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+The Project Gutenberg EBook of Notre-Dame-d'Amour, by Jean Aicard
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Notre-Dame-d'Amour
+
+Author: Jean Aicard
+
+Release Date: June 19, 2006 [EBook #18627]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOTRE-DAME-D'AMOUR ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif, Carlo Traverso and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+JEAN AICARD
+
+NOTRE-DAME-D'AMOUR
+
+PARIS
+
+E. FLAMMARION, ÉDITEUR
+
+26, RUE RACINE (PRÈS L'ODÉON)
+
+
+
+
+DEDICACE
+
+À MADEMOISELLE MADELEINE AICARD
+
+_Ma bonne vieille tante_,
+
+_Pourquoi je vous dédie ce livre? Parce qu'on y voit passer deux figures
+qui, je le sais, vous toucheront_.
+
+_C'est, d'abord, dans la chapelle abandonnée, la pauvre statuette de
+Notre-Dame-d'Amour_.
+
+_C'est, ensuite, la vieille mère du gardian Pastorel_.... _Ne trouvez-vous
+pas qu'elle ressemble un peu à la vôtre, à ma grand'mère_? _Et n'est-ce
+pas que, pour cela, vous aimerez mon livre_?
+
+ _Votre neveu dévoué,_
+
+ JEAN AICARD.
+
+
+
+
+NOTRE-DAME-D'AMOUR
+
+
+
+
+I
+
+NOTRE-DAME-D'AMOUR.
+
+
+Zanette, c'était son nom de Jeanne, de Jeannette, comme elle le
+prononçait en zézayant, lorsqu'elle était toute petite. Tel il lui était
+resté. Ce qui, aussi, lui était resté, c'était sa grâce d'enfance, on ne
+sait quoi de tout mignon, de plus jeune qu'elle-même. Elle était belle
+de ses beaux seize ans, de son profil de Grecque, et de ses cheveux
+noirs, qui, sous le hennin à l'arlésienne, pendaient lourdement sur la
+blancheur dorée de son cou.
+
+Elle avait seize ans avec l'air d'en avoir douze. Pourtant, on sentait
+la vie jeune et forte palpiter dans la chapelle, c'est-à-dire dans
+l'entre-bâillement des fichus aux plis innombrables, qui laissent voir
+un peu de la poitrine nue sur laquelle brille la croix d'or suspendue à
+la chaînette des grand'mères.
+
+Zanette vivait à la ferme de la Sirène, bien tranquille à soigner ses
+poules, ses lapins, auprès de son père, maître Augias, le bayle. À
+l'ordinaire elle allait en Arles tous les dimanches.
+
+Et bien souvent, assise au bord du Petit Rhône, seule, sous les saules
+et les aubes, elle rêvait en regardant l'eau, l'eau qui s'en allait vers
+la mer, vers la mer si grande, où des bateaux vont et viennent, comme
+des bêtes de rêve, comme de grands oiseaux aux ailes blanches.... Un
+songe d'inconnu accompagnait toujours Zanette. Ses beaux seize ans
+espéraient.
+
+...N'est-ce pas qu'elle porte un joli nom, la ferme de la Sirène? La
+Sirène (la Sereno) si vous interrogez les paysans, ils vous le diront,
+est un oiseau de passage, qui jamais ne s'arrête chez nous, et qui
+traverse seulement notre ciel, très haut. Quelquefois, le laboureur, en
+novembre, arrête son attelage, parce qu'il a entendu une harmonie
+lointaine, confuse, comme un son prolongé de viole ou de mandoline....
+
+Et il écoute, en rêvant....
+
+Ce sont les sirènes qui passent là-haut, tout là-haut. Elles sont plus
+petites que des tourterelles et leurs plumes miroitantes ont toutes les
+couleurs de l'arc-en-ciel. On ne sait pas si la musique qu'elles font
+sort de leur gosier ou vient simplement de le vibration de leurs ailes.
+On croit plutôt que leur vol est harmonieux. Leur voix y ajoute une
+seule note qui, de temps en temps, scande et domine la mélodie des
+ailes.... Un jour, dit-on, comme on venait à peine de construire le
+château et sa ferme, une sirène un instant se posa sur le bouquet de
+tamaris en fleurs que les maçons plantent au bout d'une perche, sur la
+toiture, dès qu'elle est achevée. Et le château, et la ferme qui le
+touche, furent, voilà bien longtemps, baptisés du nom qu'ils portent
+encore.
+
+Entre la ferme et la château, une vieille chapelle décrépite, où jadis
+on disait la messe, se dresse, étroite et longue.
+
+On la dirait bâtie sur le modèle des huttes camarguaises.
