ecirc;me indiff&eacute;rence que
+les autres; deux me parurent de vingt-cinq &agrave; trente ans; l'une
+desquelles me sembla mal faite, tr&egrave;s-brune de peau, et tr&egrave;s-&eacute;loign&eacute;e
+d'&ecirc;tre comme il les fallait au monarque; l'autre &eacute;tait joliment tourn&eacute;e,
+mais plus de pr&eacute;mices. La troisi&egrave;me fixa plus long-tems mes regards; je
+dus la soup&ccedil;onner beaucoup plus jeune que les deux premi&egrave;res. Sa peau
+&eacute;tait &eacute;blouissante, et toutes les parties de son corps, form&eacute;es comme
+par la main m&ecirc;me des gr&acirc;ces. Elle r&eacute;pugnait beaucoup &agrave; l'examen, et
+quand il fallut constater sa vertu, elle se d&eacute;tendit horriblement. La
+mani&egrave;re dont ces femmes &eacute;taient voil&eacute;es, quand on les pr&eacute;sentait,
+ajoutait beaucoup &agrave; la terreur que cette c&eacute;r&eacute;monie jetait dans l'&acirc;me de
+celles qui n'&eacute;taient pas du pays. Non-seulement il n'&eacute;tait pas possible
+de les voir; mais elles-m&ecirc;mes, les yeux band&eacute;s sous leurs voiles, ne
+pouvaient discerner, ni avec qui elles &eacute;taient, ni ce qu'on allait leur
+faire.</p>
+
+<div class="figcenter" style="width: 444px;">
+<img src="images/sade-t2-2.jpg" width="444" height="768"
+alt="Illustration: Toutes les parties de ce beau corps &eacute;taient form&eacute;es par
+la main des gr&acirc;ces" />
+</div>
+
+<p>Les d&eacute;fenses multipli&eacute;es de celle-ci, m'embarrass&egrave;rent beaucoup, la
+force ou la contrainte ne s'arrangeant pas &agrave; ma d&eacute;licatesse, cependant
+je devais rendre un compte exact; je me trouvai donc oblig&eacute; de faire
+demander au roi ce qu'il pr&eacute;tendait que je fisse; il m'envoya deux
+femmes de sa garde, munies de l'ordre de contenir la jeune fille, et de
+l'emp&ecirc;cher de se soustraire aux op&eacute;rations de mon devoir. Elle fut
+saisie, et je poursuivis mes recherches; elles devinrent
+tr&egrave;s-embarrassantes. Pas assez bon anatomiste, pour d&eacute;cider en dernier
+ressort, sur une chose qui me parut douteuse, je me contentai d'&eacute;tablir
+sur celle-l&agrave;, dans mon rapport, que je lui supposais absolument tout ce
+qu'il fallait pour plaire &agrave; son ma&icirc;tre, et que si les choses n'&eacute;taient
+pas tout-&agrave;-fait dans l'<i>entier</i> qu'il leur d&eacute;sirait, il s'en fallait de
+si peu, que l'illusion lui serait encore permise. Quant &agrave; la quatri&egrave;me,
+c'&eacute;tait une vieille femme, et je la r&eacute;formai, ainsi que la premi&egrave;re;
+mais le roi ne s'empara pas moins de toutes les quatre; il &eacute;tait si
+enthousiasm&eacute; des femmes blanches, qu'il n'en voulut soustraire aucune.
+Mon op&eacute;ration faite, les femmes entr&egrave;rent au s&eacute;rail, et je me retirai.</p>
+
+<p>A peine fus-je seul, que les r&eacute;sistances de cette jeune personne, ses
+charmes, la cruaut&eacute; que j'avais eu d'appeler du secours; tout cela,
+dis-je, vint agiter mon coeur en mille sens divers: je voulus chercher
+un peu de repos, et cette charmante cr&eacute;ature venait s'offrir sans-cesse
+&agrave; mon imagination: &ocirc; toi, que j'idol&acirc;tre, m'&eacute;criai-je, serais-je donc
+coupable envers toi; non, non, &eacute;pouse ador&eacute;e, nuls attraits ne
+balanceront les tiens, dans l'&acirc;me o&ugrave; s'&eacute;rige ton temple.... Mais
+L&eacute;onore, si tu m'enflammas; &ocirc; L&eacute;onore, si tu es belle; h&eacute;las! tu ne peux
+l'&ecirc;tre qu'ainsi, et je l'avoue, mes sens tranquilles jusqu'alors,
+s'irrit&egrave;rent avec imp&eacute;tuosit&eacute;. Je ne fus plus ma&icirc;tre de les contenir; il
+me semblait que l'amour m&ecirc;me, entr'ouvrant les gazes qui voilaient cette
+malheureuse captive, m'offrait les traits ch&eacute;ris de mon coeur; s&eacute;duit
+par cette douce et cruelle illusion, j'osai, pour la premi&egrave;re fois de ma
+vie &ecirc;tre un instant heureux sans L&eacute;onore. Je m'endormis, et ces chim&egrave;res
+s'&eacute;vanouirent avec les ombres de la nuit.</p>
+
+<p>Je demandai le lendemain &agrave; Ben M&acirc;acoro, s'il &eacute;tait content de ses
+prisonni&egrave;res; mais je fus bien &eacute;tonn&eacute; de le trouver dans une situation
+d'esprit o&ugrave; je ne l'avais jamais vu jusqu'alors. Il &eacute;tait soucieux,
+inquiet; &agrave; peine me r&eacute;pondit-il: je crus d&eacute;m&ecirc;ler m&ecirc;me, qu'il me
+regardait avec humeur; je me retirai, sans oser renouveler ma demande,
+et m'effrayant un peu, je l'avoue, de ce changement dans l'air de sa
+majest&eacute;, craignant qu'on ne l'e&ucirc;t pr&eacute;venu contre moi, et d'&ecirc;tre, t&ocirc;t ou
+tard, victime de son injustice ou de sa barbarie, je ne pensai plus qu'&agrave;
+mon d&eacute;part. Le sort de ma malheureuse n&eacute;gresse m'inqui&eacute;tait; je ne
+voulais pas la rendre &agrave; un &eacute;poux qui l'aurait infailliblement tu&eacute;e; je
+ne voulais pas m'en charger, quelque d&eacute;sir qu'elle e&ucirc;t eu de me suivre;
+affectant d'en &ecirc;tre d&eacute;go&ucirc;t&eacute;, quoique je n'eus jamais eu de commerce avec
+elle, je priai un vieux chef des troupes du roi, qui m'avait paru plus
+honn&ecirc;te que ses compatriotes, de vouloir bien la recevoir au nombre de
+ses esclaves, et de la bien traiter, puis je m'&eacute;vadai myst&eacute;rieusement,
+vers l'entr&eacute;e de la troisi&egrave;me nuit qui suivit l'arriv&eacute;e des Europ&eacute;ennes,
+dans le royaume de Butua. Triste victime de la fortune, mis&eacute;rable jouet
+de ses caprices jusqu'&agrave; quand devais-je donc &ecirc;tre ainsi ballott&eacute; par
+elle? Je fuyais, j'allais encore chercher au bout de l'univers, celle
+que je venais de livrer moi-m&ecirc;me au plus brutal, au plus libertin, au
+plus odieux des hommes.</p>
+
+<p>Oh dieu! vous me faites frissonner, dit la pr&eacute;sidente de Blamont, en
+interrompant Sainville: Quoi, monsieur, c'&eacute;tait L&eacute;onore?... Quoi,
+madame, c'&eacute;tait vous?... et vous n'avez pas &eacute;t&eacute; ... et vous ne f&ucirc;tes pas
+mang&eacute;e? Toute la soci&eacute;t&eacute; ne put s'emp&ecirc;cher de rire de la vivacit&eacute; na&iuml;ve
+de la restriction plaisante de madame de Blamont.&mdash;Madame, je vous en
+conjure, dit le comte de Baul&egrave;, n'interrompons-plus monsieur de
+Sainville, d'abord, par l'empressement que nous devons tous avoir, de
+conna&icirc;tre le d&eacute;nouement de ses aventures, et en second lieu, pour
+apprendre de cette dame charmante, comment elle put se rencontrer l&agrave;, et
+y &eacute;tant, comme elle put &eacute;chapper &agrave; tous les dangers qui la mena&ccedil;aient.</p>
+
+<p>Je dirigeai sur-le-champ mes pas au midi, poursuivit Sainville, et
+beaucoup plus pr&egrave;s des fronti&egrave;res du pays des Hottentots, que je ne le
+croyais. Le lendemain, je me trouvai sur les bords de la rivi&egrave;re de
+Berg, qui mouille deux ou trois bourgades hollandaises, dont la cha&icirc;ne
+se prolonge depuis le Cap, jusqu'&agrave; cent cinquante lieues, dans
+l'int&eacute;rieur de l'Afrique; je trouvai ces Colons tellement d&eacute;naturalis&eacute;s,
+ils y vivaient si bien &agrave; la mani&egrave;re du pays, qu'il devenait
+tr&egrave;s-difficile de les distinguer des indig&egrave;nes. Il y en a parmi eux, qui
+ne sont que les petits enfans des Hollandais du Cap, et qui n'y ont
+jamais &eacute;t&eacute; de leur vie; fils d'Europ&eacute;ens et d'Hottentots, on ne saurait
+d&eacute;m&ecirc;ler ce qu'ils sont; on ne peut plus m&ecirc;me les entendre. Je fus re&ccedil;u
+n&eacute;anmoins avec toute sorte d'humanit&eacute;, dans ces &eacute;tablissemens; ils me
+reconnurent pour Europ&eacute;en; mais ce ne fut que par signe, que je pus
+d&eacute;m&ecirc;ler leur id&eacute;e sur cela, et que je parvins &agrave; leur faire comprendre
+les miennes; il n'y eut jamais moyen de se parler.</p>
+
+<p>J'avais d'abord eu le projet de suivre le cours du Berg, et de ne point
+perdre de vue, la cha&icirc;ne des monts Lupata, au pied desquels est situ&eacute; le
+Cap; ensuite, je crus plus sur de me r&eacute;gler sur la c&ocirc;te, esp&eacute;rant d'y
+trouver un plus grand nombre d'&eacute;tablissemens hollandais, et par
+cons&eacute;quent plus de secours; ce dernier parti me r&eacute;ussit: ces villages,
+extr&ecirc;mement multipli&eacute;s dans cette partie, m'offrirent presque chaque
+soir, un asyle. Je rencontrai plusieurs troupes de sauvages, dont
+quelques-unes me parurent appartenir &agrave; la nation jaune, nouvellement
+d&eacute;couverte dans cette partie, et le dix-huiti&egrave;me jour de mon d&eacute;part de
+Butua, apr&egrave;s avoir long&eacute; pr&egrave;s de 150 lieues de c&ocirc;tes, j'arrivai dans la
+ville du Cap, o&ugrave; je trouvai, dans l'instant, tous les secours que
+j'aurais pu rencontrer dans la meilleure ville de Hollande; mes lettres
+de change furent accept&eacute;es, et l'on m'offrit de m'en escompter ce que je
+voudrais, ou m&ecirc;me le tout, si je le jugeais &agrave; propos. Ces premiers soins
+remplis, et m'&eacute;tant v&ecirc;tu convenablement, j'allai trouver le gouverneur
+hollandais. D&egrave;s qu'il eut su l'objet de mon voyage, d&egrave;s qu'il eu vu le
+portrait de L&eacute;onore, il m'assura qu'une femme absolument semblable &agrave; la
+miniature que je lui faisais voir, &eacute;tait &agrave; bord de la <i>D&eacute;couverte</i>,
+second navire anglais, accompagnant Cook, et command&eacute; par le capitaine
+Clarke, qui venait de mouiller r&eacute;cemment au Cap. Il m'ajouta que cette
+femme, singuli&egrave;rement aimable et douce, tr&egrave;s-attach&eacute;e au lieutenant de
+ce vaisseau, dont elle se disait l'&eacute;pouse, avait paru sous ce titre chez
+lui, et chez les autres officiers de la garnison, et avait emport&eacute;
+l'estime et la consid&eacute;ration g&eacute;n&eacute;rale. Me rappelant tout de suite, qu'&agrave;
+Maroc on assurait &eacute;galement avoir vu la m&ecirc;me femme sur un b&acirc;timent
+anglais, j'offre une seconde fois le portrait aux yeux du Gouverneur.
+Oh! Monsieur, lui dis-je &eacute;gar&eacute;, ne vous trompez-vous point, est-ce bien
+celle-la? est-ce bien l&agrave; la femme qui peut &ecirc;tre l'&eacute;pouse d'un autre?
+Soyez-en s&ucirc;r, me r&eacute;pondit ce militaire, et pr&eacute;sentant alors le portrait
+&agrave; sa femme et &agrave; plusieurs officiers de son &eacute;tat-major, il fut
+unanimement reconnu, pour ne pouvoir appartenir qu'&agrave; l'&eacute;pouse du
+lieutenant de la <i>D&eacute;couverte</i>. Je me crus donc perdu sans ressource, et
+mon malheur s'offrit &agrave; moi sous des faces si odieuses, que je ne vis
+m&ecirc;me rien, qui p&ucirc;t en adoucir l'horreur; j'avais bien voulu douter que
+le ciel p&ucirc;t mettre L&eacute;onore entre mes mains, chez le roi de Butua; l&agrave;, je
+m'aveuglais sur un fait qui n'&eacute;tait que trop s&ucirc;r, et lorsque tout ici
+pouvait me prouver l'impossibilit&eacute; de mes craintes, si j'avais mieux
+examin&eacute; les choses. Je croyais tout aveugl&eacute;ment; je n'avais point eu de
+nouvelles de L&eacute;onore, depuis Sal&eacute;; il &eacute;tait possible, ou qu'elle e&ucirc;t
+pass&eacute; de-l&agrave;, dans quelques colonies anglaises, ou qu'au lieu de venir en
+Afrique, comme on le croyait, elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; &agrave; Londres: on peut
+indiff&eacute;remment de Sal&eacute;, parvenir &agrave; l'un ou &agrave; l'autre de ces points,
+moyennant quoi, rien de plus simple, en admettant l'inconstance de celle
+que j'adorais; rien de plus naturel, qu'elle e&ucirc;t &eacute;pous&eacute; le lieutenant de
+la <i>D&eacute;couverte</i>, et qu'elle e&ucirc;t pass&eacute; avec lui dans la mer du Sud,
+destination du troisi&egrave;me voyage de Cook.</p>
+
+<p>Absolument rempli de ces id&eacute;es, et sachant qu'il n'y avait pas plus de
+six semaines que les Anglais avaient quitt&eacute; le Cap, je r&eacute;solus de les
+suivre, de m'&eacute;lancer sur le vaisseau qui emportait L&eacute;onore, de
+l'arracher des mains de celui qui osait me la ravir, de rappeler &agrave; cette
+femme perfide, les sermens que nous nous &eacute;tions faits &agrave; la face des
+cieux, et de la contraindre &agrave; les remplir, ou me pr&eacute;cipiter dans les
+flots, avec elle.</p>
+
+<p>Ces r&eacute;solutions prises, sans annoncer au gouverneur d'autres intentions
+que celles de suivre mon infid&eacute;lit&eacute;, je le conjurai de me vendre un
+petit b&acirc;timent assez bon voilier, pour me permettre d'atteindre
+promptement les Anglais. D'abord il rit de mon projet, le trouva digne
+de mon &acirc;ge, et fit tout ce qu'il put, pour m'en dissuader; mais quand il
+vit la violence avec laquelle j'y tenais, le d&eacute;sespoir pr&ecirc;t &agrave; s'emparer
+de moi, s'il me fallait y renoncer; n'ayant aucune raison de me refuser,
+d&egrave;s que je lui proposais de payer tout, il m'accommoda d'un l&eacute;ger navire
+hollandais, qu'il m'assura devoir remplir mes intentions; il donna tous
+les ordres n&eacute;cessaires pour la cargaison, pour l'&eacute;quipement, y pla&ccedil;a des
+vivres pour six mois, six petites pi&egrave;ces de canon de fer, pour les
+sauvages, en me d&eacute;fendant express&eacute;ment de tirer sur aucun Europ&eacute;en, &agrave;
+moins que ce ne f&ucirc;t pour me d&eacute;fendre; il joignit &agrave; cela dix soldats de
+marine, trente matelots, deux bons officiers marchands, et un excellent
+pilote. Je payai tout comptant, et laissai de plus entre ses mains, la
+solde de mon &eacute;quipage, pour six mois. Tout &eacute;tant pr&ecirc;t, ayant combl&eacute; le
+gouverneur des marques de ma reconnaissance, je mis &agrave; la voile, vers le
+milieu de d&eacute;cembre, me dirigeant sur l'isle d'Ota&iuml;ti, o&ugrave; je savais que
+le capitaine Cook devait aller.</p>
+
+<p>A peine e&ucirc;mes-nous doubl&eacute; le Cap, que nous essuy&acirc;mes un ouragan
+consid&eacute;rable, accident commun dans ces parages, d&egrave;s qu'on a perdu la
+terre de vue. Peu fait encore &agrave; la grande mer, n'ayant gu&egrave;res couru que
+des c&ocirc;tes, sur de petits b&acirc;timens, o&ugrave; le roulis se fait moins sentir, je
+souffrais tout ce qu'il est possible d'exprimer; mais les tourmens du
+corps ne sont rien, quand l'&acirc;me est vivement affect&eacute;e: les sensations
+morales absorbent enti&egrave;rement les maux physiques, et tous nos mouvemens
+concentr&eacute;s dans l'&acirc;me, n'&eacute;tablissent que l&agrave; le si&egrave;ge de la douleur.</p>
+
+<p>Le trente-huiti&egrave;me jour, nous v&icirc;mes terre; c'&eacute;tait la pointe de la
+nouvelle Hollande, appell&eacute;e terre de <i>Di&eacute;men</i>; nous s&ucirc;mes l&agrave;, par les
+sauvages, qu'il y avait peu de temps que les Anglais en &eacute;taient partis;
+mais faute d'interpr&egrave;tes, nous ne p&ucirc;mes prendre aucune autre sorte
+d'&eacute;claircissemens. Nous appr&icirc;mes seulement, que se dirigeant au Nord,
+ils remplissaient toujours le projet &eacute;tabli par eux, de rel&acirc;cher &agrave;
+Ota&iuml;ti. Nous suiv&icirc;mes leurs traces.</p>
+
+<p>Vous permettrez, dit Sainville, que je supprime ici les d&eacute;tails
+nautiques, et les descriptions d'iles o&ugrave; nous touch&acirc;mes; ce qui tient &agrave;
+cette route, si bien indiqu&eacute;e dans les voyages de Cook, ne vous
+apprendrait rien de nouveau; je ne vous arr&ecirc;terai donc un instant, que
+sur la singuli&egrave;re d&eacute;couverte que je fis; l'&icirc;le que je vous d&eacute;crirai,
+totale ment inconnue aux navigateurs, offerte &agrave; mon vaisseau, par le
+hasard d'un coup de vent, qui nous y porta malgr&eacute; nous, est trop
+int&eacute;ressante par elle-m&ecirc;me; tout ce qui la concerne la diff&eacute;rencie trop
+essentiellement des descriptions de Cook; la rencontre enfin que j'y
+fis, est trop extraordinaire, pour que vous ne me pardonniez pas d'y
+fixer un moment vos regards.</p>
+
+<p>Le vent &eacute;tait bon, la mer peu agit&eacute;e; nous venions de doubler la
+Nouvelle Z&eacute;lande, par le travers du canal de la Reine Charlotte, et nous
+avancions &agrave; pleine voile vers le Tropique; soup&ccedil;onnant le groupe des
+&icirc;les de la Soci&eacute;t&eacute;, &agrave; peu de distance de nous, sur notre gauche, le
+pilote y dirigeait le Cap, lorsqu'un coup de vent d'Occident s'&eacute;leva
+avec une affreuse imp&eacute;tuosit&eacute;, or nous &eacute;loigna tout-&agrave;-coup de ces &icirc;les.
+La temp&ecirc;te devint effroyable, elle &eacute;tait accompagn&eacute;e d'une gr&ecirc;le si
+grosse, que les grains bless&egrave;rent plusieurs matelots. Nous cargu&acirc;mes &agrave;
+l'instant nos voiles, nous abatt&icirc;mes nos vergues de perroquet, et
+bient&ocirc;t nous f&ucirc;mes oblig&eacute;s de changer nos manoeuvres, et d'aller &agrave; m&acirc;t
+et &agrave; cordes, jusqu'&agrave; ce que nous eussions &eacute;t&eacute; port&eacute;s contre terre, ce
+qui devait nous perdre ou nous sauver; enfin cette terre, aussi d&eacute;sir&eacute;e
+que crainte, se f&icirc;t voir &agrave; nous, vers la pointe du jour, le lendemain.
+Si le vent, qui nous y jetait avec violence, ne se f&ucirc;t apais&eacute; avec
+l'aurore, nous y brisions infailliblement. Il se calma, nous p&ucirc;mes
+gouverner; mais notre vaisseau ayant vraisemblablement touch&eacute; pendant
+l'orage, et faisant pr&egrave;s de trois voies d'eau &agrave; l'heure, nous fumes
+contraints de nous diriger, &agrave; tout &eacute;v&eacute;nement, vers l'&icirc;le que nous
+apercevions, &agrave; dessein de nous y radouber.</p>
+
+<p>Cette &icirc;le nous paraissait charmante, quoique toute environn&eacute;e de
+rochers, et dans notre horrible &eacute;tat, nous savourions au moins l'espoir
+flatteur de pouvoir r&eacute;parer nos maux, dans une contr&eacute;e si d&eacute;licieuse.</p>
+
+<p>J'envoyai la chaloupe et le lieutenant, pour reconna&icirc;tre un ancrage, et
+sonder les dispositions des habitans; la chaloupe revint trois heures
+apr&egrave;s, avec deux naturels du pays, qui demand&egrave;rent &agrave; me saluer, et qui
+le firent &agrave; l'europ&eacute;enne: je leur parlai tour-&agrave;-tour quelqu'une des
+langues de ce continent; mais ils ne me comprirent point. Je crus
+m'apercevoir cependant, qu'ils redoublaient d'attention, quand je me
+servais de la langue fran&ccedil;aise, et que leurs oreilles &eacute;taient faites &agrave;
+en entendre les sons. Quoi qu'il en f&ucirc;t, leurs signes
+tr&egrave;s-intelligibles, et qui n'avaient rien de sauvage, m'apprirent que
+leur chef ne demandait pas mieux que de nous recevoir, si nous arrivions
+avec des desseins de paix, et que dans ce cas, nous trouverions chez
+eux, tout ce qu'il fallait pour nous secourir. Les ayant assur&eacute; de mes
+intentions pacifiques, je leur offris quelques pr&eacute;sens, ils les
+refus&egrave;rent avec noblesse, et nous avan&ccedil;&acirc;mes. Nous trouv&acirc;mes pr&egrave;s de la
+c&ocirc;te, un bon mouillage par 12 ou 15 brasse, et joli sable rouge; on jeta
+l'ancre, et je reconnus avant que de descendre, que la terre o&ugrave; nous
+abordions, &eacute;tait situ&eacute;e au-dessus du Tropique, entre le 260 et
+263<sup>e</sup> degr&eacute; de longitude, et entre le 25 et 26<sup>e</sup>
+degr&eacute; de latitude m&eacute;ridionale, peu-&eacute;loign&eacute;e d'une terre vue autrefois
+par <i>Davis</i>.</p>
+
+<p>Un nombre infini d'insulaires des deux sexes, bordait la c&ocirc;te, quand
+nous arriv&acirc;mes; ils nous re&ccedil;urent avec des signes de joie, qui ne
+pouvaient plus nous laisser douter de leurs sentimens. Quelques uns de
+nos matelots, s&eacute;duits par ces apparences, voulurent cajoler les femmes;
+mais ils en furent &agrave; l'instant repouss&eacute;s avec autant de d&eacute;cence, que de
+fiert&eacute;, et nous continu&acirc;mes pacifiquement nos op&eacute;rations, sans que cette
+premi&egrave;re faute, assez commune aux Europ&eacute;ens, nous f&icirc;t rien perdre de la
+bienveillance de ces peuples. A peine eus-je pris terre, que deux
+habitans s'avanc&egrave;rent vers moi avec les plus grandes d&eacute;monstrations
+d'amiti&eacute;, et me firent comprendre qu'ils &eacute;taient l&agrave; pour me conduire
+chez leur chef, si je le trouvais bon. J'acceptai l'offre, je donnai les
+ordres n&eacute;cessaires &agrave; mon &eacute;quipage, je recommandai la plus grande
+discr&eacute;tion, et n'emmenai avec moi que mes deux officiers. Apr&egrave;s avoir
+observ&eacute; &agrave; la h&acirc;te, de superbes fortifications europ&eacute;ennes, qui
+d&eacute;fendaient le port, et auxquelles nous reviendrons bient&ocirc;t, nous
+entr&acirc;mes, en suivant nos guides, dans une superbe avenue de palmiers, &agrave;
+quatre rangs d'arbres qui conduisait du port &agrave; la ville.</p>
+
+<p>Cette ville, construite sur un plan r&eacute;gulier, nous offrit un coup-d'oeil
+charmant. Elle avait plus de deux lieues de circuit sa forme &eacute;tait
+exactement ronde; routes les rues en &eacute;taient align&eacute;es; mais chacune de
+ces rues &eacute;tait plut&ocirc;t une promenade, qu'un passage. Elles &eacute;taient
+bord&eacute;es d'arbres, des deux c&ocirc;t&eacute;s, des trottoirs r&eacute;gnaient le long des
+maisons, et le milieu &eacute;tait un sable doux, formant un marcher agr&eacute;able.
+Toutes ces maisons &eacute;taient uniformes; il n'y en avait pas une qui f&ucirc;t,
+ni plus haute, ni plus grande que l'autre; chacune avait un
+rez-de-chauss&eacute;e, un premier &eacute;tage, une terrasse &agrave; l'italienne,
+au-dessus, et pr&eacute;sentait de face une porte r&eacute;guli&egrave;re d'entr&eacute;e, au milieu
+de deux fen&ecirc;tres, qui, chacune, avait au-dessus d'elle la crois&eacute;e
+servant &agrave; donner du jour au premier &eacute;tage. Toutes ces fa&ccedil;ades &eacute;taient
+r&eacute;guli&egrave;rement peintes par compartimens sym&eacute;triques, en couleur de rose
+et en vert, ce qui donnait &agrave; chacune de ces rues, l'air d'une
+d&eacute;coration. Apr&egrave;s en avoir long&eacute; quelques-unes, qui nous parurent
+d'autant plus riantes, que les insulaires, garnissant en foule le devant
+de leurs maisons, pour nous voir, contribuaient encore au mouvement et &agrave;
+la diversit&eacute; du spectacle. Nous arriv&acirc;mes sur une assez grande place
+d'une parfaite rondeur, et environn&eacute;e d'arbres. Deux seuls b&acirc;timens
+circulaires, remplissaient en entier cette place; ils &eacute;taient peints
+comme les maisons, et n'avaient de plus qu'elles, qu'un peu plus de
+grandeur et d'&eacute;l&eacute;vation. L'un de ces logis &eacute;tait le palais du chef;
+l'autre contenait deux emplacemens publics, dont je vous dirai bient&ocirc;t
+l'usage.</p>
+
+<p>Bien d'extraordinaire ne nous annon&ccedil;a la maison du chef; nous n'y v&icirc;mes
+aucuns de ces gardes insultans, qui, par leurs pr&eacute;cautions et leurs
+armes, semblent d&eacute;rober le tyran aux yeux de ses peuples, de peur que
+l'infortune ne puisse apporter &agrave; ses pieds, l'image des maux dont elle
+est victime. Cet homme respectable, venu pour nous recevoir lui-m&ecirc;me &agrave;
+la porte de son palais, fut indiff&eacute;remment abord&eacute; par tous ceux qui nous
+guidaient ou nous accompagnaient; tous s'empressaient de l'approcher;
+tous jouissaient en le voyant, et il fit des gestes d'amiti&eacute; &agrave; tous.</p>
+
+<p>Grand par ses seules vertus, respect&eacute; par sa seule sagesse, gard&eacute; par le
+seul coeur du peuple, je me crus transport&eacute;, en le voyant, dans ces
+temps heureux de l'&acirc;ge d'or. Je crus voir enfin S&eacute;sos; tris au milieu de
+la ville de Th&egrave;bes.</p>
+
+<p>Zam&eacute;, (c'&eacute;tait le nom de cet homme rare), pouvait avoir soixante-dix
+ans, &agrave; peine en paraissait-il cinquante; il &eacute;tait grand, d'une figure
+agr&eacute;able, le port noble, le sourire gracieux, l'oeil vif, le front orn&eacute;
+des plus beaux cheveux blancs, et r&eacute;unissant enfin &agrave; l'agr&eacute;ment de l'&acirc;ge
+m&ucirc;r toute la majest&eacute; de la vieillesse.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'il nous vit, il nous reconnut pour Europ&eacute;ens, et sachant que le
+fran&ccedil;ais est l'idiome commun de ce continent, il me demanda tout de
+suite dans cette langue, de quelle Nation j'&eacute;tais?... De celle dont vous
+parlez la langue, dis-je en le saluant.&mdash;Je la connais, me r&eacute;pondit
+Zam&eacute;, j'ai habit&eacute; trois ans votre Patrie, nous en raisonnerons
+ensemble.... Mais ceux qui vous suivent n'en paraissent pas.&mdash;Non, ils
+sont Hollandais.... Et il leur adressa aussi-t&ocirc;t quelques paroles
+flatteuses dans leur langue.&mdash;Vous vous &eacute;tonnez de rencontrer un sauvage
+aussi instruit, me dit-il ensuite. Venez, venez, suivez-moi,
+j'&eacute;claircirai ce qui vous &eacute;tonne, je vous raconterai mon histoire.</p>
+
+<p>Nous entr&acirc;mes &agrave; sa suite dans le palais: les meubles en &eacute;taient simples
+et propres, plus &agrave; l'asiatique qu'&agrave; l'europ&eacute;enne, quoiqu'il y en e&ucirc;t
+quelques-uns totalement &agrave; l'usage de notre Nation. Six femmes, fort
+belles, en entouraient une d'environ 60 ans, et toutes se lev&egrave;rent &agrave;
+notre arriv&eacute;e.&mdash;Voil&agrave; ma femme, me dit Zam&eacute; en me pr&eacute;sentant la plus
+vieille; ces trois-ci sont mes filles, ces trois autres sont nos amies;
+j'ai de plus deux gar&ccedil;ons: s'ils vous savaient ici, ils y seraient d&eacute;j&agrave;.
+Je suis certain que vous les aimerez; et Zam&eacute; s'apercevant de ma
+surprise &agrave; tant de candeur: je vous &eacute;tonne, me dit-il, je le vois
+bien.... On vous a dit que j'&eacute;tais le Chef de cette Nation, et vous &ecirc;tes
+tout surpris qu'&agrave; l'exemple de vos Souverains d'Europe, je ne fasse pas
+consister ma grandeur dans la morgue et dans le silence; et savez-vous
+pourquoi je ne leur ressemble point, c'est qu'ils ne savent qu'&ecirc;tre Roi,
+et que j'ai appris &agrave; &ecirc;tre homme. Allons, mettez-vous &agrave; votre aise, nous
+jaserons, je vous instruirai de tout: commencez d'abord par dire vos
+besoins; que d&eacute;sirez-vous? Je suis press&eacute; de le savoir, afin de donner
+des ordres pour qu'on y pourvoie sur-le-champ.</p>
+
+<p>Attendri de tant de bont&eacute;s, je ne cessais d'en marquer ma
+reconnaissance, quand Zam&eacute; se tournant vers sa femme, lui dit, toujours
+dans notre langue: je suis bien aise que vous voyiez un Europ&eacute;en; mais
+je suis f&acirc;ch&eacute; qu'il vous apprenne qu'une des modes de son pays soit de
+remercier le bienfaiteur, comme si ce n'&eacute;tait pas celui qui oblige qui
+d&ucirc;t rendre gr&acirc;ce &agrave; l'autre.</p>
+
+<p>Alors, j'&eacute;tablis nos besoins.... Vous aurez tout cela, me dit Zam&eacute;, et
+m&ecirc;me de bons ouvriers pour aider les v&ocirc;tres; mais vous ne me parlez pas
+de provisions, vous devez en manquer: vous avez peut-&ecirc;tre cru que je
+voulais vous les donner?... point du tout, je vous les vends.... Ou rien
+de tout ce que vous demandez, ou la certitude de passer quinze jours
+avec moi. Vous voyez bien que je suis plus indiscret que vous.</p>
+
+<p>Toujours de plus en plus touch&eacute; de cette franchise si rare dans un
+Souverain, je me prosternai &agrave; ses genoux.&mdash;Eh bien, eh bien! dit-il en
+me relevant.... Zora&iuml;, continua-t-il en s'adressant &agrave; sa femme, voil&agrave;
+comme ils sont avec leurs chefs, ils les respectent au lieu de les
+aimer. Renvoyez vos gens &agrave; leur bord, me dit-il ensuite, ils y
+trouveront d&eacute;j&agrave; une partie de ce qu'ils veulent; ils demanderont ce qui
+leur manque: s'ils aiment mieux loger dans la ville, ils le peuvent;
+mais vous et vos officiers, n'aurez point d'autre logement que ma
+maison; elle est commode et vaste: j'y ai quelquefois re&ccedil;u des amis, je
+n'y ai jamais vu de courtisans.</p>
+
+<p>Zam&eacute; donna ses ordres, je donnai les miens, je lui fis voir que la
+pr&eacute;sence de mes officiers &eacute;tait n&eacute;cessaire au vaisseau.&mdash;Eh bien! me
+dit-il, je ne garderai donc que vous; mais demain ils reviendront d&icirc;ner
+avec moi.&mdash;Ils salu&egrave;rent et prirent cong&eacute;.</p>
+
+<p>[Illustration: <i>J'ai quelquefois ici re&ccedil;us des amis, je n'y
+ai jamais vu de courtisans</i>. p. 565]</p>
+
+<div class="figcenter" style="width: 444px;">
+<img src="images/sade-t2-3.jpg" width="444" height="768"
+alt="[Illustration: J&#39;ai quelquefois ici re&ccedil;us des amis, je n&#39;y
+ai jamais vu de courtisans" />
+</div>
+<p>Peu apr&egrave;s, deux citoyens de la m&ecirc;me esp&egrave;ce que ceux que nous avions vus
+dans la ville, habill&eacute;s de m&ecirc;me; (tous, &agrave; la couleur pr&egrave;s, l'&eacute;taient
+&eacute;galement) vinrent avertir Zam&eacute; qu'il &eacute;tait servi: nous pass&acirc;mes dans
+une grande pi&egrave;ce o&ugrave; le repas &eacute;tait pr&eacute;par&eacute; &agrave; l'europ&eacute;enne.&mdash;Voici la
+seule c&eacute;r&eacute;monie que je ferai pour vous, me dit cet h&ocirc;te aimable; vous ne
+mangeriez pas commod&eacute;ment comme nous, et j'ai ordonn&eacute; qu'on pla&ccedil;&acirc;t des
+si&egrave;ges; nous nous en servons quelquefois, cela ne nous g&ecirc;nera point, et
+sans attendre mes remercimens, il s'assit &agrave; c&ocirc;t&eacute; de sa femme, me fit
+mettre pr&egrave;s de lui, et les six jeunes filles remplirent les autres
+places.&mdash;Ces jolies personnes, me dit Zam&eacute;, en me montrant les trois
+amies de sa famille, vont vous faire croire que j'aime le sexe, vous ne
+vous tromperez pas, je l'aime beaucoup, non comme vous l'entendez
+peut-&ecirc;tre: les loix de mon pays permettent le divorce, et cependant,
+continua-t-il en prenant la main de Zora&iuml;, je n'ai jamais eu que cette
+bonne amie, et n'en aurai s&ucirc;rement point d'autre. Mais je suis vieux,
+les jeunes femmes me font plaisir &agrave; voir, ce sexe a tant de qualit&eacute;s!
+mon ami, j'ai toujours cru que celui qui ne savait pas aimer les femmes,
+n'&eacute;tait pas fait pour commander aux hommes.</p>
+
+<p>Oh l'excellent homme! s'&eacute;cria madame de Blamont, je l'aime d&eacute;j&agrave;
+passionn&eacute;ment. J'esp&egrave;re que vous n'e&ucirc;tes pas peur &agrave; ce souper de manger
+de la chair humaine, comme chez votre vilain portugais.&mdash;Il s'en faut
+bien, madame, reprit Sainville, il n'y parut m&ecirc;me aucune sorte de
+viande: tout le repas consistait en une douzaine de jattes d'une superbe
+porcelaine bleue du Japon, uniquement remplies de l&eacute;gumes, de
+confitures, de fruits et de p&acirc;tisserie.&mdash;Le plus mauvais petit prince
+d'Allemagne fait meilleure ch&egrave;re que moi, n'est-ce pas mon ami, me dit
+Zam&eacute;. Voulez-vous savoir pourquoi? C'est qu'il nourrit son orgueil
+beaucoup plus que son estomac, et qu'il imagine qu'il y a de la grandeur
+et de la magnificence &agrave; faire assommer vingt b&ecirc;tes pour en substanter
+une. Ma vanit&eacute; se place &agrave; des objets diff&eacute;rens: &ecirc;tre cher &agrave; ses
+concitoyens, &ecirc;tre aim&eacute; de ceux qui l'entourent, faire le bien, emp&ecirc;cher
+le mal, rendre tout le monde heureux, voil&agrave; les seules choses, mon ami,
+qui doivent flatter la vanit&eacute; de celui que le hasard met un moment
+au-dessus des autres. Ce n'est point par aucun principe religieux que
+nous nous abstenons de viande, c'est par r&eacute;gime, c'est par humanit&eacute;:
+pourquoi sacrifier nos fr&egrave;res quand la nature nous donne autre chose?
+Peut-on croire, d'ailleurs, qu'il soit bon D'engloutir dans ses
+entrailles la chair et le sang putr&eacute;fi&eacute;s de mille animaux divers; il ne
+peut r&eacute;sulter de-l&agrave; qu'un chile &acirc;cre, qui d&eacute;t&eacute;riore n&eacute;cessairement nos
+organes, qui les affaiblit, qui pr&eacute;cipite les infimit&eacute;s et h&acirc;te la mort.
+Mais les comestibles que je vous offre n'ont aucuns de ces inconv&eacute;niens:
+les fum&eacute;es que leur digestion renvoie au cerveau sont l&eacute;g&egrave;res, et les
+fibres n'en sont jamais &eacute;branl&eacute;es. Vous boirez de l'eau, mon convive,
+regardez sa limpidit&eacute;, savourez sa fra&icirc;cheur; vous n'imaginez pas les
+soins que j'emploie pour l'avoir bonne. Quelle liqueur peut valoir
+celle-l&agrave;? En peut-il &ecirc;tre de plus saine?.... Ne me demandez point
+&agrave;-pr&eacute;sent pourquoi je suis frais malgr&eacute; mon &acirc;ge, je n'ai jamais abus&eacute; de
+mes forces; quoique j'aie beaucoup voyag&eacute;, j'ai toujours fui
+l'intemp&eacute;rance, et je n'ai jamais go&ucirc;t&eacute; de viande.... Vous allez me
+prendre pour un disciple de Crotone<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a>; vous serez bien surpris, quand
+vous saurez que je ne suis rien de tout cela, et que je n'ai adopt&eacute; dans
+ma vie qu'un principe, travailler &agrave; r&eacute;unir autour de soi la plus grande
+somme de bonheur possible, en commen&ccedil;ant par faire celui des autres. Je
+sens bien que je vous devrais encore des excuses sur la mani&egrave;re
+bourgeoise dont je vous re&ccedil;ois. Manger avec sa femme et ses enfans, ne
+pas soudoyer quatre mille coquins, afin d'avoir une table pour
+<i>monsieur</i>, une table pour <i>madame</i>.... C'est d'une petitesse! d'un
+mauvais ton! N'est-ce pas ainsi que l'on dirait en France? Vous voyez
+que j'en sais le langage. O mon ami! qu'il' est on&eacute;reux selon moi, qu'il
+est cruel pour une &acirc;me sensible ce luxe intol&eacute;rable, qui n'est le fruit
+que du sang des peuples: croyez-vous que je d&icirc;nerais, si j'imaginais que
+ces plats d'or dans lesquels je serais servi, fussent aux d&eacute;pens de la
+f&eacute;licit&eacute; de mes concitoyens, et que les d&eacute;biles enfans de ceux qui
+soutiendraient ce luxe n'auraient, pour conserver leurs tristes jours;
+que quelques morceaux de pain brun paitrie sein de la mis&egrave;re, d&eacute;lay&eacute; des
+larmes de la douleur et du d&eacute;sespoir.... Non, cette id&eacute;e me ferait
+fr&eacute;mir, je ne le supporterais jamais. Ce que vous voyez aujourd'hui sur
+ma table, tous les habitans de cette isle peuvent l'avoir sur la leur,
+aussi, je le mange avec app&eacute;tit. Eh bien! Mon cher Fran&ccedil;ais, vous ne
+dites mot.&mdash;Grand homme, r&eacute;pondis-je dans le plus vif enthousiasme, je
+fais bien plus, j'admire et je jouis.&mdash;&Eacute;coutez, me dit Zam&eacute;, vous vous
+&ecirc;tes servi l&agrave; d'une expression qui me choque: laissons le mot de
+<i>grandeur</i> aux despotes qui n'exigent que du respect; la certitude o&ugrave;
+ils doivent &ecirc;tre de ne pouvoir inspirer d'autres sentimens, fait qu'ils
+renoncent &agrave; tous ceux qu'ils sont dans l'impossibilit&eacute; de faire na&icirc;tre,
+pour exiger ceux qui ne sont l'ouvrage que de l'or et du tr&ocirc;ne. Il n'y a
+aucun homme sur la terre qui soit plus grand que l'autre, eu &eacute;gard &agrave;
+l'&eacute;tat o&ugrave; l'a cr&eacute;&eacute; la nature, que ceux qui ont la pr&eacute;tention de
+l'in&eacute;galit&eacute;, l'obtiennent par des vertus. Les habitans de ce pays
+m'appellent leur p&egrave;re, et je veux que vous me nommiez votre ami: ne
+m'avez-vous pas dit que je vous avais rendu service?... Eh bien! j'ai
+donc des droits au titre d'ami que je vous demande, et je l'exige.</p>
+
+<p>La conversation devint g&eacute;n&eacute;rale: les femmes, qui presque toutes
+parlaient fran&ccedil;ais, s'en m&ecirc;l&egrave;rent avec autant d'esprit que de gr&acirc;ces et
+de na&iuml;vet&eacute;; j'avais d&eacute;j&agrave; remarqu&eacute; qu'elles &eacute;taient absolument v&ecirc;tues de
+la m&ecirc;me mani&egrave;re que celles de la ville, et ce costume &eacute;tait aussi simple
+qu'&eacute;l&eacute;gant; un juste tr&egrave;s-serr&eacute; leur dessine pr&eacute;cis&eacute;ment la taille,
+qu'elles ont toutes extraordinairement grande et svelte; ensuite un
+voile, qui me parut d'une &eacute;toffe encore plus fine et plus d&eacute;li&eacute;e que nos
+gazes, et d'un jaune tendre, apr&egrave;s s'&ecirc;tre mari&eacute; agr&eacute;ablement &agrave; leurs
+cheveux, retombe en molles ondulations autour de leurs hanches, et se
+perd dans un gros noeud sur la cuisse gauche. Tous les hommes &eacute;taient
+v&ecirc;tus &agrave; l'asiatique, la t&ecirc;te couverte d'une esp&egrave;ce de turban l&eacute;ger d'une
+forme tr&egrave;s-agr&eacute;able, et de la m&ecirc;me couleur que leur v&ecirc;tement.</p>
+
+<p>Le gris, le rose et vert sont les trois seules couleurs qu'ils adoptent
+pour leurs habits: la premi&egrave;re est celle des vieillards, l'&acirc;ge m&ucirc;re
+emploie le vert, et l'autre est pour la jeunesse. L'&eacute;toile de leurs
+v&ecirc;temens est fine et moelleuse, elle est la m&ecirc;me en toutes les saisons,
+attendu la douceur et l'&eacute;galit&eacute; du climat; elle ressemble un peu &agrave; nos
+taffetas de Florence: celle des femmes est la m&ecirc;me. Ces &eacute;toffes et
+celles de leurs voiles sont tissues dans leurs propres manufactures, de
+la troisi&egrave;me peau d'un arbre qu'ils me montr&egrave;rent, et qui ressemble au
+m&ucirc;rier; Zam&eacute; me dit que cette esp&egrave;ce de plante &eacute;tait particuli&egrave;re &agrave; son
+isle.</p>
+
+<p>Les deux citoyens qui avaient annonc&eacute; le souper, furent les seuls qui le
+servirent, tout se passa avec ordre, et fut fini en moins d'une heure.
+Mon h&ocirc;te, me dit Zam&eacute;, en se levant, vous &ecirc;tes fatigu&eacute;, on va vous
+conduire dans votre chambre; demain nous nous l&egrave;verons de bonne heure,
+et nous jaserons, je vous expliquerai la forme du gouvernement de ce
+peuple, je vous convaincrai que celui que vous en croyez le souverain
+n'en est que le l&eacute;gislateur et l'ami ... je vous apprendrai mon
+histoire, et j'aurai l'oeil, malgr&eacute; cela, &agrave; ce que rien ne manque aux
+besoins que vous m'avez t&eacute;moign&eacute;s, ce n'est pas le tout que de parler de
+soi &agrave; ses amis, l'essentiel est de s'occuper d'eux. Je vous remets entre
+les mains d'un de ces fid&egrave;les serviteurs, continua-t-il, en parlant d'un
+des citoyens qui nous avaient servi, il va vous installer: vous trouvez
+tout ceci bien simple, n'est-ce pas? Ne fussiez-vous que chez un
+financier, vous auriez deux valets de-chambre dor&eacute;s pour vous conduire:
+ici, vous n'aurez qu'un de mes amis, c'est le nom que je donne &agrave; mes
+domestiques; le mensonge, l'orgueil et l'&eacute;go&iuml;sme auraient seuls fait
+chez l'un les frais du c&eacute;r&eacute;monial: celui que vous voyez ici n'est
+l'ouvrage que de mon coeur. Adieu.</p>
+
+<p>L'appartement o&ugrave; je me retirai &eacute;tait simple, mais propre et commode
+comme tout ce que j'avais observ&eacute; dans cette charmante maison: trois
+matelas remplis de feuilles de palmiers dess&eacute;ch&eacute;es et pr&eacute;par&eacute;es avec une
+sorte de moelleux qui les rendaient aussi douces que des plumes,
+composaient mon lit; ils &eacute;taient &eacute;tendus sur des nattes &agrave; terre, un
+l&eacute;ger pavillon de cette m&ecirc;me &eacute;toffe dont les femmes formaient leurs
+voiles, &eacute;tait agr&eacute;ablement attach&eacute; au mur, et l'on s'en entourait pour
+&eacute;viter la piq&ucirc;re d'une petite mouche incommode dans une saison de ce
+pays. Je passai dans cette chambre une des meilleures nuits dont j'eusse
+encore joui depuis mes infortunes; je me croyais dans le temple de la
+vertu, et je d&eacute;posais tranquille aux pieds de ses autels.</p>
+
+<p>Le lendemain Zam&eacute; envoya savoir si j'&eacute;tais &eacute;veill&eacute;, et comme on me vit
+debout, on me dit qu'il m'attendait; je le trouvai dans la m&ecirc;me salle o&ugrave;
+j'avais &eacute;t&eacute; re&ccedil;u la veille.</p>
+
+<p>Jeune &eacute;tranger, me dit-il, j'ai cru que vous s&eacute;riez bien-aise de savoir
+quel est celui qui vous re&ccedil;oit, que vous apprendriez avec plaisir
+pourquoi vous trouvez &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; de la terre un homme qui parle la
+m&ecirc;me langue que vous, et qui para&icirc;t conna&icirc;tre votre Patrie.
+Asseyez-yous, et m'&eacute;coutez.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 45%;" />
+<h2><i>Fin de la troisi&egrave;me Partie</i>.</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h4>Notes:</h4>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Le lecteur qui prendrait ceci pour un de ces &eacute;pisodes plac&eacute; sans
+motif, et qu'on peut lire, ou passer &agrave; volont&eacute;, commettrait une faute
+bien lourde.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Il est &agrave; propos de remarquer ici en passant qu'il n'y a point de
+ville en France o&ugrave; le Clerg&eacute; soit plus d&eacute;testable qu'&agrave; Lyon; on a
+toujours dit, et avec raison, que le corps des Cur&eacute;s de Paris composait
+l'assembl&eacute;e des plus honn&ecirc;tes gens de la Capitale; on peut affirmer
+positivement tout le contraire de ceux de Lyon: la fourberie, la
+cupidit&eacute;, l'ignorance et le libertinage, voil&agrave; les traits qui le
+caract&eacute;risent.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Apr&egrave;s les Ath&eacute;niens, il n'y avait point En Gr&egrave;ce de forces maritimes
+&eacute;gales &agrave; celles De l'isle de Corcire, aujourd'hui Corfou, aux V&eacute;nitiens.
+Hom&egrave;re, dans son Odiss&eacute;e, donne une grande id&eacute;e des richesses et de la
+puissance de cette isle.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Il ne faut pas s'&eacute;tonner si de tels principes, manifest&eacute;s d&egrave;s
+long-tems par notre auteur, le faisaient g&eacute;mir &agrave; la Bastille, o&ugrave; la
+r&eacute;volution le trouva. (<i>Note de l'&Eacute;diteur</i>.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Sal&eacute; &eacute;tait encore au milieu de ce si&egrave;cle une r&eacute;publique
+ind&eacute;pendante, dont les citoyens &eacute;taient aussi habiles corsaires que bons
+commer&ccedil;ans; elle fut soumise par le monarque actuel sous le r&egrave;gne de son
+p&egrave;re.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> On recule d'effroi &agrave; ce r&eacute;cit; il est affreux, sans doute; mais si
+c'est un crime que d'&ecirc;tre vaincu, chez ces barbares, pourquoi ne leur
+est-il pas permis de punir alors les criminels par ce supplice, comme
+nous punissons les n&ocirc;tres, par des supplices &agrave;-peu-pr&egrave;s semblables. Or,
+si la m&ecirc;me horreur se trouve chez deux Nations, l'une, parce qu'elle y
+proc&egrave;de avec un peu plus de c&eacute;r&eacute;monie, n'a pourtant pas le droit
+d'invectiver l'autre; il n'y a plus que je philosophe qui admet peu de
+crimes et qui ne tue point, qui soit fond&eacute; &agrave; les invectiver toutes deux.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Sublimes r&eacute;flexions du magnifique exorde de l'immortel ouvrage de M.
