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+The Project Gutenberg EBook of Gaspard de la nuit, by Louis Bertrand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Gaspard de la nuit
+ Fantaisies a la maniere de Rembrandt et de Callot
+
+Author: Louis Bertrand
+
+Release Date: February 7, 2006 [EBook #17708]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GASPARD DE LA NUIT ***
+
+
+
+
+Produced by Marc D'Hooghe.
+
+
+
+
+GASPARD DE LA NUIT
+
+PAR
+
+LOUIS BERTRAND
+
+
+FANTAISIES A LA MANIÈRE DE REMBRANDT ET DE CALLOT
+
+
+PARIS 1845
+
+
+ * * * * *
+
+ Ami, te souviens-tu qu'en route pour Cologne,
+ Un dimanche, à Dijon, au coeur de la Bourgogne,
+ Nous allions admirant clochers, portails et tours,
+ Et les vieilles maisons dans les arrière-cours?
+
+ SAINTE-BEUVE.--_Les Consolations_.
+
+ Gothique Donjon
+ Et Flèche gothique[1].
+ Dans un ciel d'optique,
+ Là-bas, c'est Dijon.
+ Ses joyeuses treilles
+ N'ont point leurs pareilles;
+ Ses clochers jadis
+ Se comptaient par dix.
+
+ Là, plus d'une pinte
+ Rat sculptée ou peinte;
+ là, plus d'un portail
+ S'ouvre en éventail.
+ Dijon, _moult te tarde!_[2]
+ Et mon luth camard
+ Chante ta moutarde
+ Et ton Jacquemart!
+
+J'aime Dijon comme l'enfant sa nourrice dont il a sucé le lait, comme le
+poète la jouvencelle qui a initié son coeur.--Enfance et poésie! Que
+l'une est éphemère, et que l'autre est trompeuse! L'enfance est un
+papillon qui se hâte de brûler ses blanches ailes aux flammes de la
+jeunesse, et la poésie est semblable à l'amandier: ses fleurs sont
+parfumées et ses fruits sont amers.
+
+J'étais un jour assis à l'écart dans le jardin de l'Arquebuse,--ainsi
+nommé de l'arme qui autrefois y signala si souvent l'adresse des
+chevaliers du Papeguay. Immobile sur un banc, on eût pu me comparer à la
+statue du bastion Bazire. Ce chef-d'oeuvre du figuriste Sévallée et du
+Peintre Guillot représentait un abbé assis et lisant. Rien ne manquait à
+son costume. De loin, on le prenait pour un personnage; de près, on
+voyait que c'était un plâtre.
+
+La toux d'un promeneur dissipa l'essaim de mes rêves. C'était un pauvre
+diable dont l'extérieur n'annonçait que misères et souffrances. J'avais
+déjà remarqué, dans le même jardin, sa rodingote* râpée qui se
+boutonnait jusqu'au menton, son feutre déformé que jamais brosse n'avait
+brossé, ses cheveux longs comme un saule, et peignés comme des
+broussailles, ses mains décharnées, paeilles à des ossuaires, sa
+physionomie narquoise, chafouine et maladive qu'effilait une barbe
+nazaréenne; et mes conjectures l'avaient charitablement rangé parmi ces
+artistes aux petit-pied, joueurs de violon et peintres de portraits,
+qu'une faim irrassasiable et une soif inextinguible condamnent à courir
+le monde sur la trace du Juif-errant.
+
+Nous étions maintenant deux sur le banc. Mon voisin feuilletait un livre
+des pages duquel s'échappa à son insu une fleur desséchée. Je la
+recueillis pour la lui rendre. L'inconnu me saluant la porta à ses
+lèvres flétries, et la replaça dans le livre mystérieux.
+
+--«Cette fleur, me hasardai-je à lui dire, est sans doute
+le symbole de quelque doux amour enseveli? Hélas! nous avons
+tous dans le passé un jour de bonheur qui nous désenchante
+l'avenir.
+
+--Vous êtes poète? me répondit-il en souriant.»
+
+Le fil de la conversation s'était noué: maintenant, sur quelle bobine
+allait-il s'envider?
+
+--«Poète, si c'est poète que d'avoir cherché l'art!
+
+--Vous avez cherché l'art! Et l'avez-vous trouvé?
+
+--Plût au ciel que l'art ne fût pas une chimère!
+
+--Une chimère!... et moi aussi je l'ai cherché!» s'écria-t-il avec
+l'enthousiasme du génie et l'emphase du triomphe.
+
+Je le priai de m'apprendre à quel lunetier il devait sa découverte,
+l'art ayant été pour moi ce qu'est une aiguille dans une meule de
+foin....
+
+--«J'avais résolu, dit-il, de chercher l'art comme au
+moyen-âge les rose-croix cherchèrent la pierre philosophale;
+l'art, cette pierre philosophale du dix-neuvième siècle!
+
+«Une question exerça d'abord ma scolastique. Je me demandai: Qu'est-ce
+que l'art?--L'art est la science du poète.--Définition aussi limpide
+qu'un diamant de la plus belle eau.
+
+«Mais quels sont les éléments de l'art? Seconde question à laquelle
+j'hésitai pendant plusieurs mois de répondre.--Un soir qu'à la fumée
+d'une lampe je fossoyais le poudreux charnier d'un bouquiniste, j'y
+déterrai un petit livre en langue baroque et inintelligible, dont le
+titre s'armoriait d'un amphistère déroulant sur une banderolle ces deux
+mots: _Gott_--_Liebe_. Quelques sous payèrent ce trésor. J'escaladai ma
+mansarde, et là, comme j'épelais curieusement le livre énigmatique,
+devant la fenêtre baignée d'un clair de lune, soudain il me sembla que
+le doigt de Dieu effleurait le clavier de l'orgue universel. Ainsi les
+phalènes bourdonnantes se dégagent du sein des fleurs qui pâment leurs
+lèvres aux baisers de la nuit. J'enjambai la fenêtre, et je regardai en
+bas. O surprise! rêvais-je? Une terrasse que je n'avais pas soupçonnée
+aux suaves émanations de ses orangers, une jeune fille vêtue de blanc,
+qui jouait de la harpe, un vieillard vêtu de noir qui priait à
+genoux!--Le livre me tomba des mains.
+
+«Je descendis chez les locataires de la terrasse. Le vieillard était un
+ministre de la religion réformée qui avait échangé la froide patrie de
+sa Thuringe contre le tiède exil de notre Bourgogne. La musicienne était
+son unique enfant, blonde et frêle beauté de dix-sept ans qu'effeuillait
+un mal de langueur; et le livre par moi réclamé était un eucologe
+allemand à l'usage des églises du rite luthérien et aux armes d'un
+prince de la maison d'Anhalt-Coëthen.
+
+«Ah! monsieur, ne remuons pas une cendre encore inassoupie! Elisabeth
+n'est plus qu'une Béatrix à la robe azurée. Elle est morte, monsieur,
+morte! et voici l'eucologe où elle épanchait sa timide prière, la rose
+où elle a exhalé son âme innocente.--Fleur desséchée en bouton comme
+elle!--Livre fermé comme le livre de sa destinée!--Reliques bénies
+qu'elle ne méconnaîtra pas dans l'éternité, aux larmes dont elles seront
+trempées, quand la trompette de l'archange ayant rompu la pierre de mon
+tombeau, je m'élancerai par-delà tous les mondes jusqu'à la vierge
+adorée, pour m'asseoir enfin près d'elle sous les regards de Dieu!...
+
+--Et l'art, lui demandai-je?
+
+--Ce qui dans l'art est _sentiment_ était ma douloureuse conquête.
+J'avais aimé, j'avais prié. _Gott_--_Liebe_, Dieu et Amour!--Mais ce qui
+dans l'art est _idée_ leurrait encore ma curiosité. Je crus que je
+trouverais le complément de l'art dans la nature. J'étudiai donc la
+nature.
+
+«Je sortais le matin de ma demeure et je n'y rentrais que le soir.
+Tantôt, accoudé sur le parapet d'un bastion en ruines, j'aimais, pendant
+de longues heures, à respirer le parfum sauvage et pénétrant du violier
+qui mouchète de ses bouquets d'or la robe de lierre de la féodale et
+caduque cité de Louis XI[3]; à voir s'accidenter le paysage tranquille
+d'un coup de vent, d'un rayon de soleil, ou d'une ondée de pluie, le
+bec-figue et les oisillons des haies se jouer dans la pépinière
+éparpillée d'ombres et de clartés, les grives accourues de la montagne
+vendanger la vigne assez haute et touffue pour cacher le cerf de la
+fable, les corbeaux s'abattre de tous les coins du ciel, en bandes
+fatiguées, sur la carcasse d'un cheval abandonnée par le pialey[4] dans
+quelque bas-fond verdoyant; à écouter les lavandières qui faisaient
+retentir leur _rouillot_ joyeux au bord de Suzon[5] et l'enfant qui
+chantait une mélodie plaintive en tournant sous la muraille la roue du
+cordier.--Tantôt je frayais à mes rêveries un sentier de mousse et de
+rosée, de silence et de quiétude, loin de la ville. Que de fois j'ai
+ravi leurs quenouilles de fruits rouges et acides aux halliers mal
+hantés de la fontaine de Jouvence et de l'ermitage de
+Notre-Dame-d'Étang, la fontaine des Esprits et des Fées, l'ermitage du
+Diable[6]! Que de fois j'ai ramassé le buccin pétrifié et le corail
+fossile sur les hauteurs pierreuses de Saint-Joseph, ravinées par
+l'orage! Que de fois j'ai pêché l'écrevisse dans les gués échevelés des
+Tilles[7], parmi les cressons qui abritent la salamandre glacée et parmi
+les nénuphars dont bâillent les fleurs indolentes! Que de fois j'ai épié
+la couleuvre sur les plages embourbées de Saulons, qui n'entendent que
+le cri monotone de la foulque et le gémissement funèbre du grèbe! Que de
+fois j'ai étoilé d'une bougie les grottes souterraines d'Asnières où la
+stalactite distille avec lenteur l'éternelle goutte d'eau de la
+clepsydre des siècles! Que de fois j'ai hurlé de la corne, sur les rocs
+perpendiculaires de Chèvre-Morte, la diligence gravissant péniblement le
+chemin à trois cents pieds au-dessous de mon trône de brouillards! Et
+les nuits mêmes, les nuits d'été, balsamiques et diaphanes, que de fois
+j'ai gigué comme un lycanthrope autour d'un feu allumé dans le val herbu
+et désert, jusqu'à ce que les premiers coups de cognée du bûcheron
+ébranlassent les chênes! Ah! monsieur, combien la solitude a d'attraits
+pour le poète! J'aurais été heureux de vivre dans les bois et de ne
+faire pas plus de bruit que l'oiseau qui se désaltère à la source, que
+l'abeille qui picore à l'aubépine et que le gland dont la chute crève la
+feuillée!...
+
+--Et l'art, lui demandai-je?
+
+--Patience! l'art était encore dans les limbes. J'avais étudié le
+spectacle de la nature, j'étudiai les monuments des hommes.
+
+«Dijon n'a pas toujours parfilé ses heures oisives aux concerts de ses
+philharmoniques enfants. Il a endossé le haubert--coiffé le
+morion--brandi la pertuisane--dégaîné l'épée--amorcé l'arquebuse--braqué
+le canon sur ses remparts--couru les champs tambour battant et enseignes
+déchirées, et, comme le ménestrel gris de la barbe qui emboucha la
+trompette avant de racler du rebec, il aurait de merveilleuses histoires
+à vous raconter, ou plutôt, ses bastions croulants, qui encaissent dans
+une terre mêlée de débris les racines feuilleuses de ses marronniers
+d'Inde, et son château démantelé dont le pont tremble sous le pas
+éreinté de la jument du gendarme regagnant la caserne,--tout atteste
+deux Dijons: un Dijon d'aujourd'hui, un Dijon d'autrefois.
+
+«J'eus bientôt déblayé le Dijon des quatorzième et quinzième siècles,
+autour duquel courait un branle de dix-huit tours, de huit portes et de
+quatre poternes ou _portelles_,--le Dijon de Philippe-le-Hardi, de
+Jean-sans-Peur, de Philippe-le-Bon et de Charles-le-Téméraire, avec ses
+maisons de torchis à pignons pointus comme le bonnet d'un fou, à façades
+barrées de croix de Saint-André; avec ses hôtels embastillés, à étroites
+barbacanes, à doubles guichets, à préaux pavés de hallebardes:--avec ses
+églises, sa sainte chapelle, ses abbayes, ses monastères, qui faisaient
+des processions de clochers, de flèches, d'aiguilles, déployant pour
+bannières leurs vitraux d'or et d'azur, promenant leurs reliques
+miraculeuses, s'agenouillant aux cryptes sombres de leurs martyrs, ou au
+reposoir fleuri de leurs jardins;--avec son torrent de Suzon dont le
+cours, chargé de poncels de bois et de moulins à farine, séparait le
+territoire de l'abbé de Saint-Bénigne du territoire de l'abbé de
+Saint-Étienne, comme un huissier au parlement jetait sa verge et son
+holà entre deux plaideurs bouffis de colère[8];--et enfin avec ses
+faubourg populeux dont l'un, celui de St-Nicolas, étalait ses douze rues
+au soleil, ni plus ni moins qu'une grasse truie en gésine ses douze
+mamelles.--J'avais galvanisé un cadavre et ce cadavre s'était levé.
+
+«Dijon se lève; il se lève, il marche, il court! trente dindelles
+carillonnent dans un ciel bleu d'outremer comme en peignait le vieil
+Albert Dürer. La foule se presse aux hôtelleries de la rue Bouchepot,
+aux étuves de la porte aux Chanoines, au mail de la rue St-Guillaume, au
+change de la rue Notre-Dame, aux fabriques d'armes de la rue des Forges,
+à la fontaine de la place des Cordeliers, au four banal de la rue de
+Bèze, aux halles de la place Champeaux, au gibet de la place Morimont;
+bourgeois, nobles, vilains, soudrilles, prêtres, moines, clercs,
+marchands, varlets, juifs, lombards, pèlerins, ménestrels, officiers du
+parlement et de la chambre des comptes, officiers des gabelles,
+officiers de la maison du duc: qui clament, qui sifflent, qui chantent,
+qui geignent, qui prient, qui maugréent,--dans les basternes, dans des
+litières, à cheval, sur des mules, sur la haquenée de saint
+François.--Et comment douter de cette résurrection? Voici flotter aux
+vents l'étendard de soie, moitié vert, moitié jaune, broché des
+armoiries de la ville qui sont de gueules au pampre d'or feuillé de
+sinople[9].
+
+«Mais quelle est cette cavalcade? c'est le duc qui va s'ébattre à la
+chasse. Déjà la duchesse l'a précédé au château de Rouvres. Le
+magnifique équipage et le nombreux cortège! Monseigneur le duc éperonne
+un gris pommelé qui frissonne à l'air vif et piquant du matin. Derrière
+lui caracolent et se pavanent les _Riches_ de Châlons, les _Nobles_ de
+Vienne, les _Preux_ de Vergy, les _Fiers_ de Neuchâtel, les _bons
+Barons_ de Beaufremont.--Et ces deux personnages qui chevauchent à la
+queue de la file? Le plus jeune, que distinguent son juste-au-corps de
+velours sang-de-boeuf et sa marotte grelottante, s'égosille de rire; le
+plus vieux, accoutré d'une cape de drap noir sous laquelle il retrait un
+volumineux psautier, baisse la tête d'un air confus: l'un est le roi des
+Ribauds, l'autre est le chapelain du duc[10]. Le fou propose au sage des
+questions que celui-ci ne peut résoudre; et tandis que la populace crie
+Noël!--que les palefrois hennissent, que les limiers aboient, que les
+cors fanfarent, eux, la bride sur le cou de leurs montures à l'amble,
+devisent familièrement de la sage dame Judith et du preudhomme Machabée.
+
+«Cependant un héraut sonne de la buccine sur la tour du logis du duc. Il
+signale dans la plaine les chasseurs lançant leurs faucons. Le temps est
+pluvieux; une brume grisâtre lui dérobe au loin l'abbaye de Citeaux qui
+baigne ses bois dans les marécages; mais un rayon de soleil lui montre
+plus rapprochés et plus distincts le château de Talant, dont les
+terrasses et les plates-formes se crénèlent dans la nue,--les manoirs du
+sire de Ventoux et du seigneur de Fontaine, dont les girouettes percent
+des massifs de verdure,--le monastère de Saint-Maur dont les colombiers
+s'aiguisent au milieu d'une volée de pigeons,--la léproserie de
+St-Apollinaire qui n'a qu'une porte et n'a point de fenêtres,--la
+chapelle de St-Jacques de Trimolois, qu'on dirait un pèlerin cousu de
+coquilles;--et sous les murs de Dijon, au-delà des meix de l'abbaye de
+St-Bénigne, le cloître de la Chartreuse, blanc comme le froc des
+disciples de saint Bruno.
+
+«La Chartreuse de Dijon! le Saint-Denis des ducs de Bourgogne[11]! Ah!
+pourquoi faut-il que les enfants soient jaloux des chefs-d'oeuvres de
+leurs pères! Allez maintenant où fut la Chartreuse, vos pas y heurteront
+sous l'herbe des pierres qui ont été des clefs de voûtes, des
+tabernacles d'autels, des chevets de tombeaux, des dalles d'oratoires;
+des pierres où l'encens a fumé, où la cire a brûlé, où l'orgue a
+murmuré, où les ducs morts ont posé le front.--O néant de la grandeur et
+de la gloire! on plante des calebasses dans la cendre de
+Philippe-le-Bon!--Plus rien de la Chartreuse! Je me trompe.--Le portail
+de l'église et la tourelle du clocher sont debout; la tourelle élancée
+et légère, une touffe de giroflée sur l'oreille, ressemble à un
+jouvenceau qui mène en laisse un lévrier; le portail martelé serait
+encore un joyau à pendre au cou d'une cathédrale. Il y a outre cela,
+dans le préau du cloître, un piédestal gigantesque dont la croix est
+absente et autour duquel sont nichées six statues de prophètes,
+admirables de désolation.--Et que pleurent-ils? Ils pleurent la croix
+que les anges ont reportée dans le ciel.
+
+«Le sort de la Chartreuse a été celui de la plupart des monuments qui
+embellissaient Dijon à l'époque de la réunion du duché au domaine royal.