+
+Les huttes sont en «tape», en argile desséchée, recouvertes de roseaux,
+et la chapelle est en moellons, et recouverte de pierres plates, mais
+les deux toits ont la même forme, celle d'un bateau long, la quille en
+l'air; et sur leurs toitures, les cabanes, aussi bien que la chapelle,
+portent toutes une croix penchée, comme renversée en arrière. Toutes ces
+croix penchantes font songer au mistral éternel qui incline ainsi un peu
+tous les arbres des plaines provençales, dans la même direction. Tous
+ils gardent un peu la marque du vent maître, «magistral», à qui les
+Romains avaient élevé un temple, comme à la puissance divine,
+protectrice de ce pays qu'il balaye et assainit sans cesse.... Elles
+donnent encore, les petites croix qu'on plante ainsi à dessein penchées,
+l'impression des choses de la religion, à la fois vaincues et
+résistantes. Elles sont là, tenaces mais inclinées, jamais arrachées
+mais toujours penchantes, et elles disent le triomphe obstiné d'une foi
+sans relâche battue des vents....
+
+Bien délaissée en effet, la petite chapelle. On n'y dit plus la messe.
+Et pourtant, les gens du château et de la ferme ne l'abandonnent pas;
+ordre est donné à Zanette par les maîtres du château, riches négociants
+qui habitent Marseille,--de tirer, aux jours de fête,--de dessous
+l'autel qui forme placard,--les vêtements sacerdotaux précieusement
+enfermés là, et de les visiter avec soin, d'en éloigner les fourmis,
+les araignées, les tarentes.
+
+Cette chapelle est consacrée à la Vierge, qui porte aussi le nom de
+Notre-Dame-d'Amour.
+
+Hélas! même parmi les saints du saint paradis, il y a des humbles et des
+glorieux! Il y a, hélas! par le monde, des Notre-Dames illustres,
+vénérées de tous, à qui on apporte chaque jour des présents magnifiques,
+des robes de soie, des couronnes de perles, des colliers de diamants! Il
+y a des Notre-Dames à Lyon, à Paris, à Lourdes, à la Salette,--l'univers
+le sait. Et peut-être aucune d'elles n'a un si beau nom que la petite
+Notre-Dame qui, en Camargue, inconnue du monde, délaissée même des gens
+du pays, habite une pauvre chapelle décrépitée, semblable à la plus
+pauvre des cabanes de ce désert!... Notre-Dame-d'Amour! c'est sous ce
+nom charmant que la chapelle est connue de tout le pays. Mais si
+Notre-Dame-d'Amour est aussi connue que Saint-Trophime d'Arles ou les
+Saintes-Maries-de-la-Mer, elle n'est pas visitée comme eux, tant s'en
+faut! Et dans sa niche de pierre, au-dessus de l'humble autel où
+brillent deux candélabres de cuivre et un tabernacle de bois doré, la
+Notre-Dame, dorée également, ne voit plus à ses genoux que Zanette. Du
+moins est-ce tous les jours, dès l'aube, que Zanette vient lui adresser
+sa prière, depuis sa petite enfance.
+
+Pauvre Notre-Dame-d'Amour, que son nom adorable ne protège pas contre
+l'abandon! Elle est pourtant jolie à voir, grande, oh! grande comme une
+enfant de dix ans, vêtue, par-dessus la robe de bois doré, d'une robe en
+vraie étoffe, jadis blanche, toute piquée de fleurettes bleues. Elle est
+coiffée d'un velours d'Arlèse, bleu également, frappé de roses pâles;
+elle a, aux oreilles, des pendeloques de cuivre; au cou, un collier de
+perles de verre, et ses mains et sa figure furent sans doute dorées bien
+solidement par un maître-ouvrier, puisque la dorure du visage et des
+mains reluit au soleil, comme neuve, quand Zanette ouvre la porte,
+chaque matin. Elle a pourtant plus de cent ans, la douce
+Notre-Dame-d'Amour, qui sourit aux humbles ex-voto suspendus aux
+murailles, tableaux naïfs, béquilles, fusils crevés offerts par des
+chasseurs, petits bateaux jadis apportés par des marins sauvés du
+naufrage.
+
+Aussi, pourquoi, ô Notre-Dame-d'Amour, pourquoi ne faites-vous point de
+miracles? Voyez, aux Saintes-Maries-de-la-Mer--à cinq lieues d'ici, au
+sud,--voyez l'église crénelée, de six cents ans plus vieille que vous,
+et voyez comme les pèlerins s'y pressent tous les ans, au 24 mai! Ce
+jour-là, les saintes châsses, qui contiennent les os des deux saintes
+Maries, Jacobé et Salomé, descendent en grande cérémonie, du haut de la
+voûte. On leur tend les bras. On les supplie, on les touche. Et les
+Saintes guérissent quelquefois les paralysés. Elles ne sont pas toujours
+justes. On ne sait pas pourquoi, on ne saura jamais pourquoi elles
+guérissent celui-ci au lieu de celui-là,--mais à tous également elles
+donnent l'espérance, c'est-à-dire le meilleur de la vie.
