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+ <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1">
+ <title>The Project Gutenberg eBook of Jacques Cartier, by Émile Chevalier</title>
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+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Jacques Cartier, by Émile Chevalier
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Jacques Cartier
+
+Author: Émile Chevalier
+
+Release Date: June 2, 2006 [EBook #18490]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JACQUES CARTIER ***
+
+
+
+
+Produced by Rénald Lévesque
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<div class="tnote">
+<p>Note du transcripteur</p>
+
+<p>Pour plus de détails sur la vie et les oeuvres de Cartier, le lecteur
+aura avantage à consulter ses écrits:</p>
+
+<p class="mid"><a href="http://www.gutenberg.org/etext/12356">http://www.gutenberg.org/etext/12356</a></p>
+
+<p>L'auteur revoie, occasionnellement, à ses autres publications. Un
+certain nombre d'entre elles a déjà été publié par PJ:</p>
+
+<p class="mid"><a href="http://www.gutenberg.org/browse/languages/fr">http://www.gutenberg.org/browse/languages/fr</a></p>
+<p class="mid">CHEVALIER H. Emile</p>
+
+<p>D'autres sont en cours de préparation (Juin 2006).</p>
+</div>
+<br><br>
+<h1>JACQUES CARTIER</h1>
+
+<h4>PAR</h4>
+<br>
+<h2>H. EMILE CHEVALIER</h2>
+
+<br>
+<br><br>
+<p class="mid">PARIS<br>
+LEBIGRE-DUQUESNE, LIBRAIRE-ÉDITEUR<br>
+RUE HAUTEFEUILLE, 16</p>
+<br><br>
+
+
+
+<p>A M. LE Dr. A. GUÉRIN</p>
+
+
+<p>CHIRURGIEN DE L'HÔPITAL SAINT-LOUIS</p>
+
+<p>La dédicace de ce livre, mon cher docteur, vous revient
+de droit. Ce m'est un plaisir autant qu'un honneur
+et un devoir de vous l'offrir. Esprit initiateur, distingué
+non-seulement parmi les plus distingués de votre noble
+profession, mais encore parmi ceux qu'on estime dans
+les sciences, les arts et les lettres; membre du conseil
+général d'un des principaux départements de la vieille
+et glorieuse Bretagne, Breton vous-même, vous ne refuserez
+pas à mon héros, à votre compatriote, Jacques Cartier,
+la faveur que je revendique pour lui.</p>
+
+<p>Laissez-moi, mon cher docteur, rappeler ce que j'en
+disais, il y a quelques mois <a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>:</p>
+
+<p>«Saluez avec moi, saluez, je ne dirai pas le premier découvreur,
+mais le premier colonisateur français,&mdash;un Breton,
+homme du forte souche, de coeur haut et droit,&mdash;qui ait
+baisé la terre d'Amérique!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1: </b><a href="#footnotetag1">(retour) </a><p>Voir ma <i>Notice sur Sagard et son oeuvre</i>.&mdash;Tross, éditeur.</p></blockquote>
+
+<p>«Jacques Cartier! l'une de nos illustrations. Ah! le mot
+est chétif: un de nos génies, devrais-je dire. Et, pas une
+statue ne lui a été érigée chez nous! A lui pas un monument,
+pas une inscription, un symbole de la reconnaissance
+générale! O Athéniens! Athéniens! En France, il ne se trouve
+peut-être pas cent mille personnes sachant qu'il a existé un
+Jacques Cartier!</p>
+
+<p>«Un jour, je me pris du pieux désir d'aller visiter la
+ville natale de ce hardi marin, à qui nous dûmes la moitié
+de l'Amérique. Je m'attendais à ce que là au moins, à Saint-Malo,
+je rencontrerais quelque chose, un buste, un morceau
+de pierre à l'angle d'une rue, un signe qui me rappelât
+notre Jacques Cartier <a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>, lui que connaissent, que vénèrent
+les plus ignorants des Canadiens-Français, à qui tous ont
+élevé un autel dans leur coeur; lui dont j'avais vu le portrait,
+le nom, en vingt endroits, dans les édifices publics, sur les
+places, les routes, les navires, soit à Montréal, soit à Québec.
+Et a Saint-Malo rien! je n'ai rien trouvé!... Si..... Dans la
+cour d'une auberge, vous apercevrez une misérable effigie de
+plâtre, qui se dégrade et demain tombera en poussière.....
+Athéniens! Athéniens!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2: </b><a href="#footnotetag2">(retour) </a><p>De vrai, les édilités de Saint-Malo et de Saint-Servan ont,
+depuis quelques années, donné son nom à deux rue.</p></blockquote>
+
+<p>«Et cette cour d'auberge, qu'est-ce encore? La cour de
+l'ancien hôtel de Chateaubriand <a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3: </b><a href="#footnotetag3">(retour) </a><p>De même, à Vitré, l'habitation occupée jadis par madame de
+Sévigné est aujourd'hui convertie en hôtellerie.</p></blockquote>
+
+
+<p>«Douleur sur douleur!</p>
+
+<p>«A une heure de distance, si votre âme n'est point navrée
+assez, vous pourrez voir, enfouie dans le fumier, les immondices
+une ferme, une masure s'en allant, elle aussi, de décrépitude.</p>
+
+<p>«On la nomme <i>les Portes-Jacques-Cartier</i>.</p>
+
+<p>«C'est là tout ce qui reste de l'habitation, de la mémoire
+du grand homme, de celui que François Ier n'appelait jamais
+que «nostre cher et bien-amé Jacques Cartier.»</p>
+
+<p>Eh bien, mon cher docteur, ce que je demande pour
+Jacques Cartier, notre Christophe Colomb à nous Français,
+l'un de ceux qui devraient faire marque dans nos
+annales historiques, l'un des plus ignorés pourtant; ce
+que je demande, c'est un monument élevé soit à Saint-Malo,
+soit à Rennes, soit même à Paris,&mdash;pourquoi
+non?&mdash;qui transmette désormais à la postérité le souvenir
+de ce grand homme. Ce que je vous demande à
+vous, mon cher docteur, pour l'honneur de nos compatriotes,
+et au nom d'un million de Français reconnaissants
+qui, de l'autre côté de l'Atlantique, béniront votre
+oeuvre, c'est de vous mettre à la tête d'un mouvement
+ayant pour but de rendre à l'un de nos plus illustres, de
+nos plus vertueux citoyens, à Jacques Cartier, l'hommage
+que la légèreté, plus encore que l'ingratitude, a négligé
+de lui rendre jusqu'à ce jour.</p>
+
+<p>Une statue à Jacques Cartier, au découvreur du
+Canada!</p>
+
+
+<p class="rig">H. EMILE CHEVALIER.</p>
+
+
+<p>Paris, 2 janvier 1866.</p>
+<br><br>
+
+<h3> AU LECTEUR.</h3>
+
+
+<p>Dans un cadre de pure imagination, l'auteur de ce
+livre a tenté de mettre en relief la belle et noble figure
+de Jacques Cartier; il a tenté aussi de tracer une esquisse
+des moeurs bretonnes et de Saint-Malo au seizième siècle.
+Néanmoins, autant qu'il a été en son pouvoir, il s'est,
+avec grand scrupule, conformé à la vérité historique. Facilement,
+il l'espère, le lecteur discernera la réalité de la
+fiction à travers la gaze légère répandue sur l'ensemble
+de l'oeuvre, pour en marier toutes les parties. En cela,
+l'auteur s'est proposé de faire lire le récit de nos grandes
+découvertes maritimes aux personnes qui se sentent peu
+dégoût pour les anciennes chroniques. Puisse la réussite
+égaler son intention!</p>
+
+<p>19 février 1868.</p>
+<br><br>
+
+
+<h2>JACQUES CARTIER</h2>
+<br><br>
+
+<h3>PROLOGUE.</h3>
+
+<h3>LA MORT D'UN AVENTURIER.</h3>
+
+
+<p>Le soleil brille dans toute sa glorieuse splendeur; le
+ciel est pur, d'une sérénité parfaite; pas un nuage
+léger, cotonneux, pas une tache ne trouble son éblouissant
+azur; la transparence de l'atmosphère ne saurait
+être surpassée que par son incroyable sonorité; calme,
+immobile, l'air semble comme arrêté dans l'espace; jamais
+les heureuses contrées napolitaines n'offrirent au
+regard enchanté des régions éthérées plus brillantes;
+jamais Olympe plus souriant n'inspira la Muse antique;
+jamais d'une main plus délicate, plus caressante, l'Aurore
+aux doigts de rose n'ouvrit les portes de l'Orient.</p>
+
+<p>Saisissant, effroyable contraste, toutefois!</p>
+
+<p>Ce ciel, il a l'éclat, l'inflexibilité, je pourrais dire le
+tranchant du métal. Que de sa voûte immense, incommensurable,
+votre oeil s'abaisse sur la terre, et, partout
+autour de lui, à la place d'opulentes frondaisons, aux
+nuances diverses, harmonieusement fondues, à la place
+de fleurs chatoyantes et variées, de fruits savoureux, de
+pourpre et d'or, il ne rencontrera, que désolante uniformité;
+il s'aveuglera aux brûlantes réverbérations d'une
+nappe d'argent mat, qui s'allonge, s'allonge monotone
+et s'allonge encore, jusqu'aux bornes de l'horizon.</p>
+
+<p>Alors, vous maudirez les magnifiques rayons de
+l'astre diurne; alors, vous alliez horreur de ce bleu intact
+qui lui sert de cadre, de la solennelle quiétude dont
+vous êtes environné; alors, peut-être, vous surprendrez-vous
+à faire des voeux pour que les nuées, les brouillards,
+la bruine, voire les ouragans, les tempêtes de neige succèdent
+brusquement à ces décevantes promesses d'une
+belle journée de juillet.</p>
+
+<p>C'est que, hélas! nous ne sommes ni en été, ni sous
+le fortuné climat de l'Ausonie, mais, en plein hiver,
+dans le vestibule même du sauvage empire hyperboréen.</p>
+
+<p>Cette plaine d'albâtre, qui sans fin se déploie devant
+nous, c'est l'océan Atlantique, au 50° parallèle de latitude
+nord environ; c'est la mer figée, solidifiée par le froid,
+sur une étendue de plusieurs lieues, dans une des vastes
+baies septentrionales de l'île de Baccaléos ou Terre-neuve<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4: </b><a href="#footnotetag4">(retour) </a><p>Voir la <i>Fille des Indiens rouges</i> par H. E. Chevalier.</p></blockquote>
+
+<p>Et quel froid!</p>
+
+<p>Malgré ce soleil si insolemment provocateur; ce ciel
+si railleusement en tenue de fête; malgré cette atmosphère
+si traîtreusement séduisante, il gèle à pierre fendre,
+sans métaphore aucune:&mdash;le thermomètre est
+descendu à 33° au-dessous de zéro.</p>
+
+<p>Aussi, quoique la vue porte loin et très-loin, n'aperçoit-on
+d'abord signe de vie humaine ou animale dans
+cette vaste solitude, dont la blancheur marmoréenne,
+la rigidité sépulcrale apparaissent comme un suaire jeté
+sur la création terrestre, immolée aux rigueurs de quelque
+farouche divinité polaire.</p>
+
+<p>Mais regardons encore, regardons mieux. Ne semble-t-il
+pas que, là-bas, tout là-bas, du sein d'un monticule
+de glaçons, jaillit un mince filet de vapeur? Avançons.
+Cette vapeur prend des formes, dessine ses contours;
+elle monte en spirale; de grise elle devient bleuâtre.
+Ce n'est donc pas une de ces brumes follettes que l'on
+voit souvent, dans le royaume boréal, surgir des crevasses
+ouvertes par le froid à travers les congélation?.
+Mais c'est de la fumée, la fumée d'un feu de branchages.
+Le désert est habité. Poursuivons notre route dans cette
+direction et, bientôt, nous nous heurtons au pied d'une
+véritable bastille de glace. Une rayure brunâtre, serpentant
+jusqu'au sommet, indique un sentier. En deux minutes,
+ce sentier est parcouru et voici se présenter un
+bien curieux spectacle.</p>
+
+<p>Dans l'enceinte des banquises, entassées les unes sur les
+autres, à plus de cinquante pieds de profondeur, se
+trouve pris, scellé comme dans une inébranlable muraille
+de granit, un navire jaugeant soixante dix à quatre-vingts
+tonneaux, sur le pont duquel est construite
+une cabane provisoire, qui occupe tout l'espace compris
+entre les deux gaillards. Du milieu de cette cabane
+s'élance une haute cheminée, et aux deux extrémités se
+dressent les deux mâts du vaisseau, dont on a abattu
+les huniers jusqu'aux chouquets.</p>
+
+<p>Inutile d'ajouter que les parties visibles du bâtiment,
+la cabane, les mâts, la cheminée même, sont revêtues
+d'une épaisse couche de cristaux superposés, qui scintillent
+comme des milliers de pierreries aux rayons du
+soleil.</p>
+
+<p>Si la pauvre embarcation court grand risque d'être,
+lors de la débâcle, écrasée, réduite en pièces, par les
+effrayantes masses qui la surplombent, elle a au
+moins en ce moment, l'avantage de se trouver quelque
+peu abritée contre les mortelles intempéries de la
+saison.</p>
+
+<p>Aussi les garnissaires du navire, qui possèdent abondance
+de provisions de bouche et de combustible, attendent-ils
+patiemment que le retour du printemps leur
+permette de sortir de cette baie, dans laquelle les a surpris
+et emprisonnés un hiver trop précoce. Disons plus:
+n'était la crainte d'être, chaque jour, investis et massacrés
+par une bande de sauvages qui les harcellent continuellement
+ils s'estimeraient, pour la plupart, heureux
+comme pas un mortel sur notre planète sublunaire.</p>
+
+<p>Voyez-les réunis dans l'entrepont, avec leurs mines
+réjouies autant que hardies; voyez-les affublés de grossières
+mais chaudes fourrures, et pressés autour d'un
+énorme poêle de fonte, qui ronfle comme un soufflet de
+forge ou une personne trop bourrée d'aliments. Les uns
+jouent aux dés, d'autres sommeillent, ceux-ci grignotent
+un morceau de biscuit; ceux-là babillent.</p>
+
+<p>Tous sont Bretons,&mdash;Normands tout au plus, j'en
+jurerais.</p>
+
+<p>Prêtons l'oreille, aux causeries.</p>
+
+<p>&mdash;Min Gieu, disait Jean Morbihan, min Gieu, nous
+avons encore, à bord de la <i>Catherine</i>, six barriques de
+<i>gwin ardant</i> <a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a> et vingt-cinq de cidre... tant qu'il en
+restera une goutte, je ne demanderai pas à m'en aller
+d'ici, non da!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5: </b><a href="#footnotetag5">(retour) </a><p>Eau-de-vie, eau-de-feu.</p></blockquote>
+
+<p>&mdash;Tu as, ma foi, bien raison, appuya Charles Guyot;
+puisque nous avons pris le poisson, vaut mieux le manger
+entre compagnons que de le rapporter sans profit
+pour nous, aux bourgeois...</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est, fit un troisième, que la pêche a été
+miraculeuse, cette année, en l'an de grâce mil cinq cent
+vingt...</p>
+
+<p>&mdash;Dis mil cinq cent vingt-un, l'Enrhumé, interrompit
+Jean Morbihan; mil cinq cent vingt-un, da oui; car nous
+sommes aujourd'hui le dix-huitième jour de l'année
+suivante, ajouta-t-il d'un ton convaincu.</p>
+
+<p>&mdash;De vrai, reprit Charles Guyot, il y aura un an, le
+11 mars prochain, que nous avons démarré du <i>hable</i> de
+Saint-Malo, et l'on espérait être de retour à la mi-octobre.</p>
+
+<p>&mdash;Min Gieu, c'est pure, vérité, confirma Jean.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi diable aussi le capitaine s'est-il obstiné à
+faire la chasse aux loups marins! marronna un nouvel
+interlocuteur. N'avions-nous pas une assez forte cargaison
+de <i>molues</i>? mais c'est un ambitieux que le capitaine!</p>
+
+<p>&mdash;Un ambitieux! peux-tu parler comme ça, Grogne-Toujours!
+s'écria Morbihan avec indignation. Maître
+Jacques est le plus digne, le meilleur des pilotes et des
+chefs, poursuivit-il avec un accent qui défiait toute contradiction.</p>
+
+<p>&mdash;Jean a raison, affirmèrent plusieurs voix.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce que j'en dis, c'est histoire de parler, repartit
+Grogne-Toujours. Du reste, moi je suis aussi mal ici
+qu'ailleurs. Et si ce n'était ce brigand de froid...</p>
+
+<p>&mdash;Et ces brigands de Peaux-Rouges de l'enfer, qui
+ont tué et dévoré sans doute nos deux pauvres camarades...</p>
+
+<p>A ce moment, un coup de sifflet impératif retentit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est maître Jacques qui m'appelle, dit Jean Morbihan
+se levant et se dirigeant précipitamment vers la
+poupe du navire.</p>
+
+<p>Un jeune homme de belle prestance, de mine audacieuse
+et intelligente, se tenait au seuil de la cabine ou
+chambre, qu'une mince cloison séparait de l'entrepont.</p>
+
+<p>&mdash;Entre, dit-il, au matelot.</p>
+
+<p>Celui-ci obéit et, se courbant, pénétra dans une
+petite pièce, chétivement meublée d'un poêle, une table,
+une couchette étroite, une horloge marine, des instruments
+de mathématiques et quelques cartes rudement
+dessinées, où la mer était figurée par de gros
+bouillons.</p>
+
+<p>Le jeune homme rentra dans la cabine, dont il ferma
+la porte. Puis il s'assit, s'accouda à la table, et plongeant
+ses regards dans les yeux du matelot, qui demeurait
+respectueusement debout, immobile, attendant des
+ordres:</p>
+
+<p>&mdash;Nos gens sont-ils toujours de bonne humeur? demanda-t-il
+en bas-breton.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours, maître Jacques, toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ne se plaignent pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non da! De quoi est-ce qu'ils pourraient se plaindre!
+Min Gieu! ils seraient donc bien difficiles!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! proféra maître Jacques, comme s'il se
+parlait à lui-même; pourvu qu'ils aient à boire, à manger,
+peu de besogne, ils se trouvent contents. La gloire,
+ni l'amour ne les tourmente, eux! Ah! si je ne rêvais
+de conquêtes, de découvertes et surtout de ma chère
+Catherine....</p>
+
+<p>&mdash;Et que vous pouvez y penser à notre patronne!
+elle est, ma foi, bien assez accorte pour qu'on ne l'oublie
+pas, après un au de mariage! dit familièrement le
+matelot.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon vieux Jean, j'y pense souvent, trop souvent!
+soupira maître Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;Trop souvent! Min Gieu! capitaine, si j'avais jamais
+eu pour épouse une créature comme ça: une taille
+comme la plus fine corvette qui oncques débouqua du
+port de Saint-Malo; des yeux grands comme des écubiers,
+et un visage, un visage, que...</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas qu'elle est charmante? dit maître
+Jacques, en souriant de l'enthousiasme du vieux marin.</p>
+
+<p>&mdash;Charmante comme notre goëlette, dont dame Catherine
+a été la marraine! si charmante, s'écria celui-ci,
+qu'à votre place, je ne l'aurais pas quittée pour venir
+pécher la molue? N'êtes-vous pas assez riche?</p>
+
+<p>&mdash;Tu aurais donc renoncé à la mer, hein! si j'étais
+resté à Saint-Malo, toi qui m'as élevé et enseigné l'art
+de piloter un navire?</p>
+
+<p>&mdash;Min Gieu! maître, ç'aurait été dur d'abandonner
+le métier où je suis né; mais, voyez-vous, pour demeurer
+avec vous et la patronne, qu'est-ce que je ne ferais
+pas?... Da oui!</p>
+
+<p>&mdash;Tu es un brave, Jean, donne-moi la main, dit le
+jeune homme, qui pressa chaleureusement dans les
+siens les doigts calleux du matelot..</p>
+
+<p>Puis il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, de la patience! dans trois mois, nous reprendrons
+la route de Saint-Malo. Au surplus, je n'aurai
+pas perdu mon temps, ici. J'ai exploré la côte septentrionale
+de cette terre à peu près inconnue, et découvert
+plusieurs îles qui pourront être un jour très-productives...
+Bien! Que le roi de France, mon maître, m'accorde
+l'autorisation de reconnaître tout le pays, et,
+sous peu, nous n'aurons plus rien à envier à la gloire de
+ce Génois, ce Colomb dont le nom m'importune autant
+qu'il m'enivre!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! min Gieu! vous avez encore des projets de
+voyage! vous voulez encore délaisser...</p>
+
+<p>&mdash;Catherine!... j'aurais tort! n'est-ce pas? Oublions
+mes présomptueux desseins... Cette expédition sera ma
+dernière... Pourtant je touche à peine à ma
+vingt-septième année!</p>
+
+<p>&mdash;Da oui, vous êtes venu au monde le jour de la
+Saint-Sylvestre, le 31 décembre 1494; je m'en souviens
+comme d'hier, et que votre père, maître Jamet...</p>
+
+<p>&mdash;Bah! laissons cela, mon vieil ami... Je t'ai mandé
+pour que tu ailles, avec quelques hommes de corvée,
+faire du bois et battre les environs... Je crains que ces
+sauvages, qui ont enlevé deux des nôtres, ne renouvellent
+leurs agressions...</p>
+
+<p>&mdash;C'est entendu maître. Je partirai tout de suite.</p>
+
+<p>&mdash;Surtout armez-vous bien, car ces bandits sont
+vigoureux et très-adroits. De la prudence, Jean, de la
+prudence. Si nous perdions encore quelqu'un, la panique
+se glisserait dans l'équipage... Tu me comprends?</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez être tranquille, capitaine, vos recommandations
+seront suivies, comme si elles venaient du
+bon Gieu, répondit le matelot en sortant de la cabine.</p>
+
+<p>Il communiqua les ordres qu'il avait reçus, et aussitôt
+dix de ses compagnons s'offrirent à l'envi pour les
+exécuter.</p>
+
+<p>S'étant armés de longues piques à glace, d'arquebuses
+et de haches d'abordage, nos hommes montèrent par
+l'échelle de la construction en planches qui recouvrait
+le pont du navire, et qu'on avait élevée autant pour
+abriter l'intérieur contre les rigueurs du climat que
+pour renfermer des approvisionnements.</p>
+
+<p>Chef de timonerie à bord de la <i>Catherine</i>, Jean
+Morbihan occupait le premier rang, après maître
+Jacques. Il distribua un verre d'eau-de-vie et quelques
+vivres à ses hommes; puis tous quittèrent le vaisseau
+pour commencer leur expédition.</p>
+
+<p>En dépit du froid, ils s'étaient mis gaiement en route,
+quand le premier qui parvint au faîte du môle de glace
+dont le bâtiment était fortifié, poussa un cri d'émoi.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il? interrogea Jean Morbihan, pressant
+le pas.</p>
+
+<p>Pour toute réponse, l'autre étendit son bras vers le
+sud.</p>
+
+<p>Dans cette direction, on distinguait, à plusieurs milles
+de distance, une horde d'individus qui couraient vers le
+navire.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont les sauvages! lit Jean, en portant un sifflet
+à ses lèvres.</p>
+
+<p>A son appel, les matelots restés dans le vaisseau arrivèrent
+précipitamment. Maître Jacques les suivit de près.</p>
+
+<p>&mdash;Regardez! lui dit Morbihan.</p>
+
+<p>Le capitaine avait la vue excellente. Il distinguait les
+objets A des distances prodigieuses. Ayant porté ses
+yeux à l'horizon, il s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Par ma Catherine! ce sont les sauvages! Les coquins
+sont nombreux et s'avancent de notre coté. Mais voici
+qui est étrange, bien étrange! On dirait qu'ils pourchassent
+l'un des leurs qui les précède d'une, centaine de pas,
+autant que je puis juger... Oui, c'est cela... Le poursuivi
+file à toutes jambes... Il porte quelque chose dans ses
+bras... Les autres lui décochent des flèches. Ah! le malheureux
+trébuche; il tombe... Ses persécuteurs vont
+l'atteindre... Non; le voici qui se relève... Bravo! courage!
+volons à son aide!...</p>
+
+<p>En prononçant ces mots, maître, Jacques se jetait en
+bas du monticule et s'élançait, accompagné de ses matelots,
+au secours du misérable, dont il venait, en quelques
+mots, de peindre la périlleuse situation.</p>
+
+<p>Bientôt, on le put voir parfaitement, et l'on put entendre
+les infernales vociférations de ceux qui lui donnaient
+la chasse.</p>
+
+<p>&mdash;Arrêtons-nous et préparez vos arquebuses, ordonna
+maître Jacques. Mais visez juste et de façon à ne pas
+toucher ce pauvre hère.</p>
+
+<p>Quoique les sauvages fussent encore éloignés de plus
+d'un mille, cinq minutes après, ils arrivèrent à portée
+des armes à feu.</p>
+
+<p>Une décharge fut commandée et exécutée à l'instant.</p>
+
+<p>Au bruit de cette arquebusade, les Peaux-Rouges
+épouvantés, se débandèrent et prirent la fuite, en laissant
+plusieurs morts et mourants sur le théâtre de l'action.</p>
+
+<p>Parmi ces derniers, mais en avant d'eux, était tombé
+l'individu dont la cruelle position avait si fort soulevé
+l'intérêt de maître Jacques.</p>
+
+<p>Instinctivement, poussé par sa bienveillance naturelle,
+le capitaine s'approcha de lui. L'infortuné était étendu
+immobile sur le dos.</p>
+
+<p>&mdash;Sauvez ma fille! pour l'amour de Dieu, si vous êtes
+chrétiens, sauvez ma fille! murmura-t-il, en français,
+d'une voix faible.</p>
+
+<p>Et ses yeux se portaient avec anxiété vers une sorte
+de paquet de pelleteries qui, lui ayant échappé dans sa
+chute, avait roulé sur la glace.</p>
+
+<p>Surpris au dernier point, car cet individu était vêtu,
+comme les sauvages, de peaux de caribou, et avait le
+visage peint en rouge comme le leur, Jacques demeura
+un moment interdit; mais, reprenant bien vite son sang-froid,
+il demanda au blessé qui il était.</p>
+
+<p>&mdash;Sauvez ma fille, sauvez mon enfant! répétait celui-ci
+avec égarement.</p>
+
+<p>Maître Jacques ramassa le paquet de fourrures. Il contenait
+une charmante petite fille blanche, d'environ deux
+ans, qui souriait dans toute l'heureuse insouciance de
+son âge.</p>
+
+<p>&mdash;Min Gieu! que voilà-t-il une jolie petite créature!
+Que c'eût été dommage de la laisser entre les griffes de
+ces satanés hérétiques! da oui! s'écria Jean Morbihan.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, garçons, dit Jacques, nous n'avons pas perdu
+notre matinée. Chargez-moi doucement ce blessé sur vos
+épaules et regagnons le navire... Quant aux autres,
+leurs compagnons viendront assurément les chercher
+lorsqu'ils ne nous verront plus.</p>
+
+<p>Dès qu'il eut parlé, deux robustes matelots se saisirent
+du corps de l'inconnu; maître Jacques prit l'enfant dans
+ses bras, et l'équipage de la <i>Catherine</i> retourna rapidement
+à ses quartiers.</p>
+
+<p>En y arrivant, le capitaine voulut que son protégé fut
+déposé dans sa cabine. Celui-ci s'était évanoui. Après
+avoir reconnu qu'il était mortellement frappé d'une
+flèche dont la pointe avait glissé sur la colonne vertébrale
+et traversé le poumon gauche, Jacques coucha le
+blessé dans son lit et lui fit avaler quelques gouttes d'un
+puissant cordial.</p>
+
+<p>Le moribond ouvrit les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Où est ma fille? balbutia-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous; on a soin d'elle, répondit le capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! soyez béni!... Vous la conduirez en France..
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Et vous aussi, si vous le désirez.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! dit l'inconnu, en secouant la tête... non! c'est
+fini de moi, je le sens. Mais écoutez: vous êtes Français?...</p>
+
+<p>&mdash;De Saint-Malo.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi de Dieppe...</p>
+
+<p>&mdash;Comment?...</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi parler. Les moments que j'ai à vivre
+sont comptés... Vous pouvez me rendre un grand service,
+je puis vous être utile aussi... Ne m'interrompez
+pas... Et d'abord sachez qu'à cinq degrés plus haut, il
+existe à l'ouest un détroit qui borde une grande terre
+où l'on trouve de l'or...</p>
+
+<p>&mdash;De l'or! fit Jacques avec dédain, la gloire me suffit.</p>
+
+<p>L'étranger continua:</p>
+
+<p>&mdash;On m'appelait le capitaine Guillaume Dubreuil.
+J'ai découvert cette île... les côtes voisines... et d'autres
+pays encore... dès 1494 <a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>... L'honneur de ma découverte,
+les Anglais me l'ont volé... mais vous me vengerez,
+n'est-ce pas?... je compte sur vous... A boire! j'ai
+soif... donnez-moi à boire, je vous prie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6: </b><a href="#footnotetag6">(retour) </a><p>Voir la <i>Fille des Indiens rouges</i>.</p></blockquote>
+
+<p>Jacques approcha de ses lèvres la liqueur qui l'avait
+déjà ranimé.</p>
+
+<p>Le patient avala difficilement une gorgée. Cette potion
+sembla lui rendre des forces, car il reprit d'une voix
+plus assurée:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous serez mon vengeur! Après avoir découvert
+ce pays et épousé une brave créature qui m'arracha
+aux mains des Anglais, je m'étais établi avec elle à
+Dieppe, où j'attendais qu'il plût au roi de m'octroyer la
+permission de remettre à la mer. J'attendis plus de dix
+ans et la permission un vint pas. Ma femme était originaire
+de cette île. Elle regrettait son pays, se mourait
+de langueur. Je résolus de la ramener au lieu de sa naissance.
+Mais j'avais un fils, âgé de quelques mois seulement.
+Mon père et ma mère désirèrent le conserver près
+d'eux, à Dieppe; je le leur laissai. Ma femme et moi nous
+nous embarquâmes sur un bateau affrété pour la pêche
+de la morue, et nous abordâmes à l'île, où Constance,
+mon épouse, avait, par sa famille, des droits souverains
+sur une tribu d'indigènes... Elle fut reine et je fus roi...
+Mais les sauvages appréhendaient que nous ne les quittassions
+de nouveau... Ils nous gardaient à vue... Et jamais,
+depuis lors, je ne pus entrer en communication
+avec les navires européens qui venaient, de temps en
+temps, faire la traite des pelleteries sur nos côtes...</p>
+
+<p>Le blessé se tut un moment et, du regard, indiqua la
+fiole de spiritueux. Maître Jacques lui en versa quelques
+gouttes dans la bouche.</p>
+
+<p>&mdash;J'achève, dit faiblement le malade, rassemblant un
+reste de vie; j'achève mon récit et mes jours aussi...
+Soyez attentif... Ma femme mourut, en me donnant
+une fille... Je l'appelai Constance, du nom que sa mère
+avait reçu au baptême... C'est cette enfant... J'ai voulu
+m'échapper avec elle, en apprenant qu'il y avait ici un
+navire pris dans les glaces... Les insulaires m'ont poursuivi...
+pendant trois jours... Près de m'atteindre, ils
+m'ont tué... Mais elle est sauvée, elle... N'est-ce pas
+qu'elle est sauvée?... Oh!... Mon fils... Si, lui aussi, je le
+savais sain et sauf! Mais pas de nouvelles, depuis que je
+l'ai quitté... Et mes parents étaient vieux, bien vieux...
+il doit avoir douze ans maintenant... Un mot... un mot
+encore... Dieu, prêtez-moi la force pour finir! On le
+nomme Olivier... Olivier, entendez-vous?... Veillez
+sur lui...et sur elle...Vous y veillerez, dites... C'est un
+mourant qui vous bénit... Ils portent tous deux le
+même signe de reconnaissance... un...</p>
+
+<p>&mdash;Un? répéta maître Jacques, vivement impressionné!
+et se penchant vers son interlocuteur.</p>
+
+<p>Mais le malheureux avait rendu l'âme.</p>
+
+<p>Sur le soir de cette mémorable journée, le temps se
+radoucit. Du sud il s'éleva des brises comparativement
+tièdes. Le lendemain matin, par une de ces brusques révolutions,
+si communes sous les hautes latitudes, le
+thermomètre était remonté de plus de vingt degrés. A
+midi, il marquait 1° au-dessus de zéro. Le ciel était gris,
+sombre. Il tombait une pluie fine et pénétrante. De
+longues bandes de canards et autres palmipèdes sillonnaient
+les airs en tous sens. Sur le navire volaient, en
+se croisant et poussant des cris aigus, des nuées de
+noirs corbeaux et de vautours à tête chauve. Par intervalles,
+l'un de ces oiseaux voraces fondait effrontément
+sur quelque détritus, rejeté du vaisseau et mis à découvert
+par le dégel; il happait le morceau et se renlevait
+rapidement dans l'espace, en disputant sa proie aux
+moins audacieux que lui.</p>
+
+<p>Tout à coup, un bruit formidable comme le roulement
+d'une avalanche du haut des sommets alpestres, ou plutôt
+comme un tremblement de terre tropical, se fait entendre.
+L'atmosphère est ébranlée, la mer brise son
+pont de glace et bondit, mugissante, terrible, blanche
+de courroux, autour de la goëlette, qui, déjà parée pour
+cet événement, se balance, maintenant svelte, légère et
+coquette, avide de reprendre sa course sur l'onde écumeuse.</p>
+
+<p>Si l'on voulait profiter de cette débâcle inespérée et
+ne pas s'exposer à être de nouveau renfermé dans les
+banquises en mouvement, que le retour du froid ne
+tarderait pas à agglomérer une seconde fois en un tout
+compacte, il fallait appareiller immédiatement.</p>
+
+<p>Aussi, ce jour-là même, débarrassée de sa cabane
+surnuméraire, remâtée, regréée, en un mot,
+la <i>Catherine</i> levait les ancres et partait gaiement pour
+Saint-Malo, trois mois au moins avant l'époque où elle
+aurait pu, dans les conditions ordinaires de température,
+compter raisonnablement briser les entraves dont l'hiver
+l'avait chargée.</p>
+
+<p>&mdash;Min Gieu, ça ne fait rien, disait le vieux Morbihan,
+en berçant la petite Constance dans ses bras, quand
+dame Catherine, notre patronne, verra quel amour de
+cargaison nous lui rapportons là, elle ne nous en voudra
+plus de nous être attardés si longtemps en mer! da
+non; n'est-ce pas maître?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit, sans l'entendre, Jacques soucieux, et tenant
+ses yeux attachés ver l'ouest, je ne tarderai sûrement
+pas à revenir dans ces parages, et je profiterai des
+avis du pauvre Guillaume Dubreuil.</p>
+
+<p>FIN DU PROLOGUE</p>
+<br><br>
+
+
+
+
+<h3>CHAPITRE PREMIER</h3>
+
+<h3>SAINT-MALO, PATRIE DE JACQUES CARTIER.</h3>
+
+
+<p>Existe-t-il en France, ou même dans le monde entier,
+une ville qui, relativement à sa population, puisse
+s'enorgueillir d'avoir enfanté autant de célébrités que
+Saint-Malo? Quelle pépinière, quelle pléiade d'illustrations
+dans tous les genres! Ses seuls marins fameux, on
+en pourrait compter cent, non compris les Jacques Cartier,
+les Porée, les Duguay-Trouin, Mahé de la Bourdonnais,
+les Surcouf, les de Coisy, et, comme dit leur
+excellent biographe, M. Ch. Cunat: «Tous donnèrent
+plus d'une fois sujet aux ennemis de la France de leur
+appliquer ce mot de Philippe, roi d'Espagne, en parlant
+de Turenne: Voilà un homme qui m'a fait passer de
+bien mauvaises nuits.»</p>
+
+<p>Mais à ces beaux noms, consignés au premier rang
+dans les fastes de notre histoire nationale, ne se borne
+pas la liste des grands hommes qui ont honoré Saint-Malo
+par leur bravoure à toute épreuve ou leurs vastes
+talents. Des philanthropes, comme Jacques Vincent, seigneur
+de Gournay, Alain Magon de la Gervesais, Pierre
+de la Haye; des savants, comme Nicolas Trublet, le
+P. Alain de Large, le physicien Maupertuis, l'érudit
+Joachim Porée, l'historien Nicolas Frottet, le médecin
+Broussais; des administrateurs comme Pierre-Louis
+Boursaint, Féron de la Féronnays; des poètes comme
+François-Marie Lescaut, Marie-Jeanne Bougourd (l'auteur
+de la <i>Jeune Mère</i>), Michel de la Morvonnais et l'immortel
+Chateaubriand; des philosophes comme Offroy
+de Lamettrie ut Robert de Lamennais, vingt autres enfin,
+renommés dans les sciences, les arts et les lettres,
+viennent encore enrichir le catalogue des glorieuses,
+personnalités auxquelles la cité malouine servit de berceau.</p>
+
+<p>Que rapporter des actions d'éclat dont elle fut le
+théâtre? qui les pourrait citer toutes? «Cet îlot de
+Saint-Malo, dit en son noble langage Jules Janin, cet îlot
+de Saint-Malo, fils de l'Océan, est un véritable navire à
+l'ancre, bercé par les tempêtes; les arbres ressemblent
+à des mâts qui attendent la vague lointaine. L'air, le
+ciel, le nuage, le bruit, la nuit, le jour, tout rappelle, à
+Saint-Malo, la vue du matelot des lointains rivages.</p>
+
+<p>«Vie de matelot, passion de la mer, amour de l'orage,
+orgueil de l'écume salée, pêche et bataille, amour,
+abordage! Honneur à Saint-Malo! Ce vaisseau est assuré
+par une ancre éternelle qui touche au fond de la mer.»</p>
+
+<p>Comparaison d'aussi haut style que de haute justesse
+surtout si l'on examine les anciennes Vues de Saint-Malo:
+le rocher sur lequel s'élève la ville a la forme
+d'un navire, qu'une chaîne énorme,&mdash;le Sillon,&mdash;retiendrait
+à la terre ferme.</p>
+
+<p>Cette ville, si légitimement réputée, et dont tout coeur
+français a droit d'être fier, ne date guère que du huitième
+siècle. Fondée par les évêques d'Aleth, avec les
+décombres mêmes de la cité de ce nom, voisine alors
+aujourd'hui disparue, elle se composa d'abord d'un monastère,
+placé à la crête du rocher Saint-Aaron, et protégé
+par une forte muraille, dans l'enceinte et autour
+de laquelle s'élevèrent peu à peu des cabanes de pêcheurs.
+Maintenant encore il est, je crois, facile de reconstruire
+par la pensée cette enceinte primitive, qui
+devait être circonscrite par les rues actuelles du Boyer,
+Sainte-Anne, Saint-Benoît, Danican et une partie de la
+rue consacrée à la mémoire de ce Porcon de la Babinais,
+que M. Cunat qualifie si proprement de Regulus
+malouin.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, favorisé par la bonté de son port et
+son heureuse situation à l'embouchure de la Rance,
+Saint-Malo, qui avait été baptisé du nom de son premier
+évêque, crût rapidement en grandeur, en prospérité
+sous la domination et la juridiction cléricales.</p>
+
+<p>«Grâce, dit son historien, à la modicité du prix exigé
+par les seigneurs ecclésiastiques pour accorder ce que
+l'on a appelé depuis <i>congé d'amiral</i>, le commerce maritime
+prit bientôt de l'extension.» Dès le milieu du treizième
+siècle, les Malouins allaient en course et méritaient
+le titre de <i>troupes légères</i> de la mer; en 1241, ils
+s'associaient à la Ligue anséatique; sous saint Louis, ils
+prenaient une part active aux Croisades; puis ils se lançaient
+vaillamment, opiniâtrement dans cette lutte sanglante
+qui, pendant près de deux cents ans, désola la
+France et l'Angleterre.</p>
+
+<p>Plusieurs fois assiégée, prise et saccagée durant ces
+guerres formidables, la ville de Saint-Malo ne développa
+pas moins sa population, sa richesse, sa puissance. Tandis
+que le pavillon britannique flottait sur Paris et sur
+toutes les forteresses normandes, le cardinal-évêque
+Guillaume de Montfort arma quelques nefs à Saint-Malo,
+battit et dispersa la flotte anglaise qui bloquait le
+Mont-Saint-Michel. En récompense de cette victoire,
+Charles VII rendit, le 6 août 1425, un décret par lequel
+les vaisseaux malouins seraient exempts pendant trois
+années de toute imposition dans les ports soumis à la
+couronne.</p>
+
+<p>Cet édit et les lettres de franchise accordées par le duc
+François Ier de Bretagne, en 1446 et 1447, aux habitants
+de Saint-Malo furent très-avantageux au commerce.
+Aussi l'agrandissement de la ville nécessita-t-il bientôt
+des fortifications nouvelles.</p>
+
+<p>Suivant une tradition, dont l'autorité me paraît suspecte,
+les Malouins étendaient déjà si loin leurs excursions
+maritimes que, dès 1492, l'année même de l'arrivée
+de Colomb dans la mer des Antilles, ils auraient, «de
+concert avec les Dieppois et les Biscayens,» découvert
+l'île de Terreneuve et quelques côtes du bas-Canada. A
+cette époque, cependant, les navigateurs de Saint-Malo
+s'étaient acquis une notoriété rare, et leur havre passait
+pour l'un des plus considérables du continent.</p>
+
+<p>Deux ans plus tard, le 31 décembre 1494, naissait</p>
+
+<p>Jacques Cartier, le futur explorateur du Saint-Laurent&mdash;le
+héros de ce récit.</p>
+
+<p>Saint-Malo, dont la population monta (en 1700) jusqu'à
+près de 20,000 âmes, <i>intra muros</i>, et dont les relations
+se prolongeaient dans toutes les mers connues;
+Saint-Malo qui, avant la paix honteuse de 1763, avait, en
+quatre années, armé 40 navires pour les Antilles, 33
+pour la côte de Guinée, 438 pour Terreneuve et le Canada,
+non compris de nombreuses expéditions pour les
+Grandes-Indes et la Chine; Saint-Malo, à présent déchu
+de sa splendeur, et dont, le vaste port, à demi désert, les
+somptueux bâtiments abandonnés et noircis par le
+temps, semblent en deuil de la vie absente, de leurs
+hôtes disparus; Saint-Malo, dont le recensement donne
+à peine aujourd'hui 10,000 habitants, était tout aussi
+peuplé, mais bien autrement animé, bien autrement
+affairé au milieu du seizième siècle.</p>
+
+<p>Que, sous le rapport du pittoresque, du l'élégance, la
+ville de la Renaissance ou du moyen âge eût paru a un
+poète, supérieure à la ville moderne! Malgré ses quais
+magnifiques, ses superbes remparts, sa Bourse, son Intendance,
+ses monumentales constructions rectilignes, de
+la défunte Compagnie des Indes, sur les rues de Chartres
+et d'Orléans, ses hautes maisons du temps de Louis XV,
+son beau chantier de marine, son môle des Noirs, les
+bassins grandioses qu'on a substitués à son havre de marée,
+malgré son Casino, ses bains de mer, malgré même
+son railroad,&mdash;celle-ci peut faire regretter celle-là,
+avec ses grèves abruptes, ses ruelles escarpées, hérissées
+ça et là d'escaliers branlants; ses places étroites, mais
+bigarrées de gens de toutes les nations, ses bâtisses
+multiformes, aux étages surplombant, aux pignons
+aigus, ornementés, aux vitraux de couleur; et ses nombreuses
+tours, et ses dômes, et ses clochers, et ses campanilles,
+et ses pyramides égarées dans les nues, et, en
+un mot, le mouvement qui, du matin au soir, régnait
+à l'intérieur comme au dehors des murs.</p>
+
+<p>Qu'est-elle devenue, cette noble cathédrale, commencée
+par les <i>picoteurs</i> aléthiens vers le huitième siècle?
+Qu'en subsiste-t-il? Un tronçon, avec un méchant portail,
+relevé sous Louis XIII ou Louis XIV. Où sont aussi
+ces trois gigantesques colonnes-phares, surmontées de
+flèches effilées, qui se dressaient fièrement près de cette
+basilique? Où l'église des Récollets avec son clocheton
+ouvré en dentelle? Ou l'hôpital Saint-Thomas et ses
+gothiques arceaux? Où ce vaste couvent des Bénédictins
+dont la chapelle, dans le style byzantin, était un chef-d'oeuvre
+d'architecture? Où encore le joli moutier des religieuses
+du Calvaire? Où donc enfin le palais épiscopal,
+qui rivalisait, disait-on, de luxe, de somptuosité avec
+celui de Rennes?</p>
+
+<p>De tous ces édifices, si remarquables à un titre ou à
+un autre, il ne reste plus à cette heure que l'église
+Saint-Sauveur. Encore n'a-t-elle rien conservé des admirables
+sculptures qui faisaient autrefois son orgueil et
+y attiraient la foule des visiteurs.</p>
+
+<p>Mais si Saint-Malo a vu tomber en poussière tous ses
+vieux monuments, il en a été un peu partout de même;
+et non pour le malheur de l'humanité. Si attrayant que
+soit le tableau rétrospectif de leurs beautés détruites, il
+ne doit point nous faire pleurer le passé et calomnier le
+présent. Notre âge vaut décidément, forcément et NATURELLEMENT
+mieux que ceux qui l'ont précédé: de
+même ses successeurs vaudront mieux que lui, car la loi
+du progrès nous emporte. Les arts produits délicats du
+sentiment contemplatif et extatique ont cédé le pas aux
+arts fruits de la civilisation industrielle; l'utile a succédé
+à l'agréable, l'application pratique à l'application
+idéale. Le droit du plus grand nombre s'est imposé aux
+prétentions de la minorité. Saint-Malo y a perdu peut-être;
+mais combien d'autres y ont gagné!</p>
+
+<p>Soyons juste et véridique, d'ailleurs: Saint-Malo possède
+encore, valide et menaçant, son fort château
+féodal, que nous aurons bientôt l'occasion de décrire, et
+qu'on achevait d'édifier en 1534, au moment où commence
+notre narration.</p>
+
+<p>A cette époque, vis à vis du château, à quelques pas
+du pont-levis qui en garde l'entrée et «jouxte l'hospital
+Saint-Thomas,» dit un document du temps, devant
+l'hôtel de Chateaubriand, métamorphosé, hélas! aujourd'hui
+en une auberge, l'<i>Hôtel de France</i>, on voyait
+une maison de bois entrecroisés et de moellons, d'un
+seul étage, projeté à au moins deux pieds en avant sur
+le rez-de-chaussée. Cette maison, vieillotte, ratatinée,
+péchant quelque peu contre les lois de l'équilibre, mais
+proprette au dehors comme au dedans, avait trois entrées:
+l'une, la principale, sur une petite place, ombragée
+d'arbres, en face du château; les deux autres
+devant l'hôtel de Chateaubriand. Rien ne la distinguait
+de la généralité des habitations de Saint-Malo. Comme
+la plupart, elle était couverte en tuiles rouges, courbes,
+et ses portes et les volets de ses fenêtres à guillotine
+étaient bardés de fortes plaques de tôle, assujetties sur
+les panneaux au moyen de boulons en fer rivés. Seulement,
+l'une de ses portes de derrière s'ouvrait sur un
+perron, abrité par un appentis que supportaient deux
+colonnettes, et auquel montait un escalier en équerre,
+de quelques marches, muni d'une rampe en pierre
+pleine. Ce perron servait, pour ainsi dire, de vestibule
+aux appartements de l'étage supérieur.</p>
+
+<p>C'est dans cette maison qu'était né Jacques Cartier;
+c'est là qu'il vivait avec sa femme, Catherine Desgranches,
+fille de Jacques Desgranches, «connétable de la
+ville et cité de Saint-Malo;» c'est à que nous le trouverons
+dans la soirée du dimanche 19 avril 1534.</p>
+
+<p>Quoiqu'on soit au printemps, le froid est pénétrant au
+dehors; il tombe une pluie fine et glaciale.</p>
+
+<p>Soulevons le lourd marteau de bronze, à tête de lion,
+posé à la porte du rez-de-chaussée, et entrons sans façon
+dans cette hospitalière demeure, où l'étranger honnête
+est toujours sûr de trouver franc accueil.</p>
+
+<p>Descendant une marche, nous voici dans une longue
+et large salle basse: tout y annonce le séjour habituel
+du marin. C'est qu'en effet, fils de marin, Jacques Cartier
+est marin lui-même. Si son père fut l'un des riches
+armateurs de Saint-Malo, Jacques a encore augmenté le
+patrimoine qu'il lui a laissé. Mais, fidèle aux anciennes
+coutumes, il ne dédaigne ni le lieu où il poussa son
+premier vagissement, ni les habitudes de ses aïeux. Dans
+cette salle enfumée, aux solives noires comme le charbon,
+dans cette salle dallée, où, en plein midi, le jour
+filtre parcimonieusement à travers des vitres verdâtres,
+enchâssées dans des losanges de plomb, vous remarquez
+des filets, des instruments de pêche, des avirons, des
+ancres, des armes rangés ça et là ou accrochés à la muraille,
+ou suspendus au plafond. Une table massive, carrée,
+luisante, en bois bruni par l'âge et flanquée de deux
+bancs solides à défier la pesanteur d'un Gargantua, occupe
+tout le milieu de la pièce et réfléchit les capricieuses
+clartés réverbérées par une large et profonde cheminée,
+dans laquelle, sur un âtre plus élevé que le sol de la
+pièce, flamboient, en pétillant avec bruit, deux troncs de
+châtaignier, couchés horizontalement l'un contre l'autre.
+De là, ces rayons fantastiques vont se réfléchir sur une
+immense vaisselière, chargée de bassines en cuivre et de
+faïences coloriées qui renvoient la lumière jusqu'au
+fond de la salle où l'on distingue un lit monumental.
+Ce lit ressemble à une armoire sans battants; ses épaisses
+cloisons sont couvertes de sculptures, aux arêtes desquelles
+se joue la lumière, qui vient mourir enfin par
+l'ouverture de l'alcôve, en jetant un dernier reflet sur
+un grand Christ d'ivoire, fixé au fond et dont l'aspect,
+dans cette pénombre flottante, impose à l'esprit de
+hautes et graves pensées.</p>
+
+<p>La pièce sert à la fois de cuisine, salle à manger, de
+travail, de réception et de chambre à coucher. On y sent
+circuler cet air patriarcal si rare aujourd'hui et qu'il fait
+si bon respirer.</p>
+
+<p>En épousant Catherine Desgranches, en 1519, Jacques
+Cartier avait fait meubler, à l'étage supérieur, un
+dans un goût plus moderne et plus en harmonie
+avec sa fortune. Il l'avait même habité du vivant
+de ses père et mère; mais, après le décès de ceux-ci, il
+était revenu s'installer dans la salle où avaient vécu et
+étaient morts ses ancêtres. Il espérait bien, lui aussi, y
+rendre l'âme à son créateur, si la mer, sa perfide maîtresse,
+lui en laissait le choix.</p>
+
+<p>Huit heures venaient de sonner au beffroi du château.</p>
+
+<p>Cartier, sa famille et quelques hôtes étaient groupés
+près du feu.</p>
+
+<p>Assis dans une chaire en jonc, dans le coin de droite,
+sous le manteau de la cheminée, notre marin causait
+avec un brillant seigneur placé près de lui, sur un siège
+aussi primitif.</p>
+
+<p>Ce seigneur était Charles de Mouy, sieur de la Meilleraye,
+vice-amiral de France.</p>
+
+<p>Vis avis de Cartier, dans l'autre angle de la cheminée,
+on remarquait sa femme, Catherine Desgranches,
+qui achevait de tricoter un long bas de laine, mais dont
+les yeux rougis, les paupières gonflées par les larmes,
+annonçaient que, si ses doigts besognaient agilement,
+son imagination était absorbée par des réflexions bien
+étrangères à son modeste travail.</p>
+
+<p>Près d'elle se tenaient Antoine Desgranches, son
+frère; Marc Jalobert, son beau-frère, et Me Julien
+Lesieu, notaire royal de la cour de Rennes. Derrière
+eux, la nourrice de dame Catherine, la mère Manon,
+filait à la quenouille, en marmottant des patenôtres;
+le timonier de Jacques Cartier, Jean Morbihan, raccommodait
+une paire de bottes de pêche; un domestique,
+Charles Guyot, faisait des filets; puis un gourmette <a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>,
+le jeune Lucas, dit Saute-en-l'Air, fourbissait, en baillant,
+le poignard de son maître. Enfin, à un bout de la
+pièce, devant une petite lampe, aux lueurs fuligineuses,
+s'agitait une servante, en train de ranger de la vaisselle
+sur une étagère.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7: </b><a href="#footnotetag7">(retour) </a><p>On dit mousse aujourd'hui: mais cette dénomination, qui
+semble venir du hollandais, ne fut pas adoptée chez nous avant le
+milieu du dix-septième siècle.</p></blockquote>
+
+<p>Tous ces personnages, avec leurs physionomies et leurs
+costumes si caractéristiques, tous ces objets, diversement
+frappés par des jets vagabonds de lumière et
+d'ombre, enraient un spectacle saisissant, que dominait
+la belle et mâle figure de Jacques Cartier, ressortant
+comme dans une auréole aux rayonnements du
+foyer.</p>
+
+<p>Il touchait à sa quarantième année. C'était un homme
+dans toute la force de la maturité, d'une stature moyenne
+et bien prise, nerveuse, vigoureusement constituée.
+Son visage était expressif, très-accentué, et la teinte
+brune que le haie de la mer y avait empreinte ajoutait
+encore à l'énergie de ses traits secs, même anguleux.
+Il avait le regard profond, un peu dur, les sourcils rapprochés,
+les joues maigres, presque creuses; le nez long,
+recourbé comme le bec d'un oiseau de proie, la lèvre
+inférieure légèrement proéminente ainsi que le menton.
+Il portait toute sa barbe, roussâtre et clair-semée. Le
+haut de sa tête, couronné par un front spacieux, sillonné
+de quelques rides, annonçait la promptitude, la vigueur
+des résolutions, l'opiniâtreté, l'ambition. Pleine de
+bonté, la partie inférieure ne manquait pas d'une certaine
+sensualité rabelaisienne; mais l'ensemble disait
+hautement la hardiesse des conceptions jointe à une fermeté
+d'exécution inébranlable.</p>
+
+<p>Pour vêtement, il avait un feutre noir, à bords étroits
+et relevés à la mode du temps; un pourpoint de drap
+marron, serré à la taille par une ceinture de cuir, des
+braies de même étoffe, également galonnées, et des bottes
+molles, à retroussis. De son pourpoint entr'ouvert, s'échappait,
+en bouillonnant autour du cou, une fraise de
+fine dentelle, et sur sa poitrine pendait une petite arbalète
+d'argent, insigne de son grade de pilote hauturier.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, messire, par ma Catherine, si le vent vire
+cette nuit, nous appareillerons dès demain matin, disait
+Jacques en s'adressant à Charles de Mouy.</p>
+
+<p>&mdash;Et il virera le vent, j'en suis sûr, moi; da oui; je
+sens ça à mes rhumatismes, marmotta le vieux Jean Morbihan.</p>
+
+<p>&mdash;Tout est donc prêt? demanda le vice-amiral.</p>
+
+<p>&mdash;Tout, messire, tout! Ah! j'attends depuis assez
+longtemps cette occasion d'élever mon pays au rang
+qu'il mérite dans l'histoire des découvertes modernes,
+répondit Jacques avec un enthousiasme qui fit soupirer
+sa femme. Oh! continua-t-il, en portant la main à son
+front, j'ai lutté, lutté depuis quinze ans! Il m'a fallu essuyer
+bien des déboires, bien des rebuffades. Enfin, grâce
+en soit rendue à votre généreuse initiative, messire,
+grâce aussi à la bonté de monseigneur Philippe Chabot,
+grand amiral de France, je possède aujourd'hui les
+lettres patentes qui m'autorisent à «voyager et aller
+aux Terres-Neuves, passer le détroit de la baie des Châteaux,
+avec deux navires équipés de soixante compagnons
+pour l'an présent.»</p>
+
+<p>&mdash;Et par Neptune, je n'en suis pas fâché, maître Jacques!
+Notre seigneur le roi de France ne pouvait confier
+plus belle et plus noble mission à plus brave capitaine,
+s'écria Charles de Mouy en frappant sur la garde de son
+épée. Quand nous lui parlâmes du projet, il hocha d'abord
+la tête d'un air incrédule, car l'insuccès du Florentin
+Verazzani l'avait dégoûté de nouvelles expéditions
+dans les mers inconnues. Mais ayant aperçu je ne sais
+quel courtisan espagnol qui souriait ironiquement:
+«Foi de gentilhomme, reprit-il changeant soudain
+d'avis, vous avez raison. Chabot et de Mouy; nous aussi
+irons faire des conquêtes ès Terres-Neuves. Je voudrais
+bien connaître l'article du testament d'Adam qui lègue
+en entier l'héritage du Nouveau-Monde à mes cousins de
+Madrid et de Lisbonne.»</p>
+
+<p>&mdash;Royalement parlé! fit Jacques en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Min Gieu, ça n'est pas mal en tout pour un Français,
+murmura Jean Morbihan, vieux Breton qui non-seulement
+ne pardonnait point à la reine Claude d'avoir,
+en 1515, consenti la cession définitive de la Bretagne à
+la France, mais ne croyait même pas à cette cession, et
+nourrissait contre les Français un sentiment de haine
+d'autant plus vif qu'il était moins raisonné.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, reprit le vice-amiral, et tout de suite François Ier
+mit deux navires à votre, disposition, maître Jacques,
+plus soixante hommes...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Cartier, ce sont ces hommes qui ont été le
+plus difficile à rassembler. Vous ne sauriez croire, messire,
+combien de jalousies a suscitées autour de moi la faveur
+royale. Les marchands de cette ville se sont ligués,
+contre l'entreprise. Non contents de la décrier, ils ont
+tout fait pour débaucher les gens que j'engageais, les
+cachant ou les faisant cacher dans l'espérance que je renoncerais
+à mon dessein. Y renoncer! à ce dessein, le rêve
+de toute ma vie! les insensés! Néanmoins, sans l'ordonnance
+que j'ai obtenue de la cour de Saint-Malo, défendant
+aux bourgeois et négociants de recéler mes mariniers
+et compagnons de mer, et sortir leurs navires du
+port jusqu'à ce que mes équipages fussent complets, à
+peine de cinq cents écus d'amende; sans cette ordonnance
+qui fut rendue et proclamée le dix-neuvième jour
+de l'année dernière, je doute que j'aurais pu réunir le
+monde nécessaire à l'expédition. Mais laissons là les
+doléances, et permettez-moi, messire, de vous remercier
+d'être venu pour assister à notre embarquement.</p>
+
+<p>&mdash;Par Neptune! je n'aurais eu garde d'y manquer.
+Et vous croyez, maître, qu'il aura lieu demain?</p>
+
+<p>&mdash;Je le souhaite, dit Cartier, mais il faut que la brise
+change, et passe au sud-ouest, le vent favorable pour
+sortir du golfe. Dans tous les cas mes mesures sont
+prises, mes gens enfermés à bord, et j'ai reçu la sainte
+communion aujourd'hui. Je pourrais mettre à la voile
+cette nuit même...</p>
+
+<p>Comme il prononçait ces paroles, dame Catherine, ne
+pouvant se contenir davantage, éclata en sanglots.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, tranquillise-toi, ma bonne femme
+s'écria Jacques; non, je ne partirai pas cette nuit...</p>
+
+<p>&mdash;Si ce n'est pas cette nuit, ce sera demain, ait-elle
+d'une voix profondément altérée.</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, continua Cartier, refoulant ses propres
+émotions et pour donner un nouveau tour à l'entretien,
+cette soirée nous la devons à la gaieté. On célèbre ici les
+fiançailles de ma pupille Constance Dubreuil avec mon
+neveu Étienne Noël; et j'ose espérer, messire, acheva-t-il,
+en s'inclinant devant Charles de Mouy, que vous daignerez
+signer le contrat.</p>
+
+<p>&mdash;Avec plaisir, avec plaisir, dit le vice-amiral; mais
+où donc sont les futurs?</p>
+
+<p>&mdash;Ce matin, la jeune fille est allée chez une amie,
+au pardon de Paramé. Quant à notre gars, comme il
+s'embarque avec moi, il a dû s'approcher aujourd'hui
+des sacrements. Et, après dîner, on l'a envoyé chercher
+sa prétendue. Ils ne tarderont pas à arriver... On frappe.
+Ce sont eux sans doute, ou messire le recteur qui doit
+bénir la cérémonie. Gourmette, va ouvrir.</p>
+
+<p>Saute-en-l'Air avait déjà obéi.</p>
+
+<p>Un robuste jeune homme, haletant, à la mine effarée,
+parut dans la salle.</p>
+
+<p>&mdash;Constance est-elle rentrée? demanda-t-il d'un ton
+agité.</p>
+
+<p>&mdash;Rentrée! Mais non, répondit dame Catherine, se
+levant avec inquiétude.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! alors que lui est-il arrivé? On ne
+l'a pas vue de toute la journée à Paramé, repartit le
+nouveau venu, avec un accent de douleur indicible.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>CHAPITRE II.</h3>
+
+<h3>LE DÉPART.</h3>
+
+
+<p>&mdash;Que dis-tu là, Étienne? s'écria Jacques Cartier, en
+se levant; quoi! on n'a pas vu Constance à Paramé?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon oncle, pas de la journée! répondit le
+jeune homme, les larmes aux yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Sainte Vierge! quel nouveau malheur encore!
+s'exclama la maîtresse de la maison, en joignant les
+mains.</p>
+
+<p>&mdash;Min Gieu, ça n'est pas possible! ça n'est pas possible!
+grommelait Jean Morbihan d'un air consterné.</p>
+
+<p>La vieille nourrice, étant sourde, regardait cette scène
+avec une sorte d'hébétement, et cherchait à en deviner
+la signification. Le mousse riait malicieusement sous
+cape, en prenant grand soin de n'être pas remarqué.
+L'étonnement se peignait sur les traits du reste de la
+compagnie.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, reprit Cartier, s'adressant à son neveu,
+ne pleure pas comme un enfant. Constance n'est point
+perdue; On la retrouvera. Tu es allé chez les dames
+Moreau?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, mon oncle.</p>
+
+<p>&mdash;Et on t'a dit?</p>
+
+<p>&mdash;On m'a dit que Constance n'était pas venue au
+pardon, comme elle l'avait promis.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit la femme du pilote, je ne sais quel pressentiment...</p>
+
+<p>&mdash;Bon, bon, Catherine, ne sois pas ainsi affolée, interrompit
+maître Jacques. Constance n'a pu s'égarer. Il
+y a tout au plus une lieue d'ici à Paramé. Elle a fait cent
+fois le chemin...</p>
+
+<p>&mdash;Mais les routes sont bien peu sûres, en ces temps!
+observa dame Catherine.</p>
+
+<p>&mdash;Si le village où elle devait se rendre est près d'ici!
+intervint Charles de Mouy, avec un geste rassurant.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, sans doute, dit Cartier. La jeune fille
+aura changé d'idée et sera allée visiter d'autres amis,
+dans quelque paroisse voisine. C'est une intrépide marcheuse...
+un caractère et un corps de fer.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis quelques jours, elle paraissait soucieuse,
+remarqua tristement Catherine.</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est, murmura Jean Morbihan, que, depuis
+une huitaine, la jeune demoiselle était brumeuse comme
+une matinée de mars, dans l'île où elle est née, da
+oui!</p>
+
+<p>&mdash;Que dis-tu là? lui cria Cartier.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! rien, rien en tout, répondit le vieux marin,
+reprenant de plus belle ardeur le rapiécetage de sa
+botte.</p>
+
+<p>De temps à autre, Lucas glissait un regard sournois
+sur les assistants.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande bien pardon, messire, dit maître
+Jacques à Charles de Mouy...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous comprends. Vous allez vous mettre à la
+recherche de votre pupille. Avez-vous besoin de mes
+services? Je laisserai mes gens à votre disposition.</p>
+
+<p>&mdash;Merci pour cette offre bienveillante, répondit Cartier;
+elle ajoute encore à ma dette de reconnaissance
+envers Votre Seigneurie. Mais mon monde suffira, j'espère.
+Du reste, il n'y a pas encore lieu de se tourmenter.
+Le couvre-feu n'est pas sonné. Constance peut rentrer
+par la poterne du château. Le sergent de garde la
+connaît, il ne manquerait pas de lui ouvrir si elle se présentait
+au guichet.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis tout marri de ce qui vous advient, repartit
+le vice-amiral, et je souhaite sincèrement, maître Jacques,
+que votre anxiété ne se prolonge pas davantage.