+Cette ville n'est plus que l'ombre d'elle-même. Louis XI l'avait
+découronnée de sa puissance, la révolution l'a décapitée de ses
+clochers. Il ne lui reste plus que trois églises, de sept églises, d'une
+sainte chapelle[12], de deux abbayes et d'une douzaine de monastères.
+Trois de ses portes sont bouchées, ses poternes ont été démolies, ses
+faubourgs ont été rasés, son torrent de Suzon s'est précipité aux
+égouts, sa population a secoué ses feuilles, et sa noblesse est tombée
+en quenouille.--Hélas! on voit bien que le duc Charles et sa chevalerie
+parties,--il y aura bientôt quatre siècles[13]--pour la bataille, n'en
+sont pas revenus.
+
+«Et moi, j'errais parmi ces ruines comme l'antiquaire qui cherche des
+médailles romaines dans les sillons d'un _castrum_, après une grosse
+pluie d'orage. Dijon expiré conserve encore quelque chose de ce qu'il
+fut, semblable à ces riches Gaulois qu'on ensevelissait une pièce d'or à
+la bouche et une autre dans la main droite.
+
+--Et l'art, lui demandai-je?
+
+--J'étais un jour occupé, devant l'église Notre-Dame, à considérer
+Jacquemart, sa femme et son enfant, qui martelaient midi.--L'exactitude,
+la pesanteur, le flegme de Jacquemart seraient le certificat de son
+origine flamande, quand même on ignorerait qu'il dispensait les heures
+aux bons bourgeois de Courtrai, lors du sac de cette ville, en 1383.
+Gargantua escamota les cloches de Paris, Philippe-le-Hardi l'horloge de
+Courtrai; chaque prince à sa taille.--Un éclat de rire se fit entendre
+là-haut et j'aperçus, dans un angle du gothique édifice, une de ces
+figures monstrueuses que les sculpteurs du moyen-âge ont attachées par
+les épaules aux gouttières des cathédrales; une atroce figure de damné
+qui, en proie aux souffrances, tirait la langue, grinçait des dents et
+se tordait les mains.--C'était elle qui avait ri.
+
+--Vous aviez un fétu dans l'oeil! m'écriai-je.
+
+--Ni fétu dans l'oeil, ni coton dans l'oreille.--La figure de pierre
+avait ri,--ri d'un rire grimaçant, effroyable, infernal--mais
+sarcastique--incisif--pittoresque.»
+
+J'eus honte pour moi d'avoir eu si longtemps affaire à un monomane.
+Cependant j'encourageai d'un sourire le rose-croix de l'art à poursuivre
+sa drôlatique histoire.
+
+--«Cette aventure, continua-t-il, me donna a réfléchir.--Je réfléchis
+que, puisque Dieu et l'amour étaient les premières conditions de l'art,
+ce qui dans l'art est _sentiment_,--Satan pourrait bien être la seconde
+de ces conditions, ce qui dans l'art est _idée_.--N'est-ce pas le diable
+qui a bâti la cathédrale de Cologne?
+
+«Me voilà en quête du diable. Je blémis sur les livres magiques de
+Cornelius Agrippa et j'égorge la poule noire du maître d'école mon
+voisin. Pas plus de diable qu'au bout du rosaire d'une dévote! Néanmoins
+il existe:--saint Augustin en a, de sa plume, légalisé le signalement:
+_Daemones sunt genere animalia, ingenio rationabilia, animo passiva,
+corpore aerea, tempore aeterna_. Cela est positif. Le diable existe. Il
+pérore à la chambre, il plaide au palais, il agiote à la bourse. On le
+grave en vignettes, on le broche en romans, on l'habille en drames. On
+le voit partout, comme je vous vois. C'est pour lui épiler mieux la
+barbe que les miroirs de poche ont été inventés. Polichinelle a manqué
+son ennemi et le nôtre. Oh! que ne l'a-t-il assommé d'un coup de bâton
+sur la nuque!
+
+«Je bus l'élixir de Paracelse, le soir avant de me coucher. J'eus la
+colique. Nulle part le diable en cornes et en queue.
+
+«Encore un désappointement:--l'orage, cette nuit-là, mouillait jusqu'aux
+os la vieille cité accroupie dans le sommeil. Comment je rôdais à
+tâtons, n'y voyant goutte, dans les anfractuosités de Notre-Dame, c'est
+ce que vous expliquera un sacrilège. Il n'y a pas de serrure dont le
+crime n'ait la clef.--Ayez pitié de moi! j'avais besoin d'une hostie et
+d'une relique.--Une clarté piqua les ténèbres, plusieurs autres se
+montrèrent successivement, de sorte que je distinguai bientôt quelqu'un
+dont la main affûtée d'un long allumoir distribuait la flamme aux
+chandelles du maître-autel. C'était Jacquemart qui, non moins
+imperturbable que de coutume sous sa _caule_ de fer rapiécée, acheva sa
+besogne sans paraître s'inquiéter ni même s'apercevoir de la présence
+d'un témoin profane. Jacqueline, agenouillée aux degrés, gardait une
+immobilité parfaite, la pluie découlant de sa jupe de plomb attournée à
+la mode brabançonne, de sa gorgerette de tôle tuyautée comme une
+dentelle de Bruges, de son visage de bois verni comme les joues d'une
+poupée de Nuremberg. Je lui bégayais une humble question sur le diable
+et sur l'art, quand le bras de Maritorne se débanda avec la
+précipitation soudaine et brutale d'un ressort, et, au bruit cent fois
+répercuté du lourd marteau, qu'elle serrait du poing, la foule des
+abbés, des chevaliers, des bienfaiteurs qui peuplent de leurs gothiques
+momies les caveaux gothiques de l'église, afflua processionnellement
+autour de l'autel éblouissant de splendeurs vives et ailées de la crèche
+de Noël. La vierge noire[14], la vierge des temps barbares, haute d'une
+coudée, à la tremblante couronne de fil d'or, à la robe raide d'empois
+et de perle, la vierge miraculeuse devant qui grésille une lampe
+d'argent sauta en bas de sa chaire et courut sur les dalles, de la
+vitesse d'un toton. Elle s'avançait des nefs profondes, à bonds gracieux
+et inégaux, accompagnée d'un petit saint Jean de cire et de laine
+qu'embrasa une étincelle et qui se fondit bleu et rouge. Jacqueline
+s'était armée de ciseaux pour tondre l'occiput de son enfançon
+emmailloté; un cierge éclaira au loin la chapelle du baptistère, et
+alors....
+
+--Et alors?
+
+--Et alors le soleil qui luisait par un pertuis, les moineaux qui
+becquetaient mes vitres, et les cloches qui marmonnaient une antienne
+dans la nue m'éveillèrent. J'avais fait un rêve.
+
+--Et le diable?
+
+--Il n'existe pas.
+
+--Et l'art?
+
+--Il existe.
+
+--Mais où donc?
+
+--Au sein de Dieu!»--Et son oeil où germait une larme sondait le
+ciel.--«Nous ne sommes, nous, monsieur, que les copistes du créateur. La
+plus magnifique, la plus triomphante, la plus glorieuse de nos oeuvres
+éphémères n'est jamais que l'indigne contrefaçon, que le rayonnement
+éteint de la moindre de ses oeuvres immortelles. Toute originalité est
+un aiglon qui ne brise la coquille de son oeuf que dans les aires
+sublimes et foudroyantes du Sinaï.--Oui, monsieur, j'ai longtemps
+cherché l'art absolu! O délire! ô folie! Regardez ce front ridé par la
+couronne de fer du malheur! Trente ans! et l'arcane que j'ai sollicité
+de tant de veilles opiniâtres, à qui j'ai immolé jeunesse, amour,
+plaisir, fortune, l'arcane gît, inerte et insensible, comme le vil
+caillou, dans la cendre de mes illusions! Le néant ne vivifie point le
+néant.»
+
+Il se levait. Je lui témoignai ma commisération par un soupir hypocrite
+et banal.
+
+--«Ce manuscrit, ajouta-t-il, vous dira combien d'instruments ont
+essayés mes lèvres avant d'arriver à celui qui rend la note pure et
+expressive, combien de pinceaux j'ai usés sur la toile avant d'y voir
+naître la vague aurore du clair-obscur. Là sont consignés divers
+procédés nouveaux peut-être d'harmonie et de couleur, seul résultat et
+seule récompense qu'eussent obtenus mes élucubrations. Lisez-le; vous me
+le rendrez demain. Six heures sonnent à la cathédrale; elles chassent le
+soleil qui s'esquive le long de ces lilas. Je vais m'enfermer pour
+écrire mon testament. Bonsoir.
+
+--Monsieur!»
+
+Bah! il était loin. Je demeurai aussi coi et penaud qu'un président à
+qui son greffier aurait pris une puce chevauchant sur le nez. Le
+manuscrit était intitulé: _Gaspard de la Nuit, Fantaisies à la manière
+de Rembrandt et de Callot_.
+
+Le lendemain était un samedi. Personne à l'_Arquebuse_; quelques juifs
+qui festoyaient le jour du Sabbat. Je courus par la ville m'informant de
+M. Gaspard de la Nuit à chaque passant. Les uns me répondaient:--«Oh!
+vous plaisantez!»--Les autres:--«Eh qu'il vous torde le cou!»--Et tous
+aussitôt me plantaient là. J'abordai un vigneron de _lai rue
+sain-felebar_, nabot et bossu, qui se carrait sur sa porte en riant de
+mon embarras.
+
+--«Connaissez-vous M. Gaspard de la Nuit?
+
+--Que lui voulez-vous, à ce garçon-là?
+
+--Je veux lui rendre un livre qu'il m'a prêté.
+
+--Un grimoire!
+
+--Comment! un grimoire!... Enseignez-moi, je vous prie, son domicile.
+
+--Là-bas, où pend ce pied de biche.
+
+--Mais cette maison ... vous m'adressez à monsieur le curé.
+
+--C'est que je viens de voir entrer chez lui la grande brune qui
+blanchit ses aubes et ses rabats.
+
+--Qu'est-ce que cela signifie?
+
+--Cela signifie que M. Gaspard de la Nuit s'attife quelquefois en jeune
+et jolie fille pour tenter les dévots personnages,--témoin son aventure
+avec saint Antoine, mon patron.
+
+--Faites-moi grâce de vos malignités et dites-moi où est M. Gaspard de
+la Nuit.
+
+--Il est en enfer, supposé qu'il ne soit pas ailleurs.
+
+--Ah! je m'avise enfin de comprendre! Quoi! Gaspard de la Nuit
+serait...?
+
+--Eh! oui ... le diable!
+
+--Merci, mon brave!... Si Gaspard de la Nuit est en enfer, qu'il y
+rôtisse! J'imprime son livre.»
+
+ LOUIS BERTRAND
+
+NOTES:
+
+[1] Le donjon du palais des ducs, et la flèche de la cathédrale, que les
+voyageurs aperçoivent de plusiers lieues dans la plaine.
+
+[2] _Moult me tarde!_ ancienne devise de la commune de Dijon.
+
+[3] Ce château, imposé à Dijon par la tyrannique défiance de Louis XI,
+lorsqu'après la mort de Charles-le-Téméraire il s'empara du duché au
+détriment de l'héritière légitime Marie de Bourgogne, a plus d'une fois
+tiré contre la ville, qui, il est vrai, lui a bien rendu ses
+gracieusetés. Aujourd'hui, ses tours chenues servent de retraite à une
+compagnie de gendarmes.
+
+[4] L'écorcheur de chevaux morts.
+
+[5] Torrent qui parcourait autrefois Dijon à ciel découvert. Ses eaux
+sont reçues aujourd'hui au pied des remparts dans des canaux
+voûtés.--Les truites du _Val-de-Suzon_ ont de la renommée en Bourgogne.
+
+[6] La chapelle aujourd'hui fermée de Notre-Dame-d'Étang était habitée
+en 1630 par un chapelain et par un ermite. Ce dernier ayant assassiné
+son confrère, un arrêt du parlement de Dijon le condamna à être roué vif
+en place de Morimont.
+
+[7] Nom générique de plusieurs petites rivières qui arrosent le pays de
+la plaine, entre Dijon et la Saône.
+
+[8] Les deux abbayes de St-Étienne et de St-Bénigne, dont les
+contestations fatiguèrent si souvent la patience du parlement, étaient
+si anciennes, si puissantes, et jouissaient de tant de privilèges
+accordés par les ducs et les papes, qu'il n'y avait à Dijon aucun
+établissement religieux qui ne relevât de l'une ou de l'autre. Les sept
+églises de la ville étaient leurs filles, et chacune des deux abbayes
+avait en outre son église particulière.--L'abbaye de Saint-Étienne
+battait monnaie.
+
+[9] Telles auraient été, suivant Pierre Paillot, les anciennes armoiries
+de la commune de Dijon; mais l'abbé Boulemier (_Mém. de l'acad. de
+Dijon_, 1771) a prétendu qu'elles n'étaient que de _gueules plein_. Ces
+deux savants ne feraient-ils pas confusion de temps, et les armoiries de
+Dijon n'auraient-elles pas été de gueules plein avant de porter _au
+pampre d'or feuillé de sinople?_ C'est ce que je n'ai pas le loisir
+d'examiner ici.
+
+[10] Philippe-le-Hardi avait son _roi des Ribauds_. Il lui donna 200
+liv. en 1396 (_Courtépée_).
+
+[11] Je ne compare la Chartreuse de Dijon à l'abbaye de St-Denis que
+sous le rapport de la magnificence et de la richesse de ses sépultures.
+Trois ducs seulement ont été inhumés à la Chartreuse, Philippe-le-Hardi,
+Jean-sans-Peur, et Philippe-le-Bon; et je n'ignore pas que l'Église de
+Citeaux avait communément reçu, depuis Eudes I<sup>er</sup>, les
+dépouilles des ducs de la première et de la seconde race royale.--C'est
+Philippe-le-Hardi qui fonda la Chartreuse en 1383. Tout n'y était que
+lambris de bois d'Irlande, que chasubles et tapis de drap d'or, que
+courtines d'étoffes de Chypre et de Damas, que bénitiers et chandeliers
+d'argent, que lampes de vermeil, que chapelles portatives à personnages
+d'ivoire, que peinture et sculptures exécutées par les premiers artistes
+du temps. La vaisselle pour le service de l'autel pesait 55 marcs.--Le
+marteau de la révolution en jetant en bas la Chartreuse avait dispersé
+dans les cabinets de quelques curieux les débris des tombeaux de
+Philippe-le-Hardi, de Jean-sans-Peur et de Marguerite de Bavière, femme
+de ce dernier. (Charles-le-Téméraire n'avait point fait élever de
+monument à son père Philippe-le-Bon.) Ces chefs-d'oeuvres de l'art du
+XVe siècle ont été restaurés et placés dans une des salles du musée de
+Dijon.
+
+[12] Elle n'a pas plus échappé que la Chartreuse et tant d'autres
+chefs-d'oeuvres à la fureur des réactions. On n'en a pas laissé pierre
+sur pierre. Cette sainte chapelle, élevée par le duc Hugues III au
+retour de la croisade, vers 1171, était riche de mille objets d'art et
+de piété. Que sont devenus, par exemple, ses vitraux et ses statues
+historiques; cette boiserie de choeur où étaient appendues les armoiries
+des trente-et-un premiers chevaliers de la Toison d'Or institués par
+Philippe-le-Bon; le beau vaissel où l'on conservait une hostie
+miraculeuse et sur lequel brillait, aux jours de fêtes, la couronne d'or
+que le roi Louis XII, relevant d'une dangereuse maladie, en 1505, avait
+envoyée au chapitre par deux hérauts?--Le temps a fait un pas et la
+terre a été renouvelée, dit quelque part M. de Chateaubriand.
+
+[13] Charles-le-Téméraire, dernier duc de Bourgogne, fut tué à la
+bataille de Nancy, le dimanche 5 janvier 1476.
+
+[14] Cette image était déjà en grande vénération au XII<sup>e</sup>
+siècle. Elle est d'un bois noir, dur et pesant, qu'on croit être du
+châtaignier.
+
+
+ * * * * *
+
+
+PRÉFACE
+
+
+L'art a toujours deux faces antithétiques, médaille dont, par exemple,
+un côté accuserait la ressemblance de Paul Rembrandt et le revers celle
+de Jacques Callot.--Rembrandt est le philosophe à barbe blanche qui
+s'encolimaçonne en son réduit, qui absorbe sa pensée dans la méditation
+et dans la prière, qui ferme les yeux pour se recueillir, qui
+s'entretient avec des esprits de beauté, de science, de sagesse et
+d'amour, et qui se consume à pénétrer les mystérieux symboles de la
+nature.--Callot, au contraire, est le lansquenet fanfaron et grivois qui
+se pavane sur la place, qui fait du bruit dans la taverne, qui caresse
+les filles de bohémiens, qui ne jure que par sa rapière et par son
+escopette, et qui n'a d'autre inquiétude que de cirer sa moustache.--Or,
+l'auteur de ce livre a envisagé l'art sous cette double
+personnification; mais il n'a point été trop exclusif, et voici, outre
+les fantaisies à la manière de Rembrandt et de Callot, des études sur
+Van Eyck, Lucas de Leyde, Albert Dürer, Peter Neef, Breughel de Velours,
+Breughel d'Enfer, Van Ostade, Gérard Dow, Salvator Rosa, Murillo, Fusely
+et plusieurs autres maîtres de différentes écoles.
+
+Et que si on demande à l'auteur pourquoi il ne parangonne point en tête
+de son ouvrage quelque belle théorie littéraire, il sera forcé de
+répondre que M. Séraphin ne lui a pas expliqué le mécanisme de ses
+ombres chinoises, et que Polichinelle cache à la foule curieuse le fil
+conducteur de son bras.--Il se contente de signer son oeuvre:
+
+ GASPARD DE LA NUIT.
+
+
+ * * * * *
+
+
+À M. VICTOR HUGO.
+
+ La gloire ne sait point ma demeure ignorée,
+ Et je chante tout seul ma chanson éplorée,
+ Qui n'a de charme que pour moi.
+
+ CH. BRUGNOT.--_Ode_.
+
+ Nargue de vos esprits errants, dit Adam, je
+ ne m'en inquiète pas plus qu'un aigle ne
+ s'inquiète d'une troupe d'oies sauvages;
+ tous ces êtres-là ont pris la fuite depuis
+ que les chaires sont occupées par de braves
+ ministres, et les oreilles du peuple remplies
+ de saintes doctrines.
