summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/18537-h
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to '18537-h')
-rw-r--r--18537-h/18537-h.htm6352
1 files changed, 6352 insertions, 0 deletions
diff --git a/18537-h/18537-h.htm b/18537-h/18537-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..2030360
--- /dev/null
+++ b/18537-h/18537-h.htm
@@ -0,0 +1,6352 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
+ "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd">
+
+<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml">
+ <head>
+ <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" />
+ <title>
+ The Project Gutenberg eBook of Scènes de la vie de jeunesse, by Henry Murger
+ </title>
+ <style type="text/css">
+/*<![CDATA[ XML blockout */
+<!--
+ p { margin-top: .75em;
+ text-align: justify;
+ margin-bottom: .75em;
+ text-indent: 2%;
+ }
+ h1,h2,h3 {
+ text-align: center;
+ clear: both;
+ }
+ hr { width: 33%;
+ margin-top: 2em;
+ margin-bottom: 2em;
+ margin-left: auto;
+ margin-right: auto;
+ clear: both;
+ }
+ table {margin-left: auto; margin-right: auto;}
+ body{margin-left: 10%;
+ margin-right: 10%;
+ }
+ a:link {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; }
+ link {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; }
+ a:visited {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; }
+ a:hover {background-color: #ffffff; color: red; text-decoration:underline; }
+ .poem {margin-left:20%; margin-right:10%; text-align: left;}
+ .poem .stanza {margin: 1em 0em 1em 0em;}
+ .poem span.i0 {display: block; margin-left: 0em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;}
+ // -->
+ /* XML end ]]>*/
+ </style>
+ </head>
+<body>
+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Scènes de la vie de jeunesse, by Henry Murger
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Scènes de la vie de jeunesse
+ Nouvelles
+
+Author: Henry Murger
+
+Release Date: June 8, 2006 [EBook #18537]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SCÈNES DE LA VIE DE JEUNESSE ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<h1>Henry Murger</h1>
+
+<h1>SC&Egrave;NES DE LA VIE DE JEUNESSE</h1>
+
+<h2>Nouvelles</h2>
+
+<h3>(1851)</h3>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<table summary="table">
+<tr><td>
+<a name="table" id="table"></a>
+<p><b>Table des mati&egrave;res</b></p>
+<a href="#Le_souper_des_funerailles"><b>Le souper des fun&eacute;railles</b></a>
+<a href="#Ia">&nbsp;&nbsp;<b>I,</b></a>
+<a href="#IIa"><b>II,</b></a>
+<a href="#IIIa"><b>III,</b></a>
+<a href="#IVa"><b>IV</b></a><br />
+<a href="#La_maitresse_aux_mains_rouges"><b>La ma&icirc;tresse aux mains rouges</b></a><br />
+<a href="#Le_bonhomme_Jadis"><b>Le bonhomme Jadis</b></a><br />
+<a href="#Les_amours_dOlivier"><b>Les amours d'Olivier</b></a>
+<a href="#Ib">&nbsp;&nbsp;<b>I,</b></a>
+<a href="#IIb"><b>II,</b></a>
+<a href="#IIIb"><b>III,</b></a>
+<a href="#IVb"><b>IV,</b></a>
+<a href="#V"><b>V,</b></a>
+<a href="#VI"><b>VI</b></a><br />
+<a href="#Un_poete_de_gouttieres"><b>Un po&egrave;te de goutti&egrave;res</b></a><br />
+<a href="#Le_manchon_de_Francine"><b>Le manchon de Francine</b></a>
+<a href="#Ic">&nbsp;&nbsp;<b>I,</b></a>
+<a href="#IIc"><b>II</b></a><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<h2><a name="Le_souper_des_funerailles" id="Le_souper_des_funerailles"></a><a href="#table">Le souper des fun&eacute;railles</a></h2>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Ia" id="Ia"></a><a href="#table">I</a></h2>
+
+
+<p>C'&eacute;tait sous le dernier r&egrave;gne. Au sortir du bal de l'op&eacute;ra, dans un
+salon du caf&eacute; de Foy, venaient d'entrer quatre jeunes gens accompagn&eacute;s
+de quatre femmes v&ecirc;tues de magnifiques dominos. Les hommes portaient de
+ces noms qui, prononc&eacute;s dans un lieu public ou dans un salon du monde,
+font relever toutes les t&ecirc;tes. Ils s'appelaient le comte de
+Chabannes-Malaurie, le comte de Puyrassieux, le marquis de Sylvers, et
+Tristan-Tristan tout court. Tous quatre &eacute;taient jeunes, riches, menant
+une belle vie sem&eacute;e d'aventures dont le r&eacute;cit d&eacute;frayait hebdomadairement
+les <i>Courriers de Paris,</i> et n'avaient &agrave; peu pr&egrave;s d'autre profession que
+d'&ecirc;tre heureux ou de le para&icirc;tre. Quant aux femmes, qui &eacute;taient presque
+jeunes, elles n'avaient d'autre profession que d'&ecirc;tre belles, et elles
+faisaient laborieusement leur m&eacute;tier.</p>
+
+<p>La carte, command&eacute;e d'avance, aurait re&ccedil;u l'approbation de tous les
+ma&icirc;tres de la gourmandise.</p>
+
+<p>En entrant dans le salon, les quatre femmes s'&eacute;taient d&eacute;masqu&eacute;es.
+C'&eacute;taient &agrave; vrai dire de magnifiques cr&eacute;atures, formant un quatuor qui
+semblait chanter la symphonie de la forme et de la gr&acirc;ce.</p>
+
+<p>&mdash;Avant de nous mettre &agrave; table, messieurs, dit Tristan, permettez-moi de
+faire dresser un couvert de plus.</p>
+
+<p>&mdash;Vous attendez une femme? dirent les jeunes gens.</p>
+
+<p>&mdash;Un homme? reprirent les femmes.</p>
+
+<p>&mdash;J'attends ici un de mes amis qui fut de son vivant un charmant jeune
+homme, dit Tristan.</p>
+
+<p>&mdash;Comment? de son vivant! exclama M. de Puyrassieux.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire? ajouta M. de Sylvers.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire que mon ami est mort.</p>
+
+<p>&mdash;Mort? firent en ch&oelig;ur les trois hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Mort? reprirent les femmes en dressant la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Quel conte de f&eacute;es!</p>
+
+<p>&mdash;Mort et enterr&eacute;, messieurs.</p>
+
+<p>&mdash;Comme Marlboroug?</p>
+
+<p>&mdash;Absolument.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;, mais que signifie cela? vous &ecirc;tes hi&eacute;roglyphique comme une
+inscription louqsorienne, ce soir, mon cher Tristan, dit le comte de
+Chabannes.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez, messieurs, r&eacute;pliqua Tristan. La personne que j'attends ne
+viendra pas avant une heure; j'aurai donc le temps de vous conter
+l'aventure, qui est assez curieuse, et qui vous int&eacute;ressera d'autant
+plus que vous allez en voir le h&eacute;ros tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Une histoire! C'est charmant. Contez! contez! s'&eacute;cria-t-on de toutes
+parts, &agrave; l'exception d'une des femmes, qui &eacute;tait rest&eacute;e silencieuse
+depuis son entr&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Avant de commencer, dit Tristan, je crois qu'il serait bon d'absorber
+le premier service. Je fais cette proposition &agrave; cause de mon
+amour-propre de narrateur. Vous savez le proverbe....</p>
+
+<p>&mdash;Non! non! dit Chabannes, l'histoire.</p>
+
+<p>&mdash;Si! si! mangeons, cria-t-on d'un autre c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Aux voix!&mdash;L'histoire!&mdash;Le d&eacute;jeuner!&mdash;L'histoire!</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a qu'un moyen de sortir de l&agrave;, dit Tristan; c'est de voter.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, votons.</p>
+
+<p>&mdash;Que ceux qui sont d'avis d'&eacute;couter l'histoire veuillent bien se lever,
+dit Tristan. Les trois hommes se lev&egrave;rent.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bien, fit Tristan; que ceux qui sont d'avis de d&eacute;jeuner d'abord
+veuillent bien se lever.</p>
+
+<p>Trois des femmes se lev&egrave;rent, et parurent fort &eacute;tonn&eacute;es de voir leur
+compagne rester assise.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, dit l'une d'elles, Fanny s'abstient.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc? dit une autre.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas faim, r&eacute;pondit Fanny.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, il fallait voter pour l'histoire, alors.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas curieuse, murmura Fanny avec indiff&eacute;rence.</p>
+
+<p>&mdash;En attendant, reprit Tristan, l'&eacute;preuve n'a pas de r&eacute;sultat, et nous
+voil&agrave; aussi embarrass&eacute;s qu'auparavant. Pour sortir de l&agrave; et pour
+contenter tout le monde, je vais vous faire une proposition; c'est de
+raconter en mangeant.</p>
+
+<p>&mdash;Adopt&eacute;! Adopt&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, dit le comte de Chabannes, le nom de votre ami?</p>
+
+<p>&mdash;Feu mon ami s'appelle Ulric-Stanislas de Rouvres.</p>
+
+<p>&mdash;Ulric de Rouvres, dirent les convives, mais il est mort!</p>
+
+<p>&mdash;Puisque je vous dis <i>feu</i> mon ami, r&eacute;pliqua tranquillement Tristan.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;, demanda M. de Sylvers, ce n'&eacute;tait donc pas une plaisanterie, ce
+que vous disiez?</p>
+
+<p>&mdash;En aucune fa&ccedil;on. Mais laissez-moi raconter maintenant, dit Tristan; et
+il commen&ccedil;a.</p>
+
+<p>&mdash;En ce temps l&agrave;,&mdash;il y a environ un an,&mdash;Ulric de Rouvres tomba
+subitement dans une grande tristesse et r&eacute;solut d'en finir avec la vie.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a un an, je me rappelle parfaitement, interrompit le comte de
+Puyrassieux, il avait d&eacute;j&agrave; l'air d'un fant&ocirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quelle &eacute;tait donc la cause de cette tristesse? demanda M. de
+Chabannes. Ulric avait dans le monde une position magnifique; il &eacute;tait
+jeune, bien fait, assez riche pour satisfaire toutes ses fantaisies,
+quelles qu'elles fussent. Il n'avait aucune raison raisonnable pour se
+tuer.</p>
+
+<p>&mdash;La raison qui vous fait faire une folie n'est jamais raisonnable, dit
+entre ses dents M. de Sylvers.</p>
+
+<p>&mdash;Folie ou raison, le motif qui d&eacute;termina Ulric &agrave; mourir est la seule
+chose que je doive taire, continua Tristan. Ulric s'&eacute;tait donc d&eacute;cid&eacute; &agrave;
+mourir, et passa en Angleterre pour mettre fin &agrave; ses jours.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi en Angleterre? demanda un des convives.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que c'est la patrie du spleen, et que mon ami esp&eacute;rait qu'une
+fois atteint de cette maladie, il n'oserait plus h&eacute;siter au bord de sa
+r&eacute;solution. Ulric passa donc la Manche, et, apr&egrave;s avoir demeur&eacute; &agrave;
+Londres quelques jours, il alla habiter dans un petit village du comt&eacute;
+de Sussex. L&agrave;, il recueillit tous ses souvenirs; il passa en revue tous
+ses jours pass&eacute;s, toutes ses heures de soleil et d'ombre. Il se r&eacute;p&eacute;ta
+qu'il n'avait plus rien &agrave; faire dans la vie; et apr&egrave;s avoir mis ses
+affaires en ordre, il prit un pistolet et s'aventura dans la campagne,
+o&ugrave; il chercha longtemps un endroit convenable pour rendre son &acirc;me &agrave;
+Dieu. Au bout d'une heure de marche il trouva un lieu qui r&eacute;alisait
+parfaitement la mise en sc&egrave;ne exig&eacute;e pour un suicide. Il tira alors de
+sa poche son pistolet, qu'il arma r&eacute;sol&ucirc;ment, et dont il posa le canon
+glac&eacute; sur son front br&ucirc;lant. Il avait d&eacute;j&agrave; le doigt appuy&eacute; sur la
+d&eacute;tente et s'appr&ecirc;tait &agrave; la l&acirc;cher, quand il s'aper&ccedil;ut qu'il n'&eacute;tait pas
+seul, et qu'&agrave; dix pas de lui il avait un compagnon s'appr&ecirc;tant &eacute;galement
+&agrave; passer dans l'autre monde.</p>
+
+<p>Ulric marcha vers ce malheureux, qui avait d&eacute;j&agrave; le cou engag&eacute; dans le
+n&oelig;ud d'une corde attach&eacute;e &agrave; un arbre.</p>
+
+<p>&mdash;Que faites-vous? lui demanda Ulric.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez, dit l'autre, je vais me pendre. Seriez-vous assez bon
+pour m'aider un peu; je crains de me manquer tout seul, n'ayant pas ici
+les commodit&eacute;s n&eacute;cessaires.</p>
+
+<p>&mdash;Que d&eacute;sirez-vous de moi, et en quoi puis-je vous &ecirc;tre utile, monsieur?
+demanda Ulric.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous serais infiniment oblig&eacute;, r&eacute;pondit l'autre, si vous vouliez me
+tirer de dessous les pieds ce tronc d'arbre, que je n'aurai peut-&ecirc;tre
+pas la force de rouler loin de moi quand je serai suspendu en l'air. Je
+vous prierai aussi de vouloir bien ne pas quitter ces lieux avant d'&ecirc;tre
+bien s&ucirc;r que l'op&eacute;ration a compl&egrave;tement r&eacute;ussi.</p>
+
+<p>Ulric regarda avec &eacute;tonnement celui qui lui parlait ainsi tranquillement
+au moment de mourir. C'&eacute;tait un homme de vingt-huit &agrave; trente ans, et
+dont les traits, le costume, le langage attestaient une personne
+appartenant aux classes distingu&eacute;es de la soci&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, lui demanda Ulric, je suis enti&egrave;rement &agrave; vos ordres, pr&ecirc;t &agrave;
+vous rendre les petits services que vous r&eacute;clamez de moi: il faut bien
+s'entr'aider dans ce monde; mais pourrais-je savoir le motif qui vous
+d&eacute;termine &agrave; mourir si jeune? Vous pouvez me le confier sans craindre
+d'indiscr&eacute;tion de ma part, attendu que moi-m&ecirc;me je me propose de me tuer
+sous l'ombrage de ce petit bois.</p>
+
+<p>Et Ulric montra son pistolet &agrave; l'Anglais.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! dit celui-ci, vous voulez vous br&ucirc;ler la cervelle, c'est un
+bon moyen. On me l'avait recommand&eacute;; mais je pr&eacute;f&egrave;re la corde, c'est
+plus national.</p>
+
+<p>&mdash;Serait-ce &agrave; cause d'un chagrin d'amour? demanda Ulric en revenant &agrave;
+son interrogatoire.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, dit l'Anglais, je ne suis pas amoureux.</p>
+
+<p>&mdash;Une perte de fortune?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! non, je suis millionnaire.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre quelques esp&eacute;rances d'ambition d&eacute;truites?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas ambitieux.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! j'y suis, continua Ulric, c'est &agrave; cause du spleen, l'ennui....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! non, j'&eacute;tais tr&egrave;s heureux, tr&egrave;s joyeux de vivre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors....</p>
+
+<p>&mdash;Voici, monsieur, puisque cette confidence para&icirc;t vous int&eacute;resser, le
+motif de ma mort. Il y a deux ans, au milieu d'un souper, j'ai pari&eacute;
+avec un de mes amis que je mourrais avant lui. La somme engag&eacute;e est tr&egrave;s
+consid&eacute;rable, et le pari est connu dans les trois royaumes. Et comme la
+mort n'a pas voulu venir &agrave; moi depuis ce temps, si je ne suis pas all&eacute; &agrave;
+elle dans une heure, j'aurai perdu mon pari.... Et je veux le gagner....
+Voil&agrave; pourquoi....</p>
+
+<p>Ulric resta stup&eacute;fait.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, monsieur, que vous avez re&ccedil;u ma confidence, je vous
+rappellerai la promesse que vous m'avez faite, dit l'Anglais, qui, mont&eacute;
+sur le tronc d'arbre, venait de se remettre la corde au cou.</p>
+
+<p>&mdash;Un instant, monsieur, de gr&acirc;ce, je n'aurai jamais le courage.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! monsieur, dit l'autre, pourquoi donc m'avoir interrompu alors? Je
+n'ai pas de temps &agrave; perdre si je veux gagner mon pari. Il est minuit
+moins dix minutes, et &agrave; minuit il faut absolument que je sois mort.</p>
+
+<p>En disant ces mots, voyant que l'aide d'Ulric allait lui faire d&eacute;faut,
+l'Anglais chassa d'un coup de pied le tronc d'arbre qui l'attachait
+encore &agrave; la terre et se trouva suspendu.</p>
+
+<p>L'agonie commen&ccedil;a sur-le-champ. Ulric ne put assister de sang froid &agrave;
+cet horrible spectacle, et se sauva dans un champ voisin.</p>
+
+<p>Au bout d'une demi-heure il revint pr&egrave;s de l'arbre chang&eacute; en gibet, et
+trouva l'Anglais roide, immobile, parfaitement mort. Cette vue donna &agrave;
+penser &agrave; mon jeune ami. Il trouva la mort fort laide, et renon&ccedil;a
+soudainement &agrave; aller lui demander la consolation des maux que lui
+faisait souffrir la vie. Seulement il se trouvait dans une situation
+fort embarrass&eacute;e; car il avait &eacute;crit la veille &agrave; un de ses amis qu'il
+avait mis fin &agrave; ses jours, et il consid&eacute;rait comme une l&acirc;chet&eacute; un retour
+sur cette r&eacute;solution. Il s'effrayait du ridicule qui allait rejaillir
+sur lui quand on apprendrait ce suicide avort&eacute;, chose aussi pitoyable &agrave;
+ses yeux qu'un duel sans r&eacute;sultat.</p>
+
+<p>Il en &eacute;tait l&agrave; de ses h&eacute;sitations quand il aper&ccedil;ut &agrave; terre le
+portefeuille de l'Anglais pendu. Ulric l'ouvrit et y trouva une foule de
+papiers, et entre autres un passeport d'une date r&eacute;cente et pris au nom
+de sir Arthur Sydney. Ces papiers &eacute;taient ceux du d&eacute;funt; et ce nom
+d'Arthur &eacute;tait &eacute;galement le sien; et voici l'id&eacute;e qui vint &agrave; l'esprit
+d'Ulric: il prit son portefeuille, qui contenait les papiers attestant
+son identit&eacute; &agrave; lui, et les glissa dans le portefeuille du mort, apr&egrave;s en
+avoir retir&eacute; le passeport et les autres papiers, qu'il mit dans sa
+poche.</p>
+
+<p>Gr&acirc;ce &agrave; ce stratag&egrave;me, Ulric passa pour mort. Son suicide, annonc&eacute; par
+les feuilles anglaises, fut r&eacute;p&eacute;t&eacute; par les journaux fran&ccedil;ais. Ulric
+assista &agrave; son convoi fun&egrave;bre; et apr&egrave;s s'&ecirc;tre rendu lui-m&ecirc;me les
+derniers honneurs, il partit pour le Mexique sous le nom de sir Arthur
+Sydney. Revenu &agrave; Londres il y a environ six semaines, il m'&eacute;crivait les
+d&eacute;tails que je viens de vous raconter.</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela est, en v&eacute;rit&eacute;, tr&egrave;s merveilleux, dit Chabannes; mais si M.
+Ulric de Rouvres revient &agrave; Paris, sa position y sera au moins
+singuli&egrave;re. Sous quel nom pr&eacute;tend-il exister maintenant? Reprendra-t-il
+le sien, ou conservera-t-il celui de Sydney?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois qu'il prendra un autre nom, r&eacute;pondit Tristan.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, fit observer M. de Chabannes, ce sera inutile. Il ne tardera pas
+&agrave; &ecirc;tre reconnu dans le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'ira pas dans le monde, dit Tristan; je veux dire par l&agrave; qu'il ne
+fr&eacute;quentera pas cette partie de la soci&eacute;t&eacute; parisienne qu'on appelle le
+monde.</p>
+
+<p>&mdash;Il aura tort, fit le comte de Puyrassieux. Dans les premiers jours son
+aventure pourra lui attirer quelques regards, on chuchotera peut-&ecirc;tre
+sur son passage; mais au bout d'une semaine on n'y pensera pas, et on
+parlera d'autre chose. Sa position sera au contraire fort avantageuse.
+Toutes les femmes vont se l'arracher.</p>
+
+<p>&mdash;Ulric ne retournera plus dans le monde, messieurs, dit Tristan.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi? demand&egrave;rent les jeunes gens.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? dit tout &agrave; coup l'indiff&eacute;rente Fanny, en chassant du bout de
+ses doigts effil&eacute;s les boucles de cheveux qui semblaient par instant
+faire &agrave; son visage un voile tram&eacute; de fils d'or:&mdash;Pourquoi? C'est bien
+simple. M. Ulric ne peut plus repara&icirc;tre dans le monde, parce qu'il est
+ruin&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ruin&eacute;! dirent les jeunes gens.</p>
+
+<p>&mdash;N&eacute;cessairement, continua Fanny. Il n'est pas mort, c'est vrai; mais on
+l'a cru tel pendant six mois. Il y a eu un acte de d&eacute;c&egrave;s; et comme M.
+Ulric de Rouvres n'avait d'autre parent que son oncle, le chevalier de
+Neuil, toute la fortune de son neveu a d&ucirc; retourner entre les mains de
+celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit M. de Puyrassieux, l'oncle fera une restitution
+d'h&eacute;ritage.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne le pourra plus, continua la blonde Fanny avec la m&ecirc;me
+tranquillit&eacute;. &Agrave; l'heure o&ugrave; nous sommes, M. le chevalier de Neuil est
+aussi pauvre que les vieillards qui sont aux Petits-M&eacute;nages.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! la bonne plaisanterie, dit M. de Chabannes; mais songez donc, ma
+belle enfant, que ce vieillard, qui aurait remontr&eacute; des ruses &agrave; tous les
+avares de la com&eacute;die classique, avait en main propre au moins vingt
+mille livres de rente; et si, comme on peut le supposer, il a h&eacute;rit&eacute; de
+son neveu, celui-ci ayant cinquante mille livres de rente, M. de Neuil,
+qui joue la bouillotte &agrave; un liard la carre, et qui est plus mal v&ecirc;tu que
+son portier, est actuellement plus que millionnaire.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dit ce que j'ai dit, r&eacute;p&eacute;ta Fanny. M. le chevalier de Neuil n'a
+plus le sou.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;! mais il avait donc un vice secret, ce vieillard? demanda
+Chabannes.</p>
+
+<p>&mdash;Il &eacute;tait l'ami de madame de Villerey, r&eacute;pondit Fanny; et, puisque vous
+paraissez l'ignorer, messieurs, je vous dirai que madame de Villerey
+avait pour habitude d'imposer &agrave; ses favoris l'obligation d'&ecirc;tre les
+clients de son mari.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, la maison de banque de Villerey est une bonne maison, dit M.
+de Puyrassieux.</p>
+
+<p>&mdash;La maison de Villerey a perdu dix-sept millions &agrave; la bourse dans la
+quinzaine derni&egrave;re, dit Fanny; si l'un de vous a des fonds dans cette
+maison, je lui conseille de mettre un cr&ecirc;pe &agrave; son portefeuille: M. de
+Villerey est en fuite.</p>
+
+<p>&mdash;Il emporte vos regrets, n'est-il pas vrai, ma ch&egrave;re? fit M. de
+Puyrassieux avec un sourire qui &eacute;tait une allusion.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'emporte aussi soixante-quinze mille francs, c'est ce qui me rend
+un peu maussade ce soir; mais c'est une le&ccedil;on, cela m'apprendra &agrave; faire
+des &eacute;conomies, ajouta la jeune femme.</p>
+
+<p>En ce moment un gar&ccedil;on du restaurant vint avertir Tristan qu'un monsieur
+le faisait demander.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Ulric sans doute, dit Tristan; et, se retournant vers Fanny, il
+lui dit tout bas &agrave; l'oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Ma ch&egrave;re enfant, vous vous &ecirc;tes tromp&eacute;e, mon ami Ulric n'est pas
+ruin&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, qu'est-ce que cela me fait, &agrave; moi? dit Fanny.</p>
+
+<p>&mdash;Remettez votre masque un instant, continua Tristan.</p>
+
+<p>&mdash;Mais... pourquoi? demanda la jeune femme, en rattachant n&eacute;anmoins son
+loup de velours.</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait? dit Tristan, peut-&ecirc;tre pour regagner les soixante-quinze
+mille francs que vous avez perdus.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IIa" id="IIa"></a><a href="#table">II</a></h2>
+
+
+<p>Trois jours auparavant Ulric de Rouvres &eacute;tait &agrave; Plymouth, et, sous le
+nom d'Arthur Sydney, s'appr&ecirc;tait &agrave; partir pour l'Inde anglaise, o&ugrave; il
+voulait aller faire la guerre sous les drapeaux de Sa Majest&eacute;
+britannique. Au moment de s'embarquer il re&ccedil;ut de France une lettre dont
+la lecture changea soudainement ses projets; car il alla sur-le-champ
+faire une visite &agrave; l'amiraut&eacute;, et il en sortit pour prendre ses
+passeports pour la France, o&ugrave; il &eacute;tait arriv&eacute; aussi promptement que si
+le paquebot et la chaise de poste qui l'avaient amen&eacute; eussent eu des
+ailes.</p>
+
+<p>Voici quel &eacute;tait le contenu de la lettre qui avait motiv&eacute; cette arriv&eacute;e
+si prompte:</p>
+
+<p>&laquo;Mon cher Ulric,</p>
+
+<p>&laquo;Vous savez si je suis votre ami. Je crois vous en avoir donn&eacute; des
+preuves en maintes circonstances. Je vous ai vu, il y a un an, bris&eacute; par
+le coup de tonnerre d'un grand malheur. C'&eacute;tait votre premi&egrave;re passion
+s&eacute;rieuse. Vous avez faibli sous les coups de ces violents ouragans qui
+&eacute;clatent au d&eacute;but de la jeunesse, et vous avez roul&eacute; au fond de cet
+ab&icirc;me o&ugrave; le d&eacute;sespoir vertigineux a plong&eacute; votre esprit dans de noirs
+tourbillons. Selon l'usage, vous avez voulu mourir, et pour accomplir ce
+projet vous &ecirc;tes all&eacute; en Angleterre, la patrie du spleen. L&agrave;, vous avez
+mis fin &agrave; vos jours, et vous &ecirc;tes maintenant convenablement enterr&eacute; dans
+un cimeti&egrave;re du comt&eacute; de Sussex. Selon vos v&oelig;ux, on a mis sur votre
+tombe un saule en larmes, et on a plant&eacute; de ces petites fleurs bleues
+qui &eacute;toilent les rives des fleuves allemands. Vous &ecirc;tes on ne peut plus
+mort, et vos amis ne vous attendent plus qu'au jugement dernier. Ayez
+donc l'obligeance de ne point repara&icirc;tre avant l'&eacute;poque o&ugrave; les fanfares
+de l'Apocalypse convoqueront le monde &agrave; une r&eacute;surrection officielle.
+Vous pouvez, du reste, dormir en paix. J'ai scrupuleusement accompli les
+ordres divers que vous avez bien voulu me donner dans votre testament.
+Je dois, pour votre satisfaction, vous d&eacute;clarer que vous avez &eacute;t&eacute;
+g&eacute;n&eacute;ralement regrett&eacute;. Votre d&eacute;c&egrave;s a fait couler des larmes des plus
+beaux yeux du monde. Vous &eacute;tiez certainement le meilleur valseur qui ait
+jamais gliss&eacute; sur un parquet cir&eacute;, au milieu du tourbillon circulaire
+que dirige l'archet de Strauss. En apprenant votre d&eacute;c&egrave;s, ce grand
+artiste a ressenti un chagrin profond; et au dernier bal qui a eu lieu
+au Jardin d'hiver, il avait mis, pour t&eacute;moigner sa douleur, un cr&ecirc;pe &agrave;
+son b&acirc;ton de chef d'orchestre.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! mon ami, si vous n'aviez pas eu d'aussi bonnes raisons, combien
+vous auriez eu tort de mourir! Si vous ne vous &eacute;tiez pas tant press&eacute;,
+peut-&ecirc;tre seriez-vous rest&eacute; parmi nous; car je sais plusieurs mains
+blanches qui se fussent tendues pour vous retenir dans la vie. Enfin,
+comme on dit, ce qui est fait est fait: vous &ecirc;tes mort, et vous avez eu
+l'agr&eacute;ment d'assister &agrave; votre convoi, car je pr&eacute;sume que vous vous &eacute;tiez
+adress&eacute; une lettre d'invitation; vous avez r&eacute;pandu des larmes sur votre
+tombe, et vous vous &ecirc;tes regrett&eacute; sinc&egrave;rement. &Agrave; ce propos, mon cher
+ami, puisque vous &ecirc;tes un citoyen de l'autre monde, ne pourriez-vous pas
+me donner quelques d&eacute;tails sur la fa&ccedil;on dont on s'y comporte? La mort
+est-elle une personne aimable, et fait-il bon &agrave; vivre sous son r&egrave;gne?
+Dans quelle zone souterraine est situ&eacute; son royaume? Y a-t-il quatre
+saisons et diff&egrave;rent-elles des n&ocirc;tres? Quels sont, je vous prie, les
+agr&eacute;ments dont jouissent les tr&eacute;pass&eacute;s? Quel est le mode de
+gouvernement? Quel est le code des lois d'outre-vie? Vous qui devez
+&ecirc;tre, &agrave; l'heure qu'il est, instruit de toutes ces choses, vous devriez
+bien me les communiquer. Au cas o&ugrave; je m'ennuierais par trop sous le
+vieux soleil, j'irais peut-&ecirc;tre vous rejoindre l&agrave;-bas, et je l'aurais
+d&eacute;j&agrave; fait si je ne craignais de quitter le mal pour le pire.</p>
+
+<p>&laquo;Vous avez eu l'obligeance de vous inqui&eacute;ter de moi et de la fa&ccedil;on dont
+je menais l'existence depuis que vous m'aviez quitt&eacute;. Je suis rest&eacute; le
+m&ecirc;me, mon ami; ce qu'on appelle un excentrique, je crois. Mes go&ucirc;ts et
+mes habitudes n'ont aucunement vari&eacute;: je dors le jour et je veille la
+nuit. &Agrave; force de volont&eacute; et de pers&eacute;v&eacute;rance, je suis parvenu &agrave; arr&ecirc;ter
+compl&egrave;tement le mouvement intellectuel de mon &ecirc;tre, et je me trouve on
+ne peut mieux de cette inertie qui me permet d'entendre un sot parler
+trois heures, sans avoir comme autrefois le m&eacute;chant d&eacute;sir de le jeter
+par la fen&ecirc;tre. J'assiste avec indiff&eacute;rence au spectacle de la vie, qui
+a ses quarts d'heure d'agr&eacute;ment. J'ai &eacute;t&eacute;, il y a quelques jours, forc&eacute;
+de recourir &agrave; ma plume pour conserver mon cheval, attendu qu'une d&eacute;p&ecirc;che
+t&eacute;l&eacute;graphique, arriv&eacute;e je ne sais d'o&ugrave;, avait ruin&eacute; mon banquier, qui
+m'avait fait collaborer &agrave; ses sp&eacute;culations. Mais heureusement, le
+lendemain de ce d&eacute;sastre, un parent &agrave; moi mourut dans un duel sans
+t&eacute;moins, avec un p&acirc;t&eacute; de faisan; et comme, peu soigneux de son
+caract&egrave;re, il avait oubli&eacute; de me d&eacute;sh&eacute;riter, la loi naturelle m'a forc&eacute;
+&agrave; recueillir son bien, qui &eacute;galait au moins la perte que m'avait caus&eacute;e
+la pantomime du t&eacute;l&eacute;graphe. Vous avez d&ucirc;, au reste, rencontrer cet
+excellent homme, qui avait pour maxime que la vie est un festin.</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant que je vous ai, trop longuement peut-&ecirc;tre, parl&eacute; de moi, je
+vais vous entretenir d'une circonstance tr&egrave;s bizarre qui est, &agrave; vrai
+dire, le motif s&eacute;rieux de cette lettre.</p>
+
+<p>&laquo;Il y a environ huit jours, dans un souper de jeunes gens o&ugrave; j'avais &eacute;t&eacute;
+convi&eacute;, je suis rest&eacute; foudroy&eacute; par l'&eacute;tonnement en me trouvant en face
+d'une jeune femme qui est le fant&ocirc;me vivant de cette pauvre Rosette,
+morte il y a un an &agrave; l'h&ocirc;pital, et que vous avez voulu suivre dans la
+mort. Cette ressemblance &eacute;tait si merveilleusement frappante, si
+compl&egrave;te en tous points; cette cr&eacute;ature enfin est tellement le sosie de
+votre pauvre amie, qu'un instant je suis rest&eacute; tout &eacute;tourdi, presque
+effray&eacute;, et point &eacute;loign&eacute; de croire aux revenants. Mais le doute ne
+m'&eacute;tait pas permis: j'avais vu, comme vous, la pauvre Rosette &eacute;tendue
+sur le lit de marbre de l'amphith&eacute;&acirc;tre; avec vous, je l'avais vue clouer
+dans le cercueil et descendre dans cette fosse que vous avez fait
+ombrager de rosiers blancs, comme pour faire &agrave; l'&acirc;me de la morte une
+oasis parfum&eacute;e. J'ai alors interrog&eacute; cette cr&eacute;ature, qu'un caprice de la
+nature a faite la jumelle de votre bien-aim&eacute;e d&eacute;funte; et supposant un
+instant qu'elle &eacute;tait peut-&ecirc;tre la s&oelig;ur de Rosette, je lui ai demand&eacute;
+si elle l'avait connue. Avec une voix qui avait les douces notes de la
+voix de votre amie, Fanny m'a r&eacute;pondu qu'elle ne l'avait point connue,
+et que d'ailleurs elle n'avait point de s&oelig;ur. J'ai caus&eacute; quelque temps
+avec cette fille, qui est fort recherch&eacute;e dans le monde de la galanterie
+officielle, et je me suis convaincu que sa ressemblance avec Rosette
+s'arr&ecirc;tait &agrave; la forme.</p>
+
+<p>&laquo;Fanny est un &ecirc;tre de perdition, une cr&eacute;ature vierge de toute vertu.
+Appliquant &agrave; faire le mal une intelligence vraiment sup&eacute;rieure, cette
+fille, rou&eacute;e comme un congr&egrave;s de diplomates, gr&acirc;ce &agrave; ses relations, qui
+sont nombreuses, exerce dans la soci&eacute;t&eacute; o&ugrave; elle vit une influence qui la
+rend presque redoutable, et depuis qu'elle r&egrave;gne avec toute
+l'omnipotence de ses fatales perfections, elle a d&eacute;j&agrave; caus&eacute; la ruine de
+bien des avenirs et le d&eacute;sastre de bien des jeunesses sans qu'une simple
+fois son c&oelig;ur, immobilis&eacute; dans sa poitrine comme un gla&ccedil;on dans une mer
+du p&ocirc;le, ait fait une infid&eacute;lit&eacute; &agrave; sa raison. C'est parce que je sais de
+quel amour profond vous aimiez Rosette; c'est parce que moi, sceptique
+et railleur &agrave; l'endroit des choses de sentiment, je suis convaincu que
+le souvenir de cette pauvre fille, qui s'est presque immol&eacute;e pour vous,
+comme Marguerite pour Faust, vivra autant que vous vivrez, que je vous
+ai instruit de ma rencontre avec celle qui est sa copie. J'ai pens&eacute; que
+votre nature de po&egrave;te trouverait peut-&ecirc;tre un certain charme myst&eacute;rieux
+&agrave; revoir, ne f&ucirc;t-ce qu'un instant, par&eacute;e de toutes les gr&acirc;ces de la vie
+et dans tous les rayonnements de la jeunesse, la douce figure qu'il y a
+un an nous avons pu voir ensemble dispara&icirc;tre sous le v&ecirc;tement des
+tr&eacute;pass&eacute;s. Au cas o&ugrave;, comme je le pr&eacute;sume, les d&eacute;tails que je viens de
+vous raconter exciteraient votre curiosit&eacute; et vous am&egrave;neraient &agrave; Paris,
+je vous ai d'avance pr&eacute;par&eacute; une entrevue avec Fanny. Vous nous trouverez
+samedi prochain, c'est-&agrave;-dire dans quatre jours, apr&egrave;s la sortie du bal
+de l'Op&eacute;ra, au caf&eacute; de Foy, o&ugrave; vous rencontrerez d'anciennes
+connaissances.</p>
+
+<p>&laquo;Pour ne pas effrayer l'assembl&eacute;e, il serait peut-&ecirc;tre convenable que
+vous ne vinssiez pas avec votre linceul. Quittez donc ce n&eacute;glig&eacute;
+mortuaire et mettez-vous &agrave; la mode des vivants. Pour des r&eacute;unions du
+genre de celle o&ugrave; je vous convie, on s'habille volontiers de noir, avec
+des gants et un gilet blancs. Je vous rappelle ces d&eacute;tails au cas o&ugrave;
+vous les auriez oubli&eacute;s dans l'autre monde, o&ugrave; les usages ne sont
+peut-&ecirc;tre pas les m&ecirc;mes que dans celui-ci,</p>
+
+<p>&laquo;Tout &agrave; vous,</p>
+
+<p>&laquo;Tristan.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IIIa" id="IIIa"></a><a href="#table">III</a></h2>
+
+
+<p>Pendant qu'Ulric de Rouvres se rend au rendez-vous que lui avait assign&eacute;
+Tristan, nous donnerons aux lecteurs quelques explications sur les
+&eacute;v&eacute;nements qui avaient d&eacute;termin&eacute; son suicide, si singuli&egrave;rement avort&eacute;.</p>
+
+<p>Entr&eacute; de bonne heure dans la vie, car il avait &eacute;t&eacute; mis en possession de
+sa fortune avant d'avoir atteint sa majorit&eacute;, Ulric, &eacute;bloui d'abord par
+le soleil levant de sa vingti&egrave;me ann&eacute;e, et &eacute;tourdi par le bruit que
+faisait ce monde o&ugrave; il &eacute;tait appel&eacute; &agrave; vivre, h&eacute;sita un moment; et, comme
+un voyageur qui, mettant pour la premi&egrave;re fois le pied sur un sol
+inconnu, craint de s'y &eacute;garer, il demanda un guide.</p>
+
+<p>Il s'en pr&eacute;senta cinquante pour un; car, ainsi qu'aux barri&egrave;res des
+villes qui renferment des curiosit&eacute;s, on trouve aux portes du monde une
+foule de cic&eacute;rones qui viennent bruyamment vous offrir leurs services.</p>
+
+<p>Ulric, ivre de libert&eacute;, voulut tout voir et tout savoir; nature ardente,
+curieuse et impatiente, il aurait d&eacute;sir&eacute; pouvoir, dans une seule coupe
+et d'un seul coup, boire toutes les jouissances et tous les plaisirs.</p>
+
+<p>Il vit et il apprit rapidement; et, &agrave; vingt-quatre ans l'exp&eacute;rience lui
+avait sign&eacute; son dipl&ocirc;me d'homme.</p>
+
+<p>L'esprit plein d'une science am&egrave;re, le c&oelig;ur chang&eacute; en un cercueil qui
+renfermait les cendres de sa jeunesse, et l'&acirc;me encore tourment&eacute;e par
+d'insatiables d&eacute;sirs, il quitta ce monde o&ugrave;, quatre ann&eacute;es auparavant,
+il &eacute;tait entr&eacute; l'&oelig;il souriant et le front lev&eacute;, en lui jetant la
+mal&eacute;diction d&eacute;sol&eacute;e des fils d'Obermann et de Ren&eacute;; et sinistre et
+lamentable, il s'en retourna grossir le nombre de ceux qui &eacute;panchent sur
+toutes choses leurs doutes amers ou leurs audacieuses n&eacute;gations.</p>
+
+<p>La brutale disparition d'Ulric fut accueillie dans la soci&eacute;t&eacute; par une
+banale accusation de misanthropie; et au bout de huit jours, on n'en
+parlait plus.</p>
+
+<p>De toutes ses anciennes connaissances d'autrefois, Tristan fut le seul
+avec qui Ulric conserva quelques relations. Un jour il vint le voir, et
+lui tint des discours qui ne laiss&egrave;rent point de doute &agrave; Tristan sur les
+id&eacute;es de suicide qui germaient d&eacute;j&agrave; dans son esprit.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; vingt-quatre ans, c'est bien t&ocirc;t, r&eacute;pondit Tristan; en tout cas vous
+me permettrez de ne pas vous accompagner.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est donc vrai ce qu'on m'avait dit sur vous? Vous &ecirc;tes atteint
+du mal du si&egrave;cle, vous aurez trop lu <i>Faust</i> et les esprits chagrins qui
+sont venus &agrave; sa suite. C'est plut&ocirc;t l'influence de ces gens-l&agrave; que tout
+le reste qui vous am&egrave;ne au bord de ce moyen extr&ecirc;me. Vous vous croyez
+mort, vous n'&ecirc;tes qu'engourdi, mon cher! Quand on a trop couru on est
+fatigu&eacute;, cela est naturel. Vous &ecirc;tes dans une &eacute;poque de repos; mais,
+demain ou apr&egrave;s, vous jetterez par la fen&ecirc;tre votre r&eacute;solution funeste
+et vos pistolets anglais, ou vous en ferez cadeau &agrave; un pauvre diable de
+po&egrave;te incompris, qui n'aura pour se gu&eacute;rir des mis&egrave;res de ce monde que
+le moyen extr&ecirc;me de s'en aller dans l'autre.</p>
+
+<p>J'ai &eacute;t&eacute; comme vous; plus d'une fois j'ai mis la clef dans la serrure de
+cette porte qui donne sur l'inconnu; mais je suis revenu sur mes pas, et
+j'esp&egrave;re que vous ferez comme moi. Vous me r&eacute;pondrez que vous n'avez
+plus ni c&oelig;ur ni &acirc;me, et qu'il vous est impossible de croire &agrave; rien.
+D'abord, on a toujours un c&oelig;ur; et pourvu qu'il accomplisse sa fonction
+de balancier, on n'a pas besoin de lui en demander davantage. Quant &agrave; ce
+qui est de l'&acirc;me, c'est un mot pour l'explication duquel on a &eacute;crit dans
+toutes les langues un million de volumes, ce qui fait qu'on est moins
+fix&eacute; que jamais sur son existence et sa signification. L'&acirc;me est une
+rime &agrave; <i>flamme,</i> voil&agrave; ce qu'il y a de plus &eacute;vident jusqu'ici.</p>
+
+<p>Pour ce qui touche les croyances, il en est de tellement naturelles
+qu'on ne peut jamais les perdre; on ne peut nier ce qu'on voit, ce qu'on
+touche et ce qu'on entend. &Agrave; d&eacute;faut de sentiments, on a toujours des
+sensations; et c'est n'&ecirc;tre point mort que de poss&eacute;der de bons yeux pour
+voir le soleil, des oreilles pour entendre la musique, et des mains pour
+les passer amoureusement dans la chevelure parfum&eacute;e d'une femme, qui, &agrave;
+d&eacute;faut de ces vertus id&eacute;ales que r&eacute;clament les jeunes gens de l'&eacute;cole
+romantique allemande, a au moins les qualit&eacute;s positives et plastiques de
+sa beaut&eacute;. Vous avez fini votre temps de po&eacute;sie et perdu les ailes qui
+vous emportaient dans les olympes de l'imagination; mais il vous reste
+des pieds pour marcher encore un bon bout de temps dans une prose
+substantielle et nourrissante; et ce qui vous reste &agrave; faire est le
+meilleur du chemin.</p>
+
+<p>Mais en voyant que ces railleries, qui lui &eacute;taient famili&egrave;res, &agrave; lui
+po&egrave;te du mat&eacute;rialisme et ap&ocirc;tre du scepticisme, semblaient provoquer
+Ulric au lieu de le calmer, Tristan quitta subitement le ton qu'il avait
+pris d'abord, et le sermonna avec une &eacute;loquence onctueuse, persuasive et
+presque paternelle, qui eut, du moins un instant, pour r&eacute;sultat de le
+faire renoncer &agrave; son dessein de suicide.</p>
+
+<p>Cependant, &agrave; compter de ce jour, Ulric ne revint plus voir Tristan, qui,
+malgr&eacute; tous les soins qu'il prit pour le d&eacute;couvrir, fut longtemps sans
+savoir ce qu'il &eacute;tait devenu.</p>
+
+<p>Un jour Tristan faisait, en compagnie de quelques amis, une partie de
+cheval dans une campagne des environs de Paris. Ce fut l&agrave; que le hasard
+lui fit rencontrer Ulric, apr&egrave;s six mois de disparition. Ulric n'&eacute;tait
+pas seul; il donnait le bras &agrave; une jeune fille de dix-huit &agrave; vingt ans,
+ayant le costume des ouvri&egrave;res. Ulric aussi, Ulric, qui jadis avait
+donn&eacute; dans le monde l'initiative de l'&eacute;l&eacute;gance; Ulric, qui avait &eacute;t&eacute;
+pendant un temps le thermom&egrave;tre des variations de la mode et dont les
+innovations, si audacieuses qu'elles fussent, &eacute;taient toujours
+accept&eacute;es; qui, s'il lui avait pris un jour l'id&eacute;e de mettre des gants
+rouges, en aurait fait porter &agrave; tout le <i>Jockey Club</i>, Ulric &eacute;tait v&ecirc;tu
+d'habits coup&eacute;s sur les mod&egrave;les trouv&eacute;s sans doute dans les Herculanums
+de mauvais go&ucirc;t. Il &eacute;tait m&eacute;connaissable. Cependant Tristan le reconnut
+au premier regard et allait s'approcher de lui pour lui parler, quand
+Ulric lui fit signe de ne pas l'aborder.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est ce myst&egrave;re? murmura Tristan en s'&eacute;loignant.</p>
+
+<p>En voici l'explication:</p>
+
+<p>Dans les na&iuml;fs r&eacute;cits des romanciers et des po&egrave;tes du moyen &acirc;ge, on
+rencontre beaucoup d'aventures de princes et de chevaliers m&eacute;lancoliques
+qui, fuyant les cours et les ch&acirc;teaux, se mettent un jour &agrave; courir le
+pays, cachant leur naissance et leur fortune, et, d&eacute;guis&eacute;s en pauvres
+trouv&egrave;res, s'en vont, la guitare en main, chanter l'amour, et, parmi
+toutes les femmes, en cherchent une qui <i>les aime pour eux-m&ecirc;mes</i>. Ils
+donnent un soupir pour un sourire, et s'arr&ecirc;tent aussi volontiers sous
+l'humble fen&ecirc;tre des vassales que sous le balcon armori&eacute; des
+ch&acirc;telaines.</p>
+
+<p>Enfant de ce si&egrave;cle, Ulric de Rouvres, qui comptait peut-&ecirc;tre des a&iuml;eux
+parmi ces h&eacute;ros, demi-po&egrave;tes, demi-paladins, dont sont peupl&eacute;es les
+vieilles l&eacute;gendes, semblait vouloir continuer la tradition de ces temps
+barbares au milieu des m&oelig;urs civilis&eacute;es de notre &eacute;poque.</p>
+
+<p>Voici ce qu'Ulric avait fait pour rompre compl&egrave;tement avec un monde o&ugrave;
+pendant quatre ann&eacute;es les d&eacute;licatesses trop exag&eacute;r&eacute;es de sa nature
+avaient &eacute;t&eacute; constamment froiss&eacute;es.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir r&eacute;alis&eacute; toute sa fortune en rentes sur l'&Eacute;tat, il en d&eacute;posa
+l'inscription entre les mains d'un notaire qui fut charg&eacute; d'utiliser les
+int&eacute;r&ecirc;ts comme il l'entendrait. Son mobilier, qui &eacute;tait le dernier mot
+du luxe et de l'&eacute;l&eacute;gance modernes, ses &eacute;quipages et ses chevaux, dont
+quelques-uns &eacute;taient cit&eacute;s dans l'aristocratie hippique, furent vendus
+aux ench&egrave;res, et les sommes que produisirent ces ventes diverses
+d&eacute;pos&eacute;es chez le notaire qui avait la gestion de sa fortune. Ulric garda
+deux cents francs seulement.</p>
+
+<p>Huit jours apr&egrave;s, les personnes qui vinrent le demander &agrave; son logement
+de la Chauss&eacute;e d'Antin apprirent qu'il &eacute;tait parti sans laisser
+d'adresse.</p>
+
+<p>Sous le nom de Marc Gilbert, Ulric avait &eacute;t&eacute; se loger dans une des plus
+sombres rues du quartier Saint-Marceau. La maison o&ugrave; il habitait &eacute;tait
+une esp&egrave;ce de caserne populaire o&ugrave; du matin au soir retentissait le
+bruit de trois cents m&eacute;tiers.</p>
+
+<p>Habitu&eacute; au confortable recherch&eacute; au milieu duquel il avait toujours
+v&eacute;cu, Ulric passa sans transition de l'extr&ecirc;me opulence au d&eacute;nuement
+extr&ecirc;me. Sa chambre &eacute;tait un de ces taudis humides et obscurs dans
+lesquels le soleil n'ose pas aventurer un rayon, comme s'il craignait de
+rester prisonnier dans ces cachots a&eacute;riens. Le mobilier qui garnissait
+cette chambre &eacute;tait celui du plus pauvre artisan.</p>
+
+<p>Ce fut l&agrave; qu'Ulric vint se r&eacute;fugier, ce fut l&agrave; qu'il essaya de se
+retremper dans une autre existence. En voyant ses voisins, les ouvriers,
+partir le matin pour l'atelier la chanson aux l&egrave;vres, en les voyant
+rentrer le soir ploy&eacute;s en deux par la fatigue du labeur, mais ayant sur
+le visage encore tremp&eacute; de sueur ce reflet de contentement pacifique
+qu'imprime l'accomplissement d'un devoir, Ulric s'&eacute;tait dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ceci est le vrai peuple, le peuple honn&ecirc;te, qui travaille et p&eacute;trit de
+sa main laborieuse le pain qu'il mange le soir. C'est l&agrave;, ou jamais, que
+je trouverai l'homme avec ses bons instincts. C'est l&agrave;, ou jamais, que
+je pourrai gu&eacute;rir cette invincible tristesse qui m'a suivi dans cette
+mansarde, o&ugrave; j'ai retrouv&eacute; le spectre du d&eacute;go&ucirc;t assis au pied de mon
+lit.</p>
+
+<p>Son plan &eacute;tait tout trac&eacute;, et il le mit sur-le-champ &agrave; ex&eacute;cution. Huit
+jours apr&egrave;s, Ulric, sous le nom de Marc Gilbert, avait rev&ecirc;tu le sarreau
+pl&eacute;b&eacute;ien, et entrait comme apprenti dans un grand atelier du voisinage.
+Au bout de six mois, il savait assez son m&eacute;tier pour &ecirc;tre employ&eacute; comme
+ouvrier. &Agrave; dessein il avait choisi dans l'industrie une des professions
+les plus fatigantes et exigeant plut&ocirc;t la force que l'intelligence. Il
+s'&eacute;tait fait m&eacute;canique vivante, outil de chair et d'os. Et, en voyant
+ses doigts glorieusement mutil&eacute;s par les saintes cicatrices du travail,
+c'est &agrave; peine s'il se reconnaissait lui-m&ecirc;me dans le robuste Marc
+Gilbert, lui, l'&eacute;l&eacute;gant Ulric de Rouvres, dont la main aristocratique
+aurait jadis pu mettre, sans le rompre, le gant de la princesse
+Borgh&egrave;se.</p>
+
+<p>Cependant, malgr&eacute; le rude labeur quotidien auquel il s'&eacute;tait vou&eacute;, au
+milieu m&ecirc;me de son atelier, et si bruyantes qu'elles fussent, les
+clameurs qui l'environnaient ne pouvaient assourdir le ch&oelig;ur de voix
+d&eacute;sol&eacute;es qui parlaient incessamment &agrave; son esprit.</p>
+
+<p>Lorsqu'il rentrait le soir dans sa chambre, apr&egrave;s une laborieuse
+journ&eacute;e, Ulric ne pouvait m&ecirc;me pas trouver ce lourd sommeil qui habite
+les grabats des prol&eacute;taires. L'insomnie s'asseyait &agrave; son chevet; et,
+quoi qu'il f&icirc;t pour l'en d&eacute;tourner, son esprit descendait au fond d'une
+r&ecirc;verie dont l'ab&icirc;me se creusait chaque jour plus profond&eacute;ment, et d'o&ugrave;
+il ressortait toujours avec une amertume de plus et une esp&eacute;rance de
+moins.</p>
+
+<p>Ulric avait au c&oelig;ur cette l&egrave;pre mortelle qui est l'amour du bien et du
+bon, la haine du faux et de l'injuste; mais une &eacute;trange fatalit&eacute;, qui
+semblait marcher dans ses pas, avait toujours donn&eacute; un d&eacute;menti &agrave; ses
+instincts et raill&eacute; la po&eacute;sie de ses aspirations. Tout ce qu'il avait
+touch&eacute; lui avait laiss&eacute; quelque fange aux mains, tout ce qu'il avait
+connu lui avait grav&eacute; un m&eacute;pris ou un d&eacute;go&ucirc;t dans l'esprit, et, comme
+ces soldats qui comptent chaque combat par une blessure, chacun de ses
+amours se comptait par une trahison.</p>
+
+<p>Aussi, pendant ses heures de solitude, et quand il d&eacute;roulait devant sa
+pens&eacute;e le panorama de sa vie pass&eacute;e, ne pouvait-il s'emp&ecirc;cher de pousser
+des plaintes sinistres.</p>
+
+<p>On est majeur &agrave; tout &acirc;ge pour les passions; mais le plus grand malheur
+qui puisse arriver &agrave; un homme est sans contredit une majorit&eacute; pr&eacute;coce.