+Rainal, ouvrage qui a fait &agrave; la fois la gloire de l'&eacute;crivain qui le
+composa, et la honte de la nation qui osa le fl&eacute;trir. O Rainal, ton
+si&egrave;cle et ta patrie ne te m&eacute;ritaient pas.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> C'est un des objets de luxe des monarques n&egrave;gres, d'avoir de ces
+sortes de femmes dans leur palais, quelques affreuses qu'elles soient;
+ils en jouissent par raffinement. Tous les hommes ne sont donc pas
+&eacute;galement aiguillonn&eacute;s &agrave; l'acte de la jouissance, par des motifs
+semblables, il est donc possible que ce qui est singuli&egrave;rement, beau
+comme ce qui est excessivement laid, puisse indiff&eacute;remment exciter, en
+raison, seulement de la diff&eacute;rence des organes. Il n'y a aucune r&egrave;gle
+certaine sur cet objet, et la beaut&eacute; n'a rien de r&eacute;el, rien qui ne
+puisse &ecirc;tre contest&eacute;; elle peut &ecirc;tre observ&eacute;e sous tel rapport, dans un
+climat, et sous tel autre, dans un climat diff&eacute;rent. Or, d&egrave;s que tous
+les habitans de la terre ne s'accordent pas unanimement sur la beaut&eacute;;
+il est donc possible que dans une m&ecirc;me nation, les uns pensent qu'une
+chose affreuse est fore belle, pendant que d'autres penseront qu'une
+chose fort belle, est affreuse. Tout est affaire de go&ucirc;t et
+d'organisation; et il n'y a que les sots qui, sur cela, comme sur tout
+ce qui y tient, puissent imaginer le p&eacute;dantisme de la r&egrave;gle.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> La plus d&eacute;licate, dit-on, est celle des petits gar&ccedil;ons: un berger
+allemand ayant &eacute;t&eacute; contraint par le besoin de se repa&icirc;tre de cet affreux
+mets, continua depuis par go&ucirc;t, et certifia que la viande de petit
+gar&ccedil;on &eacute;tait la meilleure: une vieille femme, au Br&eacute;sil, d&eacute;clara &agrave;
+Pinto, Gouverneur Portugais, absolument la m&ecirc;me chose: Saint-J&eacute;r&ocirc;me
+assure le m&ecirc;me fait, et dit que dans son voyage en Irlande, il trouva
+cette coutume de manger des enfans m&acirc;les &eacute;tablie par les bergers; ils en
+choisissaient, dit-il, les parties charnues. Voyez pour les deux faits
+ci-dessus le second Voyage de Cook, tome II, page 221 et suivantes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> L'antropophagie n'est certainement pas un crime; elle peut en
+occasionner, sans doute, mais elle est, indiff&eacute;rente par elle-m&ecirc;me. Il
+est impossible de d&eacute;couvrir quelle en a &eacute;t&eacute; la premi&egrave;re cause: MM.
+Meunier, Paw et Cook ont beaucoup &eacute;crit sur cette mati&egrave;re sans r&eacute;ussir &agrave;
+la r&eacute;soudre; le second para&icirc;t &ecirc;tre celui qui l'a le mieux analys&eacute;e dans
+ses recherches sur les Am&eacute;ricains, tome I, et cependant, quand on en a
+lu et relu ce passage, on ne se trouve pas plus instruit qu'on ne
+l'&eacute;tait auparavant. Ce qu'il y a de s&ucirc;r, c'est que cette coutume a &eacute;t&eacute;
+g&eacute;n&eacute;rale sur notre plan&egrave;te, et qu'elle est aussi ancienne que le monde;
+mais la cause: le premier motif qui fit exposer un quartier d'homme sur
+la table d'un autre homme, est absolument ind&eacute;finissable; en analysant,
+on ne trouve pourtant que quatre raisons qui aient pu l&eacute;gitimer cette
+coutume. Superstition ou religion, ce qui est presque toujours synonime;
+app&eacute;tit d&eacute;sordonn&eacute;, provenant de la m&ecirc;me cause que les vapeurs
+hyst&eacute;riques des femmes; vengeance, plusieurs traits d'histoire appuient
+ces trois motifs; raffinement d&eacute;prav&eacute; de d&eacute;bauche ou besoin, ce que
+confirment d'autres traits d'histoire; mais il est impossible de dire
+lequel de ces motifs f&icirc;t na&icirc;tre la coutume: une nation toute enti&egrave;re ne
+commen&ccedil;a s&ucirc;rement pas; quelque particulier, par l'un de ces quatre
+motifs, rendit compte de ce qu'il avait &eacute;prouv&eacute;, il se loua de cette
+nourriture, et la nation suivit peu &agrave; peu cet exemple. Ce ne serait pas,
+ce me semble, un sujet indigne des acad&eacute;mies, que de proposer un prix
+pour celui qui d&eacute;voilerait l'incontestable origine de cette coutume.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Une chose singuli&egrave;re, sans doute, est que cet avilissement des
+femmes enceintes ait &eacute;t&eacute; retrouv&eacute; dans les isles fortun&eacute;es de la mer du
+Sud par le Capitaine Cook: il y a quelques pays en Asie et en Am&eacute;rique
+o&ugrave; cette coutume est la m&ecirc;me.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Le pauvre Sarmiento ignorait combien cette imb&eacute;cile politique avait
+mal r&eacute;ussi en France &agrave; quelques-uns des gens dont il parle: on cong&eacute;dia
+le sieur Sartine quand il voulut employer ce plat moyen. Il est vrai que
+peu de gens en place avaient aussi impun&eacute;ment et mal-adroitement vol&eacute;.
+Arriv&eacute; d'Espagne, clerc de Procureur &agrave; Paris, s'y trouver six cent mille
+livres de rente au bout de trente ans, et oser dire qu'on ne peut plus
+&ecirc;tre utile au Roi, parce qu'on se ruine &agrave; son service, est une
+effronterie rare et bien digne du m&eacute;prisable aventurier dont il s'agit
+ici; mais que ces insolens fripons-l&agrave; n'avoient pas &eacute;t&eacute; priv&eacute;s de leur
+libert&eacute;, ou de leurs biens, et m&ecirc;me de leurs jours, tandis qu'on pendait
+un malheureux valet pour cinq sols: voil&agrave; de ces contradictions bien
+faites pour faire m&eacute;priser le gouvernement qui les tol&eacute;rait.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> On appelle Esprits animaux, ce fluide &eacute;lectrique, qui circule dans
+l&eacute;s cavit&eacute;s de nos nerfs; il n'est aucune de nos sensations, qui ne
+naissent de l'&eacute;branlement caus&eacute; &agrave; ce fluide; il est le sujet de la
+douleur et du plaisir; c'est, en un mot, la seule &acirc;me admise par les
+philosophes modernes. Lucr&egrave;ce eut bien mieux raisonn&eacute;, s'il e&ucirc;t connu ce
+fluide, lui dont tous les principes tournaient autour de cette v&eacute;rit&eacute;,
+sans venir &agrave; bout de la saisir.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> &laquo;Rien de plus ais&eacute; &agrave; concevoir, dit Fontenelle, (le plus d&eacute;licat de
+nos po&euml;tes, pourtant,) qu'on puisse &ecirc;tre heureux en amour, par une
+personne que l'on ne rend point heureuse; il y a des plaisirs
+solitaires, qui n'ont nul besoin de se communiquer, et dont on jouit
+tr&egrave;s-d&eacute;licieusement, quoi qu'on ne les donne pas; ce n'est qu'un pur
+effet de l'amour-propre ou de la vanit&eacute;, que le d&eacute;sir de faire le
+bonheur des autres; c'est une fiert&eacute; insupportable, de ne consentir &acirc;
+&ecirc;tre heureux, qu'&agrave; condition de rendre la pareille.... Un sultan, dans
+son s&eacute;rail, n'est-il pas mille fois plus modeste; il re&ccedil;oit des plaisirs
+sans nombre, et ne se pique d'en rendre aucun.... Que l'on &eacute;tudie bien
+le coeur de l'homme, on y trouvera que cette d&eacute;licatesse tant estim&eacute;e,
+n'est qu'une dette que l'on paye &agrave; l'orgueil; on ne veut rien devoir&raquo;.
+Dialogue des morts, Soliman et Juliette de Gonzagues, page 183 et suiv.<br />
+Ce sentiment se trouve dans Montesquieu, dans Helv&eacute;tius, dans la
+Mettrie, &amp; c. et sera toujours celui des vrais philosophes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Cette diff&eacute;rence est port&eacute;e jusqu'&agrave; 3.982 livres d'air, desquels
+nous sommes plus ou moins press&eacute;s dans les variations du temps. Est-il
+&eacute;tonnant, d'apr&egrave;s cela, que nous &eacute;prouvions une diff&eacute;rence aussi
+sensible dans notre organisation d'une saison &agrave; l'autre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Il est vraisemblable que ce peuple tient cette ex&eacute;crable coutume,
+de ses voisins les Hottentots, o&ugrave; elle est g&eacute;n&eacute;rale; une chose plus
+singuli&egrave;re est que le capitaine Cook l'ait trouv&eacute;e dans plusieurs de ses
+d&eacute;couvertes, et particuli&egrave;rement &agrave; la nouvelle Z&eacute;lande.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> La bravoure et la f&eacute;rocit&eacute; ont un sens o&ugrave; elles peuvent se
+confondre. En quoi consiste la bravoure? &agrave; &eacute;touffer les sentimens
+naturels, qui nous portent &agrave; notre conservation; dans la f&eacute;rocit&eacute;, il
+s'agit de la conservation des autres; mais le mouvement est toujours
+d'&eacute;touffer la loi naturelle, on a donc eu tort de dire, qu'un homme
+f&eacute;roce n'&eacute;tait jamais brave; le courage, &agrave; le bien prendre, n'est qu'une
+sorte de f&eacute;rocit&eacute;, et ne peut &ecirc;tre compris, philosophiquement parlant,
+que dans la classe des vices; nos seuls pr&eacute;jug&eacute;s en font une vertu; mais
+nos pr&eacute;jug&eacute;s sont toujours bien loin de la nature.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Le rival de Dieu est peint sous l'embl&egrave;me du serpent: nous savons
+l'histoire du serpent d'airain, chez les juifs; le culte du serpent, en
+un mot, est universel; l'instrument que nous employons dans nos &eacute;glises,
+sous cette forme, est un reste de cette idol&acirc;trie.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> Ce peuple n'est pas le seul domin&eacute; par cette opinion; un des
+personnages de la sc&egrave;ne entrera bient&ocirc;t dans un plus grand d&eacute;tail sur
+ces usages. Nous y renvoyons le lecteur.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Voici sans doute l'endroit o&ugrave; Sarmiento doit, suivant ce qu'il a
+dit, contrarier ses principes; car nous avons vu et nous verrons encore
+qu'il est bien loin d'&ecirc;tre le partisan de l'&eacute;galit&eacute;, il arrive souvent
+que pour &eacute;tayer un syst&egrave;me, quand on le discute avec un homme pr&eacute;venu,
+on est oblig&eacute; de donner entorse &agrave; quelqu'un de ses principes, pour mieux
+convaincre l'adversaire en parlant de ses moeurs ou des opinions qu'il
+a. Il est clair que c'est ici l'histoire du Portugais.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> A combien peu d'ann&eacute;es seroit r&eacute;duit le temps de cette fertilit&eacute;,
+si l'on avoit, en supposant la femme grosse tous les ans, retranch&eacute; les
+neuf mois, o&ugrave; quelque semence que le champ re&ccedil;oive, il ne peut plus
+cependant rapporter; la fertilit&eacute; de la femme qu'on suppose, ne
+s'entendroit plus qu'&agrave; 80 mois sur 70 ans. Quelle preuve de plus pour
+l'assertion.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> Voyez Plutarque, vie de Solon et de Licurgue.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> &laquo;Quant aux peines inflig&eacute;es contre l'ennemi des plaisirs purs et
+chastes de la nature, elles doivent d&eacute;pendre du caract&egrave;re de la nation
+que gouverne le l&eacute;gislateur; sans cela, la loi qui prot&egrave;ge les moeurs
+peut devenir aussi dangereuse que leur infraction.&raquo; <i>Philosophie de la
+Nature</i>, tome I, page 267.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Les rigueurs th&eacute;ocratiques &eacute;tayent toujours l'aristocratie; la
+religion n'est que le moyen de la tyrannie, elle la soutient, elle lui
+pr&ecirc;te des forces. Le premier devoir d'un Gouvernement libre, ou qui
+recouvre sa libert&eacute;, doit &ecirc;tre incontestablement le brisement total de
+tous les freins religieux; bannir les Rois, sans d&eacute;truire le culte
+religieux, c'est ne couper qu'une des t&ecirc;tes de l'hydre; la retraite du
+despotisme est le parvis des temples; pers&eacute;cut&eacute; dans un &Eacute;tat, c'est-l&agrave;
+qu'il se r&eacute;fugie, et c'est de l&agrave; qu'il repara&icirc;t pour rencha&icirc;ner les
+hommes quand on a &eacute;t&eacute; assez mal-adroit pour ne pas l'y poursuivre en
+d&eacute;truisant et son perfide asyle et les sc&eacute;l&eacute;rats qui le lui donnent.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> La racine de l'<i>igname</i> est longue d'un pied et demi dans les
+bonnes terres; elle se plante en D&eacute;cembre: on conna&icirc;t sa maturit&eacute;
+lorsque ses feuilles se fl&eacute;trissent: on la coupe en morceaux, on la
+mange r&ocirc;tie sur la braise; ou bien on la fait bouillir avec de la chair
+sal&eacute;e; elle sert quelque fois de pain: on en fait aussi des bouillies
+agr&eacute;ables; les n&egrave;gres en font du langou et du pain.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> Je le r&eacute;p&egrave;te, il en sera toujours de m&ecirc;me dans tous les
+Gouvernemens despotiques, et jamais un peuple sage ne r&eacute;ussira &agrave; se
+d&eacute;faire de l'un de ces jougs, s'il ne secoue l'autre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Animal de 17 pieds de haut, qu'on trouve aussi chez les Hottentots,
+voisins de ces peuples. Voyez les Voyages Bougainville, p. 402, tome II.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> Paw parle de cette m&ecirc;me plante comme indig&egrave;ne de l'Am&eacute;rique.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> Ville d'Italie o&ugrave; enseignait Pithagore.</p></div>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<hr style='width: 65%;' />
+
+
+<h1>ALINE ET VALCOUR,</h1>
+
+<h2><i>ou</i></h2>
+
+<h2>LE ROMAN PHILOSOPHIQUE.</h2>
+
+<h3>par</h3>
+
+<h2>D.A.F. DE SADE</h2>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>TOME II.</h3>
+
+<h4>QUATRI&Egrave;ME PARTIE.</h4>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h5>&Eacute;crit &agrave; la Bastille un an avant la R&eacute;volution de France.</h5>
+
+<h5>ORN&Eacute; DE SEIZE GRAVURES.</h5>
+
+<h5>1795.</h5>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p class="center">Nam veluti pueris absinthia tetra medentes,<br />
+Cum dare conantur prius oras pocula circum<br />
+Contingunt mellis dulci flavoque liquore,<br />
+Ut puerum aetas improvida ludificetur<br />
+Labrorum tenus; interea perpotet amarum<br />
+Absinthy lathicem deceptaque non capiatur,<br />
+Sed potius tali tacta recreata valescat.<br />
+<br />
+ Luc. Lib. 4.
+</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>SUITE DE LA LETTRE 35<sup>e</sup>.</h3>
+
+<h4><i>D&eacute;terville &agrave; Valcour</i>.</h4>
+
+
+<h3>HISTOIRE DE ZAM&Eacute;.</h3>
+
+
+<p>Sur la fin du r&egrave;gne de Louis XIV, dit Zam&eacute;, un vaisseau de guerre
+fran&ccedil;ais voulant passer de la Chine en Am&eacute;rique, d&eacute;couvrit cette isle,
+qu'aucun navigateur n'avait encore aper&ccedil;ue, et sur laquelle aucun n'a
+paru depuis; l'&eacute;quipage y s&eacute;journa pr&egrave;s d'un mois, abusa de l'&eacute;tat de
+faiblesse et d'innocence dans lequel il trouva ce malheureux peuple, et
+y commit beaucoup de d&eacute;sordre. Au moment du d&eacute;part, un jeune Officier du
+vaisseau, devenu &eacute;perdument amoureux d'une femme de cette contr&eacute;e, se
+cacha, laissa partir ses compatriotes, et d&egrave;s qu'il les crut &eacute;loign&eacute;s,
+assemblant les chefs de la nation, il leur d&eacute;clara par le moyen de la
+femme qu'il aimait, et avec laquelle il &eacute;tait venu &agrave; bout de s'entendre,
+qu'il n'&eacute;tait rest&eacute; dans l'&icirc;le que par l'excessif attachement qu'un si
+bon peuple lui avait inspir&eacute;; qu'il voulait le garantir des malheurs que
+lui pr&eacute;sageait la d&eacute;couverte que sa nation venait d'en faire, puis
+montrant aux chefs r&eacute;unis un canton de cette &icirc;le o&ugrave; nous sommes assez
+malheureux pour avoir une mine d'or: &laquo;Mes amis, leur dit-il, voil&agrave; ce
+qui irrite la soif des gens de ma patrie, ce vil m&eacute;tal, dont vous
+ignorez l'usage, que vous foulez aux pieds sans y prendre garde, est le
+plus cher objet de leurs d&eacute;sirs; pour l'arracher des entrailles de votre
+terre, ils reviendront en force, ils vous subjugueront, ils vous
+encha&icirc;neront, ils vous extermineront, et ce qui sera pis peut-&ecirc;tre, ils
+vous rel&eacute;gueront, comme ils font chaque jour, eux et leurs voisins (les
+Espagnols), dans un continent &agrave; quelques cents lieues de vous, dont vous
+ne connaissez pas la situation, et qui abonde &eacute;galement en ces sortes de
+richesses. J'ai cru pouvoir vous sauver de leur rapacit&eacute; en demeurant
+parmi vous, connaissant leur mani&egrave;re de s'emparer d'une &icirc;le, je pourrai
+la pr&eacute;venir; sachant comme ils viendront vous combattre, je pourrai vous
+enseigner &agrave; vous d&eacute;fendre, peut-&ecirc;tre enfin vous ravirai-je &agrave; leur
+cupidit&eacute;: fournissez-moi les moyens d'agir, et pour unique r&eacute;compense
+accordez-moi celle que j'aime.&raquo;</p>
+
+<p>Il n'y eut qu'une voix: sa ma&icirc;tresse lui fut accord&eacute;e, et on lui donna
+d&egrave;s l'instant tous les secours qu'il pouvait exiger pour ex&eacute;cuter ce
+qu'il annon&ccedil;ait.</p>
+
+<p>Il parcourut l'&icirc;le, et la trouvant d'une forme ronde, ayant environ
+cinquante lieues de circonf&eacute;rence, enti&egrave;rement environn&eacute;e de rochers,
+except&eacute; par le seul c&ocirc;t&eacute; o&ugrave; vous &ecirc;tes venu, il ne la jugea que dans
+cette partie susceptible des d&eacute;fenses de l'art; peut-&ecirc;tre n'avez-vous
+pas observ&eacute; la mani&egrave;re dont il a rendu ce port inabordable, nous irons
+le visiter tant&ocirc;t, et je vous convaincrai sur les lieux m&ecirc;me, que si
+nous n'avions jug&eacute; votre faiblesse et votre embarras pour seules causes
+de votre arriv&eacute;e dans notre &icirc;le; vous n'y seriez pas venu avec tant de
+facilit&eacute;. Cette partie, la seule par laquelle on puisse parvenir &agrave;
+<i>Tamo&eacute;</i>, fut donc fortifi&eacute;e par lui &agrave; l'europ&eacute;enne; il, y m&eacute;nagea des
+batteries qui n'ont pu &ecirc;tre perfectionn&eacute;es et remplies que par moi; il
+leva une milice, &eacute;tablit une garnison dans un fort construit &agrave; l'entr&eacute;e
+de la baye, et plut tellement &agrave; la nation enfin, par la sagesse de ses
+soins et la sup&eacute;riorit&eacute; de ses vues, que son beau-p&egrave;re, un de nos
+principaux chefs, &eacute;tant mort, il fut unanimement &eacute;lu souverain de l'&icirc;le:
+de ce moment il en changea la constitution; il fit sentir que la
+perfection de son entreprise exigeait que le gouvernement f&ucirc;t
+h&eacute;r&eacute;ditaire, afin qu'inculquant ses desseins &agrave; celui qui lui
+succ&eacute;derait, cet h&eacute;ritier p&ucirc;t &ecirc;tre &agrave; port&eacute;e de les suivre et de les
+am&eacute;liorer. On y consentit.... Telle fut l'&eacute;poque o&ugrave; je vis le jour; je
+suis le fruit de l'hymen de cet homme si cher &agrave; la nation, ce fut &agrave; moi
+qu'il confia ses vues, et c'est moi qui suis assez heureux pour les
+avoir remplies.</p>
+
+<p>Je ne vous parlerez point de son administration; il ne put que commencer
+ce que j'ai fini; en vous d&eacute;taillant mes op&eacute;rations, vous conna&icirc;trez les
+siennes: revenons &agrave; ce qui les pr&eacute;c&eacute;da.</p>
+
+<p>D&egrave;s que j'eus atteint l'&acirc;ge de 15 ans, mon p&egrave;re en passa 5 &agrave; m'apprendre
+l'histoire, la g&eacute;ographie, les math&eacute;matiques, l'astronomie, le dessein,
+et l'art de la navigation; puis m'ayant conduit sur le terrain de la
+mine dont il craignait que les richesses n'attirassent ses compatriotes:
+tirons de ceci, me dit-il, ce qu'il faut pour vous faire voyager avec
+autant de magnificence que d'utilit&eacute;: on ne peut malheureusement sortir
+d'ici, saris que ce m&eacute;tal ne devienne n&eacute;cessaire; mais continuez &agrave; le
+laisser dans le m&eacute;pris aux yeux de cette nation simple et heureuse, qui
+ne le conna&icirc;trait qu'en se d&eacute;gradant. Qu'elle ne cesse d'&ecirc;tre persuad&eacute;
+que l'or n'ayant qu'une valeur fictive, il devient nul aux yeux d'un
+peuple assez sage pour n'avoir pas admis cette extravagance. Ayant
+ensuite fait remplir quelques coffres de ce m&eacute;tal, il fit couvrir et
+cultiver l'endroit dont il l'avait tir&eacute;, afin d'en faire oublier jusqu'&agrave;
+la trace; et m'ayant fait embarquer sur un grand b&acirc;timent qu'il avait
+fait construire d'apr&egrave;s ces desseins, dans la seule vue de ce voyage; il
+m'embrassa, et me dit les larmes aux yeux: &laquo;O toi que je ne reverrai
+peut-&ecirc;tre jamais, toi que je sacrifie au bonheur de la nation qui
+m'adopte, va conna&icirc;tre l'univers, mon fils, va prendre chez tous les
+peuples de la terre ce qui te para&icirc;tra le plus avantageux &agrave; la f&eacute;licit&eacute;
+du tien. Fais comme l'abeille, voltige sur toutes les fleurs, et ne
+rapporte chez toi que le miel; tu vas trouver parmi les hommes beaucoup
+de folie avec un peu de sagesse, quelques bous principes m&ecirc;l&eacute;s &agrave;
+d'affreuses absurdit&eacute;s.... Instruis-toi, apprends &agrave; conna&icirc;tre tes
+semblables avant d'oser le gouverner.... Que la pourpre des rois ne
+t'&eacute;blouisse point, d&eacute;m&ecirc;le les sous la pompe o&ugrave; se d&eacute;robent leur
+m&eacute;diocrit&eacute;, leur despotisme et leur indolence. Mon ami, j'ai toujours
+d&eacute;test&eacute; les rois, et ce n'est pas un tr&ocirc;ne, que je te destine, je veux
+que tu sois le p&egrave;re, l'ami de la nation qui nous adopte; je veux que tu
+sois son l&eacute;gislateur, son guide, ce sont des vertus qu'il lui faut
+donner, en un mot, et non pas des fers. M&eacute;prise souverainement ces
+tyrans, que l'Europe va d&eacute;voiler &agrave; les regards, tu les verras par-tout
+entour&eacute;s d'esclaves, qui leur d&eacute;guisent la v&eacute;rit&eacute;, par ce que ces
+favoris auraient trop &agrave; perdre en la leur montrant; ce qui fait que les
+rois ne l'aiment point, c'est qu'ils se mettent presque toujours dans le
+cas de la craindre: le seul moyen de ne la pas redouter est d'&ecirc;tre
+vertueux; celui qui marche &agrave; d&eacute;couvert, celui dont la conscience est
+pure, ne craint pas qu'on lui parle vrai; mais celui dont le coeur est
+souill&eacute;, celui qui n'&eacute;coute que ses passions, aime l'erreur et la
+flatterie, parce qu'elle lui cachent les maux qu'il fait, parce qu'elles
+all&egrave;gent le joug dont il accable, et qu'elles lui montrent toujours ses
+sujets dans la joie, quand ils sont noy&eacute;s dans les larmes. En d&eacute;m&ecirc;lant
+la cause qui engage les courtisans &agrave; la flatterie, qui les contraints &agrave;
+jeter un voile &eacute;pais sur les yeux de leur ma&icirc;tre, tu d&eacute;voileras les
+vices du gouvernement; &eacute;tudie-les pour les &eacute;viter; l'obligation d&eacute;faire
+la f&eacute;licit&eacute; de son peuple est si essentielle, il est si doux d'y
+parvenir, si affreux d'&eacute;chouer, qu'un l&eacute;gislateur ne doit avoir
+d'instans heureux dans la vie, que ceux o&ugrave; ses efforts r&eacute;ussissent.</p>
+
+<p>La diversit&eacute; des cultes va te surprendre; par-tout tu verras l'homme
+infatu&eacute; du sien, s'imaginer que celui-l&agrave; seul est le bon, que celui-l&agrave;
+seul lui vient d'un Dieu qui n'en a jamais dit plus &agrave; l'un qu'&agrave; l'autre;
+en les examinant philosophiquement tous, songe que le culte n'est utile
+&agrave; l'homme, qu'autant qu'il pr&ecirc;te des forces &agrave; la morale, qu'autant qu'il
+peut devenir un frein &agrave; la perversit&eacute;; il faut pour cela qu'il soit pur
+et simple: s'il n'offre &agrave; tes yeux que de vaines c&eacute;r&eacute;monies, que de
+monstrueux dogme, et que d'imb&eacute;ciles myst&egrave;res, fuis ce culte, il est
+faux, il est dangereux, il ne serait dans ta nation qu'une source
+intarissable de meurtres et de crimes, et tu deviendrais aussi coupable
+en l'apportant dans ce petit coin du monde, que le furent les vils
+imposteurs qui le r&eacute;pandirent sur sa surface. Fuis-le, mon fils,
+d&eacute;teste-le ce culte, il n'est l'ouvrage que de la fourberie des uns et
+de la stupidit&eacute; des autres, il ne rendrait pas ce peuple meilleur. Mais
+s'il s'en pr&eacute;sente un &agrave; tes yeux, qui, simple dans sa doctrine, qui,
+vertueux dans sa morale, m&eacute;prisant tout faste, rejetant toutes fables
+pu&eacute;riles, n'ait pour objet que l'adoration d'un seul Dieu, saisis
+celui-l&agrave;, c'est le bon; ce ne sont point par des singeries r&eacute;v&eacute;r&eacute;es l&agrave;,
+m&eacute;pris&eacute;es ici, que l'on peut plaire &agrave; l'&Eacute;ternel, c'est par la puret&eacute; de
+nos coeurs, c'est par la bienfaisance.... S'il est vrai qu'il y ait un
+Dieu, voil&agrave; les vertus qui le forment, voil&agrave; les seules que l'homme
+doive imiter. Tu t'&eacute;tonneras de m&ecirc;me de la diversit&eacute; des loix: en les
+examinant toutes avec l'&eacute;gale attention que je viens d'exiger de toi
+pour les cultes, songe que la seule utilit&eacute; des loix est de rendre
+l'homme heureux; regarde comme faux et atroce tout ce qui s'&eacute;carte de ce
+principe.</p>
+
+<p>La vie de l'homme est trop courte pour arriver seul au but que je me
+proposais; je n'ai pu que te pr&eacute;parer la voie, c'est &agrave; toi d'achever la
+carri&egrave;re; laisse nos principes &agrave; tes enfans, et deux ou trois
+g&eacute;n&eacute;rations vont placer ce bon peuple au comble de la f&eacute;licit&eacute;.... Pars.</p>
+
+<p>Il dit: me renouvela ses embrassemens ... et les flots m'emport&egrave;rent. Je
+parcourus le monde entier; je fus vingt ans absent de ma patrie; et je
+ne les employai qu'&agrave; conna&icirc;tre les hommes; me m&ecirc;lant avec eux sous
+toutes sortes de d&eacute;guisemens, tant&ocirc;t comme le fameux Empereur de Russie,
+compagnon de l'artiste et de l'agriculteur, j'apprenais avec l'un &agrave;
+construire un vaisseau, &agrave; conserver des traits ch&eacute;ris sur la toile, &agrave;
+modeler la pierre ou le marbre, &agrave; &eacute;difier un palais, &agrave; diriger des
+manufactures; avec l'autre, la saison de semer les grains, la
+connaissance des terres qui leur sont propres, la mani&egrave;re de cultiver
+les plantes, de greffer, de tailler les arbres, de diriger les jeunes
+plants, de les fortifier; de moissonner le grain, de l'employer &agrave; la
+nourriture de l'homme.... M'&eacute;levant au-dessus de ces &eacute;tats, le po&euml;te
+embellissait mes id&eacute;es, il leur donnait de la vigueur et du coloris, il
+m'enseignait l'art de les peindre; l'historien, celui de transmettre les
+faits &agrave; la post&eacute;rit&eacute;, de faire conna&icirc;tre les moeurs de toutes les
+nations; je m'instruisais avec le ministre des autels dans la science
+inintelligible des dieux; le supp&ocirc;t des loix me conduisait &agrave; celle plus
+chim&eacute;rique encore, d'encha&icirc;ner l'homme pour le rendre meilleur; le
+financier me dirigeait dans la lev&eacute;e des imp&ocirc;ts, il me d&eacute;veloppait le
+syst&egrave;me atroce de n'engraisser que soi de la substance du malheureux, et
+de r&eacute;duire le peuple &agrave; la mis&egrave;re, sans rendre l'&eacute;tat plus florissant; le
+commer&ccedil;ant, bien plus cher &agrave; l'&eacute;tat, m'apprenait &agrave; &eacute;quivaloir les
+productions les plus &eacute;loign&eacute;es aux monnaies fictives de la nation, &agrave; les
+&eacute;changer, &agrave; se lier par le fil indestructible de correspondance &agrave; tous
+les peuples du monde, &agrave; devenir le fr&egrave;re et l'ami du chr&eacute;tien comme de
+l'Arabe, de l'adorateur de Fo&eacute;, comme du sectateur d'Ali, &agrave; doubler ses
+fonds en se rendant utile &agrave; ses compatriotes, &agrave; se trouver, en un mot,
+soi et les siens, riches de tous les dons de l'art et de la nature,
+resplendissant du luxe de tous les habitans de la terre, heureux de
+toutes leurs f&eacute;licit&eacute;s, sans avoir quitt&eacute; ses lambris. Le n&eacute;gociateur,
+plus souple, m'initiait dans les int&eacute;r&ecirc;ts des princes; son oeil per&ccedil;ant
+le voile &eacute;pais des si&egrave;cles futurs, il calculait, il appr&eacute;ciait avec moi
+les r&eacute;volutions de tous les empires, d'apr&egrave;s leur &eacute;tat actuel, d'apr&egrave;s
+leurs moeurs et leurs opinions, mais en m'ouvrant le cabinet des
+princes, il arrachait des larmes de mes yeux, il me montrait dans tous,
+l'orgueil et l'int&eacute;r&ecirc;t immolant le peuple aux pieds des autels de la
+fortune, et le tr&ocirc;ne de ces ambitieux &eacute;lev&eacute; par-tout sur des fleuves de
+sang. L'homme de cour, enfin, plus l&eacute;ger et plus faux, m'apprenait &agrave;
+tromper les rois, et les rois seuls ne m'apprenaient qu'&agrave; me d&eacute;sesp&eacute;rer
+d'&ecirc;tre n&eacute; pour le devenir.</p>
+
+<p>Par-tout je vis beaucoup de vices et peu de vertus; par-tout je vis la
+vanit&eacute;, l'envie, l'avarice et l'intemp&eacute;rance asservir le faible aux
+caprices de l'homme puissant; par-tout je pus r&eacute;duire l'homme en deux
+classes, toutes deux &eacute;galement &agrave; plaindre: dans l'une, le riche esclave
+de ses plaisirs; dans l'autre, l'infortun&eacute;, victime du sort; et je
+n'aper&ccedil;us jamais ni dans l'une, l'envie d'&ecirc;tre meilleure, ni dans
+l'autre, la possibilit&eacute; de le devenir, comme si toutes deux n'eussent
+travaill&eacute; qu'&agrave; leur malheur commun, n'eussent cherch&eacute; qu'&agrave; multiplier
+leurs entraves: je vis toujours la plus opulente augmenter ses fers en
+doublant ses d&eacute;sirs; et la plus pauvre, insult&eacute;e, m&eacute;pris&eacute;e par l'autre,
+n'en pas m&ecirc;me recevoir l'encouragement n&eacute;cessaire &agrave; soutenir le poids du
+fardeau: je r&eacute;clamai l'&eacute;galit&eacute;, on me la soutint chim&eacute;rique; je
+m'aper&ccedil;us bient&ocirc;t que ceux qui la rejetaient n'&eacute;taient que ceux qui
+devaient y perdre, de ce moment je la crus possible ... que dis-je! de
+ce moment je la crus seule faite pour la f&eacute;licit&eacute; d'un peuple<a name="FNanchor_1_30" id="FNanchor_1_30"></a><a href="#Footnote_1_30" class="fnanchor">[1]</a>; tous
+les hommes sortent &eacute;gaux des mains de la nature, l'opinion qui les
+distingue est fausse; par-tout o&ugrave; ils seront &eacute;gaux, ils peuvent &ecirc;tre
+heureux; il est impossible qu'ils le soient o&ugrave; les diff&eacute;rences
+existeront. Ces diff&eacute;rences ne peuvent rendre, au plus, qu'une partie de
+la nation heureuse, et le l&eacute;gislateur doit travailler &agrave; ce qu'elles le
+soient toutes &eacute;galement. Ne m'objectez point les difficult&eacute;s de
+rapprocher les distances, il ne s'agit que de d&eacute;truire les opinions et
+d'&eacute;galiser les fortunes, or cette op&eacute;ration est moins difficile que
+l'&eacute;tablissement d'un imp&ocirc;t.</p>
+
+<p>A la v&eacute;rit&eacute;, j'avais moins de peine qu'un autre, j'op&eacute;rais sur une
+nation encore trop pr&egrave;s de l'&eacute;tat de nature, pour s'&ecirc;tre corrompue par
+ce faux syst&egrave;me des diff&eacute;rences; je dus donc r&eacute;ussir plus facilement.</p>
+
+<p>Le projet de l'&eacute;galit&eacute; admis, j'&eacute;tudiai la seconde cause des malheurs de
+l'homme, je la trouvai dans ses passions, perp&eacute;tuellement entr'elles et
+des loix, tour-&agrave;-tour victime des unes ou des autres, je me convainquis
+que la seule mani&egrave;re de le rendre moins malheureux, dans cette partie,
+&eacute;tait qu'il e&ucirc;t et moins de passions et moins de loix. Autre op&eacute;ration
+plus ais&eacute;e qu'on ne se l'imagine: en supprimant le luxe, en introduisant
+l'&eacute;galit&eacute;, j'an&eacute;antissais d&eacute;j&agrave; l'orgueil, la cupidit&eacute;, l'avarice et
+l'ambition. De quoi s'enorgueillir quand tout est &eacute;gal, si ce n'est de
+ses talens ou de ses vertus; que d&eacute;sirer, quelles richesses enfouir,
+quel rang ambitionner, quand toutes les fortunes se ressemblent, et que
+chacun poss&egrave;de au-del&agrave; de ce qui doit satisfaire ses besoins? Les
+besoins de l'homme sont &eacute;gaux: <i>Appicius</i><a name="FNanchor_2_31" id="FNanchor_2_31"></a><a href="#Footnote_2_31" class="fnanchor">[2]</a> n'avait pas un estomac plus
+vaste que <i>Diog&egrave;ne</i>, il fallait pourtant vingt cuisiniers &agrave; l'un, tandis
+que l'autre d&icirc;nait d'une noix: tous les deux mis au m&ecirc;me rang, Diog&egrave;ne
+n'e&ucirc;t pas perdu, puisqu'il aurait en plus que les choses simples, dont
+il se contentait, et Appicius, qui n'aurait eu que le n&eacute;cessaire, n'e&ucirc;t
+souffert que dans l'imagination: <i>Si vous voulez vivre suivant la
+nature</i>, disait &Eacute;picure, <i>vous ne serez jamais pauvre; si vous voulez
+vivre suivant l'opinion, vous ne serez jamais riche: la nature demanda
+peu, l'opinion demande beaucoup</i>.</p>
+
+<p>D&egrave;s mes premi&egrave;res op&eacute;rations, me dis-je, j'aurai donc des vices de
+moins; or, la multiplicit&eacute; des loix devient inutile quand les vices
+diminuent: ce sont les crimes qui ont n&eacute;cessit&eacute; les loix; diminuez la
+somme des crimes, convenez que telle chose que vous regardiez comme
+criminelle, n'est plus que simple, voil&agrave; la loi devenue inutile; or,
+combien de fantaisies, de mis&egrave;res, n'entra&icirc;nent aucune l&eacute;zion envers la
+soci&eacute;t&eacute;, et qui, justement appr&eacute;ci&eacute;es par un l&eacute;gislateur philosophe,
+pourraient ne plus &ecirc;tre regard&eacute;es comme dangereuses, et encore moins
+comme criminelles. Supprimez encore les loix que les tyrans n'ont faites
+que pour prouver leur autorit&eacute; et pour mieux encha&icirc;ner les hommes &agrave;
+leurs caprices; vous trouverez, tout cela fait, la masse des freins
+r&eacute;duire &agrave;-bien peu de choses, et par cons&eacute;quent l'homme qui souffre du
+poids de cette masse, infiniment soulag&eacute;. Le grand art serait de
+combiner le crime avec la loi, de faire en sorte que le crime quelqu'il
+f&ucirc;t, n'offens&acirc;t que m&eacute;diocrement la loi, et que la loi, moins rigide, ne
+s'appesantit que sur fort peu de crimes, et voil&agrave; encore ce qui n'est
+pas difficile, et o&ugrave; j'imagine avoir r&eacute;ussi: nous y reviendrons.</p>
+
+<p>En &eacute;tablissant le divorce, je d&eacute;truisais presque tous ces vices de
+l'intemp&eacute;rance; il n'en resterait plus aucun de cette esp&egrave;ce, si j'eusse
+voulu tol&eacute;rer l'inceste comme chez les Brames, et la p&eacute;d&eacute;rastie comme au
+Japon; mais je crus y voir de l'inconv&eacute;nient; non que ces actions en
+aient r&eacute;ellement par elles-m&ecirc;mes, non que les alliances au sein des
+familles n'aient une infinit&eacute; de bons r&eacute;sultats, et que la p&eacute;d&eacute;rastie
+ait d'autre danger que de diminuer la population, tort d'une bien l&eacute;g&egrave;re
+importance, quand il est manifestement d&eacute;montr&eacute; que le v&eacute;ritable bonheur
+d'un &eacute;tat consiste moins dans une trop grande population, que dans sa
+parfaite relation entre son peuple et ses moyens<a name="FNanchor_3_32" id="FNanchor_3_32"></a><a href="#Footnote_3_32" class="fnanchor">[3]</a>; si je crus donc ces
+vices nuisibles, ce ne fut que relativement &agrave; mon plan d'administration,
+parce que le premier d&eacute;truisait l'&eacute;galit&eacute;, que je voulais &eacute;tablir, en
+agrandissant et isolant trop les familles; et que le second, formant une
+classe d'hommes s&eacute;par&eacute;e, qui se suffisait &agrave; elle-m&ecirc;me, d&eacute;rangeait
+n&eacute;cessairement l'&eacute;quilibre qu'il m'&eacute;tait essentiel d'&eacute;tablir. Mais comme
+j'avais envie d'an&eacute;antir ces &eacute;carts, je me gardai bien de les punir; les
+autoda-f&eacute; de Madrid, les gibets de la Gr&egrave;ve m'avaient suffisamment
+appris que la v&eacute;ritable fa&ccedil;on de propager l'erreur, &eacute;tait de lui dresser
+des &eacute;chafauds; je me servis de l'opinion, vous le savez, c'est la reine
+du monde; je semai du d&eacute;go&ucirc;t sur le premier de ces vices, je couvris le
+second de ridicules, vingt ans les ont an&eacute;antis, je les perp&eacute;tuais si je
+me fusse servi de prisons ou de bourreaux.</p>
+
+<p>Une foule de nouveaux crimes naissaient au sein de la religion, je le
+savais; quand j'avais parcouru la France, je l'avais trouv&eacute;e toute
+fumante des b&ucirc;chers de Merindol et de Cabri&egrave;res: on distinguait les
+potences d'Amboise; on entendait encore dans la capitale l'affreuse
+cloche la Saint-Barth&eacute;lemi; l'Irlande ruisselait du sang des meurtres
+ordonn&eacute;s pour des points de doctrine; il ne s'agissait en Angleterre que
+des horribles dissensions des puritains et des non-conformistes. Les
+malheureux p&egrave;res de votre religion (les Juifs) se br&ucirc;laient en Espagne
+en r&eacute;citant les m&ecirc;mes pri&egrave;res que ceux qui les d&eacute;chiquetaient; on ne me
+parlait en Italie que des croisades d'Innocent VI, pass&eacute;-je en Ecosse,
+en Boh&ecirc;me, en Allemagne, on ne me montrait chaque jour que des champs de
+bataille o&ugrave; des hommes avaient charitablement &eacute;gorg&eacute; leurs fr&egrave;res pour
+leur apprendre &agrave; adorer Dieu<a name="FNanchor_4_33" id="FNanchor_4_33"></a><a href="#Footnote_4_33" class="fnanchor">[4]</a>. Juste ciel! m'&eacute;criai-je, sont-ce donc
+les furies de l'enfer que ces fr&eacute;n&eacute;tiques servent? quelle main barbare
+les pousse &agrave; s'&eacute;gorger ainsi pour des opinions? est-ce une religion
+sainte que celle qui ne s'&eacute;taie que sur des monceaux de morts, que celle
+qui ne stigmatise ses cath&eacute;cum&egrave;nes qu'avec le sang des hommes! Eh que
+t'importe, Dieu juste et saint, que t'importe nos syst&egrave;mes et nos
+opinions! Que fait &agrave; ta grandeur la mani&egrave;re dont l'homme t'invoque,
+c'est que tu veux, c'est qu'il soit juste; ce qui te pla&icirc;t, c'est qu'il
+soit humain:tu n'exiges ni g&eacute;nuflexions, ni c&eacute;r&eacute;monies; tu n'as besoins
+ni de dogmes, ni de myst&egrave;res; tu ne veux que l'effusion des coeurs, tu
+n'attends de nous que reconnaissance et qu'amour.</p>
+
+<p>D&eacute;pouillons ce culte, me dis-je alors, de tout ce qui peut &ecirc;tre mati&egrave;re
+&agrave; discussion, que sa simplicit&eacute; soit telle, qu'aucune secte n'en puisse
+na&icirc;tre; je vous ferai voir ce bon peuple adorant Dieu, et vous jugerez
+s'il est possible qu'il se partage jamais sur la fa&ccedil;on de le servir.
+Nous croyons l'&Eacute;ternel assez grand, assez bon pour nous entendre sans
+qu'il soit besoin de m&eacute;diateur; comme nous ne lui offrons de sacrifices
+que ceux de nos &acirc;mes, comme nous n'avons aucune c&eacute;r&eacute;monie, comme c'est &agrave;
+Dieu seul que nous demandons le pardon de nos fautes, et des secours
+pour les &eacute;viter; que c'est &agrave; lui seul que nous avouons mentalement
+celles qui troublent notre conscience, les pr&ecirc;tres nous sont devenus
+superflus, et nous n'avons plus redout&eacute;, en les bannissant &agrave; jamais, de
+voir massacrer nos fr&egrave;res pour l'orgueil ou l'absurdit&eacute; d'une esp&egrave;ce
+d'individus inutile &agrave; l'&Eacute;tat, &agrave; la nature, et toujours funeste &agrave; la
+soci&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>Oui, dis-je, je donnerai des lois simples &agrave; cet excellent peuple, mais
+la peine de mort en punira-t-elle l'infracteur? A Dieu ne te plaise. Le
+souverain &ecirc;tre peut disposer lui seul de la vie des hommes? je me
+croirais criminel moi-m&ecirc;me &agrave; l'instant o&ugrave; j'oserais usurper ces droits.
+Accoutum&eacute;s &agrave; vous forger un Dieu barbare et sanguinaire, vous autres
+Europ&eacute;ens, accoutum&eacute;s &agrave; supposer un lieu de tourmens, o&ugrave; vont tous ceux
+que Dieu condamne, vous avez cru imiter sa justice, en inventant de m&ecirc;me
+des mac&eacute;rations et des meurtres; et vous n'avez pas senti que vous
+n'&eacute;tablissiez cette n&eacute;cessit&eacute; du plus grand des crimes, (la destruction
+de son semblable) que vous ne l'&eacute;tablissiez, dis-je, que sur une chim&egrave;re
+n&eacute;e de vos seules imaginations. Mon ami, continua cet honn&ecirc;te homme, en
+me serrant les mains, l'id&eacute;e que le mal peut jamais amener le bien, est
+un des vertiges le plus effrayant de la t&ecirc;te des sots. L'homme est
+faible, il a &eacute;t&eacute; cr&eacute;e tel par la main de Dieu; ce n'est, ni &agrave; moi de
+sonder, sur cela, les raisons de la puissance supr&ecirc;me, ni &agrave; moi, d'oser
+punir l'homme d'&ecirc;tre ce qu'il faut n&eacute;cessairement qu'il soit. Je dois
+mettre tous les moyens en usage pour t&acirc;cher de le rendre aussi bon qu'il
+peut l'&ecirc;tre, aucuns pour le punir de n'&ecirc;tre pas comme il faudrait qu'il
+f&ucirc;t. Je dois l'&eacute;clairer, tout homme a ce droit avec ses semblables; mais
+il n'appartient &agrave; personne de vouloir r&eacute;gler les actions des autres. Le
+bonheur du peuple est le premier devoir que m'impose la volont&eacute; de
+l'&Eacute;ternel, et je n'y travaille pas en l'&eacute;gorgeant. Je veux bien donner
+mon sang pour &eacute;pargner le sien, mais je ne veux pas qu'il en perde une
+go&ucirc;te pour ses faiblesses ou pour mes int&eacute;r&ecirc;ts. Si on l'attaque, il se
+d&eacute;fendra, et si son sang coule alors, ce sera pour la seule d&eacute;fense de
+ses foyers et non pour mon ambition. La nature l'afflige d&eacute;j&agrave; d'assez de
+maux, sans que j'en accumule que je n'ai nuls droits de lui imposer.
+J'ai re&ccedil;u de ces honn&ecirc;tes citoyens, le pouvoir de leur &ecirc;tre utile, je
+n'ai pas eu celui de les affliger. Je serai leur soutien et non pas leur
+pers&eacute;cuteur; je serai leur p&egrave;re, et non pas leur bourreau, et ces hommes
+de sang qui pr&eacute;tendent au triste bonheur de massacrer leurs semblables,
+ces vautours alt&eacute;r&eacute;s de carnage, que je compare &agrave; des cannibales, je ne
+les souffrirai pas dans cette isle, parce qu'ils y nuisent au lieu d'y
+servir, parce qu'&agrave; chaque feuille de l'histoire des peuples qui les
+souffrent, je vois ces hommes atroces, ou troubler les projets sages
+d'un l&eacute;gislateur, ou refuser de s'unir &agrave; la nation quand il est question
+de sa gloire; encha&icirc;ner cette m&ecirc;me nation si elle est faible,
+l'abandonner si elle a de l'&eacute;nergie, et que de tels monstres, dans un
+&Eacute;tat, ne sont que fort dangereux.</p>
+
+<p>Ces projets admis, je m'occupai du commerce; celui de vos colonies
+m'effraya. Quelle n&eacute;cessit&eacute;, me dis-je, de chercher des &eacute;tablissemens si
+&eacute;loign&eacute;s? Notre v&eacute;ritable bonheur, dit un de vos bons &eacute;crivains,
+exige-t-il la jouissance des choses que nous allons chercher si loin?
+Sommes-nous destin&eacute;s &agrave; conserver &eacute;ternellement des go&ucirc;ts factices? Le
+sucre, le tabac, les &eacute;pices, le caf&eacute;, etc. valent-ils les hommes que
+vous sacrifiez pour ces mis&egrave;res?</p>
+
+<p>Le commerce &eacute;tranger, selon moi, n'est utile qu'autant qu'une nation a
+trop ou trop peu. Si elle a trop, elle peut &eacute;changer son superflu contre
+des objets d'agr&eacute;ment ou de frivolit&eacute;; le luxe peut se permettre &agrave;
+l'opulence: et si elle n'a pas assez, il est tout simple qu'elle aille
+chercher ce qu'il lui faut. Mais vous n'&ecirc;tes dans aucuns de ces cas en
+France; vous avez fort peu de superflu et rien ne vous manque. Vous &ecirc;tes
+dans la juste position qui doit rendre un peuple heureux de ce qu'il a,
+riche de son sol, sans avoir besoin ni d'acqu&eacute;rir pour &ecirc;tre bien, ni
+d'&eacute;changer pour &ecirc;tre mieux. Ce pays abondant ne vous procure-t-il pas
+au-del&agrave; de vos besoins, sans que vous soyez oblig&eacute;s ou d'&eacute;tablir des
+colonies, ou d'envoyer des vaisseaux dans les trois parties du monde
+pour ajouter &agrave; votre bien-&ecirc;tre? Plus avantageusement situ&eacute; qu'aucun
+autre empire de l'Europe, vous auriez avec un peu de soin les
+productions de toute la terre. Le midi de la Provence, la Corse, le
+voisinage de l'Espagne, vous donneraient ais&eacute;ment du sucre, du tabac et
+du caf&eacute;. Voil&agrave; dans la classe du superflu ce qu'on peut regarder comme
+le moins inutile; et quand vous vous passeriez d'&eacute;pices, cette privation
+o&ugrave; gagnerait votre sant&eacute;, pourrait-elle vous donner des regrets?
+N'avez-vous pas chez vous tout ce qui peut servir &agrave; l'aisance du
+citoyen, m&ecirc;me au luxe de l'homme riche? Vos draps sont aussi beaux que
+ceux d'Angleterre: Abbeville fournissait autrefois Rome la plus
+magnifique des villes du monde; vos toiles peintes sont superbes, vos
+&eacute;toffes de soye plus moelleuses qu'aucune de celles de l'Europe;
+relativement aux meubles de fantaisie, aux ouvrages de go&ucirc;t, c'est vous
+qui en envoyez &agrave; toute la terre. Vos Gobelins l'emportent sur Bruxelles,
+vos vins se boivent par-tout et ont l'avantage pr&eacute;cieux de s'am&eacute;liorer
+dans le passage. Vos bleds sont si abondans que vous &ecirc;tes souvent
+oblig&eacute;s d'en exporter<a name="FNanchor_5_34" id="FNanchor_5_34"></a><a href="#Footnote_5_34" class="fnanchor">[5]</a>; vos huiles ont plus de finesse que celles
+d'Italie, vos fruits sont savoureux et sains, peut-&ecirc;tre avec des soins
+auriez-vous ceux de l'Am&eacute;rique; vos bois de chauffage et de construction
+seront toujours en abondance quand vous saurez les entretenir.
