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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:51:43 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Gaspard de la nuit, by Louis Bertrand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Gaspard de la nuit
+ Fantaisies a la maniere de Rembrandt et de Callot
+
+Author: Louis Bertrand
+
+Release Date: February 7, 2006 [EBook #17708]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GASPARD DE LA NUIT ***
+
+
+
+
+Produced by Marc D'Hooghe.
+
+
+
+
+GASPARD DE LA NUIT
+
+PAR
+
+LOUIS BERTRAND
+
+
+FANTAISIES A LA MANIÈRE DE REMBRANDT ET DE CALLOT
+
+
+PARIS 1845
+
+
+ * * * * *
+
+ Ami, te souviens-tu qu'en route pour Cologne,
+ Un dimanche, à Dijon, au coeur de la Bourgogne,
+ Nous allions admirant clochers, portails et tours,
+ Et les vieilles maisons dans les arrière-cours?
+
+ SAINTE-BEUVE.--_Les Consolations_.
+
+ Gothique Donjon
+ Et Flèche gothique[1].
+ Dans un ciel d'optique,
+ Là-bas, c'est Dijon.
+ Ses joyeuses treilles
+ N'ont point leurs pareilles;
+ Ses clochers jadis
+ Se comptaient par dix.
+
+ Là, plus d'une pinte
+ Rat sculptée ou peinte;
+ là, plus d'un portail
+ S'ouvre en éventail.
+ Dijon, _moult te tarde!_[2]
+ Et mon luth camard
+ Chante ta moutarde
+ Et ton Jacquemart!
+
+J'aime Dijon comme l'enfant sa nourrice dont il a sucé le lait, comme le
+poète la jouvencelle qui a initié son coeur.--Enfance et poésie! Que
+l'une est éphemère, et que l'autre est trompeuse! L'enfance est un
+papillon qui se hâte de brûler ses blanches ailes aux flammes de la
+jeunesse, et la poésie est semblable à l'amandier: ses fleurs sont
+parfumées et ses fruits sont amers.
+
+J'étais un jour assis à l'écart dans le jardin de l'Arquebuse,--ainsi
+nommé de l'arme qui autrefois y signala si souvent l'adresse des
+chevaliers du Papeguay. Immobile sur un banc, on eût pu me comparer à la
+statue du bastion Bazire. Ce chef-d'oeuvre du figuriste Sévallée et du
+Peintre Guillot représentait un abbé assis et lisant. Rien ne manquait à
+son costume. De loin, on le prenait pour un personnage; de près, on
+voyait que c'était un plâtre.
+
+La toux d'un promeneur dissipa l'essaim de mes rêves. C'était un pauvre
+diable dont l'extérieur n'annonçait que misères et souffrances. J'avais
+déjà remarqué, dans le même jardin, sa rodingote* râpée qui se
+boutonnait jusqu'au menton, son feutre déformé que jamais brosse n'avait
+brossé, ses cheveux longs comme un saule, et peignés comme des
+broussailles, ses mains décharnées, paeilles à des ossuaires, sa
+physionomie narquoise, chafouine et maladive qu'effilait une barbe
+nazaréenne; et mes conjectures l'avaient charitablement rangé parmi ces
+artistes aux petit-pied, joueurs de violon et peintres de portraits,
+qu'une faim irrassasiable et une soif inextinguible condamnent à courir
+le monde sur la trace du Juif-errant.
+
+Nous étions maintenant deux sur le banc. Mon voisin feuilletait un livre
+des pages duquel s'échappa à son insu une fleur desséchée. Je la
+recueillis pour la lui rendre. L'inconnu me saluant la porta à ses
+lèvres flétries, et la replaça dans le livre mystérieux.
+
+--«Cette fleur, me hasardai-je à lui dire, est sans doute
+le symbole de quelque doux amour enseveli? Hélas! nous avons
+tous dans le passé un jour de bonheur qui nous désenchante
+l'avenir.
+
+--Vous êtes poète? me répondit-il en souriant.»
+
+Le fil de la conversation s'était noué: maintenant, sur quelle bobine
+allait-il s'envider?
+
+--«Poète, si c'est poète que d'avoir cherché l'art!
+
+--Vous avez cherché l'art! Et l'avez-vous trouvé?
+
+--Plût au ciel que l'art ne fût pas une chimère!
+
+--Une chimère!... et moi aussi je l'ai cherché!» s'écria-t-il avec
+l'enthousiasme du génie et l'emphase du triomphe.
+
+Je le priai de m'apprendre à quel lunetier il devait sa découverte,
+l'art ayant été pour moi ce qu'est une aiguille dans une meule de
+foin....
+
+--«J'avais résolu, dit-il, de chercher l'art comme au
+moyen-âge les rose-croix cherchèrent la pierre philosophale;
+l'art, cette pierre philosophale du dix-neuvième siècle!
+
+«Une question exerça d'abord ma scolastique. Je me demandai: Qu'est-ce
+que l'art?--L'art est la science du poète.--Définition aussi limpide
+qu'un diamant de la plus belle eau.
+
+«Mais quels sont les éléments de l'art? Seconde question à laquelle
+j'hésitai pendant plusieurs mois de répondre.--Un soir qu'à la fumée
+d'une lampe je fossoyais le poudreux charnier d'un bouquiniste, j'y
+déterrai un petit livre en langue baroque et inintelligible, dont le
+titre s'armoriait d'un amphistère déroulant sur une banderolle ces deux
+mots: _Gott_--_Liebe_. Quelques sous payèrent ce trésor. J'escaladai ma
+mansarde, et là, comme j'épelais curieusement le livre énigmatique,
+devant la fenêtre baignée d'un clair de lune, soudain il me sembla que
+le doigt de Dieu effleurait le clavier de l'orgue universel. Ainsi les
+phalènes bourdonnantes se dégagent du sein des fleurs qui pâment leurs
+lèvres aux baisers de la nuit. J'enjambai la fenêtre, et je regardai en
+bas. O surprise! rêvais-je? Une terrasse que je n'avais pas soupçonnée
+aux suaves émanations de ses orangers, une jeune fille vêtue de blanc,
+qui jouait de la harpe, un vieillard vêtu de noir qui priait à
+genoux!--Le livre me tomba des mains.
+
+«Je descendis chez les locataires de la terrasse. Le vieillard était un
+ministre de la religion réformée qui avait échangé la froide patrie de
+sa Thuringe contre le tiède exil de notre Bourgogne. La musicienne était
+son unique enfant, blonde et frêle beauté de dix-sept ans qu'effeuillait
+un mal de langueur; et le livre par moi réclamé était un eucologe
+allemand à l'usage des églises du rite luthérien et aux armes d'un
+prince de la maison d'Anhalt-Coëthen.
+
+«Ah! monsieur, ne remuons pas une cendre encore inassoupie! Elisabeth
+n'est plus qu'une Béatrix à la robe azurée. Elle est morte, monsieur,
+morte! et voici l'eucologe où elle épanchait sa timide prière, la rose
+où elle a exhalé son âme innocente.--Fleur desséchée en bouton comme
+elle!--Livre fermé comme le livre de sa destinée!--Reliques bénies
+qu'elle ne méconnaîtra pas dans l'éternité, aux larmes dont elles seront
+trempées, quand la trompette de l'archange ayant rompu la pierre de mon
+tombeau, je m'élancerai par-delà tous les mondes jusqu'à la vierge
+adorée, pour m'asseoir enfin près d'elle sous les regards de Dieu!...
+
+--Et l'art, lui demandai-je?
+
+--Ce qui dans l'art est _sentiment_ était ma douloureuse conquête.
+J'avais aimé, j'avais prié. _Gott_--_Liebe_, Dieu et Amour!--Mais ce qui
+dans l'art est _idée_ leurrait encore ma curiosité. Je crus que je
+trouverais le complément de l'art dans la nature. J'étudiai donc la
+nature.
+
+«Je sortais le matin de ma demeure et je n'y rentrais que le soir.
+Tantôt, accoudé sur le parapet d'un bastion en ruines, j'aimais, pendant
+de longues heures, à respirer le parfum sauvage et pénétrant du violier
+qui mouchète de ses bouquets d'or la robe de lierre de la féodale et
+caduque cité de Louis XI[3]; à voir s'accidenter le paysage tranquille
+d'un coup de vent, d'un rayon de soleil, ou d'une ondée de pluie, le
+bec-figue et les oisillons des haies se jouer dans la pépinière
+éparpillée d'ombres et de clartés, les grives accourues de la montagne
+vendanger la vigne assez haute et touffue pour cacher le cerf de la
+fable, les corbeaux s'abattre de tous les coins du ciel, en bandes
+fatiguées, sur la carcasse d'un cheval abandonnée par le pialey[4] dans
+quelque bas-fond verdoyant; à écouter les lavandières qui faisaient
+retentir leur _rouillot_ joyeux au bord de Suzon[5] et l'enfant qui
+chantait une mélodie plaintive en tournant sous la muraille la roue du
+cordier.--Tantôt je frayais à mes rêveries un sentier de mousse et de
+rosée, de silence et de quiétude, loin de la ville. Que de fois j'ai
+ravi leurs quenouilles de fruits rouges et acides aux halliers mal
+hantés de la fontaine de Jouvence et de l'ermitage de
+Notre-Dame-d'Étang, la fontaine des Esprits et des Fées, l'ermitage du
+Diable[6]! Que de fois j'ai ramassé le buccin pétrifié et le corail
+fossile sur les hauteurs pierreuses de Saint-Joseph, ravinées par
+l'orage! Que de fois j'ai pêché l'écrevisse dans les gués échevelés des
+Tilles[7], parmi les cressons qui abritent la salamandre glacée et parmi
+les nénuphars dont bâillent les fleurs indolentes! Que de fois j'ai épié
+la couleuvre sur les plages embourbées de Saulons, qui n'entendent que
+le cri monotone de la foulque et le gémissement funèbre du grèbe! Que de
+fois j'ai étoilé d'une bougie les grottes souterraines d'Asnières où la
+stalactite distille avec lenteur l'éternelle goutte d'eau de la
+clepsydre des siècles! Que de fois j'ai hurlé de la corne, sur les rocs
+perpendiculaires de Chèvre-Morte, la diligence gravissant péniblement le
+chemin à trois cents pieds au-dessous de mon trône de brouillards! Et
+les nuits mêmes, les nuits d'été, balsamiques et diaphanes, que de fois
+j'ai gigué comme un lycanthrope autour d'un feu allumé dans le val herbu
+et désert, jusqu'à ce que les premiers coups de cognée du bûcheron
+ébranlassent les chênes! Ah! monsieur, combien la solitude a d'attraits
+pour le poète! J'aurais été heureux de vivre dans les bois et de ne
+faire pas plus de bruit que l'oiseau qui se désaltère à la source, que
+l'abeille qui picore à l'aubépine et que le gland dont la chute crève la
+feuillée!...
+
+--Et l'art, lui demandai-je?
+
+--Patience! l'art était encore dans les limbes. J'avais étudié le
+spectacle de la nature, j'étudiai les monuments des hommes.
+
+«Dijon n'a pas toujours parfilé ses heures oisives aux concerts de ses
+philharmoniques enfants. Il a endossé le haubert--coiffé le
+morion--brandi la pertuisane--dégaîné l'épée--amorcé l'arquebuse--braqué
+le canon sur ses remparts--couru les champs tambour battant et enseignes
+déchirées, et, comme le ménestrel gris de la barbe qui emboucha la
+trompette avant de racler du rebec, il aurait de merveilleuses histoires
+à vous raconter, ou plutôt, ses bastions croulants, qui encaissent dans
+une terre mêlée de débris les racines feuilleuses de ses marronniers
+d'Inde, et son château démantelé dont le pont tremble sous le pas
+éreinté de la jument du gendarme regagnant la caserne,--tout atteste
+deux Dijons: un Dijon d'aujourd'hui, un Dijon d'autrefois.
+
+«J'eus bientôt déblayé le Dijon des quatorzième et quinzième siècles,
+autour duquel courait un branle de dix-huit tours, de huit portes et de
+quatre poternes ou _portelles_,--le Dijon de Philippe-le-Hardi, de
+Jean-sans-Peur, de Philippe-le-Bon et de Charles-le-Téméraire, avec ses
+maisons de torchis à pignons pointus comme le bonnet d'un fou, à façades
+barrées de croix de Saint-André; avec ses hôtels embastillés, à étroites
+barbacanes, à doubles guichets, à préaux pavés de hallebardes:--avec ses
+églises, sa sainte chapelle, ses abbayes, ses monastères, qui faisaient
+des processions de clochers, de flèches, d'aiguilles, déployant pour
+bannières leurs vitraux d'or et d'azur, promenant leurs reliques
+miraculeuses, s'agenouillant aux cryptes sombres de leurs martyrs, ou au
+reposoir fleuri de leurs jardins;--avec son torrent de Suzon dont le
+cours, chargé de poncels de bois et de moulins à farine, séparait le
+territoire de l'abbé de Saint-Bénigne du territoire de l'abbé de
+Saint-Étienne, comme un huissier au parlement jetait sa verge et son
+holà entre deux plaideurs bouffis de colère[8];--et enfin avec ses
+faubourg populeux dont l'un, celui de St-Nicolas, étalait ses douze rues
+au soleil, ni plus ni moins qu'une grasse truie en gésine ses douze
+mamelles.--J'avais galvanisé un cadavre et ce cadavre s'était levé.
+
+«Dijon se lève; il se lève, il marche, il court! trente dindelles
+carillonnent dans un ciel bleu d'outremer comme en peignait le vieil
+Albert Dürer. La foule se presse aux hôtelleries de la rue Bouchepot,
+aux étuves de la porte aux Chanoines, au mail de la rue St-Guillaume, au
+change de la rue Notre-Dame, aux fabriques d'armes de la rue des Forges,
+à la fontaine de la place des Cordeliers, au four banal de la rue de
+Bèze, aux halles de la place Champeaux, au gibet de la place Morimont;
+bourgeois, nobles, vilains, soudrilles, prêtres, moines, clercs,
+marchands, varlets, juifs, lombards, pèlerins, ménestrels, officiers du
+parlement et de la chambre des comptes, officiers des gabelles,
+officiers de la maison du duc: qui clament, qui sifflent, qui chantent,
+qui geignent, qui prient, qui maugréent,--dans les basternes, dans des
+litières, à cheval, sur des mules, sur la haquenée de saint
+François.--Et comment douter de cette résurrection? Voici flotter aux
+vents l'étendard de soie, moitié vert, moitié jaune, broché des
+armoiries de la ville qui sont de gueules au pampre d'or feuillé de
+sinople[9].
+
+«Mais quelle est cette cavalcade? c'est le duc qui va s'ébattre à la
+chasse. Déjà la duchesse l'a précédé au château de Rouvres. Le
+magnifique équipage et le nombreux cortège! Monseigneur le duc éperonne
+un gris pommelé qui frissonne à l'air vif et piquant du matin. Derrière
+lui caracolent et se pavanent les _Riches_ de Châlons, les _Nobles_ de
+Vienne, les _Preux_ de Vergy, les _Fiers_ de Neuchâtel, les _bons
+Barons_ de Beaufremont.--Et ces deux personnages qui chevauchent à la
+queue de la file? Le plus jeune, que distinguent son juste-au-corps de
+velours sang-de-boeuf et sa marotte grelottante, s'égosille de rire; le
+plus vieux, accoutré d'une cape de drap noir sous laquelle il retrait un
+volumineux psautier, baisse la tête d'un air confus: l'un est le roi des
+Ribauds, l'autre est le chapelain du duc[10]. Le fou propose au sage des
+questions que celui-ci ne peut résoudre; et tandis que la populace crie
+Noël!--que les palefrois hennissent, que les limiers aboient, que les
+cors fanfarent, eux, la bride sur le cou de leurs montures à l'amble,
+devisent familièrement de la sage dame Judith et du preudhomme Machabée.
+
+«Cependant un héraut sonne de la buccine sur la tour du logis du duc. Il
+signale dans la plaine les chasseurs lançant leurs faucons. Le temps est
+pluvieux; une brume grisâtre lui dérobe au loin l'abbaye de Citeaux qui
+baigne ses bois dans les marécages; mais un rayon de soleil lui montre
+plus rapprochés et plus distincts le château de Talant, dont les
+terrasses et les plates-formes se crénèlent dans la nue,--les manoirs du
+sire de Ventoux et du seigneur de Fontaine, dont les girouettes percent
+des massifs de verdure,--le monastère de Saint-Maur dont les colombiers
+s'aiguisent au milieu d'une volée de pigeons,--la léproserie de
+St-Apollinaire qui n'a qu'une porte et n'a point de fenêtres,--la
+chapelle de St-Jacques de Trimolois, qu'on dirait un pèlerin cousu de
+coquilles;--et sous les murs de Dijon, au-delà des meix de l'abbaye de
+St-Bénigne, le cloître de la Chartreuse, blanc comme le froc des
+disciples de saint Bruno.
+
+«La Chartreuse de Dijon! le Saint-Denis des ducs de Bourgogne[11]! Ah!
+pourquoi faut-il que les enfants soient jaloux des chefs-d'oeuvres de
+leurs pères! Allez maintenant où fut la Chartreuse, vos pas y heurteront
+sous l'herbe des pierres qui ont été des clefs de voûtes, des
+tabernacles d'autels, des chevets de tombeaux, des dalles d'oratoires;
+des pierres où l'encens a fumé, où la cire a brûlé, où l'orgue a
+murmuré, où les ducs morts ont posé le front.--O néant de la grandeur et
+de la gloire! on plante des calebasses dans la cendre de
+Philippe-le-Bon!--Plus rien de la Chartreuse! Je me trompe.--Le portail
+de l'église et la tourelle du clocher sont debout; la tourelle élancée
+et légère, une touffe de giroflée sur l'oreille, ressemble à un
+jouvenceau qui mène en laisse un lévrier; le portail martelé serait
+encore un joyau à pendre au cou d'une cathédrale. Il y a outre cela,
+dans le préau du cloître, un piédestal gigantesque dont la croix est
+absente et autour duquel sont nichées six statues de prophètes,
+admirables de désolation.--Et que pleurent-ils? Ils pleurent la croix
+que les anges ont reportée dans le ciel.
+
+«Le sort de la Chartreuse a été celui de la plupart des monuments qui
+embellissaient Dijon à l'époque de la réunion du duché au domaine royal.
+Cette ville n'est plus que l'ombre d'elle-même. Louis XI l'avait
+découronnée de sa puissance, la révolution l'a décapitée de ses
+clochers. Il ne lui reste plus que trois églises, de sept églises, d'une
+sainte chapelle[12], de deux abbayes et d'une douzaine de monastères.
+Trois de ses portes sont bouchées, ses poternes ont été démolies, ses
+faubourgs ont été rasés, son torrent de Suzon s'est précipité aux
+égouts, sa population a secoué ses feuilles, et sa noblesse est tombée
+en quenouille.--Hélas! on voit bien que le duc Charles et sa chevalerie
+parties,--il y aura bientôt quatre siècles[13]--pour la bataille, n'en
+sont pas revenus.
+
+«Et moi, j'errais parmi ces ruines comme l'antiquaire qui cherche des
+médailles romaines dans les sillons d'un _castrum_, après une grosse
+pluie d'orage. Dijon expiré conserve encore quelque chose de ce qu'il
+fut, semblable à ces riches Gaulois qu'on ensevelissait une pièce d'or à
+la bouche et une autre dans la main droite.
+
+--Et l'art, lui demandai-je?
+
+--J'étais un jour occupé, devant l'église Notre-Dame, à considérer
+Jacquemart, sa femme et son enfant, qui martelaient midi.--L'exactitude,
+la pesanteur, le flegme de Jacquemart seraient le certificat de son
+origine flamande, quand même on ignorerait qu'il dispensait les heures
+aux bons bourgeois de Courtrai, lors du sac de cette ville, en 1383.
+Gargantua escamota les cloches de Paris, Philippe-le-Hardi l'horloge de
+Courtrai; chaque prince à sa taille.--Un éclat de rire se fit entendre
+là-haut et j'aperçus, dans un angle du gothique édifice, une de ces
+figures monstrueuses que les sculpteurs du moyen-âge ont attachées par
+les épaules aux gouttières des cathédrales; une atroce figure de damné
+qui, en proie aux souffrances, tirait la langue, grinçait des dents et
+se tordait les mains.--C'était elle qui avait ri.
+
+--Vous aviez un fétu dans l'oeil! m'écriai-je.
+
+--Ni fétu dans l'oeil, ni coton dans l'oreille.--La figure de pierre
+avait ri,--ri d'un rire grimaçant, effroyable, infernal--mais
+sarcastique--incisif--pittoresque.»
+
+J'eus honte pour moi d'avoir eu si longtemps affaire à un monomane.
+Cependant j'encourageai d'un sourire le rose-croix de l'art à poursuivre
+sa drôlatique histoire.
+
+--«Cette aventure, continua-t-il, me donna a réfléchir.--Je réfléchis
+que, puisque Dieu et l'amour étaient les premières conditions de l'art,
+ce qui dans l'art est _sentiment_,--Satan pourrait bien être la seconde
+de ces conditions, ce qui dans l'art est _idée_.--N'est-ce pas le diable
+qui a bâti la cathédrale de Cologne?
+
+«Me voilà en quête du diable. Je blémis sur les livres magiques de
+Cornelius Agrippa et j'égorge la poule noire du maître d'école mon
+voisin. Pas plus de diable qu'au bout du rosaire d'une dévote! Néanmoins
+il existe:--saint Augustin en a, de sa plume, légalisé le signalement:
+_Daemones sunt genere animalia, ingenio rationabilia, animo passiva,
+corpore aerea, tempore aeterna_. Cela est positif. Le diable existe. Il
+pérore à la chambre, il plaide au palais, il agiote à la bourse. On le
+grave en vignettes, on le broche en romans, on l'habille en drames. On
+le voit partout, comme je vous vois. C'est pour lui épiler mieux la
+barbe que les miroirs de poche ont été inventés. Polichinelle a manqué
+son ennemi et le nôtre. Oh! que ne l'a-t-il assommé d'un coup de bâton
+sur la nuque!
+
+«Je bus l'élixir de Paracelse, le soir avant de me coucher. J'eus la
+colique. Nulle part le diable en cornes et en queue.
+
+«Encore un désappointement:--l'orage, cette nuit-là, mouillait jusqu'aux
+os la vieille cité accroupie dans le sommeil. Comment je rôdais à
+tâtons, n'y voyant goutte, dans les anfractuosités de Notre-Dame, c'est
+ce que vous expliquera un sacrilège. Il n'y a pas de serrure dont le
+crime n'ait la clef.--Ayez pitié de moi! j'avais besoin d'une hostie et
+d'une relique.--Une clarté piqua les ténèbres, plusieurs autres se
+montrèrent successivement, de sorte que je distinguai bientôt quelqu'un
+dont la main affûtée d'un long allumoir distribuait la flamme aux
+chandelles du maître-autel. C'était Jacquemart qui, non moins
+imperturbable que de coutume sous sa _caule_ de fer rapiécée, acheva sa
+besogne sans paraître s'inquiéter ni même s'apercevoir de la présence
+d'un témoin profane. Jacqueline, agenouillée aux degrés, gardait une
+immobilité parfaite, la pluie découlant de sa jupe de plomb attournée à
+la mode brabançonne, de sa gorgerette de tôle tuyautée comme une
+dentelle de Bruges, de son visage de bois verni comme les joues d'une
+poupée de Nuremberg. Je lui bégayais une humble question sur le diable
+et sur l'art, quand le bras de Maritorne se débanda avec la
+précipitation soudaine et brutale d'un ressort, et, au bruit cent fois
+répercuté du lourd marteau, qu'elle serrait du poing, la foule des
+abbés, des chevaliers, des bienfaiteurs qui peuplent de leurs gothiques
+momies les caveaux gothiques de l'église, afflua processionnellement
+autour de l'autel éblouissant de splendeurs vives et ailées de la crèche
+de Noël. La vierge noire[14], la vierge des temps barbares, haute d'une
+coudée, à la tremblante couronne de fil d'or, à la robe raide d'empois
+et de perle, la vierge miraculeuse devant qui grésille une lampe
+d'argent sauta en bas de sa chaire et courut sur les dalles, de la
+vitesse d'un toton. Elle s'avançait des nefs profondes, à bonds gracieux
+et inégaux, accompagnée d'un petit saint Jean de cire et de laine
+qu'embrasa une étincelle et qui se fondit bleu et rouge. Jacqueline
+s'était armée de ciseaux pour tondre l'occiput de son enfançon
+emmailloté; un cierge éclaira au loin la chapelle du baptistère, et
+alors....
+
+--Et alors?
+
+--Et alors le soleil qui luisait par un pertuis, les moineaux qui
+becquetaient mes vitres, et les cloches qui marmonnaient une antienne
+dans la nue m'éveillèrent. J'avais fait un rêve.
+
+--Et le diable?
+
+--Il n'existe pas.
+
+--Et l'art?
+
+--Il existe.
+
+--Mais où donc?
+
+--Au sein de Dieu!»--Et son oeil où germait une larme sondait le
+ciel.--«Nous ne sommes, nous, monsieur, que les copistes du créateur. La
+plus magnifique, la plus triomphante, la plus glorieuse de nos oeuvres
+éphémères n'est jamais que l'indigne contrefaçon, que le rayonnement
+éteint de la moindre de ses oeuvres immortelles. Toute originalité est
+un aiglon qui ne brise la coquille de son oeuf que dans les aires
+sublimes et foudroyantes du Sinaï.--Oui, monsieur, j'ai longtemps
+cherché l'art absolu! O délire! ô folie! Regardez ce front ridé par la
+couronne de fer du malheur! Trente ans! et l'arcane que j'ai sollicité
+de tant de veilles opiniâtres, à qui j'ai immolé jeunesse, amour,
+plaisir, fortune, l'arcane gît, inerte et insensible, comme le vil
+caillou, dans la cendre de mes illusions! Le néant ne vivifie point le
+néant.»
+
+Il se levait. Je lui témoignai ma commisération par un soupir hypocrite
+et banal.
+
+--«Ce manuscrit, ajouta-t-il, vous dira combien d'instruments ont
+essayés mes lèvres avant d'arriver à celui qui rend la note pure et
+expressive, combien de pinceaux j'ai usés sur la toile avant d'y voir
+naître la vague aurore du clair-obscur. Là sont consignés divers
+procédés nouveaux peut-être d'harmonie et de couleur, seul résultat et
+seule récompense qu'eussent obtenus mes élucubrations. Lisez-le; vous me
+le rendrez demain. Six heures sonnent à la cathédrale; elles chassent le
+soleil qui s'esquive le long de ces lilas. Je vais m'enfermer pour
+écrire mon testament. Bonsoir.
+
+--Monsieur!»
+
+Bah! il était loin. Je demeurai aussi coi et penaud qu'un président à
+qui son greffier aurait pris une puce chevauchant sur le nez. Le
+manuscrit était intitulé: _Gaspard de la Nuit, Fantaisies à la manière
+de Rembrandt et de Callot_.
+
+Le lendemain était un samedi. Personne à l'_Arquebuse_; quelques juifs
+qui festoyaient le jour du Sabbat. Je courus par la ville m'informant de
+M. Gaspard de la Nuit à chaque passant. Les uns me répondaient:--«Oh!
+vous plaisantez!»--Les autres:--«Eh qu'il vous torde le cou!»--Et tous
+aussitôt me plantaient là. J'abordai un vigneron de _lai rue
+sain-felebar_, nabot et bossu, qui se carrait sur sa porte en riant de
+mon embarras.
+
+--«Connaissez-vous M. Gaspard de la Nuit?
+
+--Que lui voulez-vous, à ce garçon-là?
+
+--Je veux lui rendre un livre qu'il m'a prêté.
+
+--Un grimoire!
+
+--Comment! un grimoire!... Enseignez-moi, je vous prie, son domicile.
+
+--Là-bas, où pend ce pied de biche.
+
+--Mais cette maison ... vous m'adressez à monsieur le curé.
+
+--C'est que je viens de voir entrer chez lui la grande brune qui
+blanchit ses aubes et ses rabats.
+
+--Qu'est-ce que cela signifie?
+
+--Cela signifie que M. Gaspard de la Nuit s'attife quelquefois en jeune
+et jolie fille pour tenter les dévots personnages,--témoin son aventure
+avec saint Antoine, mon patron.
+
+--Faites-moi grâce de vos malignités et dites-moi où est M. Gaspard de
+la Nuit.
+
+--Il est en enfer, supposé qu'il ne soit pas ailleurs.
+
+--Ah! je m'avise enfin de comprendre! Quoi! Gaspard de la Nuit
+serait...?
+
+--Eh! oui ... le diable!
+
+--Merci, mon brave!... Si Gaspard de la Nuit est en enfer, qu'il y
+rôtisse! J'imprime son livre.»
+
+ LOUIS BERTRAND
+
+NOTES:
+
+[1] Le donjon du palais des ducs, et la flèche de la cathédrale, que les
+voyageurs aperçoivent de plusiers lieues dans la plaine.
+
+[2] _Moult me tarde!_ ancienne devise de la commune de Dijon.
+
+[3] Ce château, imposé à Dijon par la tyrannique défiance de Louis XI,
+lorsqu'après la mort de Charles-le-Téméraire il s'empara du duché au
+détriment de l'héritière légitime Marie de Bourgogne, a plus d'une fois
+tiré contre la ville, qui, il est vrai, lui a bien rendu ses
+gracieusetés. Aujourd'hui, ses tours chenues servent de retraite à une
+compagnie de gendarmes.
+
+[4] L'écorcheur de chevaux morts.
+
+[5] Torrent qui parcourait autrefois Dijon à ciel découvert. Ses eaux
+sont reçues aujourd'hui au pied des remparts dans des canaux
+voûtés.--Les truites du _Val-de-Suzon_ ont de la renommée en Bourgogne.
+
+[6] La chapelle aujourd'hui fermée de Notre-Dame-d'Étang était habitée
+en 1630 par un chapelain et par un ermite. Ce dernier ayant assassiné
+son confrère, un arrêt du parlement de Dijon le condamna à être roué vif
+en place de Morimont.
+
+[7] Nom générique de plusieurs petites rivières qui arrosent le pays de
+la plaine, entre Dijon et la Saône.
+
+[8] Les deux abbayes de St-Étienne et de St-Bénigne, dont les
+contestations fatiguèrent si souvent la patience du parlement, étaient
+si anciennes, si puissantes, et jouissaient de tant de privilèges
+accordés par les ducs et les papes, qu'il n'y avait à Dijon aucun
+établissement religieux qui ne relevât de l'une ou de l'autre. Les sept
+églises de la ville étaient leurs filles, et chacune des deux abbayes
+avait en outre son église particulière.--L'abbaye de Saint-Étienne
+battait monnaie.
+
+[9] Telles auraient été, suivant Pierre Paillot, les anciennes armoiries
+de la commune de Dijon; mais l'abbé Boulemier (_Mém. de l'acad. de
+Dijon_, 1771) a prétendu qu'elles n'étaient que de _gueules plein_. Ces
+deux savants ne feraient-ils pas confusion de temps, et les armoiries de
+Dijon n'auraient-elles pas été de gueules plein avant de porter _au
+pampre d'or feuillé de sinople?_ C'est ce que je n'ai pas le loisir
+d'examiner ici.
+
+[10] Philippe-le-Hardi avait son _roi des Ribauds_. Il lui donna 200
+liv. en 1396 (_Courtépée_).
+
+[11] Je ne compare la Chartreuse de Dijon à l'abbaye de St-Denis que
+sous le rapport de la magnificence et de la richesse de ses sépultures.
+Trois ducs seulement ont été inhumés à la Chartreuse, Philippe-le-Hardi,
+Jean-sans-Peur, et Philippe-le-Bon; et je n'ignore pas que l'Église de
+Citeaux avait communément reçu, depuis Eudes I<sup>er</sup>, les
+dépouilles des ducs de la première et de la seconde race royale.--C'est
+Philippe-le-Hardi qui fonda la Chartreuse en 1383. Tout n'y était que
+lambris de bois d'Irlande, que chasubles et tapis de drap d'or, que
+courtines d'étoffes de Chypre et de Damas, que bénitiers et chandeliers
+d'argent, que lampes de vermeil, que chapelles portatives à personnages
+d'ivoire, que peinture et sculptures exécutées par les premiers artistes
+du temps. La vaisselle pour le service de l'autel pesait 55 marcs.--Le
+marteau de la révolution en jetant en bas la Chartreuse avait dispersé
+dans les cabinets de quelques curieux les débris des tombeaux de
+Philippe-le-Hardi, de Jean-sans-Peur et de Marguerite de Bavière, femme
+de ce dernier. (Charles-le-Téméraire n'avait point fait élever de
+monument à son père Philippe-le-Bon.) Ces chefs-d'oeuvres de l'art du
+XVe siècle ont été restaurés et placés dans une des salles du musée de
+Dijon.
+
+[12] Elle n'a pas plus échappé que la Chartreuse et tant d'autres
+chefs-d'oeuvres à la fureur des réactions. On n'en a pas laissé pierre
+sur pierre. Cette sainte chapelle, élevée par le duc Hugues III au
+retour de la croisade, vers 1171, était riche de mille objets d'art et
+de piété. Que sont devenus, par exemple, ses vitraux et ses statues
+historiques; cette boiserie de choeur où étaient appendues les armoiries
+des trente-et-un premiers chevaliers de la Toison d'Or institués par
+Philippe-le-Bon; le beau vaissel où l'on conservait une hostie
+miraculeuse et sur lequel brillait, aux jours de fêtes, la couronne d'or
+que le roi Louis XII, relevant d'une dangereuse maladie, en 1505, avait
+envoyée au chapitre par deux hérauts?--Le temps a fait un pas et la
+terre a été renouvelée, dit quelque part M. de Chateaubriand.
+
+[13] Charles-le-Téméraire, dernier duc de Bourgogne, fut tué à la
+bataille de Nancy, le dimanche 5 janvier 1476.
+
+[14] Cette image était déjà en grande vénération au XII<sup>e</sup>
+siècle. Elle est d'un bois noir, dur et pesant, qu'on croit être du
+châtaignier.
+
+
+ * * * * *
+
+
+PRÉFACE
+
+
+L'art a toujours deux faces antithétiques, médaille dont, par exemple,
+un côté accuserait la ressemblance de Paul Rembrandt et le revers celle
+de Jacques Callot.--Rembrandt est le philosophe à barbe blanche qui
+s'encolimaçonne en son réduit, qui absorbe sa pensée dans la méditation
+et dans la prière, qui ferme les yeux pour se recueillir, qui
+s'entretient avec des esprits de beauté, de science, de sagesse et
+d'amour, et qui se consume à pénétrer les mystérieux symboles de la
+nature.--Callot, au contraire, est le lansquenet fanfaron et grivois qui
+se pavane sur la place, qui fait du bruit dans la taverne, qui caresse
+les filles de bohémiens, qui ne jure que par sa rapière et par son
+escopette, et qui n'a d'autre inquiétude que de cirer sa moustache.--Or,
+l'auteur de ce livre a envisagé l'art sous cette double
+personnification; mais il n'a point été trop exclusif, et voici, outre
+les fantaisies à la manière de Rembrandt et de Callot, des études sur
+Van Eyck, Lucas de Leyde, Albert Dürer, Peter Neef, Breughel de Velours,
+Breughel d'Enfer, Van Ostade, Gérard Dow, Salvator Rosa, Murillo, Fusely
+et plusieurs autres maîtres de différentes écoles.
+
+Et que si on demande à l'auteur pourquoi il ne parangonne point en tête
+de son ouvrage quelque belle théorie littéraire, il sera forcé de
+répondre que M. Séraphin ne lui a pas expliqué le mécanisme de ses
+ombres chinoises, et que Polichinelle cache à la foule curieuse le fil
+conducteur de son bras.--Il se contente de signer son oeuvre:
+
+ GASPARD DE LA NUIT.
+
+
+ * * * * *
+
+
+À M. VICTOR HUGO.
+
+ La gloire ne sait point ma demeure ignorée,
+ Et je chante tout seul ma chanson éplorée,
+ Qui n'a de charme que pour moi.
+
+ CH. BRUGNOT.--_Ode_.
+
+ Nargue de vos esprits errants, dit Adam, je
+ ne m'en inquiète pas plus qu'un aigle ne
+ s'inquiète d'une troupe d'oies sauvages;
+ tous ces êtres-là ont pris la fuite depuis
+ que les chaires sont occupées par de braves
+ ministres, et les oreilles du peuple remplies
+ de saintes doctrines.
+
+ WALTER SCOTT.--_L'Abbé_, _chap_. XVI.
+
+Le livre mignard de tes vers, dans cent ans comme aujourd'hui, sera le
+bien choyé des châtelaines, des damoiseaux et des ménestrels, florilège
+de chevalerie, décaméron d'amour qui charmera les nobles oisivetés des
+manoirs.
+
+Mais le petit livre que je te dédie aura subi le sort de tout ce qui
+meurt, après avoir, une matinée peut-être, amusé la cour et la ville qui
+s'amusent de peu de chose.
+
+Alors, qu'un bibliophile s'avise d'exhumer cette oeuvre moisie et
+vermoulue, il y lira à la première page ton nom illustre qui n'aura
+point sauvé le mien de l'oubli.
+
+Sa curiosité délivrera le frêle essaim de mes esprits qu'auront
+emprisonnés si longtemps des fermaux de vermeil dans une geôle de
+parchemin.
+
+Et ce sera pour lui une trouvaille non moins précieuse que l'est pour
+nous celle de quelque légende en lettres gothiques, écussonnée d'une
+licorne ou de deux cigognes.
+
+ Paris, 10 septembre 1836.
+
+ * * * * *
+
+ Les Fantaisies
+
+ de
+
+ Gaspard de la Nuit.
+
+ * * * * *
+
+ Ici commence le premier
+ Livre des Fantaisies
+ De Gaspard
+ De la
+ Nuit
+
+
+ * * * * *
+
+
+ÉCOLE FLAMANDE
+
+
+
+I
+
+HARLEM.
+
+ Quand d'Amsterdam le coq d'or chantera
+ La poule d'or de Harlem pondera.
+
+ _Les Centuries de Nostradamus._
+
+Harlem, cette admirable bambochade qui résume l'école flamande, Harlem
+peint par Jean Breughel, Peeter Neef, David Téniers et Paul Rembrandt;
+
+Et le canal où l'eau bleue tremble, et l'église où le vitrage d'or
+flamboie, et le stoël[1] où sèche le linge au soleil, et les toits,
+verts de houblon;
+
+Et les cigognes qui battent des ailes autour de l'horloge de la ville,
+tendant le col du haut des airs et recevant dans leur bec les gouttes de
+pluie;
+
+Et l'insouciant bourguemestre qui caresse de la main son menton double,
+et l'amoureux fleuriste qui maigrit, l'oeil attaché à une tulipe;
+
+Et la bohémienne qui se pâme sur sa mandoline, et le vieillard qui joue
+du Rommelpot[2], et l'enfant qui enfle une vessie;
+
+Et les buveurs qui fument dans l'estaminet borgne, et la servante de
+l'hôtellerie qui accroche à la fenêtre un faisan mort.
+
+
+
+II
+
+LE MAÇON.
+
+ Le maître Maçon.--Regardez ces
+ bastions, ces contreforts: on les
+ dirait construits pour l'éternité.
+
+ SCHILLER.--Guillaume Tell.
+
+Le maçon Abraham Knupfer chante, la truelle à la main, dans les airs
+échafaudé, si haut que, lisant les vers gothiques du bourdon, il nivelle
+de ses pieds et l'église aux trente arc-boutants, et la ville aux trente
+églises.
+
+Il voit les tarasques de pierre vomir l'eau des ardoises dans l'abîme
+confus des galeries, des fenêtres, des pendentifs, des clochetons, des
+tourelles, des toits et des charpentes, que tache d'un point gris l'aile
+échancrée et immobile du tiercelet.
+
+Il voit les fortifications qui se découpent en étoile, la citadelle qui
+se rengorge comme une géline dans un tourteau, les cours des palais où
+le soleil tarit les fontaines, et les cloîtres des monastères où l'ombre
+tourne autour des piliers.
+
+Les troupes impériales se sont logées dans le faubourg. Voilà qu'un
+cavalier tambourine là-bas. Abraham Knupfer distingue son chapeau à
+trois cornes, ses aiguilles de laine rouge, sa cocarde traversée d'une
+ganse, et sa queue nouée d'un ruban.
+
+Ce qu'il voit encore, ce sont des soudards qui, dans le parc empanaché
+de gigantesques ramées, sur de larges pelouses d'émeraude, criblent de
+coups d'arquebuse un oiseau de bois fiché à la pointe d'un mai.
+
+Et le soir, quand la nef harmonieuse de la cathédrale s'endormit couchée
+les bras en croix, il aperçut de l'échelle, à l'horizon, un village
+incendié par des gens de guerre, qui flamboyait comme une comète dans
+l'azur.
+
+
+
+III
+
+L'ÉCOLIER DE LEYDE.
+
+ On ne saurait prendre trop de
+ précautions par le temps qui court,
+ surtout depuis que les faux-monnayeurs
+ se sont établis dans ce pays-ci.
+
+ _Le Siège de Berg-op-Zoom._
+
+Il s'assied dans son fauteuil de velours d'Utrecht, messire Blasius, le
+menton dans sa fraise de fine dentelle, comme une volaille qu'un
+cuisinier s'est rôtie sur une faïence.
+
+Il s'assied devant sa banque pour compter la monnaie d'un demi-florin;
+moi, pauvre écolier de Leyde, qui ai un bonnet et une culotte percée,
+debout sur un pied comme une grue sur un pal.
+
+Voilà le trébuchet qui sort de la boîte de laque aux bizarres figures
+chinoises, comme une araignée qui, repliant ses longs bras, se réfugie
+dans une tulipe nuancée de mille couleurs.
+
+Ne dirait-on pas, à voir la mine allongée du maître, trembler ses doigts
+décharnés découplant les pièces d'or, d'un voleur pris sur le fait et
+contraint, le pistolet sur la gorge, de rendre à Dieu ce qu'il a gagné
+avec le diable?
+
+Mon florin que tu examines avec défiance à travers la loupe est moins
+équivoque et louche que ton petit oeil gris, qui fume comme un lampion
+mal éteint.
+
+Le trébuchet est rentré dans sa boîte de laque aux brillantes figures
+chinoises, messire Blasius s'est levé à demi de son fauteuil de velours
+d'Utrecht, et moi, saluant jusqu'à terre, je sors à reculons, pauvre
+écolier de Leyde qui ai bas et chausses percés.
+
+
+
+IV
+
+LA BARBE POINTUE.
+
+ Si l'on n'a la tête levée
+ Le poil de la barbe frisé
+ Et la moustache relevée
+ On est des dames méprisé.
+
+ _Les Poésies de d'Assoucy._
+
+Or, c'était fête à la synagogue, ténébreusement étoilée de lampes
+d'argent, et les rabbins, en robes et en lunettes, baisaient leurs
+talmuds, marmottant, nazillonnant, crachant ou se mouchant, les uns
+assis, les autres non.
+
+Et voilà que tout à coup, parmi tant de barbes rondes, ovales, carrées,
+qui floconnaient, qui frisaient, qui exhalaient ambre et benjoin, fut
+remarquée une barbe taillée en pointe.
+
+Un docteur nommé Élébotham, coiffé d'une meule de flanelle qui
+étincelait de pierreries, se leva et dit: «Profanation! il y a ici une
+barbe pointue!
+
+--Une barbe luthérienne!--Un manteau court!--Tuez le Philistin.»--Et la
+foule trépignait de colère dans les bancs tumultueux, tandis que le
+sacrificateur braillait:--«Samson, à moi ta mâchoire d'âne!»
+
+Mais le chevalier Melchior avait développé un parchemin authentiqué des
+armes de l'empire:--«Ordre, lut-il, d'arrêter le boucher Isaac van Heck,
+pour être l'assassin pendu, lui, pourceau d'Israël, entre deux pourceaux
+de Flandre.»
+
+Trente hallebardiers se détachèrent à pas lourds et cliquetants de
+l'ombre du corridor.--«Feu de vos hallebardes» leur ricana le boucher
+Isaac.--Et il se précipita d'une fenêtre dans le Rhin.
+
+
+
+V
+
+LE MARCHAND DE TULIPES.
+
+ La tulipe est parmi les fleurs
+ ce que le paon est parmi les oiseaux.
