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+The Project Gutenberg EBook of Scènes de la vie de jeunesse, by Henry Murger
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Scènes de la vie de jeunesse
+ Nouvelles
+
+Author: Henry Murger
+
+Release Date: June 8, 2006 [EBook #18537]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SCÈNES DE LA VIE DE JEUNESSE ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
+
+
+
+
+Henry Murger
+
+SCÈNES DE LA VIE DE JEUNESSE
+
+Nouvelles
+
+(1851)
+
+
+
+
+Table des matières
+
+Le souper des funérailles.
+I.
+II.
+III.
+IV.
+La maîtresse aux mains rouges.
+Le bonhomme Jadis.
+Les amours d'Olivier.
+I.
+II.
+III.
+IV.
+V.
+VI.
+Un poète de gouttières.
+Le manchon de Francine.
+I.
+II.
+
+
+
+
+Le souper des funérailles
+
+
+
+
+I
+
+
+C'était sous le dernier règne. Au sortir du bal de l'opéra, dans un
+salon du café de Foy, venaient d'entrer quatre jeunes gens accompagnés
+de quatre femmes vêtues de magnifiques dominos. Les hommes portaient de
+ces noms qui, prononcés dans un lieu public ou dans un salon du monde,
+font relever toutes les têtes. Ils s'appelaient le comte de
+Chabannes-Malaurie, le comte de Puyrassieux, le marquis de Sylvers, et
+Tristan-Tristan tout court. Tous quatre étaient jeunes, riches, menant
+une belle vie semée d'aventures dont le récit défrayait hebdomadairement
+les _Courriers de Paris,_ et n'avaient à peu près d'autre profession que
+d'être heureux ou de le paraître. Quant aux femmes, qui étaient presque
+jeunes, elles n'avaient d'autre profession que d'être belles, et elles
+faisaient laborieusement leur métier.
+
+La carte, commandée d'avance, aurait reçu l'approbation de tous les
+maîtres de la gourmandise.
+
+En entrant dans le salon, les quatre femmes s'étaient démasquées.
+C'étaient à vrai dire de magnifiques créatures, formant un quatuor qui
+semblait chanter la symphonie de la forme et de la grâce.
+
+--Avant de nous mettre à table, messieurs, dit Tristan, permettez-moi de
+faire dresser un couvert de plus.
+
+--Vous attendez une femme? dirent les jeunes gens.
+
+--Un homme? reprirent les femmes.
+
+--J'attends ici un de mes amis qui fut de son vivant un charmant jeune
+homme, dit Tristan.
+
+--Comment? de son vivant! exclama M. de Puyrassieux.
+
+--Que voulez-vous dire? ajouta M. de Sylvers.
+
+--Je veux dire que mon ami est mort.
+
+--Mort? firent en choeur les trois hommes.
+
+--Mort? reprirent les femmes en dressant la tête.
+
+--Quel conte de fées!
+
+--Mort et enterré, messieurs.
+
+--Comme Marlboroug?
+
+--Absolument.
+
+--Ah çà, mais que signifie cela? vous êtes hiéroglyphique comme une
+inscription louqsorienne, ce soir, mon cher Tristan, dit le comte de
+Chabannes.
+
+--Écoutez, messieurs, répliqua Tristan. La personne que j'attends ne
+viendra pas avant une heure; j'aurai donc le temps de vous conter
+l'aventure, qui est assez curieuse, et qui vous intéressera d'autant
+plus que vous allez en voir le héros tout à l'heure.
+
+--Une histoire! C'est charmant. Contez! contez! s'écria-t-on de toutes
+parts, à l'exception d'une des femmes, qui était restée silencieuse
+depuis son entrée.
+
+--Avant de commencer, dit Tristan, je crois qu'il serait bon d'absorber
+le premier service. Je fais cette proposition à cause de mon
+amour-propre de narrateur. Vous savez le proverbe....
+
+--Non! non! dit Chabannes, l'histoire.
+
+--Si! si! mangeons, cria-t-on d'un autre côté.
+
+--Aux voix!--L'histoire!--Le déjeuner!--L'histoire!
+
+--Il n'y a qu'un moyen de sortir de là, dit Tristan; c'est de voter.
+
+--Eh bien, votons.
+
+--Que ceux qui sont d'avis d'écouter l'histoire veuillent bien se
+lever, dit Tristan. Les trois hommes se levèrent.
+
+--Très bien, fit Tristan; que ceux qui sont d'avis de déjeuner d'abord
+veuillent bien se lever.
+
+Trois des femmes se levèrent, et parurent fort étonnées de voir leur
+compagne rester assise.
+
+--Tiens, dit l'une d'elles, Fanny s'abstient.
+
+--Pourquoi donc? dit une autre.
+
+--Je n'ai pas faim, répondit Fanny.
+
+--Eh bien, il fallait voter pour l'histoire, alors.
+
+--Je ne suis pas curieuse, murmura Fanny avec indifférence.
+
+--En attendant, reprit Tristan, l'épreuve n'a pas de résultat, et nous
+voilà aussi embarrassés qu'auparavant. Pour sortir de là et pour
+contenter tout le monde, je vais vous faire une proposition; c'est de
+raconter en mangeant.
+
+--Adopté! Adopté!
+
+--D'abord, dit le comte de Chabannes, le nom de votre ami?
+
+--Feu mon ami s'appelle Ulric-Stanislas de Rouvres.
+
+--Ulric de Rouvres, dirent les convives, mais il est mort!
+
+--Puisque je vous dis _feu_ mon ami, répliqua tranquillement Tristan.
+
+--Ah çà, demanda M. de Sylvers, ce n'était donc pas une plaisanterie, ce
+que vous disiez?
+
+--En aucune façon. Mais laissez-moi raconter maintenant, dit Tristan; et
+il commença.
+
+--En ce temps là,--il y a environ un an,--Ulric de Rouvres tomba
+subitement dans une grande tristesse et résolut d'en finir avec la vie.
+
+--Il y a un an, je me rappelle parfaitement, interrompit le comte de
+Puyrassieux, il avait déjà l'air d'un fantôme.
+
+--Mais quelle était donc la cause de cette tristesse? demanda M. de
+Chabannes. Ulric avait dans le monde une position magnifique; il était
+jeune, bien fait, assez riche pour satisfaire toutes ses fantaisies,
+quelles qu'elles fussent. Il n'avait aucune raison raisonnable pour se
+tuer.
+
+--La raison qui vous fait faire une folie n'est jamais raisonnable, dit
+entre ses dents M. de Sylvers.
+
+--Folie ou raison, le motif qui détermina Ulric à mourir est la seule
+chose que je doive taire, continua Tristan. Ulric s'était donc décidé à
+mourir, et passa en Angleterre pour mettre fin à ses jours.
+
+--Pourquoi en Angleterre? demanda un des convives.
+
+--Parce que c'est la patrie du spleen, et que mon ami espérait qu'une
+fois atteint de cette maladie, il n'oserait plus hésiter au bord de sa
+résolution. Ulric passa donc la Manche, et, après avoir demeuré à
+Londres quelques jours, il alla habiter dans un petit village du comté
+de Sussex. Là, il recueillit tous ses souvenirs; il passa en revue tous
+ses jours passés, toutes ses heures de soleil et d'ombre. Il se répéta
+qu'il n'avait plus rien à faire dans la vie; et après avoir mis ses
+affaires en ordre, il prit un pistolet et s'aventura dans la campagne,
+où il chercha longtemps un endroit convenable pour rendre son âme à
+Dieu. Au bout d'une heure de marche il trouva un lieu qui réalisait
+parfaitement la mise en scène exigée pour un suicide. Il tira alors de
+sa poche son pistolet, qu'il arma résolûment, et dont il posa le canon
+glacé sur son front brûlant. Il avait déjà le doigt appuyé sur la
+détente et s'apprêtait à la lâcher, quand il s'aperçut qu'il n'était pas
+seul, et qu'à dix pas de lui il avait un compagnon s'apprêtant également
+à passer dans l'autre monde.
+
+Ulric marcha vers ce malheureux, qui avait déjà le cou engagé dans le
+noeud d'une corde attachée à un arbre.
+
+--Que faites-vous? lui demanda Ulric.
+
+--Vous le voyez, dit l'autre, je vais me pendre. Seriez-vous assez bon
+pour m'aider un peu; je crains de me manquer tout seul, n'ayant pas ici
+les commodités nécessaires.
+
+--Que désirez-vous de moi, et en quoi puis-je vous être utile, monsieur?
+demanda Ulric.
+
+--Je vous serais infiniment obligé, répondit l'autre, si vous vouliez me
+tirer de dessous les pieds ce tronc d'arbre, que je n'aurai peut-être
+pas la force de rouler loin de moi quand je serai suspendu en l'air. Je
+vous prierai aussi de vouloir bien ne pas quitter ces lieux avant d'être
+bien sûr que l'opération a complètement réussi.
+
+Ulric regarda avec étonnement celui qui lui parlait ainsi tranquillement
+au moment de mourir. C'était un homme de vingt-huit à trente ans, et
+dont les traits, le costume, le langage attestaient une personne
+appartenant aux classes distinguées de la société.
+
+--Pardon, lui demanda Ulric, je suis entièrement à vos ordres, prêt à
+vous rendre les petits services que vous réclamez de moi: il faut bien
+s'entr'aider dans ce monde; mais pourrais-je savoir le motif qui vous
+détermine à mourir si jeune? Vous pouvez me le confier sans craindre
+d'indiscrétion de ma part, attendu que moi-même je me propose de me tuer
+sous l'ombrage de ce petit bois.
+
+Et Ulric montra son pistolet à l'Anglais.
+
+--Ah! ah! dit celui-ci, vous voulez vous brûler la cervelle, c'est un
+bon moyen. On me l'avait recommandé; mais je préfère la corde, c'est
+plus national.
+
+--Serait-ce à cause d'un chagrin d'amour? demanda Ulric en revenant à
+son interrogatoire.
+
+--Oh! non, dit l'Anglais, je ne suis pas amoureux.
+
+--Une perte de fortune?
+
+--Ah! non, je suis millionnaire.
+
+--Peut-être quelques espérances d'ambition détruites?
+
+--Je ne suis pas ambitieux.
+
+--Ah! j'y suis, continua Ulric, c'est à cause du spleen, l'ennui....
+
+--Ah! non, j'étais très heureux, très joyeux de vivre.
+
+--Mais alors....
+
+--Voici, monsieur, puisque cette confidence paraît vous intéresser, le
+motif de ma mort. Il y a deux ans, au milieu d'un souper, j'ai parié
+avec un de mes amis que je mourrais avant lui. La somme engagée est très
+considérable, et le pari est connu dans les trois royaumes. Et comme la
+mort n'a pas voulu venir à moi depuis ce temps, si je ne suis pas allé à
+elle dans une heure, j'aurai perdu mon pari.... Et je veux le gagner....
+Voilà pourquoi....
+
+Ulric resta stupéfait.
+
+--Maintenant, monsieur, que vous avez reçu ma confidence, je vous
+rappellerai la promesse que vous m'avez faite, dit l'Anglais, qui, monté
+sur le tronc d'arbre, venait de se remettre la corde au cou.
+
+--Un instant, monsieur, de grâce, je n'aurai jamais le courage.
+
+--Eh! monsieur, dit l'autre, pourquoi donc m'avoir interrompu alors? Je
+n'ai pas de temps à perdre si je veux gagner mon pari. Il est minuit
+moins dix minutes, et à minuit il faut absolument que je sois mort.
+
+En disant ces mots, voyant que l'aide d'Ulric allait lui faire défaut,
+l'Anglais chassa d'un coup de pied le tronc d'arbre qui l'attachait
+encore à la terre et se trouva suspendu.
+
+L'agonie commença sur-le-champ. Ulric ne put assister de sang froid à
+cet horrible spectacle, et se sauva dans un champ voisin.
+
+Au bout d'une demi-heure il revint près de l'arbre changé en gibet, et
+trouva l'Anglais roide, immobile, parfaitement mort. Cette vue donna à
+penser à mon jeune ami. Il trouva la mort fort laide, et renonça
+soudainement à aller lui demander la consolation des maux que lui
+faisait souffrir la vie. Seulement il se trouvait dans une situation
+fort embarrassée; car il avait écrit la veille à un de ses amis qu'il
+avait mis fin à ses jours, et il considérait comme une lâcheté un retour
+sur cette résolution. Il s'effrayait du ridicule qui allait rejaillir
+sur lui quand on apprendrait ce suicide avorté, chose aussi pitoyable à
+ses yeux qu'un duel sans résultat.
+
+Il en était là de ses hésitations quand il aperçut à terre le
+portefeuille de l'Anglais pendu. Ulric l'ouvrit et y trouva une foule de
+papiers, et entre autres un passeport d'une date récente et pris au nom
+de sir Arthur Sydney. Ces papiers étaient ceux du défunt; et ce nom
+d'Arthur était également le sien; et voici l'idée qui vint à l'esprit
+d'Ulric: il prit son portefeuille, qui contenait les papiers attestant
+son identité à lui, et les glissa dans le portefeuille du mort, après en
+avoir retiré le passeport et les autres papiers, qu'il mit dans sa
+poche.
+
+Grâce à ce stratagème, Ulric passa pour mort. Son suicide, annoncé par
+les feuilles anglaises, fut répété par les journaux français. Ulric
+assista à son convoi funèbre; et après s'être rendu lui-même les
+derniers honneurs, il partit pour le Mexique sous le nom de sir Arthur
+Sydney. Revenu à Londres il y a environ six semaines, il m'écrivait les
+détails que je viens de vous raconter.
+
+--Tout cela est, en vérité, très merveilleux, dit Chabannes; mais si M.
+Ulric de Rouvres revient à Paris, sa position y sera au moins
+singulière. Sous quel nom prétend-il exister maintenant? Reprendra-t-il
+le sien, ou conservera-t-il celui de Sydney?
+
+--Je crois qu'il prendra un autre nom, répondit Tristan.
+
+--Mais, fit observer M. de Chabannes, ce sera inutile. Il ne tardera pas
+à être reconnu dans le monde.
+
+--Il n'ira pas dans le monde, dit Tristan; je veux dire par là qu'il ne
+fréquentera pas cette partie de la société parisienne qu'on appelle le
+monde.
+
+--Il aura tort, fit le comte de Puyrassieux. Dans les premiers jours son
+aventure pourra lui attirer quelques regards, on chuchotera peut-être
+sur son passage; mais au bout d'une semaine on n'y pensera pas, et on
+parlera d'autre chose. Sa position sera au contraire fort avantageuse.
+Toutes les femmes vont se l'arracher.
+
+--Ulric ne retournera plus dans le monde, messieurs, dit Tristan.
+
+--Mais pourquoi? demandèrent les jeunes gens.
+
+--Pourquoi? dit tout à coup l'indifférente Fanny, en chassant du bout de
+ses doigts effilés les boucles de cheveux qui semblaient par instant
+faire à son visage un voile tramé de fils d'or:--Pourquoi? C'est bien
+simple. M. Ulric ne peut plus reparaître dans le monde, parce qu'il est
+ruiné.
+
+--Ruiné! dirent les jeunes gens.
+
+--Nécessairement, continua Fanny. Il n'est pas mort, c'est vrai; mais on
+l'a cru tel pendant six mois. Il y a eu un acte de décès; et comme M.
+Ulric de Rouvres n'avait d'autre parent que son oncle, le chevalier de
+Neuil, toute la fortune de son neveu a dû retourner entre les mains de
+celui-ci.
+
+--Eh bien, dit M. de Puyrassieux, l'oncle fera une restitution
+d'héritage.
+
+--Il ne le pourra plus, continua la blonde Fanny avec la même
+tranquillité. À l'heure où nous sommes, M. le chevalier de Neuil est
+aussi pauvre que les vieillards qui sont aux Petits-Ménages.
+
+--Ah! la bonne plaisanterie, dit M. de Chabannes; mais songez donc, ma
+belle enfant, que ce vieillard, qui aurait remontré des ruses à tous les
+avares de la comédie classique, avait en main propre au moins vingt
+mille livres de rente; et si, comme on peut le supposer, il a hérité de
+son neveu, celui-ci ayant cinquante mille livres de rente, M. de Neuil,
+qui joue la bouillotte à un liard la carre, et qui est plus mal vêtu que
+son portier, est actuellement plus que millionnaire.
+
+--J'ai dit ce que j'ai dit, répéta Fanny. M. le chevalier de Neuil n'a
+plus le sou.
+
+--Ah çà! mais il avait donc un vice secret, ce vieillard? demanda
+Chabannes.
+
+--Il était l'ami de madame de Villerey, répondit Fanny; et, puisque vous
+paraissez l'ignorer, messieurs, je vous dirai que madame de Villerey
+avait pour habitude d'imposer à ses favoris l'obligation d'être les
+clients de son mari.
+
+--Eh bien, la maison de banque de Villerey est une bonne maison, dit M.
+de Puyrassieux.
+
+--La maison de Villerey a perdu dix-sept millions à la bourse dans la
+quinzaine dernière, dit Fanny; si l'un de vous a des fonds dans cette
+maison, je lui conseille de mettre un crêpe à son portefeuille: M. de
+Villerey est en fuite.
+
+--Il emporte vos regrets, n'est-il pas vrai, ma chère? fit M. de
+Puyrassieux avec un sourire qui était une allusion.
+
+--Il m'emporte aussi soixante-quinze mille francs, c'est ce qui me rend
+un peu maussade ce soir; mais c'est une leçon, cela m'apprendra à faire
+des économies, ajouta la jeune femme.
+
+En ce moment un garçon du restaurant vint avertir Tristan qu'un monsieur
+le faisait demander.
+
+--C'est Ulric sans doute, dit Tristan; et, se retournant vers Fanny, il
+lui dit tout bas à l'oreille:
+
+--Ma chère enfant, vous vous êtes trompée, mon ami Ulric n'est pas
+ruiné.
+
+--Eh bien, qu'est-ce que cela me fait, à moi? dit Fanny.
+
+--Remettez votre masque un instant, continua Tristan.
+
+--Mais... pourquoi? demanda la jeune femme, en rattachant néanmoins son
+loup de velours.
+
+--Qui sait? dit Tristan, peut-être pour regagner les soixante-quinze
+mille francs que vous avez perdus.
+
+
+
+
+II
+
+
+Trois jours auparavant Ulric de Rouvres était à Plymouth, et, sous le
+nom d'Arthur Sydney, s'apprêtait à partir pour l'Inde anglaise, où il
+voulait aller faire la guerre sous les drapeaux de Sa Majesté
+britannique. Au moment de s'embarquer il reçut de France une lettre dont
+la lecture changea soudainement ses projets; car il alla sur-le-champ
+faire une visite à l'amirauté, et il en sortit pour prendre ses
+passeports pour la France, où il était arrivé aussi promptement que si
+le paquebot et la chaise de poste qui l'avaient amené eussent eu des
+ailes.
+
+Voici quel était le contenu de la lettre qui avait motivé cette arrivée
+si prompte:
+
+«Mon cher Ulric,
+
+«Vous savez si je suis votre ami. Je crois vous en avoir donné des
+preuves en maintes circonstances. Je vous ai vu, il y a un an, brisé par
+le coup de tonnerre d'un grand malheur. C'était votre première passion
+sérieuse. Vous avez faibli sous les coups de ces violents ouragans qui
+éclatent au début de la jeunesse, et vous avez roulé au fond de cet
+abîme où le désespoir vertigineux a plongé votre esprit dans de noirs
+tourbillons. Selon l'usage, vous avez voulu mourir, et pour accomplir ce
+projet vous êtes allé en Angleterre, la patrie du spleen. Là, vous avez
+mis fin à vos jours, et vous êtes maintenant convenablement enterré dans
+un cimetière du comté de Sussex. Selon vos voeux, on a mis sur votre
+tombe un saule en larmes, et on a planté de ces petites fleurs bleues
+qui étoilent les rives des fleuves allemands. Vous êtes on ne peut plus
+mort, et vos amis ne vous attendent plus qu'au jugement dernier. Ayez
+donc l'obligeance de ne point reparaître avant l'époque où les fanfares
+de l'Apocalypse convoqueront le monde à une résurrection officielle.
+Vous pouvez, du reste, dormir en paix. J'ai scrupuleusement accompli les
+ordres divers que vous avez bien voulu me donner dans votre testament.
+Je dois, pour votre satisfaction, vous déclarer que vous avez été
+généralement regretté. Votre décès a fait couler des larmes des plus
+beaux yeux du monde. Vous étiez certainement le meilleur valseur qui ait
+jamais glissé sur un parquet ciré, au milieu du tourbillon circulaire
+que dirige l'archet de Strauss. En apprenant votre décès, ce grand
+artiste a ressenti un chagrin profond; et au dernier bal qui a eu lieu
+au Jardin d'hiver, il avait mis, pour témoigner sa douleur, un crêpe à
+son bâton de chef d'orchestre.
+
+«Ah! mon ami, si vous n'aviez pas eu d'aussi bonnes raisons, combien
+vous auriez eu tort de mourir! Si vous ne vous étiez pas tant pressé,
+peut-être seriez-vous resté parmi nous; car je sais plusieurs mains
+blanches qui se fussent tendues pour vous retenir dans la vie. Enfin,
+comme on dit, ce qui est fait est fait: vous êtes mort, et vous avez eu
+l'agrément d'assister à votre convoi, car je présume que vous vous étiez
+adressé une lettre d'invitation; vous avez répandu des larmes sur votre
+tombe, et vous vous êtes regretté sincèrement. À ce propos, mon cher
+ami, puisque vous êtes un citoyen de l'autre monde, ne pourriez-vous pas
+me donner quelques détails sur la façon dont on s'y comporte? La mort
+est-elle une personne aimable, et fait-il bon à vivre sous son règne?
+Dans quelle zone souterraine est situé son royaume? Y a-t-il quatre
+saisons et diffèrent-elles des nôtres? Quels sont, je vous prie, les
+agréments dont jouissent les trépassés? Quel est le mode de
+gouvernement? Quel est le code des lois d'outre-vie? Vous qui devez
+être, à l'heure qu'il est, instruit de toutes ces choses, vous devriez
+bien me les communiquer. Au cas où je m'ennuierais par trop sous le
+vieux soleil, j'irais peut-être vous rejoindre là-bas, et je l'aurais
+déjà fait si je ne craignais de quitter le mal pour le pire.
+
+«Vous avez eu l'obligeance de vous inquiéter de moi et de la façon dont
+je menais l'existence depuis que vous m'aviez quitté. Je suis resté le
+même, mon ami; ce qu'on appelle un excentrique, je crois. Mes goûts et
+mes habitudes n'ont aucunement varié: je dors le jour et je veille la
+nuit. À force de volonté et de persévérance, je suis parvenu à arrêter
+complètement le mouvement intellectuel de mon être, et je me trouve on
+ne peut mieux de cette inertie qui me permet d'entendre un sot parler
+trois heures, sans avoir comme autrefois le méchant désir de le jeter
+par la fenêtre. J'assiste avec indifférence au spectacle de la vie, qui
+a ses quarts d'heure d'agrément. J'ai été, il y a quelques jours, forcé
+de recourir à ma plume pour conserver mon cheval, attendu qu'une dépêche
+télégraphique, arrivée je ne sais d'où, avait ruiné mon banquier, qui
+m'avait fait collaborer à ses spéculations. Mais heureusement, le
+lendemain de ce désastre, un parent à moi mourut dans un duel sans
+témoins, avec un pâté de faisan; et comme, peu soigneux de son
+caractère, il avait oublié de me déshériter, la loi naturelle m'a forcé
+à recueillir son bien, qui égalait au moins la perte que m'avait causée
+la pantomime du télégraphe. Vous avez dû, au reste, rencontrer cet
+excellent homme, qui avait pour maxime que la vie est un festin.
+
+«Maintenant que je vous ai, trop longuement peut-être, parlé de moi, je
+vais vous entretenir d'une circonstance très bizarre qui est, à vrai
+dire, le motif sérieux de cette lettre.
+
+«Il y a environ huit jours, dans un souper de jeunes gens où j'avais été
+convié, je suis resté foudroyé par l'étonnement en me trouvant en face
+d'une jeune femme qui est le fantôme vivant de cette pauvre Rosette,
+morte il y a un an à l'hôpital, et que vous avez voulu suivre dans la
+mort. Cette ressemblance était si merveilleusement frappante, si
+complète en tous points; cette créature enfin est tellement le sosie de
+votre pauvre amie, qu'un instant je suis resté tout étourdi, presque
+effrayé, et point éloigné de croire aux revenants. Mais le doute ne
+m'était pas permis: j'avais vu, comme vous, la pauvre Rosette étendue
+sur le lit de marbre de l'amphithéâtre; avec vous, je l'avais vue clouer
+dans le cercueil et descendre dans cette fosse que vous avez fait
+ombrager de rosiers blancs, comme pour faire à l'âme de la morte une
+oasis parfumée. J'ai alors interrogé cette créature, qu'un caprice de la
+nature a faite la jumelle de votre bien-aimée défunte; et supposant un
+instant qu'elle était peut-être la soeur de Rosette, je lui ai demandé
+si elle l'avait connue. Avec une voix qui avait les douces notes de la
+voix de votre amie, Fanny m'a répondu qu'elle ne l'avait point connue,
+et que d'ailleurs elle n'avait point de soeur. J'ai causé quelque temps
+avec cette fille, qui est fort recherchée dans le monde de la galanterie
+officielle, et je me suis convaincu que sa ressemblance avec Rosette
+s'arrêtait à la forme.
+
+«Fanny est un être de perdition, une créature vierge de toute vertu.
+Appliquant à faire le mal une intelligence vraiment supérieure, cette
+fille, rouée comme un congrès de diplomates, grâce à ses relations, qui
+sont nombreuses, exerce dans la société où elle vit une influence qui la
+rend presque redoutable, et depuis qu'elle règne avec toute
+l'omnipotence de ses fatales perfections, elle a déjà causé la ruine de
+bien des avenirs et le désastre de bien des jeunesses sans qu'une simple
+fois son coeur, immobilisé dans sa poitrine comme un glaçon dans une mer
+du pôle, ait fait une infidélité à sa raison. C'est parce que je sais de
+quel amour profond vous aimiez Rosette; c'est parce que moi, sceptique
+et railleur à l'endroit des choses de sentiment, je suis convaincu que
+le souvenir de cette pauvre fille, qui s'est presque immolée pour vous,
+comme Marguerite pour Faust, vivra autant que vous vivrez, que je vous
+ai instruit de ma rencontre avec celle qui est sa copie. J'ai pensé que
+votre nature de poète trouverait peut-être un certain charme mystérieux
+à revoir, ne fût-ce qu'un instant, parée de toutes les grâces de la vie
+et dans tous les rayonnements de la jeunesse, la douce figure qu'il y a
+un an nous avons pu voir ensemble disparaître sous le vêtement des
+trépassés. Au cas où, comme je le présume, les détails que je viens de
+vous raconter exciteraient votre curiosité et vous amèneraient à Paris,
+je vous ai d'avance préparé une entrevue avec Fanny. Vous nous trouverez
+samedi prochain, c'est-à-dire dans quatre jours, après la sortie du bal
+de l'Opéra, au café de Foy, où vous rencontrerez d'anciennes
+connaissances.
+
+«Pour ne pas effrayer l'assemblée, il serait peut-être convenable que
+vous ne vinssiez pas avec votre linceul. Quittez donc ce négligé
+mortuaire et mettez-vous à la mode des vivants. Pour des réunions du
+genre de celle où je vous convie, on s'habille volontiers de noir, avec
+des gants et un gilet blancs. Je vous rappelle ces détails au cas où
+vous les auriez oubliés dans l'autre monde, où les usages ne sont
+peut-être pas les mêmes que dans celui-ci,
+
+«Tout à vous,
+
+«Tristan.»
+
+
+
+
+III
+
+
+Pendant qu'Ulric de Rouvres se rend au rendez-vous que lui avait assigné
+Tristan, nous donnerons aux lecteurs quelques explications sur les
+événements qui avaient déterminé son suicide, si singulièrement avorté.
+
+Entré de bonne heure dans la vie, car il avait été mis en possession de
+sa fortune avant d'avoir atteint sa majorité, Ulric, ébloui d'abord par
+le soleil levant de sa vingtième année, et étourdi par le bruit que
+faisait ce monde où il était appelé à vivre, hésita un moment; et, comme
+un voyageur qui, mettant pour la première fois le pied sur un sol
+inconnu, craint de s'y égarer, il demanda un guide.
+
+Il s'en présenta cinquante pour un; car, ainsi qu'aux barrières des
+villes qui renferment des curiosités, on trouve aux portes du monde une
+foule de cicérones qui viennent bruyamment vous offrir leurs services.
+
+Ulric, ivre de liberté, voulut tout voir et tout savoir; nature ardente,
+curieuse et impatiente, il aurait désiré pouvoir, dans une seule coupe
+et d'un seul coup, boire toutes les jouissances et tous les plaisirs.
+
+Il vit et il apprit rapidement; et, à vingt-quatre ans l'expérience lui
+avait signé son diplôme d'homme.
+
+L'esprit plein d'une science amère, le coeur changé en un cercueil qui
+renfermait les cendres de sa jeunesse, et l'âme encore tourmentée par
+d'insatiables désirs, il quitta ce monde où, quatre années auparavant,
+il était entré l'oeil souriant et le front levé, en lui jetant la
+malédiction désolée des fils d'Obermann et de René; et sinistre et
+lamentable, il s'en retourna grossir le nombre de ceux qui épanchent sur
+toutes choses leurs doutes amers ou leurs audacieuses négations.
+
+La brutale disparition d'Ulric fut accueillie dans la société par une
+banale accusation de misanthropie; et au bout de huit jours, on n'en
+parlait plus.
+
+De toutes ses anciennes connaissances d'autrefois, Tristan fut le seul
+avec qui Ulric conserva quelques relations. Un jour il vint le voir, et
+lui tint des discours qui ne laissèrent point de doute à Tristan sur les
+idées de suicide qui germaient déjà dans son esprit.
+
+--À vingt-quatre ans, c'est bien tôt, répondit Tristan; en tout cas vous
+me permettrez de ne pas vous accompagner.
+
+--Ah! c'est donc vrai ce qu'on m'avait dit sur vous? Vous êtes atteint
+du mal du siècle, vous aurez trop lu _Faust_ et les esprits chagrins qui
+sont venus à sa suite. C'est plutôt l'influence de ces gens-là que tout
+le reste qui vous amène au bord de ce moyen extrême. Vous vous croyez
+mort, vous n'êtes qu'engourdi, mon cher! Quand on a trop couru on est
+fatigué, cela est naturel. Vous êtes dans une époque de repos; mais,
+demain ou après, vous jetterez par la fenêtre votre résolution funeste
+et vos pistolets anglais, ou vous en ferez cadeau à un pauvre diable de
+poète incompris, qui n'aura pour se guérir des misères de ce monde que
+le moyen extrême de s'en aller dans l'autre.
+
+J'ai été comme vous; plus d'une fois j'ai mis la clef dans la serrure de
+cette porte qui donne sur l'inconnu; mais je suis revenu sur mes pas, et
+j'espère que vous ferez comme moi. Vous me répondrez que vous n'avez
+plus ni coeur ni âme, et qu'il vous est impossible de croire à rien.
+D'abord, on a toujours un coeur; et pourvu qu'il accomplisse sa fonction
+de balancier, on n'a pas besoin de lui en demander davantage. Quant à ce
+qui est de l'âme, c'est un mot pour l'explication duquel on a écrit dans
+toutes les langues un million de volumes, ce qui fait qu'on est moins
+fixé que jamais sur son existence et sa signification. L'âme est une
+rime à _flamme,_ voilà ce qu'il y a de plus évident jusqu'ici.
+
+Pour ce qui touche les croyances, il en est de tellement naturelles
+qu'on ne peut jamais les perdre; on ne peut nier ce qu'on voit, ce qu'on
+touche et ce qu'on entend. À défaut de sentiments, on a toujours des
+sensations; et c'est n'être point mort que de posséder de bons yeux pour
+voir le soleil, des oreilles pour entendre la musique, et des mains pour
+les passer amoureusement dans la chevelure parfumée d'une femme, qui, à
+défaut de ces vertus idéales que réclament les jeunes gens de l'école
+romantique allemande, a au moins les qualités positives et plastiques de
+sa beauté. Vous avez fini votre temps de poésie et perdu les ailes qui
+vous emportaient dans les olympes de l'imagination; mais il vous reste
+des pieds pour marcher encore un bon bout de temps dans une prose
+substantielle et nourrissante; et ce qui vous reste à faire est le
+meilleur du chemin.
+
+Mais en voyant que ces railleries, qui lui étaient familières, à lui
+poète du matérialisme et apôtre du scepticisme, semblaient provoquer
+Ulric au lieu de le calmer, Tristan quitta subitement le ton qu'il avait
+pris d'abord, et le sermonna avec une éloquence onctueuse, persuasive et
+presque paternelle, qui eut, du moins un instant, pour résultat de le
+faire renoncer à son dessein de suicide.
+
+Cependant, à compter de ce jour, Ulric ne revint plus voir Tristan, qui,
+malgré tous les soins qu'il prit pour le découvrir, fut longtemps sans
+savoir ce qu'il était devenu.
+
+Un jour Tristan faisait, en compagnie de quelques amis, une partie de
+cheval dans une campagne des environs de Paris. Ce fut là que le hasard
+lui fit rencontrer Ulric, après six mois de disparition. Ulric n'était
+pas seul; il donnait le bras à une jeune fille de dix-huit à vingt ans,
+ayant le costume des ouvrières. Ulric aussi, Ulric, qui jadis avait
+donné dans le monde l'initiative de l'élégance; Ulric, qui avait été
+pendant un temps le thermomètre des variations de la mode et dont les
+innovations, si audacieuses qu'elles fussent, étaient toujours
+acceptées; qui, s'il lui avait pris un jour l'idée de mettre des gants
+rouges, en aurait fait porter à tout le _Jockey Club_, Ulric était vêtu
+d'habits coupés sur les modèles trouvés sans doute dans les Herculanums
+de mauvais goût. Il était méconnaissable. Cependant Tristan le reconnut
+au premier regard et allait s'approcher de lui pour lui parler, quand
+Ulric lui fit signe de ne pas l'aborder.
+
+--Quel est ce mystère? murmura Tristan en s'éloignant.
+
+En voici l'explication:
+
+Dans les naïfs récits des romanciers et des poètes du moyen âge, on
+rencontre beaucoup d'aventures de princes et de chevaliers mélancoliques
+qui, fuyant les cours et les châteaux, se mettent un jour à courir le
+pays, cachant leur naissance et leur fortune, et, déguisés en pauvres
+trouvères, s'en vont, la guitare en main, chanter l'amour, et, parmi
+toutes les femmes, en cherchent une qui _les aime pour eux-mêmes_. Ils
+donnent un soupir pour un sourire, et s'arrêtent aussi volontiers sous
+l'humble fenêtre des vassales que sous le balcon armorié des
+châtelaines.
+
+Enfant de ce siècle, Ulric de Rouvres, qui comptait peut-être des aïeux
+parmi ces héros, demi-poètes, demi-paladins, dont sont peuplées les
+vieilles légendes, semblait vouloir continuer la tradition de ces temps
+barbares au milieu des moeurs civilisées de notre époque.
+
+Voici ce qu'Ulric avait fait pour rompre complètement avec un monde où
+pendant quatre années les délicatesses trop exagérées de sa nature
+avaient été constamment froissées.
+
+Après avoir réalisé toute sa fortune en rentes sur l'État, il en déposa
+l'inscription entre les mains d'un notaire qui fut chargé d'utiliser les
+intérêts comme il l'entendrait. Son mobilier, qui était le dernier mot
+du luxe et de l'élégance modernes, ses équipages et ses chevaux, dont
+quelques-uns étaient cités dans l'aristocratie hippique, furent vendus
+aux enchères, et les sommes que produisirent ces ventes diverses
+déposées chez le notaire qui avait la gestion de sa fortune. Ulric garda
+deux cents francs seulement.
+
+Huit jours après, les personnes qui vinrent le demander à son logement
+de la Chaussée d'Antin apprirent qu'il était parti sans laisser
+d'adresse.
+
+Sous le nom de Marc Gilbert, Ulric avait été se loger dans une des plus
+sombres rues du quartier Saint-Marceau. La maison où il habitait était
+une espèce de caserne populaire où du matin au soir retentissait le
+bruit de trois cents métiers.
+
+Habitué au confortable recherché au milieu duquel il avait toujours
+vécu, Ulric passa sans transition de l'extrême opulence au dénuement
+extrême. Sa chambre était un de ces taudis humides et obscurs dans
+lesquels le soleil n'ose pas aventurer un rayon, comme s'il craignait de
+rester prisonnier dans ces cachots aériens. Le mobilier qui garnissait
+cette chambre était celui du plus pauvre artisan.
+
+Ce fut là qu'Ulric vint se réfugier, ce fut là qu'il essaya de se
+retremper dans une autre existence. En voyant ses voisins, les ouvriers,
+partir le matin pour l'atelier la chanson aux lèvres, en les voyant
+rentrer le soir ployés en deux par la fatigue du labeur, mais ayant sur
+le visage encore trempé de sueur ce reflet de contentement pacifique
+qu'imprime l'accomplissement d'un devoir, Ulric s'était dit:
+
+--Ceci est le vrai peuple, le peuple honnête, qui travaille et pétrit de
+sa main laborieuse le pain qu'il mange le soir. C'est là, ou jamais, que
+je trouverai l'homme avec ses bons instincts. C'est là, ou jamais, que
+je pourrai guérir cette invincible tristesse qui m'a suivi dans cette
+mansarde, où j'ai retrouvé le spectre du dégoût assis au pied de mon
+lit.
+
+Son plan était tout tracé, et il le mit sur-le-champ à exécution. Huit
+jours après, Ulric, sous le nom de Marc Gilbert, avait revêtu le sarreau
+plébéien, et entrait comme apprenti dans un grand atelier du voisinage.
+Au bout de six mois, il savait assez son métier pour être employé comme
+ouvrier. À dessein il avait choisi dans l'industrie une des professions
+les plus fatigantes et exigeant plutôt la force que l'intelligence. Il
+s'était fait mécanique vivante, outil de chair et d'os. Et, en voyant
+ses doigts glorieusement mutilés par les saintes cicatrices du travail,
+c'est à peine s'il se reconnaissait lui-même dans le robuste Marc
+Gilbert, lui, l'élégant Ulric de Rouvres, dont la main aristocratique
+aurait jadis pu mettre, sans le rompre, le gant de la princesse
+Borghèse.
+
+Cependant, malgré le rude labeur quotidien auquel il s'était voué, au
+milieu même de son atelier, et si bruyantes qu'elles fussent, les
+clameurs qui l'environnaient ne pouvaient assourdir le choeur de voix
+désolées qui parlaient incessamment à son esprit.
+
+Lorsqu'il rentrait le soir dans sa chambre, après une laborieuse
+journée, Ulric ne pouvait même pas trouver ce lourd sommeil qui habite
+les grabats des prolétaires. L'insomnie s'asseyait à son chevet; et,
+quoi qu'il fît pour l'en détourner, son esprit descendait au fond d'une
+rêverie dont l'abîme se creusait chaque jour plus profondément, et d'où
+il ressortait toujours avec une amertume de plus et une espérance de
+moins.
+
+Ulric avait au coeur cette lèpre mortelle qui est l'amour du bien et du
+bon, la haine du faux et de l'injuste; mais une étrange fatalité, qui
+semblait marcher dans ses pas, avait toujours donné un démenti à ses
+instincts et raillé la poésie de ses aspirations. Tout ce qu'il avait
+touché lui avait laissé quelque fange aux mains, tout ce qu'il avait
+connu lui avait gravé un mépris ou un dégoût dans l'esprit, et, comme
+ces soldats qui comptent chaque combat par une blessure, chacun de ses
+amours se comptait par une trahison.
+
+Aussi, pendant ses heures de solitude, et quand il déroulait devant sa
+pensée le panorama de sa vie passée, ne pouvait-il s'empêcher de pousser
+des plaintes sinistres.
+
+On est majeur à tout âge pour les passions; mais le plus grand malheur
+qui puisse arriver à un homme est sans contredit une majorité précoce.
+Celui qui vit trop jeune vit généralement trop vite; et les privilégiés
+sont ceux-là qui, pareils aux écoliers, peuvent prendre le long chemin
+et n'arriver que le plus tard possible au but où la raison enseigne la
+science de la vie. Mais chacun porte en soi son destin. Il est des êtres
+chez qui les facultés se développent avant l'heure, et qui, se hâtant
+d'aller demander à la réalité ses logiques démentis, toujours pleins de
+désenchantements, se déchirent aux épines de la vérité, à l'âge où l'on
+commence à peine à respirer l'enivrant parfum des mensonges.
+
+Lorsqu'on rencontre quelques-uns de ces malheureux mutilés par
+l'expérience, il faut les accueillir avec une pitié secourable; on ne
+peut interdire la plainte aux blessés, et l'ironie et le blasphème d'un
+sceptique de vingt ans ne sont bien souvent que le râle de sa dernière
+illusion.
