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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:51:43 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Gaspard de la nuit + Fantaisies a la maniere de Rembrandt et de Callot + +Author: Louis Bertrand + +Release Date: February 7, 2006 [EBook #17708] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GASPARD DE LA NUIT *** + + + + +Produced by Marc D'Hooghe. + + + + +GASPARD DE LA NUIT + +PAR + +LOUIS BERTRAND + + +FANTAISIES A LA MANIÈRE DE REMBRANDT ET DE CALLOT + + +PARIS 1845 + + + * * * * * + + Ami, te souviens-tu qu'en route pour Cologne, + Un dimanche, à Dijon, au coeur de la Bourgogne, + Nous allions admirant clochers, portails et tours, + Et les vieilles maisons dans les arrière-cours? + + SAINTE-BEUVE.--_Les Consolations_. + + Gothique Donjon + Et Flèche gothique[1]. + Dans un ciel d'optique, + Là-bas, c'est Dijon. + Ses joyeuses treilles + N'ont point leurs pareilles; + Ses clochers jadis + Se comptaient par dix. + + Là, plus d'une pinte + Rat sculptée ou peinte; + là, plus d'un portail + S'ouvre en éventail. + Dijon, _moult te tarde!_[2] + Et mon luth camard + Chante ta moutarde + Et ton Jacquemart! + +J'aime Dijon comme l'enfant sa nourrice dont il a sucé le lait, comme le +poète la jouvencelle qui a initié son coeur.--Enfance et poésie! Que +l'une est éphemère, et que l'autre est trompeuse! L'enfance est un +papillon qui se hâte de brûler ses blanches ailes aux flammes de la +jeunesse, et la poésie est semblable à l'amandier: ses fleurs sont +parfumées et ses fruits sont amers. + +J'étais un jour assis à l'écart dans le jardin de l'Arquebuse,--ainsi +nommé de l'arme qui autrefois y signala si souvent l'adresse des +chevaliers du Papeguay. Immobile sur un banc, on eût pu me comparer à la +statue du bastion Bazire. Ce chef-d'oeuvre du figuriste Sévallée et du +Peintre Guillot représentait un abbé assis et lisant. Rien ne manquait à +son costume. De loin, on le prenait pour un personnage; de près, on +voyait que c'était un plâtre. + +La toux d'un promeneur dissipa l'essaim de mes rêves. C'était un pauvre +diable dont l'extérieur n'annonçait que misères et souffrances. J'avais +déjà remarqué, dans le même jardin, sa rodingote* râpée qui se +boutonnait jusqu'au menton, son feutre déformé que jamais brosse n'avait +brossé, ses cheveux longs comme un saule, et peignés comme des +broussailles, ses mains décharnées, paeilles à des ossuaires, sa +physionomie narquoise, chafouine et maladive qu'effilait une barbe +nazaréenne; et mes conjectures l'avaient charitablement rangé parmi ces +artistes aux petit-pied, joueurs de violon et peintres de portraits, +qu'une faim irrassasiable et une soif inextinguible condamnent à courir +le monde sur la trace du Juif-errant. + +Nous étions maintenant deux sur le banc. Mon voisin feuilletait un livre +des pages duquel s'échappa à son insu une fleur desséchée. Je la +recueillis pour la lui rendre. L'inconnu me saluant la porta à ses +lèvres flétries, et la replaça dans le livre mystérieux. + +--«Cette fleur, me hasardai-je à lui dire, est sans doute +le symbole de quelque doux amour enseveli? Hélas! nous avons +tous dans le passé un jour de bonheur qui nous désenchante +l'avenir. + +--Vous êtes poète? me répondit-il en souriant.» + +Le fil de la conversation s'était noué: maintenant, sur quelle bobine +allait-il s'envider? + +--«Poète, si c'est poète que d'avoir cherché l'art! + +--Vous avez cherché l'art! Et l'avez-vous trouvé? + +--Plût au ciel que l'art ne fût pas une chimère! + +--Une chimère!... et moi aussi je l'ai cherché!» s'écria-t-il avec +l'enthousiasme du génie et l'emphase du triomphe. + +Je le priai de m'apprendre à quel lunetier il devait sa découverte, +l'art ayant été pour moi ce qu'est une aiguille dans une meule de +foin.... + +--«J'avais résolu, dit-il, de chercher l'art comme au +moyen-âge les rose-croix cherchèrent la pierre philosophale; +l'art, cette pierre philosophale du dix-neuvième siècle! + +«Une question exerça d'abord ma scolastique. Je me demandai: Qu'est-ce +que l'art?--L'art est la science du poète.--Définition aussi limpide +qu'un diamant de la plus belle eau. + +«Mais quels sont les éléments de l'art? Seconde question à laquelle +j'hésitai pendant plusieurs mois de répondre.--Un soir qu'à la fumée +d'une lampe je fossoyais le poudreux charnier d'un bouquiniste, j'y +déterrai un petit livre en langue baroque et inintelligible, dont le +titre s'armoriait d'un amphistère déroulant sur une banderolle ces deux +mots: _Gott_--_Liebe_. Quelques sous payèrent ce trésor. J'escaladai ma +mansarde, et là, comme j'épelais curieusement le livre énigmatique, +devant la fenêtre baignée d'un clair de lune, soudain il me sembla que +le doigt de Dieu effleurait le clavier de l'orgue universel. Ainsi les +phalènes bourdonnantes se dégagent du sein des fleurs qui pâment leurs +lèvres aux baisers de la nuit. J'enjambai la fenêtre, et je regardai en +bas. O surprise! rêvais-je? Une terrasse que je n'avais pas soupçonnée +aux suaves émanations de ses orangers, une jeune fille vêtue de blanc, +qui jouait de la harpe, un vieillard vêtu de noir qui priait à +genoux!--Le livre me tomba des mains. + +«Je descendis chez les locataires de la terrasse. Le vieillard était un +ministre de la religion réformée qui avait échangé la froide patrie de +sa Thuringe contre le tiède exil de notre Bourgogne. La musicienne était +son unique enfant, blonde et frêle beauté de dix-sept ans qu'effeuillait +un mal de langueur; et le livre par moi réclamé était un eucologe +allemand à l'usage des églises du rite luthérien et aux armes d'un +prince de la maison d'Anhalt-Coëthen. + +«Ah! monsieur, ne remuons pas une cendre encore inassoupie! Elisabeth +n'est plus qu'une Béatrix à la robe azurée. Elle est morte, monsieur, +morte! et voici l'eucologe où elle épanchait sa timide prière, la rose +où elle a exhalé son âme innocente.--Fleur desséchée en bouton comme +elle!--Livre fermé comme le livre de sa destinée!--Reliques bénies +qu'elle ne méconnaîtra pas dans l'éternité, aux larmes dont elles seront +trempées, quand la trompette de l'archange ayant rompu la pierre de mon +tombeau, je m'élancerai par-delà tous les mondes jusqu'à la vierge +adorée, pour m'asseoir enfin près d'elle sous les regards de Dieu!... + +--Et l'art, lui demandai-je? + +--Ce qui dans l'art est _sentiment_ était ma douloureuse conquête. +J'avais aimé, j'avais prié. _Gott_--_Liebe_, Dieu et Amour!--Mais ce qui +dans l'art est _idée_ leurrait encore ma curiosité. Je crus que je +trouverais le complément de l'art dans la nature. J'étudiai donc la +nature. + +«Je sortais le matin de ma demeure et je n'y rentrais que le soir. +Tantôt, accoudé sur le parapet d'un bastion en ruines, j'aimais, pendant +de longues heures, à respirer le parfum sauvage et pénétrant du violier +qui mouchète de ses bouquets d'or la robe de lierre de la féodale et +caduque cité de Louis XI[3]; à voir s'accidenter le paysage tranquille +d'un coup de vent, d'un rayon de soleil, ou d'une ondée de pluie, le +bec-figue et les oisillons des haies se jouer dans la pépinière +éparpillée d'ombres et de clartés, les grives accourues de la montagne +vendanger la vigne assez haute et touffue pour cacher le cerf de la +fable, les corbeaux s'abattre de tous les coins du ciel, en bandes +fatiguées, sur la carcasse d'un cheval abandonnée par le pialey[4] dans +quelque bas-fond verdoyant; à écouter les lavandières qui faisaient +retentir leur _rouillot_ joyeux au bord de Suzon[5] et l'enfant qui +chantait une mélodie plaintive en tournant sous la muraille la roue du +cordier.--Tantôt je frayais à mes rêveries un sentier de mousse et de +rosée, de silence et de quiétude, loin de la ville. Que de fois j'ai +ravi leurs quenouilles de fruits rouges et acides aux halliers mal +hantés de la fontaine de Jouvence et de l'ermitage de +Notre-Dame-d'Étang, la fontaine des Esprits et des Fées, l'ermitage du +Diable[6]! Que de fois j'ai ramassé le buccin pétrifié et le corail +fossile sur les hauteurs pierreuses de Saint-Joseph, ravinées par +l'orage! Que de fois j'ai pêché l'écrevisse dans les gués échevelés des +Tilles[7], parmi les cressons qui abritent la salamandre glacée et parmi +les nénuphars dont bâillent les fleurs indolentes! Que de fois j'ai épié +la couleuvre sur les plages embourbées de Saulons, qui n'entendent que +le cri monotone de la foulque et le gémissement funèbre du grèbe! Que de +fois j'ai étoilé d'une bougie les grottes souterraines d'Asnières où la +stalactite distille avec lenteur l'éternelle goutte d'eau de la +clepsydre des siècles! Que de fois j'ai hurlé de la corne, sur les rocs +perpendiculaires de Chèvre-Morte, la diligence gravissant péniblement le +chemin à trois cents pieds au-dessous de mon trône de brouillards! Et +les nuits mêmes, les nuits d'été, balsamiques et diaphanes, que de fois +j'ai gigué comme un lycanthrope autour d'un feu allumé dans le val herbu +et désert, jusqu'à ce que les premiers coups de cognée du bûcheron +ébranlassent les chênes! Ah! monsieur, combien la solitude a d'attraits +pour le poète! J'aurais été heureux de vivre dans les bois et de ne +faire pas plus de bruit que l'oiseau qui se désaltère à la source, que +l'abeille qui picore à l'aubépine et que le gland dont la chute crève la +feuillée!... + +--Et l'art, lui demandai-je? + +--Patience! l'art était encore dans les limbes. J'avais étudié le +spectacle de la nature, j'étudiai les monuments des hommes. + +«Dijon n'a pas toujours parfilé ses heures oisives aux concerts de ses +philharmoniques enfants. Il a endossé le haubert--coiffé le +morion--brandi la pertuisane--dégaîné l'épée--amorcé l'arquebuse--braqué +le canon sur ses remparts--couru les champs tambour battant et enseignes +déchirées, et, comme le ménestrel gris de la barbe qui emboucha la +trompette avant de racler du rebec, il aurait de merveilleuses histoires +à vous raconter, ou plutôt, ses bastions croulants, qui encaissent dans +une terre mêlée de débris les racines feuilleuses de ses marronniers +d'Inde, et son château démantelé dont le pont tremble sous le pas +éreinté de la jument du gendarme regagnant la caserne,--tout atteste +deux Dijons: un Dijon d'aujourd'hui, un Dijon d'autrefois. + +«J'eus bientôt déblayé le Dijon des quatorzième et quinzième siècles, +autour duquel courait un branle de dix-huit tours, de huit portes et de +quatre poternes ou _portelles_,--le Dijon de Philippe-le-Hardi, de +Jean-sans-Peur, de Philippe-le-Bon et de Charles-le-Téméraire, avec ses +maisons de torchis à pignons pointus comme le bonnet d'un fou, à façades +barrées de croix de Saint-André; avec ses hôtels embastillés, à étroites +barbacanes, à doubles guichets, à préaux pavés de hallebardes:--avec ses +églises, sa sainte chapelle, ses abbayes, ses monastères, qui faisaient +des processions de clochers, de flèches, d'aiguilles, déployant pour +bannières leurs vitraux d'or et d'azur, promenant leurs reliques +miraculeuses, s'agenouillant aux cryptes sombres de leurs martyrs, ou au +reposoir fleuri de leurs jardins;--avec son torrent de Suzon dont le +cours, chargé de poncels de bois et de moulins à farine, séparait le +territoire de l'abbé de Saint-Bénigne du territoire de l'abbé de +Saint-Étienne, comme un huissier au parlement jetait sa verge et son +holà entre deux plaideurs bouffis de colère[8];--et enfin avec ses +faubourg populeux dont l'un, celui de St-Nicolas, étalait ses douze rues +au soleil, ni plus ni moins qu'une grasse truie en gésine ses douze +mamelles.--J'avais galvanisé un cadavre et ce cadavre s'était levé. + +«Dijon se lève; il se lève, il marche, il court! trente dindelles +carillonnent dans un ciel bleu d'outremer comme en peignait le vieil +Albert Dürer. La foule se presse aux hôtelleries de la rue Bouchepot, +aux étuves de la porte aux Chanoines, au mail de la rue St-Guillaume, au +change de la rue Notre-Dame, aux fabriques d'armes de la rue des Forges, +à la fontaine de la place des Cordeliers, au four banal de la rue de +Bèze, aux halles de la place Champeaux, au gibet de la place Morimont; +bourgeois, nobles, vilains, soudrilles, prêtres, moines, clercs, +marchands, varlets, juifs, lombards, pèlerins, ménestrels, officiers du +parlement et de la chambre des comptes, officiers des gabelles, +officiers de la maison du duc: qui clament, qui sifflent, qui chantent, +qui geignent, qui prient, qui maugréent,--dans les basternes, dans des +litières, à cheval, sur des mules, sur la haquenée de saint +François.--Et comment douter de cette résurrection? Voici flotter aux +vents l'étendard de soie, moitié vert, moitié jaune, broché des +armoiries de la ville qui sont de gueules au pampre d'or feuillé de +sinople[9]. + +«Mais quelle est cette cavalcade? c'est le duc qui va s'ébattre à la +chasse. Déjà la duchesse l'a précédé au château de Rouvres. Le +magnifique équipage et le nombreux cortège! Monseigneur le duc éperonne +un gris pommelé qui frissonne à l'air vif et piquant du matin. Derrière +lui caracolent et se pavanent les _Riches_ de Châlons, les _Nobles_ de +Vienne, les _Preux_ de Vergy, les _Fiers_ de Neuchâtel, les _bons +Barons_ de Beaufremont.--Et ces deux personnages qui chevauchent à la +queue de la file? Le plus jeune, que distinguent son juste-au-corps de +velours sang-de-boeuf et sa marotte grelottante, s'égosille de rire; le +plus vieux, accoutré d'une cape de drap noir sous laquelle il retrait un +volumineux psautier, baisse la tête d'un air confus: l'un est le roi des +Ribauds, l'autre est le chapelain du duc[10]. Le fou propose au sage des +questions que celui-ci ne peut résoudre; et tandis que la populace crie +Noël!--que les palefrois hennissent, que les limiers aboient, que les +cors fanfarent, eux, la bride sur le cou de leurs montures à l'amble, +devisent familièrement de la sage dame Judith et du preudhomme Machabée. + +«Cependant un héraut sonne de la buccine sur la tour du logis du duc. Il +signale dans la plaine les chasseurs lançant leurs faucons. Le temps est +pluvieux; une brume grisâtre lui dérobe au loin l'abbaye de Citeaux qui +baigne ses bois dans les marécages; mais un rayon de soleil lui montre +plus rapprochés et plus distincts le château de Talant, dont les +terrasses et les plates-formes se crénèlent dans la nue,--les manoirs du +sire de Ventoux et du seigneur de Fontaine, dont les girouettes percent +des massifs de verdure,--le monastère de Saint-Maur dont les colombiers +s'aiguisent au milieu d'une volée de pigeons,--la léproserie de +St-Apollinaire qui n'a qu'une porte et n'a point de fenêtres,--la +chapelle de St-Jacques de Trimolois, qu'on dirait un pèlerin cousu de +coquilles;--et sous les murs de Dijon, au-delà des meix de l'abbaye de +St-Bénigne, le cloître de la Chartreuse, blanc comme le froc des +disciples de saint Bruno. + +«La Chartreuse de Dijon! le Saint-Denis des ducs de Bourgogne[11]! Ah! +pourquoi faut-il que les enfants soient jaloux des chefs-d'oeuvres de +leurs pères! Allez maintenant où fut la Chartreuse, vos pas y heurteront +sous l'herbe des pierres qui ont été des clefs de voûtes, des +tabernacles d'autels, des chevets de tombeaux, des dalles d'oratoires; +des pierres où l'encens a fumé, où la cire a brûlé, où l'orgue a +murmuré, où les ducs morts ont posé le front.--O néant de la grandeur et +de la gloire! on plante des calebasses dans la cendre de +Philippe-le-Bon!--Plus rien de la Chartreuse! Je me trompe.--Le portail +de l'église et la tourelle du clocher sont debout; la tourelle élancée +et légère, une touffe de giroflée sur l'oreille, ressemble à un +jouvenceau qui mène en laisse un lévrier; le portail martelé serait +encore un joyau à pendre au cou d'une cathédrale. Il y a outre cela, +dans le préau du cloître, un piédestal gigantesque dont la croix est +absente et autour duquel sont nichées six statues de prophètes, +admirables de désolation.--Et que pleurent-ils? Ils pleurent la croix +que les anges ont reportée dans le ciel. + +«Le sort de la Chartreuse a été celui de la plupart des monuments qui +embellissaient Dijon à l'époque de la réunion du duché au domaine royal. +Cette ville n'est plus que l'ombre d'elle-même. Louis XI l'avait +découronnée de sa puissance, la révolution l'a décapitée de ses +clochers. Il ne lui reste plus que trois églises, de sept églises, d'une +sainte chapelle[12], de deux abbayes et d'une douzaine de monastères. +Trois de ses portes sont bouchées, ses poternes ont été démolies, ses +faubourgs ont été rasés, son torrent de Suzon s'est précipité aux +égouts, sa population a secoué ses feuilles, et sa noblesse est tombée +en quenouille.--Hélas! on voit bien que le duc Charles et sa chevalerie +parties,--il y aura bientôt quatre siècles[13]--pour la bataille, n'en +sont pas revenus. + +«Et moi, j'errais parmi ces ruines comme l'antiquaire qui cherche des +médailles romaines dans les sillons d'un _castrum_, après une grosse +pluie d'orage. Dijon expiré conserve encore quelque chose de ce qu'il +fut, semblable à ces riches Gaulois qu'on ensevelissait une pièce d'or à +la bouche et une autre dans la main droite. + +--Et l'art, lui demandai-je? + +--J'étais un jour occupé, devant l'église Notre-Dame, à considérer +Jacquemart, sa femme et son enfant, qui martelaient midi.--L'exactitude, +la pesanteur, le flegme de Jacquemart seraient le certificat de son +origine flamande, quand même on ignorerait qu'il dispensait les heures +aux bons bourgeois de Courtrai, lors du sac de cette ville, en 1383. +Gargantua escamota les cloches de Paris, Philippe-le-Hardi l'horloge de +Courtrai; chaque prince à sa taille.--Un éclat de rire se fit entendre +là-haut et j'aperçus, dans un angle du gothique édifice, une de ces +figures monstrueuses que les sculpteurs du moyen-âge ont attachées par +les épaules aux gouttières des cathédrales; une atroce figure de damné +qui, en proie aux souffrances, tirait la langue, grinçait des dents et +se tordait les mains.--C'était elle qui avait ri. + +--Vous aviez un fétu dans l'oeil! m'écriai-je. + +--Ni fétu dans l'oeil, ni coton dans l'oreille.--La figure de pierre +avait ri,--ri d'un rire grimaçant, effroyable, infernal--mais +sarcastique--incisif--pittoresque.» + +J'eus honte pour moi d'avoir eu si longtemps affaire à un monomane. +Cependant j'encourageai d'un sourire le rose-croix de l'art à poursuivre +sa drôlatique histoire. + +--«Cette aventure, continua-t-il, me donna a réfléchir.--Je réfléchis +que, puisque Dieu et l'amour étaient les premières conditions de l'art, +ce qui dans l'art est _sentiment_,--Satan pourrait bien être la seconde +de ces conditions, ce qui dans l'art est _idée_.--N'est-ce pas le diable +qui a bâti la cathédrale de Cologne? + +«Me voilà en quête du diable. Je blémis sur les livres magiques de +Cornelius Agrippa et j'égorge la poule noire du maître d'école mon +voisin. Pas plus de diable qu'au bout du rosaire d'une dévote! Néanmoins +il existe:--saint Augustin en a, de sa plume, légalisé le signalement: +_Daemones sunt genere animalia, ingenio rationabilia, animo passiva, +corpore aerea, tempore aeterna_. Cela est positif. Le diable existe. Il +pérore à la chambre, il plaide au palais, il agiote à la bourse. On le +grave en vignettes, on le broche en romans, on l'habille en drames. On +le voit partout, comme je vous vois. C'est pour lui épiler mieux la +barbe que les miroirs de poche ont été inventés. Polichinelle a manqué +son ennemi et le nôtre. Oh! que ne l'a-t-il assommé d'un coup de bâton +sur la nuque! + +«Je bus l'élixir de Paracelse, le soir avant de me coucher. J'eus la +colique. Nulle part le diable en cornes et en queue. + +«Encore un désappointement:--l'orage, cette nuit-là, mouillait jusqu'aux +os la vieille cité accroupie dans le sommeil. Comment je rôdais à +tâtons, n'y voyant goutte, dans les anfractuosités de Notre-Dame, c'est +ce que vous expliquera un sacrilège. Il n'y a pas de serrure dont le +crime n'ait la clef.--Ayez pitié de moi! j'avais besoin d'une hostie et +d'une relique.--Une clarté piqua les ténèbres, plusieurs autres se +montrèrent successivement, de sorte que je distinguai bientôt quelqu'un +dont la main affûtée d'un long allumoir distribuait la flamme aux +chandelles du maître-autel. C'était Jacquemart qui, non moins +imperturbable que de coutume sous sa _caule_ de fer rapiécée, acheva sa +besogne sans paraître s'inquiéter ni même s'apercevoir de la présence +d'un témoin profane. Jacqueline, agenouillée aux degrés, gardait une +immobilité parfaite, la pluie découlant de sa jupe de plomb attournée à +la mode brabançonne, de sa gorgerette de tôle tuyautée comme une +dentelle de Bruges, de son visage de bois verni comme les joues d'une +poupée de Nuremberg. Je lui bégayais une humble question sur le diable +et sur l'art, quand le bras de Maritorne se débanda avec la +précipitation soudaine et brutale d'un ressort, et, au bruit cent fois +répercuté du lourd marteau, qu'elle serrait du poing, la foule des +abbés, des chevaliers, des bienfaiteurs qui peuplent de leurs gothiques +momies les caveaux gothiques de l'église, afflua processionnellement +autour de l'autel éblouissant de splendeurs vives et ailées de la crèche +de Noël. La vierge noire[14], la vierge des temps barbares, haute d'une +coudée, à la tremblante couronne de fil d'or, à la robe raide d'empois +et de perle, la vierge miraculeuse devant qui grésille une lampe +d'argent sauta en bas de sa chaire et courut sur les dalles, de la +vitesse d'un toton. Elle s'avançait des nefs profondes, à bonds gracieux +et inégaux, accompagnée d'un petit saint Jean de cire et de laine +qu'embrasa une étincelle et qui se fondit bleu et rouge. Jacqueline +s'était armée de ciseaux pour tondre l'occiput de son enfançon +emmailloté; un cierge éclaira au loin la chapelle du baptistère, et +alors.... + +--Et alors? + +--Et alors le soleil qui luisait par un pertuis, les moineaux qui +becquetaient mes vitres, et les cloches qui marmonnaient une antienne +dans la nue m'éveillèrent. J'avais fait un rêve. + +--Et le diable? + +--Il n'existe pas. + +--Et l'art? + +--Il existe. + +--Mais où donc? + +--Au sein de Dieu!»--Et son oeil où germait une larme sondait le +ciel.--«Nous ne sommes, nous, monsieur, que les copistes du créateur. La +plus magnifique, la plus triomphante, la plus glorieuse de nos oeuvres +éphémères n'est jamais que l'indigne contrefaçon, que le rayonnement +éteint de la moindre de ses oeuvres immortelles. Toute originalité est +un aiglon qui ne brise la coquille de son oeuf que dans les aires +sublimes et foudroyantes du Sinaï.--Oui, monsieur, j'ai longtemps +cherché l'art absolu! O délire! ô folie! Regardez ce front ridé par la +couronne de fer du malheur! Trente ans! et l'arcane que j'ai sollicité +de tant de veilles opiniâtres, à qui j'ai immolé jeunesse, amour, +plaisir, fortune, l'arcane gît, inerte et insensible, comme le vil +caillou, dans la cendre de mes illusions! Le néant ne vivifie point le +néant.» + +Il se levait. Je lui témoignai ma commisération par un soupir hypocrite +et banal. + +--«Ce manuscrit, ajouta-t-il, vous dira combien d'instruments ont +essayés mes lèvres avant d'arriver à celui qui rend la note pure et +expressive, combien de pinceaux j'ai usés sur la toile avant d'y voir +naître la vague aurore du clair-obscur. Là sont consignés divers +procédés nouveaux peut-être d'harmonie et de couleur, seul résultat et +seule récompense qu'eussent obtenus mes élucubrations. Lisez-le; vous me +le rendrez demain. Six heures sonnent à la cathédrale; elles chassent le +soleil qui s'esquive le long de ces lilas. Je vais m'enfermer pour +écrire mon testament. Bonsoir. + +--Monsieur!» + +Bah! il était loin. Je demeurai aussi coi et penaud qu'un président à +qui son greffier aurait pris une puce chevauchant sur le nez. Le +manuscrit était intitulé: _Gaspard de la Nuit, Fantaisies à la manière +de Rembrandt et de Callot_. + +Le lendemain était un samedi. Personne à l'_Arquebuse_; quelques juifs +qui festoyaient le jour du Sabbat. Je courus par la ville m'informant de +M. Gaspard de la Nuit à chaque passant. Les uns me répondaient:--«Oh! +vous plaisantez!»--Les autres:--«Eh qu'il vous torde le cou!»--Et tous +aussitôt me plantaient là. J'abordai un vigneron de _lai rue +sain-felebar_, nabot et bossu, qui se carrait sur sa porte en riant de +mon embarras. + +--«Connaissez-vous M. Gaspard de la Nuit? + +--Que lui voulez-vous, à ce garçon-là? + +--Je veux lui rendre un livre qu'il m'a prêté. + +--Un grimoire! + +--Comment! un grimoire!... Enseignez-moi, je vous prie, son domicile. + +--Là-bas, où pend ce pied de biche. + +--Mais cette maison ... vous m'adressez à monsieur le curé. + +--C'est que je viens de voir entrer chez lui la grande brune qui +blanchit ses aubes et ses rabats. + +--Qu'est-ce que cela signifie? + +--Cela signifie que M. Gaspard de la Nuit s'attife quelquefois en jeune +et jolie fille pour tenter les dévots personnages,--témoin son aventure +avec saint Antoine, mon patron. + +--Faites-moi grâce de vos malignités et dites-moi où est M. Gaspard de +la Nuit. + +--Il est en enfer, supposé qu'il ne soit pas ailleurs. + +--Ah! je m'avise enfin de comprendre! Quoi! Gaspard de la Nuit +serait...? + +--Eh! oui ... le diable! + +--Merci, mon brave!... Si Gaspard de la Nuit est en enfer, qu'il y +rôtisse! J'imprime son livre.» + + LOUIS BERTRAND + +NOTES: + +[1] Le donjon du palais des ducs, et la flèche de la cathédrale, que les +voyageurs aperçoivent de plusiers lieues dans la plaine. + +[2] _Moult me tarde!_ ancienne devise de la commune de Dijon. + +[3] Ce château, imposé à Dijon par la tyrannique défiance de Louis XI, +lorsqu'après la mort de Charles-le-Téméraire il s'empara du duché au +détriment de l'héritière légitime Marie de Bourgogne, a plus d'une fois +tiré contre la ville, qui, il est vrai, lui a bien rendu ses +gracieusetés. Aujourd'hui, ses tours chenues servent de retraite à une +compagnie de gendarmes. + +[4] L'écorcheur de chevaux morts. + +[5] Torrent qui parcourait autrefois Dijon à ciel découvert. Ses eaux +sont reçues aujourd'hui au pied des remparts dans des canaux +voûtés.--Les truites du _Val-de-Suzon_ ont de la renommée en Bourgogne. + +[6] La chapelle aujourd'hui fermée de Notre-Dame-d'Étang était habitée +en 1630 par un chapelain et par un ermite. Ce dernier ayant assassiné +son confrère, un arrêt du parlement de Dijon le condamna à être roué vif +en place de Morimont. + +[7] Nom générique de plusieurs petites rivières qui arrosent le pays de +la plaine, entre Dijon et la Saône. + +[8] Les deux abbayes de St-Étienne et de St-Bénigne, dont les +contestations fatiguèrent si souvent la patience du parlement, étaient +si anciennes, si puissantes, et jouissaient de tant de privilèges +accordés par les ducs et les papes, qu'il n'y avait à Dijon aucun +établissement religieux qui ne relevât de l'une ou de l'autre. Les sept +églises de la ville étaient leurs filles, et chacune des deux abbayes +avait en outre son église particulière.--L'abbaye de Saint-Étienne +battait monnaie. + +[9] Telles auraient été, suivant Pierre Paillot, les anciennes armoiries +de la commune de Dijon; mais l'abbé Boulemier (_Mém. de l'acad. de +Dijon_, 1771) a prétendu qu'elles n'étaient que de _gueules plein_. Ces +deux savants ne feraient-ils pas confusion de temps, et les armoiries de +Dijon n'auraient-elles pas été de gueules plein avant de porter _au +pampre d'or feuillé de sinople?_ C'est ce que je n'ai pas le loisir +d'examiner ici. + +[10] Philippe-le-Hardi avait son _roi des Ribauds_. Il lui donna 200 +liv. en 1396 (_Courtépée_). + +[11] Je ne compare la Chartreuse de Dijon à l'abbaye de St-Denis que +sous le rapport de la magnificence et de la richesse de ses sépultures. +Trois ducs seulement ont été inhumés à la Chartreuse, Philippe-le-Hardi, +Jean-sans-Peur, et Philippe-le-Bon; et je n'ignore pas que l'Église de +Citeaux avait communément reçu, depuis Eudes I<sup>er</sup>, les +dépouilles des ducs de la première et de la seconde race royale.--C'est +Philippe-le-Hardi qui fonda la Chartreuse en 1383. Tout n'y était que +lambris de bois d'Irlande, que chasubles et tapis de drap d'or, que +courtines d'étoffes de Chypre et de Damas, que bénitiers et chandeliers +d'argent, que lampes de vermeil, que chapelles portatives à personnages +d'ivoire, que peinture et sculptures exécutées par les premiers artistes +du temps. La vaisselle pour le service de l'autel pesait 55 marcs.--Le +marteau de la révolution en jetant en bas la Chartreuse avait dispersé +dans les cabinets de quelques curieux les débris des tombeaux de +Philippe-le-Hardi, de Jean-sans-Peur et de Marguerite de Bavière, femme +de ce dernier. (Charles-le-Téméraire n'avait point fait élever de +monument à son père Philippe-le-Bon.) Ces chefs-d'oeuvres de l'art du +XVe siècle ont été restaurés et placés dans une des salles du musée de +Dijon. + +[12] Elle n'a pas plus échappé que la Chartreuse et tant d'autres +chefs-d'oeuvres à la fureur des réactions. On n'en a pas laissé pierre +sur pierre. Cette sainte chapelle, élevée par le duc Hugues III au +retour de la croisade, vers 1171, était riche de mille objets d'art et +de piété. Que sont devenus, par exemple, ses vitraux et ses statues +historiques; cette boiserie de choeur où étaient appendues les armoiries +des trente-et-un premiers chevaliers de la Toison d'Or institués par +Philippe-le-Bon; le beau vaissel où l'on conservait une hostie +miraculeuse et sur lequel brillait, aux jours de fêtes, la couronne d'or +que le roi Louis XII, relevant d'une dangereuse maladie, en 1505, avait +envoyée au chapitre par deux hérauts?--Le temps a fait un pas et la +terre a été renouvelée, dit quelque part M. de Chateaubriand. + +[13] Charles-le-Téméraire, dernier duc de Bourgogne, fut tué à la +bataille de Nancy, le dimanche 5 janvier 1476. + +[14] Cette image était déjà en grande vénération au XII<sup>e</sup> +siècle. Elle est d'un bois noir, dur et pesant, qu'on croit être du +châtaignier. + + + * * * * * + + +PRÉFACE + + +L'art a toujours deux faces antithétiques, médaille dont, par exemple, +un côté accuserait la ressemblance de Paul Rembrandt et le revers celle +de Jacques Callot.--Rembrandt est le philosophe à barbe blanche qui +s'encolimaçonne en son réduit, qui absorbe sa pensée dans la méditation +et dans la prière, qui ferme les yeux pour se recueillir, qui +s'entretient avec des esprits de beauté, de science, de sagesse et +d'amour, et qui se consume à pénétrer les mystérieux symboles de la +nature.--Callot, au contraire, est le lansquenet fanfaron et grivois qui +se pavane sur la place, qui fait du bruit dans la taverne, qui caresse +les filles de bohémiens, qui ne jure que par sa rapière et par son +escopette, et qui n'a d'autre inquiétude que de cirer sa moustache.--Or, +l'auteur de ce livre a envisagé l'art sous cette double +personnification; mais il n'a point été trop exclusif, et voici, outre +les fantaisies à la manière de Rembrandt et de Callot, des études sur +Van Eyck, Lucas de Leyde, Albert Dürer, Peter Neef, Breughel de Velours, +Breughel d'Enfer, Van Ostade, Gérard Dow, Salvator Rosa, Murillo, Fusely +et plusieurs autres maîtres de différentes écoles. + +Et que si on demande à l'auteur pourquoi il ne parangonne point en tête +de son ouvrage quelque belle théorie littéraire, il sera forcé de +répondre que M. Séraphin ne lui a pas expliqué le mécanisme de ses +ombres chinoises, et que Polichinelle cache à la foule curieuse le fil +conducteur de son bras.--Il se contente de signer son oeuvre: + + GASPARD DE LA NUIT. + + + * * * * * + + +À M. VICTOR HUGO. + + La gloire ne sait point ma demeure ignorée, + Et je chante tout seul ma chanson éplorée, + Qui n'a de charme que pour moi. + + CH. BRUGNOT.--_Ode_. + + Nargue de vos esprits errants, dit Adam, je + ne m'en inquiète pas plus qu'un aigle ne + s'inquiète d'une troupe d'oies sauvages; + tous ces êtres-là ont pris la fuite depuis + que les chaires sont occupées par de braves + ministres, et les oreilles du peuple remplies + de saintes doctrines. + + WALTER SCOTT.--_L'Abbé_, _chap_. XVI. + +Le livre mignard de tes vers, dans cent ans comme aujourd'hui, sera le +bien choyé des châtelaines, des damoiseaux et des ménestrels, florilège +de chevalerie, décaméron d'amour qui charmera les nobles oisivetés des +manoirs. + +Mais le petit livre que je te dédie aura subi le sort de tout ce qui +meurt, après avoir, une matinée peut-être, amusé la cour et la ville qui +s'amusent de peu de chose. + +Alors, qu'un bibliophile s'avise d'exhumer cette oeuvre moisie et +vermoulue, il y lira à la première page ton nom illustre qui n'aura +point sauvé le mien de l'oubli. + +Sa curiosité délivrera le frêle essaim de mes esprits qu'auront +emprisonnés si longtemps des fermaux de vermeil dans une geôle de +parchemin. + +Et ce sera pour lui une trouvaille non moins précieuse que l'est pour +nous celle de quelque légende en lettres gothiques, écussonnée d'une +licorne ou de deux cigognes. + + Paris, 10 septembre 1836. + + * * * * * + + Les Fantaisies + + de + + Gaspard de la Nuit. + + * * * * * + + Ici commence le premier + Livre des Fantaisies + De Gaspard + De la + Nuit + + + * * * * * + + +ÉCOLE FLAMANDE + + + +I + +HARLEM. + + Quand d'Amsterdam le coq d'or chantera + La poule d'or de Harlem pondera. + + _Les Centuries de Nostradamus._ + +Harlem, cette admirable bambochade qui résume l'école flamande, Harlem +peint par Jean Breughel, Peeter Neef, David Téniers et Paul Rembrandt; + +Et le canal où l'eau bleue tremble, et l'église où le vitrage d'or +flamboie, et le stoël[1] où sèche le linge au soleil, et les toits, +verts de houblon; + +Et les cigognes qui battent des ailes autour de l'horloge de la ville, +tendant le col du haut des airs et recevant dans leur bec les gouttes de +pluie; + +Et l'insouciant bourguemestre qui caresse de la main son menton double, +et l'amoureux fleuriste qui maigrit, l'oeil attaché à une tulipe; + +Et la bohémienne qui se pâme sur sa mandoline, et le vieillard qui joue +du Rommelpot[2], et l'enfant qui enfle une vessie; + +Et les buveurs qui fument dans l'estaminet borgne, et la servante de +l'hôtellerie qui accroche à la fenêtre un faisan mort. + + + +II + +LE MAÇON. + + Le maître Maçon.