+ L'une est sans parfum, l'autre est sans
+ voix; l'une s'enorgueillit de sa robe,
+ l'autre de sa queue.
+
+ _Le Jardin des fleurs rares et
+ curieuses._
+
+Nul bruit, si ce n'est le froissement de feuillets de vélin sous les
+doigts du docteur Huylten, qui ne détachait les yeux de sa bible jonchée
+de gothiques enluminures que pour admirer l'or et le pourpre de deux
+poissons captifs aux humides flancs d'un bocal.
+
+Les battants de la porte roulèrent: c'était un marchand fleuriste qui,
+le bras chargés de plusieurs pots de tulipes, s'excusa d'interrompre la
+lecture d'un aussi savant personnage.
+
+--«Maître, dit-il, voici le trésor des trésors, la merveille des
+merveilles, un oignon comme il n'en fleurit jamais qu'un par siècle dans
+le sérail de l'empereur de Constantinople!
+
+--Une tulipe! s'écria le vieillard courroucé, une tulipe! ce symbole de
+l'orgueil et de la luxure qui ont engendré dans la malheureuse cité de
+Wittemberg la détestable hérésie de Luther et de Mélanchton!»
+
+Maître Huylten agrafa le fermail de sa bible, rangea ses lunettes dans
+leur étui, et tira le rideau de la fenêtre, qui laissa voir au soleil
+une fleur de la passion avec sa couronne d'épine, son éponge, son fouet,
+ses clous et les cinq plaies de Notre-Seigneur.
+
+Le marchant de tulipes s'inclina respectueusement et en silence,
+déconcerté par un regard inquisiteur du duc d'Albe dont le portrait,
+chef-d'oeuvre d'Holbein, était appendu à la muraille.
+
+
+
+VI
+
+LES DOIGTS DE LA MAIN.
+
+ Une honnête famille où il n'y a
+ jamais eu de banqueroute, où personne
+ n'a jamais été pendu.
+
+ _La parenté de Jean de Nivelle._
+
+Le pouce est ce gras cabaretier flamand, d'humeur goguenarde et
+grivoise, qui fume sur sa porte, à l'enseigne de la double bière de
+mars.
+
+L'index est sa femme, virago sèche comme une merluche, qui dès le matin
+soufflette sa servante dont elle est jalouse, et caresse la bouteille
+dont elle est amoureuse.
+
+Le doigt du milieu est leur fils, compagnon dégrossi à la hache, qui
+serait soldat s'il n'était brasseur, et qui serait cheval s'il n'était
+homme.
+
+Le doigt de l'anneau est leur fille, leste et agaçante Zerbine qui vend
+des dentelles aux dames et ne vend pas ses sourires aux cavaliers.
+
+Et le doigt de l'oreille est le Benjamin de la famille, marmot pleureur,
+qui toujours se trimballa à la ceinture de sa mère comme un petit enfant
+pendu au croc d'une ogresse.
+
+Les cinq doigts de la main sont la plus mirobolante giroflée à cinq
+feuilles qui ait jamais brodé les parterres de la noble cité de Harlem.
+
+
+
+VII
+
+LA VIOLE DE GAMBA.
+
+ Il reconnut, à n'en pouvoir
+ douter, la figure blême de son ami
+ intime Jean-Gaspard Dehureau, le grand
+ paillasse des Funambules, qui le
+ regardait avec une expression
+ indéfinissable de malice et de
+ bonhomie.
+
+ THÉOPHILE GAUTIER.--_Onuphrius_.
+
+ Au clair de la lune
+ Mon ami Pierrot
+ Prête-moi une plume
+ Que j'écrive un mot.
+ Ma chandelle est morte
+ Je n'ai plus de feu;
+ Ouvre-moi la porte
+ Pour l'amour de Dieu.
+
+ _Chanson populaire_.
+
+Le maître de chapelle eut à peine interrogé de l'archet la viole
+bourdonnante, qu'elle lui répondit par un gargouillement burlesque de
+lazzi et de roulades, comme si elle eût eu au ventre une indigestion de
+comédie italienne.
+
+ * * * * *
+
+C'était d'abord la duègne Barbara qui grondait cet imbécile de Pierrot
+d'avoir, le maladroit, laissé tomber la boîte à perruque de M. Cassandre
+et répandu toute la poudre sur le plancher.
+
+Et M. Cassandre de ramasser piteusement sa perruque, et Arlequin de
+détacher au viédase un coup de pied dans le derrière, et Colombine
+d'essuyer une larme de fou rire, et Pierrot d'élargir jusqu'aux oreilles
+une grimace enfarinée.
+
+Mais bientôt, au clair de lune, Arlequin dont la chandelle était morte
+suppliait son ami Pierrot de tirer les verrous pour la lui rallumer, si
+bien que le traître enlevait la jeune fille avec la cassette du vieux.
+
+ * * * * *
+
+--«Au diable Job Hans le luthier qui m'a vendu cette corde! s'écria le
+maître de chapelle recouchant la poudreuse viole dans son poudreux
+étui.»--La corde s'était cassée.
+
+
+
+VIII
+
+L'ALCHIMISTE.
+
+ Notre art s'apprent en deux
+ manières, c'est à savoir par
+ enseignement d'un maître, bouche à
+ bouche, et non autrement, ou par
+ inspiration et révélation divines; ou
+ bien par les livres lesquelz sont moult
+ obscurs et embrouilléz; et pour en
+ iceux trouver accordance et vérité
+ moult convient estre subtil, patient,
+ studieux et vigilant.
+
+ _La clef des secrets de
+ philosophie de Pierre Vicot._
+
+Rien encore!--Et vainement ai-je feuilleté pendant trois jours et trois
+nuits, aux blafardes lueurs de la lampe, les livres hermétiques de
+Raymond Lulle.
+
+Non, rien, si ce n'est, avec le sifflement de la cornue étincelante, les
+rires moqueurs d'un salamandre qui se fait un jeu de troubler mes
+méditations.
+
+Tantôt il attache un pétard à un poil de ma barbe, tantôt il me décoche
+de son arbalète un trait de feu dans mon manteau.
+
+Ou bien fourbit-il son armure, c'est alors la cendre du fourneau qui
+souffle sur les pages de mon formulaire et sur l'encre de mon écritoire.
+
+Et la cornue toujours plus étincelante siffle le même air que le diable,
+quand saint Éloi lui tenaille le nez dans sa forge.
+
+Mais rien encore!--Et pendant trois autres jours et trois autres nuits
+je feuilleterai, aux blafardes lueurs de la lampe, les livres
+hermétiques de Raymond Lulle!
+
+
+
+IX
+
+DÉPART POUR LE SABBAT.
+
+ Elle se leva la nuit, et
+ allumant la chandelle prit une boîte et
+ s'oignit, puis avec quelques paroles
+ elle fut transportée au sabbat.
+
+ JEAN BODIN.--_De la
+ Démonomanie des Sorciers._
+
+Ils étaient là une douzaine qui mangeaient la soupe à la bière, et
+chacun d'eux avait pour cuiller l'os de l'avant-bras d'un mort.
+
+La cheminée était rouge de braise, les chandelles champignonnaient dans
+la fumée, et les assiettes exhalaient une odeur de fosse au printemps.
+
+Et lorsque Maribas riait ou pleurait, on entendait comme geindre un
+archet sur les trois cordes d'un violon démantibulé.
+
+Cependant le soudard étala diaboliquement sur la table, à la lueur du
+suif, un grimoire où vint s'ébattre une mouche grillée.
+
+Cette mouche bourdonnait encore lorsque, de son ventre énorme et velu,
+une araignée escalada les bords du magique volume.
+
+Mais déjà sorciers et sorcières s'étaient envolés par la cheminée à
+califourchon, qui sur un balai, qui sur les pincettes, et Maribas sur la
+queue de la poêle.
+
+ Ici finit le premier
+ Livre des Fantaisies
+ De Gaspard
+ De la
+ Nuit
+
+NOTES:
+
+[1] Balcon de pierre.
+
+[2] Instrument de musique.
+
+
+ * * * * *
+
+
+ Ici commence le deuxième
+ Livre des Fantaisies
+ De Gaspard
+ De la
+ Nuit
+
+
+ * * * * *
+
+
+LE VIEUX PARIS
+
+
+I
+
+LES DEUX JUIFS.
+
+ Vieux époux
+ Vieux jaloux,
+ Tirez tous
+ Les verrous.
+
+ _Vieille chanson._
+
+Deux juifs, qui s'étaient arrêtés sous ma fenêtre, comptaient
+mystérieusement au bout de leurs doigts les heures trop lentes de la
+nuit.
+
+--«Avez-vous de l'argent, Rabbi? demanda le plus jeune au plus
+vieux.--Cette bourse, répondit l'autre, n'est point un grelot.»
+
+ * * * * *
+
+Mais alors une troupe de gens se rua avec vacarme des bouges du
+voisinage; et des cris éclatèrent sur mes vitraux comme les dragées
+d'une sarbacane.
+
+C'étaient des turlupins qui couraient joyeusement vers la place du
+Marché, d'où le vent chassait des étincelles de paille et une odeur de
+roussi.
+
+--«Ohé! Ohé! Lanturelu!--Ma révérence à Madame la lune!--Par ici, la
+cagoule du diable! Deux juifs dehors pendant le couvre-feu!--Assomme!
+assomme! aux juifs le jour, aux truands la nuit!
+
+ * * * * *
+
+Et les cloches fêlées carillonnaient là-haut dans les tours de
+Saint-Eustache le gothique:--«Dindon, dindon, dormez-donc, dindon!»
+
+
+
+_A M. Louis Boulanger, peintre._
+
+
+II
+
+LES GUEUX DE NUIT.
+
+ J'endure
+ Froidure
+ Bien dure.
+
+ _La chanson du pauvre diable._
+
+--«Ohé! rangez-vous qu'on se chauffe!--Il ne te manque plus que
+d'enfourcher le foyer! Ce drôle a les jambes comme des pincettes.
+
+--Une heure!--Il bise dru!--Savez-vous, mes chats-huants, ce qui fait la
+lune si claire? Les cornes des c.... qu'on y brûle.
+
+--La rouge braise à brûler de la charbonnée!--Comme la flamme danse
+bleue sur les tisons! Ohé! quel est le ribaud qui a battu sa ribaude?
+
+--J'ai le nez gelé!--J'ai les grêves rôties!--Ne vois-tu rien dans le
+feu, Choupille?--Oui! une hallebarde.--Et toi, Jeanpoil?--Un oeil.
+
+--Place, place à M. de la Chousserie!--Vous êtes là, Monsieur le
+procureur, chaudement fourré et ganté pour l'hiver!--Oui-dà! les matous
+n'ont pas d'engelures!
+
+--Ah! voici messieurs du guet!--Vos bottes fument.--Et les tirelaines?
+Nous en avons tué deux d'une arquebusade; les autres se sont échappés à
+travers la rivière.»
+
+ * * * * *
+
+Et c'est ainsi que s'acoquinaient à un feu de brandon, avec des gueux de
+nuit, un procureur au parlement qui courait le guilledou, et les gascons
+du guet qui racontaient sans rire les exploits de leurs arquebuses
+détraquées.
+
+
+
+III
+
+LE FALOT.
+
+ Le Masque.--Il fait noir;
+ prête-moi ta lanterne.
+ Mercurio.--Bah! les chats ont
+ pour lanterne leurs deux yeux.
+
+ _Une nuit de carnaval._
+
+Ah! pourquoi me suis-je, ce soir, avisé qu'il y avait place à me blottir
+contre l'orage, moi petit follet de gouttière, dans le falot de Madame
+de Gourgouran!
+
+Je riais d'entendre un esprit que trempait l'averse bourdonner autour de
+la maison lumineuse, sans pouvoir trouver la porte par laquelle j'étais
+entré.
+
+Vainement me suppliait-il, enroué et morfondu, de lui permettre au moins
+de rallumer son rat de cave à ma bougie pour chercher sa route.
+
+Soudain le jaune papier de la lanterne s'enflamma, crevé d'un coup de
+vent dont gémirent dans la rue des enseignes pendantes comme des
+bannières.
+
+--«Jésus! miséricorde! s'écria la béguine, se signant des cinq
+doigts.--Le diable te tenaille, sorcière, m'écriai-je, crachant plus de
+feu qu'un serpenteau d'artifice.»
+
+Hélas! moi qui, ce matin encore, rivalisais de grâces et de parure avec
+le chardonneret à oreillettes de drap écarlate du damoisel de Luynes!
+
+
+
+IV
+
+LA TOUR DE NESLE.
+
+ Il y avait à la tour de Nesle
+ un corps-de-garde auquel se logeait le
+ guet pendant la nuit.
+
+ BRANTOME.
+
+«Valet de trèfle!--Dame de pique! de gagne!» Et le soudard qui perdait
+envoya d'un coup de poing sur la table son enjeu au plancher.
+
+Mais alors messire Hugues, le prévôt, cracha dans un brasier de fer avec
+la grimace d'un cagou qui a avalé une araignée en mangeant sa soupe.
+
+--«Pouah! les charcuitiers échaudent-ils leurs cochons à minuit?
+Ventredieu! c'est un bateau de feurre qui brûle en Seine!»
+
+ * * * * *
+
+L'incendie qui n'était d'abord qu'un innocent follet égaré dans les
+brouillards de la rivière fut bientôt un diable à quatre tirant le canon
+et force arquebusades au fil de l'eau.
+
+Une foule innombrable de turlupins, de béquillards, de gueux de nuit
+accourus sur la grève, dansaient des gigues devant la spirale de flamme
+et de fumée.
+
+Et rougeoyaient face à face la tour de Nesle, d'où le guet sortit
+l'escopette sur l'épaule, et la tour du Louvre, d'où, par une fenêtre,
+le roi et la reine voyaient tout sans être vus.
+
+
+
+V
+
+LE RAFFINÉ
+
+ Un fendant, un raffiné.
+
+ _Poésies de Scarron._
+
+«Mes crocs aiguisés en pointe ressemblent à la queue de la tarasque, mon
+linge est aussi blanc qu'une nappe de cabaret, et mon pourpoint n'est
+pas plus vieux que les tapisseries de la couronne.
+
+«S'imaginerait-on jamais, à voir ma pimpante dégaîne, que la faim, logée
+dans mon ventre, y tire--la bourelle!--une corde qui m'étrangle comme un
+pendu!
+
+«Ah! si de cette fenêtre, où grésille une lumière, était seulement
+tombée dans la corne de mon feutre une mauviette rôtie au lieu de cette
+fleur fanée!
+
+«La place Royale est ce soir, aux falots, claire comme une
+chapelle!--Gare la litière!--Fraîche limonade!--Macarons de Naples!--Or
+ça, petit, que je goûte avec le doigt ta truite à la sauce! Drôle! il
+manque des épices dans ton poisson d'avril.
+
+«N'est-ce pas la Marion Delorme au bras du duc de Longueville? Trois
+bichons la suivent en jappant. Elle a de beaux diamants dans les yeux,
+la jeune courtisane!--Il a de beaux rubis sur le nez, le vieux
+courtisan!»
+
+ * * * * *
+
+Et le raffiné se panadait le poing sur sa hanche, coudoyant les
+promeneurs et souriant aux promeneuses. Il n'avait pas de quoi dîner; il
+acheta un bouquet de violettes.
+
+
+
+VI
+
+L'OFFICE DU SOIR.
+
+ Quand, vers Pâques ou Noël, l'église, aux nuits tombantes
+ S'emplit de pas confus et de cires flambantes.
+
+ VICTOR HUGO.--_Les chants du Crépuscule_.
+
+Dixit Dominus Domino meo: sede a dextris meis.
+
+_Office des vêpres_.
+
+Trente moines, épluchant feuillet par feuillet des psautiers aussi
+crasseux que leurs barbes, louaient Dieu et chantaient pouilles au
+diable.
+
+ * * * * *
+
+--«Madame, vos épaules sont une touffe de lys et de roses. Et comme le
+cavalier se penchait, il éborgna son valet du bout de son épée.
+
+--«Moqueur, minauda-t-elle, vous jouez-vous à me distraire?--Est-ce
+l'_Imitation de Jésus_ que vous lisez, Madame?--Non, c'est le _Brelan
+d'Amour et de Galanterie_.»
+
+Mais l'office était psalmodié. Elle ferma son livre et se leva de la
+chaise.--«Allons-nous-en, dit-elle; assez prié pour aujourd'hui!»
+
+ * * * * *
+
+Et moi, pèlerin agenouillé à l'écart sous les orgues, il me semblait
+ouïr les anges descendre du ciel mélodieusement.
+
+Je recueillais de loin quelques parfums de l'encensoir, et Dieu
+permettait que je glanasse l'épi du pauvre derrière sa riche moisson.
+
+
+
+VII
+
+LA SÉRÉNADE.
+
+ La nuit, tous les chats sont gris.
+
+ _Proverbe populaire._
+
+Un luth, une guitaronne et un hautbois. Symphonie discordante et
+ridicule. Madame Laure à son balcon, derrière une jalousie. Point de
+lanternes dans la rue, point de lumières aux fenêtres. La lune encornée.
+
+ * * * * *
+
+--«Est-ce vous, d'Espignac?--Hélas! non.--C'est donc toi, mon petit
+Fleur d'Amande?--Ni l'un ni l'autre.--Comment! encore vous, Monsieur de
+la Tournelle? Bonsoir! cherchez minuit à quatorze heures!»
+
+LES MUSICIENS DANS LEUR CAPE.--«Monsieur le conseiller en sera pour un
+rhume. Mais le galant n'a donc pas frayeur du mari?--Eh! le mari est aux
+Iles.»
+
+Cependant que chuchotait-on ensemble? «Cent louis par mois.
+--Charmant!--Un carrosse avec deux heiduques. Superbe!--Un hôtel dans le
+quartier des princes!--Magnifique!--Et mon coeur fourré d'amour!--Oh! la
+jolie pantoufle à mon pied!»
+
+LES MUSICIENS TOUJOURS DANS LEUR CAPE.--«J'entends rire Madame
+Laure.--La cruelle s'humanise.--Oui-dà! l'art d'Orphoeus attendrissait
+les tigres dans les temps fabuleux!»
+
+MADAME LAURE.--«Approchez, mon mignon, que je vous glisse ma clef au
+noeud d'un ruban!» Et la perruque de Monsieur le conseiller se mouilla
+d'une rosée que ne distillaient pas les étoiles. «Ohé! Gueudespin, cria
+la maligne femelle en fermant le balcon, empoignez-moi un fouet, et
+courez vite essuyer Monsieur!»
+
+
+
+VIII
+
+MESSIRE JEAN.
+
+ Grave personnage dont la chaîne
+ d'or et la baguette blanche annonçaient
+ l'autorité.
+
+ WALTER-SCOTT.--_L'Abbé_, Chap. IV.
+
+--«Messire Jean, lui dit la reine, allez voir dans la cour du palais
+pourquoi ces deux lévriers se livrent bataille!» Et il y alla.
+
+Et quand il y fut, le sénéchal tança d'une verte manière les deux
+lévriers qui se disputaient un os de jambon.
+
+Mais ceux-ci, tiraillant ses grègues noires et mordant ses bas rouges,
+le culbutèrent comme un goutteux sur ses crosses.
+
+--«Holà! Holà! à mon aide!» Et les pertuisaniers de la porte
+accoururent, que le museau des deux efflanqués avait fouillé déjà la
+friande escarcelle du bonhomme.
+
+Cependant la reine se pâmait de rire à une fenêtre, dans sa haute guimpe
+de Malines aussi raide et plissée qu'un éventail.
+
+--«Et pourquoi se battaient-ils, messire?--Ils se battaient, Madame,
+l'un maintenant contre l'autre que vous êtes le plus belle, la plus sage
+et la plus grande princesse de l'univers.»
+
+
+
+
+_A M. Sainte-Beuve._
+
+
+IX
+
+LA MESSE DE MINUIT.
+
+ Christus natus est nobis; venite, adoremus.
+
+ _La Nativité de Notre-Seigneur Jésus-Christ._
+
+ Nous n'avons ni feu ni lieu.
+ Donnez-nous la part à Dieu.
+
+ _Vieille chanson._
+
+La bonne dame et le noble sire de Chateauvieux rompaient le pain du
+soir, Monsieur l'aumônier bénissant la table, quand se fit entendre un
+bruit de sabots à la porte. C'étaient de petits enfants qui chantèrent
+un noël.
+
+--«Bonne dame de Chateauvieux, hâtez-vous, la foule s'achemine à
+l'église; hâtez-vous, de peur que le cierge qui brûle sur votre
+prie-Dieu, dans la chapelle des Anges, ne s'éteigne en étoilant de ses
+gouttes de cire les heures de vélin et le carreau de velours!--voici la
+première volée des cloches pour la messe de minuit!
+
+--Noble sire de Chateauvieux, hâtez-vous, de peur que le sire de Grugel,
+qui passe là-bas avec sa lanterne de papier, n'aille s'emparer en votre
+absence de la place d'honneur au banc des confrères de Saint-Antoine!
+voici la seconde volée des cloches pour la messe de minuit!
+
+--Monsieur l'aumônier, hâtez-vous! les orgues grondent, les chanoines
+psalmodient, hâtez-vous, les fidèles sont assemblés et vous êtes encore
+à table!--voici la troisième volée des cloches pour la messe de minuit!»
+
+Les petits enfants soufflaient dans leurs doigts, mais ils ne se
+morfondirent pas longtemps à attendre, et sur le seuil gothique, blanc
+de neige, Monsieur l'aumônier les régala, au nom des maîtres du logis,
+chacun d'une gaufre et d'une maille.
+
+ * * * * *
+
+Cependant aucune cloche ne tintait plus. La bonne dame plongea dans un
+manchon ses mains jusqu'aux coudes, le noble sire couvrit ses oreilles
+d'un mortier, et l'humble prêtre, encapuchonné d'une aumusse, marcha
+derrière, son missel sous le bras.
+
+
+
+X
+
+LE BIBLIOPHILE.
+
+ Un Elzevir lui causait de
+ douces émotions; mais ce qui le
+ plongeait dans un ravissement
+ extatique, c'était un Henri Etienne.
+
+ _Biographie de Martin
+ Spickler._
+
+Ce n'était pas quelque tableau de l'école flamande, un David Téniers, un
+Breughel d'Enfer, enfumé à n'y pas voir le diable.
+
+C'était un manuscrit rongé des rats par les bords, d'une écriture toute
+enchevêtrée et d'une encre bleue et rouge.
+
+--«Je soupçonne l'auteur, dit le bibliophile, d'avoir vécu vers la fin
+du règne de Louis XII, ce roi de paternelle et plantureuse mémoire.
+
+«Oui, continua-t-il d'un air grave et méditatif, oui, il aura été clerc
+dans la maison des sires de Chateauvieux.»
+
+Ici il feuilleta un énorme in-folio ayant pour titre: _Le Nobiliaire de
+France_, dans lequel il ne trouva mentionnés que les sires de
+Chateauneuf.
+
+--«N'importe, dit-il un peu confus, Chateauneuf et Chateauvieux ne sont
+qu'un même château. Aussi bien il est temps de débaptiser le Pont-Neuf.»
+
+
+ Ici finit le deuxième
+ Livre des Fantaisies
+ De Gaspard
+ De la
+ Nuit
+
+
+ * * * * *
+
+
+ Ici commence le troisième
+ Livre des Fantaisies
+ De Gaspard
+ De la
+ Nuit
+
+
+ * * * * *
+
+
+LA NUIT ET SES PRESTIGES
+
+
+
+I
+
+LA CHAMBRE GOTHIQUE.
+
+ Nox et solitudo plenae sunt diabolo.
+
+ _Les Pères de l'Église._
+
+ La nuit, ma chambre est pleine de
+ diables.
+
+«Oh! la terre,--murmurai-je à la nuit, est un calice embaumé dont le
+pistil et les étamines sont la lune et les étoiles!»
+
+Et, les yeux lourds de sommeil, je fermai la fenêtre qu'incrusta la
+croix du calvaire, noire dans la jaune auréole des vitraux.
+
+ * * * * *
+
+Encore,--si ce n'était à minuit,--l'heure blasonnée de dragons et de
+diables!--que le gnome qui se soûle de l'huile de ma lampe!
+
+Si ce n'était que la nourrice qui berce avec un chant monotone, dans la
+cuirasse de mon père, un petit enfant mort-né!
+
+Si ce n'était que le squelette du lansquenet emprisonné dans la
+boiserie, et heurtant du front, du coude et du genou!
+
+Si ce n'était que mon aïeul qui descend en pied de son cadre vermoulu,
+et trempe son gantelet dans l'eau bénite du bénitier!
+
+Mais c'est Scarbo qui me mord au cou, et qui, pour cautériser ma
+blessure sanglante, y plonge son doigt de fer rougi à la fournaise!
+
+
+
+II
+
+SCARBO.
+
+ Mon Dieu, accordez-moi, à
+ l'heure de ma mort, les prières d'un
+ prêtre, un linceul de toile, une bière
+ de sapin et un lieu sec.
+
+ _Les patenôtres de Monsieur le
+ Maréchal._
+
+«Que tu meures absous ou damné, marmottait Scarbo cette nuit à mon
+oreille, tu auras pour linceul une toile d'araignée, et j'ensevelirai
+l'araignée avec toi!
+
+--Oh! que du moins j'aie pour linceul, lui répondais-je, les yeux rouges
+d'avoir tant pleuré,--une feuille du tremble dans laquelle me bercera
+l'haleine du lac.
+
+--Non!--ricanait le nain railleur,--tu serais la pâture de l'escarbot
+qui chasse, le soir, aux moucherons aveuglés par le soleil couchant!
+
+--Aimes-tu donc mieux, lui répliquais-je, larmoyant toujours,--aimes-tu
+donc mieux que je sois sucé d'une tarentule à trompe d'éléphant?
+
+--Eh bien,--ajouta-t-il,--console-toi, tu auras pour linceul les
+bandelettes tachetées d'or d'une peau de serpent, dont je
+t'emmailloterai comme une momie.
+
+«Et de la crypte ténébreuse de St-Bénigne, où je te coucherai debout
+contre la muraille, tu entendras à loisir les petits enfants pleurer
+dans les limbes.»
+
+
+
+III
+
+LE FOU.
+
+ Un carolus, ou bien encor,
+ Si l'aimez mieux, un agneau d'or.
+
+ _Manuscrits de la Bibliothèque
+ du roi._
+
+La lune peignait ses cheveux avec un démêloir d'ébène qui argentait
+d'une pluie de vers luisants les collines, les prés et les bois.
+
+ * * * * *
+
+Scarbo, gnome dont les trésors foisonnent, vannait sur mon toit, au cri
+de la girouette, ducats et florins qui sautaient en cadence, les pièces
+fausses jonchant la rue.
+
+Comme ricana le fou qui vague, chaque nuit, par la cité déserte, un oeil
+à la lune et l'autre--crevé!
+
+--«Foin de la lune! grommela-t-il, ramassant les jetons du diable,
+j'achèterai le pilori pour m'y chauffer au soleil!»
+
+ * * * * *
+
+Mais c'était toujours la lune, la lune qui se couchait,--et Scarbo
+monnayait sourdement dans ma cave ducats et florins à coups de
+balancier.
+
+Tandis que, les deux cornes en avant, un limaçon qu'avait égaré la nuit
+cherchait sa route sur mes vitraux lumineux.
+
+
+
+IV
+
+LE NAIN.
+
+ --Toi, à cheval!
+ --Eh! pourquoi pas! j'ai si souvent
+ galopé sur un lévrier du laird de
+ Linlithgow!
+
+ _Ballade écossaise_.
+
+J'avais capturé de mon séant, dans l'ombre de mes courtines, ce furtif
+papillon, éclos d'un rais de la lune ou d'une goutte de rosée.
+
+Phalène palpitante qui, pour dégager ses ailes captives entre mes
+doigts, me payait une rançon de parfums!
+
+Soudain la vagabonde bestiole s'envolait, abandonnant dans mon giron,--ô
+horreur!--une larve monstrueuse et difforme à tête humaine!
+
+ * * * * *
+
+--Où est ton âme, que je chevauche!--Mon âme, haquenée boiteuse des
+fatigues du jour, repose maintenant sur la litière dorée des songes.»
+
+Et elle s'échappait d'effroi, mon âme, à travers la livide toile
+d'araignée du crépuscule, par-dessus de noirs horizons dentelés de noirs
+clochers gothiques.
+
+Mais le nain, pendu à sa fuite hennissante, se roulait comme un fuseau
+dans les quenouillées de sa blanche crinière.
+
+
+
+V
+
+LE CLAIR DE LUNE.
+
+ Réveillez-vous, gens qui dormez,
+ Et priez pour les trépassés.
+
+ _Le cri du crieur de nuit._
+
+Oh! qu'il est doux, quand l'heure tremble au clocher, la nuit, de
+regarder la lune qui a le nez fait comme un carolus d'or!
+
+ * * * * *
+
+Deux ladres se lamentaient sous ma fenêtre, un chien hurlait dans le
+carrefour, et le grillon de mon foyer vaticinait tout bas.
+
+Mais bientôt mon oreille n'interrogea plus qu'un silence profond. Les
+lépreux étaient rentrés dans leur chenils, aux coups de Jacquemart qui
+battait sa femme.
+
+Le chien avait enfilé une venelle, devant les pertuisanes du guet
+enrouillé par la pluie et morfondu par la bise.
+
+Et le grillon s'était endormi, dès que la dernière bluette avait éteint
+sa dernière lueur dans la cendre de la cheminée.
+
+Et moi, il me semblait,--tant la fièvre est incohérente,--que la lune,
+grimant sa face, me tirait la langue comme un pendu!
+
+
+
+_A M. Louis Boulanger, Peintre._
+
+
+VI
+
+LA RONDE SOUS LA CLOCHE.
+
+ C'était un bâtiment lourd,
+ presque carré, entouré de ruines, et
+ dont la tour principale, qui possédait
+ encore son horloge, dominait tout le
+ quartier.
+
+ FENIMORE COOPER.
+
+Douze magiciens dansaient une ronde sous la grosse cloche de Saint-Jean.
+Ils évoquèrent l'orage l'un après l'autre, et du fond de mon lit je
+comptai avec épouvante douze voix qui traversèrent processionnellement
+les ténèbres.
+
+Aussitôt la lune courut se cacher derrière les nuées, et une pluie mêlée
+d'éclairs et de tourbillons fouetta ma fenêtre, tandis que les
+girouettes criaient comme des grues en sentinelle sur qui crève l'averse
+dans les bois.
+
+La chanterelle de mon luth, appendu à la cloison, éclata; mon
+chardonneret battit de l'aile dans sa cage; quelque esprit curieux
+tourna un feuillet du Roman de la Rose qui dormait sur mon pupitre.
+
+Mais soudain gronda la foudre au haut de Saint-Jean. Les enchanteurs
+s'évanouirent frappés à mort, et je vis de loin leurs livres de magie
+brûler comme une torche dans le noir clocher.
+
+Cette effrayante lueur peignait des rouges flammes du purgatoire et de
+l'enfer les murailles de la gothique église, et prolongeait sur les
+maisons voisines l'ombre de la statue gigantesque de Saint-Jean.
+
+Les girouettes se rouillèrent; la lune fondit les nuées gris de perles;
+la pluie ne tomba plus que goutte à goutte des bords du toit, et la
+brise, ouvrant ma fenêtre mal close, jeta sur mon oreiller les fleurs de
+mon jasmin secoué par l'orage.
+
+
+
+VII
+
+UN REVE.
+
+ J'ai rêvé tant et plus, mais je
+ n'y entends note.
+
+ _Pantagruel_, livre III.
+
+Il était nuit. Ce furent d'abord,--ainsi j'ai vu, ainsi je raconte,--une
+abbaye aux murailles lézardées par la lune,--une forêt percée de
+sentiers tortueux,--et le Morimont[1] grouillant de capes et de
+chapeaux.
+
+Ce furent ensuite,--ainsi j'ai entendu, ainsi je raconte,--le glas
+funèbre d'une cloche auquel répondaient les sanglots funèbres d'une
+cellule,--des cris plaintifs et des rires féroces dont frissonnait
+chaque feuille le long d'une ramée,--et les prières bourdonnantes des
+pénitents noirs qui accompagnent un criminel au supplice.
+
+Ce furent enfin,--ainsi s'acheva le rêve, ainsi je raconte,--un moine
+qui expirait couché dans la cendre des agonisants,--une jeune fille qui
+se débattait pendue aux branches d'un chêne,--et moi que le bourreau
+liait échevelé sur les rayons de la roue.
+
+Dom Augustin, le prieur défunt, aura, en habit de cordelier, les
+honneurs de la chapelle ardente; et Marguerite, que son amant a tuée,
+sera ensevelie dans sa blanche robe d'innocence, entre quatre cierges de
+cire.
+
+Mais moi, la barre du bourreau s'était, au premier coup, brisée comme un
+verre, les torches des pénitents noirs s'étaient éteintes sous des
+torrents de pluie, la foule s'était écoulée avec les ruisseaux débordés
+et rapides,--et je poursuivais d'autres songes vers le réveil.
+
+
+
+VIII
+
+MON BISAÏEUL.
+
+ Tout dans cette chambre était
+ encore dans le même état, si ce n'est
+ que les tapisseries y étaient en
+ lambeaux, et que les araignées y
+ tissaient leurs toiles dans la
+ poussière.
+
+ WALTER-SCOTT.--_Woodstock_.
+
+Les vénérables personnages de la tapisserie gothique, remuée par le
+vent, se saluèrent l'un l'autre, et mon bisaïeul entra dans la
+chambre,--mon bisaïeul mort il y aura bientôt quatre-vingts ans!
+
+Là,--c'est devant ce prie-Dieu qu'il s'agenouilla, mon bisaïeul le
+conseiller, baisant de sa barbe ce jaune missel étalé à l'endroit de ce
+ruban.
+
+Il marmotta des oraisons tant que dura la nuit, sans décroiser un moment
+ses bras de son camail de soie violette, sans obliquer un regard vers
+moi, sa postérité, qui étais couché dans son lit, son poudreux lit à
+baldaquin!
+
+Et je remarquai avec effroi que ses yeux étaient vides, bien qu'il parût
+lire,--que ses lèvres étaient immobiles, bien que je l'entendisse
+prier,--que ses doigts étaient décharnés, bien qu'il scintillassent de
+pierreries!
+
+Et je me demandais si je veillais ou si je dormais,--si c'étaient les
+pâleurs de la lune ou de Lucifer,--si c'était minuit ou le point du
+jour!
+
+
+
+IX
+
+ONDINE.
+
+ . . . . . . . . . . . Je croyais entendre
+ Une vague harmonie enchanter mon sommeil,
+ Et près de moi s'épandre un murmure pareil
+ Aux chants entrecoupés d'une voix triste
+ et tendre.
+
+ CH. BRUGNOT.--_Les deux Génies_.
+
+--«Écoute!--Écoute!--C'est moi, c'est Ondine qui frôle de ces gouttes
+d'eau les losanges sonores de ta fenêtre illuminée par les mornes rayons
+de la lune; et voici, en robe de moire, la dame châtelaine qui contemple
+à son balcon la belle nuit étoilée et le beau lac endormi.
+
+«Chaque flot est un ondin qui nage dans le courant, chaque courant est
+un sentier qui serpente vers mon palais, et mon palais est bâti fluide,
+au fond du lac, dans le triangle du feu, de la terre et de l'air.
+
+«Écoute!--Écoute!--Mon père bat l'eau coassante d'une branche d'aulne
+verte, et mes soeurs caressent de leurs bras d'écume les fraîches îles
+d'herbes, de nénuphars et de glaïeuls, ou se moquent du saule caduc et
+barbu qui pêche à la ligne.»
+
+ * * * * *
+
+Sa chanson murmurée, elle me supplia de recevoir son anneau à mon doigt,
+pour être l'époux d'une Ondine, et de visiter avec elle son palais, pour
+être le roi des lacs.
+
+Et comme je lui répondais que j'aimais une mortelle, boudeuse et
+dépitée, elle pleura quelques larmes, poussa un éclat de rire, et
+s'évanouit en giboulées qui ruisselèrent blanches le long de mes vitraux
+bleus.
+
+
+
+X
+
+LA SALAMANDRE.
+
+ Il jeta dans le foyer quelques
+ frondes de houx bénit, qui brûlèrent en
+ craquetant.
+
+ Ch. NODIER.--_Trilby_.
+
+--«Grillon, mon ami, es-tu mort, que tu demeures sourd au bruit de mon
+sifflet, et aveugle à la lueur de l'incendie?»
+
+Et le grillon, quelques affectueuses que fussent les paroles de la
+salamandre, ne répondait point, soit qu'il dormît d'un magique sommeil,
+ou bien soit qu'il eût fantaisie de bouder.
+
+«Oh! chante-moi ta chanson de chaque soir dans ta logette de cendre et
+de suie, derrière la plaque de fer écussonnée de trois fleurs de lys
+héraldiques!»
+
+Mais le grillon ne répondait point encore, et la salamandre éplorée
+tantôt écoutait si ce n'était point sa voix, tantôt bourdonnait avec la
+flamme aux changeantes couleurs rose, bleue, rouge, jaune, blanche et
+violette.
+
+«Il est mort, il est mort, le grillon mon ami!» Et j'entendais comme des
+soupirs et des sanglots, tandis que la flamme, livide maintenant,
+décroissait dans le foyer attristé.
+
+«Il est mort! Et puisqu'il est mort, je veux mourir!» Les branches de
+sarment étaient consumées, la flamme se traîna sur la braise en jetant
+son adieu à la crémaillère, et la salamandre mourut d'inanition.
+
+
+
+XI
+
+L'HEURE DU SABBAT.
+
+ Qui passe donc si tard à travers la vallée?
+
+ H. DE LATOUCHE.--_Le Roi des Aulnes_.
+
+C'est ici! et déjà, dans l'épaisseur des halliers, qu'éclaire à peine
+l'oeil phosphorique du chat sauvage tapi sous les ramées;
+
+Aux flancs des rocs qui trempent dans la nuit des précipices leur
+chevelure de broussailles, ruisselante de rosée et de vers luisants;
+
+Sur le bord du torrent qui jaillit en blanche écume au front des pins,
+et qui bruine en grise vapeur au front des châteaux;
+
+Une foule se rassemble innombrable, que le vieux bûcheron attardé par
+les sentiers, sa charge de bois sur le dos, entend et ne voit pas.
+
+Et de chêne en chêne, de butte en butte, se répondent mille cris confus,
+lugubres, effrayants: «Hum! hum!--Schup! schup!--Coucou! coucou!»
+
+C'est ici le gibet!--Et voilà paraître dans la brume un juif qui cherche
+quelque chose parmi l'herbe mouillée, à l'éclat doré d'une main de
+gloire.
+
+
+ Ici finit le troisième
+ Livre des Fantaisies
+ De Gaspard
+ De la
+ Nuit
+
+NOTES:
+
+[1] C'est à Dijon, de temps immémorial, la place aux exécutions.
+
+
+ * * * * *
+
+
+ Ici commence le quatrième
+ Livre des Fantaisies
+ De Gaspard
+ De la
+ Nuit
+
+
+LES CHRONIQUES
+
+
+
+I
+
+MAITRE OGIER.
+
+(1407)
+
+ Le dit roy Charles sixiesme du
+ nom fust très débonnaire et moult aimé;
+ et le populaire n'avait en grand'haine
+ que les ducs d'Orléans et de Bourgogne
+ qui imposaient des tailles excessives
+ par tout le royaume.
+
+ _Les Annales et Chroniques de
+ France, depuis la guerre de Troyes
+ jusques au roy Loys unzième du nom, par
+ maître Nicolle Gilles._
+
+--«Sire, demanda maître Ogier au roi qui regardait par la petite fenêtre
+de son oratoire le vieux Paris égayé d'un rayon de soleil, oyez-vous
+point s'ébattre, dans la cour de votre Louvre, ces passereaux gourmands
+emmi cette vigne rameuse et feuillue?
+
+--Oui-dà! répondit le roi, c'est un ramage bien divertissant.
+
+--Cette vigne est en votre courtil; cependant point n'aurez-vous le
+profit de la cueillette, répliqua maître Ogier avec un bénin sourire;
+passereaux sont d'effrontés larrons, et tant leur plaît la picorée
+qu'ils seront toujours picoreurs. Ils vendangeront pour vous votre
+vigne.
+
+--Oh! nenni, mon compère! je les chasserai, s'écria le roi!»
+
+Il approcha de ses lèvres le sifflet d'ivoire qui pendait à un anneau de
+sa chaîne d'or, et en tira des sons si aigus et si perçants que les
+passereaux s'envolèrent dans les combles du palais.
+
+--«Sire, dit alors maître Ogier, permettez que je déduise de ceci une
+affabulation. Ces passereaux sont vos nobles, cette vigne est le peuple.
+Les uns banquètent aux dépens de l'autre. Sire, qui gruge le vilain
+gruge le seigneur. Assez de déprédations! Un coup de sifflet, et
+vendangez vous-même votre vigne.»
+
+Maître Ogier roulait sur ses doigts d'un air embarrassé la corne de son
+bonnet. Charles VI hocha tristement la tête; et serrant la main au
+bourgeois de Paris:--«Vous êtes un preud'homme!» soupira-t-il.
+
+
+
+II
+
+LA POTERNE DU LOUVRE.
+
+ Ce nain était paresseux,
+ fantasque, méchant; mais il était
+ fidèle, et ses services étaient
+ agréables à son maître.
+
+ WALTER-SCOTT.--_Le lai du
+ ménestrel._
+
+Cette petite lumière avait traversé la Seine gelée, sous la tour de
+Nesle, et maintenant elle n'était plus éloignée que d'une centaine de
+pas, dansant parmi le brouillard, ô prodige infernal! avec un
+grésillement semblable à un rire moqueur.
+
+«Qui est-ce là?» cria le suisse de garde au guichet de la poterne du
+Louvre.
+
+La petite lumière se hâtait d'approcher et ne se hâtait pas de répondre.
+Mais bientôt apparut une figure de nabot habillée d'une tunique à
+paillettes d'or et coiffée d'un bonnet à grelot d'argent, dont la main
+balançait un rouge lumignon dans les losanges vitrées d'une lanterne.
+
+«Qui est-ce là?» répéta le suisse d'une voix tremblante, son arquebuse
+couchée en joue.
+
+Le nain moucha la bougie de sa lanterne, et l'arquebusier distingua des
+traits ridés et amaigris, des yeux brillants de malice et une barbe
+blanche de givre.
+
+«Ohé! ohé! l'ami, gardez-vous bien de bouter le feu à votre escopette.
+Là, là! sang de Dieu! Vous ne respirez que morts et carnage! s'écria le
+nain d'une voix non moins émue que celle du montagnard.
+
+--L'ami vous-même! Ouf! Mais qui donc êtes-vous?» demanda le suisse un
+peu rassuré. Et il replaçait à son chapeau de fer la mèche de son
+arquebuse.
+
+--«Mon père est le roi Nacbuc et ma mère la reine Nacbuca. Ioup! ioup!
+iou!» répondit le nain, tirant la langue d'un empan et pirouettant deux
+tours sur un pied.
+
+Cette fois le soudard claqua des dents. Heureusement il se ressouvint
+qu'il avait un chapelet pendu à son ceinturon de buffle.
+
+--«Si votre père est le roi Nacbuc, _pater noster_, et votre mère la
+reine Nacbuca, _qui es in coelis_, vous êtes donc le diable,
+_sanctificetur nomen tuum_? balbutia-t-il demi-mort de frayeur.
+
+--Eh non! dit le porte-falot, je suis le nain de Monseigneur le roi qui
+arrive cette nuit de Compiègne, et qui me dépêche devant pour faire
+ouvrir la poterne du Louvre. Le mot de passe est: Dame Anne de Bretagne
+et saint Aubin du Cormier.»
+
+
+
+III
+
+LES FLAMANDS.
+
+ Les Flamands, gent mutine et têtue.
+
+ _Mémoires d'Olivier de la Marche_.
+
+La bataille durait depuis none, quand ceux de Bruges lâchèrent le pied
+et tournèrent le dos. Il y eut alors, d'une part si épais désarroi, et
+de l'autre si rude poursuite, qu'au passage du pont bon nombre de
+révoltés croûlèrent pêle-mêle, hommes, étendards, chariots, dans la
+rivière.