+Celui qui vit trop jeune vit g&eacute;n&eacute;ralement trop vite; et les privil&eacute;gi&eacute;s
+sont ceux-l&agrave; qui, pareils aux &eacute;coliers, peuvent prendre le long chemin
+et n'arriver que le plus tard possible au but o&ugrave; la raison enseigne la
+science de la vie. Mais chacun porte en soi son destin. Il est des &ecirc;tres
+chez qui les facult&eacute;s se d&eacute;veloppent avant l'heure, et qui, se h&acirc;tant
+d'aller demander &agrave; la r&eacute;alit&eacute; ses logiques d&eacute;mentis, toujours pleins de
+d&eacute;senchantements, se d&eacute;chirent aux &eacute;pines de la v&eacute;rit&eacute;, &agrave; l'&acirc;ge o&ugrave; l'on
+commence &agrave; peine &agrave; respirer l'enivrant parfum des mensonges.</p>
+
+<p>Lorsqu'on rencontre quelques-uns de ces malheureux mutil&eacute;s par
+l'exp&eacute;rience, il faut les accueillir avec une piti&eacute; secourable; on ne
+peut interdire la plainte aux bless&eacute;s, et l'ironie et le blasph&egrave;me d'un
+sceptique de vingt ans ne sont bien souvent que le r&acirc;le de sa derni&egrave;re
+illusion.</p>
+
+<p>Le motif qui avait amen&eacute; Ulric &agrave; quitter le monde pour venir se r&eacute;fugier
+dans la vie des prol&eacute;taires &eacute;tait moins une excentricit&eacute; romanesque
+qu'une tentative tr&egrave;s s&eacute;rieusement m&eacute;dit&eacute;e, et sans doute inspir&eacute;e par
+une esp&egrave;ce de philosophie mystique particuli&egrave;re aux esprits tourment&eacute;s
+par les fi&egrave;vres de l'inconnu.</p>
+
+<p>Spectateur &eacute;pouvant&eacute; et victime souffrante de la corruption et de la
+fausset&eacute; qui r&egrave;gnent dans les relations du monde; tromp&eacute; &agrave; chaque pas
+qu'il y faisait, comme ce voyageur qui, en traversant une contr&eacute;e
+maudite, sentait se transformer sous sa dent, en cendre infecte ou en
+fiel amer, les fruits magnifiques qui avaient tent&eacute; son regard et excit&eacute;
+son envie, Ulric voyait, dans cette corruption et cette fausset&eacute; m&ecirc;me,
+un fait providentiel.</p>
+
+<p>&mdash;Il est juste, pensait-il, que ceux qui, en arrivant dans la vie, y
+sont accueillis par le sourire dor&eacute; de la fortune et trouvent dans leurs
+langes, brod&eacute;s par la main des f&eacute;es protectrices, les talismans
+enchant&eacute;s qui leur assurent d'avance toutes les jouissances et toutes
+les f&eacute;licit&eacute;s qu'on peut &eacute;changer contre l'or; il est peut-&ecirc;tre juste
+que ces privil&eacute;gi&eacute;s, fatalement condamn&eacute;s au plaisir, soient d&eacute;sh&eacute;rit&eacute;s
+du bonheur, la seule chose qui ne s'ach&egrave;te pas et ne soit point
+h&eacute;r&eacute;ditaire.</p>
+
+<p>&laquo;Leur destin leur a dit en naissant: Toi, tu vivras parmi les puissants,
+dans cette moiti&eacute; du monde qui fait l'&eacute;ternelle envie de l'autre moiti&eacute;.
+Tu auras la fortune et le rang. Enfant, tous tes caprices seront des
+lois; jeune homme, tous les plaisirs feront cort&egrave;ge &agrave; ta jeunesse, et
+chacune de tes fantaisies viendra s'&eacute;panouir en fleur au premier appel
+de ton d&eacute;sir; homme, toutes les routes seront ouvertes &agrave; ton ambition.
+Tu seras enfin ce qu'on appelle un heureux du monde. Mais ton bonheur
+n'aura que des apparences, et chacune de tes joies sera doubl&eacute;e d'une
+d&eacute;ception; car tu vas vivre dans une soci&eacute;t&eacute; o&ugrave; la corruption est
+presque une n&eacute;cessit&eacute; d'existence, et la perfidie une arme de d&eacute;fense
+personnelle qu'on doit toujours avoir &agrave; la main comme un soldat son
+&eacute;p&eacute;e.&raquo;</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'Ulric avait raisonn&eacute; int&eacute;rieurement, et cette singuli&egrave;re
+philosophie l'avait conduit &agrave; r&ecirc;ver cette singuli&egrave;re esp&eacute;rance.</p>
+
+<p>&laquo;En revanche, ajoutait-il, ceux-l&agrave; qui naissent abandonn&eacute;s de la
+fortune, les malheureux qui n'ont d'autre protection qu'eux-m&ecirc;mes et
+traversent la vie attel&eacute;s &agrave; la gl&egrave;be du travail, ceux-l&agrave; du moins, au
+milieu de la dure existence que leur impose leur destin, doivent
+conserver les bons instincts dont ils sont dou&eacute;s nativement. La bonne
+foi, la reconnaissance, toutes les nobles qualit&eacute;s humaines doivent
+cro&icirc;tre dans les sillons qu'arrose la sueur du travail. L'ouvrier doit
+pratiquer avec la rudesse de ses m&oelig;urs la fraternit&eacute;; ne poss&eacute;dant
+rien, il ne conna&icirc;t point les haines que d&eacute;terminent les rivalit&eacute;s
+d'int&eacute;r&ecirc;t; ses sympathies et ses amiti&eacute;s sont spontan&eacute;es et sinc&egrave;res, et
+comme celles du monde, n'ont pas seulement la dur&eacute;e d'une paire de gants
+ou d'un bouquet de bal. Ses amours ignorent les honteux alliages dont
+sont compos&eacute;s les amours du monde, amours faits d'ambition, d'orgueil,
+de haine m&ecirc;me quelquefois, mais jamais d'amour. L'ignorance du peuple
+est une sauvegarde contre le mal, car le mal est un r&eacute;sultat du savoir.
+On fait le bien avec le c&oelig;ur seulement; le mal exige la collaboration
+de l'esprit et de la raison.&raquo;</p>
+
+<p>Mais cette supr&ecirc;me esp&eacute;rance, &agrave; laquelle Ulric s'&eacute;tait obstin&eacute;ment
+attach&eacute;, ne surv&eacute;cut pas &agrave; sa tentative. Apr&egrave;s avoir pendant six mois
+v&eacute;cu au milieu des hommes de labeur, l'&eacute;tude et le contact des m&oelig;urs de
+ce monde nouveau pour lui laissa Ulric encore plus d&eacute;sol&eacute;; et son
+exp&eacute;rience l'amena &agrave; cette conclusion absolue que le bien et le bon
+n'existaient pas, ou n'existaient qu'&agrave; l'&eacute;tat d'instincts dont
+l'application et le d&eacute;veloppement n'&eacute;taient pas possibles.</p>
+
+<p>Dans les classes &eacute;lev&eacute;es de la soci&eacute;t&eacute;, parmi le monde des cravates
+blanches et des habits noirs, il avait rencontr&eacute; toute la hideuse
+famille des vices humains, mais ils &eacute;taient du moins correctement v&ecirc;tus,
+parlaient le beau langage promulgu&eacute; par d&eacute;crets acad&eacute;miques, et
+n'agissaient point une seule fois sans consulter le code des
+convenances. Il avait souvent, dans un salon, serr&eacute; avec joie la main
+droite d'un homme qui le trahissait de la main gauche, mais cette main
+&eacute;tait irr&eacute;prochablement gant&eacute;e. Souvent il avait cru au sourire de ces
+trahisons vivantes qu'on appelle des femmes; il s'&eacute;tait laiss&eacute; &eacute;mouvoir
+par les solo de sensibilit&eacute; qu'elles ex&eacute;cutent en public apr&egrave;s les avoir
+longuement &eacute;tudi&eacute;s, comme on fait d'une sonate de piano ou d'un air
+d'op&eacute;ra, et il avait &eacute;t&eacute; dupe; mais, du moins, ces femmes qui le
+trompaient &eacute;taient v&ecirc;tues de soie et de velours; les perles et les
+diamants, arrach&eacute;s au myst&eacute;rieux &eacute;crin de la nature, luttaient de feux
+et d'&eacute;clairs avec les flammes de leurs regards et resplendissaient sur
+leur front comme une constellation d'&eacute;toiles terrestres. Ces femmes
+&eacute;taient les reines du monde; elles portaient des noms qui avaient eu
+d&eacute;j&agrave; l'apoth&eacute;ose de l'histoire, et quand elles traversaient un bal,
+laissant derri&egrave;re elles un sillage de parfums et de gr&acirc;ces, tous les
+hommes faisaient sur leur passage une haie d'admirations g&eacute;nuflexes.</p>
+
+<p>&mdash;Ulric ne tarda pas &agrave; se convaincre que les m&oelig;urs de l'atelier ne
+valaient pas mieux que celles du salon.</p>
+
+<p>En venant pour la premi&egrave;re fois &agrave; son travail, l'apparence ch&eacute;tive de sa
+personne, la p&acirc;leur distingu&eacute;e de son visage, la blancheur de ses mains,
+jusque-l&agrave; rest&eacute;es oisives, lui valurent, de la part de ses nouveaux
+compagnons, un accueil plein d'ironie et d'insultes. R&eacute;sign&eacute; d'abord aux
+humbles fonctions d'apprenti, Ulric subit patiemment sans y r&eacute;pondre
+toutes les oppressions et toutes les injures dont on l'accablait &agrave; cause
+de sa faiblesse apparente, &agrave; cause de sa fa&ccedil;on de parler, qui n'avait
+rien de commun avec le vocabulaire du cabaret. Plus tard, lorsque la
+pratique de son &eacute;tat eut d&eacute;velopp&eacute; sa force, quand la rouille du travail
+eut rendu ses mains calleuses et bruni son visage empreint d'un cachet
+de m&acirc;le virilit&eacute;, ceux qui, en d'autres temps, avaient abus&eacute; de leur
+force pour l'opprimer, chang&egrave;rent subitement de langage et de mani&egrave;res
+avec lui d&egrave;s qu'ils s'aper&ccedil;urent que son bras fr&ecirc;le soulevait les plus
+lourds fardeaux aussi facilement que le souffle d'orage enl&egrave;ve une plume
+du sol.</p>
+
+<p>Au bout d'un an de s&eacute;jour dans l'atelier, Ulric, dont l'intelligence
+avait &eacute;t&eacute; remarqu&eacute;e par ses chefs, fut nomm&eacute; contrema&icirc;tre. Cette
+nomination excita parmi tous ses compagnons un concert de r&eacute;criminations
+honteuses et jalouses, et le jour o&ugrave; Ulric se pr&eacute;senta pour la premi&egrave;re
+fois &agrave; l'atelier avec son nouveau titre, la conspiration &eacute;clata d'une
+fa&ccedil;on assez mena&ccedil;ante pour n&eacute;cessiter l'intervention des chefs.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il? demanda l'un d'eux en s'avan&ccedil;ant au milieu des ouvriers
+en r&eacute;volte.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a, dit un des ouvriers, que nous ne voulons pas de monsieur pour
+contrema&icirc;tre, et il d&eacute;signait Ulric.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi n'en voulez-vous pas? dit le patron.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que c'est humiliant pour nous d'&ecirc;tre command&eacute;s par quelqu'un
+qui, il y a un an, &eacute;tait encore notre apprenti.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, r&eacute;pondit le ma&icirc;tre, qu'est-ce que cela prouve?</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a prouve, continua l'ouvrier, qui commen&ccedil;ait &agrave; balbutier, &ccedil;a prouve
+que nous sommes tous &eacute;gaux et qu'on ne doit pas faire d'injustice. Il y
+a des gens qui travaillent depuis dix ans dans la maison, et &ccedil;a les vexe
+de voir entrer un &eacute;tranger comme &ccedil;a <i>tout de go</i> dans la premi&egrave;re bonne
+place qui se trouve vacante.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est injuste! murmur&egrave;rent tous les ouvriers, comme pour
+encourager l'orateur qui discutait leurs int&eacute;r&ecirc;ts.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; bas Marc Gilbert! s'&eacute;cri&egrave;rent quelques voix, &agrave; bas le monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, continua l'ouvrier qui avait d&eacute;j&agrave; parl&eacute;, pourquoi
+avez-vous renvoy&eacute; Pierre? C'&eacute;tait un brave homme... qui faisait vivre sa
+femme et ses enfants avec sa place.</p>
+
+<p>&mdash;Silence! dit le ma&icirc;tre d'une voix imp&eacute;rative, et qu'on n'ajoute plus
+un mot. Je n'ai pas de compte &agrave; vous rendre, et je fais ce que je veux.
+Si Pierre a perdu sa place, il est d'autant plus coupable de s'&ecirc;tre
+expos&eacute; &agrave; la perdre qu'il a une femme et des enfants. Pierre &eacute;tait un
+paresseux qui encourageait la paresse; c'&eacute;tait un brave homme pour vous,
+un bon enfant, et vous le regrettez parce qu'il vous comptait des heures
+de travail que vous passiez au cabaret. Pour moi, Pierre &eacute;tait un
+voleur....</p>
+
+<p>Un murmure, aussit&ocirc;t comprim&eacute; par un geste du ma&icirc;tre, s'&eacute;leva parmi les
+ouvriers.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dit un voleur, et je le r&eacute;p&egrave;te, et tous ceux qui re&ccedil;oivent de
+l'argent qu'ils n'ont pas gagn&eacute; sont de malhonn&ecirc;tes gens. Pierre a abus&eacute;
+de ma confiance; pourtant j'ai &eacute;t&eacute; patient, j'ai eu &eacute;gard &agrave; sa position
+de p&egrave;re de famille.</p>
+
+<p>Mais plus j'&eacute;tais indulgent, et plus il s'est montr&eacute; incorrigible. &Agrave; mon
+tour, j'eusse &eacute;t&eacute; coupable envers mes associ&eacute;s en conservant chez moi un
+homme qui compromettait leurs int&eacute;r&ecirc;ts. L'honn&ecirc;tet&eacute; est dans le devoir;
+j'ai fait le mien, donc j'ai &eacute;t&eacute; juste en renvoyant Pierre, et juste
+encore en le rempla&ccedil;ant par un homme honn&ecirc;te, laborieux, intelligent.
+Est-ce ma faute si, parmi tous les ouvriers qui travaillent ici depuis
+dix ans, je n'en ai pas trouv&eacute; un r&eacute;unissant les qualit&eacute;s et les
+capacit&eacute;s n&eacute;cessaires pour remplir l'emploi vacant? Est-ce ma faute si
+c'est justement l'apprenti &agrave; qui tout l'atelier commandait il y a un an
+qui se trouve &ecirc;tre le seul aujourd'hui digne de commander &agrave; tout
+l'atelier? Vous parliez d'&eacute;galit&eacute; tout &agrave; l'heure; eh bien, non, vous
+tous qui parlez, vous n'&ecirc;tes pas les &eacute;gaux de Marc Gilbert. Vous n'&ecirc;tes
+pas &eacute;gaux les uns aux autres, puisqu'il y en a parmi vous dont le
+salaire est diff&eacute;rent, et ceux-l&agrave; qui vous pr&ecirc;chent cette &eacute;galit&eacute; sont
+des fous; et vous savez bien vous-m&ecirc;mes, quand vous venez recevoir votre
+<i>paye</i>, que celui qui travaille le plus et le mieux doit &ecirc;tre pay&eacute;
+davantage que ceux dont le travail et l'habilet&eacute; sont moindres.</p>
+
+<p>Ainsi donc, &agrave; compter d'aujourd'hui, Marc Gilbert est votre
+contrema&icirc;tre. C'est un autre moi-m&ecirc;me, et j'entends qu'on le respecte et
+qu'on lui ob&eacute;isse comme &agrave; moi-m&ecirc;me. Et maintenant, ceux qui ne sont pas
+contents peuvent s'en aller.</p>
+
+<p>Pendant ce discours, tous les ouvriers &eacute;taient silencieusement retourn&eacute;s
+&agrave; leur travail.</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme est juste, pensa Ulric en regardant son patron.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Marc Gilbert, lui dit celui-ci, il y a un an vous &ecirc;tes entr&eacute;
+dans la maison en qualit&eacute; d'apprenti; aujourd'hui, apr&egrave;s moi, vous allez
+y occuper la premi&egrave;re place. Ce n'est pas une faveur que je vous
+accorde, comme je le disais tout &agrave; l'heure, c'est une justice. J'esp&egrave;re
+que vous &ecirc;tes content, et qu'en une ann&eacute;e vous aurez fait du chemin.
+Seulement, comme vous &ecirc;tes un peu jeune, et que vous n'auriez pas
+peut-&ecirc;tre toute l'exp&eacute;rience n&eacute;cessaire, nous ne vous donnerons d'abord
+que les deux tiers des appointements que nous donnions &agrave; votre
+pr&eacute;d&eacute;cesseur. N&eacute;anmoins la part est encore belle, avouez-le.</p>
+
+<p>Ulric resta profond&eacute;ment &eacute;tonn&eacute; par cette contradiction.</p>
+
+<p>&mdash;Singuli&egrave;re justice, murmura-t-il quand il fut seul. On remplace un
+homme paresseux, sans intelligence et sans probit&eacute;, par un homme qu'on
+sait &ecirc;tre intelligent, probe et d&eacute;vou&eacute;, et sans tenir compte du b&eacute;n&eacute;fice
+que sa gestion loyale procurera &agrave; la maison, on paye l'honn&ecirc;te homme
+moins cher qu'on ne payait le voleur!</p>
+
+<p>Au bout de huit jours, les nouvelles fonctions et l'autorit&eacute; dont elles
+investissaient Ulric lui avaient attir&eacute; d&eacute;j&agrave; une foule de courtisans, et
+ceux-l&agrave; qui se montraient les plus humbles et les plus empress&eacute;s autour
+de lui &eacute;taient les m&ecirc;mes qui jadis s'&eacute;taient montr&eacute;s les plus durs et
+les moins indulgents &agrave; son &eacute;gard, les m&ecirc;mes qui s'&eacute;taient le plus
+ouvertement d&eacute;clar&eacute;s hostiles &agrave; sa nomination. Il exp&eacute;rimenta alors sur
+le vif ces <i>nobles qualit&eacute;s</i> qui, disait-il autrefois, devaient cro&icirc;tre
+dans les sillons arros&eacute;s par les sueurs du travail, et son c&oelig;ur
+s'emplit d'un nouveau d&eacute;go&ucirc;t en voyant ces hommes qui, devant &ecirc;tre
+pourtant li&eacute;s par une commune solidarit&eacute;, essayaient de se nuire les uns
+aux autres en venant d&eacute;noncer les infractions qui se commettaient dans
+l'atelier, esp&eacute;rant sans doute qu'Ulric leur payerait, en tol&eacute;rant les
+leurs, la d&eacute;nonciation des fautes commises par ceux de leurs compagnons
+dont ils se faisaient les espions.</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; fraternit&eacute;! murmurait Ulric, fant&ocirc;me chim&eacute;rique, mot sonore qu'on
+fait retentir comme un tocsin pour ameuter les r&eacute;voltes. On peut
+facilement t'inscrire sur les &eacute;tendards et sur le fronton des monuments;
+mais les si&egrave;cles futurs ajout&eacute;s aux si&egrave;cles pass&eacute;s auront bien de la
+peine &agrave; te graver dans le c&oelig;ur de l'homme.</p>
+
+<p>Ainsi donc, dans les classes inf&eacute;rieures de la soci&eacute;t&eacute;, dans le monde
+des blouses, Ulric avait retrouv&eacute; la m&ecirc;me corruption, le m&ecirc;me esprit de
+mensonge, la m&ecirc;me fureur d'oppression du fort contre le faible. L&agrave;,
+comme ailleurs, tous les vices r&eacute;gnaient sous la pr&eacute;sidence de
+l'&eacute;go&iuml;sme, ma&icirc;tre souverain; tous les nobles instincts &eacute;taient crucifi&eacute;s
+sur les croix de l'int&eacute;r&ecirc;t; l&agrave; aussi, toute vertu avait son Judas et son
+Pilate. L&agrave; aussi, comme ailleurs et plus qu'ailleurs, Ulric put se
+convaincre par sa propre exp&eacute;rience que l'ingratitude, celle qui de
+toutes les plantes humaines a le moins besoin de culture, croissait en
+plein c&oelig;ur.</p>
+
+<p>En haut, il avait trouv&eacute; le mal hypocrite, rus&eacute;, mais intelligent et
+presque s&eacute;ducteur.</p>
+
+<p>En bas, il le trouva de m&ecirc;me, mais cynique, brutal, et presque
+repoussant.</p>
+
+<p>Un soir Ulric &eacute;tait seul dans sa chambre; plong&eacute; dans une misanthropie
+qui devenait chaque jour plus aigu&euml;, la t&ecirc;te pos&eacute;e entre ses mains, ses
+yeux erraient machinalement sur un livre ouvert qui se trouvait sur une
+table: c'&eacute;tait l'<i>&Eacute;mile</i> de Rousseau, et un signe marginal semblait
+annoter ce passage:</p>
+
+<p>&laquo;Il faut &ecirc;tre heureux! c'est la fin de tout &ecirc;tre sensible; c'est le
+premier d&eacute;sir que nous imprima la nature et le seul qui ne nous quitte
+jamais. Mais o&ugrave; est le bonheur? Chacun le cherche et nul ne le trouve;
+on use sa vie &agrave; le poursuivre et on meurt sans l'avoir atteint.&raquo;</p>
+
+<p>Pour la milli&egrave;me fois au moins Ulric faisait en r&eacute;flexion le tour de
+cette phrase, dont la conclusion est si d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e, lorsque des cris
+per&ccedil;ants qui retentissaient au dehors vinrent brusquement l'arracher &agrave;
+sa r&ecirc;verie.</p>
+
+<p>Ulric courut &agrave; sa fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Des cris: au secours! Au secours! continuaient plus press&eacute;s et plus
+inquiets. Ils paraissaient sortir d'une crois&eacute;e faisant face au corps de
+logis habit&eacute; par Ulric, qui reconnut la voix d'une femme.</p>
+
+<p>Il descendit en toute h&acirc;te l'escalier, et en quelques secondes il &eacute;tait
+arriv&eacute; sur le palier de l'&eacute;tage sup&eacute;rieur, o&ugrave; les cris avaient atteint
+le diapason de l'&eacute;pouvante.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il donc? demanda Ulric &agrave; quelques voisins assembl&eacute;s sur le
+carr&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit une comm&egrave;re avec un accent de fausse piti&eacute;, c'est la m&egrave;re
+Durand qui vient de tr&eacute;passer, et c'est sa petite qui crie. Que c'est un
+enfer dans la maison depuis quinze jours, que la vieille tousse son &acirc;me
+par petits morceaux du matin au soir; qu'on ne peut pas fermer l'&oelig;il;
+que c'est bien malheureux pour de pauvres gens qui ont si besoin de
+repos; que la vieille n'a pas voulu aller &agrave; l'h&ocirc;pital, qu'elle &eacute;tait
+trop fi&egrave;re; qu'elle a mieux aim&eacute; voir sa pauvre enfant s'ab&icirc;mer le
+temp&eacute;rament &agrave; la veiller; qu'elle lui disait encore des sottises
+par-dessus le march&eacute;; qu'enfin nous en voil&agrave; d&eacute;barrass&eacute;e, et que nous
+allons pouvoir dormir.</p>
+
+<p>Ce speach avait &eacute;t&eacute; prononc&eacute; d'un seul trait par une horrible femme,
+dont la figure ignoble et la voix enrou&eacute;e &eacute;taient ravag&eacute;es par
+l'ivrognerie.</p>
+
+<p>Ulric entra dans la chambre, o&ugrave; les sanglots avaient succ&eacute;d&eacute; aux cris.
+C'&eacute;tait un taudis sinistre, d&eacute;sol&eacute;, obscur, humide, et dont l'atmosph&egrave;re
+&eacute;treignait la gorge. Dans un coin, sur un grabat mal cach&eacute; par de
+mis&eacute;rables loques servant de rideaux, &eacute;tait &eacute;tendue la morte, cadavre
+jaune et long, dont les membres roidis paraissaient encore lutter contre
+les attaques de l'agonie, et dont la bouche horriblement ouverte
+semblait vomir des blasph&egrave;mes posthumes.</p>
+
+<p>Au pied du lit, tenant dans ses mains une des mains de la tr&eacute;pass&eacute;e, une
+jeune fille en d&eacute;sordre &eacute;tait accroupie dans l'abrutissement de la
+douleur et du d&eacute;sespoir. Une femme du voisinage essayait de lui donner
+de banales consolations. &Agrave; l'entr&eacute;e d'Ulric la jeune fille avait &agrave; peine
+lev&eacute; la t&ecirc;te, et &eacute;tait aussit&ocirc;t retomb&eacute;e dans son insensibilit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Ulric &agrave; la voisine, vous devriez emmener cette jeune fille
+de cette chambre, ce spectacle la tue.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que je lui disais, mon cher monsieur, mais elle ne m'entend
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait pourtant prendre aupr&egrave;s d'elle quelques informations, dit
+Ulric, pour savoir le nom de ses parents, de ses amis, afin de les
+avertir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! la pauvre fille! je la crois bien abandonn&eacute;e, r&eacute;pondit la voisine
+en essayant de faire revenir l'orpheline au sentiment de la r&eacute;alit&eacute;.</p>
+
+<p>Enfin elle rouvrit les yeux, qu'elle baissa aussit&ocirc;t en apercevant un
+&eacute;tranger, et murmura quelques paroles confuses. Puis les sanglots la
+reprirent, et elle tomba de nouveau &agrave; genoux au pied du lit.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, ma petite, dit la voisine, ne vous d&eacute;solez donc pas comme &ccedil;a!
+&agrave; quoi que &ccedil;a sert? Nous sommes tous mortels, d'ailleurs; et puis, apr&egrave;s
+tout, c'est un bien pour un mal. Elle n'&eacute;tait pas bonne, la d&eacute;funte;
+m&eacute;chante, hargneuse et d&eacute;pensi&egrave;re; on ne pouvait pas la souffrir dans la
+maison, d'abord: demandez un peu aux voisins, vous verrez ce qu'ils vous
+diront.</p>
+
+<p>&mdash;Madame!... dit Ulric en jetant &agrave; la voisine un regard s&eacute;v&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! c'est la v&eacute;rit&eacute; du bon Dieu, ce que je dis l&agrave;, reprit-elle. Vous
+ne vous figurez pas, mon cher monsieur, quelle m&eacute;chante cr&eacute;ature c'&eacute;tait
+que la m&egrave;re Durand, et combien elle a fait souffrir la pauvre Rosette,
+qui est bien un v&eacute;ritable ange de patience; qu'elle la battait comme
+pl&acirc;tre, et lui prenait tout l'argent qu'elle gagnait pour aller boire
+toute seule des liqueurs qui l'ont conduite insensiblement au tombeau;
+que le m&eacute;decin l'avait bien dit, l&agrave;! Aussi, moi je dis que &ccedil;a ne vaut
+pas la peine de tant se chagriner, et que c'est un bon d&eacute;barras, comme
+dit cet autre....</p>
+
+<p>&mdash;Silence! madame! s'&eacute;cria Ulric indign&eacute; de pareils propos. Dans un tel
+moment, devant ce lit, c'est odieux.</p>
+
+<p>Et comme la voisine continuait, Ulric, ne pouvant davantage contenir sa
+col&egrave;re, la prit par le bras et la mit dehors.</p>
+
+<p>Peu &agrave; peu Rosette sortit de son abattement, et lorsque, revenue presque
+enti&egrave;rement &agrave; elle, elle aper&ccedil;ut un jeune homme dans cette chambre o&ugrave;
+elle se croyait seule, elle ne put retenir un cri d'&eacute;tonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, mademoiselle, dit Ulric tr&egrave;s doucement, si j'ai pris la
+libert&eacute; d'entrer chez vous....</p>
+
+<p>&mdash;Je... ne... vous connais pas... je ne sais, monsieur... r&eacute;pondit la
+jeune fille en balbutiant.</p>
+
+<p>&mdash;Tout &agrave; l'heure, reprit Ulric, j'ai entendu appeler au secours, et je
+suis mont&eacute;; voil&agrave; comment vous me trouvez ici. Veuillez m'excuser si
+j'ai pris la libert&eacute; de rester; dans les circonstances douloureuses o&ugrave;
+vous vous trouvez, et vous voyant seule, j'ai cru devoir rester pour me
+mettre &agrave; votre disposition....</p>
+
+<p>&mdash;Merci, monsieur, dit Rosette. Je....</p>
+
+<p>&mdash;La mort de votre m&egrave;re n&eacute;cessite des d&eacute;marches &agrave; faire; il y a une
+foule de d&eacute;tails dont vous ne pouvez vous occuper vous-m&ecirc;me. Il faut
+pr&eacute;venir vos parents, vos amis, pour qu'ils viennent vous assister....
+Toutes ces courses, je les ferai. Ce sont l&agrave; de l&eacute;gers services qui se
+proposent et qui s'acceptent entre voisins, car je suis le v&ocirc;tre; je
+m'appelle Marc Gilbert; je suis ouvrier et je travaille dans la fabrique
+de M. Vincent....</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai ni parents ni amis; je n'avais que ma m&egrave;re. Ah! Mon Dieu!
+Comment faire? Qu'est-ce que je vais devenir? s'&eacute;cria Rosette en
+pleurant.</p>
+
+<p>Ce cri, qui r&eacute;v&eacute;lait un abandon et une mis&egrave;re si profonds, &eacute;mut Ulric.</p>
+
+<p>&mdash;S'il en est ainsi, mademoiselle, dit-il &agrave; Rosette, par amour m&ecirc;me pour
+votre m&egrave;re, vous devriez accepter mes propositions, et me laisser le
+soin de veiller aux tristes devoirs qu'il reste &agrave; accomplir.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s une longue h&eacute;sitation, Rosette se laissa convaincre et accepta les
+offres de service que lui faisait Ulric.</p>
+
+<p>Le lendemain un modeste corbillard emmenait &agrave; l'&eacute;glise le corps de la
+m&egrave;re Durand, et de l&agrave; au cimeti&egrave;re, o&ugrave; Ulric avait acquis une fosse
+particuli&egrave;re pour que l'orpheline p&ucirc;t y agenouiller son souvenir filial.</p>
+
+<p>Deux jours apr&egrave;s l'enterrement de sa m&egrave;re, Rosette vint chez Ulric pour
+le remercier de ce qu'il avait fait pour elle. Elle exprima sa
+reconnaissance avec une franchise et une sinc&eacute;rit&eacute; telles qu'Ulric resta
+encore plus &eacute;mu apr&egrave;s cette seconde entrevue qu'il ne l'avait &eacute;t&eacute; lors
+de sa premi&egrave;re rencontre avec la jeune fille.</p>
+
+<p>Quelque temps apr&egrave;s, comme il rentrait chez lui le soir, son portier lui
+remit une lettre. Ulric, inquiet de savoir qui pouvait lui &eacute;crire,
+courut d'abord &agrave; la signature: il y trouva celle de Rosette. La lettre
+contenait ces mots:</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur Marc, &laquo;Excusez-moi si je prends la libert&eacute; de vous &eacute;crire;
+c'est que j'ai de mauvaises nouvelles &agrave; vous apprendre, et je ne puis
+pas aller chez vous pour vous les dire. Il y a des m&eacute;chantes gens dans
+la maison, et on dit de vilaines choses sur nous deux &agrave; cause du service
+que vous m'avez rendu. J'ai beaucoup de chagrin, et je voudrais vous
+voir un moment. Ce soir, en revenant de mon ouvrage, je passerai par la
+grande all&eacute;e du jardin des plantes. &laquo;Votre servante bien reconnaissante,
+&laquo;Rosette Durand.&raquo;</p>
+
+<p>Ulric courut au rendez-vous que lui donnait l'orpheline. Elle venait
+seulement d'arriver. Sans parler, elle prit le bras d'Ulric, et le jeune
+homme s'aper&ccedil;ut que son c&oelig;ur battait avec violence. Son visage &eacute;tait
+p&acirc;le, fatigu&eacute;, et laissait voir des traces d'une ros&eacute;e de larmes. Il la
+conduisit dans une all&eacute;e peu fr&eacute;quent&eacute;e, et la fit asseoir aupr&egrave;s de lui
+sur un banc d&eacute;sert.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-il arriv&eacute;, Rosette? demanda Ulric.</p>
+
+<p>&mdash;Ne l'avez-vous pas devin&eacute; en lisant ma lettre? r&eacute;pondit la jeune fille
+en baissant les yeux. Oh! c'est horrible, ce qu'on a dit! ajouta-t-elle
+pr&eacute;cipitamment, et une rougeur d'indignation empourpra son visage.</p>
+
+<p>&mdash;Et bien, dit Ulric, qu'a-t-on pu dire? que j'&eacute;tais votre amant,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Si on n'avait dit que cela, je ne souffrirais pas tant, continua
+Rosette,&mdash;car ce serait seulement ma vertu qu'on attaquerait;&mdash;mais
+c'est plus horrible. On a dit que nous avions jou&eacute; tous les deux une
+com&eacute;die, le jour m&ecirc;me o&ugrave; ma m&egrave;re est morte. Ce service que vous m'avez
+si g&eacute;n&eacute;reusement rendu sans me conna&icirc;tre, on a dit que c'&eacute;tait une
+sp&eacute;culation, un march&eacute;... conclu et pay&eacute;... devant le corps de ma
+m&egrave;re....</p>
+
+<p>&mdash;C'est odieux! On a dit cela? fit Ulric.</p>
+
+<p>&mdash;Et depuis quelques jours tout le monde le r&eacute;p&egrave;te dans la maison, dit
+Rosette.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ma pauvre enfant, que voulez-vous y faire? Ce que vous
+m'apprenez ne m'&eacute;tonne pas. Je comprends que vous vous soyez indign&eacute;e de
+cette monstrueuse calomnie; mais, &agrave; vrai dire, j'eusse &eacute;t&eacute; surpris
+davantage si elle n'avait pas &eacute;t&eacute; faite. Il y a des gens qui ne peuvent
+pas comprendre qu'on fasse le bien seulement pour le bien; nous avons
+affaire &agrave; ces gens-l&agrave;, et quoi que nous disions, quoi que nous fassions,
+l'honn&ecirc;tet&eacute; de nos relations sera toujours criminelle &agrave; leurs yeux.</p>
+
+<p>En ce moment une ombre passa rapidement devant le banc sur lequel ils
+&eacute;taient assis, et une voix leur jeta ces mots en passant: Bonsoir, les
+amoureux!</p>
+
+<p>Rosette tressaillit et se serra aupr&egrave;s d'Ulric.</p>
+
+<p>Tous deux venaient de reconna&icirc;tre la voix d'une de leurs voisines.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IVa" id="IVa"></a><a href="#table">IV</a></h2>
+
+
+<p>Peu de jours apr&egrave;s leur entrevue au jardin des plantes, Ulric et Rosette
+quittaient ensemble la maison o&ugrave; ils s'&eacute;taient connus, et emm&eacute;nageaient
+dans un logement commun, situ&eacute; dans une des rues d&eacute;sertes et tranquilles
+qui avoisinent le Luxembourg.</p>
+
+<p>Sa liaison avec Rosette n'avait &eacute;t&eacute; dans le principe pour Ulric que le
+r&eacute;sultat d'une affection tranquille et presque protectrice que la jeune
+orpheline lui avait tout d'abord inspir&eacute;e. Mais peu &agrave; peu, &agrave; sa grande
+surprise et &agrave; sa grande joie, comme un homme qui recouvre tout &agrave; coup un
+sens perdu, il comprit qu'il aimait Rosette.</p>
+
+<p>Alors une nouvelle existence commen&ccedil;a pour lui. Cette misanthropie
+am&egrave;re, ce d&eacute;go&ucirc;t obstin&eacute; des hommes et des choses qui auparavant se
+trahissaient dans toutes ses r&eacute;flexions et dans ses moindres paroles,
+s'adoucirent graduellement, et son esprit retrouva le chemin qui conduit
+aux bonnes pens&eacute;es.</p>
+
+<p>Cependant quelquefois, par une brusque transition, il lui arrivait de
+retomber dans les ombres de l'incertitude, un souvenir importun des
+jours pass&eacute;s apparaissait tout &agrave; coup devant lui, comme une fatale
+proph&eacute;tie de l'avenir. Il voyait alors se dresser devant lui le fant&ocirc;me
+jaloux des femmes qu'il avait aim&eacute;es jadis, et toutes lui criaient:
+&laquo;Souviens-toi de nos le&ccedil;ons! Comme toutes celles qui ont tent&eacute; de faire
+battre ton c&oelig;ur si bien p&eacute;trifi&eacute;, ta nouvelle idole te pr&eacute;pare une
+d&eacute;ception: fuis-la donc aussi, celle-l&agrave; qui est notre s&oelig;ur &agrave; nous
+toutes, qui t'avons tromp&eacute;. D'ailleurs, tu te trompes toi-m&ecirc;me en
+croyant l'aimer:&mdash;les cadavres remuent quelquefois dans leur tombe;&mdash;tu
+as pris un tressaillement de ton c&oelig;ur pour une r&eacute;surrection, ton c&oelig;ur
+est bien mort...&raquo;</p>
+
+<p>Mais, en relevant la t&ecirc;te, Ulric apercevait devant lui Rosette, heureuse
+et belle, Rosette, dont le c&oelig;ur, gonfl&eacute; d'amour et de juv&eacute;nile gaiet&eacute;,
+semblait, comme un vase trop plein, d&eacute;border par ses l&egrave;vres en flots de
+sourires. Alors, en regardant ce doux visage, en &eacute;coutant cette voix
+vibrante d'une douceur sonore, Ulric croyait voir dans sa ma&icirc;tresse la
+f&eacute;e souriante de sa vingti&egrave;me ann&eacute;e, et il l'entendait lui dire:</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui suis ta jeunesse, ta jeunesse dont tu t'es si mal servi.
+Tu m'as renvoy&eacute;e avant l'heure, et pourtant je reviens vers toi. J'ai de
+grands tr&eacute;sors &agrave; prodiguer, et quand tu les auras d&eacute;pens&eacute;s, j'en aurai
+encore d'autres. Laisse-toi conduire o&ugrave; je veux te mener: c'est &agrave;
+l'amour. Tu t'es tromp&eacute;, et l'on t'a tromp&eacute;, toutes les fois que tu as
+cru aimer; cette fois ne repousse pas l'amour sinc&egrave;re. Celle qui te
+l'apporte a les mains pleines de bonheur, et elle veut partager avec
+toi. Laisse-toi rendre heureux; il est bien temps.</p>
+
+<p>Alors Ulric, couvrant de baisers insens&eacute;s le visage et les mains de sa
+petite Rosette, entrait dans une exaltation dont la jeune fille
+s'&eacute;tonnait et s'effrayait presque. Il lui parlait avec un langage dont
+le lyrisme, souvent incompr&eacute;hensible pour elle, faisait craindre &agrave;
+Rosette que son amant ne f&ucirc;t devenu fou.</p>
+
+<p>&mdash;Merci! mon dieu! s'&eacute;criait Ulric, vous &ecirc;tes bon! La vie a longtemps
+&eacute;t&eacute; pour moi un lourd fardeau, vous le savez. Il est arriv&eacute; un moment o&ugrave;
+nulle force humaine n'aurait pu le supporter; j'ai failli fl&eacute;chir et
+m'en d&eacute;barrasser par un crime. Vous l'avez vu. J'ai dout&eacute; un instant de
+votre justice souveraine; puis au bord de l'ab&icirc;me o&ugrave; j'&eacute;tais pench&eacute;
+d&eacute;j&agrave;, j'ai cri&eacute; vers vous du fond de mon &acirc;me: &laquo;Ayez piti&eacute; de moi!&raquo; Vous
+m'avez entendu, vous avez envoy&eacute; cette femme &agrave; mon c&ocirc;t&eacute;, et vous m'avez
+sauv&eacute; par elle. Merci! mon dieu! vous &ecirc;tes bon!</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu m'as aim&eacute; &agrave; temps, ma pauvre Rosette! et comme tu as bien
+fait de m'aimer! si tu savais.... Maintenant, je ne suis plus le m&ecirc;me
+qu'autrefois. Le bain de jouvence de ton amour m'a m&eacute;tamorphos&eacute;. Dans
+moi, hors moi, tout est chang&eacute;. J'ai laiss&eacute; au fond de mon pass&eacute;
+t&eacute;n&eacute;breux tout ce que j'avais de fl&eacute;tri: passions mauvaises, instincts
+haineux, m&eacute;pris des hommes. Je renais &agrave; la lumi&egrave;re du jour, pur comme un
+enfant; je salue la vie comme une bonne chose que j'ai longtemps
+maudite, d&eacute;daign&eacute;e; et cela, je le dis en v&eacute;rit&eacute;, parce que je t'aime,
+et parce que tu m'aimes.</p>
+
+<p>Rosette, dont l'esprit n'avait pas fr&eacute;quent&eacute; le dictionnaire familier
+aux passions exalt&eacute;es, comme l'&eacute;tait devenue celle d'Ulric, ne
+comprenait peut-&ecirc;tre pas bien les mots dont il se servait, mais sous
+l'obscurit&eacute; du langage elle devinait le sens, et, &agrave; d&eacute;faut de paroles,
+elle r&eacute;pondait par des caresses.</p>
+
+<p>Pendant pr&egrave;s d'un an ce fut une belle vie.</p>
+
+<p>Ulric et Rosette continuaient &agrave; travailler chacun de son c&ocirc;t&eacute;; et comme
+ils menaient l'existence r&eacute;guli&egrave;re et tranquille des m&eacute;nages d'ouvriers
+laborieux et honn&ecirc;tes, on les croyait mari&eacute;s, et plus d'une fois leurs
+voisins leur firent des avances pour &eacute;tablir entre eux des relations de
+voisinage.</p>
+
+<p>Mais l'un et l'autre avaient pr&eacute;f&eacute;r&eacute; rester dans la solitude de leur
+amour, et s'&eacute;taient obstin&eacute;ment efforc&eacute;s &agrave; vivre en dehors de toute
+relation avec les &eacute;trangers.</p>
+
+<p>Un jour, pendant l'absence de Rosette, Ulric re&ccedil;ut la visite d'un jeune
+homme qui lui apportait une lettre.</p>
+
+<p>Cette lettre &eacute;tait adress&eacute;e &agrave; M. le comte Ulric de Rouvres.</p>
+
+<p>En lisant cette suscription, Ulric ne put s'emp&ecirc;cher de p&acirc;lir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, dit-il au jeune homme qui lui avait apport&eacute; le
+billet; cette lettre n'est pas pour moi.... Je m'appelle Marc Gilbert.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, monsieur le comte, r&eacute;pondit le jeune homme en souriant. Ne
+craignez point d'indiscr&eacute;tion de ma part. Je suis envoy&eacute; par Me Morin,
+votre notaire. Des motifs tr&egrave;s s&eacute;rieux l'ont mis dans l'obligation de
+vous rechercher, et ce n'est qu'apr&egrave;s bien des peines et des d&eacute;marches
+que nous avons pu parvenir &agrave; vous d&eacute;couvrir.... Cette lettre, qui est
+bien pour vous, car, ayant eu l'honneur de vous voir dans l'&eacute;tude de mon
+patron, je puis vous reconna&icirc;tre, cette lettre vous apprendra, monsieur
+le comte, les raisons qui ont forc&eacute; Me Morin &agrave; troubler votre incognito.</p>
+
+<p>Ulric comprit qu'il &eacute;tait inutile de feindre plus longtemps, et prit
+lecture du billet que lui adressait son notaire.</p>
+
+<p>Il ne contenait que ces quelques lignes:</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur le comte, &laquo;&Eacute;tant sur le point de vendre mon &eacute;tude, je
+d&eacute;sirerais vivement avoir avec vous un entretien pour vous rendre compte
+des fonds dont vous avez bien voulu me confier le d&eacute;p&ocirc;t il y a dix-huit
+mois. Depuis cette &eacute;poque, les neuf cent mille francs d&eacute;pos&eacute;s par vous
+entre mes mains se sont presque augment&eacute;s d'un tiers, gr&acirc;ce &agrave; des
+placements avantageux et dont je puis garantir la s&ucirc;ret&eacute; pour l'avenir;
+toute cette comptabilit&eacute; est parfaitement en ordre, et je voudrais vous
+la soumettre avant de r&eacute;signer mes fonctions. C'est pourquoi je vous
+prie, monsieur le comte, de vouloir bien m'assigner un rendez-vous.
+Selon qu'il vous plaira le mieux, j'aurai l'honneur de recevoir chez moi
+M. le comte Ulric de Rouvres, ou je me rendrai chez M. Marc Gilbert.
+&laquo;Recevez, etc. Morin.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez r&eacute;pondre &agrave; M. Morin que j'irai le voir demain, dit Ulric au
+clerc de son notaire quand il eut achev&eacute; la lettre dont le contenu
+venait brutalement lui rappeler un pass&eacute;, une fortune et un nom qu'il
+avait compl&egrave;tement oubli&eacute;s. Aussi la lecture de cette lettre le
+jeta-t-elle dans un courant d'id&eacute;es qui amen&egrave;rent sur son front un nuage
+de tristesse et d'inqui&eacute;tude dont Rosette s'aper&ccedil;ut le soir en rentrant.</p>
+
+<p>Aux interrogations de sa ma&icirc;tresse Ulric r&eacute;pondit par un banal pr&eacute;texte
+d'indisposition. Le lendemain il alla voir son notaire; et, apr&egrave;s avoir
+&eacute;cout&eacute; tr&egrave;s indiff&eacute;remment les explications que M. Morin lui donna sur
+l'administration de sa fortune, Ulric le pria de transmettre &agrave; son
+successeur tous les pouvoirs qu'il lui avait donn&eacute;s; il insista surtout
+pour qu'&agrave; l'avenir, et sous aucun pr&eacute;texte, on ne v&icirc;nt d&eacute;ranger son
+incognito, qu'il voulait encore conserver.</p>
+
+<p>&mdash;Ne d&eacute;sirez-vous pas que je vous remette quelque argent? demanda M.
+Morin &agrave; son client singulier.</p>
+
+<p>&mdash;De l'argent? dit Ulric; non, j'en gagne.... Il rentra chez lui l'esprit
+plus libre, le front rass&eacute;r&eacute;n&eacute;, et retrouva aupr&egrave;s de Rosette la
+tranquille et charmante familiarit&eacute; que l'incident de la veille avait
+vaguement refroidie. Mais le malheur avait fait br&egrave;che dans le m&eacute;nage.
