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diff --git a/18490-8.txt b/18490-8.txt new file mode 100644 index 0000000..8a82c89 --- /dev/null +++ b/18490-8.txt @@ -0,0 +1,9642 @@ +The Project Gutenberg EBook of Jacques Cartier, by Émile Chevalier + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Jacques Cartier + +Author: Émile Chevalier + +Release Date: June 2, 2006 [EBook #18490] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JACQUES CARTIER *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque + + + + + + +-------------------------------------------------------------+ + | Note du transcripteur | + | | + | Pour plus de détails sur la vie et les oeuvres de Cartier, | + | le lecteur aura avantage à consulter ses écrits: | + | | + | http://www.gutenberg.org/etext/12356 | + | | + | L'auteur revoie occasionnellement le lecteur, à ses autres | + | publications. Un certain nombre d'entre elles a déjà été | + | publié par PJ: | + | | + | http://www.gutenberg.org/browse/languages/fr | + | CHEVALIER H. Émile | + | D'autres sont en cours de préparation (Juin 2006). | + +-------------------------------------------------------------+ + + + + JACQUES CARTIER + + PAR + + H. EMILE CHEVALIER + + + + +PARIS +LEBIGRE-DUQUESNE, LIBRAIRE-ÉDITEUR +RUE HAUTEFEUILLE, 16 + + + + +A M. LE Dr. A. GUÉRIN +CHIRURGIEN DE L'HÔPITAL SAINT-LOUIS + + +La dédicace de ce livre, mon cher docteur, vous revient de droit. Ce +m'est un plaisir autant qu'un honneur et un devoir de vous l'offrir. +Esprit initiateur, distingué non-seulement parmi les plus distingués +de votre noble profession, mais encore parmi ceux qu'on estime dans les +sciences, les arts et les lettres; membre du conseil général d'un des +principaux départements de la vieille et glorieuse Bretagne, Breton +vous-même, vous ne refuserez pas à mon héros, à votre compatriote, +Jacques Cartier, la faveur que je revendique pour lui. + +Laissez-moi, mon cher docteur, rappeler ce que j'en disais, il y a +quelques mois [1]: + +«Saluez avec moi, saluez, je ne dirai pas le premier découvreur, mais +le premier colonisateur français,--un Breton, homme du forte souche, de +coeur haut et droit,--qui ait baisé la terre d'Amérique! + +[Note 1: Voir ma _Notice sur Sagard et son oeuvre_.--Tross, éditeur.] + +«Jacques Cartier! l'une de nos illustrations. Ah! le mot est chétif: un +de nos génies, devrais-je dire. Et, pas une statue ne lui a été érigée +chez nous! A lui pas un monument, pas une inscription, un symbole de +la reconnaissance générale! O Athéniens! Athéniens! En France, il ne +se trouve peut-être pas cent mille personnes sachant qu'il a existé un +Jacques Cartier! + +«Un jour, je me pris du pieux désir d'aller visiter la ville natale de +ce hardi marin, à qui nous dûmes la moitié de l'Amérique. Je m'attendais +à ce que là au moins, à Saint-Malo, je rencontrerais quelque chose, +un buste, un morceau dr pierre à l'angle d'une rue, un signe qui me +rappelât notre Jacques Cartier [2], lui que connaissent, que vénèrent +les plus ignorants des Canadiens-Français, à qui tous ont élevé un +autel dans leur coeur; lui dont j'avais vu le portrait, le nom, en vingt +endroits, dans les édifices publics, sur les places, les routes, les +navires, soit à Montréal, soit à Québec. Et a Saint-Malo rien! je n'ai +rien trouvé!... Si..... Dans la cour d'une auberge, vous apercevrez +une misérable effigie de plâtre, qui se dégrade et demain tombera en +poussière..... Athéniens! Athéniens! + +[Note 2: De vrai, les édilités de Saint-Malo et de Saint-Servan ont, +depuis quelques années, donné son nom à deux rue.] + +«Et cette cour d'auberge, qu'est-ce encore? La cour de l'ancien hôtel de +Chateaubriand [3]! + +[Note: 3 De même, à Vitré, l'habitation occupée jadis par madame de +Sévigné est aujourd'hui convertie en hôtellerie.] + +«Douleur sur douleur! + +«A une heure de distance, si votre âme n'est point navrée assez, vous +pourrez voir, enfouie dans le fumier, les immondices une ferme, une +masure s'en allant, elle aussi, de décrépitude. + +«On la nomme _les Portes-Jacques-Cartier_. + +«C'est là tout ce qui reste de l'habitation, de la mémoire du grand +homme, de celui que François Ier n'appelait jamais que «nostre cher et +bien-amé Jacques Cartier.» + +Eh bien, mon cher docteur, ce que je demande pour Jacques Cartier, notre +Christophe Colomb à nous Français, l'un de ceux qui devraient faire +marque dans nos annales historiques, l'un des plus ignorés pourtant; +ce que je demande, c'est un monument élevé soit à Saint-Malo, soit à +Rennes, soit même à Paris,--pourquoi non?--qui transmette désormais à la +postérité le souvenir de ce grand homme. Ce que je vous demande à vous, +mon cher docteur, pour l'honneur de nos compatriotes, et au nom d'un +million de Français reconnaissants qui, de l'autre côté de l'Atlantique, +béniront votre oeuvre, c'est de vous mettre à la tête d'un mouvement +ayant pour but de rendre à l'un de nos plus illustres, de nos plus +vertueux citoyens, à Jacques Cartier, l'hommage que la légèreté, plus +encore que l'ingratitude, a négligé de lui rendre jusqu'à ce jour. + +Une statue à Jacques Cartier, au découvreur du Canada! + + H. EMILE CHEVALIER. + +Paris, 2 janvier 1866. + + + + + AU LECTEUR. + +Dans un cadre de pure imagination, l'auteur de ce livre a tenté de +mettre en relief la belle et noble figure de Jacques Cartier; il a tenté +aussi de tracer une esquisse des moeurs bretonnes et de Saint-Malo au +seizième siècle. Néanmoins, autant qu'il a été en son pouvoir, il s'est, +avec grand scrupule, conformé à la vérité historique. Facilement, il +l'espère, le lecteur discernera la réalité de la fiction à travers la +gaze légère répandue sur l'ensemble de l'oeuvre, pour en marier toutes +les parties. En cela, l'auteur s'est proposé de faire lire le récit +de nos grandes découvertes maritimes aux personnes qui se sentent peu +dégoût pour les anciennes chroniques. Puisse la réussite égaler son +intention! + +19 février 1868. + + + + + JACQUES CARTIER + + + + + PROLOGUE. + + LA MORT D'UN AVENTURIER. + + +Le soleil brille dans toute sa glorieuse splendeur; le ciel est pur, +d'une sérénité parfaite; pas un nuage léger, cotonneux, pas une tache ne +trouble son éblouissant azur; la transparence de l'atmosphère ne saurait +être surpassée que par son incroyable sonorité; calme, immobile, +l'air semble comme arrêté dans l'espace; jamais les heureuses contrées +napolitaines n'offrirent au regard enchanté des régions éthérées plus +brillantes; jamais Olympe plus souriant n'inspira la Muse antique; +jamais d'une main plus délicate, plus caressante, l'Aurore aux doigts de +rose n'ouvrit les portes de l'Orient. + +Saisissant, effroyable contraste, toutefois! + +Ce ciel, il a l'éclat, l'inflexibilité, je pourrais dire le tranchant +du métal. Que de sa voûte immense, incommensurable, votre oeil s'abaisse +sur la terre, et, partout autour de lui, à la place d'opulentes +frondaisons, aux nuances diverses, harmonieusement fondues, à la place +de fleurs chatoyantes et variées, de fruits savoureux, de pourpre et +d'or, il ne rencontrera, que désolante uniformité; il s'aveuglera +aux brûlantes réverbérations d'une nappe d'argent mat, qui s'allonge, +s'allonge monotone et s'allonge encore, jusqu'aux bornes de l'horizon. + +Alors, vous maudirez les magnifiques rayons de l'astre diurne; alors, +vous alliez horreur de ce bleu intact qui lui sert de cadre, de la +solennelle quiétude dont vous êtes environné; alors, peut-être, vous +surprendrez-vous à faire des voeux pour que les nuées, les brouillards, +la bruine, voire les ouragans, les tempêtes de neige succèdent +brusquement à ces décevantes promesses d'une belle journée de juillet. + +C'est que, hélas! nous ne sommes ni en été, ni sous le fortuné climat +de l'Ausonie, mais, en plein hiver, dans le vestibule même du sauvage +empire hyperboréen. + +Cette plaine d'albâtre, qui sans fin se déploie devant nous, c'est +l'océan Atlantique, au 50° parallèle de latitude nord environ; c'est la +mer figée, solidifiée par le froid, sur une étendue de plusieurs lieues, +dans une des vastes baies septentrionales de l'Ile de Baccaléos ou +Terre-neuve[4]. + +[Note 4: Voir la _Fille des Indiens rouges_ par H. E. Chevalier.] + +Et quel froid! + +Malgré ce soleil si insolemment provocateur; ce ciel si railleusement en +tenue de fête; malgré cette atmosphère si traîtreusement séduisante, +il gèle à pierre fendre, sans métaphore aucune:--le thermomètre est +descendu à 33° au-dessous de zéro. + +Aussi, quoique la vue porte loin et très-loin, n'aperçoit-on d'abord +signe de vie humaine ou animale dans cette vaste solitude, dont la +blancheur marmoréenne, la rigidité sépulcrale apparaissent comme un +suaire jeté sur la création terrestre, immolée aux rigueurs de quelque +farouche divinité polaire. + +Mais regardons encore, regardons mieux. Ne semble-t-il pas que, là-bas, +tout là-bas, du sein d'un monticule de glaçons, jaillit un mince +filet de vapeur? Avançons. Cette vapeur prend des formes, dessine ses +contours; elle monte en spirale; de grise elle devient bleuâtre. Ce +n'est donc pas une de ces brumes follettes que l'on voit souvent, dans +le royaume boréal, surgir des crevasses ouvertes par le froid à +travers les congélation?. Mais c'est de la fumée, la fumée d'un feu de +branchages. Le désert est habité. Poursuivons notre route dans cette +direction et, bientôt, nous nous heurtons au pied d'une véritable +bastille de glace. Une rayure brunâtre, serpentant jusqu'au sommet, +indique un sentier. En deux minutes, ce sentier est parcouru et voici se +présenter un bien curieux spectacle. + +Dans l'enceinte des banquises, entassées les unes sur les autres, à plus +de cinquante pieds de profondeur, se trouve pris, scellé comme dans +une inébranlable muraille de granit, un navire jaugeant soixante dix +à quatre-vingts tonneaux, sur le pont duquel est construite une cabane +provisoire, qui occupe tout l'espace compris entre les deux gaillards. +Du milieu de cette cabane s'élance une haute cheminée, et aux deux +extrémités se dressent les deux mâts du vaisseau, dont on a abattu les +huniers jusqu'aux chouquets. + +Inutile d'ajouter que les parties visibles du bâtiment, la cabane, les +mâts, la cheminée même, sont revêtues d'une épaisse couche de cristaux +superposés, qui scintillent comme des milliers de pierreries aux rayons +du soleil. + +Si la pauvre embarcation court grand risque d'être, lors de la +débâcle, écrasée, réduite en pièces, par les effrayantes masses qui +la surplombent, elle a au moins en ce moment, l'avantage de se trouver +quelque peu abritée contre les mortelles intempéries de la saison. + +Aussi les garnissaires du navire, qui possèdent abondance de provisions +de bouche et de combustible, attendent-ils patiemment que le retour du +printemps leur permette de sortir de cette baie, dans laquelle les a +surpris et emprisonnés un hiver trop précoce. Disons plus: n'était la +crainte d'être, chaque jour, investis et massacrés par une bande de +sauvages qui les harcellent continuellement ils s'estimeraient, pour la +plupart, heureux comme pas un mortel sur notre planète sublunaire. + +Voyez-les réunis dans l'entrepont, avec leurs mines réjouies autant que +hardies; voyez-les affublés de grossières mais chaudes fourrures, et +pressés autour d'un énorme poêle de fonte, qui ronfle comme un soufflet +de forge ou une personne trop bourrée d'aliments. Les uns jouent aux +dés, d'autres sommeillent, ceux-ci grignotent un morceau de biscuit; +ceux-là babillent. + +Tous sont Bretons,--Normands tout au plus, j'en jurerais. + +Prêtons l'oreille, aux causeries. + +--Min Gieu, disait Jean Morbihan, min Gieu, nous avons encore, à bord +de la _Catherine_, six barriques de _gwin ardant_ [5] et vingt-cinq de +cidre... tant qu'il en restera une goutte, je ne demanderai pas à m'en +aller d'ici, non da! + +[Note 5: Eau-de-vie, eau-de-feu.] + +--Tu as, ma foi, bien raison, appuya Charles Guyot; puisque nous +avons pris le poisson, vaut mieux le manger entre compagnons que de le +rapporter sans profit pour nous, aux bourgeois... + +--Le fait est, fit un troisième, que la pêche a été miraculeuse, cette +année, en l'an de grâce mil cinq cent vingt... + +--Dis mil cinq cent vingt-un, l'Enrhumé, interrompit Jean Morbihan; mil +cinq cent vingt-un, da oui; car nous sommes aujourd'hui le dix-huitième +jour de l'année suivante, ajouta-t-il d'un ton convaincu. + +--De vrai, reprit Charles Guyot, il y aura un an, le 11 mars prochain, +que nous avons démarré du _hable_ de Saint-Malo, et l'on espérait être +de retour à la mi-octobre. + +--Min Gieu, c'est pure, vérité, confirma Jean. + +--Pourquoi diable aussi le capitaine s'est-il obstiné à faire la chasse +aux loups marins! marronna un nouvel interlocuteur. N'avions-nous pas +une assez forte cargaison de _molues_? mais c'est un ambitieux que le +capitaine! + +--Un ambitieux! peux-tu parler comme ça, Grogne-Toujours! s'écria +Morbihan avec indignation. Maître Jacques est le plus digne, le meilleur +des pilotes et des chefs, poursuivit-il avec un accent qui défiait toute +contradiction. + +--Jean a raison, affirmèrent plusieurs voix. + +--Oh! ce que j'en dis, c'est histoire de parler, repartit +Grogne-Toujours. Du reste, moi je suis aussi mal ici qu'ailleurs. Et si +ce n'était ce brigand de froid... + +--Et ces brigands de Peaux-Rouges de l'enfer, qui ont tué et dévoré sans +doute nos deux pauvres camarades... + +A ce moment, un coup de sifflet impératif retentit. + +--C'est maître Jacques qui m'appelle, dit Jean Morbihan se levant et se +dirigeant précipitamment vers la poupe du navire. + +Un jeune homme de belle prestance, de mine audacieuse et intelligente, +se tenait au seuil de la cabine ou chambre, qu'une mince cloison +séparait de l'entrepont. + +--Entre, dit-il, au matelot. + +Celui-ci obéit et, se courbant, pénétra dans une petite pièce, +chétivement meublée d'un poêle, une table, une couchette étroite, une +horloge marine, des instruments de mathématiques et quelques cartes +rudement dessinées, où la mer était figurée par de gros bouillons. + +Le jeune homme rentra dans la cabine, dont il ferma la porte. Puis il +s'assit, s'accouda à la table, et plongeant ses regards dans les yeux du +matelot, qui demeurait respectueusement debout, immobile, attendant des +ordres: + +--Nos gens sont-ils toujours de bonne humeur? demanda-t-il en +bas-breton. + +--Toujours, maître Jacques, toujours. + +--Ils ne se plaignent pas? + +--Non da! De quoi est-ce qu'ils pourraient se plaindre! Min Gieu! ils +seraient donc bien difficiles! + +--C'est vrai! proféra maître Jacques, comme s'il se parlait à lui-même; +pourvu qu'ils aient à boire, à manger, peu de besogne, ils se trouvent +contents. La gloire, ni l'amour ne les tourmente, eux! Ah! si je ne +rêvais de conquêtes, de découvertes et surtout de ma chère Catherine.... + +--Et que vous pouvez y penser à notre patronne! elle est, ma foi, bien +assez accorte pour qu'on ne l'oublie pas, après un au de mariage! dit +familièrement le matelot. + +--Oui, mon vieux Jean, j'y pense souvent, trop souvent! soupira maître +Jacques. + +--Trop souvent! Min Gieu! capitaine, si j'avais jamais eu pour épouse +une créature comme ça: une taille comme la plus fine corvette qui +oncques débouqua du port de Saint-Malo; des yeux grands comme des +écubiers, et un visage, un visage, que... + +--N'est-ce pas qu'elle est charmante? dit maître Jacques, en souriant de +l'enthousiasme du vieux marin. + +--Charmante comme notre goëlette, dont dame Catherine a été la marraine! +si charmante, s'écria celui-ci, qu'à votre place, je ne l'aurais pas +quittée pour venir pécher la molue? N'êtes-vous pas assez riche? + +--Tu aurais donc renoncé à la mer, hein! si j'étais resté à Saint-Malo, +toi qui m'as élevé et enseigné l'art de piloter un navire? + +--Min Gieu! maître, ç'aurait été dur d'abandonner le métier où je suis +né; mais, voyez-vous, pour demeurer avec vous et la patronne, qu'est-ce +que je ne ferais pas?... Da oui! + +--Tu es un brave, Jean, donne-moi la main, dit le jeune homme, qui +pressa chaleureusement dans les siens les doigts calleux du matelot.. + +Puis il ajouta: + +--Allons, de la patience! dans trois mois, nous reprendrons la route +de Saint-Malo. Au surplus, je n'aurai pas perdu mon temps, ici. J'ai +exploré la côte septentrionale de cette terre à peu près inconnue, et +découvert plusieurs îles qui pourront être un jour très-productives... +Bien! Que le roi de France, mon maître, m'accorde l'autorisation de +reconnaître tout le pays, et, sous peu, nous n'aurons plus rien à envier +à la gloire de ce Génois, ce Colomb dont le nom m'importune autant qu'il +m'enivre! + +--Ah! min Gieu! vous avez encore des projets de voyage! vous voulez +encore délaisser... + +--Catherine!... j'aurais tort! n'est-ce pas? Oublions mes présomptueux +desseins... Cette expédition sera ma dernière... Pourtant je touche à +peine à ma vingt-septième année! + +--Da oui, vous êtes venu au monde le jour de la Saint-Sylvestre, le 31 +décembre 1494; je m'en souviens comme d'hier, et que votre père, maître +Jamet... + +--Bah! laissons cela, mon vieil ami... Je t'ai mandé pour que tu ailles, +avec quelques hommes de corvée, faire du bois et battre les environs... +Je crains que ces sauvages, qui ont enlevé deux des nôtres, ne +renouvellent leurs agressions... + +--C'est entendu maître. Je partirai tout de suite. + +--Surtout armez-vous bien, car ces bandits sont vigoureux et +très-adroits. De la prudence, Jean, de la prudence. Si nous perdions +encore quelqu'un, la panique se glisserait dans l'équipage... Tu me +comprends? + +--Vous pouvez être tranquille, capitaine, vos recommandations seront +suivies, comme si elles venaient du bon Gieu, répondit le matelot en +sortant de la cabine. + +Il communiqua les ordres qu'il avait reçus, et aussitôt dix de ses +compagnons s'offrirent à l'envi pour les exécuter. + +S'étant armés de longues piques à glace, d'arquebuses et de haches +d'abordage, nos hommes montèrent par l'échelle de la construction en +planches qui recouvrait le pont du navire, et qu'on avait élevée +autant pour abriter l'intérieur contre les rigueurs du climat que pour +renfermer des approvisionnements. + +Chef de timonerie à bord de la _Catherine_, Jean Morbihan occupait le +premier rang, après maître Jacques. Il distribua un verre d'eau-de-vie +et quelques vivres à ses hommes; puis tous quittèrent le vaisseau pour +commencer leur expédition. + +En dépit du froid, ils s'étaient mis gaiement en route, quand le premier +qui parvint au faîte du môle de glace dont le bâtiment était fortifié, +poussa un cri d'émoi. + +--Qu'y a-t-il? interrogea Jean Morbihan, pressant le pas. + +Pour toute réponse, l'autre étendit son bras vers le sud. + +Dans cette direction, on distinguait, à plusieurs milles de distance, +une horde d'individus qui couraient vers le navire. + +--Ce sont les sauvages! lit Jean, en portant un sifflet à ses lèvres. + +A son appel, les matelots restés dans le vaisseau arrivèrent +précipitamment. Maître Jacques les suivit de près. + +--Regardez! lui dit Morbihan. + +Le capitaine avait la vue excellente. Il distinguait les objets A des +distances prodigieuses. Ayant porté ses yeux à l'horizon, il s'écria: + +--Par ma Catherine! ce sont les sauvages! Les coquins sont nombreux et +s'avancent de notre coté. Mais voici qui est étrange, bien étrange! +On dirait qu'ils pourchassent l'un des leurs qui les précède d'une, +centaine de pas, autant que je puis juger... Oui, c'est cela... Le +poursuivi file à toutes jambes... Il porte quelque chose dans ses +bras... Les autres lui décochent des flèches. Ah! le malheureux +trébuche; il tombe... Ses persécuteurs vont l'atteindre... Non; le voici +qui se relève... Bravo! courage! volons à son aide!... + +En prononçant ces mots, maître, Jacques se jetait en bas du monticule et +s'élançait, accompagné de ses matelots, au secours du misérable, dont il +venait, en quelques mots, de peindre la périlleuse situation. + +Bientôt, on le put voir parfaitement, et l'on put entendre les +infernales vociférations de ceux qui lui donnaient la chasse. + +--Arrêtons-nous et préparez vos arquebuses, ordonna maître Jacques. Mais +visez juste et de façon à ne pas toucher ce pauvre hère. + +Quoique les sauvages fussent encore éloignés de plus d'un mille, cinq +minutes après, ils arrivèrent à portée des armes à feu. + +Une décharge fut commandée et exécutée à l'instant. + +Au bruit de cette arquebusade, les Peaux-Rouges épouvantés, se +débandèrent et prirent la fuite, en laissant plusieurs morts et mourants +sur le théâtre de l'action. + +Parmi ces derniers, mais en avant d'eux, était tombé l'individu dont la +cruelle position avait si fort soulevé l'intérêt de maître Jacques. + +Instinctivement, poussé par sa bienveillance naturelle, le capitaine +s'approcha de lui. L'infortuné était étendu immobile sur le dos. + +--Sauvez ma fille! pour l'amour de Dieu, si vous êtes chrétiens, sauvez +ma fille! murmura-t-il, en français, d'une voix faible. + +Et ses yeux se portaient avec anxiété vers une sorte de paquet de +pelleteries qui, lui ayant échappé dans sa chute, avait roulé sur la +glace. + +Surpris au dernier point, car cet individu était vêtu, comme les +sauvages, de peaux de caribou, et avait le visage peint en rouge comme +le leur, Jacques demeura un moment interdit; mais, reprenant bien vite +son sang-froid, il demanda au blessé qui il était. + +--Sauvez ma fille, sauvez mon enfant! répétait celui-ci avec égarement. + +Maître Jacques ramassa le paquet de fourrures. Il contenait une +charmante petite fille blanche, d'environ deux ans, qui souriait dans +toute l'heureuse insouciance de son âge. + +--Min Gieu! que voilà-t-il une jolie petite créature! Que c'eût été +dommage de la laisser entre les griffes de ces satanés hérétiques! da +oui! s'écria Jean Morbihan. + +--Allons, garçons, dit Jacques, nous n'avons pas perdu notre matinée. +Chargez-moi doucement ce blessé sur vos épaules et regagnons le +navire... Quant aux autres, leurs compagnons viendront assurément les +chercher lorsqu'ils ne nous verront plus. + +Dès qu'il eut parlé, deux robustes matelots se saisirent du corps de +l'inconnu; maître Jacques prit l'enfant dans ses bras, et l'équipage de +la _Catherine_ retourna rapidement à ses quartiers. + +En y arrivant, le capitaine voulut que son protégé fut déposé dans +sa cabine. Celui-ci s'était évanoui. Après avoir reconnu qu'il était +mortellement frappé d'une flèche dont la pointe avait glissé sur la +colonne vertébrale et traversé le poumon gauche, Jacques coucha le +blessé dans son lit et lui fit avaler quelques gouttes d'un puissant +cordial. + +Le moribond ouvrit les yeux. + +--Où est ma fille? balbutia-t-il. + +--Rassurez-vous; on a soin d'elle, répondit le capitaine. + +--Ah! soyez béni!... Vous la conduirez en France.. n'est-ce pas? + +--Et vous aussi, si vous le désirez. + +--Moi! dit l'inconnu, en secouant la tête... non! c'est fini de moi, je +le sens. Mais écoutez: vous êtes Français?... + +--De Saint-Malo. + +--Et moi de Dieppe... + +--Comment?... + +--Laissez-moi parler. Les moments que j'ai à vivre sont comptés... Vous +pouvez me rendre un grand service, je puis vous être utile aussi... Ne +m'interrompez pas... Et d'abord sachez qu'à cinq degrés plus haut, il +existe à l'ouest un détroit qui borde une grande terre où l'on trouve de +l'or... + +--De l'or! fit Jacques avec dédain, la gloire me suffit. + +L'étranger continua: + +--On m'appelait le capitaine Guillaume Dubreuil. J'ai découvert cette +île... les côtes voisines... et d'autres pays encore... dès 1494 [6]... +L'honneur de ma découverte, les Anglais me l'ont volé... mais vous me +vengerez, n'est-ce pas?... je compte sur vous... A boire! j'ai soif... +donnez-moi à boire, je vous prie. + +[Note 6: Voir la _Fille des Indiens rouges_.] + +Jacques approcha de ses lèvres la liqueur qui l'avait déjà ranimé. + +Le patient avala difficilement une gorgée. Cette potion sembla lui +rendre des forces, car il reprit d'une voix plus assurée: + +--Oui, vous serez mon vengeur! Après avoir découvert ce pays et épousé +une brave créature qui m'arracha aux mains des Anglais, je m'étais +établi avec elle à Dieppe, où j'attendais qu'il plût au roi de +m'octroyer la permission de remettre à la mer. J'attendis plus de dix +ans et la permission un vint pas. Ma femme était originaire de cette +île. Elle regrettait son pays, se mourait de langueur. Je résolus de la +ramener au lieu de sa naissance. Mais j'avais un fils, âgé de quelques +mois seulement. Mon père et ma mère désirèrent le conserver près d'eux, +à Dieppe; je le leur laissai. Ma femme et moi nous nous embarquâmes sur +un bateau affrété pour la pêche de la morue, et nous abordâmes à l'Ile, +où Constance, mon épouse, avait, par sa famille, des droits souverains +sur une tribu d'indigènes... Elle fut reine et je fus roi... Mais les +sauvages appréhendaient que nous ne les quittassions de nouveau... Ils +nous gardaient à vue... Et jamais, depuis lors, je ne pus entrer en +communication avec les navires européens qui venaient, de temps en +temps, faire la traite des pelleteries sur nos côtes... + +Le blessé se tut un moment et, du regard, indiqua la fiole de +spiritueux. Maître Jacques lui en versa quelques gouttes dans la bouche. + +--J'achève, dit faiblement le malade, rassemblant un reste de vie; +j'achève mon récit et mes jours aussi... Soyez attentif... Ma femme +mourut, en me donnant une fille... Je l'appelai Constance, du nom que +sa mère avait reçu au baptême... C'est cette enfant... J'ai voulu +m'échapper avec elle, en apprenant qu'il y avait ici un navire pris dans +les glaces... Les insulaires m'ont poursuivi... pendant trois jours... +Près de m'atteindre, ils m'ont tué... Mais elle est sauvée, elle... +N'est-ce pas qu'elle est sauvée?... Oh!... Mon fils... Si, lui aussi, +je le savais sain et sauf! Mais pas de nouvelles, depuis que je l'ai +quitté... Et mes parents étaient vieux, bien vieux... il doit avoir +douze ans maintenant... Un mot... un mot encore... Dieu, prêtez-moi +la force pour finir! On le nomme Olivier... Olivier, entendez-vous?... +Veillez sur lui...et sur elle...Vous y veillerez, dites... C'est +un mourant qui vous bénit... Ils portent tous deux le même signe de +reconnaissance... un... + +--Un? répéta maître Jacques, vivement impressionné! et se penchant vers +son interlocuteur. + +Mais le malheureux avait rendu l'âme. + +Sur le soir de cette mémorable journée, le temps se radoucit. Du sud il +s'éleva des brises comparativement tièdes. Le lendemain matin, par une +de ces brusques révolutions, si communes sous les hautes latitudes, le +thermomètre était remonté de plus de vingt degrés. A midi, il marquait +1° au-dessus de zéro. Le ciel était gris, sombre. Il tombait une pluie +fine et pénétrante. De longues bandes de canards et autres palmipèdes +sillonnaient les airs en tous sens. Sur le navire volaient, en se +croisant et poussant des cris aigus, des nuées de noirs corbeaux et de +vautours à tête chauve. Par intervalles, l'un de ces oiseaux voraces +fondait effrontément sur quelque détritus, rejeté du vaisseau et mis à +découvert par le dégel; il happait le morceau et se renlevait rapidement +dans l'espace, en disputant sa proie aux moins audacieux que lui. + +Tout à coup, un bruit formidable comme le roulement d'une avalanche +du haut des sommets alpestres, ou plutôt comme un tremblement de terre +tropical, se fait entendre. L'atmosphère est ébranlée, la mer brise +son pont de glace et bondit, mugissante, terrible, blanche de courroux, +autour de la goëlette, qui, déjà parée pour cet événement, se balance, +maintenant svelte, légère et coquette, avide de reprendre sa course sur +l'onde écumeuse. + +Si l'on voulait profiter de cette débâcle inespérée et ne pas s'exposer +à être de nouveau renfermé dans les banquises en mouvement, que le +retour du froid ne tarderait pas à agglomérer une seconde fois en un +tout compacte, il fallait appareiller immédiatement. + +Aussi, ce jour-là même, débarrassée de sa cabane surnuméraire, remâtée, +regréée, en un mot, la _Catherine_ levait les ancres et partait gaiement +pour Saint-Malo, trois mois au moins avant l'époque où elle aurait pu, +dans les conditions ordinaires de température, compter raisonnablement +briser les entraves dont l'hiver l'avait chargée. + +--Min Gieu, ça ne fait rien, disait le vieux Morbihan, en berçant la +petite Constance dans ses bras, quand dame Catherine, notre patronne, +verra quel amour de cargaison nous lui rapportons là, elle ne nous en +voudra plus de nous être attardés si longtemps en mer! da non; n'est-ce +pas maître? + +--Oh! fit, sans l'entendre, Jacques soucieux, et tenant ses yeux +attachés ver l'ouest, je ne tarderai sûrement pas à revenir dans ces +parages, et je profiterai des avis du pauvre Guillaume Dubreuil. + +FIN DU PROLOGUE + + + + + CHAPITRE PREMIER + + SAINT-MALO, PATRIE DE JACQUES CARTIER. + + +Existe-t-il en France, ou même dans le monde entier, une ville qui, +relativement à sa population, puisse s'enorgueillir d'avoir enfanté +autant de célébrités que Saint-Malo? Quelle pépinière, quelle pléiade +d'illustrations dans tous les genres! Ses seuls marins fameux, on en +pourrait compter cent, non compris les Jacques Cartier, les Porée, les +Duguay-Trouin, Mahé de la Bourdonnais, les Surcouf, les de Coisy, et, +comme dit leur excellent biographe, M. Ch. Cunat: «Tous donnèrent plus +d'une fois sujet aux ennemis de la France de leur appliquer ce mot de +Philippe, roi d'Espagne, en parlant de Turenne: Voilà un homme qui m'a +fait passer de bien mauvaises nuits.» + +Mais à ces beaux noms, consignés au premier rang dans les fastes de +notre histoire nationale, ne se borne pas la liste des grands hommes qui +ont honoré Saint-Malo par leur bravoure à toute épreuve ou leurs vastes +talents. Des philanthropes, comme Jacques Vincent, seigneur de Gournay, +Alain Magon de la Gervesais, Pierre de la Haye; des savants, comme +Nicolas Trublet, le P. Alain de Large, le physicien Maupertuis, l'érudit +Joachim Porée, l'historien Nicolas Frottet, le médecin Broussais; des +administrateurs comme Pierre-Louis Boursaint, Féron de la Féronnays; des +poètes comme François-Marie Lescaut, Marie-Jeanne Bougourd (l'auteur de +la _Jeune Mère_), Michel de la Morvonnais et l'immortel Chateaubriand; +des philosophes comme Offroy de Lamettrie et Robert de Lamennais, vingt +autres enfin, renommés dans les sciences, les arts et les lettres, +viennent encore enrichir le catalogue des glorieuses, personnalités +auxquelles la cité malouine servit de berceau. + +Que rapporter des actions d'éclat dont elle fut le théâtre? qui les +pourrait citer toutes? «Cet îlot de Saint-Malo, dit en son noble langage +Jules Janin, cet îlot de Saint-Malo, fils de l'Océan, est un véritable +navire à l'ancre, bercé par les tempêtes; les arbres ressemblent à des +mâts qui attendent la vague lointaine. L'air, le ciel, le nuage, le +bruit, la nuit, le jour, tout rappelle, à Saint-Malo, la vue du matelot +des lointains rivages. + +«Vie de matelot, passion de la mer, amour de l'orage, orgueil de l'écume +salée, pêche et bataille, amour, abordage! Honneur à Saint-Malo! Ce +vaisseau est assuré par une ancre éternelle qui touche au fond de la +mer.» + +Comparaison d'aussi haut style que de haute justesse surtout si l'on +examine les anciennes Vues de Saint-Malo: le rocher sur lequel +s'élève la ville a la forme d'un navire, qu'une chaîne énorme,--le +Sillon,--retiendrait à la terre ferme. + +Cette ville, si légitimement réputée, et dont tout coeur français a +droit d'être fier, ne date guère que du huitième siècle. Fondée par les +évêques d'Aleth, avec les décombres mêmes de la cité de ce nom, voisine +alors aujourd'hui disparue, elle se composa d'abord d'un monastère, +placé à la crête du rocher Saint-Aaron, et protégé par une forte +muraille, dans l'enceinte et autour de laquelle s'élevèrent peu à peu +des cabanes de pêcheurs. Maintenant encore il est, je crois, facile de +reconstruire par la pensée cette enceinte primitive, qui devait être +circonscrite par les rues actuelles du Boyer, Sainte-Anne, Saint-Benoît, +Danican et une partie de la rue consacrée à la mémoire de ce Porcon de +la Babinais, que M. Cunat qualifie si proprement de Regulus malouin. + +Quoi qu'il en soit, favorisé par la bonté de son port et son heureuse +situation à l'embouchure de la Rance, Saint-Malo, qui avait été baptisé +du nom de son premier évêque, crût rapidement en grandeur, en prospérité +sous la domination et la juridiction cléricales. + +«Grâce, dit son historien, à la modicité du prix exigé par les seigneurs +ecclésiastiques pour accorder ce que l'on a appelé depuis _congé +d'amiral_, le commerce maritime prit bientôt de l'extension.» Dès +le milieu du treizième siècle, les Malouins allaient en course et +méritaient le titre de _troupes légères_ de la mer; en 1241, ils +s'associaient à la Ligue anséatique; sous saint Louis, ils prenaient +une part active aux Croisades; puis ils se lançaient vaillamment, +opiniâtrement dans cette lutte sanglante qui, pendant près de deux cents +ans, désola la France et l'Angleterre. + +Plusieurs fois assiégée, prise et saccagée durant ces guerres +formidables, la ville de Saint-Malo ne développa pas moins sa +population, sa richesse, sa puissance. Tandis que le pavillon +britannique flottait sur Paris et sur toutes les forteresses normandes, +le cardinal-évêque Guillaume de Montfort arma quelques nefs à +Saint-Malo, battit et dispersa la flotte anglaise qui bloquait le +Mont-Saint-Michel. En récompense de cette victoire, Charles VII rendit, +le 6 août 1425, un décret par lequel les vaisseaux malouins seraient +exempts pendant trois années de toute imposition dans les ports soumis à +la couronne. + +Cet édit et les lettres de franchise accordées par le duc François +Ier de Bretagne, en 1446 et 1447, aux habitants de Saint-Malo furent +très-avantageux au commerce. Aussi l'agrandissement de la ville +nécessita-t-il bientôt des fortifications nouvelles. + +Suivant une tradition, dont l'autorité me paraît suspecte, les Malouins +étendaient déjà si loin leurs excursions maritimes que, dès 1492, +l'année même de l'arrivée de Colomb dans la mer des Antilles, ils +auraient, «de concert avec les Dieppois et les Biscayens,» découvert +l'île de Terreneuve et quelques côtes du bas-Canada. A cette époque, +cependant, les navigateurs de Saint-Malo s'étaient acquis une notoriété +rare, et leur havre passait pour l'un des plus considérables du +continent. + +Deux ans plus tard, le 31 décembre 1494, naissait + +Jacques Cartier, le futur explorateur du Saint-Laurent--le héros de ce +récit. + +Saint-Malo, dont la population monta (en 1700) jusqu'à près de 20,000 +âmes, _intra muros_, et dont les relations se prolongeaient dans toutes +les mers connues; Saint-Malo qui, avant la paix honteuse de 1763, avait, +en quatre années, armé 40 navires pour les Antilles, 33 pour la côte +de Guinée, 438 pour Terreneuve et le Canada, non compris de nombreuses +expéditions pour les Grandes-Indes et la Chine; Saint-Malo, à présent +déchu de sa splendeur, et dont, le vaste port, à demi désert, les +somptueux bâtiments abandonnés et noircis par le temps, semblent en +deuil de la vie absente, de leurs hôtes disparus; Saint-Malo, dont le +recensement donne à peine aujourd'hui 10,000 habitants, était tout aussi +peuplé, mais bien autrement animé, bien autrement affairé au milieu du +seizième siècle. + +Que, sous le rapport du pittoresque, du l'élégance, la ville de la +Renaissance ou du moyen âge eût paru a un poète, supérieure à la ville +moderne! Malgré ses quais magnifiques, ses superbes remparts, sa Bourse, +son Intendance, ses monumentales constructions rectilignes, de la +défunte Compagnie des Indes, sur les rues de Chartres et d'Orléans, ses +hautes maisons du temps de Louis XV, son beau chantier de marine, son +môle des Noirs, les bassins grandioses qu'on a substitués à son havre +de marée, malgré son Casino, ses bains de mer, malgré même son +railroad,--celle-ci peut faire regretter celle-là, avec ses grèves +abruptes, ses ruelles escarpées, hérissées ça et là d'escaliers +branlants; ses places étroites, mais bigarrées de gens de toutes les +nations, ses bâtisses multiformes, aux étages surplombant, aux pignons +aigus, ornementés, aux vitraux de couleur; et ses nombreuses tours, et +ses dômes, et ses clochers, et ses campanilles, et ses pyramides égarées +dans les nues, et, en un mot, le mouvement qui, du matin au soir, +régnait à l'intérieur comme au dehors des murs. + +Qu'est-elle devenue, cette noble cathédrale, commencée par les +_picoteurs_ aléthiens vers le huitième siècle? Qu'en subsiste-t-il? Un +tronçon, avec un méchant portail, relevé sous Louis XIII ou Louis XIV. +Où sont aussi ces trois gigantesques colonnes-phares, surmontées de +flèches effilées, qui se dressaient fièrement près de cette basilique? +Où l'église des Récollets avec son clocheton ouvré en dentelle? Ou +l'hôpital Saint-Thomas et ses gothiques arceaux? Où ce vaste couvent +des Bénédictins dont la chapelle, dans le style byzantin, était un +chef-d'oeuvre d'architecture? Où encore le joli moutier des religieuses +du Calvaire? Où donc enfin le palais épiscopal, qui rivalisait, +disait-on, de luxe, de somptuosité avec celui de Rennes? + +De tous ces édifices, si remarquables à un titre ou à un autre, il ne +reste plus à cette heure que l'église Saint-Sauveur. Encore n'a-t-elle +rien conservé des admirables sculptures qui faisaient autrefois son +orgueil et y attiraient la foule des visiteurs. + +Mais si Saint-Malo a vu tomber en poussière tous ses vieux monuments, il +en a été un peu partout de même; et non pour le malheur de l'humanité. +Si attrayant que soit le tableau rétrospectif de leurs beautés +détruites, il ne doit point nous faire pleurer le passé et calomnier le +présent. Notre âge vaut décidément, forcément et NATURELLEMENT mieux que +ceux qui l'ont précédé: de même ses successeurs vaudront mieux que +lui, car la loi du progrès nous emporte. Les arts produits délicats du +sentiment contemplatif et extatique ont cédé le pas aux arts fruits +de la civilisation industrielle; l'utile a succédé à l'agréable, +l'application pratique à l'application idéale. Le droit du plus grand +nombre s'est imposé aux prétentions de la minorité. Saint-Malo y a perdu +peut-être; mais combien d'autres y ont gagné! + +Soyons juste et véridique, d'ailleurs: Saint-Malo possède encore, valide +et menaçant, son fort château féodal, que nous aurons bientôt l'occasion +de décrire, et qu'on achevait d'édifier en 1534, au moment où commence +notre narration. + +A cette époque, vis à vis du château, à quelques pas du pont-levis qui +en garde l'entrée et «jouxte l'hospital Saint-Thomas,» dit un document +du temps, devant l'hôtel de Chateaubriand, métamorphosé, hélas! +aujourd'hui en une auberge, l'_Hôtel de France_, on voyait une maison +de bois entrecroisés et de moellons, d'un seul étage, projeté à au moins +deux pieds en avant sur le rez-de-chaussée. Cette maison, vieillotte, +ratatinée, péchant quelque peu contre les lois de l'équilibre, mais +proprette au dehors comme au dedans, avait trois entrées: l'une, la +principale, sur une petite place, ombragée d'arbres, en face du château; +les deux autres devant l'hôtel de Chateaubriand. Rien ne la distinguait +de la généralité des habitations de Saint-Malo. Comme la plupart, elle +était couverte en tuiles rouges, courbes, et ses portes et les volets +de ses fenêtres à guillotine étaient bardés de fortes plaques de +tôle, assujetties sur les panneaux au moyen de boulons en fer rivés. +Seulement, l'une de ses portes de derrière s'ouvrait sur un perron, +abrité par un appentis que supportaient deux colonnettes, et auquel +montait un escalier en équerre, de quelques marches, muni d'une rampe +en pierre pleine. Ce perron servait, pour ainsi dire, de vestibule aux +appartements de l'étage supérieur. + +C'est dans cette maison qu'était né Jacques Cartier; c'est là +qu'il vivait avec sa femme, Catherine Desgranches, fille de Jacques +Desgranches, «connétable de la ville et cité de Saint-Malo;» c'est à que +nous le trouverons dans la soirée du dimanche 19 avril 1534. + +Quoiqu'on soit au printemps, le froid est pénétrant au dehors; il tombe +une pluie fine et glaciale. + +Soulevons le lourd marteau de bronze, à tête de lion, posé à la porte du +rez-de-chaussée, et entrons sans façon dans cette hospitalière demeure, +où l'étranger honnête est toujours sûr de trouver franc accueil. + +Descendant une marche, nous voici dans une longue et large salle basse: +tout y annonce le séjour habituel du marin. C'est qu'en effet, fils +de marin, Jacques Cartier est marin lui-même. Si son père fut l'un des +riches armateurs de Saint-Malo, Jacques a encore augmenté le patrimoine +qu'il lui a laissé. Mais, fidèle aux anciennes coutumes, il ne dédaigne +ni le lieu où il poussa son premier vagissement, ni les habitudes de ses +aïeux. Dans cette salle enfumée, aux solives noires comme le +charbon, dans cette salle dallée, où, en plein midi, le jour filtre +parcimonieusement à travers des vitres verdâtres, enchâssées dans des +losanges de plomb, vous remarquez des filets, des instruments de pêche, +des avirons, des ancres, des armes rangés ça et là ou accrochés à la +muraille, ou suspendus au plafond. Une table massive, carrée, luisante, +en bois bruni par l'âge et flanquée de deux bancs solides à défier la +pesanteur d'un Gargantua, occupe tout le milieu de la pièce et réfléchit +les capricieuses clartés réverbérées par une large et profonde +cheminée, dans laquelle, sur un âtre plus élevé que le sol de la pièce, +flamboient, en pétillant avec bruit, deux troncs de châtaignier, couchés +horizontalement l'un contre l'autre. De là, ces rayons fantastiques vont +se réfléchir sur une immense vaisselière, chargée de bassines en cuivre +et de faïences coloriées qui renvoient la lumière jusqu'au fond de +la salle où l'on distingue un lit monumental. Ce lit ressemble à +une armoire sans battants; ses épaisses cloisons sont couvertes de +sculptures, aux arêtes desquelles se joue la lumière, qui vient mourir +enfin par l'ouverture de l'alcôve, en jetant un dernier reflet sur +un grand Christ d'ivoire, fixé au fond et dont l'aspect, dans cette +pénombre flottante, impose à l'esprit de hautes et graves pensées. + +La pièce sert à la fois de cuisine, salle à manger, de travail, de +réception et de chambre à coucher. On y sent circuler cet air patriarcal +si rare aujourd'hui et qu'il fait si bon respirer. + +En épousant Catherine Desgranches, en 1519, Jacques Cartier avait fait +meubler, à l'étage supérieur, un dans un goût plus moderne et plus en +harmonie avec sa fortune. Il l'avait même habité du vivant de ses père +et mère; mais, après le décès de ceux-ci, il était revenu s'installer +dans la salle où avaient vécu et étaient morts ses ancêtres. Il espérait +bien, lui aussi, y rendre l'âme à son créateur, si la mer, sa perfide +maîtresse, lui en laissait le choix. + +Huit heures venaient de sonner au beffroi du château. + +Cartier, sa famille et quelques hôtes étaient groupés près du feu. + +Assis dans une chaire en jonc, dans le coin de droite, sous le manteau +de la cheminée, notre marin causait avec un brillant seigneur placé près +de lui, sur un siège aussi primitif. + +Ce seigneur était Charles de Mouy, sieur de la Meilleraye, vice-amiral +de France. + +Vis avis de Cartier, dans l'autre angle de la cheminée, on remarquait +sa femme, Catherine Desgranches, qui achevait de tricoter un long bas de +laine, mais dont les yeux rougis, les paupières gonflées par les larmes, +annonçaient que, si ses doigts besognaient agilement, son imagination +était absorbée par des réflexions bien étrangères à son modeste travail. + +Près d'elle se tenaient Antoine Desgranches, son frère; Marc Jalobert, +son beau-frère, et Me Julien Lesieu, notaire royal de la cour de Rennes. +Derrière eux, la nourrice de dame Catherine, la mère Manon, filait à +la quenouille, en marmottant des patenôtres; le timonier de Jacques +Cartier, Jean Morbihan, raccommodait une paire de bottes de pêche; un +domestique, Charles Guyot, faisait des filets; puis un gourmette [7], le +jeune Lucas, dit Saute-en-l'Air, fourbissait, en baillant, le poignard +de son maître. Enfin, à un bout de la pièce, devant une petite lampe, +aux lueurs fuligineuses, s'agitait une servante, en train de ranger de +la vaisselle sur une étagère. + +[Note 7: On dit mousse aujourd'hui: mais cette dénomination, qui semble +venir du hollandais, ne fut pas adoptée chez nous avant le milieu du +dix-septième siècle.] + +Tous ces personnages, avec leurs physionomies et leurs costumes si +caractéristiques, tous ces objets, diversement frappés par des jets +vagabonds de lumière et d'ombre, enraient un spectacle saisissant, que +dominait la belle et mâle figure de Jacques Cartier, ressortant comme +dans une auréole aux rayonnements du foyer. + +Il touchait à sa quarantième année. C'était un homme dans toute la +force de la maturité, d'une stature moyenne et bien prise, nerveuse, +vigoureusement constituée. Son visage était expressif, très-accentué, et +la teinte brune que le haie de la mer y avait empreinte ajoutait encore +à l'énergie de ses traits secs, même anguleux. Il avait le regard +profond, un peu dur, les sourcils rapprochés, les joues maigres, presque +creuses; le nez long, recourbé comme le bec d'un oiseau de proie, la +lèvre inférieure légèrement proéminente ainsi que le menton. Il portait +toute sa barbe, roussâtre et clair-semée. Le haut de sa tête, couronné +par un front spacieux, sillonné de quelques rides, annonçait la +promptitude, la vigueur des résolutions, l'opiniâtreté, l'ambition. +Pleine de bonté, la partie inférieure ne manquait pas d'une certaine +sensualité rabelaisienne; mais l'ensemble disait hautement la hardiesse +des conceptions jointe à une fermeté d'exécution inébranlable. + +Pour vêtement, il avait un feutre noir, à bords étroits et relevés à la +mode du temps; un pourpoint de drap marron, serré à la taille par une +ceinture de cuir, des braies de même étoffe, également galonnées, et des +bottes molles, à retroussis. De son pourpoint entr'ouvert, s'échappait, +en bouillonnant autour du cou, une fraise de fine dentelle, et sur sa +poitrine pendait une petite arbalète d'argent, insigne de son grade de +pilote hauturier. + +--Oui, messire, par ma Catherine, si le vent vire cette nuit, nous +appareillerons dès demain matin, disait Jacques en s'adressant à Charles +de Mouy. + +--Et il virera le vent, j'en suis sûr, moi; da oui; je sens ça à mes +rhumatismes, marmotta le vieux Jean Morbihan. + +--Tout est donc prêt? demanda le vice-amiral. + +--Tout, messire, tout! Ah! j'attends depuis assez longtemps cette +occasion d'élever mon pays au rang qu'il mérite dans l'histoire des +découvertes modernes, répondit Jacques avec un enthousiasme qui fit +soupirer sa femme. Oh! continua-t-il, en portant la main à son front, +j'ai lutté, lutté depuis quinze ans! Il m'a fallu essuyer bien des +déboires, bien des rebuffades. Enfin, grâce en soit rendue à votre +généreuse initiative, messire, grâce aussi à la bonté de monseigneur +Philippe Chabot, grand amiral de France, je possède aujourd'hui les +lettres patentes qui m'autorisent à «voyager et aller aux Terres-Neuves, +passer le détroit de la baie des Châteaux, avec deux navires équipés de +soixante compagnons pour l'an présent.» + +--Et par Neptune, je n'en suis pas fâché, maître Jacques! Notre seigneur +le roi de France ne pouvait confier plus belle et plus noble mission à +plus brave capitaine, s'écria Charles de Mouy en frappant sur la garde +de son épée. Quand nous lui parlâmes du projet, il hocha d'abord la +tête d'un air incrédule, car l'insuccès du Florentin Verazzani l'avait +dégoûté de nouvelles expéditions dans les mers inconnues. Mais ayant +aperçu je ne sais quel courtisan espagnol qui souriait ironiquement: +«Foi de gentilhomme, reprit-il changeant soudain d'avis, vous avez +raison. Chabot et de Mouy; nous aussi irons faire des conquêtes ès +Terres-Neuves. Je voudrais bien connaître l'article du testament d'Adam +qui lègue en entier l'héritage du Nouveau-Monde à mes cousins de Madrid +et de Lisbonne.» + +--Royalement parlé! fit Jacques en souriant. + +--Min Gieu, ça n'est pas mal en tout pour un Français, murmura Jean +Morbihan, vieux Breton qui non-seulement ne pardonnait point à la reine +Claude d'avoir, en 1515, consenti la cession définitive de la Bretagne +à la France, mais ne croyait même pas à cette cession, et nourrissait +contre les Français un sentiment de haine d'autant plus vif qu'il était +moins raisonné. + +--Oui, reprit le vice-amiral, et tout de suite François Ier mit deux +navires à votre, disposition, maître Jacques, plus soixante hommes... + +--Ah! dit Cartier, ce sont ces hommes qui ont été le plus difficile +à rassembler. Vous ne sauriez croire, messire, combien de jalousies a +suscitées autour de moi la faveur royale. Les marchands de cette ville +se sont ligués, contre l'entreprise. Non contents de la décrier, ils ont +tout fait pour débaucher les gens que j'engageais, les cachant ou les +faisant cacher dans l'espérance que je renoncerais à mon dessein. +Y renoncer! à ce dessein, le rêve de toute ma vie! les insensés! +Néanmoins, sans l'ordonnance que j'ai obtenue de la cour de Saint-Malo, +défendant aux bourgeois et négociants de recéler mes mariniers et +compagnons de mer, et sortir leurs navires du port jusqu'à ce que mes +équipages fussent complets, à peine de cinq cents écus d'amende; sans +cette ordonnance qui fut rendue et proclamée le dix-neuvième jour de +l'année dernière, je doute que j'aurais pu réunir le monde nécessaire à +l'expédition. Mais laissons là les doléances, et permettez-moi, messire, +de vous remercier d'être venu pour assister à notre embarquement. + +--Par Neptune! je n'aurais eu garde d'y manquer. Et vous croyez, maître, +qu'il aura lieu demain? + +--Je le souhaite, dit Cartier, mais il faut que la brise change, et +passe au sud-ouest, le vent favorable pour sortir du golfe. Dans tous +les cas mes mesures sont prises, mes gens enfermés à bord, et j'ai reçu +la sainte communion aujourd'hui. Je pourrais mettre à la voile cette +nuit même... + +Comme il prononçait ces paroles, dame Catherine, ne pouvant se contenir +davantage, éclata en sanglots. + +--Non, non, tranquillise-toi, ma bonne femme s'écria Jacques; non, je ne +partirai pas cette nuit... + +--Si ce n'est pas cette nuit, ce sera demain, ait-elle d'une voix +profondément altérée. + +--D'ailleurs, continua Cartier, refoulant ses propres émotions et pour +donner un nouveau tour à l'entretien, cette soirée nous la devons à la +gaieté. On célèbre ici les fiançailles de ma pupille Constance Dubreuil +avec mon neveu Étienne Noël; et j'ose espérer, messire, acheva-t-il, +en s'inclinant devant Charles de Mouy, que vous daignerez signer le +contrat. + +--Avec plaisir, avec plaisir, dit le vice-amiral; mais où donc sont les +futurs? + +--Ce matin, la jeune fille est allée chez une amie, au pardon de Paramé. +Quant à notre gars, comme il s'embarque avec moi, il a dû s'approcher +aujourd'hui des sacrements. Et, après dîner, on l'a envoyé chercher sa +prétendue. Ils ne tarderont pas à arriver... On frappe. Ce sont eux sans +doute, ou messire le recteur qui doit bénir la cérémonie. Gourmette, va +ouvrir. + +Saute-en-l'Air avait déjà obéi. + +Un robuste jeune homme, haletant, à la mine effarée, parut dans la +salle. + +--Constance est-elle rentrée? demanda-t-il d'un ton agité. + +--Rentrée! Mais non, répondit dame Catherine, se levant avec inquiétude. + +--Ah! mon Dieu! alors que lui est-il arrivé? On ne l'a pas vue de toute +la journée à Paramé, repartit le nouveau venu, avec un accent de douleur +indicible. + + + + + CHAPITRE II. + + LE DÉPART. + + +--Que dis-tu là, Étienne? s'écria Jacques Cartier, en se levant; quoi! +on n'a pas vu Constance à Paramé? + +--Non, mon oncle, pas de la journée! répondit le jeune homme, les larmes +aux yeux. + +--Sainte Vierge! quel nouveau malheur encore! s'exclama la maîtresse de +la maison, en joignant les mains. + +--Min Gieu, ça n'est pas possible! ça n'est pas possible! grommelait +Jean Morbihan d'un air consterné. + +La vieille nourrice, étant sourde, regardait cette scène avec une sorte +d'hébétement, et cherchait à en deviner la signification. Le mousse +riait malicieusement sous cape, en prenant grand soin de n'être pas +remarqué. L'étonnement se peignait sur les traits du reste de la +compagnie. + +--Voyons, reprit Cartier, s'adressant à son neveu, ne pleure pas comme +un enfant. Constance n'est point perdue; On la retrouvera. Tu es allé +chez les dames Moreau? + +--Mais oui, mon oncle. + +--Et on t'a dit? + +--On m'a dit que Constance n'était pas venue au pardon, comme elle +l'avait promis. + +--Oh! fit la femme du pilote, je ne sais quel pressentiment... + +--Bon, bon, Catherine, ne sois pas ainsi affolée, interrompit maître +Jacques. Constance n'a pu s'égarer. Il y a tout au plus une lieue d'ici +à Paramé. Elle a fait cent fois le chemin... + +--Mais les routes sont bien peu sûres, en ces temps! observa dame +Catherine. + +--Si le village où elle devait se rendre est près d'ici! intervint +Charles de Mouy, avec un geste rassurant. + +--Sans doute, sans doute, dit Cartier. La jeune fille aura changé d'idée +et sera allée visiter d'autres amis, dans quelque paroisse voisine. +C'est une intrépide marcheuse... un caractère et un corps de fer. + +--Depuis quelques jours, elle paraissait soucieuse, remarqua tristement +Catherine. + +--Le fait est, murmura Jean Morbihan, que, depuis une huitaine, la jeune +demoiselle était brumeuse comme une matinée de mars, dans l'île où elle +est née, da oui! + +--Que dis-tu là? lui cria Cartier. + +--Oh! rien, rien en tout, répondit le vieux marin, reprenant de plus +belle ardeur le rapiécetage de sa botte. + +De temps à autre, Lucas glissait un regard sournois sur les assistants. + +--Je vous demande bien pardon, messire, dit maître Jacques à Charles de +Mouy... + +--Je vous comprends. Vous allez vous mettre à la recherche de votre +pupille. Avez-vous besoin de mes services? Je laisserai mes gens à votre +disposition. + +--Merci pour cette offre bienveillante, répondit Cartier; elle ajoute +encore à ma dette de reconnaissance envers Votre Seigneurie. Mais +mon monde suffira, j'espère. Du reste, il n'y a pas encore lieu de se +tourmenter. Le couvre-feu n'est pas sonné. Constance peut rentrer par la +poterne du château. Le sergent de garde la connaît, il ne manquerait pas +de lui ouvrir si elle se présentait au guichet. + +--Je suis tout marri de ce qui vous advient, repartit le vice-amiral, +et je souhaite sincèrement, maître Jacques, que votre anxiété ne se +prolonge pas davantage. Mais, puisque mes services ne vous sont d'aucune +utilité, je vais me retirer... et demain, si vous avez besoin de quelque +chose, comptez sur moi. + +Après ces mots, il se leva, s'approcha de la femme