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+The Project Gutenberg EBook of La philosophie sociale dans le theatre
+d'Ibsen, by Ossip-Lourie
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La philosophie sociale dans le theatre d'Ibsen
+
+Author: Ossip-Lourie
+
+Release Date: February 7, 2006 [EBook #17709]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PHILOSOPHIE SOC. DANS LE THEATRE D'IBSEN ***
+
+
+
+
+Produced by Marc D'Hooghe
+
+
+
+
+LA PHILOSOPHIE SOCIALE
+
+DANS
+
+LE THÉÂTRE D'IBSEN
+
+PAR
+
+OSSIP-LOURIÉ
+
+
+Lauréat de l'Institut.
+
+Docteur de la Faculté des Lettres de l'Université de Paris,
+Membre de la Société de Philosophie de l'Université de Saint-Pétersbourg.
+
+
+ _Se posséder pour se donner._
+
+
+PARIS
+
+
+1900
+
+
+ * * * * *
+
+
+A M. EMILE ZOLA
+
+TRÈS HONORÉ MAÎTRE,
+
+Vous avez le premier introduit en France le théâtre d'Henrik Ibsen.
+Ce n'est pas la seule raison pour laquelle j'inscris votre nom sur la
+première page de mon travail. Il y a deux ans, j'ai eu l'honneur d'être
+chargé par un groupe d'écrivains étrangers de vous transmettre
+l'expression de leur profonde admiration pour l'oeuvre de justice et
+d'équité dont vous veniez de jeter les premiers jalons. Par votre
+campagne, terrible et sublime, vous avez prouvé que la conception
+générale des drames d'Ibsen n'est point une chimère: La solution du
+problème social de l'humanité s'obtient par le réveil de la conscience
+et de la volonté individuelles.
+
+Veuillez me conserver, je vous prie, Maître, votre bienveillance.
+
+ OSSIP-LOURIÉ.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+I
+
+Ce n'est pas le théâtre d'Henrik Ibsen que je me propose d'étudier dans
+ce volume; mon but, c'est de dégager la philosophie sociale qu'il
+renferme.
+
+Les pièces d'Ibsen sont moins des productions dramatiques que des essais
+philosophiques touchant les questions vitales de l'humanité. L'action y
+joue une importance secondaire, les incidents sont forcés, inattendus,
+brusques; l'intérêt principal réside dans le conflit des idées. L'auteur
+ne se soucie guère de l'appareil théâtral, il ne prend même pas la peine
+de dessiner nettement les positions réciproques de ses héros. Le
+spectateur n'assiste pas aux événements, aux actions des personnages en
+scène, mais leurs réflexions, leurs pensées, leurs aspirations sont
+toujours présentes et vivantes. Leurs caractères, leurs passions ne se
+traduisent pas par des gestes, par des attitudes, par des mouvements,
+mais se révèlent par une analyse psycho-philosophique.
+
+Le théâtre d'Ibsen est une succession de préceptes où la psychologie de
+l'individu comme celle de la société fait disparaître le déroulement
+progressif de l'action. L'auteur analyse minutieusement les mouvements
+d'âme, les crises de conscience, de passion, de pensée; il étudie les
+révolutions morales individuelles, l'antagonisme entre l'individu et la
+société, les mensonges et les préjugés sociaux. Le théâtre d'Ibsen est,
+avant tout, un théâtre d'idées.
+
+M. Max Nordau, tout en constatant qu'«Ibsen a créé quelques figures
+d'une vérité et d'une richesse telles qu'on n'en trouve pas chez un
+second poète depuis Shakespeare[1],» prétend que le dramaturge norvégien
+est incapable «d'élaborer une seule idée nette, de comprendre un seul
+des mots d'ordre qu'il pique çà et là dans ses pièces, de tirer des
+prémisses les conséquences justes[2]».
+
+Certes, «les sots seuls admirent tout dans un écrivain estimé[3]», mais
+le savant auteur de la _Psychologie du génie et du talent_[4] force un
+peu trop sa plume satirique en affirmant qu' «Ibsen ne comprend pas un
+seul des mots d'ordre qu'il pique çà et là dans ses pièces». On peut
+considérer certaines de ses pièces comme absolument étrangères à l'art
+dramatique; dire qu'elles manquent d'idées, c'est ne pas vouloir les
+comprendre. Il se peut que l'idée de telle ou telle pièce soit un peu
+embrumée, mais «il faut considérer le théâtre d'Ibsen en bloc. Alors
+nous avons devant les yeux un imposant monument de la pensée
+moderne».[5]
+
+Ibsen ne s'impose pas tout de suite. Lorsqu'on voit ou qu'on lit pour la
+première fois une de ses pièces, l'impression est puissante, mais
+confuse; elle éveille dans le spectateur ou le lecteur des émotions
+fortes, mais indécises; ce n'est qu'après une longue analyse qu'on en
+détermine l'idée. Quelles que puissent être les erreurs qu'on trouve
+dans son oeuvre, comme dans celles de tant d'autres écrivains,
+l'impression générale est grande et profonde, l'émotion qui en jaillit
+n'est pas affective mais cérébrale; une atmosphère fraîche de pensée
+enveloppe ses personnages; ils forment tout un organisme social, toute
+une philosophie. Ce n'est pas de la spéculation abstraite, ce n'est pas
+de la philosophie construite, c'est de la philosophie _vécue_. Les héros
+d'Ibsen ne jettent pas à profusion «les sophismes comme un ciment dans
+l'intervalle des vérités, par lesquels on édifie les grands systèmes de
+philosophie qui ne tiennent que par le mortier de la sophistique»;[6]
+mais si l'esprit de système leur fait défaut et aussi l'art des
+ordonnances symétriques, ce ne sont point certes des idées, des pensées
+qui leur manquent. Et «les systèmes de philosophie sont des pensées
+vivantes»[7] affirme l'un des plus nobles penseurs modernes.
+
+Nous sommes loin des temps où la philosophie était le domaine d'une
+poignée de privilégiés. Aujourd'hui nous admettons qu'il n'y a point de
+castes dans l'intelligence humaine. «Il n'y a point des hommes qui sont
+le vulgaire, d'autres hommes qui sont les philosophes. Tout homme porte
+en lui-même le vulgaire et le philosophe.»[8]
+
+La philosophie n'est pas le fruit d'un syllogisme. Il ne faut faire
+dépendre la philosophie d'aucun système, d'aucune méthode.
+
+«Mon dessein, dit Descartes, n'est pas d'enseigner la méthode que chacun
+doit suivre pour bien conduire sa raison, mais seulement de faire voir
+en quelle sorte j'ai tâché de conduire la mienne.»[9]
+
+La philosophie n'existe et ne se développe que dans l'esprit de l'homme.
+Les idées les plus profondes, les investigations les plus sensées
+resteraient lettre morte sans la vivification que leur communique
+l'esprit du penseur. C'est lui seul qui crée la valeur des idées
+philosophiques. La philosophie n'est que la manifestation de l'esprit
+indépendant, aspirant à se faire--par la critique générale--une
+conception personnelle de l'Univers.
+
+Ibsen nous montre, dans son théâtre, quelle est sa contemplation du
+Monde, comment il envisage les hommes et les choses, quel est
+l'enseignement qu'il tire de la vie, car c'est la vie seule qui
+l'intéresse; ce qui le préoccupe, c'est l'éternelle contradiction de la
+vie, c'est la lutte entre l'idéal et le réel.
+
+«Quel est le péché qui mérite l'indulgence? Quelle est la faute qu'on
+peut doucement effacer? Jusqu'à quel point la responsabilité, cette
+charge qui pèse sur la race entière, obère-t-elle le lot d'un de ses
+rejetons? Quelle déposition, quel témoignage admettre quand tout le
+monde est au banc des intéressés? Sombre et troublant mystère, qui
+pourra jamais t'éclaircir! Toutes les âmes devraient trembler et gémir,
+et il n'en est pas une entre mille qui se doute de la dette accumulée,
+de l'engagement écrasant né de ce seul petit mot: la Vie.»[10]
+
+
+
+II
+
+Le théâtre est un art qui se propose de peindre la vie humaine.
+
+Ibsen ne se borne pas à peindre la vie et les hommes, il est aussi un
+remueur d'idées.
+
+Dans une lettre qu'il m'a fait l'honneur de m'adresser, il s'exprime
+ainsi: «Je vous prie de vous rappeler que les Pensées jetées par moi sur
+le papier ne proviennent ni en forme ni en contenu de moi-même, mais de
+mes personnages dramatiques qui les prononcent.»[11]
+
+Mais Ibsen a beau dire: «J'ai essayé de dépeindre hommes et femmes; ce
+sont eux qui parlent et non pas moi», son âme et sa pensée sont toujours
+présentes dans son théâtre. Aucun auteur ne peut faire disparaître sa
+personnalité de son oeuvre.
+
+«Je ne connais pas d'écrivain moderne qui ait pu ou su «se cacher» dans
+son oeuvre; Flaubert qui poussait presque jusqu'à la manie le souci de
+réserver sa personnalité, y est tout entier.... Dans les oeuvres, en
+apparence impersonnelles, on peut découvrir les raisons intimes des
+préférences de l'auteur, les motifs pour lesquels entre les mots du
+discours, il choisit ceux-ci plutôt que ceux-là.»[12]
+
+Certes, Ibsen est avant tout artiste, poète, mais «le poète est un monde
+enfermé dans un homme.»[13] Le monde dont le poète nous présente les
+types, se condense en se réfléchissant dans sa pensée; il emprunte la
+marque particulière de son _moi_ et sa physionomie en devient plus
+saillante. L'artiste, pur artiste, le poète, exclusivement poète, ne se
+rendant aucun compte de lui-même à lui-même, incapable d'analyser le
+monde qu'il peint, ses pensées, ses idées, est un être chimérique....
+Il y a longtemps qu'on ne croit plus à ce La Fontaine dont on disait
+autrefois qu'il produisait des fables comme les pommiers produisent des
+pommes, c'est-à-dire sans effort et par le seul penchant de la nature.
+_Le Lac_ immortel de Lamartine n'est point sorti du cerveau du poète
+comme Vénus de l'écume des mers.
+
+L'inspiration ne dispense pas les poètes les plus naïfs d'un travail de
+la pensée. Platon qui dit: «Quand le poète est assis sur le trépied de
+la muse, il n'est plus maître de lui-même», Platon ajoute: «Lorsque le
+poète chante, les grâces et les Muses lui révèlent souvent la
+Vérité.»[14] Grâces ou Muses, conscience intérieure ou analyse de
+l'esprit, le fait est que l'artiste, le poète sait et comprend ce qu'il
+fait; «la vérité se révèle à lui».
+
+Le poète qui chante la grandeur de l'Univers possède sa manière de le
+comprendre; l'homme qui dépeint les crises de la conscience humaine, en
+possède certainement une; celui qui nous présente le caractère de deux
+individus peut ne pas nous dire où vont ses sympathies; il lui est
+impossible de ne pas le faire voir.
+
+Ibsen a beau dire: «Ai-je réussi à faire une bonne pièce et des
+personnages vivants? Voilà la grande question»,[15] son âme et sa
+pensée, je le répète, sont présentes dans son oeuvre, et son esprit
+aussi.
+
+Ibsen ne fait que philosopher. Il serait peut-être embarrassé de dire si
+la philosophie a pour objet la découverte de l'existence absolue, d'où
+les sciences doivent être déduites à leur tour;[16] ou si son objet est
+la systématisation et la coordination des sciences.[17] Il n'est pas
+philosophe de profession; son génie n'a pas de système. «Le génie, au
+sens le plus étendu du mot, c'est la fécondité de l'esprit, c'est la
+puissance d'organiser des idées, des images ou des signes,
+_spontanément_, sans employer les procédés lents de la pensée
+réfléchie, les démarches successives du raisonnement discursif.»[18]
+Mais une philosophie ne se compose pas simplement de faits, d'images,
+d'idées et d'observations, il faut à ces faits, à ces idées, une
+liaison, il faut que l'esprit en saisisse les connexions et les
+rapports, d'où se déduit la vérité philosophique, l'unité scientifique.
+C'est précisément cette liaison que je m'impose de déterminer dans le
+théâtre d'Ibsen.
+
+Comme l'a si bien dit M. Emile Boutroux[19], à propos de mon ouvrage _La
+Philosophie de Tolstoï,_ je «cherche moins les doctrines méthodiquement
+déduites par les philosophes de profession que les pensées nées en
+quelque sorte spontanément dans les âmes d'élite au contact de la vie et
+des réalités; je vise moins à expliquer le détail des doctrines qu'à en
+découvrir l'unité et à en marquer l'esprit».
+
+Le but de cet ouvrage est d'établir une harmonie dans les idées que le
+poète norvégien émet dans ses drames, de les développer, de leur donner
+une forme synthétique. Ai-je réussi? Feci quod potui. «La conscience de
+l'écrivain doit être tranquille dès qu'il a présenté comme certain ce
+qui est certain, comme probable ce qui est probable, comme possible ce
+qui est possible.»[20]
+
+Avant de passer aux héros d'Ibsen, jetons un regard sur sa propre vie:
+l'homme nous fera mieux comprendre le penseur.
+
+
+NOTES:
+
+[1] _Dégénérescence_, t. II, p. 176. Traduction française. Paris, F.
+Alcan.
+
+[2] _Ibid_. p. 291.
+
+[3] Voltaire. _Candide_, p. 100.
+
+[4] Voir notre analyse de cet ouvrage, _Revue philosophique,_ février
+1898.
+
+[5] Auguste Ehrhard. _Henrik Ibsen et le théâtre contemporain,_ p. 2.
+
+[6] Anatole France. _L'Abbé Gérôme Coignard_, p. 12.
+
+[7] Emile Boutroux. _Etudes d'histoire de la philosophie_, p. 9. Paris,
+F. Alcan.
+
+[8] J. Jaurès. _De la réalité du monde sensible_, p. 2. Paris, F. Alcan.
+
+[9] Oeuvres de Descartes. _Discours de la méthode_, édition de Victor
+Cousin, p. 124.
+
+[10] Ibsen. _Brand_.
+
+[11] «Kun beder jeg Demerindre, at de i mine Skuespil fremkastede Tanker
+hidrörer fra mine dramatiske Personer, der ûdtaler dem, og ikke i Form
+eller Indhold ligefrem fra mig.».... Lettre datée de Christiania, 19
+février 1899.
+
+[12] Edouard Rod. _Nouvelles études sur le XIXe siècle_, p. 145 et 146.
+
+[13] Victor Hugo, _La Légende des siècles_, XLVII.
+
+[14] Platon. _Lois_, liv. III et IV.
+
+[15] M. Prozor. Préface à la trad. fr. du _Petit Eyolf_, p. xxv.
+
+[16] Hegel.
+
+[17] Auguste Comte.
+
+[18] G. Séailles. _Le Génie dans l'art_, p. 2.
+
+[19] Séance de l'Académie des sciences morales et politiques, 23 juillet
+1899. _Travaux de l'Académie_, novembre 1899, p. 486 et suiv.
+
+[20] Renan. _L'Antéchrist_, préface, p. vii.
+
+
+ * * * * *
+
+
+LA VIE D'HENRIK IBSEN
+
+ La philosophie n'est pas une
+ science comme une autre; il y reste
+ toujours un élément personnel qu'on
+ ne saurait négliger. Toute philosophie
+ porte le nom d'un homme.
+
+ CHALLEMEL-LACOUR,
+ _Philosophie individualiste_, p. ii.
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+
+ L'enfance d'Ibsen. La pharmacie de Grimstad. La révolution
+ hongroise. Christiania. L'école de Helmberg. La première pièce
+ d'Ibsen, _Catilina_. Ibsen, rédacteur d'_Andrimmer_. Ses premières
+ poésies. Ibsen, metteur en scène du théâtre de Bergen (1851-1857)
+ et directeur du théâtre de Christiania (1857-1862). Son mariage.
+ _La comédie de l'Amour_. Le subside, le _Digter gage_, du Storthing
+ norvégien. La guerre entre le Danemark et la Prusse. L'exil.
+ 1828-1864.
+
+
+I
+
+Henrik Ibsen naquit, le 20 mars 1828[1] à Skien, province de Télemarken
+où son bisaïeul, d'origine danoise, était venu s'établir en 1726.
+
+Patrie de Lammers, célèbre orateur protestant dont les prédications
+enflammées créèrent un grand mouvement religieux en Norvège, Skien est
+considéré comme le foyer du piétisme luthérien.
+
+Le père du dramaturge, commerçant aisé, avait un caractère expansif; sa
+mère était austère, d'humeur silencieuse, taciturne. La famille
+jouissait d'une considération particulière dans cette petite ville de
+province. «Notre maison, écrit Ibsen, était située près de l'église,
+remarquable par sa haute tour, à droite se trouvait une potence; à
+gauche, l'hôtel de ville, la prison avec un asile d'aliénés et deux
+écoles. Partout des maisons, aucune verdure, aucun horizon libre. Mais
+dans l'air, un bruit sourd et formidable mugissait sans cesse; il
+ressemblait tantôt â des gémissements, tantôt à de lugubres
+lamentations: c'était le murmure des cascades et le chant plaintif des
+scieries qui se trouvaient en dehors de la ville. Quand plus tard je
+lisais des histoires sur la guillotine, je pensais toujours à ces
+scieries.
+
+«L'église était le plus joli bâtiment de la ville. Ce qui préoccupait
+surtout mon imagination, c'était la lucarne, au bas du clocher; elle
+avait pour moi un sens mystérieux; la première impression consciente
+qu'elle produisit sur moi ne s'efface pas de ma mémoire. Je me rappelle,
+un jour, ma bonne me conduisit à l'église et me tenant entre ses mains
+me mit dans la lucarne. Ce fut pour moi un éblouissement étrange....
+J'ai vu les passants, j'ai vu notre maison et les stores de nos
+fenêtres; j'ai aperçu aussi manière.... Tout à coup un tumulte ... on me
+fait des signes de là-bas.... Lorsque je suis descendu, j'ai appris que
+ma mère m'apercevant dans la lucarne se mit à crier et tomba sans
+connaissance. Dès qu'elle me revit, elle commença à pleurer, à
+m'embrasser. Quand plus tard, dans ma jeunesse, je traversais la place,
+je levais toujours mon regard vers cette lucarne et il me semblait
+qu'un lien mystérieux existait entre elle et moi.»
+
+En 1836,--le jeune Henrik avait huit ans--ses parents furent ruinés par
+une catastrophe commerciale. Cette ruine changea complètement la
+situation de la famille Ibsen; elle quitta Skien, une misérable
+habitation succéda à la riche demeure. La transformation produisit une
+impression profonde sur le futur dramaturge; il s'enfonçait en lui-même,
+évitait la société, recherchait la solitude. Tandis que ses frères
+cadets jouaient dans la cour, Ibsen, lui, s'enfermait dans un petit
+cabinet noir près de la cuisine et y passait seul des heures et des
+jours. «Il nous paraissait peu aimable, écrit la soeur d'Ibsen, et nous
+faisions tout notre possible pour l'empêcher de s'isoler de nous. Nous
+aurions désiré qu'il jouât avec nous. Nous frappions à la porte de son
+cabinet noir; lorsque nos gamineries lui faisaient perdre patience,
+Henrik ouvrait subitement sa porte et se mettait à nous poursuivre, mais
+pas bien fort, car il était de constitution faible. Et immédiatement
+après, il s'enfermait de nouveau dans sa solitude.»
+
+Isolé, il lisait beaucoup de vieux livres de marine, que possédait son
+père, il aimait aussi à faire des tours de passe-passe, à peindre ou à
+découper avec du papier des figures, des groupes, etc.
+
+En 1842, la famille d'Ibsen revint à Skien et l'auteur des _Revenants_
+entra dans une école dirigée par des théologiens. Il se passionnait
+surtout beaucoup pour l'histoire et la théologie. Il se séparait
+rarement de la Bible. «Un jour, raconte un de ses anciens camarades,
+Ibsen ayant à préparer un devoir; y rendit compte d'un songe qu'il
+avait fait: «J'étais avec des amis; nous venions de traverser des
+montagnes et très fatigués nous nous étions couchés, comme jadis Jacob,
+sur des pierres. Mes compagnons s'endormirent, moi je ne pouvais fermer
+l'oeil. Mais la fatigue prenant enfin le dessus, je me suis endormi et
+j'ai fait un rêve; un ange me disait:
+
+--Lève-toi et suis-moi!
+
+--Où veux-tu me conduire à travers ces ténèbres? lui dis-je.
+
+--Marchons, répondit-il, je dois te montrer le spectacle de la vie
+humaine, telle qu'elle est, dans toute sa réalité.
+
+Plein d'épouvanté, je le suivis, et il me conduisit longtemps par des
+marches gigantesques.... Tout à coup j'ai vu une grande ville morte
+pleine de traces de ruine et de pourriture, c'était tout un monde de
+cadavres, les restes de la grandeur fanée, de la puissance flétrie....
+Et une lumière pâle, comme celle des églises, éclairait cette ville
+morte.... Et mon âme se remplit de terreur.... Et l'ange me dit tout
+bas: Ici, vois-tu, tout est vanité!
+
+Et j'ai entendu un bruit--bruit d'un orage,--puis des soupirs, des
+milliers de voix humaines, puis un rugissement de tempête, rugissement
+formidable, et les morts et les cadavres s'agitèrent, et leurs bras se
+tendirent vers moi.... Et je me suis réveillé tout couvert de sueur.»
+
+Orphelin à seize ans, Henrik Ibsen fut obligé pour gagner sa vie de
+quitter l'école et d'accepter une place d'élève-commis dans une
+pharmacie à Grimstad, petite ville de 800 habitants, sur les bords du
+Skager-Rack qui fait communiquer la mer du Nord avec le Cattégat.
+
+Tout en préparant des pilules et des sirops, il s'abandonnait à la
+versification.
+
+Le frémissement électrique qui parcourait alors l'Europe entière et la
+remuait jusque dans ses fondements, ébranla aussi la Scandinavie.
+Jusqu'à cette époque la Norvège se trouvait sous l'influence du
+Danemark, mais dès 1847 le mouvement nationaliste y devint grand; on
+commença à purifier le dialecte norvégien, qui fut adopté par les
+écrivains, on ne donna dans les théâtres que des pièces nationales et ce
+mouvement eut sa répercussion jusqu'à la pharmacie de Grimstad, où le
+jeune poète discutait si la Révolution Française deviendrait la
+Révolution Universelle.
+
+Lorsque, en 1848, la nation hongroise, sortant de la torpeur dans
+laquelle l'Autriche l'avait plongée, entama l'oeuvre de la renaissance,
+lorsque après trois siècles de luttes contre les usurpations inhumaines,
+luttes douloureuses et sanglantes, la Hongrie se révolta; lorsque le
+poète de son indépendance, Petoefi, s'écria: Debout, peuple hongrois!
+une voix isolée et faible mais enflammée lui répondit des bords du
+Skager-Rack, celle d'Ibsen, qui, dans un long poème, surexcita les
+hongrois à l'action, à la lutte pour la Liberté.
+
+
+
+II
+
+La boutique de Grimstad devient trop étroite pour le créateur de
+_Brand_, il ne veut, pas rester pharmacien, son âme aspire vers d'autres
+rives....
+
+En 1850, il entre à l'Université de Christiania. En compagnie de
+Bjornstjerne-Bjornson, Jonas Lie, Vinje,--tous devenus plus tard
+célèbres--il suivit, pendant cinq mois le cours de Helmberg. Dans sa
+poésie _le vieux Helmberg_ Bjornstjerne-Bjornson parle aussi de son
+camarade d'école: «Pâle, sec et excité, Ibsen est assis cachant sa
+figure dans sa longue barbe noire.»
+
+Les études n'allaient pas trop bien. (Ce n'est que plus tard qu'Ibsen
+reçut, _honoris causa_, le titre de docteur en philosophie, dont
+l'auteur de l'_Ennemi du peuple_ est très fier). L'étude ne suffit pas
+pour développer les germes du talent original, c'est la vie entière
+qu'il faut, une vie de combats, de souffrances et d'épreuves.
+
+Ibsen lisait Shakespeare, Schiller, Goethe, mais le livre qui eut à
+cette époque une grande influence sur lui fut _Catilina_ de Salluste. La
+figure de Catilina se grava dans son esprit, éveilla en lui une profonde
+sympathie pour les révoltés. Il fit une pièce portant ce nom et le 26
+septembre 1850 il la vit représentée sur la scène. La critique fut
+sévère. Et pourtant un éloge bien pesé et sincère est souvent plus utile
+à une nature délicate que la plus juste des critiques.
+
+En 1851 Ibsen, Bjornstjerne-Bjornson et Vinje entreprirent, avec un
+programme très libéral, la publication d'une revue hebdomadaire:
+_Andrimmer_ qui disparut au bout de neuf mois. C'est dans cette revue
+que furent publiées les premières poésies d'Henrik Ibsen, une épopée:
+_Helge Hundingsbane_ et une pièce satirique _Norma_.
+
+ «Je me rappelle si nettement, comme si cela venait de s'accomplir,
+ Le soir où je vis dans la feuille mes premiers vers imprimés,
+ Assis dans ma tannière, lançant des spirales de fumée,
+ Je rêvais, je songeais, joyeux dans mon bonheur».[2]
+
+La même année le jeune dramaturge fut nommé régisseur général du théâtre
+de Bergen qui venait d'être fondé par Ole Bull, célèbre violoniste
+norvégien. Il occupa cette place jusqu'en 1857 et devint alors directeur
+du théâtre de Christiania qui fit faillite en 1862. C'est Bjornson qui
+le remplaça à Bergen.
+
+Egalement en 1857, Ibsen épousa Susanne Daae Thoresen, fille du pasteur
+de Bergen et de madame Magdalena Thoresen, femme de lettres, d'origine
+danoise, dont les ouvrages sont très connus en Scandinavie, notamment
+_Studenten_ (Etudiants) et un grand drame _Kristtoffer Valkendorff_.
+
+Ce fut un mariage d'inclination. L'auteur de la _Comédie de l'Amour_
+aima comme on aime quand on n'aime qu'une seule fois, et d'un sentiment
+dont n'est capable qu'une grande âme.
+
+Madame Henrik Ibsen est une femme supérieure. Elle prend à l'oeuvre de
+son mari un très grand intérêt et elle y est pour beaucoup. C'est elle
+qui inspire la création de ces femmes fortes et indépendantes qui
+peuplent les pièces d'Ibsen. Elle est la première personne à laquelle
+son mari communique ses pensées et lit ses drames. Elle aime à les
+discuter. Le grand dramaturge a compris combien il gagne à laisser la
+parole libre à sa compagne et il lui en sait gré. Dans son volume de
+poésies, _Digte,_ on trouve des vers que ses intimes savent être dédiés
+à sa femme: «Elle est la vestale qui entretient dans mon âme le feu
+sacré jamais éteint. Et c'est parce qu'elle ne veut point être remerciée
+que je lui dédie ces vers, et je lui dis: Merci.»
+
+On éprouve un grand plaisir à entendre madame Ibsen parler de l'oeuvre
+de son mari. Avec sa forte intelligence, sa compréhension parfaite, sa
+sympathie fervente et enthousiaste, elle en est le juge et le
+commentateur le plus clairvoyant.
+
+Elle n'est pas jolie, mais ses grands yeux noirs rayonnent de bonté et
+sa voix de contralto est douce et caressante. On raconte qu'Henrik Ibsen
+dit jadis de sa fiancée: «Elle n'est pas jolie, mais intelligente et
+gaie.»
+
+Madame Ibsen était dans sa jeunesse une très intrépide touriste. Elle
+est d'une modestie fière et indépendante. Elle se soustrait avec
+beaucoup de discrétion aux triomphes de son mari et le laisse seul
+cueillir ses lauriers.
+
+Leur unique fils, M. Sigurd Ibsen, a passé la plus grande partie de sa
+vie à l'étranger auprès de ses parents. Il y a à peine trois ans il a
+été question de créer pour lui à l'Université de Christiania une chaire
+de sociologie, mais le conseil de l'Université déclina ce projet ce qui
+causa au vieux poète beaucoup de chagrin. M. Sigurd Ibsen a épousé la
+fille aînée de Bjornson. Cette union de leurs enfants a rapproché un
+peu, après une longue séparation, les deux grands écrivains norvégiens.
+Mais la forte amitié qui les liait, il y a vingt-cinq ans, est brisée;
+il n'y a plus un seul point important sur lequel ils sentent et pensent
+de même. Leurs idées sont complètement opposées non seulement sur la
+politique mais aussi sur certaines questions scientifiques.
+
+Comme madame Tolstoï, c'est madame Ibsen qui s'occupe du côté matériel
+des oeuvres de son mari. «Les philosophes font souvent abstraction, non
+pas seulement d'intérêts immédiats, mais de tout intérêt réel; au lieu
+que les femmes, toujours placées au point de vue pratique, deviennent
+très rarement des rêveurs spéculatifs et n'oublient guère qu'il s'agit
+d'êtres réels, de leur bonheur ou de leurs souffrances.»[3]
+
+
+
+III
+
+Christiania, à l'époque où Ibsen prit la direction du théâtre, était une
+petite ville avec toutes ses mesquineries.
+
+«Christiania, le plus assommant et mesquin de tout ce qui est assommant
+et mesquin; Christiania, la cité sans style, un trou de petite ville
+sans l'intimité d'une petite ville, une capitale sans la vie d'une
+grande ville. Partout, un prosaïsme sans espérance: rien que la banalité
+la plus usée et la plus pénible.»[4]
+
+Le conflit entre les partis et les classes différentes de la société y
+est encore aujourd'hui très aigu.
+
+Nous sommes dans un pays où chacun a son titre, où l'on ne s'adresse à
+personne sans lui dire «Monsieur le professeur», «Monsieur le docteur»,
+«Monsieur le négociant_».[5]
+
+En aucun lieu du monde on n'est enveloppé autant qu'ici de la froide
+austérité luthérienne. «Il y a en Norvège, dit Bjornson[6], plus de
+Thorbjoern[7] que de Arne[8].»
+
+Les allures libres d'Ibsen, son caractère toujours en révolte lui
+valurent beaucoup d'ennemis. Sa pièce _la Comédie de l'Amour_[9] qui fut
+représentée en 1863 fit un tapage considérable. N'étant pourtant qu'un
+reflet exact des hypocrisies et des mensonges conventionnels de la
+société, elle fut trouvée révoltante.
+
+«Les médiocres natures éprouvent toujours un sentiment de défiance et
+d'effroi à côté des natures puissantes et originales, qu'elles sentent
+bien devoir un jour leur échapper.»[10]
+
+Quand, suivant l'exemple de Bjornson et de Jonas Lie, Ibsen, dont la
+situation matérielle était toujours précaire, demanda à la Chambre
+norvégienne, le _Storthing_, le Subside, le _Digter gage_, que celle-ci
+alloue aux écrivains de promesse, l'un des membres de la commission du
+_Digter gage_, professeur à l'Université de Christiana, répondit que «ce
+n'était pas le subside que méritait l'auteur de la _Comédie de l'Amour_,
+mais une bastonnade.»
+
+Ce n'est que l'année suivante, avant de s'exiler, qu'Ibsen obtint de la
+Diète norvégienne le _Digter gage_.
+
+En 1864, lorsque éclata la guerre entre le Danemark et la Prusse, Ibsen
+adressa un appel chaleureux à ses compatriotes, leur demandant d'aller
+au secours d'un peuple-frère, mais la Suède et la Norvège refusèrent de
+venir en aide au plus faible, elles le laissèrent démembrer par le plus
+fort.
+
+Ce refus révolta le coeur généreux du poète, il quitta son pays natal,
+il alla à Rome demander au soleil d'Italie un peu de répit pour son âme
+rebelle....
+
+
+NOTES:
+
+[1] La même année que Tolstoï.
+
+[2]
+
+Jeg mindes saa grant, som on idag det var hoendt
+Den kveld jeg saa i bladet mit förste digt på prent.
+Der sad jeg på min hybel og med dampende drag
+Jeg rögte og jeg drömte i saligt selvbe hag.
+ (Henrik Ibsen, _Digte_,4.)
+
+[3] J.-S. Mill. _Lettres inédites_, p. 240.
+
+[4] Jonas Lie. _Arne Garborg_, 1893.
+
+[5] Ibsen lui-même met encore actuellement sur ses cartes de visite:
+«Dr» et on ne l'appelle que _Herr Doctor._
+
+[6] _Synnaeve Solbakken_.
+
+[7] Type de bourgeois rangé.
+
+[8] Type de rêveur.
+
+[9] _Kjaerlighedens Komedie_.
+
+[10] Renan. _L'Antéchrist_, p. 190.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE II
+
+ Ibsen à l'étranger: Italie, Allemagne. L'inauguration du canal de
+ Suez. Voyage sur le Nil. L'indifférence de la Norvège envers son
+ grand poète. Les souffrances morales d'Ibsen. 1864-1891.
+
+
+I
+
+C'est au mois de juin 1864 qu'Henrik Ibsen arriva à Rome. Madame Ibsen
+et son fils l'y rejoignirent l'année suivante. La ville éternelle eut
+sur l'exilé norvégien une grande influence. «Rome charme par l'intérêt
+qu'elle inspire, en excitant à penser. On jouit à Rome d'une existence à
+la fois solitaire et animée qui développe en nous tout ce que le ciel y
+a mis.»[1]
+
+Les gigantesques débris d'un monde brisé nous font comprendre la vanité
+de l'homme et la grandeur de la pensée; on se sent en communication avec
+l'infini, avec l'humanité entière. Le poète révolté du nord visita la
+vieille république de Florence, ce véritable berceau et foyer de la
+Renaissance, pays d'illustres exilés, spoliés, décapités, de
+Michel-Ange, de Machiavel, de Léonard de Vinci, de Dante, ce poète
+souverain, ce roi des chants sublimes, qui, comme un aigle plane sur la
+tête des autres poètes.[2]
+
+Ibsen vit Arezzo, la patrie de Pétrarque; il admira la belle cathédrale
+de Milan, cette montagne de marbre blanc, sculptée, ciselée, découpée à
+jour, d'un symbolisme divin! Il vit Venise, la ville du silence, et la
+morne Pise, frappée de la terrible malédiction de Dante:
+
+ Ahi Pisa, vituperio delle genti.[3]
+
+Le lac de Lugano, ce golfe resserré entre deux monts rappelait au poète
+Scandinave un de ces fjords allongés dont sont déchiquetées les côtes de
+son pays natal. A Gênes, il aimait marcher par la route fleurie de la
+_Corniche_, qui, pleine d'orangers en fleurs, de cédrats, de palmiers,
+suit le contour de la rive; au-dessous de soi, à des milliers de pieds,
+on voit la mer, la mer immense, qui semble une surface bleue immobile,
+mais qu'on sent animée et vers laquelle se porte incessamment le regard
+comme vers tout ce qui décèle la vie, la vie que l'homme aspire, la vie
+éternelle!
+
+C'est là qu'Ibsen comprit que, «le monde est, d'un bout à l'autre, une
+vision extraordinaire, et qu'il faut être aveugle pour n'en être pas
+ébloui.»[4] Mais c'est surtout dans la grandeur triste de Rome qu'il se
+retrouvait lui-même. Rome établit un accord harmonieux entre la majesté
+des ruines du passé et celle de l'avenir de l'âme humaine. Et, dans le
+silence pur de la lumière d'Italie, Ibsen écrivit _Brand_[5], en 1866,
+après plusieurs drames romantiques, alors que les révoltes grondaient
+dans son coeur; puis, en 1867, _Peer Gynt_, qui aspire déjà vers des
+temps plus doux.
+
+Henrik Ibsen resta en Italie jusqu'en 1868; il en emporta avec lui, pour
+toujours, l'amour de la nature et des arts.
+
+De l'Italie, il alla à Munich, à Dresde, à Berlin.
+
+
+
+II
+
+Rien de plus intéressant que le mouvement intellectuel de ces années, en
+Europe. Des hommes supérieurs parlent, écrivent et donnent aux esprits
+une impulsion merveilleuse; le champ des idées est profondément remué;
+de grandes doctrines se formulent, de graves polémiques se soulèvent et
+rarement on vit une époque où le mouvement fût plus ardent, plus agité,
+plus rempli de promesses et d'espérances.
+
+Les pensées d'Ibsen s'élargirent de plus en plus et son esprit s'ouvrit
+à la contemplation de l'Univers. L'exil est une bonne école pour les
+âmes fortes et conscientes, il leur enseigne la valeur morale du
+précepte de Socrate: «Connais-toi toi-même»; il leur apprend aussi à
+comprendre les autres.