+Peu de temps apr&egrave;s la fabrique dans laquelle Ulric &eacute;tait employ&eacute; comme
+contrema&icirc;tre fut ruin&eacute;e par un incendie. Ulric chercha de l'occupation
+dans d'autres &eacute;tablissements; il essaya de se placer seulement en
+qualit&eacute; d'ouvrier; mais on &eacute;tait alors au milieu d'une crise
+commerciale, et un grand rel&acirc;che s'&eacute;tait op&eacute;r&eacute; dans les travaux de son
+industrie. Les patrons avaient &eacute;t&eacute; dans la n&eacute;cessit&eacute; de mettre &agrave; pied
+une partie de leurs ouvriers. Ulric se trouva les bras libres,&mdash;la
+sinistre libert&eacute; de la mis&egrave;re; et lui, <i>ultra-</i>millionnaire, il comprit
+l'&eacute;pouvante du p&egrave;re de famille, pour qui la saison du ch&ocirc;mage est aussi
+l'&eacute;poque de la famine.</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant, pensait-il au retour de ses courses infructueuses, je
+n'aurais qu'un mot &agrave; dire....</p>
+
+<p>Quant &agrave; Rosette, jamais peut-&ecirc;tre elle n'avait &eacute;t&eacute; plus gaie, jamais ses
+dix-huit ans en fleur n'avaient embaum&eacute; la maison d'un plus doux parfum
+de jeunesse et d'amour. Seulement elle travaillait deux heures de plus
+soir et matin; et le petit m&eacute;nage v&eacute;cut heureux encore un mois, malgr&eacute;
+les privations impos&eacute;es par la n&eacute;cessit&eacute;.</p>
+
+<p>&Agrave; la n&eacute;cessit&eacute; succ&eacute;da la mis&egrave;re. Plusieurs fois, le soir, &agrave; la nuit
+tombante, choisissant les rues d&eacute;sertes, Rosette s'aventura dans ces
+comptoirs d'usure patent&eacute;s vers lesquels les premiers vents de l'hiver
+poussent une foule de mis&egrave;res frissonnantes, qui viennent, timides et
+honteuses, demander au pr&ecirc;t le maigre repas du soir ou le petit cotret
+de bois vert qui doit pour une heure enfumer la mansarde humide.</p>
+
+<p>Peu &agrave; peu tous les tiroirs se vid&egrave;rent dans les magasins du
+mont-de-pi&eacute;t&eacute;. Et cependant, durant cette lutte avec la mis&egrave;re, Ulric
+&eacute;prouvait la volupt&eacute; singuli&egrave;re qui, chez quelques natures, r&eacute;sulte d'un
+sentiment inconnu, f&ucirc;t-il m&ecirc;me douloureux. Son amour souffrait en voyant
+la pauvre Rosette sortir le matin, par le brouillard et le froid, v&ecirc;tue
+d'une pauvre robe bleue &agrave; petits pois blancs, rel&eacute;gu&eacute;e jadis pour cause
+de v&eacute;tust&eacute; et devenue maintenant son unique v&ecirc;tement. Mais l'esprit
+d'analyse l'emportait sur le c&oelig;ur. La manie de l'exp&eacute;rience &eacute;touffait
+la voix de l'humanit&eacute;, et il voulait savoir jusqu'&agrave; combien de degr&eacute;s
+pourrait atteindre le d&eacute;vouement de Rosette.</p>
+
+<p>Un soir, comme il rentrait avec Rosette, qu'il allait chercher tous les
+soirs dans la maison o&ugrave; elle travaillait, Ulric entendit deux femmes
+marchant derri&egrave;re lui, mises avec le somptueux mauvais go&ucirc;t des lorettes
+bourgeoises, railler la toilette de Rosette, qui faisait effectivement
+une antith&egrave;se avec la rigueur de la saison.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, vois donc, disait l'une, une robe d'indienne; c'est original.</p>
+
+<p>&mdash;Et un chapeau de paille, ajoutait l'autre, en novembre; c'est un peu
+t&ocirc;t ou un peu tard.</p>
+
+<p>Rosette avait entendu, mais elle ne le fit point para&icirc;tre. Quant &agrave;
+Ulric, il lan&ccedil;a aux deux femmes un coup d'&oelig;il charg&eacute; de col&egrave;re et de
+m&eacute;pris.</p>
+
+<p>Quand ils furent rentr&eacute;s chez eux, Ulric fut pris d'une crise violente
+dont l'exaltation effraya Rosette, pourtant accoutum&eacute;e &agrave; ces explosions
+d'amour. Il se jeta aux pieds de sa ma&icirc;tresse, et embrassant &agrave; pleines
+l&egrave;vres la petite robe bleue dont elle &eacute;tait v&ecirc;tue, il s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Ma pauvre fille, tu es malheureuse avec moi, tu souffres; hier et
+aujourd'hui tu as eu froid, demain tu auras faim peut-&ecirc;tre. Si tu
+voulais, ta jeunesse pourrait s'&eacute;panouir au milieu d'une existence de
+joie et de plaisir, au lieu de rester emprisonn&eacute;e dans la mis&egrave;re. Mais
+patience, les bons jours viendront. Toi aussi, tu seras belle, &eacute;l&eacute;gante,
+par&eacute;e, tu auras de la soie, du velours, de la dentelle, tout ce que tu
+voudras, ma ch&egrave;re. Ah! quels tr&eacute;sors pourraient payer ton sourire? Tu ne
+travailleras plus... tes pauvres mains, mordues tout le jour par
+l'aiguille, elles ne feront plus rien que se laisser embrasser par mes
+l&egrave;vres. Oh! ma ch&egrave;re Rosette, ma pauvre fille!... patience, tu verras.</p>
+
+<p>En cet instant Ulric &eacute;tait bien d&eacute;cid&eacute; &agrave; aller le lendemain chercher de
+l'argent chez son notaire.</p>
+
+<p>Le lendemain, en effet, il se pr&eacute;senta chez le successeur de M. Morin,
+qui, pr&eacute;venu d'avance sur les excentricit&eacute;s de son client, ne parut
+point surpris du costume d&eacute;labr&eacute; sous lequel il voyait le comte de
+Rouvres.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Ulric, je viens vous prier de me remettre quelque
+argent.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis &agrave; votre disposition: quelle somme d&eacute;sirez-vous, monsieur le
+comte? demanda le notaire.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai besoin de cinq cents francs, r&eacute;pondit Ulric. Le notaire entendit
+cinq mille francs. Il ouvrit sa caisse et en tira cinq billets de
+banque, qu'il posa sur son bureau en face d'Ulric.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, monsieur, dit celui-ci, vous me donnez trop; c'est seulement
+cinq cents francs que j'ai eu l'honneur de vous demander.</p>
+
+<p>Le notaire resserra les billets, et compta vingt-cinq louis &agrave; Ulric, qui
+les mit dans sa poche apr&egrave;s avoir sign&eacute; la quittance.</p>
+
+<p>Mais en entendant le bruit de cet or, qui sonnait joyeusement, Ulric fut
+pris de r&eacute;flexions qui lui firent regretter la d&eacute;marche qu'il venait de
+faire. Par quelles raisons pourrait-il expliquer &agrave; Rosette la possession
+de cette somme, qui aurait, pour la pauvre fille, l'apparence d'une
+fortune? Ulric lui avait trop souvent r&eacute;p&eacute;t&eacute; qu'il n'avait aucune
+connaissance, aucun ami, aucune protection, pour qu'il p&ucirc;t pr&eacute;texter un
+emprunt fait &agrave; quelque personne. Mais ce n'&eacute;tait pas encore l&agrave; le vrai
+motif qui inqui&eacute;tait Ulric: le motif r&eacute;el avait sa cause dans l'&eacute;go&iuml;sme
+dont &eacute;tait p&eacute;tri l'amour violent qu'il &eacute;prouvait pour Rosette. Ulric se
+savait, plus que tout autre, habile &agrave; se cr&eacute;er des tourments
+imaginaires. Enclin &agrave; faire ce qu'on pourrait appeler de la chimie
+morale, il ne pouvait s'emp&ecirc;cher de soumettre tous ses sentiments,
+toutes ses sensations aux exp&eacute;rimentations d'une logique impitoyable. Il
+avait remarqu&eacute; que son amour pour Rosette, amour n&eacute; d'ailleurs dans des
+conditions particuli&egrave;res, avait acquis une violence nouvelle depuis
+qu'une mis&egrave;re, chaque jour plus agressive, avait assailli le m&eacute;nage.</p>
+
+<p>&Agrave; ce d&eacute;n&ucirc;ment Rosette avait toujours oppos&eacute; non une r&eacute;signation muette,
+tristement placide et faisant la moue, mais au contraire une
+indiff&eacute;rence en apparence si vraie, un oubli si complet, un si profond
+d&eacute;dain du lendemain, qu'Ulric &eacute;prouvait un charme &eacute;trange &agrave; voir cette
+cr&eacute;ature si insolente avec le malheur.</p>
+
+<p>Quelquefois cependant, ayant remarqu&eacute; la p&acirc;leur maladive qui peu &agrave; peu
+avait envahi le visage amaigri de la jeune fille, en &eacute;coutant cette voix
+dont la fra&icirc;che s&eacute;r&eacute;nit&eacute; &eacute;tait souvent alt&eacute;r&eacute;e par des &eacute;clats
+m&eacute;talliques, Ulric se demandait avec inqui&eacute;tude si ces fanfares de
+gaiet&eacute; immod&eacute;r&eacute;e, ces fus&eacute;es de rires fous qui s'&eacute;chappaient sans motifs
+des l&egrave;vres de sa ma&icirc;tresse, n'&eacute;tait point semblables aux lumi&egrave;res
+fantastiques des lampes mourantes dont les flammes, qui s'&eacute;lancent par
+bonds capricieux et in&eacute;gaux, ne r&eacute;pandent jamais une clart&eacute; plus vive
+que lorsqu'elles vont s'&eacute;teindre.</p>
+
+<p>Alors son c&oelig;ur se fendait de piti&eacute;. Il s'&eacute;pouvantait lui-m&ecirc;me de ce
+d&eacute;plorable &eacute;go&iuml;sme qui s'obstinait &agrave; prolonger une situation mis&eacute;rable
+uniquement &agrave; cause d'un sentiment qui caressait son amour-propre plus
+encore que son amour.</p>
+
+<p>Dans ces instants o&ugrave; il &eacute;tait sous l'impression d'un esprit de justice,
+il s'emportait contre lui-m&ecirc;me en de violentes accusations.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je fais est l&acirc;che, pensait-il, je joue avec cette malheureuse
+fille une com&eacute;die d'autant plus horrible qu'elle court le danger d'en
+rester victime. J'en fais froidement un holocauste &agrave; ma vanit&eacute;. Pour
+moi, sa jeunesse s'&eacute;puise, sa sant&eacute; s'alt&egrave;re. J'assiste tranquillement &agrave;
+ce martyre quotidien, et tandis qu'elle tremble sous les frissons de la
+fi&egrave;vre, je me r&eacute;chauffe &agrave; la chaleur de son sourire.&mdash;Qu'ai-je besoin
+d'attendre plus longtemps? ajoutait Ulric; ne suis-je pas s&ucirc;r qu'elle
+m'aime comme je voulais &ecirc;tre aim&eacute;? Cet amour n'a-t-il pas subi le
+contr&ocirc;le de toutes les exp&eacute;riences, et de toutes les &eacute;preuves n'a-t-il
+pas travers&eacute; sans s'alt&eacute;rer la plus dangereuse,&mdash;la mis&egrave;re? Que me
+faut-il de plus?&mdash;Et si Marc Gilbert a trouv&eacute; sa perle, pourquoi Ulric
+de Rouvres ne s'en parerait-il pas?&mdash;Comme Lindor, errant sous le
+manteau d'un pauvre bachelier, j'ai rencontr&eacute; ma Rosine; pourquoi ne
+ferais-je pas comme lui? Pourquoi, &agrave; la fin de la com&eacute;die,
+n'&eacute;carterais-je pas le manteau qui cache le comte Almaviva? Rosette n'en
+sera-t-elle pas moins Rosette? Non, sans doute... et pourtant j'h&eacute;site;
+pourtant je perp&eacute;tue volontairement une existence dangereuse et presque
+mortelle pour cette pauvre fille.... Et pour mon ch&acirc;timent, si Dieu
+voulait qu'elle mour&ucirc;t, je l'aurais tu&eacute;e moi-m&ecirc;me avec pr&eacute;m&eacute;ditation! Et
+pourtant j'h&eacute;site...&mdash;pourquoi?...</p>
+
+<p>Alors une voix qui sortait de lui-m&ecirc;me lui r&eacute;pondait:</p>
+
+<p>&mdash;Tu h&eacute;sites, parce que tu sais bien qu'aussit&ocirc;t apr&egrave;s avoir r&eacute;v&eacute;l&eacute; qui
+tu es r&eacute;ellement &agrave; ta ma&icirc;tresse, ton amour sera empoisonn&eacute; par les
+m&eacute;chantes pens&eacute;es que te soufflera l'esprit de doute. Ton c&oelig;ur n'a pas
+pu se soustraire &agrave; la tutelle de ta raison, et ta raison trouvera une
+&eacute;loquence pleine de sophismes cruels pour te prouver que Rosette ne
+t'aime plus qu'&agrave; cause de ton nom, de ta fortune; tu te laisseras
+persuader qu'elle &eacute;tait lasse de toi, et qu'elle t'aurait quitt&eacute; si tu
+ne t'&eacute;tais pas fait conna&icirc;tre; bien plus, tu arriveras &agrave; croire qu'elle
+ne t'a jamais aim&eacute;, qu'elle jouait la com&eacute;die de l'amour, comme tu
+jouais la com&eacute;die de la mis&egrave;re, parce qu'elle savait qui tu &eacute;tais avant
+m&ecirc;me que tu la connusses. Voil&agrave; pourquoi tu h&eacute;sites.</p>
+
+<p>En &eacute;coutant cette voix qui l'expliquait si bien lui-m&ecirc;me, Ulric ne
+pouvait s'emp&ecirc;cher de r&eacute;pondre:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! Alors il concluait de cette fa&ccedil;on laconiquement &eacute;go&iuml;ste:</p>
+
+<p>&mdash;L'amour de Rosette est la seule chose qui me rattache &agrave; la vie; je
+l'aime, et je crois &agrave; son amour, parce que je ne suis pour elle qu'un
+ouvrier, que son d&eacute;vouement me para&icirc;t sinc&egrave;re. Mais si je lui r&eacute;v&egrave;le mon
+nom, mon amour sera frapp&eacute; de mort, parce que je ne croirai plus &agrave; celui
+de Rosette. Et je ne veux pas que mon amour meure; car c'est mon amour
+que j'aime.</p>
+
+<p>Telles &eacute;taient les r&eacute;flexions d'Ulric en revenant de chez son notaire.
+Comme il passait sur un pont, une neige &eacute;paisse commen&ccedil;a &agrave; tomber,
+dispers&eacute;e par un vent glac&eacute;. Une pauvre femme qui mendiait lui tendit la
+main en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Mon bon monsieur, la charit&eacute;; j'ai ma fille malade, elle a froid, et
+j'ai faim.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Rosette! murmura Ulric, elle aussi elle a froid.... Et il mit
+dans la main de la mendiante le rouleau qui contenait les vingt-cinq
+louis. Deux jours apr&egrave;s les craintes d'Ulric se trouvaient r&eacute;alis&eacute;es.
+Rosette tomba s&eacute;rieusement malade. Aux premi&egrave;res atteintes du mal, Ulric
+la fit conduire dans un h&ocirc;pital.</p>
+
+<p>Quand il revint &agrave; la maison et qu'il se trouva seul dans la chambre
+d&eacute;serte, Ulric tomba dans une prostration dans laquelle son &ecirc;tre tout
+entier demeura an&eacute;anti.</p>
+
+<p>Ce fut son c&oelig;ur qui sortit le premier de cet an&eacute;antissement.</p>
+
+<p>Au milieu de cette chambre qui avait pendant si longtemps &eacute;t&eacute; un
+paradis, il entendit s'&eacute;veiller le ch&oelig;ur des souvenirs qui chantaient
+la joie des jours pass&eacute;s. Comme un tableau fantasmagorique, il vit
+bient&ocirc;t se d&eacute;rouler devant lui tous les &eacute;pisodes du po&egrave;me de son amour.
+Il vit Rosette, p&eacute;tulante et gaie, tournant, chantant dans la chambre,
+donnant ses soins au m&eacute;nage, ou pr&eacute;parant le repas du soir qu'on prenait
+en commun, assis au coin du feu, l'un aupr&egrave;s de l'autre, et toujours &agrave;
+port&eacute;e de l&egrave;vres.</p>
+
+<p>Chaque meuble, chaque objet, lui venait rappeler la grande f&ecirc;te
+domestique dont son acquisition avait &eacute;t&eacute; la cause. Toutes ces choses
+muettes semblaient prendre une voix pour parler et lui dire avec un doux
+accent de reproche:</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; donc est-elle&mdash;celle-l&agrave; qui avait un si grand soin de nous? Et
+qu'as-tu fait de ta jeune amie?</p>
+
+<p>&mdash;Ne reviendra-t-elle plus? disait la petite glace entour&eacute;e d'un humble
+cadre de bois de sapin verni, ne reviendra-t-elle plus celle-l&agrave; qui,
+coquette pour toi seul, venait me demander des conseils? J'&eacute;tais
+l'innocent complice de sa beaut&eacute; modeste, et quand elle ondulait devant
+moi ses cheveux blonds, j'aimais &agrave; lui dire: &laquo;Tu es belle, ma pauvre
+fille du peuple; le printemps de la jeunesse sourit dans tes yeux bleus
+comme le ciel d'une aube de mai, et l'amour qui bat dans ton c&oelig;ur fait
+monter &agrave; ton front une pourpre charmante. Tu regardes tes mains, et tu
+fais une petite moue en voyant tes doigts mutil&eacute;s par l'aiguille et les
+travaux du m&eacute;nage. Ah! ne les cache pas ces marques de ton labeur
+diligent, sois-en fi&egrave;re et montre-les; pour celui qui t'aime elles te
+parent plus que les bijoux les plus chers.&raquo;&mdash;H&eacute;las! ne reviendra-t-elle
+pas, et ne r&eacute;fl&eacute;chirai-je plus son image?</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; donc est-elle, demandait la commode, o&ugrave; donc est-elle l'enfant
+soigneuse et &eacute;conome, qui jadis &eacute;tait si heureuse en rangeant les fr&ecirc;les
+tr&eacute;sors de sa coquetterie? Il fut un temps o&ugrave; mes tiroirs &eacute;taient
+pleins, et sa joie &eacute;tait grande &agrave; cette &eacute;poque de prosp&eacute;rit&eacute; et
+d'abondance o&ugrave; elle avait peine &agrave; me faire contenir toutes ces petites
+choses qui la rendaient si heureuse. Mais tour &agrave; tour sont partis et le
+beau ch&acirc;le d'hiver, et la chaude robe de laine, et l'&eacute;charpe aux
+couleurs vives qui semblait un arc-en-ciel flottant, et les petits
+peignoirs d'&eacute;t&eacute; qu'elle mettait le dimanche pour aller cueillir les
+roses dans les plaines fleuries de Fontenay. Puis un jour mes tiroirs se
+sont trouv&eacute;s vides, et ne contenaient plus que les papiers gris du
+mont-de-pi&eacute;t&eacute;, contre lesquels toutes ces pauvres richesses avaient &eacute;t&eacute;
+&eacute;chang&eacute;es. H&eacute;las! O&ugrave; donc est-elle, et ne reviendra-t-elle plus, la
+fille sage et &eacute;conome qui avait si soin de nous?</p>
+
+<p>Et comme Ulric, pour fuir ces voix qui l'emplissaient de tristesse,
+s'&eacute;tait r&eacute;fugi&eacute; sur la terrasse, il aper&ccedil;ut, au milieu du petit jardin
+plant&eacute; par son amie, un oranger en caisse dont il lui avait fait cadeau
+le jour de sa f&ecirc;te, et il entendit le fr&ecirc;le arbuste qui disait: &laquo;O&ugrave; donc
+est-elle, celle &agrave; qui tu m'as donn&eacute; par un beau jour de f&ecirc;te?&raquo; Il faut
+qu'elle soit malade ou morte, pour m'avoir oubli&eacute; toute une nuit sur
+cette terrasse, o&ugrave; la neige glaciale m'a v&ecirc;tu de blanc comme d'un
+linceul. Hier au matin je l'ai vue encore; elle m'avait mis l&agrave; parce
+qu'il faisait un peu de soleil, et que j'avais froid dans la chambre o&ugrave;
+l'on ne faisait plus de feu. O&ugrave; donc est-elle, pour m'avoir oubli&eacute;, elle
+qui m'aimait tant et que j'ai rendue si heureuse &agrave; l'&eacute;poque de ma
+floraison? H&eacute;las! le froid de la nuit m'a tu&eacute; et je ne refleurirai plus,
+et quand reviendra le printemps, ses premi&egrave;res brises trouveront mes
+rameaux morts et mes feuilles fan&eacute;es. H&eacute;las! o&ugrave; donc est-elle celle, &agrave;
+qui tu m'as donn&eacute; par un beau jour de f&ecirc;te?</p>
+
+<p>Sous l'impression des sentiments qu'il &eacute;prouvait en ce moment, Ulric
+s'&eacute;pouvanta lui-m&ecirc;me en voyant d&eacute;gag&eacute; de tout raisonnement sophistique,
+le monstrueux &eacute;go&iuml;sme qui lui servait de mobile.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis fou, s'&eacute;cria-t-il; ma conduite avec cette pauvre fille est
+plus que stupide, elle est odieuse.... Je vais la perdre, et avec elle
+tout le bonheur, toute la jeunesse qu'elle avait su me rendre par cet
+amour d&eacute;vou&eacute; qui ne s'est pas d&eacute;menti jusqu'au dernier moment. Oh! non!
+non! ma pauvre Rosette, tu ne mourras pas!</p>
+
+<p>Ulric courut tout d'une haleine chez son notaire, et le rencontra au
+moment m&ecirc;me o&ugrave; celui-ci se disposait &agrave; aller en soir&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, lui dit Ulric, les raisons pour lesquelles j'avais quitt&eacute; le
+monde n'existent plus; je quitte mon incognito et je rentre dans la
+soci&eacute;t&eacute;; je reprends possession de ma fortune; je vous prie donc, dans
+le plus court d&eacute;lai qui vous sera possible, de r&eacute;unir les fonds que j'ai
+d&eacute;pos&eacute;s chez vous. En attendant, et pour l'heure pr&eacute;sente, de quelle
+somme pouvez-vous disposer?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte, r&eacute;pondit le notaire, je puis sur-le-champ vous
+remettre vingt-cinq mille francs.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit Ulric: je vais vous en signer la quittance. Mais ce
+n'est pas tout, j'ai un autre service &agrave; vous demander.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis enti&egrave;rement &agrave; vos ordres.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut, dit Ulric, que d'ici &agrave; deux jours vous m'ayez procur&eacute; un
+appartement habitable pour deux personnes. Comme je n'ai pas le temps de
+m'occuper de tous ces d&eacute;tails, je vous prierai &eacute;galement de me trouver
+un homme d'affaires intelligent, qui s'occupera de l'ameublement. Je
+veux que tout y soit sur le pied le plus confortable, qu'on n'&eacute;pargne
+rien. Je ne puis pas accorder plus de deux jours.</p>
+
+<p>&mdash;Je prends l'engagement de ne point d&eacute;passer ce d&eacute;lai d'une heure,
+r&eacute;pondit le notaire; dans deux jours, j'aurai l'honneur de vous faire
+pr&eacute;venir.</p>
+
+<p>Le lendemain matin Ulric courut &agrave; l'h&ocirc;pital pour voir sa ma&icirc;tresse, et
+lui avouer qui il &eacute;tait. Elle &eacute;tait hors d'&eacute;tat de le comprendre; la
+fi&egrave;vre c&eacute;r&eacute;brale s'&eacute;tait d&eacute;clar&eacute;e pendant la nuit, et elle avait le
+d&eacute;lire.</p>
+
+<p>Ulric voulait l'emmener, mais les m&eacute;decins s'oppos&egrave;rent au transport;
+n&eacute;anmoins ils donn&egrave;rent quelque esp&eacute;rance.</p>
+
+<p>Au jour fix&eacute;, l'appartement du comte Ulric de Rouvres &eacute;tait pr&eacute;par&eacute;.
+Ulric y donna rendez-vous pour le soir m&ecirc;me &agrave; trois des plus c&eacute;l&egrave;bres
+m&eacute;decins de Paris. Puis il courut chercher Rosette.</p>
+
+<p>Elle venait de mourir depuis une heure. Ulric revint &agrave; son nouveau
+logement, o&ugrave; il trouva son ancien ami Tristan, qu'il avait fait appeler,
+et qui l'attendait avec les trois m&eacute;decins.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez vous retirer, messieurs, dit Ulric &agrave; ceux-ci. La personne
+pour laquelle je d&eacute;sirais vous consulter n'existe plus.</p>
+
+<p>Tristan, rest&eacute; seul avec le comte Ulric, n'essaya pas de calmer sa
+douleur, mais il s'y associa fraternellement. Ce fut lui qui dirigea les
+splendides obs&egrave;ques qu'on fit &agrave; Rosette, au grand &eacute;tonnement de tout
+l'h&ocirc;pital. Il racheta les objets que la jeune fille avait emport&eacute;s avec
+elle, et qui, apr&egrave;s sa mort, &eacute;taient devenus la propri&eacute;t&eacute; de
+l'administration. Parmi ces objets se trouvait la petite robe bleue, la
+seule qui rest&acirc;t &agrave; la pauvre d&eacute;funte. Par ses soins aussi, l'ancien
+mobilier d'Ulric, quand il demeurait avec Rosette, fut transport&eacute; dans
+une pi&egrave;ce de son nouvel appartement.</p>
+
+<p>Ce fut peu de jours apr&egrave;s qu'Ulric, d&eacute;cid&eacute; &agrave; mourir, partait pour
+l'Angleterre.</p>
+
+<p>Tels &eacute;taient les ant&eacute;c&eacute;dents de ce personnage au moment o&ugrave; il entrait
+dans les salons du caf&eacute; de Foy.</p>
+
+<p>L'arriv&eacute;e d'Ulric causa un grand mouvement dans l'assembl&eacute;e. Les hommes
+se lev&egrave;rent et lui adress&egrave;rent le salut courtois des gens du monde.
+Quant aux femmes, elles tinrent effront&eacute;ment pendant cinq minutes le
+comte de Rouvres presque embarrass&eacute; sous la batterie de leurs regards,
+curieux jusqu'&agrave; l'indiscr&eacute;tion.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, mon cher tr&eacute;pass&eacute;, dit Tristan en faisant asseoir Ulric &agrave; la
+place qui lui avait &eacute;t&eacute; r&eacute;serv&eacute;e aupr&egrave;s de Fanny, signalez par un toast
+votre rentr&eacute;e dans le monde des vivants. Madame, ajouta Tristan en
+d&eacute;signant Fanny, immobile sous son masque, madame vous fera raison. Et
+vous, dit-il tout bas &agrave; l'oreille de la jeune femme, n'oubliez pas ce
+que je vous ai recommand&eacute;.</p>
+
+<p>Ulric prit un grand verre rempli jusqu'au bord et s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Je bois....</p>
+
+<p>&mdash;N'oubliez pas que les toasts politiques sont interdits, lui cria
+Tristan.</p>
+
+<p>&mdash;Je bois &agrave; la Mort, dit Ulric en portant le verre &agrave; ses l&egrave;vres, apr&egrave;s
+avoir salu&eacute; sa voisine masqu&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, r&eacute;pondit Fanny en buvant &agrave; son tour... je bois &agrave; la jeunesse,
+&agrave; l'amour. Et comme un &eacute;clair qui d&eacute;chire un nuage, un sourire de flamme
+s'alluma sous son masque de velours.</p>
+
+<p>En entendant cette voix Ulric tressaillit sur sa chaise, et, prenant
+dans sa main la main que Fanny lui abandonna, il lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;R&eacute;p&eacute;tez, r&eacute;p&eacute;tez, madame....</p>
+
+<p>Fanny reprit son verre, qu'elle n'avait achev&eacute; qu'&agrave; demi, et r&eacute;p&eacute;ta avec
+un accent d'enthousiasme juv&eacute;nile:</p>
+
+<p>&mdash;Je bois &agrave; la jeunesse, je bois &agrave; l'amour!</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible.... Cette voix, d'o&ugrave; vient-elle? Ce n'est pas cette
+femme qui a parl&eacute;. De quelle tombe est sortie cette voix? Quelle est
+cette femme? murmura Ulric en interrogeant du regard Tristan, qui se
+borna &agrave; lui r&eacute;pondre: &laquo;Vous avais-je menti?&raquo;</p>
+
+<p>Mais tout &agrave; coup, sur un geste de Tristan, Fanny laissa tomber le
+capuchon de son domino en m&ecirc;me temps qu'elle d&eacute;tachait son masque, et
+avec une gr&acirc;ce adorable elle se retourna vers Ulric, et lui dit en lui
+parlant de si pr&egrave;s qu'il sentit la fra&icirc;cheur de son haleine:</p>
+
+<p>&mdash;Me ferez-vous raison, monsieur le comte?</p>
+
+<p>En voyant le visage de Fanny, Ulric resta muet, foudroy&eacute;, presque
+&eacute;pouvant&eacute;.</p>
+
+<p>Fanny &eacute;tait admirablement belle ce soir-l&agrave;.</p>
+
+<p>Une couronne de petites roses naturelles &eacute;tait pos&eacute;e sur son front comme
+une aur&eacute;ole printani&egrave;re, et les brins de son feuillage faisaient une
+alliance charmante avec ses beaux cheveux blonds, dont les cr&ecirc;pelures
+avaient l'&eacute;clat lumineux de l'or en fusion. C'&eacute;tait, comme id&eacute;alis&eacute;e par
+un po&egrave;te mystique, une de ces adorables figures qui sourient si
+doucement dans les toiles de Greuze.</p>
+
+<p>&mdash;Rosette! ma Rosette!... c'est Rosette!... s'&eacute;cria Ulric &agrave; demi fou.</p>
+
+<p>&mdash;Pour tout le monde je m'appelle Fanny, dit la jeune femme en inoculant
+&agrave; Ulric une exaltation qui croissait &agrave; chaque coup de son regard bleu,
+je m'appelle Fanny; j'ai dix-huit ans, et je suis une des dix femmes de
+Paris pour qui les hommes les plus consid&eacute;rables marcheraient &agrave; deux
+pieds sur tous les articles du code p&eacute;nal. La porte par o&ugrave; l'on sort de
+mon boudoir ouvre sur le bagne ou sur le cimeti&egrave;re, et pour y p&eacute;n&eacute;trer,
+il y a des p&egrave;res qui ont vendu leurs filles, il y a des fils qui ont
+ruin&eacute; leur p&egrave;re. Si je voulais, je pourrais marcher pendant cent pas sur
+un chemin de cadavres, et pendant une lieue sur un chemin pav&eacute; d'or;
+pour l'instant o&ugrave; je vous parle, je suis presque ruin&eacute;e &agrave; cause d'un
+acc&egrave;s de confiance que j'ai eu dans un moment d'ennui. Aussi, pendant un
+mois, vais-je co&ucirc;ter tr&egrave;s cher. Voil&agrave; quelle femme je suis, monsieur le
+comte, ajouta Fanny en terminant son cynique programme, et, par un
+dernier coup d'&oelig;il provocateur, elle sembla dire &agrave; Ulric:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, monsieur, que d&eacute;sirez-vous de moi?</p>
+
+<p>Mais celui-ci avait &agrave; peine &eacute;cout&eacute; ce qu'elle avait dit; il n'avait
+entendu que le son de la voix sans pr&ecirc;ter d'attention aux paroles; il
+regardait fixement Fanny, comme on regarde un ph&eacute;nom&egrave;ne, et
+n'interrompait sa contemplation que pour murmurer de temps en temps:</p>
+
+<p>&mdash;Rosette! Rosette!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! vint lui demander tout bas son ami Tristan, ce que vous avez
+vu ne vaut-il pas la peine du voyage que je vous ai fait faire?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, maintenant que je suis venu, je ne pourrai plus repartir, dit
+Ulric en montrant Fanny, qui feignait d'&ecirc;tre indiff&eacute;rente &agrave; la
+conversation des deux hommes, bien qu'elle n'en perd&icirc;t pas un mot.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, dit Tristan en tirant Ulric &agrave; l'&eacute;cart, que voulez-vous faire?</p>
+
+<p>Ulric parla longuement, en baissant la voix, &agrave; l'oreille de Tristan, et
+quand il eut achev&eacute;, Fanny, qui redoublait d'attention, entendit Tristan
+qui r&eacute;pondait &agrave; son ami:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure qu'elle acceptera.</p>
+
+<p>&mdash;Que d'affaires pour une chose si simple! murmura la cr&eacute;ature en
+elle-m&ecirc;me; mais elle ne put dissimuler une certaine inqui&eacute;tude en voyant
+que le comte de Rouvres se disposait &agrave; se retirer. En effet, Ulric ne
+pouvant pas contenir l'&eacute;motion qu'il avait &eacute;prouv&eacute;e en se trouvant en
+face du fant&ocirc;me vivant de sa ma&icirc;tresse morte, avait rapidement salu&eacute;
+tous les convives et venait de sortir, reconduit jusqu'au dehors par son
+ami Tristan.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ma ch&egrave;re, dirent les autres femmes en voyant la mine d&eacute;pit&eacute;e
+de Fanny, voil&agrave; une conqu&ecirc;te manqu&eacute;e!</p>
+
+<p>&mdash;Je sais bien pourquoi, r&eacute;pondit celle-ci. Je l'ai mis au pied du mur.
+Il est ruin&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Encore une fois, vous &ecirc;tes dans l'erreur, ma belle, dit Tristan qui
+venait de rentrer dans le salon.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! alors, je ne vous fais pas compliment, mon cher, r&eacute;pliqua
+Fanny. Malgr&eacute; toute la mise en sc&egrave;ne et la bonne volont&eacute; que j'y ai mise
+pour ma part, votre plan me para&icirc;t compl&egrave;tement manqu&eacute;. Votre ami ne m'a
+pas m&ecirc;me fait l'honneur de demander &agrave; &ecirc;tre re&ccedil;u chez moi.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami est un homme bien &eacute;lev&eacute; et un homme de sens! il ne s'amuse pas
+&agrave; faire des demandes inutiles. Vous n'&ecirc;tes pour lui qu'une curiosit&eacute;, un
+objet d'art, un portrait, et rien de plus, ma ch&egrave;re, r&eacute;pondit
+insolemment Tristan. Il m'a charg&eacute; d'&ecirc;tre son homme d'affaires, et voil&agrave;
+ce qu'il vous propose par mon entremise.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voyons un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous pr&eacute;viens d'avance qu'on ne vous a jamais fait de proposition
+semblable.</p>
+
+<p>&mdash;Mais parlez donc, dirent les femmes, nous sommes sur le gril de
+l'impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Nous y voici. &Eacute;coutez, dit Tristan en s'adressant particuli&egrave;rement &agrave;
+Fanny. Le comte Ulric de Rouvres renouvelle votre mobilier.</p>
+
+<p>&mdash;Le mien a six mois. Soit, dit Fanny.</p>
+
+<p>&mdash;C'est presque s&eacute;culaire, ajouta un des hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Le comte Ulric vous loue, dans une rue qu'il a choisie lui-m&ecirc;me, une
+chambre de 160 francs.&mdash;Ne m'interrompez pas.&mdash;Dans cette chambre il
+fait disposer un charmant m&eacute;nage d'occasion, qu'il tient cach&eacute; en
+quelque endroit. Les meubles seront garnis de tous les objets de
+toilette qui vous seront n&eacute;cessaires; mais je vous pr&eacute;viens que toute
+cette garde-robe est d'occasion comme les meubles, et la robe la plus
+ch&egrave;re ne vaut pas vingt francs.</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s? dit Fanny.</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s, continua Tristan, le comte Ulric vous trouvera, dans une maison
+&agrave; lui connue, une occupation qui vous rapportera quarante sous par jour.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle occupation? demanda Fanny.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien. Au reste, vous ne travaillerez qu'autant que cela
+pourra vous amuser; seulement vous aurez soin de vous faire sur le bout
+des doigts des piq&ucirc;res d'aiguille. Vous irez dans cette maison depuis le
+matin jusqu'au soir. Mon ami, M. le comte de Rouvres, ira vous chercher
+pour vous reconduire au sortir de votre besogne et vous ram&egrave;nera &agrave; votre
+chambre, o&ugrave; vous passerez la soir&eacute;e avec lui. &Agrave; dix heures vous serez
+libre de votre personne; mais le lendemain, d&egrave;s sept heures, vous serez
+&agrave; la disposition de M. de Rouvres, qui vous conduira &agrave; votre travail. Le
+dimanche, quand le temps sera beau, vous irez avec lui &agrave; la campagne
+manger du lait et cueillir des fraises. En outre, vous appellerez M. de
+Rouvres <i>Marc</i>, et vous apprendrez, pour les lui chanter, quelques
+chansons qu'il aime &agrave; entendre. Vous lui pr&eacute;parerez aussi vous-m&ecirc;me
+certaine cuisine dont il vous indiquera le menu.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce tout? demanda Fanny qui ne savait pas si Tristan se moquait
+d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas tout, reprit celui-ci. Pendant deux mois de l'hiver vous
+irez travailler,&mdash;ou du moins dans la maison o&ugrave; vous serez cens&eacute;e
+travailler,&mdash;v&ecirc;tue seulement d'une vieille petite robe d'indienne bleue
+sem&eacute;e de pois blancs.</p>
+
+<p>&mdash;Mais j'aurai froid.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, d'autant plus que pendant ces deux mois d'hiver vous ne
+ferez pas de feu dans votre chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Fanny, j'ai connu des gens singuliers, mais votre ami les
+surpasse; le comte de Rouvres me para&icirc;t un &ecirc;tre ridicule. Pourquoi ne me
+propose-t-il pas tout de suite de me couper la t&ecirc;te pour la faire
+encadrer comme &eacute;tant le portrait de sa ma&icirc;tresse?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a pens&eacute;, dit tranquillement Tristan.</p>
+
+<p>&mdash;Et apr&egrave;s? reprit Fanny. Est-ce l&agrave; tout?</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout, dit Tristan.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; ce qu'il exige? Et moi, que puis-je exiger en &eacute;change de cette
+com&eacute;die, si je consens &agrave; la jouer?</p>
+
+<p>&mdash;Le comte de Rouvres vous offre le traitement d'un ministre: cent mille
+francs par an!</p>
+
+<p>&mdash;C'est s&eacute;rieux? s'&eacute;cria Fanny.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s s&eacute;rieux. On passera, si vous l'exigez, un acte notari&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il est donc d&eacute;cid&eacute;ment bien riche?</p>
+
+<p>&mdash;Il a plus d'un million de fortune.</p>
+
+<p>&mdash;Et combien de temps durera cette fantaisie?</p>
+
+<p>&mdash;Tant que vous le voudrez. Ah! j'oubliais de vous dire qu'en acceptant
+ces conditions, vous changez de nom, comme mon ami. Il s'appellera Marc
+Gilbert, et vous vous nommerez Rosette.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Fanny, demanda &agrave; celle-ci une de ses compagnes, qu'en dis-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Mesdames, r&eacute;pondit Fanny, je ne vous connais plus. Je m'appelle
+Rosette, et je suis la ma&icirc;tresse vertueuse de M. Marc Gilbert.</p>
+
+<p>Le lendemain soir, dans l'ancienne chambre de la rue de l'Ouest, o&ugrave;
+Ulric avait habit&eacute; pendant un an avec Rosette, Fanny, v&ecirc;tue de la petite
+robe bleue &agrave; pois blancs, attendait la premi&egrave;re visite du comte de
+Rouvres, qui ne tarda pas &agrave; arriver, rev&ecirc;tu de son ancien costume
+d'ouvrier.</p>
+
+<p>Pendant la premi&egrave;re heure, et pour mieux faire comprendre &agrave; Fanny
+l'esprit du personnage dont elle devait jouer le r&ocirc;le, Ulric raconta &agrave;
+Fanny ses amours avec Rosette.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je vous demande avant tout, dit-il, c'est de ne jamais me
+parler de ma fortune, et, le plus que vous pourrez feindre de l'ignorer
+vous-m&ecirc;me sera le mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, monsieur, r&eacute;pondit Fanny en tirant de la poche de sa petite
+robe bleue un papier qu'elle pr&eacute;senta &agrave; Ulric, reprenez cette lettre qui
+vous appartient; car, en la trouvant sous mes yeux, je ne pourrais pas
+m'emp&ecirc;cher de me rappeler que vous n'&ecirc;tes pas M. Marc Gilbert, mais bien
+M. le comte de Rouvres.</p>
+
+<p>Ulric, &eacute;tonn&eacute; et ne comprenant pas, prit la lettre et l'ouvrit.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la lettre qu'il avait re&ccedil;ue de son ancien notaire, M. Morin,
+quand celui-ci, pr&ecirc;t &agrave; vendre son &eacute;tude, lui demandait s'il voulait
+rentrer dans la possession de sa fortune, dont les chiffres se
+trouvaient &eacute;tablis dans cette lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez trouv&eacute; cette lettre dans la poche de cette robe? demanda
+Ulric en p&acirc;lissant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit-elle, et voyant qu'elle vous &eacute;tait adress&eacute;e, j'ai cru
+devoir vous la remettre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, continua Ulric, cette robe appartenait &agrave; Rosette, et pour que ma
+lettre s'y trouv&acirc;t, il fallait bien qu'elle en e&ucirc;t pris connaissance.</p>
+
+<p>Fanny r&eacute;pondit par un sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, continua Ulric, Rosette savait qui j'&eacute;tais,&mdash;elle savait que
+j'&eacute;tais riche,&mdash;et son amour... ah! malheureux! Et il tomba an&eacute;anti sur
+le carreau.</p>
+
+<p>Environ un mois apr&egrave;s, comme Fanny, revenue dans son appartement,
+s'appr&ecirc;tait &agrave; aller au bal masqu&eacute;, elle vit entrer chez elle Tristan,
+qui tenait &agrave; la main un petit paquet.</p>
+
+<p>&mdash;Que m'apportez-vous l&agrave;,&mdash;un cadeau?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un legs que vous a fait avant de mourir mon ami le comte de
+Rouvres.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit Fanny.</p>
+
+<p>Mais elle devint furieuse en apercevant la petite robe bleue.</p>
+
+<p>&mdash;Votre ami est un &ecirc;tre ridicule, mort ou vivant; il m'a fait
+banqueroute de cent mille francs.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous pressez pas de le calomnier, dit Tristan; et il tira de la
+poche de la robe un portefeuille qui contenait cent billets de banque.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="La_maitresse_aux_mains_rouges" id="La_maitresse_aux_mains_rouges"></a><a href="#table">La ma&icirc;tresse aux mains rouges</a></h2>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<p>Depuis quelque temps Th&eacute;odore &eacute;tait beaucoup plus assidu chez sa tante
+la ling&egrave;re qu'aux cours de l'&eacute;cole de m&eacute;decine; on ne le voyait plus au
+caf&eacute; et il n'allait plus au bal.</p>
+
+<p>Quel &eacute;tait ce myst&egrave;re?</p>
+
+<p>Th&eacute;odore &eacute;tait tout simplement amoureux d'une ouvri&egrave;re entr&eacute;e depuis peu
+dans l'atelier de sa tante. Jolie, douce, laborieuse et ne manquant
+point d'un certain esprit naturel,&mdash;telle &eacute;tait Cl&eacute;mence. Elle arrivait
+de sa province, o&ugrave; elle avait &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute;e fort rigoureusement par une
+parente vieille et d&eacute;vote.</p>
+
+<p>Et la premi&egrave;re fois qu'il vit cette jeune fille, Th&eacute;odore, qui en amour
+&eacute;tait un gar&ccedil;on tr&egrave;s improvisateur, en &eacute;tait tomb&eacute; subitement &eacute;pris.
+Mais Cl&eacute;mence n'&eacute;tait pas une fille &agrave; ranger au nombre des conqu&ecirc;tes
+faciles, comme il s'en fait tant les soirs de bal, &agrave; l'aide de deux ou
+trois lieux communs madrigalis&eacute;s et d'une bouteille d'A&iuml; frapp&eacute;e. Aussi
+Th&eacute;odore comprit qu'il devait cette fois laisser de c&ocirc;t&eacute; la devise
+<i>Veni, vidi, vici,</i> qu'il avait coutume d'arborer dans ses campagnes
+galantes.</p>
+
+<p>Voici donc notre amoureux forc&eacute; d'&eacute;tudier la g&eacute;ographie du pays de
+Tendre, qu'il avait jusque-l&agrave; fort peu parcouru. N&eacute;anmoins Th&eacute;odore ne
+se d&eacute;sesp&eacute;ra pas... et tous les jours il venait passer de longues heures
+chez sa tante, et, de ses yeux charg&eacute;s d'une mitraille d'amour, il
+assi&eacute;geait le c&oelig;ur de la petite provinciale... qui t&acirc;chait de se
+d&eacute;fendre de son mieux.</p>
+
+<p>Cependant la situation commen&ccedil;ait &agrave; devenir critique. Cl&eacute;mence avait
+dix-huit ans, &acirc;ge o&ugrave; les r&ecirc;ves des jeunes filles ont ordinairement des
+moustaches,&mdash;brunes ou blondes. Cl&eacute;mence jura de se d&eacute;fendre. Mais
+d'avance elle sentait qu'elle &eacute;tait vaincue. Elle avait beau baisser les
+yeux devant Th&eacute;odore, elle le voyait mieux, et le jeune homme de se dire
+tout bas: Voici qui va bien, &agrave; bient&ocirc;t l'assaut d&eacute;finitif! En effet, le
+moment &eacute;tait venu o&ugrave; il ne pouvait &ecirc;tre tent&eacute; qu'avec succ&egrave;s.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; toutes les pr&eacute;cautions qu'elle prenait pour le fermer, Cl&eacute;mence
+oublia un jour la clef sur la porte de son c&oelig;ur,&mdash;et l'amour entra.</p>
+
+<p>Quelque temps plus loin, Cl&eacute;mence oubliait une autre clef sur une
+porte,&mdash;celle de sa chambre, et un matin on en vit sortir Th&eacute;odore.</p>
+
+<p>Th&eacute;odore fut pendant trois mois tr&egrave;s enthousiasm&eacute; de sa ma&icirc;tresse; mais
+au bout de ce temps, son amour tomba &agrave; quelques degr&eacute;s au-dessous de
+l'estime sinc&egrave;re,&mdash;point qui, au thermom&egrave;tre de la passion, &eacute;quivaut &agrave;
+l'indiff&eacute;rence.</p>
+
+<p>Pourtant, Cl&eacute;mence &eacute;tait toujours la m&ecirc;me, soumise, aimante, fid&egrave;le et
+coquette, juste ce qu'il fallait pour plaire &agrave; Th&eacute;odore, qui, de son
+c&ocirc;t&eacute;, devenait de plus en plus insensible &agrave; ses coquetteries.</p>
+
+<p>Enfin, r&eacute;solu d'en finir avec cet amour, Th&eacute;odore fit un soir &agrave; sa
+ma&icirc;tresse un de ces outrages que toute autre femme n'e&ucirc;t jamais
+pardonn&eacute;. Au milieu d'une conversation paradoxale d'art et d'amour
+compar&eacute;s, et devant une nombreuse compagnie, Th&eacute;odore d&eacute;clara qu'il lui
+&eacute;tait impossible d'aimer une femme qui n'aurait pas les mains blanches
+et les ongles opalis&eacute;s. Cette brutale &eacute;pigramme adress&eacute;e aux mains
+rouges et meurtries de la pauvre Cl&eacute;mence lui entra plus avant et plus
+douloureusement dans le c&oelig;ur que ne l'e&ucirc;t fait un coup de poignard; car
+cette m&eacute;chancet&eacute; aigu&euml; atteignait plus encore son amour que son
+amour-propre.</p>
+
+<p>Cependant, comme elle avait beaucoup d'orgueil, son parti fut pris
+sur-le-champ. Elle r&eacute;solut de quitter l'&eacute;tudiant avant qu'il lui e&ucirc;t
+fait comprendre d'une mani&egrave;re plus significative que leur liaison devait
+avoir une fin.</p>
+
+<p>Le lendemain, pendant que Th&eacute;odore &eacute;tait au cours, Cl&eacute;mence r&eacute;unit en un
+paquet tous les objets qui lui appartenaient et les fit transporter dans
+un h&ocirc;tel des environs, o&ugrave; elle avait choisi une chambre. Cependant,
+comme elle ne se sentait pas le courage de quitter Th&eacute;odore avant de
+l'avoir revu, la jeune fille attendit son retour. Peut-&ecirc;tre
+esp&eacute;rait-elle qu'il essayerait de lui faire oublier l'offense de la
+veille; et, si banale qu'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; l'excuse, la pauvre enfant &eacute;tait toute
+pr&ecirc;te &agrave; l'accueillir par un pardon.</p>
+
+<p>&Agrave; minuit Th&eacute;odore fit pr&eacute;venir qu'il ne rentrerait pas. Il voulait en
+effet &eacute;viter d'avoir avec sa ma&icirc;tresse une de ces explications qui, sans
+qu'on le veuille, vous acheminent si souvent &agrave; un raccommodement.</p>
+
+<p>Cl&eacute;mence comprit que tout &eacute;tait fini. Elle &eacute;crivit &agrave; la h&acirc;te un mot
+d'adieu, et sortit de sa chambre en jetant au portrait de Th&eacute;odore, qui
+au moins avait l'air de lui sourire, un long regard humide de larmes.</p>
+
+<p>Le matin, en rentrant, Th&eacute;odore trouva le billet de sa ma&icirc;tresse.</p>
+
+<p>&mdash;Vive la libert&eacute;! s'&eacute;cria-t-il quand il l'eut achev&eacute;; et il courut dans
+un caf&eacute; rejoindre ses amis et leur raconter de quelle fa&ccedil;on ferme et
+brillante il venait de rompre sa cha&icirc;ne.</p>
+
+<p>Cependant, les premiers jours qui suivirent sa s&eacute;paration d'avec
+Cl&eacute;mence, Th&eacute;odore trouva que sa petite chambre &eacute;tait bien grande, et
+les premi&egrave;res nuits il lui sembla que son lit &eacute;tait bien large. Mais au
+bout de deux semaines la lacune &eacute;tait combl&eacute;e.</p>
+
+<p>Cependant Cl&eacute;mence n'avait pas de nouvel amour et se souvenait encore de
+Th&eacute;odore. Elle avait du reste conserv&eacute; l'esp&eacute;rance que son amant
+reviendrait &agrave; elle; et pour un pas qu'il e&ucirc;t fait, elle &eacute;tait toute
+dispos&eacute;e &agrave; en faire dix. Dans cet espoir d'un rapprochement prochain, la
+pauvre d&eacute;laiss&eacute;e s'&eacute;tait surtout attach&eacute;e &agrave; corriger, autant qu'il lui
+serait possible, le d&eacute;faut physique que Th&eacute;odore lui avait si
+brutalement reproch&eacute;. Elle tenait &agrave; montrer &agrave; l'ingrat qu'elle pouvait
+avoir les mains aussi blanches que n'importe quelle lionne de n'importe
+quelle aristocratie. Elle commen&ccedil;a donc &agrave; prendre des soins qu'elle
+avait n&eacute;glig&eacute;s jusqu'alors. Elle eut des savons, des poudres, des eaux
+qui lui co&ucirc;taient le plus clair de son gain modique. Enfin elle alla
+m&ecirc;me jusqu'&agrave; mettre des gants la nuit, elle qui en mettait &agrave; peine le
+jour.</p>
+
+<p>Chaque matin, en se levant, elle regardait avec inqui&eacute;tude le progr&egrave;s de
+ses <i>rem&egrave;des</i>. H&eacute;las! Ils n'op&eacute;raient pas vite! Les soins du m&eacute;nage,
+qu'elle tenait sur un point de propret&eacute; flamande; les travaux de couture
+surtout, tout cela neutralisait l'action de ses soins coquets; et si ses
+mains avaient gagn&eacute; quelque d&eacute;licatesse comme forme, elles &eacute;taient
+rest&eacute;es, comme devant,&mdash;rouges, ainsi que des cerises.</p>
+
+<p>La pauvre Cl&eacute;mence ignorait que la meilleure p&acirc;te pour blanchir les
+mains s'appelle l'oisivet&eacute;, et l'e&ucirc;t-elle su d'ailleurs, elle n'e&ucirc;t
+point pu en faire usage. C'&eacute;tait l&agrave; un rem&egrave;de qui lui e&ucirc;t co&ucirc;t&eacute; trop
+cher.</p>
+
+<p>Elle resta donc avec ses mains rouges.</p>
+
+<p>Un soir Cl&eacute;mence se rappela que, dans le beau temps de leur amour, elle
+avait promis &agrave; Th&eacute;odore de lui broder une bourse pour le jour de sa
+f&ecirc;te,&mdash;et ce jour n'&eacute;tait pas &eacute;loign&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pensa la jeune fille en recueillant avec bonheur ce souvenir,
+j'aurai encore le temps; en recevant mon cadeau, il verra que je ne l'ai
+pas oubli&eacute;, et il reviendra peut-&ecirc;tre. D&egrave;s le lendemain elle se mit &agrave;
+l'&oelig;uvre.</p>
+
+<p>Il lui restait presque toute une semaine devant elle pour ce travail;
+c'&eacute;tait plus qu'il ne fallait, si elle avait pu disposer de tout son
+temps. Mais comme ses journ&eacute;es ne lui appartenaient point, huit jours
+devaient &agrave; peine suffire. Cl&eacute;mence travailla la nuit.</p>
+
+<p>On &eacute;tait dans l'hiver,&mdash;il faisait grand froid,&mdash;et le budget de la
+jeune ouvri&egrave;re ne lui permettait pas de faire grand feu; souvent m&ecirc;me
+n'en faisait-elle point du tout. C'est alors que ses pauvres mains
+devenaient rouges, grand Dieu! Mais quand au matin elle avait avanc&eacute; sa
+bourse de quelques mailles, elle oubliait froid et fatigue, et trouvait
+dans l'esp&eacute;rance qu'elle avait d'une r&eacute;conciliation prochaine de
+nouvelles forces pour aller &agrave; son travail du jour. Cependant ses veilles
+prolong&eacute;es, dans une chambre humide et mal close, les &eacute;motions qui
+l'avaient agit&eacute;e depuis quelque temps, alt&eacute;raient visiblement la sant&eacute;
+de la jeune fille, qui n'y apportait aucune attention.</p>
+
+<p>Enfin le petit chef-d'&oelig;uvre de patience et de bon go&ucirc;t sortit achev&eacute; de
+ses mains, h&eacute;las! toujours aussi rouges que les mains de l'Aurore quand
+elle ouvre les portes d'un ciel d'hiver. En admirant cette bourse, dans
+laquelle elle avait mis tant de superstitieuses esp&eacute;rances, Cl&eacute;mence eut
+un bon moment de joie. Elle jeta un coup d'&oelig;il sur les murs tristes de
+cette chambre o&ugrave; elle vivait dolente et solitaire, et elle ne put
+s'emp&ecirc;cher de dire:</p>
+
+<p>&mdash;Avant peu, je n'y serai plus&mdash;ou je n'y serai pas seule! La veille de
+la Saint-Th&eacute;odore, Cl&eacute;mence enveloppa soigneusement sa bourse dans une
+bo&icirc;te garnie de coton et alla chez une bouqueti&egrave;re prendre un bouquet o&ugrave;
+elle fit entrer toutes les fleurs qu'elle savait pr&eacute;f&eacute;r&eacute;es par Th&eacute;odore;
+elle fit ajouter aussi toutes celles dont le langage embl&eacute;matique
+pouvait &eacute;veiller le souvenir.&mdash;H&eacute;las! r&eacute;veille-t-on les morts?</p>
+
+<p>Au coin d'une rue, Cl&eacute;mence confia son cadeau &agrave; un commissionnaire.</p>
+
+<p>&mdash;Y a-t-il une r&eacute;ponse? demanda celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pondit la jeune fille.&mdash;Th&eacute;odore viendra lui-m&ecirc;me,
+pensait-elle.</p>
+
+<p>Comme elle rentrait chez elle, elle rencontra en chemin un jeune homme
+qu'elle avait vu quelquefois chez son amant.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, vous voil&agrave;, Cl&eacute;mence, lui dit l'&eacute;tudiant; que devenez-vous
+donc?</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez bien ce qui est arriv&eacute;, r&eacute;pondit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Ah oui, c'est vrai! vous &ecirc;tes f&acirc;ch&eacute;e avec Th&eacute;odore.</p>
+
+<p>&mdash;F&acirc;ch&eacute;e! dit Cl&eacute;mence, oh! f&acirc;ch&eacute;e!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est &eacute;gal... il vous regrette, allez.</p>
+
+<p>&mdash;Il me regrette? fit la jeune fille, en rougissant de plaisir: il vous
+l'a dit?</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas pr&eacute;cis&eacute;ment, mais je le devine.&mdash;Nous allons ce soir au bal
+de l'Op&eacute;ra, ajouta l'&eacute;tudiant. Th&eacute;odore y sera. Viendrez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Cl&eacute;mence. Je ne crois pas.... Adieu.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, dit l'&eacute;tudiant, qui continua son chemin en sifflant.</p>
+
+<p>&mdash;Il me regrette! murmura Cl&eacute;mence quand elle fut rentr&eacute;e, j'en &eacute;tais
+bien s&ucirc;re, moi!&mdash;Quand il verra que je me souviens encore de lui, il
+reviendra;&mdash;c'est l'amour-propre qui l'aura emp&ecirc;ch&eacute; de revenir plus
+t&ocirc;t... il ne voulait point faire le premier pas... tous les hommes sont
+orgueilleux....</p>
+
+<p>Et Cl&eacute;mence se mit &agrave; chanter d'une voix souvent interrompue par une toux
+douloureuse la jolie chanson:</p>
+
+<p>&laquo;Rosine &agrave; moi revient fid&egrave;le.&raquo;</p>
+
+<p>Seulement, sans s'inqui&eacute;ter de la mutilation qu'elle faisait subir au
+vers, elle y substitua le nom de Th&eacute;odore.</p>
+
+<p>Vers le milieu de la journ&eacute;e,&mdash;heure &agrave; laquelle elle savait l'&eacute;tudiant
+libre,&mdash;Cl&eacute;mence fit une jolie toilette. Elle soigna surtout ses mains,
+qu'elle avait du moins su pr&eacute;server des engelures.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! disait-elle en les regardant, elles ne sont pas trop rouges
+aujourd'hui. Et elle attendit.</p>
+
+<p>Or, pendant qu'elle attendait, la nouvelle ma&icirc;tresse de Th&eacute;odore, qui en
+ce moment &eacute;tait seule chez l'&eacute;tudiant, recevait l'envoi de Cl&eacute;mence.