du pilote, prit +courtoisement congé d'elle et sortit de la salle pour rentrer au +château, où il avait pris ses quartiers. + +--Min Gieu! je me charge de la retrouver, notre demoiselle, s'écria +le vieux Jean Morbihan, chaussant vivement ses bottes, dès que le +vice-amiral fut parti. + +--Où vas-tu? où veux-tu aller? s'enquit Cartier, qui réfléchissait. + +Jean Morbihan se gratta le front d'un air indécis. + +--Une idée, mon oncle! s'écria Étienne Noël. + +--Voyons ton idée. + +--Si Constance avait été chez nos parents de Saint-Hydeue. + +--Non, non, dit dame Catherine. Elle n'est pas à Saint-Hydeue; ou elle +aurait passé à Paramé et s'y serait arrêtée pour ouïr la sainte messe. + +--A quelle heure a-t-elle quitté la maison? interrogea maître Jacques. + +--Ce matin, à six heures. + +--Mais que vous a-t-elle dit, ma tante? reprit vivement Étienne. + +--Elle m'a dit qu'elle irait tout droit à Paramé, où elle était invitée +et où elle assisterait à l'office divin avec les dames Moreau. Oh! +combien je me repens de l'avoir laissée partir! Un pressentiment... + +--Allons, femme, laisse là tes pressentiments! dit Cartier, avec une +teinte d'humeur. + +--Et que vous avez tort, maître! Da oui, c'est moi qui vous l'assure, +riposta Jean Morbihan; les pressentiments... + +--Tais-toi! signifia le pilote sévèrement. Ce n'est pas le temps de +parler, mais d'agir. Holà! gourmette! + +--Me voici! me voici! dit, en se frottant les yeux, Lucas, qui feignait +de dormir étendu sur un banc. + +--Toi, tu vas courir au presbytère de Roteneuf. C'est là que Constance +a fait sa première communion; peut-être est-elle allée voir le bon +recteur. + +--Ça, mon gars, mets tes jambes à ton cou! ajouta le timonier, en +appuyant ce conseil d'une vigoureuse claque sur la partie la plus +charnue du corps de Lucas qui, par un bond prodigieux, prouva aussitôt +qu'il n'avait pas usurpé son sobriquet de Saute-en-l'Air. + +--Toi, Jean, mon vieux camarade, tu vas gouverner sur Saint-Hydeue, avec +Étienne et Antoine, qui prendront de nouvelles informations à Paramé, et +moi, je visiterai Saint-Servan, avec Charles tandis que mon beau-frère +fera avec ma femme des recherches dans la ville. + +--Volontiers, répondit Marc Jalobert d'un ton bourru. + +--Et moi! me comptez-vous pour rien? si vous le souffrez, je vous +accompagnerai à Saint-Servan, maître Jacques? insinua le notaire. + +--Soit! consentit Cartier. + +Et, s'approchant de la vieille nourrice, de plus en plus intriguée par +ces mouvements et ces discours, dont elle commençait à soupçonner le +sens, quoiqu'elle ne les comprît point parfaitement, il lui dit d'un ton +bas qu'elle entendait assez bien, malgré sa grande surdité: + +--Ce n'est rien, bonne Manon; ce n'est rien; nous allons sortir, n'ayez +inquiétude. Bientôt nous serons de retour. Veillez, en nous attendant; +et, si Constance rentre, qu'elle n'aille pas se coucher avant que je lui +aie parlé. + +--Et tiens du bouillon chaud, nourrice; car la pauvre Constance sera +sans doute à demi morte de froid et de faim! ajouta du même ton dame +Catherine. + +--Oui, oui, répondit la vieille, par un mouvement des lèvres plutôt +qu'avec la voix. + +--Comment! tu es encore là, méchant morveux! tonna Jean, en administrant +une nouvelle gourmade au mousse qui semblait fort occupé à mettre ses +souliers, et prêtait néanmoins une oreille curieuse à ce qui se disait +autour de lui. + +Lucas détala avec l'agilité d'un écolier surpris en faute par son +magister. + +--Oh! pour l'amour de Dieu, ne battez donc pas ainsi ce pauvre enfant! +s'interposa dame Catherine. + +--Bah! il en verra bien d'autres à la mer, et c'est pour l'y accoutumer, +tout doucement, ce que j'en fais là, voyez-vous, patronne, dit le père +Jean en haussant les épaules. + +Puis, se tournant vers Étienne Noël, dont le visage et la contenance +portaient les traces d'une douleur amère: + +--Min Gieu, mon gars, faut pas te dévaler comme ça! notre demoiselle +n'est pas loin, c'est moi qui te le dis. On la retrouvera; sois +tranquille. Le père Jean aimerait mieux ne pas s'embarquer demain que de +lever l'ancre avant qu'on sache ce qu'elle est devenue. Tu oublies donc +que c'est nous qui l'avons élevée, la vieille et moi; que je suis son +premier nourricier... Mais en route! + +Tout le monde quitta la maison, hormis Manon et la servante. + +La pluie avait cessé; et le vent tournait au sud-ouest. + +De grandes éclaircies bleues crevaient les nuages serrés comme les +mailles d'un réseau à la voûte céleste. Ainsi que des diamants, les +étoiles brillaient sous ce dais magnifique que la lune éclairait +largement, par intervalles, de sa blanche et paisible lumière. + +Le couvre-feu sonnait au moment où la famille Cartier se mit en quête de +Constance. Les portes de la ville venaient d'être fermées. Mais, en sa +qualité de gendre du connétable, maître Jacques put se les faire ouvrir +à lui et aux siens. Tandis que Jean Morbihan, Antoine Desgranches et +Étienne Noël partaient dans la direction qu'il leur avait indiquée, le +pilote fouillait, avec son serviteur et Me Lesieu, Saint-Servan, qui +était alors une dépendance, un faubourg de Saint-Malo, dont il ne se +sépara, pour avoir une existence municipale propre, qu'en 1789. + +Mais toutes les investigations furent sans résultat. Personne de leurs +connaissances n'avait vu Constance, ce dimanche-là. Vers minuit, Cartier +rentra chez lui en se berçant de l'espoir que sa femme ou ses autres +émissaires auraient été plus heureux, si même la jeune fille n'était pas +revenue au logis. + +Il n'en fut rien. + +Vainement dame Catherine et Marc Jalobert s'étaient livrés à de +minutieuses perquisitions dans la ville et dans le port. Constance +n'avait pas été aperçue de la journée. Interrogé s'il l'avait vue sortir +dans la matinée, le sergent de garde à la porte du château ne se le +rappelait pas. Et cependant il connaissait bien demoiselle Constance! + +La désolation de dame Catherine ne saurait se peindre; un chagrin +profond envahissait le coeur de maître Jacques; instruite par la +servante de ce qui se passait, la vieille nourrice sanglotait à fendre +l'âme. C'est que si Constance n'était pas née des époux Cartier, +elle était leur fille d'adoption depuis son bas-âge; et, n'ayant pas +d'enfants, ils l'avaient élevée avec la tendresse d'un père et d'une +mère; ils la chérissaient comme telle; disons plus: ils l'idolâtraient. + +Silencieuse, mélancolique, entrecoupée seulement de gros soupirs, fut +alors la veillée, dans cette salle immense, devant le brasier agonisant. + +Assis à leur place respective, Jacques et sa femme craignaient de +parler. A peine osaient-ils se regarder. Le coeur gonflé, les yeux secs, +mais brûlants, l'oreille aux aguets, l'un et l'autre épiaient les bruits +du dehors, pendant que la nourrice psalmodiait lentement les Litanies +des Saints. + +Tout à coup, Catherine se leva, et vint se jeter convulsivement dans +les bras de son mari, qui avait aussi quitté son siège pour la +recevoir. Pendant quelques minutes, ils mêlèrent leurs larmes et leurs +lamentations. + +--Ah! ne partez pas! au nom de Dieu! Jacques, ne partez pas demain! +criait la jeune femme. + +--Je te promets, répondit Cartier, que je ne m'éloignerai pas d'ici +avant d'avoir des nouvelles de Constance. + +--Vous me le jurez, n'est-ce pas? reprit Catherine se pendant à son cou. + +Le pilote l'entoura de ses bras, la pressa contre sa poitrine et +repartit avec tendresse: + +--Oui, ma bonne femme, je te le jure. + +--C'est, dit Catherine, que ce voyage m'effraie... un je ne sais quoi... + +--Je t'en prie, ne parlons plus de ces craintes vagues qui paralysent +mon énergie... + +--Ah! si vous saviez, Jacques! + +--Je sais que tu es la meilleure, la plus dévouée des épouses. Mais ton +esprit timide est trop prêt à accepter pour des réalités les fantômes +d'une imagination un peu superstitieuse. Voyons, raisonnons. N'ai-je pas +fait dix fois la traversée de Saint-Malo à Terreneuve? m'est-il jamais +arrivé un accident? Qu'appréhendes-tu donc? N'es-tu pas la femme +d'un marin, la fille d'un brave soldat? Vrai Dieu! je te croyais plus +courageuse, plus soucieuse de ma gloire!... car c'est vers le temple +de la gloire que je naviguerai, cette fois. Le simple pilote Jacques +Cartier deviendra célèbre dans le monde entier. Et, ajouta-t-il, en +souriant de cette bouffée d'orgueil qui lui montait à la tête, le roi +de France, pour récompenser mes services, anoblira le nom que tu portes, +oui, je le déclare, je le prédis, je le prophétise, par ma Catherine, ma +bonne Catherine! puisque j'ai pris l'habitude de t'invoquer dans toutes +mes paroles, comme dans tous mes actes! acheva le pilote en baisant sa +femme au front. + +A cet instant, l'ombre d'un corps parut s'établir devant la fenêtre, à +travers laquelle la lune déchirait ses rayons, qui venaient former, sur +les dalles de la salle, un vaste treillis d'ébène à fond d'argent. + +La vue de cette ombre attira aussitôt l'attention de Jacques Cartier, +alors debout vis à vis de la fenêtre. + +--Qui diantre peut être là à nous espionner? dit-il, se dégageant +doucement de l'étreinte de Catherine. + +Ensuite, il s'élança vers la porte et l'ouvrit brusquement. + +Mais si rapide qu'eût été son mouvement, il trouva déserte la petite +place sur laquelle donnait sa maison. + +Cartier rentra rêveur dans la salle. + +--Si je ne savais ce démon de gourmette loin d'ici, je serais disposé à +penser que c'était lui, disait-il entre ses dents. + +--Oh! fi! c'est vilain; vous aussi, Jacques, vous êtes prévenu contre +le pauvre garçon; tout le monde lui en veut! fit dame Catherine d'un ton +d'affectueux reproche. + +--C'est, reprît le pilote, que sa conduite est singulièrement suspecte; +depuis ces derniers jours surtout... Enfin!... Ah! qu'il me tarde +d'avoir des nouvelles... où peut être cette petite fille?... Quelle +heure est-il? + +--Trois heures, mon ami; vous devriez vous reposer! + +--Me reposer! me reposer! s'écria Cartier, frappant du pied et se +mettant à arpenter la pièce. Oh! je n'y tiens pas. Le sang me bout dans +les veines... Si j'allais visiter nos nefs! Qui dit que, d'aventure, +l'un de mes mariniers ne l'aura pas aperçue? La plupart la connaissent. + +--Nous n'y avions pas songé, Jacques! + +--Oui; j'y cours. + +Ce disant, le capitaine quitta de nouveau son habitation et se rendit +dans le port, où il prit une embarcation qui le conduisit à bord de deux +navires d'un faible tonnage, mouillés côte à côte, à l'embouchure de la +Rance. + +Ces bâtiments étaient ceux dont, en vertu d'une royale autorisation, +Cartier devait disposer pour aller tenter des découvertes «ès +terres-neuves.» + +Le pilote questionna ses «mariniers,» mais ceux-ci ne savaient rien. +Depuis un mois, du reste, le plus grand nombre demeurait jour et +nuit enfermé dans les vaisseaux, telle était la crainte qu'ils ne +désertassent. Et la veille, comme l'on attendait, à chaque moment, +le signal du départ, tous ayant entendu la messe, communié dans les +entreponts, pas un n'avait mis pied à terre. + +Quand Jacques, fatigué de cette longue nuit d'agitation, quitta les +navires, un homme de garde au bossoir lui demanda respectueusement: + +--Pensez-vous, maître, que nous mettrons à la voile aujourd'hui? + +--Je ne sais, répondit évasivement Cartier. + +--Le vent est bon, cependant, repartit le factionnaire. + +--Bon ou mauvais, que m'importe! fit Cartier, d'un ton qui contrastait +étrangement avec sa fermeté habituelle. + +Et il reprit le chemin de son domicile, dans un état voisin de +l'abattement. + +Le jour commençait à poindre. + +Jacques Cartier rentra doucement dans la salle basse. Épuisée par les +émotions, dame Catherine dormait, près du foyer éteint, la tête appuyée +contre Manon qui égrenait son chapelet. Sans troubler son sommeil, le +pilote ressortit, et, s'autorisant du nom du vice-amiral, s'introduisit +au château, où il monta dans le donjon. + +Parvenu au sommet, ses regards se portèrent avidement sur la route de +Paramé. + +O bonheur là une petite distance des remparts de la ville, s'avançait +un groupe de quatre personnes, que l'oeil exercé du marin n'eut pas de +peine à reconnaître. + +C'était Constance, marchant entre Étienne Noël, Jean Morbihan et Antoine +Desgranches. + +Jacques redescendit bien vite et annonça à sa femme cette bonne +nouvelle. + +En l'apprenant, Catherine faillit s'évanouir. Mais si un excès de joie +fait mal, ce mal est de courte durée. On en guérit aisément. Aussitôt +remise, dame Catherine, sans attendre son époux, partit comme une flèche +à la rencontre de la jeune fille. + +Je renonce à décrire les félicités de cette réunion. La vivacité des +premiers épanchements apaisée, on passa aux explications. Constance +avait, disait-elle, été enlevée par une troupe de gens qui rôdaient près +de Saint-Malo, et qui l'avaient conduite dans une maison abandonnée, à +la pointe de Roche-Bonne. Elle était restée toute la journée du dimanche +et une partie de la nuit dans cette masure, d'où l'avaient tirée, +vers le matin, Étienne Noël, Antoine Desgranches et Jean Morbihan, +D'ailleurs, on ne l'avait aucunement maltraitée et les vivres ne lui +avaient pas manqué. Cette déclaration était quelque peu ambiguë. Le ton +même dont elle fut faite manquait de sincérité. Mais on était si content +de se revoir que personne ne s'avisa de la contester. Quant à Noël, +Desgranches et Morbihan, ils avaient sans difficulté trouvé la trace de +Constance. Témoin de l'enlèvement, un berger de Paramé l'avait raconté +le soir, en ramenant son troupeau au village, de sorte qu'y arrivant +une heure ou deux après lui, Étienne et Jean en furent informés. Mais le +berger ignorait l'endroit où les ravisseurs avaient traîné leur proie. +Nos quêteurs battirent donc la campagne tout le reste de la nuit. Le +hasard ou l'instinct amoureux d'Étienne guida leurs pas vers le vieux +bâtiment qui servait de prison à la jeune fille. La porte était à +peine fermée par un verrou extérieur, le verrou fut tiré et Constance +délivrée. + +Elle était accablée de lassitude; dame Catherine la mit au lit, après +lui avoir fait prendre un consommé. + +--Allons, enfants, dit alors Jacques Cartier aux trois hommes, le vent +est favorable. Qu'on se hâte d'en profiter. Rendons-nous aux vaisseaux +pour presser les préparatifs du départ. Il faut qu'avant la nuit, nous +soyons hors du golfe, dans la Manche! + +--Mais, mon oncle, dit Étienne timidement, et mes fiançailles? + +--Ah! fit Jacques, en souriant de son fin sourire, ces amoureux, ça ne +pense qu'à leurs intérêts! Tes fiançailles, mon pauvre garçon, ce sera +pour notre retour. + +--Da oui! confirma Jean. + +Cartier dit alors à sa femme: + +--Ma chère Catherine, tu viendras vers midi, à bord avec Constance, me +dire adieu. Je ne quitterai pas les navires. + +Et, l'ayant embrassée avec une rapide brusquerie pour cacher sa +tristesse, il s'éloigna à grands pas. + +Le jour était tout à fait venu, un jour maussade et nébuleux: l'angélus +tintait à toutes les cloches de Saint-Malo; le roulement des voitures +commençait à se faire entendre, la ville et son port s'animaient. + +Cartier et ses compagnons se furent bientôt transportés sur leurs +vaisseaux. C'étaient deux brigs de soixante tonneaux chacun, avec +un château de poupe, un gaillard d'avant assez élevé, comme on les +construisait généralement alors, et une batterie en barbette de quelques +caronades et passe-volants sur le pont. + +Les deux navires portaient ensemble soixante et un hommes[8]. + +[Note 8: Et non le double, comme l'a écrit M. Léon Guérin, dans son +_Histoire maritime de France_.] + +Nous l'avons dit, la presque totalité de ces hommes avaient été enfermés +dans l'entrepont pour prévenir les désertions. + +Dès qu'il fut arrivé à bord du premier des brigs, Cartier fit laver +soigneusement le pont et ses bordages, fourbir les canons, ouvrir les +sabords, et disposer le gréement pour le départ. + +Son beau-frère, Marc Jalobert, surveillait l'exécution des mêmes travaux +sur l'autre brig. + +Ensuite, on pavoisa les navires de cent flammes et banderoles aux +couleurs éclatantes, sur lesquelles tranchait brillamment, arboré à la +poupe, le pavillon de Saint-Malo: l'hermine sans tache, en champ d'azur, +à croix blanche. + +Ces apprêts terminés, tous les hommes furent appelés et rangés, en +double haie, sur le pont du brig. Quel spectacle curieux, pittoresque, +incroyable, j'allais dire inimaginable! L'uniforme n'était guère connu +alors. Aussi fallait-il voir ces gens, venus de toutes les parties de +la Bretagne ou de la Normandie, avec leurs bonnets ou leurs larges +chapeaux, costumes nationaux, galonnés, gris, blancs, verts, jaunes, +rouges, bleus, de toutes les nuances. Et la coupe! aussi variée que la +teinte de l'habit! Et les visages! aussi différents que les vêtements. +Quant au langage, c'était, ma foi, bien autre chose encore! Quel jargon! +quel patois! quelle cacophonie! Je renonce à plus accentuer ce tableau. + +A midi, les cloches de Saint-Malo commencèrent à brimballer à toute +volée. + +Bientôt, du port, chargé, comme les remparts, d'une foule compacte et +aussi bariolée que les équipages des deux brigs, se détachèrent trois +barques. + +Sur la première, se trouvait monseigneur l'évêque de Saint-Malo, dans +toute la pompe sacerdotale, accompagné des principaux ecclésiastiques de +son diocèse, également revêtus des ornements sacrés de leur ministère. + +Ils venaient bénir l'expédition. + +La seconde barque portait le vice-amiral, messire Charles de Mouy, sieur +de la Meilleraye, couvert des insignes de son rang, et escorté par un +brillant état-major. + +Enfin, dans la troisième, on voyait dame Catherine, le coeur bien +affligé, sous ses attifets de fête, Constance, sa fille adoptive, toute +rayonnante de beauté, et divers membres de la famille Cartier. + +Une salve d'artillerie annonça que les embarcations quittaient terre, +dans une anse, alors ouverte près du môle actuel des Noirs. + +Immédiatement, à la flèche du grand mât de chacun des brigs, se déploya +dans toute sa majesté l'oriflamme royale: blanche, semée de fleurs de +lis d'or, chargée des armes de France, entourées des colliers des ordres +Saint-Michel et du Saint-Esprit, et deux anges pour support. + +Dix coups de canon appuyèrent cette démonstration et les tambours +battirent aux champs. + +--Terr i ben! mâchonna Jean Morbihan entre ses dents, à la vue des +couleurs de France flottant au-dessus de sa tête. + +Pour qu'il se laissât aller à articuler ce redoutable juron, il fallait +que le vieux Breton fût terriblement exaspéré. Mais, nous l'avons dit, +il était réfractaire à toute idée de sujétion à la France. Aussi lui, +qui se montra plein de déférence, d'humilité pour l'évoque, quand il +aborda le navire de Jacques Cartier, affecta-t-il d'être gourmé et raide +comme une barre de guindeau, à l'arrivée de messire Charles de Mouy, +sieur de la Meilleraye. + +Un autel avait été érigé sur le gaillard d'arrière. Le prélat dit +une courte messe, que tout le monde entendit à genoux, et bénit les +équipages et leurs bâtiments. + +Ensuite, les hommes s'étant relevés, et ayant repris leurs rangs, le +vice-amiral les passa en revue. Satisfait de cette inspection, dont +il témoigna hautement son contentement, Charles de Mouy adressa aux +mariniers une brève allocution pour leur recommander l'activité, la +docilité et la soumission. Puis, tirant son épée, et la dressant en +l'air: + +--Jurez, leur dit-il, de toujours demeurer les féaux serviteurs de +François, premier du nom, roi de France par la grâce de Dieu, et de +vous comporter fidèlement à son service, sous le commandement général +de maître Jacques Cartier, son bien-aimé pilote, chargé de ses pleins +pouvoirs et autorité, dans l'entreprise pour laquelle vous vous êtes +engagés. + +--Le roi de France! le roi de France, mais, min Gieu, ce n'est pas mon +roi, grommelait Jean Morbihan, debout à la barre du gouvernail. + +Et se penchant à l'oreille de Cartier, placé devant lui; + +--Dites, maître, faut-il que je jure aussi? + +--Eh! sans doute! répondit celui-ci, impatienté de la longueur de la +cérémonie; car il craignait que le vent, qui était alors excellent pour +débouquer du golfe, ne tournât une seconde fois. + +--Bah! pensa l'entêté timonier, personne ne fait attention à moi, je ne +jure pas; non da! + +Le serment prêté, Charles de Mouy accola cordialement Jacques Cartier; +lui souhaita un heureux succès, et quitta le navire, en même temps que +le clergé de Saint-Malo [9]. + +[Note 9: Je ne sais, vraiment, pourquoi, dans l'édition Tross (1868) du +premier voyage de Cartier, on a reproduit ce sommaire absurde du premier +chapitre, qui se trouve dans une édition fautive: + +«_Comme messire Charles de Mouy, Chevalier, partit avec deux navires de +Saint-Malo, et comme il arriva en la terre neuve, appelée la Françoise, +et entra au port de Bonne-Vue_.» + +Jamais Charles de Mouy, vice-amiral de France, ne s'embarqua pour les +«terres neuves.» Cela ne fait pas de doute. Il se contenta d'appuyer +Cartier de son crédit et de passer en revue ses équipages. C'est ce +que déclarent avec raison MM. Cunat, Garneau (Histoire du Canada), L. +Guérin, etc. + +Le sommaire de la même relation publié par la Société littéraire et +historique de Québec est conforme à la vérité. + +Le voici: + +«Comme le capitaine Jacques Cartier partit avec deux navires de +Saint-Malo, et comme il arriva en la Terre-Neuve et entra au port de +Bonne-Vue.»] + +Le capitaine Jalobert étant retourné à son bord, avec ses gens, outre +l'équipage ordinaire, il ne resta plus sur le brig de Cartier que dame +Catherine et Constance, lesquelles voulurent accompagner Jacques jusqu'à +la sortie de la rade, malgré l'avis de celui-ci qui craignait un grain. + +La brise était fraîche et forte, les voiles furent déferlées, les +ancres levées, et, vers trois heures de l'après-midi, les deux brigs +doublaient, à l'embouchure de la Rance, la pointe de la Cité, au +bruit de l'artillerie et aux puissantes acclamations d'une multitude +enthousiaste. + +C'était le vingt avril de l'an de grâce mil cinq cent trente-quatre. + + + + + CHAPITRE III. + + LE SAUVEUR. + + +Après avoir prolongé les îles du Grand-Bey et du Petit-Bey (alors mont +Olivet), dont les fortins les saluèrent de plusieurs coups de canon, nos +brigs s'engagèrent dans le chenal ouvert entre les deux Conchées, pour +gagner la haute mer. + +Déjà, l'ordre était établi à bord. Sur le pont, dans les haubans, +dans le gréement, on ne voyait que les hommes employés au pilotage des +navires et à l'orientation des voiles. + +Penché à la barre du gouvernail, et les yeux fixés sur les balises +disposées ça et là dans la passe, pour indiquer les écueils, le vieux +Jean Morbihan rayonnait d'allégresse maintenant. En vérité, il était +dans son élément; il jouissait de la vie, comme oiseau dans l'air, +poisson dans l'eau. + +Derrière lui, sérieux, vigilant, imposant, heureux toutefois de ce +bonheur qui emplit une âme honnête à la veille de réaliser un rêve +glorieux longtemps caressé, Jacques Cartier, son sifflet à la main, +commandait la manoeuvre. Près d'eux, étaient accoudées, à la rampe de +la poupe, dame Catherine et Constance. L'une et l'autre se tenaient +silencieuses, livrées à leurs propres réflexions. Mais quel abîme entre +les réflexions de la jeune fille et celles de la jeune femme! Noyée +dans une amère mélancolie, insensible aux brillantes perspectives +qui miroitaient devant les regards de son mari, celle-ci songeait +douloureusement à la longue, peut-être bien longue absence dont elle +était menacée, aux noirs tourments de la vie solitaire, aux déchirantes +angoisses de l'anxiété. Et la pauvre Catherine, plante timide d'une +exquise suavité, mais dont les parfums délicats ne s'exhalaient que +dans la serre-chaude des tendres épanchements, se reprochait sincèrement +l'affliction dont son coeur était navré. Elle eût voulu être hardie au +danger, inaccessible aux douces impressions, audacieuse pour partager +les projets et même les fatigues de Jacques. Elle se gourmandait de +manquer de fermeté, de vaillance, et s'accusait, comme d'un gros péché, +d'attrister encore par son humeur chagrine les derniers instants de leur +séparation. + +Quant à Constance, frais bouton de fleur exotique qui s'ouvrait à +l'existence et en pompait avec ardeur tous les sucs, ses pensées +suivaient, nous l'avons dit, un bien autre cours. Et si la joie n'en +faisait pas le fond, elle y entrait au moins pour une grande, trop +grande part. + +Cette jeune fille pouvait avoir seize ans. Elle était belle d'une beauté +singulière, captivante, fascinatrice. Rien de régulier dans ses traits, +mais beaucoup de provocation, beaucoup d'appels à la sensualité. L'oeil +fauve, très-fin, plein d'éclairs, mais sachant modérer ses feux, les +atténuer et se voiler tout à fait, sous de chastes paupières, frangées +de ces longs cils que l'on voit aux tableaux des madones. Brillants +ou assoupis, ses regards avaient des charmes irrésistibles, rehaussés +encore par une bouche espiègle, humide, vivement carminée, dont les +séductions ne sauraient se dire. Au nez agréable, des ailes mobiles, +voluptueuses; au menton grassouillet, d'un contour harmonieux, une +fossette, vrai nid d'amour, tout cela couronné par un front étroit, il +est vrai, opiniâtre, mais qu'encadrait une chevelure noire, à reflets +bleuâtres, si épaisse, si soyeuse! et tout cela posé sur un col d'une +adorable pureté de lignes, auquel venaient se nouer des épaules déjà +riches malgré l'âge encore tendre de Constance. La taille, les mains, +les pieds, les attaches étaient à l'avenant, quoique l'ensemble du +corps fût mignon à ce point qu'il semblait la réduction de l'un des +chefs-d'oeuvre de la statuaire antique. Ce défaut était peut-être la +qualité qui attirait sur Constance les désirs des hommes. Mais il en +était un autre dont se gaussaient les blondes filles de l'Armorique, et +qui ne lui conquérait pas moins les regards convoiteurs de l'autre sexe. +C'était une de ces carnations olivâtres auxquelles se complaisait +le pinceau de Murillo, et dont un léger duvet, de nuance encore +plus foncée, estompait la lèvre supérieure. Ah! j'oubliais une brune +lentille,--encore une tentation,--au lobe de l'oreille gauche. + +En fallait-il plus pour soulever bien des jalousies, bien des rivalités! +Ajoutez que Constance avait de la coquetterie jusqu'au bout de ses +ongles menus, teintés comme une feuille de rose du Bengale; et puis, +capricieuse, volontaire, entêtée, emportée. Cartier l'avait peinte, d'un +trait, à Charles de Mouy:--Des membres et un caractère de fer. + +En dépit des coutumes bretonnes et au grand regret du vieux Morbihan, +qui l'adorait, Constance était mise à la dernière mode française. Tandis +que la bonne dame Catherine se contentait de la blanche coiffe, plate, à +barbes, tombant sur les épaules, de la casaque de berlinge marron, ornée +de ganses violettes, du _justin_ garni, de la jupe courte, des bas à +coins et de la grossière chaussure nationale, sa fille adoptive portait +le chaperon de velours rouge, avec templettes parfîlées d'or; l'élégante +basquine de camelot de soie, sous une marlotte, doublée de pelleteries; +la vertugale en forme d'entonnoir renversé, la robe de drap bleu, +taillée en carré et décolletée sur la poitrine, à manches retroussées et +flottantes sous le coude, suivant le goût du jour; enfin, elle avait +des chausses ou bas écarlates et des escarpins de velours cramoisi, +très-épatés du bout, très-découverts, avec engrelure imitant des barbes +d'écrevisse. + +C'était là le costume d'une noble demoiselle et non celui d'une +bourgeoise. Mais Cartier tenait déjà quelque peu à la noblesse par son +titre de pilote du roi, et par son alliance avec Catherine Desgranches. +Si, plus d'une fois, les coûteuses fantaisies de Constance avaient fait +murmurer dans la société qu'il fréquentait à Saint-Malo, jamais le brave +capitaine n'avait su résister à un caprice de sa «fi-fille» chérie. + +L'eût-il osé, il lui aurait mis sur les épaules un de ces magnifiques +manteaux de vison blanc que, plus d'une fois, il avait rapportés des +côtes de Terreneuve. Mais à cet égard les ordonnances étaient formelles. +Seules les reines et les princesses du sang pouvaient se permettre +pareil luxe. En revanche, il lui avait donné une superbe fourrure en +petit-gris, que l'on voyait jetée sous son bras gauche, car, malgré +la force de la brise, il faisait une chaleur toute vernale, dont on +savourait, avec délices, les vivifiantes émanations après une longue et +rigoureuse saison de froid. + +Penchée mollement sur le garde-corps, Constance suivait, d'un oeil +distrait, le ruban de moire argentée que le navire déroulait derrière +lui, et agitait nonchalamment dans sa main droite son beau panache, +bouquet de plumes d'autruches, qui servait aux dames d'éventail en été +et d'écran en hiver. + +--Enfin, se disait-elle, je vais être délivrée des importunités de +ce pauvre Étienne. Ce n'est certes pas ma faute, à moi, si je ne puis +l'aimer! D'où lui est venue la folie de me vouloir épouser? de me +demander en mariage à son oncle? Mais, si j'étais unie à lui, je le +rendrais malheureux, très-malheureux. Cela est certain. Cependant, il +m'eût été pénible de refuser sa main, quand je voyais tout le monde +satisfait par cette alliance. Mais à moi, elle ne me souriait pas du +tout, oh! non, du tout. Et, n'eût été mon enlèvement hier, j'aurais, +vraiment; déclaré net mes intentions à l'heure des fiançailles.... + +Mon enlèvement! répéta-t-elle à mi-voix et en souriant. + +--Que dis-tu là, Constance? demanda dame Catherine, qui avait entendu +ces derniers mots. + +--Oh! rien, mère; rien, répondit-elle négligemment. + +--Tu songes, sans doute, qu'il est bien cruel de quitter ceux que l'on +affectionne? + +--Bien cruel, en effet; oui, mère, répliqua Constance d'un ton froid. + +--Chère enfant, poursuivit dame Catherine, en jetant son bras autour +de la taille souple et cambrée de la jeune fille, chère enfant, que +j'aurais aimé à voir célébrer tes accordailles avec ce bon Étienne avant +son départ! Il me semble que tu ne serais plus aussi seule. Et puis nous +serions deux pour soupirer, pour rêver à nos époux absents. La douleur +partagée est moins lourde à porter. Mais Dieu ne l'a point voulu. Que +sa volonté soit faite! Tout était prêt, hier soir, pour la cérémonie, +néanmoins, et sans cet enlèvement, comme tu disais, il y a un instant... + +--Ah! mère, regarde donc! s'écria tout à coup Constance à qui cet +entretien ne plaisait guère. + +--Qu'y a-t-il? fit dame Catherine, avec bonté. + +--Un homme à la pointe de la Grande-Conchée. + +--Eh bien, cela te surprend? Ne sais-tu pas que cet ilôt est un lieu de +rendez-vous pour les pêcheurs? + +--C'est vrai, mais cet homme...... balbutia Constance. + +--Il nous salue, dit Catherine, qui avait levé les yeux vers un amas de +rochers sortant des flots à tribord de la barque. + +--Sainte Vierge! s'exclama la jeune fille en rougissant, c'est..... + +--Allons, mes enfants, interrompit alors la voix mâle, mais alors +tremblante, de Jacques Cartier, allons, il faut nous quitter! + +Et, le pilote, attirant sa femme à lui, la pressait avec effusion dans +ses bras. + +--Quoi! déjà! faisait celle-ci, qui était devenue d'une pâleur livide. + +--Du courage, ma chère Catherine! + +--Du courage! ah! je supplierai le bon Dieu de m'en donner... + +--Et il ne manquera pas d'exaucer tes prières, ma bonne amie. Mais, là, +ne pleure pas comme une Madeleine ou mon coeur se va fondre aussi, et je +donnerai un méchant exemple à mes gens. + +--Que le ciel vous protège et vous ramène le plus tôt possible près de +nous, mon bien-aimé Jacques! repartit Catherine en essuyant ses larmes. + +--Oui, oui, dans trois ou quatre mois, je serai de retour... + +--Soir et matin, je ferai des oraisons pour vous et dès demain nous +irons, avec Constance, brûler un cierge à la chapelle de Saint-Ouen... + +--Soyez sûres que, moi non plus, je ne vous oublierai pas dans mes +prières, reprit Cartier d'un ton profondément ému... Mais qu'examines-tu +donc là, Constance? ajouta-t-il, en s'adressant à la jeune fille qui +contemplait toujours l'homme debout à la pointe de la Conchée, que le +brig avait dépassée d'une centaine de brasses. + +Sans lâcher le gouvernail, Jean Morbihan s'était retourné. + +--Terr i ben! proféra-t-il à cet instant d'une voix qui fit tressaillir +les auditeurs, terr i ben! Mais c'est le maudit chef des Tondeux. Je le +reconnais à la plume noire qui ombrage son chapeau. + +--Tu crois? dit ingénument Constance. + +--Terr i ben! répéta le matelot tout frémissant de colère; capitaine, +prenez ma place et laissez-moi monter dans une barque. Il faut que je +m'empare de ce misérable!... il faut... + +--Tu es fou! répondit Cartier. Tu vois les Tondeurs partout, et ils +n'ont jamais existé que dans ton imagination... + +Morbihan était furieux, il voulut protester. + +--Assez! enjoignit sèchement le pilote, qui tira un son aigu de son +sifflet. + +Étienne Noël arriva sur la dunette. + +--Vous m'avez appelé, mon oncle? + +--Oui. Fais tes adieux à ta future épouse et à ta tante.--Pour vous, mes +aimées, dit-il aux deux dames, vous devez vous bâter. Le vent s'élève, +la mer grossit. Il serait fort imprudent d'aller plus loin. + +Étienne s'approcha de Constance; il désirait parler; il avait quelque +chose, un mot d'amour à lui dire; mais si son coeur débordait, sa gorge +était serrée; il fut incapable d'articuler une syllabe, et embrassa si +gauchement la jeune fille, que Cartier ne put réprimer un sourire. + +--Adieu! adieu! Jacques, dit encore une fois dame Catherine, en se +précipitant sur le sein de son mari. + +Puis, ayant tendu la main à Jean, qui mouilla cette main de ses larmes, +elle descendit dans le bateau que deux hommes, qui l'avaient amenée +à bord, conduisaient amarré au brig. Constance répondit froidement à +Cartier, dont l'affectueuse et paternelle étreinte ne fit vibrer aucune +fibre dans son âme ingrate, fermée aux doux et bons sentiments. Ensuite, +elle s'approcha du vieux Morbihan, qui, en appliquant un vigoureux +baiser sur chacune de ses joues, lui souffla à l'oreille: + +--Petiote, petiote, prends garde au chef des Tondeux! + +--Est-ce donc lui qui était sur la Conchée? demanda Constance avidement. + +--Min Gieu, oui! répliqua le matelot. + +--Ah! vraiment! fit-elle d'un air surpris. + +Et, elle sauta légèrement dans la barque [10], sans même accorder un +regard au malheureux Étienne Noël, qui demeurait comme pétrifié sur le +tillac. + +[Note 10: Je me souviens d'avoir lu quelque part que la préceinte +Supérieure des vaisseaux de Cartier était si peu élevée au-dessus de la +ligne de flottaison, que du pont on pouvait se laver les mains dans la +mer.] + +Dame Catherine s'était déjà placée à l'avant de l'embarcation, d'où +elle pouvait voir son mari et lui adresser encore quelques signes de +tendresse; Constance s'assit à l'arrière, mais ayant en face d'elle les +Conchées qu'on apercevait, avec d'autres îlots, comme des points noirs à +l'horizon. + +--Pourquoi donc te mets-tu là? lui demanda Catherine. + +--Oh! maman, un tout petit caprice. Je voudrais gouverner. + +--Mais la mer est trop mauvaise! Laisse Cadet prendre la barre. + +--Du tout! du tout! fit Constance avec un geste mutin. J'ai souvent +dirigé ma yole par un temps plus méchant que celui-là et jamais il ne +m'est arrivé le moindre accident. + +Dame Catherine était trop habituée à se plier à toutes les inclinations +de la jeune fille pour insister en cette occasion. + +--Tourne donc au moins la tête! Étienne t'envoie un adieu! reprit-elle +en agitant un mouchoir, trempé de ses larmes, vers Jacques Cartier, que +la brise, devenue violente, emportait rapidement vers le nord-ouest. + +Mais Constance, tout occupée au gouvernail, ne répondit pas à cette +invitation. Du reste, les vagues étaient hautes déjà. Le vent commençait +à souffler par saccades de mauvais augure. Et il fallait non-seulement +que la jeune fille fût rompue à la lâche qu'elle s'était imposée, +mais qu'elle eût des muscles d'acier, pour l'exécuter avec autant de +dextérité. + +Courbés vis à vis d'elle sur leurs avirons, les deux bateliers +admiraient franchement son aisance et sa vigueur. + +Vraiment c'était merveille que de la voir, les yeux étincelants +d'intrépidité, les joues empourprées, guidant avec une pareille adresse +leur lourde embarcation, malgré l'intumescence du ras de marée. + +La reine des ondes, se jouant d'une tempête qu'elle a soulevée, n'aurait +pas montré plus d'audacieuse sérénité. + +Cependant le ciel se couvrait. De lourds nuages noirs, aux franges +cuivrées, le marbraient à l'occident; des bruits sinistres couraient +dans l'air, en de longs et funèbres gémissements; le soleil à son déclin +pâlissait, comme d'épouvante, quand un voile d'ébène n'en dérobait pas +entièrement la face; les rameurs échangeaient entre eux des regards +inquiets et pressaient de toutes leurs forces la marche de l'esquif. +Ils n'avaient point peur sans doute, mais une appréhension vague les +envahissait peu à peu. + +Ces symptômes menaçants échappaient à dame Catherine, dont la vue, +rivée à l'horizon, cherchait encore à discerner son mari sur le brig +s'évanouissant dans le lointain; Constance frémissait d'une âpre +volupté, et, la tête haute, humant avec délices les pénétrantes senteurs +marines, le sein gonflé, les cheveux dénoués au vent, superbe et +provocante comme une des vierges-prophétesses de l'île de Senn, elle +semblait défier toute intimidation, lorsque, soudain, une rafale +stridente, rugissement de bête fauve en rut, déchira l'atmosphère et +donna aux éléments le signal du combat. + +--C'est le kirk! c'est le kirk! Marie, mère de Dieu, priez pour nous! +s'écria l'un des hommes. + +--Oui, c'est le kirk! Hardi! pèse à l'aviron! lui commanda fièrement +Constance. + +Et c'était le kirk en effet, ce formidable vent du sud-ouest qui, +parfois, aussi mortellement ravage les côtes armoricaines que le mistral +ou le sirocco le littoral de la Méditerranée. En quelques places, près +du Conquet par exemple, la violence de ses coups porte l'écume de la mer +jusqu'à cent cinquante mètres au-dessus de son niveau! Rien d'affreux +comme les hurlements sauvages de l'ouragan, et la furie des flots +rendant un son creux, plein d'angoisses, de lamentations sépulcrales. + +Et ce soir-là la tempête avait éclaté avec une rage élevée subitement +au paroxysme. C'était, pour me servir des couleurs d'un des plus +grands peintres bretons, «c'était une immense bataille dans les +plaines humides. On eût dit, à voir bondir les vagues, ces innombrables +cavaleries de Tartares qui galopent sans cesse dans les plaines de +l'Asie. L'entrée de la baie était comme barrée par une chaîne d'îlots de +granit: il fallait voir les lames courir à l'assaut avec d'effroyables +clameurs; il fallait les voir prendre leur course et voir à qui +franchirait le mieux la tête noire des écueils. Les plus hardies ou +les plus lestes sautaient de l'autre côté en poussant un grand cri; les +autres, plus lourdes ou plus maladroites, se brisaient contre le roc en +jetant des écumes d'une blancheur éblouissante et se retirant avec un +grondement sourd et profond, comme les dogues repoussés par le bâton du +voyageur.» + +Tantôt à la crête d'une montagne liquide, d'où l'on découvrait un espace +immense, formé en avant par le port et la ville de Saint-Malo, et +tantôt au fond d'un abîme, pressé, surplombé de tous côtés par les ondes +tumultueuses qui montent, croulent, s'entassent, recommencent leurs +écroulements et leurs entassements, le frêle esquif est à chaque instant +sur le point de s'engloutir dans l'incommensurable tombeau dont il +affronte les horreurs, ou fracassé aux angles aigus de ces récifs sur +lesquels se brisent les lames en délire. + +Nulle parole n'est échangée; quelle, d'ailleurs, serait entendue à +travers les étourdissantes vociférations de la tourmente? + +La femme de Cartier prie pour son mari et pour Constance. Enfiévrée, les +vêtements en désordre, ruisselante d'eau, celle-ci s'efforce de garder +le cap sur la Grande-Conchée, dont elle distingue, par intervalles, les +hauteurs escarpées, lorsque sa barque se dresse à la cime des flots. + +Mais le soleil a tout à fait disparu; le temps s'assombrit de plus +en plus, les vagues mugissantes se teignent de noir, à lugubre reflet +d'acier; bref sera le crépuscule, et alors les ténèbres doubleront +encore les dangers, les horreurs de la situation. + +De vrai, l'on n'est plus guère qu'à une centaine de brasses des Conchées +ou de la Ronfleresse. Mais comment? ou aborder? La barque ne serait-elle +pas dix fois mise en pièces avant d'atteindre la grève, si même on +y parvenait? Pousser droit à Saint-Malo? Impossible d'y songer. Les +bateliers étaient épuisés. L'embarcation avariée faisait eau en vingt +places. Dans une demi-heure, elle sombrerait évidemment. + +Constance même se sentait lasso, prise de vertige. L'abîme lui faisait +peur. Elle avait peine à se maintenir sur son banc, quand un aviron +cassa tout à coup. L'équilibre du bateau en fut rompu; Constance ne +réussit pas à ressaisir le fil de la vague qui les entraînait, et, tel +qu'une avalanche, un énorme paquet de mer s'abattit sur eux. + +Ils enfoncèrent tous sous cette masse fluide et reparurent, un instant +après, à la surface des ondes. Mais, de quatre personnes, il n'y en +avait plus que trois; un des bateliers était perdu à jamais avec la +barque. Tenant la dame Cartier par ses vêtements, l'autre batelier +tâchait d'imiter Constance, qui nageait désespérément vers la +Grande-Conchée. + +Cependant les ombres s'épaississaient; les tourbillons d'air et d'eau +allaient toujours augmentant; quoique la terre fût proche, il restait +aux naufragés bien peu de chances de salut. + +Dans le coeur de Constance l'effroi succédait à la vaillantise. + +--Courage! courage! cria à ce moment une voix dont les accents +couvrirent, pour quelques secondes, le vacarme des éléments. + +--Courage! courage! répéta la même voix. + +Et, au milieu des ténèbres naissantes, sur les flots, apparut le buste +d'un homme, qui arrivait de l'île voisine. + +Avec grande difficulté, il s'approcha de Constance, l'enlaça d'un bras à +la ceinture, et, lançant au batelier une corde qu'il avait à la main, +il se remit à nager vers la Conchée, où il aborda, au bout d'un quart +d'heure, après des efforts inouïs pour n'être pas lacéré, avec son doux +fardeau, aux tranchantes arêtes de pierre qui hérissaient le rivage. + +La nuit était tout à fait venue. + + + + + CHAPITRE IV. + + LA SORCIÈRE. + + +Émergeant de la mer, à deux milles environ de Saint-Malo, les Conchées +forment le sommet d'un arc d'îlots, relié au continent par la pointe +du Décollé au nord, et la pointe de la Varde au sud. D'ailleurs, à +l'exception de Césembre, ces îlots ne sont guère que des écueils, des +brisants, plus ou moins escarpés et, pour la plupart, couverts par le +flot, à l'époque des syzygies ou hautes marées. + +Cependant la Grande-Conchée, jadis appelée roc de Quince, occupe une +étendue et une importance suffisantes pour qu'on ait cru devoir y +élever, à la fin du dix-septième siècle, d'après les plans de Vauban, +un fort destiné à protéger le mouillage de la passe de la +Fosse-aux-Normands. Mais, en 1534, l'on ne voyait sur ce récif que deux +ou trois misérables huttes pratiquées dans les anfractuosités du +rocher et fréquentées par les pêcheurs que le mauvais temps forçait d'y +chercher un abri temporaire. + +C'est à la rive septentrionale de la Grande-Conchée qu'avait atterri +le sauveur de Constance. Quatre hommes, vêtus comme des matelots, se +tenaient là, lui prêtant leur aide, car il avait autour du corps une +corde sans le secours de laquelle il ne serait jamais parvenu à regagner +l'îlot. + +--Mort de ma vie! je ne croyais pas la mer aussi dure! proféra-t-il en +remettant le pied sur la grève. + +--Nous avions toutes les peines du monde à résister au vent qui nous +poussait d'un côté, tandis que la corde à laquelle vous étiez attaché +nous entraînait de l'autre, dit l'un des hommes. + +--Oh! ç'a été pour vous une rude corvée! reprit-il ironiquement. + +--Non pas rude; cependant... + +--Bon, bon; mais la seconde corde, celle que j'avais emportée à la main? + +--Cassée! elle vient de casser! + +--Comment! elle a cassé? + +--Oui, marquis, elle s'est rompue au moment même où elle se tendait et +où nous pensions ramener ceux qui devaient s'y être amarrés. + +--Mort de ma vie! voici un vilain incident! Alors la femme du pilote est +perdue, car il fait noir comme dans le trou du Diable, et la mer est si +méchante que pas plus maintenant que tout à l'heure nous ne pourrions +mettre une embarcation à flots. + +Comme pour confirmer ces paroles, une vague gigantesque vint, en +meuglant, fondre sur eux. Pour n'être pas emportés par cette vague, ils +n'eurent que le temps de se réunir en un groupe serré, en entrelaçant +leurs bras et leurs jambes, et formant ainsi une inébranlable colonne de +muscles et d'os. + +Le libérateur de Constance tenait, pressée contre sa poitrine, la jeune +fille à demi évanouie. + +--Ça, mes gars, dit-il, quand la lame se fut retirée, tant pis pour ceux +qui sont lâchés; allons nous réchauffer. + +Et, passant devant les hommes avec sa protégée, il escalada quelques +roches qui le conduisirent au sommet de la Conchée, dont le plateau fort +étroit était coupé par une crevasse, au fond de laquelle on apercevait +de la lumière. + +Guidés par cette lumière, nos gens descendirent dans la crevasse, où +les quatre matelots quittèrent l'individu qui avait arraché Constance à +l'abîme; et celui-ci entra aussitôt dans une espèce de grotte, éclairée +par une torche de résine. + +--Maharite! Maharite! appela-t-il d'un ton dur. + +--Maharite y est pour le maître, rien que pour son maître; la joie soit +avec lui! répondit, en bas-breton, une voix qui semblait monter des +entrailles de la terre. + +Et l'on vit surgir d'un coin de la grotte un corps étrange, si courbé +vers le sol qu'on eût dit qu'il marchait à quatre pattes. + +--Mort de ma vie! que faisais-tu donc? fut-il repris impérieusement. + +--Maharite préparait le louzou [11] pour la pennèrès [12]. + +[Note 11: Plante douée de vertus magiques, que l'on va cueillir, le +samedi, à minuit.] + +[Note 12: Jeune fille à marier.] + +--Toujours tes magies, hein? tu finiras sur un bûcher! + +--Et toi, mon maître, repartit railleusement Maharite, toi tu finiras au +bout d'un écheveau de chanvre! + +--Tais ta langue! tais ta langue, femme! et fais du feu pour cette jeune +fille! + +Le monstre tourna à demi sa tête, dont les cheveux tombants balayaient +la terre, et un sourd grognement sortit de sa bouche: + +--Encore une victime! + +Ce n'est pas sans raison que nous l'appelons monstre, car il est +impossible d'imaginer quelque chose de plus hideux que cette pauvre +créature. Non-seulement une affreuse difformité l'obligeait de marcher +à la manière des bêtes, mais son visage n'avait plus rien d'humain. +Il n'était que cicatrices d'un rouge sombre, violacé, on le nez +apparaissait seulement comme les deux cavités qui trouent celui d'une +tête de mort, où les yeux saillissaient entre des bourrelets de chair +sanglants comme des phlegmons, où, pour en finir tout de suite avec +ces horreurs, la bouche, dépouillée de ses lèvres, montrait une double +rangée de dents magnifiques, mais dont la blancheur même augmentait +encore l'odieux de cet épouvantable masque. + +--Dépêche! et fais du feu, te dis-je, répéta l'homme, en étendant +Constance sur un lit de plantes marines sèches. + +Sans avoir tout à fait perdu connaissance, la jeune fille n'avait plus, +depuis l'engloutissement de la barque, le sentiment exact de son être. +Elle voyait et entendait à demi, mais ne pouvait apprécier les objets ou +les choses. + +Dans une petite niche de la caverne, son sauveur prit une bouteille +d'eau-de-vie, dont il versa quelques gouttes sur les lèvres et sur les +tempes de Constance, qui aussitôt s'agita, frissonnante, sur sa couche. + +--Où suis-je? demanda-t-elle, en promenant ça et là des regards étonnés. + +--Vous le saurez dans un instant, répondit-il d'un ton courtois. Mais +soyez assurée toutefois que vous êtes en sûreté. + +--Ah! c'est vous! s'écria-t-elle en frémissant au son de cette voix. + +--Je vous effraie? fit-il tristement. Mon costume... + +Et ses yeux tombèrent sur ses jambes nues, sa chemise et ses braies, +d'où l'eau coulait comme d'un ruisseau. + +--Vous oubliez, messire Georges, dit-elle, que, quand même je ne vous +devrais pas ma vie, je serais bien mal avisée en ayant attention à votre +accoutrement, car le mien... + +Et, à son tour, elle jetait les yeux sur sa toilette, si fraîche deux +heures auparavant, en si pitoyable condition à cet instant. + +Mais, s'interrompant: + +--Et ma mère, et nos bateliers? interrogea-t-elle avidement. + +--Oh! j'espère qu'ils sont sauvés aussi! répondit Georges d'un air +embarrassé. + +--Pensez-vous? + +--Oui; du reste, j'ai envoyé une barque à leur recherche... Mais je vais +me retirer pour vous laisser changer de vêtements... + +--Qui m'en donnera? + +--Cette femme que vous voyez accroupie et qui chante devant l'âtre. + +--Quoi! la sorcière! + +--Vous la connaissez. Constance? s'écria-t-il, avec un émoi qu'il +s'efforça ensuite de dissimuler. + +--Eh! qui ne connaît la sorcière de la Conchée! Nous sommes donc sur +l'île? + +--Oui... commandez à Maharite et elle vous obéira... Je sors; me +permettez-vous de revenir? + +--Oh! oui! Ne me laissez pas longtemps Ici, supplia-t-elle en tendant sa +main à Georges, qui y imprima un baiser. + +Puis il quitta la caverne; et Constance demeura seule avec la sorcière, +laquelle chantait d'une voix étrange ce chant plus étrange encore: + +«--Merlin, Merlin, où allez-vous si matin avec votre chien noir? + +«--Je reviens de chercher le moyen de trouver ici l'oeuf rouge. + +«Je vais chercher dans la prairie le cresson vert et l'herbe d'or. + +«Et le gui de chêne, dans le bois, au bord de la fontaine. + +«--Merlin! Merlin! revenez sur vos pas, laissez le gui au chêne. + +«Et le cresson dans la prairie, comme aussi l'herbe d'or. + +«Comme aussi l'oeuf du serpent marin parmi l'écume dans le creux du +rocher... + +«Merlin! Merlin! revenez sur vos pas; il n'y a de devin que...» + +--Le Diable! acheva-t-elle avec un ricanement farouche. N'est-ce pas, ma +mignonne, qu'il n'y a pas d'autre devin que le Diable? + +Et Maharite tourna vers Constance sa face, dont la flamme jaillissante +du foyer faisait, pour ainsi dire, flamboyer les abominables laideurs. + +A cet aspect, la jeune fille se serra, en tremblant, au fond du lit. + +--Ah! je te fais peur! je te fais peur, petite mijaurée, poursuivit la +sorcière, avec des inflexions tour à tour railleuses et sinistres; je +suis donc bien horrible! bien décidément horrible! Moi aussi j'ai +été belle, pourtant, belle comme toi, plus que toi. Et toi aussi tu +deviendras horrible, plus horrible que moi! Ah! je te vois pâlir, puis +verdir comme la mousse qui tapisse ces rochers! + +Ah! sur ton corps si frais, si parfumé, je vois grouiller des millions +et des millions de vers gluants... + +--Tais-toi! maudite! oh! tais-toi! ordonna Constance, sautant à terre. + +--Pouah! continua la sorcière, avec un geste de dégoût, je sens l'odeur, +rôdeur exécrable de tes chairs qui tombent en pourriture.... + +--Misérable! proféra la jeune fille, faisant un bond pour s'enfuir de la +caverne. + +Mais Maharite la retint par le pan de sa jupe. + +--Arrête! mignonne! arrête! Entends-tu comme la mer gronde, comme le +vent se lamente au dehors?... Où irais-tu? Non, ruste, reste ici. Je +veux te faire belle, moi; plus belle que tu n'as jamais été, que tu ne +seras jamais! + +En prononçant ces paroles Maharite traînait la pauvre enfant effarée +dans un couloir, dont elle éclaira les profondeurs avec une torche de +résine. + +Elle ouvrit un coffre en bois peint, et, pièce à pièce, en tira un +coquet habillement de jeune mariée. Depuis le voile virginal jusqu'à +l'anneau d'or, rien n'y manquait. + +--Voyons, mignonne, mets bas cette cotte mouillée, disait-elle, en +rangeant les objets sur le coffre. + +Et comme, malgré son audace habituelle, Constance ne bougeait pas, +Maharite, se hissant sur un banc, se prit à la dévêtir avec autant +d'adresse que d'agilité. Mais, en la débarrassant de ses effets, elle +s'extasiait sur les charmes de la jeune fille, et mêlait de prédictions +lugubres, révoltantes, ses marques d'admiration. + +Constance, éperdue, n'osait lui résister. Quelle que fût la fermeté, +nous pourrions dire l'impudence qui lui était propre, tant d'impressions +violentes et diverses avaient fondu sur elle, depuis le départ de +Jacques Cartier, que sa volonté s'était amollie comme la corde d'un arc +trop longtemps tendu. + +Elle laissait faire et parler cette bizarre créature, qui, tout en lui +passant la robe nuptiale, extraite du coffre, disait sur un ton rhythmé, +mystérieux: + +«Il y aura six ans, six ans vienne la Saint-Jean, la Saint-Jean +prochaine. + +«Dans le village, le joli village de Pordic, tout près, tout près de +Tréguier. + +«Vivait heureuse, vivait bien heureuse Maharite, Maharite, la femme du +pêcheur Jugon. + +«Mais Maharite était coquette, elle était trop coquette; et mal lui en +prit, grand mal lui en prit. + +«Son mari n'était pas pieux, pas pieux du tout; et mal lui en prit +aussi, très-grand mal lui en prit. + +«Le jour de la fête, de la fête de monsieur saint Jean, le mari de +Maharite était allé à la pêche, dans son bateau; dans son grand bateau. + +«Maharite la frivole, Maharite rencontra hors du logis un chevalier, un +chevalier tout de vert habillé. + +«Maharite la folle, Maharite écouta les paroles, les trop douces paroles +du galant cavalier. + +«C'était le démon, le beau démon, sorti des enfers pour la séduire, la +séduire et la tromper. + +«--Où vas-tu, Maharite? Maharite, où vas-tu?» demanda le prince, le +prince damné des Enfers. + +«--Cavalier, gentil cavalier, je vais, dit-elle, au feu que l'on allume +sur le rocher, pour monsieur, le très-vénéré monsieur saint Jean. + +«--Non, tu n'iras pas, tu n'iras pas à ce feu; mais viens avec moi, nous +en allumerons ensemble un plus brûlant, bien plus brûlant. + +«Laissez-moi, aimable cavalier; aimable cavalier, laissez-moi; je veux +aller à la fête, à la fête sacrée. + +«--Cette fête, douce Maharite, Maharite très-douce, nous la ferons dans +mon château, dans mon riche château. + +«--Monseigneur, je ne saurais, je ne saurais consentir; que dirait-on au +village si je vous suivais dans votre château, votre riche château? + +«--Viens, il y aura pour toi des coiffes en dentelle, en fine dentelle; +et une robe, une jolie robe violette. + +«--Y aura-t-il tout cela? Messire, y aura-t-il tout cela?» dit, en +s'arrêtant, Maharite, l'imprudente Maharite. + +«--Il y aura aussi, ma belle, de l'or, de l'or pour payer les redevances +que vous devez à votre seigneur, votre très-redouté