+
+Le motif qui avait amené Ulric à quitter le monde pour venir se réfugier
+dans la vie des prolétaires était moins une excentricité romanesque
+qu'une tentative très sérieusement méditée, et sans doute inspirée par
+une espèce de philosophie mystique particulière aux esprits tourmentés
+par les fièvres de l'inconnu.
+
+Spectateur épouvanté et victime souffrante de la corruption et de la
+fausseté qui règnent dans les relations du monde; trompé à chaque pas
+qu'il y faisait, comme ce voyageur qui, en traversant une contrée
+maudite, sentait se transformer sous sa dent, en cendre infecte ou en
+fiel amer, les fruits magnifiques qui avaient tenté son regard et excité
+son envie, Ulric voyait, dans cette corruption et cette fausseté même,
+un fait providentiel.
+
+--Il est juste, pensait-il, que ceux qui, en arrivant dans la vie, y
+sont accueillis par le sourire doré de la fortune et trouvent dans leurs
+langes, brodés par la main des fées protectrices, les talismans
+enchantés qui leur assurent d'avance toutes les jouissances et toutes
+les félicités qu'on peut échanger contre l'or; il est peut-être juste
+que ces privilégiés, fatalement condamnés au plaisir, soient déshérités
+du bonheur, la seule chose qui ne s'achète pas et ne soit point
+héréditaire.
+
+«Leur destin leur a dit en naissant: Toi, tu vivras parmi les puissants,
+dans cette moitié du monde qui fait l'éternelle envie de l'autre moitié.
+Tu auras la fortune et le rang. Enfant, tous tes caprices seront des
+lois; jeune homme, tous les plaisirs feront cortège à ta jeunesse, et
+chacune de tes fantaisies viendra s'épanouir en fleur au premier appel
+de ton désir; homme, toutes les routes seront ouvertes à ton ambition.
+Tu seras enfin ce qu'on appelle un heureux du monde. Mais ton bonheur
+n'aura que des apparences, et chacune de tes joies sera doublée d'une
+déception; car tu vas vivre dans une société où la corruption est
+presque une nécessité d'existence, et la perfidie une arme de défense
+personnelle qu'on doit toujours avoir à la main comme un soldat son
+épée.»
+
+C'est ainsi qu'Ulric avait raisonné intérieurement, et cette singulière
+philosophie l'avait conduit à rêver cette singulière espérance.
+
+«En revanche, ajoutait-il, ceux-là qui naissent abandonnés de la
+fortune, les malheureux qui n'ont d'autre protection qu'eux-mêmes et
+traversent la vie attelés à la glèbe du travail, ceux-là du moins, au
+milieu de la dure existence que leur impose leur destin, doivent
+conserver les bons instincts dont ils sont doués nativement. La bonne
+foi, la reconnaissance, toutes les nobles qualités humaines doivent
+croître dans les sillons qu'arrose la sueur du travail. L'ouvrier doit
+pratiquer avec la rudesse de ses moeurs la fraternité; ne possédant
+rien, il ne connaît point les haines que déterminent les rivalités
+d'intérêt; ses sympathies et ses amitiés sont spontanées et sincères, et
+comme celles du monde, n'ont pas seulement la durée d'une paire de gants
+ou d'un bouquet de bal. Ses amours ignorent les honteux alliages dont
+sont composés les amours du monde, amours faits d'ambition, d'orgueil,
+de haine même quelquefois, mais jamais d'amour. L'ignorance du peuple
+est une sauvegarde contre le mal, car le mal est un résultat du savoir.
+On fait le bien avec le coeur seulement; le mal exige la collaboration
+de l'esprit et de la raison.»
+
+Mais cette suprême espérance, à laquelle Ulric s'était obstinément
+attaché, ne survécut pas à sa tentative. Après avoir pendant six mois
+vécu au milieu des hommes de labeur, l'étude et le contact des moeurs de
+ce monde nouveau pour lui laissa Ulric encore plus désolé; et son
+expérience l'amena à cette conclusion absolue que le bien et le bon
+n'existaient pas, ou n'existaient qu'à l'état d'instincts dont
+l'application et le développement n'étaient pas possibles.
+
+Dans les classes élevées de la société, parmi le monde des cravates
+blanches et des habits noirs, il avait rencontré toute la hideuse
+famille des vices humains, mais ils étaient du moins correctement vêtus,
+parlaient le beau langage promulgué par décrets académiques, et
+n'agissaient point une seule fois sans consulter le code des
+convenances. Il avait souvent, dans un salon, serré avec joie la main
+droite d'un homme qui le trahissait de la main gauche, mais cette main
+était irréprochablement gantée. Souvent il avait cru au sourire de ces
+trahisons vivantes qu'on appelle des femmes; il s'était laissé émouvoir
+par les solo de sensibilité qu'elles exécutent en public après les avoir
+longuement étudiés, comme on fait d'une sonate de piano ou d'un air
+d'opéra, et il avait été dupe; mais, du moins, ces femmes qui le
+trompaient étaient vêtues de soie et de velours; les perles et les
+diamants, arrachés au mystérieux écrin de la nature, luttaient de feux
+et d'éclairs avec les flammes de leurs regards et resplendissaient sur
+leur front comme une constellation d'étoiles terrestres. Ces femmes
+étaient les reines du monde; elles portaient des noms qui avaient eu
+déjà l'apothéose de l'histoire, et quand elles traversaient un bal,
+laissant derrière elles un sillage de parfums et de grâces, tous les
+hommes faisaient sur leur passage une haie d'admirations génuflexes.
+
+--Ulric ne tarda pas à se convaincre que les moeurs de l'atelier ne
+valaient pas mieux que celles du salon.
+
+En venant pour la première fois à son travail, l'apparence chétive de sa
+personne, la pâleur distinguée de son visage, la blancheur de ses mains,
+jusque-là restées oisives, lui valurent, de la part de ses nouveaux
+compagnons, un accueil plein d'ironie et d'insultes. Résigné d'abord aux
+humbles fonctions d'apprenti, Ulric subit patiemment sans y répondre
+toutes les oppressions et toutes les injures dont on l'accablait à cause
+de sa faiblesse apparente, à cause de sa façon de parler, qui n'avait
+rien de commun avec le vocabulaire du cabaret. Plus tard, lorsque la
+pratique de son état eut développé sa force, quand la rouille du travail
+eut rendu ses mains calleuses et bruni son visage empreint d'un cachet
+de mâle virilité, ceux qui, en d'autres temps, avaient abusé de leur
+force pour l'opprimer, changèrent subitement de langage et de manières
+avec lui dès qu'ils s'aperçurent que son bras frêle soulevait les plus
+lourds fardeaux aussi facilement que le souffle d'orage enlève une plume
+du sol.
+
+Au bout d'un an de séjour dans l'atelier, Ulric, dont l'intelligence
+avait été remarquée par ses chefs, fut nommé contremaître. Cette
+nomination excita parmi tous ses compagnons un concert de récriminations
+honteuses et jalouses, et le jour où Ulric se présenta pour la première
+fois à l'atelier avec son nouveau titre, la conspiration éclata d'une
+façon assez menaçante pour nécessiter l'intervention des chefs.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda l'un d'eux en s'avançant au milieu des ouvriers
+en révolte.
+
+--Il y a, dit un des ouvriers, que nous ne voulons pas de monsieur pour
+contremaître, et il désignait Ulric.
+
+--Pourquoi n'en voulez-vous pas? dit le patron.
+
+--Parce que c'est humiliant pour nous d'être commandés par quelqu'un
+qui, il y a un an, était encore notre apprenti.
+
+--Eh bien, répondit le maître, qu'est-ce que cela prouve?
+
+--Ça prouve, continua l'ouvrier, qui commençait à balbutier, ça prouve
+que nous sommes tous égaux et qu'on ne doit pas faire d'injustice. Il y
+a des gens qui travaillent depuis dix ans dans la maison, et ça les vexe
+de voir entrer un étranger comme ça _tout de go_ dans la première bonne
+place qui se trouve vacante.
+
+--Oui, c'est injuste! murmurèrent tous les ouvriers, comme pour
+encourager l'orateur qui discutait leurs intérêts.
+
+--À bas Marc Gilbert! s'écrièrent quelques voix, à bas le monsieur!
+
+--D'ailleurs, continua l'ouvrier qui avait déjà parlé, pourquoi
+avez-vous renvoyé Pierre? C'était un brave homme... qui faisait vivre sa
+femme et ses enfants avec sa place.
+
+--Silence! dit le maître d'une voix impérative, et qu'on n'ajoute plus
+un mot. Je n'ai pas de compte à vous rendre, et je fais ce que je veux.
+Si Pierre a perdu sa place, il est d'autant plus coupable de s'être
+exposé à la perdre qu'il a une femme et des enfants. Pierre était un
+paresseux qui encourageait la paresse; c'était un brave homme pour vous,
+un bon enfant, et vous le regrettez parce qu'il vous comptait des heures
+de travail que vous passiez au cabaret. Pour moi, Pierre était un
+voleur....
+
+Un murmure, aussitôt comprimé par un geste du maître, s'éleva parmi les
+ouvriers.
+
+--J'ai dit un voleur, et je le répète, et tous ceux qui reçoivent de
+l'argent qu'ils n'ont pas gagné sont de malhonnêtes gens. Pierre a abusé
+de ma confiance; pourtant j'ai été patient, j'ai eu égard à sa position
+de père de famille.
+
+Mais plus j'étais indulgent, et plus il s'est montré incorrigible. À mon
+tour, j'eusse été coupable envers mes associés en conservant chez moi un
+homme qui compromettait leurs intérêts. L'honnêteté est dans le devoir;
+j'ai fait le mien, donc j'ai été juste en renvoyant Pierre, et juste
+encore en le remplaçant par un homme honnête, laborieux, intelligent.
+Est-ce ma faute si, parmi tous les ouvriers qui travaillent ici depuis
+dix ans, je n'en ai pas trouvé un réunissant les qualités et les
+capacités nécessaires pour remplir l'emploi vacant? Est-ce ma faute si
+c'est justement l'apprenti à qui tout l'atelier commandait il y a un an
+qui se trouve être le seul aujourd'hui digne de commander à tout
+l'atelier? Vous parliez d'égalité tout à l'heure; eh bien, non, vous
+tous qui parlez, vous n'êtes pas les égaux de Marc Gilbert. Vous n'êtes
+pas égaux les uns aux autres, puisqu'il y en a parmi vous dont le
+salaire est différent, et ceux-là qui vous prêchent cette égalité sont
+des fous; et vous savez bien vous-mêmes, quand vous venez recevoir votre
+_paye_, que celui qui travaille le plus et le mieux doit être payé
+davantage que ceux dont le travail et l'habileté sont moindres.
+
+Ainsi donc, à compter d'aujourd'hui, Marc Gilbert est votre
+contremaître. C'est un autre moi-même, et j'entends qu'on le respecte et
+qu'on lui obéisse comme à moi-même. Et maintenant, ceux qui ne sont pas
+contents peuvent s'en aller.
+
+Pendant ce discours, tous les ouvriers étaient silencieusement retournés
+à leur travail.
+
+--Cet homme est juste, pensa Ulric en regardant son patron.
+
+--Monsieur Marc Gilbert, lui dit celui-ci, il y a un an vous êtes entré
+dans la maison en qualité d'apprenti; aujourd'hui, après moi, vous allez
+y occuper la première place. Ce n'est pas une faveur que je vous
+accorde, comme je le disais tout à l'heure, c'est une justice. J'espère
+que vous êtes content, et qu'en une année vous aurez fait du chemin.
+Seulement, comme vous êtes un peu jeune, et que vous n'auriez pas
+peut-être toute l'expérience nécessaire, nous ne vous donnerons d'abord
+que les deux tiers des appointements que nous donnions à votre
+prédécesseur. Néanmoins la part est encore belle, avouez-le.
+
+Ulric resta profondément étonné par cette contradiction.
+
+--Singulière justice, murmura-t-il quand il fut seul. On remplace un
+homme paresseux, sans intelligence et sans probité, par un homme qu'on
+sait être intelligent, probe et dévoué, et sans tenir compte du bénéfice
+que sa gestion loyale procurera à la maison, on paye l'honnête homme
+moins cher qu'on ne payait le voleur!
+
+Au bout de huit jours, les nouvelles fonctions et l'autorité dont elles
+investissaient Ulric lui avaient attiré déjà une foule de courtisans, et
+ceux-là qui se montraient les plus humbles et les plus empressés autour
+de lui étaient les mêmes qui jadis s'étaient montrés les plus durs et
+les moins indulgents à son égard, les mêmes qui s'étaient le plus
+ouvertement déclarés hostiles à sa nomination. Il expérimenta alors sur
+le vif ces _nobles qualités_ qui, disait-il autrefois, devaient croître
+dans les sillons arrosés par les sueurs du travail, et son coeur
+s'emplit d'un nouveau dégoût en voyant ces hommes qui, devant être
+pourtant liés par une commune solidarité, essayaient de se nuire les uns
+aux autres en venant dénoncer les infractions qui se commettaient dans
+l'atelier, espérant sans doute qu'Ulric leur payerait, en tolérant les
+leurs, la dénonciation des fautes commises par ceux de leurs compagnons
+dont ils se faisaient les espions.
+
+--Ô fraternité! murmurait Ulric, fantôme chimérique, mot sonore qu'on
+fait retentir comme un tocsin pour ameuter les révoltes. On peut
+facilement t'inscrire sur les étendards et sur le fronton des monuments;
+mais les siècles futurs ajoutés aux siècles passés auront bien de la
+peine à te graver dans le coeur de l'homme.
+
+Ainsi donc, dans les classes inférieures de la société, dans le monde
+des blouses, Ulric avait retrouvé la même corruption, le même esprit de
+mensonge, la même fureur d'oppression du fort contre le faible. Là,
+comme ailleurs, tous les vices régnaient sous la présidence de
+l'égoïsme, maître souverain; tous les nobles instincts étaient crucifiés
+sur les croix de l'intérêt; là aussi, toute vertu avait son Judas et son
+Pilate. Là aussi, comme ailleurs et plus qu'ailleurs, Ulric put se
+convaincre par sa propre expérience que l'ingratitude, celle qui de
+toutes les plantes humaines a le moins besoin de culture, croissait en
+plein coeur.
+
+En haut, il avait trouvé le mal hypocrite, rusé, mais intelligent et
+presque séducteur.
+
+En bas, il le trouva de même, mais cynique, brutal, et presque
+repoussant.
+
+Un soir Ulric était seul dans sa chambre; plongé dans une misanthropie
+qui devenait chaque jour plus aiguë, la tête posée entre ses mains, ses
+yeux erraient machinalement sur un livre ouvert qui se trouvait sur une
+table: c'était l'_Émile_ de Rousseau, et un signe marginal semblait
+annoter ce passage:
+
+«Il faut être heureux! c'est la fin de tout être sensible; c'est le
+premier désir que nous imprima la nature et le seul qui ne nous quitte
+jamais. Mais où est le bonheur? Chacun le cherche et nul ne le trouve;
+on use sa vie à le poursuivre et on meurt sans l'avoir atteint.»
+
+Pour la millième fois au moins Ulric faisait en réflexion le tour de
+cette phrase, dont la conclusion est si désespérée, lorsque des cris
+perçants qui retentissaient au dehors vinrent brusquement l'arracher à
+sa rêverie.
+
+Ulric courut à sa fenêtre.
+
+Des cris: au secours! Au secours! continuaient plus pressés et plus
+inquiets. Ils paraissaient sortir d'une croisée faisant face au corps de
+logis habité par Ulric, qui reconnut la voix d'une femme.
+
+Il descendit en toute hâte l'escalier, et en quelques secondes il était
+arrivé sur le palier de l'étage supérieur, où les cris avaient atteint
+le diapason de l'épouvante.
+
+--Qu'y a-t-il donc? demanda Ulric à quelques voisins assemblés sur le
+carré.
+
+--Ah! dit une commère avec un accent de fausse pitié, c'est la mère
+Durand qui vient de trépasser, et c'est sa petite qui crie. Que c'est un
+enfer dans la maison depuis quinze jours, que la vieille tousse son âme
+par petits morceaux du matin au soir; qu'on ne peut pas fermer l'oeil;
+que c'est bien malheureux pour de pauvres gens qui ont si besoin de
+repos; que la vieille n'a pas voulu aller à l'hôpital, qu'elle était
+trop fière; qu'elle a mieux aimé voir sa pauvre enfant s'abîmer le
+tempérament à la veiller; qu'elle lui disait encore des sottises
+par-dessus le marché; qu'enfin nous en voilà débarrassée, et que nous
+allons pouvoir dormir.
+
+Ce speach avait été prononcé d'un seul trait par une horrible femme,
+dont la figure ignoble et la voix enrouée étaient ravagées par
+l'ivrognerie.
+
+Ulric entra dans la chambre, où les sanglots avaient succédé aux cris.
+C'était un taudis sinistre, désolé, obscur, humide, et dont
+l'atmosphère étreignait la gorge. Dans un coin, sur un grabat mal caché
+par de misérables loques servant de rideaux, était étendue la morte,
+cadavre jaune et long, dont les membres roidis paraissaient encore
+lutter contre les attaques de l'agonie, et dont la bouche horriblement
+ouverte semblait vomir des blasphèmes posthumes.
+
+Au pied du lit, tenant dans ses mains une des mains de la trépassée,
+une jeune fille en désordre était accroupie dans l'abrutissement de la
+douleur et du désespoir. Une femme du voisinage essayait de lui donner
+de banales consolations. À l'entrée d'Ulric la jeune fille avait à peine
+levé la tête, et était aussitôt retombée dans son insensibilité.
+
+--Madame, dit Ulric à la voisine, vous devriez emmener cette jeune fille
+de cette chambre, ce spectacle la tue.
+
+--C'est ce que je lui disais, mon cher monsieur, mais elle ne m'entend
+pas.
+
+--Il faudrait pourtant prendre auprès d'elle quelques informations, dit
+Ulric, pour savoir le nom de ses parents, de ses amis, afin de les
+avertir.
+
+--Ah! la pauvre fille! je la crois bien abandonnée, répondit la voisine
+en essayant de faire revenir l'orpheline au sentiment de la réalité.
+
+Enfin elle rouvrit les yeux, qu'elle baissa aussitôt en apercevant un
+étranger, et murmura quelques paroles confuses. Puis les sanglots la
+reprirent, et elle tomba de nouveau à genoux au pied du lit.
+
+--Allons, ma petite, dit la voisine, ne vous désolez donc pas comme ça!
+à quoi que ça sert? Nous sommes tous mortels, d'ailleurs; et puis, après
+tout, c'est un bien pour un mal. Elle n'était pas bonne, la défunte;
+méchante, hargneuse et dépensière; on ne pouvait pas la souffrir dans la
+maison, d'abord: demandez un peu aux voisins, vous verrez ce qu'ils vous
+diront.
+
+--Madame!... dit Ulric en jetant à la voisine un regard sévère.
+
+--Eh! c'est la vérité du bon Dieu, ce que je dis là, reprit-elle. Vous
+ne vous figurez pas, mon cher monsieur, quelle méchante créature c'était
+que la mère Durand, et combien elle a fait souffrir la pauvre Rosette,
+qui est bien un véritable ange de patience; qu'elle la battait comme
+plâtre, et lui prenait tout l'argent qu'elle gagnait pour aller boire
+toute seule des liqueurs qui l'ont conduite insensiblement au tombeau;
+que le médecin l'avait bien dit, là! Aussi, moi je dis que ça ne vaut
+pas la peine de tant se chagriner, et que c'est un bon débarras, comme
+dit cet autre....
+
+--Silence! madame! s'écria Ulric indigné de pareils propos. Dans un tel
+moment, devant ce lit, c'est odieux.
+
+Et comme la voisine continuait, Ulric, ne pouvant davantage contenir sa
+colère, la prit par le bras et la mit dehors.
+
+Peu à peu Rosette sortit de son abattement, et lorsque, revenue presque
+entièrement à elle, elle aperçut un jeune homme dans cette chambre où
+elle se croyait seule, elle ne put retenir un cri d'étonnement.
+
+--Pardonnez-moi, mademoiselle, dit Ulric très doucement, si j'ai pris la
+liberté d'entrer chez vous....
+
+--Je... ne... vous connais pas... je ne sais, monsieur... répondit la
+jeune fille en balbutiant.
+
+--Tout à l'heure, reprit Ulric, j'ai entendu appeler au secours, et je
+suis monté; voilà comment vous me trouvez ici. Veuillez m'excuser si
+j'ai pris la liberté de rester; dans les circonstances douloureuses où
+vous vous trouvez, et vous voyant seule, j'ai cru devoir rester pour me
+mettre à votre disposition....
+
+--Merci, monsieur, dit Rosette. Je....
+
+--La mort de votre mère nécessite des démarches à faire; il y a une
+foule de détails dont vous ne pouvez vous occuper vous-même. Il faut
+prévenir vos parents, vos amis, pour qu'ils viennent vous assister....
+Toutes ces courses, je les ferai. Ce sont là de légers services qui se
+proposent et qui s'acceptent entre voisins, car je suis le vôtre; je
+m'appelle Marc Gilbert; je suis ouvrier et je travaille dans la
+fabrique de M. Vincent....
+
+--Je n'ai ni parents ni amis; je n'avais que ma mère. Ah! Mon Dieu!
+Comment faire? Qu'est-ce que je vais devenir? s'écria Rosette en
+pleurant.
+
+Ce cri, qui révélait un abandon et une misère si profonds, émut Ulric.
+
+--S'il en est ainsi, mademoiselle, dit-il à Rosette, par amour même pour
+votre mère, vous devriez accepter mes propositions, et me laisser le
+soin de veiller aux tristes devoirs qu'il reste à accomplir.
+
+Après une longue hésitation, Rosette se laissa convaincre et accepta les
+offres de service que lui faisait Ulric.
+
+Le lendemain un modeste corbillard emmenait à l'église le corps de la
+mère Durand, et de là au cimetière, où Ulric avait acquis une fosse
+particulière pour que l'orpheline pût y agenouiller son souvenir filial.
+
+Deux jours après l'enterrement de sa mère, Rosette vint chez Ulric pour
+le remercier de ce qu'il avait fait pour elle. Elle exprima sa
+reconnaissance avec une franchise et une sincérité telles qu'Ulric resta
+encore plus ému après cette seconde entrevue qu'il ne l'avait été lors
+de sa première rencontre avec la jeune fille.
+
+Quelque temps après, comme il rentrait chez lui le soir, son portier lui
+remit une lettre. Ulric, inquiet de savoir qui pouvait lui écrire,
+courut d'abord à la signature: il y trouva celle de Rosette. La lettre
+contenait ces mots:
+
+«Monsieur Marc, «Excusez-moi si je prends la liberté de vous écrire;
+c'est que j'ai de mauvaises nouvelles à vous apprendre, et je ne puis
+pas aller chez vous pour vous les dire. Il y a des méchantes gens dans
+la maison, et on dit de vilaines choses sur nous deux à cause du service
+que vous m'avez rendu. J'ai beaucoup de chagrin, et je voudrais vous
+voir un moment. Ce soir, en revenant de mon ouvrage, je passerai par la
+grande allée du jardin des plantes. «Votre servante bien reconnaissante,
+«Rosette Durand.»
+
+Ulric courut au rendez-vous que lui donnait l'orpheline. Elle venait
+seulement d'arriver. Sans parler, elle prit le bras d'Ulric, et le jeune
+homme s'aperçut que son coeur battait avec violence. Son visage était
+pâle, fatigué, et laissait voir des traces d'une rosée de larmes. Il la
+conduisit dans une allée peu fréquentée, et la fit asseoir auprès de lui
+sur un banc désert.
+
+--Qu'est-il arrivé, Rosette? demanda Ulric.
+
+--Ne l'avez-vous pas deviné en lisant ma lettre? répondit la jeune
+fille en baissant les yeux. Oh! c'est horrible, ce qu'on a dit!
+ajouta-t-elle précipitamment, et une rougeur d'indignation empourpra son
+visage.
+
+--Et bien, dit Ulric, qu'a-t-on pu dire? que j'étais votre amant,
+n'est-ce pas?
+
+--Si on n'avait dit que cela, je ne souffrirais pas tant, continua
+Rosette,--car ce serait seulement ma vertu qu'on attaquerait;--mais
+c'est plus horrible. On a dit que nous avions joué tous les deux une
+comédie, le jour même où ma mère est morte. Ce service que vous m'avez
+si généreusement rendu sans me connaître, on a dit que c'était une
+spéculation, un marché... conclu et payé... devant le corps de ma
+mère....
+
+--C'est odieux! On a dit cela? fit Ulric.
+
+--Et depuis quelques jours tout le monde le répète dans la maison, dit
+Rosette.
+
+--Eh bien, ma pauvre enfant, que voulez-vous y faire? Ce que vous
+m'apprenez ne m'étonne pas. Je comprends que vous vous soyez indignée
+de cette monstrueuse calomnie; mais, à vrai dire, j'eusse été surpris
+davantage si elle n'avait pas été faite. Il y a des gens qui ne peuvent
+pas comprendre qu'on fasse le bien seulement pour le bien; nous avons
+affaire à ces gens-là, et quoi que nous disions, quoi que nous fassions,
+l'honnêteté de nos relations sera toujours criminelle à leurs yeux.
+
+En ce moment une ombre passa rapidement devant le banc sur lequel ils
+étaient assis, et une voix leur jeta ces mots en passant: Bonsoir, les
+amoureux!
+
+Rosette tressaillit et se serra auprès d'Ulric.
+
+Tous deux venaient de reconnaître la voix d'une de leurs voisines.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Peu de jours après leur entrevue au jardin des plantes, Ulric et Rosette
+quittaient ensemble la maison où ils s'étaient connus, et emménageaient
+dans un logement commun, situé dans une des rues désertes et tranquilles
+qui avoisinent le Luxembourg.
+
+Sa liaison avec Rosette n'avait été dans le principe pour Ulric que le
+résultat d'une affection tranquille et presque protectrice que la jeune
+orpheline lui avait tout d'abord inspirée. Mais peu à peu, à sa grande
+surprise et à sa grande joie, comme un homme qui recouvre tout à coup
+un sens perdu, il comprit qu'il aimait Rosette.
+
+Alors une nouvelle existence commença pour lui. Cette misanthropie
+amère, ce dégoût obstiné des hommes et des choses qui auparavant se
+trahissaient dans toutes ses réflexions et dans ses moindres paroles,
+s'adoucirent graduellement, et son esprit retrouva le chemin qui conduit
+aux bonnes pensées.
+
+Cependant quelquefois, par une brusque transition, il lui arrivait de
+retomber dans les ombres de l'incertitude, un souvenir importun des
+jours passés apparaissait tout à coup devant lui, comme une fatale
+prophétie de l'avenir. Il voyait alors se dresser devant lui le fantôme
+jaloux des femmes qu'il avait aimées jadis, et toutes lui criaient:
+«Souviens-toi de nos leçons! Comme toutes celles qui ont tenté de faire
+battre ton coeur si bien pétrifié, ta nouvelle idole te prépare une
+déception: fuis-la donc aussi, celle-là qui est notre soeur à nous
+toutes, qui t'avons trompé. D'ailleurs, tu te trompes toi-même en
+croyant l'aimer:--les cadavres remuent quelquefois dans leur tombe;--tu
+as pris un tressaillement de ton coeur pour une résurrection, ton coeur
+est bien mort...»
+
+Mais, en relevant la tête, Ulric apercevait devant lui Rosette, heureuse
+et belle, Rosette, dont le coeur, gonflé d'amour et de juvénile gaieté,
+semblait, comme un vase trop plein, déborder par ses lèvres en flots de
+sourires. Alors, en regardant ce doux visage, en écoutant cette voix
+vibrante d'une douceur sonore, Ulric croyait voir dans sa maîtresse la
+fée souriante de sa vingtième année, et il l'entendait lui dire:
+
+--C'est moi qui suis ta jeunesse, ta jeunesse dont tu t'es si mal servi.
+Tu m'as renvoyée avant l'heure, et pourtant je reviens vers toi. J'ai de
+grands trésors à prodiguer, et quand tu les auras dépensés, j'en aurai
+encore d'autres. Laisse-toi conduire où je veux te mener: c'est à
+l'amour. Tu t'es trompé, et l'on t'a trompé, toutes les fois que tu as
+cru aimer; cette fois ne repousse pas l'amour sincère. Celle qui te
+l'apporte a les mains pleines de bonheur, et elle veut partager avec
+toi. Laisse-toi rendre heureux; il est bien temps.
+
+Alors Ulric, couvrant de baisers insensés le visage et les mains de sa
+petite Rosette, entrait dans une exaltation dont la jeune fille
+s'étonnait et s'effrayait presque. Il lui parlait avec un langage dont
+le lyrisme, souvent incompréhensible pour elle, faisait craindre à
+Rosette que son amant ne fût devenu fou.
+
+--Merci! mon dieu! s'écriait Ulric, vous êtes bon! La vie a longtemps
+été pour moi un lourd fardeau, vous le savez. Il est arrivé un moment où
+nulle force humaine n'aurait pu le supporter; j'ai failli fléchir et
+m'en débarrasser par un crime. Vous l'avez vu. J'ai douté un instant de
+votre justice souveraine; puis au bord de l'abîme où j'étais penché
+déjà, j'ai crié vers vous du fond de mon âme: «Ayez pitié de moi!» Vous
+m'avez entendu, vous avez envoyé cette femme à mon côté, et vous m'avez
+sauvé par elle. Merci! mon dieu! vous êtes bon!
+
+--Comme tu m'as aimé à temps, ma pauvre Rosette! et comme tu as bien
+fait de m'aimer! si tu savais.... Maintenant, je ne suis plus le même
+qu'autrefois. Le bain de jouvence de ton amour m'a métamorphosé. Dans
+moi, hors moi, tout est changé. J'ai laissé au fond de mon passé
+ténébreux tout ce que j'avais de flétri: passions mauvaises, instincts
+haineux, mépris des hommes. Je renais à la lumière du jour, pur comme un
+enfant; je salue la vie comme une bonne chose que j'ai longtemps
+maudite, dédaignée; et cela, je le dis en vérité, parce que je t'aime,
+et parce que tu m'aimes.
+
+Rosette, dont l'esprit n'avait pas fréquenté le dictionnaire familier
+aux passions exaltées, comme l'était devenue celle d'Ulric, ne
+comprenait peut-être pas bien les mots dont il se servait, mais sous
+l'obscurité du langage elle devinait le sens, et, à défaut de paroles,
+elle répondait par des caresses.
+
+Pendant près d'un an ce fut une belle vie.
+
+Ulric et Rosette continuaient à travailler chacun de son côté; et comme
+ils menaient l'existence régulière et tranquille des ménages d'ouvriers
+laborieux et honnêtes, on les croyait mariés, et plus d'une fois leurs
+voisins leur firent des avances pour établir entre eux des relations de
+voisinage.
+
+Mais l'un et l'autre avaient préféré rester dans la solitude de leur
+amour, et s'étaient obstinément efforcés à vivre en dehors de toute
+relation avec les étrangers.
+
+Un jour, pendant l'absence de Rosette, Ulric reçut la visite d'un jeune
+homme qui lui apportait une lettre.
+
+Cette lettre était adressée à M. le comte Ulric de Rouvres.
+
+En lisant cette suscription, Ulric ne put s'empêcher de pâlir.
+
+--Vous vous trompez, dit-il au jeune homme qui lui avait apporté le
+billet; cette lettre n'est pas pour moi.... Je m'appelle Marc Gilbert.
+
+--Pardon, monsieur le comte, répondit le jeune homme en souriant. Ne
+craignez point d'indiscrétion de ma part. Je suis envoyé par Me Morin,
+votre notaire. Des motifs très sérieux l'ont mis dans l'obligation de
+vous rechercher, et ce n'est qu'après bien des peines et des démarches
+que nous avons pu parvenir à vous découvrir.... Cette lettre, qui est
+bien pour vous, car, ayant eu l'honneur de vous voir dans l'étude de mon
+patron, je puis vous reconnaître, cette lettre vous apprendra, monsieur
+le comte, les raisons qui ont forcé Me Morin à troubler votre
+incognito.
+
+Ulric comprit qu'il était inutile de feindre plus longtemps, et prit
+lecture du billet que lui adressait son notaire.
+
+Il ne contenait que ces quelques lignes:
+
+«Monsieur le comte, «Étant sur le point de vendre mon étude, je
+désirerais vivement avoir avec vous un entretien pour vous rendre compte
+des fonds dont vous avez bien voulu me confier le dépôt il y a dix-huit
+mois. Depuis cette époque, les neuf cent mille francs déposés par vous
+entre mes mains se sont presque augmentés d'un tiers, grâce à des
+placements avantageux et dont je puis garantir la sûreté pour l'avenir;
+toute cette comptabilité est parfaitement en ordre, et je voudrais vous
+la soumettre avant de résigner mes fonctions. C'est pourquoi je vous
+prie, monsieur le comte, de vouloir bien m'assigner un rendez-vous.
+Selon qu'il vous plaira le mieux, j'aurai l'honneur de recevoir chez moi
+M. le comte Ulric de Rouvres, ou je me rendrai chez M. Marc Gilbert.
+«Recevez, etc. Morin.»
+
+--Veuillez répondre à M. Morin que j'irai le voir demain, dit Ulric au
+clerc de son notaire quand il eut achevé la lettre dont le contenu
+venait brutalement lui rappeler un passé, une fortune et un nom qu'il
+avait complètement oubliés. Aussi la lecture de cette lettre le
+jeta-t-elle dans un courant d'idées qui amenèrent sur son front un nuage
+de tristesse et d'inquiétude dont Rosette s'aperçut le soir en rentrant.
+
+Aux interrogations de sa maîtresse Ulric répondit par un banal prétexte
+d'indisposition. Le lendemain il alla voir son notaire; et, après avoir
+écouté très indifféremment les explications que M. Morin lui donna sur
+l'administration de sa fortune, Ulric le pria de transmettre à son
+successeur tous les pouvoirs qu'il lui avait donnés; il insista surtout
+pour qu'à l'avenir, et sous aucun prétexte, on ne vînt déranger son
+incognito, qu'il voulait encore conserver.
+
+--Ne désirez-vous pas que je vous remette quelque argent? demanda M.
+Morin à son client singulier.
+
+--De l'argent? dit Ulric; non, j'en gagne.... Il rentra chez lui
+l'esprit plus libre, le front rasséréné, et retrouva auprès de Rosette
+la tranquille et charmante familiarité que l'incident de la veille avait
+vaguement refroidie. Mais le malheur avait fait brèche dans le ménage.
+Peu de temps après la fabrique dans laquelle Ulric était employé comme
+contremaître fut ruinée par un incendie. Ulric chercha de l'occupation
+dans d'autres établissements; il essaya de se placer seulement en
+qualité d'ouvrier; mais on était alors au milieu d'une crise
+commerciale, et un grand relâche s'était opéré dans les travaux de son
+industrie. Les patrons avaient été dans la nécessité de mettre à pied
+une partie de leurs ouvriers. Ulric se trouva les bras libres,--la
+sinistre liberté de la misère; et lui, _ultra-_millionnaire, il comprit
+l'épouvante du père de famille, pour qui la saison du chômage est aussi
+l'époque de la famine.
+
+--Pourtant, pensait-il au retour de ses courses infructueuses, je
+n'aurais qu'un mot à dire....
+
+Quant à Rosette, jamais peut-être elle n'avait été plus gaie, jamais ses
+dix-huit ans en fleur n'avaient embaumé la maison d'un plus doux parfum
+de jeunesse et d'amour. Seulement elle travaillait deux heures de plus
+soir et matin; et le petit ménage vécut heureux encore un mois, malgré
+les privations imposées par la nécessité.
+
+À la nécessité succéda la misère. Plusieurs fois, le soir, à la nuit
+tombante, choisissant les rues désertes, Rosette s'aventura dans ces
+comptoirs d'usure patentés vers lesquels les premiers vents de l'hiver
+poussent une foule de misères frissonnantes, qui viennent, timides et
+honteuses, demander au prêt le maigre repas du soir ou le petit cotret
+de bois vert qui doit pour une heure enfumer la mansarde humide.
+
+Peu à peu tous les tiroirs se vidèrent dans les magasins du
+mont-de-piété. Et cependant, durant cette lutte avec la misère, Ulric
+éprouvait la volupté singulière qui, chez quelques natures, résulte
+d'un sentiment inconnu, fût-il même douloureux. Son amour souffrait en
+voyant la pauvre Rosette sortir le matin, par le brouillard et le froid,
+vêtue d'une pauvre robe bleue à petits pois blancs, reléguée jadis pour
+cause de vétusté et devenue maintenant son unique vêtement. Mais
+l'esprit d'analyse l'emportait sur le coeur. La manie de l'expérience
+étouffait la voix de l'humanité, et il voulait savoir jusqu'à combien de
+degrés pourrait atteindre le dévouement de Rosette.
+
+Un soir, comme il rentrait avec Rosette, qu'il allait chercher tous les
+soirs dans la maison où elle travaillait, Ulric entendit deux femmes
+marchant derrière lui, mises avec le somptueux mauvais goût des lorettes
+bourgeoises, railler la toilette de Rosette, qui faisait effectivement
+une antithèse avec la rigueur de la saison.
+
+--Tiens, vois donc, disait l'une, une robe d'indienne; c'est original.
+
+--Et un chapeau de paille, ajoutait l'autre, en novembre; c'est un peu
+tôt ou un peu tard.
+
+Rosette avait entendu, mais elle ne le fit point paraître. Quant à
+Ulric, il lança aux deux femmes un coup d'oeil chargé de colère et de
+mépris.
+
+Quand ils furent rentrés chez eux, Ulric fut pris d'une crise violente
+dont l'exaltation effraya Rosette, pourtant accoutumée à ces explosions
+d'amour. Il se jeta aux pieds de sa maîtresse, et embrassant à pleines
+lèvres la petite robe bleue dont elle était vêtue, il s'écria:
+
+--Ma pauvre fille, tu es malheureuse avec moi, tu souffres; hier et
+aujourd'hui tu as eu froid, demain tu auras faim peut-être. Si tu
+voulais, ta jeunesse pourrait s'épanouir au milieu d'une existence de
+joie et de plaisir, au lieu de rester emprisonnée dans la misère. Mais
+patience, les bons jours viendront. Toi aussi, tu seras belle, élégante,
+parée, tu auras de la soie, du velours, de la dentelle, tout ce que tu
+voudras, ma chère. Ah! quels trésors pourraient payer ton sourire? Tu
+ne travailleras plus... tes pauvres mains, mordues tout le jour par
+l'aiguille, elles ne feront plus rien que se laisser embrasser par mes
+lèvres. Oh! ma chère Rosette, ma pauvre fille!... patience, tu verras.
+
+En cet instant Ulric était bien décidé à aller le lendemain chercher de
+l'argent chez son notaire.
+
+Le lendemain, en effet, il se présenta chez le successeur de M. Morin,
+qui, prévenu d'avance sur les excentricités de son client, ne parut
+point surpris du costume délabré sous lequel il voyait le comte de
+Rouvres.
+
+--Monsieur, dit Ulric, je viens vous prier de me remettre quelque
+argent.
+
+--Je suis à votre disposition: quelle somme désirez-vous, monsieur le
+comte? demanda le notaire.
+
+--J'ai besoin de cinq cents francs, répondit Ulric. Le notaire entendit
+cinq mille francs. Il ouvrit sa caisse et en tira cinq billets de
+banque, qu'il posa sur son bureau en face d'Ulric.
+
+--Pardon, monsieur, dit celui-ci, vous me donnez trop; c'est seulement
+cinq cents francs que j'ai eu l'honneur de vous demander.
+
+Le notaire resserra les billets, et compta vingt-cinq louis à Ulric, qui
+les mit dans sa poche après avoir signé la quittance.
+
+Mais en entendant le bruit de cet or, qui sonnait joyeusement, Ulric
+fut pris de réflexions qui lui firent regretter la démarche qu'il venait
+de faire. Par quelles raisons pourrait-il expliquer à Rosette la
+possession de cette somme, qui aurait, pour la pauvre fille, l'apparence
+d'une fortune? Ulric lui avait trop souvent répété qu'il n'avait aucune
+connaissance, aucun ami, aucune protection, pour qu'il pût prétexter un
+emprunt fait à quelque personne. Mais ce n'était pas encore là le vrai
+motif qui inquiétait Ulric: le motif réel avait sa cause dans l'égoïsme
+dont était pétri l'amour violent qu'il éprouvait pour Rosette. Ulric se
+savait, plus que tout autre, habile à se créer des tourments
+imaginaires. Enclin à faire ce qu'on pourrait appeler de la chimie
+morale, il ne pouvait s'empêcher de soumettre tous ses sentiments,
+toutes ses sensations aux expérimentations d'une logique impitoyable. Il
+avait remarqué que son amour pour Rosette, amour né d'ailleurs dans des
+conditions particulières, avait acquis une violence nouvelle depuis
+qu'une misère, chaque jour plus agressive, avait assailli le ménage.