+Mademoiselle Coralie, qui &eacute;tait une personne rus&eacute;e, devina de suite que
+ces cadeaux venaient d'une femme, et en voyant le C qui &eacute;tait brod&eacute; sur
+la bourse avec un T, elle pensa que cette femme devait &ecirc;tre
+Cl&eacute;mence,&mdash;qu'elle avait du reste connue.</p>
+
+<p>&mdash;Elle veut revenir. C'est bon, dit Coralie. Je sais ce que j'ai &agrave;
+faire.</p>
+
+<p>Et elle se mit &agrave; machiner tout bas une de ces vengeances doubl&eacute;es de
+fourberie,&mdash;comme savent en trouver les femmes qui ont une rivale en
+face de leur amour ou de leur vanit&eacute;.</p>
+
+<p>Une heure apr&egrave;s Th&eacute;odore entra. En l'entendant monter, Coralie s'&eacute;tait
+cach&eacute;e derri&egrave;re les rideaux de l'alc&ocirc;ve, apr&egrave;s avoir eu soin de laisser
+en &eacute;vidence le bouquet et la bourse, pour qu'ils tombassent d'abord sous
+les yeux de Th&eacute;odore,&mdash;ce qui arriva.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, fit le jeune homme &eacute;tonn&eacute;, qu'est-ce que c'est que &ccedil;a?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, tu ne le devines pas? s'&eacute;cria Coralie en venant lui sauter au
+cou; quel jour sommes-nous aujourd'hui? Th&eacute;odore songea &agrave; sa f&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, c'est toi?... tu t'es souvenue, dit-il en regardant sa
+ma&icirc;tresse, qui ne baissa pas les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui donc veux-tu que ce soit? fit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, se dit Th&eacute;odore en lui-m&ecirc;me, je ne pouvais pas manquer d'avoir
+une bourse, cette pauvre Cl&eacute;mence m'en avait promis une. Mais,
+demanda-t-il &agrave; Coralie, quand donc as-tu fait cela?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien donc, et ma surprise? r&eacute;pondit Coralie. J'ai fait la bourse
+pendant la nuit&mdash;quand tu dormais. J'ai eu joliment froid va.... Regarde
+donc... il y a un C et un T... nos deux noms....</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre ch&eacute;rie... dit Th&eacute;odore.... Elle est charmante, ta bourse.... Je
+veux que tu l'&eacute;trennes ce soir au bal.... Tiens, voil&agrave; pour la garnir....
+Et comme il venait de recevoir sa pension, Th&eacute;odore donna &agrave; Coralie une
+belle pi&egrave;ce d'or....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pensa celle-ci en prenant les vingt francs, j'ai une fi&egrave;re id&eacute;e....
+En effet, le cerveau de cette fille, qui &eacute;tait une fine m&eacute;canique &agrave;
+perfidie, venait d'inventer quelque chose de bien noir sans doute, car
+les yeux de Coralie brill&egrave;rent d'un &eacute;clat extraordinaire.... Oh! la bonne
+id&eacute;e, fit-elle encore tout bas.&mdash;La vip&egrave;re se r&eacute;jouissait de son
+abondance de venin.</p>
+
+<p>Cependant Cl&eacute;mence attendait toujours... &agrave; minuit elle attendait
+encore... &Agrave; une heure du matin, n'y pouvant plus tenir, elle se d&eacute;cida &agrave;
+aller au bal de l'Op&eacute;ra,&mdash;o&ugrave; on lui avait dit qu'elle trouverait
+Th&eacute;odore. Elle voulait le voir... il fallait qu'elle le v&icirc;t....</p>
+
+<p>Elle prit un peu d'argent&mdash;le reste de ses &eacute;conomies&mdash;et sortit pour
+aller louer un domino. Comme elle passait devant la loge du portier,
+celui-ci l'appela.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, j'ai quelque chose &agrave; vous remettre.&mdash;Cl&eacute;mence &eacute;tait d&eacute;j&agrave;
+dans la rue.</p>
+
+<p>&Agrave; deux heures elle entrait au bal de l'Op&eacute;ra, le visage soigneusement
+cach&eacute; par un loup de velours. Comme elle traversait la salle, elle
+aper&ccedil;ut d'abord &agrave; quelques pas d'elle deux masques qui s'appr&ecirc;taient &agrave;
+se m&ecirc;ler &agrave; un quadrille... c'&eacute;taient Th&eacute;odore et Coralie, et Cl&eacute;mence
+avait reconnu son amant. Elle poussa un cri sourd et s'appuya contre une
+banquette pour ne point tomber. Mais elle fit tant d'efforts qu'elle
+parvint &agrave; comprimer la souffrance atroce qui venait de se mettre &agrave; crier
+au fond de son c&oelig;ur, et seule elle en entendit le bruit....</p>
+
+<p>Th&eacute;odore avait donn&eacute; la bourse et le bouquet qu'elle lui avait envoy&eacute;s &agrave;
+sa ma&icirc;tresse nouvelle.... En effet, la bourse pendait &agrave; la ceinture de
+Coralie, et le bouquet fleurissait sa main gant&eacute;e de blanc.</p>
+
+<p>Cl&eacute;mence resta cinq minutes &agrave; regarder Coralie et Th&eacute;odore danser devant
+elle.&mdash;&Agrave; chaque figure du quadrille ils s'embrassaient.&mdash;Au moment de
+s'&eacute;lancer pour le galop, Coralie laissa tomber le bouquet &agrave; terre. Elle
+voulut se baisser pour le ramasser, mais Th&eacute;odore l'enleva dans ses
+bras.</p>
+
+<p>&mdash;Il &eacute;tait tout fan&eacute;, lui dit-il, je t'en ach&egrave;terai un plus beau.... Et
+ils s'envol&egrave;rent dans le tourbillon. Cl&eacute;mence vit son bouquet foul&eacute; sous
+les mille pieds du gigantesque galop.</p>
+
+<p>Elle sortit du bal avec pr&eacute;cipitation&mdash;la t&ecirc;te perdue, le c&oelig;ur bris&eacute;,
+ne sachant pas d'o&ugrave; elle sortait, ignorant o&ugrave; elle allait.... Au bout de
+deux heures de marche par une neige abondante et glac&eacute;e, le hasard
+ramena Cl&eacute;mence dans sa rue et devant sa porte.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! vous voil&agrave;, mademoiselle, lui dit le portier; j'ai quelque
+chose pour vous depuis hier. Je voulais vous le remettre quand vous &ecirc;tes
+partie pour le bal, mais vous ne m'avez pas r&eacute;pondu.... C'est un
+commissionnaire qui m'a apport&eacute; cela de la part de M. Th&eacute;odore.</p>
+
+<p>&mdash;Th&eacute;odore! dit Cl&eacute;mence; donnez vite, et elle arracha une petite bo&icirc;te
+des mains du portier.</p>
+
+<p>&Agrave; peine arriv&eacute;e dans sa chambre, elle ouvrit la bo&icirc;te et y trouva un
+papier dans lequel &eacute;tait envelopp&eacute;e une pi&egrave;ce d'or toute neuve, qui s'en
+alla rouler &agrave; terre avec un bruit sonore. Sur le papier ces mots avaient
+&eacute;t&eacute; &eacute;crits au crayon:&mdash;<i>J'ai re&ccedil;u votre bourse, voici pour vos peines.</i></p>
+
+<p>C'&eacute;tait la belle id&eacute;e de mademoiselle Coralie.</p>
+
+<p>Cl&eacute;mence tomba &agrave; terre en poussant un g&eacute;missement. Une voisine
+l'entendit et vint lui porter secours. Elle eut toutes les peines du
+monde &agrave; retenir la jeune fille, qui, prise du d&eacute;lire, voulait se jeter
+par la fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Le soir un m&eacute;decin fut appel&eacute;. En voyant Cl&eacute;mence il secoua la t&ecirc;te:</p>
+
+<p>&mdash;Ceci est grave, dit-il, mais il est encore temps. Le lendemain
+Cl&eacute;mence se r&eacute;veillait dans un h&ocirc;pital. Pendant huit jours, on eut des
+esp&eacute;rances. Mais le matin du neuvi&egrave;me, en faisant sa visite, le m&eacute;decin
+se pencha &agrave; l'oreille de la s&oelig;ur de charit&eacute;, qui s'approcha tristement
+du lit de Cl&eacute;mence.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais ce que vous voulez me dire, ma s&oelig;ur... murmura la malade. Et
+elle demanda les sacrements.</p>
+
+<p>Le soir, comme la religieuse s'appr&ecirc;tait &agrave; quitter la salle, Cl&eacute;mence la
+fit appeler.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, ma s&oelig;ur, lui dit-elle en lui mettant dans la main une pi&egrave;ce
+d'or qui &eacute;tait cach&eacute;e sous son oreiller, vous mettrez ceci dans le tronc
+des pauvres malades. C'est toute ma fortune. Adieu!</p>
+
+<p>&mdash;Couvrez-vous, mon enfant, lui dit la s&oelig;ur, en voyant qu'elle gardait
+ses bras hors du lit. Vous allez avoir froid.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! qu'est-ce que cela fait maintenant? dit Cl&eacute;mence. Et elle se prit
+&agrave; sourire en regardant ses mains que la maladie avait rendues p&acirc;les et
+transparentes.&mdash;Si Th&eacute;odore me voyait! murmura-t-elle. Puis elle
+s'endormit et fit son dernier r&ecirc;ve.</p>
+
+<p>Vers le milieu de la nuit elle se r&eacute;veilla pour mourir. L'agonie fut
+br&egrave;ve. On avait, comme d'habitude, envoy&eacute; chercher l'interne de garde
+pour y assister. Quand l'infirmier vint le demander, il achevait une
+partie avec un de ses camarades.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il y a? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la jeune fille du num&eacute;ro 15 qui se meurt.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, j'y vais.... Th&eacute;odore, prends donc ma partie. Dix minutes
+apr&egrave;s, l'interne remontait.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, lui dit Th&eacute;odore, qui &eacute;tait venu passer cette nuit avec ses
+amis les carabins, et le num&eacute;ro 15?</p>
+
+<p>&mdash;La petite est morte, dit l'interne en reprenant son jeu: <i>le roi</i>!...
+c'est dommage, elle &eacute;tait bien jolie;&mdash;<i>valet</i>... dix-huit ans;&mdash;<i>passe
+tr&egrave;fle</i>...; des yeux noirs et des mains blanches... oh! mais blanches....
+Tiens, &agrave; propos, elle s'appelait Cl&eacute;mence, comme ton ancienne ma&icirc;tresse,
+je crois, Th&eacute;odore.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! reprit celui-ci, Cl&eacute;mence! celle qui avait les mains rouges. Je ne
+sais pas ce qu'elle est devenue.&mdash;<i>Atout, atout</i> et <i>atout</i>. Mon petit,
+&ccedil;a me fait la <i>vole</i> et le point.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Le_bonhomme_Jadis" id="Le_bonhomme_Jadis"></a><a href="#table">Le bonhomme Jadis</a></h2>
+<hr style="width: 65%;" />
+
+
+<p>&Agrave; l'&eacute;poque du terme d'avril, un jeune homme appel&eacute; Octave vint prendre
+possession d'une chambre qu'il avait quelques jours auparavant arr&ecirc;t&eacute;e
+dans une maison de la rue de la Tour d'Auvergne. Il avait l'air si
+honn&ecirc;te, que le portier n'avait point voulu se d&eacute;ranger pour aller aux
+renseignements, comme c'est l'usage, et lui avait lou&eacute; de confiance.</p>
+
+<p>Le logement d'Octave &eacute;tait situ&eacute; au quatri&egrave;me et dernier &eacute;tage. C'&eacute;tait
+une petite chambre si basse de plafond, qu'un homme d'une taille un peu
+&eacute;lev&eacute;e n'aurait pas pu y garder son chapeau. Elle &eacute;tait &eacute;clair&eacute;e d'un
+c&ocirc;t&eacute; par une petite fen&ecirc;tre donnant sur la cour, et d'o&ugrave; l'on apercevait
+les hauteurs de Montmartre. Un autre jour &eacute;tait pratiqu&eacute; au fond,
+c'&eacute;tait un ch&acirc;ssis mobile ouvrant sur les jardins d'un pensionnat de
+jeunes demoiselles. De l&agrave; on apercevait une partie du panorama de Paris.</p>
+
+<p>Octave passa la journ&eacute;e &agrave; mettre ses affaires en ordre. Ce n'&eacute;tait
+pourtant pas une longue besogne, car il n'avait bien juste que le
+n&eacute;cessaire, et &agrave; la vue de son mobilier de modeste apparence, le portier
+de la maison avait fait une grimace, et s'&eacute;tait presque repenti de lui
+avoir lou&eacute; sans aller aux informations.</p>
+
+<p>Son installation termin&eacute;e, Octave se mit machinalement &agrave; sa fen&ecirc;tre pour
+juger ce que serait la vue. En levant les yeux, il aper&ccedil;ut &agrave; la crois&eacute;e
+qui faisait face &agrave; la sienne un petit vieillard, occup&eacute; &agrave; couper les
+branches mortes de quelques arbustes plant&eacute;s dans des caisses et formant
+un jardin suspendu. Le vieux voisin, qui venait d'apercevoir Octave,
+s'interrompit dans sa besogne; puis, apr&egrave;s l'avoir examin&eacute; quelques
+instants, il souleva le bonnet de laine qui couvrait ses cheveux d&eacute;j&agrave;
+blancs, et faisant au jeune homme un geste amical, il lui dit en
+souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, j'ai l'honneur de vous saluer. Permettez-moi de vous
+souhaiter la bienvenue dans cette maison.</p>
+
+<p>Octave, un peu &eacute;tonn&eacute;, salua le vieillard et r&eacute;pondit &agrave; sa politesse.
+Puis, comme le voisin s'&eacute;tait remis &agrave; son jardinage, Octave ferma sa
+fen&ecirc;tre et descendit pour aller d&icirc;ner.</p>
+
+<p>Comme il d&eacute;posait sa clef chez le portier, celui-ci le pr&eacute;vint qu'il
+&eacute;tait d'habitude dans la maison de ne point rentrer apr&egrave;s minuit, et
+que, pass&eacute; cette heure, on payait une amende.</p>
+
+<p>Octave r&eacute;pondit qu'il ne se trouverait jamais dans ce cas-l&agrave;, et que
+d'ailleurs il sortait fort rarement le soir.</p>
+
+<p>Avec une foule de pr&eacute;cautions oratoires, qui rendirent son avertissement
+tr&egrave;s difficile &agrave; comprendre, le portier informa en outre Gustave qu'il
+&eacute;tait libre de recevoir des femmes chez lui, &agrave; la condition que ce
+seraient des personnes d&eacute;centes qui ne troubleraient jamais la
+tranquillit&eacute; de la maison, habit&eacute;e par des petits rentiers et des
+ouvriers en famille.</p>
+
+<p>Octave r&eacute;pondit qu'il recevrait peu de visites; mais que s&ucirc;rement il ne
+recevrait jamais de femmes chez lui.</p>
+
+<p>Le portier conclut en lui demandant s'il d&eacute;sirait que son &eacute;pouse pr&icirc;t
+soin de son m&eacute;nage, comme elle faisait pour quelques c&eacute;libataires. Mais
+Octave le remercia en disant que son m&eacute;nage &eacute;tait trop peu de chose, et
+qu'il avait l'habitude de le faire lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Octave rentra de tr&egrave;s bonne-heure. Il lut toute la soir&eacute;e et se coucha &agrave;
+minuit. Le lendemain il sortit &agrave; dix heures le matin, rentra &agrave; quatre,
+ressortit &agrave; six heures et revint &agrave; sept. Il lut toute la soir&eacute;e, comme
+il avait fait la veille, et se coucha &agrave; la m&ecirc;me heure.</p>
+
+<p>Tous les jours il faisait ainsi de m&ecirc;me, avec la plus parfaite
+r&eacute;gularit&eacute;. Chaque matin il apercevait son vieux voisin qui jardinait &agrave;
+la fen&ecirc;tre; ils se saluaient et &eacute;changeaient quelques paroles sur l'&eacute;tat
+du temps.</p>
+
+<p>Depuis un mois Octave habitait la maison, et on n'avait pu remarquer
+aucun changement dans son existence. Non seulement il ne s'&eacute;tait
+pr&eacute;sent&eacute; aucune visite pour lui, mais encore il n'avait re&ccedil;u aucune
+lettre. On causait de lui quelquefois dans la loge du portier, et on
+s'&eacute;tonnait un peu de l'isolement dans lequel il vivait.</p>
+
+<p>Octave avait vingt ans. Son histoire &eacute;tait fort courte. Son p&egrave;re &eacute;tait
+un petit n&eacute;gociant qu'une mauvaise sp&eacute;culation avait ruin&eacute;. Il &eacute;tait
+mort foudroy&eacute; par ce d&eacute;sastre. La m&egrave;re d'Octave, ne pouvant plus payer
+sa pension au coll&egrave;ge, l'en retira avant qu'il e&ucirc;t achev&eacute; ses &eacute;tudes.
+Ils v&eacute;curent dans un grand d&eacute;n&ucirc;ment l'un et l'autre pendant une ann&eacute;e.
+Au bout de ce temps la m&egrave;re, qui tra&icirc;nait en langueur depuis la mort de
+son mari, tomba malade, et mourut elle-m&ecirc;me apr&egrave;s quinze jours de
+maladie. Quand Octave eut fait enterrer sa m&egrave;re avec le produit de la
+rente qu'il poss&eacute;dait, &agrave; peine lui restait-il assez pour entourer son
+chapeau d'un cr&ecirc;pe. Il &eacute;tait orphelin &agrave; seize ans, et n'avait au monde
+aucun parent, aucun ami qui p&ucirc;t le secourir, m&ecirc;me d'un conseil. Il alla
+au hasard chez un notaire qui jadis avait fait les affaires de son p&egrave;re.
+C'&eacute;tait un homme honn&ecirc;te et charitable. Il eut compassion d'Octave, lui
+pr&ecirc;ta un peu d'argent et promit de s'int&eacute;resser &agrave; lui. En effet, il ne
+tarda pas &agrave; le placer en qualit&eacute; de secr&eacute;taire chez un de ses
+clients.&mdash;Depuis quatre ans Octave occupait cette place, qui lui
+rapportait douze cents francs par an. C'&eacute;tait peu; mais Octave &eacute;tait
+sobre, &eacute;conome, et sut encore mettre de c&ocirc;t&eacute; quelques centaines de
+francs, qui devaient lui servir quand il commencerait l'&eacute;tude du
+droit,&mdash;car il voulait r&eacute;aliser le d&eacute;sir que son p&egrave;re avait eu de le
+destiner au barreau. En attendant, il se pr&eacute;parait &agrave; passer son examen
+de bachelier, et travaillait dans ce but avec une grande assiduit&eacute;.
+Depuis la mort de sa m&egrave;re il n'avait fait aucune connaissance. Il
+n'allait jamais ni au spectacle, ni au bal, ni au caf&eacute;. Ses distractions
+se bornaient &agrave; quelques promenades faites le dimanche dans les environs
+de Paris.</p>
+
+<p>Un dimanche soir, Octave lisait aupr&egrave;s de sa fen&ecirc;tre, quand il aper&ccedil;ut
+son vieux voisin, dont la t&ecirc;te blanche s'encadrait dans un berceau de
+ch&egrave;vrefeuille et de plantes grimpantes. Ils se salu&egrave;rent l'un l'autre
+par une inclination de t&ecirc;te. C'&eacute;tait au commencement de mai. La soir&eacute;e
+&eacute;tait magnifique; l'air doux promenait des odeurs de feuilles vertes et
+de lilas, et des refrains joyeux que chantaient des ouvriers se rendant
+par bandes aux barri&egrave;res. De temps en temps, et suivant les variations
+du vent, on entendait, tant&ocirc;t distinctement, et tant&ocirc;t comme des rumeurs
+confuses, les orchestres des guinguettes qui peuplent les boulevards
+ext&eacute;rieurs.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! jeune homme, s'&eacute;cria tout &agrave; coup le vieux voisin, dont le visage
+venait de se fendre par un large sourire,&mdash;entendez-vous?</p>
+
+<p>Octave leva les yeux de dessus son livre et regarda le vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Entendez-vous, continua celui-ci, entendez-vous les violons? et en
+avant deux, allez donc! ajouta-t-il en se dandinant.</p>
+
+<p>Et comme une bouff&eacute;e de musique, apport&eacute;e par le vent, venait
+pr&eacute;cis&eacute;ment de lui secouer une gamme dans les oreilles, Octave r&eacute;pondit
+qu'il entendait en effet.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, continua le voisin, est-ce que cela ne vous donne pas envie
+de fermer votre livre? Octave sourit, et d&eacute;tourna la t&ecirc;te en signe
+n&eacute;gatif.</p>
+
+<p>&Agrave; cette r&eacute;ponse, le sourire du vieillard s'&eacute;teignit sur sa figure.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, reprit-il, &ccedil;a ne vous fait rien?</p>
+
+<p>&mdash;Rien! dit Octave.</p>
+
+<p>&mdash;Quel &acirc;ge avez-vous donc?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai vingt ans....</p>
+
+<p>&mdash;Vingt ans... et &ccedil;a ne vous fait rien? prodigieux! Ah! jeune homme, si
+vous pouviez me pr&ecirc;ter vos jambes, comme je les prendrais &agrave; mon cou pour
+courir o&ugrave; sont les violons. Et vous avez vingt ans? dit le voisin avec
+un accent &eacute;tonn&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je les ai eus pr&eacute;cis&eacute;ment aujourd'hui, r&eacute;pondit Octave, qui se
+rappelait que ce jour &eacute;tait son anniversaire de naissance.</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui! dit le vieillard en frappant dans ses deux mains.
+Aujourd'hui! prodigieux! &eacute;trange en v&eacute;rit&eacute;! Vingt ans; eh bien, moi,
+jeune homme, moi qui vous parle, aujourd'hui, ce matin, j'ai eu
+soixante-cinq ans.</p>
+
+<p>&mdash;On ne vous les donnerait pas, dit Octave, pour r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais le bon Dieu me les a donn&eacute;s, lui, et je ne le tiens pas
+quitte. Il voudrait m'en donner encore autant, que &ccedil;a ne serait pas de
+refus. Au reste, quand il lui plaira d'arr&ecirc;ter les frais, je suis tout
+pr&ecirc;t; au moins je n'aurai pas loin &agrave; aller. Montmartre est &agrave; deux pas,
+ce sera commode, j'entendrai les violons de plus pr&egrave;s.</p>
+
+<p>Octave avait ferm&eacute; son livre et regardait son voisin avec plus de
+curiosit&eacute; qu'il ne l'avait fait jusque-l&agrave;. C'&eacute;tait un petit homme d'une
+physionomie &agrave; la fois douce et fi&egrave;re. Son front, &agrave; demi couvert de
+cheveux parfaitement blancs, n'avait pas une seule ride; sa bouche &eacute;tait
+spirituelle et fine, et l'&eacute;clat de ses yeux vifs jetait sur tout son
+visage une clart&eacute; gaie qui lui enlevait, &agrave; premi&egrave;re vue, au moins un
+tiers de son &acirc;ge.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-il tout &agrave; coup pendant qu'Octave l'examinait,
+permettez-moi de vous faire une proposition; vous la trouverez peut-&ecirc;tre
+indiscr&egrave;te, mais je me risque; apr&egrave;s cela vous &ecirc;tes libre de ne la point
+accepter... ce qui me ferait de la peine, je vous l'avoue.... Voil&agrave;,
+monsieur, ce que je voulais vous proposer, fit le vieillard avec un
+charmant sourire. Vous m'avez dit tout &agrave; l'heure que vous aviez vingt
+ans aujourd'hui m&ecirc;me. Par un singulier rapport, il se trouve que ce jour
+est l'anniversaire de ma naissance; ordinairement, &agrave; cette occasion,
+j'ai toujours eu un convive ou deux, des jeunes gens toujours.&mdash;Ah! la
+jeunesse! dit le vieillard en se frappant le front avec un geste et un
+accent indescriptibles, la jeunesse!&mdash;Enfin, monsieur, toutes les autres
+ann&eacute;es, j'ai eu un visage ami &agrave; ma table.&mdash;On riait, on causait; au
+dessert on chantait des chansons, les nouvelles et celles de jadis, et
+on arrosait les chansons avec un vieux vin qui est de mon &acirc;ge et que
+j'ai go&ucirc;t&eacute;, quand il &eacute;tait raisin, dans un petit clos bourguignon. On
+l'a mis en bouteille le jour o&ugrave; on m'a mis une culotte. J'en ai encore
+une quarantaine de flacons dans ma cave, et je n'en bois qu'aux jours de
+f&ecirc;te, comme aujourd'hui par exemple.&mdash;Eh bien, dit le bonhomme, je suis
+s&ucirc;r que j'userai la provision. Mais je reviens &agrave; ma proposition,
+monsieur, car je vous ennuie en bavardant l&agrave;:&mdash;C'&eacute;tait pour vous dire
+qu'aujourd'hui je suis tout seul &agrave; d&icirc;ner, tout &agrave; fait seul. L'ann&eacute;e
+derni&egrave;re j'avais un voisin, un jeune homme qui logeait pr&eacute;cis&eacute;ment dans
+la chambre o&ugrave; vous &ecirc;tes, et sa femme, jolie fille; quand je dis sa
+femme, non, ce ne l'&eacute;tait pas, le pauvre gar&ccedil;on, puisqu'il s'est mari&eacute;
+avec une autre. La petite &eacute;tait dr&ocirc;le, gaie comme un pinson, et chantait
+du matin au soir. Je passais ma vie &agrave; regarder ce joli m&eacute;nage. Le jeune
+homme est parti, comme je vous le disais, et la petite s'est mari&eacute;e d'un
+autre c&ocirc;t&eacute;.&mdash;Elle doit &ecirc;tre par l&agrave;-bas &agrave; danser, ajouta le vieillard en
+&eacute;tendant la main du c&ocirc;t&eacute; d'o&ugrave; venait la musique du bal. Enfin, monsieur,
+j'ai &eacute;t&eacute; tout triste quand j'ai vu la chambre vide.&mdash;Qu'est-ce qui va
+venir loger l&agrave;? me demandais-je tous les jours avec inqui&eacute;tude.&mdash;Une
+vieille femme peut-&ecirc;tre?&mdash;Ah, voyez-vous, cette id&eacute;e-l&agrave; me faisait
+trembler. Moi qui suis vieux, je ne peux pas regarder ce qui me
+ressemble. C'est prodigieux, monsieur; mais les vieilles femmes et les
+enterrements, je ne peux pas voir &ccedil;a. &Ccedil;a m'emp&ecirc;che de boire pendant huit
+jours. C'est pourquoi je me suis log&eacute; sur le derri&egrave;re. Sur le devant,
+j'aurais trop &eacute;t&eacute; expos&eacute; &agrave; voir les corbillards qui passent dans cette
+rue du matin au soir, parce que c'est le chemin pour aller au cimeti&egrave;re.
+Je n'aurais pu me mettre &agrave; la fen&ecirc;tre. &Agrave; chaque voiture qui serait
+pass&eacute;e, j'aurais eu peur d'entendre le cocher m'appeler pour m'emmener.
+Merci, je ne suis pas press&eacute;, c'est moi qui enterrerai les autres.
+Enfin, monsieur, quand vous &ecirc;tes emm&eacute;nag&eacute;, j'ai &eacute;t&eacute; ravi.&mdash;Un jeune
+homme! bon, voil&agrave; un jeune homme, me suis-je dit; je ferai sa
+connaissance, et je me suis int&eacute;ress&eacute; &agrave; vous du premier jour o&ugrave; je vous
+ai vu. C'est pourquoi, monsieur, je vous invite &agrave; d&icirc;ner avec moi pour
+c&eacute;l&eacute;brer mon jour de naissance, qui est aussi le v&ocirc;tre, &agrave; moins que vous
+n'ayez dispos&eacute; de votre temps.</p>
+
+<p>Sans savoir pourquoi, Octave fut &eacute;mu de ce bavardage plein de franchise,
+de bonne humeur et de gaiet&eacute;. Le vieux bonhomme paraissait attendre avec
+anxi&eacute;t&eacute; sa r&eacute;ponse, et il poussa un v&eacute;ritable cri de joie quand Octave
+lui eut r&eacute;pondu qu'il acceptait.</p>
+
+<p>Octave descendit de chez lui et monta chez son voisin, qui lui avait
+indiqu&eacute; par o&ugrave; il devait passer.</p>
+
+<p>Le portier ayant aper&ccedil;u Octave qui montait l'escalier du devant, lui
+demanda o&ugrave; il allait.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais chez mon voisin d'en face, dit Octave.</p>
+
+<p>&mdash;C'est dr&ocirc;le, fit le portier &agrave; sa femme, voil&agrave; M. Octave qui va chez le
+bonhomme Jadis. Et cet &eacute;v&eacute;nement fut toute la soir&eacute;e un th&egrave;me de
+causerie dans la loge.</p>
+
+<p>Quand Octave entra chez le vieillard, celui-ci l'accueillit avec une
+cordialit&eacute; toute juv&eacute;nile, qui semblait vouloir abr&eacute;ger tout pr&eacute;ambule
+de politesse et les mettre sur-le-champ dans l'intimit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez-moi un instant, dit le voisin en faisant asseoir Octave, je
+vais faire un bout de toilette.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en supplie, monsieur, dit Octave en se levant, ne faites point
+de <i>c&eacute;r&eacute;monies</i> &agrave; cause de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! monsieur, s'&eacute;cria le vieillard avec un sourire, c'est aujourd'hui
+f&ecirc;te; on sort la croix et la banni&egrave;re, comme on dit; je ne puis point
+rester comme je suis l&agrave;. Ne voyez-vous pas que je suis en cuisinier?
+ajouta-t-il en montrant un tablier qui &eacute;tait serr&eacute; autour de son corps;
+depuis ce matin je suis aupr&egrave;s de mes fourneaux &agrave; pr&eacute;parer ma petite
+<i>noce</i>; nous avons un joli petit d&icirc;ner; je suis gourmand, fils de
+<i>gueulards</i>, comme nous disions dans le temps jadis. Enfin, vous verrez.
+J'avais bien peur de le manger tout seul, mon pauvre d&icirc;ner; mais j'ai eu
+la bonne id&eacute;e de vous inviter. Attendez-moi, je suis &agrave; vous dans un
+instant; je vous m&eacute;nage une surprise; je parie que vous ne me
+reconna&icirc;trez pas tout &agrave; l'heure. Ah! bah! Vous direz que je suis un
+vieux fou; mais c'est &eacute;gal, je n'ai pas de perruque et je ne porte pas
+lunettes. Mon vin est bon, mes verres sont grands, et nous allons rire.</p>
+
+<p>Et il passa dans une chambre voisine, laissant Octave tout stup&eacute;fait.</p>
+
+<p>En attendant le retour de son h&ocirc;te, Octave examina la pi&egrave;ce o&ugrave; il se
+trouvait. C'&eacute;tait un petit salon tendu de papier de couleur gaie et
+garni de meubles d'un autre &acirc;ge. Les fauteuils, dont les housses &eacute;taient
+enlev&eacute;es, racontaient de galantes histoires et des bergeries dans le
+style de Boucher et de Watteau: bergers et berg&egrave;res, chaumi&egrave;res
+fleuries, troupeaux enrubann&eacute;s, Colins et Colettes, tout le monde
+charmant de la pastorale. Au-dessus d'une petite glace au cadre histori&eacute;
+qui se trouvait pos&eacute;e sur la chemin&eacute;e, on voyait dans un autre cadre un
+parchemin jauni sur lequel &eacute;tait appos&eacute; le grand sceau de l'empire:
+c'&eacute;tait un brevet de chevalier de la l&eacute;gion d'honneur. Au-dessous
+&eacute;tincelait la croix, attach&eacute;e &agrave; un bout de ruban. &Agrave; c&ocirc;t&eacute; de la croix,
+des &eacute;paulettes de laine noircies par la fum&eacute;e de la poudre, et, pour
+compl&eacute;ter ce troph&eacute;e, un sabre d'honneur dont la lame avait brill&eacute; au
+soleil des grandes batailles imp&eacute;riales. Aux murailles &eacute;taient accroch&eacute;s
+quelques tableaux, ou plut&ocirc;t de simples lithographies colori&eacute;es, dont
+les sujets &eacute;taient emprunt&eacute;s &agrave; des histoires d'amour d'une litt&eacute;rature
+qui florissait jadis au bruit du canon. Le parquet de ce petit salon
+&eacute;tait recouvert d'une assez belle tapisserie repr&eacute;sentant l'enl&egrave;vement
+d'H&eacute;l&egrave;ne.</p>
+
+<p>Au bout d'un quart d'heure d'absence,&mdash;et comme Octave avait achev&eacute; son
+examen,&mdash;le vieux voisin entra dans le salon. Comme il en avait pr&eacute;venu
+Octave, celui-ci ne le reconnut pas sur-le-champ, tant il &eacute;tait chang&eacute;.</p>
+
+<p>Le vieux voisin avait un costume d'il y a soixante ans: c'&eacute;tait un habit
+complet de paysan endimanch&eacute;.</p>
+
+<p>La veste en surcot marron, culotte en velours olive, gilet de
+basin,&mdash;laissant voir une chemise &agrave; petits plis, agraf&eacute;e au col par un
+anneau d'argent; cravate &agrave; pointes brod&eacute;es, des breloques en graines
+d'Am&eacute;rique battant sur le ventre, des bas chin&eacute;s et des souliers &agrave;
+boucles;&mdash;un gros bouquet comme en ont les mari&eacute;s de campagne &eacute;tait
+attach&eacute; &agrave; la veste.</p>
+
+<p>Il s'avan&ccedil;a en souriant et d'un air leste vers Octave, qui &eacute;tait au
+comble de l'&eacute;tonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! fit-il, vous ne me reconnaissez pas. Je vous l'avais bien dit;
+&ccedil;a me fait plaisir tout de m&ecirc;me. C'est l'habit de ma jeunesse,
+voyez-vous. Je ne le mets plus qu'une fois par an, au jour de ma
+naissance. &Ccedil;a vous fait rire!... Ah! jeune homme... quand je mets cet
+habit-l&agrave;, voyez-vous, il me semble que je change de peau... et que mes
+cheveux redeviennent blonds.</p>
+
+<p>Et comme il disait ces paroles, ses gestes, son accent, son
+regard,&mdash;tout cela n'avait que vingt ans.</p>
+
+<p>Octave ne comprenait rien &agrave; cette m&eacute;tamorphose subite.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit le vieillard... passons dans la salle &agrave; manger; tout est
+pr&ecirc;t, la table est mise, et nous n'aurons point &agrave; nous d&eacute;ranger. Je me
+sers moi-m&ecirc;me, mon jeune ami. Autrefois j'avais une servante jeune et
+jolie; c'&eacute;tait la fille d'une pauvre femme; mais on jasait dans la
+maison, et quand on rencontrait ma domestique, on lui chantait sur
+l'escalier:</p>
+
+<p>&laquo;Allons, Babet, un peu de complaisance.&raquo; J'ai entendu &ccedil;a un jour et &ccedil;a
+m'a f&acirc;ch&eacute;. La pauvre fille &eacute;tait innocente. Je lui ai pay&eacute; un an de
+gages et je l'ai renvoy&eacute;e; j'ai pr&eacute;f&eacute;r&eacute; rester seul plut&ocirc;t que d'avoir
+une servante vieille.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit le vieux voisin en faisant entrer Octave dans une petite
+salle &agrave; manger&mdash;o&ugrave; un app&eacute;tissant d&icirc;ner &eacute;tait pr&eacute;par&eacute;,&mdash;allons, jeune
+homme, asseyez-vous l&agrave;,&mdash;en face de moi, et pour commencer,
+buvons,&mdash;buvons &agrave; nos vingt ans!</p>
+
+<p>Et, faisant sauter le bouchon d'une bouteille de vieux vin, contemporain
+de son enfance, le voisin en versa deux verres et trinqua avec Octave,
+qui se pla&ccedil;a en face de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Comment vous nommez-vous? demanda tout &agrave; coup le voisin.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'appelle Octave, dit celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi... dit le voisin. Au fait, ajouta-t-il en riant, appelez-moi
+comme tout le monde... le bonhomme Jadis... et votre ma&icirc;tresse, comment
+se nomme-t-elle? dites, que nous buvions &agrave; sa sant&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas de ma&icirc;tresse, dit Octave en rougissant presque.</p>
+
+<p>Ah! ciel!&mdash;fit le bonhomme Jadis. Vous &ecirc;tes s&ucirc;r.... Ordinairement
+l'approche de la jeunesse a toutes les douceurs souriantes d'une aube
+d'&eacute;t&eacute;, et, comme l'oiseau qui va tenter sa premi&egrave;re vol&eacute;e et se penche
+au bord du nid pour saluer d'un chant joyeux le rayon matinal, le c&oelig;ur
+de ceux qui arrivent &agrave; l'&acirc;ge juv&eacute;nile s'emplit de murmures: mille voix
+pleines de charmantes promesses s'&eacute;veillent dans leur &acirc;me, et leurs
+l&egrave;vres, o&ugrave; fleurit un beau sourire, saluent d'un cri d'esp&eacute;rance le
+soleil levant de leur vingti&egrave;me ann&eacute;e.</p>
+
+<p>Il n'en &eacute;tait pas de m&ecirc;me pour Octave, qui avait trouv&eacute; le malheur assis
+au seuil de son adolescence. Aussi la jeunesse lui apparaissait-elle &agrave;
+travers une brumeuse tristesse, et il aurait voulu pouvoir franchir d'un
+seul pas, et dans un seul jour, cet &acirc;ge qui s&eacute;pare l'&eacute;poque o&ugrave; l'on r&ecirc;ve
+de l'&eacute;poque o&ugrave; l'on se souvient. &Agrave; vingt ans, il ne savait donc rien
+d'exact et de pr&eacute;cis sur les choses de la vie. C'&eacute;tait une de ces
+natures tardives qui atteignent quelquefois le milieu de la jeunesse
+sans que rien ait tressailli dans leur c&oelig;ur, recouvert d'une cuirasse
+de placidit&eacute;. Aussi avait-il paru &eacute;tonn&eacute; et presque effray&eacute; quand son
+vieux voisin lui avait demand&eacute; le nom de sa ma&icirc;tresse.</p>
+
+<p>Mais le vieillard parut encore surpris davantage lorsque Octave lui
+r&eacute;pondit qu'il n'&eacute;tait pas amoureux. Un sourire d'incr&eacute;dulit&eacute; courut sur
+ses l&egrave;vres, et il fit un petit geste qui voulait dire:</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc!</p>
+
+<p>Mais Octave r&eacute;p&eacute;ta sa r&eacute;ponse, et, en quelques mots, raconta son pass&eacute;
+et sa situation pr&eacute;sente. Le vieillard l'avait &eacute;cout&eacute;, les coudes sur la
+table et la t&ecirc;te appuy&eacute;e dans ses mains.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de ma&icirc;tresse! C'est prodigieux! murmurait-il. Mais alors, jeune
+homme, qu'est-ce que vous faites donc de vos vingt ans?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis pauvre, j'ai mon avenir &agrave; assurer, et pour moi le travail est
+un devoir, dit Octave.</p>
+
+<p>&mdash;Le premier devoir de la jeunesse, c'est le plaisir, et l'amour en est
+la premi&egrave;re vertu, dit le bonhomme Jadis en vidant son verre. Moi, j'ai
+&eacute;t&eacute; vertueux. Ma conscience est en repos, ajouta-t-il avec un large
+rire.</p>
+
+<p>Ces maximes d'une philosophie avanc&eacute;e, inconnue &agrave; Octave,
+l'effarouch&egrave;rent au point qu'il se leva de dessus sa chaise, comme s'il
+s'appr&ecirc;tait &agrave; sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! l&agrave; l&agrave;, dit en souriant le bonhomme Jadis, n'ayez point peur, mon
+jeune ami, je ne suis point le diable, rassurez-vous.&mdash;Ah! dit le
+vieillard, voil&agrave; qui est certainement bien &eacute;trange. D'apr&egrave;s ce que vous
+m'avez dit, vous vivez dans l'isolement, fuyant expr&egrave;s toute soci&eacute;t&eacute;,
+dans la crainte qu'elle ne vous induise &agrave; mal. Je suis sans doute la
+seule personne avec laquelle vous ayez consenti &agrave; avoir des relations,
+et c'est probablement mon &acirc;ge qui m'a valu cette pr&eacute;f&eacute;rence. Vous
+m'aurez pris pour un marchand de morale, un bon <i>p&egrave;re sermon</i> bien
+radoteur, et vous vous serez dit: Voil&agrave; mon affaire. De m&ecirc;me que moi,
+lorsque je vous ai vu arriver ici pour la premi&egrave;re fois, je me suis dit
+de mon c&ocirc;t&eacute;: mon nouveau voisin est jeune, &ccedil;a doit faire un gaillard; il
+am&egrave;nera un r&eacute;giment de colombes dans son pigeonnier, ajouta le bonhomme
+en indiquant du doigt la chambre d'Octave, &ccedil;a me r&eacute;jouira la vue; et ce
+soir, quand je vous ai vu &agrave; votre fen&ecirc;tre et que j'ai eu l'id&eacute;e de vous
+inviter &agrave; partager mon d&icirc;ner pour c&eacute;l&eacute;brer ensemble notre jour de
+naissance, je me suis dit encore: Bon, &ccedil;a va &ecirc;tre gai, nous nous
+conterons nos fredaines. Et puis... pas du tout, voil&agrave; que nous sommes
+tromp&eacute;s tous deux: c'est moi qui suis le jeune homme, et c'est vous qui
+avez des cheveux blancs. C'est prodigieux, n'est-ce pas? acheva le vieux
+bonhomme en regardant Octave, qui ne put s'emp&ecirc;cher de sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit le bonhomme Jadis en frappant sur l'&eacute;paule d'Octave,
+avouez que je vous fais peur, que vous me prenez pour un libertin, pour
+un fou tout au moins. Ah! fit le vieillard avec un autre accent et en
+levant les yeux vers le ciel, fou... oui, je le suis peut-&ecirc;tre, et Dieu
+me la conserve, cette ch&egrave;re et douce folie qui ne fait de mal &agrave; personne
+et qui me fait du bien &agrave; moi. Eh! mais, dit-il en relevant la t&ecirc;te apr&egrave;s
+un court silence, nous boudons les bouteilles, &agrave; ce que je crois, jeune
+homme.</p>
+
+<p>Et d&eacute;bouchant un second flacon, il versa du vin dans les verres.</p>
+
+<p>Octave avait d'abord eu l'id&eacute;e de chercher une excuse pour se retirer;
+mais un vague instinct de curiosit&eacute; le retint pr&egrave;s de ce singulier
+vieillard: il but le verre que le bonhomme venait de remplir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bon vin de mon pays, disait celui-ci en buvant lentement, tu as
+baptis&eacute; mon premier amour; et quand tu coules dans ma poitrine, il me
+semble que mon c&oelig;ur prend un bain de jeunesse, bon vin de mon pays!
+Comme &ccedil;a, dit tout &agrave; coup le vieillard en regardant son convive dans les
+yeux, vous n'aurez rien &agrave; me conter? Au fait, qu'est-ce que vous me
+pourriez dire? vous ne savez rien, puisque vous vivez dans un trou.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est bien triste, autant vaudrait avoir pour voisin un
+s&eacute;minariste. Quel fun&egrave;bre compagnon vous faites! Dieu vous punira, jeune
+homme.</p>
+
+<p>Octave releva la t&ecirc;te et regarda son h&ocirc;te, dont le visage s'animait de
+plus en plus.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu me punira! dit Octave, qu'est-ce que je fais donc de mal?
+pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; quoi bon vous le dire? reprit le vieillard, vous ne me comprendriez
+pas. Vous ne croyez pas &agrave; mon &eacute;vangile; c'est pourtant un livre honn&ecirc;te,
+car il conseille le bonheur, qui est la sant&eacute; de l'&acirc;me. Apr&egrave;s tout,
+continua le bonhomme, vous n'avez que vingt ans; vous &ecirc;tes en retard,
+c'est vrai, mais vous pouvez vous convertir. Cependant vous aurez perdu
+le meilleur temps. Pour moi, je vais d&eacute;m&eacute;nager; cette maison m'attriste
+maintenant. Je ne peux plus mettre le nez &agrave; la fen&ecirc;tre sans apercevoir
+une vieille figure. Je comptais sur votre voisinage; mais.... Bah! n'en
+parlons plus. J'irai loger de l'autre c&ocirc;t&eacute; de l'eau, dans le quartier
+latin, c'est plein de jeunes gens; quelquefois je vais m'y promener. Je
+monte dans les maisons, sous le pr&eacute;texte de louer un logement, j'entre
+partout, je regarde, j'&eacute;coute. Quelles jolies filles, quelle bonne
+humeur! comme tout ce monde-l&agrave; est heureux! Seulement ils ont le tort de
+boire trop de bi&egrave;re; c'est mauvais, &ccedil;a glace le sang. Parlez-moi du vin,
+&agrave; la bonne heure. Et il se versa une nouvelle rasade.</p>
+
+<p>En ce moment, le vent qui soufflait des hauteurs de Montmartre secouait
+&agrave; la fen&ecirc;tre de la salle &agrave; manger les lambeaux d'une vieille ronde
+populaire nouvellement arrang&eacute;e en quadrille; et un musicien d'alentour,
+qui faisait &agrave; sa crois&eacute;e des exercices de hautbois, se mit &agrave; r&eacute;p&eacute;ter
+comme un &eacute;cho l'air ex&eacute;cut&eacute; par l'orchestre de la barri&egrave;re.</p>
+
+<p>Le bonhomme Jadis, qui s'&eacute;tait subitement tu quand il avait entendu les
+sons lointains de cette musique, tressaillit et se leva pr&eacute;cipitamment
+lorsque le hautbois du voisinage r&eacute;p&eacute;ta l'air, dont pas une note n'&eacute;tait
+perdue.</p>
+
+<p>Comme Octave faisait quelque bruit en se remuant sur sa chaise, le
+vieillard, qui avait l'oreille tendue dans la direction o&ugrave; l'on
+entendait l'instrument, se retourna vers le jeune homme et lui dit
+presque brutalement:</p>
+
+<p>&mdash;Chut! taisez-vous donc.</p>
+
+<p>Mais le hautbois avait cess&eacute;. Il s'&eacute;tait mis &agrave; jouer des fragments de
+musique emprunt&eacute;s aux op&eacute;ras nouveaux.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra que je d&eacute;couvre ce musicien, dit le bonhomme Jadis; et il
+allait verser &agrave; boire, quand le hautbois capricieux laissa de c&ocirc;t&eacute; la
+musique moderne et recommen&ccedil;a le vieil air populaire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! le bon musicien, fit le bonhomme Jadis en se levant tout &agrave; fait et
+en se mettant &agrave; danser dans la chambre; le bon musicien! comme c'est
+bien &ccedil;a.&mdash;&Ccedil;a vous &eacute;tonne, jeune homme, dit-il &agrave; Octave, qui paraissait
+de plus en plus surpris.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous dire, j'ai beaucoup aim&eacute; sur cet air-l&agrave; autrefois, au
+temps o&ugrave; cette culotte, que vous me voyez, &eacute;tait neuve, l'habit aussi et
+mes mollets aussi, dit en riant le bonhomme en frappant sur ses jambes
+gr&ecirc;les. Ah! les pauvres quilles; elles se sont joliment tr&eacute;mouss&eacute;es sur
+cet air-l&agrave;. Et pourtant, si j'avais ma pauvre Jacqueline et que nous
+fussions sous le marronnier avec le gros Blaise, mont&eacute; sur un tonneau et
+raclant sur son violon ce vieil air, je ne m'en tirerais pas encore trop
+mal. Ah! Jacqueline, voil&agrave; une fille; on l'appelait <i>la belle aux cent
+amoureux.</i> Et ce n'&eacute;tait pas assez dire, tout le pays en tenait pour
+elle; il y avait &agrave; l'arm&eacute;e une compagnie de gens qui s'&eacute;taient faits
+soldats &agrave; cause d'elle; j'en ai fait partie &agrave; mon tour.</p>
+
+<p>Pour cette fois, Octave ne douta plus que son vieux voisin ne f&ucirc;t fou.</p>
+
+<p>Une nouvelle bouff&eacute;e de vent apporta les sons de l'orchestre de la
+guinguette, o&ugrave; l'on dansait encore le vieux quadrille dont le principal
+motif avait &eacute;t&eacute; r&eacute;p&eacute;t&eacute; par le hautbois.</p>
+
+<p>Le bonhomme Jadis ne put pas y r&eacute;sister cette fois.</p>
+
+<p>&mdash;Encore un coup, dit-il en vidant la bouteille, buvons et en route!</p>
+
+<p>&mdash;En route! dit Octave, pendant que son voisin mettait son chapeau. O&ugrave;
+allons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! parbleu,&mdash;nous allons &agrave; la danse. Ces diables de violons qui
+s'avisent de jouer cet air-l&agrave; justement aujourd'hui, quand je suis dans
+mes id&eacute;es. Il me semble que c'est Jacqueline qui m'appelle. Allons,
+jeune homme, en avant!</p>
+
+<p>Octave h&eacute;sitait, mais la curiosit&eacute; l'emporta.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous accompagnerai, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Encore un coup, fit le vieillard en montrant les verres, &ccedil;a donnera
+des jambes.</p>
+
+<p>&mdash;Encore un coup, donc, dit Octave en trinquant avec le bonhomme Jadis.</p>
+
+<p>&mdash;Et en route! fit celui-ci. Vous voyez que je marche droit et sans
+canne, dit-il &agrave; Octave. Au bout d'une demi-heure, le vieillard et le
+jeune homme couraient toutes les guinguettes de la barri&egrave;re.</p>
+
+<p>Dans chaque bal o&ugrave; il entrait suivi de son compagnon, le costume
+singulier du bonhomme Jadis lui attirait de bruyantes ovations m&ecirc;l&eacute;es de
+rires et de quolibets; mais le vieillard ne se f&acirc;chait pas et savait
+toujours r&eacute;pondre &agrave; ceux qui l'aga&ccedil;aient, quelque repartie qui mettait
+les rieurs de son c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien f&acirc;cheux, disait le bonhomme &agrave; Octave, je n'entends plus mon
+air, j'aurais volontiers dans&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Vous oseriez... devant le monde! fit Octave avec inqui&eacute;tude.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi non? J'ai bien os&eacute; d'autres choses sur cet air-l&agrave;. Tenez,
+quand je me suis fait soldat, &agrave; cause de Jacqueline, vous savez, j'avais
+&agrave; peu pr&egrave;s votre &acirc;ge, et je n'&eacute;tais certainement pas la valeur en
+personne. La premi&egrave;re fois que je me suis trouv&eacute; en face des
+Autrichiens, dans les plaines de la Lombardie, j'ai joliment regrett&eacute; ma
+Bourgogne et le violon du gros Blaise; et si on m'avait offert mon
+cong&eacute;, je l'aurais bien accept&eacute;. Quand j'ai entendu le premier coup de
+canon,&mdash;c'&eacute;tait un tapage horrible, de la fum&eacute;e, des cris de mort!&mdash;je
+n'&eacute;tais pas &agrave; mon aise. Notre commandant nous crie: Braves soldats,
+c'est notre tour! en avant! en avant! C'&eacute;tait justement du c&ocirc;t&eacute; des
+canons. Tous mes camarades partent comme s'ils couraient &agrave; la f&ecirc;te; moi,
+je manquais d'enthousiasme.&mdash;Mais voil&agrave; que la musique d'un r&eacute;giment qui
+&eacute;tait en position s'avise justement de jouer mon air... <i>Tra deri dera,
+deri dera;</i> moi, si doux et si paisible, j'avais &agrave; peine entendu la
+ritournelle, que je me m&eacute;tamorphosai en h&eacute;ros, je devins un vrai lion,
+il me poussait une crini&egrave;re, et me voil&agrave; en avant de mon escadron,
+engag&eacute; dans une charge avec les cuirassiers autrichiens. Le sabre au
+poing, jurant, tapant comme un sourd, et fredonnant mon petit air <i>Tra
+deri dera, deri dera, la la,</i>&mdash;j'allais comme le diable.&mdash;Tout &agrave; coup
+je rencontre sur mon chemin un grand gaillard tout dor&eacute;, qui tenait un
+drapeau. <i>Tra deri,</i> &ccedil;a ferait une jolie robe pour Jacqueline, que je me
+dis, et je lui tombe dessus, <i>deri dera</i>.&mdash;Je le coupe en deux,&mdash;<i>Tra
+deri</i>;&mdash;je lui enl&egrave;ve son drapeau, <i>deri deri</i>,&mdash;Le g&eacute;n&eacute;ral
+m'embrasse, on met mon nom &agrave; l'ordre du jour de l'arm&eacute;e... et la
+r&eacute;publique me fait cadeau d'un sabre d'honneur. <i>Tra deri dera, la la
+deri</i>,&mdash;En 1812 un aide de camp de Murat vient nous prier tr&egrave;s poliment
+de nous donner la peine d'entrer dans la redoute de la Moskowa. Notre
+colonel salue l'aide de camp et lui r&eacute;pond: On y va. En arrivant sous
+les murs de la redoute, nous n'&eacute;tions plus que quarante de notre
+escadron, et le canon tonnait... l'on aurait dit un tremblement de
+terre. C'est pour le coup que je regrettais le violon du gros
+Blaise.&mdash;Mes camarades et moi, nous h&eacute;sitions un peu, et je me disais &agrave;
+moi-m&ecirc;me en regardant la terrible redoute:&mdash;Bien s&ucirc;r, c'est imprudent
+d'entrer l&agrave;-dedans. Mais voil&agrave;-t-il pas qu'une musique &eacute;loign&eacute;e se met &agrave;
+jouer mon air, <i>tra deri...</i> Je pars en avant, les miens me suivent, et
+nous tombons dans la redoute, terribles et rapides comme des boulets
+vivants.... Un r&eacute;giment presque entier nous suit, puis deux, puis trois.