+
+Partout Ibsen demeurait un observateur fidèle de la vie et des moeurs,
+et partout il vivait solitaire, isolé au milieu de ce monde souvent trop
+sociable. Son âme sensitive de poète lui disait que la poésie du silence
+est plus morale que levain bruit.
+
+Et son oeuvre augmente toujours.... En 1869, il écrit l'_Union des
+jeunes_. La même année Charles XV le nomme délégué à l'inauguration du
+canal de Suez.
+
+Après les fêtes de Port-Saïd, il fit un voyage de six semaines sur le
+Nil et retourna à l'étranger, à Munich. Car la Norvège lui resta froide.
+«La masse, la foule, la médiocrité, ne comprend pas les isolés, les
+élus.»[6]
+
+Et pourtant l'influence d'Ibsen grandit déjà.[7] Certains hommes ignorés
+de la foule exercent en réalité dans la vie une plus grande influence
+que ceux dont la popularité est la plus bruyante. Mais la vaine attente
+de l'approbation de ses compatriotes aigrit son âme; dans sa fière
+misère il reconnaissait vivement l'injustice commise envers lui par les
+norvégiens. «Rien n'est plus amer que d'être incompris!» dit
+Jean-Gabriel Borckman, l'un des personnages de sa pièce du même nom.
+
+Le poète cependant ne laisse pas libre cours à sa plainte. Les succès
+faciles des médiocres le font sourire. Lent, mais tenace, il écrit livre
+sur livre. Les hommes vraiment progressifs s'avancent sans fracas, mais
+avec de la suite et de la continuité. A celle marque se reconnaît le
+génie qui, lorsqu'il le veut, plie à son obéissance les obstacles mêmes
+qui semblent devoir l'entraver. «La vocation, dit Brand[8], est un
+torrent qu'on ne peut refouler, ni barrer, ni contredire. Il s'ouvrira
+toujours un passage vers l'Océan.»
+
+Les foudres du clergé et de la cour n'empêchaient guère Descartes de
+chercher sa _Méthode_. La petite Hollande était fière de lui offrir
+l'hospitalité.
+
+Les esprits supérieurs suivent les traces glorieuses de leurs
+devanciers, ils savent que les maîtres les plus illustres de la Pensée
+ont souvent connu et la tristesse de l'exil et la raillerie des méchants
+et même les horreurs de la faim.... Leur âme s'imprègne d'une tristesse
+amère, mais elle demeure douce et grande, toujours et quand même. La
+souffrance vivante vaut mieux que le repos sans vie. Un sourire
+d'incrédulité dédaigneuse est leur seule réponse à toutes les
+petitesses, à toutes les flatteries.
+
+«L'homme de génie ose seul contempler sans pâlir le visage étrange des
+siècles, défier le temps, raidir contre le flot intarissable de l'oubli
+une poitrine libre, et attester devant le jugement des ténèbres, debout
+sur d'innombrables cercueils, la noblesse réelle de l'humanité.»[9]
+
+Le génie ne tâtonne pas, mais embrassant tout d'un coup d'oeil, il va
+droit au but, qu'il poursuit avec fermeté, et se rit des sarcasmes de la
+foule qui ne comprend rien à ses oeuvres.
+
+Ibsen erra d'une ville à l'autre, toujours plein d'amertume contre ses
+compatriotes et plein de tendresse pour son pays. Jamais on ne sent
+mieux combien une chose nous est chère que lorsqu'on se trouve loin
+d'elle. On songe plus au sol natal quand on ne voit pas son vague
+horizon; on songe à ses blés mouvants, à ses vertes prairies ou à ses
+montagnes neigeuses, et plus encore à ses tristesses et à ses douleurs,
+car on participe mieux à ses souffrances qu'à ses joies; on a toujours
+les mêmes regrets et pas toujours les mêmes espérances.
+
+Pour bien comprendre et pour bien aimer son pays, il faut souvent en
+franchir la frontière. Enivré de tristesse et tourmenté de doute, on
+passe, morne et silencieux. On cherche l'oubli sous le ruissellement
+intense du soleil étranger; souvent, assoiffé de tendresse, de justice,
+d'idéal, on oublie la haine et, dans le frisson d'un soir de printemps
+ou dans les rayons pâles de l'aurore, on rêve aux cieux lointains.
+
+Pendant son exil volontaire de vingt-cinq ans, Ibsen ne cessa de
+demeurer un spectateur attentif de la vie norvégienne. Sa langue resta
+très pure; on peut en dire ce que Georges Brandès[10] dit de celle de
+son compatriote Jacobsen: nul avant lui, n'a su peindre ainsi avec des
+mots. «Négliger le style, ce n'est pas aimer assez les idées qu'on veut
+faire adopter aux autres»,[11] et c'est là le plus grand désir d'Ibsen.
+Même dans ses poésies, qui sont très admirées en Scandinavie, une pensée
+profonde est mêlée à un lyrisme sensitif. Loin de la foule, loin des
+masses, il cultive sa pensée, il cisèle son style. S'il veut faire
+adopter ses idées aux autres, il garde religieusement son _moi_.
+«Il est une chose qu'on ne peut sacrifier: c'est son _moi_, son être
+intérieur.»[12] La popularité, il la dédaigne. La popularité! que de
+gens s'imaginent qu'elle est le couronnement de la gloire! Ils oublient
+que la foule ne suit et n'acclame que ceux qui caressent ses passions,
+ses colères, ses erreurs! Les hommes forts ne cherchent ni popularité ni
+gloire, ils ne cherchent à rivaliser ni avec les uns ni avec les autres.
+Ils se créent à eux-mêmes un vaste domaine où ils se trouvent à la fois
+le premier venu et le roi. Ils découvrent et révèlent tout un monde de
+beautés inconnues et variées à l'infini dans la pensée, dans le
+sentiment, dans l'image, dans le contraste des ombres et de la lumière.
+
+«Le bruit de la foule m'épouvante, dit Ibsen, je veux préserver mes
+vêtements de la boue des rues; c'est en habits de fête que je veux
+attendre l'aurore de l'avenir.»[13]
+
+Et cette aurore est déjà arrivée, car «tout cède à la continuité d'un
+sentiment énergique. Chaque rêve finit par trouver sa forme; il y a des
+ondes pour toutes les soifs, de l'amour pour tous les coeurs.»[14] Le
+souffle généreux de l'humanité pensante finit toujours par dissiper les
+noirs nuages; les esprits libres finissent toujours par reconnaître leur
+erreur.
+
+«L'homme, dit Pascal, n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature,
+mais c'est un roseau pensant.» Le solitaire de Port-Royal aurait pu
+ajouter _et rayonnant,_ car un homme qui pense a ceci de singulier qu'il
+_rayonne_. Son éclatant relief le fait sortir de l'ombre et le fait
+distinguer non seulement de la foule, mais des autres princes de la
+pensée dont les noms deviennent des symboles.
+
+
+NOTES:
+
+[1] Madame de Staël.
+
+[2] Poeta sovrano, Di quel signor dell'altissimo canto, Che sovra gli
+altri, com' aquila, vola.
+
+
+[3] Pise, opprobre des nations.
+
+[4] E. Renan. _Dialogues philosophiques_, p. 109.
+
+[5] Dans les vieux carnets du cercle scandinave, à Rome, on peut lire la
+vive polémique qui exista un certain temps entre Ibsen et Bjornson
+relativement aux questions d'art. On découvre dans ces carnets un détail
+très curieux. L'écriture d'Ibsen qui fut jusqu'en 1866 d'une forme assez
+courante est devenue à partir de cette époque très caractéristique et
+très personnelle.
+
+[6] Ibsen. _John-Gabriel Borckman_.
+
+[7] M. A. Antoine, directeur du _Théâtre libre_ a, le premier, en
+France, joué _Ibsen_; et cela, à l'instigation de M. Emile Zola qui lui
+signala les _Revenants_. Surviennent ensuite les représentations du
+théâtre de l'_Oeuvre_(Lugné-Poë) et les traductions de MM. de Prozor, de
+Colleville et de Zepelin, Trigaut-Geneste, Bertrand et de Nevers, de
+Casanove, Chenevière et Johansen, traductions que nous avons consultées
+pour cet ouvrage (voir _Bibliographie_, p. 175).
+
+[8] Pièce d'Ibsen.
+
+[9] Camille Mauclair. Conférence faite au théâtre de l'Oeuvre, le 3
+avril 1894.
+
+[10] _Det modern Gjennembruds maend_. Copenhague, 1891.
+
+[11] P.-J. Bérenger. _Correspondance_, t. II, p. 334.
+
+[12] _Brand_.
+
+[13] Poésies.
+
+[14] Flaubert. _Correspondance_, t. III, p. 73.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE III
+
+ Le retour d'Ibsen en Norvège.--Son jubilé.--Sa vie actuelle.
+ 1891-1900.
+
+
+I
+
+En 1891, Ibsen retourna en Norvège et son retour fut pour lui un
+triomphe. Il fut heureux de revoir le paysage baigné de cette
+incomparable lumière du Nord, tout à la fois si virginale et si ardente,
+et les chaînes de collines intérieures, à peine élevées de quelques
+centaines de mètres, et cependant couronnées par la neige, comme si
+elles atteignaient l'altitude des sommets de la Suisse; il fut heureux
+de revoir le magnifique panorama sur le fjord de Christiania, parsemé
+d'îles boisées, égayé par le mouvement continuel de vaisseaux qui vont
+se perdre au loin, derrière de grandes montagnes toutes bleues.
+
+Le voilà revenu de l'exil, le vieux poète! Il touche du pied le sol
+sacré du pays aimé; et l'espérance emplit son âme. Moment délicieux!
+
+ S'il est des jours amers, il en est de si doux![15]
+
+Tous les soucis, tous les chagrins, dont s'enfle si souvent notre
+coeur, tout s'oublie; on sourit à tous ... et l'on reste _soi-même_.
+
+«Place au soleil, place partout à qui veut être vraiment soi-même!»[1]
+
+Au mois de mars 1898, la Scandinavie entière fêta la soixante-dixième
+année d'Henrik Ibsen[2]. Le monde officiel, les penseurs, les hommes de
+lettres, la foule, tous s'entendirent dans le même sentiment ému. Et le
+héros de la fête,--connaissant les doux plaisirs de la Pensée, «qui,
+loin de se borner au moment, promettent des jouissances
+continuelles,»[3] demeurait silencieux parmi ces acclamations
+d'enthousiasme. Les blessures de jadis lui étaient trop chères pour
+qu'il les oubliât; il y a des blessures qui compensent toutes les
+amertumes.
+
+Grand-croix de Saint-Olaf, il songea au cabinet noir de son enfance, à
+l'église de sa petite ville natale, aux dures époques de la vie où ses
+pièces évoquèrent des colères et des indignations; et les hommages
+presque religieux d'aujourd'hui de ses concitoyens amenèrent sur sa
+bouche un sourire amer. «Je n'ai point d'illusion sur les hommes,
+pensait-il, et, pour ne les point haïr, je les méprise.»[4]
+
+Les hommes qui ont abrité leur liberté dans le monde intérieur[5],
+doivent aussi vivre dans le monde extérieur, se montrer, se laisser
+voir; la naissance, la résidence, l'éducation, la patrie, le hasard,
+l'indiscrétion du prochain, les rattachent par mille liens aux autres
+hommes; on suppose chez eux une foule d'opinions, tout simplement parce
+qu'elles sont les opinions régnantes; toute mine qui n'est pas une
+négation passe pour un assentiment; tout geste qui ne détruit pas est
+interprété comme une approbation. Ils savent, ces solitaires, ces
+affranchis de l'esprit, que toujours sur quelque point ils paraissent
+autre chose que ce qu'ils sont; tandis qu'ils ne veulent rien autre
+chose que vérité et franchise, ils sont environnés d'un réseau de
+malentendus, et, leur intense désir de sincérité ne peut empêcher que
+sur toute leur activité il ne se pose comme un brouillard d'opinions
+fausses, de compromis, de demi-concessions, de silences complaisants,
+d'interprétations erronées. Et un nuage de mélancolie s'amasse sur leur
+front, car cette nécessité de «paraître», de telles natures la haïssent
+plus que la mort.
+
+
+
+II
+
+Ibsen s'est établi à Christiania où il vit toujours
+taciturne, isolé. Il regarde, il observe, et comme
+Michel-Ange qu'il aime tant, il «apprend» toujours.[6]
+Le vrai sage, le sage du Stoïcisme n'a ni amis, ni
+famille, ni patrie; il se met sans trop de peine en
+dehors de l'humanité. C'est une sorte de cruauté
+héroïque envers soi-même et envers les autres.
+Certes, «on peut être indépendant sans devenir sauvage,
+et l'on peut diminuer le nombre de ses liens
+pour rendre d'autant plus solides et plus étroits
+ceux qu'on choisit et qu'on garde[7]». La solitude est
+une force dont il ne faut pas abuser. L'auteur de
+_Peer Gynt_ est taciturne, mais il n'est point sauvage.
+Il demeure toujours isolé de la foule, mais pas de
+sa famille. Père et époux, il prouve que l'unité
+sociale n'est pas l'Individu, mais la Famille.
+
+Le penseur norvégien vit très modestement; il
+aime beaucoup la peinture; sa salle à manger et son
+salon sont ornés de plusieurs toiles de grande valeur
+artistique. Il lit fort peu, il n'y a point de livres dans
+son cabinet de travail.
+
+Lorsqu'on le voit une fois, à Karl-Johansgade ou
+se rendant au Grand-Hôtel lire les journaux,--on
+ne l'oublie plus. D'une taille petite, trapu, avec un
+beau visage encadré par d'épais cheveux blancs, des
+favoris et un collier de barbe, il a le menton et
+les lèvres rasés. Ses yeux ronds, cachés derrière
+d'épaisses bésicles, s'enfoncent dans ses sourcils
+énormes. L'ensemble est expressif, puissant et fin;
+on y voit se réfléter les deux idées-forces de sa vie
+et de son oeuvre: la _Volonté_ et le _Moi intérieur_
+enveloppés d'un calme doux et serein. Et l'on comprend
+les paroles que le poète a mises dans la
+bouche de Maximos[8]: «Victoire et lumière sur celui
+qui veut!» et l'on comprend comment ce coeur pur,
+brûlant d'amour pour le genre humain, pour la
+liberté et la justice, a pu créer la figure terrible et
+sublime de Brand dont la devise est: Tout ou rien!
+«Quand tu donnerais tout, dit-il, à la réserve de ta
+vie, sache que tu n'aurais rien donné.»
+
+Ses oeuvres attaquent et ruinent les lois morales
+et l'ordre social. Elles sont l'objet des critiques les
+plus vives et les plus passionnées, et Ibsen continue
+sa vie tranquille, dans sa retraite familiale; il
+ferme les yeux et les oreilles aux spectacles et aux
+bruits du monde extérieur.
+
+Telle est l'éternelle loi des contrastes.
+
+Horace, qui chantait le vin, ne buvait que de
+l'eau. Épicure, qui professait le culte des plaisirs,
+vivait en ascète.
+
+
+NOTES:
+
+[15] André Chénier. _Jeune captive_.
+
+[1] _Brand_.
+
+[2] Voici le programme des fêtes qui commencèrent à Christiania pour
+finir à Copenhague: le 20 mars, représentation de gala; le 21, banquet
+où assistèrent tous les ministres et grands dignitaires; le 22, fête
+populaire, et, au théâtre royal de Copenhague, une représentation de
+gala en présence d'Ibsen; le 24, banquet officiel, etc.
+
+[3] Socrate. _Mémoires_, liv. I, ch. vi.
+
+[4] Anatole France. _L'abbé Coignard_.
+
+[5] Nietzsche. _Oeuvres_, I, 404 et suiv. _Fragments_ choisis par
+Lichtenberger, p. 17 (Paris, P. Alcan).
+
+[6] Michel-Ange à quatre-vingts ans est rencontré un jour par un de ses
+amis qui lui demande où il va; il lui répond ces paroles admirables dans
+la bouche d'un tel maître; «Je vais apprendre.» Lui, qui aurait tant pu
+apprendre aux autres, il allait en effet étudier l'anatomie chez un
+médecin célèbre.
+
+[7] Barthélémy Saint-Hilaire. _Morale d'Aristote_, t. I. Préface, p.
+ccxliii.
+
+[8] _L'Empereur et Galiléen_.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE IV
+
+IBSEN, HOMME ET PENSEUR
+
+
+Comme homme, Ibsen est bien le fils de la Norvège. Le peuple norvégien,
+très peu expansif, offre moins de prise à l'observation qu'un autre. On
+lui donne des défauts et des qualités qu'il n'a pas; souvent ceux qu'on
+lui attribue sont l'exact contraire de ceux qu'il a réellement. La
+Norvège est le pays des contrastes. Son caractère unique, spécial, est
+de grouper à quelques toises de distance, les phénomènes les moins
+habitués à se trouver ensemble. On y voit le sapin des cimes se marier
+au noyer ami des plaines, les blocs du glacier et le gazon de la prairie
+échanger, à quelques pas du fjord, un baiser fraternel.
+
+La lutte constante avec la nature a amené le norvégien à s'identifier
+avec elle, à se plier à ses exigences. La pauvreté du sol lui a imposé
+le goût des réalités, et la majesté des rochers, la fraîcheur
+frémissante du fjord, le soleil de minuit à demi voilé par de légers
+flocons errants dans le ciel, lui ont appris la douceur du rêve....
+
+Le paysan enseigne à ses enfants à se rendre utiles de très bonne heure.
+L'exemple des parents et les dures nécessités de l'existence rurale les
+rendent appliqués et graves; les enfants sont sérieux. Les hommes
+paraissent lourds, mais c'est une lourdeur apparente qui vient plutôt de
+la réflexion. Aucun aubergiste ne se présente, en Norvège, souriant au
+voyageur. Le Norvégien est poli, sans servilité; dans toutes les
+circonstances de la vie, il sait garder sa dignité. Si l'horizon
+physique lui est éternellement fermé, si les blocs de granit, qui de
+toutes parts enserrent le regard des Norvégiens, pèsent sur leur vie,
+leur horizon intellectuel est large et leur âme morale est rarement
+prisonnière,--je parle de ceux qui se sont débarrassés des hypocrisies
+conventionnelles de la société: Brand, Rosmer, Dr Stockmann,
+Nora, Hélène Alving, Held Wengel et beaucoup d'autres.[1]
+
+Mais les meilleurs d'entre eux gardent encore des superstitions
+extérieures. Ils croient sincèrement que si l'on peut apercevoir neuf
+étoiles, neuf jours de suite, on est sûr de voir exaucé le voeu qu'on a
+formé en les comptant.[2]
+
+Les Norvégiens sont très confiants entre eux[3] et vis-à-vis de
+l'étranger, mais c'est une confiance digne; le Norvégien n'ouvre jamais
+entièrement son âme. C'est par là qu'on peut expliquer le théâtre à demi
+voilé d'Ibsen.
+
+Mais avant d'être norvégien, Ibsen reste _lui-même._ Les grands hommes
+ont toujours été _quelqu'un_ dans toute la force du terme; ils sont
+_eux-mêmes_ et plus vivants que personne; ils tirent plus des
+profondeurs de leur âme que de tout ce qui les entoure; ils savent non
+pas se subordonner aux choses extérieures, mais les subjuguer par leur
+pensée, par leur volonté; ils dominent leur temps, ils s'imposent à la
+postérité, par la réalité énergique, par la puissance et la souveraineté
+de leur être individuel; d'autant plus utiles à connaître que leur
+exemple nous apprend à devenir virils, à penser, à agir, à nous
+affranchir de cette imitation servile de tous par chacun, qui est le
+beau idéal des êtres les plus vulgaires.
+
+Comme poète et penseur, Henrik Ibsen n'appartient «à aucune nation, à
+aucune institution, à aucun parti[4]». Son théâtre ne vise pas
+uniquement les moeurs de son pays, il vise toujours plus haut; ce n'est
+pas l'âme norvégienne, c'est l'âme humaine qu'il dissèque.
+
+Il y a des hommes qui n'appartiennent pas seulement à la contrée dans
+laquelle ils sont nés, à la nation dont ils font partie, mais au trésor
+commun de l'humanité. Ces esprits d'élite ne sont pas seulement la
+gloire de la France, de la Russie, de l'Allemagne ou de la Norvège, mais
+du genre humain tout entier. Certes, ils apportent le cachet de leur
+patrie, chacun représente avec ampleur ce qu'a de caractéristique sa
+nationalité, souvent même ils deviennent comme un trait d'union entre
+leurs concitoyens et le reste du monde, ils servent de lien entre le
+peuple au milieu duquel ils sont nés et tout ce qu'il y a d'esprits
+cultivés dans l'univers, mais ils portent, ayant tout, en eux, le germe
+du _Grand Tout_ de la Terre qu'on nomme Humanité. Elargissant le domaine
+du Beau et du Bien, reculant les limites de la Science et de l'Art,
+ouvrant à la méditation de nouveaux problèmes et à l'admiration des
+horizons nouveaux, ces esprits créateurs, qui font l'histoire
+universelle, prouvent que la Pensée humaine n'a point de frontières,
+qu'elle est infinie....
+
+Nous allons maintenant déterminer la philosophie du théâtre d'Henrik
+Ibsen que nous diviserons en deux parties: partie négative: _La société
+actuelle_; partie positive: _La société nouvelle_.
+
+
+NOTES:
+
+[1] Personnages des pièces d'Ibsen.
+
+[2] Superstition norvégienne.
+
+[3] A Christiana les tramways n'ont pas de conducteurs; le voyageur met
+lui-même 10 öre, prix uniforme du parcours, dans une boîte en verre,
+établie derrière le cocher.
+
+[4] Georges Brandès.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+PARTIE NEGATIVE
+
+LA SOCIÉTÉ ACTUELLE
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LE CLERGÉ
+
+
+I
+
+Ibsen, dans son théâtre, fait le procès de la société actuelle,
+il s'attaque à son organisation, à ses préjugés, il démasque les
+conventions hypocrites de la morale sociale; il dissèque les grandes
+fictions, grandioses en apparence, que les hommes considèrent comme leur
+sauvegarde,--religion, autorité, mariage, famille. Tous les éléments,
+toutes les classes y ont leurs représentants; nous y rencontrons nos
+contemporains aux moeurs de philistins; les traits principaux de leurs
+caractères nous dévoilent les mobiles de leur activité et les bases de
+leur vie: la lâcheté et le mensonge.
+
+Le clergé occupe une place très large dans cette hiérarchie sociale.
+Nous sommes dans un pays de protestantisme[1], mais les personnages
+d'Ibsen nous montrent que tous les prêtres se valent: «Chenilles ou
+papillons, c'est toujours la même bête.»[2]
+
+L'Eglise est partout conservatrice, elle s'obstine partout à placer son
+idéal en arrière; cet idéal repose sur le dogme de l'infaillibilité,
+c'est-à-dire de l'immobilité; elle est essentiellement rétrograde. Le
+cléricalisme est partout une plaie dans laquelle il faut porter le fer
+rouge. «Si le catholique fait un bambin du Héros Rédempteur, les
+protestants en font un vieillard impotent tout près de tomber en
+enfance. Si de tout le domaine de saint Pierre, ce qui reste au Pape,
+c'est une double clef, les protestants n'enferment-ils pas, dans
+l'enceinte d'une église, le royaume de Dieu, qui va du pôle au pôle?
+Ils séparent la vie de la foi et de la doctrine. Aucun d'eux ne songe à
+être. Leurs efforts, leurs idées ne tendent pas à vivre d'une vie pleine
+et entière. Pour trébucher comme ils font, ils ont besoin d'un Dieu qui
+les regarde entre ses doigts.»[3]
+
+Si la morale protestante est supérieure à celle des jésuites qui
+enseigne, entre autres que «quand celui qui nous décrie devant des gens
+d'honneur continue, après l'avoir averti de cesser, il nous est permis
+de le tuer, non pas véritablement en public, de peur de scandale, mais
+en cachette, _sed clam_»[4], les pasteurs protestants ne considèrent
+point la tolérance et l'humilité comme «des fleurs rares, aux parfums
+subtils et pénétrants».
+
+Si la divergence des préceptes moraux des Eglises prouve qu'aucune ne
+possède les véritables, la concordance de leurs bases et de leurs moyens
+d'action prouve également qu'elles cherchent moins à répandre la justice
+qu'à gagner le pouvoir sur les âmes de la foule. La religion n'est plus
+qu'un prétexte, le but à atteindre, c'est la force sociale. «Prends la
+lanterne de Diogène, Basile,--dit Jullien, l'un des personnages de
+l'_Empereur et Galiléen_[5],--éclaire cette nuit ténébreuse....
+Où est le christianisme?»
+
+Le christianisme primitif, proclamant à la fois l'unité de Dieu et
+la fraternité humaine a fini par changer ses bases premières, il a
+abandonné les petits et les humbles pour se mettre, au nom de Jésus
+le Pauvre, au service des riches; c'est lui qui a établi deux morales,
+celle du seigneur et celle de l'esclave, qui a divisé les hommes en
+maîtres et parias. Il s'est éloigné des idées d'égalité et de justice,
+il s'est avili devant le capital, il est arrivé à ce degré de
+déconsidération et de dégradation où nous le voyons de nos jours. Le
+christianisme est l'auteur de tous les crimes qui ont désolé l'humanité
+depuis dix-neuf siècles. «La religion a de tout temps compris une morale
+religieuse, consistant dans l'exécution des ordres de la divinité,
+seulement ces ordres n'étaient pas guidés par la règle du bien, mais par
+le caprice ou l'intérêt de celle-ci, ce qui fait naître des conflits
+graves et fréquents entre la morale psychologique et la morale
+sociologique, autrement dit le droit. Celle-ci pour rester extérieure et
+ne pas devenir inquisitoriale doit parfois se contenter de l'apparence
+et arrive ainsi à des décisions qui blessent profondément l'équité.»[6]
+
+Il suffit de jeter un coup d'oeil sur ce qui se passe autour de nous
+pour reconnaître que l'Eglise, que toutes les Eglises sont des foyers
+d'exploitation et d'horreur. Partout les Eglises possèdent de vastes
+domaines et d'immenses revenus, partout leurs privilèges les rattachent
+à l'organisation politique. Elles sacrifient, pour de l'argent, tout
+ce que la religion a de plus grand à des pratiques plus païennes que
+chrétiennes. Les cérémonies religieuses sont des actes de féerie, où les
+décors sont empruntés à toutes les choses du luxe moderne. Les mariages
+et les enterrements religieux sont des scènes de l'opéra-bouffe avec
+la différence que les prix sont plus élevés qu'au spectacle, car les
+bénédictions et les malédictions de l'Eglise sont toujours payées. Au
+nom du ciel, l'Eglise détruit tout ce qu'il y a d'humain sur la terre;
+au nom de l'immortalité de l'âme et de la vie future, elle enlève à
+l'homme le bonheur de la vie présente. C'est l'Eglise qui a appris aux
+hommes que tout peut s'acheter, morale, conscience, même les places dans
+un monde meilleur.
+
+«Que venez-vous faire à l'église? s'écrie Brand[7] Le décor, le décor
+seul vous attire, le chant de l'orgue, le sondes cloches, l'envie de
+vous tremper dans la flamme d'une éloquence de haut parage, dont les
+accents s'enflent ou baissent, qui déborde, tonne ou fouette selon
+toutes les règles de l'art.»
+
+Toutes les religions, avec leurs dieux, leurs demi-dieux et leurs
+prophètes, leurs messies et leurs saints, ont été créées par la
+fantaisie crédule des hommes non encore arrivés au plein développement
+et à la pleine possession de leurs facultés intellectuelles. Le ciel
+religieux n'est autre chose qu'un mirage, où l'homme, exalté par
+l'ignorance et la foi, retrouve sa propre image, mais agrandie et
+renversée, c'est-à-dire divinisée. L'histoire des religions, celle de
+la naissance, de la grandeur et de la décadence des dieux qui se sont
+succédé dans la croyance humaine, n'est rien que le développement de
+l'intelligence et de la conscience collective des hommes. A mesure que,
+dans leur marche historiquement progressive, ils découvraient, soit en
+eux-mêmes, soit dans la nature extérieure, une force, une qualité, ou
+même un grand défaut quelconques, ils les attribuaient à leurs dieux,
+après les avoir exagérés, élargis outre mesure, comme le font
+ordinairement les enfants, par un acte de leur fantaisie religieuse.
+Grâce à cette pieuse générosité des hommes croyants et crédules, le
+ciel s'est enrichi des dépouilles de la terre, et, par une conséquence
+nécessaire, plus le ciel devenait riche et plus l'humanité, plus la
+terre, devenait misérable.
+
+Une fois la divinité installée, elle fut naturellement proclamée la
+cause, la raison, l'arbitre et la dispensatrice absolue de toutes
+choses; le monde ne fut plus rien, elle fut tout, et l'homme, son vrai
+créateur, après l'avoir tirée du néant à son insu, s'agenouilla devant
+elle, l'adora et se proclama sa créature et son esclave.
+
+Dieu étant tout, le monde réel et l'homme ne sont rien. Dieu étant la
+vérité, la justice, le bien, le beau, la puissance et la vie, l'homme
+est le mensonge, l'iniquité, le mal, la laideur, l'impuissance et la
+mort. Dieu étant le maître, l'homme est l'esclave. Incapable de trouver
+par lui-même la justice, la vérité, il ne peut y arriver qu'au moyen
+d'une révélation divine. Mais qui dit révélation dit révélateurs,
+messies, prophètes, prêtres et législateurs, inspirés par Dieu même; et
+ceux-là, une fois reconnus comme les représentants de la divinité sur la
+terre, comme les saints instituteurs de l'humanité, élus par Dieu même
+pour la diriger dans la voie du salut, exercent nécessairement un
+pouvoir absolu. Tous les hommes leur doivent une obéissance passive et
+illimitée, car, contre la raison divine, dit Bakounine[8], il n'y a
+point de raison humaine, et contre la justice de Dieu, il n'y a point
+de justice terrestre qui tienne. Esclaves de Dieu, les hommes doivent
+l'être aussi de l'Eglise, c'est-à-dire de ses représentants qui, pour
+atteindre leur but, ne négligent aucun moyen. Serviteurs de Dieu, ils
+deviennent aussi ceux des puissants de la terre. Le pasteur Manders[9]
+trouve qu'on doit se rapporter dans la vie au jugement, aux opinions
+autorisées des autres. «C'est un fait et cela est bien.» Que deviendrait
+la société s'il en était autrement!
+
+--«Et qu'entendez-vous par les opinions des autres? demande-t-on au
+pasteur Manders.
+
+--J'entends, répond celui-ci, les gens qui occupent une position assez
+indépendante et assez influente pour qu'on ne puisse pas facilement
+négliger leur manière de voir.» Pour le pasteur Manders l'opinion
+publique est tout: «Nous ne devons pas, dit-il, nous livrer aux mauvais
+jugements et nous n'avons nullement le droit de scandaliser l'opinion.»
+
+Le prêtre est l'ennemi de toute société qui désire le progrès et la
+liberté. Il étouffe la morale naturelle pour assurer la domination de sa
+caste. Il ne vit que par l'ignorance des masses, écrase la raison sous
+la passivité de l'obéissance fataliste.
+
+ Nos prêtres ne sont point ce qu'un vain peuple pense; Notre
+ crédulité fait toute leur science.[10]
+
+Le pasteur Manders trouve qu'il faut, dans la vie, compter sur une
+heureuse étoile, sur la protection spéciale d'en haut. Il s'agit, par
+exemple, d'assurer contre l'incendie, un asile. Le pasteur Manders s'y
+refuse. «On serait tout disposé à croire que nous n'avons pas confiance
+dans les décrets de la Providence,» dit-il. Et lorsque cette protection
+manque, lorsque l'asile est détruit par le feu, le pasteur Manders
+déclare que c'est la «la main de Dieu pour punir les incrédules.»[11]
+
+L'idée de Dieu implique l'abdication de la raison et de la justice
+humaines; elle est la négation la plus décisive de la liberté de l'homme
+et aboutit nécessairement à l'esclavage, tant en théorie qu'en pratique.
+
+Le pasteur Manders reproche à Mme Alving d'avoir été dominée
+toute sa vie par une invincible confiance en elle-même, de n'avoir
+jamais tendu qu'à l'affranchissement de tout joug et de toute loi,
+de n'avoir jamais voulu supporter une chaîne quelle qu'elle fût. La
+révolte?--Jamais! «Notre devoir consiste à supporter en toute humilité
+la croix que la volonté d'en Haut trouve bon de nous imposer.» Le
+bonheur?--Nous n'y avons pas droit. «Chercher le bonheur dans cette vie,
+c'est là le véritable esprit de rébellion.»[12]
+
+La lumière? S'éclairer dans les limites du possible?--Point. La lumière,
+la morale, l'honneur sont le monopole de la religion. Elle seule
+commande à la terre, au nom du ciel. Dans _Rosmersholm_ le recteur Kroll
+cherche à démontrer que les dévots seuls peuvent avoir des principes
+moraux.
+
+ROSMER.--Ainsi tu ne crois pas que des libres-penseurs puissent avoir
+des sentiments honnêtes?
+
+LE RECTEUR.--Non, la religion est le seul fondement solide de la
+moralité.
+
+C'est grâce probablement à cette moralité que l'éternité des peines est
+considérée comme un dogme fondamental de la religion chrétienne qui n'a
+pas été répudié par le protestantisme. Cette solution donne à cette
+religion un aspect de sévérité qui apparaît plus grand encore quand on
+songe que l'enfer est encouru pour de simples infractions à la morale
+rituelle.
+
+Pour eux-mêmes, ces prêtres sont moins sévères; eux-mêmes, ils font tout
+le contraire de ce qu'ils prêchent; eux-mêmes, ils ne sont point
+esclaves prosternés d'aucun symbole, d'aucune morale, car si leur foi
+est prospère, leur bonne foi est absente.
+
+Le vicaire Rorlund[13] prêche une austérité implacable et fait la cour à
+la jeune Dina; mais «quand on est, par vocation, un des soutiens moraux
+de la société, dit-il, on ne peut être trop circonspect».
+
+La Bible, l'Evangile d'où ils prétendent tirer leur enseignement, ils
+les interprètent à leur manière. Voici comment le pasteur Straamand
+explique à un un jeune séminariste le _Ne construis pas sur le sable_ de
+l'Evangile. Cela veut dire, d'après lui, que «sans rémunération on ne
+peut prêcher ni en Amérique, ni en Europe, ni en Asie, nulle part
+enfin».[14]
+
+La religion n'est plus pour eux un apostolat, mais un métier, un
+gagne-pain, un commerce. Ce ne sont pas les problèmes de religion ou de
+morale, mais les luttes politiques qui les intéressent; politiciens,
+industriels, conférenciers, ils traitent dans les églises et dans les
+temples des sujets d'actualité et des questions à la mode.
+
+Par le mot _charité_ ils trompent et exploitent le peuple qu'ils
+devraient éclairer et soutenir. «Il n'y a pas de mot qu'on traîne dans
+la boue comme le mot _charité_. Avec une ruse diabolique on en fait un
+voile pour masquer le mensonge.»[15]
+
+«Dieu n'a pas besoin du mensonge, mais le mensonge a souvent besoin de
+Dieu, et il n'est jamais si puissant ni si pervers que lorsqu'il
+s'impose en son nom!»[16]
+
+
+
+II
+
+Par ses superbes conquêtes la science a dévoilé les sacrifices, les
+prières, les puissances occultes, les mystères par lesquels les Eglises
+exploitaient les hommes. Lasse d'être trompée sans cesse, la pauvre
+humanité commence à ouvrir les yeux et à se rendre compte des crimes des
+Eglises dont elle était victime. L'homme, éclairé par la lumière des
+sciences, s'aperçoit que les erreurs des Eglises étaient voulues,
+conscientes, engendrées parles mensonges des uns, par les intérêts
+lucratifs des autres. L'homme, aigri par les injustices, qui souffre
+d'inégalité sociale; les âmes tourmentées qui cherchent à apaiser, à la
+source qu'on appelle divine, leur soif de justice, d'idéal, d'infini,
+trouvent la désillusion auprès des représentants de ce Dieu invisible au
+nom duquel ils commettent tant d'horreur.
+
+«Dix mille poissons partagés au nom d'une idole ne sauveraient pas une
+seule âme en détresse<.»[17]
+
+C'est au nom de ce Dieu, qu'on ne vient jamais en aide à un peuple frère
+dont la liberté et même la vie sont menacées. C'est au nom de ce Dieu
+que l'on s'arme à outrance pour détruire les peuples amis de la paix.