seigneur.» + +«Notre seigneur, notre redouté seigneur était cruel, très-cruel pour ses +vassaux. + +«Son intendant, son intendant, aussi dur que lui, avait menacé Jugon de +l'enfermer dans la tour, dans la tour épaisse du manoir. + +«Maharite, la crédule Maharite, suivit, en hésitant, le cavalier, le +perfide cavalier. + +«Il la mena dans son château, dans son merveilleux château, où il lui +fit boire des liqueurs, des liqueurs enivrantes. + +«Maharite, ah! plaignez Maharite! s'endormit, et quand elle s'éveilla, +elle était couchée, couchée à côté de LUI! + +«Et le château était en feu, en feu flambant, et formait ce bûcher, ce +magnifique bûcher que Satan avait dit. + +«Sans mal, sans mal aucun Lucifer sortit de la fournaise, et Maharite, +la désolée Maharite aurait voulu faire comme lui. + +«Mais le plancher s'écroula, s'écroula sous ses pieds, et tomba Maharite +dans les flammes, dans les flammes dévorantes. + +«Où Maharite, la malheureuse Maharite, se rompit les reins et se brûla +le visage, se brûla le visage au vif. + +«Et, le lendemain, on apprit que Jugon, Jugon le pécheur, avait péri +dans la mer, la mer sans fond. + +«Et ainsi furent punis par monsieur saint Jean, le sévère monsieur saint +Jean, Maharite, la très-coupable Maharite, et son mari. + +«Et voilà l'histoire, la triste histoire de Maharite, Maharite la +magicienne du roc Quince.» + +Comme la sorcière terminait son _goerz_, d'une voix douce, qui n'était +pas sans charme musical, elle achevait aussi la toilette de Constance. +Peu à peu, la jeune fille s'était remise de sa stupeur. Elle prêtait une +oreille attentive, presque complaisante, au chant de Maharite. + +--Allons, mignonne, dit celle-ci en reprenant son ton sarcastique, après +avoir fini; allons, à ton tour d'être l'amante et la dupe du roi des +ténèbres! Regarde-moi, petite, regarde-moi et n'aie frayeur, car mon +visage et mon corps t'annoncent ce qui t'attend! + +Bien plutôt tâché de t'y accoutumer. Allons! tu es parée pour les noces, +parée des effets de celle qui t'a précédée dans les bonnes grâces de +Satan, cours te jeter entre ses bras! Je ne suis pas jalouse, moi; +tiens, le voici! ajouta-t-elle avec un rire infernal, en s'enfuyant sur +les pieds et sur les mains. + +De nouveau, Constance se sentait troublée. La vue de cette femme, à +demi folle, dont on discernait encore la grande jeunesse, à travers +un honteux fouillis de plaies et de repoussantes infirmités, le récit +nuageux qu'elle venait de faire de ses infortunes, le prestige indicible +qui environnait alors les personnes soupçonnées de sorcellerie, mais +surtout les dernières et cyniques paroles de Maharite, avaient ramené +l'agitation, l'effroi dans l'âme de Constance. Aussi ne put-elle +réprimer un mouvement et un cri de terreur, lorsque, rentrant dans la +première partie de la caverne, elle se trouva tout à coup devant Georges +qui, avec son chapeau de feutre, ombragé d'un panache noir, son beau et +sombre visage, tout son habillement en velours noir, sur lequel brillait +une ceinture d'or, semblait l'incarnation même de cette divinité +malfaisante à qui Dieu permettait, suivant les légendes du temps, de +parcourir la terre pour y tenter les jeunes femmes et y corrompre les +jeunes hommes. + +--Déjà prête et toujours ravissante! fit-il avec un sourire vainqueur, +mettant un genou eu terre et lui baisant galamment la main. Que +ce costume de fiancée vous sied bien! continua-t-il, sans paraître +remarquer l'émoi de la jeune fille. Enfin, ma plus aimée, je vais donc +toucher au comble de mes voeux! Je pourrai te chérir, t'adorer le jour +et la nuit, et nul ne s'opposera désormais à notre bonheur. Ah! si tu +savais, ma Constance, tout ce que j'ai souffert depuis hier, tout ce +que j'ai souffert tout à l'heure... Mais ne parlons plus de douleurs. +Soyons, n'est-ce pas, tout entier à la félicité de nous voir, de nous +aimer. + +Et, comme elle ne répondait point: + +--Serais-tu malade? continua-t-il d'un ton vibrant de passion. Non, cela +ne se peut; dis-moi, ma douce, dis-moi que tu n'es pas malade, que tu es +heureuse de notre réunion, de ce hasard inespéré qui va nous permettre +de nous abandonner, sans contrainte, légitimement, aux impulsions de nos +coeurs? + +Se relevant, il l'entoura amoureusement de ses bras, en appuyant ses +lèvres brûlantes contre les lèvres de la jeune fille. + +--Mais que voulez-vous de moi? que vous proposez-vous, Georges? balbutia +celle-ci frissonnante et rejetant son buste en arrière, pour se dérober +aux caresses énervantes de son amant. + +En ce moment, à l'entrée de la grotte, apparut le masque horriblement +moqueur de la sorcière. + +--Le Diable! c'est le Diable! Prends garde, jeune innocente! Je te le +dis: songe au sort de Maharite et à l'enfer! + +--Va-t'en, chienne! monstre! exécration de la terre! lui cria Georges, +en frappant du pied avec autant de dépit que de fureur. + +--Vois comme il me traite maintenant! C'est ainsi qu'il te traitera +bientôt! et ce sera tant mieux! menaça encore Maharite, qui se sauva, en +poussant un grand éclat de rire. + +--Cette pauvre misérable a perdu la raison, reprit Georges, d'une voix +qui voulait être badine. Mais, ajouta-t-il avec empressement, viens, +viens, ma fiancée, l'autel nous attend. + +--L'autel? Que voulez-vous dire? + +--Quoi! vous n'avez pas compris? Cette robe, cet anneau, ce voile, ne +vous ont-ils pas prévenue...? + +--Mais, en vérité, je ne sais... + +Le jeune homme fît un geste d'humeur. + +--N'était-il donc point convenu que nous nous marierions aussitôt que +votre tuteur serait parti? dit-il avec amertume. Ne m'aviez-vous pas +promis que, le soir de ce jour, vous vous échapperiez pour venir, avec +moi, à l'île de Césembre, où un bon cordelier nous unirait? Vous avez +la mémoire bien courte, Constance! Pourtant, j'ai tenu ma parole, moi. +Après vous avoir fait enlever, hier par mes gens, suivant votre désir, +afin de n'être pas fiancée à un homme que vous détestez, j'ai eu le +courage, et c'en a été un bien grand, croyez-le, de ne point, parce que +vous l'avez voulu, troubler votre solitude dans cette maison abandonnée, +où... Mais je m'en veux de ces reproches; pardonnez-les, pardonnez-moi, +amie... C'est l'excès de mon attachement pour toi qui me rend jaloux, +disputeur... tu m'excuses, n'est-ce pas?... Je me sentais si malheureux, +si désespéré, tandis que tu étais à bord de ce navire... près de mon +rival... J'appréhendais tant que Cartier n'eût encore la fantaisie de +faire célébrer vos fiançailles par quelque chapelain... Il n'en a +rien été... Oh! je le sais... Je m'étais transporté sur cette île pour +épier... Ah! tu es bonne! et tu m'aimes, n'est-ce pas, Constance?... +Mais parle donc! Serais-tu fâchée contre moi? Quel motif!... Si la +Providence ne m'avait conduit ici, tu périssais... Oh! rien qu'à cette +idée, je me sens glacé... Dis un mot... un seul qui me rassure... +Qu'as-tu? Cette toilette, que j'avais fait disposer, à l'avance, ne te +plairait-elle pas?... Est-ce que tu es indisposée contre moi?... + +Georges avait prononcé ces mots de ce ton mouillé, insinuant, qui +caractérise les ardeurs de la passion et pénètre, bon gré mal gré, +le coeur de ceux qui l'ont allumée. Aussi, comme à un divin nectar. +Constance s'enivrait-elle «aux paroles du séduisant jeune homme, +aux magnétiques effluves de son amour. Les doutes, les craintes qui +s'étaient élevés dans son esprit, se fondaient ainsi que les brumes +du matin sous un rayon de soleil, et, palpitante, ravie, elle dit, en +enveloppant Georges dans un regard voluptueux: + +--Quoi, doux ami, ce vêtement... + +--C'est ton vêtement nuptial, que j'avais fait faire et apporter ici +où tu l'aurais mis, avant de nous rendre à Césembre, s'écria-t-il, en +enlevant la jeune fille de terre et la pressant avec frénésie contre sa +poitrine. + +--Laissez-moi! oh! laisse-moi! disait-elle éperdue, abandonnant sa tête +alanguie sur l'épaule de son amant. + +Et lui: + +--La tempête s'apaise; le vent a cessé de gronder; les flots rentrent +dans leurs abîmes. Viens, viens, mon ange, mon idole, viens, sautons +dans ma barque; rendons-nous à Césembre et soyons unis, heureux pour +toujours! + +Georges se précipitait, avec son précieux fardeau, hors de la grotte, +lorsque le crépitement d'une vive arquebusade se fit entendre, à +quelques pieds au-dessus d'eux, sur le plateau de la Conchée. + + + + + CHAPITRE V. + + GEORGES DE MAISONNEUVE. + + +De tout temps, la Bretagne a été remarquée pour sa fidélité au culte des +pratiques dévotieuses. Mais, souvent aussi, elle s'est distinguée par +les troubles déplorables qui ont pris naissance dans son sein et jeté +le discrédit sur ses habitants. Le brigandage lui-même y a, plus d'une +fois, usurpé le droit de cité et commis des excès heureusement ignorés +ailleurs. Sans redire les abominations de Gilles de Laval, maréchal de +Retz (1440), non plus que les atrocités de Fontenelle, cent cinquante +ans plus tard, ou, de nos jours, les horreurs de la chouannerie, il +serait facile de montrer que, fréquemment, la Bretagne fut ravagée +par des bandes de scélérats, agissant tantôt sous la bannière de la +religion, tantôt sous l'étendard de la politique. + +Nombreuses, terribles apparurent ces bandes vers le milieu du seizième +siècle. Depuis là mort de la «bonne» duchesse Anne, celle que Louis XII +appelait sa _Brette moult amée_, la province était en proie au fléau des +guerres intestines. Et quelles guerres! Sous prétexte de reconnaître ou +de ne pas reconnaître la souveraineté de la France, les grands seigneurs +se livraient d'évêché à évêché, de ville à ville, de château à château à +des luttes acharnées qui répandaient la ruine et le deuil dans toute la +péninsule; luttes, ai-je dit, massacres, bien mieux j'aurais pu +écrire. Car ils sont farouches, ils sont sauvages, quand la passion +les enflamme, nos Bretons! Dans leurs rixes, dans leurs jeux, gare au +_Pen-Bas!_ cette arme nationale autrement redoutable que le sabre, la +baïonnette ou même la crosse de fusil! Je vous laisse à penser s'il eut +un rôle capital à cette époque de discorde. Le sang coula à torrents, +et, sur les monceaux de cadavres entassés par le fanatisme, dans toute +la vieille Armorique, on vit germer des hordes de bandits qui, prenant +diverses dénominations, plus effroyables les unes que les autres, +achevèrent de saccager le pays, d'y répandre la terreur avec la +désolation. + +Ces malfaiteurs étaient connus du peuple sous le nom générique +de _Soudards_. Mais chaque troupe avait, en outre, sa désignation +particulière. C'est ainsi que l'une d'elles, dont nous allons nous +occuper, s'intitulait fièrement _les Tondeux_, et tâchait de justifier +sa sinistre appellation par tous les excès imaginables, perpétrés sur +ceux qui tombaient entre ses mains, mais les riches, les nobles et les +prêtres principalement. + +Après avoir semé la dévastation dans la Cornouaille et le pays de +Tréguier, les Tondeux avaient pris, en 1533, Saint-Malo et ses environs +pour théâtre de leurs odieux exploits. + +Redoutés, mystérieux, les Tondeurs obéissaient à un chef plus redouté, +plus mystérieux encore. Personne ne le connaissait, mais tout le monde +l'avait vu, ou le prétendait. Seulement, pour les uns c'était un géant, +Magog; pour les autres un nain, un Poulpiquet; pour tous c'était un fils +de Satan, sinon Satan lui-même. Pour tous? Non. Il y avait les sages, +les esprits forts qui ne voulaient voir en lui qu'un possédé du démon. +Sur le nombre et l'énormité de ses crimes, l'accord d'ailleurs était +parfait. Aucune monstruosité dont il ne se fût rendu coupable. Il +exerçait sur les femmes une fascination irrésistible; il était maître +absolu des hommes. On le trouvait en vingt places différentes à la même +heure, et nulle part. Ce don d'ubiquité il l'avait communiqué à ses +gens. Vous pouviez être sûrs de les rencontrer là où vous ne les +attendiez pas; et là où vous les cherchiez, ils n'étaient jamais. Des +personnes qui se croyaient bien informées leur donnaient pour repaire +les roches escarpées de la pointe de la Varde, à quelques milles est de +Saint-Malo; mais des personnes, non moins bien informées, les logeaient +dans les roches également escarpées de la pointe du Décollé, à l'ouest. +S'il en était qui plaçaient leur retraite à l'anse de la Garde +Guérin, il en était aussi qui la voulaient à l'anse du Val. Tout cela, +supposition, simple conjecture, histoire de jaser. Les seuls faits +certains, trop positifs, malheureusement, c'était l'existence des +Tondeurs et leur présence dans l'évêché de Saint-Malo. + +A la ville, comme à la campagne, l'on n'entendait parler que de +robberies, pilleries, incendies, rapts, meurtres, viols. Aux Tondeurs +rien n'était sacré. Ils dévalisaient les couvents, les églises, comme +les maisons bourgeoises et les châteaux; ils détroussaient un +opulent abbé sans plus de scrupules qu'un riche baron. Les sacrilèges +n'avaient-ils pas poussé l'audace jusqu'à arrêter Sa Grandeur +Monseigneur de Saint-Malo, revenant du dernier Chapitre qui s'était tenu +à Rennes! + +A leur poursuite, on dépêcha une grosse troupe de gens d'armes. Mais +où les prendre? où les atteindre? Disparus, invisibles. La garde de la +ville fut doublée, la consigne observée avec la dernière rigueur. Cela +inutilement. Au dedans, comme au dehors des murs, les Tondeurs n'en +continuaient pas moins leur tonte. + +Malgré la vieille réputation de ses sentinelles canines, le havre de +Saint-Malo perdit toute sécurité. Ou les trente-quatre dogues qui, de +jour, couchaient au Chenil de la Hollande, et, de nuit, avaient charge +de protéger les navires contre les tentatives des voleurs, jouissaient +d'un renom usurpé, où ils subissaient, eux aussi, le charme dont les +Tondeurs disposaient pour dompter les humains. Depuis quelques mois, +dans le port, ne mouillaient guère de navires qui échappassent à une +agression nocturne et ne fussent mis à rançon. + +Comment donc, par où les brigands pouvaient-ils entrer clandestinement, +en bandes, souvent nombreuses, dans la ville et en sortir? Elle n'avait +alors que trois portes, pourtant la ville--la Grande-Porte, la porte +de Dinan, la porte de Bon-Secours,--et une poterne devant la Digue, par +laquelle on communiquait avec Saint-Servan. Quant à la porte actuelle, +Saint-Vincent, elle ne fut ouverte que plus tard. A cette époque, la +muraille d'enceinte se prolongeait jusqu'au pont-levis du château, dont +la mer baignait, de toutes parts, les fortes murailles. + +Où donc, comment, on se le répétait, les Tondeurs pouvaient-ils envahir +et quitter Saint-Malo, à leur bon plaisir? + +Possédaient-ils des ailes? Peut-être le diable leur en avait prêté. Il +est si pervers! + +--Ah! l'incrédulité a beau dire, compère, si les scélérats n'étaient +assistés de Belphégor... + +--Belphégor! Belphégor! que parlez-vous de Belphégor, mon voisin? C'est +Lucifer en personne qui leur commande. Ne vous souvient-il pas que +je l'ai vu, avec le vieux Jean Morbihan, moi! C'était la nuit de la +Sainte-Catherine passée, oh! j'ai la mémoire bonne, allez! Nous venions +de souper, avec mes filles et le père Jean, chez mon gendre Jalobert. +Tout à coup, en passant près du couvent des pieuses filles du Calvaire, +j'entendis des cris perçants, puis des flammes brillèrent devant moi. +C'étaient ces infâmes Soudards qui avaient mis le feu au couvent, et +violentaient les vierges du Seigneur... Ah! ne me rappelez pas cette +nuit, cette affreuse nuit, voisin!... Et leur chef, le chef des bandits, +mais je le vois encore, avec son chapeau noir et sa plume noire!... +Il était grand, voisin, plus grand que la croix du clocher de +Saint-Aaron... + +--Bien à l'encontre, compère, l'on m'avait assuré que sa taille ne +dépassait pas celle d'un _teus_ [13]. + +[Note 13: Pour dus, gnome.] + +--Raison de plus pour que ce soit Satan lui-même! N'a-t-il pas le +pouvoir de prendre toutes les formes? Ah! mon voisin, mon voisin; depuis +lors, mes filles en rêvent; elles osent me soutenir que c'est un galant +cavalier... dans leurs rêves, entendons-nous. + +--Voire, compère, c'est ce que déclare ma femme. Et, je vous le +confesse, à l'oreille, je l'ai entendue, oui, ma femme Brigitte, +l'appeler tout haut, alors qu'elle était couchée à mon côté! + +Ces quelques mots de conversation résument les entretiens auxquels se +livraient, à peu près soir et matin, les bons négociants de Saint-Malo, +sous l'auvent des boutiques. Jugez par là du grossissement que les +commères devaient donner aux objets de leurs transes. Les Tondeurs n'en +prenaient pas plus soin, cela se comprend aisément, que des mesures de +vigilance multipliées contre eux. + +Mais ce que l'on ignorait à Saint-Malo, ce que l'on sut plus tard, trop +tard, c'est que les brigands s'introduisaient dans la ville et s'en +échappaient, à leur gré, par un égout. Cet égout débouchait dans la mer +au nord-est. Là, une forte grille défendait son entrée. + +Cette grille, aux barreaux très-épais, aux mailles serrées, paraissait +scellée à demeure. Mais, en l'examinant de près, un observateur attentif +eût fini par découvrir, dans la frette, un trou de serrure. La grille +était une porte. La porte ouverte, vous vous trouviez dans un couloir +ténébreux, visqueux, tapissé de conferves, rempli d'exhalaisons salines. +Le flot le balayait, à haute marée. Après quelques pas dans la galerie +souterraine, on se heurtait à une nouvelle porte. De fer plein celle-ci. + +Seulement, elle ne joignait pas le sol, par en bas. Un espace d'un +demi-pied environ permettait aux eaux de s'écouler, et empêchait qu'elle +ne fût enfoncée quand la vague faisait effort à l'extérieur. + +Supposez l'obstacle franchi et avancez d'une cinquantaine de toises. +Vous rencontrerez une troisième grille, semblable à la première, puis +un escalier. Et cet escalier, de vingt-cinq marches, vous conduira, en +montant, à un regard. Le regard s'ouvre, comme le reste. Vous voici dans +une petite pièce circulaire, éclairée parcimonieusement par un soupirail +grillagé, la base d'une tour, suivant toutes probabilités. + +C'est une tour, en effet. Elle existe encore, dans un état de réparation +passable. On la peut voir et visiter, en la cour la Houssaye, où elle +flanque tristement une grande et vieille maison, à quatre étages, aussi, +mélancolique qu'elle, dans cette cour étroite, sombre, humide, que les +rayons du soleil doivent n'échauffer jamais. Été comme hiver, il y fait +froid au corps; il y fait aussi froid à l'âme, en toutes saisons. + +La tour, cependant, ne manque pas d'une certaine légèreté. Elle a +même des prétentions à l'élégance. On y remarque quelques traces de +sculptures, d'assez bon goût. Mais bien que couronnée par un simulacre +de mâchicoulis, bien qu'hexagone à son quatrième étage, ronde ensuite +jusqu'à ses fondements, ce qui lui prête une figure originale, les +galets bruts dont elle est bâtie la revêtent d'une physionomie maussade, +presque lugubre. + +Rares, au surplus, étroites comme des lucarnes, sont les fenêtres. + +Au pied de l'édifice, et à son angle de mitoyenneté avec la maison, il +y avait une porte basse, cintrée, qui se fermait au moyen d'un lourd +battant, garni de plaques et de bandes de fer. Bouchée aujourd'hui, +cette porte restait ordinairement close. La tour semblait abandonnée. +Mais de la maison attenante on y communiquait par un panneau secret. +Cette maison n'est plus maintenant telle qu'elle était alors. + +Point d'habitants au rez-de-chaussée. Prudemment munies de barreaux, les +fenêtres étaient encore fermées par des volets intérieurs. Au premier +étage, de vastes salles, parfois brillamment éclairées, et ou les +accords du _biniou_ se mêlaient au bruissement des baisers, aux éclats +de rire, au choc des verres. Souvent aussi ces salles étaient muettes. +Des semaines entières se passaient sans qu'un hôte y parût. + +Tour et maison appartenaient, en 1534, à un charmant jeune homme, qui +signait Georges de Maisonneuve. De quelle noble famille descendait-il, +d'où venait-il? Problème. Georges était un joyeux compagnon, brave, +hardi, robuste, riche, généreux. En fallait-il davantage pour lui +assurer des succès dans le monde? Son extrait de naissance, qui se fut +avisé de le lui demander? Il était Georges de Maisonneuve, bien vu, bien +fêté, adoré des mamans, caressé des papas, guigné par les filles, chéri +par les fils et par les frères. Ces témoignages de la considération +publique valaient tous les titres. Au moyen de quel talisman les +avait-il gagnés? Secret facile à pénétrer. Georges était brave, +complaisant, séduisant, nous l'avons dit: il avait de l'or; il +le prodiguait à pleines mains, depuis une année qu'il résidait à +Saint-Malo, voilà le mot de l'énigme. Il se disait natif de l'Écosse, +où s'était établie, au commencement du siècle sa famille, d'origine +française, et où il possédait de grands biens. On l'avait généralement +cru sur parole. Georges de Maisonneuve était, au reste, servi par des +domestiques modèles, contre la fidélité desquels venaient échouer toutes +les inquisitions de la curiosité ou du mauvais vouloir. Aux questions +des indiscrets, ils répondaient avec la plus grande politesse, +mais aussi avec la plus grande habileté et de façon à dérouter les +conjectures. Aux insinuations des malveillants, ils haussaient les +épaules ou faisaient adroitement l'éloge de leur maître. + +Qu'il fût bon gentilhomme, de vieille souche ou n'en eût que l'habit et +le masque, Georges de Maisonneuve s'acquittait fort bien de son emploi. + +Constance et lui se rencontrèrent. Ils eurent désir l'un de l'autre. +Chez la jeune fille, ce fut moins de l'amour peut-être qu'un vif +sentiment, une attraction de sympathie. Chez lui, le vainqueur, le +blasé, ce fut le besoin d'une sensation nouvelle, mêlé à je ne sais quel +entraînement magnétique vers la mignonne et frêle créature. + +Si Constance l'eût aimé de cet amour, tout flammes, tout brûlant, dont +son coeur était le foyer, nul doute qu'elle ne se fût, sans qu'un voile +de pudeur gazât son front, donnée à lui. Entre la contrainte et la +satisfaction d'un appétit, Constance n'eût pas balancé. Le devoir lui +était inconnu. Mais telle n'était pas la nature de son penchant pour +Georges de Maisonneuve. Elle se plaisait dans sa présence, avait joie +à ses flatteries, à ses caresses; et, s'ignorant elle-même, elle se +disait: «Je l'aime; je n'aurai d'autre époux que lui.» C'était, d'ail +leurs, sa première inclination. Constance n'avait jamais analysé ses +impressions. Les ardeurs de son esprit, la vivacité de ses sens, elle +les soupçonnait à peine. + +Quant à Georges, bien plus que celle de l'âme, il recherchait la +possession du corps. Quoique mentalement séduite, la jeune fille fit +résistance. Il s'irrita, il s'emporta, et n'obtint pas davantage. Le +mariage fut proposé. Mariage secret, cela va sans dire. «Demandez ma +main à mon tuteur,» répondait Constance.--«Et ma famille qui est +noble, hélas! et ma famille qui est puissamment riche!» objectait +Georges.--«Attendez alors que maître Jacques ait repris la +mer.»--«Pourquoi attendre? Ne veut-on pas vous fiancer avant son +départ?»--«On ne me fiancera pas, je vous le promets; et le soir du jour +où Cartier aura levé l'ancre, je jure de vous suivre à l'autel.» + +On sait que Constance tint parole. Pour échapper aux fiançailles et +s'épargner, en même temps, un refus dont la perspective ne laissait pas +de la contrarier, à cause du trouble, des questions, des observations, +des reproches que provoquerait ce refus, elle concerta avec Georges un +enlèvement, qui réussit à leurs souhaits, comme nous l'avons vu. + +N'eût été le déchaînement subit du kirk et le naufrage de Constance, ils +se seraient mariés dans la nuit qui suivit le départ de Jacques +Cartier. Tout avait été préparé à cet effet. Gagné par les largesses de +Maisonneuve, un cordelier, du monastère établi, en 1469, dans l'île de +Césembre, avait promis sa bénédiction. Mais le hasard, l'éternel faiseur +et défaiseur de projets, en disposa autrement, au moment même où Georges +croyait pouvoir se féliciter du concours inattendu qu'il venait de lui +offrir. + +Lorsque le bruit de la mousqueterie se fit entendre sur la +Grande-Conchée, Georges de Maisonneuve allait sauter dans un bateau +amarré à l'est de l'écueil, entre deux roches. + +--Qu'est cela, mon doux? fit Constance redevenue craintive; qu'y a... + +Le reste de la phrase expira sur ses lèvres; et elle roula sur la grève +près de Georges, qui tombait, frappé, comme elle, d'une balle égarée.. + +La jeune fille avait perdu connaissance. + +Quand elle recouvra la raison, Constance était couchée en sa chambre +de la maison de Cartier. On lui apprit qu'elle avait été blessée +involontairement, dans une rencontre qui avait eu lieu sur la +Grande-Conchée, entre des soldats de la garde de Saint-Malo et des +pirates qu'on supposait être les Tondeux. Constance trembla en Songeant +à Georges. + +Un mot la rassura. + +--Si c'étaient les Tondeux, on n'a pu en prendre aucun, ajouta dame +Catherine qui lui donnait ces explications. Heureusement, ma chère +fille, que les gardes sont arrivés à temps pour te délivrer; sans eux, +Jésus-Sauveur! quel sort... + +La pudibonde dame Catherine s'arrêta, honteuse d'en avoir trop dit. + +--Aussitôt que tu seras relevée, mon enfant, continua-t-elle après une +pause, nous irons rendre nos actions de grâces à Saint-Malo-du-Laurier; +car c'est miracle que tu aies échappé à la tempête, puis aux brigands, +puis à la mousqueterie de nos gardes. + +--Mais quels gardes? interrogea Constance. + +--Les gardes de la ville. Ils surveillaient, depuis plusieurs jours, +paraît-il, les allées et venues de gens suspects, parmi lesquels se +trouve, assure-t-on, un prétendu seigneur... + +--Le sire de Maisonneuve, n'est-ce pas? interrompit Constance d'un ton +calme. + +--Lui-même, ma fille. Il n'était point avec eux, sans doute? + +Et dame Catherine jetait sur Constance un coup d'oeil timide. + +--Avec eux? où? fit celle-ci d'un air étonné. + +--Mais, sur la roche? + +--Je ne l'ai point vu. Du reste, je le connais à peine. En abordant à +l'écueil, j'ai trouvé la _cacou_ [14], qui m'a réchauffée et prêté des +vêtements. + +[Note 14: En Bretagne, l'on donnait ce nom aux juifs, aux excommuniés, +aux parias de la société.] + +--Pauvre malheureuse! Il faudra la récompenser. C'est déplorable qu'elle +soit _possédée_; n'était cela, nous la prendrions à la maison... + +--Ah! gémit Constance, je sens une douleur au côté... + +--C'est là que tu as été blessée, mon enfant. On t'a rapportée +demi-morte. Par bonheur, un des gardes te connaissait... Mais, pendant +plus d'un mois, tu as eu la fièvre chaude... La sage-femme n'osait +répondre de tes jours... Et tu divaguais, mon enfant; tu divaguais!... +Tu croyais voir le sire de Maisonneuve, tu l'appelais, ajouta-t-elle en +rougissant... + +--Vraiment! proféra la jeune fille du ton le plus innocent. + +--C'est pourquoi, reprit Catherine, j'avais imaginé qu'il était avec les +Soudards et qu'il t'avait arrachée à l'abîme... + +--Quelle idée! fit Constance avec un geste de négation. + +--Ah! chère fille, continua la, bonne dame, en l'embrassant tendrement, +te voici rendue à toi, c'est l'essentiel. Béni soit le saint nom de ma +bienheureuse patronne qui a exaucé mes voeux!... + +--Mais toi, mère, comment es-tu sortie de la tourmente? demanda enfin +Constance. + +Moi, répondit-elle simplement, je dois la vie au Seigneur tout-puissant, +à Colas, l'un de nos mariniers, qui m'a transportée sur l'île de +Césembre, où les pères cordeliers nous ont donné tous les secours +possibles. + +--Quoi! vous avez été poussés sur Césembre, à près d'un mille de +l'endroit où nous avions naufragé? dit Constance, souriant à la pensée +que, sans l'attaque des gardes, dame Catherine aurait pu être témoin de +son mariage avec Georges. + +--Allons! assez, mon enfant! c'est trop causer, reprit la femme de +Cartier, en bordant le lit; dors... On m'a recommandé pour toi le +silence et le repos. Un autre jour nous nous conterons, par le menu, +de quelle manière, avec l'aide de Dieu, nous avons été préservées de la +mort. + +La convalescence de la jeune fille commençait, car sa blessure, +peu profonde, avait eu des suites moins sérieuses que la congestion +cérébrale, déterminée en partie par la soudaineté et la violence des +émotions qu'elle avait éprouvées. Mais d'abondantes saignées l'avaient +fort affaiblie. Quatre mois après l'accident, elle ne pouvait encore +sortir de sa chambre. + +Loin d'altérer le sentiment qu'elle nourrissait pour Georges de +Maisonneuve, le sombre mystère planant sur sa tête avait doublé +l'intérêt que lui portait Constance. Ce mystère formait auréole au +front du jeune homme. Elle s'irritait d'être confinée à la maison. +Elle voulait le voir. Sa volonté était un ordre impérieux. En cachette, +Manon, la vieille nourrice, se chargea de la commission. + +Et, le 4 septembre suivant, entre dix et onze heures du soir, par de +profondes ténèbres, Constance, sa lumière éteinte, attachait au pilastre +perpendiculaire qui séparait en deux compartiments la fenêtre de sa +chambre, une échelle de soie. + +La chambre était au premier étage; la fenêtre donnait sur la petite +place, devant la douve du château. + + + + + CHAPITRE VI. + + LE TÊTE-A-TÊTE. + + +L'air était calme. Il faisait une chaleur lourde, énervante. Point +d'étoiles au ciel. Un manteau d'ébène. Quelques lueurs de phares, du +côté de l'église Saint-Aaron et au donjon du château, seules, trouaient +la nuit. Leur flamme vive, mais nette, sans épanouissement, la rendait +plus noire encore. + +Au pied des fortifications, la mer gémissait son long et solennel +gémissement, que venait parfois déchirer une dissonance lugubre. C'était +l'aboiement si lamentable d'un chien enfermé dans une cour. Paisible, +d'ailleurs, paraissait la ville. Le sommeil y avait suspendu les +agitations du jour. + +Constance s'accouda à l'appui de la fenêtre, et, attentive, écouta. +Bientôt, un pas furtif, imperceptible à tout autre qu'à une oreille +aiguisée par l'amour, se fit entendre près de Saint-Thomas. Le coeur de +Constance battit plus fort. Ses yeux se fixèrent dans la direction du +son et fouillèrent l'ombre. + +Une forme flottante s'estompe dans les ténèbres. Elle en brise l'unité. +Elle s'avance. Elle est silhouette. Constance respire à peine. Sa main +se pose sur son sein pour en comprimer les battements. + +La silhouette s'arrête sous la fenêtre. Aussi légère que le frou-frou +d'une aile d'oiseau, une tousserie part d'en-bas. Semblable note lui +répond d'en haut. Ces signaux ont confirmé la divination de deux âmes. +Constance est dans les bras de Georges. + +Les questions jaillissent, se pressent, se multiplient encore, se +contredisent, à travers l'effeuillement de mille baisers. + +--Pas si haut! pas si haut, Georges! Ma mère repose dans la pièce +voisine... dit tout à coup la jeune fille. + +--Que m'importe! Enfin! je te retrouve! Ah! si tu savais! si tu savais. +Constance! Mais oublions cela... oui, oublions, n'est-ce pas?... +Oublions les heures mauvaises... Mais on dirait que tu as peur de moi... +Pourquoi t'éloigner ainsi... Méchante!... + +--Asseyez-vous, Georges, balbutia-t-elle, troublée, palpitante, et, en +se dérobant à ces dangereuses ivresses; asseyez-vous, mon bien-aimé... +Je vous en prie... Voudriez-vous me faire de la peine? Je suis +souffrante, très-souffrante encore... ne l'oubliez pas. Sans cela, je ne +vous eusse point fait venir ici... + +--Oh! Constance... + +--De grâce, laissez-moi parler! Ah! vous êtes gentil! vous voici assis! + +--Eh bien! approche, approche tout près... et je t'écouterai... + +--Non, messire, non. Je vais me placer vis à vis de vous, à la +fenêtre... + +Alors, je m'établis à tes pieds... + +--Non... + +--Je proteste, commença le jeune homme en faisant un mouvement vers +Constance... + +--Ah! dit celle-ci mélancoliquement, vous avez envie de m'affliger. +Faut-il que déjà j'aie à me repentir de ma confiance en vous? + +--Je jure... + +--Asseyez-vous, je le répète, messire Georges, ou je vous quitte... + +--Que votre volonté soit faite! fit-il d'un ton piqué. + +Cependant il obéit. Mais si la chambre eût été éclairée, on eût pu voir +Un sourire ironique plisser le coin de sa bouche. + +--Ah! vous êtes bon; je vous aime ainsi! reprit Constance d'une voix +pénétrée. + +En prononçant ces mots, elle lui tendit une main, que Georges s'empressa +de porter à ses lèvres. + +Leurs yeux s'habituaient à l'obscurité. Si les traits du visage leur +échappaient, le miroitement de la fenêtre permettait au moins de +distinguer les gestes. + +--Que de choses j'ai à vous dire, mon doux! continua Constance. Mais, +d'abord, répondez franchement à mes demandes. Le voulez-vous? + +--C'est donc bien grave! dit-il en badinant. + +--Vous en pourrez juger, repartit la jeune fille avec un accent sérieux. + +Puis, elle voulut retirer sa main. Mais, suivant, la coutume des Bretons +amoureux, Georges de Maisonneuve saisit le petit doigt de cette main +avec le sien, et lui en fit un anneau. + +Constance poursuivit: + +--Vous m'avez écrit que, grièvement blessé, en même temps que moi, vous +étiez resté près de quatre mois alité. Mais vous avez oublié de me dire +deux choses, Georges: pourquoi l'attaque, et comment vous avez échappé +aux assaillants? + +En posant ces points d'interrogation, la voix de la jeune fille ne +tremblait pas. Elle était nette; précise, scandée presque. Et, dans +la pénombre, les regards de Constance cherchaient avidement ceux de +Georges. + +--L'attaque, répondit-il, avec hésitation, mais ne vous l'ai-je pas dit? +Ne vous a-t-on pas conté que les gardes de la ville?... + +--Ils guettaient les Tondeurs; je sais! + +--Eh bien? + +--Eh bien, dit-elle hardiment, vous êtes leur chef! + +--Moi! + +--Ne niez pas, Georges. Je suis certaine de ce que j'avance. Vous êtes +le chef des Tondeurs, de ces brigands... + +--Mais, Constance... + +--Rassurez-vous, je ne vous en aime pas moins. Qui sait? ajouta-t-elle +d'un ton rêveur, peut-être vous en aimé-je plus! + +--Quoi! il serait vrai! s'écria le jeune homme, en se glissant à ses +genoux. + +Tendrement, Constance lui prit la tête entre ses mains, et lui mit un +baiser au front. + +Sous cette caresse, Georges frissonna. Il se retourna à demi. Ses bras +amoureux s'ouvrirent pour nouer une ceinture à la taille de la jeune +fille. Mais d'un bond de panthère, évitant son étreinte, elle fut dans +les ténèbres qui envahissaient le reste de la chambre. + +Enflammé par les désirs, il fit mine de la suivre. + +--Arrêtez, Georges! arrêtez! commanda impérieusement Constance. + +Puis, d'une voix radoucie: + +--Ne m'avez-vous pas promis d'avoir des égards pour ma faiblesse? Je +vous en conjure, retournez à votre place, et laissez-moi achever ce que +j'ai à vous dire. Le veux-tu, ami? Là, soumets-toi à ma volonté, ce soir +encore... Bientôt je serai tienne, ton épouse, ton esclave, tes ordres +seront les miens; je ne penserai, je n'agirai plus que par toi; mais, à +présent, écoute-moi, sans m'interrompre, jusqu'à la fin. + +Cette prière avait été chantée avec une onctuosité d'un effet +irrésistible. Georges se jeta sur son escabeau; par un mouvement plein +de grâce féline, Constance s'accroupit à ses pieds. + +Il y eut un moment de silence, troublé seulement par les battements +précipités de leurs coeurs. + +La jeune fille reprit, en inclinant mollement sa tête sur les genoux du +jeune homme: + +--J'avais deviné, Georges, que vous étiez le chef des Tondeurs. Loin de +le trouver mauvais, j'en suis heureuse... oui, heureuse! Je vous admire +et je vous aime, car j'aime tout ce qui est puissant, tout ce qui est +fort, tout ce qui domine! Fi de ces esprits médiocres qui se traînent +platement dans l'ornière commune! La vie n'est belle qu'agitée par les +grandes émotions. Commander aux hommes et commander aux circonstances, +les orages, là lutte, voilà mon rêve! C'est ce rêve, ô bien-aimé, que tu +réalises! C'est sa réalisation qui me fait t'aimer; c'est elle qui +m'a entraînée vers toi! C'est elle qui, jusqu'à mûri dernier souffle, +m'attachera à ta fortune! Oui, fais tout trembler autour de toi; ébranle +la terre et le ciel! Que, semblable à la voix du canon, le bruit de ton +nom sème partout le respect ou l'épouvante, et mon amour montera à la +hauteur de ta renommée! + +Bien des femmes sans doute t'ont déjà comblé de leurs tendresses! Mais +aucune ne t'a aimé comme je t'aime, comme je ne cesserai de t'aimer. Et +fussé-je réservée à subir le sort de la pauvre Maharite, je me croirais +trop payée d'avoir su un jour, une heure, une minute fixer tes regards +sur moi! + +--Maharite! s'écria Georges, mais qui vous a dit?... + +--Qu'est-ce que cela te fait? Tu étais libre alors. Elle a été ta +maîtresse, elle ne peut l'être désormais. Je ne suis pas jalouse, va! +car si je l'étais!... + +Et, frémissante d'exaltation, Constance se dressa debout, comme mue par +un ressort. + +--Et si tu étais jalouse? demanda en souriant le jeune homme, étonné et +ravi tout à la fois par cette éruption de passion farouche. + +--Si j'étais jalouse! repartit lentement la délicate créature, dont les +dents crissèrent; si j'étais jalouse!... Oh! non, non! non, Georges! ne +parle pas de cela!... N'en parle pas... Non, non... + +Son agitation atteignit tout d'un coup à un tel paroxysme, que Georges +en eut peur. + +--Rassure-toi, dit-il, avec des inflexions caressantes, rassure-toi, +chère adorée, si mon esprit a eu quelques échappées, jamais mon coeur ne +s'est donné qu'à toi, à toi seule, entends-tu? Il n'a compris l'amour, +il ne l'a senti, qu'en te voyant, en s'animant de ton haleine, en +respirant la vie auprès de toi. Car, moi aussi, je t'aime! je t'aime +d'un amour égal au tien. Et cet amour, il me maîtrise à ce point que, +malgré ses emportements, je souscris à tous tes vouloirs. Pour t'obéir, +j'étouffe ce volcan qui bout dans mon sein. Pour t'obéir, je me tiens +froidement sur cette escabelle... + +--Écoutez, Georges, interrompit avec vivacité Constance, qui s'était un +peu remise; je veux être votre femme. Puisque vous y consentez, je la +serai. Mais il faut nous bâter. Dans quelques jours, demain peut-être, +reviendra maître Cartier. Si j'étais assez forte pour vous accompagner, +je vous dirais: Partons sur-le-champ. Allons à Césembre et qu'un bon +père cordelier consacre notre union. Mais ma santé exige encore +une semaine de repos. Je le sens. Pendant ce temps-là, faites vos +préparatifs, et après, oh! après, avec quelle félicité je m'abandonnerai +à toi, à toi toujours, pour toujours! + +En lui lançant cette exclamation de bonheur, la jeune fille tendit +les bras pour se pendre à son cou; mais soudain, le tintement d'une +clochette, suivi d'un cri monotone, funèbre comme celui de l'orfraie, +l'arrêta court: + + Réveillez-vous, gens qui dormez, + Priez Dieu pour les trépassés! + +--Bast! c'est le vieux sonneur[15]! fit Georges, souriant et profitant +de l'émoi de Constance, pour l'attirer à lui. + +[Note 15: Jusqu'en 1789, il exista, dans plusieurs évêchés de la +Bretagne, des espèces de gardiens chargés de parcourir, à minuit, +les rues des villes, en réclamant des prières pour les morts. On les +appelait sonneurs des âmes.] + +Fascinée, éperdue, enfiévrée de crainte, d'amour, Constance cédait. + +De son souffle brûlant, comme une exhalaison de fournaise, Georges +incendiait les dernières résistances de la jeune fille. Il l'emportait +vaincue, anéantie, au plus profond de l'ombre, quand brusquement une +main sèche, osseuse, crochue comme une griffe, s'implanta sur son +épaule. En même temps, une voix chevrotante grinçait à son oreille: + +--Halte-là, mon homme! Elle n'est pas encore ta femme! + +Georges lâcha une interjection de surprise. + +--C'est nourrice Manon; n'ayez crainte, mon doux! dit Constance, qui +glissa comme une couleuvre entre ses bras, et revint en riant gaiement +vers la fenêtre. + +--Quoi! s'écria le jeune homme avec un accent de dépit, nous avions un +témoin?... + +--Oh! soyez tranquille, c'est un témoin aveugle et sourd: aveugle, +puisqu'on ne peut se voir à deux pas dans cette chambre sans lumière; +sourd, car la pauvre femme n'entendrait pas le canon d'alarme. + +--Ah! Constance, reprit-il, en se rapprochant d'elle, vous ne m'aimez +pas! Vous n'avez pas confiance en moi! + +--Pas confiance! moi qui vous reçois ici... à cette heure! + +--Oui, mais avec un tiers! au moins, fallait-il me dire que nous +n'étions pas seuls, reprocha-t-il amèrement. + +--Vous êtes injuste, Georges. Pouvais-je faire autrement? Nourrice +couche avec moi dans cette pièce, et ma mère habite la pièce contiguë +depuis le départ de maître Jacques. On est obligé de traverser sa +chambre pour entrer dans la mienne. Croyez-vous que, sans cela, j'aurais +exposé vos jours en vous faisant passer par la fenêtre? L'escalier du +perron n'était-il pas plus commode et moins compromettant? Pour ce qui +est de la bonne Manon, sa discrétion devrait vous être connue. N'est-ce +pas elle qui a demandé à être notre intermédiaire? notre messager? +N'est-ce pas elle qui nous a facilité ce rendez-vous, en m'apportant +l'échelle de soie que vous lui aviez remise? Allons, messire, quittez +cette méchante humeur qui me chagrine et ne vous sied pas! + +Grâce à la mobilité de ses impressions. Constance avait, en un instant, +reconquis l'empire d'elle-même. Mais ce n'était point là l'affaire de +Georges de Maisonneuve! Le supplice de Tantale exaspérait autant son +organisation qu'il mortifiait son amour-propre. Avoir difficilement +fait naître l'occasion; s'être tour à tour échauffé le sang et glacé +le cerveau; s'être fait de marbre quand on est de feu; puis avoir eu la +possession à sa merci et la manquer! Georges était dépité, furieux. + +Il se mit à fredonner je ne sais plus quel refrain populaire, en battant +la mesure contre les vitraux de la fenêtre. + +Leste, la jeune fille sauta sur l'escabeau qu'il avait quitté, et, +gentiment, rusée déjà comme une jeune femme, coulant sa joue satinée +contre celle de Georges: + +--Vous m'en voulez donc terriblement, messire! + +Elle savait bien ce qu'elle faisait, la câline. Professeur à nul autre +pareil que l'amour. Par sa vertu, le vieillard retrouve la jeunesse, le +jeune acquiert l'expérience de la maturité. Finesse, vaillance, beauté, +vérité, mais aussi hypocrisie, lâcheté, laideur, mensonge, il enseigne +tout, il donne toutes les qualités; tous les vices. En quelques leçons, +ses élèves les plus naïfs sont maîtres passés. + +Un double baiser fut le scel de paix. Mais le charme était rompu. Une +sorte de bise avait, comme un vent coulis, soufflé sur cette torride +atmosphère d'amour. Vainement, Constance employa-t-elle son arsenal +de minauderies et de cajoleries féminines; vainement, Georges lui-même +essaya-t-il de chasser de son esprit le ressentiment qui l'assiégeait; +leurs efforts, à tous deux, n'aboutirent qu'à aviver le froid qui +s'était élève entre leurs coeurs. + +Enfin, ayant convenu de se revoir le jeudi de la semaine suivante, ils +se séparèrent; lui sourdement irrité contre elle; elle, froissée, point +satisfaite de lui. + +Sans se servir de l'échelle, que Constance avait retirée dès qu'il avait +été entré dans sa chambre, Georges sauta par la fenêtre. + +Comme il tombait légèrement à terre, sur les pieds, des pas résonnèrent +près du pont-levis du château. Le ciel s'était un peu éclairci. Si +Georges fût resté là quelques secondes, il eût pu apercevoir deux hommes +qui s'avançaient sur la petite place et entendre ce juron énergique: + +--Terr i ben! + +Mais Georges avait aussitôt disparu par une ruelle qui longeait le +rempart. + +Nous avons déjà dit que ces événements se passaient dans la nuit des 4-5 +septembre 1534. + + + + + CHAPITRE VII. + +[Illustration] + + +En ce temps-là, au coin de la rue des Petits-Degrés et de la rue des +Cordiers, il y avait, à Saint-Malo, une hôtellerie fort achalandée parmi +les «pillottes, maistres, mariniers et compaignons de nefs.» + +A une tige de fer, établie en potence au-dessus du rez-de-chaussée, se +balançait l'enseigne ci-dessus, conservant des vestiges d'une enluminure +jadis brillante, et dont les inscriptions, fraîchement refaites, +n'avaient pas effacé tout à fait, sous leur couche de rouge sanglant, la +teinte jaunâtre des lettres qu'elles avaient remplacées. + +La représentation de «Monsieur saint Anthoine,» placé immédiatement +sous l'annonce, pouvait, au besoin, figurer un moine quelconque. Mais +l'esprit le mieux prévenu eût, avec la meilleure volonté du monde, +hésité à ranger parmi les membres de la race porcine l'animal dont le +saint personnage était flanqué. + +Comme si cette plaque de tôle et ces indications eussent été +insuffisantes pour attirer l'attention publique, une grosse touffe +de gui était encore fixée à l'extrémité d'une perche horizontale, +assujettie elle-même à la poutre angulaire du pignon. + +La maison avait une seule entrée: cette entrée sur la rue des +Petits-Degrés. Des châssis de toile écrue tamisaient la lumière à +l'intérieur. Car, à cette époque, en Bretagne, comme dans beaucoup +d'autres provinces françaises, il n'y avait que les habitations des +riches et les monuments religieux ou civils qui se permissent le luxe +des fenêtres à carreaux de verre. + +L'hôtellerie comptait trois étages et un rez-de-chaussée. Les surplombs +des trois étages allaient en augmentant. De sorte que le troisième +touchait presque la façade de la maison qui lui faisait vis à vis +de l'autre côté de la rue. De sorte encore que, du dernier étage de +l'auberge, on pouvait aisément donner la main à une personne qui se +serait trouvée au dernier étage de cette maison, laquelle était celle +d'un cordier: métier en mauvaise odeur de réputation dans toute la +Bretagne, exercé le plus souvent alors par les cacoux, c'est-à-dire les +juifs, les excommuniés, les gens mal famés. + +Une halle unique embrassait le rez-de-chaussée. Elle était vaste, peu +close, mais chauffée en toutes saisons par une cyclopéenne cheminée, aux +profondes embrasures, et au manteau tout enjolivé de dessins faits avec +des oeufs d'oiseaux de mer. Pour meubles, des tables et des bancs, des +bancs et des tables. Le tout grossièrement équarri, et reposant sur +une aire inégale. Bossue ici, trouée là, formant hauts-fonds, chargée +d'immondices, en dix places, bas-fonds, remplis d'eau graisseuse, +nauséabonde, eu dix autres. J'oubliais l'indispensable lit-clos contre +une paroi de la muraille, le vaisselier contre une autre, et, pour +décors, des courges, des coloquintes desséchées sur la tablette de la +cheminée et le couronnement du lit. Au plafond de la salle, enfumé comme +celui d'une forge, ne manquaient pas--pantagruéliques festons,--les +brunes flèches de lard, les chapelets de boudins, saucisses, légumes +secs ou poissons fumés. Devant le feu de lande enfin, de dix heures du +matin à huit heures du soir, tournait sans trêve ni merci une broche +homérique, toujours chargée d'appétissantes pièces de viande, volaille +ou gibier. Je ne parle ni des coquelles, ni des casseroles, ni des +tourtières qui chantaient sur la braise. + +Telle était, en gros, la salle commune du Cochon à _Monsieur saint +Anthoine_, et vraiment une des meilleures tavernes de toute la Bretagne, +au seizième siècle. + +Elle était tenue par le père Clovis, un homme du _pays haut_, venu +à Saint-Malo, à la suite de François Ier, en 1518, et qui avait fait +fortune en épousant la fille de l'ancien propriétaire de l'hôtellerie. + +Comme Français, mons Clovis n'était guère aimé. Mais comme +cuisinier, ah! dame, ça changeait! Sur toute la côte, de Pornic à +Mont-Saint-Michel, on le tenait en haute estime. De même aux îles de la +Manche, et dans les localités du littoral anglais. + +Le 5 septembre 1534, vers sept heures de relevée, le père Clovis, alors +âgé d'une cinquantaine d'années, trinquait avec quelques habitués, à +l'une de ses tables, en causant du grand événement du jour. + +Il s'agissait de la rentrée, dans le port, des deux navires partis en +avril dernier, sous le commandement de maître Jacques Cartier, pour un +voyage d'exploration à la «terre neuve.» + +Et les commentaires allaient bon train, je vous promets! + +--Sur ma part du paradis, j'étais certain qu'il échouerait! dit un gros +négociant de la Grand'Rue. + +--Qu'il échouerait! mais il n'a pas du tout échoué, monsieur Vordec! +On assure qu'il a fait une grande découverte, maître Jacques! et qu'il +rapporte, de l'or plein la cale de ses vaisseaux. + +A ces paroles, un individu vêtu comme un pêcheur, qui sirotait +silencieusement son _vin-de-feu_ en un coin de la salle, tendit +l'oreille. + +--Ta! ta! ta! fit le commerçant avec une moue dédaigneuse. + +--Par Notre-Dame d'Auray! c'est pure vérité, affirma un autre +interlocuteur. Un des mariniers de maître Cartier m'a montré, ce soir, +un lingot d'or.... + +--Du cuivre! interrompit le négociant. + +--Je gage une bouteille de vin de Bourgogne que c'est de l'or! + +--Bravo! appuya l'aubergiste. J'ai justement encore, dans ma cave, deux +ou trois flacons de ce crû de 1520, que tu connais, Lorimy! + +--Votre vin est trop cher, papa Clovis; parlons plutôt une double pinte +de cervoise, observa le négociant en hochant la tête. + +--Ça va, tope-là, repartit Lorimy. + +--Le vieux ladre! murmura l'aubergiste, en se levant pour aller tirer la +cervoise. + +--Mais, reprit M. Vordec, où est ce lingot d'or? + +--Oh! bien, soyez tranquille. Tout à l'heure j'irai le quérir. + +--Après tout, fît le commerçant, quand ce serait de l'or vrai, qui me +prouvera qu'il a été rapporté de là-bas? + +Cette réflexion, assez sensée d'ailleurs, déconcerta Lorimy. + +--Le journal de bord, de maître Jacques, pourrait faire foi, insinua un +troisième personnage. + +--Peuh! on écrit ce que l'on veut dans un journal de bord. Le parchemin +est bon enfant; il accepte tout ce qu'on lui donne. Au surplus, en +admettant que maître Cartier ait trouvé quelques pépites aurifères, cela +paiera-t-il les frais de l'expédition? Il est resté près de cinq mois +absent, avec deux navires et soixante hommes d'équipage. Ça coûte. Les +îles que, dit-il, il a explorées, mais nos nefs les avaient reconnues +depuis longtemps! Ce n'était pas là l'homme pour un pareil voyage! Ah! +si l'on m'en eût confié l'entreprise!... Mais il a renié sa patrie, lui. +Il est l'ami des Français! Chez lui, on ne parle même plus bas-breton. +C'est une indignité. Mais le bon Dieu le punira comme il mérite. Déjà sa +fille, cette créature sans vergogne, qu'il a ramenée on ne sait d'où.... + +--La Constance! dit Lorimy avec un accent et un geste de mépris. + +--Oui, cette dévergondée qui porte chaperon de velours, basquine et +cotte de soie, comme une châtelaine, ni plus ni moins. Et qu'est-ce +que c'est, je vous demande? quelque bâtarde que maître Jacques aura eue +d'une sauvagesse... hé! hé! Je me souviens encore qu'à ce fameux voyage +de 1520, d'où elle est revenue avec lui, il était resté neuf mois +absent... hé; hé!! neuf mois, vous comprenez!... Cette bonne pâte de +Catherine Desgranches n'y a rien vu... + +--Catherine Desgranches! min Gieu! qui est-ce qui parle de Catherine +Desgranches, la femme à maître Jacques, da oui? cria à ce moment une +rude voix au bout de la salle. + +Chacun leva les yeux dans la direction du son, et cette exclamation +sortit de toutes les bouches: + +--Le père Jean! + +--Jean Morbihan, en chair et en os, da oui; joie et prospérité à tout le +monde, dit le vieux timonier, qui venait d'entrer dans la halle. + +--Vous arrivez comme marée en carême, père Jean, reprit Lorimy, en lui +montrant une place vide, à côté de lui, sur le banc. M. Vordec et moi +nous avons engagé un pari. Vous pouvez le décider et vous nous aiderez à +consommer l'enjeu. En attendant, lestez-vous d'un coup de cidre nouveau. + +Disant cela, il lui présenta le pichet de faïence coloriée dont il se +servait lui-même. + +Le marin avala une longue gorgée et fit claquer sa langue contre son +palais. + +--Très-bien! très-bien; dit-il; ça vous fait un velours sur l'estomac. +Maintenant, qu'y a-t-il pour vous obliger, mes gens? + +--C'est M. Vordec qui me soutient que vous n'avez pas trouvé de l'or, +dans votre navigation, répondit Lorimy. + +--De l'or! repartit Morbihan, nous en avons tant et plus. A preuve! + +Et il tira de sa poche un caillou tout rayé de paillettes, qui +brillèrent comme des étincelles de feu, dans la demi-obscurité de la +salle. + +Le buveur solitaire prêtait la plus vive attention à cette scène. + +Au même instant, le tavernier remonta de sa cave. + +--Par la croix du Dieu vivant! je suis heureux de vous voir, compère +Jean, dit-il en tendant sa main au timonier. + +--Et moi, grommela celui-ci, je suis marri contre vous, Clovis, +mon homme. Vous avez fait repeindre, en français, m'a-t-on dit, les +écritures de votre enseigne. Ça ne me va pas! Parce que vous êtes du +pays haut ce n'est pas une raison pour tâcher de nous imposer votre +grimoire, et votre jargon, non da! + +--Et vous refusez de me donner la main, compère Jean? dit le cabaretier, +en plaçant un broc d'étain sur la table. + +--Min Gieu, vous le mériteriez, Clovis! + +--Vous ne savez pas qu'une ordonnance du parlement, siégeant à +Rennes.... + +--Terr i ben! proféra le marin, jamais ordonnance du parlement ne +m'obligera, moi, à baragouiner votre maudit langage! + +--Ah! fit Lorimy, faut pas lui en vouloir. On a enjoint aux aubergistes +de mettre, sous peine d'amende, en français: _Par permission du Roy +et du Parlement_, au-dessus de leurs enseignes, et le barbouilleur du +voisin Clovis a cru bien faire en changeant toutes les inscriptions. + +--Le diable emporte le barbouilleur et les inscriptions! maugréa Jean +Morbihan. + +--Eh bien, reprit Lorimy se tournant vers le négociant, êtes-vous +convaincu? est-ce de l'or? + +--Quand je l'aurai essayé, je vous répondrai, dit celui-ci qui roulait +avec lenteur le caillou entre ses doigts et l'examinait minutieusement. + +--Buvons toujours notre cervoise! Clovis, versez-nous à boire! + +L'hôtelier s'empressa de satisfaire ses pratiques. + +--A la santé de maître Jacques! cria Jean Morbihan en se levant. + +--Comment, à la santé de maître Jacques! objecta le négociant d'un air +rechigné. + +--Min Gieu, oui! je bois à la santé du capitaine Cartier, le plus +intrépide, le plus illustre des marins bretons! répliqua fièrement notre +timonier, en choquant son gobelet contre celui de Lorimy. + +--Excusez-moi, je vais jusqu'à ma boutique essayer ce fragment de roche; +vous me le confiez, n'est-ce pas? dit M. Vordec. + +--Pourquoi pas? On vous connaît, vous! fit le père Jean, en haussant les +épaules. + +Et, quand le commerçant fut sorti, il continua: + +--En voilà encore un que j'aimerais voir promener avec une ceinture de +paille autour du corps [16], et qui crève de jalousie parce que nous +avons eu l'honneur de découvrir un pays où il y a de l'or, en veux-tu, +je t'en donne; des terres si fertiles que tout y pousse sans culture; du +poisson, du gibier, que c'est une bénédiction... C'est là qu'on