+
+À ce dénûment Rosette avait toujours opposé non une résignation muette,
+tristement placide et faisant la moue, mais au contraire une
+indifférence en apparence si vraie, un oubli si complet, un si profond
+dédain du lendemain, qu'Ulric éprouvait un charme étrange à voir cette
+créature si insolente avec le malheur.
+
+Quelquefois cependant, ayant remarqué la pâleur maladive qui peu à peu
+avait envahi le visage amaigri de la jeune fille, en écoutant cette voix
+dont la fraîche sérénité était souvent altérée par des éclats
+métalliques, Ulric se demandait avec inquiétude si ces fanfares de
+gaieté immodérée, ces fusées de rires fous qui s'échappaient sans motifs
+des lèvres de sa maîtresse, n'était point semblables aux lumières
+fantastiques des lampes mourantes dont les flammes, qui s'élancent par
+bonds capricieux et inégaux, ne répandent jamais une clarté plus vive
+que lorsqu'elles vont s'éteindre.
+
+Alors son coeur se fendait de pitié. Il s'épouvantait lui-même de ce
+déplorable égoïsme qui s'obstinait à prolonger une situation misérable
+uniquement à cause d'un sentiment qui caressait son amour-propre plus
+encore que son amour.
+
+Dans ces instants où il était sous l'impression d'un esprit de justice,
+il s'emportait contre lui-même en de violentes accusations.
+
+--Ce que je fais est lâche, pensait-il, je joue avec cette malheureuse
+fille une comédie d'autant plus horrible qu'elle court le danger d'en
+rester victime. J'en fais froidement un holocauste à ma vanité. Pour
+moi, sa jeunesse s'épuise, sa santé s'altère. J'assiste tranquillement à
+ce martyre quotidien, et tandis qu'elle tremble sous les frissons de la
+fièvre, je me réchauffe à la chaleur de son sourire.--Qu'ai-je besoin
+d'attendre plus longtemps? ajoutait Ulric; ne suis-je pas sûr qu'elle
+m'aime comme je voulais être aimé? Cet amour n'a-t-il pas subi le
+contrôle de toutes les expériences, et de toutes les épreuves n'a-t-il
+pas traversé sans s'altérer la plus dangereuse,--la misère? Que me
+faut-il de plus?--Et si Marc Gilbert a trouvé sa perle, pourquoi Ulric
+de Rouvres ne s'en parerait-il pas?--Comme Lindor, errant sous le
+manteau d'un pauvre bachelier, j'ai rencontré ma Rosine; pourquoi ne
+ferais-je pas comme lui? Pourquoi, à la fin de la comédie,
+n'écarterais-je pas le manteau qui cache le comte Almaviva? Rosette n'en
+sera-t-elle pas moins Rosette? Non, sans doute... et pourtant j'hésite;
+pourtant je perpétue volontairement une existence dangereuse et presque
+mortelle pour cette pauvre fille.... Et pour mon châtiment, si Dieu
+voulait qu'elle mourût, je l'aurais tuée moi-même avec préméditation! Et
+pourtant j'hésite...--pourquoi?...
+
+Alors une voix qui sortait de lui-même lui répondait:
+
+--Tu hésites, parce que tu sais bien qu'aussitôt après avoir révélé qui
+tu es réellement à ta maîtresse, ton amour sera empoisonné par les
+méchantes pensées que te soufflera l'esprit de doute. Ton coeur n'a pas
+pu se soustraire à la tutelle de ta raison, et ta raison trouvera une
+éloquence pleine de sophismes cruels pour te prouver que Rosette ne
+t'aime plus qu'à cause de ton nom, de ta fortune; tu te laisseras
+persuader qu'elle était lasse de toi, et qu'elle t'aurait quitté si tu
+ne t'étais pas fait connaître; bien plus, tu arriveras à croire qu'elle
+ne t'a jamais aimé, qu'elle jouait la comédie de l'amour, comme tu
+jouais la comédie de la misère, parce qu'elle savait qui tu étais avant
+même que tu la connusses. Voilà pourquoi tu hésites.
+
+En écoutant cette voix qui l'expliquait si bien lui-même, Ulric ne
+pouvait s'empêcher de répondre:
+
+--C'est vrai! Alors il concluait de cette façon laconiquement égoïste:
+
+--L'amour de Rosette est la seule chose qui me rattache à la vie; je
+l'aime, et je crois à son amour, parce que je ne suis pour elle qu'un
+ouvrier, que son dévouement me paraît sincère. Mais si je lui révèle mon
+nom, mon amour sera frappé de mort, parce que je ne croirai plus à
+celui de Rosette. Et je ne veux pas que mon amour meure; car c'est mon
+amour que j'aime.
+
+Telles étaient les réflexions d'Ulric en revenant de chez son notaire.
+Comme il passait sur un pont, une neige épaisse commença à tomber,
+dispersée par un vent glacé. Une pauvre femme qui mendiait lui tendit la
+main en disant:
+
+--Mon bon monsieur, la charité; j'ai ma fille malade, elle a froid, et
+j'ai faim.
+
+--Pauvre Rosette! murmura Ulric, elle aussi elle a froid.... Et il mit
+dans la main de la mendiante le rouleau qui contenait les vingt-cinq
+louis. Deux jours après les craintes d'Ulric se trouvaient réalisées.
+Rosette tomba sérieusement malade. Aux premières atteintes du mal, Ulric
+la fit conduire dans un hôpital.
+
+Quand il revint à la maison et qu'il se trouva seul dans la chambre
+déserte, Ulric tomba dans une prostration dans laquelle son être tout
+entier demeura anéanti.
+
+Ce fut son coeur qui sortit le premier de cet anéantissement.
+
+Au milieu de cette chambre qui avait pendant si longtemps été un
+paradis, il entendit s'éveiller le choeur des souvenirs qui chantaient
+la joie des jours passés. Comme un tableau fantasmagorique, il vit
+bientôt se dérouler devant lui tous les épisodes du poème de son amour.
+Il vit Rosette, pétulante et gaie, tournant, chantant dans la chambre,
+donnant ses soins au ménage, ou préparant le repas du soir qu'on prenait
+en commun, assis au coin du feu, l'un auprès de l'autre, et toujours à
+portée de lèvres.
+
+Chaque meuble, chaque objet, lui venait rappeler la grande fête
+domestique dont son acquisition avait été la cause. Toutes ces choses
+muettes semblaient prendre une voix pour parler et lui dire avec un doux
+accent de reproche:
+
+--Où donc est-elle--celle-là qui avait un si grand soin de nous? Et
+qu'as-tu fait de ta jeune amie?
+
+--Ne reviendra-t-elle plus? disait la petite glace entourée d'un humble
+cadre de bois de sapin verni, ne reviendra-t-elle plus celle-là qui,
+coquette pour toi seul, venait me demander des conseils? J'étais
+l'innocent complice de sa beauté modeste, et quand elle ondulait devant
+moi ses cheveux blonds, j'aimais à lui dire: «Tu es belle, ma pauvre
+fille du peuple; le printemps de la jeunesse sourit dans tes yeux bleus
+comme le ciel d'une aube de mai, et l'amour qui bat dans ton coeur fait
+monter à ton front une pourpre charmante. Tu regardes tes mains, et tu
+fais une petite moue en voyant tes doigts mutilés par l'aiguille et les
+travaux du ménage. Ah! ne les cache pas ces marques de ton labeur
+diligent, sois-en fière et montre-les; pour celui qui t'aime elles te
+parent plus que les bijoux les plus chers.»--Hélas! ne reviendra-t-elle
+pas, et ne réfléchirai-je plus son image?
+
+--Où donc est-elle, demandait la commode, où donc est-elle l'enfant
+soigneuse et économe, qui jadis était si heureuse en rangeant les frêles
+trésors de sa coquetterie? Il fut un temps où mes tiroirs étaient
+pleins, et sa joie était grande à cette époque de prospérité et
+d'abondance où elle avait peine à me faire contenir toutes ces petites
+choses qui la rendaient si heureuse. Mais tour à tour sont partis et le
+beau châle d'hiver, et la chaude robe de laine, et l'écharpe aux
+couleurs vives qui semblait un arc-en-ciel flottant, et les petits
+peignoirs d'été qu'elle mettait le dimanche pour aller cueillir les
+roses dans les plaines fleuries de Fontenay. Puis un jour mes tiroirs
+se sont trouvés vides, et ne contenaient plus que les papiers gris du
+mont-de-piété, contre lesquels toutes ces pauvres richesses avaient été
+échangées. Hélas! Où donc est-elle, et ne reviendra-t-elle plus, la
+fille sage et économe qui avait si soin de nous?
+
+Et comme Ulric, pour fuir ces voix qui l'emplissaient de tristesse,
+s'était réfugié sur la terrasse, il aperçut, au milieu du petit jardin
+planté par son amie, un oranger en caisse dont il lui avait fait cadeau
+le jour de sa fête, et il entendit le frêle arbuste qui disait: «Où donc
+est-elle, celle à qui tu m'as donné par un beau jour de fête?» Il faut
+qu'elle soit malade ou morte, pour m'avoir oublié toute une nuit sur
+cette terrasse, où la neige glaciale m'a vêtu de blanc comme d'un
+linceul. Hier au matin je l'ai vue encore; elle m'avait mis là parce
+qu'il faisait un peu de soleil, et que j'avais froid dans la chambre où
+l'on ne faisait plus de feu. Où donc est-elle, pour m'avoir oublié, elle
+qui m'aimait tant et que j'ai rendue si heureuse à l'époque de ma
+floraison? Hélas! le froid de la nuit m'a tué et je ne refleurirai plus,
+et quand reviendra le printemps, ses premières brises trouveront mes
+rameaux morts et mes feuilles fanées. Hélas! où donc est-elle celle, à
+qui tu m'as donné par un beau jour de fête?
+
+Sous l'impression des sentiments qu'il éprouvait en ce moment, Ulric
+s'épouvanta lui-même en voyant dégagé de tout raisonnement sophistique,
+le monstrueux égoïsme qui lui servait de mobile.
+
+--Je suis fou, s'écria-t-il; ma conduite avec cette pauvre fille est
+plus que stupide, elle est odieuse.... Je vais la perdre, et avec elle
+tout le bonheur, toute la jeunesse qu'elle avait su me rendre par cet
+amour dévoué qui ne s'est pas démenti jusqu'au dernier moment. Oh! non!
+non! ma pauvre Rosette, tu ne mourras pas!
+
+Ulric courut tout d'une haleine chez son notaire, et le rencontra au
+moment même où celui-ci se disposait à aller en soirée.
+
+--Monsieur, lui dit Ulric, les raisons pour lesquelles j'avais quitté
+le monde n'existent plus; je quitte mon incognito et je rentre dans la
+société; je reprends possession de ma fortune; je vous prie donc, dans
+le plus court délai qui vous sera possible, de réunir les fonds que j'ai
+déposés chez vous. En attendant, et pour l'heure présente, de quelle
+somme pouvez-vous disposer?
+
+--Monsieur le comte, répondit le notaire, je puis sur-le-champ vous
+remettre vingt-cinq mille francs.
+
+--C'est bien, dit Ulric: je vais vous en signer la quittance. Mais ce
+n'est pas tout, j'ai un autre service à vous demander.
+
+--Je suis entièrement à vos ordres.
+
+--Il faut, dit Ulric, que d'ici à deux jours vous m'ayez procuré un
+appartement habitable pour deux personnes. Comme je n'ai pas le temps de
+m'occuper de tous ces détails, je vous prierai également de me trouver
+un homme d'affaires intelligent, qui s'occupera de l'ameublement. Je
+veux que tout y soit sur le pied le plus confortable, qu'on n'épargne
+rien. Je ne puis pas accorder plus de deux jours.
+
+--Je prends l'engagement de ne point dépasser ce délai d'une heure,
+répondit le notaire; dans deux jours, j'aurai l'honneur de vous faire
+prévenir.
+
+Le lendemain matin Ulric courut à l'hôpital pour voir sa maîtresse, et
+lui avouer qui il était. Elle était hors d'état de le comprendre; la
+fièvre cérébrale s'était déclarée pendant la nuit, et elle avait le
+délire.
+
+Ulric voulait l'emmener, mais les médecins s'opposèrent au transport;
+néanmoins ils donnèrent quelque espérance.
+
+Au jour fixé, l'appartement du comte Ulric de Rouvres était préparé.
+Ulric y donna rendez-vous pour le soir même à trois des plus célèbres
+médecins de Paris. Puis il courut chercher Rosette.
+
+Elle venait de mourir depuis une heure. Ulric revint à son nouveau
+logement, où il trouva son ancien ami Tristan, qu'il avait fait appeler,
+et qui l'attendait avec les trois médecins.
+
+--Vous pouvez vous retirer, messieurs, dit Ulric à ceux-ci. La personne
+pour laquelle je désirais vous consulter n'existe plus.
+
+Tristan, resté seul avec le comte Ulric, n'essaya pas de calmer sa
+douleur, mais il s'y associa fraternellement. Ce fut lui qui dirigea les
+splendides obsèques qu'on fit à Rosette, au grand étonnement de tout
+l'hôpital. Il racheta les objets que la jeune fille avait emportés avec
+elle, et qui, après sa mort, étaient devenus la propriété de
+l'administration. Parmi ces objets se trouvait la petite robe bleue, la
+seule qui restât à la pauvre défunte. Par ses soins aussi, l'ancien
+mobilier d'Ulric, quand il demeurait avec Rosette, fut transporté dans
+une pièce de son nouvel appartement.
+
+Ce fut peu de jours après qu'Ulric, décidé à mourir, partait pour
+l'Angleterre.
+
+Tels étaient les antécédents de ce personnage au moment où il entrait
+dans les salons du café de Foy.
+
+L'arrivée d'Ulric causa un grand mouvement dans l'assemblée. Les hommes
+se levèrent et lui adressèrent le salut courtois des gens du monde.
+Quant aux femmes, elles tinrent effrontément pendant cinq minutes le
+comte de Rouvres presque embarrassé sous la batterie de leurs regards,
+curieux jusqu'à l'indiscrétion.
+
+--Allons, mon cher trépassé, dit Tristan en faisant asseoir Ulric à la
+place qui lui avait été réservée auprès de Fanny, signalez par un toast
+votre rentrée dans le monde des vivants. Madame, ajouta Tristan en
+désignant Fanny, immobile sous son masque, madame vous fera raison. Et
+vous, dit-il tout bas à l'oreille de la jeune femme, n'oubliez pas ce
+que je vous ai recommandé.
+
+Ulric prit un grand verre rempli jusqu'au bord et s'écria:
+
+--Je bois....
+
+--N'oubliez pas que les toasts politiques sont interdits, lui cria
+Tristan.
+
+--Je bois à la Mort, dit Ulric en portant le verre à ses lèvres, après
+avoir salué sa voisine masquée.
+
+--Et moi, répondit Fanny en buvant à son tour... je bois à la jeunesse,
+à l'amour. Et comme un éclair qui déchire un nuage, un sourire de
+flamme s'alluma sous son masque de velours.
+
+En entendant cette voix Ulric tressaillit sur sa chaise, et, prenant
+dans sa main la main que Fanny lui abandonna, il lui dit:
+
+--Répétez, répétez, madame....
+
+Fanny reprit son verre, qu'elle n'avait achevé qu'à demi, et répéta avec
+un accent d'enthousiasme juvénile:
+
+--Je bois à la jeunesse, je bois à l'amour!
+
+--C'est impossible.... Cette voix, d'où vient-elle? Ce n'est pas cette
+femme qui a parlé. De quelle tombe est sortie cette voix? Quelle est
+cette femme? murmura Ulric en interrogeant du regard Tristan, qui se
+borna à lui répondre: «Vous avais-je menti?»
+
+Mais tout à coup, sur un geste de Tristan, Fanny laissa tomber le
+capuchon de son domino en même temps qu'elle détachait son masque, et
+avec une grâce adorable elle se retourna vers Ulric, et lui dit en lui
+parlant de si près qu'il sentit la fraîcheur de son haleine:
+
+--Me ferez-vous raison, monsieur le comte?
+
+En voyant le visage de Fanny, Ulric resta muet, foudroyé, presque
+épouvanté.
+
+Fanny était admirablement belle ce soir-là.
+
+Une couronne de petites roses naturelles était posée sur son front comme
+une auréole printanière, et les brins de son feuillage faisaient une
+alliance charmante avec ses beaux cheveux blonds, dont les crêpelures
+avaient l'éclat lumineux de l'or en fusion. C'était, comme idéalisée par
+un poète mystique, une de ces adorables figures qui sourient si
+doucement dans les toiles de Greuze.
+
+--Rosette! ma Rosette!... c'est Rosette!... s'écria Ulric à demi fou.
+
+--Pour tout le monde je m'appelle Fanny, dit la jeune femme en inoculant
+à Ulric une exaltation qui croissait à chaque coup de son regard bleu,
+je m'appelle Fanny; j'ai dix-huit ans, et je suis une des dix femmes de
+Paris pour qui les hommes les plus considérables marcheraient à deux
+pieds sur tous les articles du code pénal. La porte par où l'on sort de
+mon boudoir ouvre sur le bagne ou sur le cimetière, et pour y pénétrer,
+il y a des pères qui ont vendu leurs filles, il y a des fils qui ont
+ruiné leur père. Si je voulais, je pourrais marcher pendant cent pas sur
+un chemin de cadavres, et pendant une lieue sur un chemin pavé d'or;
+pour l'instant où je vous parle, je suis presque ruinée à cause d'un
+accès de confiance que j'ai eu dans un moment d'ennui. Aussi, pendant
+un mois, vais-je coûter très cher. Voilà quelle femme je suis, monsieur
+le comte, ajouta Fanny en terminant son cynique programme, et, par un
+dernier coup d'oeil provocateur, elle sembla dire à Ulric:
+
+--Maintenant, monsieur, que désirez-vous de moi?
+
+Mais celui-ci avait à peine écouté ce qu'elle avait dit; il n'avait
+entendu que le son de la voix sans prêter d'attention aux paroles; il
+regardait fixement Fanny, comme on regarde un phénomène, et
+n'interrompait sa contemplation que pour murmurer de temps en temps:
+
+--Rosette! Rosette!
+
+--Eh bien! vint lui demander tout bas son ami Tristan, ce que vous avez
+vu ne vaut-il pas la peine du voyage que je vous ai fait faire?
+
+--Mais, maintenant que je suis venu, je ne pourrai plus repartir, dit
+Ulric en montrant Fanny, qui feignait d'être indifférente à la
+conversation des deux hommes, bien qu'elle n'en perdît pas un mot.
+
+--Enfin, dit Tristan en tirant Ulric à l'écart, que voulez-vous faire?
+
+Ulric parla longuement, en baissant la voix, à l'oreille de Tristan, et
+quand il eut achevé, Fanny, qui redoublait d'attention, entendit Tristan
+qui répondait à son ami:
+
+--Je vous assure qu'elle acceptera.
+
+--Que d'affaires pour une chose si simple! murmura la créature en
+elle-même; mais elle ne put dissimuler une certaine inquiétude en voyant
+que le comte de Rouvres se disposait à se retirer. En effet, Ulric ne
+pouvant pas contenir l'émotion qu'il avait éprouvée en se trouvant en
+face du fantôme vivant de sa maîtresse morte, avait rapidement salué
+tous les convives et venait de sortir, reconduit jusqu'au dehors par son
+ami Tristan.
+
+--Eh bien! ma chère, dirent les autres femmes en voyant la mine dépitée
+de Fanny, voilà une conquête manquée!
+
+--Je sais bien pourquoi, répondit celle-ci. Je l'ai mis au pied du mur.
+Il est ruiné.
+
+--Encore une fois, vous êtes dans l'erreur, ma belle, dit Tristan qui
+venait de rentrer dans le salon.
+
+--Eh bien! alors, je ne vous fais pas compliment, mon cher, répliqua
+Fanny. Malgré toute la mise en scène et la bonne volonté que j'y ai mise
+pour ma part, votre plan me paraît complètement manqué. Votre ami ne m'a
+pas même fait l'honneur de demander à être reçu chez moi.
+
+--Mon ami est un homme bien élevé et un homme de sens! il ne s'amuse pas
+à faire des demandes inutiles. Vous n'êtes pour lui qu'une curiosité, un
+objet d'art, un portrait, et rien de plus, ma chère, répondit
+insolemment Tristan. Il m'a chargé d'être son homme d'affaires, et voilà
+ce qu'il vous propose par mon entremise.
+
+--Ah! voyons un peu.
+
+--Je vous préviens d'avance qu'on ne vous a jamais fait de proposition
+semblable.
+
+--Mais parlez donc, dirent les femmes, nous sommes sur le gril de
+l'impatience.
+
+--Nous y voici. Écoutez, dit Tristan en s'adressant particulièrement à
+Fanny. Le comte Ulric de Rouvres renouvelle votre mobilier.
+
+--Le mien a six mois. Soit, dit Fanny.
+
+--C'est presque séculaire, ajouta un des hommes.
+
+--Le comte Ulric vous loue, dans une rue qu'il a choisie lui-même, une
+chambre de 160 francs.--Ne m'interrompez pas.--Dans cette chambre il
+fait disposer un charmant ménage d'occasion, qu'il tient caché en
+quelque endroit. Les meubles seront garnis de tous les objets de
+toilette qui vous seront nécessaires; mais je vous préviens que toute
+cette garde-robe est d'occasion comme les meubles, et la robe la plus
+chère ne vaut pas vingt francs.
+
+--Après? dit Fanny.
+
+--Après, continua Tristan, le comte Ulric vous trouvera, dans une maison
+à lui connue, une occupation qui vous rapportera quarante sous par jour.
+
+--Quelle occupation? demanda Fanny.
+
+--Je n'en sais rien. Au reste, vous ne travaillerez qu'autant que cela
+pourra vous amuser; seulement vous aurez soin de vous faire sur le bout
+des doigts des piqûres d'aiguille. Vous irez dans cette maison depuis le
+matin jusqu'au soir. Mon ami, M. le comte de Rouvres, ira vous chercher
+pour vous reconduire au sortir de votre besogne et vous ramènera à votre
+chambre, où vous passerez la soirée avec lui. À dix heures vous serez
+libre de votre personne; mais le lendemain, dès sept heures, vous serez
+à la disposition de M. de Rouvres, qui vous conduira à votre travail. Le
+dimanche, quand le temps sera beau, vous irez avec lui à la campagne
+manger du lait et cueillir des fraises. En outre, vous appellerez M. de
+Rouvres _Marc_, et vous apprendrez, pour les lui chanter, quelques
+chansons qu'il aime à entendre. Vous lui préparerez aussi vous-même
+certaine cuisine dont il vous indiquera le menu.
+
+--Est-ce tout? demanda Fanny qui ne savait pas si Tristan se moquait
+d'elle.
+
+--Ce n'est pas tout, reprit celui-ci. Pendant deux mois de l'hiver vous
+irez travailler,--ou du moins dans la maison où vous serez censée
+travailler,--vêtue seulement d'une vieille petite robe d'indienne bleue
+semée de pois blancs.
+
+--Mais j'aurai froid.
+
+--Certainement, d'autant plus que pendant ces deux mois d'hiver vous ne
+ferez pas de feu dans votre chambre.
+
+--Ah! dit Fanny, j'ai connu des gens singuliers, mais votre ami les
+surpasse; le comte de Rouvres me paraît un être ridicule. Pourquoi ne me
+propose-t-il pas tout de suite de me couper la tête pour la faire
+encadrer comme étant le portrait de sa maîtresse?
+
+--Il y a pensé, dit tranquillement Tristan.
+
+--Et après? reprit Fanny. Est-ce là tout?
+
+--C'est tout, dit Tristan.
+
+--Voilà ce qu'il exige? Et moi, que puis-je exiger en échange de cette
+comédie, si je consens à la jouer?
+
+--Le comte de Rouvres vous offre le traitement d'un ministre: cent mille
+francs par an!
+
+--C'est sérieux? s'écria Fanny.
+
+--Très sérieux. On passera, si vous l'exigez, un acte notarié.
+
+--Mais il est donc décidément bien riche?
+
+--Il a plus d'un million de fortune.
+
+--Et combien de temps durera cette fantaisie?
+
+--Tant que vous le voudrez. Ah! j'oubliais de vous dire qu'en acceptant
+ces conditions, vous changez de nom, comme mon ami. Il s'appellera Marc
+Gilbert, et vous vous nommerez Rosette.
+
+--Eh bien! Fanny, demanda à celle-ci une de ses compagnes, qu'en dis-tu?
+
+--Mesdames, répondit Fanny, je ne vous connais plus. Je m'appelle
+Rosette, et je suis la maîtresse vertueuse de M. Marc Gilbert.
+
+Le lendemain soir, dans l'ancienne chambre de la rue de l'Ouest, où
+Ulric avait habité pendant un an avec Rosette, Fanny, vêtue de la petite
+robe bleue à pois blancs, attendait la première visite du comte de
+Rouvres, qui ne tarda pas à arriver, revêtu de son ancien costume
+d'ouvrier.
+
+Pendant la première heure, et pour mieux faire comprendre à Fanny
+l'esprit du personnage dont elle devait jouer le rôle, Ulric raconta à
+Fanny ses amours avec Rosette.
+
+--Ce que je vous demande avant tout, dit-il, c'est de ne jamais me
+parler de ma fortune, et, le plus que vous pourrez feindre de l'ignorer
+vous-même sera le mieux.
+
+--Alors, monsieur, répondit Fanny en tirant de la poche de sa petite
+robe bleue un papier qu'elle présenta à Ulric, reprenez cette lettre qui
+vous appartient; car, en la trouvant sous mes yeux, je ne pourrais pas
+m'empêcher de me rappeler que vous n'êtes pas M. Marc Gilbert, mais bien
+M. le comte de Rouvres.
+
+Ulric, étonné et ne comprenant pas, prit la lettre et l'ouvrit.
+
+C'était la lettre qu'il avait reçue de son ancien notaire, M. Morin,
+quand celui-ci, prêt à vendre son étude, lui demandait s'il voulait
+rentrer dans la possession de sa fortune, dont les chiffres se
+trouvaient établis dans cette lettre.
+
+--Vous avez trouvé cette lettre dans la poche de cette robe? demanda
+Ulric en pâlissant.
+
+--Oui, répondit-elle, et voyant qu'elle vous était adressée, j'ai cru
+devoir vous la remettre.
+
+--Mais, continua Ulric, cette robe appartenait à Rosette, et pour que ma
+lettre s'y trouvât, il fallait bien qu'elle en eût pris connaissance.
+
+Fanny répondit par un sourire.
+
+--Alors, continua Ulric, Rosette savait qui j'étais,--elle savait que
+j'étais riche,--et son amour... ah! malheureux! Et il tomba anéanti sur
+le carreau.
+
+Environ un mois après, comme Fanny, revenue dans son appartement,
+s'apprêtait à aller au bal masqué, elle vit entrer chez elle Tristan,
+qui tenait à la main un petit paquet.
+
+--Que m'apportez-vous là,--un cadeau?
+
+--C'est un legs que vous a fait avant de mourir mon ami le comte de
+Rouvres.
+
+--Voyons, dit Fanny.
+
+Mais elle devint furieuse en apercevant la petite robe bleue.
+
+--Votre ami est un être ridicule, mort ou vivant; il m'a fait
+banqueroute de cent mille francs.
+
+--Ne vous pressez pas de le calomnier, dit Tristan; et il tira de la
+poche de la robe un portefeuille qui contenait cent billets de banque.
+
+
+
+
+La maîtresse aux mains rouges
+
+
+Depuis quelque temps Théodore était beaucoup plus assidu chez sa tante
+la lingère qu'aux cours de l'école de médecine; on ne le voyait plus au
+café et il n'allait plus au bal.
+
+Quel était ce mystère?
+
+Théodore était tout simplement amoureux d'une ouvrière entrée depuis peu
+dans l'atelier de sa tante. Jolie, douce, laborieuse et ne manquant
+point d'un certain esprit naturel,--telle était Clémence. Elle arrivait
+de sa province, où elle avait été élevée fort rigoureusement par une
+parente vieille et dévote.
+
+Et la première fois qu'il vit cette jeune fille, Théodore, qui en amour
+était un garçon très improvisateur, en était tombé subitement épris.
+Mais Clémence n'était pas une fille à ranger au nombre des conquêtes
+faciles, comme il s'en fait tant les soirs de bal, à l'aide de deux ou
+trois lieux communs madrigalisés et d'une bouteille d'Aï frappée. Aussi
+Théodore comprit qu'il devait cette fois laisser de côté la devise
+_Veni, vidi, vici,_ qu'il avait coutume d'arborer dans ses campagnes
+galantes.
+
+Voici donc notre amoureux forcé d'étudier la géographie du pays de
+Tendre, qu'il avait jusque-là fort peu parcouru. Néanmoins Théodore ne
+se désespéra pas... et tous les jours il venait passer de longues
+heures chez sa tante, et, de ses yeux chargés d'une mitraille d'amour,
+il assiégeait le coeur de la petite provinciale... qui tâchait de se
+défendre de son mieux.
+
+Cependant la situation commençait à devenir critique. Clémence avait
+dix-huit ans, âge où les rêves des jeunes filles ont ordinairement des
+moustaches,--brunes ou blondes. Clémence jura de se défendre. Mais
+d'avance elle sentait qu'elle était vaincue. Elle avait beau baisser les
+yeux devant Théodore, elle le voyait mieux, et le jeune homme de se dire
+tout bas: Voici qui va bien, à bientôt l'assaut définitif! En effet, le
+moment était venu où il ne pouvait être tenté qu'avec succès.
+
+Malgré toutes les précautions qu'elle prenait pour le fermer, Clémence
+oublia un jour la clef sur la porte de son coeur,--et l'amour entra.
+
+Quelque temps plus loin, Clémence oubliait une autre clef sur une
+porte,--celle de sa chambre, et un matin on en vit sortir Théodore.
+
+Théodore fut pendant trois mois très enthousiasmé de sa maîtresse; mais
+au bout de ce temps, son amour tomba à quelques degrés au-dessous de
+l'estime sincère,--point qui, au thermomètre de la passion, équivaut à
+l'indifférence.
+
+Pourtant, Clémence était toujours la même, soumise, aimante, fidèle et
+coquette, juste ce qu'il fallait pour plaire à Théodore, qui, de son
+côté, devenait de plus en plus insensible à ses coquetteries.
+
+Enfin, résolu d'en finir avec cet amour, Théodore fit un soir à sa
+maîtresse un de ces outrages que toute autre femme n'eût jamais
+pardonné. Au milieu d'une conversation paradoxale d'art et d'amour
+comparés, et devant une nombreuse compagnie, Théodore déclara qu'il lui
+était impossible d'aimer une femme qui n'aurait pas les mains blanches
+et les ongles opalisés. Cette brutale épigramme adressée aux mains
+rouges et meurtries de la pauvre Clémence lui entra plus avant et plus
+douloureusement dans le coeur que ne l'eût fait un coup de poignard;
+car cette méchanceté aiguë atteignait plus encore son amour que son
+amour-propre.
+
+Cependant, comme elle avait beaucoup d'orgueil, son parti fut pris
+sur-le-champ. Elle résolut de quitter l'étudiant avant qu'il lui eût
+fait comprendre d'une manière plus significative que leur liaison devait
+avoir une fin.
+
+Le lendemain, pendant que Théodore était au cours, Clémence réunit en un
+paquet tous les objets qui lui appartenaient et les fit transporter dans
+un hôtel des environs, où elle avait choisi une chambre. Cependant,
+comme elle ne se sentait pas le courage de quitter Théodore avant de
+l'avoir revu, la jeune fille attendit son retour. Peut-être
+espérait-elle qu'il essayerait de lui faire oublier l'offense de la
+veille; et, si banale qu'eût été l'excuse, la pauvre enfant était toute
+prête à l'accueillir par un pardon.
+
+À minuit Théodore fit prévenir qu'il ne rentrerait pas. Il voulait en
+effet éviter d'avoir avec sa maîtresse une de ces explications qui, sans
+qu'on le veuille, vous acheminent si souvent à un raccommodement.
+
+Clémence comprit que tout était fini. Elle écrivit à la hâte un mot
+d'adieu, et sortit de sa chambre en jetant au portrait de Théodore, qui
+au moins avait l'air de lui sourire, un long regard humide de larmes.
+
+Le matin, en rentrant, Théodore trouva le billet de sa maîtresse.
+
+--Vive la liberté! s'écria-t-il quand il l'eut achevé; et il courut dans
+un café rejoindre ses amis et leur raconter de quelle façon ferme et
+brillante il venait de rompre sa chaîne.
+
+Cependant, les premiers jours qui suivirent sa séparation d'avec
+Clémence, Théodore trouva que sa petite chambre était bien grande, et
+les premières nuits il lui sembla que son lit était bien large. Mais au
+bout de deux semaines la lacune était comblée.
+
+Cependant Clémence n'avait pas de nouvel amour et se souvenait encore de
+Théodore. Elle avait du reste conservé l'espérance que son amant
+reviendrait à elle; et pour un pas qu'il eût fait, elle était toute
+disposée à en faire dix. Dans cet espoir d'un rapprochement prochain, la
+pauvre délaissée s'était surtout attachée à corriger, autant qu'il lui
+serait possible, le défaut physique que Théodore lui avait si
+brutalement reproché. Elle tenait à montrer à l'ingrat qu'elle pouvait
+avoir les mains aussi blanches que n'importe quelle lionne de n'importe
+quelle aristocratie. Elle commença donc à prendre des soins qu'elle
+avait négligés jusqu'alors. Elle eut des savons, des poudres, des eaux
+qui lui coûtaient le plus clair de son gain modique. Enfin elle alla
+même jusqu'à mettre des gants la nuit, elle qui en mettait à peine le
+jour.
+
+Chaque matin, en se levant, elle regardait avec inquiétude le progrès de
+ses _remèdes_. Hélas! Ils n'opéraient pas vite! Les soins du ménage,
+qu'elle tenait sur un point de propreté flamande; les travaux de couture
+surtout, tout cela neutralisait l'action de ses soins coquets; et si ses
+mains avaient gagné quelque délicatesse comme forme, elles étaient
+restées, comme devant,--rouges, ainsi que des cerises.
+
+La pauvre Clémence ignorait que la meilleure pâte pour blanchir les
+mains s'appelle l'oisiveté, et l'eût-elle su d'ailleurs, elle n'eût
+point pu en faire usage. C'était là un remède qui lui eût coûté trop
+cher.
+
+Elle resta donc avec ses mains rouges.
+
+Un soir Clémence se rappela que, dans le beau temps de leur amour, elle
+avait promis à Théodore de lui broder une bourse pour le jour de sa
+fête,--et ce jour n'était pas éloigné.
+
+--Ah! pensa la jeune fille en recueillant avec bonheur ce souvenir,
+j'aurai encore le temps; en recevant mon cadeau, il verra que je ne l'ai
+pas oublié, et il reviendra peut-être. Dès le lendemain elle se mit à
+l'oeuvre.
+
+Il lui restait presque toute une semaine devant elle pour ce travail;
+c'était plus qu'il ne fallait, si elle avait pu disposer de tout son
+temps. Mais comme ses journées ne lui appartenaient point, huit jours
+devaient à peine suffire. Clémence travailla la nuit.
+
+On était dans l'hiver,--il faisait grand froid,--et le budget de la
+jeune ouvrière ne lui permettait pas de faire grand feu; souvent même
+n'en faisait-elle point du tout. C'est alors que ses pauvres mains
+devenaient rouges, grand Dieu! Mais quand au matin elle avait avancé sa
+bourse de quelques mailles, elle oubliait froid et fatigue, et trouvait
+dans l'espérance qu'elle avait d'une réconciliation prochaine de
+nouvelles forces pour aller à son travail du jour. Cependant ses
+veilles prolongées, dans une chambre humide et mal close, les émotions
+qui l'avaient agitée depuis quelque temps, altéraient visiblement la
+santé de la jeune fille, qui n'y apportait aucune attention.
+
+Enfin le petit chef-d'oeuvre de patience et de bon goût sortit achevé de
+ses mains, hélas! toujours aussi rouges que les mains de l'Aurore quand
+elle ouvre les portes d'un ciel d'hiver. En admirant cette bourse, dans
+laquelle elle avait mis tant de superstitieuses espérances, Clémence eut
+un bon moment de joie. Elle jeta un coup d'oeil sur les murs tristes de
+cette chambre où elle vivait dolente et solitaire, et elle ne put
+s'empêcher de dire:
+
+--Avant peu, je n'y serai plus--ou je n'y serai pas seule! La veille de
+la Saint-Théodore, Clémence enveloppa soigneusement sa bourse dans une
+boîte garnie de coton et alla chez une bouquetière prendre un bouquet où
+elle fit entrer toutes les fleurs qu'elle savait préférées par Théodore;
+elle fit ajouter aussi toutes celles dont le langage emblématique
+pouvait éveiller le souvenir.--Hélas! réveille-t-on les morts?
+
+Au coin d'une rue, Clémence confia son cadeau à un commissionnaire.
+
+--Y a-t-il une réponse? demanda celui-ci.
+
+--Non, répondit la jeune fille.--Théodore viendra lui-même,
+pensait-elle.
+
+Comme elle rentrait chez elle, elle rencontra en chemin un jeune homme
+qu'elle avait vu quelquefois chez son amant.
+
+--Tiens, vous voilà, Clémence, lui dit l'étudiant; que devenez-vous
+donc?
+
+--Vous savez bien ce qui est arrivé, répondit-elle.
+
+--Ah oui, c'est vrai! vous êtes fâchée avec Théodore.
+
+--Fâchée! dit Clémence, oh! fâchée!
+
+--Ah! c'est égal... il vous regrette, allez.
+
+--Il me regrette? fit la jeune fille, en rougissant de plaisir: il vous
+l'a dit?
+
+--Non, pas précisément, mais je le devine.--Nous allons ce soir au bal
+de l'Opéra, ajouta l'étudiant. Théodore y sera. Viendrez-vous?
+
+--Oh! dit Clémence. Je ne crois pas.... Adieu.
+
+--Adieu, dit l'étudiant, qui continua son chemin en sifflant.
+
+--Il me regrette! murmura Clémence quand elle fut rentrée, j'en étais
+bien sûre, moi!--Quand il verra que je me souviens encore de lui, il
+reviendra;--c'est l'amour-propre qui l'aura empêché de revenir plus
+tôt... il ne voulait point faire le premier pas... tous les hommes sont
+orgueilleux....
+
+Et Clémence se mit à chanter d'une voix souvent interrompue par une toux
+douloureuse la jolie chanson:
+
+«Rosine à moi revient fidèle.»
+
+Seulement, sans s'inquiéter de la mutilation qu'elle faisait subir au
+vers, elle y substitua le nom de Théodore.
+
+Vers le milieu de la journée,--heure à laquelle elle savait l'étudiant
+libre,--Clémence fit une jolie toilette. Elle soigna surtout ses mains,
+qu'elle avait du moins su préserver des engelures.
+
+--Ah! disait-elle en les regardant, elles ne sont pas trop rouges
+aujourd'hui. Et elle attendit.
+
+Or, pendant qu'elle attendait, la nouvelle maîtresse de Théodore, qui en
+ce moment était seule chez l'étudiant, recevait l'envoi de Clémence.
+Mademoiselle Coralie, qui était une personne rusée, devina de suite que
+ces cadeaux venaient d'une femme, et en voyant le C qui était brodé sur
+la bourse avec un T, elle pensa que cette femme devait être
+Clémence,--qu'elle avait du reste connue.
+
+--Elle veut revenir. C'est bon, dit Coralie. Je sais ce que j'ai à
+faire.
+
+Et elle se mit à machiner tout bas une de ces vengeances doublées de
+fourberie,--comme savent en trouver les femmes qui ont une rivale en
+face de leur amour ou de leur vanité.
+
+Une heure après Théodore entra. En l'entendant monter, Coralie s'était
+cachée derrière les rideaux de l'alcôve, après avoir eu soin de laisser
+en évidence le bouquet et la bourse, pour qu'ils tombassent d'abord sous
+les yeux de Théodore,--ce qui arriva.
+
+--Tiens, fit le jeune homme étonné, qu'est-ce que c'est que ça?
+
+--Quoi, tu ne le devines pas? s'écria Coralie en venant lui sauter au
+cou; quel jour sommes-nous aujourd'hui? Théodore songea à sa fête.
+
+--Comment, c'est toi?... tu t'es souvenue, dit-il en regardant sa
+maîtresse, qui ne baissa pas les yeux.
+
+--Et qui donc veux-tu que ce soit? fit-elle.
+
+--Allons, se dit Théodore en lui-même, je ne pouvais pas manquer d'avoir
+une bourse, cette pauvre Clémence m'en avait promis une. Mais,
+demanda-t-il à Coralie, quand donc as-tu fait cela?
+
+--Eh bien donc, et ma surprise? répondit Coralie. J'ai fait la bourse
+pendant la nuit--quand tu dormais. J'ai eu joliment froid va....