+
+ WALTER SCOTT.--_L'Abbé_, _chap_. XVI.
+
+Le livre mignard de tes vers, dans cent ans comme aujourd'hui, sera le
+bien choyé des châtelaines, des damoiseaux et des ménestrels, florilège
+de chevalerie, décaméron d'amour qui charmera les nobles oisivetés des
+manoirs.
+
+Mais le petit livre que je te dédie aura subi le sort de tout ce qui
+meurt, après avoir, une matinée peut-être, amusé la cour et la ville qui
+s'amusent de peu de chose.
+
+Alors, qu'un bibliophile s'avise d'exhumer cette oeuvre moisie et
+vermoulue, il y lira à la première page ton nom illustre qui n'aura
+point sauvé le mien de l'oubli.
+
+Sa curiosité délivrera le frêle essaim de mes esprits qu'auront
+emprisonnés si longtemps des fermaux de vermeil dans une geôle de
+parchemin.
+
+Et ce sera pour lui une trouvaille non moins précieuse que l'est pour
+nous celle de quelque légende en lettres gothiques, écussonnée d'une
+licorne ou de deux cigognes.
+
+ Paris, 10 septembre 1836.
+
+ * * * * *
+
+ Les Fantaisies
+
+ de
+
+ Gaspard de la Nuit.
+
+ * * * * *
+
+ Ici commence le premier
+ Livre des Fantaisies
+ De Gaspard
+ De la
+ Nuit
+
+
+ * * * * *
+
+
+ÉCOLE FLAMANDE
+
+
+
+I
+
+HARLEM.
+
+ Quand d'Amsterdam le coq d'or chantera
+ La poule d'or de Harlem pondera.
+
+ _Les Centuries de Nostradamus._
+
+Harlem, cette admirable bambochade qui résume l'école flamande, Harlem
+peint par Jean Breughel, Peeter Neef, David Téniers et Paul Rembrandt;
+
+Et le canal où l'eau bleue tremble, et l'église où le vitrage d'or
+flamboie, et le stoël[1] où sèche le linge au soleil, et les toits,
+verts de houblon;
+
+Et les cigognes qui battent des ailes autour de l'horloge de la ville,
+tendant le col du haut des airs et recevant dans leur bec les gouttes de
+pluie;
+
+Et l'insouciant bourguemestre qui caresse de la main son menton double,
+et l'amoureux fleuriste qui maigrit, l'oeil attaché à une tulipe;
+
+Et la bohémienne qui se pâme sur sa mandoline, et le vieillard qui joue
+du Rommelpot[2], et l'enfant qui enfle une vessie;
+
+Et les buveurs qui fument dans l'estaminet borgne, et la servante de
+l'hôtellerie qui accroche à la fenêtre un faisan mort.
+
+
+
+II
+
+LE MAÇON.
+
+ Le maître Maçon.--Regardez ces
+ bastions, ces contreforts: on les
+ dirait construits pour l'éternité.
+
+ SCHILLER.--Guillaume Tell.
+
+Le maçon Abraham Knupfer chante, la truelle à la main, dans les airs
+échafaudé, si haut que, lisant les vers gothiques du bourdon, il nivelle
+de ses pieds et l'église aux trente arc-boutants, et la ville aux trente
+églises.
+
+Il voit les tarasques de pierre vomir l'eau des ardoises dans l'abîme
+confus des galeries, des fenêtres, des pendentifs, des clochetons, des
+tourelles, des toits et des charpentes, que tache d'un point gris l'aile
+échancrée et immobile du tiercelet.
+
+Il voit les fortifications qui se découpent en étoile, la citadelle qui
+se rengorge comme une géline dans un tourteau, les cours des palais où
+le soleil tarit les fontaines, et les cloîtres des monastères où l'ombre
+tourne autour des piliers.
+
+Les troupes impériales se sont logées dans le faubourg. Voilà qu'un
+cavalier tambourine là-bas. Abraham Knupfer distingue son chapeau à
+trois cornes, ses aiguilles de laine rouge, sa cocarde traversée d'une
+ganse, et sa queue nouée d'un ruban.
+
+Ce qu'il voit encore, ce sont des soudards qui, dans le parc empanaché
+de gigantesques ramées, sur de larges pelouses d'émeraude, criblent de
+coups d'arquebuse un oiseau de bois fiché à la pointe d'un mai.
+
+Et le soir, quand la nef harmonieuse de la cathédrale s'endormit couchée
+les bras en croix, il aperçut de l'échelle, à l'horizon, un village
+incendié par des gens de guerre, qui flamboyait comme une comète dans
+l'azur.
+
+
+
+III
+
+L'ÉCOLIER DE LEYDE.
+
+ On ne saurait prendre trop de
+ précautions par le temps qui court,
+ surtout depuis que les faux-monnayeurs
+ se sont établis dans ce pays-ci.
+
+ _Le Siège de Berg-op-Zoom._
+
+Il s'assied dans son fauteuil de velours d'Utrecht, messire Blasius, le
+menton dans sa fraise de fine dentelle, comme une volaille qu'un
+cuisinier s'est rôtie sur une faïence.
+
+Il s'assied devant sa banque pour compter la monnaie d'un demi-florin;
+moi, pauvre écolier de Leyde, qui ai un bonnet et une culotte percée,
+debout sur un pied comme une grue sur un pal.
+
+Voilà le trébuchet qui sort de la boîte de laque aux bizarres figures
+chinoises, comme une araignée qui, repliant ses longs bras, se réfugie
+dans une tulipe nuancée de mille couleurs.
+
+Ne dirait-on pas, à voir la mine allongée du maître, trembler ses doigts
+décharnés découplant les pièces d'or, d'un voleur pris sur le fait et
+contraint, le pistolet sur la gorge, de rendre à Dieu ce qu'il a gagné
+avec le diable?
+
+Mon florin que tu examines avec défiance à travers la loupe est moins
+équivoque et louche que ton petit oeil gris, qui fume comme un lampion
+mal éteint.
+
+Le trébuchet est rentré dans sa boîte de laque aux brillantes figures
+chinoises, messire Blasius s'est levé à demi de son fauteuil de velours
+d'Utrecht, et moi, saluant jusqu'à terre, je sors à reculons, pauvre
+écolier de Leyde qui ai bas et chausses percés.
+
+
+
+IV
+
+LA BARBE POINTUE.
+
+ Si l'on n'a la tête levée
+ Le poil de la barbe frisé
+ Et la moustache relevée
+ On est des dames méprisé.
+
+ _Les Poésies de d'Assoucy._
+
+Or, c'était fête à la synagogue, ténébreusement étoilée de lampes
+d'argent, et les rabbins, en robes et en lunettes, baisaient leurs
+talmuds, marmottant, nazillonnant, crachant ou se mouchant, les uns
+assis, les autres non.
+
+Et voilà que tout à coup, parmi tant de barbes rondes, ovales, carrées,
+qui floconnaient, qui frisaient, qui exhalaient ambre et benjoin, fut
+remarquée une barbe taillée en pointe.
+
+Un docteur nommé Élébotham, coiffé d'une meule de flanelle qui
+étincelait de pierreries, se leva et dit: «Profanation! il y a ici une
+barbe pointue!
+
+--Une barbe luthérienne!--Un manteau court!--Tuez le Philistin.»--Et la
+foule trépignait de colère dans les bancs tumultueux, tandis que le
+sacrificateur braillait:--«Samson, à moi ta mâchoire d'âne!»
+
+Mais le chevalier Melchior avait développé un parchemin authentiqué des
+armes de l'empire:--«Ordre, lut-il, d'arrêter le boucher Isaac van Heck,
+pour être l'assassin pendu, lui, pourceau d'Israël, entre deux pourceaux
+de Flandre.»
+
+Trente hallebardiers se détachèrent à pas lourds et cliquetants de
+l'ombre du corridor.--«Feu de vos hallebardes» leur ricana le boucher
+Isaac.--Et il se précipita d'une fenêtre dans le Rhin.
+
+
+
+V
+
+LE MARCHAND DE TULIPES.
+
+ La tulipe est parmi les fleurs
+ ce que le paon est parmi les oiseaux.
+ L'une est sans parfum, l'autre est sans
+ voix; l'une s'enorgueillit de sa robe,
+ l'autre de sa queue.
+
+ _Le Jardin des fleurs rares et
+ curieuses._
+
+Nul bruit, si ce n'est le froissement de feuillets de vélin sous les
+doigts du docteur Huylten, qui ne détachait les yeux de sa bible jonchée
+de gothiques enluminures que pour admirer l'or et le pourpre de deux
+poissons captifs aux humides flancs d'un bocal.
+
+Les battants de la porte roulèrent: c'était un marchand fleuriste qui,
+le bras chargés de plusieurs pots de tulipes, s'excusa d'interrompre la
+lecture d'un aussi savant personnage.
+
+--«Maître, dit-il, voici le trésor des trésors, la merveille des
+merveilles, un oignon comme il n'en fleurit jamais qu'un par siècle dans
+le sérail de l'empereur de Constantinople!
+
+--Une tulipe! s'écria le vieillard courroucé, une tulipe! ce symbole de
+l'orgueil et de la luxure qui ont engendré dans la malheureuse cité de
+Wittemberg la détestable hérésie de Luther et de Mélanchton!»
+
+Maître Huylten agrafa le fermail de sa bible, rangea ses lunettes dans
+leur étui, et tira le rideau de la fenêtre, qui laissa voir au soleil
+une fleur de la passion avec sa couronne d'épine, son éponge, son fouet,
+ses clous et les cinq plaies de Notre-Seigneur.
+
+Le marchant de tulipes s'inclina respectueusement et en silence,
+déconcerté par un regard inquisiteur du duc d'Albe dont le portrait,
+chef-d'oeuvre d'Holbein, était appendu à la muraille.
+
+
+
+VI
+
+LES DOIGTS DE LA MAIN.
+
+ Une honnête famille où il n'y a
+ jamais eu de banqueroute, où personne
+ n'a jamais été pendu.
+
+ _La parenté de Jean de Nivelle._
+
+Le pouce est ce gras cabaretier flamand, d'humeur goguenarde et
+grivoise, qui fume sur sa porte, à l'enseigne de la double bière de
+mars.
+
+L'index est sa femme, virago sèche comme une merluche, qui dès le matin
+soufflette sa servante dont elle est jalouse, et caresse la bouteille
+dont elle est amoureuse.
+
+Le doigt du milieu est leur fils, compagnon dégrossi à la hache, qui
+serait soldat s'il n'était brasseur, et qui serait cheval s'il n'était
+homme.
+
+Le doigt de l'anneau est leur fille, leste et agaçante Zerbine qui vend
+des dentelles aux dames et ne vend pas ses sourires aux cavaliers.
+
+Et le doigt de l'oreille est le Benjamin de la famille, marmot pleureur,
+qui toujours se trimballa à la ceinture de sa mère comme un petit enfant
+pendu au croc d'une ogresse.
+
+Les cinq doigts de la main sont la plus mirobolante giroflée à cinq
+feuilles qui ait jamais brodé les parterres de la noble cité de Harlem.
+
+
+
+VII
+
+LA VIOLE DE GAMBA.
+
+ Il reconnut, à n'en pouvoir
+ douter, la figure blême de son ami
+ intime Jean-Gaspard Dehureau, le grand
+ paillasse des Funambules, qui le
+ regardait avec une expression
+ indéfinissable de malice et de
+ bonhomie.
+
+ THÉOPHILE GAUTIER.--_Onuphrius_.
+
+ Au clair de la lune
+ Mon ami Pierrot
+ Prête-moi une plume
+ Que j'écrive un mot.
+ Ma chandelle est morte
+ Je n'ai plus de feu;
+ Ouvre-moi la porte
+ Pour l'amour de Dieu.
+
+ _Chanson populaire_.
+
+Le maître de chapelle eut à peine interrogé de l'archet la viole
+bourdonnante, qu'elle lui répondit par un gargouillement burlesque de
+lazzi et de roulades, comme si elle eût eu au ventre une indigestion de
+comédie italienne.
+
+ * * * * *
+
+C'était d'abord la duègne Barbara qui grondait cet imbécile de Pierrot
+d'avoir, le maladroit, laissé tomber la boîte à perruque de M. Cassandre
+et répandu toute la poudre sur le plancher.
+
+Et M. Cassandre de ramasser piteusement sa perruque, et Arlequin de
+détacher au viédase un coup de pied dans le derrière, et Colombine
+d'essuyer une larme de fou rire, et Pierrot d'élargir jusqu'aux oreilles
+une grimace enfarinée.
+
+Mais bientôt, au clair de lune, Arlequin dont la chandelle était morte
+suppliait son ami Pierrot de tirer les verrous pour la lui rallumer, si
+bien que le traître enlevait la jeune fille avec la cassette du vieux.
+
+ * * * * *
+
+--«Au diable Job Hans le luthier qui m'a vendu cette corde! s'écria le
+maître de chapelle recouchant la poudreuse viole dans son poudreux
+étui.»--La corde s'était cassée.
+
+
+
+VIII
+
+L'ALCHIMISTE.
+
+ Notre art s'apprent en deux
+ manières, c'est à savoir par
+ enseignement d'un maître, bouche à
+ bouche, et non autrement, ou par
+ inspiration et révélation divines; ou
+ bien par les livres lesquelz sont moult
+ obscurs et embrouilléz; et pour en
+ iceux trouver accordance et vérité
+ moult convient estre subtil, patient,
+ studieux et vigilant.
+
+ _La clef des secrets de
+ philosophie de Pierre Vicot._
+
+Rien encore!--Et vainement ai-je feuilleté pendant trois jours et trois
+nuits, aux blafardes lueurs de la lampe, les livres hermétiques de
+Raymond Lulle.
+
+Non, rien, si ce n'est, avec le sifflement de la cornue étincelante, les
+rires moqueurs d'un salamandre qui se fait un jeu de troubler mes
+méditations.
+
+Tantôt il attache un pétard à un poil de ma barbe, tantôt il me décoche
+de son arbalète un trait de feu dans mon manteau.
+
+Ou bien fourbit-il son armure, c'est alors la cendre du fourneau qui
+souffle sur les pages de mon formulaire et sur l'encre de mon écritoire.
+
+Et la cornue toujours plus étincelante siffle le même air que le diable,
+quand saint Éloi lui tenaille le nez dans sa forge.
+
+Mais rien encore!--Et pendant trois autres jours et trois autres nuits
+je feuilleterai, aux blafardes lueurs de la lampe, les livres
+hermétiques de Raymond Lulle!
+
+
+
+IX
+
+DÉPART POUR LE SABBAT.
+
+ Elle se leva la nuit, et
+ allumant la chandelle prit une boîte et
+ s'oignit, puis avec quelques paroles
+ elle fut transportée au sabbat.
+
+ JEAN BODIN.--_De la
+ Démonomanie des Sorciers._
+
+Ils étaient là une douzaine qui mangeaient la soupe à la bière, et
+chacun d'eux avait pour cuiller l'os de l'avant-bras d'un mort.
+
+La cheminée était rouge de braise, les chandelles champignonnaient dans
+la fumée, et les assiettes exhalaient une odeur de fosse au printemps.
+
+Et lorsque Maribas riait ou pleurait, on entendait comme geindre un
+archet sur les trois cordes d'un violon démantibulé.
+
+Cependant le soudard étala diaboliquement sur la table, à la lueur du
+suif, un grimoire où vint s'ébattre une mouche grillée.
+
+Cette mouche bourdonnait encore lorsque, de son ventre énorme et velu,
+une araignée escalada les bords du magique volume.
+
+Mais déjà sorciers et sorcières s'étaient envolés par la cheminée à
+califourchon, qui sur un balai, qui sur les pincettes, et Maribas sur la
+queue de la poêle.
+
+ Ici finit le premier
+ Livre des Fantaisies
+ De Gaspard
+ De la
+ Nuit
+
+NOTES:
+
+[1] Balcon de pierre.
+
+[2] Instrument de musique.
+
+
+ * * * * *
+
+
+ Ici commence le deuxième
+ Livre des Fantaisies
+ De Gaspard
+ De la
+ Nuit
+
+
+ * * * * *
+
+
+LE VIEUX PARIS
+
+
+I
+
+LES DEUX JUIFS.
+
+ Vieux époux
+ Vieux jaloux,
+ Tirez tous
+ Les verrous.
+
+ _Vieille chanson._
+
+Deux juifs, qui s'étaient arrêtés sous ma fenêtre, comptaient
+mystérieusement au bout de leurs doigts les heures trop lentes de la
+nuit.
+
+--«Avez-vous de l'argent, Rabbi? demanda le plus jeune au plus
+vieux.--Cette bourse, répondit l'autre, n'est point un grelot.»
+
+ * * * * *
+
+Mais alors une troupe de gens se rua avec vacarme des bouges du
+voisinage; et des cris éclatèrent sur mes vitraux comme les dragées
+d'une sarbacane.
+
+C'étaient des turlupins qui couraient joyeusement vers la place du
+Marché, d'où le vent chassait des étincelles de paille et une odeur de
+roussi.
+
+--«Ohé! Ohé! Lanturelu!--Ma révérence à Madame la lune!--Par ici, la
+cagoule du diable! Deux juifs dehors pendant le couvre-feu!--Assomme!
+assomme! aux juifs le jour, aux truands la nuit!
+
+ * * * * *
+
+Et les cloches fêlées carillonnaient là-haut dans les tours de
+Saint-Eustache le gothique:--«Dindon, dindon, dormez-donc, dindon!»
+
+
+
+_A M. Louis Boulanger, peintre._
+
+
+II
+
+LES GUEUX DE NUIT.
+
+ J'endure
+ Froidure
+ Bien dure.
+
+ _La chanson du pauvre diable._
+
+--«Ohé! rangez-vous qu'on se chauffe!--Il ne te manque plus que
+d'enfourcher le foyer! Ce drôle a les jambes comme des pincettes.
+
+--Une heure!--Il bise dru!--Savez-vous, mes chats-huants, ce qui fait la
+lune si claire? Les cornes des c.... qu'on y brûle.
+
+--La rouge braise à brûler de la charbonnée!--Comme la flamme danse
+bleue sur les tisons! Ohé! quel est le ribaud qui a battu sa ribaude?
+
+--J'ai le nez gelé!--J'ai les grêves rôties!--Ne vois-tu rien dans le
+feu, Choupille?--Oui! une hallebarde.--Et toi, Jeanpoil?--Un oeil.