--Regardez ces + bastions, ces contreforts: on les + dirait construits pour l'éternité. + + SCHILLER.--Guillaume Tell. + +Le maçon Abraham Knupfer chante, la truelle à la main, dans les airs +échafaudé, si haut que, lisant les vers gothiques du bourdon, il nivelle +de ses pieds et l'église aux trente arc-boutants, et la ville aux trente +églises. + +Il voit les tarasques de pierre vomir l'eau des ardoises dans l'abîme +confus des galeries, des fenêtres, des pendentifs, des clochetons, des +tourelles, des toits et des charpentes, que tache d'un point gris l'aile +échancrée et immobile du tiercelet. + +Il voit les fortifications qui se découpent en étoile, la citadelle qui +se rengorge comme une géline dans un tourteau, les cours des palais où +le soleil tarit les fontaines, et les cloîtres des monastères où l'ombre +tourne autour des piliers. + +Les troupes impériales se sont logées dans le faubourg. Voilà qu'un +cavalier tambourine là-bas. Abraham Knupfer distingue son chapeau à +trois cornes, ses aiguilles de laine rouge, sa cocarde traversée d'une +ganse, et sa queue nouée d'un ruban. + +Ce qu'il voit encore, ce sont des soudards qui, dans le parc empanaché +de gigantesques ramées, sur de larges pelouses d'émeraude, criblent de +coups d'arquebuse un oiseau de bois fiché à la pointe d'un mai. + +Et le soir, quand la nef harmonieuse de la cathédrale s'endormit couchée +les bras en croix, il aperçut de l'échelle, à l'horizon, un village +incendié par des gens de guerre, qui flamboyait comme une comète dans +l'azur. + + + +III + +L'ÉCOLIER DE LEYDE. + + On ne saurait prendre trop de + précautions par le temps qui court, + surtout depuis que les faux-monnayeurs + se sont établis dans ce pays-ci. + + _Le Siège de Berg-op-Zoom._ + +Il s'assied dans son fauteuil de velours d'Utrecht, messire Blasius, le +menton dans sa fraise de fine dentelle, comme une volaille qu'un +cuisinier s'est rôtie sur une faïence. + +Il s'assied devant sa banque pour compter la monnaie d'un demi-florin; +moi, pauvre écolier de Leyde, qui ai un bonnet et une culotte percée, +debout sur un pied comme une grue sur un pal. + +Voilà le trébuchet qui sort de la boîte de laque aux bizarres figures +chinoises, comme une araignée qui, repliant ses longs bras, se réfugie +dans une tulipe nuancée de mille couleurs. + +Ne dirait-on pas, à voir la mine allongée du maître, trembler ses doigts +décharnés découplant les pièces d'or, d'un voleur pris sur le fait et +contraint, le pistolet sur la gorge, de rendre à Dieu ce qu'il a gagné +avec le diable? + +Mon florin que tu examines avec défiance à travers la loupe est moins +équivoque et louche que ton petit oeil gris, qui fume comme un lampion +mal éteint. + +Le trébuchet est rentré dans sa boîte de laque aux brillantes figures +chinoises, messire Blasius s'est levé à demi de son fauteuil de velours +d'Utrecht, et moi, saluant jusqu'à terre, je sors à reculons, pauvre +écolier de Leyde qui ai bas et chausses percés. + + + +IV + +LA BARBE POINTUE. + + Si l'on n'a la tête levée + Le poil de la barbe frisé + Et la moustache relevée + On est des dames méprisé. + + _Les Poésies de d'Assoucy._ + +Or, c'était fête à la synagogue, ténébreusement étoilée de lampes +d'argent, et les rabbins, en robes et en lunettes, baisaient leurs +talmuds, marmottant, nazillonnant, crachant ou se mouchant, les uns +assis, les autres non. + +Et voilà que tout à coup, parmi tant de barbes rondes, ovales, carrées, +qui floconnaient, qui frisaient, qui exhalaient ambre et benjoin, fut +remarquée une barbe taillée en pointe. + +Un docteur nommé Élébotham, coiffé d'une meule de flanelle qui +étincelait de pierreries, se leva et dit: «Profanation! il y a ici une +barbe pointue! + +--Une barbe luthérienne!--Un manteau court!--Tuez le Philistin.»--Et la +foule trépignait de colère dans les bancs tumultueux, tandis que le +sacrificateur braillait:--«Samson, à moi ta mâchoire d'âne!» + +Mais le chevalier Melchior avait développé un parchemin authentiqué des +armes de l'empire:--«Ordre, lut-il, d'arrêter le boucher Isaac van Heck, +pour être l'assassin pendu, lui, pourceau d'Israël, entre deux pourceaux +de Flandre.» + +Trente hallebardiers se détachèrent à pas lourds et cliquetants de +l'ombre du corridor.--«Feu de vos hallebardes» leur ricana le boucher +Isaac.--Et il se précipita d'une fenêtre dans le Rhin. + + + +V + +LE MARCHAND DE TULIPES. + + La tulipe est parmi les fleurs + ce que le paon est parmi les oiseaux. + L'une est sans parfum, l'autre est sans + voix; l'une s'enorgueillit de sa robe, + l'autre de sa queue. + + _Le Jardin des fleurs rares et + curieuses._ + +Nul bruit, si ce n'est le froissement de feuillets de vélin sous les +doigts du docteur Huylten, qui ne détachait les yeux de sa bible jonchée +de gothiques enluminures que pour admirer l'or et le pourpre de deux +poissons captifs aux humides flancs d'un bocal. + +Les battants de la porte roulèrent: c'était un marchand fleuriste qui, +le bras chargés de plusieurs pots de tulipes, s'excusa d'interrompre la +lecture d'un aussi savant personnage. + +--«Maître, dit-il, voici le trésor des trésors, la merveille des +merveilles, un oignon comme il n'en fleurit jamais qu'un par siècle dans +le sérail de l'empereur de Constantinople! + +--Une tulipe! s'écria le vieillard courroucé, une tulipe! ce symbole de +l'orgueil et de la luxure qui ont engendré dans la malheureuse cité de +Wittemberg la détestable hérésie de Luther et de Mélanchton!» + +Maître Huylten agrafa le fermail de sa bible, rangea ses lunettes dans +leur étui, et tira le rideau de la fenêtre, qui laissa voir au soleil +une fleur de la passion avec sa couronne d'épine, son éponge, son fouet, +ses clous et les cinq plaies de Notre-Seigneur. + +Le marchant de tulipes s'inclina respectueusement et en silence, +déconcerté par un regard inquisiteur du duc d'Albe dont le portrait, +chef-d'oeuvre d'Holbein, était appendu à la muraille. + + + +VI + +LES DOIGTS DE LA MAIN. + + Une honnête famille où il n'y a + jamais eu de banqueroute, où personne + n'a jamais été pendu. + + _La parenté de Jean de Nivelle._ + +Le pouce est ce gras cabaretier flamand, d'humeur goguenarde et +grivoise, qui fume sur sa porte, à l'enseigne de la double bière de +mars. + +L'index est sa femme, virago sèche comme une merluche, qui dès le matin +soufflette sa servante dont elle est jalouse, et caresse la bouteille +dont elle est amoureuse. + +Le doigt du milieu est leur fils, compagnon dégrossi à la hache, qui +serait soldat s'il n'était brasseur, et qui serait cheval s'il n'était +homme. + +Le doigt de l'anneau est leur fille, leste et agaçante Zerbine qui vend +des dentelles aux dames et ne vend pas ses sourires aux cavaliers. + +Et le doigt de l'oreille est le Benjamin de la famille, marmot pleureur, +qui toujours se trimballa à la ceinture de sa mère comme un petit enfant +pendu au croc d'une ogresse. + +Les cinq doigts de la main sont la plus mirobolante giroflée à cinq +feuilles qui ait jamais brodé les parterres de la noble cité de Harlem. + + + +VII + +LA VIOLE DE GAMBA. + + Il reconnut, à n'en pouvoir + douter, la figure blême de son ami + intime Jean-Gaspard Dehureau, le grand + paillasse des Funambules, qui le + regardait avec une expression + indéfinissable de malice et de + bonhomie. + + THÉOPHILE GAUTIER.--_Onuphrius_. + + Au clair de la lune + Mon ami Pierrot + Prête-moi une plume + Que j'écrive un mot. + Ma chandelle est morte + Je n'ai plus de feu; + Ouvre-moi la porte + Pour l'amour de Dieu. + + _Chanson populaire_. + +Le maître de chapelle eut à peine interrogé de l'archet la viole +bourdonnante, qu'elle lui répondit par un gargouillement burlesque de +lazzi et de roulades, comme si elle eût eu au ventre une indigestion de +comédie italienne. + + * * * * * + +C'était d'abord la duègne Barbara qui grondait cet imbécile de Pierrot +d'avoir, le maladroit, laissé tomber la boîte à perruque de M. Cassandre +et répandu toute la poudre sur le plancher. + +Et M. Cassandre de ramasser piteusement sa perruque, et Arlequin de +détacher au viédase un coup de pied dans le derrière, et Colombine +d'essuyer une larme de fou rire, et Pierrot d'élargir jusqu'aux oreilles +une grimace enfarinée. + +Mais bientôt, au clair de lune, Arlequin dont la chandelle était morte +suppliait son ami Pierrot de tirer les verrous pour la lui rallumer, si +bien que le traître enlevait la jeune fille avec la cassette du vieux. + + * * * * * + +--«Au diable Job Hans le luthier qui m'a vendu cette corde! s'écria le +maître de chapelle recouchant la poudreuse viole dans son poudreux +étui.»--La corde s'était cassée. + + + +VIII + +L'ALCHIMISTE. + + Notre art s'apprent en deux + manières, c'est à savoir par + enseignement d'un maître, bouche à + bouche, et non autrement, ou par + inspiration et révélation divines; ou + bien par les livres lesquelz sont moult + obscurs et embrouilléz; et pour en + iceux trouver accordance et vérité + moult convient estre subtil, patient, + studieux et vigilant. + + _La clef des secrets de + philosophie de Pierre Vicot._ + +Rien encore!--Et vainement ai-je feuilleté pendant trois jours et trois +nuits, aux blafardes lueurs de la lampe, les livres hermétiques de +Raymond Lulle. + +Non, rien, si ce n'est, avec le sifflement de la cornue étincelante, les +rires moqueurs d'un salamandre qui se fait un jeu de troubler mes +méditations. + +Tantôt il attache un pétard à un poil de ma barbe, tantôt il me décoche +de son arbalète un trait de feu dans mon manteau. + +Ou bien fourbit-il son armure, c'est alors la cendre du fourneau qui +souffle sur les pages de mon formulaire et sur l'encre de mon écritoire. + +Et la cornue toujours plus étincelante siffle le même air que le diable, +quand saint Éloi lui tenaille le nez dans sa forge. + +Mais rien encore!--Et pendant trois autres jours et trois autres nuits +je feuilleterai, aux blafardes lueurs de la lampe, les livres +hermétiques de Raymond Lulle! + + + +IX + +DÉPART POUR LE SABBAT. + + Elle se leva la nuit, et + allumant la chandelle prit une boîte et + s'oignit, puis avec quelques paroles + elle fut transportée au sabbat. + + JEAN BODIN.--_De la + Démonomanie des Sorciers._ + +Ils étaient là une douzaine qui mangeaient la soupe à la bière, et +chacun d'eux avait pour cuiller l'os de l'avant-bras d'un mort. + +La cheminée était rouge de braise, les chandelles champignonnaient dans +la fumée, et les assiettes exhalaient une odeur de fosse au printemps. + +Et lorsque Maribas riait ou pleurait, on entendait comme geindre un +archet sur les trois cordes d'un violon démantibulé. + +Cependant le soudard étala diaboliquement sur la table, à la lueur du +suif, un grimoire où vint s'ébattre une mouche grillée. + +Cette mouche bourdonnait encore lorsque, de son ventre énorme et velu, +une araignée escalada les bords du magique volume. + +Mais déjà sorciers et sorcières s'étaient envolés par la cheminée à +califourchon, qui sur un balai, qui sur les pincettes, et Maribas sur la +queue de la poêle. + + Ici finit le premier + Livre des Fantaisies + De Gaspard + De la + Nuit + +NOTES: + +[1] Balcon de pierre. + +[2] Instrument de musique. + + + * * * * * + + + Ici commence le deuxième + Livre des Fantaisies + De Gaspard + De la + Nuit + + + * * * * * + + +LE VIEUX PARIS + + +I + +LES DEUX JUIFS. + + Vieux époux + Vieux jaloux, + Tirez tous + Les verrous. + + _Vieille chanson._ + +Deux juifs, qui s'étaient arrêtés sous ma fenêtre, comptaient +mystérieusement au bout de leurs doigts les heures trop lentes de la +nuit. + +--«Avez-vous de l'argent, Rabbi? demanda le plus jeune au plus +vieux.--Cette bourse, répondit l'autre, n'est point un grelot.» + + * * * * * + +Mais alors une troupe de gens se rua avec vacarme des bouges du +voisinage; et des cris éclatèrent sur mes vitraux comme les dragées +d'une sarbacane. + +C'étaient des turlupins qui couraient joyeusement vers la place du +Marché, d'où le vent chassait des étincelles de paille et une odeur de +roussi. + +--«Ohé! Ohé! Lanturelu!--Ma révérence à Madame la lune!--Par ici, la +cagoule du diable! Deux juifs dehors pendant le couvre-feu!--Assomme! +assomme! aux juifs le jour, aux truands la nuit! + + * * * * * + +Et les cloches fêlées carillonnaient là-haut dans les tours de +Saint-Eustache le gothique:--«Dindon, dindon, dormez-donc, dindon!» + + + +_A M. Louis Boulanger, peintre._ + + +II + +LES GUEUX DE NUIT. + + J'endure + Froidure + Bien dure. + + _La chanson du pauvre diable._ + +--«Ohé! rangez-vous qu'on se chauffe!--Il ne te manque plus que +d'enfourcher le foyer! Ce drôle a les jambes comme des pincettes. + +--Une heure!--Il bise dru!--Savez-vous, mes chats-huants, ce qui fait la +lune si claire? Les cornes des c.... qu'on y brûle. + +--La rouge braise à brûler de la charbonnée!--Comme la flamme danse +bleue sur les tisons! Ohé! quel est le ribaud qui a battu sa ribaude? + +--J'ai le nez gelé!--J'ai les grêves rôties!--Ne vois-tu rien dans le +feu, Choupille?--Oui! une hallebarde.--Et toi, Jeanpoil?--Un oeil. + +--Place, place à M. de la Chousserie!--Vous êtes là, Monsieur le +procureur, chaudement fourré et ganté pour l'hiver!--Oui-dà! les matous +n'ont pas d'engelures! + +--Ah! voici messieurs du guet!--Vos bottes fument.--Et les tirelaines? +Nous en avons tué deux d'une arquebusade; les autres se sont échappés à +travers la rivière.» + + * * * * * + +Et c'est ainsi que s'acoquinaient à un feu de brandon, avec des gueux de +nuit, un procureur au parlement qui courait le guilledou, et les gascons +du guet qui racontaient sans rire les exploits de leurs arquebuses +détraquées. + + + +III + +LE FALOT. + + Le Masque.--Il fait noir; + prête-moi ta lanterne. + Mercurio.--Bah! les chats ont + pour lanterne leurs deux yeux. + + _Une nuit de carnaval._ + +Ah! pourquoi me suis-je, ce soir, avisé qu'il y avait place à me blottir +contre l'orage, moi petit follet de gouttière, dans le falot de Madame +de Gourgouran! + +Je riais d'entendre un esprit que trempait l'averse bourdonner autour de +la maison lumineuse, sans pouvoir trouver la porte par laquelle j'étais +entré. + +Vainement me suppliait-il, enroué et morfondu, de lui permettre au moins +de rallumer son rat de cave à ma bougie pour chercher sa route. + +Soudain le jaune papier de la lanterne s'enflamma, crevé d'un coup de +vent dont gémirent dans la rue des enseignes pendantes comme des +bannières. + +--«Jésus! miséricorde! s'écria la béguine, se signant des cinq +doigts.--Le diable te tenaille, sorcière, m'écriai-je, crachant plus de +feu qu'un serpenteau d'artifice.» + +Hélas! moi qui, ce matin encore, rivalisais de grâces et de parure avec +le chardonneret à oreillettes de drap écarlate du damoisel de Luynes! + + + +IV + +LA TOUR DE NESLE. + + Il y avait à la tour de Nesle + un corps-de-garde auquel se logeait le + guet pendant la nuit. + + BRANTOME. + +«Valet de trèfle!--Dame de pique! de gagne!» Et le soudard qui perdait +envoya d'un coup de poing sur la table son enjeu au plancher. + +Mais alors messire Hugues, le prévôt, cracha dans un brasier de fer avec +la grimace d'un cagou qui a avalé une araignée en mangeant sa soupe. + +--«Pouah! les charcuitiers échaudent-ils leurs cochons à minuit? +Ventredieu! c'est un bateau de feurre qui brûle en Seine!» + + * * * * * + +L'incendie qui n'était d'abord qu'un innocent follet égaré dans les +brouillards de la rivière fut bientôt un diable à quatre tirant le canon +et force arquebusades au fil de l'eau. + +Une foule innombrable de turlupins, de béquillards, de gueux de nuit +accourus sur la grève, dansaient des gigues devant la spirale de flamme +et de fumée. + +Et rougeoyaient face à face la tour de Nesle, d'où le guet sortit +l'escopette sur l'épaule, et la tour du Louvre, d'où, par une fenêtre, +le roi et la reine voyaient tout sans être vus. + + + +V + +LE RAFFINÉ + + Un fendant, un raffiné. + + _Poésies de Scarron._ + +«Mes crocs aiguisés en pointe ressemblent à la queue de la tarasque, mon +linge est aussi blanc qu'une nappe de cabaret, et mon pourpoint n'est +pas plus vieux que les tapisseries de la couronne. + +«S'imaginerait-on jamais, à voir ma pimpante dégaîne, que la faim, logée +dans mon ventre, y tire--la bourelle!--une corde qui m'étrangle comme un +pendu! + +«Ah! si de cette fenêtre, où grésille une lumière, était seulement +tombée dans la corne de mon feutre une mauviette rôtie au lieu de cette +fleur fanée! + +«La place Royale est ce soir, aux falots, claire comme une +chapelle!--Gare la litière!--Fraîche limonade!--Macarons de Naples!--Or +ça, petit, que je goûte avec le doigt ta truite à la sauce! Drôle! il +manque des épices dans ton poisson d'avril. + +«N'est-ce pas la Marion Delorme au bras du duc de Longueville? Trois +bichons la suivent en jappant. Elle a de beaux diamants dans les yeux, +la jeune courtisane!--Il a de beaux rubis sur le nez, le vieux +courtisan!» + + * * * * * + +Et le raffiné se panadait le poing sur sa hanche, coudoyant les +promeneurs et souriant aux promeneuses. Il n'avait pas de quoi dîner; il +acheta un bouquet de violettes. + + + +VI + +L'OFFICE DU SOIR. + + Quand, vers Pâques ou Noël, l'église, aux nuits tombantes + S'emplit de pas confus et de cires flambantes. + + VICTOR HUGO.--_Les chants du Crépuscule_. + +Dixit Dominus Domino meo: sede a dextris meis. + +_Office des vêpres_. + +Trente moines, épluchant feuillet par feuillet des psautiers aussi +crasseux que leurs barbes, louaient Dieu et chantaient pouilles au +diable. + + * * * * * + +--«Madame, vos épaules sont une touffe de lys et de roses. Et comme le +cavalier se penchait, il éborgna son valet du bout de son épée. + +--«Moqueur, minauda-t-elle, vous jouez-vous à me distraire?--Est-ce +l'_Imitation de Jésus_ que vous lisez, Madame?--Non, c'est le _Brelan +d'Amour et de Galanterie_.» + +Mais l'office était psalmodié. Elle ferma son livre et se leva de la +chaise.--«Allons-nous-en, dit-elle; assez prié pour aujourd'hui!» + + * * * * * + +Et moi, pèlerin agenouillé à l'écart sous les orgues, il me semblait +ouïr les anges descendre du ciel mélodieusement. + +Je recueillais de loin quelques parfums de l'encensoir, et Dieu +permettait que je glanasse l'épi du pauvre derrière sa riche moisson. + + + +VII + +LA SÉRÉNADE. + + La nuit, tous les chats sont gris. + + _Proverbe populaire._ + +Un luth, une guitaronne et un hautbois. Symphonie discordante et +ridicule. Madame Laure à son balcon, derrière une jalousie. Point de +lanternes dans la rue, point de lumières aux fenêtres. La lune encornée. + + * * * * * + +--«Est-ce vous, d'Espignac?--Hélas! non.--C'est donc toi, mon petit +Fleur d'Amande?--Ni l'un ni l'autre.--Comment! encore vous, Monsieur de +la Tournelle? Bonsoir! cherchez minuit à quatorze heures!» + +LES MUSICIENS DANS LEUR CAPE.--«Monsieur le conseiller en sera pour un +rhume. Mais le galant n'a donc pas frayeur du mari?--Eh! le mari est aux +Iles.» + +Cependant que chuchotait-on ensemble? «Cent louis par mois. +--Charmant!--Un carrosse avec deux heiduques. Superbe!--Un hôtel dans le +quartier des princes!--Magnifique!--Et mon coeur fourré d'amour!--Oh! la +jolie pantoufle à mon pied!» + +LES MUSICIENS TOUJOURS DANS LEUR CAPE.--«J'entends rire Madame +Laure.--La cruelle s'humanise.--Oui-dà! l'art d'Orphoeus attendrissait +les tigres dans les temps fabuleux!» + +MADAME LAURE.--«Approchez, mon mignon, que je vous glisse ma clef au +noeud d'un ruban!» Et la perruque de Monsieur le conseiller se mouilla +d'une rosée que ne distillaient pas les étoiles. «Ohé! Gueudespin, cria +la maligne femelle en fermant le balcon, empoignez-moi un fouet, et +courez vite essuyer Monsieur!» + + + +VIII + +MESSIRE JEAN. + + Grave personnage dont la chaîne + d'or et la baguette blanche annonçaient + l'autorité. + + WALTER-SCOTT.--_L'Abbé_, Chap. IV. + +--«Messire Jean, lui dit la reine, allez voir dans la cour du palais +pourquoi ces deux lévriers se livrent bataille!» Et il y alla. + +Et quand il y fut, le sénéchal tança d'une verte manière les deux +lévriers qui se disputaient un os de jambon. + +Mais ceux-ci, tiraillant ses grègues noires et mordant ses bas rouges, +le culbutèrent comme un goutteux sur ses crosses. + +--«Holà! Holà! à mon aide!» Et les pertuisaniers de la porte +accoururent, que le museau des deux efflanqués avait fouillé déjà la +friande escarcelle du bonhomme. + +Cependant la reine se pâmait de rire à une fenêtre, dans sa haute guimpe +de Malines aussi raide et plissée qu'un éventail. + +--«Et pourquoi se battaient-ils, messire?--Ils se battaient, Madame, +l'un maintenant contre l'autre que vous êtes le plus belle, la plus sage +et la plus grande princesse de l'univers.» + + + + +_A M. Sainte-Beuve._ + + +IX + +LA MESSE DE MINUIT. + + Christus natus est nobis; venite, adoremus. + + _La Nativité de Notre-Seigneur Jésus-Christ._ + + Nous n'avons ni feu ni lieu. + Donnez-nous la part à Dieu. + + _Vieille chanson._ + +La bonne dame et le noble sire de Chateauvieux rompaient le pain du +soir, Monsieur l'aumônier bénissant la table, quand se fit entendre un +bruit de sabots à la porte. C'étaient de petits enfants qui chantèrent +un noël. + +--«Bonne dame de Chateauvieux, hâtez-vous, la foule s'achemine à +l'église; hâtez-vous, de peur que le cierge qui brûle sur votre +prie-Dieu, dans la chapelle des Anges, ne s'éteigne en étoilant de ses +gouttes de cire les heures de vélin et le carreau de velours!--voici la +première volée des cloches pour la messe de minuit! + +--Noble sire de Chateauvieux, hâtez-vous, de peur que le sire de Grugel, +qui passe là-bas avec sa lanterne de papier, n'aille s'emparer en votre +absence de la place d'honneur au banc des confrères de Saint-Antoine! +voici la seconde volée des cloches pour la messe de minuit! + +--Monsieur l'aumônier, hâtez-vous! les orgues grondent, les chanoines +psalmodient, hâtez-vous, les fidèles sont assemblés et vous êtes encore +à table!--voici la troisième volée des cloches pour la messe de minuit!» + +Les petits enfants soufflaient dans leurs doigts, mais ils ne se +morfondirent pas longtemps à attendre, et sur le seuil gothique, blanc +de neige, Monsieur l'aumônier les régala, au nom des maîtres du logis, +chacun d'une gaufre et d'une maille. + + * * * * * + +Cependant aucune cloche ne tintait plus. La bonne dame plongea dans un +manchon ses mains jusqu'aux coudes, le noble sire couvrit ses oreilles +d'un mortier, et l'humble prêtre, encapuchonné d'une aumusse, marcha +derrière, son missel sous le bras. + + + +X + +LE BIBLIOPHILE. + + Un Elzevir lui causait de + douces émotions; mais ce qui le + plongeait dans un ravissement + extatique, c'était un Henri Etienne. + + _Biographie de Martin + Spickler._ + +Ce n'était pas quelque tableau de l'école flamande, un David Téniers, un +Breughel d'Enfer, enfumé à n'y pas voir le diable. + +C'était un manuscrit rongé des rats par les bords, d'une écriture toute +enchevêtrée et d'une encre bleue et rouge. + +--«Je soupçonne l'auteur, dit le bibliophile, d'avoir vécu vers la fin +du règne de Louis XII, ce roi de paternelle et plantureuse mémoire. + +«Oui, continua-t-il d'un air grave et méditatif, oui, il aura été clerc +dans la maison des sires de Chateauvieux.» + +Ici il feuilleta un énorme in-folio ayant pour titre: _Le Nobiliaire de +France_, dans lequel il ne trouva mentionnés que les sires de +Chateauneuf. + +--«N'importe, dit-il un peu confus, Chateauneuf et Chateauvieux ne sont +qu'un même château. Aussi bien il est temps de débaptiser le Pont-Neuf.» + + + Ici finit le deuxième + Livre des Fantaisies + De Gaspard + De la + Nuit + + + * * * * * + + + Ici commence le troisième + Livre des Fantaisies + De Gaspard + De la + Nuit + + + * * * * * + + +LA NUIT ET SES PRESTIGES + + + +I + +LA CHAMBRE GOTHIQUE. + + Nox et solitudo plenae sunt diabolo. + + _Les Pères de l'Église._ + + La nuit, ma chambre est pleine de + diables. + +«Oh! la terre,--murmurai-je à la nuit, est un calice embaumé dont le +pistil et les étamines sont la lune et les étoiles!» + +Et, les yeux lourds de sommeil, je fermai la fenêtre qu'incrusta la +croix du calvaire, noire dans la jaune auréole des vitraux. + + * * * * * + +Encore,--si ce n'était à minuit,--l'heure blasonnée de dragons et de +diables!--que le gnome qui se soûle de l'huile de ma lampe! + +Si ce n'était que la nourrice qui berce avec un chant monotone, dans la +cuirasse de mon père, un petit enfant mort-né! + +Si ce n'était que le squelette du lansquenet emprisonné dans la +boiserie, et heurtant du front, du coude et du genou! + +Si ce n'était que mon aïeul qui descend en pied de son cadre vermoulu, +et trempe son gantelet dans l'eau bénite du bénitier! + +Mais c'est Scarbo qui me mord au cou, et qui, pour cautériser ma +blessure sanglante, y plonge son doigt de fer rougi à la fournaise! + + + +II + +SCARBO. + + Mon Dieu, accordez-moi, à + l'heure de ma mort, les prières d'un + prêtre, un linceul de toile, une bière + de sapin et un lieu sec. + + _Les patenôtres de Monsieur le + Maréchal._ + +«Que tu meures absous ou damné, marmottait Scarbo cette nuit à mon +oreille, tu auras pour linceul une toile d'araignée, et j'ensevelirai +l'araignée avec toi! + +--Oh! que du moins j'aie pour linceul, lui répondais-je, les yeux rouges +d'avoir tant pleuré,--une feuille du tremble dans laquelle me bercera +l'haleine du lac. + +--Non!--ricanait le nain railleur,--tu serais la pâture de l'escarbot +qui chasse, le soir, aux moucherons aveuglés par le soleil couchant! + +--Aimes-tu donc mieux, lui répliquais-je, larmoyant toujours,--aimes-tu +donc mieux que je sois sucé d'une tarentule à trompe d'éléphant? + +--Eh bien,--ajouta-t-il,--console-toi, tu auras pour linceul les +bandelettes tachetées d'or d'une peau de serpent, dont je +t'emmailloterai comme une momie. + +«Et de la crypte ténébreuse de St-Bénigne, où je te coucherai debout +contre la muraille, tu entendras à loisir les petits enfants pleurer +dans les limbes.» + + + +III + +LE FOU. + + Un carolus, ou bien encor, + Si l'aimez mieux, un agneau d'or. + + _Manuscrits de la Bibliothèque + du roi._ + +La lune peignait ses cheveux avec un démêloir d'ébène qui argentait +d'une pluie de vers luisants les collines, les prés et les bois. + + * * * * * + +Scarbo, gnome dont les trésors foisonnent, vannait sur mon toit, au cri +de la girouette, ducats et florins qui sautaient en cadence, les pièces +fausses jonchant la rue. + +Comme ricana le fou qui vague, chaque nuit, par la cité déserte, un oeil +à la lune et l'autre--crevé! + +--«Foin de la lune! grommela-t-il, ramassant les jetons du diable, +j'achèterai le pilori pour m'y chauffer au soleil!» + + * * * * * + +Mais c'était toujours la lune, la lune qui se couchait,--et Scarbo +monnayait sourdement dans ma cave ducats et florins à coups de +balancier. + +Tandis que, les deux cornes en avant, un limaçon qu'avait égaré la nuit +cherchait sa route sur mes vitraux lumineux. + + + +IV + +LE NAIN. + + --Toi, à cheval! + --Eh! pourquoi pas! j'ai si souvent + galopé sur un lévrier du laird de + Linlithgow! + + _Ballade écossaise_. + +J'avais capturé de mon séant, dans l'ombre de mes courtines, ce furtif +papillon, éclos d'un rais de la lune ou d'une goutte de rosée. + +Phalène palpitante qui, pour dégager ses ailes captives entre mes +doigts, me payait une rançon de parfums! + +Soudain la vagabonde bestiole s'envolait, abandonnant dans mon giron,--ô +horreur!--une larve monstrueuse et difforme à tête humaine! + + * * * * * + +--Où est ton âme, que je chevauche!--Mon âme, haquenée boiteuse des +fatigues du jour, repose maintenant sur la litière dorée des songes.» + +Et elle s'échappait d'effroi, mon âme, à travers la livide toile +d'araignée du crépuscule, par-dessus de noirs horizons dentelés de noirs +clochers gothiques. + +Mais le nain, pendu à sa fuite hennissante, se roulait comme un fuseau +dans les quenouillées de sa blanche crinière. + + + +V + +LE CLAIR DE LUNE. + + Réveillez-vous, gens qui dormez, + Et priez pour les trépassés. + + _Le cri du crieur de nuit._ + +Oh! qu'il est doux, quand l'heure tremble au clocher, la nuit, de +regarder la lune qui a le nez fait comme un carolus d'or! + + * * * * * + +Deux ladres se lamentaient sous ma fenêtre, un chien hurlait dans le +carrefour, et le grillon de mon foyer vaticinait tout bas. + +Mais bientôt mon oreille n'interrogea plus qu'un silence profond. Les +lépreux étaient rentrés dans leur chenils, aux coups de Jacquemart qui +battait sa femme. + +Le chien avait enfilé une venelle, devant les pertuisanes du guet +enrouillé par la pluie et morfondu par la bise. + +Et le grillon s'était endormi, dès que la dernière bluette avait éteint +sa dernière lueur dans la cendre de la cheminée. + +Et moi, il me semblait,--tant la fièvre est incohérente,--que la lune, +grimant sa face, me tirait la langue comme un pendu! + + + +_A M. Louis Boulanger, Peintre._ + + +VI + +LA RONDE SOUS LA CLOCHE. + + C'était un bâtiment lourd, + presque carré, entouré de ruines, et + dont la tour principale, qui possédait + encore son horloge, dominait tout le + quartier. + + FENIMORE COOPER. + +Douze magiciens dansaient une ronde sous la grosse cloche de Saint-Jean. +Ils évoquèrent l'orage l'un après l'autre, et du fond de mon lit je +comptai avec épouvante douze voix qui traversèrent processionnellement +les ténèbres. + +Aussitôt la lune courut se cacher derrière les nuées, et une pluie mêlée +d'éclairs et de tourbillons fouetta ma fenêtre, tandis que les +girouettes criaient comme des grues en sentinelle sur qui crève l'averse +dans les bois. + +La chanterelle de mon luth, appendu à la cloison, éclata; mon +chardonneret battit de l'aile dans sa cage; quelque esprit curieux +tourna un feuillet du Roman de la Rose qui dormait sur mon pupitre. + +Mais soudain gronda la foudre au haut de Saint-Jean. Les enchanteurs +s'évanouirent frappés à mort, et je vis de loin leurs livres de magie +brûler comme une torche dans le noir clocher. + +Cette effrayante lueur peignait des rouges flammes du purgatoire et de +l'enfer les murailles de la gothique église, et prolongeait sur les +maisons voisines l'ombre de la statue gigantesque de Saint-Jean. + +Les girouettes se rouillèrent; la lune fondit les nuées gris de perles; +la pluie ne tomba plus que goutte à goutte des bords du toit, et la +brise, ouvrant ma fenêtre mal close, jeta sur mon oreiller les fleurs de +mon jasmin secoué par l'orage. + + + +VII + +UN REVE. + + J'ai rêvé tant et plus, mais je + n'y entends note. + + _Pantagruel_, livre III. + +Il était nuit. Ce furent d'abord,--ainsi j'ai vu, ainsi je raconte,--une +abbaye aux murailles lézardées par la lune,--une forêt percée de +sentiers tortueux,--et le Morimont[1] grouillant de capes et de +chapeaux. + +Ce furent ensuite,--ainsi j'ai entendu, ainsi je raconte,--le glas +funèbre d'une cloche auquel répondaient les sanglots funèbres d'une +cellule,--des cris plaintifs et des rires féroces dont frissonnait +chaque feuille le long d'une ramée,--et les prières bourdonnantes des +pénitents noirs qui accompagnent un criminel au supplice. + +Ce furent enfin,--ainsi s'acheva le rêve, ainsi je raconte,--un moine +qui expirait couché dans la cendre des agonisants,--une jeune fille qui +se débattait pendue aux branches d'un chêne,--et moi que le bourreau +liait échevelé sur les rayons de la roue. + +Dom Augustin, le prieur défunt, aura, en habit de cordelier, les +honneurs de la chapelle ardente; et Marguerite, que son amant a tuée, +sera ensevelie dans sa blanche robe d'innocence, entre quatre cierges de +cire. + +Mais moi, la barre du bourreau s'était, au premier coup, brisée comme un +verre, les torches des pénitents noirs s'étaient éteintes sous des +torrents de pluie, la foule s'était écoulée avec les ruisseaux débordés +et rapides,--et je poursuivais d'autres songes vers le réveil. + + + +VIII + +MON BISAÏEUL. + + Tout dans cette chambre était + encore dans le même état, si ce n'est + que les tapisseries y étaient en + lambeaux, et que les araignées y + tissaient leurs toiles dans la + poussière. + + WALTER-SCOTT.--_Woodstock_. + +Les vénérables personnages de la tapisserie gothique, remuée par le +vent, se saluèrent l'un l'autre, et mon bisaïeul entra dans la +chambre,--mon bisaïeul mort il y aura bientôt quatre-vingts ans! + +Là,--c'est devant ce prie-Dieu qu'il s'agenouilla, mon bisaïeul le +conseiller, baisant de sa barbe ce jaune missel étalé à l'endroit de ce +ruban. + +Il marmotta des oraisons tant que dura la nuit, sans décroiser un moment +ses bras de son camail de soie violette, sans obliquer un regard vers +moi, sa postérité, qui étais couché dans son lit, son poudreux lit à +baldaquin! + +Et je remarquai avec effroi que ses yeux étaient vides, bien qu'il parût +lire,--que ses lèvres étaient immobiles, bien que je l'entendisse +prier,--que ses doigts étaient décharnés, bien qu'il scintillassent de +pierreries! + +Et je me demandais si je veillais ou si je dormais,--si c'étaient les +pâleurs de la lune ou de Lucifer,--si c'était minuit ou le point du +jour! + + + +IX + +ONDINE. + + . . . . . . . . . . . Je croyais entendre + Une vague harmonie enchanter mon sommeil, + Et près de moi s'épandre un murmure pareil + Aux chants entrecoupés d'une voix triste + et tendre. + + CH. BRUGNOT.