+On fait un hachis de Russes, et j'attrape la croix d'honneur, toujours
+sur mon air <i>Tra deri deri dera</i>,&mdash;et apr&egrave;s &ccedil;a, comment diable
+voulez-vous que j'aie peur de danser dans un bal?</p>
+
+<p>Comme le bonhomme achevait son r&eacute;cit, l'orchestre commen&ccedil;a pr&eacute;cis&eacute;ment
+le quadrille en vogue dans lequel se trouvait l'air sur lequel le vieux
+soldat avait accompli ses exploits guerriers.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! enfin, dit le vieillard, nous y voil&agrave;.... Et, quittant le bras
+d'Octave, qui ne put le retenir, il fit le tour du bal pour aller
+inviter une danseuse. Il s'arr&ecirc;ta devant une jeune fille de dix-huit ou
+vingt ans, v&ecirc;tue d'une toilette de couleur claire. Elle avait de jolis
+yeux gris bleu, des cheveux cendr&eacute;s chastement arrang&eacute;s en bandeaux et
+un grand air d'honn&ecirc;tet&eacute; sur son visage.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est charmante, dit le vieillard. Et, s'approchant de la jeune
+fille, qui paraissait &ecirc;tre venue seule au bal, le bonhomme Jadis &ocirc;ta son
+petit chapeau rond, se ploya en deux comme un arc, et ench&acirc;ssa son
+invitation dans un compliment qui avait une tournure tout &agrave; fait
+galante.</p>
+
+<p>La jeune fille leva les yeux sur ce cavalier singulier, et ne put
+s'emp&ecirc;cher de sourire en voyant le costume du vieux bonhomme, qui
+ressemblait &agrave; un Colin d'op&eacute;ra-comique.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, r&eacute;pondit-elle d'une voix douce, je ne sais pas danser.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne savez pas danser!... fit le bonhomme. Ah! ciel! c'est
+prodigieux... mais moi, j'ai su danser avant de savoir lire.</p>
+
+<p>&mdash;Du moins, je ne sais pas danser comme on danse aujourd'hui, r&eacute;pondit
+la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ni moi... r&eacute;pliqua le vieillard, ni moi.... On va un peu plus loin,
+en effet, aujourd'hui... ce sont presque des tours de force.... Cependant
+je n'ai pas oubli&eacute; les figures... dit-il; et sur cet air qu'on joue en
+ce moment, je suis s&ucirc;r de me tirer d'affaire.... Si vous voulez que nous
+essayions... fit le bonhomme Jadis en revenant &agrave; la charge.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non merci, monsieur... dit la demoiselle. Je ne suis pas venue
+dans l'intention de danser. Je suis entr&eacute;e ici par curiosit&eacute;... un
+moment... parce que c'&eacute;tait sur mon chemin.... Je n'ai pas l'habitude
+d'aller au bal.... Merci....</p>
+
+<p>&mdash;Cependant... fit le bonhomme en insistant, sur cet air-l&agrave;, qui est si
+joli... &Eacute;coutez-donc... <i>Tra deri, deri dera.</i> Hein! Comme c'est gai...
+<i>deri, dera</i>.... &Ccedil;a ne vous donne pas envie? ajouta-t-il en battant fort
+prestement un entrechat.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, monsieur, merci, r&eacute;pondit la jeune fille en se cachant la
+figure pour ne pas rire.&mdash;D'ailleurs il va pleuvoir, dit-elle.</p>
+
+<p>En effet, le ciel s'&eacute;tait charg&eacute;, l'air &eacute;tait lourd, le ciel se coupait
+d'&eacute;clairs par intervalles; et le quadrille &eacute;tait &agrave; peine commenc&eacute;,
+qu'une grosse pluie vint disperser les danseurs, qui se r&eacute;fugi&egrave;rent dans
+le caf&eacute;, o&ugrave; il n'y eut bient&ocirc;t plus assez de place.</p>
+
+<p>Pendant le dialogue de son vieux voisin avec la jeune fille, Octave
+s'&eacute;tait tenu &agrave; quelque distance. Mais quand l'orage avait &eacute;clat&eacute;, il
+s'approcha du bonhomme Jadis et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut nous retirer. Il est tard, d'ailleurs.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; diable voulez-vous que nous allions, dit le vieillard, par ce temps
+affreux? Un vrai d&eacute;luge! Il faut entrer quelque part... prendre quelque
+chose. Nous ne pouvons pas rester l&agrave;. Voil&agrave; d&eacute;j&agrave; que je ressemble &agrave; une
+&eacute;ponge...&mdash;Ah! mon dieu! fit-il en se retournant vers la jeune fille....
+Mais vous, mademoiselle, vous ne pouvez pas rester dehors.... Vous allez
+g&acirc;ter votre jolie toilette. Venez avec nous vous mettre un instant &agrave;
+l'abri.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, monsieur, dit-elle, je vais m'en aller... je prendrai une
+voiture... je ne demeure pas loin d'ailleurs, rue Rochechouart... c'est
+&agrave; c&ocirc;t&eacute;....</p>
+
+<p>Et, mal abrit&eacute;e sous un petit acacia faisant d&ocirc;me, elle regardait
+tristement la pluie qui commen&ccedil;ait &agrave; mouiller sa robe.</p>
+
+<p>&mdash;Rue Rochechouart, dit le bonhomme Jadis, mais alors nous sommes
+voisins, mademoiselle.&mdash;Monsieur, fit-il en montrant Octave, qui ne
+levait pas les yeux, et moi, nous habitons rue de la Tour-d'Auvergne,
+num&eacute;ro....</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, fit la jeune fille, nos maisons se touchent... moi j'habite le
+pensionnat de demoiselles....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit Octave en levant les yeux. J'ai une fen&ecirc;tre qui donne sur le
+jardin.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, c'est &ccedil;a! fit le bonhomme Jadis, nous sommes tous voisins....
+Alors mademoiselle n'a plus de raisons pour refuser de se mettre avec
+nous &agrave; l'abri; nous attendrons la fin du mauvais temps, et nous
+reconduirons mademoiselle; il sera un peu tard... comme elle est
+seule....</p>
+
+<p>&mdash;En effet... ce serait plus prudent... dit Octave. La jeune fille garda
+le silence. Le bonhomme Jadis regarda les deux jeunes gens; un sourire
+courut sur ses l&egrave;vres, et il chantonna tout bas le refrain de son vieil
+ami: <i>Tra deri, dera, dera.</i></p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit-il, voil&agrave; qui est entendu... entrons l&agrave;-dedans. Et il se
+dirigea vers le caf&eacute; du jardin champ&ecirc;tre, laissant derri&egrave;re lui la jeune
+fille et Octave, tr&egrave;s embarrass&eacute;s tous les deux.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, venez-vous? s'&eacute;cria le vieillard, sur la porte du caf&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Nous voici, dit Octave, qui, apr&egrave;s une courte h&eacute;sitation se d&eacute;cida &agrave;
+offrir la main &agrave; sa compagne pour l'aider &agrave; franchir une petite mare
+d'eau.</p>
+
+<p>Ce fut seulement bien apr&egrave;s minuit que l'on put songer &agrave; se retirer.
+L'orage n'avait point cess&eacute;, et il avait plu &agrave; torrents.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons &ecirc;tre &agrave; l'amende, disait le bonhomme Jadis &agrave; Octave, en
+entendant sonner une heure du matin comme ils passaient &agrave; la barri&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Une heure... d&eacute;j&agrave;... mon Dieu! fit la jeune fille avec &eacute;pouvante.&mdash;Si
+on n'allait pas m'ouvrir....</p>
+
+<p>&mdash;Hi! hi! hi! fit le bonhomme Jadis en lui-m&ecirc;me. &Ccedil;a serait dr&ocirc;le... <i>Tra
+deri</i>,&mdash;tr&egrave;s dr&ocirc;le... <i>deri dera</i>....</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous, mademoiselle, disait Octave &agrave; sa compagne, dont il
+sentait le c&oelig;ur battre sous son bras, nous voici arriv&eacute;s; dans un
+moment nous serons &agrave; votre porte....</p>
+
+<p>Et il pressait le pas, tandis que le vieux voisin ralentissait expr&egrave;s sa
+marche, en murmurant des mots d&eacute;cousus, comme:</p>
+
+<p>&mdash;Il sera trop tard... pauvre fille... rester &agrave; la porte... &agrave; la belle
+&eacute;toile...&mdash;Ah! bah! <i>tra deri...</i> si mon jeune ami savait s'y prendre...
+l'hospitalit&eacute;... de mon temps... <i>deri dera</i>... je sais bien ce que
+j'aurais fait... pas de ma&icirc;tresse... &agrave; vingt ans... <i>tra deri...</i> c'est
+prodigieux, <i>deri dera</i>....</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! Tiens! on n'ouvre pas, dit-il en s'arr&ecirc;tant tout &agrave; fait &agrave;
+quelque distance des deux jeunes gens, qui &eacute;taient arr&ecirc;t&eacute;s devant une
+maison de la rue Rochechouart faisant angle avec celle de la rue de la
+tour d'Auvergne.</p>
+
+<p>Trois ou quatre coups de marteau retentirent violemment dans le silence
+et furent r&eacute;p&eacute;t&eacute;s par tous les &eacute;chos de la rue d&eacute;serte.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'on n'ouvre pas... tout de m&ecirc;me, continuait le bonhomme Jadis
+en se rapprochant. Comment vont-ils se tirer de l&agrave;?</p>
+
+<p>Trois nouveaux coups &eacute;branl&egrave;rent la porte, qui resta close.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, fit le vieillard en s'approchant, ils sont donc sourds?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu, disait la jeune fille, qui paraissait en proie &agrave; une
+grande agitation, qu'est-ce que madame va dire? Et le portier qui
+n'entend pas!</p>
+
+<p>&mdash;Madame? Qui &ccedil;a, madame? demanda le bonhomme.</p>
+
+<p>&mdash;La directrice de la pension o&ugrave; je suis sous-ma&icirc;tresse; je devais &ecirc;tre
+de retour &agrave; dix heures. Mon Dieu! je vous en prie, ajouta-t-elle en
+parlant &agrave; Octave, frappez plus fort, on entendra peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Octave frappa, mais plus doucement qu'il n'avait fait, et tout en
+frappant il regardait la jeune fille, dont l'inqui&eacute;tude &eacute;tait &agrave; son
+comble, et il aper&ccedil;ut une larme qui roulait sur sa joue. Ces pleurs dans
+ses yeux bleus caus&egrave;rent au jeune homme une telle impression qu'il
+n'avait plus la force de frapper.</p>
+
+<p>&mdash;On n'entend pas, dit-il, c'est inutile. Comment faire? Et il regarda
+sa compagne.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu, reprit le bonhomme Jadis d'une voix ironiquement
+dolente, comment faire?</p>
+
+<p>&mdash;Comment faire? dit doucement la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'&eacute;cria-t-elle en relevant la t&ecirc;te, j'entends du bruit... on a
+entendu.</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible, s'&eacute;cria Octave, tout le monde dort.</p>
+
+<p>&mdash;Mais on s'est r&eacute;veill&eacute;.... Vous avez frapp&eacute; trop fort, jeune homme, lui
+dit &agrave; l'oreille le bonhomme Jadis. C'est &eacute;gal, la partie est bien
+engag&eacute;e, mes compliments.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous comprends pas, fit Octave.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Tra deri dera</i>, chantonna le vieillard.</p>
+
+<p>Pendant ce temps-l&agrave; une petite fen&ecirc;tre en &oelig;il-de-b&oelig;uf venait de
+s'ouvrir au-dessus de la porte coch&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est l&agrave;? dit une voix.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, r&eacute;pondit presque &agrave; voix basse la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Qui, vous? demanda la voix; &ccedil;a n'est pas un nom &ccedil;a.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Clarisse, de chez Madame Hubert, la ma&icirc;tresse de pension;
+ouvrez.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vous, r&eacute;pliqua la voix. C'est vous qui rentrez &agrave; des heures
+pareilles.... C'est du joli! Excusez....</p>
+
+<p>&mdash;Mais ouvrez donc, s'&eacute;cria Octave avec vivacit&eacute;; voil&agrave; une heure que
+nous sommes &agrave; la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Chut! dit doucement Clarisse en mettant sa main sur la bouche du jeune
+homme, ne le f&acirc;chez pas, il est m&eacute;chant et serait capable de ne pas
+m'ouvrir.</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrirez-vous, &agrave; la fin? cria Octave d'une voix de tonnerre.</p>
+
+<p>Le bonhomme Jadis avait entendu la recommandation faite tout bas par la
+jeune fille; et voyant de quelle fa&ccedil;on le jeune homme lui avait ob&eacute;i, il
+s'approcha d'Octave et lui glissa &agrave; l'oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bien! Je vous les r&eacute;it&egrave;re, mes compliments.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque c'est comme &ccedil;a qu'on me parle, reprit la voix du portier, je
+n'ouvrirai pas; &agrave; cette heure-ci les honn&ecirc;tes gens sont couch&eacute;s, il n'y
+a que les vagabonds qui sont dehors.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, fit Clarisse &agrave; Octave.... Je vous l'avais bien dit, il est
+f&acirc;ch&eacute;; j'en &eacute;tais bien s&ucirc;re, on va me laisser &agrave; la porte, et demain
+Madame Hubert ne voudra plus me recevoir. Qu'est-ce que je deviendrai?
+Et elle se mit &agrave; fondre en larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, mon brave homme, dit le bonhomme Jadis au portier... vous ne
+laisserez pas cette pauvre petite &agrave; la porte. Vous avez la voix
+grosse... mais vous &ecirc;tes sensible, le c&oelig;ur est bon.... Allons! ajouta le
+bonhomme, le cordon, s'il vous pla&icirc;t.</p>
+
+<p>Le portier crut qu'on se raillait de lui; et il s'appr&ecirc;tait &agrave; refermer
+la fen&ecirc;tre, quand il entendit les pas d'une patrouille qui s'avan&ccedil;ait
+dans la rue; il craignit qu'on ne l'appel&acirc;t, et, sans r&eacute;pondre, il tira
+le cordon.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; elle s'y attendait le moins, Clarisse, qui &eacute;tait appuy&eacute;e
+contre la porte, la sentit fl&eacute;chir sous elle....</p>
+
+<p>&mdash;Il a ouvert! Il a ouvert. Merci, messieurs, je rentre bien vite.... Ah!
+j'ai eu bien peur, ajouta-t-elle en regardant Octave, qui paraissait
+tout stup&eacute;fait. Adieu! dit-elle; et elle disparut, fermant la porte
+derri&egrave;re elle.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit le bonhomme Jadis &agrave; Octave, qui ne bougeait pas, est-ce
+que nous allons coucher l&agrave;, mon jeune ami?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, r&eacute;pondit machinalement Octave en regardant toujours la
+porte; le portier avait pourtant dit qu'il n'ouvrirait pas, ajouta-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais il a ouvert; c'est &eacute;gal, dit le vieillard, vous &ecirc;tes en bon
+chemin maintenant. C'est toujours tout droit; et comme vous allez d'un
+assez bon pas, &agrave; ce que j'ai pu voir, vous arriverez. Et maintenant,
+allons nous coucher.</p>
+
+<p>Arriv&eacute;s &agrave; leur porte, Octave et le bonhomme Jadis recommenc&egrave;rent le m&ecirc;me
+man&egrave;ge qu'ils venaient de faire &agrave; la porte de Mademoiselle Clarisse. Ce
+ne fut qu'au bout d'un grand quart d'heure que le portier consentit &agrave;
+leur ouvrir.</p>
+
+<p>Octave se jeta sur son lit et ne dormit presque pas. Le lendemain, d&egrave;s
+le matin,&mdash;il &eacute;tait install&eacute; &agrave; la petite fen&ecirc;tre donnant sur le jardin
+de l'institution de demoiselles. &Agrave; l'heure de la r&eacute;cr&eacute;ation des &eacute;l&egrave;ves,
+Octave aper&ccedil;ut enfin mademoiselle Clarisse. Elle &eacute;tait assise sur un
+petit banc appuy&eacute; au mur, et justement situ&eacute; dans une perpendiculaire
+directe au-dessous de la fen&ecirc;tre du jeune homme. Tout &agrave; coup un petit
+papier attach&eacute; &agrave; un petit morceau de bois tomba sur le livre qu'elle
+tenait &agrave; la main. La jeune fille releva la t&ecirc;te et aper&ccedil;ut Octave;&mdash;elle
+lui sourit en mettant un doigt sur sa bouche, ramassa le petit papier et
+le mit dans sa poche; puis, la cloche ayant sonn&eacute; pour la rentr&eacute;e en
+classe, elle disparut avec ses &eacute;l&egrave;ves. Octave sauta en bas de la fen&ecirc;tre
+et ex&eacute;cuta une danse folle.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo!... bravo! cria une voix qui venait d'une fen&ecirc;tre de la cour.</p>
+
+<p>Octave courut &agrave; sa crois&eacute;e&mdash;qui &eacute;tait rest&eacute; ouverte&mdash;et il aper&ccedil;ut le
+bonhomme Jadis qui jardinait comme de coutume.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, nous savons donc danser maintenant? dit le vieillard.</p>
+
+<p>Octave lui r&eacute;pondit par un sourire accompagn&eacute; par un geste amical.</p>
+
+<p>Le soir du m&ecirc;me jour, le portier monta tout essouffl&eacute; et tout effar&eacute;....</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Octave, dit-il... c'est extraordinaire... ce qui arrive....</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc? demanda le jeune homme avec inqui&eacute;tude.</p>
+
+<p>&mdash;Une lettre... une lettre pour vous!... C'est une dame qui l'a
+apport&eacute;e.... Nous en avons &eacute;t&eacute; saisis, ma femme et moi....</p>
+
+<p>&mdash;Donnez donc vite, s'&eacute;cria Octave en prenant la lettre des mains du
+portier, sur qui il referma sa porte.</p>
+
+<p>Quelques jours apr&egrave;s,&mdash;le matin,&mdash;comme le bonhomme Jadis arrosait ses
+fleurs, il entendit un duo d'&eacute;clats de rire qui s'&eacute;chappait de la
+chambre d'Octave.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit le bonhomme en se frottant les mains, je n'ai plus besoin de
+d&eacute;m&eacute;nager; j'ai mon affaire en face de moi, &ccedil;a me rappellera Jacqueline.
+Vingt ans! et pas d'amourettes! c'&eacute;tait trop fort aussi... &Agrave; la bonne
+heure, maintenant.&mdash;Il faut bien se ranger. <i>Tra deri, deri dera.</i></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Les_amours_dOlivier" id="Les_amours_dOlivier"></a><a href="#table">Les amours d'Olivier</a></h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Ib" id="Ib"></a><a href="#table">I</a></h2>
+
+
+<p>Olivier avait vingt ans. La po&eacute;sie n'avait d'abord &eacute;t&eacute; chez lui qu'une
+maladie de la premi&egrave;re jeunesse, qu'un premier amour avait fort
+envenim&eacute;e, et que plus tard la fr&eacute;quentation de jeunes gens vou&eacute;s &agrave;
+l'art avait rendue chronique. Le p&egrave;re d'Olivier, homme tr&egrave;s rigide et
+tr&egrave;s positif, voulait faire suivre &agrave; son fils la carri&egrave;re du commerce,
+et dans cette intention il avait envoy&eacute; Olivier prendre des le&ccedil;ons de
+tenue de livres chez un professeur du quartier. C'&eacute;tait un homme d&eacute;j&agrave;
+vieux, ayant men&eacute; longtemps la vie des joueurs et des d&eacute;bauch&eacute;s, et le
+moins habile physionomiste aurait lu facilement sur sa figure la carte
+de tous les mauvais penchants. &Agrave; quarante-cinq ans cet homme, qui
+s'appelait M. Duchampy, avait &eacute;pous&eacute; une jeune fille qu'il avait
+s&eacute;duite. &Agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; Olivier vint prendre des le&ccedil;ons chez lui, M.
+Duchampy &eacute;tait mari&eacute; depuis quelques ann&eacute;es; sa femme avait vingt-quatre
+ans. C'&eacute;tait une femme de cette race fr&ecirc;le et maladive, o&ugrave; les po&egrave;tes de
+l'&eacute;cole poitrinaire vont ordinairement chercher leur id&eacute;al. Madame
+Duchampy poss&eacute;dait toutes les gr&acirc;ces langoureuses et attractives de ces
+sortes de temp&eacute;raments, hypocrites quelquefois, et qui, sous une
+apparence de faiblesse, cachent de grandes provisions de force et
+d'ardeur. Ses yeux d'un bleu ind&eacute;cis s'allumaient parfois d'un &eacute;clair
+fugace aux lueurs duquel son visage, ordinairement calme et p&acirc;le,
+s'animait et se colorait &agrave; la fois. Mais ce n'&eacute;taient l&agrave; que de rares
+accidents, de passag&egrave;res &eacute;ruptions de vie, r&eacute;sultant peut-&ecirc;tre d'un flux
+de jeunesse et de passion comprim&eacute;es. Sans &ecirc;tre pr&eacute;cis&eacute;ment un appel &agrave;
+la piti&eacute;, son sourire excitait l'int&eacute;r&ecirc;t, et paraissait accuser
+confus&eacute;ment une vie de souffrances ignor&eacute;es dont la confidence, faite de
+sa voix lente et douce, pouvait &ecirc;tre souhait&eacute;e par un jeune homme enclin
+&agrave; l'&eacute;l&eacute;gie. Madame Duchampy restait souvent le soir dans la salle
+d'&eacute;tude o&ugrave; Olivier venait prendre sa le&ccedil;on quotidienne. Elle travaillait
+&agrave; quelque ouvrage de tapisserie ou donnait ses soins &agrave; une petite fille
+de deux ans, qui, dans les bras de sa m&egrave;re, semblait une fleur mourante
+attach&eacute;e &agrave; un arbrisseau malade. Pendant que son professeur s'occupait
+aupr&egrave;s de ses autres &eacute;l&egrave;ves, Olivier d&eacute;tournait les yeux de ses cahiers
+noirs de chiffres, et regardait Madame Duchampy, qui s'arrangeait
+toujours de fa&ccedil;on &agrave; &ecirc;tre surprise dans quelque attitude de coquetterie
+maternelle.</p>
+
+<p>Il arriva une chose bien simple: c'est qu'Olivier n'apprit aucunement la
+tenue des livres, et qu'il devint parfaitement amoureux de la femme de
+son professeur. Un soir madame Duchampy se trouvant seule avec Olivier,
+elle lui fit ses confidences. C'&eacute;tait quelques jours apr&egrave;s la mort de sa
+petite fille. Olivier tomba &agrave; ses genoux et laissa couler sur ses mains
+ces larmes toutes chaudes de sinc&eacute;rit&eacute; qui gonflent les c&oelig;urs na&iuml;fs. Il
+eut toute l'&eacute;loquence de l'inexp&eacute;rience. Il exprima la passion r&eacute;elle
+avec l'accent vrai, et il fut &eacute;cout&eacute; d'autant plus qu'il &eacute;tait attendu.
+&Agrave; compter de ce jour-l&agrave; Madame Duchampy s'appela Marie pour Olivier.</p>
+
+<p>Cependant, quoi qu'il e&ucirc;t fait pour enrayer ses progr&egrave;s, afin d'avoir un
+pr&eacute;texte pour venir dans la maison, au bout de six mois de le&ccedil;ons
+Olivier en savait assez pour entrer dans n'importe quel comptoir
+commercial. Son professeur le lui d&eacute;clara un jour; mais il ajouta:
+&laquo;J'esp&egrave;re n&eacute;anmoins que cela ne vous emp&ecirc;chera pas de venir nous voir,
+et le plus souvent sera le mieux.&raquo; Olivier vint hardiment tous les
+jours.</p>
+
+<p>Le professeur ne paraissait aucunement s'inqui&eacute;ter de cette assiduit&eacute;.
+Il en connaissait parfaitement le motif; mais il savait &agrave; quoi s'en
+tenir sur les relations de ce jeune homme avec sa femme, et se tenait
+rassur&eacute; sur l'innocence de cette passion, qui vivait dans l'outre-mer du
+platonisme le plus pur. Un jour M. Duchampy surprit une lettre que le
+po&egrave;te &eacute;crivait &agrave; Marie. Cette &eacute;p&icirc;tre, que le pudique Joseph lui-m&ecirc;me
+aurait sign&eacute;e sans difficult&eacute;, commen&ccedil;ait par ces mots: &laquo;Ma s&oelig;ur!&raquo; M.
+Duchampy poussa un grossier &eacute;clat de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, demanda-t-il &agrave; sa femme, le nommez-vous mon fr&egrave;re? Cela
+serait curieux. Mais en vous appelant ainsi de ces noms fraternels, ne
+savez-vous point que vous semez tout simplement de la graine d'inceste
+dans le terrain de l'adult&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Olivier est un enfant, dit Marie; c'est de l'amiti&eacute; qu'il a pour moi,
+c'est de la piti&eacute; que j'ai pour lui. Voil&agrave; tout, vraiment; mais, si vous
+le d&eacute;sirez, je le renverrai.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas! r&eacute;pliqua le mari. &Agrave; moins qu'il ne vous ennuie trop avec son
+amour bleu de ciel. Gardez-le, cela m'est &eacute;gal.</p>
+
+<p>Au fond, M. Duchampy &eacute;tait r&eacute;ellement fort indiff&eacute;rent. Il n'aimait sa
+femme que comme un &ecirc;tre docile et silencieux sur lequel il pouvait &agrave;
+loisir &eacute;pancher ses col&egrave;res quand il avait perdu au jeu. D'un autre
+c&ocirc;t&eacute;, l'assiduit&eacute; d'Olivier lui servait de pr&eacute;texte pour s'&eacute;chapper de
+son m&eacute;nage et courir de honteux guilledous.</p>
+
+<p>Les amours de Marie avec Olivier dur&egrave;rent dix-huit mois, pendant
+lesquels ils ne s'&eacute;cart&egrave;rent point des pures r&eacute;gions du sentiment. Au
+bout de ce temps, des pertes successives faites au jeu engag&egrave;rent M.
+Duchampy dans d'assez m&eacute;chantes affaires, compliqu&eacute;es de faux. Il fut
+forc&eacute; de fuir en Angleterre pour &eacute;viter des poursuites. Sa femme resta &agrave;
+Paris, sans ressources. Olivier, qui jusqu'alors n'&eacute;tait rest&eacute; avec
+Marie que du matin jusqu'au soir, y resta une fois du soir jusqu'au
+matin: c'&eacute;tait une nuit d'hiver, une de ces longues nuits, si longues et
+si dures pour les pauvres, si courtes et si douces pour ceux qui les
+passent les bras au cou d'une femme aim&eacute;e. Mais le r&eacute;veil de cette nuit
+fut terrible. Madame Duchampy &eacute;tait avertie qu'elle allait &ecirc;tre
+poursuivie comme complice de son mari, affili&eacute; &agrave; une soci&eacute;t&eacute; de gens
+suspects. Voyant la libert&eacute; de sa ma&icirc;tresse menac&eacute;e, et sans r&eacute;fl&eacute;chir
+un seul moment qu'il pouvait se compromettre en la d&eacute;robant aux
+poursuites dont elle &eacute;tait l'objet, Olivier voulut sauver celle qui
+n'avait d&eacute;sormais d'autre appui que lui. Comme il ne pouvait l'emmener
+dans la maison de son p&egrave;re, o&ugrave; il logeait, Olivier pensa &agrave; un jeune
+peintre de ses amis qui, outre l'atelier o&ugrave; il travaillait, poss&eacute;dait
+dans un quartier voisin une chambre qui lui servait seulement pour
+coucher. Urbain consentit &agrave; c&eacute;der cette chambre &agrave; Olivier, qui vint y
+cacher sa ma&icirc;tresse. Urbain venait quelquefois passer la soir&eacute;e avec les
+deux jeunes gens &agrave; qui il donnait l'hospitalit&eacute;. Apr&egrave;s plusieurs visites
+il revint un jour pendant l'absence d'Olivier, et passa beaucoup de
+temps avec Marie; le lendemain il revint de nouveau, et aussi le
+surlendemain. Le troisi&egrave;me jour, en rentrant le soir, Olivier ne trouva
+plus personne dans la chambre:&mdash;Marie &eacute;tait partie, laissant pour
+Olivier une lettre tr&egrave;s laconique.</p>
+
+<p>Elle lui apprenait qu'ayant re&ccedil;u avis qu'on avait d&eacute;couvert son refuge,
+elle avait d&ucirc; en chercher un autre chez une parente. Olivier ne lui en
+connaissait pas. Dans sa lettre Marie conseillait &agrave; son amant de ne
+point compromettre sa s&ucirc;ret&eacute; en cherchant &agrave; la voir, et lui ajournait &agrave;
+huit jours de l&agrave; une entrevue, le soir, place Saint-Sulpice.</p>
+
+<p>Olivier courut &agrave; l'atelier d'Urbain, pour lui apprendre ce qui lui
+arrivait.</p>
+
+<p>Le peintre le re&ccedil;ut avec un air embarrass&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;J'&eacute;tais all&eacute; dans ma chambre tant&ocirc;t pour prendre quelque chose dont
+j'avais besoin, dit Urbain. J'ai trouv&eacute; Marie en &eacute;moi: elle venait de
+recevoir l'avis dont elle parle dans la lettre; elle est partie
+sur-le-champ.... Je l'ai accompagn&eacute;e, ajouta-t-il maladroitement.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, tu sais o&ugrave; elle est? dit Olivier avec vivacit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; peu pr&egrave;s, r&eacute;pondit le peintre, mais ce secret n'est point le mien,
+et je ne puis rien te dire. Qu'il te suffise de savoir que Marie est en
+s&ucirc;ret&eacute;; et comprends bien que, pour un certain temps, toi, qui es
+peut-&ecirc;tre surveill&eacute; aussi, suivi sans doute, il importe, et la prudence
+l'exige, que tu cesses de voir Marie. Au reste, ajouta Urbain, je suis
+tout &agrave; toi, et je ferai aupr&egrave;s de ta ma&icirc;tresse toutes les commissions
+dont tu me chargeras.</p>
+
+<p>Olivier n'eut aucun soup&ccedil;on. Au jour que lui avait indiqu&eacute; Marie, il se
+trouva le soir place Saint-Sulpice; l'heure d&eacute;sign&eacute;e avait d&eacute;j&agrave; sonn&eacute; et
+Marie n'&eacute;tait pas encore arriv&eacute;e. Au moment o&ugrave; il commen&ccedil;ait &agrave; perdre
+patience, il aper&ccedil;ut venir Urbain.</p>
+
+<p>&mdash;Marie est malade et ne peut sortir ce soir, dit le peintre.</p>
+
+<p>&mdash;Malade! fit Olivier, p&acirc;le d'angoisse. Conduis-moi vers elle.</p>
+
+<p>&mdash;Non, reprit Urbain, elle me l'a d&eacute;fendu. Olivier regarda son ami, qui,
+malgr&eacute; lui, baissa les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux voir Marie absolument, dit Olivier, entends-tu cela? ce soir,
+tout de suite, sans retard. Arrange-toi comme tu voudras; qu'elle vienne
+ou que j'aille la trouver. Choisis, il faut que je la voie.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit Urbain, qui paraissait inquiet. Je vais aller dire &agrave;
+Marie, malade, br&ucirc;l&eacute;e par la fi&egrave;vre, qu'elle quitte son lit pour courir
+la rue, sous les frissons d'un ciel noir; je lui dirai que, d&ucirc;t-elle
+arriver en rampant sur le pav&eacute; et tomber morte sur cette place, il faut
+qu'elle vienne.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne veux-tu pas me conduire chez elle? dit Olivier doucement.</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'elle ne peut point te recevoir l&agrave; o&ugrave; elle est; ce n'est pas
+chez elle.</p>
+
+<p>&mdash;Mais elle te re&ccedil;oit bien, toi.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas son amant, moi, je ne suis que son ami &agrave; peine, et le
+tien; le trait d'union qui vous unit, voil&agrave; tout ce que je suis. Que
+d&eacute;cides-tu? Demain... apr&egrave;s... dans quelques jours Marie pourra sortir
+sans danger pour sa sant&eacute; et pour sa libert&eacute;. Attends.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'attendrai pas une minute, dit Olivier; va chercher Marie.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, r&eacute;pondit Urbain, j'y vais. Une id&eacute;e terrible traversa
+l'esprit d'Olivier. Marie est chez Urbain, lui cria un instinct
+proph&eacute;tique; et il s'&eacute;lan&ccedil;a sur les traces du peintre, le rejoignit, et
+sans avoir &eacute;t&eacute; aper&ccedil;u, le vit entrer chez lui. Olivier se cacha dans un
+angle obscur du voisinage pour surprendre Urbain au moment o&ugrave; il
+sortirait. Au bout de quelques instants le peintre sortit de la maison
+o&ugrave; &eacute;tait son atelier; il n'&eacute;tait point seul, quelqu'un l'accompagnait,
+c'&eacute;tait un jeune homme.</p>
+
+<p>Olivier respira plus librement, seulement son inqui&eacute;tude n'avait pas
+cess&eacute;.</p>
+
+<p>Comment Urbain, qui l'avait quitt&eacute; pour aller chercher Marie,
+revenait-il avec un jeune homme et non avec Marie? et si &ccedil;'avait &eacute;t&eacute;
+elle, comment et pourquoi se serait-elle trouv&eacute;e chez Urbain? Olivier se
+posait toutes ces questions en rejoignant &agrave; la h&acirc;te la place
+Saint-Sulpice par un chemin plus abr&eacute;g&eacute; que celui pris par Urbain. Aussi
+arriva-t-il quelques secondes avant lui.</p>
+
+<p>&mdash;Et Marie? cria Olivier en voyant Urbain s'avancer sur la place, o&ugrave;
+est-elle, Marie?</p>
+
+<p>&mdash;Me voil&agrave;, r&eacute;pondit une voix, la voix du compagnon d'Urbain, qui
+n'&eacute;tait autre que Marie sous des habits d'homme.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit Olivier.... C'&eacute;tait donc toi, tout &agrave; l'heure!</p>
+
+<p>&mdash;Mais le cri de sa ma&icirc;tresse, la r&eacute;v&eacute;lation subite de la trahison
+d'Urbain, avaient frapp&eacute; Olivier au c&oelig;ur,&mdash;il chancela comme un homme
+qui vient de recevoir une balle, et sans l'appui d'un arbre qui se
+trouvait derri&egrave;re lui, il serait tomb&eacute; sur le pav&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Le malheureux! s'&eacute;cria Marie, en se pr&eacute;cipitant vers Olivier.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, bon! dit Urbain avec impatience, allons-nous faire des sc&egrave;nes
+en public, &agrave; pr&eacute;sent? Pourquoi &ecirc;tes-vous venue? Laissez-moi seul avec
+Olivier, nous nous expliquerons, c'est impossible devant vous; allez...
+retournez &agrave; la maison.</p>
+
+<p>Jamais les plus orageuses col&egrave;res de son mari n'avaient autant &eacute;pouvant&eacute;
+la jeune femme que cette brutalit&eacute; froide. L'attitude cruelle d'Urbain
+la trouva sans r&eacute;sistance, et sous son regard imp&eacute;ratif elle ploya comme
+un saule sous l'ouragan. Apr&egrave;s une courte h&eacute;sitation elle se retira
+lentement, laissant Urbain et Olivier seuls sur la place d&eacute;j&agrave; d&eacute;serte.</p>
+
+<p>La fra&icirc;cheur de l'air tira un instant Olivier de son presque
+&eacute;vanouissement. Il regarda autour de lui.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; est Marie? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est retourn&eacute;e chez elle, chez moi, r&eacute;pondit Urbain bri&egrave;vement.</p>
+
+<p>&mdash;Chez elle... chez toi... murmura machinalement Olivier.... C'est donc
+vrai... chez elle... chez toi?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, oui, puisque nous demeurons ensemble. Apr&egrave;s?... Est-ce tout
+ce que tu as &agrave; me dire?</p>
+
+<p>Olivier parut chercher une r&eacute;ponse, mais sa pens&eacute;e &eacute;tait pour ainsi dire
+asphyxi&eacute;e par sa douleur, et sa parole, noy&eacute;e dans les larmes,
+n'arrivait pas jusqu'&agrave; sa bouche.</p>
+
+<p>&mdash;Que dire &agrave; cela? murmura Urbain, j'aimerais mieux une querelle. Mais
+des pleurs ici, des pleurs l&agrave;-bas sans doute; que le diable les emporte
+tous les deux!&mdash;Si ce qui arrive est arriv&eacute;, c'est autant la faute de
+Marie que la mienne;&mdash;d'ailleurs&mdash;<i>c'&eacute;tait dans ma chambre.</i> Voyons,
+dit-il en secouant Olivier, parle-moi, accuse-moi.... Je me d&eacute;fendrai si
+je veux.... Marie est ma ma&icirc;tresse, eh bien, oui! c'est vrai... elle
+&eacute;tait bien la tienne!</p>
+
+<p>Olivier n'entendait pas,&mdash;il avait un millier de cloches dans la t&ecirc;te,
+qui toutes lui donnaient ce nom, Marie. Sa bouche se contractait
+horriblement, et il paraissait souffrir comme s'il e&ucirc;t m&acirc;ch&eacute; des
+charbons ardents. C'&eacute;tait une esp&egrave;ce d'apoplexie du d&eacute;sespoir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais parle-moi donc! s'&eacute;cria Urbain.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! fit Olivier... en tombant aux genoux du peintre... je t'en
+supplie... m&egrave;ne-moi voir Marie;&mdash;et il retomba dans son insensibilit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit Urbain, il n'y a rien &agrave; faire.</p>
+
+<p>Un cabriolet passait. Urbain appela le cocher, lui paya sa course
+d'avance, lui donna l'adresse d'Olivier, qui sanglotait comme une fille,
+et fit monter celui-ci dans la voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Il est malade, le bourgeois, dit le cocher, il pleure.</p>
+
+<p>&mdash;Il est ivre, dit Urbain.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, il sue son boire par les yeux, moi j'ai pas le vin tendre.
+Hue, la blonde! ajouta le cocher, en allongeant un coup de fouet &agrave; sa
+rosse.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IIb" id="IIb"></a><a href="#table">II</a></h2>
+
+
+<p>Pendant la course Olivier retrouva graduellement un peu de calme. En
+arrivant chez lui il alla dire bonsoir &agrave; son p&egrave;re, qui le re&ccedil;ut fort
+mal. Puis il monta dans sa chambre. Sans m&ecirc;me songer &agrave; fermer la
+fen&ecirc;tre, par o&ugrave; soufflait une bise aigu&euml; dont les baisers, qui pouvaient
+&ecirc;tre des caresses mortelles, glissaient sur son front humide d'une sueur
+br&ucirc;lante, Olivier s'assit pr&egrave;s d'une table, la t&ecirc;te pos&eacute;e entre ses
+mains.</p>
+
+<p>Avez-vous vu dans un h&ocirc;pital faire &agrave; un homme l'amputation d'un membre?
+On &eacute;tend le malade sur une haute table recouverte d'un drap blanc. Tout
+autour se rangent le chirurgien et les &eacute;l&egrave;ves, qui, en les tirant de la
+trousse, font cliqueter l'arsenal des instruments de chirurgie. &Agrave; ce
+bruit sinistre le sujet d&eacute;tourne la t&ecirc;te, &eacute;pouvant&eacute; comme un cerf qui
+entend l'aboi des chiens pr&ecirc;ts &agrave; le d&eacute;chirer. Sur le seuil de la salle,
+les autres malades de l'h&ocirc;pital viennent voir <i>comme cela se joue.</i> Le
+chirurgien retrousse le parement de son habit, choisit un joli
+instrument &agrave; manche d'ivoire ou de nacre, et, s'il est habile, fend d'un
+seul coup l'&eacute;piderme. Une ros&eacute;e pourpre vient tacher le drap.
+L'op&eacute;ration est commenc&eacute;e. Le patient crie; ce n'est rien encore. Voici
+tous les bistouris, tous les couteaux et les scalpels, toute la meute de
+fer et d'acier qui se pr&eacute;cipite &agrave; la cur&eacute;e et ouvre dans la chair une
+br&egrave;che sanglante au passage de la scie qui s'en va mordre l'os. Le
+chirurgien continue son ex&eacute;cution; et, si c'est un jour de clinique,
+t&acirc;che de se distinguer, comme un musicien qui joue un solo dans un
+concert &agrave; son b&eacute;n&eacute;fice. Le patient hurle plus fort, la scie a entam&eacute;
+l'os. Pendant ce temps-l&agrave;, et tout en pr&eacute;parant les ligatures et les
+tampons pour &eacute;tancher le sang, les &eacute;l&egrave;ves rient et causent entre eux de
+l'actrice en vogue et de la pi&egrave;ce siffl&eacute;e. Cependant le patient pousse
+un cri supr&ecirc;me: la scie a donn&eacute; son dernier coup de dent; et le membre,
+d&eacute;tach&eacute; du tronc, tombe dans une mare de sang.</p>
+
+<p>Le chirurgien essuie ses outils, lave ses mains, rabat les manches de
+son habit, et dit au malade:</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, mon brave homme. Vous n'aurez plus la goutte &agrave; cette jambe-l&agrave;;
+ou vous n'aurez plus d'engelures &agrave; cette main-l&agrave;, si c'est un bras qu'on
+vient de couper, car il y a une plaisanterie sp&eacute;ciale et appropri&eacute;e &agrave;
+chaque genre d'op&eacute;ration.</p>
+
+<p>Quant au malade, on le transporte dans son lit:&mdash;il meurt ou il gu&eacute;rit.
+Mais, dans ce dernier cas, il est bien s&ucirc;r que sa jambe ou son bras
+coup&eacute; ne lui repousseront pas&mdash;et qu'il n'aura plus &agrave; subir le martyre
+d'une nouvelle amputation.</p>
+
+<p>Mais si, au lieu d'un membre, il s'agit d'un sentiment, d'une passion,
+d'une amiti&eacute; rompue, d'un amour trahi; si c'est surtout la premi&egrave;re de
+nos illusions qu'il s'agit d'amputer, c'est autre chose de bien plus
+terrible, ma foi! D'ailleurs tout n'est pas fini et l'op&eacute;ration n'a pas
+le r&eacute;sultat brutal de l'acier du chirurgien, qui coupe et retranche &agrave;
+jamais. &Agrave; cette amiti&eacute; rompue succ&eacute;dera une amiti&eacute; nouvelle; &agrave; cet amour
+trahi un amour nouveau, qui doivent, l'une se rompre encore et l'autre
+&ecirc;tre encore trahi. Et de nouveau l'exp&eacute;rience viendra vous dire: Je
+t'avais pourtant pr&eacute;venu: pourquoi n'es-tu pas encore gu&eacute;ri? et elle
+recommencera ses terribles op&eacute;rations; mais &agrave; peine partie, arrivera
+derri&egrave;re elle l'esp&eacute;rance, cette &eacute;ternelle pers&eacute;cutrice, qui d&eacute;chirera
+l'appareil pos&eacute; par l'exp&eacute;rience et d&eacute;truira son ouvrage; et ainsi
+toujours, jusqu'&agrave; la fin de la fin.</p>
+
+<p>Il est des natures qui ne survivent pas &agrave; la mort de leur premi&egrave;re
+illusion: ce sont les natures privil&eacute;gi&eacute;es. Il en est d'autres chez qui
+l'esp&eacute;rance perp&eacute;tue la douleur.</p>
+
+<p>Olivier avait dix-huit ans. Son premier amour et sa premi&egrave;re amiti&eacute;
+gisaient fl&eacute;tris sur le champ de sa jeunesse. Un peu plus t&ocirc;t, un peu
+plus tard, qu'importe! son heure &eacute;tait venue. Subissant le sort commun,
+il allait &agrave; son tour s'&eacute;tendre sur le sinistre chevalet de torture o&ugrave;,
+venant lui porter son premier coup de griffe et lui donner sa premi&egrave;re
+le&ccedil;on, l'exp&eacute;rience allait le mutiler avec tous ses scalpels et tous ses
+couteaux.</p>
+
+<p>&Agrave; cette heure m&ecirc;me, dans une chambre voisine de la sienne, une compagnie
+de jeunes gens et de jeunes femmes, buvant &agrave; plein verre le vin, qui est
+le jus du plaisir, chantaient ce refrain connu:</p>
+
+<p>&laquo;Dans un grenier qu'on est bien &agrave; vingt ans.&raquo;</p>
+
+<p>M&eacute;chant mensonge qu'on croirait &eacute;crit par un propri&eacute;taire pour faire une
+r&eacute;clame &agrave; ses mansardes! Triste paradoxe qui montre les coudes comme un
+habit us&eacute;! Mauvais vers au milieu des vers de ce po&egrave;te qui, pour avoir
+trop consomm&eacute; de lauriers pendant sa vie, n'en aura peut-&ecirc;tre plus assez
+pour indiquer sa tombe.</p>
+
+<p>Toute la moiti&eacute; de la nuit Olivier resta immobile &agrave; la m&ecirc;me place, se
+crucifiant sur la croix des souvenirs et buvant la douleur &agrave; pleine
+coupe jusqu'&agrave; ce que son c&oelig;ur lui cri&acirc;t: assez!</p>
+
+<p>Pareilles aux corbeaux qui flairent les cadavres, les sinistres pens&eacute;es
+qui r&ocirc;dent autour du d&eacute;sespoir voltigeaient autour d'Olivier, et lui
+soufflaient au c&oelig;ur la haine de la vie et l'amour de cette haine; son
+cerveau &eacute;branl&eacute; battait sous son cr&acirc;ne comme le marteau d'une cloche:
+c'&eacute;tait le tocsin qui sonnait la mort prochaine de sa jeunesse.</p>
+
+<p>On chantait toujours dans la chambre voisine, et chaque vers de ces
+joyeux couplets, comme une fl&egrave;che de gaiet&eacute; ac&eacute;r&eacute;e, s'enfon&ccedil;ait dans le
+c&oelig;ur moribond du jeune homme.</p>
+
+<p>Enfin, sortant de cette muette immobilit&eacute;, il prit du papier et &eacute;crivit
+rapidement jusqu'au jour levant.</p>
+
+<p>Il &eacute;crivit deux longues lettres, l'une &agrave; Urbain, l'autre &agrave; Marie. Ces
+lettres termin&eacute;es, il r&eacute;unit dans un seul paquet toutes les petites
+choses que sa ma&icirc;tresse lui avait donn&eacute;es <i>au temps de l'autrefois.</i> Il
+ferma ce paquet en r&eacute;p&eacute;tant une strophe d'un des po&egrave;mes les plus
+lamentables d'Alfred de Musset:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Je rassemblais des lettres de la veille,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Des cheveux, des d&eacute;bris d'amour;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Tout ce pass&eacute; me criait &agrave; l'oreille</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Ses &eacute;ternels serments d'un jour,</i><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Je contemplais ces reliques sacr&eacute;es</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Qui me faisaient trembler la main,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Larmes du c&oelig;ur par le c&oelig;ur d&eacute;vor&eacute;es,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Et que les yeux qui les avaient pleur&eacute;es,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Ne reconna&icirc;tront plus demain.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Au matin, la servante de son p&egrave;re monta pour faire le m&eacute;nage.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; est mon p&egrave;re? demanda Olivier.</p>
+
+<p>&mdash;Il est sorti pour toute la journ&eacute;e, r&eacute;pondit la bonne femme.</p>
+
+<p>Olivier profita de cette absence pour envoyer la servante chez le
+pharmacien de la maison avec une ordonnance qu'il avait faite lui-m&ecirc;me.
+Il la chargea aussi de mettre &agrave; la poste les deux lettres pour Urbain et
+Marie.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit la servante en rapportant un demi-rouleau de sirop de
+pavots, vous prendrez bien garde: le pharmacien m'a bien recommand&eacute; de
+vous dire de ne boire &ccedil;a que par cuiller&eacute;es, de deux heures en deux
+heures. Il para&icirc;t que c'est <i>de la poison</i> tout de m&ecirc;me. C'est pour
+faire dormir, pas vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Olivier, pour faire dormir, et il renvoya sa bonne.</p>
+
+<p>En moins d'une heure il avait bu enti&egrave;rement le sirop de pavots.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IIIb" id="IIIb"></a><a href="#table">III</a></h2>
+
+
+<p>Depuis pr&egrave;s de deux jours le p&egrave;re d'Olivier ne l'avait pas vu. Pris de
+quelque inqui&eacute;tude, il monta &agrave; la chambre de son fils pour savoir ce que
+celui-ci pouvait faire. Ne trouvant point, comme d'habitude, la clef sur
+la porte, qui &eacute;tait int&eacute;rieurement ferm&eacute;e au double tour, il frappa
+violemment et appela plusieurs fois &agrave; haute voix. On ne lui r&eacute;pondit
+pas. Ce silence obstin&eacute; augmenta son inqui&eacute;tude et l'effraya presque. Il
+alla chercher de l'aide dans la maison et revint enfoncer la porte, qui
+c&eacute;da &agrave; la fin. Suivi de deux ou trois voisins, il se pr&eacute;cipita dans la
+chambre. Olivier se r&eacute;veilla &agrave; tout ce bruit; il avait dormi trente
+heures. L'&eacute;norme dose de soporifique qu'il avait prise, mortelle pour
+des natures moins robustes que la sienne ne l'avait point tu&eacute;, et le
+premier mot qui vint caresser sa l&egrave;vre &agrave; son r&eacute;veil fut le nom de Marie.</p>
+
+<p>En apercevant son p&egrave;re, Olivier avait essay&eacute; de se lever du lit o&ugrave; il
+s'&eacute;tait couch&eacute; tout habill&eacute;, mais il ne put faire un pas.</p>
+
+<p>Sa t&ecirc;te &eacute;tait de plomb, et il avait un enfer dans l'estomac.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu as? lui demanda son p&egrave;re, rest&eacute; seul avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai mal &agrave; la t&ecirc;te, dit Olivier. Et comme ses yeux venaient de
+rencontrer le rouleau de sirop, il murmura: Il n'y en avait pas assez!