+
+--Place, place à M. de la Chousserie!--Vous êtes là, Monsieur le
+procureur, chaudement fourré et ganté pour l'hiver!--Oui-dà! les matous
+n'ont pas d'engelures!
+
+--Ah! voici messieurs du guet!--Vos bottes fument.--Et les tirelaines?
+Nous en avons tué deux d'une arquebusade; les autres se sont échappés à
+travers la rivière.»
+
+ * * * * *
+
+Et c'est ainsi que s'acoquinaient à un feu de brandon, avec des gueux de
+nuit, un procureur au parlement qui courait le guilledou, et les gascons
+du guet qui racontaient sans rire les exploits de leurs arquebuses
+détraquées.
+
+
+
+III
+
+LE FALOT.
+
+ Le Masque.--Il fait noir;
+ prête-moi ta lanterne.
+ Mercurio.--Bah! les chats ont
+ pour lanterne leurs deux yeux.
+
+ _Une nuit de carnaval._
+
+Ah! pourquoi me suis-je, ce soir, avisé qu'il y avait place à me blottir
+contre l'orage, moi petit follet de gouttière, dans le falot de Madame
+de Gourgouran!
+
+Je riais d'entendre un esprit que trempait l'averse bourdonner autour de
+la maison lumineuse, sans pouvoir trouver la porte par laquelle j'étais
+entré.
+
+Vainement me suppliait-il, enroué et morfondu, de lui permettre au moins
+de rallumer son rat de cave à ma bougie pour chercher sa route.
+
+Soudain le jaune papier de la lanterne s'enflamma, crevé d'un coup de
+vent dont gémirent dans la rue des enseignes pendantes comme des
+bannières.
+
+--«Jésus! miséricorde! s'écria la béguine, se signant des cinq
+doigts.--Le diable te tenaille, sorcière, m'écriai-je, crachant plus de
+feu qu'un serpenteau d'artifice.»
+
+Hélas! moi qui, ce matin encore, rivalisais de grâces et de parure avec
+le chardonneret à oreillettes de drap écarlate du damoisel de Luynes!
+
+
+
+IV
+
+LA TOUR DE NESLE.
+
+ Il y avait à la tour de Nesle
+ un corps-de-garde auquel se logeait le
+ guet pendant la nuit.
+
+ BRANTOME.
+
+«Valet de trèfle!--Dame de pique! de gagne!» Et le soudard qui perdait
+envoya d'un coup de poing sur la table son enjeu au plancher.
+
+Mais alors messire Hugues, le prévôt, cracha dans un brasier de fer avec
+la grimace d'un cagou qui a avalé une araignée en mangeant sa soupe.
+
+--«Pouah! les charcuitiers échaudent-ils leurs cochons à minuit?
+Ventredieu! c'est un bateau de feurre qui brûle en Seine!»
+
+ * * * * *
+
+L'incendie qui n'était d'abord qu'un innocent follet égaré dans les
+brouillards de la rivière fut bientôt un diable à quatre tirant le canon
+et force arquebusades au fil de l'eau.
+
+Une foule innombrable de turlupins, de béquillards, de gueux de nuit
+accourus sur la grève, dansaient des gigues devant la spirale de flamme
+et de fumée.
+
+Et rougeoyaient face à face la tour de Nesle, d'où le guet sortit
+l'escopette sur l'épaule, et la tour du Louvre, d'où, par une fenêtre,
+le roi et la reine voyaient tout sans être vus.
+
+
+
+V
+
+LE RAFFINÉ
+
+ Un fendant, un raffiné.
+
+ _Poésies de Scarron._
+
+«Mes crocs aiguisés en pointe ressemblent à la queue de la tarasque, mon
+linge est aussi blanc qu'une nappe de cabaret, et mon pourpoint n'est
+pas plus vieux que les tapisseries de la couronne.
+
+«S'imaginerait-on jamais, à voir ma pimpante dégaîne, que la faim, logée
+dans mon ventre, y tire--la bourelle!--une corde qui m'étrangle comme un
+pendu!
+
+«Ah! si de cette fenêtre, où grésille une lumière, était seulement
+tombée dans la corne de mon feutre une mauviette rôtie au lieu de cette
+fleur fanée!
+
+«La place Royale est ce soir, aux falots, claire comme une
+chapelle!--Gare la litière!--Fraîche limonade!--Macarons de Naples!--Or
+ça, petit, que je goûte avec le doigt ta truite à la sauce! Drôle! il
+manque des épices dans ton poisson d'avril.
+
+«N'est-ce pas la Marion Delorme au bras du duc de Longueville? Trois
+bichons la suivent en jappant. Elle a de beaux diamants dans les yeux,
+la jeune courtisane!--Il a de beaux rubis sur le nez, le vieux
+courtisan!»
+
+ * * * * *
+
+Et le raffiné se panadait le poing sur sa hanche, coudoyant les
+promeneurs et souriant aux promeneuses. Il n'avait pas de quoi dîner; il
+acheta un bouquet de violettes.
+
+
+
+VI
+
+L'OFFICE DU SOIR.
+
+ Quand, vers Pâques ou Noël, l'église, aux nuits tombantes
+ S'emplit de pas confus et de cires flambantes.
+
+ VICTOR HUGO.--_Les chants du Crépuscule_.
+
+Dixit Dominus Domino meo: sede a dextris meis.
+
+_Office des vêpres_.
+
+Trente moines, épluchant feuillet par feuillet des psautiers aussi
+crasseux que leurs barbes, louaient Dieu et chantaient pouilles au
+diable.
+
+ * * * * *
+
+--«Madame, vos épaules sont une touffe de lys et de roses. Et comme le
+cavalier se penchait, il éborgna son valet du bout de son épée.
+
+--«Moqueur, minauda-t-elle, vous jouez-vous à me distraire?--Est-ce
+l'_Imitation de Jésus_ que vous lisez, Madame?--Non, c'est le _Brelan
+d'Amour et de Galanterie_.»
+
+Mais l'office était psalmodié. Elle ferma son livre et se leva de la
+chaise.--«Allons-nous-en, dit-elle; assez prié pour aujourd'hui!»
+
+ * * * * *
+
+Et moi, pèlerin agenouillé à l'écart sous les orgues, il me semblait
+ouïr les anges descendre du ciel mélodieusement.
+
+Je recueillais de loin quelques parfums de l'encensoir, et Dieu
+permettait que je glanasse l'épi du pauvre derrière sa riche moisson.
+
+
+
+VII
+
+LA SÉRÉNADE.
+
+ La nuit, tous les chats sont gris.
+
+ _Proverbe populaire._
+
+Un luth, une guitaronne et un hautbois. Symphonie discordante et
+ridicule. Madame Laure à son balcon, derrière une jalousie. Point de
+lanternes dans la rue, point de lumières aux fenêtres. La lune encornée.
+
+ * * * * *
+
+--«Est-ce vous, d'Espignac?--Hélas! non.--C'est donc toi, mon petit
+Fleur d'Amande?--Ni l'un ni l'autre.--Comment! encore vous, Monsieur de
+la Tournelle? Bonsoir! cherchez minuit à quatorze heures!»
+
+LES MUSICIENS DANS LEUR CAPE.--«Monsieur le conseiller en sera pour un
+rhume. Mais le galant n'a donc pas frayeur du mari?--Eh! le mari est aux
+Iles.»
+
+Cependant que chuchotait-on ensemble? «Cent louis par mois.
+--Charmant!--Un carrosse avec deux heiduques. Superbe!--Un hôtel dans le
+quartier des princes!--Magnifique!--Et mon coeur fourré d'amour!--Oh! la
+jolie pantoufle à mon pied!»
+
+LES MUSICIENS TOUJOURS DANS LEUR CAPE.--«J'entends rire Madame
+Laure.--La cruelle s'humanise.--Oui-dà! l'art d'Orphoeus attendrissait
+les tigres dans les temps fabuleux!»
+
+MADAME LAURE.--«Approchez, mon mignon, que je vous glisse ma clef au
+noeud d'un ruban!» Et la perruque de Monsieur le conseiller se mouilla
+d'une rosée que ne distillaient pas les étoiles. «Ohé! Gueudespin, cria
+la maligne femelle en fermant le balcon, empoignez-moi un fouet, et
+courez vite essuyer Monsieur!»
+
+
+
+VIII
+
+MESSIRE JEAN.
+
+ Grave personnage dont la chaîne
+ d'or et la baguette blanche annonçaient
+ l'autorité.
+
+ WALTER-SCOTT.--_L'Abbé_, Chap. IV.
+
+--«Messire Jean, lui dit la reine, allez voir dans la cour du palais
+pourquoi ces deux lévriers se livrent bataille!» Et il y alla.
+
+Et quand il y fut, le sénéchal tança d'une verte manière les deux
+lévriers qui se disputaient un os de jambon.
+
+Mais ceux-ci, tiraillant ses grègues noires et mordant ses bas rouges,
+le culbutèrent comme un goutteux sur ses crosses.
+
+--«Holà! Holà! à mon aide!» Et les pertuisaniers de la porte
+accoururent, que le museau des deux efflanqués avait fouillé déjà la
+friande escarcelle du bonhomme.
+
+Cependant la reine se pâmait de rire à une fenêtre, dans sa haute guimpe
+de Malines aussi raide et plissée qu'un éventail.
+
+--«Et pourquoi se battaient-ils, messire?--Ils se battaient, Madame,
+l'un maintenant contre l'autre que vous êtes le plus belle, la plus sage
+et la plus grande princesse de l'univers.»
+
+
+
+
+_A M. Sainte-Beuve._
+
+
+IX
+
+LA MESSE DE MINUIT.
+
+ Christus natus est nobis; venite, adoremus.
+
+ _La Nativité de Notre-Seigneur Jésus-Christ._
+
+ Nous n'avons ni feu ni lieu.
+ Donnez-nous la part à Dieu.
+
+ _Vieille chanson._
+
+La bonne dame et le noble sire de Chateauvieux rompaient le pain du
+soir, Monsieur l'aumônier bénissant la table, quand se fit entendre un
+bruit de sabots à la porte. C'étaient de petits enfants qui chantèrent
+un noël.
+
+--«Bonne dame de Chateauvieux, hâtez-vous, la foule s'achemine à
+l'église; hâtez-vous, de peur que le cierge qui brûle sur votre
+prie-Dieu, dans la chapelle des Anges, ne s'éteigne en étoilant de ses
+gouttes de cire les heures de vélin et le carreau de velours!--voici la
+première volée des cloches pour la messe de minuit!
+
+--Noble sire de Chateauvieux, hâtez-vous, de peur que le sire de Grugel,
+qui passe là-bas avec sa lanterne de papier, n'aille s'emparer en votre
+absence de la place d'honneur au banc des confrères de Saint-Antoine!
+voici la seconde volée des cloches pour la messe de minuit!
+
+--Monsieur l'aumônier, hâtez-vous! les orgues grondent, les chanoines
+psalmodient, hâtez-vous, les fidèles sont assemblés et vous êtes encore
+à table!--voici la troisième volée des cloches pour la messe de minuit!»
+
+Les petits enfants soufflaient dans leurs doigts, mais ils ne se
+morfondirent pas longtemps à attendre, et sur le seuil gothique, blanc
+de neige, Monsieur l'aumônier les régala, au nom des maîtres du logis,
+chacun d'une gaufre et d'une maille.
+
+ * * * * *
+
+Cependant aucune cloche ne tintait plus. La bonne dame plongea dans un
+manchon ses mains jusqu'aux coudes, le noble sire couvrit ses oreilles
+d'un mortier, et l'humble prêtre, encapuchonné d'une aumusse, marcha
+derrière, son missel sous le bras.
+
+
+
+X
+
+LE BIBLIOPHILE.
+
+ Un Elzevir lui causait de
+ douces émotions; mais ce qui le
+ plongeait dans un ravissement
+ extatique, c'était un Henri Etienne.
+
+ _Biographie de Martin
+ Spickler._
+
+Ce n'était pas quelque tableau de l'école flamande, un David Téniers, un
+Breughel d'Enfer, enfumé à n'y pas voir le diable.
+
+C'était un manuscrit rongé des rats par les bords, d'une écriture toute
+enchevêtrée et d'une encre bleue et rouge.
+
+--«Je soupçonne l'auteur, dit le bibliophile, d'avoir vécu vers la fin
+du règne de Louis XII, ce roi de paternelle et plantureuse mémoire.
+
+«Oui, continua-t-il d'un air grave et méditatif, oui, il aura été clerc
+dans la maison des sires de Chateauvieux.»
+
+Ici il feuilleta un énorme in-folio ayant pour titre: _Le Nobiliaire de
+France_, dans lequel il ne trouva mentionnés que les sires de
+Chateauneuf.
+
+--«N'importe, dit-il un peu confus, Chateauneuf et Chateauvieux ne sont
+qu'un même château. Aussi bien il est temps de débaptiser le Pont-Neuf.»
+
+
+ Ici finit le deuxième
+ Livre des Fantaisies
+ De Gaspard
+ De la
+ Nuit
+
+
+ * * * * *
+
+
+ Ici commence le troisième
+ Livre des Fantaisies
+ De Gaspard
+ De la
+ Nuit
+
+
+ * * * * *
+
+
+LA NUIT ET SES PRESTIGES
+
+
+
+I
+
+LA CHAMBRE GOTHIQUE.
+
+ Nox et solitudo plenae sunt diabolo.
+
+ _Les Pères de l'Église._
+
+ La nuit, ma chambre est pleine de
+ diables.
+
+«Oh! la terre,--murmurai-je à la nuit, est un calice embaumé dont le
+pistil et les étamines sont la lune et les étoiles!»
+
+Et, les yeux lourds de sommeil, je fermai la fenêtre qu'incrusta la
+croix du calvaire, noire dans la jaune auréole des vitraux.
+
+ * * * * *
+
+Encore,--si ce n'était à minuit,--l'heure blasonnée de dragons et de
+diables!--que le gnome qui se soûle de l'huile de ma lampe!
+
+Si ce n'était que la nourrice qui berce avec un chant monotone, dans la
+cuirasse de mon père, un petit enfant mort-né!
+
+Si ce n'était que le squelette du lansquenet emprisonné dans la
+boiserie, et heurtant du front, du coude et du genou!
+
+Si ce n'était que mon aïeul qui descend en pied de son cadre vermoulu,
+et trempe son gantelet dans l'eau bénite du bénitier!
+
+Mais c'est Scarbo qui me mord au cou, et qui, pour cautériser ma
+blessure sanglante, y plonge son doigt de fer rougi à la fournaise!
+
+
+
+II
+
+SCARBO.
+
+ Mon Dieu, accordez-moi, à
+ l'heure de ma mort, les prières d'un
+ prêtre, un linceul de toile, une bière
+ de sapin et un lieu sec.
+
+ _Les patenôtres de Monsieur le
+ Maréchal._
+
+«Que tu meures absous ou damné, marmottait Scarbo cette nuit à mon
+oreille, tu auras pour linceul une toile d'araignée, et j'ensevelirai
+l'araignée avec toi!
+
+--Oh! que du moins j'aie pour linceul, lui répondais-je, les yeux rouges
+d'avoir tant pleuré,--une feuille du tremble dans laquelle me bercera
+l'haleine du lac.
+
+--Non!--ricanait le nain railleur,--tu serais la pâture de l'escarbot
+qui chasse, le soir, aux moucherons aveuglés par le soleil couchant!
+
+--Aimes-tu donc mieux, lui répliquais-je, larmoyant toujours,--aimes-tu
+donc mieux que je sois sucé d'une tarentule à trompe d'éléphant?
+
+--Eh bien,--ajouta-t-il,--console-toi, tu auras pour linceul les
+bandelettes tachetées d'or d'une peau de serpent, dont je
+t'emmailloterai comme une momie.
+
+«Et de la crypte ténébreuse de St-Bénigne, où je te coucherai debout
+contre la muraille, tu entendras à loisir les petits enfants pleurer
+dans les limbes.»
+
+
+
+III
+
+LE FOU.
+
+ Un carolus, ou bien encor,
+ Si l'aimez mieux, un agneau d'or.
+
+ _Manuscrits de la Bibliothèque
+ du roi._
+
+La lune peignait ses cheveux avec un démêloir d'ébène qui argentait
+d'une pluie de vers luisants les collines, les prés et les bois.
+
+ * * * * *
+
+Scarbo, gnome dont les trésors foisonnent, vannait sur mon toit, au cri
+de la girouette, ducats et florins qui sautaient en cadence, les pièces
+fausses jonchant la rue.
+
+Comme ricana le fou qui vague, chaque nuit, par la cité déserte, un oeil
+à la lune et l'autre--crevé!
+
+--«Foin de la lune! grommela-t-il, ramassant les jetons du diable,
+j'achèterai le pilori pour m'y chauffer au soleil!»
+
+ * * * * *
+
+Mais c'était toujours la lune, la lune qui se couchait,--et Scarbo
+monnayait sourdement dans ma cave ducats et florins à coups de
+balancier.
+
+Tandis que, les deux cornes en avant, un limaçon qu'avait égaré la nuit
+cherchait sa route sur mes vitraux lumineux.
+
+
+
+IV
+
+LE NAIN.
+
+ --Toi, à cheval!
+ --Eh! pourquoi pas! j'ai si souvent
+ galopé sur un lévrier du laird de
+ Linlithgow!
+
+ _Ballade écossaise_.
+
+J'avais capturé de mon séant, dans l'ombre de mes courtines, ce furtif
+papillon, éclos d'un rais de la lune ou d'une goutte de rosée.
+
+Phalène palpitante qui, pour dégager ses ailes captives entre mes
+doigts, me payait une rançon de parfums!
+
+Soudain la vagabonde bestiole s'envolait, abandonnant dans mon giron,--ô
+horreur!--une larve monstrueuse et difforme à tête humaine!
+
+ * * * * *
+
+--Où est ton âme, que je chevauche!--Mon âme, haquenée boiteuse des
+fatigues du jour, repose maintenant sur la litière dorée des songes.»
+
+Et elle s'échappait d'effroi, mon âme, à travers la livide toile
+d'araignée du crépuscule, par-dessus de noirs horizons dentelés de noirs
+clochers gothiques.
+
+Mais le nain, pendu à sa fuite hennissante, se roulait comme un fuseau
+dans les quenouillées de sa blanche crinière.
+
+
+
+V
+
+LE CLAIR DE LUNE.
+
+ Réveillez-vous, gens qui dormez,
+ Et priez pour les trépassés.