+
+Le comte entra le lendemain dans Bruges avec une merveilleuse cohue de
+chevaliers. Le précédaient ses hérauts d'armes qui sonnaient
+horriblement de la trompette. Quelques pillards, la dague au poing,
+couraient çà et là, et devant eux fuyaient des pourceaux épouvantés.
+
+C'est vers l'hôtel de ville que se dirigeait la cavalcade hennissante.
+Là s'agenouillèrent le bourguemestre et les échevins, criant merci,
+mantels et chaperons par terre. Mais le comte avait juré, les deux
+doigts sur la Bible, d'exterminer le sanglier rouge dans sa bauge.
+
+«Monseigneur!
+
+--Ville brûlée!
+
+--Monseigneur!
+
+--Bourgeois pendus!»
+
+On ne bouta le feu qu'à un faubourg de la ville, on ne pendit aux gibets
+que les capitaines de la milice, et le sanglier rouge fut effacé des
+bannières. Bruges s'était racheté pour cent mille écus d'or.
+
+
+
+IV
+
+LA CHASSE.
+
+(1412)
+
+ Allons! courre un petit le cerf, ce lui dit-il.
+
+ _Poésies inédites_.
+
+Et la chasse allait, allait, claire étant la journée, par les monts et
+les vaux, par les champs et les bois; les varlets courant, les trompes
+fanfarant, les chiens aboyant, les faucons volant, et les deux cousins
+côte à côte chevauchant, et perçant de leurs épieux cerfs et sangliers
+dans la ramée, de leurs arbalètes hérons et cigognes dans les airs.
+
+«Cousin, dit Hubert à Regnault, il me semble que, pour avoir scellé
+notre paix ce matin, vous n'êtes point en gaîté de coeur?
+
+--Oui-dà!» lui répondit-on.
+
+Regnault avait l'oeil rouge d'un fou ou d'un damné; Hubert était
+soucieux; et la chasse toujours allait, toujours allait, claire étant la
+journée, par les monts et les vaux, par les champs et les bois.
+
+Mais voilà que soudain une troupe de gens de pied, embusqués dans la
+baume des fées, se rua, la lance bas, sur la chasse joyeuse. Regnault
+dégaîna son épée, et ce fut,--signez-vous d'horreur!--pour en bailler
+plusieurs coups au travers du corps de son cousin qui vida les étriers.
+
+«Tue, tue!» criait le Ganelon.
+
+Notre-Dame! quelle pitié!--Et la chasse n'allait plus, claire étant la
+journée, par les monts et les vaux, par les champs et les bois.
+
+Devant Dieu soit l'âme d'Hubert sire de Maugiron, piteusement meurtri le
+troisième jour de juillet, l'an quatorze cent douze; et les diables
+aient l'âme de Regnault sire de l'Aubépine, son cousin et son meurtrier!
+Amen.
+
+
+
+V
+
+LES REÎTRES.
+
+ Or, un jour Hilarion fut tenté
+ par un démon femelle qui lui présenta
+ une coupe de vin et des fleurs.
+
+ _Vies des Pères du désert._
+
+Trois reîtres noirs, troussés chacun d'une bohémienne, essayaient, vers
+minuit, de s'introduire au moustier avec la clef de quelque ruse.
+
+«Holà! holà!»
+
+C'était un d'eux qui se haussait debout sur l'étrier.
+
+«Holà! un gîte contre l'orage! Quelle méfiance avez-vous? regardez au
+pertuis. Ces mignonnes qui nous lient en croupe, ces barillets que nous
+guindons en bandoulière, ne sont-ce point filles de quinze ans et vin à
+boire?
+
+Le moustier semblait dormir.
+
+«Holà! holà!»
+
+C'était une d'elles grelottant de froid.
+
+«Holà! un gîte, au nom de la benoîte mère du Sauveur! Nous sommes des
+pèlerins fourvoyés. La vitre de nos reliquaires, le bord de nos
+chaperons, les plis de nos manteaux ruissellent de pluie, et nos
+destriers, qui trébuchent de fatigue, ont perdu leurs fers par les
+chemins.»
+
+Une clarté rayonna au mitan fendu de la porte.
+
+«Arrière, démons de la nuit!»
+
+C'étaient le prieur et ses moines processionnellement armés de cierges.
+
+«Arrière, filles du mensonge! Dieu nous garde, si vous êtes chair et os,
+et si vous n'êtes pas fantômes, d'héberger en notre pourpris des
+païennes ou tout au moins des schismatiques!
+
+--Sus! sus!--crièrent les ténébreux cavaliers,--sus! sus!» Et leur galop
+fut balayé au loin dans le tourbillon du vent, de la rivière et des
+bois.
+
+«Rebouter ainsi des pécheresses de quinze ans que nous aurions induites
+en pénitence! grommelait un jeune moine blond et bouffi comme un
+chérubin.
+
+--Frère! lui murmura l'abbé dans le cornet de l'oreille, vous oubliez
+que Madame Aliénor et sa nièce nous attendent là-haut pour les
+confesser.
+
+
+
+VI
+
+LES GRANDES COMPAGNIES.
+
+ Urbem ingredientur, per muros
+ current, domos conscendent, per
+ fenestras intrabunt quasi fur.
+
+ _Le prophète_ JOEL, chap. II, v. 9
+
+I
+
+Quelques maraudeurs, égarés dans les bois, se chauffaient à un feu de
+veille, autour duquel s'épaississaient la ramée, les ténèbres et les
+fantômes.
+
+«Oyez la nouvelle! dit un arbalétrier. Le roi Charles cinquième nous
+dépêche messire Bertrand du Guesclin avec des paroles d'appointement;
+mais on n'englue pas le diable comme un merle à la pipée.»
+
+Ce ne fut qu'un rire dans la bande, et cette gaîté sauvage redoubla
+encore, lorsqu'une cornemuse qui se désenflait pleurnicha comme un
+marmot à qui perce une dent.
+
+«Qu'est ceci? répliqua enfin un archer, n'êtes-vous pas las de cette vie
+oisive? Avez-vous pillé assez de châteaux, de monastères? Moi je ne suis
+ni saoûl, ni repu. Foin de Jacques d'Arquiel, notre capitaine!--Le loup
+n'est plus qu'un lévrier.--Et vive messire Bertrand du Guesclin, s'il me
+soudoie à ma taille et me rue par les guerres!
+
+Ici la flamme des tisons rougeoya et bleuit, et les faces des routiers
+bleuirent et rougeoyèrent. Un coq chanta dans une ferme.
+
+«Le coq a chanté et saint Pierre a renié Notre-Seigneur!» murmura
+l'arbalétrier en se signant.
+
+
+II
+
+«Noël! Noël! Par ma gaîne, il pleut des carolus!
+
+--Je vous en bâillerai à chacun une boisselée.
+
+--Point de gab?
+
+--Foi de chevalerie!
+
+--Et qui vous bâillera, à vous, si grosse chevance?
+
+--La guerre.
+
+--Où?
+
+--En Espagnes. Mécréants y remuent l'or à la pelle, y ferrent d'or leurs
+hacquenées. Le voyage vous duit-il? Nous rançonnerons au pourchas les
+Maures qui sont des Philistins!
+
+--C'est loin, messire, les Espagnes!
+
+--Vous avez des semelles à vos souliers.
+
+--Cela ne suffit pas.
+
+--Les argentiers du roi vous compteront cent mille florins pour vous
+bouter le coeur au ventre.
+
+--Tope! nous rangeons autour des fleurs de lys de votre bannière la
+branche d'épine de nos bourguignotes. Que ramage la ballade?
+
+ Oh! du routier
+ Le gai métier!
+
+--Eh bien! vos tentes sont-elles abattues? vos basternes sont-elles
+chargés? Décampons.--Oui, mes soudrilles, plantez ici à votre départ un
+gland, il sera, à votre retour, un chêne!»
+
+Et l'on entendait aboyer les meutes de Jacques d'Arquiel qui courait le
+cerf à mi-côte.
+
+
+III
+
+Les routiers étaient en marche, s'éloignant par troupes, l'haquebutte
+sur l'épaule. Un archer se querellait à l'arrière-garde avec un juif.
+
+L'archer leva trois doigts.
+
+Le juif en leva deux.
+
+L'archer lui cracha au visage.
+
+Le juif essuya sa barbe.
+
+L'archer leva trois doigts.
+
+Le juif en leva deux.
+
+L'archer lui détacha un soufflet.
+
+Le juif leva trois doigts.
+
+«Deux carolus ce pourpoint, larron! s'écria l'archer.
+
+--Miséricorde! en voici trois, s'écria le juif.»
+
+C'était un magnifique pourpoint de velours broché d'un corps de chasse
+d'argent sur les manches. Il était troué et sanglant.
+
+
+
+
+_A M. P.-J. David, statuaire._
+
+
+VII
+
+LES LÉPREUX.
+
+ N'approche mie de ces lieux
+ Cy est le chenil du lépreux.
+
+ _Le Lai du lépreux._
+
+Chaque matin, dès que les ramées avaient bu l'aiguail, roulait sur ses
+gonds la porte de la Maladrerie, et les lépreux, semblables aux antiques
+anachorètes, s'enfonçaient tout le jour parmi le désert, vallées
+adamites, édens primitifs dont les perspectives lointaines, tranquilles,
+vertes et boisées, ne se peuplaient que de biches broutant l'herbe
+fleurie, et que de hérons pêchant dans de clairs marécages.
+
+Quelques-uns avaient défriché des courtils: une rose leur était plus
+odorante, une figue plus savoureuse, cultivées de leurs mains. Quelques
+autres courbaient des nasses d'osier, ou taillaient des hanaps de buis,
+dans des grottes de rocaille ensablées d'une source vive et tapissée
+d'un liseron sauvage. C'est ainsi qu'ils cherchaient à tromper les
+heures si rapides pour la joie, si lentes pour la souffrance!
+
+Mais il y en avait qui ne s'asseyaient même plus au seuil de la
+Maladrerie. Ceux-là, exténués, élanguis, dolents, qu'avait marqués d'une
+croix la science des mires, promenaient leur ombre entre les quatre
+murailles d'un cloître, hautes et blanches, l'oeil sur le cadran solaire
+dont l'aiguille hâtait la fuite de leur vie et l'approche de leur
+éternité.
+
+Et lorsque, adossés contre les lourds piliers, ils se plongeaient en
+eux-mêmes, rien n'interrompait le silence de ce cloître, sinon les cris
+d'un triangle de cigognes qui labouraient la nue, le sautillement du
+rosaire d'un moine qui s'esquivait par un corridor, et le râle de la
+crécelle des veilleurs qui, le soir, acheminaient d'une galerie ces
+mornes reclus à leurs cellules.
+
+
+
+VIII
+
+A UN BIBLIOPHILE.
+
+ Mes enfants, il n'y a plus de
+ chevaliers que dans les livres.
+
+ _Conte d'une grand'mère à ses
+ petits enfants._
+
+Pourquoi restaurer les histoires vermoulues et poudreuses du moyen-âge,
+lorsque la chevalerie s'en est allée pour toujours, accompagnée des
+concerts de ses ménestrels, des enchantements de ses fées et de la
+gloire de ses preux?
+
+Qu'importent à ce siècle incrédule nos merveilleuses légendes: saint
+Georges rompant une lance contre Charles VII au tournoi de Luçon, le
+Paraclet descendant à la vue de tous sur le concile de Trente assemblé,
+et le Juif errant abordant près de la cité de Langres l'évêque de
+Gotzelin, pour lui raconter la passion de Notre-Seigneur.
+
+Les trois sciences du chevalier sont aujourd'hui méprisées. Nul n'est
+plus curieux d'apprendre quel âge a le gerfaut qu'on chaperonne, de
+quelles pièces le bâtard écartèle son écu, et à quelle heure de la nuit
+Mars entre en conjonction avec Vénus.
+
+Toute tradition de guerre et d'amour s'oublie, et mes fabels n'auraient
+pas même le sort de la complainte de Geneviève de Brabant, dont le
+colporteur d'images ne sait plus le commencement et n'a jamais su la
+fin.
+
+
+ Ici finit le quatrième
+ Livre des Fantaisies
+ De Gaspard
+ De la
+ Nuit
+
+
+ * * * * *
+
+
+ Ici commence le cinquième
+ Livre des Fantaisies
+ De Gaspard
+ De la
+ Nuit
+
+
+ESPAGNE ET ITALIE
+
+
+
+I
+
+LA CELLULE.
+
+ L'Espagne, pays classique des
+ imbroglios, des coups de stylet, des
+ sérénades et des auto-da-fés.
+
+ _Extrait d'une Revue littéraire._
+
+ . . . . . . . . . . Et je n'entendrai plus
+ Les verrous se fermer sur l'éternel reclus.
+
+ ALFRED DE VIGNY.--_La Prison_.
+
+Les moines tondus se promènent là-bas, silencieux et méditatifs, un
+rosaire à la main, et mesurent lentement de piliers en piliers, de
+tombes en tombes, le pavé du cloître, qu'habite un faible écho.
+
+Toi, sont-ce là tes loisirs, jeune reclus qui, seul dans ta cellule,
+t'amuses à tracer des figures diaboliques sur les pages blanches de ton
+livre d'oraisons, et à farder d'une ocre impie les joues osseuses de
+cette tête de mort?
+
+Il n'a pas oublié, le jeune reclus, que sa mère est une gitana, que son
+père est un chef de voleurs; et il aimerait mieux entendre, au point du
+jour, la trompette sonner le boute-selle pour monter à cheval, que la
+cloche tinter matines pour courir à l'église!
+
+Il n'a pas oublié qu'il a dansé le boléro sous les rochers de la sierre
+de Grenade avec une brune aux boucles d'oreilles d'argent, aux
+castagnettes d'ivoire; et il aimerait mieux faire l'amour dans le camp
+des bohémiens que prier Dieu dans le couvent.
+
+Une échelle a été tressée en secret de la paille du grabat; deux
+barreaux ont été sciés sans bruit par la lime sourde; et du couvent à la
+sierra de Grenade, il y a moins loin que de l'enfer au paradis.
+
+Aussitôt que la nuit aura clos tous les yeux, endormi tous les soupçons,
+le jeune reclus rallumera sa lampe et s'échappera de sa cellule à pas
+furtifs, un tromblon sous sa robe.
+
+
+
+
+II
+
+LES MULETIERS.
+
+ Celui-ci n'interrompait sa
+ longue romance que pour encourager ses
+ mules en leur donnant le nom de belles
+ et valeureuses, ou pour les gourmander,
+ en les appelant paresseuses et
+ obstinées.
+
+ CHATEAUBRIAND.--_Le dernier
+ Abencerage_.
+
+Elles égrainent le rosaire ou nattent leurs cheveux, les brunes
+Andalouses nonchalamment bercées au pas de leurs mules; quelques-uns des
+arrières chantent le cantique des pèlerins de Saint-Jacques répété par
+les cent cavernes de la sierra, les autres tirent des coups de carabine
+contre le soleil.
+
+«Voici la place, dit un des guides, où nous avons enterré la semaine
+dernière José Matéos, tué d'une balle à la nuque dans une attaque de
+brigands. La fosse a été fouillée, et le corps a disparu.
+
+--Le corps n'est pas loin, dit un muletier, je l'aperçois qui flotte au
+fond de la ravine, gonflé d'eau comme une outre.
+
+--Notre-Dame d'Atocha, protégez-nous! s'écriaient les brunes Andalouses
+nonchalamment bercées au pas de leurs mules.
+
+--Quelle est cette hutte à la pointe d'une roche? demanda un hidalgo par
+la portière de sa chaise. Est-ce la cabane des bûcherons qui ont
+précipité dans le gouffre écumeux du torrent ces gigantesques troncs
+d'arbres, ou celle des bergers qui paissent leurs chèvres exténuées sur
+ces pentes stériles?
+
+--C'est, répondit un muletier, la cellule d'un vieil ermite qui a été
+trouvé mort, cet automne, en son lit de feuilles. Une corde lui serrait
+le cou, et sa langue lui pendait hors de la bouche.
+
+--Notre-Dame d'Atocha, protégez-nous! s'écriaient les brunes Andalouses
+nonchalamment bercées au pas de leurs mules.
+
+--Ces trois cavaliers cachés dans leurs manteaux, qui, passant près de
+nous, nous ont si bien observés, ne sont pas des nôtres. Qui sont-ils?
+demanda un moine à la barbe et à la robe toutes poudreuses.
+
+--Si ce ne sont, répondit un muletier, des alguazils du village de
+Cienfugos en tournée, ce sont des voleurs qu'aura envoyés à la
+découverte l'infernal Gil Pueblo, leur capitaine.
+
+--Notre-Dame d'Atocha, protégez-nous! s'écriaient les brunes Andalouses
+nonchalamment bercées au pas de leurs mules.
+
+--Avez-vous entendu ce coup d'espingole qu'on a lâché là-haut parmi les
+broussailles? demanda un marchand d'encre, si pauvre qu'il cheminait
+pieds nus. Voyez! la fumée s'évapore dans l'air!
+
+--Ce sont, répondit un muletier, nos gens qui battent les buissons à la
+ronde, et brûlent des amorces pour amuser les brigands. Senors et
+senorines, courage, et piquez des deux.
+
+--Notre-Dame d'Atocha, protégez-nous! s'écriaient les brunes Andalouses
+nonchalamment bercées au pas de leurs mules.
+
+Et tous les voyageurs prirent le galop au milieu d'un nuage de poussière
+qu'enflammait le soleil; les mules défilaient entre d'énormes blocs de
+granit, le torrent mugissait dans de bouillonnants entonnoirs, les
+forêts pliaient avec d'immenses craquements; et de ces profondes
+solitudes que remuait le vent sortaient des voix confusément menaçantes,
+qui tantôt s'approchaient, tantôt s'éloignaient, comme si une troupe de
+voleurs rôdait aux environs.
+
+
+
+
+III
+
+LE MARQUIS D'AROCA.
+
+ Mets-toi voleur de grand
+ chemin, tu gagneras ta vie.
+
+ CALDERON.
+
+Qui n'aime, aux jours de la canicule dans les bois, lorsque les geais
+criards se disputent la ramée et l'ombre, un lit de mousse et la feuille
+à l'envers du chêne?
+
+ * * * * *
+
+Les deux larrons bâillèrent, demandant l'heure au bohémien qui les
+poussait du pied comme des pourceaux.
+
+«Debout! répondit celui-ci, debout! Il est l'heure de décamper. Le
+marquis d'Aroca flaire notre piste avec six alguazils.
+
+--Qui? le marquis d'Aroca, dont j'ai escamoté la montre à la procession
+des révérends pères dominicains de Santillane! dit l'un.
+
+--Le marquis d'Aroca, dont j'ai enfourché la mule à la foire de
+Salamanque! dit l'autre.
+
+--Lui-même, répliqua le gitano; hâtons-nous de gagner le couvent des
+trappistes pour nous y cacher une neuvaine sous le froc!
+
+--Halte-là! un moment! rendez-moi d'abord ma montre et ma mule!
+
+C'était le marquis d'Aroca, à la tête de ses six alguazils, lequel
+écartait d'une main le feuillage blanc des noisetiers, et de l'autre
+signait au front les brigands de la pointe de son épée.
+
+
+
+
+IV
+
+HENRIQUEZ.
+
+ Je le vois bien, il est dans ma
+ destinée d'être pendu ou marié.
+
+ LOPE DE VEGA.
+
+«Il y a un an que je vous commande, leur dit le capitaine, qu'un autre
+me succède. J'épouse une riche veuve de Cordoue, et je renonce au stylet
+du brigand pour la baguette du corrégidor.»
+
+Il ouvrit le coffre: c'était le trésor à partager, pêle-mêle des vases
+sacrés, des bijoux, des quadruples, une pluie de perles et une rivière
+de diamants.
+
+«A toi Henriquez, les boucles d'oreilles et la bague du marquis d'Aroca!
+à toi qui l'a tué d'un coup de carabine dans sa chaise de poste!»
+
+Henriquez coula à son doigt la topaze ensanglantée, et pendit à ses
+oreilles les améthystes taillées en forme de gouttes de sang.
+
+Tel fut le sort de ces boucles d'oreilles dont s'était parée la duchesse
+de Médina-Coeli, et qu'Henriquez, un mois plus tard, donna en échange
+d'un baiser à la fille de geôlier de la prison!
+
+Tel fut le sort de cette bague qu'un hidalgo avait achetée d'un émir au
+prix d'une blanche cavale, et dont Henriquez paya un verre d'eau-de-vie,
+quelques minutes avant d'être pendu!
+
+
+
+
+V
+
+L'ALERTE.
+
+ Ne se séparant jamais plus de
+ sa carabine que Dona Inès de la bague
+ du bien aimé!
+
+ _Chanson espagnole_.
+
+La Posada[1], un paon sur son toit, allumait ses vitres à l'incendie
+lointain du soleil couchant, et le sentier serpentait lumineux dans la
+montagne.
+
+ * * * * *
+
+«Chut! n'avez-vous rien entendu, vous autres? demanda un des guérillas,
+collant son oreille à la fente du volet.
+
+--Ma mule, répondit un arriéro, a fait un pet dans l'écurie.
+
+--Gavache! s'écria le brigand, est-ce pour un pet de ta mule que j'arme
+cette carabine? Alerte! alerte! Une trompette! voici les dragons
+jaunes.»
+
+Et soudain, au chocs des pots, aux grincements de la guitare, au rire
+des servantes, au brouhaha de la foule, succéda un silence à travers
+lequel eût bourdonné le vol d'une mouche.
+
+Mais ce n'était que la corne d'un vacher. Les arriéros, avant de brider
+leurs mules pour gagner le large, achevèrent leur outre à moitié bue; et
+les bandits, qu'agaçaient en vain les grasses maritornes de la noire
+hôtellerie, grimpèrent aux soupentes, en bâillant d'ennui, de fatigue et
+de sommeil.
+
+
+
+
+VI
+
+PADRE PUGNACCIO.
+
+ Rome est une ville où il y a
+ plus de sbires que de citadins, plus de
+ moines que de sbires.
+
+ _Voyage en Italie._
+
+ Rira bien qui rira le dernier.
+
+ _Proverbe populaire._
+
+Padre Pugnaccio, le crâne hors du capuce, montait les escaliers du dôme
+Saint-Pierre, entre deux dévotes enveloppées de mantilles, et l'on
+entendait les cloches et les anges se quereller dans la nuit.
+
+L'une des dévotes,--c'était la tante,--récitait un _ave_ sur chaque
+grain de son rosaire; et l'autre,--c'était la nièce,--lorgnait du coin
+de l'oeil un joli officier des gardes du pape.
+
+Le moine marmottait à la vieille femme: «Dotez mon couvent.» Et
+l'officier glissait à la jeune fille un billet doux musqué.
+
+La pécheresse essuyait quelques larmes; l'ingénue rougissait de plaisir;
+le moine calculait mille piastres à douze pour cent d'intérêt, et
+l'officier retroussait le poil de sa moustache dans un miroir de poche.
+
+Et le diable, tapi dans la grande manche de Padre Pugnaccio, ricana
+comme Polichinelle!
+
+
+
+
+VII
+
+LA CHANSON DU MASQUE.
+
+ Venise au visage de masque.
+
+ LORD BYRON.
+
+Ce n'est point avec le froc et le chapelet, c'est avec le tambour de
+basque et l'habit de fou que j'entreprends, moi, ce pèlerinage à la
+mort!
+
+Notre troupe bruyante est accourue sur la place Saint-Marc, de
+l'hôtellerie du signor Arlecchino, qui nous avait tous conviés à un
+régal de macarons à l'huile et de polenta à l'ail.
+
+Marions nos mains, toi qui, monarque éphémère, ceins la couronne de
+papier doré, et vous, ses grotesques sujets, qui lui formez un cortège
+de vos manteaux de mille pièces, de vos barbes de filasse et de vos
+épées de bois.
+
+Marions nos mains pour chanter et danser une ronde, oubliés de
+l'Inquisiteur, à la splendeur magique de girandoles de cette nuit rieuse
+comme le jour.
+
+Chantons et dansons, nous qui sommes joyeux, tandis que ces
+mélancoliques descendent le canal sur le banc des gondoliers, et
+pleurent en voyant pleurer les étoiles.
+
+Dansons et chantons, nous qui n'avons rien à perdre, et tandis que,
+derrière le rideau où se dessine l'ennui de leurs fronts penchés, nos
+patriciens jouent d'un coup de cartes palais et maîtresses!
+
+
+ Ici finit le cinquième
+ Livre des Fantaisies
+ De Gaspard
+ De la
+ Nuit
+
+NOTE:
+
+[1] Petite hôtellerie espagnole.
+
+
+ * * * * *
+
+
+ Ici commence le sixième
+ Livre des Fantaisies
+ De Gaspard
+ De la
+ Nuit
+
+
+SILVES
+
+
+
+I
+
+MA CHAUMIERE.
+
+ En automne, les grives
+ viendraient s'y reposer, attirées par
+ les baies au rouge vif du sorbier des
+ oiseleurs.
+
+ _Le baron_ R. MONTHERMÉ.
+
+ Levant ensuite les yeux, la
+ bonne vieille vit comme la bise
+ tourmentait les arbres et dissipait les
+ traces des corneilles qui sautaient sur
+ la neige autour de la grange.
+
+ _Le poète allemand_ VOSS.
+ --_Idylle_ XIII.
+
+Ma chaumière aurait, l'été, la feuillée des bois pour parasol, et
+l'automne, pour jardin, au bord de la fenêtre, quelque mousse qui
+enchâsse les perles de la pluie, et quelques giroflée qui fleure
+l'amande.
+
+Mais l'hiver, quel plaisir! quand le matin aurait secoué ses bouquets de
+givre sur mes vitres gelées, d'apercevoir bien loin, à la lisière de la
+forêt, un voyageur qui va toujours s'amoindrissant, lui et sa monture,
+dans la neige et la brume.
+
+Quel plaisir! le soir, de feuilleter sous le manteau de la cheminée
+flambante et parfumée d'une bourrée de genièvre, les preux et les moines
+des chroniques, si merveilleusement portraits qu'ils semblent, les uns
+joûter, les autres prier encore.
+
+Et quel plaisir! la nuit, à l'heure douteuse et pâle qui précède le
+point du jour, d'entendre mon coq s'égosiller dans le gelinier et le coq
+d'une ferme lui répondre faiblement, sentinelle juchée aux avant-postes
+du village endormi.
+
+Ah! si le roi nous lisait dans son Louvre,--ô ma muse inabritée contre
+les orages de la vie,--le seigneur suzerain de tant de fiefs qu'ils
+ignore le nombre de ses châteaux, ne nous marchanderait pas une
+chaumine!
+
+
+
+
+II
+
+JEAN DES TILLES.
+
+ C'est le tronc du vieux saule
+ et ses rameaux penchants.
+
+ H. DE LATOUCHE.--_Le Roi
+ des Aulnes_.
+
+«Ma bague, ma bague!» Et le cri de la lavandière effraya dans la souche
+d'un saule, un rat qui filait sa quenouille.
+
+Encore un tour de Jean des Tilles, l'ondin malicieux et espiègle qui
+ruisselle, se plaint et rit sous les coups redoublés du battoir!
+
+Comme s'il ne lui suffisait pas de cueillir, aux épais massifs de la
+rive, les nèfles mûres qu'il noie dans le courant.
+
+«Jean le voleur! Jean qui pêche et qui sera pêché! Petit Jean, friture
+que j'ensevelirai blanc d'un linceul de farine dans l'huile enflammée de
+la poêle!»
+
+Mais alors des corbeaux, qui se balançaient à la verte flèche des
+peupliers, croassèrent dans le ciel moite et pluvieux.
+
+Et les lavandières, troussées comme des piqueurs d'ablettes, enjambèrent
+le gué jonché de cailloux, d'écume, d'herbes et de glaïeuls.
+
+
+
+
+_A M. le Baron R._
+
+
+III
+
+OCTOBRE.
+
+ Adieu, derniers beaux jours!
+
+ ALPH. DE LAMARTINE.--_L'Automne_.
+
+Les petits Savoyards sont de retour, et déjà leur cri interroge l'écho
+sonore du quartier; comme les hirondelles précèdent le printemps, il
+précèdent l'hiver.
+
+Octobre, le courrier de l'hiver, heurte à la porte de nos demeures. Une
+pluie intermittente inonde la vitre offusquée, et le vent jonche des
+feuilles mortes du platane le perron solitaire.
+
+Voici venir ces veillées de famille, si délicieuses quand tout au dehors
+est neige, verglas et brouillards, et que les jacinthes fleurissent sur
+la cheminée à la tiède atmosphère du salon.
+
+Voici venir la Saint-Martin et ses brandons, Noël et ses bougies, le
+jour de l'an et ses joujoux, les Rois et leur fève, le Carnaval et sa
+marotte.
+
+Et Pâques enfin, Pâques aux hymnes matinales et joyeuses, Pâques dont
+les jeunes filles reçoivent la blanche hostie et les oeufs rouges!
+
+Alors un peu de cendre aura effacé de nos fronts l'ennui de six mois
+d'hiver, et les petits Savoyards salueront du haut la colline et le
+hameau natal.
+
+
+
+
+IV
+
+CHEVREMORTE[1].
+
+ Et moi aussi j'ai été déchiré
+ par les épines de ce désert, et j'y
+ laisse chaque jour quelque partie de ma
+ dépouille.
+
+ _Les Martyrs, livre_ X.
+
+Ce n'est point ici qu'on respire la mousse des chênes et les bourgeons
+du peuplier, ce n'est point ici que les brises et les eaux murmurent
+d'amour ensemble.
+
+Aucun baume, le matin après la pluie, le soir aux heures de la rosée; et
+rien pour charmer l'oreille que le cri du petit oiseau en quête d'un
+brin d'herbe.
+
+Désert qui n'entend plus la voix de Jean-Baptiste! Désert que n'habitent
+plus ni les hermites ni les colombes!
+
+Ainsi mon âme est une solitude où, sur le bord de l'abîme, une main à la
+vie et l'autre à la mort, je pousse un sanglot désolé.
+
+Le poète est comme la giroflée qui s'attache, frêle et odorante, au
+granit, et demande moins de terre que de soleil.
+
+Mais hélas! je n'ai plus de soleil, depuis que se sont fermés les yeux
+si charmants qui réchauffaient mon génie!
+
+22 Juin 1832.
+
+
+NOTE:
+
+[1] A une demi-lieue de Dijon.
+
+
+
+V
+
+ENCORE UN PRINTEMPS.
+
+ Toutes les pensées, toutes les
+ passions qui agitent le coeur mortel
+ sont les esclaves de l'amour.
+
+ COLERIDGE.
+
+Encore un printemps,--encore une goutte de rosée qui se bercera un
+moment dans mon calice amer, et qui s'en échappera comme une larme.
+
+O ma jeunesse! tes joies ont été glacées par les baisers du temps, mais
+tes douleurs ont survécu au temps qu'elles ont étouffé sur leur sein.
+
+Et vous qui avez parfilé la soie de ma vie, ô femmes! s'il y a eu dans
+mon roman d'amour quelqu'un de trompeur, ce n'est pas moi, quelqu'un de
+trompé, ce n'est pas vous!
+
+O printemps! petit oiseau de passage, notre hôte d'une saison qui chante
+mélancoliquement dans le coeur du poète et dans la ramée du chêne!
+
+Encore un printemps,--encore un rayon du soleil de mai au front du jeune
+poète, parmi le monde, au front du vieux chêne, parmi les bois!
+
+Paris, 11 Mai 1836.
+
+
+
+
+_A M. A. de Latour._
+
+
+VI
+
+LE DEUXIEME HOMME.
+
+ Et nunc, Domine, tolle quaeso,
+ animam meam a me, quia melior est mihi
+ mors quam vita.
+
+ JONAS, _cap_. IV, _v_. 3.
+
+ J'en jure par la mort, dans un monde pareil.
+ Non, je ne voudrais pas rajeunir d'un soleil.
+
+ ALPH. DE LAMARTINE.--_Méditations_.
+
+Enfer!--Enfer et paradis!--cris de désespoir! cris de joie!--blasphèmes
+des réprouvés! concerts des élus!--âmes des morts, semblables aux chênes
+de la montagne déracinés par les démons! âmes des morts, semblables aux
+fleurs de la vallée cueillies par les anges.
+
+ * * * * *
+
+Soleil, firmament, terre et homme, tout avait commencé, tout avait fini.
+Une voix secoua le néant.--«Soleil? appela cette voix, du seuil de la
+radieuse Jérusalem.--Soleil? répétèrent les échos de l'inconsolable
+Josaphat.»--Et le soleil ouvrit ses cils d'or sur le chaos des mondes.
+
+Mais le firmament pendait comme un lambeau d'étendard.--«Firmament?
+appela cette voix, du seuil de la radieuse Jérusalem.--Firmament?
+répétèrent les échos de l'inconsolable Josaphat.» Et le firmament
+déroula aux vents ses plis de pourpre et d'azur.
+
+Mais la terre voguait à la dérive, comme un navire foudroyé qui ne porte
+dans ses flancs que des cendres et des ossements.--«Terre? appela cette
+voix, du seuil de la radieuse Jérusalem.--Terre? répétèrent les échos de
+l'inconsolable Josaphat.»--Et la terre ayant jeté l'ancre, la nature
+s'assit, couronnée de fleurs, sous le porche des montagnes aux cent
+mille colonnes.
+
+Mais l'homme manquait à la création, et tristes étaient la terre et la
+nature, l'une de l'absence de son roi, l'autre de l'absence de son
+époux.--«Homme? appela cette voix, du seuil de la radieuse
+Jérusalem.--Homme? répétèrent les échos de l'inconsolable Josaphat.» Et
+l'hymne de délivrance et de grâces ne brisa point le sceau dont la mort
+avait plombé les lèvres de l'homme endormi pour l'éternité dans le lit
+du sépulcre.
+
+«Ainsi soit-il! dit cette voix, et le seuil de la radieuse Jérusalem se
+voila de deux sombres ailes.--Ainsi soit-il! répétèrent les échos, et
+l'inconsolable Josaphat se remit à pleurer.»--Et la trompette de
+l'archange sonna d'abîme en abîme, tandis que tout croulait avec un
+fracas et une ruine immense: le firmament, la terre et le soleil, faute
+de l'homme, cette pierre angulaire de la création!
+
+ Ici finit le sixième et dernier
+ Livre des Fantaisies
+ De Gaspard
+ De la
+ Nuit
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+A M. SAINTE-BEUVE.
+
+
+ Je prierai les lecteurs de ce
+ mien labeur qu'ils veuillent prendre en
+ bonne part tout ce que j'y ai écrit.
+
+ _Mémoires du_ SIRE DE
+ JOINVILLE.
+
+L'homme est un balancier qui frappe une monnaie à son coin. Le quadruple
+porte l'empreinte de l'empereur, la médaille, du pape, le jeton, du fou.
+
+Je marque mon jeton à ce jeu de la vie où nous perdons coup sur coup et
+où le diable, pour en finir, râfle joueurs, dés et tapis vert.
+
+L'empereur dicte ses ordres à ses capitaines, le pape adresse des bulles
+à la chrétienté, et le fou écrit un livre.
+
+Mon livre, le voilà tel que je l'ai fait et tel qu'on doit le lire,
+avant que les commentateurs ne l'obscurcissent de leurs
+éclaircissements.
+
+Mais ce ne sont point ces pages souffreteuses, humble labeur ignoré des
+jours présents, qui ajouteront quelque lustre à le renommée poétique des
+jours passés.
+
+Et l'églantine du ménestrel sera fanée, que fleurira toujours la
+giroflée, chaque printemps, aux gothiques fenêtres des châteaux et des
+monastères.
+
+Paris, 20 septembre 1836.
+
+
+ * * * * *
+
+
+PIECES DÉTACHÉES
+
+EXTRAITES DU PORTEFEUILLE DE L'AUTEUR
+
+
+
+LE BEL ALCADE.
+
+ Il me disait, le bel Alcade:
+ «Tant que pendra sur la cascade
+ Le saule aux rameaux chevelus,
+ Tu seras, vierge qui console,
+ Et mon étoile et ma boussole.»
+ Pourquoi pend donc encor le saule,
+ Et pourquoi ne m'aime-t-il plus?
+
+ _Romance espagnole_.
+
+C'est pour te suivre, ô bel Alcade, que je me suis exilée de la terre
+des parfums, où gémissent de mon absence mes compagnes dans la prairie,
+mes colombes dans le feuillage des palmiers.
+
+Ma mère, ô bel Alcade, tendit de sa couche de douleurs la main vers moi;
+cette main retomba glacée, et je ne m'arrêtai pas au seuil pour pleurer
+ma mère qui n'était plus.
+
+Je n'ai point pleuré, ô bel Alcade, lorsque le soir, seule avec toi et
+notre barque errant loin du bord, les brises embaumées de ma patrie
+traversaient les flots pour venir me trouver.
+
+J'étais, disais-tu alors dans tes ravissements, ô bel Alcade, j'étais
+plus charmante que la lune, sultane de sérail aux mille lampes d'argent.
+
+Tu m'aimais, ô bel Alcade, et j'étais fière et heureuse: depuis que tu
+me repousses je ne suis plus qu'un humble pécheresse qui confesse en
+pleurant la faute qu'elle a commise.
+
+Quand donc, ô bel Alcade, sera-t-elle écoulée, ma source de larmes
+amères? Quand l'eau de la fontaine du roi Alphonse ne sera plus vomie
+par la gueule des lions.
+
+
+
+
+L'ANGE ET LA FÉE.
+
+ Une fée est cachée en tout ce que tu vois.
+
+ VICTOR HUGO.
+
+Une fée parfume la nuit mon sommeil fantastique des plus fraîches, des
+plus tendres haleines de juillet,--cette même bonne fée qui replante en
+son chemin le bâton du vieil aveugle égaré, et qui essuie les larmes,
+guérit la douleur de la petite glaneuse dont une épine a blessé le pied
+nu.
+
+La voici, me berçant comme un héritier de l'épée ou de la harpe, et
+écartant de ma couche avec une plume de paon les esprits qui me
+dérobaient mon âme pour la noyer dans un rayon de la lune ou dans une
+goutte de rosée.
+
+La voici, me racontant quelqu'une de ses histoires des vallées et des
+montagnes, soit les amours mélancoliques des fleurs du cimetière, soit
+les joyeux pèlerinages des oiseaux à Notre-Dame-des-Cornouillers.
+
+ * * * * *
+
+Mais tandis qu'elle me veillait endormi, un ange, qui descendait les
+ailes frémissantes, du temps étoilé, posa un pied sur la rampe du
+gothique balcon, et heurta de sa palme d'argent aux vitraux peints de la
+haute fenêtre.
+
+Un séraphin, une fée, qui s'étaient enamourés naguère l'un de l'autre au
+chevet d'une jeune mourante, qu'elle avait douée à sa naissance de
+toutes les grâces des vierges, et qu'il porta expirée dans les délices
+du Paradis!
+
+La main qui berçait mes rêves s'était retirée avec mes rêves eux-mêmes.
+J'ouvris les yeux. Ma chambre aussi profonde que déserte s'éclairait
+silencieusement des nébulosités de la lune; et le matin, il ne me reste
+plus des affections de la bonne fée que cette quenouille: encore ne
+suis-je pas sûr qu'elle ne soit pas de mon aïeule.
+
+
+
+
+LA PLUIE.
+
+ Pauvre oiseau que le ciel bénit!
+ Il écoute les vents bruire,
+ Chante, et voit des gouttes d'eau luire
+ Comme des perles dans son nid!
+
+ VICTOR HUGO.
+
+Et cependant que ruisselle la pluie, les petits charbonniers de la
+Forêt-Noire entendent, de leur lit de fougère parfumée, hurler au dehors
+la bise comme un loup.
+
+Ils plaignent la biche fugitive que relancent les fanfares de l'orage,
+et l'écureuil tapi au creux d'un chêne, qui s'épouvante de l'éclair
+comme de la lampe du chasseur des mines.
+
+Ils plaignent la famille des oiseaux, la bergeronnette qui n'a que son
+aile pour abriter sa couvée, et le rouge-gorge dont la rose, ses amours,
+s'effeuille au vent.
+
+Ils plaignent jusqu'au vers luisant qu'une goutte de pluie précipite
+dans des océans d'un rameau de mousse.
+
+Ils plaignent le pèlerin attardé qui rencontre le roi Pialus et la reine
+Wilberta, car c'est l'heure où le roi mène boire son palefroi de vapeurs
+au Rhin.
+
+Mais ils plaignent surtout les enfants fourvoyés qui se seraient engagés
+dans l'étroit sentier frayé par une troupe de voleurs, ou qui se
+dirigeraient vers la lumière lointaine de l'ogresse.
+
+Et le lendemain, au point du jours, les petits charbonniers trouvèrent
+leur cabane de ramée, d'où ils pipaient les grives, couchée sur le gazon
+et leurs gluaux noyés dans la fontaine.
+
+
+
+
+LES DEUX ANGES.
+
+ Ces deux êtres qu'ici, la nuit, un saint mystère....
+
+ VICTOR HUGO.
+
+«Planons, lui disais-je, sur les bois que parfument les roses;
+jouons-nous dans la lumière et l'azur des cieux, oiseaux de l'air, et
+accompagnons le printemps voyageur.»
+
+La mort me la ravit échevelée et livrée au sommeil d'un évanouissement,
+tandis que, retombé dans la vie, je tendais en vain les bras à l'ange
+qui s'envolait.
+
+Oh! si la mort eût tinté sur notre couche les noces du cercueil, cette
+soeur des anges m'eût fait monter aux cieux avec elle, ou je l'eusse
+entraînée avec moi aux enfers!
+
+Délirantes joies du départ pour l'ineffable bonheur de deux âmes qui,
+heureuses et s'oubliant partout où elles ne sont plus ensemble, ne
+songent plus au retour.
+
+Mystérieux voyage de deux anges qu'on eût vus, au point du jour,
+traverser les espaces et recevoir sur leurs blanches ailes la fraîche
+rosée du matin!
+
+Et dans le vallon, triste de notre absence, notre couche fût demeurée
+vide au mois des fleurs, nid abandonné dans le feuillage.
+
+
+
+
+LE SOIR SUR L'EAU.
+
+ Bords où Venise est reine de la mer.
+
+ ANDRÉ CHÉNIER.
+
+La noire gondole se glissait le long des palais de marbre, comme un
+bravo qui court à quelque aventure de nuit, un stylet et une lanterne
+sous sa cape,
+
+Un cavalier et une dame y causaient d'amour:--«Les orangers si parfumés,
+et vous si indifférente! Ah! signora, vous êtes une statue dans un
+jardin!
+
+--Ce baiser est-il d'une statue, mon Georgio? pourquoi
+boudez-vous?--Vous m'aimez donc?--Il n'est pas au ciel une étoile qui ne
+le sache, et tu ne le sais pas?
+
+--Quel est ce bruit?--Rien, sans doute le clapotement des flots qui
+monte et descend une marche des escaliers de la Giudecca.
+
+--Au secours! au secours!--Ah! mère du sauveur, quelqu'un qui se
+noie!--Écartez-vous; il est confessé», dit un moine qui parut sur la
+terrasse.
+
+Et la noire gondole força de rames, se glissant le long des palais de
+marbre comme un bravo qui revient de quelque aventure de nuit, un stylet
+et une lanterne sous sa cape.
+
+
+
+
+MADAME DE MONTBAZON.
+
+ Mme de Montbazon était une fort
+ belle créature qui mourut d'amour, cela
+ pris à la lettre, l'autre siècle, pour
+ le chevalier de la Rüe qui ne l'aimait
+ point.
+
+ _Mémoires de_ SAINT-SIMON.
+
+La suivante rangea sur la table un vase de fleurs et les flambeaux de
+cire, dont les reflets moiraient de rouge et de jaune les rideaux de
+soie bleue au chevet du lit de la malade.
+
+«Crois-tu, Mariette, qu'il viendra?--Oh! dormez, dormez un peu,
+Madame!--Oui, je dormirai bientôt pour rêver à lui toute l'éternité.»
+
+On entendit quelqu'un monter l'escalier. «Ah! si c'était lui!» murmura
+la mourante, en souriant, le papillon des tombeaux déjà sur les lèvres.
+
+C'était un petit page qui apportait de la part de la reine, à Madame la
+duchesse, des confitures, des biscuits et des élixirs sur un plateau
+d'argent.