+C'est au nom de ce Dieu que l'on déchaîne des haines populaires contre
+ceux qui ne professent pas certaines idées religieuses. C'est au nom de
+ce Dieu qu'on laisse mourir de faim et de froid des milliers d'êtres
+humains tandis que les églises et les temples restent vides et que leurs
+coffres-forts regorgent d'or!
+
+Les plus crédules commencent à comprendre que ce Dieu agonise et que ses
+représentants sont les plus terribles exploiteurs des âmes simples. Où
+donc est-il le Dieu infini, universel, vers lequel aspire l'humanité
+souffrante?
+
+Héritiers de toutes les haines et de toutes les erreurs, les prêtres
+montent avec une incroyable audace à l'assaut de la société moderne,
+mais c'est en vain qu'ils cherchent partout dans le socialisme, dit
+chrétien, un _modus vivendi_ pour reprendre leur omnipotence au sein des
+masses. Leurs hypocrisies sont déjà trop connues. Toutes les religions
+sont cruelles, toutes sont fondées sur le sang; car toutes reposent
+principalement sur l'idée du sacrifice, c'est-à-dire sur l'immolation
+perpétuelle de l'humanité à l'insatiable vengeance de la divinité. «Dans
+ce sanglant mystère, l'homme est toujours la victime, et le prêtre,
+homme aussi, mais homme privilégié, est le divin bourreau. Cela nous
+explique pourquoi les prêtres de toutes les religions, les meilleurs,
+les plus humains, les plus doux, ont presque toujours quelque chose de
+cruel.»[18]
+
+Le clergé du théâtre d'Ibsen a le visage dur, un vent de sécheresse
+passe sur lui.... «Pour avoir la foi, il faut avoir une âme»[19], et ces
+marchands de grâces divines n'en ont point. Leur _credo_, c'est le
+mensonge....
+
+
+NOTES:
+
+[1] La Norvège est divisée en 6 évêchés, 83 doyennés, 441 paroisses et
+900 pastorats. L'Église luthérienne est seule religion d'État, et son
+clergé a en mains l'état-civil, sauf dans la capitale. L'acte de baptême
+est considéré comme acte de naissance. Le seul mariage légal, c'est le
+mariage religieux. L'enseignement primaire se trouve sous la direction
+du clergé. Il y a en Norvège 7,000 écoles primaires, fost-skol og
+omgangs-skol (Christiana possède 16 écoles avec 23,000 élèves). Le
+conseil scolaire est composé de quatre membres élus par l'assemblée
+paroissiale et le pasteur est de droit président; c'est aussi lui qui
+est chargé des inspections. Cinq heures par semaine sont consacrées à
+l'enseignement religieux. Les châtiments corporels existent encore
+(Prescription de 1889, §65).
+
+[2] Renan. _Dialogues philosophiques_, p. 294.
+
+[3] Ibsen. _Brand_.
+
+[4] Pascal. _Treizième Provinciale_.
+
+[5] Ibsen. _Keiser og Galilaeer_.
+
+[6] R. de La Grasserie. _De la psychologie des religions,_ p. 16 (Paris,
+F. Alcan).
+
+[7] Ibsen. _Brand_.
+
+[8] _L'église et l'Etat_.
+
+[9] Ibsen. _Gjengangere_ (Revenants).
+
+[10] Voltaire. _Oedipe_ (Jocaste).
+
+[11] _Les Revenants_.
+
+[12] Ibsen. _Revenants_.
+
+[13] Ibsen. _Samfundets Stötter_ (Les Soutiens de la société).
+
+[14] Ibsen. _Kjaerlighedens Komedie_ (La Comédie de l'amour).
+
+[15] Ibsen. _Brand_.
+
+[16] Hyacinthe-Loyson. _Ni Cléricaux ni Athées_, p. 26.
+
+[17] Ibsen. _Brand_.
+
+[18] Bakounine. _L'Eglise et l'Etat_, p. 22.
+
+[19] Ibsen. _Brand_.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE II
+
+LES POLITICIENS ET LES CAPITALISTES
+
+
+Le _Credo_ politique et social se façonne et se modèle sur le Credo
+religieux,--toujours hypocrite, jamais sincère. «Que se cache-t-il sous
+les apparences brillantes et fardées dont la société se montre si fière?
+La pourriture et le néant. Toute moralité lui manque. Elle n'est rien
+qu'un sépulcre blanchi.»[1]
+
+Jamais la société n'a atteint un tel degré de décomposition sociale; un
+ramollissement effroyable se produit dans les moeurs; on ne pense qu'à
+satisfaire ses passions brutales, ses goûts, ses caprices. La fortune
+est aux plus audacieux; les honneurs, la gloire, aux plus habiles.
+Posséder, jouir, dominer, voilà les vertus d'aujourd'hui.
+
+ Les vertus les plus sublimes
+ Ne sont que des vices dorés.[2]
+
+Il y a quelque chose de si faux, de si vide, de si plat et de si mesquin
+dans la manière de voir de notre race! dit Brand. Qui donc, même à son
+lit de mort, consentirait à faire une offrande en secret? Demande au
+héros de cacher son nom et de se contenter de la victoire! Pose la même
+condition à un roi, à un empereur, et tu verras s'il accomplira quelque
+chose. Demande au poète d'ouvrir en secret la cage à ses beaux oiseaux
+chanteurs sans qu'on sache qu'ils lui doivent leur essor et l'éclat de
+leur plumage! Non, l'abnégation ne fleurit nulle part ni dans les hautes
+futaies ni dans les buissons. Le monde est dominé par des idées
+d'esclave. Jusque sur les bords de l'abîme il s'attache avec une âpre
+fureur à la poussière de la vie; lorsqu'elle cède et s'effrite, on voit
+encore les hommes s'accrocher aux brins d'herbe, enfoncer leurs ongles
+dans la boue.
+
+L'édifice social est construit sur une base oppressive qui paralyse tous
+les efforts libres. Toute tendance émancipatrice effraye «les soutiens
+de la société»; ils ont peur de la lumière.
+
+«STOCKMANN.--N'est-ce pas le devoir d'un citoyen de mettre le public au
+courant des idées nouvelles?
+
+LE PRÉFET.--Le public n'a pas du tout besoin de nouvelles idées. Il vaut
+mieux pour lui se contenter des bonnes vieilles idées qu'il connaît
+déjà.»[3]
+
+Et lorsqu'un homme fait retentir une voix libre dans ces ténèbres, on le
+déclare ennemi de la société.
+
+«STOCKMANN.--C'est moi qui veux le vrai bien de la ville. Je veux
+dévoiler les fautes qui tôt ou tard apparaîtront au grand jour. Oh! on
+va bien voir que j'aime ma ville natale.
+
+LE PRÉFET.--Tu l'aimes! Toi, qui par une aveugle bravade veut supprimer
+la principale source de richesse de la ville!
+
+STOCKMANN.--Cette source est empoisonnée! Nous vivons ici dans les
+immondices et la putréfaction! c'est grâce à un odieux mensonge que
+notre jeune société suce, pour se nourrir, la richesse des autres.
+
+LE PRÉFET.--Illusion! Imagination! Pour ne pas dire plus encore! L'homme
+qui lance des insinuations aussi offensantes contre sa ville natale est
+un _ennemi de la société_.»[4]
+
+Ibsen démasque ceux qui se chargent de maintenir ce qu'il est convenu
+d'appeler l'ordre social, ceux qui prêchent la plus rare des
+_vertus_,--la morale sociale. L'homme de sens est pour eux celui qui
+agit dans leur sens. Quand le défaut d'un autre leur est profitable, ils
+voudraient l'ériger en _vertu_.
+
+Dans _John-Gabriel Borckman_, le dramaturge norvégien nous montre
+comment une conscience peut être obscurcie par le désir trop intense
+d'atteindre le pouvoir, comment un homme saisi par la passion du pouvoir
+et de l'argent qui le donne, arrive à sacrifier son honneur, ses plus
+intimes tendresses, à perdre la pitié pour ceux qui l'entourent et pour
+lui-même. Pour conserver sa fortune et son pouvoir, l'un des héros de la
+pièce dont l'honorabilité paraît à l'abri de tout soupçon, a eu recours
+au vol, il laisse peser l'accusation de son crime sur son ami intime.
+
+Tous les «soutiens de la société» qu'Ibsen nous présente ont chacun au
+moins un point noir qu'il leur faut dissimuler. Ils accumulent les
+richesses par tous les moyens, au détriment des autres, et ils veulent
+faire croire que la fortune leur a donné une nature supérieure et le
+droit de diriger à leur gré le troupeau humain, qu'ils considèrent comme
+une classe inférieure à eux. Ils s'érigent en classe dirigeante, ils
+prétendent maintenir sous leur tutelle la masse des travailleurs qui les
+nourrit par ses travaux pénibles et incessants. Ils généralisent des
+idées, ils composent des phrases, des formules, et ils les lancent dans
+la foule, comme un dogme religieux ou politique. Les phrases générales
+sont devenues une monnaie courante. L'aphorisme de Guizot: «Parler,
+c'est gouverner» est devenu la loi conductrice des hommes politiques
+dont le consul Bernick[5] est le type autorisé.
+
+«Notre industrieuse petite ville, dit-il, s'inspire, Dieu merci, d'idées
+saines et morales, que nous avons tous contribué à faire germer, et que
+nous continuerons à développer de notre mieux, chacun dans notre sphère.
+Vous, monsieur le Vicaire, appliquez votre bienfaisante activité à
+l'école et à la famille. Nous autres, les hommes du travail pratique,
+nous servirons la société en y répandant le bien-être; et nos femmes et
+nos filles continueront comme par le passé leurs oeuvres de
+bienfaisance.»
+
+Bernick est l'homme le plus riche et le plus influent de la ville, tout
+le monde s'incline devant lui, sa maison passe pour une maison modèle,
+sa vie pour une vie modèle, mais cette bonne réputation, ce bonheur,
+reposent sur un terrain fangeux, sur des mensonges. Sa fortune, il l'a
+volée et a fait croire que c'est un autre, un associé, qui se l'est
+appropriée; il a aimé aussi, dans sa jeunesse, une femme qu'il abandonna
+pour en épouser une autre plus riche. Pendant toute sa vie il n'a eu que
+deux cultes, celui de l'hypocrisie et celui du mensonge, pas d'autre.
+Lui, l'homme le plus considéré de la ville, le plus heureux, le plus
+riche, le plus puissant et le plus honoré, il a laissé accabler un
+innocent sous le poids de sa propre faute, et lorsque quinze ans plus
+tard l'innocent, revenu d'Amérique où il avait été obligé de se
+réfugier, demande que Bernick dise à tous la vérité, celui-ci s'écrie:
+«A l'heure même où j'ai le plus besoin de toute ma considération! c'est
+impossible!»
+
+Et tout le monde lui accorde cette considération, car on ne mesure point
+la valeur d'un homme politique à la puissance de ses idées, ni à ses
+moyens pour les faire aboutir, mais à son éloquence vide, pleine de
+lieux communs et de formules sans fond. Ou se laisse entraîner et
+éblouir par des discours ronflants, des déclamations pompeuses et un
+verbiage sonore, mais dépourvu d'idées et de sentiments.
+
+On ne vit que sur des mots, des mots, toujours des mots! On demande à
+Monsen[6] s'il renoncerait à s'occuper de ses intérêts privés si les
+électeurs portaient leur choix sur lui. «Mes intérêts privés en
+souffriraient sûrement; mais, si l'on croit que le bien public l'exige,
+je mettrai de côté toute considération personnelle»,--et il s'empare de
+la fortune d'un autre et disparaît.
+
+Les politiciens d'Ibsen prêchent le respect de l'ordre, mais qu'est
+donc leur ordre, sinon la sécurité des spéculateurs ne tremblant pas
+pour leurs biens mal acquis!
+
+«Quand on se mêle à la vie publique, dit Bratsberg[7], on se trouve
+quelquefois forcé à des compromis et on ne peut pas conserver aussi bien
+son indépendance de caractère et de conduite.»
+
+Et ces gens sont les maîtres de la société!
+
+Lorsque, il y a dix-neuf siècles, en présence d'une foule où il y avait
+certainement des pauvres et des ouvriers, Jésus de Nazareth déclara
+qu'il était plus aisé de faire passer un chameau par le trou d'une
+aiguille que de voir un riche entrer dans le royaume des cieux, les
+riches qui entendirent cette parole durent trouver qu'elle ne servirait
+guère à apaiser les haines sociales. Et puisque le royaume des cieux
+leur est refusé, ils décidèrent de conquérir celui de la Terre. Ils
+tâchent d'imposer leurs principes aux autres. Et on les suit. En les
+voyant bien posés dans le monde et entourés de considération, bon nombre
+de natures faibles viennent à eux, fières d'être admises en si bonne
+compagnie. Celles qui résistent le payent cher.
+
+Kropp, chef d'usine du consul Bernick, fait avertir Aune, contremaître
+dans cette usine, de cesser les conférences qu'il fait chaque samedi aux
+ouvriers.
+
+«AUNE.--Comment! je croyais qu'il m'était permis de consacrer mon temps
+libre à être utile à la société.
+
+KROPP.--Le consul dit que c'est ainsi qu'on la désorganise.
+
+AUNE.--Ma société n'est pas celle du consul.
+
+KROPP.--Avant toutes choses vous avez à remplir votre devoir envers la
+société du consul Bernick,car c'est lui qui vous fait vivre.»[8]
+
+Telle est leur justice. _Fiat justitia, percat mundus!_ Et l'on parle de
+liberté!
+
+«Liberté, égalité, fraternité n'ont plus le même sens qu'au temps de la
+guillotine. Et les politiciens ne veulent pas le comprendre, et je les
+hais. Ils ne désirent que des révolutions politiques, extérieures, et ce
+qu'il faut; c'est la révolte de l'esprit humain.»[9]
+
+Hélas! tout le monde ne peut pas se révolter. L'intolérable situation,
+que le consul Bernick crée à son ouvrier Aune, le prouve. Je ne puis ne
+pas citer ici le court dialogue qui présente si magistralement tout un
+drame social.
+
+«L'action sociale est faite de drames, comme la pensée est faite de
+phrases. Un drame est une phrase qui a pour mots des actes humains.»[10]
+
+Le consul Bernick, sans vouloir augmenter le nombre de ses ouvriers,
+exige d'Aune que le bateau d'Etat, _l'Indian-Girl_, qu'on répare dans
+ses usines, soit prêt en quelques jours à prendre la mer:
+
+AUNE.--Mais c'est impossible. A fond de cale, le bateau est tout pourri,
+monsieur le Consul.
+
+BERNICK.--Il me le faut, autrement, je vous congédie.
+
+AUNE.--Me congédier? moi dont le père et le grand-père ont travaillé
+toute leur vie sur ce chantier! Avez-vous bien réfléchi, monsieur le
+Consul, à ce que vous feriez en renvoyant ainsi un vieil ouvrier?
+Croyez-vous que tout finisse pour lui avec un changement de maître? Je
+voudrais que vous en vissiez un que l'on vient de chasser, rentrer, le
+soir, dans sa maison, et poser ses outils derrière la porte.... C'est à
+moi que les miens jetteront la pierre au lieu de vous la jeter. Ils ne
+me feront pas de reproches, ils n'en auront pas le courage; mais de
+temps en temps, je sentirai qu'ils me regardent d'un air interrogateur
+et qu'ils se disent: «En somme, il doit bien l'avoir mérité.»
+
+BERNICK.--C'est ainsi que va le monde. Il faut que le navire soit prêt;
+je ne veux pas que la presse m'attaque; je veux qu'elle me soit
+favorable et me soutienne pendant que j'élabore une grande affaire.
+
+AUNE.--Un pauvre ouvrier peut avoir aussi des intérêts à sauvegarder ...
+des intérêts de famille.... Ainsi on travaillera ... et _l'Indian Girl_
+pourra prendre la mer après-demain.... Mais je ne réponds de rien....
+
+Et le navire prend la mer, et, mal réparé, il coule, et il y a des
+victimes.... Le consul Bernick en était averti à temps.... Mais que lui
+importe? Il a sa bonne presse....
+
+Le fossé qui sépare les hommes et les classes devient comme une immense
+tranchée où vont se précipiter, poussés par l'intérêt, par le besoin,
+par la haine, tous les membres de notre société malade. Jamais la
+question sociale n'a été plus aiguë; dans un siècle où s'entassent
+richesses sur richesses, où se reflètent lumière sur lumière, les
+hommes, souvent les meilleurs, meurent de faim, les parents tuent leurs
+enfants pour ne pas les entendre crier: du pain! Et on appelle cela:
+_civilisation_! Honte et horreur!
+
+L'exploitation du travail par le capital est la règle de notre corps
+social, elle amène le paupérisme, cette tache hideuse, cette lèpre de
+l'humanité, cette mauvaise conseillère de l'homme.
+
+Le travail est une loi écrite à la première page de l'histoire de
+l'univers, mais personne ne doit échapper à cette loi. Le travail
+naturel est un état de félicité; il procure à celui qui s'y livre
+une jouissance intime, exquise. Il y a en celui qui travaille un
+accroissement de vie saine et forte, dont le sentiment lui est
+délicieux. Mais le travail forcé, excessif, est une souffrance. Le
+travail est la loi inviolable sous le niveau de laquelle tous doivent
+plier; il doit régner du haut en bas de la société. Mais est-il juste
+que les uns travaillent à l'excès et que les autres mènent une vie
+oiseuse? Est-il juste que la richesse fainéante profite des produits
+du travail de ceux qui peinent démesurément? La capital est le lot du
+petit nombre, et c'est la foule qui travaille, c'est la foule qui est
+exploitée. Les grosses fortunes s'accroissent et la misère se
+généralise. L'argent devient le maître, il donne ou refuse du travail,
+c'est-à-dire du pain, à l'ouvrier qui est à sa merci. Celui-ci travaille
+sans relâche, sans repos, n'ayant jamais de loisir, tant que sa poitrine
+a un souffle, tant que ses bras lui obéissent, tant qu'on lui donne du
+travail. Et lorsqu'on le lui refuse, il se retrouve sur le pavé de la
+rue, sans abri, sans argent; il ne peut attendre de personne ni appui ni
+secours; plus malheureux qu'un cheval hors de service qu'on abat par
+charité, il est condamné à voir sa femme, ses enfants, lentement, mourir
+de faim. N'est-ce pas là le vrai esclavage? L'esclavage n'est pas venu,
+comme on se plaît à le croire, de la guerre; il a été l'aliment et même
+la cause des guerres. L'esclavage vient du capital ou accumulation des
+revenus, car, tant qu'il n'y eut pas excédent de revenus ou lorsque
+l'excédent était trop faible, l'esclavage ne pouvait s'établir. Mais au
+fur et à mesure du développement du capital marchait à sa suite cette
+institution néfaste qui permettait à certains hommes de s'approprier le
+travail de leurs semblables en leur donnant en échange un minimum de
+subsistance ou, comme aujourd'hui, un minimum de salaire. C'est une
+violation et une atteinte injustifiable à la dignité humaine. Cet ordre
+de choses permet aux puissants du jour d'accaparer une plus large part
+de la fortune commune, il crée le despotisme, il augmente le nombre des
+prolétaires, et l'antagonisme des classes en est le fruit inévitable.
+Le jour où les hommes ont le droit d'acheter les services d'autrui,
+l'esprit de solidarité va en s'affaiblissant et toutes les tendances se
+portent vers la possession des richesses.
+
+Plus les jouissances des uns deviennent bruyantes, plus les souffrances
+des autres apparaissent humiliantes. «Le capital est fils du travail; la
+propriété est fille du capital», disent les riches. Mais si la propriété
+est fille du travail, pourquoi les vrais travailleurs n'arrivent-ils
+jamais à la propriété, même par un travail opiniâtre, pénible, qui trop
+souvent les tue? Pourquoi les prolétaires, les «déclassés» se
+recrutent-ils généralement parmi ceux qui travaillent et non pas parmi
+les riches, les oisifs? Demandez à ces travailleurs qui consument leur
+vie dans une misère permanente, si leur travail leur vaut jamais des
+droits à la propriété? Ceux qui ne meurent pas avant l'âge achèvent leur
+misérable existence dans un état épouvantable. Ce n'est pas dans leurs
+rangs que se forment des propriétaires contents et satisfaits.
+
+Et l'exploitation capitaliste tue non seulement les mineurs, les
+salariés, les ouvriers de fabriques et d'usines, mais aussi les ouvriers
+de la pensée, travailleurs intellectuels, vivant au jour le jour, sans
+pouvoir penser au lendemain, à la maladie, au chômage. Ils travaillent
+tant qu'ils portent en eux une étincelle de vie; cette étincelle
+éteinte, ils tombent, épuisés, cassés. Et les autres, les riches, les
+oisifs, les paresseux, les vrais parasites, leur crient: «Déclassés!»
+
+«Pour que les grands jouissent et prospèrent, disent-ils, il faut que
+les petits souffrent et végètent.» Le faut-il? Malheureux, ils ne voient
+donc pas que les _petits_ bougent? Leur réveil sera affreux, car l'homme
+le plus terrible est celui qui a faim. Ne voient-ils donc pas se former
+cette force nouvelle, d'une puissance écrasante, _la grève_, qui se
+développe avec une rapidité inouïe? Elle devient de plus en plus
+redoutable, elle s'approche et, comme la foudre, elle éclatera le jour
+où on l'attendra le moins.
+
+«D'un coté, les riches et leurs clients s'efforcent de représenter
+l'organisation actuelle du travail et la répartition des biens comme un
+résultat du libre jeu des lois naturelles, ferment les yeux sur la
+misère où croupissent des millions de leurs semblables, déclarent
+inévitables les maux qu'il leur est impossible de nier, couvrent d'un
+badigeon rose les fissures de la muraille, trouvent tout excellent, tout
+délicieux, dans un monde où rien ne leur manque, et pour le reste se
+reposent sur la fusillade et sur le canon. D'un autre côté, la classe
+ouvrière, sans propriété, dépendant pour son existence immédiate du
+travail qu'il plaît à d'autres de lui accorder en s'en appropriant le
+bénéfice, est loin d'admirer cet ordre de choses. Ne le jugeant pas
+immuable, elle ne veut plus s'en contenter et s'organise à peu près dans
+tous les pays pour le transformer par les voies révolutionnaires ou par
+des crimes.»[11]
+
+Car l'ouvrier Aune a commis un crime, mais à qui la faute? Il est las
+du travail déprimant auquel le condamne sa misère. La douleur morale et
+physique, si patiente qu'elle soit, a des limites. La misère est un
+guide terrible; elle mine la raison, la pensée humaine, elle engendre
+la haine, elle est ténèbres et chaos. C'est la misère qui conduit les
+classes pauvres à ces effrayantes dégradations humaines et sociales.
+La souffrance devient convulsion et la compression se transforme en
+explosion; l'obéissance passive devient révolte, et lorsque l'effort du
+labeur est résolu par l'effort de la colère, de l'exaspération, alors,
+c'est horrible, ces hommes doux, qui sont las de souffrir, deviennent
+des monstres....
+
+Encore une fois, à qui la faute? N'est-ce pas à ceux qui établissent
+deux lois, deux morales, les unes pour eux, les autres pour le peuple!
+Et on appelle cela: Fraternité! Combien Blanqui[12] a-t-il raison de
+dire que «la fraternité n'est que l'impossibilité de tuer son frère».
+
+La fraternité, aujourd'hui! une hypocrisie, un piège, un poignard! La
+fraternité de Caïn!--L'inquisition disait: mon frère! à sa victime sur
+le chevalet. Ce mot: _la fraternité_ sera bientôt un sarcasme comme
+cette autre parole: pour l'amour de Dieu! devise de charité divine,
+devenue l'ironie suprême de l'égoïsme et de l'insensibilité. Faible,
+l'homme se laisse réduire à un minimum en raison même de sa faiblesse.
+Fort, il empiète et dévore dans la mesure de sa force. Il ne s'arrête
+qu'aux barrières infranchissables. _Homo homini lupus_.
+
+«Aucun homme de sens ne peut soutenir qu'il soit juste qu'une faible
+minorité jouisse de tous les avantages de la vie, sans les avoir gagnés
+par son travail ou mérités d'une façon quelconque, tandis que l'immense
+majorité vient au monde condamnée à une vie de labeur incessant, pour
+trouver à grand'peine une substance précaire.»[13]
+
+Qui donc ne se sent pas pris d'une immense pitié pour ces déshérités de
+la vie, pour ces pauvres gens qui peinent et qui souffrent, qui n'ont
+pas ici-bas leur part de soleil et de bonheur? ... Oui, l'ouvrier Aune
+a commis un crime, mais n'est-ce pas le crime du consul Bernick qui l'a
+engendré? Les crimes des hommes qui se disent supérieurs poussent à la
+dégradation ces êtres, affaiblis par le travail exagéré, par la misère,
+aptes à subir si profondément l'influence extérieure.
+
+Les riches et les forts n'ont même pas besoin d'entourer leurs vices et
+leurs crimes d'ombre et de mystère, ils peuvent les pratiquer au grand
+jour; pour les défendre, ils ont tout à leur disposition: l'argent, la
+force publique, la presse.
+
+
+NOTES:
+
+[1] Ibsen. _Samfundets Stötter_ (Les Soutiens de la société).
+
+[2] Lamartine. _Harmonies_.
+
+[3] Ibsen. _En Folkefiende_ (Un Ennemi du peuple).
+
+[4] _Un Ennemi du peuple_.
+
+[5] Ibsen. _Samfundets Stötter_ (Soutiens de la Société).
+
+[6] Ibsen. _De unges forbund_ (Union des jeunes).
+
+[7] Ibsen. _De unges forbund_ (Union des jeunes).
+
+[8] Ibsen. _Soutiens de la Société_.
+
+[9] Lettre d'Ibsen à Brandès. G. Brandès. _Moderne Geister,_ p. 431.
+
+[10] G. Tarde. _Les Transformations du pouvoir_, p. 10. Paris, F. Alcan.
+
+[11] Charles Secrétan. _Etudes sociales_, p. 5.
+
+[12] _Critique sociale_, t. II, p. 96.
+
+[13] Stuart Mill. _La Révolution de 1848_, p. 90-91.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE III
+
+LA PRESSE
+
+
+La presse est le représentant attitré des «soutiens de la société».
+C'est par sa voix qu'ils répandent leurs mensonges. Le journal joue
+aujourd'hui le rôle le plus important qu'il soit possible d'imaginer,
+son influence est immense, il dirige en maître incontesté les destinées
+des peuples. Ibsen nous montre en quelles mains néfastes se trouve,
+généralement, cette force puissante. «Je rédige mon journal, dit
+Aslaksen dans l'_Union des jeunes_[1], d'après le principe suivant:
+c'est le grand public qui fait vivre les journaux, mais le grand public
+est le mauvais public, il lui faut donc un mauvais journal. Tous les
+numéros de ma feuille sont conçus dans cet esprit. D'ailleurs, mon
+journal est ma seule source dévie.»
+
+Le _Phare_[2] est l'organe du parti radical. Son rédacteur en chef,
+Pierre Mortensgaard, est très content de l'évolution du pasteur Rosmer,
+il est convaincu que cette nouvelle recrue est d'une grande importance
+pour son parti, mais il déclare à Rosmer que s'il veut servir la cause
+libérale, il lui faut garder le silence sur son apostasie, car «des
+libres-penseurs, le parti en compte suffisamment, ce qui lui manque, ce
+sont des hommes respectables, animés de sentiments chrétiens».
+
+Autrefois les écrivains, les savants passaient une partie de leur vie à
+étudier les moeurs d'une époque avant d'en écrire l'histoire;
+aujourd'hui, les _reporters,_ souvent d'intelligence bornée, parlent sur
+tous les sujets sans en connaître un mot. Ils débitent des contes
+risibles, des scandales navrants, des histoires mensongères. Ce sont eux
+qui écrivent l'histoire contemporaine à laquelle ils donnent la couleur
+de leur journal, d'où la vérité est bannie: leur seul but est de débiter
+leur marchandise. La presse est devenue une institution industrielle.
+Le reporter est l'âme du journal, la source la plus féconde de sa
+prospérité matérielle. Le public ajoute moins d'importance aux articles
+de fond qu'aux nouvelles diverses. Les journaux qui font fortune sont
+ceux qui arrivent à avoir la primeur des attentats et des scandales.
+Ils ne cherchent que la glorification du vice sous toutes ses formes,
+les plus triviales comme les plus raffinées. Quelle triste école
+d'inconscience, de légèreté, de servilisme! A quel déplorable spectacle
+la presse nous fait assister! L'injure n'a plus de bornes, toutes les
+bassesses sont déchaînées, tout est atteint: talent, honneur, probité,
+vertu. Souvent cela va jusqu'au crime. L'absurdité de ses polémiques
+n'est égale qu'à la valeur morale de ses louanges pompeuses. Oeuvre de
+désagrégation et de haine, elle crée un courant de lâcheté et de
+bassesse, de délation, de calomnie et de honte. Les reporters ont
+remplacé l'étincelle divine des sentiments généreux par la bouffonnerie
+et le grotesque.
+
+Le scepticisme des temps présents est le fruit de ces feuilles qui sont
+un poison moral pour les masses. Les oeuvres sérieuses n'ont pas le
+temps de mûrir. Chacun mange son blé en herbe et vit pour le moment. On
+ne cherche ni la justice ni la vérité, mais le mot drôle; et une
+boutade, dite spirituelle, fait accepter les idées les plus absurdes,
+les plus révoltantes.
+
+Petra Stockmann[3] refuse de traduire pour le _Journal du peuple_ une
+nouvelle anglaise parce que «c'est une histoire tendant à prouver qu'il
+y a une providence surnaturelle qui protège tous les gens soi-disant
+bons et qui à la fin leur donne toujours raison, tandis que les gens
+soi-disant mauvais reçoivent leur châtiment.
+
+LE RÉDACTEUR HOVSTAD.--Mais c'est très gentil. C'est justement ce que le
+public demande.
+
+PETRA.--Et c'est cela que vous voulez offrir à votre public? Vous savez
+bien que les choses ne se passent pas ainsi dans la vie réelle.
+
+HOVSTAD.--Vous avez parfaitement raison, seulement un rédacteur ne peut
+pas toujours agir comme il veut. On est souvent forcé de s'incliner
+devant l'opinion du public dans les questions de peu d'importance. La
+politique est au fond la cause principale de la vie, du moins pour un
+journal; et, pour gagner le public aux idées politiques, il ne faut pas
+l'effrayer. Quand les lecteurs trouvent une histoire morale dans le
+rez-de-chaussée du journal; ils sont plus disposés à avaler et à
+digérer ce que nous publions au-dessus; ils se rassurent.»
+
+Le journal s'est acquis, sur les esprits les plus éclairés comme sur les
+couches profondes une puissance sans pareille. Les réclames éhontées,
+dissimulées sous forme d'articles sont rédigées dans le but de tromper
+le public et causent la ruine des honnêtes travailleurs qui amassent
+péniblement un petit pécule.
+
+Le peuple qui n'a ni les loisirs ni les moyens d'analyser sa volonté,
+ses désirs, ses idées, de les émettre librement, puise ses jugements
+dans le journal. C'est lui qui plie et façonne à son gré l'opinion
+publique, c'est lui qui la remue ou l'endort.[4] Le journal est, pour
+les esprits simples, un oracle infaillible, ils croient ce qu'il
+propage, ils répètent ses raisonnements. On est trop pressé pour penser
+soi-même, on accepte et on fait siennes les appréciations les plus
+erronées, les opinions toutes faites sans examen ni analyse. On ne se
+demande pas si les jugements qu'on adopte ont été inspirés par la vérité
+ou le mensonge, par l'équité ou la passion.
+
+Et dire que la presse pourrait être pour la société la source de toutes
+les vertus! La presse est ce qu'il y a de meilleur au monde lorsqu'elle
+vibre à l'unisson des grandes et nobles émotions, lorsqu'elle rend
+lucides les problèmes importants et combat les abus, lorsqu'elle sert la
+vérité et la justice. Malheureusement elle est mise souvent au service
+des ambitions personnelles les moins avouables et des cupidités les plus
+affreuses. Chaque jour, le poison est répandu par torrents, tandis que
+le remède se distribue goutte à goutte. Ah! certes, ce n'est pas la
+presse qu'il faut accuser, mais ses représentants, les hommes, les
+individus, les «soutiens de la société» qui la dirigent, les
+Aslaksen[5], les Hovstad[6], les Mortensgaard[7].
+
+«Pierre Mortensgaard, dit le précepteur Brendel, est maître de l'avenir.
+Pierre Mortensgaard a en lui le don de la toute-puissance. Il peut faire
+tout ce qu'il veut ... car il ne fait jamais plus qu'il peut. Pierre
+Mortensgaard est capable de vivre sans idéal. Et cela, c'est précisément
+le grand secret de la conduite et de la victoire. C'est le résumé de
+toute la sagesse du monde.»
+
+Le journal pourrait être le gardien le plus sûr du progrès,
+l'avant-garde de la justice, marchant à la conquête de la lumière,
+c'est lui qui pourrait arracher la foule aux suggestions funestes, lui
+dévoilant les desseins pervers de ses vrais ennemis, c'est lui qui
+pourrait l'affranchir du joug moral et matériel qui pèse sur sa tête
+depuis des siècles. Quelle noble mission pour celui qui se l'impose! il
+est beau le rôle que peut jouer chez un peuple libre, une institution
+comme la presse, mais il faut que le peuple, que ceux qui dirigent la
+presse aient une conception juste de la liberté; hélas, ne comprennent
+pas toujours la liberté ceux qui la possèdent!
+
+Faut-il restreindre la liberté de la presse? Jamais! «C'est un grand
+péché que de tuer une pensée libre.»[8] La liberté peut dégénérer et
+devenir licence, mais la liberté n'est pas et ne sera jamais la licence.
+D'ailleurs, on ne supprime pas le mal par le mal. Personne ne peut ni
+donner ni restreindre la liberté. Quand la presse deviendra digne de la
+liberté, elle la prendra elle-même, si elle ne l'a pas; en tous cas,
+elle saura en user. Aucune atteinte juridique à la presse ne peut être
+tolérée. «Dans un état social vraiment assis, l'action de la presse est
+très utile comme contrôle; sans la presse, des abus extrêmement graves
+sont inévitables. C'est aux classes honnêtes à décourager par leur
+mépris, la presse scandaleuse.»[9] La parole et la pensée doivent être
+libres. L'homme ne serait pas l'homme, s'il ne parlait librement.
+Arrêter l'essor de la pensée, c'est rabaisser la dignité humaine.
+«Ce qu'il y a de mieux en nous, c'est la pensée.»[10]
+
+La liberté de la presse est sacrée, il faut qu'elle puisse toujours se
+produire librement, c'est l'un des biens de la civilisation, mais si
+
+ «Penser librement est beau
+ Penser juste est encore plus beau.»[11]
+
+Et c'est par la justice qu'on acquiert souvent la liberté, car elle ne
+s'octroie pas, il faut la conquérir. La liberté de parler et
+d'écrire,--lorsqu'on ne la comprend pas, c'est-à-dire lorsqu'on ne la
+porte pas dans son âme,--ne sert aux moralement faibles qu'a manifester
+leur jalousie pour les moralement supérieurs, en déversant sur eux leur
+malfaisante raillerie sinon leurs mensonges diffamatoires.
+
+Le jour où l'on comprendra que l'invective ne remplace jamais la libre
+discussion, que les impuissants seuls substituent l'injure à la raison,
+que l'on combat mieux ses adversaires par des arguments solides que par
+des insultes, qu'on flagelle mieux les hypocrites avec la vérité, la
+justice, qu'avec la violence, la calomnie; le jour où l'on comprendra
+que la liberté de tout homme s'arrête là où elle viole la liberté
+d'autrui, la presse, comme toutes les autres institutions, deviendra
+libre, et sa langue barbare et indécente sera purifée. La corruption du
+langage amène la corruption des idées; elle fausse l'esprit qui devient
+incapable de distinguer la vérité de l'erreur. Le coupable n'est pas le
+lecteur, mais l'écrivain qui manque à la première condition de son
+apostolat.
+
+En attendant cet âge d'or, n'oublions point que «la liberté de propager
+l'erreur et le mal par la parole et la presse a pour correctif naturel
+la liberté de propager par les mêmes moyens la vérité et le bien».[12]
+Que les honnêtes gens en usent.
+
+Passons à la famille.