+
+ _Le cri du crieur de nuit._
+
+Oh! qu'il est doux, quand l'heure tremble au clocher, la nuit, de
+regarder la lune qui a le nez fait comme un carolus d'or!
+
+ * * * * *
+
+Deux ladres se lamentaient sous ma fenêtre, un chien hurlait dans le
+carrefour, et le grillon de mon foyer vaticinait tout bas.
+
+Mais bientôt mon oreille n'interrogea plus qu'un silence profond. Les
+lépreux étaient rentrés dans leur chenils, aux coups de Jacquemart qui
+battait sa femme.
+
+Le chien avait enfilé une venelle, devant les pertuisanes du guet
+enrouillé par la pluie et morfondu par la bise.
+
+Et le grillon s'était endormi, dès que la dernière bluette avait éteint
+sa dernière lueur dans la cendre de la cheminée.
+
+Et moi, il me semblait,--tant la fièvre est incohérente,--que la lune,
+grimant sa face, me tirait la langue comme un pendu!
+
+
+
+_A M. Louis Boulanger, Peintre._
+
+
+VI
+
+LA RONDE SOUS LA CLOCHE.
+
+ C'était un bâtiment lourd,
+ presque carré, entouré de ruines, et
+ dont la tour principale, qui possédait
+ encore son horloge, dominait tout le
+ quartier.
+
+ FENIMORE COOPER.
+
+Douze magiciens dansaient une ronde sous la grosse cloche de Saint-Jean.
+Ils évoquèrent l'orage l'un après l'autre, et du fond de mon lit je
+comptai avec épouvante douze voix qui traversèrent processionnellement
+les ténèbres.
+
+Aussitôt la lune courut se cacher derrière les nuées, et une pluie mêlée
+d'éclairs et de tourbillons fouetta ma fenêtre, tandis que les
+girouettes criaient comme des grues en sentinelle sur qui crève l'averse
+dans les bois.
+
+La chanterelle de mon luth, appendu à la cloison, éclata; mon
+chardonneret battit de l'aile dans sa cage; quelque esprit curieux
+tourna un feuillet du Roman de la Rose qui dormait sur mon pupitre.
+
+Mais soudain gronda la foudre au haut de Saint-Jean. Les enchanteurs
+s'évanouirent frappés à mort, et je vis de loin leurs livres de magie
+brûler comme une torche dans le noir clocher.
+
+Cette effrayante lueur peignait des rouges flammes du purgatoire et de
+l'enfer les murailles de la gothique église, et prolongeait sur les
+maisons voisines l'ombre de la statue gigantesque de Saint-Jean.
+
+Les girouettes se rouillèrent; la lune fondit les nuées gris de perles;
+la pluie ne tomba plus que goutte à goutte des bords du toit, et la
+brise, ouvrant ma fenêtre mal close, jeta sur mon oreiller les fleurs de
+mon jasmin secoué par l'orage.
+
+
+
+VII
+
+UN REVE.
+
+ J'ai rêvé tant et plus, mais je
+ n'y entends note.
+
+ _Pantagruel_, livre III.
+
+Il était nuit. Ce furent d'abord,--ainsi j'ai vu, ainsi je raconte,--une
+abbaye aux murailles lézardées par la lune,--une forêt percée de
+sentiers tortueux,--et le Morimont[1] grouillant de capes et de
+chapeaux.
+
+Ce furent ensuite,--ainsi j'ai entendu, ainsi je raconte,--le glas
+funèbre d'une cloche auquel répondaient les sanglots funèbres d'une
+cellule,--des cris plaintifs et des rires féroces dont frissonnait
+chaque feuille le long d'une ramée,--et les prières bourdonnantes des
+pénitents noirs qui accompagnent un criminel au supplice.
+
+Ce furent enfin,--ainsi s'acheva le rêve, ainsi je raconte,--un moine
+qui expirait couché dans la cendre des agonisants,--une jeune fille qui
+se débattait pendue aux branches d'un chêne,--et moi que le bourreau
+liait échevelé sur les rayons de la roue.
+
+Dom Augustin, le prieur défunt, aura, en habit de cordelier, les
+honneurs de la chapelle ardente; et Marguerite, que son amant a tuée,
+sera ensevelie dans sa blanche robe d'innocence, entre quatre cierges de
+cire.
+
+Mais moi, la barre du bourreau s'était, au premier coup, brisée comme un
+verre, les torches des pénitents noirs s'étaient éteintes sous des
+torrents de pluie, la foule s'était écoulée avec les ruisseaux débordés
+et rapides,--et je poursuivais d'autres songes vers le réveil.
+
+
+
+VIII
+
+MON BISAÏEUL.
+
+ Tout dans cette chambre était
+ encore dans le même état, si ce n'est
+ que les tapisseries y étaient en
+ lambeaux, et que les araignées y
+ tissaient leurs toiles dans la
+ poussière.
+
+ WALTER-SCOTT.--_Woodstock_.
+
+Les vénérables personnages de la tapisserie gothique, remuée par le
+vent, se saluèrent l'un l'autre, et mon bisaïeul entra dans la
+chambre,--mon bisaïeul mort il y aura bientôt quatre-vingts ans!
+
+Là,--c'est devant ce prie-Dieu qu'il s'agenouilla, mon bisaïeul le
+conseiller, baisant de sa barbe ce jaune missel étalé à l'endroit de ce
+ruban.
+
+Il marmotta des oraisons tant que dura la nuit, sans décroiser un moment
+ses bras de son camail de soie violette, sans obliquer un regard vers
+moi, sa postérité, qui étais couché dans son lit, son poudreux lit à
+baldaquin!
+
+Et je remarquai avec effroi que ses yeux étaient vides, bien qu'il parût
+lire,--que ses lèvres étaient immobiles, bien que je l'entendisse
+prier,--que ses doigts étaient décharnés, bien qu'il scintillassent de
+pierreries!
+
+Et je me demandais si je veillais ou si je dormais,--si c'étaient les
+pâleurs de la lune ou de Lucifer,--si c'était minuit ou le point du
+jour!
+
+
+
+IX
+
+ONDINE.
+
+ . . . . . . . . . . . Je croyais entendre
+ Une vague harmonie enchanter mon sommeil,
+ Et près de moi s'épandre un murmure pareil
+ Aux chants entrecoupés d'une voix triste
+ et tendre.
+
+ CH. BRUGNOT.--_Les deux Génies_.
+
+--«Écoute!--Écoute!--C'est moi, c'est Ondine qui frôle de ces gouttes
+d'eau les losanges sonores de ta fenêtre illuminée par les mornes rayons
+de la lune; et voici, en robe de moire, la dame châtelaine qui contemple
+à son balcon la belle nuit étoilée et le beau lac endormi.
+
+«Chaque flot est un ondin qui nage dans le courant, chaque courant est
+un sentier qui serpente vers mon palais, et mon palais est bâti fluide,
+au fond du lac, dans le triangle du feu, de la terre et de l'air.
+
+«Écoute!--Écoute!--Mon père bat l'eau coassante d'une branche d'aulne
+verte, et mes soeurs caressent de leurs bras d'écume les fraîches îles
+d'herbes, de nénuphars et de glaïeuls, ou se moquent du saule caduc et
+barbu qui pêche à la ligne.»
+
+ * * * * *
+
+Sa chanson murmurée, elle me supplia de recevoir son anneau à mon doigt,
+pour être l'époux d'une Ondine, et de visiter avec elle son palais, pour
+être le roi des lacs.
+
+Et comme je lui répondais que j'aimais une mortelle, boudeuse et
+dépitée, elle pleura quelques larmes, poussa un éclat de rire, et
+s'évanouit en giboulées qui ruisselèrent blanches le long de mes vitraux
+bleus.
+
+
+
+X
+
+LA SALAMANDRE.
+
+ Il jeta dans le foyer quelques
+ frondes de houx bénit, qui brûlèrent en
+ craquetant.
+
+ Ch. NODIER.--_Trilby_.
+
+--«Grillon, mon ami, es-tu mort, que tu demeures sourd au bruit de mon
+sifflet, et aveugle à la lueur de l'incendie?»
+
+Et le grillon, quelques affectueuses que fussent les paroles de la
+salamandre, ne répondait point, soit qu'il dormît d'un magique sommeil,
+ou bien soit qu'il eût fantaisie de bouder.
+
+«Oh! chante-moi ta chanson de chaque soir dans ta logette de cendre et
+de suie, derrière la plaque de fer écussonnée de trois fleurs de lys
+héraldiques!»
+
+Mais le grillon ne répondait point encore, et la salamandre éplorée
+tantôt écoutait si ce n'était point sa voix, tantôt bourdonnait avec la
+flamme aux changeantes couleurs rose, bleue, rouge, jaune, blanche et
+violette.
+
+«Il est mort, il est mort, le grillon mon ami!» Et j'entendais comme des
+soupirs et des sanglots, tandis que la flamme, livide maintenant,
+décroissait dans le foyer attristé.
+
+«Il est mort! Et puisqu'il est mort, je veux mourir!» Les branches de
+sarment étaient consumées, la flamme se traîna sur la braise en jetant
+son adieu à la crémaillère, et la salamandre mourut d'inanition.
+
+
+
+XI
+
+L'HEURE DU SABBAT.
+
+ Qui passe donc si tard à travers la vallée?
+
+ H. DE LATOUCHE.--_Le Roi des Aulnes_.
+
+C'est ici! et déjà, dans l'épaisseur des halliers, qu'éclaire à peine
+l'oeil phosphorique du chat sauvage tapi sous les ramées;
+
+Aux flancs des rocs qui trempent dans la nuit des précipices leur
+chevelure de broussailles, ruisselante de rosée et de vers luisants;
+
+Sur le bord du torrent qui jaillit en blanche écume au front des pins,
+et qui bruine en grise vapeur au front des châteaux;
+
+Une foule se rassemble innombrable, que le vieux bûcheron attardé par
+les sentiers, sa charge de bois sur le dos, entend et ne voit pas.
+
+Et de chêne en chêne, de butte en butte, se répondent mille cris confus,
+lugubres, effrayants: «Hum! hum!--Schup! schup!--Coucou! coucou!»
+
+C'est ici le gibet!--Et voilà paraître dans la brume un juif qui cherche
+quelque chose parmi l'herbe mouillée, à l'éclat doré d'une main de
+gloire.
+
+
+ Ici finit le troisième
+ Livre des Fantaisies
+ De Gaspard
+ De la
+ Nuit
+
+NOTES:
+
+[1] C'est à Dijon, de temps immémorial, la place aux exécutions.
+
+
+ * * * * *
+
+
+ Ici commence le quatrième
+ Livre des Fantaisies
+ De Gaspard
+ De la
+ Nuit
+
+
+LES CHRONIQUES
+
+
+
+I
+
+MAITRE OGIER.
+
+(1407)
+
+ Le dit roy Charles sixiesme du
+ nom fust très débonnaire et moult aimé;
+ et le populaire n'avait en grand'haine
+ que les ducs d'Orléans et de Bourgogne
+ qui imposaient des tailles excessives
+ par tout le royaume.
+
+ _Les Annales et Chroniques de
+ France, depuis la guerre de Troyes
+ jusques au roy Loys unzième du nom, par
+ maître Nicolle Gilles._
+
+--«Sire, demanda maître Ogier au roi qui regardait par la petite fenêtre
+de son oratoire le vieux Paris égayé d'un rayon de soleil, oyez-vous
+point s'ébattre, dans la cour de votre Louvre, ces passereaux gourmands
+emmi cette vigne rameuse et feuillue?
+
+--Oui-dà! répondit le roi, c'est un ramage bien divertissant.
+
+--Cette vigne est en votre courtil; cependant point n'aurez-vous le
+profit de la cueillette, répliqua maître Ogier avec un bénin sourire;
+passereaux sont d'effrontés larrons, et tant leur plaît la picorée
+qu'ils seront toujours picoreurs. Ils vendangeront pour vous votre
+vigne.
+
+--Oh! nenni, mon compère! je les chasserai, s'écria le roi!»
+
+Il approcha de ses lèvres le sifflet d'ivoire qui pendait à un anneau de
+sa chaîne d'or, et en tira des sons si aigus et si perçants que les
+passereaux s'envolèrent dans les combles du palais.
+
+--«Sire, dit alors maître Ogier, permettez que je déduise de ceci une
+affabulation. Ces passereaux sont vos nobles, cette vigne est le peuple.
+Les uns banquètent aux dépens de l'autre. Sire, qui gruge le vilain
+gruge le seigneur. Assez de déprédations! Un coup de sifflet, et
+vendangez vous-même votre vigne.»
+
+Maître Ogier roulait sur ses doigts d'un air embarrassé la corne de son
+bonnet. Charles VI hocha tristement la tête; et serrant la main au
+bourgeois de Paris:--«Vous êtes un preud'homme!» soupira-t-il.
+
+
+
+II
+
+LA POTERNE DU LOUVRE.
+
+ Ce nain était paresseux,
+ fantasque, méchant; mais il était
+ fidèle, et ses services étaient
+ agréables à son maître.
+
+ WALTER-SCOTT.--_Le lai du
+ ménestrel._
+
+Cette petite lumière avait traversé la Seine gelée, sous la tour de
+Nesle, et maintenant elle n'était plus éloignée que d'une centaine de
+pas, dansant parmi le brouillard, ô prodige infernal! avec un
+grésillement semblable à un rire moqueur.
+
+«Qui est-ce là?» cria le suisse de garde au guichet de la poterne du
+Louvre.
+
+La petite lumière se hâtait d'approcher et ne se hâtait pas de répondre.
+Mais bientôt apparut une figure de nabot habillée d'une tunique à
+paillettes d'or et coiffée d'un bonnet à grelot d'argent, dont la main
+balançait un rouge lumignon dans les losanges vitrées d'une lanterne.
+
+«Qui est-ce là?» répéta le suisse d'une voix tremblante, son arquebuse
+couchée en joue.
+
+Le nain moucha la bougie de sa lanterne, et l'arquebusier distingua des
+traits ridés et amaigris, des yeux brillants de malice et une barbe
+blanche de givre.
+
+«Ohé! ohé! l'ami, gardez-vous bien de bouter le feu à votre escopette.
+Là, là! sang de Dieu! Vous ne respirez que morts et carnage! s'écria le
+nain d'une voix non moins émue que celle du montagnard.
+
+--L'ami vous-même! Ouf! Mais qui donc êtes-vous?» demanda le suisse un
+peu rassuré. Et il replaçait à son chapeau de fer la mèche de son
+arquebuse.
+
+--«Mon père est le roi Nacbuc et ma mère la reine Nacbuca. Ioup! ioup!
+iou!» répondit le nain, tirant la langue d'un empan et pirouettant deux
+tours sur un pied.
+
+Cette fois le soudard claqua des dents. Heureusement il se ressouvint
+qu'il avait un chapelet pendu à son ceinturon de buffle.
+
+--«Si votre père est le roi Nacbuc, _pater noster_, et votre mère la
+reine Nacbuca, _qui es in coelis_, vous êtes donc le diable,
+_sanctificetur nomen tuum_? balbutia-t-il demi-mort de frayeur.
+
+--Eh non! dit le porte-falot, je suis le nain de Monseigneur le roi qui
+arrive cette nuit de Compiègne, et qui me dépêche devant pour faire
+ouvrir la poterne du Louvre. Le mot de passe est: Dame Anne de Bretagne
+et saint Aubin du Cormier.»
+
+
+
+III
+
+LES FLAMANDS.
+
+ Les Flamands, gent mutine et têtue.
+
+ _Mémoires d'Olivier de la Marche_.
+
+La bataille durait depuis none, quand ceux de Bruges lâchèrent le pied
+et tournèrent le dos. Il y eut alors, d'une part si épais désarroi, et
+de l'autre si rude poursuite, qu'au passage du pont bon nombre de
+révoltés croûlèrent pêle-mêle, hommes, étendards, chariots, dans la
+rivière.
+
+Le comte entra le lendemain dans Bruges avec une merveilleuse cohue de
+chevaliers. Le précédaient ses hérauts d'armes qui sonnaient
+horriblement de la trompette. Quelques pillards, la dague au poing,
+couraient çà et là, et devant eux fuyaient des pourceaux épouvantés.
+
+C'est vers l'hôtel de ville que se dirigeait la cavalcade hennissante.
+Là s'agenouillèrent le bourguemestre et les échevins, criant merci,
+mantels et chaperons par terre. Mais le comte avait juré, les deux
+doigts sur la Bible, d'exterminer le sanglier rouge dans sa bauge.
+
+«Monseigneur!
+
+--Ville brûlée!
+
+--Monseigneur!
+
+--Bourgeois pendus!»
+
+On ne bouta le feu qu'à un faubourg de la ville, on ne pendit aux gibets
+que les capitaines de la milice, et le sanglier rouge fut effacé des
+bannières. Bruges s'était racheté pour cent mille écus d'or.
+
+
+
+IV
+
+LA CHASSE.
+
+(1412)
+
+ Allons! courre un petit le cerf, ce lui dit-il.
+
+ _Poésies inédites_.
+
+Et la chasse allait, allait, claire étant la journée, par les monts et
+les vaux, par les champs et les bois; les varlets courant, les trompes
+fanfarant, les chiens aboyant, les faucons volant, et les deux cousins
+côte à côte chevauchant, et perçant de leurs épieux cerfs et sangliers
+dans la ramée, de leurs arbalètes hérons et cigognes dans les airs.
+
+«Cousin, dit Hubert à Regnault, il me semble que, pour avoir scellé
+notre paix ce matin, vous n'êtes point en gaîté de coeur?
+
+--Oui-dà!» lui répondit-on.
+
+Regnault avait l'oeil rouge d'un fou ou d'un damné; Hubert était
+soucieux; et la chasse toujours allait, toujours allait, claire étant la
+journée, par les monts et les vaux, par les champs et les bois.
+
+Mais voilà que soudain une troupe de gens de pied, embusqués dans la
+baume des fées, se rua, la lance bas, sur la chasse joyeuse. Regnault
+dégaîna son épée, et ce fut,--signez-vous d'horreur!--pour en bailler
+plusieurs coups au travers du corps de son cousin qui vida les étriers.
+
+«Tue, tue!» criait le Ganelon.
+
+Notre-Dame! quelle pitié!--Et la chasse n'allait plus, claire étant la
+journée, par les monts et les vaux, par les champs et les bois.
+
+Devant Dieu soit l'âme d'Hubert sire de Maugiron, piteusement meurtri le
+troisième jour de juillet, l'an quatorze cent douze; et les diables
+aient l'âme de Regnault sire de l'Aubépine, son cousin et son meurtrier!