+Qu'avez-vous donc besoin du commerce &eacute;tranger? Obligez les nations
+&eacute;trang&egrave;res &agrave; venir chercher dans vos ports le superflu que vous pouvez
+avoir, n'ayez d'autre peine que de recevoir ou leur l'argent ou quelques
+bagatelles de fantaisie en retour de ce superflu, mais n'&eacute;quipez plus de
+vaisseaux pour l'aller chercher, ne risquez plus sur cet &eacute;l&eacute;ment
+dangereux, un demi tiers de la nation qui expose ses jours pour
+satisfaire aux caprices du reste, fatal arrangement qui vous donne des
+remords quand vous voyez que vous n'obtenez vos jouissances qu'aux
+d&eacute;pends de la vie de vos semblables, pardon, mon ami, mais cette
+consid&eacute;ration &agrave; laquelle je vois qu'on ne pense jamais assez, entre
+toujours dans mes calculs. On vous apportera tout pour obtenir de vous
+ce que vous pouvez donner en retour, mais n'ayez point de colonies,
+elles sont inutiles, elles sont ruineuses et souvent d'un danger bien
+grand. Il est impossible de tenir dans une exacte subordination des
+enfans si loin de leur m&egrave;re. Ici je pris la libert&eacute; d'interrompre Zam&eacute;
+pour lui apprendre l'histoire des colonies anglaises.&mdash;Ce que vous me
+dites, reprit-il, je l'avais pr&eacute;vu, il en arrivera autant aux espagnols,
+ou ce qui est plus vraisemblable encore, la r&eacute;publique de Waginston
+s'accro&icirc;tra peu &agrave; peu comme celle de Romulus, elle subjuguera d'abord
+l'Am&eacute;rique, et puis fera trembler la terre. Except&eacute; vous, Fran&ccedil;ais, qui
+finirez par secouer le joug du despotisme, et par devenir r&eacute;publicains &agrave;
+votre tour, parce que ce gouvernement est le seul qui convienne &agrave; une
+nation aussi franche, aussi remplie d'&eacute;nergie et de fiert&eacute; que la
+v&ocirc;tre.<a name="FNanchor_6_35" id="FNanchor_6_35"></a><a href="#Footnote_6_35" class="fnanchor">[6]</a></p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, je le r&eacute;p&egrave;te, une nation assez heureuse pour avoir
+tout ce qu'il lui faut chez elle, doit consommer ce qu'elle a, et ne
+permettre l'exportation du superflu qu'aux conditions qu'on vienne le
+chercher. En parcourant, un de ces jours, cette isle fortun&eacute;e, nous
+pourrons revenir sur cet objet, reprenons le fil de ce qui me regarde.</p>
+
+<p>La r&eacute;solution que je formai apr&egrave;s l'&eacute;tude de cette partie, fut donc de
+rapporter dans mon isle, pour ajouter &agrave; ses productions naturelles, une
+grande quantit&eacute; de plantes europ&eacute;ennes, dont l'usage me parut agr&eacute;able;
+de m'instruire dans l'art de diriger des manufactures, afin d'en &eacute;tablir
+ici de relatives aux plantes que nous pourrions employer; de retrancher
+tout objet de luxe, de jouir de nos productions am&eacute;lior&eacute;es ou augment&eacute;es
+par nos soins, et de rompre enti&egrave;rement tout fil de commerce, except&eacute;
+celui qui se fait int&eacute;rieurement par le seul moyen des &eacute;changes. Nous
+avons peu de voisins, deux ou trois isles au Sud, encore dans
+l'incivilisation et dont les habitans viennent nous voir quelquefois;
+nous leur donnons ce que nous avons de trop sans jamais rien recevoir
+d'eux ... ils n'ont rien de plus merveilleux que nous. Un commerce
+autrement &eacute;tabli, ne tarderait pas &agrave; nous attirer la guerre; ils ne
+connaissent pas nos forces; nous les &eacute;craserions, et l'&eacute;pargne du sang
+est la premi&egrave;re r&egrave;gle de toutes mes d&eacute;marches. Nous vivons donc en paix
+avec ces isles voisines; je suis assez heureux pour leur avoir fait
+ch&eacute;rir notre gouvernement: elles s'uniraient infailliblement &agrave; nous si
+nous avions besoin de secours; mais elles nous seraient inutiles;
+attaqu&eacute;es par l'ennemi, tous nos citoyens alors deviendraient soldats:
+il n'en est pas un seul qui ne pr&eacute;f&eacute;r&acirc;t la mort &agrave; l'id&eacute;e de changer de
+gouvernement: voil&agrave; encore un des fruits de ma politique; c'est en me
+faisant aimer d'eux que je les ai rendu militaires; c'est en leur
+composant un sort doux, une vie heureuse, c'est en faisant fleurir
+l'agriculture, c'est en les mettant dans l'abondance de tout ce qu'ils
+peuvent d&eacute;sirer, que je les ai li&eacute;s par des noeuds indissolubles; en
+s'opposant aux usurpateurs, ce sont leurs foyers qu'ils garantissent,
+leurs femmes, leurs enfans, le bonheur unique de leur vie; et on se bat
+bien pour ces choses l&agrave;. Si j'ai jamais besoin de cette milice, un seul
+mot fera ma harangue: mes enfans, leur dirai-je, voil&agrave; vos maisons,
+voil&agrave; vos biens et voil&agrave; ceux qui viennent vous les ravir, marchons. Vos
+souverains d'Europe ont-ils de tels int&eacute;r&ecirc;ts &agrave; offrir &agrave; leurs
+mercenaires qui, sans savoir la cause qui les meut, vont stupidement
+verser leur sang pour une discussion qui non seulement leur est
+indiff&eacute;rente, mais dont ils ne se doutent m&ecirc;me pas. Ayez chez vous une
+bonne et solide administration; ne variez pas ceux qui la dirigent au
+plus petit caprice de vos souverains ou &agrave; la plus l&eacute;g&egrave;re fantaisie de
+leurs ma&icirc;tresses; un homme qui s'est instruit dans l'art de gouverner,
+un homme qui a le secret de la machine, doit &ecirc;tre consid&eacute;r&eacute; et retenu;
+il est imprudent de confier ce secret &agrave; tant de citoyens &agrave; la fois;
+qu'arrive-t-il d'ailleurs quand ils sont s&ucirc;rs de n'&ecirc;tre &eacute;lev&eacute;s qu'un
+instant? Ils ne s'occupent que de leurs int&eacute;r&ecirc;ts et n&eacute;gligent
+enti&egrave;rement les v&ocirc;tres. Fortifiez vos fronti&egrave;res, rendez-vous
+respectables &agrave; vos voisins. Renoncez &agrave; l'esprit de conqu&ecirc;tes, et n'ayant
+jamais d'ennemis, ne devant vous occuper qu'&agrave; garantir vos limites, vous
+n'aurez pas besoin de soudoyer une si grande quantit&eacute; d'hommes en tout
+tems; vous rendrez, en les reformant, cent mille bras &agrave; la charrue, bien
+mieux plac&eacute;s qu'&agrave; porter un fusil qui ne sert pas quatre fois par si&egrave;cle
+et qui ne servirait pas une, par le plan que j'indique. Vous n'enl&egrave;verez
+plus alors au p&egrave;re de famille des enfans qui lui sont n&eacute;cessaires, vous
+n'introduirez pas l'esprit de licence et de d&eacute;bauche parmi l'&eacute;lite de
+vos citoyens,<a name="FNanchor_7_36" id="FNanchor_7_36"></a><a href="#Footnote_7_36" class="fnanchor">[7]</a> et tout cela pour le luxe imb&eacute;cile d'avoir toujours une
+arm&eacute;e formidable. Rien de si plaisant que d'entendre vos &eacute;crivains
+parler tous les jours de population, tandis qu'il n'est pas une seule
+op&eacute;ration de votre gouvernement qui ne prouve qu'elle est trop
+nombreuse, et si elle ne l'&eacute;tait pas beaucoup trop, encha&icirc;nerait-il d'un
+cot&eacute;, par les noeuds du c&eacute;libat, tous ces militaires pris sur la fleur
+de la nation m&ecirc;me, et ne rendrait-il pas de l'autre la libert&eacute; &agrave; cette
+multitude de pr&ecirc;tres et de religieuses &eacute;galement li&eacute;s par les cha&icirc;nes
+absurdes de l'abstinence. Puisque tout va, puisqu'il y a encore du
+<i>trop</i>, malgr&eacute; ces digues puissantes offertes &agrave; la population,
+puisqu'elle est encore trop forte; malgr&eacute; tout cela, il est donc
+ridicule de se r&eacute;crier toujours sur le m&ecirc;me objet: me tromp&eacute;-je?
+Voulez-vous qu'elle soit plus nombreuse, est-il essentiel qu'elle le
+soit? A la bonne heure, mais n'allez pas chercher pour l'accro&icirc;tre, les
+petits moyens que vous all&eacute;guez. Ouvrez vos clo&icirc;tres, n'ayez plus de
+milice inutile, et vos sujets quadrupleront.</p>
+
+<p>Je passais un jour &agrave; Paris sur cette ar&egrave;ne de Th&eacute;mis, o&ugrave; les prestolets
+de son temple, le frac &eacute;l&eacute;gant sous le cotillon noir, condamnent si
+l&eacute;g&egrave;rement &agrave; la mort, en venant de souper chez leurs catins, des
+infortun&eacute;s qui valent quelquefois mieux qu'eux. On allait y donner un
+spectacle &agrave; ces bouchers de chair humaine.... Quel crime a commis ce
+malheureux, demandai-je? Il est p&eacute;d&eacute;raste, me r&eacute;pondit-on; vous voyez
+bien que c'est un crime affreux, il arr&ecirc;te la population, il la g&ecirc;ne, il
+la d&eacute;truit ... ce coquin m&eacute;rite donc d'&ecirc;tre d&eacute;truit lui-m&ecirc;me.&mdash;Bien
+raisonn&eacute;, r&eacute;pondis-je &agrave; mon philosophe, Monsieur me para&icirc;t un g&eacute;nie....
+Et suivant une foule qui s'introduisait non loin de l&agrave;, dans un
+monast&egrave;re, je vis une pauvre fille de 16 ou 17 ans, fra&icirc;che et belle,
+qui venait de renoncer au monde, et de jurer de s'ensevelir vive dans la
+solitude o&ugrave; elle &eacute;tait.... Ami, dis-je &agrave; mon voisin, que fait cette
+fille?&mdash;C'est une Sainte, me r&eacute;pondit-on, elle renonce au monde, elle va
+enterrer dans le fond d'un clo&icirc;tre le germe de vingt enfans dont elle
+aurait fait jouir l'&Eacute;tat.&mdash;Quel sacrifice!&mdash;Oh! oui, Monsieur, c'est un
+ange, sa place est marqu&eacute;e dans le Ciel.&mdash;Insens&eacute;, dis-je &agrave; mon homme,
+ne pouvant tenir &agrave; cette incons&eacute;quence, tu br&ucirc;les l&agrave; un malheureux dont
+tu dis que le tort est d'arr&ecirc;ter la propagation, et tu couronnes ici une
+fille qui va commettre le m&ecirc;me crime; accorde-toi, Fran&ccedil;ais,
+accorde-toi, ou ne trouve pas mauvais qu'un &eacute;tranger raisonnable qui
+voyage dans ta Nation, ne la prenne souvent pour le centre de la folie
+ou de l'absurdit&eacute;.</p>
+
+<p>Je n'ai qu'un ennemi &agrave; craindre, poursuivit Zam&eacute;, c'est l'Europ&eacute;en
+inconstant, vagabond, renon&ccedil;ant &agrave; ses jouissances pour aller troubler
+celles des autres, supposant ailleurs des richesses plus pr&eacute;cieuses que
+les siennes, d&eacute;sirant sans cesse un gouvernement meilleur, parce qu'on
+ne sait pas lui rendre le sien doux; turbulent, f&eacute;roce, inquiet, n&eacute; pour
+le malheur du reste de la terre, cat&eacute;chisant l'Asiatique, encha&icirc;nant
+l'Africain, exterminant le Citoyen du nouveau monde, et cherchant encore
+dans le milieu des mers de malheureuses isles &agrave; subjuguer; oui, voil&agrave; le
+seul ennemi que je craigne, le seul contre lequel je me battrai, s'il
+vient; le seul, ou qui nous d&eacute;truira, ou qui n'abordera jamais dans
+cette isle; il ne le peut que d'un c&ocirc;t&eacute;; je vous l'ai dit, ce c&ocirc;t&eacute; est
+fortifi&eacute; de la plus s&ucirc;re mani&egrave;re: vous y verrez les batteries que j'ai
+fait &eacute;tablir; l'accomplissement de cet objet fut le dernier soin de mon
+voyage, et le dernier emploi de l'or que m'avait donn&eacute; mon p&egrave;re. Je fis
+construire trois vaisseaux de guerre &agrave; Cadix, je les fis remplir de
+canons, de mortiers, de bombes, de fusils, de balles, de poudre, de
+toutes vos effrayantes munitions d'Europe, et fis d&eacute;poser tout cela dans
+le magasin du port qu'avait fait construire mon pr&eacute;d&eacute;cesseur; les canons
+furent mis dans leurs embrasures, cent jeunes gens s'exercent deux fois
+le mois aux diff&eacute;rentes manoeuvres n&eacute;cessaires &agrave; cette artillerie; mes
+Concitoyens savent que ces pr&eacute;cautions ne sont prises que contre
+l'ennemi qui voudrait nous envahir. Ils ne s'en inqui&egrave;tent pas, ils ne
+cherchent m&ecirc;me point &agrave; approfondir les effets de ces munitions
+infernales dont je leur ai toujours cach&eacute; les exp&eacute;riences; les jeunes
+gens s'exercent sans tirer; si la chose &eacute;tait s&eacute;rieuse, ils savent ce
+qui en r&eacute;sulterait, cela suffit. Avec les peuples doux qui m'entourent,
+je n'aurais pas eu besoin de ces pr&eacute;cautions; vos barbares compatriotes
+m'y forcent, je ne les emploierai jamais qu'&agrave; regret.</p>
+
+<p>Tel fut l'attirail formidable avec lequel, au bout de vingt ans, je
+rentrai dans ma Patrie, j'eus le bonheur d'y retrouver mon p&egrave;re, et d'y
+recevoir encore ses conseils; il fit briser les vaisseaux que j'amenai,
+il craignit que cette facilit&eacute; d'entreprendre de grands voyages
+n'allum&acirc;t la cupidit&eacute; de ce bon peuple, et qu'&agrave; l'exemple des Europ&eacute;ens,
+l'espoir de s'enrichir ailleurs ne vint troubler sa tranquillit&eacute;. Il
+voulut que ce peuple aimable et pacifique, heureux de son climat, de ses
+productions, de son peu de loix, de la simplicit&eacute; de son culte,
+conserv&acirc;t toujours son innocence en ne correspondant jamais avec des
+Nations &eacute;trang&egrave;res, qui ne lui inculqueraient aucune vertu, et qui lui
+donneraient beaucoup de vices. J'ai suivi tous les plans de ce
+respectable et cher auteur de mes jours, je les ai am&eacute;lior&eacute;s quand j'ai
+cru le pouvoir: nous avons fait passer cette Nation de l'&eacute;tat le plus
+agreste &agrave; celui de la civilisation; mais &agrave; une civilisation douce, qui
+rend plus heureux l'homme naturel qui la re&ccedil;oit, &eacute;loign&eacute;e des barbares
+exc&egrave;s o&ugrave; vous avez port&eacute; la v&ocirc;tre, exc&egrave;s dangereux qui ne servent qu'&agrave;
+faire maudir votre domination, qu'&agrave; faire ha&iuml;r, qu'&agrave; faire d&eacute;tester vos
+liens, et qu'&agrave; faire regretter &agrave; celui que vous y soumettez l'heureuse
+ind&eacute;pendance dont vous l'avez cruellement arrach&eacute;. L'&eacute;tat naturel de
+l'homme est la vie sauvage; n&eacute; comme l'ours et le tigre dans le sein des
+bois, ce ne fut qu'en raffinant ses besoins qu'il crut utile de se
+r&eacute;unir pour trouver plus de moyens &agrave; les satisfaire. En le prenant de-l&agrave;
+pour le civiliser, songez &agrave; son &eacute;tat primitif, &agrave; cet &eacute;tat de libert&eacute;
+pour lequel l'a form&eacute; la nature, et n'ajoutez que ce qui peut
+perfectionner cet &eacute;tat heureux dans lequel il se trouvait alors,
+donnez-lui des facilit&eacute;s, mais ne lui forgez point de cha&icirc;nes; rendez
+l'accomplissement de ses d&eacute;sirs plus ais&eacute;, mais ne les asservissez pas;
+contenez-le pour son propre bonheur, mais ne l'&eacute;crasez point par un
+fatras de loix absurdes, que tout votre travail tende &agrave; doubler ses
+plaisirs en lui m&eacute;nageant l'art d'en jouir long-tems et avec s&ucirc;ret&eacute;;
+donnez-lui une religion douce, comme le dieu qu'elle a pour objet;
+d&eacute;gagez-la sur-tout de ce qui ne tient qu'&agrave; la foi; faites-la consister
+dans les oeuvres, et non dans la croyance. Que votre peuple n'imagine
+pas qu'il faille croire aveugl&eacute;ment, tels et tels hommes, qui dans le
+fond n'en savent pas plus que lui, mais qu'il soit convaincu que ce
+qu'il faut, que ce qui pla&icirc;t &agrave; l'&Eacute;ternel est de conserver toujours son
+&acirc;me aussi pure que quand elle &eacute;mana de ses mains; alors il volera
+lui-m&ecirc;me adorer le Dieu bon qui n'exige de lui que des vertus
+n&eacute;cessaires au bonheur de l'individu qui les pratique; voil&agrave; comme ce
+peuple ch&eacute;rira votre administration, voil&agrave; comme il s'y assujettira
+lui-m&ecirc;me, et voil&agrave; comme vous aurez dans lui des amis fid&egrave;les, qui
+p&eacute;riraient plut&ocirc;t que de vous abandonner, ou que de ne pas travailler
+avec vous &agrave; tout ce qui peut conserver la Patrie.</p>
+
+<p>Nous reprendrons demain cette conversation, me dit Zam&eacute;; je vous ai
+racont&eacute; mon histoire, jeune homme, je vous ai dit ce que j'avais fait,
+il faut maintenant vous en convaincre: allons d&icirc;ner, les femmes nous
+attendent.</p>
+
+<p>Tout se passa comme la veille: m&ecirc;me frugalit&eacute;, m&ecirc;me aisance, m&ecirc;me
+attention, m&ecirc;me bont&eacute; de la part de mes h&ocirc;tes, nous e&ucirc;mes de plus ses
+deux fils, qu'il &eacute;tait difficile de ne pas aimer d&egrave;s qu'on avait pu les
+entendre et les voir: l'un &eacute;tait &acirc;g&eacute; de 22 ans, l'autre de 18; ils
+avaient tous deux sur leur physionomie les m&ecirc;mes traits de douceur et
+d'am&eacute;nit&eacute; qui caract&eacute;risaient si bien leurs aimables parens. Ils
+m'accabl&egrave;rent de politesses et de marques d'estime; ils n'eurent point
+en me regardant cette curiosit&eacute; insultante et pleine de m&eacute;pris, qui
+&eacute;clatent dans les gestes et dans les regards de nos jeunes gens, la
+premi&egrave;re fois qu'ils voient un &eacute;tranger; ils ne m'observ&egrave;rent que pour
+me caresser, ne me parl&egrave;rent que pour me louer, ne m'interrog&egrave;rent que
+pour tirer de mes r&eacute;ponses quelques sujets de m'applaudir<a name="FNanchor_8_37" id="FNanchor_8_37"></a><a href="#Footnote_8_37" class="fnanchor">[8]</a>.</p>
+
+<p>L'apr&egrave;s-midi, Zam&eacute; voulut que nous allassions voir si rien ne manquait &agrave;
+mon &eacute;quipage; il &eacute;tait difficile d'avoir donn&eacute; de meilleurs ordres,
+impossible qu'ils usent mieux ex&eacute;cut&eacute;s; ce fut alors qu'il me fit
+observer la difficult&eacute; d'aborder dans son port, et la mani&egrave;re dont il
+&eacute;tait d&eacute;fendu: deux ouvrages ext&eacute;rieurs l'embrassaient enti&egrave;rement, et
+le dominaient &agrave; tel point, qu'aucun b&acirc;timent n'y pouvaient entrer sans
+&ecirc;tre foudroy&eacute; de la nombreuse artillerie qui garnissait ces deux
+redoutes; parvenait-on dans la rade, on se retrouvait sous le feu du
+fort; &eacute;chappait-on &agrave; des dangers si s&ucirc;rs, deux vastes boulevards
+d&eacute;fendaient l'approche de la ville; ils se garnissaient au besoin de
+toute la jeunesse de la Capitale, et l'invasion devenait impraticable.</p>
+
+<p>Je n'ai jusqu'ici, gr&acirc;ce au ciel, encore nul besoin de tout cela, me dit
+Zam&eacute;, et j'esp&egrave;re bien que le peuple ne s'en servira jamais. Vous voyez
+ces &eacute;normes rochers qui commencent d'ici &agrave; r&eacute;gner de droite et de
+gauche, d&egrave;s qu'ils se sont entr'ouverts pour former la bouche du port,
+ils deviennent inabordables de toutes parts, et ils ont plus de 300
+pieds de hauteur; ils nous entourent ainsi de par-tout, ils nous servent
+par-tout de remparts. Nous aurons donc long-tems &agrave; faire jouir ce bon
+peuple de la f&eacute;licit&eacute; que nous lui avons pr&eacute;par&eacute;e; cette certitude fait
+le charme de ma vie, elle me fera mourir content. Nous rev&icirc;nmes.</p>
+
+<p>Vous &ecirc;tes jeune, me dit Zam&eacute; un peu avant de rentrer au palais, il faut
+vous d&eacute;dommager de l'ennui que je vous ai caus&eacute; ce matin par un
+spectacle de votre go&ucirc;t.</p>
+
+<p>A peine les portes furent-elles ouvertes, que je vis cent femmes autour
+de l'&eacute;pouse du l&eacute;gislateur, toutes uniform&eacute;ment v&ecirc;tues, et toutes en
+rose, parce que c'&eacute;tait la couleur de leur &acirc;ge: voil&agrave; les plus jolies
+personnes de la Capitale, me dit Zam&eacute;, j'ai voulu les r&eacute;unir toutes sous
+vos yeux, afin que vous puissiez d&eacute;cider entr'elles et vos Fran&ccedil;aises.</p>
+
+<p>Moins occup&eacute; de l'idole de mon coeur, peut-&ecirc;tre euss&eacute;-je mieux discern&eacute;
+l'assemblage &eacute;tonnant de jolis traits qui se montraient &agrave; moi dans cet
+instant; mais je ne vis que ce tendre objet; chaque fois que la beaut&eacute;
+paraissait &agrave; mes yeux, quelque f&ucirc;t la forme qu'elle prit, elle ne
+m'offrait jamais qu'&Eacute;l&eacute;onore.</p>
+
+<p>N&eacute;anmoins, on r&eacute;unirait difficilement, je dois le dire, dans quelque
+ville d'Europe que ce p&ucirc;t &ecirc;tre, un aussi grand nombre de jolies figures;
+en g&eacute;n&eacute;ral, le sang est superbe &agrave; Tamo&eacute;; Zilia, que je vais essayer de
+vous peindre, vous donnera une id&eacute;e g&eacute;n&eacute;rale de ce sexe charmant, auquel
+il semble que la nature n'ait accord&eacute; tant d'appas, que par le dessein
+qu'elle avait de lui faire habiter le plus heureux pays de la terre.</p>
+
+<p>Zilia est grande, sa taille est souple et d&eacute;gag&eacute;e, sa peau d'une
+blancheur &eacute;blouissante; tous ses traits sont l'embl&egrave;me de la candeur et
+de la modestie; ses yeux, plus tendres que vifs, tr&egrave;s-grands et d'un
+bleu fonc&eacute;, semblent exprimer &agrave; tout instant l'amour le plus d&eacute;licat et
+le sentiment le plus voluptueux; sa bouche, d&eacute;licieusement coup&eacute;e, ne
+s'ouvre que pour montrer les dents les plus belles et les plus blanches,
+elle a peu de couleurs; mais elle s'anime d&egrave;s qu'on la regarde, et son
+teint devient alors comme la plus fra&icirc;che des roses; son front est
+noble; ses cheveux, tr&egrave;s-agr&eacute;ablement plant&eacute;s, sont d'un blond cendr&eacute;,
+et l'&eacute;norme quantit&eacute; qu'elle en a, se mariant le plus &eacute;l&eacute;gamment du
+monde aux contours gracieux de son voile, retombant &agrave; grands flots, sur
+sa gorge d'alb&acirc;tre, toujours d&eacute;couverte d'apr&egrave;s l'usage de sa Nation,
+ach&egrave;vent de donner &agrave; cette jolie personne l'air de la d&eacute;esse m&ecirc;me de la
+jeunesse; elle venait d'atteindre sa seizi&egrave;me ann&eacute;e, et promettait de
+cro&icirc;tre encore, quoique sa taille l&eacute;g&egrave;re fut d&eacute;j&agrave; tr&egrave;s-&eacute;lev&eacute;e; ses bras
+sont un peu longs, et ses doigts, d'une &eacute;lasticit&eacute;, d'une souplesse et
+d'un mince auxquels nos yeux ne se font point.... Ne prenez pas ceci,
+pour une fadeur, Mademoiselle, dit Sainville en adressant la parole &agrave;
+ton Aline; mais j'aurais pu d'un mot peindre cette fille charmante, je
+n'avais besoin que de vous montrer.&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, Monsieur, dit Madame de
+Blamont, est-il bien vrai? ne nous flattez-vous point? ma fille serait
+aussi jolie que Zilia?&mdash;J'ose vous protester, Madame, dit Sainville,
+qu'il est impossible de se mieux ressembler.&mdash;Poursuivez, poursuivez,
+Monsieur, dit le Comte &agrave; Sainville, vous donneriez de l'amour-propre &agrave;
+notre ch&egrave;re Aline, et nous ne voulons point la g&acirc;ter.... Aline rougit....
+Sa m&egrave;re la baisa, et notre jeune aventurier reprit en ces termes.</p>
+
+<p>Voil&agrave; la femme de mon fils, me dit Zam&eacute; en me pr&eacute;sentant Zilia, elle ne
+sait encore dire que trois mots fran&ccedil;ais, ce sont les premiers que son
+mari lui a appris; mais comme il lui trouve des dispositions, il
+continuera: prononcez-les donc ces trois mots, ma fille, lui dit ce p&egrave;re
+charmant, et la tendre et d&eacute;licieuse Zilia posant la main sur son coeur,
+et regardant son mari avec autant de gr&acirc;ce que de modestie, lui dit en
+rougissant: <i>voil&agrave; votre bien</i>. Toutes les femmes se mirent &agrave; rire, et
+je vis alors qu'elle &eacute;tait la ga&icirc;t&eacute;, la candeur et la touchante f&eacute;licit&eacute;
+qui r&eacute;gnait chez cet heureux peuple.</p>
+
+<p>Je demandai &agrave; Zam&eacute; pourquoi les maris n'&eacute;taient pas avec leurs
+femmes?&mdash;Pour vous faire juger les sexes &agrave; part, me dit-il, demain vous
+ne verrez que les jeunes gens, apr&egrave;s-demain nous les r&eacute;unirons; j'ai peu
+de plaisirs &agrave; vous donner, je les m&eacute;nage.</p>
+
+<p>Ces femmes int&eacute;ressantes anim&eacute;es par la pr&eacute;sence de l'adorable &eacute;pouse de
+leur chef, qui les encourageait et qui les aimait, se livr&egrave;rent le reste
+du jour &agrave; mille innocens plaisirs, qui, les pla&ccedil;ant dans nombre
+d'attitudes diverses, me d&eacute;velopp&egrave;rent leurs gr&acirc;ces naturelles, et
+acheva de me convaincre de la douceur et de l'am&eacute;nit&eacute; de leur caract&egrave;re;
+elles ex&eacute;cut&egrave;rent plusieurs jeux de leur pays, ainsi que quelques-uns
+d'Europe, et furent dans tous, gaies, honn&ecirc;tes, polies, toujours
+modestes et toujours d&eacute;centes, si vous en exceptez l'usage d'avoir leur
+gorge enti&egrave;rement d&eacute;couverte, (mais tout est habitude) et je n'ai point
+vu que ce costume, qui leur est propre, produis&icirc;t jamais aucune
+ind&eacute;cence; les hommes sont faits &agrave; voir leurs femmes ainsi; ils
+l'&eacute;taient avant &agrave; les voir nues; les loix de Zam&eacute; sur cet objet, ont
+donc r&eacute;tabli, au lieu de d&eacute;truire.</p>
+
+<p>On ne s'&eacute;chauffe point de ce qu'on voit journellement, me r&eacute;pondit cet
+aimable homme, quand il s'aper&ccedil;ut de la surprise o&ugrave; cette coutume me
+jetait: la pudeur n'est qu'une vertu de convention; la nature nous a
+cr&eacute;&eacute;s nuds, donc il lui plaisait que nous fussions tels; en prenant
+d'ailleurs ce peuple dans l'&eacute;tat de nudit&eacute;, si j'avais voulu encaisser
+leurs femmes dans des busqu&eacute;s &agrave; l'europ&eacute;enne, elles se seraient
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;es: il faut, quand on change les usages d'une Nation, toujours
+autant qu'il est possible, conserver des anciens ce qui n'a nul
+inconv&eacute;nient; c'est la fa&ccedil;on d'accoutumer &agrave; tout, et de ne r&eacute;volter sur
+rien. Une collation simple et frugale fut servie &agrave; ces femmes adorables;
+la m&ecirc;me politesse, la m&ecirc;me discr&eacute;tion, la m&ecirc;me retenue les suivit
+par-tout, et elles se retir&egrave;rent.</p>
+
+<p>Le lendemain il y avait conseil, je ne pus voir Zam&eacute; que l'apr&egrave;s-midi;
+je passai le matin &agrave; vaquer aux soins de notre &eacute;quipage.&mdash;Venez, me dit
+notre h&ocirc;te charmant d&egrave;s qu'il fut libre, il me reste bien des choses &agrave;
+vous apprendre, pour vous donner une enti&egrave;re connaissance de notre
+Patrie et de nos moeurs: je vous ai dit que le divorce &eacute;tait permis dans
+mes &Eacute;tats, ceci va nous jeter dans quelques d&eacute;tails.</p>
+
+<p>La nature, en n'accordant aux femmes qu'un petit nombre d'ann&eacute;es pour la
+reproduction de l'esp&egrave;ce, semble indiquer &agrave; l'homme qu'elle lui permet
+d'avoir deux compagnes: quand l'&eacute;pouse cesse de donner des enfans &agrave; son
+mari, celui-ci a encore quinze ou vingt ans &agrave; en d&eacute;sirer, et &agrave; jouir de
+la possibilit&eacute; d'en avoir; la loi qui lui permet d'avoir une seconde
+femme ne fait qu'aider &agrave; ses l&eacute;gitimes d&eacute;sirs, celle qui s'oppose &agrave; cet
+arrangement contrarie celle de la nature, et par sa rigueur, et par son
+injustice. Le divorce a pourtant deux inconv&eacute;niens: le premier, que les
+enfans de la plus vieille m&egrave;re peuvent &ecirc;tre maltrait&eacute;s par la plus
+jeune; le second, que les p&egrave;res aimeront toujours mieux les derniers
+enfans.</p>
+
+<p>Pour lever ces difficult&eacute;s, les enfans quittent ici la maison paternelle
+d&egrave;s qu'ils n'ont plus besoin du sein de la m&egrave;re; l'&eacute;ducation qu'ils
+re&ccedil;oivent est <i>nationale</i>; ils ne sont plus les fils de tel ou tel, ce
+sont les enfans de l'&Eacute;tat; les parens peuvent les voir dans les maisons
+o&ugrave; on les &eacute;l&egrave;ve, mais les enfans ne rentrent plus dans la maison
+paternelle; par ce moyen, plus d'int&eacute;r&ecirc;t particulier, plus d'esprit de
+famille, toujours fatal &agrave; l'&eacute;galit&eacute;, quelquefois dangereux &agrave; l'&Eacute;tat;
+plus de crainte d'avoir des enfans au-del&agrave; des biens qu'on peut leur
+laisser. Les maisons n'&eacute;tant habit&eacute;es que par un m&eacute;nage, il y en a
+souvent de vacantes; sit&ocirc;t qu'une maison le devient, elle rentre dans la
+masse des biens de l'&Eacute;tat, dont elle n'a &eacute;t&eacute; s&eacute;par&eacute;e que pendant la vie
+de ceux qui l'occupaient. L'&Eacute;tat est seul possesseur de tous les biens,
+les sujets ne sont qu'usufruitiers; d&egrave;s qu'un enfant m&acirc;le a atteint sa
+quinzi&egrave;me ann&eacute;e, il est conduit dans la maison o&ugrave; s'&eacute;l&egrave;vent les filles:
+l&agrave;, il se choisit une &eacute;pouse de son &acirc;ge; si la fille consent, le mariage
+se fait; si elle n'y consent pas, le jeune homme cherche jusqu'&agrave; ce
+qu'il soit agr&eacute;&eacute;; de ce moment, on lui donne une des maisons vacantes,
+et le fonds de terre annex&eacute; &agrave; cette maison, qu'elle ait appartenu &agrave; sa
+famille, ou non, la chose est indiff&eacute;rente, il suffit que le bien soit
+libre, pour qu'il en soit mis en possession. Si le jeune m&eacute;nage a des
+parens, ils assistent &agrave; son hymen, dont la c&eacute;r&eacute;monie, simple, ne
+consiste qu'&agrave; faire jurer &agrave; l'un et &agrave; l'autre &eacute;poux, au nom de
+l'&Eacute;ternel, qu'ils s'aimeront, qu'ils travailleront de concert &agrave; avoir
+des enfans, et que le mari ne r&eacute;pudiera sa femme, ou la femme le mari,
+que pour des causes l&eacute;gitimes: cela fait, les parens qui ont assist&eacute;
+comme t&eacute;moins, se retirent, et les jeunes gens se trouvent ma&icirc;tres d'eux
+sous l'inspection et la direction de leurs voisins, oblig&eacute;s de les
+aider, de leur donner des conseils et des secours pendant l'espace de
+deux ans, au bout desquels les jeunes &eacute;poux sortent enti&egrave;rement de
+tutelle. Si les parens veulent prendre le soin de cette direction, ils
+en sont les ma&icirc;tres; alors, ils viennent aider chaque jour les nouveaux
+mari&eacute;s, les deux ann&eacute;es prescrites.</p>
+
+<p>Les causes pour lesquelles l'&eacute;poux peut demander le divorce, sont au
+nombre de trois: il peut r&eacute;pudier sa femme si elle est mal-saine, si
+elle ne veut pas, ou ai elle ne peut plus lui donner d'enfans, et s'il
+est prouv&eacute; qu'elle ait une humeur acari&acirc;tre, et qu'elle refuse &agrave; son
+mari tout ce que celui-ci peut l&eacute;gitimement exiger d'elle. La femme, de
+son cot&eacute;, peut demander &agrave; quitter son mari, s'il est mal-sain, s'il ne
+veut pas, ou s'il ne peut plus lui faire des enfans lorsqu'elle est
+encore en &eacute;tat d'en avoir, et s'il la maltraite, quel qu'en puisse &ecirc;tre
+le motif.</p>
+
+<p>Il y a &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; de toutes les villes de l'&Eacute;tat, une rue enti&egrave;re qui
+ne contient que des maisons plus petites que celles qui sont destin&eacute;es
+aux m&eacute;nages; ces maisons sont donn&eacute;e par l'&Eacute;tat aux r&eacute;pudi&eacute;s de l'un ou
+l'autre sexe, et aux c&eacute;libataires; elles ont, comme les autres, de
+petites possessions annex&eacute;es &agrave; elles, de sorte que le c&eacute;libataire ou le
+r&eacute;pudi&eacute;, de quelque sexe qu'il soit, n'a rien &agrave; demander, ni &agrave; sa
+famille, si c'est le c&eacute;libataire, ni l'un &agrave; l'autre, si ce sont des
+&eacute;poux.</p>
+
+<p>Un mari qui a r&eacute;pudi&eacute; sa femme et qui en d&eacute;sire une autre, peut se la
+choisir, ou parmi les r&eacute;pudi&eacute;es, s'il arrivait qu'il s'y en trouv&acirc;t une
+qui lui pl&ucirc;t, ou il va la prendre dans la maison d'&eacute;ducation des filles.
+L'&eacute;pouse qui a r&eacute;pudi&eacute; son mari, agit absolument de m&ecirc;me; elle peut se
+choisir un &eacute;poux parmi les r&eacute;pudi&eacute;s, s'il en est qui l'accepte, si elle
+en trouve qui lui plaise, ou elle va se le choisir parmi les jeunes
+gens, s'il en est qui veuille d'elle. Mais si l'un ou l'autre &eacute;poux
+r&eacute;pudi&eacute; d&eacute;sire vivre &agrave; part dans la petite habitation que lui donne
+l'&Eacute;tat, sans vouloir prendre de nouvelles cha&icirc;nes, il en est le ma&icirc;tre:
+on n'est contraint &agrave; aucune de ces choses, elles se font toutes de bon
+accord; jamais les enfans n'y peuvent mettre d'obstacles, c'est un
+fardeau dont l'&Eacute;tat soulage les parens, puisqu'&agrave; peine les premiers
+voient-ils le jour, que ceux-ci s'en trouvent d&eacute;barrasses. Au-del&agrave; de
+deux choix, la r&eacute;pudiation n'a plus lieu; alors, il faut prendre
+patience, et se souffrir mutuellement. On n'imagine pas combien la loi
+qui d&eacute;barrasse les p&egrave;res et m&egrave;res de leurs enfans, &eacute;vite dans les
+familles de divisions et de m&eacute;sintelligences: les &eacute;poux n'ont ainsi que
+les roses de l'hymen, ils n'en sentent jamais les &eacute;pines. Rien en cela
+ne brise le noeuds de la nature, ils peuvent voir et ch&eacute;rir de m&ecirc;me
+leurs enfans: ou leur laisse tout ce qui tient &agrave; la douceur des
+sentimens de l'&acirc;me, on ne leur enl&egrave;ve que ce qui pourrait les alt&eacute;rer ou
+les d&eacute;truire. Les enfans, de leur c&ocirc;t&eacute;, n'en ch&eacute;rissent pas moins leurs
+parens; mais accoutum&eacute;s &agrave; voir la Patrie comme une autre m&egrave;re, sans
+cesser d'&ecirc;tre enfans plus tendres, ils en deviennent meilleurs Citoyens.</p>
+
+<p>On a dit, on a &eacute;crit que l'&eacute;ducation nationale ne convenait qu'&agrave; une
+R&eacute;publique, et l'on s'est tromp&eacute;: cette sorte d'&eacute;ducation convient &agrave;
+tout Gouvernement qui voudra faire aimer la Patrie, et tel est le
+caract&egrave;re distinctif du n&ocirc;tre, si j'adapte d'ailleurs &agrave; l'isle de Tamo&eacute;
+une &eacute;ducation r&eacute;publicaine, je vous en expliquerai bient&ocirc;t les raisons.
+La facilit&eacute; des r&eacute;pudiations dont vous venez de voir le d&eacute;tail, &eacute;vite
+tellement l'adult&egrave;re, que ce crime, si commun parmi vous, est ici de la
+plus grande raret&eacute;; s'il est prouv&eacute; pourtant, il devient un quatri&egrave;me
+cas &agrave; la s&eacute;paration des parties, souvent alors deux m&eacute;nages changent
+r&eacute;ciproquement; mais il y a tant de moyens de se satisfaire en adoptant
+les noeuds de l'hymen, les entraves en sont si l&eacute;g&egrave;res, qu'il est bien
+rare que la galanterie vienne souiller ces noeuds.</p>
+
+<p>Les fonds qui doivent nourrir les &eacute;poux &eacute;tant tous de m&ecirc;me valeur, le
+choix pr&eacute;side seul &agrave; la formation de leurs liens. Toutes les filles
+&eacute;tant &eacute;galement riches, tous les gar&ccedil;ons ayant la m&ecirc;me portion de
+fortune, ils n'ont plus que leurs coeurs &agrave; &eacute;couter pour se prendre. Or,
+d&egrave;s qu'on a toujours mutuellement ce qu'on d&eacute;sire, pourquoi
+changerait-on? et si l'on veut changer d&egrave;s qu'on le peut, quel motif,
+d&egrave;s-lors, engagerait &agrave; aller troubler le bonheur des autres? Il y a
+pourtant quelques intrigues, ce mal est in&eacute;vitable; mais elles sont si
+rares et si cach&eacute;es, ceux qui les ont ou qui les souffrent en &eacute;prouvent
+tous une telle honte, qu'il n'en r&eacute;sulte aucune sorte de trouble dans la
+soci&eacute;t&eacute;: point d'imprudences, point de plaintes, fort peu de crimes,
+n'est-ce pas l&agrave; tout ce qu'on peut obtenir sur cette partie? et avec
+tous les moyens que vous employez, avec ces maisons scandaleuses, o&ugrave; de
+malheureuses victimes sont ind&eacute;cemment d&eacute;vou&eacute;es &agrave; l'intemp&eacute;rance
+publique; avec tout cela, dis-je, obtenez-vous dans votre Europe
+seulement la moiti&eacute; de ce que je gagne par les proc&eacute;d&eacute;s que je viens de
+vous dire<a name="FNanchor_9_38" id="FNanchor_9_38"></a><a href="#Footnote_9_38" class="fnanchor">[9]</a>.</p>
+
+<p>Tout ce qui tient aux possessions vient de vous &ecirc;tre d&eacute;montr&eacute;: ces
+d&eacute;tails vous font voir que le sujet n'a rien en propre, ne tient ce
+qu'il a que de l'&Eacute;tat, qu'&agrave; sa mort tout y rentre; mais que comme il en
+jouit sa vie durant en pleine et s&ucirc;re paix, il a le plus grand int&eacute;r&ecirc;t a
+ne pas laisser son domaine en friche; son aisance d&eacute;pend du soin qu'il
+aura de ce domaine, il est donc forc&eacute; de l'entretenir. Quand les deux
+&eacute;poux vieillissent, ou quand l'un des deux vient &agrave; manquer, les vieilles
+gens ou les gens veufs qui aid&egrave;rent autrefois les jeunes, le sont
+maintenant par eux, et c'est &agrave; ceux-ci que l'on s'en prend alors, si
+tout n'est pas g&eacute;r&eacute; dans ces cas de vieillesse, d'infirmit&eacute;s ou de
+veuvage avec le m&ecirc;me ordre que cela l'&eacute;tait auparavant. Ces jeunes gens
+n'ont sans doute aucun int&eacute;r&ecirc;t bien direct &agrave; entretenir les domaines des
+vieux, puisqu'ayant d&eacute;j&agrave; ce qu'il leur faut, ils n'en h&eacute;riteront
+s&ucirc;rement pas; mais ils le font par reconnaissance, par attachement pour
+la Patrie, et parce qu'ils sentent bien d'ailleurs que dans leur
+caducit&eacute; ils auront besoin de pareils secours, et qu'on le leur
+refuserait, s'ils ne l'avaient pas donn&eacute; aux autres.</p>
+
+<p>Je n'ai pas besoin de vous faire observer combien cette &eacute;galit&eacute; de
+fortune bannit absolument le luxe: il n'est point, dans un &Eacute;tat, de
+meilleures loix somptuaires, il n'en est pas de plus s&ucirc;res.