+Regarde donc... il y a un C et un T... nos deux noms....
+
+--Pauvre chérie... dit Théodore.... Elle est charmante, ta bourse.... Je
+veux que tu l'étrennes ce soir au bal.... Tiens, voilà pour la
+garnir.... Et comme il venait de recevoir sa pension, Théodore donna à
+Coralie une belle pièce d'or....
+
+--Ah! pensa celle-ci en prenant les vingt francs, j'ai une fière
+idée.... En effet, le cerveau de cette fille, qui était une fine
+mécanique à perfidie, venait d'inventer quelque chose de bien noir sans
+doute, car les yeux de Coralie brillèrent d'un éclat extraordinaire....
+Oh! la bonne idée, fit-elle encore tout bas.--La vipère se réjouissait
+de son abondance de venin.
+
+Cependant Clémence attendait toujours... à minuit elle attendait
+encore... À une heure du matin, n'y pouvant plus tenir, elle se décida à
+aller au bal de l'Opéra,--où on lui avait dit qu'elle trouverait
+Théodore. Elle voulait le voir... il fallait qu'elle le vît....
+
+Elle prit un peu d'argent--le reste de ses économies--et sortit pour
+aller louer un domino. Comme elle passait devant la loge du portier,
+celui-ci l'appela.
+
+--Mademoiselle, j'ai quelque chose à vous remettre.--Clémence était déjà
+dans la rue.
+
+À deux heures elle entrait au bal de l'Opéra, le visage soigneusement
+caché par un loup de velours. Comme elle traversait la salle, elle
+aperçut d'abord à quelques pas d'elle deux masques qui s'apprêtaient à
+se mêler à un quadrille... c'étaient Théodore et Coralie, et Clémence
+avait reconnu son amant. Elle poussa un cri sourd et s'appuya contre une
+banquette pour ne point tomber. Mais elle fit tant d'efforts qu'elle
+parvint à comprimer la souffrance atroce qui venait de se mettre à crier
+au fond de son coeur, et seule elle en entendit le bruit....
+
+Théodore avait donné la bourse et le bouquet qu'elle lui avait envoyés à
+sa maîtresse nouvelle.... En effet, la bourse pendait à la ceinture de
+Coralie, et le bouquet fleurissait sa main gantée de blanc.
+
+Clémence resta cinq minutes à regarder Coralie et Théodore danser devant
+elle.--À chaque figure du quadrille ils s'embrassaient.--Au moment de
+s'élancer pour le galop, Coralie laissa tomber le bouquet à terre. Elle
+voulut se baisser pour le ramasser, mais Théodore l'enleva dans ses
+bras.
+
+--Il était tout fané, lui dit-il, je t'en achèterai un plus beau.... Et
+ils s'envolèrent dans le tourbillon. Clémence vit son bouquet foulé sous
+les mille pieds du gigantesque galop.
+
+Elle sortit du bal avec précipitation--la tête perdue, le coeur brisé,
+ne sachant pas d'où elle sortait, ignorant où elle allait.... Au bout de
+deux heures de marche par une neige abondante et glacée, le hasard
+ramena Clémence dans sa rue et devant sa porte.
+
+--Tiens! vous voilà, mademoiselle, lui dit le portier; j'ai quelque
+chose pour vous depuis hier. Je voulais vous le remettre quand vous êtes
+partie pour le bal, mais vous ne m'avez pas répondu.... C'est un
+commissionnaire qui m'a apporté cela de la part de M. Théodore.
+
+--Théodore! dit Clémence; donnez vite, et elle arracha une petite boîte
+des mains du portier.
+
+À peine arrivée dans sa chambre, elle ouvrit la boîte et y trouva un
+papier dans lequel était enveloppée une pièce d'or toute neuve, qui
+s'en alla rouler à terre avec un bruit sonore. Sur le papier ces mots
+avaient été écrits au crayon:--_J'ai reçu votre bourse, voici pour vos
+peines._
+
+C'était la belle idée de mademoiselle Coralie.
+
+Clémence tomba à terre en poussant un gémissement. Une voisine
+l'entendit et vint lui porter secours. Elle eut toutes les peines du
+monde à retenir la jeune fille, qui, prise du délire, voulait se jeter
+par la fenêtre.
+
+Le soir un médecin fut appelé. En voyant Clémence il secoua la tête:
+
+--Ceci est grave, dit-il, mais il est encore temps. Le lendemain
+Clémence se réveillait dans un hôpital. Pendant huit jours, on eut des
+espérances. Mais le matin du neuvième, en faisant sa visite, le médecin
+se pencha à l'oreille de la soeur de charité, qui s'approcha tristement
+du lit de Clémence.
+
+--Je sais ce que vous voulez me dire, ma soeur... murmura la malade. Et
+elle demanda les sacrements.
+
+Le soir, comme la religieuse s'apprêtait à quitter la salle, Clémence la
+fit appeler.
+
+--Tenez, ma soeur, lui dit-elle en lui mettant dans la main une pièce
+d'or qui était cachée sous son oreiller, vous mettrez ceci dans le tronc
+des pauvres malades. C'est toute ma fortune. Adieu!
+
+--Couvrez-vous, mon enfant, lui dit la soeur, en voyant qu'elle gardait
+ses bras hors du lit. Vous allez avoir froid.
+
+--Oh! qu'est-ce que cela fait maintenant? dit Clémence. Et elle se prit
+à sourire en regardant ses mains que la maladie avait rendues pâles et
+transparentes.--Si Théodore me voyait! murmura-t-elle. Puis elle
+s'endormit et fit son dernier rêve.
+
+Vers le milieu de la nuit elle se réveilla pour mourir. L'agonie fut
+brève. On avait, comme d'habitude, envoyé chercher l'interne de garde
+pour y assister. Quand l'infirmier vint le demander, il achevait une
+partie avec un de ses camarades.
+
+--Qu'est-ce qu'il y a? demanda-t-il.
+
+--C'est la jeune fille du numéro 15 qui se meurt.
+
+--C'est bon, j'y vais.... Théodore, prends donc ma partie. Dix minutes
+après, l'interne remontait.
+
+--Eh bien, lui dit Théodore, qui était venu passer cette nuit avec ses
+amis les carabins, et le numéro 15?
+
+--La petite est morte, dit l'interne en reprenant son jeu: _le roi_!...
+c'est dommage, elle était bien jolie;--_valet_... dix-huit ans;--_passe
+trèfle_...; des yeux noirs et des mains blanches... oh! mais
+blanches.... Tiens, à propos, elle s'appelait Clémence, comme ton
+ancienne maîtresse, je crois, Théodore.
+
+--Ah! reprit celui-ci, Clémence! celle qui avait les mains rouges. Je ne
+sais pas ce qu'elle est devenue.--_Atout, atout_ et _atout_. Mon petit,
+ça me fait la _vole_ et le point.
+
+
+
+
+Le bonhomme Jadis
+
+
+À l'époque du terme d'avril, un jeune homme appelé Octave vint prendre
+possession d'une chambre qu'il avait quelques jours auparavant arrêtée
+dans une maison de la rue de la Tour d'Auvergne. Il avait l'air si
+honnête, que le portier n'avait point voulu se déranger pour aller aux
+renseignements, comme c'est l'usage, et lui avait loué de confiance.
+
+Le logement d'Octave était situé au quatrième et dernier étage. C'était
+une petite chambre si basse de plafond, qu'un homme d'une taille un peu
+élevée n'aurait pas pu y garder son chapeau. Elle était éclairée d'un
+côté par une petite fenêtre donnant sur la cour, et d'où l'on
+apercevait les hauteurs de Montmartre. Un autre jour était pratiqué au
+fond, c'était un châssis mobile ouvrant sur les jardins d'un pensionnat
+de jeunes demoiselles. De là on apercevait une partie du panorama de
+Paris.
+
+Octave passa la journée à mettre ses affaires en ordre. Ce n'était
+pourtant pas une longue besogne, car il n'avait bien juste que le
+nécessaire, et à la vue de son mobilier de modeste apparence, le
+portier de la maison avait fait une grimace, et s'était presque repenti
+de lui avoir loué sans aller aux informations.
+
+Son installation terminée, Octave se mit machinalement à sa fenêtre pour
+juger ce que serait la vue. En levant les yeux, il aperçut à la croisée
+qui faisait face à la sienne un petit vieillard, occupé à couper les
+branches mortes de quelques arbustes plantés dans des caisses et
+formant un jardin suspendu. Le vieux voisin, qui venait d'apercevoir
+Octave, s'interrompit dans sa besogne; puis, après l'avoir examiné
+quelques instants, il souleva le bonnet de laine qui couvrait ses
+cheveux déjà blancs, et faisant au jeune homme un geste amical, il lui
+dit en souriant:
+
+--Monsieur, j'ai l'honneur de vous saluer. Permettez-moi de vous
+souhaiter la bienvenue dans cette maison.
+
+Octave, un peu étonné, salua le vieillard et répondit à sa politesse.
+Puis, comme le voisin s'était remis à son jardinage, Octave ferma sa
+fenêtre et descendit pour aller dîner.
+
+Comme il déposait sa clef chez le portier, celui-ci le prévint qu'il
+était d'habitude dans la maison de ne point rentrer après minuit, et
+que, passé cette heure, on payait une amende.
+
+Octave répondit qu'il ne se trouverait jamais dans ce cas-là, et que
+d'ailleurs il sortait fort rarement le soir.
+
+Avec une foule de précautions oratoires, qui rendirent son avertissement
+très difficile à comprendre, le portier informa en outre Gustave qu'il
+était libre de recevoir des femmes chez lui, à la condition que ce
+seraient des personnes décentes qui ne troubleraient jamais la
+tranquillité de la maison, habitée par des petits rentiers et des
+ouvriers en famille.
+
+Octave répondit qu'il recevrait peu de visites; mais que sûrement il ne
+recevrait jamais de femmes chez lui.
+
+Le portier conclut en lui demandant s'il désirait que son épouse prît
+soin de son ménage, comme elle faisait pour quelques célibataires. Mais
+Octave le remercia en disant que son ménage était trop peu de chose, et
+qu'il avait l'habitude de le faire lui-même.
+
+Octave rentra de très bonne-heure. Il lut toute la soirée et se coucha
+à minuit. Le lendemain il sortit à dix heures le matin, rentra à quatre,
+ressortit à six heures et revint à sept. Il lut toute la soirée, comme
+il avait fait la veille, et se coucha à la même heure.
+
+Tous les jours il faisait ainsi de même, avec la plus parfaite
+régularité. Chaque matin il apercevait son vieux voisin qui jardinait à
+la fenêtre; ils se saluaient et échangeaient quelques paroles sur
+l'état du temps.
+
+Depuis un mois Octave habitait la maison, et on n'avait pu remarquer
+aucun changement dans son existence. Non seulement il ne s'était
+présenté aucune visite pour lui, mais encore il n'avait reçu aucune
+lettre. On causait de lui quelquefois dans la loge du portier, et on
+s'étonnait un peu de l'isolement dans lequel il vivait.
+
+Octave avait vingt ans. Son histoire était fort courte. Son père était
+un petit négociant qu'une mauvaise spéculation avait ruiné. Il était
+mort foudroyé par ce désastre. La mère d'Octave, ne pouvant plus payer
+sa pension au collège, l'en retira avant qu'il eût achevé ses études.
+Ils vécurent dans un grand dénûment l'un et l'autre pendant une année.
+Au bout de ce temps la mère, qui traînait en langueur depuis la mort de
+son mari, tomba malade, et mourut elle-même après quinze jours de
+maladie. Quand Octave eut fait enterrer sa mère avec le produit de la
+rente qu'il possédait, à peine lui restait-il assez pour entourer son
+chapeau d'un crêpe. Il était orphelin à seize ans, et n'avait au monde
+aucun parent, aucun ami qui pût le secourir, même d'un conseil. Il alla
+au hasard chez un notaire qui jadis avait fait les affaires de son père.
+C'était un homme honnête et charitable. Il eut compassion d'Octave, lui
+prêta un peu d'argent et promit de s'intéresser à lui. En effet, il ne
+tarda pas à le placer en qualité de secrétaire chez un de ses
+clients.--Depuis quatre ans Octave occupait cette place, qui lui
+rapportait douze cents francs par an. C'était peu; mais Octave était
+sobre, économe, et sut encore mettre de côté quelques centaines de
+francs, qui devaient lui servir quand il commencerait l'étude du
+droit,--car il voulait réaliser le désir que son père avait eu de le
+destiner au barreau. En attendant, il se préparait à passer son examen
+de bachelier, et travaillait dans ce but avec une grande assiduité.
+Depuis la mort de sa mère il n'avait fait aucune connaissance. Il
+n'allait jamais ni au spectacle, ni au bal, ni au café. Ses distractions
+se bornaient à quelques promenades faites le dimanche dans les environs
+de Paris.
+
+Un dimanche soir, Octave lisait auprès de sa fenêtre, quand il aperçut
+son vieux voisin, dont la tête blanche s'encadrait dans un berceau de
+chèvrefeuille et de plantes grimpantes. Ils se saluèrent l'un l'autre
+par une inclination de tête. C'était au commencement de mai. La soirée
+était magnifique; l'air doux promenait des odeurs de feuilles vertes et
+de lilas, et des refrains joyeux que chantaient des ouvriers se rendant
+par bandes aux barrières. De temps en temps, et suivant les variations
+du vent, on entendait, tantôt distinctement, et tantôt comme des rumeurs
+confuses, les orchestres des guinguettes qui peuplent les boulevards
+extérieurs.
+
+--Eh! jeune homme, s'écria tout à coup le vieux voisin, dont le visage
+venait de se fendre par un large sourire,--entendez-vous?
+
+Octave leva les yeux de dessus son livre et regarda le vieillard.
+
+--Entendez-vous, continua celui-ci, entendez-vous les violons? et en
+avant deux, allez donc! ajouta-t-il en se dandinant.
+
+Et comme une bouffée de musique, apportée par le vent, venait
+précisément de lui secouer une gamme dans les oreilles, Octave répondit
+qu'il entendait en effet.
+
+--Eh bien, continua le voisin, est-ce que cela ne vous donne pas envie
+de fermer votre livre? Octave sourit, et détourna la tête en signe
+négatif.
+
+À cette réponse, le sourire du vieillard s'éteignit sur sa figure.
+
+--Vraiment, reprit-il, ça ne vous fait rien?
+
+--Rien! dit Octave.
+
+--Quel âge avez-vous donc?
+
+--J'ai vingt ans....
+
+--Vingt ans... et ça ne vous fait rien? prodigieux! Ah! jeune homme, si
+vous pouviez me prêter vos jambes, comme je les prendrais à mon cou pour
+courir où sont les violons. Et vous avez vingt ans? dit le voisin avec
+un accent étonné.
+
+--Je les ai eus précisément aujourd'hui, répondit Octave, qui se
+rappelait que ce jour était son anniversaire de naissance.
+
+--Aujourd'hui! dit le vieillard en frappant dans ses deux mains.
+Aujourd'hui! prodigieux! étrange en vérité! Vingt ans; eh bien, moi,
+jeune homme, moi qui vous parle, aujourd'hui, ce matin, j'ai eu
+soixante-cinq ans.
+
+--On ne vous les donnerait pas, dit Octave, pour répondre.
+
+--Oui, mais le bon Dieu me les a donnés, lui, et je ne le tiens pas
+quitte. Il voudrait m'en donner encore autant, que ça ne serait pas de
+refus. Au reste, quand il lui plaira d'arrêter les frais, je suis tout
+prêt; au moins je n'aurai pas loin à aller. Montmartre est à deux pas,
+ce sera commode, j'entendrai les violons de plus près.
+
+Octave avait fermé son livre et regardait son voisin avec plus de
+curiosité qu'il ne l'avait fait jusque-là. C'était un petit homme d'une
+physionomie à la fois douce et fière. Son front, à demi couvert de
+cheveux parfaitement blancs, n'avait pas une seule ride; sa bouche était
+spirituelle et fine, et l'éclat de ses yeux vifs jetait sur tout son
+visage une clarté gaie qui lui enlevait, à première vue, au moins un
+tiers de son âge.
+
+--Monsieur, dit-il tout à coup pendant qu'Octave l'examinait,
+permettez-moi de vous faire une proposition; vous la trouverez peut-être
+indiscrète, mais je me risque; après cela vous êtes libre de ne la point
+accepter... ce qui me ferait de la peine, je vous l'avoue.... Voilà,
+monsieur, ce que je voulais vous proposer, fit le vieillard avec un
+charmant sourire. Vous m'avez dit tout à l'heure que vous aviez vingt
+ans aujourd'hui même. Par un singulier rapport, il se trouve que ce jour
+est l'anniversaire de ma naissance; ordinairement, à cette occasion,
+j'ai toujours eu un convive ou deux, des jeunes gens toujours.--Ah! la
+jeunesse! dit le vieillard en se frappant le front avec un geste et un
+accent indescriptibles, la jeunesse!--Enfin, monsieur, toutes les autres
+années, j'ai eu un visage ami à ma table.--On riait, on causait; au
+dessert on chantait des chansons, les nouvelles et celles de jadis, et
+on arrosait les chansons avec un vieux vin qui est de mon âge et que
+j'ai goûté, quand il était raisin, dans un petit clos bourguignon. On
+l'a mis en bouteille le jour où on m'a mis une culotte. J'en ai encore
+une quarantaine de flacons dans ma cave, et je n'en bois qu'aux jours de
+fête, comme aujourd'hui par exemple.--Eh bien, dit le bonhomme, je suis
+sûr que j'userai la provision. Mais je reviens à ma proposition,
+monsieur, car je vous ennuie en bavardant là:--C'était pour vous dire
+qu'aujourd'hui je suis tout seul à dîner, tout à fait seul. L'année
+dernière j'avais un voisin, un jeune homme qui logeait précisément dans
+la chambre où vous êtes, et sa femme, jolie fille; quand je dis sa
+femme, non, ce ne l'était pas, le pauvre garçon, puisqu'il s'est marié
+avec une autre. La petite était drôle, gaie comme un pinson, et chantait
+du matin au soir. Je passais ma vie à regarder ce joli ménage. Le jeune
+homme est parti, comme je vous le disais, et la petite s'est mariée d'un
+autre côté.--Elle doit être par là-bas à danser, ajouta le vieillard en
+étendant la main du côté d'où venait la musique du bal. Enfin, monsieur,
+j'ai été tout triste quand j'ai vu la chambre vide.--Qu'est-ce qui va
+venir loger là? me demandais-je tous les jours avec inquiétude.--Une
+vieille femme peut-être?--Ah, voyez-vous, cette idée-là me faisait
+trembler. Moi qui suis vieux, je ne peux pas regarder ce qui me
+ressemble. C'est prodigieux, monsieur; mais les vieilles femmes et les
+enterrements, je ne peux pas voir ça. Ça m'empêche de boire pendant huit
+jours. C'est pourquoi je me suis logé sur le derrière. Sur le devant,
+j'aurais trop été exposé à voir les corbillards qui passent dans cette
+rue du matin au soir, parce que c'est le chemin pour aller au cimetière.
+Je n'aurais pu me mettre à la fenêtre. À chaque voiture qui serait
+passée, j'aurais eu peur d'entendre le cocher m'appeler pour m'emmener.
+Merci, je ne suis pas pressé, c'est moi qui enterrerai les autres.
+Enfin, monsieur, quand vous êtes emménagé, j'ai été ravi.--Un jeune
+homme! bon, voilà un jeune homme, me suis-je dit; je ferai sa
+connaissance, et je me suis intéressé à vous du premier jour où je vous
+ai vu. C'est pourquoi, monsieur, je vous invite à dîner avec moi pour
+célébrer mon jour de naissance, qui est aussi le vôtre, à moins que vous
+n'ayez disposé de votre temps.
+
+Sans savoir pourquoi, Octave fut ému de ce bavardage plein de franchise,
+de bonne humeur et de gaieté. Le vieux bonhomme paraissait attendre avec
+anxiété sa réponse, et il poussa un véritable cri de joie quand Octave
+lui eut répondu qu'il acceptait.
+
+Octave descendit de chez lui et monta chez son voisin, qui lui avait
+indiqué par où il devait passer.
+
+Le portier ayant aperçu Octave qui montait l'escalier du devant, lui
+demanda où il allait.
+
+--Je vais chez mon voisin d'en face, dit Octave.
+
+--C'est drôle, fit le portier à sa femme, voilà M. Octave qui va chez le
+bonhomme Jadis. Et cet événement fut toute la soirée un thème de
+causerie dans la loge.
+
+Quand Octave entra chez le vieillard, celui-ci l'accueillit avec une
+cordialité toute juvénile, qui semblait vouloir abréger tout préambule
+de politesse et les mettre sur-le-champ dans l'intimité.
+
+--Attendez-moi un instant, dit le voisin en faisant asseoir Octave, je
+vais faire un bout de toilette.
+
+--Je vous en supplie, monsieur, dit Octave en se levant, ne faites point
+de _cérémonies_ à cause de moi.
+
+--Eh! monsieur, s'écria le vieillard avec un sourire, c'est aujourd'hui
+fête; on sort la croix et la bannière, comme on dit; je ne puis point
+rester comme je suis là. Ne voyez-vous pas que je suis en cuisinier?
+ajouta-t-il en montrant un tablier qui était serré autour de son corps;
+depuis ce matin je suis auprès de mes fourneaux à préparer ma petite
+_noce_; nous avons un joli petit dîner; je suis gourmand, fils de
+_gueulards_, comme nous disions dans le temps jadis. Enfin, vous
+verrez. J'avais bien peur de le manger tout seul, mon pauvre dîner; mais
+j'ai eu la bonne idée de vous inviter. Attendez-moi, je suis à vous dans
+un instant; je vous ménage une surprise; je parie que vous ne me
+reconnaîtrez pas tout à l'heure. Ah! bah! Vous direz que je suis un
+vieux fou; mais c'est égal, je n'ai pas de perruque et je ne porte pas
+lunettes. Mon vin est bon, mes verres sont grands, et nous allons rire.
+
+Et il passa dans une chambre voisine, laissant Octave tout stupéfait.
+
+En attendant le retour de son hôte, Octave examina la pièce où il se
+trouvait. C'était un petit salon tendu de papier de couleur gaie et
+garni de meubles d'un autre âge. Les fauteuils, dont les housses étaient
+enlevées, racontaient de galantes histoires et des bergeries dans le
+style de Boucher et de Watteau: bergers et bergères, chaumières
+fleuries, troupeaux enrubannés, Colins et Colettes, tout le monde
+charmant de la pastorale. Au-dessus d'une petite glace au cadre historié
+qui se trouvait posée sur la cheminée, on voyait dans un autre cadre un
+parchemin jauni sur lequel était apposé le grand sceau de l'empire:
+c'était un brevet de chevalier de la légion d'honneur. Au-dessous
+étincelait la croix, attachée à un bout de ruban. À côté de la croix,
+des épaulettes de laine noircies par la fumée de la poudre, et, pour
+compléter ce trophée, un sabre d'honneur dont la lame avait brillé au
+soleil des grandes batailles impériales. Aux murailles étaient accrochés
+quelques tableaux, ou plutôt de simples lithographies coloriées, dont
+les sujets étaient empruntés à des histoires d'amour d'une littérature
+qui florissait jadis au bruit du canon. Le parquet de ce petit salon
+était recouvert d'une assez belle tapisserie représentant l'enlèvement
+d'Hélène.
+
+Au bout d'un quart d'heure d'absence,--et comme Octave avait achevé son
+examen,--le vieux voisin entra dans le salon. Comme il en avait prévenu
+Octave, celui-ci ne le reconnut pas sur-le-champ, tant il était changé.
+
+Le vieux voisin avait un costume d'il y a soixante ans: c'était un habit
+complet de paysan endimanché.
+
+La veste en surcot marron, culotte en velours olive, gilet de
+basin,--laissant voir une chemise à petits plis, agrafée au col par un
+anneau d'argent; cravate à pointes brodées, des breloques en graines
+d'Amérique battant sur le ventre, des bas chinés et des souliers à
+boucles;--un gros bouquet comme en ont les mariés de campagne était
+attaché à la veste.
+
+Il s'avança en souriant et d'un air leste vers Octave, qui était au
+comble de l'étonnement.
+
+--Ah! ah! fit-il, vous ne me reconnaissez pas. Je vous l'avais bien dit;
+ça me fait plaisir tout de même. C'est l'habit de ma jeunesse,
+voyez-vous. Je ne le mets plus qu'une fois par an, au jour de ma
+naissance. Ça vous fait rire!... Ah! jeune homme... quand je mets cet
+habit-là, voyez-vous, il me semble que je change de peau... et que mes
+cheveux redeviennent blonds.
+
+Et comme il disait ces paroles, ses gestes, son accent, son
+regard,--tout cela n'avait que vingt ans.
+
+Octave ne comprenait rien à cette métamorphose subite.
+
+--Allons, dit le vieillard... passons dans la salle à manger; tout est
+prêt, la table est mise, et nous n'aurons point à nous déranger. Je me
+sers moi-même, mon jeune ami. Autrefois j'avais une servante jeune et
+jolie; c'était la fille d'une pauvre femme; mais on jasait dans la
+maison, et quand on rencontrait ma domestique, on lui chantait sur
+l'escalier:
+
+«Allons, Babet, un peu de complaisance.» J'ai entendu ça un jour et ça
+m'a fâché. La pauvre fille était innocente. Je lui ai payé un an de
+gages et je l'ai renvoyée; j'ai préféré rester seul plutôt que d'avoir
+une servante vieille.
+
+--Allons, dit le vieux voisin en faisant entrer Octave dans une petite
+salle à manger--où un appétissant dîner était préparé,--allons, jeune
+homme, asseyez-vous là,--en face de moi, et pour commencer,
+buvons,--buvons à nos vingt ans!
+
+Et, faisant sauter le bouchon d'une bouteille de vieux vin, contemporain
+de son enfance, le voisin en versa deux verres et trinqua avec Octave,
+qui se plaça en face de lui.
+
+--Comment vous nommez-vous? demanda tout à coup le voisin.
+
+--Je m'appelle Octave, dit celui-ci.
+
+--Et moi... dit le voisin. Au fait, ajouta-t-il en riant, appelez-moi
+comme tout le monde... le bonhomme Jadis... et votre maîtresse, comment
+se nomme-t-elle? dites, que nous buvions à sa santé.
+
+--Je n'ai pas de maîtresse, dit Octave en rougissant presque.
+
+Ah! ciel!--fit le bonhomme Jadis. Vous êtes sûr.... Ordinairement
+l'approche de la jeunesse a toutes les douceurs souriantes d'une aube
+d'été, et, comme l'oiseau qui va tenter sa première volée et se penche
+au bord du nid pour saluer d'un chant joyeux le rayon matinal, le coeur
+de ceux qui arrivent à l'âge juvénile s'emplit de murmures: mille voix
+pleines de charmantes promesses s'éveillent dans leur âme, et leurs
+lèvres, où fleurit un beau sourire, saluent d'un cri d'espérance le
+soleil levant de leur vingtième année.
+
+Il n'en était pas de même pour Octave, qui avait trouvé le malheur
+assis au seuil de son adolescence. Aussi la jeunesse lui
+apparaissait-elle à travers une brumeuse tristesse, et il aurait voulu
+pouvoir franchir d'un seul pas, et dans un seul jour, cet âge qui sépare
+l'époque où l'on rêve de l'époque où l'on se souvient. À vingt ans, il
+ne savait donc rien d'exact et de précis sur les choses de la vie.
+C'était une de ces natures tardives qui atteignent quelquefois le milieu
+de la jeunesse sans que rien ait tressailli dans leur coeur, recouvert
+d'une cuirasse de placidité. Aussi avait-il paru étonné et presque
+effrayé quand son vieux voisin lui avait demandé le nom de sa maîtresse.
+
+Mais le vieillard parut encore surpris davantage lorsque Octave lui
+répondit qu'il n'était pas amoureux. Un sourire d'incrédulité courut sur
+ses lèvres, et il fit un petit geste qui voulait dire:
+
+--Allons donc!
+
+Mais Octave répéta sa réponse, et, en quelques mots, raconta son passé
+et sa situation présente. Le vieillard l'avait écouté, les coudes sur la
+table et la tête appuyée dans ses mains.
+
+--Pas de maîtresse! C'est prodigieux! murmurait-il. Mais alors, jeune
+homme, qu'est-ce que vous faites donc de vos vingt ans?
+
+--Je suis pauvre, j'ai mon avenir à assurer, et pour moi le travail est
+un devoir, dit Octave.
+
+--Le premier devoir de la jeunesse, c'est le plaisir, et l'amour en est
+la première vertu, dit le bonhomme Jadis en vidant son verre. Moi, j'ai
+été vertueux. Ma conscience est en repos, ajouta-t-il avec un large
+rire.
+
+Ces maximes d'une philosophie avancée, inconnue à Octave,
+l'effarouchèrent au point qu'il se leva de dessus sa chaise, comme s'il
+s'apprêtait à sortir.
+
+--Eh! là là, dit en souriant le bonhomme Jadis, n'ayez point peur, mon
+jeune ami, je ne suis point le diable, rassurez-vous.--Ah! dit le
+vieillard, voilà qui est certainement bien étrange. D'après ce que vous
+m'avez dit, vous vivez dans l'isolement, fuyant exprès toute société,
+dans la crainte qu'elle ne vous induise à mal. Je suis sans doute la
+seule personne avec laquelle vous ayez consenti à avoir des relations,
+et c'est probablement mon âge qui m'a valu cette préférence. Vous
+m'aurez pris pour un marchand de morale, un bon _père sermon_ bien
+radoteur, et vous vous serez dit: Voilà mon affaire. De même que moi,
+lorsque je vous ai vu arriver ici pour la première fois, je me suis dit
+de mon côté: mon nouveau voisin est jeune, ça doit faire un gaillard; il
+amènera un régiment de colombes dans son pigeonnier, ajouta le bonhomme
+en indiquant du doigt la chambre d'Octave, ça me réjouira la vue; et ce
+soir, quand je vous ai vu à votre fenêtre et que j'ai eu l'idée de vous
+inviter à partager mon dîner pour célébrer ensemble notre jour de
+naissance, je me suis dit encore: Bon, ça va être gai, nous nous
+conterons nos fredaines. Et puis... pas du tout, voilà que nous sommes
+trompés tous deux: c'est moi qui suis le jeune homme, et c'est vous qui
+avez des cheveux blancs. C'est prodigieux, n'est-ce pas? acheva le vieux
+bonhomme en regardant Octave, qui ne put s'empêcher de sourire.
+
+--Voyons, dit le bonhomme Jadis en frappant sur l'épaule d'Octave,
+avouez que je vous fais peur, que vous me prenez pour un libertin, pour
+un fou tout au moins. Ah! fit le vieillard avec un autre accent et en
+levant les yeux vers le ciel, fou... oui, je le suis peut-être, et Dieu
+me la conserve, cette chère et douce folie qui ne fait de mal à personne
+et qui me fait du bien à moi. Eh! mais, dit-il en relevant la tête après
+un court silence, nous boudons les bouteilles, à ce que je crois, jeune
+homme.
+
+Et débouchant un second flacon, il versa du vin dans les verres.
+
+Octave avait d'abord eu l'idée de chercher une excuse pour se retirer;
+mais un vague instinct de curiosité le retint près de ce singulier
+vieillard: il but le verre que le bonhomme venait de remplir.
+
+--Ah! bon vin de mon pays, disait celui-ci en buvant lentement, tu as
+baptisé mon premier amour; et quand tu coules dans ma poitrine, il me
+semble que mon coeur prend un bain de jeunesse, bon vin de mon pays!
+Comme ça, dit tout à coup le vieillard en regardant son convive dans les
+yeux, vous n'aurez rien à me conter? Au fait, qu'est-ce que vous me
+pourriez dire? vous ne savez rien, puisque vous vivez dans un trou.
+
+--Ah! c'est bien triste, autant vaudrait avoir pour voisin un
+séminariste. Quel funèbre compagnon vous faites! Dieu vous punira, jeune
+homme.
+
+Octave releva la tête et regarda son hôte, dont le visage s'animait de
+plus en plus.
+
+--Dieu me punira! dit Octave, qu'est-ce que je fais donc de mal?
+pourquoi?
+
+--À quoi bon vous le dire? reprit le vieillard, vous ne me comprendriez
+pas. Vous ne croyez pas à mon évangile; c'est pourtant un livre honnête,
+car il conseille le bonheur, qui est la santé de l'âme. Après tout,
+continua le bonhomme, vous n'avez que vingt ans; vous êtes en retard,
+c'est vrai, mais vous pouvez vous convertir. Cependant vous aurez perdu
+le meilleur temps. Pour moi, je vais déménager; cette maison m'attriste
+maintenant. Je ne peux plus mettre le nez à la fenêtre sans apercevoir
+une vieille figure. Je comptais sur votre voisinage; mais.... Bah! n'en
+parlons plus. J'irai loger de l'autre côté de l'eau, dans le quartier
+latin, c'est plein de jeunes gens; quelquefois je vais m'y promener. Je
+monte dans les maisons, sous le prétexte de louer un logement, j'entre
+partout, je regarde, j'écoute. Quelles jolies filles, quelle bonne
+humeur! comme tout ce monde-là est heureux! Seulement ils ont le tort de
+boire trop de bière; c'est mauvais, ça glace le sang. Parlez-moi du vin,
+à la bonne heure. Et il se versa une nouvelle rasade.
+
+En ce moment, le vent qui soufflait des hauteurs de Montmartre secouait
+à la fenêtre de la salle à manger les lambeaux d'une vieille ronde
+populaire nouvellement arrangée en quadrille; et un musicien d'alentour,
+qui faisait à sa croisée des exercices de hautbois, se mit à répéter
+comme un écho l'air exécuté par l'orchestre de la barrière.
+
+Le bonhomme Jadis, qui s'était subitement tu quand il avait entendu les
+sons lointains de cette musique, tressaillit et se leva précipitamment
+lorsque le hautbois du voisinage répéta l'air, dont pas une note
+n'était perdue.
+
+Comme Octave faisait quelque bruit en se remuant sur sa chaise, le
+vieillard, qui avait l'oreille tendue dans la direction où l'on
+entendait l'instrument, se retourna vers le jeune homme et lui dit
+presque brutalement:
+
+--Chut! taisez-vous donc.
+
+Mais le hautbois avait cessé. Il s'était mis à jouer des fragments de
+musique empruntés aux opéras nouveaux.
+
+--Il faudra que je découvre ce musicien, dit le bonhomme Jadis; et il
+allait verser à boire, quand le hautbois capricieux laissa de côté la
+musique moderne et recommença le vieil air populaire.
+
+--Ah! le bon musicien, fit le bonhomme Jadis en se levant tout à fait et
+en se mettant à danser dans la chambre; le bon musicien! comme c'est
+bien ça.--Ça vous étonne, jeune homme, dit-il à Octave, qui paraissait
+de plus en plus surpris.
+
+--Je vais vous dire, j'ai beaucoup aimé sur cet air-là autrefois, au
+temps où cette culotte, que vous me voyez, était neuve, l'habit aussi et
+mes mollets aussi, dit en riant le bonhomme en frappant sur ses jambes
+grêles. Ah! les pauvres quilles; elles se sont joliment trémoussées sur
+cet air-là. Et pourtant, si j'avais ma pauvre Jacqueline et que nous
+fussions sous le marronnier avec le gros Blaise, monté sur un tonneau et
+raclant sur son violon ce vieil air, je ne m'en tirerais pas encore
+trop mal. Ah! Jacqueline, voilà une fille; on l'appelait _la belle aux
+cent amoureux._ Et ce n'était pas assez dire, tout le pays en tenait
+pour elle; il y avait à l'armée une compagnie de gens qui s'étaient
+faits soldats à cause d'elle; j'en ai fait partie à mon tour.
+
+Pour cette fois, Octave ne douta plus que son vieux voisin ne fût fou.
+
+Une nouvelle bouffée de vent apporta les sons de l'orchestre de la
+guinguette, où l'on dansait encore le vieux quadrille dont le principal
+motif avait été répété par le hautbois.
+
+Le bonhomme Jadis ne put pas y résister cette fois.
+
+--Encore un coup, dit-il en vidant la bouteille, buvons et en route!
+
+--En route! dit Octave, pendant que son voisin mettait son chapeau. Où
+allons-nous?
+
+--Eh! parbleu,--nous allons à la danse. Ces diables de violons qui
+s'avisent de jouer cet air-là justement aujourd'hui, quand je suis dans
+mes idées. Il me semble que c'est Jacqueline qui m'appelle. Allons,
+jeune homme, en avant!
+
+Octave hésitait, mais la curiosité l'emporta.
+
+--Je vous accompagnerai, dit-il.
+
+--Encore un coup, fit le vieillard en montrant les verres, ça donnera
+des jambes.
+
+--Encore un coup, donc, dit Octave en trinquant avec le bonhomme Jadis.
+
+--Et en route! fit celui-ci. Vous voyez que je marche droit et sans
+canne, dit-il à Octave. Au bout d'une demi-heure, le vieillard et le
+jeune homme couraient toutes les guinguettes de la barrière.
+
+Dans chaque bal où il entrait suivi de son compagnon, le costume
+singulier du bonhomme Jadis lui attirait de bruyantes ovations mêlées de
+rires et de quolibets; mais le vieillard ne se fâchait pas et savait
+toujours répondre à ceux qui l'agaçaient, quelque repartie qui mettait
+les rieurs de son côté.
+
+--C'est bien fâcheux, disait le bonhomme à Octave, je n'entends plus
+mon air, j'aurais volontiers dansé.
+
+--Vous oseriez... devant le monde! fit Octave avec inquiétude.
+
+--Et pourquoi non? J'ai bien osé d'autres choses sur cet air-là. Tenez,
+quand je me suis fait soldat, à cause de Jacqueline, vous savez, j'avais
+à peu près votre âge, et je n'étais certainement pas la valeur en
+personne. La première fois que je me suis trouvé en face des
+Autrichiens, dans les plaines de la Lombardie, j'ai joliment regretté ma
+Bourgogne et le violon du gros Blaise; et si on m'avait offert mon
+congé, je l'aurais bien accepté. Quand j'ai entendu le premier coup de
+canon,--c'était un tapage horrible, de la fumée, des cris de mort!--je
+n'étais pas à mon aise. Notre commandant nous crie: Braves soldats,
+c'est notre tour! en avant! en avant! C'était justement du côté des
+canons. Tous mes camarades partent comme s'ils couraient à la fête; moi,
+je manquais d'enthousiasme.--Mais voilà que la musique d'un régiment qui
+était en position s'avise justement de jouer mon air... _Tra deri dera,
+deri dera;_ moi, si doux et si paisible, j'avais à peine entendu la
+ritournelle, que je me métamorphosai en héros, je devins un vrai lion,
+il me poussait une crinière, et me voilà en avant de mon escadron,
+engagé dans une charge avec les cuirassiers autrichiens. Le sabre au
+poing, jurant, tapant comme un sourd, et fredonnant mon petit air _Tra
+deri dera, deri dera, la la,_--j'allais comme le diable.--Tout à coup je
+rencontre sur mon chemin un grand gaillard tout doré, qui tenait un
+drapeau. _Tra deri,_ ça ferait une jolie robe pour Jacqueline, que je me
+dis, et je lui tombe dessus, _deri dera_.--Je le coupe en deux,--_Tra
+deri_;--je lui enlève son drapeau, _deri deri_,--Le général m'embrasse,
+on met mon nom à l'ordre du jour de l'armée... et la république me fait
+cadeau d'un sabre d'honneur. _Tra deri dera, la la deri_,--En 1812 un
+aide de camp de Murat vient nous prier très poliment de nous donner la
+peine d'entrer dans la redoute de la Moskowa. Notre colonel salue l'aide
+de camp et lui répond: On y va. En arrivant sous les murs de la redoute,
+nous n'étions plus que quarante de notre escadron, et le canon
+tonnait... l'on aurait dit un tremblement de terre. C'est pour le coup
+que je regrettais le violon du gros Blaise.--Mes camarades et moi, nous
+hésitions un peu, et je me disais à moi-même en regardant la terrible
+redoute:--Bien sûr, c'est imprudent d'entrer là-dedans. Mais voilà-t-il
+pas qu'une musique éloignée se met à jouer mon air, _tra deri..._ Je
+pars en avant, les miens me suivent, et nous tombons dans la redoute,
+terribles et rapides comme des boulets vivants.... Un régiment presque
+entier nous suit, puis deux, puis trois. On fait un hachis de Russes,
+et j'attrape la croix d'honneur, toujours sur mon air _Tra deri deri
+dera_,--et après ça, comment diable voulez-vous que j'aie peur de danser
+dans un bal?
+
+Comme le bonhomme achevait son récit, l'orchestre commença précisément
+le quadrille en vogue dans lequel se trouvait l'air sur lequel le vieux
+soldat avait accompli ses exploits guerriers.