+Mais, puisque mes services ne vous sont d'aucune utilité,
+je vais me retirer... et demain, si vous avez besoin
+de quelque chose, comptez sur moi.</p>
+
+<p>Après ces mots, il se leva, s'approcha de la femme du
+pilote, prit courtoisement congé d'elle et sortit de la salle
+pour rentrer au château, où il avait pris ses quartiers.</p>
+
+<p>&mdash;Min Gieu! je me charge de la retrouver, notre demoiselle,
+s'écria le vieux Jean Morbihan, chaussant
+vivement ses bottes, dès que le vice-amiral fut parti.</p>
+
+<p>&mdash;Où vas-tu? où veux-tu aller? s'enquit Cartier, qui
+réfléchissait.</p>
+
+<p>Jean Morbihan se gratta le front d'un air indécis.</p>
+
+<p>&mdash;Une idée, mon oncle! s'écria Étienne Noël.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons ton idée.</p>
+
+<p>&mdash;Si Constance avait été chez nos parents de Saint-Hydeue.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, dit dame Catherine. Elle n'est pas à
+Saint-Hydeue; ou elle aurait passé à Paramé et s'y serait
+arrêtée pour ouïr la sainte messe.</p>
+
+<p>&mdash;A quelle heure a-t-elle quitté la maison? interrogea
+maître Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;Ce matin, à six heures.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que vous a-t-elle dit, ma tante? reprit vivement
+Étienne.</p>
+
+<p>&mdash;Elle m'a dit qu'elle irait tout droit à Paramé, où
+elle était invitée et où elle assisterait à l'office divin
+avec les dames Moreau. Oh! combien je me repens de
+l'avoir laissée partir! Un pressentiment...</p>
+
+<p>&mdash;Allons, femme, laisse là tes pressentiments! dit
+Cartier, avec une teinte d'humeur.</p>
+
+<p>&mdash;Et que vous avez tort, maître! Da oui, c'est moi
+qui vous l'assure, riposta Jean Morbihan; les pressentiments...</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi! signifia le pilote sévèrement. Ce n'est
+pas le temps de parler, mais d'agir. Holà! gourmette!</p>
+
+<p>&mdash;Me voici! me voici! dit, en se frottant les yeux,
+Lucas, qui feignait de dormir étendu sur un banc.</p>
+
+<p>&mdash;Toi, tu vas courir au presbytère de Roteneuf.
+C'est là que Constance a fait sa première communion;
+peut-être est-elle allée voir le bon recteur.</p>
+
+<p>&mdash;Ça, mon gars, mets tes jambes à ton cou! ajouta
+le timonier, en appuyant ce conseil d'une vigoureuse
+claque sur la partie la plus charnue du corps de Lucas
+qui, par un bond prodigieux, prouva aussitôt qu'il n'avait
+pas usurpé son sobriquet de Saute-en-l'Air.</p>
+
+<p>&mdash;Toi, Jean, mon vieux camarade, tu vas gouverner
+sur Saint-Hydeue, avec Étienne et Antoine, qui prendront
+de nouvelles informations à Paramé, et moi, je
+visiterai Saint-Servan, avec Charles tandis que mon beau-frère
+fera avec ma femme des recherches dans la ville.</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers, répondit Marc Jalobert d'un ton
+bourru.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi! me comptez-vous pour rien? si vous le
+souffrez, je vous accompagnerai à Saint-Servan, maître
+Jacques? insinua le notaire.</p>
+
+<p>&mdash;Soit! consentit Cartier.</p>
+
+<p>Et, s'approchant de la vieille nourrice, de plus en plus
+intriguée par ces mouvements et ces discours, dont elle
+commençait à soupçonner le sens, quoiqu'elle ne les
+comprît point parfaitement, il lui dit d'un ton bas
+qu'elle entendait assez bien, malgré sa grande
+surdité:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien, bonne Manon; ce n'est rien; nous
+allons sortir, n'ayez inquiétude. Bientôt nous serons de
+retour. Veillez, en nous attendant; et, si Constance rentre,
+qu'elle n'aille pas se coucher avant que je lui aie
+parlé.</p>
+
+<p>&mdash;Et tiens du bouillon chaud, nourrice; car la pauvre
+Constance sera sans doute à demi morte de froid et de
+faim! ajouta du même ton dame Catherine.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, répondit la vieille, par un mouvement
+des lèvres plutôt qu'avec la voix.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! tu es encore là, méchant morveux!
+tonna Jean, en administrant une nouvelle gourmade au
+mousse qui semblait fort occupé à mettre ses souliers,
+et prêtait néanmoins une oreille curieuse à ce qui se disait
+autour de lui.</p>
+
+<p>Lucas détala avec l'agilité d'un écolier surpris en faute
+par son magister.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour l'amour de Dieu, ne battez donc pas ainsi
+ce pauvre enfant! s'interposa dame Catherine.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! il en verra bien d'autres à la mer, et c'est
+pour l'y accoutumer, tout doucement, ce que j'en fais
+là, voyez-vous, patronne, dit le père Jean en haussant
+les épaules.</p>
+
+<p>Puis, se tournant vers Étienne Noël, dont le visage
+et la contenance portaient les traces d'une douleur
+amère:</p>
+
+<p>&mdash;Min Gieu, mon gars, faut pas te dévaler comme ça!
+notre demoiselle n'est pas loin, c'est moi qui te le dis.
+On la retrouvera; sois tranquille. Le père Jean aimerait
+mieux ne pas s'embarquer demain que de lever l'ancre
+avant qu'on sache ce qu'elle est devenue. Tu oublies donc
+que c'est nous qui l'avons élevée, la vieille et moi; que
+je suis son premier nourricier... Mais en route!</p>
+
+<p>Tout le monde quitta la maison, hormis Manon et la
+servante.</p>
+
+<p>La pluie avait cessé; et le vent tournait au sud-ouest.</p>
+
+<p>De grandes éclaircies bleues crevaient les nuages
+serrés comme les mailles d'un réseau à la voûte céleste.
+Ainsi que des diamants, les étoiles brillaient sous ce dais
+magnifique que la lune éclairait largement, par intervalles,
+de sa blanche et paisible lumière.</p>
+
+<p>Le couvre-feu sonnait au moment où la famille Cartier
+se mit en quête de Constance. Les portes de la ville
+venaient d'être fermées. Mais, en sa qualité de gendre
+du connétable, maître Jacques put se les faire ouvrir à
+lui et aux siens. Tandis que Jean Morbihan, Antoine
+Desgranches et Étienne Noël partaient dans la direction
+qu'il leur avait indiquée, le pilote fouillait, avec son serviteur
+et Me Lesieu, Saint-Servan, qui était alors une
+dépendance, un faubourg de Saint-Malo, dont il ne se
+sépara, pour avoir une existence municipale propre,
+qu'en 1789.</p>
+
+<p>Mais toutes les investigations furent sans résultat.
+Personne de leurs connaissances n'avait vu Constance,
+ce dimanche-là. Vers minuit, Cartier rentra chez lui en
+se berçant de l'espoir que sa femme ou ses autres émissaires
+auraient été plus heureux, si même la jeune fille
+n'était pas revenue au logis.</p>
+
+<p>Il n'en fut rien.</p>
+
+<p>Vainement dame Catherine et Marc Jalobert s'étaient
+livrés à de minutieuses perquisitions dans la ville et
+dans le port. Constance n'avait pas été aperçue de la
+journée. Interrogé s'il l'avait vue sortir dans la matinée,
+le sergent de garde à la porte du château ne se le rappelait
+pas. Et cependant il connaissait bien demoiselle
+Constance!</p>
+
+<p>La désolation de dame Catherine ne saurait se peindre;
+un chagrin profond envahissait le coeur de maître
+Jacques; instruite par la servante de ce qui se passait,
+la vieille nourrice sanglotait à fendre l'âme. C'est que
+si Constance n'était pas née des époux Cartier, elle était
+leur fille d'adoption depuis son bas-âge; et, n'ayant pas
+d'enfants, ils l'avaient élevée avec la tendresse d'un père
+et d'une mère; ils la chérissaient comme telle; disons
+plus: ils l'idolâtraient.</p>
+
+<p>Silencieuse, mélancolique, entrecoupée seulement de
+gros soupirs, fut alors la veillée, dans cette salle immense,
+devant le brasier agonisant.</p>
+
+<p>Assis à leur place respective, Jacques et sa femme
+craignaient de parler. A peine osaient-ils se regarder.
+Le coeur gonflé, les yeux secs, mais brûlants, l'oreille
+aux aguets, l'un et l'autre épiaient les bruits du dehors,
+pendant que la nourrice psalmodiait lentement les
+Litanies des Saints.</p>
+
+<p>Tout à coup, Catherine se leva, et vint se jeter convulsivement
+dans les bras de son mari, qui avait aussi
+quitté son siège pour la recevoir. Pendant quelques
+minutes, ils mêlèrent leurs larmes et leurs lamentations.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ne partez pas! au nom de Dieu! Jacques, ne
+partez pas demain! criait la jeune femme.</p>
+
+<p>&mdash;Je te promets, répondit Cartier, que je ne m'éloignerai
+pas d'ici avant d'avoir des nouvelles de Constance.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me le jurez, n'est-ce pas? reprit Catherine
+se pendant à son cou.</p>
+
+<p>Le pilote l'entoura de ses bras, la pressa contre sa
+poitrine et repartit avec tendresse:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma bonne femme, je te le jure.</p>
+
+<p>&mdash;C'est, dit Catherine, que ce voyage m'effraie... un
+je ne sais quoi...</p>
+
+<p>&mdash;Je t'en prie, ne parlons plus de ces craintes
+vagues qui paralysent mon énergie...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si vous saviez, Jacques!</p>
+
+<p>&mdash;Je sais que tu es la meilleure, la plus dévouée des
+épouses. Mais ton esprit timide est trop prêt à accepter
+pour des réalités les fantômes d'une imagination un peu
+superstitieuse. Voyons, raisonnons. N'ai-je pas fait dix
+fois la traversée de Saint-Malo à Terreneuve? m'est-il
+jamais arrivé un accident? Qu'appréhendes-tu donc?
+N'es-tu pas la femme d'un marin, la fille d'un brave
+soldat? Vrai Dieu! je te croyais plus courageuse, plus
+soucieuse de ma gloire!... car c'est vers le temple de
+la gloire que je naviguerai, cette fois. Le simple pilote
+Jacques Cartier deviendra célèbre dans le monde entier.
+Et, ajouta-t-il, en souriant de cette bouffée d'orgueil qui
+lui montait à la tête, le roi de France, pour récompenser
+mes services, anoblira le nom que tu portes, oui, je le
+déclare, je le prédis, je le prophétise, par ma Catherine,
+ma bonne Catherine! puisque j'ai pris l'habitude de
+t'invoquer dans toutes mes paroles, comme dans tous
+mes actes! acheva le pilote en baisant sa femme au
+front.</p>
+
+<p>A cet instant, l'ombre d'un corps parut s'établir
+devant la fenêtre, à travers laquelle la lune déchirait ses
+rayons, qui venaient former, sur les dalles de la salle,
+un vaste treillis d'ébène à fond d'argent.</p>
+
+<p>La vue de cette ombre attira aussitôt l'attention de
+Jacques Cartier, alors debout vis à vis de la fenêtre.</p>
+
+<p>&mdash;Qui diantre peut être là à nous espionner? dit-il,
+se dégageant doucement de l'étreinte de Catherine.</p>
+
+<p>Ensuite, il s'élança vers la porte et l'ouvrit brusquement.</p>
+
+<p>Mais si rapide qu'eût été son mouvement, il trouva
+déserte la petite place sur laquelle donnait sa maison.</p>
+
+<p>Cartier rentra rêveur dans la salle.</p>
+
+<p>&mdash;Si je ne savais ce démon de gourmette loin d'ici,
+je serais disposé à penser que c'était lui, disait-il entre
+ses dents.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fi! c'est vilain; vous aussi, Jacques, vous êtes
+prévenu contre le pauvre garçon; tout le monde lui en
+veut! fit dame Catherine d'un ton d'affectueux reproche.</p>
+
+<p>&mdash;C'est, reprit le pilote, que sa conduite est singulièrement
+suspecte; depuis ces derniers jours surtout...
+Enfin!... Ah! qu'il me tarde d'avoir des nouvelles... où
+peut être cette petite fille?... Quelle heure est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Trois heures, mon ami; vous devriez vous reposer!</p>
+
+<p>&mdash;Me reposer! me reposer! s'écria Cartier, frappant
+du pied et se mettant à arpenter la pièce. Oh! je n'y
+tiens pas. Le sang me bout dans les veines... Si j'allais
+visiter nos nefs! Qui dit que, d'aventure, l'un de mes
+mariniers ne l'aura pas aperçue? La plupart la connaissent.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'y avions pas songé, Jacques!</p>
+
+<p>&mdash;Oui; j'y cours.</p>
+
+<p>Ce disant, le capitaine quitta de nouveau son habitation
+et se rendit dans le port, où il prit une embarcation
+qui le conduisit à bord de deux navires d'un faible
+tonnage, mouillés côte à côte, à l'embouchure de la
+Rance.</p>
+
+<p>Ces bâtiments étaient ceux dont, en vertu d'une royale
+autorisation, Cartier devait disposer pour aller tenter
+des découvertes «ès terres-neuves.»</p>
+
+<p>Le pilote questionna ses «mariniers,» mais ceux-ci
+ne savaient rien. Depuis un mois, du reste, le plus grand
+nombre demeurait jour et nuit enfermé dans les vaisseaux,
+telle était la crainte qu'ils ne désertassent. Et la
+veille, comme l'on attendait, à chaque moment, le signal
+du départ, tous ayant entendu la messe, communié
+dans les entreponts, pas un n'avait mis pied à
+terre.</p>
+
+<p>Quand Jacques, fatigué de cette longue nuit d'agitation,
+quitta les navires, un homme de garde au bossoir
+lui demanda respectueusement:</p>
+
+<p>&mdash;Pensez-vous, maître, que nous mettrons à la voile
+ aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, répondit évasivement Cartier.</p>
+
+<p>&mdash;Le vent est bon, cependant, repartit le factionnaire.</p>
+
+<p>&mdash;Bon ou mauvais, que m'importe! fit Cartier, d'un
+ton qui contrastait étrangement avec sa fermeté habituelle.</p>
+
+<p>Et il reprit le chemin de son domicile, dans un état
+voisin de l'abattement.</p>
+
+<p>Le jour commençait à poindre.</p>
+
+<p>Jacques Cartier rentra doucement dans la salle basse.
+Épuisée par les émotions, dame Catherine dormait, près
+du foyer éteint, la tête appuyée contre Manon qui
+égrenait son chapelet. Sans troubler son sommeil, le
+pilote ressortit, et, s'autorisant du nom du vice-amiral,
+s'introduisit au château, où il monta dans le donjon.</p>
+
+<p>Parvenu au sommet, ses regards se portèrent avidement
+sur la route de Paramé.</p>
+
+<p>O bonheur là une petite distance des remparts de la
+ville, s'avançait un groupe de quatre personnes, que l'oeil
+exercé du marin n'eut pas de peine à reconnaître.</p>
+
+<p>C'était Constance, marchant entre Étienne Noël, Jean
+Morbihan et Antoine Desgranches.</p>
+
+<p>Jacques redescendit bien vite et annonça à sa femme
+cette bonne nouvelle.</p>
+
+<p>En l'apprenant, Catherine faillit s'évanouir. Mais si un
+excès de joie fait mal, ce mal est de courte durée. On
+en guérit aisément. Aussitôt remise, dame Catherine,
+sans attendre son époux, partit comme une flèche à la
+rencontre de la jeune fille.</p>
+
+<p>Je renonce à décrire les félicités de cette réunion. La
+vivacité des premiers épanchements apaisée, on passa
+aux explications. Constance avait, disait-elle, été enlevée
+par une troupe de gens qui rôdaient près de Saint-Malo,
+et qui l'avaient conduite dans une maison abandonnée,
+à la pointe de Roche-Bonne. Elle était restée toute la
+journée du dimanche et une partie de la nuit dans cette
+masure, d'où l'avaient tirée, vers le matin, Étienne Noël,
+Antoine Desgranches et Jean Morbihan, D'ailleurs, on
+ne l'avait aucunement maltraitée et les vivres ne lui
+avaient pas manqué. Cette déclaration était quelque peu
+ambiguë. Le ton même dont elle fut faite manquait de
+sincérité. Mais on était si content de se revoir que personne
+ne s'avisa de la contester. Quant à Noël, Desgranches
+et Morbihan, ils avaient sans difficulté trouvé la
+trace de Constance. Témoin de l'enlèvement, un berger
+de Paramé l'avait raconté le soir, en ramenant son troupeau
+au village, de sorte qu'y arrivant une heure ou
+deux après lui, Étienne et Jean en furent informés. Mais
+le berger ignorait l'endroit où les ravisseurs avaient
+traîné leur proie. Nos quêteurs battirent donc la campagne
+tout le reste de la nuit. Le hasard ou l'instinct
+amoureux d'Étienne guida leurs pas vers le vieux bâtiment
+qui servait de prison à la jeune fille. La porte était
+à peine fermée par un verrou extérieur, le verrou fut
+tiré et Constance délivrée.</p>
+
+<p>Elle était accablée de lassitude; dame Catherine la
+mit au lit, après lui avoir fait prendre un consommé.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, enfants, dit alors Jacques Cartier aux trois
+hommes, le vent est favorable. Qu'on se hâte d'en profiter.
+Rendons-nous aux vaisseaux pour presser les
+préparatifs du départ. Il faut qu'avant la nuit, nous
+soyons hors du golfe, dans la Manche!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon oncle, dit Étienne timidement, et mes
+fiançailles?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit Jacques, en souriant de son fin sourire,
+ces amoureux, ça ne pense qu'à leurs intérêts! Tes
+fiançailles, mon pauvre garçon, ce sera pour notre
+retour.</p>
+
+<p>&mdash;Da oui! confirma Jean.</p>
+
+<p>Cartier dit alors à sa femme:</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère Catherine, tu viendras vers midi, à bord
+avec Constance, me dire adieu. Je ne quitterai pas les
+navires.</p>
+
+<p>Et, l'ayant embrassée avec une rapide brusquerie
+pour cacher sa tristesse, il s'éloigna à grands pas.</p>
+
+<p>Le jour était tout à fait venu, un jour maussade et
+nébuleux: l'angélus tintait à toutes les cloches de Saint-Malo;
+le roulement des voitures commençait à se faire
+entendre, la ville et son port s'animaient.</p>
+
+<p>Cartier et ses compagnons se furent bientôt transportés
+sur leurs vaisseaux. C'étaient deux brigs de soixante
+tonneaux chacun, avec un château de poupe, un gaillard
+d'avant assez élevé, comme on les construisait généralement
+alors, et une batterie en barbette de quelques caronades
+et passe-volants sur le pont.</p>
+
+<p>Les deux navires portaient ensemble soixante et un
+hommes<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8: </b><a href="#footnotetag8">(retour) </a><p>Et non le double, comme l'a écrit M. Léon Guérin, dans son
+<i>Histoire maritime de France</i>.</p></blockquote>
+
+<p>Nous l'avons dit, la presque totalité de ces hommes
+avaient été enfermés dans l'entrepont pour prévenir les
+désertions.</p>
+
+<p>Dès qu'il fut arrivé à bord du premier des brigs, Cartier
+fit laver soigneusement le pont et ses bordages,
+fourbir les canons, ouvrir les sabords, et disposer le
+gréement pour le départ.</p>
+
+<p>Son beau-frère, Marc Jalobert, surveillait l'exécution
+des mêmes travaux sur l'autre brig.</p>
+
+<p>Ensuite, on pavoisa les navires de cent flammes et
+banderoles aux couleurs éclatantes, sur lesquelles
+tranchait brillamment, arboré à la poupe, le pavillon de
+Saint-Malo: l'hermine sans tache, en champ d'azur, à
+croix blanche.</p>
+
+<p>Ces apprêts terminés, tous les hommes furent appelés
+et rangés, en double haie, sur le pont du brig. Quel
+spectacle curieux, pittoresque, incroyable, j'allais dire
+inimaginable! L'uniforme n'était guère connu alors.
+Aussi fallait-il voir ces gens, venus de toutes les parties
+de la Bretagne ou de la Normandie, avec leurs bonnets
+ou leurs larges chapeaux, costumes nationaux, galonnés,
+gris, blancs, verts, jaunes, rouges, bleus, de toutes les
+nuances. Et la coupe! aussi variée que la teinte de l'habit!
+Et les visages! aussi différents que les vêtements.
+Quant au langage, c'était, ma foi, bien autre chose
+encore! Quel jargon! quel patois! quelle cacophonie! Je
+renonce à plus accentuer ce tableau.</p>
+
+<p>A midi, les cloches de Saint-Malo commencèrent à
+brimballer à toute volée.</p>
+
+<p>Bientôt, du port, chargé, comme les remparts, d'une
+foule compacte et aussi bariolée que les équipages des
+deux brigs, se détachèrent trois barques.</p>
+
+<p>Sur la première, se trouvait monseigneur l'évêque de
+Saint-Malo, dans toute la pompe sacerdotale, accompagné
+des principaux ecclésiastiques de son diocèse, également
+revêtus des ornements sacrés de leur ministère.</p>
+
+<p>Ils venaient bénir l'expédition.</p>
+
+<p>La seconde barque portait le vice-amiral, messire
+Charles de Mouy, sieur de la Meilleraye, couvert des
+insignes de son rang, et escorté par un brillant état-major.</p>
+
+<p>Enfin, dans la troisième, on voyait dame Catherine,
+le coeur bien affligé, sous ses attifets de fête, Constance,
+sa fille adoptive, toute rayonnante de beauté, et divers
+membres de la famille Cartier.</p>
+
+<p>Une salve d'artillerie annonça que les embarcations
+quittaient terre, dans une anse, alors ouverte près du
+môle actuel des Noirs.</p>
+
+<p>Immédiatement, à la flèche du grand mât de chacun
+des brigs, se déploya dans toute sa majesté l'oriflamme
+royale: blanche, semée de fleurs de lis d'or, chargée
+des armes de France, entourées des colliers des ordres
+Saint-Michel et du Saint-Esprit, et deux anges pour
+support.</p>
+
+<p>Dix coups de canon appuyèrent cette démonstration
+et les tambours battirent aux champs.</p>
+
+<p>&mdash;Terr i ben! mâchonna Jean Morbihan entre ses
+dents, à la vue des couleurs de France flottant au-dessus
+de sa tête.</p>
+
+<p>Pour qu'il se laissât aller à articuler ce redoutable
+juron, il fallait que le vieux Breton fût terriblement
+exaspéré. Mais, nous l'avons dit, il était réfractaire à
+toute idée de sujétion à la France. Aussi lui, qui se montra
+plein de déférence, d'humilité pour l'évoque, quand
+il aborda le navire de Jacques Cartier, affecta-t-il d'être
+gourmé et raide comme une barre de guindeau, à l'arrivée
+de messire Charles de Mouy, sieur de la Meilleraye.</p>
+
+<p>Un autel avait été érigé sur le gaillard d'arrière. Le
+prélat dit une courte messe, que tout le monde entendit
+à genoux, et bénit les équipages et leurs bâtiments.</p>
+
+<p>Ensuite, les hommes s'étant relevés, et ayant repris
+leurs rangs, le vice-amiral les passa en revue. Satisfait
+de cette inspection, dont il témoigna hautement son
+contentement, Charles de Mouy adressa aux mariniers
+une brève allocution pour leur recommander l'activité,
+la docilité et la soumission. Puis, tirant son épée, et la
+dressant en l'air:</p>
+
+<p>&mdash;Jurez, leur dit-il, de toujours demeurer les féaux
+serviteurs de François, premier du nom, roi de France
+par la grâce de Dieu, et de vous comporter fidèlement à
+son service, sous le commandement général de maître
+Jacques Cartier, son bien-aimé pilote, chargé de ses
+pleins pouvoirs et autorité, dans l'entreprise pour laquelle
+vous vous êtes engagés.</p>
+
+<p>&mdash;Le roi de France! le roi de France, mais, min Gieu,
+ce n'est pas mon roi, grommelait Jean Morbihan, debout
+à la barre du gouvernail.</p>
+
+<p>Et se penchant à l'oreille de Cartier, placé devant lui;</p>
+
+<p>&mdash;Dites, maître, faut-il que je jure aussi?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! sans doute! répondit celui-ci, impatienté de la
+longueur de la cérémonie; car il craignait que le vent,
+qui était alors excellent pour débouquer du golfe, ne
+tournât une seconde fois.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! pensa l'entêté timonier, personne ne fait
+attention à moi, je ne jure pas; non da!</p>
+
+<p>Le serment prêté, Charles de Mouy accola cordialement
+Jacques Cartier; lui souhaita un heureux succès,
+et quitta le navire, en même temps que le clergé de
+Saint-Malo <a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9: </b><a href="#footnotetag9">(retour) </a><p>Je ne sais, vraiment, pourquoi, dans l'édition Tross (1868)
+du premier voyage de Cartier, on a reproduit ce sommaire absurde
+du premier chapitre, qui se trouve dans une édition fautive:</p>
+
+<p>«<i>Comme messire Charles de Mouy, Chevalier, partit avec deux
+navires de Saint-Malo, et comme il arriva en la terre neuve, appelée
+la Françoise, et entra au port de Bonne-Vue.</i>»</p>
+
+<p>Jamais Charles de Mouy, vice-amiral de France, ne s'embarqua
+pour les «terres neuves.» Cela ne fait pas de doute. Il se contenta
+d'appuyer Cartier de son crédit et de passer en revue ses équipages.
+C'est ce que déclarent avec raison MM. Cunat, Garneau
+(Histoire du Canada), L. Guérin, etc.</p>
+
+<p>Le sommaire de la même relation publié par la Société littéraire
+et historique de Québec est conforme à la vérité.</p>
+
+<p>Le voici:</p>
+
+<p>«Comme le capitaine Jacques Cartier partit avec deux navires
+de Saint-Malo, et comme il arriva en la Terre-Neuve et entra au
+port de Bonne-Vue.»</p></blockquote>
+
+<p>Le capitaine Jalobert étant retourné à son bord, avec
+ses gens, outre l'équipage ordinaire, il ne resta plus sur
+le brig de Cartier que dame Catherine et Constance, lesquelles
+voulurent accompagner Jacques jusqu'à la sortie
+de la rade, malgré l'avis de celui-ci qui craignait un
+grain.</p>
+
+<p>La brise était fraîche et forte, les voiles furent déferlées,
+les ancres levées, et, vers trois heures de l'après-midi,
+les deux brigs doublaient, à l'embouchure de la
+Rance, la pointe de la Cité, au bruit de l'artillerie et aux
+puissantes acclamations d'une multitude enthousiaste.</p>
+
+<p>C'était le vingt avril de l'an de grâce mil cinq cent
+trente-quatre.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>CHAPITRE III.</h3>
+
+<h3>LE SAUVEUR.</h3>
+
+
+<p>Après avoir prolongé les îles du Grand-Bey et du
+Petit-Bey (alors mont Olivet), dont les fortins les saluèrent
+de plusieurs coups de canon, nos brigs s'engagèrent
+dans le chenal ouvert entre les deux Conchées, pour
+gagner la haute mer.</p>
+
+<p>Déjà, l'ordre était établi à bord. Sur le pont, dans les
+haubans, dans le gréement, on ne voyait que les hommes
+employés au pilotage des navires et à l'orientation des
+voiles.</p>
+
+<p>Penché à la barre du gouvernail, et les yeux fixés sur
+les balises disposées ça et là dans la passe, pour indiquer
+les écueils, le vieux Jean Morbihan rayonnait d'allégresse
+maintenant. En vérité, il était dans son élément;
+il jouissait de la vie, comme oiseau dans l'air, poisson
+dans l'eau.</p>
+
+<p>Derrière lui, sérieux, vigilant, imposant, heureux
+toutefois de ce bonheur qui emplit une âme honnête à la
+veille de réaliser un rêve glorieux longtemps caressé,
+Jacques Cartier, son sifflet à la main, commandait la
+manoeuvre. Près d'eux, étaient accoudées, à la rampe
+de la poupe, dame Catherine et Constance. L'une et l'autre
+se tenaient silencieuses, livrées à leurs propres réflexions.
+Mais quel abîme entre les réflexions de la jeune
+fille et celles de la jeune femme! Noyée dans une amère
+mélancolie, insensible aux brillantes perspectives qui
+miroitaient devant les regards de son mari, celle-ci songeait
+douloureusement à la longue, peut-être bien longue
+absence dont elle était menacée, aux noirs tourments
+de la vie solitaire, aux déchirantes angoisses de
+l'anxiété. Et la pauvre Catherine, plante timide d'une
+exquise suavité, mais dont les parfums délicats
+ne s'exhalaient que dans la serre-chaude des tendres
+épanchements, se reprochait sincèrement l'affliction
+dont son coeur était navré. Elle eût voulu être hardie au
+danger, inaccessible aux douces impressions, audacieuse
+pour partager les projets et même les fatigues de Jacques.
+Elle se gourmandait de manquer de fermeté, de
+vaillance, et s'accusait, comme d'un gros péché, d'attrister
+encore par son humeur chagrine les derniers instants
+de leur séparation.</p>
+
+<p>Quant à Constance, frais bouton de fleur exotique
+qui s'ouvrait à l'existence et en pompait avec ardeur
+tous les sucs, ses pensées suivaient, nous l'avons dit, un
+bien autre cours. Et si la joie n'en faisait pas le fond,
+elle y entrait au moins pour une grande, trop grande
+part.</p>
+
+<p>Cette jeune fille pouvait avoir seize ans. Elle était
+belle d'une beauté singulière, captivante, fascinatrice.
+Rien de régulier dans ses traits, mais beaucoup de provocation,
+beaucoup d'appels à la sensualité. L'oeil fauve,
+très-fin, plein d'éclairs, mais sachant modérer ses feux,
+les atténuer et se voiler tout à fait, sous de chastes paupières,
+frangées de ces longs cils que l'on voit aux
+tableaux des madones. Brillants ou assoupis, ses regards
+avaient des charmes irrésistibles, rehaussés encore par
+une bouche espiègle, humide, vivement carminée, dont
+les séductions ne sauraient se dire. Au nez agréable, des
+ailes mobiles, voluptueuses; au menton grassouillet,
+d'un contour harmonieux, une fossette, vrai nid d'amour,
+tout cela couronné par un front étroit, il est vrai, opiniâtre,
+mais qu'encadrait une chevelure noire, à reflets
+bleuâtres, si épaisse, si soyeuse! et tout cela posé sur un
+col d'une adorable pureté de lignes, auquel venaient se
+nouer des épaules déjà riches malgré l'âge encore tendre
+de Constance. La taille, les mains, les pieds, les
+attaches étaient à l'avenant, quoique l'ensemble du
+corps fût mignon à ce point qu'il semblait la réduction
+de l'un des chefs-d'oeuvre de la statuaire antique. Ce
+défaut était peut-être la qualité qui attirait sur Constance
+les désirs des hommes. Mais il en était un autre
+dont se gaussaient les blondes filles de l'Armorique, et
+qui ne lui conquérait pas moins les regards convoiteurs
+de l'autre sexe. C'était une de ces carnations olivâtres
+auxquelles se complaisait le pinceau de Murillo, et dont
+un léger duvet, de nuance encore plus foncée, estompait
+la lèvre supérieure. Ah! j'oubliais une brune lentille,
+&mdash;encore une tentation,&mdash;au lobe de l'oreille gauche.</p>
+
+<p>En fallait-il plus pour soulever bien des jalousies, bien
+des rivalités! Ajoutez que Constance avait de la coquetterie
+jusqu'au bout de ses ongles menus, teintés comme
+une feuille de rose du Bengale; et puis, capricieuse, volontaire,
+entêtée, emportée. Cartier l'avait peinte, d'un
+trait, à Charles de Mouy:&mdash;Des membres et un caractère
+de fer.</p>
+
+<p>En dépit des coutumes bretonnes et au grand regret
+du vieux Morbihan, qui l'adorait, Constance était mise
+à la dernière mode française. Tandis que la bonne
+dame Catherine se contentait de la blanche coiffe, plate,
+à barbes, tombant sur les épaules, de la casaque de berlinge
+marron, ornée de ganses violettes, du <i>justin</i> garni,
+de la jupe courte, des bas à coins et de la grossière
+chaussure nationale, sa fille adoptive portait le chaperon
+de velours rouge, avec templettes parfîlées d'or; l'élégante
+basquine de camelot de soie, sous une marlotte,
+doublée de pelleteries; la vertugale en forme d'entonnoir
+renversé, la robe de drap bleu, taillée en carré et décolletée
+sur la poitrine, à manches retroussées et flottantes
+sous le coude, suivant le goût du jour; enfin, elle
+avait des chausses ou bas écarlates et des escarpins de
+velours cramoisi, très-épatés du bout, très-découverts,
+avec engrelure imitant des barbes d'écrevisse.</p>
+
+<p>C'était là le costume d'une noble demoiselle et non
+celui d'une bourgeoise. Mais Cartier tenait déjà quelque
+peu à la noblesse par son titre de pilote du roi, et par
+son alliance avec Catherine Desgranches. Si, plus d'une
+fois, les coûteuses fantaisies de Constance avaient fait
+murmurer dans la société qu'il fréquentait à Saint-Malo,
+jamais le brave capitaine n'avait su résister à un
+caprice de sa «fi-fille» chérie.</p>
+
+<p>L'eût-il osé, il lui aurait mis sur les épaules un de ces
+magnifiques manteaux de vison blanc que, plus d'une
+fois, il avait rapportés des côtes de Terreneuve. Mais à
+cet égard les ordonnances étaient formelles. Seules les
+reines et les princesses du sang pouvaient se permettre
+pareil luxe. En revanche, il lui avait donné une superbe
+fourrure en petit-gris, que l'on voyait jetée sous son bras
+gauche, car, malgré la force de la brise, il faisait une
+chaleur toute vernale, dont on savourait, avec délices,
+les vivifiantes émanations après une longue et rigoureuse
+saison de froid.</p>
+
+<p>Penchée mollement sur le garde-corps, Constance suivait,
+d'un oeil distrait, le ruban de moire argentée que le
+navire déroulait derrière lui, et agitait nonchalamment
+dans sa main droite son beau panache, bouquet de plumes
+d'autruches, qui servait aux dames d'éventail en été et
+d'écran en hiver.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, se disait-elle, je vais être délivrée des importunités
+de ce pauvre Étienne. Ce n'est certes pas ma
+faute, à moi, si je ne puis l'aimer! D'où lui est venue la
+folie de me vouloir épouser? de me demander en mariage
+à son oncle? Mais, si j'étais unie à lui, je le rendrais
+malheureux, très-malheureux. Cela est certain. Cependant,
+il m'eût été pénible de refuser sa main, quand je
+voyais tout le monde satisfait par cette alliance. Mais à
+moi, elle ne me souriait pas du tout, oh! non, du tout.
+Et, n'eût été mon enlèvement hier, j'aurais, vraiment;
+déclaré net mes intentions à l'heure des fiançailles....</p>
+
+<p>Mon enlèvement! répéta-t-elle à mi-voix et en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Que dis-tu là, Constance? demanda dame Catherine,
+qui avait entendu ces derniers mots.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! rien, mère; rien, répondit-elle négligemment.</p>
+
+<p>&mdash;Tu songes, sans doute, qu'il est bien cruel de quitter
+ceux que l'on affectionne?</p>
+
+<p>&mdash;Bien cruel, en effet; oui, mère, répliqua Constance
+ d'un ton froid.</p>
+
+<p>&mdash;Chère enfant, poursuivit dame Catherine, en jetant
+son bras autour de la taille souple et cambrée de la
+jeune fille, chère enfant, que j'aurais aimé à voir célébrer
+tes accordailles avec ce bon Étienne avant son départ!
+Il me semble que tu ne serais plus aussi seule. Et
+puis nous serions deux pour soupirer, pour rêver à nos
+époux absents. La douleur partagée est moins lourde à
+porter. Mais Dieu ne l'a point voulu. Que sa volonté soit
+faite! Tout était prêt, hier soir, pour la cérémonie,
+néanmoins, et sans cet enlèvement, comme tu disais, il y
+a un instant...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mère, regarde donc! s'écria tout à coup Constance
+à qui cet entretien ne plaisait guère.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il? fit dame Catherine, avec bonté.</p>
+
+<p>&mdash;Un homme à la pointe de la Grande-Conchée.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, cela te surprend? Ne sais-tu pas que cet
+ilôt est un lieu de rendez-vous pour les pêcheurs?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, mais cet homme...... balbutia Constance.</p>
+
+<p>&mdash;Il nous salue, dit Catherine, qui avait levé les
+yeux vers un amas de rochers sortant des flots à tribord
+de la barque.</p>
+
+<p>&mdash;Sainte Vierge! s'exclama la jeune fille en rougissant,
+c'est.....</p>
+
+<p>&mdash;Allons, mes enfants, interrompit alors la voix
+mâle, mais alors tremblante, de Jacques Cartier, allons,
+il faut nous quitter!</p>
+
+<p>Et, le pilote, attirant sa femme à lui, la pressait avec
+effusion dans ses bras.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! déjà! faisait celle-ci, qui était devenue d'une
+pâleur livide.</p>
+
+<p>&mdash;Du courage, ma chère Catherine!</p>
+
+<p>&mdash;Du courage! ah! je supplierai le bon Dieu de m'en
+donner...</p>
+
+<p>&mdash;Et il ne manquera pas d'exaucer tes prières, ma
+bonne amie. Mais, là, ne pleure pas comme une Madeleine
+ou mon coeur se va fondre aussi, et je donnerai un
+méchant exemple à mes gens.</p>
+
+<p>&mdash;Que le ciel vous protège et vous ramène le plus tôt
+possible près de nous, mon bien-aimé Jacques! repartit
+Catherine en essuyant ses larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, dans trois ou quatre mois, je serai de
+retour...</p>
+
+<p>&mdash;Soir et matin, je ferai des oraisons pour vous et
+dès demain nous irons, avec Constance, brûler un cierge
+à la chapelle de Saint-Ouen...</p>
+
+<p>&mdash;Soyez sûres que, moi non plus, je ne vous oublierai
+pas dans mes prières, reprit Cartier d'un ton profondément
+ému... Mais qu'examines-tu donc là, Constance?
+ajouta-t-il, en s'adressant à la jeune fille qui contemplait
+toujours l'homme debout à la pointe de la Conchée,
+que le brig avait dépassée d'une centaine de
+brasses.</p>
+
+<p>Sans lâcher le gouvernail, Jean Morbihan s'était retourné.</p>
+
+<p>&mdash;Terr i ben! proféra-t-il à cet instant d'une voix qui
+fit tressaillir les auditeurs, terr i ben! Mais c'est le maudit
+chef des Tondeux. Je le reconnais à la plume noire
+qui ombrage son chapeau.</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois? dit ingénument Constance.</p>
+
+<p>&mdash;Terr i ben! répéta le matelot tout frémissant de
+colère; capitaine, prenez ma place et laissez-moi monter
+dans une barque. Il faut que je m'empare de ce misérable!...
+il faut...</p>
+
+<p>&mdash;Tu es fou! répondit Cartier. Tu vois les Tondeurs
+partout, et ils n'ont jamais existé que dans ton imagination...</p>
+
+<p>Morbihan était furieux, il voulut protester.</p>
+
+<p>&mdash;Assez! enjoignit sèchement le pilote, qui tira un
+son aigu de son sifflet.</p>
+
+<p>Étienne Noël arriva sur la dunette.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez appelé, mon oncle?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Fais tes adieux à ta future épouse et à ta
+tante.&mdash;Pour vous, mes aimées, dit-il aux deux dames,
+vous devez vous bâter. Le vent s'élève, la mer grossit.
+Il serait fort imprudent d'aller plus loin.</p>
+
+<p>Étienne s'approcha de Constance; il désirait parler;
+il avait quelque chose, un mot d'amour à lui dire; mais
+si son coeur débordait, sa gorge était serrée; il fut incapable
+d'articuler une syllabe, et embrassa si gauchement
+la jeune fille, que Cartier ne put réprimer un
+sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu! adieu! Jacques, dit encore une fois dame
+Catherine, en se précipitant sur le sein de son mari.</p>
+
+<p>Puis, ayant tendu la main à Jean, qui mouilla cette
+main de ses larmes, elle descendit dans le bateau que
+deux hommes, qui l'avaient amenée à bord, conduisaient
+amarré au brig. Constance répondit froidement à
+Cartier, dont l'affectueuse et paternelle étreinte ne fit
+vibrer aucune fibre dans son âme ingrate, fermée aux
+doux et bons sentiments. Ensuite, elle s'approcha du
+vieux Morbihan, qui, en appliquant un vigoureux baiser
+sur chacune de ses joues, lui souffla à l'oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Petiote, petiote, prends garde au chef des Tondeux!</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce donc lui qui était sur la Conchée? demanda
+Constance avidement.</p>
+
+<p>&mdash;Min Gieu, oui! répliqua le matelot.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment! fit-elle d'un air surpris.</p>
+
+<p>Et, elle sauta légèrement dans la barque <a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>, sans
+même accorder un regard au malheureux Étienne Noël,
+qui demeurait comme pétrifié sur le tillac.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10: </b><a href="#footnotetag10">(retour) </a><p>Je me souviens d'avoir lu quelque part que la préceinte
+Supérieure des vaisseaux de Cartier était si peu élevée au-dessus
+de la ligne de flottaison, que du pont on pouvait se laver les mains
+dans la mer.</p></blockquote>
+
+<p>Dame Catherine s'était déjà placée à l'avant de l'embarcation,
+d'où elle pouvait voir son mari et lui adresser
+encore quelques signes de tendresse; Constance
+s'assit à l'arrière, mais ayant en face d'elle les Conchées
+qu'on apercevait, avec d'autres îlots, comme des points
+noirs à l'horizon.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc te mets-tu là? lui demanda Catherine.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! maman, un tout petit caprice. Je voudrais
+gouverner.</p>
+
+<p>&mdash;Mais la mer est trop mauvaise! Laisse Cadet
+ prendre la barre.</p>
+
+<p>&mdash;Du tout! du tout! fit Constance avec un geste
+mutin. J'ai souvent dirigé ma yole par un temps plus
+méchant que celui-là et jamais il ne m'est arrivé le
+moindre accident.</p>
+
+<p>Dame Catherine était trop habituée à se plier à toutes
+les inclinations de la jeune fille pour insister en cette
+occasion.</p>
+
+<p>&mdash;Tourne donc au moins la tête! Étienne t'envoie un
+adieu! reprit-elle en agitant un mouchoir, trempé de
+ses larmes, vers Jacques Cartier, que la brise, devenue
+violente, emportait rapidement vers le nord-ouest.</p>
+
+<p>Mais Constance, tout occupée au gouvernail, ne répondit
+pas à cette invitation. Du reste, les vagues
+étaient hautes déjà. Le vent commençait à souffler par
+saccades de mauvais augure. Et il fallait non-seulement
+que la jeune fille fût rompue à la lâche qu'elle s'était
+imposée, mais qu'elle eût des muscles d'acier, pour
+l'exécuter avec autant de dextérité.</p>
+
+<p>Courbés vis à vis d'elle sur leurs avirons, les deux
+bateliers admiraient franchement son aisance et sa
+vigueur.</p>
+
+<p>Vraiment c'était merveille que de la voir, les yeux
+étincelants d'intrépidité, les joues empourprées, guidant
+avec une pareille adresse leur lourde embarcation, malgré
+l'intumescence du ras de marée.</p>
+
+<p>La reine des ondes, se jouant d'une tempête qu'elle a
+soulevée, n'aurait pas montré plus d'audacieuse sérénité.</p>
+
+<p>Cependant le ciel se couvrait. De lourds nuages noirs,
+aux franges cuivrées, le marbraient à l'occident; des
+bruits sinistres couraient dans l'air, en de longs et funèbres
+gémissements; le soleil à son déclin pâlissait,
+comme d'épouvante, quand un voile d'ébène n'en dérobait
+pas entièrement la face; les rameurs échangeaient
+entre eux des regards inquiets et pressaient de toutes
+leurs forces la marche de l'esquif. Ils n'avaient point
+peur sans doute, mais une appréhension vague les envahissait
+peu à peu.</p>
+
+<p>Ces symptômes menaçants échappaient à dame Catherine,
+dont la vue, rivée à l'horizon, cherchait encore à
+discerner son mari sur le brig s'évanouissant dans le
+lointain; Constance frémissait d'une âpre volupté, et, la
+tête haute, humant avec délices les pénétrantes senteurs
+marines, le sein gonflé, les cheveux dénoués au vent,
+superbe et provocante comme une des vierges-prophétesses
+de l'île de Senn, elle semblait défier toute intimidation,
+lorsque, soudain, une rafale stridente, rugissement
+de bête fauve en rut, déchira l'atmosphère et
+donna aux éléments le signal du combat.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le kirk! c'est le kirk! Marie, mère de Dieu,
+priez pour nous! s'écria l'un des hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est le kirk! Hardi! pèse à l'aviron! lui commanda
+fièrement Constance.</p>
+
+<p>Et c'était le kirk en effet, ce formidable vent du sud-ouest
+qui, parfois, aussi mortellement ravage les côtes
+armoricaines que le mistral ou le sirocco le littoral de la
+Méditerranée. En quelques places, près du Conquet par
+exemple, la violence de ses coups porte l'écume de la
+mer jusqu'à cent cinquante mètres au-dessus de son niveau!
+Rien d'affreux comme les hurlements sauvages
+de l'ouragan, et la furie des flots rendant un son creux,
+plein d'angoisses, de lamentations sépulcrales.</p>
+
+<p>Et ce soir-là la tempête avait éclaté avec une rage
+élevée subitement au paroxysme. C'était, pour me servir
+des couleurs d'un des plus grands peintres bretons,
+«c'était une immense bataille dans les plaines humides.
+On eût dit, à voir bondir les vagues, ces innombrables
+cavaleries de Tartares qui galopent sans cesse dans les
+plaines de l'Asie. L'entrée de la baie était comme barrée
+par une chaîne d'îlots de granit: il fallait voir les lames
+courir à l'assaut avec d'effroyables clameurs; il fallait
+les voir prendre leur course et voir à qui franchirait le
+mieux la tête noire des écueils. Les plus hardies ou les
+plus lestes sautaient de l'autre côté en poussant un
+grand cri; les autres, plus lourdes ou plus maladroites,
+se brisaient contre le roc en jetant des écumes d'une
+blancheur éblouissante et se retirant avec un grondement
+sourd et profond, comme les dogues repoussés par
+le bâton du voyageur.»</p>
+
+<p>Tantôt à la crête d'une montagne liquide, d'où l'on
+découvrait un espace immense, formé en avant par le
+port et la ville de Saint-Malo, et tantôt au fond d'un
+abîme, pressé, surplombé de tous côtés par les ondes
+tumultueuses qui montent, croulent, s'entassent, recommencent
+leurs écroulements et leurs entassements, le
+frêle esquif est à chaque instant sur le point de s'engloutir
+dans l'incommensurable tombeau dont il affronte
+les horreurs, ou fracassé aux angles aigus de ces récifs
+sur lesquels se brisent les lames en délire.</p>
+
+<p>Nulle parole n'est échangée; quelle, d'ailleurs, serait
+entendue à travers les étourdissantes vociférations de la
+tourmente?</p>
+
+<p>La femme de Cartier prie pour son mari et pour Constance.
+Enfiévrée, les vêtements en désordre, ruisselante
+d'eau, celle-ci s'efforce de garder le cap sur la Grande-Conchée,
+dont elle distingue, par intervalles, les hauteurs escarpées,
+lorsque sa barque se dresse à la cime
+des flots.</p>
+
+<p>Mais le soleil a tout à fait disparu; le temps s'assombrit
+de plus en plus, les vagues mugissantes se teignent
+de noir, à lugubre reflet d'acier; bref sera le crépuscule,
+et alors les ténèbres doubleront encore les dangers, les
+horreurs de la situation.</p>
+
+<p>De vrai, l'on n'est plus guère qu'à une centaine de
+brasses des Conchées ou de la Ronfleresse. Mais comment?
+ou aborder? La barque ne serait-elle pas dix
+fois mise en pièces avant d'atteindre la grève, si même
+on y parvenait? Pousser droit à Saint-Malo? Impossible
+d'y songer. Les bateliers étaient épuisés. L'embarcation
+avariée faisait eau en vingt places. Dans une demi-heure,
+elle sombrerait évidemment.</p>
+
+<p>Constance même se sentait lasso, prise de vertige.
+L'abîme lui faisait peur. Elle avait peine à se maintenir
+sur son banc, quand un aviron cassa tout à coup. L'équilibre
+du bateau en fut rompu; Constance ne réussit
+pas à ressaisir le fil de la vague qui les entraînait, et, tel
+qu'une avalanche, un énorme paquet de mer s'abattit
+sur eux.</p>
+
+<p>Ils enfoncèrent tous sous cette masse fluide et reparurent,
+un instant après, à la surface des ondes. Mais, de
+quatre personnes, il n'y en avait plus que trois; un des
+bateliers était perdu à jamais avec la barque. Tenant la
+dame Cartier par ses vêtements, l'autre batelier tâchait
+d'imiter Constance, qui nageait désespérément vers la
+Grande-Conchée.</p>
+
+<p>Cependant les ombres s'épaississaient; les tourbillons
+d'air et d'eau allaient toujours augmentant; quoique la
+terre fût proche, il restait aux naufragés bien peu de
+chances de salut.</p>
+
+<p>Dans le coeur de Constance l'effroi succédait à la vaillantise.</p>
+
+<p>&mdash;Courage! courage! cria à ce moment une voix
+dont les accents couvrirent, pour quelques secondes, le
+vacarme des éléments.</p>
+
+<p>&mdash;Courage! courage! répéta la même voix.</p>
+
+<p>Et, au milieu des ténèbres naissantes, sur les flots,
+apparut le buste d'un homme, qui arrivait de l'île voisine.</p>
+
+<p>Avec grande difficulté, il s'approcha de Constance,
+l'enlaça d'un bras à la ceinture, et, lançant au batelier
+une corde qu'il avait à la main, il se remit à nager vers
+la Conchée, où il aborda, au bout d'un quart d'heure,
+après des efforts inouïs pour n'être pas lacéré, avec son
+doux fardeau, aux tranchantes arêtes de pierre qui hérissaient
+le rivage.</p>
+
+<p>La nuit était tout à fait venue.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>CHAPITRE IV.</h3>
+
+<h3>LA SORCIÈRE.</h3>
+
+
+<p>Émergeant de la mer, à deux milles environ de Saint-Malo,
+les Conchées forment le sommet d'un arc d'îlots,
+relié au continent par la pointe du Décollé au nord, et
+la pointe de la Varde au sud. D'ailleurs, à l'exception de
+Césembre, ces îlots ne sont guère que des écueils, des
+brisants, plus ou moins escarpés et, pour la plupart,
+couverts par le flot, à l'époque des syzygies ou hautes
+marées.</p>
+
+<p>Cependant la Grande-Conchée, jadis appelée roc de
+Quince, occupe une étendue et une importance suffisantes
+pour qu'on ait cru devoir y élever, à la fin du
+dix-septième siècle, d'après les plans de Vauban, un fort
+destiné à protéger le mouillage de la passe de la Fosse-aux-Normands.
+Mais, en 1534, l'on ne voyait sur ce récif
+que deux ou trois misérables huttes pratiquées dans les
+anfractuosités du rocher et fréquentées par les pêcheurs
+que le mauvais temps forçait d'y chercher un abri temporaire.</p>
+
+<p>C'est à la rive septentrionale de la Grande-Conchée
+qu'avait atterri le sauveur de Constance. Quatre hommes,
+vêtus comme des matelots, se tenaient là, lui
+prêtant leur aide, car il avait autour du corps une corde
+sans le secours de laquelle il ne serait jamais parvenu à
+regagner l'îlot.</p>
+
+<p>&mdash;Mort de ma vie! je ne croyais pas la mer aussi
+dure! proféra-t-il en remettant le pied sur la grève.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avions toutes les peines du monde à résister
+au vent qui nous poussait d'un côté, tandis que la corde
+à laquelle vous étiez attaché nous entraînait de l'autre,
+dit l'un des hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ç'a été pour vous une rude corvée! reprit-il
+ironiquement.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas rude; cependant...</p>
+
+<p>&mdash;Bon, bon; mais la seconde corde, celle que j'avais
+emportée à la main?</p>
+
+<p>&mdash;Cassée! elle vient de casser!</p>
+
+<p>&mdash;Comment! elle a cassé?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, marquis, elle s'est rompue au moment même
+où elle se tendait et où nous pensions ramener ceux qui
+devaient s'y être amarrés.</p>
+
+<p>&mdash;Mort de ma vie! voici un vilain incident! Alors la
+femme du pilote est perdue, car il fait noir comme dans
+le trou du Diable, et la mer est si méchante que pas
+plus maintenant que tout à l'heure nous ne pourrions
+mettre une embarcation à flots.</p>
+
+<p>Comme pour confirmer ces paroles, une vague gigantesque
+vint, en meuglant, fondre sur eux. Pour n'être
+pas emportés par cette vague, ils n'eurent que le temps
+de se réunir en un groupe serré, en entrelaçant leurs
+bras et leurs jambes, et formant ainsi une inébranlable
+colonne de muscles et d'os.</p>
+
+<p>Le libérateur de Constance tenait, pressée contre sa
+poitrine, la jeune fille à demi évanouie.</p>
+
+<p>&mdash;Ça, mes gars, dit-il, quand la lame se fut retirée,
+tant pis pour ceux qui sont lâchés; allons nous
+réchauffer.</p>
+
+<p>Et, passant devant les hommes avec sa protégée, il
+escalada quelques roches qui le conduisirent au sommet
+de la Conchée, dont le plateau fort étroit était coupé
+par une crevasse, au fond de laquelle on apercevait de
+la lumière.</p>
+
+<p>Guidés par cette lumière, nos gens descendirent dans
+la crevasse, où les quatre matelots quittèrent l'individu
+qui avait arraché Constance à l'abîme; et celui-ci entra
+aussitôt dans une espèce de grotte, éclairée par une torche
+de résine.</p>
+
+<p>&mdash;Maharite! Maharite! appela-t-il d'un ton dur.</p>
+
+<p>&mdash;Maharite y est pour le maître, rien que pour son
+maître; la joie soit avec lui! répondit, en bas-breton,
+une voix qui semblait monter des entrailles de la
+terre.</p>
+
+<p>Et l'on vit surgir d'un coin de la grotte un corps
+étrange, si courbé vers le sol qu'on eût dit qu'il marchait
+à quatre pattes.</p>
+
+<p>&mdash;Mort de ma vie! que faisais-tu donc? fut-il repris
+impérieusement.</p>
+
+<p>&mdash;Maharite préparait le louzou <a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a> pour la pennèrès <a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11: </b><a href="#footnotetag11">(retour) </a><p>Plante douée de vertus magiques, que l'on va
+cueillir, le samedi, à minuit.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12: </b><a href="#footnotetag12">(retour) </a><p>Jeune fille à marier.</p></blockquote>
+
+<p>&mdash;Toujours tes magies, hein? tu finiras sur un bûcher!</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, mon maître, repartit railleusement Maharite,
+toi tu finiras au bout d'un écheveau de chanvre!</p>
+
+<p>&mdash;Tais ta langue! tais ta langue, femme! et fais du
+feu pour cette jeune fille!</p>
+
+<p>Le monstre tourna à demi sa tête, dont les cheveux
+tombants balayaient la terre, et un sourd grognement
+sortit de sa bouche:</p>
+
+<p>&mdash;Encore une victime!</p>
+
+<p>Ce n'est pas sans raison que nous l'appelons monstre,
+car il est impossible d'imaginer quelque chose de plus
+hideux que cette pauvre créature. Non-seulement une
+affreuse difformité l'obligeait de marcher à la manière
+des bêtes, mais son visage n'avait plus rien d'humain.
+Il n'était que cicatrices d'un rouge sombre, violacé, on
+le nez apparaissait seulement comme les deux cavités
+qui trouent celui d'une tête de mort, où les yeux saillissaient
+entre des bourrelets de chair sanglants comme
+des phlegmons, où, pour en finir tout de suite avec
+ces horreurs, la bouche, dépouillée de ses lèvres,
+montrait une double rangée de dents magnifiques,
+mais dont la blancheur même augmentait encore l'odieux
+de cet épouvantable masque.</p>
+
+<p>&mdash;Dépêche! et fais du feu, te dis-je, répéta l'homme,
+en étendant Constance sur un lit de plantes marines
+sèches.</p>
+
+<p>Sans avoir tout à fait perdu connaissance, la jeune
+fille n'avait plus, depuis l'engloutissement de la barque,
+le sentiment exact de son être. Elle voyait et entendait
+à demi, mais ne pouvait apprécier les objets ou les
+choses.</p>
+
+<p>Dans une petite niche de la caverne, son sauveur prit
+une bouteille d'eau-de-vie, dont il versa quelques gouttes
+sur les lèvres et sur les tempes de Constance, qui
+aussitôt s'agita, frissonnante, sur sa couche.</p>
+
+<p>&mdash;Où suis-je? demanda-t-elle, en promenant ça et là
+des regards étonnés.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le saurez dans un instant, répondit-il d'un
+ton courtois. Mais soyez assurée toutefois que vous êtes
+en sûreté.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vous! s'écria-t-elle en frémissant au son
+de cette voix.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous effraie? fit-il tristement. Mon costume...</p>
+
+<p>Et ses yeux tombèrent sur ses jambes nues, sa chemise
+et ses braies, d'où l'eau coulait comme d'un ruisseau.</p>
+
+<p>&mdash;Vous oubliez, messire Georges, dit-elle, que, quand
+même je ne vous devrais pas ma vie, je serais bien mal
+avisée en ayant attention à votre accoutrement, car le
+mien...</p>
+
+<p>Et, à son tour, elle jetait les yeux sur sa toilette, si
+fraîche deux heures auparavant, en si pitoyable condition
+à cet instant.</p>
+
+<p>Mais, s'interrompant:</p>
+
+<p>&mdash;Et ma mère, et nos bateliers? interrogea-t-elle avidement.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! j'espère qu'ils sont sauvés aussi! répondit
+Georges d'un air embarrassé.</p>
+
+<p>&mdash;Pensez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui; du reste, j'ai envoyé une barque à leur recherche...
+Mais je vais me retirer pour vous laisser
+changer de vêtements...</p>
+
+<p>&mdash;Qui m'en donnera?</p>
+
+<p>&mdash;Cette femme que vous voyez accroupie et qui chante
+devant l'âtre.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! la sorcière!</p>
+
+<p>&mdash;Vous la connaissez. Constance? s'écria-t-il, avec
+un émoi qu'il s'efforça ensuite de dissimuler.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! qui ne connaît la sorcière de la Conchée! Nous
+sommes donc sur l'île?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... commandez à Maharite et elle vous obéira...
+Je sors; me permettez-vous de revenir?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui! Ne me laissez pas longtemps Ici, supplia-t-elle
+en tendant sa main à Georges, qui y imprima un
+baiser.</p>
+
+<p>Puis il quitta la caverne; et Constance demeura seule
+avec la sorcière, laquelle chantait d'une voix étrange
+ce chant plus étrange encore:</p>
+
+<p>«&mdash;Merlin, Merlin, où allez-vous si matin avec
+votre chien noir?</p>
+
+<p>«&mdash;Je reviens de chercher le moyen de trouver ici
+l'oeuf rouge.</p>
+
+<p>«Je vais chercher dans la prairie le cresson vert et
+l'herbe d'or.</p>
+
+<p>«Et le gui de chêne, dans le bois, au bord de la fontaine.</p>
+
+<p>«&mdash;Merlin! Merlin! revenez sur vos pas, laissez le
+gui au chêne.</p>
+
+<p>«Et le cresson dans la prairie, comme aussi l'herbe
+d'or.</p>
+
+<p>«Comme aussi l'oeuf du serpent marin parmi l'écume
+dans le creux du rocher...</p>
+
+<p>«Merlin! Merlin! revenez sur vos pas; il n'y a de devin
+que...»</p>
+
+<p>&mdash;Le Diable! acheva-t-elle avec un ricanement farouche.
+N'est-ce pas, ma mignonne, qu'il n'y a pas
+d'autre devin que le Diable?</p>
+
+<p>Et Maharite tourna vers Constance sa face, dont la
+flamme jaillissante du foyer faisait, pour ainsi dire,
+flamboyer les abominables laideurs.</p>
+
+<p>A cet aspect, la jeune fille se serra, en tremblant, au
+fond du lit.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je te fais peur! je te fais peur, petite mijaurée,
+poursuivit la sorcière, avec des inflexions tour à tour
+railleuses et sinistres; je suis donc bien horrible! bien
+décidément horrible! Moi aussi j'ai été belle, pourtant,
+belle comme toi, plus que toi. Et toi aussi tu deviendras
+horrible, plus horrible que moi! Ah! je te vois pâlir,
+puis verdir comme la mousse qui tapisse ces rochers!</p>
+
+<p>Ah! sur ton corps si frais, si parfumé, je vois grouiller
+des millions et des millions de vers gluants...</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi! maudite! oh! tais-toi! ordonna Constance,
+sautant à terre.</p>
+
+<p>&mdash;Pouah! continua la sorcière, avec un geste de dégoût,
+je sens l'odeur, rôdeur exécrable de tes chairs qui
+tombent en pourriture....</p>
+
+<p>&mdash;Misérable! proféra la jeune fille, faisant un bond
+pour s'enfuir de la caverne.</p>
+
+<p>Mais Maharite la retint par le pan de sa jupe.</p>
+
+<p>&mdash;Arrête! mignonne! arrête! Entends-tu comme la
+mer gronde, comme le vent se lamente au dehors?... Où
+irais-tu? Non, ruste, reste ici. Je veux te faire belle,
+moi; plus belle que tu n'as jamais été, que tu ne seras
+jamais!</p>
+
+<p>En prononçant ces paroles Maharite traînait la pauvre
+enfant effarée dans un couloir, dont elle éclaira les
+profondeurs avec une torche de résine.</p>
+
+<p>Elle ouvrit un coffre en bois peint, et, pièce à pièce,
+en tira un coquet habillement de jeune mariée. Depuis
+le voile virginal jusqu'à l'anneau d'or, rien n'y manquait.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, mignonne, mets bas cette cotte mouillée,
+disait-elle, en rangeant les objets sur le coffre.</p>
+
+<p>Et comme, malgré son audace habituelle, Constance
+ne bougeait pas, Maharite, se hissant sur un banc, se
+prit à la dévêtir avec autant d'adresse que d'agilité.
+Mais, en la débarrassant de ses effets, elle s'extasiait
+sur les charmes de la jeune fille, et mêlait de prédictions
+lugubres, révoltantes, ses marques d'admiration.</p>
+
+<p>Constance, éperdue, n'osait lui résister. Quelle que
+fût la fermeté, nous pourrions dire l'impudence qui lui
+était propre, tant d'impressions violentes et diverses
+avaient fondu sur elle, depuis le départ de Jacques Cartier,
+que sa volonté s'était amollie comme la corde d'un
+arc trop longtemps tendu.</p>
+
+<p>Elle laissait faire et parler cette bizarre créature, qui,
+tout en lui passant la robe nuptiale, extraite du coffre,
+disait sur un ton rhythmé, mystérieux:</p>
+
+<p>«Il y aura six ans, six ans vienne la Saint-Jean, la
+Saint-Jean prochaine.</p>
+
+<p>«Dans le village, le joli village de Pordic, tout près,
+tout près de Tréguier.</p>
+
+<p>«Vivait heureuse, vivait bien heureuse Maharite, Maharite,
+la femme du pêcheur Jugon.</p>
+
+<p>«Mais Maharite était coquette, elle était trop coquette;
+et mal lui en prit, grand mal lui en prit.</p>
+
+<p>«Son mari n'était pas pieux, pas pieux du tout; et
+mal lui en prit aussi, très-grand mal lui en prit.</p>
+
+<p>«Le jour de la fête, de la fête de monsieur saint Jean,
+le mari de Maharite était allé à la pêche, dans son bateau;
+dans son grand bateau.</p>
+
+<p>«Maharite la frivole, Maharite rencontra hors du
+logis un chevalier, un chevalier tout de vert habillé.</p>
+
+<p>«Maharite la folle, Maharite écouta les paroles, les
+trop douces paroles du galant cavalier.</p>
+
+<p>«C'était le démon, le beau démon, sorti des enfers
+pour la séduire, la séduire et la tromper.</p>
+
+<p>«&mdash;Où vas-tu, Maharite? Maharite, où vas-tu?» demanda
+le prince, le prince damné des Enfers.</p>
+
+<p>«&mdash;Cavalier, gentil cavalier, je vais, dit-elle, au feu
+que l'on allume sur le rocher, pour monsieur, le très-vénéré
+monsieur saint Jean.</p>
+
+<p>«&mdash;Non, tu n'iras pas, tu n'iras pas à ce feu; mais
+viens avec moi, nous en allumerons ensemble un plus
+brûlant, bien plus brûlant.</p>
+
+<p>«Laissez-moi, aimable cavalier; aimable cavalier,
+laissez-moi; je veux aller à la fête, à la fête sacrée.</p>
+
+<p>«&mdash;Cette fête, douce Maharite, Maharite très-douce,
+nous la ferons dans mon château, dans mon riche château.</p>
+
+<p>«&mdash;Monseigneur, je ne saurais, je ne saurais consentir;
+que dirait-on au village si je vous suivais dans
+votre château, votre riche château?</p>
+
+<p>«&mdash;Viens, il y aura pour toi des coiffes en dentelle,
+en fine dentelle; et une robe, une jolie robe violette.</p>
+
+<p>«&mdash;Y aura-t-il tout cela? Messire, y aura-t-il tout
+cela?» dit, en s'arrêtant, Maharite, l'imprudente Maharite.</p>
+
+<p>«&mdash;Il y aura aussi, ma belle, de l'or, de l'or pour
+payer les redevances que vous devez à votre seigneur,
+votre très-redouté seigneur.»</p>
+
+<p>«Notre seigneur, notre redouté seigneur était cruel,
+très-cruel pour ses vassaux.</p>
+
+<p>«Son intendant, son intendant, aussi dur que lui,
+avait menacé Jugon de l'enfermer dans la tour, dans la
+tour épaisse du manoir.</p>
+
+<p>«Maharite, la crédule Maharite, suivit, en hésitant,
+le cavalier, le perfide cavalier.</p>
+
+<p>«Il la mena dans son château, dans son merveilleux
+château, où il lui fit boire des liqueurs, des liqueurs
+enivrantes.</p>
+
+<p>«Maharite, ah! plaignez Maharite! s'endormit, et
+quand elle s'éveilla, elle était couchée, couchée à côté
+de LUI!</p>
+
+<p>«Et le château était en feu, en feu flambant, et formait
+ce bûcher, ce magnifique bûcher que Satan avait
+dit.</p>
+
+<p>«Sans mal, sans mal aucun Lucifer sortit de la fournaise,
+et Maharite, la désolée Maharite aurait voulu
+faire comme lui.</p>
+
+<p>«Mais le plancher s'écroula, s'écroula sous ses pieds,
+et tomba Maharite dans les flammes, dans les flammes
+dévorantes.</p>
+
+<p>«Où Maharite, la malheureuse Maharite, se rompit
+les reins et se brûla le visage, se brûla le visage au vif.</p>
+
+<p>«Et, le lendemain, on apprit que Jugon, Jugon le
+pécheur, avait péri dans la mer, la mer sans fond.</p>
+
+<p>«Et ainsi furent punis par monsieur saint Jean, le
+sévère monsieur saint Jean, Maharite, la très-coupable
+Maharite, et son mari.</p>
+
+<p>«Et voilà l'histoire, la triste histoire de Maharite,
+Maharite la magicienne du roc Quince.»</p>
+
+<p>Comme la sorcière terminait son <i>goerz</i>, d'une voix
+douce, qui n'était pas sans charme musical, elle achevait
+aussi la toilette de Constance. Peu à peu, la jeune fille
+s'était remise de sa stupeur. Elle prêtait une oreille attentive,
+presque complaisante, au chant de Maharite.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, mignonne, dit celle-ci en reprenant son
+ton sarcastique, après avoir fini; allons, à ton tour
+d'être l'amante et la dupe du roi des ténèbres! Regarde-moi,
+petite, regarde-moi et n'aie frayeur, car
+mon visage et mon corps t'annoncent ce qui t'attend!</p>
+
+<p>Bien plutôt tâché de t'y accoutumer. Allons! tu es parée
+pour les noces, parée des effets de celle qui t'a précédée
+dans les bonnes grâces de Satan, cours te jeter entre ses bras!