+L'impossibilit&eacute; d'avoir plus que son voisin, an&eacute;antit absolument ce vice
+destructeur de toutes les Nations de l'Europe: on peut d&eacute;sirer d'avoir
+de meilleurs fruits qu'un autre, des comestibles plus d&eacute;licats; mais
+ceci n'&eacute;tant que le r&eacute;sultat des soins et des peines qu'on prend pour y
+r&eacute;ussir, ce n'est plus faste, c'est &eacute;mulation; et comme elle ne tourne
+qu'au bien des sujets, le Gouvernement doit l'entretenir.</p>
+
+<p>Jetons maintenant les yeux, mon ami, poursuivit cet homme respectable,
+sur la multitude de crimes que ces &eacute;tablissemens pr&eacute;viennent, et si je
+vous prouve que j'en diminue la somme sans qu'il en co&ucirc;te un cheveu, ni
+une heure de peine au citoyen, m'avouerez-vous que j'aurai fait de la
+meilleure besogne que ces brutaux inventeurs et sectateurs de vos loix
+atroces, qui, comme celles de Dracon, ne prononcent jamais que le glaive
+&agrave; la main? M'accorderez-vous que j'aurai rempli le sage et grand
+principe des loix Perses, qui enjoignent au Magistrat de pr&eacute;venir le
+crime, et non de le punir; il ne faut qu'un sot et qu'un bourreau pour
+envoyer un homme &agrave; la mort, mais beaucoup d'esprit et de soin pour
+l'emp&ecirc;cher de la m&eacute;riter.</p>
+
+<p>Avec l'&eacute;galit&eacute; de biens, point de vols; le vol n'est que l'envie de
+s'approprier ce qu'on n'a pas, et ce qu'on est jaloux de voir &agrave; un
+autre; mais, d&egrave;s que chacun poss&egrave;de la m&ecirc;me chose, ce d&eacute;sir criminel ne
+peut plus exister.</p>
+
+<p>L'&eacute;galit&eacute; des biens entretenant l'union, la douceur du Gouvernement,
+portant tous les sujets &agrave; ch&eacute;rir &eacute;galement leur r&eacute;gime, point de crimes
+d'&Eacute;tat, point de r&eacute;volution.</p>
+
+<p>Les enfans &eacute;loign&eacute;s de la maison paternelle, point d'inceste;
+soigneusement &eacute;lev&eacute;s, toujours sous les yeux d'instituteurs s&ucirc;rs et
+honn&ecirc;tes ... point de viols.</p>
+
+<p>Peu d'adult&egrave;re, au moyen du divorce.</p>
+
+<p>Les divisions intestines pr&eacute;venues par l'&eacute;galit&eacute; des rangs et des biens,
+toutes les sources du meurtre sont &eacute;teintes.</p>
+
+<p>Par l'&eacute;galit&eacute;, plus d'avarice, plus d'ambition, et que de crimes
+naissent de ces deux causes! plus de successeurs impatiens de jouir,
+puisque c'est l'&acirc;ge qui donne des biens, et jamais la mort des parens;
+cette mort n'&eacute;tant plus d&eacute;sir&eacute;e, plus de parricides, de fratricides, et
+d'autres crimes si atroces, que le nom seul n'en devrait jamais &ecirc;tre
+prononc&eacute;.</p>
+
+<p>Peu de suicides, l'infortune seule y conduit: ici, tout le monde &eacute;tant
+heureux, et tous l'&eacute;tant &eacute;galement, pourquoi chercherait-on &agrave; se
+d&eacute;truire?</p>
+
+<p>Point d'infanticides: pourquoi se d&eacute;ferait-on de ses enfans, quand ils
+ne sont jamais &agrave; charge, et qu'on n'en peut retirer que des secours? Le
+d&eacute;sordre de jeunes gens &eacute;tant impossible, puisqu'ils n'entrent dans le
+monde que pour se marier, la fille de famille n'est plus expos&eacute;e comme
+chez vous au d&eacute;shonneur ou au crime; faible, s&eacute;duite et malheureuse,
+elle n'existe plus, comme chez vous, entre la fl&eacute;trissure et l'affreuse
+n&eacute;cessit&eacute; de d&eacute;truire le fruit infortun&eacute; de son amour.</p>
+
+<p>Cependant, je l'avoue, toutes les infractions ne sont pas an&eacute;anties; il
+faudrait &ecirc;tre un Dieu, et travailler sur d'autres individus que l'homme,
+pour absorber enti&egrave;rement le crime sur la terre; mais comparez ceux qui
+peuvent rester dans la nature de mon Gouvernement, avec ceux o&ugrave; le
+Citoyen est n&eacute;cessairement conduit par la vicieuse composition des
+v&ocirc;tres. Ne le punissez donc pas quand il fait mal, puisque vous le
+mettez dans l'impossibilit&eacute; de faire bien; changez la forme de votre
+Gouvernement, et ne vexez pas l'homme, qui, quand cette forme est
+mauvaise, ne peut plus y avoir qu'une mauvaise conduite, parce que ce
+n'est plus lui qui est coupable, c'est vous ... vous, qui pouvant
+l'emp&ecirc;cher de faire mal en variant vos loix, les laissez pourtant
+subsister, toutes odieuses qu'elles sont, pour avoir le plaisir d'en
+punir l'infracteur. Ne prendriez-vous pas pour un homme f&eacute;roce, celui
+qui ferait p&eacute;rir un malheureux pour s'&ecirc;tre laiss&eacute; tomber dans un
+pr&eacute;cipice o&ugrave; la main m&ecirc;me qui le punirait viendrait de le jeter? Soyez
+justes: tol&eacute;rez le crime, puisque le vice de votre Gouvernement y
+entra&icirc;ne; ou si le crime vous nuit, changez la construction du
+Gouvernement qui le fait na&icirc;tre; mettez, comme je l'ai fait, le Citoyen
+dans l'impossibilit&eacute; d'en commettre; mais ne le sacrifiez pas &agrave;
+l'ineptie de vos loix, et &agrave; votre ent&ecirc;tement de ne les vouloir pas
+changer.</p>
+
+<p>Soit, dis-je &agrave; Zam&eacute;; mais il me semble que si vous avez peu de vices,
+vous ne devez gu&egrave;res avoir de vertus; et n'est-ce pas un Gouvernement
+sans &eacute;nergie, que celui o&ugrave; les vertus sont encha&icirc;n&eacute;es?</p>
+
+<p>Premi&egrave;rement, r&eacute;pondit Zam&eacute;, cela f&ucirc;t-il, je le pr&eacute;f&eacute;rerais: j'aimerais
+mille fois mieux, sans doute, an&eacute;antir tous les vices dans l'homme, que
+de faire na&icirc;tre en lui des vertus, si je ne le pouvais qu'en lui donnant
+des vices, parce qu'il est reconnu que le vice nuit beaucoup plus &agrave;
+l'homme, que la vertu ne lui est utile, et que dans vos Gouvernemens
+sur-tout, il est bien plus essentiel de n'avoir pas le vice qu'on punit,
+que de poss&eacute;der la vertu qu'on ne r&eacute;compense point. Mais vous vous &ecirc;tes
+tromp&eacute;; de l'an&eacute;antissement des vices ne r&eacute;sulte point l'impossibilit&eacute;
+des vertus: la vertu n'est pas &agrave; ne point commettre de vices, elle est &agrave;
+faire le mieux possible dans les circonstances donn&eacute;es, or, les
+circonstances sont &eacute;galement offertes ici &agrave; nos Citoyens, qu'aux v&ocirc;tres:
+la bienfaisance ne s'exerce pas comme chez vous, j'en conviens, &agrave; des
+legs pieux, qui ne servent qu'&agrave; engraisser des moines, ou &agrave; des aum&ocirc;nes,
+qui n'encouragent que des fain&eacute;ans; mais elle agit en aidant son voisin,
+en secourant l'homme infirme, en soignant les vieillards et les malades,
+en indiquant quelques bons principes pour l'&eacute;ducation des enfans, en
+pr&eacute;venant les querelles ou les divisions intestines; le courage se
+montre, &agrave; supporter patiemment les maux que nous envoie la nature; cette
+vertu ainsi exerc&eacute;e, n'est-elle pas d'un plus haut prix que celle qui ne
+nous entra&icirc;ne qu'&agrave; la destruction de nos semblables? Mais celle-l&agrave; m&ecirc;me
+s'exercerait avec sublimit&eacute;, s'il s'agissait de d&eacute;fendre la Patrie;
+l'amiti&eacute; qu'on peut mettre au rang des vertus, ne peut-elle pas avoir
+ici l'extension la plus douce, et l'empire le plus agr&eacute;able? Nous aimons
+l'hospitalit&eacute;, nous l'exer&ccedil;ons envers nos amis et nos voisins; malgr&eacute;
+l'&eacute;galit&eacute;, l'&eacute;mulation n'est point &eacute;teinte, je vous ferai voir nos
+charpentiers, nos ma&ccedil;ons, vous jugerez de leur ardeur &agrave; se surpasser
+l'un l'autre, soit par le plus de souplesse, soit par la mani&egrave;re
+d'&eacute;quarrir la pierre, de la fa&ccedil;onner, d'en composer avec art la forme
+l&eacute;g&egrave;re de nos maisons, d'en disposer les charpentes, etc.</p>
+
+<p>Mais, continuai-je d'objecter &agrave; Zam&eacute;, voil&agrave;, quoique vous en disiez, une
+seconde classe dans l'&Eacute;tat; cet ouvrier n'est qu'un mercenaire, le voil&agrave;
+rabaiss&eacute; dans l'opinion, le voil&agrave; diff&eacute;rent du Citoyen qui ne travaille
+point.</p>
+
+<p>Erreur, me dit Zam&eacute;, il n'y a aucune diff&eacute;rence entre celui que vous
+allez voir &agrave; l'instant construire une maison, et celui qu'hier vous
+vites admis &agrave; ma table; leur condition est &eacute;gale, leur fortune l'est,
+leur consid&eacute;ration absolument la m&ecirc;me; rien, en un mot, ne les
+distingue, et cette opinion qui &eacute;l&egrave;ve l'un chez vous, et qui avilit
+l'autre, nous ne l'admettons nullement ici: Zilia, ma bru, Zilia que
+vous admir&acirc;tes, est la fille d'un de nos plus habiles manufacturiers;
+c'est pour r&eacute;compenser son m&eacute;rite que je me suis alli&eacute; avec lui.</p>
+
+<p>Les dispositions seules de nos jeunes gens &eacute;tablissent la diff&eacute;rence de
+leurs occupations pendant leur vie: celui-ci n'a de talent que pour
+l'agriculture, tout autre ouvrage le d&eacute;go&ucirc;te ou ne s'accorde pas &agrave; sa
+constitution, il se contente de cultiver la portion de terre que lui
+confie l'&Eacute;tat, d'aider les autres dans la m&ecirc;me partie, de leur donner
+des conseils sur ce qui y est relatif: celui-ci manie le rabot avec
+adresse, nous en faisons un menuisier; les outils ne nous manquent
+point, j'en ai rapport&eacute; plusieurs coffres d'Europe; quand le fer en sera
+us&eacute;, nous les r&eacute;parerons avec l'or de nos mines; et ainsi ce vil m&eacute;tal
+aura une fois au moins servi &agrave; des choses utiles: tel autre &eacute;l&egrave;ve
+montrera du go&ucirc;t pour l'architecture, le voil&agrave; ma&ccedil;on; mais, ni les uns,
+ni les autres, ne sont mercenaires, on les paie des services qu'ils
+rendent par d'autres services; c'est pour le bien de l'&Eacute;tat qu'ils
+travaillent, quel inf&acirc;me pr&eacute;jug&eacute; les avilirait donc? quel motif les
+rabaisserait aux yeux de leur compatriotes? Ils ont le m&ecirc;me bien, la
+m&ecirc;me naissance, ils doivent donc &ecirc;tre &eacute;gaux: si j'admettais les
+distinctions, assur&eacute;ment ils l'emporteraient sur ceux qui seraient
+oisifs; le Citoyen le plus estim&eacute; dans un &Eacute;tat, ne doit pas &ecirc;tre celui
+qui ne fait rien, la consid&eacute;ration n'est due qu'&agrave; celui qui s'occupe le
+plus utilement.</p>
+
+<p>Mais les r&eacute;compenses que vous accordez au m&eacute;rite, dis-je &agrave; Zam&eacute;,
+doivent, en distinguant celui qui les obtient, produire des jalousies,
+&eacute;tablir malgr&eacute; vous des diff&eacute;rences?&mdash;Autre erreur, ces distinctions
+excitent l'&eacute;mulation; mais elles ne font point &eacute;clore de jalousies: nous
+pr&eacute;venons ce vice d&egrave;s l'enfance, en accoutumant nos &eacute;l&egrave;ves &agrave; d&eacute;sirer
+d'&eacute;galer ceux qui font bien, &agrave; faire mieux, s'il est possible; mais a ne
+point les envier, parce que l'envie ne les conduirait qu'&agrave; une situation
+d'&acirc;me affligeante et p&eacute;nible, au lieu que les efforts qu'ils feront pour
+surpasser celui qui m&eacute;rite des r&eacute;compenses, les am&egrave;neront &agrave; cette
+jouissance int&eacute;rieure que nous donne la louange. Ces principes,
+inculqu&eacute;s d&egrave;s le berceau, d&eacute;truisent toute semence de haine: on aime
+mieux imiter, ou surpasser, que ha&iuml;r, et tous ainsi parviennent
+insensiblement &agrave; la vertu.&mdash;Et vos punitions?&mdash;Elles sont l&eacute;g&egrave;res,
+proportionn&eacute;es aux seuls d&eacute;lits possibles dans notre Nation; elles
+humilient, et ne fl&eacute;trissent jamais, parce qu'on perd un homme en le
+fl&eacute;trissant, et que du moment que la soci&eacute;t&eacute; le rejette, il ne lui reste
+plus d'autre parti que le d&eacute;sespoir, ou l'abandon de lui-m&ecirc;me, exc&egrave;s
+funestes, qui ne produisent rien de bon, et qui conduisent incessamment
+ce malheureux au suicide ou &agrave; l'&eacute;chafaud; tandis qu'avec plus de douceur
+et des pr&eacute;jug&eacute;s moins atroces, on le ram&egrave;nerait &agrave; la vertu, et peut-&ecirc;tre
+un jour &agrave; l'h&eacute;ro&iuml;sme. Nos punitions ne consistent ici que dans l'opinion
+&eacute;tablie: j'ai bien &eacute;tudi&eacute; l'esprit de ce peuple; il est sensible et
+fier, il aime la gloire; je les humilie lorsqu'ils font mal: quand un
+Citoyen a commis une faute grave, il se prom&egrave;ne dans toutes les rues
+entre deux crieurs publics, qui annoncent &agrave; haute voix le forfait dont
+il s'est souill&eacute;; il est inou&iuml; combien cette c&eacute;r&eacute;monie les f&acirc;che,
+combien ils en sont p&eacute;n&eacute;tr&eacute;s, aussi je la r&eacute;serve pour les plus grandes
+fautes<a name="FNanchor_10_39" id="FNanchor_10_39"></a><a href="#Footnote_10_39" class="fnanchor">[10]</a>; les l&eacute;g&egrave;res sont moins ch&acirc;ti&eacute;es: un m&eacute;nage nonchalant, par
+exemple, qui entretient mal le bien que l'&Eacute;tat lui confie, je le change
+de maison, je l'&eacute;tablis dans une terre inculte, o&ugrave; il lui faut le double
+de soins et de peines pour retirer sa nourriture de la terre; est-il
+devenu plus actif, je lui rends son premier domaine. A l'&eacute;gard des
+crimes moraux, si les coupables habitent une autre ville que la mienne,
+ils sont punis par une marque dans les habillemens; s'ils habitent la
+Capitale, je les punis par la privation de para&icirc;tre chez moi: je ne
+re&ccedil;ois jamais, ni un libertin, ni une femme adult&egrave;re; ces avilissemens
+les mettent au d&eacute;sespoir, ils m'aiment, ils savent que ma maison n'est
+ouverte qu'&agrave; ceux qui ch&eacute;rissent la vertu; qu'il faut, ou la pratiquer,
+ou renoncer &agrave; me jamais voir; ils changent, ils se corrigent: vous
+n'imagineriez pas les conversions que j'ai faites avec ces petits
+moyens; l'honneur est le frein des hommes, on les m&egrave;ne o&ugrave; l'on veut en
+sachant les manier &agrave; propos: on les humilie, on les d&eacute;courage, on les
+perd, quand on n'a jamais que la verge en main; nous reviendrons
+incessamment sur cet article: je vous l'ai dit, je veux vous communiquer
+mes id&eacute;es sur les loix, et vous les approuverez d'autant plus, j'esp&egrave;re,
+que c'est par l'ex&eacute;cution de ces id&eacute;es que je suis parvenu &agrave; rendre ce
+peuple heureux.</p>
+
+<p>Quant aux r&eacute;compenses que j'emploie, continua Zam&eacute;, elles consistent en
+des grades militaires; quoique tous soient n&eacute;s soldats pour la d&eacute;fense
+de la Patrie, quoique tous soient &eacute;gaux l&agrave; comme chez eux, il leur faut
+pourtant des officiers pour les exercer, il leur en faut pour les
+conduire &agrave; l'ennemi: ces grades sont la r&eacute;compense du m&eacute;rite et des
+talens: je fais un bon ma&ccedil;on lieutenant des phalanges de l'&Eacute;tat; un
+Citoyen unanimement reconnu pour intelligent et vertueux, deviendra
+capitaine; un agriculteur c&eacute;l&egrave;bre sera major,ainsi du reste: ce sont des
+chim&egrave;res, mais elles flattent; il ne s'agit, ni de donner trop de
+rigueur aux punitions, ni de donner trop de valeur aux r&eacute;compenses; il
+n'est question que de choisir, dans le premier cas, ce qui peut humilier
+le plus, et dans le second, ce qui a le plus d'empire sur
+l'amour-propre. La mani&egrave;re d'amener l'homme &agrave; tout ce qu'on veut, d&eacute;pend
+de ces deux seuls moyens; mais il faut le conna&icirc;tre pour trouver ces
+moyens, et voil&agrave; pourquoi je ne cesse de dire que cette connaissance,
+que cette &eacute;tude est le premier art du l&eacute;gislateur; je sais bien qu'il
+est plus commode d'avoir, comme dans votre Europe, des peines et des
+r&eacute;compenses &eacute;gales, de ces esp&egrave;ces de <i>pont aux &acirc;nes</i>, o&ugrave; il faut que
+passent les petits infracteurs comme les grands, que cela leur soit
+convenable au non, sans doute cela est plus commode; mais ce qui est
+plus commode, est-il le meilleur? Qu'arrive-t-il chez vous de ces
+punitions qui ne corrigent point, et de ces r&eacute;compenses qui flattent
+peu? Que vous avez toujours la m&ecirc;me somme de vices, sans acqu&eacute;rir une
+seule vertu, et que depuis des si&egrave;cles que vous op&eacute;rez, vous n'avez
+encore rien chang&eacute; &agrave; la perversit&eacute; naturelle de l'homme.</p>
+
+<p>Mais vous avez au moins des prisons, dis-je &agrave; Zam&eacute;, cette digue
+essentielle d'un Gouvernement ne doit pas avoir &eacute;t&eacute; oubli&eacute;e par votre
+sagesse?&mdash;Jeune homme, r&eacute;pondit le l&eacute;gislateur, je suis &eacute;tonn&eacute; qu'avec
+de l'esprit, vous puissiez une faire une telle demande: ignorez-vous que
+la prison, la plus mauvaise et la plus dangereuse des punitions, n'est
+qu'un ancien abus de la justice, qu'&eacute;rig&egrave;rent ensuite en coutume le
+despotisme et la tyrannie? La n&eacute;cessit&eacute; d'avoir sous la main celui qu'il
+fallait juger, inventa naturellement, d'abord des fers, que la barbarie
+conserva, et cette atrocit&eacute;, comme tous les actes de rigueur possibles,
+naquit au sein de l'ignorance et de l'aveuglement: des juges ineptes,
+n'osant ni condamner, ni absoudre dans de certains cas, pr&eacute;f&eacute;r&egrave;rent a
+laisser l'accus&eacute; garder la prison, et crurent par l&agrave; leur conscience
+d&eacute;gag&eacute;e, puisqu'ils ne faisaient pas perdre la vie &agrave; cet homme, et
+qu'ils ne le rendaient pas &agrave; la soci&eacute;t&eacute;; le proc&eacute;d&eacute; en &eacute;tait-il moins
+absurde? Si un homme est coupable, il faut lui faire subir son jugement;
+s'il est innocent, il faut l'absoudre: toute op&eacute;ration faite entre ces
+deux points ne peut qu'&ecirc;tre vicieuse et fausse. Une seule excuse
+resterait aux inventeurs de cette abominable institution, l'espoir de
+corriger; mais qu'il faut peu conna&icirc;tre l'homme pour imaginer que jamais
+la prison puisse produire cet effet sur lui: ce n'est pas en isolant un
+malfaiteur qu'on le corrige, c'est en le livrant &agrave; la soci&eacute;t&eacute; qu'il a
+outrag&eacute;, c'est d'elle qu'il doit recevoir journellement sa punition, et
+ce n'est qu'&agrave; cette seule &eacute;cole qu'il peut redevenir meilleur; r&eacute;duit &agrave;
+une solitude fatale, &agrave; une v&eacute;g&eacute;tation dangereuse, &agrave; un abandon funeste,
+ses vices germent, son sang bouillonne, sa t&ecirc;te fermente;
+l'impossibilit&eacute; de satisfaire ses d&eacute;sirs en fortifie la cause
+criminelle, et il ne sort de l&agrave; que plus fourbe et plus dangereux: ce
+sont aux b&ecirc;tes f&eacute;roces que sont destin&eacute;s les guichetiers et les cha&icirc;nes;
+l'image du Dieu qui a cr&eacute;&eacute; l'univers n'est pas faite pour une telle
+abjection. D&egrave;s qu'un Citoyen fait une faute, n'ayez jamais qu'un objet;
+si vous voulez &ecirc;tre juste, que sa punition soie utile &agrave; lui ou aux
+autres; toute punition qui s'&eacute;carte de l&agrave; n'est plus qu'une infamie; or,
+la prison ne peut assur&eacute;ment &ecirc;tre utile &agrave; celui qu'on y met, puisqu'il
+est d&eacute;montr&eacute; qu'on ne doit qu'empirer au milieu des dangers sans nombre
+de ce genre de vexation. La d&eacute;tention se trouvant secr&egrave;te, comme le sont
+ordinairement celles de France, elle ne peut plus &ecirc;tre bonne pour
+l'exemple puisque le public l'ignore. Ce n'est donc plus qu'un
+impardonnable abus que tout condamne et que rien ne l&eacute;gitime; une arme
+empoisonn&eacute;e dans les mains du tyran ou du pr&eacute;varicateur; un monopole
+indigne entre le distributeur de ces fers et l'indigne fripon qui,
+nourrissant ces infortun&eacute;s, ne n&eacute;glige ni le mensonge, ni la calomnie
+pour prolonger leurs maux; un moyen dangereux indiscr&egrave;tement accord&eacute; aux
+familles, pour assouvir sur un de leur membre (coupable ou non) des
+haines, des Inimiti&eacute;s, des jalousies et des vengeances, dans tous les
+cas enfin, une horreur gratuite, une action contraire aux constitutions
+de tout gouvernement, et que les rois n'ont usurp&eacute;e que sur la faiblesse
+de leur nation. Quand, un homme a fait une faute, faites-la lui r&eacute;parer
+en le rendant utile &agrave; la soci&eacute;t&eacute; qu'il osa troubler; qu'il d&eacute;dommage
+cette soci&eacute;t&eacute; du tort qu'il lui a fait par tout ce qui peut &ecirc;tre en son
+pouvoir; mais ne l'isolez pas, ne le s&eacute;questrez pas, parce qu'un homme
+enferm&eacute;, n'est plus bon ni &agrave; lui, ni aux autres, et qu'il n'y a qu'un
+pays o&ugrave; les malheureux sont compt&eacute;s pour rien, et les fripons pour tout;
+qu'un pays o&ugrave; l'argent et les femmes sont les premiers motifs des
+op&eacute;rations; qu'un pays o&ugrave; l'humanit&eacute;, la justice sont foul&eacute;es aux pieds
+par le despotisme et la pr&eacute;varication, o&ugrave; l'on ose se permettre des
+indignit&eacute;s de ce genre. Si pourtant vos prisons, depuis que vous y
+faites g&eacute;mir tant d'individus qui valent mieux que ceux qui les y
+mettent ou qui les y tiennent, si, dis-je, ces stupides carc&eacute;rations
+avaient produit, je ne dis pas vingt, je ne dis pas six, mais seulement
+une seule conversion, je vous conseillerais de les continuer, et
+j'imaginerais alors que c'est la faute du sujet qui ne se corrige pas en
+prison et non de la prison qui doit n&eacute;cessairement corriger. Mais il est
+absolument impossible de pouvoir citer l'exemple d'un seul homme amend&eacute;
+dans les fers. Et le peut-il? Peut-on devenir meilleur dans le sein de
+la bassesse et de l'avilissement? Peut-on gagner quelque chose au milieu
+des exemples les plus contagieux de l'avarice, de la fourberie et de la
+cruaut&eacute;? on y d&eacute;grade son caract&egrave;re, on y corrompt ses moeurs, on y
+devient bas, menteur, f&eacute;roce, sordide, tra&icirc;tre, m&eacute;chant, sournois,
+parjure comme tout ce qui vous entoure; on y change, en un mot, toutes
+ses vertus contre tous les vices: et sorti de l&agrave;, plein d'horreur pour
+les hommes, on ne s'occupe plus que de leur nuire ou de s'en venger.<a name="FNanchor_11_40" id="FNanchor_11_40"></a><a href="#Footnote_11_40" class="fnanchor">[11]</a></p>
+
+<p>Mais ce que j'ai &agrave; vous dire demain relativement aux loix, vous
+d&eacute;veloppera mieux mes syst&egrave;mes sur tout ceci; venez, jeune homme,
+suivez-moi, je vous ai fait voir hier mes plus belles femmes, je veux
+vous donner aujourd'hui un &eacute;chantillon du corps de troupes que
+j'opposerais &agrave; l'ennemi qui voudrait essayer une descente.</p>
+
+<p>Permettez, &ocirc; mon bienfaiteur, dis-je &agrave; Zam&eacute;; avant que de quitter cet
+entretien, je voudrais conna&icirc;tre l'&eacute;tendue de vos arts.&mdash;Nous bannissons
+tous ceux de luxe, me r&eacute;pondit ce philosophe, nous ne tol&eacute;rons
+absolument ici que l'art utile au citoyen, l'agriculture, l'habillement,
+l'architecture et le militaire, voil&agrave; les seuls. J'ai proscrit
+absolument tous les autres, except&eacute; quelques uns d'amusemens dont
+j'aurai peut-&ecirc;tre occasion de vous faire voir les effets; ce n'est pas
+que je ne les aime tous, et que je ne les cultive dans mon particulier
+m&ecirc;me encore quelque fois; mais je n'y donne que mes instans de repos....
+Tenez, me dit-il, en ouvrant un cabinet, pr&egrave;s de la salle o&ugrave; j'&eacute;tais
+avec lui, voil&agrave; un tableau de ma composition, comment le trouvez-vous?
+C'est la calomnie tra&icirc;nant l'innocence, par les cheveux, au tribunal de
+la justice.&mdash;Ah! dis-je, c'est une id&eacute;e d'Appelles, vous l'avez rendue
+d'apr&egrave;s lui.&mdash;Oui, me r&eacute;pondit Zam&eacute;, la <i>Gr&egrave;ce m'a donn&eacute; l'id&eacute;e et la
+France m'a fourni le sujet</i>.<a name="FNanchor_12_41" id="FNanchor_12_41"></a><a href="#Footnote_12_41" class="fnanchor">[12]</a></p>
+
+<p>Sortons, mon ami, notre infanterie nous attend, je suis envieux de vous
+la faire voir.</p>
+
+<p>Trois mille jeunes gens arm&eacute;s &agrave; l'europ&eacute;enne, remplissaient la place
+publique, ils &eacute;taient s&eacute;par&eacute;s par pelotons, chacune de ces divisions
+avait quelques officiers &agrave; leur t&ecirc;te; voil&agrave;, me dit Zam&eacute;, mes ducs, mes
+barons, mes comtes, mes marquis, mes ma&ccedil;ons, mes tisserands, mes
+charpentiers, mes bourgeois, et pour r&eacute;unir tout cela d'un seul mot, mes
+bons et mes fid&egrave;les amis, pr&ecirc;ts &agrave; d&eacute;fendre la patrie au d&eacute;pend de leur
+sang. Il y a quinze autres villes dans l'isle un peu moins grandes que
+la capitale, mais desquelles nous pourrions tirer un corps semblable &agrave;
+celui-ci, c'est donc &agrave; peu-pr&egrave;s toujours quarante-cinq mille hommes
+pr&ecirc;ts &agrave; d&eacute;fendre nos c&ocirc;tes..... Avan&ccedil;ons, ce serait au port qu'il
+faudrait qu'ils se rendissent, s'il nous survenait quelqu'alarme: allons
+nous amuser &agrave; la leur donner nous-m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>Il y avait toujours une l&eacute;g&egrave;re garde aux ouvrages avanc&eacute;s, nous nous
+rend&icirc;mes &agrave; la derni&egrave;re vedette, et saisissant son drapeau d'alarme, nous
+l'expos&acirc;mes o&ugrave; il devait &ecirc;tre pour &ecirc;tre aper&ccedil;u de la ville. En moins de
+six minutes, je n'exag&egrave;re pas, quoiqu'il y e&ucirc;t un quart de lieue de la
+ville au port, l'infanterie que nous avions laiss&eacute;e sur la place, fut
+dispers&eacute;e dans tous les ouvrages, et l'artillerie fut braqu&eacute;e. Pendant
+les efforts de ce premier &eacute;lan, me dit Zam&eacute;, en allume des feux sur le
+sommet des montagnes qui environnent l'isle et o&ugrave; se tiennent
+perp&eacute;tuellement des postes relay&eacute;s chaque semaine, les milices d&eacute;sign&eacute;es
+se rassemblent, elles accourent successivement, avec une telle rapidit&eacute;,
+que les d&eacute;tachemens de la ville la plus &eacute;loign&eacute;e, celle situ&eacute;e &agrave; trente
+lieues d'ici, se trouvent au rendez-vous du port en moins de quinze
+heures apr&egrave;s l'alarme; ainsi notre ann&eacute;e grossit &agrave; mesure que le danger
+cro&icirc;t, et si l'ennemi apr&egrave;s de premi&egrave;res tentatives qui demandent bien
+les quatorze ou quinze heures dont j'ai besoin pour tout r&eacute;unir, si
+l'ennemi, dis-je, essaye une descente malgr&eacute; tout ce qui doit l'en
+emp&ecirc;cher, il trouve quarante-cinq mille hommes pr&ecirc;ts &agrave; le recevoir.</p>
+
+<p>Ces pr&eacute;cautions vous assurent la victoire, dis-je a Zam&eacute;, les troupes
+plac&eacute;es sur nos vaisseaux de d&eacute;couverte sont beaucoup trop faibles pour
+lutter contre vous, et j'ose assurer que rien ne troublera jamais la
+tranquillit&eacute; dont vous avez besoin pour achever l'heureuse civilisation
+de ce peuple.... Nous n'avons maintenant en course que le c&eacute;l&egrave;bre Cook,
+anglais,<a name="FNanchor_13_42" id="FNanchor_13_42"></a><a href="#Footnote_13_42" class="fnanchor">[13]</a> grand homme de mer et qui r&eacute;unit &agrave; ces talens tous ceux
+qui composent l'homme d'&eacute;tat et le n&eacute;gociateur. S'il est anglais, je ne
+le crains pas, dit Zam&eacute;, cette nation, &agrave; la fois guerri&egrave;re et franche
+facilitera plut&ocirc;t mes projets qu'elle ne cherchera &agrave; les d&eacute;truire.</p>
+
+<p>Nous regagn&acirc;mes le chemin de la ville, escort&eacute; par le d&eacute;tachement
+militaire qui varia mille fois dans la route ses manoeuvres et ses
+mouvemens, et toujours avec la plus exacte pr&eacute;cision et la l&eacute;g&egrave;ret&eacute; la
+plus agr&eacute;able.</p>
+
+<p>Cent de ces jeunes hommes, les plus beaux et les mieux faits, furent
+invit&eacute;s &agrave; une collation chez Zam&eacute;, et se livr&egrave;rent comme avaient fait
+les femmes, la veille, &agrave; plusieurs petits jeux auxquels ils joignirent
+quelques combats de lutte et de pugilat, o&ugrave; pr&eacute;sid&egrave;rent toujours
+l'adresse et les gr&acirc;ces.</p>
+
+<p>Ce sexe est &agrave; Tamo&eacute; g&eacute;n&eacute;ralement beau et bien fait; arriv&eacute; &agrave; sa plus
+grande croissance, il a rarement au-dessous de cinq pieds six pouces,
+quelques-uns sont beaucoup plus grands, et rarement l'&eacute;l&eacute;vation de leur
+taille nuit &agrave; la justesse et &agrave; la r&eacute;gularit&eacute; des proportions. Leurs
+traits sont d&eacute;licats et fins, peut-&ecirc;tre trop m&ecirc;me pour des hommes, leurs
+yeux tr&egrave;s-vifs, leur bouche un peu grande, mais tr&egrave;s-fra&icirc;che, leur peau
+fine et blanche, leurs cheveux superbes et presque tous du plus beau
+brun du monde. En g&eacute;n&eacute;ral, tous leurs mouvemens ont de la justesse, leur
+maintien est noble, fier, mais leur ton est doux et honn&ecirc;te. La nature
+les a bien trait&eacute;s dans tout, me dit Zam&eacute;, voyant que je les examinais
+avec l'air du contentement ... et Sainville n'osant achever ces d&eacute;tails
+devant les dames, s'approcha de nous avec leur permission, et nous dit
+bas que Zam&eacute; l'avait assur&eacute; qu'il n'&eacute;tait point de pays dans le monde o&ugrave;
+les proportions viriles fussent port&eacute;es &agrave; un tel point de sup&eacute;riorit&eacute;,
+et que par un autre caprice de la nature, les femmes &eacute;taient si peu
+form&eacute;es pour de tels miracles, que le dieu d'hymen ne triomphait jamais
+sans secours.</p>
+
+<p>Je vous ai promis de vous parler des loix, mon ami, me dit le lendemain
+ce respectable ami de l'homme, allons prendre l'air sous ces peupliers
+d'Italie dont j'ai fait former des all&eacute;es pr&egrave;s de la ville, avec des
+plants rapport&eacute;s d'Europe; on cause mieux en se promenant, sous la vo&ucirc;te
+du ciel, les id&eacute;es ont plus d'&eacute;l&eacute;vation.</p>
+
+<p>La rigueur des peines, poursuivit ce vieillard, est une des choses qui
+m'a le plus r&eacute;volt&eacute; dans vos gouvernemens europ&eacute;ens.<a name="FNanchor_14_43" id="FNanchor_14_43"></a><a href="#Footnote_14_43" class="fnanchor">[14]</a></p>
+
+<p>Les Celtes justifiaient leur affreuse coutume d'immoler des victimes
+humaines en disant que les Dieux ne pouvaient &ecirc;tre apais&eacute;s &agrave; moins qu'on
+ne rachet&acirc;t la vie d'un homme par celle d'un autre; n'est-ce pas le m&ecirc;me
+raisonnement qui vous fait &eacute;gorger chaque jour des victimes aux pieds
+des autels de Th&eacute;mis, et lorsque vous punissez de mort un meurtrier,
+n'est-ce pas positivement, comme ces barbares, racheter la vie d'un
+homme par celle d'un autre? Quand sentirez-vous donc que doubler le mal
+n'est pas le gu&eacute;rir, et que dans la duplicit&eacute; de ce meurtre, il n'y a
+rien &agrave; gagner ni pour la vertu que vous faites rougir, ni pour la nature
+que vous outragez.&mdash;Mais faut-il donc laisser les crimes impunis, dis-je
+&agrave; Zam&eacute;, et comment les an&eacute;antir sans cela, dans tout gouvernement qui
+n'est pas constitu&eacute; comme le v&ocirc;tre?&mdash;Je ne vous dis pas qu'il faille
+laisser subsister les crimes, mais je pr&eacute;tends qu'il faut mieux
+constater, qu'on ne le fait, ce qui v&eacute;ritablement trouble la soci&eacute;t&eacute;, ou
+ce qui n'y porte aucun pr&eacute;judice: ce dol une fois reconnu sans doute, il
+faut travailler &agrave; le gu&eacute;rir, &agrave; l'extirper de la nation, et ce n'est pas
+en le punissant qu'on y r&eacute;ussit; jamais la loi, si elle est sage, ne
+doit infliger de peines que celle qui tend &agrave; la correction du coupable
+en le conservant &agrave; l'&Eacute;tat. Elle est fausse d&egrave;s qu'elle ne tend qu'&agrave;
+punir; d&eacute;testable, d&egrave;s qu'elle n'a pour objet que d&eacute; perdre le criminel
+sans l'instruire, d'effrayer l'homme sans le rendre meilleur, et de
+commettre une infamie &eacute;gale &agrave; celle de l'infracteur, sans en retirer
+aucun fruit. La libert&eacute; et la vie sont les deux seuls pr&eacute;sens que
+l'homme ait re&ccedil;u du ciel, les deux seules faveurs qui puissent balancer
+tous ses maux; or comme il ne les doit qu'&agrave; Dieu seul, Dieu seul a le
+droit de les lui ravir.</p>
+
+<p>A mesure que les Celtes se polic&egrave;rent, et que le commerce des Romains,
+en les assouplissant d'un c&ocirc;t&eacute;, leur enlevait de l'autre cette appr&ecirc;t&eacute;
+de moeurs qui les rendaient f&eacute;roces, les victimes destin&eacute;es aux Dieux,
+ne furent plus choisies ni parmi les vieillards, ni parmi les
+prisonniers de guerre, on n'immola plus que des criminels toujours dans
+l'absurde supposition que rien n'&eacute;tait plus cher que le sang de l'homme,
+aux autels de la divinit&eacute;; en achevant votre civilisation, le motif
+changea, mais vous conserv&acirc;tes l'habitude, ce ne fut plus &agrave; des Dieux
+alt&eacute;r&eacute;s de sang humain, que vous sacrifi&acirc;tes des victimes, mais &agrave; des
+loix que vous avez qualifi&eacute; de sages, parce que vous y trouviez un motif
+sp&eacute;cieux pour vous livrer &agrave; vos anciennes coutumes, et l'apparence d'une
+justice qui n'&eacute;tait autre clans le fond que le d&eacute;sir de conserver des
+usages horribles auxquels vous ne pouviez renoncer.</p>
+
+<p>Examinons un instant ce que c'est qu'une loi et l'utilit&eacute; dont elle peut
+&ecirc;tre dans un &Eacute;tat.</p>
+
+<p>Les hommes, dit Montesquieu, consid&eacute;r&eacute;s dans l'&eacute;tat de pure nature, ne
+pouvaient donner d'autres id&eacute;es que celles de la faiblesse fuyant devant
+la force des oppresseurs sans combats et sans r&eacute;sistance des opprim&eacute;s,
+ce fut pour mettre la balance que les loix furent faites, elles devaient
+donc &eacute;tablir l'&eacute;quilibre. L'ont-elles fait? Ont-elles &eacute;tabli cet
+&eacute;quilibre si n&eacute;cessaire; et qu'a gagn&eacute; le faible &agrave; l'&eacute;rection des loix?
+sinon que les droits du plus fort au lieu d'appartenir &agrave; l'&ecirc;tre &agrave; qui
+les assignait la nature, redevenaient l'apanage de celui qu'&eacute;levait la
+fortune? Le malheureux n'a donc fait que changer de ma&icirc;tre et toujours
+opprim&eacute; comme avant, il n'a donc gagn&eacute; que de l'&ecirc;tre avec un peu plus du
+formalit&eacute;. Ce ne devait plus &ecirc;tre comme dans l'&eacute;tat de nature, l'homme
+le plus robuste qui serait le plus fort, ce devait &ecirc;tre celui dans les
+mains duquel le hasard, la naissance ou l'or placerait la balance, et
+cette balance toujours pr&ecirc;te &agrave; pencher vers ceux de la classe de celui
+qui la tient, ne devait offrir au malheureux que le c&ocirc;t&eacute; du m&eacute;pris, de
+l'asservissement ou du glaive.... Qu'a donc gagn&eacute; l'homme &agrave; cet
+arrangement? et l'&eacute;tat de guerre franche dans lequel il e&ucirc;t v&eacute;cu comme
+sauvage, est-il de beaucoup inf&eacute;rieur &agrave; l'&eacute;tat de fourberie, de l&eacute;sion,
+d'injustice, de vexation et d'esclavage dans lequel vit l'homme polic&eacute;?</p>
+
+<p>Le plus bel attribut des loix, dit encore votre c&eacute;l&egrave;bre Montesquieu, est
+de conserver au citoyen cette esp&egrave;ce de libert&eacute; politique par laquelle,
+&agrave; l'abri des loix, un homme marche &agrave; couvert de l'insulte d'un autre;
+mais gagne-t-il cet homme s'il ne se met &agrave; l'abri des insultes de ses
+&eacute;gaux? qu'en s'exposant &agrave; celle de ses sup&eacute;rieurs? Gagne-t-il &agrave;
+sacrifier une partie de sa libert&eacute; pour conserver l'autre, si dans le
+fait il vient &agrave; les perdre toutes deux; la premi&egrave;re des loix est celle
+de la nature, c'est la seule dont l'homme ait vraiment besoin. Le
+malfaiteur dans l'&acirc;me duquel il ne sera pas empreint <i>de ne point faire
+aux autres ce qu'il ne voudrait pas qui lui f&ucirc;t fait</i> sera rarement
+arr&ecirc;t&eacute; par la frayeur des loix. Pour briser dans son coeur ce premier
+frein naturel, il faut avoir fait des efforts infiniment plus grands que
+ceux qui font braver les loix. L'homme vraiment contenu par la loi de la
+nature, n'aura donc pas besoin d'en avoir d'autres, et s'il ne l'est
+point par cette premi&egrave;re digue, la seconde ne r&eacute;ussira pas mieux; voil&agrave;
+donc la loi peu n&eacute;cessaire dans le premier cas, parfaitement inutile
+dans le second; r&eacute;fl&eacute;chissez maintenant &agrave; la quantit&eacute; de circonstances
+qui de peu n&eacute;cessaire ou d'inutile, peuvent la rendre extr&ecirc;mement
+dangereuse: l'abus de la d&eacute;position des t&eacute;moins, l'extr&ecirc;me facilit&eacute; de
+les corrompre, l'incertitude des aveux du coupable, que la torture m&ecirc;me
+ne rendait que moins valides encore<a name="FNanchor_15_44" id="FNanchor_15_44"></a><a href="#Footnote_15_44" class="fnanchor">[15]</a> le plus ou le moins de
+partialit&eacute; du juge, les influences de l'or ou du cr&eacute;dit.... Multiplicit&eacute;
+de cons&eacute;quences dont je ne vous offre qu'une partie et d'o&ugrave; d&eacute;pendent la
+fortune, l'honneur et la vie du citoyen.... Et combien d'ailleurs la
+malheureuse facilit&eacute; donn&eacute;e au magistrat, d'interpr&eacute;ter la loi comme il
+le veut, ne rend-elle pas cette loi bien plus l'instrument de ses
+passions, que le frein de celles des autres?</p>
+
+<p>Telle puret&eacute; que puisse avoir cette loi ne devient-elle pas toujours
+tr&egrave;s-abusive, d&egrave;s qu'elle est susceptible d'interpr&eacute;tation par le juge?
+L'objet du l&eacute;gislateur &eacute;tait-il qu'on p&ucirc;t donner &agrave; sa loi autant de sens
+que peut en avoir le caprice ou la fantaisie de celui qui la presse; ne
+les e&ucirc;t-il pas pr&eacute;vu s'il les e&ucirc;t cru possibles ou n&eacute;cessaires? Voil&agrave;
+donc la loi insuffisante aux uns, inutile aux autres, abusive ou
+dangereuse presque dans tous les cas, et vous voil&agrave; forc&eacute; de convenir
+que ce que l'homme a pu gagn&eacute; en se mettant sous la protection de cette
+loi, il l'a bien perdu d'ailleurs et par tous les dangers qu'il court en
+vivant sous cette protection, et par tous les sacrifices qu'il fait pour
+l'acqu&eacute;rir. Mais raisonnons.</p>
+
+<p>Il y a certainement peu d'hommes au monde qui, d'apr&egrave;s l'&eacute;tat actuel des
+choses, soient expos&eacute;s dans une de nos villes polic&eacute;es plus de deux ou
+trois fois dans sa vie &agrave; l'infraction des loix. Qu'il vive dans une
+nation incivilis&eacute;e, il s'y trouvera peut-&ecirc;tre expos&eacute; dans le cours de
+cette m&ecirc;me vie vingt ou trente fois au plus, voil&agrave; donc vingt ou trente
+fois, et dans le pire &eacute;tat, qu'il regrettera de n'&ecirc;tre pas sous la
+protection des loix.... Que ce m&ecirc;me homme descende un moment au fond de
+son coeur, et qu'il se demande combien de fois dans sa vie ces m&ecirc;mes
+loix ont cruellement g&ecirc;n&eacute; ses passions; et l'ont par cons&eacute;quent rendu
+fort malheureux, il verra au bout d'un compte bien exact du bonheur
+qu'il doit &agrave; ces loix et du malheur qu'il a ressenti de leur joug, s'il
+ne s'avouera pas, qu'il e&ucirc;t mille fois mieux aim&eacute; n'&ecirc;tre pas accabl&eacute; de
+leur poids, que de supporter la rigueur de ce poids, pour perdre autant
+et gagner si peu. Ne m'accusez pas de ne choisir que des gens mal n&eacute;s
+pour &eacute;tablir mon calcul, je le donne au plus honn&ecirc;te des hommes, et ne
+demande de lui que de la franchise. Si donc la loi vexe plus le citoyen
+qu'elle ne lui sert, si elle le rend dix, douze, quinze fois plus
+malheureux qu'elle ne le d&eacute;fend ou ne le prot&egrave;ge, elle est donc non
+seulement abusive, inutile et dangereuse comme je viens de le prouver
+tout &agrave; l'heure, mais elle est m&ecirc;me tyrannique et odieuse; et cela pos&eacute;,
+il vaudrait bien mieux, vous me l'avouerez, consentir au peu de mal qui
+peut r&eacute;sulter du renversement d'une partie de ces loix, que d'acheter au
+prix du bonheur de sa vie, le peu de tranquillit&eacute; qui r&eacute;sulte
+d'elles.<a name="FNanchor_16_45" id="FNanchor_16_45"></a><a href="#Footnote_16_45" class="fnanchor">[16]</a></p>
+
+<p>Mais de toutes ces loix, la plus affreuse sans doute, est celle qui
+condamne &agrave; la mort un homme qui n'a fait que c&eacute;der &agrave; des inspirations
+plus fortes que lui. Sans examiner ici s'il est vrai que l'homme ait le
+droit de mort sur ses semblables, sans m'attacher &agrave; vous faire voir
+qu'il est impossible qu'il ait jamais re&ccedil;u ce droit ni de Dieu, ni de la
+nature, ni de la premi&egrave;re assembl&eacute;e o&ugrave; les loix s'&eacute;rig&egrave;rent, et dans
+laquelle l'homme consentit &agrave; sacrifier une portion de sa libert&eacute; pour
+conserver l'autre; sans entrer, dis-je, dans tous ces d&eacute;tails d&eacute;j&agrave;
+pr&eacute;sent&eacute;s par tant de bons esprits, de mani&egrave;re &agrave; convaincre de
+l'injustice et de l'atrocit&eacute; de cette loi, examinons simplement ici quel
+effet elle a produit sur les hommes depuis qu'ils s'y sont assujettis.
+Calculons d'une part toutes les victimes innocentes sacrifi&eacute;es par cette
+loi, et de l'autre toutes les victimes &eacute;gorg&eacute;es par la main du crime et
+de la sc&eacute;l&eacute;ratesse. Confrontons ensuite le nombre des malheureux
+vraiment coupables qui ont p&eacute;ri sur l'&eacute;chafaud, &agrave; celui des citoyens
+v&eacute;ritablement contenus par l'exemple des criminels condamn&eacute;s. Si je
+trouve beaucoup plus de victimes du sc&eacute;l&eacute;rat, que d'innocens sacrifi&eacute;s
+par le glaive de Th&eacute;mis, et de l'autre part que pour cent ou deux cent
+mille criminels justement immol&eacute;s, je trouve des millions d'hommes
+contenus, la loi sans doute sera tol&eacute;rable; mais si je d&eacute;couvre au
+contraire comme cela n'est que trop d&eacute;montr&eacute;, beaucoup plus de victimes
+innocentes chez Th&eacute;mis, que de meurtres chez les sc&eacute;l&eacute;rats, et que des
+millions d'&ecirc;tres m&ecirc;me justement supplici&eacute;s, n'aient pu arr&ecirc;ter un seul
+crime, la loi sera non seulement inutile, abusive, dangereuse et
+g&ecirc;dante, ainsi qu'il vient d'&ecirc;tre d&eacute;montr&eacute;, mais elle sera absurde et
+criante, et ne pourra passer, tant qu'elle punira afflictivement, que
+pour un genre de sc&eacute;l&eacute;ratesse qui n'aura, de plus que l'autre, pour &ecirc;tre
+autoris&eacute;; que l'usage, l'habitude et la force, toutes raisons qui ne
+sont ni naturelles, ni l&eacute;gitimes, ni meilleures que celles de
+<i>Cartouche</i>.</p>
+
+<p>Quel sera donc alors le fruit que l'homme aura recueilli du sacrifice
+volontaire d'une portion de sa libert&eacute;, et que reviendra-t-il au plus
+faible d'avoir encore amoindri ses droits, dans l'espoir de
+contrebalancer ceux du plus fort, sinon de s'&ecirc;tre donn&eacute; des entraves et
+un ma&icirc;tre de plus? Puisqu'il a toujours contre lui le plus fort comme il
+l'avait auparavant, et encore le juge qui prend commun&eacute;ment le parti du
+plus fort et pour son int&eacute;r&ecirc;t personnel et par ce penchant secret et
+invincible qui nous ram&egrave;ne sans cesse vers nos &eacute;gaux.</p>
+
+<p>Le pacte fait par le plus faible dans l'origine des soci&eacute;t&eacute;s, cette
+convention par laquelle, effray&eacute; du pouvoir du plus fort, il consentit &agrave;
+se lier et &agrave; renoncer &agrave; une portion de sa libert&eacute;, pour jouir en paix de
+l'autre, fut donc bien plut&ocirc;t l'an&eacute;antissement total des deux portions
+de sa libert&eacute;, que la conservation de l'une des deux, ou, pour mieux
+dire, un pi&egrave;ge de plus dans lequel le plus fort eut l'art, en lui
+c&eacute;dant, d'entra&icirc;ner le plus faible.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait par une enti&egrave;re &eacute;galit&eacute; des fortunes et des conditions, qu'il
+fallait &eacute;nerver la puissance du plus fort, et non par de vaines loix qui
+ne sont, comme le disait Solon, que des <i>toiles d'araign&eacute;es o&ugrave; les
+moucherons p&eacute;rissent, et desquelles les gu&ecirc;pes trouvent toujours le
+moyen de s'&eacute;chapper</i>.</p>
+
+<p>Eh! que d'injustices d'ailleurs, que de contradictions dans vos loix
+Europ&eacute;ennes? Elles punissent une infinit&eacute; de crimes qui n'ont aucune
+sorte de cons&eacute;quence, qui n'outraient en rien le bonheur de la soci&eacute;t&eacute;,
+tandis que, d'autre part, elles sont sans vigueur sur des forfaits r&eacute;els
+et dont les suites sont infiniment dangereuses. Tels que l'avarice, la
+duret&eacute; d'&acirc;me, le refus de soulager les malheureux, la calomnie, la
+gourmandise et la paresse contre lesquels les loix ne disent mot,
+quoiqu'ils soient des branches intarissables de crimes et de malheurs.</p>
+
+<p>Ne m'avouerez-vous pas que cette disproportion, que cette cruelle
+indulgence de la loi sur certains objets, et sa farouche s&eacute;v&eacute;rit&eacute; sur
+d'autres, rendent bien douteuse la justice des cas sur lesquels elles
+prononcent, et sa n&eacute;cessit&eacute; bien incertaine.</p>
+
+<p>L'homme d&eacute;j&agrave; si malheureux par lui-m&ecirc;me, d&eacute;j&agrave; si accabl&eacute; de tous les
+maux que lui pr&eacute;parent sa faiblesse et sa sensibilit&eacute;, ne m&eacute;rite-t-il
+pas un peu d'indulgence de ses semblables? Ne m&eacute;rite-t-il pas que
+ceux-ci ne le surchargent point encore du joug de tant de liens
+ridicules, presque tous inutiles, et contraires &agrave; la nature. Il me
+semble qu'avant d'interdire &agrave; l'homme ce que l'on qualifie gratuitement
+de crimes, il faudrait bien examiner avant, si cette chose, telle
+qu'elle soit, ne peut pas s'accorder avec les r&egrave;gles n&eacute;cessaires au
+v&eacute;ritable maintien de la soci&eacute;t&eacute;: car s'il est d&eacute;montr&eacute; que cette chose
+n'y fait pas de mal, ou que ce mal est presqu'insensible, la soci&eacute;t&eacute;
+plus nombreuse, ayant plus de force que l'homme seul, et pouvant mieux
+souffrir ce mal, que l'homme ne supporterait la privation du l&eacute;ger d&eacute;lit
+qui le charme, doit sans doute tol&eacute;rer ce petit mal, plut&ocirc;t que de le
+punir.</p>
+
+<p>Qu'un l&eacute;gislateur philosophe, guid&eacute; par cette sage maxime, fasse passer
+en revue devant lui, tous les crimes contre lesquels vos loix
+prononcent, qu'il les approfondisse tous, et les toise, s'il est permis
+d'employer cette expression, au v&eacute;ritable bonheur de la soci&eacute;t&eacute;, quel
+retranchement ne fera-t-il pas?</p>
+
+<p>Solon disait qu'il temp&eacute;rait ses loix et les accommodait si bien aux
+int&eacute;r&ecirc;ts de ses concitoyens, qu'ils conna&icirc;traient &eacute;videmment, qu'il leur
+serait plus avantageux de les observer, que de les enfreindre; et en
+effet, les hommes ne transgressent ordinairement que ce qui leur nuit;
+des loix assez sages, assez douces pour s'accorder avec la nature, ne
+seraient jamais viol&eacute;es.&mdash;Et pourquoi donc les croire impossibles.
+Examinez les miennes et le peuple pour qui je les ai faites, et vous
+verrez si elles sont ou non puis&eacute;es dans la nature.</p>
+
+<p>La meilleure de toutes les loix, devant &ecirc;tre celle qui se transgressera
+le moins, sera donc &eacute;videmment celle qui s'accordera le mieux et &agrave; nos
+passions et au g&eacute;nie du climat sous lequel nous sommes n&eacute;s. Une loi est
+un frein: or la meilleure qualit&eacute; du frein est de ne pouvoir se rompre.
+Ce n'est pas la multiplicit&eacute; des loix qui constitue la force du frein,
+c'est l'esp&egrave;ce. Vous avez cru rendre vos peuples heureux en augmentant
+la somme des loix, tandis qu'il ne s'agissait que de diminuer celle des
+crimes. Et savez-vous qui les multiplie, ces crimes?... C'est l'informe
+constitution de votre gouvernement, d'o&ugrave; ils naissent en foule, d'o&ugrave; il
+n'est pas possible qu'ils ne fourmillent ... et plus que tout, la
+ridicule importance que des sots ont attach&eacute;e aux petites choses. Vous
+avez commenc&eacute;, dans les gouvernemens soumis &agrave; la morale chr&eacute;tienne, par
+&eacute;riger en d&eacute;lits capitaux tout ce que condamnait cette doctrine;
+insensiblement vous avez fait des crimes de vos p&eacute;ch&eacute;s; vous vous &ecirc;tes
+crus en droit d'imiter la foudre que vous pr&ecirc;tiez &agrave; la justice divine,
+et vous avez pendu, rou&eacute; effectivement, parce que vous imaginiez
+faussement que Dieu br&ucirc;lait, noyait et punissait ces m&ecirc;mes travers,
+chim&eacute;riques au fond, et dont l'immensit&eacute; de sa grandeur &eacute;tait bien loin
+de s'occuper. Presque toutes les loix de Saint-Louis ne sont fond&eacute;es que
+sur ces sophismes.<a name="FNanchor_17_46" id="FNanchor_17_46"></a><a href="#Footnote_17_46" class="fnanchor">[17]</a> On le sait, et l'on n'en revient pas, parce qu'il
+est bien plut&ocirc;t fait de pendre ou de rouer des hommes, que d'&eacute;tudier
+pourquoi on les condamne; l'un laisse en paix le supp&ocirc;t de Th&eacute;mis souper
+chez sa Phrin&eacute;e ou son Antino&uuml;s, l'autre le forcerait &agrave; passer dans
+l'&eacute;tude des momens si chers au plaisir; et ne vaut-il pas bien mieux
+pendre ou rouer, pour son compte, une douzaine de malheureux dans sa
+vie, que de donner trois mois &agrave; son m&eacute;tier. Voil&agrave; comme vous avez
+multipli&eacute; les fers de vos citoyens, sans vous occuper jamais de ce qui
+pouvait les all&eacute;ger, sans m&ecirc;me r&eacute;fl&eacute;chir qu'ils pouvaient vivre exempts
+de toutes ces cha&icirc;nes, et qu'il n'y avait que de la barbarie &agrave; les en
+charger.</p>
+
+<p>L'univers entier se conduirait par une seule loi, si cette loi &eacute;tait
+bonne. Plus vous inclinez les branches d'un arbre, plus vous donnez de
+facilit&eacute; pour en d&eacute;rober les fruits; tenez-les droites et &eacute;lev&eacute;es, qu'il
+n'y ait plus qu'un seul moyen de les atteindre, vous diminuez le nombre
+des ravisseurs. Etablissez l'&eacute;galit&eacute; des fortunes et des conditions,
+qu'il n'y ait d'unique propri&eacute;taire que l'&eacute;tat, qu'il donne &agrave; vie &agrave;
+chaque sujet tout ce qu'il lui faut pour &ecirc;tre heureux, et tous les
+crimes dangereux dispara&icirc;tront, la constitution de Tamo&eacute; vous le prouve.