+
+
+NOTES:
+
+[1] Ibsen. _De unges forbund_.
+
+[2] Ibsen. _Rosmersholm_.
+
+[3] Ibsen. _En folkefiende_ (Un ennemi du peuple).
+
+[4] Les journaux sont très répandus en Norvège. Tout paysan reçoit un
+journal.
+
+[5] _Union des jeunes_.
+
+[6] _Ennemi du peuple_.
+
+[7] _Rosmersholm_.
+
+[8] Ibsen. _Kongsemmerne_(Les Prétendants à la couronne).
+
+[9] Renan. _La réforme intellectuelle et morale_, p. 91.
+
+[10] Ibsen. _Le petit Eyolf_, Allmers.
+
+[11] Inscription placée au fronton de l'Université d'Upsal.
+
+[12] Le Play. _Réforme sociale_.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LA FAMILLE
+
+
+La famille a la plus grande part dans la corruption et dans la
+dégradation de la société actuelle. Le véritable mal est là, il faut
+avoir le courage de se l'avouer. Dans la _Comédie de l'amour_, dans le
+_Canard sauvage_, dans les _Revenants_, dans la _Maison de poupée_,
+Ibsen nous le dit avec une force et une franchise stoïciennes. «Votre
+mariage, crie Falk,[1] mais c'est l'accord de deux positions
+convenables, ce n'est point de l'amour!» L'amour qui seul devrait former
+les unions, en est banni; c'est le code qui y préside. Le notaire rédige
+le contrat où chacun stipule ses intérêts, où le mari discute le chiffre
+de la dot, où la femme fait ses calculs, où l'on cherche à se tromper
+mutuellement. «L'amour a cessé d'être une passion, c'est une science
+cataloguée, une profession, avec ses corporations, son drapeau; les
+fiancés et les époux en forment les cadres et les remplissent avec une
+cohésion semblable à celle des plantes de la mer.»[2] L'amour n'est plus
+un sentiment divin, c'est un vice. D'après les règles de la
+civilisation moderne, ce n'est pas la femme que l'homme épouse, c'est sa
+dot, son bien, sa fortune. Les mariages, pour la plupart, ne sont qu'un
+marché immoral où deux jeunes gens se vendent à prix d'or.
+
+«Le mariage[3] doit constituer une union que deux êtres n'accomplissent
+que par amour réciproque et pour atteindre leurs fins naturelles. Mais
+ce motif n'existe à proprement parler que très rarement de nos jours. Au
+contraire, le mariage est considéré par la plupart des femmes comme une
+sorte de refuge dans lequel elles doivent entrer à tout prix, tandis que
+l'homme, de son côté, en pèse et en calcule minutieusement les avantages
+matériels. Et la brutale réalité apporte même dans les mariages où les
+motifs égoïstes et vils n'ont eu aucune action, tant de troubles et
+d'éléments de désorganisation que ceux-ci ne comblent que rarement les
+espérances que les époux caressaient dans leur jeune enthousiasme et
+dans tout le feu de leur premier amour.»
+
+Or, le mariage actuel n'est qu'une forme légale de la prostitution qui
+amène la diminution graduelle de la fécondité et l'accroissement de la
+dépopulation.
+
+La cause de l'affaiblissement de la natalité est connue: la volonté de
+l'homme la détermine. «Nous ne sommes pas assez riches pour nous donner
+ce luxe-là.» Les enfants sont une charge qui diminue les jouissances
+égoïstes des parents. Les riches ne veulent pas laisser trop de
+copartageants de leur fortune; les moins riches craignent de succomber
+sous le poids d'une famille nombreuse. Seules, les familles misérables
+ont beaucoup d'enfants. Plus la richesse et l'aisance s'accroissent,
+plus le nombre des enfants diminue. Les pauvres sont moins
+abstentionnistes que les riches parce qu'ils n'ont pas le soin de
+l'héritage à laisser en partage, et parce que les classes travailleuses
+étant plus dépourvues de plaisir que la classe, dite supérieure, se
+laissent aller au besoin génésique. D'ailleurs, les unions se font plus
+librement parmi les ouvriers.
+
+L'union libre, la société dirigeante la repousse et la flétrit.
+
+Le pasteur Manders[4] appelle foyer, le foyer domestique où un homme vit
+avec sa femme et ses enfants.
+
+«OSWALD, peintre.--Oui, ou avec ses enfants et la mère de ses enfants.
+
+LE PASTEUR.--? Mais ... miséricorde!
+
+OSWALD.--Quoi?
+
+LE PASTEUR.--Vivre avec ... la mère de ses enfants?
+
+OSWALD.--Oui ... préféreriez-vous qu'on la repoussât?
+
+LE PASTEUR.--Mais comment se peut-il qu'un homme ou une jeune femme qui
+ont ... ne fût-ce qu'un peu d'éducation, s'accommodent d'une existence
+de ce genre, aux yeux de _tout le monde_?
+
+OSWALD.--Eh! que voulez-vous qu'ils fassent? Une jeune fille pauvre....
+Il faut beaucoup d'argent pour se marier. Que voulez-vous qu'ils
+fassent?
+
+LE PASTEUR.--Ce que je veux qu'ils fassent? Je vais vous dire, moi, ce
+qu'il faut qu'ils fassent. Ils doivent vivre loin l'un de l'autre!
+
+OSWALD.--Ce discours ne vous servirait pas à grand'chose auprès de nous
+autres, jeunes hommes, passionnés, amoureux.
+
+LE PASTEUR.--Et les autorités qui tolèrent de telles choses, qui les
+laissent s'accomplir en plein jour! Et cette immoralité s'étale
+effrontément, elle acquiert, pour ainsi dire, droit de cité!...»
+
+Les pasteurs Manders exaltent la famille. «Elle est la base de l'État,»
+disent-ils. «Est-ce que la famille n'est pas la base de la société? Un
+agréable chez soi, des amis fidèles, un petit cercle bien choisi, dans
+lequel nul élément discordant ne vient apporter le trouble?»[5]
+
+Oui, la famille est un des éléments les plus puissants de la société,
+mais si la famille antique présentait vraiment une unité sociale, la
+famille d'aujourd'hui en est moins qu'un reflet faible et pâle: elle
+n'est plus qu'un centre de corruption.
+
+Le vieux fêtard Werlé[6], après avoir constitué sa richesse sur les
+ruines d'Ekdal, après une vie de débauche, cause de la mort de sa femme,
+a l'idée de régulariser sa fausse position et de se remarier avec
+Mme Sverby, femme digne de lui sous tous les rapports. Pour
+éviter les «mauvaises langues et les méchants propos», il fait appel à
+son fils Grégoire qui vit, solitaire, dans les usines.
+
+GRÉGOIRE.--Ah! c'est comme cela! Madame Sverby étant en jeu, on avait
+besoin d'un joli tableau de famille dans la maison, quelques scènes
+attendrissantes entre le père et le fils. La vie de famille!
+
+Quand l'avons-nous menée ici? Jamais, aussi loin que vont mes souvenirs.
+Mais aujourd'hui il en faut un peu, cela aurait si bonne façon, si l'on
+pouvait dire qu'entraîné par la piété filiale, le fils est rentré à la
+maison pour assister aux noces de son vieux père! Que resterait-il de
+tous ces bruits qui représentent la pauvre défunte succombant aux
+chagrins et aux souffrances? Pas un écho, le fils les aurait fait
+évanouir.
+
+WERLÉ.--Grégoire!... Ah! je le vois bien: il n'est personne au monde que
+tu respectes moins que moi.
+
+GRÉGOIRE.--Je t'ai vu de trop près.
+
+WERLÉ.--Tu m'as vu par les yeux de ta mère.
+
+GRÉGOIRE.--Cette nature confiante était prise dans un filet de
+perfidies, habitant sous le même toit ... que d'autres femmes ... ses
+servantes ... sans se douter que son foyer reposait sur un mensonge! Ton
+existence m'apparaît, quand je la regarde, comme un champ de carnage
+jonché de cadavres....
+
+Dans le même drame Hialmar interroge sa femme sur son passé. Elle finit
+par reconnaître sa liaison avec Werlé, dévoilée à son mari par Grégoire.
+
+HIALMAR.--Comment as-tu pu me cacher une pareille chose?
+
+GINA.--Oui, ça n'est pas bien à moi; j'aurais dû te l'avouer depuis
+longtemps.
+
+HIALMAR.--Tu aurais dû me le dire tout de suite. Au moins j'aurais su
+qui tu étais.
+
+GINA.--M'aurais-tu épousée tout de même, dis?
+
+HIALMAR.--Comment peux-tu le supposer?
+
+GINA.--Voilà pourquoi je n'ai rien osé dire. Je ne pouvais pourtant pas
+faire mon propre malheur!
+
+Telles sont les bases de la famille actuelle: mensonge et corruption;
+instrument de profit comme pour Gina,[7] pour Stensgard[8] ou instrument
+de plaisir égoïste comme pour Helmer[9].
+
+L'homme et la femme souffrent de cet état de choses, mais la femme en
+souffre davantage. L'homme, dit Bebel[10], de qui provient le plus
+souvent le scandale dans le mariage, sait, grâce à sa situation
+prépondérante, se dédommager ailleurs.
+
+La femme ne peut que bien rarement prendre aussi les chemins de
+traverse, d'abord parce que s'y lancer est plus dangereux pour elle, en
+sa qualité de partie prenante, et ensuite parce que chaque pas fait en
+dehors du mariage lui est compté comme un crime que ni l'homme ni la
+société ne pardonnent. La femme est obligée de considérer le mariage
+comme un asile, car en dehors du mariage la société lui fait une
+situation qui n'a rien d'enviable.
+
+L'intérêt matériel enchaîne l'un à l'autre des êtres humains. L'une des
+parties devient l'esclave de l'autre et est contrainte, par «devoir
+conjugal», de se soumettre à ses caresses les plus intimes, qu'elle a
+peut-être plus en horreur que ses injures et ses mauvais traitements.
+Un pareil mariage n'est-il pas pire que la prostitution? La prostituée
+est encore jusqu'à un certain point libre de se soustraire à son honteux
+métier, elle a le droit de se refuser à vendre ses caresses à un homme
+qui, pour une raison ou pour une autre, ne lui plaît pas. Mais une
+femme vendue par le mariage est tenue de subir les caresses de son
+mari, quand bien même elle a cent raisons de le haïr et de le mépriser.
+
+Considérer la femme comme leur égale répugne aux préjugés des hommes.
+La femme, pour eux, doit être soumise, obéissante, confinée exclusivement
+dans son ménage; elle doit comprimer ses pensées, ses aspirations
+personnelles, dût-elle périr intellectuellement de cette situation
+opprimée. Que de souffrances morales, que de pleurs, de nuits sans
+sommeil, brisant pour toujours l'organisme de ces pauvres êtres,
+anéantissant leurs espérances!
+
+Mme Alving[11] est l'une de ces admirables et malheureuses
+figures. Elle a reçu dans sa jeunesse «quelques renseignements où il ne
+s'agissait que de devoirs et d'obligations». Pendant vingt ans elle a
+vécu là-dessus, souffrant silencieusement auprès de son mari malade et
+débauché. Une seule fois seulement, lasse de vivre auprès d'un fou
+qu'elle n'aimait pas, elle se précipite chez le jeune pasteur qu'elle
+aime et dont elle se sent aimée. «Me voici, prends-moi!» «Femme, répond
+le faux disciple de Jésus, retournez chez celui qui est votre époux
+devant la loi!»
+
+L'élan qui l'a poussée vers le bonheur et la liberté a été vite réfréné;
+elle est redevenue la femme austère pour qui la vie est une vallée de
+larmes et qui ne peut répandre autour d'elle la lumière et la gaîté
+d'une âme heureuse. Durant vingt ans cette femme admirable eut le
+courage de cacher à tous les misères de sa vie domestique. «J'ai
+supporté bien des choses dans cette maison, avoue-t-elle plus tard. Pour
+retenir mon mari les soirs et les nuits j'ai dû me faire le camarade de
+ses orgies secrètes. J'ai dû m'attabler avec lui en tête-à-tête,
+trinquer et boire avec lui, écouter ses insanités, j'ai dû lutter corps
+à corps avec lui pour le mettre au lit. J'avais mon fils, c'est pour lui
+que je souffrais tout. Mais lorsque j'ai reçu le dernier outrage, quand
+j'ai vu dans les bras de mon mari ma propre bonne ... alors....» Alors,
+elle se révolte, elle veut apprendre à son fils «la vraie vie....»
+Nora[12], révoltée également par le mensonge de sa vie conjugale,
+abandonne tout à fait et la maison et ses enfants....
+
+Et c'est cette famille qui est appelée à former la jeune génération!
+
+«La famille doit être un arbre puissant dont les racines plongent à une
+grande profondeur dans le sol, tandis que les cimes montent haut vers le
+ciel et que les branches protectrices couvrent un large espace. Or, elle
+est réduite à l'état d'un maigre arbuste sans racines, dont le pauvre
+feuillage est impuissant à donner un abri.»[13]
+
+Les rejetons vigoureux et multipliés ne sortent que d'une famille forte.
+Ceux qui ont été élevés d'une manière absurde ne peuvent pas élever les
+autres d'une manière sensée. Une multitude d'aveugles ne donnera jamais
+un voyant, une réunion de malades ne fera jamais un homme bien portant.
+
+Quand on songe à la jeune génération qui s'élève au sein de ce milieu
+corrompu et déséquilibré, une douleur, une épouvante, vous étreint
+l'âme....
+
+
+NOTES:
+
+[1] Ibsen. _Kjaerlighedens Komedie_(Comédie de l'amour).
+
+[2] _Ibid._
+
+[3] Bebel. _La femme_, p. 68.
+
+[4] Ibsen. _Gjengangere_ (Revenants).
+
+[5] Ibsen. _Samfundets stötter_ (Soutiens de la société).
+
+[6] Ibsen. _Vildanden_(Canard sauvage).
+
+[7] _Canard sauvage_.
+
+[8] _Union des jeunes_.
+
+[9] _Maison de Poupée._
+
+[10] _La Femme_.
+
+[11] _Revenants_.
+
+[12] Ibsen. _Et Dukkehejem_(Maison de poupée).
+
+[13] M. Guérin. _Evolution sociale_, p. 323.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE V
+
+LA JEUNE GÉNÉRATION
+
+
+La décadence, la désorganisation de la famille porte vite
+ses fruits et la jeune génération trouve le moyen de surpasser ses
+créateurs et ses maîtres.
+
+L'éducation qu'on lui donne a pour but de fortifier en elle les vues,
+les aspirations, les idées des a soutiens de la société», et, par là,
+de perpétuer les mensonges conventionnels. Au foyer domestique ou à
+l'école, la méthode est toujours la même. «On fait autant de mensonges
+à l'école qu'à la maison; partout on ne fait que mentir aux enfants.»[1]
+
+Sachant que l'enfant n'est pas sensible aux calculs d'intérêt et de
+parti, que la pureté de sa jeune âme ne lui permet pas encore de se
+méfier des maîtres trop complaisants, ces derniers se pressent de
+remplir son cerveau, sa mémoire de fausses notions et d'idées absurdes.
+
+Transmettre aux enfants leurs maladies physiques et morales ne suffit
+pas aux parents, ils leur enseignent, dès leur enfance, que le Dieu
+invisible a tout prévu ici-bas,--la nécessité de la propriété et de
+la misère, du luxe et de la faim, de l'oisiveté des uns et du travail
+démesuré des autres. On leur enseigne que tout dans la société est
+parfait et qu'ils n'ont qu'à continuer l'oeuvre de leurs ancêtres. On
+détruit en eux tout: la promptitude et la franchise de l'esprit, la
+puissance de la volonté individuelle, l'intelligence et la conscience
+virginales.
+
+L'éducation a pour but de tuer dans l'enfant tout germe d'initiative
+personnelle: on ne lui apprend ni à penser, ni à vouloir, ni à vivre par
+lui-même. On travaille sur l'enfant, sur l'élève, comme sur une chose,
+ou comme sur un animal dont on veut dompter les énergies. Et cet état de
+chose n'est pas particulier à tel ou tel pays, il est général, il est
+universel.
+
+«Demandez à cent jeunes français, sortant du collège, à quelles
+carrières ils se destinent; les trois quarts vous répondront qu'ils sont
+candidats aux fonctions du gouvernement. La plupart ont pour ambition
+d'entrer dans l'armée, la magistrature, les ministères,
+l'administration, les finances, les consulats, les ponts et chaussées,
+les mines, les tabacs, les eaux et forêts, l'université, les
+bibliothèques et archives, etc., etc. Les professions indépendantes ne
+se recrutent, en général, que parmi les jeunes gens qui n'ont pas réussi
+à entrer dans une de ces carrières.»[2]
+
+Dès l'enfance on a tué dans l'homme toute initiative, toute volonté,
+tout respect pour sa personnalité, pour son individualité. «Les moeurs
+n'ont guère permis jusqu'à maintenant qu'on respectât l'individualité
+de l'enfant comme celle d'un égal futur, et peut-être d'un supérieur en
+développement intellectuel et moral. Rares sont les parents qui voient
+dans leur fils un être dont les idées et la volonté sont destinées à
+grandir d'une manière originale, et rare l'instituteur qui ne cherche à
+dicter aux élèves ses opinions, sa morale particulière, et n'essaie de
+faciliter sa besogne en imposant l'obéissance.»[3]
+
+Et lorsque plus tard la vie leur dévoile la vraie lumière, leurs âmes
+sont déjà trop imprégnées d'impressions, d'idées fausses. Ce ne sont pas
+des hommes, ce sont des machines faites pour être dirigées par un
+mécanisme extérieur et artificiel. Il faut être fort, il faut porter en
+soi des germes d'une individualité puissante, pour pouvoir se
+débarrasser de toutes les erreurs, de tous les mensonges, de toutes les
+souillures morales qu'on a si soigneusement entretenus en nous pendant
+nos jeunes années. La majorité constitue cette légion de dégénérés dont
+Ibsen nous présente quelques types caractéristiques.
+
+Le Dr Raak dans la _Maison de poupée_, Ulrik Brendel dans
+_Rosmersholm_, Laevborg dans _Hedda Gabler,_ Oswald dans les
+_Revenants_, la bohémienne Gerd dans _Brand_, tous ces êtres
+ne se dominent guère, maladies héréditaires, folie, ivresse, il y a quelque
+chose qui les obsède, des souvenirs qui les hantent, des _revenants_
+dont ils ne peuvent pas se défaire. «Nous sommes tous des revenants. Ce
+n'est pas seulement le sang de nos père et mère qui coule en nous, c'est
+encore une espèce d'idée détruite, une sorte de croyance morte, et tout
+ce qui en résulte. Cela ne vit pas, mais ce n'en est pas moins là, au
+fond de nous-mêmes et jamais nous ne parvenons à nous en délivrer. Et
+puis, tous, tant que nous sommes, nous avons une si misérable peur de la
+lumière!»[4]
+
+«Je vous connais à fond, dit Brand, âmes lâches, esprits inertes! Il
+vous manque ce battement d'ailes de la volonté, ce frémissement anxieux
+qui élève les cantiques jusqu'au ciel.» L'esprit morne, le pas traînant,
+ils s'avancent lourds et fatigués. A leur air sombre, on dirait qu'ils
+sentent un fouet derrière eux. Leurs fronts portent le voile du vice.
+Leurs regards plongent dans les ténèbres. C'est l'image du péché, ce
+n'est plus l'image de Dieu. Qui donc leur criera: «Je sens courir dans
+mes veines le fleuve brillant de la jeunesse. Vigoureux rejeton, je suis
+né de l'amour de deux êtres beaux, jeunes, ardents, tandis que toi,
+fragile créature sans énergie, sans vie, tu es né de l'union morne et
+glacée de deux êtres liés par un contrat qui ne peut exciter en eux la
+flamme des sens!»[5]
+
+Ils sont tous malades, physiquement et moralement. «Mon épine dorsale,
+la pauvre innocente, se plaint le docteur Raak[6], doit souffrir à cause
+de la joyeuse vie qu'a menée mon père quand il était lieutenant.»
+
+Oswald[7], peintre, n'a jamais mené une vie orageuse sous aucun rapport
+et pourtant «il se sent brisé d'esprit», il ne peut plus travailler, il
+est comme «un mort-vivant». Il a de très violentes douleurs à la tête,
+spécialement à l'occiput, comme s'il avait le crâne dans un cercle de
+fer, de la nuque au sommet. Toute sa force est paralysée, il ne peut pas
+se concentrer et arriver à des images fixes. Sa maladie s'explique: son
+père fut alcoolique tout en étant chambellan.
+
+Tous ces êtres sont las, fatigués de vivre, à peine entrés dans la vie.
+Leur moral est égal à leur physique. «Les désirs, sentiments, passions,
+qui donnent au caractère son ton fondamental, ont leurs racines dans
+l'organisme, sont prédéterminés par lui.»[8] Quel abaissement des
+caractères et de la volonté!
+
+Jamais le sens moral n'eut une voix moins puissante, jamais la
+conscience ne parla moins dans le monde. La soif des jouissances
+matérielles paraît avoir étouffé tout sentiment supérieur. La loi du
+plaisir exclusif engendre fatalement tous les égoïsmes et tarit dans
+leur source tous les sentiments élevés de l'âme. La dégénérescence des
+moeurs ne consiste pas seulement dans l'accomplissement des actes
+immoraux, elle existe aussi dans la _pensée_ corrompue, dans
+l'imagination malade. On ne croit qu'à la force brutale, à l'argent, aux
+impulsions extérieures; on ne croit plus à la conscience, à la volonté,
+à l'amitié.
+
+Borckman[9] regrette amèrement de s'être confié à un ami qui l'a trahi.
+Cette trahison le fait maudire L'amitié: «Savoir tromper, c'est en cela
+que consiste l'amitié», dit-il.[10]
+
+Et comment en serait-il autrement? _Hoc sentio, nisi in bonis amicitiam
+esse non posse_. L'amitié réelle ne peut exister que dans le bien. Et le
+bien leur est étranger! Les larges horizons se rétrécissent, on ne sait
+plus aimer, on ne connaît même plus les haines vigoureuses, le
+_caractère_ s'efface, le _caractère_ disparaît. «Un caractère bien fade
+est celui de n'en avoir aucun.»[11] On n'a plus le respect de soi-même,
+il n'y a pas de sentiments généreux, ni dévouement, ni désintéressement.
+
+Cabotins, arrivistes, ils sont envieux, fats, vaniteux, sans principes,
+sans bases. L'un de ces «jeunes», l'avocat Stensgard[12], est le type
+admirable de l'arriviste moderne. Il fonde l'_Union des jeunes_ pour
+combattre le vieux parti politique et particulièrement le vieux
+chambellan, mais il suffit d'une simple invitation à dîner de la part de
+celui-ci pour qu'il oublie tous ses discours enflammés, toutes ses
+promesses, même son désir d'épouser Mlle Monsen, car il
+s'aperçoit que la fille du chambellan même est beaucoup plus riche et
+que c'est un parti plus avantageux.
+
+Et lorsqu'il apprend qu'elle est ruinée et que Mlle Monsen ne
+veut plus de lui, il se décide à épouser--également trop tard--une
+riche aubergiste, à laquelle, étant très prévoyant, il faisait aussi une
+cour assidue.
+
+On fonde des Unions, des Cercles, des Ecoles, des Ligues, pour mieux
+masquer, dans l'anonymat, le vide de ceux qui s'y réfugient. Que de
+nullités peuvent abriter des noms pompeux comme _Union des jeunes_!
+Toute leur morale, c'est celle du succès. _Honesta quaedam scelera
+successus facit_.[13]
+
+Et dès qu'un esprit indépendant s'éloigne de ces _Unions_ pour ne suivre
+qu'un chemin droit et librement choisi, les médisances, les calomnies,
+les perfidies, les hostilités basses, les intrigues le poursuivent de
+toutes parts.
+
+Seuls, les forts continuent le combat, n'écoutent que la voix de leur
+conscience, sans se laisser décourager, et ne prêtent qu'un sourire de
+pitié aux parasites, qui en médisent. Les autres, les faibles, perdent
+leur foi en eux-mêmes et tombent empoisonnés.
+
+La véritable valeur morale n'a besoin ni d'insignes, ni d'écoles, ni de
+ligues pour se révéler, elle se trahit, même quand on la cache, comme la
+misère morale se trahit même quand on la dissimule. Pratiques jusqu'à
+l'excès, les «jeunes» d'aujourd'hui ne font que prostituer chaque jour
+les forces de leurs pensées et de leurs affections. Le champ de leurs
+exploits est la vie dite mondaine dont la haute science consiste pour
+eux dans l'art de laisser deviner avec élégance les mérites qu'ils n'ont
+pas. Et ils plaisent....
+
+On plaît souvent plus par ses défauts que par ses qualités. Toute leur
+phraséologie, tous leurs beaux discours ne servent qu'à eux-mêmes, à
+leur carrière. Ce qu'ils cherchent, c'est à jeter de la poudre aux yeux,
+c'est à faire quelque chose. Peu importe ce qu'on fait--jouer aux
+courses ou fonder des _Unions_--l'essentiel est de faire. «Du haut en
+bas, si l'on nous prend tous en bloc, on peut nous appeler une race de
+faiseurs,» dit le maître d'école dans _Brand_.
+
+La seule, la vraie Union de tous ces êtres atteints d'anémie morale, le
+seul point sur lequel ils sont tous d'accord, c'est _l'argent_, cause de
+lâchetés, de suicides, de la démoralisation, de toutes les horreurs.
+«L'argent est un maître abominable, il ne doit être que le
+serviteur.»[14]
+
+Ce maître abominable règne aujourd'hui en toute liberté, et sa
+domination est un des caractères saillants de notre société. Le nom de
+ce métal a pris dans la vie sociale une signification qui fait de lui le
+maître de la vie. L'argent a supprimé le travail individuel, il
+pervertit celui dont le coeur était pur, le rend égoïste, incapable de
+nobles élans d'âmes, il divise la famille, il pousse le jeune homme à
+épouser non pas celle qu'il aime mais celle qui est riche, il pousse la
+mère à sacrifier le bonheur de sa fille en la donnant au plus riche
+épouseur. Aucune branche de la société n'échappe à l'adoration
+universelle de la Bête d'Or: «Jeunes mariés dont les rêves d'amour sont
+des rêves dorés et qui avouent sans vergogne qu'ils aiment non pas telle
+ou telle personne, mais telle ou telle dot, comme si la famille n'avait
+d'autre but que d'unir et de procréer des sacs d'écus; époux, dont la
+crainte de diminuer leur bien-être arrête les élans de la passion;
+financiers qui, froidement, par leurs coups de bourse, prennent
+l'épargne de pauvres gens, les condamnent à la misère, préparent leurs
+suicides, mais dont on exalte le bon coeur parce qu'ils donnent quelques
+francs dans une souscription publique, bourgeois qui vivent chichement,
+se refusant tout plaisir, afin d'entasser quelques pièces d'or de plus;
+rentiers dont l'existence se passe à toucher les intérêts, à les mettre
+de côté, à en toucher de nouveaux, à supputer les chances de hausse ou
+de baisse et dont la pensée rabougrie ne s'élève pas au-dessus de cet
+étroit horizon; écrivains qui, sous couleur d'art, débitent des romans
+pornographiques, afin de réaliser de plus gros bénéfices; magistrats
+condamnant sans pitié de pauvres malheureux qui ont «tondu un pré de la
+largeur de leur langue», mais pleins d'indulgence pour les agioteurs
+ayant dérobé des millions et dont l'appui leur paraît promettre des
+jours fortunés; politiciens dont l'hostilité se laisse attendrir à
+propos, quand il s'agit de questions dans lesquelles se trouvent
+intéressées de puissantes sociétés financières; catholiques,
+protestants, juifs, tous, se roulant aux pieds du Veau d'or, attendent
+de lui un sourire.»[15] Il faut leur crier leurs vérités en face, à tous
+ces inutiles, à l'intelligence vide, au coeur sec, infatués d'eux-mêmes,
+orgueilleux sans grandeur, égoïstes sans esprit, traînant à la remorque
+de leurs passions une existence factice et déprimante, sans but, sans
+volonté, sans idéal, sans foi!
+
+Le luxe immédiat est le souverain bien, l'argent est la seule idole de
+ces humains dits civilisés. Les parlements, les chancelleries, les
+rédactions, sont des succursales de la Bourse. L'argent mène la
+religion, l'argent mène la politique, l'argent mène la presse, l'argent
+mène la famille, l'argent mène tout et tous. Toute leur volonté étant
+dirigée vers l'argent, il ne leur en reste rien pour la vie. Ils n'ont
+même pas la volonté d'être heureux. «Êtres incomplets, ils n'ont que le
+désir, sans avoir la pensée; ils imaginent, mais ils ne savent point
+vouloir.»[16]
+
+Dans _la Comédie de l'amour_, le poète Falk et Svanhild se déclarent
+leur amour.
+
+FALK.--Dans ma barque naviguant vers l'avenir, il y a place pour deux.
+Si vous avez du courage, marchons côte à côte dans le combat. Côte à
+côte nous marcherons et notre existence sera un long cantique
+d'adoration et d'actions de grâce.
+
+SVANHILD.--La lutte est facile quand on est deux à combattre et que l'un
+des combattants est un homme vaillant.
+
+FALK.--Et que l'autre est une femme généreuse; il est impossible que
+deux êtres semblables succombent.
+
+SVANHILD.--Prends-moi donc tout entière. Les fleurs s'épanouissent, mon
+printemps est venu. Et maintenant, luttons contre la misère et la
+douleur!
+
+Croyez-vous que Falk et Svanhild tenteront le bonheur? Point. Un
+négociant leur fait comprendre que si
+
+ «L'honneur sans argent n'est qu'une maladie.»[17]
+
+l'amour sans écus est une folie. L'amour disparaît, la position demeure.
+Et les jeunes gens se séparent. Svanhild épouse le riche négociant qui
+lui a découvert le sens de la vie; quant à Falk, il se met, je crois, à
+étudier la théologie. Ils prennent pour prétexte de leur séparation le
+désir de rester en plein rêve et de ne pas voir _sombrer_ sous les coups
+de la réalité les splendeurs de leur songe, mais le fait est qu'ils
+brisent leur bonheur, ils le brisent eux-mêmes de leurs propres mains.
+Et la cause? Leur volonté est abolie. Ils n'ont pas de volonté d'agir,
+de tenter le bonheur.
+
+Gina, la femme de Hialmar, est l'ancienne maîtresse de Werlé, riche
+industrie[18]. Hialmar, confiant, ignore qu'il y a de la boue à
+l'origine de son mariage, et que son foyer repose sur un mensonge. Le
+fils de Werlé, Grégoire, ancien ami de Hialmar, atteint d'une maladie
+qu'un des personnages de la pièce désigne sous le nom de «fièvre de
+justice aiguë», se décide à apprendre au mari le passé de sa femme.
+«Hialmar, connaissant la faute de Gina, pourra la lui pardonner; il n'y
+aura plus de mensonge entre eux, ils seront parfaitement heureux, et
+leur bonheur, fondé sur la vérité, sera solide autant qu'ineffable.»
+
+Après l'explication entre les époux, Grégoire entre, leur tendant les
+mains:
+
+GRÉGOIRE.--Eh bien, mes chers amis, est-ce fait?
+
+HIALMAR.--C'est fait. J'ai vécu l'heure la plus amère de ma vie,
+
+GRÉGOIRE.--Mais aussi la plus pure, n'est-ce pas?
+
+HIALMAR.--Enfin, pour le moment c'est fini.
+
+GINA.--Que Dieu vous pardonne, monsieur Werlé!
+
+GRÉGOIRE (avec un profond étonnement).--Je n'y comprends rien.
+
+HIALMAR.--Qu'est-ce que tu ne comprends pas?
+
+GRÉGOIRE.--Cette grande liquidation qui devait servir de point de départ
+à une existence nouvelle, à une vie, à une communauté basée sur la
+vérité délivrée de tout mensonge?
+
+HIALMAR.--Je sais, je sais très bien.
+
+GRÉGOIRE.--J'étais si intimement persuadé qu'à mon entrée je serais
+frappé par une lumière de transfiguration illuminant l'époux et
+l'épouse. Et voici que devant moi tout est morne, sombre, triste.
+
+Ils n'ont même pas le courage de leur rénovation! La moindre lutte
+morale brise ces malades. «L'état physique de l'individu doit être en
+rapport avec ce qu'il aura à supporter, sans cela une émotion contraire
+serait un obstacle fatal.»[19] Tout leur tapage étourdissant n'est fait
+que pour cacher la faiblesse de leurs convictions, de leur foi. «Le
+doute et le trouble sont dans toutes les âmes; la défiance est dans tous
+les esprits.»[20] Le doute pénètre partout, il porte le découragement;
+jusqu'au fond de l'être, là où se puisent les grands élans, là où
+l'homme entend la voix mystérieuse et puissante qui le sollicite à être
+lui-même. Il vaut mieux que l'âme humaine se berce de rêves; chimériques
+en s'avançant toujours que de végéter dans l'inaction et le doute. Si le
+doute amène les âmes fortes vers la lumière, il anéantit complètement
+les faibles, les dégénérés, les infirmes moraux, les déformés par la
+société. La folie du doute perpétuel n'est que l'exagération de cette
+perplexité continuelle qui amène les hommes à ne plus oser rien faire,
+rien désirer, rien vouloir, rien tenter. Pascal a dit quelque part que
+«le dessein de Dieu sur nous est plus de perfectionner la volonté que
+l'esprit». Vérité, hélas, trop oubliée de nos jours. Les meilleurs
+esprits n'osent pas seulement agir, ils n'osent rien affirmer, rien
+nier, rien vouloir avec énergie.
+
+Le doute porte sur tout. Même ceux qui aspirent vers quelque chose de
+supérieur, vers la liberté, vers la lumière «qui pensent et croient ne
+veulent pas s'en rendre compte, ne veulent pas s'y arrêter».[21] Dans un
+moment de crise, ils crient comme Oswald[22]: «Le soleil!... Le
+soleil!...» et ils ne font rien pour dissiper les ténèbres où ils
+végètent!
+
+«Vous voulez bien croire un peu, mais sans y regarder de trop près, et
+faire peser tout le fardeau sur celui qui, vous a-t-on dit, s'est chargé
+de l'expiation. Puisqu'il s'est laissé couronner d'épines pour vous, il
+ne vous reste plus qu'à danser. Mais il s'agit de savoir où cette danse
+vous mène.»[23] Ce ne sont pas eux qui régénéreront l'humanité. «Les
+dégénérés ne changent pas l'histoire; ils la subissent.»[24] L'avenir
+n'est pas à eux. L'avenir est à ceux qui sont désabusés.
+
+
+NOTES:
+
+[1] Ibsen. _Un ennemi du peuple_.
+
+[2] Edmond Demolins. _A quoi tient la supériorité des Anglo-Saxons_, p.
+3.
+
+[3] Elisée Reclus. _L'Idéal de la jeunesse_, p. 8.
+
+[4] Ibsen. _Gjengangere_ (Les Revenants), Madame Alving.
+
+[5] Shakspeare. _Roi Lear_, paroles que le fils naturel adresse au fils
+légitime.
+
+[6] _Et Dukkehjem_ (Maison de poupée).
+
+[7] Ibsen. _Gjengangere_ (Revenants).
+
+[8] Th. Ribot. _Maladies de la personnalité_, p. 39 (Paris, F. Alcan).
+
+[9] Ibsen. _John-Gabriel Borckman_.
+
+[10] «Dans l'adversité de nos meilleurs amis, dit La Rochefoucauld
+(_Maximes_, 241), nous trouvons toujours quelque chose qui ne déplaît
+pas», mais il ne va pas jusqu'à dire que «l'amitié, c'est savoir
+tromper».
+
+[11] La Bruyère. _Les caractères_, édition Garnier frères, p. 131.
+
+[12] Ibsen. _De Unges forbund_ (L'union des jeunes).
+
+[13] Senèque. _Phèdre_.
+
+[14] Charles de Rible. _La Famille et la Société en France, avant la
+Révolution_, t. I, p. 80.
+
+[15] Urbain Guérin. _L'Evolution sociale_, p. 193.
+
+[16] Elisée Reclus. _Evolution et Révolution_, p. 6.
+
+[17] Boileau.
+
+[18] Ibsen. _Canard sauvage_.
+
+[19] Bain. _Emotions et volonté_, p. 17.
+
+[20] Ibsen. _Samfundets stötter_ (Soutiens de la société).