pourrait +établir une fameuse hôtellerie, compère Clovis, da oui! + +[Note 16: C'était une des punitions qu'en Bretagne on infligeait alors +aux banqueroutiers.] + +--Vrai? s'exclama le tavernier.. + +--Mais, demanda Lorimy, y a-t-il du monde? + +--Du monde! il y a des hommes tout nus. + +--Tout nus! Et les femmes? + +--Ouais! interjeta Morbihan, avec un geste narquois. + +--Pas jolies, hein? + +--Rouges comme le cuivre des chaudrons à Clovis! puis peinturées de la +tête aux pieds comme un bateau de plaisance. + +--Ah! reprit Lorimy, père Jean, vous devriez bien nous conter votre +voyage. + +--Si ça peut vous être agréable! + +--Nous être agréable! dit l'hôtelier; allez-y, et je paie une bouteille +de vin de derrière les fagots. + +A cette offre, les yeux du vieux Morbihan rayonnèrent. + +--Accepté, dit-il en vidant son pichet. + +Divers consommateurs étaient arrivés dans la salle. Ils se groupèrent à +la table du vieux timonier. Clovis alluma quelques chandelles de suif, +baveuses, fichées dans des chandeliers, de fil de fer, en forme +de tire-bouchon. Deux bouteilles tapissées de toiles d'araignée et +cachetées de cire verte furent posées devant Morbihan, qui se mit à +passer sa langue sur ses lèvres, tandis qu'on les débouchait. + +C'était un homme d'une soixantaine d'années, dont le visage, aussi battu +par la tempête que le cap du Talut, où il était né, dans l'évêché de +Vannes, avait bruni et s'était parcheminé à l'influence du hâle et des +émanations salines, comme celui d'une momie. Grand, mince, osseux, les +fatigues de la mer ni l'âge n'avaient encore eu de prise sur lui. Il se +tenait droit comme un mât, conservait une longue et abondante chevelure, +à peine grisonnante, dont les mèches flottaient sur ses épaules et +vergettaient ses joues tannées. + +Morbihan portait, est-il besoin de le dire? l'accoutrement breton +strictement national: chapeau de feutre grossier aux larges ailes +retroussées, jaquette de drap gris, sans col, avec ganse verte et +boutons de métal à la bordure du devant; veste bariolée à double rang de +boutons; ceinture de cuir jaune; l'ample _bragou-bras_ noué au genou, et +les longs bas bleus à bandes rouges sur les coutures. + +Au moral, Jean Morbihan était un excellent coeur, courageux, dur au +travail, tenace, fidèle à ses affections plus qu'à ses antipathies. On +ne lui connaissait qu'une incurable haine: sa gallophohie. Quoiqu'il ne +parlât pas le français, il l'entendait cependant. Et cependant aussi, +par une de ces contradictions si bizarres auxquelles est sujette la +nature humaine, c'était en français que le vieux marin prononçait ses +exclamations favorites: _Oui da, non da_, et _min Gieu_ pour _mon Dieu_. + +--Allons, compère Jean, dégustez-moi ça et filez votre câble en douceur, +nous vous écoutons, dit l'hôtelier, après avoir rempli les gobelets. + +--Tout le monde est il paré? interrogea le marin. + +--Oui, oui; allez! + +Jean Morbihan vida son gobelet d'un trait et murmura. + +--Min Gieu, ça sent encore le pays du haut, ce vin! J'aimerais bien +mieux un coup de _gwin ardant_. + +Néanmoins, il remplit de nouveau son gobelet ingurgita une nouvelle +rasade, et commença en ces termes: + +«Vous vous souvenez du vingtième d'avril dernier, mes gens. C'est +ce jour-là que nous avons levé l'ancre, après que ce faraud d'amiral +français nous a eu passés en revue. Il voulait me faire prêter le +serment à son roi. Mais va-t'en voir! Bon! nous débouquons du havre. +Notre bourgeoise, dame Catherine, et la fi-fille à maître Jacques nous +avaient quittés à deux ou trois milles des Haies de la Conchée; et nos +navires marchaient de conserve comme deux frères jumeaux, lorsque, +vlan! un coup de ce démon de kirk nous prend en poupe et nous jette +brusquement hors du golfe. En arrivant dans la Manche, nous n'avions pas +une empointure de voile dehors. Mais, le vent ayant molli, on mit toute +la toile en l'air. La brise continua d'être favorable, si bien que, le +10 mai, nous touchâmes la Terre-Neuve, par le cap de Bonne-Vue. Mais il +y avait là des glaces, des glaces, mes gars, hautes comme le donjon du +château, et grosses, quand je vous dirai, dix fois, vingt fois, cent +fois plus grosses que la tour Qui-Qu'en-Groigne!» + +--Vraiment! fit Lorimy émerveillé. + +--Da oui! appuya le vieux Jean. + +«De façon, continua-t-il, que, ne pouvant débarquer là, nous entrâmes +dans un port voisin, que maître Jacques nomma Sainte-Catherine, en +l'honneur de la sainte patronne de son épouse. + +«Dans ce port, nous appareillâmes nos barques, et, au bout de dix +jours, fîmes voile, ayant vent d'ouest et tirant au nord, vers une île, +tellement couverte d'oiseaux, gros comme des poulets, qu'on aurait dit +qu'ils y étaient semés. Min Gieu! il y en avait, il y en avait et il y +en avait encore! En moins de demi-heure, nos barques en furent chargées +comme l'on aurait pu faire de galets.» + +--Ces oiseaux sont bons à manger? interrogea l'hôtelier? + +--Si bons que, en chaque navire, nous en fîmes saler quatre ou cinq +tonneaux, sans compter ceux que nous mangeâmes frais; da oui!. + +--Quelle aubaine! + +--«Eh! eh! tout n'est pas rose. Dans cette île, il y a des ours grands +comme la vache au compère Clovis et blancs comme cygnes. Ils viennent +s'y repaître des oiseaux. Et le lendemain de Pâques, qui était en mai, +nous en prîmes un, mais non sans peine et sans courir risque d'en être +dévorés. Ce fut nous qui le dévorâmes. Sa chair était aussi délicate que +celle d'un bouveau. Qui se serait imaginé ça? + +«Montant toujours vers le nord, nous rencontrâmes un golfe, dont les +côtes escarpées figuraient des fortifications. On l'appela golfe des +Châteaux [17]. Les glaces nous retinrent quelque temps dans ces parages, +puis nous nous élevâmes dans le golfe, très-resserré, et reconnûmes +plusieurs ports et îlots, inclinant ensuite à l'ouest, nous doublâmes un +si grand nombre d'îles qu'il est impossible de les compter.» + +[Note 17: Aujourd'hui le détroit, de Belle-Isle, qui sépare le Labrador +de Terreneuve.] + +--Étaient-elles habitées? demanda un auditeur. + +--«Habitées, pourquoi pas? Est-ce que le bon Gieu n'a pas mis des +habitants sur toute la terre? Le lendemain de Saint-Barnabe, ayant +quitté le port de Brest dans ledit golfe, nous pénétrâmes en un autre +havre ou nous plantâmes une croix et qui fut appelé Saint-Servain, un +autre Saint-Jacques, un autre Jacques Cartier; enfin, nous atterrîmes +en l'île de Blanc-Sablon. Ces terres sont nues, pelées, il n'y a autre +chose que mousse et petites épines. Cependant on y voit des hommes +de belle taille et grandeur, mais indomptés et sauvages. Ils ont les +cheveux liés au-dessus de la tête et étreints comme une poignée de foin, +y mettant au travers un petit bois ou autre chose au lieu de clou; et +ils y lient ensemble quelques plumes d'oiseaux.» + +--Et ils sont nus? dit Lorimy. + +--«L'été, da oui; à l'exception d'un petit jupon d'écorce à la ceinture. +Mais l'hiver ils se couvrent avec des peaux de bêtes.» + +--Des peaux de bêtes! Seigneur Jésus! doivent-ils être laids! s'écria la +femme du cabaretier, qui était venue, sur la pointe des pieds, grossir +l'assistance. + +--Est-ce que vous n'avez pas la gorge sèche, compère? demanda +l'hôtelier. + +--Tout de même, répondit Morbihan, en tendant son gobelet. + +Il reprit, après avoir sablé une notable quantité de la liqueur +généreuse: + +--«Oui, dame Clovis, ils sont hideux, car ils se peignent tout le corps, +avec des couleurs rouges! On vous en fera voir, au surplus; nous en +avons ramené deux, da oui!» + +--Fi! les horreurs! est-ce qu'ils ne mangent point les chrétiens? + +--«Je ne pense pas; mais ils se nourrissent de loups marins qu'ils +chassent avec leurs bateaux faits d'écorce d'arbre de bouleau. Demain, +je pourrai vous en montrer un que nous avons rapporté.» + +--Mais leurs femmes? hasarda curieusement l'hôtesse. + +--«Eh! eh! dit en souriant le vieux Jean, elles ne sont pas belles, da +non! mais il y en a d'avenantes, de bien avenantes, et si j'avais été un +brin plus jeune...» + +--Voulez-vous vous taire, libertin! dit dame Clovis en le menaçant du +doigt. + +--«Je reviens à notre voyage. Après avoir parcouru avec nos barques la +côte septentrionale et les îles du golfe, nous retournâmes aux navires, +mouillés dans le port de Brest. Le 18 juin, nous en partîmes, prîmes +chemin vers le sud, et découvrîmes de nombreuses îles, comme celles de +Saint-Jean, de Margaux, de Brion. Ces îles sont de meilleure terre que +nous eussions oncques vues, pleines de grands arbres, prairies, froment +sauvage, pois qui étaient fleuris et semblaient avoir été semés par +des laboureurs. L'on y voyait aussi des raisins ayant la fleur blanche +dessus, des fraises rose incarnat, persil et autres herbes de bonne et +forte odeur.» + +--Et les animaux? s'enquit l'aubergiste. + +--«Oh! tant qu'on en voulait. Il y avait de grands boeufs, qui ont deux +dents dans la bouche comme un éléphant et vivent même en la mer, et +des ours, et des loups, et des cerfs, lièvres, lapins, perdrix et +canards...» + +--Quels festins vous deviez faire! interrompit l'hôtelier, la bouche +demi-ouverte et les yeux voluptueusement levés au plafond. + +--«Des festins! Êtes-vous fou, compère? Ne connaissez-vous pas maître +Jacques Cartier? Ne savez-vous pas qu'il est non-seulement brave, +habile, vigilant, opiniâtre en ses projets, mais qu'il pousse encore la +tempérance jusqu'à l'excès? On vivait dans l'abondance, et mal à bord. +D'ailleurs, on n'avait pas le temps de bien vivre. Nous n'avions pas +même embarqué un queux. Les hommes de l'équipage faisaient la cuisine à +tour de rôle.» + +--Peuh! quelle gargote! siffla le maître d'hôtel, d'un air stupéfait. + +Jean Morbihan poursuivit: + +«Nous fûmes plusieurs semaines à explorer ce golfe. Moi, j'avais idée +que la terre neuve était une île (comme on l'avait dit au capitaine, en +1520... ce Normand que nous trouvâmes là-bas..... Je vous ai conté ça, +dans le temps); mais le capitaine n'en était pas sûr. Le 30 juin, ayant +mis le cap au sud-ouest, nous embouquâmes dans un grand fleuve qu'on +nomma Fleuve-des-Barques, à cause de quelques barques d'hommes +sauvages qui le traversaient. Le pays est beau, bien boisé et paraît +très-fertile. Dans les premiers jours de juillet, comme nos navires +élongeaient la côte, nous fûmes rencontrés par quarante ou cinquante +bateaux d'hommes sauvages, dont, par quelque crainte que nous en eûmes, +il fallut se débarrasser, en lâchant deux passe-volants sur eux. Ils en +prirent si grande épouvante qu'ils s'enfuirent, comme si le diable eût +été à leurs trousses.» + +--Ils n'ont donc pas d'armes à feu? demanda Lorimy. + +--«Des armes à feu! répéta le père Jean, que nenni! + +Ils ne se servent que d'arcs, de flèches, de massues et de haches de +pierre. Le lendemain et jours suivants, nous trafiquâmes avec eux. Ils +nous baillèrent de magnifiques peaux pour de méchants couteaux, des +mitaines [18], des clous ou autres ferrements, et je vous assure, nos +hommes, que nous ne perdîmes pas aux échanges! Ce commerce leur plaisait +tant qu'ils nous donnaient tout ce qu'ils avaient pour des bagatelles, +si bien qu'ils s'en retournaient chez eux nus comme des petits saint +Jean. Peu de jours après, on louvoya dans un golfe où il faisait si +chaud, si chaud que le brai fondait sur les ponts. Ce golfe fut nommé +golfe de la Chaleur.» + +--Voyez-vous ça? dit la femme de l'hôte. + +--«Vers le 12 juillet, reprit Morbihan, nous cinglâmes au nord-ouest, et +nous eûmes à essuyer un vrai vent _impérial_. Le 16 nous aperçûmes +des gens qui pêchaient des tombes[19]. Ils étaient tout nus, hormis un +lambeau de pelleterie dont ils se couvrent les hanches. Ce sont de vrais +sauvages. Ils mangent la viande presque crue. Cependant, ils nous firent +mille amitiés. Et leurs femmes se mirent à caresser notre capitaine, +qui pour se les affectionner davantage offrit à chacune d'elles une +clochette d'étain.» + +[Note 18: Hachettes, selon Hakluyt.] + +[Note 19: Maquereaux] + +--Comment! comment! les ribaudes...... commença l'hôtesse indignée. + +--«Da oui! répliqua en riant le vieux Morbihan; elles le caressèrent à +la façon de leur pays, c'est-à-dire en le touchant et le frottant avec +les doigts.» + +--Et elles étaient nues? + +--Comme ça, la mère, fit le marin, en étalant sa main ouverte sur la +table. + +Une explosion d'hilarité eut lieu dans l'auditoire. + +--Mais, demanda Lorimy, l'or, l'or où l'avez-vous trouvé? + +--Ne soyez pas aussi pressé, mon camarade, j'y arrive. + +«Le 24 juillet on planta dans ce lieu [20] une croix haute de trente +pieds, au milieu de laquelle on cloua un écusson, relevé avec trois +fleurs de lis, et dessus était écrit en grosses lettres, entaillées dans +du bois.....» + +[Note 20: La baie de Gaspé. Récemment on y a découvert plusieurs mines +d'or.] + +Morbihan s'arrêta, en fronçant les sourcils et grommelant entre ses +dents. + +Qu'avez-vous? lui demandèrent les auditeurs. Il frappa du poing sur la +table et s'écria d'un ton irrité: + +--Terr i ben! mes hommes, Jean Morbihan n'y était pas, je vous le jure! +Le capitaine a eu beau dire, beau faire, Jean Morbihan n'a pas assisté à +cette cérémonie. + +Des Bretons prendre possession d'un pays qu'ils viennent de découvrir, +au nom d'un roi de France! non, non! jamais! Le vieux Morbihan n'a pas +vu dresser cette croix, où était écrit: VIVE LE ROI DE FRANCE. Il ne l'a +pas saluée; il ne la saluera jamais! terr i ben! + +Il y eut un moment de calme plat. + +--A boire! reprit tout à coup le marin, en essuyant, du revers de la +main, une grosse larme qui roulait sur sa joue basanée. + +L'hôtelier lui remplit son gobelet et lestement Jean en absorba le +contenu. + +--Mais que faisiez-vous donc, pendant qu'on élevait cette croix? +questionna Lorimy. + +--«Ah! ah! répondit vivement le timonier, je ne perdais pas mon temps, +moi, da non! Je rôdais dans la campagne, min Gieu, oui! et je trouvais +ça, ajouta-t-il en sortant de son bragou-bras un nouveau caillou, veiné +de jaune. Oui, je trouvais ça et bien d'autres comme lui! On en remplit +plusieurs barriques. Ça valait-il pas mieux que d'ériger des croix pour +les Français, hein!» + +Tous les assistants firent à l'envi des signes d'assentiment. + +--«C'est comme ça, mes gens! acheva triomphalement Morbihan. Quand +nous eûmes ramassé de ces pierres d'or, en suffisance, maître Jacques +reconnut encore l'embouchure d'un grand fleuve [21]. Mais il avait hâte +de revenir et, le 15 août, jour de l'Assomption, après avoir oui la +messe, nous démarrâmes de Blanc-Sablon pour Saint-Malo, où, avec l'aide +de Dieu, nous avons débarqué, en bonne santé, la nuit passée.» + +[Note 21: A son deuxième voyage, Cartier, comme on le verra plus loin, +nomma ce fleuve Saint-Laurent.] + +--C'est merveilleux, pour le certain, dit Lorimy. Et vous n'avez pas eu +d'accident? + +--Pas un seul, mon camarade, pas un seul, hormis deux bourrasques, l'une +en partant d'ici, l'autre en y revenant, da oui! + +Comme il prononçait ces mots, la porte de l'auberge s'ouvrit et le +négociant Vordec reparut. + +Il criait en agitant le caillou dans sa main: + +--Morbleu! j'ai perdu! C'est de l'or, au meilleur titre. + +Aussitôt l'homme qui buvait isolé, en un coin, sortit furtivement du +cabaret, mais avec une précipitation telle qu'il oublia de payer sa +consommation. + + + + + CHAPITRE VIII. + + LES TONDEURS. + + +D'un pied leste, notre homme franchit les marches branlantes des +escaliers qui entrecoupaient la rue des Petits-Degrés. Puis, il tourna +à droite, enfila la rue de la Boucherie, traversa le parvis de la +cathédrale, et, par une ruelle sombre, si étroite que deux personnes +eussent eu de la peine à passer de front, il arriva dans la cour dont +nous avons précédemment parlé. + +Elle était illuminée avec un éblouissant éclat. Le seigneur de +Maisonneuve donnait à ses amis une fête, avant de partir pour un voyage +lointain. Tout en ruisselant par les fenêtres de l'hôtel dans la cour, +les rayons de cent bougies éclairaient, dans la grande salle du premier +étage, un banquet aussi splendide par la rareté et la variété des mets +que par leur délicatesse. + +Cette salle était tendue de tapisseries de haute lisse. Au milieu +se dressait la table, oblongue. Elle ployait sous les cristaux, la +vaisselle plate et les riches pièces d'or ou de vermeil merveilleusement +ciselées. + +Le linge, ouvré, damassé, de Flandre, avait une blancheur et une finesse +idéales. Les serviettes des convives étaient parfumées avec des sachets, +dont l'odeur mariée à celle des corbeilles de fleurs et de fruits de +toute provenance, disposées avec goût sur la table, et des cassolettes +d'encens, qui brûlaient sur des consoles embaumait la vaste salle. + +Pour ce festin, digne de Lucullus, les quatre éléments avaient été +largement mis à contribution. La terre avait fourni ses viandes les plus +succulentes, ses vins les plus exquis; l'onde, ses poissons les plus +fins; l'air, ses plus friands volatiles, le feu, ses chaleurs les plus +ardentes et les plus douces. + +Le spectacle était réjouissant au possible. Et pour comble de +raffinement, une musique invisible, délicieuse, ne cessait de jouer. + +Baignés de lumière, plongés dans une atmosphère enivrante, servis +par douze belles jeunes femmes très-légèrement vêtues d'étoffes +transparentes, sollicités par toutes les séductions des sens, les douze +convives n'avaient, à travers cette profusion de plats inouïe, que +l'embarras du choix. + +Contrairement à la mode bretonne, l'on s'était mis à table à cinq +heures. Mais cela n'avait rien de surprenant, Georges de Maisonneuve ne +faisant rien comme les autres. + +On en était au dessert, composé de fruits indigènes et exotiques, fruits +mûrs, fruits secs, fruits à l'eau-de-vie, gâteaux, échaudés, biscuits, +massepains, confitures de Verdun, cotignacs de Tours, gelées, pâtes, +crèmes, sorbets et liqueurs. La gaieté bruyante, l'ivresse enflammaient +les visages, éclataient dans les bouches. L'amphitryon se leva, et +tenant haut un hanap, rempli de rosoglio de Zara, il s'écria: + +--Au moment de me séparer de vous pour quelque temps, mes aimables +compagnons de plaisirs, mes joyeux amis, je bois à votre santé, à la +multiplicité, à la diversité de nos folles amours! + +--Malo! Malo [22]! pour Georges! et rubis sur l'ongle, ripostèrent ses +hôtes, avec des cris assourdissants. + +[Note 22: Ou sait que ce cri breton répond à notre; Vive! vive!] + +Armés de coupes, pleines jusqu'aux bords, les bras s'allongèrent vers la +centre de la table, formant, au-dessus, comme un faisceau de manches et +de manchettes bouffantes; un harmonieux cliquetis de cristal et d'argent +se fit entendre, et, d'un trait, chacun vida sa coupe. + +C'était le signal de la fin du repas, mais le commencement de la +débauche. Elle allait allumer ses feux impurs. + +En ce moment, neuf heures sonnèrent à une belle horloge padouane, +accrochée à l'un des lambris de la salle. + +--Mes amis, dit Georges, vous connaissez notre devise: «Liberté en tout +et pour tous.» Une affaire m'appelle au dehors. Mais disposez de la +maison et de ce qu'elle renferme comme de biens à vous appartenant. + +Écartant alors la portière d'une pièce contiguë, il disparut. + +--Il va sans doute encore à quelque rendez-vous d'amour! est-il heureux! +murmura l'un des convives. + +--Qu'est-ce que cela te fait! s'écria son voisin; n'avons-nous pas, pour +nous distraire, ces voluptueuses houris qu'il a fait venir je ne sais +d'où, mais dont la complaisance ne saurait, mon cher, nous faire défaut. +Quelle fête! Quel homme que ce Maisonneuve! Quel beau rôle il eut +joue sous les derniers empereurs romains! N'est-ce pas, mon ange? +continua-t-il, en faisant ployer sous son bras la taille souple de la +jeune fille qui l'avait servi, et dont il rougit l'épaule nue par un +baiser. + +Des bravos enthousiastes, furieux, couronnèrent ce début de l'orgie. + +Pendant qu'ils retentissaient, Georges de Maisonneuve traversait une +chambre à coucher somptueusement meublée. De là, il passait dans un +cabinet de travail tort élégant, dont une grande bibliothèque sculptée +occupait tout un côté. Elle se composait de deux compartiments: l'un, +supérieur, vitré, laissait voir sur ses rayons ces admirables reliures +qui furent une des gloires du seizième siècle; l'autre, inférieur, était +fermé par deux vantaux de chêne plein. + +Georges ouvrit ce deuxième compartiment. Il était rempli par des +in-folios énormes. Le jeune homme en retira quelques-uns et pressa +un bouton imperceptible, dans le fond de la bibliothèque. Le panneau +glissa, démasquant une ouverture de quelques pieds carrés. Georges se +coula à travers cette ouverture; puis il étendit le bras, remit les +volumes à leur place, et fit jouer un nouveau ressort secret, qui +referma, tout à la fois, les vantaux extérieurs de la bibliothèque et le +panneau intérieur. + +Alors il battit le briquet et alluma une petite lanterne sourde, posée +à terre. Georges était dans un couloir resserré faisant retour sur +l'appartement qu'il avait quitté. Il s'avança d'une vingtaine de pas +environ. La galerie était toujours la même, sombre, haute, étroite. + +Georges s'arrêta, colla son oreille à l'orifice d'un cornet acoustique, +habilement dissimulé. + +--Bon, murmura-t-il, après avoir écouté un instant; bon, mes lurons +chantent et s'ébaudissent avec les ribaudes que j'ai fait venir de +Rennes; tout à l'heure, je leur ferai danser la grande danse! + +Ayant souri à cette idée, Georges poursuivit son chemin. Quelques pas +plus loin, la muraille nue se dressa devant lui. Une corde pendait libre +du plafond. Maisonneuve mit sa lanterne dans ses dents, s'accrocha à +cette corde et grimpa. Parvenu au point de suspension, il heurta de +la tête le plafond qui s'ouvrit. Avec la légèreté d'un chat, Georges +s'élança dans l'entrebâillement. Un moment après, il se trouvait dans +une vaste pièce qu'on eût pu prendre pour le vestiaire de l'univers. +Habillements, équipements, armes, il y en avait pour tous les métiers, +pour toutes les nations. On y voyait même quelques costumes africains et +asiatiques ou d'origines complètement inconnues. + +Ce n'est pas tout. Sur une table longue, une innombrable quantité +de pots, fioles, flacons, renfermant des couleurs, des essences, des +parfumeries, des fards, depuis l'antique sulfure d'antimoine, jusqu'à +la cochenille et à l'orcanette, annonçaient que, dans cette chambre, on +pouvait se travestir de la tête aux pieds. Jamais arsenal de coquette +ne fut aussi complet. Car les perruques, les coiffures de nuances, de +formes diverses ne manquaient pas non plus. Le maquillage moderne y eût +été pris d'envie. + +Georges portait toute sa barbe. Il se rasa. Ensuite il se débarrassa de +son vêtement d'apparat, pour endosser l'accoutrement des gardes du port +de Saint-Malo, sur un halecret, à l'épreuve de la balle; mais en se +travestissant et se grimant, avec une perfection telle, que nul, même +parmi ceux qui le fréquentaient habituellement, ne l'eût reconnu, sa +toilette terminée. + +Maisonneuve aussitôt tira deux forts verrous et ouvrit une porte. Il +entra dans une chambre de médiocre dimension qui devait appartenir à la +tour. + +Assis devant une table dans cette chambre, un homme nettoyait la +batterie d'une arme récemment inventée à Pistoia, en Toscane, ce qui lui +valut d'abord le nom de pistole, puis de pistolet. + +Cet homme était le pêcheur que nous avons entrevu à l'auberge de +_Monsieur Saint Anthoine_. Seulement, il avait, lui aussi, opéré une +métamorphose, en s'affublant des haillons d'un _pillawer_, sorte de +chiffonnier breton. + +--Eh bien, Eric? demanda Georges, en refermant avec précaution la porte +sur lui. + +--Eh bien, marquis, tu peux te vanter d'avoir du flair! Mais quelle +raffinerie dans ton déguisement! Tu es méconnaissable. N'était le son de +ta voix... + +--Cartier a rapporté des tonnes d'or, n'est-ce pas? interrompit +Maisonneuve d'un ton brusque. + +--Oui, des tonnes, répéta Eric, en se frottant les mains. Voilà prêt ce +grand coup que nous attendions tous les deux! + +--Allons, conte-moi ça, dit Georges, qui s'assit négligemment sur le +bord de la table. + +--C'est simple comme bonjour, marquis. Ce matin, le bruit court en ville +que l'expédition de Cartier est revenue avec des monceaux d'or. Tu +me l'apprends. Je m'habille en pêcheur, je vole aux informations. Les +vaisseaux de Cartier étaient effectivement arrivés, durant la nuit, en +vue de Saint-Malo. Ils avaient mouillé hors du havre, à l'île Harbourg. +Mais, quand je montai sur le rempart, les deux brigs entraient dans la +Petite Rade. L'un avait le cap sur Saint-Servain [23], où probablement +il doit être radoubé; et l'autre venait jeter l'ancré devant Saint-Malo, +sous le môle. C'était justement celui de Cartier. Je le reconnus bien, +car il portait le pavillon de commandement. Dès qu'il fut amarré, je +descendis sur la plage. Adroitement, je questionnai, j'interrogeai. Mais +impossible d'obtenir une réponse précise. Ceux-ci disaient que le navire +était lesté d'or, ceux-là que le lest n'était que de cailloux, qu'on +avait pris pour de l'or. Je te laisse à penser si je fis des tentatives +pour me procurer un de ces cailloux! Pas moyen. Cependant, je rôdai +toute la journée sur la grève et je remarquai que la plus grande partie +de l'équipage allait à terre. Je dépêchai quelques-uns de nos hommes +après les mariniers, afin de les enivrer et de les garder à boire toute +la nuit avec eux, s'il se pouvait. Instinctivement ensuite, je me rendis +à la taverne du père Clovis. Le hasard me servit à souhait. On y +causait du sujet qui m'intéressait. Vordec, le joaillier-armateur de la +Grand'Rue, ne voulait pas que Cartier eût trouvé de l'or, quand entra un +timonier de celui-ci: + +[Note 23: On disait alors Saint-Servain, au lieu de Saint-Servan.] + +--Jean Morbihan, sans doute, dit Georges. + +--Je crois que oui. Mais cela ne me préoccupe guère. + +Quoi qu'il en soit, mon timonier avait justement une pépite dans sa +poche. Il la montre. Vordec la prend, va l'essayer chez lui et revient +à l'auberge en disant que c'est de l'or pur. Ma foi, marquis, je n'en ai +pas entendu davantage. Je me suis sauvé comme un fol, et en deux minutes +j'étais ici. + +--Tu vois que j'avais raison! fit Maisonneuve avec un sourire +complaisant. + +--Tu as toujours raison, toi, marquis! répondit Eric, d'un ton de +respectueuse admiration. + +--Maintenant, reprit Georges, nous allons, comme je l'ai dit ce matin, +jouer notre grand jeu. + +--C'est convenu. J'ai déjà envoyé nos gens en expédition, au château +Richeux, sur la route de Dol. Ils sont tous partis, à l'exception des +six plus robustes et meilleurs mariniers. + +--Bien, dit Maisonneuve. Nous enlevons le navire de Cartier, tout chargé +d'or, et nous faisons voile pour mon château d'Écosse, où nous nous +délivrerons aisément de nos complices... + +--Mais ici? demanda Eric. + +--Ici, repartit Georges avec un rire de belle humeur; ici-nous serons +morts pour les Tondeurs, aussi bien que pour les habitants de la +province. Un plan superbe, mon cher. Tu y applaudiras des deux mains. Tu +sais que j'ai convié à un dîner d'adieu les jeunes gens les plus huppés +de Saint-Malo. Ils sont là en train de s'enivrer avec des beautés +faciles. Eh bien, dès que le navire sera à nous, et tandis qu'avec nos +barques tu le remorqueras silencieusement hors de la rade, je remorque +aussi la pupille de Cartier! + +--Ah! elle te tient toujours au coeur! s'écria Eric, avec un geste de +désappointement. + +--Oui, répliqua Georges d'un ton sombre, je veux la posséder, et je la +posséderai. Elle devait être à moi, jeudi prochain. Mais je lui ai écrit +aujourd'hui que le retour de son tuteur changeait mes dispositions; +que si elle m'aimait, j'irais la prendre ce soir, pour nous rendre à +Césembre où nous nous marierons.... + +--Te marier! s'exclama Eric avec un accent de stupéfaction. + +--Mais non, mais non... Écoute la fin, répliqua Maisonneuve. Je +disais cela à cette fillette pour la décider. Quoique souffrante, elle +m'accompagnera, j'en suis sûr. Elle me suit donc. Je la place dans mon +bateau, tout prêt à te rejoindre vers les Conchées, où tu m'attendras; +et, donne-moi toute ton attention.... + +--Je ne perds pas un mot, marquis. + +--Cela fait, continua Georges en souriant agréablement, je rentre ici et +mets le feu à certaine mèche, communiquant avec les poudres renfermées +au rez-de-chaussée de l'hôtel... + +--O grand homme! je te comprends! s'écria Eric, enthousiasmé. Tes +convives sautent avec la maison, et demain l'on croira... + +--Qu'infortuné, j'ai péri avec eux! On m'élèvera un tombeau avec une +émouvante inscription pour rappeler le malheur qui atteignit, à la fleur +de l'âge, un homme si bon, si généreux, si estimable, si... + +La suite de cette phrase se perdit dans un désopilant éclat de rire. + +Après une courte pause, Georges reprit: + +--Mais nous n'avons pas de temps à perdre. A l'oeuvre! Où sont les +hommes? La mer est étale. Il faut en profiter pour sortir le vaisseau du +port. + +--Les hommes sont en bas. Ils attendent tes ordres. Comment ferons-nous +l'attaque? + +--Rien de plus simple, répondit Georges. Le navire est amarré au rivage, +m'as-tu dit? + +--Oui, dans l'anse, derrière le môle, près du Chenil. + +--Parfaitement. Tu sors d'ici avec les hommes par le souterrain. +Vous montez dans une barque, et vous vous dirigez sans bruit et tout +doucement vers le brig. Moi, j'y vais à pied, en suivant la grève. Les +chiens me connaissent. Ils ne bougeront pas. Je m'approche du vaisseau. +Mon costume de garde du port éloigne les soupçons. J'engage la +conversation avec le marinier de faction, sur le tillac. Je lui propose +une goutte de vin-de-feu. Il accepte. Pour lui donner à boire, je passe +sur le pont du navire. Là, ce joujou,--et Georges exhiba un stylet +caché sous son pourpoint,--signe à la sentinelle une commission pour +l'éternité. Aussitôt vous accourez. Nous clouons les écoutilles. +L'équipage est prisonnier. On largue les amarres, et... + +--Bien! bien! bien! s'écria Eric, qui achevait de remonter son pistolet. +En route! + +Un escalier hélicoïde les conduisit dans une salle inférieure, où ils +prirent une demi-douzaine d'individus, de physionomie scélérate, qui +jouaient aux dés, en buvant du _gwin ardant_. + +Avec ces gens, tous armés, ils descendirent dans le souterrain que nous +avons parcouru, et débouchèrent bientôt par l'issue donnant sur la mer. + +La grille de fer fut refermée avec soin. Georges de Maisonneuve en +prit la clef, et s'avança sur la grève, beaucoup plus escarpée +alors qu'aujourd'hui. Car bien que la ville fût aussi populeuse que +maintenant, son enceinte fortifiée était moins considérable. Et elle +reçut seulement au dix-huitième siècle, en 1708, 1721 et 1737, les +développements qu'on lui voit à présent. + +Le reste de la troupe des Tondeurs sauta dans un bateau, attaché près de +la grille. + +Il faisait un temps sombre, brumeux. La marée, dans son plein, baignait, +en maintes places, le sentier glissant que Georges avait pris, au pied +des remparts de la ville. + +Cependant il allait d'un bon pas, comme un homme à qui le chemin était +familier. + +En cinq minutes, il arriva au Chenil. C'était, je crois, cette +maisonnette que l'on aperçoit sur les anciennes Vues de Saint-Malo, près +de la porte de Dinan. Quoi qu'il en soit, le Chenil servait de retraite +à ces fameux «chiens du guet» qui livrèrent cours à un dicton bien +connu. + +«En 1158, dit l'abbé Manet, on établit à (Saint-Malo) une garde de +chiens pour la sûreté du port. Le nombre de ces chiens fut d'abord de +34, puis de 12 à 13. + +«Pendant le jour, on les tenait enfermés exactement dans leur chenil, +situé au pied du mur de Gorge du bastion de la Hollande. Le soir, à la +fermeture des portes, le gardien les conduisait dans le port et ne les +lâchait qu'à dix heures, après le couvre-feu. Il les rappelait une heure +avant le jour. + +«Dans les derniers siècles, trente boisseaux de blé étaient affectés par +le Chapitre pour leur nourriture annuelle; les deniers de la communauté, +les débris de la boucherie et quelques autres curées fournissaient le +reste. C'est cet usage local qui a donné naissance à la chanson de +M. Dumolet. Un accident, arrivé le 7 mai 1770, à un jeune officier de +marine, qui périt dévoré par ces animaux, décida les juges baillifs, +chargés de la police du port, à s'en défaire. Tous ces chiens furent +immédiatement empoisonnés [24].» + +[Note 24: Histoire de la Petite-Bretagne, p. 50.] + +Les terribles molosses vaguaient sur la grève, quand Georges de +Maisonneuve dépassa leur chenil. + +Ils se précipitèrent en grondant à sa rencontre. Mais leurs grondements +n'avaient rien d'hostile. C'était bien plutôt une démonstration amicale. +Plusieurs mois auparavant, le jeune homme avait entrepris de les +dompter. Il y était parvenu, au moyen de distributions de viande, de +caresses, adroitement faites, et d'une fascination particulière qu'il +exerçait sur les bêtes aussi bien que sur les gens. + +Les chiens l'entourèrent, en bondissant de joie, en agitant la queue. +Il les écarta doucement et descendit derrière le petit môle, «proche la +Grand'Porte,» vers l'anse où le navire de maître Jacques Cartier était à +l'ancre. + +Tout se passa d'abord au gré de Georges. Il lia conversation avec +l'homme de quart aux bossoirs; se plaignit de la froide bruine qui +tombait et offrit de la combattre par un coup de vin-de-feu. + +--Mordienne, ça ne ferait pas de mal, dit le marinier; par malheur, je +n'en ai pas. + +--Mais moi, j'en ai, camarade; un bon matelot ne s'embarque jamais sans +biscuit, dit le faux garde. Voulez-vous que je vous jette ma gourde? + +--Elle pourrait tomber à la mer. Sautez plutôt sur le pont. + +Georges ne se le fit pas répéter. + +Comme il prenait pied sur le tillac, un bruit étouffé d'avirons se fit +entendre. + +--Qui diable accoste à cette heure? Si c'étaient les Tondeux, ça +ferait votre affaire, hein, monsieur le garde? dit avec un sourire le +factionnaire, en regardant par-dessus la lisse de bâbord. + +Le moment était propice. Georges tira son stylet et, d'un mouvement +rapide comme l'éclair, le planta dans le dos du pauvre marinier, qui +tomba lourdement, pour ne se relever jamais. + +La cadence des avirons devenait de plus en plus sensible; à son tour le +chef des Tondeurs se penchait par dessus le bord pour regarder, quand +une formidable exclamation le fit tressaillir. + +--Terr i ben! avait-on crié derrière lui. + +Il voulut se retourner. Mais déjà dix doigts, inflexibles comme l'acier, +avaient serré un carcan à son cou. + +Impitoyablement, ils l'étranglaient. + + + + + CHAPITRE IX. + + «LE CHARIOT.» + + +Quand, par qui fut posée la première pierre du Château de Saint-Malo? +Problème, dont nos archéologues cherchent encore la solution. Peut-être, +cependant, est-il permis de hasarder une conjecture vraisemblable +sur l'époque de sa fondation. Pourquoi ne remonterait-elle pas à la +fondation de la ville elle-même, c'est-à-dire au huitième siècle? +On sait que Saint-Malo occupe un îlot, qu'une étroite langue,--le +Sillon,--relie au continent. Par terre, la ville n'est accessible que de +ce côté. Aussitôt qu'elle commença à s'élever, on dut donc songer à la +défendre sérieusement sur ce point. Une tour fut bâtie. Le Petit Donjon +probablement. N'est-il pas la portion la plus ancienne du Château? +Vauban eut cette opinion. Nous doutons qu'il se soit trompé. +L'importance des fortifications marcha de pair avec celle de la cité. +Bientôt la tour isolée parut insuffisante. On lui donna une soeur. Puis +d'autres encore. Une ceinture de murs les maria plus tard en un seul +groupe. Le Château était constitué. + +Ce ne fut pas, cependant, sans résistance des autorités ecclésiastiques. +Prétendant à l'omnipotence dans la ville, ce château, ouvrage des +princes de Bretagne, portait ombrage à leurs prétentions. Suivant M. +Cunat, l'érection du Grand Donjon est contemporaine du duc François Ier. +Fait remarquable toutefois: ce donjon ne se voit pas sur diverses Vues +de Saint-Malo, publiées dans le dix-septième siècle, pas même sur celle +de Tassin, géographe de Louis XIII. Mais il existait alors. Rien n'est +plus avéré. + +En 1486, Pierre de Laval, évêque de Saint-Malo, reconnaît qu'au duc +François II et à ses successeurs appartient «la garde des églises, +cathédrales et autres du duché, ainsi que le Château, clôture, +fortification et garde de toute la ville.» Il reconnaît de plus au duc +et à ses successeurs le droit d'y faire bâtir «tels édifices qu'il +leur plaira, prendre tels fonds et endroits que bon leur semblera, sans +pouvoir être empêché par ledit évêque»[25]. Pourtant, malgré ces aveux +et concessions de Pierre de Laval, le clergé apporta toutes les entraves +possibles à l'édification du Château, dont le gros oeuvre ne semble +avoir été achevé que vers l'an 1800. + +[Note 25: Archives de Nantes. Armoire S. Cassette C.] + +La duchesse Anne, d'une piété ou plutôt d'une dévotion si vantée, eut +elle-même à lutter contre le mauvais vouloir ecclésiastique. Elle s'en +formalisa, elle s'en vengea. Venue à Saint-Malo, en 1503, Anne voulut +marquer son mépris de l'opposition que lui suscitaient les gens du +Chapitre et fit graver sur une des tours du château l'inscription +suivante, avec l'écusson de ses armes: + + QUIC EN GROINGNE, + + AINSY SERA, + + C'EST MON PLAISIR. + +La tour reçut alors et conserva depuis le nom de Qui-Qu'en-Grogne. Mais +notre grande révolution martela l'inscription comme l'écusson, dont on +ne distingue plus que le cartouche mutilé. + +Le Château de Saint-Malo, bien que d'une utilité militaire contestable +aujourd'hui, est un des plus beaux types de forteresse du moyen âge et +de la Renaissance. On l'entretient avec soin et l'on a raison. Pour le +curieux comme pour l'érudit, c'est un monument précieux. Nous sommes +seulement surpris que, dans ses vastes et belles salles, on n'ait pas +pensé à installer un musée. Celui de Saint-Malo est-il bien à sa place, +dans ce pavillon étroit, obscur, incommode, qui lui a été assigné? Quant +à nous, nous aimerions à le voir, ainsi que la bibliothèque, dans le +Château. + +Ce château, le populaire, toujours éloquent, toujours sans s'en douter +docteur ès-tropes, dans son langage l'a d'un mot caractérisé: il +l'appelle le _Chariot_. + +Et c'est un vrai char de pierres! Caisse, roues, timon, strapontin, rien +n'y manque. Des chevaux? Non. Mais ou vient d'y atteler la vapeur. La +gare du chemin de fer est au bout du _Sillon_. + +Imaginez un quadrilatère, sur un des petits côtés duquel s'appuie un +triangle, voici l'ensemble, la caisse et le timon du char; quatre +tours rondes, aux quatre angles du quadrilatère formeront les quatre +roues,--roues de géant, à coup sûr;--et pour siège du cocher, un +Gargantua quelconque, ledit cocher, je vous donnerai le Grand Donjon, +solidement assis au beau milieu du quadrilatère, et le dominant d'une +royale hauteur. De figure singulière, ce donjon. Il ressemble à une +moitié d'oeuf: la partie cintrée regarde les champs, la mer, le port; +elle est à créneaux, meurtrières et mâchicoulis; l'autre voudrait +regarder la ville, mais n'y voit rien. C'est un mur perpendiculaire, +tout d'une pièce, rectiligne à sa base, angulaire à son sommet, qu'on +dirait avoir été dressé, de mauvaise grâce, pour masquer l'ouverture de +ce demi-ovale, partagé comme d'un coup de tranchet. + +Longtemps, le Grand Donjon fut à ciel ouvert. Vers le commencement du +dix-huitième siècle, on lui posa un toit, que surmonte néanmoins, à son +milieu, une tour carrée de moindre dimension, flanquée au nord et au sud +par deux tourelles à encorbellement. + +Un escalier, en colimaçon, mène au sommet de ces tourelles, d'où l'oeil +embrasse un horizon immense, et à l'entre-deux desquelles s'élance un +mât de signaux. + +Si je ne me trompe, le Château eut autrefois deux portes: l'une à l'est +sur la campagne, l'autre à l'ouest sur la ville. A présent il n'en a +plus qu'une, celle de l'ouest. + +Cette porte franchie, vous êtes dans la cour d'honneur; devant vous des +bâtiments écrasés par la masse énorme du Grand Donjon. A droite, la +tour la Générale, avec la fontaine; à gauche, Qui-Qu'en-Grogne, et le +Petit Donjon avec des casernes et la chapelle du Château. Derrière, +la maison du gouverneur, puis une douve profonde, puis un jardinet +malingre, rachitique, la proie des sables et des vents; puis deux +autres tours: la tour des Dames commandant la mer, la tour des Moulins +défendant l'arrière-port; puis enfin, des casemates, des glacis, des +braies et fausses braies, et la pointe du triangle dont j'ai parlé plus +haut. Cette pointe est nommée pointe de la Galère. Tout cela sombre, +rechigné, menaçant, humide, suintant, glacial, un sépulcre. + +De nos jours, on arrive de plain-pied au Château. Jadis, le flot battait +partout ses murs. Un pont en pierre, de trois arches, terminé par un +pont-levis, le mettait alors en communication avec la ville. + +Mais ses tours et ses courtines étaient moins élevées que maintenant. Ce +ne fut qu'à partir de 1689 qu'elles reçurent les développements actuels. + +La mer occupait, en grande partie, la belle place Chateaubriand, +derrière la porte moderne Saint-Vincent. Toutefois, le parvis de la +chapelle Saint-Thomas offrait comme une petite esplanade vis à vis des +tours Qui-Qu'en-Grogne et la Générale. + +Dans cet étroit espace se foulait une multitude avide et turbulente, le +matin du 6 septembre 1534. + +Les portes, les fenêtres et jusqu'aux toits des maisons étaient garnis +de curieux. Une grave nouvelle circulait de proche en proche: les +compagnons, mariniers de maître Jacques Cartier, avaient appréhendé, +durant la nuit précédente, trois Tondeurs. L'un d'eux, assurait-on, +était le chef de ces brigands; mais le fait n'était point du tout +prouvé; généralement même son assertion ne rencontrait qu'incrédulité. + +Aussi, lorsque, vers huit heures, on vit apparaître les trois +prisonniers enchaînés et escortés par fine troupe de matelots, le +désappointement fut-il universel. Ces deux pêcheurs, à la mine piteuse, +et cet homme, la figure en sang, méconnaissable, l'air consterné, +vêtu en garde de la ville, que pouvaient-ils avoir de commun avec les +terribles Soudards, dont le nom seul faisait tout trembler à dix lieues à +la ronde? + +Cependant, à l'une des croisées ouvertes sur la place, pâle, inquiète, +frémissante, se tenait Constance. + +A travers les vagues tumultueuses de la cohue, elle aperçut les trois +captifs. Elle devina son amant, malgré l'étrange déguisement qu'il avait +pris. Une exclamation sourde jaillit de ses lèvres. + +--Qu'as-tu donc, mon enfant? Sainte Vierge, comme tu frémis! s'écria +dame Catherine, qui se trouvait près d'elle. + +--Ce n'est rien, mère, rien! ne t'alarme pas, répondit la jeune fille en +mordant fébrilement son mouchoir, pour ne pas éclater en sanglots. + +--Ce spectacle te fait mal. Il faut fermer la fenêtre, reprit dame +Catherine. + +--Non, non; laisse-moi voir. Je veux voir. + +--Quel bonheur que le brave Jean Morbihan se soit trouvé là, continua la +femme de Cartier. Sans lui, ces misérables, le Seigneur leur pardonne! +massacraient tout l'équipage, pour s'emparer du navire. Heureusement +aussi que maître Jacques n'était pas à bord!... Si tu te sens mieux +aujourd'hui, ma chère enfant, comme le temps promet d'être beau, nous +irons, à marée basse, accomplir ce pèlerinage que nous avons promis à +Sainte-Marie-du-Laurier. + +--Oui, mère, oui, nous irons... quand vous voudrez, répliqua Constance, +tout à fait inconsciente de ce qu'elle disait, car elle n'entendait ni +les paroles de dame Catherine, ni les huées dont le peuple poursuivait +les prisonniers. + +Les yeux de Constance ne quittaient point le faux garde du port, +qui, cependant, ne tourna pas la tête de son côté. La vie physique et +intellectuelle de la jeune fille était concentrée sur lui. + +Elle y demeura, quand le pont-levis du Château se fut redressé derrière +les Tondeurs. + +--Ah! voici ce bon père Jean qui rentre, dit au bout de quelques +instants dame Catherine. Viens dans la salle, ma fille. Il nous fera beau +récit de la prise qu'il a faite. Mais pourquoi restes-tu là, immobile? +Te sentirais-tu plus mal? + +--Point du tout, mère, répondit Constance, en essayant de sourire. Je te +suis. + +Les deux dames descendirent au rez-de-chaussée où une nombreuse +compagnie d'amis, d'officieux et d'oisifs causaient avec Jacques Cartier +des événements du jour. + +Le vieux Jean Morbihan arrive. On l'entoure. Chacun veut savoir de sa +bouche comment cela s'est passé. Et le brave timonier recommence, pour +la vingtième fois dans cette matinée, la narration de sa capture. + +--J'avais quelque chose là qui m'avertissait que nous serions attaqués +dans la nuit, min Gieu, oui! dit-il en se frappant le front avec le +pouce et l'index fermés. D'abord, j'avais remarqué, dans l'auberge A +Monsieur Saint Anthoine, un particulier qui ne me revenait pas en +tout. Avec son costume de pêcheur, il ressemblait à un pêcheur comme +un requiem [26] à un sanglier de basse-cour. Aussi, quand je le vis +détaler, en sournois, sans même demander son compte, je jugeai que mon +gaillard complotait quelque méchante action. Je sortis à mon tour et +allai tendre mon branle sous l'accastillage de la poupe de notre navire. +Je veillai bien une heure ou deux, mais, ma foi, ne voyant rien +venir, je m'endormis et dormais comme un loir, lorsqu'un bruit sourd +m'éveilla... trop tard, hélas! Imbécile, bête brute, je m'en voudrai +toute ma vie!... + +[Note 26: Requin. Autrefois on l'appelait requiem (d'où requin), sans +doute parce que la vue de ce monstre était un signe de mort.] + +--Comment donc, mon pauvre Jean! mais il n'y il pas de ta faute, lui dit +affectueusement Cartier. + +--Pas de ma faute! Maître, vous dites qu'il n'y a pas de ma faute! +s'écria le vieux Morbihan. Sauf votre respect! ce n'est pas mon opinion, +à moi. Je ne suis qu'un nigaud, un misérable, un assassin! un assassin, +le meurtrier de mon semblable, da oui! + +--Allons, allons, calme-toi! reprit Cartier. N'as-tu pas sauvé le +navire? et sauvé peut-être vingt hommes de la mort? + +--Ça c'est vrai, maître; mais ça n'est pas une raison, non plus, pour +m'être laissé aller au sommeil comme un ivrogne. Je suis un maudit. Si +j'étais resté l'oeil ouvert, ce pauvre Yvon, le bon Gieu ait son âme! +n'aurait pas été tué comme un chien, par ce brigand de brigand... +Maître, vous me retiendrez la moitié de ma paie, pendant notre dernier +voyage, pour lui faire dire des messes, à Yvon... + +--C'est à mes frais, mon brave Jean, qu'on les dira, ces messes; je m'en +charge; continue, dit Cartier. + +--Enfin, poursuivit le timonier, je saute à bas de mon branle. +J'aperçois sur le pont le corps d'Yvon. Il râlait son dernier soupir. +Et près de lui se tenait une espèce de garde de contrebande. J'empoigne +mondit garde par le cou, et je serre. Il se débat. Sans mot souffler, +nous nous roulons sur le tillac. Le vacarme fait lever nos hommes +couchés dans la batterie. Ils arrivent, en même temps qu'une +demi-douzaine de gredins tombaient sur moi. Ah! si le scélérat que +j'aurais dû étrangler ne m'avait blessé avec son stylet, il ne s'en +serait pas échappé un seul... + +--Tu es blessé! s'écria Cartier avec un accent de vive sympathie. + +--Rien! maître, rien! une égratignure. L'arme a glissé sur les côtes. + +--Jésus Sauveur! il faudrait vous soigner, appeler un physicien, Jean! +dit dame Catherine d'un ton douloureusement ému. + +--Peuh! on en a vu bien d'autres! siffla le timonier. + +--De façon que, sur six ou sept, vous n'avez pu en prendre que trois! +interrogea un des auditeurs. + +--Min Gieu, oui! soupira Morbihan. Il faisait de la brume. Les autres +ont sauté par-dessus la lisse et se sont enfuis dans leur barque. + +--Et tu crois que ce sont des Tondeurs? demanda Cartier. + +--J'en répondrais sur ma vie, maître. Je crois bien mieux, ajouta Jean +en cherchant des yeux Constance, qui écoutait, silencieuse, derrière un +groupe. + +--Que crois-tu donc? + +--Eh! eh! répliqua le vieux marin; je crois, sauf votre respect, +que l'un des prisonniers, l'assassin d'Yvon, est le capitaine de ces +bandits. + +--Bah! fit Cartier, en hochant dubitativement la tête. + +Plusieurs personnes exprimaient des doutes. Le visage de Constance +s'altérait. + +--Enfin, reprit le père Jean, que ce soit lui ou un autre, on le saura +bientôt. Une fois ces hérétiques domptés, on vous leur a solidement +amarré les poignets et les chevilles avec un bon morceau de tanin et on +vous les a affalés dans la fosse aux lions, da oui... Ah! si je m'étais +éveillé rien qu'une minute plus tôt!... Pauvre Yvon, va!... + +--Tu as conduit les malfaiteurs au Château? s'enquit Cartier. + +--Oui, maître Jacques. Oh! ils sont en sûreté. On en a logé deux dans +la tour des Moulins, et le troisième, mon gredin à moi, dans +Qui-Qu'en-Grogne. + +--Leur chef? questionna involontairement Constance. + +--Min Gieu, oui; leur monstre de chef, répondit Jean Morbihan, en +adressant à la jeune fille un regard tout à la fois attristé et colère. + +--Tant mieux, si tu dis vrai, reprit Cartier. De toute manière, mon +homme, tu peux compter sur une belle récompense. Mais, pour l'instant, +soyons à nos affaires et allons décharger la cargaison du brig, car je +me propose de partir, dans quelques jours, pour Paris, rendre compte de +mon voyage à notre honoré sire, le roi. + +A ces mots, Morbihan se mit à gronder entre ses dents. Puis, tandis que +les étrangers quittaient le logis de Cartier, il s'approcha de Constance +et lui dit: + +--Petiote, je veux te parler, moi. Cela ne te convient pas, hein? + +--Mais si, mais si, répondit-elle en affectant une gaieté loin de son +esprit. + +Le vieux marin et la jeune fille montèrent dans la chambre de celle-ci. + +C'était une grande pièce bien froide, bien vide à la mode du temps. +Excepté le vaste lit-clos, ciré, luisant comme une glace, et deux +bahuts, les meubles étaient rares contre les murailles lavées à la +chaux. La cheminée faisait face au lit. Elle ressemblait par ses +dimensions et sa profondeur à l'orifice d'une caverne. Aussi l'air, en +s'y engouffrant, y psalmodiait-il incessamment un chant lamentable. Des +sculptures, grossières imitations de fruits, essayaient de décorer le +manteau de cette cheminée. Un luth, quelques romans de chevalerie +et livres de piété sur une étagère, un miroir en fer bruni, une +demi-douzaine d'escabelles complétaient, avec un prie-Dieu gothique, +le mobilier de cette chambre, dont un lacis de solives enjolivées de +peintures composait le plafond. Un carrelage de faïence, blanche et +bleue, tenait lieu de parquet. Trois ou quatre pots de fleurs tentaient +vainement de combattre la nudité du local, mais en rompaient cependant +l'uniformité. + +En entrant, le vieux Morbihan se jeta sur un siège. Constance sauta sur +ses genoux avec la souplesse d'une chatte et lui passa un bras autour du +cou. + +--Qu'est-ce que vous avez contre moi, père? dit-elle en le câlinant du +regard et du geste. + +Jean ne s'attendait pas à ces caresses. Il en fut désarmé. + +Brusquement, toutefois, il s'écria, après quelques moments de silence: + +--J'ai, min Gieu... j'ai... j'ai que je ne suis pas content de toi, +petiote... Non, pas content, en tout. + +--Parlez, que vous ai-je fait? demanda Constance, s'amusant, comme une +enfant, à tresser en nattes les longs cheveux du marin. + +--Ce que tu m'as fait, ce que tu m'as fait... tu es une cajoleuse! + +--Après? dit-elle souriante. + +Jean Morbihan se morigénait intérieurement de sa faiblesse. Il prit son +courage à deux mains et, enlevant Constance de dessus ses genoux, il la +plaça sur une escabelle, à quelques pas de lui, pour ne point se laisser +«ensorceler par ses minauderies.» + +--Ma fille, ta conduite est répréhensible, très-répréhensible dit-il de +son ton le plus sévère. Elle offense le bon Gieu et elle afflige ceux +qui t'aiment. Moi, le premier, moi qui t'ai élevée avec cette brave +Manon, après t'avoir rapportée de la Terre Neuve... + +--Mais, enfin, quelle faute ai-je commise? s'écria Constance d'un ton +impatient. + +--Tu le sais bien, da oui, tu le sais! tu sais ce que je veux +dire. N'es-tu pas éprise du bandit qui a tué Yvon?--ce que je ne me +pardonnerai jamais...non da, jamais! + +--Moi! dénia l'impudente, en riant aux éclats. + +Le front du vieux Jean se plissa. Sa voix se fit grave, presque dure +quand il prononça ces mots: + +--Ma fille, il ne faut pas mentir. J'excuserais tout de toi, car je +t'aime presque à la déraison; mais pas de mensonge. Je le déteste, le +mensonge! C'est la porte de derrière des mauvaises actions. Malheur à +ceux qui s'en servent! Ils se condamnent à n'être pas absous de +leurs péchés. Je préférerais te savoir morte, plutôt que délibérément +menteuse! + +--Mon Dieu! comme vous me dites cela, Jean! sanglota Constance. + +Le bonhomme fut aussitôt gagné. Il se reprocha sa raideur. Et, pour +l'atténuer, il alla prendre la jeune fille tout en larmes et la remit +sur ses genoux. + +--Voyons, voyons, disait-il d'un ton mouillé; ne pleure pas comme ça, +ou mes yeux vont ruisseler comme des fontaines. Je n'ai pas voulu te +gronder, mais seulement t'avertir. Avoue que tu es amoureuse de... Je +vous ai surpris un jour causant derrière le pignon... da oui... + +Et dans la nuit d'avant-hier, pas plus tard, comme nous venions de +débarquer, est-ce que je ne l'ai pas vu qui sautait par la fenêtre, +hein? Si je ne savais que la vieille Manon était là, terr i ben! Ah! tu +as du bonheur, toutefois, que maître Jacques ne l'ait pas aperçu!... Ma +pauvre fille, il n'aurait pas pris la chose comme moi, lui! Mais tu +ne peux épouser un... enfin, tu diras ce que tu voudras, c'est un +brigand... un meurtrier... Encore si je m'étais éveillé une minute plus +tôt, j'aurais pu douter... Min Gieu, oui! Mais là je l'ai vu, vu comme +je te vois, il a égorgé... + +--Êtes-vous sûr que ce soit lui? + +--Sûr! repartit Jean Morbihan, en levant ses regards au ciel: Ah! que +trop sûr! que trop sûr! + +--Et vous dites que vous l'avez vu assassinant Yvon? reprit fermement la +rusée créature. + +--Vu assassinant! répéta Jean, vu assassinant!... pour ça, non. Mais +quand je l'ai pris, Yvon était mort, et pas un autre que ce Soudard... + +--Enfin, vous ne pouvez jurer que c'est lui l'assassin? + +Morbihan se gratta le front. Cette logique l'embarrassait. + +--Non, tu as raison, dit-il au bout d'un instant. Cependant, tout +prouve... + +--Eh bien, interrompit la jeune fille, enhardie par son premier succès, +vous ne devez pas, sur une présomption légère, accuser peut-être un +innocent. + +La réponse alla droit au coeur du vieux marin. + +--Un innocent! s'écria-t-il; un innocent! Il avait encore son stylet à +la main. Non, il n'est pas innocent! Non, ce chef de... + +--Qui vous a dit que c'était le chef?... + +--Je l'ai reconnu, repartit Morbihan en haussant les épaules. Il +s'appelle ici, pour toi comme pour d'autres, Georges de Maisonneuve... + +Constance tressaillit et promena un regard inquiet dans la chambre. + +--Oh! Jean, mon protecteur, mon père chéri, ne le perdez pas; si vous +m'aimez, ne le perdez pas... Sa mort serait la mienne! proféra la jeune +fille, en se glissant aux pieds du marin, qu'elle arrosa de pleurs. + +--Mourir! toi! qu'est-ce que cela? que dis-tu? reprit-il tout ému, en +l'entourant de ses bras, comme pour la défendre d'un ennemi. + +--Je dis que s'il meurt je mourrai, répliqua Constance avec une sombre +énergie. + +--Mais tu voudrais donc l'épouser? fit le père Jean d'un ton stupéfait. + +--Il ne s'agit pas de cela; il s'agit de le sauver. Promettez-moi de +m'aider? + +--Impossible, petiote! un criminel, un pirate, le meurtrier de... + +--Vous voulez donc ma mort! + +--Ta mort! Terr i ben! tais-toi. Que je n'entende plus ce mot-là! + +--Alors, aidez-moi à le sauver! + +--Le sauver! mais comment?... + +--Ah! Jean, mon ami, mon père adoré, que vous êtes bon! Vous cesserez de +dire que vous l'avez reconnu... + +D'ailleurs, en êtes-vous certain? Vous ne le chargerez plus d'un meurtre +qu'il n'a peut-être pas commis... et vous ne vous exposerez pas à des +remords éternels... car s'il n'était pas coupable!... Me promettez-vous +tout cela? Vous n'êtes pourtant pas méchant! vous m'aimez pourtant! + +--Et tu l'épouserais? fit-il à demi vaincu. + +--J'ai votre parole, n'est-ce pas? dit Constance, redoublant ses +caressantes supplications. + +--Oui, si tu fais serment de ne pas l'épouser... Ah! l'enjôleuse, +elle... + +--Tout ce qui vous plaira! + +--Que pensera de moi maître Jacques? + +--Maître Jacques ne sait pas que c'est _lui!