+
+Et c'est pourquoi chaque année, des milliers de pèlerins en caravane,
+visitent leur église.... Que ne les imitez-vous, pauvre Notre-Dame? Vous
+êtes leur reine pourtant, et la propre mère de Dieu, et c'est elles
+qu'on visite seules, c'est elles et même sainte Sare, qui fut leur
+servante, et dont les reliques, dans la crypte souterraine de l'église,
+sont vénérées surtout des bohémiens! Et vous, vous, ô Notre-Dame, vous
+êtes toute seule ici, dans une toute petite chapelle froide, sans
+honneur et sans prière... sinon celle d'une petite fille. Il est vrai
+qu'elle est jolie et qu'elle est sage, et peut-être l'aimez-vous....
+Protégez-la donc, ô Notre-Dame-d'Amour! Et donnez-lui l'amour vrai.
+Qu'elle aime et qu'elle soit aimée. C'est, des destinées de la terre, la
+plus humaine et la plus divine!
+
+Chaque matin, Zanette, avant toute chose, sort de la ferme pour aller
+dans la chapelle. Elle ouvre la porte. Le rayon horizontal du matin
+entre bien vite avec elle et fait resplendir le visage d'or de la
+vierge. Zanette va s'agenouiller au pied de l'autel. Sa coiffe du matin
+enserre étroitement son haut chignon au-dessus duquel elle se termine en
+deux petites cornes pointues, toutes blanches, qui font sourire les
+anges. Elle fait le signe de la croix et sa main touche un peu au
+passage la petite croix qui luit sur sa poitrine nue, dans
+l'entre-bâillement de ses fichus arlésiens.... Et elle prie, agenouillée
+dans les plis nombreux de sa jupe d'indienne, un peu courte, qui
+découvre ses pattes fines de perdrix de Crau; ses gros bas de fille
+sage, jadis tricotés par sa mère, qui est morte depuis trois ans.
+
+--Protégez mon père, bonne Notre-Dame! Je n'ai plus que lui sur cette
+terre. Gardez-moi de tout mal, bonne vierge d'amour. Gardez-moi du
+mauvais amour. Et quelque jour, si je le mérite, accordez moi d'avoir un
+amoureux que j'aime.... Ce Jean Pastorel peut-être, qui aux dernières
+courses des plaines de Meyran, vint,--comme s'il m'eût connue et
+aimée,--m'offrir la cocarde qu'il avait prise, si hardiment, au front du
+taureau en colère!
+
+ * * * * *
+
+Or, voici comment il se faisait que la dévotion de Zanette à Notre-Dame
+d'Amour était si fervente; sa foi, si entière.
+
+Quand elle était toute enfant, à six ans, Zanette avait un chien qu'elle
+aimait beaucoup, d'un de ces amours passionnés des tous petits pour les
+bêtes. Ce chien, dans l'écurie, où il couchait, fut blessé d'une ruade
+par un cheval malade. Zanette parvint à pénétrer, toute seule, dans la
+chapelle du château, et elle supplia Notre-Dame de la protéger, en cette
+circonstance, de tout son divin pouvoir, en sauvant le chien bien-aimé.
+Hélas! il arriva que juste à l'heure où elle venait de faire cette
+prière, le chien mourut, et l'enfant révoltée déclara qu'elle ne
+demanderait plus rien à une Notre-Dame si méchante!... Elle s'exaltait
+dans cette idée, quand le vétérinaire, arrivé d'Arles pour voir le
+cheval, ayant demandé à examiner le chien mort, déclara que l'accident
+du coup de pied mortel était une chance heureuse, le chien étant bien et
+dûment enragé quoique l'horrible maladie ne se fût pas déclarée
+encore.... L'apparente malice de Notre-Dame était donc un miracle de
+bonté....
+
+C'est de ce jour-là que Zanette ne jurait plus que par
+Notre-Dame-d'Amour.
+
+
+
+
+II
+
+LA TARDARASSE GUETTE LA CAILLE.
+
+
+Pour bien comprendre pourquoi le gardian Martégas n'avait pas le droit,
+véritablement, d'aimer Zanette, il faut savoir quel «marrias», quel
+homme de rien était ce grand diable de vingt-six ans, à grosse barbe
+noire et inculte, carré d'épaules, puissant comme un taureau, de haute
+mine sous son feutre aux bords plats et larges. Avec sa figure de
+franchise, c'était un traître, un homme dont on ne savait jamais l'idée.