+Il y en avait trop, au contraire, et c'&eacute;tait cela qui l'avait sauv&eacute;.</p>
+
+<p>Ce fut seulement en voyant cette fiole que le p&egrave;re d'Olivier comprit sa
+tentative de suicide. Il allait commencer un interrogatoire lorsqu'on
+entendit marcher dans le corridor. Olivier tressaillit: il avait reconnu
+le pas qui s'approchait.</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re, dit-il, laissez-moi seul avec la personne qui va entrer.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu souffres, lui dit son p&egrave;re; il faut envoyer chercher un
+m&eacute;decin.</p>
+
+<p>&mdash;Non, fit Olivier avec vivacit&eacute;. N'ayez point de crainte; je me suis
+bien manqu&eacute;. Et d'ailleurs j'ai l'id&eacute;e que la personne qui vient
+m'apporte le meilleur des contre-poisons. Je vous en prie, laissez-moi
+seul... apr&egrave;s, tant&ocirc;t... plus tard, nous causerons... je vous dirai tout
+ce que vous voudrez.</p>
+
+<p>En ce moment on frappa &agrave; la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, dit Olivier.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit. Urbain entra. Le p&egrave;re d'Olivier sortit. Les deux
+rivaux rest&egrave;rent seuls.</p>
+
+<p>&mdash;Et Marie? s'&eacute;cria Olivier, en essayant de se soulever sur son lit.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi? r&eacute;pondit Urbain.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me parle pas de moi, r&eacute;pliqua Olivier, parle-moi de Marie. Lui
+as-tu remis ma lettre seulement? Tiens, ajouta-t-il en montrant la fiole
+de sirop, je ne mentais pas, va... j'ai bu....</p>
+
+<p>Puis il r&eacute;p&eacute;ta encore.... Mais il n'y en avait pas assez. Qu'a-t-elle
+dit, Marie?</p>
+
+<p>&mdash;Marie n'a point re&ccedil;u ta lettre; mais au moment o&ugrave; tu lui &eacute;crivais elle
+<i>nous</i> &eacute;crivait aussi; au moment o&ugrave; tu voulais mourir, comme toi elle
+tentait le suicide... et comme toi elle n'est point morte, ajouta Urbain
+avec vivacit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Olivier dans un mouvement de joie &eacute;go&iuml;ste, Marie a voulu
+mourir parce qu'elle me croyait mort... elle n'avait pas cess&eacute; de
+m'aimer alors... et tu as menti. &Ocirc; Marie! ma pauvre Marie! Je lui
+pardonne... je l'embrasserai encore... je la reverrai... je l'entendrai.
+As-tu remarqu&eacute;, Urbain, as-tu remarqu&eacute; avec quelle douceur elle dit
+certains mots... <i>mon ami</i>, par exemple... et <i>vois-tu</i>?... C'est bien
+peu de chose, ces deux mots-l&agrave;... pourtant, <i>mon ami</i>, <i>vois-tu</i>!... &ocirc;
+douce musique de la voix aim&eacute;e!... &ocirc; Marie! ma pauvre Marie!...</p>
+
+<p>&mdash;Je t'ai dit, reprit tranquillement Urbain, que Marie n'avait point
+re&ccedil;u ta lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi ne la lui as-tu pas remise, toi?...</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je n'ai point revu Marie depuis le moment o&ugrave; je t'ai quitt&eacute;,
+avant-hier soir, place Saint-Sulpice.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela? demanda Olivier. Elle n'est donc point rentr&eacute;e chez toi?</p>
+
+<p>&mdash;Elle y est rentr&eacute;e, dit Urbain. J'avais lou&eacute; sur le m&ecirc;me carr&eacute; o&ugrave;
+&eacute;tait mon atelier une chambre toute meubl&eacute;e, c'est l&agrave; qu'elle habitait.</p>
+
+<p>&mdash;Seule? dit Olivier.</p>
+
+<p>&mdash;C'est l&agrave; qu'elle habitait, continua Urbain. C'est l&agrave; qu'on est venu
+l'arr&ecirc;ter au moment o&ugrave; elle rentrait apr&egrave;s nous avoir quitt&eacute;s tous les
+deux sur la place Saint-Sulpice. Je te disais bien, Olivier, qu'il &eacute;tait
+dangereux pour elle de sortir.... Malgr&eacute; la pr&eacute;caution que j'avais eue de
+la v&ecirc;tir en homme, elle a &eacute;t&eacute; reconnue sans doute par les gens qui
+l'&eacute;piaient.</p>
+
+<p>Enfin, quand je suis rentr&eacute;, j'ai trouv&eacute; la chambre vide et sur la table
+cette lettre qu'on lui avait permis d'&eacute;crire avant de l'emmener. La
+voici. Et Urbain tendit &agrave; Olivier la lettre de Marie. Elle &eacute;tait &eacute;crite
+sur du papier et avec du crayon &agrave; dessin.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur Urbain, je vous remercie de vos bont&eacute;s pour moi; votre
+hospitalit&eacute; a prolong&eacute; ma libert&eacute; de quelques jours. Au moment o&ugrave; je
+vous &eacute;cris, on vient m'arr&ecirc;ter sur un mandat du juge d'instruction. Je
+ne sais pas de quoi l'on peut m'accuser, je vous assure. J'ignorais les
+affaires de mon mari. Mais, quoi qu'il arrive, j'ai pris mes pr&eacute;cautions
+pour ne point para&icirc;tre devant la justice.... Dans la crainte d'&ecirc;tre
+arr&ecirc;t&eacute;e un jour ou l'autre, j'avais sur moi un petit flacon plein de
+cette eau bleue qui vous servait pour graver...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;De l'acide sulfurique, dit Urbain. Heureusement il &eacute;tait &eacute;vent&eacute;.
+Olivier continua &agrave; lire la lettre de Marie:</p>
+
+<p>&laquo;Je boirai cette eau, qui est du poison, et &ccedil;a sera fini. Je n'ai pas eu
+le temps de vous aimer, Urbain, parce que je n'avais pas eu le temps
+d'oublier Olivier.&raquo;</p>
+
+<p>En cet endroit de la lettre, il y avait quelques mots ratur&eacute;s avec de
+l'encre et non point du crayon, comme l'&eacute;criture de la lettre. Cette
+suppression avait &eacute;t&eacute; faite par Urbain; mais Olivier n'en d&eacute;chiffra pas
+moins l'alin&eacute;a supprim&eacute;. Il continua:</p>
+
+<p>&laquo;que j'ai aim&eacute; pendant si longtemps. Vous lui donnerez mes cheveux, que
+j'ai coup&eacute;s le jour o&ugrave; vous m'aviez fait d&eacute;guiser en homme. MARIE.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Urbain, resta confondu en voyant son ami lire presque couramment ce
+passage, malgr&eacute; la rature qui le recouvrait.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi as-tu ray&eacute; cela? demanda Olivier.</p>
+
+<p>&mdash;Je voulais garder les cheveux de Marie, r&eacute;pondit Urbain; je te les
+donnerai.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute, dit Olivier, si tu veux me donner cette lettre, nous
+partagerons les cheveux.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit Urbain. &Eacute;coute le reste... le lendemain du jour o&ugrave; Marie
+a &eacute;t&eacute; arr&ecirc;t&eacute;e, j'ai couru au palais de justice, o&ugrave; je connais quelqu'un;
+c'est l&agrave; que j'ai appris que Marie avait en effet tent&eacute; de se suicider.
+Mais, comme je te l'ai dit, l'acide qu'elle avait employ&eacute; &eacute;tait &eacute;vent&eacute;:
+elle ne mourra pas.... Maintenant je vais te dire adieu; apr&egrave;s ce qui est
+arriv&eacute;, il est probable que nous ne pouvons plus avoir de relations.
+J'ai aim&eacute; Marie malgr&eacute; moi, et pour une ma&icirc;tresse de huit jours, je
+perds un ami de longue date; j'ai du malheur.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne plus nous revoir? dit Olivier avec un sourire
+m&eacute;lancolique; et, tendant la main &agrave; Urbain, il ajouta: Il faut bien que
+je te revoie... &agrave; qui donc veux-tu que je parle d'ELLE?</p>
+
+<p>Comme Urbain sortait de chez Olivier, le p&egrave;re de celui-ci y rentrait.
+Rest&eacute; sur le carr&eacute;, l'oreille coll&eacute;e &agrave; la porte, il avait entendu tout
+l'entretien des deux jeunes gens. Il se doutait bien que la tentative de
+suicide faite par son fils avait sa source dans quelque amourette
+contrari&eacute;e. Mais en apprenant que sa ma&icirc;tresse &eacute;tait en &eacute;tat
+d'arrestation, il craignit que les relations d'Olivier avec cette femme
+n'eussent des suites compromettantes. Sans aucun pr&eacute;ambule conciliateur,
+il aborda la discussion avec une violente col&egrave;re, que le calme d'Olivier
+ne fit qu'irriter. Il fut impitoyable pour son fils, et plus impitoyable
+encore pour la ma&icirc;tresse de celui-ci, qu'il traita de femme perdue.</p>
+
+<p>Trahi par cette femme, pour laquelle il avait frapp&eacute; aux portes de la
+mort, Olivier ne put l'entendre injurier par son p&egrave;re; celui-ci avait
+&eacute;t&eacute; sans piti&eacute;, Olivier fut sans respect. Cette sc&egrave;ne horrible se
+prolongea deux heures. Elle se termina par cette &eacute;pouvantable accusation
+que le fils en d&eacute;lire jeta au visage du p&egrave;re en courroux:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez &eacute;t&eacute; le bourreau de ma m&egrave;re, morte lentement sous vos
+col&egrave;res.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureux! s'&eacute;cria son p&egrave;re, en levant sa main, qu'il laissa aussit&ocirc;t
+retomber.</p>
+
+<p>&mdash;Si je suis sacril&egrave;ge, que Dieu vous venge! r&eacute;pondit Olivier.</p>
+
+<p>&mdash;Retire les affreuses paroles que tu viens de dire, reprit son p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Retirez les injures que vous avez jet&eacute;es &agrave; Marie, &agrave; une femme
+malheureuse, mourante peut-&ecirc;tre en ce moment.</p>
+
+<p>&mdash;Cette femme est une mis&eacute;rable, elle te perdra.</p>
+
+<p>&mdash;Ma m&egrave;re est morte de chagrin, dit Olivier avec un regard sinistre.
+Encore une fois, si j'ai menti, qu'elle me maudisse, et si je dis vrai
+qu'elle vous pardonne!</p>
+
+<p>Le p&egrave;re &eacute;tait blanc de fureur; et comme il venait d'apercevoir sur la
+chemin&eacute;e, parmi les souvenirs que Marie avait donn&eacute;s &agrave; Olivier, un
+portrait d'elle au daguerr&eacute;otype, il le prit et s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;La voil&agrave; donc la cr&eacute;ature pour qui tu m'insultes, malheureux!</p>
+
+<p>Et jetant le portrait &agrave; terre, il l'&eacute;crasa sous son pied.</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re, dit Olivier en se dressant sur son lit et en &eacute;tendant sa
+main vers la porte, pas un mot de plus... sortez.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi n'est-ce pas elle que j'ai l&agrave; sous mon pied? continuait le
+p&egrave;re en &eacute;crasant les morceaux d&eacute;j&agrave; bris&eacute;s du portrait.</p>
+
+<p>Il n'avait pas achev&eacute;, que son fils &eacute;tait debout devant lui, terrible,
+l'&oelig;il hagard, la voix &eacute;trangl&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re, murmura-t-il en paroles hach&eacute;es par le claquement de ses
+dents... vous voyez bien cette arme... et il montrait un petit pistolet,
+dit <i>coup de poing</i>, qu'il venait de d&eacute;crocher du mur, vous voyez cette
+arme... je n'ai pas os&eacute; m'en servir hier quand je voulais mourir... j'ai
+pr&eacute;f&eacute;r&eacute; le poison, qui ne fait pas de bruit....</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s? lui dit son p&egrave;re froidement, en portant la main sur les autres
+souvenirs de Marie.</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s? continua Olivier... qui armait son pistolet.... Si vous dites un
+mot de plus sur Marie... si vous touchez &agrave; ces choses qui lui ont
+appartenu, eh bien, mon p&egrave;re, je me br&ucirc;le la cervelle devant vous... et
+ceux qui vous connaissent diront ceci: &laquo;Il avait mis vingt ans &agrave; tuer la
+m&egrave;re... mais il a tu&eacute; le fils d'un seul coup.&raquo;</p>
+
+<p>Son p&egrave;re le regarda un moment... et saisissant rapidement parmi les
+souvenirs un petit bouquet de fleurs fan&eacute;es, il le jeta &agrave; terre....</p>
+
+<p>Comme il mettait le pied dessus, Olivier porta le pistolet &agrave; son front
+et l&acirc;cha la d&eacute;tente.</p>
+
+<p>On entendit le bruit sec caus&eacute; par la chute du chien sur la chemin&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! malheur! s'&eacute;cria Olivier en retombant sur son lit la t&ecirc;te entre
+ses mains... la mort ne veut pas de moi!</p>
+
+<p>Dans une visite domiciliaire faite dans la chambre huit jours
+auparavant, le pistolet avait &eacute;t&eacute; trouv&eacute; par son p&egrave;re, qui l'avait
+d&eacute;charg&eacute;.</p>
+
+<p>Olivier &eacute;tait rest&eacute; seul. Cinq minutes apr&egrave;s sa sortie, son p&egrave;re lui
+envoyait la servante avec une lettre et un petit rouleau d'argent.</p>
+
+<p>La lettre contenait seulement ces mots: &laquo;Voil&agrave; cent francs. Sois parti
+demain.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Dites &agrave; mon p&egrave;re que je serai parti ce soir, r&eacute;pondit Olivier, et
+allez me chercher une voiture.</p>
+
+<p>Il jeta au hasard dans une malle ses habits, son linge, tous ses
+papiers; il ramassa tous les souvenirs de Marie, &eacute;parpill&eacute;s par
+l'ouragan de la col&egrave;re paternelle, les enveloppa soigneusement, et ayant
+fait monter le cocher, il lui fit transporter sa malle dans la voiture.</p>
+
+<p>En descendant l'escalier bien lentement, car il &eacute;tait faible et bris&eacute;
+par toutes ces &eacute;motions, il rencontra son p&egrave;re.</p>
+
+<p>Ils s'arr&ecirc;t&egrave;rent en face l'un de l'autre, et &eacute;chang&egrave;rent cet adieu plein
+de v&oelig;ux qui durent &eacute;pouvanter le ciel:</p>
+
+<p>&mdash;Va-t'en, dit le p&egrave;re.... Je t'abandonne et te laisse &agrave; la honte, &agrave; la
+mis&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Je sors encore vivant de cette maison, d'o&ugrave; ma m&egrave;re est sortie morte.
+Adieu, mon p&egrave;re, dit Olivier, je vous laisse &agrave; vos remords.</p>
+
+<p>Olivier monta dans la voiture et se fit conduire chez Urbain. Il &eacute;tait
+onze heures du soir. Le peintre &eacute;tait seul dans son atelier.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il donc? s'&eacute;cria-t-il en voyant Olivier, suivi du cocher qui
+portait sa malle.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a, r&eacute;pondit Olivier quand ils furent seuls, que mon p&egrave;re m'a
+chass&eacute;, et pour la seconde fois je viens te demander l'hospitalit&eacute;.</p>
+
+<p>Urbain n'avait plus cette chambre du voisinage qu'autrefois il avait
+pr&ecirc;t&eacute;e &agrave; Olivier pour cacher Marie. Le lendemain du jour o&ugrave; la ma&icirc;tresse
+du po&egrave;te &eacute;tait devenue la sienne, il avait quitt&eacute; son second logement et
+vendu les meubles pour faire vivre Marie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, &agrave; propos, demanda Olivier, o&ugrave; couches-tu donc? Je ne vois pas de
+lit.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis pauvre, r&eacute;pondit Urbain, et montrant derri&egrave;re une grande toile
+qui s&eacute;parait l'atelier en deux, une paillasse jet&eacute;e &agrave; terre, et
+recouverte d'un lambeau de laine, il ajouta: &laquo;Je couche l&agrave;-dessus et j'y
+dors.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;J'ai des meubles chez moi. Si tu veux que je demeure avec toi, je les
+ferai transporter ici, dit Olivier. Et si mon p&egrave;re me les refuse, nous
+ach&egrave;terons un lit, au moins. J'ai cent francs.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi faire acheter un lit? pour le revendre dans huit jours la
+moiti&eacute; de ce qu'il nous aura co&ucirc;t&eacute;? &Ocirc; mon ami! ne sois pas si fier pour
+une pile d'&eacute;cus que tu as dans ta poche.... Cent francs... c'est bien
+joli, mais ce n'est pas &eacute;ternel, et ton pauvre magot sera bien vite
+fondu, quoiqu'il ne fasse pas chaud ici, ajouta Urbain. Au reste, ton
+argent est &agrave; toi; et si tu es si d&eacute;licat qu'un grabat de paille
+t'effraye, il y a la chambre d'en face, la chambre garnie o&ugrave; logeait
+Marie.... Le lit est doux; mais moi je n'aime pas les douceurs, et c'est
+seulement &agrave; cause de Marie que j'avais lou&eacute; cette chambre.... Tu peux la
+prendre si tu la veux; j'ai encore la clef. Demain, tu t'arrangeras avec
+le propri&eacute;taire, qui la loue.</p>
+
+<p>&mdash;Je la prendrai, dit Olivier; viens m'y conduire. Urbain le mena dans
+une petite chambre assez propre, et qui n'avait pas &eacute;t&eacute; rang&eacute;e. Tout y
+&eacute;tait dans le m&ecirc;me &eacute;tat o&ugrave; Marie l'avait laiss&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, dit Urbain, en laissant Olivier seul. Les regards du jeune
+homme tomb&egrave;rent d'abord sur le lit, o&ugrave; se trouvaient deux oreillers. Sur
+l'un d'eux se d&eacute;tachait un petit bonnet de femme, oubli&eacute; sans doute par
+Marie. Sur l'autre, une sorte de calotte, de forme dite <i>grecque</i>,
+qu'Olivier avait vue plusieurs fois sur la t&ecirc;te d'Urbain. Cette vue
+porta un coup terrible au c&oelig;ur d'Olivier: son dernier doute venait de
+s'&eacute;vanouir. Il ferma pr&eacute;cipitamment les rideaux pour ne plus voir.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IVb" id="IVb"></a><a href="#table">IV</a></h2>
+
+
+<p>Autant Olivier avait d'abord souhait&eacute; &ecirc;tre dans cette chambre o&ugrave; Marie
+avait habit&eacute;, autant il souhaita en &ecirc;tre dehors lorsqu'au premier regard
+qu'il y jeta, ce lieu vint lui rappeler la trahison de sa ma&icirc;tresse.</p>
+
+<p>Mais o&ugrave; aller &agrave; une heure du matin par cette froide nuit d'hiver?
+D'ailleurs Olivier &eacute;tait dans un &eacute;tat horrible. La terrible journ&eacute;e
+qu'il avait pass&eacute;e, succ&eacute;dant &agrave; la lutte terrible qu'il avait soutenue
+contre le poison, avait an&eacute;anti toutes ses forces. Chauff&eacute; &agrave; outrance
+par la fi&egrave;vre ardente &agrave; laquelle il &eacute;tait en proie depuis deux jours,
+son sang &eacute;tait presque en &eacute;bullition et grondait dans ses veines,
+tellement gonfl&eacute;es, que celles du front s'accusaient en relief comme des
+coutures bleu&acirc;tres. Au fond de sa poitrine, et flottant dans un oc&eacute;an de
+larmes, son c&oelig;ur assassin&eacute; par la souffrance se d&eacute;battait en criant au
+secours.</p>
+
+<p>Esp&eacute;rant qu'&agrave; d&eacute;faut de l'oubli il trouverait peut-&ecirc;tre, pour une heure
+ou deux, l'inertie du sommeil, qui est encore l'oubli, il se jeta sur
+une chaise apr&egrave;s avoir &eacute;teint la lumi&egrave;re. Mais le sommeil ne vint pas.
+Les t&eacute;n&egrave;bres appel&eacute;es par Olivier se mirent &agrave; flamboyer; il eut beau
+mettre ses mains sur ses yeux, et sur ses yeux abattre ses paupi&egrave;res, il
+voyait comme en plein jour. Les rideaux du lit qu'il venait de fermer
+s'entr'ouvrirent d'eux-m&ecirc;mes; et sur les deux oreillers il aper&ccedil;ut deux
+t&ecirc;tes, toutes deux jeunes, belles, souriantes, toutes deux les regards
+humides, &eacute;blouis, perdus, et les l&egrave;vres unies par un incessant baiser;
+c'&eacute;taient les deux t&ecirc;tes d'Urbain et de Marie.</p>
+
+<p>Olivier se tra&icirc;na en rampant vers la chemin&eacute;e et ralluma la chandelle.
+La clart&eacute; chassa les fant&ocirc;mes. Olivier se rassit sur la chaise; mais, &ocirc;
+terreur! voici que derri&egrave;re les rideaux de ce lit, qui &eacute;taient pourtant
+bien ferm&eacute;s, Olivier entendit deux voix qui parlaient, deux voix jeunes,
+tremblantes, enivr&eacute;es, murmurant le dialogue &eacute;ternel que l'humanit&eacute;
+r&eacute;p&egrave;te depuis sa cr&eacute;ation, et dont le moindre mot est une m&eacute;lodie, m&ecirc;me
+dans les langues les plus barbares. Les &eacute;chos de la chambre redisaient
+l'un apr&egrave;s l'autre ces &eacute;tranges paroles, qui sont les clefs du ciel. Ces
+deux jeunes voix jumelles &eacute;taient la voix de Marie et la voix d'Urbain.</p>
+
+<p>Il y a, je crois, un dicton proverbial qui compare le mal d'amour au mal
+de dents. La comparaison est peut-&ecirc;tre vulgaire, mais elle est vraie, du
+moins par beaucoup de c&ocirc;t&eacute;s. Cette souffrance aigu&euml;, que les bonnes gens
+appellent <i>des peines de c&oelig;ur,</i> agit sur la partie morale de l'&ecirc;tre
+avec une violence insupportable, comme l'affection &agrave; laquelle on la
+compare agit sur la partie physique. L'un et l'autre de ces maux, si
+diff&eacute;rents et pourtant si semblables, vous plongent dans les braises
+d'un enfer o&ugrave; l'on se rougit les l&egrave;vres &agrave; lancer des blasph&egrave;mes qui
+forment le r&eacute;pertoire des damn&eacute;s. On se roule par terre avec des
+torsions d'enrag&eacute;, on s'ouvre le front aux angles des murs, et si l'une
+et l'autre de ces douleurs n'avaient point leurs intermittences et se
+prolongeaient trop longtemps, elles achemineraient &agrave; la folie.</p>
+
+<p>Ce qui justifie en outre la comparaison &eacute;tablie entre ces deux
+affections, de nature si oppos&eacute;e, c'est l'indiff&eacute;rent int&eacute;r&ecirc;t, les
+consolations banales que rencontrent et recueillent ceux-l&agrave; qui les
+&eacute;prouvent. On s'inqui&eacute;tera beaucoup autour d'un homme qui aura une
+fluxion de poitrine, ou qui aura eu le malheur de perdre son p&egrave;re ou sa
+m&egrave;re; mais s'il a perdu sa ma&icirc;tresse, ou s'il a mal aux dents, on
+haussera les &eacute;paules en disant: &laquo;Bon, ce n'est que cela, on n'en meurt
+pas!&raquo; O&ugrave; la comparaison cesse d'&ecirc;tre possible, c'est &agrave; l'application du
+rem&egrave;de. Le mal de dents m&egrave;ne chez le dentiste, qui vous arrache
+quelquefois la douleur avec la dent. Mais le mal d'amour? On n'a pas
+encore invent&eacute; de chirurgie morale pour arracher la douleur; et c'est
+tant pis. Ce serait une industrie tr&egrave;s productive, car celui qui la
+pratiquerait aurait toute l'humanit&eacute; pour client&egrave;le.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'on a trouv&eacute; de mieux jusqu'&agrave; pr&eacute;sent pour gu&eacute;rir des peines
+d'amour&mdash;et bien longtemps avant l'hom&eacute;opathie,&mdash;c'est l'amour lui-m&ecirc;me.
+Il y a bien encore la po&eacute;sie. Mais alors le rem&egrave;de est pire que le mal,
+car c'est le mal lui-m&ecirc;me devenu chronique, pass&eacute; dans le sang, pass&eacute;
+dans l'&acirc;me; on meurt avec.</p>
+
+<p>Comme il s'&eacute;tait bouch&eacute; les yeux pour ne point voir, Olivier se boucha
+les oreilles pour ne point entendre. Mais le son des voix lui arrivait
+toujours, comme si elles eussent parl&eacute; en lui-m&ecirc;me. Il se roula sur le
+carreau froid, en se mordant les poings, et il entendait toujours ces
+m&ecirc;mes mots, dont les syllabes lui per&ccedil;aient le c&oelig;ur comme les dards
+d'une couv&eacute;e de serpents. Il se heurta le front au mur... et il entendit
+encore. Alors il se pr&eacute;cipita vers la fen&ecirc;tre de la chambre, l'ouvrit,
+et se jeta la t&ecirc;te dans la neige &eacute;paissie qui couvrait le rebord. Sous
+le poids de son front la neige fondit et fuma, ainsi que l'eau dans
+laquelle on plonge un fer rouge.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l&agrave; de quoi mourir. Pourtant ce bain glacial eut pour un moment
+un r&eacute;sultat salutaire. Il d&eacute;termina une r&eacute;action dans la crise
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e qu'Olivier venait de subir. L'hallucination cessa subitement,
+les fant&ocirc;mes s'envol&egrave;rent, les bruits de voix s'&eacute;teignirent. Il &eacute;tait
+seul, dans l'isolement de la nuit, accoud&eacute; au bord de la fen&ecirc;tre, et
+regardant autour de lui la ville silencieuse endormie sous la neige, qui
+tombait toujours lente et molle comme le duvet des colombes. Aucun bruit
+ne troublait le calme de cette nuit polaire, ni le pas assourdi d'un
+passant attard&eacute;, ni l'aboi vague et lointain d'un chien errant,
+ind&eacute;finiment r&eacute;p&eacute;t&eacute; par de lamentables &eacute;chos; le vol des bises, paralys&eacute;
+par le froid, ne tourmentait pas les girouettes des toits voisins,
+recouverts d'une fourrure d'hermine, et aucune lumi&egrave;re ne brillait aux
+fen&ecirc;tres des maisons. Apr&egrave;s avoir contempl&eacute; quelques instants ce repos
+de toutes choses, qui avait autant l'aspect de la mort que celui du
+sommeil, Olivier referma sa crois&eacute;e, aux carreaux de laquelle le givre
+avait burin&eacute; les &eacute;tranges caprices d'une mosa&iuml;que iris&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Tout dort, murmura-t-il avec l'accent de regret et d'envie dont
+Macbeth s'&eacute;crie: &laquo;J'ai perdu le sommeil, le doux baume!&raquo; Puis, l'esprit
+travers&eacute; soudainement par une id&eacute;e singuli&egrave;re, il sortit de sa chambre
+sans faire de bruit, et, se collant l'oreille &agrave; la porte de l'atelier
+d'Urbain, il &eacute;couta attentivement. Il ne put rien entendre d'abord; mais
+peu &agrave; peu il distingua une respiration lente et r&eacute;guli&egrave;re. Urbain
+dormait sur sa paille.</p>
+
+<p>&mdash;Il dort, dit Olivier avec un sourire ironique. &Ocirc; Marie, il dort, et il
+dit qu'il t'a aim&eacute;e!</p>
+
+<p>Olivier rentra dans sa chambre: il se sentait si fatigu&eacute;, il avait la
+t&ecirc;te si lourde, les yeux si br&ucirc;lants, qu'il esp&eacute;ra de nouveau pouvoir,
+lui aussi, dormir un instant. Apr&egrave;s avoir encore une fois &eacute;teint la
+chandelle, il entr'ouvrit les rideaux du lit, et se jeta dessus tout
+habill&eacute;. Mais sa t&ecirc;te n'&eacute;tait point depuis deux minutes sur l'oreiller,
+qu'un vague parfum vint l'&eacute;tourdir, et il sentit son c&oelig;ur, un moment
+immobilis&eacute;, qui se remettait &agrave; trembler. Ce parfum &eacute;tait celui que Marie
+employait ordinairement pour ses cheveux, un vague ar&ocirc;me &eacute;tait rest&eacute; sur
+cet oreiller o&ugrave; elle avait dormi, et sur lequel Olivier venait de poser
+sa t&ecirc;te.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="V" id="V"></a><a href="#table">V</a></h2>
+
+
+<p>&mdash;Je ne puis rester ici, s'&eacute;cria Olivier; et se jetant hors du lit, il
+s'enveloppa dans un manteau, descendit l'escalier d'un seul trait, et se
+trouva dans la rue. Sans savoir o&ugrave; il allait, il marcha au hasard devant
+lui. Il s'asseyait sur les bornes, comptait les becs de gaz, et
+p&eacute;trissait des boules de neige qu'il lan&ccedil;ait contre les murs. Apr&egrave;s ces
+grandes crises, les distractions les plus pu&eacute;riles suffisent quelquefois
+pour d&eacute;tourner l'esprit de la pens&eacute;e qui alimente la douleur, et pour
+amener, au moins momentan&eacute;ment, une tr&ecirc;ve durant laquelle l'&ecirc;tre tout
+entier se plonge pour ainsi dire dans un bain d'insensibilit&eacute;. Ce n'est
+point l'absence de la douleur, c'en est le sommeil, mais un sommeil
+furtif qui s'enfuit d&egrave;s que le moindre accident effleure l'esprit
+engourdi et le remet en face de la pens&eacute;e qui fait son tourment. Alors
+tout est fini. L'esprit r&eacute;veill&eacute; s'en va r&eacute;veiller le c&oelig;ur, et la
+souffrance rena&icirc;t plus active et plus aigu&euml;.</p>
+
+<p>Olivier &eacute;tait donc dans cet &eacute;tat de quasi-idiotisme qui suit les
+prostrations. Il &eacute;tait parvenu &agrave; s'isoler de lui-m&ecirc;me, et au bout d'une
+heure sa course sans but l'avait conduit &agrave; la halle: trois heures du
+matin sonnaient &agrave; l'&eacute;glise Saint-Eustache.</p>
+
+<p>Comme il &eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; sur la place des Innocents, examinant l'aspect
+fantastique de la fontaine de Jean Goujon, que la neige amoncel&eacute;e avait
+rev&ecirc;tue d'une housse blanche, Olivier fut distrait de son attention par
+un grand bruit de voix qui s'&eacute;levait aupr&egrave;s de lui; il d&eacute;tourna la t&ecirc;te,
+et voyant &agrave; deux pas un groupe d'o&ugrave; s'&eacute;levaient des cris et des rires,
+il s'en approcha: un incident bien vulgaire &eacute;tait la cause de toutes ces
+rumeurs, c'&eacute;tait un grand chien de chasse, &agrave; robe noire et aux pattes
+blanches, qui venait d'engager un duel terrible avec un &eacute;norme matou
+appartenant &agrave; une marchande dont l'&eacute;talage &eacute;tait voisin. L'objet de la
+querelle &eacute;tait un morceau de viande avari&eacute;e. Aux miaulements de son
+chat, la marchande &eacute;tait arriv&eacute;e, tombant &agrave; coups de balai sur le chien,
+qui ne voulait pas l&acirc;cher prise.</p>
+
+<p>&mdash;Gredin, filou, assassin, tu seras donc toujours le m&ecirc;me, criait la
+marchande, en faisant pleuvoir une gr&ecirc;le de coups sur le chien, qui ne
+s'&eacute;mouvait non plus que si on l'e&ucirc;t caress&eacute; avec des marabouts.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il y a l&agrave;-bas? dit une voix en dehors du groupe qui
+faisait galerie.</p>
+
+<p>&Agrave; cette voix Olivier, qui examinait le chien, comme s'il e&ucirc;t cherch&eacute; &agrave;
+le reconna&icirc;tre, leva les yeux pour voir qui avait parl&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;C'est encore votre b&ecirc;te f&eacute;roce de chien qui veut meurtrir mon pauvre
+mouton, dit la marchande.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, ici, Diane, dit le jeune homme; ici tout de suite. &Agrave; l'appel
+de son ma&icirc;tre, le chien l&acirc;cha prise et re&ccedil;ut un dernier coup de balai de
+la marchande, qui l'appela Lacenaire!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me trompe pas, murmura Olivier &agrave; lui-m&ecirc;me, en regardant plus
+attentivement le ma&icirc;tre du chien,&mdash;c'est Lazare,&mdash;et s'approchant du
+jeune homme au moment o&ugrave; il allait se retirer, il lui frappa sur
+l'&eacute;paule.</p>
+
+<p>&mdash;Olivier! dit Lazare en se retournant et en rougissant beaucoup; vous
+ici, la nuit, par cet horrible temps, continua-t-il avec un accent
+embarrass&eacute;; quel singulier hasard!... est-ce qu'il y a longtemps... que
+vous m'avez vu... ici, acheva-t-il avec une certaine inqui&eacute;tude.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; l'instant m&ecirc;me, r&eacute;pondit Olivier. Mais, vous-m&ecirc;me, comment se
+fait-il que je vous rencontre ici?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! moi, r&eacute;pondit Lazare, qui paraissait plus rassur&eacute;... c'est par
+curiosit&eacute;. Vous savez mon tableau de Samson, dont je vous ai parl&eacute;, je
+l'ach&egrave;ve pour le prochain salon, et parmi les gens qui travaillent ici
+le matin, les <i>forts</i>, j'ai pens&eacute; que je trouverais peut-&ecirc;tre mon type.
+Mais vous, reprit Lazare, vous qui &ecirc;tes si d&eacute;licat, qu'est-ce que vous
+faites ici? Ne seriez-vous pas en aventure galante?... et comme Olivier,
+en mettant la main dans sa poche, venait de faire sonner une pile
+d'&eacute;cus, Lazare ajouta en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Diable... vous avez de la pluie pour les Dana&eacute;s.... Mais, dit-il, je
+vous croyais en m&eacute;nage... &agrave; ce que nous avait cont&eacute; Urbain....</p>
+
+<p>Comme Lazare disait ces mots, une marchande de mar&eacute;e, qui pr&eacute;parait son
+&eacute;talage, regardait Olivier avec admiration.</p>
+
+<p>&mdash;Regarde donc, s'&eacute;cria-t-elle en parlant &agrave; une comm&egrave;re, sa voisine, &agrave;
+qui elle d&eacute;signait Olivier du doigt, regarde donc ce joli ch&eacute;rubin,
+Marie....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! quel amour!... r&eacute;pondit sa voisine en &eacute;levant sa lanterne....</p>
+
+<p>Dans tout ce dialogue dont il &eacute;tait l'objet, Olivier ne distingua qu'un
+mot: Marie! et ce nom seul, arrivant juste au m&ecirc;me instant o&ugrave; Lazare lui
+parlait de sa ma&icirc;tresse, le rendit au sentiment de la r&eacute;alit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit Lazare... en le voyant tressaillir, qu'est-ce qui vous
+prend?</p>
+
+<p>&mdash;Il est gel&eacute;, le pauvre enfant, fit la marchande de poisson...&mdash;Eh! la
+barbiche, ajouta-t-elle, en faisant signe &agrave; Lazare, qu'elle voulait
+d&eacute;signer... am&egrave;ne-le un peu ici, ton ami.... Sa m&egrave;re est donc folle, &agrave; ce
+pauvre c&oelig;ur, de le laisser courir comme &ccedil;a la nuit, &ccedil;a fait piti&eacute;,
+quoi... am&egrave;ne-le, Barbiche.... Marie... va lui donner un peu de bouillon,
+&ccedil;a le r&eacute;chauffera. Pauvre petit, va! il a une figure de cire.... Eh!
+Marie, fais chauffer un bol.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... murmurait Olivier, Marie... elle est donc ici, Lazare, mon
+ami... je vous en prie... laissez-moi la chercher... on vient de
+l'appeler... je la trouverai bien.... Laissez-moi....</p>
+
+<p>&mdash;Bon, murmura Lazare... en lui-m&ecirc;me et dans son langage pittoresque, je
+comprends, j'ai fait un beau coup, <i>j'aurai march&eacute; sur ses cors</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, viens-tu donc? s'&eacute;cria la marchande, qui tenait &agrave; la main
+une tasse de bouillon tout fumant.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, la m&egrave;re, dit Lazare, en emmenant Olivier, c'est autre chose
+qu'il lui faut.</p>
+
+<p>&mdash;C'est de bon c&oelig;ur, tout de m&ecirc;me, fit la brave femme... il a tort s'il
+fait le fier... pas vrai, Marie!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! oui donc, r&eacute;pondit la voisine et du bouillon que le roi n'en a pas
+de meilleur, encore!</p>
+
+<p>Cinq minutes apr&egrave;s, Olivier &eacute;tait assis en face de Lazare, dans le
+cabinet d'un petit cabaret. Entre eux, sur la table, se trouvait une
+bouteille &agrave; demi pleine d'eau-de-vie.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit Lazare, contez-moi un peu vos chagrins. Dire &agrave; un amoureux
+de raconter ses amours, c'est inviter un auteur tragique &agrave; vous lire sa
+trag&eacute;die. Olivier raconta toute son histoire &agrave; Lazare.... Lorsqu'il
+arriva &agrave; la trahison d'Urbain, Lazare frappa sur la table et fit une
+grimace de d&eacute;go&ucirc;t. Toujours le m&ecirc;me! murmura-t-il. &Agrave; la fin de
+l'histoire... la bouteille d'eau-de-vie &eacute;tait vide, Olivier &eacute;tait ivre
+et r&eacute;citait des lambeaux de vers qu'il avait jadis faits pour Marie.</p>
+
+<p>En ce moment trois ou quatre <i>d&eacute;chargeurs</i> entr&egrave;rent dans le cabinet et
+&eacute;chang&egrave;rent des poign&eacute;es de mains avec Lazare.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! Barbiche, dit l'un d'eux, voil&agrave; ta paye que tu m'as dit de
+prendre pour toi, et tirant une grande bourse de cuir, il en sortit
+quatre pi&egrave;ces de cent sous qu'il remit &agrave; Lazare....</p>
+
+<p>Lazare, robuste gaillard, taill&eacute; en hercule, s'&eacute;tait fait d&eacute;chargeur &agrave;
+la halle au beurre, afin de gagner quelque argent pour procurer aux
+membres d'une soci&eacute;t&eacute; d'artistes dont il faisait partie&mdash;la soci&eacute;t&eacute; <i>des
+Buveurs d'eau</i>, (Voir les <i>Sc&egrave;nes de la Boh&egrave;me)</i>&mdash;les moyens de
+travailler pour la prochaine exposition. Seulement, comme il n'avait pas
+de m&eacute;daille, il travaillait en rempla&ccedil;ant, quand un des forts du march&eacute;
+&eacute;tait malade. On l'appelait Barbiche, &agrave; cause d'un bouquet de poils roux
+qui lui cachait le menton. Olivier l'avait rencontr&eacute; plusieurs fois &agrave;
+l'atelier de son ami Urbain, qu'on n'avait pas voulu admettre dans la
+soci&eacute;t&eacute; dont Lazare &eacute;tait le pr&eacute;sident.</p>
+
+<p>&Agrave; six heures du matin Lazare fit monter Olivier dans un fiacre et le
+reconduisit &agrave; l'adresse d'Urbain, que le po&egrave;te avait su lui indiquer au
+milieu de son ivresse.</p>
+
+<p>En rentrant dans la chambre o&ugrave; Lazare l'avait accompagn&eacute;, car il n'&eacute;tait
+pas en &eacute;tat de se soutenir lui-m&ecirc;me, Olivier, abruti par l'ivresse,
+tomba sur le lit comme une masse inerte, et cette fois s'endormit
+profond&eacute;ment.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! murmurait Lazare en fermant les rideaux, moi aussi j'ai eu ma
+Marie, et mon c&oelig;ur, si p&eacute;trifi&eacute; qu'il soit, garde encore la trace des
+clous qui l'ont crucifi&eacute;.... Ah bah! ajouta-t-il en faisant claquer ses
+doigts, tout &ccedil;a, c'est l'histoire ancienne d'un beau temps tomb&eacute; dans le
+puits. Et apr&egrave;s cette oraison fun&egrave;bre et philosophique de sa jeunesse,
+Lazare sortit de la chambre. Trouvant la clef sur la porte de l'atelier
+d'Urbain, il y entra.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui t'am&egrave;ne si matin, dit le peintre &agrave; moiti&eacute; endormi en
+voyant Lazare? Est-ce qu'il y a quelque chose de nouveau?</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pondit Lazare brutalement, les mauvais temps ne sont pas
+devenus meilleurs, ni toi non plus. Et, sans laisser &agrave; Urbain le temps
+de l'interrompre, il ajouta: Je connais ton histoire avec Olivier et
+Marie, &ccedil;a ne m'&eacute;tonne pas de ta part, tu as une triste et incorrigible
+nature.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est-ce qui t'a dit?... fit Urbain.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Olivier, ou plut&ocirc;t c'est son ivresse, r&eacute;pondit Lazare, et il
+raconta &agrave; Urbain sa rencontre nocturne avec le po&egrave;te.</p>
+
+<p>Comme Urbain cherchait &agrave; s'excuser &agrave; propos de l'aventure avec Marie,
+Lazare lui ferma la bouche par cette rude sortie:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, lui dit-il, je ne suis pas un puritain. Je ne mourrai pas
+d'une indigestion de vertu, mais il y a des choses qui me soul&egrave;vent le
+c&oelig;ur. Bien que j'y sois personnellement &eacute;tranger, il y a des actes qui
+m'indignent jusqu'&agrave; la col&egrave;re, et me donnent des envies de me laver les
+mains si elles ont touch&eacute; la main de ceux qui les ont commis. Ton cas
+est du nombre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais au moins, interrompit Urbain, laisse-moi me justifier; tu ne sais
+pas comment les choses se sont pass&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu avais pour toi l'excuse d'une passion sinc&egrave;re, j'aurais pu,
+jusqu'&agrave; un certain point, comprendre que dans un moment d'oubli,
+d'exaltation, tu aies pu tenter d'enlever Marie &agrave; Olivier; mais la lui
+prendre chez toi, en abusant de l'hospitalit&eacute; que tu lui avais offerte,
+pour satisfaire une m&eacute;chante fantaisie, c'est l&agrave; un acte qui ne peut pas
+se justifier. &Ccedil;a s'appelle l&acirc;chet&eacute; dans toutes les langues d'honn&ecirc;tes
+gens. Si tu m'avais jou&eacute; un tour semblable, je t'aurais simplement cass&eacute;
+les reins avec la premi&egrave;re chose venue: voil&agrave; mon opinion. Maintenant,
+&ccedil;a ne m'&eacute;tonne pas qu'Olivier ait pass&eacute; l&agrave;-dessus aussi tranquillement:
+c'est une de ces natures faibles et pacifiques qui n'ont ni haine, ni
+col&egrave;re, ni aucun des sentiments virils de r&eacute;sistance &agrave; l'oppression, des
+&eacute;l&eacute;gies et non des hommes. Je l'ai trouv&eacute; cette nuit sur le carreau de
+la halle, pleurant comme une fontaine, c'&eacute;tait pitoyable. J'ai caut&eacute;ris&eacute;
+son d&eacute;sespoir avec l'ivresse. Il dort maintenant, mais quand il va se
+r&eacute;veiller, &ccedil;a sera pis. Je suis venu pour te pr&eacute;venir et te dire de le
+surveiller; j'ai peur qu'il ne fasse un mauvais coup.</p>
+
+<p>&mdash;Il a d&eacute;j&agrave; essay&eacute;, mais il s'est manqu&eacute;, dit Urbain.</p>
+
+<p>&mdash;J'ignorais cela, reprit Lazare... il s'est manqu&eacute;, tant pis. Si la
+mort n'en a pas voulu, c'est que le malheur a des vues sur lui. Il est
+m&ucirc;r de bonne heure.</p>
+
+<p>&mdash;Marie aussi a tent&eacute; le suicide, fit Urbain, que le dur langage de
+Lazare p&eacute;n&eacute;trait malgr&eacute; lui, mais elle s'est manqu&eacute;e aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu aurais fait entre ces deux tombes-l&agrave;? dit Lazare en
+regardant Urbain en face.</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait? r&eacute;pondit celui-ci; j'aurais creus&eacute; la mienne, peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci est un mot de m&eacute;lodrame, fit Lazare avec ironie. Ta mauvaise
+nature n'a pas m&ecirc;me la franchise, qui est la vertu de certains vices. Ce
+n'est pas toi qu'un remords emp&ecirc;cherait de dig&eacute;rer la vie. Allons donc!
+Entre ces deux tombes de deux &ecirc;tres morts pour toi, tu aurais roul&eacute; ton
+lit chaud de nouvelles amours. &Agrave; la bonne heure, dis-moi cela, et je te
+croirai. Maintenant, bonjour, je n'ai plus rien &agrave; te dire. Et Lazare
+sortit sans tendre sa main &agrave; celle que lui offrait Urbain.</p>
+
+<p>&mdash;Ah bah! fit celui-ci, quand il se trouva seul, il est toujours le
+m&ecirc;me, celui-l&agrave;. Et il se rendormit tranquillement pour ne se lever qu'&agrave;
+deux heures de l'apr&egrave;s-midi.</p>
+
+<p>Olivier dormit toute la journ&eacute;e et s'&eacute;veilla seulement le soir. D'abord
+il ne put se rendre un compte bien exact de ce qui &eacute;tait arriv&eacute;. Peu &agrave;
+peu cependant les souvenirs lui revinrent; il se rappela son horrible
+nuit d'angoisses, sa rencontre avec Lazare, et le moyen employ&eacute; par
+celui-ci pour le faire <i>oublier</i>; Olivier se leva, la t&ecirc;te encore
+lourde, et alla trouver Urbain, qui s'appr&ecirc;tait &agrave; venir chez lui.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; vas-tu? lui demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Il est six heures, c'est l'<i>angelus</i> de l'app&eacute;tit; je vais d&icirc;ner,
+r&eacute;pondit le peintre.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; cela?</p>
+
+<p>&mdash;Par l&agrave;, &agrave; droite ou &agrave; gauche; je te le dirai en revenant. &Agrave; propos, tu
+as vu Lazare?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, en effet, r&eacute;pondit Olivier, je l'ai rencontr&eacute; &agrave; la halle cette
+nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu allais faire &agrave; la halle cette nuit?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas. J'&eacute;tais sorti parce que je me trouvais malade.... Je ne
+pouvais pas dormir dans cette chambre.... Tu comprends... malgr&eacute; moi. Je
+pensais....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je comprends en effet, dit Urbain. C'est pourquoi je te r&eacute;p&eacute;terai
+encore qu'il faut cesser de nous voir, pour ton repos, pour le mien.
+Nous avons &agrave; oublier l'un et l'autre, et ce n'est point en demeurant
+ensemble que nous pourrions y parvenir. S&eacute;parons-nous. Va-t'en!</p>
+
+<p>&mdash;Mais o&ugrave; veux-tu que j'aille? r&eacute;pondit Olivier avec une vivacit&eacute;
+croissante.</p>
+
+<p>&mdash;C'est dans cette chambre que Marie a v&eacute;cu avec moi pendant une
+semaine. En y restant, tu te rappelleras toujours que Marie a &eacute;t&eacute; ma
+ma&icirc;tresse, continua Urbain.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais bien, s'&eacute;cria Olivier, mais n'importe, je veux rester dans
+cette chambre, toute peupl&eacute;e de souvenirs. Je la pr&eacute;f&egrave;re &agrave; une autre
+dont les murs seraient muets et ne me comprendraient pas, quand je
+parlerai <i>d'elle</i>. Si cette chambre t'ennuie, tu n'y viendras pas, toi,
+ce ne sera pas difficile de n'y pas venir.... Oh! l'isolement! la
+solitude.... Mais je deviendrais fou, et la folie, c'est l'oubli. Elle a
+&eacute;t&eacute; ta ma&icirc;tresse, c'est vrai.... Mais quand cela est arriv&eacute;, elle avait
+perdu la t&ecirc;te. Son c&oelig;ur dormait quand elle m'a tromp&eacute;; tu sais bien ce
+qu'elle &eacute;crivait: &laquo;Je n'ai pas eu le temps de vous aimer, parce que je
+n'avais pas eu le temps d'oublier Olivier;&raquo; et puis elle a voulu mourir
+pour moi.... Qu'est-ce que cela me fait; une infid&eacute;lit&eacute;? elle a &eacute;t&eacute; ta
+ma&icirc;tresse huit jours, mais auparavant, pendant les dix-huit mois que je
+l'ai aim&eacute;e, elle &eacute;tait bien la femme de son mari. Ah! vois-tu, la
+jalousie ne sert &agrave; rien, quand elle ne tue pas l'amour; et le plus
+souvent c'est une blessure qui le rend &eacute;ternel. Ah! ma pauvre Marie....
+Non, Urbain, je ne m'en irai pas, je resterai dans cette chambre.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; l'&eacute;go&iuml;sme dont il &eacute;tait cuirass&eacute;, Urbain fut &eacute;mu un moment par
+l'explosion de cette passion exalt&eacute;e. Mais, dit-il, en pressant dans ses
+mains celles d'Olivier, c'est absurde de rester ici, encore une fois,
+songes-y, c'est perp&eacute;tuer ton chagrin.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne veux pas oublier, encore une fois! s'&eacute;cria Olivier.
+Comprends donc cela, je veux me souvenir, et longtemps, et toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, si tu te d&eacute;cides &agrave; rester ici, c'est moi qui m'en irai, reprit
+Urbain.</p>
+
+<p>&mdash;Je te g&ecirc;ne donc, pourquoi veux-tu t'en aller?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je ne veux pas rester avec toi. Cette malheureuse affaire va
+fournir des cancans sur mon compte pendant six mois. Lazare et ses amis
+ne m'aiment gu&egrave;re. Je les crois jaloux de moi, parce que j'ai eu plus de
+chance qu'eux. Lazare m'a d&eacute;j&agrave; fait une sc&egrave;ne terrible ce matin. Si tu
+restais avec moi, comme ils savent que tu as un peu d'argent, ils diront
+et feront redire que je t'exploite apr&egrave;s t'avoir tromp&eacute;. Je ne veux pas.
+J'en ai assez de ces amiti&eacute;s-l&agrave;. D'ailleurs, malgr&eacute; toi, tu finirais par
+penser comme eux.</p>
+
+<p>&mdash;Je leur dirai qu'ils se trompent, reprit Olivier, qui tremblait &agrave; la
+seule id&eacute;e de voir Urbain le laisser seul; ne t'en va pas. Qu'est-ce que
+cela te fait de rester? Je ne t'en veux pas, moi, ajouta-t-il en prenant
+les mains d'Urbain. Reste, nous parlerons de Marie, je te dirai les
+choses qu'elle me disait. Je n'ai pas pu tout te dire encore... car elle
+m'aimait bien, va. Toi aussi, tu me raconteras ce qu'elle te disait, et
+tu verras que ce n'&eacute;taient plus les m&ecirc;mes choses qu'&agrave; moi. Ah! je serais
+trop malheureux tout seul. Je n'avais au monde qu'elle et toi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit Urbain. Puisque tu le veux, je resterai.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! merci! fit Olivier. Et il for&ccedil;a le peintre &agrave; venir d&icirc;ner avec lui.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VI" id="VI"></a><a href="#table">VI</a></h2>
+
+
+<p>Ils all&egrave;rent dans un restaurant du quartier latin, o&ugrave; ils firent un
+robuste repas largement arros&eacute;. Olivier, qui n'avait presque rien pris
+depuis trois jours, mangea non pas comme un amant d&eacute;sol&eacute;, mais comme un
+portefaix mis &agrave; la di&egrave;te. Quant &agrave; Urbain, qui, dans l'&eacute;tat normal, avait
+toujours l'app&eacute;tit d'un moine &agrave; la fin du car&ecirc;me, il mangea de fa&ccedil;on &agrave;
+se faire faire des compliments par Gargantua. Seulement lorsqu'on
+apporta la carte, qui montait &agrave; une quinzaine de francs, il poussa un
+cri terrible, et recommen&ccedil;a plusieurs fois l'addition, ne pouvant jamais
+croire qu'il f&ucirc;t possible d'atteindre ce chiffre fabuleux pour un seul
+repas.</p>
+
+<p>Les deux amis quitt&egrave;rent la table dans la position de gens qui se sont
+attard&eacute;s avec les bouteilles.</p>
+
+<p>En mettant le pied dans la rue, bien qu'il f&ucirc;t soigneusement envelopp&eacute;
+dans son manteau, Olivier se plaignit du froid; Urbain le sentait en
+effet frissonner sous son bras, et de temps en temps il entendait
+claquer ses dents:</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu malade? demanda le peintre; il faudrait rentrer et te coucher.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, dit Olivier... pas encore... je voudrais que tu vinsses avec
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; cela? fit Urbain.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un peu loin, dit Olivier, mais il fait beau temps, cela nous
+prom&egrave;nera.</p>
+
+<p>&mdash;Allons o&ugrave; tu voudras.</p>
+
+<p>Et il se laissa guider par le po&egrave;te, qui le mena jusqu'&agrave; la barri&egrave;re de
+l'&eacute;toile.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, demanda Urbain &eacute;tonn&eacute;, quand ils furent au bout des
+Champs-&Eacute;lys&eacute;es, o&ugrave; diable me m&egrave;nes-tu, chez qui allons-nous, si loin, &agrave;
+la campagne?</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas voir; nous arrivons, ce n'est plus bien loin, murmurait
+Olivier, qui tremblait de plus en plus.</p>
+
+<p>En ce moment ils avaient laiss&eacute; l'arc de triomphe derri&egrave;re eux, et
+s'engageaient dans l'avenue de Saint-Cloud, qui conduit au bois de
+Boulogne. La neige glac&eacute;e criait sous leurs pas, et un vent glacial
+courait des bord&eacute;es dans ces lieux d&eacute;serts et d&eacute;garnis de maisons.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! &ccedil;a, dit Urbain un peu inquiet, o&ugrave; allons-nous, encore une fois?