_ riposta vivement +Constance. + +--Je l'ai donné à entendre.... + +--Mais on doute. + +--Min Gieu, est-ce que tu vas m'apprendre à mentir? s'écria le père +Jean, dont la conscience honnête se débattait impuissante dans le réseau +de tendres arguties dont la jeune fille l'avait enveloppée. + +Pour toute réponse, Constance s'enfuit dans une pièce voisine en criant: + +--Merci, mon bon ami Jean, j'ai votre parole! + + + + + CHAPITRE X. + + L'ENLÈVEMENT. + + +Depuis quelque vingt-quatre heures, le retour de maître Jacques Cartier +formait à Saint-Malo le sujet de toutes les conversations. Contrariée +dès l'origine par la jalousie, son expédition était encore en butte aux +mêmes attaques. On en contestait la réussite, dans plus d'un des +riches magasins de la ville. Les impuissants et les envieux discutaient +amèrement ses mérites. Pour eux, Cartier n'avait rien découvert, +rien fait. Les parages qu'il venait d'explorer, on les connaissait de +longtemps. Quelle nécessité de causer tant de fracas lors de son +départ, pour aboutir à si mince résultat! C'était, ma foi, bien la peine +d'implorer la bénédiction de Monsieur de Saint-Malo; de faire faire la +montre de ses équipages par le vice-amiral de France; d'agiter la ville; +de mettre tout le duché en l'air! Ce Cartier, qui s'était imaginé +être un Colomb! Un Christophe Colomb, lui! je vous demande un peu! +Orgueilleux, vaniteux, hâbleur, oui! + +Mais de talents? Point. De qui descendait-il, après tout? De Jamet, le +mari à la Jeffeline Jansart! Des gens de rien. Qui donc l'ignorait à +Saint-Malo! Son grand-père était un meurt-de-faim. Et lui, le petit +Jacques, il avait voulu se distinguer! trancher de l'homme important! +Belle importance, vraiment! Un pêcheur de morues! Mais, parce qu'il +avait épousé la fille du connétable de la cité, cette pauvre Catherine, +qu'il rendait malheureuse, c'était une horreur! mons Cartier s'en +faisait accroire. Il voulait singer les grands seigneurs. Avec quoi, +mon Dieu! Sa fortune était-elle si considérable? Le beau savant, d'autre +part! Il avait pris des marcassites de cuivre pour de l'or, et en avait +chargé ses vaisseaux à les faire sombrer! On avait bien montré à Vordec, +l'orfèvre, un petit caillou aurifère. Mais si petit, à veine si maigre! +Tout le reste, ou à peu près, pyrites cuivreuses ou mica, bon à jeter à +la mer! + +Ainsi déblatérait-on, avec force sourires malins, dans maintes boutiques +du haut commerce malouin. + +Mais la masse du peuple ne jasait pas de même. Elle aimait Cartier. Elle +rendait justice à son intrépidité, à sa persévérance. Franchement, +elle applaudissait à ses succès. Car le peuple possède un sens de +discernement exquis. On ne le peut tromper, ni souvent,-ni longtemps. +Abusé un instant, il démêle bientôt le leurre et réagit vigoureusement +contre lui. + +Ce n'est pas que le premier voyage de Cartier eût donné tous les fruits +qu'on en attendait. Ardentes étaient alors les espérances attachées aux +navigations lointaines. Les richesses, les merveilles, les singularités +inouïes, découvertes récemment au-delà de l'Atlantique par les Espagnols +et les Portugais, avaient étrangement aiguisé l'appétit. Tout rayonnant +de gloire, de luxe, d'éclat, le siècle s'y prêtait. Les pompes féeriques +du Champ du Drap-d'Or ne sont qu'un échantillon du faste qui régnait +en maître à cette époque. Nos incursions en Italie, nos rapports +avec l'Orient avaient raffiné, outre mesure, chez nous le goût de la +magnificence. Beau cavalier, d'une élégance innée, mais ostentatoire, +le roi donnait l'exemple; la cour suivait; et la ville, ne voulant +pas rester trop en arrière, entraînait jusqu'à la campagne. Prodigues +étaient les dépenses, tout naturellement. Pour y subvenir, les +ressources nationales devenaient insuffisantes. Il fallait donc +s'adresser à l'étranger, à l'inconnu. Des Grandes-Indes on faisait des +récits fabuleux. L'or, l'ivoire, les pierreries, les étoffes précieuses, +les épices, tout ce qui constitue la délicatesse de la vie abondait. +On y marchait de surprise en surprise, d'enchantement en enchantement. +Comparée à ces régions fortunées, l'Europe était une terre stérile, +dépourvue, traitée en paria par la nature. Ne devait-on pas conquérir +des contrées aussi injustement privilégiées, ou, pour le moins, +les débarrasser du gênant fardeau de leur superflu? Le mobile des +explorations d'outre-mer est là. Par surcroît de charité, la religion +vint appuyer d'un prétexte sacro-saint ce désir de spoliation. Mais +c'est le butin qu'on voulait, c'est le butin qu'on exigea des vaincus. + +Longue, périlleuse, cependant, se montrait la traversée de l'Europe +aux Indes orientales. La seule route pour nous était celle du cap de +Bonne-Espérance. Quel chemin! Colomb pensa qu'il y pourrait aller eu +cinglant à l'ouest, en la mer Atlantique. Parvenu dans le golfe +du Mexique, il se crut aux confins de l'Asie. Ses compagnons, ses +successeurs caressèrent la même erreur. Vasco Nunez qui, le premier, +découvrit l'océan Pacifique (26 septembre 1813), n'en fut pas exempt non +plus. Le Vénitien Cabot et le Portugais Cortéréal pas davantage, ni le +Florentin Verazzani, quand ils reconnurent Terre-neuve, les côtes de la +Floride et du Labrador. La voie des Indes orientales par le nord-ouest, +les Européens l'ont toujours cherchée depuis. Ils la cherchent encore. + +Seulement, aux quinzième et seizième siècles, on jugeait que l'Amérique +était une pointe du continent asiatique[27]. Tout à l'heure, nous +verrons que dans la troisième Commission, octroyée à Cartier, en 1540, +par François Ier, il est dit que le célèbre pilote a découvert «grand +pays des terres du Canada et Ochelay, faisant un bout de l'Asie, du +costé de l'Occident.» + +[Note 27: Voir mon _Introduction_ à l'oeuvre de Sagard.--Tross, +éditeur.] + +En son premier voyage, maître Jacques avait bien côtoyé une partie de +cette pointe. De plus, il avait visité et dénommé diverses îles. Il +soupçonnait l'existence d'un passage «entre la Terre Neuve et la terre +de Brion;» c'est-à-dire que Terreneuve était une île, et que, désormais, +pour se rendre dans le golfe Saint-Laurent, il ne serait plus nécessaire +de s'élever jusqu'au détroit de Belle-Isle. L'événement le lui prouva +l'année suivante. Mais le littoral qu'il côtoya, l'archipel qu'il +parcourut en tous sens, enfin ce golfe Saint-Laurent, dont il donna +alors la description à peu près correcte, n'étaient déjà plus des +mystères pour le monde maritime. Avant les Cabot, les Cortéréal, +les Verazzani, nombre de nos pêcheurs, je l'ai précédemment indiqué, +exerçaient leur industrie dans ces parages. C'est à tort que dans sa +_Notice_, d'ailleurs très-consciencieuse, sur Saint-Malo, M. Ch. Cunat +revendique pour Cartier l'honneur d'en avoir le premier rapporté la +morue. Cartier ne déclare-t-il pas, en sa _Relation_, que, se trouvant +dans le détroit de Belle-Isle, il «avisa une grande Nave, qui estait de +la Rochelle» et venue là pour faire la pêche? Soyons donc impartial. Et, +sans marchander à Cartier la gloire à laquelle il a droit, ne cherchons +pas à prêter à son premier voyage une valeur que lui-même, si modeste et +si franc, n'essaya nullement de lui attribuer. + +La gloire de maître Jacques n'est point en cette navigation initiale. +Elle est dans sa divination de ses découvertes futures, dans +sa persévérance, je le répète. Il avait entrevu l'embouchure du +Saint-Laurent. Il pressentit l'importance de ce fleuve. Mais la saison +était déjà avancée. Cartier craignit d'être surpris par les glaces. Il +tint conseil avec ses «capitaines, mariniers, maîtres et compagnons,» et +l'on décida, sagement, de retourner en France. + +Si, au point de vue matériel, son entreprise n'avait pas été féconde, +elle l'était largement au point de vue moral. D'abord, Cartier y avait +déployé ses nobles qualités naturelles. Il s'était montré habile, +ingénieux, brave, dur à la fatigue, hardi au danger, fertile en +ressources dans les situations critiques. Il avait conquis l'estime et +l'admiration de ses équipages. Bien mieux, et c'est le propre du génie, +il leur avait inoculé son enthousiasme pour l'oeuvre commune. + +La baie des Chaleurs ne leur eût-elle apparu comme un pays «plus chaud +que n'est l'Espagne et le plus beau qu'il est possible de voir,» tout +couvert d'arbres magnifiques, de céréales, raisins blancs et rouges, +fraises, mûres, roses et «autres fleurs de plaisante, douce et agréable +odeur,» tous les compagnons de Cartier auraient encore renchéri sur les +avantages de leurs découvertes. N'est-il pas dans la nature de l'homme +de vanter ses biens, les choses qu'il a faites ou auxquelles il a +collaboré? + +Cartier avait su se faire apprécier, aimer de ses gens. C'était +l'essentiel. A l'envi, ils chantèrent ses louanges. Et bien que ceux +qui, comme Jean Morbihan, avaient fait provision de fragments de roches +micacées ou cupriques, dans la persuasion que c'était de l'or, fussent +tristement désabusés, ils n'en exaltaient pas moins les bénéfices de +l'expédition. + +Aussi, pour les personnes désintéressées,--et c'était la masse,--de +simple pilote, maître Jacques Cartier fut-il tout d'un coup transformé +en un grand capitaine. La veille, il s'endormait dans l'obscurité; le +lendemain, il s'éveillait au brûlant soleil de la renommée. + +Le 6 septembre, on pouvait voir notre vaillant capitaine, précédé du +clergé de Saint-Malo, bannière en tête, suivi de son épouse, de sa fille +adoptive et de tous les hommes du son équipage, sortant par la porte +B***cours et s'avançant vers le rocher du Grand-Bey. + +Jacques Cartier accomplissait son voeu de faire un pèlerinage à +Sainte-Marie-du-Laurier, s'il revenait sain et sauf dans sa patrie. + +Une foule compacte, en habits de fête, se pressait derrière le cortège. +Elle examinait curieusement et un peu railleusement deux individus, à la +figure cuivrée, rayée de peintures extravagantes; les cheveux dressés +en une mèche sur la tête, ornée de plumes, portant sur les épaules un +manteau de cuir agrémenté de broderies en piquants de porc-épic; des +jambières et des souliers également en peau, et également couverts de +broderies. + +A la main ils avaient un arc, des flèches, un casse-tête. + +C'étaient Taignoagny et Domagaia, deux jeunes sauvages, amenés de la +baie de Gaspé par Cartier, et que, pour cette circonstance, ou avait +revêtus du costume de leur tribu. + +Insensibles à l'attention grossière dont ils étaient l'objet, ils se +tenaient gravement aux côtés de maître Jacques. + +Le ciel était radieux, l'air d'une douceur ineffable, rempli de chants, +de senteurs pénétrantes. La mer, comme énervée par les chaudes caresses +du soleil, semblaient une immense cuve d'argent en fusion, dont les +flots, disséminés çà et là, formaient des scories. + +Ce spectacle plongeait l'âme en une molle rêverie. Il invitait au +recueillement. + +Parvenus devant la chapelle, les membres du clergé et la famille Cartier +y entrèrent. Mais elle était trop peu spacieuse pour contenir tout le +monde. Les matelots et le reste de la multitude demeurèrent au dehors, +pieusement prosternés en face du choeur du saint lieu, dont, à dessein, +on avait laissé les portes ouvertes. + +La majesté de la cérémonie ne parut pas faire la moindre impression sur +les sauvages. + +Froids, immobiles, impassibles comme des statues, ils entendirent +chanter le _Te Deum_ d'actions de grâces. Mais sur un signe de maître +Jacques, ils s'agenouillèrent à l'élévation du Saint-Sacrement. + +Monsieur de Saint-Malo, alors l'évêque François Bohier, donna sa +bénédiction. + +Cartier fit offrande à la chapelle de plusieurs gros cierges dorés, +enrubannés, et d'une belle croix d'argent; puis, comme le soleil se +penchait à l'horizon, l'on rentra en ville, où les ecclésiastiques +furent processionnellement reconduits dans la cathédrale. + +Timidement, à la sortie, Étienne Noël s'approcha de Constance. A peine, +depuis son retour, avait-il pu prendre de ses nouvelles. Le service +l'avait retenu à bord. D'humeur accommodante, bienveillant à tous, +maître Jacques était intraitable sur l'article discipline. Pour ses +proches parents, il n'avait pas plus de condescendance que pour les +étrangers. Plus d'une fois ses beaux-frères, Jalobert et Desgranches, +se crurent en droit de se plaindre de la sévérité qu'il leur témoignait +dans les affaires du service. Étienne Noël, étant de garde, la veille, +sur le navire mouillé dans le port de Saint-Servan, n'avait pu venir +embrasser dame Catherine et Constance que le matin de ce jour. Encore +l'entrevue avait-elle été fort courte, car il lui avait fallu retourner +au brig, pour en diriger le déchargement, et s'apprêter pour la +cérémonie du tantôt. + +Le pauvre jeune homme brûlait de se trouver en tête à tête avec +Constance. Il y avait si longtemps qu'il ne l'avait vue, qu'il ne +l'avait entretenue de son amour. Il avait tant et si passionnément +songé à elle pendant ce fastidieux voyage! Puis, étonnante révolution! +Constance qui, d'ordinaire, l'intimidait par sa froideur revêche, son +air railleur, Constance s'était montrée ce matin-là bonne, affable, +sympathique, presque tendre! Étienne le pensait, du moins. Pourquoi non? +Dame Catherine n'en avait-elle pas fait la remarque? Manon, mise par lui +dans la confidence de cet heureux changement, avait bien branlé la tête; +mais Manon était une vieille folle! Le plus souvent, elle radotait. + +Si rien ne clôt mieux la bouche aux amants que la crainte de déplaire, +rien ne leur délie la langue comme l'idée d'être agréables. + +--Enfin, cousine, me voici libre et le plus heureux des mortels, ayez-en +la conviction! dit Étienne d'un ton gaillard. + +--Vraiment? fit-elle avec une grâce engageante. + +--Songez donc, belle cousine, que depuis cent trente-neuf jours j'étais +séparé de vous..... + +Un sourire malicieux effleura les lèvres de la jeune fille. + +Vous les avez comptés, dit-elle. Ah! beau cousin, c'est d'une patience +angélique.... + +--Si je les al comptés! soupira Étienne. Eh! j'ai compté les heures, les +minutes... + +--Et aussi les secondes, allons! avouez-le! s'écria-t-elle en riant tout +à fait. + +--Je vois avec un vif plaisir que Constance a plus d'amitié qu'autrefois +pour notre neveu! disait à sa femme maître Jacques, qui venait à +quelques pas d'eux. + +--Et moi aussi, mon ami, répondit dame Catherine. Le caractère de +Constance s'est au reste bien amélioré pendant sa maladie. + +--Ils font un joli couple, poursuivit Cartier en se frottant les mains. +Ma foi, nous les marierons à mon retour de Paris! + +--Heu! marmotta le vieux Jean Morbihan, ça n'est pas encore fait, da +non! + +--Que dis-tu, maître grognon? lui demanda le capitaine. + +--Moi! oh! rien, rien en tout. + +--Vous êtes méchante et vous me taquinez toujours, Constance, continuait +Étienne. Est-ce ma faute si je vous aimé comme un fou? si nuit et jour +j'ai rêvé à vous pendant cette navigation de près de cinq mois? si enfin +j'ai été cent fois sur le point de déserter mon poste pour venir vous +voir, hier? + +--Et qu'est-ce donc qui vous a retenu, beau cousin? dit-elle +malicieusement. + +--Ce qui m'en a empêché? répliqua Étienne surpris; mais le devoir... + +--Oh! le fier amoureux! qui fait passer le devoir avant l'objet de sa +flamme! + +--Vous savez, cousine, comme maître Jacques est rigoureux... + +--Je sais, interrompit-elle vivement, que quand on aime on ne doit plus +rien connaître que son amour! + +--Mon obéissance aux ordres supérieurs est une garantie de mon +obéissance aux vôtres lorsque nous serons mariés, répondit-il de ce ton +maniéré qui était alors le comble de la galanterie. + +--Mariés! hélas! mon doux! gémit Constance, ce ne sera pas avant +l'Assomption prochaine. + +--L'Assomption prochaine! répéta Étienne ébahi. + +Puis, il se reprit: + +--Mais vous oubliez, cousine, qu'elle est passée depuis le 18 août +dernier, l'Assomption! + +--C'est vrai, mon aimé, repartit Constance avec ses inflexions les plus +caressantes; mais elle reviendra, s'il plaît à Dieu, l'an prochain. + +--L'an prochain! l'an prochain!... + +--Las, oui! Vous savez, bon Étienne, que j'ai failli périr, en vous +quittant, quand vous partîtes pour la Terre Neuve. Eh bien, cher à moi, +j'ai alors fait voeu à la benoîte Vierge Marie de me consacrer tout +entière à elle pendant une année, si elle épargnait mes jours..... + +--Cela ne se peut! proféra le jeune homme. + +--Vous en doutez, Étienne, c'est mal, bien mal! je vous croyais plus +religieux! + +Sa voix était altérée. Elle semblait pleurer. + +--Oh! pardon! pardon, Constance! dit le pauvre garçon, complètement dupe +de cette comédie. + +La jeune fille ne répondit pas. + +On arrivait à la maison de Jacques Cartier, où une table en fer à cheval +avait été dressée dans la salle basse, le capitaine donnant régal, ce +soir-là, à tous ses mariniers. + +Constance, au lieu d'entrer par la porte du rez-de-chaussée, se glissa +dans la cour, pour monter à sa chambre. + +Étienne l'y voulut suivre. Elle l'arrêta sur le perron. + +--Écoutez-moi, lui dit-elle. Rien ne saurait m'empêcher de rester fidèle +à mon voeu. Je n'aurais qu'à en faire part à maître Jacques, pour qu'il +m'encourageât à l'accomplir, loin de s'y opposer. Cependant, je désire +que nul autre que vous ne soit dans le secret. Devrai-je me repentir de +ma confiance? Parlez, Étienne. + +--Mais un an! un an! faisait celui-ci avec des accents désolés. + +--Oui, reprit-elle plus tendrement, en se penchant vers lui pour qu'il +songeât à lui dérober un baiser; oui, je mets ton amour à l'épreuve, mon +doux. Car ce n'est pas tout. Il faut que ce soit toi,--toi, entends-tu +bien?--qui demandes à mon père la permission de retarder notre +mariage... + +--Oh! mais je ne pourrai jamais! s'écria-t-il, sans profiter de la +faveur qu'elle lui offrait. + +--Eh bien, monsieur, si vous ne pouvez jamais faire cela pour moi, moi +je ne pourrai jamais vous épouser! répliqua-t-elle sèchement. + +Puis, avec une feinte brusquerie, elle ouvrit la porte, et la referma +après s'être introduite dans l'appartement. + +Le malheureux Étienne demeura un moment atterré. + +Ensuite, soucieux, rêveur, il descendit dans la salle, où toute la +compagnie était déjà attablée. + +Le menu du repas était simple, mais abondant. Des jambons cuits au four, +d'énorme plats de fèves, et de châtaignes; des pâtés de boeuf et de +lard; quelques cochons de lait rôtis à la broche le composaient. Pour +l'arroser, du cidre et de la bière à bouche que veux-tu. + +L'on mangea et l'on but, puis l'on chante des _guerz_, des _sônes_, +des cantiques, tout le vieux répertoire breton. Dix heures venaient de +sonner et les convives se disposaient à se retirer, quand les cris: «Au +feu! au feu!» retentirent du dehors. + +--Est-ce que je me trompe! s'écria le vieux Morbihan, qui était assis +près de la porte. + +--Non, car j'entends les varints [28] qui tintent, répondit son voisin. + +[Note 28: Cloche.] + +Jacques Cartier s'était déjà précipité sur la place. + +--Mes amis, dit-il, en reparaissant au seuil de sa maison, mes amis, +accourez! le feu est en ville. Allons prêter notre aide à ceux qui en +ont besoin. + +Le ciel s'illuminait de clartés lugubres. + +Tous les hommes, sans exception, s'élancèrent à la suite de maître +Jacques. + +Des clameurs assourdissantes se mêlaient aux notes lentes et sinistres +du tocsin. + +Constance n'avait pas assisté au repas. Mais dès le premier signal de +l'incendie, elle était venue dans la salle basse, où elle essayait de +rassurer dame Catherine, qui tremblait comme la feuille du bouleau au +souffle de la bise. + +La porte du rez-de-chaussée était restée grande ouverte. + +Subitement, un homme, le visage noirci comme celui d'un charbonnier, se +jeta d'un bond dans la chambre. Sans mot dire, sans qu'on eût même songé +à résister à son dessein, il enleva Constance dans ses bras et disparut +avec la soudaineté de l'éclair. + + + + + CHAPITRE XI. + + LA PRISON. + + +Principal accusé dans l'attaque du navire, Georges fut, sur le rapport +de Jean Morbihan, logé en la tour Qui-Qu'en-Grogne. A ses deux complices +on assigna pour prison la tour des Moulins. La première de ces tours +se dressait en face de la maison de Cartier; la seconde regardait +l'ancienne Digue ou chemin de Saint-Malo à Saint-Servan. A marée haute, +le pied des tours plongeait dans l'eau; à marée basse, il était à sec. + +Georges de Maisonneuve avait été enfermé dans une pièce circulaire, +voûtée, fort élevée, tout de pierres de taille, dont une triple porte +défendait l'entrée. Un pilier énorme soutenait les arceaux de la voûte à +ogives. Une seule et profonde embrasure, en forme d'entonnoir, laissait +filtrer la lumière dans le cachot. Large de deux pieds au dedans, ce +trou n'avait pas plus de six pouces de diamètre au dehors. Des barreaux +de fer entrecroisés étaient scellés dans la muraille intérieure, comme +dans la muraille extérieure. + +Dès qu'il se fut habitué à l'obscurité, presque complète, qui régnait en +ce triste lieu, Georges en opéra la reconnaissance. Ce ne fut pas long. +Nulle autre issue que les trois portes et le soupirail. Ce dernier à dix +pieds du sol. Le reste, granit, granit partout. Cet inflexible horizon +n'effraya pas trop, cependant, le chef des Tondeurs. Son esprit, comme +son corps, avait été moulé avec du bronze. Tout de suite il songea à une +évasion. Par l'embrasure, elle paraissait impraticable. Ce fut vers la +porte qu'il dirigea d'abord son attention. + +Cette première porte était épaisse, fortement garnie de plaques et de +lames de fer. Mais les gonds saillaient sur les jambages. Georges eut un +sourire d'espoir. S'il en était de même pour les deux autres portes, il +ne serait pas longtemps privé de sa liberté. + +Notre homme était garrotté avec de grosses cordes. Cependant jusqu'alors +on ne l'avait pas jugé prisonnier d'assez d'importance pour l'enchaîner +à un anneau de fer fixé dans le pilastre, au-dessus de la botte de +paille qui devait lui servir de lit. + +Georges s'assit sur cette botte de paille. Il se mit à réfléchir. Grâce +à son déguisement, il pouvait se flatter qu'on ne reconnaîtrait pas en +lui le terrible capitaine des Tondeurs. On ne l'avait jamais vu, +dans Saint-Malo, qu'avec une chevelure et une barbe noires. Il était +naturellement très-blond. Qui donc maintenant s'aviserait de le prendre +pour le brillant cavalier qui donnait, hier encore, le ton à la ville? +Quand même ils soupçonneraient son identité, ses compagnons de plaisirs +n'auraient-ils pas intérêt à la nier? Est-il si plaisant d'avouer que +l'on a été l'ami d'un coquin? Restaient les gens appréhendés en même +temps que Georges. Ils étaient bien liés par un serment et par leur +intérêt aussi. Mais la torture... + +Ceux-là parleraient. C'eût été enfantillage, niaiserie d'en douter. +Il fallait-ne pas perdre un instant et travailler activement à sa +délivrance. Heureusement, Eric n'avait pas été pris. On pouvait compter +sur son concours. Il était bien capable d'enlever le château par un coup +de main, sinon de l'assiéger. De toute manière, Georges ne demeurerait +pas longtemps sous les verrous. + +Vers deux heures, on lui apporta une cruche remplie d'eau et un pain de +sarrasin. Georges n'avait rien mangé depuis la veille. Il dévora cette +grossière nourriture et fit un somme. La nuit venue, le captif pensa +qu'il n'avait plus à redouter de visite. Alors, jetant bas sa coiffure, +par un mouvement de la tête, et la ramassant ensuite avec ses mains +dont les poignets seuls étaient attachés l'un contre l'autre, Georges en +déchira la visière, qui était assez allongée, suivant la mode adoptée et +répandue, en Bretagne, par le duc François II. + +Cette visière renfermait un ressort et une lame d'acier tranchante. + +Georges saisit la lame entre ses dents et coupa ses liens. Cela fait, +de la semelle de ses chaussures, il retira deux fines limes,--l'une +queue-de-rat, l'autre tiers-point,--et un mince caillou de silex. Dans +ses braies, il trouva du linge à demi consumé et une rondelle de _cerei_ +ou bougie. Georges battit le briquet, alluma sa bougie. + +Ces préparatifs terminés, il revint à la porte, l'inspecta avec un soin +minutieux et se mit à scier les peintures. + +Doucement, l'oreille aux aguets, mais rapidement, il poursuivait son +opération, quand de sourdes rumeurs vinrent le distraire. Georges +s'arrêta. Les rumeurs augmentaient. Il éteignit sa lumière. Mais, grande +surprise, un flot de clarté jaillit aussitôt dans la prison, par le +soupirail. + +Le tintement lugubre des cloches et les cris; «Au feu! au feu!» +devenaient distincts. Maisonneuve conjectura ce qui se passait. + +--Mort de ma vie! proféra-t-il gaiement; je ne me trompe pas. Ce sont +mes hommes qui ont préparé quelque incendie pour me tirer d'ici. Ils +profiteront du trouble causé par cet incendie et envahiront le château. +Décidément, cet Eric est un gaillard d'esprit! Mais, de la prudence, de +la prudence! on ne sait trop ce qui peut arriver. + +En se parlant ainsi, le chef des Tondeurs faisait, avec de la mie de +pain, frotté sur la rouille, disparaître les traces de son travail. Puis +il cachait ses limes et ses autres outils entre les pierres disjointes +du pilier. De la mie de pain, plaquée en guise de mortier dans les +fentes, achevait de les dérober aux regards. Et Maisonneuve s'étendait +sur sa paille, après avoir, tant bien que mal, rattaché ses poignets +avec un fragment de sa corde, dont l'autre bout fut fourré dans la +litière. + +Le bruit dura plus de deux grandes heures. Georges écoutait +anxieusement. Aux vociférations se mêlèrent bientôt des détonations, un +cliquetis d'armes. La réalité se substituait aux probabilités. C'étaient +bien les Tondeurs qui attaquaient la ville. Éloignées d'abord, les +détonations se rapprochèrent. Pendant un moment, il parut à Georges +qu'elles avaient lieu dans la cour même du château. Il palpitait +d'émotion, mais craignait de faire un mouvement. + +Tout à coup, les lueurs qui l'éclairaient du dehors cessèrent de +briller. Il retomba dans les ténèbres. Ensuite le tumulte s'apaisa. +Georges sentit l'espérance l'abandonner. Le grincement d'une serrure lui +rendit toutes ses fiévreuses incertitudes. A travers l'ombre épaisse, +les yeux du jeune homme se fixèrent sur la porte. Après quelques minutes +d'intervalle troublées par le crissement du fer sur le fer, cette porte +s'ouvrit. Deux hommes parurent au seuil. L'un d'eux portait à la main +une lanterne et un lourd trousseau de clefs. + +--Au moins, dit-il, si nous perdons les deux autres, celui-ci nous +reste. + +--Ne prétend-on pas que c'est le chef de ces Soudards? demanda son +compagnon. + +--Ça leur chef! fit avec mépris le geôlier, en plaçant sa lanterne sous +le visage de Georges. + +--Ce n'est effectivement guère probable; nous le ferons examiner dans +quelques jours, repartit l'autre, que Maisonneuve reconnut pour le +gouverneur du château. + +Après ces mots, les deux visiteurs se retirèrent. D'ailleurs, on +avait dû redoubler de vigilance. Georges ajourna au lendemain soir la +continuation de son entreprise. Mais le lendemain devait lui être fatal. + +De bonne heure, un gardien entra dans son cachot et lui ordonna de le +suivre. Maisonneuve devina ce qu'on voulait. Et il se repentit amèrement +de n'avoir pas poursuivi, la veille, son audacieuse tentative; car il +voyait bien qu'on allait lui faire subir un interrogatoire, le soumettre +à la question. Mais les paroles du gouverneur l'avaient trompé. + +Conduit dans le petit Donjon, on le fit descendre en une salle basse, +étouffée, dont le sol se trouvait au-dessous du niveau de la mer. Cette +salle, carrée, ne recevait d'air que par une étroite imposte. Plusieurs +portes et un noir corridor en précédaient l'entrée. + +Quand Maisonneuve fut introduit dans cette cave, une lampe et un brasier +éclairaient ses sinistres profondeurs. On y respirait je ne sais quelle +odeur écoeurante de graisse et de chairs grillées. Des instruments de +supplice, des pinces, des tenailles, des chevalets, indiquaient tout +de suite, au reste, sa destination horrible. C'était une chambre de +torture. Elle était sourde aux bruits du dehors, mais elle était muette +aux hurlements du dedans. + +Il y avait là cinq hommes, d'aspect plus sombre, plus farouche l'un que +l'autre: un juge-procureur, un greffier, un tourmenteur et son aide; un +physicien ou médecin. + +Le juge lisait un parchemin, le greffier taillait sa plume, le +tourmenteur et son aide faisaient rougir des fers sur un réchaud; le +physicien se chauffait les doigts à la flamme du réchaud. + +Le juge s'adressa à Maisonneuve: + +--Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, jurez de dire la vérité. + +Georges ne répondit pas. Le procureur réitéra sa question. + +Même silence. + +--Écrivez, dit-il au greffier, que le prévenu, sommé de prêter le +serment au nom de la Très-Sainte-Trinité, s'y refuse. + +Se retournant vers Georges: + +--Vous faites partie de la bande des brigands dits les Tondeurs? + +--Non, répondit froidement l'accusé. + +--Vous mentez. Mais vous confesserez... + +Le juge fît un signe aux bourreaux. Ils s'emparèrent de Georges, le +dévêtirent complètement et l'étendirent sur un des chevalets. + +C'était un fort plateau en bois, assujetti à des tréteaux, long de deux +toises environ et large de deux pieds. A son extrémité supérieure, on +voyait un moulinet, assez semblable à ceux dont se servent les +rouliers pour consolider les fardeaux sur leurs voitures. A l'extrémité +inférieure étaient plantés deux crampons. + +Georges fut attaché, par les chevilles des pieds, à ces crampons; puis +couché sur le chevalet, et, par ses bras étendus de toute leur longueur, +fixé, avec des cordes, au cylindre du moulinet. + +Le patient était calme, très-ferme. Le juge haussait les épaules et +le tourmenteur souriait d'un air qui semblait dire: «L'imbécile! nous +saurons bien lui délier la langue.» + +Le physicien se chauffait toujours les doigts; quant au greffier, il +rédigeait tranquillement son procès-verbal au bout du chevalet, dont il +s'était fait une table. + +La sérénité de ces gens était épouvantable. + +--Allez! dit le procureur. + +Le bourreau imprima un mouvement au moulinet. Les cordes se raidirent, +les membres et le corps de l'inculpé aussi. + +--Voulez-vous répondre à mes questions? reprit le Juge. + +--Oui, dit Georges d'un ton assuré. + +--Faites-vous partie de la bande des brigands dits les Tondeurs? + +--Non. + +Le juge cligna de l'oeil au tourmenteur. Aussitôt la roue de +l'instrument opéra un tour. Les os du capitaine craquèrent. Son visage +pâlit, s'altéra; des larmes jaillirent de ses paupières. Mais il ne +proféra pas une plainte. + +Le procureur renouvela impitoyablement sa question. + +--Non, répondit Georges. + +--Serrez d'un cran, dit le juge. + +Son ordre fut exécuté. + +Le corps du prévenu s'étira, s'effila; partout les côtes firent saillie; +ses yeux se gonflèrent, lui sortirent de la tête. Il devint livide. +Cependant aucun gémissement ne lui échappa. + +--C'est un luron! dit le physicien d'un air connaisseur. + +Pour la troisième fois, et de son même accent glacial, le juge demanda: + +--Faites-vous partie de la bande des brigands dits les Tondeurs? + +--Non, répliqua Maisonneuve d'une voix faible. + +--Serrez d'un cran! + +Le bourreau obéit. Le greffier leva la tête; ce stoïcisme commençait à +l'intéresser. Quant au physicien, il était dans l'admiration. + +L'épiderme du patient se couvrait d'une sueur abondante. Ses traits +étaient affreusement contractés. Ses lèvres décolorées, ses prunelles +ternes, immobiles dans leur orbite. + +Flegmatiquement, le juge recommença sa monotone interrogation. + +--Non, souffla Georges dans un soupir. + +--Que dit-il?; + +--Il nie toujours, fit le greffier. + +--Curieux! curieux! très-curieux! cas exceptionnel! murmurait le +médecin, en se penchant sur le moribond. Tiens, il a une peinture +au-dessous du sein gauche. Drôle de peinture, tout de même; quatre +poissons avec un coeur!... + +--Peut-on continuer? dit le juge. + +--Heu! heu! les battements du coeur baissent; le pouls est bas aussi, +très-bas; la suffocation bien avancée. Mieux vaudrait, je crois, lui +accorder quelques minutes de répit. + +--Est-il encore capable de comprendre et d'articuler un son? + +--Comprendre? heu! c'est douteux!... articuler un son? je ne sais trop. + +--Serrez d'un demi-cran, commanda le procureur. + +On serra d'un demi-cran, et il réitéra sa question. + +Mais, cette fois, pas de réponse. La dernière lueur de force morale du +misérable capitaine s'était éteinte avec la dernière lueur apparente de +sa force physique. + +--C'est trop! c'est trop! desserrez la machine, s'interposa le médecin, +en versant dans la bouche du supplicié quelques gouttes d'un cordial des +plus stimulants. + +L'exécuteur lâcha sa manivelle. Maisonneuve reprit promptement ses sens. + +--Je vous pose ma seconde question, lui dit le juge. Vous +reconnaissez-vous l'auteur de l'assassinat d'un marinier à bord du brig +de maître Jacques Cartier? + +--Non. + +--Vous m'avez bien entendu? + +--Oui. + +--Je vais faire exposer vos pieds au feu. + +L'aide du bourreau saisit dans le brasier, avec des pinces, une plaque +de fer rouge, et la maintint à un pouce environ de la plante des pieds +de cet infortuné. + +--Avouez, dit le juge. + +Georges fut vaincu par l'excès de la douleur. Il poussa un cri aigu, et +s'évanouit de nouveau. + +--C'est assez pour aujourd'hui, à moins que vous ne vouliez le tuer; car +c'est un luron, un vrai luron, disait complaisamment le physicien, en +faisant revenir le jeune homme à lui. + +Dès qu'il eut recouvré la connaissance, le greffier lui lut son +procès-verbal et lui demanda s'il savait signer. Georges répondit +négativement. Le scribe inscrivit cette réponse sur son dossier. Le juge +et le médecin y apposèrent leur paraphe et le captif fat rapporté dans +son cachot. + +Son corps était rompu, brisé. Bien des jours devaient s'écouler avant +qu'il pût refaire usage de ses membres. Peut-être même resterait-il +estropié; car le feu avait profondément entamé les chairs de ses pieds. +Mais son esprit n'avait presque rien perdu de l'élasticité qui lui était +propre. En peu de temps, il eut retrouvé sa puissante énergie. + +Cependant, Georges avait fait une remarque rien moins qu'encourageante, +en se rendant à la salle de la question: c'est que les gonds de +la première et de la seconde porte de sa prison étaient scellés +extérieurement, et, de plus, que ces deux portes s'ouvraient en dehors, +au lieu de s'ouvrir en dedans, comme la troisième, de telle sorte que, +si, du cachot, l'on parvenait à forcer la seconde porte, le battant +retombait sur la première, dont il doublait, dès lors, les difficultés +d'effraction. + +Il fallait donc renoncer à une tentative d'évasion par cette voie. + +Durant les longs jours qu'il passa couché sur la paille, Georges rumina +bien des projets. Néanmoins, au mois de décembre il ne s'était encore +arrêté à aucun. Deux choses l'étonnaient et le contrariaient. Il n'avait +point de nouvelles de sa bande, point de nouvelles de Constance. Il +n'était pourtant séparé de celle-ci que par un bien court intervalle. +Car il n'y avait pas cent pas de la tour Qui-Qu'en-Grogne à la maison de +Jacques Cartier! Son gardien se montrait insondable, incorruptible. De +même le physicien qui lui donnait des soins. + +Savoir attendre, c'est la science de la vie. Le bandit-gentilhomme +savait attendre. Toutefois il craignait que, de nouveau, on ne le soumit +à la torture, pour le conduire ensuite au dernier supplice. Mais, fort +heureusement les autorités judiciaires étaient alors partagées en deux +camps, à Saint-Malo: l'un sous les ordres de l'évêché; l'autre sous les +ordres du lieutenant du roi. La juridiction ecclésiastique, s'appuyant +sur ses anciens privilèges, réclamait l'accusé; la juridiction +laïque prétendait le garder, les crimes qu'il avait commis étant, +alléguait-elle, de son ressort à elle. De là une fastidieuse +contestation qui pouvait fort bien traîner jusqu'à ce que le misérable +qu'elle concernait s'en allât naturellement de vie à trépas. + +Mais cette contestation fut profitable au chef des Tondeurs. Il lui dut +d'échapper à de nouvelles tortures et, probablement, à la mort. + +Vers la fin de décembre, sa guérison entrait dans une bonne voie. Ses +articulations avaient repris leur flexibilité, leur jeu. Il ne souffrait +plus que de ses plaies aux pieds. Elles l'empêchaient de marcher, même +de se tenir debout. + +On sait que c'est encore la généreuse coutume pour les dames +charitables, dans beaucoup de nos villes, de faire, aux grandes fêtes +chrétiennes de l'année, une sorte de pèlerinage dans les prisons et de +distribuer quelques douceurs aux captifs. + +A la Noël, Georges vit s'ouvrir son cachot d'une manière inusitée. +Il fut visité par une foule de personnes, qu'il connaissait pour la +plupart, mais qui ne le reconnurent pas. Son coeur battait chaque fois +que les portes criaient sur leurs gonds. Enfin, dans l'après-midi, comme +le jour baissait et comme l'ombre envahissait sa mélancolique demeure, +trois femmes arrivèrent. Georges, tout de suite, se dit que Constance +était l'une de ces femmes. Et Constance découvrit que c'était lui, à +travers le» ténèbres et sous son déguisement. + +Tandis que dame Catherine adressait,--suivant l'usage,--quelques paroles +de sympathie au prisonnier et que la vieille Manon déposait près de +lui un petit paquet de provisions, Constance, d'une main tremblante, +laissait furtivement tomber, sur sa pauvre couche, un papier qu'elle +avait roulé sous ses doigts. + +Puis elles sortirent toutes trois, Constance la dernière. Était-ce un +rêve? une de ces hallucinations auxquelles Georges avait été si souvent +en proie depuis son incarcération? Mais non. Le papier était là. Georges +le sentait. Il le serrait de toute sa force; il avait peur qu'il ne lui +échappât, qu'il ne s'évanouit. Comme il lui tardait de le déplier, d'en +lire le contenu! Par malheur, on ne voyait plus assez clair dans la +prison; et le moment d'allumer une bougie n'était pas venu. Quelqu'un +pouvait entrer encore dans le cachot. Longues, éternelles furent +les heures qui suivirent; car nous mesurons le temps plus avec nos +impressions qu'avec notre raisonnement. + +Mais, le couvre-feu sonné, les rondes n'étaient plus à redouter. Georges +fit de la lumière et déroula le billet. Il contenait un écheveau de +soie, et ces mots seulement: + +«Demain ou après, minuit; on attendra au pied de la tour.» + +--Ah! s'écria le jeune homme, je suis sauvé! + +Cette nuit-là il dormit d'un sommeil profond. + +Le lendemain, Georges se fit une plume d'un tuyau de paille, s'incisa +légèrement le doigt et écrivit à Constance, sur le billet qu'il en +avait reçu. Il raconta ses souffrances, peignit son état, demanda +indirectement des informations sur ses gens; puis une corde, des limes, +de l'encre, du papier; il termina en recommandant la prudence. + +Ensuite il mit une petite pierre dans le billet, les enveloppa avec un +chiffon, attacha le tout à l'extrémité du fil de soie et s'exerça à le +lancer, par les barreaux, à travers la meurtrière. + +Quand il fut sûr de réussir, il attendit l'heure désignée. + +A minuit, le fil glissait sur la paroi extérieure de la tour. Georges +retenait l'autre extrémité. Vingt minutes s'écoulèrent. Le prisonnier +perçut une traction du dehors. Ce signal était facile à interpréter. +Georges ramena le fil à lui. Bientôt il eut entre les mains une corde, +une lettre, et les objets nécessaires pour écrire. La corde était +un franc-funin, de grosseur médiocre, mais d'une grande force de +résistance. Elle avait quelque cinquante pieds en longueur. + +Georges la cacha sous sa paille, se proposant de soulever dès qu'il +pourrait une pierre du dallage pour la fourrer dessous. + +Dans la lettre, frémissante de passion exaltée, Constance lui mandait, +en termes couverts, que, le soir de son arrestation, les Tondeurs +avaient mis le feu à la ville, sans doute pour essayer de briser ses +fers. Pendant la confusion, ils avaient escaladé la courtine du château, +près de la tour des Moulins, délivré ses deux camarades, et ils le +cherchaient, en se battant vaillamment, lorsque les gardes étaient +parvenus à les repousser. Depuis lors, les Tondeurs semblaient s'être +éloignés de Saint-Malo, car l'on n'entendait plus parler d'eux. Tout le +monde ignorait, d'ailleurs, qu'il fût leur chef. Son hôtel était fermé. +On le disait parti pour un voyage lointain. Quant à elle, pendant +l'incendie, on avait tenté de l'enlever. Un homme déguisé, inconnu, +avait profité de ce qu'elle était seule avec sa mère, à la maison, pour +se jeter sur Constance et l'emporter dans ses bras. Il l'avait conduite +à la Grande-Conchée, dans la caverne de la sorcière Maharite, où, +succombant à ses émotions, elle était tombée gravement malade. Maharite +la ramena chez ses parents. De nouveau, elle fut prise de la fièvre, du +délire. Présentement, sa santé se rétablissait heureusement. Elle +ferait le possible et l'impossible pour arracher Georges à son odieuse +captivité. Il pouvait compter sur le dévouement le plus absolu. Elle +n'avait pas revu son ravisseur. + +--C'est Eric! ce brave Eric! murmura Georges. Il voulait, tout à +la fois, me rendre la liberté et une maîtresse adorable! Oh! je +récompenserai sa fidélité. + + + + + CHAPITRE XII. + + TENTATIVE D'ÉVASION. + + +A dater de cette nuit s'engagea entre Constance et Georges une +correspondance active. Pour intermédiaire, cette correspondance eut le +gourmette Lucas. Depuis longtemps, il était gagné aux intérêts des deux +jeunes gens. Les libéralités de Georges, les caresses de Constance en +avaient fait un messager fidèle. Au surplus, il ne savait de Maisonneuve +que ce que l'on eu savait généralement à Saint-Malo. En cette +circonstance, il ignorait même qu'il le servit personnellement. +Constance avait dit à Lucas qu'il s'agissait d'un prisonnier politique +pour qui messire de Maisonneuve nourrissait de l'attachement. Elle avait +appuyé sa confidence d'un beau sol parisis, tout neuf, avec promesse +d'autres récompenses, et le gourmette se montrait enchanté de la mission +à lui confiée. Elle n'était cependant pas sans difficulté ni péril +cette mission. Il fallait, durant les nuits sombres et à marée basse, +descendre, par une ancienne brèche, dans les douves du château. Mais, +comme ces douves n'étaient jamais entièrement à sec, il fallait encore +jeter une planche entre la contrescarpe et le contrefort du bas de la +tour, puis s'avancer sur ce pont volant, recevoir les billets envoyés de +l'intérieur de Qui-Qu'en-Grogne, les transmettre au moyen d'une cordelle +à Constance, qui attendait ordinairement à la fenêtre de sa chambre, et +rapporter la réponse. + +On avait à craindre, et les sentinelles postées sur les deux donjons, et +la surprise d'un passant ou d'un pêcheur. + +Rien, toutefois, pendant deux mois, ne troubla cette intrigue. Constance +déplorait amèrement le temps que la maladie de Georges leur faisait +perdre. Car son évasion était arrêtée, méditée avec soin et paraissait +présenter toute chance de succès. Mais, aussi, la jeune fille, devenue +superstitieuse, pensait à un concours secret de la Providence. Sa +mystérieuse liaison ne semblait pas soupçonnée. Maître Jacques, tout +occupé du projet d'une expédition nouvelle, dont il avait obtenu +l'autorisation par Lettres patentes, en date du «pénultième jour +d'octobre, l'an 1534,» maître Jacques avait bien trop à faire pour +surveiller Constance. Étienne Noël s'était bénévolement prêté au désir +de la jeune fille. On avait remis le mariage à l'automne prochain. + +Peut-être les agitations de Constance, ses inquiétudes, ses +tressaillements sans motif apparent, ses fréquentes promenades devant +le château, sa dévotion subite avaient-elles excité l'attention de +Catherine. Mais la bonne dame était trop timide pour en chercher la +cause; trop réservée pour faire part de ses appréhensions, si elle en +avait conçu. Tout allait donc, autant que possible, pour le mieux. + +Emportée par la passion, Constance s'était même plusieurs fois, vers +minuit, à descendre de sa chambre,--ce qui lui était maintenant facile, +la femme de Cartier habitant le rez-de-chaussée depuis le retour de son +mari,--et à se rendre sur la chancelante passerelle jusqu'au pied de la +tour pour toucher le fil qui la mettait en communication avec Georges. +C'était pour elle des moments d'extase, ses seuls moments de bonheur. +Un courant électrique s'établissait, vraiment, entre le prisonnier et +la jeune fille. Constance sentait son amant, elle lui parlait, elle +entendait sa voix. Pour eux, les murailles épaisses n'existaient plus, +car lui aussi il savait qu'elle était là: il la voyait, il l'entretenait +avec ardeur de leur amour, de ses espérances. + +Si Georges l'eût permis, la fougueuse Constance y fût venue presque +chaque nuit, à cet étrange rendez-vous. Mais il était prudent; il la +voulait prudente. + +Au commencement de février, ses plaies se trouvaient cicatrisées. Il +chercha à réaliser son projet d'évasion. D'abord il lima les barreaux +extérieurs de la meurtrière. Pour s'élever jusqu'à leur hauteur, il +enfonçait des tiges de fer dans les joints de la muraille. Avec de +la mie de pain, couverte de rouille, il masquait les progrès de son +travail. + +Ce travail exécuté, il ne recula point devant l'idée de déplacer un des +énormes blocs de granit dans lesquels était percée la meurtrière. +Après avoir aisément descellé le grillage extérieur, Georges se mit à +l'oeuvre. + +Constance lui avait procuré quelques-uns des outils nécessaires: des +ciseaux à froid, des leviers de petite dimension, mais de grande force; +des coins, et jusqu'à une poulie pour descendre, sans bruit, la pierre +dans le cachot dès qu'elle serait détachée de son emboîtement. + +Silencieusement, Georges besoignait la nuit; le jour il se reposait, +après avoir serré ses instruments sous une dalle du cachot. Il dépensa +près d'un mois à faire jouer la pierre de taille dans son alvéole. +Il était brisé de lassitude. Les plaies se rouvraient à ses pieds, +endoloris par les pénibles stations auxquelles il les soumettait +sur d'étroites lamelles de fer, et quoiqu'il eût soin de garnir ses +chaussures avec des tresses de paille. Ses mains, gonflées, couvertes +d'ampoules, saignaient aussi. Ses vêtements tombaient en lambeaux. Mais +il n'y avait pas de temps à perdre. Ne pouvait-on à toute minute le +venir prendre pour le conduire au supplice? La vie, la liberté d'un +côté, la torture, la mort de l'autre sont des artisans de courage +indomptables. Ils expliquent les prodiges d'un Latude ou d'un baron de +Trenck. + +Un matin, Georges, en se jetant sur son grabat, murmura: «Enfin! à ce +soir.» + +Toutes les mesures étaient prises. La pierre remuait, à volonté, dans +son encastrement. Après l'avoir ébranlée, le captif était parvenu à +introduire, dessous le bloc, cinq ou six morceaux d'acier ronds, gros +comme des tuyaux de plume. Son intention était de les utiliser comme +rouleaux, et ils fonctionnaient très-bien. Sans grand effort, on pouvait +chasser la pierre du dehors au dedans du cachot, avec le bras allongé à +travers la meurtrière. + +Cette pierre enlevée, Georges passait par l'ouverture qu'il avait, si +laborieusement faite, se glissait le long d'une corde, au pied de +la tour, et joignait Constance, à quelques pas, sous le portail de +Saint-Thomas. + +Ils se rendaient à sa maison, dont Georges avait une clef cousue dans +la doublure de chacun de ses déguisements; ils y prenaient deux +costumes d'homme, de l'or, descendaient sur la grève par le souterrain, +s'emparaient de la première barque venue et gagnaient la pointe de +Dinard, où le jeune homme connaissait une retraite sûre. De là, ils se +réfugieraient en Écosse, aussitôt qu'une occasion se présenterait. + +Les choses étaient sagement prévues, sagement combinées. La nuit +suivante n'aurait pas de lune. On était dans la saison des brouillards. +Et, depuis vingt-quatre heures, une brume épaisse flottait sur la ville. +Il était peu probable qu'elle se dissipât durant la journée ou la soirée +prochaine. + +Néanmoins, malgré toutes ces précautions, toutes ces chances favorables, +le chef des Tondeurs souffrait d'une anxiété extrême. Il était pris du +fièvre. Il n'avait pas de repos. Sur sa couche, il se trouvait mal +à l'aise. Debout, le pavé lui brûlait les pieds. Ses sens étaient +maladivement éveillés. Il percevait les moindres sons. Ces sons, si +légers qu'ils fussent, lui causaient les plus douloureux frémissements. +En dépit de la pénombre, il voyait distinctement les rayures que la lime +avait faites aux grilles; les interstices,--si habilement dissimulés +pourtant,--produits par le descellement de la pierre, apparaissaient à +ses regards, comme de larges crevasses béantes, qui devaient fatalement +sauter aux yeux de quiconque entrerait dans la prison. + +Quand arriva le gardien, apportant sa maigre pitance ordinaire, Georges +tremblait si fort que cet homme, saisi de compassion, proposa de lui +envoyer le physicien. + +On pense bien que notre captif refusa cette faveur. + +--Pauvre diable! murmura l'honnête porte-clefs en se retirant, il n'en a +pas pour longtemps à vivre! + +Dès que le couvre-feu eut sonné, Georges termina rapidement ses derniers +préparatifs. + +Le dessus de la meurtrière était formé par un lourd et long linteau, +qui s'étendait fort avant, de chaque côté, dans la muraille. Dans +l'entre-deux de ce linteau avec les pierres supérieures, Georges fixa +sa poulie. Puis, appuyant par l'embrasure sa main droite sur la face +externe du bloc, rendu mobile, il l'attira à lui. Le monolithe obéit +à la traction. Quand il eut dépassé, de moitié, la paroi intérieure du +mur, Georges attacha une corde dont le bout, passé dans la gorge de la +poulie; fut solidement amarré au pilier du cachot. + +Notre homme alors acheva d'extraire le bloc de sa cavité; et, défaisant +le noeud de la corde, il affala doucement l'énorme pierre, à l'aide +du pilier autour duquel s'enroulait deux fois la corde et dont il se +servait comme d'un cabestan pour empêcher le fardeau de choir tout d'un +coup. + +Cette rude tâche finie, le prisonnier eut comme un sentiment d'effroi. +L'air entrait à flots par une ouverture de dix pieds carrés. + +Georges éteignit la bougie qu'imprudemment il avait oublié de souffler. + +Bientôt le jeune homme se remit. Il empoigna la corde arrêtée à la +pierre, se coula par l'ouverture et opéra sa descente, après avoir +emmailloté ses mains dans des chiffons, afin de ne les pas brûler par le +frottement. + +Un brouillard très-dense le protégeait. Quelques minutes encore et +la liberté lui sourirait dans les bras et par le visage de la plus +charmante des maîtresses. + +Déjà Georges avait le pied sur la planche de salut. A travers les +vapeurs, il distinguait Lucas, assis, faisant le guet sur le revers du +fossé, quand un cliquetis d'armes et un bruit de pas se firent entendre. + +Le gourmette prit aussitôt la fuite. Georges plongea résolument dans la +douve; mais elle était peu profonde. La garde du château avait aperçu +le malheureux. Malgré une résistance acharnée, il ne tarda pas à être +réintégré dans la forteresse. + +On l'enferma, accablé par la lutte qu'il avait soutenue, désespéré de +son échec, dans une des logettes du Grand Donjon, à quelque cent pieds +au-dessus du niveau de la mer. + +Lucas s'était hâté de prévenir Constance; et la pauvre fille, non moins +désespérée, était remontée à sa chambre, sans avoir remarqué qu'un +homme, posté dans l'ombre au coin de la maison, observait ses +mouvements. Le gourmette allait à son tour remonter à la soupente où il +couchait dans le grenier, lorsque cet homme le happa au passage. + +--Terr i ben! à nous deux, mon gars! + +--Oh! monsieur Jean, mon bon monsieur Jean, ne me faites pas de mal; +pour l'amour du doux Jésus, ne me faites pas de mal! supplia Lucas +tremblant d'épouvante. + +--Méchant vaurien! dit le vieux timonier d'une voix sourde; c'est +comme ça que tu trompes la confiance de ton maître... lui qui t'a +généreusement recueilli... + +--Je ne le ferai plus, je ne le ferai plus, monsieur Jean. + +--Tais-toi et écoute bien ce que j'ai à te dire... A compter de +maintenant, tu m'appartiens. Je veux que, chaque jour, tu me fasses un +rapport de ce que t'ordonnera mademoiselle Constance. Si tu y manques +ou si tu essaies de me tromper... je me charge de ta punition, +entends-tu!... Et pas un mot, à qui que ce soit, de ce qui s'est passé +ce soir, sinon!... + +--Je vous jure, monsieur Jean!... + +--Assez! va te coucher! + +Le gourmette ne se fit pas répéter cet ordre. En un clin d'oeil, il fut +en haut de l'escalier. + +Jean Morbihan le suivit, rentra doucement dans la maison, et, enfilant +un long corridor, il gagna une petite pièce qu'il occupait au premier +étage, derrière celle de Constance. + +--Min Gieu! il était temps! murmura le bonhomme en fermant l'étroite +croisée de cette pièce qui donnait en face de la tour Qui-Qu'en-Grogne. +Par bonheur, je faisais vigilante garde! Autrement les deux oiseaux +s'envolaient; da oui! En ai-je passé des nuits blanches, depuis trois +mois! Sans cette fenêtre, c'était fini. La colombe filait avec le milan; +mais le père Jean n'est pas un novice. Ce n'est