+Oui, il avait une figure ouverte qui, au premier abord, vous trompait,
+mais ceux qui savent lire dans les yeux, voyaient dans les siens (des
+yeux gris piquetés de petits points d'or comme ceux des chats) un
+trouble mauvais pareil au brouillard qui, en Camargue, se traîne
+au-dessus des marais, cachant les trous, les fondrières, les pièges....
+
+Quelque chose sortait de ces yeux-là d'implacablement malin; mais de
+malin sans esprit, sans clarté.... Ce n'était pas un éclair de mal, oh
+non! une fumée plutôt, comme celle qui sort des «lorons», ces trous
+mystérieux, ouverts ça et là parmi les marécages de Camargue, et qui
+exhalent sans cesse une buée, la chaleur des dangereux ferments de
+dessous, le souffle des enfers fiévreux, faits de moisissure
+croupissante. Il avait une mauvaise âme, bien sûr, ce Martégas, et
+vraiment c'était effrayant de penser qu'il essayait de faire sa cour à
+Zanette, qu'il rêvait d'en faire sa femme, «le gueux!»--ou même sa
+maîtresse! Voyez-vous cela, la mignonne fermière du mas de la Sirène,
+épousant ce lourd coquin! une petite caille mariée à la _lardarasse_,
+l'oiseau de proie, le faux aigle des Alpilles, au front bas, aux grosses
+serres dures, au bec fait pour déchirer les proies mortes et
+corrompues.... Ce pesant animal, avoir à lui cette jolie poulette de
+chaume!
+
+On ne voyait pas ça, non, pour sûr! Ni au physique ni au moral, ces deux
+êtres ne se pourraient rapprocher. On tremblait à l'idée d'un tel
+sacrilège. Et pourtant il s'était mis ce projet en tête,--«le
+gueux!»--de plaire à Zanette! ou de la prendre sans lui plaire, de ruse
+ou de force!
+
+Zanette, jolie comme un coeur, avec sa coiffe arlésienne, avec son fichu
+aux mille plis qui s'ouvrait galamment pour montrer un peu de sa
+poitrine naissante, avait seize ans et demi. C'était une petite créature
+brune, un sage petit coeur, aimant son père, Dieu et saint Trophime,
+patron des Arlèses,--et dévote, chacun le savait, à Notre-Dame-d'Amour.
+
+Et afin de vous montrer que Martégas n'était point fait pour l'honneur
+et la joie de tenir entre ses lourdes pattes la menotte fine de
+l'enfant, entre ses bras d'hercule la taille légère de la mignonne, ni
+de presser sur son poitrail de fauve la petite poitrine où battait ce
+bon petit coeur, il n'y a qu'à savoir où il passait ses soirées depuis
+quelque temps, le bouvier Martégas, aux yeux troubles.
+
+
+
+
+III
+
+LE REMORDS DE MARTÉGAS.
+
+
+Ses soirées, il les passait en des bouges qu'on trouve, à Arles, le long
+du Rhône, dans les ruelles douteuses, en contre-bas de la digue du
+Rhône. Sinistres le soir, ces ruelles pavées en galets roulés de Crau,
+dressés sur leurs pointes. Elles aboutissent à la digue de pierre qui
+semble les barrer d'une muraille de forteresse, en fait des culs-de-sac,
+leur donne des airs de coupe-gorge profonds, où le bruit du Rhône et la
+voix du mistral seraient chargés d'étouffer le cri des victimes. Les
+maisons basses, blanchies à la chaux, en ces ruelles-là paraissent
+livides. Les unes se ferment avec des discrétions louches. Les autres
+s'ouvrent avec des effronteries repoussantes. Et, au bout de la rue, le
+quai, exhaussé sur une muraille déclive, et surmonté d'un parapet
+massif, attire et blesse l'oeil, comme un mur de prison....
+
+Et derrière ce mur coule le plus brutal des fleuves, le Rhône dangereux,
+qui grogne et se lamente et qui menace....
+
+Martégas, au rez-de-chaussée d'une maison ouverte sur la rue, est là,
+buvant un gros vin avec des bateliers pauvres, de ceux à qui le Rhône
+n'apprend que les duretés, les violences, à qui il conte ses secrets
+horribles ou puants; à qui il montre les cadavres d'assassinés ou les
+charognes de bêtes, de chats, de chiens, de chevaux, dont se
+débarrassent avec dégoût les villes du haut fleuve.