+Amen.
+
+
+
+V
+
+LES REÎTRES.
+
+ Or, un jour Hilarion fut tenté
+ par un démon femelle qui lui présenta
+ une coupe de vin et des fleurs.
+
+ _Vies des Pères du désert._
+
+Trois reîtres noirs, troussés chacun d'une bohémienne, essayaient, vers
+minuit, de s'introduire au moustier avec la clef de quelque ruse.
+
+«Holà! holà!»
+
+C'était un d'eux qui se haussait debout sur l'étrier.
+
+«Holà! un gîte contre l'orage! Quelle méfiance avez-vous? regardez au
+pertuis. Ces mignonnes qui nous lient en croupe, ces barillets que nous
+guindons en bandoulière, ne sont-ce point filles de quinze ans et vin à
+boire?
+
+Le moustier semblait dormir.
+
+«Holà! holà!»
+
+C'était une d'elles grelottant de froid.
+
+«Holà! un gîte, au nom de la benoîte mère du Sauveur! Nous sommes des
+pèlerins fourvoyés. La vitre de nos reliquaires, le bord de nos
+chaperons, les plis de nos manteaux ruissellent de pluie, et nos
+destriers, qui trébuchent de fatigue, ont perdu leurs fers par les
+chemins.»
+
+Une clarté rayonna au mitan fendu de la porte.
+
+«Arrière, démons de la nuit!»
+
+C'étaient le prieur et ses moines processionnellement armés de cierges.
+
+«Arrière, filles du mensonge! Dieu nous garde, si vous êtes chair et os,
+et si vous n'êtes pas fantômes, d'héberger en notre pourpris des
+païennes ou tout au moins des schismatiques!
+
+--Sus! sus!--crièrent les ténébreux cavaliers,--sus! sus!» Et leur galop
+fut balayé au loin dans le tourbillon du vent, de la rivière et des
+bois.
+
+«Rebouter ainsi des pécheresses de quinze ans que nous aurions induites
+en pénitence! grommelait un jeune moine blond et bouffi comme un
+chérubin.
+
+--Frère! lui murmura l'abbé dans le cornet de l'oreille, vous oubliez
+que Madame Aliénor et sa nièce nous attendent là-haut pour les
+confesser.
+
+
+
+VI
+
+LES GRANDES COMPAGNIES.
+
+ Urbem ingredientur, per muros
+ current, domos conscendent, per
+ fenestras intrabunt quasi fur.
+
+ _Le prophète_ JOEL, chap. II, v. 9
+
+I
+
+Quelques maraudeurs, égarés dans les bois, se chauffaient à un feu de
+veille, autour duquel s'épaississaient la ramée, les ténèbres et les
+fantômes.
+
+«Oyez la nouvelle! dit un arbalétrier. Le roi Charles cinquième nous
+dépêche messire Bertrand du Guesclin avec des paroles d'appointement;
+mais on n'englue pas le diable comme un merle à la pipée.»
+
+Ce ne fut qu'un rire dans la bande, et cette gaîté sauvage redoubla
+encore, lorsqu'une cornemuse qui se désenflait pleurnicha comme un
+marmot à qui perce une dent.
+
+«Qu'est ceci? répliqua enfin un archer, n'êtes-vous pas las de cette vie
+oisive? Avez-vous pillé assez de châteaux, de monastères? Moi je ne suis
+ni saoûl, ni repu. Foin de Jacques d'Arquiel, notre capitaine!--Le loup
+n'est plus qu'un lévrier.--Et vive messire Bertrand du Guesclin, s'il me
+soudoie à ma taille et me rue par les guerres!
+
+Ici la flamme des tisons rougeoya et bleuit, et les faces des routiers
+bleuirent et rougeoyèrent. Un coq chanta dans une ferme.
+
+«Le coq a chanté et saint Pierre a renié Notre-Seigneur!» murmura
+l'arbalétrier en se signant.
+
+
+II
+
+«Noël! Noël! Par ma gaîne, il pleut des carolus!
+
+--Je vous en bâillerai à chacun une boisselée.
+
+--Point de gab?
+
+--Foi de chevalerie!
+
+--Et qui vous bâillera, à vous, si grosse chevance?
+
+--La guerre.
+
+--Où?
+
+--En Espagnes. Mécréants y remuent l'or à la pelle, y ferrent d'or leurs
+hacquenées. Le voyage vous duit-il? Nous rançonnerons au pourchas les
+Maures qui sont des Philistins!
+
+--C'est loin, messire, les Espagnes!
+
+--Vous avez des semelles à vos souliers.
+
+--Cela ne suffit pas.
+
+--Les argentiers du roi vous compteront cent mille florins pour vous
+bouter le coeur au ventre.
+
+--Tope! nous rangeons autour des fleurs de lys de votre bannière la
+branche d'épine de nos bourguignotes. Que ramage la ballade?
+
+ Oh! du routier
+ Le gai métier!
+
+--Eh bien! vos tentes sont-elles abattues? vos basternes sont-elles
+chargés? Décampons.--Oui, mes soudrilles, plantez ici à votre départ un
+gland, il sera, à votre retour, un chêne!»
+
+Et l'on entendait aboyer les meutes de Jacques d'Arquiel qui courait le
+cerf à mi-côte.
+
+
+III
+
+Les routiers étaient en marche, s'éloignant par troupes, l'haquebutte
+sur l'épaule. Un archer se querellait à l'arrière-garde avec un juif.
+
+L'archer leva trois doigts.
+
+Le juif en leva deux.
+
+L'archer lui cracha au visage.
+
+Le juif essuya sa barbe.
+
+L'archer leva trois doigts.
+
+Le juif en leva deux.
+
+L'archer lui détacha un soufflet.
+
+Le juif leva trois doigts.
+
+«Deux carolus ce pourpoint, larron! s'écria l'archer.
+
+--Miséricorde! en voici trois, s'écria le juif.»
+
+C'était un magnifique pourpoint de velours broché d'un corps de chasse
+d'argent sur les manches. Il était troué et sanglant.
+
+
+
+
+_A M. P.-J. David, statuaire._
+
+
+VII
+
+LES LÉPREUX.
+
+ N'approche mie de ces lieux
+ Cy est le chenil du lépreux.
+
+ _Le Lai du lépreux._
+
+Chaque matin, dès que les ramées avaient bu l'aiguail, roulait sur ses
+gonds la porte de la Maladrerie, et les lépreux, semblables aux antiques
+anachorètes, s'enfonçaient tout le jour parmi le désert, vallées
+adamites, édens primitifs dont les perspectives lointaines, tranquilles,
+vertes et boisées, ne se peuplaient que de biches broutant l'herbe
+fleurie, et que de hérons pêchant dans de clairs marécages.
+
+Quelques-uns avaient défriché des courtils: une rose leur était plus
+odorante, une figue plus savoureuse, cultivées de leurs mains. Quelques
+autres courbaient des nasses d'osier, ou taillaient des hanaps de buis,
+dans des grottes de rocaille ensablées d'une source vive et tapissée
+d'un liseron sauvage. C'est ainsi qu'ils cherchaient à tromper les
+heures si rapides pour la joie, si lentes pour la souffrance!
+
+Mais il y en avait qui ne s'asseyaient même plus au seuil de la
+Maladrerie. Ceux-là, exténués, élanguis, dolents, qu'avait marqués d'une
+croix la science des mires, promenaient leur ombre entre les quatre
+murailles d'un cloître, hautes et blanches, l'oeil sur le cadran solaire
+dont l'aiguille hâtait la fuite de leur vie et l'approche de leur
+éternité.
+
+Et lorsque, adossés contre les lourds piliers, ils se plongeaient en
+eux-mêmes, rien n'interrompait le silence de ce cloître, sinon les cris
+d'un triangle de cigognes qui labouraient la nue, le sautillement du
+rosaire d'un moine qui s'esquivait par un corridor, et le râle de la
+crécelle des veilleurs qui, le soir, acheminaient d'une galerie ces
+mornes reclus à leurs cellules.
+
+
+
+VIII
+
+A UN BIBLIOPHILE.
+
+ Mes enfants, il n'y a plus de
+ chevaliers que dans les livres.
+
+ _Conte d'une grand'mère à ses
+ petits enfants._
+
+Pourquoi restaurer les histoires vermoulues et poudreuses du moyen-âge,
+lorsque la chevalerie s'en est allée pour toujours, accompagnée des
+concerts de ses ménestrels, des enchantements de ses fées et de la
+gloire de ses preux?
+
+Qu'importent à ce siècle incrédule nos merveilleuses légendes: saint
+Georges rompant une lance contre Charles VII au tournoi de Luçon, le
+Paraclet descendant à la vue de tous sur le concile de Trente assemblé,
+et le Juif errant abordant près de la cité de Langres l'évêque de
+Gotzelin, pour lui raconter la passion de Notre-Seigneur.
+
+Les trois sciences du chevalier sont aujourd'hui méprisées. Nul n'est
+plus curieux d'apprendre quel âge a le gerfaut qu'on chaperonne, de
+quelles pièces le bâtard écartèle son écu, et à quelle heure de la nuit
+Mars entre en conjonction avec Vénus.
+
+Toute tradition de guerre et d'amour s'oublie, et mes fabels n'auraient
+pas même le sort de la complainte de Geneviève de Brabant, dont le
+colporteur d'images ne sait plus le commencement et n'a jamais su la
+fin.
+
+
+ Ici finit le quatrième
+ Livre des Fantaisies
+ De Gaspard
+ De la
+ Nuit
+
+
+ * * * * *
+
+
+ Ici commence le cinquième
+ Livre des Fantaisies
+ De Gaspard
+ De la
+ Nuit
+
+
+ESPAGNE ET ITALIE
+
+
+
+I
+
+LA CELLULE.
+
+ L'Espagne, pays classique des
+ imbroglios, des coups de stylet, des
+ sérénades et des auto-da-fés.
+
+ _Extrait d'une Revue littéraire._
+
+ . . . . . . . . . . Et je n'entendrai plus
+ Les verrous se fermer sur l'éternel reclus.
+
+ ALFRED DE VIGNY.--_La Prison_.
+
+Les moines tondus se promènent là-bas, silencieux et méditatifs, un
+rosaire à la main, et mesurent lentement de piliers en piliers, de
+tombes en tombes, le pavé du cloître, qu'habite un faible écho.
+
+Toi, sont-ce là tes loisirs, jeune reclus qui, seul dans ta cellule,
+t'amuses à tracer des figures diaboliques sur les pages blanches de ton
+livre d'oraisons, et à farder d'une ocre impie les joues osseuses de
+cette tête de mort?
+
+Il n'a pas oublié, le jeune reclus, que sa mère est une gitana, que son
+père est un chef de voleurs; et il aimerait mieux entendre, au point du
+jour, la trompette sonner le boute-selle pour monter à cheval, que la
+cloche tinter matines pour courir à l'église!
+
+Il n'a pas oublié qu'il a dansé le boléro sous les rochers de la sierre
+de Grenade avec une brune aux boucles d'oreilles d'argent, aux
+castagnettes d'ivoire; et il aimerait mieux faire l'amour dans le camp
+des bohémiens que prier Dieu dans le couvent.
+
+Une échelle a été tressée en secret de la paille du grabat; deux
+barreaux ont été sciés sans bruit par la lime sourde; et du couvent à la
+sierra de Grenade, il y a moins loin que de l'enfer au paradis.
+
+Aussitôt que la nuit aura clos tous les yeux, endormi tous les soupçons,
+le jeune reclus rallumera sa lampe et s'échappera de sa cellule à pas
+furtifs, un tromblon sous sa robe.
+
+
+
+
+II
+
+LES MULETIERS.
+
+ Celui-ci n'interrompait sa
+ longue romance que pour encourager ses
+ mules en leur donnant le nom de belles
+ et valeureuses, ou pour les gourmander,
+ en les appelant paresseuses et
+ obstinées.
+
+ CHATEAUBRIAND.--_Le dernier
+ Abencerage_.
+
+Elles égrainent le rosaire ou nattent leurs cheveux, les brunes
+Andalouses nonchalamment bercées au pas de leurs mules; quelques-uns des
+arrières chantent le cantique des pèlerins de Saint-Jacques répété par
+les cent cavernes de la sierra, les autres tirent des coups de carabine
+contre le soleil.
+
+«Voici la place, dit un des guides, où nous avons enterré la semaine
+dernière José Matéos, tué d'une balle à la nuque dans une attaque de
+brigands. La fosse a été fouillée, et le corps a disparu.
+
+--Le corps n'est pas loin, dit un muletier, je l'aperçois qui flotte au
+fond de la ravine, gonflé d'eau comme une outre.
+
+--Notre-Dame d'Atocha, protégez-nous! s'écriaient les brunes Andalouses
+nonchalamment bercées au pas de leurs mules.
+
+--Quelle est cette hutte à la pointe d'une roche? demanda un hidalgo par
+la portière de sa chaise. Est-ce la cabane des bûcherons qui ont
+précipité dans le gouffre écumeux du torrent ces gigantesques troncs
+d'arbres, ou celle des bergers qui paissent leurs chèvres exténuées sur
+ces pentes stériles?
+
+--C'est, répondit un muletier, la cellule d'un vieil ermite qui a été
+trouvé mort, cet automne, en son lit de feuilles. Une corde lui serrait
+le cou, et sa langue lui pendait hors de la bouche.
+
+--Notre-Dame d'Atocha, protégez-nous! s'écriaient les brunes Andalouses
+nonchalamment bercées au pas de leurs mules.
+
+--Ces trois cavaliers cachés dans leurs manteaux, qui, passant près de
+nous, nous ont si bien observés, ne sont pas des nôtres. Qui sont-ils?
+demanda un moine à la barbe et à la robe toutes poudreuses.
+
+--Si ce ne sont, répondit un muletier, des alguazils du village de
+Cienfugos en tournée, ce sont des voleurs qu'aura envoyés à la
+découverte l'infernal Gil Pueblo, leur capitaine.
+
+--Notre-Dame d'Atocha, protégez-nous! s'écriaient les brunes Andalouses
+nonchalamment bercées au pas de leurs mules.
+
+--Avez-vous entendu ce coup d'espingole qu'on a lâché là-haut parmi les
+broussailles? demanda un marchand d'encre, si pauvre qu'il cheminait
+pieds nus. Voyez! la fumée s'évapore dans l'air!
+
+--Ce sont, répondit un muletier, nos gens qui battent les buissons à la
+ronde, et brûlent des amorces pour amuser les brigands. Senors et
+senorines, courage, et piquez des deux.
+
+--Notre-Dame d'Atocha, protégez-nous! s'écriaient les brunes Andalouses
+nonchalamment bercées au pas de leurs mules.
+
+Et tous les voyageurs prirent le galop au milieu d'un nuage de poussière
+qu'enflammait le soleil; les mules défilaient entre d'énormes blocs de
+granit, le torrent mugissait dans de bouillonnants entonnoirs, les
+forêts pliaient avec d'immenses craquements; et de ces profondes
+solitudes que remuait le vent sortaient des voix confusément menaçantes,
+qui tantôt s'approchaient, tantôt s'éloignaient, comme si une troupe de
+voleurs rôdait aux environs.
+
+
+
+
+III
+
+LE MARQUIS D'AROCA.
+
+ Mets-toi voleur de grand
+ chemin, tu gagneras ta vie.
+
+ CALDERON.
+
+Qui n'aime, aux jours de la canicule dans les bois, lorsque les geais
+criards se disputent la ramée et l'ombre, un lit de mousse et la feuille
+à l'envers du chêne?
+
+ * * * * *
+
+Les deux larrons bâillèrent, demandant l'heure au bohémien qui les
+poussait du pied comme des pourceaux.
+
+«Debout! répondit celui-ci, debout! Il est l'heure de décamper. Le
+marquis d'Aroca flaire notre piste avec six alguazils.
+
+--Qui? le marquis d'Aroca, dont j'ai escamoté la montre à la procession
+des révérends pères dominicains de Santillane! dit l'un.
+
+--Le marquis d'Aroca, dont j'ai enfourché la mule à la foire de
+Salamanque! dit l'autre.
+
+--Lui-même, répliqua le gitano; hâtons-nous de gagner le couvent des
+trappistes pour nous y cacher une neuvaine sous le froc!
+
+--Halte-là! un moment! rendez-moi d'abord ma montre et ma mule!
+
+C'était le marquis d'Aroca, à la tête de ses six alguazils, lequel
+écartait d'une main le feuillage blanc des noisetiers, et de l'autre
+signait au front les brigands de la pointe de son épée.
+
+
+
+
+IV
+
+HENRIQUEZ.
+
+ Je le vois bien, il est dans ma
+ destinée d'être pendu ou marié.
+
+ LOPE DE VEGA.
+
+«Il y a un an que je vous commande, leur dit le capitaine, qu'un autre
+me succède. J'épouse une riche veuve de Cordoue, et je renonce au stylet
+du brigand pour la baguette du corrégidor.»
+
+Il ouvrit le coffre: c'était le trésor à partager, pêle-mêle des vases
+sacrés, des bijoux, des quadruples, une pluie de perles et une rivière
+de diamants.
+
+«A toi Henriquez, les boucles d'oreilles et la bague du marquis d'Aroca!
+à toi qui l'a tué d'un coup de carabine dans sa chaise de poste!»
+
+Henriquez coula à son doigt la topaze ensanglantée, et pendit à ses
+oreilles les améthystes taillées en forme de gouttes de sang.
+
+Tel fut le sort de ces boucles d'oreilles dont s'était parée la duchesse
+de Médina-Coeli, et qu'Henriquez, un mois plus tard, donna en échange
+d'un baiser à la fille de geôlier de la prison!
+
+Tel fut le sort de cette bague qu'un hidalgo avait achetée d'un émir au
+prix d'une blanche cavale, et dont Henriquez paya un verre d'eau-de-vie,
+quelques minutes avant d'être pendu!
+
+
+
+
+V
+
+L'ALERTE.
+
+ Ne se séparant jamais plus de
+ sa carabine que Dona Inès de la bague
+ du bien aimé!
+
+ _Chanson espagnole_.
+
+La Posada[1], un paon sur son toit, allumait ses vitres à l'incendie
+lointain du soleil couchant, et le sentier serpentait lumineux dans la
+montagne.
+
+ * * * * *
+
+«Chut! n'avez-vous rien entendu, vous autres? demanda un des guérillas,
+collant son oreille à la fente du volet.