+Je ne suis pas jalouse, moi; tiens, le voici!
+ajouta-t-elle avec un rire infernal, en s'enfuyant sur les
+pieds et sur les mains.</p>
+
+<p>De nouveau, Constance se sentait troublée. La vue de
+cette femme, à demi folle, dont on discernait encore
+la grande jeunesse, à travers un honteux fouillis de
+plaies et de repoussantes infirmités, le récit nuageux
+qu'elle venait de faire de ses infortunes, le prestige
+indicible qui environnait alors les personnes soupçonnées
+de sorcellerie, mais surtout les dernières et cyniques
+paroles de Maharite, avaient ramené l'agitation,
+l'effroi dans l'âme de Constance. Aussi ne put-elle réprimer
+un mouvement et un cri de terreur, lorsque,
+rentrant dans la première partie de la caverne, elle se
+trouva tout à coup devant Georges qui, avec son chapeau
+de feutre, ombragé d'un panache noir, son beau
+et sombre visage, tout son habillement en velours noir,
+sur lequel brillait une ceinture d'or, semblait l'incarnation
+même de cette divinité malfaisante à qui Dieu permettait,
+suivant les légendes du temps, de parcourir la
+terre pour y tenter les jeunes femmes et y corrompre les
+jeunes hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Déjà prête et toujours ravissante! fit-il avec un
+sourire vainqueur, mettant un genou eu terre et lui baisant
+galamment la main. Que ce costume de fiancée
+vous sied bien! continua-t-il, sans paraître remarquer
+l'émoi de la jeune fille. Enfin, ma plus aimée, je vais
+donc toucher au comble de mes voeux! Je pourrai te
+chérir, t'adorer le jour et la nuit, et nul ne s'opposera
+désormais à notre bonheur. Ah! si tu savais, ma Constance,
+tout ce que j'ai souffert depuis hier, tout ce que
+j'ai souffert tout à l'heure... Mais ne parlons plus de
+douleurs. Soyons, n'est-ce pas, tout entier à la félicité
+de nous voir, de nous aimer.</p>
+
+<p>Et, comme elle ne répondait point:</p>
+
+<p>&mdash;Serais-tu malade? continua-t-il d'un ton vibrant de
+passion. Non, cela ne se peut; dis-moi, ma douce, dis-moi
+que tu n'es pas malade, que tu es heureuse de notre
+réunion, de ce hasard inespéré qui va nous permettre de
+nous abandonner, sans contrainte, légitimement, aux
+impulsions de nos coeurs?</p>
+
+<p>Se relevant, il l'entoura amoureusement de ses bras,
+en appuyant ses lèvres brûlantes contre les lèvres de la
+jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que voulez-vous de moi? que vous proposez-vous,
+Georges? balbutia celle-ci frissonnante et rejetant
+son buste en arrière, pour se dérober aux caresses énervantes
+de son amant.</p>
+
+<p>En ce moment, à l'entrée de la grotte, apparut le
+masque horriblement moqueur de la sorcière.</p>
+
+<p>&mdash;Le Diable! c'est le Diable! Prends garde, jeune
+innocente! Je te le dis: songe au sort de Maharite et à
+l'enfer!</p>
+
+<p>&mdash;Va-t'en, chienne! monstre! exécration de la terre!
+lui cria Georges, en frappant du pied avec autant de dépit
+que de fureur.</p>
+
+<p>&mdash;Vois comme il me traite maintenant! C'est ainsi
+qu'il te traitera bientôt! et ce sera tant mieux! menaça
+encore Maharite, qui se sauva, en poussant un grand
+éclat de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Cette pauvre misérable a perdu la raison, reprit
+Georges, d'une voix qui voulait être badine. Mais, ajouta-t-il
+avec empressement, viens, viens, ma fiancée,
+l'autel nous attend.</p>
+
+<p>&mdash;L'autel? Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! vous n'avez pas compris? Cette robe, cet
+anneau, ce voile, ne vous ont-ils pas prévenue...?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, en vérité, je ne sais...</p>
+
+<p>Le jeune homme fît un geste d'humeur.</p>
+
+<p>&mdash;N'était-il donc point convenu que nous nous marierions
+aussitôt que votre tuteur serait parti? dit-il avec
+amertume. Ne m'aviez-vous pas promis que, le soir de ce
+jour, vous vous échapperiez pour venir, avec moi, à l'île
+de Césembre, où un bon cordelier nous unirait? Vous
+avez la mémoire bien courte, Constance! Pourtant, j'ai
+tenu ma parole, moi. Après vous avoir fait enlever, hier
+par mes gens, suivant votre désir, afin de n'être pas
+fiancée à un homme que vous détestez, j'ai eu le courage,
+et c'en a été un bien grand, croyez-le, de ne point, parce
+que vous l'avez voulu, troubler votre solitude dans cette
+maison abandonnée, où... Mais je m'en veux de ces reproches;
+pardonnez-les, pardonnez-moi, amie... C'est
+l'excès de mon attachement pour toi qui me rend jaloux,
+disputeur... tu m'excuses, n'est-ce pas?... Je me sentais
+si malheureux, si désespéré, tandis que tu étais à bord
+de ce navire... près de mon rival... J'appréhendais tant
+que Cartier n'eût encore la fantaisie de faire célébrer vos
+fiançailles par quelque chapelain... Il n'en a rien été...
+Oh! je le sais... Je m'étais transporté sur cette île pour
+épier... Ah! tu es bonne! et tu m'aimes, n'est-ce pas,
+Constance?... Mais parle donc! Serais-tu fâchée contre
+moi? Quel motif!... Si la Providence ne m'avait conduit
+ici, tu périssais... Oh! rien qu'à cette idée, je me sens
+glacé... Dis un mot... un seul qui me rassure... Qu'as-tu?
+Cette toilette, que j'avais fait disposer, à l'avance,
+ne te plairait-elle pas?... Est-ce que tu es indisposée
+contre moi?...</p>
+
+<p>Georges avait prononcé ces mots de ce ton mouillé,
+insinuant, qui caractérise les ardeurs de la passion et
+pénètre, bon gré mal gré, le coeur de ceux qui l'ont
+allumée. Aussi, comme à un divin nectar. Constance
+s'enivrait-elle «aux paroles du séduisant jeune homme,
+aux magnétiques effluves de son amour. Les doutes, les
+craintes qui s'étaient élevés dans son esprit, se fondaient
+ainsi que les brumes du matin sous un rayon de soleil,
+et, palpitante, ravie, elle dit, en enveloppant Georges
+dans un regard voluptueux:</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, doux ami, ce vêtement...</p>
+
+<p>&mdash;C'est ton vêtement nuptial, que j'avais fait faire et
+apporter ici où tu l'aurais mis, avant de nous rendre à
+Césembre, s'écria-t-il, en enlevant la jeune fille de terre
+et la pressant avec frénésie contre sa poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi! oh! laisse-moi! disait-elle éperdue,
+abandonnant sa tête alanguie sur l'épaule de son amant.</p>
+
+<p>Et lui:</p>
+
+<p>&mdash;La tempête s'apaise; le vent a cessé de gronder;
+les flots rentrent dans leurs abîmes. Viens, viens, mon
+ange, mon idole, viens, sautons dans ma barque; rendons-nous
+à Césembre et soyons unis, heureux pour
+toujours!</p>
+
+<p>Georges se précipitait, avec son précieux fardeau, hors
+de la grotte, lorsque le crépitement d'une vive arquebusade
+se fit entendre, à quelques pieds au-dessus d'eux,
+sur le plateau de la Conchée.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>CHAPITRE V.</h3>
+
+<h3>GEORGES DE MAISONNEUVE.</h3>
+
+
+<p>De tout temps, la Bretagne a été remarquée pour sa
+fidélité au culte des pratiques dévotieuses. Mais, souvent
+aussi, elle s'est distinguée par les troubles déplorables
+qui ont pris naissance dans son sein et jeté le discrédit
+sur ses habitants. Le brigandage lui-même y a, plus
+d'une fois, usurpé le droit de cité et commis des excès
+heureusement ignorés ailleurs. Sans redire les abominations
+de Gilles de Laval, maréchal de Retz (1440),
+non plus que les atrocités de Fontenelle, cent cinquante
+ans plus tard, ou, de nos jours, les horreurs de la chouannerie,
+il serait facile de montrer que, fréquemment, la
+Bretagne fut ravagée par des bandes de scélérats, agissant
+tantôt sous la bannière de la religion, tantôt sous
+l'étendard de la politique.</p>
+
+<p>Nombreuses, terribles apparurent ces bandes vers le
+milieu du seizième siècle. Depuis là mort de la «bonne»
+duchesse Anne, celle que Louis XII appelait sa <i>Brette
+moult amée</i>, la province était en proie au fléau des guerres
+intestines. Et quelles guerres! Sous prétexte de reconnaître
+ou de ne pas reconnaître la souveraineté de la
+France, les grands seigneurs se livraient d'évêché à
+évêché, de ville à ville, de château à château à des luttes
+acharnées qui répandaient la ruine et le deuil dans toute
+la péninsule; luttes, ai-je dit, massacres, bien mieux
+j'aurais pu écrire. Car ils sont farouches, ils sont sauvages,
+quand la passion les enflamme, nos Bretons! Dans
+leurs rixes, dans leurs jeux, gare au <i>Pen-Bas!</i> cette arme
+nationale autrement redoutable que le sabre, la baïonnette
+ou même la crosse de fusil! Je vous laisse à penser
+s'il eut un rôle capital à cette époque de discorde. Le
+sang coula à torrents, et, sur les monceaux de cadavres
+entassés par le fanatisme, dans toute la vieille Armorique,
+on vit germer des hordes de bandits qui, prenant
+diverses dénominations, plus effroyables les unes que
+les autres, achevèrent de saccager le pays, d'y répandre
+la terreur avec la désolation.</p>
+
+<p>Ces malfaiteurs étaient connus du peuple sous le nom
+générique de <i>Soudards</i>. Mais chaque troupe avait, en
+outre, sa désignation particulière. C'est ainsi que l'une
+d'elles, dont nous allons nous occuper, s'intitulait fièrement
+<i>les Tondeux</i>, et tâchait de justifier sa sinistre
+appellation par tous les excès imaginables, perpétrés
+sur ceux qui tombaient entre ses mains, mais les riches,
+les nobles et les prêtres principalement.</p>
+
+<p>Après avoir semé la dévastation dans la Cornouaille
+et le pays de Tréguier, les Tondeux avaient pris, en
+1533, Saint-Malo et ses environs pour théâtre de leurs
+odieux exploits.</p>
+
+<p>Redoutés, mystérieux, les Tondeurs obéissaient à un
+chef plus redouté, plus mystérieux encore. Personne ne le
+connaissait, mais tout le monde l'avait vu, ou le prétendait.
+Seulement, pour les uns c'était un géant, Magog;
+pour les autres un nain, un Poulpiquet; pour tous c'était
+un fils de Satan, sinon Satan lui-même. Pour tous? Non.
+Il y avait les sages, les esprits forts qui ne voulaient
+voir en lui qu'un possédé du démon. Sur le nombre et
+l'énormité de ses crimes, l'accord d'ailleurs était parfait.
+Aucune monstruosité dont il ne se fût rendu coupable.
+Il exerçait sur les femmes une fascination irrésistible;
+il était maître absolu des hommes. On le trouvait en
+vingt places différentes à la même heure, et nulle part.
+Ce don d'ubiquité il l'avait communiqué à ses gens. Vous
+pouviez être sûrs de les rencontrer là où vous ne les
+attendiez pas; et là où vous les cherchiez, ils n'étaient
+jamais. Des personnes qui se croyaient bien informées
+leur donnaient pour repaire les roches escarpées de la
+pointe de la Varde, à quelques milles est de Saint-Malo;
+mais des personnes, non moins bien informées, les logeaient
+dans les roches également escarpées de la pointe
+du Décollé, à l'ouest. S'il en était qui plaçaient leur retraite
+à l'anse de la Garde Guérin, il en était aussi qui
+la voulaient à l'anse du Val. Tout cela, supposition,
+simple conjecture, histoire de jaser. Les seuls faits
+certains, trop positifs, malheureusement, c'était l'existence
+des Tondeurs et leur présence dans l'évêché de Saint-Malo.</p>
+
+<p>A la ville, comme à la campagne, l'on n'entendait parler
+que de robberies, pilleries, incendies, rapts, meurtres,
+viols. Aux Tondeurs rien n'était sacré. Ils dévalisaient
+les couvents, les églises, comme les maisons bourgeoises
+et les châteaux; ils détroussaient un opulent abbé sans
+plus de scrupules qu'un riche baron. Les sacrilèges
+n'avaient-ils pas poussé l'audace jusqu'à arrêter Sa Grandeur
+Monseigneur de Saint-Malo, revenant du dernier
+Chapitre qui s'était tenu à Rennes!</p>
+
+<p>A leur poursuite, on dépêcha une grosse troupe de
+gens d'armes. Mais où les prendre? où les atteindre?
+Disparus, invisibles. La garde de la ville fut doublée, la
+consigne observée avec la dernière rigueur. Cela inutilement.
+Au dedans, comme au dehors des murs, les Tondeurs
+n'en continuaient pas moins leur tonte.</p>
+
+<p>Malgré la vieille réputation de ses sentinelles canines,
+le havre de Saint-Malo perdit toute sécurité. Ou les
+trente-quatre dogues qui, de jour, couchaient au Chenil
+de la Hollande, et, de nuit, avaient charge de protéger
+les navires contre les tentatives des voleurs, jouissaient
+d'un renom usurpé, où ils subissaient, eux aussi, le charme
+dont les Tondeurs disposaient pour dompter les humains.
+Depuis quelques mois, dans le port, ne mouillaient guère
+de navires qui échappassent à une agression nocturne
+et ne fussent mis à rançon.</p>
+
+<p>Comment donc, par où les brigands pouvaient-ils entrer
+clandestinement, en bandes, souvent nombreuses, dans
+la ville et en sortir? Elle n'avait alors que trois portes,
+pourtant la ville&mdash;la Grande-Porte, la porte de Dinan,
+la porte de Bon-Secours,&mdash;et une poterne devant la
+Digue, par laquelle on communiquait avec Saint-Servan.
+Quant à la porte actuelle, Saint-Vincent, elle ne fut
+ouverte que plus tard. A cette époque, la muraille d'enceinte
+se prolongeait jusqu'au pont-levis du château, dont
+la mer baignait, de toutes parts, les fortes murailles.</p>
+
+<p>Où donc, comment, on se le répétait, les Tondeurs
+pouvaient-ils envahir et quitter Saint-Malo, à leur bon
+plaisir?</p>
+
+<p>Possédaient-ils des ailes? Peut-être le diable leur en
+avait prêté. Il est si pervers!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! l'incrédulité a beau dire, compère, si les
+scélérats n'étaient assistés de Belphégor...</p>
+
+<p>&mdash;Belphégor! Belphégor! que parlez-vous de Belphégor,
+mon voisin? C'est Lucifer en personne qui leur
+commande. Ne vous souvient-il pas que je l'ai vu, avec
+le vieux Jean Morbihan, moi! C'était la nuit de la Sainte-Catherine
+passée, oh! j'ai la mémoire bonne, allez!
+Nous venions de souper, avec mes filles et le père Jean,
+chez mon gendre Jalobert. Tout à coup, en passant
+près du couvent des pieuses filles du Calvaire, j'entendis
+des cris perçants, puis des flammes brillèrent devant
+moi. C'étaient ces infâmes Soudards qui avaient mis le
+feu au couvent, et violentaient les vierges du Seigneur...
+Ah! ne me rappelez pas cette nuit, cette affreuse nuit,
+voisin!... Et leur chef, le chef des bandits, mais je le
+vois encore, avec son chapeau noir et sa plume noire!...
+Il était grand, voisin, plus grand que la croix du clocher
+de Saint-Aaron...</p>
+
+<p>&mdash;Bien à l'encontre, compère, l'on m'avait assuré que
+sa taille ne dépassait pas celle d'un <i>teus</i> <a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13: </b><a href="#footnotetag13">(retour) </a><p>Pour dus, gnome.</p></blockquote>
+
+<p>&mdash;Raison de plus pour que ce soit Satan lui-même!
+N'a-t-il pas le pouvoir de prendre toutes les formes?
+Ah! mon voisin, mon voisin; depuis lors, mes filles en
+rêvent; elles osent me soutenir que c'est un galant cavalier...
+dans leurs rêves, entendons-nous.</p>
+
+<p>&mdash;Voire, compère, c'est ce que déclare ma femme.
+Et, je vous le confesse, à l'oreille, je l'ai entendue, oui,
+ma femme Brigitte, l'appeler tout haut, alors qu'elle
+était couchée à mon côté!</p>
+
+<p>Ces quelques mots de conversation résument les entretiens
+auxquels se livraient, à peu près soir et matin, les
+bons négociants de Saint-Malo, sous l'auvent des boutiques.
+Jugez par là du grossissement que les commères
+devaient donner aux objets de leurs transes. Les Tondeurs
+n'en prenaient pas plus soin, cela se comprend aisément,
+que des mesures de vigilance multipliées contre eux.</p>
+
+<p>Mais ce que l'on ignorait à Saint-Malo, ce que l'on sut
+plus tard, trop tard, c'est que les brigands s'introduisaient
+dans la ville et s'en échappaient, à leur gré, par
+un égout. Cet égout débouchait dans la mer au nord-est.
+Là, une forte grille défendait son entrée.</p>
+
+<p>Cette grille, aux barreaux très-épais, aux mailles serrées,
+paraissait scellée à demeure. Mais, en l'examinant
+de près, un observateur attentif eût fini par découvrir,
+dans la frette, un trou de serrure. La grille était une
+porte. La porte ouverte, vous vous trouviez dans un couloir
+ténébreux, visqueux, tapissé de conferves, rempli
+d'exhalaisons salines. Le flot le balayait, à haute marée.
+Après quelques pas dans la galerie souterraine, on
+se heurtait à une nouvelle porte. De fer plein celle-ci.</p>
+
+<p>Seulement, elle ne joignait pas le sol, par en bas. Un
+espace d'un demi-pied environ permettait aux eaux de
+s'écouler, et empêchait qu'elle ne fût enfoncée quand la
+vague faisait effort à l'extérieur.</p>
+
+<p>Supposez l'obstacle franchi et avancez d'une cinquantaine
+de toises. Vous rencontrerez une troisième grille,
+semblable à la première, puis un escalier. Et cet escalier,
+de vingt-cinq marches, vous conduira, en montant,
+à un regard. Le regard s'ouvre, comme le reste. Vous
+voici dans une petite pièce circulaire, éclairée parcimonieusement
+par un soupirail grillagé, la base d'une tour,
+suivant toutes probabilités.</p>
+
+<p>C'est une tour, en effet. Elle existe encore, dans un
+état de réparation passable. On la peut voir et visiter, en la
+cour la Houssaye, où elle flanque tristement une grande
+et vieille maison, à quatre étages, aussi, mélancolique
+qu'elle, dans cette cour étroite, sombre, humide, que les
+rayons du soleil doivent n'échauffer jamais. Été comme
+hiver, il y fait froid au corps; il y fait aussi froid à l'âme,
+en toutes saisons.</p>
+
+<p>La tour, cependant, ne manque pas d'une certaine
+légèreté. Elle a même des prétentions à l'élégance. On
+y remarque quelques traces de sculptures, d'assez bon
+goût. Mais bien que couronnée par un simulacre de
+mâchicoulis, bien qu'hexagone à son quatrième étage,
+ronde ensuite jusqu'à ses fondements, ce qui lui prête
+une figure originale, les galets bruts dont elle est bâtie la
+revêtent d'une physionomie maussade, presque lugubre.</p>
+
+<p>Rares, au surplus, étroites comme des lucarnes, sont
+les fenêtres.</p>
+
+<p>Au pied de l'édifice, et à son angle de mitoyenneté
+avec la maison, il y avait une porte basse, cintrée, qui
+se fermait au moyen d'un lourd battant, garni de plaques
+et de bandes de fer. Bouchée aujourd'hui, cette
+porte restait ordinairement close. La tour semblait abandonnée.
+Mais de la maison attenante on y communiquait
+par un panneau secret. Cette maison n'est plus maintenant
+telle qu'elle était alors.</p>
+
+<p>Point d'habitants au rez-de-chaussée. Prudemment
+munies de barreaux, les fenêtres étaient encore fermées
+par des volets intérieurs. Au premier étage, de vastes
+salles, parfois brillamment éclairées, et ou les accords
+du <i>biniou</i> se mêlaient au bruissement des baisers, aux
+éclats de rire, au choc des verres. Souvent aussi ces
+salles étaient muettes. Des semaines entières se passaient
+sans qu'un hôte y parût.</p>
+
+<p>Tour et maison appartenaient, en 1534, à un charmant
+jeune homme, qui signait Georges de Maisonneuve.
+De quelle noble famille descendait-il, d'où venait-il?
+Problème. Georges était un joyeux compagnon,
+brave, hardi, robuste, riche, généreux. En fallait-il davantage
+pour lui assurer des succès dans le monde? Son
+extrait de naissance, qui se fut avisé de le lui demander?
+Il était Georges de Maisonneuve, bien vu, bien fêté,
+adoré des mamans, caressé des papas, guigné par les
+filles, chéri par les fils et par les frères. Ces témoignages
+de la considération publique valaient tous les titres. Au
+moyen de quel talisman les avait-il gagnés? Secret facile
+à pénétrer. Georges était brave, complaisant, séduisant,
+nous l'avons dit: il avait de l'or; il le prodiguait à
+pleines mains, depuis une année qu'il résidait à Saint-Malo,
+voilà le mot de l'énigme. Il se disait natif de
+l'Écosse, où s'était établie, au commencement du siècle
+sa famille, d'origine française, et où il possédait de
+grands biens. On l'avait généralement cru sur parole.
+Georges de Maisonneuve était, au reste, servi par des
+domestiques modèles, contre la fidélité desquels venaient
+échouer toutes les inquisitions de la curiosité ou du
+mauvais vouloir. Aux questions des indiscrets, ils répondaient
+avec la plus grande politesse, mais aussi avec
+la plus grande habileté et de façon à dérouter les conjectures.
+Aux insinuations des malveillants, ils haussaient
+les épaules ou faisaient adroitement l'éloge de
+leur maître.</p>
+
+<p>Qu'il fût bon gentilhomme, de vieille souche ou n'en
+eût que l'habit et le masque, Georges de Maisonneuve
+s'acquittait fort bien de son emploi.</p>
+
+<p>Constance et lui se rencontrèrent. Ils eurent désir l'un
+de l'autre. Chez la jeune fille, ce fut moins de l'amour
+peut-être qu'un vif sentiment, une attraction de sympathie.
+Chez lui, le vainqueur, le blasé, ce fut le besoin
+d'une sensation nouvelle, mêlé à je ne sais quel entraînement
+magnétique vers la mignonne et frêle créature.</p>
+
+<p>Si Constance l'eût aimé de cet amour, tout flammes,
+tout brûlant, dont son coeur était le foyer, nul doute
+qu'elle ne se fût, sans qu'un voile de pudeur gazât son
+front, donnée à lui. Entre la contrainte et la satisfaction
+d'un appétit, Constance n'eût pas balancé. Le devoir lui
+était inconnu. Mais telle n'était pas la nature de son penchant
+pour Georges de Maisonneuve. Elle se plaisait
+dans sa présence, avait joie à ses flatteries, à ses caresses;
+et, s'ignorant elle-même, elle se disait: «Je
+l'aime; je n'aurai d'autre époux que lui.» C'était, d'ail leurs,
+sa première inclination. Constance n'avait jamais
+analysé ses impressions. Les ardeurs de son esprit, la
+vivacité de ses sens, elle les soupçonnait à peine.</p>
+
+<p>Quant à Georges, bien plus que celle de l'âme, il recherchait
+la possession du corps. Quoique mentalement
+séduite, la jeune fille fit résistance. Il s'irrita, il s'emporta,
+et n'obtint pas davantage. Le mariage fut proposé.
+Mariage secret, cela va sans dire. «Demandez ma
+main à mon tuteur,» répondait Constance.&mdash;«Et ma
+famille qui est noble, hélas! et ma famille qui est puissamment
+riche!» objectait Georges.&mdash;«Attendez alors
+que maître Jacques ait repris la mer.»&mdash;«Pourquoi
+attendre? Ne veut-on pas vous fiancer avant son départ?»&mdash;«On
+ne me fiancera pas, je vous le promets;
+et le soir du jour où Cartier aura levé l'ancre,
+je jure de vous suivre à l'autel.»</p>
+
+<p>On sait que Constance tint parole. Pour échapper aux
+fiançailles et s'épargner, en même temps, un refus dont
+la perspective ne laissait pas de la contrarier, à cause du
+trouble, des questions, des observations, des reproches
+que provoquerait ce refus, elle concerta avec Georges
+un enlèvement, qui réussit à leurs souhaits, comme nous
+l'avons vu.</p>
+
+<p>N'eût été le déchaînement subit du kirk et le naufrage
+de Constance, ils se seraient mariés dans la nuit qui suivit
+le départ de Jacques Cartier. Tout avait été préparé
+à cet effet. Gagné par les largesses de Maisonneuve, un
+cordelier, du monastère établi, en 1469, dans l'île de
+Césembre, avait promis sa bénédiction. Mais le hasard,
+l'éternel faiseur et défaiseur de projets, en disposa autrement,
+au moment même où Georges croyait pouvoir se
+féliciter du concours inattendu qu'il venait de lui offrir.</p>
+
+<p>Lorsque le bruit de la mousqueterie se fit entendre
+sur la Grande-Conchée, Georges de Maisonneuve allait
+sauter dans un bateau amarré à l'est de l'écueil, entre
+deux roches.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est cela, mon doux? fit Constance redevenue
+craintive; qu'y a...</p>
+
+<p>Le reste de la phrase expira sur ses lèvres; et elle
+roula sur la grève près de Georges, qui tombait, frappé,
+comme elle, d'une balle égarée..</p>
+
+<p>La jeune fille avait perdu connaissance.</p>
+
+<p>Quand elle recouvra la raison, Constance était couchée
+en sa chambre de la maison de Cartier. On lui
+apprit qu'elle avait été blessée involontairement, dans
+une rencontre qui avait eu lieu sur la Grande-Conchée,
+entre des soldats de la garde de Saint-Malo et des pirates
+qu'on supposait être les Tondeux. Constance trembla en
+Songeant à Georges.</p>
+
+<p>Un mot la rassura.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'étaient les Tondeux, on n'a pu en prendre aucun,
+ajouta dame Catherine qui lui donnait ces explications.
+Heureusement, ma chère fille, que les gardes sont
+arrivés à temps pour te délivrer; sans eux, Jésus-Sauveur!
+quel sort...</p>
+
+<p>La pudibonde dame Catherine s'arrêta, honteuse d'en
+avoir trop dit.</p>
+
+<p>&mdash;Aussitôt que tu seras relevée, mon enfant, continua-t-elle
+après une pause, nous irons rendre nos actions de
+grâces à Saint-Malo-du-Laurier; car c'est miracle
+que tu aies échappé à la tempête, puis aux brigands,
+puis à la mousqueterie de nos gardes.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quels gardes? interrogea Constance.</p>
+
+<p>&mdash;Les gardes de la ville. Ils surveillaient, depuis plusieurs
+jours, paraît-il, les allées et venues de gens suspects,
+parmi lesquels se trouve, assure-t-on, un prétendu
+seigneur...</p>
+
+<p>&mdash;Le sire de Maisonneuve, n'est-ce pas? interrompit
+Constance d'un ton calme.</p>
+
+<p>&mdash;Lui-même, ma fille. Il n'était point avec eux, sans
+doute?</p>
+
+<p>Et dame Catherine jetait sur Constance un coup d'oeil
+timide.</p>
+
+<p>&mdash;Avec eux? où? fit celle-ci d'un air étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, sur la roche?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai point vu. Du reste, je le connais à peine.
+En abordant à l'écueil, j'ai trouvé la <i>cacou</i> <a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>, qui m'a
+réchauffée et prêté des vêtements.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14: </b><a href="#footnotetag14">(retour) </a><p>En Bretagne, l'on donnait ce nom aux juifs, aux
+excommuniés, aux parias de la société.</p></blockquote>
+
+<p>&mdash;Pauvre malheureuse! Il faudra la récompenser.
+C'est déplorable qu'elle soit <i>possédée</i>; n'était cela, nous
+la prendrions à la maison...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! gémit Constance, je sens une douleur au
+côté...</p>
+
+<p>&mdash;C'est là que tu as été blessée, mon enfant. On t'a
+rapportée demi-morte. Par bonheur, un des gardes te
+connaissait... Mais, pendant plus d'un mois, tu as eu la
+fièvre chaude... La sage-femme n'osait répondre de tes
+jours... Et tu divaguais, mon enfant; tu divaguais!...
+Tu croyais voir le sire de Maisonneuve, tu l'appelais,
+ajouta-t-elle en rougissant...</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! proféra la jeune fille du ton le plus innocent.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourquoi, reprit Catherine, j'avais imaginé
+qu'il était avec les Soudards et qu'il t'avait arrachée à
+l'abîme...</p>
+
+<p>&mdash;Quelle idée! fit Constance avec un geste de négation.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! chère fille, continua la, bonne dame, en l'embrassant
+tendrement, te voici rendue à toi, c'est l'essentiel.
+Béni soit le saint nom de ma bienheureuse patronne
+qui a exaucé mes voeux!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais toi, mère, comment es-tu sortie de la tourmente?
+demanda enfin Constance.</p>
+
+<p>Moi, répondit-elle simplement, je dois la vie au
+Seigneur tout-puissant, à Colas, l'un de nos mariniers,
+qui m'a transportée sur l'île de Césembre, où les pères
+cordeliers nous ont donné tous les secours possibles.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! vous avez été poussés sur Césembre, à près
+d'un mille de l'endroit où nous avions naufragé? dit
+Constance, souriant à la pensée que, sans l'attaque des
+gardes, dame Catherine aurait pu être témoin de son
+mariage avec Georges.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! assez, mon enfant! c'est trop causer, reprit
+la femme de Cartier, en bordant le lit; dors... On
+m'a recommandé pour toi le silence et le repos. Un
+autre jour nous nous conterons, par le menu, de quelle
+manière, avec l'aide de Dieu, nous avons été préservées
+de la mort.</p>
+
+<p>La convalescence de la jeune fille commençait, car sa
+blessure, peu profonde, avait eu des suites moins sérieuses
+que la congestion cérébrale, déterminée en partie
+par la soudaineté et la violence des émotions qu'elle
+avait éprouvées. Mais d'abondantes saignées l'avaient
+fort affaiblie. Quatre mois après l'accident, elle ne pouvait
+encore sortir de sa chambre.</p>
+
+<p>Loin d'altérer le sentiment qu'elle nourrissait pour
+Georges de Maisonneuve, le sombre mystère planant sur
+sa tête avait doublé l'intérêt que lui portait Constance.
+Ce mystère formait auréole au front du jeune homme.
+Elle s'irritait d'être confinée à la maison. Elle voulait le
+voir. Sa volonté était un ordre impérieux. En cachette,
+Manon, la vieille nourrice, se chargea de la commission.</p>
+
+<p>Et, le 4 septembre suivant, entre dix et onze heures
+du soir, par de profondes ténèbres, Constance, sa lumière
+éteinte, attachait au pilastre perpendiculaire qui
+séparait en deux compartiments la fenêtre de sa chambre,
+une échelle de soie.</p>
+
+<p>La chambre était au premier étage; la fenêtre donnait
+sur la petite place, devant la douve du château.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>CHAPITRE VI.</h3>
+
+<h3>LE TÊTE-A-TÊTE.</h3>
+
+
+<p>L'air était calme. Il faisait une chaleur lourde, énervante.
+Point d'étoiles au ciel. Un manteau d'ébène. Quelques
+lueurs de phares, du côté de l'église Saint-Aaron
+et au donjon du château, seules, trouaient la nuit. Leur
+flamme vive, mais nette, sans épanouissement, la rendait
+plus noire encore.</p>
+
+<p>Au pied des fortifications, la mer gémissait son long
+et solennel gémissement, que venait parfois déchirer
+une dissonance lugubre. C'était l'aboiement si lamentable
+d'un chien enfermé dans une cour. Paisible, d'ailleurs,
+paraissait la ville. Le sommeil y avait suspendu
+les agitations du jour.</p>
+
+<p>Constance s'accouda à l'appui de la fenêtre, et, attentive,
+écouta. Bientôt, un pas furtif, imperceptible à tout
+autre qu'à une oreille aiguisée par l'amour, se fit entendre
+près de Saint-Thomas. Le coeur de Constance
+battit plus fort. Ses yeux se fixèrent dans la direction du
+son et fouillèrent l'ombre.</p>
+
+<p>Une forme flottante s'estompe dans les ténèbres. Elle
+en brise l'unité. Elle s'avance. Elle est silhouette. Constance
+respire à peine. Sa main se pose sur son sein pour
+en comprimer les battements.</p>
+
+<p>La silhouette s'arrête sous la fenêtre. Aussi légère que
+le frou-frou d'une aile d'oiseau, une tousserie part d'en-bas.
+Semblable note lui répond d'en haut. Ces signaux
+ont confirmé la divination de deux âmes. Constance est
+dans les bras de Georges.</p>
+
+<p>Les questions jaillissent, se pressent, se multiplient
+encore, se contredisent, à travers l'effeuillement de mille
+baisers.</p>
+
+<p>&mdash;Pas si haut! pas si haut, Georges! Ma mère repose
+dans la pièce voisine... dit tout à coup la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Que m'importe! Enfin! je te retrouve! Ah! si tu
+savais! si tu savais. Constance! Mais oublions cela...
+oui, oublions, n'est-ce pas?... Oublions les heures mauvaises...
+Mais on dirait que tu as peur de moi... Pourquoi
+t'éloigner ainsi... Méchante!...</p>
+
+<p>&mdash;Asseyez-vous, Georges, balbutia-t-elle, troublée,
+palpitante, et, en se dérobant à ces dangereuses ivresses;
+asseyez-vous, mon bien-aimé... Je vous en prie... Voudriez-vous
+me faire de la peine? Je suis souffrante,
+très-souffrante encore... ne l'oubliez pas. Sans cela, je
+ne vous eusse point fait venir ici...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Constance...</p>
+
+<p>&mdash;De grâce, laissez-moi parler! Ah! vous êtes gentil!
+vous voici assis!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! approche, approche tout près... et je t'écouterai...</p>
+
+<p>&mdash;Non, messire, non. Je vais me placer vis à vis de
+vous, à la fenêtre...</p>
+
+<p>Alors, je m'établis à tes pieds...</p>
+
+<p>&mdash;Non...</p>
+
+<p>&mdash;Je proteste, commença le jeune homme en faisant
+un mouvement vers Constance...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit celle-ci mélancoliquement, vous avez envie
+de m'affliger. Faut-il que déjà j'aie à me repentir de ma
+confiance en vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je jure...</p>
+
+<p>&mdash;Asseyez-vous, je le répète, messire Georges, ou je
+vous quitte...</p>
+
+<p>&mdash;Que votre volonté soit faite! fit-il d'un ton piqué.</p>
+
+<p>Cependant il obéit. Mais si la chambre eût été éclairée,
+on eût pu voir Un sourire ironique plisser le coin de sa
+bouche.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous êtes bon; je vous aime ainsi! reprit
+Constance d'une voix pénétrée.</p>
+
+<p>En prononçant ces mots, elle lui tendit une main, que
+Georges s'empressa de porter à ses lèvres.</p>
+
+<p>Leurs yeux s'habituaient à l'obscurité. Si les traits du
+visage leur échappaient, le miroitement de la fenêtre
+permettait au moins de distinguer les gestes.</p>
+
+<p>&mdash;Que de choses j'ai à vous dire, mon doux! continua
+Constance. Mais, d'abord, répondez franchement à
+mes demandes. Le voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc bien grave! dit-il en badinant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en pourrez juger, repartit la jeune fille avec
+un accent sérieux.</p>
+
+<p>Puis, elle voulut retirer sa main. Mais, suivant, la coutume
+des Bretons amoureux, Georges de Maisonneuve
+saisit le petit doigt de cette main avec le sien, et lui en
+fit un anneau.</p>
+
+<p>Constance poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez écrit que, grièvement blessé, en
+même temps que moi, vous étiez resté près de quatre
+mois alité. Mais vous avez oublié de me dire deux
+choses, Georges: pourquoi l'attaque, et comment vous
+avez échappé aux assaillants?</p>
+
+<p>En posant ces points d'interrogation, la voix de la
+jeune fille ne tremblait pas. Elle était nette; précise,
+scandée presque. Et, dans la pénombre, les regards de
+Constance cherchaient avidement ceux de Georges.</p>
+
+<p>&mdash;L'attaque, répondit-il, avec hésitation, mais ne
+vous l'ai-je pas dit? Ne vous a-t-on pas conté que les
+gardes de la ville?...</p>
+
+<p>&mdash;Ils guettaient les Tondeurs; je sais!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit-elle hardiment, vous êtes leur chef!</p>
+
+<p>&mdash;Moi!</p>
+
+<p>&mdash;Ne niez pas, Georges. Je suis certaine de ce que
+j'avance. Vous êtes le chef des Tondeurs, de ces brigands...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Constance...</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous, je ne vous en aime pas moins. Qui
+sait? ajouta-t-elle d'un ton rêveur, peut-être vous en
+aimé-je plus!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! il serait vrai! s'écria le jeune homme, en se
+glissant à ses genoux.</p>
+
+<p>Tendrement, Constance lui prit la tête entre ses mains,
+et lui mit un baiser au front.</p>
+
+<p>Sous cette caresse, Georges frissonna. Il se retourna
+à demi. Ses bras amoureux s'ouvrirent pour nouer une
+ceinture à la taille de la jeune fille. Mais d'un bond de
+panthère, évitant son étreinte, elle fut dans les ténèbres
+qui envahissaient le reste de la chambre.</p>
+
+<p>Enflammé par les désirs, il fit mine de la suivre.</p>
+
+<p>&mdash;Arrêtez, Georges! arrêtez! commanda impérieusement
+Constance.</p>
+
+<p>Puis, d'une voix radoucie:</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'avez-vous pas promis d'avoir des égards pour
+ma faiblesse? Je vous en conjure, retournez à votre
+place, et laissez-moi achever ce que j'ai à vous dire. Le
+veux-tu, ami? Là, soumets-toi à ma volonté, ce soir encore...
+Bientôt je serai tienne, ton épouse, ton esclave,
+tes ordres seront les miens; je ne penserai, je n'agirai
+plus que par toi; mais, à présent, écoute-moi, sans m'interrompre,
+jusqu'à la fin.</p>
+
+<p>Cette prière avait été chantée avec une onctuosité
+d'un effet irrésistible. Georges se jeta sur son escabeau;
+par un mouvement plein de grâce féline, Constance
+s'accroupit à ses pieds.</p>
+
+<p>Il y eut un moment de silence, troublé seulement par
+les battements précipités de leurs coeurs.</p>
+
+<p>La jeune fille reprit, en inclinant mollement sa tête
+sur les genoux du jeune homme:</p>
+
+<p>&mdash;J'avais deviné, Georges, que vous étiez le chef des
+Tondeurs. Loin de le trouver mauvais, j'en suis heureuse...
+oui, heureuse! Je vous admire et je vous aime,
+car j'aime tout ce qui est puissant, tout ce qui est fort,
+tout ce qui domine! Fi de ces esprits médiocres qui se
+traînent platement dans l'ornière commune! La vie n'est
+belle qu'agitée par les grandes émotions. Commander
+aux hommes et commander aux circonstances, les
+orages, là lutte, voilà mon rêve! C'est ce rêve, ô bien-aimé,
+que tu réalises! C'est sa réalisation qui me fait
+t'aimer; c'est elle qui m'a entraînée vers toi! C'est elle
+qui, jusqu'à mûri dernier souffle, m'attachera à ta fortune!
+Oui, fais tout trembler autour de toi; ébranle la
+terre et le ciel! Que, semblable à la voix du canon, le
+bruit de ton nom sème partout le respect ou l'épouvante,
+et mon amour montera à la hauteur de ta renommée!</p>
+
+<p>Bien des femmes sans doute t'ont déjà comblé de leurs
+tendresses! Mais aucune ne t'a aimé comme je t'aime,
+comme je ne cesserai de t'aimer. Et fussé-je réservée à
+subir le sort de la pauvre Maharite, je me croirais trop
+payée d'avoir su un jour, une heure, une minute fixer
+tes regards sur moi!</p>
+
+<p>&mdash;Maharite! s'écria Georges, mais qui vous a dit?...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela te fait? Tu étais libre alors. Elle
+a été ta maîtresse, elle ne peut l'être désormais. Je ne
+suis pas jalouse, va! car si je l'étais!...</p>
+
+<p>Et, frémissante d'exaltation, Constance se dressa debout,
+comme mue par un ressort.</p>
+
+<p>&mdash;Et si tu étais jalouse? demanda en souriant le
+jeune homme, étonné et ravi tout à la fois par cette éruption
+de passion farouche.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'étais jalouse! repartit lentement la délicate
+créature, dont les dents crissèrent; si j'étais jalouse!...
+Oh! non, non! non, Georges! ne parle pas de cela!...
+N'en parle pas... Non, non...</p>
+
+<p>Son agitation atteignit tout d'un coup à un tel paroxysme,
+que Georges en eut peur.</p>
+
+<p>&mdash;Rassure-toi, dit-il, avec des inflexions caressantes,
+rassure-toi, chère adorée, si mon esprit a eu quelques
+échappées, jamais mon coeur ne s'est donné qu'à toi, à
+toi seule, entends-tu? Il n'a compris l'amour, il ne l'a
+senti, qu'en te voyant, en s'animant de ton haleine, en
+respirant la vie auprès de toi. Car, moi aussi, je t'aime!
+je t'aime d'un amour égal au tien. Et cet amour, il me
+maîtrise à ce point que, malgré ses emportements, je
+souscris à tous tes vouloirs. Pour t'obéir, j'étouffe ce volcan
+qui bout dans mon sein. Pour t'obéir, je me tiens
+froidement sur cette escabelle...</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, Georges, interrompit avec vivacité Constance,
+qui s'était un peu remise; je veux être votre
+femme. Puisque vous y consentez, je la serai. Mais il
+faut nous bâter. Dans quelques jours, demain peut-être,
+reviendra maître Cartier. Si j'étais assez forte pour
+vous accompagner, je vous dirais: Partons sur-le-champ.
+Allons à Césembre et qu'un bon père cordelier consacre
+notre union. Mais ma santé exige encore une semaine
+de repos. Je le sens. Pendant ce temps-là, faites vos
+préparatifs, et après, oh! après, avec quelle félicité je
+m'abandonnerai à toi, à toi toujours, pour toujours!</p>
+
+<p>En lui lançant cette exclamation de bonheur, la jeune
+fille tendit les bras pour se pendre à son cou; mais
+soudain, le tintement d'une clochette, suivi d'un cri
+monotone, funèbre comme celui de l'orfraie, l'arrêta
+court:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i20"> Réveillez-vous, gens qui dormez,</p>
+<p class="i20"> Priez Dieu pour les trépassés!</p>
+ </div> </div>
+
+<p>&mdash;Bast! c'est le vieux sonneur<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>! fit Georges, souriant
+et profitant de l'émoi de Constance, pour l'attirer
+à lui.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15: </b><a href="#footnotetag15">(retour) </a><p>Jusqu'en 1789, il exista, dans plusieurs évêchés de
+la Bretagne, des espèces de gardiens chargés de parcourir, à
+minuit, les rues des villes, en réclamant des prières pour les
+morts. On les appelait sonneurs des âmes.</p></blockquote>
+
+<p>Fascinée, éperdue, enfiévrée de crainte, d'amour,
+Constance cédait.</p>
+
+<p>De son souffle brûlant, comme une exhalaison de
+fournaise, Georges incendiait les dernières résistances
+de la jeune fille. Il l'emportait vaincue, anéantie, au
+plus profond de l'ombre, quand brusquement une main
+sèche, osseuse, crochue comme une griffe, s'implanta
+sur son épaule. En même temps, une voix chevrotante
+grinçait à son oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Halte-là, mon homme! Elle n'est pas encore ta
+femme!</p>
+
+<p>Georges lâcha une interjection de surprise.</p>
+
+<p>&mdash;C'est nourrice Manon; n'ayez crainte, mon doux!
+dit Constance, qui glissa comme une couleuvre entre
+ses bras, et revint en riant gaiement vers la fenêtre.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! s'écria le jeune homme avec un accent de
+dépit, nous avions un témoin?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! soyez tranquille, c'est un témoin aveugle et
+sourd: aveugle, puisqu'on ne peut se voir à deux pas
+dans cette chambre sans lumière; sourd, car la pauvre
+femme n'entendrait pas le canon d'alarme.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Constance, reprit-il, en se rapprochant d'elle,
+vous ne m'aimez pas! Vous n'avez pas confiance en moi!</p>
+
+<p>&mdash;Pas confiance! moi qui vous reçois ici... à cette
+heure!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais avec un tiers! au moins, fallait-il me
+dire que nous n'étions pas seuls, reprocha-t-il amèrement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes injuste, Georges. Pouvais-je faire autrement?
+Nourrice couche avec moi dans cette pièce, et
+ma mère habite la pièce contiguë depuis le départ de
+maître Jacques. On est obligé de traverser sa chambre
+pour entrer dans la mienne. Croyez-vous que, sans
+cela, j'aurais exposé vos jours en vous faisant passer par
+la fenêtre? L'escalier du perron n'était-il pas plus commode
+et moins compromettant? Pour ce qui est de la
+bonne Manon, sa discrétion devrait vous être connue.
+N'est-ce pas elle qui a demandé à être notre intermédiaire?
+notre messager? N'est-ce pas elle qui nous a
+facilité ce rendez-vous, en m'apportant l'échelle de soie
+que vous lui aviez remise? Allons, messire, quittez cette
+méchante humeur qui me chagrine et ne vous sied pas!</p>
+
+<p>Grâce à la mobilité de ses impressions. Constance
+avait, en un instant, reconquis l'empire d'elle-même.
+Mais ce n'était point là l'affaire de Georges de Maisonneuve!
+Le supplice de Tantale exaspérait autant son
+organisation qu'il mortifiait son amour-propre. Avoir
+difficilement fait naître l'occasion; s'être tour à tour
+échauffé le sang et glacé le cerveau; s'être fait de marbre
+quand on est de feu; puis avoir eu la possession à sa
+merci et la manquer! Georges était dépité, furieux.</p>
+
+<p>Il se mit à fredonner je ne sais plus quel refrain populaire,
+en battant la mesure contre les vitraux de la fenêtre.</p>
+
+<p>Leste, la jeune fille sauta sur l'escabeau qu'il avait
+quitté, et, gentiment, rusée déjà comme une jeune
+femme, coulant sa joue satinée contre celle de Georges:</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'en voulez donc terriblement, messire!</p>
+
+<p>Elle savait bien ce qu'elle faisait, la câline. Professeur
+à nul autre pareil que l'amour. Par sa vertu, le vieillard
+retrouve la jeunesse, le jeune acquiert l'expérience de
+la maturité. Finesse, vaillance, beauté, vérité, mais
+aussi hypocrisie, lâcheté, laideur, mensonge, il enseigne
+tout, il donne toutes les qualités; tous les vices. En
+quelques leçons, ses élèves les plus naïfs sont maîtres
+passés.</p>
+
+<p>Un double baiser fut le scel de paix. Mais le charme
+était rompu. Une sorte de bise avait, comme un vent
+coulis, soufflé sur cette torride atmosphère d'amour.
+Vainement, Constance employa-t-elle son arsenal de
+minauderies et de cajoleries féminines; vainement,
+Georges lui-même essaya-t-il de chasser de son esprit le
+ressentiment qui l'assiégeait; leurs efforts, à tous deux,
+n'aboutirent qu'à aviver le froid qui s'était élève entre
+leurs coeurs.</p>
+
+<p>Enfin, ayant convenu de se revoir le jeudi de la semaine
+suivante, ils se séparèrent; lui sourdement irrité
+contre elle; elle, froissée, point satisfaite de lui.</p>
+
+<p>Sans se servir de l'échelle, que Constance avait retirée
+dès qu'il avait été entré dans sa chambre, Georges sauta
+par la fenêtre.</p>
+
+<p>Comme il tombait légèrement à terre, sur les pieds,
+des pas résonnèrent près du pont-levis du château. Le
+ciel s'était un peu éclairci. Si Georges fût resté là
+quelques secondes, il eût pu apercevoir deux hommes qui
+s'avançaient sur la petite place et entendre ce juron
+énergique:</p>
+
+<p>&mdash;Terr i ben!</p>
+
+<p>Mais Georges avait aussitôt disparu par une ruelle
+qui longeait le rempart.</p>
+
+<p>Nous avons déjà dit que ces événements se passaient
+dans la nuit des 4-5 septembre 1534.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>CHAPITRE VII.</h3>
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/01.png"></p>
+
+
+
+
+<p>En ce temps-là, au coin de la rue des Petits-Degrés et
+de la rue des Cordiers, il y avait, à Saint-Malo, une hôtellerie
+fort achalandée parmi les «pillottes, maistres,
+mariniers et compaignons de nefs.»</p>
+
+<p>A une tige de fer, établie en potence au-dessus du rez-de-chaussée,
+se balançait l'enseigne ci-dessus, conservant
+des vestiges d'une enluminure jadis brillante, et
+dont les inscriptions, fraîchement refaites, n'avaient pas
+effacé tout à fait, sous leur couche de rouge sanglant,
+la teinte jaunâtre des lettres qu'elles avaient remplacées.</p>
+
+<p>La représentation de «Monsieur saint Anthoine,»
+placé immédiatement sous l'annonce, pouvait, au besoin,
+figurer un moine quelconque. Mais l'esprit le
+mieux prévenu eût, avec la meilleure volonté du
+monde, hésité à ranger parmi les membres de la race
+porcine l'animal dont le saint personnage était flanqué.</p>
+
+<p>Comme si cette plaque de tôle et ces indications eussent
+été insuffisantes pour attirer l'attention publique,
+une grosse touffe de gui était encore fixée à l'extrémité
+d'une perche horizontale, assujettie elle-même à la poutre
+angulaire du pignon.</p>
+
+<p>La maison avait une seule entrée: cette entrée sur la
+rue des Petits-Degrés. Des châssis de toile écrue tamisaient
+la lumière à l'intérieur. Car, à cette époque, en
+Bretagne, comme dans beaucoup d'autres provinces
+françaises, il n'y avait que les habitations des riches et
+les monuments religieux ou civils qui se permissent le
+luxe des fenêtres à carreaux de verre.</p>
+
+<p>L'hôtellerie comptait trois étages et un rez-de-chaussée.
+Les surplombs des trois étages allaient en augmentant.
+De sorte que le troisième touchait presque la façade
+de la maison qui lui faisait vis à vis de l'autre côté
+de la rue. De sorte encore que, du dernier étage de
+l'auberge, on pouvait aisément donner la main à une
+personne qui se serait trouvée au dernier étage de cette
+maison, laquelle était celle d'un cordier: métier en
+mauvaise odeur de réputation dans toute la Bretagne,
+exercé le plus souvent alors par les cacoux, c'est-à-dire
+les juifs, les excommuniés, les gens mal famés.</p>
+
+<p>Une halle unique embrassait le rez-de-chaussée. Elle
+était vaste, peu close, mais chauffée en toutes saisons
+par une cyclopéenne cheminée, aux profondes embrasures,
+et au manteau tout enjolivé de dessins faits avec
+des oeufs d'oiseaux de mer. Pour meubles, des tables et
+des bancs, des bancs et des tables. Le tout grossièrement
+équarri, et reposant sur une aire inégale. Bossue
+ici, trouée là, formant hauts-fonds, chargée d'immondices,
+en dix places, bas-fonds, remplis d'eau graisseuse,
+nauséabonde, eu dix autres. J'oubliais l'indispensable
+lit-clos contre une paroi de la muraille, le vaisselier
+contre une autre, et, pour décors, des courges, des coloquintes
+desséchées sur la tablette de la cheminée et le
+couronnement du lit. Au plafond de la salle, enfumé
+comme celui d'une forge, ne manquaient pas&mdash;pantagruéliques
+festons,&mdash;les brunes flèches de lard, les chapelets
+de boudins, saucisses, légumes secs ou poissons
+fumés. Devant le feu de lande enfin, de dix heures du
+matin à huit heures du soir, tournait sans trêve ni merci
+une broche homérique, toujours chargée d'appétissantes
+pièces de viande, volaille ou gibier. Je ne parle ni des
+coquelles, ni des casseroles, ni des tourtières qui chantaient
+sur la braise.</p>
+
+<p>Telle était, en gros, la salle commune du Cochon à
+
+<i>Monsieur saint Anthoine</i>, et vraiment une des meilleures
+tavernes de toute la Bretagne, au seizième siècle.</p>
+
+<p>Elle était tenue par le père Clovis, un homme du
+<i>pays haut</i>, venu à Saint-Malo, à la suite de François Ier,
+en 1518, et qui avait fait fortune en épousant la fille de
+l'ancien propriétaire de l'hôtellerie.</p>
+
+<p>Comme Français, mons Clovis n'était guère aimé. Mais
+comme cuisinier, ah! dame, ça changeait! Sur toute la
+côte, de Pornic à Mont-Saint-Michel, on le tenait en
+haute estime. De même aux îles de la Manche, et dans
+les localités du littoral anglais.</p>
+
+<p>Le 5 septembre 1534, vers sept heures de relevée, le
+père Clovis, alors âgé d'une cinquantaine d'années,
+trinquait avec quelques habitués, à l'une de ses tables,
+en causant du grand événement du jour.</p>
+
+<p>Il s'agissait de la rentrée, dans le port, des deux navires
+partis en avril dernier, sous le commandement de
+maître Jacques Cartier, pour un voyage d'exploration
+à la «terre neuve.»</p>
+
+<p>Et les commentaires allaient bon train, je vous promets!</p>
+
+<p>&mdash;Sur ma part du paradis, j'étais certain qu'il
+échouerait! dit un gros négociant de la Grand'Rue.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il échouerait! mais il n'a pas du tout échoué,
+monsieur Vordec! On assure qu'il a fait une grande découverte,
+maître Jacques! et qu'il rapporte, de l'or plein
+la cale de ses vaisseaux.</p>
+
+<p>A ces paroles, un individu vêtu comme un pêcheur,
+qui sirotait silencieusement son <i>vin-de-feu</i> en un coin de
+la salle, tendit l'oreille.</p>
+
+<p>&mdash;Ta! ta! ta! fit le commerçant avec une moue dédaigneuse.</p>
+
+<p>&mdash;Par Notre-Dame d'Auray! c'est pure vérité, affirma
+un autre interlocuteur. Un des mariniers de maître
+Cartier m'a montré, ce soir, un lingot d'or....</p>
+
+<p>&mdash;Du cuivre! interrompit le négociant.</p>
+
+<p>&mdash;Je gage une bouteille de vin de Bourgogne que
+c'est de l'or!</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! appuya l'aubergiste. J'ai justement encore,
+dans ma cave, deux ou trois flacons de ce crû de 1520,
+ que tu connais, Lorimy!</p>
+
+<p>&mdash;Votre vin est trop cher, papa Clovis; parlons plutôt
+une double pinte de cervoise, observa le négociant
+en hochant la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Ça va, tope-là, repartit Lorimy.</p>
+
+<p>&mdash;Le vieux ladre! murmura l'aubergiste, en se levant
+pour aller tirer la cervoise.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, reprit M. Vordec, où est ce lingot d'or?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! bien, soyez tranquille. Tout à l'heure j'irai le
+quérir.</p>
+
+<p>&mdash;Après tout, fît le commerçant, quand ce serait de
+l'or vrai, qui me prouvera qu'il a été rapporté de là-bas?</p>
+
+<p>Cette réflexion, assez sensée d'ailleurs, déconcerta
+Lorimy.</p>
+
+<p>&mdash;Le journal de bord, de maître Jacques, pourrait
+faire foi, insinua un troisième personnage.</p>
+
+<p>&mdash;Peuh! on écrit ce que l'on veut dans un journal
+de bord. Le parchemin est bon enfant; il accepte tout ce
+qu'on lui donne. Au surplus, en admettant que maître
+Cartier ait trouvé quelques pépites aurifères, cela
+paiera-t-il les frais de l'expédition? Il est resté près de
+cinq mois absent, avec deux navires et soixante hommes
+d'équipage. Ça coûte. Les îles que, dit-il, il a explorées,
+mais nos nefs les avaient reconnues depuis longtemps!
+Ce n'était pas là l'homme pour un pareil
+voyage! Ah! si l'on m'en eût confié l'entreprise!... Mais
+il a renié sa patrie, lui. Il est l'ami des Français! Chez
+lui, on ne parle même plus bas-breton. C'est une indignité.
+Mais le bon Dieu le punira comme il mérite.
+Déjà sa fille, cette créature sans vergogne, qu'il a ramenée
+on ne sait d'où....</p>
+
+<p>&mdash;La Constance! dit Lorimy avec un accent et un
+geste de mépris.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, cette dévergondée qui porte chaperon de
+velours, basquine et cotte de soie, comme une châtelaine,
+ni plus ni moins. Et qu'est-ce que c'est, je vous
+demande? quelque bâtarde que maître Jacques aura
+eue d'une sauvagesse... hé! hé! Je me souviens encore
+qu'à ce fameux voyage de 1520, d'où elle est revenue
+avec lui, il était resté neuf mois absent... hé; hé!!
+neuf mois, vous comprenez!... Cette bonne pâte de Catherine
+Desgranches n'y a rien vu...</p>
+
+<p>&mdash;Catherine Desgranches! min Gieu! qui est-ce qui
+parle de Catherine Desgranches, la femme à maître
+Jacques, da oui? cria à ce moment une rude voix au
+bout de la salle.</p>
+
+<p>Chacun leva les yeux dans la direction du son, et
+cette exclamation sortit de toutes les bouches:</p>
+
+<p>&mdash;Le père Jean!</p>
+
+<p>&mdash;Jean Morbihan, en chair et en os, da oui; joie et
+prospérité à tout le monde, dit le vieux timonier, qui
+venait d'entrer dans la halle.</p>
+
+<p>&mdash;Vous arrivez comme marée en carême, père Jean,
+reprit Lorimy, en lui montrant une place vide, à côté
+de lui, sur le banc. M. Vordec et moi nous avons engagé
+un pari. Vous pouvez le décider et vous nous
+aiderez à consommer l'enjeu. En attendant, lestez-vous
+d'un coup de cidre nouveau.</p>
+
+<p>Disant cela, il lui présenta le pichet de faïence coloriée
+dont il se servait lui-même.</p>
+
+<p>Le marin avala une longue gorgée et fit claquer sa
+langue contre son palais.</p>
+
+<p>&mdash;Très-bien! très-bien; dit-il; ça vous fait un velours
+sur l'estomac. Maintenant, qu'y a-t-il pour vous
+obliger, mes gens?</p>
+
+<p>&mdash;C'est M. Vordec qui me soutient que vous n'avez
+pas trouvé de l'or, dans votre navigation, répondit
+Lorimy.</p>
+
+<p>&mdash;De l'or! repartit Morbihan, nous en avons tant et
+plus. A preuve!</p>
+
+<p>Et il tira de sa poche un caillou tout rayé de paillettes,
+qui brillèrent comme des étincelles de feu, dans la
+demi-obscurité de la salle.</p>
+
+<p>Le buveur solitaire prêtait la plus vive attention à
+cette scène.</p>
+
+<p>Au même instant, le tavernier remonta de sa cave.</p>
+
+<p>&mdash;Par la croix du Dieu vivant! je suis heureux de
+vous voir, compère Jean, dit-il en tendant sa main au
+timonier.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, grommela celui-ci, je suis marri contre
+vous, Clovis, mon homme. Vous avez fait repeindre,
+en français, m'a-t-on dit, les écritures de votre enseigne.
+Ça ne me va pas! Parce que vous êtes du pays haut ce
+n'est pas une raison pour tâcher de nous imposer votre
+grimoire, et votre jargon, non da!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous refusez de me donner la main, compère
+Jean? dit le cabaretier, en plaçant un broc d'étain sur
+la table.</p>
+
+<p>&mdash;Min Gieu, vous le mériteriez, Clovis!</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne savez pas qu'une ordonnance du parlement,
+siégeant à Rennes....</p>
+
+<p>&mdash;Terr i ben! proféra le marin, jamais ordonnance
+du parlement ne m'obligera, moi, à baragouiner votre
+maudit langage!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit Lorimy, faut pas lui en vouloir. On a enjoint
+aux aubergistes de mettre, sous peine d'amende,
+en français: <i>Par permission du Roy et du Parlement</i>,
+au-dessus de leurs enseignes, et le barbouilleur du voisin
+Clovis a cru bien faire en changeant toutes les inscriptions.</p>
+
+<p>&mdash;Le diable emporte le barbouilleur et les inscriptions!
+maugréa Jean Morbihan.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, reprit Lorimy se tournant vers le négociant,
+êtes-vous convaincu? est-ce de l'or?</p>
+
+<p>&mdash;Quand je l'aurai essayé, je vous répondrai, dit
+celui-ci qui roulait avec lenteur le caillou entre ses
+doigts et l'examinait minutieusement.</p>
+
+<p>&mdash;Buvons toujours notre cervoise! Clovis, versez-nous
+à boire!</p>
+
+<p>L'hôtelier s'empressa de satisfaire ses pratiques.</p>
+
+<p>&mdash;A la santé de maître Jacques! cria Jean Morbihan
+en se levant.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, à la santé de maître Jacques! objecta
+le négociant d'un air rechigné.</p>
+
+<p>&mdash;Min Gieu, oui! je bois à la santé du capitaine Cartier,
+le plus intrépide, le plus illustre des marins bretons!
+répliqua fièrement notre timonier, en choquant son
+gobelet contre celui de Lorimy.</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi, je vais jusqu'à ma boutique essayer
+ce fragment de roche; vous me le confiez, n'est-ce pas?
+dit M. Vordec.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas? On vous connaît, vous! fit le père
+Jean, en haussant les épaules.</p>
+
+<p>Et, quand le commerçant fut sorti, il continua:</p>
+
+<p>&mdash;En voilà encore un que j'aimerais voir promener
+avec une ceinture de paille autour du corps <a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>, et qui
+crève de jalousie parce que nous avons eu l'honneur
+de découvrir un pays où il y a de l'or, en veux-tu, je t'en
+donne; des terres si fertiles que tout y pousse sans culture;
+du poisson, du gibier, que c'est une bénédiction...
+C'est là qu'on pourrait établir une fameuse hôtellerie,
+compère Clovis, da oui!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16: </b><a href="#footnotetag16">(retour) </a><p>C'était une des punitions qu'en Bretagne on infligeait
+alors aux banqueroutiers.</p></blockquote>
+
+<p>&mdash;Vrai? s'exclama le tavernier..</p>
+
+<p>&mdash;Mais, demanda Lorimy, y a-t-il du monde?</p>
+
+<p>&mdash;Du monde! il y a des hommes tout nus.</p>
+
+<p>&mdash;Tout nus! Et les femmes?</p>
+
+<p>&mdash;Ouais! interjeta Morbihan, avec un geste narquois.</p>
+
+<p>&mdash;Pas jolies, hein?</p>
+
+<p>&mdash;Rouges comme le cuivre des chaudrons à Clovis!