+
+Il faut voir l'endroit où est en ribote celui qui prétend devenir le
+futur de Zanette! O Notre-Dame-d'Amour!... Les murs sont peints
+d'images obscènes et grotesques, sujets mythologiques que l'imagination
+d'un peintre de bas étage, ayant fait assurément des études classiques
+et tombé dans toutes les déchéances, a bizarrement compliqués. C'est une
+débauche de déesses et de dieux, fresque pompéienne, destinée à attirer,
+du fond de la rue, le regard du passant égaré, et s'il se peut le
+passant lui-même.
+
+Cinq ou six hommes sont attablés, dans ce décor, avec Martégas, et
+boivent, les coudes sur la table, les têtes rapprochées, causant bas,
+puis criant parfois et jurant très fort, serrant des pipes courtes dans
+leurs dents rageuses,--faces congestionnées, barbes sales, mains
+spongieuses et sèches, cous gonflés et rougeâtres, formes d'hommes en
+qui sont des âmes de bêtes. Parmi eux s'ennuie la maîtresse du logis,
+jeune femme qui paraît vieille, drôlesse édentée, mal coiffée,
+dépenaillée, la voix rauque et fumant des cigarettes, beaucoup,
+toujours, en crachant. On ne sait si on est dans une salle de cabaret
+ou dans une chambre à coucher; il y a, au fond, une alcôve ouverte,
+mais, au-dessus du lit, des étagères avec des verres; il y a une
+commode, mais chargée des bouteilles à étiquettes variées....
+
+Les langues des hommes sont devenues épaisses. Martégas pérore depuis
+deux heures, il commence, maintenant, à s'embrouiller dans ses récits,
+il est saoul. Et tout à coup il devient muet. Ses yeux plus troubles que
+jamais demeurent fixes.
+
+--Eh bien, Martégas, qu'as-tu?
+
+On le secoue, il répond enfin:
+
+--Jamais je n'oublierai ce remords!... ce remords-là, non, je ne
+l'oublierai jamais!... non, non, jamais! je vivrais cent ans, qu'il me
+rongera encore!
+
+--Martégas a un remords!
+
+--Et tu n'en as qu'un, Martégas?
+
+--Je n'en ai qu'un! gémit Martégas en prenant à pleins poings ses
+cheveux noirs et drus comme pour les arracher, et il secoue sa tête
+avec ses deux mains comme pour la briser contre une muraille.... Je n'en
+ai qu'un, mais il me travaille jour et nuit! il me revient surtout en
+des moments comme celui-ci, quand j'ai bu un peu avec les camarades.
+Alors le souvenir me revient et je revois les choses comme si elles
+étaient là.... Pauvre de moi! quel remords, mon homme! quel abominable
+remords, mes amis! non jamais je ne m'en consolerai....
+
+Les autres gaillards se mirent à rire grossement.
+
+--Il faut qu'il en ait fait une! dit l'un d'eux, vrai, une grosse! une
+qui compte! une fameuse! pour qu'il soit ainsi tourmenté jusque dans les
+bons moments, quand il est avec les amis et les belles filles....
+
+Sur ce mot, le marinier se retourna vers la fille aux yeux mornes qui
+lui sourit avec une espèce de reconnaissance.
+
+Elle profita du compliment pour verser à la ronde. Et tous levèrent le
+coude en disant:
+
+--A la vôtre!... Que cela dure! et longuement!
+
+Il y eut un lourd silence.
+
+Enfin, frappant sur la cuisse de Martégas qui, accoudé, oubliait les
+camarades, l'oeil sur sa vision, un des hommes dit:
+
+--As-tu donc tombé un chrétien, dis, mon homme? l'as-tu tombé? en as-tu
+démoli un? as-tu démoli quelqu'un, homme ou femme?
+
+--Coquin de bon sort! fit un autre. S'il est permis, je vous demande un
+peu, d'être plus bête que vous autres! non! ce n'est rien de le dire! Si
+Martégas a des remords, pourquoi l'interrogez-vous? Pourquoi vous
+ferait-il des confidences? il y a des choses qu'on se garde. Qui dit un
+secret lui donne des ailes. Une fois qu'il peut voler, cours après!...
+Un jour viendrait où, ayant bu comme ce soir, l'un ou l'autre de nous
+conterait au cabaret l'histoire de Martégas.... Pourquoi se croirait-il
+plus obligé que Martégas lui-même à garder le silence, celui qui
+pourrait parler sans risque pour soi? Je suis saoul, comme on ne peut
+pas l'être plus!... Être saoul ne m'empêche pas de voir clair, bien au
+contraire, et ce que je dis est juste, n'est-ce pas, Gueït? n'est-ce
+pas, Cabasse?... Pas un mot de plus, Martégas; ne l'excite pas, toi,
+Cabrol!