+
+--Ah! enfin, dit le vieillard, nous y voilà.... Et, quittant le bras
+d'Octave, qui ne put le retenir, il fit le tour du bal pour aller
+inviter une danseuse. Il s'arrêta devant une jeune fille de dix-huit ou
+vingt ans, vêtue d'une toilette de couleur claire. Elle avait de jolis
+yeux gris bleu, des cheveux cendrés chastement arrangés en bandeaux et
+un grand air d'honnêteté sur son visage.
+
+--Elle est charmante, dit le vieillard. Et, s'approchant de la jeune
+fille, qui paraissait être venue seule au bal, le bonhomme Jadis ôta son
+petit chapeau rond, se ploya en deux comme un arc, et enchâssa son
+invitation dans un compliment qui avait une tournure tout à fait
+galante.
+
+La jeune fille leva les yeux sur ce cavalier singulier, et ne put
+s'empêcher de sourire en voyant le costume du vieux bonhomme, qui
+ressemblait à un Colin d'opéra-comique.
+
+--Mais, monsieur, répondit-elle d'une voix douce, je ne sais pas danser.
+
+--Vous ne savez pas danser!... fit le bonhomme. Ah! ciel! c'est
+prodigieux... mais moi, j'ai su danser avant de savoir lire.
+
+--Du moins, je ne sais pas danser comme on danse aujourd'hui, répondit
+la jeune fille.
+
+--Oh! ni moi... répliqua le vieillard, ni moi.... On va un peu plus
+loin, en effet, aujourd'hui... ce sont presque des tours de force....
+Cependant je n'ai pas oublié les figures... dit-il; et sur cet air
+qu'on joue en ce moment, je suis sûr de me tirer d'affaire.... Si vous
+voulez que nous essayions... fit le bonhomme Jadis en revenant à la
+charge.
+
+--Oh! non merci, monsieur... dit la demoiselle. Je ne suis pas venue
+dans l'intention de danser. Je suis entrée ici par curiosité... un
+moment... parce que c'était sur mon chemin.... Je n'ai pas l'habitude
+d'aller au bal.... Merci....
+
+--Cependant... fit le bonhomme en insistant, sur cet air-là, qui est si
+joli... Écoutez-donc... _Tra deri, deri dera._ Hein! Comme c'est gai...
+_deri, dera_.... Ça ne vous donne pas envie? ajouta-t-il en battant fort
+prestement un entrechat.
+
+--Merci, monsieur, merci, répondit la jeune fille en se cachant la
+figure pour ne pas rire.--D'ailleurs il va pleuvoir, dit-elle.
+
+En effet, le ciel s'était chargé, l'air était lourd, le ciel se coupait
+d'éclairs par intervalles; et le quadrille était à peine commencé,
+qu'une grosse pluie vint disperser les danseurs, qui se réfugièrent dans
+le café, où il n'y eut bientôt plus assez de place.
+
+Pendant le dialogue de son vieux voisin avec la jeune fille, Octave
+s'était tenu à quelque distance. Mais quand l'orage avait éclaté, il
+s'approcha du bonhomme Jadis et lui dit:
+
+--Il faut nous retirer. Il est tard, d'ailleurs.
+
+--Où diable voulez-vous que nous allions, dit le vieillard, par ce
+temps affreux? Un vrai déluge! Il faut entrer quelque part... prendre
+quelque chose. Nous ne pouvons pas rester là. Voilà déjà que je
+ressemble à une éponge...--Ah! mon dieu! fit-il en se retournant vers la
+jeune fille.... Mais vous, mademoiselle, vous ne pouvez pas rester
+dehors.... Vous allez gâter votre jolie toilette. Venez avec nous vous
+mettre un instant à l'abri.
+
+--Merci, monsieur, dit-elle, je vais m'en aller... je prendrai une
+voiture... je ne demeure pas loin d'ailleurs, rue Rochechouart... c'est
+à côté....
+
+Et, mal abritée sous un petit acacia faisant dôme, elle regardait
+tristement la pluie qui commençait à mouiller sa robe.
+
+--Rue Rochechouart, dit le bonhomme Jadis, mais alors nous sommes
+voisins, mademoiselle.--Monsieur, fit-il en montrant Octave, qui ne
+levait pas les yeux, et moi, nous habitons rue de la Tour-d'Auvergne,
+numéro....
+
+--Tiens, fit la jeune fille, nos maisons se touchent... moi j'habite le
+pensionnat de demoiselles....
+
+--Ah! fit Octave en levant les yeux. J'ai une fenêtre qui donne sur le
+jardin.
+
+--Eh bien, c'est ça! fit le bonhomme Jadis, nous sommes tous voisins....
+Alors mademoiselle n'a plus de raisons pour refuser de se mettre avec
+nous à l'abri; nous attendrons la fin du mauvais temps, et nous
+reconduirons mademoiselle; il sera un peu tard... comme elle est
+seule....
+
+--En effet... ce serait plus prudent... dit Octave. La jeune fille garda
+le silence. Le bonhomme Jadis regarda les deux jeunes gens; un sourire
+courut sur ses lèvres, et il chantonna tout bas le refrain de son vieil
+ami: _Tra deri, dera, dera._
+
+--Allons, dit-il, voilà qui est entendu... entrons là-dedans. Et il se
+dirigea vers le café du jardin champêtre, laissant derrière lui la jeune
+fille et Octave, très embarrassés tous les deux.
+
+--Eh bien, venez-vous? s'écria le vieillard, sur la porte du café.
+
+--Nous voici, dit Octave, qui, après une courte hésitation se décida à
+offrir la main à sa compagne pour l'aider à franchir une petite mare
+d'eau.
+
+Ce fut seulement bien après minuit que l'on put songer à se retirer.
+L'orage n'avait point cessé, et il avait plu à torrents.
+
+--Nous allons être à l'amende, disait le bonhomme Jadis à Octave, en
+entendant sonner une heure du matin comme ils passaient à la barrière.
+
+--Une heure... déjà... mon Dieu! fit la jeune fille avec épouvante.--Si
+on n'allait pas m'ouvrir....
+
+--Hi! hi! hi! fit le bonhomme Jadis en lui-même. Ça serait drôle... _Tra
+deri_,--très drôle... _deri dera_....
+
+--Rassurez-vous, mademoiselle, disait Octave à sa compagne, dont il
+sentait le coeur battre sous son bras, nous voici arrivés; dans un
+moment nous serons à votre porte....
+
+Et il pressait le pas, tandis que le vieux voisin ralentissait exprès sa
+marche, en murmurant des mots décousus, comme:
+
+--Il sera trop tard... pauvre fille... rester à la porte... à la belle
+étoile...--Ah! bah! _tra deri..._ si mon jeune ami savait s'y prendre...
+l'hospitalité... de mon temps... _deri dera_... je sais bien ce que
+j'aurais fait... pas de maîtresse... à vingt ans... _tra deri..._ c'est
+prodigieux, _deri dera_....
+
+--Tiens! Tiens! on n'ouvre pas, dit-il en s'arrêtant tout à fait à
+quelque distance des deux jeunes gens, qui étaient arrêtés devant une
+maison de la rue Rochechouart faisant angle avec celle de la rue de la
+tour d'Auvergne.
+
+Trois ou quatre coups de marteau retentirent violemment dans le silence
+et furent répétés par tous les échos de la rue déserte.
+
+--C'est qu'on n'ouvre pas... tout de même, continuait le bonhomme Jadis
+en se rapprochant. Comment vont-ils se tirer de là?
+
+Trois nouveaux coups ébranlèrent la porte, qui resta close.
+
+--Eh bien, fit le vieillard en s'approchant, ils sont donc sourds?
+
+--Ah! mon Dieu, disait la jeune fille, qui paraissait en proie à une
+grande agitation, qu'est-ce que madame va dire? Et le portier qui
+n'entend pas!
+
+--Madame? Qui ça, madame? demanda le bonhomme.
+
+--La directrice de la pension où je suis sous-maîtresse; je devais être
+de retour à dix heures. Mon Dieu! je vous en prie, ajouta-t-elle en
+parlant à Octave, frappez plus fort, on entendra peut-être.
+
+Octave frappa, mais plus doucement qu'il n'avait fait, et tout en
+frappant il regardait la jeune fille, dont l'inquiétude était à son
+comble, et il aperçut une larme qui roulait sur sa joue. Ces pleurs
+dans ses yeux bleus causèrent au jeune homme une telle impression qu'il
+n'avait plus la force de frapper.
+
+--On n'entend pas, dit-il, c'est inutile. Comment faire? Et il regarda
+sa compagne.
+
+--Ah! mon Dieu, reprit le bonhomme Jadis d'une voix ironiquement
+dolente, comment faire?
+
+--Comment faire? dit doucement la jeune fille.
+
+--Ah! s'écria-t-elle en relevant la tête, j'entends du bruit... on a
+entendu.
+
+--C'est impossible, s'écria Octave, tout le monde dort.
+
+--Mais on s'est réveillé.... Vous avez frappé trop fort, jeune homme,
+lui dit à l'oreille le bonhomme Jadis. C'est égal, la partie est bien
+engagée, mes compliments.
+
+--Je ne vous comprends pas, fit Octave.
+
+--_Tra deri dera_, chantonna le vieillard.
+
+Pendant ce temps-là une petite fenêtre en oeil-de-boeuf venait de
+s'ouvrir au-dessus de la porte cochère.
+
+--Qui est là? dit une voix.
+
+--C'est moi, répondit presque à voix basse la jeune fille.
+
+--Qui, vous? demanda la voix; ça n'est pas un nom ça.
+
+--Mademoiselle Clarisse, de chez Madame Hubert, la maîtresse de pension;
+ouvrez.
+
+--Ah! c'est vous, répliqua la voix. C'est vous qui rentrez à des heures
+pareilles.... C'est du joli! Excusez....
+
+--Mais ouvrez donc, s'écria Octave avec vivacité; voilà une heure que
+nous sommes à la porte.
+
+--Chut! dit doucement Clarisse en mettant sa main sur la bouche du
+jeune homme, ne le fâchez pas, il est méchant et serait capable de ne
+pas m'ouvrir.
+
+--Ouvrirez-vous, à la fin? cria Octave d'une voix de tonnerre.
+
+Le bonhomme Jadis avait entendu la recommandation faite tout bas par la
+jeune fille; et voyant de quelle façon le jeune homme lui avait obéi,
+il s'approcha d'Octave et lui glissa à l'oreille:
+
+--Très bien! Je vous les réitère, mes compliments.
+
+--Puisque c'est comme ça qu'on me parle, reprit la voix du portier, je
+n'ouvrirai pas; à cette heure-ci les honnêtes gens sont couchés, il n'y
+a que les vagabonds qui sont dehors.
+
+--Vous voyez, fit Clarisse à Octave.... Je vous l'avais bien dit, il est
+fâché; j'en étais bien sûre, on va me laisser à la porte, et demain
+Madame Hubert ne voudra plus me recevoir. Qu'est-ce que je deviendrai?
+Et elle se mit à fondre en larmes.
+
+--Voyons, mon brave homme, dit le bonhomme Jadis au portier... vous ne
+laisserez pas cette pauvre petite à la porte. Vous avez la voix
+grosse... mais vous êtes sensible, le coeur est bon.... Allons! ajouta
+le bonhomme, le cordon, s'il vous plaît.
+
+Le portier crut qu'on se raillait de lui; et il s'apprêtait à refermer
+la fenêtre, quand il entendit les pas d'une patrouille qui s'avançait
+dans la rue; il craignit qu'on ne l'appelât, et, sans répondre, il tira
+le cordon.
+
+Au moment où elle s'y attendait le moins, Clarisse, qui était appuyée
+contre la porte, la sentit fléchir sous elle....
+
+--Il a ouvert! Il a ouvert. Merci, messieurs, je rentre bien vite....
+Ah! j'ai eu bien peur, ajouta-t-elle en regardant Octave, qui
+paraissait tout stupéfait. Adieu! dit-elle; et elle disparut, fermant la
+porte derrière elle.
+
+--Eh bien, dit le bonhomme Jadis à Octave, qui ne bougeait pas, est-ce
+que nous allons coucher là, mon jeune ami?
+
+--Non, non, répondit machinalement Octave en regardant toujours la
+porte; le portier avait pourtant dit qu'il n'ouvrirait pas, ajouta-t-il.
+
+--Oui, mais il a ouvert; c'est égal, dit le vieillard, vous êtes en bon
+chemin maintenant. C'est toujours tout droit; et comme vous allez d'un
+assez bon pas, à ce que j'ai pu voir, vous arriverez. Et maintenant,
+allons nous coucher.
+
+Arrivés à leur porte, Octave et le bonhomme Jadis recommencèrent le même
+manège qu'ils venaient de faire à la porte de Mademoiselle Clarisse. Ce
+ne fut qu'au bout d'un grand quart d'heure que le portier consentit à
+leur ouvrir.
+
+Octave se jeta sur son lit et ne dormit presque pas. Le lendemain, dès
+le matin,--il était installé à la petite fenêtre donnant sur le jardin
+de l'institution de demoiselles. À l'heure de la récréation des élèves,
+Octave aperçut enfin mademoiselle Clarisse. Elle était assise sur un
+petit banc appuyé au mur, et justement situé dans une perpendiculaire
+directe au-dessous de la fenêtre du jeune homme. Tout à coup un petit
+papier attaché à un petit morceau de bois tomba sur le livre qu'elle
+tenait à la main. La jeune fille releva la tête et aperçut Octave;--elle
+lui sourit en mettant un doigt sur sa bouche, ramassa le petit papier
+et le mit dans sa poche; puis, la cloche ayant sonné pour la rentrée en
+classe, elle disparut avec ses élèves. Octave sauta en bas de la fenêtre
+et exécuta une danse folle.
+
+--Bravo!... bravo! cria une voix qui venait d'une fenêtre de la cour.
+
+Octave courut à sa croisée--qui était resté ouverte--et il aperçut le
+bonhomme Jadis qui jardinait comme de coutume.
+
+--Eh bien, nous savons donc danser maintenant? dit le vieillard.
+
+Octave lui répondit par un sourire accompagné par un geste amical.
+
+Le soir du même jour, le portier monta tout essoufflé et tout
+effaré....
+
+--Monsieur Octave, dit-il... c'est extraordinaire... ce qui arrive....
+
+--Quoi donc? demanda le jeune homme avec inquiétude.
+
+--Une lettre... une lettre pour vous!... C'est une dame qui l'a
+apportée.... Nous en avons été saisis, ma femme et moi....
+
+--Donnez donc vite, s'écria Octave en prenant la lettre des mains du
+portier, sur qui il referma sa porte.
+
+Quelques jours après,--le matin,--comme le bonhomme Jadis arrosait ses
+fleurs, il entendit un duo d'éclats de rire qui s'échappait de la
+chambre d'Octave.
+
+--Ah! dit le bonhomme en se frottant les mains, je n'ai plus besoin de
+déménager; j'ai mon affaire en face de moi, ça me rappellera Jacqueline.
+Vingt ans! et pas d'amourettes! c'était trop fort aussi... À la bonne
+heure, maintenant.--Il faut bien se ranger. _Tra deri, deri dera._
+
+
+
+
+Les amours d'Olivier
+
+
+
+
+I
+
+
+Olivier avait vingt ans. La poésie n'avait d'abord été chez lui qu'une
+maladie de la première jeunesse, qu'un premier amour avait fort
+envenimée, et que plus tard la fréquentation de jeunes gens voués à
+l'art avait rendue chronique. Le père d'Olivier, homme très rigide et
+très positif, voulait faire suivre à son fils la carrière du commerce,
+et dans cette intention il avait envoyé Olivier prendre des leçons de
+tenue de livres chez un professeur du quartier. C'était un homme déjà
+vieux, ayant mené longtemps la vie des joueurs et des débauchés, et le
+moins habile physionomiste aurait lu facilement sur sa figure la carte
+de tous les mauvais penchants. À quarante-cinq ans cet homme, qui
+s'appelait M. Duchampy, avait épousé une jeune fille qu'il avait
+séduite. À l'époque où Olivier vint prendre des leçons chez lui, M.
+Duchampy était marié depuis quelques années; sa femme avait vingt-quatre
+ans. C'était une femme de cette race frêle et maladive, où les poètes de
+l'école poitrinaire vont ordinairement chercher leur idéal. Madame
+Duchampy possédait toutes les grâces langoureuses et attractives de ces
+sortes de tempéraments, hypocrites quelquefois, et qui, sous une
+apparence de faiblesse, cachent de grandes provisions de force et
+d'ardeur. Ses yeux d'un bleu indécis s'allumaient parfois d'un éclair
+fugace aux lueurs duquel son visage, ordinairement calme et pâle,
+s'animait et se colorait à la fois. Mais ce n'étaient là que de rares
+accidents, de passagères éruptions de vie, résultant peut-être d'un flux
+de jeunesse et de passion comprimées. Sans être précisément un appel à
+la pitié, son sourire excitait l'intérêt, et paraissait accuser
+confusément une vie de souffrances ignorées dont la confidence, faite de
+sa voix lente et douce, pouvait être souhaitée par un jeune homme
+enclin à l'élégie. Madame Duchampy restait souvent le soir dans la salle
+d'étude où Olivier venait prendre sa leçon quotidienne. Elle travaillait
+à quelque ouvrage de tapisserie ou donnait ses soins à une petite fille
+de deux ans, qui, dans les bras de sa mère, semblait une fleur mourante
+attachée à un arbrisseau malade. Pendant que son professeur s'occupait
+auprès de ses autres élèves, Olivier détournait les yeux de ses cahiers
+noirs de chiffres, et regardait Madame Duchampy, qui s'arrangeait
+toujours de façon à être surprise dans quelque attitude de coquetterie
+maternelle.
+
+Il arriva une chose bien simple: c'est qu'Olivier n'apprit aucunement la
+tenue des livres, et qu'il devint parfaitement amoureux de la femme de
+son professeur. Un soir madame Duchampy se trouvant seule avec Olivier,
+elle lui fit ses confidences. C'était quelques jours après la mort de
+sa petite fille. Olivier tomba à ses genoux et laissa couler sur ses
+mains ces larmes toutes chaudes de sincérité qui gonflent les coeurs
+naïfs. Il eut toute l'éloquence de l'inexpérience. Il exprima la passion
+réelle avec l'accent vrai, et il fut écouté d'autant plus qu'il était
+attendu. À compter de ce jour-là Madame Duchampy s'appela Marie pour
+Olivier.
+
+Cependant, quoi qu'il eût fait pour enrayer ses progrès, afin d'avoir
+un prétexte pour venir dans la maison, au bout de six mois de leçons
+Olivier en savait assez pour entrer dans n'importe quel comptoir
+commercial. Son professeur le lui déclara un jour; mais il ajouta:
+«J'espère néanmoins que cela ne vous empêchera pas de venir nous voir,
+et le plus souvent sera le mieux.» Olivier vint hardiment tous les
+jours.
+
+Le professeur ne paraissait aucunement s'inquiéter de cette assiduité.
+Il en connaissait parfaitement le motif; mais il savait à quoi s'en
+tenir sur les relations de ce jeune homme avec sa femme, et se tenait
+rassuré sur l'innocence de cette passion, qui vivait dans l'outre-mer du
+platonisme le plus pur. Un jour M. Duchampy surprit une lettre que le
+poète écrivait à Marie. Cette épître, que le pudique Joseph lui-même
+aurait signée sans difficulté, commençait par ces mots: «Ma soeur!» M.
+Duchampy poussa un grossier éclat de rire.
+
+--Et vous, demanda-t-il à sa femme, le nommez-vous mon frère? Cela
+serait curieux. Mais en vous appelant ainsi de ces noms fraternels, ne
+savez-vous point que vous semez tout simplement de la graine d'inceste
+dans le terrain de l'adultère?
+
+--Olivier est un enfant, dit Marie; c'est de l'amitié qu'il a pour moi,
+c'est de la pitié que j'ai pour lui. Voilà tout, vraiment; mais, si vous
+le désirez, je le renverrai.
+
+--Non pas! répliqua le mari. À moins qu'il ne vous ennuie trop avec son
+amour bleu de ciel. Gardez-le, cela m'est égal.
+
+Au fond, M. Duchampy était réellement fort indifférent. Il n'aimait sa
+femme que comme un être docile et silencieux sur lequel il pouvait à
+loisir épancher ses colères quand il avait perdu au jeu. D'un autre
+côté, l'assiduité d'Olivier lui servait de prétexte pour s'échapper de
+son ménage et courir de honteux guilledous.
+
+Les amours de Marie avec Olivier durèrent dix-huit mois, pendant
+lesquels ils ne s'écartèrent point des pures régions du sentiment. Au
+bout de ce temps, des pertes successives faites au jeu engagèrent M.
+Duchampy dans d'assez méchantes affaires, compliquées de faux. Il fut
+forcé de fuir en Angleterre pour éviter des poursuites. Sa femme resta à
+Paris, sans ressources. Olivier, qui jusqu'alors n'était resté avec
+Marie que du matin jusqu'au soir, y resta une fois du soir jusqu'au
+matin: c'était une nuit d'hiver, une de ces longues nuits, si longues
+et si dures pour les pauvres, si courtes et si douces pour ceux qui les
+passent les bras au cou d'une femme aimée. Mais le réveil de cette nuit
+fut terrible. Madame Duchampy était avertie qu'elle allait être
+poursuivie comme complice de son mari, affilié à une société de gens
+suspects. Voyant la liberté de sa maîtresse menacée, et sans réfléchir
+un seul moment qu'il pouvait se compromettre en la dérobant aux
+poursuites dont elle était l'objet, Olivier voulut sauver celle qui
+n'avait désormais d'autre appui que lui. Comme il ne pouvait l'emmener
+dans la maison de son père, où il logeait, Olivier pensa à un jeune
+peintre de ses amis qui, outre l'atelier où il travaillait, possédait
+dans un quartier voisin une chambre qui lui servait seulement pour
+coucher. Urbain consentit à céder cette chambre à Olivier, qui vint y
+cacher sa maîtresse. Urbain venait quelquefois passer la soirée avec les
+deux jeunes gens à qui il donnait l'hospitalité. Après plusieurs
+visites il revint un jour pendant l'absence d'Olivier, et passa beaucoup
+de temps avec Marie; le lendemain il revint de nouveau, et aussi le
+surlendemain. Le troisième jour, en rentrant le soir, Olivier ne trouva
+plus personne dans la chambre:--Marie était partie, laissant pour
+Olivier une lettre très laconique.
+
+Elle lui apprenait qu'ayant reçu avis qu'on avait découvert son refuge,
+elle avait dû en chercher un autre chez une parente. Olivier ne lui en
+connaissait pas. Dans sa lettre Marie conseillait à son amant de ne
+point compromettre sa sûreté en cherchant à la voir, et lui ajournait à
+huit jours de là une entrevue, le soir, place Saint-Sulpice.
+
+Olivier courut à l'atelier d'Urbain, pour lui apprendre ce qui lui
+arrivait.
+
+Le peintre le reçut avec un air embarrassé.
+
+--J'étais allé dans ma chambre tantôt pour prendre quelque chose dont
+j'avais besoin, dit Urbain. J'ai trouvé Marie en émoi: elle venait de
+recevoir l'avis dont elle parle dans la lettre; elle est partie
+sur-le-champ.... Je l'ai accompagnée, ajouta-t-il maladroitement.
+
+--Alors, tu sais où elle est? dit Olivier avec vivacité.
+
+--À peu près, répondit le peintre, mais ce secret n'est point le mien,
+et je ne puis rien te dire. Qu'il te suffise de savoir que Marie est en
+sûreté; et comprends bien que, pour un certain temps, toi, qui es
+peut-être surveillé aussi, suivi sans doute, il importe, et la prudence
+l'exige, que tu cesses de voir Marie. Au reste, ajouta Urbain, je suis
+tout à toi, et je ferai auprès de ta maîtresse toutes les commissions
+dont tu me chargeras.
+
+Olivier n'eut aucun soupçon. Au jour que lui avait indiqué Marie, il se
+trouva le soir place Saint-Sulpice; l'heure désignée avait déjà sonné et
+Marie n'était pas encore arrivée. Au moment où il commençait à perdre
+patience, il aperçut venir Urbain.
+
+--Marie est malade et ne peut sortir ce soir, dit le peintre.
+
+--Malade! fit Olivier, pâle d'angoisse. Conduis-moi vers elle.
+
+--Non, reprit Urbain, elle me l'a défendu. Olivier regarda son ami, qui,
+malgré lui, baissa les yeux.
+
+--Je veux voir Marie absolument, dit Olivier, entends-tu cela? ce soir,
+tout de suite, sans retard. Arrange-toi comme tu voudras; qu'elle vienne
+ou que j'aille la trouver. Choisis, il faut que je la voie.
+
+--C'est bien, dit Urbain, qui paraissait inquiet. Je vais aller dire à
+Marie, malade, brûlée par la fièvre, qu'elle quitte son lit pour courir
+la rue, sous les frissons d'un ciel noir; je lui dirai que, dût-elle
+arriver en rampant sur le pavé et tomber morte sur cette place, il faut
+qu'elle vienne.
+
+--Pourquoi ne veux-tu pas me conduire chez elle? dit Olivier doucement.
+
+--Parce qu'elle ne peut point te recevoir là où elle est; ce n'est pas
+chez elle.
+
+--Mais elle te reçoit bien, toi.
+
+--Je ne suis pas son amant, moi, je ne suis que son ami à peine, et le
+tien; le trait d'union qui vous unit, voilà tout ce que je suis. Que
+décides-tu? Demain... après... dans quelques jours Marie pourra sortir
+sans danger pour sa santé et pour sa liberté. Attends.
+
+--Je n'attendrai pas une minute, dit Olivier; va chercher Marie.
+
+--C'est bien, répondit Urbain, j'y vais. Une idée terrible traversa
+l'esprit d'Olivier. Marie est chez Urbain, lui cria un instinct
+prophétique; et il s'élança sur les traces du peintre, le rejoignit, et
+sans avoir été aperçu, le vit entrer chez lui. Olivier se cacha dans un
+angle obscur du voisinage pour surprendre Urbain au moment où il
+sortirait. Au bout de quelques instants le peintre sortit de la maison
+où était son atelier; il n'était point seul, quelqu'un l'accompagnait,
+c'était un jeune homme.
+
+Olivier respira plus librement, seulement son inquiétude n'avait pas
+cessé.
+
+Comment Urbain, qui l'avait quitté pour aller chercher Marie,
+revenait-il avec un jeune homme et non avec Marie? et si ç'avait été
+elle, comment et pourquoi se serait-elle trouvée chez Urbain? Olivier se
+posait toutes ces questions en rejoignant à la hâte la place
+Saint-Sulpice par un chemin plus abrégé que celui pris par Urbain.
+Aussi arriva-t-il quelques secondes avant lui.
+
+--Et Marie? cria Olivier en voyant Urbain s'avancer sur la place, où
+est-elle, Marie?
+
+--Me voilà, répondit une voix, la voix du compagnon d'Urbain, qui
+n'était autre que Marie sous des habits d'homme.
+
+--Ah! fit Olivier.... C'était donc toi, tout à l'heure!
+
+--Mais le cri de sa maîtresse, la révélation subite de la trahison
+d'Urbain, avaient frappé Olivier au coeur,--il chancela comme un homme
+qui vient de recevoir une balle, et sans l'appui d'un arbre qui se
+trouvait derrière lui, il serait tombé sur le pavé.
+
+--Le malheureux! s'écria Marie, en se précipitant vers Olivier.
+
+--Allons, bon! dit Urbain avec impatience, allons-nous faire des scènes
+en public, à présent? Pourquoi êtes-vous venue? Laissez-moi seul avec
+Olivier, nous nous expliquerons, c'est impossible devant vous; allez...
+retournez à la maison.
+
+Jamais les plus orageuses colères de son mari n'avaient autant épouvanté
+la jeune femme que cette brutalité froide. L'attitude cruelle d'Urbain
+la trouva sans résistance, et sous son regard impératif elle ploya comme
+un saule sous l'ouragan. Après une courte hésitation elle se retira
+lentement, laissant Urbain et Olivier seuls sur la place déjà déserte.
+
+La fraîcheur de l'air tira un instant Olivier de son presque
+évanouissement. Il regarda autour de lui.
+
+--Où est Marie? demanda-t-il.
+
+--Elle est retournée chez elle, chez moi, répondit Urbain brièvement.
+
+--Chez elle... chez toi... murmura machinalement Olivier.... C'est donc
+vrai... chez elle... chez toi?...
+
+--Eh bien, oui, puisque nous demeurons ensemble. Après?... Est-ce tout
+ce que tu as à me dire?
+
+Olivier parut chercher une réponse, mais sa pensée était pour ainsi dire
+asphyxiée par sa douleur, et sa parole, noyée dans les larmes,
+n'arrivait pas jusqu'à sa bouche.
+
+--Que dire à cela? murmura Urbain, j'aimerais mieux une querelle. Mais
+des pleurs ici, des pleurs là-bas sans doute; que le diable les emporte
+tous les deux!--Si ce qui arrive est arrivé, c'est autant la faute de
+Marie que la mienne;--d'ailleurs--_c'était dans ma chambre._ Voyons,
+dit-il en secouant Olivier, parle-moi, accuse-moi.... Je me défendrai si
+je veux.... Marie est ma maîtresse, eh bien, oui! c'est vrai... elle
+était bien la tienne!
+
+Olivier n'entendait pas,--il avait un millier de cloches dans la tête,
+qui toutes lui donnaient ce nom, Marie. Sa bouche se contractait
+horriblement, et il paraissait souffrir comme s'il eût mâché des
+charbons ardents. C'était une espèce d'apoplexie du désespoir.
+
+--Mais parle-moi donc! s'écria Urbain.
+
+--Oh! oh! fit Olivier... en tombant aux genoux du peintre... je t'en
+supplie... mène-moi voir Marie;--et il retomba dans son insensibilité.
+
+--Allons, dit Urbain, il n'y a rien à faire.
+
+Un cabriolet passait. Urbain appela le cocher, lui paya sa course
+d'avance, lui donna l'adresse d'Olivier, qui sanglotait comme une fille,
+et fit monter celui-ci dans la voiture.
+
+--Il est malade, le bourgeois, dit le cocher, il pleure.
+
+--Il est ivre, dit Urbain.
+
+--Ah! oui, il sue son boire par les yeux, moi j'ai pas le vin tendre.
+Hue, la blonde! ajouta le cocher, en allongeant un coup de fouet à sa
+rosse.
+
+
+
+
+II
+
+
+Pendant la course Olivier retrouva graduellement un peu de calme. En
+arrivant chez lui il alla dire bonsoir à son père, qui le reçut fort
+mal. Puis il monta dans sa chambre. Sans même songer à fermer la
+fenêtre, par où soufflait une bise aiguë dont les baisers, qui pouvaient
+être des caresses mortelles, glissaient sur son front humide d'une sueur
+brûlante, Olivier s'assit près d'une table, la tête posée entre ses
+mains.
+
+Avez-vous vu dans un hôpital faire à un homme l'amputation d'un membre?
+On étend le malade sur une haute table recouverte d'un drap blanc. Tout
+autour se rangent le chirurgien et les élèves, qui, en les tirant de la
+trousse, font cliqueter l'arsenal des instruments de chirurgie. À ce
+bruit sinistre le sujet détourne la tête, épouvanté comme un cerf qui
+entend l'aboi des chiens prêts à le déchirer. Sur le seuil de la salle,
+les autres malades de l'hôpital viennent voir _comme cela se joue._ Le
+chirurgien retrousse le parement de son habit, choisit un joli
+instrument à manche d'ivoire ou de nacre, et, s'il est habile, fend d'un
+seul coup l'épiderme. Une rosée pourpre vient tacher le drap.
+L'opération est commencée. Le patient crie; ce n'est rien encore. Voici
+tous les bistouris, tous les couteaux et les scalpels, toute la meute de
+fer et d'acier qui se précipite à la curée et ouvre dans la chair une
+brèche sanglante au passage de la scie qui s'en va mordre l'os. Le
+chirurgien continue son exécution; et, si c'est un jour de clinique,
+tâche de se distinguer, comme un musicien qui joue un solo dans un
+concert à son bénéfice. Le patient hurle plus fort, la scie a entamé
+l'os. Pendant ce temps-là, et tout en préparant les ligatures et les
+tampons pour étancher le sang, les élèves rient et causent entre eux de
+l'actrice en vogue et de la pièce sifflée. Cependant le patient pousse
+un cri suprême: la scie a donné son dernier coup de dent; et le membre,
+détaché du tronc, tombe dans une mare de sang.
+
+Le chirurgien essuie ses outils, lave ses mains, rabat les manches de
+son habit, et dit au malade:
+
+--Adieu, mon brave homme. Vous n'aurez plus la goutte à cette jambe-là;
+ou vous n'aurez plus d'engelures à cette main-là, si c'est un bras qu'on
+vient de couper, car il y a une plaisanterie spéciale et appropriée à
+chaque genre d'opération.
+
+Quant au malade, on le transporte dans son lit:--il meurt ou il guérit.
+Mais, dans ce dernier cas, il est bien sûr que sa jambe ou son bras
+coupé ne lui repousseront pas--et qu'il n'aura plus à subir le martyre
+d'une nouvelle amputation.
+
+Mais si, au lieu d'un membre, il s'agit d'un sentiment, d'une passion,
+d'une amitié rompue, d'un amour trahi; si c'est surtout la première de
+nos illusions qu'il s'agit d'amputer, c'est autre chose de bien plus
+terrible, ma foi! D'ailleurs tout n'est pas fini et l'opération n'a pas
+le résultat brutal de l'acier du chirurgien, qui coupe et retranche à
+jamais. À cette amitié rompue succédera une amitié nouvelle; à cet amour
+trahi un amour nouveau, qui doivent, l'une se rompre encore et l'autre
+être encore trahi. Et de nouveau l'expérience viendra vous dire: Je
+t'avais pourtant prévenu: pourquoi n'es-tu pas encore guéri? et elle
+recommencera ses terribles opérations; mais à peine partie, arrivera
+derrière elle l'espérance, cette éternelle persécutrice, qui déchirera
+l'appareil posé par l'expérience et détruira son ouvrage; et ainsi
+toujours, jusqu'à la fin de la fin.
+
+Il est des natures qui ne survivent pas à la mort de leur première
+illusion: ce sont les natures privilégiées. Il en est d'autres chez qui
+l'espérance perpétue la douleur.
+
+Olivier avait dix-huit ans. Son premier amour et sa première amitié
+gisaient flétris sur le champ de sa jeunesse. Un peu plus tôt, un peu
+plus tard, qu'importe! son heure était venue. Subissant le sort commun,
+il allait à son tour s'étendre sur le sinistre chevalet de torture où,
+venant lui porter son premier coup de griffe et lui donner sa première
+leçon, l'expérience allait le mutiler avec tous ses scalpels et tous ses
+couteaux.
+
+À cette heure même, dans une chambre voisine de la sienne, une compagnie
+de jeunes gens et de jeunes femmes, buvant à plein verre le vin, qui est
+le jus du plaisir, chantaient ce refrain connu:
+
+«Dans un grenier qu'on est bien à vingt ans.»
+
+Méchant mensonge qu'on croirait écrit par un propriétaire pour faire
+une réclame à ses mansardes! Triste paradoxe qui montre les coudes comme
+un habit usé! Mauvais vers au milieu des vers de ce poète qui, pour
+avoir trop consommé de lauriers pendant sa vie, n'en aura peut-être plus
+assez pour indiquer sa tombe.
+
+Toute la moitié de la nuit Olivier resta immobile à la même place, se
+crucifiant sur la croix des souvenirs et buvant la douleur à pleine
+coupe jusqu'à ce que son coeur lui criât: assez!
+
+Pareilles aux corbeaux qui flairent les cadavres, les sinistres pensées
+qui rôdent autour du désespoir voltigeaient autour d'Olivier, et lui
+soufflaient au coeur la haine de la vie et l'amour de cette haine; son
+cerveau ébranlé battait sous son crâne comme le marteau d'une cloche:
+c'était le tocsin qui sonnait la mort prochaine de sa jeunesse.
+
+On chantait toujours dans la chambre voisine, et chaque vers de ces
+joyeux couplets, comme une flèche de gaieté acérée, s'enfonçait dans le
+coeur moribond du jeune homme.
+
+Enfin, sortant de cette muette immobilité, il prit du papier et écrivit
+rapidement jusqu'au jour levant.
+
+Il écrivit deux longues lettres, l'une à Urbain, l'autre à Marie. Ces
+lettres terminées, il réunit dans un seul paquet toutes les petites
+choses que sa maîtresse lui avait données _au temps de l'autrefois._ Il
+ferma ce paquet en répétant une strophe d'un des poèmes les plus
+lamentables d'Alfred de Musset:
+
+ _Je rassemblais des lettres de la veille,_
+ _Des cheveux, des débris d'amour;_
+ _Tout ce passé me criait à l'oreille_
+ _Ses éternels serments d'un jour,_
+
+ _Je contemplais ces reliques sacrées_
+ _Qui me faisaient trembler la main,_
+ _Larmes du coeur par le coeur dévorées,_
+ _Et que les yeux qui les avaient pleurées,_
+ _Ne reconnaîtront plus demain._
+
+Au matin, la servante de son père monta pour faire le ménage.
+
+--Où est mon père? demanda Olivier.
+
+--Il est sorti pour toute la journée, répondit la bonne femme.
+
+Olivier profita de cette absence pour envoyer la servante chez le
+pharmacien de la maison avec une ordonnance qu'il avait faite lui-même.
+Il la chargea aussi de mettre à la poste les deux lettres pour Urbain
+et Marie.
+
+--Monsieur, dit la servante en rapportant un demi-rouleau de sirop de
+pavots, vous prendrez bien garde: le pharmacien m'a bien recommandé de
+vous dire de ne boire ça que par cuillerées, de deux heures en deux
+heures. Il paraît que c'est _de la poison_ tout de même. C'est pour
+faire dormir, pas vrai?
+
+--Oui, dit Olivier, pour faire dormir, et il renvoya sa bonne.
+
+En moins d'une heure il avait bu entièrement le sirop de pavots.
+
+
+
+
+III
+
+
+Depuis près de deux jours le père d'Olivier ne l'avait pas vu. Pris de
+quelque inquiétude, il monta à la chambre de son fils pour savoir ce que
+celui-ci pouvait faire. Ne trouvant point, comme d'habitude, la clef
+sur la porte, qui était intérieurement fermée au double tour, il frappa
+violemment et appela plusieurs fois à haute voix. On ne lui répondit
+pas. Ce silence obstiné augmenta son inquiétude et l'effraya presque. Il
+alla chercher de l'aide dans la maison et revint enfoncer la porte, qui
+céda à la fin. Suivi de deux ou trois voisins, il se précipita dans la
+chambre. Olivier se réveilla à tout ce bruit; il avait dormi trente
+heures. L'énorme dose de soporifique qu'il avait prise, mortelle pour
+des natures moins robustes que la sienne ne l'avait point tué, et le
+premier mot qui vint caresser sa lèvre à son réveil fut le nom de Marie.
+
+En apercevant son père, Olivier avait essayé de se lever du lit où il
+s'était couché tout habillé, mais il ne put faire un pas.
+
+Sa tête était de plomb, et il avait un enfer dans l'estomac.
+
+--Qu'est-ce que tu as? lui demanda son père, resté seul avec lui.
+
+--J'ai mal à la tête, dit Olivier. Et comme ses yeux venaient de
+rencontrer le rouleau de sirop, il murmura: Il n'y en avait pas assez!
+Il y en avait trop, au contraire, et c'était cela qui l'avait sauvé.
+
+Ce fut seulement en voyant cette fiole que le père d'Olivier comprit sa
+tentative de suicide. Il allait commencer un interrogatoire lorsqu'on
+entendit marcher dans le corridor. Olivier tressaillit: il avait reconnu
+le pas qui s'approchait.
+
+--Mon père, dit-il, laissez-moi seul avec la personne qui va entrer.
+
+--Mais tu souffres, lui dit son père; il faut envoyer chercher un
+médecin.
+
+--Non, fit Olivier avec vivacité. N'ayez point de crainte; je me suis
+bien manqué. Et d'ailleurs j'ai l'idée que la personne qui vient
+m'apporte le meilleur des contre-poisons. Je vous en prie, laissez-moi
+seul... après, tantôt... plus tard, nous causerons... je vous dirai
+tout ce que vous voudrez.
+
+En ce moment on frappa à la porte.
+
+--Entrez, dit Olivier.
+
+La porte s'ouvrit. Urbain entra. Le père d'Olivier sortit. Les deux
+rivaux restèrent seuls.
+
+--Et Marie? s'écria Olivier, en essayant de se soulever sur son lit.
+
+--Et toi? répondit Urbain.
+
+--Ne me parle pas de moi, répliqua Olivier, parle-moi de Marie. Lui
+as-tu remis ma lettre seulement? Tiens, ajouta-t-il en montrant la
+fiole de sirop, je ne mentais pas, va... j'ai bu....
+
+Puis il répéta encore.... Mais il n'y en avait pas assez. Qu'a-t-elle
+dit, Marie?