+puis peinturées de la tête aux pieds comme un bateau
+de plaisance.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! reprit Lorimy, père Jean, vous devriez bien
+nous conter votre voyage.</p>
+
+<p>&mdash;Si ça peut vous être agréable!</p>
+
+<p>&mdash;Nous être agréable! dit l'hôtelier; allez-y, et je
+paie une bouteille de vin de derrière les fagots.</p>
+
+<p>A cette offre, les yeux du vieux Morbihan rayonnèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Accepté, dit-il en vidant son pichet.</p>
+
+<p>Divers consommateurs étaient arrivés dans la salle.
+Ils se groupèrent à la table du vieux timonier. Clovis
+alluma quelques chandelles de suif, baveuses, fichées
+dans des chandeliers, de fil de fer, en forme de tire-bouchon.
+Deux bouteilles tapissées de toiles d'araignée et
+cachetées de cire verte furent posées devant Morbihan,
+qui se mit à passer sa langue sur ses lèvres, tandis qu'on
+les débouchait.</p>
+
+<p>C'était un homme d'une soixantaine d'années, dont le
+visage, aussi battu par la tempête que le cap du Talut,
+où il était né, dans l'évêché de Vannes, avait bruni et
+s'était parcheminé à l'influence du hâle et des émanations
+salines, comme celui d'une momie. Grand, mince,
+osseux, les fatigues de la mer ni l'âge n'avaient encore
+eu de prise sur lui. Il se tenait droit comme un mât,
+conservait une longue et abondante chevelure, à peine
+grisonnante, dont les mèches flottaient sur ses épaules
+et vergettaient ses joues tannées.</p>
+
+<p>Morbihan portait, est-il besoin de le dire? l'accoutrement
+breton strictement national: chapeau de feutre
+grossier aux larges ailes retroussées, jaquette de drap
+gris, sans col, avec ganse verte et boutons de métal à
+la bordure du devant; veste bariolée à double rang de
+boutons; ceinture de cuir jaune; l'ample <i>bragou-bras</i>
+noué au genou, et les longs bas bleus à bandes rouges
+sur les coutures.</p>
+
+<p>Au moral, Jean Morbihan était un excellent coeur,
+courageux, dur au travail, tenace, fidèle à ses affections
+plus qu'à ses antipathies. On ne lui connaissait
+qu'une incurable haine: sa gallophohie. Quoiqu'il ne
+parlât pas le français, il l'entendait cependant. Et cependant
+aussi, par une de ces contradictions si bizarres
+auxquelles est sujette la nature humaine, c'était en
+français que le vieux marin prononçait ses exclamations
+favorites: <i>Oui da, non da</i>, et <i>min Gieu</i> pour <i>mon
+Dieu</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, compère Jean, dégustez-moi ça et filez
+votre câble en douceur, nous vous écoutons, dit l'hôtelier,
+après avoir rempli les gobelets.</p>
+
+<p>&mdash;Tout le monde est il paré? interrogea le marin.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui; allez!</p>
+
+<p>Jean Morbihan vida son gobelet d'un trait et murmura.</p>
+
+<p>&mdash;Min Gieu, ça sent encore le pays du haut, ce vin!
+J'aimerais bien mieux un coup de <i>gwin ardant</i>.</p>
+
+<p>Néanmoins, il remplit de nouveau son gobelet ingurgita
+une nouvelle rasade, et commença en ces
+termes:</p>
+
+<p>«Vous vous souvenez du vingtième d'avril dernier,
+mes gens. C'est ce jour-là que nous avons levé l'ancre,
+après que ce faraud d'amiral français nous a eu passés
+en revue. Il voulait me faire prêter le serment à son roi.
+Mais va-t'en voir! Bon! nous débouquons du havre.
+Notre bourgeoise, dame Catherine, et la fi-fille à maître
+Jacques nous avaient quittés à deux ou trois milles des
+Haies de la Conchée; et nos navires marchaient de conserve
+comme deux frères jumeaux, lorsque, vlan! un
+coup de ce démon de kirk nous prend en poupe et nous
+jette brusquement hors du golfe. En arrivant dans la
+Manche, nous n'avions pas une empointure de voile dehors.
+Mais, le vent ayant molli, on mit toute la toile en
+l'air. La brise continua d'être favorable, si bien que, le
+10 mai, nous touchâmes la Terre-Neuve, par le cap de
+Bonne-Vue. Mais il y avait là des glaces, des glaces,
+mes gars, hautes comme le donjon du château, et grosses,
+quand je vous dirai, dix fois, vingt fois, cent fois
+plus grosses que la tour Qui-Qu'en-Groigne!»</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! fit Lorimy émerveillé.</p>
+
+<p>&mdash;Da oui! appuya le vieux Jean.</p>
+
+<p>«De façon, continua-t-il, que, ne pouvant débarquer
+là, nous entrâmes dans un port voisin, que maître Jacques
+nomma Sainte-Catherine, en l'honneur de la sainte
+patronne de son épouse.</p>
+
+<p>«Dans ce port, nous appareillâmes nos barques, et,
+au bout de dix jours, fîmes voile, ayant vent d'ouest et
+tirant au nord, vers une île, tellement couverte d'oiseaux,
+gros comme des poulets, qu'on aurait dit qu'ils
+y étaient semés. Min Gieu! il y en avait, il y en avait et
+il y en avait encore! En moins de demi-heure, nos barques
+en furent chargées comme l'on aurait pu faire de
+galets.»</p>
+
+<p>&mdash;Ces oiseaux sont bons à manger? interrogea l'hôtelier?</p>
+
+<p>&mdash;Si bons que, en chaque navire, nous en fîmes saler
+quatre ou cinq tonneaux, sans compter ceux que nous
+mangeâmes frais; da oui!.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle aubaine!</p>
+
+<p>&mdash;«Eh! eh! tout n'est pas rose. Dans cette île, il y a
+des ours grands comme la vache au compère Clovis et
+blancs comme cygnes. Ils viennent s'y repaître des
+oiseaux. Et le lendemain de Pâques, qui était en mai,
+nous en prîmes un, mais non sans peine et sans courir
+risque d'en être dévorés. Ce fut nous qui le dévorâmes.
+Sa chair était aussi délicate que celle d'un bouveau. Qui
+se serait imaginé ça?</p>
+
+<p>«Montant toujours vers le nord, nous rencontrâmes
+un golfe, dont les côtes escarpées figuraient des fortifications.
+On l'appela golfe des Châteaux <a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>. Les glaces
+nous retinrent quelque temps dans ces parages, puis
+nous nous élevâmes dans le golfe, très-resserré, et reconnûmes
+plusieurs ports et îlots, inclinant ensuite à l'ouest,
+nous doublâmes un si grand nombre d'îles qu'il est impossible
+de les compter.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17: </b><a href="#footnotetag17">(retour) </a><p>Aujourd'hui le détroit, de Belle-Isle, qui sépare
+le Labrador de Terreneuve.</p></blockquote>
+
+<p>&mdash;Étaient-elles habitées? demanda un auditeur.</p>
+
+<p>&mdash;«Habitées, pourquoi pas? Est-ce que le bon Gieu
+n'a pas mis des habitants sur toute la terre? Le lendemain
+de Saint-Barnabe, ayant quitté le port de Brest
+dans ledit golfe, nous pénétrâmes en un autre havre ou
+nous plantâmes une croix et qui fut appelé Saint-Servain,
+un autre Saint-Jacques, un autre Jacques Cartier;
+enfin, nous atterrîmes en l'île de Blanc-Sablon. Ces
+terres sont nues, pelées, il n'y a autre chose que mousse
+et petites épines. Cependant on y voit des hommes de
+belle taille et grandeur, mais indomptés et sauvages.
+Ils ont les cheveux liés au-dessus de la tête et étreints
+comme une poignée de foin, y mettant au travers un
+petit bois ou autre chose au lieu de clou; et ils y lient
+ensemble quelques plumes d'oiseaux.»</p>
+
+<p>&mdash;Et ils sont nus? dit Lorimy.</p>
+
+<p>&mdash;«L'été, da oui; à l'exception d'un petit jupon
+d'écorce à la ceinture. Mais l'hiver ils se couvrent avec
+des peaux de bêtes.»</p>
+
+<p>&mdash;Des peaux de bêtes! Seigneur Jésus! doivent-ils
+être laids! s'écria la femme du cabaretier, qui était
+venue, sur la pointe des pieds, grossir l'assistance.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous n'avez pas la gorge sèche, compère? demanda l'hôtelier.</p>
+
+<p>&mdash;Tout de même, répondit Morbihan, en tendant son
+gobelet.</p>
+
+<p>Il reprit, après avoir sablé une notable quantité de la
+liqueur généreuse:</p>
+
+<p>&mdash;«Oui, dame Clovis, ils sont hideux, car ils se peignent
+tout le corps, avec des couleurs rouges! On vous
+en fera voir, au surplus; nous en avons ramené deux,
+da oui!»</p>
+
+<p>&mdash;Fi! les horreurs! est-ce qu'ils ne mangent point les
+chrétiens?</p>
+
+<p>&mdash;«Je ne pense pas; mais ils se nourrissent de loups
+marins qu'ils chassent avec leurs bateaux faits d'écorce
+d'arbre de bouleau. Demain, je pourrai vous en montrer
+un que nous avons rapporté.»</p>
+
+<p>&mdash;Mais leurs femmes? hasarda curieusement l'hôtesse.</p>
+
+<p>&mdash;«Eh! eh! dit en souriant le vieux Jean, elles ne
+sont pas belles, da non! mais il y en a d'avenantes, de
+bien avenantes, et si j'avais été un brin plus jeune...»</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous vous taire, libertin! dit dame Clovis
+en le menaçant du doigt.</p>
+
+<p>&mdash;«Je reviens à notre voyage. Après avoir parcouru
+avec nos barques la côte septentrionale et les îles du
+golfe, nous retournâmes aux navires, mouillés dans le
+port de Brest. Le 18 juin, nous en partîmes, prîmes
+chemin vers le sud, et découvrîmes de nombreuses îles,
+comme celles de Saint-Jean, de Margaux, de Brion. Ces
+îles sont de meilleure terre que nous eussions oncques
+vues, pleines de grands arbres, prairies, froment sauvage,
+pois qui étaient fleuris et semblaient avoir été
+semés par des laboureurs. L'on y voyait aussi des raisins
+ayant la fleur blanche dessus, des fraises rose incarnat,
+persil et autres herbes de bonne et forte odeur.»</p>
+
+<p>&mdash;Et les animaux? s'enquit l'aubergiste.</p>
+
+<p>&mdash;«Oh! tant qu'on en voulait. Il y avait de grands
+boeufs, qui ont deux dents dans la bouche comme un
+éléphant et vivent même en la mer, et des ours,
+et des loups, et des cerfs, lièvres, lapins, perdrix et
+canards...»</p>
+
+<p>&mdash;Quels festins vous deviez faire! interrompit l'hôtelier,
+la bouche demi-ouverte et les yeux voluptueusement
+levés au plafond.</p>
+
+<p>&mdash;«Des festins! Êtes-vous fou, compère? Ne connaissez-vous
+pas maître Jacques Cartier? Ne savez-vous
+pas qu'il est non-seulement brave, habile, vigilant, opiniâtre
+en ses projets, mais qu'il pousse encore la tempérance
+jusqu'à l'excès? On vivait dans l'abondance, et mal
+à bord. D'ailleurs, on n'avait pas le temps de bien vivre.
+Nous n'avions pas même embarqué un queux. Les
+hommes de l'équipage faisaient la cuisine à tour de
+rôle.»</p>
+
+<p>&mdash;Peuh! quelle gargote! siffla le maître d'hôtel,
+d'un air stupéfait.</p>
+
+<p>Jean Morbihan poursuivit:</p>
+
+<p>«Nous fûmes plusieurs semaines à explorer ce
+golfe. Moi, j'avais idée que la terre neuve était une île
+(comme on l'avait dit au capitaine, en 1520... ce Normand
+que nous trouvâmes là-bas..... Je vous ai conté
+ça, dans le temps); mais le capitaine n'en était pas sûr.
+Le 30 juin, ayant mis le cap au sud-ouest, nous embouquâmes
+dans un grand fleuve qu'on nomma Fleuve-des-Barques,
+à cause de quelques barques d'hommes sauvages
+qui le traversaient. Le pays est beau, bien boisé
+et paraît très-fertile. Dans les premiers jours de juillet,
+comme nos navires élongeaient la côte, nous fûmes
+rencontrés par quarante ou cinquante bateaux d'hommes
+sauvages, dont, par quelque crainte que nous en
+eûmes, il fallut se débarrasser, en lâchant deux passe-volants
+sur eux. Ils en prirent si grande épouvante
+qu'ils s'enfuirent, comme si le diable eût été à leurs
+trousses.»</p>
+
+<p>&mdash;Ils n'ont donc pas d'armes à feu? demanda Lorimy.</p>
+
+<p>&mdash;«Des armes à feu! répéta le père Jean, que nenni!</p>
+
+<p>Ils ne se servent que d'arcs, de flèches, de massues et de
+haches de pierre. Le lendemain et jours suivants, nous
+trafiquâmes avec eux. Ils nous baillèrent de magnifiques
+peaux pour de méchants couteaux, des mitaines <a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>,
+des clous ou autres ferrements, et je vous assure, nos
+hommes, que nous ne perdîmes pas aux échanges! Ce
+commerce leur plaisait tant qu'ils nous donnaient tout
+ce qu'ils avaient pour des bagatelles, si bien qu'ils s'en
+retournaient chez eux nus comme des petits saint Jean.
+Peu de jours après, on louvoya dans un golfe où il faisait
+si chaud, si chaud que le brai fondait sur les ponts.
+ Ce golfe fut nommé golfe de la Chaleur.»</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous ça? dit la femme de l'hôte.</p>
+
+<p>&mdash;«Vers le 12 juillet, reprit Morbihan, nous cinglâmes
+au nord-ouest, et nous eûmes à essuyer un vrai
+vent <i>impérial</i>. Le 16 nous aperçûmes des gens qui pêchaient
+des tombes<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>. Ils étaient tout nus, hormis un
+lambeau de pelleterie dont ils se couvrent les hanches.
+Ce sont de vrais sauvages. Ils mangent la viande presque
+crue. Cependant, ils nous firent mille amitiés. Et
+leurs femmes se mirent à caresser notre capitaine,
+qui pour se les affectionner davantage offrit à chacune
+d'elles une clochette d'étain.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18: </b><a href="#footnotetag18">(retour) </a><p>Hachettes, selon Hakluyt.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19: </b><a href="#footnotetag19">(retour) </a><p>Maquereaux</p></blockquote>
+
+<p>&mdash;Comment! comment! les ribaudes...... commença
+l'hôtesse indignée.</p>
+
+<p>&mdash;«Da oui! répliqua en riant le vieux Morbihan;
+elles le caressèrent à la façon de leur pays, c'est-à-dire
+en le touchant et le frottant avec les doigts.»</p>
+
+<p>&mdash;Et elles étaient nues?</p>
+
+<p>&mdash;Comme ça, la mère, fit le marin, en étalant sa
+main ouverte sur la table.</p>
+
+<p>Une explosion d'hilarité eut lieu dans l'auditoire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, demanda Lorimy, l'or, l'or où l'avez-vous
+trouvé?</p>
+
+<p>&mdash;Ne soyez pas aussi pressé, mon camarade, j'y
+arrive.</p>
+
+<p>«Le 24 juillet on planta dans ce lieu <a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a> une croix
+haute de trente pieds, au milieu de laquelle on cloua un
+écusson, relevé avec trois fleurs de lis, et dessus était
+écrit en grosses lettres, entaillées dans du bois.....»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20: </b><a href="#footnotetag20">(retour) </a><p>La baie de Gaspé. Récemment on y a découvert plusieurs
+mines d'or.</p></blockquote>
+
+<p>Morbihan s'arrêta, en fronçant les sourcils et grommelant
+entre ses dents.</p>
+
+<p>Qu'avez-vous? lui demandèrent les auditeurs.
+Il frappa du poing sur la table et s'écria d'un ton
+irrité:</p>
+
+<p>&mdash;Terr i ben! mes hommes, Jean Morbihan n'y était
+pas, je vous le jure! Le capitaine a eu beau dire, beau
+faire, Jean Morbihan n'a pas assisté à cette cérémonie.</p>
+
+<p>Des Bretons prendre possession d'un pays qu'ils viennent
+de découvrir, au nom d'un roi de France! non,
+non! jamais! Le vieux Morbihan n'a pas vu dresser cette
+croix, où était écrit: VIVE LE ROI DE FRANCE. Il ne l'a
+pas saluée; il ne la saluera jamais! terr i ben!</p>
+
+<p>Il y eut un moment de calme plat.</p>
+
+<p>&mdash;A boire! reprit tout à coup le marin, en essuyant,
+du revers de la main, une grosse larme qui roulait sur
+sa joue basanée.</p>
+
+<p>L'hôtelier lui remplit son gobelet et lestement Jean en
+absorba le contenu.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que faisiez-vous donc, pendant qu'on élevait
+cette croix? questionna Lorimy.</p>
+
+<p>&mdash;«Ah! ah! répondit vivement le timonier, je ne perdais
+pas mon temps, moi, da non! Je rôdais dans la campagne,
+min Gieu, oui! et je trouvais ça, ajouta-t-il en sortant
+de son bragou-bras un nouveau caillou, veiné de jaune.
+Oui, je trouvais ça et bien d'autres comme lui! On en
+remplit plusieurs barriques. Ça valait-il pas mieux que
+d'ériger des croix pour les Français, hein!»</p>
+
+<p>Tous les assistants firent à l'envi des signes d'assentiment.</p>
+
+<p>&mdash;«C'est comme ça, mes gens! acheva triomphalement
+Morbihan. Quand nous eûmes ramassé de ces
+pierres d'or, en suffisance, maître Jacques reconnut encore
+l'embouchure d'un grand fleuve <a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>. Mais il avait
+hâte de revenir et, le 15 août, jour de l'Assomption,
+après avoir oui la messe, nous démarrâmes de Blanc-Sablon
+pour Saint-Malo, où, avec l'aide de Dieu, nous
+avons débarqué, en bonne santé, la nuit passée.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21: </b><a href="#footnotetag21">(retour) </a><p>A son deuxième voyage, Cartier, comme on le verra plus
+loin, nomma ce fleuve Saint-Laurent.</p></blockquote>
+
+<p>&mdash;C'est merveilleux, pour le certain, dit Lorimy. Et
+vous n'avez pas eu d'accident?</p>
+
+<p>&mdash;Pas un seul, mon camarade, pas un seul, hormis
+deux bourrasques, l'une en partant d'ici, l'autre en y
+revenant, da oui!</p>
+
+<p>Comme il prononçait ces mots, la porte de l'auberge
+s'ouvrit et le négociant Vordec reparut.</p>
+
+<p>Il criait en agitant le caillou dans sa main:</p>
+
+<p>&mdash;Morbleu! j'ai perdu! C'est de l'or, au meilleur
+titre.</p>
+
+<p>Aussitôt l'homme qui buvait isolé, en un coin, sortit
+furtivement du cabaret, mais avec une précipitation
+telle qu'il oublia de payer sa consommation.</p>
+
+<br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE VIII.</h3>
+
+<h3>LES TONDEURS.</h3>
+
+
+<p>D'un pied leste, notre homme franchit les marches
+branlantes des escaliers qui entrecoupaient la rue des
+Petits-Degrés. Puis, il tourna à droite, enfila la rue de la
+Boucherie, traversa le parvis de la cathédrale, et, par
+une ruelle sombre, si étroite que deux personnes eussent
+eu de la peine à passer de front, il arriva dans la
+cour dont nous avons précédemment parlé.</p>
+
+<p>Elle était illuminée avec un éblouissant éclat. Le
+seigneur de Maisonneuve donnait à ses amis une
+fête, avant de partir pour un voyage lointain. Tout en
+ruisselant par les fenêtres de l'hôtel dans la cour, les
+rayons de cent bougies éclairaient, dans la grande salle
+du premier étage, un banquet aussi splendide par la
+rareté et la variété des mets que par leur délicatesse.</p>
+
+<p>Cette salle était tendue de tapisseries de haute lisse.
+Au milieu se dressait la table, oblongue. Elle ployait
+sous les cristaux, la vaisselle plate et les riches pièces
+d'or ou de vermeil merveilleusement ciselées.</p>
+
+<p>Le linge, ouvré, damassé, de Flandre, avait une
+blancheur et une finesse idéales. Les serviettes des convives
+étaient parfumées avec des sachets, dont l'odeur
+mariée à celle des corbeilles de fleurs et de fruits de
+toute provenance, disposées avec goût sur la table, et
+des cassolettes d'encens, qui brûlaient sur des consoles
+embaumait la vaste salle.</p>
+
+<p>Pour ce festin, digne de Lucullus, les quatre éléments
+avaient été largement mis à contribution. La terre avait
+fourni ses viandes les plus succulentes, ses vins les plus
+exquis; l'onde, ses poissons les plus fins; l'air, ses plus
+friands volatiles, le feu, ses chaleurs les plus ardentes et
+les plus douces.</p>
+
+<p>Le spectacle était réjouissant au possible. Et pour
+comble de raffinement, une musique invisible, délicieuse,
+ne cessait de jouer.</p>
+
+<p>Baignés de lumière, plongés dans une atmosphère
+enivrante, servis par douze belles jeunes femmes très-légèrement
+vêtues d'étoffes transparentes, sollicités par
+toutes les séductions des sens, les douze convives n'avaient,
+à travers cette profusion de plats inouïe, que
+l'embarras du choix.</p>
+
+<p>Contrairement à la mode bretonne, l'on s'était mis à
+table à cinq heures. Mais cela n'avait rien de surprenant,
+Georges de Maisonneuve ne faisant rien comme les
+autres.</p>
+
+<p>On en était au dessert, composé de fruits indigènes
+et exotiques, fruits mûrs, fruits secs, fruits à l'eau-de-vie, gâteaux, échaudés, biscuits, massepains, confitures
+de Verdun, cotignacs de Tours, gelées, pâtes, crèmes,
+sorbets et liqueurs. La gaieté bruyante, l'ivresse enflammaient
+les visages, éclataient dans les bouches.
+L'amphitryon se leva, et tenant haut un hanap, rempli
+de rosoglio de Zara, il s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Au moment de me séparer de vous pour quelque
+temps, mes aimables compagnons de plaisirs, mes joyeux
+amis, je bois à votre santé, à la multiplicité, à la diversité
+de nos folles amours!</p>
+
+<p>&mdash;Malo! Malo! <a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a> pour Georges! et rubis sur l'ongle,
+ripostèrent ses hôtes, avec des cris assourdissants.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22: </b><a href="#footnotetag22">(retour) </a><p>Ou sait que ce cri breton répond à notre; Vive! vive!</p></blockquote>
+
+<p>Armés de coupes, pleines jusqu'aux bords, les bras
+s'allongèrent vers la centre de la table, formant, au-dessus,
+comme un faisceau de manches et de manchettes
+bouffantes; un harmonieux cliquetis de cristal et
+d'argent se fit entendre, et, d'un trait, chacun vida sa
+coupe.</p>
+
+<p>C'était le signal de la fin du repas, mais le commencement
+de la débauche. Elle allait allumer ses feux
+impurs.</p>
+
+<p>En ce moment, neuf heures sonnèrent à une belle
+horloge padouane, accrochée à l'un des lambris de la
+salle.</p>
+
+<p>&mdash;Mes amis, dit Georges, vous connaissez notre
+devise: «Liberté en tout et pour tous.» Une affaire
+m'appelle au dehors. Mais disposez de la maison et de ce
+qu'elle renferme comme de biens à vous appartenant.</p>
+
+<p>Écartant alors la portière d'une pièce contiguë, il disparut.</p>
+
+<p>&mdash;Il va sans doute encore à quelque rendez-vous
+d'amour! est-il heureux! murmura l'un des convives.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela te fait! s'écria son voisin; n'avons-nous
+pas, pour nous distraire, ces voluptueuses houris
+qu'il a fait venir je ne sais d'où, mais dont la complaisance
+ne saurait, mon cher, nous faire défaut. Quelle
+fête! Quel homme que ce Maisonneuve! Quel beau rôle
+il eut joue sous les derniers empereurs romains! N'est-ce
+pas, mon ange? continua-t-il, en faisant ployer sous
+son bras la taille souple de la jeune fille qui l'avait servi,
+et dont il rougit l'épaule nue par un baiser.</p>
+
+<p>Des bravos enthousiastes, furieux, couronnèrent ce
+début de l'orgie.</p>
+
+<p>Pendant qu'ils retentissaient, Georges de Maisonneuve
+traversait une chambre à coucher somptueusement meublée.
+De là, il passait dans un cabinet de travail tort élégant,
+dont une grande bibliothèque sculptée occupait tout
+un côté. Elle se composait de deux compartiments: l'un,
+supérieur, vitré, laissait voir sur ses rayons ces admirables
+reliures qui furent une des gloires du seizième
+siècle; l'autre, inférieur, était fermé par deux vantaux
+de chêne plein.</p>
+
+<p>Georges ouvrit ce deuxième compartiment. Il était
+rempli par des in-folios énormes. Le jeune homme en
+retira quelques-uns et pressa un bouton imperceptible,
+dans le fond de la bibliothèque. Le panneau glissa,
+démasquant une ouverture de quelques pieds carrés.
+Georges se coula à travers cette ouverture; puis il
+étendit le bras, remit les volumes à leur place, et fit
+jouer un nouveau ressort secret, qui referma, tout à la
+fois, les vantaux extérieurs de la bibliothèque et le panneau intérieur.</p>
+
+<p>Alors il battit le briquet et alluma une petite lanterne
+sourde, posée à terre. Georges était dans un couloir
+resserré faisant retour sur l'appartement qu'il avait
+quitté. Il s'avança d'une vingtaine de pas environ. La
+galerie était toujours la même, sombre, haute, étroite.</p>
+
+<p>Georges s'arrêta, colla son oreille à l'orifice d'un cornet
+acoustique, habilement dissimulé.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, murmura-t-il, après avoir écouté un instant;
+bon, mes lurons chantent et s'ébaudissent avec les ribaudes
+que j'ai fait venir de Rennes; tout à l'heure, je
+leur ferai danser la grande danse!</p>
+
+<p>Ayant souri à cette idée, Georges poursuivit son chemin.
+Quelques pas plus loin, la muraille nue se dressa
+devant lui. Une corde pendait libre du plafond. Maisonneuve
+mit sa lanterne dans ses dents, s'accrocha à cette
+corde et grimpa. Parvenu au point de suspension, il
+heurta de la tête le plafond qui s'ouvrit. Avec la légèreté
+d'un chat, Georges s'élança dans l'entrebâillement. Un
+moment après, il se trouvait dans une vaste pièce qu'on
+eût pu prendre pour le vestiaire de l'univers. Habillements,
+équipements, armes, il y en avait pour tous les
+métiers, pour toutes les nations. On y voyait même
+quelques costumes africains et asiatiques ou d'origines
+complètement inconnues.</p>
+
+<p>Ce n'est pas tout. Sur une table longue, une innombrable
+quantité de pots, fioles, flacons, renfermant des
+couleurs, des essences, des parfumeries, des fards, depuis
+l'antique sulfure d'antimoine, jusqu'à la cochenille et à
+l'orcanette, annonçaient que, dans cette chambre, on
+pouvait se travestir de la tête aux pieds. Jamais arsenal
+de coquette ne fut aussi complet. Car les perruques, les
+coiffures de nuances, de formes diverses ne manquaient
+pas non plus. Le maquillage moderne y eût été pris
+d'envie.</p>
+
+<p>Georges portait toute sa barbe. Il se rasa. Ensuite
+il se débarrassa de son vêtement d'apparat, pour
+endosser l'accoutrement des gardes du port de Saint-Malo,
+sur un halecret, à l'épreuve de la balle; mais
+en se travestissant et se grimant, avec une perfection
+telle, que nul, même parmi ceux qui le fréquentaient
+habituellement, ne l'eût reconnu, sa toilette terminée.</p>
+
+<p>Maisonneuve aussitôt tira deux forts verrous et
+ouvrit une porte. Il entra dans une chambre de
+médiocre dimension qui devait appartenir à la tour.</p>
+
+<p>Assis devant une table dans cette chambre, un homme
+nettoyait la batterie d'une arme récemment inventée
+à Pistoia, en Toscane, ce qui lui valut d'abord le nom
+de pistole, puis de pistolet.</p>
+
+<p>Cet homme était le pêcheur que nous avons entrevu
+à l'auberge de <i>Monsieur Saint Anthoine</i>. Seulement, il
+avait, lui aussi, opéré une métamorphose, en s'affublant
+des haillons d'un <i>pillawer</i>, sorte de chiffonnier breton.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Eric? demanda Georges, en refermant
+avec précaution la porte sur lui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, marquis, tu peux te vanter d'avoir du
+flair! Mais quelle raffinerie dans ton déguisement! Tu
+es méconnaissable. N'était le son de ta voix...</p>
+
+<p>&mdash;Cartier a rapporté des tonnes d'or, n'est-ce pas?
+interrompit Maisonneuve d'un ton brusque.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, des tonnes, répéta Eric, en se frottant les
+mains. Voilà prêt ce grand coup que nous attendions
+tous les deux!</p>
+
+<p>&mdash;Allons, conte-moi ça, dit Georges, qui s'assit négligemment
+sur le bord de la table.</p>
+
+<p>&mdash;C'est simple comme bonjour, marquis. Ce matin,
+le bruit court en ville que l'expédition de Cartier est
+revenue avec des monceaux d'or. Tu me l'apprends. Je
+m'habille en pêcheur, je vole aux informations. Les
+vaisseaux de Cartier étaient effectivement arrivés, durant
+la nuit, en vue de Saint-Malo. Ils avaient mouillé hors
+du havre, à l'île Harbourg. Mais, quand je montai sur
+le rempart, les deux brigs entraient dans la Petite Rade.
+L'un avait le cap sur Saint-Servain <a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>, où probablement
+il doit être radoubé; et l'autre venait jeter l'ancré
+devant Saint-Malo, sous le môle. C'était justement celui
+de Cartier. Je le reconnus bien, car il portait le pavillon
+de commandement. Dès qu'il fut amarré, je descendis
+sur la plage. Adroitement, je questionnai, j'interrogeai.
+Mais impossible d'obtenir une réponse précise. Ceux-ci
+disaient que le navire était lesté d'or, ceux-là que le
+lest n'était que de cailloux, qu'on avait pris pour de l'or.
+Je te laisse à penser si je fis des tentatives pour me procurer
+un de ces cailloux! Pas moyen. Cependant, je rôdai
+toute la journée sur la grève et je remarquai que la plus
+grande partie de l'équipage allait à terre. Je dépêchai
+quelques-uns de nos hommes après les mariniers, afin
+de les enivrer et de les garder à boire toute la nuit avec
+eux, s'il se pouvait. Instinctivement ensuite, je me
+rendis à la taverne du père Clovis. Le hasard me servit
+à souhait. On y causait du sujet qui m'intéressait. Vordec,
+le joaillier-armateur de la Grand'Rue, ne voulait pas que
+Cartier eût trouvé de l'or, quand entra un timonier de
+celui-ci:</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23: </b><a href="#footnotetag23">(retour) </a><p>On disait alors Saint-Servain, au lieu de Saint-Servan.</p></blockquote>
+
+<p>&mdash;Jean Morbihan, sans doute, dit Georges.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que oui. Mais cela ne me préoccupe guère.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, mon timonier avait justement une
+pépite dans sa poche. Il la montre. Vordec la prend, va
+l'essayer chez lui et revient à l'auberge en disant que
+c'est de l'or pur. Ma foi, marquis, je n'en ai pas entendu
+davantage. Je me suis sauvé comme un fol, et
+en deux minutes j'étais ici.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois que j'avais raison! fit Maisonneuve avec un
+sourire complaisant.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as toujours raison, toi, marquis! répondit Eric,
+d'un ton de respectueuse admiration.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, reprit Georges, nous allons, comme je
+l'ai dit ce matin, jouer notre grand jeu.</p>
+
+<p>&mdash;C'est convenu. J'ai déjà envoyé nos gens en expédition,
+au château Richeux, sur la route de Dol. Ils sont
+tous partis, à l'exception des six plus robustes et meilleurs
+mariniers.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, dit Maisonneuve. Nous enlevons le navire de
+Cartier, tout chargé d'or, et nous faisons voile pour mon
+château d'Écosse, où nous nous délivrerons aisément de
+nos complices...</p>
+
+<p>&mdash;Mais ici? demanda Eric.</p>
+
+<p>&mdash;Ici, repartit Georges avec un rire de belle humeur;
+ici-nous serons morts pour les Tondeurs, aussi
+bien que pour les habitants de la province. Un plan superbe,
+mon cher. Tu y applaudiras des deux mains. Tu
+sais que j'ai convié à un dîner d'adieu les jeunes gens
+les plus huppés de Saint-Malo. Ils sont là en train de
+s'enivrer avec des beautés faciles. Eh bien, dès que
+le navire sera à nous, et tandis qu'avec nos barques tu
+le remorqueras silencieusement hors de la rade, je remorque
+aussi la pupille de Cartier!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! elle te tient toujours au coeur! s'écria Eric,
+avec un geste de désappointement.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répliqua Georges d'un ton sombre, je veux la
+posséder, et je la posséderai. Elle devait être à moi,
+jeudi prochain. Mais je lui ai écrit aujourd'hui que le
+retour de son tuteur changeait mes dispositions; que si
+elle m'aimait, j'irais la prendre ce soir, pour nous rendre
+à Césembre où nous nous marierons....</p>
+
+<p>&mdash;Te marier! s'exclama Eric avec un accent de stupéfaction.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, mais non... Écoute la fin, répliqua Maisonneuve.
+Je disais cela à cette fillette pour la décider.
+Quoique souffrante, elle m'accompagnera, j'en suis sûr.
+Elle me suit donc. Je la place dans mon bateau, tout
+prêt à te rejoindre vers les Conchées, où tu m'attendras;
+et, donne-moi toute ton attention....</p>
+
+<p>&mdash;Je ne perds pas un mot, marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Cela fait, continua Georges en souriant agréablement,
+je rentre ici et mets le feu à certaine mèche, communiquant
+avec les poudres renfermées au rez-de-chaussée de l'hôtel...</p>
+
+<p>&mdash;O grand homme! je te comprends! s'écria Eric, enthousiasmé.
+Tes convives sautent avec la maison, et demain l'on croira...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'infortuné, j'ai péri avec eux! On m'élèvera
+un tombeau avec une émouvante inscription pour rappeler
+le malheur qui atteignit, à la fleur de l'âge, un
+homme si bon, si généreux, si estimable, si...</p>
+
+<p>La suite de cette phrase se perdit dans un désopilant
+éclat de rire.</p>
+
+<p>Après une courte pause, Georges reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Mais nous n'avons pas de temps à perdre. A l'oeuvre!
+Où sont les hommes? La mer est étale. Il faut en
+ profiter pour sortir le vaisseau du port.</p>
+
+<p>&mdash;Les hommes sont en bas. Ils attendent tes ordres.
+Comment ferons-nous l'attaque?</p>
+
+<p>&mdash;Rien de plus simple, répondit Georges. Le navire
+est amarré au rivage, m'as-tu dit?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dans l'anse, derrière le môle, près du
+Chenil.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement. Tu sors d'ici avec les hommes par
+le souterrain. Vous montez dans une barque, et vous
+vous dirigez sans bruit et tout doucement vers le
+brig. Moi, j'y vais à pied, en suivant la grève. Les
+chiens me connaissent. Ils ne bougeront pas. Je m'approche
+du vaisseau. Mon costume de garde du port
+éloigne les soupçons. J'engage la conversation avec le
+marinier de faction, sur le tillac. Je lui propose une
+goutte de vin-de-feu. Il accepte. Pour lui donner à boire,
+je passe sur le pont du navire. Là, ce joujou,&mdash;et
+Georges exhiba un stylet caché sous son pourpoint,&mdash;signe
+à la sentinelle une commission pour l'éternité.
+Aussitôt vous accourez. Nous clouons les écoutilles.
+L'équipage est prisonnier. On largue les amarres, et...</p>
+
+<p>&mdash;Bien! bien! bien! s'écria Eric, qui achevait de remonter
+son pistolet. En route!</p>
+
+<p>Un escalier hélicoïde les conduisit dans une salle inférieure,
+où ils prirent une demi-douzaine d'individus, de
+physionomie scélérate, qui jouaient aux dés, en buvant
+du <i>gwin ardant</i>.</p>
+
+<p>Avec ces gens, tous armés, ils descendirent dans le
+souterrain que nous avons parcouru, et débouchèrent
+bientôt par l'issue donnant sur la mer.</p>
+
+<p>La grille de fer fut refermée avec soin. Georges de
+Maisonneuve en prit la clef, et s'avança sur la grève,
+beaucoup plus escarpée alors qu'aujourd'hui. Car bien
+que la ville fût aussi populeuse que maintenant, son
+enceinte fortifiée était moins considérable. Et elle reçut
+seulement au dix-huitième siècle, en 1708, 1721 et
+1737, les développements qu'on lui voit à présent.</p>
+
+<p>Le reste de la troupe des Tondeurs sauta dans un bateau,
+attaché près de la grille.</p>
+
+<p>Il faisait un temps sombre, brumeux. La marée, dans
+son plein, baignait, en maintes places, le sentier glissant
+que Georges avait pris, au pied des remparts de la
+ville.</p>
+
+<p>Cependant il allait d'un bon pas, comme un homme
+à qui le chemin était familier.</p>
+
+<p>En cinq minutes, il arriva au Chenil. C'était, je crois,
+cette maisonnette que l'on aperçoit sur les anciennes
+Vues de Saint-Malo, près de la porte de Dinan. Quoi
+qu'il en soit, le Chenil servait de retraite à ces fameux
+«chiens du guet» qui livrèrent cours à un dicton bien
+connu.</p>
+
+<p>«En 1158, dit l'abbé Manet, on établit à (Saint-Malo)
+une garde de chiens pour la sûreté du port. Le nombre
+de ces chiens fut d'abord de 34, puis de 12 à 13.</p>
+
+<p>«Pendant le jour, on les tenait enfermés exactement
+dans leur chenil, situé au pied du mur de Gorge du bastion
+de la Hollande. Le soir, à la fermeture des portes,
+le gardien les conduisait dans le port et ne les lâchait
+qu'à dix heures, après le couvre-feu. Il les rappelait
+une heure avant le jour.</p>
+
+<p>«Dans les derniers siècles, trente boisseaux de blé
+étaient affectés par le Chapitre pour leur nourriture annuelle;
+les deniers de la communauté, les débris de la
+boucherie et quelques autres curées fournissaient le
+reste. C'est cet usage local qui a donné naissance à la
+chanson de M. Dumolet. Un accident, arrivé le 7 mai
+1770, à un jeune officier de marine, qui périt dévoré
+par ces animaux, décida les juges baillifs, chargés de la
+police du port, à s'en défaire. Tous ces chiens furent
+immédiatement empoisonnés <a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24: </b><a href="#footnotetag24">(retour) </a><p>Histoire de la Petite-Bretagne, p. 50.</p></blockquote>
+
+<p>Les terribles molosses vaguaient sur la grève, quand
+Georges de Maisonneuve dépassa leur chenil.</p>
+
+<p>Ils se précipitèrent en grondant à sa rencontre. Mais
+leurs grondements n'avaient rien d'hostile. C'était bien
+plutôt une démonstration amicale. Plusieurs mois auparavant,
+le jeune homme avait entrepris de les dompter.
+Il y était parvenu, au moyen de distributions de
+viande, de caresses, adroitement faites, et d'une fascination
+particulière qu'il exerçait sur les bêtes aussi bien
+que sur les gens.</p>
+
+<p>Les chiens l'entourèrent, en bondissant de joie, en
+agitant la queue. Il les écarta doucement et descendit
+derrière le petit môle, «proche la Grand'Porte,»
+vers l'anse où le navire de maître Jacques Cartier était
+à l'ancre.</p>
+
+<p>Tout se passa d'abord au gré de Georges. Il lia conversation
+avec l'homme de quart aux bossoirs; se plaignit
+de la froide bruine qui tombait et offrit de la combattre
+par un coup de vin-de-feu.</p>
+
+<p>&mdash;Mordienne, ça ne ferait pas de mal, dit le marinier;
+par malheur, je n'en ai pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais moi, j'en ai, camarade; un bon matelot ne
+s'embarque jamais sans biscuit, dit le faux garde. Voulez-vous
+que je vous jette ma gourde?</p>
+
+<p>&mdash;Elle pourrait tomber à la mer. Sautez plutôt sur le
+pont.</p>
+
+<p>Georges ne se le fit pas répéter.</p>
+
+<p>Comme il prenait pied sur le tillac, un bruit étouffé
+d'avirons se fit entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Qui diable accoste à cette heure? Si c'étaient les
+Tondeux, ça ferait votre affaire, hein, monsieur le
+garde? dit avec un sourire le factionnaire, en regardant
+par-dessus la lisse de bâbord.</p>
+
+<p>Le moment était propice. Georges tira son stylet et,
+d'un mouvement rapide comme l'éclair, le planta dans
+le dos du pauvre marinier, qui tomba lourdement, pour
+ne se relever jamais.</p>
+
+<p>La cadence des avirons devenait de plus en plus sensible;
+à son tour le chef des Tondeurs se penchait par dessus
+le bord pour regarder, quand une formidable
+exclamation le fit tressaillir.</p>
+
+<p>&mdash;Terr i ben! avait-on crié derrière lui.</p>
+
+<p>Il voulut se retourner. Mais déjà dix doigts, inflexibles
+comme l'acier, avaient serré un carcan à son
+cou.</p>
+
+<p>Impitoyablement, ils l'étranglaient.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>CHAPITRE IX.</h3>
+
+<h3>«LE CHARIOT.»</h3>
+
+
+<p>Quand, par qui fut posée la première pierre du Château
+de Saint-Malo? Problème, dont nos archéologues cherchent
+encore la solution. Peut-être, cependant, est-il
+permis de hasarder une conjecture vraisemblable sur
+l'époque de sa fondation. Pourquoi ne remonterait-elle
+pas à la fondation de la ville elle-même, c'est-à-dire au
+huitième siècle? On sait que Saint-Malo occupe un îlot,
+qu'une étroite langue,&mdash;le Sillon,&mdash;relie au continent.
+Par terre, la ville n'est accessible que de ce côté. Aussitôt
+qu'elle commença à s'élever, on dut donc songer à
+la défendre sérieusement sur ce point. Une tour fut
+bâtie. Le Petit Donjon probablement. N'est-il pas la
+portion la plus ancienne du Château? Vauban eut cette
+opinion. Nous doutons qu'il se soit trompé. L'importance
+des fortifications marcha de pair avec celle de la cité.
+Bientôt la tour isolée parut insuffisante. On lui donna
+une soeur. Puis d'autres encore. Une ceinture de murs
+les maria plus tard en un seul groupe. Le Château
+était constitué.</p>
+
+<p>Ce ne fut pas, cependant, sans résistance des autorités
+ecclésiastiques. Prétendant à l'omnipotence dans la ville,
+ce château, ouvrage des princes de Bretagne, portait
+ombrage à leurs prétentions. Suivant M. Cunat, l'érection
+du Grand Donjon est contemporaine du duc François Ier.
+Fait remarquable toutefois: ce donjon ne se
+voit pas sur diverses Vues de Saint-Malo, publiées dans
+le dix-septième siècle, pas même sur celle de Tassin,
+géographe de Louis XIII. Mais il existait alors. Rien
+n'est plus avéré.</p>
+
+<p>En 1486, Pierre de Laval, évêque de Saint-Malo, reconnaît
+qu'au duc François II et à ses successeurs appartient
+«la garde des églises, cathédrales et autres du
+duché, ainsi que le Château, clôture, fortification et garde
+de toute la ville.» Il reconnaît de plus au duc et à ses
+successeurs le droit d'y faire bâtir «tels édifices qu'il leur
+plaira, prendre tels fonds et endroits que bon leur semblera,
+sans pouvoir être empêché par ledit évêque»<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>.
+Pourtant, malgré ces aveux et concessions de Pierre de
+Laval, le clergé apporta toutes les entraves possibles à
+l'édification du Château, dont le gros oeuvre ne semble
+avoir été achevé que vers l'an 1800.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25: </b><a href="#footnotetag25">(retour) </a><p>Archives de Nantes. Armoire S. Cassette C.</p></blockquote>
+
+<p>La duchesse Anne, d'une piété ou plutôt d'une dévotion
+si vantée, eut elle-même à lutter contre le mauvais
+vouloir ecclésiastique. Elle s'en formalisa, elle s'en
+vengea. Venue à Saint-Malo, en 1503, Anne voulut
+marquer son mépris de l'opposition que lui suscitaient
+les gens du Chapitre et fit graver sur une des tours du
+château l'inscription suivante, avec l'écusson de ses
+armes:</p>
+
+
+<h4>QUIC EN GROINGNE,</h4>
+
+<h4>AINSY SERA,</h4>
+
+<h4>C'EST MON PLAISIR.</h4>
+
+
+<p>La tour reçut alors et conserva depuis le nom de Qui-Qu'en-Grogne.
+Mais notre grande révolution martela
+l'inscription comme l'écusson, dont on ne distingue plus
+que le cartouche mutilé.</p>
+
+<p>Le Château de Saint-Malo, bien que d'une utilité militaire
+contestable aujourd'hui, est un des plus beaux
+types de forteresse du moyen âge et de la Renaissance.
+On l'entretient avec soin et l'on a raison. Pour le curieux
+comme pour l'érudit, c'est un monument précieux. Nous
+sommes seulement surpris que, dans ses vastes et belles
+salles, on n'ait pas pensé à installer un musée. Celui de
+Saint-Malo est-il bien à sa place, dans ce pavillon étroit,
+obscur, incommode, qui lui a été assigné? Quant à nous,
+nous aimerions à le voir, ainsi que la bibliothèque, dans
+le Château.</p>
+
+<p>Ce château, le populaire, toujours éloquent, toujours
+sans s'en douter docteur ès-tropes, dans son langage l'a
+d'un mot caractérisé: il l'appelle le <i>Chariot</i>.</p>
+
+<p>Et c'est un vrai char de pierres! Caisse, roues,
+timon, strapontin, rien n'y manque. Des chevaux?
+Non. Mais ou vient d'y atteler la vapeur. La gare du
+chemin de fer est au bout du <i>Sillon</i>.</p>
+
+<p>Imaginez un quadrilatère, sur un des petits côtés
+duquel s'appuie un triangle, voici l'ensemble, la caisse
+et le timon du char; quatre tours rondes, aux quatre
+angles du quadrilatère formeront les quatre roues,&mdash;roues
+de géant, à coup sûr;&mdash;et pour siège du cocher,
+un Gargantua quelconque, ledit cocher, je vous donnerai
+le Grand Donjon, solidement assis au beau milieu du
+quadrilatère, et le dominant d'une royale hauteur. De
+figure singulière, ce donjon. Il ressemble à une moitié
+d'oeuf: la partie cintrée regarde les champs, la mer, le
+port; elle est à créneaux, meurtrières et mâchicoulis;
+l'autre voudrait regarder la ville, mais n'y voit rien.
+C'est un mur perpendiculaire, tout d'une pièce, rectiligne
+à sa base, angulaire à son sommet, qu'on dirait avoir
+été dressé, de mauvaise grâce, pour masquer l'ouverture
+de ce demi-ovale, partagé comme d'un coup de tranchet.</p>
+
+<p>Longtemps, le Grand Donjon fut à ciel ouvert. Vers le
+commencement du dix-huitième siècle, on lui posa un
+toit, que surmonte néanmoins, à son milieu, une tour
+carrée de moindre dimension, flanquée au nord et au
+sud par deux tourelles à encorbellement.</p>
+
+<p>Un escalier, en colimaçon, mène au sommet de ces
+tourelles, d'où l'oeil embrasse un horizon immense, et à
+l'entre-deux desquelles s'élance un mât de signaux.</p>
+
+<p>Si je ne me trompe, le Château eut autrefois deux
+portes: l'une à l'est sur la campagne, l'autre à l'ouest
+sur la ville. A présent il n'en a plus qu'une, celle de
+l'ouest.</p>
+
+<p>Cette porte franchie, vous êtes dans la cour d'honneur;
+devant vous des bâtiments écrasés par la masse énorme
+du Grand Donjon. A droite, la tour la Générale, avec la
+fontaine; à gauche, Qui-Qu'en-Grogne, et le Petit Donjon
+avec des casernes et la chapelle du Château. Derrière, la
+maison du gouverneur, puis une douve profonde, puis
+un jardinet malingre, rachitique, la proie des sables et
+des vents; puis deux autres tours: la tour des Dames
+commandant la mer, la tour des Moulins défendant
+l'arrière-port; puis enfin, des casemates, des glacis, des
+braies et fausses braies, et la pointe du triangle dont j'ai
+parlé plus haut. Cette pointe est nommée pointe de la
+Galère. Tout cela sombre, rechigné, menaçant, humide,
+suintant, glacial, un sépulcre.</p>
+
+<p>De nos jours, on arrive de plain-pied au Château.
+Jadis, le flot battait partout ses murs. Un pont en
+pierre, de trois arches, terminé par un pont-levis, le
+mettait alors en communication avec la ville.</p>
+
+<p>Mais ses tours et ses courtines étaient moins élevées
+que maintenant. Ce ne fut qu'à partir de 1689 qu'elles
+reçurent les développements actuels.</p>
+
+<p>La mer occupait, en grande partie, la belle place Chateaubriand,
+derrière la porte moderne Saint-Vincent.
+Toutefois, le parvis de la chapelle Saint-Thomas offrait
+comme une petite esplanade vis à vis des tours Qui-Qu'en-Grogne
+et la Générale.</p>
+
+<p>Dans cet étroit espace se foulait une multitude avide
+et turbulente, le matin du 6 septembre 1534.</p>
+
+<p>Les portes, les fenêtres et jusqu'aux toits des maisons
+étaient garnis de curieux. Une grave nouvelle circulait
+de proche en proche: les compagnons, mariniers de
+maître Jacques Cartier, avaient appréhendé, durant la
+nuit précédente, trois Tondeurs. L'un d'eux, assurait-on,
+était le chef de ces brigands; mais le fait n'était point du
+tout prouvé; généralement même son assertion ne rencontrait
+qu'incrédulité.</p>
+
+<p>Aussi, lorsque, vers huit heures, on vit apparaître les
+trois prisonniers enchaînés et escortés par fine troupe de
+matelots, le désappointement fut-il universel. Ces deux
+pêcheurs, à la mine piteuse, et cet homme, la figure en
+sang, méconnaissable, l'air consterné, vêtu en garde de
+la ville, que pouvaient-ils avoir de commun avec les terribles
+Soudards, dont le nom seul faisait tout trembler à
+dix lieues à la ronde?</p>
+
+<p>Cependant, à l'une des croisées ouvertes sur la place,
+pâle, inquiète, frémissante, se tenait Constance.</p>
+
+<p>A travers les vagues tumultueuses de la cohue, elle
+aperçut les trois captifs. Elle devina son amant, malgré
+l'étrange déguisement qu'il avait pris. Une exclamation
+sourde jaillit de ses lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu donc, mon enfant? Sainte Vierge, comme
+tu frémis! s'écria dame Catherine, qui se trouvait près
+d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien, mère, rien! ne t'alarme pas, répondit
+la jeune fille en mordant fébrilement son mouchoir,
+pour ne pas éclater en sanglots.</p>
+
+<p>&mdash;Ce spectacle te fait mal. Il faut fermer la fenêtre,
+reprit dame Catherine.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non; laisse-moi voir. Je veux voir.</p>
+
+<p>&mdash;Quel bonheur que le brave Jean Morbihan se soit
+trouvé là, continua la femme de Cartier. Sans lui, ces
+misérables, le Seigneur leur pardonne! massacraient
+tout l'équipage, pour s'emparer du navire. Heureusement
+aussi que maître Jacques n'était pas à bord!... Si
+tu te sens mieux aujourd'hui, ma chère enfant, comme
+le temps promet d'être beau, nous irons, à marée basse,
+accomplir ce pèlerinage que nous avons promis à
+Sainte-Marie-du-Laurier.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mère, oui, nous irons... quand vous voudrez,
+répliqua Constance, tout à fait inconsciente de ce qu'elle
+disait, car elle n'entendait ni les paroles de dame Catherine,
+ni les huées dont le peuple poursuivait les prisonniers.</p>
+
+<p>Les yeux de Constance ne quittaient point le faux
+garde du port, qui, cependant, ne tourna pas la tête de
+son côté. La vie physique et intellectuelle de la jeune
+fille était concentrée sur lui.</p>
+
+<p>Elle y demeura, quand le pont-levis du Château se fut
+redressé derrière les Tondeurs.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voici ce bon père Jean qui rentre, dit au bout
+de quelques instants dame Catherine. Viens dans la
+salle, ma fille. Il nous fera beau récit de la prise qu'il a
+faite. Mais pourquoi restes-tu là, immobile? Te sentirais-tu
+plus mal?</p>
+
+<p>&mdash;Point du tout, mère, répondit Constance, en essayant
+de sourire. Je te suis.</p>
+
+<p>Les deux dames descendirent au rez-de-chaussée où
+une nombreuse compagnie d'amis, d'officieux et d'oisifs
+causaient avec Jacques Cartier des événements du
+jour.</p>
+
+<p>Le vieux Jean Morbihan arrive. On l'entoure. Chacun
+veut savoir de sa bouche comment cela s'est passé. Et le
+brave timonier recommence, pour la vingtième fois
+dans cette matinée, la narration de sa capture.</p>
+
+<p>&mdash;J'avais quelque chose là qui m'avertissait que nous
+serions attaqués dans la nuit, min Gieu, oui! dit-il en
+se frappant le front avec le pouce et l'index fermés. D'abord,
+j'avais remarqué, dans l'auberge A Monsieur Saint Anthoine,
+un particulier qui ne me revenait pas en tout.
+Avec son costume de pêcheur, il ressemblait à un pêcheur
+comme un requiem <a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a> à un sanglier de basse-cour.
+Aussi, quand je le vis détaler, en sournois, sans
+même demander son compte, je jugeai que mon gaillard
+complotait quelque méchante action. Je sortis à mon
+tour et allai tendre mon branle sous l'accastillage de la
+poupe de notre navire. Je veillai bien une heure ou
+deux, mais, ma foi, ne voyant rien venir, je m'endormis
+et dormais comme un loir, lorsqu'un bruit sourd
+m'éveilla... trop tard, hélas! Imbécile, bête brute, je
+m'en voudrai toute ma vie!...</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26: </b><a href="#footnotetag26">(retour) </a><p>Requin. Autrefois on l'appelait requiem (d'où requin),
+sans doute parce que la vue de ce monstre était un signe de mort.</p></blockquote>
+
+<p>&mdash;Comment donc, mon pauvre Jean! mais il n'y il
+pas de ta faute, lui dit affectueusement Cartier.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de ma faute! Maître, vous dites qu'il n'y a pas
+de ma faute! s'écria le vieux Morbihan. Sauf votre respect!
+ce n'est pas mon opinion, à moi. Je ne suis qu'un
+nigaud, un misérable, un assassin! un assassin, le meurtrier
+de mon semblable, da oui!</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, calme-toi! reprit Cartier. N'as-tu
+pas sauvé le navire? et sauvé peut-être vingt hommes
+de la mort?</p>
+
+<p>&mdash;Ça c'est vrai, maître; mais ça n'est pas une raison,
+non plus, pour m'être laissé aller au sommeil comme
+un ivrogne. Je suis un maudit. Si j'étais resté l'oeil ouvert,
+ce pauvre Yvon, le bon Gieu ait son âme! n'aurait
+pas été tué comme un chien, par ce brigand de brigand...
+Maître, vous me retiendrez la moitié de ma paie,
+pendant notre dernier voyage, pour lui faire dire des
+messes, à Yvon...</p>
+
+<p>&mdash;C'est à mes frais, mon brave Jean, qu'on les dira,
+ces messes; je m'en charge; continue, dit Cartier.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, poursuivit le timonier, je saute à bas de
+mon branle. J'aperçois sur le pont le corps d'Yvon. Il râlait
+son dernier soupir. Et près de lui se tenait une espèce
+de garde de contrebande. J'empoigne mondit
+garde par le cou, et je serre. Il se débat. Sans mot
+souffler, nous nous roulons sur le tillac. Le vacarme fait
+lever nos hommes couchés dans la batterie. Ils arrivent,
+en même temps qu'une demi-douzaine de gredins tombaient
+sur moi. Ah! si le scélérat que j'aurais dû étrangler
+ne m'avait blessé avec son stylet, il ne s'en serait pas
+échappé un seul...</p>
+
+<p>&mdash;Tu es blessé! s'écria Cartier avec un accent de vive
+sympathie.</p>
+
+<p>&mdash;Rien! maître, rien! une égratignure. L'arme a
+glissé sur les côtes.</p>
+
+<p>&mdash;Jésus Sauveur! il faudrait vous soigner, appeler
+un physicien, Jean! dit dame Catherine d'un ton douloureusement
+ému.</p>
+
+<p>&mdash;Peuh! on en a vu bien d'autres! siffla le timonier.</p>
+
+<p>&mdash;De façon que, sur six ou sept, vous n'avez pu en
+ prendre que trois! interrogea un des auditeurs.</p>
+
+<p>&mdash;Min Gieu, oui! soupira Morbihan. Il faisait de la
+brume. Les autres ont sauté par-dessus la lisse et se sont
+enfuis dans leur barque.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu crois que ce sont des Tondeurs? demanda
+Cartier.</p>
+
+<p>&mdash;J'en répondrais sur ma vie, maître. Je crois bien
+mieux, ajouta Jean en cherchant des yeux Constance,
+qui écoutait, silencieuse, derrière un groupe.</p>
+
+<p>&mdash;Que crois-tu donc?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! eh! répliqua le vieux marin; je crois, sauf
+votre respect, que l'un des prisonniers, l'assassin d'Yvon,
+est le capitaine de ces bandits.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! fit Cartier, en hochant dubitativement la tête.</p>
+
+<p>Plusieurs personnes exprimaient des doutes. Le visage
+de Constance s'altérait.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, reprit le père Jean, que ce soit lui ou un
+autre, on le saura bientôt. Une fois ces hérétiques
+domptés, on vous leur a solidement amarré les poignets
+et les chevilles avec un bon morceau de tanin et on
+vous les a affalés dans la fosse aux lions, da oui... Ah!
+si je m'étais éveillé rien qu'une minute plus tôt!...
+Pauvre Yvon, va!...</p>
+
+<p>&mdash;Tu as conduit les malfaiteurs au Château? s'enquit
+Cartier.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, maître Jacques. Oh! ils sont en sûreté. On en
+a logé deux dans la tour des Moulins, et le troisième,
+mon gredin à moi, dans Qui-Qu'en-Grogne.</p>
+
+<p>&mdash;Leur chef? questionna involontairement Constance.</p>
+
+<p>&mdash;Min Gieu, oui; leur monstre de chef, répondit
+Jean Morbihan, en adressant à la jeune fille un regard
+tout à la fois attristé et colère.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux, si tu dis vrai, reprit Cartier. De toute
+manière, mon homme, tu peux compter sur une belle
+récompense. Mais, pour l'instant, soyons à nos affaires
+et allons décharger la cargaison du brig, car je me propose de
+partir, dans quelques jours, pour Paris, rendre
+compte de mon voyage à notre honoré sire, le roi.</p>
+
+<p>A ces mots, Morbihan se mit à gronder entre ses
+dents. Puis, tandis que les étrangers quittaient le logis
+de Cartier, il s'approcha de Constance et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Petiote, je veux te parler, moi. Cela ne te convient
+pas, hein?</p>
+
+<p>&mdash;Mais si, mais si, répondit-elle en affectant une
+gaieté loin de son esprit.</p>
+
+<p>Le vieux marin et la jeune fille montèrent dans la
+chambre de celle-ci.</p>
+
+<p>C'était une grande pièce bien froide, bien vide à la
+mode du temps. Excepté le vaste lit-clos, ciré, luisant
+comme une glace, et deux bahuts, les meubles étaient
+rares contre les murailles lavées à la chaux. La cheminée
+faisait face au lit. Elle ressemblait par ses dimensions
+et sa profondeur à l'orifice d'une caverne.
+Aussi l'air, en s'y engouffrant, y psalmodiait-il incessamment
+un chant lamentable. Des sculptures, grossières
+imitations de fruits, essayaient de décorer le manteau
+de cette cheminée. Un luth, quelques romans de
+chevalerie et livres de piété sur une étagère, un miroir
+en fer bruni, une demi-douzaine d'escabelles complétaient,
+avec un prie-Dieu gothique, le mobilier de cette
+chambre, dont un lacis de solives enjolivées de peintures
+composait le plafond. Un carrelage de faïence, blanche
+et bleue, tenait lieu de parquet. Trois ou quatre pots de
+fleurs tentaient vainement de combattre la nudité du
+local, mais en rompaient cependant l'uniformité.</p>
+
+<p>En entrant, le vieux Morbihan se jeta sur un siège.
+Constance sauta sur ses genoux avec la souplesse d'une
+chatte et lui passa un bras autour du cou.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous avez contre moi, père? dit-elle
+en le câlinant du regard et du geste.</p>
+
+<p>Jean ne s'attendait pas à ces caresses. Il en fut désarmé.</p>
+
+<p>Brusquement, toutefois, il s'écria, après quelques moments
+de silence:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai, min Gieu... j'ai... j'ai que je ne suis pas content
+de toi, petiote... Non, pas content, en tout.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, que vous ai-je fait? demanda Constance,
+s'amusant, comme une enfant, à tresser en nattes les
+longs cheveux du marin.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que tu m'as fait, ce que tu m'as fait... tu es une
+cajoleuse!</p>
+
+<p>&mdash;Après? dit-elle souriante.</p>
+
+<p>Jean Morbihan se morigénait intérieurement de sa
+faiblesse. Il prit son courage à deux mains et, enlevant
+Constance de dessus ses genoux, il la plaça sur une escabelle,
+à quelques pas de lui, pour ne point se laisser
+«ensorceler par ses minauderies.»</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille, ta conduite est répréhensible, très-répréhensible
+dit-il de son ton le plus sévère. Elle offense le
+bon Gieu et elle afflige ceux qui t'aiment. Moi, le premier,
+moi qui t'ai élevée avec cette brave Manon,
+après t'avoir rapportée de la Terre Neuve...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, enfin, quelle faute ai-je commise? s'écria
+Constance d'un ton impatient.</p>
+
+<p>&mdash;Tu le sais bien, da oui, tu le sais! tu sais ce que je
+veux dire. N'es-tu pas éprise du bandit qui a tué Yvon?&mdash;ce
+que je ne me pardonnerai jamais...non da, jamais!</p>
+
+<p>&mdash;Moi! dénia l'impudente, en riant aux éclats.</p>
+
+<p>Le front du vieux Jean se plissa. Sa voix se fit grave,
+presque dure quand il prononça ces mots:</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille, il ne faut pas mentir. J'excuserais tout de
+toi, car je t'aime presque à la déraison; mais pas de
+mensonge. Je le déteste, le mensonge! C'est la porte de
+derrière des mauvaises actions. Malheur à ceux qui s'en
+servent! Ils se condamnent à n'être pas absous de leurs
+péchés. Je préférerais te savoir morte, plutôt que délibérément menteuse!</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! comme vous me dites cela, Jean! sanglota
+Constance.</p>
+
+<p>Le bonhomme fut aussitôt gagné. Il se reprocha sa
+raideur. Et, pour l'atténuer, il alla prendre la jeune
+fille tout en larmes et la remit sur ses genoux.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, voyons, disait-il d'un ton mouillé; ne
+pleure pas comme ça, ou mes yeux vont ruisseler comme
+des fontaines. Je n'ai pas voulu te gronder, mais seulement t'avertir.
+Avoue que tu es amoureuse de... Je vous
+ai surpris un jour causant derrière le pignon... da oui...</p>
+
+<p>Et dans la nuit d'avant-hier, pas plus tard, comme nous
+venions de débarquer, est-ce que je ne l'ai pas vu qui
+sautait par la fenêtre, hein? Si je ne savais que la vieille
+Manon était là, terr i ben! Ah! tu as du bonheur, toutefois,
+que maître Jacques ne l'ait pas aperçu!... Ma
+pauvre fille, il n'aurait pas pris la chose comme moi,
+lui! Mais tu ne peux épouser un... enfin, tu diras ce que
+tu voudras, c'est un brigand... un meurtrier... Encore
+si je m'étais éveillé une minute plus tôt, j'aurais pu
+douter... Min Gieu, oui! Mais là je l'ai vu, vu comme
+je te vois, il a égorgé...</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous sûr que ce soit lui?</p>
+
+<p>&mdash;Sûr! repartit Jean Morbihan, en levant ses regards
+au ciel: Ah! que trop sûr! que trop sûr!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous dites que vous l'avez vu assassinant Yvon?
+reprit fermement la rusée créature.</p>
+
+<p>&mdash;Vu assassinant! répéta Jean, vu assassinant!...
+pour ça, non. Mais quand je l'ai pris, Yvon était mort, et
+pas un autre que ce Soudard...</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, vous ne pouvez jurer que c'est lui l'assassin?</p>
+
+<p>Morbihan se gratta le front. Cette logique l'embarrassait.</p>
+
+<p>&mdash;Non, tu as raison, dit-il au bout d'un instant. Cependant,
+tout prouve...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, interrompit la jeune fille, enhardie par
+son premier succès, vous ne devez pas, sur une présomption
+légère, accuser peut-être un innocent.</p>
+
+<p>La réponse alla droit au coeur du vieux marin.</p>
+
+<p>&mdash;Un innocent! s'écria-t-il; un innocent! Il avait encore
+son stylet à la main. Non, il n'est pas innocent!