+
+«Ah! il ne vient pas, dit-elle d'une voix défaillante, il ne viendra
+pas! Mariette, donne-moi une de ces fleurs que je la respire et la baise
+pour l'amour de lui!»
+
+Alors Madame de Montbazon, fermant les yeux, demeura immobile. Elle
+était morte d'amour, rendant son âme dans le parfum d'une jacinthe.
+
+
+
+
+L'AIR MAGIQUE DE JEHAN DE VITTEAUX.
+
+ C'est sans doute un des
+ coqueluchiers des cornards d'Évreux, ou
+ un de la confrérie des Enfants
+ Sans-Souci de la ville de Paris, ou
+ bien un ménétrier qui chante la langue
+ d'oc.
+
+ FERDINAND LANGLÉ.--_Fabel de
+ la Dame de la belle sagesse._
+
+La feuillée verte et touffue: un clerc du gai savoir qui voyage avec sa
+gourde et son rebec, et un chevalier armé d'une énorme épée à couper en
+deux la tour de Montléry.
+
+LE CHEVALIER:--«Halte-là! ta gargoulette, vassal; j'ai trois grains de
+sable dans le gosier.
+
+LE MUSICIEN:--A votre plaisir, mais n'y buvez qu'un petit coup, d'autant
+que le vin est cher cette année.
+
+LE CHEVALIER (_faisant la grimace après avoir tout bu_):--Il est aigre
+ton vin; tu mériterais, vassal, que je te brisasse ta gourde sur les
+oreilles.»
+
+Le clerc du gai savoir approcha, sans mot dire, l'archet de son rebec et
+joua l'air magique de Jehan de Vitteaux.
+
+Cet air eût délié les jambes d'un paralytique. Or voilà que le chevalier
+dansait sur la pelouse, son épée appuyée contre l'épaule comme un
+hallebardier qui va-t-en guerre.
+
+«Merci! nécroman» cria-t-il bientôt, hors d'haleine. Et il giguait
+toujours.
+
+«Oui-dà! payez-moi d'abord mon vin, ricana le musicien. Vos agneaux
+d'or, s'il vous plaît, ou je vous mène, ainsi dansant, par les vallées
+et les bourgs, au pas d'arme de Marsannay!
+
+--«Tiens»,--dit le chevalier, après avoir fouillé à son escarcelle, et
+détachant son cheval dont les rênes étaient passées au rameau d'un
+chène--«tiens! et m'étrangle le diable si je bois jamais à la calebasse
+d'un vilain!»
+
+
+
+
+LA NUIT D'APRES UNE BATAILLE
+
+ Et les corbeaux vont commencer.
+
+ VICTOR HUGO.
+
+I
+
+Une sentinelle, le mousquet au bras et enveloppée dans son manteau, se
+promène le long du rempart. Elle se penche entre les noirs créneaux de
+moment en moment, et observe d'un oeil attentif l'ennemi dans son camp.
+
+
+II
+
+Il allume les feux au bord des fossés pleins d'eau; le ciel est noir; la
+forêt est pleine de bruits; le vent chasse la fumée vers le fleuve et se
+plaint en murmurant dans les plis des étendards.
+
+
+III
+
+Aucune trompette ne trouble l'écho; aucun chant de guerre n'est répété
+autour de la pierre du foyer; des lampes sont allumées dans les tentes
+au chevet des capitaines morts l'épée à la main.
+
+
+IV
+
+Mais voici que la pluie ruisselle sur les pavillons; le vent qui glace
+la sentinelle engourdie, les hurlements des loups qui s'emparent du
+champ de bataille, tout annonce ce qui se passe d'étrange sur la terre
+et dans le ciel.
+
+
+V
+
+Toi qui reposes paisiblement au lit de la tente, souviens-toi toujours
+qu'il ne s'en est fallu peut-être aujourd'hui que d'un pouce de lame
+pour percer ton coeur.
+
+
+VI
+
+Tes compagnons d'armes, tombés avec courage au premier rang, ont acheté
+de leur vie la gloire et le salut de ceux qui bientôt les auront
+oubliés.
+
+
+VII
+
+Une sanglante bataille a été livrée; perdue ou gagnée, tout sommeille
+maintenant; mais combien de braves ne s'éveilleront plus ou ne se
+réveilleront demain que dans le ciel!
+
+
+
+
+LA CITADELLE DE WOLGAST.
+
+ --Où allez-vous? qui êtes-vous?
+ --Je suis porteur d'une lettre
+ pour le lord général.
+
+ _Woodstock_.--WALTER SCOTT.
+
+Comme elle est calme et majestueuse la citadelle blanche, sur l'Oder,
+tandis que de toutes les embrasures les canons aboient contre la ville
+et le camp, et les couleuvrines dardent en sifflant leurs langues sur
+les eaux couleur de cuivre.
+
+Les soldats du roi de Prusse sont maîtres de Wolgast, de ses faubourgs
+et de l'une et de l'autre rive du fleuve; mais l'aigle à deux têtes de
+l'empereur d'Allemagne berce encore ses ailerons dans les plis du
+drapeau de la citadelle.
+
+Tout à coup, avec la nuit, la citadelle éteint ses soixante bouches à
+feu. Des torches s'allument dans les casemates, courent sur les
+bastions, illuminent les tours et les eaux, et une trompette gémit dans
+les créneaux comme la trompette du jugement.
+
+Cependant la poterne de fer s'ouvre, un soldat s'élance dans une barque
+et rame vers le camp; il aborde: «Le capitaine Beaudoin, dit-il, a été
+tué; nous demandons qu'on nous permette d'envoyer son corps à sa femme
+qui habite Oderberg sur la frontière; lorsqu'il y aura trois jours que
+le corps voguera sur l'eau, nous signerons la capitulation.»
+
+Le lendemain, à midi, sortit de la triple enceinte de pieux qui hérisse
+la citadelle une barque, longue comme un cercueil, que la ville et la
+citadelle saluèrent de sept coups de canon.
+
+Les cloches de la ville étaient en branle, on était accouru à ce triste
+spectacle de tous les villages voisins, et les ailes des moulins à vent
+demeuraient immobiles sur les collines qui bordent l'Oder.
+
+
+
+
+LE CHEVAL MORT.
+
+ Le fossoyeur:--Je vous vendrai
+ de l'os pour fabriquer des boutons.
+ Le pialey:--Je vous vendrai de
+ l'os pour garnir le manche de vos
+ poignards.
+
+ _La Boutique de l'Armurier_.
+
+La voirie! et à gauche, sous un gazon de trèfle et de luzerne, les
+sépultures d'un cimetière; à droite, un gibet suspendu qui demande aux
+passants l'aumône comme un manchot.
+
+ * * * * *
+
+Celui-là, tué d'hier, les loups lui on déchiqueté la chair sur le col en
+si longues aiguillettes qu'on le dirait paré encore pour la cavalcade
+d'une touffe de rubans rouges.
+
+Chaque nuit, dès que la lune blémira le ciel, cette carcasse s'envolera,
+enfourchée par une sorcière qui l'éperonnera de l'os pointu de son
+talon, la bise soufflant dans l'orgue de ses flancs caverneux.
+
+Et s'il était à cette heure taciturne un oeil sans sommeil, ouvert dans
+quelque fosse du champ de repos, il se fermerait soudain, de peur de
+voir un spectre dans les étoiles.
+
+Déjà la lune elle-même, clignant un oeil, ne luit plus de l'autre que
+pour éclairer comme une chandelle flottante ce chien, maigre vagabond,
+qui lape l'eau d'un étang.
+
+
+
+
+LE GIBET.
+
+ Que vois-je remuer autour de ce gibet?
+
+ FAUST.
+
+Ah! ce que j'entends, serait-ce la bise nocturne qui glapit, ou le pendu
+qui pousse un soupir sur la fourche patibulaire?
+
+Serait-ce quelque grillon qui chante tapi dans la mousse et le lierre
+stérile dont par pitié se chausse le bois?
+
+Serait-ce quelque mouche en chasse sonnant du cor autour de ces oreilles
+sourdes à la fanfare des hallali?
+
+Serait-ce quelque escarbot qui cueille en son vol inégal un cheveu
+sanglant à son crâne chauve?
+
+Ou bien serait-ce quelque araignée qui brode une demi-aune de mousseline
+pour cravate à ce col étranglé?
+
+C'est la cloche qui tinte aux murs d'une ville, sous l'horizon, et la
+carcasse d'un pendu que rougit le soleil couchant.
+
+
+
+
+SCARBO.
+
+ Il regarda sous le lit, dans la
+ cheminée, dans le bahut;--personne.
+ Il ne put comprendre par où il s'était
+ introduit, par où il s'était évadé.
+
+ HOFFMANN.--_Contes nocturnes_.
+
+Oh! que de fois je l'ai entendu et vu, Scarbo, lorsqu'à minuit la lune
+brille dans le ciel comme un écu d'argent sur une bannière d'azur semée
+d'abeilles d'or!
+
+Que de fois j'ai entendu bourdonner son rire dans l'ombre de mon alcôve,
+et grincer son ongle sur la soie des courtines de mon lit!
+
+Que de fois je l'ai vu descendre du plancher, pirouetter sur un pied et
+rouler par la chambre comme le fuseau tombé de la quenouille d'une
+sorcière.
+
+Le croyais-je alors évanoui? le nain grandissait entre la lune et moi,
+comme le clocher d'une cathédrale gothique, un grelot d'or en branle à
+son bonnet pointu!
+
+Mais bientôt son corps bleuissait, diaphane comme la cire d'une bougie,
+son visage blémissait comme la cire d'un lumignon,--et soudain il
+s'éteignait.
+
+
+
+
+A M. DAVID, STATUAIRE.
+
+ Le talent rampe et meurt s'il
+ n'a des ailes d'or.
+
+ GILBERT.
+
+Non, Dieu, éclair qui flamboie dans le triangle symbolique, n'est point
+le chiffre tracé sur les lèvres de la sagesse humaine!
+
+Non, l'amour, sentiment naïf et chaste qui se voile de pudeur et de
+fierté au sanctuaire du coeur, n'est point cette tendresse cavalière qui
+répand les larmes de la coquetterie par les yeux du masque de
+l'innocence!
+
+Non, la gloire, noblesse dont les armoiries ne se vendirent jamais,
+n'est pas la savonnette à vilain qui s'achète, au prix du tarif, dans la
+boutique d'un journaliste!
+
+Et j'ai prié, et j'ai aimé, et j'ai chanté, poète pauvre et souffrant!
+Et c'est en vain que mon coeur déborde de foi, d'amour et de génie!
+
+C'est que je naquis aiglon avorté! L'oeuf de mes destinées, que n'ont
+point couvé les chaudes ailes de la prospérité, est aussi creux, aussi
+vide que la noix dorée de l'Égyptien.
+
+Ah! l'homme, dis-le-moi, si tu le sais, l'homme, frêle jouet, gambadant
+suspendu aux fils des passions, ne serait-il qu'un pantin qu'use la vie
+et que brise la mort?
+
+
+FIN
+
+
+ * * * * *
+
+
+TABLE
+
+
+GASPARD DE LA NUIT
+
+Préface
+
+A M. Victor Hugo
+
+
+LES FANTAISIES DE GASPARD DE LA NUIT
+
+ÉCOLE FLAMANDE
+
+Harlem
+Le Maçon
+L'Ecolier de Leyde
+La Barbe pointue
+Le Marchand de tulipes
+Les cinq doigts de la main
+La Viole de Gamba
+L'Alchimiste
+Départ pour le Sabbat
+
+LE VIEUX PARIS
+
+Les deux Juifs
+Les Gueux de nuits
+Le Falot
+La Tour de Nesle
+Le Raffiné
+L'Office du soir
+La Sérénade
+Messire jean
+La Messe de minuit
+Le Bibliphile
+
+LA NUIT ET SES PRESTIGES
+
+La Chambre gothique
+Scarbo
+Le Fou
+Le Nain
+Le Clair de lune
+La Ronde sous la cloche
+Un Rêve
+Mon Bisaïeul
+Ondine
+La Salamandre
+L'Heure du Sabbat
+
+LES CHRONIQUES
+
+Maître Ogier (1407)
+La Poterne du Louvre
+Les Flamands
+La Chasse (1412)
+Les Reîtres
+Les Grandes Compagnies (1364)
+Les Lépreux
+A un Bibliophile
+
+ESPAGNE ET ITALIE
+
+Le Cellule
+Les Muletiers
+Le Marquis d'Aroca
+Henriquez
+L'Alerte
+Padre Pugnaccio
+La Chanson du Masque
+
+SILVES
+
+Ma Chaumière
+Jean de Tilles
+Octobre
+Chèvremorte
+Encore un Printemps
+Le deuxième Homme
+A M. Sainte-Beuve
+
+
+PIÊCES DÉTACHÉES
+
+Le bel Alcade
+L'Ange et la Fée
+La Pluie
+Les deux Anges
+Le Soir sur l'eau
+Madame de Montbazon
+L'Air magique de Jehan de Vitteaux
+La Nuit d'après une bataille
+La Citadelle de Wolgast
+Le Chaval mort
+Le Gibet
+Scarbo
+A M. David, statuaire
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Gaspard de la nuit, by Louis Bertrand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GASPARD DE LA NUIT ***
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+<pre>
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+The Project Gutenberg EBook of Gaspard de la nuit, by Louis Bertrand
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Gaspard de la nuit
+ Fantaisies a la maniere de Rembrandt et de Callot
+
+Author: Louis Bertrand
+
+Release Date: February 7, 2006 [EBook #17708]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GASPARD DE LA NUIT ***
+
+
+
+
+Produced by Marc D'Hooghe.
+
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+
+
+
+
+<h1 class="mar">GASPARD DE LA NUIT</h1>
+
+<h3>PAR</h3>
+
+<h2 class="mar">LOUIS BERTRAND</h2>
+
+
+<h3>FANTAISIES A LA MANI&Egrave;RE DE REMBRANDT ET DE CALLOT</h3>
+
+
+<h4>PARIS 1845</h4>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p class="p-fin"><a href="#TABLE">Table des mati&egrave;res</a></p>
+
+<h2><a name="GASPARD" id="GASPARD"></a>GASPARD DE LA NUIT</h2>
+
+
+<p class="qu-one-up">
+Ami, te souviens-tu qu'en route pour Cologne,<br />
+Un dimanche, &agrave; Dijon, au coeur de la Bourgogne,<br />
+Nous allions admirant clochers, portails et tours,<br />
+Et les vieilles maisons dans les arri&egrave;re-cours?<br />
+<br />
+SAINTE-BEUVE.&mdash;<i>Les Consolations</i>.<br />
+</p>
+
+<p class="verse">
+Gothique Donjon<br />
+Et Fl&egrave;che gothique<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.<br />
+Dans un ciel d'optique,<br />
+L&agrave;-bas, c'est Dijon.<br />
+Ses joyeuses treilles<br />
+N'ont point leurs pareilles;<br />
+Ses clochers jadis<br />
+Se comptaient par dix.<br />
+</p>
+
+<p class="verse">
+L&agrave;, plus d'une pinte<br />
+Rat sculpt&eacute;e ou peinte;<br />
+l&agrave;, plus d'un portail<br />
+S'ouvre en &eacute;ventail.<br />
+Dijon, <i>moult te tarde!</i><a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a><br />
+Et mon luth camard<br />
+Chante ta moutarde<br />
+Et ton Jacquemart!<br />
+</p>
+
+<p class="top">J'aime Dijon comme l'enfant sa nourrice dont il a suc&eacute; le lait, comme le
+po&egrave;te la jouvencelle qui a initi&eacute; son coeur.&mdash;Enfance et po&eacute;sie! Que
+l'une est &eacute;phem&egrave;re, et que l'autre est trompeuse! L'enfance est un
+papillon qui se h&acirc;te de br&ucirc;ler ses blanches ailes aux flammes de la
+jeunesse, et la po&eacute;sie est semblable &agrave; l'amandier: ses fleurs sont
+parfum&eacute;es et ses fruits sont amers.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais un jour assis &agrave; l'&eacute;cart dans le jardin de l'Arquebuse,&mdash;ainsi
+nomm&eacute; de l'arme qui autrefois y signala si souvent l'adresse des
+chevaliers du Papeguay. Immobile sur un banc, on e&ucirc;t pu me comparer &agrave; la
+statue du bastion Bazire. Ce chef-d'oeuvre du figuriste S&eacute;vall&eacute;e et du
+Peintre Guillot repr&eacute;sentait un abb&eacute; assis et lisant. Rien ne manquait &agrave;
+son costume. De loin, on le prenait pour un personnage; de pr&egrave;s, on
+voyait que c'&eacute;tait un pl&acirc;tre.</p>
+
+<p>La toux d'un promeneur dissipa l'essaim de mes r&ecirc;ves. C'&eacute;tait un pauvre
+diable dont l'ext&eacute;rieur n'annon&ccedil;ait que mis&egrave;res et souffrances. J'avais
+d&eacute;j&agrave; remarqu&eacute;, dans le m&ecirc;me jardin, sa rodingote* r&acirc;p&eacute;e qui se
+boutonnait jusqu'au menton, son feutre d&eacute;form&eacute; que jamais brosse n'avait
+bross&eacute;, ses cheveux longs comme un saule, et peign&eacute;s comme des
+broussailles, ses mains d&eacute;charn&eacute;es, paeilles &agrave; des ossuaires, sa
+physionomie narquoise, chafouine et maladive qu'effilait une barbe
+nazar&eacute;enne; et mes conjectures l'avaient charitablement rang&eacute; parmi ces
+artistes aux petit-pied, joueurs de violon et peintres de portraits,
+qu'une faim irrassasiable et une soif inextinguible condamnent &agrave; courir
+le monde sur la trace du Juif-errant.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions maintenant deux sur le banc. Mon voisin feuilletait un livre
+des pages duquel s'&eacute;chappa &agrave; son insu une fleur dess&eacute;ch&eacute;e. Je la
+recueillis pour la lui rendre. L'inconnu me saluant la porta &agrave; ses
+l&egrave;vres fl&eacute;tries, et la repla&ccedil;a dans le livre myst&eacute;rieux.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Cette fleur, me hasardai-je &agrave; lui dire, est sans doute
+le symbole de quelque doux amour enseveli? H&eacute;las! nous avons
+tous dans le pass&eacute; un jour de bonheur qui nous d&eacute;senchante
+l'avenir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes po&egrave;te? me r&eacute;pondit-il en souriant.&raquo;</p>
+
+<p>Le fil de la conversation s'&eacute;tait nou&eacute;: maintenant, sur quelle bobine
+allait-il s'envider?</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Po&egrave;te, si c'est po&egrave;te que d'avoir cherch&eacute; l'art!</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez cherch&eacute; l'art! Et l'avez-vous trouv&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Pl&ucirc;t au ciel que l'art ne f&ucirc;t pas une chim&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;Une chim&egrave;re!... et moi aussi je l'ai cherch&eacute;!&raquo; s'&eacute;cria-t-il avec
+l'enthousiasme du g&eacute;nie et l'emphase du triomphe.</p>
+
+<p>Je le priai de m'apprendre &agrave; quel lunetier il devait sa d&eacute;couverte,
+l'art ayant &eacute;t&eacute; pour moi ce qu'est une aiguille dans une meule de
+foin....</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;J'avais r&eacute;solu, dit-il, de chercher l'art comme au
+moyen-&acirc;ge les rose-croix cherch&egrave;rent la pierre philosophale;
+l'art, cette pierre philosophale du dix-neuvi&egrave;me si&egrave;cle!</p>
+
+<p>&laquo;Une question exer&ccedil;a d'abord ma scolastique. Je me demandai: Qu'est-ce
+que l'art?&mdash;L'art est la science du po&egrave;te.&mdash;D&eacute;finition aussi limpide
+qu'un diamant de la plus belle eau.</p>
+
+<p>&laquo;Mais quels sont les &eacute;l&eacute;ments de l'art? Seconde question &agrave; laquelle
+j'h&eacute;sitai pendant plusieurs mois de r&eacute;pondre.&mdash;Un soir qu'&agrave; la fum&eacute;e
+d'une lampe je fossoyais le poudreux charnier d'un bouquiniste, j'y
+d&eacute;terrai un petit livre en langue baroque et inintelligible, dont le
+titre s'armoriait d'un amphist&egrave;re d&eacute;roulant sur une banderolle ces deux
+mots: <i>Gott</i>&mdash;<i>Liebe</i>. Quelques sous pay&egrave;rent ce tr&eacute;sor. J'escaladai ma
+mansarde, et l&agrave;, comme j'&eacute;pelais curieusement le livre &eacute;nigmatique,
+devant la fen&ecirc;tre baign&eacute;e d'un clair de lune, soudain il me sembla que
+le doigt de Dieu effleurait le clavier de l'orgue universel. Ainsi les
+phal&egrave;nes bourdonnantes se d&eacute;gagent du sein des fleurs qui p&acirc;ment leurs
+l&egrave;vres aux baisers de la nuit. J'enjambai la fen&ecirc;tre, et je regardai en
+bas. O surprise! r&ecirc;vais-je? Une terrasse que je n'avais pas soup&ccedil;onn&eacute;e
+aux suaves &eacute;manations de ses orangers, une jeune fille v&ecirc;tue de blanc,
+qui jouait de la harpe, un vieillard v&ecirc;tu de noir qui priait &agrave;
+genoux!&mdash;Le livre me tomba des mains.</p>
+
+<p>&laquo;Je descendis chez les locataires de la terrasse. Le vieillard &eacute;tait un
+ministre de la religion r&eacute;form&eacute;e qui avait &eacute;chang&eacute; la froide patrie de
+sa Thuringe contre le ti&egrave;de exil de notre Bourgogne. La musicienne &eacute;tait
+son unique enfant, blonde et fr&ecirc;le beaut&eacute; de dix-sept ans qu'effeuillait
+un mal de langueur; et le livre par moi r&eacute;clam&eacute; &eacute;tait un eucologe
+allemand &agrave; l'usage des &eacute;glises du rite luth&eacute;rien et aux armes d'un
+prince de la maison d'Anhalt-Co&euml;then.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! monsieur, ne remuons pas une cendre encore inassoupie! Elisabeth
+n'est plus qu'une B&eacute;atrix &agrave; la robe azur&eacute;e. Elle est morte, monsieur,
+morte! et voici l'eucologe o&ugrave; elle &eacute;panchait sa timide pri&egrave;re, la rose
+o&ugrave; elle a exhal&eacute; son &acirc;me innocente.&mdash;Fleur dess&eacute;ch&eacute;e en bouton comme
+elle!&mdash;Livre ferm&eacute; comme le livre de sa destin&eacute;e!&mdash;Reliques b&eacute;nies
+qu'elle ne m&eacute;conna&icirc;tra pas dans l'&eacute;ternit&eacute;, aux larmes dont elles seront
+tremp&eacute;es, quand la trompette de l'archange ayant rompu la pierre de mon
+tombeau, je m'&eacute;lancerai par-del&agrave; tous les mondes jusqu'&agrave; la vierge
+ador&eacute;e, pour m'asseoir enfin pr&egrave;s d'elle sous les regards de Dieu!...</p>
+
+<p>&mdash;Et l'art, lui demandai-je?</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui dans l'art est <i>sentiment</i> &eacute;tait ma douloureuse conqu&ecirc;te.
+J'avais aim&eacute;, j'avais pri&eacute;. <i>Gott</i>&mdash;<i>Liebe</i>, Dieu et Amour!&mdash;Mais ce qui
+dans l'art est <i>id&eacute;e</i> leurrait encore ma curiosit&eacute;. Je crus que je
+trouverais le compl&eacute;ment de l'art dans la nature. J'&eacute;tudiai donc la
+nature.</p>
+
+<p>&laquo;Je sortais le matin de ma demeure et je n'y rentrais que le soir.
+Tant&ocirc;t, accoud&eacute; sur le parapet d'un bastion en ruines, j'aimais, pendant
+de longues heures, &agrave; respirer le parfum sauvage et p&eacute;n&eacute;trant du violier
+qui mouch&egrave;te de ses bouquets d'or la robe de lierre de la f&eacute;odale et
+caduque cit&eacute; de Louis XI<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>; &agrave; voir s'accidenter le paysage tranquille
+d'un coup de vent, d'un rayon de soleil, ou d'une ond&eacute;e de pluie, le
+bec-figue et les oisillons des haies se jouer dans la p&eacute;pini&egrave;re
+&eacute;parpill&eacute;e d'ombres et de clart&eacute;s, les grives accourues de la montagne
+vendanger la vigne assez haute et touffue pour cacher le cerf de la
+fable, les corbeaux s'abattre de tous les coins du ciel, en bandes
+fatigu&eacute;es, sur la carcasse d'un cheval abandonn&eacute;e par le pialey<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a> dans
+quelque bas-fond verdoyant; &agrave; &eacute;couter les lavandi&egrave;res qui faisaient
+retentir leur <i>rouillot</i> joyeux au bord de Suzon<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a> et l'enfant qui
+chantait une m&eacute;lodie plaintive en tournant sous la muraille la roue du
+cordier.&mdash;Tant&ocirc;t je frayais &agrave; mes r&ecirc;veries un sentier de mousse et de
+ros&eacute;e, de silence et de qui&eacute;tude, loin de la ville. Que de fois j'ai
+ravi leurs quenouilles de fruits rouges et acides aux halliers mal
+hant&eacute;s de la fontaine de Jouvence et de l'ermitage de
+Notre-Dame-d'&Eacute;tang, la fontaine des Esprits et des F&eacute;es, l'ermitage du
+Diable<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>! Que de fois j'ai ramass&eacute; le buccin p&eacute;trifi&eacute; et le corail
+fossile sur les hauteurs pierreuses de Saint-Joseph, ravin&eacute;es par
+l'orage! Que de fois j'ai p&ecirc;ch&eacute; l'&eacute;crevisse dans les gu&eacute;s &eacute;chevel&eacute;s des
+Tilles<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>, parmi les cressons qui abritent la salamandre glac&eacute;e et parmi
+les n&eacute;nuphars dont b&acirc;illent les fleurs indolentes! Que de fois j'ai &eacute;pi&eacute;
+la couleuvre sur les plages embourb&eacute;es de Saulons, qui n'entendent que
+le cri monotone de la foulque et le g&eacute;missement fun&egrave;bre du gr&egrave;be! Que de
+fois j'ai &eacute;toil&eacute; d'une bougie les grottes souterraines d'Asni&egrave;res o&ugrave; la
+stalactite distille avec lenteur l'&eacute;ternelle goutte d'eau de la
+clepsydre des si&egrave;cles! Que de fois j'ai hurl&eacute; de la corne, sur les rocs
+perpendiculaires de Ch&egrave;vre-Morte, la diligence gravissant p&eacute;niblement le
+chemin &agrave; trois cents pieds au-dessous de mon tr&ocirc;ne de brouillards! Et
+les nuits m&ecirc;mes, les nuits d'&eacute;t&eacute;, balsamiques et diaphanes, que de fois
+j'ai gigu&eacute; comme un lycanthrope autour d'un feu allum&eacute; dans le val herbu
+et d&eacute;sert, jusqu'&agrave; ce que les premiers coups de cogn&eacute;e du b&ucirc;cheron
+&eacute;branlassent les ch&ecirc;nes! Ah! monsieur, combien la solitude a d'attraits
+pour le po&egrave;te! J'aurais &eacute;t&eacute; heureux de vivre dans les bois et de ne
+faire pas plus de bruit que l'oiseau qui se d&eacute;salt&egrave;re &agrave; la source, que
+l'abeille qui picore &agrave; l'aub&eacute;pine et que le gland dont la chute cr&egrave;ve la
+feuill&eacute;e!...</p>
+
+<p>&mdash;Et l'art, lui demandai-je?</p>
+
+<p>&mdash;Patience! l'art &eacute;tait encore dans les limbes. J'avais &eacute;tudi&eacute; le
+spectacle de la nature, j'&eacute;tudiai les monuments des hommes.</p>
+
+<p>&laquo;Dijon n'a pas toujours parfil&eacute; ses heures oisives aux concerts de ses
+philharmoniques enfants. Il a endoss&eacute; le haubert&mdash;coiff&eacute; le
+morion&mdash;brandi la pertuisane&mdash;d&eacute;ga&icirc;n&eacute; l'&eacute;p&eacute;e&mdash;amorc&eacute; l'arquebuse&mdash;braqu&eacute;
+le canon sur ses remparts&mdash;couru les champs tambour battant et enseignes
+d&eacute;chir&eacute;es, et, comme le m&eacute;nestrel gris de la barbe qui emboucha la
+trompette avant de racler du rebec, il aurait de merveilleuses histoires
+&agrave; vous raconter, ou plut&ocirc;t, ses bastions croulants, qui encaissent dans
+une terre m&ecirc;l&eacute;e de d&eacute;bris les racines feuilleuses de ses marronniers
+d'Inde, et son ch&acirc;teau d&eacute;mantel&eacute; dont le pont tremble sous le pas
+&eacute;reint&eacute; de la jument du gendarme regagnant la caserne,&mdash;tout atteste
+deux Dijons: un Dijon d'aujourd'hui, un Dijon d'autrefois.</p>
+
+<p>&laquo;J'eus bient&ocirc;t d&eacute;blay&eacute; le Dijon des quatorzi&egrave;me et quinzi&egrave;me si&egrave;cles,
+autour duquel courait un branle de dix-huit tours, de huit portes et de
+quatre poternes ou <i>portelles</i>,&mdash;le Dijon de Philippe-le-Hardi, de
+Jean-sans-Peur, de Philippe-le-Bon et de Charles-le-T&eacute;m&eacute;raire, avec ses
+maisons de torchis &agrave; pignons pointus comme le bonnet d'un fou, &agrave; fa&ccedil;ades
+barr&eacute;es de croix de Saint-Andr&eacute;; avec ses h&ocirc;tels embastill&eacute;s, &agrave; &eacute;troites
+barbacanes, &agrave; doubles guichets, &agrave; pr&eacute;aux pav&eacute;s de hallebardes:&mdash;avec ses
+&eacute;glises, sa sainte chapelle, ses abbayes, ses monast&egrave;res, qui faisaient
+des processions de clochers, de fl&egrave;ches, d'aiguilles, d&eacute;ployant pour
+banni&egrave;res leurs vitraux d'or et d'azur, promenant leurs reliques
+miraculeuses, s'agenouillant aux cryptes sombres de leurs martyrs, ou au
+reposoir fleuri de leurs jardins;&mdash;avec son torrent de Suzon dont le
+cours, charg&eacute; de poncels de bois et de moulins &agrave; farine, s&eacute;parait le
+territoire de l'abb&eacute; de Saint-B&eacute;nigne du territoire de l'abb&eacute; de
+Saint-&Eacute;tienne, comme un huissier au parlement jetait sa verge et son
+hol&agrave; entre deux plaideurs bouffis de col&egrave;re<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>;&mdash;et enfin avec ses
+faubourg populeux dont l'un, celui de St-Nicolas, &eacute;talait ses douze rues
+au soleil, ni plus ni moins qu'une grasse truie en g&eacute;sine ses douze
+mamelles.&mdash;J'avais galvanis&eacute; un cadavre et ce cadavre s'&eacute;tait lev&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Dijon se l&egrave;ve; il se l&egrave;ve, il marche, il court! trente dindelles
+carillonnent dans un ciel bleu d'outremer comme en peignait le vieil
+Albert D&uuml;rer. La foule se presse aux h&ocirc;telleries de la rue Bouchepot,
+aux &eacute;tuves de la porte aux Chanoines, au mail de la rue St-Guillaume, au
+change de la rue Notre-Dame, aux fabriques d'armes de la rue des Forges,
+&agrave; la fontaine de la place des Cordeliers, au four banal de la rue de
+B&egrave;ze, aux halles de la place Champeaux, au gibet de la place Morimont;
+bourgeois, nobles, vilains, soudrilles, pr&ecirc;tres, moines, clercs,
+marchands, varlets, juifs, lombards, p&egrave;lerins, m&eacute;nestrels, officiers du
+parlement et de la chambre des comptes, officiers des gabelles,
+officiers de la maison du duc: qui clament, qui sifflent, qui chantent,
+qui geignent, qui prient, qui maugr&eacute;ent,&mdash;dans les basternes, dans des
+liti&egrave;res, &agrave; cheval, sur des mules, sur la haquen&eacute;e de saint
+Fran&ccedil;ois.&mdash;Et comment douter de cette r&eacute;surrection? Voici flotter aux
+vents l'&eacute;tendard de soie, moiti&eacute; vert, moiti&eacute; jaune, broch&eacute; des
+armoiries de la ville qui sont de gueules au pampre d'or feuill&eacute; de
+sinople<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>.</p>
+
+<p>&laquo;Mais quelle est cette cavalcade? c'est le duc qui va s'&eacute;battre &agrave; la
+chasse. D&eacute;j&agrave; la duchesse l'a pr&eacute;c&eacute;d&eacute; au ch&acirc;teau de Rouvres. Le
+magnifique &eacute;quipage et le nombreux cort&egrave;ge! Monseigneur le duc &eacute;peronne
+un gris pommel&eacute; qui frissonne &agrave; l'air vif et piquant du matin. Derri&egrave;re
+lui caracolent et se pavanent les <i>Riches</i> de Ch&acirc;lons, les <i>Nobles</i> de
+Vienne, les <i>Preux</i> de Vergy, les <i>Fiers</i> de Neuch&acirc;tel, les <i>bons
+Barons</i> de Beaufremont.&mdash;Et ces deux personnages qui chevauchent &agrave; la
+queue de la file? Le plus jeune, que distinguent son juste-au-corps de
+velours sang-de-boeuf et sa marotte grelottante, s'&eacute;gosille de rire; le
+plus vieux, accoutr&eacute; d'une cape de drap noir sous laquelle il retrait un
+volumineux psautier, baisse la t&ecirc;te d'un air confus: l'un est le roi des
+Ribauds, l'autre est le chapelain du duc<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>. Le fou propose au sage des
+questions que celui-ci ne peut r&eacute;soudre; et tandis que la populace crie
+No&euml;l!&mdash;que les palefrois hennissent, que les limiers aboient, que les
+cors fanfarent, eux, la bride sur le cou de leurs montures &agrave; l'amble,
+devisent famili&egrave;rement de la sage dame Judith et du preudhomme Machab&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Cependant un h&eacute;raut sonne de la buccine sur la tour du logis du duc. Il
+signale dans la plaine les chasseurs lan&ccedil;ant leurs faucons. Le temps est
+pluvieux; une brume gris&acirc;tre lui d&eacute;robe au loin l'abbaye de Citeaux qui
+baigne ses bois dans les mar&eacute;cages; mais un rayon de soleil lui montre
+plus rapproch&eacute;s et plus distincts le ch&acirc;teau de Talant, dont les
+terrasses et les plates-formes se cr&eacute;n&egrave;lent dans la nue,&mdash;les manoirs du
+sire de Ventoux et du seigneur de Fontaine, dont les girouettes percent
+des massifs de verdure,&mdash;le monast&egrave;re de Saint-Maur dont les colombiers
+s'aiguisent au milieu d'une vol&eacute;e de pigeons,&mdash;la l&eacute;proserie de
+St-Apollinaire qui n'a qu'une porte et n'a point de fen&ecirc;tres,&mdash;la
+chapelle de St-Jacques de Trimolois, qu'on dirait un p&egrave;lerin cousu de
+coquilles;&mdash;et sous les murs de Dijon, au-del&agrave; des meix de l'abbaye de
+St-B&eacute;nigne, le clo&icirc;tre de la Chartreuse, blanc comme le froc des
+disciples de saint Bruno.</p>
+
+<p>&laquo;La Chartreuse de Dijon! le Saint-Denis des ducs de Bourgogne<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>! Ah!
+pourquoi faut-il que les enfants soient jaloux des chefs-d'oeuvres de
+leurs p&egrave;res! Allez maintenant o&ugrave; fut la Chartreuse, vos pas y heurteront
+sous l'herbe des pierres qui ont &eacute;t&eacute; des clefs de vo&ucirc;tes, des
+tabernacles d'autels, des chevets de tombeaux, des dalles d'oratoires;
+des pierres o&ugrave; l'encens a fum&eacute;, o&ugrave; la cire a br&ucirc;l&eacute;, o&ugrave; l'orgue a
+murmur&eacute;, o&ugrave; les ducs morts ont pos&eacute; le front.&mdash;O n&eacute;ant de la grandeur et
+de la gloire! on plante des calebasses dans la cendre de
+Philippe-le-Bon!&mdash;Plus rien de la Chartreuse! Je me trompe.&mdash;Le portail
+de l'&eacute;glise et la tourelle du clocher sont debout; la tourelle &eacute;lanc&eacute;e
+et l&eacute;g&egrave;re, une touffe de girofl&eacute;e sur l'oreille, ressemble &agrave; un
+jouvenceau qui m&egrave;ne en laisse un l&eacute;vrier; le portail martel&eacute; serait
+encore un joyau &agrave; pendre au cou d'une cath&eacute;drale. Il y a outre cela,
+dans le pr&eacute;au du clo&icirc;tre, un pi&eacute;destal gigantesque dont la croix est
+absente et autour duquel sont nich&eacute;es six statues de proph&egrave;tes,
+admirables de d&eacute;solation.&mdash;Et que pleurent-ils? Ils pleurent la croix
+que les anges ont report&eacute;e dans le ciel.</p>
+
+<p>&laquo;Le sort de la Chartreuse a &eacute;t&eacute; celui de la plupart des monuments qui
+embellissaient Dijon &agrave; l'&eacute;poque de la r&eacute;union du duch&eacute; au domaine royal.
+Cette ville n'est plus que l'ombre d'elle-m&ecirc;me. Louis XI l'avait
+d&eacute;couronn&eacute;e de sa puissance, la r&eacute;volution l'a d&eacute;capit&eacute;e de ses
+clochers. Il ne lui reste plus que trois &eacute;glises, de sept &eacute;glises, d'une
+sainte chapelle<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>, de deux abbayes et d'une douzaine de monast&egrave;res.
+Trois de ses portes sont bouch&eacute;es, ses poternes ont &eacute;t&eacute; d&eacute;molies, ses
+faubourgs ont &eacute;t&eacute; ras&eacute;s, son torrent de Suzon s'est pr&eacute;cipit&eacute; aux
+&eacute;gouts, sa population a secou&eacute; ses feuilles, et sa noblesse est tomb&eacute;e
+en quenouille.&mdash;H&eacute;las! on voit bien que le duc Charles et sa chevalerie
+parties,&mdash;il y aura bient&ocirc;t quatre si&egrave;cles<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>&mdash;pour la bataille, n'en
+sont pas revenus.</p>
+
+<p>&laquo;Et moi, j'errais parmi ces ruines comme l'antiquaire qui cherche des
+m&eacute;dailles romaines dans les sillons d'un <i>castrum</i>, apr&egrave;s une grosse
+pluie d'orage. Dijon expir&eacute; conserve encore quelque chose de ce qu'il
+fut, semblable &agrave; ces riches Gaulois qu'on ensevelissait une pi&egrave;ce d'or &agrave;
+la bouche et une autre dans la main droite.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'art, lui demandai-je?</p>
+
+<p>&mdash;J'&eacute;tais un jour occup&eacute;, devant l'&eacute;glise Notre-Dame, &agrave; consid&eacute;rer
+Jacquemart, sa femme et son enfant, qui martelaient midi.&mdash;L'exactitude,
+la pesanteur, le flegme de Jacquemart seraient le certificat de son
+origine flamande, quand m&ecirc;me on ignorerait qu'il dispensait les heures
+aux bons bourgeois de Courtrai, lors du sac de cette ville, en 1383.
+Gargantua escamota les cloches de Paris, Philippe-le-Hardi l'horloge de
+Courtrai; chaque prince &agrave; sa taille.&mdash;Un &eacute;clat de rire se fit entendre
+l&agrave;-haut et j'aper&ccedil;us, dans un angle du gothique &eacute;difice, une de ces
+figures monstrueuses que les sculpteurs du moyen-&acirc;ge ont attach&eacute;es par
+les &eacute;paules aux goutti&egrave;res des cath&eacute;drales; une atroce figure de damn&eacute;
+qui, en proie aux souffrances, tirait la langue, grin&ccedil;ait des dents et
+se tordait les mains.&mdash;C'&eacute;tait elle qui avait ri.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aviez un f&eacute;tu dans l'oeil! m'&eacute;criai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Ni f&eacute;tu dans l'oeil, ni coton dans l'oreille.&mdash;La figure de pierre
+avait ri,&mdash;ri d'un rire grima&ccedil;ant, effroyable, infernal&mdash;mais
+sarcastique&mdash;incisif&mdash;pittoresque.&raquo;</p>
+
+<p>J'eus honte pour moi d'avoir eu si longtemps affaire &agrave; un monomane.