+
+--Marie n'a point reçu ta lettre; mais au moment où tu lui écrivais elle
+_nous_ écrivait aussi; au moment où tu voulais mourir, comme toi elle
+tentait le suicide... et comme toi elle n'est point morte, ajouta Urbain
+avec vivacité.
+
+--Oh! dit Olivier dans un mouvement de joie égoïste, Marie a voulu
+mourir parce qu'elle me croyait mort... elle n'avait pas cessé de
+m'aimer alors... et tu as menti. Ô Marie! ma pauvre Marie! Je lui
+pardonne... je l'embrasserai encore... je la reverrai... je
+l'entendrai. As-tu remarqué, Urbain, as-tu remarqué avec quelle douceur
+elle dit certains mots... _mon ami_, par exemple... et _vois-tu_?...
+C'est bien peu de chose, ces deux mots-là... pourtant, _mon ami_,
+_vois-tu_!... ô douce musique de la voix aimée!... ô Marie! ma pauvre
+Marie!...
+
+--Je t'ai dit, reprit tranquillement Urbain, que Marie n'avait point
+reçu ta lettre.
+
+--Mais pourquoi ne la lui as-tu pas remise, toi?...
+
+--Parce que je n'ai point revu Marie depuis le moment où je t'ai quitté,
+avant-hier soir, place Saint-Sulpice.
+
+--Comment cela? demanda Olivier. Elle n'est donc point rentrée chez
+toi?
+
+--Elle y est rentrée, dit Urbain. J'avais loué sur le même carré où
+était mon atelier une chambre toute meublée, c'est là qu'elle habitait.
+
+--Seule? dit Olivier.
+
+--C'est là qu'elle habitait, continua Urbain. C'est là qu'on est venu
+l'arrêter au moment où elle rentrait après nous avoir quittés tous les
+deux sur la place Saint-Sulpice. Je te disais bien, Olivier, qu'il était
+dangereux pour elle de sortir.... Malgré la précaution que j'avais eue
+de la vêtir en homme, elle a été reconnue sans doute par les gens qui
+l'épiaient.
+
+Enfin, quand je suis rentré, j'ai trouvé la chambre vide et sur la
+table cette lettre qu'on lui avait permis d'écrire avant de l'emmener.
+La voici. Et Urbain tendit à Olivier la lettre de Marie. Elle était
+écrite sur du papier et avec du crayon à dessin.
+
+«Monsieur Urbain, je vous remercie de vos bontés pour moi; votre
+hospitalité a prolongé ma liberté de quelques jours. Au moment où je
+vous écris, on vient m'arrêter sur un mandat du juge d'instruction. Je
+ne sais pas de quoi l'on peut m'accuser, je vous assure. J'ignorais les
+affaires de mon mari. Mais, quoi qu'il arrive, j'ai pris mes précautions
+pour ne point paraître devant la justice.... Dans la crainte d'être
+arrêtée un jour ou l'autre, j'avais sur moi un petit flacon plein de
+cette eau bleue qui vous servait pour graver...»
+
+--De l'acide sulfurique, dit Urbain. Heureusement il était éventé.
+Olivier continua à lire la lettre de Marie:
+
+«Je boirai cette eau, qui est du poison, et ça sera fini. Je n'ai pas eu
+le temps de vous aimer, Urbain, parce que je n'avais pas eu le temps
+d'oublier Olivier.»
+
+En cet endroit de la lettre, il y avait quelques mots raturés avec de
+l'encre et non point du crayon, comme l'écriture de la lettre. Cette
+suppression avait été faite par Urbain; mais Olivier n'en déchiffra pas
+moins l'alinéa supprimé. Il continua:
+
+«que j'ai aimé pendant si longtemps. Vous lui donnerez mes cheveux, que
+j'ai coupés le jour où vous m'aviez fait déguiser en homme. MARIE.»
+
+--Urbain, resta confondu en voyant son ami lire presque couramment ce
+passage, malgré la rature qui le recouvrait.
+
+--Pourquoi as-tu rayé cela? demanda Olivier.
+
+--Je voulais garder les cheveux de Marie, répondit Urbain; je te les
+donnerai.
+
+--Écoute, dit Olivier, si tu veux me donner cette lettre, nous
+partagerons les cheveux.
+
+--Oui, répondit Urbain. Écoute le reste... le lendemain du jour où Marie
+a été arrêtée, j'ai couru au palais de justice, où je connais quelqu'un;
+c'est là que j'ai appris que Marie avait en effet tenté de se suicider.
+Mais, comme je te l'ai dit, l'acide qu'elle avait employé était éventé:
+elle ne mourra pas.... Maintenant je vais te dire adieu; après ce qui
+est arrivé, il est probable que nous ne pouvons plus avoir de relations.
+J'ai aimé Marie malgré moi, et pour une maîtresse de huit jours, je
+perds un ami de longue date; j'ai du malheur.
+
+--Pourquoi ne plus nous revoir? dit Olivier avec un sourire
+mélancolique; et, tendant la main à Urbain, il ajouta: Il faut bien que
+je te revoie... à qui donc veux-tu que je parle d'ELLE?
+
+Comme Urbain sortait de chez Olivier, le père de celui-ci y rentrait.
+Resté sur le carré, l'oreille collée à la porte, il avait entendu tout
+l'entretien des deux jeunes gens. Il se doutait bien que la tentative de
+suicide faite par son fils avait sa source dans quelque amourette
+contrariée. Mais en apprenant que sa maîtresse était en état
+d'arrestation, il craignit que les relations d'Olivier avec cette femme
+n'eussent des suites compromettantes. Sans aucun préambule conciliateur,
+il aborda la discussion avec une violente colère, que le calme d'Olivier
+ne fit qu'irriter. Il fut impitoyable pour son fils, et plus impitoyable
+encore pour la maîtresse de celui-ci, qu'il traita de femme perdue.
+
+Trahi par cette femme, pour laquelle il avait frappé aux portes de la
+mort, Olivier ne put l'entendre injurier par son père; celui-ci avait
+été sans pitié, Olivier fut sans respect. Cette scène horrible se
+prolongea deux heures. Elle se termina par cette épouvantable accusation
+que le fils en délire jeta au visage du père en courroux:
+
+--Vous avez été le bourreau de ma mère, morte lentement sous vos
+colères.
+
+--Malheureux! s'écria son père, en levant sa main, qu'il laissa aussitôt
+retomber.
+
+--Si je suis sacrilège, que Dieu vous venge! répondit Olivier.
+
+--Retire les affreuses paroles que tu viens de dire, reprit son père.
+
+--Retirez les injures que vous avez jetées à Marie, à une femme
+malheureuse, mourante peut-être en ce moment.
+
+--Cette femme est une misérable, elle te perdra.
+
+--Ma mère est morte de chagrin, dit Olivier avec un regard sinistre.
+Encore une fois, si j'ai menti, qu'elle me maudisse, et si je dis vrai
+qu'elle vous pardonne!
+
+Le père était blanc de fureur; et comme il venait d'apercevoir sur la
+cheminée, parmi les souvenirs que Marie avait donnés à Olivier, un
+portrait d'elle au daguerréotype, il le prit et s'écria:
+
+--La voilà donc la créature pour qui tu m'insultes, malheureux!
+
+Et jetant le portrait à terre, il l'écrasa sous son pied.
+
+--Mon père, dit Olivier en se dressant sur son lit et en étendant sa
+main vers la porte, pas un mot de plus... sortez.
+
+--Pourquoi n'est-ce pas elle que j'ai là sous mon pied? continuait le
+père en écrasant les morceaux déjà brisés du portrait.
+
+Il n'avait pas achevé, que son fils était debout devant lui, terrible,
+l'oeil hagard, la voix étranglée.
+
+--Mon père, murmura-t-il en paroles hachées par le claquement de ses
+dents... vous voyez bien cette arme... et il montrait un petit pistolet,
+dit _coup de poing_, qu'il venait de décrocher du mur, vous voyez cette
+arme... je n'ai pas osé m'en servir hier quand je voulais mourir... j'ai
+préféré le poison, qui ne fait pas de bruit....
+
+--Après? lui dit son père froidement, en portant la main sur les autres
+souvenirs de Marie.
+
+--Après? continua Olivier... qui armait son pistolet.... Si vous dites
+un mot de plus sur Marie... si vous touchez à ces choses qui lui ont
+appartenu, eh bien, mon père, je me brûle la cervelle devant vous... et
+ceux qui vous connaissent diront ceci: «Il avait mis vingt ans à tuer la
+mère... mais il a tué le fils d'un seul coup.»
+
+Son père le regarda un moment... et saisissant rapidement parmi les
+souvenirs un petit bouquet de fleurs fanées, il le jeta à terre....
+
+Comme il mettait le pied dessus, Olivier porta le pistolet à son front
+et lâcha la détente.
+
+On entendit le bruit sec causé par la chute du chien sur la cheminée.
+
+--Oh! malheur! s'écria Olivier en retombant sur son lit la tête entre
+ses mains... la mort ne veut pas de moi!
+
+Dans une visite domiciliaire faite dans la chambre huit jours
+auparavant, le pistolet avait été trouvé par son père, qui l'avait
+déchargé.
+
+Olivier était resté seul. Cinq minutes après sa sortie, son père lui
+envoyait la servante avec une lettre et un petit rouleau d'argent.
+
+La lettre contenait seulement ces mots: «Voilà cent francs. Sois parti
+demain.»
+
+--Dites à mon père que je serai parti ce soir, répondit Olivier, et
+allez me chercher une voiture.
+
+Il jeta au hasard dans une malle ses habits, son linge, tous ses
+papiers; il ramassa tous les souvenirs de Marie, éparpillés par
+l'ouragan de la colère paternelle, les enveloppa soigneusement, et ayant
+fait monter le cocher, il lui fit transporter sa malle dans la voiture.
+
+En descendant l'escalier bien lentement, car il était faible et brisé
+par toutes ces émotions, il rencontra son père.
+
+Ils s'arrêtèrent en face l'un de l'autre, et échangèrent cet adieu plein
+de voeux qui durent épouvanter le ciel:
+
+--Va-t'en, dit le père.... Je t'abandonne et te laisse à la honte, à la
+misère.
+
+--Je sors encore vivant de cette maison, d'où ma mère est sortie morte.
+Adieu, mon père, dit Olivier, je vous laisse à vos remords.
+
+Olivier monta dans la voiture et se fit conduire chez Urbain. Il était
+onze heures du soir. Le peintre était seul dans son atelier.
+
+--Qu'y a-t-il donc? s'écria-t-il en voyant Olivier, suivi du cocher qui
+portait sa malle.
+
+--Il y a, répondit Olivier quand ils furent seuls, que mon père m'a
+chassé, et pour la seconde fois je viens te demander l'hospitalité.
+
+Urbain n'avait plus cette chambre du voisinage qu'autrefois il avait
+prêtée à Olivier pour cacher Marie. Le lendemain du jour où la maîtresse
+du poète était devenue la sienne, il avait quitté son second logement et
+vendu les meubles pour faire vivre Marie.
+
+--Mais, à propos, demanda Olivier, où couches-tu donc? Je ne vois pas
+de lit.
+
+--Je suis pauvre, répondit Urbain, et montrant derrière une grande toile
+qui séparait l'atelier en deux, une paillasse jetée à terre, et
+recouverte d'un lambeau de laine, il ajouta: «Je couche là-dessus et j'y
+dors.»
+
+--J'ai des meubles chez moi. Si tu veux que je demeure avec toi, je les
+ferai transporter ici, dit Olivier. Et si mon père me les refuse, nous
+achèterons un lit, au moins. J'ai cent francs.
+
+--Pourquoi faire acheter un lit? pour le revendre dans huit jours la
+moitié de ce qu'il nous aura coûté? Ô mon ami! ne sois pas si fier pour
+une pile d'écus que tu as dans ta poche.... Cent francs... c'est bien
+joli, mais ce n'est pas éternel, et ton pauvre magot sera bien vite
+fondu, quoiqu'il ne fasse pas chaud ici, ajouta Urbain. Au reste, ton
+argent est à toi; et si tu es si délicat qu'un grabat de paille
+t'effraye, il y a la chambre d'en face, la chambre garnie où logeait
+Marie.... Le lit est doux; mais moi je n'aime pas les douceurs, et c'est
+seulement à cause de Marie que j'avais loué cette chambre.... Tu peux la
+prendre si tu la veux; j'ai encore la clef. Demain, tu t'arrangeras avec
+le propriétaire, qui la loue.
+
+--Je la prendrai, dit Olivier; viens m'y conduire. Urbain le mena dans
+une petite chambre assez propre, et qui n'avait pas été rangée. Tout y
+était dans le même état où Marie l'avait laissé.
+
+--Bonsoir, dit Urbain, en laissant Olivier seul. Les regards du jeune
+homme tombèrent d'abord sur le lit, où se trouvaient deux oreillers. Sur
+l'un d'eux se détachait un petit bonnet de femme, oublié sans doute par
+Marie. Sur l'autre, une sorte de calotte, de forme dite _grecque_,
+qu'Olivier avait vue plusieurs fois sur la tête d'Urbain. Cette vue
+porta un coup terrible au coeur d'Olivier: son dernier doute venait de
+s'évanouir. Il ferma précipitamment les rideaux pour ne plus voir.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Autant Olivier avait d'abord souhaité être dans cette chambre où Marie
+avait habité, autant il souhaita en être dehors lorsqu'au premier regard
+qu'il y jeta, ce lieu vint lui rappeler la trahison de sa maîtresse.
+
+Mais où aller à une heure du matin par cette froide nuit d'hiver?
+D'ailleurs Olivier était dans un état horrible. La terrible journée
+qu'il avait passée, succédant à la lutte terrible qu'il avait soutenue
+contre le poison, avait anéanti toutes ses forces. Chauffé à outrance
+par la fièvre ardente à laquelle il était en proie depuis deux jours,
+son sang était presque en ébullition et grondait dans ses veines,
+tellement gonflées, que celles du front s'accusaient en relief comme des
+coutures bleuâtres. Au fond de sa poitrine, et flottant dans un océan de
+larmes, son coeur assassiné par la souffrance se débattait en criant au
+secours.
+
+Espérant qu'à défaut de l'oubli il trouverait peut-être, pour une heure
+ou deux, l'inertie du sommeil, qui est encore l'oubli, il se jeta sur
+une chaise après avoir éteint la lumière. Mais le sommeil ne vint pas.
+Les ténèbres appelées par Olivier se mirent à flamboyer; il eut beau
+mettre ses mains sur ses yeux, et sur ses yeux abattre ses paupières, il
+voyait comme en plein jour. Les rideaux du lit qu'il venait de fermer
+s'entr'ouvrirent d'eux-mêmes; et sur les deux oreillers il aperçut deux
+têtes, toutes deux jeunes, belles, souriantes, toutes deux les regards
+humides, éblouis, perdus, et les lèvres unies par un incessant baiser;
+c'étaient les deux têtes d'Urbain et de Marie.
+
+Olivier se traîna en rampant vers la cheminée et ralluma la chandelle.
+La clarté chassa les fantômes. Olivier se rassit sur la chaise; mais, ô
+terreur! voici que derrière les rideaux de ce lit, qui étaient pourtant
+bien fermés, Olivier entendit deux voix qui parlaient, deux voix jeunes,
+tremblantes, enivrées, murmurant le dialogue éternel que l'humanité
+répète depuis sa création, et dont le moindre mot est une mélodie, même
+dans les langues les plus barbares. Les échos de la chambre redisaient
+l'un après l'autre ces étranges paroles, qui sont les clefs du ciel. Ces
+deux jeunes voix jumelles étaient la voix de Marie et la voix d'Urbain.
+
+Il y a, je crois, un dicton proverbial qui compare le mal d'amour au mal
+de dents. La comparaison est peut-être vulgaire, mais elle est vraie, du
+moins par beaucoup de côtés. Cette souffrance aiguë, que les bonnes gens
+appellent _des peines de coeur,_ agit sur la partie morale de l'être
+avec une violence insupportable, comme l'affection à laquelle on la
+compare agit sur la partie physique. L'un et l'autre de ces maux, si
+différents et pourtant si semblables, vous plongent dans les braises
+d'un enfer où l'on se rougit les lèvres à lancer des blasphèmes qui
+forment le répertoire des damnés. On se roule par terre avec des
+torsions d'enragé, on s'ouvre le front aux angles des murs, et si l'une
+et l'autre de ces douleurs n'avaient point leurs intermittences et se
+prolongeaient trop longtemps, elles achemineraient à la folie.
+
+Ce qui justifie en outre la comparaison établie entre ces deux
+affections, de nature si opposée, c'est l'indifférent intérêt, les
+consolations banales que rencontrent et recueillent ceux-là qui les
+éprouvent. On s'inquiétera beaucoup autour d'un homme qui aura une
+fluxion de poitrine, ou qui aura eu le malheur de perdre son père ou sa
+mère; mais s'il a perdu sa maîtresse, ou s'il a mal aux dents, on
+haussera les épaules en disant: «Bon, ce n'est que cela, on n'en meurt
+pas!» Où la comparaison cesse d'être possible, c'est à l'application du
+remède. Le mal de dents mène chez le dentiste, qui vous arrache
+quelquefois la douleur avec la dent. Mais le mal d'amour? On n'a pas
+encore inventé de chirurgie morale pour arracher la douleur; et c'est
+tant pis. Ce serait une industrie très productive, car celui qui la
+pratiquerait aurait toute l'humanité pour clientèle.
+
+--Ce qu'on a trouvé de mieux jusqu'à présent pour guérir des peines
+d'amour--et bien longtemps avant l'homéopathie,--c'est l'amour lui-même.
+Il y a bien encore la poésie. Mais alors le remède est pire que le mal,
+car c'est le mal lui-même devenu chronique, passé dans le sang, passé
+dans l'âme; on meurt avec.
+
+Comme il s'était bouché les yeux pour ne point voir, Olivier se boucha
+les oreilles pour ne point entendre. Mais le son des voix lui arrivait
+toujours, comme si elles eussent parlé en lui-même. Il se roula sur le
+carreau froid, en se mordant les poings, et il entendait toujours ces
+mêmes mots, dont les syllabes lui perçaient le coeur comme les dards
+d'une couvée de serpents. Il se heurta le front au mur... et il entendit
+encore. Alors il se précipita vers la fenêtre de la chambre, l'ouvrit,
+et se jeta la tête dans la neige épaissie qui couvrait le rebord. Sous
+le poids de son front la neige fondit et fuma, ainsi que l'eau dans
+laquelle on plonge un fer rouge.
+
+C'était là de quoi mourir. Pourtant ce bain glacial eut pour un moment
+un résultat salutaire. Il détermina une réaction dans la crise
+désespérée qu'Olivier venait de subir. L'hallucination cessa subitement,
+les fantômes s'envolèrent, les bruits de voix s'éteignirent. Il était
+seul, dans l'isolement de la nuit, accoudé au bord de la fenêtre, et
+regardant autour de lui la ville silencieuse endormie sous la neige, qui
+tombait toujours lente et molle comme le duvet des colombes. Aucun bruit
+ne troublait le calme de cette nuit polaire, ni le pas assourdi d'un
+passant attardé, ni l'aboi vague et lointain d'un chien errant,
+indéfiniment répété par de lamentables échos; le vol des bises, paralysé
+par le froid, ne tourmentait pas les girouettes des toits voisins,
+recouverts d'une fourrure d'hermine, et aucune lumière ne brillait aux
+fenêtres des maisons. Après avoir contemplé quelques instants ce repos
+de toutes choses, qui avait autant l'aspect de la mort que celui du
+sommeil, Olivier referma sa croisée, aux carreaux de laquelle le givre
+avait buriné les étranges caprices d'une mosaïque irisée.
+
+--Tout dort, murmura-t-il avec l'accent de regret et d'envie dont
+Macbeth s'écrie: «J'ai perdu le sommeil, le doux baume!» Puis, l'esprit
+traversé soudainement par une idée singulière, il sortit de sa chambre
+sans faire de bruit, et, se collant l'oreille à la porte de l'atelier
+d'Urbain, il écouta attentivement. Il ne put rien entendre d'abord; mais
+peu à peu il distingua une respiration lente et régulière. Urbain
+dormait sur sa paille.
+
+--Il dort, dit Olivier avec un sourire ironique. Ô Marie, il dort, et il
+dit qu'il t'a aimée!
+
+Olivier rentra dans sa chambre: il se sentait si fatigué, il avait la
+tête si lourde, les yeux si brûlants, qu'il espéra de nouveau pouvoir,
+lui aussi, dormir un instant. Après avoir encore une fois éteint la
+chandelle, il entr'ouvrit les rideaux du lit, et se jeta dessus tout
+habillé. Mais sa tête n'était point depuis deux minutes sur l'oreiller,
+qu'un vague parfum vint l'étourdir, et il sentit son coeur, un moment
+immobilisé, qui se remettait à trembler. Ce parfum était celui que Marie
+employait ordinairement pour ses cheveux, un vague arôme était resté sur
+cet oreiller où elle avait dormi, et sur lequel Olivier venait de poser
+sa tête.
+
+
+
+
+V
+
+
+--Je ne puis rester ici, s'écria Olivier; et se jetant hors du lit, il
+s'enveloppa dans un manteau, descendit l'escalier d'un seul trait, et se
+trouva dans la rue. Sans savoir où il allait, il marcha au hasard devant
+lui. Il s'asseyait sur les bornes, comptait les becs de gaz, et
+pétrissait des boules de neige qu'il lançait contre les murs. Après ces
+grandes crises, les distractions les plus puériles suffisent quelquefois
+pour détourner l'esprit de la pensée qui alimente la douleur, et pour
+amener, au moins momentanément, une trêve durant laquelle l'être tout
+entier se plonge pour ainsi dire dans un bain d'insensibilité. Ce n'est
+point l'absence de la douleur, c'en est le sommeil, mais un sommeil
+furtif qui s'enfuit dès que le moindre accident effleure l'esprit
+engourdi et le remet en face de la pensée qui fait son tourment. Alors
+tout est fini. L'esprit réveillé s'en va réveiller le coeur, et la
+souffrance renaît plus active et plus aiguë.
+
+Olivier était donc dans cet état de quasi-idiotisme qui suit les
+prostrations. Il était parvenu à s'isoler de lui-même, et au bout d'une
+heure sa course sans but l'avait conduit à la halle: trois heures du
+matin sonnaient à l'église Saint-Eustache.
+
+Comme il était arrêté sur la place des Innocents, examinant l'aspect
+fantastique de la fontaine de Jean Goujon, que la neige amoncelée avait
+revêtue d'une housse blanche, Olivier fut distrait de son attention par
+un grand bruit de voix qui s'élevait auprès de lui; il détourna la tête,
+et voyant à deux pas un groupe d'où s'élevaient des cris et des rires,
+il s'en approcha: un incident bien vulgaire était la cause de toutes ces
+rumeurs, c'était un grand chien de chasse, à robe noire et aux pattes
+blanches, qui venait d'engager un duel terrible avec un énorme matou
+appartenant à une marchande dont l'étalage était voisin. L'objet de la
+querelle était un morceau de viande avariée. Aux miaulements de son
+chat, la marchande était arrivée, tombant à coups de balai sur le chien,
+qui ne voulait pas lâcher prise.
+
+--Gredin, filou, assassin, tu seras donc toujours le même, criait la
+marchande, en faisant pleuvoir une grêle de coups sur le chien, qui ne
+s'émouvait non plus que si on l'eût caressé avec des marabouts.
+
+--Qu'est-ce qu'il y a là-bas? dit une voix en dehors du groupe qui
+faisait galerie.
+
+À cette voix Olivier, qui examinait le chien, comme s'il eût cherché à
+le reconnaître, leva les yeux pour voir qui avait parlé.
+
+--C'est encore votre bête féroce de chien qui veut meurtrir mon pauvre
+mouton, dit la marchande.
+
+--Allons, ici, Diane, dit le jeune homme; ici tout de suite. À l'appel
+de son maître, le chien lâcha prise et reçut un dernier coup de balai de
+la marchande, qui l'appela Lacenaire!
+
+--Je ne me trompe pas, murmura Olivier à lui-même, en regardant plus
+attentivement le maître du chien,--c'est Lazare,--et s'approchant du
+jeune homme au moment où il allait se retirer, il lui frappa sur
+l'épaule.
+
+--Olivier! dit Lazare en se retournant et en rougissant beaucoup; vous
+ici, la nuit, par cet horrible temps, continua-t-il avec un accent
+embarrassé; quel singulier hasard!... est-ce qu'il y a longtemps... que
+vous m'avez vu... ici, acheva-t-il avec une certaine inquiétude.
+
+--À l'instant même, répondit Olivier. Mais, vous-même, comment se
+fait-il que je vous rencontre ici?
+
+--Oh! moi, répondit Lazare, qui paraissait plus rassuré... c'est par
+curiosité. Vous savez mon tableau de Samson, dont je vous ai parlé, je
+l'achève pour le prochain salon, et parmi les gens qui travaillent ici
+le matin, les _forts_, j'ai pensé que je trouverais peut-être mon type.
+Mais vous, reprit Lazare, vous qui êtes si délicat, qu'est-ce que vous
+faites ici? Ne seriez-vous pas en aventure galante?... et comme Olivier,
+en mettant la main dans sa poche, venait de faire sonner une pile
+d'écus, Lazare ajouta en riant:
+
+--Diable... vous avez de la pluie pour les Danaés.... Mais, dit-il, je
+vous croyais en ménage... à ce que nous avait conté Urbain....
+
+Comme Lazare disait ces mots, une marchande de marée, qui préparait son
+étalage, regardait Olivier avec admiration.
+
+--Regarde donc, s'écria-t-elle en parlant à une commère, sa voisine, à
+qui elle désignait Olivier du doigt, regarde donc ce joli chérubin,
+Marie....
+
+--Ah! quel amour!... répondit sa voisine en élevant sa lanterne....
+
+Dans tout ce dialogue dont il était l'objet, Olivier ne distingua qu'un
+mot: Marie! et ce nom seul, arrivant juste au même instant où Lazare lui
+parlait de sa maîtresse, le rendit au sentiment de la réalité.
+
+--Eh bien, dit Lazare... en le voyant tressaillir, qu'est-ce qui vous
+prend?
+
+--Il est gelé, le pauvre enfant, fit la marchande de poisson...--Eh! la
+barbiche, ajouta-t-elle, en faisant signe à Lazare, qu'elle voulait
+désigner... amène-le un peu ici, ton ami.... Sa mère est donc folle, à
+ce pauvre coeur, de le laisser courir comme ça la nuit, ça fait pitié,
+quoi... amène-le, Barbiche.... Marie... va lui donner un peu de
+bouillon, ça le réchauffera. Pauvre petit, va! il a une figure de
+cire.... Eh! Marie, fais chauffer un bol.
+
+--Oh!... murmurait Olivier, Marie... elle est donc ici, Lazare, mon
+ami... je vous en prie... laissez-moi la chercher... on vient de
+l'appeler... je la trouverai bien.... Laissez-moi....
+
+--Bon, murmura Lazare... en lui-même et dans son langage pittoresque, je
+comprends, j'ai fait un beau coup, _j'aurai marché sur ses cors_.
+
+--Eh bien, viens-tu donc? s'écria la marchande, qui tenait à la main une
+tasse de bouillon tout fumant.
+
+--Merci, la mère, dit Lazare, en emmenant Olivier, c'est autre chose
+qu'il lui faut.
+
+--C'est de bon coeur, tout de même, fit la brave femme... il a tort s'il
+fait le fier... pas vrai, Marie!
+
+--Eh! oui donc, répondit la voisine et du bouillon que le roi n'en a pas
+de meilleur, encore!
+
+Cinq minutes après, Olivier était assis en face de Lazare, dans le
+cabinet d'un petit cabaret. Entre eux, sur la table, se trouvait une
+bouteille à demi pleine d'eau-de-vie.
+
+--Voyons, dit Lazare, contez-moi un peu vos chagrins. Dire à un amoureux
+de raconter ses amours, c'est inviter un auteur tragique à vous lire sa
+tragédie. Olivier raconta toute son histoire à Lazare.... Lorsqu'il
+arriva à la trahison d'Urbain, Lazare frappa sur la table et fit une
+grimace de dégoût. Toujours le même! murmura-t-il. À la fin de
+l'histoire... la bouteille d'eau-de-vie était vide, Olivier était ivre
+et récitait des lambeaux de vers qu'il avait jadis faits pour Marie.
+
+En ce moment trois ou quatre _déchargeurs_ entrèrent dans le cabinet et
+échangèrent des poignées de mains avec Lazare.
+
+--Tiens! Barbiche, dit l'un d'eux, voilà ta paye que tu m'as dit de
+prendre pour toi, et tirant une grande bourse de cuir, il en sortit
+quatre pièces de cent sous qu'il remit à Lazare....
+
+Lazare, robuste gaillard, taillé en hercule, s'était fait déchargeur à
+la halle au beurre, afin de gagner quelque argent pour procurer aux
+membres d'une société d'artistes dont il faisait partie--la société _des
+Buveurs d'eau_, (Voir les _Scènes de la Bohème)_--les moyens de
+travailler pour la prochaine exposition. Seulement, comme il n'avait pas
+de médaille, il travaillait en remplaçant, quand un des forts du marché
+était malade. On l'appelait Barbiche, à cause d'un bouquet de poils roux
+qui lui cachait le menton. Olivier l'avait rencontré plusieurs fois à
+l'atelier de son ami Urbain, qu'on n'avait pas voulu admettre dans la
+société dont Lazare était le président.
+
+À six heures du matin Lazare fit monter Olivier dans un fiacre et le
+reconduisit à l'adresse d'Urbain, que le poète avait su lui indiquer au
+milieu de son ivresse.
+
+En rentrant dans la chambre où Lazare l'avait accompagné, car il n'était
+pas en état de se soutenir lui-même, Olivier, abruti par l'ivresse,
+tomba sur le lit comme une masse inerte, et cette fois s'endormit
+profondément.
+
+--Hélas! murmurait Lazare en fermant les rideaux, moi aussi j'ai eu ma
+Marie, et mon coeur, si pétrifié qu'il soit, garde encore la trace des
+clous qui l'ont crucifié.... Ah bah! ajouta-t-il en faisant claquer ses
+doigts, tout ça, c'est l'histoire ancienne d'un beau temps tombé dans le
+puits. Et après cette oraison funèbre et philosophique de sa jeunesse,
+Lazare sortit de la chambre. Trouvant la clef sur la porte de l'atelier
+d'Urbain, il y entra.
+
+--Qu'est-ce qui t'amène si matin, dit le peintre à moitié endormi en
+voyant Lazare? Est-ce qu'il y a quelque chose de nouveau?
+
+--Non, répondit Lazare brutalement, les mauvais temps ne sont pas
+devenus meilleurs, ni toi non plus. Et, sans laisser à Urbain le temps
+de l'interrompre, il ajouta: Je connais ton histoire avec Olivier et
+Marie, ça ne m'étonne pas de ta part, tu as une triste et incorrigible
+nature.
+
+--Qui est-ce qui t'a dit?... fit Urbain.
+
+--C'est Olivier, ou plutôt c'est son ivresse, répondit Lazare, et il
+raconta à Urbain sa rencontre nocturne avec le poète.
+
+Comme Urbain cherchait à s'excuser à propos de l'aventure avec Marie,
+Lazare lui ferma la bouche par cette rude sortie:
+
+--Mon cher, lui dit-il, je ne suis pas un puritain. Je ne mourrai pas
+d'une indigestion de vertu, mais il y a des choses qui me soulèvent le
+coeur. Bien que j'y sois personnellement étranger, il y a des actes qui
+m'indignent jusqu'à la colère, et me donnent des envies de me laver les
+mains si elles ont touché la main de ceux qui les ont commis. Ton cas
+est du nombre.
+
+--Mais au moins, interrompit Urbain, laisse-moi me justifier; tu ne sais
+pas comment les choses se sont passées.
+
+--Si tu avais pour toi l'excuse d'une passion sincère, j'aurais pu,
+jusqu'à un certain point, comprendre que dans un moment d'oubli,
+d'exaltation, tu aies pu tenter d'enlever Marie à Olivier; mais la lui
+prendre chez toi, en abusant de l'hospitalité que tu lui avais offerte,
+pour satisfaire une méchante fantaisie, c'est là un acte qui ne peut
+pas se justifier. Ça s'appelle lâcheté dans toutes les langues
+d'honnêtes gens. Si tu m'avais joué un tour semblable, je t'aurais
+simplement cassé les reins avec la première chose venue: voilà mon
+opinion. Maintenant, ça ne m'étonne pas qu'Olivier ait passé là-dessus
+aussi tranquillement: c'est une de ces natures faibles et pacifiques qui
+n'ont ni haine, ni colère, ni aucun des sentiments virils de résistance
+à l'oppression, des élégies et non des hommes. Je l'ai trouvé cette nuit
+sur le carreau de la halle, pleurant comme une fontaine, c'était
+pitoyable. J'ai cautérisé son désespoir avec l'ivresse. Il dort
+maintenant, mais quand il va se réveiller, ça sera pis. Je suis venu
+pour te prévenir et te dire de le surveiller; j'ai peur qu'il ne fasse
+un mauvais coup.
+
+--Il a déjà essayé, mais il s'est manqué, dit Urbain.
+
+--J'ignorais cela, reprit Lazare... il s'est manqué, tant pis. Si la
+mort n'en a pas voulu, c'est que le malheur a des vues sur lui. Il est
+mûr de bonne heure.
+
+--Marie aussi a tenté le suicide, fit Urbain, que le dur langage de
+Lazare pénétrait malgré lui, mais elle s'est manquée aussi.
+
+--Qu'est-ce que tu aurais fait entre ces deux tombes-là? dit Lazare en
+regardant Urbain en face.
+
+--Qui sait? répondit celui-ci; j'aurais creusé la mienne, peut-être.
+
+--Ceci est un mot de mélodrame, fit Lazare avec ironie. Ta mauvaise
+nature n'a pas même la franchise, qui est la vertu de certains vices. Ce
+n'est pas toi qu'un remords empêcherait de digérer la vie. Allons donc!
+Entre ces deux tombes de deux êtres morts pour toi, tu aurais roulé ton
+lit chaud de nouvelles amours. À la bonne heure, dis-moi cela, et je te
+croirai. Maintenant, bonjour, je n'ai plus rien à te dire. Et Lazare
+sortit sans tendre sa main à celle que lui offrait Urbain.
+
+--Ah bah! fit celui-ci, quand il se trouva seul, il est toujours le
+même, celui-là. Et il se rendormit tranquillement pour ne se lever qu'à
+deux heures de l'après-midi.
+
+Olivier dormit toute la journée et s'éveilla seulement le soir. D'abord
+il ne put se rendre un compte bien exact de ce qui était arrivé. Peu à
+peu cependant les souvenirs lui revinrent; il se rappela son horrible
+nuit d'angoisses, sa rencontre avec Lazare, et le moyen employé par
+celui-ci pour le faire _oublier_; Olivier se leva, la tête encore
+lourde, et alla trouver Urbain, qui s'apprêtait à venir chez lui.
+
+--Où vas-tu? lui demanda-t-il.
+
+--Il est six heures, c'est l'_angelus_ de l'appétit; je vais dîner,
+répondit le peintre.
+
+--Où cela?
+
+--Par là, à droite ou à gauche; je te le dirai en revenant. À propos, tu
+as vu Lazare?
+
+--Oui, en effet, répondit Olivier, je l'ai rencontré à la halle cette
+nuit.
+
+--Qu'est-ce que tu allais faire à la halle cette nuit?
+
+--Je ne sais pas. J'étais sorti parce que je me trouvais malade.... Je
+ne pouvais pas dormir dans cette chambre.... Tu comprends... malgré moi.
+Je pensais....
+
+--Oui, je comprends en effet, dit Urbain. C'est pourquoi je te répéterai
+encore qu'il faut cesser de nous voir, pour ton repos, pour le mien.
+Nous avons à oublier l'un et l'autre, et ce n'est point en demeurant
+ensemble que nous pourrions y parvenir. Séparons-nous. Va-t'en!
+
+--Mais où veux-tu que j'aille? répondit Olivier avec une vivacité
+croissante.
+
+--C'est dans cette chambre que Marie a vécu avec moi pendant une
+semaine. En y restant, tu te rappelleras toujours que Marie a été ma
+maîtresse, continua Urbain.
+
+--Je le sais bien, s'écria Olivier, mais n'importe, je veux rester dans
+cette chambre, toute peuplée de souvenirs. Je la préfère à une autre
+dont les murs seraient muets et ne me comprendraient pas, quand je
+parlerai _d'elle_. Si cette chambre t'ennuie, tu n'y viendras pas, toi,
+ce ne sera pas difficile de n'y pas venir.... Oh! l'isolement! la
+solitude.... Mais je deviendrais fou, et la folie, c'est l'oubli. Elle a
+été ta maîtresse, c'est vrai.... Mais quand cela est arrivé, elle avait
+perdu la tête. Son coeur dormait quand elle m'a trompé; tu sais bien ce
+qu'elle écrivait: «Je n'ai pas eu le temps de vous aimer, parce que je
+n'avais pas eu le temps d'oublier Olivier;» et puis elle a voulu mourir
+pour moi.... Qu'est-ce que cela me fait; une infidélité? elle a été ta
+maîtresse huit jours, mais auparavant, pendant les dix-huit mois que je
+l'ai aimée, elle était bien la femme de son mari. Ah! vois-tu, la
+jalousie ne sert à rien, quand elle ne tue pas l'amour; et le plus
+souvent c'est une blessure qui le rend éternel. Ah! ma pauvre Marie....
+Non, Urbain, je ne m'en irai pas, je resterai dans cette chambre.
+
+Malgré l'égoïsme dont il était cuirassé, Urbain fut ému un moment par
+l'explosion de cette passion exaltée. Mais, dit-il, en pressant dans ses
+mains celles d'Olivier, c'est absurde de rester ici, encore une fois,
+songes-y, c'est perpétuer ton chagrin.
+
+--Mais je ne veux pas oublier, encore une fois! s'écria Olivier.
+Comprends donc cela, je veux me souvenir, et longtemps, et toujours.
+
+--Alors, si tu te décides à rester ici, c'est moi qui m'en irai, reprit
+Urbain.
+
+--Je te gêne donc, pourquoi veux-tu t'en aller?
+
+--Parce que je ne veux pas rester avec toi. Cette malheureuse affaire va
+fournir des cancans sur mon compte pendant six mois. Lazare et ses amis
+ne m'aiment guère. Je les crois jaloux de moi, parce que j'ai eu plus de
+chance qu'eux. Lazare m'a déjà fait une scène terrible ce matin. Si tu
+restais avec moi, comme ils savent que tu as un peu d'argent, ils diront
+et feront redire que je t'exploite après t'avoir trompé. Je ne veux pas.
+J'en ai assez de ces amitiés-là. D'ailleurs, malgré toi, tu finirais par
+penser comme eux.
+
+--Je leur dirai qu'ils se trompent, reprit Olivier, qui tremblait à la
+seule idée de voir Urbain le laisser seul; ne t'en va pas. Qu'est-ce que
+cela te fait de rester? Je ne t'en veux pas, moi, ajouta-t-il en prenant
+les mains d'Urbain. Reste, nous parlerons de Marie, je te dirai les
+choses qu'elle me disait. Je n'ai pas pu tout te dire encore... car elle
+m'aimait bien, va. Toi aussi, tu me raconteras ce qu'elle te disait, et
+tu verras que ce n'étaient plus les mêmes choses qu'à moi. Ah! je serais
+trop malheureux tout seul. Je n'avais au monde qu'elle et toi.
+
+--C'est bien, dit Urbain. Puisque tu le veux, je resterai.
+
+--Ah! merci! fit Olivier. Et il força le peintre à venir dîner avec lui.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Ils allèrent dans un restaurant du quartier latin, où ils firent un
+robuste repas largement arrosé. Olivier, qui n'avait presque rien pris
+depuis trois jours, mangea non pas comme un amant désolé, mais comme un
+portefaix mis à la diète. Quant à Urbain, qui, dans l'état normal, avait
+toujours l'appétit d'un moine à la fin du carême, il mangea de façon à
+se faire faire des compliments par Gargantua. Seulement lorsqu'on
+apporta la carte, qui montait à une quinzaine de francs, il poussa un
+cri terrible, et recommença plusieurs fois l'addition, ne pouvant jamais
+croire qu'il fût possible d'atteindre ce chiffre fabuleux pour un seul
+repas.
+
+Les deux amis quittèrent la table dans la position de gens qui se sont
+attardés avec les bouteilles.
+
+En mettant le pied dans la rue, bien qu'il fût soigneusement enveloppé
+dans son manteau, Olivier se plaignit du froid; Urbain le sentait en
+effet frissonner sous son bras, et de temps en temps il entendait
+claquer ses dents:
+
+--Es-tu malade? demanda le peintre; il faudrait rentrer et te coucher.
+
+--Non, non, dit Olivier... pas encore... je voudrais que tu vinsses avec
+moi.
+
+--Où cela? fit Urbain.
+
+--C'est un peu loin, dit Olivier, mais il fait beau temps, cela nous
+promènera.
+
+--Allons où tu voudras.