+Non, ce chef de...</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous a dit que c'était le chef?...</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai reconnu, repartit Morbihan en haussant les
+épaules. Il s'appelle ici, pour toi comme pour d'autres,
+Georges de Maisonneuve...</p>
+
+<p>Constance tressaillit et promena un regard inquiet
+dans la chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Jean, mon protecteur, mon père chéri, ne le
+perdez pas; si vous m'aimez, ne le perdez pas... Sa mort
+serait la mienne! proféra la jeune fille, en se glissant
+aux pieds du marin, qu'elle arrosa de pleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Mourir! toi! qu'est-ce que cela? que dis-tu? reprit-il
+tout ému, en l'entourant de ses bras, comme pour la
+défendre d'un ennemi.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que s'il meurt je mourrai, répliqua Constance
+avec une sombre énergie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu voudrais donc l'épouser? fit le père Jean
+d'un ton stupéfait.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit pas de cela; il s'agit de le sauver. Promettez-moi
+de m'aider?</p>
+
+<p>&mdash;Impossible, petiote! un criminel, un pirate, le
+meurtrier de...</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez donc ma mort!</p>
+
+<p>&mdash;Ta mort! Terr i ben! tais-toi. Que je n'entende plus
+ce mot-là!</p>
+
+<p>&mdash;Alors, aidez-moi à le sauver!</p>
+
+<p>&mdash;Le sauver! mais comment?...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Jean, mon ami, mon père adoré, que vous êtes
+bon! Vous cesserez de dire que vous l'avez reconnu...</p>
+
+<p>D'ailleurs, en êtes-vous certain? Vous ne le chargerez
+plus d'un meurtre qu'il n'a peut-être pas commis... et
+vous ne vous exposerez pas à des remords éternels... car
+s'il n'était pas coupable!... Me promettez-vous tout cela?
+Vous n'êtes pourtant pas méchant! vous m'aimez pourtant!</p>
+
+<p>&mdash;Et tu l'épouserais? fit-il à demi vaincu.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai votre parole, n'est-ce pas? dit Constance, redoublant
+ses caressantes supplications.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, si tu fais serment de ne pas l'épouser... Ah!
+l'enjôleuse, elle...</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce qui vous plaira!</p>
+
+<p>&mdash;Que pensera de moi maître Jacques?</p>
+
+<p>&mdash;Maître Jacques ne sait pas que c'est <i>lui!</i> riposta
+vivement Constance.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai donné à entendre....</p>
+
+<p>&mdash;Mais on doute.</p>
+
+<p>&mdash;Min Gieu, est-ce que tu vas m'apprendre à mentir?
+s'écria le père Jean, dont la conscience honnête se débattait
+impuissante dans le réseau de tendres arguties
+dont la jeune fille l'avait enveloppée.</p>
+
+<p>Pour toute réponse, Constance s'enfuit dans une pièce
+voisine en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mon bon ami Jean, j'ai votre parole!</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>CHAPITRE X.</h3>
+
+<h3>L'ENLÈVEMENT.</h3>
+
+
+<p>Depuis quelque vingt-quatre heures, le retour de
+maître Jacques Cartier formait à Saint-Malo le sujet de
+toutes les conversations. Contrariée dès l'origine par la
+jalousie, son expédition était encore en butte aux mêmes
+attaques. On en contestait la réussite, dans plus d'un des
+riches magasins de la ville. Les impuissants et les envieux
+discutaient amèrement ses mérites. Pour eux,
+Cartier n'avait rien découvert, rien fait. Les parages
+qu'il venait d'explorer, on les connaissait de longtemps.
+Quelle nécessité de causer tant de fracas lors de son départ,
+pour aboutir à si mince résultat! C'était, ma foi,
+bien la peine d'implorer la bénédiction de Monsieur de
+Saint-Malo; de faire faire la montre de ses équipages
+par le vice-amiral de France; d'agiter la ville; de mettre
+tout le duché en l'air! Ce Cartier, qui s'était imaginé
+être un Colomb! Un Christophe Colomb, lui! je vous
+demande un peu! Orgueilleux, vaniteux, hâbleur, oui!</p>
+
+<p>Mais de talents? Point. De qui descendait-il, après tout?
+De Jamet, le mari à la Jeffeline Jansart! Des gens de
+rien. Qui donc l'ignorait à Saint-Malo! Son grand-père
+était un meurt-de-faim. Et lui, le petit Jacques, il avait
+voulu se distinguer! trancher de l'homme important!
+Belle importance, vraiment! Un pêcheur de morues!
+Mais, parce qu'il avait épousé la fille du connétable de la
+cité, cette pauvre Catherine, qu'il rendait malheureuse,
+c'était une horreur! mons Cartier s'en faisait accroire. Il
+voulait singer les grands seigneurs. Avec quoi, mon Dieu!
+Sa fortune était-elle si considérable? Le beau savant,
+d'autre part! Il avait pris des marcassites de cuivre pour
+de l'or, et en avait chargé ses vaisseaux à les faire sombrer!
+On avait bien montré à Vordec, l'orfèvre, un petit
+caillou aurifère. Mais si petit, à veine si maigre! Tout le
+reste, ou à peu près, pyrites cuivreuses ou mica, bon à
+jeter à la mer!</p>
+
+<p>Ainsi déblatérait-on, avec force sourires malins, dans
+maintes boutiques du haut commerce malouin.</p>
+
+<p>Mais la masse du peuple ne jasait pas de même. Elle
+aimait Cartier. Elle rendait justice à son intrépidité, à
+sa persévérance. Franchement, elle applaudissait à ses
+succès. Car le peuple possède un sens de discernement
+exquis. On ne le peut tromper, ni souvent,-ni longtemps.
+Abusé un instant, il démêle bientôt le leurre et réagit
+vigoureusement contre lui.</p>
+
+<p>Ce n'est pas que le premier voyage de Cartier eût
+donné tous les fruits qu'on en attendait. Ardentes étaient
+alors les espérances attachées aux navigations lointaines.
+Les richesses, les merveilles, les singularités inouïes,
+découvertes récemment au-delà de l'Atlantique par les
+Espagnols et les Portugais, avaient étrangement aiguisé
+l'appétit. Tout rayonnant de gloire, de luxe, d'éclat, le
+siècle s'y prêtait. Les pompes féeriques du Champ du
+Drap-d'Or ne sont qu'un échantillon du faste qui régnait
+en maître à cette époque. Nos incursions en Italie, nos
+rapports avec l'Orient avaient raffiné, outre mesure,
+chez nous le goût de la magnificence. Beau cavalier,
+d'une élégance innée, mais ostentatoire, le roi donnait
+l'exemple; la cour suivait; et la ville, ne voulant pas
+rester trop en arrière, entraînait jusqu'à la campagne.
+Prodigues étaient les dépenses, tout naturellement. Pour
+y subvenir, les ressources nationales devenaient insuffisantes.
+Il fallait donc s'adresser à l'étranger, à l'inconnu.
+Des Grandes-Indes on faisait des récits fabuleux. L'or,
+l'ivoire, les pierreries, les étoffes précieuses, les épices,
+tout ce qui constitue la délicatesse de la vie abondait.
+On y marchait de surprise en surprise, d'enchantement
+en enchantement. Comparée à ces régions fortunées,
+l'Europe était une terre stérile, dépourvue, traitée en
+paria par la nature. Ne devait-on pas conquérir des contrées
+aussi injustement privilégiées, ou, pour le moins,
+les débarrasser du gênant fardeau de leur superflu? Le
+mobile des explorations d'outre-mer est là. Par surcroît
+de charité, la religion vint appuyer d'un prétexte sacro-saint
+ce désir de spoliation. Mais c'est le butin qu'on
+voulait, c'est le butin qu'on exigea des vaincus.</p>
+
+<p>Longue, périlleuse, cependant, se montrait la traversée
+de l'Europe aux Indes orientales. La seule route
+pour nous était celle du cap de Bonne-Espérance. Quel
+chemin! Colomb pensa qu'il y pourrait aller eu cinglant
+à l'ouest, en la mer Atlantique. Parvenu dans le golfe
+du Mexique, il se crut aux confins de l'Asie. Ses compagnons,
+ses successeurs caressèrent la même erreur. Vasco
+Nunez qui, le premier, découvrit l'océan Pacifique
+(26 septembre 1813), n'en fut pas exempt non plus. Le
+Vénitien Cabot et le Portugais Cortéréal pas davantage,
+ni le Florentin Verazzani, quand ils reconnurent Terre-neuve,
+les côtes de la Floride et du Labrador. La voie
+des Indes orientales par le nord-ouest, les Européens
+l'ont toujours cherchée depuis. Ils la cherchent encore.</p>
+
+<p>Seulement, aux quinzième et seizième siècles, on jugeait
+que l'Amérique était une pointe du continent asiatique<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a>.
+Tout à l'heure, nous verrons que dans la troisième
+Commission, octroyée à Cartier, en 1540, par
+François Ier, il est dit que le célèbre pilote a découvert
+«grand pays des terres du Canada et Ochelay, faisant
+un bout de l'Asie, du costé de l'Occident.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27: </b><a href="#footnotetag27">(retour) </a><p>Voir mon <i>Introduction</i> à l'oeuvre de Sagard.&mdash;Tross,
+éditeur.</p></blockquote>
+
+<p>En son premier voyage, maître Jacques avait bien
+côtoyé une partie de cette pointe. De plus, il avait visité
+et dénommé diverses îles. Il soupçonnait l'existence d'un
+passage «entre la Terre Neuve et la terre de Brion;»
+c'est-à-dire que Terreneuve était une île, et que, désormais,
+pour se rendre dans le golfe Saint-Laurent, il
+ne serait plus nécessaire de s'élever jusqu'au détroit de
+Belle-Isle. L'événement le lui prouva l'année suivante.
+Mais le littoral qu'il côtoya, l'archipel qu'il parcourut
+en tous sens, enfin ce golfe Saint-Laurent, dont il donna
+alors la description à peu près correcte, n'étaient déjà
+plus des mystères pour le monde maritime. Avant les
+Cabot, les Cortéréal, les Verazzani, nombre de nos pêcheurs,
+je l'ai précédemment indiqué, exerçaient leur
+industrie dans ces parages. C'est à tort que dans sa
+<i>Notice</i>, d'ailleurs très-consciencieuse, sur Saint-Malo,
+M. Ch. Cunat revendique pour Cartier l'honneur d'en
+avoir le premier rapporté la morue. Cartier ne déclare-t-il
+pas, en sa <i>Relation</i>, que, se trouvant dans le détroit de
+Belle-Isle, il «avisa une grande Nave, qui estait de la
+Rochelle» et venue là pour faire la pêche? Soyons donc
+impartial. Et, sans marchander à Cartier la gloire à laquelle
+il a droit, ne cherchons pas à prêter à son premier
+voyage une valeur que lui-même, si modeste et si franc,
+n'essaya nullement de lui attribuer.</p>
+
+<p>La gloire de maître Jacques n'est point en cette navigation
+initiale. Elle est dans sa divination de ses découvertes
+futures, dans sa persévérance, je le répète. Il
+avait entrevu l'embouchure du Saint-Laurent. Il pressentit
+l'importance de ce fleuve. Mais la saison était déjà
+avancée. Cartier craignit d'être surpris par les glaces. Il
+tint conseil avec ses «capitaines, mariniers, maîtres et
+compagnons,» et l'on décida, sagement, de retourner
+en France.</p>
+
+<p>Si, au point de vue matériel, son entreprise n'avait
+pas été féconde, elle l'était largement au point de vue
+moral. D'abord, Cartier y avait déployé ses nobles qualités
+naturelles. Il s'était montré habile, ingénieux,
+brave, dur à la fatigue, hardi au danger, fertile en
+ressources dans les situations critiques. Il avait conquis
+l'estime et l'admiration de ses équipages. Bien mieux,
+et c'est le propre du génie, il leur avait inoculé son
+enthousiasme pour l'oeuvre commune.</p>
+
+<p>La baie des Chaleurs ne leur eût-elle apparu comme
+un pays «plus chaud que n'est l'Espagne et le plus
+beau qu'il est possible de voir,» tout couvert d'arbres
+magnifiques, de céréales, raisins blancs et rouges,
+fraises, mûres, roses et «autres fleurs de plaisante, douce
+et agréable odeur,» tous les compagnons de Cartier auraient
+encore renchéri sur les avantages de leurs découvertes.
+N'est-il pas dans la nature de l'homme de vanter
+ses biens, les choses qu'il a faites ou auxquelles il a
+collaboré?</p>
+
+<p>Cartier avait su se faire apprécier, aimer de ses gens.
+C'était l'essentiel. A l'envi, ils chantèrent ses louanges.
+Et bien que ceux qui, comme Jean Morbihan, avaient
+fait provision de fragments de roches micacées ou cupriques,
+dans la persuasion que c'était de l'or, fussent tristement
+désabusés, ils n'en exaltaient pas moins les
+bénéfices de l'expédition.</p>
+
+<p>Aussi, pour les personnes désintéressées,&mdash;et c'était
+la masse,&mdash;de simple pilote, maître Jacques Cartier
+fut-il tout d'un coup transformé en un grand capitaine.
+La veille, il s'endormait dans l'obscurité; le lendemain,
+il s'éveillait au brûlant soleil de la renommée.</p>
+
+<p>Le 6 septembre, on pouvait voir notre vaillant capitaine,
+précédé du clergé de Saint-Malo, bannière en tête,
+suivi de son épouse, de sa fille adoptive et de tous les
+hommes du son équipage, sortant par la porte B***cours
+et s'avançant vers le rocher du Grand-Bey.</p>
+
+<p>Jacques Cartier accomplissait son voeu de faire un
+pèlerinage à Sainte-Marie-du-Laurier, s'il revenait sain
+et sauf dans sa patrie.</p>
+
+<p>Une foule compacte, en habits de fête, se pressait derrière
+le cortège. Elle examinait curieusement et un peu
+railleusement deux individus, à la figure cuivrée, rayée
+de peintures extravagantes; les cheveux dressés en une
+mèche sur la tête, ornée de plumes, portant sur les
+épaules un manteau de cuir agrémenté de broderies en
+piquants de porc-épic; des jambières et des souliers
+également en peau, et également couverts de broderies.</p>
+
+<p>A la main ils avaient un arc, des flèches, un casse-tête.</p>
+
+<p>C'étaient Taignoagny et Domagaia, deux jeunes sauvages,
+amenés de la baie de Gaspé par Cartier, et que,
+pour cette circonstance, ou avait revêtus du costume de
+leur tribu.</p>
+
+<p>Insensibles à l'attention grossière dont ils étaient
+l'objet, ils se tenaient gravement aux côtés de maître
+Jacques.</p>
+
+<p>Le ciel était radieux, l'air d'une douceur ineffable,
+rempli de chants, de senteurs pénétrantes. La mer,
+comme énervée par les chaudes caresses du soleil, semblaient
+une immense cuve d'argent en fusion, dont les flots,
+disséminés çà et là, formaient des scories.</p>
+
+<p>Ce spectacle plongeait l'âme en une molle rêverie. Il
+invitait au recueillement.</p>
+
+<p>Parvenus devant la chapelle, les membres du clergé
+et la famille Cartier y entrèrent. Mais elle était trop
+peu spacieuse pour contenir tout le monde. Les matelots
+et le reste de la multitude demeurèrent au dehors, pieusement
+prosternés en face du choeur du saint lieu, dont,
+à dessein, on avait laissé les portes ouvertes.</p>
+
+<p>La majesté de la cérémonie ne parut pas faire la
+moindre impression sur les sauvages.</p>
+
+<p>Froids, immobiles, impassibles comme des statues, ils
+entendirent chanter le <i>Te Deum</i> d'actions de grâces. Mais
+sur un signe de maître Jacques, ils s'agenouillèrent à
+l'élévation du Saint-Sacrement.</p>
+
+<p>Monsieur de Saint-Malo, alors l'évêque François
+Bohier, donna sa bénédiction.</p>
+
+<p>Cartier fit offrande à la chapelle de plusieurs gros
+cierges dorés, enrubannés, et d'une belle croix d'argent;
+puis, comme le soleil se penchait à l'horizon, l'on rentra
+en ville, où les ecclésiastiques furent processionnellement
+reconduits dans la cathédrale.</p>
+
+<p>Timidement, à la sortie, Étienne Noël s'approcha de
+Constance. A peine, depuis son retour, avait-il pu prendre
+de ses nouvelles. Le service l'avait retenu à bord.
+D'humeur accommodante, bienveillant à tous, maître
+Jacques était intraitable sur l'article discipline. Pour ses
+proches parents, il n'avait pas plus de condescendance
+que pour les étrangers. Plus d'une fois ses beaux-frères,
+Jalobert et Desgranches, se crurent en droit de se plaindre
+de la sévérité qu'il leur témoignait dans les affaires du
+service. Étienne Noël, étant de garde, la veille, sur le
+navire mouillé dans le port de Saint-Servan, n'avait pu
+venir embrasser dame Catherine et Constance que le
+matin de ce jour. Encore l'entrevue avait-elle été fort
+courte, car il lui avait fallu retourner au brig, pour en
+diriger le déchargement, et s'apprêter pour la cérémonie
+du tantôt.</p>
+
+<p>Le pauvre jeune homme brûlait de se trouver en tête
+à tête avec Constance. Il y avait si longtemps qu'il ne
+l'avait vue, qu'il ne l'avait entretenue de son amour. Il
+avait tant et si passionnément songé à elle pendant ce
+fastidieux voyage! Puis, étonnante révolution! Constance
+qui, d'ordinaire, l'intimidait par sa froideur revêche,
+son air railleur, Constance s'était montrée ce matin-là
+bonne, affable, sympathique, presque tendre! Étienne
+le pensait, du moins. Pourquoi non? Dame Catherine
+n'en avait-elle pas fait la remarque? Manon, mise par
+lui dans la confidence de cet heureux changement, avait
+bien branlé la tête; mais Manon était une vieille folle!
+Le plus souvent, elle radotait.</p>
+
+<p>Si rien ne clôt mieux la bouche aux amants que la
+crainte de déplaire, rien ne leur délie la langue comme
+l'idée d'être agréables.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, cousine, me voici libre et le plus heureux
+des mortels, ayez-en la conviction! dit Étienne d'un
+ton gaillard.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment? fit-elle avec une grâce engageante.</p>
+
+<p>&mdash;Songez donc, belle cousine, que depuis cent trente-neuf
+jours j'étais séparé de vous.....</p>
+
+<p>Un sourire malicieux effleura les lèvres de la jeune
+fille.</p>
+
+<p>Vous les avez comptés, dit-elle. Ah! beau cousin,
+c'est d'une patience angélique....</p>
+
+<p>&mdash;Si je les al comptés! soupira Étienne. Eh! j'ai
+compté les heures, les minutes...</p>
+
+<p>&mdash;Et aussi les secondes, allons! avouez-le! s'écria-t-elle
+en riant tout à fait.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois avec un vif plaisir que Constance a plus
+d'amitié qu'autrefois pour notre neveu! disait à sa
+femme maître Jacques, qui venait à quelques pas d'eux.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi, mon ami, répondit dame Catherine.
+Le caractère de Constance s'est au reste bien amélioré
+pendant sa maladie.</p>
+
+<p>&mdash;Ils font un joli couple, poursuivit Cartier en se frottant
+les mains. Ma foi, nous les marierons à mon retour
+de Paris!</p>
+
+<p>&mdash;Heu! marmotta le vieux Jean Morbihan, ça n'est
+pas encore fait, da non!</p>
+
+<p>&mdash;Que dis-tu, maître grognon? lui demanda le capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! oh! rien, rien en tout.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes méchante et vous me taquinez toujours,
+Constance, continuait Étienne. Est-ce ma faute si je
+vous aimé comme un fou? si nuit et jour j'ai rêvé à vous
+pendant cette navigation de près de cinq mois? si enfin
+j'ai été cent fois sur le point de déserter mon poste pour
+venir vous voir, hier?</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-ce donc qui vous a retenu, beau cousin?
+dit-elle malicieusement.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui m'en a empêché? répliqua Étienne surpris;
+mais le devoir...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! le fier amoureux! qui fait passer le devoir
+avant l'objet de sa flamme!</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, cousine, comme maître Jacques est
+rigoureux...</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, interrompit-elle vivement, que quand on
+aime on ne doit plus rien connaître que son amour!</p>
+
+<p>&mdash;Mon obéissance aux ordres supérieurs est une garantie
+de mon obéissance aux vôtres lorsque nous serons
+mariés, répondit-il de ce ton maniéré qui était alors le
+comble de la galanterie.</p>
+
+<p>&mdash;Mariés! hélas! mon doux! gémit Constance, ce ne
+sera pas avant l'Assomption prochaine.</p>
+
+<p>&mdash;L'Assomption prochaine! répéta Étienne ébahi.</p>
+
+<p>Puis, il se reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous oubliez, cousine, qu'elle est passée depuis
+le 18 août dernier, l'Assomption!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, mon aimé, repartit Constance avec ses
+inflexions les plus caressantes; mais elle reviendra, s'il
+plaît à Dieu, l'an prochain.</p>
+
+<p>&mdash;L'an prochain! l'an prochain!...</p>
+
+<p>&mdash;Las, oui! Vous savez, bon Étienne, que j'ai failli
+périr, en vous quittant, quand vous partîtes pour la
+Terre Neuve. Eh bien, cher à moi, j'ai alors fait voeu à
+la benoîte Vierge Marie de me consacrer tout entière à
+elle pendant une année, si elle épargnait mes jours.....</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne se peut! proféra le jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en doutez, Étienne, c'est mal, bien mal! je
+vous croyais plus religieux!</p>
+
+<p>Sa voix était altérée. Elle semblait pleurer.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pardon! pardon, Constance! dit le pauvre
+garçon, complètement dupe de cette comédie.</p>
+
+<p>La jeune fille ne répondit pas.</p>
+
+<p>On arrivait à la maison de Jacques Cartier, où une
+table en fer à cheval avait été dressée dans la salle
+basse, le capitaine donnant régal, ce soir-là, à tous ses
+mariniers.</p>
+
+<p>Constance, au lieu d'entrer par la porte du rez-de-chaussée,
+se glissa dans la cour, pour monter à sa chambre.</p>
+
+<p>Étienne l'y voulut suivre. Elle l'arrêta sur le perron.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi, lui dit-elle. Rien ne saurait m'empêcher
+de rester fidèle à mon voeu. Je n'aurais qu'à en
+faire part à maître Jacques, pour qu'il m'encourageât à
+l'accomplir, loin de s'y opposer. Cependant, je désire
+que nul autre que vous ne soit dans le secret. Devrai-je
+me repentir de ma confiance? Parlez, Étienne.</p>
+
+<p>&mdash;Mais un an! un an! faisait celui-ci avec des accents
+désolés.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, reprit-elle plus tendrement, en se penchant
+vers lui pour qu'il songeât à lui dérober un baiser; oui,
+je mets ton amour à l'épreuve, mon doux. Car ce n'est
+pas tout. Il faut que ce soit toi,&mdash;toi, entends-tu bien?&mdash;qui
+demandes à mon père la permission de retarder
+notre mariage...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mais je ne pourrai jamais! s'écria-t-il, sans
+profiter de la faveur qu'elle lui offrait.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur, si vous ne pouvez jamais faire
+cela pour moi, moi je ne pourrai jamais vous épouser!
+répliqua-t-elle sèchement.</p>
+
+<p>Puis, avec une feinte brusquerie, elle ouvrit la porte,
+et la referma après s'être introduite dans l'appartement.</p>
+
+<p>Le malheureux Étienne demeura un moment atterré.</p>
+
+<p>Ensuite, soucieux, rêveur, il descendit dans la salle,
+où toute la compagnie était déjà attablée.</p>
+
+<p>Le menu du repas était simple, mais abondant. Des
+jambons cuits au four, d'énorme plats de fèves, et de
+châtaignes; des pâtés de boeuf et de lard; quelques cochons
+de lait rôtis à la broche le composaient. Pour
+l'arroser, du cidre et de la bière à bouche que veux-tu.</p>
+
+<p>L'on mangea et l'on but, puis l'on chante des <i>guerz</i>,
+des <i>sônes</i>, des cantiques, tout le vieux répertoire breton.
+Dix heures venaient de sonner et les convives se disposaient
+à se retirer, quand les cris: «Au feu! au feu!»
+retentirent du dehors.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je me trompe! s'écria le vieux Morbihan,
+qui était assis près de la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Non, car j'entends les varints <a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a> qui tintent, répondit
+son voisin.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28: </b><a href="#footnotetag28">(retour) </a><p>Cloche.</p></blockquote>
+
+<p>Jacques Cartier s'était déjà précipité sur la place.</p>
+
+<p>&mdash;Mes amis, dit-il, en reparaissant au seuil de sa
+maison, mes amis, accourez! le feu est en ville. Allons
+prêter notre aide à ceux qui en ont besoin.</p>
+
+<p>Le ciel s'illuminait de clartés lugubres.</p>
+
+<p>Tous les hommes, sans exception, s'élancèrent à la
+suite de maître Jacques.</p>
+
+<p>Des clameurs assourdissantes se mêlaient aux notes
+lentes et sinistres du tocsin.</p>
+
+<p>Constance n'avait pas assisté au repas. Mais dès le premier
+signal de l'incendie, elle était venue dans la salle
+basse, où elle essayait de rassurer dame Catherine, qui
+tremblait comme la feuille du bouleau au souffle de la
+bise.</p>
+
+<p>La porte du rez-de-chaussée était restée grande ouverte.</p>
+
+<p>Subitement, un homme, le visage noirci comme celui
+d'un charbonnier, se jeta d'un bond dans la chambre.
+Sans mot dire, sans qu'on eût même songé à résister à
+son dessein, il enleva Constance dans ses bras et disparut
+avec la soudaineté de l'éclair.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>CHAPITRE XI.</h3>
+
+<h3>LA PRISON.</h3>
+
+
+<p>Principal accusé dans l'attaque du navire, Georges
+fut, sur le rapport de Jean Morbihan, logé en la tour
+Qui-Qu'en-Grogne. A ses deux complices on assigna
+pour prison la tour des Moulins. La première de ces
+tours se dressait en face de la maison de Cartier; la seconde
+regardait l'ancienne Digue ou chemin de Saint-Malo
+à Saint-Servan. A marée haute, le pied des tours
+plongeait dans l'eau; à marée basse, il était à sec.</p>
+
+<p>Georges de Maisonneuve avait été enfermé dans une
+pièce circulaire, voûtée, fort élevée, tout de pierres de
+taille, dont une triple porte défendait l'entrée. Un pilier
+énorme soutenait les arceaux de la voûte à ogives. Une
+seule et profonde embrasure, en forme d'entonnoir,
+laissait filtrer la lumière dans le cachot. Large de deux
+pieds au dedans, ce trou n'avait pas plus de six pouces
+de diamètre au dehors. Des barreaux de fer entrecroisés
+étaient scellés dans la muraille intérieure, comme dans
+la muraille extérieure.</p>
+
+<p>Dès qu'il se fut habitué à l'obscurité, presque complète,
+qui régnait en ce triste lieu, Georges en opéra la
+reconnaissance. Ce ne fut pas long. Nulle autre issue
+que les trois portes et le soupirail. Ce dernier à dix
+pieds du sol. Le reste, granit, granit partout. Cet inflexible
+horizon n'effraya pas trop, cependant, le chef
+des Tondeurs. Son esprit, comme son corps, avait été
+moulé avec du bronze. Tout de suite il songea à une
+évasion. Par l'embrasure, elle paraissait impraticable.
+Ce fut vers la porte qu'il dirigea d'abord son attention.</p>
+
+<p>Cette première porte était épaisse, fortement garnie de
+plaques et de lames de fer. Mais les gonds saillaient sur
+les jambages. Georges eut un sourire d'espoir. S'il en
+était de même pour les deux autres portes, il ne serait
+pas longtemps privé de sa liberté.</p>
+
+<p>Notre homme était garrotté avec de grosses cordes.
+Cependant jusqu'alors on ne l'avait pas jugé prisonnier
+d'assez d'importance pour l'enchaîner à un anneau de
+fer fixé dans le pilastre, au-dessus de la botte de paille
+qui devait lui servir de lit.</p>
+
+<p>Georges s'assit sur cette botte de paille. Il se mit à
+réfléchir. Grâce à son déguisement, il pouvait se flatter
+qu'on ne reconnaîtrait pas en lui le terrible capitaine
+des Tondeurs. On ne l'avait jamais vu, dans Saint-Malo,
+qu'avec une chevelure et une barbe noires. Il était naturellement
+très-blond. Qui donc maintenant s'aviserait
+de le prendre pour le brillant cavalier qui donnait, hier
+encore, le ton à la ville? Quand même ils soupçonneraient
+son identité, ses compagnons de plaisirs n'auraient-ils
+pas intérêt à la nier? Est-il si plaisant d'avouer
+que l'on a été l'ami d'un coquin? Restaient les gens appréhendés
+en même temps que Georges. Ils étaient bien
+liés par un serment et par leur intérêt aussi. Mais la torture...</p>
+
+<p>Ceux-là parleraient. C'eût été enfantillage, niaiserie
+d'en douter. Il fallait-ne pas perdre un instant et travailler
+activement à sa délivrance. Heureusement, Eric
+n'avait pas été pris. On pouvait compter sur son concours.
+Il était bien capable d'enlever le château par un
+coup de main, sinon de l'assiéger. De toute manière,
+Georges ne demeurerait pas longtemps sous les verrous.</p>
+
+<p>Vers deux heures, on lui apporta une cruche remplie
+d'eau et un pain de sarrasin. Georges n'avait rien
+mangé depuis la veille. Il dévora cette grossière nourriture
+et fit un somme. La nuit venue, le captif pensa
+qu'il n'avait plus à redouter de visite. Alors, jetant bas
+sa coiffure, par un mouvement de la tête, et la ramassant
+ensuite avec ses mains dont les poignets seuls étaient
+attachés l'un contre l'autre, Georges en déchira la visière,
+qui était assez allongée, suivant la mode adoptée
+et répandue, en Bretagne, par le duc François II.</p>
+
+<p>Cette visière renfermait un ressort et une lame d'acier
+tranchante.</p>
+
+<p>Georges saisit la lame entre ses dents et coupa ses
+liens. Cela fait, de la semelle de ses chaussures, il retira
+deux fines limes,&mdash;l'une queue-de-rat, l'autre tiers-point,&mdash;et
+un mince caillou de silex. Dans ses braies,
+il trouva du linge à demi consumé et une rondelle de
+<i>cerei</i> ou bougie. Georges battit le briquet, alluma sa
+bougie.</p>
+
+<p>Ces préparatifs terminés, il revint à la porte, l'inspecta
+avec un soin minutieux et se mit à scier les peintures.</p>
+
+<p>Doucement, l'oreille aux aguets, mais rapidement, il
+poursuivait son opération, quand de sourdes rumeurs
+vinrent le distraire. Georges s'arrêta. Les rumeurs
+augmentaient. Il éteignit sa lumière. Mais, grande surprise,
+un flot de clarté jaillit aussitôt dans la prison, par
+le soupirail.</p>
+
+<p>Le tintement lugubre des cloches et les cris; «Au
+feu! au feu!» devenaient distincts. Maisonneuve conjectura
+ce qui se passait.</p>
+
+<p>&mdash;Mort de ma vie! proféra-t-il gaiement; je ne me
+trompe pas. Ce sont mes hommes qui ont préparé
+quelque incendie pour me tirer d'ici. Ils profiteront du
+trouble causé par cet incendie et envahiront le château.
+Décidément, cet Eric est un gaillard d'esprit! Mais, de
+la prudence, de la prudence! on ne sait trop ce qui peut
+arriver.</p>
+
+<p>En se parlant ainsi, le chef des Tondeurs faisait, avec
+de la mie de pain, frotté sur la rouille, disparaître les
+traces de son travail. Puis il cachait ses limes et ses
+autres outils entre les pierres disjointes du pilier. De la
+mie de pain, plaquée en guise de mortier dans les fentes,
+achevait de les dérober aux regards. Et Maisonneuve
+s'étendait sur sa paille, après avoir, tant bien que mal,
+rattaché ses poignets avec un fragment de sa corde, dont
+l'autre bout fut fourré dans la litière.</p>
+
+<p>Le bruit dura plus de deux grandes heures. Georges
+écoutait anxieusement. Aux vociférations se mêlèrent
+bientôt des détonations, un cliquetis d'armes. La réalité
+se substituait aux probabilités. C'étaient bien les Tondeurs
+qui attaquaient la ville. Éloignées d'abord, les
+détonations se rapprochèrent. Pendant un moment, il
+parut à Georges qu'elles avaient lieu dans la cour même
+du château. Il palpitait d'émotion, mais craignait de
+faire un mouvement.</p>
+
+<p>Tout à coup, les lueurs qui l'éclairaient du dehors
+cessèrent de briller. Il retomba dans les ténèbres. Ensuite
+le tumulte s'apaisa. Georges sentit l'espérance l'abandonner.
+Le grincement d'une serrure lui rendit
+toutes ses fiévreuses incertitudes. A travers l'ombre
+épaisse, les yeux du jeune homme se fixèrent sur la
+porte. Après quelques minutes d'intervalle troublées par
+le crissement du fer sur le fer, cette porte s'ouvrit. Deux
+hommes parurent au seuil. L'un d'eux portait à la main
+une lanterne et un lourd trousseau de clefs.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins, dit-il, si nous perdons les deux autres,
+celui-ci nous reste.</p>
+
+<p>&mdash;Ne prétend-on pas que c'est le chef de ces Soudards?
+demanda son compagnon.</p>
+
+<p>&mdash;Ça leur chef! fit avec mépris le geôlier, en plaçant
+sa lanterne sous le visage de Georges.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est effectivement guère probable; nous le ferons
+examiner dans quelques jours, repartit l'autre, que
+Maisonneuve reconnut pour le gouverneur du château.</p>
+
+<p>Après ces mots, les deux visiteurs se retirèrent. D'ailleurs,
+on avait dû redoubler de vigilance. Georges
+ajourna au lendemain soir la continuation de son entreprise.
+Mais le lendemain devait lui être fatal.</p>
+
+<p>De bonne heure, un gardien entra dans son cachot
+et lui ordonna de le suivre. Maisonneuve devina ce
+qu'on voulait. Et il se repentit amèrement de n'avoir
+pas poursuivi, la veille, son audacieuse tentative; car il
+voyait bien qu'on allait lui faire subir un interrogatoire,
+le soumettre à la question. Mais les paroles du
+gouverneur l'avaient trompé.</p>
+
+<p>Conduit dans le petit Donjon, on le fit descendre en
+une salle basse, étouffée, dont le sol se trouvait au-dessous
+du niveau de la mer. Cette salle, carrée, ne recevait
+d'air que par une étroite imposte. Plusieurs portes et
+un noir corridor en précédaient l'entrée.</p>
+
+<p>Quand Maisonneuve fut introduit dans cette cave, une
+lampe et un brasier éclairaient ses sinistres profondeurs.
+On y respirait je ne sais quelle odeur écoeurante de
+graisse et de chairs grillées. Des instruments de supplice,
+des pinces, des tenailles, des chevalets, indiquaient tout
+de suite, au reste, sa destination horrible. C'était une
+chambre de torture. Elle était sourde aux bruits du dehors,
+mais elle était muette aux hurlements du dedans.</p>
+
+<p>Il y avait là cinq hommes, d'aspect plus sombre, plus
+farouche l'un que l'autre: un juge-procureur, un greffier,
+un tourmenteur et son aide; un physicien ou médecin.</p>
+
+<p>Le juge lisait un parchemin, le greffier taillait sa
+plume, le tourmenteur et son aide faisaient rougir des
+fers sur un réchaud; le physicien se chauffait les doigts
+à la flamme du réchaud.</p>
+
+<p>Le juge s'adressa à Maisonneuve:</p>
+
+<p>&mdash;Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, jurez
+de dire la vérité.</p>
+
+<p>Georges ne répondit pas. Le procureur réitéra sa
+question.</p>
+
+<p>Même silence.</p>
+
+<p>&mdash;Écrivez, dit-il au greffier, que le prévenu, sommé
+de prêter le serment au nom de la Très-Sainte-Trinité,
+s'y refuse.</p>
+
+<p>Se retournant vers Georges:</p>
+
+<p>&mdash;Vous faites partie de la bande des brigands dits les
+Tondeurs?</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit froidement l'accusé.</p>
+
+<p>&mdash;Vous mentez. Mais vous confesserez...</p>
+
+<p>Le juge fît un signe aux bourreaux. Ils s'emparèrent
+de Georges, le dévêtirent complètement et l'étendirent
+sur un des chevalets.</p>
+
+<p>C'était un fort plateau en bois, assujetti à des tréteaux,
+long de deux toises environ et large de deux pieds.
+A son extrémité supérieure, on voyait un moulinet,
+assez semblable à ceux dont se servent les rouliers pour
+consolider les fardeaux sur leurs voitures. A l'extrémité
+inférieure étaient plantés deux crampons.</p>
+
+<p>Georges fut attaché, par les chevilles des pieds, à ces
+crampons; puis couché sur le chevalet, et, par ses bras
+étendus de toute leur longueur, fixé, avec des cordes,
+au cylindre du moulinet.</p>
+
+<p>Le patient était calme, très-ferme. Le juge haussait
+les épaules et le tourmenteur souriait d'un air qui semblait
+dire: «L'imbécile! nous saurons bien lui délier la
+langue.»</p>
+
+<p>Le physicien se chauffait toujours les doigts; quant au
+greffier, il rédigeait tranquillement son procès-verbal
+au bout du chevalet, dont il s'était fait une table.</p>
+
+<p>La sérénité de ces gens était épouvantable.</p>
+
+<p>&mdash;Allez! dit le procureur.</p>
+
+<p>Le bourreau imprima un mouvement au moulinet.
+Les cordes se raidirent, les membres et le corps de
+l'inculpé aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous répondre à mes questions? reprit le
+Juge.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Georges d'un ton assuré.</p>
+
+<p>&mdash;Faites-vous partie de la bande des brigands dits les
+Tondeurs?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>Le juge cligna de l'oeil au tourmenteur. Aussitôt la
+roue de l'instrument opéra un tour. Les os du capitaine
+craquèrent. Son visage pâlit, s'altéra; des larmes jaillirent
+de ses paupières. Mais il ne proféra pas une plainte.</p>
+
+<p>Le procureur renouvela impitoyablement sa question.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit Georges.</p>
+
+<p>&mdash;Serrez d'un cran, dit le juge.</p>
+
+<p>Son ordre fut exécuté.</p>
+
+<p>Le corps du prévenu s'étira, s'effila; partout les côtes
+firent saillie; ses yeux se gonflèrent, lui sortirent de la
+tête. Il devint livide. Cependant aucun gémissement ne
+lui échappa.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un luron! dit le physicien d'un air connaisseur.</p>
+
+<p>Pour la troisième fois, et de son même accent glacial,
+le juge demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Faites-vous partie de la bande des brigands dits les
+Tondeurs?</p>
+
+<p>&mdash;Non, répliqua Maisonneuve d'une voix faible.</p>
+
+<p>&mdash;Serrez d'un cran!</p>
+
+<p>Le bourreau obéit. Le greffier leva la tête; ce stoïcisme
+commençait à l'intéresser. Quant au physicien, il était
+dans l'admiration.</p>
+
+<p>L'épiderme du patient se couvrait d'une sueur abondante.
+Ses traits étaient affreusement contractés. Ses
+lèvres décolorées, ses prunelles ternes, immobiles dans
+leur orbite.</p>
+
+<p>Flegmatiquement, le juge recommença sa monotone
+interrogation.</p>
+
+<p>&mdash;Non, souffla Georges dans un soupir.</p>
+
+<p>&mdash;Que dit-il?;</p>
+
+<p>&mdash;Il nie toujours, fit le greffier.</p>
+
+<p>&mdash;Curieux! curieux! très-curieux! cas exceptionnel!
+murmurait le médecin, en se penchant sur le moribond.
+Tiens, il a une peinture au-dessous du sein gauche.
+Drôle de peinture, tout de même; quatre poissons avec
+un coeur!...</p>
+
+<p>&mdash;Peut-on continuer? dit le juge.</p>
+
+<p>&mdash;Heu! heu! les battements du coeur baissent; le
+pouls est bas aussi, très-bas; la suffocation bien avancée.
+Mieux vaudrait, je crois, lui accorder quelques minutes
+de répit.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il encore capable de comprendre et d'articuler
+un son?</p>
+
+<p>&mdash;Comprendre? heu! c'est douteux!... articuler un
+son? je ne sais trop.</p>
+
+<p>--Serrez d'un demi-cran, commanda le procureur.</p>
+
+<p>On serra d'un demi-cran, et il réitéra sa question.</p>
+
+<p>Mais, cette fois, pas de réponse. La dernière lueur
+de force morale du misérable capitaine s'était éteinte
+avec la dernière lueur apparente de sa force physique.</p>
+
+<p>&mdash;C'est trop! c'est trop! desserrez la machine, s'interposa
+le médecin, en versant dans la bouche du supplicié
+quelques gouttes d'un cordial des plus stimulants.</p>
+
+<p>L'exécuteur lâcha sa manivelle. Maisonneuve reprit
+promptement ses sens.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous pose ma seconde question, lui dit le juge.
+Vous reconnaissez-vous l'auteur de l'assassinat d'un marinier
+à bord du brig de maître Jacques Cartier?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez bien entendu?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais faire exposer vos pieds au feu.</p>
+
+<p>L'aide du bourreau saisit dans le brasier, avec des
+pinces, une plaque de fer rouge, et la maintint à un
+pouce environ de la plante des pieds de cet infortuné.</p>
+
+<p>&mdash;Avouez, dit le juge.</p>
+
+<p>Georges fut vaincu par l'excès de la douleur. Il poussa
+un cri aigu, et s'évanouit de nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;C'est assez pour aujourd'hui, à moins que vous ne
+vouliez le tuer; car c'est un luron, un vrai luron, disait
+complaisamment le physicien, en faisant revenir le
+jeune homme à lui.</p>
+
+<p>Dès qu'il eut recouvré la connaissance, le greffier lui
+lut son procès-verbal et lui demanda s'il savait signer.
+Georges répondit négativement. Le scribe inscrivit cette
+réponse sur son dossier. Le juge et le médecin y apposèrent
+leur paraphe et le captif fat rapporté dans son
+cachot.</p>
+
+<p>Son corps était rompu, brisé. Bien des jours devaient
+s'écouler avant qu'il pût refaire usage de ses membres.
+Peut-être même resterait-il estropié; car le feu avait
+profondément entamé les chairs de ses pieds. Mais son
+esprit n'avait presque rien perdu de l'élasticité qui lui
+était propre. En peu de temps, il eut retrouvé sa puissante
+énergie.</p>
+
+<p>Cependant, Georges avait fait une remarque rien
+moins qu'encourageante, en se rendant à la salle de la
+question: c'est que les gonds de la première et de la
+seconde porte de sa prison étaient scellés extérieurement,
+et, de plus, que ces deux portes s'ouvraient en
+dehors, au lieu de s'ouvrir en dedans, comme la troisième,
+de telle sorte que, si, du cachot, l'on parvenait à
+forcer la seconde porte, le battant retombait sur la première,
+dont il doublait, dès lors, les difficultés d'effraction.</p>
+
+<p>Il fallait donc renoncer à une tentative d'évasion par
+cette voie.</p>
+
+<p>Durant les longs jours qu'il passa couché sur la paille,
+Georges rumina bien des projets. Néanmoins, au mois
+de décembre il ne s'était encore arrêté à aucun. Deux
+choses l'étonnaient et le contrariaient. Il n'avait point de
+nouvelles de sa bande, point de nouvelles de Constance.
+Il n'était pourtant séparé de celle-ci que par un bien
+court intervalle. Car il n'y avait pas cent pas de la tour
+Qui-Qu'en-Grogne à la maison de Jacques Cartier! Son
+gardien se montrait insondable, incorruptible. De même
+le physicien qui lui donnait des soins.</p>
+
+<p>Savoir attendre, c'est la science de la vie. Le bandit-gentilhomme
+savait attendre. Toutefois il craignait que,
+de nouveau, on ne le soumit à la torture, pour le conduire
+ensuite au dernier supplice. Mais, fort heureusement
+les autorités judiciaires étaient alors partagées
+en deux camps, à Saint-Malo: l'un sous les ordres
+de l'évêché; l'autre sous les ordres du lieutenant
+du roi. La juridiction ecclésiastique, s'appuyant sur ses
+anciens privilèges, réclamait l'accusé; la juridiction
+laïque prétendait le garder, les crimes qu'il avait commis
+étant, alléguait-elle, de son ressort à elle. De là une
+fastidieuse contestation qui pouvait fort bien traîner jusqu'à
+ce que le misérable qu'elle concernait s'en allât
+naturellement de vie à trépas.</p>
+
+<p>Mais cette contestation fut profitable au chef des Tondeurs.
+Il lui dut d'échapper à de nouvelles tortures et,
+probablement, à la mort.</p>
+
+<p>Vers la fin de décembre, sa guérison entrait dans une
+bonne voie. Ses articulations avaient repris leur flexibilité,
+leur jeu. Il ne souffrait plus que de ses plaies aux
+pieds. Elles l'empêchaient de marcher, même de se tenir
+debout.</p>
+
+<p>On sait que c'est encore la généreuse coutume pour
+les dames charitables, dans beaucoup de nos villes, de
+faire, aux grandes fêtes chrétiennes de l'année, une
+sorte de pèlerinage dans les prisons et de distribuer
+quelques douceurs aux captifs.</p>
+
+<p>A la Noël, Georges vit s'ouvrir son cachot d'une manière
+inusitée. Il fut visité par une foule de personnes,
+qu'il connaissait pour la plupart, mais qui ne le reconnurent
+pas. Son coeur battait chaque fois que les
+portes criaient sur leurs gonds. Enfin, dans l'après-midi,
+comme le jour baissait et comme l'ombre envahissait
+sa mélancolique demeure, trois femmes arrivèrent.
+Georges, tout de suite, se dit que Constance était
+l'une de ces femmes. Et Constance découvrit que c'était
+lui, à travers le» ténèbres et sous son déguisement.</p>
+
+<p>Tandis que dame Catherine adressait,&mdash;suivant l'usage,&mdash;quelques
+paroles de sympathie au prisonnier et
+que la vieille Manon déposait près de lui un petit paquet
+de provisions, Constance, d'une main tremblante,
+laissait furtivement tomber, sur sa pauvre couche, un
+papier qu'elle avait roulé sous ses doigts.</p>
+
+<p>Puis elles sortirent toutes trois, Constance la dernière.
+Était-ce un rêve? une de ces hallucinations auxquelles
+Georges avait été si souvent en proie depuis son incarcération?
+Mais non. Le papier était là. Georges le sentait.
+Il le serrait de toute sa force; il avait peur qu'il ne
+lui échappât, qu'il ne s'évanouit. Comme il lui tardait de
+le déplier, d'en lire le contenu! Par malheur, on ne voyait
+plus assez clair dans la prison; et le moment d'allumer
+une bougie n'était pas venu. Quelqu'un pouvait entrer
+encore dans le cachot. Longues, éternelles furent les
+heures qui suivirent; car nous mesurons le temps plus
+avec nos impressions qu'avec notre raisonnement.</p>
+
+<p>Mais, le couvre-feu sonné, les rondes n'étaient plus à
+redouter. Georges fit de la lumière et déroula le billet.
+Il contenait un écheveau de soie, et ces mots seulement:</p>
+
+<p>«Demain ou après, minuit; on attendra au pied de la
+tour.»</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'écria le jeune homme, je suis sauvé!</p>
+
+<p>Cette nuit-là il dormit d'un sommeil profond.</p>
+
+<p>Le lendemain, Georges se fit une plume d'un tuyau
+de paille, s'incisa légèrement le doigt et écrivit à Constance,
+sur le billet qu'il en avait reçu. Il raconta ses
+souffrances, peignit son état, demanda indirectement
+des informations sur ses gens; puis une corde, des
+limes, de l'encre, du papier; il termina en recommandant
+la prudence.</p>
+
+<p>Ensuite il mit une petite pierre dans le billet, les enveloppa
+avec un chiffon, attacha le tout à l'extrémité du
+fil de soie et s'exerça à le lancer, par les barreaux, à
+travers la meurtrière.</p>
+
+<p>Quand il fut sûr de réussir, il attendit l'heure désignée.</p>
+
+<p>A minuit, le fil glissait sur la paroi extérieure de la
+tour. Georges retenait l'autre extrémité. Vingt minutes
+s'écoulèrent. Le prisonnier perçut une traction du dehors.
+Ce signal était facile à interpréter. Georges ramena
+le fil à lui. Bientôt il eut entre les mains une
+corde, une lettre, et les objets nécessaires pour écrire.
+La corde était un franc-funin, de grosseur médiocre,
+mais d'une grande force de résistance. Elle avait quelque
+cinquante pieds en longueur.</p>
+
+<p>Georges la cacha sous sa paille, se proposant de soulever
+dès qu'il pourrait une pierre du dallage pour la
+fourrer dessous.</p>
+
+<p>Dans la lettre, frémissante de passion exaltée, Constance
+lui mandait, en termes couverts, que, le soir de
+son arrestation, les Tondeurs avaient mis le feu à la
+ville, sans doute pour essayer de briser ses fers. Pendant
+la confusion, ils avaient escaladé la courtine du château,
+près de la tour des Moulins, délivré ses deux camarades,
+et ils le cherchaient, en se battant vaillamment, lorsque
+les gardes étaient parvenus à les repousser. Depuis lors,
+les Tondeurs semblaient s'être éloignés de Saint-Malo,
+car l'on n'entendait plus parler d'eux. Tout le monde
+ignorait, d'ailleurs, qu'il fût leur chef. Son hôtel était
+fermé. On le disait parti pour un voyage lointain. Quant
+à elle, pendant l'incendie, on avait tenté de l'enlever.
+Un homme déguisé, inconnu, avait profité de ce qu'elle
+était seule avec sa mère, à la maison, pour se jeter sur
+Constance et l'emporter dans ses bras. Il l'avait conduite
+à la Grande-Conchée, dans la caverne de la sorcière Maharite,
+où, succombant à ses émotions, elle était tombée gravement
+malade. Maharite la ramena chez ses parents. De
+nouveau, elle fut prise de la fièvre, du délire. Présentement,
+sa santé se rétablissait heureusement. Elle ferait
+le possible et l'impossible pour arracher Georges à son
+odieuse captivité. Il pouvait compter sur le dévouement
+le plus absolu. Elle n'avait pas revu son ravisseur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Eric! ce brave Eric! murmura Georges. Il
+voulait, tout à la fois, me rendre la liberté et une maîtresse
+adorable! Oh! je récompenserai sa fidélité.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>CHAPITRE XII.</h3>
+
+<h3>TENTATIVE D'ÉVASION.</h3>
+
+
+<p>A dater de cette nuit s'engagea entre Constance et
+Georges une correspondance active. Pour intermédiaire,
+cette correspondance eut le gourmette Lucas. Depuis
+longtemps, il était gagné aux intérêts des deux jeunes
+gens. Les libéralités de Georges, les caresses de Constance
+en avaient fait un messager fidèle. Au surplus, il
+ne savait de Maisonneuve que ce que l'on eu savait généralement
+à Saint-Malo. En cette circonstance, il ignorait
+même qu'il le servit personnellement. Constance
+avait dit à Lucas qu'il s'agissait d'un prisonnier politique
+pour qui messire de Maisonneuve nourrissait de l'attachement.
+Elle avait appuyé sa confidence d'un beau sol
+parisis, tout neuf, avec promesse d'autres récompenses,
+et le gourmette se montrait enchanté de la mission à lui
+confiée. Elle n'était cependant pas sans difficulté ni
+péril cette mission. Il fallait, durant les nuits sombres et
+à marée basse, descendre, par une ancienne brèche, dans
+les douves du château. Mais, comme ces douves n'étaient
+jamais entièrement à sec, il fallait encore jeter une planche
+entre la contrescarpe et le contrefort du bas de la
+tour, puis s'avancer sur ce pont volant, recevoir les billets
+envoyés de l'intérieur de Qui-Qu'en-Grogne, les
+transmettre au moyen d'une cordelle à Constance, qui
+attendait ordinairement à la fenêtre de sa chambre, et
+rapporter la réponse.</p>
+
+<p>On avait à craindre, et les sentinelles postées sur les
+deux donjons, et la surprise d'un passant ou d'un pêcheur.</p>
+
+<p>Rien, toutefois, pendant deux mois, ne troubla cette
+intrigue. Constance déplorait amèrement le temps que la
+maladie de Georges leur faisait perdre. Car son évasion
+était arrêtée, méditée avec soin et paraissait présenter
+toute chance de succès. Mais, aussi, la jeune fille, devenue
+superstitieuse, pensait à un concours secret de la
+Providence. Sa mystérieuse liaison ne semblait pas
+soupçonnée. Maître Jacques, tout occupé du projet d'une
+expédition nouvelle, dont il avait obtenu l'autorisation
+par Lettres patentes, en date du «pénultième jour d'octobre,
+l'an 1534,» maître Jacques avait bien trop à faire
+pour surveiller Constance. Étienne Noël s'était bénévolement
+prêté au désir de la jeune fille. On avait remis le
+mariage à l'automne prochain.</p>
+
+<p>Peut-être les agitations de Constance, ses inquiétudes,
+ses tressaillements sans motif apparent, ses fréquentes
+promenades devant le château, sa dévotion subite
+avaient-elles excité l'attention de Catherine. Mais la
+bonne dame était trop timide pour en chercher la cause;
+trop réservée pour faire part de ses appréhensions, si elle
+en avait conçu. Tout allait donc, autant que possible,
+pour le mieux.</p>
+
+<p>Emportée par la passion, Constance s'était même
+plusieurs fois, vers minuit, à descendre de sa
+chambre,&mdash;ce qui lui était maintenant facile, la femme
+de Cartier habitant le rez-de-chaussée depuis le retour
+de son mari,&mdash;et à se rendre sur la chancelante passerelle
+jusqu'au pied de la tour pour toucher le fil qui la
+mettait en communication avec Georges. C'était pour elle
+des moments d'extase, ses seuls moments de bonheur.
+Un courant électrique s'établissait, vraiment, entre le
+prisonnier et la jeune fille. Constance sentait son amant,
+elle lui parlait, elle entendait sa voix. Pour eux, les
+murailles épaisses n'existaient plus, car lui aussi il savait
+qu'elle était là: il la voyait, il l'entretenait avec ardeur
+de leur amour, de ses espérances.</p>
+
+<p>Si Georges l'eût permis, la fougueuse Constance y fût
+venue presque chaque nuit, à cet étrange rendez-vous.
+Mais il était prudent; il la voulait prudente.</p>
+
+<p>Au commencement de février, ses plaies se trouvaient
+cicatrisées. Il chercha à réaliser son projet d'évasion.
+D'abord il lima les barreaux extérieurs de la
+meurtrière. Pour s'élever jusqu'à leur hauteur, il enfonçait
+des tiges de fer dans les joints de la muraille.
+Avec de la mie de pain, couverte de rouille, il masquait
+les progrès de son travail.</p>
+
+<p>Ce travail exécuté, il ne recula point devant l'idée de
+déplacer un des énormes blocs de granit dans lesquels
+était percée la meurtrière. Après avoir aisément descellé
+le grillage extérieur, Georges se mit à l'oeuvre.</p>
+
+<p>Constance lui avait procuré quelques-uns des outils
+nécessaires: des ciseaux à froid, des leviers de petite
+dimension, mais de grande force; des coins, et jusqu'à
+une poulie pour descendre, sans bruit, la pierre dans le
+cachot dès qu'elle serait détachée de son emboîtement.</p>
+
+<p>Silencieusement, Georges besoignait la nuit; le jour
+il se reposait, après avoir serré ses instruments sous une
+dalle du cachot. Il dépensa près d'un mois à faire jouer
+la pierre de taille dans son alvéole. Il était brisé de lassitude.
+Les plaies se rouvraient à ses pieds, endoloris
+par les pénibles stations auxquelles il les soumettait sur
+d'étroites lamelles de fer, et quoiqu'il eût soin de garnir
+ses chaussures avec des tresses de paille. Ses mains,
+gonflées, couvertes d'ampoules, saignaient aussi. Ses
+vêtements tombaient en lambeaux. Mais il n'y avait pas
+de temps à perdre. Ne pouvait-on à toute minute le
+venir prendre pour le conduire au supplice? La vie, la
+liberté d'un côté, la torture, la mort de l'autre sont des
+artisans de courage indomptables. Ils expliquent les
+prodiges d'un Latude ou d'un baron de Trenck.</p>
+
+<p>Un matin, Georges, en se jetant sur son grabat, murmura:
+«Enfin! à ce soir.»</p>
+
+<p>Toutes les mesures étaient prises. La pierre remuait,
+à volonté, dans son encastrement. Après l'avoir ébranlée,
+le captif était parvenu à introduire, dessous le bloc, cinq
+ou six morceaux d'acier ronds, gros comme des tuyaux
+de plume. Son intention était de les utiliser comme
+rouleaux, et ils fonctionnaient très-bien. Sans grand
+effort, on pouvait chasser la pierre du dehors au dedans
+du cachot, avec le bras allongé à travers la meurtrière.</p>
+
+<p>Cette pierre enlevée, Georges passait par l'ouverture
+qu'il avait, si laborieusement faite, se glissait le long
+d'une corde, au pied de la tour, et joignait Constance, à
+quelques pas, sous le portail de Saint-Thomas.</p>
+
+<p>Ils se rendaient à sa maison, dont Georges avait une
+clef cousue dans la doublure de chacun de ses déguisements;
+ils y prenaient deux costumes d'homme, de l'or,
+descendaient sur la grève par le souterrain, s'emparaient
+de la première barque venue et gagnaient la pointe de
+Dinard, où le jeune homme connaissait une retraite
+sûre. De là, ils se réfugieraient en Écosse, aussitôt qu'une
+occasion se présenterait.</p>
+
+<p>Les choses étaient sagement prévues, sagement combinées.
+La nuit suivante n'aurait pas de lune. On était
+dans la saison des brouillards. Et, depuis vingt-quatre
+heures, une brume épaisse flottait sur la ville. Il était
+peu probable qu'elle se dissipât durant la journée ou la
+soirée prochaine.</p>
+
+<p>Néanmoins, malgré toutes ces précautions, toutes ces
+chances favorables, le chef des Tondeurs souffrait d'une
+anxiété extrême. Il était pris du fièvre. Il n'avait pas de
+repos. Sur sa couche, il se trouvait mal à l'aise. Debout,
+le pavé lui brûlait les pieds. Ses sens étaient maladivement
+éveillés. Il percevait les moindres sons. Ces sons,
+si légers qu'ils fussent, lui causaient les plus douloureux
+frémissements. En dépit de la pénombre, il voyait distinctement
+les rayures que la lime avait faites aux
+grilles; les interstices,&mdash;si habilement dissimulés
+pourtant,&mdash;produits par le descellement de la pierre,
+apparaissaient à ses regards, comme de larges crevasses
+béantes, qui devaient fatalement sauter aux yeux de
+quiconque entrerait dans la prison.</p>
+
+<p>Quand arriva le gardien, apportant sa maigre pitance
+ordinaire, Georges tremblait si fort que cet homme, saisi
+de compassion, proposa de lui envoyer le physicien.</p>
+
+<p>On pense bien que notre captif refusa cette faveur.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre diable! murmura l'honnête porte-clefs en se
+retirant, il n'en a pas pour longtemps à vivre!</p>
+
+<p>Dès que le couvre-feu eut sonné, Georges termina
+rapidement ses derniers préparatifs.</p>
+
+<p>Le dessus de la meurtrière était formé par un lourd
+et long linteau, qui s'étendait fort avant, de chaque
+côté, dans la muraille. Dans l'entre-deux de ce linteau
+avec les pierres supérieures, Georges fixa sa poulie. Puis,
+appuyant par l'embrasure sa main droite sur la face
+externe du bloc, rendu mobile, il l'attira à lui. Le monolithe
+obéit à la traction. Quand il eut dépassé, de
+moitié, la paroi intérieure du mur, Georges attacha une
+corde dont le bout, passé dans la gorge de la poulie; fut
+solidement amarré au pilier du cachot.</p>
+
+<p>Notre homme alors acheva d'extraire le bloc de sa
+cavité; et, défaisant le noeud de la corde, il affala doucement
+l'énorme pierre, à l'aide du pilier autour duquel
+s'enroulait deux fois la corde et dont il se servait comme
+d'un cabestan pour empêcher le fardeau de choir tout
+d'un coup.</p>
+
+<p>Cette rude tâche finie, le prisonnier eut comme un
+sentiment d'effroi. L'air entrait à flots par une ouverture
+de dix pieds carrés.</p>
+
+<p>Georges éteignit la bougie qu'imprudemment il avait
+oublié de souffler.</p>
+
+<p>Bientôt le jeune homme se remit. Il empoigna la corde
+arrêtée à la pierre, se coula par l'ouverture et opéra sa
+descente, après avoir emmailloté ses mains dans des
+chiffons, afin de ne les pas brûler par le frottement.</p>
+
+<p>Un brouillard très-dense le protégeait. Quelques minutes
+encore et la liberté lui sourirait dans les bras et
+par le visage de la plus charmante des maîtresses.</p>
+
+<p>Déjà Georges avait le pied sur la planche de salut. A
+travers les vapeurs, il distinguait Lucas, assis, faisant le
+guet sur le revers du fossé, quand un cliquetis d'armes
+et un bruit de pas se firent entendre.</p>
+
+<p>Le gourmette prit aussitôt la fuite. Georges plongea
+résolument dans la douve; mais elle était peu profonde.
+La garde du château avait aperçu le malheureux. Malgré
+une résistance acharnée, il ne tarda pas à être réintégré
+dans la forteresse.</p>
+
+<p>On l'enferma, accablé par la lutte qu'il avait soutenue,
+désespéré de son échec, dans une des logettes du Grand
+Donjon, à quelque cent pieds au-dessus du niveau de
+la mer.</p>
+
+<p>Lucas s'était hâté de prévenir Constance; et la pauvre
+fille, non moins désespérée, était remontée à sa
+chambre, sans avoir remarqué qu'un homme, posté dans
+l'ombre au coin de la maison, observait ses mouvements.
+Le gourmette allait à son tour remonter à la
+soupente où il couchait dans le grenier, lorsque cet
+homme le happa au passage.</p>
+
+<p>&mdash;Terr i ben! à nous deux, mon gars!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur Jean, mon bon monsieur Jean, ne
+me faites pas de mal; pour l'amour du doux Jésus, ne
+me faites pas de mal! supplia Lucas tremblant d'épouvante.</p>
+
+<p>&mdash;Méchant vaurien! dit le vieux timonier d'une voix
+sourde; c'est comme ça que tu trompes la confiance de
+ton maître... lui qui t'a généreusement recueilli...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le ferai plus, je ne le ferai plus, monsieur
+Jean.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi et écoute bien ce que j'ai à te dire... A
+compter de maintenant, tu m'appartiens. Je veux que,
+chaque jour, tu me fasses un rapport de ce que t'ordonnera
+mademoiselle Constance. Si tu y manques ou si tu
+essaies de me tromper... je me charge de ta punition,
+entends-tu!... Et pas un mot, à qui que ce soit, de ce
+qui s'est passé ce soir, sinon!...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous jure, monsieur Jean!...</p>
+
+<p>&mdash;Assez! va te coucher!</p>
+
+<p>Le gourmette ne se fit pas répéter cet ordre. En un
+clin d'oeil, il fut en haut de l'escalier.</p>
+
+<p>Jean Morbihan le suivit, rentra doucement dans la
+maison, et, enfilant un long corridor, il gagna une petite
+pièce qu'il occupait au premier étage, derrière celle
+de Constance.</p>
+
+<p>&mdash;Min Gieu! il était temps! murmura le bonhomme
+en fermant l'étroite croisée de cette pièce qui donnait
+en face de la tour Qui-Qu'en-Grogne. Par bonheur, je
+faisais vigilante garde! Autrement les deux oiseaux s'envolaient;
+da oui! En ai-je passé des nuits blanches,
+depuis trois mois! Sans cette fenêtre, c'était fini. La
+colombe filait avec le milan; mais le père Jean n'est pas
+un novice. Ce n'est pas à lui qu'on en conte. Quand j'ai
+vu ma Constance, tantôt nuageuse comme une tempête,
+tantôt souriante comme un rayon de soleil, j'ai deviné
+qu'il y avait anguille sous roche. Elle se levait tard, la
+demoiselle! Autrefois elle était éveillée dès l'aurore;
+donc, elle devait se coucher tard. Pourquoi qu'elle se
+couchait tard? Ma foi! je l'ai espionnée. Ce n'est pas un
+beau métier; mais n'est-ce pas moi qui l'ai élevée? Min
+Gieu, oui! Elle-est ma fille, après tout. J'ai eu raison. En
+voici la preuve. Je me doutais bien que ça en arriverait
+là. Hier, elle était inquiète, remuante comme une
+poule qui a perdu ses poussins. Oh! oh! me suis-je dit,
+Jean, mon ami, faut redoubler d'attention. On veut te
+jouer un tour de passe-passe. Ne va pas t'endormir
+comme le jour où ce malheureux Yvon... Ah! sans ma
+paresse, ma maudite paresse, il n'aurait pas été tué...