--_Les deux Génies_. + +--«Écoute!--Écoute!--C'est moi, c'est Ondine qui frôle de ces gouttes +d'eau les losanges sonores de ta fenêtre illuminée par les mornes rayons +de la lune; et voici, en robe de moire, la dame châtelaine qui contemple +à son balcon la belle nuit étoilée et le beau lac endormi. + +«Chaque flot est un ondin qui nage dans le courant, chaque courant est +un sentier qui serpente vers mon palais, et mon palais est bâti fluide, +au fond du lac, dans le triangle du feu, de la terre et de l'air. + +«Écoute!--Écoute!--Mon père bat l'eau coassante d'une branche d'aulne +verte, et mes soeurs caressent de leurs bras d'écume les fraîches îles +d'herbes, de nénuphars et de glaïeuls, ou se moquent du saule caduc et +barbu qui pêche à la ligne.» + + * * * * * + +Sa chanson murmurée, elle me supplia de recevoir son anneau à mon doigt, +pour être l'époux d'une Ondine, et de visiter avec elle son palais, pour +être le roi des lacs. + +Et comme je lui répondais que j'aimais une mortelle, boudeuse et +dépitée, elle pleura quelques larmes, poussa un éclat de rire, et +s'évanouit en giboulées qui ruisselèrent blanches le long de mes vitraux +bleus. + + + +X + +LA SALAMANDRE. + + Il jeta dans le foyer quelques + frondes de houx bénit, qui brûlèrent en + craquetant. + + Ch. NODIER.--_Trilby_. + +--«Grillon, mon ami, es-tu mort, que tu demeures sourd au bruit de mon +sifflet, et aveugle à la lueur de l'incendie?» + +Et le grillon, quelques affectueuses que fussent les paroles de la +salamandre, ne répondait point, soit qu'il dormît d'un magique sommeil, +ou bien soit qu'il eût fantaisie de bouder. + +«Oh! chante-moi ta chanson de chaque soir dans ta logette de cendre et +de suie, derrière la plaque de fer écussonnée de trois fleurs de lys +héraldiques!» + +Mais le grillon ne répondait point encore, et la salamandre éplorée +tantôt écoutait si ce n'était point sa voix, tantôt bourdonnait avec la +flamme aux changeantes couleurs rose, bleue, rouge, jaune, blanche et +violette. + +«Il est mort, il est mort, le grillon mon ami!» Et j'entendais comme des +soupirs et des sanglots, tandis que la flamme, livide maintenant, +décroissait dans le foyer attristé. + +«Il est mort! Et puisqu'il est mort, je veux mourir!» Les branches de +sarment étaient consumées, la flamme se traîna sur la braise en jetant +son adieu à la crémaillère, et la salamandre mourut d'inanition. + + + +XI + +L'HEURE DU SABBAT. + + Qui passe donc si tard à travers la vallée? + + H. DE LATOUCHE.--_Le Roi des Aulnes_. + +C'est ici! et déjà, dans l'épaisseur des halliers, qu'éclaire à peine +l'oeil phosphorique du chat sauvage tapi sous les ramées; + +Aux flancs des rocs qui trempent dans la nuit des précipices leur +chevelure de broussailles, ruisselante de rosée et de vers luisants; + +Sur le bord du torrent qui jaillit en blanche écume au front des pins, +et qui bruine en grise vapeur au front des châteaux; + +Une foule se rassemble innombrable, que le vieux bûcheron attardé par +les sentiers, sa charge de bois sur le dos, entend et ne voit pas. + +Et de chêne en chêne, de butte en butte, se répondent mille cris confus, +lugubres, effrayants: «Hum! hum!--Schup! schup!--Coucou! coucou!» + +C'est ici le gibet!--Et voilà paraître dans la brume un juif qui cherche +quelque chose parmi l'herbe mouillée, à l'éclat doré d'une main de +gloire. + + + Ici finit le troisième + Livre des Fantaisies + De Gaspard + De la + Nuit + +NOTES: + +[1] C'est à Dijon, de temps immémorial, la place aux exécutions. + + + * * * * * + + + Ici commence le quatrième + Livre des Fantaisies + De Gaspard + De la + Nuit + + +LES CHRONIQUES + + + +I + +MAITRE OGIER. + +(1407) + + Le dit roy Charles sixiesme du + nom fust très débonnaire et moult aimé; + et le populaire n'avait en grand'haine + que les ducs d'Orléans et de Bourgogne + qui imposaient des tailles excessives + par tout le royaume. + + _Les Annales et Chroniques de + France, depuis la guerre de Troyes + jusques au roy Loys unzième du nom, par + maître Nicolle Gilles._ + +--«Sire, demanda maître Ogier au roi qui regardait par la petite fenêtre +de son oratoire le vieux Paris égayé d'un rayon de soleil, oyez-vous +point s'ébattre, dans la cour de votre Louvre, ces passereaux gourmands +emmi cette vigne rameuse et feuillue? + +--Oui-dà! répondit le roi, c'est un ramage bien divertissant. + +--Cette vigne est en votre courtil; cependant point n'aurez-vous le +profit de la cueillette, répliqua maître Ogier avec un bénin sourire; +passereaux sont d'effrontés larrons, et tant leur plaît la picorée +qu'ils seront toujours picoreurs. Ils vendangeront pour vous votre +vigne. + +--Oh! nenni, mon compère! je les chasserai, s'écria le roi!» + +Il approcha de ses lèvres le sifflet d'ivoire qui pendait à un anneau de +sa chaîne d'or, et en tira des sons si aigus et si perçants que les +passereaux s'envolèrent dans les combles du palais. + +--«Sire, dit alors maître Ogier, permettez que je déduise de ceci une +affabulation. Ces passereaux sont vos nobles, cette vigne est le peuple. +Les uns banquètent aux dépens de l'autre. Sire, qui gruge le vilain +gruge le seigneur. Assez de déprédations! Un coup de sifflet, et +vendangez vous-même votre vigne.» + +Maître Ogier roulait sur ses doigts d'un air embarrassé la corne de son +bonnet. Charles VI hocha tristement la tête; et serrant la main au +bourgeois de Paris:--«Vous êtes un preud'homme!» soupira-t-il. + + + +II + +LA POTERNE DU LOUVRE. + + Ce nain était paresseux, + fantasque, méchant; mais il était + fidèle, et ses services étaient + agréables à son maître. + + WALTER-SCOTT.--_Le lai du + ménestrel._ + +Cette petite lumière avait traversé la Seine gelée, sous la tour de +Nesle, et maintenant elle n'était plus éloignée que d'une centaine de +pas, dansant parmi le brouillard, ô prodige infernal! avec un +grésillement semblable à un rire moqueur. + +«Qui est-ce là?» cria le suisse de garde au guichet de la poterne du +Louvre. + +La petite lumière se hâtait d'approcher et ne se hâtait pas de répondre. +Mais bientôt apparut une figure de nabot habillée d'une tunique à +paillettes d'or et coiffée d'un bonnet à grelot d'argent, dont la main +balançait un rouge lumignon dans les losanges vitrées d'une lanterne. + +«Qui est-ce là?» répéta le suisse d'une voix tremblante, son arquebuse +couchée en joue. + +Le nain moucha la bougie de sa lanterne, et l'arquebusier distingua des +traits ridés et amaigris, des yeux brillants de malice et une barbe +blanche de givre. + +«Ohé! ohé! l'ami, gardez-vous bien de bouter le feu à votre escopette. +Là, là! sang de Dieu! Vous ne respirez que morts et carnage! s'écria le +nain d'une voix non moins émue que celle du montagnard. + +--L'ami vous-même! Ouf! Mais qui donc êtes-vous?» demanda le suisse un +peu rassuré. Et il replaçait à son chapeau de fer la mèche de son +arquebuse. + +--«Mon père est le roi Nacbuc et ma mère la reine Nacbuca. Ioup! ioup! +iou!» répondit le nain, tirant la langue d'un empan et pirouettant deux +tours sur un pied. + +Cette fois le soudard claqua des dents. Heureusement il se ressouvint +qu'il avait un chapelet pendu à son ceinturon de buffle. + +--«Si votre père est le roi Nacbuc, _pater noster_, et votre mère la +reine Nacbuca, _qui es in coelis_, vous êtes donc le diable, +_sanctificetur nomen tuum_? balbutia-t-il demi-mort de frayeur. + +--Eh non! dit le porte-falot, je suis le nain de Monseigneur le roi qui +arrive cette nuit de Compiègne, et qui me dépêche devant pour faire +ouvrir la poterne du Louvre. Le mot de passe est: Dame Anne de Bretagne +et saint Aubin du Cormier.» + + + +III + +LES FLAMANDS. + + Les Flamands, gent mutine et têtue. + + _Mémoires d'Olivier de la Marche_. + +La bataille durait depuis none, quand ceux de Bruges lâchèrent le pied +et tournèrent le dos. Il y eut alors, d'une part si épais désarroi, et +de l'autre si rude poursuite, qu'au passage du pont bon nombre de +révoltés croûlèrent pêle-mêle, hommes, étendards, chariots, dans la +rivière. + +Le comte entra le lendemain dans Bruges avec une merveilleuse cohue de +chevaliers. Le précédaient ses hérauts d'armes qui sonnaient +horriblement de la trompette. Quelques pillards, la dague au poing, +couraient çà et là, et devant eux fuyaient des pourceaux épouvantés. + +C'est vers l'hôtel de ville que se dirigeait la cavalcade hennissante. +Là s'agenouillèrent le bourguemestre et les échevins, criant merci, +mantels et chaperons par terre. Mais le comte avait juré, les deux +doigts sur la Bible, d'exterminer le sanglier rouge dans sa bauge. + +«Monseigneur! + +--Ville brûlée! + +--Monseigneur! + +--Bourgeois pendus!» + +On ne bouta le feu qu'à un faubourg de la ville, on ne pendit aux gibets +que les capitaines de la milice, et le sanglier rouge fut effacé des +bannières. Bruges s'était racheté pour cent mille écus d'or. + + + +IV + +LA CHASSE. + +(1412) + + Allons! courre un petit le cerf, ce lui dit-il. + + _Poésies inédites_. + +Et la chasse allait, allait, claire étant la journée, par les monts et +les vaux, par les champs et les bois; les varlets courant, les trompes +fanfarant, les chiens aboyant, les faucons volant, et les deux cousins +côte à côte chevauchant, et perçant de leurs épieux cerfs et sangliers +dans la ramée, de leurs arbalètes hérons et cigognes dans les airs. + +«Cousin, dit Hubert à Regnault, il me semble que, pour avoir scellé +notre paix ce matin, vous n'êtes point en gaîté de coeur? + +--Oui-dà!» lui répondit-on. + +Regnault avait l'oeil rouge d'un fou ou d'un damné; Hubert était +soucieux; et la chasse toujours allait, toujours allait, claire étant la +journée, par les monts et les vaux, par les champs et les bois. + +Mais voilà que soudain une troupe de gens de pied, embusqués dans la +baume des fées, se rua, la lance bas, sur la chasse joyeuse. Regnault +dégaîna son épée, et ce fut,--signez-vous d'horreur!--pour en bailler +plusieurs coups au travers du corps de son cousin qui vida les étriers. + +«Tue, tue!» criait le Ganelon. + +Notre-Dame! quelle pitié!--Et la chasse n'allait plus, claire étant la +journée, par les monts et les vaux, par les champs et les bois. + +Devant Dieu soit l'âme d'Hubert sire de Maugiron, piteusement meurtri le +troisième jour de juillet, l'an quatorze cent douze; et les diables +aient l'âme de Regnault sire de l'Aubépine, son cousin et son meurtrier! +Amen. + + + +V + +LES REÎTRES. + + Or, un jour Hilarion fut tenté + par un démon femelle qui lui présenta + une coupe de vin et des fleurs. + + _Vies des Pères du désert._ + +Trois reîtres noirs, troussés chacun d'une bohémienne, essayaient, vers +minuit, de s'introduire au moustier avec la clef de quelque ruse. + +«Holà! holà!» + +C'était un d'eux qui se haussait debout sur l'étrier. + +«Holà! un gîte contre l'orage! Quelle méfiance avez-vous? regardez au +pertuis. Ces mignonnes qui nous lient en croupe, ces barillets que nous +guindons en bandoulière, ne sont-ce point filles de quinze ans et vin à +boire? + +Le moustier semblait dormir. + +«Holà! holà!» + +C'était une d'elles grelottant de froid. + +«Holà! un gîte, au nom de la benoîte mère du Sauveur! Nous sommes des +pèlerins fourvoyés. La vitre de nos reliquaires, le bord de nos +chaperons, les plis de nos manteaux ruissellent de pluie, et nos +destriers, qui trébuchent de fatigue, ont perdu leurs fers par les +chemins.» + +Une clarté rayonna au mitan fendu de la porte. + +«Arrière, démons de la nuit!» + +C'étaient le prieur et ses moines processionnellement armés de cierges. + +«Arrière, filles du mensonge! Dieu nous garde, si vous êtes chair et os, +et si vous n'êtes pas fantômes, d'héberger en notre pourpris des +païennes ou tout au moins des schismatiques! + +--Sus! sus!--crièrent les ténébreux cavaliers,--sus! sus!» Et leur galop +fut balayé au loin dans le tourbillon du vent, de la rivière et des +bois. + +«Rebouter ainsi des pécheresses de quinze ans que nous aurions induites +en pénitence! grommelait un jeune moine blond et bouffi comme un +chérubin. + +--Frère! lui murmura l'abbé dans le cornet de l'oreille, vous oubliez +que Madame Aliénor et sa nièce nous attendent là-haut pour les +confesser. + + + +VI + +LES GRANDES COMPAGNIES. + + Urbem ingredientur, per muros + current, domos conscendent, per + fenestras intrabunt quasi fur. + + _Le prophète_ JOEL, chap. II, v. 9 + +I + +Quelques maraudeurs, égarés dans les bois, se chauffaient à un feu de +veille, autour duquel s'épaississaient la ramée, les ténèbres et les +fantômes. + +«Oyez la nouvelle! dit un arbalétrier. Le roi Charles cinquième nous +dépêche messire Bertrand du Guesclin avec des paroles d'appointement; +mais on n'englue pas le diable comme un merle à la pipée.» + +Ce ne fut qu'un rire dans la bande, et cette gaîté sauvage redoubla +encore, lorsqu'une cornemuse qui se désenflait pleurnicha comme un +marmot à qui perce une dent. + +«Qu'est ceci? répliqua enfin un archer, n'êtes-vous pas las de cette vie +oisive? Avez-vous pillé assez de châteaux, de monastères? Moi je ne suis +ni saoûl, ni repu. Foin de Jacques d'Arquiel, notre capitaine!--Le loup +n'est plus qu'un lévrier.--Et vive messire Bertrand du Guesclin, s'il me +soudoie à ma taille et me rue par les guerres! + +Ici la flamme des tisons rougeoya et bleuit, et les faces des routiers +bleuirent et rougeoyèrent. Un coq chanta dans une ferme. + +«Le coq a chanté et saint Pierre a renié Notre-Seigneur!» murmura +l'arbalétrier en se signant. + + +II + +«Noël! Noël! Par ma gaîne, il pleut des carolus! + +--Je vous en bâillerai à chacun une boisselée. + +--Point de gab? + +--Foi de chevalerie! + +--Et qui vous bâillera, à vous, si grosse chevance? + +--La guerre. + +--Où? + +--En Espagnes. Mécréants y remuent l'or à la pelle, y ferrent d'or leurs +hacquenées. Le voyage vous duit-il? Nous rançonnerons au pourchas les +Maures qui sont des Philistins! + +--C'est loin, messire, les Espagnes! + +--Vous avez des semelles à vos souliers. + +--Cela ne suffit pas. + +--Les argentiers du roi vous compteront cent mille florins pour vous +bouter le coeur au ventre. + +--Tope! nous rangeons autour des fleurs de lys de votre bannière la +branche d'épine de nos bourguignotes. Que ramage la ballade? + + Oh! du routier + Le gai métier! + +--Eh bien! vos tentes sont-elles abattues? vos basternes sont-elles +chargés? Décampons.--Oui, mes soudrilles, plantez ici à votre départ un +gland, il sera, à votre retour, un chêne!» + +Et l'on entendait aboyer les meutes de Jacques d'Arquiel qui courait le +cerf à mi-côte. + + +III + +Les routiers étaient en marche, s'éloignant par troupes, l'haquebutte +sur l'épaule. Un archer se querellait à l'arrière-garde avec un juif. + +L'archer leva trois doigts. + +Le juif en leva deux. + +L'archer lui cracha au visage. + +Le juif essuya sa barbe. + +L'archer leva trois doigts. + +Le juif en leva deux. + +L'archer lui détacha un soufflet. + +Le juif leva trois doigts. + +«Deux carolus ce pourpoint, larron! s'écria l'archer. + +--Miséricorde! en voici trois, s'écria le juif.» + +C'était un magnifique pourpoint de velours broché d'un corps de chasse +d'argent sur les manches. Il était troué et sanglant. + + + + +_A M. P.-J. David, statuaire._ + + +VII + +LES LÉPREUX. + + N'approche mie de ces lieux + Cy est le chenil du lépreux. + + _Le Lai du lépreux._ + +Chaque matin, dès que les ramées avaient bu l'aiguail, roulait sur ses +gonds la porte de la Maladrerie, et les lépreux, semblables aux antiques +anachorètes, s'enfonçaient tout le jour parmi le désert, vallées +adamites, édens primitifs dont les perspectives lointaines, tranquilles, +vertes et boisées, ne se peuplaient que de biches broutant l'herbe +fleurie, et que de hérons pêchant dans de clairs marécages. + +Quelques-uns avaient défriché des courtils: une rose leur était plus +odorante, une figue plus savoureuse, cultivées de leurs mains. Quelques +autres courbaient des nasses d'osier, ou taillaient des hanaps de buis, +dans des grottes de rocaille ensablées d'une source vive et tapissée +d'un liseron sauvage. C'est ainsi qu'ils cherchaient à tromper les +heures si rapides pour la joie, si lentes pour la souffrance! + +Mais il y en avait qui ne s'asseyaient même plus au seuil de la +Maladrerie. Ceux-là, exténués, élanguis, dolents, qu'avait marqués d'une +croix la science des mires, promenaient leur ombre entre les quatre +murailles d'un cloître, hautes et blanches, l'oeil sur le cadran solaire +dont l'aiguille hâtait la fuite de leur vie et l'approche de leur +éternité. + +Et lorsque, adossés contre les lourds piliers, ils se plongeaient en +eux-mêmes, rien n'interrompait le silence de ce cloître, sinon les cris +d'un triangle de cigognes qui labouraient la nue, le sautillement du +rosaire d'un moine qui s'esquivait par un corridor, et le râle de la +crécelle des veilleurs qui, le soir, acheminaient d'une galerie ces +mornes reclus à leurs cellules. + + + +VIII + +A UN BIBLIOPHILE. + + Mes enfants, il n'y a plus de + chevaliers que dans les livres. + + _Conte d'une grand'mère à ses + petits enfants._ + +Pourquoi restaurer les histoires vermoulues et poudreuses du moyen-âge, +lorsque la chevalerie s'en est allée pour toujours, accompagnée des +concerts de ses ménestrels, des enchantements de ses fées et de la +gloire de ses preux? + +Qu'importent à ce siècle incrédule nos merveilleuses légendes: saint +Georges rompant une lance contre Charles VII au tournoi de Luçon, le +Paraclet descendant à la vue de tous sur le concile de Trente assemblé, +et le Juif errant abordant près de la cité de Langres l'évêque de +Gotzelin, pour lui raconter la passion de Notre-Seigneur. + +Les trois sciences du chevalier sont aujourd'hui méprisées. Nul n'est +plus curieux d'apprendre quel âge a le gerfaut qu'on chaperonne, de +quelles pièces le bâtard écartèle son écu, et à quelle heure de la nuit +Mars entre en conjonction avec Vénus. + +Toute tradition de guerre et d'amour s'oublie, et mes fabels n'auraient +pas même le sort de la complainte de Geneviève de Brabant, dont le +colporteur d'images ne sait plus le commencement et n'a jamais su la +fin. + + + Ici finit le quatrième + Livre des Fantaisies + De Gaspard + De la + Nuit + + + * * * * * + + + Ici commence le cinquième + Livre des Fantaisies + De Gaspard + De la + Nuit + + +ESPAGNE ET ITALIE + + + +I + +LA CELLULE. + + L'Espagne, pays classique des + imbroglios, des coups de stylet, des + sérénades et des auto-da-fés. + + _Extrait d'une Revue littéraire._ + + . . . . . . . . . . Et je n'entendrai plus + Les verrous se fermer sur l'éternel reclus. + + ALFRED DE VIGNY.--_La Prison_. + +Les moines tondus se promènent là-bas, silencieux et méditatifs, un +rosaire à la main, et mesurent lentement de piliers en piliers, de +tombes en tombes, le pavé du cloître, qu'habite un faible écho. + +Toi, sont-ce là tes loisirs, jeune reclus qui, seul dans ta cellule, +t'amuses à tracer des figures diaboliques sur les pages blanches de ton +livre d'oraisons, et à farder d'une ocre impie les joues osseuses de +cette tête de mort? + +Il n'a pas oublié, le jeune reclus, que sa mère est une gitana, que son +père est un chef de voleurs; et il aimerait mieux entendre, au point du +jour, la trompette sonner le boute-selle pour monter à cheval, que la +cloche tinter matines pour courir à l'église! + +Il n'a pas oublié qu'il a dansé le boléro sous les rochers de la sierre +de Grenade avec une brune aux boucles d'oreilles d'argent, aux +castagnettes d'ivoire; et il aimerait mieux faire l'amour dans le camp +des bohémiens que prier Dieu dans le couvent. + +Une échelle a été tressée en secret de la paille du grabat; deux +barreaux ont été sciés sans bruit par la lime sourde; et du couvent à la +sierra de Grenade, il y a moins loin que de l'enfer au paradis. + +Aussitôt que la nuit aura clos tous les yeux, endormi tous les soupçons, +le jeune reclus rallumera sa lampe et s'échappera de sa cellule à pas +furtifs, un tromblon sous sa robe. + + + + +II + +LES MULETIERS. + + Celui-ci n'interrompait sa + longue romance que pour encourager ses + mules en leur donnant le nom de belles + et valeureuses, ou pour les gourmander, + en les appelant paresseuses et + obstinées. + + CHATEAUBRIAND.--_Le dernier + Abencerage_. + +Elles égrainent le rosaire ou nattent leurs cheveux, les brunes +Andalouses nonchalamment bercées au pas de leurs mules; quelques-uns des +arrières chantent le cantique des pèlerins de Saint-Jacques répété par +les cent cavernes de la sierra, les autres tirent des coups de carabine +contre le soleil. + +«Voici la place, dit un des guides, où nous avons enterré la semaine +dernière José Matéos, tué d'une balle à la nuque dans une attaque de +brigands. La fosse a été fouillée, et le corps a disparu. + +--Le corps n'est pas loin, dit un muletier, je l'aperçois qui flotte au +fond de la ravine, gonflé d'eau comme une outre. + +--Notre-Dame d'Atocha, protégez-nous! s'écriaient les brunes Andalouses +nonchalamment bercées au pas de leurs mules. + +--Quelle est cette hutte à la pointe d'une roche? demanda un hidalgo par +la portière de sa chaise. Est-ce la cabane des bûcherons qui ont +précipité dans le gouffre écumeux du torrent ces gigantesques troncs +d'arbres, ou celle des bergers qui paissent leurs chèvres exténuées sur +ces pentes stériles? + +--C'est, répondit un muletier, la cellule d'un vieil ermite qui a été +trouvé mort, cet automne, en son lit de feuilles. Une corde lui serrait +le cou, et sa langue lui pendait hors de la bouche. + +--Notre-Dame d'Atocha, protégez-nous! s'écriaient les brunes Andalouses +nonchalamment bercées au pas de leurs mules. + +--Ces trois cavaliers cachés dans leurs manteaux, qui, passant près de +nous, nous ont si bien observés, ne sont pas des nôtres. Qui sont-ils? +demanda un moine à la barbe et à la robe toutes poudreuses. + +--Si ce ne sont, répondit un muletier, des alguazils du village de +Cienfugos en tournée, ce sont des voleurs qu'aura envoyés à la +découverte l'infernal Gil Pueblo, leur capitaine. + +--Notre-Dame d'Atocha, protégez-nous! s'écriaient les brunes Andalouses +nonchalamment bercées au pas de leurs mules. + +--Avez-vous entendu ce coup d'espingole qu'on a lâché là-haut parmi les +broussailles? demanda un marchand d'encre, si pauvre qu'il cheminait +pieds nus. Voyez! la fumée s'évapore dans l'air! + +--Ce sont, répondit un muletier, nos gens qui battent les buissons à la +ronde, et brûlent des amorces pour amuser les brigands. Senors et +senorines, courage, et piquez des deux. + +--Notre-Dame d'Atocha, protégez-nous! s'écriaient les brunes Andalouses +nonchalamment bercées au pas de leurs mules. + +Et tous les voyageurs prirent le galop au milieu d'un nuage de poussière +qu'enflammait le soleil; les mules défilaient entre d'énormes blocs de +granit, le torrent mugissait dans de bouillonnants entonnoirs, les +forêts pliaient avec d'immenses craquements; et de ces profondes +solitudes que remuait le vent sortaient des voix confusément menaçantes, +qui tantôt s'approchaient, tantôt s'éloignaient, comme si une troupe de +voleurs rôdait aux environs. + + + + +III + +LE MARQUIS D'AROCA. + + Mets-toi voleur de grand + chemin, tu gagneras ta vie. + + CALDERON. + +Qui n'aime, aux jours de la canicule dans les bois, lorsque les geais +criards se disputent la ramée et l'ombre, un lit de mousse et la feuille +à l'envers du chêne? + + * * * * * + +Les deux larrons bâillèrent, demandant l'heure au bohémien qui les +poussait du pied comme des pourceaux. + +«Debout! répondit celui-ci, debout! Il est l'heure de décamper. Le +marquis d'Aroca flaire notre piste avec six alguazils. + +--Qui? le marquis d'Aroca, dont j'ai escamoté la montre à la procession +des révérends pères dominicains de Santillane! dit l'un. + +--Le marquis d'Aroca, dont j'ai enfourché la mule à la foire de +Salamanque! dit l'autre. + +--Lui-même, répliqua le gitano; hâtons-nous de gagner le couvent des +trappistes pour nous y cacher une neuvaine sous le froc! + +--Halte-là! un moment! rendez-moi d'abord ma montre et ma mule! + +C'était le marquis d'Aroca, à la tête de ses six alguazils, lequel +écartait d'une main le feuillage blanc des noisetiers, et de l'autre +signait au front les brigands de la pointe de son épée. + + + + +IV + +HENRIQUEZ. + + Je le vois bien, il est dans ma + destinée d'être pendu ou marié. + + LOPE DE VEGA. + +«Il y a un an que je vous commande, leur dit le capitaine, qu'un autre +me succède. J'épouse une riche veuve de Cordoue, et je renonce au stylet +du brigand pour la baguette du corrégidor.» + +Il ouvrit le coffre: c'était le trésor à partager, pêle-mêle des vases +sacrés, des bijoux, des quadruples, une pluie de perles et une rivière +de diamants. + +«A toi Henriquez, les boucles d'oreilles et la bague du marquis d'Aroca! +à toi qui l'a tué d'un coup de carabine dans sa chaise de poste!» + +Henriquez coula à son doigt la topaze ensanglantée, et pendit à ses +oreilles les améthystes taillées en forme de gouttes de sang. + +Tel fut le sort de ces boucles d'oreilles dont s'était parée la duchesse +de Médina-Coeli, et qu'Henriquez, un mois plus tard, donna en échange +d'un baiser à la fille de geôlier de la prison! + +Tel fut le sort de cette bague qu'un hidalgo avait achetée d'un émir au +prix d'une blanche cavale, et dont Henriquez paya un verre d'eau-de-vie, +quelques minutes avant d'être pendu! + + + + +V + +L'ALERTE. + + Ne se séparant jamais plus de + sa carabine que Dona Inès de la bague + du bien aimé! + + _Chanson espagnole_. + +La Posada[1], un paon sur son toit, allumait ses vitres à l'incendie +lointain du soleil couchant, et le sentier serpentait lumineux dans la +montagne. + + * * * * * + +«Chut! n'avez-vous rien entendu, vous autres? demanda un des guérillas, +collant son oreille à la fente du volet. + +--Ma mule, répondit un arriéro, a fait un pet dans l'écurie. + +--Gavache! s'écria le brigand, est-ce pour un pet de ta mule que j'arme +cette carabine? Alerte! alerte! Une trompette! voici les dragons +jaunes.» + +Et soudain, au chocs des pots, aux grincements de la guitare, au rire +des servantes, au brouhaha de la foule, succéda un silence à travers +lequel eût bourdonné le vol d'une mouche. + +Mais ce n'était que la corne d'un vacher. Les arriéros, avant de brider +leurs mules pour gagner le large, achevèrent leur outre à moitié bue; et +les bandits, qu'agaçaient en vain les grasses maritornes de la noire +hôtellerie, grimpèrent aux soupentes, en bâillant d'ennui, de fatigue et +de sommeil. + + + + +VI + +PADRE PUGNACCIO. + + Rome est une ville où il y a + plus de sbires que de citadins, plus de + moines que de sbires. + + _Voyage en Italie._ + + Rira bien qui rira le dernier. + + _Proverbe populaire._ + +Padre Pugnaccio, le crâne hors du capuce, montait les escaliers du dôme +Saint-Pierre, entre deux dévotes enveloppées de mantilles, et l'on +entendait les cloches et les anges se quereller dans la nuit. + +L'une des dévotes,--c'était la tante,--récitait un _ave_ sur chaque +grain de son rosaire; et l'autre,--c'était la nièce,--lorgnait du coin +de l'oeil un joli officier des gardes du pape. + +Le moine marmottait à la vieille femme: «Dotez mon couvent.» Et +l'officier glissait à la jeune fille un billet doux musqué. + +La pécheresse essuyait quelques larmes; l'ingénue rougissait de plaisir; +le moine calculait mille piastres à douze pour cent d'intérêt, et +l'officier retroussait le poil de sa moustache dans un miroir de poche. + +Et le diable, tapi dans la grande manche de Padre Pugnaccio, ricana +comme Polichinelle! + + + + +VII + +LA CHANSON DU MASQUE. + + Venise au visage de masque. + + LORD BYRON. + +Ce n'est point avec le froc et le chapelet, c'est avec le tambour de +basque et l'habit de fou que j'entreprends, moi, ce pèlerinage à la +mort! + +Notre troupe bruyante est accourue sur la place Saint-Marc, de +l'hôtellerie du signor Arlecchino, qui nous avait tous conviés à un +régal de macarons à l'huile et de polenta à l'ail. + +Marions nos mains, toi qui, monarque éphémère, ceins la couronne de +papier doré, et vous, ses grotesques sujets, qui lui formez un cortège +de vos manteaux de mille pièces, de vos barbes de filasse et de vos +épées de bois. + +Marions nos mains pour chanter et danser une ronde, oubliés de +l'Inquisiteur, à la splendeur magique de girandoles de cette nuit rieuse +comme le jour. + +Chantons et dansons, nous qui sommes joyeux, tandis que ces +mélancoliques descendent le canal sur le banc des gondoliers, et +pleurent en voyant pleurer les étoiles. + +Dansons et chantons, nous qui n'avons rien à perdre, et tandis que, +derrière le rideau où se dessine l'ennui de leurs fronts penchés, nos +patriciens jouent d'un coup de cartes palais et maîtresses! + + + Ici finit le cinquième + Livre des Fantaisies + De Gaspard + De la + Nuit + +NOTE: + +[1] Petite hôtellerie espagnole. + + + * * * * * + + + Ici commence le sixième + Livre des Fantaisies + De Gaspard + De la + Nuit + + +SILVES + + + +I + +MA CHAUMIERE. + + En automne, les grives + viendraient s'y reposer, attirées par + les baies au rouge vif du sorbier des + oiseleurs. + + _Le baron_ R. MONTHERMÉ. + + Levant ensuite les yeux, la + bonne vieille vit comme la bise + tourmentait les arbres et dissipait les + traces des corneilles qui sautaient sur + la neige autour de la grange. + + _Le poète allemand_ VOSS. + --_Idylle_ XIII. + +Ma chaumière aurait, l'été, la feuillée des bois pour parasol, et +l'automne, pour jardin, au bord de la fenêtre, quelque mousse qui +enchâsse les perles de la pluie, et quelques giroflée qui fleure +l'amande. + +Mais l'hiver, quel plaisir! quand le matin aurait secoué ses bouquets de +givre sur mes vitres gelées, d'apercevoir bien loin, à la lisière de la +forêt, un voyageur qui va toujours s'amoindrissant, lui et sa monture, +dans la neige et la brume. + +Quel plaisir! le soir, de feuilleter sous le manteau de la cheminée +flambante et parfumée d'une bourrée de genièvre, les preux et les moines +des chroniques, si merveilleusement portraits qu'ils semblent, les uns +joûter, les autres prier encore. + +Et quel plaisir! la nuit, à l'heure douteuse et pâle qui précède le +point du jour, d'entendre mon coq s'égosiller dans le gelinier et le coq +d'une ferme lui répondre faiblement, sentinelle juchée aux avant-postes +du village endormi. + +Ah! si le roi nous lisait dans son Louvre,--ô ma muse inabritée contre +les orages de la vie,--le seigneur suzerain de tant de fiefs qu'ils +ignore le nombre de ses châteaux, ne nous marchanderait pas une +chaumine! + + + + +II + +JEAN DES TILLES. + + C'est le tronc du vieux saule + et ses rameaux penchants. + + H. DE LATOUCHE.--_Le Roi + des Aulnes_. + +«Ma bague, ma bague!» Et le cri de la lavandière effraya dans la souche +d'un saule, un rat qui filait sa quenouille. + +Encore un tour de Jean des Tilles, l'ondin malicieux et espiègle qui +ruisselle, se plaint et rit sous les coups redoublés du battoir! + +Comme s'il ne lui suffisait pas de cueillir, aux épais massifs de la +rive, les nèfles mûres qu'il noie dans le courant. + +«Jean le voleur! Jean qui pêche et qui sera pêché! Petit Jean, friture +que j'ensevelirai blanc d'un linceul de farine dans l'huile enflammée de +la poêle!» + +Mais alors des corbeaux, qui se balançaient à la verte flèche des +peupliers, croassèrent dans le ciel moite et pluvieux. + +Et les lavandières, troussées comme des piqueurs d'ablettes, enjambèrent +le gué jonché de cailloux, d'écume, d'herbes et de glaïeuls. + + + + +_A M. le Baron R._ + + +III + +OCTOBRE. + + Adieu, derniers beaux jours! + + ALPH. DE LAMARTINE.