+
+[21] Ibsen. _Gjengangere_ (Les Revenants).
+
+[22] _Ibid._
+
+[23] Ibsen. _Brand_.
+
+[24] Kropotkine. _L'Anarchie, sa philosophie, son idéal_, p. 25.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE VI
+
+GERMES TRANSITIFS
+
+
+Si l'anthropologie moderne a prouvé la transmission des vices et des
+maladies par les parents à leurs enfants, la psychologie n'a pas moins
+démontré que parmi la médiocrité des êtres apparaissent quelques
+individus mieux doués qui, après avoir traversé une période d'évolution
+et de crise, triomphent, deviennent des types plus parfaits et
+obtiennent de nouvelles victoires et de nouveaux progrès. «L'humanité,
+en se débattant dans une lutte séculaire pour améliorer ses institutions
+sociales, atteint involontairement à quelque chose de bien différent et
+de bien plus grand: sa propre réforme, l'ennoblissement de son caractère
+moral, le couronnement de l'évolution biologique grâce à la création
+d'un type plus élevé et plus pur.»[1]
+
+Ces êtres souffrent dans la société actuelle, leurs droits sont
+méconnus. Ces âmes étouffent sous le poids des préjugés et des
+mensonges, elles ne peuvent aisément s'enlever et prendre leur vol;
+elles n'ont ni liberté, ni indépendance pour assurer leur existence,
+elles doivent s'incliner sous la volonté des seigneurs de la finance,
+de la politique, de la pensée. «Le manque d'oxygène affaiblit la
+conscience, et l'oxygène manque presque absolument dans notre société,
+puisque toute la majorité compacte est assez dénuée de sens moral pour
+ne pas vouloir comprendre que l'on n'édifie rien sur une fondrière de
+mensonge et de fourberie.»[2]
+
+«On étouffe ici, dit Brand; un air de sépulcre s'élève de cet étroit
+vallon. En vain on y déploierait un drapeau, aucun souffle frais et
+libre ne le ferait flotter. «Tout ce qu'il y a de bon au fond des hommes
+sera étouffé si on laisse subsister cet état de choses. Mais cela ne
+doit pas durer! Oh! quel bonheur ce serait, quel bonheur de pouvoir
+apporter un peu de lumière dans cet abîme de ténèbres et de méchanceté.
+
+«Si j'avais le pouvoir, se lamente Rosmer[3], de leur faire avouer leurs
+torts, de réveiller la honte et le repentir dans leurs coeurs, de les
+amener à se rapprocher de leurs semblables avec confiance, avec amour!
+Il me semble qu'on pourrait y arriver. Que la vie deviendrait belle
+alors! Plus de combats haineux, rien que des luttes d'émulation, tous
+les regards fixés sur un même but, toutes les volontés, tous les esprits
+tendant sans cesse plus loin, toujours plus haut, chacun suivant le
+chemin qui convient à son individualité. Du bonheur pour tous, créé par
+tous.»
+
+La corruption des moeurs, la dégradation actuelle de la société n'est
+que le signe d'une nécessité absolue de sa transformation morale. De
+tous côtés s'élève une plainte immense qui monte confuse. Au sein de
+l'ivresse générale, du bien-être, de jouissances innombrables; au sein
+de cet énervement, de ce mal qui ronge, on entend le bruit du réveil,
+le murmure des volontés et des espérances.
+
+Des idées nouvelles germent partout, elles cherchent à se faire jour,
+à trouver une application dans la vie, mais elles se heurtent
+continuellement à la force d'inertie de ceux qui ont intérêt à maintenir
+le régime actuel, elles étouffent dans l'atmosphère suffocante des
+anciens préjugés et des traditions. Les idées reçues sur la constitution
+des États, sur les lois de l'équilibre social, sur les relations
+politiques et économiques des citoyens entre eux, ne tiennent plus
+devant la critique sévère qui les sape chaque jour, à chaque occasion,
+dans le salon comme au cabaret, dans les ouvrages du philosophe comme
+dans la conversation quotidienne.
+
+«Les institutions politiques, économiques et sociales tombent en ruines;
+elles gênent, elles empêchent le développement des germes qui se
+produisent dans leurs murs lézardés et naissent autour d'elles. Un
+besoin de vie nouvelle se fait sentir. Le code de moralité établie,
+celui qui gouverne la plupart des hommes dans leur vie quotidienne,
+ne paraît plus suffisant. On s'aperçoit que telle chose, considérée
+auparavant comme équitable n'est qu'une criante injustice; la moralité
+d'hier est reconnue aujourd'hui comme étant d'une immoralité révoltante.
+Le conflit entre les idées nouvelles et les vieilles traditions éclate
+dans toutes les classes, de la société, dans tous les milieux, jusque
+dans le sein de la famille.»[4]
+
+Et c'est le réveil. On a beau vouloir arrêter le courant: on n'a pas la
+force de le détourner. Le courant suit son chemin, marche à
+l'accomplissement de sa mission, dissipant l'atmosphère étouffante qui
+l'environne. Il faut changer cette atmosphère sépulcrale. Il faut qu'un
+beau soleil entre ici.
+
+«Que venez-vous faire dans notre société? demande Rorlund à Lona, qui
+revient d'Amérique.
+
+--Lui donner de l'air, monsieur le pasteur![5] lui répond celle-ci. Mais
+lorsqu'un édifice est resté trop longtemps fermé, on a de la peine à
+l'aérer, les fenêtres ne s'ouvrent pas facilement, souvent même on est
+obligé de les briser....
+
+--Que voulez-vous édifier?
+
+--Édifier? Il s'agit d'abord de démolir.[6]»
+
+«Et cela n'a aucune importance, dit Stockmann[7], qu'une société
+mensongère soit démolie! Il faut l'anéantir, il faut faire disparaître,
+comme des animaux nuisibles, tous ceux qui vivent dans le mensonge.
+J'aime tant ma ville natale, ajoute-t-il, que je préférerais la ruiner
+que de la voir prospérer sur un mensonge.»
+
+Mais on ne détruit que ce qu'on remplace. «Si les vieux mots sont usés,
+il ne faut pas les enlever de la langue avant d'en avoir créé
+d'autres.»[8]
+
+Dans les pages qui vont suivre nous chercherons les mots que les
+personnages d'Ibsen substituent à ceux qu'ils veulent enlever de la
+langue actuelle; nous chercherons à déterminer les bases sur lesquelles
+ils comptent édifier la Société nouvelle. Car toute phase sociale est
+poussée par une phase future qui se prépare à la remplacer. C'est la loi
+de l'évolution universelle de tous les phénomènes: physiques, moraux et
+sociaux. La société actuelle doit céder sa place à une société nouvelle,
+sinon la loi d'évolution se trouverait suspendue, hypothèse
+anti-scientifique. Si l'évolution condamne toute transformation
+arbitraire, elle condamne aussi toute immobilité, toute inertie; loin
+d'exclure la possibilité des réformes pacifiques, elle ne veut pas
+laisser l'humanité s'endormir, elle l'engage à l'activité consciente,
+à la marche vers une ère nouvelle.
+
+--Ils ont eu leur aurore,--dit Brand au seuil de l'Église nouvelle qu'il
+a fait construire,--pourquoi ne verraient-ils pas leur déclin? L'ordre
+universel veut de la place pour les formes à naître.... Ce qui ne périt
+pas, c'est l'esprit incréé, c'est l'âme, dissoute dans l'éclosion
+printanière du monde, l'âme qui, d'audace et de foi virile, a construit
+une arche allant de la matière à la source de l'être. Cette âme est
+maintenant partagée en petites portions qui se débitent en détail.
+
+De cette mutilation, de ces tronçons d'âme, de ces membres détachés,
+épars, il faut qu'_un tout_ surgisse.... Hommes, vous êtes au croisement
+des chemins! Avec votre volonté entière, vous devez vouloir le nouveau,
+l'anéantissement de toutes les constructions pourries, pour que le grand
+sanctuaire ait la place qui lui revient....
+
+
+NOTES:
+
+[1] A. Loria. _Problèmes sociaux contemporains_, p. 174.
+
+[2] Ibsen. _En Folkefiende_ (Un Ennemi du peuple).
+
+[3] Ibsen. _Rosmersholm_.
+
+[4] Pierre Kropotkine. _Paroles d'un révolté_, p. 275.
+
+[5] Ibsen. _Samfundets stötter_ (Soutiens de la société).
+
+[6] _Le unges forbund_ (L'Union des jeunes).
+
+[7] _ Un Ennemi du peuple_.
+
+[8] _Brand_ (Eynor).
+
+
+ * * * * *
+
+
+PARTIE POSITIVE
+
+LA SOCIÉTÉ NOUVELLE
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LA RÉGÉNÉRATION INDIVIDUELLE ET SOCIALE EST POSSIBLE
+
+L'AMOUR EN EST LA PREMIÈRE BASE
+
+
+«Qui n'a pas été renversé une fois dans sa vie! Il faut se relever et ne
+faire semblant de rien. Seuls le présent d'un homme et son avenir
+peuvent racheter son passé.»
+
+Borckman[1], qui dit ces paroles, semble indiquer par là que la
+rénovation est possible, qu'il n'est jamais tard de renaître, mais que
+seuls le présent et l'avenir sont capables de racheter le passé. Des
+hommes forts et intelligents peuvent toujours réagir et se refuser à
+être plus longtemps serfs du mensonge. Mais non seulement l'homme est
+perfectible, la société l'est aussi. «Si quelque esclave de ce monde
+fait une brèche au grand capital humain, un autre, par son travail, peut
+toujours réparer le dommage.»[2] Un individu, comme une nation, peut se
+tromper, s'égarer, mais aussi le reconnaître, se repentir et réparer le
+mal.
+
+Ibsen ne se contente pas de faire exprimer à ses héros l'idée de la
+possibilité de la régénération morale de l'individu et de la société, il
+leur fait indiquer la base même de cette rénovation: l'Amour.
+
+«Notre coeur est ce jeune univers créé pour recevoir l'esprit divin.
+C'est là qu'il faut tuer le vautour de la convoitise. C'est là que le
+nouvel Adam doit naître.»[3]
+
+C'est grâce à l'Amour de Lona que Bernick[4] se repent, avoue à tous ses
+torts et commence une vie nouvelle. Mais c'est surtout _Peer Gynt_ qui
+nous offre la démonstration éclatante que l'Amour est le premier jalon
+de tout relèvement moral.
+
+Peer Gynt, après avoir gâché sa vie dans bien des aventures, revient,
+tête blanche, dans son pays natal où, dans sa jeunesse, il fut aimé par
+une jeune fille, Solveig. Il éprouve des remords d'avoir toujours fui la
+voie droite, la vie sérieuse. La nuit vient; il court dans la forêt où
+il connut, dans son enfance, des heures délicieuses, et il lui semble
+entendre autour de lui des voix s'élever: des bobines de fil qui roulent
+à ses pieds murmurent: «Nous sommes des questions que tu devais
+résoudre»; le vent gémit: «Nous sommes des chants que tu devais
+chanter»; et des gouttes de rosée tombent des branches en soupirant:
+«Nous sommes des larmes que tu n'as pas répandues»; et des brins de
+paille lui disent: «Nous sommes les oeuvres que tu devais accomplir,
+nous sommes les forces que tu n'as pas voulu aimer.»
+
+Peer Gynt veut se persuader qu'en gâchant sa vie, il est resté
+_lui-même_, qu'il a vécu suivant son _moi,_ mais le vide qui se fait
+autour de lui, lui prouve qu'il n'a été qu'un égoïste. Peer Gynt est
+seul. Sa conscience se réveille. «Terre splendide, prie-t-il, ne
+t'offense pas parce que j'ai foulé ton herbe inutilement! Soleil
+magnifique, tu as versé tes rayons sur une hutte inhabitée--le
+propriétaire n'était jamais chez lui.... Oh! je veux monter jusqu'au
+plus haut sommet, je veux voir encore une fois le soleil se lever, je
+veux contempler la terre promise....»
+
+Il arrive devant la maison de Solveig au moment où celle-ci, vieillie,
+sort de la hutte, un bâton et un livre de cantiques à la main.
+
+PEER GYNT.--Un pécheur est devant toi. A toi de le juger.
+
+SOLVEIG.--C'est lui. Loué soit Dieu!
+
+PEER GYNT.--Accuse-moi, dis combien j'ai péché envers toi!
+
+SOLVEIG.--Tu n'as commis aucun péché!
+
+PEER GYNT.--Dis-moi mon crime.
+
+SOLVEIG.--Tu as fait de ma vie un poème. Bénie soit notre rencontre! Le
+vrai Peer Gynt qui avait au front un sceau le marquant pour une haute
+destinée, a vécu dans ma conscience, dans mon espoir, dans mon amour!
+
+Une clarté illumine la figure de Peer Gynt. Il pose sa tête sur les
+genoux de Solveig qui chante: «Dors, mon ami, je te bercerai, je te
+veillerai ... dors et rêve!» Solveig chante et le soleil se lève....
+
+«Faire un homme heureux, c'est mériter de l'être», dit Jean-Jacques[5].
+Dans _Peer Gynt_, Ibsen prouve que l'homme, apte à faire jaillir de son
+coeur dans celui d'un autre être humain les rayons ardents de l'amour,
+est capable de se relever moralement. L'amour, c'est le soleil qui
+vivifie; il ennoblit, il régénère. «L'amour possède une force surhumaine
+qui élève au-dessus de la fange de la vie quotidienne, et le fait
+briller de toute sa magnificence aux yeux de tous.»[6]
+
+C'est la richesse du coeur qui seule donne du prix aux richesses de
+toutes nos facultés; même la science n'est vivante et complète que par
+l'amour. Les hommes ne font rien avec une idée, quand un sentiment ne
+s'y joint pas. On regrette moins d'avoir eu du coeur que de l'esprit.
+
+L'amour féconde, agrandit et élève toutes les facultés intellectuelles
+et morales. Par lui le sentiment proprement dit, qui n'est d'abord que
+le produit d'une sensation, devient affectif, manifeste des préférences,
+éveille l'activité et agit ainsi sur la volonté avec une puissance de
+plus en plus grande. Que de crimes seraient évités si nous étions
+entourés de plus de sympathie, si la solidarité était plus chaude et
+plus réconfortante! C'est ce manque de fraternité et d'amour qui rend la
+lutte pour la vie si terrible et si acharnée. Sans amour tout changement
+du régime actuel ne sera qu'une substitution d'une classe à une autre,
+un changement de noms pour les maux qui demeurent.
+
+Le mal de l'humanité ne vient pas de la nature, il vient, il grandit
+parce que les hommes ne savent plus aimer. Aucun mécanisme ne donnera à
+l'humanité le bonheur, si elle ne veut pas comprendre qu'il y a ici-bas
+un moyen capable d'adoucir toutes les misères et toutes les souffrances,
+et c'est l'Amour. L'être humain à l'instant où bat son coeur, se
+transfigure et s'illumine comme une aurore.
+
+Seul l'amour établit une harmonie entre les individus. Cette harmonie
+peut être aperçue par l'intelligence, mais elle n'est sentie et réalisée
+que par le coeur. L'amour est l'intelligence descendue dans les fonds
+mêmes de l'âme. L'intelligence qui n'arrive point à l'amour, à la
+volonté, manque de puissance pour le développement de la vérité, elle
+n'en atteint point la vaste et sublime profondeur. La science, les lois,
+les institutions les plus sages, sont une lettre morte que l'amour seul
+peut transformer en parole vivante. C'est que l'intelligence n'est que
+le reflet du foyer d'amour, et à mesure que le foyer est plus actif, la
+lumière est plus vive. Des plus intimes profondeurs de l'amour jaillit
+la lumière de l'intelligence. Le génie, l'héroïsme, la morale, sont dus
+à l'amour, c'est par amour qu'il peut être compris, c'est par amour
+qu'il peut être régénéré, car l'amour seul crée l'amour.
+
+
+NOTES:
+
+[1] _John-Gabriel Borckman_.
+
+[2] Ibsen. _Brand_.
+
+[3] Ibsen. _Brand_.
+
+[4] Ibsen. _Samfundets Stötter_ (Soutiens de la société).
+
+[5] J.-.J. Rousseau. _Correspondance_. Lettre à Hume, t. IV, p. 597.
+Paris, MDCCCLII.
+
+[6] Ibsen. _Kjaerlighedens Komedie_ (La Comédie de l'amour).
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE II
+
+LA VERITE ET LA LUMIERE
+
+
+«Un homme est condamné dans son oeuvre, s'il fait les choses à demi et
+ne songe qu'aux apparences, s'il ne traduit pas ses idées par des actes
+et non seulement par des paroles ou des sentiments.»[1]
+
+Cela veut dire: parler est bien, agir est mieux. Une société ne se bâtit
+pas avec des mots, des sentiments ou des idées, elle ne se compose pas
+d'abstractions, mais d'hommes en chair et en os, qui, même pour aimer,
+se posent toujours la question de Faust: «Par où commencer?»
+
+Par où doit-il commencer, l'individu qui désire s'affranchir des
+servitudes sociales et devenir un être libre et conscient? «Par briser
+la chaîne des moeurs et des coutumes», répond Falk dans la _Comédie de
+l'Amour_. Plus de mensonges, plus d'hypocrisies, plus de conventions
+fausses. C'est la philosophie du _Canard Sauvage_. Les critiques qui
+prétendent qu'Ibsen a voulu dire dans cette pièce: «N'enlevez pas le
+mensonge au vulgaire, vous lui enlèveriez le bonheur en même temps»,
+n'ont pas saisi l'esprit de l'oeuvre du penseur norvégien. L'idée
+fondamentale du _Canard Sauvage_ est celle-ci: «Il vaut mieux détruire
+le bonheur que de le laisser subsister sur un mensonge.»
+
+L'esprit puissant de l'auteur de _Brand_ a parfaitement compris quel
+rôle considérable, prépondérant et néfaste, les préjugés et les
+mensonges jouent dans la société actuelle. Son théâtre est un cri de
+révolte contre cet état de choses. Malgré les progrès de la
+civilisation, malgré la diffusion de plus en plus grande des lumières
+scientifiques, le préjugé et le mensonge règnent encore en maîtres dans
+la société. Ils s'exercent de tous côtés. Il y a des préjugés de
+religions, des préjugés de nations, de classes, de conditions sociales.
+Il suffit qu'un de nos semblables appartienne à telle classe, à telle
+famille, à telle corporation, pour qu'on lui attribue d'avance tel
+défaut, tel travers.
+
+Et ce qu'il y a de plus déplorable dans ces erreurs de jugement, c'est
+que nul ne peut s'en déclarer absolument exempt.
+
+Le mensonge suppose un désordre dans la vie. Si l'on était ce qu'on
+devrait être, on n'éprouverait nullement le besoin de dissimuler ce
+qu'on est. Ah! les préjugés et les mensonges! ce sont eux qui causent
+tous les malheurs de ce monde!
+
+On peut tromper non seulement les autres, mais soi-même, et non pas par
+erreur, mais volontairement. Il faut distinguer le mensonge de l'erreur.
+L'erreur est inconsciente, tandis que le mensonge sait ce qu'il fait
+quand il abuse les autres. «On peut nuire à la vérité sans mentir,
+lorsqu'on ignore l'inexactitude qu'on commet; on peut dire une chose
+vraie en mentant, lorsque, la croyant fausse, on cherche à égarer le
+prochain par caprice ou dans un but égoïste.»[2] L'intention positive de
+tromper est le trait caractéristique du mensonge. Mentir, c'est abuser
+les hommes le sachant et le voulant, qu'on le fasse en actes ou en
+paroles, par le silence ou par d'insidieux discours.
+
+«C'est une chimère de croire que l'esprit aille de lui-même au vrai.
+L'erreur lui est aussi naturelle que la vérité; il n'est pas bon en
+sortant des mains de la nature. S'il est fait pour la vérité, il ne
+l'atteint qu'en la cherchant péniblement; elle est une récompense plutôt
+qu'un privilège. Il ne peut, s'il pense, éviter l'erreur, et les
+exigences de la vie, son propre intérêt, les lois mêmes de la morale,
+exigent qu'il agisse et qu'il pense.
+
+Pourtant, il faut se garder de tomber dans un autre excès; le pessimisme
+n'est pas plus vrai que l'optimisme, même dans la théorie de la
+connaissance. _L'erreur peut être corrigée, si elle ne peut être
+évitée_.»[3]
+
+Le mensonge, lui, peut être évité.
+
+Les hommes, dit Tolstoï[4], qui ignorent la vérité et qui font le mal,
+provoquent chez les autres la pitié pour leurs victimes et le dégoût
+pour eux, ils ne font du mal qu'à ceux qu'ils attaquent; mais les hommes
+qui connaissent la vérité et qui font le mal sous le masque de
+l'hypocrisie, le font à eux-mêmes et à leurs victimes, et encore à des
+milliers d'autres hommes, tentés par le mensonge qui cache le mal.
+
+«Nulle société ne peut vivre sainement en se nourrissant de
+mensonge.»[5]
+
+«La fin de l'homme est d'être sincère.»[6]
+
+Il faut donc chercher la vérité.
+
+Croire en la Vérité, c'est avoir la foi qui nous permet d'ordonner
+toutes choses par rapport à elle. Aimer la Vérité, c'est s'y soumettre
+dans ce qu'elle a d'absolu et d'irrésistible, la rechercher toujours
+dans l'ordre changeant des circonstances et n'agir jamais que
+conformément à elle. Si l'amour de la vérité est par lui-même
+l'expression la plus pure de notre foi, nous devons irrévocablement
+condamner le mensonge et tout ce qui s'y rapporte. La vérité dans la
+connaissance des lois morales a déjà supprimé l'iniquité de l'esclavage,
+les tortures judiciaires, les persécutions barbares; espérons qu'elle
+élargira toujours ses limites. Toutes les erreurs, tous les symboles qui
+ont été l'objet du culte des hommes n'ont produit quelque bien que par
+suite de la parcelle de vérité qu'ils renfermaient. Il faut poursuivre
+la vérité partout et toujours.
+
+Dans les _Soutiens de la Société_, Dina, voulant aller en Amérique,
+demande à Johann qui en revient, si les gens de là-bas sont moraux.
+
+JOHANN.--Moraux?
+
+DINA.--C'est-à-dire s'ils sont aussi convenables, aussi honnêtes qu'ici.
+
+JOHANN.--Dans tous les cas, ils ne sont pas aussi mauvais qu'on le
+pense. N'ayez aucune crainte à ce sujet.
+
+DINA.--Vous ne comprenez pas. Au contraire, je voudrais qu'ils ne
+fussent pas si nobles et si vertueux.
+
+JOHANN.--Et comment les voudriez-vous?
+
+DINA.--Je voudrais qu'ils fussent ... nature. Nature, franchise, vérité
+en tout. Végéter dans cette vie pour les bienfaits illusoires de la vie
+future?--C'est un mensonge qui en engendre bien d'autres.
+
+A force de s'inquiéter de l'avenir on oublie le présent. «Le passé ne
+nous doit point embarrasser, puisque nous n'avons qu'à avoir regret de
+nos fautes; mais l'avenir nous doit encore moins toucher, puisqu'il
+n'est point du tout à notre égard, et que nous n'y arriverons peut-être
+jamais. Le présent est le seul temps qui est véritablement à nous, et
+dont nous devons user selon Dieu. C'est là où nos pensées doivent être
+principalement comptées. Cependant le monde est si inquiet qu'on ne
+pense jamais à la vie présente et à l'instant où l'on vit, mais à celui
+où l'on vivra. De sorte qu'on est toujours en état de vivre à l'avenir,
+et jamais de vivre maintenant. Notre-Seigneur n'a pas voulu que notre
+prévoyance s'étendît plus loin que le jour où nous sommes. Ce sont les
+bornes qu'il faut garder et pour notre salut et pour notre repos.»[7]
+
+«Le _mot futur_, dit Falk[8], assombrit pour nous le jour lumineux:
+Notre _prochain_ amour! Notre _future_ femme, notre _seconde_ vie! La
+préoccupation de cette idée fait un mendiant de l'homme le plus
+fortuné. Aussi loin que vous regardez devant vous, ce mot enlaidit
+votre existence en détruisant la joie du moment. Vous ne sauriez vous
+arrêter un instant tranquillement en votre bonheur sans vous embarquer
+vers d'autres rives, et ce rivage atteint, vous reposez-vous un instant?
+Non, il faut vous hâter de fuir, et toujours ainsi jusqu'à la mort.»
+
+Et cela vient du mensonge que nous nous forgeons de notre existence,
+voulant nous persuader que cette vie n'est rien et que la vie future, la
+vie d'outre-tombe est tout. «La souffrance ne nous atteint point, car
+rien ne nous touche en ce monde, sinon le désir d'en sortir.»[9]
+L'homme, disent ces prêcheurs, doit être tout entier dans l'attente des
+biens futurs; il ne doit considérer la vie présente que comme un rapide
+voyage dont la seule importance est de préparer notre éternel avenir.
+Or, il n'y a qu'une seule vie: celle que nous vivons. «Le bonheur que
+nous comprenons, nous ne le trouvons qu'ici-bas.»[10] «Il faut chercher
+la vie, pour la faire passer avant toute chose.»[11]
+
+Il faut vivre, car quand l'esprit commence à peine à s'éveiller, les
+forces physiques commencent déjà à décliner. Cette heure est à toi, tout
+le reste est folie!
+
+Il n'y a rien de mystique dans la vie. La vie est une force de vérité et
+de lumière.
+
+Dans les _Revenants_, Mme Alving discute avec son fils le
+sentiment filial:
+
+Mme ALVING.--Un enfant ne doit-il pas de l'amour à son père,
+malgré tout?
+
+OSWALD.--Quand ce père n'a aucun titre à sa reconnaissance? Quand
+l'enfant ne l'a jamais connu? Et toi, si éclairée sur tout autre point,
+tu croirais vraiment à ce vieux préjugé?
+
+Mme ALVING.--Il n'y aurait donc là rien qu'un préjugé?
+
+OSWALD.--Oui, tu peux en convenir, mère. C'est une de ces idées
+courantes que le monde admet sans contrôle. C'est un mensonge.
+
+Et Mme Alving, ne poursuivant que la vérité, finit par être
+d'accord avec son fils.
+
+L'enfant ne doit pas plus être à la discrétion de l'autorité familiale
+que l'homme à la discrétion de l'autorité gouvernementale. Il faut à
+l'enfant, comme au chêne, pour croître et devenir homme dans son
+individualité forte, l'espace et la liberté.
+
+Dans la _Maison de Poupée_, Nora apprend que la société a le droit
+romain, le droit international, le droit administratif, le droit
+policier, et que seul le Droit humain lui manque; elle, qui considérait
+la justice comme un sentiment qui fait partie intégrante de notre âme,
+elle apprend que la justice n'est qu'une fiction, une loi créée par la
+société pour garantir ses mensonges et que c'est la loi qui crée souvent
+le délit,--et elle déclare nettement que «ce sont de bien mauvaises
+lois».
+
+NORA.--J'apprends que les lois ne sont pas ce que je croyais; mais que
+ces lois soient justes, c'est ce qui ne peut m'entrer dans la tête.
+
+HELMER.--Tu parles en enfant: tu ne comprends rien à la société dont tu
+fais partie.
+
+NORA.--Non, je n'y comprends rien. Mais je veux y arriver et m'assurer
+qui des deux a raison, de la société ou de moi.
+
+Et Nora quitte le foyer domestique, elle ne veut plus accepter aucune
+idée toute faite sans l'avoir examinée, elle s'en va chercher la vérité,
+la lumière.
+
+Lorsque le docteur Stockmann[12] est déclaré ennemi de la société pour
+lui avoir voulu du bien, il ne se rend pas aux mensonges du milieu qui
+l'environne, mais, fort dans la vérité, il le quitte, il l'abandonne, il
+s'isole, il reste seul. Partout où il y a lutte entre les «soutiens de
+la société» et les indépendants, Ibsen prend toujours parti pour ces
+derniers. Apôtre du «moi individuel», il semble nous dire: Pour changer
+la société, il faut commencer par l'individu.
+
+L'individu qui désire reconquérir la totalité de sa personnalité
+originale, doit se soustraire plus ou moins complètement à l'influence
+générale, s'isoler du groupe social, redevenir lui-même, abandonner
+toutes les conventions mensongères, rechercher la vérité et la lumière,
+reconquérir sa puissance, sa force individuelle, qu'il mettra plus tard
+au service de la société.
+
+Nora et Stockmann peuvent devenir les membres les plus éclairés et les
+plus dévoués de la société. «Les affections sociales ne se développent
+en nous qu'avec nos lumières.»[13]
+
+C'est surtout dans _Brand_ que s'exprime la puissance morale de
+l'individu.
+
+
+NOTES:
+
+[1] Ibsen. _Brand_.
+
+[2] J. Bovon. _Morale chrétienne_, t, II, p. 9.
+
+[3] Brochard. _De l'Erreur_, p. 280. Paris, F. Alcan.
+
+[4] Voir notre ouvrage: _Pensées de Tolstoï_, p. 143.
+
+[5] Ibsen. _En Folkefiende_ (Un Ennemi du peuple).
+
+[6] Ibsen. _Kjaerlighedens Komedie_ (La Comédie de l'amour).
+
+[7] Pascal. _Lettre à Mademoiselle de Roanney_. Voir M. de Lescure.
+_Discours sur les passions de l'amour de Pascal_, p. 47.
+
+[8] Ibsen. _Kjaerlighedens Komedie_(Comédie de l'amour).
+
+[9] Tertullien. _Apol_., p. 41.
+
+[10] Ibsen. _Lille Eyolf_ (Le petit Eyolf).
+
+[11] Ibsen. _Quand nous nous réveillerons d'entre les morts._ (Naar vi
+Döde Vaagner).
+
+[12] Ibsen. _En Folkefiende_ (Un ennemi du peuple).
+
+[13] J.-J. Rousseau. _Oeuvres complètes_, t. III, p. 505.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE III
+
+L'EFFORT INDIVIDUEL
+LA VOLONTÉ, L'ACTION, LA LIBERTÉ, LA JUSTICE
+
+
+I
+
+Brand[1], c'est la conception, vivante que la question sociale est avant
+tout une question de force, de volonté, d'énergie, de lumière et de
+morale individuelles.
+
+On n'a le droit d'accuser qui que ce soit qu'après s'être jugé soi-même,
+de dresser le bilan de la société qu'après avoir dressé celui de sa
+propre vie. Brand, après avoir fait son examen de conscience, rejette
+les mensonges dans lesquels il a été élevé, il devient _lui-même_ et
+n'écoutant que la voix impérative de sa conscience, il se met à
+régénérer les âmes des autres.
+
+Il n'accepte aucun compromis. Il refuse les derniers sacrements à sa
+mère, qui a toujours servi deux maîtres: Dieu et Mammon. Il sacrifie son
+enfant unique à qui il faudrait le soleil du midi. Il perd sa mère, il
+perd son enfant, sa femme, et il poursuit toujours sa tâche de
+réformateur; il fait construire une _Eglise nouvelle_, mais le jour de
+son inauguration il découvre qu'il va remplacer l'ancien mensonge par
+un mensonge nouveau ... il jette à la mer les clefs de l'église, il
+entraîne le peuple dans les montagnes, vers la Nature....
+
+On pourrait peut-être reprocher à Brand de refouler en lui les attaches
+les plus chères, si nous ne savions que «certains hommes ont le droit,
+non pas officiellement, mais par eux-mêmes, d'autoriser leur conscience
+à franchir certains obstacles, dans le cas seulement où l'exige la
+réalisation de leur idée. Tous ceux qui s'élèvent tant soit peu
+au-dessus du niveau commun, qui sont capables de dire quelque chose de
+nouveau, doivent, en vertu de leur nature propre, être nécessairement
+des criminels,--plus ou moins, bien entendu. Autrement il leur serait
+difficile de sortir de l'ornière; quant à y rester, ils ne peuvent
+certainement pas y consentir et leur devoir même le leur défend.»[2]
+
+Accablé par la responsabilité de la mission qu'il a juré d'accomplir,
+Brand ne voit qu'une chose: le but sacré auquel il doit aboutir. Le but
+lui fait oublier sa propre douleur, car celui qui dit: «On ne possède
+éternellement que ce qu'on a perdu»[3] souffre cruellement. Et cette
+souffrance est d'autant plus grande que Brand jouit d'une vaste
+intelligence par laquelle il embrasse les dangers du champ de bataille
+où il veut combattre. «La douleur est une fonction intellectuelle,
+d'autant plus parfaite que l'intelligence est plus développée.»[4]
+
+Ibsen qui connaît la grandeur de la souffrance humaine, fait dire à
+Rébecca[5] que la douleur n'endurcit pas, mais ennoblit le caractère.
+
+ROSMER.--C'est la joie qui ennoblit l'esprit.
+
+RÉBECCA.--Et la douleur aussi, ne crois-tu pas? La grande douleur?
+
+ROSMER.--Oui, quand on peut la traverser, la surmonter, la vaincre.
+
+C'est dans la douleur morale que les âmes fortes puisent leur
+consolation, leurs forces, leurs vertus. La grandeur et la beauté des
+âmes sont graduées sur la douleur. Ceux qui ont sur le front la flamme
+du génie ont connu le baiser divin de la douleur. A mesure qu'on descend
+l'échelle de la vie, le rire inconscient augmente; à mesure qu'on monte,
+on voit régner la beauté grave de la douleur. Elle embellit l'image de
+l'homme, elle grandit son coeur, elle élève sa pensée.
+
+Ceux qui ne savent que se plaindre et gémir ne connaissent point la
+souffrance; la vraie douleur est discrète, c'est dans le silence qu'elle
+s'épanouit, c'est dans la solitude qu'elle se transforme en Force. Celui
+qui porte en lui une capacité infinie de souffrir, ne connaît jamais le
+désespoir; c'est la pénétrante lumière de la douleur qui lui éclaire le
+chemin de la vie. La douleur n'est pas une humiliation; comme l'amour,
+elle est le tressaillement des âmes fortes, des esprits intelligents. Si
+l'amour ne va jamais sans douleur, la douleur engendre toujours l'amour.
+L'amour et la douleur enseignent la bonté, la tendresse, la grâce; si
+l'amour purifie, la douleur morale rend l'homme meilleur. «De même
+qu'une oreille musicale est nécessaire pour partager le plaisir que
+procure la musique, de même la sympathie pour la douleur d'autrui ne
+peut naître que chez celui qui a éprouvé la douleur.»[6]
+
+Les âmes fortes et viriles portent en elles un trésor inépuisable
+d'amour et de douleur. L'amour et la douleur ont illuminé l'âme de
+Brand. Brand souffre, mais il cache ses douleurs, il ne cherche pas de
+consolation. Il est doux, par moments, d'être consolé par une âme
+tendre, mais personne n'aime à consoler. Pour consoler, il faut avoir
+beaucoup de coeur. Ne cherchons point de consolation, ne nous
+appesantissons jamais sur nos propres tristesses: la douleur discrète
+prépare aux nobles causes, elle sacre ceux qui savent souffrir
+silencieusement.
+
+Ni les imbécillités rieuses, ni les flétrissures, ne font courber le
+front des Brand. On devient peut-être un peu dur, mais les Brand ne sont
+pas des hommes aimables. Etre aimable est facile à ceux qui se plient
+volontiers, par nonchalance ou par calcul égoïste, aux travers, aux
+erreurs, aux mensonges du monde. Ce qui importe, avant d'être aimable,
+c'est d'être vrai, d'être juste, soi-même, c'est d'avoir du caractère.
+
+Brand est rude et souvent dur: il comprend que celui qui donne beaucoup,
+a aussi le droit de demander autant. Brand sacrifie son bonheur et sa
+vie, et il peut dire: «Qui ne sacrifie pas tout, jette son offrande à la
+mer.» Une loi supérieure de justice, inscrite au fond du coeur de
+l'homme, lui fait sentir que lorsque le sacrifice est exigible d'un
+côté, il doit en être de même du côté opposé. Brand nous prouve que
+c'est dans la volonté du sacrifice conscient que gît la force qui
+ressuscite. Brand demande _Tout ou Rien_. «Si tu donnais tout en
+réservant ta vie, sache que tu n'aurais rien donné.» Et il ajoute
+amèrement: La vie! la vie! quel prix ce bon peuple y attache. Il n'y a
+pas d'infirme qui ne tienne à l'existence comme si le salut du monde et
+des âmes reposait sur ses chétives épaules!