+Cependant j'encourageai d'un sourire le rose-croix de l'art &agrave; poursuivre
+sa dr&ocirc;latique histoire.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Cette aventure, continua-t-il, me donna a r&eacute;fl&eacute;chir.&mdash;Je r&eacute;fl&eacute;chis
+que, puisque Dieu et l'amour &eacute;taient les premi&egrave;res conditions de l'art,
+ce qui dans l'art est <i>sentiment</i>,&mdash;Satan pourrait bien &ecirc;tre la seconde
+de ces conditions, ce qui dans l'art est <i>id&eacute;e</i>.&mdash;N'est-ce pas le diable
+qui a b&acirc;ti la cath&eacute;drale de Cologne?</p>
+
+<p>&laquo;Me voil&agrave; en qu&ecirc;te du diable. Je bl&eacute;mis sur les livres magiques de
+Cornelius Agrippa et j'&eacute;gorge la poule noire du ma&icirc;tre d'&eacute;cole mon
+voisin. Pas plus de diable qu'au bout du rosaire d'une d&eacute;vote! N&eacute;anmoins
+il existe:&mdash;saint Augustin en a, de sa plume, l&eacute;galis&eacute; le signalement:
+<i>Daemones sunt genere animalia, ingenio rationabilia, animo passiva,
+corpore aerea, tempore aeterna</i>. Cela est positif. Le diable existe. Il
+p&eacute;rore &agrave; la chambre, il plaide au palais, il agiote &agrave; la bourse. On le
+grave en vignettes, on le broche en romans, on l'habille en drames. On
+le voit partout, comme je vous vois. C'est pour lui &eacute;piler mieux la
+barbe que les miroirs de poche ont &eacute;t&eacute; invent&eacute;s. Polichinelle a manqu&eacute;
+son ennemi et le n&ocirc;tre. Oh! que ne l'a-t-il assomm&eacute; d'un coup de b&acirc;ton
+sur la nuque!</p>
+
+<p>&laquo;Je bus l'&eacute;lixir de Paracelse, le soir avant de me coucher. J'eus la
+colique. Nulle part le diable en cornes et en queue.</p>
+
+<p>&laquo;Encore un d&eacute;sappointement:&mdash;l'orage, cette nuit-l&agrave;, mouillait jusqu'aux
+os la vieille cit&eacute; accroupie dans le sommeil. Comment je r&ocirc;dais &agrave;
+t&acirc;tons, n'y voyant goutte, dans les anfractuosit&eacute;s de Notre-Dame, c'est
+ce que vous expliquera un sacril&egrave;ge. Il n'y a pas de serrure dont le
+crime n'ait la clef.&mdash;Ayez piti&eacute; de moi! j'avais besoin d'une hostie et
+d'une relique.&mdash;Une clart&eacute; piqua les t&eacute;n&egrave;bres, plusieurs autres se
+montr&egrave;rent successivement, de sorte que je distinguai bient&ocirc;t quelqu'un
+dont la main aff&ucirc;t&eacute;e d'un long allumoir distribuait la flamme aux
+chandelles du ma&icirc;tre-autel. C'&eacute;tait Jacquemart qui, non moins
+imperturbable que de coutume sous sa <i>caule</i> de fer rapi&eacute;c&eacute;e, acheva sa
+besogne sans para&icirc;tre s'inqui&eacute;ter ni m&ecirc;me s'apercevoir de la pr&eacute;sence
+d'un t&eacute;moin profane. Jacqueline, agenouill&eacute;e aux degr&eacute;s, gardait une
+immobilit&eacute; parfaite, la pluie d&eacute;coulant de sa jupe de plomb attourn&eacute;e &agrave;
+la mode braban&ccedil;onne, de sa gorgerette de t&ocirc;le tuyaut&eacute;e comme une
+dentelle de Bruges, de son visage de bois verni comme les joues d'une
+poup&eacute;e de Nuremberg. Je lui b&eacute;gayais une humble question sur le diable
+et sur l'art, quand le bras de Maritorne se d&eacute;banda avec la
+pr&eacute;cipitation soudaine et brutale d'un ressort, et, au bruit cent fois
+r&eacute;percut&eacute; du lourd marteau, qu'elle serrait du poing, la foule des
+abb&eacute;s, des chevaliers, des bienfaiteurs qui peuplent de leurs gothiques
+momies les caveaux gothiques de l'&eacute;glise, afflua processionnellement
+autour de l'autel &eacute;blouissant de splendeurs vives et ail&eacute;es de la cr&egrave;che
+de No&euml;l. La vierge noire<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>, la vierge des temps barbares, haute d'une
+coud&eacute;e, &agrave; la tremblante couronne de fil d'or, &agrave; la robe raide d'empois
+et de perle, la vierge miraculeuse devant qui gr&eacute;sille une lampe
+d'argent sauta en bas de sa chaire et courut sur les dalles, de la
+vitesse d'un toton. Elle s'avan&ccedil;ait des nefs profondes, &agrave; bonds gracieux
+et in&eacute;gaux, accompagn&eacute;e d'un petit saint Jean de cire et de laine
+qu'embrasa une &eacute;tincelle et qui se fondit bleu et rouge. Jacqueline
+s'&eacute;tait arm&eacute;e de ciseaux pour tondre l'occiput de son enfan&ccedil;on
+emmaillot&eacute;; un cierge &eacute;claira au loin la chapelle du baptist&egrave;re, et
+alors....</p>
+
+<p>&mdash;Et alors?</p>
+
+<p>&mdash;Et alors le soleil qui luisait par un pertuis, les moineaux qui
+becquetaient mes vitres, et les cloches qui marmonnaient une antienne
+dans la nue m'&eacute;veill&egrave;rent. J'avais fait un r&ecirc;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Et le diable?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'existe pas.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'art?</p>
+
+<p>&mdash;Il existe.</p>
+
+<p>&mdash;Mais o&ugrave; donc?</p>
+
+<p>&mdash;Au sein de Dieu!&raquo;&mdash;Et son oeil o&ugrave; germait une larme sondait le
+ciel.&mdash;&laquo;Nous ne sommes, nous, monsieur, que les copistes du cr&eacute;ateur. La
+plus magnifique, la plus triomphante, la plus glorieuse de nos oeuvres
+&eacute;ph&eacute;m&egrave;res n'est jamais que l'indigne contrefa&ccedil;on, que le rayonnement
+&eacute;teint de la moindre de ses oeuvres immortelles. Toute originalit&eacute; est
+un aiglon qui ne brise la coquille de son oeuf que dans les aires
+sublimes et foudroyantes du Sina&iuml;.&mdash;Oui, monsieur, j'ai longtemps
+cherch&eacute; l'art absolu! O d&eacute;lire! &ocirc; folie! Regardez ce front rid&eacute; par la
+couronne de fer du malheur! Trente ans! et l'arcane que j'ai sollicit&eacute;
+de tant de veilles opini&acirc;tres, &agrave; qui j'ai immol&eacute; jeunesse, amour,
+plaisir, fortune, l'arcane g&icirc;t, inerte et insensible, comme le vil
+caillou, dans la cendre de mes illusions! Le n&eacute;ant ne vivifie point le
+n&eacute;ant.&raquo;</p>
+
+<p>Il se levait. Je lui t&eacute;moignai ma commis&eacute;ration par un soupir hypocrite
+et banal.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Ce manuscrit, ajouta-t-il, vous dira combien d'instruments ont
+essay&eacute;s mes l&egrave;vres avant d'arriver &agrave; celui qui rend la note pure et
+expressive, combien de pinceaux j'ai us&eacute;s sur la toile avant d'y voir
+na&icirc;tre la vague aurore du clair-obscur. L&agrave; sont consign&eacute;s divers
+proc&eacute;d&eacute;s nouveaux peut-&ecirc;tre d'harmonie et de couleur, seul r&eacute;sultat et
+seule r&eacute;compense qu'eussent obtenus mes &eacute;lucubrations. Lisez-le; vous me
+le rendrez demain. Six heures sonnent &agrave; la cath&eacute;drale; elles chassent le
+soleil qui s'esquive le long de ces lilas. Je vais m'enfermer pour
+&eacute;crire mon testament. Bonsoir.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur!&raquo;</p>
+
+<p>Bah! il &eacute;tait loin. Je demeurai aussi coi et penaud qu'un pr&eacute;sident &agrave;
+qui son greffier aurait pris une puce chevauchant sur le nez. Le
+manuscrit &eacute;tait intitul&eacute;: <i>Gaspard de la Nuit, Fantaisies &agrave; la mani&egrave;re
+de Rembrandt et de Callot</i>.</p>
+
+<p>Le lendemain &eacute;tait un samedi. Personne &agrave; l'<i>Arquebuse</i>; quelques juifs
+qui festoyaient le jour du Sabbat. Je courus par la ville m'informant de
+M. Gaspard de la Nuit &agrave; chaque passant. Les uns me r&eacute;pondaient:&mdash;&laquo;Oh!
+vous plaisantez!&raquo;&mdash;Les autres:&mdash;&laquo;Eh qu'il vous torde le cou!&raquo;&mdash;Et tous
+aussit&ocirc;t me plantaient l&agrave;. J'abordai un vigneron de <i>lai rue
+sain-felebar</i>, nabot et bossu, qui se carrait sur sa porte en riant de
+mon embarras.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Connaissez-vous M. Gaspard de la Nuit?</p>
+
+<p>&mdash;Que lui voulez-vous, &agrave; ce gar&ccedil;on-l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux lui rendre un livre qu'il m'a pr&ecirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Un grimoire!</p>
+
+<p>&mdash;Comment! un grimoire!... Enseignez-moi, je vous prie, son domicile.</p>
+
+<p>&mdash;L&agrave;-bas, o&ugrave; pend ce pied de biche.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cette maison ... vous m'adressez &agrave; monsieur le cur&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que je viens de voir entrer chez lui la grande brune qui
+blanchit ses aubes et ses rabats.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela signifie?</p>
+
+<p>&mdash;Cela signifie que M. Gaspard de la Nuit s'attife quelquefois en jeune
+et jolie fille pour tenter les d&eacute;vots personnages,&mdash;t&eacute;moin son aventure
+avec saint Antoine, mon patron.</p>
+
+<p>&mdash;Faites-moi gr&acirc;ce de vos malignit&eacute;s et dites-moi o&ugrave; est M. Gaspard de
+la Nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Il est en enfer, suppos&eacute; qu'il ne soit pas ailleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je m'avise enfin de comprendre! Quoi! Gaspard de la Nuit
+serait...?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! oui ... le diable!</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mon brave!... Si Gaspard de la Nuit est en enfer, qu'il y
+r&ocirc;tisse! J'imprime son livre.&raquo;</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 28em;">LOUIS BERTRAND</span><br />
+</p>
+
+<p class="top">NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Le donjon du palais des ducs, et la fl&egrave;che de la
+cath&eacute;drale, que les voyageurs aper&ccedil;oivent de plusiers lieues dans la
+plaine.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> <i>Moult me tarde!</i> ancienne devise de la commune de Dijon.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Ce ch&acirc;teau, impos&eacute; &agrave; Dijon par la tyrannique d&eacute;fiance de
+Louis XI, lorsqu'apr&egrave;s la mort de Charles-le-T&eacute;m&eacute;raire il s'empara du
+duch&eacute; au d&eacute;triment de l'h&eacute;riti&egrave;re l&eacute;gitime Marie de Bourgogne, a plus
+d'une fois tir&eacute; contre la ville, qui, il est vrai, lui a bien rendu ses
+gracieuset&eacute;s. Aujourd'hui, ses tours chenues servent de retraite &agrave; une
+compagnie de gendarmes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> L'&eacute;corcheur de chevaux morts.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Torrent qui parcourait autrefois Dijon &agrave; ciel d&eacute;couvert.
+Ses eaux sont re&ccedil;ues aujourd'hui au pied des remparts dans des canaux
+vo&ucirc;t&eacute;s.&mdash;Les truites du <i>Val-de-Suzon</i> ont de la renomm&eacute;e en Bourgogne.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> La chapelle aujourd'hui ferm&eacute;e de Notre-Dame-d'&Eacute;tang &eacute;tait
+habit&eacute;e en 1630 par un chapelain et par un ermite. Ce dernier ayant
+assassin&eacute; son confr&egrave;re, un arr&ecirc;t du parlement de Dijon le condamna &agrave;
+&ecirc;tre rou&eacute; vif en place de Morimont.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Nom g&eacute;n&eacute;rique de plusieurs petites rivi&egrave;res qui arrosent le
+pays de la plaine, entre Dijon et la Sa&ocirc;ne.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Les deux abbayes de St-&Eacute;tienne et de St-B&eacute;nigne, dont les
+contestations fatigu&egrave;rent si souvent la patience du parlement, &eacute;taient
+si anciennes, si puissantes, et jouissaient de tant de privil&egrave;ges
+accord&eacute;s par les ducs et les papes, qu'il n'y avait &agrave; Dijon aucun
+&eacute;tablissement religieux qui ne relev&acirc;t de l'une ou de l'autre. Les sept
+&eacute;glises de la ville &eacute;taient leurs filles, et chacune des deux abbayes
+avait en outre son &eacute;glise particuli&egrave;re.&mdash;L'abbaye de Saint-&Eacute;tienne
+battait monnaie.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Telles auraient &eacute;t&eacute;, suivant Pierre Paillot, les anciennes
+armoiries de la commune de Dijon; mais l'abb&eacute; Boulemier (<i>M&eacute;m. de
+l'acad. de Dijon</i>, 1771) a pr&eacute;tendu qu'elles n'&eacute;taient que de <i>gueules
+plein</i>. Ces deux savants ne feraient-ils pas confusion de temps, et les
+armoiries de Dijon n'auraient-elles pas &eacute;t&eacute; de gueules plein avant de
+porter <i>au pampre d'or feuill&eacute; de sinople?</i> C'est ce que je n'ai pas le
+loisir d'examiner ici.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Philippe-le-Hardi avait son <i>roi des Ribauds</i>. Il lui
+donna 200 liv. en 1396 (<i>Court&eacute;p&eacute;e</i>).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Je ne compare la Chartreuse de Dijon &agrave; l'abbaye de
+St-Denis que sous le rapport de la magnificence et de la richesse de ses
+s&eacute;pultures. Trois ducs seulement ont &eacute;t&eacute; inhum&eacute;s &agrave; la Chartreuse,
+Philippe-le-Hardi, Jean-sans-Peur, et Philippe-le-Bon; et je n'ignore
+pas que l'&Eacute;glise de Citeaux avait commun&eacute;ment re&ccedil;u, depuis Eudes
+I<sup>er</sup>, les d&eacute;pouilles des ducs de la premi&egrave;re et de la seconde
+race royale.&mdash;C'est Philippe-le-Hardi qui fonda la Chartreuse en 1383.
+Tout n'y &eacute;tait que lambris de bois d'Irlande, que chasubles et tapis de
+drap d'or, que courtines d'&eacute;toffes de Chypre et de Damas, que b&eacute;nitiers
+et chandeliers d'argent, que lampes de vermeil, que chapelles portatives
+&agrave; personnages d'ivoire, que peinture et sculptures ex&eacute;cut&eacute;es par les
+premiers artistes du temps. La vaisselle pour le service de l'autel
+pesait 55 marcs.&mdash;Le marteau de la r&eacute;volution en jetant en bas la
+Chartreuse avait dispers&eacute; dans les cabinets de quelques curieux les
+d&eacute;bris des tombeaux de Philippe-le-Hardi, de Jean-sans-Peur et de
+Marguerite de Bavi&egrave;re, femme de ce dernier. (Charles-le-T&eacute;m&eacute;raire
+n'avait point fait &eacute;lever de monument &agrave; son p&egrave;re Philippe-le-Bon.) Ces
+chefs-d'oeuvres de l'art du XVe si&egrave;cle ont &eacute;t&eacute; restaur&eacute;s et plac&eacute;s dans
+une des salles du mus&eacute;e de Dijon.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Elle n'a pas plus &eacute;chapp&eacute; que la Chartreuse et tant
+d'autres chefs-d'oeuvres &agrave; la fureur des r&eacute;actions. On n'en a pas laiss&eacute;
+pierre sur pierre. Cette sainte chapelle, &eacute;lev&eacute;e par le duc Hugues III
+au retour de la croisade, vers 1171, &eacute;tait riche de mille objets d'art
+et de pi&eacute;t&eacute;. Que sont devenus, par exemple, ses vitraux et ses statues
+historiques; cette boiserie de choeur o&ugrave; &eacute;taient appendues les armoiries
+des trente-et-un premiers chevaliers de la Toison d'Or institu&eacute;s par
+Philippe-le-Bon; le beau vaissel o&ugrave; l'on conservait une hostie
+miraculeuse et sur lequel brillait, aux jours de f&ecirc;tes, la couronne d'or
+que le roi Louis XII, relevant d'une dangereuse maladie, en 1505, avait
+envoy&eacute;e au chapitre par deux h&eacute;rauts?&mdash;Le temps a fait un pas et la
+terre a &eacute;t&eacute; renouvel&eacute;e, dit quelque part M. de Chateaubriand.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Charles-le-T&eacute;m&eacute;raire, dernier duc de Bourgogne, fut tu&eacute; &agrave;
+la bataille de Nancy, le dimanche 5 janvier 1476.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Cette image &eacute;tait d&eacute;j&agrave; en grande v&eacute;n&eacute;ration au
+XII<sup>e</sup> si&egrave;cle. Elle est d'un bois noir, dur et pesant, qu'on
+croit &ecirc;tre du ch&acirc;taignier.</p></div>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h4><a name="PREacuteFACE" id="PREacuteFACE"></a>PR&Eacute;FACE</h4>
+
+
+<p>L'art a toujours deux faces antith&eacute;tiques, m&eacute;daille dont, par exemple,
+un c&ocirc;t&eacute; accuserait la ressemblance de Paul Rembrandt et le revers celle
+de Jacques Callot.&mdash;Rembrandt est le philosophe &agrave; barbe blanche qui
+s'encolima&ccedil;onne en son r&eacute;duit, qui absorbe sa pens&eacute;e dans la m&eacute;ditation
+et dans la pri&egrave;re, qui ferme les yeux pour se recueillir, qui
+s'entretient avec des esprits de beaut&eacute;, de science, de sagesse et
+d'amour, et qui se consume &agrave; p&eacute;n&eacute;trer les myst&eacute;rieux symboles de la
+nature.&mdash;Callot, au contraire, est le lansquenet fanfaron et grivois qui
+se pavane sur la place, qui fait du bruit dans la taverne, qui caresse
+les filles de boh&eacute;miens, qui ne jure que par sa rapi&egrave;re et par son
+escopette, et qui n'a d'autre inqui&eacute;tude que de cirer sa moustache.&mdash;Or,
+l'auteur de ce livre a envisag&eacute; l'art sous cette double
+personnification; mais il n'a point &eacute;t&eacute; trop exclusif, et voici, outre
+les fantaisies &agrave; la mani&egrave;re de Rembrandt et de Callot, des &eacute;tudes sur
+Van Eyck, Lucas de Leyde, Albert D&uuml;rer, Peter Neef, Breughel de Velours,
+Breughel d'Enfer, Van Ostade, G&eacute;rard Dow, Salvator Rosa, Murillo, Fusely
+et plusieurs autres ma&icirc;tres de diff&eacute;rentes &eacute;coles.</p>
+
+<p>Et que si on demande &agrave; l'auteur pourquoi il ne parangonne point en t&ecirc;te
+de son ouvrage quelque belle th&eacute;orie litt&eacute;raire, il sera forc&eacute; de
+r&eacute;pondre que M. S&eacute;raphin ne lui a pas expliqu&eacute; le m&eacute;canisme de ses
+ombres chinoises, et que Polichinelle cache &agrave; la foule curieuse le fil
+conducteur de son bras.&mdash;Il se contente de signer son oeuvre:</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 24.5em;">GASPARD DE LA NUIT.</span><br />
+</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>&Agrave; M. <a name="VICTOR_HUGO" id="VICTOR_HUGO"></a>VICTOR HUGO.</h3>
+
+<p class="qu-one-up">
+La gloire ne sait point ma demeure ignor&eacute;e,<br />
+Et je chante tout seul ma chanson &eacute;plor&eacute;e,<br />
+<span style="margin-left: 3em;">Qui n'a de charme que pour moi.</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 9.5em;">CH. BRUGNOT.&mdash;<i>Ode</i>.</span><br />
+</p>
+
+<p class="qu-one">
+Nargue de vos esprits errants, dit Adam, je<br />
+ne m'en inqui&egrave;te pas plus qu'un aigle ne<br />
+s'inqui&egrave;te d'une troupe d'oies sauvages;<br />
+tous ces &ecirc;tres-l&agrave; ont pris la fuite depuis<br />
+que les chaires sont occup&eacute;es par de braves<br />
+ministres, et les oreilles du peuple remplies<br />
+de saintes doctrines.<br />
+<br />
+WALTER SCOTT.&mdash;<i>L'Abb&eacute;</i>, <i>chap</i>. XVI.<br />
+</p>
+
+<p>Le livre mignard de tes vers, dans cent ans comme aujourd'hui, sera le
+bien choy&eacute; des ch&acirc;telaines, des damoiseaux et des m&eacute;nestrels, floril&egrave;ge
+de chevalerie, d&eacute;cam&eacute;ron d'amour qui charmera les nobles oisivet&eacute;s des
+manoirs.</p>
+
+<p>Mais le petit livre que je te d&eacute;die aura subi le sort de tout ce qui
+meurt, apr&egrave;s avoir, une matin&eacute;e peut-&ecirc;tre, amus&eacute; la cour et la ville qui
+s'amusent de peu de chose.</p>
+
+<p>Alors, qu'un bibliophile s'avise d'exhumer cette oeuvre moisie et
+vermoulue, il y lira &agrave; la premi&egrave;re page ton nom illustre qui n'aura
+point sauv&eacute; le mien de l'oubli.</p>
+
+<p>Sa curiosit&eacute; d&eacute;livrera le fr&ecirc;le essaim de mes esprits qu'auront
+emprisonn&eacute;s si longtemps des fermaux de vermeil dans une ge&ocirc;le de
+parchemin.</p>
+
+<p>Et ce sera pour lui une trouvaille non moins pr&eacute;cieuse que l'est pour
+nous celle de quelque l&eacute;gende en lettres gothiques, &eacute;cussonn&eacute;e d'une
+licorne ou de deux cigognes.</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">Paris, 10 septembre 1836.</span><br />
+</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h5>
+Les Fantaisies<br />
+
+de<br />
+
+Gaspard de la Nuit.<br />
+</h5>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p class="center">
+Ici commence le premier<br />
+Livre des Fantaisies<br />
+De Gaspard<br />
+De la<br />
+Nuit<br />
+</p>
+
+<hr class="non-vis" style="width: 95%;" />
+<h2>&Eacute;COLE FLAMANDE</h2>
+
+
+
+<h3 class="top"><a name="livre_1_I" id="livre_1_I"></a>I</h3>
+
+<h3>HARLEM.</h3>
+
+<p class="qu-two-up">
+Quand d'Amsterdam le coq d'or chantera<br />
+La poule d'or de Harlem pondera.<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 2.5em;"><i>Les Centuries de Nostradamus.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Harlem, cette admirable bambochade qui r&eacute;sume l'&eacute;cole flamande, Harlem
+peint par Jean Breughel, Peeter Neef, David T&eacute;niers et Paul Rembrandt;</p>
+
+<p>Et le canal o&ugrave; l'eau bleue tremble, et l'&eacute;glise o&ugrave; le vitrage d'or
+flamboie, et le sto&euml;l<a name="FNanchor_1_15" id="FNanchor_1_15"></a><a href="#Footnote_1_15" class="fnanchor">[1]</a> o&ugrave; s&egrave;che le linge au soleil, et les toits,
+verts de houblon;</p>
+
+<p>Et les cigognes qui battent des ailes autour de l'horloge de la ville,
+tendant le col du haut des airs et recevant dans leur bec les gouttes de
+pluie;</p>
+
+<p>Et l'insouciant bourguemestre qui caresse de la main son menton double,
+et l'amoureux fleuriste qui maigrit, l'oeil attach&eacute; &agrave; une tulipe;</p>
+
+<p>Et la boh&eacute;mienne qui se p&acirc;me sur sa mandoline, et le vieillard qui joue
+du Rommelpot<a name="FNanchor_2_16" id="FNanchor_2_16"></a><a href="#Footnote_2_16" class="fnanchor">[2]</a>, et l'enfant qui enfle une vessie;</p>
+
+<p>Et les buveurs qui fument dans l'estaminet borgne, et la servante de
+l'h&ocirc;tellerie qui accroche &agrave; la fen&ecirc;tre un faisan mort.</p>
+
+
+
+<h3 class="top"><a name="livre_1_II" id="livre_1_II"></a>II</h3>
+
+<h3>LE MA&Ccedil;ON.</h3>
+
+<p class="qu-two-up">
+Le ma&icirc;tre Ma&ccedil;on.&mdash;Regardez ces<br />
+bastions, ces contreforts: on les<br />
+dirait construits pour l'&eacute;ternit&eacute;.<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 4em;">SCHILLER.&mdash;Guillaume Tell.</span><br />
+</p>
+
+<p>Le ma&ccedil;on Abraham Knupfer chante, la truelle &agrave; la main, dans les airs
+&eacute;chafaud&eacute;, si haut que, lisant les vers gothiques du bourdon, il nivelle
+de ses pieds et l'&eacute;glise aux trente arc-boutants, et la ville aux trente
+&eacute;glises.</p>
+
+<p>Il voit les tarasques de pierre vomir l'eau des ardoises dans l'ab&icirc;me
+confus des galeries, des fen&ecirc;tres, des pendentifs, des clochetons, des
+tourelles, des toits et des charpentes, que tache d'un point gris l'aile
+&eacute;chancr&eacute;e et immobile du tiercelet.</p>
+
+<p>Il voit les fortifications qui se d&eacute;coupent en &eacute;toile, la citadelle qui
+se rengorge comme une g&eacute;line dans un tourteau, les cours des palais o&ugrave;
+le soleil tarit les fontaines, et les clo&icirc;tres des monast&egrave;res o&ugrave; l'ombre
+tourne autour des piliers.</p>
+
+<p>Les troupes imp&eacute;riales se sont log&eacute;es dans le faubourg. Voil&agrave; qu'un
+cavalier tambourine l&agrave;-bas. Abraham Knupfer distingue son chapeau &agrave;
+trois cornes, ses aiguilles de laine rouge, sa cocarde travers&eacute;e d'une
+ganse, et sa queue nou&eacute;e d'un ruban.</p>
+
+<p>Ce qu'il voit encore, ce sont des soudards qui, dans le parc empanach&eacute;
+de gigantesques ram&eacute;es, sur de larges pelouses d'&eacute;meraude, criblent de
+coups d'arquebuse un oiseau de bois fich&eacute; &agrave; la pointe d'un mai.</p>
+
+<p>Et le soir, quand la nef harmonieuse de la cath&eacute;drale s'endormit couch&eacute;e
+les bras en croix, il aper&ccedil;ut de l'&eacute;chelle, &agrave; l'horizon, un village
+incendi&eacute; par des gens de guerre, qui flamboyait comme une com&egrave;te dans
+l'azur.</p>
+
+
+
+<h3 class="top"><a name="livre_1_III" id="livre_1_III"></a>III</h3>
+
+<h3>L'&Eacute;COLIER DE LEYDE.</h3>
+
+<p class="qu-two-up">
+On ne saurait prendre trop de<br />
+pr&eacute;cautions par le temps qui court,<br />
+surtout depuis que les faux-monnayeurs<br />
+se sont &eacute;tablis dans ce pays-ci.<br />
+<br />
+<i>Le Si&egrave;ge de Berg-op-Zoom.</i><br />
+</p>
+
+<p>Il s'assied dans son fauteuil de velours d'Utrecht, messire Blasius, le
+menton dans sa fraise de fine dentelle, comme une volaille qu'un
+cuisinier s'est r&ocirc;tie sur une fa&iuml;ence.</p>
+
+<p>Il s'assied devant sa banque pour compter la monnaie d'un demi-florin;
+moi, pauvre &eacute;colier de Leyde, qui ai un bonnet et une culotte perc&eacute;e,
+debout sur un pied comme une grue sur un pal.</p>
+
+<p>Voil&agrave; le tr&eacute;buchet qui sort de la bo&icirc;te de laque aux bizarres figures
+chinoises, comme une araign&eacute;e qui, repliant ses longs bras, se r&eacute;fugie
+dans une tulipe nuanc&eacute;e de mille couleurs.</p>
+
+<p>Ne dirait-on pas, &agrave; voir la mine allong&eacute;e du ma&icirc;tre, trembler ses doigts
+d&eacute;charn&eacute;s d&eacute;couplant les pi&egrave;ces d'or, d'un voleur pris sur le fait et
+contraint, le pistolet sur la gorge, de rendre &agrave; Dieu ce qu'il a gagn&eacute;
+avec le diable?</p>
+
+<p>Mon florin que tu examines avec d&eacute;fiance &agrave; travers la loupe est moins
+&eacute;quivoque et louche que ton petit oeil gris, qui fume comme un lampion
+mal &eacute;teint.</p>
+
+<p>Le tr&eacute;buchet est rentr&eacute; dans sa bo&icirc;te de laque aux brillantes figures
+chinoises, messire Blasius s'est lev&eacute; &agrave; demi de son fauteuil de velours
+d'Utrecht, et moi, saluant jusqu'&agrave; terre, je sors &agrave; reculons, pauvre
+&eacute;colier de Leyde qui ai bas et chausses perc&eacute;s.</p>
+
+
+
+<h3 class="top"><a name="livre_1_IV" id="livre_1_IV"></a>IV</h3>
+
+<h3>LA BARBE POINTUE.</h3>
+
+<p class="qu-two-up">
+Si l'on n'a la t&ecirc;te lev&eacute;e<br />
+Le poil de la barbe fris&eacute;<br />
+Et la moustache relev&eacute;e<br />
+On est des dames m&eacute;pris&eacute;.<br />
+<br />
+<i>Les Po&eacute;sies de d'Assoucy.</i><br />
+</p>
+
+<p>Or, c'&eacute;tait f&ecirc;te &agrave; la synagogue, t&eacute;n&eacute;breusement &eacute;toil&eacute;e de lampes
+d'argent, et les rabbins, en robes et en lunettes, baisaient leurs
+talmuds, marmottant, nazillonnant, crachant ou se mouchant, les uns
+assis, les autres non.</p>
+
+<p>Et voil&agrave; que tout &agrave; coup, parmi tant de barbes rondes, ovales, carr&eacute;es,
+qui floconnaient, qui frisaient, qui exhalaient ambre et benjoin, fut
+remarqu&eacute;e une barbe taill&eacute;e en pointe.</p>
+
+<p>Un docteur nomm&eacute; &Eacute;l&eacute;botham, coiff&eacute; d'une meule de flanelle qui
+&eacute;tincelait de pierreries, se leva et dit: &laquo;Profanation! il y a ici une
+barbe pointue!</p>
+
+<p>&mdash;Une barbe luth&eacute;rienne!&mdash;Un manteau court!&mdash;Tuez le Philistin.&raquo;&mdash;Et la
+foule tr&eacute;pignait de col&egrave;re dans les bancs tumultueux, tandis que le
+sacrificateur braillait:&mdash;&laquo;Samson, &agrave; moi ta m&acirc;choire d'&acirc;ne!&raquo;</p>
+
+<p>Mais le chevalier Melchior avait d&eacute;velopp&eacute; un parchemin authentiqu&eacute; des
+armes de l'empire:&mdash;&laquo;Ordre, lut-il, d'arr&ecirc;ter le boucher Isaac van Heck,
+pour &ecirc;tre l'assassin pendu, lui, pourceau d'Isra&euml;l, entre deux pourceaux
+de Flandre.&raquo;</p>
+
+<p>Trente hallebardiers se d&eacute;tach&egrave;rent &agrave; pas lourds et cliquetants de
+l'ombre du corridor.&mdash;&laquo;Feu de vos hallebardes&raquo; leur ricana le boucher
+Isaac.&mdash;Et il se pr&eacute;cipita d'une fen&ecirc;tre dans le Rhin.</p>
+
+
+
+<h3 class="top"><a name="livre_1_V" id="livre_1_V"></a>V</h3>
+
+<h3>LE MARCHAND DE TULIPES.</h3>
+
+<p class="qu-two-up">
+La tulipe est parmi les fleurs<br />
+ce que le paon est parmi les oiseaux.<br />
+L'une est sans parfum, l'autre est sans<br />
+voix; l'une s'enorgueillit de sa robe,<br />
+l'autre de sa queue.<br />
+<br />
+<i>Le Jardin des fleurs rares et<br />
+curieuses.</i><br />
+</p>
+
+<p>Nul bruit, si ce n'est le froissement de feuillets de v&eacute;lin sous les
+doigts du docteur Huylten, qui ne d&eacute;tachait les yeux de sa bible jonch&eacute;e
+de gothiques enluminures que pour admirer l'or et le pourpre de deux
+poissons captifs aux humides flancs d'un bocal.</p>
+
+<p>Les battants de la porte roul&egrave;rent: c'&eacute;tait un marchand fleuriste qui,
+le bras charg&eacute;s de plusieurs pots de tulipes, s'excusa d'interrompre la
+lecture d'un aussi savant personnage.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Ma&icirc;tre, dit-il, voici le tr&eacute;sor des tr&eacute;sors, la merveille des
+merveilles, un oignon comme il n'en fleurit jamais qu'un par si&egrave;cle dans
+le s&eacute;rail de l'empereur de Constantinople!</p>
+
+<p>&mdash;Une tulipe! s'&eacute;cria le vieillard courrouc&eacute;, une tulipe! ce symbole de
+l'orgueil et de la luxure qui ont engendr&eacute; dans la malheureuse cit&eacute; de
+Wittemberg la d&eacute;testable h&eacute;r&eacute;sie de Luther et de M&eacute;lanchton!&raquo;</p>
+
+<p>Ma&icirc;tre Huylten agrafa le fermail de sa bible, rangea ses lunettes dans
+leur &eacute;tui, et tira le rideau de la fen&ecirc;tre, qui laissa voir au soleil
+une fleur de la passion avec sa couronne d'&eacute;pine, son &eacute;ponge, son fouet,
+ses clous et les cinq plaies de Notre-Seigneur.</p>
+
+<p>Le marchant de tulipes s'inclina respectueusement et en silence,
+d&eacute;concert&eacute; par un regard inquisiteur du duc d'Albe dont le portrait,
+chef-d'oeuvre d'Holbein, &eacute;tait appendu &agrave; la muraille.</p>
+
+
+
+<h3 class="top"><a name="livre_1_VI" id="livre_1_VI"></a>VI</h3>
+
+<h3>LES DOIGTS DE LA MAIN.</h3>
+
+<p class="qu-two-up">
+Une honn&ecirc;te famille o&ugrave; il n'y a<br />
+jamais eu de banqueroute, o&ugrave; personne<br />
+n'a jamais &eacute;t&eacute; pendu.<br />
+<br />
+<i>La parent&eacute; de Jean de Nivelle.</i><br />
+</p>
+
+<p>Le pouce est ce gras cabaretier flamand, d'humeur goguenarde et
+grivoise, qui fume sur sa porte, &agrave; l'enseigne de la double bi&egrave;re de
+mars.</p>
+
+<p>L'index est sa femme, virago s&egrave;che comme une merluche, qui d&egrave;s le matin
+soufflette sa servante dont elle est jalouse, et caresse la bouteille
+dont elle est amoureuse.</p>
+
+<p>Le doigt du milieu est leur fils, compagnon d&eacute;grossi &agrave; la hache, qui
+serait soldat s'il n'&eacute;tait brasseur, et qui serait cheval s'il n'&eacute;tait
+homme.</p>
+
+<p>Le doigt de l'anneau est leur fille, leste et aga&ccedil;ante Zerbine qui vend
+des dentelles aux dames et ne vend pas ses sourires aux cavaliers.</p>
+
+<p>Et le doigt de l'oreille est le Benjamin de la famille, marmot pleureur,
+qui toujours se trimballa &agrave; la ceinture de sa m&egrave;re comme un petit enfant
+pendu au croc d'une ogresse.</p>
+
+<p>Les cinq doigts de la main sont la plus mirobolante girofl&eacute;e &agrave; cinq
+feuilles qui ait jamais brod&eacute; les parterres de la noble cit&eacute; de Harlem.</p>
+
+
+
+<h3 class="top"><a name="livre_1_VII" id="livre_1_VII"></a>VII</h3>
+
+<h3>LA VIOLE DE GAMBA.</h3>
+
+<p class="qu-two-up">
+Il reconnut, &agrave; n'en pouvoir<br />
+douter, la figure bl&ecirc;me de son ami<br />
+intime Jean-Gaspard Dehureau, le grand<br />
+paillasse des Funambules, qui le<br />
+regardait avec une expression<br />
+ind&eacute;finissable de malice et de<br />
+bonhomie.<br />
+<br />
+TH&Eacute;OPHILE GAUTIER.&mdash;<i>Onuphrius</i>.<br />
+</p>
+
+<p class="qu-two">
+Au clair de la lune<br />
+Mon ami Pierrot<br />
+Pr&ecirc;te-moi une plume<br />
+Que j'&eacute;crive un mot.<br />
+Ma chandelle est morte<br />
+Je n'ai plus de feu;<br />
+Ouvre-moi la porte<br />
+Pour l'amour de Dieu.<br />
+<br />
+<i>Chanson populaire</i>.<br />
+</p>
+
+<p>Le ma&icirc;tre de chapelle eut &agrave; peine interrog&eacute; de l'archet la viole
+bourdonnante, qu'elle lui r&eacute;pondit par un gargouillement burlesque de
+lazzi et de roulades, comme si elle e&ucirc;t eu au ventre une indigestion de
+com&eacute;die italienne.</p>
+
+<hr class="txt" />
+
+<p>C'&eacute;tait d'abord la du&egrave;gne Barbara qui grondait cet imb&eacute;cile de Pierrot
+d'avoir, le maladroit, laiss&eacute; tomber la bo&icirc;te &agrave; perruque de M. Cassandre
+et r&eacute;pandu toute la poudre sur le plancher.</p>
+
+<p>Et M. Cassandre de ramasser piteusement sa perruque, et Arlequin de
+d&eacute;tacher au vi&eacute;dase un coup de pied dans le derri&egrave;re, et Colombine
+d'essuyer une larme de fou rire, et Pierrot d'&eacute;largir jusqu'aux oreilles
+une grimace enfarin&eacute;e.</p>
+
+<p>Mais bient&ocirc;t, au clair de lune, Arlequin dont la chandelle &eacute;tait morte
+suppliait son ami Pierrot de tirer les verrous pour la lui rallumer, si
+bien que le tra&icirc;tre enlevait la jeune fille avec la cassette du vieux.</p>
+
+<hr class="txt" />
+
+<p>&mdash;&laquo;Au diable Job Hans le luthier qui m'a vendu cette corde! s'&eacute;cria le
+ma&icirc;tre de chapelle recouchant la poudreuse viole dans son poudreux
+&eacute;tui.&raquo;&mdash;La corde s'&eacute;tait cass&eacute;e.</p>
+
+
+
+<h3 class="top"><a name="livre_1_VIII" id="livre_1_VIII"></a>VIII</h3>
+
+<h3>L'ALCHIMISTE.</h3>
+
+<p class="qu-two-up">
+Notre art s'apprent en deux<br />
+mani&egrave;res, c'est &agrave; savoir par<br />
+enseignement d'un ma&icirc;tre, bouche &agrave;<br />
+bouche, et non autrement, ou par<br />
+inspiration et r&eacute;v&eacute;lation divines; ou<br />
+bien par les livres lesquelz sont moult<br />
+obscurs et embrouill&eacute;z; et pour en<br />
+iceux trouver accordance et v&eacute;rit&eacute;<br />
+moult convient estre subtil, patient,<br />
+studieux et vigilant.<br />
+<br />
+<i>La clef des secrets de<br />
+philosophie de Pierre Vicot.</i><br />
+</p>
+
+<p>Rien encore!&mdash;Et vainement ai-je feuillet&eacute; pendant trois jours et trois
+nuits, aux blafardes lueurs de la lampe, les livres herm&eacute;tiques de
+Raymond Lulle.</p>
+
+<p>Non, rien, si ce n'est, avec le sifflement de la cornue &eacute;tincelante, les
+rires moqueurs d'un salamandre qui se fait un jeu de troubler mes
+m&eacute;ditations.</p>
+
+<p>Tant&ocirc;t il attache un p&eacute;tard &agrave; un poil de ma barbe, tant&ocirc;t il me d&eacute;coche
+de son arbal&egrave;te un trait de feu dans mon manteau.</p>
+
+<p>Ou bien fourbit-il son armure, c'est alors la cendre du fourneau qui
+souffle sur les pages de mon formulaire et sur l'encre de mon &eacute;critoire.</p>
+
+<p>Et la cornue toujours plus &eacute;tincelante siffle le m&ecirc;me air que le diable,
+quand saint &Eacute;loi lui tenaille le nez dans sa forge.</p>
+
+<p>Mais rien encore!&mdash;Et pendant trois autres jours et trois autres nuits
+je feuilleterai, aux blafardes lueurs de la lampe, les livres
+herm&eacute;tiques de Raymond Lulle!</p>
+
+
+
+<h3 class="top"><a name="livre_1_IX" id="livre_1_IX"></a>IX</h3>
+
+<h3>D&Eacute;PART POUR LE SABBAT.</h3>
+
+<p class="qu-two-up">
+Elle se leva la nuit, et<br />
+allumant la chandelle prit une bo&icirc;te et<br />
+s'oignit, puis avec quelques paroles<br />
+elle fut transport&eacute;e au sabbat.<br />
+<br />
+JEAN BODIN.&mdash;<i>De la<br />
+D&eacute;monomanie des Sorciers.</i><br />
+</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient l&agrave; une douzaine qui mangeaient la soupe &agrave; la bi&egrave;re, et
+chacun d'eux avait pour cuiller l'os de l'avant-bras d'un mort.</p>
+
+<p>La chemin&eacute;e &eacute;tait rouge de braise, les chandelles champignonnaient dans
+la fum&eacute;e, et les assiettes exhalaient une odeur de fosse au printemps.</p>
+
+<p>Et lorsque Maribas riait ou pleurait, on entendait comme geindre un
+archet sur les trois cordes d'un violon d&eacute;mantibul&eacute;.</p>
+
+<p>Cependant le soudard &eacute;tala diaboliquement sur la table, &agrave; la lueur du
+suif, un grimoire o&ugrave; vint s'&eacute;battre une mouche grill&eacute;e.</p>
+
+<p>Cette mouche bourdonnait encore lorsque, de son ventre &eacute;norme et velu,
+une araign&eacute;e escalada les bords du magique volume.</p>
+
+<p class="p-fin">Mais d&eacute;j&agrave; sorciers et sorci&egrave;res s'&eacute;taient envol&eacute;s par la chemin&eacute;e &agrave;
+califourchon, qui sur un balai, qui sur les pincettes, et Maribas sur la
+queue de la po&ecirc;le.</p>
+
+<p class="center">
+Ici finit le premier<br />
+Livre des Fantaisies<br />
+De Gaspard<br />
+De la<br />
+Nuit<br />
+</p>
+
+<p class="top">NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_15" id="Footnote_1_15"></a><a href="#FNanchor_1_15"><span class="label">[1]</span></a> Balcon de pierre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_16" id="Footnote_2_16"></a><a href="#FNanchor_2_16"><span class="label">[2]</span></a> Instrument de musique.</p></div>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<p class="center">
+Ici commence le deuxi&egrave;me<br />
+Livre des Fantaisies<br />
+De Gaspard<br />
+De la<br />
+Nuit<br />
+</p>
+
+<hr class="non-vis" style="width: 95%;" />
+<h2>LE VIEUX PARIS</h2>
+
+
+<h3 class="top"><a name="livre_2_I" id="livre_2_I"></a>I</h3>
+
+<h3>LES DEUX JUIFS.</h3>
+
+
+<p class="qu-two-up">
+Vieux &eacute;poux<br />
+Vieux jaloux,<br />
+Tirez tous<br />
+Les verrous.<br />
+<br />
+<i>Vieille chanson.</i><br />
+</p>
+
+<p>Deux juifs, qui s'&eacute;taient arr&ecirc;t&eacute;s sous ma fen&ecirc;tre, comptaient
+myst&eacute;rieusement au bout de leurs doigts les heures trop lentes de la
+nuit.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Avez-vous de l'argent, Rabbi? demanda le plus jeune au plus
+vieux.&mdash;Cette bourse, r&eacute;pondit l'autre, n'est point un grelot.&raquo;</p>
+
+<hr class="txt" />
+
+<p>Mais alors une troupe de gens se rua avec vacarme des bouges du
+voisinage; et des cris &eacute;clat&egrave;rent sur mes vitraux comme les drag&eacute;es
+d'une sarbacane.</p>
+
+<p>C'&eacute;taient des turlupins qui couraient joyeusement vers la place du
+March&eacute;, d'o&ugrave; le vent chassait des &eacute;tincelles de paille et une odeur de
+roussi.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Oh&eacute;! Oh&eacute;! Lanturelu!&mdash;Ma r&eacute;v&eacute;rence &agrave; Madame la lune!&mdash;Par ici, la
+cagoule du diable! Deux juifs dehors pendant le couvre-feu!&mdash;Assomme!
+assomme! aux juifs le jour, aux truands la nuit!</p>
+
+<hr class="txt" />
+
+<p>Et les cloches f&ecirc;l&eacute;es carillonnaient l&agrave;-haut dans les tours de
+Saint-Eustache le gothique:&mdash;&laquo;Dindon, dindon, dormez-donc, dindon!&raquo;</p>
+
+
+
+<p class="dedic"><i>A M. Louis Boulanger, peintre.</i></p>
+
+
+<h3 class="top"><a name="livre_2_II" id="livre_2_II"></a>II</h3>
+
+<h3>LES GUEUX DE NUIT.</h3>
+
+<p class="qu-two-up">
+J'endure<br />
+Froidure<br />
+Bien dure.<br />
+<br />
+<i>La chanson du pauvre diable.</i><br />
+</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Oh&eacute;! rangez-vous qu'on se chauffe!&mdash;Il ne te manque plus que
+d'enfourcher le foyer! Ce dr&ocirc;le a les jambes comme des pincettes.</p>
+
+<p>&mdash;Une heure!&mdash;Il bise dru!&mdash;Savez-vous, mes chats-huants, ce qui fait la
+lune si claire? Les cornes des c.... qu'on y br&ucirc;le.</p>
+
+<p>&mdash;La rouge braise &agrave; br&ucirc;ler de la charbonn&eacute;e!&mdash;Comme la flamme danse
+bleue sur les tisons! Oh&eacute;! quel est le ribaud qui a battu sa ribaude?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai le nez gel&eacute;!&mdash;J'ai les gr&ecirc;ves r&ocirc;ties!&mdash;Ne vois-tu rien dans le
+feu, Choupille?&mdash;Oui! une hallebarde.&mdash;Et toi, Jeanpoil?&mdash;Un oeil.</p>
+
+<p>&mdash;Place, place &agrave; M. de la Chousserie!&mdash;Vous &ecirc;tes l&agrave;, Monsieur le
+procureur, chaudement fourr&eacute; et gant&eacute; pour l'hiver!&mdash;Oui-d&agrave;! les matous
+n'ont pas d'engelures!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voici messieurs du guet!&mdash;Vos bottes fument.&mdash;Et les tirelaines?