--_L'Automne_. + +Les petits Savoyards sont de retour, et déjà leur cri interroge l'écho +sonore du quartier; comme les hirondelles précèdent le printemps, il +précèdent l'hiver. + +Octobre, le courrier de l'hiver, heurte à la porte de nos demeures. Une +pluie intermittente inonde la vitre offusquée, et le vent jonche des +feuilles mortes du platane le perron solitaire. + +Voici venir ces veillées de famille, si délicieuses quand tout au dehors +est neige, verglas et brouillards, et que les jacinthes fleurissent sur +la cheminée à la tiède atmosphère du salon. + +Voici venir la Saint-Martin et ses brandons, Noël et ses bougies, le +jour de l'an et ses joujoux, les Rois et leur fève, le Carnaval et sa +marotte. + +Et Pâques enfin, Pâques aux hymnes matinales et joyeuses, Pâques dont +les jeunes filles reçoivent la blanche hostie et les oeufs rouges! + +Alors un peu de cendre aura effacé de nos fronts l'ennui de six mois +d'hiver, et les petits Savoyards salueront du haut la colline et le +hameau natal. + + + + +IV + +CHEVREMORTE[1]. + + Et moi aussi j'ai été déchiré + par les épines de ce désert, et j'y + laisse chaque jour quelque partie de ma + dépouille. + + _Les Martyrs, livre_ X. + +Ce n'est point ici qu'on respire la mousse des chênes et les bourgeons +du peuplier, ce n'est point ici que les brises et les eaux murmurent +d'amour ensemble. + +Aucun baume, le matin après la pluie, le soir aux heures de la rosée; et +rien pour charmer l'oreille que le cri du petit oiseau en quête d'un +brin d'herbe. + +Désert qui n'entend plus la voix de Jean-Baptiste! Désert que n'habitent +plus ni les hermites ni les colombes! + +Ainsi mon âme est une solitude où, sur le bord de l'abîme, une main à la +vie et l'autre à la mort, je pousse un sanglot désolé. + +Le poète est comme la giroflée qui s'attache, frêle et odorante, au +granit, et demande moins de terre que de soleil. + +Mais hélas! je n'ai plus de soleil, depuis que se sont fermés les yeux +si charmants qui réchauffaient mon génie! + +22 Juin 1832. + + +NOTE: + +[1] A une demi-lieue de Dijon. + + + +V + +ENCORE UN PRINTEMPS. + + Toutes les pensées, toutes les + passions qui agitent le coeur mortel + sont les esclaves de l'amour. + + COLERIDGE. + +Encore un printemps,--encore une goutte de rosée qui se bercera un +moment dans mon calice amer, et qui s'en échappera comme une larme. + +O ma jeunesse! tes joies ont été glacées par les baisers du temps, mais +tes douleurs ont survécu au temps qu'elles ont étouffé sur leur sein. + +Et vous qui avez parfilé la soie de ma vie, ô femmes! s'il y a eu dans +mon roman d'amour quelqu'un de trompeur, ce n'est pas moi, quelqu'un de +trompé, ce n'est pas vous! + +O printemps! petit oiseau de passage, notre hôte d'une saison qui chante +mélancoliquement dans le coeur du poète et dans la ramée du chêne! + +Encore un printemps,--encore un rayon du soleil de mai au front du jeune +poète, parmi le monde, au front du vieux chêne, parmi les bois! + +Paris, 11 Mai 1836. + + + + +_A M. A. de Latour._ + + +VI + +LE DEUXIEME HOMME. + + Et nunc, Domine, tolle quaeso, + animam meam a me, quia melior est mihi + mors quam vita. + + JONAS, _cap_. IV, _v_. 3. + + J'en jure par la mort, dans un monde pareil. + Non, je ne voudrais pas rajeunir d'un soleil. + + ALPH. DE LAMARTINE.--_Méditations_. + +Enfer!--Enfer et paradis!--cris de désespoir! cris de joie!--blasphèmes +des réprouvés! concerts des élus!--âmes des morts, semblables aux chênes +de la montagne déracinés par les démons! âmes des morts, semblables aux +fleurs de la vallée cueillies par les anges. + + * * * * * + +Soleil, firmament, terre et homme, tout avait commencé, tout avait fini. +Une voix secoua le néant.--«Soleil? appela cette voix, du seuil de la +radieuse Jérusalem.--Soleil? répétèrent les échos de l'inconsolable +Josaphat.»--Et le soleil ouvrit ses cils d'or sur le chaos des mondes. + +Mais le firmament pendait comme un lambeau d'étendard.--«Firmament? +appela cette voix, du seuil de la radieuse Jérusalem.--Firmament? +répétèrent les échos de l'inconsolable Josaphat.» Et le firmament +déroula aux vents ses plis de pourpre et d'azur. + +Mais la terre voguait à la dérive, comme un navire foudroyé qui ne porte +dans ses flancs que des cendres et des ossements.--«Terre? appela cette +voix, du seuil de la radieuse Jérusalem.--Terre? répétèrent les échos de +l'inconsolable Josaphat.»--Et la terre ayant jeté l'ancre, la nature +s'assit, couronnée de fleurs, sous le porche des montagnes aux cent +mille colonnes. + +Mais l'homme manquait à la création, et tristes étaient la terre et la +nature, l'une de l'absence de son roi, l'autre de l'absence de son +époux.--«Homme? appela cette voix, du seuil de la radieuse +Jérusalem.--Homme? répétèrent les échos de l'inconsolable Josaphat.» Et +l'hymne de délivrance et de grâces ne brisa point le sceau dont la mort +avait plombé les lèvres de l'homme endormi pour l'éternité dans le lit +du sépulcre. + +«Ainsi soit-il! dit cette voix, et le seuil de la radieuse Jérusalem se +voila de deux sombres ailes.--Ainsi soit-il! répétèrent les échos, et +l'inconsolable Josaphat se remit à pleurer.»--Et la trompette de +l'archange sonna d'abîme en abîme, tandis que tout croulait avec un +fracas et une ruine immense: le firmament, la terre et le soleil, faute +de l'homme, cette pierre angulaire de la création! + + Ici finit le sixième et dernier + Livre des Fantaisies + De Gaspard + De la + Nuit + + + * * * * * + + + +A M. SAINTE-BEUVE. + + + Je prierai les lecteurs de ce + mien labeur qu'ils veuillent prendre en + bonne part tout ce que j'y ai écrit. + + _Mémoires du_ SIRE DE + JOINVILLE. + +L'homme est un balancier qui frappe une monnaie à son coin. Le quadruple +porte l'empreinte de l'empereur, la médaille, du pape, le jeton, du fou. + +Je marque mon jeton à ce jeu de la vie où nous perdons coup sur coup et +où le diable, pour en finir, râfle joueurs, dés et tapis vert. + +L'empereur dicte ses ordres à ses capitaines, le pape adresse des bulles +à la chrétienté, et le fou écrit un livre. + +Mon livre, le voilà tel que je l'ai fait et tel qu'on doit le lire, +avant que les commentateurs ne l'obscurcissent de leurs +éclaircissements. + +Mais ce ne sont point ces pages souffreteuses, humble labeur ignoré des +jours présents, qui ajouteront quelque lustre à le renommée poétique des +jours passés. + +Et l'églantine du ménestrel sera fanée, que fleurira toujours la +giroflée, chaque printemps, aux gothiques fenêtres des châteaux et des +monastères. + +Paris, 20 septembre 1836. + + + * * * * * + + +PIECES DÉTACHÉES + +EXTRAITES DU PORTEFEUILLE DE L'AUTEUR + + + +LE BEL ALCADE. + + Il me disait, le bel Alcade: + «Tant que pendra sur la cascade + Le saule aux rameaux chevelus, + Tu seras, vierge qui console, + Et mon étoile et ma boussole.» + Pourquoi pend donc encor le saule, + Et pourquoi ne m'aime-t-il plus? + + _Romance espagnole_. + +C'est pour te suivre, ô bel Alcade, que je me suis exilée de la terre +des parfums, où gémissent de mon absence mes compagnes dans la prairie, +mes colombes dans le feuillage des palmiers. + +Ma mère, ô bel Alcade, tendit de sa couche de douleurs la main vers moi; +cette main retomba glacée, et je ne m'arrêtai pas au seuil pour pleurer +ma mère qui n'était plus. + +Je n'ai point pleuré, ô bel Alcade, lorsque le soir, seule avec toi et +notre barque errant loin du bord, les brises embaumées de ma patrie +traversaient les flots pour venir me trouver. + +J'étais, disais-tu alors dans tes ravissements, ô bel Alcade, j'étais +plus charmante que la lune, sultane de sérail aux mille lampes d'argent. + +Tu m'aimais, ô bel Alcade, et j'étais fière et heureuse: depuis que tu +me repousses je ne suis plus qu'un humble pécheresse qui confesse en +pleurant la faute qu'elle a commise. + +Quand donc, ô bel Alcade, sera-t-elle écoulée, ma source de larmes +amères? Quand l'eau de la fontaine du roi Alphonse ne sera plus vomie +par la gueule des lions. + + + + +L'ANGE ET LA FÉE. + + Une fée est cachée en tout ce que tu vois. + + VICTOR HUGO. + +Une fée parfume la nuit mon sommeil fantastique des plus fraîches, des +plus tendres haleines de juillet,--cette même bonne fée qui replante en +son chemin le bâton du vieil aveugle égaré, et qui essuie les larmes, +guérit la douleur de la petite glaneuse dont une épine a blessé le pied +nu. + +La voici, me berçant comme un héritier de l'épée ou de la harpe, et +écartant de ma couche avec une plume de paon les esprits qui me +dérobaient mon âme pour la noyer dans un rayon de la lune ou dans une +goutte de rosée. + +La voici, me racontant quelqu'une de ses histoires des vallées et des +montagnes, soit les amours mélancoliques des fleurs du cimetière, soit +les joyeux pèlerinages des oiseaux à Notre-Dame-des-Cornouillers. + + * * * * * + +Mais tandis qu'elle me veillait endormi, un ange, qui descendait les +ailes frémissantes, du temps étoilé, posa un pied sur la rampe du +gothique balcon, et heurta de sa palme d'argent aux vitraux peints de la +haute fenêtre. + +Un séraphin, une fée, qui s'étaient enamourés naguère l'un de l'autre au +chevet d'une jeune mourante, qu'elle avait douée à sa naissance de +toutes les grâces des vierges, et qu'il porta expirée dans les délices +du Paradis! + +La main qui berçait mes rêves s'était retirée avec mes rêves eux-mêmes. +J'ouvris les yeux. Ma chambre aussi profonde que déserte s'éclairait +silencieusement des nébulosités de la lune; et le matin, il ne me reste +plus des affections de la bonne fée que cette quenouille: encore ne +suis-je pas sûr qu'elle ne soit pas de mon aïeule. + + + + +LA PLUIE. + + Pauvre oiseau que le ciel bénit! + Il écoute les vents bruire, + Chante, et voit des gouttes d'eau luire + Comme des perles dans son nid! + + VICTOR HUGO. + +Et cependant que ruisselle la pluie, les petits charbonniers de la +Forêt-Noire entendent, de leur lit de fougère parfumée, hurler au dehors +la bise comme un loup. + +Ils plaignent la biche fugitive que relancent les fanfares de l'orage, +et l'écureuil tapi au creux d'un chêne, qui s'épouvante de l'éclair +comme de la lampe du chasseur des mines. + +Ils plaignent la famille des oiseaux, la bergeronnette qui n'a que son +aile pour abriter sa couvée, et le rouge-gorge dont la rose, ses amours, +s'effeuille au vent. + +Ils plaignent jusqu'au vers luisant qu'une goutte de pluie précipite +dans des océans d'un rameau de mousse. + +Ils plaignent le pèlerin attardé qui rencontre le roi Pialus et la reine +Wilberta, car c'est l'heure où le roi mène boire son palefroi de vapeurs +au Rhin. + +Mais ils plaignent surtout les enfants fourvoyés qui se seraient engagés +dans l'étroit sentier frayé par une troupe de voleurs, ou qui se +dirigeraient vers la lumière lointaine de l'ogresse. + +Et le lendemain, au point du jours, les petits charbonniers trouvèrent +leur cabane de ramée, d'où ils pipaient les grives, couchée sur le gazon +et leurs gluaux noyés dans la fontaine. + + + + +LES DEUX ANGES. + + Ces deux êtres qu'ici, la nuit, un saint mystère.... + + VICTOR HUGO. + +«Planons, lui disais-je, sur les bois que parfument les roses; +jouons-nous dans la lumière et l'azur des cieux, oiseaux de l'air, et +accompagnons le printemps voyageur.» + +La mort me la ravit échevelée et livrée au sommeil d'un évanouissement, +tandis que, retombé dans la vie, je tendais en vain les bras à l'ange +qui s'envolait. + +Oh! si la mort eût tinté sur notre couche les noces du cercueil, cette +soeur des anges m'eût fait monter aux cieux avec elle, ou je l'eusse +entraînée avec moi aux enfers! + +Délirantes joies du départ pour l'ineffable bonheur de deux âmes qui, +heureuses et s'oubliant partout où elles ne sont plus ensemble, ne +songent plus au retour. + +Mystérieux voyage de deux anges qu'on eût vus, au point du jour, +traverser les espaces et recevoir sur leurs blanches ailes la fraîche +rosée du matin! + +Et dans le vallon, triste de notre absence, notre couche fût demeurée +vide au mois des fleurs, nid abandonné dans le feuillage. + + + + +LE SOIR SUR L'EAU. + + Bords où Venise est reine de la mer. + + ANDRÉ CHÉNIER. + +La noire gondole se glissait le long des palais de marbre, comme un +bravo qui court à quelque aventure de nuit, un stylet et une lanterne +sous sa cape, + +Un cavalier et une dame y causaient d'amour:--«Les orangers si parfumés, +et vous si indifférente! Ah! signora, vous êtes une statue dans un +jardin! + +--Ce baiser est-il d'une statue, mon Georgio? pourquoi +boudez-vous?--Vous m'aimez donc?--Il n'est pas au ciel une étoile qui ne +le sache, et tu ne le sais pas? + +--Quel est ce bruit?--Rien, sans doute le clapotement des flots qui +monte et descend une marche des escaliers de la Giudecca. + +--Au secours! au secours!--Ah! mère du sauveur, quelqu'un qui se +noie!--Écartez-vous; il est confessé», dit un moine qui parut sur la +terrasse. + +Et la noire gondole força de rames, se glissant le long des palais de +marbre comme un bravo qui revient de quelque aventure de nuit, un stylet +et une lanterne sous sa cape. + + + + +MADAME DE MONTBAZON. + + Mme de Montbazon était une fort + belle créature qui mourut d'amour, cela + pris à la lettre, l'autre siècle, pour + le chevalier de la Rüe qui ne l'aimait + point. + + _Mémoires de_ SAINT-SIMON. + +La suivante rangea sur la table un vase de fleurs et les flambeaux de +cire, dont les reflets moiraient de rouge et de jaune les rideaux de +soie bleue au chevet du lit de la malade. + +«Crois-tu, Mariette, qu'il viendra?--Oh! dormez, dormez un peu, +Madame!--Oui, je dormirai bientôt pour rêver à lui toute l'éternité.» + +On entendit quelqu'un monter l'escalier. «Ah! si c'était lui!» murmura +la mourante, en souriant, le papillon des tombeaux déjà sur les lèvres. + +C'était un petit page qui apportait de la part de la reine, à Madame la +duchesse, des confitures, des biscuits et des élixirs sur un plateau +d'argent. + +«Ah! il ne vient pas, dit-elle d'une voix défaillante, il ne viendra +pas! Mariette, donne-moi une de ces fleurs que je la respire et la baise +pour l'amour de lui!» + +Alors Madame de Montbazon, fermant les yeux, demeura immobile. Elle +était morte d'amour, rendant son âme dans le parfum d'une jacinthe. + + + + +L'AIR MAGIQUE DE JEHAN DE VITTEAUX. + + C'est sans doute un des + coqueluchiers des cornards d'Évreux, ou + un de la confrérie des Enfants + Sans-Souci de la ville de Paris, ou + bien un ménétrier qui chante la langue + d'oc. + + FERDINAND LANGLÉ.--_Fabel de + la Dame de la belle sagesse._ + +La feuillée verte et touffue: un clerc du gai savoir qui voyage avec sa +gourde et son rebec, et un chevalier armé d'une énorme épée à couper en +deux la tour de Montléry. + +LE CHEVALIER:--«Halte-là! ta gargoulette, vassal; j'ai trois grains de +sable dans le gosier. + +LE MUSICIEN:--A votre plaisir, mais n'y buvez qu'un petit coup, d'autant +que le vin est cher cette année. + +LE CHEVALIER (_faisant la grimace après avoir tout bu_):--Il est aigre +ton vin; tu mériterais, vassal, que je te brisasse ta gourde sur les +oreilles.» + +Le clerc du gai savoir approcha, sans mot dire, l'archet de son rebec et +joua l'air magique de Jehan de Vitteaux. + +Cet air eût délié les jambes d'un paralytique. Or voilà que le chevalier +dansait sur la pelouse, son épée appuyée contre l'épaule comme un +hallebardier qui va-t-en guerre. + +«Merci! nécroman» cria-t-il bientôt, hors d'haleine. Et il giguait +toujours. + +«Oui-dà! payez-moi d'abord mon vin, ricana le musicien. Vos agneaux +d'or, s'il vous plaît, ou je vous mène, ainsi dansant, par les vallées +et les bourgs, au pas d'arme de Marsannay! + +--«Tiens»,--dit le chevalier, après avoir fouillé à son escarcelle, et +détachant son cheval dont les rênes étaient passées au rameau d'un +chène--«tiens! et m'étrangle le diable si je bois jamais à la calebasse +d'un vilain!» + + + + +LA NUIT D'APRES UNE BATAILLE + + Et les corbeaux vont commencer. + + VICTOR HUGO. + +I + +Une sentinelle, le mousquet au bras et enveloppée dans son manteau, se +promène le long du rempart. Elle se penche entre les noirs créneaux de +moment en moment, et observe d'un oeil attentif l'ennemi dans son camp. + + +II + +Il allume les feux au bord des fossés pleins d'eau; le ciel est noir; la +forêt est pleine de bruits; le vent chasse la fumée vers le fleuve et se +plaint en murmurant dans les plis des étendards. + + +III + +Aucune trompette ne trouble l'écho; aucun chant de guerre n'est répété +autour de la pierre du foyer; des lampes sont allumées dans les tentes +au chevet des capitaines morts l'épée à la main. + + +IV + +Mais voici que la pluie ruisselle sur les pavillons; le vent qui glace +la sentinelle engourdie, les hurlements des loups qui s'emparent du +champ de bataille, tout annonce ce qui se passe d'étrange sur la terre +et dans le ciel. + + +V + +Toi qui reposes paisiblement au lit de la tente, souviens-toi toujours +qu'il ne s'en est fallu peut-être aujourd'hui que d'un pouce de lame +pour percer ton coeur. + + +VI + +Tes compagnons d'armes, tombés avec courage au premier rang, ont acheté +de leur vie la gloire et le salut de ceux qui bientôt les auront +oubliés. + + +VII + +Une sanglante bataille a été livrée; perdue ou gagnée, tout sommeille +maintenant; mais combien de braves ne s'éveilleront plus ou ne se +réveilleront demain que dans le ciel! + + + + +LA CITADELLE DE WOLGAST. + + --Où allez-vous? qui êtes-vous? + --Je suis porteur d'une lettre + pour le lord général. + + _Woodstock_.--WALTER SCOTT. + +Comme elle est calme et majestueuse la citadelle blanche, sur l'Oder, +tandis que de toutes les embrasures les canons aboient contre la ville +et le camp, et les couleuvrines dardent en sifflant leurs langues sur +les eaux couleur de cuivre. + +Les soldats du roi de Prusse sont maîtres de Wolgast, de ses faubourgs +et de l'une et de l'autre rive du fleuve; mais l'aigle à deux têtes de +l'empereur d'Allemagne berce encore ses ailerons dans les plis du +drapeau de la citadelle. + +Tout à coup, avec la nuit, la citadelle éteint ses soixante bouches à +feu. Des torches s'allument dans les casemates, courent sur les +bastions, illuminent les tours et les eaux, et une trompette gémit dans +les créneaux comme la trompette du jugement. + +Cependant la poterne de fer s'ouvre, un soldat s'élance dans une barque +et rame vers le camp; il aborde: «Le capitaine Beaudoin, dit-il, a été +tué; nous demandons qu'on nous permette d'envoyer son corps à sa femme +qui habite Oderberg sur la frontière; lorsqu'il y aura trois jours que +le corps voguera sur l'eau, nous signerons la capitulation.» + +Le lendemain, à midi, sortit de la triple enceinte de pieux qui hérisse +la citadelle une barque, longue comme un cercueil, que la ville et la +citadelle saluèrent de sept coups de canon. + +Les cloches de la ville étaient en branle, on était accouru à ce triste +spectacle de tous les villages voisins, et les ailes des moulins à vent +demeuraient immobiles sur les collines qui bordent l'Oder. + + + + +LE CHEVAL MORT. + + Le fossoyeur:--Je vous vendrai + de l'os pour fabriquer des boutons. + Le pialey:--Je vous vendrai de + l'os pour garnir le manche de vos + poignards. + + _La Boutique de l'Armurier_. + +La voirie! et à gauche, sous un gazon de trèfle et de luzerne, les +sépultures d'un cimetière; à droite, un gibet suspendu qui demande aux +passants l'aumône comme un manchot. + + * * * * * + +Celui-là, tué d'hier, les loups lui on déchiqueté la chair sur le col en +si longues aiguillettes qu'on le dirait paré encore pour la cavalcade +d'une touffe de rubans rouges. + +Chaque nuit, dès que la lune blémira le ciel, cette carcasse s'envolera, +enfourchée par une sorcière qui l'éperonnera de l'os pointu de son +talon, la bise soufflant dans l'orgue de ses flancs caverneux. + +Et s'il était à cette heure taciturne un oeil sans sommeil, ouvert dans +quelque fosse du champ de repos, il se fermerait soudain, de peur de +voir un spectre dans les étoiles. + +Déjà la lune elle-même, clignant un oeil, ne luit plus de l'autre que +pour éclairer comme une chandelle flottante ce chien, maigre vagabond, +qui lape l'eau d'un étang. + + + + +LE GIBET. + + Que vois-je remuer autour de ce gibet? + + FAUST. + +Ah! ce que j'entends, serait-ce la bise nocturne qui glapit, ou le pendu +qui pousse un soupir sur la fourche patibulaire? + +Serait-ce quelque grillon qui chante tapi dans la mousse et le lierre +stérile dont par pitié se chausse le bois? + +Serait-ce quelque mouche en chasse sonnant du cor autour de ces oreilles +sourdes à la fanfare des hallali? + +Serait-ce quelque escarbot qui cueille en son vol inégal un cheveu +sanglant à son crâne chauve? + +Ou bien serait-ce quelque araignée qui brode une demi-aune de mousseline +pour cravate à ce col étranglé? + +C'est la cloche qui tinte aux murs d'une ville, sous l'horizon, et la +carcasse d'un pendu que rougit le soleil couchant. + + + + +SCARBO. + + Il regarda sous le lit, dans la + cheminée, dans le bahut;--personne. + Il ne put comprendre par où il s'était + introduit, par où il s'était évadé. + + HOFFMANN.--_Contes nocturnes_. + +Oh! que de fois je l'ai entendu et vu, Scarbo, lorsqu'à minuit la lune +brille dans le ciel comme un écu d'argent sur une bannière d'azur semée +d'abeilles d'or! + +Que de fois j'ai entendu bourdonner son rire dans l'ombre de mon alcôve, +et grincer son ongle sur la soie des courtines de mon lit! + +Que de fois je l'ai vu descendre du plancher, pirouetter sur un pied et +rouler par la chambre comme le fuseau tombé de la quenouille d'une +sorcière. + +Le croyais-je alors évanoui? le nain grandissait entre la lune et moi, +comme le clocher d'une cathédrale gothique, un grelot d'or en branle à +son bonnet pointu! + +Mais bientôt son corps bleuissait, diaphane comme la cire d'une bougie, +son visage blémissait comme la cire d'un lumignon,--et soudain il +s'éteignait. + + + + +A M. DAVID, STATUAIRE. + + Le talent rampe et meurt s'il + n'a des ailes d'or. + + GILBERT. + +Non, Dieu, éclair qui flamboie dans le triangle symbolique, n'est point +le chiffre tracé sur les lèvres de la sagesse humaine! + +Non, l'amour, sentiment naïf et chaste qui se voile de pudeur et de +fierté au sanctuaire du coeur, n'est point cette tendresse cavalière qui +répand les larmes de la coquetterie par les yeux du masque de +l'innocence! + +Non, la gloire, noblesse dont les armoiries ne se vendirent jamais, +n'est pas la savonnette à vilain qui s'achète, au prix du tarif, dans la +boutique d'un journaliste! + +Et j'ai prié, et j'ai aimé, et j'ai chanté, poète pauvre et souffrant! +Et c'est en vain que mon coeur déborde de foi, d'amour et de génie! + +C'est que je naquis aiglon avorté! L'oeuf de mes destinées, que n'ont +point couvé les chaudes ailes de la prospérité, est aussi creux, aussi +vide que la noix dorée de l'Égyptien. + +Ah! l'homme, dis-le-moi, si tu le sais, l'homme, frêle jouet, gambadant +suspendu aux fils des passions, ne serait-il qu'un pantin qu'use la vie +et que brise la mort? + + +FIN + + + * * * * * + + +TABLE + + +GASPARD DE LA NUIT + +Préface + +A M. Victor Hugo + + +LES FANTAISIES DE GASPARD DE LA NUIT + +ÉCOLE FLAMANDE + +Harlem +Le Maçon +L'Ecolier de Leyde +La Barbe pointue +Le Marchand de tulipes +Les cinq doigts de la main +La Viole de Gamba +L'Alchimiste +Départ pour le Sabbat + +LE VIEUX PARIS + +Les deux Juifs +Les Gueux de nuits +Le Falot +La Tour de Nesle +Le Raffiné +L'Office du soir +La Sérénade +Messire jean +La Messe de minuit +Le Bibliphile + +LA NUIT ET SES PRESTIGES + +La Chambre gothique +Scarbo +Le Fou +Le Nain +Le Clair de lune +La Ronde sous la cloche +Un Rêve +Mon Bisaïeul +Ondine +La Salamandre +L'Heure du Sabbat + +LES CHRONIQUES + +Maître Ogier (1407) +La Poterne du Louvre +Les Flamands +La Chasse (1412) +Les Reîtres +Les Grandes Compagnies (1364) +Les Lépreux +A un Bibliophile + +ESPAGNE ET ITALIE + +Le Cellule +Les Muletiers +Le Marquis d'Aroca +Henriquez +L'Alerte +Padre Pugnaccio +La Chanson du Masque + +SILVES + +Ma Chaumière +Jean de Tilles +Octobre +Chèvremorte +Encore un Printemps +Le deuxième Homme +A M. Sainte-Beuve + + +PIÊCES DÉTACHÉES + +Le bel Alcade +L'Ange et la Fée +La Pluie +Les deux Anges +Le Soir sur l'eau +Madame de Montbazon +L'Air magique de Jehan de Vitteaux +La Nuit d'après une bataille +La Citadelle de Wolgast +Le Chaval mort +Le Gibet +Scarbo +A M. David, statuaire + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Gaspard de la nuit, by Louis Bertrand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GASPARD DE LA NUIT *** + +***** This file should be named 17708-8.txt or 17708-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/7/7/0/17708/ + +Produced by Marc D'Hooghe. + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Gaspard de la nuit + Fantaisies a la maniere de Rembrandt et de Callot + +Author: Louis Bertrand + +Release Date: February 7, 2006 [EBook #17708] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GASPARD DE LA NUIT *** + + + + +Produced by Marc D'Hooghe. + + + + + +</pre> + + + + +<h1 class="mar">GASPARD DE LA NUIT</h1> + +<h3>PAR</h3> + +<h2 class="mar">LOUIS BERTRAND</h2> + + +<h3>FANTAISIES A LA MANIÈRE DE REMBRANDT ET DE CALLOT</h3> + + +<h4>PARIS 1845</h4> + + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p class="p-fin"><a href="#TABLE">Table des matières</a></p> + +<h2><a name="GASPARD" id="GASPARD"></a>GASPARD DE LA NUIT</h2> + + +<p class="qu-one-up"> +Ami, te souviens-tu qu'en route pour Cologne,<br /> +Un dimanche, à Dijon, au coeur de la Bourgogne,<br /> +Nous allions admirant clochers, portails et tours,<br /> +Et les vieilles maisons dans les arrière-cours?<br /> +<br /> +SAINTE-BEUVE.—<i>Les Consolations</i>.<br /> +</p> + +<p class="verse"> +Gothique Donjon<br /> +Et Flèche gothique<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.<br /> +Dans un ciel d'optique,<br /> +Là-bas, c'est Dijon.<br /> +Ses joyeuses treilles<br /> +N'ont point leurs pareilles;<br /> +Ses clochers jadis<br /> +Se comptaient par dix.<br /> +</p> + +<p class="verse"> +Là, plus d'une pinte<br /> +Rat sculptée ou peinte;<br /> +là, plus d'un portail<br /> +S'ouvre en éventail.<br /> +Dijon, <i>moult te tarde!</i><a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a><br /> +Et mon luth camard<br /> +Chante ta moutarde<br /> +Et ton Jacquemart!<br /> +</p> + +<p class="top">J'aime Dijon comme l'enfant sa nourrice dont il a sucé le lait, comme le +poète la jouvencelle qui a initié son coeur.—Enfance et poésie! Que +l'une est éphemère, et que l'autre est trompeuse! L'enfance est un +papillon qui se hâte de brûler ses blanches ailes aux flammes de la +jeunesse, et la poésie est semblable à l'amandier: ses fleurs sont +parfumées et ses fruits sont amers.</p> + +<p>J'étais un jour assis à l'écart dans le jardin de l'Arquebuse,—ainsi +nommé de l'arme qui autrefois y signala si souvent l'adresse des +chevaliers du Papeguay. Immobile sur un banc, on eût pu me comparer à la +statue du bastion Bazire. Ce chef-d'oeuvre du figuriste Sévallée et du +Peintre Guillot représentait un abbé assis et lisant. Rien ne manquait à +son costume. De loin, on le prenait pour un personnage; de près, on +voyait que c'était un plâtre.</p> + +<p>La toux d'un promeneur dissipa l'essaim de mes rêves. C'était un pauvre +diable dont l'extérieur n'annonçait que misères et souffrances. J'avais +déjà remarqué, dans le même jardin, sa rodingote* râpée qui se +boutonnait jusqu'au menton, son feutre déformé que jamais brosse n'avait +brossé, ses cheveux longs comme un saule, et peignés comme des +broussailles, ses mains décharnées, paeilles à des ossuaires, sa +physionomie narquoise, chafouine et maladive qu'effilait une barbe +nazaréenne; et mes conjectures l'avaient charitablement rangé parmi ces +artistes aux petit-pied, joueurs de violon et peintres de portraits, +qu'une faim irrassasiable et une soif inextinguible condamnent à courir +le monde sur la trace du Juif-errant.</p> + +<p>Nous étions maintenant deux sur le banc. Mon voisin feuilletait un livre +des pages duquel s'échappa à son insu une fleur desséchée. Je la +recueillis pour la lui rendre. L'inconnu me saluant la porta à ses +lèvres flétries, et la replaça dans le livre mystérieux.</p> + +<p>—«Cette fleur, me hasardai-je à lui dire, est sans doute +le symbole de quelque doux amour enseveli? Hélas! nous avons +tous dans le passé un jour de bonheur qui nous désenchante +l'avenir.</p> + +<p>—Vous êtes poète? me répondit-il en souriant.»</p> + +<p>Le fil de la conversation s'était noué: maintenant, sur quelle bobine +allait-il s'envider?</p> + +<p>—«Poète, si c'est poète que d'avoir cherché l'art!</p> + +<p>—Vous avez cherché l'art! Et l'avez-vous trouvé?</p> + +<p>—Plût au ciel que l'art ne fût pas une chimère!</p> + +<p>—Une chimère!... et moi aussi je l'ai cherché!» s'écria-t-il avec +l'enthousiasme du génie et l'emphase du triomphe.</p> + +<p>Je le priai de m'apprendre à quel lunetier il devait sa découverte, +l'art ayant été pour moi ce qu'est une aiguille dans une meule de +foin....</p> + +<p>—«J'avais résolu, dit-il, de chercher l'art comme au +moyen-âge les rose-croix cherchèrent la pierre philosophale; +l'art, cette pierre philosophale du dix-neuvième siècle!</p> + +<p>«Une question exerça d'abord ma scolastique. Je me demandai: Qu'est-ce +que l'art?—L'art est la science du poète.—Définition aussi limpide +qu'un diamant de la plus belle eau.</p> + +<p>«Mais quels sont les éléments de l'art? Seconde question à laquelle +j'hésitai pendant plusieurs mois de répondre.—Un soir qu'à la fumée +d'une lampe je fossoyais le poudreux charnier d'un bouquiniste, j'y +déterrai un petit livre en langue baroque et inintelligible, dont le +titre s'armoriait d'un amphistère déroulant sur une banderolle ces deux +mots: <i>Gott</i>—<i>Liebe</i>. Quelques sous payèrent ce trésor. J'escaladai ma +mansarde, et là, comme j'épelais curieusement le livre énigmatique, +devant la fenêtre baignée d'un clair de lune, soudain il me sembla que +le doigt de Dieu effleurait le clavier de l'orgue universel. Ainsi les +phalènes bourdonnantes se dégagent du sein des fleurs qui pâment leurs +lèvres aux baisers de la nuit. J'enjambai la fenêtre, et je regardai en +bas. O surprise! rêvais-je? Une terrasse que je n'avais pas soupçonnée +aux suaves émanations de ses orangers, une jeune fille vêtue de blanc, +qui jouait de la harpe, un vieillard vêtu de noir qui priait à +genoux!—Le livre me tomba des mains.</p> + +<p>«Je descendis chez les locataires de la terrasse. Le vieillard était un +ministre de la religion réformée qui avait échangé la froide patrie de +sa Thuringe contre le tiède exil de notre Bourgogne. La musicienne était +son unique enfant, blonde et frêle beauté de dix-sept ans qu'effeuillait +un mal de langueur; et le livre par moi réclamé était un eucologe +allemand à l'usage des églises du rite luthérien et aux armes d'un +prince de la maison d'Anhalt-Coëthen.</p> + +<p>«Ah! monsieur, ne remuons pas une cendre encore inassoupie! Elisabeth +n'est plus qu'une Béatrix à la robe azurée. Elle est morte, monsieur, +morte! et voici l'eucologe où elle épanchait sa timide prière, la rose +où elle a exhalé son âme innocente.—Fleur desséchée en bouton comme +elle!—Livre fermé comme le livre de sa destinée!—Reliques bénies +qu'elle ne méconnaîtra pas dans l'éternité, aux larmes dont elles seront +trempées, quand la trompette de l'archange ayant rompu la pierre de mon +tombeau, je m'élancerai par-delà tous les mondes jusqu'à la vierge +adorée, pour m'asseoir enfin près d'elle sous les regards de Dieu!...</p> + +<p>—Et l'art, lui demandai-je?</p> + +<p>—Ce qui dans l'art est <i>sentiment</i> était ma douloureuse conquête. +J'avais aimé, j'avais prié. <i>Gott</i>—<i>Liebe</i>, Dieu et Amour!—Mais ce qui +dans l'art est <i>idée</i> leurrait encore ma curiosité. Je crus que je +trouverais le complément de l'art dans la nature. J'étudiai donc la +nature.</p> + +<p>«Je sortais le matin de ma demeure et je n'y rentrais que le soir. +Tantôt, accoudé sur le parapet d'un bastion en ruines, j'aimais, pendant +de longues heures, à respirer le parfum sauvage et pénétrant du violier +qui mouchète de ses bouquets d'or la robe de lierre de la féodale et +caduque cité de Louis XI<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>; à voir s'accidenter le paysage tranquille +d'un coup de vent, d'un rayon de soleil, ou d'une ondée de pluie, le +bec-figue et les oisillons des haies se jouer dans la pépinière +éparpillée d'ombres et de clartés, les grives accourues de la montagne +vendanger la vigne assez haute et touffue pour cacher le cerf de la +fable, les corbeaux s'abattre de tous les coins du ciel, en bandes +fatiguées, sur la carcasse d'un cheval abandonnée par le pialey<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a> dans +quelque bas-fond verdoyant; à écouter les lavandières qui faisaient +retentir leur <i>rouillot</i> joyeux au bord de Suzon<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a> et l'enfant qui +chantait une mélodie plaintive en tournant sous la muraille la roue du +cordier.—Tantôt je frayais à mes rêveries un sentier de mousse et de +rosée, de silence et de quiétude, loin de la ville. Que de fois j'ai +ravi leurs quenouilles de fruits rouges et acides aux halliers mal +hantés de la fontaine de Jouvence et de l'ermitage de +Notre-Dame-d'Étang, la fontaine des Esprits et des Fées, l'ermitage du +Diable<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>! Que de fois j'ai ramassé le buccin pétrifié et le corail +fossile sur les hauteurs pierreuses de Saint-Joseph, ravinées par +l'orage! Que de fois j'ai pêché l'écrevisse dans les gués échevelés des +Tilles<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>, parmi les cressons qui abritent la salamandre glacée et parmi +les nénuphars dont bâillent les fleurs indolentes! Que de fois j'ai épié +la couleuvre sur les plages embourbées de Saulons, qui n'entendent que +le cri monotone de la foulque et le gémissement funèbre du grèbe! Que de +fois j'ai étoilé d'une bougie les grottes souterraines d'Asnières où la +stalactite distille avec lenteur l'éternelle goutte d'eau de la +clepsydre des siècles! Que de fois j'ai hurlé de la corne, sur les rocs +perpendiculaires de Chèvre-Morte, la diligence gravissant péniblement le +chemin à trois cents pieds au-dessous de mon trône de brouillards! Et +les nuits mêmes, les nuits d'été, balsamiques et diaphanes, que de fois +j'ai gigué comme un lycanthrope autour d'un feu allumé dans le val herbu +et désert, jusqu'à ce que les premiers coups de cognée du bûcheron +ébranlassent les chênes! Ah! monsieur, combien la solitude a d'attraits +pour le poète! J'aurais été heureux de vivre dans les bois et de ne +faire pas plus de bruit que l'oiseau qui se désaltère à la source, que +l'abeille qui picore à l'aubépine et que le gland dont la chute crève la +feuillée!...