+Nous allons nous faire &eacute;gorger par ici; chez qui me m&egrave;nes-tu?... je ne
+vois pas de maison....</p>
+
+<p>Et le peintre s'arr&ecirc;ta un instant, comme s'il h&eacute;sitait &agrave; aller plus
+loin.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient alors dans une esp&egrave;ce de rond-point o&ugrave; viennent aboutir
+l'avenue de Saint-Cloud, celles de Passy, de Chaillot et deux ou trois
+autres routes. Au milieu de ce rond-point se trouve une petite fontaine
+entour&eacute;e d'un grillage circulaire en bois, et en face, une habitation de
+fantaisie, moiti&eacute; renaissance et moiti&eacute; gothique.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que c'est l&agrave; que nous allons? dit Urbain, en montrant la
+maison, dont la lune &eacute;clairait tous les d&eacute;tails: Qui diable peut loger
+dans ce joujou? N'importe, entrons, j'ai h&acirc;te de voir du feu, il me
+semble que je nage dans la B&eacute;r&eacute;zina.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne connais personne dans cette maison, fit Olivier tranquillement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors, fit Urbain impatient&eacute;, o&ugrave; me m&egrave;nes-tu? il n'y a point
+d'autres maisons. Cette fois je ne vais pas plus loin.</p>
+
+<p>&mdash;C'est inutile, dit Olivier, nous sommes arriv&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Arriv&eacute;s... o&ugrave;?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la fontaine, dit le po&egrave;te, tu vas l'entendre chanter....</p>
+
+<p>&mdash;Sacrebleu! dit Urbain, te moques-tu de moi? Me faire faire deux
+lieues, &agrave; dix heures du soir, pour me montrer une fontaine gel&eacute;e, au
+risque de me faire assassiner avec toi!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est ici que je venais avec Marie, dit doucement Olivier, dans les
+beaux jours. Et, &eacute;tendant sa main vers un immense espace, il ajouta:
+Voil&agrave; les champs et les arbres! Vois-tu, dit-il &agrave; Urbain, j'ai regard&eacute;
+de cette place de tr&egrave;s beaux soleils couchants; le ciel &eacute;tait en feu
+derri&egrave;re le calvaire, on e&ucirc;t dit une copie de Marilhat. Souvent nous
+allions jusqu'au bois de Boulogne en prenant par ce chemin bord&eacute; d'une
+haie; il y a aussi des acacias blancs, le chemin &eacute;tait tout blanc de
+fleurs tomb&eacute;es des arbres. C'&eacute;tait pendant l'&eacute;t&eacute; alors, maintenant c'est
+la neige qui blanchit le chemin. Ma pauvre plaine! Je l'ai vue si gaie
+au mois d'ao&ucirc;t dernier, il n'y a pas tr&egrave;s longtemps, tu vois. C'&eacute;tait un
+dimanche, un jour de f&ecirc;te aux environs, j'&eacute;tais couch&eacute; dans l'herbe,
+pr&egrave;s de ces peupliers, les bl&eacute;s venaient d'&ecirc;tre fauch&eacute;s, on entendait
+les cigales, et au loin les tambours et les violons de la f&ecirc;te, la
+fontaine coulait en chantant, et de bonnes odeurs couraient dans l'air
+comme des fum&eacute;es d'encens. Marie est venue par ce chemin o&ugrave; il y a un
+grand noyer, je l'ai aper&ccedil;ue de loin; elle avait une robe blanche et une
+ombrelle bleue, et son voile flottait au vent; quand elle est arriv&eacute;e,
+ses cheveux &eacute;taient d&eacute;faits, elle avait d&eacute;chir&eacute; sa robe aux buissons.
+Nous sommes rest&eacute;s ensemble jusqu'au soir. Ah! la belle journ&eacute;e! J'ai
+&eacute;t&eacute; bien heureux ce jour-l&agrave;. Pourquoi me l'as-tu prise? acheva Olivier,
+qui, pendant ses ressouvenirs, avait oubli&eacute; Urbain et le trouvait tout &agrave;
+coup devant lui. Non, reprit-il aussit&ocirc;t, ne te f&acirc;che pas, ne parlons
+plus de cela.... Je ne veux me rappeler du pass&eacute; que les bonnes choses.
+J'ai voulu revoir cet endroit. C'est bien triste, c'est comme un
+linceul, les cigales sont mortes et la fontaine est gel&eacute;e. Mais c'est
+&eacute;gal... je suis content d'&ecirc;tre venu. Maintenant nous nous en irons si tu
+veux.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Si tu veux</i> est joli, pensa Urbain, qui n'eut cependant pas le
+courage de railler tout haut.</p>
+
+<p>Ils rentr&egrave;rent chez eux fort tard. Le tremblement d'Olivier avait
+redoubl&eacute;. Urbain fit grand feu dans la chemin&eacute;e, et comme son ami ne
+parvenait pas &agrave; se r&eacute;chauffer, le peintre lui proposa de prendre un peu
+de punch chaud.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, dit Olivier... oui, je veux bien. Fais vite! Comme cela je
+dormirai cette nuit, ajouta-t-il, pendant qu'Urbain &eacute;tait all&eacute; chercher
+de l'eau-de-vie.</p>
+
+<p>Ainsi qu'il l'avait esp&eacute;r&eacute;, Olivier dormit cette nuit-l&agrave;. Mais le
+lendemain il se r&eacute;veillait avec une fi&egrave;vre c&eacute;r&eacute;brale. Urbain, effray&eacute;,
+alla chez le p&egrave;re d'Olivier, qui le re&ccedil;ut tr&egrave;s froidement et se borna &agrave;
+lui donner l'adresse de son m&eacute;decin. Urbain y courut aussit&ocirc;t, et,
+l'ayant heureusement trouv&eacute;, le ramena aupr&egrave;s d'Olivier. Le m&eacute;decin fit
+un mauvais signe de t&ecirc;te, &eacute;crivit une prescription, ordonna les plus
+grands soins, et alla redire au p&egrave;re d'Olivier que son fils &eacute;tait en
+p&eacute;ril. Laissez-moi son adresse, dit le p&egrave;re au m&eacute;decin; j'irai le voir.
+Il se mit en route en effet, mais &agrave; moiti&eacute; du chemin il revint sur ses
+pas, et envoya seulement savoir de ses nouvelles par la bonne.</p>
+
+<p>&mdash;M. Olivier est tr&egrave;s mal, vint lui redire la servante. On a &eacute;t&eacute; oblig&eacute;
+de l'attacher sur son lit; il passe son temps &agrave; mordre une grosse
+poign&eacute;e de cheveux et crie &agrave; faire peur: Marie! Marie!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit le p&egrave;re, Marie, c'est le nom de cette femme. Mal d'amour... &ccedil;a
+n'est pas mortel. Qu'est-ce qui le soigne?</p>
+
+<p>&mdash;Un de ses amis, r&eacute;pondit la servante, celui qui est venu ici, il est
+tr&egrave;s inquiet....</p>
+
+<p>Au bout de huit jours Olivier n'allait pas mieux. Urbain vint trouver le
+p&egrave;re et lui demanda de l'argent. Celui-ci lui en remit un peu, mais avec
+un air si maussade, qu'Urbain lui dit tr&egrave;s s&egrave;chement:</p>
+
+<p>&mdash;Le m&eacute;decin ne r&eacute;pond pas de votre fils. En cas de malheur, devrai-je
+vous pr&eacute;venir pour l'enterrement, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, r&eacute;pondit tranquillement le p&egrave;re.</p>
+
+<p>Lazare et les autres artistes ayant appris la maladie d'Olivier &eacute;taient
+accourus, et se relayaient pour venir aupr&egrave;s de lui la nuit. Urbain
+&eacute;tait d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;; il avait racont&eacute; au m&eacute;decin l'histoire d'Olivier et de
+Marie, la part qu'il y avait eue, et le long d&eacute;sespoir dont son ami
+avait &eacute;t&eacute; atteint quand il s'&eacute;tait trouv&eacute; s&eacute;par&eacute; de sa ma&icirc;tresse.</p>
+
+<p>&mdash;D&egrave;s qu'il sera un peu mieux, dit le m&eacute;decin, il faudra le retirer de
+cette chambre et l'&eacute;loigner de tout ce qui pourrait lui rappeler cette
+femme. Au bout d'une dizaine de jours le d&eacute;lire devint moins fr&eacute;quent.
+On transporta Olivier au logement de Lazare, situ&eacute; pr&egrave;s de la maison
+d'Urbain. Les <i>Buveurs d'eau</i> mirent leur habitation sens dessus dessous
+pour laisser une chambre libre au malade. Enfin le m&eacute;decin commen&ccedil;a &agrave;
+donner des esp&eacute;rances. D'apr&egrave;s les conseils de Lazare, Urbain avait
+cess&eacute; de venir d&egrave;s l'&eacute;poque o&ugrave; Olivier avait commenc&eacute; &agrave; retrouver un peu
+de raison. Quand Olivier, hors de danger, demanda apr&egrave;s lui, Lazare
+r&eacute;pondit qu'Urbain &eacute;tait en voyage. Cependant avec la vie le souvenir de
+Marie commen&ccedil;ait &agrave; rena&icirc;tre dans le c&oelig;ur d'Olivier; mais ce souvenir
+n'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; plus la douleur ni le d&eacute;sespoir, c'&eacute;tait la m&eacute;lancolie,
+muse r&ecirc;veuse et caressante. La convalescence d'Olivier, h&acirc;t&eacute;e par les
+soins fraternels de ses amis, fut entour&eacute;e de toutes les distractions
+qui pouvaient &eacute;loigner son c&oelig;ur d'une rechute. Enfin le jour de la
+premi&egrave;re sortie arriva. C'&eacute;tait au commencement de mars; Lazare et
+Valentin conduisirent Olivier dans le jardin du Luxembourg. Des ch&oelig;urs
+d'oiseaux, perch&eacute;s dans les arbres verdissants, r&eacute;citaient le prologue
+de la saison nouvelle, dont ce beau jour &eacute;tait comme le premier sourire.</p>
+
+<p>En ce moment, &agrave; quelques pas du banc o&ugrave; ils &eacute;taient assis, un jeune
+homme passait avec une jeune femme, se tenant par le bras et riant tout
+haut. Leurs &eacute;clats de rire firent tourner la t&ecirc;te &agrave; Olivier. Avant que
+Lazare et Valentin eussent eu le temps de le retenir, il s'&eacute;tait lev&eacute; de
+son banc et avait couru apr&egrave;s Urbain.</p>
+
+<p>&mdash;Olivier! s'&eacute;cria Urbain en reconnaissant son ancien ami; et sur un
+signe que lui fit Lazare il ajouta: Je suis arriv&eacute; de voyage seulement
+hier: je devais aller te voir... mais je savais de tes nouvelles.</p>
+
+<p>La compagne d'Urbain s'&eacute;tait retir&eacute;e un peu &agrave; l'&eacute;cart.</p>
+
+<p>&mdash;Et Marie? demanda Olivier, dont le c&oelig;ur avait tout d'abord trembl&eacute; en
+rencontrant le peintre son ami avec une femme.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Urbain, j'ai &eacute;t&eacute; absent de Paris. D'ailleurs je ne m'en suis
+point inqui&eacute;t&eacute;. J'ai l'oubli prompt. Voici qui doit te le prouver,
+ajouta Urbain en montrant du doigt la jeune femme qui &eacute;tait avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit Olivier avec un &eacute;clair de regard qui trahissait la joie
+int&eacute;rieure, j'&eacute;tais bien s&ucirc;r que tu ne l'aimais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Celle-l&agrave; aussi s'appelle Marie, dit Urbain en indiquant sa nouvelle
+ma&icirc;tresse, et je l'aime beaucoup depuis hier. Marie est morte, Vive
+Marie!</p>
+
+<p>&mdash;J'irai vous voir, dit Olivier en quittant Urbain.</p>
+
+<p>Cette rencontre le laissa calme, et il rentra &agrave; la maison presque gai.
+Le lendemain, accompagn&eacute; de Lazare, Olivier alla pour voir son p&egrave;re et
+lui demander de l'argent qui lui revenait. Son p&egrave;re &eacute;tait absent, mais
+il trouva la servante.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, lui dit-elle, je suis bien contente de vous revoir.
+Voici une lettre pour vous. C'est une dame qui l'a apport&eacute;e pendant que
+votre p&egrave;re n'y &eacute;tait pas, heureusement! Car il l'aurait d&eacute;chir&eacute;e comme
+il a fait des autres. Il &eacute;tait bien en col&egrave;re apr&egrave;s cette dame, et il
+m'a menac&eacute; de me renvoyer si je lui donnais votre adresse.</p>
+
+<p>Olivier avait d&eacute;j&agrave; ouvert la lettre. Elle &eacute;tait de Marie et ne contenait
+que ces mots:</p>
+
+<p>&laquo;Depuis quinze jours que je suis libre, je vous ai &eacute;crit trois fois:
+Vous ne m'avez pas r&eacute;pondu, Olivier! Vous avez cru comme tant d'autres,
+sans doute, en me voyant arr&ecirc;t&eacute;e, que j'&eacute;tais coupable. Pourtant on ne
+voulait de moi que des renseignements sur mon mari. Je ne savais rien,
+je n'ai pu rien dire. On m'a remise en libert&eacute;. Voil&agrave; quinze jours que
+je vous attends. Vous ne m'avez pas pardonn&eacute; sans doute. Je vous
+attendrai encore deux jours &agrave; mon ancien logement. Si je ne vous vois
+pas je quitterai Paris. Mon d&eacute;part est arr&ecirc;t&eacute;: j'ai vendu mes meubles.
+Je voudrais seulement vous dire adieu, et apr&egrave;s vous resterez libre. Je
+vous jure que je n'ai pas revu Urbain et que je ne l'ai jamais aim&eacute;.
+J'ai souvent attendu, bien avant dans la nuit, devant la maison de votre
+p&egrave;re, comptant vous voir rentrer.... Mais vous ne rentriez pas.... C'est
+la derni&egrave;re fois que je vous &eacute;cris, et dans deux jours je serai partie.
+Au revoir, ou pour toujours, adieu.</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous a-t-on remis cette lettre? demanda Olivier &agrave; la servante.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a cinq ou six jours, r&eacute;pondit celle-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Il est trop tard! s'&eacute;cria Olivier. Oh! mon p&egrave;re! Cependant il for&ccedil;a
+Lazare &agrave; l'accompagner &agrave; l'ancienne demeure de Marie.</p>
+
+<p>&mdash;Madame Duchampy est partie depuis quatre jours, dit le portier.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime mieux &ccedil;a! murmura Lazare; et il emmena Olivier.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins Urbain ne l'a pas revue, pensa Olivier, dont l'amour
+commen&ccedil;ait &agrave; tourner &agrave; la po&eacute;sie.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Un_poete_de_gouttieres" id="Un_poete_de_gouttieres"></a><a href="#table">Un po&egrave;te de goutti&egrave;res</a></h2>
+<hr style="width: 65%;" />
+
+
+<p>Il y a maintenant &agrave; Paris plus de po&egrave;tes que de becs de gaz. Et si la
+police n'y met ordre, le nombre ira encore en croissant de jour en jour.
+Peu de maisons de la capitale sont priv&eacute;es d'un <i>vates</i> quelconque.
+Perch&eacute; dans les mansardes, il emp&ecirc;che ses voisins de dormir par les
+convulsions et les coliques d'un lyrisme nocturne. C'est dans le nid
+d'un de ces oiseaux de goutti&egrave;re qui pondent, bon an, mal an, deux ou
+trois milliers de vers, que nous introduirons le lecteur.</p>
+
+<p>Melchior (il s'appelait Melchior) habitait rue de la Tour-d'Auvergne une
+chambre de cent francs dans laquelle il faisait de la po&eacute;sie lyrique.
+Cette chambre &eacute;tait meubl&eacute;e d'un de ces mobiliers qui sont la terreur
+des propri&eacute;taires, aux approches du terme surtout. Melchior avait dans
+un bureau une place qui lui rapportait quarante francs par mois, et ne
+lui prenait que trois heures par jour. Ce fut &agrave; la suite d'un premier
+amour tr&egrave;s f&eacute;cond en orages qu'il s'&eacute;tait d&eacute;cid&eacute; &agrave; prendre la lyre.</p>
+
+<p>Ses amis encourag&egrave;rent sa d&eacute;plorable manie en le comparant &agrave; Lamartine,
+et, dans le t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te, avec sa modestie qui, comme celle de tant
+d'autres, n'&eacute;tait que l'hypocrisie de l'orgueil, Melchior s'avouait, &agrave;
+part lui, qu'il pourrait bien un jour justifier la comparaison. Il
+avait, du reste, une foi in&eacute;branlable en lui-m&ecirc;me, et croyait
+enti&egrave;rement au <i>nascuntur poetae</i> de l'orateur romain. Si parfois il lui
+venait quelques doutes sur sa vocation, il se h&acirc;tait de les dissiper par
+la lecture d'un de ses po&egrave;mes, et devant cette &oelig;uvre de son c&oelig;ur il
+entrait en des ravissements infinis. Il pleurait, il sanglotait, il
+battait des mains, il allait se regarder dans la glace pour voir s'il
+n'avait pas une aur&eacute;ole au front, et il en voyait une. Dans ces
+moments-l&agrave;, Melchior aurait voulu pouvoir se d&eacute;doubler, afin qu'une
+moiti&eacute; de lui-m&ecirc;me s'inclin&acirc;t devant l'autre. Et tout cela de bonne foi,
+sinc&egrave;rement, r&eacute;ellement, croyant bien qu'il ne se rendait pas la moiti&eacute;
+des honneurs qui lui &eacute;taient dus.</p>
+
+<p>Au reste, ces ridicules n'&eacute;taient pas inh&eacute;rents &agrave; la nature de Melchior.
+Ils lui avaient &eacute;t&eacute; inocul&eacute;s par les amis au milieu desquels il vivait,
+et qui lui assuraient chaque jour qu'il &eacute;tait appel&eacute; &agrave; de hautes
+destin&eacute;es po&eacute;tiques. Si les personnes sens&eacute;es qui s'int&eacute;ressaient &agrave; lui
+essayaient de lui montrer dans quelle voie fausse il s'engageait aussi
+gratuitement, Melchior se r&eacute;criait. Il r&eacute;pondait qu'il avait une mission
+&agrave; remplir, que les po&egrave;tes sont les pr&ecirc;tres de l'humanit&eacute;, et que, d&ucirc;t-il
+mourir en route, il ne renierait pas son culte, etc. Melchior avait
+d'ailleurs une id&eacute;e fixe. Il voulait &eacute;lever &agrave; la m&eacute;moire de son premier
+amour un superbe monument po&eacute;tique au front duquel il placerait le nom
+de sa ma&icirc;tresse, pour le faire passer &agrave; la post&eacute;rit&eacute; &agrave; c&ocirc;t&eacute; des noms de
+Laure et de B&eacute;atrix. Depuis deux ans il travaillait &agrave; ce po&egrave;me, et
+n'&eacute;crivait pas une strophe o&ugrave; il ne plant&acirc;t deux saules et n'allum&acirc;t une
+aur&eacute;ole. Chaque fois qu'il avait ajout&eacute; une centaine de nouveaux vers &agrave;
+son po&egrave;me d'amour, il r&eacute;unissait ses amis dans des soir&eacute;es o&ugrave; l'on
+buvait de l'eau non filtr&eacute;e, et il leur lisait ses nouvelles &eacute;l&eacute;gies
+qu'on applaudissait avec fureur.</p>
+
+<p>Ces lectures &eacute;taient ordinairement accompagn&eacute;es d'une mise en sc&egrave;ne dont
+les ridicules &eacute;taient peut-&ecirc;tre excusables &agrave; cause du sentiment profond
+et sinc&egrave;re o&ugrave; ils avaient leur source. Ainsi, Melchior lisait les
+fragments de son po&egrave;me d'amour sur une table o&ugrave; il avait d'avance
+dispos&eacute; sym&eacute;triquement toutes les reliques qui lui &eacute;taient rest&eacute;es de
+cette grande passion. Des vieux gants blancs, des rubans sales, un
+masque de bal, des bouquets fan&eacute;s, etc., tout cet attirail sentimental
+&eacute;tait ordinairement accroch&eacute; au fond de son alc&ocirc;ve. Au milieu se
+d&eacute;tachait son masque &agrave; lui, moul&eacute; en pl&acirc;tre et entour&eacute; d'un lambeau
+d'&eacute;toffe noire qui le mettait plus en saillie. Ces pu&eacute;rilit&eacute;s &eacute;taient du
+reste gravement accept&eacute;es par les amis de Melchior, qui, pendant plus de
+deux ans, pratiqua avec une scrupuleuse fid&eacute;lit&eacute; la religion du
+souvenir. Une des autres manies de ce singulier gar&ccedil;on &eacute;tait celle-ci:
+il achetait tous les volumes de vers &agrave; couvertures multicolores qui,
+deux fois l'an, au printemps et &agrave; l'automne, viennent s'abattre sur les
+rampes des quais. Il ne se publiait pas un seul h&eacute;mistiche qu'il n'en
+e&ucirc;t connaissance; un de ses amis, gar&ccedil;on de bon sens, qui appelait ce
+genre de recueil les <i>Punaises de la librairie</i>, lui ayant demand&eacute;
+pourquoi il d&eacute;pensait son argent &agrave; d'aussi b&ecirc;tes acquisitions, Melchior
+lui r&eacute;pondit qu'il fallait bien se tenir au courant des progr&egrave;s de
+l'art. Le fait est qu'il voulait simplement juger s'il &eacute;tait de la force
+des auteurs des <i>Soupirs nocturnes</i>, <i>Matutina</i> et autres <i>Brises de mai</i>.
+Chaque fois qu'il paraissait un de ces abominables recueils, Melchior se
+le procurait et assemblait tout le clan des po&egrave;tereaux de sa
+connaissance pour leur donner lecture du po&egrave;me nouveau, et lorsque de
+son avis et de celui de ses admirateurs la comparaison tournait &agrave; son
+avantage, il &eacute;tait content et acceptait sans conteste la sup&eacute;riorit&eacute;
+qu'on lui accordait. C'&eacute;tait un spectacle vraiment bien curieux que ces
+r&eacute;unions o&ugrave; un tas de gueux, paresseux comme des lazaroni, jouaient sans
+rire avec les plus graves questions d'art et se drapaient
+pr&eacute;tentieusement dans le manteau de leur <i>sainte mis&egrave;re</i>: ces soir&eacute;es se
+terminaient ordinairement par une lecture &agrave; haute voix du <i>Chatterton</i>
+de M. Alfred de Vigny. C'est avec ce livre que Melchior avait achev&eacute; de
+se griser l'esprit; et combien de jeunes gens comme lui ont bu le poison
+de l'amour-propre dans ces pages br&ucirc;lantes!</p>
+
+<p>Le drame de <i>Chatterton</i> est certainement une belle &oelig;uvre, mais son
+succ&egrave;s a d&ucirc; souvent peser lourd comme un remords sur la conscience de
+son auteur, qui aurait pourtant d&ucirc; pr&eacute;voir la dangereuse influence que
+ce drame pourrait exercer sur les esprits faibles et les vanit&eacute;s
+ambitieuses. <i>Chatterton</i> est une de ces cr&eacute;ations qui ont tout
+l'attrait de l'ab&icirc;me, et cette pi&egrave;ce, qui n'est apr&egrave;s tout, sous forme
+dramatique, que l'apoth&eacute;ose de l'orgueil et de la m&eacute;diocrit&eacute;, avec le
+suicide pour conclusion, a peut-&ecirc;tre ouvert bien des tombes. Mais &agrave; coup
+s&ucirc;r les repr&eacute;sentations de <i>Chatterton</i> ont cr&eacute;&eacute; cette lamentable &eacute;cole
+de po&egrave;tes pleurards et fatalistes, contre laquelle la critique n'a pas
+s&eacute;vi avec assez de violence. Je l'ai dit d&eacute;j&agrave;, Melchior et ses amis
+faisaient partie de cette bande, et ils avaient invent&eacute; pour leur usage
+cette maxime singuli&egrave;re &laquo;que la mis&egrave;re est l'engrais du talent.&raquo; Bien
+que plusieurs occasions se fussent pr&eacute;sent&eacute;es qui auraient aid&eacute; Melchior
+&agrave; sortir de sa mauvaise situation, il s'obstinait &agrave; y demeurer; cette
+mis&egrave;re, disait-il, &eacute;tait une ombre o&ugrave; rayonnaient mieux ces deux pures
+&eacute;toiles: la po&eacute;sie et le souvenir de son premier amour. Et puis la
+mis&egrave;re! la mis&egrave;re, cela pr&ecirc;te si bien &agrave; l'&eacute;l&eacute;gie et au dithyrambe! cela
+fournit naturellement de si glorieux parall&egrave;les! Melchior, lui, ne
+trouvait m&ecirc;me pas la sienne assez compl&egrave;te. Martyr, &agrave; sa couronne il
+manquait une &eacute;pine, comme il le chantait quelquefois, en implorant la
+fatalit&eacute; qui se montrait si cl&eacute;mente &agrave; son &eacute;gard, apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; si
+rigoureuse pour ses fr&egrave;res. Enfin, le croirait-on, Melchior ambitionnait
+l'h&ocirc;pital, et ne d&eacute;sirait rien tant qu'une bonne maladie qui lui
+permettrait d'aller &agrave; son tour chanter un hymne &agrave; la douleur sur un
+grabat de l'H&ocirc;tel-Dieu. Mais cette satisfaction lui &eacute;tait refus&eacute;e par le
+sort, et malgr&eacute; les privations de toute nature qu'il subissait, et
+s'imposait m&ecirc;me parfois, sa robuste sant&eacute; donnait un rubicond d&eacute;menti &agrave;
+ses allures de po&egrave;te &eacute;l&eacute;giaque. Mais Melchior &eacute;tait obstin&eacute;, et voyant
+que le sort lui refusait la <i>gloire d'aller souffrir dans le lit de
+Gilbert,</i> il imagina une combinaison aussi ridicule que p&eacute;rilleuse pour
+s'ouvrir la porte de <i>l'asile des douleurs.</i> Il se mit pendant quinze
+jours &agrave; un r&eacute;gime qui aurait rendu Atlas pulmonique. Et ayant pris un
+livre de m&eacute;decine, il &eacute;tudia, pour les simuler autant que possible, les
+sympt&ocirc;mes d'une maladie qui, &agrave; son d&eacute;but, ne se manifeste que par un
+affaiblissement g&eacute;n&eacute;ral accompagn&eacute; d'une toux l&eacute;g&egrave;re et fr&eacute;quente.
+Lorsqu'il crut savoir assez convenablement son r&ocirc;le de phtisique pour
+affronter l'examen de la science, Melchior r&eacute;solut d'aller se pr&eacute;senter
+&agrave; la consultation de l'H&ocirc;tel-Dieu. La veille du jour qu'il avait choisi,
+il fit par un temps affreux une course d'environ dix lieues dans les
+environs de Paris, et lorsqu'il arriva &agrave; l'h&ocirc;pital, la fatigue l'avait
+si bien grim&eacute; et le froid l'avait si bien enrhum&eacute;, qu'il avait l'air
+d'un poitrinaire authentique.... Quand son tour fut venu de passer &agrave; la
+visite, Melchior aurait bien donn&eacute; cent de ses plus beaux vers pour
+cracher un peu le sang. Mais il avait une mine si &eacute;pouvantable, et la
+peur de voir sa ruse d&eacute;couverte lui avait procur&eacute; une si belle fi&egrave;vre,
+que le m&eacute;decin lui signa sur-le-champ un bulletin d'admission.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle est votre profession? lui demanda-t-il &agrave; titre de
+renseignement.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis po&egrave;te, monsieur, r&eacute;pondit Melchior en prenant une pose fatale;
+c'est-&agrave;-dire un de ces malheureux que la brutalit&eacute; du si&egrave;cle abandonne
+sans piti&eacute; &agrave; toutes les mis&egrave;res, et que....</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon! C'est bon! Allez vous coucher, mon ami; vous n'en mourrez
+pas cette fois-ci.</p>
+
+<p>Un candidat acad&eacute;mique qui vient d'&ecirc;tre &eacute;lu n'est pas plus heureux, en
+s'asseyant pour la premi&egrave;re fois dans son fauteuil, que ne le fut
+Melchior lorsqu'il entra dans la salle de l'h&ocirc;pital.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, se disait-il en se couchant dans un lit bien blanc, me voil&agrave;
+donc sur cet affreux grabat des mis&egrave;res humaines, et sur-le-champ il
+commen&ccedil;a une ode <i>&Agrave; l'h&ocirc;pital.</i> Voici quel &eacute;tait son but: une fois cette
+ode achev&eacute;e, et il &eacute;tait bien convenu qu'elle serait sublime, Melchior
+la datait du <i>Lieu des douleurs</i>, et il l'adressait &agrave; la <i>Revue des
+Deux-Mondes</i>, qui s'empressait de l'imprimer, cela &eacute;tait encore convenu.
+L'ode imprim&eacute;e excitait l'admiration g&eacute;n&eacute;rale. La presse, le public,
+tout le monde s'inqui&eacute;tait de ce po&egrave;te martyr, de cet autre Gilbert, de
+ce fr&egrave;re de Moreau, qui agonisait sur un <i>inf&acirc;me grabat</i>, etc., etc. Et
+alors, cela &eacute;tait toujours bien convenu, on venait voir Melchior sur son
+<i>lit de souffrance</i>. Les femmes du monde arrivaient en &eacute;quipage et
+voulaient jeter sur les blessures de son &acirc;me le baume de leurs
+consolations. La chambre des d&eacute;put&eacute;s elle-m&ecirc;me s'&eacute;mouvait; le ministre
+&eacute;tait interpell&eacute; et donnait une pension &agrave; Melchior pour faire taire les
+criailleries des journaux lib&eacute;raux qui hurleraient: <i>Encore un grand
+po&egrave;te qui se meurt de mis&egrave;re!</i> Les &eacute;diteurs accouraient en foule et se
+disputaient l'honneur d'imprimer les vers de Melchior. La c&eacute;l&eacute;brit&eacute;
+chantait son nom dans tous les carrefours de l'univers, et il faisait
+rench&eacute;rir le laurier. Tel &eacute;tait s&eacute;rieusement le plan combin&eacute; par
+Melchior. Pendant huit jours il travailla donc &agrave; son ode, qui,
+lorsqu'elle fut termin&eacute;e ne comptait pas moins de trois cents vers.
+C'&eacute;tait un ramassis de vulgarit&eacute;s et de pr&eacute;tentions, une &eacute;l&eacute;gie
+dithyrambique encadr&eacute;e dans une forme poncive et &eacute;crite dans un style
+m&eacute;diocre. Le po&egrave;te l'adressa &agrave; une grande revue, et s'endormit, s&ucirc;r de
+son affaire.</p>
+
+<p>Mais les choses ne se pass&egrave;rent point comme le po&egrave;te l'avait esp&eacute;r&eacute;. La
+grande revue n'imprima point son ode; l'univers entier ignora qu'il
+&eacute;tait &agrave; l'h&ocirc;pital; les femmes du monde all&egrave;rent au bois, &agrave; l'Op&eacute;ra et au
+bal; les journaux ne publi&egrave;rent aucun premier-Paris sur le nouveau
+Gilbert, et le minist&egrave;re ne lui accorda aucune pension. Seulement, comme
+on &eacute;tait alors en hiver, &eacute;poque o&ugrave; les malades sont plus nombreux et les
+lits d'h&ocirc;pitaux plus recherch&eacute;s, le m&eacute;decin, voyant que la maladie de
+Melchior n'avait rien de s&eacute;rieux, lui donna &agrave; entendre qu'il e&ucirc;t &agrave;
+demander son <i>exeat</i>, s'il ne pr&eacute;f&eacute;rait pas qu'on le lui offr&icirc;t. Il
+retourna donc chez lui; mais, durant son s&eacute;jour &agrave; l'h&ocirc;pital, l'ennui,
+les drogues et les tisanes qu'il avait &eacute;t&eacute; forc&eacute; de prendre pour faire
+croire &agrave; cette fausse maladie, en avaient d&eacute;termin&eacute; une vraie, et cette
+le&ccedil;on le fit un peu revenir sur le bonheur qu'on &eacute;prouve &agrave; <i>souffrir
+dans le lit de Gilbert.</i> Lorsqu'il fut gu&eacute;ri il alla &agrave; la <i>Revue</i> savoir
+ce qu'on pensait de son ode et &agrave; quelle &eacute;poque on l'imprimerait. On lui
+r&eacute;pondit qu'on ne l'imprimerait pas, et il parut &eacute;tonn&eacute;.</p>
+
+<p>Cependant cette m&eacute;saventure ne fit point renoncer Melchior &agrave; son
+syst&egrave;me: il commen&ccedil;a de nouveau &agrave; se <i>monter des coups</i>, comme on dit,
+et il ne se passait gu&egrave;re de jours o&ugrave; il ne s'ouvr&icirc;t en r&ecirc;ve de radieux
+chemins qui le conduisaient aux astres, et plus que jamais surtout il
+caressait son id&eacute;e fixe, qui &eacute;tait, comme on le sait, d'&eacute;lever un
+monument po&eacute;tique &agrave; celle qui avait eu les pr&eacute;mices de son c&oelig;ur. Il ne
+lui manquait plus que cinq cents francs pour r&eacute;aliser ce beau r&ecirc;ve, en
+faisant imprimer son volume d'&eacute;l&eacute;gies. Un beau matin il ne lui manqua
+plus rien: un oncle qu'il avait en Bourgogne mourut subitement, et une
+somme de douze cents francs d&eacute;gringola avec un grand fracas du testament
+de l'oncle jusqu'au milieu de la mis&egrave;re du neveu, qui, sans faire ni une
+ni deux, courut chez un imprimeur s'entendre pour l'impression de son
+livre.</p>
+
+<p>Le jour o&ugrave; il devait recevoir l'&eacute;preuve de la premi&egrave;re feuille de son
+livre, Melchior convoqua ses amis &agrave; une grande soir&eacute;e litt&eacute;raire et les
+pria d'amener leurs ma&icirc;tresses. Il avait, disait-il, besoin surtout d'un
+auditoire de femmes. Les amis ne se firent pas prier, et au jour et &agrave;
+l'heure convenus ils arrivaient, chacun suivi de sa chacune. Melchior
+&eacute;tait en habit noir et en cravate blanche &agrave; n&oelig;ud m&eacute;lancolique; il
+allait commencer, apr&egrave;s une petite allocution aux dames, la lecture du
+po&egrave;me, d&eacute;j&agrave; lu tant de fois, lorsqu'un nouveau couple retardataire entra
+subitement au milieu de l'assembl&eacute;e. C'&eacute;tait un ami de Melchior,
+accompagn&eacute; de sa ma&icirc;tresse de la veille.</p>
+
+<p>En voyant cette femme Melchior poussa un grand cri: Il venait de
+reconna&icirc;tre son idole, sa premi&egrave;re ma&icirc;tresse, qu'il croyait morte depuis
+deux ans en Angleterre, o&ugrave; l'avait entra&icirc;n&eacute;e un mari barbare et jaloux.
+La dame, en r&eacute;alit&eacute;, avait bien &eacute;t&eacute; en Angleterre; mais elle n'avait
+point tard&eacute; &agrave; jeter son contrat de mariage par-dessus les moulins, et
+apr&egrave;s deux ann&eacute;es de s&eacute;jour parmi les brouillards de Londres, elle &eacute;tait
+depuis trois mois revenue faire de la boh&egrave;me galante sous le soleil de
+Paris. Pour le moment elle n'&eacute;tait pas tr&egrave;s heureuse, et donna
+clairement &agrave; entendre &agrave; son ancien amant, avec qui elle &eacute;tait rest&eacute;e
+seule, qu'elle pr&eacute;f&eacute;rait une robe et des bottines &agrave; tous les po&egrave;mes du
+monde.</p>
+
+<p>Le lendemain Melchior alla retirer son manuscrit de chez l'imprimeur....</p>
+
+<p>&mdash;Comment, mon pauvre ch&eacute;ri, tu as &eacute;crit tout cela pour moi...
+pendant... que.... Ah! ah! c'est bien dr&ocirc;le, fit la dame.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Melchior, je t'ai aim&eacute;e en vers pendant deux ans; maintenant
+je vais t'aimer en prose. Il l'aima ainsi pendant six semaines, apr&egrave;s
+quoi il employa le reste de son argent &agrave; apprendre la tenue des livres,
+afin de pouvoir entrer comme commis chez un agent de change, o&ugrave; il est
+actuellement, aussi poss&eacute;d&eacute; de la fi&egrave;vre des chiffres qu'il le fut jadis
+de la fi&egrave;vre des rimes.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Le_manchon_de_Francine" id="Le_manchon_de_Francine"></a><a href="#table">Le manchon de Francine</a></h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Ic" id="Ic"></a><a href="#table">I</a></h2>
+
+
+<p>Parmi les vrais boh&eacute;miens de la vraie boh&egrave;me, j'ai connu autrefois un
+gar&ccedil;on nomm&eacute; Jacques D...; il &eacute;tait sculpteur, et promettait d'avoir un
+jour un grand talent. Mais la mis&egrave;re ne lui a pas donn&eacute; le temps
+d'accomplir ses promesses. Il est mort d'&eacute;puisement au mois de mars
+1844, &agrave; l'h&ocirc;pital Saint-Louis, salle Sainte-Victoire, lit 14.</p>
+
+<p>J'ai connu Jacques &agrave; l'h&ocirc;pital, o&ugrave; j'&eacute;tais moi-m&ecirc;me d&eacute;tenu par une
+longue maladie. Jacques avait, comme je l'ai dit, l'&eacute;toffe d'un grand
+talent, et pourtant il ne s'en faisait point accroire. Pendant les deux
+mois que je l'ai fr&eacute;quent&eacute;, et durant lesquels il se sentait berc&eacute; dans
+les bras de la mort, je ne l'ai point entendu se plaindre une seule
+fois, ni se livrer &agrave; ces lamentations qui ont rendu si ridicule
+l'artiste incompris. Il est mort sans <i>pose</i>, en faisant l'horrible
+grimace des agonisants. Cette mort me rappelle m&ecirc;me une des sc&egrave;nes les
+plus atroces que j'aie jamais vues dans ce caravans&eacute;rail des douleurs
+humaines. Son p&egrave;re, instruit de l'&eacute;v&eacute;nement, &eacute;tait venu pour r&eacute;clamer le
+corps et avait longtemps marchand&eacute; pour donner les trente-six francs
+r&eacute;clam&eacute;s par l'administration. Il avait marchand&eacute; aussi pour le service
+de l'&eacute;glise, et avec tant d'instance, qu'on avait fini par lui rabattre
+six francs. Au moment de mettre le cadavre dans la bi&egrave;re, l'infirmier
+enleva la serpilli&egrave;re de l'h&ocirc;pital et demanda &agrave; un des amis du d&eacute;funt
+qui se trouvait l&agrave; de quoi payer le linceul. Le pauvre diable, qui
+n'avait pas le sou, alla trouver le p&egrave;re de Jacques, qui entra dans une
+col&egrave;re atroce, et demanda si on n'avait pas fini de l'ennuyer.</p>
+
+<p>La s&oelig;ur novice qui assistait &agrave; ce monstrueux d&eacute;bat jeta un regard sur
+le cadavre et laissa &eacute;chapper cette tendre et na&iuml;ve parole:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, on ne peut pas l'enterrer comme cela, ce pauvre gar&ccedil;on:
+il fait si froid, donnez-lui au moins une chemise, qu'il n'arrive pas
+tout nu devant le bon Dieu.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re donna cinq francs &agrave; l'ami pour avoir une chemise; mais il lui
+recommanda d'aller chez un fripier de la rue Grange aux Belles qui
+vendait du linge d'occasion.</p>
+
+<p>&mdash;Cela co&ucirc;tera moins cher, ajouta-t-il. Cette cruaut&eacute; du p&egrave;re de Jacques
+me fut expliqu&eacute;e plus tard; il &eacute;tait furieux que son fils e&ucirc;t embrass&eacute;
+la carri&egrave;re des arts, et sa col&egrave;re ne s'&eacute;tait pas apais&eacute;e, m&ecirc;me devant
+un cercueil. Mais je suis bien loin de mademoiselle Francine et de son
+manchon. J'y reviens: mademoiselle Francine avait &eacute;t&eacute; la premi&egrave;re et
+unique ma&icirc;tresse de Jacques, qui n'&eacute;tait pourtant pas mort vieux, car il
+avait &agrave; peine vingt-trois ans &agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; son p&egrave;re voulait le laisser
+mettre tout nu dans la terre. Cet amour m'a &eacute;t&eacute; cont&eacute; par Jacques
+lui-m&ecirc;me, alors qu'il &eacute;tait le num&eacute;ro 14 et moi le num&eacute;ro 16 de la salle
+Sainte-Victoire, un vilain endroit pour mourir. Ah! tenez, lecteur,
+avant de commencer ce r&eacute;cit, qui serait une belle chose si je pouvais le
+raconter tel qu'il m'a &eacute;t&eacute; fait par mon ami Jacques, laissez-moi fumer
+une pipe dans la vieille pipe de terre qu'il m'a donn&eacute;e le jour o&ugrave; le
+m&eacute;decin lui en avait d&eacute;fendu l'usage. Pourtant la nuit, quand
+l'infirmier dormait, mon ami Jacques m'empruntait sa pipe et me
+demandait un peu de tabac: on s'ennuie tant la nuit dans ces grandes
+salles, quand on ne peut pas dormir et qu'on souffre!</p>
+
+<p>&mdash;Rien qu'une ou deux bouff&eacute;es, me disait-il, et je le laissais faire,
+et la s&oelig;ur Sainte-Genevi&egrave;ve n'avait point l'air de sentir la fum&eacute;e
+lorsqu'elle passait faire sa ronde. Ah! bonne s&oelig;ur! que vous &eacute;tiez
+bonne, et comme vous &eacute;tiez belle aussi quand vous veniez nous jeter
+l'eau b&eacute;nite! On vous voyait arriver de loin, marchant doucement sous
+les vo&ucirc;tes sombres, drap&eacute;e dans vos voiles blancs, qui faisaient de si
+beaux plis, et que mon ami Jacques admirait tant. Ah! bonne s&oelig;ur! vous
+&eacute;tiez la B&eacute;atrice de cet enfer. Si douces &eacute;taient vos consolations,
+qu'on se plaignait toujours pour se faire consoler par vous. Si mon ami
+Jacques n'&eacute;tait pas mort un jour qu'il tombait de la neige, il vous
+aurait sculpt&eacute; une petite bonne Vierge pour mettre dans votre cellule,
+bonne s&oelig;ur Sainte-Genevi&egrave;ve!</p>
+
+<p>UN LECTEUR. Eh bien, et le manchon? je ne vois pas le manchon, moi.</p>
+
+<p>AUTRE LECTEUR. Et mademoiselle Francine? o&ugrave; est-elle donc?</p>
+
+<p>PREMIER LECTEUR. Ce n'est point tr&egrave;s gai, cette histoire!</p>
+
+<p>DEUXI&Egrave;ME LECTEUR. Nous allons voir la fin.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande bien pardon, messieurs, c'est la pipe de mon ami
+Jacques qui m'a entra&icirc;n&eacute; dans ces digressions. Mais d'ailleurs je n'ai
+point jur&eacute; de vous faire rire absolument. Ce n'est point gai tous les
+jours, la boh&egrave;me.</p>
+
+<p>Jacques et Francine s'&eacute;taient rencontr&eacute;s dans une maison de la rue de la
+Tour-d'Auvergne, o&ugrave; ils &eacute;taient emm&eacute;nag&eacute;s en m&ecirc;me temps au terme
+d'avril.</p>
+
+<p>L'artiste et la jeune fille rest&egrave;rent huit jours avant d'entamer ces
+relations de voisinage qui sont presque toujours forc&eacute;es lorsqu'on
+habite sur le m&ecirc;me carr&eacute;; cependant, sans avoir &eacute;chang&eacute; une seule
+parole, ils se connaissaient d&eacute;j&agrave; l'un l'autre. Francine savait que son
+voisin &eacute;tait un pauvre diable d'artiste, et Jacques avait appris que sa
+voisine &eacute;tait une petite couturi&egrave;re sortie de sa famille pour &eacute;chapper
+aux mauvais traitements d'une belle-m&egrave;re. Elle faisait des miracles
+d'&eacute;conomie pour mettre, comme on dit, les deux bouts ensemble; et comme
+elle n'avait jamais connu le plaisir, elle ne l'enviait point. Voici
+comment ils en vinrent tous deux &agrave; passer par la commune loi de la
+cloison mitoyenne. Un soir du mois d'avril, Jacques rentra chez lui
+harass&eacute; de fatigue, &agrave; jeun depuis le matin et profond&eacute;ment triste, d'une
+de ces tristesses vagues qui n'ont point de cause pr&eacute;cise et qui vous
+prennent partout, &agrave; toute heure, esp&egrave;ce d'apoplexie du c&oelig;ur &agrave; laquelle
+sont particuli&egrave;rement sujets les malheureux qui vivent solitaires.
+Jacques, qui se sentait &eacute;touffer dans son &eacute;troite cellule, ouvrit la
+fen&ecirc;tre pour respirer un peu. La soir&eacute;e &eacute;tait belle, et le soleil
+couchant d&eacute;ployait ses m&eacute;lancoliques f&eacute;eries sur les collines de
+Montmartre. Jacques resta pensif &agrave; sa crois&eacute;e, &eacute;coutant le ch&oelig;ur ail&eacute;
+des harmonies printani&egrave;res qui chantaient dans le calme du soir, et cela
+augmenta sa tristesse. En voyant passer devant lui un corbeau qui jeta
+un croassement, il songea au temps o&ugrave; les corbeaux apportaient du pain &agrave;
+&Eacute;lie, le pieux solitaire, et il fit cette r&eacute;flexion que les corbeaux
+n'&eacute;taient plus si charitables. Puis, n'y pouvant plus tenir, il ferma sa
+fen&ecirc;tre, tira le rideau; et comme il n'avait pas de quoi acheter de
+l'huile pour sa lampe, il alluma une chandelle de r&eacute;sine qu'il avait
+rapport&eacute;e d'un voyage &agrave; la Grande-Chartreuse. Toujours de plus en plus
+triste, il bourra sa pipe.</p>
+
+<p>&mdash;Heureusement que j'ai encore assez de tabac pour cacher le pistolet,
+murmura-t-il, et il se mit &agrave; fumer.</p>
+
+<p>Il fallait qu'il f&ucirc;t bien triste ce soir-l&agrave;, mon ami Jacques, pour qu'il
+songe&acirc;t &agrave; cacher le pistolet. C'&eacute;tait sa ressource supr&ecirc;me dans les
+grandes crises, et elle lui r&eacute;ussissait assez ordinairement. Voici en
+quoi consistait ce moyen: Jacques fumait du tabac sur lequel il
+r&eacute;pandait quelques gouttes de laudanum, et il fumait jusqu'&agrave; ce que le
+nuage de fum&eacute;e qui sortait de sa pipe f&ucirc;t devenu assez &eacute;pais pour lui
+d&eacute;rober tous les objets qui &eacute;taient dans sa petite chambre, et surtout
+un pistolet accroch&eacute; au mur. C'&eacute;tait l'affaire d'une dizaine de pipes.
+Quand le pistolet &eacute;tait enti&egrave;rement devenu invisible, il arrivait
+presque toujours que la fum&eacute;e et le laudanum combin&eacute;s endormaient
+Jacques, et il arrivait aussi souvent que sa tristesse l'abandonnait au
+seuil de ses r&ecirc;ves. Mais, ce soir-l&agrave;, il avait us&eacute; tout son tabac, le
+pistolet &eacute;tait parfaitement cach&eacute;, et Jacques &eacute;tait toujours am&egrave;rement
+triste. Ce soir-l&agrave;, au contraire, mademoiselle Francine &eacute;tait
+extr&ecirc;mement gaie en rentrant chez elle, et sa gaiet&eacute; &eacute;tait en cause,
+comme la tristesse de Jacques: c'&eacute;tait une de ces joies qui tombent du
+ciel et que le bon Dieu jette dans les bons c&oelig;urs. Donc, mademoiselle
+Francine &eacute;tait en belle humeur, et chantonnait en montant l'escalier.