+
+Et il se laissa guider par le poète, qui le mena jusqu'à la barrière de
+l'étoile.
+
+--Mais, demanda Urbain étonné, quand ils furent au bout des
+Champs-Élysées, où diable me mènes-tu, chez qui allons-nous, si loin, à
+la campagne?
+
+--Tu vas voir; nous arrivons, ce n'est plus bien loin, murmurait
+Olivier, qui tremblait de plus en plus.
+
+En ce moment ils avaient laissé l'arc de triomphe derrière eux, et
+s'engageaient dans l'avenue de Saint-Cloud, qui conduit au bois de
+Boulogne. La neige glacée criait sous leurs pas, et un vent glacial
+courait des bordées dans ces lieux déserts et dégarnis de maisons.
+
+--Ah! ça, dit Urbain un peu inquiet, où allons-nous, encore une fois?
+Nous allons nous faire égorger par ici; chez qui me mènes-tu?... je ne
+vois pas de maison....
+
+Et le peintre s'arrêta un instant, comme s'il hésitait à aller plus
+loin.
+
+Ils étaient alors dans une espèce de rond-point où viennent aboutir
+l'avenue de Saint-Cloud, celles de Passy, de Chaillot et deux ou trois
+autres routes. Au milieu de ce rond-point se trouve une petite fontaine
+entourée d'un grillage circulaire en bois, et en face, une habitation de
+fantaisie, moitié renaissance et moitié gothique.
+
+--Est-ce que c'est là que nous allons? dit Urbain, en montrant la
+maison, dont la lune éclairait tous les détails: Qui diable peut loger
+dans ce joujou? N'importe, entrons, j'ai hâte de voir du feu, il me
+semble que je nage dans la Bérézina.
+
+--Je ne connais personne dans cette maison, fit Olivier tranquillement.
+
+--Mais alors, fit Urbain impatienté, où me mènes-tu? il n'y a point
+d'autres maisons. Cette fois je ne vais pas plus loin.
+
+--C'est inutile, dit Olivier, nous sommes arrivés.
+
+--Arrivés... où?
+
+--À la fontaine, dit le poète, tu vas l'entendre chanter....
+
+--Sacrebleu! dit Urbain, te moques-tu de moi? Me faire faire deux
+lieues, à dix heures du soir, pour me montrer une fontaine gelée, au
+risque de me faire assassiner avec toi!...
+
+--C'est ici que je venais avec Marie, dit doucement Olivier, dans les
+beaux jours. Et, étendant sa main vers un immense espace, il ajouta:
+Voilà les champs et les arbres! Vois-tu, dit-il à Urbain, j'ai regardé
+de cette place de très beaux soleils couchants; le ciel était en feu
+derrière le calvaire, on eût dit une copie de Marilhat. Souvent nous
+allions jusqu'au bois de Boulogne en prenant par ce chemin bordé d'une
+haie; il y a aussi des acacias blancs, le chemin était tout blanc de
+fleurs tombées des arbres. C'était pendant l'été alors, maintenant c'est
+la neige qui blanchit le chemin. Ma pauvre plaine! Je l'ai vue si gaie
+au mois d'août dernier, il n'y a pas très longtemps, tu vois. C'était un
+dimanche, un jour de fête aux environs, j'étais couché dans l'herbe,
+près de ces peupliers, les blés venaient d'être fauchés, on entendait
+les cigales, et au loin les tambours et les violons de la fête, la
+fontaine coulait en chantant, et de bonnes odeurs couraient dans l'air
+comme des fumées d'encens. Marie est venue par ce chemin où il y a un
+grand noyer, je l'ai aperçue de loin; elle avait une robe blanche et une
+ombrelle bleue, et son voile flottait au vent; quand elle est arrivée,
+ses cheveux étaient défaits, elle avait déchiré sa robe aux buissons.
+Nous sommes restés ensemble jusqu'au soir. Ah! la belle journée! J'ai
+été bien heureux ce jour-là. Pourquoi me l'as-tu prise? acheva Olivier,
+qui, pendant ses ressouvenirs, avait oublié Urbain et le trouvait tout à
+coup devant lui. Non, reprit-il aussitôt, ne te fâche pas, ne parlons
+plus de cela.... Je ne veux me rappeler du passé que les bonnes choses.
+J'ai voulu revoir cet endroit. C'est bien triste, c'est comme un
+linceul, les cigales sont mortes et la fontaine est gelée. Mais c'est
+égal... je suis content d'être venu. Maintenant nous nous en irons si tu
+veux.
+
+--_Si tu veux_ est joli, pensa Urbain, qui n'eut cependant pas le
+courage de railler tout haut.
+
+Ils rentrèrent chez eux fort tard. Le tremblement d'Olivier avait
+redoublé. Urbain fit grand feu dans la cheminée, et comme son ami ne
+parvenait pas à se réchauffer, le peintre lui proposa de prendre un peu
+de punch chaud.
+
+--Ah! oui, dit Olivier... oui, je veux bien. Fais vite! Comme cela je
+dormirai cette nuit, ajouta-t-il, pendant qu'Urbain était allé chercher
+de l'eau-de-vie.
+
+Ainsi qu'il l'avait espéré, Olivier dormit cette nuit-là. Mais le
+lendemain il se réveillait avec une fièvre cérébrale. Urbain, effrayé,
+alla chez le père d'Olivier, qui le reçut très froidement et se borna à
+lui donner l'adresse de son médecin. Urbain y courut aussitôt, et,
+l'ayant heureusement trouvé, le ramena auprès d'Olivier. Le médecin fit
+un mauvais signe de tête, écrivit une prescription, ordonna les plus
+grands soins, et alla redire au père d'Olivier que son fils était en
+péril. Laissez-moi son adresse, dit le père au médecin; j'irai le voir.
+Il se mit en route en effet, mais à moitié du chemin il revint sur ses
+pas, et envoya seulement savoir de ses nouvelles par la bonne.
+
+--M. Olivier est très mal, vint lui redire la servante. On a été obligé
+de l'attacher sur son lit; il passe son temps à mordre une grosse
+poignée de cheveux et crie à faire peur: Marie! Marie!...
+
+--Ah! dit le père, Marie, c'est le nom de cette femme. Mal d'amour... ça
+n'est pas mortel. Qu'est-ce qui le soigne?
+
+--Un de ses amis, répondit la servante, celui qui est venu ici, il est
+très inquiet....
+
+Au bout de huit jours Olivier n'allait pas mieux. Urbain vint trouver le
+père et lui demanda de l'argent. Celui-ci lui en remit un peu, mais avec
+un air si maussade, qu'Urbain lui dit très sèchement:
+
+--Le médecin ne répond pas de votre fils. En cas de malheur, devrai-je
+vous prévenir pour l'enterrement, monsieur?
+
+--Sans doute, répondit tranquillement le père.
+
+Lazare et les autres artistes ayant appris la maladie d'Olivier étaient
+accourus, et se relayaient pour venir auprès de lui la nuit. Urbain
+était désespéré; il avait raconté au médecin l'histoire d'Olivier et de
+Marie, la part qu'il y avait eue, et le long désespoir dont son ami
+avait été atteint quand il s'était trouvé séparé de sa maîtresse.
+
+--Dès qu'il sera un peu mieux, dit le médecin, il faudra le retirer de
+cette chambre et l'éloigner de tout ce qui pourrait lui rappeler cette
+femme. Au bout d'une dizaine de jours le délire devint moins fréquent.
+On transporta Olivier au logement de Lazare, situé près de la maison
+d'Urbain. Les _Buveurs d'eau_ mirent leur habitation sens dessus dessous
+pour laisser une chambre libre au malade. Enfin le médecin commença à
+donner des espérances. D'après les conseils de Lazare, Urbain avait
+cessé de venir dès l'époque où Olivier avait commencé à retrouver un peu
+de raison. Quand Olivier, hors de danger, demanda après lui, Lazare
+répondit qu'Urbain était en voyage. Cependant avec la vie le souvenir de
+Marie commençait à renaître dans le coeur d'Olivier; mais ce souvenir
+n'était déjà plus la douleur ni le désespoir, c'était la mélancolie,
+muse rêveuse et caressante. La convalescence d'Olivier, hâtée par les
+soins fraternels de ses amis, fut entourée de toutes les distractions
+qui pouvaient éloigner son coeur d'une rechute. Enfin le jour de la
+première sortie arriva. C'était au commencement de mars; Lazare et
+Valentin conduisirent Olivier dans le jardin du Luxembourg. Des choeurs
+d'oiseaux, perchés dans les arbres verdissants, récitaient le prologue
+de la saison nouvelle, dont ce beau jour était comme le premier sourire.
+
+En ce moment, à quelques pas du banc où ils étaient assis, un jeune
+homme passait avec une jeune femme, se tenant par le bras et riant tout
+haut. Leurs éclats de rire firent tourner la tête à Olivier. Avant que
+Lazare et Valentin eussent eu le temps de le retenir, il s'était levé de
+son banc et avait couru après Urbain.
+
+--Olivier! s'écria Urbain en reconnaissant son ancien ami; et sur un
+signe que lui fit Lazare il ajouta: Je suis arrivé de voyage seulement
+hier: je devais aller te voir... mais je savais de tes nouvelles.
+
+La compagne d'Urbain s'était retirée un peu à l'écart.
+
+--Et Marie? demanda Olivier, dont le coeur avait tout d'abord tremblé en
+rencontrant le peintre son ami avec une femme.
+
+--Mais, dit Urbain, j'ai été absent de Paris. D'ailleurs je ne m'en suis
+point inquiété. J'ai l'oubli prompt. Voici qui doit te le prouver,
+ajouta Urbain en montrant du doigt la jeune femme qui était avec lui.
+
+--Oh! fit Olivier avec un éclair de regard qui trahissait la joie
+intérieure, j'étais bien sûr que tu ne l'aimais pas.
+
+--Celle-là aussi s'appelle Marie, dit Urbain en indiquant sa nouvelle
+maîtresse, et je l'aime beaucoup depuis hier. Marie est morte, Vive
+Marie!
+
+--J'irai vous voir, dit Olivier en quittant Urbain.
+
+Cette rencontre le laissa calme, et il rentra à la maison presque gai.
+Le lendemain, accompagné de Lazare, Olivier alla pour voir son père et
+lui demander de l'argent qui lui revenait. Son père était absent, mais
+il trouva la servante.
+
+--Ah! monsieur, lui dit-elle, je suis bien contente de vous revoir.
+Voici une lettre pour vous. C'est une dame qui l'a apportée pendant que
+votre père n'y était pas, heureusement! Car il l'aurait déchirée comme
+il a fait des autres. Il était bien en colère après cette dame, et il
+m'a menacé de me renvoyer si je lui donnais votre adresse.
+
+Olivier avait déjà ouvert la lettre. Elle était de Marie et ne contenait
+que ces mots:
+
+«Depuis quinze jours que je suis libre, je vous ai écrit trois fois:
+Vous ne m'avez pas répondu, Olivier! Vous avez cru comme tant d'autres,
+sans doute, en me voyant arrêtée, que j'étais coupable. Pourtant on ne
+voulait de moi que des renseignements sur mon mari. Je ne savais rien,
+je n'ai pu rien dire. On m'a remise en liberté. Voilà quinze jours que
+je vous attends. Vous ne m'avez pas pardonné sans doute. Je vous
+attendrai encore deux jours à mon ancien logement. Si je ne vous vois
+pas je quitterai Paris. Mon départ est arrêté: j'ai vendu mes meubles.
+Je voudrais seulement vous dire adieu, et après vous resterez libre. Je
+vous jure que je n'ai pas revu Urbain et que je ne l'ai jamais aimé.
+J'ai souvent attendu, bien avant dans la nuit, devant la maison de votre
+père, comptant vous voir rentrer.... Mais vous ne rentriez pas.... C'est
+la dernière fois que je vous écris, et dans deux jours je serai partie.
+Au revoir, ou pour toujours, adieu.
+
+--Quand vous a-t-on remis cette lettre? demanda Olivier à la servante.
+
+--Il y a cinq ou six jours, répondit celle-ci.
+
+--Il est trop tard! s'écria Olivier. Oh! mon père! Cependant il força
+Lazare à l'accompagner à l'ancienne demeure de Marie.
+
+--Madame Duchampy est partie depuis quatre jours, dit le portier.
+
+--J'aime mieux ça! murmura Lazare; et il emmena Olivier.
+
+--Au moins Urbain ne l'a pas revue, pensa Olivier, dont l'amour
+commençait à tourner à la poésie.
+
+
+
+
+Un poète de gouttières
+
+
+Il y a maintenant à Paris plus de poètes que de becs de gaz. Et si la
+police n'y met ordre, le nombre ira encore en croissant de jour en jour.
+Peu de maisons de la capitale sont privées d'un _vates_ quelconque.
+Perché dans les mansardes, il empêche ses voisins de dormir par les
+convulsions et les coliques d'un lyrisme nocturne. C'est dans le nid
+d'un de ces oiseaux de gouttière qui pondent, bon an, mal an, deux ou
+trois milliers de vers, que nous introduirons le lecteur.
+
+Melchior (il s'appelait Melchior) habitait rue de la Tour-d'Auvergne une
+chambre de cent francs dans laquelle il faisait de la poésie lyrique.
+Cette chambre était meublée d'un de ces mobiliers qui sont la terreur
+des propriétaires, aux approches du terme surtout. Melchior avait dans
+un bureau une place qui lui rapportait quarante francs par mois, et ne
+lui prenait que trois heures par jour. Ce fut à la suite d'un premier
+amour très fécond en orages qu'il s'était décidé à prendre la lyre.
+
+Ses amis encouragèrent sa déplorable manie en le comparant à Lamartine,
+et, dans le tête-à-tête, avec sa modestie qui, comme celle de tant
+d'autres, n'était que l'hypocrisie de l'orgueil, Melchior s'avouait, à
+part lui, qu'il pourrait bien un jour justifier la comparaison. Il
+avait, du reste, une foi inébranlable en lui-même, et croyait
+entièrement au _nascuntur poetae_ de l'orateur romain. Si parfois il lui
+venait quelques doutes sur sa vocation, il se hâtait de les dissiper par
+la lecture d'un de ses poèmes, et devant cette oeuvre de son coeur il
+entrait en des ravissements infinis. Il pleurait, il sanglotait, il
+battait des mains, il allait se regarder dans la glace pour voir s'il
+n'avait pas une auréole au front, et il en voyait une. Dans ces
+moments-là, Melchior aurait voulu pouvoir se dédoubler, afin qu'une
+moitié de lui-même s'inclinât devant l'autre. Et tout cela de bonne foi,
+sincèrement, réellement, croyant bien qu'il ne se rendait pas la moitié
+des honneurs qui lui étaient dus.
+
+Au reste, ces ridicules n'étaient pas inhérents à la nature de Melchior.
+Ils lui avaient été inoculés par les amis au milieu desquels il vivait,
+et qui lui assuraient chaque jour qu'il était appelé à de hautes
+destinées poétiques. Si les personnes sensées qui s'intéressaient à lui
+essayaient de lui montrer dans quelle voie fausse il s'engageait aussi
+gratuitement, Melchior se récriait. Il répondait qu'il avait une mission
+à remplir, que les poètes sont les prêtres de l'humanité, et que, dût-il
+mourir en route, il ne renierait pas son culte, etc. Melchior avait
+d'ailleurs une idée fixe. Il voulait élever à la mémoire de son premier
+amour un superbe monument poétique au front duquel il placerait le nom
+de sa maîtresse, pour le faire passer à la postérité à côté des noms de
+Laure et de Béatrix. Depuis deux ans il travaillait à ce poème, et
+n'écrivait pas une strophe où il ne plantât deux saules et n'allumât une
+auréole. Chaque fois qu'il avait ajouté une centaine de nouveaux vers à
+son poème d'amour, il réunissait ses amis dans des soirées où l'on
+buvait de l'eau non filtrée, et il leur lisait ses nouvelles élégies
+qu'on applaudissait avec fureur.
+
+Ces lectures étaient ordinairement accompagnées d'une mise en scène dont
+les ridicules étaient peut-être excusables à cause du sentiment profond
+et sincère où ils avaient leur source. Ainsi, Melchior lisait les
+fragments de son poème d'amour sur une table où il avait d'avance
+disposé symétriquement toutes les reliques qui lui étaient restées de
+cette grande passion. Des vieux gants blancs, des rubans sales, un
+masque de bal, des bouquets fanés, etc., tout cet attirail sentimental
+était ordinairement accroché au fond de son alcôve. Au milieu se
+détachait son masque à lui, moulé en plâtre et entouré d'un lambeau
+d'étoffe noire qui le mettait plus en saillie. Ces puérilités étaient du
+reste gravement acceptées par les amis de Melchior, qui, pendant plus de
+deux ans, pratiqua avec une scrupuleuse fidélité la religion du
+souvenir. Une des autres manies de ce singulier garçon était celle-ci:
+il achetait tous les volumes de vers à couvertures multicolores qui,
+deux fois l'an, au printemps et à l'automne, viennent s'abattre sur les
+rampes des quais. Il ne se publiait pas un seul hémistiche qu'il n'en
+eût connaissance; un de ses amis, garçon de bon sens, qui appelait ce
+genre de recueil les _Punaises de la librairie_, lui ayant demandé
+pourquoi il dépensait son argent à d'aussi bêtes acquisitions, Melchior
+lui répondit qu'il fallait bien se tenir au courant des progrès de
+l'art. Le fait est qu'il voulait simplement juger s'il était de la force
+des auteurs des _Soupirs nocturnes_, _Matutina_ et autres _Brises de
+mai_. Chaque fois qu'il paraissait un de ces abominables recueils,
+Melchior se le procurait et assemblait tout le clan des poètereaux de sa
+connaissance pour leur donner lecture du poème nouveau, et lorsque de
+son avis et de celui de ses admirateurs la comparaison tournait à son
+avantage, il était content et acceptait sans conteste la supériorité
+qu'on lui accordait. C'était un spectacle vraiment bien curieux que ces
+réunions où un tas de gueux, paresseux comme des lazaroni, jouaient sans
+rire avec les plus graves questions d'art et se drapaient
+prétentieusement dans le manteau de leur _sainte misère_: ces soirées se
+terminaient ordinairement par une lecture à haute voix du _Chatterton_
+de M. Alfred de Vigny. C'est avec ce livre que Melchior avait achevé de
+se griser l'esprit; et combien de jeunes gens comme lui ont bu le poison
+de l'amour-propre dans ces pages brûlantes!
+
+Le drame de _Chatterton_ est certainement une belle oeuvre, mais son
+succès a dû souvent peser lourd comme un remords sur la conscience de
+son auteur, qui aurait pourtant dû prévoir la dangereuse influence que
+ce drame pourrait exercer sur les esprits faibles et les vanités
+ambitieuses. _Chatterton_ est une de ces créations qui ont tout
+l'attrait de l'abîme, et cette pièce, qui n'est après tout, sous forme
+dramatique, que l'apothéose de l'orgueil et de la médiocrité, avec le
+suicide pour conclusion, a peut-être ouvert bien des tombes. Mais à coup
+sûr les représentations de _Chatterton_ ont créé cette lamentable école
+de poètes pleurards et fatalistes, contre laquelle la critique n'a pas
+sévi avec assez de violence. Je l'ai dit déjà, Melchior et ses amis
+faisaient partie de cette bande, et ils avaient inventé pour leur usage
+cette maxime singulière «que la misère est l'engrais du talent.» Bien
+que plusieurs occasions se fussent présentées qui auraient aidé Melchior
+à sortir de sa mauvaise situation, il s'obstinait à y demeurer; cette
+misère, disait-il, était une ombre où rayonnaient mieux ces deux pures
+étoiles: la poésie et le souvenir de son premier amour. Et puis la
+misère! la misère, cela prête si bien à l'élégie et au dithyrambe! cela
+fournit naturellement de si glorieux parallèles! Melchior, lui, ne
+trouvait même pas la sienne assez complète. Martyr, à sa couronne il
+manquait une épine, comme il le chantait quelquefois, en implorant la
+fatalité qui se montrait si clémente à son égard, après avoir été si
+rigoureuse pour ses frères. Enfin, le croirait-on, Melchior ambitionnait
+l'hôpital, et ne désirait rien tant qu'une bonne maladie qui lui
+permettrait d'aller à son tour chanter un hymne à la douleur sur un
+grabat de l'Hôtel-Dieu. Mais cette satisfaction lui était refusée par le
+sort, et malgré les privations de toute nature qu'il subissait, et
+s'imposait même parfois, sa robuste santé donnait un rubicond démenti à
+ses allures de poète élégiaque. Mais Melchior était obstiné, et voyant
+que le sort lui refusait la _gloire d'aller souffrir dans le lit de
+Gilbert,_ il imagina une combinaison aussi ridicule que périlleuse pour
+s'ouvrir la porte de _l'asile des douleurs._ Il se mit pendant quinze
+jours à un régime qui aurait rendu Atlas pulmonique. Et ayant pris un
+livre de médecine, il étudia, pour les simuler autant que possible, les
+symptômes d'une maladie qui, à son début, ne se manifeste que par un
+affaiblissement général accompagné d'une toux légère et fréquente.
+Lorsqu'il crut savoir assez convenablement son rôle de phtisique pour
+affronter l'examen de la science, Melchior résolut d'aller se présenter
+à la consultation de l'Hôtel-Dieu. La veille du jour qu'il avait choisi,
+il fit par un temps affreux une course d'environ dix lieues dans les
+environs de Paris, et lorsqu'il arriva à l'hôpital, la fatigue l'avait
+si bien grimé et le froid l'avait si bien enrhumé, qu'il avait l'air
+d'un poitrinaire authentique.... Quand son tour fut venu de passer à la
+visite, Melchior aurait bien donné cent de ses plus beaux vers pour
+cracher un peu le sang. Mais il avait une mine si épouvantable, et la
+peur de voir sa ruse découverte lui avait procuré une si belle fièvre,
+que le médecin lui signa sur-le-champ un bulletin d'admission.
+
+--Quelle est votre profession? lui demanda-t-il à titre de
+renseignement.
+
+--Je suis poète, monsieur, répondit Melchior en prenant une pose fatale;
+c'est-à-dire un de ces malheureux que la brutalité du siècle abandonne
+sans pitié à toutes les misères, et que....
+
+--C'est bon! C'est bon! Allez vous coucher, mon ami; vous n'en mourrez
+pas cette fois-ci.
+
+Un candidat académique qui vient d'être élu n'est pas plus heureux, en
+s'asseyant pour la première fois dans son fauteuil, que ne le fut
+Melchior lorsqu'il entra dans la salle de l'hôpital.
+
+--Enfin, se disait-il en se couchant dans un lit bien blanc, me voilà
+donc sur cet affreux grabat des misères humaines, et sur-le-champ il
+commença une ode _À l'hôpital._ Voici quel était son but: une fois cette
+ode achevée, et il était bien convenu qu'elle serait sublime, Melchior
+la datait du _Lieu des douleurs_, et il l'adressait à la _Revue des
+Deux-Mondes_, qui s'empressait de l'imprimer, cela était encore convenu.
+L'ode imprimée excitait l'admiration générale. La presse, le public,
+tout le monde s'inquiétait de ce poète martyr, de cet autre Gilbert, de
+ce frère de Moreau, qui agonisait sur un _infâme grabat_, etc., etc. Et
+alors, cela était toujours bien convenu, on venait voir Melchior sur son
+_lit de souffrance_. Les femmes du monde arrivaient en équipage et
+voulaient jeter sur les blessures de son âme le baume de leurs
+consolations. La chambre des députés elle-même s'émouvait; le ministre
+était interpellé et donnait une pension à Melchior pour faire taire les
+criailleries des journaux libéraux qui hurleraient: _Encore un grand
+poète qui se meurt de misère!_ Les éditeurs accouraient en foule et se
+disputaient l'honneur d'imprimer les vers de Melchior. La célébrité
+chantait son nom dans tous les carrefours de l'univers, et il faisait
+renchérir le laurier. Tel était sérieusement le plan combiné par
+Melchior. Pendant huit jours il travailla donc à son ode, qui,
+lorsqu'elle fut terminée ne comptait pas moins de trois cents vers.
+C'était un ramassis de vulgarités et de prétentions, une élégie
+dithyrambique encadrée dans une forme poncive et écrite dans un style
+médiocre. Le poète l'adressa à une grande revue, et s'endormit, sûr de
+son affaire.
+
+Mais les choses ne se passèrent point comme le poète l'avait espéré. La
+grande revue n'imprima point son ode; l'univers entier ignora qu'il
+était à l'hôpital; les femmes du monde allèrent au bois, à l'Opéra et au
+bal; les journaux ne publièrent aucun premier-Paris sur le nouveau
+Gilbert, et le ministère ne lui accorda aucune pension. Seulement, comme
+on était alors en hiver, époque où les malades sont plus nombreux et les
+lits d'hôpitaux plus recherchés, le médecin, voyant que la maladie de
+Melchior n'avait rien de sérieux, lui donna à entendre qu'il eût à
+demander son _exeat_, s'il ne préférait pas qu'on le lui offrît. Il
+retourna donc chez lui; mais, durant son séjour à l'hôpital, l'ennui,
+les drogues et les tisanes qu'il avait été forcé de prendre pour faire
+croire à cette fausse maladie, en avaient déterminé une vraie, et cette
+leçon le fit un peu revenir sur le bonheur qu'on éprouve à _souffrir
+dans le lit de Gilbert._ Lorsqu'il fut guéri il alla à la _Revue_ savoir
+ce qu'on pensait de son ode et à quelle époque on l'imprimerait. On lui
+répondit qu'on ne l'imprimerait pas, et il parut étonné.
+
+Cependant cette mésaventure ne fit point renoncer Melchior à son
+système: il commença de nouveau à se _monter des coups_, comme on dit,
+et il ne se passait guère de jours où il ne s'ouvrît en rêve de radieux
+chemins qui le conduisaient aux astres, et plus que jamais surtout il
+caressait son idée fixe, qui était, comme on le sait, d'élever un
+monument poétique à celle qui avait eu les prémices de son coeur. Il ne
+lui manquait plus que cinq cents francs pour réaliser ce beau rêve, en
+faisant imprimer son volume d'élégies. Un beau matin il ne lui manqua
+plus rien: un oncle qu'il avait en Bourgogne mourut subitement, et une
+somme de douze cents francs dégringola avec un grand fracas du testament
+de l'oncle jusqu'au milieu de la misère du neveu, qui, sans faire ni une
+ni deux, courut chez un imprimeur s'entendre pour l'impression de son
+livre.
+
+Le jour où il devait recevoir l'épreuve de la première feuille de son
+livre, Melchior convoqua ses amis à une grande soirée littéraire et les
+pria d'amener leurs maîtresses. Il avait, disait-il, besoin surtout d'un
+auditoire de femmes. Les amis ne se firent pas prier, et au jour et à
+l'heure convenus ils arrivaient, chacun suivi de sa chacune. Melchior
+était en habit noir et en cravate blanche à noeud mélancolique; il
+allait commencer, après une petite allocution aux dames, la lecture du
+poème, déjà lu tant de fois, lorsqu'un nouveau couple retardataire entra
+subitement au milieu de l'assemblée. C'était un ami de Melchior,
+accompagné de sa maîtresse de la veille.
+
+En voyant cette femme Melchior poussa un grand cri: Il venait de
+reconnaître son idole, sa première maîtresse, qu'il croyait morte depuis
+deux ans en Angleterre, où l'avait entraînée un mari barbare et jaloux.
+La dame, en réalité, avait bien été en Angleterre; mais elle n'avait
+point tardé à jeter son contrat de mariage par-dessus les moulins, et
+après deux années de séjour parmi les brouillards de Londres, elle
+était depuis trois mois revenue faire de la bohème galante sous le
+soleil de Paris. Pour le moment elle n'était pas très heureuse, et donna
+clairement à entendre à son ancien amant, avec qui elle était restée
+seule, qu'elle préférait une robe et des bottines à tous les poèmes du
+monde.
+
+Le lendemain Melchior alla retirer son manuscrit de chez l'imprimeur....
+
+--Comment, mon pauvre chéri, tu as écrit tout cela pour moi...
+pendant... que.... Ah! ah! c'est bien drôle, fit la dame.
+
+--Oui, dit Melchior, je t'ai aimée en vers pendant deux ans; maintenant
+je vais t'aimer en prose. Il l'aima ainsi pendant six semaines, après
+quoi il employa le reste de son argent à apprendre la tenue des livres,
+afin de pouvoir entrer comme commis chez un agent de change, où il est
+actuellement, aussi possédé de la fièvre des chiffres qu'il le fut jadis
+de la fièvre des rimes.
+
+
+
+
+Le manchon de Francine
+
+
+
+
+I
+
+
+Parmi les vrais bohémiens de la vraie bohème, j'ai connu autrefois un
+garçon nommé Jacques D...; il était sculpteur, et promettait d'avoir un
+jour un grand talent. Mais la misère ne lui a pas donné le temps
+d'accomplir ses promesses. Il est mort d'épuisement au mois de mars
+1844, à l'hôpital Saint-Louis, salle Sainte-Victoire, lit 14.
+
+J'ai connu Jacques à l'hôpital, où j'étais moi-même détenu par une
+longue maladie. Jacques avait, comme je l'ai dit, l'étoffe d'un grand
+talent, et pourtant il ne s'en faisait point accroire. Pendant les deux
+mois que je l'ai fréquenté, et durant lesquels il se sentait bercé dans
+les bras de la mort, je ne l'ai point entendu se plaindre une seule
+fois, ni se livrer à ces lamentations qui ont rendu si ridicule
+l'artiste incompris. Il est mort sans _pose_, en faisant l'horrible
+grimace des agonisants. Cette mort me rappelle même une des scènes les
+plus atroces que j'aie jamais vues dans ce caravansérail des douleurs
+humaines. Son père, instruit de l'événement, était venu pour réclamer le
+corps et avait longtemps marchandé pour donner les trente-six francs
+réclamés par l'administration. Il avait marchandé aussi pour le service
+de l'église, et avec tant d'instance, qu'on avait fini par lui rabattre
+six francs. Au moment de mettre le cadavre dans la bière, l'infirmier
+enleva la serpillière de l'hôpital et demanda à un des amis du défunt
+qui se trouvait là de quoi payer le linceul. Le pauvre diable, qui
+n'avait pas le sou, alla trouver le père de Jacques, qui entra dans une
+colère atroce, et demanda si on n'avait pas fini de l'ennuyer.
+
+La soeur novice qui assistait à ce monstrueux débat jeta un regard sur
+le cadavre et laissa échapper cette tendre et naïve parole:
+
+--Oh! monsieur, on ne peut pas l'enterrer comme cela, ce pauvre garçon:
+il fait si froid, donnez-lui au moins une chemise, qu'il n'arrive pas
+tout nu devant le bon Dieu.
+
+Le père donna cinq francs à l'ami pour avoir une chemise; mais il lui
+recommanda d'aller chez un fripier de la rue Grange aux Belles qui
+vendait du linge d'occasion.
+
+--Cela coûtera moins cher, ajouta-t-il. Cette cruauté du père de Jacques
+me fut expliquée plus tard; il était furieux que son fils eût embrassé
+la carrière des arts, et sa colère ne s'était pas apaisée, même devant
+un cercueil. Mais je suis bien loin de mademoiselle Francine et de son
+manchon. J'y reviens: mademoiselle Francine avait été la première et
+unique maîtresse de Jacques, qui n'était pourtant pas mort vieux, car il
+avait à peine vingt-trois ans à l'époque où son père voulait le laisser
+mettre tout nu dans la terre. Cet amour m'a été conté par Jacques
+lui-même, alors qu'il était le numéro 14 et moi le numéro 16 de la salle
+Sainte-Victoire, un vilain endroit pour mourir. Ah! tenez, lecteur,
+avant de commencer ce récit, qui serait une belle chose si je pouvais le
+raconter tel qu'il m'a été fait par mon ami Jacques, laissez-moi fumer
+une pipe dans la vieille pipe de terre qu'il m'a donnée le jour où le
+médecin lui en avait défendu l'usage. Pourtant la nuit, quand
+l'infirmier dormait, mon ami Jacques m'empruntait sa pipe et me
+demandait un peu de tabac: on s'ennuie tant la nuit dans ces grandes
+salles, quand on ne peut pas dormir et qu'on souffre!
+
+--Rien qu'une ou deux bouffées, me disait-il, et je le laissais faire,
+et la soeur Sainte-Geneviève n'avait point l'air de sentir la fumée
+lorsqu'elle passait faire sa ronde. Ah! bonne soeur! que vous étiez
+bonne, et comme vous étiez belle aussi quand vous veniez nous jeter
+l'eau bénite! On vous voyait arriver de loin, marchant doucement sous
+les voûtes sombres, drapée dans vos voiles blancs, qui faisaient de si
+beaux plis, et que mon ami Jacques admirait tant. Ah! bonne soeur! vous
+étiez la Béatrice de cet enfer. Si douces étaient vos consolations,
+qu'on se plaignait toujours pour se faire consoler par vous. Si mon ami
+Jacques n'était pas mort un jour qu'il tombait de la neige, il vous
+aurait sculpté une petite bonne Vierge pour mettre dans votre cellule,
+bonne soeur Sainte-Geneviève!
+
+UN LECTEUR. Eh bien, et le manchon? je ne vois pas le manchon, moi.
+
+AUTRE LECTEUR. Et mademoiselle Francine? où est-elle donc?
+
+PREMIER LECTEUR. Ce n'est point très gai, cette histoire!
+
+DEUXIÈME LECTEUR. Nous allons voir la fin.
+
+--Je vous demande bien pardon, messieurs, c'est la pipe de mon ami
+Jacques qui m'a entraîné dans ces digressions. Mais d'ailleurs je n'ai
+point juré de vous faire rire absolument. Ce n'est point gai tous les
+jours, la bohème.
+
+Jacques et Francine s'étaient rencontrés dans une maison de la rue de la
+Tour-d'Auvergne, où ils étaient emménagés en même temps au terme
+d'avril.
+
+L'artiste et la jeune fille restèrent huit jours avant d'entamer ces
+relations de voisinage qui sont presque toujours forcées lorsqu'on
+habite sur le même carré; cependant, sans avoir échangé une seule
+parole, ils se connaissaient déjà l'un l'autre. Francine savait que son
+voisin était un pauvre diable d'artiste, et Jacques avait appris que sa
+voisine était une petite couturière sortie de sa famille pour échapper
+aux mauvais traitements d'une belle-mère. Elle faisait des miracles
+d'économie pour mettre, comme on dit, les deux bouts ensemble; et comme
+elle n'avait jamais connu le plaisir, elle ne l'enviait point. Voici
+comment ils en vinrent tous deux à passer par la commune loi de la
+cloison mitoyenne. Un soir du mois d'avril, Jacques rentra chez lui
+harassé de fatigue, à jeun depuis le matin et profondément triste, d'une
+de ces tristesses vagues qui n'ont point de cause précise et qui vous
+prennent partout, à toute heure, espèce d'apoplexie du coeur à laquelle
+sont particulièrement sujets les malheureux qui vivent solitaires.
+Jacques, qui se sentait étouffer dans son étroite cellule, ouvrit la
+fenêtre pour respirer un peu. La soirée était belle, et le soleil
+couchant déployait ses mélancoliques féeries sur les collines de
+Montmartre. Jacques resta pensif à sa croisée, écoutant le choeur ailé
+des harmonies printanières qui chantaient dans le calme du soir, et cela
+augmenta sa tristesse. En voyant passer devant lui un corbeau qui jeta
+un croassement, il songea au temps où les corbeaux apportaient du pain à
+Élie, le pieux solitaire, et il fit cette réflexion que les corbeaux
+n'étaient plus si charitables. Puis, n'y pouvant plus tenir, il ferma sa
+fenêtre, tira le rideau; et comme il n'avait pas de quoi acheter de
+l'huile pour sa lampe, il alluma une chandelle de résine qu'il avait
+rapportée d'un voyage à la Grande-Chartreuse. Toujours de plus en plus
+triste, il bourra sa pipe.
+
+--Heureusement que j'ai encore assez de tabac pour cacher le pistolet,
+murmura-t-il, et il se mit à fumer.
+
+Il fallait qu'il fût bien triste ce soir-là, mon ami Jacques, pour qu'il
+songeât à cacher le pistolet. C'était sa ressource suprême dans les
+grandes crises, et elle lui réussissait assez ordinairement. Voici en
+quoi consistait ce moyen: Jacques fumait du tabac sur lequel il
+répandait quelques gouttes de laudanum, et il fumait jusqu'à ce que le
+nuage de fumée qui sortait de sa pipe fût devenu assez épais pour lui
+dérober tous les objets qui étaient dans sa petite chambre, et surtout
+un pistolet accroché au mur. C'était l'affaire d'une dizaine de pipes.
+Quand le pistolet était entièrement devenu invisible, il arrivait
+presque toujours que la fumée et le laudanum combinés endormaient
+Jacques, et il arrivait aussi souvent que sa tristesse l'abandonnait au
+seuil de ses rêves. Mais, ce soir-là, il avait usé tout son tabac, le
+pistolet était parfaitement caché, et Jacques était toujours amèrement
+triste. Ce soir-là, au contraire, mademoiselle Francine était
+extrêmement gaie en rentrant chez elle, et sa gaieté était en cause,
+comme la tristesse de Jacques: c'était une de ces joies qui tombent du
+ciel et que le bon Dieu jette dans les bons coeurs. Donc, mademoiselle
+Francine était en belle humeur, et chantonnait en montant l'escalier.
+Mais, comme elle allait ouvrir sa porte, un coup de vent entré par la
+fenêtre ouverte du carré éteignit brusquement sa chandelle.
+
+--Mon Dieu, que c'est ennuyeux! exclama la jeune fille, voilà qu'il faut
+encore descendre et monter six étages.
+
+Mais ayant aperçu de la lumière à travers la porte de Jacques, un
+instant de paresse, enté sur un sentiment de curiosité, lui conseilla
+d'aller demander de la lumière à l'artiste. C'est un service qu'on se
+rend journellement entre voisins, pensait-elle, et cela n'a rien de
+compromettant. Elle frappa donc deux petits coups à la porte de Jacques,
+qui ouvrit, un peu surpris de cette visite tardive. Mais à peine
+eut-elle fait un pas dans la chambre, que la fumée qui l'emplissait la
+suffoqua tout d'abord, et, avant d'avoir pu prononcer une parole, elle
+glissa évanouie sur une chaise et laissa tomber à terre son flambeau et
+sa clef. Il était minuit, tout le monde dormait dans la maison. Jacques
+ne jugea point à propos d'appeler du secours; il craignait d'abord de
+compromettre sa voisine. Il se borna donc à ouvrir la fenêtre pour
+laisser pénétrer un peu d'air; et, après avoir jeté quelques gouttes
+d'eau au visage de la jeune fille, il la vit ouvrir les yeux et revenir
+à elle peu à peu. Lorsqu'au bout de cinq minutes elle eut entièrement
+repris connaissance, Francine expliqua le motif qui l'avait amenée chez
+l'artiste, et elle s'excusa beaucoup de ce qui était arrivé.
+
+--Maintenant que je suis remise, ajouta-t-elle, je puis rentrer chez
+moi.
+
+Et elle avait déjà ouvert la porte du cabinet, lorsqu'elle s'aperçut que
+non seulement elle oubliait d'allumer sa chandelle, mais encore qu'elle
+n'avait pas la clef de sa chambre.
+
+--Étourdie que je suis, dit-elle en approchant son flambeau du cierge de
+résine, je suis entrée ici pour avoir de la lumière, et j'allais m'en
+aller sans.
+
+Mais au même instant le courant d'air établi dans la chambre par la
+porte et la fenêtre, qui étaient restées entr'ouvertes, éteignit
+subitement le cierge, et les deux jeunes gens restèrent dans
+l'obscurité.
+
+--On croirait que c'est un fait exprès, dit Francine. Pardonnez-moi,
+monsieur, tout l'embarras que je vous cause, et soyez assez bon pour
+faire de la lumière, pour que je puisse retrouver ma clef.
+
+--Certainement, mademoiselle, répondit Jacques en cherchant des
+allumettes à tâtons.
+
+Il les eut bien vite trouvées. Mais une idée singulière lui traversa
+l'esprit; il mit les allumettes dans sa poche en s'écriant:
+
+--Mon Dieu! mademoiselle, voici bien un autre embarras. Je n'ai point
+une seule allumette ici, j'ai employé la dernière quand je suis rentré.
+
+J'espère que voilà une ruse crânement bien machinée! pensa-t-il en
+lui-même.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! disait Francine, je puis bien encore rentrer chez
+moi sans chandelle: la chambre n'est pas si grande pour qu'on puisse s'y
+perdre. Mais il me faut ma clef; je vous en prie, monsieur, aidez-moi à
+chercher, elle doit être à terre.
+
+--Cherchons, mademoiselle, dit Jacques.