+Nous en avons tu&eacute; deux d'une arquebusade; les autres se sont &eacute;chapp&eacute;s &agrave;
+travers la rivi&egrave;re.&raquo;</p>
+
+<hr class="txt" />
+
+<p>Et c'est ainsi que s'acoquinaient &agrave; un feu de brandon, avec des gueux de
+nuit, un procureur au parlement qui courait le guilledou, et les gascons
+du guet qui racontaient sans rire les exploits de leurs arquebuses
+d&eacute;traqu&eacute;es.</p>
+
+
+
+<h3 class="top"><a name="livre_2_III" id="livre_2_III"></a>III</h3>
+
+<h3>LE FALOT.</h3>
+
+<p class="qu-two-up">
+Le Masque.&mdash;Il fait noir;<br />
+pr&ecirc;te-moi ta lanterne.<br />
+Mercurio.&mdash;Bah! les chats ont<br />
+pour lanterne leurs deux yeux.<br />
+<br />
+<i>Une nuit de carnaval.</i><br />
+</p>
+
+<p>Ah! pourquoi me suis-je, ce soir, avis&eacute; qu'il y avait place &agrave; me blottir
+contre l'orage, moi petit follet de goutti&egrave;re, dans le falot de Madame
+de Gourgouran!</p>
+
+<p>Je riais d'entendre un esprit que trempait l'averse bourdonner autour de
+la maison lumineuse, sans pouvoir trouver la porte par laquelle j'&eacute;tais
+entr&eacute;.</p>
+
+<p>Vainement me suppliait-il, enrou&eacute; et morfondu, de lui permettre au moins
+de rallumer son rat de cave &agrave; ma bougie pour chercher sa route.</p>
+
+<p>Soudain le jaune papier de la lanterne s'enflamma, crev&eacute; d'un coup de
+vent dont g&eacute;mirent dans la rue des enseignes pendantes comme des
+banni&egrave;res.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;J&eacute;sus! mis&eacute;ricorde! s'&eacute;cria la b&eacute;guine, se signant des cinq
+doigts.&mdash;Le diable te tenaille, sorci&egrave;re, m'&eacute;criai-je, crachant plus de
+feu qu'un serpenteau d'artifice.&raquo;</p>
+
+<p>H&eacute;las! moi qui, ce matin encore, rivalisais de gr&acirc;ces et de parure avec
+le chardonneret &agrave; oreillettes de drap &eacute;carlate du damoisel de Luynes!</p>
+
+
+
+<h3 class="top"><a name="livre_2_IV" id="livre_2_IV"></a>IV</h3>
+
+<h3>LA TOUR DE NESLE.</h3>
+
+<p class="qu-two-up">
+Il y avait &agrave; la tour de Nesle<br />
+un corps-de-garde auquel se logeait le<br />
+guet pendant la nuit.<br />
+<br />
+BRANTOME.<br />
+</p>
+
+<p>&laquo;Valet de tr&egrave;fle!&mdash;Dame de pique! de gagne!&raquo; Et le soudard qui perdait
+envoya d'un coup de poing sur la table son enjeu au plancher.</p>
+
+<p>Mais alors messire Hugues, le pr&eacute;v&ocirc;t, cracha dans un brasier de fer avec
+la grimace d'un cagou qui a aval&eacute; une araign&eacute;e en mangeant sa soupe.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Pouah! les charcuitiers &eacute;chaudent-ils leurs cochons &agrave; minuit?
+Ventredieu! c'est un bateau de feurre qui br&ucirc;le en Seine!&raquo;</p>
+
+<hr class="txt" />
+
+<p>L'incendie qui n'&eacute;tait d'abord qu'un innocent follet &eacute;gar&eacute; dans les
+brouillards de la rivi&egrave;re fut bient&ocirc;t un diable &agrave; quatre tirant le canon
+et force arquebusades au fil de l'eau.</p>
+
+<p>Une foule innombrable de turlupins, de b&eacute;quillards, de gueux de nuit
+accourus sur la gr&egrave;ve, dansaient des gigues devant la spirale de flamme
+et de fum&eacute;e.</p>
+
+<p>Et rougeoyaient face &agrave; face la tour de Nesle, d'o&ugrave; le guet sortit
+l'escopette sur l'&eacute;paule, et la tour du Louvre, d'o&ugrave;, par une fen&ecirc;tre,
+le roi et la reine voyaient tout sans &ecirc;tre vus.</p>
+
+
+
+<h3 class="top"><a name="livre_2_V" id="livre_2_V"></a>V</h3>
+
+<h3>LE RAFFIN&Eacute;</h3>
+
+<p class="qu-two-up">
+Un fendant, un raffin&eacute;.<br />
+<br />
+<i>Po&eacute;sies de Scarron.</i><br />
+</p>
+
+<p>&laquo;Mes crocs aiguis&eacute;s en pointe ressemblent &agrave; la queue de la tarasque, mon
+linge est aussi blanc qu'une nappe de cabaret, et mon pourpoint n'est
+pas plus vieux que les tapisseries de la couronne.</p>
+
+<p>&laquo;S'imaginerait-on jamais, &agrave; voir ma pimpante d&eacute;ga&icirc;ne, que la faim, log&eacute;e
+dans mon ventre, y tire&mdash;la bourelle!&mdash;une corde qui m'&eacute;trangle comme un
+pendu!</p>
+
+<p>&laquo;Ah! si de cette fen&ecirc;tre, o&ugrave; gr&eacute;sille une lumi&egrave;re, &eacute;tait seulement
+tomb&eacute;e dans la corne de mon feutre une mauviette r&ocirc;tie au lieu de cette
+fleur fan&eacute;e!</p>
+
+<p>&laquo;La place Royale est ce soir, aux falots, claire comme une
+chapelle!&mdash;Gare la liti&egrave;re!&mdash;Fra&icirc;che limonade!&mdash;Macarons de Naples!&mdash;Or
+&ccedil;a, petit, que je go&ucirc;te avec le doigt ta truite &agrave; la sauce! Dr&ocirc;le! il
+manque des &eacute;pices dans ton poisson d'avril.</p>
+
+<p>&laquo;N'est-ce pas la Marion Delorme au bras du duc de Longueville? Trois
+bichons la suivent en jappant. Elle a de beaux diamants dans les yeux,
+la jeune courtisane!&mdash;Il a de beaux rubis sur le nez, le vieux
+courtisan!&raquo;</p>
+
+<hr class="txt" />
+
+<p>Et le raffin&eacute; se panadait le poing sur sa hanche, coudoyant les
+promeneurs et souriant aux promeneuses. Il n'avait pas de quoi d&icirc;ner; il
+acheta un bouquet de violettes.</p>
+
+
+
+<h3 class="top"><a name="livre_2_VI" id="livre_2_VI"></a>VI</h3>
+
+<h3>L'OFFICE DU SOIR.</h3>
+
+<p class="qu-one-up">
+Quand, vers P&acirc;ques ou No&euml;l, l'&eacute;glise, aux nuits tombantes<br />
+S'emplit de pas confus et de cires flambantes.<br />
+<br />
+VICTOR HUGO.&mdash;<i>Les chants du Cr&eacute;puscule</i>.<br />
+</p>
+
+<p class="qu-one">
+Dixit Dominus Domino meo: sede a dextris meis.<br />
+<br />
+<i>Office des v&ecirc;pres</i>.<br />
+</p>
+
+<p>Trente moines, &eacute;pluchant feuillet par feuillet des psautiers aussi
+crasseux que leurs barbes, louaient Dieu et chantaient pouilles au
+diable.</p>
+
+<hr class="txt" />
+
+<p>&mdash;&laquo;Madame, vos &eacute;paules sont une touffe de lys et de roses. Et comme le
+cavalier se penchait, il &eacute;borgna son valet du bout de son &eacute;p&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Moqueur, minauda-t-elle, vous jouez-vous &agrave; me distraire?&mdash;Est-ce
+l'<i>Imitation de J&eacute;sus</i> que vous lisez, Madame?&mdash;Non, c'est le <i>Brelan
+d'Amour et de Galanterie</i>.&raquo;</p>
+
+<p>Mais l'office &eacute;tait psalmodi&eacute;. Elle ferma son livre et se leva de la
+chaise.&mdash;&laquo;Allons-nous-en, dit-elle; assez pri&eacute; pour aujourd'hui!&raquo;</p>
+
+<hr class="txt" />
+
+<p>Et moi, p&egrave;lerin agenouill&eacute; &agrave; l'&eacute;cart sous les orgues, il me semblait
+ou&iuml;r les anges descendre du ciel m&eacute;lodieusement.</p>
+
+<p>Je recueillais de loin quelques parfums de l'encensoir, et Dieu
+permettait que je glanasse l'&eacute;pi du pauvre derri&egrave;re sa riche moisson.</p>
+
+
+
+<h3 class="top"><a name="livre_2_VII" id="livre_2_VII"></a>VII</h3>
+
+<h3>LA S&Eacute;R&Eacute;NADE.</h3>
+
+<p class="qu-two-up">
+La nuit, tous les chats sont gris.<br />
+<br />
+<i>Proverbe populaire.</i><br />
+</p>
+
+<p>Un luth, une guitaronne et un hautbois. Symphonie discordante et
+ridicule. Madame Laure &agrave; son balcon, derri&egrave;re une jalousie. Point de
+lanternes dans la rue, point de lumi&egrave;res aux fen&ecirc;tres. La lune encorn&eacute;e.</p>
+
+<hr class="txt" />
+
+<p>&mdash;&laquo;Est-ce vous, d'Espignac?&mdash;H&eacute;las! non.&mdash;C'est donc toi, mon petit
+Fleur d'Amande?&mdash;Ni l'un ni l'autre.&mdash;Comment! encore vous, Monsieur de
+la Tournelle? Bonsoir! cherchez minuit &agrave; quatorze heures!&raquo;</p>
+
+<p>LES MUSICIENS DANS LEUR CAPE.&mdash;&laquo;Monsieur le conseiller en sera pour un
+rhume. Mais le galant n'a donc pas frayeur du mari?&mdash;Eh! le mari est aux
+Iles.&raquo;</p>
+
+<p>Cependant que chuchotait-on ensemble? &laquo;Cent louis par mois.
+&mdash;Charmant!&mdash;Un carrosse avec deux heiduques. Superbe!&mdash;Un h&ocirc;tel dans le
+quartier des princes!&mdash;Magnifique!&mdash;Et mon coeur fourr&eacute; d'amour!&mdash;Oh! la
+jolie pantoufle &agrave; mon pied!&raquo;</p>
+
+<p>LES MUSICIENS TOUJOURS DANS LEUR CAPE.&mdash;&laquo;J'entends rire Madame
+Laure.&mdash;La cruelle s'humanise.&mdash;Oui-d&agrave;! l'art d'Orphoeus attendrissait
+les tigres dans les temps fabuleux!&raquo;</p>
+
+<p>MADAME LAURE.&mdash;&laquo;Approchez, mon mignon, que je vous glisse ma clef au
+noeud d'un ruban!&raquo; Et la perruque de Monsieur le conseiller se mouilla
+d'une ros&eacute;e que ne distillaient pas les &eacute;toiles. &laquo;Oh&eacute;! Gueudespin, cria
+la maligne femelle en fermant le balcon, empoignez-moi un fouet, et
+courez vite essuyer Monsieur!&raquo;</p>
+
+
+
+<h3 class="top"><a name="livre_2_VIII" id="livre_2_VIII"></a>VIII</h3>
+
+<h3>MESSIRE JEAN.</h3>
+
+<p class="qu-two-up">
+Grave personnage dont la cha&icirc;ne d'or et<br />
+la baguette blanche annon&ccedil;aient<br />
+l'autorit&eacute;.<br />
+<br />
+WALTER-SCOTT.&mdash;<i>L'Abb&eacute;</i>, Chap. IV.<br />
+</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Messire Jean, lui dit la reine, allez voir dans la cour du palais
+pourquoi ces deux l&eacute;vriers se livrent bataille!&raquo; Et il y alla.</p>
+
+<p>Et quand il y fut, le s&eacute;n&eacute;chal tan&ccedil;a d'une verte mani&egrave;re les deux
+l&eacute;vriers qui se disputaient un os de jambon.</p>
+
+<p>Mais ceux-ci, tiraillant ses gr&egrave;gues noires et mordant ses bas rouges,
+le culbut&egrave;rent comme un goutteux sur ses crosses.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Hol&agrave;! Hol&agrave;! &agrave; mon aide!&raquo; Et les pertuisaniers de la porte
+accoururent, que le museau des deux efflanqu&eacute;s avait fouill&eacute; d&eacute;j&agrave; la
+friande escarcelle du bonhomme.</p>
+
+<p>Cependant la reine se p&acirc;mait de rire &agrave; une fen&ecirc;tre, dans sa haute guimpe
+de Malines aussi raide et pliss&eacute;e qu'un &eacute;ventail.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Et pourquoi se battaient-ils, messire?&mdash;Ils se battaient, Madame,
+l'un maintenant contre l'autre que vous &ecirc;tes le plus belle, la plus sage
+et la plus grande princesse de l'univers.&raquo;</p>
+
+
+
+
+<p class="dedic">A M. Sainte-Beuve.</p>
+
+
+<h3><a name="livre_2_IX" id="livre_2_IX"></a>IX</h3>
+
+<h3>LA MESSE DE MINUIT.</h3>
+
+<p class="qu-one-up">
+Christus natus est nobis; venite, adoremus.<br />
+<br />
+<i>La Nativit&eacute; de Notre-Seigneur J&eacute;sus-Christ.</i><br />
+</p>
+
+<p class="qu-two">
+Nous n'avons ni feu ni lieu.<br />
+Donnez-nous la part &agrave; Dieu.<br />
+<br />
+<i>Vieille chanson.</i><br />
+</p>
+
+<p>La bonne dame et le noble sire de Chateauvieux rompaient le pain du
+soir, Monsieur l'aum&ocirc;nier b&eacute;nissant la table, quand se fit entendre un
+bruit de sabots &agrave; la porte. C'&eacute;taient de petits enfants qui chant&egrave;rent
+un no&euml;l.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Bonne dame de Chateauvieux, h&acirc;tez-vous, la foule s'achemine &agrave;
+l'&eacute;glise; h&acirc;tez-vous, de peur que le cierge qui br&ucirc;le sur votre
+prie-Dieu, dans la chapelle des Anges, ne s'&eacute;teigne en &eacute;toilant de ses
+gouttes de cire les heures de v&eacute;lin et le carreau de velours!&mdash;voici la
+premi&egrave;re vol&eacute;e des cloches pour la messe de minuit!</p>
+
+<p>&mdash;Noble sire de Chateauvieux, h&acirc;tez-vous, de peur que le sire de Grugel,
+qui passe l&agrave;-bas avec sa lanterne de papier, n'aille s'emparer en votre
+absence de la place d'honneur au banc des confr&egrave;res de Saint-Antoine!
+voici la seconde vol&eacute;e des cloches pour la messe de minuit!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l'aum&ocirc;nier, h&acirc;tez-vous! les orgues grondent, les chanoines
+psalmodient, h&acirc;tez-vous, les fid&egrave;les sont assembl&eacute;s et vous &ecirc;tes encore
+&agrave; table!&mdash;voici la troisi&egrave;me vol&eacute;e des cloches pour la messe de minuit!&raquo;</p>
+
+<p>Les petits enfants soufflaient dans leurs doigts, mais ils ne se
+morfondirent pas longtemps &agrave; attendre, et sur le seuil gothique, blanc
+de neige, Monsieur l'aum&ocirc;nier les r&eacute;gala, au nom des ma&icirc;tres du logis,
+chacun d'une gaufre et d'une maille.</p>
+
+<hr class="txt" />
+
+<p>Cependant aucune cloche ne tintait plus. La bonne dame plongea dans un
+manchon ses mains jusqu'aux coudes, le noble sire couvrit ses oreilles
+d'un mortier, et l'humble pr&ecirc;tre, encapuchonn&eacute; d'une aumusse, marcha
+derri&egrave;re, son missel sous le bras.</p>
+
+
+
+<h3 class="top"><a name="livre_2_X" id="livre_2_X"></a>X</h3>
+
+<h3>LE BIBLIOPHILE.</h3>
+
+<p class="qu-two-up">
+Un Elzevir lui causait de<br />
+douces &eacute;motions; mais ce qui le<br />
+plongeait dans un ravissement<br />
+extatique, c'&eacute;tait un Henri Etienne.<br />
+<br />
+<i>Biographie de Martin
+Spickler.</i><br />
+</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas quelque tableau de l'&eacute;cole flamande, un David T&eacute;niers, un
+Breughel d'Enfer, enfum&eacute; &agrave; n'y pas voir le diable.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un manuscrit rong&eacute; des rats par les bords, d'une &eacute;criture toute
+enchev&ecirc;tr&eacute;e et d'une encre bleue et rouge.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Je soup&ccedil;onne l'auteur, dit le bibliophile, d'avoir v&eacute;cu vers la fin
+du r&egrave;gne de Louis XII, ce roi de paternelle et plantureuse m&eacute;moire.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, continua-t-il d'un air grave et m&eacute;ditatif, oui, il aura &eacute;t&eacute; clerc
+dans la maison des sires de Chateauvieux.&raquo;</p>
+
+<p>Ici il feuilleta un &eacute;norme in-folio ayant pour titre: <i>Le Nobiliaire de
+France</i>, dans lequel il ne trouva mentionn&eacute;s que les sires de
+Chateauneuf.</p>
+
+<p class="p-fin">&mdash;&laquo;N'importe, dit-il un peu confus, Chateauneuf et Chateauvieux ne sont
+qu'un m&ecirc;me ch&acirc;teau. Aussi bien il est temps de d&eacute;baptiser le Pont-Neuf.&raquo;</p>
+
+
+
+<p class="center">Ici finit le deuxi&egrave;me
+Livre des Fantaisies<br />
+De Gaspard<br />
+De la<br />
+Nuit<br />
+</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<p class="center">
+Ici commence le troisi&egrave;me<br />
+Livre des Fantaisies<br />
+De Gaspard<br />
+De la<br />
+Nuit<br />
+</p>
+
+<hr class="non-vis" style="width: 95%;" />
+<h2>LA NUIT ET SES PRESTIGES</h2>
+
+
+
+<h3 class="top"><a name="livre_3_I" id="livre_3_I"></a>I</h3>
+
+<h3>LA CHAMBRE GOTHIQUE.</h3>
+
+<p class="qu-two-up">
+Nox et solitudo plenae sunt diabolo.<br />
+<br />
+<i>Les P&egrave;res de l'&Eacute;glise.</i><br />
+</p>
+
+<p class="qu-two">
+La nuit, ma chambre est pleine de<br />
+diables.<br />
+</p>
+
+<p>&laquo;Oh! la terre,&mdash;murmurai-je &agrave; la nuit, est un calice embaum&eacute; dont le
+pistil et les &eacute;tamines sont la lune et les &eacute;toiles!&raquo;</p>
+
+<p>Et, les yeux lourds de sommeil, je fermai la fen&ecirc;tre qu'incrusta la
+croix du calvaire, noire dans la jaune aur&eacute;ole des vitraux.</p>
+
+<hr class="txt" />
+
+<p>Encore,&mdash;si ce n'&eacute;tait &agrave; minuit,&mdash;l'heure blasonn&eacute;e de dragons et de
+diables!&mdash;que le gnome qui se so&ucirc;le de l'huile de ma lampe!</p>
+
+<p>Si ce n'&eacute;tait que la nourrice qui berce avec un chant monotone, dans la
+cuirasse de mon p&egrave;re, un petit enfant mort-n&eacute;!</p>
+
+<p>Si ce n'&eacute;tait que le squelette du lansquenet emprisonn&eacute; dans la
+boiserie, et heurtant du front, du coude et du genou!</p>
+
+<p>Si ce n'&eacute;tait que mon a&iuml;eul qui descend en pied de son cadre vermoulu,
+et trempe son gantelet dans l'eau b&eacute;nite du b&eacute;nitier!</p>
+
+<p>Mais c'est Scarbo qui me mord au cou, et qui, pour caut&eacute;riser ma
+blessure sanglante, y plonge son doigt de fer rougi &agrave; la fournaise!</p>
+
+
+
+<h3 class="top"><a name="livre_3_II" id="livre_3_II"></a>II</h3>
+
+<h3>SCARBO.</h3>
+
+<p class="qu-two-up">
+Mon Dieu, accordez-moi, &agrave;<br />
+l'heure de ma mort, les pri&egrave;res d'un<br />
+pr&ecirc;tre, un linceul de toile, une bi&egrave;re<br />
+de sapin et un lieu sec.<br />
+<br />
+<i>Les paten&ocirc;tres de Monsieur le<br />
+Mar&eacute;chal.</i><br />
+</p>
+
+<p>&laquo;Que tu meures absous ou damn&eacute;, marmottait Scarbo cette nuit &agrave; mon
+oreille, tu auras pour linceul une toile d'araign&eacute;e, et j'ensevelirai
+l'araign&eacute;e avec toi!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que du moins j'aie pour linceul, lui r&eacute;pondais-je, les yeux rouges
+d'avoir tant pleur&eacute;,&mdash;une feuille du tremble dans laquelle me bercera
+l'haleine du lac.</p>
+
+<p>&mdash;Non!&mdash;ricanait le nain railleur,&mdash;tu serais la p&acirc;ture de l'escarbot
+qui chasse, le soir, aux moucherons aveugl&eacute;s par le soleil couchant!</p>
+
+<p>&mdash;Aimes-tu donc mieux, lui r&eacute;pliquais-je, larmoyant toujours,&mdash;aimes-tu
+donc mieux que je sois suc&eacute; d'une tarentule &agrave; trompe d'&eacute;l&eacute;phant?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien,&mdash;ajouta-t-il,&mdash;console-toi, tu auras pour linceul les
+bandelettes tachet&eacute;es d'or d'une peau de serpent, dont je
+t'emmailloterai comme une momie.</p>
+
+<p>&laquo;Et de la crypte t&eacute;n&eacute;breuse de St-B&eacute;nigne, o&ugrave; je te coucherai debout
+contre la muraille, tu entendras &agrave; loisir les petits enfants pleurer
+dans les limbes.&raquo;</p>
+
+
+
+<h3 class="top"><a name="livre_3_III" id="livre_3_III"></a>III</h3>
+
+<h3>LE FOU.</h3>
+
+<p class="qu-two-up">
+Un carolus, ou bien encor,<br />
+Si l'aimez mieux, un agneau d'or.<br />
+<br />
+<i>Manuscrits de la Biblioth&egrave;que<br />
+du roi.</i><br />
+</p>
+
+<p>La lune peignait ses cheveux avec un d&eacute;m&ecirc;loir d'&eacute;b&egrave;ne qui argentait
+d'une pluie de vers luisants les collines, les pr&eacute;s et les bois.</p>
+
+<hr class="txt" />
+
+<p>Scarbo, gnome dont les tr&eacute;sors foisonnent, vannait sur mon toit, au cri
+de la girouette, ducats et florins qui sautaient en cadence, les pi&egrave;ces
+fausses jonchant la rue.</p>
+
+<p>Comme ricana le fou qui vague, chaque nuit, par la cit&eacute; d&eacute;serte, un oeil
+&agrave; la lune et l'autre&mdash;crev&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Foin de la lune! grommela-t-il, ramassant les jetons du diable,
+j'ach&egrave;terai le pilori pour m'y chauffer au soleil!&raquo;</p>
+
+<hr class="txt" />
+
+<p>Mais c'&eacute;tait toujours la lune, la lune qui se couchait,&mdash;et Scarbo
+monnayait sourdement dans ma cave ducats et florins &agrave; coups de
+balancier.</p>
+
+<p>Tandis que, les deux cornes en avant, un lima&ccedil;on qu'avait &eacute;gar&eacute; la nuit
+cherchait sa route sur mes vitraux lumineux.</p>
+
+
+
+<h3 class="top"><a name="livre_3_IV" id="livre_3_IV"></a>IV</h3>
+
+<h3>LE NAIN.</h3>
+
+<p class="qu-two-up">
+&mdash;Toi, &agrave; cheval!<br />
+&mdash;Eh! pourquoi pas! j'ai si souvent<br />
+galop&eacute; sur un l&eacute;vrier du laird de<br />
+Linlithgow!<br />
+<br />
+<i>Ballade &eacute;cossaise</i>.<br />
+</p>
+
+<p>J'avais captur&eacute; de mon s&eacute;ant, dans l'ombre de mes courtines, ce furtif
+papillon, &eacute;clos d'un rais de la lune ou d'une goutte de ros&eacute;e.</p>
+
+<p>Phal&egrave;ne palpitante qui, pour d&eacute;gager ses ailes captives entre mes
+doigts, me payait une ran&ccedil;on de parfums!</p>
+
+<p>Soudain la vagabonde bestiole s'envolait, abandonnant dans mon giron,&mdash;&ocirc;
+horreur!&mdash;une larve monstrueuse et difforme &agrave; t&ecirc;te humaine!</p>
+
+<hr class="txt" />
+
+<p>&mdash;O&ugrave; est ton &acirc;me, que je chevauche!&mdash;Mon &acirc;me, haquen&eacute;e boiteuse des
+fatigues du jour, repose maintenant sur la liti&egrave;re dor&eacute;e des songes.&raquo;</p>
+
+<p>Et elle s'&eacute;chappait d'effroi, mon &acirc;me, &agrave; travers la livide toile
+d'araign&eacute;e du cr&eacute;puscule, par-dessus de noirs horizons dentel&eacute;s de noirs
+clochers gothiques.</p>
+
+<p>Mais le nain, pendu &agrave; sa fuite hennissante, se roulait comme un fuseau
+dans les quenouill&eacute;es de sa blanche crini&egrave;re.</p>
+
+
+
+<h3 class="top"><a name="livre_3_V" id="livre_3_V"></a>V</h3>
+
+<h3>LE CLAIR DE LUNE.</h3>
+
+<p class="qu-two-up">
+R&eacute;veillez-vous, gens qui dormez,<br />
+Et priez pour les tr&eacute;pass&eacute;s.<br />
+<br />
+<i>Le cri du crieur de nuit.</i><br />
+</p>
+
+<p>Oh! qu'il est doux, quand l'heure tremble au clocher, la nuit, de
+regarder la lune qui a le nez fait comme un carolus d'or!</p>
+
+<hr class="txt" />
+
+<p>Deux ladres se lamentaient sous ma fen&ecirc;tre, un chien hurlait dans le
+carrefour, et le grillon de mon foyer vaticinait tout bas.</p>
+
+<p>Mais bient&ocirc;t mon oreille n'interrogea plus qu'un silence profond. Les
+l&eacute;preux &eacute;taient rentr&eacute;s dans leur chenils, aux coups de Jacquemart qui
+battait sa femme.</p>
+
+<p>Le chien avait enfil&eacute; une venelle, devant les pertuisanes du guet
+enrouill&eacute; par la pluie et morfondu par la bise.</p>
+
+<p>Et le grillon s'&eacute;tait endormi, d&egrave;s que la derni&egrave;re bluette avait &eacute;teint
+sa derni&egrave;re lueur dans la cendre de la chemin&eacute;e.</p>
+
+<p>Et moi, il me semblait,&mdash;tant la fi&egrave;vre est incoh&eacute;rente,&mdash;que la lune,
+grimant sa face, me tirait la langue comme un pendu!</p>
+
+
+
+<p class="dedic"><i>A M. Louis Boulanger, Peintre.</i></p>
+
+
+<h3 class="top"><a name="livre_3_VI" id="livre_3_VI"></a>VI</h3>
+
+<h3>LA RONDE SOUS LA CLOCHE.</h3>
+
+<p class="qu-two-up">
+C'&eacute;tait un b&acirc;timent lourd,<br />
+presque carr&eacute;, entour&eacute; de ruines, et<br />
+dont la tour principale, qui poss&eacute;dait<br />
+encore son horloge, dominait tout le<br />
+quartier.<br />
+<br />
+FENIMORE COOPER.<br />
+</p>
+
+<p>Douze magiciens dansaient une ronde sous la grosse cloche de Saint-Jean.
+Ils &eacute;voqu&egrave;rent l'orage l'un apr&egrave;s l'autre, et du fond de mon lit je
+comptai avec &eacute;pouvante douze voix qui travers&egrave;rent processionnellement
+les t&eacute;n&egrave;bres.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t la lune courut se cacher derri&egrave;re les nu&eacute;es, et une pluie m&ecirc;l&eacute;e
+d'&eacute;clairs et de tourbillons fouetta ma fen&ecirc;tre, tandis que les
+girouettes criaient comme des grues en sentinelle sur qui cr&egrave;ve l'averse
+dans les bois.</p>
+
+<p>La chanterelle de mon luth, appendu &agrave; la cloison, &eacute;clata; mon
+chardonneret battit de l'aile dans sa cage; quelque esprit curieux
+tourna un feuillet du Roman de la Rose qui dormait sur mon pupitre.</p>
+
+<p>Mais soudain gronda la foudre au haut de Saint-Jean. Les enchanteurs
+s'&eacute;vanouirent frapp&eacute;s &agrave; mort, et je vis de loin leurs livres de magie
+br&ucirc;ler comme une torche dans le noir clocher.</p>
+
+<p>Cette effrayante lueur peignait des rouges flammes du purgatoire et de
+l'enfer les murailles de la gothique &eacute;glise, et prolongeait sur les
+maisons voisines l'ombre de la statue gigantesque de Saint-Jean.</p>
+
+<p>Les girouettes se rouill&egrave;rent; la lune fondit les nu&eacute;es gris de perles;
+la pluie ne tomba plus que goutte &agrave; goutte des bords du toit, et la
+brise, ouvrant ma fen&ecirc;tre mal close, jeta sur mon oreiller les fleurs de
+mon jasmin secou&eacute; par l'orage.</p>
+
+
+
+<h3 class="top"><a name="livre_3_VII" id="livre_3_VII"></a>VII</h3>
+
+<h3>UN REVE.</h3>
+
+<p class="qu-two-up">
+J'ai r&ecirc;v&eacute; tant et plus, mais je<br />
+n'y entends note.<br />
+<br />
+<i>Pantagruel</i>, livre III.<br />
+</p>
+
+<p>Il &eacute;tait nuit. Ce furent d'abord,&mdash;ainsi j'ai vu, ainsi je raconte,&mdash;une
+abbaye aux murailles l&eacute;zard&eacute;es par la lune,&mdash;une for&ecirc;t perc&eacute;e de
+sentiers tortueux,&mdash;et le Morimont<a name="FNanchor_1_17" id="FNanchor_1_17"></a><a href="#Footnote_1_17" class="fnanchor">[1]</a> grouillant de capes et de
+chapeaux.</p>
+
+<p>Ce furent ensuite,&mdash;ainsi j'ai entendu, ainsi je raconte,&mdash;le glas
+fun&egrave;bre d'une cloche auquel r&eacute;pondaient les sanglots fun&egrave;bres d'une
+cellule,&mdash;des cris plaintifs et des rires f&eacute;roces dont frissonnait
+chaque feuille le long d'une ram&eacute;e,&mdash;et les pri&egrave;res bourdonnantes des
+p&eacute;nitents noirs qui accompagnent un criminel au supplice.</p>
+
+<p>Ce furent enfin,&mdash;ainsi s'acheva le r&ecirc;ve, ainsi je raconte,&mdash;un moine
+qui expirait couch&eacute; dans la cendre des agonisants,&mdash;une jeune fille qui
+se d&eacute;battait pendue aux branches d'un ch&ecirc;ne,&mdash;et moi que le bourreau
+liait &eacute;chevel&eacute; sur les rayons de la roue.</p>
+
+<p>Dom Augustin, le prieur d&eacute;funt, aura, en habit de cordelier, les
+honneurs de la chapelle ardente; et Marguerite, que son amant a tu&eacute;e,
+sera ensevelie dans sa blanche robe d'innocence, entre quatre cierges de
+cire.</p>
+
+<p>Mais moi, la barre du bourreau s'&eacute;tait, au premier coup, bris&eacute;e comme un
+verre, les torches des p&eacute;nitents noirs s'&eacute;taient &eacute;teintes sous des
+torrents de pluie, la foule s'&eacute;tait &eacute;coul&eacute;e avec les ruisseaux d&eacute;bord&eacute;s
+et rapides,&mdash;et je poursuivais d'autres songes vers le r&eacute;veil.</p>
+
+
+
+<h3 class="top"><a name="livre_3_VIII" id="livre_3_VIII"></a>VIII</h3>
+
+<h3>MON BISA&Iuml;EUL.</h3>
+
+<p class="qu-two-up">
+Tout dans cette chambre &eacute;tait<br />
+encore dans le m&ecirc;me &eacute;tat, si ce n'est<br />
+que les tapisseries y &eacute;taient en<br />
+lambeaux, et que les araign&eacute;es y<br />
+tissaient leurs toiles dans la<br />
+poussi&egrave;re.<br />
+<br />
+WALTER-SCOTT.&mdash;<i>Woodstock</i>.<br />
+</p>
+
+<p>Les v&eacute;n&eacute;rables personnages de la tapisserie gothique, remu&eacute;e par le
+vent, se salu&egrave;rent l'un l'autre, et mon bisa&iuml;eul entra dans la
+chambre,&mdash;mon bisa&iuml;eul mort il y aura bient&ocirc;t quatre-vingts ans!</p>
+
+<p>L&agrave;,&mdash;c'est devant ce prie-Dieu qu'il s'agenouilla, mon bisa&iuml;eul le
+conseiller, baisant de sa barbe ce jaune missel &eacute;tal&eacute; &agrave; l'endroit de ce
+ruban.</p>
+
+<p>Il marmotta des oraisons tant que dura la nuit, sans d&eacute;croiser un moment
+ses bras de son camail de soie violette, sans obliquer un regard vers
+moi, sa post&eacute;rit&eacute;, qui &eacute;tais couch&eacute; dans son lit, son poudreux lit &agrave;
+baldaquin!</p>
+
+<p>Et je remarquai avec effroi que ses yeux &eacute;taient vides, bien qu'il par&ucirc;t
+lire,&mdash;que ses l&egrave;vres &eacute;taient immobiles, bien que je l'entendisse
+prier,&mdash;que ses doigts &eacute;taient d&eacute;charn&eacute;s, bien qu'il scintillassent de
+pierreries!</p>
+
+<p>Et je me demandais si je veillais ou si je dormais,&mdash;si c'&eacute;taient les
+p&acirc;leurs de la lune ou de Lucifer,&mdash;si c'&eacute;tait minuit ou le point du
+jour!</p>
+
+
+
+<h3 class="top"><a name="livre_3_IX" id="livre_3_IX"></a>IX</h3>
+
+<h3>ONDINE.</h3>
+
+<p class="qu-one-up">
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Je croyais entendre<br />
+Une vague harmonie enchanter mon sommeil,<br />
+Et pr&egrave;s de moi s'&eacute;pandre un murmure pareil<br />
+Aux chants entrecoup&eacute;s d'une voix triste<br />
+et tendre.<br />
+<br />
+CH. BRUGNOT.&mdash;<i>Les deux G&eacute;nies</i>.<br />
+</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;&Eacute;coute!&mdash;&Eacute;coute!&mdash;C'est moi, c'est Ondine qui fr&ocirc;le de ces gouttes
+d'eau les losanges sonores de ta fen&ecirc;tre illumin&eacute;e par les mornes rayons
+de la lune; et voici, en robe de moire, la dame ch&acirc;telaine qui contemple
+&agrave; son balcon la belle nuit &eacute;toil&eacute;e et le beau lac endormi.</p>
+
+<p>&laquo;Chaque flot est un ondin qui nage dans le courant, chaque courant est
+un sentier qui serpente vers mon palais, et mon palais est b&acirc;ti fluide,
+au fond du lac, dans le triangle du feu, de la terre et de l'air.</p>
+
+<p>&laquo;&Eacute;coute!&mdash;&Eacute;coute!&mdash;Mon p&egrave;re bat l'eau coassante d'une branche d'aulne
+verte, et mes soeurs caressent de leurs bras d'&eacute;cume les fra&icirc;ches &icirc;les
+d'herbes, de n&eacute;nuphars et de gla&iuml;euls, ou se moquent du saule caduc et
+barbu qui p&ecirc;che &agrave; la ligne.&raquo;</p>
+
+<hr class="txt" />
+
+<p>Sa chanson murmur&eacute;e, elle me supplia de recevoir son anneau &agrave; mon doigt,
+pour &ecirc;tre l'&eacute;poux d'une Ondine, et de visiter avec elle son palais, pour
+&ecirc;tre le roi des lacs.</p>
+
+<p>Et comme je lui r&eacute;pondais que j'aimais une mortelle, boudeuse et
+d&eacute;pit&eacute;e, elle pleura quelques larmes, poussa un &eacute;clat de rire, et
+s'&eacute;vanouit en giboul&eacute;es qui ruissel&egrave;rent blanches le long de mes vitraux
+bleus.</p>
+
+
+
+<h3 class="top"><a name="livre_3_X" id="livre_3_X"></a>X</h3>
+
+<h3>LA SALAMANDRE.</h3>
+
+<p class="qu-two-up">
+Il jeta dans le foyer quelques<br />
+frondes de houx b&eacute;nit, qui br&ucirc;l&egrave;rent en<br />
+craquetant.<br />
+<br />
+Ch. NODIER.&mdash;<i>Trilby</i>.<br />
+</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Grillon, mon ami, es-tu mort, que tu demeures sourd au bruit de mon
+sifflet, et aveugle &agrave; la lueur de l'incendie?&raquo;</p>
+
+<p>Et le grillon, quelques affectueuses que fussent les paroles de la
+salamandre, ne r&eacute;pondait point, soit qu'il dorm&icirc;t d'un magique sommeil,
+ou bien soit qu'il e&ucirc;t fantaisie de bouder.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! chante-moi ta chanson de chaque soir dans ta logette de cendre et
+de suie, derri&egrave;re la plaque de fer &eacute;cussonn&eacute;e de trois fleurs de lys
+h&eacute;raldiques!&raquo;</p>
+
+<p>Mais le grillon ne r&eacute;pondait point encore, et la salamandre &eacute;plor&eacute;e
+tant&ocirc;t &eacute;coutait si ce n'&eacute;tait point sa voix, tant&ocirc;t bourdonnait avec la
+flamme aux changeantes couleurs rose, bleue, rouge, jaune, blanche et
+violette.</p>
+
+<p>&laquo;Il est mort, il est mort, le grillon mon ami!&raquo; Et j'entendais comme des
+soupirs et des sanglots, tandis que la flamme, livide maintenant,
+d&eacute;croissait dans le foyer attrist&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Il est mort! Et puisqu'il est mort, je veux mourir!&raquo; Les branches de
+sarment &eacute;taient consum&eacute;es, la flamme se tra&icirc;na sur la braise en jetant
+son adieu &agrave; la cr&eacute;maill&egrave;re, et la salamandre mourut d'inanition.</p>
+
+
+
+<h3 class="top"><a name="livre_3_XI" id="livre_3_XI"></a>XI</h3>
+
+<h3>L'HEURE DU SABBAT.</h3>
+
+<p class="qu-two-up">
+Qui passe donc si tard &agrave; travers la vall&eacute;e?<br />
+<br />
+H. DE LATOUCHE.&mdash;<i>Le Roi des Aulnes</i>.<br />
+</p>
+
+<p>C'est ici! et d&eacute;j&agrave;, dans l'&eacute;paisseur des halliers, qu'&eacute;claire &agrave; peine
+l'oeil phosphorique du chat sauvage tapi sous les ram&eacute;es;</p>
+
+<p>Aux flancs des rocs qui trempent dans la nuit des pr&eacute;cipices leur
+chevelure de broussailles, ruisselante de ros&eacute;e et de vers luisants;</p>
+
+<p>Sur le bord du torrent qui jaillit en blanche &eacute;cume au front des pins,
+et qui bruine en grise vapeur au front des ch&acirc;teaux;</p>
+
+<p>Une foule se rassemble innombrable, que le vieux b&ucirc;cheron attard&eacute; par
+les sentiers, sa charge de bois sur le dos, entend et ne voit pas.</p>
+
+<p>Et de ch&ecirc;ne en ch&ecirc;ne, de butte en butte, se r&eacute;pondent mille cris confus,
+lugubres, effrayants: &laquo;Hum! hum!&mdash;Schup! schup!&mdash;Coucou! coucou!&raquo;</p>
+
+<p class="p-fin">C'est ici le gibet!&mdash;Et voil&agrave; para&icirc;tre dans la brume un juif qui cherche
+quelque chose parmi l'herbe mouill&eacute;e, &agrave; l'&eacute;clat dor&eacute; d'une main de
+gloire.</p>
+
+
+<p class="center">
+Ici finit le troisi&egrave;me<br />
+Livre des Fantaisies<br />
+De Gaspard<br />
+De la<br />
+Nuit<br />
+</p>
+
+<p>NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_17" id="Footnote_1_17"></a><a href="#FNanchor_1_17"><span class="label">[1]</span></a> C'est &agrave; Dijon, de temps imm&eacute;morial, la place aux
+ex&eacute;cutions.</p></div>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<p class="center">
+Ici commence le quatri&egrave;me<br />
+Livre des Fantaisies<br />
+De Gaspard<br />
+De la<br />
+Nuit<br />
+</p>
+
+<hr class="non-vis" style="width: 95%;" />
+<h2>LES CHRONIQUES</h2>
+
+
+
+<h3 class="top"><a name="livre_4_I" id="livre_4_I"></a>I</h3>
+
+<h3>MAITRE OGIER.</h3>
+
+<h4>(1407)</h4>
+
+<p class="qu-two-up">
+Le dit roy Charles sixiesme du
+nom fust tr&egrave;s d&eacute;bonnaire et moult aim&eacute;;
+et le populaire n'avait en grand'haine
+que les ducs d'Orl&eacute;ans et de Bourgogne
+qui imposaient des tailles excessives
+par tout le royaume.<br />
+<br />
+<i>Les Annales et Chroniques de
+France, depuis la guerre de Troyes
+jusques au roy Loys unzi&egrave;me du nom, par
+ma&icirc;tre Nicolle Gilles.</i><br />
+</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Sire, demanda ma&icirc;tre Ogier au roi qui regardait par la petite fen&ecirc;tre
+de son oratoire le vieux Paris &eacute;gay&eacute; d'un rayon de soleil, oyez-vous
+point s'&eacute;battre, dans la cour de votre Louvre, ces passereaux gourmands
+emmi cette vigne rameuse et feuillue?</p>
+
+<p>&mdash;Oui-d&agrave;! r&eacute;pondit le roi, c'est un ramage bien divertissant.</p>
+
+<p>&mdash;Cette vigne est en votre courtil; cependant point n'aurez-vous le
+profit de la cueillette, r&eacute;pliqua ma&icirc;tre Ogier avec un b&eacute;nin sourire;
+passereaux sont d'effront&eacute;s larrons, et tant leur pla&icirc;t la picor&eacute;e
+qu'ils seront toujours picoreurs. Ils vendangeront pour vous votre
+vigne.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! nenni, mon comp&egrave;re! je les chasserai, s'&eacute;cria le roi!&raquo;</p>
+
+<p>Il approcha de ses l&egrave;vres le sifflet d'ivoire qui pendait &agrave; un anneau de
+sa cha&icirc;ne d'or, et en tira des sons si aigus et si per&ccedil;ants que les
+passereaux s'envol&egrave;rent dans les combles du palais.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Sire, dit alors ma&icirc;tre Ogier, permettez que je d&eacute;duise de ceci une
+affabulation. Ces passereaux sont vos nobles, cette vigne est le peuple.
+Les uns banqu&egrave;tent aux d&eacute;pens de l'autre. Sire, qui gruge le vilain
+gruge le seigneur. Assez de d&eacute;pr&eacute;dations! Un coup de sifflet, et
+vendangez vous-m&ecirc;me votre vigne.&raquo;</p>
+
+<p>Ma&icirc;tre Ogier roulait sur ses doigts d'un air embarrass&eacute; la corne de son
+bonnet. Charles VI hocha tristement la t&ecirc;te; et serrant la main au
+bourgeois de Paris:&mdash;&laquo;Vous &ecirc;tes un preud'homme!&raquo; soupira-t-il.</p>
+
+
+
+<h3 class="top"><a name="livre_4_II" id="livre_4_II"></a>II</h3>
+
+<h3>LA POTERNE DU LOUVRE.</h3>
+
+<p class="qu-two-up">
+Ce nain &eacute;tait paresseux,
+fantasque, m&eacute;chant; mais il &eacute;tait
+fid&egrave;le, et ses services &eacute;taient
+agr&eacute;ables &agrave; son ma&icirc;tre.<br />
+<br />
+WALTER-SCOTT.&mdash;<i>Le lai du
+m&eacute;nestrel.</i><br />
+</p>
+
+<p>Cette petite lumi&egrave;re avait travers&eacute; la Seine gel&eacute;e, sous la tour de
+Nesle, et maintenant elle n'&eacute;tait plus &eacute;loign&eacute;e que d'une centaine de
+pas, dansant parmi le brouillard, &ocirc; prodige infernal! avec un
+gr&eacute;sillement semblable &agrave; un rire moqueur.</p>
+
+<p>&laquo;Qui est-ce l&agrave;?&raquo; cria le suisse de garde au guichet de la poterne du
+Louvre.</p>
+
+<p>La petite lumi&egrave;re se h&acirc;tait d'approcher et ne se h&acirc;tait pas de r&eacute;pondre.