</p> + +<p>—Et l'art, lui demandai-je?</p> + +<p>—Patience! l'art était encore dans les limbes. J'avais étudié le +spectacle de la nature, j'étudiai les monuments des hommes.</p> + +<p>«Dijon n'a pas toujours parfilé ses heures oisives aux concerts de ses +philharmoniques enfants. Il a endossé le haubert—coiffé le +morion—brandi la pertuisane—dégaîné l'épée—amorcé l'arquebuse—braqué +le canon sur ses remparts—couru les champs tambour battant et enseignes +déchirées, et, comme le ménestrel gris de la barbe qui emboucha la +trompette avant de racler du rebec, il aurait de merveilleuses histoires +à vous raconter, ou plutôt, ses bastions croulants, qui encaissent dans +une terre mêlée de débris les racines feuilleuses de ses marronniers +d'Inde, et son château démantelé dont le pont tremble sous le pas +éreinté de la jument du gendarme regagnant la caserne,—tout atteste +deux Dijons: un Dijon d'aujourd'hui, un Dijon d'autrefois.</p> + +<p>«J'eus bientôt déblayé le Dijon des quatorzième et quinzième siècles, +autour duquel courait un branle de dix-huit tours, de huit portes et de +quatre poternes ou <i>portelles</i>,—le Dijon de Philippe-le-Hardi, de +Jean-sans-Peur, de Philippe-le-Bon et de Charles-le-Téméraire, avec ses +maisons de torchis à pignons pointus comme le bonnet d'un fou, à façades +barrées de croix de Saint-André; avec ses hôtels embastillés, à étroites +barbacanes, à doubles guichets, à préaux pavés de hallebardes:—avec ses +églises, sa sainte chapelle, ses abbayes, ses monastères, qui faisaient +des processions de clochers, de flèches, d'aiguilles, déployant pour +bannières leurs vitraux d'or et d'azur, promenant leurs reliques +miraculeuses, s'agenouillant aux cryptes sombres de leurs martyrs, ou au +reposoir fleuri de leurs jardins;—avec son torrent de Suzon dont le +cours, chargé de poncels de bois et de moulins à farine, séparait le +territoire de l'abbé de Saint-Bénigne du territoire de l'abbé de +Saint-Étienne, comme un huissier au parlement jetait sa verge et son +holà entre deux plaideurs bouffis de colère<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>;—et enfin avec ses +faubourg populeux dont l'un, celui de St-Nicolas, étalait ses douze rues +au soleil, ni plus ni moins qu'une grasse truie en gésine ses douze +mamelles.—J'avais galvanisé un cadavre et ce cadavre s'était levé.</p> + +<p>«Dijon se lève; il se lève, il marche, il court! trente dindelles +carillonnent dans un ciel bleu d'outremer comme en peignait le vieil +Albert Dürer. La foule se presse aux hôtelleries de la rue Bouchepot, +aux étuves de la porte aux Chanoines, au mail de la rue St-Guillaume, au +change de la rue Notre-Dame, aux fabriques d'armes de la rue des Forges, +à la fontaine de la place des Cordeliers, au four banal de la rue de +Bèze, aux halles de la place Champeaux, au gibet de la place Morimont; +bourgeois, nobles, vilains, soudrilles, prêtres, moines, clercs, +marchands, varlets, juifs, lombards, pèlerins, ménestrels, officiers du +parlement et de la chambre des comptes, officiers des gabelles, +officiers de la maison du duc: qui clament, qui sifflent, qui chantent, +qui geignent, qui prient, qui maugréent,—dans les basternes, dans des +litières, à cheval, sur des mules, sur la haquenée de saint +François.—Et comment douter de cette résurrection? Voici flotter aux +vents l'étendard de soie, moitié vert, moitié jaune, broché des +armoiries de la ville qui sont de gueules au pampre d'or feuillé de +sinople<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>.</p> + +<p>«Mais quelle est cette cavalcade? c'est le duc qui va s'ébattre à la +chasse. Déjà la duchesse l'a précédé au château de Rouvres. Le +magnifique équipage et le nombreux cortège! Monseigneur le duc éperonne +un gris pommelé qui frissonne à l'air vif et piquant du matin. Derrière +lui caracolent et se pavanent les <i>Riches</i> de Châlons, les <i>Nobles</i> de +Vienne, les <i>Preux</i> de Vergy, les <i>Fiers</i> de Neuchâtel, les <i>bons +Barons</i> de Beaufremont.—Et ces deux personnages qui chevauchent à la +queue de la file? Le plus jeune, que distinguent son juste-au-corps de +velours sang-de-boeuf et sa marotte grelottante, s'égosille de rire; le +plus vieux, accoutré d'une cape de drap noir sous laquelle il retrait un +volumineux psautier, baisse la tête d'un air confus: l'un est le roi des +Ribauds, l'autre est le chapelain du duc<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>. Le fou propose au sage des +questions que celui-ci ne peut résoudre; et tandis que la populace crie +Noël!—que les palefrois hennissent, que les limiers aboient, que les +cors fanfarent, eux, la bride sur le cou de leurs montures à l'amble, +devisent familièrement de la sage dame Judith et du preudhomme Machabée.</p> + +<p>«Cependant un héraut sonne de la buccine sur la tour du logis du duc. Il +signale dans la plaine les chasseurs lançant leurs faucons. Le temps est +pluvieux; une brume grisâtre lui dérobe au loin l'abbaye de Citeaux qui +baigne ses bois dans les marécages; mais un rayon de soleil lui montre +plus rapprochés et plus distincts le château de Talant, dont les +terrasses et les plates-formes se crénèlent dans la nue,—les manoirs du +sire de Ventoux et du seigneur de Fontaine, dont les girouettes percent +des massifs de verdure,—le monastère de Saint-Maur dont les colombiers +s'aiguisent au milieu d'une volée de pigeons,—la léproserie de +St-Apollinaire qui n'a qu'une porte et n'a point de fenêtres,—la +chapelle de St-Jacques de Trimolois, qu'on dirait un pèlerin cousu de +coquilles;—et sous les murs de Dijon, au-delà des meix de l'abbaye de +St-Bénigne, le cloître de la Chartreuse, blanc comme le froc des +disciples de saint Bruno.</p> + +<p>«La Chartreuse de Dijon! le Saint-Denis des ducs de Bourgogne<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>! Ah! +pourquoi faut-il que les enfants soient jaloux des chefs-d'oeuvres de +leurs pères! Allez maintenant où fut la Chartreuse, vos pas y heurteront +sous l'herbe des pierres qui ont été des clefs de voûtes, des +tabernacles d'autels, des chevets de tombeaux, des dalles d'oratoires; +des pierres où l'encens a fumé, où la cire a brûlé, où l'orgue a +murmuré, où les ducs morts ont posé le front.—O néant de la grandeur et +de la gloire! on plante des calebasses dans la cendre de +Philippe-le-Bon!—Plus rien de la Chartreuse! Je me trompe.—Le portail +de l'église et la tourelle du clocher sont debout; la tourelle élancée +et légère, une touffe de giroflée sur l'oreille, ressemble à un +jouvenceau qui mène en laisse un lévrier; le portail martelé serait +encore un joyau à pendre au cou d'une cathédrale. Il y a outre cela, +dans le préau du cloître, un piédestal gigantesque dont la croix est +absente et autour duquel sont nichées six statues de prophètes, +admirables de désolation.—Et que pleurent-ils? Ils pleurent la croix +que les anges ont reportée dans le ciel.</p> + +<p>«Le sort de la Chartreuse a été celui de la plupart des monuments qui +embellissaient Dijon à l'époque de la réunion du duché au domaine royal. +Cette ville n'est plus que l'ombre d'elle-même. Louis XI l'avait +découronnée de sa puissance, la révolution l'a décapitée de ses +clochers. Il ne lui reste plus que trois églises, de sept églises, d'une +sainte chapelle<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>, de deux abbayes et d'une douzaine de monastères. +Trois de ses portes sont bouchées, ses poternes ont été démolies, ses +faubourgs ont été rasés, son torrent de Suzon s'est précipité aux +égouts, sa population a secoué ses feuilles, et sa noblesse est tombée +en quenouille.—Hélas! on voit bien que le duc Charles et sa chevalerie +parties,—il y aura bientôt quatre siècles<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>—pour la bataille, n'en +sont pas revenus.</p> + +<p>«Et moi, j'errais parmi ces ruines comme l'antiquaire qui cherche des +médailles romaines dans les sillons d'un <i>castrum</i>, après une grosse +pluie d'orage. Dijon expiré conserve encore quelque chose de ce qu'il +fut, semblable à ces riches Gaulois qu'on ensevelissait une pièce d'or à +la bouche et une autre dans la main droite.</p> + +<p>—Et l'art, lui demandai-je?</p> + +<p>—J'étais un jour occupé, devant l'église Notre-Dame, à considérer +Jacquemart, sa femme et son enfant, qui martelaient midi.—L'exactitude, +la pesanteur, le flegme de Jacquemart seraient le certificat de son +origine flamande, quand même on ignorerait qu'il dispensait les heures +aux bons bourgeois de Courtrai, lors du sac de cette ville, en 1383. +Gargantua escamota les cloches de Paris, Philippe-le-Hardi l'horloge de +Courtrai; chaque prince à sa taille.—Un éclat de rire se fit entendre +là-haut et j'aperçus, dans un angle du gothique édifice, une de ces +figures monstrueuses que les sculpteurs du moyen-âge ont attachées par +les épaules aux gouttières des cathédrales; une atroce figure de damné +qui, en proie aux souffrances, tirait la langue, grinçait des dents et +se tordait les mains.—C'était elle qui avait ri.</p> + +<p>—Vous aviez un fétu dans l'oeil! m'écriai-je.</p> + +<p>—Ni fétu dans l'oeil, ni coton dans l'oreille.—La figure de pierre +avait ri,—ri d'un rire grimaçant, effroyable, infernal—mais +sarcastique—incisif—pittoresque.»</p> + +<p>J'eus honte pour moi d'avoir eu si longtemps affaire à un monomane. +Cependant j'encourageai d'un sourire le rose-croix de l'art à poursuivre +sa drôlatique histoire.</p> + +<p>—«Cette aventure, continua-t-il, me donna a réfléchir.—Je réfléchis +que, puisque Dieu et l'amour étaient les premières conditions de l'art, +ce qui dans l'art est <i>sentiment</i>,—Satan pourrait bien être la seconde +de ces conditions, ce qui dans l'art est <i>idée</i>.—N'est-ce pas le diable +qui a bâti la cathédrale de Cologne?</p> + +<p>«Me voilà en quête du diable. Je blémis sur les livres magiques de +Cornelius Agrippa et j'égorge la poule noire du maître d'école mon +voisin. Pas plus de diable qu'au bout du rosaire d'une dévote! Néanmoins +il existe:—saint Augustin en a, de sa plume, légalisé le signalement: +<i>Daemones sunt genere animalia, ingenio rationabilia, animo passiva, +corpore aerea, tempore aeterna</i>. Cela est positif. Le diable existe. Il +pérore à la chambre, il plaide au palais, il agiote à la bourse. On le +grave en vignettes, on le broche en romans, on l'habille en drames. On +le voit partout, comme je vous vois. C'est pour lui épiler mieux la +barbe que les miroirs de poche ont été inventés. Polichinelle a manqué +son ennemi et le nôtre. Oh! que ne l'a-t-il assommé d'un coup de bâton +sur la nuque!</p> + +<p>«Je bus l'élixir de Paracelse, le soir avant de me coucher. J'eus la +colique. Nulle part le diable en cornes et en queue.</p> + +<p>«Encore un désappointement:—l'orage, cette nuit-là, mouillait jusqu'aux +os la vieille cité accroupie dans le sommeil. Comment je rôdais à +tâtons, n'y voyant goutte, dans les anfractuosités de Notre-Dame, c'est +ce que vous expliquera un sacrilège. Il n'y a pas de serrure dont le +crime n'ait la clef.—Ayez pitié de moi! j'avais besoin d'une hostie et +d'une relique.—Une clarté piqua les ténèbres, plusieurs autres se +montrèrent successivement, de sorte que je distinguai bientôt quelqu'un +dont la main affûtée d'un long allumoir distribuait la flamme aux +chandelles du maître-autel. C'était Jacquemart qui, non moins +imperturbable que de coutume sous sa <i>caule</i> de fer rapiécée, acheva sa +besogne sans paraître s'inquiéter ni même s'apercevoir de la présence +d'un témoin profane. Jacqueline, agenouillée aux degrés, gardait une +immobilité parfaite, la pluie découlant de sa jupe de plomb attournée à +la mode brabançonne, de sa gorgerette de tôle tuyautée comme une +dentelle de Bruges, de son visage de bois verni comme les joues d'une +poupée de Nuremberg. Je lui bégayais une humble question sur le diable +et sur l'art, quand le bras de Maritorne se débanda avec la +précipitation soudaine et brutale d'un ressort, et, au bruit cent fois +répercuté du lourd marteau, qu'elle serrait du poing, la foule des +abbés, des chevaliers, des bienfaiteurs qui peuplent de leurs gothiques +momies les caveaux gothiques de l'église, afflua processionnellement +autour de l'autel éblouissant de splendeurs vives et ailées de la crèche +de Noël. La vierge noire<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>, la vierge des temps barbares, haute d'une +coudée, à la tremblante couronne de fil d'or, à la robe raide d'empois +et de perle, la vierge miraculeuse devant qui grésille une lampe +d'argent sauta en bas de sa chaire et courut sur les dalles, de la +vitesse d'un toton. Elle s'avançait des nefs profondes, à bonds gracieux +et inégaux, accompagnée d'un petit saint Jean de cire et de laine +qu'embrasa une étincelle et qui se fondit bleu et rouge. Jacqueline +s'était armée de ciseaux pour tondre l'occiput de son enfançon +emmailloté; un cierge éclaira au loin la chapelle du baptistère, et +alors....</p> + +<p>—Et alors?</p> + +<p>—Et alors le soleil qui luisait par un pertuis, les moineaux qui +becquetaient mes vitres, et les cloches qui marmonnaient une antienne +dans la nue m'éveillèrent. J'avais fait un rêve.</p> + +<p>—Et le diable?</p> + +<p>—Il n'existe pas.</p> + +<p>—Et l'art?</p> + +<p>—Il existe.</p> + +<p>—Mais où donc?</p> + +<p>—Au sein de Dieu!»—Et son oeil où germait une larme sondait le +ciel.—«Nous ne sommes, nous, monsieur, que les copistes du créateur. La +plus magnifique, la plus triomphante, la plus glorieuse de nos oeuvres +éphémères n'est jamais que l'indigne contrefaçon, que le rayonnement +éteint de la moindre de ses oeuvres immortelles. Toute originalité est +un aiglon qui ne brise la coquille de son oeuf que dans les aires +sublimes et foudroyantes du Sinaï.—Oui, monsieur, j'ai longtemps +cherché l'art absolu! O délire! ô folie! Regardez ce front ridé par la +couronne de fer du malheur! Trente ans! et l'arcane que j'ai sollicité +de tant de veilles opiniâtres, à qui j'ai immolé jeunesse, amour, +plaisir, fortune, l'arcane gît, inerte et insensible, comme le vil +caillou, dans la cendre de mes illusions! Le néant ne vivifie point le +néant.»</p> + +<p>Il se levait. Je lui témoignai ma commisération par un soupir hypocrite +et banal.</p> + +<p>—«Ce manuscrit, ajouta-t-il, vous dira combien d'instruments ont +essayés mes lèvres avant d'arriver à celui qui rend la note pure et +expressive, combien de pinceaux j'ai usés sur la toile avant d'y voir +naître la vague aurore du clair-obscur. Là sont consignés divers +procédés nouveaux peut-être d'harmonie et de couleur, seul résultat et +seule récompense qu'eussent obtenus mes élucubrations. Lisez-le; vous me +le rendrez demain. Six heures sonnent à la cathédrale; elles chassent le +soleil qui s'esquive le long de ces lilas. Je vais m'enfermer pour +écrire mon testament. Bonsoir.</p> + +<p>—Monsieur!»</p> + +<p>Bah! il était loin. Je demeurai aussi coi et penaud qu'un président à +qui son greffier aurait pris une puce chevauchant sur le nez. Le +manuscrit était intitulé: <i>Gaspard de la Nuit, Fantaisies à la manière +de Rembrandt et de Callot</i>.</p> + +<p>Le lendemain était un samedi. Personne à l'<i>Arquebuse</i>; quelques juifs +qui festoyaient le jour du Sabbat. Je courus par la ville m'informant de +M. Gaspard de la Nuit à chaque passant. Les uns me répondaient:—«Oh! +vous plaisantez!»—Les autres:—«Eh qu'il vous torde le cou!»—Et tous +aussitôt me plantaient là. J'abordai un vigneron de <i>lai rue +sain-felebar</i>, nabot et bossu, qui se carrait sur sa porte en riant de +mon embarras.</p> + +<p>—«Connaissez-vous M. Gaspard de la Nuit?</p> + +<p>—Que lui voulez-vous, à ce garçon-là?</p> + +<p>—Je veux lui rendre un livre qu'il m'a prêté.</p> + +<p>—Un grimoire!</p> + +<p>—Comment! un grimoire!... Enseignez-moi, je vous prie, son domicile.</p> + +<p>—Là-bas, où pend ce pied de biche.</p> + +<p>—Mais cette maison ... vous m'adressez à monsieur le curé.</p> + +<p>—C'est que je viens de voir entrer chez lui la grande brune qui +blanchit ses aubes et ses rabats.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela signifie?</p> + +<p>—Cela signifie que M. Gaspard de la Nuit s'attife quelquefois en jeune +et jolie fille pour tenter les dévots personnages,—témoin son aventure +avec saint Antoine, mon patron.</p> + +<p>—Faites-moi grâce de vos malignités et dites-moi où est M. Gaspard de +la Nuit.</p> + +<p>—Il est en enfer, supposé qu'il ne soit pas ailleurs.</p> + +<p>—Ah! je m'avise enfin de comprendre! Quoi! Gaspard de la Nuit +serait...?</p> + +<p>—Eh! oui ... le diable!</p> + +<p>—Merci, mon brave!... Si Gaspard de la Nuit est en enfer, qu'il y +rôtisse! J'imprime son livre.»</p> + +<p> +<span style="margin-left: 28em;">LOUIS BERTRAND</span><br /> +</p> + +<p class="top">NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Le donjon du palais des ducs, et la flèche de la +cathédrale, que les voyageurs aperçoivent de plusiers lieues dans la +plaine.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> <i>Moult me tarde!</i> ancienne devise de la commune de Dijon.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Ce château, imposé à Dijon par la tyrannique défiance de +Louis XI, lorsqu'après la mort de Charles-le-Téméraire il s'empara du +duché au détriment de l'héritière légitime Marie de Bourgogne, a plus +d'une fois tiré contre la ville, qui, il est vrai, lui a bien rendu ses +gracieusetés. Aujourd'hui, ses tours chenues servent de retraite à une +compagnie de gendarmes.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> L'écorcheur de chevaux morts.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Torrent qui parcourait autrefois Dijon à ciel découvert. +Ses eaux sont reçues aujourd'hui au pied des remparts dans des canaux +voûtés.—Les truites du <i>Val-de-Suzon</i> ont de la renommée en Bourgogne.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> La chapelle aujourd'hui fermée de Notre-Dame-d'Étang était +habitée en 1630 par un chapelain et par un ermite. Ce dernier ayant +assassiné son confrère, un arrêt du parlement de Dijon le condamna à +être roué vif en place de Morimont.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Nom générique de plusieurs petites rivières qui arrosent le +pays de la plaine, entre Dijon et la Saône.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Les deux abbayes de St-Étienne et de St-Bénigne, dont les +contestations fatiguèrent si souvent la patience du parlement, étaient +si anciennes, si puissantes, et jouissaient de tant de privilèges +accordés par les ducs et les papes, qu'il n'y avait à Dijon aucun +établissement religieux qui ne relevât de l'une ou de l'autre. Les sept +églises de la ville étaient leurs filles, et chacune des deux abbayes +avait en outre son église particulière.—L'abbaye de Saint-Étienne +battait monnaie.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Telles auraient été, suivant Pierre Paillot, les anciennes +armoiries de la commune de Dijon; mais l'abbé Boulemier (<i>Mém. de +l'acad. de Dijon</i>, 1771) a prétendu qu'elles n'étaient que de <i>gueules +plein</i>. Ces deux savants ne feraient-ils pas confusion de temps, et les +armoiries de Dijon n'auraient-elles pas été de gueules plein avant de +porter <i>au pampre d'or feuillé de sinople?</i> C'est ce que je n'ai pas le +loisir d'examiner ici.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Philippe-le-Hardi avait son <i>roi des Ribauds</i>. Il lui +donna 200 liv. en 1396 (<i>Courtépée</i>).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Je ne compare la Chartreuse de Dijon à l'abbaye de +St-Denis que sous le rapport de la magnificence et de la richesse de ses +sépultures. Trois ducs seulement ont été inhumés à la Chartreuse, +Philippe-le-Hardi, Jean-sans-Peur, et Philippe-le-Bon; et je n'ignore +pas que l'Église de Citeaux avait communément reçu, depuis Eudes +I<sup>er</sup>, les dépouilles des ducs de la première et de la seconde +race royale.—C'est Philippe-le-Hardi qui fonda la Chartreuse en 1383. +Tout n'y était que lambris de bois d'Irlande, que chasubles et tapis de +drap d'or, que courtines d'étoffes de Chypre et de Damas, que bénitiers +et chandeliers d'argent, que lampes de vermeil, que chapelles portatives +à personnages d'ivoire, que peinture et sculptures exécutées par les +premiers artistes du temps. La vaisselle pour le service de l'autel +pesait 55 marcs.—Le marteau de la révolution en jetant en bas la +Chartreuse avait dispersé dans les cabinets de quelques curieux les +débris des tombeaux de Philippe-le-Hardi, de Jean-sans-Peur et de +Marguerite de Bavière, femme de ce dernier. (Charles-le-Téméraire +n'avait point fait élever de monument à son père Philippe-le-Bon.) Ces +chefs-d'oeuvres de l'art du XVe siècle ont été restaurés et placés dans +une des salles du musée de Dijon.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Elle n'a pas plus échappé que la Chartreuse et tant +d'autres chefs-d'oeuvres à la fureur des réactions. On n'en a pas laissé +pierre sur pierre. Cette sainte chapelle, élevée par le duc Hugues III +au retour de la croisade, vers 1171, était riche de mille objets d'art +et de piété. Que sont devenus, par exemple, ses vitraux et ses statues +historiques; cette boiserie de choeur où étaient appendues les armoiries +des trente-et-un premiers chevaliers de la Toison d'Or institués par +Philippe-le-Bon; le beau vaissel où l'on conservait une hostie +miraculeuse et sur lequel brillait, aux jours de fêtes, la couronne d'or +que le roi Louis XII, relevant d'une dangereuse maladie, en 1505, avait +envoyée au chapitre par deux hérauts?—Le temps a fait un pas et la +terre a été renouvelée, dit quelque part M. de Chateaubriand.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Charles-le-Téméraire, dernier duc de Bourgogne, fut tué à +la bataille de Nancy, le dimanche 5 janvier 1476.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Cette image était déjà en grande vénération au +XII<sup>e</sup> siècle. Elle est d'un bois noir, dur et pesant, qu'on +croit être du châtaignier.</p></div> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h4><a name="PREacuteFACE" id="PREacuteFACE"></a>PRÉFACE</h4> + + +<p>L'art a toujours deux faces antithétiques, médaille dont, par exemple, +un côté accuserait la ressemblance de Paul Rembrandt et le revers celle +de Jacques Callot.—Rembrandt est le philosophe à barbe blanche qui +s'encolimaçonne en son réduit, qui absorbe sa pensée dans la méditation +et dans la prière, qui ferme les yeux pour se recueillir, qui +s'entretient avec des esprits de beauté, de science, de sagesse et +d'amour, et qui se consume à pénétrer les mystérieux symboles de la +nature.—Callot, au contraire, est le lansquenet fanfaron et grivois qui +se pavane sur la place, qui fait du bruit dans la taverne, qui caresse +les filles de bohémiens, qui ne jure que par sa rapière et par son +escopette, et qui n'a d'autre inquiétude que de cirer sa moustache.—Or, +l'auteur de ce livre a envisagé l'art sous cette double +personnification; mais il n'a point été trop exclusif, et voici, outre +les fantaisies à la manière de Rembrandt et de Callot, des études sur +Van Eyck, Lucas de Leyde, Albert Dürer, Peter Neef, Breughel de Velours, +Breughel d'Enfer, Van Ostade, Gérard Dow, Salvator Rosa, Murillo, Fusely +et plusieurs autres maîtres de différentes écoles.</p> + +<p>Et que si on demande à l'auteur pourquoi il ne parangonne point en tête +de son ouvrage quelque belle théorie littéraire, il sera forcé de +répondre que M. Séraphin ne lui a pas expliqué le mécanisme de ses +ombres chinoises, et que Polichinelle cache à la foule curieuse le fil +conducteur de son bras.—Il se contente de signer son oeuvre:</p> + +<p> +<span style="margin-left: 24.5em;">GASPARD DE LA NUIT.</span><br /> +</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3>À M. <a name="VICTOR_HUGO" id="VICTOR_HUGO"></a>VICTOR HUGO.</h3> + +<p class="qu-one-up"> +La gloire ne sait point ma demeure ignorée,<br /> +Et je chante tout seul ma chanson éplorée,<br /> +<span style="margin-left: 3em;">Qui n'a de charme que pour moi.</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 9.5em;">CH. BRUGNOT.—<i>Ode</i>.</span><br /> +</p> + +<p class="qu-one"> +Nargue de vos esprits errants, dit Adam, je<br /> +ne m'en inquiète pas plus qu'un aigle ne<br /> +s'inquiète d'une troupe d'oies sauvages;<br /> +tous ces êtres-là ont pris la fuite depuis<br /> +que les chaires sont occupées par de braves<br /> +ministres, et les oreilles du peuple remplies<br /> +de saintes doctrines.<br /> +<br /> +WALTER SCOTT.—<i>L'Abbé</i>, <i>chap</i>. XVI.<br /> +</p> + +<p>Le livre mignard de tes vers, dans cent ans comme aujourd'hui, sera le +bien choyé des châtelaines, des damoiseaux et des ménestrels, florilège +de chevalerie, décaméron d'amour qui charmera les nobles oisivetés des +manoirs.</p> + +<p>Mais le petit livre que je te dédie aura subi le sort de tout ce qui +meurt, après avoir, une matinée peut-être, amusé la cour et la ville qui +s'amusent de peu de chose.</p> + +<p>Alors, qu'un bibliophile s'avise d'exhumer cette oeuvre moisie et +vermoulue, il y lira à la première page ton nom illustre qui n'aura +point sauvé le mien de l'oubli.</p> + +<p>Sa curiosité délivrera le frêle essaim de mes esprits qu'auront +emprisonnés si longtemps des fermaux de vermeil dans une geôle de +parchemin.</p> + +<p>Et ce sera pour lui une trouvaille non moins précieuse que l'est pour +nous celle de quelque légende en lettres gothiques, écussonnée d'une +licorne ou de deux cigognes.</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">Paris, 10 septembre 1836.</span><br /> +</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h5> +Les Fantaisies<br /> + +de<br /> + +Gaspard de la Nuit.<br /> +</h5> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p class="center"> +Ici commence le premier<br /> +Livre des Fantaisies<br /> +De Gaspard<br /> +De la<br /> +Nuit<br /> +</p> + +<hr class="non-vis" style="width: 95%;" /> +<h2>ÉCOLE FLAMANDE</h2> + + + +<h3 class="top"><a name="livre_1_I" id="livre_1_I"></a>I</h3> + +<h3>HARLEM.</h3> + +<p class="qu-two-up"> +Quand d'Amsterdam le coq d'or chantera<br /> +La poule d'or de Harlem pondera.<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 2.5em;"><i>Les Centuries de Nostradamus.</i></span><br /> +</p> + +<p>Harlem, cette admirable bambochade qui résume l'école flamande, Harlem +peint par Jean Breughel, Peeter Neef, David Téniers et Paul Rembrandt;</p> + +<p>Et le canal où l'eau bleue tremble, et l'église où le vitrage d'or +flamboie, et le stoël<a name="FNanchor_1_15" id="FNanchor_1_15"></a><a href="#Footnote_1_15" class="fnanchor">[1]</a> où sèche le linge au soleil, et les toits, +verts de houblon;</p> + +<p>Et les cigognes qui battent des ailes autour de l'horloge de la ville, +tendant le col du haut des airs et recevant dans leur bec les gouttes de +pluie;</p> + +<p>Et l'insouciant bourguemestre qui caresse de la main son menton double, +et l'amoureux fleuriste qui maigrit, l'oeil attaché à une tulipe;</p> + +<p>Et la bohémienne qui se pâme sur sa mandoline, et le vieillard qui joue +du Rommelpot<a name="FNanchor_2_16" id="FNanchor_2_16"></a><a href="#Footnote_2_16" class="fnanchor">[2]</a>, et l'enfant qui enfle une vessie;</p> + +<p>Et les buveurs qui fument dans l'estaminet borgne, et la servante de +l'hôtellerie qui accroche à la fenêtre un faisan mort.</p> + + + +<h3 class="top"><a name="livre_1_II" id="livre_1_II"></a>II</h3> + +<h3>LE MAÇON.</h3> + +<p class="qu-two-up"> +Le maître Maçon.—Regardez ces<br /> +bastions, ces contreforts: on les<br /> +dirait construits pour l'éternité.<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 4em;">SCHILLER.—Guillaume Tell.</span><br /> +</p> + +<p>Le maçon Abraham Knupfer chante, la truelle à la main, dans les airs +échafaudé, si haut que, lisant les vers gothiques du bourdon, il nivelle +de ses pieds et l'église aux trente arc-boutants, et la ville aux trente +églises.</p> + +<p>Il voit les tarasques de pierre vomir l'eau des ardoises dans l'abîme +confus des galeries, des fenêtres, des pendentifs, des clochetons, des +tourelles, des toits et des charpentes, que tache d'un point gris l'aile +échancrée et immobile du tiercelet.</p> + +<p>Il voit les fortifications qui se découpent en étoile, la citadelle qui +se rengorge comme une géline dans un tourteau, les cours des palais où +le soleil tarit les fontaines, et les cloîtres des monastères où l'ombre +tourne autour des piliers.</p> + +<p>Les troupes impériales se sont logées dans le faubourg. Voilà qu'un +cavalier tambourine là-bas. Abraham Knupfer distingue son chapeau à +trois cornes, ses aiguilles de laine rouge, sa cocarde traversée d'une +ganse, et sa queue nouée d'un ruban.</p> + +<p>Ce qu'il voit encore, ce sont des soudards qui, dans le parc empanaché +de gigantesques ramées, sur de larges pelouses d'émeraude, criblent de +coups d'arquebuse un oiseau de bois fiché à la pointe d'un mai.</p> + +<p>Et le soir, quand la nef harmonieuse de la cathédrale s'endormit couchée +les bras en croix, il aperçut de l'échelle, à l'horizon, un village +incendié par des gens de guerre, qui flamboyait comme une comète dans +l'azur.</p> + + + +<h3 class="top"><a name="livre_1_III" id="livre_1_III"></a>III</h3> + +<h3>L'ÉCOLIER DE LEYDE.</h3> + +<p class="qu-two-up"> +On ne saurait prendre trop de<br /> +précautions par le temps qui court,<br /> +surtout depuis que les faux-monnayeurs<br /> +se sont établis dans ce pays-ci.<br /> +<br /> +<i>Le Siège de Berg-op-Zoom.</i><br /> +</p> + +<p>Il s'assied dans son fauteuil de velours d'Utrecht, messire Blasius, le +menton dans sa fraise de fine dentelle, comme une volaille qu'un +cuisinier s'est rôtie sur une faïence.</p> + +<p>Il s'assied devant sa banque pour compter la monnaie d'un demi-florin; +moi, pauvre écolier de Leyde, qui ai un bonnet et une culotte percée, +debout sur un pied comme une grue sur un pal.</p> + +<p>Voilà le trébuchet qui sort de la boîte de laque aux bizarres figures +chinoises, comme une araignée qui, repliant ses longs bras, se réfugie +dans une tulipe nuancée de mille couleurs.</p> + +<p>Ne dirait-on pas, à voir la mine allongée du maître, trembler ses doigts +décharnés découplant les pièces d'or, d'un voleur pris sur le fait et +contraint, le pistolet sur la gorge, de rendre à Dieu ce qu'il a gagné +avec le diable?</p> + +<p>Mon florin que tu examines avec défiance à travers la loupe est moins +équivoque et louche que ton petit oeil gris, qui fume comme un lampion +mal éteint.</p> + +<p>Le trébuchet est rentré dans sa boîte de laque aux brillantes figures +chinoises, messire Blasius s'est levé à demi de son fauteuil de velours +d'Utrecht, et moi, saluant jusqu'à terre, je sors à reculons, pauvre +écolier de Leyde qui ai bas et chausses percés.</p> + + + +<h3 class="top"><a name="livre_1_IV" id="livre_1_IV"></a>IV</h3> + +<h3>LA BARBE POINTUE.</h3> + +<p class="qu-two-up"> +Si l'on n'a la tête levée<br /> +Le poil de la barbe frisé<br /> +Et la moustache relevée<br /> +On est des dames méprisé.<br /> +<br /> +<i>Les Poésies de d'Assoucy.</i><br /> +</p> + +<p>Or, c'était fête à la synagogue, ténébreusement étoilée de lampes +d'argent, et les rabbins, en robes et en lunettes, baisaient leurs +talmuds, marmottant, nazillonnant, crachant ou se mouchant, les uns +assis, les autres non.</p> + +<p>Et voilà que tout à coup, parmi tant de barbes rondes, ovales, carrées, +qui floconnaient, qui frisaient, qui exhalaient ambre et benjoin, fut +remarquée une barbe taillée en pointe.</p> + +<p>Un docteur nommé Élébotham, coiffé d'une meule de flanelle qui +étincelait de pierreries, se leva et dit: «Profanation! il y a ici une +barbe pointue!</p> + +<p>—Une barbe luthérienne!—Un manteau court!—Tuez le Philistin.»—Et la +foule trépignait de colère dans les bancs tumultueux, tandis que le +sacrificateur braillait:—«Samson, à moi ta mâchoire d'âne!»</p> + +<p>Mais le chevalier Melchior avait développé un parchemin authentiqué des +armes de l'empire:—«Ordre, lut-il, d'arrêter le boucher Isaac van Heck, +pour être l'assassin pendu, lui, pourceau d'Israël, entre deux pourceaux +de Flandre.»</p> + +<p>Trente hallebardiers se détachèrent à pas lourds et cliquetants de +l'ombre du corridor.—«Feu de vos hallebardes» leur ricana le boucher +Isaac.—Et il se précipita d'une fenêtre dans le Rhin.</p> + + + +<h3 class="top"><a name="livre_1_V" id="livre_1_V"></a>V</h3> + +<h3>LE MARCHAND DE TULIPES.</h3> + +<p class="qu-two-up"> +La tulipe est parmi les fleurs<br /> +ce que le paon est parmi les oiseaux.<br /> +L'une est sans parfum, l'autre est sans<br /> +voix; l'une s'enorgueillit de sa robe,<br /> +l'autre de sa queue.<br /> +<br /> +<i>Le Jardin des fleurs rares et<br /> +curieuses.</i><br /> +</p> + +<p>Nul bruit, si ce n'est le froissement de feuillets de vélin sous les +doigts du docteur Huylten, qui ne détachait les yeux de sa bible jonchée +de gothiques enluminures que pour admirer l'or et le pourpre de deux +poissons captifs aux humides flancs d'un bocal.</p> + +<p>Les battants de la porte roulèrent: c'était un marchand fleuriste qui, +le bras chargés de plusieurs pots de tulipes, s'excusa d'interrompre la +lecture d'un aussi savant personnage.