pas à lui qu'on en +conte. Quand j'ai vu ma Constance, tantôt nuageuse comme une tempête, +tantôt souriante comme un rayon de soleil, j'ai deviné qu'il y avait +anguille sous roche. Elle se levait tard, la demoiselle! Autrefois elle +était éveillée dès l'aurore; donc, elle devait se coucher tard. Pourquoi +qu'elle se couchait tard? Ma foi! je l'ai espionnée. Ce n'est pas un +beau métier; mais n'est-ce pas moi qui l'ai élevée? Min Gieu, oui! +Elle-est ma fille, après tout. J'ai eu raison. En voici la preuve. Je +me doutais bien que ça en arriverait là. Hier, elle était inquiète, +remuante comme une poule qui a perdu ses poussins. Oh! oh! me suis-je +dit, Jean, mon ami, faut redoubler d'attention. On veut te jouer un +tour de passe-passe. Ne va pas t'endormir comme le jour où ce malheureux +Yvon... Ah! sans ma paresse, ma maudite paresse, il n'aurait pas été +tué... Je ne me pardonnerai jamais sa mort, da non! Enfin, messire +l'archi-prêtre de Saint-Sauveur dit toutes les semaines une messe pour +le repos de son âme! Mais, cette Constance! quelle endêvée!... et ce +polisson de Lucas!... J'aurais peut-être du mettre, dès l'abord, un +terme à leurs manigances!... Il eût été mieux d'avertir maître Jacques! +Après tout, pourquoi lui faire de la peine? n'a-t-il pas assez de +tracas? Constance aurait été vertement tancée aussi... par ma faute!... +Moi qui l'aime tant! Ah! je n'aurais pu me résoudre à lui causer de +nouveaux chagrins. D'ailleurs, maître Cartier n'a-t-il pas obtenu +la permission d'embarquer avec lui des prisonniers, à notre prochain +voyage? Je manoeuvrerai de façon qu'on comprendra le brigand parmi ces +prisonniers! Et, quand il sera parti, ma Constance se consolera... Ah! +les femmes! les femmes!... S'énamourer d'un soudard! Y a-t-il du bon +sens! je vous demande un peu! Que tu as bienfait de ne pas te marier, +mon pauvre Morbihan!... Cette petite fille, on lui donnerait le bon +Gieu sans confession! et paf! elle allait décamper! Mais je veillais au +grain! Et lorsque je l'ai entendue débouquer de sa chambre, ce soir, je +me suis glissé à pas de loup derrière elle. Grâce au brouillard, elle ne +m'a pas aperçu. Elle s'est cachée sous le portail de Saint-Thomas. Cela +signifiait quelque chose. D'autant mieux que, de ma fenêtre, j'avais +déjà vu le gourmette se placer en vigie vers le fossé du Château. Ah +bien! on n'enseigne pas à un vieux renard à prendre les poules. Je +me guindé sur le rempart, et qu'est-ce que je distingue? un homme qui +déboulait de Qui-Qu'en-Grogne par un trou... Ah! ah! on te connaît, beau +calfat... En une minute je suis au corps de garde du pont-levis et j'ai +prévenu le chef du poste... Bonne affaire, mon échappé est gobé, min +Gieu, oui! Constance ne saura pas que c'est moi... Bah! dans un mois ou +six semaines nous mènerons son galant faire la cour aux sauvagesses... + +Le brave timonier, qui s'était jeté sur son branle, sourit et +s'endormit, en s'adressant cette consolante réflexion. + +Le jour suivant, Constance ne descendit pas déjeuner. La vieille Manon +annonça qu'elle était indisposée. Cette information ne surprit personne, +la jeune fille demeurant souvent au lit fort avant dans la matinée, +depuis sa dernière maladie. + +--Ce ne sera qu'une indisposition; mais j'ai une excellente nouvelle +à te donner; par ma Catherine, une excellente nouvelle! dit Jacques +Cartier à Morbihan; ces messieurs les notables s'assemblent aujourd'hui +à la baie Saint-Jean, afin d'y faire lecture des Lettres Patentes que +m'a octroyées Monseigneur l'Amiral, et pour fixer le jour de notre +départ. + +--Le plus tôt sera le mieux, maître! Embarquerons-nous des prisonniers? + +--Oui, une vingtaine qui sont au château. J'ai permission particulière +de les établir sur les terres neuves. Et à propos des prisonniers, tu +sais, Jean? + +--Quoi donc? répondit ingénuement le timonier. + +--Mais le tien a failli s'évader! + +--Le mien? l'assassin d'Yvon?... + +--Lui-même. Mais on l'a ressaisi, au moment où il sortait de son +cachot par une énorme ouverture qu'on voit très-bien du haut des +fortifications. Ça doit être un fier homme! + +--L'emmènerons-nous aussi, maître Jacques? + +--Si tu y tiens. J'ai le droit de choisir. + +--Min Gieu! choisissez-le alors! + +--Tu lui en veux toujours? dit Cartier en souriant. + +--C'est le meurtrier de ce pauvre Yvon, que... + +--Encore ta vieille histoire! + +--Vous le prendrez, n'est-ce pas, maître Jacques? + +--Mais oui. Il me faut des compagnons solides. Et il doit l'être, si +j'en juge par ce qu'il a tenté la nuit dernière! + +--Pour ça, c'est un rude compère, je vous le garantis. Quand je +l'attrapai par le cou, et que je l'étranglai, il n'en parvint pas moins +à me renverser sur le tillac... + +--Bon, bon, dit Cartier en riant, nous prendrons ton protégé à bord. +Tâche cependant qu'il ne cherche pas à se venger de toi. + +--Soyez tranquille, maître, je me charge de lui. Mais je vais vous faire +une prière. + +--Une prière, toi? Elle est exaucée. Va! + +--Ne dites pas, devant dame Catherine ou Constance, que nous emmenons +cet homme. + +--Quel intérêt Catherine et Constance... + +--Oh! des bêtises de femme! Je crois qu'elles l'ont visité à la Noël +dernière et qu'elles s'apitoient sur son sort; qu'elles prétendent +l'amener à résipiscence! + +--Ce n'est que cela? + +--Da oui! répondit Jean, qui ajouta à part soi: Min Gieu! que de +mensonges j'ai faits depuis hier soir, moi qui les déteste tant! Oh! je +m'en confesserai, pour le certain. + +Cartier reprit gaiement: + +--Tu les gâtes toujours, nos dames. Eh bien! pour te faire plaisir, on +ne leur en parlera pas. + +--Mais si elles vous en parlent? + +--Cela te tient donc terriblement au coeur! Ah! quel chevalier courtois +tu fais, à ton âge, vieux Jean! Pour éviter un bobo à ta Constance ou à +ma Catherine, tu te mettrais au feu! + +--Min Gieu, oui! + +--Rassure-toi; si elles m'interrogent, je répondrai que leur favori--et +Cartier se prit à rire--ne figure pas sur mon rôle d'équipage. Es-tu +content? + +--Merci, maître Jacques, merci; je compte sur votre parole! + +Cette causerie avait eu lieu sur le pas de la porte, tandis que dame +Catherine et sa servante apprêtaient le déjeuner. Après le repas, +Cartier et Jean Morbihan sortirent: le premier, pour se rendre à la +réunion de la baie Saint-Jean; le second, pour aller faire un tour dans +le port. + +La femme de Cartier monta aussitôt près de Constance. Elle trouva la +jeune fille à sa toilette. + +--Je te croyais malade! + +--Oh! un peu de migraine que le grand air dissipera, répondit Constance +d'un ton très-dégagé. + +Dame Catherine l'embrassa tendrement. + +--Tantôt, dit-elle, nous irons nous promener avec Étienne. Il nous +montrera les trois navires que le Roi a mis à la disposition de ton +père. + +--Bien volontiers! Ah! ce bon Étienne, comme je suis marrie de le voir +partir encore... + +--Ma fille, dit affectueusement Catherine, cela t'apprendra à faire des +voeux imprudents. Si tu ne t'étais pas consacrée pour un an à la sainte +Vierge, lors... + +--C'est à elle que je dois mon salut! + +--Je sais, mon enfant, je sais; aussi ne te fais-je pas un reproche de +ton action... mais, patiente! La patience est une grande vertu. Leur +voyage ne durera que quelques mois! L'automne prochain tu épouseras cet +excellent Étienne, qui t'aime plus que je ne saurais dire. + +--Et moi, penses-tu que je ne l'aime pas? + +--Oui, j'en suis sûre maintenant, bien sûre, répliqua dame Catherine, +complètement dupe de l'artificieuse jeune fille. + +Celle-ci avait réfléchi pendant la nuit et conçu un nouveau plan pour +sauver son Georges. Il était besoin de ruser, elle ruserait; d'attendre +le départ de maître Cartier, elle attendrait. Constance fut admirable de +résignation, d'empire sur elle-même. Elle semblait même prise d'un amour +sincère pour son cousin Étienne Noël. La volonté des femmes est à celle +des hommes comme la goutte d'eau qui tombe incessamment sur le granit +est à l'onde tout d'un coup épanchée sur lui. Celle-ci brille, mais +n'entame pas; l'autre use, creuse, sans se laisser apercevoir. + +Tout le monde était enchanté, à l'exception de Jean Morbihan, qui ne +revenait pas de son étourdissement. + +--Il se brasse quelque chose dans cette petite tête-là; bien malin qui +arracherait cette idée de ma vieille caboche, da non! marmottait-il, en +regardant, dans l'après-midi. Constance qui trottinait gaiement au bras +d'Étienne. + +On était au mardi de la Semaine-Sainte. + +Le vendredi, entre l'office du matin et celui du soir, Constance proposa +à dame Catherine de visiter les prisonniers. C'était l'intention de +celle-ci. Après avoir porté leurs consolations dans plusieurs cachots, +Constance, bravement, demanda au gardien ce qu'était devenu le +malheureux qui avait tenté de s'évader. + +--Ah! dit le porte-clefs, ce brigand, qui a failli me faire perdre ma +place! Il est au secret, là-haut!--et l'homme indiqua d'un geste +le sombre donjon;--oui, au secret, par ordre de M. Jehan le Juiff, +lieutenant du connétable. Oh! son affaire est claire! Pendu haut et +court. Ce n'est pas moi qui le plaindrai!... + +Constance sut dissimuler. Elle dissimula pendant les cinquante jours qui +séparent Pâques de la Pentecôte. + +Ce dimanche-là, le 10 de mai, elle communia avec toute la famille de +Cartier et les équipages de celui-ci, qui appareillait et devait lever +l'ancre dès que le vent serait favorable. L'imposante cérémonie avait +été célébrée, dans la cathédrale de la ville, par le «révérend père en +Dieu, M. de Saint-Malo (François Bohier), lequel, dit la Relation de +maître Jacques, nous donna, en son état épiscopal, sa bénédiction, au +choeur de ladite église.» + +Depuis le Vendredi-Saint, Constance n'avait fait aucune demande pour +revisiter les prisonniers. Elle savait que Jacques Cartier en emmenait +une vingtaine avec lui. Mais elle se croyait certaine que Georges ne +figurait pas sur la liste; car, cédant à ses instances, Étienne lui +avait montré le rôle d'équipage; et les vingt individus désignés pour +la transportation étaient des voleurs au petit-pied, récemment arrêtés, +dont pas un n'avait même le prénom de Georges. + +Elle n'avait pu communiquer d'aucune manière avec lui. Mais Lucas +s'était adroitement lié avec le fils d'un des gardiens du château. Il le +faisait causer; et, l'enfant répétant ce qu'il entendait dire chez ses +parente, Constance avait appris que la santé de Georges était assez +bonne. + +Dernièrement, la discipline s'était relâchée à son égard. On lui +permettait de se promener, une heure on deux, dans une vaste salle, +au-dessous de son cachot. + +Constance comptait sur la solennité de la Pentecôte pour essayer de le +voir. Son espoir, cette fois, ne fut pas déçu. + +Après vêpres, elle se rendit au Château avec Catherine et Manon qui +portait un panier de provisions pour les détenus. Ce panier fut l'objet +d'un examen sévère. On n'y découvrit rien de suspect. + +--Voulez-vous grimper au Grand Donjon, mesdames demanda le geôlier, +après les avoir conduites dans les chambres inférieures. + +--Vous y avez des prisonniers? fit Catherine. + +--Un seul. C'est celui qui a tenté cette fameuse évasion... Si vous +souhaitez de le voir. + +--Oh! j'irais, volontiers, faire un tour sur le Grand Donjon, s'écria +Constance. On y jouit d'une vue admirable! + +--Va, mon enfant. Mais moi je t'attendrai en bas, je suis lasse. Manon +restera avec moi. Ses jambes ne lui permettraient pas non plus une +pareille ascension. + +--Alors, dit gaiement Constance, je porterai moi-même à ce pauvre +prisonnier le reste de nos provisions! + +Elle prit le panier et suivit le gardien, qui déjà gravissait l'escalier +en spirale du Grand Donjon. Ils montèrent, montèrent, traversèrent de +vastes salles, hérissées d'armes blanches, d'arquebuses et de canons. +L'escalier, de spacieux et commode qu'il était à son point de départ, se +rétrécit. Il devint sombre, presque noir, malaisé. Une seule personne +y pouvait circuler. Le porte-clefs allait le premier, Constance, +oppressée, haletante, venait péniblement derrière lui. On ne voyait même +pas pour se conduire dans cet affreux dédale. + +Le geôlier s'arrêta. Il ouvrit une double porte, dans un embrasement +assez profond; et, se retirant sur une marche supérieure, pour faire +place à Constance: + +--Mademoiselle, c'est là qu'est notre prisonnier! dit-il en montrant un +trou, long de six pieds, large de quatre, qu'éclairait un autre trou de +six pouces carrés[29]. + +[Note 29: Ces cachots existent encore dans le donjon du château de +Saint-Malo.] + +--Ah! mon Dieu! s'exclama Constance épouvantée... + +Un fracas de chaînes résonna lugubrement. + +--Oh! n'ayez pas peur, mademoiselle, dit le gardien en ricanant. Cette +fois le scélérat ne se sauvera pas! J'en répondrais sur ma tête! + +Une sorte de fantôme apparaissait dans l'ombre. La jeune fille et le +spectre échangèrent un regard, un seul! Ils y puisèrent la vie. + +--Tenez, pauvre homme, et que le bon Dieu vous protège! dit Constance en +lui offrant de la viande et des fruits tirés de son panier. + +Sa main gauche s'approcha des lèvres de Georges, qui la baisa +passionnément. Mais, en même temps, sa droite, prestement, retirait de +dessous sa basquine divers objets qu'elle lançait dans le cachot. + +Le geôlier ne pouvait voir; car il était, comme nous l'avons dit, debout +sur un degré supérieur, et Constance, quoique très-mince, occupait, +avec ses amples vertugadins, toute la baie de la porte de la cellule, +pratiquée dans la cage même de l'escalier. + +Ce mouvement avait, d'ailleurs, duré moins de temps que l'on n'en met +pour le décrire. + +Constance retira sa main, ramassa son panier et se glissa sur la marche +inférieure afin que le gardien pût refermer ses portes. + +--Si vous désirez monter jusqu'au sommet de la tour, dit-il. Nous en +sommes tout près. + +--Oh! non, je vous remercie; j'ai trop présumé de mes forces, je me sens +fatiguée. + +Constance redescendit. Dame Catherine la trouva pâle au retour. Elle la +gronda doucement de son imprudence. C'était si haut! L'escalier était si +raide! Catherine le connaissait bien, cet escalier. Toute petite, +elle l'avait parcouru. Dieu sait combien de fois, quand son père était +gouverneur de Saint-Malo! Et dans le Donjon il existait des cachots! +Sainte Vierge, quelle horreur! leur souvenir lui faisait dresser les +cheveux sur la tête. L'hiver c'était une glacière, l'été des plombs, +comme à Venise. Le prisonnier devait-il souffrir! + +En ce moment, le prisonnier ne souffrait plus. Ses tortures, ses +déceptions, ses douleurs physiques et morales, il ne les sentait pas. +Georges espérait. Quand la flamme vivifiante de l'espérance échauffe le +coeur de l'homme, il n'y a pas de misères pour lui. + +Mais le chef des Tondeurs devait encore bientôt tomber des régions +éthérées d'un beau rêve dans les abîmes d'une réalité infernale. + +Le soir même de ce jour, on le tirait de sa prison pour le traîner à +bord d'un navire, mouillé en rade, et le plonger à fond de cale, avec +dix autres détenus. + + + + + CHAPITRE XIII. + + LE SAINT-LAURENT. + + +Nous l'avons dit: quoique le premier voyage d'exploration de maître +Jacques Cartier eût plutôt donne gain de cause à ses Zoïles qu'à ses +Mécènes, des esprits distingués ne l'en considérèrent pas moins comme un +premier pas vers des conquêtes importantes. Parmi ces natures d'élite, +citons avec honneur le vice-amiral Charles de Mouy. Son nom mérite +d'être gravé en lettres d'or au socle de la statue que la postérité +élèvera sans doute, un jour, à l'illustre parrain de la Nouvelle-France. + +Dès qu'il fut de retour à Saint-Malo, Cartier alla visiter son +protecteur. Il lui fit le récit du voyage; lui présenta les deux +sauvages qu'il avait ramenés. Taignoagny et Domagaia comprenaient déjà +un peu notre langue, ils pouvaient aussi la parler un peu. Ces indigènes +répétèrent à Charles de Mouy ce qu'ils avaient souvent dit à Cartier: +Le fleuve dont il avait aperçu l'embouchure baignait, à des distances +infinies, une terre féconde et bien peuplée. Le pays se divisait en +trois sections: Saguenay, Canada [30], Hochelaga. + +[Note 30: Telle est la version plusieurs fois répétée de Jacques +Cartier. Elle prévalut, puisque le pays entier porta depuis lors le nom +de _Canada_. Mais, quoi qu'on ait pu dire à ce sujet, quoi que j'aie +pu avancer moi-même en mes oeuvres précédentes, il me paraît constant +aujourd'hui qu'il n'y eut jamais, parmi les riverains du Saint-Laurent, +de pays appelé Canada. Le mot est indien, puisque indien nous disons. Il +signifie collection, groupe, amas de maisons, bourgade, village si l'on +veut. On le doit écrire _Kaugh-na-daugh_. Les noms de _Kaugh-na-waugh-a, +Kaugh-yu-ga, Onon-daugh-a, Kaugh-na-daugh-ga, Kaugh-ni-bas_ et d'autres +avec le même radical ou la même terminaison se rencontrent fréquemment +dans l'Amérique Septentrionale.] + +On montra à ces sauvages quelques grains d'or et de cuivre mêlés les +uns avec les autres. Ils surent en faire la distinction et déclarèrent +qu'au, Saguenay se trouvaient des mines de cuivre; au Canada des mines +d'or. Taignoagny, qui 'paraissait avoir une connaissance exacte de la +contrée, ajouta en outre que, dans l'intérieur, à l'Ouest, il y avait +une grande nation, d'individus blancs et habillés comme les Français. +Ce rapport, fait plusieurs fois à Cartier, pendant ses voyages, ne +semblerait-il pas prouver que des navigateurs européens avaient, +longtemps avant lui, rangé ces côtes? + +Qu'il en soit ou non ainsi, Charles de Mouy fut très-satisfait du début +de Cartier. Il lui promit une nouvelle Commission et il s'employa avec +tant d'activité que, six semaines après, le 30 octobre 1534, l'amiral +Philippe de Chabot lui délivrait, au nom du roi, cette Commission, +beaucoup plus large que la première. + +Dans son excellente Histoire du Canada, M. F.-X. Garneau laisse +croire que Charles de Mouy «se rallia alors seulement à la cause des +découvertes et qu'il vint se joindre à Philippe de Chabot.» C'est une +erreur regrettable. Le grand amiral eut assurément une part glorieuse à +l'entreprise, mais le vice-amiral y contribua beaucoup plus que lui. On +a vu que, lors du précédent voyage, ce dernier passa en revue les gens +de Cartier. Pour le second, il usa de tout son crédit à la cour de +France. Et, grâce à ses démarches, grâce à son influence, une foule +de gentilshommes sollicitèrent la faveur de s'embarquer avec maître +Jacques, qui avait été officiellement promu au rang de capitaine. + +Le «mandement» de Cartier, signé Philippe Chabot, et «scellé en plat +quart de cire rouge,» portait qu'il commanderait et mènerait, aux terres +neuves, trois navires équipés et avitaillés pour quinze mois, afin de +parachever la navigation des contrées qu'il avait déjà reconnues et +en découvrir d'autres. Tous les soins d'affrètement des navires et +recrutement des équipages lui étaient confiés, «à tel pris raisonnable +qu'il adviserait au dire des gens de bien et à ce congnoissans.» + +Enfin, on lui déléguait la surintendance générale de l'expédition, et +un pouvoir absolu sur les «pillottes, maistres, compagnons mariniers et +aultres,» qui l'accompagneraient. + +Quand ces Lettres patentes eurent été lues en la baie Saint-Jean et +publiées par «bannye» dans la ville de Saint-Malo, les ennemis de +Jacques Cartier durent crever de jalousie. + +Leur rage ne le préoccupa guère. Le succès ne l'enivra point non plus. +Il continua de se montrer ce qu'il était: réservé avec ses supérieurs, +obligeant avec ses égaux, sévère mais juste avec ses subalternes, bon +avec tous. + +Cartier passa l'hiver en courses, tantôt à Paris, tantôt à Rennes, +tantôt dans les ports du littoral breton. + +L'année 1538 s'ouvrit sous de fâcheux auspices. Un moment Cartier put +craindre pour la réalisation du désir de toute sa vie. Depuis quelques +années suspendue par le traité de Cambrai (1529), la guerre se +rallumait. Le roi de France était prêt. + +La mort de sa mère lui avait donné de l'argent. Jusqu'alors, nous +avions été tributaires de l'étranger pour l'infanterie. François venait +d'instituer les légionnaires, ce «qui fust une très-belle invention,» +dit Montluc. Je ne crains pas d'ajouter qu'elle sauva la France. Car ce +n'était pas sans quelque raison que Charles-Quint annonçait dans Rome +qu'il comptait sur la victoire et déclarait que, «s'il n'avait pas plus +de ressources que son rival, il irait à l'instant les bras liés, la +corde au cou, se jeter à ses pieds et implorer sa pitié [31].» + +[Note 31: Michelet.] + +L'assassinat d'un ambassadeur par le duc de Milan fut le prétexte des +hostilités. François leva une puissante armée, sous la conduite de +Philippe de Chabot, car alors les amiraux recevaient tout aussi bien +le commandement des troupes de terre que de mer, et l'on se prépara +aussitôt à entrer en campagne. + +C'était l'appréhension de cette campagne qui troublait la noble +satisfaction de Jacques Cartier. Un revers pouvait renverser tous les +dessins du hardi navigateur. Aussi, le printemps arrivé, se hâta-t-il de +terminer ses apprêts. + +Charles de Mouy avait mis à sa disposition trois navires: la +_Grande-Hermine_, de 120 tonneaux environ; la _Petite-Hermine_, de 60; +et l'_Émerillon_, de 40. + +Le capitaine-général Jacques Cartier arbora son pavillon sur la +_Grande-Hermine_; il prit comme maître de nef Thomas Fromont. La +_Petite-Hermine_ eut pour commandant Marc Jalobert, pour maître +Guillaume Le Marié. L'_Émerillon_ fut placé sous les ordres de Guillaume +Le Breton et de maître Jacques Maingard. + +Le 15 mai l'armement et l'arrimage des vaisseaux étaient terminés. Le +dimanche 16, après l'office divin, on consigna les équipages à bord. Il +avait été décidé de lever l'ancre dès que la brise le permettrait. Dans +la nuit du 16 au 17, une vingtaine de transportés furent enfermés dans +les cales de la Grande et de la _Petite-Hermine_. Et le 19, au matin, le +vent soufflant bon frais du sud-ouest, Jacques Cartier fit appareiller. + +Cette fois, la solennité du départ fut plus brillante encore que +la première. Non-seulement les trois navires, mais la ville étaient +pavoisés de flammes ondoyantes. Des milliers de curieux encombraient les +grèves, les remparts et jusqu'aux toits des édifices. Il en était venu +de tous les coins de la Bretagne, de la Normandie, du Maine, même +de l'Anjou. C'est qu'aussi la nouvelle de l'expédition avait eu du +retentissement. Un essaim de gentilshommes, avec leurs pages, s'étaient +enrôlés sous la bannière de Jacques Cartier. A son bord, on remarquait, +entre autres, Claude de Pontbriand, échanson du Dauphin, Charles de la +Pommeraye, de Goyelle, et Jean Poullet. Sur la _Petite-Hermine_ et sur +l'_Émerillon_, il y avait aussi plusieurs jeunes gens considérables dans +le royaume par leur noblesse ou leur fortune. + +L'animation était grande, les espérances sans bornes. La voix imposante +du canon appuyait les joyeuses acclamations du peuple. + +Cartier fit, dans le port, ses adieux à sa famille. Constance eut pour +Étienne Noël de feintes tendresses, et le signal du départ fut donné. + +Les trois navires sortirent majestueusement de la rade et s'élancèrent, +toutes voiles déployées, vers la Manche. + +Pendant dix jours, le vent fut très-favorable. On navigua de conserve. +Mais, le 20 mai, il s'éleva une tempête affreuse, qui dura «en ventz +contraires et serraisons, autant que navires qui passassent jamais la +mer, eussent sans amendement.» Le 25, les trois vaisseaux se perdirent, +pour ne se retrouver qu'au, rendez-vous qu'ils avaient pris, à la terre +neuve. + +Georges avait été embarqué, avec dix autres prisonniers, sur la +_Petite-Hermine_. Il y était connu sous le nom de Philippe, ayant adopté +ce nom lors de son arrestation. + +On peut juger de sa stupeur quand il se vit claquemuré à fond de cale, +avec dix voleurs de la pire espèce. Cette stupeur fut d'autant plus +grande que, quelques minutes auparavant, Georges s'était énergiquement +rattaché à l'espoir d'une liberté prochaine. Dans l'un des fruits que +lui avait donnés Constance, il avait trouvé un billet très-adroitement +introduit. Ce billet relevait son courage. On s'occupait de lui. On +avait un plan d'évasion. Un gardien était à demi gagné. Georges devait +limer ses fers, avec un ressort d'acier enfoncé dans un autre fruit. +Bientôt, il recevrait une nouvelle visite. + +Outre cela, Constance avait encore pu lui jeter, à la dérobée, le +lecteur s'en souvient, quelques limes et une pelote de ficelle, fourrées +sous sa basquine. + +Quand on vint le prendre pour le mener à bord de la _Petite-Hermine_, +Georges s'abandonnait donc encore à de charmantes perspectives. Le choc +fut rude comme un coup de massue; car, tout de suite, notre homme avait +compris la peine à laquelle il était condamné. Condamné, non; destiné, +plutôt. Nul jugement n'avait été rendu contre lui. Comme il était un +sujet de discorde pour l'autorité civile aussi bien que pour l'autorité +religieuse, chacune avait accepté avec plaisir l'occasion de s'en +débarrasser, par un moyen terme, sauvant l'amour-propre de la +corporation. Et on l'avait inclus parmi les détenus que maître Jacques +Cartier emmènerait par-delà l'Atlantique. + +Un instant, Georges plia sous le poids de cette ruine si prompte, si +inattendue, si écrasante de ses aspirations nouvelles. Autour de lui, on +riait, on causait, on chantait. Ses compagnons échappaient au gibet. +Ils étaient ravis du voyage qu'ils allaient faire. C'était pour eux +un voyage d'agrément. L'arrivée de Georges ou plutôt de Philippe--nous +devrons l'appeler désormais ainsi--leur déplut. Ils se connaissaient +à peu près tous. Ils ne le connaissaient pas. Ils le prirent pour +un espion. Son manque de familiarité, sa hauteur contribuèrent à les +entretenir dans cette opinion. Ils résolurent de lui faire la vie dure. +Et dure, assurément, elle était assez déjà, dans cet étroit espace, +privé de la quantité d'air et de lumière suffisants à la santé, où ils +étaient enchaînés, entassés, parmi les barriques de goudron, les vieux, +cordages, les espars, les ferrements, tous les lourds objets qui ne sont +pas d'une utilité immédiate dans un navire. Avec cela, des légions de +souris et de rats, une puanteur, une incommodité insupportable. + +Tout d'abord, Georges avait songé à se révolter avant qu'on ne levât +l'ancre. Il avait emporté ses limes et son ressort, cachés dans sa +chaussure. Mais tout de suite aussi, il découvrit qu'il ne serait +pas secondé par ses co-captifs. Ceux-ci manquaient d'audace. Bons à +commettre les crimes qui n'exigeaient que la ruse ou la supériorité du +nombre, ils eussent reculé devant une action d'éclat, exigeant quelque +bravoure. Leur sort, du reste, leur paraissait plutôt digne d'envie que +de regret. Dans de telles conditions, il n'y avait point à compter sur +eux. + +Bien malgré lui, Philippe replia les ailes de son imagination. Mais +il lutta contre l'abattement, et s'en remit au temps du soin de sa +destinée. + +Quand l'on fut en pleine mer, le capitaine Marc Jalobert fit assembler +les prisonniers sur le pont. Là, il les informa qu'on allait les délier, +qu'ils vaqueraient au service du navire, comme matelots, mais que, si +l'un d'eux faisait la moindre résistance, il serait sur-le-champ passé +par les armes. + +Cette déclaration ne pouvait manquer d'être bien accueillie par les +misérables détenus. On les mit en liberté, et on les distribua dans les +différentes escouades de l'équipage. Ils partagèrent, dès lors, chaque +jour, le travail et les repas des matelots; mais le soir, on les +verrouillait dans la cale, où ils couchaient. + +Philippe n'était point novice dans l'art nautique. Il y avait même des +notions assez profondes, qui le firent remarquer par le capitaine et +lui valurent quelques faveurs. La suspicion en laquelle le tenaient ses +compagnons s'en accrut. Tout en subissant sa supériorité, ils couvaient +contre lui une haine, se manifestant chaque fois que l'opportunité se +présentait. + +Un jour, Étienne Noël, qui occupait sur la _Petite-Hermine_ un grade +équivalent à celui de garde-marine, créé plus tard par Louis XIV,--un +jour, Étienne Noël commanda à Philippe une manoeuvre assez délicate. +Dans son empressement pour l'exécuter, le transporté glissa et tomba +tout de son long sur le pont. Les témoins de cette scène se mirent à +rire. Mais un des co-détenus de Philippe fit mieux: armé d'un faubert, +il épongeait le pont qu'on venait de laver. Cet individu avait conçu une +inimitié toute particulière contre Philippe. Le voyant étendu, il crut +de bonne plaisanterie de lui pousser son faubert dans le visage. + +Déjà irrité par les lazzis que sa chute avait provoqués, Philippe +saisit le couteau qu'il avait à sa ceinture, et, cédant à un accès de +colère-aveugle, il en porta un coup à l'insulteur. Étienne Noël se jeta +entre Philippe et sa victime. Sans réflexion, celui-ci leva son couteau +sur Étienne. Aussitôt, il fut appréhendé et solidement garrotté. + +Le procès du coupable eut lieu à l'instant, en présence des mariniers +et des transportés. La blessure faite par Philippe était légère. Mais +il avait menacé d'un couteau son supérieur, terrible devait être le +châtiment. Rigoureusement appliquée, la loi le condamnait à mort. Par +bonheur, Étienne Noël intercéda pour lui. Et Marc Jalobert consentit à +le traiter, non comme un banni criminel, mais comme un matelot. + +Quoique, d'après la Coutume, Philippe eût trois repas, c'est-à-dire une +journée, pour reconnaître sa faute, il préféra l'avouer immédiatement. + +Alors, le capitaine Jalobert, s'étant fait apporter un vieux livre +couvert en parchemin, dit, à voix haute: + +--Je jure, par les Saints Évangiles, que ce que je vais lire est la loi: + +«Le marinier frappant ou levant son arme contre son maître sera attaché +avec un couteau bien tranchant au mât du navire par une main, et +contraint de la retirer de façon que la moitié en demeure au mât +attachée[32].» + +[Note 32: Jugement d'Oléron.--_Histoire de la Marine _, par E. Sue.] + +La lecture de cet arrêt fit frémir toute l'assistance. Seul, peut-être, +le coupable ne tremblait point. + +--Je demande grâce pour lui! s'écria Étienne, les larmes aux yeux. + +--Il faut que la justice ait son cours, répondit froidement Marc +Jalobert. + +Cependant, il se consulta avec un officier et reprit: + +Comme, jusqu'à ce jour, le condamné a donné maintes preuves de son bon +vouloir et de sa bonne conduite, et par considération pour la requête de +l'offensé, nous ordonnons que Philippe soit seulement fixé par la main +au mât avec un couteau, et qu'il retire sa main comme il l'entendra, +mais sans arracher le couteau. Qu'on le lie! + +--C'est inutile, dit Philippe, en appliquant le revers de sa main gauche +ouverte contre le mât principal. + +Toutefois, il était très-pâle. Des gouttes de sueur perlaient à son +front. + +L'équipe de service tira au sort pour savoir qui serait le bourreau. + +Marc Jalobert remit à l'homme désigné un poignard finement affilé. + +Celui-ci, frissonnant, comme l'assemblée entière, prit l'arme et +s'approcha du coupable. + +--Dépêche! dit Philippe. + +L'autre visa et, sans pouvoir s'empêcher de fermer les yeux, cloua, d'un +coup sec, la main au mât. + +L'arme était entrée en pleine paume. On n'avait pas entendu un cri. +Mais, quand l'exécuteur rouvrit ses yeux, ainsi que beaucoup des +spectateurs, la main sanglante de Philippe pendait au côté du supplicié. +Elle était tranchée entre les métacarpiens et les deux doigts médians. + +On donna au patient un lambeau de voile, il en entoura sa blessure et +descendit dans le faux-pont où le barbier du navire lui fit un premier +pansement. + +Le mâle courage témoigné par Philippe en cette circonstance augmenta +la considération dont il jouissait déjà parmi les mariniers de la +_Petite-Hermine_ et détruisit les injustes préventions de ses +co-détenus. Bien plus: ils l'admirèrent. Tacitement ils le reconnurent +pour leur chef. La réaction fut tellement spontanée, tellement violente +que, le soir de ce jour, ils auraient accablé de mauvais traitements +celui qui l'avait injurié, si Philippe ne se fût généreusement +interposé. + +Sa plaie était cicatrisée quand, le 26 juillet, la _Petite-Hermine_, +accompagnée de l'_Émerillon_, arriva dans la baie des Châteaux, +aujourd'hui détroit de Belle-Isle, séparant l'île de Terreneuve du +Labrador. Dès le 7 de ce mois, Jacques Cartier avait touché à l'île +aux Oiseaux, où il avait chassé et chargé deux barques de macareux, +guillemots et pingouins. Le 28, il était entré dans le havre de +Blanc-Sablon, en la baie des Châteaux, lieu du rendez-vous général. + +Les trois navires réunis, on fit du bois et de l'eau; puis, le 29, on +démarra «à l'aube du jour, pour passer oultre.» + +L'escadrille revit une partie des îles et côtes qui avaient été +découvertes en 1534; le 31 juillet, elle eut connaissance du cap +Tiennot, à présent Mont-Joli. Le 1er août, un gros temps força Cartier +de se réfugier dans le port Saint-Nicolas, sur la rive nord du golfe. +Il y planta une croix de bois pour marque. Dans son _Histoire de +la Nouvelle-France_, le père Charlevoix place ce port au 49° 25' de +latitude. Et il ajoute que c'était la seule localité qui, de son temps, +conservât encore le nom dont l'avait originairement baptisée Jacques +Cartier. + +Quittant ce port le 7, et rangeant le rivage septentrional, la flotte +embouqua, le 10 août,--jour à jamais mémorable dans les annales du +Canada,--une «grande baye, plaine d'ysles et bonnes entrées et passaige +de tous ventz qu'il sçavait faire.» En l'honneur du saint dont c'était +l'anniversaire, Cartier donna le nom de Saint-Laurent au golfe, ou +plutôt, dit Hawkins [33], à une baie située entre Anticosti et la +rive nord, d'où le nom s'est étendu, avec le temps, non-seulement à ce +célèbre golfe entier, mais au superbe fleuve du Canada dont il forme +l'embouchure. + +[Note 33: _Picture of Québec_.] + +Depuis que l'on s'était rassemblé, le temps se maintenait au beau, la +santé des équipages était excellente. Ils admiraient à l'envi le profond +azur du ciel canadien, qui rappelle celui de l'Orient, la beauté des +arbres, la richesse naturelle des campagnes et la variété des animaux +qui se montraient sur les plages, des oiseaux qui sillonnaient l'air, +des poissons qui s'ébattaient dans les eaux profondes et diaphanes du +golfe. + +Un des deux sauvages, ramenés par Cartier dans leur pays, fut alors +envoyé sur la _Petite-Hermine_, pour y servir d'interprète. C'était +Taignoagny, esprit remuant, ambitieux, qui, plus d'une fois, avait +donné des indices trop manifestes de sa malveillance secrète pour les +Faces-Pâles. + +Il entendait et parlait assez couramment le français. Aussitôt qu'il +arriva à bord, Philippe chercha à s'insinuer dans sa faveur. Il y +réussit. + +Le 12, Cartier reprit la mer et gouverna à l'ouest. Il s'en vint «quérir +ung cap de terre devers le su» et, le 18, jour de l'Assomption, il +élongea une grande île, dont ce cap faisait partie, laquelle il dénomma +d'après cette fête, mais qui depuis fut appelée Anticosti, sans doute +par corruption de son nom indien Naticosti[34]. + +[Note 34: Voir mes _Requins de l'Atlantique_.] + +Hardiment ensuite, les trois vaisseaux, arrondissant l'île au sud-est, +refoulèrent le courant du Saint-Laurent; mais fidèle à son système +d'observations topographiques, le capitaine-général de la flotte +cinglait alternativement d'une rive à l'autre pour ne rien laisser +passer inaperçu. + +On parcourait ainsi les paysages les plus divers, les plus pittoresques. +Le spectacle des sauvages, de leur habillement, de leurs armes, de leurs +huttes, de leurs usages, de leurs jeux, était à chaque heure pour nos +Français des sujets féconds de discussion. Ils tombaient de surprises en +enchantements. + +Après avoir doublé la pointe occidentale d'Anticosti, Cartier «renvoyait +ses nefs» dans le chenal nord pour l'explorer, reconnaissait, le 19 +les îles Rondes, où des bataillons pressés de morses [35] confondaient +d'étonnement les volontaires de l'expédition; enfin reprenant sa route à +l'ouest, le hardi pilote poussait, le 1er septembre, une pointe dans le +fleuve Saguenay, une des merveilles de cette merveilleuse contrée, où +toutes ces choses étaient, pour nos aventuriers, frappées au coin de +l'étrangeté la plus saisissante. + +[Note 35: Et non d'_hippopotames_, comme le pense M. Charton. Des +hippopotames au Canada!] + +Là commençaient le «royaume et terre de Saguenay.» A l'aspect de ce +pays, Philippe conçut une idée bizarre qui le fit sourire et dont il ne +tarda guère à tenter l'exécution. + +La terre de Saguenay s'étendait jusqu'à une île qu'on appela l'île aux +Coudres, à cause des arbustes de cette espèce dont elle est épaissement +bordée. + +Continuant d'aller «à mont» le fleuve Saint-Laurent, Cartier atteignit, +le 7, une nouvelle île, qui a environ dix lieues de long et cinq de +large et qui reçut, parce qu'on y trouve «force vignes,» le nom d'île de +Bacchus, changé plus tard en celui d'Orléans. Les naturels accoururent +pour voir les étrangers. Ils apportaient des poissons, du gros oeil +(maïs) et des melons exquis. Cartier leur fit bon accueil, et distribua +des présents qui parurent leur causer grand plaisir. + +Domagaia et Taignoagny furent mis à terre. Ils servirent d'interprètes +entre les nouveaux venus et les indigènes. Alors, éclatèrent +ostensiblement les méchantes dispositions de Taignoagny pour les +premiers. + +Le lendemain, apparurent douze barques, chargées de sauvages. Dans l'une +de ces barques se tenait l'Agouhanna ou «seigneur du Canada.» Il eut un +long entretien avec les truchements, ses compatriotes. Puis il baisa les +bras de Cartier. On le régala de vin et de pain, lui et sa bande; «de +quoy furent fort contents,» et il se retira à Stadacone, son village, +planté sur un rocher, à quelques lieues de distance. + +Le capitaine-général décida d'établir, dans ces parages, un quartier +général. + +Avec ses bateaux il inspecta la côte toute festonnée de pampres et +de raisins mûrs et alla atterrir en une petite rivière, qu'il nomma +Sainte-Croix, parce que le jour de cette fête il y débarqua. + +C'était le 14 septembre. + +Cartier, ayant trouvé «le lieu propice pour mettre ses navires en +sauveté,» les retourna chercher. La Grande et la _Petite-Hermine_ furent +affourchées dans ce havre. L'_Émerillon_ jeta l'ancre non loin de là, +mais dans le Saint-Laurent, et l'on entra en rapports intimes avec les +indigènes. En témoignage d'amitié, l'Agouhanna, nommé Donnacona, offrit +à Cartier sa nièce, une petite fille de dix à douze ans, et deux jeunes +garçons. Le capitaine répondit par le présent de deux épées et deux +«bassins d'airain.» Les sauvages, ravis, chantèrent et dansèrent. +Puis ils demandèrent, comme faveur, qu'on leur «fist ouyr» les canons. +Cartier consentit. Il «commanda qu'on tirast une douzaine de barges avec +leurs boulletz, le travers des boys.» + +Repercutés par cent échos, les roulements de l'artillerie ébranlèrent +aussitôt l'espace. «De quoy, dit la _Relation_ de maître Jacques, les +sauvages furent si estonnés qu'ils pensaient que le ciel feust cheu sur +eulx et se prindrent à hucher et hurler et très-fort, que semblait que +Enfer y feust vuide.» + +Les gentilshommes français riaient à gorge déployée de cette +panique. Jacques Cartier se promenait gravement sur le tillac de +la _Grande-Hermine_, en méditant des découvertes nouvelles; un homme +l'examinait silencieusement du gaillard d'avant de la _Petite-Hermine_. +Cet homme était Philippe, qui machinait en sa tête un complot pour le +dépouiller de sa gloire et devenir le chef de l'expédition on bien +se débarrasser de Donnacona et se faire reconnaître Agouhanna par les +sauvages. + +Tout à coup, Taignoagny accourut, et d'un air et d'un accent furieux il +s'écria: + +--_Agojuda! Agojuda_[36]! les tonnerres de votre cabane flottante, +l'_Émerillon_, ont tué deux _Visages-Rouges_. + +[Note 36: Traître! traître!] + + + + + CHAPITRE XIV. + + TERR I BEN! + + +--Écoute-moi bien, gourmette! + +--Je vous écoute, monsieur Jean. + +--Tu te rappelles mes ordres, ce certain soir, à Saint-Malo... + +--Oh! oui, monsieur Jean. + +--As-tu tenu ta promesse? + +--Dame, monsieur Jean, je vous ai dit tout ce que je savais. Après +l'affaire, mademoiselle Constance... + +--Ne prononce pas son nom, gourmette. + +--Je ne le prononcerai plus, monsieur Jean. + +--Continue. + +--Je vous disais, monsieur Jean, que mademoi... + +Lucas s'arrêta court, pétrifié par un geste irrité du vieux timonier. + +--Enfin, reprit-il au bout d'un instant, à compter de ce jour, elle +ne me dit plus rien, et puis vous savez bien que le capitaine Jacques +m'emmena avec lui et Charles Guyot, dans ses voyages pour affréter nos +navires. + +--Je sais ça, da oui! mais ce que je ne sais pas, c'est pourquoi tu +regardes si souvent et avec une mine si drôle ce déporté qu'on nomme +Philippe et qui est à bord de la _Petite-Hermine_. + +--Ah! monsieur Jean, monsieur Jean, proféra Lucas à voix contenue et en +promenant autour de lui un regard inquiet. + +--Qu'est-ce que tu as à trembler comme une poule mouillée! + +--C'est, monsieur Jean, monsieur Jean... + +--Démarreras-tu? + +--Je crois, monsieur Jean, que ce Philippe, c'est monseigneur Georges de +Maisonneuve ou... le diable. + +--Peut-être bien l'un et l'autre, murmura Jean Morbihan en se signant. + +Puis haussant le ton: + +--Qu'est-ce qui te fait supposer ça, gourmette? + +--Ah! monsieur Jean, je l'ai bien reconnu. A Saint-Malo, il se teignait +les cheveux et la barbe. Je l'ai surpris un jour que je lui apportais un +billet de madem... + +--Pssst! + +--Puis il a une marque, une lentille... + +--Une marque? où? + +--Au bout de l'oreille gauche, tout comme mad... + +--Veux-tu te taire, gourmette! Qui est-ce qui t'a dit que Constance +avait une marque à l'oreille? + +--Dame! monsieur Jean, si je ne l'avais pas vue, dit + +Lucas, baissant les yeux et roulant d'un air embarrassé son bonnet entre +ses doigts. + +--Tiens! c'est vrai qu'ils ont tous deux le même signe!... c'est +singulier... bien singulier ça, marmotta le timonier d'un air songeur. + +Ensuite il ajouta en souriant, comme s'il repoussait de son esprit une +réflexion saugrenue: + +--Bast! des idées à moi, des bêtises! + +Et s'adressant à Lucas: + +--As-tu bien remarqué, gourmette, que ce Philippe quitte fréquemment ses +compagnons, quand nous coupons du bois sur le rivage? + +--Oui, monsieur Jean. Il s'en va en cachette du côté de Stadacone. + +--Eh bien, aujourd'hui, s'il s'écarte, tu tâcheras de le suivre en +cachette aussi et de découvrir ce qu'il va faire du côté de Stadacone. +As-tu entendu? + +--Oui, monsieur Jean. + +--Voici les hommes de la _Petite-Hermine_ qui s'affalent dans leurs +barques, et justement notre gaillard qui enjambe le plat-bord. Va. Au +retour, tu me diras ce que tu auras appris. + +Ce dialogue avait eu lieu sur le tillac de la _Grande-Hermine_ par une +de ces splendides matinées de la fin de septembre comme l'on n'en voit +guère que dans l'Amérique septentrionale, et au milieu de l'un des sites +les plus ravissants que je sache [37]. + +[Note 37: Voir ma _Notice_ sur Sagard.] + +Jacques Cartier avait, nous l'avons dit, mouillé ses deux principaux +navires à l'entrée de la rivière Sainte-Croix, appelée actuellement +Saint-Charles, en l'honneur de Charles de Boue, grand vicaire +de Pontoise, fondateur de la première Mission de Récollets à la +Nouvelle-France. + +Un promontoire géant, alors aigu, courbé à son extrémité comme le bec +d'un oiseau de proie, se dressait sourcilleusement entre cette rivière +et le Saint-Laurent, vis à vis l'île de Bacchus. Ainsi qu'un nid +d'aigle, au sommet de ce promontoire granitique, était perché Stadacone, +résidence de Donnacona, chef puissant chez les sauvages qui peuplaient +le littoral du Saint-Laurent, mais soumis, je crois, à l'Agouhanna +d'Hochelaga, dont nous parlerons bientôt. + +Québec [38], une ville civilisée, remarquable par plus d'un monument +artistique, par l'exquise urbanité de ses habitants, leur bon goût, leur +hospitalité célèbre dans le monde entier; Québec, capitale qui pourrait +dignement soutenir la comparaison avec plus d'une métropole européenne; +Québec, par la nature et le génie humain, le Gibraltar de l'Amérique +septentrionale, remplace maintenant l'humble bourgade indienne. Soixante +mille individus intelligents, actifs, enfiévrés de l'amour du progrès, +ont, en trois siècles, sur ce roc aride, mais imposant, dominateur, +substitué leur personnalité puissante à quelques centaines d'êtres +misérables, barbares, engrenés dans la routine, générations sur +générations dévorées par elle. Des navires nombreux, immenses, des +cités flottantes, sillonnent maintenant ce cours d'eau à peine effleuré +naguère de quelques pauvres canots [39] d'écorce. L'homme est de nature +ascensionnelle. Vaine la prétendue philanthropie qui le voudrait arrêter +dans sa marche. Il obéit à une impulsion propre ou à un ordre fatal. +Éminemment perfectible, il est donc éminemment changeable aussi. Pour +lui, il n'y a pas, il ne peut y avoir de principes absolus. Tout est +soumis au temps, aux circonstances, au cercle social dans lequel il +s'agite. Ne regrettons pas la disparition de la famille indienne. Elle +devait arriver. Très-généralement l'homme blanc l'emporte, au point de +vue intellectuel, sur l'homme noir, cuivré ou rouge. En conséquence, +l'homme blanc est destiné à dominer ceux-ci, jusqu'à ce que, à son +tour, peut-être, il soit, dans la suite des âges, dominé par une race au +cerveau plus développé que le sien. + +[Note 38: Lorsque, pour la première fois, je publiai à Montréal +(Bas-Canada) la _Huronne_, j'avais adopté pour le mot _Québec_ +l'étymologie admise communément dans la province et donnée par le +_New-Guide to Québec_. «On rapporte, dit ce livre, qu'en apercevant le +cap sur lequel s'élève aujourd'hui l'ancienne capitale du Canada, le +pilote de Cartier s'écria: «Que bec! Quel bec!» + +Le fait est possible, douteux cependant. En ses diverses Relations, +Cartier n'en souffle mot; le nom semble dater de la fondation de la +ville par Champlain, vers 1608. Ce nom a été l'objet des plus chaudes +contestations, tant en Amérique qu'en Europe; aujourd'hui même, +_doctores certant_, etc. Je serais mal venu de prétendra trancher le +différend. Avouons pourtant qu'il semble bien jugé par Hawkins dans son +_New Picture of Québec_. + +Je me sentais tout prêt à contester avec lui que Québec est un nom +français de souche, appliqué souvent sans doute a des localités +françaises (puisque sur son sceau, gravé en 1420, Guillaume de la Pôle, +comte de Suffolk, s'intitulait _seigneur de Hambourg et de Québec_), +quand, consultant le _Dictionnaire de Trévoux_ à l'article Bec, j'ai +trouvé l'explication suivante: + +«Quelques lieux particuliers ont pris le nom de _bec_, comme _Caudebec, +Bolbec_ dans le pays de Caux. Et ordinairement, en ces lieux-là, il y +a une jonction de deux rivières ou ruisseaux, ce qu'on appelle +_confluents_, ou du moins quelque ruisseau ou torrent. C'est de là +que sont venus les noms de l'abbaye du _Bec, de Caudebec, d'Orbec, de +Robec_, selon Icquez, qui remarque que les Normands ou peuples du Nord +ont porté en Neustrie, chez les Français, le mot _bek_, qui veut dire +_ruisseau_, torrent.» + +Les habitants du Cher disent encore le bec, pour exprimer l'embouchure +de la rivière qui a donné son nom à leur département. + +Or, Québec est placé sur un promontoire ou un bec, au confluent de la +rivière Sainte-Croix ou Saint-Charles, dans le Saint-Laurent; donc la +question est jugée sans appel. Il est parfaitement oiseux de violenter +le sens des mots ou leur assonance, comme ceux qui supposent entendre +Québec dans Cabir-Coubat (nom indien du Saint-Charles), pour déterminer +l'origine du mot Québec. Soit que, suivant La Potherie, il faille +l'attribuer aux compagnons de Jacques Cartier s'exclamant «Quel bec!» +à la vue de la pointe formée par le Saint-Laurent et le Saint-Charles; +soit que ce nom remonte à une date postérieure, il est essentiellement +français, par droit de naissance, et doit être considéré comme tel.] + +[Note 39: «Canouy,» les appelle Cartier en sa _Relation_.] + +Un malheur, c'est que ces Indiens trouvés par Jacques Cartier, comme +ceux découverts par Christophe Colomb, étant, en masses, bons, doux, +serviables,--quoique défiants, et cela se comprend assez, de reste,--on +les ait rendus méchants, durs, féroces. Ni le catholicisme, ni le +protestantisme n'a fait une oeuvre profitable chez eux. Quelques +superstitions de plus, c'est là tout, sans compter l'hypocrisie et +l'avilissement. Le sauvage avait son caractère à lui, _sui gèneris_; il +était fin, il était grand, magnanime souvent [40]. + +[Note 40: Voir mes _Derniers Iroquois_.] + +Notre lumière lui a perverti les sens plutôt que de le servir. Rien +d'étonnant à cela. Il n'y avait pas remède. Condamné à s'éteindre, il +s'éteint. Quoi qu'on en ait dit, notre tour viendra comme est venu le +sien. Sa ruine date de l'heure où les Européens débarquèrent sur ses +rivages. Il semble que Donnacona ait eu l'instinctif pressentiment de ce +qui écherrait à ses compatriotes. Avec Cartier, son caractère n'est +pas égal. Il aime, mais il a peur. Il attire les Français près de son +village, mais il les redoute. A peine sont-ils installés au havre de +Sainte-Croix qu'il les voudrait au loin et conspire contre eux. + +La situation était, je le répète, convenable et plaisante au +possible. Un éclair de génie avait illuminé Cartier dans le choix de +l'emplacement. La position exacte du port Sainte-Croix, où il demeura +du 15 septembre 1535 au 6 mai de l'année suivante, a fourni matière à de +vives discussions. A présent, on semble d'accord. Cartier passa l'hiver +dans une anse de la rivière de Saint-Charles, aux environs de l'ancien +pont Dorchester et de l'hôpital maritime de Québec. La découverte, +en 1843, de l'épave d'un vieux navire, dans cet endroit, est venue +corroborer la précédente opinion, car cette épave de navire parait être +celle de la _Petite-Hermine_, abandonnée par Cartier, lors de son départ +pour la France (1536). + +Dans toute son étendue, le Saint-Laurent n'offre peut-être pas un port +mieux abrite. + +«Ce point, par la distribution des montagnes, des plaines, des coteaux, +des îles autour du bassin de Québec, est, dit M. Garneau, un des sites +les plus grandioses, les plus magnifiques de l'Amérique. Les deux rives +du fleuve conservent longtemps, en remontant depuis le golfe, un aspect +imposant, mais triste et sauvage. Sa grande largeur à son embouchure, +quatre-vingt-dix milles, ses nombreux écueils, ses coups de vent en +certaines saisons de l'année, ses brouillards, en ont fait un lieu +redoutable pour les navigateurs, qui contribue encore à augmenter cette +tristesse. Les côtes escarpées qui les bordent pendant plus de cent +lieues, les montagnes couvertes de sapins noirs qui resserrent au nord +et au sud la vallée qu'il descend et dont il occupe, par endroits, toute +la largeur; les îles, aussi nombreuses que variées par leur forme et +dangereuses à la navigation, se multiplient à mesure qu'on avance; enfin +tous les débris épars des obstacles que le grand tributaire de l'Océan +a rompus et renversés, pour se frayer un passage à la mer, saisissent +l'imagination du voyageur qui le remonte pour la première fois. Mais, à +Québec, la scène change. Autant la nature est âpre et sauvage sur le +bas du fleuve, autant elle est variée et pittoresque, sans cesser +de conserver un caractère de grandeur, surtout depuis qu'elle a été +embellie par la main de la civilisation.» + +Et Cartier l'a dit dans sa Relation. + +Autour de Stadacone «est aussi bonne terre qu'il soit possible de voir +et bien fructiferente, pleine de fort beaux fruits de la nature et sorte +de France.» + +Une fois ses navires arrivés dans le havre de Sainte-Croix, le capitaine +s'en était allé, sur l'_Émerillon_, poursuivre son exploration du fleuve +Saint-Laurent. Mais il avait laissé des ordres précis pour qu'on +enfermât la Grande et la _Petite-Hermine_ dans une estacade. + +Les mariniers se mirent activement à l'ouvrage. Le bois était proche, +contenant des arbres superbes. On les coupa; on en fit des pieux qui +furent plantés dans le lit de la rivière et formèrent bientôt une +palissade autour de leur navire. Cette palissade, garnie de canons, +les plaçait à l'abri d'une surprise ou d'un coup de main. D'un côté, la +forteresse était encore protégée par la rivière. De l'autre, on établit +un pont-levis. + +C'est à la construction de ce pont-levis que travaillaient les +mariniers, quand Jean Morbihan, suspectant la conduite de Philippe, le +fit espionner par le gourmette Lucas. + +Déjà les sauvages ne manifestaient plus autant de bienveillance. Ni +Domagaia, ni Taignoagny n'avait voulu accompagner Cartier dans son +voyage en amont du fleuve. Ils avaient même, avec Donnacona, tâché de +s'y opposer. Leurs démarches étaient équivoques. On pouvait craindre une +déclaration d'hostilités. + +Lucas se conforma ponctuellement aux instructions de Jean Morbihan. +Voyant Philippe s'écarter lorsqu'on fut entré dans la forêt, il le +suivit secrètement, en se faufilant, comme un chat, à travers les +halliers. + +Philippe s'arrêta bientôt dans une éclaircie, non loin de Stadacone. +Taignoagny l'y avait précédé. Ils causèrent quelque temps, d'un ton +si bas, que leurs paroles n'arrivèrent pas aux oreilles de Lucas. Il +entendit seulement ces mots prononcés par Taignoagny, au moment où ils +se quittèrent. + +--Demain matin, avant le jour, à la grande chute. Donnacona et les +autres chefs y seront avec moi. Ne manque pas de venir, mon frère. + +--Je ne manquerai pas, répondit Philippe. La chute est à deux heures +d'ici? + +--Oui, à deux heures du temps des Faces-Pâles, repartit le sauvage. + +Et ils se quittèrent. + +Le gourmette rapporta fidèlement ce lambeau de conversation à Jean +Morbihan. + +Au milieu de la nuit suivante, celui-ci, couché sur la poupe de la +_Grande-Hermine_, examinait, avec vigilance, ce qui se passait à bord +de l'autre navire, amarré tout auprès. Soudain un capot d'échelle fut +soulevé, une ombre glissa sur le pont de la _Petite-Hermine_, franchit +l'enceinte de pieux, qui n'était pas encore achevée, et disparut dans la +campagne. + +--Min Gieu, voilà ce que c'est que d'avoir ouvert la cage à ces +hérétiques-là, marmotta Jean Morbihan; si on avait continué de les tenir +sous cadenas et verrous, ils n'ourdiraient pas de méchantes trames... +Mais maître Jacques est comme ça. Il a voulu les mettre en liberté... +Plutôt mettre en liberté des tigres, des lions et des serpents! Ah! si ç'avait été moi!... + +Tout en agitant ces pensées dans son esprit, le brave timonier s'était +jeté sur la piste de l'ombre. + +Il faisait chaud, lourd. La nuit était très-noire. Un orage flottait +dans l'air. + +Jean longea le fleuve, en aval. Les réverbérations de l'eau l'aidaient +à se diriger, sur les