+Mais bient&ocirc;t apparut une figure de nabot habill&eacute;e d'une tunique &agrave;
+paillettes d'or et coiff&eacute;e d'un bonnet &agrave; grelot d'argent, dont la main
+balan&ccedil;ait un rouge lumignon dans les losanges vitr&eacute;es d'une lanterne.</p>
+
+<p>&laquo;Qui est-ce l&agrave;?&raquo; r&eacute;p&eacute;ta le suisse d'une voix tremblante, son arquebuse
+couch&eacute;e en joue.</p>
+
+<p>Le nain moucha la bougie de sa lanterne, et l'arquebusier distingua des
+traits rid&eacute;s et amaigris, des yeux brillants de malice et une barbe
+blanche de givre.</p>
+
+<p>&laquo;Oh&eacute;! oh&eacute;! l'ami, gardez-vous bien de bouter le feu &agrave; votre escopette.
+L&agrave;, l&agrave;! sang de Dieu! Vous ne respirez que morts et carnage! s'&eacute;cria le
+nain d'une voix non moins &eacute;mue que celle du montagnard.</p>
+
+<p>&mdash;L'ami vous-m&ecirc;me! Ouf! Mais qui donc &ecirc;tes-vous?&raquo; demanda le suisse un
+peu rassur&eacute;. Et il repla&ccedil;ait &agrave; son chapeau de fer la m&egrave;che de son
+arquebuse.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Mon p&egrave;re est le roi Nacbuc et ma m&egrave;re la reine Nacbuca. Ioup! ioup!
+iou!&raquo; r&eacute;pondit le nain, tirant la langue d'un empan et pirouettant deux
+tours sur un pied.</p>
+
+<p>Cette fois le soudard claqua des dents. Heureusement il se ressouvint
+qu'il avait un chapelet pendu &agrave; son ceinturon de buffle.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Si votre p&egrave;re est le roi Nacbuc, <i>pater noster</i>, et votre m&egrave;re la
+reine Nacbuca, <i>qui es in coelis</i>, vous &ecirc;tes donc le diable,
+<i>sanctificetur nomen tuum</i>? balbutia-t-il demi-mort de frayeur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh non! dit le porte-falot, je suis le nain de Monseigneur le roi qui
+arrive cette nuit de Compi&egrave;gne, et qui me d&eacute;p&ecirc;che devant pour faire
+ouvrir la poterne du Louvre. Le mot de passe est: Dame Anne de Bretagne
+et saint Aubin du Cormier.&raquo;</p>
+
+
+
+<h3 class="top"><a name="livre_4_III" id="livre_4_III"></a>III</h3>
+
+<h3>LES FLAMANDS.</h3>
+
+<p class="qu-two-up">
+Les Flamands, gent mutine et t&ecirc;tue.<br />
+<br />
+<i>M&eacute;moires d'Olivier de la Marche</i>.<br />
+</p>
+
+<p>La bataille durait depuis none, quand ceux de Bruges l&acirc;ch&egrave;rent le pied
+et tourn&egrave;rent le dos. Il y eut alors, d'une part si &eacute;pais d&eacute;sarroi, et
+de l'autre si rude poursuite, qu'au passage du pont bon nombre de
+r&eacute;volt&eacute;s cro&ucirc;l&egrave;rent p&ecirc;le-m&ecirc;le, hommes, &eacute;tendards, chariots, dans la
+rivi&egrave;re.</p>
+
+<p>Le comte entra le lendemain dans Bruges avec une merveilleuse cohue de
+chevaliers. Le pr&eacute;c&eacute;daient ses h&eacute;rauts d'armes qui sonnaient
+horriblement de la trompette. Quelques pillards, la dague au poing,
+couraient &ccedil;&agrave; et l&agrave;, et devant eux fuyaient des pourceaux &eacute;pouvant&eacute;s.</p>
+
+<p>C'est vers l'h&ocirc;tel de ville que se dirigeait la cavalcade hennissante.
+L&agrave; s'agenouill&egrave;rent le bourguemestre et les &eacute;chevins, criant merci,
+mantels et chaperons par terre. Mais le comte avait jur&eacute;, les deux
+doigts sur la Bible, d'exterminer le sanglier rouge dans sa bauge.</p>
+
+<p>&laquo;Monseigneur!</p>
+
+<p>&mdash;Ville br&ucirc;l&eacute;e!</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur!</p>
+
+<p>&mdash;Bourgeois pendus!&raquo;</p>
+
+<p>On ne bouta le feu qu'&agrave; un faubourg de la ville, on ne pendit aux gibets
+que les capitaines de la milice, et le sanglier rouge fut effac&eacute; des
+banni&egrave;res. Bruges s'&eacute;tait rachet&eacute; pour cent mille &eacute;cus d'or.</p>
+
+
+
+<h3 class="top"><a name="livre_4_IV" id="livre_4_IV"></a>IV</h3>
+
+<h3>LA CHASSE.</h3>
+
+<h4>(1412)</h4>
+
+<p class="qu-two-up">
+Allons! courre un petit le cerf, ce lui dit-il.<br />
+<br />
+<i>Po&eacute;sies in&eacute;dites</i>.<br />
+</p>
+
+<p>Et la chasse allait, allait, claire &eacute;tant la journ&eacute;e, par les monts et
+les vaux, par les champs et les bois; les varlets courant, les trompes
+fanfarant, les chiens aboyant, les faucons volant, et les deux cousins
+c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te chevauchant, et per&ccedil;ant de leurs &eacute;pieux cerfs et sangliers
+dans la ram&eacute;e, de leurs arbal&egrave;tes h&eacute;rons et cigognes dans les airs.</p>
+
+<p>&laquo;Cousin, dit Hubert &agrave; Regnault, il me semble que, pour avoir scell&eacute;
+notre paix ce matin, vous n'&ecirc;tes point en ga&icirc;t&eacute; de coeur?</p>
+
+<p>&mdash;Oui-d&agrave;!&raquo; lui r&eacute;pondit-on.</p>
+
+<p>Regnault avait l'oeil rouge d'un fou ou d'un damn&eacute;; Hubert &eacute;tait
+soucieux; et la chasse toujours allait, toujours allait, claire &eacute;tant la
+journ&eacute;e, par les monts et les vaux, par les champs et les bois.</p>
+
+<p>Mais voil&agrave; que soudain une troupe de gens de pied, embusqu&eacute;s dans la
+baume des f&eacute;es, se rua, la lance bas, sur la chasse joyeuse. Regnault
+d&eacute;ga&icirc;na son &eacute;p&eacute;e, et ce fut,&mdash;signez-vous d'horreur!&mdash;pour en bailler
+plusieurs coups au travers du corps de son cousin qui vida les &eacute;triers.</p>
+
+<p>&laquo;Tue, tue!&raquo; criait le Ganelon.</p>
+
+<p>Notre-Dame! quelle piti&eacute;!&mdash;Et la chasse n'allait plus, claire &eacute;tant la
+journ&eacute;e, par les monts et les vaux, par les champs et les bois.</p>
+
+<p>Devant Dieu soit l'&acirc;me d'Hubert sire de Maugiron, piteusement meurtri le
+troisi&egrave;me jour de juillet, l'an quatorze cent douze; et les diables
+aient l'&acirc;me de Regnault sire de l'Aub&eacute;pine, son cousin et son meurtrier!
+Amen.</p>
+
+
+
+<h3 class="top"><a name="livre_4_V" id="livre_4_V"></a>V</h3>
+
+<h3>LES REITRES.</h3>
+
+<p class="qu-two-up">
+Or, un jour Hilarion fut tent&eacute;
+par un d&eacute;mon femelle qui lui pr&eacute;senta
+une coupe de vin et des fleurs.<br />
+<br />
+<i>Vies des P&egrave;res du d&eacute;sert.</i><br />
+</p>
+
+<p>Trois re&icirc;tres noirs, trouss&eacute;s chacun d'une boh&eacute;mienne, essayaient, vers
+minuit, de s'introduire au moustier avec la clef de quelque ruse.</p>
+
+<p>&laquo;Hol&agrave;! hol&agrave;!&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un d'eux qui se haussait debout sur l'&eacute;trier.</p>
+
+<p>&laquo;Hol&agrave;! un g&icirc;te contre l'orage! Quelle m&eacute;fiance avez-vous? regardez au
+pertuis. Ces mignonnes qui nous lient en croupe, ces barillets que nous
+guindons en bandouli&egrave;re, ne sont-ce point filles de quinze ans et vin &agrave;
+boire?</p>
+
+<p>Le moustier semblait dormir.</p>
+
+<p>&laquo;Hol&agrave;! hol&agrave;!&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une d'elles grelottant de froid.</p>
+
+<p>&laquo;Hol&agrave;! un g&icirc;te, au nom de la beno&icirc;te m&egrave;re du Sauveur! Nous sommes des
+p&egrave;lerins fourvoy&eacute;s. La vitre de nos reliquaires, le bord de nos
+chaperons, les plis de nos manteaux ruissellent de pluie, et nos
+destriers, qui tr&eacute;buchent de fatigue, ont perdu leurs fers par les
+chemins.&raquo;</p>
+
+<p>Une clart&eacute; rayonna au mitan fendu de la porte.</p>
+
+<p>&laquo;Arri&egrave;re, d&eacute;mons de la nuit!&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;taient le prieur et ses moines processionnellement arm&eacute;s de cierges.</p>
+
+<p>&laquo;Arri&egrave;re, filles du mensonge! Dieu nous garde, si vous &ecirc;tes chair et os,
+et si vous n'&ecirc;tes pas fant&ocirc;mes, d'h&eacute;berger en notre pourpris des
+pa&iuml;ennes ou tout au moins des schismatiques!</p>
+
+<p>&mdash;Sus! sus!&mdash;cri&egrave;rent les t&eacute;n&eacute;breux cavaliers,&mdash;sus! sus!&raquo; Et leur galop
+fut balay&eacute; au loin dans le tourbillon du vent, de la rivi&egrave;re et des
+bois.</p>
+
+<p>&laquo;Rebouter ainsi des p&eacute;cheresses de quinze ans que nous aurions induites
+en p&eacute;nitence! grommelait un jeune moine blond et bouffi comme un
+ch&eacute;rubin.</p>
+
+<p>&mdash;Fr&egrave;re! lui murmura l'abb&eacute; dans le cornet de l'oreille, vous oubliez
+que Madame Ali&eacute;nor et sa ni&egrave;ce nous attendent l&agrave;-haut pour les
+confesser.</p>
+
+
+
+<h3 class="top"><a name="livre_4_VI" id="livre_4_VI"></a>VI</h3>
+
+<h3>LES GRANDES COMPAGNIES.</h3>
+
+<p class="qu-two-up">
+Urbem ingredientur, per muros<br />
+current, domos conscendent, per<br />
+fenestras intrabunt quasi fur.<br />
+<br />
+<i>Le proph&egrave;te</i> JOEL, chap. II, v. 9<br />
+</p>
+
+<h5>I</h5>
+
+<p>Quelques maraudeurs, &eacute;gar&eacute;s dans les bois, se chauffaient &agrave; un feu de
+veille, autour duquel s'&eacute;paississaient la ram&eacute;e, les t&eacute;n&egrave;bres et les
+fant&ocirc;mes.</p>
+
+<p>&laquo;Oyez la nouvelle! dit un arbal&eacute;trier. Le roi Charles cinqui&egrave;me nous
+d&eacute;p&ecirc;che messire Bertrand du Guesclin avec des paroles d'appointement;
+mais on n'englue pas le diable comme un merle &agrave; la pip&eacute;e.&raquo;</p>
+
+<p>Ce ne fut qu'un rire dans la bande, et cette ga&icirc;t&eacute; sauvage redoubla
+encore, lorsqu'une cornemuse qui se d&eacute;senflait pleurnicha comme un
+marmot &agrave; qui perce une dent.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'est ceci? r&eacute;pliqua enfin un archer, n'&ecirc;tes-vous pas las de cette vie
+oisive? Avez-vous pill&eacute; assez de ch&acirc;teaux, de monast&egrave;res? Moi je ne suis
+ni sao&ucirc;l, ni repu. Foin de Jacques d'Arquiel, notre capitaine!&mdash;Le loup
+n'est plus qu'un l&eacute;vrier.&mdash;Et vive messire Bertrand du Guesclin, s'il me
+soudoie &agrave; ma taille et me rue par les guerres!</p>
+
+<p>Ici la flamme des tisons rougeoya et bleuit, et les faces des routiers
+bleuirent et rougeoy&egrave;rent. Un coq chanta dans une ferme.</p>
+
+<p>&laquo;Le coq a chant&eacute; et saint Pierre a reni&eacute; Notre-Seigneur!&raquo; murmura
+l'arbal&eacute;trier en se signant.</p>
+
+
+<h5>II</h5>
+
+<p>&laquo;No&euml;l! No&euml;l! Par ma ga&icirc;ne, il pleut des carolus!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en b&acirc;illerai &agrave; chacun une boissel&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Point de gab?</p>
+
+<p>&mdash;Foi de chevalerie!</p>
+
+<p>&mdash;Et qui vous b&acirc;illera, &agrave; vous, si grosse chevance?</p>
+
+<p>&mdash;La guerre.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave;?</p>
+
+<p>&mdash;En Espagnes. M&eacute;cr&eacute;ants y remuent l'or &agrave; la pelle, y ferrent d'or leurs
+hacquen&eacute;es. Le voyage vous duit-il? Nous ran&ccedil;onnerons au pourchas les
+Maures qui sont des Philistins!</p>
+
+<p>&mdash;C'est loin, messire, les Espagnes!</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez des semelles &agrave; vos souliers.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne suffit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Les argentiers du roi vous compteront cent mille florins pour vous
+bouter le coeur au ventre.</p>
+
+<p>&mdash;Tope! nous rangeons autour des fleurs de lys de votre banni&egrave;re la
+branche d'&eacute;pine de nos bourguignotes. Que ramage la ballade?</p>
+
+<p class="verse">
+Oh! du routier<br />
+Le gai m&eacute;tier!<br />
+</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! vos tentes sont-elles abattues? vos basternes sont-elles
+charg&eacute;s? D&eacute;campons.&mdash;Oui, mes soudrilles, plantez ici &agrave; votre d&eacute;part un
+gland, il sera, &agrave; votre retour, un ch&ecirc;ne!&raquo;</p>
+
+<p>Et l'on entendait aboyer les meutes de Jacques d'Arquiel qui courait le
+cerf &agrave; mi-c&ocirc;te.</p>
+
+
+<h5>III</h5>
+
+<p>Les routiers &eacute;taient en marche, s'&eacute;loignant par troupes, l'haquebutte
+sur l'&eacute;paule. Un archer se querellait &agrave; l'arri&egrave;re-garde avec un juif.</p>
+
+<p>L'archer leva trois doigts.</p>
+
+<p>Le juif en leva deux.</p>
+
+<p>L'archer lui cracha au visage.</p>
+
+<p>Le juif essuya sa barbe.</p>
+
+<p>L'archer leva trois doigts.</p>
+
+<p>Le juif en leva deux.</p>
+
+<p>L'archer lui d&eacute;tacha un soufflet.</p>
+
+<p>Le juif leva trois doigts.</p>
+
+<p>&laquo;Deux carolus ce pourpoint, larron! s'&eacute;cria l'archer.</p>
+
+<p>&mdash;Mis&eacute;ricorde! en voici trois, s'&eacute;cria le juif.&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un magnifique pourpoint de velours broch&eacute; d'un corps de chasse
+d'argent sur les manches. Il &eacute;tait trou&eacute; et sanglant.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 35%;" />
+<p class="dedic">A M. P.-J. David, statuaire.</p>
+
+
+<h3 class="top"><a name="livre_4_VII" id="livre_4_VII"></a>VII</h3>
+
+<h3>LES L&Eacute;PREUX.</h3>
+
+<p class="qu-two-up">
+N'approche mie de ces lieux<br />
+Cy est le chenil du l&eacute;preux.<br />
+<br />
+<i>Le Lai du l&eacute;preux.</i><br />
+</p>
+
+<p>Chaque matin, d&egrave;s que les ram&eacute;es avaient bu l'aiguail, roulait sur ses
+gonds la porte de la Maladrerie, et les l&eacute;preux, semblables aux antiques
+anachor&egrave;tes, s'enfon&ccedil;aient tout le jour parmi le d&eacute;sert, vall&eacute;es
+adamites, &eacute;dens primitifs dont les perspectives lointaines, tranquilles,
+vertes et bois&eacute;es, ne se peuplaient que de biches broutant l'herbe
+fleurie, et que de h&eacute;rons p&ecirc;chant dans de clairs mar&eacute;cages.</p>
+
+<p>Quelques-uns avaient d&eacute;frich&eacute; des courtils: une rose leur &eacute;tait plus
+odorante, une figue plus savoureuse, cultiv&eacute;es de leurs mains. Quelques
+autres courbaient des nasses d'osier, ou taillaient des hanaps de buis,
+dans des grottes de rocaille ensabl&eacute;es d'une source vive et tapiss&eacute;e
+d'un liseron sauvage. C'est ainsi qu'ils cherchaient &agrave; tromper les
+heures si rapides pour la joie, si lentes pour la souffrance!</p>
+
+<p>Mais il y en avait qui ne s'asseyaient m&ecirc;me plus au seuil de la
+Maladrerie. Ceux-l&agrave;, ext&eacute;nu&eacute;s, &eacute;languis, dolents, qu'avait marqu&eacute;s d'une
+croix la science des mires, promenaient leur ombre entre les quatre
+murailles d'un clo&icirc;tre, hautes et blanches, l'oeil sur le cadran solaire
+dont l'aiguille h&acirc;tait la fuite de leur vie et l'approche de leur
+&eacute;ternit&eacute;.</p>
+
+<p>Et lorsque, adoss&eacute;s contre les lourds piliers, ils se plongeaient en
+eux-m&ecirc;mes, rien n'interrompait le silence de ce clo&icirc;tre, sinon les cris
+d'un triangle de cigognes qui labouraient la nue, le sautillement du
+rosaire d'un moine qui s'esquivait par un corridor, et le r&acirc;le de la
+cr&eacute;celle des veilleurs qui, le soir, acheminaient d'une galerie ces
+mornes reclus &agrave; leurs cellules.</p>
+
+
+
+<h3 class="top"><a name="livre_4_VIII" id="livre_4_VIII"></a>VIII</h3>
+
+<h3>A UN BIBLIOPHILE.</h3>
+
+<p class="qu-two-up">
+Mes enfants, il n'y a plus de<br />
+chevaliers que dans les livres.<br />
+<br />
+<i>Conte d'une grand'm&egrave;re &agrave; ses<br />
+petits enfants.</i><br />
+</p>
+
+<p>Pourquoi restaurer les histoires vermoulues et poudreuses du moyen-&acirc;ge,
+lorsque la chevalerie s'en est all&eacute;e pour toujours, accompagn&eacute;e des
+concerts de ses m&eacute;nestrels, des enchantements de ses f&eacute;es et de la
+gloire de ses preux?</p>
+
+<p>Qu'importent &agrave; ce si&egrave;cle incr&eacute;dule nos merveilleuses l&eacute;gendes: saint
+Georges rompant une lance contre Charles VII au tournoi de Lu&ccedil;on, le
+Paraclet descendant &agrave; la vue de tous sur le concile de Trente assembl&eacute;,
+et le Juif errant abordant pr&egrave;s de la cit&eacute; de Langres l'&eacute;v&ecirc;que de
+Gotzelin, pour lui raconter la passion de Notre-Seigneur.</p>
+
+<p>Les trois sciences du chevalier sont aujourd'hui m&eacute;pris&eacute;es. Nul n'est
+plus curieux d'apprendre quel &acirc;ge a le gerfaut qu'on chaperonne, de
+quelles pi&egrave;ces le b&acirc;tard &eacute;cart&egrave;le son &eacute;cu, et &agrave; quelle heure de la nuit
+Mars entre en conjonction avec V&eacute;nus.</p>
+
+<p class="p-fin">Toute tradition de guerre et d'amour s'oublie, et mes fabels n'auraient
+pas m&ecirc;me le sort de la complainte de Genevi&egrave;ve de Brabant, dont le
+colporteur d'images ne sait plus le commencement et n'a jamais su la
+fin.</p>
+
+
+<p class="center">
+Ici finit le quatri&egrave;me<br />
+Livre des Fantaisies<br />
+De Gaspard<br />
+De la<br />
+Nuit<br />
+</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<p class="center">
+Ici commence le cinqui&egrave;me<br />
+Livre des Fantaisies<br />
+De Gaspard<br />
+De la<br />
+Nuit<br />
+</p>
+
+<hr class="non-vis" style="width: 95%;" />
+<h2>ESPAGNE ET ITALIE</h2>
+
+
+
+<h3 class="top"><a name="livre_5_I" id="livre_5_I"></a>I</h3>
+
+<h3>LA CELLULE.</h3>
+
+<p class="qu-two-up">
+L'Espagne, pays classique des
+imbroglios, des coups de stylet, des
+s&eacute;r&eacute;nades et des auto-da-f&eacute;s.<br />
+<br />
+<i>Extrait d'une Revue litt&eacute;raire.</i><br />
+</p>
+
+<p class="qu-two">
+. . . . . . . . . . . . . Et je n'entendrai plus<br />
+Les verrous se fermer sur l'&eacute;ternel reclus.<br />
+<br />
+ALFRED DE VIGNY.&mdash;<i>La Prison</i>.<br />
+</p>
+
+<p>Les moines tondus se prom&egrave;nent l&agrave;-bas, silencieux et m&eacute;ditatifs, un
+rosaire &agrave; la main, et mesurent lentement de piliers en piliers, de
+tombes en tombes, le pav&eacute; du clo&icirc;tre, qu'habite un faible &eacute;cho.</p>
+
+<p>Toi, sont-ce l&agrave; tes loisirs, jeune reclus qui, seul dans ta cellule,
+t'amuses &agrave; tracer des figures diaboliques sur les pages blanches de ton
+livre d'oraisons, et &agrave; farder d'une ocre impie les joues osseuses de
+cette t&ecirc;te de mort?</p>
+
+<p>Il n'a pas oubli&eacute;, le jeune reclus, que sa m&egrave;re est une gitana, que son
+p&egrave;re est un chef de voleurs; et il aimerait mieux entendre, au point du
+jour, la trompette sonner le boute-selle pour monter &agrave; cheval, que la
+cloche tinter matines pour courir &agrave; l'&eacute;glise!</p>
+
+<p>Il n'a pas oubli&eacute; qu'il a dans&eacute; le bol&eacute;ro sous les rochers de la sierre
+de Grenade avec une brune aux boucles d'oreilles d'argent, aux
+castagnettes d'ivoire; et il aimerait mieux faire l'amour dans le camp
+des boh&eacute;miens que prier Dieu dans le couvent.</p>
+
+<p>Une &eacute;chelle a &eacute;t&eacute; tress&eacute;e en secret de la paille du grabat; deux
+barreaux ont &eacute;t&eacute; sci&eacute;s sans bruit par la lime sourde; et du couvent &agrave; la
+sierra de Grenade, il y a moins loin que de l'enfer au paradis.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t que la nuit aura clos tous les yeux, endormi tous les soup&ccedil;ons,
+le jeune reclus rallumera sa lampe et s'&eacute;chappera de sa cellule &agrave; pas
+furtifs, un tromblon sous sa robe.</p>
+
+
+
+
+<h3 class="top"><a name="livre_5_II" id="livre_5_II"></a>II</h3>
+
+<h3>LES MULETIERS.</h3>
+
+<p class="qu-one-up">
+Celui-ci n'interrompait sa
+longue romance que pour encourager ses
+mules en leur donnant le nom de belles
+et valeureuses, ou pour les gourmander,
+en les appelant paresseuses et
+obstin&eacute;es.<br />
+<br />
+CHATEAUBRIAND.&mdash;<i>Le dernier
+Abencerage</i>.<br />
+</p>
+
+<p>Elles &eacute;grainent le rosaire ou nattent leurs cheveux, les brunes
+Andalouses nonchalamment berc&eacute;es au pas de leurs mules; quelques-uns des
+arri&egrave;res chantent le cantique des p&egrave;lerins de Saint-Jacques r&eacute;p&eacute;t&eacute; par
+les cent cavernes de la sierra, les autres tirent des coups de carabine
+contre le soleil.</p>
+
+<p>&laquo;Voici la place, dit un des guides, o&ugrave; nous avons enterr&eacute; la semaine
+derni&egrave;re Jos&eacute; Mat&eacute;os, tu&eacute; d'une balle &agrave; la nuque dans une attaque de
+brigands. La fosse a &eacute;t&eacute; fouill&eacute;e, et le corps a disparu.</p>
+
+<p>&mdash;Le corps n'est pas loin, dit un muletier, je l'aper&ccedil;ois qui flotte au
+fond de la ravine, gonfl&eacute; d'eau comme une outre.</p>
+
+<p>&mdash;Notre-Dame d'Atocha, prot&eacute;gez-nous! s'&eacute;criaient les brunes Andalouses
+nonchalamment berc&eacute;es au pas de leurs mules.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle est cette hutte &agrave; la pointe d'une roche? demanda un hidalgo par
+la porti&egrave;re de sa chaise. Est-ce la cabane des b&ucirc;cherons qui ont
+pr&eacute;cipit&eacute; dans le gouffre &eacute;cumeux du torrent ces gigantesques troncs
+d'arbres, ou celle des bergers qui paissent leurs ch&egrave;vres ext&eacute;nu&eacute;es sur
+ces pentes st&eacute;riles?</p>
+
+<p>&mdash;C'est, r&eacute;pondit un muletier, la cellule d'un vieil ermite qui a &eacute;t&eacute;
+trouv&eacute; mort, cet automne, en son lit de feuilles. Une corde lui serrait
+le cou, et sa langue lui pendait hors de la bouche.</p>
+
+<p>&mdash;Notre-Dame d'Atocha, prot&eacute;gez-nous! s'&eacute;criaient les brunes Andalouses
+nonchalamment berc&eacute;es au pas de leurs mules.</p>
+
+<p>&mdash;Ces trois cavaliers cach&eacute;s dans leurs manteaux, qui, passant pr&egrave;s de
+nous, nous ont si bien observ&eacute;s, ne sont pas des n&ocirc;tres. Qui sont-ils?
+demanda un moine &agrave; la barbe et &agrave; la robe toutes poudreuses.</p>
+
+<p>&mdash;Si ce ne sont, r&eacute;pondit un muletier, des alguazils du village de
+Cienfugos en tourn&eacute;e, ce sont des voleurs qu'aura envoy&eacute;s &agrave; la
+d&eacute;couverte l'infernal Gil Pueblo, leur capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Notre-Dame d'Atocha, prot&eacute;gez-nous! s'&eacute;criaient les brunes Andalouses
+nonchalamment berc&eacute;es au pas de leurs mules.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous entendu ce coup d'espingole qu'on a l&acirc;ch&eacute; l&agrave;-haut parmi les
+broussailles? demanda un marchand d'encre, si pauvre qu'il cheminait
+pieds nus. Voyez! la fum&eacute;e s'&eacute;vapore dans l'air!</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont, r&eacute;pondit un muletier, nos gens qui battent les buissons &agrave; la
+ronde, et br&ucirc;lent des amorces pour amuser les brigands. Senors et
+senorines, courage, et piquez des deux.</p>
+
+<p>&mdash;Notre-Dame d'Atocha, prot&eacute;gez-nous! s'&eacute;criaient les brunes Andalouses
+nonchalamment berc&eacute;es au pas de leurs mules.</p>
+
+<p>Et tous les voyageurs prirent le galop au milieu d'un nuage de poussi&egrave;re
+qu'enflammait le soleil; les mules d&eacute;filaient entre d'&eacute;normes blocs de
+granit, le torrent mugissait dans de bouillonnants entonnoirs, les
+for&ecirc;ts pliaient avec d'immenses craquements; et de ces profondes
+solitudes que remuait le vent sortaient des voix confus&eacute;ment mena&ccedil;antes,
+qui tant&ocirc;t s'approchaient, tant&ocirc;t s'&eacute;loignaient, comme si une troupe de
+voleurs r&ocirc;dait aux environs.</p>
+
+
+
+<h3 class="top"><a name="livre_5_III" id="livre_5_III"></a>III</h3>
+
+<h3>LE MARQUIS D'AROCA.</h3>
+
+<p class="qu-two-up">
+Mets-toi voleur de grand<br />
+chemin, tu gagneras ta vie.<br />
+<br />
+CALDERON.<br />
+</p>
+
+<p>Qui n'aime, aux jours de la canicule dans les bois, lorsque les geais
+criards se disputent la ram&eacute;e et l'ombre, un lit de mousse et la feuille
+&agrave; l'envers du ch&ecirc;ne?</p>
+
+<hr class="txt" />
+
+<p>Les deux larrons b&acirc;ill&egrave;rent, demandant l'heure au boh&eacute;mien qui les
+poussait du pied comme des pourceaux.</p>
+
+<p>&laquo;Debout! r&eacute;pondit celui-ci, debout! Il est l'heure de d&eacute;camper. Le
+marquis d'Aroca flaire notre piste avec six alguazils.</p>
+
+<p>&mdash;Qui? le marquis d'Aroca, dont j'ai escamot&eacute; la montre &agrave; la procession
+des r&eacute;v&eacute;rends p&egrave;res dominicains de Santillane! dit l'un.</p>
+
+<p>&mdash;Le marquis d'Aroca, dont j'ai enfourch&eacute; la mule &agrave; la foire de
+Salamanque! dit l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Lui-m&ecirc;me, r&eacute;pliqua le gitano; h&acirc;tons-nous de gagner le couvent des
+trappistes pour nous y cacher une neuvaine sous le froc!</p>
+
+<p>&mdash;Halte-l&agrave;! un moment! rendez-moi d'abord ma montre et ma mule!</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le marquis d'Aroca, &agrave; la t&ecirc;te de ses six alguazils, lequel
+&eacute;cartait d'une main le feuillage blanc des noisetiers, et de l'autre
+signait au front les brigands de la pointe de son &eacute;p&eacute;e.</p>
+
+
+
+
+<h3 class="top"><a name="livre_5_IV" id="livre_5_IV"></a>IV</h3>
+
+<h3>HENRIQUEZ.</h3>
+
+<p class="qu-two-up">
+Je le vois bien, il est dans ma
+destin&eacute;e d'&ecirc;tre pendu ou mari&eacute;.<br />
+<br />
+LOPE DE VEGA.<br />
+</p>
+
+<p>&laquo;Il y a un an que je vous commande, leur dit le capitaine, qu'un autre
+me succ&egrave;de. J'&eacute;pouse une riche veuve de Cordoue, et je renonce au stylet
+du brigand pour la baguette du corr&eacute;gidor.&raquo;</p>
+
+<p>Il ouvrit le coffre: c'&eacute;tait le tr&eacute;sor &agrave; partager, p&ecirc;le-m&ecirc;le des vases
+sacr&eacute;s, des bijoux, des quadruples, une pluie de perles et une rivi&egrave;re
+de diamants.</p>
+
+<p>&laquo;A toi Henriquez, les boucles d'oreilles et la bague du marquis d'Aroca!
+&agrave; toi qui l'a tu&eacute; d'un coup de carabine dans sa chaise de poste!&raquo;</p>
+
+<p>Henriquez coula &agrave; son doigt la topaze ensanglant&eacute;e, et pendit &agrave; ses
+oreilles les am&eacute;thystes taill&eacute;es en forme de gouttes de sang.</p>
+
+<p>Tel fut le sort de ces boucles d'oreilles dont s'&eacute;tait par&eacute;e la duchesse
+de M&eacute;dina-Coeli, et qu'Henriquez, un mois plus tard, donna en &eacute;change
+d'un baiser &agrave; la fille de ge&ocirc;lier de la prison!</p>
+
+<p>Tel fut le sort de cette bague qu'un hidalgo avait achet&eacute;e d'un &eacute;mir au
+prix d'une blanche cavale, et dont Henriquez paya un verre d'eau-de-vie,
+quelques minutes avant d'&ecirc;tre pendu!</p>
+
+
+
+<h3 class="top"><a name="livre_5_V" id="livre_5_V"></a>V</h3>
+
+<h3>L'ALERTE.</h3>
+
+<p class="qu-two-up">
+Ne se s&eacute;parant jamais plus de
+sa carabine que Dona In&egrave;s de la bague
+du bien aim&eacute;!<br />
+<br />
+<i>Chanson espagnole</i>.<br />
+</p>
+
+<p>La Posada<a name="FNanchor_1_18" id="FNanchor_1_18"></a><a href="#Footnote_1_18" class="fnanchor">[1]</a>, un paon sur son toit, allumait ses vitres &agrave; l'incendie
+lointain du soleil couchant, et le sentier serpentait lumineux dans la
+montagne.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>&laquo;Chut! n'avez-vous rien entendu, vous autres? demanda un des gu&eacute;rillas,
+collant son oreille &agrave; la fente du volet.</p>
+
+<p>&mdash;Ma mule, r&eacute;pondit un arri&eacute;ro, a fait un pet dans l'&eacute;curie.</p>
+
+<p>&mdash;Gavache! s'&eacute;cria le brigand, est-ce pour un pet de ta mule que j'arme
+cette carabine? Alerte! alerte! Une trompette! voici les dragons
+jaunes.&raquo;</p>
+
+<p>Et soudain, au chocs des pots, aux grincements de la guitare, au rire
+des servantes, au brouhaha de la foule, succ&eacute;da un silence &agrave; travers
+lequel e&ucirc;t bourdonn&eacute; le vol d'une mouche.</p>
+
+<p>Mais ce n'&eacute;tait que la corne d'un vacher. Les arri&eacute;ros, avant de brider
+leurs mules pour gagner le large, achev&egrave;rent leur outre &agrave; moiti&eacute; bue; et
+les bandits, qu'aga&ccedil;aient en vain les grasses maritornes de la noire
+h&ocirc;tellerie, grimp&egrave;rent aux soupentes, en b&acirc;illant d'ennui, de fatigue et
+de sommeil.</p>
+
+
+
+
+<h3 class="top"><a name="livre_5_VI" id="livre_5_VI"></a>VI</h3>
+
+<h3>PADRE PUGNACCIO.</h3>
+
+<p class="qu-two-up">
+Rome est une ville o&ugrave; il y a
+plus de sbires que de citadins, plus de
+moines que de sbires.<br />
+<br />
+<i>Voyage en Italie.</i><br />
+</p>
+
+<p class="qu-two">
+Rira bien qui rira le dernier.<br />
+<br />
+<i>Proverbe populaire.</i><br />
+</p>
+
+<p>Padre Pugnaccio, le cr&acirc;ne hors du capuce, montait les escaliers du d&ocirc;me
+Saint-Pierre, entre deux d&eacute;votes envelopp&eacute;es de mantilles, et l'on
+entendait les cloches et les anges se quereller dans la nuit.</p>
+
+<p>L'une des d&eacute;votes,&mdash;c'&eacute;tait la tante,&mdash;r&eacute;citait un <i>ave</i> sur chaque
+grain de son rosaire; et l'autre,&mdash;c'&eacute;tait la ni&egrave;ce,&mdash;lorgnait du coin
+de l'oeil un joli officier des gardes du pape.</p>
+
+<p>Le moine marmottait &agrave; la vieille femme: &laquo;Dotez mon couvent.&raquo; Et
+l'officier glissait &agrave; la jeune fille un billet doux musqu&eacute;.</p>
+
+<p>La p&eacute;cheresse essuyait quelques larmes; l'ing&eacute;nue rougissait de plaisir;
+le moine calculait mille piastres &agrave; douze pour cent d'int&eacute;r&ecirc;t, et
+l'officier retroussait le poil de sa moustache dans un miroir de poche.</p>
+
+<p>Et le diable, tapi dans la grande manche de Padre Pugnaccio, ricana
+comme Polichinelle!</p>
+
+
+
+<h3 class="top"><a name="livre_5_VII" id="livre_5_VII"></a>VII</h3>
+
+<h3>LA CHANSON DU MASQUE.</h3>
+
+<p class="qu-two-up">
+Venise au visage de masque.<br />
+<br />
+LORD BYRON.<br />
+</p>
+
+<p>Ce n'est point avec le froc et le chapelet, c'est avec le tambour de
+basque et l'habit de fou que j'entreprends, moi, ce p&egrave;lerinage &agrave; la
+mort!</p>
+
+<p>Notre troupe bruyante est accourue sur la place Saint-Marc, de
+l'h&ocirc;tellerie du signor Arlecchino, qui nous avait tous convi&eacute;s &agrave; un
+r&eacute;gal de macarons &agrave; l'huile et de polenta &agrave; l'ail.</p>
+
+<p>Marions nos mains, toi qui, monarque &eacute;ph&eacute;m&egrave;re, ceins la couronne de
+papier dor&eacute;, et vous, ses grotesques sujets, qui lui formez un cort&egrave;ge
+de vos manteaux de mille pi&egrave;ces, de vos barbes de filasse et de vos
+&eacute;p&eacute;es de bois.</p>
+
+<p>Marions nos mains pour chanter et danser une ronde, oubli&eacute;s de
+l'Inquisiteur, &agrave; la splendeur magique de girandoles de cette nuit rieuse
+comme le jour.</p>
+
+<p>Chantons et dansons, nous qui sommes joyeux, tandis que ces
+m&eacute;lancoliques descendent le canal sur le banc des gondoliers, et
+pleurent en voyant pleurer les &eacute;toiles.</p>
+
+<p class="p-fin">Dansons et chantons, nous qui n'avons rien &agrave; perdre, et tandis que,
+derri&egrave;re le rideau o&ugrave; se dessine l'ennui de leurs fronts pench&eacute;s, nos
+patriciens jouent d'un coup de cartes palais et ma&icirc;tresses!</p>
+
+
+<p class="center">
+Ici finit le cinqui&egrave;me<br />
+Livre des Fantaisies<br />
+De Gaspard<br />
+De la<br />
+Nuit<br />
+</p>
+
+<p class="top">NOTE:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_18" id="Footnote_1_18"></a><a href="#FNanchor_1_18"><span class="label">[1]</span></a> Petite h&ocirc;tellerie espagnole.</p></div>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<p class="center">
+Ici commence le sixi&egrave;me<br />
+Livre des Fantaisies<br />
+De Gaspard<br />
+De la<br />
+Nuit<br />
+</p>
+
+<hr class="non-vis" style="width: 95%;" />
+<h2>SILVES</h2>
+
+
+
+<h3 class="top"><a name="livre_6_I" id="livre_6_I"></a>I</h3>
+
+<h3>MA CHAUMIERE.</h3>
+
+<p class="qu-two-up">
+En automne, les grives
+viendraient s'y reposer, attir&eacute;es par
+les baies au rouge vif du sorbier des
+oiseleurs.<br />
+<br />
+<i>Le baron</i> R. MONTHERM&Eacute;.<br />
+</p>
+
+<p class="qu-two">
+Levant ensuite les yeux, la
+bonne vieille vit comme la bise
+tourmentait les arbres et dissipait les
+traces des corneilles qui sautaient sur
+la neige autour de la grange.<br />
+<br />
+<i>Le po&egrave;te allemand</i> VOSS.&mdash;<i>Idylle</i> XIII.<br />
+</p>
+
+<p>Ma chaumi&egrave;re aurait, l'&eacute;t&eacute;, la feuill&eacute;e des bois pour parasol, et
+l'automne, pour jardin, au bord de la fen&ecirc;tre, quelque mousse qui
+ench&acirc;sse les perles de la pluie, et quelques girofl&eacute;e qui fleure
+l'amande.</p>
+
+<p>Mais l'hiver, quel plaisir! quand le matin aurait secou&eacute; ses bouquets de
+givre sur mes vitres gel&eacute;es, d'apercevoir bien loin, &agrave; la lisi&egrave;re de la
+for&ecirc;t, un voyageur qui va toujours s'amoindrissant, lui et sa monture,
+dans la neige et la brume.</p>
+
+<p>Quel plaisir! le soir, de feuilleter sous le manteau de la chemin&eacute;e
+flambante et parfum&eacute;e d'une bourr&eacute;e de geni&egrave;vre, les preux et les moines
+des chroniques, si merveilleusement portraits qu'ils semblent, les uns
+jo&ucirc;ter, les autres prier encore.</p>
+
+<p>Et quel plaisir! la nuit, &agrave; l'heure douteuse et p&acirc;le qui pr&eacute;c&egrave;de le
+point du jour, d'entendre mon coq s'&eacute;gosiller dans le gelinier et le coq
+d'une ferme lui r&eacute;pondre faiblement, sentinelle juch&eacute;e aux avant-postes
+du village endormi.</p>
+
+<p>Ah! si le roi nous lisait dans son Louvre,&mdash;&ocirc; ma muse inabrit&eacute;e contre
+les orages de la vie,&mdash;le seigneur suzerain de tant de fiefs qu'ils
+ignore le nombre de ses ch&acirc;teaux, ne nous marchanderait pas une
+chaumine!</p>
+
+
+
+<h3 class="top"><a name="livre_6_II" id="livre_6_II"></a>II</h3>
+
+<h3>JEAN DES TILLES.</h3>
+
+<p class="qu-two-up">
+C'est le tronc du vieux saule<br />
+et ses rameaux penchants.<br />
+<br />
+H. DE LATOUCHE.&mdash;<i>Le Roi<br />
+des Aulnes</i>.<br />
+</p>
+
+<p>&laquo;Ma bague, ma bague!&raquo; Et le cri de la lavandi&egrave;re effraya dans la souche
+d'un saule, un rat qui filait sa quenouille.</p>
+
+<p>Encore un tour de Jean des Tilles, l'ondin malicieux et espi&egrave;gle qui
+ruisselle, se plaint et rit sous les coups redoubl&eacute;s du battoir!</p>
+
+<p>Comme s'il ne lui suffisait pas de cueillir, aux &eacute;pais massifs de la
+rive, les n&egrave;fles m&ucirc;res qu'il noie dans le courant.</p>
+
+<p>&laquo;Jean le voleur! Jean qui p&ecirc;che et qui sera p&ecirc;ch&eacute;! Petit Jean, friture
+que j'ensevelirai blanc d'un linceul de farine dans l'huile enflamm&eacute;e de
+la po&ecirc;le!&raquo;</p>
+
+<p>Mais alors des corbeaux, qui se balan&ccedil;aient &agrave; la verte fl&egrave;che des
+peupliers, croass&egrave;rent dans le ciel moite et pluvieux.</p>
+
+<p>Et les lavandi&egrave;res, trouss&eacute;es comme des piqueurs d'ablettes, enjamb&egrave;rent
+le gu&eacute; jonch&eacute; de cailloux, d'&eacute;cume, d'herbes et de gla&iuml;euls.</p>
+
+
+
+<p class="dedic">A M. le Baron R.</p>
+
+
+<h3 class="top"><a name="livre_6_III" id="livre_6_III"></a>III</h3>
+
+<h3>OCTOBRE.</h3>
+
+<p class="qu-two-up">
+Adieu, derniers beaux jours!<br />
+<br />
+ALPH. DE LAMARTINE.&mdash;<i>L'Automne</i>.<br />
+</p>
+
+<p>Les petits Savoyards sont de retour, et d&eacute;j&agrave; leur cri interroge l'&eacute;cho
+sonore du quartier; comme les hirondelles pr&eacute;c&egrave;dent le printemps, il
+pr&eacute;c&egrave;dent l'hiver.</p>
+
+<p>Octobre, le courrier de l'hiver, heurte &agrave; la porte de nos demeures. Une
+pluie intermittente inonde la vitre offusqu&eacute;e, et le vent jonche des
+feuilles mortes du platane le perron solitaire.</p>
+
+<p>Voici venir ces veill&eacute;es de famille, si d&eacute;licieuses quand tout au dehors
+est neige, verglas et brouillards, et que les jacinthes fleurissent sur
+la chemin&eacute;e &agrave; la ti&egrave;de atmosph&egrave;re du salon.</p>
+
+<p>Voici venir la Saint-Martin et ses brandons, No&euml;l et ses bougies, le
+jour de l'an et ses joujoux, les Rois et leur f&egrave;ve, le Carnaval et sa
+marotte.</p>
+
+<p>Et P&acirc;ques enfin, P&acirc;ques aux hymnes matinales et joyeuses, P&acirc;ques dont
+les jeunes filles re&ccedil;oivent la blanche hostie et les oeufs rouges!</p>
+
+<p>Alors un peu de cendre aura effac&eacute; de nos fronts l'ennui de six mois
+d'hiver, et les petits Savoyards salueront du haut la colline et le
+hameau natal.</p>
+
+
+
+<h3 class="top"><a name="livre_6_IV" id="livre_6_IV"></a>IV</h3>
+
+<h3>CHEVREMORTE<a name="FNanchor_1_19" id="FNanchor_1_19"></a><a href="#Footnote_1_19" class="fnanchor">[1]</a>.</h3>
+
+<p class="qu-two-up">
+Et moi aussi j'ai &eacute;t&eacute; d&eacute;chir&eacute;
+par les &eacute;pines de ce d&eacute;sert, et j'y
+laisse chaque jour quelque partie de ma
+d&eacute;pouille.<br />
+<br />
+<i>Les Martyrs, livre</i> X.<br />
+</p>
+
+<p>Ce n'est point ici qu'on respire la mousse des ch&ecirc;nes et les bourgeons
+du peuplier, ce n'est point ici que les brises et les eaux murmurent
+d'amour ensemble.</p>
+
+<p>Aucun baume, le matin apr&egrave;s la pluie, le soir aux heures de la ros&eacute;e; et
+rien pour charmer l'oreille que le cri du petit oiseau en qu&ecirc;te d'un
+brin d'herbe.</p>
+
+<p>D&eacute;sert qui n'entend plus la voix de Jean-Baptiste! D&eacute;sert que n'habitent
+plus ni les hermites ni les colombes!</p>
+
+<p>Ainsi mon &acirc;me est une solitude o&ugrave;, sur le bord de l'ab&icirc;me, une main &agrave; la
+vie et l'autre &agrave; la mort, je pousse un sanglot d&eacute;sol&eacute;.</p>
+
+<p>Le po&egrave;te est comme la girofl&eacute;e qui s'attache, fr&ecirc;le et odorante, au
+granit, et demande moins de terre que de soleil.</p>
+
+<p>Mais h&eacute;las! je n'ai plus de soleil, depuis que se sont ferm&eacute;s les yeux
+si charmants qui r&eacute;chauffaient mon g&eacute;nie!</p>
+
+<p>22 Juin 1832.</p>
+
+
+
+
+<h3 class="top"><a name="livre_6_V" id="livre_6_V"></a>V</h3>
+
+<h3>ENCORE UN PRINTEMPS.</h3>
+
+<p class="qu-two-up">
+Toutes les pens&eacute;es, toutes les
+passions qui agitent le coeur mortel
+sont les esclaves de l'amour.<br />
+<br />
+COLERIDGE.<br />
+</p>
+
+<p>Encore un printemps,&mdash;encore une goutte de ros&eacute;e qui se bercera un
+moment dans mon calice amer, et qui s'en &eacute;chappera comme une larme.</p>
+
+<p>O ma jeunesse! tes joies ont &eacute;t&eacute; glac&eacute;es par les baisers du temps, mais
+tes douleurs ont surv&eacute;cu au temps qu'elles ont &eacute;touff&eacute; sur leur sein.</p>
+
+<p>Et vous qui avez parfil&eacute; la soie de ma vie, &ocirc; femmes! s'il y a eu dans
+mon roman d'amour quelqu'un de trompeur, ce n'est pas moi, quelqu'un de
+tromp&eacute;, ce n'est pas vous!</p>
+
+<p>O printemps! petit oiseau de passage, notre h&ocirc;te d'une saison qui chante
+m&eacute;lancoliquement dans le coeur du po&egrave;te et dans la ram&eacute;e du ch&ecirc;ne!</p>
+
+<p>Encore un printemps,&mdash;encore un rayon du soleil de mai au front du jeune
+po&egrave;te, parmi le monde, au front du vieux ch&ecirc;ne, parmi les bois!</p>
+
+<p>Paris, 11 Mai 1836.</p>
+
+
+
+<p class="dedic">A M. A. de Latour.</p>
+
+
+<h3 class="top"><a name="livre_6_VI" id="livre_6_VI"></a>VI</h3>
+
+<h3>LE DEUXIEME HOMME.</h3>
+
+<p class="qu-one-up">
+Et nunc, Domine, tolle quaeso,
+animam meam a me, quia melior est mihi
+mors quam vita.<br />
+<br />
+JONAS, <i>cap</i>. IV, <i>v</i>. 3.<br />
+</p>
+
+<p class="qu-one">
+J'en jure par la mort, dans un monde pareil.<br />
+Non, je ne voudrais pas rajeunir d'un soleil.<br />
+<br />
+ALPH. DE LAMARTINE.&mdash;<i>M&eacute;ditations</i>.<br />
+</p>
+
+<p>Enfer!&mdash;Enfer et paradis!&mdash;cris de d&eacute;sespoir! cris de joie!&mdash;blasph&egrave;mes
+des r&eacute;prouv&eacute;s! concerts des &eacute;lus!&mdash;&acirc;mes des morts, semblables aux ch&ecirc;nes
+de la montagne d&eacute;racin&eacute;s par les d&eacute;mons! &acirc;mes des morts, semblables aux
+fleurs de la vall&eacute;e cueillies par les anges.</p>
+
+<hr class="txt" />
+
+<p>Soleil, firmament, terre et homme, tout avait commenc&eacute;, tout avait fini.