+Or, il n'est rien de petit qui ne puisse s'ex&eacute;cuter en grand. Supprimez,
+en un mot, la quantit&eacute; de vos loix et vous amoindrirez n&eacute;cessairement
+celle de vos crimes. N'ayez qu'une loi, il n'y aura plus qu'un seul
+crime; que cette loi soit dans la nature, qu'elle soit celle de la
+nature, vous aurez fort peu de criminels; regarde maintenant, jeune
+homme, consid&egrave;re avec moi lequel vaut mieux ou de chercher le moyen de
+punir beaucoup de crimes, ou de trouver celui de n'en faire na&icirc;tre
+aucun.&mdash;Zam&eacute;, dis-je au monarque, cette seule et respectable loi, dont
+vous parlez, s'outrage &agrave; tout instant; il n'y a pas de jour o&ugrave;, sur la
+surface de la terre, un &ecirc;tre injuste ne fasse &agrave; son semblable ce qu'il
+serait bien f&acirc;ch&eacute; d'en souffrir.&mdash;Oui, me r&eacute;pondit le vieillard, parce
+qu'on laisse subsister l'int&eacute;r&ecirc;t que l'infracteur a de manquer &agrave; la loi;
+an&eacute;antissez cet int&eacute;r&ecirc;t, vous lui enlevez les moyens d'enfreindre; voil&agrave;
+la grande op&eacute;ration du l&eacute;gislateur, voil&agrave; celle o&ugrave; je crois avoir
+r&eacute;ussi. Tant que Paul aura int&eacute;r&ecirc;t de voler Pierre, parce qu'il est
+moins riche que ce Pierre, quoiqu'il enfreigne la loi de la nature, en
+faisant une chose qu'il serait f&acirc;ch&eacute; que l'on lui f&icirc;t, assur&eacute;ment il la
+fera; mais si je rends par mon syst&egrave;me d'&eacute;galit&eacute; Paul aussi riche que
+Pierre, n'ayant plus d'int&eacute;r&ecirc;t &agrave; le voler, Pierre ne sera plus troubl&eacute;
+dans sa possession, ou il le sera sans doute beaucoup moins, ainsi du
+reste.&mdash;Il est, continuai-je d'objecter &agrave; Zam&eacute;, une sorte de perversit&eacute;
+dans certains coeurs, qui ne se corrige point; beaucoup de gens font le
+mal sans int&eacute;r&ecirc;t. Il est reconnu aujourd'hui qu'il y a des hommes qui ne
+s'y livrent que par le seul charme de l'infraction. Tib&egrave;re, H&eacute;liogabale,
+Andronic se souill&egrave;rent d'atrocit&eacute;s dont il ne leur revenait que le
+barbare plaisir de les commettre.&mdash;Ceci est un autre ordre de choses,
+dit Zam&eacute;; aucune loi ne contiendra les gens dont vous parlez, il faut
+m&ecirc;me bien se garder d'en faire contre eux. Plus vous leur offrez de
+digues plus vous leur pr&eacute;parez de plaisir &agrave; les rompre; c'est, comme
+vous dites, l'infraction seule qui les amuse; peut-&ecirc;tre ne se
+plongeraient-ils pas dans cette esp&egrave;ce de mal, s'ils ne le croyaient
+d&eacute;fendu.&mdash;Quelle loi les retiendra donc?&mdash;Voyez cet arbre, poursuivit
+Zam&eacute;, en m'en montrant un dont le tronc &eacute;tait plein de noeuds,
+croyez-vous qu'aucun effort puisse jamais redresser cette
+plante.&mdash;Non.&mdash;Il faut donc la laisser comme elle est; elle fait nombre
+et donne de l'ombrage; usons-en, et ne la regardons pas. Les gens dont
+vous me parlez sont rares. Ils ne m'inqui&egrave;tent point, j'emploierais le
+sentiment, la d&eacute;licatesse et l'honneur avec eux, ces freins seraient
+plus s&ucirc;rs que ceux de la loi. J'essaierais encore de faire changer leur
+habitude de motifs, l'un ou l'autre de ces moyens r&eacute;ussiraient:
+croyez-moi, mon ami, j'ai trop &eacute;tudi&eacute; les hommes pour ne pas vous
+r&eacute;pondre qu'il n'est aucune sorte d'erreurs que je ne d&eacute;tourne ou
+n'an&eacute;antisse, sans jamais employer de punitions corporelles. Ce qui g&ecirc;ne
+ou moleste le physique n'est fait que pour les animaux; l'homme, ayant
+la raison au-dessus d'eux, ne doit &ecirc;tre conduit que par elle, et ce
+puissant ressort m&egrave;ne &agrave; tout, il ne s'agit que de savoir le manier.<a name="FNanchor_18_47" id="FNanchor_18_47"></a><a href="#Footnote_18_47" class="fnanchor">[18]</a></p>
+
+<p>Encore une fois, mon ami, poursuivit Zam&eacute;, ce n'est que du bonheur
+g&eacute;n&eacute;ral qu'il faut que le l&eacute;gislateur s'occupe, tel doit &ecirc;tre son unique
+objet; s'il simplifie ses id&eacute;es, ou qu'il les rapetisse en ne pensant
+qu'au particulier, il ne le fera qu'aux d&eacute;pens de la chose principale,
+qu'il ne doit jamais perdre de vue, et il tombera dans le d&eacute;faut de ses
+pr&eacute;d&eacute;cesseurs.</p>
+
+<p>Admettons un instant un &Eacute;tat compos&eacute; de quatre mille sujets, plus ou
+moins; il ne s'agit que d'un exemple: nommons-en la moiti&eacute; les blancs,
+l'autre moiti&eacute; les noirs; supposons &agrave; pr&eacute;sent que les blancs placent
+injustement leur f&eacute;licit&eacute; dans une sorte d'oppression impos&eacute;e aux noirs,
+que fera le l&eacute;gislateur ordinaire? Il punira les blancs, afin de
+d&eacute;livrer les noirs de l'oppression qu'ils endurent, et vous le verrez
+revenir de cette op&eacute;ration, se croyant plus grand qu'un <i>Licurgue</i>; il
+n'aura pourtant fait qu'une sottise; qu'importe au bien g&eacute;n&eacute;ral que ce
+soient les noirs plut&ocirc;t que les blancs qui soient heureux? Avant la
+punition que vient d'imposer cet imb&eacute;cile, les blancs &eacute;taient les plus
+heureux; depuis sa punition, ce sont les noirs; son op&eacute;ration se r&eacute;duit
+donc &agrave; rien, puisqu'il laisse les choses comme elles &eacute;taient auparavant.
+Ce qu'il faut qu'il fasse, et ce qu'il n'a certainement point fait,
+c'est de rendre les uns et les autres &eacute;galement heureux, et non pas les
+uns aux d&eacute;pens des autres; or, pour y r&eacute;ussir, il faut qu'il
+approfondisse d'abord l'esp&egrave;ce d'oppression dont les blancs font leur
+f&eacute;licit&eacute;; et si, dans cette oppression qu'ils se plaisent &agrave; exercer, il
+n'y a pas, ainsi que cela arrive souvent, beaucoup de choses qui ne
+tiennent qu'&agrave; l'opinion, afin, si cela est, de conserver aux blancs, le
+plus que faire se pourra, de la chose qui les rend heureux; ensuite il
+fera comprendre aux noirs tout ce qu'il aura observ&eacute; de chim&eacute;rique dans
+l'oppression dont ils se plaignent; puis il conviendra avec eux de
+l'esp&egrave;ce de d&eacute;dommagement qui pourrait leur rendre une partie du bonheur
+que leur enl&egrave;ve l'oppression des blancs, afin de conserver l'&eacute;quilibre,
+puisque l'union ne peut avoir lieu; de l&agrave;, il soumettra les blancs au
+d&eacute;dommagement demand&eacute; par les noirs, et ne permettra dor&eacute;navant aux
+premiers cette oppression sur les seconds, qu'en l'acquittant par le
+d&eacute;dommagement demand&eacute;; voil&agrave;, d&egrave;s-lors, les quatre mille sujets heureux,
+puisque les blancs le sont par l'oppression o&ugrave; ils r&eacute;duisent les noirs,
+et que ceux-l&agrave; le deviennent par le d&eacute;dommagement accord&eacute; &agrave; leur
+oppression; voil&agrave; donc, dis-je, tout le monde heureux, et personne de
+puni; voil&agrave; une sorte de malfaiteurs, une sorte de victimes aux
+malfaiteurs, et n&eacute;anmoins tout le monde content. Si quelqu'un manque
+maintenant &agrave; la loi, la punition doit &ecirc;tre &eacute;gale; c'est-&agrave;-dire, que le
+noir doit &ecirc;tre puni, si pour le d&eacute;dommagement demand&eacute;, et qu'on lui
+donne, il ne souffre pas l'oppression du blanc, et celui-ci &eacute;galement
+puni, s'il n'accorde pas le d&eacute;dommagement qui doit &eacute;quivaloir &agrave;
+l'oppression dont il jouit; mais cette punition (dont la n&eacute;cessit&eacute; ne se
+pr&eacute;sentera pas deux fois par si&egrave;cle) n'est plus enjointe alors au
+particulier pour avoir grev&eacute; le particulier; ce qui est odieux. Il n'y a
+pas de justice &agrave; &eacute;tablir qu'il faille qu'un individu soit plus heureux
+que l'autre; mais la peine est alors port&eacute;e contre l'infracteur de la
+loi qui &eacute;tablissait l'&eacute;quilibre, et de ce moment elle est juste.</p>
+
+<p>Il est parfaitement &eacute;gal, en un mot, qu'un membre de la soci&eacute;t&eacute; soit
+plus heureux qu'un autre; ce qui est essentiel au bonheur g&eacute;n&eacute;ral, c'est
+que tous deux soient aussi heureux qu'ils peuvent l'&ecirc;tre; ainsi, le
+l&eacute;gislateur ne doit pas punir l'un, de ce qu'il cherche &agrave; se rendre
+heureux aux d&eacute;pens de l'autre, parce que l'homme, en cela, ne fait que
+suivre l'intention de la nature; mais il doit examiner si l'un de ces
+hommes ne sera pas &eacute;galement heureux, en c&eacute;dant une l&eacute;g&egrave;re portion de sa
+f&eacute;licit&eacute; &agrave; celui qui est tout-&agrave;-fait &agrave; plaindre; et si cela est, le
+l&eacute;gislateur doit &eacute;tablir l'&eacute;galit&eacute; mutant qu'il est possible, et
+condamner le plus heureux &agrave; remettre l'autre dans une situation moins
+triste que celle qui l'a forc&eacute; au crime.</p>
+
+<p>Mais, continuons le tableau des injustices de vos loix: un homme, je le
+suppose, en maltraite un autre, puis convient avec le l&eacute;z&eacute; d'un
+d&eacute;dommagement; voil&agrave; l'&eacute;galit&eacute;: l'un a les coups, l'autre a de moins
+l'argent qu'il a donn&eacute; pour avoir appliqu&eacute; les coups, les choses sont
+&eacute;gales; chacun doit &ecirc;tre content; cependant tout n'est pas fini: on n'en
+n'intente pas moins un proc&egrave;s &agrave; l'agresseur; et quoiqu'il n'ait plus
+aucune esp&egrave;ce de tort, quoiqu'il ait satisfait au seul qu'il ait eu, et
+qu'il ait satisfait au gr&eacute; de l'offens&eacute;, on ne l'en poursuit pas moins
+sous le scandaleux et vain pr&eacute;texte d'une r&eacute;paration &agrave; la justice.
+N'est-ce donc pas une cruaut&eacute; inou&iuml;e! Cet homme n'a fait qu'une faute,
+il ne doit qu'une r&eacute;paration: ce que doit faire la justice, c'est
+d'avoir l'oeil &agrave; ce qu'il y satisfasse; d&egrave;s qu'il l'a fait, les juges
+n'ont plus rien &agrave; voir; ce qu'ils disent, ce qu'ils font de plus, n'est
+qu'une vexation atroce sur le Citoyen, aux d&eacute;pens de qui ils
+s'engraissent impun&eacute;ment, et contre laquelle la Nation enti&egrave;re doit se
+r&eacute;volter<a name="FNanchor_19_48" id="FNanchor_19_48"></a><a href="#Footnote_19_48" class="fnanchor">[19]</a>.</p>
+
+<p>Tous les autres d&eacute;lits s'expliqueraient par les m&ecirc;mes principes, et
+peuvent &ecirc;tre soumis tous au m&ecirc;me examen, de quelque nature qu'ils
+soient; le meurtre m&ecirc;me, le plus affreux de tous les crimes, celui qui
+rend l'homme plus f&eacute;roce et plus dangereux que les b&ecirc;tes, le meurtre
+s'est rachet&eacute; chez tous les peuples de la terre, et se rach&egrave;te encore
+dans les trois quarts de l'univers, pour une somme proportionn&eacute;e &agrave; la
+qualit&eacute; du mort<a name="FNanchor_20_49" id="FNanchor_20_49"></a><a href="#Footnote_20_49" class="fnanchor">[20]</a>; les Nations sages n'imaginaient pas devoir imposer
+d'autre peine que celle qui peut &ecirc;tre utile; elles rejetaient ce qui
+double le mal sans l'arr&ecirc;ter, et sur-tout sans le r&eacute;parer.</p>
+
+<p>Ayant soigneusement an&eacute;anti tout ce qui peut conduire au meurtre,
+poursuivit Zam&eacute;, j'ai bien peu d'exemples de ce forfait monstrueux dans
+mon isle; la punition o&ugrave; je le soumets est simple; elle remplit l'objet
+en s&eacute;questrant le coupable de la soci&eacute;t&eacute;, et n'a rien de contraire &agrave; la
+nature; le signalement du criminel est envoy&eacute; dans toutes les villes,
+avec d&eacute;fense exacte de l'y recevoir; je lui donne une pirogue o&ugrave; sont
+plac&eacute;s des vivres pour un mois; il y monte seul, en recevant l'ordre de
+s'&eacute;loigner et de ne jamais aborder dans l'isle sous peine de mort; il
+devient ce qu'il peut, j'en ai d&eacute;livr&eacute; ma patrie, et n'ai pas sa mort &agrave;
+me reprocher; c'est le seul crime qui soit puni de cette mani&egrave;re: tout
+ce qui est au-dessous ne vaut pas le sang d'un Citoyen, et je me garde
+bien de le r&eacute;pandre en d&eacute;dommagement; j'aime mieux corriger que punir:
+l'un conserve l'homme et l'am&eacute;liore, l'autre le perd sans lui &ecirc;tre
+utile; je vous ai dit mes moyens, ils r&eacute;ussissent presque toujours:
+l'amour-propre est le sentiment le plus actif dans l'homme; on gagne
+tout en l'int&eacute;ressant. Un des ressorts de ce sentiment, que j'ose me
+flatter d'avoir remu&eacute; le plus adroitement, est celui qui tend &agrave; &eacute;mouvoir
+le coeur de l'homme par la juste compensation des vices et des vertus:
+n'est-il pas affreux que, dans votre Europe, un homme qui a fait douze
+ou quinze belles actions, doive perdre la vie quand il a eu le malheur
+d'en faire une mauvaise, infiniment moins dangereuse souvent que n'ont
+&eacute;t&eacute; bonnes celles dont vous ne lui tenez aucun compte. Ici, toutes les
+belles actions du Citoyen sont r&eacute;compens&eacute;es: s'il a le malheur de
+devenir faible une fois en sa vie, on examine impartialement le mal et
+le bien, on les p&egrave;se avec &eacute;quit&eacute;, et si le bien l'emporte, il est
+absous. Croyez-le, la louange est douce, la r&eacute;compense est flatteuse;
+tant que vous ne vous servirez pas d'elles pour mitiger les peines
+&eacute;normes qu'imposent vos loix, vous ne r&eacute;ussirez jamais &agrave; conduire comme
+il faut le Citoyen, et tous ne ferez que des injustices. Une autre
+atrocit&eacute; de vos usages, est de poursuivre le criminel anciennement
+condamn&eacute; pour une mauvaise action, quoiqu'il se soit corrig&eacute;, quoiqu'il
+ait men&eacute; depuis long-tems une vie r&eacute;guli&egrave;re; cela est d'autant plus
+inf&acirc;me, qu'alors le bien l'emporte sur le mal, que cela est tr&egrave;s-rare,
+et que vous d&eacute;couragez totalement l'homme en lui apprenant que le
+repentir est inutile.</p>
+
+<p>On me raconta dans mes voyages l'action d'un juge de votre Patrie, dont
+j'ai long-tems fr&eacute;mi; il fit, m'assura-t-on, enlever le coupable qu'il
+avait condamn&eacute;, quinze ans apr&egrave;s le jugement; ce malheureux, trouv&eacute; dans
+son asyle, &eacute;tait devenu un saint; le juge barbare ne le fit pas moins
+tra&icirc;ner au supplice ... et je me dis que ce juge &eacute;tait un sc&eacute;l&eacute;rat qui
+aurait m&eacute;rit&eacute; une mort trois fois plus douloureuse que cette victime
+infortun&eacute;e. Je me dis, que si le hasard le faisait prosp&eacute;rer, la
+Providence le culbuterait bient&ocirc;t, et ce que je m'&eacute;tais dit devint une
+proph&eacute;tie: cet homme a &eacute;t&eacute; l'horreur et l'ex&eacute;cration des Fran&ccedil;ais; trop
+heureux d'avoir conserv&eacute; la vie qu'il avait cent fois m&eacute;rit&eacute; de perdre
+par une multitude de pr&eacute;varications et d'autres horreurs ais&eacute;es &agrave;
+pr&eacute;sumer d'un monstre capable de celle que je cite, et dont la plus
+&eacute;clatante &eacute;tait d'avoir trahi l'&Eacute;tat<a name="FNanchor_21_50" id="FNanchor_21_50"></a><a href="#Footnote_21_50" class="fnanchor">[21]</a>.</p>
+
+<p>O bon jeune homme! continua Zam&eacute;, la science du l&eacute;gislateur n'est pas de
+mettre un frein au vice; car il ne fait alors que donner plus d'ardeur
+au d&eacute;sir qu'on a de le rompre; si ce l&eacute;gislateur est sage, il ne doit
+s'occuper, au contraire, qu'&agrave; en aplanir la route, qu'&agrave; la d&eacute;gager de
+ses entraves, puisqu'il n'est malheureusement que trop vrai qu'elles
+seules composent une grande partie des charmes que l'homme trouve dans
+cette carri&egrave;re; priv&eacute; de cet attrait, il finit par s'en d&eacute;go&ucirc;ter; qu'on
+s&egrave;me dans le m&ecirc;me esprit quelques &eacute;pines dans les sentiers de la vertu,
+l'homme finira par la pr&eacute;f&eacute;rer, par s'y porter naturellement, rien qu'en
+raison des difficult&eacute;s dont on aurait eu l'art de la couvrir, et voil&agrave;
+ce que sentirent si bien les adroits l&eacute;gislateurs de la Gr&egrave;ce; ils
+firent tourner au bonheur de leurs Concitoyens les vices qu'ils
+trouv&egrave;rent &eacute;tablis chez eux, l'attrait disparut avec la cha&icirc;ne, et les
+Grecs devinrent vertueux seulement &agrave; cause de la peine qu'ils trouv&egrave;rent
+&agrave; l'&ecirc;tre, et des facilit&eacute;s que leur offrait le vice.</p>
+
+<p>L'art ne consiste donc qu'&agrave; bien conna&icirc;tre ses Concitoyens, et qu'&agrave;
+savoir profiter de leur faiblesse; on les m&egrave;ne alors o&ugrave; l'on veut; si la
+religion s'y oppose, le l&eacute;gislateur doit en rompre le frein sans
+balancer: une religion n'est bonne qu'autant qu'elle s'accorde avec les
+loix, qu'autant qu'elle s'unit &agrave; elles pour composer le bonheur de
+l'homme. Si, pour parvenir &agrave; ce but, on se trouve forc&eacute; de changer les
+loix, et que la religion ne s'allie plus aux nouvelles, il faut rejeter
+cette religion<a name="FNanchor_22_51" id="FNanchor_22_51"></a><a href="#Footnote_22_51" class="fnanchor">[22]</a>. La religion, en politique, n'est qu'un double
+emploi, elle n'est que l'&eacute;taie de la l&eacute;gislation; elle doit lui c&eacute;der
+incontestablement dans tous les cas. Licurgue et Solon faisaient parler
+les oracles &agrave; leur gr&eacute;, et toujours &agrave; l'appui de leurs loix, aussi
+furent-elles long-tems respect&eacute;es.... N'osant pas faire parler les dieux,
+mon ami, je les ai fait taire; je ne leur ai accord&eacute; d'autre culte que
+celui qui pouvait s'adapter &agrave; des loix faites pour le bonheur de ce
+peuple. J'ai os&eacute; croire inutile ou impie celui qui ne s'allierait pas au
+code qui devait constituer sa f&eacute;licit&eacute;. Bien &eacute;loign&eacute; de calquer mes loix
+sur les maximes erron&eacute;es de la plupart des religions re&ccedil;ues, bien
+&eacute;loign&eacute; d'&eacute;riger en crimes les faiblesses de l'homme, si ridiculement
+menac&eacute;es par les cultes barbares, j'ai cru que s'il existait r&eacute;ellement
+un Dieu, il &eacute;tait impossible qu'il punit ses cr&eacute;atures des d&eacute;fauts
+plac&eacute;s par sa main m&ecirc;me; que pour composer un code raisonnable, je
+devais me r&eacute;gler sur sa justice et sur sa tol&eacute;rance; que l'ath&eacute;isme le
+plus d&eacute;cid&eacute; devenait mille fois pr&eacute;f&eacute;rable &agrave; l'admission d'un Dieu, dont
+le culte s'opposerait au bonheur de l'humanit&eacute;, et qu'il y avait moins
+de danger &agrave; ne point croire &agrave; l'existence de ce Dieu, que d'en supposer
+un, ennemi de l'homme.</p>
+
+<p>Mais une consid&eacute;ration plus essentielle au l&eacute;gislateur, une id&eacute;e qu'il
+ne doit jamais perdre de vue en faisant ses loix, c'est le malheureux
+&eacute;tat de liens dans le quel est n&eacute; l'homme. Avec quelle douceur ne
+doit-on pas corriger celui qui n'est pas libre, celui qui n'a fait le
+mal que parce qu'il lui devenait impossible de ne le pas faire. Si
+toutes nos actions sont une suite n&eacute;cessaire de la premi&egrave;re impulsion,
+si toutes d&eacute;pendent de la construction de nos organes, du cours des
+liqueurs, du plus ou moins de ressort des esprits animaux, de l'air que
+nous respirons, des alimens qui nous sustentent; si toutes sont
+tellement li&eacute;es au physique, que nous n'ayons pas m&ecirc;me la possibilit&eacute; du
+choix, la loi m&ecirc;me la plus douce ne deviendra-t-elle pas tyrannique? Et
+le l&eacute;gislateur, s'il est juste, devra-t-il faire autre chose que
+redresser l'infracteur ou l'&eacute;loigner de sa soci&eacute;t&eacute;? Quelle justice y
+aurait-il &agrave; le punir, d&egrave;s que ce malheureux a &eacute;t&eacute; entra&icirc;n&eacute; malgr&eacute; lui?
+N'est-il pas barbare, n'est-il pas atroce de punir un homme d'un mal
+qu'il ne pouvait absolument &eacute;viter?</p>
+
+<p>Supposons un oeuf plac&eacute; sur un billard, et deux billes lanc&eacute;es par un
+aveugle: l'une dans sa course &eacute;vite l'oeuf, l'autre le casse; est-ce la
+faute de la bille, est-ce la faute de l'aveugle qui a lanc&eacute; la bille
+destructive de l'oeuf? L'aveugle est la nature, l'homme est la bille,
+l'oeuf cass&eacute; le crime commis. Regarde &agrave; pr&eacute;sent, mon ami, de quelle
+&eacute;quit&eacute; sont les loix de ton Europe, et quelle attention doit avoir le
+l&eacute;gislateur qui pr&eacute;tendra les r&eacute;former.</p>
+
+<p>N'en doutons point, l'origine de nos passions, Et par cons&eacute;quent la
+cause de tous nos travers, d&eacute;pendent uniquement de notre constitution
+physique, et la diff&eacute;rence entre l'honn&ecirc;te homme et le sc&eacute;l&eacute;rat se
+d&eacute;montrerait par l'anatomie, si cette science &eacute;tait ce qu'elle doit
+&ecirc;tre; des organes plus ou moins d&eacute;licats, des fibres plus ou moins
+sensibles, plus ou moins d'&acirc;cret&eacute; dans le fluide nerveux, des causes
+ext&eacute;rieures de tel ou tel genre, un r&eacute;gime de vie plus ou moins
+irritant; voil&agrave; ce qui nous ballotte sans cesse entre le vice et la
+vertu, comme un vaisseau sur les flots de la mer, tant&ocirc;t &eacute;vitant les
+&eacute;cueils, tant&ocirc;t &eacute;chouant sur eux, faute de force pour s'en &eacute;carter; nous
+sommes comme ces instrumens, qui, form&eacute;s dans une telle proportion,
+doivent rendre un son agr&eacute;able, ou discord, contourn&eacute;s dans des
+proportions diff&eacute;rentes, il n'y a rien de nous, rien &agrave; nous, tout est &agrave;
+la nature, et nous ne sommes jamais dans ses mains que l'aveugle
+instrument de ses caprices.</p>
+
+<p>Dans cette diff&eacute;rence si l&eacute;g&egrave;re, eu &eacute;gard au fond, si peu d&eacute;pendante de
+nous, et qui pourtant, d'apr&egrave;s l'opinion re&ccedil;ue, fait &eacute;prouver &agrave; l'homme
+de si grands biens ou de si grands maux, ne serait-il pas plus sage d'en
+revenir &agrave; l'opinion des philosophes de la secte <i> d'Aristippe</i>, qui
+soutenait que celui qui a commis une faute, telle grave qu'elle puisse
+&ecirc;tre, est digne de pardon, parce que quiconque fait mal, ne l'a pas fait
+volontairement, mais y est forc&eacute; par la violence de ses passions; et que
+dans tel cas on ne doit ni ha&iuml;r ni punir; qu'il faut se borner &agrave;
+instruire et &agrave; corriger doucement. Un de vos philosophes a dit: <i>cela ne
+suffit pas, il faut des loix, elles sont n&eacute;cessaires, si elles ne sont
+pas justes</i>; et il n'a avanc&eacute; qu'un sophisme; ce qui n'est pas juste
+n'est nullement n&eacute;cessaire, il n'y a de vraiment n&eacute;cessaire que ce qui
+est juste; d'ailleurs, l'essence de la loi est d'&ecirc;tre juste; toute loi
+qui n'est que n&eacute;cessaire, sans &ecirc;tre juste, ne devient plus qu'une
+tyrannie.&mdash;Mais il faut bien, &ocirc; respectable vieillard, pris-je la
+libert&eacute; de dire, il faut bien cependant retrancher les criminels d&egrave;s
+qu'ils sont reconnus dangereux.</p>
+
+<p>Soit, r&eacute;pondit Zam&eacute;, mais il ne faut pas les punir, parce qu'on ne doit
+&ecirc;tre puni qu'autant que l'on a &eacute;t&eacute; coupable, pouvant s'emp&ecirc;cher de le
+devenir, et que les criminels, n&eacute;cessairement encha&icirc;n&eacute;s par des loix
+sup&eacute;rieures de la nature, ont &eacute;t&eacute; coupables malgr&eacute; eux. Retranchez-les
+donc en les bannissant, ou rendez-les meilleurs en les contraignant
+d'&ecirc;tre utiles &agrave; ceux qu'ils ont offens&eacute;s. Mais ne les jetez pas
+inhumainement dans ces cloaques empest&eacute;s, o&ugrave; tout ce qui les entoure est
+si gangren&eacute;, qu'il devient incertain de savoir lequel ach&egrave;vera de les
+corrompre plus vite, ou des exemples affreux re&ccedil;us par ceux qui les
+dirigent, ou de l'endurcissement et de l'imp&eacute;nitence finale, dont leurs
+malheureux compagnons leur offrent le tableau.... Tuez-les encore moins,
+parce que le sang ne r&eacute;pare rien, parce qu'au lieu d'un crime commis en
+voil&agrave; tout d'un coup deux, et qu'il est impossible que ce qui offense la
+nature puisse jamais lui servir de r&eacute;paration.</p>
+
+<p>Si vous faites tant que d'appesantir sur le citoyen quelque cha&icirc;ne avec
+le projet de le laisser dans la soci&eacute;t&eacute;, &eacute;vitez bien que cette cha&icirc;ne
+puisse le fl&eacute;trir: en d&eacute;gradant l'homme, vous irritez son coeur, vous
+aigrissez son esprit, vous avilissez son caract&egrave;re; le m&eacute;pris est d'un
+poids si cruel &agrave; l'homme, qu'il lui est arriv&eacute; mille fois de devenir
+violateur de la loi pour se venger d'en avoir &eacute;t&eacute; la victime; et tel
+n'est souvent conduit &agrave; l'&eacute;chafaud que par le d&eacute;sespoir d'une premi&egrave;re
+injustice<a name="FNanchor_23_52" id="FNanchor_23_52"></a><a href="#Footnote_23_52" class="fnanchor">[23]</a>.</p>
+
+<p>Mais,mon ami, poursuivit ce grand homme en me serrant les mains, que de
+pr&eacute;jug&eacute;s &agrave; vaincre pour arriver l&agrave;! que d'opinions chim&eacute;riques &agrave;
+d&eacute;truire! que de syst&egrave;mes absurdes &agrave; rejeter! que de philosophie &agrave;
+r&eacute;pandre sur les principes de l'administration!... Regarder comme tout
+simple une immensit&eacute; de choses que vous &ecirc;tes depuis si long-tems en
+possession de voir comme des crimes! quel travail!</p>
+
+<p>O toi, qui tiens dans tes mains le sort de tes compatriotes, magistrat,
+prince, l&eacute;gislateur, qui que tu sois enfin, n'use de l'autorit&eacute; que te
+donne la loi, que pour en adoucir la rigueur; songe que c'est par la
+patience que l'agriculteur vient &agrave; bout d'am&eacute;liorer un fruit sauvage;
+songe que la nature n'a rien fait d'inutile, et qu'il n'y a pas un seul
+homme sur la terre qui ne soit bon &agrave; quelque chose. La s&eacute;v&eacute;rit&eacute; n'est
+que l'abus de la loi; c'est m&eacute;priser l'esp&egrave;ce humaine que de ne pas
+regarder l'honneur comme le seul frein qui doive la conduire, et la
+honte comme le seul ch&acirc;timent qu'elle doive craindre. Vos malheureuses
+loix informes et barbares ne servent qu'&agrave; punir, et non &agrave; corriger;
+elles d&eacute;truisent et ne cr&eacute;ent rien; elles r&eacute;voltent et ne ram&egrave;nent
+point: or, n'esp&eacute;rez jamais avoir fait le moindre progr&egrave;s dans la
+science de conna&icirc;tre et de conduire l'homme, qu'apr&egrave;s la d&eacute;couverte des
+moyens qui le corrigeront sans le d&eacute;truire, et qui le rendront meilleur
+sans le d&eacute;grader.</p>
+
+<p>Le plus s&ucirc;r est d'agir comme vous voyez que je l'ai fait; opposez-vous &agrave;
+ce que le crime puisse na&icirc;tre, et vous n'aurez plus besoin de loix....
+Cessez de punir, autrement que par le ridicule, une foule d'&eacute;carts qui
+n'offensent en rien la soci&eacute;t&eacute;, et vos loix seront superflues.</p>
+
+<p><i>Les loix</i>, dit encore quelque part votre Montesquieu, <i>sont un mauvais
+moyen pour changer les mani&egrave;res, les usages, et pour r&eacute;primer les
+passions; c'est par les exemples et par les r&eacute;compenses, qu'il faut
+t&acirc;cher d'y parvenir</i>. J'ajoute aux id&eacute;es de ce grand homme, que la
+v&eacute;ritable fa&ccedil;on de ramener &agrave; la vertu est d'en faire sentir tout le
+charme, et sur-tout la n&eacute;cessit&eacute;; il ne faut pas se contenter de crier
+aux hommes, que la vertu est belle, il faut savoir le leur prouver; il
+faut faire na&icirc;tre &agrave; leurs yeux des exemples qui les convainquent de ce
+qu'ils perdent en ne la pratiquant pas. Si vous voulez qu'on respecte
+les liens de la soci&eacute;t&eacute;, faites-en sentir et la valeur et la puissance;
+mais n'imaginez pas r&eacute;ussir en les brisant. Que ces r&eacute;flexions doivent
+rendre circonspects sur le choix des punitions que l'on impose &agrave; celui
+qui s'est rendu coupable envers cette soci&eacute;t&eacute;: vos loix, au lieu de l'y
+ramener, l'en &eacute;loignent ou lui arrachent la vie, point de milieu....
+Quelle intol&eacute;rante et grossi&egrave;re b&ecirc;tise! qu'il serait tems de la
+d&eacute;truire! qu'il serait tems de la d&eacute;tester.</p>
+
+<p>Homme vil et m&eacute;prisable, &Ecirc;tre abhorr&eacute; de ton esp&egrave;ce, toi qui n'es n&eacute; que
+pour lui servir de bourreau, homme effroyable, enfin, qui pr&eacute;tends que
+des cha&icirc;nes ou des gibets sont des argumens sans r&eacute;plique; toi qui
+ressemble &agrave; cet insens&eacute;, br&ucirc;lant sa maison en d&eacute;cadence au lieu de la
+r&eacute;parer, quand cesseras-tu de croire qu'il n'y a rien de si beaux que
+tes loix, rien de si sublime que leurs effets! Renonce &agrave; ces pr&eacute;jug&eacute;s
+f&acirc;cheux qui n'ont encore servi qu'&agrave; te souiller inutilement des larmes
+et du sang de tes concitoyens; ose livrer la nature &agrave; elle-m&ecirc;me; t'es-tu
+jamais repenti de lui avoir accord&eacute; ta confiance? Ce peuplier majestueux
+qui &eacute;l&egrave;ve sa t&ecirc;te orgueilleuse dans les unes, est-il moins beau, moins
+fier, que ces ch&eacute;tifs arbustes que ta main courbe sous les r&egrave;gles de
+l'art; et ces enfans que tu nommes sauvages, abandonn&eacute;s comme les autres
+animaux, qui se tra&icirc;nent comme eux vers le sein de leur m&egrave;re, quand se
+fait sentir le besoin, sont-ils moins frais, moins vigoureux, moins
+sains que ces fr&ecirc;les nourrissons de ta Patrie, auxquels il semble que tu
+veuilles faire sentir, d&egrave;s qu'ils voient le jour, qu'ils ne sont n&eacute;s que
+pour porter des fers? Que gagnes-tu enfin &agrave; grever la nature? Elle n'est
+jamais ni plus belle, ni plus grande que lorsqu'elle s'&eacute;chappe de tes
+dignes; et ces arts, que tu ch&eacute;ris, que tu recherches, que tu honores,
+ces arts ne sont vraiment sublimes, que quand ils imitent mieux les
+d&eacute;sordres de cette nature que tes absurdit&eacute;s captivent; laisse-l&agrave; donc &agrave;
+ses caprices, et n'imagine pas la retenir par tes vaines loix; elle les
+franchira toujours d&egrave;s que les siennes l'exigeront, et tu deviendras
+comme tout ce qui t'encha&icirc;ne, le vil jouet de ses savans &eacute;carts.</p>
+
+<p>Grand homme! m'&eacute;criai-je dans l'enthousiasme, l'univers devrait &ecirc;tre
+&eacute;clair&eacute; par vous; heureux, cent fois heureux les citoyens de cette isle,
+et mille fois plus fortun&eacute;s encore les l&eacute;gislateurs qui sauront se
+modeler sur vous. Combien Platon avait raison de dire, <i>que les &Eacute;tats ne
+pouvaient &ecirc;tre heureux qu'autant qu'ils auraient des philosophes pour
+rois, ou que les rois seraient philosophes</i>. Mon ami, me r&eacute;pondit Zam&eacute;,
+tu me flattes, et je ne veux pas l'&ecirc;tre: puisque tu t'es servi pour me
+louer du mot d'un philosophe, laisse-moi te prouver ton tort par le mot
+d'un autre.... Solon ayant parl&eacute; avec fermet&eacute; &agrave; Cr&eacute;sus, roi de Lidie, qui
+avait fait &eacute;clater sa magnificence aux yeux de ce l&eacute;gislateur, et qui
+n'en avait re&ccedil;u que des avis durs, Solon, dis-je, fut bl&acirc;m&eacute; par &Eacute;sope le
+fabuliste: <i>Ami</i>, lui dit le Po&euml;te, <i>il faut, ou n'approcher jamais la
+personne des rois, ou ne leur dire que des choses flatteuses.&mdash;Dis
+plut&ocirc;t</i>, r&eacute;pondit Solon, <i>qu'il faut, ou ne les point approcher, ou ne
+leur dire que des choses utiles</i>.</p>
+
+<p>Nous rentr&acirc;mes. Zam&eacute; me pr&eacute;parait un nouveau spectacle: venez, me
+dit-il, je vous ai fait voir d'abord nos femmes seules, ensuite nos
+jeunes hommes, venez les examiner maintenant ensemble. On ouvrit un
+vaste salon, et je vis les cinquante plus belles femmes de la capitale
+r&eacute;unies &agrave; un pareil nombre de jeunes gens &eacute;galement choisis &agrave; la
+sup&eacute;riorit&eacute; de la taille et de la figure. Il n'y a que des &eacute;poux dans ce
+que vous voyez, me dit Zam&eacute;, on n'entre jamais dans le monde qu'avec ce
+titre, je vous l'ai dit; mais, quoique tout ce qui est ici soit mari&eacute;,
+il n'y a pourtant aucun m&eacute;nage de r&eacute;uni, aucun mari n'y a sa femme,
+aucune femme n'y voit son &eacute;poux; j'ai cru qu'ainsi vous jugeriez mieux
+nos moeurs. On servit quelques mets simples et frais &agrave; cet aimable
+cercle, ensuite chacun d&eacute;veloppa ses talens, on joua de quelques
+instrumens inconnus parmi nous, et que ce peuple avait avant sa
+civilisation; les uns ressemblaient &agrave; la guitare, d'autres &agrave; la fl&ucirc;te;
+leur musique, peu vari&eacute;e dans ses tons, ne me parut point agr&eacute;able. Zam&eacute;
+ne leur avait donn&eacute; aucune notion de la n&ocirc;tre: je crains, me dit-il, que
+la musique ne soit plus faite pour amollir et corrompre l'&acirc;me, que pour
+l'&eacute;lever, et nous &eacute;vitons avec soin ici tout ce qui peut &eacute;nerver les
+moeurs; je leur ai trouv&eacute; ces instrumens, je les leur laisse; je
+n'innoverai rien sur cette partie.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le concert, les deux sexes se m&ecirc;l&egrave;rent, ex&eacute;cut&egrave;rent ensemble
+plusieurs danses et plusieurs jeux, o&ugrave; la pudeur, la retenue la plus
+exacte r&eacute;gn&egrave;rent constamment. Pas un geste, pas un regard, pas un
+mouvement qui p&ucirc;t scandaliser le spectateur m&ecirc;me le plus s&eacute;v&egrave;re; je
+doute qu'une pareille assembl&eacute;e se f&ucirc;t maintenue en Europe dans des
+bornes aussi &eacute;troites: point de ces serremens de mains ind&eacute;cens, de ces
+oeillades obsc&egrave;nes, de ces mouvemens de genoux, de ces mots bas et &agrave;
+double entente, de ces &eacute;clats de rire, de toutes ces choses enfin si en
+usage dans vos soci&eacute;t&eacute;s corrompues, qui en prouvent &agrave;-la-fois le mauvais
+ton, l'impudence, le d&eacute;sordre et la d&eacute;pravation.</p>
+
+<p>Avec si peu de liens, dis-je &agrave; Zam&eacute;, avec des loix si douces, aussi peu
+de freins religieux, comment ne r&egrave;gne-t-il pas dans ce cercle plus de
+licence que je n'en vois?&mdash;C'est que les loix et les religions g&ecirc;nent
+les moeurs, dit Zam&eacute;, mais ne les &eacute;purent point; il ne faut ni fers, ni
+bourreaux, ni dogmes, ni temples, pour faire un honn&ecirc;te homme; ces
+moyens donnent des hypocrites et des sc&eacute;l&eacute;rats; ils n'ont jamais fait
+na&icirc;tre une vertu. Les &eacute;poux de ces femmes, quoiqu'absens, sont les amis
+de ces jeunes gens; ils sont heureux avec leurs femmes; ils les adorent,
+elles sont de leur choix, pourquoi voudriez-vous que ceux-ci, qui ont
+&eacute;galement des femmes qu'ils aiment, allassent troubler la f&eacute;licit&eacute; de
+leurs fr&egrave;res? Ils se feroient &agrave;-la-fois trois ennemis: la femme qu'ils
+attaqueraient, la leur qu'ils plongeraient dans le d&eacute;sespoir, et leurs
+amis qu'ils outrageraient. J'ai fait entrer ces principes dans
+l'&eacute;ducation; ils les sucent avec le lait; je les meus dans leurs coeurs
+par les grands ressorts du sentiment et de la d&eacute;licatesse. Qu'y feraient
+de plus la religion et les loix? Une de vos chim&egrave;res &agrave; vous autres
+Europ&eacute;ens, est d'imaginer que l'homme, semblable &agrave; la b&ecirc;te f&eacute;roce, ne se
+conduit jamais qu'avec des cha&icirc;nes; aussi &ecirc;tes-vous parvenus, au moyen
+de ces effrayans syst&egrave;mes, &agrave; le rendre aussi m&eacute;chant qu'il peut l'&ecirc;tre,
+en ajoutant au d&eacute;sir naturel du vice celui plus vif encore de briser un
+frein. Rien ne flatte et n'honore ces jeunes gens comme d'&ecirc;tre admis
+chez moi; j'ai saisi cette faiblesse, j'en ai profit&eacute;: tout est &agrave;
+prendre dans le coeur de l'homme, quand on veut se m&ecirc;ler de le conduire;
+ce qui fait que si peu de gens y r&eacute;ussissent, c'est que la moiti&eacute; de
+ceux qui l'entreprennent sont des sots, et que le reste, avec un peu
+plus de bon sens, peut-&ecirc;tre, ne peut atteindre &agrave; cette connaissance
+essentielle au coeur humain, sans laquelle on ne fait que des absurdit&eacute;s
+ou des choses de r&egrave;gle; car la r&egrave;gle est le grand cheval de bataille des
+imb&eacute;ciles; ils s'imaginent stupidement qu'une m&ecirc;me chose doit convenir &agrave;
+tout le monde, quoiqu'il n'y ait pas deux caract&egrave;res de semblables, ne
+voulant pas prendre la peine d'examiner, de ne prescrire &agrave; chacun que ce
+qui lui convient; et ils ne r&eacute;fl&eacute;chissent pas qu'ils traiteraient
+eux-m&ecirc;mes d'inepte un m&eacute;decin qui n'ordonnerait comme eux que le m&ecirc;me
+rem&egrave;de pour toutes sortes de maux; qu'un moyen soit propice ou non,
+qu'il; doive ou non r&eacute;ussir, leur &eacute;paisse conscience est calme toutes
+les fois que <i>la r&egrave;gle</i> est suivie, et qu'ils se sont comport&eacute;s dans <i>la
+r&egrave;gle</i>.</p>
+
+<p>Si un seul de ces jeunes gens, poursuivit Zam&eacute;, venait &agrave; manquer &agrave; ce
+qu'il doit, il serait exclus de ma maison, et cette crainte les contient
+d'autant plus, que j'ai su me faire aimer d'eux; ils fr&eacute;miraient de me
+d&eacute;plaire.&mdash;Mais lorsque vous ne les voyez pas?&mdash;Alors ils sont chez eux,
+les &eacute;poux se retrouvent unis, le soin de leur m&eacute;nage les occupe, et ils
+ne pensent pas &agrave; se trahir. Ce n'est pas, continua ce Prince, qu'il n'y
+ait quelques exemples d'adult&egrave;res; mais ils sont rares, ils sont cach&eacute;s,
+ils n'entra&icirc;nent ni trouble, ni scandale. Si les choses vont plus loin,
+si je soup&ccedil;onne qu'il puisse r&eacute;sulter quelques suites f&acirc;cheuses, je
+s&eacute;pare les coupables, je les fais habiter des villes diff&eacute;rentes, et,
+dans des cas plus graves encore, je les bannis pour quelque tems de
+Tamo&eacute;; cette punition de l'exil, annex&eacute;e aux crimes capitaux, les
+effraie &agrave; tel point qu'ils &eacute;vitent avec le plus grand soin tout ce qui
+peut mettre dans le cas du crime pour lequel elle est impos&eacute;e. Quand
+vous voulez r&eacute;gir une Nation, commencez par infliger des peines douces,
+et vous n'aurez pas besoin d'en avoir de sanglantes.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quelques heures d'amusemens honn&ecirc;tes et chastes, c'en est assez,
+me dit Zam&eacute;, je vais renvoyer ces &eacute;poux &agrave; leur soci&eacute;t&eacute;, o&ugrave; ils sont
+attendus ... sans jalousie, j'en suis bien s&ucirc;r, mais peut-&ecirc;tre avec un
+peu d'impatience. Il fit un geste accompagn&eacute; d'un sourire, tout cessa
+d&egrave;s le m&ecirc;me instant, on partit ... mais on ne s'accompagna point, on
+n'offrit point de bras, on ne chercha rien de ce qui peut donner la
+moindre atteinte &agrave; la d&eacute;cence, les jeunes femmes se retir&egrave;rent d'abord;
+une heure apr&egrave;s les jeunes hommes partirent, et tous en comblant de
+remerc&icirc;mens et de b&eacute;n&eacute;dictions le bon p&egrave;re, qui les aimait assez pour
+descendre ainsi dans les d&eacute;tails de leurs petits plaisirs.</p>
+
+<p>Levez-vous demain de bonne heure, me dit Zam&eacute;, je veux vous mener dans
+mon temple, je veux vous faire voir la magnificence, la pompe, le luxe
+m&ecirc;me de mes c&eacute;r&eacute;monies religieuses. Je veux que vous voyiez mes pr&ecirc;tres
+en fonctions.&mdash;Ah! r&eacute;pondis-je, c'est une des choses que j'ai le plus
+d&eacute;sir&eacute;; la religion d'un tel peuple doit &ecirc;tre aussi pure que ses moeurs,
+et je br&ucirc;le d&eacute;j&agrave; d'aller adorer Dieu au milieu de vous. Mais vous
+m'annoncez du faste.... O grand homme! je crois vous conna&icirc;tre assez pour
+&ecirc;tre s&ucirc;r qu'il en r&eacute;gnera peu dans vos c&eacute;r&eacute;monies.&mdash;Vous en jugerez, me
+dit Zam&eacute;, je vous attends une heure avant le lever du soleil.</p>
+
+<p>Je me rendis a la porte de la chambre de notre philosophe le lendemain &agrave;
+l'heure indiqu&eacute;e, il m'attendait; sa femme, ses enfans, et Zilia sa
+belle-fille, tout &eacute;tait autour de sa personne ch&eacute;rie. Allons, nous dit
+Zam&eacute;, l'astre est pr&ecirc;t &agrave; para&icirc;tre, ils doivent nous attendre. Nous
+travers&acirc;mes la ville; tous les habitans &eacute;taient d&eacute;j&agrave; &agrave; leurs portes; ils
+se joignaient &agrave; nous &agrave; mesure que nous passions; nous avan&ccedil;&acirc;mes ainsi
+jusqu'aux maisons o&ugrave; s'&eacute;levait la jeunesse, et dont je vous parlerai
+bient&ocirc;t. Les enfans des deux sexes en sortirent en foule; conduits par
+des vieillards, ils nous suivirent &eacute;galement; nous march&acirc;mes dans cet
+ordre jusqu'au pied d'une montagne qui se trouvait &agrave; l'orient derri&egrave;re
+la ville; Zam&eacute; monta jusqu'au sommet, je l'y suivis avec sa famille, le
+peuple nous environna ... le plus grand silence s'observait ... enfin
+l'astre parut.... A l'instant toutes les t&ecirc;tes se prostern&egrave;rent, toutes
+les mains s'&eacute;lev&egrave;rent aux cieux, on e&ucirc;t dit que leurs &acirc;mes y volaient
+&eacute;galement.</p>
+
+<p>&laquo;O souverain &eacute;ternel, dit Zam&eacute;, daigne accepter l'hommage profond d'un
+peuple qui t'adore.... Astre brillant, ce n'est pas &agrave; toi que nos voeux
+s'adressent, c'est &agrave; celui qui te meut, et qui t'a cr&eacute;&eacute;; ta beaut&eacute; nous
+rappelle son image ... tes sublimes op&eacute;rations sa puissance.... Porte-lui
+nos respects et nos voeux; qu'il daigne nous prot&eacute;ger tant que sa bont&eacute;
+nous laisse ici bas; qu'il veuille nous r&eacute;unir &agrave; lui quand il lui plaira
+de nous dissoudre;... qu'il dirige nos pens&eacute;es, qu'il r&egrave;gle nos actions,
+qu'il &eacute;pure nos coeurs, et que les sentimens de respect et d'amour qu'il
+nous inspire, puissent &ecirc;tre agr&eacute;es de sa grandeur, et se d&eacute;poser au pied
+de sa gloire.&raquo;</p>
+
+<p>Alors Zam&eacute;, qui s'&eacute;tait tenu droit, les mains &eacute;lev&eacute;es, pendant que tous
+&eacute;taient &agrave; genoux, se pr&eacute;cipita la face contre terre, adora un instant en
+silence, se releva les yeux humides de pleurs, et ramena le peuple dans
+sa ville.</p>
+
+<p>Voil&agrave; tout, me dit-il d&egrave;s que nous f&ucirc;mes rentr&eacute;s; croyez-vous que le
+Dieu de l'univers puisse exiger davantage de nous? Est-il besoin de
+l'enfermer dans des temples pour l'adorer et le servir? Il ne faut
+qu'observer une de ses plus belles op&eacute;rations, afin que cet acte de sa
+sublime grandeur d&eacute;veloppe en nous des sentimens d'amour et de
+reconnaissance, voil&agrave; pourquoi j'ai choisi l'instant et le lieu que vous
+venez de voir.... La pompe de la nature, mon ami, voil&agrave; la seule que je
+me sois permise, cet hommage est le seul qui plaise &agrave; l'&Eacute;ternel; les
+c&eacute;r&eacute;monies de la religion ne furent invent&eacute;es que pour fixer les yeux au
+d&eacute;faut du coeur; celles que je leur substitue fixent le coeur en
+charmant les yeux, cela n'est-il pas pr&eacute;f&eacute;rable? J'ai, d'ailleurs, voulu
+conserver quelque chose de l'ancien culte, cette politique &eacute;tait
+n&eacute;cessaire: les habitans de Tamo&eacute; adoraient le Soleil autrefois, je n'ai
+fait que rectifier leur syst&egrave;me, en leur prouvant qu'ils se trompaient
+de l'ouvrage &agrave; l'ouvrier, que le Soleil &eacute;tait la chose mue, et que
+c'&eacute;tait au moteur que devait s'adresser le cube. Ils m'ont compris, ils
+m'ont go&ucirc;t&eacute;, et sans presque rien changer &agrave; leur usage, de payens qu'ils
+&eacute;taient, j'en ai fait un peuple pieux et adorateur de l'&Ecirc;tre Supr&ecirc;me.