battures, bordées, comme d'une muraille par une +lisière de grands arbres. + +Le sentier était dangereux souvent, difficile toujours. Mais Morbihan le +connaissait. Peu de jours auparavant, il l'avait parcouru avec Jacques +Cartier allant visiter la chute, appelée d'abord la Vache, à cause de +ses mugissements sans doute, et plus tard Montmorency. + +Le fracas de cette chute se fit bientôt entendre. + +Après une heure et demie de marche, Jean distingua les cimes pelées des +roches qui encaissent le torrent. + +La chaleur augmentait, malgré l'approche du jour. L'atmosphère devenait +de plus en plus pesante. Quelques éclairs zébraient de feu la voûte +céleste. Le tonnerre grondait par intervalles. Mais le vacarme de la +cascade en dominait les éclats. + +Jean Morbihan n'avait guère quitté de vue la silhouette de Philippe. +Il s'en rapprocha avec prudence, en grimpant, à travers bois, vers le +sommet du cap. + +Comme l'aube blanchissait parmi un enchevêtrement de nuages violacés, +ils arrivèrent tous deux au faîte. Philippe marchait ferme et droit, +Jean se coulait, courbé en deux, autour des broussailles. + +Le premier fit halte sur un plateau chenu, duquel l'oeil plongeait avec +effroi dans les profondeurs encore à demi voilées de la cataracte. Le +second aussi fit halte, sous un buisson, à quelques pas. + +L'orage, amoncelé depuis la veille, fulminait ses dernières menaces. Il +allait faire explosion. De larges gouttes de pluie tombaient. + +Cinq sauvages débouchèrent alors d'un fourré voisin. Jean reconnut dans +ce groupe Domagaia, Taignoagny et Donnacona. Les deux autres lui étaient +étrangers. + +Ils s'avancèrent vers Philippe, lui baisèrent les bras et un entretien +animé s'engagea entre eux et le transporté[41], Taignoagny et Domagaia +servant d'interprètes. Pour Morbihan, le meuglement de la chute couvrait +en partie le son des voix. Mais, par les gestes, il en comprenait à peu +près le sens. + +[Note 41: Je n'ignore pas que les mots de transporté et déporté sont, +en cette acception, d'introduction récente dans notre langue et dans nos +lois. Mais j'ai cru devoir les employer, parce que, mieux que _banni_ ou +_exilé_, ils me semblent rendre l'idée que l'on y attachait alors.] + +Philippe engageait les sauvages à faire une attaque nocturne sur les +navires. Il leur promettait son concours et celui de ses co-déportés. En +récompense les indigènes pilleraient les approvisionnements et les armes +qui se trouveraient à bord. On tuerait Cartier à son retour, et ils +seraient débarrassés d'un ennemi aussi perfide que dangereux. + +La conjuration dura longtemps, malgré la tempête et la pluie. Le jour +était venu sombre, lugubre. De ses lueurs blafardes il teignait les +horreurs du gouffre épouvantable creusé par la chute d'eau qui fond, +en hurlant comme une légion démoniaque, du haut d'un rocher +perpendiculaire, mesurant deux cent quarante pieds d'élévation [42]. + +[Note 42: La chute Montmorency a cent pieds de plus que celle du +Niagara. J'en ai donné une description détaillée dans la _Huronne_.] + +Morbihan était gêné par la posture qu'il avait prise. Il fit un +mouvement. Il se trahit. + +Les cinq sauvages poussèrent un cri affreux et s'enfuirent. + +Sur le plateau, il ne resta plus que le transporté et le timonier. + +Philippe, tout aussitôt, avait découvert Jean. Les deux hommes couvaient +l'un contre l'autre une haine instinctive profonde. Ils devinèrent qu'à +cet instant leur vie était en jeu. + +Sans articuler un mot, ils s'étreignirent. Jean avait à sa ceinture son +couteau de marinier; mais il ne songea pas à en faire usage. Philippe +n'était pas armé. + +Là, sur cet étroit plateau, que quelques pieds séparaient de l'abîme, +commença une lutte sourde, acharnée, féroce. Les deux antagonistes +bientôt furent en nage. Ils soufflaient comme des soufflets de forge. +Leurs membres craquaient; leur bouche écumait et leurs yeux étaient +injectés de sang. + +Jean tâchait d'étouffer son ennemi pour s'en rendre maître. L'autre +cherchait à le rouler vers le précipice pour l'y lancer. + +--Terr i ben! fit tout à coup Morbihan en suspendant une seconde ses +efforts; c'est le frère à... + +Le reste de la phrase se confondit dans les rugissements de la +tourmente. + +Une surprise, puis une inattention au combat perdirent le pauvre vieux +timonier. + +Déjà il maintenait Philippe couché, haletant sous lui. De son genou, il +lui écrasait la poitrine; avec son poing fermé, comme avec un marteau, +il lui meurtrissait le visage, lorsque, par la chemise en lambeaux du +jeune homme, il aperçut le tatouage que celui-ci portait sous le sein +gauche. + +Cette vue avait produit sur Jean une vive impression. Il avait lâché +tout à la fois l'exclamation que nous venons de rapporter et son +adversaire. Philippe aussitôt profita du répit pour reconquérir ses +avantages. + +Dans un mouvement rapide, il rassembla toutes ses forces, se dégagea, +reprit le dessus, et poussa le corps du malheureux Morbihan dans +l'abîme, à l'instant même où il s'écriait: + +--Terr i ben! C'est le frère à... + +Les voix de la foudre et de la cataracte faisaient, en ce moment, un +effroyable duo. + + + + + CHAPITRE XV. + + HOCHELAGA. + + +--Par ma Catherine, ce Taignoagny est, au demeurant, un pauvre hère. +Depuis que je le connais, j'ai appris à le surveiller. Il nous a joué +cent tours pendables. Cependant je ne le croyais ni aussi fourbe, ni +aussi bestial. Refuser de nous accompagner à Hochelaga et s'imaginer +que nous allions nous laisser imposer par ses mensonges ou ceux de +Donnacona, son compère en artifices. + +--Assurément, c'est un sot, mais un sot dont on se doit défier à +l'avenir, croyez-moi, capitaine Cartier, dit Jean Poullet. + +--Oh! intervint Marc Jalobert, en haussant les épaules; on ne fait pas +à des niais de cette sorte l'honneur de se défier d'eux. Si l'on n'en +a pas besoin, on s'en débarrasse. S'ils sont de quelque utilité, on les +tient sous le séquestre. + +--Vous êtes trop rigoureux, mon frère, trop rigoureux, répondit Cartier. +Les sauvages sont hommes comme nous. Le bon Dieu ne nous a pas donné le +droit de les maltraiter. Il faut les instruire en notre sainte foi, les +prendre par la douceur... + +--Oui pour qu'ils nous égorgent traîtreusement! grommela Marc Jalobert. + +--Quoi! s'écria le fier Claude de Pontbriand, vous auriez maître Jacques, +quelque compassion pour ces vilains-là. Il ferait beau voir! Ne sont-ils +pas serfs, esclaves par la naissance? Ne sommes-nous pas leurs seigneurs +et maîtres par la naissance aussi? La cour de Rome l'a déclaré [43] et +la cour de Rome est infaillible. + +[Note 43: Voir ma _Notice_ sur Sagard.] + +Elle ne saurait se tromper. + +--Je ne me permettrai pas de discuter l'opinion du Sacré Collège, +répliqua gravement Cartier; mais ma conscience me dit que ces gens que +nous appelons sauvages sont nos semblables, que nous devons des égards +à leur ignorance, et nous montrer charitables pour eux, afin de les +attacher peu à peu à la vraie religion.. + +--Des idolâtres, des truands, des gibiers de potence ou de bûcher, fit +Jean Poullet d'un ton dédaigneux. + +--Et, ajouta Charles de la Pommeraye, des scélérats qui ne demanderaient +pas mieux que de nous assassiner pour piller nos navires! + +--Voyez-vous cet animal de Taignoagny qui cuide nous effrayer avec ses +diables de paille! reprit Marc Jalobert. + +--Bah! dit gaiement Cartier, ils m'ont fait rire. Nous avions besoin +d'une mascarade pour nous réjouir. Mais, penser qu'avec ces mannequins +cornus, accoutrés de peaux de chien, noires et blanches, puis plantés +dans des barques, poussés contre nos navires, penser qu'avec ces +piteuses diableries ils nous feraient peur! C'est par trop fort! +Décidément, Taignoagny, l'instigateur probable de ce carnaval, est un +asinet. Il nous a pris pour qui nous ne sommes pas. Au reste, vous +avez vu comme je me suis moqué de lui et de son dieu Cudragny! Ces +gens voulaient tout simplement nous retenir chez eux et accaparer +le privilège de commercer avec nous. Ils sont jaloux de ce que +nous poussons plus loin nos explorations. Ils craignent que nous ne +contractions avec d'autres peuples une alliance plus intime qu'avec eux. +C'est là tout. Mais je ne suppose pas qu'ils soient animés contre nous +de méchantes intentions. Ils resteront en paix avec nos mariniers +durant notre absence. D'ailleurs, les vaisseaux sont bien armés, bien +commandés, et le vieux Jean Morbihan, que j'ai laissé malgré moi à bord +de la _Grande-Hermine_, n'est pas homme à tomber dans les pièges que +lui tendrait un Taignoagny ou un Donnacona! Ayons donc confiance en +l'avenir, mes amis, et soyez persuadés que le Tout-Puissant, qui nous +a si manifestement couverts de sa protection jusqu'à ce jour, ne nous +abandonnera pas alors que nous travaillons pour sa gloire! + +--C'est fort bien dit, maître Jacques, fit Jean Poullet. Mais +arriverons-nous à les convertir? Sous le nom de Cudragny, ces païens +adorent le diable, c'est sûr. Ils tuent leurs prisonniers, leur enlèvent +la peau du crâne et s'en font d'odieux trophées. + +--Puis, appuya Claude de Pontbriand, ils vivent comme les mahométans +avec plusieurs femmes; voire leurs filles sont si débauchées qu'elles +s'abandonnent à tout chacun avant d'être mariées. + +--Ah! plaignons-nous de ça! dit lestement le galant Charles de la +Pommeraye. + +--Messieurs, je vous engage à plus de décence dans vos comportements +avec elles, repartit Cartier d'un ton sévère. Nous ne sommes pas venus +ici pour semer la corruption, mais pour y répandre la vertu. + +Les jeunes seigneurs échangèrent entre eux un sourire quelque peu +ironique. + +--Si ce n'était que cela, dit timidement Étienne Noël; mais, mon oncle, +ces barbares ont un défaut bien honteux qui doit leur être inspiré par +l'enfer: avez-vous remarqué qu'ils portent au cou une petite peau de +bête, en lieu de sac, avec un cornet de pierre ou de bois, puis à toute +heure tirent du sac une certaine herbe, en font poudre et la mettent en +l'un des bouts dudit cornet; ensuite posent un charbon dessus et sucent +par l'autre bout, tant qu'ils s'emplissent le corps de fumée, tellement +qu'elle leur sort par la bouche et les nasilles, comme par un tuyau de +cheminée [44]? + +--Pouah! exclama avec dégoût Pontbriand. J'ai voulu éprouver cette +poudre. Il semblait que c'était du poivre tant elle était chaude. + +--C'est quelque détestable invention qu'ils tiennent de leur Cudragny, +dit Cartier [45]. + +[Note 44: Relation de Jacques Cartier.] + +[Note 45: Qu'en pensent nos millions de fumeurs civilisés?] + +--Sans compter, ajouta Guillaume Le Breton, qu'ils pratiquent le vice +contre nature! + +--Pas possible! + +--J'en suis certain. + +Cette réponse souleva un cri général de réprobation. + +--Allons, allons, reprit le capitaine Cartier, doucement; ne nous +montrons pas trop rigoristes pour ces pauvres ignorants. Nous ne sommes +pas déjà si sages, tous tant que nous voici. Quel est celui de nous qui +jamais n'outragea le Seigneur? Ayons de l'indulgence pour le prochain. +Que notre conduite lui soit un exemple. Dieu a bien fait tout ce qu'il +a fait. Nous le prierons de nous prêter sa lumière pour éclairer ces +aveugles, et peut-être feront-ils, un jour, l'honneur de sa Sainte +Église! Admirez, d'ailleurs, la beauté du pays, sa fécondité, +l'excellence des aliments qu'il produit. N'est-ce point réjouissant? +Voyez ces arbres magnifiques qui bordent les rives du fleuve; ces champs +de blé sauvage qui se déploient à perte de vue; ces cerfs, daims, ours, +lièvres, lapins [46], écureuils, qui apparaissent à chaque instant sur +la plage; et cette multitude d'oiseaux: grues, cygnes, outardes, oies, +canards, pigeons, perdrix, pluviers, dont les bois et les airs sont +remplis; et cette infinie variété de poissons, comme baleines, chevaux +et loups marins, saumons, truites, maquereaux, mulets, bars, brochets, +esturgeons, carpes, brèmes, éperlans aussi bons qu'en rivière de Seine, +qui fourmillent dans les eaux; contemplez tous ces trésors naturels +et dites-moi si cette terre n'est pas une terre de Promission? Qu'en +penserez-vous, mes chers amis, si nous trouvons, comme on me l'a assuré, +à Hochelaga, capitale de ce vaste empire, des mines d'argent, d'or et de +pierres précieuses? + +[Note 46: Castors, et non lapins, comme l'a dit un éditeur. La petite +rivière de la Bièvre, à Paris, signifie la rivière des castors. Ces +animaux existaient dans l'ancienne Gaule. On en trouve même encore +quelques-uns à l'embouchure du Rhône.] + +En prononçant ces paroles, le brave marin s'était animé, contre son +habitude. Son mâle visage rayonnait de tous les feux du génie. + +Il disait vrai, toutefois. + +Elles étaient réellement d'une fertilité luxuriante les contrées qu'ils +côtoyaient depuis leur départ de Sainte-Croix, qu'ils avaient quittée +le 19 septembre (malgré les représentations intéressées des aborigènes), +pour pousser aussi loin que possible leur reconnaissance. + +Le galion l'_Émerillon_ et deux barques avaient été affectés à ce voyage. +Cinquante mariniers et tous les gentilshommes composaient l'équipage, +bien pourvu d'armes et de munitions. Le reste des aventuriers avait été +laissé sur les deux autres navires. + +Caressée par les ailes des plus riantes espérances, la gaieté régnait +à bord de l'_Émerillon_. A la splendeur du paysage qui se déroulait +lentement sous les yeux, se joignait l'incomparable pureté, du ciel, +encadrant un panorama toujours curieux, toujours nouveau. Ils savent +combien il est agréablement diversifié ce panorama, ceux qui ont promené +leurs rêveries sur le Saint-Laurent entre Québec et Montréal. + +Mais, pour en saisir tout le pittoresque, toutes les féeries, c'est +aux premiers jours de l'automne qu'il faut visiter cette galerie +enchanteresse. L'opulente palette de Rubens n'aurait suffi à reproduire +l'éclat et la variété de ses rideaux de verdure et de ses tableaux +agrestes. Il y a là une profusion de couleurs inouïe. Les émeraudes +les topazes, les rubis, les turquoises, les améthystes, les perles, +les diamants de toute eau, de toute nuance semblent avoir été jetés, à +pleines mains, sous une pluie d'or et d'argent, à la tête des végétaux +grands et petits, monarques et sujets, pour leur en faire une somptueuse +parure. Et, pourtant, à ce prodigieux ensemble de couleurs multiples +éblouissantes, le plus léger frémissement de la brise prête même une +harmonie une douce fusion de teintes, qui n'est pas un des moindres +charmes de ce spectacle ravissant. Quand le soleil mordore toutes ces +richesses, on dirait d'un merveilleux cachemire de l'Inde pavoisant les +deux rives du fleuve. Vous vous imagineriez que, secouant les arbres +auxquels flottent ses longs plis moirés, il en tomberait une poussière +de pierreries. + +Cartier et ses compagnons ne se lassaient point de regarder des scènes +si belles, si séduisantes. Mais ce qui captivait surtout leur attention, +c'était la vigne, très-abondante, et pliant sous le poids des raisins, +qui festonnait les bords du Saint-Laurent. On allait sans se presser, +à petites journées, s'arrêtant à peine pour prendre langue, faire +des échanges avec les indigènes. En un détroit, nommé Ochelay [47], à +quelque, vingt-cinq lieues de Sainte-Croix, un «grand seigneur du pays» +vint à bord. Il présenta au capitaine deux de ses enfants, comme gage +d'amitié. Cartier accepta l'un, fillette de sept à huit ans, dans +l'intention de la faire instruire, et refusa l'autre, un garçon «parce +qu'il estoit trop petit.» + +Après avoir «festoyé ledit seigneur et sa bande,» l'on remit à la voile +et bientôt, le 28, l'_Émerillon_ arriva dans un grand lac, large d'environ +cinq ou six lieues et de douze de long [48]. + +[Note 47: M. Charton, dans ses _Voyageurs anciens et modernes_, et M. +d'Avezac, dans son _Introduction_ au Deuxième Voyage de Cartier +(édition Tross), annoncent, d'après, disent-ils, une note de la Société +historique de Québec, que cet endroit est le Richelieu. Je crois qu'il +y a erreur, à moins que le nom de Richelieu n'ait été transféré d'une +autre rivière à celle qui tombe dans le Saint-Laurent, au-dessus du lac +Saint-Pierre. Pour moi, j'incline à penser que ce détroit, dont parle +Cartier, est la pointe de Batiscan.] + +[Note 48: Le lac Saint-Pierre. Cartier en a donné les dimensions +réelles.] + +Cartier jeta l'ancre et chercha un passage avec ses barques. Il trouva +des sauvages qui chassaient dans les Iles. La vue des Européens, loin de +les effaroucher, les attira. Ils se montrèrent bienveillants, donnèrent +au capitaine des rats, «gros comme lapins, et bons à merveille;» et +celui-ci leur offrit des couteaux et patenôtres, en récompense. + +Partout, cela est digne de remarque, les étrangers furent reçus +cordialement. Grave sujet de réflexion pour l'observateur! Si, bientôt, +on ne les eût odieusement persécutés, les aborigènes de l'Amérique +seraient-ils devenus aussi cruels qu'ils le sont aujourd'hui? Ne +m'objectez pas l'atrocité de leurs guerres, la barbarie avec laquelle +ils traitaient les prisonniers, dès cette époque. Nous-mêmes, alors, +n'étions guère plus humains. Sans parler de l'inquisition, le système +de torture usité dans l'ancien monde envers les accusés l'emportait de +beaucoup en raffinement sur celui des sauvages. Le scalpage des captifs +même ne leur était pas propre. Trop aisément l'on peut prouver que nos +ancêtres l'ont pratiqué. + +Cartier, cependant, fit presque toujours preuve de modération et de +justice dans ses rapports avec les naturels. Aussi eut-il peu à se +plaindre d'eux. Ceux du lac où il avait mouillé lui indiquèrent le +chemin d'Hochelaga, en lui disant qu'il «y avait encore trois journées +à y aller.» + +Comme les eaux étaient peu profondes et «qu'il n'estoit possible pour +lors passer ledict gallyon,» on arma les barques et Cartier poursuivit +sa route avec Claude de Pontbriand, Charles de la Pommeraye, Jean +Guyon, Jean Poullet, Marc Jalobert, Étienne Noël, Guillaume Le Breton et +vingt-huit mariniers. + +Ils naviguèrent de «temps à gré.» Mais leur navigation fut longue, car +nos aventuriers n'atteignirent le territoire d'Hochelaga que le +samedi soir 2 octobre, treize jours après avoir quitté le havre de +Sainte-Croix. La traversée n'est que de soixante lieues seulement. On la +fait aujourd'hui en douze heures. Que les temps sont changés! + +Une foule considérable de sauvages, dans leur costume de grande +cérémonie, attendait sur le rivage. + +«Ils nous feirent, dit Jacques Cartier, aussy bon accueil que jamais +père feist à enfant, menant joye merveilleuse.» + +Hommes, femmes, enfants, tous dansaient et chantaient à l'envi. Le +premier, Étienne Noël sauta à terre, pour se justifier des reproches +que son oncle lui adressait parfois à cause de sa mélancolie habituelle. +Mais c'est que le pauvre garçon trouvait le voyage long, terriblement +long, et que sa pensée vagabonde bien souvent le ramenait à Saint-Malo, +près de la fière et fantasque Constance. Et alors les rêves, les +espérances, les craintes, les soupirs! + +--Bien, lui dit en souriant le capitaine; prenons possession de cette +terre au nom du roi notre maître. + +Et il s'élança après Étienne Noël, avec les gentilshommes qui faisaient +partie de l'expédition. + +Le temps était beau à souhait. Les naturels, croyant nos navigateurs +descendus, du ciel, se pressaient autour d'eux, apportant leurs enfants +«à brassée,» pour les faire toucher, dans l'idée de les préserver de +toute maladie ou de les rendre invulnérables. + +Ils offrirent à Cartier du pain de gros oeil (maïs) et du poisson. Il +les paya en brimborions et revint coucher dans ses barques, renvoyant au +lendemain dimanche son excursion au village d'Hochelaga, éloigné de +deux lieues environ. Mais les sauvages passèrent la nuit à danser et à +s'ébaudir autour des grands feux qu'ils avaient allumés sur la plage. + +Le jour suivant maître Jacques «s'accoutra et fit mettre ses gens en +ordre pour aller voir la ville de ce peuple.» Cette visite était depuis +longtemps l'objet de ses ardents désirs. On lui avait fait d'Hochelaga +une description pompeuse. Son attente subit sans doute d'étranges +déceptions. Mais il n'eut pas moins lieu de se féliciter d'avoir +entrepris cette course périlleuse. + +Au point où il débarqua [49], la campagne, naturellement riche, était +cultivée avec soin. + +[Note 49: Le courant Sainte-Marie.] + +Devant les yeux se dressait superbement un mamelon, bien boisé, sous les +pieds ondulaient des plaines fertiles se prolongeant à droite jusqu'aux +confins de l'horizon, tandis qu'à gauche le Saint-Laurent roulait +majestueusement ses ondes puissantes, au-delà desquelles, en un vague +lointain, des rochers sourcilleux noyaient leur front dans l'azur +céleste. L'air retentissait du gazouillement des oiseaux, et la brise +chantait gaiement dans les arbres. + +Peintures charmantes d'une inexprimable poésie, qui s'animait, +s'incarnait de couleurs de plus en plus riantes à mesure que l'on +avançait, par un bon chemin «aussi battu qu'il soit possible.» + +Trois sauvages servaient de guides. + +Tout de suite, et d'un commun accord, on nomma Mont-Royal la colline qui +dressait en avant sa croupe arrondie, sur laquelle s'étage maintenant, +en amphithéâtre, la belle cité de Montréal. + +Lorsque Cartier y mit le pied, le 3 octobre 1535, ce n'était +qu'Hochelaga, une pauvre bourgade, tout de bois et d'écorce, mais déjà +célèbre parmi les riverains du Saint-Laurent. + +L'illustre navigateur nous en a laissé une description fort détaillée. + +La ville était de forme ronde, fortifiée de trois rangées du palissades. +Elle n'avait qu'une porte, fermant à barres. La triple enceinte, bâtie +en façon de pyramide, était haute de deux lances environ. Au-dessus +circulait une sorte de galerie, approvisionnée de roches et de cailloux, +et à laquelle on parvenait au moyen d'échelles. + +A l'intérieur, les maisons, au nombre d'une cinquantaine, étaient +disposées en ellipse. Elles mesuraient cinquante pas de long, sur douze +ou quinze de large. Des pieux formaient les murailles, des écorces de +bouleau le toit. Leur figure était celle d'un tunnel. Plusieurs familles +vivaient dans chaque cabane. Elles y avaient leur chambre, séparée des +autres par une simple cloison en peau ou en branchages. Point de porte à +ces chambres, ne renfermant qu'un lit de pelleteries et des instruments +de pêche, chasse et labour. Toutes donnaient sur un corridor +intermédiaire, aboutissant, au milieu de la hutte, à un foyer commun. +Des claies, étendues sous le plafond, tenaient lieu de grenier. Pour +conserver les vivres, il y avait de grands vaisseaux semblables à des +tonnes. + +Cartier fit son entrée, a travers les flots pressés de toute la +population. On le conduisit sur la place. Elle était carrée et occupait +le centre du village. + +Après les saluts d'usage parmi ces nations, les sauvages s'accroupirent +auprès des Français, et plusieurs femmes étalèrent les nattes par terre +pour les faire asseoir ù leur tour. «Le roi ou Agouhanna parut, un +instant après, porté par une dizaine d'hommes, qui déployèrent une peau +de cerf et le placèrent dessus. Il était âgé de cinquante ans environ et +perclus de tous les membres. Rien ne le distinguait de ses sujets, si +ce n'est qu'il avait sur la tête «une manière de lisière rouge pour sa +couronne, faite en poil de hérisson.» + +Après avoir salué Cartier et sa suite, il leur fît, dit M. Garneau +[50], comprendre par ses signes que leur arrivée lui causait beaucoup de +plaisir; et, comme il était souffrant, il montra ses bras et ses jambes +à Cartier, en le priant de les toucher. Celui-ci les frotta avec ses +mains. Ce que voyant, l'Agouhanna prit le bandeau qu'il avait sur la +tête et le lui présenta, pendant que les aveugles, borgnes, boiteux, +impotents, se serraient contre le capitaine français dans l'espoir de +se soulager par son contact: «Tellement qu'il semblait que Dieu feust la +descendu pour les guérir.» + +[Note 50: _Histoire du Canada_.] + +Dans sa profonde piété, Jacques Cartier s'agenouilla avec tous les +siens, fit le signe de la croix sur les malades, récita l'Evangile selon +saint Jean, et pria le Seigneur d'accorder à ces pauvres gens la grâce +de recevoir un jour le baptême. Ensuite, prenant un livre d'Heures, il +lut tout haut la Passion de Jésus-Christ. + +Les naturels observaient un silence religieux. Ils parurent comprendre +l'imposante grandeur de cette scène. + +Les oraisons terminées, on leur distribua dus hachots, des couteaux, des +patenôtres et «autres menues besognes,» puis ou jeta aux petits enfants +des bagues, des _agnus Dei_ d'étain. Enfin, pour couronner la cérémonie, +le capitaine «ordonna sonner les trompettes et autres instruments de +musique.» + +Déjà électrisés par tant de prodiges, ces sauvages n'y tinrent plus. +Et, dans leur enthousiasme, ils baisèrent jusqu'à la trace des pas des +étrangers. Ils auraient bien voulu les faire manger. Pour cela, ils +avaient apprêté du poisson, des potages, des fèves; mais, après y avoir +tâté, les Français, ne trouvant pas les mets de leur goût, déclinèrent +poliment l'invitation. + +Parmi les femmes, plusieurs étaient, sinon jolies, du moins accortes et +provoquantes. Aussi quelques-uns de nos gentilshommes n'auraient-ils pas +été fâchés de resserrer les liens de la connaissance; malheureusement +pour leurs velléités amoureuses, le capitaine était infatigable. Tout +entier a ses desseins, il ne souffrait de délassement ni pour lui, ni +pour ses compagnons. + +Le Mont-Royal devait dominer une vaste étendue de territoire. Cartier +se fit mener incontinent à la cime. De cette hauteur, en effet, l'oeil +embrasse un horizon immense de tous les côtés, excepté au nord-ouest où +il est borné par des montagnes bleuâtres. + +Vers le centre de ce tableau, que sillonne le Saint-Laurent, s'élancent +quelques pics isolés. De la main, les sauvages enseignèrent à Cartier +le point où naissait le fleuve et les endroits où la navigation en était +interrompue par des cascades. Partout le pays lui parut propre à la +culture. Dans la direction du nord-ouest ils lui indiquèrent la rivière +des Outaouais. Au sud, ajoutèrent-ils, il y a une contrée abondante en +fruits exquis et où la neige et la glace sont inconnues. Sans qu'on +leur demandât, ils prirent la chaîne du sifflet du capitaine «qui était +d'argent et un manche de poignard, lequel était de laiton jaune comme or +et montrèrent que cela venait d'amont ledit fleuve.» On leur présenta +du cuivre rouge; leur geste désigna le Saguenay comme son lieu de +provenance. + +Satisfait de ces informations, Jacques Cartier refusa de céder aux +instances des sauvages, qui le suppliaient de demeurer quelques jours +parmi eux. Plus d'un gentilhomme n'en eût pas été marri. Mais le +capitaine enjoignit à son monde de regagner aussitôt les barques. + +Les indigènes suivirent leurs nouveaux amis, les chargeant sur eux comme +sur chevaux, quand ils les voyaient fatigués. + +On rentra à bord, dans l'après-midi. Le jour baissait rapidement, +faisant place aux premières ombres du crépuscule. Néanmoins, Cartier +donna l'ordre du départ. + +--Tant mieux! s'écria Étienne Noël en larguant l'amarre de l'une des +barques. + +--Pourquoi tant mieux? répondit aigrement Jean Poullet derrière lui. +N'eut-il pas été préférable de passer la nuit à nous ébattre avec ces +gentes sauvagesses? + +Étienne haussa les épaules d'un air dédaigneux. + +--Palsambleu! mon jouvenceau, elles sont bien aussi affriolantes que +certaine inconstante Constance que je sais, repartit Poullet. + +Les amours d'Étienne étaient connues. Cette grossière saillie souleva +une explosion d'hilarité autour de lui. Le jeune homme n'aimait pas +mons Poullet dont l'outrecuidance était d'ailleurs insupportable à tous. +Pâle, frémissant de colère, Étienne le souffleta brusquement. + +Occupé dans l'autre barque, Jacques Cartier n'avait rien remarqué. + + + + + CHAPITRE XVI. + + FRAGMENTS DE MÉMOIRES. + + +«Tremblant encore la fièvre,» Étienne Noël descendit péniblement de +son branle. Il avait les joues creuses, le teint livide. Ses genoux +le soutenaient A peine. Tout, dans sa physionomie, portait les marques +profondes d'une longue et cruelle maladie. + +On était à la fin de mars. Malgré le tuyau de poêle qui passait, +bien chauffé, à travers les cloisons, le froid se faisait sentir. Il +sévissait âprement au dehors, étoilant au dedans l'unique petit carreau +qui éclairait la cabine. + +Des gémissements douloureux se faisaient entendre. + +Étienne Noël ouvrit, avec une clef, un coffret placé sous sa couche. Il +en tira quelques feuilles de parchemin, réunies soigneusement en liasse +par des rubans roses et verts. Puis, il dénoua les rubans et étala les +feuillets sur la table. + +Au recto du premier, servant d'enveloppe, on lisait: + + CE MÉMOIRE EST DÉDIÉ A TRÈS-BELLE, TRÈS-DOUCE, + TRÈS-EXCELLENTE ET MOULT AIMÉE + DAMOISELLE ET COUSINE + CONSTANCE. + +Cette dédicace était écrite en magnifiques lettres gothiques, +fleurdelisées d'or. + +Étienne s'assit, tourna quelques feuilles du manuscrit, les parcourut +d'un air mélancolique, et, sur une page blanche, il traça les lignes +suivantes: + + «A bord de la _Petite-Hermine_, ce vingt-troisième + jour de mars mil cinq cent trente-six,» + +«Combien je m'applaudis, affectionnée cousine, de cette résolution qui +me fut inspirée par mon Ange gardien, de vous narrer nos faits et gestes +en cette terre lointaine. Par là vous connaîtrez le fond de mon coeur, +le verrez à nu, et saurez que le pauvre Étienne vous aime, ainsi que +le méritez. Peut-être n'aurai-je jamais la félicité de vous remettre +moi-même cet écrit, car j'ai été grièvement blessé, comme bientôt vous +le dirai, et suis encore, à présent, atteint de maladie maligne; mais +si le bon Dieu me refuse la grâce ineffable de revoir ma mie Constance, +elle saura toutes les pensées et tous les actes de celui qui ne désire +rien tant au monde que de devenir son heureux époux. _Amen!_ + +«Je vous mandais, en ma dernière missive, que mon oncle Cartier n'avait +pas voulu, cette année, monter plus haut que Hochelaga. La saison était +avancée, et le courant du fleuve si impétueux au point où nous avions +amarré nos barques, qu'il eût été impossible de le refouler. + +«Nonobstant sa décision d'aller plus loin, le capitaine-général dut +ajourner l'accomplissement de ce projet à un moment plus favorable. +C'est pourquoi il donna l'ordre de rallier incontinent le galion. Je +vous avouerai, cousine, que lors j'eus une querelle avec un de nos +passagers volontaires. Il m'insulta, sans raison; je le frappai, à grand +tort. Le Seigneur tout-puissant m'en punit; car nous étant depuis battus +en duel, à Stadacone, mon adversaire me bailla au travers du flanc un +grand coup d'épée, dont ne suis pas encore tout à fait rétabli. + +«Mais, fin de la digression! je reviens à notre voyage. Le lundi, 4 +octobre, nous rentrâmes, en bonne santé, à bord de l'_Émerillon_; et, +le 5, fîmes voile pour retourner à la province de Canada. Le 7, on fit +halte et on planta une croix, sur le bord d'une rivière [51], qui coule +du nord. Quatre jours après, le H, nous jetions l'ancre dans le port de +Sainte-Croix, où les gens se montrèrent tout joyeux de notre arrivée, +mais nous annoncèrent une lamentable nouvelle. + +[Note 51: L'embouchure du Saint-Maurice.] + +«Comme vous l'aurez apprise, sans nul doute, avant de lire ce récit, +je ne prends, chère cousine, aucune précaution oratoire pour vous la +répéter. Nos compagnons nous instruisirent donc de la disparition de +ce tant bon et tant brave Jean Morbihan. Il y avait dix jours qu'il +manquait à l'appel. On ne savait ce qui lui était advenu, non plus +qu'à un des prisonniers, nommé Philippe, homme adroit, expert en toutes +choses, de bel air, de grandes manières, courageux comme un lion, et +qu'on prétendait être le chef de ces Tondeurs qui faisaient tant de mal +dans Saint-Malo avant notre départ. J'ignore si le fait est vrai, mais +le bruit courait parmi les mariniers que ce bandit n'était pas autre +chose non plus que le fameux Georges de Maisonneuve, ce gentilhomme +prodigue et libertin dont vous avez si souvent ouï parler. Ma foi, par +moment, sous ses haillons, il avait bien la mine arrogante d'un haut +seigneur! Après tout, ce sont rumeurs sans portée. Tous les hommes, les +nôtres surtout, ont l'amour du merveilleux. Je suis sûr que le sire de +Maisonneuve rirait très-fort, avec ses amis, s'il apprenait jamais +cette histoire! Laissons-la pour ce qu'elle vaut et songeons plutôt au +malheureux Jean Morbihan. Ah! je l'ai pleuré de toutes les larmes +que vous verserez sur son sort, douce cousine. D'abord, on espéra le +retrouver. Le capitaine fit faire des recherches minutieuses. Chacun s'y +prêtait avec ardeur; car, qui ne le chérissait, ce brave père Jean! Mais +tout a été inutile. Il n'a point reparu. On n'a pas découvert une seule +trace de lui. Nous en sommes réduits à des conjectures. Peut-être a-t-il +été enlevé par les sauvages? Peut-être est-il tombé dans le fleuve où il +se sera noyé? + +«Quoi qu'il en soit, sa perte a si vivement affligé mon oncle Jacques, +qu'à travers toutes les afflictions dont il a plu à la Providence +de l'accabler, il ne passe pas de journée sans regretter son vieux +serviteur! Ah! votre pauvre père adoptif a été pitoyablement éprouvé, +ma plus aimée! Mais, comme Job, il a courbé la tête sans murmurer, sans +accuser la destinée. Notre capitaine est un homme d'une vertu antique. +Il ressemble à ces héros de Plutarque, dont j'ai traduit la vie +glorieuse. Lui, si doux, si compatissant aux maux des autres, il est +ferme, comme le rocher de Saint-Michel, pour ceux qui le touchent. Rien +ne paraît l'ébranler. Pourtant, ma cousine, vous savez comme moi que, si +son esprit est un foyer brûlant d'intelligence, son coeur est un trésor +de sensibilité. On ne peut s'empêcher de l'aimer et de l'admirer. Il +souffre intérieurement, je le vois trop. Son âme est en proie à des +angoisses affreuses; son corps a même pâti de privations grandes. Mais +maître Jacques demeure impassible. Sur son front règne toujours une +sérénité inaltérable. Deux fois seulement, j'ai cru surprendre en lui +quelques signes d'émotion. C'est d'abord en embrassant, avec son oeil +d'aigle, le pays que l'on aperçoit du haut de Mont-Royal, puis en +recevant avis de la disparition de l'infortuné Morbihan. + +«Pauvre bon père Jean, il avait déjà si activement poussé les travaux +qu'un véritable retranchement était élevé pour protéger nos navires dans +le havre de Sainte-Croix. Ce retranchement est en bois. Il se compose +de gros pieux, enfoncés dans le lit de la rivière, tout à l'entour +des vaisseaux. Sa forme est celle d'un ovale. La _Grande-Hermine_, +la _Petite-Hermine_ et l'_Émerillon_ sont enfermés dans cette enceinte, +crénelée, garnie de canons et de meurtrières. En avant le cours d'eau, +large d'un trait d'arbalète, sert de fossé. De l'autre, on a creusé une +espèce de douve, qu'on franchit par un pont-levis, pour se rendre à la +terre ferme. + +«Nous sommes donc, grâce à Jean, très-bien défendus contre les +hostilités des sauvages. C'est heureux, car leurs intentions deviennent +de moins en moins amicales. Mon oncle les soupçonne, avec raison, je +crains, de conspirer contre nous, à l'instigation de ce Taignoagny, que +nous avions, il vous en souvient, amené en France en revenant de notre +premier voyage au Canada. + +«Mais, apportons un peu de méthode dans cette narration, et consignons-y +quelques dates. + +«Le lendemain de notre arrivée à Sainte-Croix, Taignoagny et Domagaia +nous firent visite avec plusieurs autres Canadians. Ils se confondirent +en protestations d'amitié. M'est avis toutefois que c'était pour nous +mieux leurrer. Sur leur invitation, le jour suivant, 13 octobre, +notre capitaine leur rendit cette visite avec cinquante compagnons, à +Stadacone, distant d'une petite lieue du fort. Stadacone est un petit +village, non palissadé comme Hochelaga. Dans la maison de Donnacona, +nous furent montrées les peaux de cinq têtes d'hommes, étendues sur du +bois, comme peaux de tambour. Quelle horreur! Ces sauvages ne semblent +cependant pas très-cruels. Ils nous contèrent qu'ils avaient pris ces +hideux trophées à leurs ennemis, les Trudamans, peuples féroces avec +lesquels ils sont en guerre. + +«Les Canadians n'ont aucune créance de Dieu. Mais ils adorent le diable, +sous la désignation de Cudragny. Toutefois, ils se feraient volontiers +baptiser. Ils en ont prie le capitaine, qui leur a promis qu'à un autre +voyage il leur apporterait des prêtres et du chrême. Donnacona s'est +montré très-content de cette promesse. + +«Vous ne serez peut-être pas fâchée de savoir comment ils vivent, +ma cousine. Leur mode diffère totalement de la nôtre. Ils sont en +communauté de biens et admettent la pluralité des femmes, comme les +Musulmans. Ce qui est un crime épouvantable. Les filles se comportent +avec une liberté indécente; pour elles, c'est honneur d'avoir quantité +de galants [52]. + +[Note 52: «Ils ont, dit la Relation de Jacques Cartier, une aultre +coustume fort mauvaise de leurs filles, car depuis qu'elles sont d'aage +d'aller à l'homme, elles sont toutes mises en une maison, habandonnées +à tout le monde qui en veult jusques à ce qu'elles aient trouvé leur +party. Et tout ce avons veu par expérience, car nous avons veu les +maisons pleines des dictes filles, comme est une eschole de garsons en +France. Et davantage le hazard selon leur mode tient lesdictes maisons +où ils jouent tout ce qu'ilz ont, jusques à la de leur nature.»--_Note +de l'éditeur_.] + +«Les hommes sont joueurs effrénés. Ils chassent, pêchent, font la +guerre, mais ne travaillent point le sol. + +Cette rude besogne est réservée aux femmes. Elles labourent les champs +avec un petit bois de la grandeur d'une demi-épée, et qu'ils appellent +_osizy_. Leur blé est gros comme pois, jaune d'or quand il est mûr, +l'épi long de cinq à six pouces, la tige haute comme une lance. Ils +consomment ces épis grillés au feu, ou battent les grains avec des +pilons, les mettent en pâte, en font des tourteaux qu'ils cuisent +sur des pierres chaudes. En général, ils mangent les aliments crus ou +boucanés à la fumée de leurs feux. + + +«Les Canadians sont tout à fait malpropres, allant souvent nus l'été +ou se couvrant à peine. Je puis vous assurer, ma charmante cousine, que +leurs _agruestes_ (ou dames) n'ont rien de séduisant, quoi qu'en aient +maints gentilshommes de notre équipage, et quoiqu'elles se barbouillent +la face de peintures et s'ornent d'_esurgny_, sorte de coquille dont +ils font grand cas. Ces esurgny sont pour eux bijoux précieux et monnaie +courante. Ils se les procurent ainsi: quand un homme a mérité la mort, +ils le tuent, puis l'incisent, à grandes taillades, dans les parties +charnues du corps, ils le jettent au fond de l'eau, au lieu où gisent +lesdits esurgny. On l'y laisse dix ou douze heures. Ensuite, on le +retire. Et, dans les incisions, se trouvent les coquilles en question, +qu'ils taillent et façonnent à leur convenance [53]. On leur accorde +la propriété d'étancher le sang du nez. N'est-ce pas merveilleux, +ma cousine? Il est chose qui l'est plus encore. C'est ce qu'a conté +Donnacona à notre capitaine, de la terre de Saguenay, où sont les hommes +blancs comme en France et accoutrés de drap de laine et où il y a infini +or, rubis et autres richesses. Il dit encore, car il a beaucoup voyagé, +avoir vu un pays dont les habitants ne mangent point, sans pour cela +se mal porter; et même un pays de Picquemyans où les gens n'ont qu'une +jambe, ce qui ne les empêche pas démarcher! + +[Note 53: Ces esurgny sont des _ouampums_ ou coquilles, fort estimés +encore aujourd'hui de tous les Indiens de l'Amérique septentrionale.] + +«Je n'en finirais pas si je voulais vous refaire tous les beaux récits +que nous avons ouïs, tant à Stadacone qu'à Hochelaga. J'en réserve et +des meilleurs, ma Constance, pour l'heure fortunée où, tout à notre +aise, nous pourrons babiller ensemble. + +«Je ne vous cèlerai pas alors la beauté du ciel durant l'été, la bonté +du sol et les agréments de cette contrée si peu connue. Mais il me +faudra aussi vous parler de ses incommodités, des épouvantables rigueurs +du climat, du terrible fléau qui a décimé mes misérables compagnons. + +«Ah! Constance, ma mie, quelle atroce froidure! Figurez-vous que, le 15 +novembre, il gela tout d'un coup si fort, que nos navires furent, en +une seule nuit, environnés de glace. Ce n'était que le début de l'hiver, +las! Peu après, le fleuve entier fut pris, de Stadacone à Hochelaga. Au +mois de janvier, les glaces avaient deux brasses de profondeur, et sur +la terre la neige était haute de plus de quatre pieds. Nos breuvages +étaient figés dans leurs futailles, et, malgré les grands feux que nous +entretenions jour et nuit dans les navires, il y avait du haut en bas +contre la muraille une couche de congélation épaisse de quatre doigts. + +«Jugez, cousine, de nos souffrances! à nous qui n'avions pas pris, en +partant de Saint-Malo, nos précautions contre semblable température! +Cela dura jusqu'au 22 février. Ce ne fut pas tout encore. Dieu nous +voulait éprouver. Sa main s'appesantit lourdement sur l'expédition. + +«En décembre, la mortalité s'était mise au peuple de Stadacone. Une +maladie hideuse le ravageait. Les jambes s'enflaient, les nerfs se +retiraient, la peau noircissait comme charbon, on suintait le sang. +Après quoi, cette exécrable affection gagnait les hanches, les épaules, +les bras, le col, le visage. L'haleine devenait infecte, les gencives +se pourrissaient, les dents déchaussées tombaient, et la mort enfin +délivrait le patient de supplices comparables à ceux de l'enfer. + +«En cette occurrence, notre capitaine fit inhibition aux sauvages de +venir à notre fort et aux mariniers de communiquer avec eux. Ce fut en +vain. L'effroyable contagion s'introduisit dans les équipages, et, à la +mi-février, de cent dix hommes que nous étions, il y en avait déjà huit +de morts, cinquante en qui on n'espérait plus de vie et pas trois de +sains a bord. Moi-même, chère cousine, j'étais légèrement atteint. +Mais, par bonheur, le digne Jacques Cartier fut épargné par cette peste +maudite. + +«Ah! quel dévouement, quel courage, quelle patience il déploya +depuis! Son admirable caractère apparut dans toute sa beauté. Ma chère +Constance, cet homme n'a pas son égal. + +«En ces moments critiques, et alors que, dans l'un des navires, il n'y a +créature humaine qui puisse descendre sous le tillac pour tirer a boire +[54], alors aussi que les Canadians paraissent vouloir profiter de notre +faiblesse pour nous massacrer, le capitaine-général remplit tour à tour +et tout à la fois les fonctions de médecin, sentinelle, garde-malade, +aumônier, cuisinier et approvisionneur. Toujours debout, toujours sur le +qui-vive, il est infatigable. Les mourants le bénissent en rendant leur +âme à Dieu; les vivants lui vouent une gratitude éternelle. Ce n'est +plus un chef, c'est un père, mais un père qui a la tendresse d'une mère, +les prévenances d'une soeur, et sans se départir de la vigilance +d'un guerrier. Croiriez-vous que, pour tromper les sauvages sur notre +déplorable situation, il fait sortir les hommes valides de la batterie +quand il aperçoit les Canadians rôdant autour du fort. Puis, il a l'air +de les châtier ou de les occuper A de rudes travaux, comme, calfatage, +radoub ou telles pénibles besognes. Et les autres dupes, de s'imaginer +que nous sommes tous en joie et santé. N'étaient ces précautions, ma +Constance adorée, depuis deux mois, c'en serait fait de nous. + +[Note 54: Relation de Jacques Cartier.] + +«Oh! oui, je le répète, maître Jacques Cartier n'est pas un être +ordinaire. Les anciens l'auraient honoré comme un Dieu. Avec cela, si +simple, si modeste, si pieux! Tous les dimanches, il dit l'office de la +messe. Dès le commencement de l'épidémie, il se fit pèlerin à Notre-Dame +de Roquemado en Quercy, promettant y aller, si le Seigneur lui donnait +grâce de retourner en France. + +«Je ne mentionne pas ses soins affectueux pour moi, après que je fus +blessé en ce duel avec Jean Poullet, et après que je fus pris par la +maladie dont à peine je relève...» + +A ce moment, Charles Guyot, serviteur de Jacques Cartier, entra +brusquement dans la cabine: + +--Où est le capitaine? demanda-t-il. + +--Je ne l'ai pas vu ce matin, répondit Étienne. + +--Le gourmette Lucas est à l'extrémité. Il désire lui parler. + +--Pauvre enfant! mourir si jeune! Il n'a pas encore quinze ans. + +--Ah! dit Charles, j'entends marcher sur le pont. + +C'est mon maître, je reconnais son pas. + +Cartier arrivait effectivement. Il tenait à la main des rameaux +d'épinette. + +--Réjouis-toi, Étienne, dit-il, je viens de rencontrer Domagaia. +Il était naguère affecté de cette affreuse maladie qui nous désole. +Aujourd'hui je le trouve sur pieds. Je m'enquiers comment il s'est +guéri, feignant que Charles Guyot était aussi atteint de la contagion, +mais me gardant bien de déclarer que nos compagnons en périssaient. Il +me répond que c'est avec le jus et le marc des feuilles dont voici les +branches. Il faut les faire bouillir, boire un gobelet de la décoction +et appliquer le résidu en manière de cataplasme tous les deux jours. +Veux-tu, Étienne, que nous commencions l'épreuve par toi, car nos +gens se défient des sauvages. Ils craignent le poison. Je suis assuré +cependant que ce végétal n'a point de propriétés offensives... + +--Oh! mon oncle, je ferai tout ce que vous désirerez! dit Étienne. Mais +Lucas vous appelle... + +--Oui, maître, ajouta Charles Guyot. Le gourmette est à l'article de la +mort. Il veut se confesser à vous. + +--Encore ce malheureux enfant! Seigneur, je vous en conjure, mettez +un terme à votre courroux, ou qu'il tombe de tout son poids sur moi! +s'écria Cartier. + +Et, posant ses branchages sur la table, il passa de la Petite sur la +_Grande-Hermine_. + +Dans le faux-pont, le spectacle était lugubre. Des hommes hâves, +décharnés, des spectres plutôt, étaient assis languissamment autour +du poêle ou couchés sur les branles. Leur visage n'avait plus rien +d'humain. Quelques-uns poussaient des cris sourds, déchirants. + +Pâle, les traits altérés, les membres amaigris, la démarche mal assurée, +Cartier lui-même semblait une ombre, au milieu de ces fantômes. + +A son arrivée les gémissements cessèrent. + +--Mes amis, dit-il, je crois avoir découvert une médecine contre vos +souffrances. C'est Domagaia qui m'en a donné le secret. Bientôt, je +l'espère, nous remercierons le ciel d'être venu à notre secours. + +Les mariniers secouèrent désespérément la tête, tandis que Cartier +s'approchait du branle où Lucas se tordait en convulsions. + +Frappé, lui aussi, du scorbut, le pauvre gourmette, enfant abandonné, +recueilli par la charité de Cartier et qui avait trahi son bienfaiteur, +sentait, avant d'expirer, le pressant besoin d'avouer son crime. + +La confession fut courte, car déjà commençait l'agonie de Lucas. Mais, +sans doute, elle remua profondément les entrailles de maître Jacques. + +Ceux qui l'observaient l'entendirent prononcer ces mots: «Malheureux, +je te pardonne;» et ils le virent porter, plus d'une fois, la main à son +front ou essuyer des larmes à ses paupières. + +La nature reprenait-elle enfin ses droits sur la fermeté ordinaire +du capitaine-général? Il luttait évidemment contre de puissantes +impressions. Mais, dans cette lutte, le respect de son devoir l'emporta +comme toujours. + +--A genoux, mes amis, dit-il. A genoux! Je vais réciter la prière pour +les moribonds. + +Ceux des assistants qui étaient levés se prosternèrent. Les autres +joignirent les mains, en se tournant vers le lit du mourant. + +Et Jacques Cartier, d'une voix pénétrante: + +«Partez de ce monde, âme chrétienne, au nom de Dieu le Père +tout-puissant qui vous a créée; au nom de Jésus-Christ, fils du Dieu +vivant, qui a souffert pour vous; au nom du Saint-Esprit, qui vous a +été donné; au nom des Anges et des Archanges; au nom des Trônes et +des Dominations; au nom des Principautés et des Puissances; au nom des +Chérubins et des Séraphins; au nom des Patriarches et des Prophètes; au +nom des saints Apôtres et des Évangélistes; au nom des saints Moines et +solitaires; au nom des saintes Vierges et de tous les Saints et Saintes +de Dieu. Qu'aujourd'hui votre séjour soit dans la paix, et votre demeure +dans la Sainte Sion. Par Jésus-Christ, Notre Seigneur. Ainsi soit-il.» + +--Ainsi soit-il! répétèrent, en sanglotant, les mariniers. + +Secrètement, dans la nuit suivante, le corps de Lucas fut enterré, lui +vingt-cinquième, sous la neige, le reste de ses compagnons étant trop +faible pour fouiller la terre gelée. + + + + + CHAPITRE XVII. + + RETOUR A SAINT-MALO. + + +En faisant, dans ses _Mémoires_, l'éloge de Cartier, Étienne, second +fils de Jacques Noël, n'avait point exagéré les admirables qualités du +héros. C'était bien l'homme juste _impavidus_, au coeur bardé du triple +airain, dont parle le poète. + +Cartier était aussi grand par le coeur que par l'esprit: il appartient à +cette race de génies trop rares auxquels l'humanité érige des monuments, +témoignages de sa gratitude. Et pourtant, oh! je le répète ici, avec un +vif sentiment de douleur, dans cette France si noble, si généreuse, qui +a eu la gloire de lui donner le jour, Jacques Cartier attend encore sa +statue! + +Mais nous ne connaissons donc pas ses voyages! mais nous n'en avons donc +pas lu les Relations! mais nous ne savons donc pas perpétuer la +mémoire de nos ancêtres! Nouvelle Athènes, la France restera-t-elle +éternellement ingrate envers l'un des meilleurs, l'un des plus dignes de +ses enfants! Le coeur saigne, à cette pensée. + +Quand je vois Cartier hardi tout autant que Colomb, son égal en +habileté, son supérieur en persévérance; quand je le vois ce magnifique +caractère lutter contre l'ignorance ou le mauvais vouloir de ses +compatriotes, résister aux sollicitations de ses affections intimes, +opposer une poitrine de fer aux infatigables coups de la fatalité; ne +se laisser abattre ni par les violences inusitées d'une température +ordinairement excessive, ni par le déchaînement d'une maladie +épouvantable, ni par les menaces, chaque jour plus terribles, des +tribus sauvages qui l'entourent, ni enfin par la mort qui frappe, frappe +encore, frappe toujours autour de lui; quand je vois tout cela, je ne +crains pas de me demander qui fut le plus méritant du pilote malouin ou +du navigateur génois. + +Capricieuse déesse que la fortune! L'univers sait l'histoire de Colomb; +combien y a-t-il de gens, dans sa propre patrie, qui soupçonnent celle +de Jacques Cartier? Qui oserait dire, cependant, que les explorations +de celui-ci sont moins estimables que les découvertes de celui-là? Qui +s'aviserait de prétendre que les Canadas et les États-Unis d'Amérique +ne valent pas aujourd'hui pour le mouvement civilisateur, comme pour la +richesse de toute nature, le Mexique, le Brésil, le Chili ou le Pérou? + +Ah! si les Français possédaient la vingtième partie de l'esprit vantard, +pompeux jusqu'au ridicule des Espagnols et des Portugais, il ne serait +pas besoin de venir, trois cents ans après la mort de Cartier, réclamer +pour notre honneur, plus encore que pour le sien, une place au soleil de +la renommée! + +Il fut, sans doute, remarquable par l'habile direction de son expédition +jusqu'à Hochelaga. Mais il le fut, à mon sens, bien autrement par sa +conduite, durant les quatre mois qu'il passa au milieu de la peste, sur +des navires mal approvisionnés, environnés de peuplades hostiles et sous +un froid souvent de plus de 30 degrés! + +La glace avait six pieds d'épaisseur, la neige quatre et davantage. Le +Saint-Laurent était gelé. Le pont s'étendait de la pointe de Stadacone +jusqu'à Hochelaga soixante lieues de longueur sur une de large en +plusieurs endroits. + +La débâcle eut lieu le 22 février, devant Stadacone; beaucoup plus tard +devant Montréal. Mais ce fut le 5 avril [55] seulement qu'elle se fit +dans la rivière de Sainte-Croix et que les navires se délivrèrent enfin +de leurs lourdes entraves de cristal. + +[Note 55: Ces dates et les précédentes sont conformes à l'ancien +calendrier. D'après celui que nous suivons, exécuté sous Grégoire +XIII et mis en vigueur à partir de 1582, il faut, pour avoir les dates +modernes, ajouter dix jours à chaque période.] + +Le scorbut avait cessé de répandre la mort dans les équipages. Grâce +aux infusions et aux cataplasmes d'épinette blanche, nos mariniers se +rétablissaient rapidement. D'abord, ils avaient fait des difficultés +pour user du remède. Mais l'exemple d'Étienne Noël, sa cure miraculeuse +déterminèrent les plus récalcitrants. «Après avoir vu et connu, il y +eut, dit Cartier, telle presse sur ladite médecine qu'on se voulait tuer +à qui le premier en aurait. De sorte qu'un arbre aussi gros et aussi +grand que chêne qui soit en France, a été employé en six jours, lequel +a fait telle opération que, si tous les médecins de Louvain et de +Montpellier y eussent été avec toutes les drogues d'Alexandrie, ils n'en +eussent pas tant fait en un an que ledit arbre en a fait en six jours.» + +Mais si la santé était revenue, l'inquiétude régnait toujours au havre +de Sainte-Croix. De la part des sauvages on redoutait une attaque. Ils +n'apportaient plus comme autrefois des provisions aux équipages. Quand +par hasard ils le faisaient, c'était de mauvaise grâce et ils vendaient +fort cher leurs denrées. + +Donnacona, Taignoagny et d'autres étaient partis, sous couleur d'aller +chasser. Mais il était à craindre que ce ne fût dans le but de réunir et +de ramener des alliés pour assiéger le fort. Taignoagny ne voulait pas +retourner en Europe. Fier des notions qu'il y avait apprises, parce +qu'elles lui donnaient un certain empire sur les gens de sa race, il +désirait secrètement perdre les Français, dont la supériorité portait +ombrage à ses vues ambitieuses. Il se disait que, ceux-ci morts, la +route du grand fleuve serait perdue pour les autres. Philippe n'avait +pas peu contribué à le pousser dans cette fausse voie; et, quoique +Philippe eût disparu depuis leur entrevue au sommet de la chute, le +sauvage y persévérait résolument. Donnacona, homme faible, versatile, se +laissait guider par l'artificieux Taignoagny, qui ne cherchait cependant +qu'à lui ravir le pouvoir. + +Tout en allant «prendre des cerfs et daims,» vers la fin de février, +ils firent alliance avec divers chefs des tribus voisines et, deux mois +après, ils rentrèrent à Stadacone, suivis d'une foule de guerriers. + +Heureusement Jacques Cartier était sur ses gardes. Il avait augmenté +les défenses du fort et doublé les postes. En même temps, il pressait +l'appareillage de ses navires, bien décidé à retourner eu France, avec +la _Grande-Hermine_ et l'_Émerillon_, aussitôt que tout serait prêt. La +_Petite-Hermine_ étant en mauvais état et le nombre des aventuriers +ayant diminué, on avait résolu de la démolir