+
+Lorsqu'on demande à Brand: Combien durera la lutte?--il répond: Elle
+durera jusqu'à votre dernier jour, jusqu'au sacrifice suprême, jusqu'à
+ce que vous soyez libres de compromis, maîtres de votre volonté entière,
+et que vous n'hésitiez plus lâchement devant cet ordre: _tout ou rien_!
+Quelles seront vos pertes? tous vos désirs, toutes les réserves que vous
+apportez au serment solennel; toutes les chaînes polies, dorées, qui
+vous font esclaves de la terre, tous les somnifères qui vous endorment!
+Ce que vous rapportera la victoire? Une volonté pure, une foi élevée une
+âme entière et cet esprit de sacrifice qui donne tout avec joie, jusqu'à
+la vie, enfin une couronne d'épines sur chaque front: le voilà votre
+gain.
+
+Si Brand indique le chemin du sacrifice, c'est qu'il l'a pris le
+premier. «Il y a longtemps qu'on nous parle du bon chemin, qu'on nous
+l'indique du doigt; plus d'un nous l'a montré, mais tu es le premier qui
+l'aies pris toi-même,»[7] lui dit un homme du peuple.
+
+Si Brand demande _tout_, c'est qu'il a assez de force et de volonté pour
+_tout_ donner
+
+
+II
+
+Brand est l'incarnation de la force et de la volonté. Brand appartient à
+cette catégorie d'élus «qui ont reçu la grâce, la faculté, le pouvoir,
+de _souhaiter_ une chose, de _la désirer_, de _la vouloir_, avec tant
+d'âpreté, si impitoyablement, qu'à la fin, ils l'obtiennent»[8] ou ils
+succombent.
+
+Ce n'est pas en réveillant de brillantes qualités qu'on guérira des âmes
+estropiées, _c'est de volonté qu'il s'agit_. C'est la volonté qui rend
+libre..., ou qui tue. Elle est toujours la même, chez le petit comme
+chez le grand, toujours entière au milieu de l'éparpillement de toutes
+choses!
+
+«Venez à moi, dit Brand, hommes, qui vous traînez lourdement dans cette
+vie. Ame contre âme, dans une communion intime, nous allons tenter
+l'oeuvre de purification, abattre l'indécision, imposer silence au
+mensonge et réveiller enfin le jeune lion de la volonté!»
+
+Il ne s'agit pas de gémir et de pleurer platoniquement sur la triste
+condition de la nature humaine, sur les misères du monde, il faut agir.
+«Là où se trouve l'action, se trouve la force.»[9]
+
+L'activité maladroite produit toujours plus de résultats que la mollesse
+prudente. Si l'oisiveté peut tuer à la longue une volonté saine,
+l'action peut sauver une volonté malade. _Homines sunt voluntates_, a
+dit saint Augustin. La volonté c'est l'homme même.
+
+Au milieu de ce tourbillon d'images, de désirs, de passions qui s'agite
+en nous, nous démêlons clairement une force irréductible, capable de
+régler tout ce mouvement: la volonté. «Je veux, je ne veux pas», ces
+mots gouvernent notre intelligence, notre sensibilité, notre esprit,
+tout notre être. Il ne suffit plus de dire avec Descartes: _Cogito, ergo
+sum_; il faut dire: J'agis, donc je vis. Je ne suis _moi_ qu'autant que
+j'agis. Pour qu'une âme d'homme ait de la dignité, de la beauté morale,
+il faut que la volonté y règne en souveraine. La volonté, qui est la
+faculté essentiellement active de l'homme, concentre la puissance de
+toutes les autres facultés en vue de l'action qui est la manifestation
+suprême de la vie humaine. La destinée de l'homme, qui est le total de
+ses actes, est d'autant plus élevée, d'autant plus noble, d'autant plus
+utile, qu'elle se compose d'actes plus conformes au vrai, au bien, au
+juste, au beau, c'est-à-dire de manifestations plus pures de l'emploi de
+la volonté. La volonté, c'est la _pensée voulue_.«La pensée _voulue_, la
+pensée réfléchie, la véritable pensée humaine en un mot, ne saurait
+exister sans que se produise une de ces _volitions_ toujours
+_intentionnelles_ qu'on nomme idées-motrices[10]. «Vivre, c'est vouloir;
+vivre, c'est agir; mais agir réellement, c'est agir avec conscience,
+avec la décision de dominer ses propres actes, de leur imposer une
+unité, de leur imprimer la forme de l'idéal que l'on porte en soi. La
+conscience, c'est l'âme dans la plénitude de ses facultés et de ses
+forces. La volonté est le principe de notre activité consciente, c'est
+elle qui donne le rayonnement et la valeur à notre vie. Sans volonté, il
+n'y a pas de caractère et sans caractère, il n'y a pas d'homme.
+
+«Voici ce qui est écrit en caractères de feu par une main éternelle, dit
+Brand: Sois ferme jusqu'à la fin, on ne marchande pas la couronne de
+vie. Pour te purifier, ce n'est pas assez des sueurs de l'angoisse, il
+faut encore le feu du martyre; si tu ne _peux_ pas, tu seras certes
+pardonné; mais si tu ne _veux_ pas, jamais!»
+
+«Délivrer la volonté ou succomber!» crie-t-il de toutes les fibres de
+son âme. L'homme capable de pousser ce cri sublime, dira et fera ce
+qu'il a à dire et à faire, malgré tous les obstacles, toutes les
+montagnes. «Réduites par la montagne, les paroles résonnent longtemps
+quand on parle à voix forte et pleine.»[11]
+
+Quand donc l'humanité guérie des mensonges s'élèvera-t-elle jusqu'à la
+volonté consciente! Brand nous fait voir que la volonté consciente
+engendre la liberté et la justice. «Au-dessus de la volonté, dit-il,
+règne un Dieu de liberté et de justice.»
+
+Ce n'est pas ici le lieu de discuter la question: l'homme est-il libre?
+«La question du libre arbitre est du domaine de la métaphysique et
+insoluble.»[12] «Libres ou non, nous tendons à la liberté, à
+l'indépendance absolue dont nous avons l'idée.»[13]
+
+La liberté n'est pas une faculté que nous apportons en venant au monde
+et que nous ne courons pas risque de perdre: nous ne la possédons que si
+nous nous la donnons à nous-mêmes. «Nous ne naissons pas libres, mais
+capables de devenir libres et soumis à l'obligation de le devenir. C'est
+là le privilège de l'homme et sa dignité propre, qu'il ne reçoit pas de
+la Nature un caractère tout fait et une destinée immuable: il est
+lui-même l'artisan de sa grandeur.»[14]
+
+Brand nous montre que la volonté fait naître la liberté qui engendre la
+justice. «Accourez, natures fraîches et jeunes; qu'un souffle de justice
+balaye la poussière qui vous couvre dans cette sombre impasse!» Car la
+liberté sans la justice est une chimère. «La justice n'est pas une
+convention humaine. Quelle que soit sa nature, elle est éternelle et
+immuable.»[15] Ceux qui disent: «La justice n'est pas de ce monde»
+mentent. La justice n'est pas un attribut divin inaccessible à l'homme;
+la justice est le droit de l'individu et de l'humanité.
+
+«La vérité et la justice ne sont pas des hasards; elles sont au fond
+même des âmes humaines; elles en sont la loi idéale; et ce n'est point
+par leurs manifestations mutilées et débiles qu'il faut juger de leur
+force, mais par la promesse d'avenir qu'elles portent en elles, par la
+secrète vertu qui, tôt ou tard, ici ou là, doit aboutira de belles
+révélations.[16] «Nous préférons tous la justice à l'injustice. Ce qu'il
+nous manque, c'est le courage d'être juste. La justice suprême, la
+justice sincère, la justice se jugeant elle-même et jugeant selon ses
+propres maximes, nous ne la trouverons nulle part, si nous ne parvenons
+pas à la faire naître, croître et fleurir en nous-mêmes. C'est en
+nous-mêmes, dans les profondeurs de notre âme, de notre conscience, que
+nous devons puiser l'amour, la volonté, la liberté, la justice.
+
+
+III
+
+Brand est le type de l'homme fort, conscient, il a du courage, de la
+force, de l'audace, il aime le combat: la lutte a peur des courageux.
+«La lumière plane sur les champions .»[17] On puise du courage à les
+suivre. Ah! certes, Brand n'arrive pas à réaliser ses rêves, il ne
+parvient pas à construire sa Nouvelle Eglise, il est lapidé par la foule
+qui demande des jouissances immédiates.
+
+--«Quelle sera notre récompense?» gronde-t-elle. «La pureté de la
+volonté! La pureté de la conscience!» répond l'apôtre.
+
+Mais la populace préfère ses misères. Brand est frappé, il expire pour
+avoir voulu aimer l'Idéal. Et qu'importe! «Il est doux d'être le martyr
+d'une grande idée.»[18]
+
+Brand n'est qu'un symbole, un rayon qui nous éclaire le chemin à suivre.
+Comme _Solness le Constructeur_, Brand est «un homme de génie qui rêve ;
+trop haut, tombe du haut de son rêve et en meurt».[19] Qu'importe!
+Qu'importe! D'autres viendront, continueront et achèveront peut être
+l'oeuvre commencée. Toute idée porte son fruit tôt ou tard. Lorsque
+Danton, près de s'incliner sous le couperet, dit à son bourreau: «Tu
+montreras ma tête au peuple: elle en vaut la peine,» ce ne fut pas la
+vanité qui lui arracha ses terribles paroles. Le grand tribun de la
+liberté sentit au moment suprême que rien ne vivifie les idées comme les
+supplices des martyrs.
+
+Si Brand, par sa vie, nous apprend à vivre, à vouloir, il nous enseigne,
+par sa mort, à savoir mourir. Oui, il y a toujours quelque lâcheté à se
+laisser vaincre, lorsqu'on peut être victorieux. Mais Brand a lutté.
+L'homme fort ne se laisse jamais abattre. Le danger ne l'arrête point,
+quand sa conscience l'appelle à l'affronter, il ne cède qu'à la
+nécessité à laquelle il serait inutile de faire résistance; les
+difficultés l'animent, loin de le rebuter; il ne craint ni ne recherche
+la mort; toujours prêt à la recevoir, il se contente de l'attendre de
+pied ferme. Nous devons oser également vivre et mourir, tenir ferme
+contre les calamités de la vie, voir la mort sans faiblesse, lorsqu'on
+ne peut l'éviter, et nous y exposer sans crainte toutes les fois que le
+devoir véritable nous y appelle.
+
+Les dernières paroles de Brand sont: «Chaque race envoie un de ses fils
+à la mort pour expier les crimes de tous.» Ce ne sont pas là les paroles
+d'un égoïste! Lorsque Brand meurt, une voix s'élève et murmure: «Dieu
+est charité.»
+
+Charité ici ne désigne point le mensonge par lequel les «Soutiens de la
+Société actuelle» nourrissent les misérables en leur jetant parfois des
+os desséchés de leurs somptueux festins. La _Charité_ ici veut dire
+_Amour_. Dieu, c'est l'Amour.
+
+Quand la Sorbonne condamna la traduction de l'_Axiochus_ de Platon et
+que le Parlement condamna le traducteur, Etienne Dolet, à être brûlé
+«dans un lieu commode et convenable», celui-ci, voué au bourreau pour
+athéisme répondit par un chant d'immortalité:
+
+ Si au besoin le monde m'abandonne....
+ Dois-je en mon coeur pour cela mener deuil?
+ Non, pour certain, mais au ciel lever oeil
+ Sans autre égard....[20]
+
+Ces cantiques sont plus utiles à la foule ingrate que tous les
+blasphèmes,--à la foule qui tue ceux qui lui veulent du bien. Aristote
+et Sénèque sont condamnés, comme impies, à la mort; le grand et vertueux
+Socrate est condamné à mort en prêchant l'unité de Dieu, afin d'éteindre
+les haines religieuses entre nations; Christophe Colomb, après avoir
+découvert l'Amérique, est jeté dans les fers; Spinoza est flétri par la
+synagogue.... Les siècles passent et l'on s'agenouille devant ces
+surhumains considérés par leurs contemporains comme fous et criminels!
+Il y a des époques où savoir être fou, c'est faire acte de sagesse! Ce
+sont ces fous, «ces martyrs qui tirent l'humanité de ses impasses, qui
+affirment, quand elle ne sait comment sortir du doute».[21]
+
+C'est la flamme épique de ces grands enthousiasmes, c'est le soc de fer
+de ces mâles volontés qui font l'histoire, qui jettent à l'univers de
+nouveaux principes, qui construisent des Eglises nouvelles.
+
+«Des millions s'occupent à perpétuer l'espèce; c'est par quelques-uns
+seulement que se propage l'humanité.»[22]
+
+On ne fera jamais rien avec la foule. L'esclavage des siècles l'a trop
+avilie. La foule désire la récompense avant la peine, elle veut des
+miracles même mensongers. L'idée, la conviction désintéressée, le
+courage qui ne veut d'autre récompense que celle du devoir accompli, le
+sacrifice qui ne cherche d'autre satisfaction qu'en lui-même, toutes ces
+chimères lumineuses dépassent trop le niveau ordinaire de la vie pour ne
+pas prêter à des soupçons malins,--et l'on accuse ceux qui ne cherchent
+que la vérité et la justice, et on les condamne en les déclarant ennemis
+de la société.
+
+Aimons la foule, aimons le peuple, mais ne le lui disons jamais! surtout
+ne cherchons pas à lui plaire. Si nous voulons tôt ou tard lui faire
+comprendre et adopter nos idées, ne cherchons pas à avoir l'air
+d'accepter les siennes. Montrons-nous tels que nous sommes,
+dévoilons-lui la vérité, la vérité entière, la vérité toute nue,
+fût-elle dure. Ce n'est pas eu flattant la foule, en lui répétant
+qu'elle a toujours raison que nous la réveillerons. Si la foule voulait
+avoir raison, elle serait déjà libre à l'heure actuelle! Non, la foule
+n'a pas toujours raison.
+
+«La majorité n'a jamais raison, dit Stockmann[23], jamais! C'est un de
+ces mensonges sociaux contre lesquels un homme libre de ses actes et de
+ses pensées doit se révolter. Qui forme la majorité des habitants d'un
+pays? Est-ce les gens intelligents ou les imbéciles? Je suppose que nous
+serons d'accord qu'il y a des imbéciles partout, sur toute la terre, et
+qu'ils forment une majorité horriblement écrasante. La majorité a la
+force, malheureusement, mais elle n'a pas la raison. L'ennemi le plus
+dangereux de la vérité et de l'affranchissement intellectuel, c'est la
+majorité compacte.... Les vérités de la majorité, les vérités de la
+foule, de la masse sont celles qui sont en passe de devenir des
+mensonges....» «Bjornson dit que la majorité a toujours raison, et c'est
+ce qu'un politique pratique doit dire. Moi, au contraire, je suis obligé
+de dire: La minorité a toujours raison. Je parle de cette minorité de
+gens qui marchent à l'avant-garde vers un but que la majorité n'est pas
+encore en état d'atteindre.»[24]
+
+_L'idée des minorités_, défendue par les héros d'Ibsen, renferme une
+pensée de justice et d'équité bien opposée à la primauté de la force. Si
+même les minorités n'arrivent pas à réaliser leurs idées, elles sont
+utiles: elles ne laissent pas les majorités s'endormir; elles sont un
+contrôle nécessaire, elles sont un guide, toujours utile, jamais
+nuisible.
+
+Toute vérité nouvelle, dit Tolstoï, qui change les moeurs et qui fait
+marcher l'humanité en avant n'est acceptée tout d'abord que par un petit
+nombre d'hommes qui ont parfaitement conscience de celte vérité. Les
+autres, qui ont accepté par confiance la vérité précédente, celle sur
+laquelle est basé le régime existant, s'opposent toujours à l'extension
+de la nouvelle. Mais plus il y a d'hommes qui se pénètrent de toute
+vérité nouvelle, plus cette vérité est assimilable, plus elle provoque
+de confiance chez les hommes d'une culture inférieure. Ainsi le
+mouvement s'accélère, s'élargit comme celui d'une boule de neige,
+jusqu'au moment où toute la masse passe d'un coup du côté de la vérité
+nouvelle et établit un nouveau régime.[25]
+
+Si Ibsen donne toujours raison à la minorité, il ne dit nulle part qu'il
+faut dédaigner la majorité. «Les millions d'êtres humains qui composent
+une grande nation se réduisent pour elle-même et pour les autres à
+quelques milliers d'hommes qui sont sa conscience claire, qui résument
+son activité sociale sous toutes ses faces: politique, industrie,
+commerce, culture intellectuelle. Pourtant ce sont ces millions d'êtres
+ignorés, à existence bornée et locale, vivant et mourant sans bruit, qui
+font tout le reste: sans eux, rien n'est.»[26]
+
+Oui, sans la majorité rien n'est, Ibsen nous fait seulement voir que
+c'est l'individu, la minorité qui a toujours raison. Stockmann, Brand,
+Solness, nous répètent maintes fois: Tout être est une force, il faut
+que cette force s'exprime. «Chacun est le gardien naturel de sa propre
+santé, physique, mentale et spirituelle; les intérêts de l'homme
+n'autorisent la soumission de la spontanéité individuelle à un contrôle
+extérieur qu'au sujet de ces actions d'un chacun qui touchent les
+intérêts d'autrui.»[27]
+
+Respecter la liberté d'autrui n'est possible qu'à l'homme libre, et pour
+devenir libre, dit Brand, l'homme n'a à compter que sur lui-même. Il ne
+doit pas être esclave de la majorité, il ne doit être esclave de
+personne. «Faut-il, demande Elisée Reclus, que nous, les ennemis du
+christianisme, nous rappelions à toute une société qui se prétend
+chrétienne ces mots d'un homme dont elle a fait un Dieu: «Ne dites à
+personne: Maître,maître!» Que chacun reste le maître de soi-même. Ne
+vous tournez point vers les chaires officielles, ni vers de bruyantes
+tribunes, dans la vaine attente d'une parole de liberté.»[28] Prenez la
+liberté vous-même, restez toujours vous-même! «Ce que tues, sois-le
+pleinement, pas à demi.... Place au soleil, place partout à qui veut
+être vraiment soi-même!»[29] Que l'homme dans un élan de fierté et
+d'énergie devienne son propre Maître, que la Conscience devienne son
+dieu, la Justice son prêtre, l'Humanité son autel!
+
+
+NOTES:
+
+[1] Ibsen. _Brand_.
+
+[2] Dostoïevsky. _Le crime et le châtiment_. Paroles de Raskolnikov.
+
+[3] Brand à la mort de son fils.
+
+[4] Ch. Richet. _L'homme et l'intelligence_, p. 22.
+
+[5] _Rosmersholm_.
+
+[6] Spencer. _Justice_, p. 34.
+
+[7] Ibsen. _Brand_.
+
+[8] Ibsen. _Bygmester Solnaes_ (Solness le constructeur).
+
+[9] A. Fouillée. _Liberté et déterminisme_, p. 98. Paris, F. Alcan.
+
+[10] Sergnéyeff. _Physiologie de la veille et du sommeil_ t. II, p. 720.
+
+[11] _Brand_.
+
+[12] Th. Ribot. _Maladies de la volonté_, introduction. Paris, F. Alcan.
+
+[13] A. Fouillée. _Liberté et déterminisme_, p. 12.
+
+[14] Joyau. _Essai sur la liberté morale_, introduction, p. ix.
+
+[15] Jules Simon. _La femme au_ XXe _siècle_, p. 6.
+
+[16] Jean Jaurès. _La réalité du monde sensible_, p. 324.
+
+[17] Ibsen. _Empereur et Galiléen_.
+
+[18] Ibsen. _Comédie de l'amour_.
+
+[19] C. Mauclair. Conférence sur _Solness le constructeur,_ faite au
+théâtre de l'Oeuvre, le 2 avril 1894.
+
+[20] Cantique d'Etienne Dolet, 1546.
+
+[21] E. Renan. _Histoire d'Israël_, t. IV, p. 332.
+
+[22] Schiller.
+
+[23] Ibsen. _Un ennemi du peuple_.
+
+[24] Ibsen. _Lettre privée datée de_ 1882.
+
+[25] Voir notre ouvrage, _Pensées de Tolstoï_, p. 145.
+
+[26] Th. Ribot. _Maladies de la personnalité_, p. 22. Paris, F. Alcan.
+
+[27] Stuart-Mill. _La liberté_, p. 125, 129, trad. franç.
+
+[28] Elisée Reclus. Préface au livre de Pierre Kropotkine. _Paroles d'un
+révolté_, p. x.
+
+[29] _Brand_.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE IV
+
+CE N'EST PAS L'INDIVIDU, MAIS LA FAMILLE QUI CONSTITUE L'UNITÉ SOCIALE
+
+
+On a souvent dépeint Ibsen comme n'ayant à coeur que les intérêts de
+l'individu et considérant ce dernier comme l'unité sociale. M. A.
+Leroy-Beaulieu dans un discours prononcé à l'Hôtel des Sociétés Savantes
+le 24 janvier 1896 s'écria en s'adressant à son auditoire: «N'écoutez
+pas les faux prophètes qui osent diviniser l'individu, et ne vous
+laissez point séduire par l'éloquence des grands prêtres, français ou
+exotiques, de l'individualisme. Ne prenez pas pour modèles les héros ou
+les héroïnes du Scandinave Ibsen dans leur révolte contre la loi morale
+et contre la loi sociale.... Ils s'attaquent aux groupements les plus
+anciens, les plus légitimes et je dirai les plus sacrés de l'humanité,
+et ici je n'entends pas seulement la religion, mais la famille.... Nous
+pensons que l'unité sociale, la molécule sociale, ce n'est pas
+l'individu, c'est la famille.»[1]
+
+Ibsen n'a jamais soutenu le contraire. S'il défend partout la personne
+humaine contre les mensonges de la société, s'il défend la libre
+activité et l'énergie individuelles, il ne dit nulle part dans son
+oeuvre qu'il faut sacrifier la société à l'individu, que l'individu doit
+se renfermer à jamais dans l'enceinte de sa personnalité. Il veut
+régénérer l'individu pour reconstituer une société composée d'individus
+sains. Son idéal est plutôt social qu'individuel. «Un nouvel édifice
+appelle une âme régénérée, un esprit purifié.»[2]
+
+L'individu et la société ne doivent pas être opposés l'un à l'autre.
+
+Le droit individuel ne doit jamais être en antagonisme avec le droit
+social. Si la société ne peut pas exister sans l'individu, l'individu,
+lui, est directement intéressé à la conservation de la société.
+«L'individu est la réalité concrète de l'humanité, la société en est la
+forme naturelle et nécessaire. Donc, ce qu'il faut chercher, c'est la
+fin supérieure, dans la poursuite de laquelle l'individu et la société,
+en même temps que chacun d'eux développera ses vertus propres, se
+sentiront de plus en plus solidaires.»[3]
+
+Qu'est-ce que la société, sinon la collection des individus? Si le tout
+est défectueux, c'est que les parties sont gâtées; si la société est
+mauvaise, c'est que l'individu est vicié. Si le mal est dans la société,
+c'est qu'il a été, tout d'abord, dans l'individu. Ce n'est donc pas la
+société qu'il faut détruire, c'est l'individu qu'il faut réformer.
+
+«On a peine à croire que l'idée de l'indépendance et de la
+responsabilité morales individuelles soit le fruit de longs siècles de
+développement moral. La tribu ou la famille est l'unité éthique des
+temps primitifs; puis, vient l'état, plus tard c'est la caste et enfin,
+c'est l'individu. Le progrès moral, c'est la découverte progressive de
+l'individu. La vraie nature de l'individu répond à la vraie nature de la
+société, c'est la découverte de la première qui amène celle de la
+seconde.»[4]
+
+Etre riches en bonnes pensées, en bons sentiments et en bonnes oeuvres
+portant pleinement notre empreinte, à nous, ne nous empêche point d'en
+faire profiter la société. Si Ibsen glorifie la puissance du _moi_
+individuel, c'est pour le mettre au service de la société. Pour lui ce
+n'est pas la société qui transformera l'individu, c'est l'individu qui
+transformera la société.
+
+L'individu doit se relever lui-même, il doit fonder une famille saine
+qui servira de base à la société nouvelle. S'il réclame la liberté
+individuelle, la liberté entière, absolue, de faire tout ce qui est dans
+la nature de l'être humain, c'est pour que ce dernier l'emploie à la
+régénération de la société. L'individu, c'est le germe fécond, le rayon
+vivifiant, le régénérateur qui amènera la purification de la vie
+sociale, la vraie liberté, la vraie justice, la vraie solidarité
+humaine.
+
+Pour Ibsen, la véritable unité sociale n'est pas l'individu, mais la
+famille. «Il n'y a pas côte si rude qu'on ne puisse la gravir à deux,»
+dit Brand. «Près de toi, avoue-t-il à Agnès, je n'ai jamais senti mon
+courage faiblir. J'avais accepté ma vocation comme un martyre. Mais,
+depuis ce temps, quelle transformation! Comme j'ai été heureux dans mes
+efforts! Avec toi, l'amour est entré dans mon âme comme un doux rayon de
+printemps. Ah! l'on dirait que toute la somme de tendresse amassée dans
+mon coeur s'est faite auréole pour ceindre mon front et le tien, ô ma
+chère épouse! L'esprit de douceur qui m'a pénétré, cet arc céleste, est
+ton oeuvre. Pour qu'une âme embrasse tous les êtres, il faut d'abord
+qu'elle en chérisse un seul».
+
+Dans _Le Petit Eyolf_, l'ingénieur Borgheim qui a des flaells à
+traverser, d'incroyables difficultés à vaincre, qui trouve le monde beau
+et le métier de _frayeur des chemins_, admirable, Borgheim ne veut pas
+rester seul, il demande à Asta de l'aider, de partager ses joies.
+
+ASTA.--Vous avez un grand travail devant vous, une nouvelle voie à
+frayer.
+
+BORGHEIM.--Mais je n'ai personne pour m'aider. Personne avec qui
+partager mes joies. Ah! c'est là le plus dur.
+
+ASTA.--N'est-ce pas plutôt d'être seul à supporter les peines et les
+fatigues?
+
+BORGHEIM.--Ces choses-là, on en vient à bout sans aide.
+
+ASTA.--Mais la joie selon vous ... demande à être partagée?
+
+BORGHEIM.--Oui. Où serait sans cela le bonheur.
+
+ASTA.--Vous avez peut-être raison.
+
+BORGHEIM.--On peut rester quelque temps avec sa joie dans son coeur....
+Mais cela ne suffit pas à la longue.... Non, non, on ne peut être
+joyeux qu'à deux.
+
+Et Asta va accompagner Borgheim pour _frayer les chemins_.
+
+Même le docteur Stockmann[5] celui qui prononce cette phrase terrible:
+«L'homme le plus puissant, c'est celui qui est le plus seul», _le
+docteur Stockmann reste avec sa famille_. Il dit à ses enfants: «Je veux
+vous élever moi-même, je veux faire de vous des hommes libres et
+nobles.»
+
+C'est avec le concours moral d'Agnès que Brand se met à construire sa
+_Nouvelle Eglise_; c'est pour Hild que Solness le Constructeur bâtit sa
+tour gigantesque; l'ingénieur Borgheim fonde une famille avant de partir
+_frayer les chemins_; le docteur Stockmann se consacre à sa famille et à
+l'éducation de ses enfants. Qui donc peut dire que l'Unité sociale pour
+Ibsen n'est pas la famille, mais l'individu? Ibsen est d'accord avec
+Auguste Comte: «Ce n'est pas l'individu, c'est la famille qui constitue
+la molécule sociale.»
+
+Si l'on trouve de l'égoïsme dans les héros d'Ibsen, c'est chez «les
+soutiens de la Société actuelle» et non pas chez les champions de la
+Société nouvelle. Ce n'est pas pour eux-mêmes que ceux-ci deviennent
+eux-mêmes, qu'ils s'élèvent jusqu'à leur _moi moral_. Il y a dans la
+nature humaine deux grands courants qui se rapportent à deux points de
+vue distincts: égoïsme et altruisme. Le soin de la conservation
+individuelle., cet argument suprême de la vie matérielle, crée
+l'égoïsme. Mais l'homme ne peut pas vivre seul, sous peine de
+disparaître tout entier de la surface du globe. Les intérêts de
+l'individu se heurtent à ceux de ses semblables. L'union des sexes est
+le premier pas vers l'altruisme. Aussitôt que l'homme et la femme
+s'unissent pour fonder une famille, c'est-à-dire pour constituer le
+premier terme de toute société, la morale altruiste naît avec ce
+commencement d'état social.
+
+Comme Tolstoï[6], Ibsen ne proteste point contre l'institution même de
+la famille, mais contre ses conditions actuelles. La famille a conservé
+à travers les âges, et malgré ses transformations successives, le
+stigmate de son origine. Elle est restée au patriarchat ce que le
+gouvernement représentatif est à l'autorité absolue. La famille est un
+petit état, où l'homme est souverain, la femme et les enfants sujets, où
+l'intérêt matériel est en hostilité avec la conscience. Elle est la
+profanation de tous les sentiments vrais, de toutes les pures et suaves
+aspirations de l'amour.
+
+Ibsen veut la famille forte, basée sur l'égalité des sexes. A l'homme
+libre, il faut une femme libre.
+
+
+NOTES:
+
+[1] A. Leroy-Beaulieu. _L'individualisme et le socialisme_, p. 7 et
+suiv. Edition du Comité de défense et de progrès social. Brochure n° 11.
+
+[2] Ibsen. _Brand_.
+
+[3] Emile Boutroux. _Morale sociale_. Préface, p. viii. Paris, F. Alcan.
+
+[4] James Seth. _A Study of ethical principles_, p. 323.
+
+[5] _Un ennemi du peuple_.
+
+[6] Voir notre ouvrage: _La Philosophie de Tolstoï_, p. 149-153 (Paris,
+F. Alcan).
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE V
+
+L'EMANCIPATION DE LA FEMME.--LE MARIAGE LIBRE.--LA SOCIÉTÉ NOUVELLE.
+
+
+I
+
+Il y a un peu plus d'un quart de siècle que John Stuart-Mill posa le
+problème de l'émancipation de la femme.[1] Depuis ce moment les idées du
+penseur anglais se sont frayé un passage dans tous les pays.
+
+Défenseur de l'être humain, Ibsen ne pouvait pas ne pas songer a
+l'amélioration de la condition de la femme qui est non seulement esclave
+de la société, mais aussi du mari ou du père. Il ne pouvait pas ne pas
+voir que le monde traite l'homme et la femme avec la plus monstrueuse
+inégalité, que dans toutes les conditions de la vie la femme est
+infériorisée, et dans le mariage même asservie. Son bon sens, son grand
+coeur de poète lui disait que celle qui porte la moitié du fardeau de la
+vie doit aussi participer à la moitié des droits qu'elle donne. Et,
+comme beaucoup d'autres esprits supérieurs, Ibsen a consacré la
+puissance de sa plume à la défense de la femme.
+
+Car la division en deux de l'unité humaine n'est pas rationnelle. Cette
+division blesse la nature, offense la raison et la morale. La question
+féminine agite et révolutionne actuellement le monde moderne. Les
+philistins des deux sexes qui n'osent pas s'arracher au cercle étroit
+des préjugés, appellent ce mouvement «la folie du siècle». «Ils sont de
+l'espèce des chouettes qui se trouvent partout ou règne la nuit et qui
+poussent des cris d'effroi quand un rayon de lumière tombe dans leur
+commode obscurité.»[2] Ils évoquent la prétendue inégalité des sexes,
+mais ils oublient que l'égalité n'implique pas l'idée de ressemblance,
+elle n'exige pas même extérieur, même force, elle comprend la justice
+_immanente_ pour tous les êtres, faibles ou forts; elle met en présence
+des êtres humains qui se respectent les uns les autres.
+
+La grandeur des individus vient non de leurs muscles, mais de leur
+intellectualité et de leur morale. La condition différente des sexes est
+la suite d'une évolution fausse. L'homme a usurpé graduellement la
+responsabilité pour la pensée et l'action de la femme, la femme lui a
+cédé graduellement sa liberté de corps et d'âme.
+
+La femme moderne a déjà prouvé qu'elle possède les mêmes capacités
+intellectuelles que l'homme et qu'il n'y a pas de branche d'activité
+humaine où elle ne puisse remplacer et souvent même dépasser l'homme.
+L'histoire et nos relations particulières fourmillent d'exemples sur la
+valeur intellectuelle et morale d'un très grand nombre de femmes,
+valeur qui sera encore mieux développée quand nous jouirons d'un tout
+autre mode d'éducation qu'aujourd'hui. «L'opinion générale accorde aux
+femmes une conscience ordinairement plus scrupuleuse que celle des
+hommes; or, qu'est-ce que la conscience si ce n'est pas la soumission
+des passions à la raison?»[3]
+
+L'âme féminine possède plus souvent que celle de l'homme les nobles
+vertus de générosité et de bonté, car le rôle du féminisme est tout de
+pacification: la femme se jette dans la mêlée sociale pour en atténuer
+le choc, adoucir la douleur des vaincus et grandir le coeur des
+vainqueurs.
+
+Il ne s'agit pas de la protection à accorder aux femmes, mais de leurs
+droits à la liberté. La protection et la liberté sont deux termes qui
+s'excluent. Vouloir établir une supériorité ou une infériorité de sexes,
+c'est fausser les plateaux de la balance, en violenter l'équilibre,
+c'est forfaire à la nature. La sujétion de la femme est un legs de la
+sauvagerie primitive et aussi longtemps que l'égalité des sexes ne sera
+pas complète, le règne de la raison humaine sera une fiction.
+
+Que celui qui veut l'homme libre réclame l'affranchissement de la femme.
+Il faut élever les femmes jusqu'à nous, leur donner autant de droits
+qu'à nous; ni esclaves, ni courtisanes, il faut en faire des compagnes
+libres, capables de travailler avec nous à la transformation de la
+société. Travailler à l'émancipation de la femme, c'est améliorer le
+bien-être général. Il faut que l'homme et la femme unissent leurs
+intelligences comme ils unissent leurs coeurs. «L'homme et la femme, dit
+Kant, ne constituent l'être humain entier et complet que réunis; un sexe
+complète l'autre.» La famille doit être composée de deux êtres qui
+respectent la dignité individuelle réciproque. Fille, épouse ou libre,
+il n'y a pas de différence au point de vue du droit et de la morale
+entre l'homme et la femme. Libres tous deux, nul n'est le maître.[4]
+C'est l'homme libre de toute tyrannie sociale; c'est la femme affranchie
+de tout joug, égale à l'homme en droits et en devoirs, ayant reçu la
+même éducation que lui, indépendants tous les deux et sans préjugés, qui
+formeront la famille nouvelle.
+
+
+II
+
+Comme Platon, Ibsen représente les deux sexes, deux parties d'un même
+tout, séparées jadis par quelque douloureux déchirement et aspirant à
+reconstituer leur primitive unité.
+
+De quelles femmes admirables a-t-il peuplé son théâtre! On prétend que
+ce sont des fictions, des rêves, que dans la vie ces femmes sont des
+phénomènes.
+
+BORCKMAN.--Ah! ces femmes! Elles nous gâtent et nous déforment
+l'existence! Elles brisent nos destinées, elles nous dérobent la
+victoire.
+
+FOLDAL.--Pas toutes, Jean Gabriel!
+
+BORCKMAN.--Vraiment! En connais-tu une seule qui vaille quelque chose?
+
+FOLDAL.--Hélas! non! Le peu que j'en connais n'est pas à citer.
+
+BORCKMAN.--Eh bien! qu'importe qu'il y en ait d'autres si on ne les
+connaît pas!
+
+FOLDAL.--Si, Jean Gabriel! cela importe quand même. Il est si bon, il
+est si doux de penser que là-bas, au loin, tout autour de nous ... la
+vraie femme existe quoi qu'il en soit.
+
+BORCKMAN.--Ah! laisse-moi donc tranquille avec ces poétiques
+sornettes!»[5]
+
+Fictions? rêves? Peut-être. Mais nous n'avons pas à nous plaindre: nous
+avons élevé la femme d'après notre image. Fiction ou réalité, les femmes
+d'Ibsen sont des êtres supérieurs. Et l'homme est ainsi fait qu'il aime
+prendre souvent ses désirs pour des réalités, il est porté à vouloir ce
+qu'il ne possède pas.
+
+L'homme qui ne rencontre pas une femme qui le comprend périt sans avoir
+rien fait. Celui qui a le bonheur, comme Brand, de trouver sur son
+chemin une Agnès, peut fièrement aller bâtir des Eglises nouvelles. La
+merveilleuse figure d'Agnès![6] Pour suivre Brand elle quitte tout.