+Crois-tu que tes dogmes absurdes, tes inintelligibles myst&egrave;res, tes
+c&eacute;r&eacute;monies idol&acirc;tres, pussent les rendre, ou plus heureux, ou meilleurs
+citoyens? T'imagines-tu que l'encens br&ucirc;l&eacute; sur des autels de marbre
+vaille l'offrande de ces coeurs droits? A force de d&eacute;figurer le culte de
+l'&Eacute;ternel, vos religions d'Europe l'ont an&eacute;anti. Lorsque j'entre dans
+une de vos &eacute;glises, je la trouve si prodigieusement remplie de saints,
+de reliques, de momeries de toute esp&egrave;ce, que la chose du monde que j'ai
+le plus de peine &agrave; y reconna&icirc;tre est le Dieu que j'y d&eacute;sire; pour le
+trouver, je suis oblig&eacute; de descendre dans mon coeur: h&eacute;las! me dis-je
+alors, puisque voil&agrave; le lieu qui me le rappelle, ce n'est que l&agrave; que je
+dois le chercher, c'est la seule hostie que je doive mettre &agrave; ses pieds;
+les beaut&eacute;s de la nature en raniment l'id&eacute;e dans ce sanctuaire, je les
+contemple pour m'&eacute;difier, je les observe pour m'attendrir, et je m'en
+tiens l&agrave;; si je n'en ai pas fait assez, la bont&eacute; de ce Dieu m'assure
+qu'il me pardonnera; c'est pour le mieux servir que je d&eacute;gage son culte
+et son image du fatras d'absurdit&eacute;s que les hommes croient n&eacute;cessaires.
+J'&eacute;loigne tout ce qui m'emp&ecirc;cherait de me remplir de sa sublime essence;
+je foule aux pieds tout ce qui pr&eacute;tend partager son immensit&eacute;; je
+l'aimerais moins s'il &eacute;tait moins unique et moins grand; si sa puissance
+se divisait, si elle se multipliait, si cet &ecirc;tre simple, en un mot,
+devait s'honorer sous plusieurs, je ne verrais plus dans ce syst&egrave;me
+effrayant et barbare qu'un assemblage informe d'erreurs et d'impi&eacute;t&eacute;s,
+dont l'horrible pens&eacute;e d&eacute;gradant l'Etre pur o&ugrave; s'adresse mon &acirc;me, le
+rendrait ha&iuml;ssable &agrave; mes yeux, au lieu de me le faire adorer. Quelle
+plus intime connaissance de ce bel Etre peuvent donc avoir ces hommes
+qui me parlent, et qui tous se donnent &agrave; moi pour des illumin&eacute;s? H&eacute;las!
+ils n'eurent de plus que l'envie d'abuser leurs semblables; est-ce un
+motif pour que je les &eacute;coute, moi, qui d&eacute;teste la feinte et l'erreur;
+moi, qui n'ai travaill&eacute; toute ma vie qu'&agrave; guider ce bon peuple dans le
+chemin de la vertu et de la v&eacute;rit&eacute;?... &laquo;Souverain des Cieux, si je me
+trompe, tu jugeras mon coeur, et non pas mon esprit; tu sais que je suis
+faible, et par cons&eacute;quent sujet &agrave; l'erreur; mais tu ne puniras point
+cette erreur, d&egrave;s que sa source est dans la puret&eacute;, dans la sensibilit&eacute;
+de mon &acirc;me: non, tu ne voudrais pas que celui qui n'a cherch&eacute; qu'&agrave; te
+mieux adorer f&ucirc;t puni pour ne t'avoir pas ador&eacute; comme il faut.&raquo;</p>
+
+<p>Viens, me dit Zam&eacute;, il est de bonne heure, ces braves enfans vont
+peut-&ecirc;tre se recueillir un moment entr'eux. C'est leur usage dans ces
+jours de c&eacute;r&eacute;monie, jours qu'ils d&eacute;sirent tous avec empressement, et que
+par cette grande raison je ne leur accorde que deux ou trois fois l'an.
+Je veux qu'ils les voient comme des jours de faveurs: plus je leur rends
+ces instans rares, plus ils les respectent; on m&eacute;prise bient&ocirc;t ce qu'on
+fait tous les jours. Suis moi; nous aurons le tems avant l'heure du
+repas, d'aller visiter les terres des environs de la ville.</p>
+
+<p>Voil&agrave; leurs possessions, me dit Zam&eacute;, en me montrant de petits enclos
+s&eacute;par&eacute;s par des bayes toujours vertes et couvertes de fleurs: chacun a
+sa petite terre &agrave; part; c'est m&eacute;diocre, mais c'est par cette m&eacute;diocrit&eacute;
+m&ecirc;me que j'entretiens leur industrie; moins on en a, plus on est
+int&eacute;ress&eacute; &agrave; le cultiver avec soin. Chacun a l&agrave; ce qu'il faut pour
+nourrir et sa femme et lui; il est dans l'abondance s'il est bon
+travailleur, et les moins laborieux trouvent toujours leur n&eacute;cessaire.
+Les enclos des c&eacute;libataires, des veufs et des r&eacute;pudi&eacute;s, sont moins
+consid&eacute;rables, et situ&eacute;s dans une autre partie, voisine du quartier
+qu'ils habitent.</p>
+
+<p>Je n'ai qu'un domaine comme eux, poursuivit Zam&eacute;, et je n'en suis
+qu'usufruitier comme eux; mon territoire, ainsi que le leur, appartient
+&agrave; l'&Eacute;tat. Ce sont parmi les personnes qui vivent seules, que je choisis
+ceux qui doivent le cultiver: ce sont les m&ecirc;mes qui me soignent et me
+servent; n'ayant point de m&eacute;nage, ils s'attachent avec plaisir &agrave; ma
+maison; ils sont s&ucirc;rs d'y trouver jusqu'&agrave; la fin de leur vie la
+nourriture et le logement.</p>
+
+<p>Des sentiers agr&eacute;ables et joliment bord&eacute;s communiquaient dans chacune de
+ces possessions; je les trouvai toutes richement garnies des plus doux
+dons de la nature; j'y vis en abondance l'arbre du fruit &agrave; pain, qui
+leur donne une nourriture semblable &agrave; celle que nous formons avec nos
+farines, mais plus d&eacute;licate et plus savoureuse. J'y observai toutes les
+autres productions de ces isles d&eacute;licieuses du Sud, des cocotiers, des
+palmiers, etc.; pour racines, l'igname, une esp&egrave;ce de choux sauvage,
+particuli&egrave;re &agrave; cette isle, qu'ils appr&ecirc;tent d'une mani&egrave;re fort agr&eacute;able,
+en le m&ecirc;lant &agrave; des noix de cocos, et plusieurs autres l&eacute;gumes apport&eacute;s
+d'Europe, qui r&eacute;ussissent bien et qu'ils estiment beaucoup. Il y avait
+aussi quelques cannes &agrave; sucre, et ce m&ecirc;me fruit, ressemblant au brugnon
+que le capitaine Cook trouva aux isles d'Amsterdam, et que les habitans
+de ces isles anglaises nommaient <i>figheha</i>.</p>
+
+<p>Tels sont &agrave;-peu-pr&egrave;s tous les alimens de ces peuples sages, sobres et
+temp&eacute;rans; il y avait autrefois quelques quadrup&egrave;des dans l'isle, dont
+le p&egrave;re de Zam&eacute; leur persuada d'&eacute;teindre la race, et ils ne touchent
+jamais aux oiseaux.</p>
+
+<p>Avec ces objets et de l'eau excellente, ce peuple vit bien; sa sant&eacute; est
+robuste, les jeunes gens y sont vigoureux et f&eacute;conds, les vieillards
+sains et frais; leur vie se prolonge beaucoup au-del&agrave; du terme
+ordinaire, et ils sont heureux.</p>
+
+<p>Tu vois la temp&eacute;rature de ce climat, me dit Zam&eacute;: elle est salubre,
+douce, &eacute;gale; la v&eacute;g&eacute;tation est forte, abondante et l'air presque
+toujours pur: ce que nous appelons nos hivers, consiste en quelques
+pluies, qui tombent dans les mois de juillet et d'ao&ucirc;t, mais qui ne
+rafra&icirc;chissent jamais l'air au point de nous obliger d'augmenter nos
+v&ecirc;temens, aussi les rhumes sont-ils absolument inconnus parmi nous: la
+nature n'y afflige nos habitans que de tr&egrave;s-peu de maladies; la
+multitude d'ann&eacute;es est le plus grand mal dont elle les accable, c'est
+presque la seule mani&egrave;re dont elle les tue. Tu connais nos arts, je ne
+t'en parlerai plus; nos sciences se r&eacute;duisent &eacute;galement &agrave; bien peu de
+chose; cependant tous savent lire et &eacute;crire; ce fut un des soins de mon
+p&egrave;re, et comme un grand nombre d'entr'eux entendent et parlent le
+fran&ccedil;ais, j'ai rapport&eacute; cinquante mille volumes, bien plus pour leur
+amusement que pour leur instruction; je les ai dispers&eacute;s dans chaque
+ville et en ai form&eacute; des petites biblioth&egrave;ques publiques, qu'ils
+fr&eacute;quentent avec plaisir lorsque leurs occupations rurales leur en
+laissent le tems. Ils ont quelques connaissances d'astronomie, que j'ai
+rectifi&eacute;es, quelques autres de m&eacute;decine pratique, assez s&ucirc;res pour
+l'usage de la vie, et que j'ai am&eacute;lior&eacute;es d'apr&egrave;s les plus grands
+auteurs;ils connaissent l'architecture; ils ont de bons principes de
+ma&ccedil;onnerie, quelques id&eacute;es de tactique, et de meilleures encore sur
+l'art de construire leurs b&acirc;timens de mer. Quelques-uns parmi eux
+s'amusent &agrave; la po&eacute;sie en langue du pays, et si tu l'entendais, tu y
+trouverais de la douceur, de l'agr&eacute;ment et de l'expression. A l'&eacute;gard de
+la th&eacute;ologie et du droit, ils n'en ont, gr&acirc;ces au Ciel, aucune
+connaissance. Ce ne sera jamais que si l'envie me prend de les d&eacute;truire,
+que je leur ouvrirai ce d&eacute;dale d'erreurs, de platitudes et d'inutilit&eacute;s.
+Quand je voudrai qu'ils s'an&eacute;antissent, je cr&eacute;erai parmi eux des pr&ecirc;tres
+et des gens de robes, je permettrai aux uns de les entretenir de Dieu,
+aux autres de leur parler de Farinacius, de dresser des &eacute;chafauds, d'en
+orner m&ecirc;me les places de nos villes &agrave; demeure, ainsi que je l'ai observ&eacute;
+dans quelques-unes de vos provinces, monumens &eacute;ternels d'infamie, qui
+prouvent &agrave; la fois la cruaut&eacute; des souverains qui le permettent, la
+brutale ineptie des magistrats qui l'&eacute;rigent, et la stupidit&eacute; du peuple
+qui le souffre.... Allons d&icirc;ner, me dit Zam&eacute;, je vous ferai jouir ce soir
+d'un de leur talent, dont vous n'avez encore nulle id&eacute;e.</p>
+
+<p>Cet instant arriv&eacute;, Zam&eacute; me mena sur la place publique, j'en admirais
+les proportions. Tu ne loues pas son plus grand m&eacute;rite, me dit-il; elle
+n'a jamais vu couler de sang, elle n'en sera jamais souill&eacute;e. Nous
+avan&ccedil;&acirc;mes; je n'avais point encore connaissance du b&acirc;timent r&eacute;gulier et
+parall&egrave;le a la maison de Zam&eacute;, l'un et l'autre ornant cette place.&mdash;Les
+deux &eacute;tages du haut, me dit ce philosophe, sont des greniers publics;
+c'est le seul tribut que je leur impose, et j'y contribue comme eux.
+Chacun est oblig&eacute; d'apporter annuellement dans ce magasin une l&eacute;g&egrave;re
+portion du produit de sa terre, du nombre de celles qui se conservent;
+ils le retrouvent dans des tems de disette: j'ai toujours l&agrave; de quoi
+nourrir deux ans la capitale; les autres villes en font autant; par ce
+moyen nous ne craignons jamais les mauvaises ann&eacute;es, et comme nous
+n'avons point de monopoleurs, il est vraisemblable que nous ne mourrons
+jamais de faim. Le bas de cet &eacute;difice est une salle de spectacle. J'ai
+cru cet amusement, bien dirig&eacute;, n&eacute;cessaire dans une nation. Les sages
+Chinois le pensaient de m&ecirc;me; il y a plus de trois mille ans qu'ils le
+cultivent: les Grecs ne le connurent qu'apr&egrave;s eux. Ce qui me surprend,
+c'est que Rome ne l'adm&icirc;t qu'au bout de quatre si&egrave;cles, et que les
+Perses et les Indiens ne le connurent jamais. C'est pour vous f&ecirc;ter que
+se donne la pi&egrave;ce de ce soir. Entrons, vous allez voir le fruit que je
+recueille de cet honn&ecirc;te et instructif d&eacute;lassement.</p>
+
+<p>Ce local &eacute;tait vaste, artistement distribu&eacute;, et l'on voyait que le p&egrave;re
+de Zam&eacute;, qui l'avait construit, y avait r&eacute;uni les usages de ces peuples
+aux n&ocirc;tres; car il avait trouv&eacute; le go&ucirc;t des spectacles chez cette
+nation, quoique sauvage encore; il n'avait fait que l'am&eacute;liorer et lui
+donner, autant qu'il avait pu, le genre d'utilit&eacute; dont il l'avait cru
+susceptible. Tout &eacute;tait simple dans cet &eacute;difice; on n'y voyait que de
+l'&eacute;l&eacute;gance sans luxe, de la propret&eacute; sans faste. La salle contenait pr&egrave;s
+de deux mille personnes; elle &eacute;tait absolument remplie: le th&eacute;&acirc;tre, peu
+&eacute;lev&eacute;, n'&eacute;tait occup&eacute; que par les acteurs. La belle Zilia, son mari, les
+filles de Zam&eacute; et quelques jeunes gens de la ville &eacute;taient charg&eacute;s des
+differens personnages que nous allions voir en action. Le drame &eacute;tait
+dans leur langue, et de la composition m&ecirc;me de Zam&eacute;, qui avait la bont&eacute;
+de m'expliquer les sc&egrave;nes &agrave; mesure qu'elles se jouaient. Il s'agissait
+d'une jeune &eacute;pouse coupable d'une infid&eacute;lit&eacute; envers son mari, et punie
+de cette inconduite par tous les malheurs qui peuvent accabler une
+adult&egrave;re.</p>
+
+<p>Nous avions pr&egrave;s de nous une tr&egrave;s-jolie femme, dont je remarquai que les
+traits s'alt&eacute;raient &agrave; mesure que l'intrigue avan&ccedil;ait; tour-&agrave;-tour elle
+rougissait, elle p&acirc;lissait, sa gorge palpitait,... sa respiration
+devenait press&eacute;e; enfin les larmes coul&egrave;rent, et peu-&agrave;-peu sa douleur
+augmenta &agrave; un tel point, les efforts qu'elle fit pour se contenir
+l'affect&egrave;rent si vivement, que n'y pouvant plus r&eacute;sister,... elle se
+l&egrave;ve, donne des marques publiques de d&eacute;sespoir, s'arrache les cheveux et
+dispara&icirc;t.</p>
+
+<p>Eh bien! me dit Zam&eacute;, qui n'avait rien perdu de cette sc&egrave;ne; eh bien!
+croyez-vous que la le&ccedil;on agisse? Voil&agrave; les seules punitions n&eacute;cessaires
+&agrave; un peuple sensible. Une femme &eacute;galement coupable, e&ucirc;t affront&eacute; le
+public en France: &agrave; peine se fut-elle dout&eacute;e de ce qu'on lui adressait.
+A Siam on l'e&ucirc;t livr&eacute;e &agrave; un &eacute;l&eacute;phant. La tol&eacute;rance de l'une de ces
+nations, sur un crime de cette nature, n'est-elle pas aussi dangereuse
+que la barbare s&eacute;v&eacute;rit&eacute; de l'autre, et ne trouvez-vous pas ma le&ccedil;on
+meilleure?</p>
+
+<p>O homme sublime, m'&eacute;criai-je, quel usage sacr&eacute; vous faites et de votre
+pouvoir et de votre esprit!...</p>
+
+<p>Nous s&ucirc;mes depuis que les suites de cette aventure touchante avaient &eacute;t&eacute;
+le raccommodement sinc&egrave;re de cette femme avec son mari, l'excuse et
+l'aveu de son inconduite, et l'exil volontaire de l'amant.</p>
+
+<p>Que des moralistes viennent essayer de d&eacute;clamer contre les spectacles,
+quand de tels fruits pourront s'y recueillir. Le but moral est le m&ecirc;me
+chez vous, me dit Zam&eacute;, mais vos &acirc;mes &eacute;mouss&eacute;es par les r&eacute;p&eacute;titions
+continuelles de ces m&ecirc;mes le&ccedil;ons, ne peuvent plus en &ecirc;tre &eacute;mues; vous en
+riez comme si elles vous &eacute;taient &eacute;trang&egrave;res: votre impudence les
+absorbe, votre vanit&eacute; s'oppose &agrave; ce que vous puissiez jamais imaginer
+que ce soit &agrave; vous qu'elles s'adressent, et vous repoussez ainsi, par
+orgueil, les traits dont le censeur ing&eacute;nieux a voulu corriger vos
+moeurs.</p>
+
+<p>Le lendemain, Zam&eacute; me conduisit aux maisons d'&eacute;ducation: les deux logis
+qui les formaient &eacute;taient immenses, plus &eacute;lev&eacute;s que les autres et
+divis&eacute;s en un grand nombre de chambres. Nous commen&ccedil;&acirc;mes par le pavillon
+des hommes; il y avait plus de deux mille &eacute;l&egrave;ves; ils y entraient &agrave; deux
+ans et en sortaient toujours &agrave; quinze, pour se marier. Cette brillante
+jeunesse &eacute;tait divis&eacute;e en trois classes: on leur continuait jusqu'&agrave; six
+ans les soins qu'exige ce premier &acirc;ge d&eacute;bile de l'homme; de six &agrave; douze,
+on commen&ccedil;ait &agrave; sonder leurs dispositions; on r&eacute;glait leurs occupations
+sur leurs go&ucirc;ts, en faisant toujours pr&eacute;c&eacute;der l'&eacute;tude de l'agriculture,
+la plus essentielle au genre de vie auquel ils &eacute;taient destin&eacute;s. La
+troisi&egrave;me classe &eacute;tait form&eacute;e des enfans de douze &agrave; quinze ans:
+seulement alors on leur apprenait les devoirs de l'homme en soci&eacute;t&eacute;, et
+ses rapports ave les &ecirc;tres dont il tient le jour; ou leur parlait de
+Dieu, on leur inspirait de l'amour et de la reconnaissance pour cet &ecirc;tre
+qui les avait cr&eacute;&eacute;s, on les pr&eacute;venait qu'ils approchaient de l'&acirc;ge o&ugrave; on
+allait leur confier le sort d'une femme, ou leur faisait sentir ce
+qu'ils devaient &agrave; cette ch&egrave;re moiti&eacute; de leur existence; on leur prouvait
+qu'ils ne pouvaient esp&eacute;rer de bonheur dans cette douce et charmante
+soci&eacute;t&eacute;, qu'autant qu'ils s'efforceraient d'en r&eacute;pandre sur celle qui la
+composait; qu'on n'avait point au monde d'amie plus sinc&egrave;re, de compagne
+plus tendre,... d'&ecirc;tre, en un mot, plus li&eacute; &agrave; nous qu'une &eacute;pouse; qu'il
+n'en &eacute;tait donc aucun qui m&eacute;rit&acirc;t d'&ecirc;tre trait&eacute; avec plus de
+complaisance et plus de douceur; que ce sexe, naturellement timide et
+craintif, s'attache &agrave; l'&eacute;poux qui l'aime et le prot&egrave;ge, autant qu'il
+ha&iuml;t invinciblement celui qui abuse de son autorit&eacute; pour le rendre
+malheureux, uniquement parce qu'il est le plus fort; que si nous avons
+en main cette autorit&eacute; qui captive, bien mieux partag&eacute; que nous, il a
+les gr&acirc;ces et les attraits qui s&eacute;duisent. Eh! qu'esp&eacute;reriez-vous, leur
+dit-on, d'un coeur ulc&eacute;r&eacute; par le d&eacute;pit? Quelles mains essuyeraient vos
+larmes quand les chagrins vous oppresseraient? De qui recevriez-vous des
+secours quand la nature vous ferait sentir tous ses maux? Priv&eacute; de la
+plus douce consolation que l'homme puisse avoir sur la terre, vous
+n'auriez plus dans votre maison qu'une esclave effray&eacute;e de vos paroles,
+intimid&eacute;e de vos d&eacute;sirs, qu'un court instant peut-&ecirc;tre assouplirait au
+joug, et qui, dans vos bras par contrainte, n'en sortirait qu'en vous
+d&eacute;testant.</p>
+
+<p>On leur faisait ensuite exercer s&ucirc;r le terrain m&ecirc;me, leurs connaissances
+d'agriculture; cela se trouvait d'ailleurs indispensable, puisque le
+domaine de cette grande maison n'&eacute;tait cultiv&eacute;, n'&eacute;tait entretenu que
+par leurs jeunes mains.</p>
+
+<p>On les occupait ensuite aux &eacute;volutions militaires, et on leur permettait
+par r&eacute;cr&eacute;ation, la danse, la lutte et g&eacute;n&eacute;ralement tous les jeux qui
+fortifient, qui d&eacute;nouent la jeunesse et qui entretiennent et sa
+croissance et sa sant&eacute;.</p>
+
+<p>Avaient-ils atteint l'&acirc;ge de devenir &eacute;poux, la c&eacute;r&eacute;monie &eacute;tait aussi
+simple que naturelle: le p&egrave;re et la m&egrave;re du jeune homme le conduisaient
+&agrave; la maison d'&eacute;ducation des filles, et lui laissait faire, devant tout
+le monde, le choix qu'il voulait; ce choix form&eacute;, s'il plaisait &agrave; la
+jeune fille, il avait pendant huit jours la permission de causer
+quelques heures avec sa future, devant les institutrices de la maison
+des filles; l&agrave; ils achevaient de se conna&icirc;tre, l'un et l'autre, et de
+voir s'ils se conviendraient. S'il arrivait que l'un des deux voul&ucirc;t
+rompre, l'autre &eacute;tait oblig&eacute; d'y consentir, parce qu'il n'est point de
+bonheur parfait en ce genre, s'il n'est mutuel; alors le choix se
+recommen&ccedil;ait. L'accord devenait-il unanime, ils priaient les juges de la
+nation de les unir, le consentement accord&eacute;, ils levaient les mains au
+Ciel, se juraient devant Dieu d'&ecirc;tre fid&egrave;les l'un &agrave; l'autre; de s'aider,
+de se secourir mutuellement dans leurs besoins, dans leurs travaux, dans
+leurs maladies, et de ne jamais user de la tol&eacute;rance du divorce, qu'ils
+n'y fussent contraints l'un ou l'autre par d'indispensables raisons. Ces
+formalit&eacute;s remplies, on met les jeunes gens en possession d'une maison,
+ainsi que je l'ai dit, sous l'inspection, pendant deux ans, ou de leurs
+parens, ou de leurs voisins, et ils sont heureux.</p>
+
+<p>Les directeurs du coll&egrave;ge des hommes sont pris parmi le nombre des
+c&eacute;libataires, qui, se vouant et s'attachant &agrave; cette maison, comme
+d'autres d'entr'eux le sont &agrave; celle du l&eacute;gislateur, y trouvent de m&egrave;me
+leur nourriture et leur logement. On choisit dans cette classe les plus
+capables de cette auguste fonction, observant que la plus extr&ecirc;me
+r&eacute;gularit&eacute; de moeurs soit la premi&egrave;re de leurs qualit&eacute;s.</p>
+
+<p>Les femmes qui dirigent la maison des jeunes filles o&ugrave; nous pass&acirc;mes peu
+apr&egrave;s, sont choisies parmi les &eacute;pouses r&eacute;pudi&eacute;es pour les seules causes
+de vieillesse ou d'infirmit&eacute;s; ces deux raisons ne pouvant nuire aux
+vertus n&eacute;cessaires &agrave; l'emploi o&ugrave; on les destine.</p>
+
+<p>Il y avait pr&egrave;s de trois mille filles dans la maison que nous visit&acirc;mes;
+elles &eacute;taient de m&ecirc;me divis&eacute;es en trois classes d'&acirc;ges, semblables &agrave;
+celles des gar&ccedil;ons. L'&eacute;ducation morale est la m&ecirc;me; on retranche
+seulement de l'&eacute;ducation physique des hommes, ce qui n'irait pas au sexe
+d&eacute;licat que l'on &eacute;l&egrave;ve ici; on y substitue les travaux de l'aiguille, de
+l'art de pr&eacute;parer les mets qui sont en usage chez eux, et de
+l'habillement. Les femmes seules &agrave; Tamo&eacute; se m&ecirc;lent de cette partie;
+elles font leurs v&ecirc;temens et ceux de leurs &eacute;poux; les habits de la
+maison d'&eacute;ducation des hommes se font dans celle des filles, les veuves
+ou les r&eacute;pudi&eacute;es font ceux des c&eacute;libataires.</p>
+
+<p>C'est une folie d'imaginer qu'il faille plus de choses que vous n'en
+voyez &agrave; l'&eacute;ducation des enfans, me dit Zam&eacute;; cultivez leur go&ucirc;t et leurs
+inclinations, ne leur apprenez sur-tout que ce qui est n&eacute;cessaire,
+n'ayez avec eux d'autre frein que l'honneur, d'autre aiguillon que la
+gloire, d'autres peines que quelques privations, par ces sages proc&eacute;d&eacute;s,
+continua-t-il, on m&eacute;nage, ces plantes d&eacute;licates et pr&eacute;cieuses tout en
+les cultivant; on ne les &eacute;nerve pas, on ne les accoutume pas &agrave; se blaser
+aux punitions, et on n'&eacute;teint pas leur sensibilit&eacute;. <i>Les poulains les
+plus difficiles et les plus fougueux</i>, disait Th&eacute;mistocle, <i>deviennent
+les meilleurs chevaux quand un bon Ecuyer les dresse</i>. Cette jeune
+semence est l'espoir et le soutien de l'&Eacute;tat, jugez si nos soins se
+tournent vers elle.</p>
+
+<p>Il y a dans chacune de ces maisons, poursuivit Zam&eacute;, cinquante chambres
+destin&eacute;es pour les vieillards, veufs, infirmes ou c&eacute;libataires. Les
+vieux hommes qui ne peuvent plus soigner la portion de bien que leur
+confie l'&eacute;tat, qui ne se sont point remari&eacute;s, ou qui sont devenus veufs
+de leur seconde femme, ou ceux qui dans le m&ecirc;me cas de vieillesse ne se
+sont point mari&eacute;s du tout, ont dans la maison d'&eacute;ducation masculine un
+logement assur&eacute; pour le reste de leurs jours. Ils vivent des fonds de
+cette maison, et sont servis par les jeunes &eacute;l&egrave;ves, afin d'accoutumer
+ceux-ci au respect et aux soins qu'ils doivent &agrave; la vieillesse. Le m&ecirc;me
+arrangement existe pour les femmes. Le surplus de l'un et l'autre sexe,
+s'il y en a, trouve un asyle dans ma maison. Mon ami, j'aime mieux cela
+qu'une salle de bal ou de concert; je jette sur ces respectables asyles
+un coup-d'oeil de satisfaction, bien plus vif que si ces &eacute;difices,
+ouvrage du luxe et de la magnificence, n'&eacute;taient b&acirc;tis que pour des
+rendez-vous de chasse, des galeries de tableaux ou des mus&eacute;ums.</p>
+
+<p>Permettez-moi, lui dis-je, une question: je ne vois pas bien comment
+vivent vos artisans, vos manufacturiers; comment se fait dans la nation
+le commerce int&eacute;rieur de n&eacute;cessit&eacute;.</p>
+
+<p>Rien de plus simple, me r&eacute;pondit le chef de ce peuple heureux, nous
+.avons des ouvriers de deux esp&egrave;ces; ceux qui ne sont que momentan&eacute;s,
+tels que les architectes, les ma&ccedil;ons, les menuisiers, etc., et ceux qui
+sont toujours en activit&eacute;, tels que les des manufactures, etc. Les
+premiers ont des terres comme les autres citoyens, et pendant que l'&Eacute;tat
+les employe, il est charg&eacute; de faire cultiver leurs biens et de leur en
+rassembler les fruits chez eux, afin que ces ouvriers se trouvent
+d&eacute;barrass&eacute;s de tous soins lors de leurs travaux. Les mains employ&eacute;es &agrave;
+cela, sont celles des c&eacute;libataires. Ceci demande quelques
+&eacute;claircissemens.</p>
+
+<p>Il exista dans tous les si&egrave;cles et dans tous les pays, une classe
+d'hommes qui, peu propre aux douceurs de l'hymen, et redoutant ses
+noeuds par des raisons ou morales ou physiques, pr&eacute;f&egrave;rent de vivre seuls
+aux d&eacute;lices d'avoir une compagne; cette classe &eacute;tait si nombreuse &agrave;
+Rome, qu'Auguste fut oblig&eacute; de faire, pour l'amoindrir, une loi connue
+sous le nom de <i>Popea</i>. Tamo&eacute;, moins fameuse que la r&eacute;publique qui
+subjugua l'univers, a pourtant des c&eacute;libataires comme elle, mais nous
+n'avons point fait de loix contr'eux. On obtient ais&eacute;ment ici la
+permission de ne point se marier, aux conditions de servir la patrie
+dans toutes les corv&eacute;es publiques. Cl&eacute;arque, disciple d'Aristote, nous
+apprend qu'en Laconie, la punition de ces hommes impropres au mariage,
+&eacute;tait d'&ecirc;tre fouett&eacute;s nuds par des femmes, pendant qu'ils tournaient
+autour d'un autel; &agrave; quoi cela pouvait-il servir<a name="FNanchor_24_53" id="FNanchor_24_53"></a><a href="#Footnote_24_53" class="fnanchor">[24]</a>? Toujours occup&eacute; de
+retrancher ce qui me semble inutile, et de le remplacer par des choses
+dont il peut r&eacute;sulter quelque bien, je n'impose aux c&eacute;libataires d'autre
+peine que d'aider l'&Eacute;tat de leurs bras, puisqu'ils ne le peuvent en lui
+donnant des sujets. On leur fournit une maison et un petit bien dans un
+quartier qui leur est affect&eacute;, et l&agrave; ils vivent comme ils l'entendent,
+seulement oblig&eacute;s &agrave; cultiver les terres de ceux que l'&Eacute;tat employe, ils
+le savent, ils s'y soumettent et ne croyent pas payer trop cher ainsi la
+libert&eacute; qu'ils d&eacute;sirent. Vous savez que ce sont &eacute;galement eux qui
+entretiennent mes domaines, qui soulagent les vieillards, les infirmes,
+qui pr&eacute;sident aux &eacute;coles, et qui sont de m&ecirc;me charg&eacute;s de l'entretien, de
+la r&eacute;paration des chemins, des plantations publiques, et g&eacute;n&eacute;ralement de
+tous les ouvrages p&eacute;nibles, indispensables dans une nation, et voil&agrave;
+comme je t&acirc;che de profiter des d&eacute;fauts ou des vices pour les rendre le
+plus utile possible au reste des citoyens. J'ai cru que tel &eacute;tait le but
+de tout l&eacute;gislateur, et j'y vise autant que je peux.</p>
+
+<p>A l'&eacute;gard des ouvriers employ&eacute;s aux manufactures, et dont les mains
+toujours agissantes, ne peuvent, dans aucun cas, cultiver des terres,
+ils sont nourris du produit de leurs oeuvres; celui qui veut l'&eacute;toffe
+d'un v&ecirc;tement, porte la mati&egrave;re recueillie dans son bien au
+manufacturier, qui l'employe, le rend au propri&eacute;taire et en re&ccedil;oit en
+retour une certaine quantit&eacute; de fruits ou de l&eacute;gumes, prescrite et plus
+que suffisante &agrave; sa nourriture.</p>
+
+<p>Il me restait &agrave; acqu&eacute;rir quelques notions sur la mani&egrave;re dont les proc&egrave;s
+s'arrangeaient entre citoyens. Quelques pr&eacute;cautions qu'on e&ucirc;t prises
+pour les emp&ecirc;cher de na&icirc;tre, il &eacute;tait difficile qu'il n'y en e&ucirc;t pas
+toujours quelques-uns.</p>
+
+<p>Tous les d&eacute;lits, me dit Zam&eacute;, se r&eacute;duisent ici &agrave; trois ou quatre, dont
+le principal est le d&eacute;faut de soins dans l'administration des biens
+confi&eacute;s. La peine, je vous l'ai dit, est d'&ecirc;tre plac&eacute; dans un moins
+grand et d'une culture infiniment plus difficile. Je vous ai prouv&eacute; que
+la constitution de l'&Eacute;tat an&eacute;antissait absolument le vol, le viol et
+l'inceste. Nous n'entendons jamais parler de ces horreurs; elles sont
+inconnues pour nous. L'adult&egrave;re est tr&egrave;s-rare dans notre pays: je vous
+ai dit mes moyens pour le r&eacute;primer; vous avez vu l'effet de l'un d'eux.
+Nous avons d&eacute;truit la p&eacute;d&eacute;rastie &agrave; force de la ridiculiser: si la honte
+dont on couvre ceux qui peuvent s'y livrer encore, ne les ram&egrave;ne pas, on
+les rend utiles; on les employe; sur eux seuls retombe tout le faix du
+plus rude travail des c&eacute;libataires; cela les d&eacute;masque et les corrige
+sans les enfermer ou les faire r&ocirc;tir: ce qui est absurde et barbare, et
+ce qui n'en a jamais corrig&eacute; un seul.</p>
+
+<p>Les autres discussions qui peuvent s'&eacute;lever parmi les citoyens n'ont
+donc plus d'autres causes que l'humeur qui peut na&icirc;tre dans les m&eacute;nages,
+et la permission du divorce diminue beaucoup ces motifs: d&egrave;s qu'il est
+prouv&eacute; qu'on ne peut plus vivre ensemble, on se s&eacute;pare. Chacun est s&ucirc;r
+de trouver encore hors de sa maison une subsistance assur&eacute;e, un autre
+hymen s'il le d&eacute;sire, moyennant tout se passe &agrave; l'amiable; tout cela
+pourtant n'emp&ecirc;che pas de l&eacute;g&egrave;res discussions; il y en a. Huit
+vieillards m'assistent r&eacute;guli&egrave;rement dans la fonction de les examiner;
+ils s'assemblent chez moi trois fois la semaine: nous voyons les
+affaires courantes, nous les d&eacute;cidons entre nous, et l'arr&ecirc;t se prononce
+au nom de l'&Eacute;tat. Si on en appelle, nous revoyons deux fois; &agrave; la
+troisi&egrave;me, on n'en revient plus, et l'&Eacute;tat vous oblige &agrave; passer
+condamnation; car l'&Eacute;tat est tout ici; c'est l'&Eacute;tat qui nourrit le
+citoyen, qui &eacute;l&egrave;ve ses enfans, qui le soigne, qui le juge, qui le
+condamne, et je ne suis, de cet &Eacute;tat, que le premier citoyen.</p>
+
+<p>Nous n'admettons la peine de mort dans aucun cas. Je vous ai dit comme
+&eacute;tait trait&eacute; le meurtre, seul crime qui pourrait &ecirc;tre jug&eacute; digne de la
+m&eacute;riter. Le coupable est abandonn&eacute; &agrave; la justice du Ciel; lui seul en
+dispose &agrave; son gr&eacute;. Il n'y en a encore eu que deux exemples sous la
+l&eacute;gislature de mon p&egrave;re et la mienne. Cette nation, naturellement douce,
+n'aime pas &agrave; r&eacute;pandre le sang.</p>
+
+<p>Notre entretien nous ayant men&eacute; &agrave; l'heure du d&icirc;n&eacute;, nous rev&icirc;nmes.&mdash;Votre
+navire est pr&ecirc;t, me dit Zam&eacute; au sortir du repas; ses r&eacute;parations sont
+faites, et je l'ai fait approvisionner de tous les rafra&icirc;chissemens que
+peut fournir notre isle; mais mon ami, poursuivit le philosophe, je vous
+ai demand&eacute; quinze jours; n'en voil&agrave; que cinq d'&eacute;coul&eacute;s, j'exige de vous
+de prendre, pendant les dix qui nous restent, une connaissance plus
+exacte de notre isle; je voudrais que mon &acirc;ge et mes affaires me
+permissent de vous accompagner.... Mon fils me remplacera; il vous
+expliquera mes op&eacute;rations, il vous rendra compte de tout, comme
+moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Homme g&eacute;n&eacute;reux, r&eacute;pondis-je, de toutes les obligations que je vous ai,
+la plus grande sans doute est la permission que vous voulez bien
+m'accorder; il m'est si doux de multiplier les occasions de vous
+admirer, que je regarde, comme une jouissance, chacune de celles qu'il
+vous pla&icirc;t de m'offrir.&mdash;Zam&eacute; m'embrassa avec tendresse....</p>
+
+<p>L'humanit&eacute; perce &agrave; travers les plus brillantes vertus; l'homme qui a
+bien fait veut &ecirc;tre lou&eacute;, et peut-&ecirc;tre ferait-il moins bien, s'il
+n'&eacute;tait pas certain de l'&eacute;loge.</p>
+
+<p>Nous part&icirc;mes le lendemain de bonne-heure, Ora&iuml;, son fr&egrave;re, un de mes
+officiers et moi. Cette isle d&eacute;licieuse est agr&eacute;ablement coup&eacute;e par des
+canaux dont les rives sont ombrag&eacute;es de palmiers et de cocotiers, et
+l'on se rend, comme en Hollande, d'une ville a l'autre, dans des
+pirogues charmantes qui font environ deux lieues &agrave; l'heure; il y a de
+ces pirogues publiques qui appartiennent &agrave; l'&Eacute;tat: celles-la sont
+conduites par les c&eacute;libataires; d'autres sont aux familles, elles les
+conduisent elles-m&ecirc;mes; il ne faut qu'une personne pour les gouverner.
+Ce fut ainsi que nous parcour&ucirc;mes les autres villes de Tamo&eacute;, toutes, &agrave;
+fort-peu de choses pr&egrave;s, aussi grandes et aussi peupl&eacute;es que la
+capitale, construites toutes dans le m&ecirc;me go&ucirc;t, et ayant toutes une
+place publique au centre, qui, au lieu de contenir, comme dans la
+capitale, le palais du l&eacute;gislateur et les greniers, sont orn&eacute;es de deux
+maisons d'&eacute;ducation. Les magasins sont situ&eacute;s vers les extr&eacute;mit&eacute;s de la
+ville, et sim&eacute;trisent avec un autre grand &eacute;difice servant de retraite &agrave;
+ce surplus des vieillards que Zam&eacute;, dans sa ville, loge &agrave; c&ocirc;t&eacute; de sa
+maison. Les autres sont, comme,dans la capitale, &eacute;tablis dans l'es
+chambres hautes des maisons des enfans, o&ugrave; ils ont, dans chaque, trente
+ou quarante logemens. Les c&eacute;libataires et les r&eacute;pudi&eacute;s de l'un et de
+l'autre sexe occupent par-tout, comme dans la capitale, un quartier aux
+environs duquel se trouvent leurs petites possessions s&eacute;par&eacute;es, qui
+suffisent &agrave; leur entretien, et ils sont &eacute;galement re&ccedil;us dans les asyles
+destin&eacute;s aux vieillards, quand ils deviennent hors d'&eacute;tat de cultiver la
+terre.</p>
+
+<p>Par-tout enfin je vis un peuple laborieux, agriculteur, doux, sobre,
+sain et hospitalier; par-tout je vis des possessions riches et f&eacute;condes,
+nulle part l'image de la paresse ou de la mis&egrave;re, et par-tout la plus
+douce influence d'un gouvernement sage et temp&eacute;r&eacute;.</p>
+
+<p>Il n'y a ni bourg, ni hameau, ni maison s&eacute;par&eacute;e dans l'isle; Zam&eacute; a
+voulu que toutes les possessions d'une province fussent r&eacute;unies dans une
+m&ecirc;me enceinte, afin que l'oeil vigilant du commandant de la ville p&ucirc;t
+s'&eacute;tendre avec moins de peine sur tous les sujets de la contr&eacute;e. Le
+commandant est un vieillard qui r&eacute;pond de sa ville. Dans toutes est un
+officier semblable, repr&eacute;sentant le chef, et ayant pour assesseurs deux
+autres vieillards comme lui, dont un toujours choisi parmi les
+c&eacute;libataires, l'intention du gouvernement n'&eacute;tant point qu'on regarde
+cette castre comme inf&eacute;rieure, mais seulement comme une classe de gens
+qui,ne pouvant &ecirc;tre utile &agrave; la soci&eacute;t&eacute; d'une fa&ccedil;on, la sert de son mieux
+d'une autre. Ils font corps dans l'&Eacute;tat, me disait Ora&iuml;; ils en sont
+membres comme les autres, et mon p&egrave;re veut qu'ils aient part &agrave;
+l'administration.... Mais, dis-je &agrave; ce jeune homme, si le c&eacute;libataire
+n'est dans cette classe que par des causes vicieuses?&mdash;Si ces vices sont
+publics, me r&eacute;pondit Ora&iuml; (car nous ne s&eacute;vissons jamais que contre
+ceux-l&agrave;); s'ils sont &eacute;clatans, sans doute le sujet coupable n'est point
+choisi pour r&eacute;gir la ville; mais s'il n'est c&eacute;libataire que par des
+causes l&eacute;gitimes, il n'est point exclus de l'administration, ni de la
+direction des &eacute;coles, o&ugrave; vous avez vu que les place mon p&egrave;re. Ces
+commandans de ville, qui changent tous les ans, d&eacute;cident les affaires
+l&eacute;g&egrave;res, et renvoyent les autres au chef auquel ils &eacute;crivent tous les
+jours. Ainsi que dans la capitale, la police la plus exacte r&egrave;gne dans
+toutes ces villes, sans qu'il soit besoin, pour la maintenir, d'une
+foule de sc&eacute;l&eacute;rats, cent fois plus infect&eacute;s que ceux qu'ils r&eacute;priment,
+et qui, pour arr&ecirc;ter l'effet du vice, en multiplient la contagion<a name="FNanchor_25_54" id="FNanchor_25_54"></a><a href="#Footnote_25_54" class="fnanchor">[25]</a>.
+Les habitans, toujours occup&eacute;s, toujours oblig&eacute;s de l'&ecirc;tre pour vivre,
+ne se livrent &agrave; aucuns des d&eacute;sordres o&ugrave; le luxe et la fain&eacute;antise les
+plongent dans nos villes d'Europe; ils se couchent de bonne-heure, afin
+d'&ecirc;tre le lendemain au point du jour &agrave; la culture de leurs possessions.