+Je ne me pardonnerai jamais sa mort, da non! Enfin,
+messire l'archi-prêtre de Saint-Sauveur dit toutes les
+semaines une messe pour le repos de son âme! Mais,
+cette Constance! quelle endêvée!... et ce polisson de
+Lucas!... J'aurais peut-être du mettre, dès l'abord, un
+terme à leurs manigances!... Il eût été mieux d'avertir
+maître Jacques! Après tout, pourquoi lui faire de
+la peine? n'a-t-il pas assez de tracas? Constance aurait
+été vertement tancée aussi... par ma faute!... Moi qui
+l'aime tant! Ah! je n'aurais pu me résoudre à lui causer
+de nouveaux chagrins. D'ailleurs, maître Cartier
+n'a-t-il pas obtenu la permission d'embarquer avec lui
+des prisonniers, à notre prochain voyage? Je manoeuvrerai
+de façon qu'on comprendra le brigand parmi ces
+prisonniers! Et, quand il sera parti, ma Constance se
+consolera... Ah! les femmes! les femmes!... S'énamourer
+d'un soudard! Y a-t-il du bon sens! je vous demande un
+peu! Que tu as bienfait de ne pas te marier, mon pauvre
+Morbihan!... Cette petite fille, on lui donnerait le bon
+Gieu sans confession! et paf! elle allait décamper! Mais
+je veillais au grain! Et lorsque je l'ai entendue débouquer
+de sa chambre, ce soir, je me suis glissé à pas de
+loup derrière elle. Grâce au brouillard, elle ne m'a pas
+aperçu. Elle s'est cachée sous le portail de Saint-Thomas.
+Cela signifiait quelque chose. D'autant mieux que, de
+ma fenêtre, j'avais déjà vu le gourmette se placer en
+vigie vers le fossé du Château. Ah bien! on n'enseigne
+pas à un vieux renard à prendre les poules. Je me guindé
+sur le rempart, et qu'est-ce que je distingue? un homme
+qui déboulait de Qui-Qu'en-Grogne par un trou... Ah! ah!
+on te connaît, beau calfat... En une minute je suis
+au corps de garde du pont-levis et j'ai prévenu le chef
+du poste... Bonne affaire, mon échappé est gobé, min
+Gieu, oui! Constance ne saura pas que c'est moi... Bah!
+dans un mois ou six semaines nous mènerons son galant
+faire la cour aux sauvagesses...</p>
+
+<p>Le brave timonier, qui s'était jeté sur son branle,
+sourit et s'endormit, en s'adressant cette consolante
+réflexion.</p>
+
+<p>Le jour suivant, Constance ne descendit pas déjeuner.
+La vieille Manon annonça qu'elle était indisposée. Cette
+information ne surprit personne, la jeune fille demeurant
+souvent au lit fort avant dans la matinée, depuis sa
+dernière maladie.</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne sera qu'une indisposition; mais j'ai une excellente
+nouvelle à te donner; par ma Catherine, une excellente
+nouvelle! dit Jacques Cartier à Morbihan; ces
+messieurs les notables s'assemblent aujourd'hui à la baie
+Saint-Jean, afin d'y faire lecture des Lettres Patentes
+que m'a octroyées Monseigneur l'Amiral, et pour fixer le
+jour de notre départ.</p>
+
+<p>&mdash;Le plus tôt sera le mieux, maître! Embarquerons-nous
+des prisonniers?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, une vingtaine qui sont au château. J'ai permission
+particulière de les établir sur les terres neuves.
+Et à propos des prisonniers, tu sais, Jean?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc? répondit ingénuement le timonier.</p>
+
+<p>&mdash;Mais le tien a failli s'évader!</p>
+
+<p>&mdash;Le mien? l'assassin d'Yvon?...</p>
+
+<p>&mdash;Lui-même. Mais on l'a ressaisi, au moment où il
+sortait de son cachot par une énorme ouverture qu'on
+voit très-bien du haut des fortifications. Ça doit être un
+ fier homme!</p>
+
+<p>&mdash;L'emmènerons-nous aussi, maître Jacques?</p>
+
+<p>&mdash;Si tu y tiens. J'ai le droit de choisir.</p>
+
+<p>&mdash;Min Gieu! choisissez-le alors!</p>
+
+<p>&mdash;Tu lui en veux toujours? dit Cartier en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le meurtrier de ce pauvre Yvon, que...</p>
+
+<p>&mdash;Encore ta vieille histoire!</p>
+
+<p>&mdash;Vous le prendrez, n'est-ce pas, maître Jacques?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui. Il me faut des compagnons solides. Et il doit
+l'être, si j'en juge par ce qu'il a tenté la nuit dernière!</p>
+
+<p>&mdash;Pour ça, c'est un rude compère, je vous le garantis.
+Quand je l'attrapai par le cou, et que je l'étranglai, il
+n'en parvint pas moins à me renverser sur le tillac...</p>
+
+<p>&mdash;Bon, bon, dit Cartier en riant, nous prendrons ton
+protégé à bord. Tâche cependant qu'il ne cherche pas à
+se venger de toi.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, maître, je me charge de lui. Mais
+je vais vous faire une prière.</p>
+
+<p>&mdash;Une prière, toi? Elle est exaucée. Va!</p>
+
+<p>&mdash;Ne dites pas, devant dame Catherine ou Constance,
+que nous emmenons cet homme.</p>
+
+<p>&mdash;Quel intérêt Catherine et Constance...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! des bêtises de femme! Je crois qu'elles l'ont
+visité à la Noël dernière et qu'elles s'apitoient sur son
+sort; qu'elles prétendent l'amener à résipiscence!</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est que cela?</p>
+
+<p>&mdash;Da oui! répondit Jean, qui ajouta à part soi: Min
+Gieu! que de mensonges j'ai faits depuis hier soir, moi
+qui les déteste tant! Oh! je m'en confesserai, pour le
+certain.</p>
+
+<p>Cartier reprit gaiement:</p>
+
+<p>&mdash;Tu les gâtes toujours, nos dames. Eh bien! pour
+te faire plaisir, on ne leur en parlera pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si elles vous en parlent?</p>
+
+<p>&mdash;Cela te tient donc terriblement au coeur! Ah! quel
+chevalier courtois tu fais, à ton âge, vieux Jean! Pour
+éviter un bobo à ta Constance ou à ma Catherine, tu te
+mettrais au feu!</p>
+
+<p>&mdash;Min Gieu, oui!</p>
+
+<p>&mdash;Rassure-toi; si elles m'interrogent, je répondrai
+que leur favori&mdash;et Cartier se prit à rire&mdash;ne figure
+pas sur mon rôle d'équipage. Es-tu content?</p>
+
+<p>&mdash;Merci, maître Jacques, merci; je compte sur votre
+parole!</p>
+
+<p>Cette causerie avait eu lieu sur le pas de la porte, tandis
+que dame Catherine et sa servante apprêtaient le
+déjeuner. Après le repas, Cartier et Jean Morbihan sortirent:
+le premier, pour se rendre à la réunion de la baie
+Saint-Jean; le second, pour aller faire un tour dans le
+port.</p>
+
+<p>La femme de Cartier monta aussitôt près de Constance.
+Elle trouva la jeune fille à sa toilette.</p>
+
+<p>&mdash;Je te croyais malade!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! un peu de migraine que le grand air dissipera,
+répondit Constance d'un ton très-dégagé.</p>
+
+<p>Dame Catherine l'embrassa tendrement.</p>
+
+<p>&mdash;Tantôt, dit-elle, nous irons nous promener avec
+Étienne. Il nous montrera les trois navires que le Roi a
+mis à la disposition de ton père.</p>
+
+<p>&mdash;Bien volontiers! Ah! ce bon Étienne, comme je
+suis marrie de le voir partir encore...</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille, dit affectueusement Catherine, cela t'apprendra
+à faire des voeux imprudents. Si tu ne t'étais
+pas consacrée pour un an à la sainte Vierge, lors...</p>
+
+<p>&mdash;C'est à elle que je dois mon salut!</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, mon enfant, je sais; aussi ne te fais-je pas
+un reproche de ton action... mais, patiente! La patience
+est une grande vertu. Leur voyage ne durera que quelques
+mois! L'automne prochain tu épouseras cet excellent
+Étienne, qui t'aime plus que je ne saurais dire.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, penses-tu que je ne l'aime pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'en suis sûre maintenant, bien sûre, répliqua
+dame Catherine, complètement dupe de l'artificieuse
+jeune fille.</p>
+
+<p>Celle-ci avait réfléchi pendant la nuit et conçu un nouveau
+plan pour sauver son Georges. Il était besoin de
+ruser, elle ruserait; d'attendre le départ de maître Cartier,
+elle attendrait. Constance fut admirable de résignation,
+d'empire sur elle-même. Elle semblait même prise
+d'un amour sincère pour son cousin Étienne Noël. La
+volonté des femmes est à celle des hommes comme la
+goutte d'eau qui tombe incessamment sur le granit est à
+l'onde tout d'un coup épanchée sur lui. Celle-ci brille,
+mais n'entame pas; l'autre use, creuse, sans se laisser
+apercevoir.</p>
+
+<p>Tout le monde était enchanté, à l'exception de Jean
+Morbihan, qui ne revenait pas de son étourdissement.</p>
+
+<p>&mdash;Il se brasse quelque chose dans cette petite tête-là;
+bien malin qui arracherait cette idée de ma vieille
+caboche, da non! marmottait-il, en regardant, dans
+l'après-midi. Constance qui trottinait gaiement au bras
+d'Étienne.</p>
+
+<p>On était au mardi de la Semaine-Sainte.</p>
+
+<p>Le vendredi, entre l'office du matin et celui du soir,
+Constance proposa à dame Catherine de visiter les prisonniers.
+C'était l'intention de celle-ci. Après avoir porté
+leurs consolations dans plusieurs cachots, Constance,
+bravement, demanda au gardien ce qu'était devenu le
+malheureux qui avait tenté de s'évader.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit le porte-clefs, ce brigand, qui a failli me
+faire perdre ma place! Il est au secret, là-haut!&mdash;et
+l'homme indiqua d'un geste le sombre donjon;&mdash;oui,
+au secret, par ordre de M. Jehan le Juiff, lieutenant du
+connétable. Oh! son affaire est claire! Pendu haut et
+court. Ce n'est pas moi qui le plaindrai!...</p>
+
+<p>Constance sut dissimuler. Elle dissimula pendant les
+cinquante jours qui séparent Pâques de la Pentecôte.</p>
+
+<p>Ce dimanche-là, le 10 de mai, elle communia avec toute
+la famille de Cartier et les équipages de celui-ci, qui appareillait
+et devait lever l'ancre dès que le vent serait favorable.
+L'imposante cérémonie avait été célébrée, dans
+la cathédrale de la ville, par le «révérend père en Dieu,
+M. de Saint-Malo (François Bohier), lequel, dit la Relation
+de maître Jacques, nous donna, en son état épiscopal,
+sa bénédiction, au choeur de ladite église.»</p>
+
+<p>Depuis le Vendredi-Saint, Constance n'avait fait aucune
+demande pour revisiter les prisonniers. Elle savait
+que Jacques Cartier en emmenait une vingtaine avec lui.
+Mais elle se croyait certaine que Georges ne figurait
+pas sur la liste; car, cédant à ses instances, Étienne lui
+avait montré le rôle d'équipage; et les vingt individus
+désignés pour la transportation étaient des voleurs au
+petit-pied, récemment arrêtés, dont pas un n'avait
+même le prénom de Georges.</p>
+
+<p>Elle n'avait pu communiquer d'aucune manière avec
+lui. Mais Lucas s'était adroitement lié avec le fils d'un
+des gardiens du château. Il le faisait causer; et, l'enfant
+répétant ce qu'il entendait dire chez ses parente,
+Constance avait appris que la santé de Georges était
+assez bonne.</p>
+
+<p>Dernièrement, la discipline s'était relâchée à son
+égard. On lui permettait de se promener, une heure on
+deux, dans une vaste salle, au-dessous de son cachot.</p>
+
+<p>Constance comptait sur la solennité de la Pentecôte
+pour essayer de le voir. Son espoir, cette fois, ne fut pas
+déçu.</p>
+
+<p>Après vêpres, elle se rendit au Château avec Catherine
+et Manon qui portait un panier de provisions pour les
+détenus. Ce panier fut l'objet d'un examen sévère. On
+n'y découvrit rien de suspect.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous grimper au Grand Donjon, mesdames
+demanda le geôlier, après les avoir conduites dans les
+chambres inférieures.</p>
+
+<p>&mdash;Vous y avez des prisonniers? fit Catherine.</p>
+
+<p>&mdash;Un seul. C'est celui qui a tenté cette fameuse évasion...
+Si vous souhaitez de le voir.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! j'irais, volontiers, faire un tour sur le Grand
+Donjon, s'écria Constance. On y jouit d'une vue admirable!</p>
+
+<p>&mdash;Va, mon enfant. Mais moi je t'attendrai en bas, je
+suis lasse. Manon restera avec moi. Ses jambes ne lui
+permettraient pas non plus une pareille ascension.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit gaiement Constance, je porterai moi-même
+à ce pauvre prisonnier le reste de nos provisions!</p>
+
+<p>Elle prit le panier et suivit le gardien, qui déjà gravissait
+l'escalier en spirale du Grand Donjon. Ils montèrent,
+montèrent, traversèrent de vastes salles, hérissées
+d'armes blanches, d'arquebuses et de canons. L'escalier,
+de spacieux et commode qu'il était à son point
+de départ, se rétrécit. Il devint sombre, presque noir,
+malaisé. Une seule personne y pouvait circuler. Le
+porte-clefs allait le premier, Constance, oppressée, haletante,
+venait péniblement derrière lui. On ne voyait
+même pas pour se conduire dans cet affreux dédale.</p>
+
+<p>Le geôlier s'arrêta. Il ouvrit une double porte, dans
+un embrasement assez profond; et, se retirant sur une
+marche supérieure, pour faire place à Constance:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, c'est là qu'est notre prisonnier! dit-il
+en montrant un trou, long de six pieds, large de
+quatre, qu'éclairait un autre trou de six pouces carrés<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29: </b><a href="#footnotetag29">(retour) </a><p>Ces cachots existent encore dans le donjon du château de
+Saint-Malo.</p></blockquote>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! s'exclama Constance épouvantée...</p>
+
+<p>Un fracas de chaînes résonna lugubrement.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! n'ayez pas peur, mademoiselle, dit le gardien
+en ricanant. Cette fois le scélérat ne se sauvera pas! J'en
+répondrais sur ma tête!</p>
+
+<p>Une sorte de fantôme apparaissait dans l'ombre. La
+jeune fille et le spectre échangèrent un regard, un seul!
+Ils y puisèrent la vie.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, pauvre homme, et que le bon Dieu vous
+protège! dit Constance en lui offrant de la viande et des
+fruits tirés de son panier.</p>
+
+<p>Sa main gauche s'approcha des lèvres de Georges,
+qui la baisa passionnément. Mais, en même temps, sa
+droite, prestement, retirait de dessous sa basquine
+divers objets qu'elle lançait dans le cachot.</p>
+
+<p>Le geôlier ne pouvait voir; car il était, comme nous
+l'avons dit, debout sur un degré supérieur, et Constance,
+quoique très-mince, occupait, avec ses amples vertugadins,
+toute la baie de la porte de la cellule, pratiquée
+dans la cage même de l'escalier.</p>
+
+<p>Ce mouvement avait, d'ailleurs, duré moins de temps
+que l'on n'en met pour le décrire.</p>
+
+<p>Constance retira sa main, ramassa son panier et se
+glissa sur la marche inférieure afin que le gardien pût
+refermer ses portes.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous désirez monter jusqu'au sommet de la
+tour, dit-il. Nous en sommes tout près.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, je vous remercie; j'ai trop présumé de
+mes forces, je me sens fatiguée.</p>
+
+<p>Constance redescendit. Dame Catherine la trouva
+pâle au retour. Elle la gronda doucement de son
+imprudence. C'était si haut! L'escalier était si raide!
+Catherine le connaissait bien, cet escalier. Toute petite,
+elle l'avait parcouru. Dieu sait combien de fois, quand
+son père était gouverneur de Saint-Malo! Et dans le
+Donjon il existait des cachots! Sainte Vierge, quelle
+horreur! leur souvenir lui faisait dresser les cheveux
+sur la tête. L'hiver c'était une glacière, l'été des
+plombs, comme à Venise. Le prisonnier devait-il souffrir!</p>
+
+<p>En ce moment, le prisonnier ne souffrait plus. Ses
+tortures, ses déceptions, ses douleurs physiques et morales,
+il ne les sentait pas. Georges espérait. Quand la
+flamme vivifiante de l'espérance échauffe le coeur de
+l'homme, il n'y a pas de misères pour lui.</p>
+
+<p>Mais le chef des Tondeurs devait encore bientôt tomber
+des régions éthérées d'un beau rêve dans les abîmes
+d'une réalité infernale.</p>
+
+<p>Le soir même de ce jour, on le tirait de sa prison pour
+le traîner à bord d'un navire, mouillé en rade, et le
+plonger à fond de cale, avec dix autres détenus.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>CHAPITRE XIII.</h3>
+
+<h3>LE SAINT-LAURENT.</h3>
+
+
+<p>Nous l'avons dit: quoique le premier voyage d'exploration
+de maître Jacques Cartier eût plutôt donne gain
+de cause à ses Zoïles qu'à ses Mécènes, des esprits distingués
+ne l'en considérèrent pas moins comme un premier
+pas vers des conquêtes importantes. Parmi ces natures
+d'élite, citons avec honneur le vice-amiral Charles de
+Mouy. Son nom mérite d'être gravé en lettres d'or au
+socle de la statue que la postérité élèvera sans doute, un
+jour, à l'illustre parrain de la Nouvelle-France.</p>
+
+<p>Dès qu'il fut de retour à Saint-Malo, Cartier alla
+visiter son protecteur. Il lui fit le récit du voyage; lui
+présenta les deux sauvages qu'il avait ramenés. Taignoagny
+et Domagaia comprenaient déjà un peu notre
+langue, ils pouvaient aussi la parler un peu. Ces indigènes
+répétèrent à Charles de Mouy ce qu'ils avaient
+souvent dit à Cartier: Le fleuve dont il avait aperçu
+l'embouchure baignait, à des distances infinies, une
+ terre féconde et bien peuplée. Le pays se divisait en
+ trois sections: Saguenay, Canada <a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a>, Hochelaga.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30: </b><a href="#footnotetag30">(retour) </a><p>Telle est la version plusieurs fois répétée de Jacques Cartier.
+Elle prévalut, puisque le pays entier porta depuis lors le nom de
+<i>Canada</i>. Mais, quoi qu'on ait pu dire à ce sujet, quoi que j'aie pu
+avancer moi-même en mes oeuvres précédentes, il me paraît constant
+aujourd'hui qu'il n'y eut jamais, parmi les riverains du Saint-Laurent,
+de pays appelé Canada. Le mot est indien, puisque indien
+nous disons. Il signifie collection, groupe, amas de maisons, bourgade,
+village si l'on veut. On le doit écrire <i>Kaugh-na-daugh</i>. Les
+noms de <i>Kaugh-na-waugh-a, Kaugh-yu-ga, Onon-daugh-a, Kaugh-na-daugh-ga,
+Kaugh-ni-bas</i> et d'autres avec le même radical ou la
+même terminaison se rencontrent fréquemment dans l'Amérique
+Septentrionale.</p></blockquote>
+
+<p>On montra à ces sauvages quelques grains d'or et de
+cuivre mêlés les uns avec les autres. Ils surent en faire la
+distinction et déclarèrent qu'au, Saguenay se trouvaient
+des mines de cuivre; au Canada des mines d'or. Taignoagny,
+qui 'paraissait avoir une connaissance exacte
+de la contrée, ajouta en outre que, dans l'intérieur, à
+l'Ouest, il y avait une grande nation, d'individus blancs
+et habillés comme les Français. Ce rapport, fait plusieurs
+fois à Cartier, pendant ses voyages, ne semblerait-il pas
+prouver que des navigateurs européens avaient, longtemps
+avant lui, rangé ces côtes?</p>
+
+<p>Qu'il en soit ou non ainsi, Charles de Mouy fut très-satisfait
+du début de Cartier. Il lui promit une nouvelle
+Commission et il s'employa avec tant d'activité que, six
+semaines après, le 30 octobre 1534, l'amiral Philippe de
+Chabot lui délivrait, au nom du roi, cette Commission,
+beaucoup plus large que la première.</p>
+
+<p>Dans son excellente Histoire du Canada, M. F.-X. Garneau
+laisse croire que Charles de Mouy «se rallia alors
+seulement à la cause des découvertes et qu'il vint se
+joindre à Philippe de Chabot.» C'est une erreur regrettable.
+Le grand amiral eut assurément une part glorieuse
+à l'entreprise, mais le vice-amiral y contribua beaucoup
+plus que lui. On a vu que, lors du précédent voyage, ce
+dernier passa en revue les gens de Cartier. Pour le second,
+il usa de tout son crédit à la cour de France. Et,
+grâce à ses démarches, grâce à son influence, une foule
+de gentilshommes sollicitèrent la faveur de s'embarquer
+avec maître Jacques, qui avait été officiellement promu
+au rang de capitaine.</p>
+
+<p>Le «mandement» de Cartier, signé Philippe Chabot,
+et «scellé en plat quart de cire rouge,» portait qu'il
+commanderait et mènerait, aux terres neuves, trois navires
+équipés et avitaillés pour quinze mois, afin de parachever
+la navigation des contrées qu'il avait déjà
+reconnues et en découvrir d'autres. Tous les soins d'affrètement
+des navires et recrutement des équipages lui
+étaient confiés, «à tel pris raisonnable qu'il adviserait
+au dire des gens de bien et à ce congnoissans.»</p>
+
+<p>Enfin, on lui déléguait la surintendance générale de
+l'expédition, et un pouvoir absolu sur les «pillottes,
+maistres, compagnons mariniers et aultres,» qui l'accompagneraient.</p>
+
+<p>Quand ces Lettres patentes eurent été lues en la baie
+Saint-Jean et publiées par «bannye» dans la ville de
+Saint-Malo, les ennemis de Jacques Cartier durent
+crever de jalousie.</p>
+
+<p>Leur rage ne le préoccupa guère. Le succès ne l'enivra
+point non plus. Il continua de se montrer ce qu'il était:
+réservé avec ses supérieurs, obligeant avec ses égaux,
+sévère mais juste avec ses subalternes, bon avec tous.</p>
+
+<p>Cartier passa l'hiver en courses, tantôt à Paris, tantôt
+à Rennes, tantôt dans les ports du littoral breton.</p>
+
+<p>L'année 1538 s'ouvrit sous de fâcheux auspices. Un
+moment Cartier put craindre pour la réalisation du désir
+de toute sa vie. Depuis quelques années suspendue par
+le traité de Cambrai (1529), la guerre se rallumait. Le
+roi de France était prêt.</p>
+
+<p>La mort de sa mère lui avait donné de l'argent. Jusqu'alors,
+nous avions été tributaires de l'étranger pour
+l'infanterie. François venait d'instituer les légionnaires,
+ce «qui fust une très-belle invention,» dit Montluc. Je
+ne crains pas d'ajouter qu'elle sauva la France. Car ce
+n'était pas sans quelque raison que Charles-Quint
+annonçait dans Rome qu'il comptait sur la victoire et
+déclarait que, «s'il n'avait pas plus de ressources que son
+rival, il irait à l'instant les bras liés, la corde au cou, se
+jeter à ses pieds et implorer sa pitié <a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31: </b><a href="#footnotetag31">(retour) </a><p>Michelet.</p></blockquote>
+
+<p>L'assassinat d'un ambassadeur par le duc de Milan
+fut le prétexte des hostilités. François leva une puissante
+armée, sous la conduite de Philippe de Chabot,
+car alors les amiraux recevaient tout aussi bien le commandement
+des troupes de terre que de mer, et l'on se
+prépara aussitôt à entrer en campagne.</p>
+
+<p>C'était l'appréhension de cette campagne qui troublait
+la noble satisfaction de Jacques Cartier. Un revers pouvait
+renverser tous les dessins du hardi navigateur. Aussi,
+le printemps arrivé, se hâta-t-il de terminer ses apprêts.</p>
+
+<p>Charles de Mouy avait mis à sa disposition trois navires:
+la <i>Grande-Hermine</i>, de 120 tonneaux environ; la
+<i>Petite-Hermine</i>, de 60; et l'<i>Émerillon</i>, de 40.</p>
+
+<p>Le capitaine-général Jacques Cartier arbora son pavillon
+sur la <i>Grande-Hermine</i>; il prit comme maître de
+nef Thomas Fromont. La <i>Petite-Hermine</i> eut pour commandant
+Marc Jalobert, pour maître Guillaume Le Marié.
+L'<i>Émerillon</i> fut placé sous les ordres de Guillaume
+Le Breton et de maître Jacques Maingard.</p>
+
+<p>Le 15 mai l'armement et l'arrimage des vaisseaux
+étaient terminés. Le dimanche 16, après l'office divin,
+on consigna les équipages à bord. Il avait été décidé de
+lever l'ancre dès que la brise le permettrait. Dans la
+nuit du 16 au 17, une vingtaine de transportés furent
+enfermés dans les cales de la Grande et de la <i>Petite-Hermine</i>.
+Et le 19, au matin, le vent soufflant bon frais du
+sud-ouest, Jacques Cartier fit appareiller.</p>
+
+<p>Cette fois, la solennité du départ fut plus brillante
+encore que la première. Non-seulement les trois navires,
+mais la ville étaient pavoisés de flammes ondoyantes.
+Des milliers de curieux encombraient les grèves, les
+remparts et jusqu'aux toits des édifices. Il en était venu
+de tous les coins de la Bretagne, de la Normandie, du
+Maine, même de l'Anjou. C'est qu'aussi la nouvelle de
+l'expédition avait eu du retentissement. Un essaim de
+gentilshommes, avec leurs pages, s'étaient enrôlés sous
+la bannière de Jacques Cartier. A son bord, on remarquait,
+entre autres, Claude de Pontbriand, échanson du
+Dauphin, Charles de la Pommeraye, de Goyelle, et Jean
+Poullet. Sur la <i>Petite-Hermine</i> et sur l'<i>Émerillon</i>, il y
+avait aussi plusieurs jeunes gens considérables dans le
+royaume par leur noblesse ou leur fortune.</p>
+
+<p>L'animation était grande, les espérances sans bornes.
+La voix imposante du canon appuyait les joyeuses
+acclamations du peuple.</p>
+
+<p>Cartier fit, dans le port, ses adieux à sa famille. Constance
+eut pour Étienne Noël de feintes tendresses, et le
+signal du départ fut donné.</p>
+
+<p>Les trois navires sortirent majestueusement de la rade
+et s'élancèrent, toutes voiles déployées, vers la Manche.</p>
+
+<p>Pendant dix jours, le vent fut très-favorable. On navigua
+de conserve. Mais, le 20 mai, il s'éleva une tempête
+affreuse, qui dura «en ventz contraires et serraisons, autant
+que navires qui passassent jamais la mer, eussent
+sans amendement.» Le 25, les trois vaisseaux se perdirent,
+pour ne se retrouver qu'au, rendez-vous qu'ils
+avaient pris, à la terre neuve.</p>
+
+<p>Georges avait été embarqué, avec dix autres prisonniers,
+sur la <i>Petite-Hermine</i>. Il y était connu sous le
+nom de Philippe, ayant adopté ce nom lors de son arrestation.</p>
+
+<p>On peut juger de sa stupeur quand il se vit claquemuré
+à fond de cale, avec dix voleurs de la pire espèce.
+Cette stupeur fut d'autant plus grande que, quelques minutes
+auparavant, Georges s'était énergiquement rattaché
+à l'espoir d'une liberté prochaine. Dans l'un des
+fruits que lui avait donnés Constance, il avait trouvé un
+billet très-adroitement introduit. Ce billet relevait son
+courage. On s'occupait de lui. On avait un plan d'évasion.
+Un gardien était à demi gagné. Georges devait
+limer ses fers, avec un ressort d'acier enfoncé dans un
+autre fruit. Bientôt, il recevrait une nouvelle visite.</p>
+
+<p>Outre cela, Constance avait encore pu lui jeter, à la
+dérobée, le lecteur s'en souvient, quelques limes et une
+pelote de ficelle, fourrées sous sa basquine.</p>
+
+<p>Quand on vint le prendre pour le mener à bord de
+la <i>Petite-Hermine</i>, Georges s'abandonnait donc encore à
+de charmantes perspectives. Le choc fut rude comme un
+coup de massue; car, tout de suite, notre homme avait
+compris la peine à laquelle il était condamné. Condamné,
+non; destiné, plutôt. Nul jugement n'avait été rendu
+contre lui. Comme il était un sujet de discorde pour
+l'autorité civile aussi bien que pour l'autorité religieuse,
+chacune avait accepté avec plaisir l'occasion de s'en débarrasser,
+par un moyen terme, sauvant l'amour-propre
+de la corporation. Et on l'avait inclus parmi les
+détenus que maître Jacques Cartier emmènerait par-delà
+l'Atlantique.</p>
+
+<p>Un instant, Georges plia sous le poids de cette ruine
+si prompte, si inattendue, si écrasante de ses aspirations
+nouvelles. Autour de lui, on riait, on causait, on chantait.
+Ses compagnons échappaient au gibet. Ils étaient
+ravis du voyage qu'ils allaient faire. C'était pour eux un
+voyage d'agrément. L'arrivée de Georges ou plutôt de
+Philippe&mdash;nous devrons l'appeler désormais ainsi&mdash;leur
+déplut. Ils se connaissaient à peu près tous. Ils ne
+le connaissaient pas. Ils le prirent pour un espion. Son
+manque de familiarité, sa hauteur contribuèrent à les
+entretenir dans cette opinion. Ils résolurent de lui faire la
+vie dure. Et dure, assurément, elle était assez déjà, dans
+cet étroit espace, privé de la quantité d'air et de lumière
+suffisants à la santé, où ils étaient enchaînés, entassés,
+parmi les barriques de goudron, les vieux, cordages, les
+espars, les ferrements, tous les lourds objets qui ne sont
+pas d'une utilité immédiate dans un navire. Avec cela,
+des légions de souris et de rats, une puanteur, une
+incommodité insupportable.</p>
+
+<p>Tout d'abord, Georges avait songé à se révolter avant
+qu'on ne levât l'ancre. Il avait emporté ses limes et son
+ressort, cachés dans sa chaussure. Mais tout de suite aussi,
+il découvrit qu'il ne serait pas secondé par ses co-captifs.
+Ceux-ci manquaient d'audace. Bons à commettre les
+crimes qui n'exigeaient que la ruse ou la supériorité du
+nombre, ils eussent reculé devant une action d'éclat,
+exigeant quelque bravoure. Leur sort, du reste, leur
+paraissait plutôt digne d'envie que de regret. Dans de
+telles conditions, il n'y avait point à compter sur eux.</p>
+
+<p>Bien malgré lui, Philippe replia les ailes de son imagination.
+Mais il lutta contre l'abattement, et s'en remit
+au temps du soin de sa destinée.</p>
+
+<p>Quand l'on fut en pleine mer, le capitaine Marc Jalobert
+fit assembler les prisonniers sur le pont. Là, il les
+informa qu'on allait les délier, qu'ils vaqueraient au
+service du navire, comme matelots, mais que, si l'un
+d'eux faisait la moindre résistance, il serait sur-le-champ
+passé par les armes.</p>
+
+<p>Cette déclaration ne pouvait manquer d'être bien
+accueillie par les misérables détenus. On les mit en
+liberté, et on les distribua dans les différentes escouades
+de l'équipage. Ils partagèrent, dès lors, chaque jour, le
+travail et les repas des matelots; mais le soir, on les
+verrouillait dans la cale, où ils couchaient.</p>
+
+<p>Philippe n'était point novice dans l'art nautique. Il y
+avait même des notions assez profondes, qui le firent
+remarquer par le capitaine et lui valurent quelques faveurs.
+La suspicion en laquelle le tenaient ses compagnons
+s'en accrut. Tout en subissant sa supériorité, ils
+couvaient contre lui une haine, se manifestant chaque fois
+que l'opportunité se présentait.</p>
+
+<p>Un jour, Étienne Noël, qui occupait sur la <i>Petite-Hermine</i>
+un grade équivalent à celui de garde-marine,
+créé plus tard par Louis XIV,&mdash;un jour, Étienne Noël
+commanda à Philippe une manoeuvre assez délicate.
+Dans son empressement pour l'exécuter, le transporté
+glissa et tomba tout de son long sur le pont. Les témoins
+de cette scène se mirent à rire. Mais un des co-détenus de
+Philippe fit mieux: armé d'un faubert, il épongeait le
+pont qu'on venait de laver. Cet individu avait conçu une
+inimitié toute particulière contre Philippe. Le voyant
+étendu, il crut de bonne plaisanterie de lui pousser son
+faubert dans le visage.</p>
+
+<p>Déjà irrité par les lazzis que sa chute avait provoqués,
+Philippe saisit le couteau qu'il avait à sa ceinture, et,
+cédant à un accès de colère-aveugle, il en porta un coup
+à l'insulteur. Étienne Noël se jeta entre Philippe et sa
+victime. Sans réflexion, celui-ci leva son couteau sur
+Étienne. Aussitôt, il fut appréhendé et solidement
+garrotté.</p>
+
+<p>Le procès du coupable eut lieu à l'instant, en présence
+des mariniers et des transportés. La blessure faite par
+Philippe était légère. Mais il avait menacé d'un couteau
+son supérieur, terrible devait être le châtiment. Rigoureusement
+appliquée, la loi le condamnait à mort. Par
+bonheur, Étienne Noël intercéda pour lui. Et Marc Jalobert
+consentit à le traiter, non comme un banni criminel,
+mais comme un matelot.</p>
+
+<p>Quoique, d'après la Coutume, Philippe eût trois repas,
+c'est-à-dire une journée, pour reconnaître sa faute, il
+préféra l'avouer immédiatement.</p>
+
+<p>Alors, le capitaine Jalobert, s'étant fait apporter un
+vieux livre couvert en parchemin, dit, à voix haute:</p>
+
+<p>&mdash;Je jure, par les Saints Évangiles, que ce que je vais
+lire est la loi:</p>
+
+<p>«Le marinier frappant ou levant son arme contre son
+maître sera attaché avec un couteau bien tranchant au
+mât du navire par une main, et contraint de la retirer
+de façon que la moitié en demeure au mât attachée<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32: </b><a href="#footnotetag32">(retour) </a><p>Jugement d'Oléron.&mdash;<i>Histoire de la Marine</i>, par
+E. Sue.</p></blockquote>
+
+<p>La lecture de cet arrêt fit frémir toute l'assistance.
+Seul, peut-être, le coupable ne tremblait point.</p>
+
+<p>&mdash;Je demande grâce pour lui! s'écria Étienne, les
+larmes aux yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que la justice ait son cours, répondit froidement
+Marc Jalobert.</p>
+
+<p>Cependant, il se consulta avec un officier et reprit:</p>
+
+<p>Comme, jusqu'à ce jour, le condamné a donné
+maintes preuves de son bon vouloir et de sa bonne conduite,
+et par considération pour la requête de l'offensé,
+nous ordonnons que Philippe soit seulement fixé par la
+main au mât avec un couteau, et qu'il retire sa main
+comme il l'entendra, mais sans arracher le couteau.
+Qu'on le lie!</p>
+
+<p>&mdash;C'est inutile, dit Philippe, en appliquant le revers
+de sa main gauche ouverte contre le mât principal.</p>
+
+<p>Toutefois, il était très-pâle. Des gouttes de sueur perlaient
+à son front.</p>
+
+<p>L'équipe de service tira au sort pour savoir qui serait
+le bourreau.</p>
+
+<p>Marc Jalobert remit à l'homme désigné un poignard
+finement affilé.</p>
+
+<p>Celui-ci, frissonnant, comme l'assemblée entière, prit
+l'arme et s'approcha du coupable.</p>
+
+<p>&mdash;Dépêche! dit Philippe.</p>
+
+<p>L'autre visa et, sans pouvoir s'empêcher de fermer les
+yeux, cloua, d'un coup sec, la main au mât.</p>
+
+<p>L'arme était entrée en pleine paume. On n'avait pas entendu
+un cri. Mais, quand l'exécuteur rouvrit ses yeux,
+ainsi que beaucoup des spectateurs, la main sanglante
+de Philippe pendait au côté du supplicié. Elle était
+tranchée entre les métacarpiens et les deux doigts médians.</p>
+
+<p>On donna au patient un lambeau de voile, il en entoura
+sa blessure et descendit dans le faux-pont où le
+barbier du navire lui fit un premier pansement.</p>
+
+<p>Le mâle courage témoigné par Philippe en cette circonstance
+augmenta la considération dont il jouissait
+déjà parmi les mariniers de la <i>Petite-Hermine</i> et détruisit
+les injustes préventions de ses co-détenus. Bien plus:
+ils l'admirèrent. Tacitement ils le reconnurent pour leur
+chef. La réaction fut tellement spontanée, tellement
+violente que, le soir de ce jour, ils auraient accablé de
+mauvais traitements celui qui l'avait injurié, si Philippe
+ne se fût généreusement interposé.</p>
+
+<p>Sa plaie était cicatrisée quand, le 26 juillet, la <i>Petite-Hermine</i>,
+accompagnée de l'<i>Émerillon</i>, arriva dans la baie
+des Châteaux, aujourd'hui détroit de Belle-Isle, séparant
+l'île de Terreneuve du Labrador. Dès le 7 de ce mois,
+Jacques Cartier avait touché à l'île aux Oiseaux, où il
+avait chassé et chargé deux barques de macareux,
+guillemots et pingouins. Le 28, il était entré dans le
+havre de Blanc-Sablon, en la baie des Châteaux, lieu du
+rendez-vous général.</p>
+
+<p>Les trois navires réunis, on fit du bois et de l'eau;
+puis, le 29, on démarra «à l'aube du jour, pour passer
+oultre.»</p>
+
+<p>L'escadrille revit une partie des îles et côtes qui
+avaient été découvertes en 1534; le 31 juillet, elle eut
+connaissance du cap Tiennot, à présent Mont-Joli. Le
+1er août, un gros temps força Cartier de se réfugier dans
+le port Saint-Nicolas, sur la rive nord du golfe. Il y
+planta une croix de bois pour marque. Dans son <i>Histoire
+de la Nouvelle-France</i>, le père Charlevoix place ce
+port au 49° 25' de latitude. Et il ajoute que c'était la
+seule localité qui, de son temps, conservât encore le
+nom dont l'avait originairement baptisée Jacques Cartier.</p>
+
+<p>Quittant ce port le 7, et rangeant le rivage septentrional,
+la flotte embouqua, le 10 août,&mdash;jour à jamais
+mémorable dans les annales du Canada,&mdash;une «grande
+baye, plaine d'ysles et bonnes entrées et passaige de tous
+ventz qu'il sçavait faire.» En l'honneur du saint dont
+c'était l'anniversaire, Cartier donna le nom de Saint-Laurent
+au golfe, ou plutôt, dit Hawkins <a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a>, à une baie
+située entre Anticosti et la rive nord, d'où le nom s'est
+étendu, avec le temps, non-seulement à ce célèbre golfe
+entier, mais au superbe fleuve du Canada dont il forme
+l'embouchure.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33: </b><a href="#footnotetag33">(retour) </a><p><i>Picture of Québec</i>.</p></blockquote>
+
+<p>Depuis que l'on s'était rassemblé, le temps se maintenait
+au beau, la santé des équipages était excellente.
+Ils admiraient à l'envi le profond azur du ciel canadien,
+qui rappelle celui de l'Orient, la beauté des arbres, la
+richesse naturelle des campagnes et la variété des animaux
+qui se montraient sur les plages, des oiseaux qui
+sillonnaient l'air, des poissons qui s'ébattaient dans les
+eaux profondes et diaphanes du golfe.</p>
+
+<p>Un des deux sauvages, ramenés par Cartier dans
+leur pays, fut alors envoyé sur la <i>Petite-Hermine</i>, pour
+y servir d'interprète. C'était Taignoagny, esprit remuant,
+ambitieux, qui, plus d'une fois, avait donné des
+indices trop manifestes de sa malveillance secrète pour
+les Faces-Pâles.</p>
+
+<p>Il entendait et parlait assez couramment le français.
+Aussitôt qu'il arriva à bord, Philippe chercha à s'insinuer
+dans sa faveur. Il y réussit.</p>
+
+<p>Le 12, Cartier reprit la mer et gouverna à l'ouest. Il
+s'en vint «quérir ung cap de terre devers le su» et, le
+18, jour de l'Assomption, il élongea une grande île,
+dont ce cap faisait partie, laquelle il dénomma d'après
+cette fête, mais qui depuis fut appelée Anticosti, sans
+doute par corruption de son nom indien Naticosti<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup>34</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34: </b><a href="#footnotetag34">(retour) </a><p>Voir mes <i>Requins de l'Atlantique</i>.</p></blockquote>
+
+<p>Hardiment ensuite, les trois vaisseaux, arrondissant
+l'île au sud-est, refoulèrent le courant du Saint-Laurent;
+mais fidèle à son système d'observations topographiques,
+le capitaine-général de la flotte cinglait
+alternativement d'une rive à l'autre pour ne rien laisser
+passer inaperçu.</p>
+
+<p>On parcourait ainsi les paysages les plus divers, les
+plus pittoresques. Le spectacle des sauvages, de leur
+habillement, de leurs armes, de leurs huttes, de leurs
+usages, de leurs jeux, était à chaque heure pour nos
+Français des sujets féconds de discussion. Ils tombaient
+de surprises en enchantements.</p>
+
+<p>Après avoir doublé la pointe occidentale d'Anticosti,
+Cartier «renvoyait ses nefs» dans le chenal nord pour
+l'explorer, reconnaissait, le 19 les îles Rondes, où des bataillons
+pressés de morses <a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup>35</sup></a> confondaient d'étonnement
+les volontaires de l'expédition; enfin reprenant sa route
+à l'ouest, le hardi pilote poussait, le 1er septembre, une
+pointe dans le fleuve Saguenay, une des merveilles de
+cette merveilleuse contrée, où toutes ces choses étaient,
+pour nos aventuriers, frappées au coin de l'étrangeté
+la plus saisissante.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"></a><b>Note 35: </b><a href="#footnotetag35">(retour) </a><p>Et non d'<i>hippopotames</i>, comme le pense M. Charton. Des
+hippopotames au Canada!</p></blockquote>
+
+<p>Là commençaient le «royaume et terre de Saguenay.»
+A l'aspect de ce pays, Philippe conçut une idée bizarre
+qui le fit sourire et dont il ne tarda guère à tenter l'exécution.</p>
+
+<p>La terre de Saguenay s'étendait jusqu'à une île qu'on
+appela l'île aux Coudres, à cause des arbustes de cette
+espèce dont elle est épaissement bordée.</p>
+
+<p>Continuant d'aller «à mont» le fleuve Saint-Laurent,
+Cartier atteignit, le 7, une nouvelle île, qui a environ
+dix lieues de long et cinq de large et qui reçut, parce
+qu'on y trouve «force vignes,» le nom d'île de Bacchus,
+changé plus tard en celui d'Orléans. Les naturels accoururent
+pour voir les étrangers. Ils apportaient des poissons,
+du gros oeil (maïs) et des melons exquis. Cartier leur fit
+bon accueil, et distribua des présents qui parurent leur
+causer grand plaisir.</p>
+
+<p>Domagaia et Taignoagny furent mis à terre. Ils servirent
+d'interprètes entre les nouveaux venus et les
+indigènes. Alors, éclatèrent ostensiblement les méchantes
+dispositions de Taignoagny pour les premiers.</p>
+
+<p>Le lendemain, apparurent douze barques, chargées de
+sauvages. Dans l'une de ces barques se tenait l'Agouhanna
+ou «seigneur du Canada.» Il eut un long entretien
+avec les truchements, ses compatriotes. Puis il baisa les
+bras de Cartier. On le régala de vin et de pain, lui et sa
+bande; «de quoy furent fort contents,» et il se retira à
+Stadacone, son village, planté sur un rocher, à quelques
+lieues de distance.</p>
+
+<p>Le capitaine-général décida d'établir, dans ces parages,
+un quartier général.</p>
+
+<p>Avec ses bateaux il inspecta la côte toute festonnée
+de pampres et de raisins mûrs et alla atterrir en une
+petite rivière, qu'il nomma Sainte-Croix, parce que le
+jour de cette fête il y débarqua.</p>
+
+<p>C'était le 14 septembre.</p>
+
+<p>Cartier, ayant trouvé «le lieu propice pour mettre ses
+navires en sauveté,» les retourna chercher. La Grande
+et la <i>Petite-Hermine</i> furent affourchées dans ce havre.
+L'<i>Émerillon</i> jeta l'ancre non loin de là, mais dans le
+Saint-Laurent, et l'on entra en rapports intimes avec les
+indigènes. En témoignage d'amitié, l'Agouhanna, nommé
+Donnacona, offrit à Cartier sa nièce, une petite fille
+de dix à douze ans, et deux jeunes garçons. Le capitaine
+répondit par le présent de deux épées et deux «bassins
+d'airain.» Les sauvages, ravis, chantèrent et dansèrent.
+Puis ils demandèrent, comme faveur, qu'on leur «fist
+ouyr» les canons. Cartier consentit. Il «commanda qu'on
+tirast une douzaine de barges avec leurs boulletz, le
+travers des boys.»</p>
+
+<p>Repercutés par cent échos, les roulements de l'artillerie
+ébranlèrent aussitôt l'espace. «De quoy, dit la
+<i>Relation</i> de maître Jacques, les sauvages furent si estonnés
+qu'ils pensaient que le ciel feust cheu sur eulx
+et se prindrent à hucher et hurler et très-fort, que semblait
+que Enfer y feust vuide.»</p>
+
+<p>Les gentilshommes français riaient à gorge déployée
+de cette panique. Jacques Cartier se promenait gravement
+sur le tillac de la <i>Grande-Hermine</i>, en méditant
+des découvertes nouvelles; un homme l'examinait silencieusement
+du gaillard d'avant de la <i>Petite-Hermine</i>.
+Cet homme était Philippe, qui machinait en sa tête un
+complot pour le dépouiller de sa gloire et devenir le
+chef de l'expédition on bien se débarrasser de Donnacona
+et se faire reconnaître Agouhanna par les sauvages.</p>
+
+<p>Tout à coup, Taignoagny accourut, et d'un air et
+d'un accent furieux il s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Agojuda! Agojuda</i><a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup>36</sup></a>! les tonnerres de votre cabane
+flottante, l'<i>Émerillon</i>, ont tué deux <i>Visages-Rouges</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"></a><b>Note 36: </b><a href="#footnotetag36">(retour) </a><p>Traître! traître!</p></blockquote>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>CHAPITRE XIV.</h3>
+
+<h3>TERR I BEN!</h3>
+
+
+<p>&mdash;Écoute-moi bien, gourmette!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous écoute, monsieur Jean.</p>
+
+<p>&mdash;Tu te rappelles mes ordres, ce certain soir, à Saint-Malo...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, monsieur Jean.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu tenu ta promesse?</p>
+
+<p>&mdash;Dame, monsieur Jean, je vous ai dit tout ce que
+je savais. Après l'affaire, mademoiselle Constance...</p>
+
+<p>&mdash;Ne prononce pas son nom, gourmette.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le prononcerai plus, monsieur Jean.</p>
+
+<p>&mdash;Continue.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous disais, monsieur Jean, que mademoi...</p>
+
+<p>Lucas s'arrêta court, pétrifié par un geste irrité du
+vieux timonier.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, reprit-il au bout d'un instant, à compter
+de ce jour, elle ne me dit plus rien, et puis vous savez
+bien que le capitaine Jacques m'emmena avec lui et
+Charles Guyot, dans ses voyages pour affréter nos navires.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais ça, da oui! mais ce que je ne sais pas,
+c'est pourquoi tu regardes si souvent et avec une mine
+si drôle ce déporté qu'on nomme Philippe et qui est à
+bord de la <i>Petite-Hermine</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur Jean, monsieur Jean, proféra Lucas
+à voix contenue et en promenant autour de lui un regard
+inquiet.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu as à trembler comme une poule
+mouillée!</p>
+
+<p>&mdash;C'est, monsieur Jean, monsieur Jean...</p>
+
+<p>&mdash;Démarreras-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, monsieur Jean, que ce Philippe, c'est
+monseigneur Georges de Maisonneuve ou... le diable.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être bien l'un et l'autre, murmura Jean Morbihan
+en se signant.</p>
+
+<p>Puis haussant le ton:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui te fait supposer ça, gourmette?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur Jean, je l'ai bien reconnu. A Saint-Malo,
+il se teignait les cheveux et la barbe. Je l'ai surpris
+un jour que je lui apportais un billet de madem...</p>
+
+<p>&mdash;Pssst!</p>
+
+<p>&mdash;Puis il a une marque, une lentille...</p>
+
+<p>&mdash;Une marque? où?</p>
+
+<p>&mdash;Au bout de l'oreille gauche, tout comme mad...</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu te taire, gourmette! Qui est-ce qui t'a dit
+que Constance avait une marque à l'oreille?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! monsieur Jean, si je ne l'avais pas vue, dit</p>
+
+<p>Lucas, baissant les yeux et roulant d'un air embarrassé
+son bonnet entre ses doigts.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! c'est vrai qu'ils ont tous deux le même
+signe!... c'est singulier... bien singulier ça, marmotta
+le timonier d'un air songeur.</p>
+
+<p>Ensuite il ajouta en souriant, comme s'il repoussait
+de son esprit une réflexion saugrenue:</p>
+
+<p>&mdash;Bast! des idées à moi, des bêtises!</p>
+
+<p>Et s'adressant à Lucas:</p>
+
+<p>&mdash;As-tu bien remarqué, gourmette, que ce Philippe
+quitte fréquemment ses compagnons, quand nous coupons
+du bois sur le rivage?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur Jean. Il s'en va en cachette du côté
+de Stadacone.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, aujourd'hui, s'il s'écarte, tu tâcheras de
+le suivre en cachette aussi et de découvrir ce qu'il va
+faire du côté de Stadacone. As-tu entendu?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur Jean.</p>
+
+<p>&mdash;Voici les hommes de la <i>Petite-Hermine</i> qui s'affalent
+dans leurs barques, et justement notre gaillard qui
+enjambe le plat-bord. Va. Au retour, tu me diras ce
+que tu auras appris.</p>
+
+<p>Ce dialogue avait eu lieu sur le tillac de la <i>Grande-Hermine</i>
+par une de ces splendides matinées de la fin de
+septembre comme l'on n'en voit guère que dans l'Amérique
+septentrionale, et au milieu de l'un des sites les
+plus ravissants que je sache <a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup>37</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"></a><b>Note 37: </b><a href="#footnotetag37">(retour) </a><p>Voir ma <i>Notice</i> sur Sagard.</p></blockquote>
+
+<p>Jacques Cartier avait, nous l'avons dit, mouillé ses
+deux principaux navires à l'entrée de la rivière Sainte-Croix,
+appelée actuellement Saint-Charles, en l'honneur
+de Charles de Boue, grand vicaire de Pontoise, fondateur
+de la première Mission de Récollets à la Nouvelle-France.</p>
+
+<p>Un promontoire géant, alors aigu, courbé à son extrémité
+comme le bec d'un oiseau de proie, se dressait
+sourcilleusement entre cette rivière et le Saint-Laurent,
+vis à vis l'île de Bacchus. Ainsi qu'un nid d'aigle, au
+sommet de ce promontoire granitique, était perché Stadacone,
+résidence de Donnacona, chef puissant chez les
+sauvages qui peuplaient le littoral du Saint-Laurent,
+mais soumis, je crois, à l'Agouhanna d'Hochelaga, dont
+nous parlerons bientôt.</p>
+
+<p>Québec <a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup>38</sup></a>, une ville civilisée, remarquable par plus
+d'un monument artistique, par l'exquise urbanité de ses
+habitants, leur bon goût, leur hospitalité célèbre dans
+le monde entier; Québec, capitale qui pourrait dignement
+soutenir la comparaison avec plus d'une métropole
+européenne; Québec, par la nature et le génie
+humain, le Gibraltar de l'Amérique septentrionale,
+remplace maintenant l'humble bourgade indienne.
+Soixante mille individus intelligents, actifs, enfiévrés
+de l'amour du progrès, ont, en trois siècles, sur ce roc
+aride, mais imposant, dominateur, substitué leur personnalité
+puissante à quelques centaines d'êtres misérables,
+barbares, engrenés dans la routine, générations
+sur générations dévorées par elle. Des navires nombreux,
+immenses, des cités flottantes, sillonnent maintenant ce
+cours d'eau à peine effleuré naguère de quelques pauvres
+canots <a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup>39</sup></a> d'écorce. L'homme est de nature ascensionnelle.
+Vaine la prétendue philanthropie qui le
+voudrait arrêter dans sa marche. Il obéit à une impulsion
+propre ou à un ordre fatal. Éminemment perfectible,
+il est donc éminemment changeable aussi. Pour
+lui, il n'y a pas, il ne peut y avoir de principes absolus.
+Tout est soumis au temps, aux circonstances, au cercle
+social dans lequel il s'agite. Ne regrettons pas la disparition
+de la famille indienne. Elle devait arriver. Très-généralement
+l'homme blanc l'emporte, au point de vue
+intellectuel, sur l'homme noir, cuivré ou rouge. En
+conséquence, l'homme blanc est destiné à dominer ceux-ci,
+jusqu'à ce que, à son tour, peut-être, il soit, dans
+la suite des âges, dominé par une race au cerveau plus
+développé que le sien.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"></a><b>Note 38: </b><a href="#footnotetag38">(retour) </a><p>Lorsque, pour la première fois, je publiai à Montréal
+(Bas-Canada) la <i>Huronne</i>, j'avais adopté pour le mot <i>Québec</i>
+l'étymologie admise communément dans la province et donnée par le
+<i>New-Guide to Québec</i>. «On rapporte, dit ce livre, qu'en apercevant
+le cap sur lequel s'élève aujourd'hui l'ancienne capitale du Canada,
+le pilote de Cartier s'écria: «Que bec! Quel bec!»</p>
+
+<p>Le fait est possible, douteux cependant. En ses diverses Relations,
+Cartier n'en souffle mot; le nom semble dater de la fondation
+de la ville par Champlain, vers 1608. Ce nom a été l'objet des plus
+chaudes contestations, tant en Amérique qu'en Europe; aujourd'hui
+même, <i>doctores certant</i>, etc. Je serais mal venu de prétendra
+trancher le différend. Avouons pourtant qu'il semble bien jugé par
+Hawkins dans son <i>New Picture of Québec</i>.</p>
+
+<p>Je me sentais tout prêt à contester avec lui que Québec est un
+nom français de souche, appliqué souvent sans doute a des localités
+françaises (puisque sur son sceau, gravé en 1420, Guillaume
+de la Pôle, comte de Suffolk, s'intitulait <i>seigneur de Hambourg et
+de Québec</i>), quand, consultant le <i>Dictionnaire de Trévoux</i> à l'article
+Bec, j'ai trouvé l'explication suivante:</p>
+
+<p>«Quelques lieux particuliers ont pris le nom de <i>bec</i>, comme
+<i>Caudebec, Bolbec</i> dans le pays de Caux. Et ordinairement, en ces
+lieux-là, il y a une jonction de deux rivières ou ruisseaux, ce
+qu'on appelle <i>confluents</i>, ou du moins quelque ruisseau ou torrent.
+C'est de là que sont venus les noms de l'abbaye du <i>Bec, de
+Caudebec, d'Orbec, de Robec</i>, selon Icquez, qui remarque que les
+Normands ou peuples du Nord ont porté en Neustrie, chez les
+Français, le mot <i>bek</i>, qui veut dire <i>ruisseau</i>, torrent.»</p>
+
+<p>Les habitants du Cher disent encore le bec, pour exprimer l'embouchure
+de la rivière qui a donné son nom à leur département.</p>
+
+<p>Or, Québec est placé sur un promontoire ou un bec, au confluent
+de la rivière Sainte-Croix ou Saint-Charles, dans le Saint-Laurent;
+donc la question est jugée sans appel. Il est parfaitement
+oiseux de violenter le sens des mots ou leur assonance, comme
+ceux qui supposent entendre Québec dans Cabir-Coubat (nom
+indien du Saint-Charles), pour déterminer l'origine du mot Québec.
+Soit que, suivant La Potherie, il faille l'attribuer aux compagnons
+de Jacques Cartier s'exclamant «Quel bec!» à la vue de
+la pointe formée par le Saint-Laurent et le Saint-Charles; soit
+que ce nom remonte à une date postérieure, il est essentiellement
+français, par droit de naissance, et doit être considéré comme tel.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"></a><b>Note 39: </b><a href="#footnotetag39">(retour) </a><p>«Canouy,» les appelle Cartier en sa <i>Relation</i>.</p></blockquote>
+
+<p>Un malheur, c'est que ces Indiens trouvés par Jacques
+Cartier, comme ceux découverts par Christophe
+Colomb, étant, en masses, bons, doux, serviables,&mdash;quoique
+défiants, et cela se comprend assez, de
+reste,&mdash;on les ait rendus méchants, durs, féroces.
+Ni le catholicisme, ni le protestantisme n'a fait une
+oeuvre profitable chez eux. Quelques superstitions de
+plus, c'est là tout, sans compter l'hypocrisie et l'avilissement.
+Le sauvage avait son caractère à lui, <i>sui gèneris</i>;
+il était fin, il était grand, magnanime souvent <a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup>40</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"></a><b>Note 40: </b><a href="#footnotetag40">(retour) </a><p>Voir mes <i>Derniers Iroquois</i>.</p></blockquote>
+
+<p>Notre lumière lui a perverti les sens plutôt que de
+le servir. Rien d'étonnant à cela. Il n'y avait pas remède.
+Condamné à s'éteindre, il s'éteint. Quoi qu'on en
+ait dit, notre tour viendra comme est venu le sien. Sa
+ruine date de l'heure où les Européens débarquèrent
+sur ses rivages. Il semble que Donnacona ait eu l'instinctif
+pressentiment de ce qui écherrait à ses compatriotes.
+Avec Cartier, son caractère n'est pas égal. Il aime, mais
+il a peur. Il attire les Français près de son village, mais
+il les redoute. A peine sont-ils installés au havre de Sainte-Croix
+qu'il les voudrait au loin et conspire contre eux.</p>
+
+<p>La situation était, je le répète, convenable et plaisante
+au possible. Un éclair de génie avait illuminé Cartier
+dans le choix de l'emplacement. La position exacte
+du port Sainte-Croix, où il demeura du 15 septembre
+1535 au 6 mai de l'année suivante, a fourni matière à de
+vives discussions. A présent, on semble d'accord. Cartier
+passa l'hiver dans une anse de la rivière de Saint-Charles,
+aux environs de l'ancien pont Dorchester et
+de l'hôpital maritime de Québec. La découverte, en 1843,
+de l'épave d'un vieux navire, dans cet endroit, est venue
+corroborer la précédente opinion, car cette épave de navire
+parait être celle de la <i>Petite-Hermine</i>, abandonnée
+par Cartier, lors de son départ pour la France (1536).</p>
+
+<p>Dans toute son étendue, le Saint-Laurent n'offre peut-être
+pas un port mieux abrite.</p>
+
+<p>«Ce point, par la distribution des montagnes, des
+plaines, des coteaux, des îles autour du bassin de Québec,
+est, dit M. Garneau, un des sites les plus grandioses, les
+plus magnifiques de l'Amérique. Les deux rives du
+fleuve conservent longtemps, en remontant depuis le
+golfe, un aspect imposant, mais triste et sauvage. Sa
+grande largeur à son embouchure, quatre-vingt-dix
+milles, ses nombreux écueils, ses coups de vent en certaines
+saisons de l'année, ses brouillards, en ont fait un
+lieu redoutable pour les navigateurs, qui contribue encore
+à augmenter cette tristesse. Les côtes escarpées qui
+les bordent pendant plus de cent lieues, les montagnes
+couvertes de sapins noirs qui resserrent au nord et au
+sud la vallée qu'il descend et dont il occupe, par endroits,
+toute la largeur; les îles, aussi nombreuses que
+variées par leur forme et dangereuses à la navigation, se
+multiplient à mesure qu'on avance; enfin tous les débris
+épars des obstacles que le grand tributaire de
+l'Océan a rompus et renversés, pour se frayer un passage
+à la mer, saisissent l'imagination du voyageur qui
+le remonte pour la première fois. Mais, à Québec, la
+scène change. Autant la nature est âpre et sauvage sur
+le bas du fleuve, autant elle est variée et pittoresque,
+sans cesser de conserver un caractère de grandeur, surtout
+depuis qu'elle a été embellie par la main de la civilisation.»</p>
+
+<p>Et Cartier l'a dit dans sa Relation.</p>
+
+<p>Autour de Stadacone «est aussi bonne terre qu'il soit
+possible de voir et bien fructiferente, pleine de fort beaux
+fruits de la nature et sorte de France.»</p>
+
+<p>Une fois ses navires arrivés dans le havre de Sainte-Croix,
+le capitaine s'en était allé, sur l'<i>Émerillon</i>, poursuivre
+son exploration du fleuve Saint-Laurent. Mais il
+avait laissé des ordres précis pour qu'on enfermât la
+Grande et la <i>Petite-Hermine</i> dans une estacade.</p>
+
+<p>Les mariniers se mirent activement à l'ouvrage. Le
+bois était proche, contenant des arbres superbes. On les
+coupa; on en fit des pieux qui furent plantés dans le lit
+de la rivière et formèrent bientôt une palissade autour
+de leur navire. Cette palissade, garnie de canons, les
+plaçait à l'abri d'une surprise ou d'un coup de main.
+D'un côté, la forteresse était encore protégée par la rivière.
+De l'autre, on établit un pont-levis.</p>
+
+<p>C'est à la construction de ce pont-levis que travaillaient
+les mariniers, quand Jean Morbihan, suspectant
+la conduite de Philippe, le fit espionner par le gourmette
+Lucas.</p>
+
+<p>Déjà les sauvages ne manifestaient plus autant de
+bienveillance. Ni Domagaia, ni Taignoagny n'avait voulu
+accompagner Cartier dans son voyage en amont du fleuve.
+Ils avaient même, avec Donnacona, tâché de s'y opposer.
+Leurs démarches étaient équivoques. On pouvait craindre
+une déclaration d'hostilités.</p>
+
+<p>Lucas se conforma ponctuellement aux instructions de
+Jean Morbihan. Voyant Philippe s'écarter lorsqu'on fut
+entré dans la forêt, il le suivit secrètement, en se faufilant,
+comme un chat, à travers les halliers.</p>
+
+<p>Philippe s'arrêta bientôt dans une éclaircie, non loin
+de Stadacone. Taignoagny l'y avait précédé. Ils causèrent
+quelque temps, d'un ton si bas, que leurs paroles n'arrivèrent
+pas aux oreilles de Lucas. Il entendit seulement
+ces mots prononcés par Taignoagny, au moment où ils
+se quittèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Demain matin, avant le jour, à la grande chute.
+Donnacona et les autres chefs y seront avec moi. Ne
+manque pas de venir, mon frère.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne manquerai pas, répondit Philippe. La chute
+est à deux heures d'ici?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, à deux heures du temps des Faces-Pâles, repartit
+le sauvage.</p>
+
+<p>Et ils se quittèrent.</p>
+
+<p>Le gourmette rapporta fidèlement ce lambeau de conversation
+à Jean Morbihan.</p>
+
+<p>Au milieu de la nuit suivante, celui-ci, couché sur la
+poupe de la <i>Grande-Hermine</i>, examinait, avec vigilance,
+ce qui se passait à bord de l'autre navire, amarré tout
+auprès. Soudain un capot d'échelle fut soulevé, une
+ombre glissa sur le pont de la <i>Petite-Hermine</i>, franchit
+l'enceinte de pieux, qui n'était pas encore achevée, et
+disparut dans la campagne.</p>
+
+<p>&mdash;Min Gieu, voilà ce que c'est que d'avoir ouvert la
+cage à ces hérétiques-là, marmotta Jean Morbihan; si
+on avait continué de les tenir sous cadenas et verrous,
+ils n'ourdiraient pas de méchantes trames... Mais maître
+Jacques est comme ça. Il a voulu les mettre en liberté...
+Plutôt mettre en liberté des tigres, des lions et des
+serpents! Ah! si ç'avait été moi!...</p>
+
+<p>Tout en agitant ces pensées dans son esprit, le brave
+timonier s'était jeté sur la piste de l'ombre.</p>
+
+<p>Il faisait chaud, lourd. La nuit était très-noire. Un
+orage flottait dans l'air.</p>
+
+<p>Jean longea le fleuve, en aval. Les réverbérations de
+l'eau l'aidaient à se diriger, sur les battures, bordées,
+comme d'une muraille par une lisière de grands arbres.</p>
+
+<p>Le sentier était dangereux souvent, difficile toujours.
+Mais Morbihan le connaissait. Peu de jours auparavant,
+il l'avait parcouru avec Jacques Cartier allant visiter la
+chute, appelée d'abord la Vache, à cause de ses mugissements
+sans doute, et plus tard Montmorency.</p>
+
+<p>Le fracas de cette chute se fit bientôt entendre.</p>
+
+<p>Après une heure et demie de marche, Jean distingua
+les cimes pelées des roches qui encaissent le torrent.</p>
+
+<p>La chaleur augmentait, malgré l'approche du jour.