+«Salue ma mère et mes soeurs, dit-elle. Je leur écrirai si je trouve des
+paroles à leur dire. Je ne quitterai plus celui qui est mon frère et mon
+ami.» C'est en vain que Brand lui dit qu'elle prenne garde à ce qu'elle
+fait: «Désormais étouffée entre deux flaells, sous un humble toit, au
+pied d'une montagne qui me fermera le jour, ma vie s'écoulera comme un
+triste soir d'octobre.»
+
+AGNÈS.--Je n'ai plus peur des ténèbres. A travers les nuages, je vois
+une étoile qui brille.
+
+BRAND.--Sache que mes exigences sont dures, je demande tout ou rien. Une
+défaillance et tu aurais jeté ta vie à la mer. Pas de concession à
+attendre dans les instants difficiles, pas d'indulgence pour le mal! Et
+si la vie ne suffisait pas, il faudrait librement accepter la mort.
+
+AGNÈS.--Derrière la nuit, derrière la mort, là-bas je vois l'aube!
+
+Et lorsque trois ans plus tard il lui dit: «Agnès, cet air est âpre et
+froid. Il chasse les roses de tes joues. Il glace ton âme délicate.
+C'est une triste maison que la nôtre. Avalanches et tempêtes sévissent
+autour de nous. Je t'ai prévenu que le chemin était rude.» Agnès lui
+répond souriant: «Tu m'as trompée. Il ne l'est pas.»
+
+Et elle est morte, «en espérant, en attendant l'aurore, riche de coeur,
+ferme de volonté jusqu'à l'heure suprême, reconnaissante pour tout ce
+que la vie avait donné, pour tout ce qu'elle avait ôté: c'est ainsi
+qu'elle descendit au tombeau».
+
+Dans Mme Elvsted[7], dans Rita[8] et dans Irène[9], Ibsen
+nous montre le type des femmes qui exercent une influence intellectuelle
+sur l'esprit de l'homme. L'esprit droit et le coeur bon sont comme la
+santé et le bonheur: celui qui les possède le plus est celui qui s'en
+doute le moins. Mme Elvsted n'a pas la moindre idée que c'est
+elle qui a inspiré à Loevborg, les _Puissances civilisatrices de
+l'Avenir_. Dans le _Petit Eyolf_, Allmers travaille à un gros livre: _De
+la responsabilité humaine_; mais il commence à douter de lui-même, de sa
+vocation, et l'idée toujours impérieuse de grands devoirs à accomplir le
+pousse à chercher un nouveau but de la vie; il croit le trouver dans
+l'amour de son enfant Eyolf, petit infirme que son livre lui faisait
+négliger. Et lorsque l'enfant se noie, cet homme plein de force trouve
+la vie, l'existence, le destin, vides de sens, il aspire vers la
+solitude des montagnes et des grands plateaux, il veut goûter la douceur
+et la paix que donne la sensation de la mort, et c'est sa femme, Rita,
+qui par la force de sa passion, indique à Allmers son vrai devoir:
+soulager la misère de l'humanité souffrante. Elle lui fait comprendre
+qu'occupé de son travail: _De la responsabilité humaine_, il a oublié sa
+vraie responsabilité envers «les pauvres gens d'en bas». Dans _Quand
+nous nous réveillerons d'entre les morts_, c'est Irène qui fait créer au
+sculpteur Rubeck son chef-d'oeuvre _Le Jour de la Résurrection_. Irène a
+abandonné tout pour Rubeck, famille, foyer, pour le suivre et lui servir
+de modèle. Elle lui a donné «son âme jeune et vivante, et reste avec un
+grand vide», car si le sculpteur était _tout_ pour Irène, celle-ci
+n'était, suivant l'expression de Rubeck, «qu'un épisode béni» dans sa
+vie d'artiste. De ses mains légères et insouciantes il a pris un corps
+palpitant de jeunesse et de vie et l'a dépouillé de son âme afin de s'en
+mieux servir pour créer une oeuvre d'art. Il s'aperçoit trop tard
+qu'elle était pour lui non seulement un modèle, mais la source même de
+son talent. Il a tenu le bonheur entre ses mains et l'a laissé échapper,
+considérant, d'après la raillerie d'Irène, «l'oeuvre d'abord ... l'être
+vivant ensuite». L'homme ne croit qu'en soi; la femme en celui qu'elle
+aime. La femme supérieure est capable d'inspirer à l'homme aimé les
+idées les plus grandes et les plus nobles. Elles sont admirables, ces
+femmes fortes, ces femmes vaillantes qui luttent à côté de l'homme pour
+ramener l'humanité vers les hauteurs de l'intellectualité et de la
+raison. Elles répandent autour d'elles cette lumière douce qui éclaire
+sans éblouir, qui ouvre des horizons nouveaux, qui éveille la pensée, la
+volonté, l'action, la vie.
+
+
+III
+
+Ibsen a soin de nous faire comprendre que dans l'oeuvre de son
+affranchissement la femme doit avant tout compter sur elle-même, car
+l'homme est encore ennemi de la femme libre; il ne voit pas, le
+malheureux, l'avantage qu'il tirera lui-même de la liberté morale de la
+femme. L'idée que la femme ne doit compter que sur ses propres forces
+est exprimée dans _La Dame à la Mer_[10]. Une jeune fille porte en elle
+un rêve d'amour. Elle fait un mariage de raison, mais elle garde
+toujours le désir du bonheur. Toutes les contraintes ne sauront
+qu'exaspérer ce désir. Tous les remèdes ne l'aideront qu'à se perdre.
+Mais si elle regarde en face le danger, si elle porte en elle assez de
+volonté, elle peut être sauvée, elle peut devenir libre.
+
+Nora[11] le prouve d'une manière éclatante. Nora est considérée par son
+mari comme une charmante petite poupée, mais cette poupée est une femme,
+elle porte en elle le vrai sens moral qui est au-dessus de la morale
+conventionnelle et hypocrite du milieu qui l'entoure. Nora aime son mari
+et pour le sauver quand il tombe malade, elle emprunte furtivement une
+certaine somme d'argent et emmène son mari dans le Midi. Mais Nora,
+ignorant les lois juridiques qui sont toujours en contradiction avec les
+lois humaines, pour son emprunt ne s'est pas conformée à toutes les
+prescriptions du Code. Le mari l'apprend. Il l'accable d'injures, de
+malédictions, et c'est l'homme qui prétendait l'aimer! Lui, qui devrait
+tressaillir d'admiration et d'orgueil pour l'acte de Nora, preuve
+palpitante de son amour, il n'éprouve même aucune pitié pour la pauvre
+ignorante des lois de la société, anéantie qu'elle est par la révélation
+subite de la misère morale de l'homme! C'est entendu, la petite Nora a
+très mal agi, c'est une coupable, et encore, peut-être simplement une
+étourdie, un être faible, mais à qui la faute? N'avait-elle pas été
+élevée et traitée comme une poupée? Quel est le tribunal qui
+n'accorderait pas à Nora un peu d'indulgence?
+
+Lorsque le mari apprend que son «honneur» n'est plus menacé, il
+pardonne à sa femme. Mais la conscience de Nora s'est éveillée, elle
+commence à voir clair en elle-même, elle considère déjà autrement les
+hommes et les choses. Elle déclare à son mari qu'elle va le quitter.
+
+HELMER.--C'est révoltant. Ainsi tu trahiras les devoirs les plus sacrés?
+
+NORA.--Que considères-tu comme mes devoirs les plus sacrés?
+
+HELMER.--Ai-je besoin de te le dire? Ne sont-ce pas tes devoirs envers
+ton mari et tes enfants?
+
+NORA.--J'en ai d'autres tout aussi sacrés.
+
+HELMER.--Tu n'en as pas. Quels seraient ces devoirs?
+
+NORA.--Mes devoirs envers moi-même.
+
+HELMER.--Avant tout, tu es épouse et mère.
+
+NORA.--Je ne crois plus à cela. Je crois qu'avant tout je suis un être
+humain au même titre que toi ... ou au moins que je dois essayer de le
+devenir.
+
+Nora est le personnage d'Ibsen qui est le plus accablé par les «gens
+honnêtes». Quitter le mari et les enfants! D'abord n'oublions pas que
+Nora n'est qu'une idée, un Symbole révolutionnaire. Dans la vie comme
+dans le théâtre les actes révolutionnaires sont parfois nécessaires. Si
+Ibsen n'avait pas suggéré à Nora d'abandonner son foyer domestique, on
+n'aurait peut-être pas fait grande attention à cette petite poupée qui
+pense et qui sent. C'est cet acte de révolte qui attire nos regards et
+nous oblige à méditer un peu sur l'état d'âme de Nora.
+
+N'a-t-elle pas raison, cette fière révoltée, de dire qu'elle ne se sent
+plus capable d'élever ses enfants, elle qui apprend qu'elle ne sait rien
+elle-même? La famille ne pourra être vraiment digne que lorsque la
+femme aura acquis l'égalité et l'indépendance morales indispensables
+pour remplir sa mission d'épouse et de mère. Reprendre la vie conjugale?
+Mais qu'y a-t-il de plus immoral et de dangereux comme l'union forcée à
+perpétuité entre gens qui se méprisent, se haïssent ou simplement ne se
+comprennent pas?
+
+Si Nora avait été élevée comme Rébecca West[12], elle n'aurait pas
+épousé Helmer, ce banquier sans coeur. Rébecca West est une volonté
+âpre, une imagination libre, un esprit indépendant et émancipé. Après
+avoir arraché Rosmer aux hypocrisies de la société, elle préfère se
+jeter avec lui dans un torrent que de vivre dans le mensonge.
+
+Hedda Gabler est aussi une figure originale, belle et forte. Elle se
+reproche, comme une lâcheté, d'avoir épousé Tesman, honnête imbécile et
+spécialiste froid, et non pas Loevborg, esprit libre, auteur d'un bel
+ouvrage de philosophie. Quand Hedda apprend que Loevborg s'est donné la
+mort, elle s'écrie: C'est une délivrance de savoir qu'il y a tout de
+même quelque chose d'indépendant et de courageux en ce monde, quelque
+chose qu'illumine un rayon de beauté absolue.... Loevborg a eu le
+courage d'arranger sa vie à son idée. Et voici maintenant qu'il a fait
+quelque chose de grand où il y a un reflet de beauté. Il a eu la force
+et la volonté de quitter si tôt le banquet de la vie.» Mais quand on lui
+dit que Loevborg s'est tué chez une danseuse et que son coup de pistolet
+a été dirigé non pas dans la poitrine, mais dans le bas ventre, Hedda
+Gabler s'écrie: «Ah! le ridicule et la bassesse atteignent comme une
+malédiction tout le monde.» Elle se tire un coup de pistolet à la tempe.
+Pour elle, c'est un rayon de force, de volonté, de beauté.
+
+Rébecca West et Hedda Gabler préfèrent mourir que de traîner une
+existence vide de grandeur.[13]
+
+
+
+IV
+
+C'est le mariage actuel qui est la cause des souffrances de
+Mme Alving, de la révolte de Nora, du suicide de Rébecca West
+et d'Hedda Gabier.
+
+Le mariage qui crée la famille est une chose sainte, c'est un
+sanctuaire, où l'homme et la femme, constituant un être complet,
+adoucissent les misères morales et physiques de chacun, apaisent les
+amertumes, calment les souffrances, purifient les aspirations; c'est une
+source d'actions généreuses et altruistes. Ibsen ne conteste point le
+mariage, mais la manière dont il se forme. Les relations conjugales sont
+pour lui une question de confiance, d'intimité et d'amour, et il
+n'appartient pas à la société de s'y immiscer. <c Peu importe l'opinion
+des autres quand nous sommes sûrs nous-mêmes de n'avoir rien à nous
+reprocher!»[14]
+
+Les lois, dites humaines, n'ont rien à voir dans les unions des sexes.
+Elles ne peuvent ni les épurer ni les ennoblir. Ce n'est pas la loi qui
+crée la morale, c'est la morale qui crée la loi. Le mariage doit être
+au-dessus de toutes les conventions humaines, la loi ne fait que violer
+la liberté des sentiments. Le contrat de mariage est un acte de défiance
+réciproque.
+
+«Le bonheur a-t-il donc besoin de s'appuyer sur un serment pour ne pas
+se briser?»[15]
+
+«Elevons-nous au-dessus d'une loi qui n'est pas l'oeuvre de la nature
+mais toute conventionnelle.»[16]
+
+Le mariage doit toujours être l'union librement contractée de deux
+esprits et de deux coeurs; une telle union ne saurait se former qu'entre
+deux êtres dont l'éducation morale et intellectuelle est achevée, qui
+ont chacun pleine conscience et possession d'eux-mêmes et qui ont pu
+s'étudier mutuellement.
+
+«L'union libre de deux coeurs, qui peut se rompre et qui subsiste
+cependant des années, est le témoignage le plus probant d'un véritable
+amour.»[17]
+
+Ce mot, le mot des dieux et des hommes: «Je t'aime!» n'a besoin d'aucune
+autorisation pour être dit.
+
+Le mariage d'aujourd'hui est la cause de la débauche de l'homme. On unit
+la pureté avec l'impureté. Est-ce juste, est-ce sain, est-ce humain?
+
+ Le coeur de l'homme vierge est un vase profond:
+ Lorsque la première eau qu'on y verse est impure,
+ La mer y passerait sans laver la souillure,
+ Car l'abîme est immense et la tache est au fond.[18]
+
+La liberté d'amour et de mariage amènera la fin de ces monstruosités.
+Lorsque la femme sera aussi libre que l'homme, légalement et moralement,
+la débauche de la moitié du genre humain disparaîtra, car l'homme et la
+femme pourront librement s'unir d'une manière permanente. Il faut
+proclamer résolument et hautement le grand principe de l'égalité absolue
+de l'homme et de la femme devant la morale. Il faut que la loi, que la
+morale soit une, et que ce qui est permis à l'homme le soit également à
+la femme. _La liberté d'amour_ fait tressaillir les «soutiens de la
+société actuelle», ils y voient des débauches extravagantes. Rien de
+plus faux. C'est la liberté d'amour qui établira l'équilibre passionnel.
+«Quand nous avons prononcé le mot d'_ union libre,_ on a protesté.
+Scientifiquement pourtant, et en allant aux extrêmes tant dans le groupe
+familial animal, qu'humain, les sociétés polygames sont plus nombreuses
+que les sociétés monogames. Loin de nous l'idée de propager la
+polygamie; _l'union libre n'est pas de la polygamie_. Le résultat de ces
+modifications serait la disparition de la prostitution.»[19]
+
+Le mariage libre, c'est-à-dire le mariage librement contracté, n'amène
+pas l'amour désordonné; au contraire, il chasse l'hypocrisie. Deux êtres
+humains se donnant l'un à l'autre librement n'ont pas d'intérêt à mentir
+et à tromper, ils peuvent se garder l'un à l'autre une fidélité
+intégrale. Nous entendons par fidélité intégrale, absolue, l'union de
+deux personnes qui s'aiment toujours et toujours jusqu'à leurs derniers
+moments, et le survivant conservant même sa fidélité par delà la tombe,
+fidélité non seulement au physique mais aussi au moral. C'est là le vrai
+mariage qu'on ne saurait assez préconiser, et comme il ne devrait jamais
+y en avoir d'autres, tout autre est plus ou moins impur! «Une promesse
+volontaire est un lien bien plus fort qu'un acte de notaire.»[20] Dans
+une union formée librement entre deux êtres conscients, sans la
+contrainte d'aucune influence étrangère, la jalousie est impossible et
+l'adultère une traîtrise odieuse. La jalousie est un état égoïste, qu'on
+trouve plus souvent chez l'homme que chez la femme. Cela vient que
+l'homme considère la femme comme une _propriété_ et qu'il aime tout
+rapporter à lui-même.
+
+Le véritable amour, libre, volontaire et conscient, n'admet pas de
+jalousie, car il rapporte tout à l'objet aimé, se réjouit de tout ce qui
+lui est favorable, s'afflige de tout ce qui lui est contraire, et est
+toujours prêt à se sacrifier à lui. L'amour véritable ignore la
+jalousie. Hélas! combien y a-t-il d'êtres qui comprennent la puissance
+divine de l'amour? Combien y a-t-il d'hommes qui se servent du
+magnétisme puissant d'un coeur passionné pour élever et agrandir l'âme
+de celles qu'ils aiment? combien y a-t-il de femmes qui se servent de la
+sublimité que porte leur regard pour ennoblir l'homme qui s'agenouille
+devant elles en son coeur?
+
+
+
+V
+
+Quand les hommes comprendront la puissance divine de l'amour, la vraie
+famille, la Famille Nouvelle sera constituée. «Dans les phases
+primitives, pendant lesquelles la monogamie permanente se développait,
+l'union de par la loi, c'est-à-dire originairement l'acte d'achat, était
+censée la partie essentielle du mariage, et l'union de par l'affection
+était négligeable.
+
+A présent, l'union de par la loi est censée la plus importante et
+l'union par l'affection la moins importante. Un temps viendra où l'union
+par affection sera censée la plus importante et l'union de par la loi la
+moins importante, ce qui vouera à la réprobation les unions conjugales
+où l'union par affection sera dissoute.»[21]
+
+La femme, dans la société nouvelle, jouira d'une indépendance complète;
+elle ne sera plus soumise même à un semblant de domination ou
+d'exploitation; elle sera placée vis-à-vis de l'homme sur un pied de
+liberté et d'égalité absolues. Son éducation sera la même que celle de
+l'homme, sauf dans les cas où la différence des sexes rendra inévitable
+une exception à cette règle et exigera une méthode particulière de
+développement; elle pourra, dans des conditions d'existence vraiment
+conformes à la nature, développer toutes ses formes et toutes ses
+aptitudes physiques, intellectuelles et morales; elle sera libre de
+choisir, pour exercer son activité, le terrain qui plaira le plus à ses
+voeux, à ses inclinations, à ses dispositions. Placée dans les mêmes
+conditions que l'homme, elle sera aussi active que lui. «Elle jouira de
+même que l'homme d'une entière liberté dans le choix de son amour.»[22]
+Elle aspirera au mariage, se laissera rechercher et conclura son, union
+sans avoir à considérer autre chose que son inclination. L'intelligence,
+l'éducation, l'indépendance rendront le choix plus facile et le
+dirigeront.
+
+Je ne puis ne pas reproduire ici cette page de Stuart Mill, page de
+vérité et de sagesse:
+
+«Que serait le mariage de deux personnes instruites, ayant les mêmes
+opinions, les mêmes visées, égales par la meilleure espèce d'égalité,
+celle que donne la ressemblance des facultés et des aptitudes, inégales
+seulement par le degré de développement de ces facultés; l'une
+l'emportant par celle-ci, l'autre par celle-là; qui pourraient savourer
+la volupté de lever l'une vers l'autre des yeux pleins d'admiration et
+goûter tour à tour le plaisir de se guider et de se suivre dans la voie
+du perfectionnement? Je n'essaierai pas d'en faire le tableau. Les
+esprits capables de se le représenter n'ont pas besoin de mes couleurs,
+et les autres n'y verraient que le rêve d'un enthousiaste. Mais je
+soutiens avec la conviction la plus profonde que là, et là seulement est
+l'idéal du mariage, et que toutes les opinions, toutes les coutumes,
+toutes les institutions, qui en entretiennent un autre, ou tournent les
+idées et les aspirations qui s'y rattachent, dans une autre direction,
+quel que soit le prétexte dont elles se colorent, sont des restes de la
+barbarie originelle. La régénération morale de l'humanité ne commencera
+réellement que le jour où la relation sociale la plus fondamentale sera
+mise sous la règle de l'égalité, et lorsque les membres de l'humanité
+apprendront à prendre pour objet de leurs plus vives sympathies un égal
+en droit et en lumières.»
+
+C'est l'homme et la femme libres qui fonderont la Famille Nouvelle;
+c'est la Famille Nouvelle basée sur l'égalité et l'amour qui établira la
+Société Nouvelle. Il ne faut pas se borner à l'amour étroit de la
+patrie, il faut être attaché à l'humanité tout entière dans laquelle
+nous sommes tous compris. On croit que, dès qu'on a servi son pays, on a
+fait un acte méritoire, comme si la justice absolue en elle-même devait
+se plier à nos exigences de clocher plus ou moins étendu: la justice est
+en son essence universelle et inaltérable.
+
+«L'Eglise n'a ni limites ni enceinte. Son plancher est la terre
+verdoyante, les bruyères, les pins, le fjord et la mer.»[23]
+
+La famille nouvelle rendra la société cosmopolite et internationale
+parce que la solidarité humaine n'a pas de frontières et, ce qui
+s'appelle justice dans le nord ne peut pas se nommer infamie dans le
+midi; les frontières sont un obstacle à la marche des idées, au
+développement des sentiments humanitaires. Elle détruira la guerre et
+anéantira la production des canons, elle supprimera le paupérisme, honte
+de l'humanité civilisée, elle fera disparaître les parasites, ceux qui
+vivent du travail d'autrui, elle décrétera l'inviolabilité de la vie
+humaine et abolira la peine de mort. Le coupable est souvent un malade
+qu'il faut guérir, un malheureux qu'il faut moraliser, instruire ou
+consoler. La peine de mort est un acte immoral préjudiciable à la
+société; il faut le rappeler sans cesse à la conscience publique. Le
+bien ne résulte pas de la répétition du mal. «La peine de mort est un
+meurtre, un meurtre absolu, c'est-à-dire la négation souveraine des
+rapports moraux entre les hommes.»[24] La peine de mort est non
+seulement contraire aux principes de la morale, elle est aussi la
+négation même du droit humain.
+
+C'est la Famille Nouvelle qui établira l'équilibre social, elle
+réveillera les peuples, elle leur fera comprendre leur force, leur
+mission.
+
+ROSMER.--Je veux faire comprendre au peuple sa vraie mission.
+
+KROLL.--Quelle mission?
+
+ROSMER.--Celle d'ennoblir tous les hommes.
+
+KROLL.--Tous!
+
+ROSMER.--Du moins, un aussi grand nombre que possible.
+
+KROLL.--Par quels moyens?
+
+ROSMER.--En affranchissant les esprits et en purifiant les volontés.
+
+KROLL.--Tu veux les affranchir? Tu veux les purifier?
+
+ROSMER.--Non, je veux seulement les réveiller. C'est à eux d'agir
+ensuite.
+
+KROLL.--Et tu les crois en état de le faire?
+
+ROSMER.--Oui.
+
+KROLL.--Par leur propre force?
+
+ROSMER.--Oui, par leur propre force. Il n'en existe pas d'autre; je veux
+faire appel à tous, tâcher d'unir les hommes en aussi grand nombre que
+possible. Je veux vivre et employer toutes les forces de mon être à ce
+but unique: l'avènement de la vraie souveraineté populaire.[25]
+
+Et c'est par amour qu'on réveillera les peuples! Car le sens moral du
+genre humain, c'est l'amour. Une seule larme de tendresse au bord de la
+paupière mi-close suffit pour purifier le coeur d'un homme. L'amour,
+c'est non point l'union des sexes, mais l'union des âmes; toute autre
+idée de l'amour en fausse la nature, l'affaiblit, la déprave.
+
+L'âme humaine individuelle est complète par elle-même et n'a nul besoin
+d'un complément extérieur pour constituer sa personnalité. Mais à cause
+même de sa grandeur, elle est appelée à rayonner dans toutes les
+directions de la vie, à s'universaliser au moyen de l'amour. C'est par
+amour que tout être humain est appelé à conserver et à épurer, à
+multiplier et à répandre les trésors de grâce et de tendresse déposés
+par la nature au coeur de chacun et destinés à atteindre de nouveaux
+développements. L'esprit de famille est la force créatrice de
+l'affection pure qui, établie entre les êtres de sexe différent, s'étend
+à tous les êtres humains.
+
+C'est la toute-puissance de l'amour de la famille, âme éternelle de
+l'univers, qui conduit à l'amour de l'humanité.
+
+
+NOTES:
+
+[1] Le 20 mai 1867, J.-S. Mill demanda, en plein Parlement, la
+substitution du mot _personne_ au mot _homme_.
+
+[2] Bebel. _La femme dans le passé, le présent, l'avenir._ Préface.
+
+[3] J.-S. Mill. _Lettres inédites_, p. 266.
+
+[4] La loi norvégienne du 29 juin 1888 «sur le régime des biens entre
+époux», est un remaniement complet et hardi de l'ancienne législation
+matrimoniale, c'est une véritable révolution dans la condition générale
+de la femme mariée. Le principe de cette loi est la liberté des
+conventions matrimoniales, il donne à la femme mariée la même capacité
+qu'à la femme non mariée. La femme a le droit juridique, même lorsqu'il
+y a communauté, de disposer exclusivement de ce qu'elle gagne. Ses biens
+sont soustraits à l'extinction des dettes contractées par le mari, sans
+son consentement. Cette innovation a introduit un peu plus de justice
+dans la communauté, qui, bien entendu, reste la même dans sa composition
+et continue à comprendre les profits du mari comme ceux de la femme.
+
+[5] Ibsen. _John-Gabriel Borckman_.
+
+[6] Ibsen. _Brand_.
+
+[7] _Hedda Gabler_.
+
+[8] _Le petit Eyolf_.
+
+[9] _Quand nous nous réveillerons d'entre les morts_.
+
+[10] Ibsen.
+
+[11] Ibsen, _Maison de poupée_.
+
+[12] Ibsen. _Rosmersholm_.
+
+[13] On reproche à Ibsen d'abuser, dans ses pièces, des suicides. Dans
+le théâtre, le suicide est un moyen banal pour se débarrasser des
+personnages qui gênent. Mais il faut remarquer que le nombre des
+suicides est fort élevé en Scandinavie. Le Danemark présente le chiffre
+de 264 suicides, la Norvège de 74,5 et la Suède de 84, par million
+(Emile Durkheim, _le Suicide_). Après la première d'Hedda Gabler à
+Christiania, une jeune fiancée de dix-huit printemps se donna la mort
+pour «mourir en beauté». Les Scandinaves aiment à citer les vers de
+Shelley:
+
+ «The good die first
+ and those whose hearts are dry as summer dust,
+ Burn to the socket!»
+
+Les bons meurent les premiers et ceux dont le coeur est sec comme la
+poussière d'été se consument jusqu'au bout _(Alastor ou le génie de la
+solitude_).
+
+Les anciens Scandinaves avaient horreur de la mort naturelle, la mort
+sur la paille, _Stvaadaed_, suivant l'énergique expression de leur
+langue. D'après leur dogme religieux, nul n'était admis dans le
+Valhalla, s'il n'était mort de mort violente. Ceux qui n'avaient pu
+succomber glorieusement sur le champ de bataille se tuaient ou se
+faisaient tuer. Un genre de mort qu'ils choisissaient volontiers,
+c'était la pendaison, Hadding se pend en présence du peuple assemble.
+Signé se pend avec les jeunes vierges, ses compagnes, pour suivre
+Hagbart, son fiancé, dans la tombe. D'autres se précipitaient du haut
+d'un rocher. On montre encore aujourd'hui, en Suède, quelques-uns de ces
+rochers que d'antiques suicides ont rendus célèbres. Certains héros,
+surtout ceux qui s'étaient illustrés dans les expéditions maritimes,
+comme Sigurd King, par exemple, montaient sur leur vaisseau après y
+avoir mis le feu et le lançaient à pleines voiles à travers les flots.
+Le culte des morts et les soins donnés aux tombes sont très touchants en
+Norvège: lors des enterrements tout le voisinage se réunit dans la
+maison mortuaire pour chanter des cantiques et accompagner le corps au
+champ de repos.
+
+[14] Ibsen. _Rosmersholm_: Rébecca West.
+
+[15] Ibsen. _Comédie de l'amour_: Svanhild.
+
+[16] Ibsen. _La Comédie de l'amour_.
+
+[17] _Ibid_.
+
+[18] Alfred de Musset.
+
+[19] Diamandy. _Dépopulation et repeuplement_. Bulletin de la Société
+d'Anthropologie. Séance du 4 juin 1891.
+
+[20] Ibsen. _La Dame de la mer_, Ellida.
+
+[21] Herbert Spencer. _Sociologie_, t. II, p. 410, trad. française.
+Paris, F. Alcan.
+
+[22] Bebel. Ouvrage cité.
+
+[23] Brand.
+
+[24] V. Soloviov. _Pravo i nravstvennoste_, p. 83. St-Pétersbourg, 1897.
+
+[25] Ibsen, _Rosmersholm_.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CONCLUSION
+
+
+I
+
+Les idées d'Ibsen sont-elles originales, sont-elles bien à lui? En
+France, on veut voir les origines et les racines de son théâtre dans le
+romantisme français. M. Jules Lemaître revendique nettement pour George
+Sand la paternité des idées du poète norvégien. D'ailleurs, le très
+subtil auteur des _Contemporains,_ avec une franchise que l'on
+souhaiterait souvent voir appliquée aux autres domaines, avoue qu'il
+critique et compare les auteurs d'après «des lectures forcément un peu
+lointaines et sur les images simplifiées qui, d'elles-mêmes, à la suite
+de ces lectures, se sont déposées en lui».[1]
+
+M. G. Larroumet ne nie pas l'influence du romantisme français sur
+l'auteur de _Brand_, mais plus bienveillant pour lui que M. Jules
+Lemaître, il constate que «le caractère de l'homme, l'état intellectuel
+et moral de son pays, la marche de la littérature européenne semblent
+avoir contribué à cette oeuvre dans des proportions à peu près
+égales».[2]
+
+Or, pour avoir le coeur net, M. Georges Brandès demanda à Ibsen s'il
+avait subi l'influence de George Sand: «Je déclare sur mon honneur et
+ma conscience, répondit celui-ci, que jamais de ma vie, ni dans ma
+jeunesse, ni plus tard, je n'ai lu un seul livre de George Sand. J'ai
+commencé une fois la lecture de _Consuelo_ en traduction[3], mais l'ai
+mis tout de suite de côté, parce que ce roman me parut le produit d'un
+dilettantisme philosophique. Il est possible qu'en cela je me sois
+trompé, mais je n'en avais lu que quelques pages.»[4]
+
+Cela ne diminue point l'influence de l'auteur d'_Indiana_ sur les
+écrivains européens. Elle fut immense. A certaine époque on disait: «le
+siècle de George Sand» comme on disait: «le siècle de Byron ou de Hugo.»
+Henri Heine trouve que les écrits de Sand «incendièrent le inonde
+entier, illuminant bien des prisons, où ne pénétrait nulle consolation;
+mais, en même temps, leurs feux pernicieux dévorèrent les temples
+paisibles de l'innocence».[5]
+
+Le biographe russe de George Sand, Mme Tsebrikov, prétend que
+toute la génération russe des années 1830-1840 a grandi sous l'influence
+de Sand.[6]
+
+«George Sand, écrivit en 1876 Dostoïevsky[7], est l'un des esprits qui
+prévoient un meilleur avenir pour l'humanité. J'eus pour elle une grande
+admiration dans ma jeunesse, ses romans me servaient d'école
+démocratique. Son influence sur mon développement intellectuel fut
+énorme.»
+
+M. Emile Faguet[8], pour trancher le grave problème de l'influence de
+Sand sur Ibsen, remarque avec beaucoup de justesse que si le poète
+Scandinave n'a pas lu l'auteur de _Lélia_, cela ne prouve pas qu'il n'en
+ait pas connu l'esprit. Il est certain qu'on peut connaître, subir et
+répéter les idées de penseurs dont on ignore les oeuvres. C'est une des
+manifestations de la loi générale des choses que M. Tarde appelle
+_Répétition universelle_.[9] La science de la vie se compose de la
+répétition incessante des mêmes cellules, se groupant sous diverses
+apparences et se reproduisant à l'infini, depuis le jour où la vie est
+apparue dans le monde. Cette répétition se réalise dans tous les ordres
+de faits. Dans le monde purement physique, ce sont les vibrations
+lumineuses, calorifiques, etc., qui se répètent. Dans le monde
+organique, il y a la répétition héréditaire et dans le monde social, la
+répétition imitative. Les lois de cette _Répétition universelle_ que
+Tarde applique surtout aux phénomènes sociaux peuvent absolument être
+appliquées au monde des idées. Tout se répète dans la vie, dans le
+domaine des abstractions comme dans le domaine des réalités, dans le
+monde des faits comme dans celui des pensées. Cependant, pour adapter
+une idée, la répéter et la faire sienne, il faut en avoir déjà porté en
+soi les germes. La matière capable de développer ces germes est puisée
+généralement à la source la plus proche. Or, le penseur danois Soren
+Kjerkegaard[10] offrait à Ibsen une source d'idées qui répondait à
+merveille à son propre tempérament, à ses tendances, à ses aspirations.
+Si Ibsen a subi l'influence de quelqu'un, c'est à coup sûr celle de
+Kjerkegaard.
+
+«Le monde nouveau découvert par Kjerkegaard était une idée: l'individu.
+Ce fut le diamant précieux qu'il offrit à son temps. En une époque où
+régnait la doctrine du juste milieu, c'était grand et noble de lancer le
+mot «l'individu» et de vouloir convaincre le monde que la race dégénérée
+pouvait, grâce à l'individu, redevenir une humanité sincère.»[11]
+
+Cette théorie est la base même de l'oeuvre d'Ibsen. Mais s'il a pris
+chez Kjerkegaard le principe de ses drames, il ne l'a pas répété
+servilement, il l'a élargi, l'a développé, l'a vivifié, lui a communiqué
+la forte originalité de son esprit, la vivacité de son imagination
+poétique et la profondeur de son _moi_.
+
+«Il n'arrive rien de nouveau dans le monde et pourtant rien ne s'y
+répète, car notre vision change et modifie le sens de nos actes. Un même
+acte se transfigure quand notre oeil régénéré s'ouvre à une vision
+nouvelle.»[12] Nous ignorons les origines de l'univers, nous ne pouvons
+jamais savoir au juste à quel champ d'idées nous avons glané, à qui
+attribuer la paternité de telle ou de telle pensée, ni qui de qui subit
+l'influence. Qui jamais nous dirait sur quel point du globe la pensée
+s'est montrée pour la première fois et à quelle distance de nous dans
+la suite des siècles! La pensée, c'est l'âme humaine à travers la
+sublime grandeur de la nature et des âges.
+
+Il est aussi impossible de rechercher les influences sous lesquelles
+Ibsen a conçu son théâtre, s'il dérive de George Sand ou de Kjerkegaard,
+qu'il serait téméraire de déterminer l'école à laquelle il appartient.
+A force de classer les écrivains, les penseurs, les artistes, les hommes
+politiques, par groupes, écoles, partis, chapelles, on oublie souvent
+d'étudier leurs idées, leurs oeuvres. Qu'importe aux ouvriers, aux
+misérables qui meurent de faim, que les ministres soient pris dans le
+centre ou dans l'extrême-gauche, si leur condition reste la même? Que
+nous importe à quelles écoles appartenaient les Platon, les Spinoza, les
+Michel-Ange, si l'influence de leurs oeuvres est immense? «Qu'est-ce que
+des écoles en comparaison des peuples! Elles ne comptent pas, pour ainsi
+dire, dans l'histoire de l'humanité, et c'est une délicate affaire
+d'érudition que de constater leurs noms et les phases de leur existence.
+Une doctrine philosophique n'a de valeur réelle que pour celui qui se
+l'est faite, et pour ceux qui veulent bien la lui emprunter. Ils sont
+toujours en une minorité imperceptible, parce que la gloire de la
+philosophie est ailleurs que dans la multitude de ses adhérents.»[13]
+Il est tout à fait impossible de classer Ibsen au point de vue de ses
+idées. L'homme étrange qui exerce une influence puissante sur la pensée
+moderne et sur la vie morale de l'Europe entière, n'appartient à aucune
+école; comme Brand, il est _lui-même_. La philosophie de son théâtre
+est bien sienne. D'après Sénèque, philosopher, c'est apprendre à
+mourir.[14] Pour Ibsen, philosopher, c'est apprendre à vivre. Vie, rêve,
+réalité, désir, vision, amour, joie, souffrance, tous les ressorts de
+l'âme humaine sont synthétisés chez lui en: Volonté, Idéal, Bonheur.
+
+Qu'est-ce que le bonheur? Bien des gens ne savent pas distinguer le
+plaisir du bonheur; le plaisir n'est pas un élément essentiel du
+bonheur. «Le bonheur, dit Rosmer[15], c'est la pureté de conscience, ce
+sentiment qui donne à la vie un charme inexprimable, le plus calme, le
+plus joyeux de tous.»