+La saison n'exige-t-elle d'eux aucun de leurs soins agriculteurs,
+d'innocens plaisirs les retiennent alors aupr&egrave;s de leurs foyers. Ils se
+r&eacute;unissent quelques m&eacute;nages ensemble; ils dansent, ils font un peu de
+musique, ils causent de leurs affaires, s'entretiennent de leurs
+possessions y ch&eacute;rissent et respectent la vertu, s'excitent au culte
+qu'ils lui doivent, glorifient l'&Eacute;ternel, b&eacute;nissent leur gouvernement,
+et sont heureux.</p>
+
+<p>Leur spectacle les amuse aussi pendant le tems des pluies; il y a,
+par-tout, comme dans la capitale, un endroit m&eacute;nag&eacute; au-dessous des
+magasins, o&ugrave; ils se livrent &agrave; ce plaisir. Des vieillards composent les
+drames avec l'attention d'en rendre toujours la le&ccedil;on utile au peuple,
+et rarement ils quittent la salle sans se sentir plus honn&ecirc;tes-gens.</p>
+
+<p>Rien en un mot ne me rappela l'&acirc;ge d'or comme les moeurs douces et pures
+de ce bon peuple. Chacune de leurs maisons charmantes me parut le temple
+d'Astr&eacute;e. Mes &eacute;loges, &agrave; mon retour, furent l&eacute; fruit de l'enthousiasme
+que venait de m'inspirer ce d&eacute;licieux voyage, et j'assurai Zam&eacute; que,
+sans l'ardente passion dont j'&eacute;tais d&eacute;vor&eacute;, je lui demanderais, pour
+toute gr&acirc;ce, de finir mes jours pr&egrave;s de lui.</p>
+
+<p>Ce fut alors qu'il me demanda le sujet de mon trouble et de mes voyages;
+je lui racontai mon histoire, le conjurant de m'aider de ses conseils,
+et l'assurant que je ne voulais r&eacute;gler que sur eux le reste de ma
+destin&eacute;e. Cet honn&ecirc;te homme plaignit mon Infortune; il y mit l'int&eacute;r&ecirc;t
+d'un p&egrave;re, il me fit d'excellentes le&ccedil;ons sur les &eacute;carts o&ugrave; m'entra&icirc;nait
+la passion dont je n'&eacute;tais plus ma&icirc;tre, et finit par exiger de moi de
+retourner en France.</p>
+
+<p>Vos recherches sont p&eacute;nibles et infructueuses, me dit-il, on a pu vous
+tromper dans les renseignemens que l'on vous a donn&eacute;s, il est m&ecirc;me
+vraisemblable qu'on l'a fait; mais ces renseignemens fussent-ils vrais,
+quelle apparence de trouver une seule personne parmi cent millions
+d'&ecirc;tres o&ugrave; vous projetez de la chercher? Vous y perdrez votre
+fortune,... votre sant&eacute;, et vous ne r&eacute;ussirez point. L&eacute;onore, moins
+l&eacute;g&egrave;re que vous, aura fait un calcul plus simple; elle aura senti que le
+point de r&eacute;union le plus naturel devait &ecirc;tre dans votre patrie: soyez
+certain qu'elle y sera retourn&eacute;e, et que ce n'est qu'en France o&ugrave; vous
+devez esp&eacute;rer de la revoir un jour.</p>
+
+<p>Je me soumis.... Je me jetai aux pieds de cet homme divin, et lui jurai
+de suivre ses conseils. Viens, me dit-il en me serrant entre ses bras et
+me relevant avec tendresse; viens, mon fils; avant de nous quitter, je
+veux te procurer un dernier amus&eacute;ment; suis moi.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le spectacle d'un combat naval que Zam&eacute; voulait me donner. La
+belle Zilia, magnifiquement v&ecirc;tue, &eacute;tait assise sur une esp&egrave;ce de tr&ocirc;ne
+plac&eacute; sur la cr&ecirc;te d'un rocher au milieu de la mer; elle &eacute;tait entour&eacute;e
+de plusieurs femmes qui lui formaient un cort&egrave;ge; cent pirogues, chacune
+&eacute;quip&eacute;e de quatre rameurs, la d&eacute;fendaient, et cent autres de m&ecirc;me force
+&eacute;taient dispos&eacute;es vis-&agrave;-vis pour l'enlever: Ora&iuml; commandait l'attaque,
+et son fr&egrave;re la d&eacute;fense. Toutes les barques fendent les flots au m&ecirc;me
+signal, elles se m&ecirc;lent, elles s'attaquent, elles se repoussent avec
+autant de gr&acirc;ces que de courage et de l&eacute;g&egrave;ret&eacute;; plusieurs rameurs sont
+culbut&eacute;s, quelques pirogues sont renvers&eacute;es, les d&eacute;fenseurs c&egrave;dent
+enfin, Ora&iuml; triomphe; il s'&eacute;lance sur la pointe du rocher avec la
+rapidit&eacute; de l'&eacute;clair, saisit sa charmante &eacute;pouse, l'enl&egrave;ve, se pr&eacute;cipite
+avec elle dans une pirogue, et revient au port, escort&eacute; de tous les
+combattans, au bruit de leurs &eacute;loges et de leurs cris de joie. Il y a
+dix jours qu'il n'a vu sa femme, me dit le bon Zam&eacute;; j'aiguillonne les
+plaisirs de la r&eacute;union par cette petite f&ecirc;te.... Demain, je suis
+grand-p&egrave;re.... Eh quoi? dis-je.... Non, me r&eacute;pondit le bon vieillard, les
+larmes aux yeux.... Vous voyez comme elle est jolie, et cependant son
+indiff&eacute;rence est extr&ecirc;me.... Il ne voulait pas se marier.&mdash;Et vous
+esp&eacute;rez?&mdash;Oui, reprit vivement Zam&eacute;, j'emploie le proc&eacute;d&eacute; de Lycurgue;
+on irrite par des difficult&eacute;s, on aide &agrave; la nature, on la contraint &agrave;
+inspirer des d&eacute;sirs qui ne seraient jamais n&eacute;s sans cela. La politique
+est certaine; vous avez vu comme il y allait avec ardeur: il ne l'aurait
+pas vue de deux mois s'il n'avait pas r&eacute;ussi, et si cette premi&egrave;re
+victoire ne m&egrave;ne pas &agrave; l'autre, je lui rendrai si p&eacute;nibles les moyens de
+la voir, j'enflammerai si bien ses d&eacute;sirs par des combats et des
+r&eacute;sistances perp&eacute;tuelles, qu'il en deviendra amoureux malgr&eacute; lui.&mdash;Mais,
+Zam&eacute;, un autre peut-&ecirc;tre....&mdash;Non, si cela &eacute;tait, crois-tu que je ne la
+lui eusse pas donn&eacute;e? D&eacute;go&ucirc;t invincible pour le mariage,... peut-&ecirc;tre
+d'autres fantaisies.... Ne connais-tu donc pas la nature? Ignores-tu ses
+caprices et ses incons&eacute;quences? Mais il en reviendra: ce qui s'y
+opposait est d&eacute;j&agrave; vaincu; il ne s'agit plus que d'am&eacute;liorer la direction
+des penchans, et mes moyens me r&eacute;pondent du succ&egrave;s. Et voil&agrave; comme ce
+philosophe, dans sa nation, comme dans sa famille, ne travaillant jamais
+que sur l'&acirc;me, parvenait &agrave; &eacute;purer ses concitoyens, &agrave; faire tourner leurs
+d&eacute;fauts m&ecirc;me au profit de la soci&eacute;t&eacute;, et &agrave; leur inspirer, malgr&eacute; eux, le
+go&ucirc;t des choses honn&ecirc;tes, quelles que pussent &ecirc;tre leurs dispositions
+... ou plut&ocirc;t, voil&agrave; comme il faisait na&icirc;tre le bien du sein m&ecirc;me du
+mal, et comment peu-&agrave;-peu, et sans user de punitions, il faisait
+triompher la vertu, en n'employant jamais que les ressorts de la gloire
+et de la sensibilit&eacute;.</p>
+
+<p>Il faut nous s&eacute;parer, mon ami, me dit le lendemain Zam&eacute;, en
+m'accompagnant vers mon vaisseau.... Je te le dis, pour que tu ne me
+l'apprennes pas.&mdash;O v&eacute;n&eacute;rable vieillard, quel instant affreux!... Apr&egrave;s
+les sentimens que vous faites na&icirc;tre, il est bien difficile d'en
+soutenir l'id&eacute;e.&mdash;Tu te souviendras de moi, me dit cet honn&ecirc;te homme en
+me pressant sur son sein;... tu te rappelleras quelquefois que tu
+poss&egrave;des un ami au bout de la terre ... tu te diras: j'ai vu un peuple
+doux, sensible, <i>vertueux sans loix, pieux sans religion</i>; il est dirig&eacute;
+par un homme qui m'aime, et j'y trouverai un asyle dans tous les tems de
+ma vie.... J'embrassai ce respectable ami; il me devenait impossible de
+m'arracher de ses bras.... Ecoute, me dit Zam&eacute; avec l'&eacute;motion de
+l'enthousiasme, tu es sans doute le dernier fran&ccedil;ais que je verrai de ma
+vie.... Sainville, je voudrois tenir encore &agrave; cette nation qui m'a donn&eacute;
+le jour.... O mon ami! &eacute;coute un secret que je n'ai voulu d&eacute;voiler qu'&agrave;
+l'&eacute;poque de notre s&eacute;paration: l'&eacute;tude profonde que j'ai faite de tous
+les gouvernemens de la terre, et particuli&egrave;rement de celui sous lequel
+tu vis, m'a presque donn&eacute; l'art de la proph&eacute;tie. En examinant bien un
+peuple, en suivant avec soin son histoire, depuis qu'il joue un r&ocirc;le sur
+la surface du globe, on peut facilement pr&eacute;voir ce qu'il deviendra. O
+Sainville, une grande r&eacute;volution se pr&eacute;pare dans ta patrie; les crimes
+de vos souverains, leurs cruelles exactions, leurs d&eacute;bauches et leur
+ineptie ont lass&eacute; la France; elle est exc&eacute;d&eacute;e du despotisme, elle est &agrave;
+la veille d'en briser les fers. Redevenue libre, cette fi&egrave;re partie de
+l'Europe honorera de son alliance tous les peuples qui se gouverneront
+comme elle.... Mon ami, l'histoire de la dynastie des rois de Tamo&eacute; ne
+sera pas longue.... Mon fils ne me succ&eacute;dera jamais; il ne faut point de
+rois &agrave; cette nation-ci: les perp&eacute;tuer dans son sein serait lui pr&eacute;parer
+des cha&icirc;nes; elle a eu besoin d'un l&eacute;gislateur, mes devoirs sont
+remplis. A ma mort, les habitans de cette isle heureuse jouiront des
+douceurs d'un gouvernement libre et r&eacute;publicain. Je les y pr&eacute;pare; ce
+que leur destinaient les vertus d'un p&egrave;re que j'ai l&acirc;ch&eacute; d'imiter, les
+crimes, les atrocit&eacute;s de vos souverains le destinent de m&ecirc;me &agrave; la
+France. Rendus &eacute;gaux, et rendus tous deux libres, quoique par des moyens
+diff&eacute;rens, les peuples de ta patrie et ceux de la mienne se
+ressembleront; je le demande alors, mon ami, ta m&eacute;diation pr&egrave;s des
+Fran&ccedil;ais pour l'alliance que je d&eacute;sire.... Me promets-tu d'accomplir mes
+voeux....&mdash;O respectable ami, je vous le jure, r&eacute;pondis-je en larmes; ces
+deux nations sont dignes l'une de l'autre, d'&eacute;ternels liens doivent les
+unir.... Je meurs content, s'&eacute;cria Zam&eacute;, et cet heureux espoir va me
+faire descendre en paix dans la tombe. Viens, mon fils, viens,
+continua-t-il en m'entra&icirc;nant dans la chambre du vaisseau;... viens,
+nous nous ferons l&agrave; nos derniers adieux.... Oh Ciel! qu'aper&ccedil;ois-je,
+dis-je en voyant la table couverte de lingots d'or.... Zam&eacute;, que
+voulez-vous faire?... Votre ami n'a besoin que de votre tendresse; il
+n'aspire qu'&agrave; s'en rendre digne.&mdash;Peux-tu m'emp&ecirc;cher de t'offrir de la
+terre de Tamo&eacute;, me r&eacute;pondit ce mortel tant fait pour &ecirc;tre ch&eacute;ri? C'est
+pour que tu te souviennes de ses productions.&mdash;O grand homme!... et
+j'arrosais ses genoux de mes larmes,... et je me pr&eacute;cipitais &agrave; ses
+pieds, en le conjurant de reprendre son or, et de ne me laisser que son
+coeur.&mdash;Tu garderas l'un et l'autre, reprit Zam&eacute; en jetant ses bras
+autour de mon cou; tu l'aurais fait &agrave; ma place.... Il faut que je te
+quitte.... Mon &acirc;me se brise comme la tienne. Mon ami, il n'est pas
+vraisemblable que nous nous voyions jamais, mais il est s&ucirc;r que nous
+nous aimerons toujours. Adieu.... En pronon&ccedil;ant ces derni&egrave;res paroles,
+Zam&eacute; s'&eacute;lance, il dispara&icirc;t, donne lui-m&ecirc;me le signal du d&eacute;part, et me
+laisse, inond&eacute; de mes larmes, absorb&eacute; de tous les sentimens d'une &acirc;me &agrave;
+la fois oppress&eacute;e par la douleur et saisie de la plus profonde
+admiration<a name="FNanchor_26_55" id="FNanchor_26_55"></a><a href="#Footnote_26_55" class="fnanchor">[26]</a>.</p>
+
+<p>Mon dessein &eacute;tant de suivre le conseil de Zam&eacute;, nous r&eacute;primes la vo&ucirc;te
+que nous venions de faire, le vent servait mes intentions, et nous
+perd&icirc;mes bient&ocirc;t Tamo&eacute; de vue.</p>
+
+<p>Ma d&eacute;licatesse souffrait de l'obligation d'emporter, comme malgr&eacute; moi,
+de si puissans effets de la lib&eacute;ralit&eacute; d'un ami. Quand je r&eacute;fl&eacute;chis
+pourtant que ce m&eacute;tal, si pr&eacute;cieux pour nous, &eacute;tait nul aux yeux de ce
+peuple sage, je crus pouvoir apaiser mes regrets et ne plus m'occuper
+que des sentimens de reconnaissance que m'inspirait un bienfaiteur dont
+le souvenir ne s'&eacute;loignera jamais de ma pens&eacute;e.</p>
+
+<p>Notre voyage fut heureux, et nous rev&icirc;mes Le Cap en assez peu de temps.</p>
+
+<p>Je demandai &agrave; mes officiers, d&egrave;s que nous l'aper&ccedil;&ucirc;mes, s'ils voulaient y
+prendre terre, ou s'ils aimaient autant me conduire tout de suite en
+France. Quoique le vaisseau f&ucirc;t &agrave; moi, je crus leur devoir cette
+politesse. D&eacute;sirant tous de revoir leur patrie, ils pr&eacute;f&eacute;r&egrave;rent de me
+d&eacute;barquer sur la c&ocirc;te de Bretagne, pour repasser de-l&agrave; en Hollande,
+moyennant qu'une fois &agrave; Nantes, je leur laisserais le b&acirc;timent pour
+retourner chez eux, o&ugrave; ils le vendraient &agrave; mon compte. Nous conv&icirc;nmes de
+tout de part et d'autre, et nous continu&acirc;mes de voguer; mais ma sant&eacute; ne
+me permit pas de remplir la totalit&eacute; du projet. A la hauteur du
+Cap-Vert, je me sentis d&eacute;vor&eacute; d'une fi&egrave;vre ardente, accompagn&eacute;e de
+grands maux de coeur et d'estomac, qui me r&eacute;duisirent bient&ocirc;t &agrave; ne
+pouvoir plus sortir de mon lit. Cet accident me contraign&icirc;t de rel&acirc;cher
+&agrave; Cadix, o&ugrave; totalement d&eacute;go&ucirc;t&eacute; de la mer, je pris la r&eacute;solution de
+regagner la France par terre, sit&ocirc;t que je serois r&eacute;tabli. Me voyant une
+fortune assez consid&eacute;rable pour pouvoir me passer de la faible somme que
+je pourrais retirer de mon navire, j'en fis pr&eacute;sent &agrave; mes officiers; ils
+me combl&egrave;rent de remerciemens. Je n'avais eu qu'&agrave; me louer d'eux, ils
+devaient &ecirc;tre contens de ma conduite &agrave; leur &eacute;gard. Rien donc de ce qui
+d&eacute;truit l'union entre les hommes ne s'&eacute;tant &eacute;lev&eacute; entre nous, il &eacute;tait
+tout simple que nous nous quittassions avec toutes les marques
+r&eacute;ciproques de la plus parfaite estime.</p>
+
+<p>L'&eacute;tat dans lequel j'&eacute;tais me retint huit &agrave; dix jours &agrave; Cadix; mais cet
+air ne me convenant point, je dirigeai mes pas vers Madrid, avec le
+projet d'y s&eacute;journer le temps n&eacute;cessaire &agrave; reprendre totalement mes
+forces. Je me logeai, en arrivant, &agrave; l'h&ocirc;tel <i>Saint S&eacute;bastien</i>, dans la
+rue de ce nom, chez des Milanais dont on m'avait vant&eacute; les soins envers
+les &eacute;trangers. J'y trouvai &agrave; la v&eacute;rit&eacute; une partie de ces soins, mais
+qu'ils devaient me co&ucirc;ter cher!</p>
+
+<p>Hors d'&eacute;tat de vaquer &agrave; rien par moi-m&ecirc;me, je priai l'h&ocirc;te de me
+chercher deux domestiques; Fran&ccedil;ais s'il &eacute;tait possible, et les plus
+honn&ecirc;tes que faire se pourrait. Il m'amena, l'instant d'apr&egrave;s, deux
+grands dr&ocirc;les bien tourn&eacute;s, dont l'un se dit de Paris et l'autre de
+Rouen, pass&eacute;s l'un et l'autre en Espagne avec des ma&icirc;tres qui les
+avaient renvoy&eacute;s, parce qu'ils avaient refus&eacute; de s'embarquer pour aller
+avec eux au Mexique, dont ils ne devaient pas revenir de long-tems, et
+dans ces tristes circonstances pour eux, ajoutaient-ils; ils cherchaient
+avec empressement quelqu'un qui voul&ucirc;t les ramener dans leur patrie. Me
+devenant impossible de prendre de plus grandes informations, je les
+crus, et les arr&ecirc;tai sur-le-champ, bien r&eacute;solu n&eacute;anmoins &agrave; ne leur
+donner aucune confiance. Ils me servirent assez bien l'un et l'autre
+pendant ma convalescence, c'est-&agrave;-dire, environ quinze jours, au bout
+desquels mes forces revenant peu &agrave; peu, je commen&ccedil;ai &agrave; m'occuper des
+petits d&eacute;tails de ma fortune. Mes yeux se tourn&egrave;rent sur cette caisse de
+lingots, fruits pr&eacute;cieux de l'amiti&eacute; de Zam&eacute;, et s'inond&egrave;rent des larmes
+de ma reconnaissance, en examinant ces tr&eacute;sors. Comme ces lingots me
+parurent purs, enti&egrave;rement d&eacute;gag&eacute;s des parties terreuses et fondus en
+barre, j'imaginai qu'ils ne pouvaient &ecirc;tre le r&eacute;sultat d'une fouille
+faite pendant ma course dans l'int&eacute;rieur des terres, mais bien plut&ocirc;t le
+reste des tr&eacute;sors qui avaient servi &agrave; Zam&eacute; dans ses vingt ann&eacute;es de
+voyage. Je n'avais point encore vid&eacute; la cassette; je le fis pour compter
+les lingots.... J'allais les estimer, lorsque je trouvai un papier au
+fond, o&ugrave; l'&eacute;valuation &eacute;tait faite, et qui m'apprit que j'en avais pour
+sept millions cinq cent soixante-dix mille livres, argent de France....
+Juste Ciel, m'&eacute;criai-je, me voil&agrave; le plus riche particulier de l'Europe!
+O mon p&egrave;re! Je pourrai donc adoucir votre vieillesse! Je pourrai r&eacute;parer
+le tort que je vous ai fait; je vous rendrai heureux, et je le serai de
+votre bonheur! Et toi! unique objet de mes voeux, &ocirc; L&eacute;onore! si le Ciel
+me permet de te retrouver un jour, voil&agrave; de quoi enrichir le faible don
+de ma main, de quoi satisfaire &agrave; tous tes d&eacute;sirs, de quoi me procurer le
+charme de les pr&eacute;venir tous; mais que les calculs de l'homme sont
+incertains, quand il ne les soumet pas aux caprices du sort! O L&eacute;onore!
+L&eacute;onore, dit Sainville en s'interrompant et se jetant en pleurs sur le
+sein de sa ch&egrave;re femme, j'avais ce qu'il fallait pour ta fortune, tout
+ce qui pouvait te d&eacute;dommager de tes souffrances, et je n'ai plus &agrave;
+t'offrir que mon coeur. Ciel, dit Madame de Blamont, cette grande
+richesse?...&mdash;Elle est perdue pour moi, Madame; diff&eacute;rence essentielle
+entre les sentimens du coeur et les biens du hasard; ceux-ci se sont
+&eacute;vanouis, et la tendresse, que je dois &agrave; celui de qui je les tenais, ne
+s'effacera jamais de mon &acirc;me; mais reprenons le fil des &eacute;v&egrave;nemens.</p>
+
+<p>Quoiqu'il me rest&acirc;t encore pr&egrave;s de vingt-cinq mille livres, dont moiti&eacute;
+en or, heureusement cousus dans une ceinture qui ne me quitta jamais,
+j'eus la fantaisie de me faire &eacute;changer un de mes lingots en quadruples
+d'Espagne<a name="FNanchor_27_56" id="FNanchor_27_56"></a><a href="#Footnote_27_56" class="fnanchor">[27]</a>; je me fis conduire &agrave; cet effet chez un directeur de la
+monnaie que m'avait indiqu&eacute; mon h&ocirc;te. Je lui pr&eacute;sente mon or, il
+l'examine, et d&eacute;couvre bient&ocirc;t qu'il n'est pas du P&eacute;rou. Sa curiosit&eacute;
+s'en &eacute;veille; ses questions deviennent aussi nombreuses que pressantes;
+et sans qu'il me soit possible d'&ecirc;tre ma&icirc;tre de moi, un fr&eacute;missement
+universel me saisit. Je vois que je viens de faire une sottise; et
+l'embarras, que ce mouvement imprime sur ma physionomie, redouble
+aussit&ocirc;t la curiosit&eacute; de mon homme; il prend un air s&eacute;v&egrave;re, et
+renouvelle ses questions du ton de l'insolence et de l'effronterie.... Ma
+figure se remet pourtant, elle reprend le calme que doit lui pr&ecirc;ter
+celui de mon coeur, et je r&eacute;ponds sans me troubler, que je rapporte cet
+or d'Afrique; que je l'ai eu par des &eacute;changes avec les colonies
+portugaises. Ici mon questionneur m'examinant de plus pr&eacute;s encore,
+m'assure que les Portugais n'emploient en Afrique que de l'or du nouveau
+monde, et que celui que je lui pr&eacute;sente n'en est s&ucirc;rement pas. Pour le
+coup, la patience m'&eacute;chappe: je d&eacute;clare net que je suis las des
+interrogations, que le m&eacute;tal que je lui offre est bon ou mauvais, que
+s'il est bon, il ait &agrave; me l'&eacute;changer sans difficult&eacute;; que s'il le croit
+mauvais, il en fasse &agrave; l'instant l'&eacute;preuve devant moi; ce dernier parti
+fut celui qu'il pr&icirc;t, et l'exp&eacute;rience n'ayant que mieux confirm&eacute; la
+puret&eacute; au m&eacute;tal, il lui dev&icirc;nt impossible de ne me point satisfaire; il
+le fit avec un peu d'humeur, et en me demandant si j'avais beaucoup de
+lingots &agrave; changer ainsi: non, r&eacute;pondis-je s&egrave;chement, voil&agrave; tout; et
+faisant prendre mes sacs &agrave; mes gens, je regagnai mon h&ocirc;tellerie, o&ugrave; je
+passai la journ&eacute;e, non sans un peu d'inqui&eacute;tude sur la quantit&eacute; des
+questions de ce directeur.</p>
+
+<p>Je me couchai.... Mais quel &eacute;pouvantable r&eacute;veil! Il n'y avait pas deux
+heures que j'&eacute;tais endormi, lorsque ma porte, s'ouvrant avec fracas, me
+fait voir ma chambre remplie d'une trentaine de crispins<a name="FNanchor_28_57" id="FNanchor_28_57"></a><a href="#Footnote_28_57" class="fnanchor">[28]</a>, tous
+familiers ou valets de l'inquisition<a name="FNanchor_29_58" id="FNanchor_29_58"></a><a href="#Footnote_29_58" class="fnanchor">[29]</a>. Avec la permission de <i>votre
+excellence</i>, me dit un de ces illustres sc&eacute;l&eacute;rats, vous plairait-il de
+vous lever, et de venir &agrave; l'instant parler au tr&egrave;s-r&eacute;v&eacute;rend p&egrave;re
+inquisiteur qui vous attend dans son appartement.... Je voulus, pour
+r&eacute;ponse, me jeter sur mon &eacute;p&eacute;e; mais on ne m'en laissa pas le tems.... On
+ne me lia point; c'est un des privil&egrave;ges particuliers &agrave; ce tribunal, de
+n'employer, pour saisir leurs prisonniers, que la seule force du nombre,
+et jamais celle des liens; on ne me lia donc point; mais je fus
+tellement environn&eacute;, tellement serr&eacute; par-tout, qu'il me devint
+impossible de faire aucun mouvement; il fallut ob&eacute;ir: nous descend&icirc;mes;
+une voiture m'attendait au coin de la rue, et je fus transport&eacute; ainsi au
+milieu de ce tas de coquins dans le palais de l'inquisition: l&agrave;, nous
+f&ucirc;mes re&ccedil;us par le secr&eacute;taire du saint-office, qui, sans dire une seule
+parole, me remit &agrave; l'alca&iuml;de et &agrave; deux gardes, qui me conduisirent dans
+un cachot ferm&eacute; de trois portes de fer, d'une obscurit&eacute; et d'une
+humidit&eacute; d'autant plus grandes, que jamais encore le soleil n'y avait
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute;. Ce fut l&agrave; qu'on me d&eacute;posa sans me dire un mot, et sans qu'il me
+f&ucirc;t permis, ni de parler, ni de me plaindre, ni de donner aucun ordre
+chez moi.</p>
+
+<p>An&eacute;anti, absorb&eacute; dans les plus douloureuses r&eacute;flexions, vous imaginez
+facilement quelle fut la nuit que je passai: h&eacute;las! Me disais-je, j'ai
+parcouru le monde entier; je me suis trouv&eacute; au milieu d'un peuple
+d'antropophages; il a daign&eacute; respecter et ma vie et ma libert&eacute;; mon
+&eacute;toile me porte au sein des mers les plus recul&eacute;es, j'y trouve une
+fortune immense et des amis.... J'arrive en Europe ... je touche &agrave; ma
+patrie ... c'est pour n'y rencontrer que des pers&eacute;cuteurs! Et comme si
+j'eusse pris plaisir &agrave; accro&icirc;tre l'horreur de mon sort, je ne me
+repaissais a chaque instant que de ces fatales id&eacute;es, lorsqu'au bout
+d'une semaine de mon s&eacute;jour dans cet horrible lieu, l'alca&iuml;de parut
+escort&eacute; de ses deux m&ecirc;mes gardes, et m'ayant ordonn&eacute; de d&eacute;couvrir ma
+t&ecirc;te, il me conduisit ainsi &agrave; la salle d'audience. On me fit signe de
+m'asseoir; un si&eacute;ge &eacute;troit et dur se pr&eacute;sentait &acirc; moi au bout d'une
+table aupr&egrave;s de laquelle &eacute;taient deux moines, dont l'un devait
+m'interroger, et l'autre &eacute;crire mes r&eacute;ponses; je me pla&ccedil;ai. En face
+&eacute;tait l'image de ce Dieu bon, de ce r&eacute;dempteur de l'univers, expos&eacute; dans
+un lieu o&ugrave; l'on ne travaille qu'&agrave; perdre ceux qu'il est venu racheter.
+J'avais sous mes yeux un juge &eacute;quitable, et des hommes m&eacute;chans; le
+symbole de la douceur et de la vertu &agrave; c&ocirc;t&eacute; de celui des crimes et de la
+f&eacute;rocit&eacute;; <i>j'&eacute;tais devant un Dieu de paix et des hommes de sang</i>, et
+c'&eacute;tait au nom du premier, que les seconds osaient me sacrifier &agrave; leur
+inf&acirc;me cupidit&eacute;.</p>
+
+
+<div class="figcenter" style="width: 425px;">
+<img src="images/sade-t2-4.jpg" width="425" height="768"
+alt="Illustration: J&#39;&eacute;tais devant un dieu de paix et des Hommes m&eacute;chans." />
+</div>
+
+<p>On m'interrogea d'abord sur mon nom, sur ma Patrie et sur ma profession;
+ayant satisfait &agrave; ces premi&egrave;res demandes, on exigea de moi des
+&eacute;claircissemens sur les motifs de mes voyages.... Je ne les cachai point;
+lorsque je dis que je quittais une isle, o&ugrave; j'avais trouv&eacute; le plus grand
+des hommes pour l&eacute;gislateur ... on me demanda s'il &eacute;tait chr&eacute;tien? Il
+est bien plus, dis-je avec enthousiasme; il est juste, il est bon, il
+est lib&eacute;ral, il est hospitalier, et n'enferme pas les infortun&eacute;s que le
+hasard jette sur ses c&ocirc;tes; cette r&eacute;ponse, trait&eacute;e d'impie, fut aussit&ocirc;t
+inscrite comme blasph&eacute;matoire. L'inquisiteur me demanda si j'avais
+baptis&eacute; ce payen?&mdash;Pourquoi faire, r&eacute;pondis-je outr&eacute;? Si le Ciel est
+destin&eacute; pour la vertu, il y sera plut&ocirc;t plac&eacute; que ceux qui, soumis &agrave; ces
+vains usages, n'en re&ccedil;oivent que la caract&egrave;re du crime et de
+l'atrocit&eacute;.&mdash;Autre blasph&egrave;me! le moine, me montrant le crucifix, me
+demanda si je songeais que mon Sauveur &eacute;tait l&agrave;?&mdash;Oui, lui dis-je, et si
+quelque chose le r&eacute;volte ici, croyez que c'est bien plut&ocirc;t la conduite
+du tyran qui impose les fers, que celle de l'esclave qui les re&ccedil;ois. Le
+Dieu que vous m'offrez a &eacute;t&eacute; malheureux comme moi,... et comme moi,
+victime de la calomnie et de la sc&eacute;l&eacute;ratesse des hommes, il doit me
+plaindre et vous condamner. Sur cette r&eacute;ponse, l'inquisiteur, palpitant
+de rage, dit au greffier d'&eacute;crire que j'&eacute;tais <i>ath&eacute;e</i>.&mdash;Vous &eacute;crivez un
+mensonge, m'&eacute;criai-je; j'affirme que je crois &agrave; un Dieu, que je le
+crains, que je l'adore, et que je ne hais que ceux qui abusent de son
+nom, pour accabler l'innocence. Le greffier arr&ecirc;t&eacute; par cette r&eacute;ponse,
+fixa inquisiteur....</p>
+
+<p>&Eacute;crivez, dit celui-ci, qu'il invective les officiers du tribunal.... Que
+votre &eacute;minence r&eacute;fl&eacute;chisse, dit le greffier en espagnol, croyant que je
+ne l'entendais pas.... &Eacute;crivez donc, que c'est un calomniateur, dit le
+moine toujours furieux.&mdash;Je croyais, dis-je alors &agrave; ce juge atroce,
+qu'il s'agissait moins de constater ce qui se passe ainsi &agrave; huis-clos,
+que de m'interroger sur les faits qu'on me suppose, et de me confronter
+aux t&eacute;moins.&mdash;Il n'y a jamais de telles confrontations dans un tribunal
+dirig&eacute; par l'esprit de Dieu; o&ugrave; r&egrave;gne cet esprit sacr&eacute;, les formalit&eacute;s
+deviennent inutiles; &agrave; qui est l'or que vous change&acirc;tes hier chez le
+directeur des monnaies?&mdash;A moi.&mdash;D'o&ugrave; vous vient-il?&mdash;Des bont&eacute;s d'un
+ami qui craint Dieu, qui aime les hommes, qui leur rend service, et qui
+ne les tourmente jamais.&mdash;Il y a donc des mines d'or dans son
+isle?&mdash;Non, dis-je affirmativement, (aurais-je pu me pardonner, par une
+r&eacute;ponse contraire, d'attirer de tels ennemis au meilleur des humains.)
+Non, il a re&ccedil;u des lingots en paiement des diff&eacute;rens objets d'un
+commerce fait avec les Anglais.&mdash;Et il vous a fait un tel pr&eacute;sent?&mdash;Il
+ne s'en sert plus, il a renonc&eacute; &agrave; tout n&eacute;goce &eacute;tranger, cet or lui
+devient inutile.&mdash;Inutile? Pour pr&egrave;s de huit millions!... Et alors, je
+vis que toute ma fortune &eacute;tait d&eacute;j&agrave; dans les mains de ces sc&eacute;l&eacute;rats....</p>
+
+<p>L'Inquisiteur redoubla ses questions, il y mit tout l'art qu'il put pour
+me faire contredire ou couper, art profond, qui n'est poss&eacute;d&eacute; nulle part
+comme par les ministres de ce tribunal de sang; mais je ne sortis jamais
+du cercle de mes r&eacute;ponses, toujours elles furent les m&ecirc;mes, et son
+inf&acirc;me talent &eacute;choua devant elles. Il voulut des d&eacute;tails g&eacute;ographiques
+sur <i>Tamo&eacute;</i>, je les embrouillai tellement, qu'il lui fut impossible de
+deviner dans quelle partie de la mer cette isle &eacute;tait situ&eacute;e.</p>
+
+<p>L'interrogatoire se rompit. Je demandai mon bien, on me dit qu'il
+fallait d'autres &eacute;claircissemens avant que de savoir seulement s'il
+m'appartenait; que dons le cas o&ugrave; il deviendrait certain que je n'en
+imposais pas, il faudrait toujours d&eacute;falquer de ces richesses les frais
+de la proc&eacute;dure; que le roi aimerait un navire pour v&eacute;rifier la solidit&eacute;
+de mes aveux; que je devais juger de la longueur et des sommes que
+co&ucirc;teraient ces informations, et sentir combien, d'apr&egrave;s cela, il
+devenait essentielle dire la v&eacute;rit&eacute; pour abr&eacute;ger toutes ces d&eacute;marches;
+je me gardai bien de tomber dans ce pi&egrave;ge, et changeant de propos pour
+ne plus m&ecirc;me donner lieu d'y revenir une seconde fois, je me plaignis de
+la chambre o&ugrave; l'on m'avait mis, et demandai si pour les fonds que l'on
+avait &agrave; moi, on ne pouvait pas au moins me loger plus commod&eacute;ment.
+L'alca&iuml;de interrog&eacute; par l'inquisiteur, r&eacute;pondit alors qu'il n'y avait de
+bonnes chambres vacantes pour le moment que dans le quartier des
+femmes;... qu'on lui en donne une, dit le r&eacute;v&eacute;rend, et vous lui ferez,
+en l'y enfermant, les recommandations d'usage.</p>
+
+<p>Cet appartement, situ&eacute; dans la cour des femmes, &eacute;tait infiniment
+meilleur que le mien; c'est par un exc&egrave;s de faveur que l'on vous accorde
+cette chambre, me dit celui qui m'y conduisait, songez &agrave; vous y conduire
+avec toute la prudence et toute la circonspection imaginables; la plus
+l&eacute;g&egrave;re indiscr&eacute;tion vous ferait remettre dans un cachot, dont vous ne
+sortiriez jamais; au-dessus et &agrave; c&ocirc;t&eacute; de cette chambre, continua
+l'alca&iuml;de, sont les juives et des Boh&eacute;miennes; le plus grand silence, si
+elles vous interrogent, et gardez-vous de leur parler le premier; je
+promis tout ce qu'on voulut, et les portes se ferm&egrave;rent.</p>
+
+<p>J'avais d&eacute;j&agrave; pass&eacute; cinq jours dans cette nouvelle position, lorsqu'un de
+mes ge&ocirc;liers m'invita &agrave; demander une autre audience, tel est l'usage de
+ce tribunal plein de ruse et de fausset&eacute;, quand les juges veulent
+interroger une seconde fois le coupable, il faut que cette audience soit
+comme l'effet d'une pressante sollicitation de la part de ce malheureux,
+qui, sans cela, g&eacute;mirait des si&egrave;cles, et sans qu'on le soulage&acirc;t, et
+sans qu'on l'entendit; je demandai donc &agrave; revoir mes juges ... je
+l'obtins.</p>
+
+<p>L'inquisiteur me demanda ce que je voulais.&mdash;Mon bien et ma libert&eacute;,
+r&eacute;pondis-je.&mdash;Avez-vous r&eacute;fl&eacute;chi, me dit-il en &eacute;ludant ma r&eacute;ponse, sur
+l'extr&ecirc;me importance dont il est pour vous de donner les lumi&egrave;res qu'on
+d&eacute;sire.&mdash;J'ai satisfait &agrave; ce qu'on exigeait de moi, satisfaites de m&ecirc;me
+&agrave; ce que j'attens de vous.&mdash;Tout est enferm&eacute; maintenant dans les coffres
+du saint office, et rien n'en peut plus sortir qu'au retour du vaisseau
+d'information que sa majest&eacute; va faire partir; pressez-vous donc de
+donner les &eacute;claircissemens qu'on vous demande, votre libert&eacute; tient &agrave;
+leur promptitude, vos jours &agrave; leur sinc&eacute;rit&eacute;.&mdash;Mais, d&egrave;s qu'on vit que
+mes r&eacute;ponses &eacute;taient toujours les m&ecirc;mes, on me dit alors avec humeur,
+que quand on n'avait rien &agrave; dire, il ne fallait pas faire demander des
+audiences, que le tribunal accabl&eacute; d'affaires, ne pouvait pas &ecirc;tre
+journellement importun&eacute; pour de telles minuties; que j'eusse &agrave; retourner
+dans ma prison, et &agrave; ne pas demander d'en sortir, si je n'&eacute;tais pas
+d&eacute;cid&eacute; &agrave; plus de v&eacute;rit&eacute; et de soumission.</p>
+
+<p>Je rentrai ... ce fut alors, je l'avoue, que je me sentis bien pr&egrave;s du
+d&eacute;sespoir.... Eh! qu'ai-je donc fait, me dis-je, en quoi puis-je m&eacute;riter
+une punition si s&eacute;v&egrave;re? J'&eacute;tais n&eacute; honn&ecirc;te et sensible, et me voil&agrave;
+trait&eacute; comme un sc&eacute;l&eacute;rat!... Je poss&eacute;dai quelques vertus, et me voil&agrave;
+confondu avec le crime!... A quoi m'ont servi les qualit&eacute;s de mon
+coeur?... En suis-je moins devenu la victime des hommes?... H&eacute;las!
+quelque m&eacute;rite de plus m'a attir&eacute; toute leur haine; avec des vices et de
+la m&eacute;diocrit&eacute;, je n'aurais trouv&eacute; que du bonheur; il ne faut qu'&ecirc;tre bas
+et rampant pour &ecirc;tre s&ucirc;r de leur estime.... Mais si des talens vous
+d&eacute;corent, si la fortune vous rit, si la nature vous sert, leur orgueil
+humili&eacute; ne vous pr&eacute;par&eacute; plus que des pi&egrave;ges; et la m&eacute;chancet&eacute; qu'il
+arme, et la calomnie qu'il envenime, toujours pr&ecirc;tes &agrave; vous &eacute;craser,
+vous puniront bient&ocirc;t d'&ecirc;tre bon et vous feront repentir de vos vertus.
+Puis revenant sur la premi&egrave;re origine de mes erreurs, mon plus grand
+crime, ajout&eacute;-je, est d'avoir aim&eacute; L&eacute;onore; &agrave; cette premi&egrave;re faiblesse
+tient la cha&icirc;ne de toutes mes infortunes; sans cela, je n'aurais pas
+quitt&eacute; la France: que de maux ont suivi cette premi&egrave;re faute! Que dis
+je, h&eacute;las! Plus malheureuse que moi, que fait-elle isol&eacute;e sur la terre?
+En l'enlevant &agrave; sa famille, n'ai-je pas d&eacute;truit son bonheur? En
+l'arrachant &agrave; son devoir, n'ai-je pas fl&eacute;tri ses beaux jours? Ne lui
+ai-je pas ravi, par cette coupable imprudence, toute la f&eacute;licit&eacute; qu'elle
+avait droit d'attendre? Ce n'est donc que sur elle que mes larmes
+doivent couler, ce n'est donc qu'elle que je dois plaindre; mon malheur
+est m&eacute;rit&eacute; d&egrave;s qu'il put attirer le sien.... O L&eacute;onore, L&eacute;onore! tes
+revers sont mon seul ouvrage, et les &eacute;tincelles de plaisir, que mon
+amour fit na&icirc;tre en toi, ressemblaient &agrave; ces lueurs mensong&egrave;res, qui,
+trompant le voyageur &eacute;gar&eacute;, l'engloutissent &agrave; jamais dans l'abyme!... Et
+toi, mon bienfaiteur, continue-je en larmes, pourquoi t'ai-je quitt&eacute;?
+Pourquoi n'ai-je pas retrouv&eacute; L&eacute;onore dans ton isle, et pourquoi ce
+s&eacute;jour enchanteur n'est-il pas devenu notre patrie &agrave; tous les deux?...
+Tribunal odieux, nation subjugu&eacute;e par l'imposture et la superstition,
+quels droits avez-vous sur moi! qui vous donne ceux de me retenir et de
+me rendre le plus malheureux des hommes!</p>
+
+<p>Huit jours se pass&egrave;rent encore ainsi, lorsqu'on vint me chercher pour
+une troisi&egrave;me audience; mais on ne m'avait pas fait solliciter celle-l&agrave;:
+les sc&eacute;l&eacute;rats commen&ccedil;aient &agrave; voir que je soup&ccedil;onnais leur pi&egrave;ge; ils
+d&eacute;sesp&eacute;raient de m'y prendre, et ne pouvant plus avoir recours qu'&agrave;
+l'effroi et &agrave; la calomnie, ils esp&eacute;raient, en usant de ces deux moyens,
+obtenir le moi quelques aveux, qui, me rendant imaginairement coupable,
+apaisassent au moins les remords qu'ils commen&ccedil;aient, sans doute, &agrave;
+sentir, de me voler aussi impun&eacute;ment.</p>
+
+<p>Je fus re&ccedil;u cette fois-ci dans ce qu'on appelle <i>le lieu des tourmens</i>;
+c'est un souterrain effroyable, dans lequel on descend par un nombre
+infini de marches, et tellement recul&eacute;, qu'aucun cri n'en peut &ecirc;tre
+entendu.... C'est l&agrave; que, sans respect, ni pour la pudeur, ni pour
+l'humanit&eacute;; que, sans distinction d'&acirc;ge, de condition ou de sexe, ces
+infernaux vautours viennent se repa&icirc;tre de barbaries et d'atrocit&eacute;s:
+c'est l&agrave; que la jeune fille timide et honn&ecirc;te, mise nue sous les yeux de
+ces monstres, pinc&eacute;e, br&ucirc;l&eacute;e, tenaill&eacute;e, vit &eacute;veiller dans ces coeurs
+pervers le sentiment de la luxure par l'aiguillon de la f&eacute;rocit&eacute;; et
+c'est pour y multiplier les victimes de leur ex&eacute;crable infamie, qu'ils
+corrompent annuellement cinquante mille &acirc;mes dans le royaume, afin
+d'obtenir plus de coupables. L&agrave; tous les instrumens de la torture se
+pr&eacute;sent&egrave;rent &agrave; mes yeux effray&eacute;s, il n'y manquait que les bourreaux. Les
+m&ecirc;mes moines assis dans de vastes fauteuils, m'ordonn&egrave;rent de me placer
+sur une escabelle de bois, pos&eacute;e en face d'eux.</p>
+
+<p>Vous voyez, me dit celui qui m'avait interrog&eacute; jusqu'alors, quels sont
+les moyens dont nous allons nous servir pour obtenir de vous la
+v&eacute;rit&eacute;.&mdash;Ces moyens sont inutiles, r&eacute;pondis-je avec courage; ils peuvent
+effrayer le coupable, mais l'innocent les voit sans fr&eacute;mir: que vos
+bourreaux paraissent, je saurai &agrave;-la-fois soutenir leurs tortures, vous
+plaindre et me consoler.</p>
+
+<p>Cette fiert&eacute;, hors de saison, cet ent&ecirc;tement &agrave; nous cacher la v&eacute;rit&eacute; va
+peut-&ecirc;tre vous co&ucirc;ter bien cher, reprit l'inquisiteur; est-il besoin de
+feindre lorsque nous avons tout appris: votre h&ocirc;te, vos gens
+emprisonn&eacute;s, comme vous, (cette circonstance &eacute;tait fausse) tout ce qui
+vous entourait enfin, vient de d&eacute;poser contre vous. On a surpris vos
+op&eacute;rations; on vous a vu invoquer le Diable.... En un mois, vous &ecirc;tes
+chymiste et sorcier, ce que nous regardons comme synonyme<a name="FNanchor_30_59" id="FNanchor_30_59"></a><a href="#Footnote_30_59" class="fnanchor">[30]</a>.</p>
+
+<p>Par-tout ailleurs, j'avoue que le rire e&ucirc;t &eacute;t&eacute; ma seule r&eacute;ponse &agrave; des
+balourdises de cette esp&egrave;ce; on n'imagine pas le m&eacute;pris qu'inspire un
+juge quelconque, quand renon&ccedil;ant &agrave; la sage aust&eacute;rit&eacute; de son minist&egrave;re,
+il en descend par libertinage ou b&ecirc;tise, pour s'occuper de d&eacute;tails ou
+d&eacute;shonn&ecirc;tes, ou hors de bon sens; on ne voit plus d&egrave;s-lors en lui qu'un
+crapuleux ou qu'un imb&eacute;cile, conduit par la d&eacute;bauche ou l'absurdit&eacute;, et
+qui n'est plus digue que de la rigueur des loix et de l'indignation
+publique.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en f&ucirc;t, je me contins; mais les mouvemens de piti&eacute; que
+m'inspiraient de pareils fourbes, &eacute;clat&egrave;rent si &eacute;nergiquement sur mon
+visage, qu'ils se regard&egrave;rent tous deux, sans trop savoir que dire, pour
+appuyer leur stupide accusation. Leur adressant la parole enfin: si
+j'avais, dis-je, la puissance du Diable, croyez que le premier emploi
+que j'en ferais, serait assur&eacute;ment de me sortir de la main de ses
+satellites.&mdash;Mais s'il est certain, dit l'inquisiteur en ne prenant pas
+garde &agrave; ma r&eacute;ponse, s'il est &eacute;vident que cet or est compos&eacute; par vous, il
+ne peut l'&ecirc;tre que par la chymie; or, la chymie est un art diabolique
+que nous regardons....&mdash;On ne fait de l'or par aucuns proc&eacute;d&eacute;s chymiques,
+dis-je en interrompant cet imb&eacute;cile avec vivacit&eacute;, ceux qui r&eacute;pandent
+ces sottises sont aussi b&ecirc;tes que ceux qui les croient; la seule matrice
+de l'or est la terre, et on ne l'imite point: je vous ai dit d'o&ugrave;
+venaient ces lingots; je ne les ai acquis par aucune voie qui puisse
+alarmer ma conscience; vous m'arracheriez la vie, que je ne vous en
+dirais pas davantage. Gardez mon or, si c'est lui qui vous tente; je
+vivais avant de l'avoir, je ne mourrai pas pour l'avoir perdu; mais
+rendez-moi la libert&eacute; que vous m'avez ravie sans droits, et que votre
+seule cupidit&eacute; vous force &agrave; m'enlever.&mdash;Vous reconnaissez donc, ajouta
+ce suborneur, que cet or est le fruit de vos oeuvres?&mdash;Je reconnais
+qu'il m'a &eacute;t&eacute; donn&eacute;, qu'il m'appartient, et que vous voulez me faire
+mourir pour me le voler.&mdash;On ne porta jamais l'impudence plus loin, dit
+le moine en se levant furieux, et sonnant une petite clochette d'argent
+qu'il avait pr&egrave;s de lui, nous allons voir si elle se soutiendra aux
+portes du tombeau. Quatre assassins masqu&eacute;s comme le sont les p&eacute;nitens
+dans nos provinces du Midi, parurent alors, et s'appr&ecirc;t&egrave;rent &agrave; me
+saisir; &ocirc; Dieu! m'&eacute;criai-je, pardonnez &agrave; mes bourreaux, et donnez-moi la
+force d'endurer les tourmens que leur stupide rage appr&ecirc;te &agrave;
+l'innocence.</p>
+
+<p>A ces mots, l'inquisiteur sonna une seconde fois, et l'alca&iuml;de parut....
+Remettez cet homme en prison, lui dit le moine, il y finira ses jours,
+puisqu'il ne veut rien avouer; qu'il entende bien que sa libert&eacute; tient &agrave;
+ses aveux, et qu'il les fasse maintenant quand il voudra.</p>
+
+<p>Je sortis, et vous laisse &agrave; penser dans quels sentimens j'&eacute;tais contre
+d'inf&acirc;mes coquins, dont il &eacute;tait clair que le vol et le meurtre &eacute;taient
+les seules intentions.</p>
+
+<p>Mon trouble seul me soutint cette premi&egrave;re journ&eacute;e; mais je tombai le
+lendemain dans des r&eacute;flexions sombres, dans une m&eacute;lancolie, qui me
+firent na&icirc;tre le dessein de finir mon sort.</p>
+
+<p>Un acc&egrave;s de douleur effroyable qui survint peu apr&egrave;s, en mettant mon &acirc;me
+dans une situation plus violente, la sort&icirc;t de ces funestes projets.</p>
+
+<p>Oui, me dis-je dans l'exc&egrave;s de mon d&eacute;sespoir, un tribunal qui ne
+pardonne jamais, qui corrompt la probit&eacute; des citoyens, la vertu des
+femmes, l'innocence des enfans; qui, comme ces tyrans de l'ancienne
+Rome, ose faire un crime de la compassion et des larmes ... aux yeux
+duquel le soup&ccedil;on est un tort, la d&eacute;lation une preuve, la richesse un
+d&eacute;lit;... qui, foulant aux pieds toutes les loix divines et humaines,
+couvre son impudence, sa luxure et sa cupidit&eacute; du voile hypocrite de
+l'amour divin et des bonnes moeurs; qui pardonne tous les forfaits de
+ceux qui le servent; qui assure l'impunit&eacute; &agrave; ses satellites; qui, pour
+comble d'horreur et d'impudence, condamne et fl&eacute;trit des h&eacute;ros<a name="FNanchor_31_60" id="FNanchor_31_60"></a><a href="#Footnote_31_60" class="fnanchor">[31]</a>,
+immole des ministres d'&Eacute;tat<a name="FNanchor_32_61" id="FNanchor_32_61"></a><a href="#Footnote_32_61" class="fnanchor">[32]</a>, fait perdre &agrave; la nation ses plus
+brillans domaines<a name="FNanchor_33_62" id="FNanchor_33_62"></a><a href="#Footnote_33_62" class="fnanchor">[33]</a>, d&eacute;peuple le gouvernement: un tel tribunal,
+dis-je, est la preuve la plus authentique de la faiblesse de l'&Eacute;tat qui
+le souffre, le signe le plus certain du danger de la religion qui le
+prot&egrave;ge, et l'avertissement le plus s&ucirc;r de la vengeance de Dieu<a name="FNanchor_34_63" id="FNanchor_34_63"></a><a href="#Footnote_34_63" class="fnanchor">[34]</a>.</p>
+
+<p>Malheur aux rois, ou qui le tol&egrave;reront dans leurs &Eacute;tats, ou qui, m&ecirc;me en
+le rejetant, consentiront &agrave; souiller les tribunaux de la nation des
+atroces maximes de cette assembl&eacute;e de brigands; le citoyen barbare,
+inepte et fr&eacute;n&eacute;tique, qui abuserait de sa place pour introduire de
+telles opinions, serait l'instrument infernal qu'emploierait la col&egrave;re
+c&eacute;leste pour &eacute;branler la puissance de cet empire, et si ce sc&eacute;l&eacute;rat,
+moins imaginaire qu'on ne le croira peut-&ecirc;tre, parvenait &agrave; force de
+bassesses &agrave; s'&eacute;lever un instant au-dessus de l'&eacute;tat vil o&ugrave; la nature le
+r&eacute;duit, le ciel ne l'aurait permis que pour lui pr&eacute;parer la honte
+d'avoir &agrave; tomber de plus haut<a name="FNanchor_35_64" id="FNanchor_35_64"></a><a href="#Footnote_35_64" class="fnanchor">[35]</a>.</p>
+
+<p>Ce fiel lanc&eacute;, de nouvelles id&eacute;es m'occup&egrave;rent: mes 25,000 liv. en or
+plac&eacute;es dans ma ceinture, me restaient intactes; comme cette ceinture
+&eacute;tait extr&ecirc;mement serr&eacute;e sur mes reins, j'&eacute;tais assez heureux pour
+qu'elle e&ucirc;t &eacute;chapp&eacute; &agrave; ceux qui m'avaient fouill&eacute; en entrant; cette
+circonstance heureuse me fit voir que je n'&eacute;tais pas tout-&agrave;-fait
+abandonn&eacute; de la fortune, et qu'elle me tendait encore la main pour
+m'affranchir de mon malheureux sort.... L'espoir se ranima; si peu de
+chose le sourient dans le coeur navr&eacute; du mis&eacute;rable! Je ne vis plus les
+murs de ma prison comme les parois de mon s&eacute;pulcre; l'oeil qui me les
+fit mesurer de nouveau, n'&eacute;tait plus dirig&eacute; que par l'id&eacute;e de les
+franchir; je les examinai avec exactitude ... j'en sondai l'&eacute;paisseur
+... j'observai la fen&ecirc;tre; moins &eacute;lev&eacute;e qu'elles ne le sont dans les
+autres chambres, je crus qu'avec un peu de patience et du travail, il me
+deviendrait peut-&ecirc;tre possible d'&eacute;chapper par-l&agrave;: sa cl&ocirc;ture, ou plut&ocirc;t
+ses grillages &eacute;taient doubles et tr&egrave;s-&eacute;pais, je ne m'en effrayai point;
+je regardai o&ugrave; donnait cette fen&ecirc;tre; il me parut que c'&eacute;tait dans une
+petite cour isol&eacute;e, n'ayant plus qu'un mur de vingt pieds devant elle,
+qui la s&eacute;parait de la rue; je r&eacute;solus de me mettre &agrave; l'ouvrage d&egrave;s
+l'instant m&ecirc;me; le fer d'un briquet, meuble d'usage dans ces sortes
+d'endroits, me parut devoir servir au mieux mes desseins; &agrave; force de
+l'&eacute;br&eacute;cher contre une pierre, j'en fis une sorte de lime, et d&egrave;s le m&ecirc;me
+soir, j'avais d&eacute;j&agrave; mordu un de mes barreaux de plus de trois lignes de
+profondeur.... Courage, me dis-je.... O L&eacute;onore! j'embrasserai encore tes
+genoux.... Non, ce n'est point ici que la mort est pr&eacute;par&eacute;e pour moi,
+elle ne peut me frapper qu'&agrave; tes pieds.... Travaillons....</p>
+
+<p>Afin que mes ge&ocirc;liers ne se doutassent de rien, j'affectai devant eux la
+plus profonde douleur; je portai la ruse au point de refuser m&ecirc;me les
+alimens qui m'&eacute;taient pr&eacute;sent&eacute;s, et les contraignant ainsi &agrave; un peu de
+piti&eacute;, j'&eacute;loignai tout soup&ccedil;on de leur esprit. Cependant leurs
+consolations furent m&eacute;diocres: l'art, de r&eacute;pandre du baume sur les
+plaies d'une &acirc;me d&eacute;sol&eacute;e, n'est jamais connu d'&ecirc;tres assez vils, pour
+accepter l'emploi d&eacute;shonorant de fermer des portes de prison. Quoi qu'il
+en soit, je les trompai, et c'&eacute;tait tout ce que je d&eacute;sirais; leur
+aveuglement m'&eacute;tait plus utile que leurs larmes, et j'avais bien plus
+envie de fasciner leurs yeux, que d'attendrir leurs coeurs.</p>
+
+<p>Mon ouvrage se perfectionnait; d&eacute;j&agrave; ma t&ecirc;te passait enti&egrave;rement par les
+ouvertures que j'avais pratiqu&eacute;es; j'avais soin de remettre les choses
+en ordre le soir, pour qu'on ne s'aper&ccedil;&ucirc;t de rien; tout r&eacute;pondait enfin
+au gr&eacute; de mes d&eacute;sirs, lorsqu'un jour, vers les trois heures apr&egrave;s-midi,
+j'entendis frapper au-dessus de ma t&ecirc;te en un endroit de la vo&ucirc;te qui me
+parut plus faible que le comble, et qui l'&eacute;tait suffisamment pour
+laisser p&eacute;n&eacute;trer la voix.</p>
+
+<p>J'&eacute;coutai: on refrappa.&mdash;<i>Pouvez-vous m'entendre</i>? me dit une voix de
+femme en mauvais fran&ccedil;ais.&mdash;<i>Au mieux</i>, r&eacute;pondis-je; <i>que d&eacute;sirez-vous
+d'un malheureux compagnon d'infortune</i>?&mdash;<i>Le plaindre et me consoler
+avec lui</i>, me r&eacute;pondit-on; <i>je suis prisonni&egrave;re et innocente comme vous:
+depuis 8 jours je vous &eacute;coute, et crois deviner vos projets.&mdash;Je n'en ai
+aucun</i>, r&eacute;pondis-je, craignant que ce ne f&ucirc;t ici quelque pi&egrave;ge, et
+connaissant cette ruse basse et vile qui place &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'un malheureux un
+espion d&eacute;guis&eacute; sous la m&ecirc;me cha&icirc;ne, dont le but est d'entrouvrir le
+coeur de son infortun&eacute; camarade, afin d'en arracher un secret qu'il
+trahit dans le m&ecirc;me instant; artifice ex&eacute;crable, prouvant bien plut&ocirc;t
+l'affreux d&eacute;sir de trouver des criminels, que l'envie honn&ecirc;te et
+l&eacute;gitime de ne supposer que l'innocence<a name="FNanchor_36_65" id="FNanchor_36_65"></a><a href="#Footnote_36_65" class="fnanchor">[36]</a>. <i>Vous me trompez</i>, reprit
+la compagne de mon sort, <i>je d&eacute;m&ecirc;le au mieux vos soup&ccedil;ons; ils sont
+d&eacute;plac&eacute;s vis-&agrave;-vis de moi: si nous pouvions nous voir, je vous
+convaincrais de ma franchise: voulez-vous m'aider</i>, continua-t-on,
+<i>per&ccedil;ons chacun de notre c&ocirc;t&eacute; &agrave; cet endroit o&ugrave; je vous parle, nous nous
+entendrons mieux, nous nous verrons, et j'ose croire qu'apr&egrave;s un peu
+plus d'entretien, nous nous convaincrons qu'il n'est rien &agrave; craindre &agrave;
+nous confier l'un &agrave; l'autre</i>.</p>
+
+<p>Ici ma position devenait tr&egrave;s embarrassante: j'&eacute;tais d&eacute;couvert, cela
+&eacute;tait &eacute;vident, et dans une telle circonstance peut-&ecirc;tre il y avait moins
+de danger &agrave; accorder &agrave; cette femme ce qu'elle d&eacute;sirait, qu'&agrave; l'irriter
+par des refus. Si elle &eacute;tait fausse, elle me trahissait assur&eacute;ment; si
+elle ne l'&eacute;tait pas, mon impolitesse la d&eacute;terminait &agrave; le devenir.