+
+Martégas releva sa tête farouche, sa face velue. L'oeil injecté, le poil
+hérissé, le colosse grogna:
+
+--Et si je veux parler, moi! tonnerre de tonnerre de bon Dieu!
+
+Il donnait du front dans son idée fixe avec une obstination aveugle de
+taureau collant.
+
+Son gros poing tomba sur la table qui tressaillit. Les verres sales
+s'entre-choquèrent, tintant. Une bouteille se renversa, inondant les
+jupes de la fille d'un liquide rougeâtre et douteux.
+
+Et se tournant tout d'une pièce vers ce Cabrol qui avait parlé:
+
+--C'est ta faute à toi, ô âne que tu es! gros animal, c'est ta faute, si
+aujourd'hui et toujours je regrette ça en moi-même. La nuit, bien des
+fois, j'y pense et de rage je ne peux pas dormir, je me mords les
+poings. Le jour, je m'arrête de travailler, des fois, pour y penser, et
+rien, je te dis, rien ne me console. Et quand je cours à cheval,
+d'autres fois, le remords me revient et si rudement m'attrape que, de
+colère, je pique mon cheval et je lui travaille la bouche avec le fer,
+comme s'il y était pour quelque chose.... Ce n'est pas à lui, pourtant,
+pas à lui la faute, pauvre bête! C'est à toi, Cabrol, à toi, je te dis,
+ta faute à toi, mauvais conseil, fainéant, gueusas! Pourquoi t'ai-je
+écouté! Sainte Vierge! oui, pourquoi! Je serais heureux, maintenant....
+Nous boirions heureux!
+
+--N'y pense plus! dit l'autre.
+
+--Que je n'y pense plus! hurla l'ivrogne. Comme si c'était possible!
+soyez témoins, vous autres, jugez un peu! Écoutez, je vais vous dire.
+
+Les têtes se rapprochèrent. Les curiosités s'allumèrent dans les yeux.
+Les intelligences des brutes se tendirent et, dans leur regard,
+rayonnèrent, prêtes à jouir du mal... il y eut un gros silence.
+
+--Eh bien quoi? dit un des buveurs. Dis-le ou ne le dis pas,--mais tu es
+un niais si tu le dis.... Je suis, pas moins, curieux de le savoir!
+
+Martégas s'essuya le front d'un revers de main.
+
+--Voilà, dit-il, c'est abominable. Ah! comme j'en ai un, de remords!...
+Nous étions, figurez-vous, à la guerre, voilà sept ans, si je compte
+bien, si Barême n'est pas un âne, on s'était battu depuis le jour levé,
+contre ces Prussiens qui sont des hommes comme vous et moi, n'est-ce
+pas? Vous dire où nous étions, par exemple, ça, je ne le peux pas;
+c'était par là-haut, dans le nord, près de Dijon, nous avions reçu des
+coups de fusil de ces Prussiens, et nous leur en avions rendu tout le
+matin. Nous étions, Cabrol qui est là et moi, soldats de la même
+compagnie et nous avions tiré ensemble, que je dis, des coups de fusil
+tout le matin.... A présent, tout s'en allait, de tous côtés, à la
+débandade, va comme tu voudras, chacun pour soi; on filait, comprenez,
+comme une manade folle qui s'éparpille de peur, on ne sait pas
+pourquoi,--parce que le bateau à vapeur siffle sur le Rhône... pour
+rien, on filait, voilà tout, on détalait, on se levait de devant. Ce
+fainéant qui maintenant boit là, bien tranquille à mon côté, comme si
+rien n'était, ce Cabrol que vous voyez était avec moi, oui, près de
+moi, et nous filions, nous ne voulions pas nous quitter, mais il
+traînait la jambe, et moi aussi, fatigués tous deux, oh! oui, un peu
+trop, à moitié crevés de fatigue... et voilà que nous nous arrêtons dans
+un petit bois, où les arbres étaient serrés, serrés comme des soldats à
+l'exercice; nous étions bien cachés là, dans ce fourré, au beau milieu
+d'une plaine, au bord d'une route, où, de temps en temps passaient les
+derniers traînards. Tous avaient défilé ou à peu près, car il n'en
+passait plus guère. On allait au hasard, devant soi, vers Dijon je
+pense, et voilà que nous étions seuls tous deux, ce Cabrol et moi, tous
+deux seuls, maîtres de nous, maîtres, vous comprenez, de rester là ou de
+partir, de déserter.... Et nous y pensions. Tout à coup, sur la route
+qui était découverte, en plaine, passent quatre soldats et un officier
+de notre régiment. Un des soldats et l'officier étaient blessés, vous
+entendez bien, blessés, un des soldats et l'officier. Cinq en tout, et
+je dis à cette bête brute qui est là; je dis à Cabrol:
+
+--Regarde!