+
+«Conscience! conscience! instinct divin, immortelle et céleste voix,
+guide assuré d'un être ignorant et borné, mais intelligent et libre;
+juge infaillible du bien et du mal, qui rend l'homme semblable à Dieu!
+C'est toi qui fais l'excellence de sa nature et la moralité de ses
+actions; sans toi je ne sens rien en moi qui m'élève au-dessus des
+bêtes, que le triste privilège de m'égarer d'erreurs en erreurs à l'aide
+d'un entendement sans règle et d'une raison sans principe.»[16]
+
+Le bonheur vrai et durable est un état permanent de l'âme, résultant
+d'une conscience pure, dépendant en grande partie de la volonté et plus
+indépendant des circonstances que ne le croit le vulgaire. Le bonheur
+existe; comme la pensée, il n'a pas besoin de palais: l'âme humaine lui
+suffit. L'homme le plus heureux est celui qui ne se rend pas compte de
+son bonheur.
+
+
+
+II
+
+«Si savantes et si profondes que puissent être les spéculations morales,
+elles ne sont vraiment dignes de ce nom que si elles aboutissent à des
+conclusions très simples, propres à être offertes à toutes les
+intelligences et à toutes les volontés.»[17]
+
+_Se posséder pour se donner_, telle est la formule simple qui ressort de
+l'oeuvre d'Ibsen. L'homme le plus pauvre est celui qui ne se possède
+pas. Se posséder pour se donner, telle est la loi morale et sociale de
+l'activité humaine. Ce n'est pas là le principe de l'individualisme. Il
+serait donc faux de dire qu'Ibsen est individualiste. Le mot
+«individualisme» ne peut être appliqué à sa façon de comprendre la vie,
+les hommes et les choses. Seul le mot allemand «Selbstbewusstsein»
+l'exprime peut-être assez exactement. Ibsen ne défend pas
+l'individualisme, mais l'individualité; ce sont là deux termes presque
+opposés l'un à l'autre. L'individualisme rapporte tout à soi;
+l'individualité consiste seulement à vouloir être soi afin d'être
+quelque chose, à réaliser, sous une forme individuelle et par là même
+avec plus d'énergie, les caractères généraux de l'humanité. Être
+individuel, c'est être _soi-même_, c'est être propriétaire de ses
+opinions, de ses sentiments, de tout son être, au lieu d'en être
+simplement locataire.
+
+D'après Ibsen, pour affronter l'orage dont le grondement se rapproche
+d'heure en heure, pour résoudre plusieurs de ces innombrables questions
+qui se posent toujours plus impérieusement à l'homme qui veut le bien de
+tous, autant que son bien propre, il est de plus en plus évident qu'il
+faut commencer par l'individu; c'est l'individu affranchi, libre, ayant
+conscience de sa volonté, de ses droits et de ses devoirs, qui
+entreprendra une réforme profonde de la société.
+
+Le poète Scandinave peut dire avec Vinet: «C'est dans l'intérêt de la
+société que je plaide pour l'individualité. Je veux l'homme complet,
+spontané, individuel, pour qu'il se soumette en homme à l'intérêt
+général. Je le veux maître de lui-même, afin qu'il soit mieux le
+serviteur de tous. Je réclame sa liberté intérieure au bénéfice de la
+puissance qui prétend s'imposer à elle. La justice et la raison, lois
+universelles, sont les souveraines dont l'individualité doit assurer et
+relever le triomphe.»[18]
+
+Nous sommes non seulement des exemplaires de l'humanité, d'une nation,
+d'une famille, nous sommes, avant tout, _des hommes_; chacun de nous a
+son individualité non seulement native, mais voulue, acquise, morale et
+intellectuelle. L'homme n'est pas tout entier dans l'individu, il n'est
+complet que dans l'individu associé à la grande famille humaine. Mais
+l'homme, ayant conscience de lui-même, s'associe plus consciemment à
+l'humanité. Plus notre individualité se précise, s'accroît, plus elle
+profite non seulement à nous, mais à tous. Plus il y a dans une société
+d'hommes libres, instruits et moraux, plus cette société est libre,
+instruite et morale. Une société, d'où l'individualité est bannie, n'est
+pas sociale, n'est pas humaine: elle ignore les principes mêmes du
+Souverain Bien. «Le bien général n'est _général_ que parce qu'il
+embrasse le bien de tous les individus sans exception,--autrement il ne
+serait que le bien d'une majorité. Certes, il ne s'ensuit pas que le
+bien général soit la simple somme arithmétique de tous les intérêts
+particuliers pris séparément, ni qu'il embrasse la sphère de liberté
+illimitée de chaque individu, ce qui, à son tour, serait une
+contradiction, car ces sphères pourraient s'entrenier et le font
+effectivement.»[19]
+
+Or, en limitant, fidèle à son principe, les tendances et intérêts
+individuels, le bien général ne peut supprimer l'homme libre, sujet du
+droit souverain, en lui enlevant la possibilité d'agir librement. Par
+son idée même le bien général embrasse aussi le bien de l'individu, et
+quand il le prive de la liberté d'action, ce bien général fictif cesse
+d'être un bien pour lui et, descendant du général au particulier, il
+perd le droit d'entraver la liberté personnelle.
+
+La personnalité humaine doit être sacrée. «Quiconque, dit Lacordaire,
+excepte un seul homme dans la réclamation du droit, quiconque consent à
+la servitude d'un seul homme blanc ou noir, ne fût-ce que par un seul
+cheveu de sa tête injustement lié, celui-là n'est pas un homme sincère
+et ne mérite pas de combattre pour la cause sacrée du genre humain.»
+
+Non moins sacrée est la liberté de l'individu. Il a le droit de dire:
+«Je veux m'associer à la société non parce qu'elle me l'ordonne, mais
+parce que ma conscience, ma volonté, mon intelligence, ma pensée, me le
+commandent.»
+
+Comme la science, les aspirations humaines n'ont pas de limites; comme
+toute découverte scientifique en engendre une nouvelle, toute aspiration
+humaine satisfaite en appelle une autre; savoir toujours davantage,
+pouvoir toujours davantage, c'est là la grandeur de l'homme, c'est là la
+source du vrai progrès, c'est là l'idéal, et personne n'a le droit de le
+limiter. Si la morale prescrit souvent à l'homme de se vaincre, elle ne
+lui ordonne jamais de se mutiler. Il faut que l'homme reste lui-même.
+«Plus l'individu se perfectionne, plus il est lui-même, plus étroitement
+il s'unit à l'humanité. Chacun de nous doit en réfléchir en lui-même les
+douleurs, les progrès, les espérances. Au terme, chacun de nous
+retrouvera dans sa propre conscience l'histoire entière de l'humanité.
+Aussi dans la nature, l'individualité semble être une forme suprême,
+dans l'histoire, une transition et un moyen. Elle est la manière de
+passer de l'unité abstraite, inorganique, purement naturelle, à une
+unité concrète, organique et libre. L'unité sentie et voulue, l'unité
+sociale en un mot, telle est la seule forme de vie qui convienne à la
+créature dont l'essence est liberté. Obstacle et moyen à la fois, parce
+que le mal l'a souillée, dans sa signification primitive et pure,
+l'individualité est un moyen d'atteindre l'unité libre, l'unité vraie,
+l'unité voulue, l'unité morale, l'unité de la communion, et pour tout
+dire en un mot: l'amour!»[20]
+
+Tant que les consciences individuelles ne seront pas prêtes à recevoir
+la Vérité, à comprendre la Justice, aucun renversement de gouvernement,
+aucun changement d'écoles, d'idées, ne servira à rien. C'est la
+conscience individuelle qu'il faut délivrer, c'est la conscience
+individuelle qu'il faut rendre apte à concevoir l'Idée de la solidarité
+humaine.
+
+L'oeuvre d'Ibsen n'est pas anti-sociale. Elle se résume dans les paroles
+de Kant: «N'agis que selon la maxime qui puisse devenir règle
+universelle. Agis de sorte que soit en toi, soit chez les autres, tu
+traites l'humanité comme but et jamais comme moyen.»[21]
+
+Toucher aux mensonges, démontrer leurs effets désastreux et en chercher
+le remède ne peut pas être considéré comme oeuvre anti-sociale. La lutte
+du pauvre contre le riche, du faible contre le fort n'est pas la lutte
+du droit individuel contre le droit social, mais la revendication du
+droit à l'existence contre l'usurpation de ce droit.
+
+-A son insu, qu'il le veuille ou non, qu'il y consente ou non, l'auteur
+de cette oeuvre immense et étrange est de la forte race des écrivains
+révolutionnaires. Il va droit au but. Il saisit corps à corps la société
+moderne; il arrache à tous quelque chose, à ceux-ci un cri, à ceux-là un
+masque; il fouaille le vice, il dissèque la passion; il creuse et sonde
+l'homme, l'âme, le coeur, les entrailles, le cerveau, l'abîme que chacun
+a en soi....[22]
+
+Et tout cela au nom de la Vérité. Ibsen ne défend aucun parti. Il sert
+les adversaires de l'ordre social actuel autant que ses adhérents. Il ne
+cherche pas à faire prévaloir telle ou telle solution, mais à provoquer
+loyalement le libre jugement du lecteur. «Avec l'admirable honnêteté de
+son esprit et de son art, Ibsen laisse à chacun de nous la liberté de
+conclure selon la nature de son âme et de son intelligence, heureux
+seulement s'il fait vivre et travailler l'une et l'autre.»[23] Farouche
+ou railleur, qu'il fasse saigner le ridicule, qu'il détruise un
+mensonge, qu'il dénonce une injustice, c'est toujours un cri franc et
+brave, plein de sentiments altruistes, plein aussi d'espérances de temps
+meilleurs.
+
+Car Ibsen n'est pas pessimiste. «Ma pensée est amère quand elle n'est
+pas triste,»[24] dit-il, mais cette amertume et cette tristesse sont des
+gouttes cristallisées dans l'atmosphère de l'exil. «Chaque goutte qui
+tombe de lui est lourde et forte comme une goutte d'élixir ou de
+poison,»[25] mais toujours enivrante comme une goutte de parfum. Ibsen
+ne laisse jamais le spectateur ou le lecteur sous l'impression d'idées
+pessimistes. L'oeuvre du Solitaire Scandinave dit: «Il ne faut pas
+broyer du noir. Si la vie est mauvaise, il ne dépend que de nous de
+l'améliorer,» et elle nous en indique les moyens: la Liberté, la
+Volonté.
+
+«JULIEN.--Pourquoi ai-je été créé?
+
+LA VOIX.--Pour servir l'esprit.
+
+JULIEN.--Quel est mon rôle?
+
+LA VOIX.---Tu dois fonder le règne universel.
+
+JULIEN.--Et par quel chemin?
+
+LA VOIX.--Par celui de la liberté.
+
+JULIEN.--Et par quel pouvoir?
+
+LA VOIX.--Par la volonté.»[26]
+
+Montrer aux hommes un avenir meilleur, c'est leur inspirer la volonté de
+le réaliser: c'est là la gloire d'Ibsen.
+
+
+
+III
+
+La société actuelle, malgré tous les progrès accomplis, n'est qu'un
+chaos où l'harmonie fait défaut; l'humanité est encore dans les limbes
+et à l'état rudimentaire, dans un état social incomplet et faux où la
+liberté et la justice n'existent pas. Des hommes y meurent de faim à
+côté des élégances portées à un raffinement de luxe inouï, le nombre des
+suicides et des victimes sociales, dits criminels, va en augmentant.
+Tout le monde sent que cet état de choses ne peut plus durer longtemps:
+un changement devient de plus en plus urgent. Dans son appel éloquent
+adressé à la bourgeoisie, Louis Blanc disait: «Une révolution sociale
+doit être tentée. L'ordre social actuel est trop rempli d'iniquités, de
+misères et de servitudes pour pouvoir durer longtemps. Il n'est personne
+qui n'ait intérêt, quelle que soit sa position, son rang, sa fortune, à
+l'inauguration d'un nouvel ordre social. Il est possible, il est facile
+même d'établir cette révolution pacifiquement.»[27]
+
+La vérité, même dure et pénible, est toujours plus salutaire qu'une
+erreur ou un mensonge agréable; jetée dans le courant des opinions et
+des moeurs, elle est discutée, propagée, vulgarisée, finit à la longue
+par pénétrer insensiblement les masses. Les vérités grandissent, se
+répètent et se complètent chaque jour; on finit par les entendre et les
+comprendre. L'appel de Louis Blanc, après plus d'un demi-siècle,
+commence à réveiller des consciences. Partout, dans tous les pays, dans
+toutes les classes, on sent le besoin de renouveler et d'élargir les
+principes dont on était depuis trop longtemps prisonnier. La société
+actuelle, existant encore sous le nom de civilisation, s'écroule de
+toutes parts: un cataclysme social devient inévitable. Les plus
+réfractaires eux-mêmes sont entraînés dans le tourbillon que soulève et
+agite le problème social. Pour secouer l'indifférence générale, il a
+fallu que la perception du péril devint claire et saisissante. Tout le
+monde comprend aujourd'hui qu'il ne suffit pas d'ignorer un danger pour
+le conjurer et que le meilleur moyen de s'y soustraire est de le
+regarder en face et de prendre les mesures que suggère la raison. Une
+profonde révolution se prépare, elle est lente mais irrésistible, elle
+ronge les édifices déjà prêts à tomber.
+
+Certes, les individus comme les nations croient toujours vivre à la fin
+d'un monde ancien et au commencement d'un monde nouveau.
+
+Le présent pour chaque homme est une époque de transition. Mais nous
+assistons aujourd'hui effectivement à une de ces phases de
+transformation si rares dans l'histoire du monde. «Il n'a pas été donné
+à beaucoup de philosophes, durant le courant des âges, de vivre au
+moment précis où se formait une idée nouvelle et de pouvoir, comme
+aujourd'hui, étudier les degrés successifs de sa cristallisation.»[28]
+
+Le dénouement du grand drame social qui se joue sous nos yeux est
+peut-être prochain. Les vieilles formes n'existent plus, et le retour
+aux Religions du passé est impossible.... Loin, à l'horizon, on voit
+déjà poindre l'aube d'une Religion Nouvelle: _le Socialisme._ Les petits
+et les humbles, les déshérités et les victimes de la société actuelle,
+tous ceux qui peinent et souffrent, tournent leurs regards vers cette
+aube lointaine, et ils croient y voir des rayons d'Espoir.... Et l'aube
+grandit, et sa lumière augmente....
+
+La religion définitive de l'humanité sera la conscience individuelle:
+nul besoin de Gouvernement ni d'Etat.[29] Le socialisme n'est qu'une
+étape très avancée, nous conduisant vers cet Idéal. Son rôle n'en est
+pas moins très grand. Il est impossible à l'heure actuelle de ne pas se
+rendre compte des proportions immenses de son développement.
+
+Les idées socialistes sont discutées maintenant comme dignes de
+considération, non seulement dans les cercles politiques, mais dans tous
+les milieux.
+
+Et le socialisme, comme toute Vérité Nouvelle, s'avance encore
+lentement: «La vérité ne peut faire vite son chemin; ses pas seraient
+trop peu sûrs s'ils étaient rapides. Tout est faible à l'origine. Le
+nombre des apôtres est toujours bien petit, non pas seulement parce que
+les apôtres sont exposés à être des martyrs, mais parce que la lumière,
+quand elle se lève, n'est jamais aperçue que par quelques yeux.»[30]
+
+En Allemagne, le parti socialiste comptait, en 1894, 1 600 000 voix; en
+1898, il en réunit 2 600 000. En France, les socialistes avaient obtenu
+en 1889, 91 000 voix; en 1893, ils en ont réuni 600 000 et en 1898 près
+de 800 000.
+
+Au moment même où nous écrivons ces lignes une union profonde, franche
+et solide succède aux dissentiments qui divisaient divers groupes
+socialistes. Cette union rendra le socialisme français plus fort, plus
+puissant. Sans décider si le socialisme est ou non la solution des
+problèmes urgents de l'humanité souffrante, il faut être aveugle pour ne
+pas voir que les idées socialistes qui montent, sont des forces
+vivantes, appelées à jouer un rôle considérable dans la transformation
+de la société qui se prépare.
+
+L'idée sociale pénètre partout, elle éveille, elle fortifie les
+aspirations. Les espérances qu'on fonde sur le socialisme font naître de
+grands devoirs pour ceux qui le mènent. L'heure est décisive. Il faut
+qu'ils évitent, dès leur premier pas, toute équivoque. C'est une erreur
+que de se dire: il faut aimer ce qu'on a quand on n'a pas ce qu'on aime.
+Il faut que les socialistes rejettent la vieille formule qui gouvernait
+jusqu'à présent le monde: «Ote-toi, que je m'y mette», et que tout dans
+leur action soit franc, net et clair. La science de la répression est au
+bout de son rouleau, et ce n'est pas la Force que les socialistes
+doivent considérer, comme «accoucheuse des sociétés», mais la
+Solidarité. La solidarité n'est possible qu'entre égaux. Ni préjugés, ni
+passions, mais la Raison, la Justice et l'Egalité doivent être les armes
+du socialisme. Il ne doit être ni une formule, ni un parti, mais un
+principe. Il ne doit être ni Allemand, ni Français, ni Russe, mais
+simplement humanitaire. Son rôle, c'est d'établir l'égalité sociale de
+tous les êtres, quelle que soit leur origine, leur race, leur sexe.
+«Tant que le cosmopolitisme ne sera pas, le régime socialiste est
+impossible à établir.»[31] C'est vers le cosmopolitisme, vers
+l'universalisme que le socialisme doit viser. Qu'il se dépouille de son
+caractère étroit de secte ou de parti, qu'il apparaisse à tous comme le
+réveil de l'humanité souffrante.
+
+Si le socialisme est l'opposé de l'individualisme, il ne doit pas
+exclure _l'individualité_. Ne rejetons pas de la conception sociale de
+la vie humaine l'idée de l'individualité consciente. Si l'objet de la
+conscience est l'unité, la société, l'humanité; l'individualité est la
+forme de la conscience, la forme de la volonté, la forme de l'homme.
+
+La suppression de la personnalité implique la suppression de la
+conscience individuelle, sans laquelle il n'y a point de conscience
+nationale, de conscience humaine.
+
+Laissons l'homme évoluer indépendamment. La perte de la personnalité est
+plus grave que la perte de la vie.
+
+La justice du socialisme doit être égale pour tous les individus sans
+aucune exception, cette justice doit être idéale et supérieure, qui
+donnerait à chacun au moins un minimum de bien-être et de bonheur.
+L'humanité ne peut avoir d'autre loi que celle de la Justice. «La
+justice est le seul critérium vrai dans l'application des choses
+humaines. La justice est le ferment du corps social.»[32]
+
+Le socialisme, comme l'économie politique, sans justice, sans morale,
+est une chimère. La justice ne doit oublier personne, ni celui qui
+peine, ni celui qui pense, ni le mineur enfoui sous le sol qui, privé de
+la lumière du jour et des gais sourires du soleil, expose sa vie au feu
+du grisou, à l'éboulement des rocs; ni le laboureur courbé sur son dur
+sillon, au front baigné de sueurs; ni le proscrit qui ne sait où reposer
+sa tête douloureuse. Un peu plus de tendresse aussi pour ceux qui
+planent dans les hautes régions de la science, pour ceux qui cherchent à
+résoudre des problèmes divers, qui méditent sur les droits, les devoirs,
+le but de notre existence, qui cherchent la réalisation du Beau et du
+Vrai. N'épuisons jamais leur courage. Eloignons d'eux tout obstacle
+capable de ralentir leur libre développement, laissons-les se
+recueillir en paix, ne troublons pas leur repos; leurs pensées font
+naître des étincelles qui illuminent souvent l'humanité entière.
+
+Que les socialistes travaillent, agissent sans trêve, qu'ils préparent
+les voies de l'Avenir, qu'ils se disent avec Oernulf[33]:
+
+«Ne tiens pas de discours inutile, mais que tout ce que tu diras soit
+tranchant comme la lame d'une épée»; et qu'ils n'oublient jamais les
+maximes de Brand: «Qui veut vaincre ne doit pas céder. Si tu donnes
+tout, excepté ta vie, sache que tu n'as rien donné.»
+
+
+
+IV
+
+Pour être juste, il faut dire que le mot «socialisme» ne se trouve nulle
+part dans l'oeuvre d'Ibsen, mais il en est l'aboulissant logique et
+naturel. Ibsen se contente de faire le procès de la société actuelle, de
+nous faire voir que la civilisation n'est pas encore une réalité,
+qu'elle n'est qu'une promesse. L'esprit humain n'a pas encore pris
+possession de lui-même, la justice n'est pas encore de ce monde. A
+mesure que l'empire de la force brutale diminuera, les idées humaines de
+justice et d'équité grandiront, la génération future en verra peut-être
+l'avènement.
+
+«A mesure que se poursuivra notre évolution, nous verrons plus
+clairement combien nous sommes encore loin de la réalisation de cet
+idéal d'égalité dans les conditions sociales de la lutte. Les
+générations futures se rappelleront avec surprise, et peut-être avec un
+sourire, notre idéal d'un état de société: des conditions permettant de
+tirer tout le fruit possible de la libre compétition.»[34]
+
+Soyons sincères avec nous-mêmes et avec les autres, éclairons les
+hommes, proclamons les droits, réveillons la dignité humaine, cherchons
+la Vérité, partout, en tout et toujours, ne craignons pas la lumière,
+semons les idées, semons les enthousiasmes. Les idées sont comme des
+grains confiés à la terre; elles n'attendent que la rosée et le rayon du
+soleil pour germer.
+
+«Il n'y a pas d'abîme entre le penser et l'action, du moins pour ceux
+qui ne sont pas habitués à la sophistique. La conception est déjà un
+commencement d'action.»[35]
+
+Que d'utopies, depuis que le monde existe, devenues, grâce à
+l'évolution, des réalités!
+
+«L'évolution s'est faite, la révolution ne saurait tarder. Le jour
+viendra où l'Evolution et la Révolution, se succédant immédiatement, du
+désir au fait, de l'idée à la réalisation, se confondront en un seul et
+même phénomène. C'est ainsi que fonctionne la vie dans un organisme
+sain, celui d'un homme ou celui d'un monde.»[36]
+
+L'humanité appelle des hommes vigoureux qui aident l'évolution, qui
+préparent la révolution. A l'oeuvre, si nous ne nous sentons pas
+dégénérés; unissons-nous, mettons en commun nos idées, nos forces,
+combattons pour la vérité, pour le bonheur. «L'unisson doit servir les
+plus nobles besognes et les devoirs les plus élevés.»[37]
+
+Travaillons tous au rajeunissement, au grand principe de l'unité
+humaine, réveillons les courages, éveillons les espérances.
+
+«L'espérance est une loi primitive de la raison; la logique l'impose, la
+vie l'exige. C'est par elle seule que l'esprit s'achève en faisant du
+monde un tout, dont les désaccords mêmes rentrent dans l'universelle
+harmonie, c'est par elle seule que tout se tient et se concilie, que
+l'âme s'apaise à la paix universelle, que tous les éléments de l'esprit
+et des choses s'unissent pour composer un monument grandiose dont nous
+ne contemplons pas la majestueuse ordonnance, nos yeux étant trop
+faibles pour pénétrer l'infini de l'avenir et embrasser l'immensité d'un
+regard, mais dont nous suivons les colonnes qui s'élèvent, les arceaux
+qui s'inclinent, les lignes qui toutes montent d'un même élan pour se
+rencontrer et s'unir dans des hauteurs éternellement sereines.»[38]
+Travaillons et espérons que tôt ou tard, l'heure sublime parviendra où
+selon l'expression d'Isaïe «les fers de lance seront transformés en socs
+de charrue», travaillons à l'épanouissement suprême de la Vérité, au
+rayonnement de la bonté parfaite et de l'amour universel. La fin de ce
+monde ancien ne doit être que l'aurore d'un monde rajeuni et le chaos
+des idées où se trouve la fin de notre siècle, doit être le berceau
+d'une ère nouvelle. «Dans ce désert sans fin, des palmiers courbés par
+un vent furieux et jetant de longues ombres noires, je sens des flots
+qui se soulèvent, je sens une aurore qui naît. Déjà s'éveillent toutes
+les pensées, toutes les actions à venir. Il y a des souffles, des
+tressaillements. L'heure de la renaissance a sonné. Et j'entends des
+murmures: C'est l'heure de naître et de créer!»[39]
+
+A l'oeuvre!
+
+
+NOTES:
+
+[1] _Les Contemporains_, 6e série, p. 228.
+
+[2] G. Larroumet. _Nouvelles éludes de littérature et d'art,_ p. 301.
+
+[3] Ibsen ne lit pas le français.
+
+[4] Lettre d'Ibsen à G. Brandès.
+
+[5] _Lutetia_, p. 298.
+
+[6] Mme Tsebrikov. _Georges Sand. Annales de la Patrie._ St-Pétersbourg,
+1877. Voir aussi _Georges Sand_, par Vladimir Karénine. Paris, 1899.
+
+[7] _Correspondance_.
+
+[8] _Journal des Débats_, 11 janvier et 15 mars 1897.
+
+[9] G. Tarde. _Les lois de l'imitation_.
+
+[10] 1813-1853.
+
+[11] Georges Brandès. _Soren Kjerkegaard_.
+
+[12] Ibsen. _John-Gabriel Borckman_.
+
+[13] J. Barthélémy Saint-Hilaire. _Métaphysique d'Aristote, t. I,
+préface, p. clxiii.
+
+[14] _Lettres à Lucile_.
+
+[15] Ibsen. _Rosmersholm_.
+
+[16] J.-J. Rousseau. _Profession de foi du vicaire savoyard_.
+
+[17] Emile Boutroux. _Morale sociale_, préface, p. ix.
+
+[18] _Essais de philosophie morale_, p. 172.
+
+[19] Vladimir Soloviov. _Le Droit et la Morale_ (Pravo i
+nravstvennoste), p. 87. St-Pétersbourg.
+
+[20] Ch. Sécrétan. _Philosophie de la liberté_, II, p. 223-224.
+
+[21] _Metaphysik der Sitten_, p. 52, 66. _Kritik der praktischen
+Vernunft_, p. 35 et suiv.
+
+[22] Victor Hugo. _Discours prononcé sur la tombe de Balzac,_ le 20
+avril 1850.
+
+[23] Comte Prozor. Préface à la trad. franc, de John-Gabriel Borckman.
+
+[24] M. Synnestvedt.
+
+[25] G. Brandès. _Det moderne Gjennembrunds maend_.
+
+[26] Ibsen. _Empereur et Galiléen_.
+
+[27] _L'organisation du travail_.
+
+[28] Le Bon. _Psychologie du socialisme_, p. 10. Paris, F. Alcan.
+
+[29] L'organisation sans Etat est possible. L'Etat n'a pas toujours
+existé, il y a en des sociétés sans Etat, ce qui n'empêchait pas ces
+sociétés d'avoir une organisation. L'organisation de la Grèce et de
+l'Italie primitives reposait non pas sur l'Etat, mais sur la _gens_. Des
+sociétés sans Etat ont existé jusqu'à ces derniers temps parmi les
+Indiens de l'Amérique du Nord. Tous les membres de la _gens_ indienne
+étaient égaux et libres et agissaient fraternellement entre eux (Voir le
+livre de Morgan. _Ancient society_.)
+
+[30] J. Barthélémy Saint-Hilaire. _Monde d'Aristote_, t. I, préface, p.
+viii.
+
+[31] E. Faguet. _Questions politiques_, p. 173.
+
+[32] Blanqui. _Critique sociale_, t. II, p. 58.
+
+[33] Ibsen. _Guerriers à Helgelland_.
+
+[34] Benjamin Ridot. _L'Evolution sociale_, p. 227.
+
+[35] Guyau. _Morale sans obligation ni sanction_. Paris, F. Alcan.
+
+[36] Elisée Reclus. _Evolution et Révolution_, p. 61.
+
+[37] Ibsen. Discours prononcé au Banquet du 23 mars 1898, à Christiana.
+
+[38] G. Séailles. _Du génie dans l'art_, p. 65. Paris, F. Alcan.
+
+[39] Ibsen. _Brand_, Agnès à Brand.
+
+
+ * * * * *
+
+
+BIBLIOGRAPHIE
+
+
+I
+
+L'OEUVRE D'HENRIK IBSEN
+
+
+1871.--Poésies (_Digte_).
+
+1850.--CATILINA, pièce en trois actes.
+
+1856.--LA FÊTE A SOLHOUG (_Gildet paa Solhaug_), pièce en trois actes.
+
+1857.--LA CHATELAINE INGER OESTRAAT _(Fru Inger til Oestraat_), pièce en
+cinq actes.
+
+1858.--LES GUERRIERS A HELGELAND _(Haermaendene paa Helgeland_), pièce
+en cinq actes, traduite en français par M. Trigaut-Geneste, Paris.
+Savine, 1893.
+
+1863.--LA COMÉDIE DE L'AMOUR _(Kjaerlighedens Komedie_), pièce en trois
+actes, traduite en français par de Colleville et de Zepelin. Paris,
+Savine, 1896.
+
+1864.--LES PRÉTENDANTS A LA COURONNE (Kongs-emmerne), drame en cinq
+actes, traduit en français par Trigaut-Geneste. Paris, Savine, 1893.
+
+1866.--BRAND (_Brand, Et dramatisk Digt_), poème dramatique en cinq
+actes, traduit en français par M. Prozor. Paris, Savine, 1895.
+
+1867.--PEER GYNT (_Et dramatisk Digt_), pièce en cinq actes, traduite en
+français par M. Prozor. Paris, Perrin, 1899.
+
+1869.--L'UNION DES JEUNES (_De unges forbund_), pièce en cinq actes,
+traduite en français par MM. Bertrand et de Nevers. Paris, Savine, 1893.
+
+1873.--EMPEREUR ET GALILÉEN (_Keiser og Galilaeer_), pièce en deux
+parties, traduite en français par de Casanove. Paris, Savine, 1895.
+
+1877.--LES SOUTIENS DE LA SOCIÉTÉ (_Samfundets stötter_), pièce en
+quatre actes, traduite en français par MM. Bertrand et de Nevers. Paris,
+Savine, 1893.
+
+1880.--LA MAISON DE POUPÉE (_Et dukkehjem_), drame en trois actes,
+traduit en français par M. Prozor. Paris, Savine, 1892.
+
+1881.--LES REVENANTS (_Gjengangere_), drame en trois actes, traduit en
+français par M. Prozor. Paris, Savine, 1892.
+
+1882.--UN ENNEMI DU PEUPLE (_En folkefiende_), pièce en cinq actes,
+traduite en français par MM. Chenevière et Johansen. Paris, Savine,
+1892.
+
+1884--LE CANARD SAUVAGE (_Vildanden_), drame en cinq actes, traduit en
+français par M. Prozor, Paris, Savine, 1893.
+
+1886.--ROSMERSHOLM, drame en quatre actes, traduit en français par M.
+Prozor. Paris, Savine, 1893.
+
+1888.--LA DAME DE LA MER (_Fruen fra havet_), pièce en cinq actes,
+traduite en français par M.M. Chenevière et Johansen. Paris, Savine,
+1892.
+
+1890.--HEDDA GABLER, drame en quatre actes, traduit en français par M.
+Prozor. Paris, Savine, 1892.
+
+1892.--SOLNESS LE CONSTRUCTEUR _(Bygmester Solnaes),_ drame en trois
+actes, traduit en français par M. Prozor. Paris. Savine, 1893.
+
+1894.--LE PETIT EYOLF (_Lille Eyolf_), drame en trois actes, traduit en
+français par M. Prozor. Paris, Perrin, 1893.
+
+1896.--JOHN-GABRIEL BORCKMAN, drame en quatre actes, traduit en français
+par M. Prozor. Paris, Perrin, 1897.
+
+1899.--QUAND NOUS NOUS RÉVEILLERONS D'ENTRE LES MORTS _(Naar vi Döde
+vaagner_), épilogue en trois actes, traduit en français par M. Prozor.
+(_Revue de Paris_, 1er janvier 1900.)
+
+
+
+II
+
+ÉTUDES SUR IBSEN
+
+
+Henrik JAEGER. _Henrik Ibsen_. Copenhague, 1888.
+Georg BRANDES. _Moderne Geister_. Francfort-s.-M., 1888.
+L. PASSARGE. _Henrik Ibsen_. Leipzig, 1884.
+B. SHAW. _Henrik Ibsen and Ibsenianism_. London, 1892.
+Auguste EHRHARD. _Henrik Ibsen et le théâtre contemporain_. Paris, 1892.
+Jules LEMAITRE. _Contemporains_. 6e série, Paris, 1892.
+TISSOT. _Le drame norvégien_. Paris, 1893.
+Gustave LARROUMET. _Nouvelles études de littérature et d'Art_. Paris, 1894.
+Emile FAGUET. _Ibsen (Journal des Débats)_. 11 janvier et
+15 mars 1897.
+
+
+ * * * * *
+
+
+TABLE DES MATIERES
+
+
+INTRODUCTION.
+
+LA VIE D'HENRIK IBSEN
+
+CHAPITRE I.--L'enfance d'Ibsen.--La pharmacie de Grimstad. La Révolution
+hongroise.--Christiania.--L'école de Helraberg.--La première pièce
+d'Ibsen.--_Catilina_.--Ibsen rédacteur d'_Andrimmer_.--Ses
+premières poésies.--Ibsen metteur en scène du théâtre de Bergen
+(1851-1857) et directeur du théâtre de Christiania (1857-1862).--Son
+mariage..--_La Comédie de l'amour_.--Le subside, le _Digter gage_,
+du Storthing norvégien.--La guerre entre le Danemark et la Prusse.
+L'Exil, 1828-1864.
+
+CHAPITRE II.--Ibsen à l'étranger: Italie, Allemagne.--L'inauguration du
+canal de Suez.--Voyage sur le Nil.--L'indifférence de la Norvège envers
+son grand poète.--Les souffrances morales d'Ibsen. 1864-1891.
+
+CHAPITRE III.--Le retour d'Ibsen en Norvège.--Son jubilé. Sa vie actuelle.
+1891-1900.
+
+CHAPITRE IV.--Ibsen, homme et penseur.
+
+
+PARTIE NÉGATIVE.--LA SOCIÉTÉ ACTUELLE
+
+CHAPITRE I.--Le clergé
+
+CHAPITRE II.--Les politiciens et les capitalistes
+
+CHAPITRE III.--La presse
+
+CHAPITRE IV.--La famille
+
+CHAPITRE V.--La jeune génération
+
+CHAPITRE VI.--Germes transitifs
+
+
+PARTIE POSITIVE.--LA SOCIÉTÉ NOUVELLE
+
+CHAPITRE I.--La régénération individuelle et sociale est possible;
+l'amour en est la première base.
+
+
+CHAPITRE II.--La vérité et la lumière.
+
+CHAPITRE III.--L'effort individuel.--La volonté, l'action, la liberté,
+la justice.
+
+CHAPITRE IV.--Ce n'est pas l'individu, mais la famille, qui constitue
+l'unité sociale.
+
+CHAPITRE V.--L'émancipation de la femme.--Le mariage libre.--La société
+nouvelle.
+
+CONCLUSION.
+
+BIBLIOGRAPHIE.
+
+
+ * * * * *
+
+
+AUTRES OUVRAGES DE M. OSSIP-LOURIÉ
+
+Pensées de Tolstoï, 1 vol. in-12 de la _Bibliothèque de
+philosophie contemporaine_, Paris, F. Alcan. 1898.
+
+La Philosophie de Tolstoï, 1 vol. in-12 de la _Bibliothèque
+de philosophie contemporaine_, Paris. F. Alcan, 1899.
+(Récompensé par l'Académie des Sciences morales et
+politiques.)
+
+Echos de la vie, Paris.
+
+Ames souffrantes, Paris.
+
+L'Éternel Tourment, Paris.
+
+Zvouki Jizni, Saint-Pétersbourg.
+
+Narodnia Tschitalny, Moscou.
+
+Po povodou Kreitzerevoï Sonaty, Moscou.
+
+Aandslivet i Frankrige. (_Morgenbladet_,1898.) Christiana.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La philosophie sociale dans le theatre
+d'Ibsen, by Ossip-Lourie
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PHILOSOPHIE SOC. DANS LE THEATRE D'IBSEN ***
+
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+Produced by marc D'Hooghe
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
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+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
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+
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+electronic works
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+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
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+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
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+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
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+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
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+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
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+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.