+L'atmosphère devenait de plus en plus pesante. Quelques
+éclairs zébraient de feu la voûte céleste. Le tonnerre
+grondait par intervalles. Mais le vacarme de la cascade
+en dominait les éclats.</p>
+
+<p>Jean Morbihan n'avait guère quitté de vue la silhouette
+de Philippe. Il s'en rapprocha avec prudence, en grimpant,
+à travers bois, vers le sommet du cap.</p>
+
+<p>Comme l'aube blanchissait parmi un enchevêtrement
+de nuages violacés, ils arrivèrent tous deux au faîte.
+Philippe marchait ferme et droit, Jean se coulait, courbé
+en deux, autour des broussailles.</p>
+
+<p>Le premier fit halte sur un plateau chenu, duquel l'oeil
+plongeait avec effroi dans les profondeurs encore à demi
+voilées de la cataracte. Le second aussi fit halte, sous
+un buisson, à quelques pas.</p>
+
+<p>L'orage, amoncelé depuis la veille, fulminait ses
+dernières menaces. Il allait faire explosion. De larges
+gouttes de pluie tombaient.</p>
+
+<p>Cinq sauvages débouchèrent alors d'un fourré voisin.
+Jean reconnut dans ce groupe Domagaia, Taignoagny
+et Donnacona. Les deux autres lui étaient étrangers.</p>
+
+<p>Ils s'avancèrent vers Philippe, lui baisèrent les bras
+et un entretien animé s'engagea entre eux et le transporté<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup>41</sup></a>,
+Taignoagny et Domagaia servant d'interprètes.
+Pour Morbihan, le meuglement de la chute couvrait
+en partie le son des voix. Mais, par les gestes, il en comprenait
+à peu près le sens.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"></a><b>Note 41: </b><a href="#footnotetag41">(retour) </a><p>Je n'ignore pas que les mots de transporté et déporté sont, en
+cette acception, d'introduction récente dans notre langue et dans
+nos lois. Mais j'ai cru devoir les employer, parce que, mieux que
+<i>banni</i> ou <i>exilé</i>, ils me semblent rendre l'idée que l'on y attachait alors.</p></blockquote>
+
+<p>Philippe engageait les sauvages à faire une attaque nocturne
+sur les navires. Il leur promettait son concours et celui
+de ses co-déportés. En récompense les indigènes pilleraient
+les approvisionnements et les armes qui se trouveraient
+à bord. On tuerait Cartier à son retour, et ils seraient
+débarrassés d'un ennemi aussi perfide que dangereux.</p>
+
+<p>La conjuration dura longtemps, malgré la tempête et
+la pluie. Le jour était venu sombre, lugubre. De ses
+lueurs blafardes il teignait les horreurs du gouffre épouvantable
+creusé par la chute d'eau qui fond, en hurlant
+comme une légion démoniaque, du haut d'un rocher
+perpendiculaire, mesurant deux cent quarante pieds
+d'élévation <a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42"><sup>42</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" name="footnote42"></a><b>Note 42: </b><a href="#footnotetag42">(retour) </a><p>La chute Montmorency a cent pieds de plus que celle du
+Niagara. J'en ai donné une description détaillée dans la <i>Huronne</i>.</p></blockquote>
+
+<p>Morbihan était gêné par la posture qu'il avait prise.
+Il fit un mouvement. Il se trahit.</p>
+
+<p>Les cinq sauvages poussèrent un cri affreux et s'enfuirent.</p>
+
+<p>Sur le plateau, il ne resta plus que le transporté et le
+timonier.</p>
+
+<p>Philippe, tout aussitôt, avait découvert Jean. Les
+deux hommes couvaient l'un contre l'autre une haine
+instinctive profonde. Ils devinèrent qu'à cet instant leur
+vie était en jeu.</p>
+
+<p>Sans articuler un mot, ils s'étreignirent. Jean avait à
+sa ceinture son couteau de marinier; mais il ne songea
+pas à en faire usage. Philippe n'était pas armé.</p>
+
+<p>Là, sur cet étroit plateau, que quelques pieds séparaient
+de l'abîme, commença une lutte sourde, acharnée,
+féroce. Les deux antagonistes bientôt furent en nage. Ils
+soufflaient comme des soufflets de forge. Leurs membres
+craquaient; leur bouche écumait et leurs yeux étaient
+injectés de sang.</p>
+
+<p>Jean tâchait d'étouffer son ennemi pour s'en rendre
+maître. L'autre cherchait à le rouler vers le précipice
+pour l'y lancer.</p>
+
+<p>&mdash;Terr i ben! fit tout à coup Morbihan en suspendant
+une seconde ses efforts; c'est le frère à...</p>
+
+<p>Le reste de la phrase se confondit dans les rugissements
+de la tourmente.</p>
+
+<p>Une surprise, puis une inattention au combat perdirent
+le pauvre vieux timonier.</p>
+
+<p>Déjà il maintenait Philippe couché, haletant sous lui.
+De son genou, il lui écrasait la poitrine; avec son poing
+fermé, comme avec un marteau, il lui meurtrissait le
+visage, lorsque, par la chemise en lambeaux du jeune
+homme, il aperçut le tatouage que celui-ci portait sous
+le sein gauche.</p>
+
+<p>Cette vue avait produit sur Jean une vive impression.
+Il avait lâché tout à la fois l'exclamation que nous
+venons de rapporter et son adversaire. Philippe aussitôt
+profita du répit pour reconquérir ses avantages.</p>
+
+<p>Dans un mouvement rapide, il rassembla toutes ses
+forces, se dégagea, reprit le dessus, et poussa le corps
+du malheureux Morbihan dans l'abîme, à l'instant
+même où il s'écriait:</p>
+
+<p>&mdash;Terr i ben! C'est le frère à...</p>
+
+<p>Les voix de la foudre et de la cataracte faisaient, en ce
+moment, un effroyable duo.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>CHAPITRE XV.</h3>
+
+<h3>HOCHELAGA.</h3>
+
+
+<p>&mdash;Par ma Catherine, ce Taignoagny est, au demeurant,
+un pauvre hère. Depuis que je le connais, j'ai appris
+à le surveiller. Il nous a joué cent tours pendables.
+Cependant je ne le croyais ni aussi fourbe, ni aussi bestial.
+Refuser de nous accompagner à Hochelaga et
+s'imaginer que nous allions nous laisser imposer par ses
+mensonges ou ceux de Donnacona, son compère en artifices.</p>
+
+<p>&mdash;Assurément, c'est un sot, mais un sot dont on se
+doit défier à l'avenir, croyez-moi, capitaine Cartier, dit
+Jean Poullet.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! intervint Marc Jalobert, en haussant les
+épaules; on ne fait pas à des niais de cette sorte l'honneur
+de se défier d'eux. Si l'on n'en a pas besoin, on
+s'en débarrasse. S'ils sont de quelque utilité, on les tient
+sous le séquestre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes trop rigoureux, mon frère, trop rigoureux,
+répondit Cartier. Les sauvages sont hommes
+comme nous. Le bon Dieu ne nous a pas donné le droit
+de les maltraiter. Il faut les instruire en notre sainte foi,
+les prendre par la douceur...</p>
+
+<p>&mdash;Oui pour qu'ils nous égorgent traîtreusement!
+grommela Marc Jalobert.</p>
+
+<p>--Quoi! s'écria le fier Claude de Pontbriand, vous
+auriez maître Jacques, quelque compassion pour ces
+vilains-là. Il ferait beau voir! Ne sont-ils pas serfs, esclaves
+par la naissance? Ne sommes-nous pas leurs seigneurs
+et maîtres par la naissance aussi? La cour de
+Rome l'a déclaré <a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43"><sup>43</sup></a> et la cour de Rome est infaillible.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" name="footnote43"></a><b>Note 43: </b><a href="#footnotetag43">(retour) </a><p>Voir ma <i>Notice</i> sur Sagard.</p></blockquote>
+
+<p>Elle ne saurait se tromper.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me permettrai pas de discuter l'opinion du
+Sacré Collège, répliqua gravement Cartier; mais ma
+conscience me dit que ces gens que nous appelons sauvages
+sont nos semblables, que nous devons des égards
+à leur ignorance, et nous montrer charitables pour eux,
+afin de les attacher peu à peu à la vraie religion..</p>
+
+<p>&mdash;Des idolâtres, des truands, des gibiers de potence
+ou de bûcher, fit Jean Poullet d'un ton dédaigneux.</p>
+
+<p>&mdash;Et, ajouta Charles de la Pommeraye, des scélérats
+qui ne demanderaient pas mieux que de nous assassiner
+pour piller nos navires!</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous cet animal de Taignoagny qui cuide
+nous effrayer avec ses diables de paille! reprit Marc
+Jalobert.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! dit gaiement Cartier, ils m'ont fait rire. Nous
+avions besoin d'une mascarade pour nous réjouir. Mais,
+penser qu'avec ces mannequins cornus, accoutrés de
+peaux de chien, noires et blanches, puis plantés dans
+des barques, poussés contre nos navires, penser qu'avec
+ces piteuses diableries ils nous feraient peur! C'est par
+trop fort! Décidément, Taignoagny, l'instigateur probable
+de ce carnaval, est un asinet. Il nous a pris pour qui
+nous ne sommes pas. Au reste, vous avez vu comme je
+me suis moqué de lui et de son dieu Cudragny! Ces
+gens voulaient tout simplement nous retenir chez eux
+et accaparer le privilège de commercer avec nous. Ils
+sont jaloux de ce que nous poussons plus loin nos explorations.
+Ils craignent que nous ne contractions avec
+d'autres peuples une alliance plus intime qu'avec eux.
+C'est là tout. Mais je ne suppose pas qu'ils soient animés
+contre nous de méchantes intentions. Ils resteront en
+paix avec nos mariniers durant notre absence. D'ailleurs,
+les vaisseaux sont bien armés, bien commandés, et le
+vieux Jean Morbihan, que j'ai laissé malgré moi à bord
+de la <i>Grande-Hermine</i>, n'est pas homme à tomber dans
+les pièges que lui tendrait un Taignoagny ou un Donnacona!
+Ayons donc confiance en l'avenir, mes amis, et
+soyez persuadés que le Tout-Puissant, qui nous a si manifestement
+couverts de sa protection jusqu'à ce jour,
+ne nous abandonnera pas alors que nous travaillons
+pour sa gloire!</p>
+
+<p>&mdash;C'est fort bien dit, maître Jacques, fit Jean Poullet.
+Mais arriverons-nous à les convertir? Sous le nom de
+Cudragny, ces païens adorent le diable, c'est sûr. Ils
+tuent leurs prisonniers, leur enlèvent la peau du crâne
+et s'en font d'odieux trophées.</p>
+
+<p>&mdash;Puis, appuya Claude de Pontbriand, ils vivent
+comme les mahométans avec plusieurs femmes; voire
+leurs filles sont si débauchées qu'elles s'abandonnent à
+tout chacun avant d'être mariées.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! plaignons-nous de ça! dit lestement le galant
+Charles de la Pommeraye.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, je vous engage à plus de décence dans
+vos comportements avec elles, repartit Cartier d'un ton
+sévère. Nous ne sommes pas venus ici pour semer la
+corruption, mais pour y répandre la vertu.</p>
+
+<p>Les jeunes seigneurs échangèrent entre eux un sourire
+quelque peu ironique.</p>
+
+<p>&mdash;Si ce n'était que cela, dit timidement Étienne Noël;
+mais, mon oncle, ces barbares ont un défaut bien honteux
+qui doit leur être inspiré par l'enfer: avez-vous
+remarqué qu'ils portent au cou une petite peau de bête,
+en lieu de sac, avec un cornet de pierre ou de bois, puis
+à toute heure tirent du sac une certaine herbe, en font
+poudre et la mettent en l'un des bouts dudit cornet;
+ensuite posent un charbon dessus et sucent par l'autre
+bout, tant qu'ils s'emplissent le corps de fumée, tellement
+qu'elle leur sort par la bouche et les nasilles,
+comme par un tuyau de cheminée <a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup>44</sup></a>?</p>
+
+<p>&mdash;Pouah! exclama avec dégoût Pontbriand. J'ai
+voulu éprouver cette poudre. Il semblait que c'était du
+poivre tant elle était chaude.</p>
+
+<p>&mdash;C'est quelque détestable invention qu'ils tiennent
+de leur Cudragny, dit Cartier <a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45"><sup>45</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" name="footnote44"></a><b>Note 44: </b><a href="#footnotetag44">(retour) </a><p>Relation de Jacques Cartier.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" name="footnote45"></a><b>Note 45: </b><a href="#footnotetag45">(retour) </a><p>Qu'en pensent nos millions de fumeurs civilisés?</p></blockquote>
+
+<p>&mdash;Sans compter, ajouta Guillaume Le Breton, qu'ils
+pratiquent le vice contre nature!</p>
+
+<p>&mdash;Pas possible!</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis certain.</p>
+
+<p>Cette réponse souleva un cri général de réprobation.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, reprit le capitaine Cartier, doucement;
+ne nous montrons pas trop rigoristes pour ces
+pauvres ignorants. Nous ne sommes pas déjà si sages,
+tous tant que nous voici. Quel est celui de nous qui jamais
+n'outragea le Seigneur? Ayons de l'indulgence pour le
+prochain. Que notre conduite lui soit un exemple.
+Dieu a bien fait tout ce qu'il a fait. Nous le prierons de
+nous prêter sa lumière pour éclairer ces aveugles, et
+peut-être feront-ils, un jour, l'honneur de sa Sainte
+Église! Admirez, d'ailleurs, la beauté du pays, sa fécondité,
+l'excellence des aliments qu'il produit. N'est-ce
+point réjouissant? Voyez ces arbres magnifiques qui bordent
+les rives du fleuve; ces champs de blé sauvage qui
+se déploient à perte de vue; ces cerfs, daims, ours, lièvres,
+lapins <a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46"><sup>46</sup></a>, écureuils, qui apparaissent à chaque
+instant sur la plage; et cette multitude d'oiseaux:
+grues, cygnes, outardes, oies, canards, pigeons, perdrix,
+pluviers, dont les bois et les airs sont remplis; et
+cette infinie variété de poissons, comme baleines, chevaux
+et loups marins, saumons, truites, maquereaux,
+mulets, bars, brochets, esturgeons, carpes, brèmes,
+éperlans aussi bons qu'en rivière de Seine, qui fourmillent
+dans les eaux; contemplez tous ces trésors naturels
+et dites-moi si cette terre n'est pas une terre de
+Promission? Qu'en penserez-vous, mes chers amis, si nous
+trouvons, comme on me l'a assuré, à Hochelaga, capitale
+de ce vaste empire, des mines d'argent, d'or et de
+pierres précieuses?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" name="footnote46"></a><b>Note 46: </b><a href="#footnotetag46">(retour) </a><p>Castors, et non lapins, comme l'a dit un éditeur. La petite
+rivière de la Bièvre, à Paris, signifie la rivière des castors. Ces
+animaux existaient dans l'ancienne Gaule. On en trouve même encore
+quelques-uns à l'embouchure du Rhône.</p></blockquote>
+
+<p>En prononçant ces paroles, le brave marin s'était
+animé, contre son habitude. Son mâle visage rayonnait
+de tous les feux du génie.</p>
+
+<p>Il disait vrai, toutefois.</p>
+
+<p>Elles étaient réellement d'une fertilité luxuriante les
+contrées qu'ils côtoyaient depuis leur départ de Sainte-Croix,
+qu'ils avaient quittée le 19 septembre (malgré les
+représentations intéressées des aborigènes), pour pousser
+aussi loin que possible leur reconnaissance.</p>
+
+<p>Le galion l'<i>Émerillon</i> et deux barques avaient été
+affectés à ce voyage. Cinquante mariniers et tous les
+gentilshommes composaient l'équipage, bien pourvu
+d'armes et de munitions. Le reste des aventuriers avait
+été laissé sur les deux autres navires.</p>
+
+<p>Caressée par les ailes des plus riantes espérances, la
+gaieté régnait à bord de l'<i>Émerillon</i>. A la splendeur du
+paysage qui se déroulait lentement sous les yeux, se
+joignait l'incomparable pureté, du ciel, encadrant un
+panorama toujours curieux, toujours nouveau. Ils savent
+combien il est agréablement diversifié ce panorama,
+ceux qui ont promené leurs rêveries sur le Saint-Laurent
+entre Québec et Montréal.</p>
+
+<p>Mais, pour en saisir tout le pittoresque, toutes les
+féeries, c'est aux premiers jours de l'automne qu'il faut
+visiter cette galerie enchanteresse. L'opulente palette de
+Rubens n'aurait suffi à reproduire l'éclat et la variété de
+ses rideaux de verdure et de ses tableaux agrestes. Il y
+a là une profusion de couleurs inouïe. Les émeraudes
+les topazes, les rubis, les turquoises, les améthystes, les
+perles, les diamants de toute eau, de toute nuance
+semblent avoir été jetés, à pleines mains, sous une pluie
+d'or et d'argent, à la tête des végétaux grands et petits,
+monarques et sujets, pour leur en faire une somptueuse
+parure. Et, pourtant, à ce prodigieux ensemble
+de couleurs multiples éblouissantes, le plus léger frémissement
+de la brise prête même une harmonie
+une douce fusion de teintes, qui n'est pas un des moindres
+charmes de ce spectacle ravissant. Quand le soleil
+mordore toutes ces richesses, on dirait d'un merveilleux
+cachemire de l'Inde pavoisant les deux rives du fleuve.
+Vous vous imagineriez que, secouant les arbres auxquels
+flottent ses longs plis moirés, il en tomberait une
+poussière de pierreries.</p>
+
+<p>Cartier et ses compagnons ne se lassaient point de
+regarder des scènes si belles, si séduisantes. Mais ce qui
+captivait surtout leur attention, c'était la vigne, très-abondante,
+et pliant sous le poids des raisins, qui festonnait
+les bords du Saint-Laurent. On allait sans se presser,
+à petites journées, s'arrêtant à peine pour prendre langue,
+faire des échanges avec les indigènes. En un détroit,
+nommé Ochelay <a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47"><sup>47</sup></a>, à quelque, vingt-cinq lieues de
+Sainte-Croix, un «grand seigneur du pays» vint à bord.
+Il présenta au capitaine deux de ses enfants, comme
+gage d'amitié. Cartier accepta l'un, fillette de sept à huit
+ans, dans l'intention de la faire instruire, et refusa l'autre,
+un garçon «parce qu'il estoit trop petit.»</p>
+
+<p>Après avoir «festoyé ledit seigneur et sa bande,» l'on
+remit à la voile et bientôt, le 28, l'<i>Émerillon</i> arriva dans
+un grand lac, large d'environ cinq ou six lieues et de
+douze de long <a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48"><sup>48</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" name="footnote47"></a><b>Note 47: </b><a href="#footnotetag47">(retour) </a><p>M. Charton, dans ses <i>Voyageurs anciens et modernes</i>, et
+M. d'Avezac, dans son <i>Introduction</i> au Deuxième Voyage de Cartier
+(édition Tross), annoncent, d'après, disent-ils, une note de la
+Société historique de Québec, que cet endroit est le Richelieu. Je
+crois qu'il y a erreur, à moins que le nom de Richelieu n'ait été
+transféré d'une autre rivière à celle qui tombe dans le Saint-Laurent,
+au-dessus du lac Saint-Pierre. Pour moi, j'incline à penser
+que ce détroit, dont parle Cartier, est la pointe de Batiscan.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" name="footnote48"></a><b>Note 48: </b><a href="#footnotetag48">(retour) </a><p>Le lac Saint-Pierre. Cartier en a donné les dimensions
+réelles.</p></blockquote>
+
+<p>Cartier jeta l'ancre et chercha un passage avec ses
+barques. Il trouva des sauvages qui chassaient dans les
+Iles. La vue des Européens, loin de les effaroucher, les
+attira. Ils se montrèrent bienveillants, donnèrent au capitaine
+des rats, «gros comme lapins, et bons à merveille;»
+et celui-ci leur offrit des couteaux et patenôtres,
+en récompense.</p>
+
+<p>Partout, cela est digne de remarque, les étrangers
+furent reçus cordialement. Grave sujet de réflexion pour
+l'observateur! Si, bientôt, on ne les eût odieusement
+persécutés, les aborigènes de l'Amérique seraient-ils
+devenus aussi cruels qu'ils le sont aujourd'hui? Ne m'objectez
+pas l'atrocité de leurs guerres, la barbarie avec
+laquelle ils traitaient les prisonniers, dès cette époque.
+Nous-mêmes, alors, n'étions guère plus humains. Sans
+parler de l'inquisition, le système de torture usité dans
+l'ancien monde envers les accusés l'emportait de beaucoup
+en raffinement sur celui des sauvages. Le scalpage
+des captifs même ne leur était pas propre. Trop aisément
+l'on peut prouver que nos ancêtres l'ont pratiqué.</p>
+
+<p>Cartier, cependant, fit presque toujours preuve de modération
+et de justice dans ses rapports avec les naturels.
+Aussi eut-il peu à se plaindre d'eux.
+Ceux du lac où il avait mouillé lui indiquèrent le
+chemin d'Hochelaga, en lui disant qu'il «y avait encore
+trois journées à y aller.»</p>
+
+<p>Comme les eaux étaient peu profondes et «qu'il n'estoit
+possible pour lors passer ledict gallyon,» on arma les
+barques et Cartier poursuivit sa route avec Claude de
+Pontbriand, Charles de la Pommeraye, Jean Guyon,
+Jean Poullet, Marc Jalobert, Étienne Noël, Guillaume
+Le Breton et vingt-huit mariniers.</p>
+
+<p>Ils naviguèrent de «temps à gré.» Mais leur navigation
+fut longue, car nos aventuriers n'atteignirent le territoire
+d'Hochelaga que le samedi soir 2 octobre, treize jours
+après avoir quitté le havre de Sainte-Croix. La traversée
+n'est que de soixante lieues seulement. On la fait
+aujourd'hui en douze heures. Que les temps sont changés!</p>
+
+<p>Une foule considérable de sauvages, dans leur costume
+de grande cérémonie, attendait sur le rivage.</p>
+
+<p>«Ils nous feirent, dit Jacques Cartier, aussy bon
+accueil que jamais père feist à enfant, menant joye merveilleuse.»</p>
+
+<p>Hommes, femmes, enfants, tous dansaient et chantaient
+à l'envi. Le premier, Étienne Noël sauta à terre, pour
+se justifier des reproches que son oncle lui adressait
+parfois à cause de sa mélancolie habituelle. Mais c'est
+que le pauvre garçon trouvait le voyage long, terriblement
+long, et que sa pensée vagabonde bien souvent le
+ramenait à Saint-Malo, près de la fière et fantasque
+Constance. Et alors les rêves, les espérances, les craintes,
+les soupirs!</p>
+
+<p>&mdash;Bien, lui dit en souriant le capitaine; prenons possession
+de cette terre au nom du roi notre maître.</p>
+
+<p>Et il s'élança après Étienne Noël, avec les gentilshommes
+qui faisaient partie de l'expédition.</p>
+
+<p>Le temps était beau à souhait. Les naturels, croyant
+nos navigateurs descendus, du ciel, se pressaient autour
+d'eux, apportant leurs enfants «à brassée,» pour les
+faire toucher, dans l'idée de les préserver de toute maladie
+ou de les rendre invulnérables.</p>
+
+<p>Ils offrirent à Cartier du pain de gros oeil (maïs) et
+du poisson. Il les paya en brimborions et revint coucher
+dans ses barques, renvoyant au lendemain dimanche son
+excursion au village d'Hochelaga, éloigné de deux lieues
+environ. Mais les sauvages passèrent la nuit à danser et
+à s'ébaudir autour des grands feux qu'ils avaient allumés
+sur la plage.</p>
+
+<p>Le jour suivant maître Jacques «s'accoutra et fit
+mettre ses gens en ordre pour aller voir la ville de ce
+peuple.» Cette visite était depuis longtemps l'objet de
+ses ardents désirs. On lui avait fait d'Hochelaga une
+description pompeuse. Son attente subit sans doute d'étranges
+déceptions. Mais il n'eut pas moins lieu de se
+féliciter d'avoir entrepris cette course périlleuse.</p>
+
+<p>Au point où il débarqua <a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49"><sup>49</sup></a>, la campagne, naturellement
+riche, était cultivée avec soin.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" name="footnote49"></a><b>Note 49: </b><a href="#footnotetag49">(retour) </a><p>Le courant Sainte-Marie.</p></blockquote>
+
+<p>Devant les yeux se dressait superbement un mamelon,
+bien boisé, sous les pieds ondulaient des plaines fertiles
+se prolongeant à droite jusqu'aux confins de l'horizon,
+tandis qu'à gauche le Saint-Laurent roulait majestueusement
+ses ondes puissantes, au-delà desquelles, en un
+vague lointain, des rochers sourcilleux noyaient leur
+front dans l'azur céleste. L'air retentissait du gazouillement
+des oiseaux, et la brise chantait gaiement dans les
+arbres.</p>
+
+<p>Peintures charmantes d'une inexprimable poésie, qui
+s'animait, s'incarnait de couleurs de plus en plus riantes
+à mesure que l'on avançait, par un bon chemin «aussi
+battu qu'il soit possible.»</p>
+
+<p>Trois sauvages servaient de guides.</p>
+
+<p>Tout de suite, et d'un commun accord, on nomma
+Mont-Royal la colline qui dressait en avant sa croupe
+arrondie, sur laquelle s'étage maintenant, en amphithéâtre,
+la belle cité de Montréal.</p>
+
+<p>Lorsque Cartier y mit le pied, le 3 octobre 1535, ce
+n'était qu'Hochelaga, une pauvre bourgade, tout de bois
+et d'écorce, mais déjà célèbre parmi les riverains du
+Saint-Laurent.</p>
+
+<p>L'illustre navigateur nous en a laissé une description
+fort détaillée.</p>
+
+<p>La ville était de forme ronde, fortifiée de trois rangées
+du palissades. Elle n'avait qu'une porte, fermant à
+barres. La triple enceinte, bâtie en façon de pyramide,
+était haute de deux lances environ. Au-dessus circulait
+une sorte de galerie, approvisionnée de roches et de cailloux,
+et à laquelle on parvenait au moyen d'échelles.</p>
+
+<p>A l'intérieur, les maisons, au nombre d'une cinquantaine,
+étaient disposées en ellipse. Elles mesuraient
+cinquante pas de long, sur douze ou quinze de large.
+Des pieux formaient les murailles, des écorces de bouleau
+le toit. Leur figure était celle d'un tunnel. Plusieurs
+familles vivaient dans chaque cabane. Elles y avaient
+leur chambre, séparée des autres par une simple cloison
+en peau ou en branchages. Point de porte à ces chambres,
+ne renfermant qu'un lit de pelleteries et des instruments
+de pêche, chasse et labour. Toutes donnaient
+sur un corridor intermédiaire, aboutissant, au milieu de
+la hutte, à un foyer commun. Des claies, étendues sous
+le plafond, tenaient lieu de grenier. Pour conserver les
+vivres, il y avait de grands vaisseaux semblables à des
+tonnes.</p>
+
+<p>Cartier fit son entrée, a travers les flots pressés de
+toute la population. On le conduisit sur la place. Elle
+était carrée et occupait le centre du village.</p>
+
+<p>Après les saluts d'usage parmi ces nations, les sauvages
+s'accroupirent auprès des Français, et plusieurs
+femmes étalèrent les nattes par terre pour les faire
+asseoir ù leur tour. «Le roi ou Agouhanna parut, un
+instant après, porté par une dizaine d'hommes, qui
+déployèrent une peau de cerf et le placèrent dessus. Il
+était âgé de cinquante ans environ et perclus de tous les
+membres. Rien ne le distinguait de ses sujets, si ce n'est
+qu'il avait sur la tête «une manière de lisière rouge pour
+sa couronne, faite en poil de hérisson.»</p>
+
+<p>Après avoir salué Cartier et sa suite, il leur fît, dit
+M. Garneau <a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50"><sup>50</sup></a>, comprendre par ses signes que leur arrivée
+lui causait beaucoup de plaisir; et, comme il était
+souffrant, il montra ses bras et ses jambes à Cartier, en
+le priant de les toucher. Celui-ci les frotta avec ses
+mains. Ce que voyant, l'Agouhanna prit le bandeau qu'il
+avait sur la tête et le lui présenta, pendant que les aveugles,
+borgnes, boiteux, impotents, se serraient contre le
+capitaine français dans l'espoir de se soulager par son
+contact: «Tellement qu'il semblait que Dieu feust la
+descendu pour les guérir.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" name="footnote50"></a><b>Note 50: </b><a href="#footnotetag50">(retour) </a><p><i>Histoire du Canada</i>.</p></blockquote>
+
+<p>Dans sa profonde piété, Jacques Cartier s'agenouilla
+avec tous les siens, fit le signe de la croix sur les malades,
+récita l'Evangile selon saint Jean, et pria le Seigneur
+d'accorder à ces pauvres gens la grâce de recevoir
+un jour le baptême. Ensuite, prenant un livre
+d'Heures, il lut tout haut la Passion de Jésus-Christ.</p>
+
+<p>Les naturels observaient un silence religieux. Ils parurent
+comprendre l'imposante grandeur de cette scène.</p>
+
+<p>Les oraisons terminées, on leur distribua dus hachots,
+des couteaux, des patenôtres et «autres menues
+besognes,» puis ou jeta aux petits enfants des bagues,
+des <i>agnus Dei</i> d'étain. Enfin, pour couronner la cérémonie,
+le capitaine «ordonna sonner les trompettes et
+autres instruments de musique.»</p>
+
+<p>Déjà électrisés par tant de prodiges, ces sauvages n'y
+tinrent plus. Et, dans leur enthousiasme, ils baisèrent
+jusqu'à la trace des pas des étrangers. Ils auraient bien
+voulu les faire manger. Pour cela, ils avaient apprêté
+du poisson, des potages, des fèves; mais, après y avoir
+tâté, les Français, ne trouvant pas les mets de leur goût,
+déclinèrent poliment l'invitation.</p>
+
+<p>Parmi les femmes, plusieurs étaient, sinon jolies, du
+moins accortes et provoquantes. Aussi quelques-uns de
+nos gentilshommes n'auraient-ils pas été fâchés de resserrer
+les liens de la connaissance; malheureusement
+pour leurs velléités amoureuses, le capitaine était infatigable.
+Tout entier a ses desseins, il ne souffrait de délassement
+ni pour lui, ni pour ses compagnons.</p>
+
+<p>Le Mont-Royal devait dominer une vaste étendue de
+territoire. Cartier se fit mener incontinent à la cime.
+De cette hauteur, en effet, l'oeil embrasse un horizon
+immense de tous les côtés, excepté au nord-ouest où il
+est borné par des montagnes bleuâtres.</p>
+
+<p>Vers le centre de ce tableau, que sillonne le Saint-Laurent,
+s'élancent quelques pics isolés. De la main, les
+sauvages enseignèrent à Cartier le point où naissait le
+fleuve et les endroits où la navigation en était interrompue
+par des cascades. Partout le pays lui parut propre
+à la culture. Dans la direction du nord-ouest ils lui indiquèrent
+la rivière des Outaouais. Au sud, ajoutèrent-ils,
+il y a une contrée abondante en fruits exquis et où
+la neige et la glace sont inconnues. Sans qu'on leur demandât,
+ils prirent la chaîne du sifflet du capitaine
+«qui était d'argent et un manche de poignard, lequel
+était de laiton jaune comme or et montrèrent que cela
+venait d'amont ledit fleuve.» On leur présenta du cuivre
+rouge; leur geste désigna le Saguenay comme son lieu
+de provenance.</p>
+
+<p>Satisfait de ces informations, Jacques Cartier refusa
+de céder aux instances des sauvages, qui le suppliaient
+de demeurer quelques jours parmi eux. Plus d'un gentilhomme
+n'en eût pas été marri. Mais le capitaine enjoignit
+à son monde de regagner aussitôt les barques.</p>
+
+<p>Les indigènes suivirent leurs nouveaux amis, les
+chargeant sur eux comme sur chevaux, quand ils les
+voyaient fatigués.</p>
+
+<p>On rentra à bord, dans l'après-midi. Le jour baissait
+rapidement, faisant place aux premières ombres du crépuscule.
+Néanmoins, Cartier donna l'ordre du départ.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux! s'écria Étienne Noël en larguant l'amarre
+de l'une des barques.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi tant mieux? répondit aigrement Jean
+Poullet derrière lui. N'eut-il pas été préférable de passer
+la nuit à nous ébattre avec ces gentes sauvagesses?</p>
+
+<p>Étienne haussa les épaules d'un air dédaigneux.</p>
+
+<p>&mdash;Palsambleu! mon jouvenceau, elles sont bien
+aussi affriolantes que certaine inconstante Constance
+que je sais, repartit Poullet.</p>
+
+<p>Les amours d'Étienne étaient connues. Cette grossière
+saillie souleva une explosion d'hilarité autour de lui.
+Le jeune homme n'aimait pas mons Poullet dont l'outrecuidance
+était d'ailleurs insupportable à tous. Pâle,
+frémissant de colère, Étienne le souffleta brusquement.</p>
+
+<p>Occupé dans l'autre barque, Jacques Cartier n'avait
+rien remarqué.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>CHAPITRE XVI.</h3>
+
+<h3>FRAGMENTS DE MÉMOIRES.</h3>
+
+
+<p>«Tremblant encore la fièvre,» Étienne Noël descendit
+péniblement de son branle. Il avait les joues creuses,
+le teint livide. Ses genoux le soutenaient A peine. Tout,
+dans sa physionomie, portait les marques profondes
+d'une longue et cruelle maladie.</p>
+
+<p>On était à la fin de mars. Malgré le tuyau de poêle
+qui passait, bien chauffé, à travers les cloisons, le froid
+se faisait sentir. Il sévissait âprement au dehors, étoilant
+au dedans l'unique petit carreau qui éclairait la
+cabine.</p>
+
+<p>Des gémissements douloureux se faisaient entendre.</p>
+
+<p>Étienne Noël ouvrit, avec une clef, un coffret placé
+sous sa couche. Il en tira quelques feuilles de parchemin,
+réunies soigneusement en liasse par des rubans
+roses et verts. Puis, il dénoua les rubans et étala les
+feuillets sur la table.</p>
+
+<p>Au recto du premier, servant d'enveloppe, on lisait:</p>
+
+
+<h4>CE MÉMOIRE EST DÉDIÉ A TRÈS-BELLE, TRÈS-DOUCE,<br>
+TRÈS-EXCELLENTE ET MOULT AIMÉE<br>
+DAMOISELLE ET COUSINE<br>
+CONSTANCE.</h4>
+
+
+<p>Cette dédicace était écrite en magnifiques lettres gothiques,
+fleurdelisées d'or.</p>
+
+<p>Étienne s'assit, tourna quelques feuilles du manuscrit,
+les parcourut d'un air mélancolique, et, sur une
+page blanche, il traça les lignes suivantes:</p>
+
+
+<p class="mid"> «A bord de la <i>Petite-Hermine</i>, ce vingt-troisième<br>
+jour de mars mil cinq cent trente-six,»</p>
+
+
+<p>«Combien je m'applaudis, affectionnée cousine, de
+cette résolution qui me fut inspirée par mon Ange
+gardien, de vous narrer nos faits et gestes en cette terre
+lointaine. Par là vous connaîtrez le fond de mon coeur,
+le verrez à nu, et saurez que le pauvre Étienne vous
+aime, ainsi que le méritez. Peut-être n'aurai-je jamais
+la félicité de vous remettre moi-même cet écrit, car j'ai
+été grièvement blessé, comme bientôt vous le dirai, et
+suis encore, à présent, atteint de maladie maligne; mais
+si le bon Dieu me refuse la grâce ineffable de revoir ma
+mie Constance, elle saura toutes les pensées et tous les
+actes de celui qui ne désire rien tant au monde que de
+devenir son heureux époux. <i>Amen!</i></p>
+
+<p>«Je vous mandais, en ma dernière missive, que mon
+oncle Cartier n'avait pas voulu, cette année, monter
+plus haut que Hochelaga. La saison était avancée, et le
+courant du fleuve si impétueux au point où nous avions
+amarré nos barques, qu'il eût été impossible de le refouler.</p>
+
+<p>«Nonobstant sa décision d'aller plus loin, le capitaine-général
+dut ajourner l'accomplissement de ce projet
+à un moment plus favorable. C'est pourquoi il donna
+l'ordre de rallier incontinent le galion. Je vous avouerai,
+cousine, que lors j'eus une querelle avec un de nos
+passagers volontaires. Il m'insulta, sans raison; je le frappai,
+à grand tort. Le Seigneur tout-puissant m'en punit;
+car nous étant depuis battus en duel, à Stadacone, mon
+adversaire me bailla au travers du flanc un grand coup
+d'épée, dont ne suis pas encore tout à fait rétabli.</p>
+
+<p>«Mais, fin de la digression! je reviens à notre voyage.
+Le lundi, 4 octobre, nous rentrâmes, en bonne santé, à
+bord de l'<i>Émerillon</i>; et, le 5, fîmes voile pour retourner
+à la province de Canada. Le 7, on fit halte et on planta
+une croix, sur le bord d'une rivière <a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51"><sup>51</sup></a>, qui coule du
+nord. Quatre jours après, le H, nous jetions l'ancre
+dans le port de Sainte-Croix, où les gens se montrèrent
+tout joyeux de notre arrivée, mais nous annoncèrent une
+lamentable nouvelle.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" name="footnote51"></a><b>Note 51: </b><a href="#footnotetag51">(retour) </a><p>L'embouchure du Saint-Maurice.</p></blockquote>
+
+<p>«Comme vous l'aurez apprise, sans nul doute, avant
+de lire ce récit, je ne prends, chère cousine, aucune
+précaution oratoire pour vous la répéter. Nos compagnons
+nous instruisirent donc de la disparition de ce
+tant bon et tant brave Jean Morbihan. Il y avait dix
+jours qu'il manquait à l'appel. On ne savait ce qui lui était
+advenu, non plus qu'à un des prisonniers, nommé Philippe,
+homme adroit, expert en toutes choses, de bel
+air, de grandes manières, courageux comme un lion, et
+qu'on prétendait être le chef de ces Tondeurs qui faisaient
+tant de mal dans Saint-Malo avant notre départ.
+J'ignore si le fait est vrai, mais le bruit courait parmi les
+mariniers que ce bandit n'était pas autre chose non
+plus que le fameux Georges de Maisonneuve, ce gentilhomme
+prodigue et libertin dont vous avez si souvent
+ouï parler. Ma foi, par moment, sous ses haillons, il
+avait bien la mine arrogante d'un haut seigneur! Après
+tout, ce sont rumeurs sans portée. Tous les hommes, les
+nôtres surtout, ont l'amour du merveilleux. Je suis sûr
+que le sire de Maisonneuve rirait très-fort, avec ses
+amis, s'il apprenait jamais cette histoire! Laissons-la
+pour ce qu'elle vaut et songeons plutôt au malheureux
+Jean Morbihan. Ah! je l'ai pleuré de toutes les
+larmes que vous verserez sur son sort, douce cousine.
+D'abord, on espéra le retrouver. Le capitaine fit faire des
+recherches minutieuses. Chacun s'y prêtait avec ardeur;
+car, qui ne le chérissait, ce brave père Jean! Mais
+tout a été inutile. Il n'a point reparu. On n'a pas découvert
+une seule trace de lui. Nous en sommes réduits
+à des conjectures. Peut-être a-t-il été enlevé par les sauvages?
+Peut-être est-il tombé dans le fleuve où il se
+sera noyé?</p>
+
+<p>«Quoi qu'il en soit, sa perte a si vivement affligé mon
+oncle Jacques, qu'à travers toutes les afflictions dont il
+a plu à la Providence de l'accabler, il ne passe pas de
+journée sans regretter son vieux serviteur! Ah! votre
+pauvre père adoptif a été pitoyablement éprouvé, ma
+plus aimée! Mais, comme Job, il a courbé la tête sans
+murmurer, sans accuser la destinée. Notre capitaine est
+un homme d'une vertu antique. Il ressemble à ces héros
+de Plutarque, dont j'ai traduit la vie glorieuse.
+Lui, si doux, si compatissant aux maux des autres, il
+est ferme, comme le rocher de Saint-Michel, pour ceux
+qui le touchent. Rien ne paraît l'ébranler. Pourtant, ma
+cousine, vous savez comme moi que, si son esprit est
+un foyer brûlant d'intelligence, son coeur est un trésor
+de sensibilité. On ne peut s'empêcher de l'aimer et de
+l'admirer. Il souffre intérieurement, je le vois trop.
+Son âme est en proie à des angoisses affreuses; son
+corps a même pâti de privations grandes. Mais maître
+Jacques demeure impassible. Sur son front règne toujours
+une sérénité inaltérable. Deux fois seulement, j'ai cru
+surprendre en lui quelques signes d'émotion. C'est
+d'abord en embrassant, avec son oeil d'aigle, le pays que
+l'on aperçoit du haut de Mont-Royal, puis en recevant
+avis de la disparition de l'infortuné Morbihan.</p>
+
+<p>«Pauvre bon père Jean, il avait déjà si activement
+poussé les travaux qu'un véritable retranchement était
+élevé pour protéger nos navires dans le havre de Sainte-Croix.
+Ce retranchement est en bois. Il se compose de
+gros pieux, enfoncés dans le lit de la rivière, tout à l'entour
+des vaisseaux. Sa forme est celle d'un ovale. La
+<i>Grande-Hermine</i>, la <i>Petite-Hermine</i> et l'<i>Émerillon</i> sont
+enfermés dans cette enceinte, crénelée, garnie de canons
+et de meurtrières. En avant le cours d'eau, large
+d'un trait d'arbalète, sert de fossé. De l'autre, on a
+creusé une espèce de douve, qu'on franchit par un pont-levis,
+pour se rendre à la terre ferme.</p>
+
+<p>«Nous sommes donc, grâce à Jean, très-bien défendus
+contre les hostilités des sauvages. C'est heureux,
+car leurs intentions deviennent de moins en moins amicales.
+Mon oncle les soupçonne, avec raison, je crains,
+de conspirer contre nous, à l'instigation de ce Taignoagny,
+que nous avions, il vous en souvient, amené
+en France en revenant de notre premier voyage au Canada.</p>
+
+<p>«Mais, apportons un peu de méthode dans cette narration,
+et consignons-y quelques dates.</p>
+
+<p>«Le lendemain de notre arrivée à Sainte-Croix, Taignoagny
+et Domagaia nous firent visite avec plusieurs
+autres Canadians. Ils se confondirent en protestations
+d'amitié. M'est avis toutefois que c'était pour nous
+mieux leurrer. Sur leur invitation, le jour suivant, 13 octobre,
+notre capitaine leur rendit cette visite avec cinquante
+compagnons, à Stadacone, distant d'une petite
+lieue du fort. Stadacone est un petit village, non palissadé
+comme Hochelaga. Dans la maison de Donnacona,
+nous furent montrées les peaux de cinq têtes d'hommes,
+étendues sur du bois, comme peaux de tambour. Quelle
+horreur! Ces sauvages ne semblent cependant pas très-cruels.
+Ils nous contèrent qu'ils avaient pris ces hideux
+trophées à leurs ennemis, les Trudamans, peuples féroces
+avec lesquels ils sont en guerre.</p>
+
+<p>«Les Canadians n'ont aucune créance de Dieu. Mais
+ils adorent le diable, sous la désignation de Cudragny.
+Toutefois, ils se feraient volontiers baptiser. Ils en ont
+prie le capitaine, qui leur a promis qu'à un autre
+voyage il leur apporterait des prêtres et du chrême. Donnacona
+s'est montré très-content de cette promesse.</p>
+
+<p>«Vous ne serez peut-être pas fâchée de savoir comment
+ils vivent, ma cousine. Leur mode diffère totalement
+de la nôtre. Ils sont en communauté de biens et
+admettent la pluralité des femmes, comme les Musulmans.
+Ce qui est un crime épouvantable. Les filles se
+comportent avec une liberté indécente; pour elles, c'est
+honneur d'avoir quantité de galants <a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52"><sup>52</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" name="footnote52"></a><b>Note 52: </b><a href="#footnotetag52">(retour) </a><p>«Ils ont, dit la Relation de Jacques Cartier, une aultre
+coustume fort mauvaise de leurs filles, car depuis qu'elles sont d'aage
+d'aller à l'homme, elles sont toutes mises en une maison, habandonnées
+à tout le monde qui en veult jusques à ce qu'elles aient trouvé
+leur party. Et tout ce avons veu par expérience, car nous avons
+veu les maisons pleines des dictes filles, comme est une eschole de
+garsons en France. Et davantage le hazard selon leur mode tient
+lesdictes maisons où ils jouent tout ce qu'ilz ont, jusques à la
+de leur nature.»&mdash;<i>Note de l'éditeur</i>.</p></blockquote>
+
+<p>«Les hommes sont joueurs effrénés. Ils chassent, pêchent,
+font la guerre, mais ne travaillent point le sol.</p>
+
+<p>Cette rude besogne est réservée aux femmes. Elles labourent
+les champs avec un petit bois de la grandeur
+d'une demi-épée, et qu'ils appellent <i>osizy</i>. Leur blé est
+gros comme pois, jaune d'or quand il est mûr, l'épi
+long de cinq à six pouces, la tige haute comme une
+lance. Ils consomment ces épis grillés au feu, ou battent
+les grains avec des pilons, les mettent en pâte, en
+font des tourteaux qu'ils cuisent sur des pierres chaudes.
+En général, ils mangent les aliments crus ou boucanés
+à la fumée de leurs feux.</p>
+
+
+<p>«Les Canadians sont tout à fait malpropres, allant souvent
+nus l'été ou se couvrant à peine. Je puis vous assurer,
+ma charmante cousine, que leurs <i>agruestes</i> (ou
+dames) n'ont rien de séduisant, quoi qu'en aient maints
+gentilshommes de notre équipage, et quoiqu'elles se
+barbouillent la face de peintures et s'ornent d'<i>esurgny</i>,
+sorte de coquille dont ils font grand cas. Ces esurgny
+sont pour eux bijoux précieux et monnaie courante. Ils
+se les procurent ainsi: quand un homme a mérité la
+mort, ils le tuent, puis l'incisent, à grandes taillades,
+dans les parties charnues du corps, ils le jettent au fond
+de l'eau, au lieu où gisent lesdits esurgny. On l'y laisse
+dix ou douze heures. Ensuite, on le retire. Et, dans les
+incisions, se trouvent les coquilles en question, qu'ils
+taillent et façonnent à leur convenance <a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53"><sup>53</sup></a>. On leur accorde
+la propriété d'étancher le sang du nez. N'est-ce
+pas merveilleux, ma cousine? Il est chose qui l'est plus
+encore. C'est ce qu'a conté Donnacona à notre capitaine,
+de la terre de Saguenay, où sont les hommes
+blancs comme en France et accoutrés de drap de laine
+et où il y a infini or, rubis et autres richesses. Il dit
+encore, car il a beaucoup voyagé, avoir vu un pays dont
+les habitants ne mangent point, sans pour cela se mal
+porter; et même un pays de Picquemyans où les gens
+n'ont qu'une jambe, ce qui ne les empêche pas démarcher!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote53" name="footnote53"></a><b>Note 53: </b><a href="#footnotetag53">(retour) </a><p>Ces esurgny sont des <i>ouampums</i> ou coquilles, fort estimés
+encore aujourd'hui de tous les Indiens de l'Amérique septentrionale.</p></blockquote>
+
+<p>«Je n'en finirais pas si je voulais vous refaire tous les
+beaux récits que nous avons ouïs, tant à Stadacone qu'à
+Hochelaga. J'en réserve et des meilleurs, ma Constance,
+pour l'heure fortunée où, tout à notre aise, nous pourrons
+babiller ensemble.</p>
+
+<p>«Je ne vous cèlerai pas alors la beauté du ciel durant
+l'été, la bonté du sol et les agréments de cette contrée
+si peu connue. Mais il me faudra aussi vous parler de
+ses incommodités, des épouvantables rigueurs du climat,
+du terrible fléau qui a décimé mes misérables
+compagnons.</p>
+
+<p>«Ah! Constance, ma mie, quelle atroce froidure!
+Figurez-vous que, le 15 novembre, il gela tout d'un
+coup si fort, que nos navires furent, en une seule nuit,
+environnés de glace. Ce n'était que le début de l'hiver,
+las! Peu après, le fleuve entier fut pris, de Stadacone
+à Hochelaga. Au mois de janvier, les glaces avaient
+deux brasses de profondeur, et sur la terre la neige
+était haute de plus de quatre pieds. Nos breuvages
+étaient figés dans leurs futailles, et, malgré les grands
+feux que nous entretenions jour et nuit dans les navires,
+il y avait du haut en bas contre la muraille une couche
+de congélation épaisse de quatre doigts.</p>
+
+<p>«Jugez, cousine, de nos souffrances! à nous qui n'avions
+pas pris, en partant de Saint-Malo, nos précautions
+contre semblable température! Cela dura jusqu'au
+22 février. Ce ne fut pas tout encore. Dieu nous voulait
+éprouver. Sa main s'appesantit lourdement sur l'expédition.</p>
+
+<p>«En décembre, la mortalité s'était mise au peuple de
+Stadacone. Une maladie hideuse le ravageait. Les jambes
+s'enflaient, les nerfs se retiraient, la peau noircissait
+comme charbon, on suintait le sang. Après quoi,
+cette exécrable affection gagnait les hanches, les épaules,
+les bras, le col, le visage. L'haleine devenait infecte,
+les gencives se pourrissaient, les dents déchaussées
+tombaient, et la mort enfin délivrait le patient de supplices
+comparables à ceux de l'enfer.</p>
+
+<p>«En cette occurrence, notre capitaine fit inhibition
+aux sauvages de venir à notre fort et aux mariniers de
+communiquer avec eux. Ce fut en vain. L'effroyable
+contagion s'introduisit dans les équipages, et, à la mi-février,
+de cent dix hommes que nous étions, il y en avait
+déjà huit de morts, cinquante en qui on n'espérait plus
+de vie et pas trois de sains a bord. Moi-même, chère
+cousine, j'étais légèrement atteint. Mais, par bonheur,
+le digne Jacques Cartier fut épargné par cette peste
+maudite.</p>
+
+<p>«Ah! quel dévouement, quel courage, quelle patience
+il déploya depuis! Son admirable caractère apparut
+dans toute sa beauté. Ma chère Constance, cet
+homme n'a pas son égal.</p>
+
+<p>«En ces moments critiques, et alors que, dans l'un des
+navires, il n'y a créature humaine qui puisse descendre
+sous le tillac pour tirer a boire <a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54"><sup>54</sup></a>, alors aussi que les
+Canadians paraissent vouloir profiter de notre faiblesse
+pour nous massacrer, le capitaine-général remplit tour à
+tour et tout à la fois les fonctions de médecin, sentinelle,
+garde-malade, aumônier, cuisinier et approvisionneur.
+Toujours debout, toujours sur le qui-vive, il est infatigable.
+Les mourants le bénissent en rendant leur âme à
+Dieu; les vivants lui vouent une gratitude éternelle. Ce
+n'est plus un chef, c'est un père, mais un père qui a la
+tendresse d'une mère, les prévenances d'une soeur, et
+sans se départir de la vigilance d'un guerrier. Croiriez-vous
+que, pour tromper les sauvages sur notre déplorable
+situation, il fait sortir les hommes valides de la batterie
+quand il aperçoit les Canadians rôdant autour du
+fort. Puis, il a l'air de les châtier ou de les occuper A
+de rudes travaux, comme, calfatage, radoub ou telles
+pénibles besognes. Et les autres dupes, de s'imaginer
+que nous sommes tous en joie et santé. N'étaient ces
+précautions, ma Constance adorée, depuis deux mois,
+c'en serait fait de nous.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote54" name="footnote54"></a><b>Note 54: </b><a href="#footnotetag54">(retour) </a><p>Relation de Jacques Cartier.</p></blockquote>
+
+<p>«Oh! oui, je le répète, maître Jacques Cartier n'est
+pas un être ordinaire. Les anciens l'auraient honoré
+comme un Dieu. Avec cela, si simple, si modeste, si
+pieux! Tous les dimanches, il dit l'office de la messe.
+Dès le commencement de l'épidémie, il se fit pèlerin à
+Notre-Dame de Roquemado en Quercy, promettant y
+aller, si le Seigneur lui donnait grâce de retourner en
+France.</p>
+
+<p>«Je ne mentionne pas ses soins affectueux pour moi,
+après que je fus blessé en ce duel avec Jean Poullet, et
+après que je fus pris par la maladie dont à peine je
+relève...»</p>
+
+<p>A ce moment, Charles Guyot, serviteur de Jacques
+Cartier, entra brusquement dans la cabine:</p>
+
+<p>&mdash;Où est le capitaine? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai pas vu ce matin, répondit Étienne.</p>
+
+<p>&mdash;Le gourmette Lucas est à l'extrémité. Il désire
+lui parler.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre enfant! mourir si jeune! Il n'a pas encore
+quinze ans.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Charles, j'entends marcher sur le pont.</p>
+
+<p>C'est mon maître, je reconnais son pas.</p>
+
+<p>Cartier arrivait effectivement. Il tenait à la main des
+rameaux d'épinette.</p>
+
+<p>&mdash;Réjouis-toi, Étienne, dit-il, je viens de rencontrer
+Domagaia. Il était naguère affecté de cette affreuse maladie
+qui nous désole. Aujourd'hui je le trouve sur pieds.
+Je m'enquiers comment il s'est guéri, feignant que
+Charles Guyot était aussi atteint de la contagion, mais
+me gardant bien de déclarer que nos compagnons en
+périssaient. Il me répond que c'est avec le jus et le marc
+des feuilles dont voici les branches. Il faut les faire bouillir,
+boire un gobelet de la décoction et appliquer le résidu
+en manière de cataplasme tous les deux jours. Veux-tu,
+Étienne, que nous commencions l'épreuve par toi,
+car nos gens se défient des sauvages. Ils craignent le
+poison. Je suis assuré cependant que ce végétal n'a
+point de propriétés offensives...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon oncle, je ferai tout ce que vous désirerez!
+dit Étienne. Mais Lucas vous appelle...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, maître, ajouta Charles Guyot. Le gourmette
+est à l'article de la mort. Il veut se confesser à
+vous.</p>
+
+<p>&mdash;Encore ce malheureux enfant! Seigneur, je vous
+en conjure, mettez un terme à votre courroux, ou qu'il
+tombe de tout son poids sur moi! s'écria Cartier.</p>
+
+<p>Et, posant ses branchages sur la table, il passa de la
+Petite sur la <i>Grande-Hermine</i>.</p>
+
+<p>Dans le faux-pont, le spectacle était lugubre. Des
+hommes hâves, décharnés, des spectres plutôt, étaient
+assis languissamment autour du poêle ou couchés sur
+les branles. Leur visage n'avait plus rien d'humain.
+Quelques-uns poussaient des cris sourds, déchirants.</p>
+
+<p>Pâle, les traits altérés, les membres amaigris, la démarche
+mal assurée, Cartier lui-même semblait une
+ombre, au milieu de ces fantômes.</p>
+
+<p>A son arrivée les gémissements cessèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Mes amis, dit-il, je crois avoir découvert une médecine
+contre vos souffrances. C'est Domagaia qui m'en
+a donné le secret. Bientôt, je l'espère, nous remercierons
+le ciel d'être venu à notre secours.</p>
+
+<p>Les mariniers secouèrent désespérément la tête, tandis
+que Cartier s'approchait du branle où Lucas se tordait
+en convulsions.</p>
+
+<p>Frappé, lui aussi, du scorbut, le pauvre gourmette,
+enfant abandonné, recueilli par la charité de Cartier et
+qui avait trahi son bienfaiteur, sentait, avant d'expirer,
+le pressant besoin d'avouer son crime.</p>
+
+<p>La confession fut courte, car déjà commençait l'agonie
+de Lucas. Mais, sans doute, elle remua profondément les
+entrailles de maître Jacques.</p>
+
+<p>Ceux qui l'observaient l'entendirent prononcer ces
+mots: «Malheureux, je te pardonne;» et ils le virent
+porter, plus d'une fois, la main à son front ou essuyer
+des larmes à ses paupières.</p>
+
+<p>La nature reprenait-elle enfin ses droits sur la fermeté
+ordinaire du capitaine-général? Il luttait évidemment
+contre de puissantes impressions. Mais, dans cette lutte,
+le respect de son devoir l'emporta comme toujours.</p>
+
+<p>&mdash;A genoux, mes amis, dit-il. A genoux! Je vais réciter
+la prière pour les moribonds.</p>
+
+<p>Ceux des assistants qui étaient levés se prosternèrent.
+Les autres joignirent les mains, en se tournant vers le
+lit du mourant.</p>
+
+<p>Et Jacques Cartier, d'une voix pénétrante:</p>
+
+<p>«Partez de ce monde, âme chrétienne, au nom de
+Dieu le Père tout-puissant qui vous a créée; au nom de
+Jésus-Christ, fils du Dieu vivant, qui a souffert pour
+vous; au nom du Saint-Esprit, qui vous a été donné;
+au nom des Anges et des Archanges; au nom des
+Trônes et des Dominations; au nom des Principautés
+et des Puissances; au nom des Chérubins et des Séraphins;
+au nom des Patriarches et des Prophètes; au
+nom des saints Apôtres et des Évangélistes; au nom
+des saints Moines et solitaires; au nom des saintes
+Vierges et de tous les Saints et Saintes de Dieu.
+Qu'aujourd'hui votre séjour soit dans la paix, et votre
+demeure dans la Sainte Sion. Par Jésus-Christ, Notre
+Seigneur. Ainsi soit-il.»</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi soit-il! répétèrent, en sanglotant, les mariniers.</p>
+
+<p>Secrètement, dans la nuit suivante, le corps de Lucas
+fut enterré, lui vingt-cinquième, sous la neige, le reste
+de ses compagnons étant trop faible pour fouiller la terre
+gelée.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE XVII.</h3>
+
+<h3>RETOUR A SAINT-MALO.</h3>
+
+
+<p>En faisant, dans ses <i>Mémoires</i>, l'éloge de Cartier,
+Étienne, second fils de Jacques Noël, n'avait point
+exagéré les admirables qualités du héros. C'était bien
+l'homme juste <i>impavidus</i>, au coeur bardé du triple
+airain, dont parle le poète.</p>
+
+<p>Cartier était aussi grand par le coeur que par l'esprit:
+il appartient à cette race de génies trop rares auxquels
+l'humanité érige des monuments, témoignages de sa
+gratitude. Et pourtant, oh! je le répète ici, avec un vif
+sentiment de douleur, dans cette France si noble, si
+généreuse, qui a eu la gloire de lui donner le jour,
+Jacques Cartier attend encore sa statue!</p>
+
+<p>Mais nous ne connaissons donc pas ses voyages! mais
+nous n'en avons donc pas lu les Relations! mais nous ne
+savons donc pas perpétuer la mémoire de nos ancêtres!
+Nouvelle Athènes, la France restera-t-elle éternellement
+ingrate envers l'un des meilleurs, l'un des plus dignes
+de ses enfants! Le coeur saigne, à cette pensée.</p>
+
+<p>Quand je vois Cartier hardi tout autant que Colomb,
+son égal en habileté, son supérieur en persévérance;
+quand je le vois ce magnifique caractère lutter contre
+l'ignorance ou le mauvais vouloir de ses compatriotes,
+résister aux sollicitations de ses affections intimes, opposer
+une poitrine de fer aux infatigables coups de la fatalité;
+ne se laisser abattre ni par les violences inusitées
+d'une température ordinairement excessive, ni par le
+déchaînement d'une maladie épouvantable, ni par les
+menaces, chaque jour plus terribles, des tribus sauvages
+qui l'entourent, ni enfin par la mort qui frappe, frappe
+encore, frappe toujours autour de lui; quand je vois
+tout cela, je ne crains pas de me demander qui fut le
+plus méritant du pilote malouin ou du navigateur
+génois.</p>
+
+<p>Capricieuse déesse que la fortune! L'univers sait
+l'histoire de Colomb; combien y a-t-il de gens, dans sa
+propre patrie, qui soupçonnent celle de Jacques Cartier?
+Qui oserait dire, cependant, que les explorations de
+celui-ci sont moins estimables que les découvertes de
+celui-là? Qui s'aviserait de prétendre que les Canadas
+et les États-Unis d'Amérique ne valent pas aujourd'hui
+pour le mouvement civilisateur, comme pour la richesse
+de toute nature, le Mexique, le Brésil, le Chili ou le
+Pérou?</p>
+
+<p>Ah! si les Français possédaient la vingtième partie de
+l'esprit vantard, pompeux jusqu'au ridicule des Espagnols
+et des Portugais, il ne serait pas besoin de venir,
+trois cents ans après la mort de Cartier, réclamer pour
+notre honneur, plus encore que pour le sien, une place
+au soleil de la renommée!</p>
+
+<p>Il fut, sans doute, remarquable par l'habile direction
+de son expédition jusqu'à Hochelaga. Mais il le fut, à
+mon sens, bien autrement par sa conduite, durant les
+quatre mois qu'il passa au milieu de la peste, sur des navires
+mal approvisionnés, environnés de peuplades hostiles
+et sous un froid souvent de plus de 30 degrés!</p>
+
+<p>La glace avait six pieds d'épaisseur, la neige quatre et
+davantage. Le Saint-Laurent était gelé. Le pont s'étendait
+de la pointe de Stadacone jusqu'à Hochelaga soixante
+lieues de longueur sur une de large en plusieurs endroits.</p>
+
+<p>La débâcle eut lieu le 22 février, devant Stadacone;
+beaucoup plus tard devant Montréal. Mais ce fut le
+5 avril <a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55"><sup>55</sup></a> seulement qu'elle se fit dans la rivière de
+Sainte-Croix et que les navires se délivrèrent enfin de
+leurs lourdes entraves de cristal.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote55" name="footnote55"></a><b>Note 55: </b><a href="#footnotetag55">(retour) </a><p>Ces dates et les précédentes sont conformes à l'ancien calendrier.
+D'après celui que nous suivons, exécuté sous Grégoire XIII
+et mis en vigueur à partir de 1582, il faut, pour avoir les dates
+modernes, ajouter dix jours à chaque période.</p></blockquote>
+
+<p>Le scorbut avait cessé de répandre la mort dans les
+équipages. Grâce aux infusions et aux cataplasmes
+d'épinette blanche, nos mariniers se rétablissaient rapidement.
+D'abord, ils avaient fait des difficultés pour
+user du remède. Mais l'exemple d'Étienne Noël, sa
+cure miraculeuse déterminèrent les plus récalcitrants.
+«Après avoir vu et connu, il y eut, dit Cartier, telle
+presse sur ladite médecine qu'on se voulait tuer à qui le
+premier en aurait. De sorte qu'un arbre aussi gros et
+aussi grand que chêne qui soit en France, a été employé
+en six jours, lequel a fait telle opération que, si tous les
+médecins de Louvain et de Montpellier y eussent été
+avec toutes les drogues d'Alexandrie, ils n'en eussent
+pas tant fait en un an que ledit arbre en a fait en six
+jours.»</p>
+
+<p>Mais si la santé était revenue, l'inquiétude régnait
+toujours au havre de Sainte-Croix. De la part des sauvages
+on redoutait une attaque. Ils n'apportaient plus
+comme autrefois des provisions aux équipages. Quand
+par hasard ils le faisaient, c'était de mauvaise grâce et
+ils vendaient fort cher leurs denrées.</p>
+
+<p>Donnacona, Taignoagny et d'autres étaient partis,
+sous couleur d'aller chasser. Mais il était à craindre que
+ce ne fût dans le but de réunir et de ramener des alliés
+pour assiéger le fort. Taignoagny ne voulait pas retourner
+en Europe. Fier des notions qu'il y avait apprises,
+parce qu'elles lui donnaient un certain empire sur les
+gens de sa race, il désirait secrètement perdre les Français,
+dont la supériorité portait ombrage à ses vues
+ambitieuses. Il se disait que, ceux-ci morts, la route du
+grand fleuve serait perdue pour les autres. Philippe
+n'avait pas peu contribué à le pousser dans cette fausse
+voie; et, quoique Philippe eût disparu depuis leur
+entrevue au sommet de la chute, le sauvage y persévérait
+résolument. Donnacona, homme faible, versatile,
+se laissait guider par l'artificieux Taignoagny, qui ne
+cherchait cependant qu'à lui ravir le pouvoir.</p>
+
+<p>Tout en allant «prendre des cerfs et daims,» vers la
+fin de février, ils firent alliance avec divers chefs des
+tribus voisines et, deux mois après, ils rentrèrent à Stadacone,
+suivis d'une foule de guerriers.</p>
+
+<p>Heureusement Jacques Cartier était sur ses gardes.
+Il avait augmenté les défenses du fort et doublé les
+postes. En même temps, il pressait l'appareillage de ses
+navires, bien décidé à retourner eu France, avec la
+<i>Grande-Hermine</i> et l'<i>Émerillon</i>, aussitôt que tout serait
+prêt. La <i>Petite-Hermine</i> étant en mauvais état et le nombre
+des aventuriers ayant diminué, on avait résolu de la
+démolir et d'en abandonner les pièces inutiles dans le
+havre de Sainte-Croix.</p>
+
+<p>Le 21 avril, Domagaia se montra sur le bord de la
+rivière, accompagné de plusieurs jeunes gens, «beaux
+et puissants.» On l'invita à venir à bord. Il refusa. Ce
+refus, la présence de ces hommes inconnus réveillèrent
+toutes les défiances de Jacques Cartier. Aussi, quoique
+Domagaia lui annonçât que Donnacona était de retour
+et qu'il lui apporterait de la venaison le lendemain,
+Cartier envoya-t-il Charles Guyot à terre. C'était, de tous
+les Visages-Pâles, celui que les Peaux-Rouges aimaient
+le mieux. Guyot avait ordre d'aller à Stadacone pour
+observer ce qui s'y passait. Il exécuta avec adresse sa
+mission et marcha tout droit à la demeure de Donnacona.