+
+Il regarda et vit comme moi, la caisse, comprenez-vous? la caisse de
+bois, la caisse ferrée où était l'argent, l'argent de la solde pour tout
+notre régiment. Elle était lourde, allez! ils la portaient sur un
+brancard de malade et, à leur démarche, on voyait bien qu'elle était
+lourde... oh lourde! lourde bougrement!
+
+Martégas, bourrelé de remords, essuya de nouveau son front en sueur; il
+y eut un silence embarrassé.
+
+--Tu es à temps de ne rien dire, Martégas! Tu y es à temps!
+
+Pourtant, les têtes des auditeurs se rapprochèrent encore.... La
+convoitise fit reluire tous les yeux; ils la voyaient, la caisse! Déjà
+ils ne comprenaient plus les remords de Martégas.... Eh bien quoi?
+après? il avait attaqué les soldats et l'officier? n'est-ce pas? il
+avait un peu volé la caisse; ce Martégas, et--pour cela--tué un peu; tué
+un ou deux hommes tout au plus!... eh! mon Dieu, à la guerre! un de
+plus, un de moins! Ils le regardaient avec un peu d'admiration et
+d'envie.
+
+--Il devait y avoir au moins... cent mille francs! dit une voix.
+
+Cent mille francs est, pour les gens de ce bas peuple, le chiffre qui
+représente les grosses fortunes. Après cent mille francs, tout de suite
+après, il y a «des millions».
+
+--Pour sûr, gronda Martégas! Pour sûr, ils y étaient, les cent mille
+francs!... Et je lui dis:
+
+--Regarde!
+
+Il regarda et me comprit. Les gens allaient passer près de nous, à
+trente pas, la bonne portée, ils ne nous voyaient pas, ils ne se
+méfiaient de rien.
+
+Mon camarade me comprit. Je vis très bien qu'il me comprenait parce
+qu'il devenait pâle, tout blanc comme un mort, l'imbécile. Et à voix
+basse je lui dis:
+
+--Deux que nous en tuons et les autres vont détaler, et vite! Je me
+charge de l'officier. Choisis ton homme, et tirons ensemble....
+
+Alors, j'épaulai mon fusil....
+
+Les auditeurs haletaient. La fille rapprocha sa chaise de la table.
+
+--Ah! quel remords! quel remords, gémit Martégas, tout à fait ivre, et
+de plus en plus obstiné à répéter son cri de regret poignant... quel
+remords, mes amis!...
+
+--Mais alors, Martégas, tu es riche? s'écria tout à coup la fille. Tu ne
+me disais pas ça!...
+
+Et elle posa sa main sur le bras de l'homme.
+
+--Riche! pleura Martégas, décidément désespéré, voilà bien tout
+justement mon remords! riche! c'est que j'aurais pu l'être, sans
+celui-ci! sans toi, sans toi! hurla-t-il à tue-tête, en tendant contre
+son voisin un poing furieux.... Figurez-vous, les amis, que, au moment
+où j'allais tirer... (et je l'avais, croyez-moi, au bout du fusil, le
+gibier! et je ne manque pas plus un perdreau en l'air qu'on ne peut
+manquer un boeuf dans un corridor)... cette bête mauvaise que Dieu
+préfonde, oui, toi! toi! que le tonnerre du bon Dieu te brûle et te
+vide!... cet animal malfaisant m'empêcha de tirer:
+
+--Ne fais pas ça, qu'il dit, Martégas! ne fais pas ça! Pour l'amour de
+Dieu, pas ça!
+
+Et il détourna mon fusil avec sa main.
+
+--Voilà. Les gens étaient passés, le coup manqué _pour toujours_! Il
+était trop tard... jamais, non, jamais, je ne m'en consolerai! un coup
+si sûr! si beau!... cent mille francs au moins, comme vous dites!...
+une occasion comme un homme dans sa vie n'en trouve qu'une! La guerre,
+oui, la débandade, qui nous favorisait; oui, tout était embrouillé,
+l'ennemi par là, autour de nous, on ne savait pas bien où.... Personne
+pour nous accuser, pour deviner!... Ah! quel remords, collègues! quel
+remords d'avoir manqué ce coup-là! De ma vie, je vous dis, je ne m'en
+consolerai! Et sur mon lit de mort, je la reverrai encore, cette caisse
+mal gardée, qu'on n'avait qu'à prendre! Pourquoi t'ai-je écouté,
+imbécile! je serais riche à présent! Misère de moi! malheur! malheur!
+quel remords!
+
+Et sinistrement comique, Martégas se désolait. Les auditeurs
+partageaient son chagrin, comprenaient sa peine, fraternellement, en
+ivrognes.