+
+--Ma mule, répondit un arriéro, a fait un pet dans l'écurie.
+
+--Gavache! s'écria le brigand, est-ce pour un pet de ta mule que j'arme
+cette carabine? Alerte! alerte! Une trompette! voici les dragons
+jaunes.»
+
+Et soudain, au chocs des pots, aux grincements de la guitare, au rire
+des servantes, au brouhaha de la foule, succéda un silence à travers
+lequel eût bourdonné le vol d'une mouche.
+
+Mais ce n'était que la corne d'un vacher. Les arriéros, avant de brider
+leurs mules pour gagner le large, achevèrent leur outre à moitié bue; et
+les bandits, qu'agaçaient en vain les grasses maritornes de la noire
+hôtellerie, grimpèrent aux soupentes, en bâillant d'ennui, de fatigue et
+de sommeil.
+
+
+
+
+VI
+
+PADRE PUGNACCIO.
+
+ Rome est une ville où il y a
+ plus de sbires que de citadins, plus de
+ moines que de sbires.
+
+ _Voyage en Italie._
+
+ Rira bien qui rira le dernier.
+
+ _Proverbe populaire._
+
+Padre Pugnaccio, le crâne hors du capuce, montait les escaliers du dôme
+Saint-Pierre, entre deux dévotes enveloppées de mantilles, et l'on
+entendait les cloches et les anges se quereller dans la nuit.
+
+L'une des dévotes,--c'était la tante,--récitait un _ave_ sur chaque
+grain de son rosaire; et l'autre,--c'était la nièce,--lorgnait du coin
+de l'oeil un joli officier des gardes du pape.
+
+Le moine marmottait à la vieille femme: «Dotez mon couvent.» Et
+l'officier glissait à la jeune fille un billet doux musqué.
+
+La pécheresse essuyait quelques larmes; l'ingénue rougissait de plaisir;
+le moine calculait mille piastres à douze pour cent d'intérêt, et
+l'officier retroussait le poil de sa moustache dans un miroir de poche.
+
+Et le diable, tapi dans la grande manche de Padre Pugnaccio, ricana
+comme Polichinelle!
+
+
+
+
+VII
+
+LA CHANSON DU MASQUE.
+
+ Venise au visage de masque.
+
+ LORD BYRON.
+
+Ce n'est point avec le froc et le chapelet, c'est avec le tambour de
+basque et l'habit de fou que j'entreprends, moi, ce pèlerinage à la
+mort!
+
+Notre troupe bruyante est accourue sur la place Saint-Marc, de
+l'hôtellerie du signor Arlecchino, qui nous avait tous conviés à un
+régal de macarons à l'huile et de polenta à l'ail.
+
+Marions nos mains, toi qui, monarque éphémère, ceins la couronne de
+papier doré, et vous, ses grotesques sujets, qui lui formez un cortège
+de vos manteaux de mille pièces, de vos barbes de filasse et de vos
+épées de bois.
+
+Marions nos mains pour chanter et danser une ronde, oubliés de
+l'Inquisiteur, à la splendeur magique de girandoles de cette nuit rieuse
+comme le jour.
+
+Chantons et dansons, nous qui sommes joyeux, tandis que ces
+mélancoliques descendent le canal sur le banc des gondoliers, et
+pleurent en voyant pleurer les étoiles.
+
+Dansons et chantons, nous qui n'avons rien à perdre, et tandis que,
+derrière le rideau où se dessine l'ennui de leurs fronts penchés, nos
+patriciens jouent d'un coup de cartes palais et maîtresses!
+
+
+ Ici finit le cinquième
+ Livre des Fantaisies
+ De Gaspard
+ De la
+ Nuit
+
+NOTE:
+
+[1] Petite hôtellerie espagnole.
+
+
+ * * * * *
+
+
+ Ici commence le sixième
+ Livre des Fantaisies
+ De Gaspard
+ De la
+ Nuit
+
+
+SILVES
+
+
+
+I
+
+MA CHAUMIERE.
+
+ En automne, les grives
+ viendraient s'y reposer, attirées par
+ les baies au rouge vif du sorbier des
+ oiseleurs.
+
+ _Le baron_ R. MONTHERMÉ.
+
+ Levant ensuite les yeux, la
+ bonne vieille vit comme la bise
+ tourmentait les arbres et dissipait les
+ traces des corneilles qui sautaient sur
+ la neige autour de la grange.
+
+ _Le poète allemand_ VOSS.
+ --_Idylle_ XIII.
+
+Ma chaumière aurait, l'été, la feuillée des bois pour parasol, et
+l'automne, pour jardin, au bord de la fenêtre, quelque mousse qui
+enchâsse les perles de la pluie, et quelques giroflée qui fleure
+l'amande.
+
+Mais l'hiver, quel plaisir! quand le matin aurait secoué ses bouquets de
+givre sur mes vitres gelées, d'apercevoir bien loin, à la lisière de la
+forêt, un voyageur qui va toujours s'amoindrissant, lui et sa monture,
+dans la neige et la brume.
+
+Quel plaisir! le soir, de feuilleter sous le manteau de la cheminée
+flambante et parfumée d'une bourrée de genièvre, les preux et les moines
+des chroniques, si merveilleusement portraits qu'ils semblent, les uns
+joûter, les autres prier encore.
+
+Et quel plaisir! la nuit, à l'heure douteuse et pâle qui précède le
+point du jour, d'entendre mon coq s'égosiller dans le gelinier et le coq
+d'une ferme lui répondre faiblement, sentinelle juchée aux avant-postes
+du village endormi.
+
+Ah! si le roi nous lisait dans son Louvre,--ô ma muse inabritée contre
+les orages de la vie,--le seigneur suzerain de tant de fiefs qu'ils
+ignore le nombre de ses châteaux, ne nous marchanderait pas une
+chaumine!
+
+
+
+
+II
+
+JEAN DES TILLES.
+
+ C'est le tronc du vieux saule
+ et ses rameaux penchants.
+
+ H. DE LATOUCHE.--_Le Roi
+ des Aulnes_.
+
+«Ma bague, ma bague!» Et le cri de la lavandière effraya dans la souche
+d'un saule, un rat qui filait sa quenouille.
+
+Encore un tour de Jean des Tilles, l'ondin malicieux et espiègle qui
+ruisselle, se plaint et rit sous les coups redoublés du battoir!
+
+Comme s'il ne lui suffisait pas de cueillir, aux épais massifs de la
+rive, les nèfles mûres qu'il noie dans le courant.
+
+«Jean le voleur! Jean qui pêche et qui sera pêché! Petit Jean, friture
+que j'ensevelirai blanc d'un linceul de farine dans l'huile enflammée de
+la poêle!»
+
+Mais alors des corbeaux, qui se balançaient à la verte flèche des
+peupliers, croassèrent dans le ciel moite et pluvieux.
+
+Et les lavandières, troussées comme des piqueurs d'ablettes, enjambèrent
+le gué jonché de cailloux, d'écume, d'herbes et de glaïeuls.
+
+
+
+
+_A M. le Baron R._
+
+
+III
+
+OCTOBRE.
+
+ Adieu, derniers beaux jours!
+
+ ALPH. DE LAMARTINE.--_L'Automne_.
+
+Les petits Savoyards sont de retour, et déjà leur cri interroge l'écho
+sonore du quartier; comme les hirondelles précèdent le printemps, il
+précèdent l'hiver.
+
+Octobre, le courrier de l'hiver, heurte à la porte de nos demeures. Une
+pluie intermittente inonde la vitre offusquée, et le vent jonche des
+feuilles mortes du platane le perron solitaire.
+
+Voici venir ces veillées de famille, si délicieuses quand tout au dehors
+est neige, verglas et brouillards, et que les jacinthes fleurissent sur
+la cheminée à la tiède atmosphère du salon.
+
+Voici venir la Saint-Martin et ses brandons, Noël et ses bougies, le
+jour de l'an et ses joujoux, les Rois et leur fève, le Carnaval et sa
+marotte.
+
+Et Pâques enfin, Pâques aux hymnes matinales et joyeuses, Pâques dont
+les jeunes filles reçoivent la blanche hostie et les oeufs rouges!
+
+Alors un peu de cendre aura effacé de nos fronts l'ennui de six mois
+d'hiver, et les petits Savoyards salueront du haut la colline et le
+hameau natal.
+
+
+
+
+IV
+
+CHEVREMORTE[1].
+
+ Et moi aussi j'ai été déchiré
+ par les épines de ce désert, et j'y
+ laisse chaque jour quelque partie de ma
+ dépouille.
+
+ _Les Martyrs, livre_ X.
+
+Ce n'est point ici qu'on respire la mousse des chênes et les bourgeons
+du peuplier, ce n'est point ici que les brises et les eaux murmurent
+d'amour ensemble.
+
+Aucun baume, le matin après la pluie, le soir aux heures de la rosée; et
+rien pour charmer l'oreille que le cri du petit oiseau en quête d'un
+brin d'herbe.
+
+Désert qui n'entend plus la voix de Jean-Baptiste! Désert que n'habitent
+plus ni les hermites ni les colombes!
+
+Ainsi mon âme est une solitude où, sur le bord de l'abîme, une main à la
+vie et l'autre à la mort, je pousse un sanglot désolé.
+
+Le poète est comme la giroflée qui s'attache, frêle et odorante, au
+granit, et demande moins de terre que de soleil.
+
+Mais hélas! je n'ai plus de soleil, depuis que se sont fermés les yeux
+si charmants qui réchauffaient mon génie!
+
+22 Juin 1832.
+
+
+NOTE:
+
+[1] A une demi-lieue de Dijon.
+
+
+
+V
+
+ENCORE UN PRINTEMPS.
+
+ Toutes les pensées, toutes les
+ passions qui agitent le coeur mortel
+ sont les esclaves de l'amour.
+
+ COLERIDGE.
+
+Encore un printemps,--encore une goutte de rosée qui se bercera un
+moment dans mon calice amer, et qui s'en échappera comme une larme.
+
+O ma jeunesse! tes joies ont été glacées par les baisers du temps, mais
+tes douleurs ont survécu au temps qu'elles ont étouffé sur leur sein.
+
+Et vous qui avez parfilé la soie de ma vie, ô femmes! s'il y a eu dans
+mon roman d'amour quelqu'un de trompeur, ce n'est pas moi, quelqu'un de
+trompé, ce n'est pas vous!
+
+O printemps! petit oiseau de passage, notre hôte d'une saison qui chante
+mélancoliquement dans le coeur du poète et dans la ramée du chêne!
+
+Encore un printemps,--encore un rayon du soleil de mai au front du jeune
+poète, parmi le monde, au front du vieux chêne, parmi les bois!
+
+Paris, 11 Mai 1836.
+
+
+
+
+_A M. A. de Latour._
+
+
+VI
+
+LE DEUXIEME HOMME.
+
+ Et nunc, Domine, tolle quaeso,
+ animam meam a me, quia melior est mihi
+ mors quam vita.
+
+ JONAS, _cap_. IV, _v_. 3.
+
+ J'en jure par la mort, dans un monde pareil.
+ Non, je ne voudrais pas rajeunir d'un soleil.
+
+ ALPH. DE LAMARTINE.--_Méditations_.
+
+Enfer!--Enfer et paradis!--cris de désespoir! cris de joie!--blasphèmes
+des réprouvés! concerts des élus!--âmes des morts, semblables aux chênes
+de la montagne déracinés par les démons! âmes des morts, semblables aux
+fleurs de la vallée cueillies par les anges.
+
+ * * * * *
+
+Soleil, firmament, terre et homme, tout avait commencé, tout avait fini.
+Une voix secoua le néant.--«Soleil? appela cette voix, du seuil de la
+radieuse Jérusalem.--Soleil? répétèrent les échos de l'inconsolable
+Josaphat.»--Et le soleil ouvrit ses cils d'or sur le chaos des mondes.
+
+Mais le firmament pendait comme un lambeau d'étendard.--«Firmament?
+appela cette voix, du seuil de la radieuse Jérusalem.--Firmament?
+répétèrent les échos de l'inconsolable Josaphat.» Et le firmament
+déroula aux vents ses plis de pourpre et d'azur.
+
+Mais la terre voguait à la dérive, comme un navire foudroyé qui ne porte
+dans ses flancs que des cendres et des ossements.--«Terre? appela cette
+voix, du seuil de la radieuse Jérusalem.--Terre? répétèrent les échos de
+l'inconsolable Josaphat.»--Et la terre ayant jeté l'ancre, la nature
+s'assit, couronnée de fleurs, sous le porche des montagnes aux cent
+mille colonnes.
+
+Mais l'homme manquait à la création, et tristes étaient la terre et la
+nature, l'une de l'absence de son roi, l'autre de l'absence de son
+époux.--«Homme? appela cette voix, du seuil de la radieuse
+Jérusalem.--Homme? répétèrent les échos de l'inconsolable Josaphat.» Et
+l'hymne de délivrance et de grâces ne brisa point le sceau dont la mort
+avait plombé les lèvres de l'homme endormi pour l'éternité dans le lit
+du sépulcre.
+
+«Ainsi soit-il! dit cette voix, et le seuil de la radieuse Jérusalem se
+voila de deux sombres ailes.--Ainsi soit-il! répétèrent les échos, et
+l'inconsolable Josaphat se remit à pleurer.»--Et la trompette de
+l'archange sonna d'abîme en abîme, tandis que tout croulait avec un
+fracas et une ruine immense: le firmament, la terre et le soleil, faute
+de l'homme, cette pierre angulaire de la création!
+
+ Ici finit le sixième et dernier
+ Livre des Fantaisies
+ De Gaspard
+ De la
+ Nuit
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+A M. SAINTE-BEUVE.
+
+
+ Je prierai les lecteurs de ce
+ mien labeur qu'ils veuillent prendre en
+ bonne part tout ce que j'y ai écrit.
+
+ _Mémoires du_ SIRE DE
+ JOINVILLE.
+
+L'homme est un balancier qui frappe une monnaie à son coin. Le quadruple
+porte l'empreinte de l'empereur, la médaille, du pape, le jeton, du fou.
+
+Je marque mon jeton à ce jeu de la vie où nous perdons coup sur coup et
+où le diable, pour en finir, râfle joueurs, dés et tapis vert.
+
+L'empereur dicte ses ordres à ses capitaines, le pape adresse des bulles
+à la chrétienté, et le fou écrit un livre.
+
+Mon livre, le voilà tel que je l'ai fait et tel qu'on doit le lire,
+avant que les commentateurs ne l'obscurcissent de leurs
+éclaircissements.
+
+Mais ce ne sont point ces pages souffreteuses, humble labeur ignoré des
+jours présents, qui ajouteront quelque lustre à le renommée poétique des
+jours passés.
+
+Et l'églantine du ménestrel sera fanée, que fleurira toujours la
+giroflée, chaque printemps, aux gothiques fenêtres des châteaux et des
+monastères.
+
+Paris, 20 septembre 1836.
+
+
+ * * * * *
+
+
+PIECES DÉTACHÉES
+
+EXTRAITES DU PORTEFEUILLE DE L'AUTEUR
+
+
+
+LE BEL ALCADE.
+
+ Il me disait, le bel Alcade:
+ «Tant que pendra sur la cascade
+ Le saule aux rameaux chevelus,
+ Tu seras, vierge qui console,
+ Et mon étoile et ma boussole.»
+ Pourquoi pend donc encor le saule,
+ Et pourquoi ne m'aime-t-il plus?
+
+ _Romance espagnole_.
+
+C'est pour te suivre, ô bel Alcade, que je me suis exilée de la terre
+des parfums, où gémissent de mon absence mes compagnes dans la prairie,
+mes colombes dans le feuillage des palmiers.
+
+Ma mère, ô bel Alcade, tendit de sa couche de douleurs la main vers moi;
+cette main retomba glacée, et je ne m'arrêtai pas au seuil pour pleurer
+ma mère qui n'était plus.
+
+Je n'ai point pleuré, ô bel Alcade, lorsque le soir, seule avec toi et
+notre barque errant loin du bord, les brises embaumées de ma patrie
+traversaient les flots pour venir me trouver.
+
+J'étais, disais-tu alors dans tes ravissements, ô bel Alcade, j'étais
+plus charmante que la lune, sultane de sérail aux mille lampes d'argent.
+
+Tu m'aimais, ô bel Alcade, et j'étais fière et heureuse: depuis que tu
+me repousses je ne suis plus qu'un humble pécheresse qui confesse en
+pleurant la faute qu'elle a commise.
+
+Quand donc, ô bel Alcade, sera-t-elle écoulée, ma source de larmes
+amères? Quand l'eau de la fontaine du roi Alphonse ne sera plus vomie
+par la gueule des lions.
+
+
+
+
+L'ANGE ET LA FÉE.
+
+ Une fée est cachée en tout ce que tu vois.
+
+ VICTOR HUGO.
+
+Une fée parfume la nuit mon sommeil fantastique des plus fraîches, des
+plus tendres haleines de juillet,--cette même bonne fée qui replante en
+son chemin le bâton du vieil aveugle égaré, et qui essuie les larmes,
+guérit la douleur de la petite glaneuse dont une épine a blessé le pied
+nu.
+
+La voici, me berçant comme un héritier de l'épée ou de la harpe, et
+écartant de ma couche avec une plume de paon les esprits qui me
+dérobaient mon âme pour la noyer dans un rayon de la lune ou dans une
+goutte de rosée.
+
+La voici, me racontant quelqu'une de ses histoires des vallées et des
+montagnes, soit les amours mélancoliques des fleurs du cimetière, soit
+les joyeux pèlerinages des oiseaux à Notre-Dame-des-Cornouillers.
+
+ * * * * *
+
+Mais tandis qu'elle me veillait endormi, un ange, qui descendait les
+ailes frémissantes, du temps étoilé, posa un pied sur la rampe du
+gothique balcon, et heurta de sa palme d'argent aux vitraux peints de la
+haute fenêtre.
+
+Un séraphin, une fée, qui s'étaient enamourés naguère l'un de l'autre au
+chevet d'une jeune mourante, qu'elle avait douée à sa naissance de
+toutes les grâces des vierges, et qu'il porta expirée dans les délices
+du Paradis!
+
+La main qui berçait mes rêves s'était retirée avec mes rêves eux-mêmes.
+J'ouvris les yeux. Ma chambre aussi profonde que déserte s'éclairait
+silencieusement des nébulosités de la lune; et le matin, il ne me reste
+plus des affections de la bonne fée que cette quenouille: encore ne
+suis-je pas sûr qu'elle ne soit pas de mon aïeule.