</p> + +<p>—«Maître, dit-il, voici le trésor des trésors, la merveille des +merveilles, un oignon comme il n'en fleurit jamais qu'un par siècle dans +le sérail de l'empereur de Constantinople!</p> + +<p>—Une tulipe! s'écria le vieillard courroucé, une tulipe! ce symbole de +l'orgueil et de la luxure qui ont engendré dans la malheureuse cité de +Wittemberg la détestable hérésie de Luther et de Mélanchton!»</p> + +<p>Maître Huylten agrafa le fermail de sa bible, rangea ses lunettes dans +leur étui, et tira le rideau de la fenêtre, qui laissa voir au soleil +une fleur de la passion avec sa couronne d'épine, son éponge, son fouet, +ses clous et les cinq plaies de Notre-Seigneur.</p> + +<p>Le marchant de tulipes s'inclina respectueusement et en silence, +déconcerté par un regard inquisiteur du duc d'Albe dont le portrait, +chef-d'oeuvre d'Holbein, était appendu à la muraille.</p> + + + +<h3 class="top"><a name="livre_1_VI" id="livre_1_VI"></a>VI</h3> + +<h3>LES DOIGTS DE LA MAIN.</h3> + +<p class="qu-two-up"> +Une honnête famille où il n'y a<br /> +jamais eu de banqueroute, où personne<br /> +n'a jamais été pendu.<br /> +<br /> +<i>La parenté de Jean de Nivelle.</i><br /> +</p> + +<p>Le pouce est ce gras cabaretier flamand, d'humeur goguenarde et +grivoise, qui fume sur sa porte, à l'enseigne de la double bière de +mars.</p> + +<p>L'index est sa femme, virago sèche comme une merluche, qui dès le matin +soufflette sa servante dont elle est jalouse, et caresse la bouteille +dont elle est amoureuse.</p> + +<p>Le doigt du milieu est leur fils, compagnon dégrossi à la hache, qui +serait soldat s'il n'était brasseur, et qui serait cheval s'il n'était +homme.</p> + +<p>Le doigt de l'anneau est leur fille, leste et agaçante Zerbine qui vend +des dentelles aux dames et ne vend pas ses sourires aux cavaliers.</p> + +<p>Et le doigt de l'oreille est le Benjamin de la famille, marmot pleureur, +qui toujours se trimballa à la ceinture de sa mère comme un petit enfant +pendu au croc d'une ogresse.</p> + +<p>Les cinq doigts de la main sont la plus mirobolante giroflée à cinq +feuilles qui ait jamais brodé les parterres de la noble cité de Harlem.</p> + + + +<h3 class="top"><a name="livre_1_VII" id="livre_1_VII"></a>VII</h3> + +<h3>LA VIOLE DE GAMBA.</h3> + +<p class="qu-two-up"> +Il reconnut, à n'en pouvoir<br /> +douter, la figure blême de son ami<br /> +intime Jean-Gaspard Dehureau, le grand<br /> +paillasse des Funambules, qui le<br /> +regardait avec une expression<br /> +indéfinissable de malice et de<br /> +bonhomie.<br /> +<br /> +THÉOPHILE GAUTIER.—<i>Onuphrius</i>.<br /> +</p> + +<p class="qu-two"> +Au clair de la lune<br /> +Mon ami Pierrot<br /> +Prête-moi une plume<br /> +Que j'écrive un mot.<br /> +Ma chandelle est morte<br /> +Je n'ai plus de feu;<br /> +Ouvre-moi la porte<br /> +Pour l'amour de Dieu.<br /> +<br /> +<i>Chanson populaire</i>.<br /> +</p> + +<p>Le maître de chapelle eut à peine interrogé de l'archet la viole +bourdonnante, qu'elle lui répondit par un gargouillement burlesque de +lazzi et de roulades, comme si elle eût eu au ventre une indigestion de +comédie italienne.</p> + +<hr class="txt" /> + +<p>C'était d'abord la duègne Barbara qui grondait cet imbécile de Pierrot +d'avoir, le maladroit, laissé tomber la boîte à perruque de M. Cassandre +et répandu toute la poudre sur le plancher.</p> + +<p>Et M. Cassandre de ramasser piteusement sa perruque, et Arlequin de +détacher au viédase un coup de pied dans le derrière, et Colombine +d'essuyer une larme de fou rire, et Pierrot d'élargir jusqu'aux oreilles +une grimace enfarinée.</p> + +<p>Mais bientôt, au clair de lune, Arlequin dont la chandelle était morte +suppliait son ami Pierrot de tirer les verrous pour la lui rallumer, si +bien que le traître enlevait la jeune fille avec la cassette du vieux.</p> + +<hr class="txt" /> + +<p>—«Au diable Job Hans le luthier qui m'a vendu cette corde! s'écria le +maître de chapelle recouchant la poudreuse viole dans son poudreux +étui.»—La corde s'était cassée.</p> + + + +<h3 class="top"><a name="livre_1_VIII" id="livre_1_VIII"></a>VIII</h3> + +<h3>L'ALCHIMISTE.</h3> + +<p class="qu-two-up"> +Notre art s'apprent en deux<br /> +manières, c'est à savoir par<br /> +enseignement d'un maître, bouche à<br /> +bouche, et non autrement, ou par<br /> +inspiration et révélation divines; ou<br /> +bien par les livres lesquelz sont moult<br /> +obscurs et embrouilléz; et pour en<br /> +iceux trouver accordance et vérité<br /> +moult convient estre subtil, patient,<br /> +studieux et vigilant.<br /> +<br /> +<i>La clef des secrets de<br /> +philosophie de Pierre Vicot.</i><br /> +</p> + +<p>Rien encore!—Et vainement ai-je feuilleté pendant trois jours et trois +nuits, aux blafardes lueurs de la lampe, les livres hermétiques de +Raymond Lulle.</p> + +<p>Non, rien, si ce n'est, avec le sifflement de la cornue étincelante, les +rires moqueurs d'un salamandre qui se fait un jeu de troubler mes +méditations.</p> + +<p>Tantôt il attache un pétard à un poil de ma barbe, tantôt il me décoche +de son arbalète un trait de feu dans mon manteau.</p> + +<p>Ou bien fourbit-il son armure, c'est alors la cendre du fourneau qui +souffle sur les pages de mon formulaire et sur l'encre de mon écritoire.</p> + +<p>Et la cornue toujours plus étincelante siffle le même air que le diable, +quand saint Éloi lui tenaille le nez dans sa forge.</p> + +<p>Mais rien encore!—Et pendant trois autres jours et trois autres nuits +je feuilleterai, aux blafardes lueurs de la lampe, les livres +hermétiques de Raymond Lulle!</p> + + + +<h3 class="top"><a name="livre_1_IX" id="livre_1_IX"></a>IX</h3> + +<h3>DÉPART POUR LE SABBAT.</h3> + +<p class="qu-two-up"> +Elle se leva la nuit, et<br /> +allumant la chandelle prit une boîte et<br /> +s'oignit, puis avec quelques paroles<br /> +elle fut transportée au sabbat.<br /> +<br /> +JEAN BODIN.—<i>De la<br /> +Démonomanie des Sorciers.</i><br /> +</p> + +<p>Ils étaient là une douzaine qui mangeaient la soupe à la bière, et +chacun d'eux avait pour cuiller l'os de l'avant-bras d'un mort.</p> + +<p>La cheminée était rouge de braise, les chandelles champignonnaient dans +la fumée, et les assiettes exhalaient une odeur de fosse au printemps.</p> + +<p>Et lorsque Maribas riait ou pleurait, on entendait comme geindre un +archet sur les trois cordes d'un violon démantibulé.</p> + +<p>Cependant le soudard étala diaboliquement sur la table, à la lueur du +suif, un grimoire où vint s'ébattre une mouche grillée.</p> + +<p>Cette mouche bourdonnait encore lorsque, de son ventre énorme et velu, +une araignée escalada les bords du magique volume.</p> + +<p class="p-fin">Mais déjà sorciers et sorcières s'étaient envolés par la cheminée à +califourchon, qui sur un balai, qui sur les pincettes, et Maribas sur la +queue de la poêle.</p> + +<p class="center"> +Ici finit le premier<br /> +Livre des Fantaisies<br /> +De Gaspard<br /> +De la<br /> +Nuit<br /> +</p> + +<p class="top">NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_15" id="Footnote_1_15"></a><a href="#FNanchor_1_15"><span class="label">[1]</span></a> Balcon de pierre.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_16" id="Footnote_2_16"></a><a href="#FNanchor_2_16"><span class="label">[2]</span></a> Instrument de musique.</p></div> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<p class="center"> +Ici commence le deuxième<br /> +Livre des Fantaisies<br /> +De Gaspard<br /> +De la<br /> +Nuit<br /> +</p> + +<hr class="non-vis" style="width: 95%;" /> +<h2>LE VIEUX PARIS</h2> + + +<h3 class="top"><a name="livre_2_I" id="livre_2_I"></a>I</h3> + +<h3>LES DEUX JUIFS.</h3> + + +<p class="qu-two-up"> +Vieux époux<br /> +Vieux jaloux,<br /> +Tirez tous<br /> +Les verrous.<br /> +<br /> +<i>Vieille chanson.</i><br /> +</p> + +<p>Deux juifs, qui s'étaient arrêtés sous ma fenêtre, comptaient +mystérieusement au bout de leurs doigts les heures trop lentes de la +nuit.</p> + +<p>—«Avez-vous de l'argent, Rabbi? demanda le plus jeune au plus +vieux.—Cette bourse, répondit l'autre, n'est point un grelot.»</p> + +<hr class="txt" /> + +<p>Mais alors une troupe de gens se rua avec vacarme des bouges du +voisinage; et des cris éclatèrent sur mes vitraux comme les dragées +d'une sarbacane.</p> + +<p>C'étaient des turlupins qui couraient joyeusement vers la place du +Marché, d'où le vent chassait des étincelles de paille et une odeur de +roussi.</p> + +<p>—«Ohé! Ohé! Lanturelu!—Ma révérence à Madame la lune!—Par ici, la +cagoule du diable! Deux juifs dehors pendant le couvre-feu!—Assomme! +assomme! aux juifs le jour, aux truands la nuit!</p> + +<hr class="txt" /> + +<p>Et les cloches fêlées carillonnaient là-haut dans les tours de +Saint-Eustache le gothique:—«Dindon, dindon, dormez-donc, dindon!»</p> + + + +<p class="dedic"><i>A M. Louis Boulanger, peintre.</i></p> + + +<h3 class="top"><a name="livre_2_II" id="livre_2_II"></a>II</h3> + +<h3>LES GUEUX DE NUIT.</h3> + +<p class="qu-two-up"> +J'endure<br /> +Froidure<br /> +Bien dure.<br /> +<br /> +<i>La chanson du pauvre diable.</i><br /> +</p> + +<p>—«Ohé! rangez-vous qu'on se chauffe!—Il ne te manque plus que +d'enfourcher le foyer! Ce drôle a les jambes comme des pincettes.</p> + +<p>—Une heure!—Il bise dru!—Savez-vous, mes chats-huants, ce qui fait la +lune si claire? Les cornes des c.... qu'on y brûle.</p> + +<p>—La rouge braise à brûler de la charbonnée!—Comme la flamme danse +bleue sur les tisons! Ohé! quel est le ribaud qui a battu sa ribaude?</p> + +<p>—J'ai le nez gelé!—J'ai les grêves rôties!—Ne vois-tu rien dans le +feu, Choupille?—Oui! une hallebarde.—Et toi, Jeanpoil?—Un oeil.</p> + +<p>—Place, place à M. de la Chousserie!—Vous êtes là, Monsieur le +procureur, chaudement fourré et ganté pour l'hiver!—Oui-dà! les matous +n'ont pas d'engelures!</p> + +<p>—Ah! voici messieurs du guet!—Vos bottes fument.—Et les tirelaines? +Nous en avons tué deux d'une arquebusade; les autres se sont échappés à +travers la rivière.»</p> + +<hr class="txt" /> + +<p>Et c'est ainsi que s'acoquinaient à un feu de brandon, avec des gueux de +nuit, un procureur au parlement qui courait le guilledou, et les gascons +du guet qui racontaient sans rire les exploits de leurs arquebuses +détraquées.</p> + + + +<h3 class="top"><a name="livre_2_III" id="livre_2_III"></a>III</h3> + +<h3>LE FALOT.</h3> + +<p class="qu-two-up"> +Le Masque.—Il fait noir;<br /> +prête-moi ta lanterne.<br /> +Mercurio.—Bah! les chats ont<br /> +pour lanterne leurs deux yeux.<br /> +<br /> +<i>Une nuit de carnaval.</i><br /> +</p> + +<p>Ah! pourquoi me suis-je, ce soir, avisé qu'il y avait place à me blottir +contre l'orage, moi petit follet de gouttière, dans le falot de Madame +de Gourgouran!</p> + +<p>Je riais d'entendre un esprit que trempait l'averse bourdonner autour de +la maison lumineuse, sans pouvoir trouver la porte par laquelle j'étais +entré.</p> + +<p>Vainement me suppliait-il, enroué et morfondu, de lui permettre au moins +de rallumer son rat de cave à ma bougie pour chercher sa route.</p> + +<p>Soudain le jaune papier de la lanterne s'enflamma, crevé d'un coup de +vent dont gémirent dans la rue des enseignes pendantes comme des +bannières.</p> + +<p>—«Jésus! miséricorde! s'écria la béguine, se signant des cinq +doigts.—Le diable te tenaille, sorcière, m'écriai-je, crachant plus de +feu qu'un serpenteau d'artifice.»</p> + +<p>Hélas! moi qui, ce matin encore, rivalisais de grâces et de parure avec +le chardonneret à oreillettes de drap écarlate du damoisel de Luynes!</p> + + + +<h3 class="top"><a name="livre_2_IV" id="livre_2_IV"></a>IV</h3> + +<h3>LA TOUR DE NESLE.</h3> + +<p class="qu-two-up"> +Il y avait à la tour de Nesle<br /> +un corps-de-garde auquel se logeait le<br /> +guet pendant la nuit.<br /> +<br /> +BRANTOME.<br /> +</p> + +<p>«Valet de trèfle!—Dame de pique! de gagne!» Et le soudard qui perdait +envoya d'un coup de poing sur la table son enjeu au plancher.</p> + +<p>Mais alors messire Hugues, le prévôt, cracha dans un brasier de fer avec +la grimace d'un cagou qui a avalé une araignée en mangeant sa soupe.</p> + +<p>—«Pouah! les charcuitiers échaudent-ils leurs cochons à minuit? +Ventredieu! c'est un bateau de feurre qui brûle en Seine!»</p> + +<hr class="txt" /> + +<p>L'incendie qui n'était d'abord qu'un innocent follet égaré dans les +brouillards de la rivière fut bientôt un diable à quatre tirant le canon +et force arquebusades au fil de l'eau.</p> + +<p>Une foule innombrable de turlupins, de béquillards, de gueux de nuit +accourus sur la grève, dansaient des gigues devant la spirale de flamme +et de fumée.</p> + +<p>Et rougeoyaient face à face la tour de Nesle, d'où le guet sortit +l'escopette sur l'épaule, et la tour du Louvre, d'où, par une fenêtre, +le roi et la reine voyaient tout sans être vus.</p> + + + +<h3 class="top"><a name="livre_2_V" id="livre_2_V"></a>V</h3> + +<h3>LE RAFFINÉ</h3> + +<p class="qu-two-up"> +Un fendant, un raffiné.<br /> +<br /> +<i>Poésies de Scarron.</i><br /> +</p> + +<p>«Mes crocs aiguisés en pointe ressemblent à la queue de la tarasque, mon +linge est aussi blanc qu'une nappe de cabaret, et mon pourpoint n'est +pas plus vieux que les tapisseries de la couronne.</p> + +<p>«S'imaginerait-on jamais, à voir ma pimpante dégaîne, que la faim, logée +dans mon ventre, y tire—la bourelle!—une corde qui m'étrangle comme un +pendu!</p> + +<p>«Ah! si de cette fenêtre, où grésille une lumière, était seulement +tombée dans la corne de mon feutre une mauviette rôtie au lieu de cette +fleur fanée!</p> + +<p>«La place Royale est ce soir, aux falots, claire comme une +chapelle!—Gare la litière!—Fraîche limonade!—Macarons de Naples!—Or +ça, petit, que je goûte avec le doigt ta truite à la sauce! Drôle! il +manque des épices dans ton poisson d'avril.</p> + +<p>«N'est-ce pas la Marion Delorme au bras du duc de Longueville? Trois +bichons la suivent en jappant. Elle a de beaux diamants dans les yeux, +la jeune courtisane!—Il a de beaux rubis sur le nez, le vieux +courtisan!»</p> + +<hr class="txt" /> + +<p>Et le raffiné se panadait le poing sur sa hanche, coudoyant les +promeneurs et souriant aux promeneuses. Il n'avait pas de quoi dîner; il +acheta un bouquet de violettes.</p> + + + +<h3 class="top"><a name="livre_2_VI" id="livre_2_VI"></a>VI</h3> + +<h3>L'OFFICE DU SOIR.</h3> + +<p class="qu-one-up"> +Quand, vers Pâques ou Noël, l'église, aux nuits tombantes<br /> +S'emplit de pas confus et de cires flambantes.<br /> +<br /> +VICTOR HUGO.—<i>Les chants du Crépuscule</i>.<br /> +</p> + +<p class="qu-one"> +Dixit Dominus Domino meo: sede a dextris meis.<br /> +<br /> +<i>Office des vêpres</i>.<br /> +</p> + +<p>Trente moines, épluchant feuillet par feuillet des psautiers aussi +crasseux que leurs barbes, louaient Dieu et chantaient pouilles au +diable.</p> + +<hr class="txt" /> + +<p>—«Madame, vos épaules sont une touffe de lys et de roses. Et comme le +cavalier se penchait, il éborgna son valet du bout de son épée.</p> + +<p>—«Moqueur, minauda-t-elle, vous jouez-vous à me distraire?—Est-ce +l'<i>Imitation de Jésus</i> que vous lisez, Madame?—Non, c'est le <i>Brelan +d'Amour et de Galanterie</i>.»</p> + +<p>Mais l'office était psalmodié. Elle ferma son livre et se leva de la +chaise.—«Allons-nous-en, dit-elle; assez prié pour aujourd'hui!»</p> + +<hr class="txt" /> + +<p>Et moi, pèlerin agenouillé à l'écart sous les orgues, il me semblait +ouïr les anges descendre du ciel mélodieusement.</p> + +<p>Je recueillais de loin quelques parfums de l'encensoir, et Dieu +permettait que je glanasse l'épi du pauvre derrière sa riche moisson.</p> + + + +<h3 class="top"><a name="livre_2_VII" id="livre_2_VII"></a>VII</h3> + +<h3>LA SÉRÉNADE.</h3> + +<p class="qu-two-up"> +La nuit, tous les chats sont gris.<br /> +<br /> +<i>Proverbe populaire.</i><br /> +</p> + +<p>Un luth, une guitaronne et un hautbois. Symphonie discordante et +ridicule. Madame Laure à son balcon, derrière une jalousie. Point de +lanternes dans la rue, point de lumières aux fenêtres. La lune encornée.</p> + +<hr class="txt" /> + +<p>—«Est-ce vous, d'Espignac?—Hélas! non.—C'est donc toi, mon petit +Fleur d'Amande?—Ni l'un ni l'autre.—Comment! encore vous, Monsieur de +la Tournelle? Bonsoir! cherchez minuit à quatorze heures!»</p> + +<p>LES MUSICIENS DANS LEUR CAPE.—«Monsieur le conseiller en sera pour un +rhume. Mais le galant n'a donc pas frayeur du mari?—Eh! le mari est aux +Iles.»</p> + +<p>Cependant que chuchotait-on ensemble? «Cent louis par mois. +—Charmant!—Un carrosse avec deux heiduques. Superbe!—Un hôtel dans le +quartier des princes!—Magnifique!—Et mon coeur fourré d'amour!—Oh! la +jolie pantoufle à mon pied!»</p> + +<p>LES MUSICIENS TOUJOURS DANS LEUR CAPE.—«J'entends rire Madame +Laure.—La cruelle s'humanise.—Oui-dà! l'art d'Orphoeus attendrissait +les tigres dans les temps fabuleux!»</p> + +<p>MADAME LAURE.—«Approchez, mon mignon, que je vous glisse ma clef au +noeud d'un ruban!» Et la perruque de Monsieur le conseiller se mouilla +d'une rosée que ne distillaient pas les étoiles. «Ohé! Gueudespin, cria +la maligne femelle en fermant le balcon, empoignez-moi un fouet, et +courez vite essuyer Monsieur!»</p> + + + +<h3 class="top"><a name="livre_2_VIII" id="livre_2_VIII"></a>VIII</h3> + +<h3>MESSIRE JEAN.</h3> + +<p class="qu-two-up"> +Grave personnage dont la chaîne d'or et<br /> +la baguette blanche annonçaient<br /> +l'autorité.<br /> +<br /> +WALTER-SCOTT.—<i>L'Abbé</i>, Chap. IV.<br /> +</p> + +<p>—«Messire Jean, lui dit la reine, allez voir dans la cour du palais +pourquoi ces deux lévriers se livrent bataille!» Et il y alla.</p> + +<p>Et quand il y fut, le sénéchal tança d'une verte manière les deux +lévriers qui se disputaient un os de jambon.</p> + +<p>Mais ceux-ci, tiraillant ses grègues noires et mordant ses bas rouges, +le culbutèrent comme un goutteux sur ses crosses.</p> + +<p>—«Holà! Holà! à mon aide!» Et les pertuisaniers de la porte +accoururent, que le museau des deux efflanqués avait fouillé déjà la +friande escarcelle du bonhomme.</p> + +<p>Cependant la reine se pâmait de rire à une fenêtre, dans sa haute guimpe +de Malines aussi raide et plissée qu'un éventail.</p> + +<p>—«Et pourquoi se battaient-ils, messire?—Ils se battaient, Madame, +l'un maintenant contre l'autre que vous êtes le plus belle, la plus sage +et la plus grande princesse de l'univers.»</p> + + + + +<p class="dedic">A M. Sainte-Beuve.</p> + + +<h3><a name="livre_2_IX" id="livre_2_IX"></a>IX</h3> + +<h3>LA MESSE DE MINUIT.</h3> + +<p class="qu-one-up"> +Christus natus est nobis; venite, adoremus.<br /> +<br /> +<i>La Nativité de Notre-Seigneur Jésus-Christ.</i><br /> +</p> + +<p class="qu-two"> +Nous n'avons ni feu ni lieu.<br /> +Donnez-nous la part à Dieu.<br /> +<br /> +<i>Vieille chanson.</i><br /> +</p> + +<p>La bonne dame et le noble sire de Chateauvieux rompaient le pain du +soir, Monsieur l'aumônier bénissant la table, quand se fit entendre un +bruit de sabots à la porte. C'étaient de petits enfants qui chantèrent +un noël.</p> + +<p>—«Bonne dame de Chateauvieux, hâtez-vous, la foule s'achemine à +l'église; hâtez-vous, de peur que le cierge qui brûle sur votre +prie-Dieu, dans la chapelle des Anges, ne s'éteigne en étoilant de ses +gouttes de cire les heures de vélin et le carreau de velours!—voici la +première volée des cloches pour la messe de minuit!</p> + +<p>—Noble sire de Chateauvieux, hâtez-vous, de peur que le sire de Grugel, +qui passe là-bas avec sa lanterne de papier, n'aille s'emparer en votre +absence de la place d'honneur au banc des confrères de Saint-Antoine! +voici la seconde volée des cloches pour la messe de minuit!</p> + +<p>—Monsieur l'aumônier, hâtez-vous! les orgues grondent, les chanoines +psalmodient, hâtez-vous, les fidèles sont assemblés et vous êtes encore +à table!—voici la troisième volée des cloches pour la messe de minuit!»</p> + +<p>Les petits enfants soufflaient dans leurs doigts, mais ils ne se +morfondirent pas longtemps à attendre, et sur le seuil gothique, blanc +de neige, Monsieur l'aumônier les régala, au nom des maîtres du logis, +chacun d'une gaufre et d'une maille.</p> + +<hr class="txt" /> + +<p>Cependant aucune cloche ne tintait plus. La bonne dame plongea dans un +manchon ses mains jusqu'aux coudes, le noble sire couvrit ses oreilles +d'un mortier, et l'humble prêtre, encapuchonné d'une aumusse, marcha +derrière, son missel sous le bras.</p> + + + +<h3 class="top"><a name="livre_2_X" id="livre_2_X"></a>X</h3> + +<h3>LE BIBLIOPHILE.</h3> + +<p class="qu-two-up"> +Un Elzevir lui causait de<br /> +douces émotions; mais ce qui le<br /> +plongeait dans un ravissement<br /> +extatique, c'était un Henri Etienne.<br /> +<br /> +<i>Biographie de Martin +Spickler.</i><br /> +</p> + +<p>Ce n'était pas quelque tableau de l'école flamande, un David Téniers, un +Breughel d'Enfer, enfumé à n'y pas voir le diable.</p> + +<p>C'était un manuscrit rongé des rats par les bords, d'une écriture toute +enchevêtrée et d'une encre bleue et rouge.</p> + +<p>—«Je soupçonne l'auteur, dit le bibliophile, d'avoir vécu vers la fin +du règne de Louis XII, ce roi de paternelle et plantureuse mémoire.</p> + +<p>«Oui, continua-t-il d'un air grave et méditatif, oui, il aura été clerc +dans la maison des sires de Chateauvieux.»</p> + +<p>Ici il feuilleta un énorme in-folio ayant pour titre: <i>Le Nobiliaire de +France</i>, dans lequel il ne trouva mentionnés que les sires de +Chateauneuf.</p> + +<p class="p-fin">—«N'importe, dit-il un peu confus, Chateauneuf et Chateauvieux ne sont +qu'un même château. Aussi bien il est temps de débaptiser le Pont-Neuf.»</p> + + + +<p class="center">Ici finit le deuxième +Livre des Fantaisies<br /> +De Gaspard<br /> +De la<br /> +Nuit<br /> +</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<p class="center"> +Ici commence le troisième<br /> +Livre des Fantaisies<br /> +De Gaspard<br /> +De la<br /> +Nuit<br /> +</p> + +<hr class="non-vis" style="width: 95%;" /> +<h2>LA NUIT ET SES PRESTIGES</h2> + + + +<h3 class="top"><a name="livre_3_I" id="livre_3_I"></a>I</h3> + +<h3>LA CHAMBRE GOTHIQUE.</h3> + +<p class="qu-two-up"> +Nox et solitudo plenae sunt diabolo.<br /> +<br /> +<i>Les Pères de l'Église.</i><br /> +</p> + +<p class="qu-two"> +La nuit, ma chambre est pleine de<br /> +diables.<br /> +</p> + +<p>«Oh! la terre,—murmurai-je à la nuit, est un calice embaumé dont le +pistil et les étamines sont la lune et les étoiles!»</p> + +<p>Et, les yeux lourds de sommeil, je fermai la fenêtre qu'incrusta la +croix du calvaire, noire dans la jaune auréole des vitraux.</p> + +<hr class="txt" /> + +<p>Encore,—si ce n'était à minuit,—l'heure blasonnée de dragons et de +diables!—que le gnome qui se soûle de l'huile de ma lampe!</p> + +<p>Si ce n'était que la nourrice qui berce avec un chant monotone, dans la +cuirasse de mon père, un petit enfant mort-né!</p> + +<p>Si ce n'était que le squelette du lansquenet emprisonné dans la +boiserie, et heurtant du front, du coude et du genou!</p> + +<p>Si ce n'était que mon aïeul qui descend en pied de son cadre vermoulu, +et trempe son gantelet dans l'eau bénite du bénitier!</p> + +<p>Mais c'est Scarbo qui me mord au cou, et qui, pour cautériser ma +blessure sanglante, y plonge son doigt de fer rougi à la fournaise!</p> + + + +<h3 class="top"><a name="livre_3_II" id="livre_3_II"></a>II</h3> + +<h3>SCARBO.</h3> + +<p class="qu-two-up"> +Mon Dieu, accordez-moi, à<br /> +l'heure de ma mort, les prières d'un<br /> +prêtre, un linceul de toile, une bière<br /> +de sapin et un lieu sec.<br /> +<br /> +<i>Les patenôtres de Monsieur le<br /> +Maréchal.</i><br /> +</p> + +<p>«Que tu meures absous ou damné, marmottait Scarbo cette nuit à mon +oreille, tu auras pour linceul une toile d'araignée, et j'ensevelirai +l'araignée avec toi!</p> + +<p>—Oh! que du moins j'aie pour linceul, lui répondais-je, les yeux rouges +d'avoir tant pleuré,—une feuille du tremble dans laquelle me bercera +l'haleine du lac.</p> + +<p>—Non!—ricanait le nain railleur,—tu serais la pâture de l'escarbot +qui chasse, le soir, aux moucherons aveuglés par le soleil couchant!</p> + +<p>—Aimes-tu donc mieux, lui répliquais-je, larmoyant toujours,—aimes-tu +donc mieux que je sois sucé d'une tarentule à trompe d'éléphant?</p> + +<p>—Eh bien,—ajouta-t-il,—console-toi, tu auras pour linceul les +bandelettes tachetées d'or d'une peau de serpent, dont je +t'emmailloterai comme une momie.</p> + +<p>«Et de la crypte ténébreuse de St-Bénigne, où je te coucherai debout +contre la muraille, tu entendras à loisir les petits enfants pleurer +dans les limbes.»</p> + + + +<h3 class="top"><a name="livre_3_III" id="livre_3_III"></a>III</h3> + +<h3>LE FOU.</h3> + +<p class="qu-two-up"> +Un carolus, ou bien encor,<br /> +Si l'aimez mieux, un agneau d'or.<br /> +<br /> +<i>Manuscrits de la Bibliothèque<br /> +du roi.</i><br /> +</p> + +<p>La lune peignait ses cheveux avec un démêloir d'ébène qui argentait +d'une pluie de vers luisants les collines, les prés et les bois.</p> + +<hr class="txt" /> + +<p>Scarbo, gnome dont les trésors foisonnent, vannait sur mon toit, au cri +de la girouette, ducats et florins qui sautaient en cadence, les pièces +fausses jonchant la rue.</p> + +<p>Comme ricana le fou qui vague, chaque nuit, par la cité déserte, un oeil +à la lune et l'autre—crevé!</p> + +<p>—«Foin de la lune! grommela-t-il, ramassant les jetons du diable, +j'achèterai le pilori pour m'y chauffer au soleil!»</p> + +<hr class="txt" /> + +<p>Mais c'était toujours la lune, la lune qui se couchait,—et Scarbo +monnayait sourdement dans ma cave ducats et florins à coups de +balancier.</p> + +<p>Tandis que, les deux cornes en avant, un limaçon qu'avait égaré la nuit +cherchait sa route sur mes vitraux lumineux.</p> + + + +<h3 class="top"><a name="livre_3_IV" id="livre_3_IV"></a>IV</h3> + +<h3>LE NAIN.</h3> + +<p class="qu-two-up"> +—Toi, à cheval!<br /> +—Eh! pourquoi pas! j'ai si souvent<br /> +galopé sur un lévrier du laird de<br /> +Linlithgow!<br /> +<br /> +<i>Ballade écossaise</i>.<br /> +</p> + +<p>J'avais capturé de mon séant, dans l'ombre de mes courtines, ce furtif +papillon, éclos d'un rais de la lune ou d'une goutte de rosée.</p> + +<p>Phalène palpitante qui, pour dégager ses ailes captives entre mes +doigts, me payait une rançon de parfums!</p> + +<p>Soudain la vagabonde bestiole s'envolait, abandonnant dans mon giron,—ô +horreur!—une larve monstrueuse et difforme à tête humaine!</p> + +<hr class="txt" /> + +<p>—Où est ton âme, que je chevauche!—Mon âme, haquenée boiteuse des +fatigues du jour, repose maintenant sur la litière dorée des songes.»</p> + +<p>Et elle s'échappait d'effroi, mon âme, à travers la livide toile +d'araignée du crépuscule, par-dessus de noirs horizons dentelés de noirs +clochers gothiques.</p> + +<p>Mais le nain, pendu à sa fuite hennissante, se roulait comme un fuseau +dans les quenouillées de sa blanche crinière.</p> + + + +<h3 class="top"><a name="livre_3_V" id="livre_3_V"></a>V</h3> + +<h3>LE CLAIR DE LUNE.</h3> + +<p class="qu-two-up"> +Réveillez-vous, gens qui dormez,<br /> +Et priez pour les trépassés.<br /> +<br /> +<i>Le cri du crieur de nuit.</i><br /> +</p> + +<p>Oh! qu'il est doux, quand l'heure tremble au clocher, la nuit, de +regarder la lune qui a le nez fait comme un carolus d'or!</p> + +<hr class="txt" /> + +<p>Deux ladres se lamentaient sous ma fenêtre, un chien hurlait dans le +carrefour, et le grillon de mon foyer vaticinait tout bas.</p> + +<p>Mais bientôt mon oreille n'interrogea plus qu'un silence profond. Les +lépreux étaient rentrés dans leur chenils, aux coups de Jacquemart qui +battait sa femme.</p> + +<p>Le chien avait enfilé une venelle, devant les pertuisanes du guet +enrouillé par la pluie et morfondu par la bise.</p> + +<p>Et le grillon s'était endormi, dès que la dernière bluette avait éteint +sa dernière lueur dans la cendre de la cheminée.</p> + +<p>Et moi, il me semblait,—tant la fièvre est incohérente,—que la lune, +grimant sa face, me tirait la langue comme un pendu!</p> + + + +<p class="dedic"><i>A M. Louis Boulanger, Peintre.</i></p> + + +<h3 class="top"><a name="livre_3_VI" id="livre_3_VI"></a>VI</h3> + +<h3>LA RONDE SOUS LA CLOCHE.</h3> + +<p class="qu-two-up"> +C'était un bâtiment lourd,<br /> +presque carré, entouré de ruines, et<br /> +dont la tour principale, qui possédait<br /> +encore son horloge, dominait tout le<br /> +quartier.<br /> +<br /> +FENIMORE COOPER.<br /> +</p> + +<p>Douze magiciens dansaient une ronde sous la grosse cloche de Saint-Jean. +Ils évoquèrent l'orage l'un après l'autre, et du fond de mon lit je +comptai avec épouvante douze voix qui traversèrent processionnellement +les ténèbres.</p> + +<p>Aussitôt la lune courut se cacher derrière les nuées, et une pluie mêlée +d'éclairs et de tourbillons fouetta ma fenêtre, tandis que les +girouettes criaient comme des grues en sentinelle sur qui crève l'averse +dans les bois.</p> + +<p>La chanterelle de mon luth, appendu à la cloison, éclata; mon +chardonneret battit de l'aile dans sa cage; quelque esprit curieux +tourna un feuillet du Roman de la Rose qui dormait sur mon pupitre.</p> + +<p>Mais soudain gronda la foudre au haut de Saint-Jean. Les enchanteurs +s'évanouirent frappés à mort, et je vis de loin leurs livres de magie +brûler comme une torche dans le noir clocher.</p> + +<p>Cette effrayante lueur peignait des rouges flammes du purgatoire et de +l'enfer les murailles de la gothique église, et prolongeait sur les +maisons voisines l'ombre de la statue gigantesque de Saint-Jean.</p> + +<p>Les girouettes se rouillèrent; la lune fondit les nuées gris de perles; +la pluie ne tomba plus que goutte à goutte des bords du toit, et la +brise, ouvrant ma fenêtre mal close, jeta sur mon oreiller les fleurs de +mon jasmin secoué par l'orage.</p> + + + +<h3 class="top"><a name="livre_3_VII" id="livre_3_VII"></a>VII</h3> + +<h3>UN REVE.</h3> + +<p class="qu-two-up"> +J'ai rêvé tant et plus, mais je<br /> +n'y entends note.<br /> +<br /> +<i>Pantagruel</i>, livre III.<br /> +</p> + +<p>Il était nuit. Ce furent d'abord,—ainsi j'ai vu, ainsi je raconte,—une +abbaye aux murailles lézardées par la lune,—une forêt percée de +sentiers tortueux,—et le Morimont<a name="FNanchor_1_17" id="FNanchor_1_17"></a><a href="#Footnote_1_17" class="fnanchor">[1]</a> grouillant de capes et de +chapeaux.</p> + +<p>Ce furent ensuite,—ainsi j'ai entendu, ainsi je raconte,—le glas +funèbre d'une cloche auquel répondaient les sanglots funèbres d'une +cellule,—des cris plaintifs et des rires féroces dont frissonnait +chaque feuille le long d'une ramée,—et les prières bourdonnantes des +pénitents noirs qui accompagnent un criminel au supplice.</p> + +<p>Ce furent enfin,—ainsi s'acheva le rêve, ainsi je raconte,—un moine +qui expirait couché dans la cendre des agonisants,—une jeune fille qui +se débattait pendue aux branches d'un chêne,—et moi que le bourreau +liait échevelé sur les rayons de la roue.</p> + +<p>Dom Augustin, le prieur défunt, aura, en habit de cordelier, les +honneurs de la chapelle ardente; et Marguerite, que son amant a tuée, +sera ensevelie dans sa blanche robe d'innocence, entre quatre cierges de +cire.</p> + +<p>Mais moi, la barre du bourreau s'était, au premier coup, brisée comme un +verre, les torches des pénitents noirs s'étaient éteintes sous des +torrents de pluie, la foule s'était écoulée avec les ruisseaux débordés +et rapides,—et je poursuivais d'autres songes vers le réveil.</p> + + + +<h3 class="top"><a name="livre_3_VIII" id="livre_3_VIII"></a>VIII</h3> + +<h3>MON BISAÏEUL.</h3> + +<p class="qu-two-up"> +Tout dans cette chambre était<br /> +encore dans le même état, si ce n'est<br /> +que les tapisseries y étaient en<br /> +lambeaux, et que les araignées y<br /> +tissaient leurs toiles dans la<br /> +poussière.<br /> +<br /> +WALTER-SCOTT.—<i>Woodstock</i>.<br /> +</p> + +<p>Les vénérables personnages de la tapisserie gothique, remuée par le +vent, se saluèrent l'un l'autre, et mon bisaïeul entra dans la +chambre,—mon bisaïeul mort il y aura bientôt quatre-vingts ans!</p> + +<p>Là,—c'est devant ce prie-Dieu qu'il s'agenouilla, mon bisaïeul le +conseiller, baisant de sa barbe ce jaune missel étalé à l'endroit de ce +ruban.</p> + +<p>Il marmotta des oraisons tant que dura la nuit, sans décroiser un moment +ses bras de son camail de soie violette, sans obliquer un regard vers +moi, sa postérité, qui étais couché dans son lit, son poudreux lit à +baldaquin!</p> + +<p>Et je remarquai avec effroi que ses yeux étaient vides, bien qu'il parût +lire,—que ses lèvres étaient immobiles, bien que je l'entendisse +prier,—que ses doigts étaient décharnés, bien qu'il scintillassent de +pierreries!</p> + +<p>Et je me demandais si je veillais ou si je dormais,—si c'étaient les +pâleurs de la lune ou de Lucifer,—si c'était minuit ou le point du +jour!</p> + + + +<h3 class="top"><a name="livre_3_IX" id="livre_3_IX"></a>IX</h3> + +<h3>ONDINE.</h3> + +<p class="qu-one-up"> +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Je croyais entendre<br /> +Une vague harmonie enchanter mon sommeil,<br /> +Et près de moi s'épandre un murmure pareil<br /> +Aux chants entrecoupés d'une voix triste<br /> +et tendre.<br /> +<br /> +CH. BRUGNOT.—<i>Les deux Génies</i>.<br /> +</p> + +<p>—«Écoute!—Écoute!—C'est moi, c'est Ondine qui frôle de ces gouttes +d'eau les losanges sonores de ta fenêtre illuminée par les mornes rayons +de la lune; et voici, en robe de moire, la dame châtelaine qui contemple +à son balcon la belle nuit étoilée et le beau lac endormi.