+Une voix secoua le n&eacute;ant.&mdash;&laquo;Soleil? appela cette voix, du seuil de la
+radieuse J&eacute;rusalem.&mdash;Soleil? r&eacute;p&eacute;t&egrave;rent les &eacute;chos de l'inconsolable
+Josaphat.&raquo;&mdash;Et le soleil ouvrit ses cils d'or sur le chaos des mondes.</p>
+
+<p>Mais le firmament pendait comme un lambeau d'&eacute;tendard.&mdash;&laquo;Firmament?
+appela cette voix, du seuil de la radieuse J&eacute;rusalem.&mdash;Firmament?
+r&eacute;p&eacute;t&egrave;rent les &eacute;chos de l'inconsolable Josaphat.&raquo; Et le firmament
+d&eacute;roula aux vents ses plis de pourpre et d'azur.</p>
+
+<p>Mais la terre voguait &agrave; la d&eacute;rive, comme un navire foudroy&eacute; qui ne porte
+dans ses flancs que des cendres et des ossements.&mdash;&laquo;Terre? appela cette
+voix, du seuil de la radieuse J&eacute;rusalem.&mdash;Terre? r&eacute;p&eacute;t&egrave;rent les &eacute;chos de
+l'inconsolable Josaphat.&raquo;&mdash;Et la terre ayant jet&eacute; l'ancre, la nature
+s'assit, couronn&eacute;e de fleurs, sous le porche des montagnes aux cent
+mille colonnes.</p>
+
+<p>Mais l'homme manquait &agrave; la cr&eacute;ation, et tristes &eacute;taient la terre et la
+nature, l'une de l'absence de son roi, l'autre de l'absence de son
+&eacute;poux.&mdash;&laquo;Homme? appela cette voix, du seuil de la radieuse
+J&eacute;rusalem.&mdash;Homme? r&eacute;p&eacute;t&egrave;rent les &eacute;chos de l'inconsolable Josaphat.&raquo; Et
+l'hymne de d&eacute;livrance et de gr&acirc;ces ne brisa point le sceau dont la mort
+avait plomb&eacute; les l&egrave;vres de l'homme endormi pour l'&eacute;ternit&eacute; dans le lit
+du s&eacute;pulcre.</p>
+
+<p class="p-fin">&laquo;Ainsi soit-il! dit cette voix, et le seuil de la radieuse J&eacute;rusalem se
+voila de deux sombres ailes.&mdash;Ainsi soit-il! r&eacute;p&eacute;t&egrave;rent les &eacute;chos, et
+l'inconsolable Josaphat se remit &agrave; pleurer.&raquo;&mdash;Et la trompette de
+l'archange sonna d'ab&icirc;me en ab&icirc;me, tandis que tout croulait avec un
+fracas et une ruine immense: le firmament, la terre et le soleil, faute
+de l'homme, cette pierre angulaire de la cr&eacute;ation!</p>
+
+<p class="center">
+Ici finit le sixi&egrave;me et dernier<br />
+Livre des Fantaisies<br />
+De Gaspard<br />
+De la<br />
+Nuit<br />
+</p>
+
+<p class="top">NOTE:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_19" id="Footnote_1_19"></a><a href="#FNanchor_1_19"><span class="label">[1]</span></a> A une demi-lieue de Dijon.</p></div>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+
+<h2><a name="A_M_SAINTE-BEUVE" id="A_M_SAINTE-BEUVE"></a>A M. SAINTE-BEUVE.</h2>
+
+
+<p class="qu-two-up">
+Je prierai les lecteurs de ce
+mien labeur qu'ils veuillent prendre en
+bonne part tout ce que j'y ai &eacute;crit.<br />
+<br />
+<i>M&eacute;moires du</i> SIRE DE
+JOINVILLE.<br />
+</p>
+
+<p>L'homme est un balancier qui frappe une monnaie &agrave; son coin. Le quadruple
+porte l'empreinte de l'empereur, la m&eacute;daille, du pape, le jeton, du fou.</p>
+
+<p>Je marque mon jeton &agrave; ce jeu de la vie o&ugrave; nous perdons coup sur coup et
+o&ugrave; le diable, pour en finir, r&acirc;fle joueurs, d&eacute;s et tapis vert.</p>
+
+<p>L'empereur dicte ses ordres &agrave; ses capitaines, le pape adresse des bulles
+&agrave; la chr&eacute;tient&eacute;, et le fou &eacute;crit un livre.</p>
+
+<p>Mon livre, le voil&agrave; tel que je l'ai fait et tel qu'on doit le lire,
+avant que les commentateurs ne l'obscurcissent de leurs
+&eacute;claircissements.</p>
+
+<p>Mais ce ne sont point ces pages souffreteuses, humble labeur ignor&eacute; des
+jours pr&eacute;sents, qui ajouteront quelque lustre &agrave; le renomm&eacute;e po&eacute;tique des
+jours pass&eacute;s.</p>
+
+<p>Et l'&eacute;glantine du m&eacute;nestrel sera fan&eacute;e, que fleurira toujours la
+girofl&eacute;e, chaque printemps, aux gothiques fen&ecirc;tres des ch&acirc;teaux et des
+monast&egrave;res.</p>
+
+<p>Paris, 20 septembre 1836.</p>
+
+
+<hr style='width: 95%;' />
+
+
+<h2>PIECES D&Eacute;TACH&Eacute;ES</h2>
+
+<h2>EXTRAITES DU PORTEFEUILLE DE L'AUTEUR</h2>
+
+
+
+<h3 class="top"><a name="LE_BEL_ALCADE" id="LE_BEL_ALCADE"></a>LE BEL ALCADE.</h3>
+
+<p class="qu-two-up">
+Il me disait, le bel Alcade:<br />
+&laquo;Tant que pendra sur la cascade<br />
+Le saule aux rameaux chevelus,<br />
+Tu seras, vierge qui console,<br />
+Et mon &eacute;toile et ma boussole.&raquo;<br />
+Pourquoi pend donc encor le saule,<br />
+Et pourquoi ne m'aime-t-il plus?<br />
+<br />
+<i>Romance espagnole</i>.<br />
+</p>
+
+<p>C'est pour te suivre, &ocirc; bel Alcade, que je me suis exil&eacute;e de la terre
+des parfums, o&ugrave; g&eacute;missent de mon absence mes compagnes dans la prairie,
+mes colombes dans le feuillage des palmiers.</p>
+
+<p>Ma m&egrave;re, &ocirc; bel Alcade, tendit de sa couche de douleurs la main vers moi;
+cette main retomba glac&eacute;e, et je ne m'arr&ecirc;tai pas au seuil pour pleurer
+ma m&egrave;re qui n'&eacute;tait plus.</p>
+
+<p>Je n'ai point pleur&eacute;, &ocirc; bel Alcade, lorsque le soir, seule avec toi et
+notre barque errant loin du bord, les brises embaum&eacute;es de ma patrie
+traversaient les flots pour venir me trouver.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais, disais-tu alors dans tes ravissements, &ocirc; bel Alcade, j'&eacute;tais
+plus charmante que la lune, sultane de s&eacute;rail aux mille lampes d'argent.</p>
+
+<p>Tu m'aimais, &ocirc; bel Alcade, et j'&eacute;tais fi&egrave;re et heureuse: depuis que tu
+me repousses je ne suis plus qu'un humble p&eacute;cheresse qui confesse en
+pleurant la faute qu'elle a commise.</p>
+
+<p>Quand donc, &ocirc; bel Alcade, sera-t-elle &eacute;coul&eacute;e, ma source de larmes
+am&egrave;res? Quand l'eau de la fontaine du roi Alphonse ne sera plus vomie
+par la gueule des lions.</p>
+
+
+
+
+<h3 class="top"><a name="LANGE_ET_LA_FEE" id="LANGE_ET_LA_FEE"></a>L'ANGE ET LA F&Eacute;E.</h3>
+
+<p class="qu-two-up">
+Une f&eacute;e est cach&eacute;e en tout ce que tu vois.<br />
+<br />
+VICTOR HUGO.<br />
+</p>
+
+<p>Une f&eacute;e parfume la nuit mon sommeil fantastique des plus fra&icirc;ches, des
+plus tendres haleines de juillet,&mdash;cette m&ecirc;me bonne f&eacute;e qui replante en
+son chemin le b&acirc;ton du vieil aveugle &eacute;gar&eacute;, et qui essuie les larmes,
+gu&eacute;rit la douleur de la petite glaneuse dont une &eacute;pine a bless&eacute; le pied
+nu.</p>
+
+<p>La voici, me ber&ccedil;ant comme un h&eacute;ritier de l'&eacute;p&eacute;e ou de la harpe, et
+&eacute;cartant de ma couche avec une plume de paon les esprits qui me
+d&eacute;robaient mon &acirc;me pour la noyer dans un rayon de la lune ou dans une
+goutte de ros&eacute;e.</p>
+
+<p>La voici, me racontant quelqu'une de ses histoires des vall&eacute;es et des
+montagnes, soit les amours m&eacute;lancoliques des fleurs du cimeti&egrave;re, soit
+les joyeux p&egrave;lerinages des oiseaux &agrave; Notre-Dame-des-Cornouillers.</p>
+
+<hr class="txt" />
+
+<p>Mais tandis qu'elle me veillait endormi, un ange, qui descendait les
+ailes fr&eacute;missantes, du temps &eacute;toil&eacute;, posa un pied sur la rampe du
+gothique balcon, et heurta de sa palme d'argent aux vitraux peints de la
+haute fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Un s&eacute;raphin, une f&eacute;e, qui s'&eacute;taient enamour&eacute;s nagu&egrave;re l'un de l'autre au
+chevet d'une jeune mourante, qu'elle avait dou&eacute;e &agrave; sa naissance de
+toutes les gr&acirc;ces des vierges, et qu'il porta expir&eacute;e dans les d&eacute;lices
+du Paradis!</p>
+
+<p>La main qui ber&ccedil;ait mes r&ecirc;ves s'&eacute;tait retir&eacute;e avec mes r&ecirc;ves eux-m&ecirc;mes.
+J'ouvris les yeux. Ma chambre aussi profonde que d&eacute;serte s'&eacute;clairait
+silencieusement des n&eacute;bulosit&eacute;s de la lune; et le matin, il ne me reste
+plus des affections de la bonne f&eacute;e que cette quenouille: encore ne
+suis-je pas s&ucirc;r qu'elle ne soit pas de mon a&iuml;eule.</p>
+
+
+
+<h3 class="top"><a name="LA_PLUIE" id="LA_PLUIE"></a>LA PLUIE.</h3>
+
+<p class="qu-two-up">
+Pauvre oiseau que le ciel b&eacute;nit!<br />
+Il &eacute;coute les vents bruire,<br />
+Chante, et voit des gouttes d'eau luire<br />
+Comme des perles dans son nid!<br />
+<br />
+VICTOR HUGO.<br />
+</p>
+
+<p>Et cependant que ruisselle la pluie, les petits charbonniers de la
+For&ecirc;t-Noire entendent, de leur lit de foug&egrave;re parfum&eacute;e, hurler au dehors
+la bise comme un loup.</p>
+
+<p>Ils plaignent la biche fugitive que relancent les fanfares de l'orage,
+et l'&eacute;cureuil tapi au creux d'un ch&ecirc;ne, qui s'&eacute;pouvante de l'&eacute;clair
+comme de la lampe du chasseur des mines.</p>
+
+<p>Ils plaignent la famille des oiseaux, la bergeronnette qui n'a que son
+aile pour abriter sa couv&eacute;e, et le rouge-gorge dont la rose, ses amours,
+s'effeuille au vent.</p>
+
+<p>Ils plaignent jusqu'au vers luisant qu'une goutte de pluie pr&eacute;cipite
+dans des oc&eacute;ans d'un rameau de mousse.</p>
+
+<p>Ils plaignent le p&egrave;lerin attard&eacute; qui rencontre le roi Pialus et la reine
+Wilberta, car c'est l'heure o&ugrave; le roi m&egrave;ne boire son palefroi de vapeurs
+au Rhin.</p>
+
+<p>Mais ils plaignent surtout les enfants fourvoy&eacute;s qui se seraient engag&eacute;s
+dans l'&eacute;troit sentier fray&eacute; par une troupe de voleurs, ou qui se
+dirigeraient vers la lumi&egrave;re lointaine de l'ogresse.</p>
+
+<p>Et le lendemain, au point du jours, les petits charbonniers trouv&egrave;rent
+leur cabane de ram&eacute;e, d'o&ugrave; ils pipaient les grives, couch&eacute;e sur le gazon
+et leurs gluaux noy&eacute;s dans la fontaine.</p>
+
+
+
+<h3 class="top"><a name="LES_DEUX_ANGES" id="LES_DEUX_ANGES"></a>LES DEUX ANGES.</h3>
+
+<p class="qu-two-up">
+Ces deux &ecirc;tres qu'ici, la nuit, un saint myst&egrave;re....<br />
+<br />
+VICTOR HUGO.<br />
+</p>
+
+<p>&laquo;Planons, lui disais-je, sur les bois que parfument les roses;
+jouons-nous dans la lumi&egrave;re et l'azur des cieux, oiseaux de l'air, et
+accompagnons le printemps voyageur.&raquo;</p>
+
+<p>La mort me la ravit &eacute;chevel&eacute;e et livr&eacute;e au sommeil d'un &eacute;vanouissement,
+tandis que, retomb&eacute; dans la vie, je tendais en vain les bras &agrave; l'ange
+qui s'envolait.</p>
+
+<p>Oh! si la mort e&ucirc;t tint&eacute; sur notre couche les noces du cercueil, cette
+soeur des anges m'e&ucirc;t fait monter aux cieux avec elle, ou je l'eusse
+entra&icirc;n&eacute;e avec moi aux enfers!</p>
+
+<p>D&eacute;lirantes joies du d&eacute;part pour l'ineffable bonheur de deux &acirc;mes qui,
+heureuses et s'oubliant partout o&ugrave; elles ne sont plus ensemble, ne
+songent plus au retour.</p>
+
+<p>Myst&eacute;rieux voyage de deux anges qu'on e&ucirc;t vus, au point du jour,
+traverser les espaces et recevoir sur leurs blanches ailes la fra&icirc;che
+ros&eacute;e du matin!</p>
+
+<p>Et dans le vallon, triste de notre absence, notre couche f&ucirc;t demeur&eacute;e
+vide au mois des fleurs, nid abandonn&eacute; dans le feuillage.</p>
+
+
+
+<h3 class="top"><a name="LE_SOIR_SUR_LEAU" id="LE_SOIR_SUR_LEAU"></a>LE SOIR SUR L'EAU.</h3>
+
+<p class="qu-two-up">
+Bords o&ugrave; Venise est reine de la mer.<br />
+<br />
+ANDR&Eacute; CH&Eacute;NIER.<br />
+</p>
+
+<p>La noire gondole se glissait le long des palais de marbre, comme un
+bravo qui court &agrave; quelque aventure de nuit, un stylet et une lanterne
+sous sa cape,</p>
+
+<p>Un cavalier et une dame y causaient d'amour:&mdash;&laquo;Les orangers si parfum&eacute;s,
+et vous si indiff&eacute;rente! Ah! signora, vous &ecirc;tes une statue dans un
+jardin!</p>
+
+<p>&mdash;Ce baiser est-il d'une statue, mon Georgio? pourquoi
+boudez-vous?&mdash;Vous m'aimez donc?&mdash;Il n'est pas au ciel une &eacute;toile qui ne
+le sache, et tu ne le sais pas?</p>
+
+<p>&mdash;Quel est ce bruit?&mdash;Rien, sans doute le clapotement des flots qui
+monte et descend une marche des escaliers de la Giudecca.</p>
+
+<p>&mdash;Au secours! au secours!&mdash;Ah! m&egrave;re du sauveur, quelqu'un qui se
+noie!&mdash;&Eacute;cartez-vous; il est confess&eacute;&raquo;, dit un moine qui parut sur la
+terrasse.</p>
+
+<p>Et la noire gondole for&ccedil;a de rames, se glissant le long des palais de
+marbre comme un bravo qui revient de quelque aventure de nuit, un stylet
+et une lanterne sous sa cape.</p>
+
+
+
+<h3 class="top"><a name="MADAME_DE_MONTBAZON" id="MADAME_DE_MONTBAZON"></a>MADAME DE MONTBAZON.</h3>
+
+<p class="qu-two-up">
+Mme de Montbazon &eacute;tait une fort<br />
+belle cr&eacute;ature qui mourut d'amour, cela<br />
+pris &agrave; la lettre, l'autre si&egrave;cle, pour<br />
+le chevalier de la R&uuml;e qui ne l'aimait<br />
+point.<br />
+<br />
+<i>M&eacute;moires de</i> SAINT-SIMON.<br />
+</p>
+
+<p>La suivante rangea sur la table un vase de fleurs et les flambeaux de
+cire, dont les reflets moiraient de rouge et de jaune les rideaux de
+soie bleue au chevet du lit de la malade.</p>
+
+<p>&laquo;Crois-tu, Mariette, qu'il viendra?&mdash;Oh! dormez, dormez un peu,
+Madame!&mdash;Oui, je dormirai bient&ocirc;t pour r&ecirc;ver &agrave; lui toute l'&eacute;ternit&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>On entendit quelqu'un monter l'escalier. &laquo;Ah! si c'&eacute;tait lui!&raquo; murmura
+la mourante, en souriant, le papillon des tombeaux d&eacute;j&agrave; sur les l&egrave;vres.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un petit page qui apportait de la part de la reine, &agrave; Madame la
+duchesse, des confitures, des biscuits et des &eacute;lixirs sur un plateau
+d'argent.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! il ne vient pas, dit-elle d'une voix d&eacute;faillante, il ne viendra
+pas! Mariette, donne-moi une de ces fleurs que je la respire et la baise
+pour l'amour de lui!&raquo;</p>
+
+<p>Alors Madame de Montbazon, fermant les yeux, demeura immobile. Elle
+&eacute;tait morte d'amour, rendant son &acirc;me dans le parfum d'une jacinthe.</p>
+
+
+
+<h3 class="top"><a name="LAIR_MAGIQUE_DE_JEHAN_DE_VITTEAUX" id="LAIR_MAGIQUE_DE_JEHAN_DE_VITTEAUX"></a>L'AIR MAGIQUE DE JEHAN DE VITTEAUX.</h3>
+
+<p class="qu-one-up">
+C'est sans doute un des
+coqueluchiers des cornards d'&Eacute;vreux, ou
+un de la confr&eacute;rie des Enfants
+Sans-Souci de la ville de Paris, ou
+bien un m&eacute;n&eacute;trier qui chante la langue
+d'oc.<br />
+<br />
+FERDINAND LANGL&Eacute;.&mdash;<i>Fabel de
+la Dame de la belle sagesse.</i><br />
+</p>
+
+<p>La feuill&eacute;e verte et touffue: un clerc du gai savoir qui voyage avec sa
+gourde et son rebec, et un chevalier arm&eacute; d'une &eacute;norme &eacute;p&eacute;e &agrave; couper en
+deux la tour de Montl&eacute;ry.</p>
+
+<p>LE CHEVALIER:&mdash;&laquo;Halte-l&agrave;! ta gargoulette, vassal; j'ai trois grains de
+sable dans le gosier.</p>
+
+<p>LE MUSICIEN:&mdash;A votre plaisir, mais n'y buvez qu'un petit coup, d'autant
+que le vin est cher cette ann&eacute;e.</p>
+
+<p>LE CHEVALIER (<i>faisant la grimace apr&egrave;s avoir tout bu</i>):&mdash;Il est aigre
+ton vin; tu m&eacute;riterais, vassal, que je te brisasse ta gourde sur les
+oreilles.&raquo;</p>
+
+<p>Le clerc du gai savoir approcha, sans mot dire, l'archet de son rebec et
+joua l'air magique de Jehan de Vitteaux.</p>
+
+<p>Cet air e&ucirc;t d&eacute;li&eacute; les jambes d'un paralytique. Or voil&agrave; que le chevalier
+dansait sur la pelouse, son &eacute;p&eacute;e appuy&eacute;e contre l'&eacute;paule comme un
+hallebardier qui va-t-en guerre.</p>
+
+<p>&laquo;Merci! n&eacute;croman&raquo; cria-t-il bient&ocirc;t, hors d'haleine. Et il giguait
+toujours.</p>
+
+<p>&laquo;Oui-d&agrave;! payez-moi d'abord mon vin, ricana le musicien. Vos agneaux
+d'or, s'il vous pla&icirc;t, ou je vous m&egrave;ne, ainsi dansant, par les vall&eacute;es
+et les bourgs, au pas d'arme de Marsannay!</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Tiens&raquo;,&mdash;dit le chevalier, apr&egrave;s avoir fouill&eacute; &agrave; son escarcelle, et
+d&eacute;tachant son cheval dont les r&ecirc;nes &eacute;taient pass&eacute;es au rameau d'un
+ch&egrave;ne&mdash;&laquo;tiens! et m'&eacute;trangle le diable si je bois jamais &agrave; la calebasse
+d'un vilain!&raquo;</p>
+
+
+
+<h3 class="top"><a name="LA_NUIT_DAPRES_UNE_BATAILLE" id="LA_NUIT_DAPRES_UNE_BATAILLE"></a>LA NUIT D'APRES UNE BATAILLE</h3>
+
+<p class="qu-two-up">
+Et les corbeaux vont commencer.<br />
+<br />
+VICTOR HUGO.<br />
+</p>
+
+<h5>I</h5>
+
+<p>Une sentinelle, le mousquet au bras et envelopp&eacute;e dans son manteau, se
+prom&egrave;ne le long du rempart. Elle se penche entre les noirs cr&eacute;neaux de
+moment en moment, et observe d'un oeil attentif l'ennemi dans son camp.</p>
+
+
+<h5>II</h5>
+
+<p>Il allume les feux au bord des foss&eacute;s pleins d'eau; le ciel est noir; la
+for&ecirc;t est pleine de bruits; le vent chasse la fum&eacute;e vers le fleuve et se
+plaint en murmurant dans les plis des &eacute;tendards.</p>
+
+
+<h5>III</h5>
+
+<p>Aucune trompette ne trouble l'&eacute;cho; aucun chant de guerre n'est r&eacute;p&eacute;t&eacute;
+autour de la pierre du foyer; des lampes sont allum&eacute;es dans les tentes
+au chevet des capitaines morts l'&eacute;p&eacute;e &agrave; la main.</p>
+
+
+<h5>IV</h5>
+
+<p>Mais voici que la pluie ruisselle sur les pavillons; le vent qui glace
+la sentinelle engourdie, les hurlements des loups qui s'emparent du
+champ de bataille, tout annonce ce qui se passe d'&eacute;trange sur la terre
+et dans le ciel.</p>
+
+
+<h5>V</h5>
+
+<p>Toi qui reposes paisiblement au lit de la tente, souviens-toi toujours
+qu'il ne s'en est fallu peut-&ecirc;tre aujourd'hui que d'un pouce de lame
+pour percer ton coeur.</p>
+
+
+<h5>VI</h5>
+
+<p>Tes compagnons d'armes, tomb&eacute;s avec courage au premier rang, ont achet&eacute;
+de leur vie la gloire et le salut de ceux qui bient&ocirc;t les auront
+oubli&eacute;s.</p>
+
+
+<h5>VII</h5>
+
+<p>Une sanglante bataille a &eacute;t&eacute; livr&eacute;e; perdue ou gagn&eacute;e, tout sommeille
+maintenant; mais combien de braves ne s'&eacute;veilleront plus ou ne se
+r&eacute;veilleront demain que dans le ciel!</p>
+
+
+
+<h3 class="top"><a name="LA_CITADELLE_DE_WOLGAST" id="LA_CITADELLE_DE_WOLGAST"></a>LA CITADELLE DE WOLGAST.</h3>
+
+<p class="qu-two-up">
+&mdash;O&ugrave; allez-vous? qui &ecirc;tes-vous?<br />
+&mdash;Je suis porteur d'une lettre<br />
+pour le lord g&eacute;n&eacute;ral.<br />
+<br />
+<i>Woodstock</i>.&mdash;WALTER SCOTT.<br />
+</p>
+
+<p>Comme elle est calme et majestueuse la citadelle blanche, sur l'Oder,
+tandis que de toutes les embrasures les canons aboient contre la ville
+et le camp, et les couleuvrines dardent en sifflant leurs langues sur
+les eaux couleur de cuivre.</p>
+
+<p>Les soldats du roi de Prusse sont ma&icirc;tres de Wolgast, de ses faubourgs
+et de l'une et de l'autre rive du fleuve; mais l'aigle &agrave; deux t&ecirc;tes de
+l'empereur d'Allemagne berce encore ses ailerons dans les plis du
+drapeau de la citadelle.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, avec la nuit, la citadelle &eacute;teint ses soixante bouches &agrave;
+feu. Des torches s'allument dans les casemates, courent sur les
+bastions, illuminent les tours et les eaux, et une trompette g&eacute;mit dans
+les cr&eacute;neaux comme la trompette du jugement.</p>
+
+<p>Cependant la poterne de fer s'ouvre, un soldat s'&eacute;lance dans une barque
+et rame vers le camp; il aborde: &laquo;Le capitaine Beaudoin, dit-il, a &eacute;t&eacute;
+tu&eacute;; nous demandons qu'on nous permette d'envoyer son corps &agrave; sa femme
+qui habite Oderberg sur la fronti&egrave;re; lorsqu'il y aura trois jours que
+le corps voguera sur l'eau, nous signerons la capitulation.&raquo;</p>
+
+<p>Le lendemain, &agrave; midi, sortit de la triple enceinte de pieux qui h&eacute;risse
+la citadelle une barque, longue comme un cercueil, que la ville et la
+citadelle salu&egrave;rent de sept coups de canon.</p>
+
+<p>Les cloches de la ville &eacute;taient en branle, on &eacute;tait accouru &agrave; ce triste
+spectacle de tous les villages voisins, et les ailes des moulins &agrave; vent
+demeuraient immobiles sur les collines qui bordent l'Oder.</p>
+
+
+
+<h3 class="top"><a name="LE_CHEVAL_MORT" id="LE_CHEVAL_MORT"></a>LE CHEVAL MORT.</h3>
+
+<p class="qu-two-up">
+Le fossoyeur:&mdash;Je vous vendrai<br />
+de l'os pour fabriquer des boutons.<br />
+Le pialey:&mdash;Je vous vendrai de<br />
+l'os pour garnir le manche de vos<br />
+poignards.<br />
+<br />
+<i>La Boutique de l'Armurier</i>.<br />
+</p>
+
+<p>La voirie! et &agrave; gauche, sous un gazon de tr&egrave;fle et de luzerne, les
+s&eacute;pultures d'un cimeti&egrave;re; &agrave; droite, un gibet suspendu qui demande aux
+passants l'aum&ocirc;ne comme un manchot.</p>
+
+<hr class="txt" />
+<p>Celui-l&agrave;, tu&eacute; d'hier, les loups lui on d&eacute;chiquet&eacute; la chair sur le col en
+si longues aiguillettes qu'on le dirait par&eacute; encore pour la cavalcade
+d'une touffe de rubans rouges.</p>
+
+<p>Chaque nuit, d&egrave;s que la lune bl&eacute;mira le ciel, cette carcasse s'envolera,
+enfourch&eacute;e par une sorci&egrave;re qui l'&eacute;peronnera de l'os pointu de son
+talon, la bise soufflant dans l'orgue de ses flancs caverneux.</p>
+
+<p>Et s'il &eacute;tait &agrave; cette heure taciturne un oeil sans sommeil, ouvert dans
+quelque fosse du champ de repos, il se fermerait soudain, de peur de
+voir un spectre dans les &eacute;toiles.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; la lune elle-m&ecirc;me, clignant un oeil, ne luit plus de l'autre que
+pour &eacute;clairer comme une chandelle flottante ce chien, maigre vagabond,
+qui lape l'eau d'un &eacute;tang.</p>
+
+
+
+<h3 class="top"><a name="LE_GIBET" id="LE_GIBET"></a>LE GIBET.</h3>
+
+<p class="qu-two-up">
+Que vois-je remuer autour de ce gibet?<br />
+<br />
+FAUST.<br />
+</p>
+
+<p>Ah! ce que j'entends, serait-ce la bise nocturne qui glapit, ou le pendu
+qui pousse un soupir sur la fourche patibulaire?</p>
+
+<p>Serait-ce quelque grillon qui chante tapi dans la mousse et le lierre
+st&eacute;rile dont par piti&eacute; se chausse le bois?</p>
+
+<p>Serait-ce quelque mouche en chasse sonnant du cor autour de ces oreilles
+sourdes &agrave; la fanfare des hallali?</p>
+
+<p>Serait-ce quelque escarbot qui cueille en son vol in&eacute;gal un cheveu
+sanglant &agrave; son cr&acirc;ne chauve?</p>
+
+<p>Ou bien serait-ce quelque araign&eacute;e qui brode une demi-aune de mousseline
+pour cravate &agrave; ce col &eacute;trangl&eacute;?</p>
+
+<p>C'est la cloche qui tinte aux murs d'une ville, sous l'horizon, et la
+carcasse d'un pendu que rougit le soleil couchant.</p>
+
+
+
+<h3 class="top"><a name="SCARBO" id="SCARBO"></a>SCARBO.</h3>
+
+<p class="qu-two-up">
+Il regarda sous le lit, dans la
+chemin&eacute;e, dans le bahut;&mdash;personne.
+Il ne put comprendre par o&ugrave; il s'&eacute;tait
+introduit, par o&ugrave; il s'&eacute;tait &eacute;vad&eacute;.<br />
+<br />
+HOFFMANN.&mdash;<i>Contes nocturnes</i>.<br />
+</p>
+
+<p>Oh! que de fois je l'ai entendu et vu, Scarbo, lorsqu'&agrave; minuit la lune
+brille dans le ciel comme un &eacute;cu d'argent sur une banni&egrave;re d'azur sem&eacute;e
+d'abeilles d'or!</p>
+
+<p>Que de fois j'ai entendu bourdonner son rire dans l'ombre de mon alc&ocirc;ve,
+et grincer son ongle sur la soie des courtines de mon lit!</p>
+
+<p>Que de fois je l'ai vu descendre du plancher, pirouetter sur un pied et
+rouler par la chambre comme le fuseau tomb&eacute; de la quenouille d'une
+sorci&egrave;re.</p>
+
+<p>Le croyais-je alors &eacute;vanoui? le nain grandissait entre la lune et moi,
+comme le clocher d'une cath&eacute;drale gothique, un grelot d'or en branle &agrave;
+son bonnet pointu!</p>
+
+<p>Mais bient&ocirc;t son corps bleuissait, diaphane comme la cire d'une bougie,
+son visage bl&eacute;missait comme la cire d'un lumignon,&mdash;et soudain il
+s'&eacute;teignait.</p>
+
+
+
+<h3 class="top"><a name="A_M_DAVID_STATUAIRE" id="A_M_DAVID_STATUAIRE"></a>A M. DAVID, STATUAIRE.</h3>
+
+<p class="qu-two-up">
+Le talent rampe et meurt s'il<br />
+n'a des ailes d'or.<br />
+<br />
+GILBERT.<br />
+</p>
+
+<p>Non, Dieu, &eacute;clair qui flamboie dans le triangle symbolique, n'est point
+le chiffre trac&eacute; sur les l&egrave;vres de la sagesse humaine!</p>
+
+<p>Non, l'amour, sentiment na&iuml;f et chaste qui se voile de pudeur et de
+fiert&eacute; au sanctuaire du coeur, n'est point cette tendresse cavali&egrave;re qui
+r&eacute;pand les larmes de la coquetterie par les yeux du masque de
+l'innocence!</p>
+
+<p>Non, la gloire, noblesse dont les armoiries ne se vendirent jamais,
+n'est pas la savonnette &agrave; vilain qui s'ach&egrave;te, au prix du tarif, dans la
+boutique d'un journaliste!</p>
+
+<p>Et j'ai pri&eacute;, et j'ai aim&eacute;, et j'ai chant&eacute;, po&egrave;te pauvre et souffrant!
+Et c'est en vain que mon coeur d&eacute;borde de foi, d'amour et de g&eacute;nie!</p>
+
+<p>C'est que je naquis aiglon avort&eacute;! L'oeuf de mes destin&eacute;es, que n'ont
+point couv&eacute; les chaudes ailes de la prosp&eacute;rit&eacute;, est aussi creux, aussi
+vide que la noix dor&eacute;e de l'&Eacute;gyptien.</p>
+
+<p>Ah! l'homme, dis-le-moi, si tu le sais, l'homme, fr&ecirc;le jouet, gambadant
+suspendu aux fils des passions, ne serait-il qu'un pantin qu'use la vie
+et que brise la mort?</p>
+
+
+<h3>FIN</h3>
+
+
+<hr style='width: 95%;' />
+
+<h4><a name="TABLE" id="TABLE"></a>TABLE</h4>
+<p class="center">
+<a href="#GASPARD">GASPARD DE LA NUIT</a><br />
+<br />
+<a href="#PREacuteFACE">Pr&eacute;face</a><br />
+<br />
+<a href="#VICTOR_HUGO">A M. Victor Hugo</a><br />
+<br />
+<br />
+LES FANTAISIES DE GASPARD DE LA NUIT<br />
+<br />
+&Eacute;COLE FLAMANDE<br />
+<br />
+<a href="#livre_1_I">Harlem</a><br />
+<a href="#livre_1_II">Le Ma&ccedil;on</a><br />
+<a href="#livre_1_III">L'Ecolier de Leyde</a><br />
+<a href="#livre_1_IV">La Barbe pointue</a><br />
+<a href="#livre_1_V">Le Marchand de tulipes</a><br />
+<a href="#livre_1_VI">Les cinq doigts de la main</a><br />
+<a href="#livre_1_VII">La Viole de Gamba</a><br />
+<a href="#livre_1_VIII">L'Alchimiste</a><br />
+<a href="#livre_1_IX">D&eacute;part pour le Sabbat</a><br />
+<br />
+LE VIEUX PARIS<br />
+<br />
+<a href="#livre_2_I">Les deux Juifs</a><br />
+<a href="#livre_2_II">Les Gueux de nuits</a><br />
+<a href="#livre_2_III">Le Falot</a><br />
+<a href="#livre_2_IV">La Tour de Nesle</a><br />
+<a href="#livre_2_V">Le Raffin&eacute;</a><br />
+<a href="#livre_2_VI">L'Office du soir</a><br />
+<a href="#livre_2_VII">La S&eacute;r&eacute;nade</a><br />
+<a href="#livre_2_VIII">Messire Jean</a><br />
+<a href="#livre_2_IX">La Messe de minuit</a><br />
+<a href="#livre_2_X">Le Bibliophile</a><br />
+<br />
+LA NUIT ET SES PRESTIGES<br />
+<br />
+<a href="#livre_3_I">La Chambre gothique</a><br />
+<a href="#livre_3_II">Scarbo</a><br />
+<a href="#livre_3_III">Le Fou</a><br />
+<a href="#livre_3_IV">Le Nain</a><br />
+<a href="#livre_3_V">Le Clair de lune</a><br />
+<a href="#livre_3_VI">La Ronde sous la cloche</a><br />
+<a href="#livre_3_VII">Un R&ecirc;ve</a><br />
+<a href="#livre_3_VIII">Mon Bisa&iuml;eul</a><br />
+<a href="#livre_3_IX">Ondine</a><br />
+<a href="#livre_3_X">La Salamandre</a><br />
+<a href="#livre_3_XI">L'Heure du Sabbat</a><br />
+<br />
+LES CHRONIQUES<br />
+<br />
+<a href="#livre_4_I">Ma&icirc;tre Ogier</a> (1407)<br />
+<a href="#livre_4_II">La Poterne du Louvre</a><br />
+<a href="#livre_4_III">Les Flamands</a><br />
+<a href="#livre_4_IV">La Chasse</a> (1412)<br />
+<a href="#livre_4_V">Les Re&icirc;tres</a><br />
+<a href="#livre_4_VI">Les Grandes Compagnies</a> (1364)<br />
+<a href="#livre_4_VII">Les L&eacute;preux</a><br />
+<a href="#livre_4_VIII">A un Bibliophile</a><br />
+<br />
+ESPAGNE ET ITALIE<br />
+<br />
+<a href="#livre_5_I">Le Cellule</a><br />
+<a href="#livre_5_II">Les Muletiers</a><br />
+<a href="#livre_5_III">Le Marquis d'Aroca</a><br />
+<a href="#livre_5_IV">Henriquez</a><br />
+<a href="#livre_5_V">L'Alerte</a><br />
+<a href="#livre_5_VI">Padre Pugnaccio</a><br />
+<a href="#livre_5_VII">La Chanson du Masque</a><br />
+<br />
+SILVES<br />
+<br />
+<a href="#livre_6_I">Ma Chaumi&egrave;re</a><br />
+<a href="#livre_6_II">Jean de Tilles</a><br />
+<a href="#livre_6_III">Octobre</a><br />
+<a href="#livre_6_IV">Ch&egrave;vremorte</a><br />
+<a href="#livre_6_V">Encore un Printemps</a><br />
+<a href="#livre_6_VI">Le deuxi&egrave;me Homme</a><br />
+<br /><br />
+<a href="#A_M_SAINTE-BEUVE">A M. Sainte-Beuve</a><br />
+<br />
+<br />
+PI&Ecirc;CES D&Eacute;TACH&Eacute;ES<br />
+<br />
+<a href="#LE_BEL_ALCADE">Le bel Alcade</a><br />
+<a href="#LANGE_ET_LA_FEE">L'Ange et la F&eacute;e</a><br />
+<a href="#LA_PLUIE">La Pluie</a><br />
+<a href="#LES_DEUX_ANGES">Les deux Anges</a><br />
+<a href="#LE_SOIR_SUR_LEAU">Le Soir sur l'eau</a><br />
+<a href="#MADAME_DE_MONTBAZON">Madame de Montbazon</a><br />
+<a href="#LAIR_MAGIQUE_DE_JEHAN_DE_VITTEAUX">L'Air magique de Jehan de Vitteaux</a><br />
+<a href="#LA_NUIT_DAPRES_UNE_BATAILLE">La Nuit d'apr&egrave;s une bataille</a><br />
+<a href="#LA_CITADELLE_DE_WOLGAST">La Citadelle de Wolgast</a><br />
+<a href="#LE_CHEVAL_MORT">Le Chaval mort</a><br />
+<a href="#LE_GIBET">Le Gibet</a><br />
+<a href="#SCARBO">Scarbo</a><br />
+<a href="#A_M_DAVID_STATUAIRE">A M. David, statuaire</a><br />
+</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Gaspard de la nuit, by Louis Bertrand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GASPARD DE LA NUIT ***
+
+***** This file should be named 17708-h.htm or 17708-h.zip *****
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+
+Produced by Marc D'Hooghe.
+
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+works. See paragraph 1.E below.
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
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+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+
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+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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