+
+
+
+
+LA PLUIE.
+
+ Pauvre oiseau que le ciel bénit!
+ Il écoute les vents bruire,
+ Chante, et voit des gouttes d'eau luire
+ Comme des perles dans son nid!
+
+ VICTOR HUGO.
+
+Et cependant que ruisselle la pluie, les petits charbonniers de la
+Forêt-Noire entendent, de leur lit de fougère parfumée, hurler au dehors
+la bise comme un loup.
+
+Ils plaignent la biche fugitive que relancent les fanfares de l'orage,
+et l'écureuil tapi au creux d'un chêne, qui s'épouvante de l'éclair
+comme de la lampe du chasseur des mines.
+
+Ils plaignent la famille des oiseaux, la bergeronnette qui n'a que son
+aile pour abriter sa couvée, et le rouge-gorge dont la rose, ses amours,
+s'effeuille au vent.
+
+Ils plaignent jusqu'au vers luisant qu'une goutte de pluie précipite
+dans des océans d'un rameau de mousse.
+
+Ils plaignent le pèlerin attardé qui rencontre le roi Pialus et la reine
+Wilberta, car c'est l'heure où le roi mène boire son palefroi de vapeurs
+au Rhin.
+
+Mais ils plaignent surtout les enfants fourvoyés qui se seraient engagés
+dans l'étroit sentier frayé par une troupe de voleurs, ou qui se
+dirigeraient vers la lumière lointaine de l'ogresse.
+
+Et le lendemain, au point du jours, les petits charbonniers trouvèrent
+leur cabane de ramée, d'où ils pipaient les grives, couchée sur le gazon
+et leurs gluaux noyés dans la fontaine.
+
+
+
+
+LES DEUX ANGES.
+
+ Ces deux êtres qu'ici, la nuit, un saint mystère....
+
+ VICTOR HUGO.
+
+«Planons, lui disais-je, sur les bois que parfument les roses;
+jouons-nous dans la lumière et l'azur des cieux, oiseaux de l'air, et
+accompagnons le printemps voyageur.»
+
+La mort me la ravit échevelée et livrée au sommeil d'un évanouissement,
+tandis que, retombé dans la vie, je tendais en vain les bras à l'ange
+qui s'envolait.
+
+Oh! si la mort eût tinté sur notre couche les noces du cercueil, cette
+soeur des anges m'eût fait monter aux cieux avec elle, ou je l'eusse
+entraînée avec moi aux enfers!
+
+Délirantes joies du départ pour l'ineffable bonheur de deux âmes qui,
+heureuses et s'oubliant partout où elles ne sont plus ensemble, ne
+songent plus au retour.
+
+Mystérieux voyage de deux anges qu'on eût vus, au point du jour,
+traverser les espaces et recevoir sur leurs blanches ailes la fraîche
+rosée du matin!
+
+Et dans le vallon, triste de notre absence, notre couche fût demeurée
+vide au mois des fleurs, nid abandonné dans le feuillage.
+
+
+
+
+LE SOIR SUR L'EAU.
+
+ Bords où Venise est reine de la mer.
+
+ ANDRÉ CHÉNIER.
+
+La noire gondole se glissait le long des palais de marbre, comme un
+bravo qui court à quelque aventure de nuit, un stylet et une lanterne
+sous sa cape,
+
+Un cavalier et une dame y causaient d'amour:--«Les orangers si parfumés,
+et vous si indifférente! Ah! signora, vous êtes une statue dans un
+jardin!
+
+--Ce baiser est-il d'une statue, mon Georgio? pourquoi
+boudez-vous?--Vous m'aimez donc?--Il n'est pas au ciel une étoile qui ne
+le sache, et tu ne le sais pas?
+
+--Quel est ce bruit?--Rien, sans doute le clapotement des flots qui
+monte et descend une marche des escaliers de la Giudecca.
+
+--Au secours! au secours!--Ah! mère du sauveur, quelqu'un qui se
+noie!--Écartez-vous; il est confessé», dit un moine qui parut sur la
+terrasse.
+
+Et la noire gondole força de rames, se glissant le long des palais de
+marbre comme un bravo qui revient de quelque aventure de nuit, un stylet
+et une lanterne sous sa cape.
+
+
+
+
+MADAME DE MONTBAZON.
+
+ Mme de Montbazon était une fort
+ belle créature qui mourut d'amour, cela
+ pris à la lettre, l'autre siècle, pour
+ le chevalier de la Rüe qui ne l'aimait
+ point.
+
+ _Mémoires de_ SAINT-SIMON.
+
+La suivante rangea sur la table un vase de fleurs et les flambeaux de
+cire, dont les reflets moiraient de rouge et de jaune les rideaux de
+soie bleue au chevet du lit de la malade.
+
+«Crois-tu, Mariette, qu'il viendra?--Oh! dormez, dormez un peu,
+Madame!--Oui, je dormirai bientôt pour rêver à lui toute l'éternité.»
+
+On entendit quelqu'un monter l'escalier. «Ah! si c'était lui!» murmura
+la mourante, en souriant, le papillon des tombeaux déjà sur les lèvres.
+
+C'était un petit page qui apportait de la part de la reine, à Madame la
+duchesse, des confitures, des biscuits et des élixirs sur un plateau
+d'argent.
+
+«Ah! il ne vient pas, dit-elle d'une voix défaillante, il ne viendra
+pas! Mariette, donne-moi une de ces fleurs que je la respire et la baise
+pour l'amour de lui!»
+
+Alors Madame de Montbazon, fermant les yeux, demeura immobile. Elle
+était morte d'amour, rendant son âme dans le parfum d'une jacinthe.
+
+
+
+
+L'AIR MAGIQUE DE JEHAN DE VITTEAUX.
+
+ C'est sans doute un des
+ coqueluchiers des cornards d'Évreux, ou
+ un de la confrérie des Enfants
+ Sans-Souci de la ville de Paris, ou
+ bien un ménétrier qui chante la langue
+ d'oc.
+
+ FERDINAND LANGLÉ.--_Fabel de
+ la Dame de la belle sagesse._
+
+La feuillée verte et touffue: un clerc du gai savoir qui voyage avec sa
+gourde et son rebec, et un chevalier armé d'une énorme épée à couper en
+deux la tour de Montléry.
+
+LE CHEVALIER:--«Halte-là! ta gargoulette, vassal; j'ai trois grains de
+sable dans le gosier.
+
+LE MUSICIEN:--A votre plaisir, mais n'y buvez qu'un petit coup, d'autant
+que le vin est cher cette année.
+
+LE CHEVALIER (_faisant la grimace après avoir tout bu_):--Il est aigre
+ton vin; tu mériterais, vassal, que je te brisasse ta gourde sur les
+oreilles.»
+
+Le clerc du gai savoir approcha, sans mot dire, l'archet de son rebec et
+joua l'air magique de Jehan de Vitteaux.
+
+Cet air eût délié les jambes d'un paralytique. Or voilà que le chevalier
+dansait sur la pelouse, son épée appuyée contre l'épaule comme un
+hallebardier qui va-t-en guerre.
+
+«Merci! nécroman» cria-t-il bientôt, hors d'haleine. Et il giguait
+toujours.
+
+«Oui-dà! payez-moi d'abord mon vin, ricana le musicien. Vos agneaux
+d'or, s'il vous plaît, ou je vous mène, ainsi dansant, par les vallées
+et les bourgs, au pas d'arme de Marsannay!
+
+--«Tiens»,--dit le chevalier, après avoir fouillé à son escarcelle, et
+détachant son cheval dont les rênes étaient passées au rameau d'un
+chène--«tiens! et m'étrangle le diable si je bois jamais à la calebasse
+d'un vilain!»
+
+
+
+
+LA NUIT D'APRES UNE BATAILLE
+
+ Et les corbeaux vont commencer.
+
+ VICTOR HUGO.
+
+I
+
+Une sentinelle, le mousquet au bras et enveloppée dans son manteau, se
+promène le long du rempart. Elle se penche entre les noirs créneaux de
+moment en moment, et observe d'un oeil attentif l'ennemi dans son camp.
+
+
+II
+
+Il allume les feux au bord des fossés pleins d'eau; le ciel est noir; la
+forêt est pleine de bruits; le vent chasse la fumée vers le fleuve et se
+plaint en murmurant dans les plis des étendards.
+
+
+III
+
+Aucune trompette ne trouble l'écho; aucun chant de guerre n'est répété
+autour de la pierre du foyer; des lampes sont allumées dans les tentes
+au chevet des capitaines morts l'épée à la main.
+
+
+IV
+
+Mais voici que la pluie ruisselle sur les pavillons; le vent qui glace
+la sentinelle engourdie, les hurlements des loups qui s'emparent du
+champ de bataille, tout annonce ce qui se passe d'étrange sur la terre
+et dans le ciel.
+
+
+V
+
+Toi qui reposes paisiblement au lit de la tente, souviens-toi toujours
+qu'il ne s'en est fallu peut-être aujourd'hui que d'un pouce de lame
+pour percer ton coeur.
+
+
+VI
+
+Tes compagnons d'armes, tombés avec courage au premier rang, ont acheté
+de leur vie la gloire et le salut de ceux qui bientôt les auront
+oubliés.
+
+
+VII
+
+Une sanglante bataille a été livrée; perdue ou gagnée, tout sommeille
+maintenant; mais combien de braves ne s'éveilleront plus ou ne se
+réveilleront demain que dans le ciel!
+
+
+
+
+LA CITADELLE DE WOLGAST.
+
+ --Où allez-vous? qui êtes-vous?
+ --Je suis porteur d'une lettre
+ pour le lord général.
+
+ _Woodstock_.--WALTER SCOTT.
+
+Comme elle est calme et majestueuse la citadelle blanche, sur l'Oder,
+tandis que de toutes les embrasures les canons aboient contre la ville
+et le camp, et les couleuvrines dardent en sifflant leurs langues sur
+les eaux couleur de cuivre.
+
+Les soldats du roi de Prusse sont maîtres de Wolgast, de ses faubourgs
+et de l'une et de l'autre rive du fleuve; mais l'aigle à deux têtes de
+l'empereur d'Allemagne berce encore ses ailerons dans les plis du
+drapeau de la citadelle.
+
+Tout à coup, avec la nuit, la citadelle éteint ses soixante bouches à
+feu. Des torches s'allument dans les casemates, courent sur les
+bastions, illuminent les tours et les eaux, et une trompette gémit dans
+les créneaux comme la trompette du jugement.
+
+Cependant la poterne de fer s'ouvre, un soldat s'élance dans une barque
+et rame vers le camp; il aborde: «Le capitaine Beaudoin, dit-il, a été
+tué; nous demandons qu'on nous permette d'envoyer son corps à sa femme
+qui habite Oderberg sur la frontière; lorsqu'il y aura trois jours que
+le corps voguera sur l'eau, nous signerons la capitulation.»
+
+Le lendemain, à midi, sortit de la triple enceinte de pieux qui hérisse
+la citadelle une barque, longue comme un cercueil, que la ville et la
+citadelle saluèrent de sept coups de canon.
+
+Les cloches de la ville étaient en branle, on était accouru à ce triste
+spectacle de tous les villages voisins, et les ailes des moulins à vent
+demeuraient immobiles sur les collines qui bordent l'Oder.
+
+
+
+
+LE CHEVAL MORT.
+
+ Le fossoyeur:--Je vous vendrai
+ de l'os pour fabriquer des boutons.
+ Le pialey:--Je vous vendrai de
+ l'os pour garnir le manche de vos
+ poignards.
+
+ _La Boutique de l'Armurier_.
+
+La voirie! et à gauche, sous un gazon de trèfle et de luzerne, les
+sépultures d'un cimetière; à droite, un gibet suspendu qui demande aux
+passants l'aumône comme un manchot.
+
+ * * * * *
+
+Celui-là, tué d'hier, les loups lui on déchiqueté la chair sur le col en
+si longues aiguillettes qu'on le dirait paré encore pour la cavalcade
+d'une touffe de rubans rouges.
+
+Chaque nuit, dès que la lune blémira le ciel, cette carcasse s'envolera,
+enfourchée par une sorcière qui l'éperonnera de l'os pointu de son
+talon, la bise soufflant dans l'orgue de ses flancs caverneux.
+
+Et s'il était à cette heure taciturne un oeil sans sommeil, ouvert dans
+quelque fosse du champ de repos, il se fermerait soudain, de peur de
+voir un spectre dans les étoiles.
+
+Déjà la lune elle-même, clignant un oeil, ne luit plus de l'autre que
+pour éclairer comme une chandelle flottante ce chien, maigre vagabond,
+qui lape l'eau d'un étang.
+
+
+
+
+LE GIBET.
+
+ Que vois-je remuer autour de ce gibet?
+
+ FAUST.
+
+Ah! ce que j'entends, serait-ce la bise nocturne qui glapit, ou le pendu
+qui pousse un soupir sur la fourche patibulaire?
+
+Serait-ce quelque grillon qui chante tapi dans la mousse et le lierre
+stérile dont par pitié se chausse le bois?
+
+Serait-ce quelque mouche en chasse sonnant du cor autour de ces oreilles
+sourdes à la fanfare des hallali?
+
+Serait-ce quelque escarbot qui cueille en son vol inégal un cheveu
+sanglant à son crâne chauve?
+
+Ou bien serait-ce quelque araignée qui brode une demi-aune de mousseline
+pour cravate à ce col étranglé?
+
+C'est la cloche qui tinte aux murs d'une ville, sous l'horizon, et la
+carcasse d'un pendu que rougit le soleil couchant.
+
+
+
+
+SCARBO.
+
+ Il regarda sous le lit, dans la
+ cheminée, dans le bahut;--personne.
+ Il ne put comprendre par où il s'était
+ introduit, par où il s'était évadé.
+
+ HOFFMANN.--_Contes nocturnes_.
+
+Oh! que de fois je l'ai entendu et vu, Scarbo, lorsqu'à minuit la lune
+brille dans le ciel comme un écu d'argent sur une bannière d'azur semée
+d'abeilles d'or!
+
+Que de fois j'ai entendu bourdonner son rire dans l'ombre de mon alcôve,
+et grincer son ongle sur la soie des courtines de mon lit!
+
+Que de fois je l'ai vu descendre du plancher, pirouetter sur un pied et
+rouler par la chambre comme le fuseau tombé de la quenouille d'une
+sorcière.
+
+Le croyais-je alors évanoui? le nain grandissait entre la lune et moi,
+comme le clocher d'une cathédrale gothique, un grelot d'or en branle à
+son bonnet pointu!
+
+Mais bientôt son corps bleuissait, diaphane comme la cire d'une bougie,
+son visage blémissait comme la cire d'un lumignon,--et soudain il
+s'éteignait.
+
+
+
+
+A M. DAVID, STATUAIRE.
+
+ Le talent rampe et meurt s'il
+ n'a des ailes d'or.
+
+ GILBERT.
+
+Non, Dieu, éclair qui flamboie dans le triangle symbolique, n'est point
+le chiffre tracé sur les lèvres de la sagesse humaine!
+
+Non, l'amour, sentiment naïf et chaste qui se voile de pudeur et de
+fierté au sanctuaire du coeur, n'est point cette tendresse cavalière qui
+répand les larmes de la coquetterie par les yeux du masque de
+l'innocence!
+
+Non, la gloire, noblesse dont les armoiries ne se vendirent jamais,
+n'est pas la savonnette à vilain qui s'achète, au prix du tarif, dans la
+boutique d'un journaliste!
+
+Et j'ai prié, et j'ai aimé, et j'ai chanté, poète pauvre et souffrant!
+Et c'est en vain que mon coeur déborde de foi, d'amour et de génie!
+
+C'est que je naquis aiglon avorté! L'oeuf de mes destinées, que n'ont
+point couvé les chaudes ailes de la prospérité, est aussi creux, aussi
+vide que la noix dorée de l'Égyptien.
+
+Ah! l'homme, dis-le-moi, si tu le sais, l'homme, frêle jouet, gambadant
+suspendu aux fils des passions, ne serait-il qu'un pantin qu'use la vie
+et que brise la mort?
+
+
+FIN
+
+
+ * * * * *
+
+
+TABLE
+
+
+GASPARD DE LA NUIT
+
+Préface
+
+A M. Victor Hugo
+
+
+LES FANTAISIES DE GASPARD DE LA NUIT
+
+ÉCOLE FLAMANDE
+
+Harlem
+Le Maçon
+L'Ecolier de Leyde
+La Barbe pointue
+Le Marchand de tulipes
+Les cinq doigts de la main
+La Viole de Gamba
+L'Alchimiste
+Départ pour le Sabbat
+
+LE VIEUX PARIS
+
+Les deux Juifs
+Les Gueux de nuits
+Le Falot
+La Tour de Nesle
+Le Raffiné
+L'Office du soir
+La Sérénade
+Messire jean
+La Messe de minuit
+Le Bibliphile
+
+LA NUIT ET SES PRESTIGES
+
+La Chambre gothique
+Scarbo
+Le Fou
+Le Nain
+Le Clair de lune
+La Ronde sous la cloche
+Un Rêve
+Mon Bisaïeul
+Ondine
+La Salamandre
+L'Heure du Sabbat
+
+LES CHRONIQUES
+
+Maître Ogier (1407)
+La Poterne du Louvre
+Les Flamands
+La Chasse (1412)
+Les Reîtres
+Les Grandes Compagnies (1364)
+Les Lépreux
+A un Bibliophile
+
+ESPAGNE ET ITALIE
+
+Le Cellule
+Les Muletiers
+Le Marquis d'Aroca
+Henriquez
+L'Alerte
+Padre Pugnaccio
+La Chanson du Masque
+
+SILVES
+
+Ma Chaumière
+Jean de Tilles
+Octobre
+Chèvremorte
+Encore un Printemps
+Le deuxième Homme
+A M. Sainte-Beuve
+
+
+PIÊCES DÉTACHÉES
+
+Le bel Alcade
+L'Ange et la Fée
+La Pluie
+Les deux Anges
+Le Soir sur l'eau
+Madame de Montbazon
+L'Air magique de Jehan de Vitteaux
+La Nuit d'après une bataille
+La Citadelle de Wolgast
+Le Chaval mort
+Le Gibet
+Scarbo
+A M. David, statuaire
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Gaspard de la nuit, by Louis Bertrand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GASPARD DE LA NUIT ***
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.