+Mais, comme elle allait ouvrir sa porte, un coup de vent entr&eacute; par la
+fen&ecirc;tre ouverte du carr&eacute; &eacute;teignit brusquement sa chandelle.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, que c'est ennuyeux! exclama la jeune fille, voil&agrave; qu'il faut
+encore descendre et monter six &eacute;tages.</p>
+
+<p>Mais ayant aper&ccedil;u de la lumi&egrave;re &agrave; travers la porte de Jacques, un
+instant de paresse, ent&eacute; sur un sentiment de curiosit&eacute;, lui conseilla
+d'aller demander de la lumi&egrave;re &agrave; l'artiste. C'est un service qu'on se
+rend journellement entre voisins, pensait-elle, et cela n'a rien de
+compromettant. Elle frappa donc deux petits coups &agrave; la porte de Jacques,
+qui ouvrit, un peu surpris de cette visite tardive. Mais &agrave; peine
+eut-elle fait un pas dans la chambre, que la fum&eacute;e qui l'emplissait la
+suffoqua tout d'abord, et, avant d'avoir pu prononcer une parole, elle
+glissa &eacute;vanouie sur une chaise et laissa tomber &agrave; terre son flambeau et
+sa clef. Il &eacute;tait minuit, tout le monde dormait dans la maison. Jacques
+ne jugea point &agrave; propos d'appeler du secours; il craignait d'abord de
+compromettre sa voisine. Il se borna donc &agrave; ouvrir la fen&ecirc;tre pour
+laisser p&eacute;n&eacute;trer un peu d'air; et, apr&egrave;s avoir jet&eacute; quelques gouttes
+d'eau au visage de la jeune fille, il la vit ouvrir les yeux et revenir
+&agrave; elle peu &agrave; peu. Lorsqu'au bout de cinq minutes elle eut enti&egrave;rement
+repris connaissance, Francine expliqua le motif qui l'avait amen&eacute;e chez
+l'artiste, et elle s'excusa beaucoup de ce qui &eacute;tait arriv&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant que je suis remise, ajouta-t-elle, je puis rentrer chez
+moi.</p>
+
+<p>Et elle avait d&eacute;j&agrave; ouvert la porte du cabinet, lorsqu'elle s'aper&ccedil;ut que
+non seulement elle oubliait d'allumer sa chandelle, mais encore qu'elle
+n'avait pas la clef de sa chambre.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;tourdie que je suis, dit-elle en approchant son flambeau du cierge de
+r&eacute;sine, je suis entr&eacute;e ici pour avoir de la lumi&egrave;re, et j'allais m'en
+aller sans.</p>
+
+<p>Mais au m&ecirc;me instant le courant d'air &eacute;tabli dans la chambre par la
+porte et la fen&ecirc;tre, qui &eacute;taient rest&eacute;es entr'ouvertes, &eacute;teignit
+subitement le cierge, et les deux jeunes gens rest&egrave;rent dans
+l'obscurit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;On croirait que c'est un fait expr&egrave;s, dit Francine. Pardonnez-moi,
+monsieur, tout l'embarras que je vous cause, et soyez assez bon pour
+faire de la lumi&egrave;re, pour que je puisse retrouver ma clef.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, mademoiselle, r&eacute;pondit Jacques en cherchant des
+allumettes &agrave; t&acirc;tons.</p>
+
+<p>Il les eut bien vite trouv&eacute;es. Mais une id&eacute;e singuli&egrave;re lui traversa
+l'esprit; il mit les allumettes dans sa poche en s'&eacute;criant:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mademoiselle, voici bien un autre embarras. Je n'ai point
+une seule allumette ici, j'ai employ&eacute; la derni&egrave;re quand je suis rentr&eacute;.</p>
+
+<p>J'esp&egrave;re que voil&agrave; une ruse cr&acirc;nement bien machin&eacute;e! pensa-t-il en
+lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu! disait Francine, je puis bien encore rentrer chez
+moi sans chandelle: la chambre n'est pas si grande pour qu'on puisse s'y
+perdre. Mais il me faut ma clef; je vous en prie, monsieur, aidez-moi &agrave;
+chercher, elle doit &ecirc;tre &agrave; terre.</p>
+
+<p>&mdash;Cherchons, mademoiselle, dit Jacques.</p>
+
+<p>Et les voil&agrave; tous deux dans l'obscurit&eacute; en qu&ecirc;te de l'objet perdu; mais,
+comme s'ils eussent &eacute;t&eacute; guid&eacute;s par le m&ecirc;me instinct, il arriva que
+pendant ces recherches leurs mains, qui t&acirc;tonnaient dans le m&ecirc;me
+endroit, se rencontraient dix fois par minute. Et, comme ils &eacute;taient
+aussi maladroits l'un que l'autre, ils ne trouv&egrave;rent point la clef.</p>
+
+<p>&mdash;La lune, qui est masqu&eacute;e par les nuages, donne en plein dans ma
+chambre, dit Jacques. Attendons un peu. Tout &agrave; l'heure elle pourra
+&eacute;clairer nos recherches.</p>
+
+<p>Et, en attendant le lever de la lune, ils se mirent &agrave; causer. Une
+causerie au milieu des t&eacute;n&egrave;bres, dans une chambre &eacute;troite, par une nuit
+de printemps; une causerie qui, d'abord frivole et insignifiante, aborde
+le chapitre des confidences, vous savez o&ugrave; cela m&egrave;ne.... Les paroles
+deviennent peu &agrave; peu confuses, pleines de r&eacute;ticences; la voix baisse,
+les mots s'alternent de soupirs.... Les mains qui se rencontrent ach&egrave;vent
+la pens&eacute;e, qui, du c&oelig;ur, monte aux l&egrave;vres, et.... Cherchez la conclusion
+dans vos souvenirs, &ocirc; jeunes couples! Rappelez-vous, jeune homme,
+rappelez-vous, jeune femme, vous qui marchez aujourd'hui la main dans la
+main, et qui ne vous &eacute;tiez jamais vus il y a deux jours!</p>
+
+<p>Enfin la lune se d&eacute;masqua, et sa lueur claire inonda la chambrette;
+mademoiselle Francine sortit de sa r&ecirc;verie en jetant un petit cri.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous? lui demanda Jacques, en lui entourant la taille de ses
+bras.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, murmura Francine; j'avais cru entendre frapper. Et, sans que
+Jacques s'en aper&ccedil;&ucirc;t, elle poussa du pied, sous un meuble, la clef
+qu'elle venait d'apercevoir.</p>
+
+<p>Elle ne voulait pas la retrouver.</p>
+
+<p>PREMIER LECTEUR. Je ne laisserai certainement pas cette histoire entre
+les mains de ma fille.</p>
+
+<p>SECOND LECTEUR. Jusqu'&agrave; pr&eacute;sent je n'ai point encore vu un seul poil du
+manchon de mademoiselle Francine; et, pour cette jeune fille, je ne sais
+pas non plus comment elle est faite, si elle est brune ou blonde.</p>
+
+<p>Patience, &ocirc; lecteurs! patience. Je vous ai promis un manchon, et je vous
+le donnerai &agrave; la fin, comme mon ami Jacques fit &agrave; sa pauvre amie
+Francine, qui &eacute;tait devenue sa ma&icirc;tresse, ainsi que je l'ai expliqu&eacute;
+dans la ligne en blanc qui se trouve au-dessus. Elle &eacute;tait blonde,
+Francine, blonde et gaie, ce qui n'est pas commun. Elle avait ignor&eacute;
+l'amour jusqu'&agrave; vingt ans; mais un vague pressentiment de sa fin
+prochaine lui conseilla de ne plus tarder si elle voulait le conna&icirc;tre.</p>
+
+<p>Elle rencontra Jacques et elle l'aima. Leur liaison dura six mois. Ils
+s'&eacute;taient pris au printemps, ils se quitt&egrave;rent &agrave; l'automne. Francine
+&eacute;tait poitrinaire, elle le savait, et son ami Jacques le savait aussi:
+quinze jours apr&egrave;s s'&ecirc;tre mis avec la jeune fille, il l'avait appris
+d'un de ses amis qui &eacute;tait m&eacute;decin. &laquo;Elle s'en ira aux feuilles jaunes,&raquo;
+avait dit celui-ci.</p>
+
+<p>Francine avait entendu cette confidence, et s'aper&ccedil;ut du d&eacute;sespoir
+qu'elle causait &agrave; son ami.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importent les feuilles jaunes? lui disait-elle, en mettant tout son
+amour dans un sourire; qu'importe l'automne, nous sommes en &eacute;t&eacute; et les
+feuilles sont vertes: profitons-en, mon ami.... Quand tu me verras pr&ecirc;te
+&agrave; m'en aller de la vie, tu me prendras dans tes bras en m'embrassant et
+tu me d&eacute;fendras de m'en aller. Je suis ob&eacute;issante, tu sais, et je
+resterai.</p>
+
+<p>Et cette charmante cr&eacute;ature traversa ainsi pendant cinq mois les mis&egrave;res
+de la vie de boh&egrave;me, la chanson et le sourire aux l&egrave;vres. Pour Jacques,
+il se laissait abuser. Son ami lui disait souvent: &laquo;Francine va plus
+mal, il lui faut des soins.&raquo; Alors Jacques battait tout Paris pour
+trouver de quoi faire faire l'ordonnance du m&eacute;decin; mais Francine n'en
+voulait point entendre parler, et elle jetait les drogues par les
+fen&ecirc;tres. La nuit, lorsqu'elle &eacute;tait prise par la toux, elle sortait de
+la chambre et allait sur le carr&eacute; pour que Jacques ne l'entend&icirc;t point.</p>
+
+<p>Un jour qu'ils &eacute;taient all&eacute;s tous les deux &agrave; la campagne, Jacques
+aper&ccedil;ut un arbre dont le feuillage &eacute;tait jaunissant. Il regarda
+tristement Francine, qui marchait lentement et un peu r&ecirc;veuse.</p>
+
+<p>Francine vit Jacques p&acirc;lir, et elle devina la cause de sa p&acirc;leur.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es b&ecirc;te, va, lui dit-elle en l'embrassant, nous ne sommes qu'en
+juillet; jusqu'&agrave; octobre, il y a trois mois; en nous aimant nuit et
+jour, comme nous faisons, nous doublerons le temps que nous avons &agrave;
+passer ensemble. Et puis, d'ailleurs, si je me sens plus mal aux
+feuilles jaunes, nous irons demeurer dans un bois de sapins: les
+feuilles sont toujours vertes.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Au mois d'octobre Francine fut forc&eacute;e de rester au lit. L'ami de Jacques
+la soignait.... La petite chambrette o&ugrave; ils logeaient &eacute;tait situ&eacute;e tout
+au haut de la maison et donnait sur une cour o&ugrave; s'&eacute;levait un arbre, qui
+chaque jour se d&eacute;pouillait davantage. Jacques avait mis un rideau &agrave; la
+fen&ecirc;tre pour cacher cet arbre &agrave; la malade; mais Francine exigea qu'on
+retir&acirc;t le rideau.</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; mon ami, disait-elle &agrave; Jacques, je te donnerai cent fois plus de
+baisers qu'il n'a de feuilles.... Et elle ajoutait: Je vais beaucoup
+mieux, d'ailleurs.... Je vais sortir bient&ocirc;t; mais comme il fera froid,
+et que je ne veux pas avoir les mains rouges, tu m'ach&egrave;teras un manchon.</p>
+
+<p>Pendant toute la maladie, ce manchon fut son r&ecirc;ve unique. La veille de
+la Toussaint, voyant Jacques plus d&eacute;sol&eacute; que jamais, elle voulut lui
+donner du courage; et, pour lui prouver qu'elle allait mieux, elle se
+leva. Le m&eacute;decin arriva au m&ecirc;me instant: il la fit recoucher de force.</p>
+
+<p>&mdash;Jacques, dit-il &agrave; l'oreille de l'artiste, du courage! Tout est fini,
+Francine va mourir. Jacques fondit en larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Tu peux lui donner tout ce qu'elle demandera maintenant, continua le
+m&eacute;decin: il n'y a plus d'espoir.</p>
+
+<p>Francine <i>entendit des yeux</i> ce que le m&eacute;decin avait dit &agrave; son amant.</p>
+
+<p>&mdash;Ne l'&eacute;coute pas, s'&eacute;cria-t-elle en &eacute;tendant les bras vers Jacques, ne
+l'&eacute;coute pas, il ment. Nous sortirons ensemble demain... c'est la
+Toussaint; il fera froid, va m'acheter un manchon.... Je t'en prie, j'ai
+peur des engelures pour cet hiver.</p>
+
+<p>Jacques allait sortir avec son ami; mais Francine retint le m&eacute;decin
+aupr&egrave;s d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Va chercher mon manchon, dit-elle &agrave; Jacques, prends-le beau, qu'il
+dure longtemps.</p>
+
+<p>Et quand elle fut seule, elle dit au m&eacute;decin:</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; monsieur, je vais mourir, et je le sais.... Mais avant de m'en aller,
+trouvez-moi quelque chose qui me donne des forces pour une nuit, je vous
+en prie; rendez-moi belle pour une nuit encore, et que je meure apr&egrave;s,
+puisque le bon Dieu ne veut pas que je vive plus longtemps....</p>
+
+<p>Comme le m&eacute;decin la consolait de son mieux, un vent de bise secoua dans
+la chambre et jeta sur le lit de la malade une feuille jaune, arrach&eacute;e &agrave;
+l'arbre de la petite cour.</p>
+
+<p>Francine ouvrit le rideau et vit l'arbre d&eacute;pouill&eacute; compl&egrave;tement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la derni&egrave;re, dit-elle en mettant la feuille sous son oreiller.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne mourrez que demain, lui dit le m&eacute;decin, vous avez une nuit &agrave;
+vous.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! quel bonheur! fit la jeune fille... une nuit d'hiver... elle sera
+longue. Jacques rentra; il apportait un manchon. Il est bien joli, dit
+Francine; je le mettrai pour sortir. Elle passa la nuit avec Jacques.</p>
+
+<p>Le lendemain, jour de la Toussaint, &agrave; l'<i>Angelus</i> de midi, elle fut
+prise par l'agonie et tout son corps se mit &agrave; trembler.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai froid aux mains, murmura-t-elle; donne-moi mon manchon. Et elle
+plongea ses pauvres mains dans la fourrure.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fini, dit le m&eacute;decin &agrave; Jacques; va l'embrasser. Jacques colla
+ses l&egrave;vres &agrave; celles de son amie. Au dernier moment on voulait lui
+retirer le manchon, mais elle y cramponna ses mains.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, dit-elle; laissez-le-moi: nous sommes dans l'hiver; il fait
+froid. Ah! mon pauvre Jacques.... Ah! mon pauvre Jacques... qu'est-ce que
+tu vas devenir? Ah! mon Dieu!</p>
+
+<p>Et le lendemain Jacques &eacute;tait seul.</p>
+
+<p>PREMIER LECTEUR. Je le disais bien que ce n'&eacute;tait point gai, cette
+histoire.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, lecteur? on ne peut pas toujours rire.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IIc" id="IIc"></a><a href="#table">II</a></h2>
+
+
+<p>C'&eacute;tait le matin du jour de la Toussaint: Francine venait de mourir.</p>
+
+<p>Deux hommes veillaient au chevet: l'un, qui se tenait debout, &eacute;tait le
+m&eacute;decin; l'autre, agenouill&eacute; pr&egrave;s du lit, collait ses l&egrave;vres aux mains
+de la morte, et semblait vouloir les y sceller dans un baiser d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;:
+c'&eacute;tait Jacques, l'amant de Francine. Depuis plus de six heures il &eacute;tait
+plong&eacute; dans une douloureuse insensibilit&eacute;. Un orgue de Barbarie qui
+passa sous les fen&ecirc;tres vint l'en tirer.</p>
+
+<p>Cet orgue jouait un air que Francine avait l'habitude de chanter le
+matin en s'&eacute;veillant.</p>
+
+<p>Une de ces esp&eacute;rances insens&eacute;es qui ne peuvent na&icirc;tre que dans les
+grands d&eacute;sespoirs traversa l'esprit de Jacques. Il recula d'un mois dans
+le pass&eacute;, &agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; Francine n'&eacute;tait encore que mourante; il oublia
+l'heure pr&eacute;sente, et s'imagina un moment que la tr&eacute;pass&eacute;e n'&eacute;tait
+qu'endormie, et qu'elle allait s'&eacute;veiller tout &agrave; l'heure la bouche
+ouverte &agrave; son refrain matinal.</p>
+
+<p>Mais les sons de l'orgue n'&eacute;taient pas encore &eacute;teints que Jacques &eacute;tait
+d&eacute;j&agrave; revenu &agrave; la r&eacute;alit&eacute;. La bouche de Francine &eacute;tait &eacute;ternellement
+close pour les chansons, et le sourire qu'y avait amen&eacute; sa derni&egrave;re
+pens&eacute;e s'effa&ccedil;ait de ses l&egrave;vres, o&ugrave; la mort commen&ccedil;ait &agrave; na&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Du courage! Jacques, dit le m&eacute;decin, qui &eacute;tait l'ami du sculpteur.</p>
+
+<p>Jacques se releva et dit en regardant le m&eacute;decin:</p>
+
+<p>&mdash;C'est fini, n'est-ce pas, il n'y a plus d'esp&eacute;rance?</p>
+
+<p>Sans r&eacute;pondre &agrave; cette triste folie, l'ami alla fermer les rideaux du
+lit; et, revenant ensuite vers le sculpteur, il lui tendit la main.</p>
+
+<p>&mdash;Francine est morte... dit-il, il fallait nous y attendre. Dieu sait
+que nous avons fait tout ce que nous avons pu pour la sauver. C'&eacute;tait
+une honn&ecirc;te fille, Jacques, qui t'a beaucoup aim&eacute;, plus et autrement que
+tu ne l'aimais toi-m&ecirc;me; car son amour n'&eacute;tait fait que d'amour, tandis
+que le tien renfermait un alliage. Francine est morte... mais tout n'est
+pas fini, il faut maintenant songer &agrave; faire les d&eacute;marches n&eacute;cessaires
+pour l'enterrement. Nous nous en occuperons ensemble, et pendant notre
+absence nous prierons la voisine de veiller ici.</p>
+
+<p>Jacques se laissa entra&icirc;ner par son ami. Toute la journ&eacute;e ils coururent,
+&agrave; la mairie, aux pompes fun&egrave;bres, au cimeti&egrave;re. Comme Jacques n'avait
+point d'argent, le m&eacute;decin engagea sa montre, une bague et quelques
+effets d'habillement pour subvenir aux frais du convoi, qui fut fix&eacute; au
+lendemain.</p>
+
+<p>Ils rentr&egrave;rent tous deux fort tard le soir; la voisine for&ccedil;a Jacques &agrave;
+manger un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit-il, je le veux bien; j'ai froid, et j'ai besoin de prendre un
+peu de force, car j'aurai &agrave; travailler cette nuit.</p>
+
+<p>La voisine et le m&eacute;decin ne comprirent pas.</p>
+
+<p>Jacques se mit &agrave; table et mangea si pr&eacute;cipitamment quelques bouch&eacute;es
+qu'il faillit s'&eacute;touffer. Alors il demanda &agrave; boire. Mais en portant son
+verre &agrave; sa bouche, Jacques le laissa tomber &agrave; terre. Le verre qui
+s'&eacute;tait bris&eacute; avait r&eacute;veill&eacute; sa douleur un instant engourdie. Le jour o&ugrave;
+Francine &eacute;tait venue pour la premi&egrave;re fois chez lui, la jeune fille, qui
+&eacute;tait d&eacute;j&agrave; souffrante, s'&eacute;tait trouv&eacute;e indispos&eacute;e, et Jacques lui avait
+donn&eacute; &agrave; boire un peu d'eau sucr&eacute;e dans ce verre. Plus tard, lorsqu'ils
+demeur&egrave;rent ensemble, ils en avaient fait une relique d'amour.</p>
+
+<p>Dans les rares instants de richesse, l'artiste achetait pour son amie
+une ou deux bouteilles d'un vin fortifiant dont l'usage lui &eacute;tait
+prescrit, et c'&eacute;tait dans ce verre que Francine buvait la liqueur o&ugrave; sa
+tendresse puisait une gaiet&eacute; charmante.</p>
+
+<p>Jacques resta plus d'une demi-heure &agrave; regarder, sans rien dire, les
+morceaux &eacute;pars de ce fragile et cher souvenir, et il lui sembla que son
+c&oelig;ur aussi venait de se briser et qu'il en sentait les &eacute;clats d&eacute;chirer
+sa poitrine. Lorsqu'il fut revenu &agrave; lui, il ramassa les d&eacute;bris du verre
+et les jeta dans un tiroir. Puis il pria la voisine d'aller lui chercher
+deux bougies et de faire monter un seau d'eau par le portier.</p>
+
+<p>&mdash;Ne t'en va pas, dit-il au m&eacute;decin, qui n'y songeait aucunement,
+j'aurai besoin de toi tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>On apporta l'eau et les bougies; les deux amis rest&egrave;rent seuls.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu faire? dit le m&eacute;decin en voyant Jacques qui, apr&egrave;s avoir
+vers&eacute; de l'eau dans une s&eacute;bile en bois, y jetait du pl&acirc;tre fin &agrave;
+poign&eacute;es &eacute;gales.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je veux faire, dit l'artiste, ne le devines-tu pas? je vais
+mouler la t&ecirc;te de Francine; et comme je manquerais de courage si je
+restais seul, tu ne t'en iras pas.</p>
+
+<p>Jacques alla ensuite tirer les rideaux du lit et abaissa le drap qu'on
+avait jet&eacute; sur la figure de la morte. La main de Jacques commen&ccedil;a &agrave;
+trembler, et un sanglot &eacute;touff&eacute; monta jusqu'&agrave; ses l&egrave;vres.</p>
+
+<p>&mdash;Apporte les bougies, cria-t-il &agrave; son ami, et viens me tenir la s&eacute;bile.
+L'un des flambeaux fut pos&eacute; &agrave; la t&ecirc;te du lit, de fa&ccedil;on &agrave; r&eacute;pandre toute
+sa clart&eacute; sur le visage de la poitrinaire; l'autre bougie fut plac&eacute;e au
+pied. &Agrave; l'aide d'un pinceau tremp&eacute; dans l'huile d'olive, l'artiste
+oignit les sourcils, les cils et les cheveux, qu'il arrangea ainsi que
+Francine faisait le plus habituellement.</p>
+
+<p>&mdash;Comme cela elle ne souffrira pas quand nous lui enl&egrave;verons le masque,
+murmura Jacques &agrave; lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Ces pr&eacute;cautions prises, et apr&egrave;s avoir dispos&eacute; la t&ecirc;te de la morte dans
+une attitude favorable, Jacques commen&ccedil;a &agrave; couler le pl&acirc;tre par couches
+successives jusqu'&agrave; ce que le moule e&ucirc;t atteint l'&eacute;paisseur n&eacute;cessaire.
+Au bout d'un quart d'heure l'op&eacute;ration &eacute;tait termin&eacute;e et avait
+compl&egrave;tement r&eacute;ussi.</p>
+
+<p>Par une &eacute;trange particularit&eacute; un changement s'&eacute;tait op&eacute;r&eacute; sur le visage
+de Francine. Le sang, qui n'avait pas eu le temps de se glacer
+enti&egrave;rement, r&eacute;chauff&eacute; sans doute par la chaleur du pl&acirc;tre, avait afflu&eacute;
+vers les r&eacute;gions sup&eacute;rieures, et un nuage aux transparences ros&eacute;es se
+m&ecirc;lait graduellement aux blancheurs mates du front et des joues. Les
+paupi&egrave;res, qui s'&eacute;taient soulev&eacute;es lorsqu'on avait enlev&eacute; le moule,
+laissaient voir l'azur tranquille des yeux, dont le regard paraissait
+receler une vague intelligence; et des l&egrave;vres, entr'ouvertes par un
+sourire commenc&eacute;, semblait sortir, oubli&eacute;e dans le dernier adieu, cette
+derni&egrave;re parole qu'on entend seulement avec le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Qui pourrait affirmer que l'intelligence finit absolument l&agrave; o&ugrave; commence
+l'insensibilit&eacute; de l'&ecirc;tre? Qui peut dire que les passions s'&eacute;teignent et
+meurent juste avec la derni&egrave;re pulsation du c&oelig;ur qu'elles ont agit&eacute;?
+L'&acirc;me ne pourrait-elle pas rester quelquefois volontairement captive
+dans le corps v&ecirc;tu d&eacute;j&agrave; pour le cercueil, et, du fond de sa prison
+charnelle, &eacute;pier un moment les regrets et les larmes? Ceux qui s'en vont
+ont tant de raisons pour se d&eacute;fier de ceux qui restent!</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; Jacques songeait &agrave; conserver ses traits par les moyens de
+l'art, qui sait? une pens&eacute;e d'outre-vie &eacute;tait peut-&ecirc;tre revenue
+r&eacute;veiller Francine dans son premier sommeil du repos sans fin. Peut-&ecirc;tre
+s'&eacute;tait-elle rappel&eacute; que celui qu'elle venait de quitter &eacute;tait un
+artiste en m&ecirc;me temps qu'un amant; qu'il &eacute;tait l'un et l'autre, parce
+qu'il ne pouvait &ecirc;tre l'un sans l'autre; que pour lui l'amour &eacute;tait
+l'&acirc;me de l'art, et que, s'il l'avait tant aim&eacute;e, c'est qu'elle avait su
+&ecirc;tre pour lui une femme et une ma&icirc;tresse, un sentiment dans une forme.
+Et alors peut-&ecirc;tre Francine, voulant laisser &agrave; Jacques l'image humaine
+qui &eacute;tait devenue pour lui un id&eacute;al incarn&eacute;, avait su, morte, d&eacute;j&agrave;
+glac&eacute;e, rev&ecirc;tir encore une fois son visage de tous les rayonnements de
+l'amour et de toutes les gr&acirc;ces de la jeunesse; elle ressuscitait objet
+d'art.</p>
+
+<p>Et peut-&ecirc;tre aussi la pauvre fille avait pens&eacute; vrai; car il existe parmi
+les vrais artistes de ces Pygmalions singuliers qui, au contraire de
+l'autre, voudraient pouvoir changer en marbre leurs Galat&eacute;es vivantes.</p>
+
+<p>Devant la s&eacute;r&eacute;nit&eacute; de cette figure, o&ugrave; l'agonie n'offrait plus de
+traces, nul n'aurait pu croire aux longues souffrances qui avaient servi
+de pr&eacute;face &agrave; la mort. Francine paraissait continuer un r&ecirc;ve d'amour; et
+en la voyant ainsi, on e&ucirc;t dit qu'elle &eacute;tait morte de beaut&eacute;.</p>
+
+<p>Le m&eacute;decin, bris&eacute; par la fatigue, dormait dans un coin.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Jacques, il &eacute;tait de nouveau retomb&eacute; dans ses doutes. Son esprit
+hallucin&eacute; s'obstinait &agrave; croire que celle qu'il avait tant aim&eacute;e allait
+se r&eacute;veiller; et comme de l&eacute;g&egrave;res contractions nerveuses, d&eacute;termin&eacute;es
+par l'action r&eacute;cente du moulage, rompaient par intervalles l'immobilit&eacute;
+du corps, ce simulacre de vie entretenait Jacques dans son heureuse
+illusion, qui dura jusqu'au matin, &agrave; l'heure o&ugrave; un commissaire vint
+constater le d&eacute;c&egrave;s et autoriser l'inhumation.</p>
+
+<p>Au reste, s'il avait fallu toute la folie du d&eacute;sespoir pour douter de sa
+mort en voyant cette belle cr&eacute;ature, il fallait aussi pour y croire
+toute l'infaillibilit&eacute; de la science.</p>
+
+<p>Pendant que la voisine ensevelissait Francine on avait entra&icirc;n&eacute; Jacques
+dans une autre pi&egrave;ce, o&ugrave; il trouva quelques-uns de ses amis, venus pour
+suivre le convoi. Les boh&egrave;mes s'abstinrent vis-&agrave;-vis de Jacques, qu'ils
+aimaient pourtant fraternellement, de toutes ces consolations qui ne
+font qu'irriter la douleur. Sans prononcer une de ces paroles si
+difficiles &agrave; trouver et si p&eacute;nibles &agrave; entendre, ils allaient tour &agrave; tour
+serrer silencieusement la main de leur ami.</p>
+
+<p>&mdash;Cette mort est un grand malheur pour Jacques, fit l'un d'eux.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit le peintre Lazare, esprit bizarre qui avait su vaincre
+de bonne heure toutes les r&eacute;bellions de la jeunesse en leur imposant
+l'inflexibilit&eacute; d'un parti pris, et chez qui l'artiste avait fini par
+&eacute;touffer l'homme, oui; mais un malheur qu'il a volontairement introduit
+dans sa vie. Depuis qu'il conna&icirc;t Francine, Jacques est bien chang&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Elle l'a rendu heureux, dit un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Heureux! reprit Lazare, qu'appelez-vous heureux? Comment nommez-vous
+bonheur une passion qui met un homme dans l'&eacute;tat o&ugrave; Jacques est en ce
+moment? Qu'on aille lui montrer un chef-d'&oelig;uvre: il ne d&eacute;tournerait pas
+les yeux; et pour revoir encore une fois sa ma&icirc;tresse, je suis s&ucirc;r qu'il
+marcherait sur un Titien ou sur un Rapha&euml;l. Ma ma&icirc;tresse &agrave; moi est
+immortelle et ne me trompera pas. Elle habite le Louvre et s'appelle
+<i>Joconde</i>.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; Lazare allait continuer ses th&eacute;ories sur l'art et le
+sentiment on vint avertir qu'on allait partir pour l'&eacute;glise.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quelques basses pri&egrave;res le convoi se dirigea vers le cimeti&egrave;re....
+Comme c'&eacute;tait pr&eacute;cis&eacute;ment le jour de la f&ecirc;te des Morts, une foule
+immense encombrait l'asile fun&egrave;bre. Beaucoup de gens se retournaient
+pour regarder Jacques, qui marchait la t&ecirc;te nue derri&egrave;re le corbillard.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre gar&ccedil;on! disait l'un, c'est sa m&egrave;re sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;C'est son p&egrave;re, disait un autre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est sa s&oelig;ur, disait-on autre part. Venu l&agrave; pour &eacute;tudier l'attitude
+des regrets &agrave; cette f&ecirc;te des souvenirs, qui se c&eacute;l&egrave;bre une fois l'an
+sous le brouillard de novembre, seul, un po&egrave;te, en voyant passer
+Jacques, devina qu'il suivait les fun&eacute;railles de sa ma&icirc;tresse.</p>
+
+<p>Quand on fut arriv&eacute; pr&egrave;s de la fosse r&eacute;serv&eacute;e, les boh&eacute;miens, la t&ecirc;te
+nue, se rang&egrave;rent autour. Jacques se mit sur le bord; son ami le m&eacute;decin
+le tenait par le bras.</p>
+
+<p>Les hommes du cimeti&egrave;re &eacute;taient press&eacute;s et voulurent faire vivement les
+choses.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de discours, dit l'un d'eux. Allons! tant mieux. Houp!
+camarade! allons, l&agrave;!</p>
+
+<p>Et la bi&egrave;re, tir&eacute;e hors de la voiture, fut li&eacute;e avec des cordes et
+descendue dans la fosse. L'homme alla retirer les cordes et sortit du
+trou; puis, aid&eacute; d'un de ses camarades, il prit une pelle et commen&ccedil;a &agrave;
+jeter de la terre. La fosse fut bient&ocirc;t combl&eacute;e. On y planta une petite
+croix de bois.</p>
+
+<p>Au milieu de ses sanglots le m&eacute;decin entendit Jacques qui laissait
+&eacute;chapper ce cri d'&eacute;go&iuml;sme:</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; ma jeunesse! c'est vous qu'on enterre!</p>
+
+<p>Jacques faisait partie d'une soci&eacute;t&eacute; appel&eacute;e <i>les Buveurs d'eau</i>, et qui
+paraissait avoir &eacute;t&eacute; fond&eacute;e en vue d'imiter le fameux c&eacute;nacle de la rue
+des Quatre-Vents, dont il est question dans le beau roman du <i>Grand
+homme de province</i>. Seulement il existait une grande diff&eacute;rence entre le
+h&eacute;ros du c&eacute;nacle et les <i>Buveurs d'eau</i>, qui, comme tous les imitateurs,
+avaient exag&eacute;r&eacute; le syst&egrave;me qu'ils voulaient mettre en application. Cette
+diff&eacute;rence se comprendra par ce fait seul que, dans le livre de M. de
+Balzac, les membres du c&eacute;nacle finissent par atteindre le but qu'ils se
+proposaient et prouvent que tout syst&egrave;me est bon qui r&eacute;ussit; tandis
+qu'apr&egrave;s plusieurs ann&eacute;es d'existence la soci&eacute;t&eacute; des <i>Buveurs d'eau</i>
+s'est dissoute naturellement par la mort de tous ses membres, sans que
+le nom d'aucun soit rest&eacute; attach&eacute; &agrave; une &oelig;uvre qui p&ucirc;t attester de leur
+existence.</p>
+
+<p>Pendant sa liaison avec Francine, les rapports de Jacques avec la
+soci&eacute;t&eacute; des <i>Buveurs d'eau</i> devinrent moins fr&eacute;quents. Les n&eacute;cessit&eacute;s
+d'existence avaient forc&eacute; l'artiste &agrave; violer certaines conditions,
+sign&eacute;es et jur&eacute;es solennellement par les <i>Buveurs d'eau</i> le jour o&ugrave; la
+soci&eacute;t&eacute; avait &eacute;t&eacute; fond&eacute;e.</p>
+
+<p>Perp&eacute;tuellement juch&eacute;s sur les &eacute;chasses d'un orgueil absurde, ces jeunes
+gens avaient &eacute;rig&eacute; en principe souverain, dans leur association, qu'ils
+ne devraient jamais quitter les hautes cimes de l'art, c'est-&agrave;-dire que,
+malgr&eacute; leur mis&egrave;re mortelle, aucun d'eux ne voulait faire de concession
+&agrave; la n&eacute;cessit&eacute;. Ainsi le po&egrave;te Melchior n'aurait jamais consenti &agrave;
+abandonner ce qu'il appelait sa lyre pour &eacute;crire un prospectus
+commercial ou une profession de foi. C'&eacute;tait bon pour le po&egrave;te Rodolphe,
+un propre &agrave; rien, qui &eacute;tait bon &agrave; tout, et qui ne laissait jamais passer
+une pi&egrave;ce de cent sous devant lui sans tirer dessus, n'importe avec
+quoi. Le peintre Lazare, orgueilleux porte-haillons, n'e&ucirc;t jamais voulu
+salir ses pinceaux &agrave; faire le portrait d'un tailleur tenant un perroquet
+sur ses doigts, comme notre ami le peintre Marcel avait fait une fois en
+&eacute;change de ce fameux habit surnomm&eacute; <i>Mathusalem</i>, et que la main de
+chacune de ses amantes avait &eacute;toil&eacute; de reprises. Tout le temps qu'il
+avait v&eacute;cu en communion d'id&eacute;es avec les <i>Buveurs d'eau</i>, le sculpteur
+Jacques avait subi la tyrannie de l'acte de soci&eacute;t&eacute;; mais d&egrave;s qu'il
+connut Francine, il ne voulut pas associer la pauvre enfant, d&eacute;j&agrave;
+malade, au r&eacute;gime qu'il avait accept&eacute; tout le temps de sa solitude.
+Jacques &eacute;tait par-dessus tout une nature probe et loyale. Il alla
+trouver le pr&eacute;sident de la soci&eacute;t&eacute;, l'exclusif Lazare, et lui annon&ccedil;a
+que d&eacute;sormais il accepterait tout travail qui pourrait lui &ecirc;tre
+productif.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, lui r&eacute;pondit Lazare, ta d&eacute;claration d'amour &eacute;tait ta
+d&eacute;mission d'artiste. Nous resterons tes amis, si tu veux, mais nous ne
+serons plus tes associ&eacute;s. Fais du m&eacute;tier tout &agrave; ton aise; pour moi, tu
+n'es plus un sculpteur, tu es un g&acirc;cheur de pl&acirc;tre. Il est vrai que tu
+pourras boire du vin, mais nous, qui continuerons &agrave; boire notre eau et &agrave;
+manger notre pain de munition, nous resterons des artistes.</p>
+
+<p>Quoi qu'en e&ucirc;t dit Lazare, Jacques resta un artiste. Mais pour conserver
+Francine aupr&egrave;s de lui il se livrait, quand les occasions se
+pr&eacute;sentaient, &agrave; des travaux productifs. C'est ainsi qu'il travaill&acirc;t
+longtemps dans l'atelier de l'ornemaniste Romagn&eacute;si. Habile dans
+l'ex&eacute;cution, ing&eacute;nieux dans l'invention, Jacques aurait pu, sans
+abandonner l'art s&eacute;rieux, acqu&eacute;rir une grande r&eacute;putation dans ces
+composition de genre qui sont devenues un des principaux &eacute;l&eacute;ments du
+commerce de luxe. Mais Jacques &eacute;tait paresseux comme tous les vrais
+artistes, et amoureux &agrave; la fa&ccedil;on des po&egrave;tes. La jeunesse en lui s'&eacute;tait
+&eacute;veill&eacute;e tardive, mais ardente; et avec un pressentiment de sa fin
+prochaine, il voulait tout enti&egrave;re l'&eacute;puiser entre les bras de Francine.
+Aussi il arriva souvent que les bonnes occasions de travail venaient
+frapper &agrave; sa porte sans que Jacques voul&ucirc;t y r&eacute;pondre, parce qu'il
+aurait fallu se d&eacute;ranger, et qu'il se trouvait trop bien &agrave; r&ecirc;ver aux
+lueurs des yeux de son amie.</p>
+
+<p>Lorsque Francine fut morte, le sculpteur alla revoir ses anciens amis
+les Buveurs. Mais l'esprit de Lazare dominait dans ce cercle, o&ugrave; chacun
+des membres vivait p&eacute;trifi&eacute; dans l'&eacute;go&iuml;sme de l'art. Jacques n'y trouva
+pas ce qu'il venait y chercher. On ne comprenait gu&egrave;re son d&eacute;sespoir,
+qu'on voulait calmer par des raisonnements; et voyant ce peu de
+sympathie, Jacques pr&eacute;f&eacute;ra isoler sa douleur plut&ocirc;t que de la voir
+expos&eacute;e &agrave; la discussion. Il rompit donc compl&egrave;tement avec les <i>Buveurs
+d'eau</i> et s'en alla vivre seul.</p>
+
+<p>Cinq ou six jours apr&egrave;s l'enterrement de Francine, Jacques alla trouver
+un marbrier du cimeti&egrave;re Montparnasse, et lui offrit de conclure avec
+lui le march&eacute; suivant: le marbrier fournirait au tombeau de Francine un
+entourage que Jacques se r&eacute;servait de dessiner, et donnerait en outre &agrave;
+l'artiste un morceau de marbre blanc, moyennant quoi Jacques se mettrait
+pendant trois mois &agrave; la disposition du marbrier, soit comme ouvrier
+tailleur de pierres, soit comme sculpteur. Le marchand de tombeaux avait
+alors plusieurs commandes extraordinaires; il alla visiter l'atelier de
+Jacques, et, devant plusieurs travaux commenc&eacute;s, il acquit la preuve que
+le hasard qui lui livrait Jacques &eacute;tait une bonne fortune pour lui. Huit
+jours apr&egrave;s la tombe de Francine avait un entourage, au milieu duquel la
+croix de bois avait &eacute;t&eacute; remplac&eacute;e par une croix de pierre, avec le nom
+grav&eacute; en creux.</p>
+
+<p>Jacques avait heureusement affaire &agrave; un honn&ecirc;te homme, qui comprit que
+cent kilos de fer fondu et trois pieds carr&eacute;s de marbre des Pyr&eacute;n&eacute;es ne
+pouvaient point payer trois mois de travaux de Jacques, dont le talent
+lui avait rapport&eacute; plusieurs milliers d'&eacute;cus. Il offrit &agrave; l'artiste de
+l'attacher &agrave; son entreprise moyennant un int&eacute;r&ecirc;t, mais Jacques ne
+consentit point. Le peu de vari&eacute;t&eacute; des sujets &agrave; traiter r&eacute;pugnait &agrave; sa
+nature inventive; d'ailleurs il avait ce qu'il voulait, un gros morceau
+de marbre, des entrailles duquel il voulait faire sortir un
+chef-d'&oelig;uvre qu'il destinait &agrave; la tombe de Francine.</p>
+
+<p>Au commencement du printemps la situation de Jacques devint meilleure:
+son ami le m&eacute;decin le mit en relation avec un grand seigneur &eacute;tranger
+qui venait se fixer &agrave; Paris et y faisait construire un magnifique h&ocirc;tel
+dans un des plus beaux quartiers. Plusieurs artistes c&eacute;l&egrave;bres avaient
+&eacute;t&eacute; appel&eacute;s &agrave; concourir au luxe de ce petit palais. On commanda &agrave;
+Jacques une chemin&eacute;e de salon. Il me semble encore voir les cartons de
+Jacques; c'&eacute;tait une chose charmante: tout le po&egrave;me de l'hiver &eacute;tait
+racont&eacute; dans ce marbre qui devait servir de cadre &agrave; la flamme. L'atelier
+de Jacques &eacute;tant trop petit, il demanda et obtint, pour ex&eacute;cuter son
+&oelig;uvre, une pi&egrave;ce dans l'h&ocirc;tel, encore inhabit&eacute;. On lui avan&ccedil;a m&ecirc;me une
+assez forte somme sur le prix convenu de son travail. Jacques commen&ccedil;a
+par rembourser &agrave; son ami le m&eacute;decin l'argent que celui-ci lui avait
+pr&ecirc;t&eacute; lorsque Francine &eacute;tait morte; puis il courut au cimeti&egrave;re, pour y
+faire cacher sous un champ de fleurs la terre o&ugrave; reposait sa ma&icirc;tresse.</p>
+
+<p>Mais le printemps &eacute;tait venu avant Jacques, et sur la tombe de la jeune
+fille mille fleurs croissaient au hasard parmi l'herbe verdoyante.
+L'artiste n'eut pas le courage de les arracher, car il pensa que ces
+fleurs renfermaient quelque chose de son amie. Comme le jardinier lui
+demandait ce qu'il devait faire des roses et des pens&eacute;es qu'il avait
+apport&eacute;es, Jacques lui ordonne de les planter sur une fosse voisine
+nouvellement creus&eacute;e, pauvre tombe d'un pauvre, sans cl&ocirc;ture, et n'ayant
+pour signe de reconnaissance qu'un morceau de bois piqu&eacute; en terre, et
+surmont&eacute; d'une couronne de fleurs en papier noirci, pauvre offrande de
+la douleur d'un pauvre. Jacques sortit du cimeti&egrave;re tout autre qu'il n'y
+&eacute;tait entr&eacute;. Il regardait avec une curiosit&eacute; pleine de joie ce beau
+soleil printanier, le m&ecirc;me qui avait tant de fois dor&eacute; les cheveux de
+Francine lorsqu'elle courait dans la campagne, fauchant les pr&eacute;s avec
+ses blanches mains. Tout un essaim de bonnes pens&eacute;es chantait dans le
+c&oelig;ur de Jacques. En passant devant un petit cabaret du boulevard
+ext&eacute;rieur, il se rappela qu'un jour, ayant &eacute;t&eacute; surpris par l'orage, il
+&eacute;tait entr&eacute; dans ce bouchon avec Francine, et qu'ils y avaient d&icirc;n&eacute;.
+Jacques entra et se fit servir &agrave; d&icirc;ner sur la m&ecirc;me table. On lui donna
+du dessert dans une soucoupe &agrave; vignettes; il reconnut la soucoupe et se
+souvint que Francine &eacute;tait rest&eacute;e une demi-heure &agrave; deviner le r&eacute;bus qui
+y &eacute;tait peint; et il se ressouvint aussi d'une chanson qu'avait chant&eacute;e
+Francine, mise en belle humeur par un petit vin violet qui ne co&ucirc;te pas
+bien cher, et qui contient plus de gaiet&eacute; que de raisin. Mais cette crue
+de doux souvenirs r&eacute;veillait son amour sans r&eacute;veiller sa douleur.
+Accessible &agrave; la superstition, comme tous les esprits po&eacute;tiques et
+r&ecirc;veurs, Jacques s'imagina que c'&eacute;tait Francine qui, en l'entendant
+marcher tout &agrave; l'heure aupr&egrave;s d'elle, lui avait envoy&eacute; cette bouff&eacute;e de
+bons souvenirs &agrave; travers sa tombe, et il ne voulut par les mouiller
+d'une larme. Et il sortit du cabaret pied leste, front haut, &oelig;il vif,
+c&oelig;ur battant, presque un sourire aux l&egrave;vres, et murmurant en chemin ce
+refrain de la chanson de Francine:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">L'amour r&ocirc;de dans mon quartier,<br /></span>
+<span class="i0">Il faut tenir ma porte ouverte.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Ce refrain dans la bouche de Jacques, c'&eacute;tait encore un souvenir, mais
+aussi c'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; une chanson; et peut-&ecirc;tre, sans s'en douter, Jacques
+fit-il ce soir-l&agrave; le premier pas dans ce chemin de transition qui de la
+tristesse m&egrave;ne &agrave; la m&eacute;lancolie, et de l&agrave; &agrave; l'oubli. H&eacute;las! quoi qu'on
+veuille et quoi qu'on fasse, l'&eacute;ternelle et juste loi de la mobilit&eacute; le
+veut ainsi.</p>
+
+<p>De m&ecirc;me que les fleurs qui, n&eacute;es peut-&ecirc;tre du corps de Francine, avaient
+pouss&eacute; sur sa tombe, des s&egrave;ves de jeunesse fleurissaient dans le c&oelig;ur
+de Jacques, o&ugrave; les souvenirs de l'amour ancien &eacute;veillaient de vagues
+aspirations vers de nouvelles amours. D'ailleurs Jacques &eacute;tait de cette
+race d'artistes et de po&egrave;tes qui font de la passion un instrument de
+l'art et de la po&eacute;sie, et dont l'esprit n'a d'activit&eacute; qu'autant qu'il
+est mis en mouvement par les forces motrices du c&oelig;ur. Chez Jacques,
+l'invention &eacute;tait vraiment fille du sentiment, et il mettait une
+parcelle de lui-m&ecirc;me dans les plus petites choses qu'il faisait. Il
+s'aper&ccedil;ut que les souvenirs ne lui suffisaient plus, et que, pareil &agrave; la
+meule qui s'use elle-m&ecirc;me quand le grain lui manque, son c&oelig;ur s'usait
+faute d'&eacute;motion. Le travail n'avait plus de charmes pour lui;
+l'invention, jadis fi&eacute;vreuse et spontan&eacute;e, n'arrivait plus que sous
+l'effort de la patience; Jacques &eacute;tait m&eacute;content, et enviait presque la
+vie de ses anciens amis les <i>Buveurs d'eau</i>.</p>
+
+<p>Il chercha &agrave; se distraire, tendit la main aux plaisirs, et se cr&eacute;a de
+nouvelles liaisons. Il fr&eacute;quenta le po&egrave;te Rodolphe, qu'il avait
+rencontr&eacute; dans un caf&eacute;, et tous deux se prirent d'une grande sympathie
+l'un pour l'autre. Jacques lui avait expliqu&eacute; ses ennuis; Rodolphe ne
+fut pas bien longtemps &agrave; en comprendre le motif.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, lui dit-il, je connais &ccedil;a... et lui frappant la poitrine &agrave;
+l'endroit du c&oelig;ur, il ajouta: Vite et vite, il faut rallumer le feu
+l&agrave;-dedans; &eacute;bauchez sans retard une petite passion, et les id&eacute;es vous
+reviendront.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Jacques, j'ai trop aim&eacute; Francine.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a ne vous emp&ecirc;chera pas de l'aimer toujours. Vous l'embrasserez sur
+les l&egrave;vres d'une autre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Jacques; seulement si je pouvais rencontrer une femme qui lui
+ressembl&acirc;t!... Et il quitta Rodolphe tout r&ecirc;veur.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Six semaines apr&egrave;s, Jacques avait retrouv&eacute; toute sa verve, rallum&eacute;e aux
+doux regards d'une jolie fille qui s'appelait Marie, et dont la beaut&eacute;
+maladive rappelait un peu celle de la pauvre Francine. Rien de plus joli
+en effet que cette jolie Marie, qui avait dix-huit ans moins six
+semaines, comme elle ne manquait jamais de le dire. Ses amours avec
+Jacques &eacute;taient n&eacute;es au clair de la lune, dans le jardin d'un bal
+champ&ecirc;tre, au son d'un violon aigre, d'une contrebasse phtisique et
+d'une clarinette qui sifflait comme un merle. Jacques l'avait rencontr&eacute;e
+un soir o&ugrave; il se promenait gravement autour de l'h&eacute;micycle r&eacute;serv&eacute; &agrave; la
+danse. En le voyant passer roide, dans son &eacute;ternel habit noir boutonn&eacute;
+jusqu'au cou, les bruyantes et jolies habitu&eacute;es de l'endroit, qui
+connaissaient l'artiste de vue, se disaient entre elles:</p>
+
+<p>&mdash;Que vient faire ici ce croque-mort? Y a-t-il donc quelqu'un &agrave;
+enterrer?</p>
+
+<p>Et Jacques marchait toujours isol&eacute;, se faisant int&eacute;rieurement saigner le
+c&oelig;ur aux &eacute;pines d'un souvenir dont l'orchestre augmentait la vivacit&eacute;,
+en ex&eacute;cutant une contredanse joyeuse qui sonnait aux oreilles de
+l'artiste, triste comme un <i>De profundis</i>. Ce fut au milieu de cette
+r&ecirc;verie qu'il aper&ccedil;ut Marie qui le regardait dans un coin, et riait
+comme une folle en voyant sa mine sombre. Jacques leva les yeux, et
+entendit &agrave; trois pas de lui cet &eacute;clat de rire en chapeau rose. Il
+s'approcha de la jeune fille, et lui adressa quelques paroles auxquelles
+elle r&eacute;pondit; il lui offrit son bras pour faire un tour de jardin: elle
+accepta. Il lui dit qu'il la trouvait jolie comme un ange, elle se le
+fit r&eacute;p&eacute;ter deux fois; il lui vola des pommes vertes qui pendaient aux
+arbres du jardin, elle les croqua avec d&eacute;lices en faisant entendre ce
+rire sonore qui semblait &ecirc;tre la ritournelle de sa constante gaiet&eacute;.
+Jacques pensa &agrave; la Bible et songea qu'on ne devait jamais d&eacute;sesp&eacute;rer
+avec aucune femme, et encore moins avec celles qui aimaient les pommes.
+Il fit avec le chapeau rose un nouveau tour de jardin, et c'est ainsi
+qu'&eacute;tant arriv&eacute; seul au bal il n'en &eacute;tait point revenu de m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Cependant Jacques n'avait pas oubli&eacute; Francine: suivant les paroles de
+Rodolphe, il l'embrassait tous les jours sur les l&egrave;vres de Marie, et
+travaillait en secret &agrave; la figure qu'il voulait placer sur la tombe de
+la morte.</p>
+
+<p>Un jour qu'il avait re&ccedil;u de l'argent, Jacques acheta une robe &agrave; Marie,
+une robe noire. La jeune fille fut bien contente; seulement elle trouva
+que le noir n'&eacute;tait pas gai pour l'&eacute;t&eacute;. Mais Jacques lui dit qu'il
+aimait beaucoup le noir, et qu'elle lui ferait plaisir en mettant cette
+robe tous les jours. Marie lui ob&eacute;it.</p>
+
+<p>Un samedi, Jacques dit &agrave; la jeune fille:</p>
+
+<p>&mdash;Viens demain de bonne heure, nous irons &agrave; la campagne.</p>
+
+<p>&mdash;Quel bonheur! fit Marie. Je te m&eacute;nage une surprise, tu verras; demain
+il fera du soleil.</p>
+
+<p>Marie passa la nuit chez elle &agrave; achever une robe neuve qu'elle avait
+achet&eacute;e sur ses &eacute;conomies, une jolie robe rose.</p>
+
+<p>Et le dimanche elle arriva, v&ecirc;tue de sa pimpante emplette, &agrave; l'atelier
+de Jacques.</p>
+
+<p>L'artiste la re&ccedil;ut froidement, brutalement presque.</p>
+
+<p>&mdash;Moi qui croyais te faire plaisir en me faisant cadeau de cette
+toilette r&eacute;jouie! dit Marie, qui ne s'expliquait pas la froideur de
+Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'irons pas &agrave; la campagne, r&eacute;pondit celui-ci, tu peux t'en aller,
+j'ai &agrave; travailler.</p>
+
+<p>Marie s'en retourna chez elle le c&oelig;ur gros. En route, elle rencontra un
+jeune homme qui savait l'histoire de Jacques, et qui lui avait fait la
+cour, &agrave; elle.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, mademoiselle Marie, vous n'&ecirc;tes donc plus en deuil? lui dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;En deuil, dit Marie, et de qui?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! vous ne savez pas? C'est pourtant bien connu; cette robe noire
+que Jacques vous a donn&eacute;e....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? dit Marie.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, c'&eacute;tait le deuil: Jacques vous faisait porter le deuil de
+Francine.</p>
+
+<p>&Agrave; compter de ce jour Jacques ne revit plus Marie.</p>
+
+<p>Cette rupture lui porta malheur. Les mauvais jours revinrent: il n'eut
+plus de travaux et tomba dans une si affreuse mis&egrave;re, que, ne sachant
+plus ce qu'il allait devenir, il pria son ami le m&eacute;decin de le faire
+entrer dans un h&ocirc;pital. Le m&eacute;decin vit du premier coup d'&oelig;il que cette
+admission n'&eacute;tait pas difficile &agrave; obtenir. Jacques, qui ne se doutait
+pas de son &eacute;tat, &eacute;tait en route pour aller rejoindre Francine.</p>
+
+<p>On le fit entrer &agrave; l'h&ocirc;pital Saint-Louis.</p>
+
+<p>Comme il pouvait encore agir et marcher, Jacques pria le directeur de
+l'h&ocirc;pital de lui donner une petite chambre dont on ne se servait point,
+pour qu'il p&ucirc;t y aller travailler. On lui donna la chambre, et il y fit
+apporter une selle, des &eacute;bauchoirs et de la terre glaise. Pendant les
+quinze premiers jours il travailla &agrave; la figure qu'il destinait au
+tombeau de Francine. C'&eacute;tait un grand ange aux ailes ouvertes. Cette
+figure, qui &eacute;tait le portrait de Francine, ne fut pas enti&egrave;rement
+achev&eacute;e, car Jacques ne pouvait plus monter l'escalier, et bient&ocirc;t il ne
+put plus quitter son lit.</p>
+
+<p>Un jour le cahier de l'externe lui tomba entre les mains, et Jacques, en
+voyant les rem&egrave;des qu'on lui ordonnait, comprit qu'il &eacute;tait perdu; il
+&eacute;crivit &agrave; sa famille et fit appeler la s&oelig;ur Sainte-Genevi&egrave;ve, qui
+l'entourait de tous ses soins charitables.</p>
+
+<p>&mdash;Ma s&oelig;ur, lui dit Jacques, il y a l&agrave;-haut, dans la chambre que vous
+m'avez fait pr&ecirc;ter, une petite figure en pl&acirc;tre; cette statuette, qui
+repr&eacute;sente un ange, &eacute;tait destin&eacute;e &agrave; un tombeau, mais je n'ai pas le
+temps de l'ex&eacute;cuter en marbre. Pourtant j'en ai un beau morceau chez
+moi, du marbre blanc vein&eacute; de rose. Enfin... ma s&oelig;ur, je vous donne ma
+petite statuette pour mettre dans la chapelle de la communaut&eacute;.</p>
+
+<p>Jacques mourut peu de jours apr&egrave;s. Comme le convoi eut lieu le jour m&ecirc;me
+de l'ouverture du <i>salon</i>, les <i>Buveurs d'eau</i> n'y assist&egrave;rent pas.
+&laquo;L'art avant tout,&raquo; avait dit Lazare.</p>
+
+<p>La famille de Jacques n'&eacute;tait pas riche, et l'artiste n'eut pas de
+terrain particulier. Il fut enterr&eacute; quelque part.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Scènes de la vie de jeunesse, by Henry Murger
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SCÈNES DE LA VIE DE JEUNESSE ***
+
+***** This file should be named 18537-h.htm or 18537-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/1/8/5/3/18537/
+
+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
+