+
+Et les voilà tous deux dans l'obscurité en quête de l'objet perdu;
+mais, comme s'ils eussent été guidés par le même instinct, il arriva que
+pendant ces recherches leurs mains, qui tâtonnaient dans le même
+endroit, se rencontraient dix fois par minute. Et, comme ils étaient
+aussi maladroits l'un que l'autre, ils ne trouvèrent point la clef.
+
+--La lune, qui est masquée par les nuages, donne en plein dans ma
+chambre, dit Jacques. Attendons un peu. Tout à l'heure elle pourra
+éclairer nos recherches.
+
+Et, en attendant le lever de la lune, ils se mirent à causer. Une
+causerie au milieu des ténèbres, dans une chambre étroite, par une nuit
+de printemps; une causerie qui, d'abord frivole et insignifiante, aborde
+le chapitre des confidences, vous savez où cela mène.... Les paroles
+deviennent peu à peu confuses, pleines de réticences; la voix baisse,
+les mots s'alternent de soupirs.... Les mains qui se rencontrent
+achèvent la pensée, qui, du coeur, monte aux lèvres, et.... Cherchez la
+conclusion dans vos souvenirs, ô jeunes couples! Rappelez-vous, jeune
+homme, rappelez-vous, jeune femme, vous qui marchez aujourd'hui la main
+dans la main, et qui ne vous étiez jamais vus il y a deux jours!
+
+Enfin la lune se démasqua, et sa lueur claire inonda la chambrette;
+mademoiselle Francine sortit de sa rêverie en jetant un petit cri.
+
+--Qu'avez-vous? lui demanda Jacques, en lui entourant la taille de ses
+bras.
+
+--Rien, murmura Francine; j'avais cru entendre frapper. Et, sans que
+Jacques s'en aperçût, elle poussa du pied, sous un meuble, la clef
+qu'elle venait d'apercevoir.
+
+Elle ne voulait pas la retrouver.
+
+PREMIER LECTEUR. Je ne laisserai certainement pas cette histoire entre
+les mains de ma fille.
+
+SECOND LECTEUR. Jusqu'à présent je n'ai point encore vu un seul poil du
+manchon de mademoiselle Francine; et, pour cette jeune fille, je ne sais
+pas non plus comment elle est faite, si elle est brune ou blonde.
+
+Patience, ô lecteurs! patience. Je vous ai promis un manchon, et je vous
+le donnerai à la fin, comme mon ami Jacques fit à sa pauvre amie
+Francine, qui était devenue sa maîtresse, ainsi que je l'ai expliqué
+dans la ligne en blanc qui se trouve au-dessus. Elle était blonde,
+Francine, blonde et gaie, ce qui n'est pas commun. Elle avait ignoré
+l'amour jusqu'à vingt ans; mais un vague pressentiment de sa fin
+prochaine lui conseilla de ne plus tarder si elle voulait le connaître.
+
+Elle rencontra Jacques et elle l'aima. Leur liaison dura six mois. Ils
+s'étaient pris au printemps, ils se quittèrent à l'automne. Francine
+était poitrinaire, elle le savait, et son ami Jacques le savait aussi:
+quinze jours après s'être mis avec la jeune fille, il l'avait appris
+d'un de ses amis qui était médecin. «Elle s'en ira aux feuilles jaunes,»
+avait dit celui-ci.
+
+Francine avait entendu cette confidence, et s'aperçut du désespoir
+qu'elle causait à son ami.
+
+--Qu'importent les feuilles jaunes? lui disait-elle, en mettant tout son
+amour dans un sourire; qu'importe l'automne, nous sommes en été et les
+feuilles sont vertes: profitons-en, mon ami.... Quand tu me verras prête
+à m'en aller de la vie, tu me prendras dans tes bras en m'embrassant et
+tu me défendras de m'en aller. Je suis obéissante, tu sais, et je
+resterai.
+
+Et cette charmante créature traversa ainsi pendant cinq mois les misères
+de la vie de bohème, la chanson et le sourire aux lèvres. Pour Jacques,
+il se laissait abuser. Son ami lui disait souvent: «Francine va plus
+mal, il lui faut des soins.» Alors Jacques battait tout Paris pour
+trouver de quoi faire faire l'ordonnance du médecin; mais Francine n'en
+voulait point entendre parler, et elle jetait les drogues par les
+fenêtres. La nuit, lorsqu'elle était prise par la toux, elle sortait de
+la chambre et allait sur le carré pour que Jacques ne l'entendît point.
+
+Un jour qu'ils étaient allés tous les deux à la campagne, Jacques
+aperçut un arbre dont le feuillage était jaunissant. Il regarda
+tristement Francine, qui marchait lentement et un peu rêveuse.
+
+Francine vit Jacques pâlir, et elle devina la cause de sa pâleur.
+
+--Tu es bête, va, lui dit-elle en l'embrassant, nous ne sommes qu'en
+juillet; jusqu'à octobre, il y a trois mois; en nous aimant nuit et
+jour, comme nous faisons, nous doublerons le temps que nous avons à
+passer ensemble. Et puis, d'ailleurs, si je me sens plus mal aux
+feuilles jaunes, nous irons demeurer dans un bois de sapins: les
+feuilles sont toujours vertes.
+
+ * * * * *
+
+Au mois d'octobre Francine fut forcée de rester au lit. L'ami de Jacques
+la soignait.... La petite chambrette où ils logeaient était située tout
+au haut de la maison et donnait sur une cour où s'élevait un arbre, qui
+chaque jour se dépouillait davantage. Jacques avait mis un rideau à la
+fenêtre pour cacher cet arbre à la malade; mais Francine exigea qu'on
+retirât le rideau.
+
+--Ô mon ami, disait-elle à Jacques, je te donnerai cent fois plus de
+baisers qu'il n'a de feuilles.... Et elle ajoutait: Je vais beaucoup
+mieux, d'ailleurs.... Je vais sortir bientôt; mais comme il fera froid,
+et que je ne veux pas avoir les mains rouges, tu m'achèteras un manchon.
+
+Pendant toute la maladie, ce manchon fut son rêve unique. La veille de
+la Toussaint, voyant Jacques plus désolé que jamais, elle voulut lui
+donner du courage; et, pour lui prouver qu'elle allait mieux, elle se
+leva. Le médecin arriva au même instant: il la fit recoucher de force.
+
+--Jacques, dit-il à l'oreille de l'artiste, du courage! Tout est fini,
+Francine va mourir. Jacques fondit en larmes.
+
+--Tu peux lui donner tout ce qu'elle demandera maintenant, continua le
+médecin: il n'y a plus d'espoir.
+
+Francine _entendit des yeux_ ce que le médecin avait dit à son amant.
+
+--Ne l'écoute pas, s'écria-t-elle en étendant les bras vers Jacques, ne
+l'écoute pas, il ment. Nous sortirons ensemble demain... c'est la
+Toussaint; il fera froid, va m'acheter un manchon.... Je t'en prie, j'ai
+peur des engelures pour cet hiver.
+
+Jacques allait sortir avec son ami; mais Francine retint le médecin
+auprès d'elle.
+
+--Va chercher mon manchon, dit-elle à Jacques, prends-le beau, qu'il
+dure longtemps.
+
+Et quand elle fut seule, elle dit au médecin:
+
+--Ô monsieur, je vais mourir, et je le sais.... Mais avant de m'en
+aller, trouvez-moi quelque chose qui me donne des forces pour une nuit,
+je vous en prie; rendez-moi belle pour une nuit encore, et que je meure
+après, puisque le bon Dieu ne veut pas que je vive plus longtemps....
+
+Comme le médecin la consolait de son mieux, un vent de bise secoua dans
+la chambre et jeta sur le lit de la malade une feuille jaune, arrachée à
+l'arbre de la petite cour.
+
+Francine ouvrit le rideau et vit l'arbre dépouillé complètement.
+
+--C'est la dernière, dit-elle en mettant la feuille sous son oreiller.
+
+--Vous ne mourrez que demain, lui dit le médecin, vous avez une nuit à
+vous.
+
+--Ah! quel bonheur! fit la jeune fille... une nuit d'hiver... elle sera
+longue. Jacques rentra; il apportait un manchon. Il est bien joli, dit
+Francine; je le mettrai pour sortir. Elle passa la nuit avec Jacques.
+
+Le lendemain, jour de la Toussaint, à l'_Angelus_ de midi, elle fut
+prise par l'agonie et tout son corps se mit à trembler.
+
+--J'ai froid aux mains, murmura-t-elle; donne-moi mon manchon. Et elle
+plongea ses pauvres mains dans la fourrure.
+
+--C'est fini, dit le médecin à Jacques; va l'embrasser. Jacques colla
+ses lèvres à celles de son amie. Au dernier moment on voulait lui
+retirer le manchon, mais elle y cramponna ses mains.
+
+--Non, non, dit-elle; laissez-le-moi: nous sommes dans l'hiver; il fait
+froid. Ah! mon pauvre Jacques.... Ah! mon pauvre Jacques... qu'est-ce
+que tu vas devenir? Ah! mon Dieu!
+
+Et le lendemain Jacques était seul.
+
+PREMIER LECTEUR. Je le disais bien que ce n'était point gai, cette
+histoire.
+
+--Que voulez-vous, lecteur? on ne peut pas toujours rire.
+
+
+
+
+II
+
+
+C'était le matin du jour de la Toussaint: Francine venait de mourir.
+
+Deux hommes veillaient au chevet: l'un, qui se tenait debout, était le
+médecin; l'autre, agenouillé près du lit, collait ses lèvres aux mains
+de la morte, et semblait vouloir les y sceller dans un baiser désespéré:
+c'était Jacques, l'amant de Francine. Depuis plus de six heures il était
+plongé dans une douloureuse insensibilité. Un orgue de Barbarie qui
+passa sous les fenêtres vint l'en tirer.
+
+Cet orgue jouait un air que Francine avait l'habitude de chanter le
+matin en s'éveillant.
+
+Une de ces espérances insensées qui ne peuvent naître que dans les
+grands désespoirs traversa l'esprit de Jacques. Il recula d'un mois dans
+le passé, à l'époque où Francine n'était encore que mourante; il oublia
+l'heure présente, et s'imagina un moment que la trépassée n'était
+qu'endormie, et qu'elle allait s'éveiller tout à l'heure la bouche
+ouverte à son refrain matinal.
+
+Mais les sons de l'orgue n'étaient pas encore éteints que Jacques était
+déjà revenu à la réalité. La bouche de Francine était éternellement
+close pour les chansons, et le sourire qu'y avait amené sa dernière
+pensée s'effaçait de ses lèvres, où la mort commençait à naître.
+
+--Du courage! Jacques, dit le médecin, qui était l'ami du sculpteur.
+
+Jacques se releva et dit en regardant le médecin:
+
+--C'est fini, n'est-ce pas, il n'y a plus d'espérance?
+
+Sans répondre à cette triste folie, l'ami alla fermer les rideaux du
+lit; et, revenant ensuite vers le sculpteur, il lui tendit la main.
+
+--Francine est morte... dit-il, il fallait nous y attendre. Dieu sait
+que nous avons fait tout ce que nous avons pu pour la sauver. C'était
+une honnête fille, Jacques, qui t'a beaucoup aimé, plus et autrement que
+tu ne l'aimais toi-même; car son amour n'était fait que d'amour, tandis
+que le tien renfermait un alliage. Francine est morte... mais tout n'est
+pas fini, il faut maintenant songer à faire les démarches nécessaires
+pour l'enterrement. Nous nous en occuperons ensemble, et pendant notre
+absence nous prierons la voisine de veiller ici.
+
+Jacques se laissa entraîner par son ami. Toute la journée ils coururent,
+à la mairie, aux pompes funèbres, au cimetière. Comme Jacques n'avait
+point d'argent, le médecin engagea sa montre, une bague et quelques
+effets d'habillement pour subvenir aux frais du convoi, qui fut fixé au
+lendemain.
+
+Ils rentrèrent tous deux fort tard le soir; la voisine força Jacques à
+manger un peu.
+
+--Oui, dit-il, je le veux bien; j'ai froid, et j'ai besoin de prendre un
+peu de force, car j'aurai à travailler cette nuit.
+
+La voisine et le médecin ne comprirent pas.
+
+Jacques se mit à table et mangea si précipitamment quelques bouchées
+qu'il faillit s'étouffer. Alors il demanda à boire. Mais en portant son
+verre à sa bouche, Jacques le laissa tomber à terre. Le verre qui
+s'était brisé avait réveillé sa douleur un instant engourdie. Le jour où
+Francine était venue pour la première fois chez lui, la jeune fille, qui
+était déjà souffrante, s'était trouvée indisposée, et Jacques lui avait
+donné à boire un peu d'eau sucrée dans ce verre. Plus tard, lorsqu'ils
+demeurèrent ensemble, ils en avaient fait une relique d'amour.
+
+Dans les rares instants de richesse, l'artiste achetait pour son amie
+une ou deux bouteilles d'un vin fortifiant dont l'usage lui était
+prescrit, et c'était dans ce verre que Francine buvait la liqueur où sa
+tendresse puisait une gaieté charmante.
+
+Jacques resta plus d'une demi-heure à regarder, sans rien dire, les
+morceaux épars de ce fragile et cher souvenir, et il lui sembla que son
+coeur aussi venait de se briser et qu'il en sentait les éclats déchirer
+sa poitrine. Lorsqu'il fut revenu à lui, il ramassa les débris du verre
+et les jeta dans un tiroir. Puis il pria la voisine d'aller lui chercher
+deux bougies et de faire monter un seau d'eau par le portier.
+
+--Ne t'en va pas, dit-il au médecin, qui n'y songeait aucunement,
+j'aurai besoin de toi tout à l'heure.
+
+On apporta l'eau et les bougies; les deux amis restèrent seuls.
+
+--Que veux-tu faire? dit le médecin en voyant Jacques qui, après avoir
+versé de l'eau dans une sébile en bois, y jetait du plâtre fin à
+poignées égales.
+
+--Ce que je veux faire, dit l'artiste, ne le devines-tu pas? je vais
+mouler la tête de Francine; et comme je manquerais de courage si je
+restais seul, tu ne t'en iras pas.
+
+Jacques alla ensuite tirer les rideaux du lit et abaissa le drap qu'on
+avait jeté sur la figure de la morte. La main de Jacques commença à
+trembler, et un sanglot étouffé monta jusqu'à ses lèvres.
+
+--Apporte les bougies, cria-t-il à son ami, et viens me tenir la sébile.
+L'un des flambeaux fut posé à la tête du lit, de façon à répandre toute
+sa clarté sur le visage de la poitrinaire; l'autre bougie fut placée au
+pied. À l'aide d'un pinceau trempé dans l'huile d'olive, l'artiste
+oignit les sourcils, les cils et les cheveux, qu'il arrangea ainsi que
+Francine faisait le plus habituellement.
+
+--Comme cela elle ne souffrira pas quand nous lui enlèverons le masque,
+murmura Jacques à lui-même.
+
+Ces précautions prises, et après avoir disposé la tête de la morte dans
+une attitude favorable, Jacques commença à couler le plâtre par couches
+successives jusqu'à ce que le moule eût atteint l'épaisseur nécessaire.
+Au bout d'un quart d'heure l'opération était terminée et avait
+complètement réussi.
+
+Par une étrange particularité un changement s'était opéré sur le visage
+de Francine. Le sang, qui n'avait pas eu le temps de se glacer
+entièrement, réchauffé sans doute par la chaleur du plâtre, avait afflué
+vers les régions supérieures, et un nuage aux transparences rosées se
+mêlait graduellement aux blancheurs mates du front et des joues. Les
+paupières, qui s'étaient soulevées lorsqu'on avait enlevé le moule,
+laissaient voir l'azur tranquille des yeux, dont le regard paraissait
+receler une vague intelligence; et des lèvres, entr'ouvertes par un
+sourire commencé, semblait sortir, oubliée dans le dernier adieu, cette
+dernière parole qu'on entend seulement avec le coeur.
+
+Qui pourrait affirmer que l'intelligence finit absolument là où commence
+l'insensibilité de l'être? Qui peut dire que les passions s'éteignent et
+meurent juste avec la dernière pulsation du coeur qu'elles ont agité?
+L'âme ne pourrait-elle pas rester quelquefois volontairement captive
+dans le corps vêtu déjà pour le cercueil, et, du fond de sa prison
+charnelle, épier un moment les regrets et les larmes? Ceux qui s'en vont
+ont tant de raisons pour se défier de ceux qui restent!
+
+Au moment où Jacques songeait à conserver ses traits par les moyens de
+l'art, qui sait? une pensée d'outre-vie était peut-être revenue
+réveiller Francine dans son premier sommeil du repos sans fin. Peut-être
+s'était-elle rappelé que celui qu'elle venait de quitter était un
+artiste en même temps qu'un amant; qu'il était l'un et l'autre, parce
+qu'il ne pouvait être l'un sans l'autre; que pour lui l'amour était
+l'âme de l'art, et que, s'il l'avait tant aimée, c'est qu'elle avait su
+être pour lui une femme et une maîtresse, un sentiment dans une forme.
+Et alors peut-être Francine, voulant laisser à Jacques l'image humaine
+qui était devenue pour lui un idéal incarné, avait su, morte, déjà
+glacée, revêtir encore une fois son visage de tous les rayonnements de
+l'amour et de toutes les grâces de la jeunesse; elle ressuscitait objet
+d'art.
+
+Et peut-être aussi la pauvre fille avait pensé vrai; car il existe parmi
+les vrais artistes de ces Pygmalions singuliers qui, au contraire de
+l'autre, voudraient pouvoir changer en marbre leurs Galatées vivantes.
+
+Devant la sérénité de cette figure, où l'agonie n'offrait plus de
+traces, nul n'aurait pu croire aux longues souffrances qui avaient servi
+de préface à la mort. Francine paraissait continuer un rêve d'amour; et
+en la voyant ainsi, on eût dit qu'elle était morte de beauté.
+
+Le médecin, brisé par la fatigue, dormait dans un coin.
+
+Quant à Jacques, il était de nouveau retombé dans ses doutes. Son esprit
+halluciné s'obstinait à croire que celle qu'il avait tant aimée allait
+se réveiller; et comme de légères contractions nerveuses, déterminées
+par l'action récente du moulage, rompaient par intervalles l'immobilité
+du corps, ce simulacre de vie entretenait Jacques dans son heureuse
+illusion, qui dura jusqu'au matin, à l'heure où un commissaire vint
+constater le décès et autoriser l'inhumation.
+
+Au reste, s'il avait fallu toute la folie du désespoir pour douter de sa
+mort en voyant cette belle créature, il fallait aussi pour y croire
+toute l'infaillibilité de la science.
+
+Pendant que la voisine ensevelissait Francine on avait entraîné Jacques
+dans une autre pièce, où il trouva quelques-uns de ses amis, venus pour
+suivre le convoi. Les bohèmes s'abstinrent vis-à-vis de Jacques, qu'ils
+aimaient pourtant fraternellement, de toutes ces consolations qui ne
+font qu'irriter la douleur. Sans prononcer une de ces paroles si
+difficiles à trouver et si pénibles à entendre, ils allaient tour à tour
+serrer silencieusement la main de leur ami.
+
+--Cette mort est un grand malheur pour Jacques, fit l'un d'eux.
+
+--Oui, répondit le peintre Lazare, esprit bizarre qui avait su vaincre
+de bonne heure toutes les rébellions de la jeunesse en leur imposant
+l'inflexibilité d'un parti pris, et chez qui l'artiste avait fini par
+étouffer l'homme, oui; mais un malheur qu'il a volontairement introduit
+dans sa vie. Depuis qu'il connaît Francine, Jacques est bien changé.
+
+--Elle l'a rendu heureux, dit un autre.
+
+--Heureux! reprit Lazare, qu'appelez-vous heureux? Comment nommez-vous
+bonheur une passion qui met un homme dans l'état où Jacques est en ce
+moment? Qu'on aille lui montrer un chef-d'oeuvre: il ne détournerait pas
+les yeux; et pour revoir encore une fois sa maîtresse, je suis sûr qu'il
+marcherait sur un Titien ou sur un Raphaël. Ma maîtresse à moi est
+immortelle et ne me trompera pas. Elle habite le Louvre et s'appelle
+_Joconde_.
+
+Au moment où Lazare allait continuer ses théories sur l'art et le
+sentiment on vint avertir qu'on allait partir pour l'église.
+
+Après quelques basses prières le convoi se dirigea vers le cimetière....
+Comme c'était précisément le jour de la fête des Morts, une foule
+immense encombrait l'asile funèbre. Beaucoup de gens se retournaient
+pour regarder Jacques, qui marchait la tête nue derrière le corbillard.
+
+--Pauvre garçon! disait l'un, c'est sa mère sans doute.
+
+--C'est son père, disait un autre.
+
+--C'est sa soeur, disait-on autre part. Venu là pour étudier l'attitude
+des regrets à cette fête des souvenirs, qui se célèbre une fois l'an
+sous le brouillard de novembre, seul, un poète, en voyant passer
+Jacques, devina qu'il suivait les funérailles de sa maîtresse.
+
+Quand on fut arrivé près de la fosse réservée, les bohémiens, la tête
+nue, se rangèrent autour. Jacques se mit sur le bord; son ami le médecin
+le tenait par le bras.
+
+Les hommes du cimetière étaient pressés et voulurent faire vivement les
+choses.
+
+--Il n'y a pas de discours, dit l'un d'eux. Allons! tant mieux. Houp!
+camarade! allons, là!
+
+Et la bière, tirée hors de la voiture, fut liée avec des cordes et
+descendue dans la fosse. L'homme alla retirer les cordes et sortit du
+trou; puis, aidé d'un de ses camarades, il prit une pelle et commença à
+jeter de la terre. La fosse fut bientôt comblée. On y planta une petite
+croix de bois.
+
+Au milieu de ses sanglots le médecin entendit Jacques qui laissait
+échapper ce cri d'égoïsme:
+
+--Ô ma jeunesse! c'est vous qu'on enterre!
+
+Jacques faisait partie d'une société appelée _les Buveurs d'eau_, et qui
+paraissait avoir été fondée en vue d'imiter le fameux cénacle de la rue
+des Quatre-Vents, dont il est question dans le beau roman du _Grand
+homme de province_. Seulement il existait une grande différence entre le
+héros du cénacle et les _Buveurs d'eau_, qui, comme tous les imitateurs,
+avaient exagéré le système qu'ils voulaient mettre en application. Cette
+différence se comprendra par ce fait seul que, dans le livre de M. de
+Balzac, les membres du cénacle finissent par atteindre le but qu'ils se
+proposaient et prouvent que tout système est bon qui réussit; tandis
+qu'après plusieurs années d'existence la société des _Buveurs d'eau_
+s'est dissoute naturellement par la mort de tous ses membres, sans que
+le nom d'aucun soit resté attaché à une oeuvre qui pût attester de leur
+existence.
+
+Pendant sa liaison avec Francine, les rapports de Jacques avec la
+société des _Buveurs d'eau_ devinrent moins fréquents. Les nécessités
+d'existence avaient forcé l'artiste à violer certaines conditions,
+signées et jurées solennellement par les _Buveurs d'eau_ le jour où la
+société avait été fondée.
+
+Perpétuellement juchés sur les échasses d'un orgueil absurde, ces jeunes
+gens avaient érigé en principe souverain, dans leur association, qu'ils
+ne devraient jamais quitter les hautes cimes de l'art, c'est-à-dire que,
+malgré leur misère mortelle, aucun d'eux ne voulait faire de concession
+à la nécessité. Ainsi le poète Melchior n'aurait jamais consenti à
+abandonner ce qu'il appelait sa lyre pour écrire un prospectus
+commercial ou une profession de foi. C'était bon pour le poète Rodolphe,
+un propre à rien, qui était bon à tout, et qui ne laissait jamais passer
+une pièce de cent sous devant lui sans tirer dessus, n'importe avec
+quoi. Le peintre Lazare, orgueilleux porte-haillons, n'eût jamais voulu
+salir ses pinceaux à faire le portrait d'un tailleur tenant un perroquet
+sur ses doigts, comme notre ami le peintre Marcel avait fait une fois en
+échange de ce fameux habit surnommé _Mathusalem_, et que la main de
+chacune de ses amantes avait étoilé de reprises. Tout le temps qu'il
+avait vécu en communion d'idées avec les _Buveurs d'eau_, le sculpteur
+Jacques avait subi la tyrannie de l'acte de société; mais dès qu'il
+connut Francine, il ne voulut pas associer la pauvre enfant, déjà
+malade, au régime qu'il avait accepté tout le temps de sa solitude.
+Jacques était par-dessus tout une nature probe et loyale. Il alla
+trouver le président de la société, l'exclusif Lazare, et lui annonça
+que désormais il accepterait tout travail qui pourrait lui être
+productif.
+
+--Mon cher, lui répondit Lazare, ta déclaration d'amour était ta
+démission d'artiste. Nous resterons tes amis, si tu veux, mais nous ne
+serons plus tes associés. Fais du métier tout à ton aise; pour moi, tu
+n'es plus un sculpteur, tu es un gâcheur de plâtre. Il est vrai que tu
+pourras boire du vin, mais nous, qui continuerons à boire notre eau et à
+manger notre pain de munition, nous resterons des artistes.
+
+Quoi qu'en eût dit Lazare, Jacques resta un artiste. Mais pour conserver
+Francine auprès de lui il se livrait, quand les occasions se
+présentaient, à des travaux productifs. C'est ainsi qu'il travaillât
+longtemps dans l'atelier de l'ornemaniste Romagnési. Habile dans
+l'exécution, ingénieux dans l'invention, Jacques aurait pu, sans
+abandonner l'art sérieux, acquérir une grande réputation dans ces
+composition de genre qui sont devenues un des principaux éléments du
+commerce de luxe. Mais Jacques était paresseux comme tous les vrais
+artistes, et amoureux à la façon des poètes. La jeunesse en lui s'était
+éveillée tardive, mais ardente; et avec un pressentiment de sa fin
+prochaine, il voulait tout entière l'épuiser entre les bras de Francine.
+Aussi il arriva souvent que les bonnes occasions de travail venaient
+frapper à sa porte sans que Jacques voulût y répondre, parce qu'il
+aurait fallu se déranger, et qu'il se trouvait trop bien à rêver aux
+lueurs des yeux de son amie.
+
+Lorsque Francine fut morte, le sculpteur alla revoir ses anciens amis
+les Buveurs. Mais l'esprit de Lazare dominait dans ce cercle, où chacun
+des membres vivait pétrifié dans l'égoïsme de l'art. Jacques n'y trouva
+pas ce qu'il venait y chercher. On ne comprenait guère son désespoir,
+qu'on voulait calmer par des raisonnements; et voyant ce peu de
+sympathie, Jacques préféra isoler sa douleur plutôt que de la voir
+exposée à la discussion. Il rompit donc complètement avec les _Buveurs
+d'eau_ et s'en alla vivre seul.
+
+Cinq ou six jours après l'enterrement de Francine, Jacques alla trouver
+un marbrier du cimetière Montparnasse, et lui offrit de conclure avec
+lui le marché suivant: le marbrier fournirait au tombeau de Francine un
+entourage que Jacques se réservait de dessiner, et donnerait en outre à
+l'artiste un morceau de marbre blanc, moyennant quoi Jacques se mettrait
+pendant trois mois à la disposition du marbrier, soit comme ouvrier
+tailleur de pierres, soit comme sculpteur. Le marchand de tombeaux avait
+alors plusieurs commandes extraordinaires; il alla visiter l'atelier de
+Jacques, et, devant plusieurs travaux commencés, il acquit la preuve que
+le hasard qui lui livrait Jacques était une bonne fortune pour lui. Huit
+jours après la tombe de Francine avait un entourage, au milieu duquel la
+croix de bois avait été remplacée par une croix de pierre, avec le nom
+gravé en creux.
+
+Jacques avait heureusement affaire à un honnête homme, qui comprit que
+cent kilos de fer fondu et trois pieds carrés de marbre des Pyrénées ne
+pouvaient point payer trois mois de travaux de Jacques, dont le talent
+lui avait rapporté plusieurs milliers d'écus. Il offrit à l'artiste de
+l'attacher à son entreprise moyennant un intérêt, mais Jacques ne
+consentit point. Le peu de variété des sujets à traiter répugnait à sa
+nature inventive; d'ailleurs il avait ce qu'il voulait, un gros morceau
+de marbre, des entrailles duquel il voulait faire sortir un
+chef-d'oeuvre qu'il destinait à la tombe de Francine.
+
+Au commencement du printemps la situation de Jacques devint meilleure:
+son ami le médecin le mit en relation avec un grand seigneur étranger
+qui venait se fixer à Paris et y faisait construire un magnifique hôtel
+dans un des plus beaux quartiers. Plusieurs artistes célèbres avaient
+été appelés à concourir au luxe de ce petit palais. On commanda à
+Jacques une cheminée de salon. Il me semble encore voir les cartons de
+Jacques; c'était une chose charmante: tout le poème de l'hiver était
+raconté dans ce marbre qui devait servir de cadre à la flamme. L'atelier
+de Jacques étant trop petit, il demanda et obtint, pour exécuter son
+oeuvre, une pièce dans l'hôtel, encore inhabité. On lui avança même une
+assez forte somme sur le prix convenu de son travail. Jacques commença
+par rembourser à son ami le médecin l'argent que celui-ci lui avait
+prêté lorsque Francine était morte; puis il courut au cimetière, pour y
+faire cacher sous un champ de fleurs la terre où reposait sa maîtresse.
+
+Mais le printemps était venu avant Jacques, et sur la tombe de la jeune
+fille mille fleurs croissaient au hasard parmi l'herbe verdoyante.
+L'artiste n'eut pas le courage de les arracher, car il pensa que ces
+fleurs renfermaient quelque chose de son amie. Comme le jardinier lui
+demandait ce qu'il devait faire des roses et des pensées qu'il avait
+apportées, Jacques lui ordonne de les planter sur une fosse voisine
+nouvellement creusée, pauvre tombe d'un pauvre, sans clôture, et n'ayant
+pour signe de reconnaissance qu'un morceau de bois piqué en terre, et
+surmonté d'une couronne de fleurs en papier noirci, pauvre offrande de
+la douleur d'un pauvre. Jacques sortit du cimetière tout autre qu'il n'y
+était entré. Il regardait avec une curiosité pleine de joie ce beau
+soleil printanier, le même qui avait tant de fois doré les cheveux de
+Francine lorsqu'elle courait dans la campagne, fauchant les prés avec
+ses blanches mains. Tout un essaim de bonnes pensées chantait dans le
+coeur de Jacques. En passant devant un petit cabaret du boulevard
+extérieur, il se rappela qu'un jour, ayant été surpris par l'orage, il
+était entré dans ce bouchon avec Francine, et qu'ils y avaient dîné.
+Jacques entra et se fit servir à dîner sur la même table. On lui donna
+du dessert dans une soucoupe à vignettes; il reconnut la soucoupe et se
+souvint que Francine était restée une demi-heure à deviner le rébus qui
+y était peint; et il se ressouvint aussi d'une chanson qu'avait chantée
+Francine, mise en belle humeur par un petit vin violet qui ne coûte pas
+bien cher, et qui contient plus de gaieté que de raisin. Mais cette crue
+de doux souvenirs réveillait son amour sans réveiller sa douleur.
+Accessible à la superstition, comme tous les esprits poétiques et
+rêveurs, Jacques s'imagina que c'était Francine qui, en l'entendant
+marcher tout à l'heure auprès d'elle, lui avait envoyé cette bouffée de
+bons souvenirs à travers sa tombe, et il ne voulut par les mouiller
+d'une larme. Et il sortit du cabaret pied leste, front haut, oeil vif,
+coeur battant, presque un sourire aux lèvres, et murmurant en chemin ce
+refrain de la chanson de Francine:
+
+ L'amour rôde dans mon quartier,
+ Il faut tenir ma porte ouverte.
+
+Ce refrain dans la bouche de Jacques, c'était encore un souvenir, mais
+aussi c'était déjà une chanson; et peut-être, sans s'en douter, Jacques
+fit-il ce soir-là le premier pas dans ce chemin de transition qui de la
+tristesse mène à la mélancolie, et de là à l'oubli. Hélas! quoi qu'on
+veuille et quoi qu'on fasse, l'éternelle et juste loi de la mobilité le
+veut ainsi.
+
+De même que les fleurs qui, nées peut-être du corps de Francine, avaient
+poussé sur sa tombe, des sèves de jeunesse fleurissaient dans le coeur
+de Jacques, où les souvenirs de l'amour ancien éveillaient de vagues
+aspirations vers de nouvelles amours. D'ailleurs Jacques était de cette
+race d'artistes et de poètes qui font de la passion un instrument de
+l'art et de la poésie, et dont l'esprit n'a d'activité qu'autant qu'il
+est mis en mouvement par les forces motrices du coeur. Chez Jacques,
+l'invention était vraiment fille du sentiment, et il mettait une
+parcelle de lui-même dans les plus petites choses qu'il faisait. Il
+s'aperçut que les souvenirs ne lui suffisaient plus, et que, pareil à
+la meule qui s'use elle-même quand le grain lui manque, son coeur
+s'usait faute d'émotion. Le travail n'avait plus de charmes pour lui;
+l'invention, jadis fiévreuse et spontanée, n'arrivait plus que sous
+l'effort de la patience; Jacques était mécontent, et enviait presque la
+vie de ses anciens amis les _Buveurs d'eau_.
+
+Il chercha à se distraire, tendit la main aux plaisirs, et se créa de
+nouvelles liaisons. Il fréquenta le poète Rodolphe, qu'il avait
+rencontré dans un café, et tous deux se prirent d'une grande sympathie
+l'un pour l'autre. Jacques lui avait expliqué ses ennuis; Rodolphe ne
+fut pas bien longtemps à en comprendre le motif.
+
+--Mon ami, lui dit-il, je connais ça... et lui frappant la poitrine à
+l'endroit du coeur, il ajouta: Vite et vite, il faut rallumer le feu
+là-dedans; ébauchez sans retard une petite passion, et les idées vous
+reviendront.
+
+--Ah! dit Jacques, j'ai trop aimé Francine.
+
+--Ça ne vous empêchera pas de l'aimer toujours. Vous l'embrasserez sur
+les lèvres d'une autre.
+
+--Oh! dit Jacques; seulement si je pouvais rencontrer une femme qui lui
+ressemblât!... Et il quitta Rodolphe tout rêveur.
+
+ * * * * *
+
+Six semaines après, Jacques avait retrouvé toute sa verve, rallumée aux
+doux regards d'une jolie fille qui s'appelait Marie, et dont la beauté
+maladive rappelait un peu celle de la pauvre Francine. Rien de plus joli
+en effet que cette jolie Marie, qui avait dix-huit ans moins six
+semaines, comme elle ne manquait jamais de le dire. Ses amours avec
+Jacques étaient nées au clair de la lune, dans le jardin d'un bal
+champêtre, au son d'un violon aigre, d'une contrebasse phtisique et
+d'une clarinette qui sifflait comme un merle. Jacques l'avait rencontrée
+un soir où il se promenait gravement autour de l'hémicycle réservé à la
+danse. En le voyant passer roide, dans son éternel habit noir boutonné
+jusqu'au cou, les bruyantes et jolies habituées de l'endroit, qui
+connaissaient l'artiste de vue, se disaient entre elles:
+
+--Que vient faire ici ce croque-mort? Y a-t-il donc quelqu'un à
+enterrer?
+
+Et Jacques marchait toujours isolé, se faisant intérieurement saigner le
+coeur aux épines d'un souvenir dont l'orchestre augmentait la vivacité,
+en exécutant une contredanse joyeuse qui sonnait aux oreilles de
+l'artiste, triste comme un _De profundis_. Ce fut au milieu de cette
+rêverie qu'il aperçut Marie qui le regardait dans un coin, et riait
+comme une folle en voyant sa mine sombre. Jacques leva les yeux, et
+entendit à trois pas de lui cet éclat de rire en chapeau rose. Il
+s'approcha de la jeune fille, et lui adressa quelques paroles auxquelles
+elle répondit; il lui offrit son bras pour faire un tour de jardin: elle
+accepta. Il lui dit qu'il la trouvait jolie comme un ange, elle se le
+fit répéter deux fois; il lui vola des pommes vertes qui pendaient aux
+arbres du jardin, elle les croqua avec délices en faisant entendre ce
+rire sonore qui semblait être la ritournelle de sa constante gaieté.
+Jacques pensa à la Bible et songea qu'on ne devait jamais désespérer
+avec aucune femme, et encore moins avec celles qui aimaient les pommes.
+Il fit avec le chapeau rose un nouveau tour de jardin, et c'est ainsi
+qu'étant arrivé seul au bal il n'en était point revenu de même.
+
+Cependant Jacques n'avait pas oublié Francine: suivant les paroles de
+Rodolphe, il l'embrassait tous les jours sur les lèvres de Marie, et
+travaillait en secret à la figure qu'il voulait placer sur la tombe de
+la morte.
+
+Un jour qu'il avait reçu de l'argent, Jacques acheta une robe à Marie,
+une robe noire. La jeune fille fut bien contente; seulement elle trouva
+que le noir n'était pas gai pour l'été. Mais Jacques lui dit qu'il
+aimait beaucoup le noir, et qu'elle lui ferait plaisir en mettant cette
+robe tous les jours. Marie lui obéit.
+
+Un samedi, Jacques dit à la jeune fille:
+
+--Viens demain de bonne heure, nous irons à la campagne.
+
+--Quel bonheur! fit Marie. Je te ménage une surprise, tu verras; demain
+il fera du soleil.
+
+Marie passa la nuit chez elle à achever une robe neuve qu'elle avait
+achetée sur ses économies, une jolie robe rose.
+
+Et le dimanche elle arriva, vêtue de sa pimpante emplette, à l'atelier
+de Jacques.
+
+L'artiste la reçut froidement, brutalement presque.
+
+--Moi qui croyais te faire plaisir en me faisant cadeau de cette
+toilette réjouie! dit Marie, qui ne s'expliquait pas la froideur de
+Jacques.
+
+--Nous n'irons pas à la campagne, répondit celui-ci, tu peux t'en aller,
+j'ai à travailler.
+
+Marie s'en retourna chez elle le coeur gros. En route, elle rencontra un
+jeune homme qui savait l'histoire de Jacques, et qui lui avait fait la
+cour, à elle.
+
+--Tiens, mademoiselle Marie, vous n'êtes donc plus en deuil? lui dit-il.
+
+--En deuil, dit Marie, et de qui?
+
+--Quoi! vous ne savez pas? C'est pourtant bien connu; cette robe noire
+que Jacques vous a donnée....
+
+--Eh bien? dit Marie.
+
+--Eh bien, c'était le deuil: Jacques vous faisait porter le deuil de
+Francine.
+
+À compter de ce jour Jacques ne revit plus Marie.
+
+Cette rupture lui porta malheur. Les mauvais jours revinrent: il n'eut
+plus de travaux et tomba dans une si affreuse misère, que, ne sachant
+plus ce qu'il allait devenir, il pria son ami le médecin de le faire
+entrer dans un hôpital. Le médecin vit du premier coup d'oeil que cette
+admission n'était pas difficile à obtenir. Jacques, qui ne se doutait
+pas de son état, était en route pour aller rejoindre Francine.
+
+On le fit entrer à l'hôpital Saint-Louis.
+
+Comme il pouvait encore agir et marcher, Jacques pria le directeur de
+l'hôpital de lui donner une petite chambre dont on ne se servait point,
+pour qu'il pût y aller travailler. On lui donna la chambre, et il y fit
+apporter une selle, des ébauchoirs et de la terre glaise. Pendant les
+quinze premiers jours il travailla à la figure qu'il destinait au
+tombeau de Francine. C'était un grand ange aux ailes ouvertes. Cette
+figure, qui était le portrait de Francine, ne fut pas entièrement
+achevée, car Jacques ne pouvait plus monter l'escalier, et bientôt il ne
+put plus quitter son lit.
+
+Un jour le cahier de l'externe lui tomba entre les mains, et Jacques, en
+voyant les remèdes qu'on lui ordonnait, comprit qu'il était perdu; il
+écrivit à sa famille et fit appeler la soeur Sainte-Geneviève, qui
+l'entourait de tous ses soins charitables.
+
+--Ma soeur, lui dit Jacques, il y a là-haut, dans la chambre que vous
+m'avez fait prêter, une petite figure en plâtre; cette statuette, qui
+représente un ange, était destinée à un tombeau, mais je n'ai pas le
+temps de l'exécuter en marbre. Pourtant j'en ai un beau morceau chez
+moi, du marbre blanc veiné de rose. Enfin... ma soeur, je vous donne ma
+petite statuette pour mettre dans la chapelle de la communauté.
+
+Jacques mourut peu de jours après. Comme le convoi eut lieu le jour même
+de l'ouverture du _salon_, les _Buveurs d'eau_ n'y assistèrent pas.
+«L'art avant tout,» avait dit Lazare.
+
+La famille de Jacques n'était pas riche, et l'artiste n'eut pas de
+terrain particulier. Il fut enterré quelque part.
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Scènes de la vie de jeunesse, by Henry Murger
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SCÈNES DE LA VIE DE JEUNESSE ***
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
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+page at http://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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