+J'acceptai donc sans balancer; mais comme nous approchions de l'heure o&ugrave;
+les ge&ocirc;liers faisaient leur ronde, je conseillai &agrave; ma voisine de
+remettre le travail au lendemain ... elle y consentit.&mdash;Ah! dit-elle
+encore en me souhaitant le bonsoir, que d'obligations nous allons vous
+avoir.&mdash;Que veut dire ce <i>nous</i>, r&eacute;partis-je au plus vite, n'&ecirc;tes-vous
+donc pas seule?&mdash;Je suis seule, me r&eacute;pondit-on; mais j'ai pr&egrave;s de moi
+une compagne, avec laquelle je cause tr&egrave;s &agrave; l'aise par une ouverture que
+nous avons faite, et qui va lui faciliter le moyen de se rendre dans ma
+chambre, pour passer ensuite toutes les deux dans la v&ocirc;tre, quand le
+travail, que nous allons entreprendre vous et moi, sera fait; ce service
+que j'implore, j'en conviens, c'est bien plut&ocirc;t pour cette infortun&eacute;e,
+que pour moi: si vous la connaissiez, elle vous int&eacute;resserait
+assur&eacute;ment; elle est jeune, innocente et belle; elle est de votre
+patrie; il est impossible de la voir sans l'aimer. Ah! si la piti&eacute; ne
+vous parle pas en ma faveur, qu'elle se fasse entendre au moins pour
+elle!...&mdash;Quoi! celle dont vous me parlez est fran&ccedil;aise, r&eacute;pliquai-je
+avec empressement, et par quel hasard?... Mais nous n'e&ucirc;mes pas le tems
+d'en dire davantage, et le bruit que nous entend&icirc;mes nous for&ccedil;a de
+cesser notre entretien.</p>
+
+<p>D&egrave;s que j'eus soup&eacute;, je m'enfon&ccedil;ai dans les plus s&eacute;rieuses r&eacute;flexions
+sur le parti &agrave; prendre dans cette circonstance. Ma d&eacute;licatesse &eacute;tait
+flatt&eacute;e, sans doute, d'arracher au joug des sc&eacute;l&eacute;rats qui nous
+retenaient, deux infortun&eacute;es comme moi; mais, d'un autre c&ocirc;t&eacute;, que de
+risque &agrave; me charger d'elles, et comment entreprendre, avec deux femmes,
+une op&eacute;ration si dangereuse, et dont le succ&egrave;s &eacute;tait aussi incertain: si
+elle manquait, je redoublais leurs cha&icirc;nes, et me pr&eacute;cipitais avec elles
+dans de plus grands malheurs, peut-&ecirc;tre, que ceux qui nous attendaient.
+Seul, tout me semblait possible; tout me paraissait &eacute;chouer avec
+elles ... Je ne balan&ccedil;ai donc plus; je fermai mon coeur &agrave; toute
+consid&eacute;ration, et me d&eacute;terminai &agrave; partir sur-le-champ, afin de ne plus
+m&ecirc;me entendre les regrets int&eacute;rieurs que j'&eacute;prouvais &agrave; refuser aussi
+cruellement mes services &agrave; ces deux malheureuses compagnes de mon sort.</p>
+
+<p>J'attendis minuit: visitant alors mes ouvertures, et les trouvant
+suffisamment &eacute;largies pour y passer le corps, je liai un de mes draps
+aux barreaux qui n'&eacute;taient point endommag&eacute;s, et me laissai par leur
+moyen glisser dans la cour ... nouvel embarras d&egrave;s que j'y fus; je
+tombais dans une esp&egrave;ce de gouffre dont l'obscurit&eacute; &eacute;tait d'autant plus
+affreuse, que l'enceinte en &eacute;tait &eacute;troite et haute; j'avais vingt pieds
+de mur &agrave; franchir, sans qu'aucun moyen s'offr&icirc;t &agrave; moi pour m'en
+faciliter l'entreprise; alors, je me repentis vivement de ce que je
+venais de faire; la mort, sous mille formes, s'offrit &agrave; moi pour
+punition de mon imprudence; un regret amer de tromper aussi durement
+l'espoir des deux femmes que j'abandonnais, vint achever de d&eacute;chirer mon
+coeur; et j'&eacute;tais pr&ecirc;t &agrave; remonter, lorsqu'en t&acirc;tonnant dans cette cour,
+une &eacute;chelle vint s'offrir &agrave; moi. O ciel! me dis-je, je suis sauv&eacute;, n'en
+doutons pas, la Providence me sert mieux que moi-m&ecirc;me, elle veut
+absolument m'arracher de ces lieux; suivons sa voix, et reprenons
+courage: je saisis cette &eacute;chelle pr&eacute;cieuse, je l'appliquai au mur, mais
+il s'en fallait bien qu'elle en atteign&icirc;t le haut, &agrave; peine arrivait-elle
+a la moiti&eacute;; quelle nouvelle d&eacute;tresse!... Mon heureuse &eacute;toile ne
+m'abandonna pourtant point encore; &agrave; force d'examiner, je d&eacute;couvre un
+petit toit dans cette cour, dont l'&eacute;l&eacute;vation est semblable &agrave; celle de
+mon &eacute;chelle; je l'y applique, je monte; une fois sur ce parapet, je
+rapporte l'&eacute;chelle &agrave; moi, et la repose contre le mur, me voil&agrave; sur la
+cr&ecirc;te; mais en &eacute;tais-je plus avanc&eacute;: il fallait descendre d'aussi haut
+que je m'&eacute;tais &eacute;lev&eacute;, et nul moyen de ce c&ocirc;t&eacute; ne se pr&eacute;sentait pour y
+r&eacute;ussir; le mur &eacute;tant assez large pour me permettre de marcher dessus,
+j'en fis le tour, observant avec le plus grand soin tout ce qui pouvait
+l'environner, et me permettre d'en descendre avec un peu plus de
+facilit&eacute;; enfin, j'aper&ccedil;ois au coin d'une petite rue aboutissant &agrave; ce
+mur, un tas de fumier appuy&eacute; contre lui &agrave; la hauteur de pr&egrave;s d'une
+toise; je me pr&eacute;cipite sans r&eacute;fl&eacute;chir davantage, je m'&eacute;lance dans la
+rue, et assez heureux pour ne m'&ecirc;tre fait aucun mal dans toutes ces
+diverses op&eacute;rations, me voil&agrave;, comme vous l'imaginez bien, &agrave; faire de
+mes jambes le plus prompt et le meilleur usage possible.</p>
+
+<p>Un fuyard de l'inquisition ne trouve de ressources nulle part en
+Espagne: le royaume est rempli des satellites de ce tribunal, toujours
+pr&ecirc;ts &agrave; vous ressaisir en quelques lieux que vous puissiez &ecirc;tre. Rien de
+plus vigilans que les soins de la <i>Sainte-Hermandad</i>; c'est une cha&icirc;ne
+de fripons qui se donnent la main d'un bout de l'Espagne &agrave; l'autre, et
+qui n'&eacute;pargnent ni frais, ni tromperies, ni soins, ou pour arr&ecirc;ter celui
+que le tribunal poursuit, ou pour lui rendre celui qui s'en &eacute;chappe; je
+le savais, et je sentais parfaitement, d'apr&egrave;s cela, que le seul parti
+qui me restait &agrave; prendre, &eacute;tait de m'&eacute;loigner &agrave; l'instant d'Espagne, et
+de gagner si je pouvais, sans aucun repos, les fronti&egrave;res de France.</p>
+
+<p>Je me mis donc &agrave; fuir.... A fuir! qui, grand Dieu! quel &eacute;tait donc
+l'objet dont je venais de tromper la confiance!... quelle &eacute;tait cette
+fille charmante pour laquelle une tendre amie venait d'int&eacute;resser ma
+piti&eacute;!... qui trahissai-je, qui fuyai-je, en un mot!... L&eacute;onore, ma
+ch&egrave;re L&eacute;onore: c'&eacute;tait-elle que la fortune venait de mettre une
+troisi&egrave;me fois dans mes mains; elle dont je refusais de briser les fers,
+et que je laissais au pouvoir d'un monstre bien plus dangereux encore
+que les V&eacute;nitiens et que les antropophages; elle, enfin, dont je
+m'&eacute;loignais tant que mes forces pouvaient me le permettre.</p>
+
+<p>Oh! pour le coup, dit Madame de Blamont, c'est &ecirc;tre aussi par trop
+malheureux, et je crois qu'apr&egrave;s ceci on ne doit plus croire aux,
+pressentimens de l'amour. O Madame! continua-t-elle en embrassant cette
+aimable personne, combien tout ceci redouble l'envie que nous avons tous
+d'apprendre vos aventures, et de quel int&eacute;r&ecirc;t elles doivent &ecirc;tre!</p>
+
+<p>Au moins, laissons finir celle de Mr. De Sainville, dit le comte de
+Beaul&eacute;; c'est une terrible chose que d'avoir affaire &agrave; des femmes: on
+s'imagine que la curiosit&eacute; est leur d&eacute;mangeaison la plus cuisante ...
+vous le voyez, Mr., on se trompe, c'est l'envie de parler.&mdash;Mais qui
+nous retarde &agrave; pr&eacute;sent, dit Aline avec gentillesse en s'adressant au
+comt&eacute; ... il me semble que ce n'est que vous seul.&mdash;Soit, reprit Mr. De
+Beaul&eacute;; mais si vous interrompez encore une fois, ou l'une, ou l'autre,
+j'emm&egrave;ne Sainville et L&eacute;onore &agrave; Paris, et vous prive de savoir le reste
+de leur histoire. Allons, allons, dit Madame de Senneval, il faut
+&eacute;couter et se taire: notre g&eacute;n&eacute;ral le ferait comme il le dit; continuez,
+Mr. De Sainville, continuez, je vous en supplie, car j'ai bien envie de
+savoir comment vous vous r&eacute;unirez &agrave; ce cher objet de tous vos soins.</p>
+
+<p>H&eacute;las! Madame, reprit Sainville, il me reste peu de choses int&eacute;ressantes
+&agrave; vous dire entre cette derni&egrave;re circonstance de mon histoire et notre
+heureuse r&eacute;union; et l'impatience que je lis en vous d'&eacute;couter &agrave; pr&eacute;sent
+plut&ocirc;t L&eacute;onore que moi, va me faire abr&eacute;ger les d&eacute;tails.</p>
+
+<p>Je marchai avec la plus grande vitesse; j'&eacute;vitais les villes et les
+bourgs, je couchais en rase campagne: si je rencontrais quelqu'un, je me
+faisais passer pour d&eacute;serteur fran&ccedil;ais, et six jours de marche excessive
+me rendirent enfin au-del&agrave; des monts: j'arrivai &agrave; Pau dans un &eacute;tat qui
+vous e&ucirc;t attendri; j'y trouvai au moins de la tranquillit&eacute;, et il me
+restait assez d'argent pour m'y mettre &agrave; mon aise. Mais le calme d&eacute;cida
+la maladie que tant d'agitations faisaient germer dans mon sang; &agrave; peine
+fus-je dans une maison bourgeoise, que j'avais lou&eacute;e pour quelque tems &agrave;
+dessein de m'y refaire, qu'une fi&egrave;vre ardente se d&eacute;clara, et me mit en
+huit jours aux portes du tombeau. J'&eacute;tais pour mon bonheur, chez
+d'honn&ecirc;tes gens; ils eurent pour moi des soins que je n'oublierai
+jamais; mais ma convalescence ayant dur&eacute; quatre mois, je ne pensai plus
+&agrave; me rendre dans ma patrie. Vers la fin de l'&Eacute;t&eacute;, j'achetai une voiture,
+je pris des domestiques, et je fus en poste &agrave; Bayonne; ne me trouvant
+pas encore assez bien pour soutenir cette fatigante mani&egrave;re de voyager,
+j'y renon&ccedil;ai, et vins &agrave; petites journ&eacute;es &agrave; Bordeaux, o&ugrave; je r&eacute;solus de me
+rafra&icirc;chir une quinzaine de jours; j'y &eacute;tais aussi tranquille que l'&eacute;tat
+de mon coeur pouvait me le permettre, lorsqu'un soir, ne cherchant qu'&agrave;
+me distraire ou &agrave; me dissiper, je fus &agrave; la com&eacute;die attir&eacute; par <i>le P&egrave;re
+de Famille</i>, que j'ai toujours aim&eacute;, et plus encore par l'annonce d'une
+jeune d&eacute;butante aux r&ocirc;les de Sophie dans la premi&egrave;re pi&egrave;ce, et de Julie
+dans la <i>Pupille</i>, qui devait suivre: c'&eacute;tait, assurait-on, ne fille
+pleine de gr&acirc;ces, de talens, et qui venait de faire les d&eacute;lices de
+Bayonne, o&ugrave; elle avait pass&eacute; pour se rendre &agrave; Bordeaux, lieu de son
+engagement. Il &eacute;tait d'usage alors qu'un peu avant le pi&egrave;ce, les jeunes
+gens se rendissent sur le th&eacute;&acirc;tre pour y causer avec les actrices, j'y
+fus dans le dessein d'examiner d'un peu plus pr&egrave;s si cette jeune
+personne, dont la figure s'exaltait autant, m&eacute;ritait les &eacute;loges qu'on
+lui prodiguait; ayant rencontr&eacute; l&agrave; par hasard un nomm&eacute; <i>Sainclair</i>, que
+j'avais vu autrefois tenant le premier emploi &agrave; Metz et qui le
+remplissant de m&ecirc;me &agrave; Bordeaux allait repr&eacute;senter le tendre et fougueux
+<i>Saint-Albin</i>; je le priai de me montrer la d&eacute;esse qu'il allait
+adorer.&mdash;Elle s'habille, me dit-il, elle va descendre &agrave; l'instant; je
+vous la ferai voir d&egrave;s qu'elle para&icirc;tra; c'est la premi&egrave;re fois que je
+joue avec elle; je ne l'ai vue qu'un moment ce matin ... elle n'est ici
+que d'hier ... nous avons r&eacute;p&eacute;t&eacute; <i>les situations</i>; elle est en v&eacute;rit&eacute; du
+<i>dernier int&eacute;r&ecirc;t</i>. Une jolie taille, un son de voix flatteur, et je lui
+crois <i>de l'&acirc;me</i>.&mdash;Eh vous n'en &ecirc;tes pas amoureux, dis-je en
+plaisantant?&mdash;Oh bon! me r&eacute;pondit <i>Sainclair</i>, ne savez-vous donc pas
+que nous sommes comme les confesseurs, nous autres, nous ne chassons
+jamais sur nos terres; cela nuit au talent; <i>l'illusion</i> est au diable
+quand on a couch&eacute; avec une femme, et pour l'adorer sur la sc&egrave;ne, ne
+faut-il pas que cette illusion soit enti&egrave;re. Cette fille est d'ailleurs
+aussi sage que belle.... En v&eacute;rit&eacute;, tous nos camarades le disent.... Mais
+tenez, parbleu, la voil&agrave;, vos yeux vont vous servir infiniment mieux que
+mes tableaux.... Hein! comment la trouvez-vous?... Ciel! &eacute;tais-je en &eacute;tat
+de r&eacute;pondre!... Mes membres fr&eacute;missent ... une angoisse cruelle encha&icirc;ne
+&agrave; l'instant tous mes sens, et revenant comme un trait de cette
+situation, je vole aux genoux de cette fille ch&eacute;rie.... O L&eacute;onore!
+m'&eacute;criai-je, <i>et je tombe &agrave; ses pieds sans connaissance</i>.</p>
+
+<p>Je ne sais ce que je devins, ce qu'on fit, ce qui se passa; mais je ne
+repris connaissance que dans les foyers, et quand mes yeux se
+rouvrirent, je me retrouvai soign&eacute; par <i>Sainclair</i>, plusieurs femmes de
+la com&eacute;die, et <i>L&eacute;onore</i> &agrave; genoux devant moi, une main appuy&eacute;e sur mon
+coeur,m'appelant et fondant en larmes.... Nos embrassemens ... notre
+d&eacute;lire ... nos questions coup&eacute;es, reprises cent et cent fois, et jamais
+r&eacute;pondues, l'exc&egrave;s de notre tendresse mutuelle, et du bonheur que nous
+sentions &agrave; nous retrouver enfin apr&egrave;s tant de traverses, arrachaient des
+larmes &agrave; tout ce qui nous entourait. On avait annonc&eacute; la d&eacute;butante
+&eacute;vanouie; l'impossibilit&eacute; de donner <i>le P&egrave;re de Famille</i>, et toute la
+troupe s'&eacute;tait renferm&eacute;e avec nous dans les foyers. L&eacute;onore</p>
+avait déclaré qui j'étais; elle avait dit par quels noeuds nous étions liés
+l'un à l'autre, et l'impossibilité où elle se trouvait de jouer dorénavant la
+comédie. Je m'offris de payer les frais... les comédiens ne voulurent jamais
+l'accepter. Peu de gens savent combien on trouve de procédés et de
+délicatesse dans les personnes de ce talent. Eh! comment ne seraient pas
+honnêtes et sensibles, ceux qui doivent être ainsi, par état, la moitié de
+leur vie ! On rend mal ce qu'on ne sent point, et n'eût-on pas même un
+certain penchant à la vertu, l'habitude des sentimens qu'on emprunte,
+accoutume insensiblement l'âme à ne se plus mouvoir que par eux[37].
+
+On revint annoncer l'indisposition totale de la débutante, et prendre en
+même-tems les ordres du public; il exigea les _Trois Fermiers_, et tout fut
+calme; je ne voulus quitter la salle qu'après cette décision... Partons
+maintenant, dis-je à Léonore, allons nous livrer en paix au doux charme de
+nous être réunis. O ma chère âme, allons célébrer le plus heureux jour de
+notre vie.--Un moment, je ne le puis sans témoigner ma reconnaissance aux
+deux personnes que vous voyez, dit cette fille adorable, en me montrant un
+homme et une femme de la troupe, dont nous avions également reçu des soins
+dans cette circonstance; leurs bontés me les rendent aussi chers que mes
+propres parens, ils m'en ont tenu lieu.... El fut les embrasser, elle en
+reçut les
+
+[37] Ceci, sans doute, doit s'entendre avec quelques exceptions; car sans les
+supposer, les comédiens qui remplissent les rôles faux et traîtres, devraient
+donc ressembler aux personnages qu'ils peignent, c'est ce qui n'est pourtant
+pas; mais ces rôles sont rares. Il y a en général plus d'honnêtes gens dans
+les personnages d'une pièce, que de scélérats; et voilà ce qui peut seul
+étayer l'assertion de Sainville.
+
+<p>plus tendres caresses; je me joignis &agrave; elle pour donner &agrave; ces deux
+honn&ecirc;tes personnes les marques de l'effusion de mon coeur, et tous nos
+adieux faits, nous quitt&acirc;mes Bordeaux d&egrave;s le m&ecirc;me soir, pour Aller
+coucher &agrave; Livourne, o&ugrave; nous nous &eacute;tabl&icirc;mes pour quelques jours.... Apr&egrave;s
+avoir t&eacute;moign&eacute; &agrave; cette ch&egrave;re &eacute;pouse l'ivresse o&ugrave; j'&eacute;tais de retrouver
+apr&egrave;s avoir pass&eacute; vingt-quatre heures &agrave; ne nous occuper que de notre
+amour et du bonheur dont nous jouissions de pouvoir nous en donner mille
+preuves, je la suppliai de me faire part des &eacute;v&egrave;nemens de sa vie, depuis
+l'instant fatal qui nous avait s&eacute;par&eacute;s.</p>
+
+<p>Mais ces aventures, Mesdames, dit Sainville en finissant les siennes,
+auront je crois plus d'agr&eacute;mens racont&eacute;es par elle, que par moi;
+permettez-vous que nous lui en laissions le soin.&mdash;Assur&eacute;ment, dit
+Madame de Blamont au nom de toute la soci&eacute;t&eacute;, nous serons ravis de
+l'entendre, et....</p>
+
+<p>Juste ciel! qui m'emp&ecirc;che moi-m&ecirc;me de poursuivre; quel bruit affreux
+vient &eacute;branler soudain jusqu'aux fondemens de la maison; &ocirc; Valcour! les
+cieux seront-ils toujours conjur&eacute;s contre nous?... On enfonce les
+portes, les fen&ecirc;tres se h&eacute;rissent de bayonnettes.... Les femmes
+s'&eacute;vanouissent.... Adieu, adieu, trop malheureux ami.... Ah!...
+N'aurais-je donc jamais que des malheurs &agrave; t'apprendre!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h5>FIN DE LA QUATRI&Egrave;ME PARTIE.</h5>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<h4>Notes:</h4>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_30" id="Footnote_1_30"></a><a href="#FNanchor_1_30"><span class="label">[1]</span></a> N'oublions jamais que cet ouvrage est fait un an avant la r&eacute;volution
+fran&ccedil;aise.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_31" id="Footnote_2_31"></a><a href="#FNanchor_2_31"><span class="label">[2]</span></a> Le plus gourmand et le plus d&eacute;bauch&eacute; des romains; intemp&eacute;rant dans
+tout, il avait long-tems entretenu S&eacute;jau comme une ma&icirc;tresse; il avait
+d&eacute;pens&eacute; la valeur de plus de quinze millions &agrave; ses seules d&eacute;bauches de
+lit et de table; on lui annon&ccedil;a enfin qu'il &eacute;tait ruin&eacute;; il fit ses
+comptes, ce ne se trouvant plus que cent mille livres de rentes, il
+s'empoisonna de d&eacute;sespoir.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_32" id="Footnote_3_32"></a><a href="#FNanchor_3_32"><span class="label">[3]</span></a> Un grand empire et une grande population (dit M. Raynal, tome VI)
+peuvent &ecirc;tre deux grands maux; peu d'hommes, mais heureux; peu d'espace,
+mais bien gouvern&eacute;.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_33" id="Footnote_4_33"></a><a href="#FNanchor_4_33"><span class="label">[4]</span></a> On s'est battu en Boh&ecirc;me pendant vingt ans, et il en a co&ucirc;t&eacute; la vie
+&agrave; plus de deux millions d'hommes pour d&eacute;cider s'il fallait communier
+sous les deux esp&egrave;ces, ou simplement sous une. Les animaux qui se
+battent pour leurs femelles ont une excuse au moins dans la nature; mais
+quelle peut &ecirc;tre celle des hommes qui s'&eacute;gorgent pour un peu de farine
+et quelques gouttes de vin.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_34" id="Footnote_5_34"></a><a href="#FNanchor_5_34"><span class="label">[5]</span></a> On compte en France 23 millions d'habitans; il s'y recueille 50
+millions de septiers de bleds, c'est-&agrave;-dire, environ par an de quoi
+nourrir 13 mois, tous les habitans, et c'est avec cette richesse; que
+la nation, sans fl&eacute;aux de la nature, est quelque fois &agrave; la veille de
+mourir de faim!</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_35" id="Footnote_6_35"></a><a href="#FNanchor_6_35"><span class="label">[6]</span></a> Conviens, lecteur, qu'il fallait les gr&acirc;ces d'&eacute;tat d'un homme
+embastill&eacute;, pour faire en 1788 une telle pr&eacute;diction.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_36" id="Footnote_7_36"></a><a href="#FNanchor_7_36"><span class="label">[7]</span></a> Cette v&eacute;rit&eacute; est d'autant plus grande, qu'il est assur&eacute;ment peu de
+plus mauvaises &eacute;coles que celles des garnisons, peu; ou un jeune homme
+corrompe plut&ocirc;t et son ton, et ses moeurs.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_37" id="Footnote_8_37"></a><a href="#FNanchor_8_37"><span class="label">[8]</span></a> Un philosophe fran&ccedil;ais qui voyage, trouve, il en faut convenir, dans
+les individus de sa Nation qu'il rencontre, des sujets d'&eacute;tude pour le
+moins aussi int&eacute;ressans que ceux que lui offre les &eacute;trangers chez
+lesquels il est. On ne rend point l'exc&egrave;s de la fatuit&eacute;, de
+l'impertinence avec lequel nos &eacute;l&eacute;gans voyagent; ce ton de d&eacute;nigrement
+avec lequel ils parlent de tout ce qu'ils ne con&ccedil;oivent pas, ou de tout
+ce qu'ils ne trouvent pas chez eux; cet air insultant et plein de
+m&eacute;pris, dont ils consid&egrave;rent tout ce qui n'a pas leur sotte l&eacute;g&egrave;ret&eacute;, le
+ridicule, en un mot, dont ils se couvrent universellement, est sans
+contredit un des plus certains motifs de l'antipathie qu'ont pour nous
+les autres peuples; il en devrait r&eacute;sulter, ce me semble, une attention
+plus particuli&egrave;re aux ministres, &agrave; n'accorder l'agr&eacute;ment de voyager qu'&agrave;
+des gens faits pour ne pas achever de d&eacute;grader la Nation dans l'esprit
+de l'Europe, pour ne pas &eacute;tendre et porter au-del&agrave; des fronti&egrave;res les
+vices qui nous sont si familiers.&mdash;Une voiture arrivant fort tard dans
+une auberge d'Italie qui se trouvait pleine, on balan&ccedil;a &agrave; ouvrir les
+portes, l'h&ocirc;te se montre &agrave; une fen&ecirc;tre, et demande au voyageur quelle
+est sa Nation? Fran&ccedil;ais, r&eacute;pondent insolemment quelques
+domestiques.&mdash;Allez plus loin, dit l'h&ocirc;te, je n'ai point de place.&mdash;Mes
+gens se trompent, reprend le ma&icirc;tre adroitement, ce sont des valets de
+louage qui ne sont &agrave; moi que d'hier; je suis Anglais, Monsieur l'h&ocirc;te,
+ouvre-moi, et dans l'instant tout accourt, tout re&ccedil;oit le voyageur avec
+empressement. N'est-il donc pas affreux que le discr&eacute;dit de la Nation
+ait &eacute;t&eacute; tel, qu'il ait fallu la d&eacute;guiser, la renier pour s'introduire
+chez l'&eacute;tranger, non pas seulement dans le monde, mais m&ecirc;me dans un
+cabaret: eh! pourquoi donc ne pas se faire aimer, quand il n'en
+co&ucirc;terait pour y r&eacute;ussir, que d'abjurer des torts qui nous d&eacute;shonorent
+m&ecirc;me chez nous au yeux du sage qui nous examine de sang-froid; mais la
+r&eacute;volution en changeant nos moeurs, &eacute;laguera nos ridicules. Croyons-le
+au moins pour notre bonheur.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_38" id="Footnote_9_38"></a><a href="#FNanchor_9_38"><span class="label">[9]</span></a> Ne dit-on pas pour excuse de la tol&eacute;rance de ces maisons, que c'est
+pour emp&ecirc;cher de plus grands maux, et que l'homme intemp&eacute;rant, au lieu
+de s&eacute;duire la femme de son voisin, va se satisfaire dans ces cloaques
+infects? N'est-ce pas une chose extr&ecirc;mement singuli&egrave;re, qu'un
+Gouvernement ne soit pas honteux de rester quinze cents ans dans une
+erreur aussi lourde, que celle d'imaginer qu'il vaut mieux tol&eacute;rer le
+d&eacute;bordement le plus inf&acirc;me, que de changer les loix? Mais, qui compose
+les victimes de ces lieux horribles, les sujets qu'on y trouve ne
+sont-ils pas des femmes ou des filles primitivement s&eacute;duites par
+l'avarice ou l'intemp&eacute;rance? Ainsi, l'&Eacute;tat permet donc qu'une partie des
+femmes ou des filles de sa Nation se corrompe pour conserver l'autre; il
+faut l'avouer, voil&agrave; un grand profit, un calcul singuli&egrave;rement sage!
+Lecteur philosophe et calme, avoue-le, Zam&eacute; ne raisonne-t-il pas
+beaucoup mieux quand il ne veut rien perdre, quand par la belle
+disposition de ses loix, aucune portion ne se trouve sacrifi&eacute;e &agrave;
+l'autre, et que toutes se conservent &eacute;galement pures?</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_39" id="Footnote_10_39"></a><a href="#FNanchor_10_39"><span class="label">[10]</span></a> Except&eacute; cependant pour le meurtre, plus s&eacute;v&egrave;rement puni, et dont
+Zam&eacute; parlera plus bas.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_40" id="Footnote_11_40"></a><a href="#FNanchor_11_40"><span class="label">[11]</span></a> Heureux Fran&ccedil;ais, vous l'avez senti en pulv&eacute;risant ces monumens
+d'horreur, ces bastilles inf&acirc;mes d'o&ugrave; la philosophie dans les fers vous
+criait ceci, avant que de se douter de l'&eacute;nergie qui vous ferait briser
+les cha&icirc;nes par lesquelles sa voix &eacute;tait &eacute;touff&eacute;e.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_41" id="Footnote_12_41"></a><a href="#FNanchor_12_41"><span class="label">[12]</span></a> On ne peut pr&eacute;sumer de qui l'auteur veut parler ici, mais il ne
+faut chercher que dans les annales du commencement de ce si&egrave;cle.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_42" id="Footnote_13_42"></a><a href="#FNanchor_13_42"><span class="label">[13]</span></a> Ces lettres s'&eacute;crivaient alors, leurs date le prouvent, et voil&agrave; ce
+qui fait que Zam&eacute; se trompe sur les Anglais.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_43" id="Footnote_14_43"></a><a href="#FNanchor_14_43"><span class="label">[14]</span></a> On attendait quelque chose d'humain sur cette partie de notre
+premi&egrave;re l&eacute;gislature, et elle ne nous a offert que des hommes de sang,
+se disputant seulement sur la mani&egrave;re d'&eacute;gorger leurs semblables. Plus
+f&eacute;roces que des cannibales, un d'eux a os&eacute; offrir une machine infernale
+pour trancher des t&ecirc;tes et plus vite et plus cruellement. Voil&agrave; les
+hommes que la nation a pay&eacute;, qu'elle a admir&eacute;, et qu'elle a cru.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_44" id="Footnote_15_44"></a><a href="#FNanchor_15_44"><span class="label">[15]</span></a> Il est vrai que pour &eacute;viter l'incertitude, cette foule de sc&eacute;l&eacute;rats
+absurdes qui se sont m&ecirc;l&eacute;s d'interpr&eacute;ter ce qu'ils ne comprenaient pas
+eux-m&ecirc;mes, ont d&eacute;cid&eacute; que dans les d&eacute;lits les moins probables, les plus
+l&eacute;g&egrave;res conjectures suffisent; et, continuent ces bourreaux de l&eacute;gistes,
+il est permis alors aux juges d'outrepasser la loi, c'est-&agrave;-dire que
+moins une chose est probable, et plus il faut la croire. Peut-on ne pas
+voir dans des d&eacute;cisions de cette atrocit&eacute;, que ces mis&eacute;rables poli&ccedil;ons
+dont on devrait br&ucirc;ler les inepties, n'ont eu en vue que de soulager le
+juge aux d&eacute;pends de la vie des hommes: et on suit encore ces infernales
+maximes dans ce si&egrave;cle de philosophie, et tous les jours le sang coule
+en vertu de ce pr&eacute;cepte dangereux.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_45" id="Footnote_16_45"></a><a href="#FNanchor_16_45"><span class="label">[16]</span></a> &laquo;Pourquoi voit-on le peuple si souvent impatient du joug des loix?
+c'est que la rigueur est toute du c&ocirc;t&eacute; des loix qui le g&ecirc;ne, la mollesse
+et la n&eacute;gligence du c&ocirc;t&eacute; des loix qui le favorisent et qui devraient le
+prot&eacute;ger.&raquo; <i>B&eacute;lisaire</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_46" id="Footnote_17_46"></a><a href="#FNanchor_17_46"><span class="label">[17]</span></a> C'est une chose vraiment singuli&egrave;re que l'extravagante manie qui a
+fait louer par plusieurs &eacute;crivains, depuis quelque tems, ce roi cruel et
+imb&eacute;cile, dont toutes les d&eacute;marches sont fausses, ridicules ou barbares;
+qu'on lise avec attention l'histoire de son r&egrave;gne, et on verra si ce
+n'est pas avec justice que l'on peut affirmer que la France eut peu de
+souverains plus faits pour le m&eacute;pris et l'indignation, quels que soient
+les efforts du marguillier Darnaud, pour faire r&eacute;v&eacute;rer &agrave; ses
+compatriotes un fou, un fanatique qui, non content de faire des loix
+absurdes et intol&eacute;rantes, abandonne le soin de diriger ses &eacute;tats pour
+aller conqu&eacute;rir sur les Turcs, au prix du sang de ses sujets, un tombeau
+qu'il faudrait se presser de faire abattre s'il &eacute;tait malheureusement
+dans notre pays.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_47" id="Footnote_18_47"></a><a href="#FNanchor_18_47"><span class="label">[18]</span></a> Il serait &agrave; souhaiter, dit quelque part un homme de g&eacute;nie, que les
+loix eussent plus de simplicit&eacute;, qu'elles pussent parler au coeur que,
+li&eacute;es davantage &agrave; la morale, elles eussent de la douceur et de
+l'onction; que leur objet, en un mot, f&ucirc;t de nous rendre meilleurs, sans
+employer la crainte, et par le seul charme attach&eacute; &agrave; l'amour de l'ordre
+et du bien public: tel est l'esprit dans lequel il faudrait que toutes
+les loix fussent compos&eacute;es, et alors, ce ne serait plus un despote, un
+juge s&eacute;v&egrave;re qui ordonnerait, ce serait un p&egrave;re tendre qui
+repr&eacute;senterait; et combien les loix envisag&eacute;es sous cet aspect
+auraient-elles moins &agrave; punir! Le pr&eacute;cepte aurait tout l'int&eacute;r&ecirc;t du
+sentiment.
+<br /><br />
+Croirait-on que le m&ecirc;me homme qui parle ainsi, soit le pan&eacute;gyriste de
+Saint-Louis, c'est-&agrave;-dire du Dacon de la France, de celui qui a rempli
+le code du royaume d'un fatras d'inepties et de cruaut&eacute;s.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_48" id="Footnote_19_48"></a><a href="#FNanchor_19_48"><span class="label">[19]</span></a> De toutes les injustices des supp&ocirc;ts de Th&eacute;mis, celle-l&agrave; est une
+des plus criantes, sans doute: &laquo;Un tribunal qui commet des injustices,
+disait le feu roi de Prusse dans sa sentence port&eacute;e contre les juges
+pr&eacute;varicateurs du meunier Arnold, est plus dangereux qu'une bande de
+voleurs; l'on peur se mettre en d&eacute;fense contre ceux-ci; mais personne ne
+saurait se garantir de coquins qui emploient le manteau de la justice
+pour l&acirc;cher la bride &agrave; leurs mauvaises passions; ils sont plus m&eacute;chans
+que les brigands les plus inf&acirc;mes qui soient au monde, et m&eacute;ritent une
+double punition.&raquo;</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_49" id="Footnote_20_49"></a><a href="#FNanchor_20_49"><span class="label">[20]</span></a> Les loix des Francs et des Germains taxent le meurtre &agrave; raison de
+la victime: on tuait un cerf pour 30 liv. tournois, un &eacute;v&ecirc;que pour 400;
+l'individu qui co&ucirc;tait le moins &eacute;tait une fille publique, tant &agrave; cause
+de l'abjection, que de l'inutilit&eacute; de son &eacute;tat.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_50" id="Footnote_21_50"></a><a href="#FNanchor_21_50"><span class="label">[21]</span></a> Zam&eacute; p&egrave;che ici contre l'ordre du tems, nous sommes n&eacute;cessairement
+oblig&eacute;s d'en pr&eacute;venir nos lecteurs; il ne peut parler que des &eacute;v&egrave;nemens
+du commencement de ce si&egrave;cle, et ceci est (c'est-&agrave;-dire la retraite de
+l'homme) de 1778 &agrave; 1780. Peut-&ecirc;tre exigerait-on de nous de le nommer;
+mais qui ne nous devine? et d&egrave;s qu'on parle d'un sc&eacute;l&eacute;rat, qui ne voit
+aussi-t&ocirc;t qu'il ne peut s'agir que de Sartine? C'est &agrave; lui qu'est bien
+s&ucirc;rement arriv&eacute;e l'ex&eacute;crable histoire que nous raconte ici Zam&eacute;. (<i>Note
+ajout&eacute;e</i>.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_51" id="Footnote_22_51"></a><a href="#FNanchor_22_51"><span class="label">[22]</span></a> Fran&ccedil;ais, p&eacute;n&eacute;trez-vous de cette grande v&eacute;rit&eacute;; sentez donc que
+votre culte catholique plein de ridicules et d'absurdit&eacute;s, que ce culte
+atroce, dont vos ennemis profitent avec tant d'art contre vous, ne peut
+&ecirc;tre celui d'un peuple libre; non, jamais les adorateurs d'un esclave
+crucifi&eacute; n'atteindront aux vertus de Brucus. (<i>Note ajout&eacute;e</i>.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_52" id="Footnote_23_52"></a><a href="#FNanchor_23_52"><span class="label">[23]</span></a> O vous qui punissez, dit un homme d'esprit, prenez garde de ne pas
+r&eacute;duire l'amour-propre au d&eacute;sespoir en l'humiliant, car autrement vous
+briserez le grand ressort des vertus, au lieu de le tendre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_53" id="Footnote_24_53"></a><a href="#FNanchor_24_53"><span class="label">[24]</span></a> Une raison purement physique devint sans doute la cause de cette
+loi singuli&egrave;re. On croyait les c&eacute;libataires impuissans, et l'on l&acirc;chait
+de leur faire retrouver, par cette c&eacute;r&eacute;monie, les forces dont ils
+paraissaient manquer; mais la chose &eacute;tait mal vue: l'impuissance, qui
+souvent m&ecirc;me ne se restaure point par ce moyen violent, n'est pas
+toujours la raison majeure du c&eacute;libat. Si des go&ucirc;ts ou des habitudes
+diff&eacute;rentes &eacute;loignent invinciblement un individu quelconque des cha&icirc;nes
+du mariage, les moyens de restauration agiront au profit des caprices
+irr&eacute;guliers de cet individu, sans le rapprocher davantage de ce qui lui
+r&eacute;pugne; donc le rem&egrave;de &eacute;tait mal trouve. Mais cette citation, tir&eacute;e de
+l'histoire des moeurs antiques, qu'on pourrait &eacute;tayer de beaucoup
+d'autres, s'il s'agissait d'une dissertation, sert &agrave; nous prouver que de
+tous temps l'homme eut recours &agrave; ces v&eacute;hicules puissans pour r&eacute;tablir sa
+vigueur endormie, et que ce que beaucoup de sots bl&acirc;ment ou persiflent,
+&eacute;tait article de religion chez des peuples qui valaient bien autant que
+ces sots. On n'ignore plus aujourd'hui que l'&acirc;me tir&eacute;e de la langueur,
+agit&eacute;e, dit Saint-Lambert, mise en mouvement par des douleurs factices
+ou r&eacute;elles, est plus sensibles de toutes les mani&egrave;res de l'&ecirc;tre, et
+jouit mieux du plaisir des sensations agr&eacute;ables.&mdash;Le c&eacute;l&egrave;bre Cardan nous
+dit, dans l'histoire de sa vie, que si la nature ne lui faisait pas
+sentir quelques douleurs, il s'en procurerait &agrave; lui-m&ecirc;me, en se mordant
+les l&egrave;vres, en se tiraillant les doigts jusqu'&agrave; ce qu'il en pleur&acirc;t.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_54" id="Footnote_25_54"></a><a href="#FNanchor_25_54"><span class="label">[25]</span></a> On demandait &agrave; M. Bertin pourquoi tant de mauvais sujets lui
+&eacute;taient n&eacute;cessaires &agrave; la police de Paris. Trouvez-moi, r&eacute;pondit-il, un
+honn&ecirc;te-homme qui veuille faire ce m&eacute;tier-l&agrave;.&mdash;Soit, mais un honn&ecirc;te
+homme prend la libert&eacute; de r&eacute;pliquer &agrave; cela: 1&deg;. S'il est bien n&eacute;cessaire
+de corrompre une moiti&eacute; des citoyens pour policer l'autre? 2&deg;. S'il est
+bien d&eacute;montr&eacute; que ce ne soit qu'en faisant le mal qu'on puisse r&eacute;ussir
+au bien? 3&deg;. Ce que gagne l'&Eacute;tat et la vertu, &agrave; multiplier le nombre des
+coquins, pour un total tr&egrave;s-inf&eacute;rieur de conversions? 4&deg;. S'il n'y a pas
+&agrave; craindre que cette partie gangren&eacute;e ne corrompe l'autre, au lieu de la
+redresser? 5&deg;. Si les moyens que prennent ces gens inf&acirc;mes en tendant
+des emb&ucirc;ches &agrave; l'innocence, la confondant avec le crime pour la d&eacute;m&ecirc;ler;
+si ces moyens, dis-je, ne sont pas d'autant plus dangereux, que cette
+innocence alors ne se trouve plus corrompue que par ces gens-l&agrave;, et que
+tous les crimes o&ugrave; elle peut tomber apr&egrave;s, instruite &agrave; cette &eacute;cole, ne
+sont plus l'ouvrage que de ces suborneurs: est-il donc permis de
+corrompre, de suborner pour corriger et pour punir? 6&deg;. Enfin, s'il n'y
+a pas, de la part de ceux qui r&eacute;gissent cette partie, un int&eacute;r&ecirc;t
+puissant &agrave; vouloir persuader au roi et &agrave; la nation, qu'il est essentiel
+qu'un million se d&eacute;pense &agrave; soudoyer cent mille fripons qui ne m&eacute;ritent
+que la corde et les gal&egrave;res. Jusqu'&agrave; ce que ces questions soient
+r&eacute;solues, il sera permis de former des doutes sur l'excellence de
+l'ancienne police fran&ccedil;aise.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_55" id="Footnote_26_55"></a><a href="#FNanchor_26_55"><span class="label">[26]</span></a> L'instant de calme, o&ugrave; se trouve maintenant le lecteur, nous permet
+de lui communiquer des r&eacute;flexions par lesquelles nous n'avons pas voulu
+l'interrompre.
+<br /><br />
+On a object&eacute; que le peuple, qui vient d'&ecirc;tre peint, n'avait qu'un
+bonheur illusoire; que fonci&egrave;rement il &eacute;tait esclave, puisqu'il ne
+poss&eacute;dait rien en propre. Cette objection nous a parue fausse; il
+vaudrait alors autant dire que le p&egrave;re de famille, propri&eacute;taire d'un
+bien substitu&eacute;, est esclave, parce qu'il n'est qu'usufruitier de son
+bien, et que le fonds appartient &agrave; ses enfans. On appelle esclave celui
+qui d&eacute;pend d'un ma&icirc;tre qui a tout, et qui ne fournit &agrave; cet homme servile
+que ce qu'il faut &agrave; peine pour sa subsistance; mais ici il n'y a point
+d'autre ma&icirc;tre que l'&Eacute;tat, le chef en d&eacute;pend comme les autres; c'est &agrave;
+l'&Eacute;tat que sont tous les biens, ce n'est pas au chef.&mdash;Mais le citoyen,
+continue-t-on, ne peut ni vendre, ni engager Eh! qu'a-t-il besoin de
+l'un ou de l'autre? C'est pour vivre ou pour changer, qu'on vend ou
+qu'on engage; si ces choses sont prouv&eacute;es inutiles ici, quel regret peut
+avoir celui qui ne peut les faire? Ce n'est pas &ecirc;tre esclave, que de ne
+pouvoir pas faire une chose inutile; on n'est tel, que quand on ne peut
+pas faire une chose utile ou agr&eacute;able. A quoi servirait ici de vendre ou
+d'acheter, puisque chacun poss&egrave;de ce qu'il lui faut pour vivre, et que
+c'est tout ce qui est n&eacute;cessaire au bonheur.&mdash;Mais on ne peut rien
+laisser &agrave; ses enfans.&mdash;D&egrave;s que l'&Eacute;tat pourvoit &agrave; leur subsistance et
+leur donne un bien &eacute;gal au v&ocirc;tre, qu'avez-vous besoin de leur laisser?
+C'est assur&eacute;ment un grand bonheur pour les &eacute;poux, d'&ecirc;tre s&ucirc;rs que leur
+post&eacute;rit&eacute;, destin&eacute;e &agrave; &ecirc;tre aussi riche qu'eux, ne peut jamais leur &ecirc;tre
+&agrave; charge et ne d&eacute;sirera jamais leur mort pour devenir riche &agrave; son tour.
+Non, certes, ce peuple n'est point esclave; il est le plus heureux, le
+plus riche et le plus libre de la terre, puisqu'il est toujours s&ucirc;r
+d'une subsistance &eacute;gale, ce qui n'existe dans aucune nation. Il est donc
+plus heureux qu'aucune de celles qu'on puisse lui comparer. Il faudrait
+plut&ocirc;t dire que c'est l'&Eacute;tat qui se rend volontairement esclave, afin
+d'assurer la plus grande libert&eacute; &agrave; ses membres et c'est dans ce cas le
+plus beau mod&egrave;le de gouvernement qu'il soit possible de m&eacute;diter.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_56" id="Footnote_27_56"></a><a href="#FNanchor_27_56"><span class="label">[27]</span></a> A-peu-pr&egrave;s 84 livres de France: la pistole simple vaut 21 livres;
+il y en a des doubles et des quadruples.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_57" id="Footnote_28_57"></a><a href="#FNanchor_28_57"><span class="label">[28]</span></a> L'habit du personnage de ce nom est l'uniforme de ces dr&ocirc;les-l&agrave;.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_58" id="Footnote_29_58"></a><a href="#FNanchor_29_58"><span class="label">[29]</span></a> Innocent III, &agrave; dessein de mettre l'inquisition en faveur, accorda
+des privil&egrave;ges et des indulgences &agrave; ceux qui pr&ecirc;teraient main-forte au
+tribunal pour chercher et punir les coupables: il est ais&eacute; de voir,
+d'apr&egrave;s une aussi sage institution, combien leur nombre dut augmenter;
+ce sont ces inf&acirc;mes d&eacute;lateurs que l'on appelle <i>familiers</i>, comme s'ils
+&eacute;taient en quelque sorte de la famille de l'inquisiteur. Les plus grands
+seigneurs acqu&eacute;rant l'impunit&eacute; de leurs crimes au moyen de cette
+fonction, s'empressent tous d'entrer dans ce noble corps. Le tribunal de
+l'inquisition n'est pas le seul qui ait des familiers, et l'Espagne
+n'est pas la seule partie de l'Europe o&ugrave; l'administration soit vici&eacute;e au
+point de corrompre ou de tol&eacute;rer la corruption de la moiti&eacute; des citoyens
+pour tourmenter inutilement l'autre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_59" id="Footnote_30_59"></a><a href="#FNanchor_30_59"><span class="label">[30]</span></a> Il ne faut pas que l'accusation de sorcellerie, de chymie, &eacute;tonne
+dans le si&egrave;cle o&ugrave; fut fait le fameux proc&egrave;s du cur&eacute; de Blenac: ce
+malheureux pr&ecirc;tre fut accus&eacute; au parlement de Toulouse, en 1712 ou 1715,
+d'avoir commerce avec le Diable; en cons&eacute;quence, il fut scandaleusement
+d&eacute;pouill&eacute; en pleine salle, pour voir s'il ne portait pas sur le corps
+des marques de ce commerce; et comme on lui trouva plusieurs seings, on
+ne douta plus du fait: on le piqua, on le br&ucirc;la sur chacun de ces
+seings, pour voir s'ils &eacute;taient l'ouvrage du D&eacute;mon ou de la nature;
+telle &eacute;tait la spirituelle &eacute;cole o&ugrave; se formaient les meurtriers de Calas
+&amp; de Labarre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_60" id="Footnote_31_60"></a><a href="#FNanchor_31_60"><span class="label">[31]</span></a> Charles-Quint.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_61" id="Footnote_32_61"></a><a href="#FNanchor_32_61"><span class="label">[32]</span></a> Le comte d'Olivar&egrave;s: il avait fait la fortune de plus de 4.000
+personnes, quand ce tribunal atroce le somma de compara&icirc;tre devant lui;
+il ne trouva pas un seul ami qui osa lui donner du secours.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_62" id="Footnote_33_62"></a><a href="#FNanchor_33_62"><span class="label">[33]</span></a> Les Provinces-Unies, &amp; c.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_63" id="Footnote_34_63"></a><a href="#FNanchor_34_63"><span class="label">[34]</span></a> La maxime de ce tribunal est: nous te ferons plut&ocirc;t br&ucirc;ler comme
+coupable, que de laisser croire au public que nous t'ayons enferm&eacute; comme
+innocent.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_64" id="Footnote_35_64"></a><a href="#FNanchor_35_64"><span class="label">[35]</span></a> On peut et on doit reprocher &agrave; l'ancien ministre dont il s'agit
+ici, d'avoir dans tous les tems &eacute;cout&eacute; les soup&ccedil;ons, la commune
+renomm&eacute;e, et favoris&eacute; les d&eacute;lations secr&egrave;tes: or, voil&agrave; ce qui s'appelle
+agir inquisitoirement. Il vaut mieux se tromper en pensant
+avantageusement de celui qui ne le m&eacute;rite pas, que de concevoir des
+soup&ccedil;ons d&eacute;favorable de l'homme de bien, parce qu'on ne fait aucun tort
+au premier en le soup&ccedil;onnant meilleur qu'il n'est, et qu'on fait injure
+au second en le soup&ccedil;onnant mal-&agrave;-propos. Saint-Augustin consent qu'on
+pr&eacute;sume le bien tant qu'on n'a point de preuves du mal; mais pour
+appuyer un jugement d&eacute;savantageux, il demande des preuves indubitables.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_36_65" id="Footnote_36_65"></a><a href="#FNanchor_36_65"><span class="label">[36]</span></a> C'est cette affreuse habitude o&ugrave; sont les juges, de ne jamais
+regarder qu'un coupable dans l'accus&eacute;, qui leur font commettre de si
+sanglantes m&eacute;prises: tant de causes, pourtant, peuvent avoir attir&eacute; des
+ennemis &agrave; un homme; la m&eacute;disance, la calomnie sont si fort en usage,
+qu'il para&icirc;trait que dans toute &acirc;me honn&ecirc;te, le premier mouvement
+devrait toujours &ecirc;tre &agrave; la d&eacute;charge de l'accus&eacute;; mais o&ugrave; y a-t-il
+aujourd'hui des juges de cette vertu! et la morgue, et la s&eacute;v&eacute;rit&eacute;, et
+l'insolent et stupide rigorisme, que deviendrait tout cela, si au lieu
+de pendre et rouer, on passait sa vie &agrave; innocenter ou absoudre; un
+coupable, tel ou non, un homme &agrave; pendre, enfin, est un &ecirc;tre aussi
+essentiel &agrave; des robins, que la mouche &agrave; l'araign&eacute;e, la brebis au lion
+f&eacute;roce, et la fi&egrave;vre aux m&eacute;decins.</p></div>
+
+
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+<pre>
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+
+End of Project Gutenberg's Aline et Valcour, tome II, by D.A.F. de SADE
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ALINE ET VALCOUR, TOME II ***
+
+***** This file should be named 17707-h.htm or 17707-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+Produced by Marc D'Hooghe.
+
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+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
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+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
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+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
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+
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+
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+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
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+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
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+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
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+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
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+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
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