</p> + +<p>«Chaque flot est un ondin qui nage dans le courant, chaque courant est +un sentier qui serpente vers mon palais, et mon palais est bâti fluide, +au fond du lac, dans le triangle du feu, de la terre et de l'air.</p> + +<p>«Écoute!—Écoute!—Mon père bat l'eau coassante d'une branche d'aulne +verte, et mes soeurs caressent de leurs bras d'écume les fraîches îles +d'herbes, de nénuphars et de glaïeuls, ou se moquent du saule caduc et +barbu qui pêche à la ligne.»</p> + +<hr class="txt" /> + +<p>Sa chanson murmurée, elle me supplia de recevoir son anneau à mon doigt, +pour être l'époux d'une Ondine, et de visiter avec elle son palais, pour +être le roi des lacs.</p> + +<p>Et comme je lui répondais que j'aimais une mortelle, boudeuse et +dépitée, elle pleura quelques larmes, poussa un éclat de rire, et +s'évanouit en giboulées qui ruisselèrent blanches le long de mes vitraux +bleus.</p> + + + +<h3 class="top"><a name="livre_3_X" id="livre_3_X"></a>X</h3> + +<h3>LA SALAMANDRE.</h3> + +<p class="qu-two-up"> +Il jeta dans le foyer quelques<br /> +frondes de houx bénit, qui brûlèrent en<br /> +craquetant.<br /> +<br /> +Ch. NODIER.—<i>Trilby</i>.<br /> +</p> + +<p>—«Grillon, mon ami, es-tu mort, que tu demeures sourd au bruit de mon +sifflet, et aveugle à la lueur de l'incendie?»</p> + +<p>Et le grillon, quelques affectueuses que fussent les paroles de la +salamandre, ne répondait point, soit qu'il dormît d'un magique sommeil, +ou bien soit qu'il eût fantaisie de bouder.</p> + +<p>«Oh! chante-moi ta chanson de chaque soir dans ta logette de cendre et +de suie, derrière la plaque de fer écussonnée de trois fleurs de lys +héraldiques!»</p> + +<p>Mais le grillon ne répondait point encore, et la salamandre éplorée +tantôt écoutait si ce n'était point sa voix, tantôt bourdonnait avec la +flamme aux changeantes couleurs rose, bleue, rouge, jaune, blanche et +violette.</p> + +<p>«Il est mort, il est mort, le grillon mon ami!» Et j'entendais comme des +soupirs et des sanglots, tandis que la flamme, livide maintenant, +décroissait dans le foyer attristé.</p> + +<p>«Il est mort! Et puisqu'il est mort, je veux mourir!» Les branches de +sarment étaient consumées, la flamme se traîna sur la braise en jetant +son adieu à la crémaillère, et la salamandre mourut d'inanition.</p> + + + +<h3 class="top"><a name="livre_3_XI" id="livre_3_XI"></a>XI</h3> + +<h3>L'HEURE DU SABBAT.</h3> + +<p class="qu-two-up"> +Qui passe donc si tard à travers la vallée?<br /> +<br /> +H. DE LATOUCHE.—<i>Le Roi des Aulnes</i>.<br /> +</p> + +<p>C'est ici! et déjà, dans l'épaisseur des halliers, qu'éclaire à peine +l'oeil phosphorique du chat sauvage tapi sous les ramées;</p> + +<p>Aux flancs des rocs qui trempent dans la nuit des précipices leur +chevelure de broussailles, ruisselante de rosée et de vers luisants;</p> + +<p>Sur le bord du torrent qui jaillit en blanche écume au front des pins, +et qui bruine en grise vapeur au front des châteaux;</p> + +<p>Une foule se rassemble innombrable, que le vieux bûcheron attardé par +les sentiers, sa charge de bois sur le dos, entend et ne voit pas.</p> + +<p>Et de chêne en chêne, de butte en butte, se répondent mille cris confus, +lugubres, effrayants: «Hum! hum!—Schup! schup!—Coucou! coucou!»</p> + +<p class="p-fin">C'est ici le gibet!—Et voilà paraître dans la brume un juif qui cherche +quelque chose parmi l'herbe mouillée, à l'éclat doré d'une main de +gloire.</p> + + +<p class="center"> +Ici finit le troisième<br /> +Livre des Fantaisies<br /> +De Gaspard<br /> +De la<br /> +Nuit<br /> +</p> + +<p>NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_17" id="Footnote_1_17"></a><a href="#FNanchor_1_17"><span class="label">[1]</span></a> C'est à Dijon, de temps immémorial, la place aux +exécutions.</p></div> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<p class="center"> +Ici commence le quatrième<br /> +Livre des Fantaisies<br /> +De Gaspard<br /> +De la<br /> +Nuit<br /> +</p> + +<hr class="non-vis" style="width: 95%;" /> +<h2>LES CHRONIQUES</h2> + + + +<h3 class="top"><a name="livre_4_I" id="livre_4_I"></a>I</h3> + +<h3>MAITRE OGIER.</h3> + +<h4>(1407)</h4> + +<p class="qu-two-up"> +Le dit roy Charles sixiesme du +nom fust très débonnaire et moult aimé; +et le populaire n'avait en grand'haine +que les ducs d'Orléans et de Bourgogne +qui imposaient des tailles excessives +par tout le royaume.<br /> +<br /> +<i>Les Annales et Chroniques de +France, depuis la guerre de Troyes +jusques au roy Loys unzième du nom, par +maître Nicolle Gilles.</i><br /> +</p> + +<p>—«Sire, demanda maître Ogier au roi qui regardait par la petite fenêtre +de son oratoire le vieux Paris égayé d'un rayon de soleil, oyez-vous +point s'ébattre, dans la cour de votre Louvre, ces passereaux gourmands +emmi cette vigne rameuse et feuillue?</p> + +<p>—Oui-dà! répondit le roi, c'est un ramage bien divertissant.</p> + +<p>—Cette vigne est en votre courtil; cependant point n'aurez-vous le +profit de la cueillette, répliqua maître Ogier avec un bénin sourire; +passereaux sont d'effrontés larrons, et tant leur plaît la picorée +qu'ils seront toujours picoreurs. Ils vendangeront pour vous votre +vigne.</p> + +<p>—Oh! nenni, mon compère! je les chasserai, s'écria le roi!»</p> + +<p>Il approcha de ses lèvres le sifflet d'ivoire qui pendait à un anneau de +sa chaîne d'or, et en tira des sons si aigus et si perçants que les +passereaux s'envolèrent dans les combles du palais.</p> + +<p>—«Sire, dit alors maître Ogier, permettez que je déduise de ceci une +affabulation. Ces passereaux sont vos nobles, cette vigne est le peuple. +Les uns banquètent aux dépens de l'autre. Sire, qui gruge le vilain +gruge le seigneur. Assez de déprédations! Un coup de sifflet, et +vendangez vous-même votre vigne.»</p> + +<p>Maître Ogier roulait sur ses doigts d'un air embarrassé la corne de son +bonnet. Charles VI hocha tristement la tête; et serrant la main au +bourgeois de Paris:—«Vous êtes un preud'homme!» soupira-t-il.</p> + + + +<h3 class="top"><a name="livre_4_II" id="livre_4_II"></a>II</h3> + +<h3>LA POTERNE DU LOUVRE.</h3> + +<p class="qu-two-up"> +Ce nain était paresseux, +fantasque, méchant; mais il était +fidèle, et ses services étaient +agréables à son maître.<br /> +<br /> +WALTER-SCOTT.—<i>Le lai du +ménestrel.</i><br /> +</p> + +<p>Cette petite lumière avait traversé la Seine gelée, sous la tour de +Nesle, et maintenant elle n'était plus éloignée que d'une centaine de +pas, dansant parmi le brouillard, ô prodige infernal! avec un +grésillement semblable à un rire moqueur.</p> + +<p>«Qui est-ce là?» cria le suisse de garde au guichet de la poterne du +Louvre.</p> + +<p>La petite lumière se hâtait d'approcher et ne se hâtait pas de répondre. +Mais bientôt apparut une figure de nabot habillée d'une tunique à +paillettes d'or et coiffée d'un bonnet à grelot d'argent, dont la main +balançait un rouge lumignon dans les losanges vitrées d'une lanterne.</p> + +<p>«Qui est-ce là?» répéta le suisse d'une voix tremblante, son arquebuse +couchée en joue.</p> + +<p>Le nain moucha la bougie de sa lanterne, et l'arquebusier distingua des +traits ridés et amaigris, des yeux brillants de malice et une barbe +blanche de givre.</p> + +<p>«Ohé! ohé! l'ami, gardez-vous bien de bouter le feu à votre escopette. +Là, là! sang de Dieu! Vous ne respirez que morts et carnage! s'écria le +nain d'une voix non moins émue que celle du montagnard.</p> + +<p>—L'ami vous-même! Ouf! Mais qui donc êtes-vous?» demanda le suisse un +peu rassuré. Et il replaçait à son chapeau de fer la mèche de son +arquebuse.</p> + +<p>—«Mon père est le roi Nacbuc et ma mère la reine Nacbuca. Ioup! ioup! +iou!» répondit le nain, tirant la langue d'un empan et pirouettant deux +tours sur un pied.</p> + +<p>Cette fois le soudard claqua des dents. Heureusement il se ressouvint +qu'il avait un chapelet pendu à son ceinturon de buffle.</p> + +<p>—«Si votre père est le roi Nacbuc, <i>pater noster</i>, et votre mère la +reine Nacbuca, <i>qui es in coelis</i>, vous êtes donc le diable, +<i>sanctificetur nomen tuum</i>? balbutia-t-il demi-mort de frayeur.</p> + +<p>—Eh non! dit le porte-falot, je suis le nain de Monseigneur le roi qui +arrive cette nuit de Compiègne, et qui me dépêche devant pour faire +ouvrir la poterne du Louvre. Le mot de passe est: Dame Anne de Bretagne +et saint Aubin du Cormier.»</p> + + + +<h3 class="top"><a name="livre_4_III" id="livre_4_III"></a>III</h3> + +<h3>LES FLAMANDS.</h3> + +<p class="qu-two-up"> +Les Flamands, gent mutine et têtue.<br /> +<br /> +<i>Mémoires d'Olivier de la Marche</i>.<br /> +</p> + +<p>La bataille durait depuis none, quand ceux de Bruges lâchèrent le pied +et tournèrent le dos. Il y eut alors, d'une part si épais désarroi, et +de l'autre si rude poursuite, qu'au passage du pont bon nombre de +révoltés croûlèrent pêle-mêle, hommes, étendards, chariots, dans la +rivière.</p> + +<p>Le comte entra le lendemain dans Bruges avec une merveilleuse cohue de +chevaliers. Le précédaient ses hérauts d'armes qui sonnaient +horriblement de la trompette. Quelques pillards, la dague au poing, +couraient çà et là, et devant eux fuyaient des pourceaux épouvantés.</p> + +<p>C'est vers l'hôtel de ville que se dirigeait la cavalcade hennissante. +Là s'agenouillèrent le bourguemestre et les échevins, criant merci, +mantels et chaperons par terre. Mais le comte avait juré, les deux +doigts sur la Bible, d'exterminer le sanglier rouge dans sa bauge.</p> + +<p>«Monseigneur!</p> + +<p>—Ville brûlée!</p> + +<p>—Monseigneur!</p> + +<p>—Bourgeois pendus!»</p> + +<p>On ne bouta le feu qu'à un faubourg de la ville, on ne pendit aux gibets +que les capitaines de la milice, et le sanglier rouge fut effacé des +bannières. Bruges s'était racheté pour cent mille écus d'or.</p> + + + +<h3 class="top"><a name="livre_4_IV" id="livre_4_IV"></a>IV</h3> + +<h3>LA CHASSE.</h3> + +<h4>(1412)</h4> + +<p class="qu-two-up"> +Allons! courre un petit le cerf, ce lui dit-il.<br /> +<br /> +<i>Poésies inédites</i>.<br /> +</p> + +<p>Et la chasse allait, allait, claire étant la journée, par les monts et +les vaux, par les champs et les bois; les varlets courant, les trompes +fanfarant, les chiens aboyant, les faucons volant, et les deux cousins +côte à côte chevauchant, et perçant de leurs épieux cerfs et sangliers +dans la ramée, de leurs arbalètes hérons et cigognes dans les airs.</p> + +<p>«Cousin, dit Hubert à Regnault, il me semble que, pour avoir scellé +notre paix ce matin, vous n'êtes point en gaîté de coeur?</p> + +<p>—Oui-dà!» lui répondit-on.</p> + +<p>Regnault avait l'oeil rouge d'un fou ou d'un damné; Hubert était +soucieux; et la chasse toujours allait, toujours allait, claire étant la +journée, par les monts et les vaux, par les champs et les bois.</p> + +<p>Mais voilà que soudain une troupe de gens de pied, embusqués dans la +baume des fées, se rua, la lance bas, sur la chasse joyeuse. Regnault +dégaîna son épée, et ce fut,—signez-vous d'horreur!—pour en bailler +plusieurs coups au travers du corps de son cousin qui vida les étriers.</p> + +<p>«Tue, tue!» criait le Ganelon.</p> + +<p>Notre-Dame! quelle pitié!—Et la chasse n'allait plus, claire étant la +journée, par les monts et les vaux, par les champs et les bois.</p> + +<p>Devant Dieu soit l'âme d'Hubert sire de Maugiron, piteusement meurtri le +troisième jour de juillet, l'an quatorze cent douze; et les diables +aient l'âme de Regnault sire de l'Aubépine, son cousin et son meurtrier! +Amen.</p> + + + +<h3 class="top"><a name="livre_4_V" id="livre_4_V"></a>V</h3> + +<h3>LES REITRES.</h3> + +<p class="qu-two-up"> +Or, un jour Hilarion fut tenté +par un démon femelle qui lui présenta +une coupe de vin et des fleurs.<br /> +<br /> +<i>Vies des Pères du désert.</i><br /> +</p> + +<p>Trois reîtres noirs, troussés chacun d'une bohémienne, essayaient, vers +minuit, de s'introduire au moustier avec la clef de quelque ruse.</p> + +<p>«Holà! holà!»</p> + +<p>C'était un d'eux qui se haussait debout sur l'étrier.</p> + +<p>«Holà! un gîte contre l'orage! Quelle méfiance avez-vous? regardez au +pertuis. Ces mignonnes qui nous lient en croupe, ces barillets que nous +guindons en bandoulière, ne sont-ce point filles de quinze ans et vin à +boire?</p> + +<p>Le moustier semblait dormir.</p> + +<p>«Holà! holà!»</p> + +<p>C'était une d'elles grelottant de froid.</p> + +<p>«Holà! un gîte, au nom de la benoîte mère du Sauveur! Nous sommes des +pèlerins fourvoyés. La vitre de nos reliquaires, le bord de nos +chaperons, les plis de nos manteaux ruissellent de pluie, et nos +destriers, qui trébuchent de fatigue, ont perdu leurs fers par les +chemins.»</p> + +<p>Une clarté rayonna au mitan fendu de la porte.</p> + +<p>«Arrière, démons de la nuit!»</p> + +<p>C'étaient le prieur et ses moines processionnellement armés de cierges.</p> + +<p>«Arrière, filles du mensonge! Dieu nous garde, si vous êtes chair et os, +et si vous n'êtes pas fantômes, d'héberger en notre pourpris des +païennes ou tout au moins des schismatiques!</p> + +<p>—Sus! sus!—crièrent les ténébreux cavaliers,—sus! sus!» Et leur galop +fut balayé au loin dans le tourbillon du vent, de la rivière et des +bois.</p> + +<p>«Rebouter ainsi des pécheresses de quinze ans que nous aurions induites +en pénitence! grommelait un jeune moine blond et bouffi comme un +chérubin.</p> + +<p>—Frère! lui murmura l'abbé dans le cornet de l'oreille, vous oubliez +que Madame Aliénor et sa nièce nous attendent là-haut pour les +confesser.</p> + + + +<h3 class="top"><a name="livre_4_VI" id="livre_4_VI"></a>VI</h3> + +<h3>LES GRANDES COMPAGNIES.</h3> + +<p class="qu-two-up"> +Urbem ingredientur, per muros<br /> +current, domos conscendent, per<br /> +fenestras intrabunt quasi fur.<br /> +<br /> +<i>Le prophète</i> JOEL, chap. II, v. 9<br /> +</p> + +<h5>I</h5> + +<p>Quelques maraudeurs, égarés dans les bois, se chauffaient à un feu de +veille, autour duquel s'épaississaient la ramée, les ténèbres et les +fantômes.</p> + +<p>«Oyez la nouvelle! dit un arbalétrier. Le roi Charles cinquième nous +dépêche messire Bertrand du Guesclin avec des paroles d'appointement; +mais on n'englue pas le diable comme un merle à la pipée.»</p> + +<p>Ce ne fut qu'un rire dans la bande, et cette gaîté sauvage redoubla +encore, lorsqu'une cornemuse qui se désenflait pleurnicha comme un +marmot à qui perce une dent.</p> + +<p>«Qu'est ceci? répliqua enfin un archer, n'êtes-vous pas las de cette vie +oisive? Avez-vous pillé assez de châteaux, de monastères? Moi je ne suis +ni saoûl, ni repu. Foin de Jacques d'Arquiel, notre capitaine!—Le loup +n'est plus qu'un lévrier.—Et vive messire Bertrand du Guesclin, s'il me +soudoie à ma taille et me rue par les guerres!</p> + +<p>Ici la flamme des tisons rougeoya et bleuit, et les faces des routiers +bleuirent et rougeoyèrent. Un coq chanta dans une ferme.</p> + +<p>«Le coq a chanté et saint Pierre a renié Notre-Seigneur!» murmura +l'arbalétrier en se signant.</p> + + +<h5>II</h5> + +<p>«Noël! Noël! Par ma gaîne, il pleut des carolus!</p> + +<p>—Je vous en bâillerai à chacun une boisselée.</p> + +<p>—Point de gab?</p> + +<p>—Foi de chevalerie!</p> + +<p>—Et qui vous bâillera, à vous, si grosse chevance?</p> + +<p>—La guerre.</p> + +<p>—Où?</p> + +<p>—En Espagnes. Mécréants y remuent l'or à la pelle, y ferrent d'or leurs +hacquenées. Le voyage vous duit-il? Nous rançonnerons au pourchas les +Maures qui sont des Philistins!</p> + +<p>—C'est loin, messire, les Espagnes!</p> + +<p>—Vous avez des semelles à vos souliers.</p> + +<p>—Cela ne suffit pas.</p> + +<p>—Les argentiers du roi vous compteront cent mille florins pour vous +bouter le coeur au ventre.</p> + +<p>—Tope! nous rangeons autour des fleurs de lys de votre bannière la +branche d'épine de nos bourguignotes. Que ramage la ballade?</p> + +<p class="verse"> +Oh! du routier<br /> +Le gai métier!<br /> +</p> + +<p>—Eh bien! vos tentes sont-elles abattues? vos basternes sont-elles +chargés? Décampons.—Oui, mes soudrilles, plantez ici à votre départ un +gland, il sera, à votre retour, un chêne!»</p> + +<p>Et l'on entendait aboyer les meutes de Jacques d'Arquiel qui courait le +cerf à mi-côte.</p> + + +<h5>III</h5> + +<p>Les routiers étaient en marche, s'éloignant par troupes, l'haquebutte +sur l'épaule. Un archer se querellait à l'arrière-garde avec un juif.</p> + +<p>L'archer leva trois doigts.</p> + +<p>Le juif en leva deux.</p> + +<p>L'archer lui cracha au visage.</p> + +<p>Le juif essuya sa barbe.</p> + +<p>L'archer leva trois doigts.</p> + +<p>Le juif en leva deux.</p> + +<p>L'archer lui détacha un soufflet.</p> + +<p>Le juif leva trois doigts.</p> + +<p>«Deux carolus ce pourpoint, larron! s'écria l'archer.</p> + +<p>—Miséricorde! en voici trois, s'écria le juif.»</p> + +<p>C'était un magnifique pourpoint de velours broché d'un corps de chasse +d'argent sur les manches. Il était troué et sanglant.</p> + + + +<hr style="width: 35%;" /> +<p class="dedic">A M. P.-J. David, statuaire.</p> + + +<h3 class="top"><a name="livre_4_VII" id="livre_4_VII"></a>VII</h3> + +<h3>LES LÉPREUX.</h3> + +<p class="qu-two-up"> +N'approche mie de ces lieux<br /> +Cy est le chenil du lépreux.<br /> +<br /> +<i>Le Lai du lépreux.</i><br /> +</p> + +<p>Chaque matin, dès que les ramées avaient bu l'aiguail, roulait sur ses +gonds la porte de la Maladrerie, et les lépreux, semblables aux antiques +anachorètes, s'enfonçaient tout le jour parmi le désert, vallées +adamites, édens primitifs dont les perspectives lointaines, tranquilles, +vertes et boisées, ne se peuplaient que de biches broutant l'herbe +fleurie, et que de hérons pêchant dans de clairs marécages.</p> + +<p>Quelques-uns avaient défriché des courtils: une rose leur était plus +odorante, une figue plus savoureuse, cultivées de leurs mains. Quelques +autres courbaient des nasses d'osier, ou taillaient des hanaps de buis, +dans des grottes de rocaille ensablées d'une source vive et tapissée +d'un liseron sauvage. C'est ainsi qu'ils cherchaient à tromper les +heures si rapides pour la joie, si lentes pour la souffrance!</p> + +<p>Mais il y en avait qui ne s'asseyaient même plus au seuil de la +Maladrerie. Ceux-là, exténués, élanguis, dolents, qu'avait marqués d'une +croix la science des mires, promenaient leur ombre entre les quatre +murailles d'un cloître, hautes et blanches, l'oeil sur le cadran solaire +dont l'aiguille hâtait la fuite de leur vie et l'approche de leur +éternité.</p> + +<p>Et lorsque, adossés contre les lourds piliers, ils se plongeaient en +eux-mêmes, rien n'interrompait le silence de ce cloître, sinon les cris +d'un triangle de cigognes qui labouraient la nue, le sautillement du +rosaire d'un moine qui s'esquivait par un corridor, et le râle de la +crécelle des veilleurs qui, le soir, acheminaient d'une galerie ces +mornes reclus à leurs cellules.</p> + + + +<h3 class="top"><a name="livre_4_VIII" id="livre_4_VIII"></a>VIII</h3> + +<h3>A UN BIBLIOPHILE.</h3> + +<p class="qu-two-up"> +Mes enfants, il n'y a plus de<br /> +chevaliers que dans les livres.<br /> +<br /> +<i>Conte d'une grand'mère à ses<br /> +petits enfants.</i><br /> +</p> + +<p>Pourquoi restaurer les histoires vermoulues et poudreuses du moyen-âge, +lorsque la chevalerie s'en est allée pour toujours, accompagnée des +concerts de ses ménestrels, des enchantements de ses fées et de la +gloire de ses preux?</p> + +<p>Qu'importent à ce siècle incrédule nos merveilleuses légendes: saint +Georges rompant une lance contre Charles VII au tournoi de Luçon, le +Paraclet descendant à la vue de tous sur le concile de Trente assemblé, +et le Juif errant abordant près de la cité de Langres l'évêque de +Gotzelin, pour lui raconter la passion de Notre-Seigneur.</p> + +<p>Les trois sciences du chevalier sont aujourd'hui méprisées. Nul n'est +plus curieux d'apprendre quel âge a le gerfaut qu'on chaperonne, de +quelles pièces le bâtard écartèle son écu, et à quelle heure de la nuit +Mars entre en conjonction avec Vénus.</p> + +<p class="p-fin">Toute tradition de guerre et d'amour s'oublie, et mes fabels n'auraient +pas même le sort de la complainte de Geneviève de Brabant, dont le +colporteur d'images ne sait plus le commencement et n'a jamais su la +fin.</p> + + +<p class="center"> +Ici finit le quatrième<br /> +Livre des Fantaisies<br /> +De Gaspard<br /> +De la<br /> +Nuit<br /> +</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<p class="center"> +Ici commence le cinquième<br /> +Livre des Fantaisies<br /> +De Gaspard<br /> +De la<br /> +Nuit<br /> +</p> + +<hr class="non-vis" style="width: 95%;" /> +<h2>ESPAGNE ET ITALIE</h2> + + + +<h3 class="top"><a name="livre_5_I" id="livre_5_I"></a>I</h3> + +<h3>LA CELLULE.</h3> + +<p class="qu-two-up"> +L'Espagne, pays classique des +imbroglios, des coups de stylet, des +sérénades et des auto-da-fés.<br /> +<br /> +<i>Extrait d'une Revue littéraire.</i><br /> +</p> + +<p class="qu-two"> +. . . . . . . . . . . . . Et je n'entendrai plus<br /> +Les verrous se fermer sur l'éternel reclus.<br /> +<br /> +ALFRED DE VIGNY.—<i>La Prison</i>.<br /> +</p> + +<p>Les moines tondus se promènent là-bas, silencieux et méditatifs, un +rosaire à la main, et mesurent lentement de piliers en piliers, de +tombes en tombes, le pavé du cloître, qu'habite un faible écho.</p> + +<p>Toi, sont-ce là tes loisirs, jeune reclus qui, seul dans ta cellule, +t'amuses à tracer des figures diaboliques sur les pages blanches de ton +livre d'oraisons, et à farder d'une ocre impie les joues osseuses de +cette tête de mort?</p> + +<p>Il n'a pas oublié, le jeune reclus, que sa mère est une gitana, que son +père est un chef de voleurs; et il aimerait mieux entendre, au point du +jour, la trompette sonner le boute-selle pour monter à cheval, que la +cloche tinter matines pour courir à l'église!</p> + +<p>Il n'a pas oublié qu'il a dansé le boléro sous les rochers de la sierre +de Grenade avec une brune aux boucles d'oreilles d'argent, aux +castagnettes d'ivoire; et il aimerait mieux faire l'amour dans le camp +des bohémiens que prier Dieu dans le couvent.</p> + +<p>Une échelle a été tressée en secret de la paille du grabat; deux +barreaux ont été sciés sans bruit par la lime sourde; et du couvent à la +sierra de Grenade, il y a moins loin que de l'enfer au paradis.</p> + +<p>Aussitôt que la nuit aura clos tous les yeux, endormi tous les soupçons, +le jeune reclus rallumera sa lampe et s'échappera de sa cellule à pas +furtifs, un tromblon sous sa robe.</p> + + + + +<h3 class="top"><a name="livre_5_II" id="livre_5_II"></a>II</h3> + +<h3>LES MULETIERS.</h3> + +<p class="qu-one-up"> +Celui-ci n'interrompait sa +longue romance que pour encourager ses +mules en leur donnant le nom de belles +et valeureuses, ou pour les gourmander, +en les appelant paresseuses et +obstinées.<br /> +<br /> +CHATEAUBRIAND.—<i>Le dernier +Abencerage</i>.<br /> +</p> + +<p>Elles égrainent le rosaire ou nattent leurs cheveux, les brunes +Andalouses nonchalamment bercées au pas de leurs mules; quelques-uns des +arrières chantent le cantique des pèlerins de Saint-Jacques répété par +les cent cavernes de la sierra, les autres tirent des coups de carabine +contre le soleil.</p> + +<p>«Voici la place, dit un des guides, où nous avons enterré la semaine +dernière José Matéos, tué d'une balle à la nuque dans une attaque de +brigands. La fosse a été fouillée, et le corps a disparu.</p> + +<p>—Le corps n'est pas loin, dit un muletier, je l'aperçois qui flotte au +fond de la ravine, gonflé d'eau comme une outre.</p> + +<p>—Notre-Dame d'Atocha, protégez-nous! s'écriaient les brunes Andalouses +nonchalamment bercées au pas de leurs mules.</p> + +<p>—Quelle est cette hutte à la pointe d'une roche? demanda un hidalgo par +la portière de sa chaise. Est-ce la cabane des bûcherons qui ont +précipité dans le gouffre écumeux du torrent ces gigantesques troncs +d'arbres, ou celle des bergers qui paissent leurs chèvres exténuées sur +ces pentes stériles?</p> + +<p>—C'est, répondit un muletier, la cellule d'un vieil ermite qui a été +trouvé mort, cet automne, en son lit de feuilles. Une corde lui serrait +le cou, et sa langue lui pendait hors de la bouche.</p> + +<p>—Notre-Dame d'Atocha, protégez-nous! s'écriaient les brunes Andalouses +nonchalamment bercées au pas de leurs mules.</p> + +<p>—Ces trois cavaliers cachés dans leurs manteaux, qui, passant près de +nous, nous ont si bien observés, ne sont pas des nôtres. Qui sont-ils? +demanda un moine à la barbe et à la robe toutes poudreuses.</p> + +<p>—Si ce ne sont, répondit un muletier, des alguazils du village de +Cienfugos en tournée, ce sont des voleurs qu'aura envoyés à la +découverte l'infernal Gil Pueblo, leur capitaine.</p> + +<p>—Notre-Dame d'Atocha, protégez-nous! s'écriaient les brunes Andalouses +nonchalamment bercées au pas de leurs mules.</p> + +<p>—Avez-vous entendu ce coup d'espingole qu'on a lâché là-haut parmi les +broussailles? demanda un marchand d'encre, si pauvre qu'il cheminait +pieds nus. Voyez! la fumée s'évapore dans l'air!</p> + +<p>—Ce sont, répondit un muletier, nos gens qui battent les buissons à la +ronde, et brûlent des amorces pour amuser les brigands. Senors et +senorines, courage, et piquez des deux.</p> + +<p>—Notre-Dame d'Atocha, protégez-nous! s'écriaient les brunes Andalouses +nonchalamment bercées au pas de leurs mules.</p> + +<p>Et tous les voyageurs prirent le galop au milieu d'un nuage de poussière +qu'enflammait le soleil; les mules défilaient entre d'énormes blocs de +granit, le torrent mugissait dans de bouillonnants entonnoirs, les +forêts pliaient avec d'immenses craquements; et de ces profondes +solitudes que remuait le vent sortaient des voix confusément menaçantes, +qui tantôt s'approchaient, tantôt s'éloignaient, comme si une troupe de +voleurs rôdait aux environs.</p> + + + +<h3 class="top"><a name="livre_5_III" id="livre_5_III"></a>III</h3> + +<h3>LE MARQUIS D'AROCA.</h3> + +<p class="qu-two-up"> +Mets-toi voleur de grand<br /> +chemin, tu gagneras ta vie.<br /> +<br /> +CALDERON.<br /> +</p> + +<p>Qui n'aime, aux jours de la canicule dans les bois, lorsque les geais +criards se disputent la ramée et l'ombre, un lit de mousse et la feuille +à l'envers du chêne?</p> + +<hr class="txt" /> + +<p>Les deux larrons bâillèrent, demandant l'heure au bohémien qui les +poussait du pied comme des pourceaux.</p> + +<p>«Debout! répondit celui-ci, debout! Il est l'heure de décamper. Le +marquis d'Aroca flaire notre piste avec six alguazils.</p> + +<p>—Qui? le marquis d'Aroca, dont j'ai escamoté la montre à la procession +des révérends pères dominicains de Santillane! dit l'un.</p> + +<p>—Le marquis d'Aroca, dont j'ai enfourché la mule à la foire de +Salamanque! dit l'autre.</p> + +<p>—Lui-même, répliqua le gitano; hâtons-nous de gagner le couvent des +trappistes pour nous y cacher une neuvaine sous le froc!</p> + +<p>—Halte-là! un moment! rendez-moi d'abord ma montre et ma mule!</p> + +<p>C'était le marquis d'Aroca, à la tête de ses six alguazils, lequel +écartait d'une main le feuillage blanc des noisetiers, et de l'autre +signait au front les brigands de la pointe de son épée.</p> + + + + +<h3 class="top"><a name="livre_5_IV" id="livre_5_IV"></a>IV</h3> + +<h3>HENRIQUEZ.</h3> + +<p class="qu-two-up"> +Je le vois bien, il est dans ma +destinée d'être pendu ou marié.<br /> +<br /> +LOPE DE VEGA.<br /> +</p> + +<p>«Il y a un an que je vous commande, leur dit le capitaine, qu'un autre +me succède. J'épouse une riche veuve de Cordoue, et je renonce au stylet +du brigand pour la baguette du corrégidor.»</p> + +<p>Il ouvrit le coffre: c'était le trésor à partager, pêle-mêle des vases +sacrés, des bijoux, des quadruples, une pluie de perles et une rivière +de diamants.</p> + +<p>«A toi Henriquez, les boucles d'oreilles et la bague du marquis d'Aroca! +à toi qui l'a tué d'un coup de carabine dans sa chaise de poste!»</p> + +<p>Henriquez coula à son doigt la topaze ensanglantée, et pendit à ses +oreilles les améthystes taillées en forme de gouttes de sang.</p> + +<p>Tel fut le sort de ces boucles d'oreilles dont s'était parée la duchesse +de Médina-Coeli, et qu'Henriquez, un mois plus tard, donna en échange +d'un baiser à la fille de geôlier de la prison!</p> + +<p>Tel fut le sort de cette bague qu'un hidalgo avait achetée d'un émir au +prix d'une blanche cavale, et dont Henriquez paya un verre d'eau-de-vie, +quelques minutes avant d'être pendu!</p> + + + +<h3 class="top"><a name="livre_5_V" id="livre_5_V"></a>V</h3> + +<h3>L'ALERTE.</h3> + +<p class="qu-two-up"> +Ne se séparant jamais plus de +sa carabine que Dona Inès de la bague +du bien aimé!<br /> +<br /> +<i>Chanson espagnole</i>.<br /> +</p> + +<p>La Posada<a name="FNanchor_1_18" id="FNanchor_1_18"></a><a href="#Footnote_1_18" class="fnanchor">[1]</a>, un paon sur son toit, allumait ses vitres à l'incendie +lointain du soleil couchant, et le sentier serpentait lumineux dans la +montagne.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>«Chut! n'avez-vous rien entendu, vous autres? demanda un des guérillas, +collant son oreille à la fente du volet.</p> + +<p>—Ma mule, répondit un arriéro, a fait un pet dans l'écurie.</p> + +<p>—Gavache! s'écria le brigand, est-ce pour un pet de ta mule que j'arme +cette carabine? Alerte! alerte! Une trompette! voici les dragons +jaunes.»</p> + +<p>Et soudain, au chocs des pots, aux grincements de la guitare, au rire +des servantes, au brouhaha de la foule, succéda un silence à travers +lequel eût bourdonné le vol d'une mouche.</p> + +<p>Mais ce n'était que la corne d'un vacher. Les arriéros, avant de brider +leurs mules pour gagner le large, achevèrent leur outre à moitié bue; et +les bandits, qu'agaçaient en vain les grasses maritornes de la noire +hôtellerie, grimpèrent aux soupentes, en bâillant d'ennui, de fatigue et +de sommeil.</p> + + + + +<h3 class="top"><a name="livre_5_VI" id="livre_5_VI"></a>VI</h3> + +<h3>PADRE PUGNACCIO.</h3> + +<p class="qu-two-up"> +Rome est une ville où il y a +plus de sbires que de citadins, plus de +moines que de sbires.<br /> +<br /> +<i>Voyage en Italie.</i><br /> +</p> + +<p class="qu-two"> +Rira bien qui rira le dernier.<br /> +<br /> +<i>Proverbe populaire.</i><br /> +</p> + +<p>Padre Pugnaccio, le crâne hors du capuce, montait les escaliers du dôme +Saint-Pierre, entre deux dévotes enveloppées de mantilles, et l'on +entendait les cloches et les anges se quereller dans la nuit.</p> + +<p>L'une des dévotes,—c'était la tante,—récitait un <i>ave</i> sur chaque +grain de son rosaire; et l'autre,—c'était la nièce,—lorgnait du coin +de l'oeil un joli officier des gardes du pape.</p> + +<p>Le moine marmottait à la vieille femme: «Dotez mon couvent.» Et +l'officier glissait à la jeune fille un billet doux musqué.</p> + +<p>La pécheresse essuyait quelques larmes; l'ingénue rougissait de plaisir; +le moine calculait mille piastres à douze pour cent d'intérêt, et +l'officier retroussait le poil de sa moustache dans un miroir de poche.</p> + +<p>Et le diable, tapi dans la grande manche de Padre Pugnaccio, ricana +comme Polichinelle!</p> + + + +<h3 class="top"><a name="livre_5_VII" id="livre_5_VII"></a>VII</h3> + +<h3>LA CHANSON DU MASQUE.</h3> + +<p class="qu-two-up"> +Venise au visage de masque.<br /> +<br /> +LORD BYRON.<br /> +</p> + +<p>Ce n'est point avec le froc et le chapelet, c'est avec le tambour de +basque et l'habit de fou que j'entreprends, moi, ce pèlerinage à la +mort!</p> + +<p>Notre troupe bruyante est accourue sur la place Saint-Marc, de +l'hôtellerie du signor Arlecchino, qui nous avait tous conviés à un +régal de macarons à l'huile et de polenta à l'ail.</p> + +<p>Marions nos mains, toi qui, monarque éphémère, ceins la couronne de +papier doré, et vous, ses grotesques sujets, qui lui formez un cortège +de vos manteaux de mille pièces, de vos barbes de filasse et de vos +épées de bois.</p> + +<p>Marions nos mains pour chanter et danser une ronde, oubliés de +l'Inquisiteur, à la splendeur magique de girandoles de cette nuit rieuse +comme le jour.</p> + +<p>Chantons et dansons, nous qui sommes joyeux, tandis que ces +mélancoliques descendent le canal sur le banc des gondoliers, et +pleurent en voyant pleurer les étoiles.</p> + +<p class="p-fin">Dansons et chantons, nous qui n'avons rien à perdre, et tandis que, +derrière le rideau où se dessine l'ennui de leurs fronts penchés, nos +patriciens jouent d'un coup de cartes palais et maîtresses!</p> + + +<p class="center"> +Ici finit le cinquième<br /> +Livre des Fantaisies<br /> +De Gaspard<br /> +De la<br /> +Nuit<br /> +</p> + +<p class="top">NOTE:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_18" id="Footnote_1_18"></a><a href="#FNanchor_1_18"><span class="label">[1]</span></a> Petite hôtellerie espagnole.</p></div> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<p class="center"> +Ici commence le sixième<br /> +Livre des Fantaisies<br /> +De Gaspard<br /> +De la<br /> +Nuit<br /> +</p> + +<hr class="non-vis" style="width: 95%;" /> +<h2>SILVES</h2> + + + +<h3 class="top"><a name="livre_6_I" id="livre_6_I"></a>I</h3> + +<h3>MA CHAUMIERE.</h3> + +<p class="qu-two-up"> +En automne, les grives +viendraient s'y reposer, attirées par +les baies au rouge vif du sorbier des +oiseleurs.<br /> +<br /> +<i>Le baron</i> R. MONTHERMÉ.<br /> +</p> + +<p class="qu-two"> +Levant ensuite les yeux, la +bonne vieille vit comme la bise +tourmentait les arbres et dissipait les +traces des corneilles qui sautaient sur +la neige autour de la grange.