+Mais celui-ci, prévenu de son arrivée, fit le malade et
+se coucha.</p>
+
+<p>Pourquoi mon frère ne rend-il pas sa visite au
+grand chef des blancs? lui dit Guyot qui avait appris la
+langue du pays. Mon frère est-il indisposé contre le capitaine
+Cartier, qui l'attend pour boire avec lui la liqueur
+rouge et faire chaudière?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Donnacona; le chef des blancs est un grand
+agouhanna. Mon coeur l'aime; mais mon corps souffre.
+Donnacona ne peut aller le voir aujourd'hui, il y ira
+demain.</p>
+
+<p>&mdash;Voici, reprit Charles, une hache que le chef blanc
+envoie à son frère le chef rouge.</p>
+
+<p>&mdash;Tu lui diras que je ferai mes présents au prochain
+soleil, repartit Donnacona.</p>
+
+<p>Guyot sortit ensuite et se transporta à la cabane de
+Taignoagny. Cette hutte, comme les autres du village,
+était si pleine d'étrangers qu'on n'y pouvait remuer.</p>
+
+<p>Charles engagea Taignoagny à le suivre à bord.
+L'interprète fit la sourde oreille. Mais il dit au serviteur
+de Cartier que, «si le Capitaine consentait à prendre
+avec lui un seigneur du pays, nommé Agonna, qui lui
+avait fait déplaisir, et l'emmener en France, il ferait
+tout ce que voudrait ledit capitaine.»</p>
+
+<p>Taignoagny se garda bien d'expliquer le motif de sa
+haine contre Agonna. Il lui en voulait parce que ce chef
+était un des favoris de Donnacona, et qu'il devait, suivant
+toutes probabilités, lui succéder dans la direction des
+affaires de Stadacone. Taignoagny était trop lâche pour
+se débarrasser ouvertement d'Agonna. Mais il eût été
+ravi que Cartier lui rendît de façon ou d'autre ce service.
+On verra bientôt que les détestables machinations
+de l'interprète tournèrent contre leur auteur.</p>
+
+<p>Guyot essaya de pénétrer dans d'autres maisons.
+Taignoagny s'y opposa. Évidemment il se tramait quelque
+perfidie.</p>
+
+<p>Jacques Cartier connaissait-il la Relation des faits et
+gestes de Fernand Cortez? On peut le supposer. Toujours
+est-il que le capitaine français adopta, pour se mettre
+en garde contre les indigènes de la Nouvelle-France, le
+moyen qu'avait employé le capitaine espagnol contre les
+naturels du Mexique. Cartier décida de s'emparer de
+Donnacona, Taignoagny et des principaux Canadiens.
+Le projet n'était pas d'exécution facile. A la force on ne
+pouvait songer. Il fallut ruser. Les sauvages étaient très-soupçonneux.
+Peut-être flairaient-ils le piège. On leur
+réitéra pendant plusieurs jours les invitations à faire
+chaudière, c'est-à-dire à banqueter. On les combla de
+cadeaux. Le fond de la <i>Petite-Hermine</i> leur fut même
+donné pour qu'ils en utilisassent les clous. Rien n'y faisait.
+Ils s'obstinaient à fuir le fort. Enfin l'habileté de
+Cartier l'emporta.</p>
+
+<p>Taignoagny lui avait renouvelé de vive voix sa proposition,
+d'embarquer avec lui l'individu qui l'avait
+offensé, le capitaine répondit adroitement que le roi
+avait défendu d'à amener en France hommes ni femmes
+du Canada, mais bien deux ou trois petits enfants pour
+apprendre le langage.»</p>
+
+<p>Rassuré par ces paroles, Taignoagny promit de venir
+le jour suivant avec Donnacona fêter la Sainte-Croix à
+bord des navires.</p>
+
+<p>Cartier fit de grands préparatifs pour cette solennité,
+qui tombait le 3 mai. Ses gens et lui endossèrent leurs
+plus riches vêtements. On pavoisa les vaisseaux, radoubés,
+repeints, remâtés, tout prêts à mettre à la voile.</p>
+
+<p>Quoiqu'il fît froid encore, que les bords du fleuve et
+de la rivière fussent chargés de glaces pourries et de bancs
+de neige fondante, le temps était beau. Au ciel, gris-pommelé,
+les petits nuages blancs couraient comme des
+flocons de laine chassés par la brise. Déjà les bourgeons
+rougissaient à l'extrémité des branches; les oiseaux
+revenaient chanter leurs amours et la nature ouvrait
+son sein aux fécondes exhalaisons du printemps.</p>
+
+<p>Après la messe dite, suivant l'habitude, par le capitaine-général,
+les équipages furent passés en revue.
+Puis Cartier pour prendre, avant son départ, définitivement
+possession du pays qu'il avait découvert, fit dresser,
+près du port, «une belle croix, haute d'environ trente
+pieds, sous le croisillon de laquelle on voyait un écusson
+en bosse, des armes de France, avec cette inscription en
+«lettres antiques»:</p>
+
+<h5>FRANCISCUS PRIMUS DEI GRATIA FRANCORUM REX REGNAT.</h5>
+
+<p>Une salve de vingt coups de canon couronna la cérémonie <a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56"><sup>56</sup></a>.</p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote56" name="footnote56"></a><b>Note 56: </b><a href="#footnotetag56">(retour) </a><p>Cette prise en possession peut bien passer pour légèrement
+arbitraire; mais, au moins, elle a le mérite d'une certaine simplicité.
+Les Espagnols y mettaient bien plus de cérémonie et d'ostentation.
+Ils se faisaient accompagner de deux notaires qui rédigeaient
+très-sérieusement un acte de propriété des terres découvertes.
+Dans ma <i>Notice</i> sur Sagard, j'ai déjà donné, d'après W. Irving,
+une de ces étonnantes formules. En voici une autre qui peut
+servir de pendant à la première.</p>
+
+<p>Vasco Nunez, venant de découvrir l'océan Pacifique, s'avance,
+bannière de la Vierge en tête, entre dans la mer jusqu'aux genoux,
+tire son épée, jette son bouclier sur son épaule et s'écrie:</p>
+
+<p>«Vivent les hauts et puissants monarques don Ferdinand et
+dona Juanna, souverains de Castille, de Léon et d'Aragon, au nom
+desquels et pour la couronne royale de Castille, je prends réelle et
+corporelle et actuelle possession de ces mers, et terres, et côtes, et
+ports et îles du Sud, et de tout ce qui y est annexé, et des royaumes
+et provinces qui leur appartiennent et peuvent leur appartenir, en
+quelque manière ou par quelque droit ou titre, ancien ou moderne,
+dans les temps passés, présents ou à venir, sans aucune contradiction;
+et si autre prince chrétien, ou infidèle, ou aucune loi, acte
+ou condition quelconque prétend à aucun droit sur ces terres et
+mers, je suis prêt et disposé à les maintenir et à les défendre au
+nom des souverains castillans, présents et futurs, qui ont l'empire
+de la domination sur ces Indes, îles et terre ferme, nord et sud,
+avec toutes leurs mers, au pôle arctique comme au pôle antarctique,
+sur chaque côté de la ligne équinoxiale, soit au dedans, soit
+au dehors des tropiques du Cancer et du Capricorne, maintenant
+et dans tous les temps, aussi longtemps que durera le monde et
+jusqu'au jour final du jugement de tout le genre humain.»</p></blockquote>
+
+<p>Les Canadians s'étaient assemblés, en grand nombre
+pour y assister. Mais ils se tenaient craintivement sur
+le bord de la rivière. Cartier pria Donnacona d'entrer
+dans le fort pour y boire et manger avec lui. Taignoagny
+en dissuada l'agouhanna. Il était deux heures environ.
+Cartier sortit du parc, vint trouver Donnacona
+et le pressa d'accepter son offre. Le chef sauvage hésitait.
+La scène menaçait de traîner en longueur. Jacques
+Cartier comprit que, s'il laissait échapper cette
+occasion de mettre la main sur Donnacona, elle ne se
+représenterait plus. Il prit un parti décisif. Ses gens
+étaient bien armés, la revue ayant été le prétexte de
+cet armement. Il ût un signe convenu. Aussitôt les mariniers
+entourèrent Donnacona, Taignoagny, Domagaia,
+deux autres «seigneurs» et les arrêtèrent.</p>
+
+<p>La foule s'enfuit épouvantée en poussant des hurlements
+affreux «les ungs le travers la rivière, les
+aultres parmy le boys, serchant chacun son avantage.»</p>
+
+<p>Les prisonniers furent enfermés à bord et on accéléra
+l'appareillage.</p>
+
+<p>Pendant toute la nuit, les sauvages rôdèrent autour
+du fort, en emplissant l'air de cris affreux.</p>
+
+<p>Le lendemain, appréhendant que l'irritation ne les
+poussât à quelque résolution désespérée, Cartier ordonna
+à Donnacona de les rassurer sur son sort. On
+avait imposé un discours à l'agouhanna. En conséquence,
+il annonça à ses gens qu'il restait de plein gré
+sur les vaisseaux où il faisait bonne chère, qu'il partait
+pour parler au roi de France, lui conter ce qu'il avait
+vu au Saguenay et qu'il reviendrait à Stadacone dans
+dix ou douze lunes.</p>
+
+<p>Cette harangue changea les dispositions des Canadians.
+Avec la mobilité si particulière à leur race, ils
+passèrent subitement de la douleur à la joie la plus
+bruyante.</p>
+
+<p>Un de leurs canouys d'écorce se détacha de la rive,
+monté par les principaux de la nation, et apporta à Donnacona
+vingt-quatre colliers d'ésurgny. Jacques Cartier
+lui donna quelques colifichets que celui-ci envoya à ses
+femmes et à ses enfants.</p>
+
+<p>Le jour suivant il se fit encore un grand concours de
+peuple sur le rivage de Sainte-Croix. Jacques Cartier
+n'était pas sans anxiété. Mais bientôt il vit apparaître
+quatre des femmes de l'agouhanna dans leur costume
+d'apparat. Elles montèrent dans un canot qui fut chargé
+de provisions et dirigé vers la <i>Grande-Hermine</i>.</p>
+
+<p>Le capitaine les reçut de son mieux à bord. Donnacona
+leur répéta qu'il s'éloignait volontairement et serait
+de retour dans douze lunes au plus. On embarqua
+les vivres qu'elles avaient amenés. Les sauvagesses
+échangèrent avec Cartier quelques menus présents et
+prirent congé de leur seigneur et maître.</p>
+
+<p>Le 6 mai, au matin, les deux navires sortirent, au
+bruit du canon, de la rivière Sainte-Croix et ils s'élancèrent
+vers leur patrie où,&mdash;après avoir opéré diverses
+reconnaissances nouvelles dans le golfe Saint-Laurent
+et suivi cette fois la route entre Terreneuve et le cap
+Breton,&mdash;ils arrivèrent, le 6 juillet de cette mémorable
+année 1836.</p>
+
+<p>En abordant à Saint-Malo, Jacques Cartier et Étienne
+Noël aperçurent dame Catherine et la vieille Manon,
+s'appuyant l'une au bras de l'autre, et entourées d'une
+multitude compacte qui se foulait tumultueusement sur
+la grève pour saluer les hardis navigateurs.</p>
+
+<p>&mdash;Où est Constance? demandèrent les yeux des deux
+hommes, avant que leurs lèvres eussent prononcé une
+parole.</p>
+
+<p>Baissant la tête, dame Catherine se prit à pleurer.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>CHAPITRE XVIII.</h3>
+
+<h3>LES PORTES-CARTIER.</h3>
+
+
+<p>Hors du département d'Ille-et-Vilaine, qui connaît Limoilou?
+Qui jamais a entendu prononcer ce nom d'une
+saveur exotique si pénétrante? Personne cependant qui
+n'ait admiré les bords pittoresques de la Rance, entre
+Saint-Malo et Dinan, ou ouï décrire leurs beautés comparables
+seulement aux plus romantiques paysages de
+la Suisse. Mais Limoilou? Qu'est-ce que cela? Nos touristes
+s'en soucient peu, je vous assure. Limoilou a
+droit toutefois à de grandes considérations. Aux simples
+amateurs de jolis sites, je ne crains pas de le recommander.
+A quelques kilomètres à l'est de Saint-Malo, limité
+par une lande de roches, de bruyères et d'ajoncs, il est
+tapi dans une de ces adorables plaines bretonnes qu'aimait
+tant Souvestre: où l'on trouve les campagnes à
+luxuriante végétation, les vallées mousseuses, festonnées
+de chèvrefeuilles, de ronces et de houblon sauvage;
+mille nids de verdure d'où sort la fumée d'une
+chaumière, et toutes ces oasis de fleurs et d'ombrages au
+milieu desquelles poind l'aiguille brodée d'un clocher
+de granit ou la tête penchée d'un calvaire.</p>
+
+<p>Pour le voyageur donc Limoilou, tout planté d'arbres
+fruitiers, tout tapissé par les mains prodigues de la
+nature, orné de gracieuses villas, est un lieu charmant
+où il fait bon se reposer. Mais aux yeux des amis des
+nobles choses du temps passé, ce village a un bien autre
+mérite:&mdash;Seigneur de Limoilou fut le titre que François Ier
+conféra à Jacques Cartier, en récompense de ses
+éminents services. C'est là que, revenu dans sa patrie,
+le capitaine-général passait la saison d'été, dans une
+métairie qu'il y possédait et qu'on nomme encore les
+Portes-Cartier.</p>
+
+<p>Elle s'élève, entourée de guérets fertiles, sur le chemin
+de Roteneuf, non loin de la chapelle Saint-Vincent.
+Un mur de pierre lui fait clôture. Sur ce mur, près
+d'une grande porte cochère, cintrée, un écusson, fruste
+aujourd'hui, montrait jadis les armes de Cartier. La
+maison n'offre quoi que ce soit de remarquable. C'est un
+bâtiment du seizième siècle, avec tourelle, en demi-relief,
+à comble aigu, flanquée au milieu du corps de
+logis principal et servant de cage d'escalier pour l'étage
+supérieur et les greniers. D'autres constructions, granges
+et «ménageries» dans la cour sont affectées à l'exploitation
+de la ferme. Au centre de cette cour un puits profond
+peut cependant attirer l'attention par la structure
+singulière de sa margelle carrée. Une perche mobile,
+jouant à l'extrémité d'un pieu solidement enfoncé dans le
+sol, sert à tirer l'eau. Des amas de fumier, sur lesquels
+s'ébattent quelques volailles; des mares croupissantes,
+infectes, des vaux, comme on les appelle en Bretagne;
+des menions de paille ou d'ajoncs occupent l'espace autour
+du puits. J'ai regret à le dire: mais la ruine, le dénûment
+envahissent cette métairie, naguère théâtre de
+l'abondance et de la propreté. On respire la misère, là
+où régnait la richesse. Et l'on se sent mal à l'aise en songeant
+que dans cette habitation, si délabrée maintenant,
+si digne d'être restaurée et conservée comme monument
+public, l'un des hommes les plus distingués que la
+France ait produits passa une partie de son existence.</p>
+
+<p>Il fallait la voir, vers le milieu du seizième siècle,
+cette demeure d'aspect repoussant aujourd'hui. Alors elle
+était enceinte par de délicieuses closeries de genêts et
+de pommiers aux bouquets éblouissants; alors ses murailles
+étaient blanches comme la neige; une belle calotte
+de tuiles rouges coiffait ses toits que rongent actuellement
+les moisissures; alors de jolis vitraux de
+couleur, encadrés dans des losanges de plomb, décoraient
+ses fenêtres que le temps a démantelées et privées
+de leurs carreaux, la plupart remplacés par quelques
+fonds de vieux chapeaux ou quelques bouchons de
+paille; alors aussi la cour, bien tenue et soigneusement
+couverte de sable fin, semblait, aux rayons du soleil,
+semée de grains d'or.</p>
+
+<p>D'un côté de la porte du rez-de-chaussée, un vigoureux cep,
+étendant ses rameaux noueux, chargés à l'automne
+de grappes purpurines; de l'autre, c'était un rosier
+magnifique, dont les fleurs embaumées se mariaient
+agréablement aux pampres de la vigne.</p>
+
+<p>Derrière la maison s'étendait un parterre, cultivé par
+la bonne dame Catherine. Après le parterre, c'était un
+verger, où chaque année l'on récoltait des fruits superbes;
+et au-delà, à perte de vue, les champs de sarrasin,
+à la tige de corail, au calice de nacre, au suc aimé
+des abeilles. L'habitation, le jardin et les entours plaisaient
+à l'oeil. Tout était coquet; séduisant, une miniature
+de l'Eden. Le bonheur et la joie devaient être les
+hôtes ordinaires de ce foyer rustique. Pendant longtemps,
+en effet, une douce félicité y avait élu domicile.
+C'était grande fête pour Catherine de s'installer à leur
+campagne avec son mari. Mais en 1539, et depuis trois
+années, la pauvre dame n'y apportait pas plus de gaieté
+qu'à sa maison de Saint-Malo. Une mélancolie noire
+s'était établie en son âme; et ni la sollicitude délicate
+de Jacques, ni les espiègleries d'une petite sauvagesse
+qu'ils élevaient, ne réussissaient à dérider le front soucieux
+de Catherine.</p>
+
+<p>Par une splendide soirée de juillet, les deux époux
+causaient tristement sous une tonnelle de clématites et
+de jasmin, dans leur verger.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! disait Cartier avec amertume, mes ennemis
+triomphent. Le roi ne pense plus à moi. Cette guerre
+terrible que nous soutenons contre l'Espagne lui a fait
+négliger ses promesses. Il m'avait honoré d'un excellent
+accueil, quand je lui présentai Donnacona, Taignoagny,
+Domagaia et les autres Canadians. Leurs rapports lui
+avaient plu. Il était disposé à m'accorder, malgré les clabauderies
+des jaloux, une nouvelle Commission. J'aurais
+exploré le Saguenay, ces terres inconnues qu'avait visitées
+Donnacona et qui produisent les minéraux précieux!
+J'aurais ainsi ajouté à la gloire et à la richesse
+de la France. Mais tout a tourné contre moi......</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, interrompit tendrement Catherine, il ne
+faut pas vous plaindre; tout ce que fait le bon Dieu est
+bien fait.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, ma chère femme, sans doute. Aussi
+n'accusé-je point la Providence. Mais saurais-je ne
+pas déplorer que les malheurs de ma patrie l'empêchent
+de profiter de ces belles découvertes que l'on
+pourrait, poursuivre avec tant d'avantage? Vois, si
+je suis favorisé par le sort. En revenant à Saint-Malo,
+j'apprends que le pays est envahi par l'étranger. Les
+Espagnols ravageaient la Provence; ils faisaient des
+incursions en Picardie. Le mois d'ensuite c'est le Dauphin
+qui meurt. Puis la guerre redouble de violence.
+Impossible de parler au roi d'expéditions par-delà les
+mers. Enfin notre protecteur l'amiral Chabot est accusé
+de crime de lèse-majesté!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! soupira Catherine. Vous oubliez la plus cruelle
+de nos afflictions!</p>
+
+<p>&mdash;Non, hélas! je ne l'oublie pas, je ne puis l'oublier,
+répondit Jacques Cartier, prenant la main de sa femme
+et la pressant dans les siennes. Encore si nous savions
+ce qu'elle est devenue! Pauvre Constance! Elle était
+vive, mais bonne au fond, généreuse! Elle aurait fait
+une épouse excellente. Notre Étienne et elle...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne me parlez plus de ces rêves, mon ami. Je
+souffre trop à leur songer. Dieu nous a punis du fol
+amour que nous avions pour cette enfant. J'étais
+aveugle...</p>
+
+<p>&mdash;Allons, ne pleure pas, dit Cartier ému. De vrai, tu
+as été aveugle de ne pas soupçonner ses intrigues avec
+le misérable Maisonneuve. Et si, à son lit de mort, Lucas
+ne m'eût fait des révélations, toujours nous aurions
+ignoré que Constance s'était éprise de ce capitaine de
+brigands dont le lieutenant et la bande ont, heureusement,
+expié leurs crimes sur l'échafaud. Mais là n'est
+plus la question. Lui mort ou demeuré en la Nouvelle-France,
+notre fille eût bien vite perdu son souvenir.
+Cette amourette ne pouvait avoir de conséquences sérieuses.
+A l'âge de Constance, elle n'avait rien que de
+très-naturel. Maisonneuve était beau, grand seigneur
+chacun à Saint-Malo raffolait de lui. Est-il surprenant
+qu'une fillette romanesque se soit laissé prendre le coeur
+parce galant! Mais, je le répète, cela n'aurait pas eu du
+suites. Si j'eusse été averti plus tôt, quelques remontrances
+à la chère enfant l'eussent incontinent ramenée
+dans le droit chemin. Elle était si docile à mes avis;
+Ah! plus le temps passe, plus s'avive ma douleur de l'avoir
+perdue! J'ignore ce qui lui est arrivé... Pourtant,
+je me dis quelquefois que nous la retrouverons...</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! moi je n'ose plus espérer! sanglota Catherine.
+Quand je vais prier sur la tombe de cette pauvre
+Manon, défunte il y a deux ans, je voudrais voir aussi
+son reliquaire...<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57"><sup>57</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote57" name="footnote57"></a><b>Note 57: </b><a href="#footnotetag57">(retour) </a><p>C'était un usage en Bretagne de placer les têtes des morts
+dans de petites niches ou reliquaires au-dessus des tombes. Ces
+reliquaires étaient en bois, percés de trois trous. On y lisait:
+<i>Cy est le chef de X.</i></p></blockquote>
+
+<p>&mdash;Peux-tu nourrir de telles pensées?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon ami, c'est qu'il m'est si dur de ne savoir
+ce qu'elle est devenue, si son corps repose en terre
+sainte!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne pas supposer qu'elle vit encore?</p>
+
+<p>&mdash;Vivre encore! Il y aura quatre ans à l'Assomption
+prochaine qu'elle a disparu! Et nous n'aurions pas eu
+de ses nouvelles... Non, non... Le désespoir, je ne le
+crains que trop, l'a égarée... La malheureuse aura
+attenté à ses jours!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit Cartier avec un geste de dénégation.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne la connaissiez pas, mon ami, reprit vivement
+Catherine. Occupé de vos vastes entreprises, vous
+ne cherchiez pas à lire dans ses sentiments. Constance
+était très-exaltée. L'enlèvement de cet homme lui a
+porté un coup funeste. Quand elle découvrit qu'il était
+parti avec les autres prisonniers, elle eut une crise terrible.
+C'est alors que j'appris tout. Manon, interrogée,
+acheva, en pleurant, de me mettre dans la confidence
+de cette horrible passion. Je l'avais peut-être soupçonnée,
+mais je suis si faible! Et puis j'idolâtrais cette enfant...
+Ah! c'est un châtiment du ciel! il est équitable...</p>
+
+<p>Dame Catherine éclata en sanglots.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, cesse de t'affliger! dit Cartier, très-agité;
+aie du courage! Il te reste cette petite fille que
+j'ai ramenée et dont tu es la marraine...</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! elle est maladive, elle périra de langueur,
+comme sont morts les autres sauvages, après que vous
+les eûtes fait baptiser le 25 mars de l'an dernier...</p>
+
+<p>&mdash;Malgré tout, reprit Cartier d'un ton ferme, moi
+j'ai la conviction que Constance respire!</p>
+
+<p>&mdash;Le Seigneur vous entende!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, continua-t-il; et que nous la reverrons un
+jour.</p>
+
+<p>En ce moment, un jeune homme, portant le costume
+de <i>kloarek</i>, parut à l'extrémité du jardin.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Étienne! murmura maître Jacques; inconsolable
+de la perte de sa cousine, il a renoncé à la profession
+de marin pour entrer dans les ordres.</p>
+
+<p>Le jeune homme arrivait haletant, le visage rouge,
+baigné de sueur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon oncle, mon oncle, s'écria-t-il, quel bonheur
+que je n'aie pas encore prononcé mes voeux!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il? Respire un peu. Ta es tout essoufflé.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois bien. On le serait à moins. Je suis venu de
+Saint-Malo ici toujours courant.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, assieds-toi...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! les bonnes nouvelles! Mon cher oncle, ma
+chère tante, les bonnes nouvelles!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, parle.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me croirez pas. Moi-même je n'y puis
+croire... Constance...</p>
+
+<p>&mdash;Constance! répéta dame Catherine en pâlissant.</p>
+
+<p>&mdash;Constance n'est pas morte!</p>
+
+<p>&mdash;Pas morte? Es-tu bien sûr de ce que tu avances,
+Étienne? répliqua Cartier d'une voix altérée et en soutenant
+sa femme près de tomber en défaillance.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis, mon oncle, que Constance n'est pas
+morte. C'est le bruit de toute la ville. Vous allez l'entendre...
+car je suis venu vous chercher...</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, explique-toi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, explique-toi vite, Étienne; tes lenteurs
+me font mourir, balbutia dame Catherine d'un ton
+faible.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, répondit-il, que la sorcière de la
+Grande-Conchée a été arrêtée. Sous accusation de magie
+noire, on l'a mise, cette après-midi, à la torture. Alors,
+elle a révélé bien des crimes...</p>
+
+<p>&mdash;Mais Constance?</p>
+
+<p>&mdash;J'y suis, mon oncle, j'y suis. La sorcière connaissait
+ma cousine. Il parait... mais je n'oserai jamais vous
+dire ça.</p>
+
+<p>&mdash;Ne crains rien.</p>
+
+<p>Le <i>kloarek</i> baissa les yeux et poursuivit en hésitant:</p>
+
+<p>&mdash;Maharite prétend que ma cousine aimait le capitaine
+des Tondeurs; que c'est lui que nous avions à bord
+de la <i>Petite-Hermine</i>, et que...</p>
+
+<p>&mdash;Achève, Étienne, achève!</p>
+
+<p>&mdash;Constance se serait embarquée, sous un déguisement
+de page, le jour de l'Assomption, pour le
+joindre, sur un vaisseau allant faire la pêche à Terre-neuve!</p>
+
+<p>&mdash;Jésus Sauveur! serait-ce possible? proféra Catherine.</p>
+
+<p>&mdash;Mais le nom de ce navire? demanda Cartier.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore, mon oncle. Il sera facile de le trouver,
+en consultant les registres du port pour l'année 1536.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste. Pourtant ce vaisseau doit être de retour.
+Comment n'aurait-on pas découvert le sexe...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'écria dame Catherine; mon ami, remercions
+Dieu, d'abord...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas tout, ma tante, ce n'est pas tout! interrompit
+Étienne Noël. Un bonheur n'arrive jamais seul.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi encore?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! le brig <i>Saint-Aaron</i>, rentré, hier soir, du
+golfe Saint-Laurent...</p>
+
+<p>&mdash;Il aurait des nouvelles de Constance!</p>
+
+<p>&mdash;Non, hélas! mais de votre vieux serviteur.</p>
+
+<p>&mdash;Que dis-tu là?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis, mon oncle, que le pilote du <i>Saint-Aaron</i>
+rapporte avoir vu à l'île Brion un sauvage qui l'a averti
+que Jean Morbihan était dans la baie de Gaspé, où il
+attendait qu'un autre navire de pêche, l'Aleth, mit à la
+voile pour repasser en France.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui est extraordinaire! souverainement extraordinaire!
+j'en suis confondu, murmurait Jacques
+Cartier, étourdi par ces informations.</p>
+
+<p>Puis il s'écria, en saisissant la main du jeune homme:</p>
+
+<p>&mdash;Mais es-tu bien certain de ce que tu dis?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai ouï de mes oreilles, mon oncle. La sorcière
+vous demande. Elle désire vous répéter à vous-même
+les aveux qu'elle a faits à l'inquisiteur. Quant au pilote
+du <i>Saint-Aaron</i>, il sera, m'a-t-il dit, jusqu'au couvre-feu
+à l'auberge <i>A Monsieur Saint Anthoine</i>...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon ami, allez tout de suite à la ville! fit Catherine.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne perds pas une minute. Étienne, tu m'attendras
+ici et tiendras compagnie à ta tante. Dis à Charles
+de seller mon cheval sur-le-champ. Constance et Jean
+retrouvés! Oh! c'est à devenir fou de bonheur!</p>
+
+<p>Et il se jeta au cou de sa femme, qu'il embrassa avec
+transports.</p>
+
+<p>&mdash;A genoux, Jacques! dit celle-ci; à genoux! Quoique
+j'appréhende de me livrer encore à la joie qui déborde
+mon âme, rendons grâces au Seigneur tout-puissant
+de la protection visible qu'il étend sur nous!</p>
+
+<p>Cartier se prosterna auprès de Catherine et ils élevèrent
+leur coeur à Dieu.</p>
+
+<p>Moins d'une heure après cette scène touchante, le
+capitaine était à Saint-Malo. Il voulut interroger Maharite.
+L'on n'avait rien à refuser à l'un des favoris du roi
+de France. Cartier fut conduit dans la geôle de l'évêché,
+où était enfermée Maharite. Il questionna la misérable
+créature, destinée au bûcher, mais n'en put guère tirer
+autre chose que ce qu'il tenait déjà d'Étienne. Il apprit
+seulement que Constance s'était réfugiée chez la sorcière,
+avec une assez forte somme en or; qu'elle avait
+prié Maharite de lui acheter des vêtements d'homme, de
+la faire passer pour son fils et de l'engager comme
+page <a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58"><sup>58</sup></a> sur le premier navire qui appareillerait pour la
+terre neuve. Ce plan avait réussi au gré de Constance.
+Elle était montée, le 18 août, jour de l'Assomption, sur
+un vaisseau du nom duquel Maharite ne se souvenait
+plus.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote58" name="footnote58"></a><b>Note 58: </b><a href="#footnotetag58">(retour) </a><p>L'on sait que ce grade correspondait à celui de novice sur
+les navires du commerce.</p></blockquote>
+
+<p>Quoiqu'il fût tard déjà, Cartier courut à la salle
+Saint-Jean. C'était alors le Lloyd de Saint-Malo. Il consulta
+le livre où était enregistré le mouvement du
+port en 1836. Une seule nef avait quitté la rade pour
+Terreneuve, le 18 août de cette année-là. Elle s'appelait
+le <i>Saint-Vincent</i>. Cartier chercha l'époque de la
+rentrée de ce navire. Mais une note à la marge du livre,
+comme un nuage sur un rayon de soleil, assombrit la
+joie qui luisait en son coeur. Dans cette note il était
+dit que le <i>Saint-Vincent</i>, après avoir touché dans diverses
+baies de Terreneuve, s'était échoué en vue du détroit de
+Belle-Isle. Les sauvages de la côte avaient pillé l'épave et
+sans doute massacré l'équipage. Témoin de l'événement,
+mais n'y pouvant porter remède, à cause d'une violente
+tempête, le <i>Lion</i>, bateau pêcheur de Honfleur, l'avait
+consigné sur son journal de bord.</p>
+
+<p>Pour douloureusement désappointé qu'il fût, Cartier
+ne perdit pas tout espoir. Il se dit qu'il irait à Honfleur,
+interroger le patron du <i>Lion</i>, et il se transporta à
+l'hôtellerie A Monsieur Saint Anthoine.</p>
+
+<p>Le pilote du <i>Saint-Aaron</i> y faisait une partie de dés,
+en buvant un pichet de cidre. Il confirma la nouvelle
+donnée par Étienne, ajouta que l'<i>Aleth</i> ne tarderait
+pas, suivant toutes probabilités, à jeter l'ancre dans le
+port de Saint-Malo; mais il ne savait quoi que ce fût sur
+le compte de Jean Morbihan. Il n'aurait même pu affirmer
+que c'était de lui qu'avait parlé le sauvage. Seulement
+il avait cru le reconnaître, parce que ce sauvage
+le nommait Terriben, sobriquet que les mariniers de
+Saint-Malo avaient donné au vieux timonier, d'après son
+juron de prédilection.</p>
+
+<p>Cartier rentra soucieux à la maison de campagne. Il
+cacha à sa femme une partie de la vérité, et il lui dit que
+Constance s'était en effet embarquée sur le <i>Saint-Vincent</i>
+et qu'elle avait dû prendre terre dans une île
+habitée du golfe Saint-Laurent: il termina par ces mots:</p>
+
+<p>&mdash;Je vais retourner à Paris, faire de nouvelles instances
+auprès du roi. Dès qu'il m'aura octroyé une
+autorisation, je me rendrai dans le golfe, où je chercherai
+la trace de la pauvre enfant. Si on me refuse cette autorisation,
+je partirai sur le premier navire venu.</p>
+
+<p>&mdash;Puissiez-vous retrouver notre Constance! s'écria
+Catherine en répandant un torrent de larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Me permettrez-vous, mon oncle, de reprendre l'accoutrement
+de marinier? s'enquit Étienne Noël, avec
+vivacité.</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers, beau neveu; mais que diront tes supérieurs
+ecclésiastiques?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ils savent bien que le désespoir seul...</p>
+
+<p>&mdash;Soit, interrompit Cartier. Obtiens leur consentement
+et tu peux être assuré que le mien ne te fera pas
+défaut. Presse-toi... après-demain tu m'accompagneras
+à Rouen, où j'ai quelques affaires.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, ô mon excellent oncle! répondit le jeune
+homme enchanté, car il avait deviné la nature de ces
+affaires, dont le capitaine ne voulait pas causer devant
+sa femme.</p>
+
+<p>Cartier effectua heureusement ce voyage. Mais ce fut
+sans résultat. Il ne recueillit aucun renseignement sur le
+sort de Constance. De Rouen, notre capitaine alla à Compiègne,
+où le roi se reposait de la guerre, en faisant exécuter
+de belles et utiles ordonnances, promulguées en 1538,
+«touchant l'abréviation, des procès, pour le soulagement
+de ses sujets foulés par la chicane des procureurs et ministres
+de justice.»</p>
+
+<p>A cette époque, s'instruisait le procès de Philippe de
+Chabot.</p>
+
+<p>Jacques Cartier eut néanmoins un facile accès auprès
+de François Ier, et il obtint du monarque la promesse
+que bientôt une nouvelle Commission lui serait délivrée.</p>
+
+<p>Le capitaine revint très-satisfait à Limoilou. Une
+joie nouvelle l'y attendait. Comme il mettait le pied sur
+le seuil de sa maison, après une longue absence, un
+homme se jeta à son cou, en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Terr i ben! faut que je vous embrasse, maître Jacques;
+min Gieu, oui!</p>
+
+<p>Et le brave timonier, joignant l'action aux paroles,
+fit retentir deux gros baisers sur les joues de Cartier, qui
+lui rendit avec effusion ses bruyantes caresses.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>CHAPITRE XIX.</h3>
+
+<h3>CONCLUSION.</h3>
+
+
+<p>&mdash;Tu dis donc qu'il avait, sous le sein gauche, une
+peinture noire et rouge représentant quatre poissons
+regardant les quatre points cardinaux, avec un coeur...</p>
+
+<p>&mdash;Min Gieu, oui, maître Jacques! Je l'ai si bien vue
+cette marque que j'en ai perdu la tramontane. Sans
+cela...</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors cet homme serait...</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait et c'est le frère de Constance!</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant...</p>
+
+<p>&mdash;Terr i bon!... Excusez, maître Jacques. Je jure
+devant vous...</p>
+
+<p>&mdash;Va toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, c'est mon avis. Là! sur ma conscience, ce
+prétendu Philippe, c'était d'abord Georges de Maisonneuve,
+le capitaine des Tondeux; c'était aussi cet Olivier
+Dubreuil que nous avons tant et tant cherché, depuis
+1520, ensuite...</p>
+
+<p>&mdash;Le fils de l'homme qui fut assassiné par les sauvages
+de Terreneuve... Je n'y puis croire...</p>
+
+<p>&mdash;Puisque je vous affirme qu'il a encore le même signe
+que Constance au bas de l'oreille... min Gieu, oui!</p>
+
+<p>&mdash;La soeur aurait été énamourée de son frère!...
+juste ciel!... Quel horrible mystère!</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'a point péché, croyez-le, maître, reprit
+gravement Jean Morbihan. Le Seigneur n'aurait pas
+permis un crime aussi odieux!</p>
+
+<p>&mdash;J'aime à le penser. Mais répète-moi ce que tu m'as
+dit.</p>
+
+<p>&mdash;Min Gieu! c'est bien simple. J'avais découvert ce
+qui se passait entre la pauvre Constance et ce... Que le
+bon Gieu lui pardonne, maître Jacques!... C'est pourquoi
+je vous priai de l'embarquer avec nous. Je comptais
+qu'une fois là-bas, l'enfant l'oublierait... Il n'en a pas
+été ainsi... Ah! j'ai été un imbécile... J'aurais dû vous
+déclarer tout... Le malheur ne nous serait pas arrivé...</p>
+
+<p>&mdash;Tu as fait pour le mieux; je ne puis t'en vouloir.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, quand nous fûmes au havre de Sainte-Croix,
+j'appris que ce Philippe conspirait... Le polisson
+de Lucas...</p>
+
+<p>&mdash;Il est mort; pardonne-lui aussi!</p>
+
+<p>&mdash;Min Gieu... oui! je lui pardonne. Mais...</p>
+
+<p>&mdash;Laissons ce sujet. Prévenu que Philippe conspirait
+contre nous avec les sauvages, tu l'as suivi et tu as
+découvert la conjuration.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, maître Jacques. Les sauvages ont pris la fuite,
+en m'apercevant. Philippe s'est jeté sur moi. Nous nous
+sommes battus sur le bord de la chute. Sa jaquette a été
+déchirée, et dessous j'ai vu cette marque que Constance...</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu bien sûr que cette marque soit semblable à
+l'autre?</p>
+
+<p>&mdash;Quatre poissons et un coeur. Pouvais-je m'y méprendre,
+moi qui ai été la première nourrice de la
+petite? Puis, ce signe à l'oreille gauche! Avec cela,
+quoiqu'il soit roussâtre et elle noire, il y a, voyez-vous,
+entre eux un air de famille qui m'avait toujours frappé.
+Ah! si la surprise ne m'eût paralysé, je serais venu à
+bout de lui et j'aurais vu...</p>
+
+<p>&mdash;Heureusement que tu n'es pas tombé dans l'abîme!</p>
+
+<p>&mdash;Min Gieu! j'en dois reconnaissance éternelle à mon
+vénéré patron, car en dévalant, je suis arrivé tout au
+bord de la fosse. J'étais toutefois moulu, sans force. Un
+buisson m'a retenu. Là j'aurais péri comme un chien,
+ayant une cuisse cassée et un bras démis. Mais des sauvages,
+qui chassaient aux environs, m'ont aperçu le lendemain matin...</p>
+
+<p>&mdash;Quel malheur que c'étaient des ennemis de nos
+Canadians!</p>
+
+<p>&mdash;Ils m'ont emmené à la rivière de Saguenay, pansé,
+guéri, et gardé comme prisonnier. J'avais grand'peur
+d'être brûlé; car c'est leur coutume à ces gens de faire
+rôtir les captifs. Mais, enfin, une de leurs femmes ayant
+eu pitié de moi, ils m'ont donné à elle. Une chance que
+je n'étais pas marié, maître, car je n'aurais pu accepter
+d'avoir deux épouses... Drôle, tout de même, qu'elle
+ait voulu de moi, celle-là! je ne suis ni beau, ni jeune!
+min Gieu, non! De fait, elle n'était pas, non plus, de
+première beauté ou jeunesse. Ce n'était cependant point
+une méchante créature. Si elle n'avait trépassé l'année
+dernière, je ne l'aurais peut-être jamais quittée. Terri-ben!
+elle m'avait sauvé la vie! et le vieux Morbihan
+n'est pas un ingrat. D'ailleurs, j'espérais que, tôt ou
+tard, vous reviendriez...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'était et c'est encore mon projet de visiter le
+pays de Saguenay, quoique tu penses qu'il n'y ait point
+de mines d'or.</p>
+
+<p>&mdash;Ma Nou-ma-la décédée (j'appelais ainsi, ma défunte), je
+songeai à démarrer, reprit Jean Morbihan. Une
+certaine nuit, je chargeai de provisions mon casnouy
+d'écorce de bouleau et filai vers la baie de Gaspé, ou je
+comptais bien trouver quelque navire pécheur pour retourner
+tôt ou tard en Bretagne. Et, le bon Dieu aidant,
+me voici sain et sauf, maître Jacques! Mais quand je
+songe que moi, Jean Morbihan, qui avais jure de vivre
+célibataire, je me suis marié à la septantième année de
+mon âge, et avec une sauvagesse..... Terri ben! faut
+plus douter de rien!</p>
+
+<p>&mdash;Revenons à nos jeunes gens, reprit rêveusement
+Cartier. Il parait, d'après toutes ces présomptions, que
+ce Philippe on Georges n'est autre qu'Olivier Dubreuil,
+fils du Français que nous n'avons pu arracher à la fureur
+des sauvages de Terreneuve. Plus j'y réfléchis, en
+effet, plus je trouve que tu dois avoir raison. Quand,
+pour me conformer à la promesse faite à son père mourant,
+je fis des recherches à Dieppe, on me dit que ses
+grands-parents étaient décédés et que le jeune Olivier
+avait été emmené en Écosse par un ami de la famille.</p>
+
+<p>Seulement, personne ne put me dire le nom de cet ami.
+Mais je me souviens que ce Georges de Maisonneuve,
+que nous avons vu faire tant d'éclat à Saint-Malo, prétendait
+être Écossais d'origine. Il semblait avoir vingt-cinq
+ou vingt-six ans, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Min Gieu, oui, maître.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela. Son père quitta Dieppe vers 1510, et
+Olivier n'était âgé que de quelques mois...... Mais,
+qu'est-il devenu? On ne l'a point revu depuis le jour où
+il faillit t'assassiner, mon vieux Jean...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je l'absous de tout mon coeur!</p>
+
+<p>&mdash;Et sa soeur! Où est-elle à cette heure? Étrange destinée
+qui les a ramenés tous deux sur cette terre lointaine
+de leurs aïeux maternels! Que profondes et inexplicables
+sont les voies de la Providence divine! Pourvu,
+ô mon Dieu..... Mais non, vous ne souffririez pas!...</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, maître Jacques, vous n'avez plus entendu
+parler de lui? interrompit Jean Morbihan.</p>
+
+<p>&mdash;Non. Aurait-il roulé avec toi dans le gouffre?</p>
+
+<p>&mdash;Ça n'est pas probable. Mais pourtant..... j'étais si
+étourdi par ce que je venais de voir..... Je ne me rappelle
+rien!</p>
+
+<p>&mdash;Prenons une détermination. Tu as sagement agi
+en ne révélant pas tes soupçons à ma femme. Il faut lui
+cacher avec soin ce que nous conjecturons de l'étroite
+parenté entre Constance et...</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, maître; j'ai appris à connaître
+les dames, pendant mes trois années de mariage, min
+Gieu, oui!</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas besoin de te recommander le silence</p>
+
+<p>vis à vis des étrangers. On m'a promis une Commission
+nouvelle; par ma Catherine! je vais en presser la délivrance.
+Nous remettrons à la mer aussitôt le printemps
+venu, et il faudra bien que nous retrouvions cette enfant,
+car une voix intérieure m'assure qu'elle n'a pas
+péri dans le naufrage du <i>Saint-Vincent</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Min Gieu, oui, nous la retrouverons! appuya Morbihan
+d'un air et d'un accent convaincus.</p>
+
+<p>Cette conversation avait eu lieu peu de temps après
+que Jacques Cartier était revenu de Compiègne. Fort de
+la parole du roi, il se flattait de pouvoir reprendre l'oeuvre
+de ses explorations au commencement de l'année
+suivante. Mais de lourdes déceptions le retardèrent.
+Toujours en lutte avec Charles-Quint, François Ier ne
+pouvait guère sacrifier ses hommes et son trésor à une
+entreprise hasardeuse.</p>
+
+<p>«La voix de Cartier fut, dit M. Garneau, perdue dans
+le fracas des armes et l'Amérique oubliée.</p>
+
+<p>«Il fallut attendre un moment plus favorable... Ce
+ne fut que vers 1540 que François Ier put s'occuper sérieusement
+des découvertes du pilote malouin. Tout
+en France a des ennemis acharnés, même les choses les
+plus utiles. Le succès de la dernière expédition avait réveillé
+le parti opposé aux colonies qui fit sonner bien
+haut la rigueur du climat des contrées visitées par Cartier,
+son insalubrité qui avait fait périr d'une maladie
+cruelle une partie des Français. Enfin, l'absence des
+mines d'or et d'argent. Ces observations laissèrent d'abord
+une impression défavorable sur quelques esprits.
+Mais les amis de la colonisation finirent par détruire
+l'effet de ces propos, en faisant valoir surtout les avantages
+que l'on pourrait retirer du commerce des pelleteries
+avec les indigènes. D'ailleurs, disait-on, l'intérêt
+de la France ne permet point que les autres nations partagent
+seules la vaste dépouille du Nouveau-Monde.</p>
+
+<p>«Le parti du progrès l'emporta. Dans ce parti se distinguait
+par-dessus tous les autres François de la Roque,
+seigneur de Roberval, que François appelait le <i>petit Roi
+de Vimeu</i>.»</p>
+
+<p>Une année s'était, toutefois, écoulée entre la dernière
+entrevue de Cartier avec son souverain, année de
+fiévreuse anxiété pour le pilote et sa famille. Mais Philippe
+de Chabot rentrant en grâce<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59"><sup>59</sup></a>, maître Jacques
+reçut enfin ses Lettres Patentes, datées de Saint-Priest,
+le 17 octobre 1540 sous le scel du roi, et du 20 octobre
+de la même année sous le scel du Dauphin, duc de Bretagne.
+Ces Lettres nommaient Jacques Cartier capitaine-général
+et maître pilote de cinq vaisseaux destinés à
+aller au Canada, pour y tenter des découvertes nouvelles
+et y jeter les fondements d'une colonie. Peu après,
+Sa Majesté élevait le seigneur de Roberval au rang de
+son lieutenant et gouverneur dans les pays de Canada,
+Saguenay et Hochelaga, etc.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote59" name="footnote59"></a><b>Note 59: </b><a href="#footnotetag59">(retour) </a><p>L'arrêt de sa réhabilitation est daté du 29 mars 1541.&mdash;Mais
+depuis plusieurs mois l'amiral avait déjà repris faveur auprès du roi.</p></blockquote>
+
+<p>Cartier avait pouvoir de démolir l'<i>Émerillon</i>, «jà viel
+et caduc, pour appliquer à l'adoub des navires qui en
+auraient besoing.» Il était autorisé de plus à prendre
+dans les prisons de France et Bretagne les «accusez
+ou prévenus d'aucuns crimes quels qu'ils estaient, fors
+des crimes d'hérésie et de lèse-majesté divine et humaine...
+et de faulx monnayeurs... jusqu'au nombre de
+cinquante personnes.»</p>
+
+<p>Enfin, il lui était expressément recommandé de convertir
+les sauvages à la foi catholique, pour «faire chose
+agréable à Dieu, notre créateur et rédempteur.»</p>
+
+<p>Cette Commission avait un caractère très-absolu. Elle
+n'en rendit que plus vive la jalousie des ennemis de
+maître Jacques; ils redoublèrent d'activité et de malices
+contre lui, cherchant à débaucher les équipages
+qu'il engageait et à les détourner de leur noble but. Ce
+fut à ce point que Cartier sollicita et obtint, le 12 décembre,
+un Mandement du roi contre ceux qui pernicieusement
+divertissaient ses mariniers.</p>
+
+<p>Roberval reçut sa Commission le 13 janvier suivant;
+il vint au printemps à Saint-Malo pour surveiller les
+préparatifs de l'embarquement. Mais diverses causes le
+rappelèrent en Picardie. Après avoir mis à une cuisante
+épreuve la patience de Cartier, il finit par lui annoncer
+que, ne pouvant quitter la France à cette époque, il le
+rejoindrait plus tard à Terreneuve.</p>
+
+<p>Outre le désir qui le peignait, Jacques Cartier avait
+instruction expresse du roi d'accélérer le départ. Aussi,
+ayant arboré son pavillon sur la <i>Grande-Hermine</i> il
+quitta le port de Saint-Malo le 23 mai 1541, avec une
+flottille de cinq navires, «bien pourvus de victuailles
+pour deux ans.»</p>
+
+<p>La traversée jusqu'à Terreneuve fut longue. On manqua
+d'eau. Il fallut abreuver avec du cidre les bestiaux
+qu'on menait à la Nouvelle-France pour un propager
+l'espèce. Tout le monde souffrit beaucoup de la soif.
+Une fois arrivé à l'île, Cartier, Étienne Noël et Jean
+Morbihan firent les plus minutieuses perquisitions
+pour retrouver Constance. Ils pouvaient s'y livrer à loisir,
+en attendant le seigneur de Roberval.</p>
+
+<p>Bravement montés dans une barque, Étienne Noël et
+Jean Morbihan entreprirent le tour de l'île. Dans la
+baie des Châteaux, ils rencontrèrent des Peaux-Rouges<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60"><sup>60</sup></a>,
+qui leur donnèrent d'excellentes informations.
+Constance n'était pas morte. Elle avait échappé au
+naufrage du <i>Saint-Vincent</i>. Une tribu de Boethics, habitant
+les bords d'un lac intérieur, l'avait adoptée et elle
+vivait avec eux. Nos aventuriers ne craignirent pas de se
+rendre au village du lac. Le bouillant Étienne croyait
+déjà recouvrer la jeune fille. On la lui avait si bien dépeinte.
+Ce ne pouvait être que Constance. Mais son attente
+fut trompée. Constance, en supposant que ce fût
+elle, n'était pas dans la bourgade. La jeune fille blanche
+recueillie quelques hivers auparavant par les Boethics
+était allée avec eux faire la guerre aux Esquimaux du
+Labrador. Elle ne reviendrait pas avant la saison des
+neiges. Heureusement pour nos Européens que la plupart
+des guerriers peaux-rouges étaient absents, sans
+quoi ils auraient pu payer cher leur vaillante témérité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote60" name="footnote60"></a><b>Note 60: </b><a href="#footnotetag60">(retour) </a><p>Voir la <i>Fille des Indiens Rouges</i>.</p></blockquote>
+
+<p>Ils revinrent au mouillage général faire part à Cartier
+de ces renseignements. Si bons qu'ils fussent, si impatient
+que se montrât le pauvre Étienne de revoir son
+aimée Constance, on ne pouvait demeurer plus longtemps
+à Terreneuve. Roberval ne paraissant pas, le
+capitaine-général jugea à propos de poursuivre sa route.</p>
+
+<p>&mdash;Sache attendre, dit-il à son neveu. Je t'engage ma
+parole de te ramener ou de te renvoyer bientôt ici et de
+ne pas quitter l'île avant d'avoir trouvé ma pauvre enfant;
+mais le devoir commande, obéissons.</p>
+
+<p>Le 23 août, l'escadrille reconnut le port de Sainte-Croix.
+Les Canadians accoururent avec de grandes démonstrations
+de joie sur le rivage pour recevoir Cartier.
+Ils étaient alors gouvernés par cet Agona, dont Taignoagny
+avait voulu se défaire. Agona fut prodigue de présents
+et de caresses pour le capitaine. Mais quand les
+sauvages apprirent que Donnacona était mort, ils changèrent
+d'humeur, quoique, par manière de consolation,
+on eût essayé de les leurrer en disant que ses compagnons
+désiraient rester on France, où ils vivaient comme
+de grands seigneurs.</p>
+
+<p>Le port de Sainte-Croix n'était pas assez vaste pour
+loger les cinq navires. Cartier les conduisit à l'embouchure
+d'une petite rivière, à trois ou quatre lieues plus
+haut, dans le Saint-Laurent. Il est probable que c'est
+la rivière qui coule en serpentant sous le cap Rouge.
+Cartier, après avoir affourché ses vaisseaux, fit construire
+un fort sur le promontoire. Ce fort fut appelé Charlesbourg-Royal.
+On y débarqua les futurs colons, des approvisionnements
+et l'on se mit tout de suite à défricher
+les environs.</p>
+
+<p>Dès que sa position fut placée à l'abri d'une surprise,
+Jacques Cartier dépêcha en France deux navires avec
+Marc Jalobert, son beau-frère, et Étienne Noël, son neveu,
+afin d'informer le roi de son arrivée au Canada, et,
+fidèle à sa promesse, il permit à Étienne de relâcher à
+Terreneuve pour voir si Constance était revenue.</p>
+
+<p>Ces navires levèrent l'ancre, le 2 septembre.</p>
+
+<p>Ils parvinrent sans accident à leur destination. Mais,
+emporté par une tempête, Étienne ne put atterrir à l'île.</p>
+
+<p>Le 7, Cartier appela au commandement de la colonie
+le vicomte de Beaupré, un des gentilshommes qui l'avaient
+accompagné, et il partit pour explorer les rapides
+au-dessus de Hochelaga, dans la croyance erronée
+que par-là il se rendrait plus rapidement au pays de
+Saguenay. Après plusieurs jours de voyage, et après
+avoir trouvé les sauvages empressés à le servir, il franchit
+le courant Sainte-Marie, mais fut incapable d'aller
+plus loin, empêché qu'il était par cette série d'écueils
+qu'on nomme aujourd'hui le Sault-Saint-Louis.</p>
+
+<p>Cartier redescendit le courant et rentra au fort où il
+avait résolu d'hiverner.</p>
+
+<p>On lui dit que les Canadians s'étaient assemblés en
+grand nombre à Stadacone et qu'ils paraissaient très-mal
+disposés pour les blancs. Ils ne venaient plus à ce
+cantonnement faire des échanges. Ils se montraient
+souvent par troupes armées et belliqueuses, sur les hauteurs
+couronnant le fort. Ils allaient même jusqu'à
+menacer les colons qu'ils rencontraient isolés.</p>
+
+<p>Ces avis ne laissaient pas d'être inquiétants. Cartier
+se convainquit bientôt qu'ils étaient fondés.</p>
+
+<p>Un matin, l'agouhanna d'Hochelay, qui n'avait pas
+cessé de témoigner de l'amitié aux Français, quoiqu'il
+les trahît déjà en secret, avertit le capitaine que les Canadians
+avaient fait prisonnier, chez leurs ennemis les
+Trudamans, un homme blanc et qu'ils se proposaient
+de le brûler. Qui pouvait être cet homme blanc? L'agouhanna
+n'en savait pas davantage. Cartier décida de
+le sauver; mais il n'y avait pas un instant à perdre. Le
+Visage-Pâle devait monter sur le bûcher ce jour-là.
+Peut-être son supplice avait-il déjà commence. Maître
+Jacques choisit sur-le-champ vingt mariniers des plus
+robustes. Il les arma d'arquebuses, de sabres, de poignards
+et courut à Stadacone.</p>
+
+<p>Un spectacle hideux les attendait.</p>
+
+<p>De loin ils virent briller une flamme à travers la forêt
+qui bordait le village.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'écria le capitaine avec douleur, nous arriverons
+trop tard! Lâchez vos arquebuses, faites du tapage
+pour chasser cette horde de démons que voici là-bas!</p>
+
+<p>Les ordres de Cartier furent exécutés immédiatement,
+et, tout en précipitant leurs pas, les mariniers firent une
+décharge qui jeta l'épouvante parmi les Canadians.</p>
+
+<p>Au nombre de plusieurs milliers, ces sauvages entouraient
+un bûcher sur lequel un homme tout sanglant
+était attaché à un poteau. Quoique criblé de blessures,
+environné de flammes, le malheureux dévisageait fièrement
+ses bourreaux. Il semblait défier leur férocité.</p>
+
+<p>&mdash;Terr i bon! mais c'est Philippe! s'écria Jean Morbihan
+en l'apercevant.</p>
+
+<p>Et, se jetant sur le bûcher,&mdash;des pieds, des mains,
+sans crainte de se brûler&mdash;il en écarta violemment les
+tisons embrasés.</p>
+
+<p>Les sauvages avaient pris la fuite.</p>
+
+<p>On détacha le supplicié. On le coucha sur un brancard
+fabriqué à la hâte. Il fit signe qu'il voulait parler à
+Jacques Cartier.</p>
+
+<p>Celui-ci examinait attentivement une sorte d'écusson
+tatoué sous le sein gauche de Philippe et figurant
+comme «quatre poissons de <i>sable</i>, cantonnés et regardant
+les quatre angles de l'aire, au monceau de gravier en
+coeur.»</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, monsieur, le mal que j'ai voulu
+vous faire, car je vais mourir, lui dit cet homme.</p>
+
+<p>&mdash;Non, vous ne mourrez pas, s'écria Cartier, ému
+jusqu'aux larmes. Vous avez été coupable,&mdash;mais
+Dieu aura pitié de vous. Vous guérirez...</p>
+
+<p>&mdash;Mes blessures sont mortelles, je le sens. Je n'ai que
+peu de temps à vivre; recevez ma confession, monsieur:</p>
+
+<p>D'un geste, maître Jacques ordonna à ses gens de se
+retirer. Le blessé reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je suis né à Dieppe, mais je n'ai connu
+ni mon père ni ma mère. Mon nom véritable est Olivier
+Dubreuil...</p>
+
+<p>&mdash;Je le savais, dit Cartier.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous le saviez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'ai assisté votre père à ses derniers moments.</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous, monsieur?... Mais non, ne me répondez
+pas... ne m'interrompez plus... car mes forces faiblissent...
+Élevé chez mon grand-père paternel, j'y
+demeurai jusqu'à l'âge de dix ans... Il mourut... Un
+ami de la maison m'emmena en Écosse... Mais lui aussi
+expira peu d'années après m'avoir recueilli... j'étais
+seul au monde... Je m'affiliai aune bande de soudards
+qui ravageait la Bretagne... Mon audace et mon habileté
+y furent remarquées... Notre capitaine ayant été tué
+dans une expédition, je fus unanimement élu à sa place...
+Alors, monsieur, je vins à Saint-Malo... j'achetai une
+maison, y perçai un souterrain qui communiquait avec
+le port et je pus en sécurité, pour moi et les miens,
+exercer mes forfaits... J'avais acquis un vieux manoir
+en Écosse... mon intention était de m'y retirer après
+avoir enlevé votre fille, monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Constance!... votre soeur, malheureux! ne put
+s'empêcher de dire Cartier.</p>
+
+<p>&mdash;Ma soeur! proféra le blessé dans un cri terrible.</p>
+
+<p>Et sa tête, qui s'était soulevée, retomba lourdement
+sur le sol. Il était mort.</p>
+
+<p>Son corps fut rapporté au cap Rouge, pour y être
+inhumé.</p>
+
+
+<p>Jacques Cartier apprit depuis qu'Olivier Dubreuil,
+attaqué par les Trudamans, à l'instant où il venait d'attenter
+aux jours de Jean, avait été traîné par eux en
+captivité. Il sut plaire à ces sauvages, devint un de leurs
+agouhanna et les commanda jusqu'au jour où il tomba
+entre les mains des Canadians, qui lui firent cruellement
+expier ses crimes.</p>
+
+<p>L'hiver fut très-rude. Le scorbut décima de nouveau
+les équipages de Jacques Cartier. Le brave navigateur
+n'avait reçu aucune nouvelle de Roberval. Les sauvages
+harcelaient ses pauvres colons. Ceux-ci se révoltèrent
+contre leur chef. Il se vit forcé de les rembarquer au
+commencement du printemps. En abordant dans la baie
+Saint-Jean à Terreneuve, il y trouva Roberval
+arrivé avec trois navires et deux cents passagers <a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61"><sup>61</sup></a>.
+Mais il y trouva aussi, et ce fut un rayon de
+miel pour son coeur ulcéré, Constance sur le point d'aller
+le rejoindre par les vaisseaux du vice-roi.</p>
+
+<p>L'histoire de la jeune fille était singulière. Arrachée
+au naufrage du <i>Saint-Vincent</i> par les Boethics, elle avait
+dû de n'être pas égorgée par ces insulaires à la marque
+qu'elle portait sur la poitrine et qui était le <i>novake</i> <a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62"><sup>62</sup></a>
+ou blason de la tribu. Du reste, le souvenir de sa mère
+et de son père était encore présent à leur mémoire. Constance
+s'instruisit bien vite dans leur langage; ils lui
+conférèrent une part d'autorité sur eux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote61" name="footnote61"></a><b>Note 61: </b><a href="#footnotetag61">(retour) </a><p>Cartier lui montra quelques grains d'or et des diamants qu'il
+avait trouvés aux environs de Stadacone. L'or était de bon aloi,
+mais les diamants étaient faux. Néanmoins, le lieu où ils furent
+découverts a pris depuis le nom de cap Diamant. C'est sur ce
+cap que s'élève la formidable citadelle de Québec, à trois cent
+cinquante pieds au-dessus du niveau du Saint-Laurent.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote62" name="footnote62"></a><b>Note 62: </b><a href="#footnotetag62">(retour) </a><p>Voir la <i>Fille des Indiens Rouges</i>.</p></blockquote>
+
+<p>Au retour d'une expédition contre les Esquimaux, on
+avait conté à Constance que des blancs étaient venus la
+demander. Dès que la saison le permit, elle se transporta
+sur le rivage de la mer, sous prétexte de chasser
+et épia l'apparition d'un navire européen.</p>
+
+<p>La Providence avait exaucé ses voeux eu lui faisant
+découvrir les vaisseaux de Roberval.</p>
+
+<p>Je ne peindrai ni la joie de maître Jacques, ni l'allégresse
+de Jean Morbihan.</p>
+
+<p>Avec tous les ménagements possibles, Cartier apprit
+à Constance la parenté qui l'unissait à celui qu'elle avait
+rêvé pour époux et la triste fin de cet infortuné.</p>
+
+<p>Déjà, Constance était guérie de son fol amour. Les vicissitudes
+de la vie avaient mûri sa raison. Mais elle
+pleura sincèrement le sort du frère qu'elle avait perdu.</p>
+
+<p>Roberval souhaitait que Cartier retournât à la Nouvelle-France <a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63"><sup>63</sup></a>.
+Celui-ci n'y voulut point consentir. Son
+oeuvre était terminée. Il avait tracé la route. A d'autres
+le soin de la frayer!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote63" name="footnote63"></a><b>Note 63: </b><a href="#footnotetag63">(retour) </a><p>Il était parti de la Rochelle le 16 avril 1542.</p></blockquote>
+
+<p>Jacques Cartier partit bientôt de Terreneuve et rentra
+à Saint-Malo, le mois suivant.</p>
+
+<p>Le bonheur de dame Catherine, la félicité d'Étienne
+Noël ne sauraient se décrire. J'abandonne à l'imagination
+de mon lecteur cette tâche aussi douce que délicate.</p>
+
+<p>Pendant une année Constance porta le deuil de son
+frère. Elle le quitta pour suivre le bon Étienne au pied
+des autels.</p>
+
+<p>&mdash;Terr i ben! j'avais bien dit que tout ça finirait par
+une noce, da oui! marmottait gaiement Jean Morbihan
+en sortant de l'église.</p>
+
+<p>Jacques Cartier avait été parfaitement accueilli par
+François Ier, mais il avait sacrifié à ses belles découvertes
+repos, fortune, santé. Il ne reprit plus la mer et
+mourut, dit M. Ch. Cunat, dans sa soixantième année.</p>
+
+<p>N'est-il pas douloureux cependant de penser que,
+non-seulement on ignore le lieu où gît la dépouille de ce
+grand citoyen, mais que la date exacte de son décès soit
+une énigme indéchiffrée.</p>
+
+<p>Et n'est-ce pas simple justice de réclamer, une fois
+encore, après trois siècles d'oubli, un monument public,
+une statue pour:</p>
+
+
+<h2> JACQUES CARTIER,</h2>
+
+<h3> LE DÉCOUVREUR DU CANADA</h3>
+
+
+
+
+<p>FIN.</p>
+
+
+
+<h3>TABLE DES MATIÈRES.</h3>
+
+
+<p>DÉDICACE.</p>
+<p>AU LECTEUR.</p>
+<p>PROLOGUE.</p>
+<table cellpadding="0" cellspacing="0" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="nul">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: right;">
+CHAPITRE Ier.<br>
+II.<br>
+III.<br>
+VI.<br>
+V.<br>
+VI.<br>
+VII.<br>
+VIII.<br>
+IX.<br>
+X.<br>
+XI.<br>
+XII.<br>
+XIII.<br>
+XIV.<br>
+XV.<br>
+XVI.<br>
+XVII.<br>
+XVIII.<br>
+XIX.<br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 80%;">
+&mdash;Saint-Malo, patrie de Jacques Cartier.<br>
+&mdash;Le départ.<br>
+&mdash;Le sauveur.<br>
+&mdash;La sorcière.<br>
+&mdash;Georges de Maisonneuve.<br>
+&mdash;Le tête-à-tête.<br>
+&mdash;«Au cochon à monsieur saint Anthoine».<br>
+&mdash;Les Tondeurs.<br>
+&mdash;Le Chariot.<br>
+&mdash;L'enlèvement.<br>
+&mdash;La prison.<br>
+&mdash;Tentative d'évasion.<br>
+&mdash;Le Saint-Laurent.<br>
+&mdash;Terr i ben.<br>
+&mdash;Hochelaga.<br>
+&mdash;Fragments de mémoires.<br>
+&mdash;Retour à Saint-Malo.<br>
+&mdash;Les Portes-Cartier.<br>
+&mdash;Conclusion.<br>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+<p>FIN DE LA TABLE.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Jacques Cartier, by Émile Chevalier
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JACQUES CARTIER ***
+
+***** This file should be named 18490-h.htm or 18490-h.zip *****
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+Produced by Rénald Lévesque
+
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
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+
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+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
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+
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
+