et d'en abandonner les +pièces inutiles dans le havre de Sainte-Croix. + +Le 21 avril, Domagaia se montra sur le bord de la rivière, accompagné de +plusieurs jeunes gens, «beaux et puissants.» On l'invita à venir à bord. +Il refusa. Ce refus, la présence de ces hommes inconnus réveillèrent +toutes les défiances de Jacques Cartier. Aussi, quoique Domagaia lui +annonçât que Donnacona était de retour et qu'il lui apporterait de +la venaison le lendemain, Cartier envoya-t-il Charles Guyot à terre. +C'était, de tous les Visages-Pâles, celui que les Peaux-Rouges aimaient +le mieux. Guyot avait ordre d'aller à Stadacone pour observer ce qui s'y +passait. Il exécuta avec adresse sa mission et marcha tout droit à la +demeure de Donnacona. Mais celui-ci, prévenu de son arrivée, fit le +malade et se coucha. + +Pourquoi mon frère ne rend-il pas sa visite au grand chef des blancs? +lui dit Guyot qui avait appris la langue du pays. Mon frère est-il +indisposé contre le capitaine Cartier, qui l'attend pour boire avec lui +la liqueur rouge et faire chaudière? + +--Non, dit Donnacona; le chef des blancs est un grand agouhanna. Mon +coeur l'aime; mais mon corps souffre. Donnacona ne peut aller le voir +aujourd'hui, il y ira demain. + +--Voici, reprit Charles, une hache que le chef blanc envoie à son frère +le chef rouge. + +--Tu lui diras que je ferai mes présents au prochain soleil, repartit +Donnacona. + +Guyot sortit ensuite et se transporta à la cabane de Taignoagny. Cette +hutte, comme les autres du village, était si pleine d'étrangers qu'on +n'y pouvait remuer. + +Charles engagea Taignoagny à le suivre à bord. L'interprète fit +la sourde oreille. Mais il dit au serviteur de Cartier que, «si le +Capitaine consentait à prendre avec lui un seigneur du pays, nommé +Agonna, qui lui avait fait déplaisir, et l'emmener en France, il ferait +tout ce que voudrait ledit capitaine.» + +Taignoagny se garda bien d'expliquer le motif de sa haine contre Agonna. +Il lui en voulait parce que ce chef était un des favoris de Donnacona, +et qu'il devait, suivant toutes probabilités, lui succéder dans la +direction des affaires de Stadacone. Taignoagny était trop lâche pour se +débarrasser ouvertement d'Agonna. Mais il eût été ravi que Cartier +lui rendît de façon ou d'autre ce service. On verra bientôt que les +détestables machinations de l'interprète tournèrent contre leur auteur. + +Guyot essaya de pénétrer dans d'autres maisons. Taignoagny s'y opposa. +Évidemment il se tramait quelque perfidie. + +Jacques Cartier connaissait-il la Relation des faits et gestes de +Fernand Cortez? On peut le supposer. Toujours est-il que le capitaine +français adopta, pour se mettre en garde contre les indigènes de la +Nouvelle-France, le moyen qu'avait employé le capitaine espagnol contre +les naturels du Mexique. Cartier décida de s'emparer de Donnacona, +Taignoagny et des principaux Canadiens. Le projet n'était pas +d'exécution facile. A la force on ne pouvait songer. Il fallut ruser. +Les sauvages étaient très-soupçonneux. Peut-être flairaient-ils le +piège. On leur réitéra pendant plusieurs jours les invitations à faire +chaudière, c'est-à-dire à banqueter. On les combla de cadeaux. Le fond +de la _Petite-Hermine_ leur fut même donné pour qu'ils en utilisassent +les clous. Rien n'y faisait. Ils s'obstinaient à fuir le fort. Enfin +l'habileté de Cartier l'emporta. + +Taignoagny lui avait renouvelé de vive voix sa proposition, d'embarquer +avec lui l'individu qui l'avait offensé, le capitaine répondit +adroitement que le roi avait défendu d'à amener en France hommes ni +femmes du Canada, mais bien deux ou trois petits enfants pour apprendre +le langage.» + +Rassuré par ces paroles, Taignoagny promit de venir le jour suivant avec +Donnacona fêter la Sainte-Croix à bord des navires. + +Cartier fit de grands préparatifs pour cette solennité, qui tombait le 3 +mai. Ses gens et lui endossèrent leurs plus riches vêtements. On pavoisa +les vaisseaux, radoubés, repeints, remâtés, tout prêts à mettre à la +voile. + +Quoiqu'il fît froid encore, que les bords du fleuve et de la rivière +fussent chargés de glaces pourries et de bancs de neige fondante, +le temps était beau. Au ciel, gris-pommelé, les petits nuages blancs +couraient comme des flocons de laine chassés par la brise. Déjà +les bourgeons rougissaient à l'extrémité des branches; les oiseaux +revenaient chanter leurs amours et la nature ouvrait son sein aux +fécondes exhalaisons du printemps. + +Après la messe dite, suivant l'habitude, par le capitaine-général, les +équipages furent passés en revue. Puis Cartier pour prendre, avant son +départ, définitivement possession du pays qu'il avait découvert, fit +dresser, près du port, «une belle croix, haute d'environ trente pieds, +sous le croisillon de laquelle on voyait un écusson en bosse, des armes +de France, avec cette inscription en «lettres antiques»: + +FRANCISCUS PRIMUS DEI GRATIA FRANCORUM REX REGNAT. + +Une salve de vingt coups de canon couronna la cérémonie [56]. + + +[Note 56: Cette prise en possession peut bien passer pour légèrement +arbitraire; mais, au moins, elle a le mérite d'une certaine simplicité. +Les Espagnols y mettaient bien plus de cérémonie et d'ostentation. +Ils se faisaient accompagner de deux notaires qui rédigeaient +très-sérieusement un acte de propriété des terres découvertes. Dans +ma _Notice_ sur Sagard, j'ai déjà donné, d'après W. Irving, une de ces +étonnantes formules. En voici une autre qui peut servir de pendant à la +première. + +Vasco Nunez, venant de découvrir l'océan Pacifique, s'avance, bannière +de la Vierge en tête, entre dans la mer jusqu'aux genoux, tire son épée, +jette son bouclier sur son épaule et s'écrie: + +«Vivent les hauts et puissants monarques don Ferdinand et dona Juanna, +souverains de Castille, de Léon et d'Aragon, au nom desquels et pour la +couronne royale de Castille, je prends réelle et corporelle et actuelle +possession de ces mers, et terres, et côtes, et ports et îles du Sud, +et de tout ce qui y est annexé, et des royaumes et provinces qui leur +appartiennent et peuvent leur appartenir, en quelque manière ou par +quelque droit ou titre, ancien ou moderne, dans les temps passés, +présents ou à venir, sans aucune contradiction; et si autre prince +chrétien, ou infidèle, ou aucune loi, acte ou condition quelconque +prétend à aucun droit sur ces terres et mers, je suis prêt et disposé +à les maintenir et à les défendre au nom des souverains castillans, +présents et futurs, qui ont l'empire de la domination sur ces Indes, +îles et terre ferme, nord et sud, avec toutes leurs mers, au pôle +arctique comme au pôle antarctique, sur chaque côté de la ligne +équinoxiale, soit au dedans, soit au dehors des tropiques du Cancer et +du Capricorne, maintenant et dans tous les temps, aussi longtemps que +durera le monde et jusqu'au jour final du jugement de tout le genre +humain.»] + +Les Canadians s'étaient assemblés, en grand nombre pour y assister. Mais +ils se tenaient craintivement sur le bord de la rivière. Cartier +pria Donnacona d'entrer dans le fort pour y boire et manger avec lui. +Taignoagny en dissuada l'agouhanna. Il était deux heures environ. +Cartier sortit du parc, vint trouver Donnacona et le pressa d'accepter +son offre. Le chef sauvage hésitait. La scène menaçait de traîner en +longueur. Jacques Cartier comprit que, s'il laissait échapper cette +occasion de mettre la main sur Donnacona, elle ne se représenterait +plus. Il prit un parti décisif. Ses gens étaient bien armés, la revue +ayant été le prétexte de cet armement. Il ût un signe convenu. Aussitôt +les mariniers entourèrent Donnacona, Taignoagny, Domagaia, deux autres +«seigneurs» et les arrêtèrent. + +La foule s'enfuit épouvantée en poussant des hurlements affreux «les +ungs le travers la rivière, les aultres parmy le boys, serchant chacun +son avantage.» + +Les prisonniers furent enfermés à bord et on accéléra l'appareillage. + +Pendant toute la nuit, les sauvages rôdèrent autour du fort, en +emplissant l'air de cris affreux. + +Le lendemain, appréhendant que l'irritation ne les poussât à quelque +résolution désespérée, Cartier ordonna à Donnacona de les rassurer sur +son sort. On avait imposé un discours à l'agouhanna. En conséquence, il +annonça à ses gens qu'il restait de plein gré sur les vaisseaux où il +faisait bonne chère, qu'il partait pour parler au roi de France, lui +conter ce qu'il avait vu au Saguenay et qu'il reviendrait à Stadacone +dans dix ou douze lunes. + +Cette harangue changea les dispositions des Canadians. Avec la mobilité +si particulière à leur race, ils passèrent subitement de la douleur à la +joie la plus bruyante. + +Un de leurs canouys d'écorce se détacha de la rive, monté par les +principaux de la nation, et apporta à Donnacona vingt-quatre colliers +d'ésurgny. Jacques Cartier lui donna quelques colifichets que celui-ci +envoya à ses femmes et à ses enfants. + +Le jour suivant il se fit encore un grand concours de peuple sur le +rivage de Sainte-Croix. Jacques Cartier n'était pas sans anxiété. Mais +bientôt il vit apparaître quatre des femmes de l'agouhanna dans leur +costume d'apparat. Elles montèrent dans un canot qui fut chargé de +provisions et dirigé vers la _Grande-Hermine_. + +Le capitaine les reçut de son mieux à bord. Donnacona leur répéta qu'il +s'éloignait volontairement et serait de retour dans douze lunes au +plus. On embarqua les vivres qu'elles avaient amenés. Les sauvagesses +échangèrent avec Cartier quelques menus présents et prirent congé de +leur seigneur et maître. + +Le 6 mai, au matin, les deux navires sortirent, au bruit du canon, de +la rivière Sainte-Croix et ils s'élancèrent vers leur patrie +où,--après avoir opéré diverses reconnaissances nouvelles dans le golfe +Saint-Laurent et suivi cette fois la route entre Terreneuve et le cap +Breton,--ils arrivèrent, le 6 juillet de cette mémorable année 1836. + +En abordant à Saint-Malo, Jacques Cartier et Étienne Noël aperçurent +dame Catherine et la vieille Manon, s'appuyant l'une au bras de l'autre, +et entourées d'une multitude compacte qui se foulait tumultueusement sur +la grève pour saluer les hardis navigateurs. + +--Où est Constance? demandèrent les yeux des deux hommes, avant que +leurs lèvres eussent prononcé une parole. + +Baissant la tête, dame Catherine se prit à pleurer. + + + + + CHAPITRE XVIII. + + LES PORTES-CARTIER. + + +Hors du département d'Ille-et-Vilaine, qui connaît Limoilou? Qui jamais +a entendu prononcer ce nom d'une saveur exotique si pénétrante? Personne +cependant qui n'ait admiré les bords pittoresques de la Rance, entre +Saint-Malo et Dinan, ou ouï décrire leurs beautés comparables seulement +aux plus romantiques paysages de la Suisse. Mais Limoilou? Qu'est-ce que +cela? Nos touristes s'en soucient peu, je vous assure. Limoilou a droit +toutefois à de grandes considérations. Aux simples amateurs de jolis +sites, je ne crains pas de le recommander. A quelques kilomètres à l'est +de Saint-Malo, limité par une lande de roches, de bruyères et d'ajoncs, +il est tapi dans une de ces adorables plaines bretonnes qu'aimait tant +Souvestre: où l'on trouve les campagnes à luxuriante végétation, les +vallées mousseuses, festonnées de chèvrefeuilles, de ronces et de +houblon sauvage; mille nids de verdure d'où sort la fumée d'une +chaumière, et toutes ces oasis de fleurs et d'ombrages au milieu +desquelles poind l'aiguille brodée d'un clocher de granit ou la tête +penchée d'un calvaire. + +Pour le voyageur donc Limoilou, tout planté d'arbres fruitiers, tout +tapissé par les mains prodigues de la nature, orné de gracieuses villas, +est un lieu charmant où il fait bon se reposer. Mais aux yeux des +amis des nobles choses du temps passé, ce village a un bien autre +mérite:--Seigneur de Limoilou fut le titre que François Ier conféra à +Jacques Cartier, en récompense de ses éminents services. C'est là que, +revenu dans sa patrie, le capitaine-général passait la saison +d'été, dans une métairie qu'il y possédait et qu'on nomme encore les +Portes-Cartier. + +Elle s'élève, entourée de guérets fertiles, sur le chemin de Roteneuf, +non loin de la chapelle Saint-Vincent. Un mur de pierre lui fait +clôture. Sur ce mur, près d'une grande porte cochère, cintrée, un +écusson, fruste aujourd'hui, montrait jadis les armes de Cartier. La +maison n'offre quoi que ce soit de remarquable. C'est un bâtiment du +seizième siècle, avec tourelle, en demi-relief, à comble aigu, flanquée +au milieu du corps de logis principal et servant de cage d'escalier pour +l'étage supérieur et les greniers. D'autres constructions, granges et +«ménageries» dans la cour sont affectées à l'exploitation de la +ferme. Au centre de cette cour un puits profond peut cependant attirer +l'attention par la structure singulière de sa margelle carrée. Une +perche mobile, jouant à l'extrémité d'un pieu solidement enfoncé dans +le sol, sert à tirer l'eau. Des amas de fumier, sur lesquels s'ébattent +quelques volailles; des mares croupissantes, infectes, des vaux, comme +on les appelle en Bretagne; des menions de paille ou d'ajoncs occupent +l'espace autour du puits. J'ai regret à le dire: mais la ruine, le +dénûment envahissent cette métairie, naguère théâtre de l'abondance et +de la propreté. On respire la misère, là où régnait la richesse. Et l'on +se sent mal à l'aise en songeant que dans cette habitation, si délabrée +maintenant, si digne d'être restaurée et conservée comme monument +public, l'un des hommes les plus distingués que la France ait produits +passa une partie de son existence. + +Il fallait la voir, vers le milieu du seizième siècle, cette demeure +d'aspect repoussant aujourd'hui. Alors elle était enceinte par +de délicieuses closeries de genêts et de pommiers aux bouquets +éblouissants; alors ses murailles étaient blanches comme la neige; +une belle calotte de tuiles rouges coiffait ses toits que rongent +actuellement les moisissures; alors de jolis vitraux de couleur, +encadrés dans des losanges de plomb, décoraient ses fenêtres que le +temps a démantelées et privées de leurs carreaux, la plupart remplacés +par quelques fonds de vieux chapeaux ou quelques bouchons de paille; +alors aussi la cour, bien tenue et soigneusement couverte de sable fin, +semblait, aux rayons du soleil, semée de grains d'or. + +D'un côté de la porte du rez-de-chaussée, un vigoureux cep, étendant ses +rameaux noueux, chargés à l'automne de grappes purpurines; de l'autre, +c'était un rosier magnifique, dont les fleurs embaumées se mariaient +agréablement aux pampres de la vigne. + +Derrière la maison s'étendait un parterre, cultivé par la bonne dame +Catherine. Après le parterre, c'était un verger, où chaque année l'on +récoltait des fruits superbes; et au-delà, à perte de vue, les champs +de sarrasin, à la tige de corail, au calice de nacre, au suc aimé des +abeilles. L'habitation, le jardin et les entours plaisaient à l'oeil. +Tout était coquet; séduisant, une miniature de l'Eden. Le bonheur et la +joie devaient être les hôtes ordinaires de ce foyer rustique. Pendant +longtemps, en effet, une douce félicité y avait élu domicile. C'était +grande fête pour Catherine de s'installer à leur campagne avec son mari. +Mais en 1539, et depuis trois années, la pauvre dame n'y apportait +pas plus de gaieté qu'à sa maison de Saint-Malo. Une mélancolie noire +s'était établie en son âme; et ni la sollicitude délicate de Jacques, +ni les espiègleries d'une petite sauvagesse qu'ils élevaient, ne +réussissaient à dérider le front soucieux de Catherine. + +Par une splendide soirée de juillet, les deux époux causaient tristement +sous une tonnelle de clématites et de jasmin, dans leur verger. + +--Ah! disait Cartier avec amertume, mes ennemis triomphent. Le roi +ne pense plus à moi. Cette guerre terrible que nous soutenons contre +l'Espagne lui a fait négliger ses promesses. Il m'avait honoré d'un +excellent accueil, quand je lui présentai Donnacona, Taignoagny, +Domagaia et les autres Canadians. Leurs rapports lui avaient plu. Il +était disposé à m'accorder, malgré les clabauderies des jaloux, une +nouvelle Commission. J'aurais exploré le Saguenay, ces terres inconnues +qu'avait visitées Donnacona et qui produisent les minéraux précieux! +J'aurais ainsi ajouté à la gloire et à la richesse de la France. Mais +tout a tourné contre moi...... + +--Mon ami, interrompit tendrement Catherine, il ne faut pas vous +plaindre; tout ce que fait le bon Dieu est bien fait. + +--Sans doute, ma chère femme, sans doute. Aussi n'accusé-je point la +Providence. Mais saurais-je ne pas déplorer que les malheurs de ma +patrie l'empêchent de profiter de ces belles découvertes que l'on +pourrait, poursuivre avec tant d'avantage? Vois, si je suis favorisé par +le sort. En revenant à Saint-Malo, j'apprends que le pays est envahi +par l'étranger. Les Espagnols ravageaient la Provence; ils faisaient des +incursions en Picardie. Le mois d'ensuite c'est le Dauphin qui meurt. +Puis la guerre redouble de violence. Impossible de parler au roi +d'expéditions par-delà les mers. Enfin notre protecteur l'amiral Chabot +est accusé de crime de lèse-majesté!... + +--Ah! soupira Catherine. Vous oubliez la plus cruelle de nos +afflictions! + +--Non, hélas! je ne l'oublie pas, je ne puis l'oublier, répondit Jacques +Cartier, prenant la main de sa femme et la pressant dans les siennes. +Encore si nous savions ce qu'elle est devenue! Pauvre Constance! Elle +était vive, mais bonne au fond, généreuse! Elle aurait fait une épouse +excellente. Notre Étienne et elle... + +--Oh! ne me parlez plus de ces rêves, mon ami. Je souffre trop à leur +songer. Dieu nous a punis du fol amour que nous avions pour cette +enfant. J'étais aveugle... + +--Allons, ne pleure pas, dit Cartier ému. De vrai, tu as été aveugle de +ne pas soupçonner ses intrigues avec le misérable Maisonneuve. Et si, +à son lit de mort, Lucas ne m'eût fait des révélations, toujours nous +aurions ignoré que Constance s'était éprise de ce capitaine de brigands +dont le lieutenant et la bande ont, heureusement, expié leurs crimes sur +l'échafaud. Mais là n'est plus la question. Lui mort ou demeuré en la +Nouvelle-France, notre fille eût bien vite perdu son souvenir. Cette +amourette ne pouvait avoir de conséquences sérieuses. A l'âge de +Constance, elle n'avait rien que de très-naturel. Maisonneuve était +beau, grand seigneur chacun à Saint-Malo raffolait de lui. Est-il +surprenant qu'une fillette romanesque se soit laissé prendre le coeur +parce galant! Mais, je le répète, cela n'aurait pas eu du suites. Si +j'eusse été averti plus tôt, quelques remontrances à la chère enfant +l'eussent incontinent ramenée dans le droit chemin. Elle était si docile +à mes avis; Ah! plus le temps passe, plus s'avive ma douleur de +l'avoir perdue! J'ignore ce qui lui est arrivé... Pourtant, je me dis +quelquefois que nous la retrouverons... + +--Hélas! moi je n'ose plus espérer! sanglota Catherine. Quand je vais +prier sur la tombe de cette pauvre Manon, défunte il y a deux ans, je +voudrais voir aussi son reliquaire...[57] + +[Note 57: C'était un usage en Bretagne de placer les têtes des morts +dans de petites niches ou reliquaires au-dessus des tombes. Ces +reliquaires étaient en bois, percés de trois trous. On y lisait: _Cy est +le chef de X._] + +--Peux-tu nourrir de telles pensées? + +--Ah! mon ami, c'est qu'il m'est si dur de ne savoir ce qu'elle est +devenue, si son corps repose en terre sainte! + +--Pourquoi ne pas supposer qu'elle vit encore? + +--Vivre encore! Il y aura quatre ans à l'Assomption prochaine qu'elle +a disparu! Et nous n'aurions pas eu de ses nouvelles... Non, non... Le +désespoir, je ne le crains que trop, l'a égarée... La malheureuse aura +attenté à ses jours! + +--Oh! fit Cartier avec un geste de dénégation. + +--Vous ne la connaissiez pas, mon ami, reprit vivement Catherine. +Occupé de vos vastes entreprises, vous ne cherchiez pas à lire dans ses +sentiments. Constance était très-exaltée. L'enlèvement de cet homme lui +a porté un coup funeste. Quand elle découvrit qu'il était parti avec +les autres prisonniers, elle eut une crise terrible. C'est alors que +j'appris tout. Manon, interrogée, acheva, en pleurant, de me mettre +dans la confidence de cette horrible passion. Je l'avais peut-être +soupçonnée, mais je suis si faible! Et puis j'idolâtrais cette enfant... +Ah! c'est un châtiment du ciel! il est équitable... + +Dame Catherine éclata en sanglots. + +--Mon Dieu, cesse de t'affliger! dit Cartier, très-agité; aie du +courage! Il te reste cette petite fille que j'ai ramenée et dont tu es +la marraine... + +--Hélas! elle est maladive, elle périra de langueur, comme sont morts +les autres sauvages, après que vous les eûtes fait baptiser le 25 mars +de l'an dernier... + +--Malgré tout, reprit Cartier d'un ton ferme, moi j'ai la conviction que +Constance respire! + +--Le Seigneur vous entende! + +--Oui, continua-t-il; et que nous la reverrons un jour. + +En ce moment, un jeune homme, portant le costume de _kloarek_, parut à +l'extrémité du jardin. + +--Pauvre Étienne! murmura maître Jacques; inconsolable de la perte de +sa cousine, il a renoncé à la profession de marin pour entrer dans les +ordres. + +Le jeune homme arrivait haletant, le visage rouge, baigné de sueur. + +--Ah! mon oncle, mon oncle, s'écria-t-il, quel bonheur que je n'aie pas +encore prononcé mes voeux! + +--Qu'y a-t-il? Respire un peu. Ta es tout essoufflé. + +--Je crois bien. On le serait à moins. Je suis venu de Saint-Malo ici +toujours courant. + +--Allons, assieds-toi... + +--Oh! les bonnes nouvelles! Mon cher oncle, ma chère tante, les bonnes +nouvelles! + +--Eh bien, parle. + +--Vous ne me croirez pas. Moi-même je n'y puis croire... Constance... + +--Constance! répéta dame Catherine en pâlissant. + +--Constance n'est pas morte! + +--Pas morte? Es-tu bien sûr de ce que tu avances, Étienne? répliqua +Cartier d'une voix altérée et en soutenant sa femme près de tomber en +défaillance. + +--Je vous dis, mon oncle, que Constance n'est pas morte. C'est le +bruit de toute la ville. Vous allez l'entendre... car je suis venu vous +chercher... + +--Enfin, explique-toi. + +--Oui, explique-toi vite, Étienne; tes lenteurs me font mourir, balbutia +dame Catherine d'un ton faible. + +--Vous savez, répondit-il, que la sorcière de la Grande-Conchée a été +arrêtée. Sous accusation de magie noire, on l'a mise, cette après-midi, +à la torture. Alors, elle a révélé bien des crimes... + +--Mais Constance? + +--J'y suis, mon oncle, j'y suis. La sorcière connaissait ma cousine. Il +parait... mais je n'oserai jamais vous dire ça. + +--Ne crains rien. + +Le _kloarek_ baissa les yeux et poursuivit en hésitant: + +--Maharite prétend que ma cousine aimait le capitaine des Tondeurs; que +c'est lui que nous avions à bord de la _Petite-Hermine_, et que... + +--Achève, Étienne, achève! + +--Constance se serait embarquée, sous un déguisement de page, le jour de +l'Assomption, pour le joindre, sur un vaisseau allant faire la pêche à +Terre-neuve! + +--Jésus Sauveur! serait-ce possible? proféra Catherine. + +--Mais le nom de ce navire? demanda Cartier. + +--Je l'ignore, mon oncle. Il sera facile de le trouver, en consultant +les registres du port pour l'année 1536. + +--C'est juste. Pourtant ce vaisseau doit être de retour. Comment +n'aurait-on pas découvert le sexe... + +--Ah! s'écria dame Catherine; mon ami, remercions Dieu, d'abord... + +--Ce n'est pas tout, ma tante, ce n'est pas tout! interrompit Étienne +Noël. Un bonheur n'arrive jamais seul. + +--Quoi encore? + +--Eh bien! le brig _Saint-Aaron_, rentré, hier soir, du golfe +Saint-Laurent... + +--Il aurait des nouvelles de Constance! + +--Non, hélas! mais de votre vieux serviteur. + +--Que dis-tu là? + +--Je dis, mon oncle, que le pilote du _Saint-Aaron_ rapporte avoir vu à +l'île Brion un sauvage qui l'a averti que Jean Morbihan était dans la +baie de Gaspé, où il attendait qu'un autre navire de pêche, l'Aleth, mit +à la voile pour repasser en France. + +--Voilà qui est extraordinaire! souverainement extraordinaire! j'en suis +confondu, murmurait Jacques Cartier, étourdi par ces informations. + +Puis il s'écria, en saisissant la main du jeune homme: + +--Mais es-tu bien certain de ce que tu dis? + +--Je l'ai ouï de mes oreilles, mon oncle. La sorcière vous demande. +Elle désire vous répéter à vous-même les aveux qu'elle a faits à +l'inquisiteur. Quant au pilote du _Saint-Aaron_, il sera, m'a-t-il dit, +jusqu'au couvre-feu à l'auberge _A Monsieur Saint Anthoine_... + +--Oh! mon ami, allez tout de suite à la ville! fit Catherine. + +--Je ne perds pas une minute. Étienne, tu m'attendras ici et tiendras +compagnie à ta tante. Dis à Charles de seller mon cheval sur-le-champ. +Constance et Jean retrouvés! Oh! c'est à devenir fou de bonheur! + +Et il se jeta au cou de sa femme, qu'il embrassa avec transports. + +--A genoux, Jacques! dit celle-ci; à genoux! Quoique j'appréhende de me +livrer encore à la joie qui déborde mon âme, rendons grâces au Seigneur +tout-puissant de la protection visible qu'il étend sur nous! + +Cartier se prosterna auprès de Catherine et ils élevèrent leur coeur à +Dieu. + +Moins d'une heure après cette scène touchante, le capitaine était à +Saint-Malo. Il voulut interroger Maharite. L'on n'avait rien à refuser à +l'un des favoris du roi de France. Cartier fut conduit dans la geôle +de l'évêché, où était enfermée Maharite. Il questionna la misérable +créature, destinée au bûcher, mais n'en put guère tirer autre chose +que ce qu'il tenait déjà d'Étienne. Il apprit seulement que Constance +s'était réfugiée chez la sorcière, avec une assez forte somme en or; +qu'elle avait prié Maharite de lui acheter des vêtements d'homme, de +la faire passer pour son fils et de l'engager comme page [58] sur le +premier navire qui appareillerait pour la terre neuve. Ce plan avait +réussi au gré de Constance. Elle était montée, le 18 août, jour de +l'Assomption, sur un vaisseau du nom duquel Maharite ne se souvenait +plus. + +[Note 58: L'on sait que ce grade correspondait à celui de novice sur les +navires du commerce.] + +Quoiqu'il fût tard déjà, Cartier courut à la salle Saint-Jean. C'était +alors le Lloyd de Saint-Malo. Il consulta le livre où était enregistré +le mouvement du port en 1836. Une seule nef avait quitté la rade +pour Terreneuve, le 18 août de cette année-là. Elle s'appelait le +_Saint-Vincent_. Cartier chercha l'époque de la rentrée de ce navire. +Mais une note à la marge du livre, comme un nuage sur un rayon de +soleil, assombrit la joie qui luisait en son coeur. Dans cette note il +était dit que le Saint-Vincent, après avoir touché dans diverses baies +de Terreneuve, s'était échoué en vue du détroit de Belle-Isle. Les +sauvages de la côte avaient pillé l'épave et sans doute massacré +l'équipage. Témoin de l'événement, mais n'y pouvant porter remède, à +cause d'une violente tempête, le _Lion_, bateau pêcheur de Honfleur, +l'avait consigné sur son journal de bord. + +Pour douloureusement désappointé qu'il fût, Cartier ne perdit pas tout +espoir. Il se dit qu'il irait à Honfleur, interroger le patron du _Lion_, +et il se transporta à l'hôtellerie A Monsieur Saint Anthoine. + +Le pilote du _Saint-Aaron_ y faisait une partie de dés, en buvant un +pichet de cidre. Il confirma la nouvelle donnée par Étienne, ajouta que +l'_Aleth_ ne tarderait pas, suivant toutes probabilités, à jeter l'ancre +dans le port de Saint-Malo; mais il ne savait quoi que ce fût sur le +compte de Jean Morbihan. Il n'aurait même pu affirmer que c'était de lui +qu'avait parlé le sauvage. Seulement il avait cru le reconnaître, parce +que ce sauvage le nommait Terriben, sobriquet que les mariniers de +Saint-Malo avaient donné au vieux timonier, d'après son juron de +prédilection. + +Cartier rentra soucieux à la maison de campagne. Il cacha à sa femme +une partie de la vérité, et il lui dit que Constance s'était en effet +embarquée sur le _Saint-Vincent_ et qu'elle avait dû prendre terre dans +une île habitée du golfe Saint-Laurent: il termina par ces mots: + +--Je vais retourner à Paris, faire de nouvelles instances auprès du roi. +Dès qu'il m'aura octroyé une autorisation, je me rendrai dans le golfe, +où je chercherai la trace de la pauvre enfant. Si on me refuse cette +autorisation, je partirai sur le premier navire venu. + +--Puissiez-vous retrouver notre Constance! s'écria Catherine en +répandant un torrent de larmes. + +--Me permettrez-vous, mon oncle, de reprendre l'accoutrement de +marinier? s'enquit Étienne Noël, avec vivacité. + +--Volontiers, beau neveu; mais que diront tes supérieurs +ecclésiastiques? + +--Oh! ils savent bien que le désespoir seul... + +--Soit, interrompit Cartier. Obtiens leur consentement et tu peux être +assuré que le mien ne te fera pas défaut. Presse-toi... après-demain tu +m'accompagneras à Rouen, où j'ai quelques affaires. + +--Merci, ô mon excellent oncle! répondit le jeune homme enchanté, car il +avait deviné la nature de ces affaires, dont le capitaine ne voulait pas +causer devant sa femme. + +Cartier effectua heureusement ce voyage. Mais ce fut sans résultat. Il +ne recueillit aucun renseignement sur le sort de Constance. De Rouen, +notre capitaine alla à Compiègne, où le roi se reposait de la guerre, en +faisant exécuter de belles et utiles ordonnances, promulguées en 1538, +«touchant l'abréviation, des procès, pour le soulagement de ses sujets +foulés par la chicane des procureurs et ministres de justice.» + +A cette époque, s'instruisait le procès de Philippe de Chabot. + +Jacques Cartier eut néanmoins un facile accès auprès de François Ier, +et il obtint du monarque la promesse que bientôt une nouvelle Commission +lui serait délivrée. + +Le capitaine revint très-satisfait à Limoilou. Une joie nouvelle l'y +attendait. Comme il mettait le pied sur le seuil de sa maison, après une +longue absence, un homme se jeta à son cou, en criant: + +--Terr i ben! faut que je vous embrasse, maître Jacques; min Gieu, oui! + +Et le brave timonier, joignant l'action aux paroles, fit retentir deux +gros baisers sur les joues de Cartier, qui lui rendit avec effusion ses +bruyantes caresses. + + + + + CHAPITRE XIX. + + CONCLUSION. + + +--Tu dis donc qu'il avait, sous le sein gauche, une peinture noire +et rouge représentant quatre poissons regardant les quatre points +cardinaux, avec un coeur... + +--Min Gieu, oui, maître Jacques! Je l'ai si bien vue cette marque que +j'en ai perdu la tramontane. Sans cela... + +--Mais alors cet homme serait... + +--Ce serait et c'est le frère de Constance! + +--Pourtant... + +--Terr i bon!... Excusez, maître Jacques. Je jure devant vous... + +--Va toujours. + +--Eh bien, c'est mon avis. Là! sur ma conscience, ce prétendu Philippe, +c'était d'abord Georges de Maisonneuve, le capitaine des Tondeux; +c'était aussi cet Olivier Dubreuil que nous avons tant et tant cherché, +depuis 1520, ensuite... + +--Le fils de l'homme qui fut assassiné par les sauvages de Terreneuve... +Je n'y puis croire... + +--Puisque je vous affirme qu'il a encore le même signe que Constance au +bas de l'oreille... min Gieu, oui! + +--La soeur aurait été énamourée de son frère!... juste ciel!... Quel +horrible mystère! + +--Elle n'a point péché, croyez-le, maître, reprit gravement Jean +Morbihan. Le Seigneur n'aurait pas permis un crime aussi odieux! + +--J'aime à le penser. Mais répète-moi ce que tu m'as dit. + +--Min Gieu! c'est bien simple. J'avais découvert ce qui se passait +entre la pauvre Constance et ce... Que le bon Gieu lui pardonne, maître +Jacques!... C'est pourquoi je vous priai de l'embarquer avec nous. Je +comptais qu'une fois là-bas, l'enfant l'oublierait... Il n'en a pas été +ainsi... Ah! j'ai été un imbécile... J'aurais dû vous déclarer tout... +Le malheur ne nous serait pas arrivé... + +--Tu as fait pour le mieux; je ne puis t'en vouloir. + +--Enfin, quand nous fûmes au havre de Sainte-Croix, j'appris que ce +Philippe conspirait... Le polisson de Lucas... + +--Il est mort; pardonne-lui aussi! + +--Min Gieu... oui! je lui pardonne. Mais... + +--Laissons ce sujet. Prévenu que Philippe conspirait contre nous avec +les sauvages, tu l'as suivi et tu as découvert la conjuration. + +--Oui, maître Jacques. Les sauvages ont pris la fuite, en m'apercevant. +Philippe s'est jeté sur moi. Nous nous sommes battus sur le bord de la +chute. Sa jaquette a été déchirée, et dessous j'ai vu cette marque que +Constance... + +--Es-tu bien sûr que cette marque soit semblable à l'autre? + +--Quatre poissons et un coeur. Pouvais-je m'y méprendre, moi qui ai été +la première nourrice de la petite? Puis, ce signe à l'oreille gauche! +Avec cela, quoiqu'il soit roussâtre et elle noire, il y a, voyez-vous, +entre eux un air de famille qui m'avait toujours frappé. Ah! si la +surprise ne m'eût paralysé, je serais venu à bout de lui et j'aurais +vu... + +--Heureusement que tu n'es pas tombé dans l'abîme! + +--Min Gieu! j'en dois reconnaissance éternelle à mon vénéré patron, car +en dévalant, je suis arrivé tout au bord de la fosse. J'étais toutefois +moulu, sans force. Un buisson m'a retenu. Là j'aurais péri comme un +chien, ayant une cuisse cassée et un bras démis. Mais des sauvages, qui +chassaient aux environs, m'ont aperçu le lendemain matin... + +--Quel malheur que c'étaient des ennemis de nos Canadians! + +--Ils m'ont emmené à la rivière de Saguenay, pansé, guéri, et gardé +comme prisonnier. J'avais grand'peur d'être brûlé; car c'est leur +coutume à ces gens de faire rôtir les captifs. Mais, enfin, une de leurs +femmes ayant eu pitié de moi, ils m'ont donné à elle. Une chance que +je n'étais pas marié, maître, car je n'aurais pu accepter d'avoir deux +épouses... Drôle, tout de même, qu'elle ait voulu de moi, celle-là! je +ne suis ni beau, ni jeune! min Gieu, non! De fait, elle n'était pas, +non plus, de première beauté ou jeunesse. Ce n'était cependant point +une méchante créature. Si elle n'avait trépassé l'année dernière, je ne +l'aurais peut-être jamais quittée. Terri-ben! elle m'avait sauvé la vie! +et le vieux Morbihan n'est pas un ingrat. D'ailleurs, j'espérais que, +tôt ou tard, vous reviendriez... + +--Oh! c'était et c'est encore mon projet de visiter le pays de Saguenay, +quoique tu penses qu'il n'y ait point de mines d'or. + +--Ma Nou-ma-la décédée (j'appelais ainsi, ma défunte), je songeai +à démarrer, reprit Jean Morbihan. Une certaine nuit, je chargeai de +provisions mon casnouy d'écorce de bouleau et filai vers la baie de +Gaspé, ou je comptais bien trouver quelque navire pécheur pour retourner +tôt ou tard en Bretagne. Et, le bon Dieu aidant, me voici sain et sauf, +maître Jacques! Mais quand je songe que moi, Jean Morbihan, qui avais +jure de vivre célibataire, je me suis marié à la septantième année de +mon âge, et avec une sauvagesse..... Terri ben! faut plus douter de +rien! + +--Revenons à nos jeunes gens, reprit rêveusement Cartier. Il parait, +d'après toutes ces présomptions, que ce Philippe on Georges n'est autre +qu'Olivier Dubreuil, fils du Français que nous n'avons pu arracher à la +fureur des sauvages de Terreneuve. Plus j'y réfléchis, en effet, plus je +trouve que tu dois avoir raison. Quand, pour me conformer à la promesse +faite à son père mourant, je fis des recherches à Dieppe, on me dit que +ses grands-parents étaient décédés et que le jeune Olivier avait été +emmené en Écosse par un ami de la famille. + +Seulement, personne ne put me dire le nom de cet ami. Mais je me +souviens que ce Georges de Maisonneuve, que nous avons vu faire tant +d'éclat à Saint-Malo, prétendait être Écossais d'origine. Il semblait +avoir vingt-cinq ou vingt-six ans, n'est-ce pas? + +--Min Gieu, oui, maître. + +--C'est cela. Son père quitta Dieppe vers 1510, et Olivier n'était âgé +que de quelques mois...... Mais, qu'est-il devenu? On ne l'a point revu +depuis le jour où il faillit t'assassiner, mon vieux Jean... + +--Oh! je l'absous de tout mon coeur! + +--Et sa soeur! Où est-elle à cette heure? Étrange destinée qui les a +ramenés tous deux sur cette terre lointaine de leurs aïeux maternels! +Que profondes et inexplicables sont les voies de la Providence divine! +Pourvu, ô mon Dieu..... Mais non, vous ne souffririez pas!... + +--Ainsi, maître Jacques, vous n'avez plus entendu parler de lui? +interrompit Jean Morbihan. + +--Non. Aurait-il roulé avec toi dans le gouffre? + +--Ça n'est pas probable. Mais pourtant..... j'étais si étourdi par ce +que je venais de voir..... Je ne me rappelle rien! + +--Prenons une détermination. Tu as sagement agi en ne révélant pas +tes soupçons à ma femme. Il faut lui cacher avec soin ce que nous +conjecturons de l'étroite parenté entre Constance et... + +--Soyez tranquille, maître; j'ai appris à connaître les dames, pendant +mes trois années de mariage, min Gieu, oui! + +--Je n'ai pas besoin de te recommander le silence vis à vis des +étrangers. On m'a promis une Commission nouvelle; par ma Catherine! je +vais en presser la délivrance. Nous remettrons à la mer aussitôt le +printemps venu, et il faudra bien que nous retrouvions cette enfant, car +une voix intérieure m'assure qu'elle n'a pas péri dans le naufrage du +_Saint-Vincent_. + +--Min Gieu, oui, nous la retrouverons! appuya Morbihan d'un air et d'un +accent convaincus. + +Cette conversation avait eu lieu peu de temps après que Jacques Cartier +était revenu de Compiègne. Fort de la parole du roi, il se flattait +de pouvoir reprendre l'oeuvre de ses explorations au commencement de +l'année suivante. Mais de lourdes déceptions le retardèrent. Toujours +en lutte avec Charles-Quint, François Ier ne pouvait guère sacrifier ses +hommes et son trésor à une entreprise hasardeuse. + +«La voix de Cartier fut, dit M. Garneau, perdue dans le fracas des armes +et l'Amérique oubliée. + +«Il fallut attendre un moment plus favorable... Ce ne fut que vers 1540 +que François Ier put s'occuper sérieusement des découvertes du pilote +malouin. Tout en France a des ennemis acharnés, même les choses les +plus utiles. Le succès de la dernière expédition avait réveillé le parti +opposé aux colonies qui fit sonner bien haut la rigueur du climat des +contrées visitées par Cartier, son insalubrité qui avait fait périr +d'une maladie cruelle une partie des Français. Enfin, l'absence +des mines d'or et d'argent. Ces observations laissèrent d'abord une +impression défavorable sur quelques esprits. Mais les amis de la +colonisation finirent par détruire l'effet de ces propos, en faisant +valoir surtout les avantages que l'on pourrait retirer du commerce des +pelleteries avec les indigènes. D'ailleurs, disait-on, l'intérêt de la +France ne permet point que les autres nations partagent seules la vaste +dépouille du Nouveau-Monde. + +«Le parti du progrès l'emporta. Dans ce parti se distinguait par-dessus +tous les autres François de la Roque, seigneur de Roberval, que François +appelait le _petit Roi de Vimeu_.» + +Une année s'était, toutefois, écoulée entre la dernière entrevue de +Cartier avec son souverain, année de fiévreuse anxiété pour le pilote +et sa famille. Mais Philippe de Chabot rentrant en grâce[59], maître +Jacques reçut enfin ses Lettres Patentes, datées de Saint-Priest, le 17 +octobre 1540 sous le scel du roi, et du 20 octobre de la même année +sous le scel du Dauphin, duc de Bretagne. Ces Lettres nommaient Jacques +Cartier capitaine-général et maître pilote de cinq vaisseaux destinés à +aller au Canada, pour y tenter des découvertes nouvelles et y jeter les +fondements d'une colonie. Peu après, Sa Majesté élevait le seigneur +de Roberval au rang de son lieutenant et gouverneur dans les pays de +Canada, Saguenay et Hochelaga, etc. + +[Note 59: L'arrêt de sa réhabilitation est daté du 29 mars 1541.--Mais +depuis plusieurs mois l'amiral avait déjà repris faveur auprès du roi.] + +Cartier avait pouvoir de démolir l'_Émerillon_, «jà viel et caduc, pour +appliquer à l'adoub des navires qui en auraient besoing.» Il était +autorisé de plus à prendre dans les prisons de France et Bretagne les +«accusez ou prévenus d'aucuns crimes quels qu'ils estaient, fors des +crimes d'hérésie et de lèse-majesté divine et humaine... et de faulx +monnayeurs... jusqu'au nombre de cinquante personnes.» + +Enfin, il lui était expressément recommandé de convertir les sauvages à +la foi catholique, pour «faire chose agréable à Dieu, notre créateur et +rédempteur.» + +Cette Commission avait un caractère très-absolu. Elle n'en rendit que +plus vive la jalousie des ennemis de maître Jacques; ils redoublèrent +d'activité et de malices contre lui, cherchant à débaucher les équipages +qu'il engageait et à les détourner de leur noble but. Ce fut à ce point +que Cartier sollicita et obtint, le 12 décembre, un Mandement du roi +contre ceux qui pernicieusement divertissaient ses mariniers. + +Roberval reçut sa Commission le 13 janvier suivant; il vint au printemps +à Saint-Malo pour surveiller les préparatifs de l'embarquement. Mais +diverses causes le rappelèrent en Picardie. Après avoir mis à une +cuisante épreuve la patience de Cartier, il finit par lui annoncer que, +ne pouvant quitter la France à cette époque, il le rejoindrait plus tard +à Terreneuve. + +Outre le désir qui le peignait, Jacques Cartier avait instruction +expresse du roi d'accélérer le départ. Aussi, ayant arboré son pavillon +sur la _Grande-Hermine_ il quitta le port de Saint-Malo le 23 mai 1541, +avec une flottille de cinq navires, «bien pourvus de victuailles pour +deux ans.» + +La traversée jusqu'à Terreneuve fut longue. On manqua d'eau. Il fallut +abreuver avec du cidre les bestiaux qu'on menait à la Nouvelle-France +pour un propager l'espèce. Tout le monde souffrit beaucoup de la soif. +Une fois arrivé à l'île, Cartier, Étienne Noël et Jean Morbihan firent +les plus minutieuses perquisitions pour retrouver Constance. Ils +pouvaient s'y livrer à loisir, en attendant le seigneur de Roberval. + +Bravement montés dans une barque, Étienne Noël et Jean Morbihan +entreprirent le tour de l'île. Dans la baie des Châteaux, ils +rencontrèrent des Peaux-Rouges[60], qui leur donnèrent d'excellentes +informations. Constance n'était pas morte. Elle avait échappé au +naufrage du _Saint-Vincent_. Une tribu de Boethics, habitant les bords +d'un lac intérieur, l'avait adoptée et elle vivait avec eux. Nos +aventuriers ne craignirent pas de se rendre au village du lac. Le +bouillant Étienne croyait déjà recouvrer la jeune fille. On la lui avait +si bien dépeinte. Ce ne pouvait être que Constance. Mais son attente fut +trompée. Constance, en supposant que ce fût elle, n'était pas dans la +bourgade. La jeune fille blanche recueillie quelques hivers auparavant +par les Boethics était allée avec eux faire la guerre aux Esquimaux +du Labrador. Elle ne reviendrait pas avant la saison des neiges. +Heureusement pour nos Européens que la plupart des guerriers +peaux-rouges étaient absents, sans quoi ils auraient pu payer cher leur +vaillante témérité. + +[Note 60: Voir la _Fille des Indiens Rouges_.] + +Ils revinrent au mouillage général faire part à Cartier de ces +renseignements. Si bons qu'ils fussent, si impatient que se montrât le +pauvre Étienne de revoir son aimée Constance, on ne pouvait +demeurer plus longtemps à Terreneuve. Roberval ne paraissant pas, le +capitaine-général jugea à propos de poursuivre sa route. + +--Sache attendre, dit-il à son neveu. Je t'engage ma parole de te +ramener ou de te renvoyer bientôt ici et de ne pas quitter l'île avant +d'avoir trouvé ma pauvre enfant; mais le devoir commande, obéissons. + +Le 23 août, l'escadrille reconnut le port de Sainte-Croix. Les Canadians +accoururent avec de grandes démonstrations de joie sur le rivage pour +recevoir Cartier. Ils étaient alors gouvernés par cet Agona, dont +Taignoagny avait voulu se défaire. Agona fut prodigue de présents et +de caresses pour le capitaine. Mais quand les sauvages apprirent que +Donnacona était mort, ils changèrent d'humeur, quoique, par manière de +consolation, on eût essayé de les leurrer en disant que ses compagnons +désiraient rester on France, où ils vivaient comme de grands seigneurs. + +Le port de Sainte-Croix n'était pas assez vaste pour loger les cinq +navires. Cartier les conduisit à l'embouchure d'une petite rivière, à +trois ou quatre lieues plus haut, dans le Saint-Laurent. Il est probable +que c'est la rivière qui coule en serpentant sous le cap Rouge. Cartier, +après avoir affourché ses vaisseaux, fit construire un fort sur le +promontoire. Ce fort fut appelé Charlesbourg-Royal. On y débarqua les +futurs colons, des approvisionnements et l'on se mit tout de suite à +défricher les environs. + +Dès que sa position fut placée à l'abri d'une surprise, Jacques Cartier +dépêcha en France deux navires avec Marc Jalobert, son beau-frère, +et Étienne Noël, son neveu, afin d'informer le roi de son arrivée au +Canada, et, fidèle à sa promesse, il permit à Étienne de relâcher à +Terreneuve pour voir si Constance était revenue. + +Ces navires levèrent l'ancre, le 2 septembre. + +Ils parvinrent sans accident à leur destination. Mais, emporté par une +tempête, Étienne ne put atterrir à l'île. + +Le 7, Cartier appela au commandement de la colonie le vicomte de +Beaupré, un des gentilshommes qui l'avaient accompagné, et il partit +pour explorer les rapides au-dessus de Hochelaga, dans la croyance +erronée que par-là il se rendrait plus rapidement au pays de Saguenay. +Après plusieurs jours de voyage, et après avoir trouvé les sauvages +empressés à le servir, il franchit le courant Sainte-Marie, mais +fut incapable d'aller plus loin, empêché qu'il était par cette série +d'écueils qu'on nomme aujourd'hui le Sault-Saint-Louis. + +Cartier redescendit le courant et rentra au fort où il avait résolu +d'hiverner. + +On lui dit que les Canadians s'étaient assemblés en grand nombre à +Stadacone et qu'ils paraissaient très-mal disposés pour les blancs. Ils +ne venaient plus à ce cantonnement faire des échanges. Ils se montraient +souvent par troupes armées et belliqueuses, sur les hauteurs +couronnant le fort. Ils allaient même jusqu'à menacer les colons qu'ils +rencontraient isolés. + +Ces avis ne laissaient pas d'être inquiétants. Cartier se convainquit +bientôt qu'ils étaient fondés. + +Un matin, l'agouhanna d'Hochelay, qui n'avait pas cessé de témoigner de +l'amitié aux Français, quoiqu'il les trahît déjà en secret, avertit le +capitaine que les Canadians avaient fait prisonnier, chez leurs ennemis +les Trudamans, un homme blanc et qu'ils se proposaient de le brûler. +Qui pouvait être cet homme blanc? L'agouhanna n'en savait pas davantage. +Cartier décida de le sauver; mais il n'y avait pas un instant à perdre. +Le Visage-Pâle devait monter sur le bûcher ce jour-là. Peut-être son +supplice avait-il déjà commence. Maître Jacques choisit sur-le-champ +vingt mariniers des plus robustes. Il les arma d'arquebuses, de sabres, +de poignards et courut à Stadacone. + +Un spectacle hideux les attendait. + +De loin ils virent briller une flamme à travers la forêt qui bordait le +village. + +--Ah! s'écria le capitaine avec douleur, nous arriverons trop tard! +Lâchez vos arquebuses, faites du tapage pour chasser cette horde de +démons que voici là-bas! + +Les ordres de Cartier furent exécutés immédiatement, et, tout en +précipitant leurs pas, les mariniers firent une décharge qui jeta +l'épouvante parmi les Canadians. + +Au nombre de plusieurs milliers, ces sauvages entouraient un bûcher sur +lequel un homme tout sanglant était attaché à un poteau. Quoique criblé +de blessures, environné de flammes, le malheureux dévisageait fièrement +ses bourreaux. Il semblait défier leur férocité. + +--Terr i bon! mais c'est Philippe! s'écria Jean Morbihan en +l'apercevant. + +Et, se jetant sur le bûcher,--des pieds, des mains, sans crainte de se +brûler--il en écarta violemment les tisons embrasés. + +Les sauvages avaient pris la fuite. + +On détacha le supplicié. On le coucha sur un brancard fabriqué à la +hâte. Il fit signe qu'il voulait parler à Jacques Cartier. + +Celui-ci examinait attentivement une sorte d'écusson tatoué sous le +sein gauche de Philippe et figurant comme «quatre poissons de _sable_, +cantonnés et regardant les quatre angles de l'aire, au monceau de +gravier en coeur.» + +--Pardonnez-moi, monsieur, le mal que j'ai voulu vous faire, car je vais +mourir, lui dit cet homme. + +--Non, vous ne mourrez pas, s'écria Cartier, ému jusqu'aux larmes. Vous +avez été coupable,--mais Dieu aura pitié de vous. Vous guérirez... + +--Mes blessures sont mortelles, je le sens. Je n'ai que peu de temps à +vivre; recevez ma confession, monsieur: + +D'un geste, maître Jacques ordonna à ses gens de se retirer. Le blessé +reprit: + +--Monsieur, je suis né à Dieppe, mais je n'ai connu ni mon père ni ma +mère. Mon nom véritable est Olivier Dubreuil... + +--Je le savais, dit Cartier. + +--Comment! vous le saviez? + +--Oui, j'ai assisté votre père à ses derniers moments. + +--Que dites-vous, monsieur?... Mais non, ne me répondez pas... ne +m'interrompez plus... car mes forces faiblissent... Élevé chez mon +grand-père paternel, j'y demeurai jusqu'à l'âge de dix ans... Il +mourut... Un ami de la maison m'emmena en Écosse... Mais lui aussi +expira peu d'années après m'avoir recueilli... j'étais seul au monde... +Je m'affiliai aune bande de soudards qui ravageait la Bretagne... Mon +audace et mon habileté y furent remarquées... Notre capitaine ayant été +tué dans une expédition, je fus unanimement élu à sa place... Alors, +monsieur, je vins à Saint-Malo... j'achetai une maison, y perçai un +souterrain qui communiquait avec le port et je pus en sécurité, pour moi +et les miens, exercer mes forfaits... J'avais acquis un vieux manoir en +Écosse... mon intention était de m'y retirer après avoir enlevé votre +fille, monsieur... + +--Constance!... votre soeur, malheureux! ne put s'empêcher de dire +Cartier. + +--Ma soeur! proféra le blessé dans un cri terrible. + +Et sa tête, qui s'était soulevée, retomba lourdement sur le sol. Il +était mort. + +Son corps fut rapporté au cap Rouge, pour y être inhumé. + + +Jacques Cartier apprit depuis qu'Olivier Dubreuil, attaqué par les +Trudamans, à l'instant où il venait d'attenter aux jours de Jean, avait +été traîné par eux en captivité. Il sut plaire à ces sauvages, devint un +de leurs agouhanna et les commanda jusqu'au jour où il tomba entre les +mains des Canadians, qui lui firent cruellement expier ses crimes. + +L'hiver fut très-rude. Le scorbut décima de nouveau les équipages de +Jacques Cartier. Le brave navigateur n'avait reçu aucune nouvelle de +Roberval. Les sauvages harcelaient ses pauvres colons. Ceux-ci se +révoltèrent contre leur chef. Il se vit forcé de les rembarquer au +commencement du printemps. En abordant dans la baie Saint-Jean à +Terreneuve, il y trouva Roberval arrivé avec trois navires et deux cents +passagers [61]. Mais il y trouva aussi, et ce fut un rayon de miel pour +son coeur ulcéré, Constance sur le point d'aller le rejoindre par les +vaisseaux du vice-roi. + +L'histoire de la jeune fille était singulière. Arrachée au naufrage du +_Saint-Vincent_ par les Boethics, elle avait dû de n'être pas égorgée par +ces insulaires à la marque qu'elle portait sur la poitrine et qui était +le _novake_ [62] ou blason de la tribu. Du reste, le souvenir de sa +mère et de son père était encore présent à leur mémoire. Constance +s'instruisit bien vite dans leur langage; ils lui conférèrent une part +d'autorité sur eux. + +[Note 61: Cartier lui montra quelques grains d'or et des diamants qu'il +avait trouvés aux environs de Stadacone. L'or était de bon aloi, mais +les diamants étaient faux. Néanmoins, le lieu où ils furent découverts +a pris depuis le nom de cap Diamant. C'est sur ce cap que s'élève la +formidable citadelle de Québec, à trois cent cinquante pieds au-dessus +du niveau du Saint-Laurent.] + +[Note 62: Voir la _Fille des Indiens Rouges_.] + +Au retour d'une expédition contre les Esquimaux, on avait conté à +Constance que des blancs étaient venus la demander. Dès que la saison +le permit, elle se transporta sur le rivage de la mer, sous prétexte de +chasser et épia l'apparition d'un navire européen. + +La Providence avait exaucé ses voeux eu lui faisant découvrir les +vaisseaux de Roberval. + +Je ne peindrai ni la joie de maître Jacques, ni l'allégresse de Jean +Morbihan. + +Avec tous les ménagements possibles, Cartier apprit à Constance la +parenté qui l'unissait à celui qu'elle avait rêvé pour époux et la +triste fin de cet infortuné. + +Déjà, Constance était guérie de son fol amour. Les vicissitudes de la +vie avaient mûri sa raison. Mais elle pleura sincèrement le sort du +frère qu'elle avait perdu. + +Roberval souhaitait que Cartier retournât à la Nouvelle-France [63]. +Celui-ci n'y voulut point consentir. Son oeuvre était terminée. Il avait +tracé la route. A d'autres le soin de la frayer! + +[Note 63: Il était parti de la Rochelle le 16 avril 1542.] + +Jacques Cartier partit bientôt de Terreneuve et rentra à Saint-Malo, le +mois suivant. + +Le bonheur de dame Catherine, la félicité d'Étienne Noël ne sauraient +se décrire. J'abandonne à l'imagination de mon lecteur cette tâche aussi +douce que délicate. + +Pendant une année Constance porta le deuil de son frère. Elle le quitta +pour suivre le bon Étienne au pied des autels. + +--Terr i ben! j'avais bien dit que tout ça finirait par une noce, da +oui! marmottait gaiement Jean Morbihan en sortant de l'église. + +Jacques Cartier avait été parfaitement accueilli par François Ier, mais +il avait sacrifié à ses belles découvertes repos, fortune, santé. Il +ne reprit plus la mer et mourut, dit M. Ch. Cunat, dans sa soixantième +année. + +N'est-il pas douloureux cependant de penser que, non-seulement on ignore +le lieu où gît la dépouille de ce grand citoyen, mais que la date exacte +de son décès soit une énigme indéchiffrée. + +Et n'est-ce pas simple justice de réclamer, une fois encore, après trois +siècles d'oubli, un monument public, une statue pour: + + JACQUES CARTIER, + + LE DÉCOUVREUR DU CANADA + + + +FIN. + + + + TABLE DES MATIÈRES. + + + DÉDICACE. + AU LECTEUR. + PROLOGUE. + CHAPITRE Ier.--Saint-Malo, patrie de Jacques Cartier. + II.--Le départ. + III.--Le sauveur. + IV.--La sorcière. + V.--Georges de Maisonneuve. + VI.--Le tête-à-tête. + VII.--«Au cochon à monsieur saint Anthoine». + VIII.--Les Tondeurs. + IX.--Le Chariot. + X.--L'enlèvement. + XI.--La prison. + XII.--Tentative d'évasion. + XIII.--Le Saint-Laurent. + XIV.--Terriben. + XV.--Hochelaga. + XVI.--Fragments de mémoires. + XVII.--Retour à Saint-Malo. + XVIII.--Les Portes-Cartier. + XIX.--Conclusion. + + +FIN DE LA TABLE. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Jacques Cartier, by Émile Chevalier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JACQUES CARTIER *** + +***** This file should be named 18490-8.txt or 18490-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/4/9/18490/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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