<br /> +<br /> +<i>Le poète allemand</i> VOSS.—<i>Idylle</i> XIII.<br /> +</p> + +<p>Ma chaumière aurait, l'été, la feuillée des bois pour parasol, et +l'automne, pour jardin, au bord de la fenêtre, quelque mousse qui +enchâsse les perles de la pluie, et quelques giroflée qui fleure +l'amande.</p> + +<p>Mais l'hiver, quel plaisir! quand le matin aurait secoué ses bouquets de +givre sur mes vitres gelées, d'apercevoir bien loin, à la lisière de la +forêt, un voyageur qui va toujours s'amoindrissant, lui et sa monture, +dans la neige et la brume.</p> + +<p>Quel plaisir! le soir, de feuilleter sous le manteau de la cheminée +flambante et parfumée d'une bourrée de genièvre, les preux et les moines +des chroniques, si merveilleusement portraits qu'ils semblent, les uns +joûter, les autres prier encore.</p> + +<p>Et quel plaisir! la nuit, à l'heure douteuse et pâle qui précède le +point du jour, d'entendre mon coq s'égosiller dans le gelinier et le coq +d'une ferme lui répondre faiblement, sentinelle juchée aux avant-postes +du village endormi.</p> + +<p>Ah! si le roi nous lisait dans son Louvre,—ô ma muse inabritée contre +les orages de la vie,—le seigneur suzerain de tant de fiefs qu'ils +ignore le nombre de ses châteaux, ne nous marchanderait pas une +chaumine!</p> + + + +<h3 class="top"><a name="livre_6_II" id="livre_6_II"></a>II</h3> + +<h3>JEAN DES TILLES.</h3> + +<p class="qu-two-up"> +C'est le tronc du vieux saule<br /> +et ses rameaux penchants.<br /> +<br /> +H. DE LATOUCHE.—<i>Le Roi<br /> +des Aulnes</i>.<br /> +</p> + +<p>«Ma bague, ma bague!» Et le cri de la lavandière effraya dans la souche +d'un saule, un rat qui filait sa quenouille.</p> + +<p>Encore un tour de Jean des Tilles, l'ondin malicieux et espiègle qui +ruisselle, se plaint et rit sous les coups redoublés du battoir!</p> + +<p>Comme s'il ne lui suffisait pas de cueillir, aux épais massifs de la +rive, les nèfles mûres qu'il noie dans le courant.</p> + +<p>«Jean le voleur! Jean qui pêche et qui sera pêché! Petit Jean, friture +que j'ensevelirai blanc d'un linceul de farine dans l'huile enflammée de +la poêle!»</p> + +<p>Mais alors des corbeaux, qui se balançaient à la verte flèche des +peupliers, croassèrent dans le ciel moite et pluvieux.</p> + +<p>Et les lavandières, troussées comme des piqueurs d'ablettes, enjambèrent +le gué jonché de cailloux, d'écume, d'herbes et de glaïeuls.</p> + + + +<p class="dedic">A M. le Baron R.</p> + + +<h3 class="top"><a name="livre_6_III" id="livre_6_III"></a>III</h3> + +<h3>OCTOBRE.</h3> + +<p class="qu-two-up"> +Adieu, derniers beaux jours!<br /> +<br /> +ALPH. DE LAMARTINE.—<i>L'Automne</i>.<br /> +</p> + +<p>Les petits Savoyards sont de retour, et déjà leur cri interroge l'écho +sonore du quartier; comme les hirondelles précèdent le printemps, il +précèdent l'hiver.</p> + +<p>Octobre, le courrier de l'hiver, heurte à la porte de nos demeures. Une +pluie intermittente inonde la vitre offusquée, et le vent jonche des +feuilles mortes du platane le perron solitaire.</p> + +<p>Voici venir ces veillées de famille, si délicieuses quand tout au dehors +est neige, verglas et brouillards, et que les jacinthes fleurissent sur +la cheminée à la tiède atmosphère du salon.</p> + +<p>Voici venir la Saint-Martin et ses brandons, Noël et ses bougies, le +jour de l'an et ses joujoux, les Rois et leur fève, le Carnaval et sa +marotte.</p> + +<p>Et Pâques enfin, Pâques aux hymnes matinales et joyeuses, Pâques dont +les jeunes filles reçoivent la blanche hostie et les oeufs rouges!</p> + +<p>Alors un peu de cendre aura effacé de nos fronts l'ennui de six mois +d'hiver, et les petits Savoyards salueront du haut la colline et le +hameau natal.</p> + + + +<h3 class="top"><a name="livre_6_IV" id="livre_6_IV"></a>IV</h3> + +<h3>CHEVREMORTE<a name="FNanchor_1_19" id="FNanchor_1_19"></a><a href="#Footnote_1_19" class="fnanchor">[1]</a>.</h3> + +<p class="qu-two-up"> +Et moi aussi j'ai été déchiré +par les épines de ce désert, et j'y +laisse chaque jour quelque partie de ma +dépouille.<br /> +<br /> +<i>Les Martyrs, livre</i> X.<br /> +</p> + +<p>Ce n'est point ici qu'on respire la mousse des chênes et les bourgeons +du peuplier, ce n'est point ici que les brises et les eaux murmurent +d'amour ensemble.</p> + +<p>Aucun baume, le matin après la pluie, le soir aux heures de la rosée; et +rien pour charmer l'oreille que le cri du petit oiseau en quête d'un +brin d'herbe.</p> + +<p>Désert qui n'entend plus la voix de Jean-Baptiste! Désert que n'habitent +plus ni les hermites ni les colombes!</p> + +<p>Ainsi mon âme est une solitude où, sur le bord de l'abîme, une main à la +vie et l'autre à la mort, je pousse un sanglot désolé.</p> + +<p>Le poète est comme la giroflée qui s'attache, frêle et odorante, au +granit, et demande moins de terre que de soleil.</p> + +<p>Mais hélas! je n'ai plus de soleil, depuis que se sont fermés les yeux +si charmants qui réchauffaient mon génie!</p> + +<p>22 Juin 1832.</p> + + + + +<h3 class="top"><a name="livre_6_V" id="livre_6_V"></a>V</h3> + +<h3>ENCORE UN PRINTEMPS.</h3> + +<p class="qu-two-up"> +Toutes les pensées, toutes les +passions qui agitent le coeur mortel +sont les esclaves de l'amour.<br /> +<br /> +COLERIDGE.<br /> +</p> + +<p>Encore un printemps,—encore une goutte de rosée qui se bercera un +moment dans mon calice amer, et qui s'en échappera comme une larme.</p> + +<p>O ma jeunesse! tes joies ont été glacées par les baisers du temps, mais +tes douleurs ont survécu au temps qu'elles ont étouffé sur leur sein.</p> + +<p>Et vous qui avez parfilé la soie de ma vie, ô femmes! s'il y a eu dans +mon roman d'amour quelqu'un de trompeur, ce n'est pas moi, quelqu'un de +trompé, ce n'est pas vous!</p> + +<p>O printemps! petit oiseau de passage, notre hôte d'une saison qui chante +mélancoliquement dans le coeur du poète et dans la ramée du chêne!</p> + +<p>Encore un printemps,—encore un rayon du soleil de mai au front du jeune +poète, parmi le monde, au front du vieux chêne, parmi les bois!</p> + +<p>Paris, 11 Mai 1836.</p> + + + +<p class="dedic">A M. A. de Latour.</p> + + +<h3 class="top"><a name="livre_6_VI" id="livre_6_VI"></a>VI</h3> + +<h3>LE DEUXIEME HOMME.</h3> + +<p class="qu-one-up"> +Et nunc, Domine, tolle quaeso, +animam meam a me, quia melior est mihi +mors quam vita.<br /> +<br /> +JONAS, <i>cap</i>. IV, <i>v</i>. 3.<br /> +</p> + +<p class="qu-one"> +J'en jure par la mort, dans un monde pareil.<br /> +Non, je ne voudrais pas rajeunir d'un soleil.<br /> +<br /> +ALPH. DE LAMARTINE.—<i>Méditations</i>.<br /> +</p> + +<p>Enfer!—Enfer et paradis!—cris de désespoir! cris de joie!—blasphèmes +des réprouvés! concerts des élus!—âmes des morts, semblables aux chênes +de la montagne déracinés par les démons! âmes des morts, semblables aux +fleurs de la vallée cueillies par les anges.</p> + +<hr class="txt" /> + +<p>Soleil, firmament, terre et homme, tout avait commencé, tout avait fini. +Une voix secoua le néant.—«Soleil? appela cette voix, du seuil de la +radieuse Jérusalem.—Soleil? répétèrent les échos de l'inconsolable +Josaphat.»—Et le soleil ouvrit ses cils d'or sur le chaos des mondes.</p> + +<p>Mais le firmament pendait comme un lambeau d'étendard.—«Firmament? +appela cette voix, du seuil de la radieuse Jérusalem.—Firmament? +répétèrent les échos de l'inconsolable Josaphat.» Et le firmament +déroula aux vents ses plis de pourpre et d'azur.</p> + +<p>Mais la terre voguait à la dérive, comme un navire foudroyé qui ne porte +dans ses flancs que des cendres et des ossements.—«Terre? appela cette +voix, du seuil de la radieuse Jérusalem.—Terre? répétèrent les échos de +l'inconsolable Josaphat.»—Et la terre ayant jeté l'ancre, la nature +s'assit, couronnée de fleurs, sous le porche des montagnes aux cent +mille colonnes.</p> + +<p>Mais l'homme manquait à la création, et tristes étaient la terre et la +nature, l'une de l'absence de son roi, l'autre de l'absence de son +époux.—«Homme? appela cette voix, du seuil de la radieuse +Jérusalem.—Homme? répétèrent les échos de l'inconsolable Josaphat.» Et +l'hymne de délivrance et de grâces ne brisa point le sceau dont la mort +avait plombé les lèvres de l'homme endormi pour l'éternité dans le lit +du sépulcre.</p> + +<p class="p-fin">«Ainsi soit-il! dit cette voix, et le seuil de la radieuse Jérusalem se +voila de deux sombres ailes.—Ainsi soit-il! répétèrent les échos, et +l'inconsolable Josaphat se remit à pleurer.»—Et la trompette de +l'archange sonna d'abîme en abîme, tandis que tout croulait avec un +fracas et une ruine immense: le firmament, la terre et le soleil, faute +de l'homme, cette pierre angulaire de la création!</p> + +<p class="center"> +Ici finit le sixième et dernier<br /> +Livre des Fantaisies<br /> +De Gaspard<br /> +De la<br /> +Nuit<br /> +</p> + +<p class="top">NOTE:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_19" id="Footnote_1_19"></a><a href="#FNanchor_1_19"><span class="label">[1]</span></a> A une demi-lieue de Dijon.</p></div> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + + +<h2><a name="A_M_SAINTE-BEUVE" id="A_M_SAINTE-BEUVE"></a>A M. SAINTE-BEUVE.</h2> + + +<p class="qu-two-up"> +Je prierai les lecteurs de ce +mien labeur qu'ils veuillent prendre en +bonne part tout ce que j'y ai écrit.<br /> +<br /> +<i>Mémoires du</i> SIRE DE +JOINVILLE.<br /> +</p> + +<p>L'homme est un balancier qui frappe une monnaie à son coin. Le quadruple +porte l'empreinte de l'empereur, la médaille, du pape, le jeton, du fou.</p> + +<p>Je marque mon jeton à ce jeu de la vie où nous perdons coup sur coup et +où le diable, pour en finir, râfle joueurs, dés et tapis vert.</p> + +<p>L'empereur dicte ses ordres à ses capitaines, le pape adresse des bulles +à la chrétienté, et le fou écrit un livre.</p> + +<p>Mon livre, le voilà tel que je l'ai fait et tel qu'on doit le lire, +avant que les commentateurs ne l'obscurcissent de leurs +éclaircissements.</p> + +<p>Mais ce ne sont point ces pages souffreteuses, humble labeur ignoré des +jours présents, qui ajouteront quelque lustre à le renommée poétique des +jours passés.</p> + +<p>Et l'églantine du ménestrel sera fanée, que fleurira toujours la +giroflée, chaque printemps, aux gothiques fenêtres des châteaux et des +monastères.</p> + +<p>Paris, 20 septembre 1836.</p> + + +<hr style='width: 95%;' /> + + +<h2>PIECES DÉTACHÉES</h2> + +<h2>EXTRAITES DU PORTEFEUILLE DE L'AUTEUR</h2> + + + +<h3 class="top"><a name="LE_BEL_ALCADE" id="LE_BEL_ALCADE"></a>LE BEL ALCADE.</h3> + +<p class="qu-two-up"> +Il me disait, le bel Alcade:<br /> +«Tant que pendra sur la cascade<br /> +Le saule aux rameaux chevelus,<br /> +Tu seras, vierge qui console,<br /> +Et mon étoile et ma boussole.»<br /> +Pourquoi pend donc encor le saule,<br /> +Et pourquoi ne m'aime-t-il plus?<br /> +<br /> +<i>Romance espagnole</i>.<br /> +</p> + +<p>C'est pour te suivre, ô bel Alcade, que je me suis exilée de la terre +des parfums, où gémissent de mon absence mes compagnes dans la prairie, +mes colombes dans le feuillage des palmiers.</p> + +<p>Ma mère, ô bel Alcade, tendit de sa couche de douleurs la main vers moi; +cette main retomba glacée, et je ne m'arrêtai pas au seuil pour pleurer +ma mère qui n'était plus.</p> + +<p>Je n'ai point pleuré, ô bel Alcade, lorsque le soir, seule avec toi et +notre barque errant loin du bord, les brises embaumées de ma patrie +traversaient les flots pour venir me trouver.</p> + +<p>J'étais, disais-tu alors dans tes ravissements, ô bel Alcade, j'étais +plus charmante que la lune, sultane de sérail aux mille lampes d'argent.</p> + +<p>Tu m'aimais, ô bel Alcade, et j'étais fière et heureuse: depuis que tu +me repousses je ne suis plus qu'un humble pécheresse qui confesse en +pleurant la faute qu'elle a commise.</p> + +<p>Quand donc, ô bel Alcade, sera-t-elle écoulée, ma source de larmes +amères? Quand l'eau de la fontaine du roi Alphonse ne sera plus vomie +par la gueule des lions.</p> + + + + +<h3 class="top"><a name="LANGE_ET_LA_FEE" id="LANGE_ET_LA_FEE"></a>L'ANGE ET LA FÉE.</h3> + +<p class="qu-two-up"> +Une fée est cachée en tout ce que tu vois.<br /> +<br /> +VICTOR HUGO.<br /> +</p> + +<p>Une fée parfume la nuit mon sommeil fantastique des plus fraîches, des +plus tendres haleines de juillet,—cette même bonne fée qui replante en +son chemin le bâton du vieil aveugle égaré, et qui essuie les larmes, +guérit la douleur de la petite glaneuse dont une épine a blessé le pied +nu.</p> + +<p>La voici, me berçant comme un héritier de l'épée ou de la harpe, et +écartant de ma couche avec une plume de paon les esprits qui me +dérobaient mon âme pour la noyer dans un rayon de la lune ou dans une +goutte de rosée.</p> + +<p>La voici, me racontant quelqu'une de ses histoires des vallées et des +montagnes, soit les amours mélancoliques des fleurs du cimetière, soit +les joyeux pèlerinages des oiseaux à Notre-Dame-des-Cornouillers.</p> + +<hr class="txt" /> + +<p>Mais tandis qu'elle me veillait endormi, un ange, qui descendait les +ailes frémissantes, du temps étoilé, posa un pied sur la rampe du +gothique balcon, et heurta de sa palme d'argent aux vitraux peints de la +haute fenêtre.</p> + +<p>Un séraphin, une fée, qui s'étaient enamourés naguère l'un de l'autre au +chevet d'une jeune mourante, qu'elle avait douée à sa naissance de +toutes les grâces des vierges, et qu'il porta expirée dans les délices +du Paradis!</p> + +<p>La main qui berçait mes rêves s'était retirée avec mes rêves eux-mêmes. +J'ouvris les yeux. Ma chambre aussi profonde que déserte s'éclairait +silencieusement des nébulosités de la lune; et le matin, il ne me reste +plus des affections de la bonne fée que cette quenouille: encore ne +suis-je pas sûr qu'elle ne soit pas de mon aïeule.</p> + + + +<h3 class="top"><a name="LA_PLUIE" id="LA_PLUIE"></a>LA PLUIE.</h3> + +<p class="qu-two-up"> +Pauvre oiseau que le ciel bénit!<br /> +Il écoute les vents bruire,<br /> +Chante, et voit des gouttes d'eau luire<br /> +Comme des perles dans son nid!<br /> +<br /> +VICTOR HUGO.<br /> +</p> + +<p>Et cependant que ruisselle la pluie, les petits charbonniers de la +Forêt-Noire entendent, de leur lit de fougère parfumée, hurler au dehors +la bise comme un loup.</p> + +<p>Ils plaignent la biche fugitive que relancent les fanfares de l'orage, +et l'écureuil tapi au creux d'un chêne, qui s'épouvante de l'éclair +comme de la lampe du chasseur des mines.</p> + +<p>Ils plaignent la famille des oiseaux, la bergeronnette qui n'a que son +aile pour abriter sa couvée, et le rouge-gorge dont la rose, ses amours, +s'effeuille au vent.</p> + +<p>Ils plaignent jusqu'au vers luisant qu'une goutte de pluie précipite +dans des océans d'un rameau de mousse.</p> + +<p>Ils plaignent le pèlerin attardé qui rencontre le roi Pialus et la reine +Wilberta, car c'est l'heure où le roi mène boire son palefroi de vapeurs +au Rhin.</p> + +<p>Mais ils plaignent surtout les enfants fourvoyés qui se seraient engagés +dans l'étroit sentier frayé par une troupe de voleurs, ou qui se +dirigeraient vers la lumière lointaine de l'ogresse.</p> + +<p>Et le lendemain, au point du jours, les petits charbonniers trouvèrent +leur cabane de ramée, d'où ils pipaient les grives, couchée sur le gazon +et leurs gluaux noyés dans la fontaine.</p> + + + +<h3 class="top"><a name="LES_DEUX_ANGES" id="LES_DEUX_ANGES"></a>LES DEUX ANGES.</h3> + +<p class="qu-two-up"> +Ces deux êtres qu'ici, la nuit, un saint mystère....<br /> +<br /> +VICTOR HUGO.<br /> +</p> + +<p>«Planons, lui disais-je, sur les bois que parfument les roses; +jouons-nous dans la lumière et l'azur des cieux, oiseaux de l'air, et +accompagnons le printemps voyageur.»</p> + +<p>La mort me la ravit échevelée et livrée au sommeil d'un évanouissement, +tandis que, retombé dans la vie, je tendais en vain les bras à l'ange +qui s'envolait.</p> + +<p>Oh! si la mort eût tinté sur notre couche les noces du cercueil, cette +soeur des anges m'eût fait monter aux cieux avec elle, ou je l'eusse +entraînée avec moi aux enfers!</p> + +<p>Délirantes joies du départ pour l'ineffable bonheur de deux âmes qui, +heureuses et s'oubliant partout où elles ne sont plus ensemble, ne +songent plus au retour.</p> + +<p>Mystérieux voyage de deux anges qu'on eût vus, au point du jour, +traverser les espaces et recevoir sur leurs blanches ailes la fraîche +rosée du matin!</p> + +<p>Et dans le vallon, triste de notre absence, notre couche fût demeurée +vide au mois des fleurs, nid abandonné dans le feuillage.</p> + + + +<h3 class="top"><a name="LE_SOIR_SUR_LEAU" id="LE_SOIR_SUR_LEAU"></a>LE SOIR SUR L'EAU.</h3> + +<p class="qu-two-up"> +Bords où Venise est reine de la mer.<br /> +<br /> +ANDRÉ CHÉNIER.<br /> +</p> + +<p>La noire gondole se glissait le long des palais de marbre, comme un +bravo qui court à quelque aventure de nuit, un stylet et une lanterne +sous sa cape,</p> + +<p>Un cavalier et une dame y causaient d'amour:—«Les orangers si parfumés, +et vous si indifférente! Ah! signora, vous êtes une statue dans un +jardin!</p> + +<p>—Ce baiser est-il d'une statue, mon Georgio? pourquoi +boudez-vous?—Vous m'aimez donc?—Il n'est pas au ciel une étoile qui ne +le sache, et tu ne le sais pas?</p> + +<p>—Quel est ce bruit?—Rien, sans doute le clapotement des flots qui +monte et descend une marche des escaliers de la Giudecca.</p> + +<p>—Au secours! au secours!—Ah! mère du sauveur, quelqu'un qui se +noie!—Écartez-vous; il est confessé», dit un moine qui parut sur la +terrasse.</p> + +<p>Et la noire gondole força de rames, se glissant le long des palais de +marbre comme un bravo qui revient de quelque aventure de nuit, un stylet +et une lanterne sous sa cape.</p> + + + +<h3 class="top"><a name="MADAME_DE_MONTBAZON" id="MADAME_DE_MONTBAZON"></a>MADAME DE MONTBAZON.</h3> + +<p class="qu-two-up"> +Mme de Montbazon était une fort<br /> +belle créature qui mourut d'amour, cela<br /> +pris à la lettre, l'autre siècle, pour<br /> +le chevalier de la Rüe qui ne l'aimait<br /> +point.<br /> +<br /> +<i>Mémoires de</i> SAINT-SIMON.<br /> +</p> + +<p>La suivante rangea sur la table un vase de fleurs et les flambeaux de +cire, dont les reflets moiraient de rouge et de jaune les rideaux de +soie bleue au chevet du lit de la malade.</p> + +<p>«Crois-tu, Mariette, qu'il viendra?—Oh! dormez, dormez un peu, +Madame!—Oui, je dormirai bientôt pour rêver à lui toute l'éternité.»</p> + +<p>On entendit quelqu'un monter l'escalier. «Ah! si c'était lui!» murmura +la mourante, en souriant, le papillon des tombeaux déjà sur les lèvres.</p> + +<p>C'était un petit page qui apportait de la part de la reine, à Madame la +duchesse, des confitures, des biscuits et des élixirs sur un plateau +d'argent.</p> + +<p>«Ah! il ne vient pas, dit-elle d'une voix défaillante, il ne viendra +pas! Mariette, donne-moi une de ces fleurs que je la respire et la baise +pour l'amour de lui!»</p> + +<p>Alors Madame de Montbazon, fermant les yeux, demeura immobile. Elle +était morte d'amour, rendant son âme dans le parfum d'une jacinthe.</p> + + + +<h3 class="top"><a name="LAIR_MAGIQUE_DE_JEHAN_DE_VITTEAUX" id="LAIR_MAGIQUE_DE_JEHAN_DE_VITTEAUX"></a>L'AIR MAGIQUE DE JEHAN DE VITTEAUX.</h3> + +<p class="qu-one-up"> +C'est sans doute un des +coqueluchiers des cornards d'Évreux, ou +un de la confrérie des Enfants +Sans-Souci de la ville de Paris, ou +bien un ménétrier qui chante la langue +d'oc.<br /> +<br /> +FERDINAND LANGLÉ.—<i>Fabel de +la Dame de la belle sagesse.</i><br /> +</p> + +<p>La feuillée verte et touffue: un clerc du gai savoir qui voyage avec sa +gourde et son rebec, et un chevalier armé d'une énorme épée à couper en +deux la tour de Montléry.</p> + +<p>LE CHEVALIER:—«Halte-là! ta gargoulette, vassal; j'ai trois grains de +sable dans le gosier.</p> + +<p>LE MUSICIEN:—A votre plaisir, mais n'y buvez qu'un petit coup, d'autant +que le vin est cher cette année.</p> + +<p>LE CHEVALIER (<i>faisant la grimace après avoir tout bu</i>):—Il est aigre +ton vin; tu mériterais, vassal, que je te brisasse ta gourde sur les +oreilles.»</p> + +<p>Le clerc du gai savoir approcha, sans mot dire, l'archet de son rebec et +joua l'air magique de Jehan de Vitteaux.</p> + +<p>Cet air eût délié les jambes d'un paralytique. Or voilà que le chevalier +dansait sur la pelouse, son épée appuyée contre l'épaule comme un +hallebardier qui va-t-en guerre.</p> + +<p>«Merci! nécroman» cria-t-il bientôt, hors d'haleine. Et il giguait +toujours.</p> + +<p>«Oui-dà! payez-moi d'abord mon vin, ricana le musicien. Vos agneaux +d'or, s'il vous plaît, ou je vous mène, ainsi dansant, par les vallées +et les bourgs, au pas d'arme de Marsannay!</p> + +<p>—«Tiens»,—dit le chevalier, après avoir fouillé à son escarcelle, et +détachant son cheval dont les rênes étaient passées au rameau d'un +chène—«tiens! et m'étrangle le diable si je bois jamais à la calebasse +d'un vilain!»</p> + + + +<h3 class="top"><a name="LA_NUIT_DAPRES_UNE_BATAILLE" id="LA_NUIT_DAPRES_UNE_BATAILLE"></a>LA NUIT D'APRES UNE BATAILLE</h3> + +<p class="qu-two-up"> +Et les corbeaux vont commencer.<br /> +<br /> +VICTOR HUGO.<br /> +</p> + +<h5>I</h5> + +<p>Une sentinelle, le mousquet au bras et enveloppée dans son manteau, se +promène le long du rempart. Elle se penche entre les noirs créneaux de +moment en moment, et observe d'un oeil attentif l'ennemi dans son camp.</p> + + +<h5>II</h5> + +<p>Il allume les feux au bord des fossés pleins d'eau; le ciel est noir; la +forêt est pleine de bruits; le vent chasse la fumée vers le fleuve et se +plaint en murmurant dans les plis des étendards.</p> + + +<h5>III</h5> + +<p>Aucune trompette ne trouble l'écho; aucun chant de guerre n'est répété +autour de la pierre du foyer; des lampes sont allumées dans les tentes +au chevet des capitaines morts l'épée à la main.</p> + + +<h5>IV</h5> + +<p>Mais voici que la pluie ruisselle sur les pavillons; le vent qui glace +la sentinelle engourdie, les hurlements des loups qui s'emparent du +champ de bataille, tout annonce ce qui se passe d'étrange sur la terre +et dans le ciel.</p> + + +<h5>V</h5> + +<p>Toi qui reposes paisiblement au lit de la tente, souviens-toi toujours +qu'il ne s'en est fallu peut-être aujourd'hui que d'un pouce de lame +pour percer ton coeur.</p> + + +<h5>VI</h5> + +<p>Tes compagnons d'armes, tombés avec courage au premier rang, ont acheté +de leur vie la gloire et le salut de ceux qui bientôt les auront +oubliés.</p> + + +<h5>VII</h5> + +<p>Une sanglante bataille a été livrée; perdue ou gagnée, tout sommeille +maintenant; mais combien de braves ne s'éveilleront plus ou ne se +réveilleront demain que dans le ciel!</p> + + + +<h3 class="top"><a name="LA_CITADELLE_DE_WOLGAST" id="LA_CITADELLE_DE_WOLGAST"></a>LA CITADELLE DE WOLGAST.</h3> + +<p class="qu-two-up"> +—Où allez-vous? qui êtes-vous?<br /> +—Je suis porteur d'une lettre<br /> +pour le lord général.<br /> +<br /> +<i>Woodstock</i>.—WALTER SCOTT.<br /> +</p> + +<p>Comme elle est calme et majestueuse la citadelle blanche, sur l'Oder, +tandis que de toutes les embrasures les canons aboient contre la ville +et le camp, et les couleuvrines dardent en sifflant leurs langues sur +les eaux couleur de cuivre.</p> + +<p>Les soldats du roi de Prusse sont maîtres de Wolgast, de ses faubourgs +et de l'une et de l'autre rive du fleuve; mais l'aigle à deux têtes de +l'empereur d'Allemagne berce encore ses ailerons dans les plis du +drapeau de la citadelle.</p> + +<p>Tout à coup, avec la nuit, la citadelle éteint ses soixante bouches à +feu. Des torches s'allument dans les casemates, courent sur les +bastions, illuminent les tours et les eaux, et une trompette gémit dans +les créneaux comme la trompette du jugement.</p> + +<p>Cependant la poterne de fer s'ouvre, un soldat s'élance dans une barque +et rame vers le camp; il aborde: «Le capitaine Beaudoin, dit-il, a été +tué; nous demandons qu'on nous permette d'envoyer son corps à sa femme +qui habite Oderberg sur la frontière; lorsqu'il y aura trois jours que +le corps voguera sur l'eau, nous signerons la capitulation.»</p> + +<p>Le lendemain, à midi, sortit de la triple enceinte de pieux qui hérisse +la citadelle une barque, longue comme un cercueil, que la ville et la +citadelle saluèrent de sept coups de canon.</p> + +<p>Les cloches de la ville étaient en branle, on était accouru à ce triste +spectacle de tous les villages voisins, et les ailes des moulins à vent +demeuraient immobiles sur les collines qui bordent l'Oder.</p> + + + +<h3 class="top"><a name="LE_CHEVAL_MORT" id="LE_CHEVAL_MORT"></a>LE CHEVAL MORT.</h3> + +<p class="qu-two-up"> +Le fossoyeur:—Je vous vendrai<br /> +de l'os pour fabriquer des boutons.<br /> +Le pialey:—Je vous vendrai de<br /> +l'os pour garnir le manche de vos<br /> +poignards.<br /> +<br /> +<i>La Boutique de l'Armurier</i>.<br /> +</p> + +<p>La voirie! et à gauche, sous un gazon de trèfle et de luzerne, les +sépultures d'un cimetière; à droite, un gibet suspendu qui demande aux +passants l'aumône comme un manchot.</p> + +<hr class="txt" /> +<p>Celui-là, tué d'hier, les loups lui on déchiqueté la chair sur le col en +si longues aiguillettes qu'on le dirait paré encore pour la cavalcade +d'une touffe de rubans rouges.</p> + +<p>Chaque nuit, dès que la lune blémira le ciel, cette carcasse s'envolera, +enfourchée par une sorcière qui l'éperonnera de l'os pointu de son +talon, la bise soufflant dans l'orgue de ses flancs caverneux.</p> + +<p>Et s'il était à cette heure taciturne un oeil sans sommeil, ouvert dans +quelque fosse du champ de repos, il se fermerait soudain, de peur de +voir un spectre dans les étoiles.</p> + +<p>Déjà la lune elle-même, clignant un oeil, ne luit plus de l'autre que +pour éclairer comme une chandelle flottante ce chien, maigre vagabond, +qui lape l'eau d'un étang.</p> + + + +<h3 class="top"><a name="LE_GIBET" id="LE_GIBET"></a>LE GIBET.</h3> + +<p class="qu-two-up"> +Que vois-je remuer autour de ce gibet?<br /> +<br /> +FAUST.<br /> +</p> + +<p>Ah! ce que j'entends, serait-ce la bise nocturne qui glapit, ou le pendu +qui pousse un soupir sur la fourche patibulaire?</p> + +<p>Serait-ce quelque grillon qui chante tapi dans la mousse et le lierre +stérile dont par pitié se chausse le bois?</p> + +<p>Serait-ce quelque mouche en chasse sonnant du cor autour de ces oreilles +sourdes à la fanfare des hallali?</p> + +<p>Serait-ce quelque escarbot qui cueille en son vol inégal un cheveu +sanglant à son crâne chauve?</p> + +<p>Ou bien serait-ce quelque araignée qui brode une demi-aune de mousseline +pour cravate à ce col étranglé?</p> + +<p>C'est la cloche qui tinte aux murs d'une ville, sous l'horizon, et la +carcasse d'un pendu que rougit le soleil couchant.</p> + + + +<h3 class="top"><a name="SCARBO" id="SCARBO"></a>SCARBO.</h3> + +<p class="qu-two-up"> +Il regarda sous le lit, dans la +cheminée, dans le bahut;—personne. +Il ne put comprendre par où il s'était +introduit, par où il s'était évadé.<br /> +<br /> +HOFFMANN.—<i>Contes nocturnes</i>.<br /> +</p> + +<p>Oh! que de fois je l'ai entendu et vu, Scarbo, lorsqu'à minuit la lune +brille dans le ciel comme un écu d'argent sur une bannière d'azur semée +d'abeilles d'or!</p> + +<p>Que de fois j'ai entendu bourdonner son rire dans l'ombre de mon alcôve, +et grincer son ongle sur la soie des courtines de mon lit!</p> + +<p>Que de fois je l'ai vu descendre du plancher, pirouetter sur un pied et +rouler par la chambre comme le fuseau tombé de la quenouille d'une +sorcière.</p> + +<p>Le croyais-je alors évanoui? le nain grandissait entre la lune et moi, +comme le clocher d'une cathédrale gothique, un grelot d'or en branle à +son bonnet pointu!</p> + +<p>Mais bientôt son corps bleuissait, diaphane comme la cire d'une bougie, +son visage blémissait comme la cire d'un lumignon,—et soudain il +s'éteignait.</p> + + + +<h3 class="top"><a name="A_M_DAVID_STATUAIRE" id="A_M_DAVID_STATUAIRE"></a>A M. DAVID, STATUAIRE.</h3> + +<p class="qu-two-up"> +Le talent rampe et meurt s'il<br /> +n'a des ailes d'or.<br /> +<br /> +GILBERT.<br /> +</p> + +<p>Non, Dieu, éclair qui flamboie dans le triangle symbolique, n'est point +le chiffre tracé sur les lèvres de la sagesse humaine!</p> + +<p>Non, l'amour, sentiment naïf et chaste qui se voile de pudeur et de +fierté au sanctuaire du coeur, n'est point cette tendresse cavalière qui +répand les larmes de la coquetterie par les yeux du masque de +l'innocence!</p> + +<p>Non, la gloire, noblesse dont les armoiries ne se vendirent jamais, +n'est pas la savonnette à vilain qui s'achète, au prix du tarif, dans la +boutique d'un journaliste!</p> + +<p>Et j'ai prié, et j'ai aimé, et j'ai chanté, poète pauvre et souffrant! +Et c'est en vain que mon coeur déborde de foi, d'amour et de génie!</p> + +<p>C'est que je naquis aiglon avorté! L'oeuf de mes destinées, que n'ont +point couvé les chaudes ailes de la prospérité, est aussi creux, aussi +vide que la noix dorée de l'Égyptien.</p> + +<p>Ah! l'homme, dis-le-moi, si tu le sais, l'homme, frêle jouet, gambadant +suspendu aux fils des passions, ne serait-il qu'un pantin qu'use la vie +et que brise la mort?</p> + + +<h3>FIN</h3> + + +<hr style='width: 95%;' /> + +<h4><a name="TABLE" id="TABLE"></a>TABLE</h4> +<p class="center"> +<a href="#GASPARD">GASPARD DE LA NUIT</a><br /> +<br /> +<a href="#PREacuteFACE">Préface</a><br /> +<br /> +<a href="#VICTOR_HUGO">A M. Victor Hugo</a><br /> +<br /> +<br /> +LES FANTAISIES DE GASPARD DE LA NUIT<br /> +<br /> +ÉCOLE FLAMANDE<br /> +<br /> +<a href="#livre_1_I">Harlem</a><br /> +<a href="#livre_1_II">Le Maçon</a><br /> +<a href="#livre_1_III">L'Ecolier de Leyde</a><br /> +<a href="#livre_1_IV">La Barbe pointue</a><br /> +<a href="#livre_1_V">Le Marchand de tulipes</a><br /> +<a href="#livre_1_VI">Les cinq doigts de la main</a><br /> +<a href="#livre_1_VII">La Viole de Gamba</a><br /> +<a href="#livre_1_VIII">L'Alchimiste</a><br /> +<a href="#livre_1_IX">Départ pour le Sabbat</a><br /> +<br /> +LE VIEUX PARIS<br /> +<br /> +<a href="#livre_2_I">Les deux Juifs</a><br /> +<a href="#livre_2_II">Les Gueux de nuits</a><br /> +<a href="#livre_2_III">Le Falot</a><br /> +<a href="#livre_2_IV">La Tour de Nesle</a><br /> +<a href="#livre_2_V">Le Raffiné</a><br /> +<a href="#livre_2_VI">L'Office du soir</a><br /> +<a href="#livre_2_VII">La Sérénade</a><br /> +<a href="#livre_2_VIII">Messire Jean</a><br /> +<a href="#livre_2_IX">La Messe de minuit</a><br /> +<a href="#livre_2_X">Le Bibliophile</a><br /> +<br /> +LA NUIT ET SES PRESTIGES<br /> +<br /> +<a href="#livre_3_I">La Chambre gothique</a><br /> +<a href="#livre_3_II">Scarbo</a><br /> +<a href="#livre_3_III">Le Fou</a><br /> +<a href="#livre_3_IV">Le Nain</a><br /> +<a href="#livre_3_V">Le Clair de lune</a><br /> +<a href="#livre_3_VI">La Ronde sous la cloche</a><br /> +<a href="#livre_3_VII">Un Rêve</a><br /> +<a href="#livre_3_VIII">Mon Bisaïeul</a><br /> +<a href="#livre_3_IX">Ondine</a><br /> +<a href="#livre_3_X">La Salamandre</a><br /> +<a href="#livre_3_XI">L'Heure du Sabbat</a><br /> +<br /> +LES CHRONIQUES<br /> +<br /> +<a href="#livre_4_I">Maître Ogier</a> (1407)<br /> +<a href="#livre_4_II">La Poterne du Louvre</a><br /> +<a href="#livre_4_III">Les Flamands</a><br /> +<a href="#livre_4_IV">La Chasse</a> (1412)<br /> +<a href="#livre_4_V">Les Reîtres</a><br /> +<a href="#livre_4_VI">Les Grandes Compagnies</a> (1364)<br /> +<a href="#livre_4_VII">Les Lépreux</a><br /> +<a href="#livre_4_VIII">A un Bibliophile</a><br /> +<br /> +ESPAGNE ET ITALIE<br /> +<br /> +<a href="#livre_5_I">Le Cellule</a><br /> +<a href="#livre_5_II">Les Muletiers</a><br /> +<a href="#livre_5_III">Le Marquis d'Aroca</a><br /> +<a href="#livre_5_IV">Henriquez</a><br /> +<a href="#livre_5_V">L'Alerte</a><br /> +<a href="#livre_5_VI">Padre Pugnaccio</a><br /> +<a href="#livre_5_VII">La Chanson du Masque</a><br /> +<br /> +SILVES<br /> +<br /> +<a href="#livre_6_I">Ma Chaumière</a><br /> +<a href="#livre_6_II">Jean de Tilles</a><br /> +<a href="#livre_6_III">Octobre</a><br /> +<a href="#livre_6_IV">Chèvremorte</a><br /> +<a href="#livre_6_V">Encore un Printemps</a><br /> +<a href="#livre_6_VI">Le deuxième Homme</a><br /> +<br /><br /> +<a href="#A_M_SAINTE-BEUVE">A M. Sainte-Beuve</a><br /> +<br /> +<br /> +PIÊCES DÉTACHÉES<br /> +<br /> +<a href="#LE_BEL_ALCADE">Le bel Alcade</a><br /> +<a href="#LANGE_ET_LA_FEE">L'Ange et la Fée</a><br /> +<a href="#LA_PLUIE">La Pluie</a><br /> +<a href="#LES_DEUX_ANGES">Les deux Anges</a><br /> +<a href="#LE_SOIR_SUR_LEAU">Le Soir sur l'eau</a><br /> +<a href="#MADAME_DE_MONTBAZON">Madame de Montbazon</a><br /> +<a href="#LAIR_MAGIQUE_DE_JEHAN_DE_VITTEAUX">L'Air magique de Jehan de Vitteaux</a><br /> +<a href="#LA_NUIT_DAPRES_UNE_BATAILLE">La Nuit d'après une bataille</a><br /> +<a href="#LA_CITADELLE_DE_WOLGAST">La Citadelle de Wolgast</a><br /> +<a href="#LE_CHEVAL_MORT">Le Chaval mort</a><br /> +<a href="#LE_GIBET">Le Gibet</a><br /> +<a href="#SCARBO">Scarbo</a><br /> +<a href="#A_M_DAVID_STATUAIRE">A M. David, statuaire</a><br /> +</p> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Gaspard de la nuit, by Louis Bertrand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GASPARD DE LA NUIT *** + +***** This file should be named 17708-h.htm or 17708-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/7/7/0/17708/ + +Produced by Marc D'Hooghe. + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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