+
+--Je comprends, disaient-ils, chacun à son tour--c'était un beau
+coup,--ça ne se retrouve pas, non!--J'ai cru d'abord que tu regrettais
+d'avoir fait un beau coup, c'est tout au contraire. Tu as le regret de
+l'avoir manqué....--C'est malheureux, Martégas, bien malheureux....
+
+Il était inconsolable, ce Martégas.
+
+On ne pouvait donc pas dire qu'il n'eût pas de conscience. Seulement, sa
+conscience travaillait à l'envers. Le diable en personne doit avoir des
+_remords_ pareils, quand il a, par sa faute, manqué une occasion
+favorable de bien mal faire!
+
+
+
+
+IV
+
+A QUI LE CHEVAL?
+
+
+Un peu avant le lever du jour, à l'heure blafarde, Martégas sortit du
+bouge avec Cabrol.
+
+Tous deux montèrent sur la digue, et s'en allèrent longeant le parapet,
+le cerveau lourd, suivant des yeux le Rhône orageux, dont on devinait la
+couleur de terre, sous le ciel violacé, vineux.
+
+Ils avaient dormi un instant, lourdement, les bras sur la table, la tête
+au pli de leurs bras, parmi les bouteilles et les verres visqueux.
+
+Une bise qui, par caprice, remontait le Rhône, fouettait leurs visages
+terreux, énergiques et jaunes comme le Rhône même. Ce coup de fouet les
+réveilla.
+
+Dégrisés, ils marchaient droit, sans rien dire, éclairés parfois d'une
+clarté brusque par un des réverbères accrochés aux maisons du quai; ils
+avaient l'air de deux mauvais fantômes.
+
+Et Cabrol tout à coup, répondant aux lamentations par lesquelles
+Martégas, toute la nuit, avait découvert le fond de son âme obscure, il
+dit, ce Cabrol:
+
+--Marie-toi avec Zanette, la Zanette de maître Augias. Son père a un peu
+de bien et d'argent et la confiance des maîtres du château de la Sirène.
+Marie-toi avec cette fille. Elle est gentille et, à voir, elle donne
+faim et soif. C'est une cerise qui pend à l'arbre. Tu n'as qu'à prendre.
+Et je t'en avertis, Martégas, pour que tu le saches,--un que l'on nomme
+Pastorel--tu le connais peut-être, Jean Pastorel, le gardian?
+
+--Je sais qui tu veux dire; il habite près des Saintes, à Silve-Réal.
+C'est un homme. Eh bien donc, que veux-tu me dire, de celui-là?
+
+--Pardi, qu'il en tient pour Zanette!
+
+--En es-tu sûr? demanda Martégas, s'arrêtant tout sec.
+
+--Si j'en suis sûr!... quand je le dis?
+
+--Et comment le sais-tu, Cabrol? Prends garde à ce que tu vas dire. Car
+celui qui se mettra en travers de mon chemin, je le souquerai, tu peux
+dire! Je suis aussi matelot, mon homme!
+
+--Comment je le sais? La belle affaire! Pas n'est besoin d'être sorcier,
+pour ça, collègue!... Il n'y a pas quinze jours, aux dernières fêtes du
+mois de mai, aux plaines de Meyran....
+
+--Eh bien?
+
+--Il y a eu ferrade, tu sais, et course de taureaux. Pourquoi n'y
+étais-tu pas?
+
+--Avance donc! Je t'écoute! Tu as une parole qui ne marche pas! Tu me
+fais bouillir le sang d'impatience! Si je n'y étais pas, c'est que
+j'avais d'autres affaires meilleures.... Avance donc, ânesse.
+
+--Eh bien, mon camarade, ce Pastorel ayant pris par les cornes et
+renversé joliment un jeune taureau un peu difficile, est allé la prendre
+par la main, ta Zanette, afin qu'elle vînt marquer la bête avec le fer
+rouge, au chiffre du maître.... Et ça, on ne le fait, voyons, que pour
+sa fiancée, ou pour sa maîtresse.
+
+--Gueusard de sort! gronda Martégas.
+
+Et il s'assit sur le parapet de pierre, comme pour réfléchir mieux à son
+aise.
+
+--Qu'il prenne garde, ajouta-t-il sourdement, qu'il prenne garde ce
+Pastorel! Que je ne le voie pas recommencer! Moi étant là, il aurait du
+mal!
+
+--C'est que, répliqua Cabrol, riant d'un gros rire... il a recommencé
+déjà.
+
+--Où? Dis, que je sache!
+
+--Il a recommencé le même jour, aux Plaines. Pourquoi n'y es-tu pas
+venu?
+
+--J'étais allé conduire à Aigues-Mortes un cheval vendu qu'il fallait
+remettre précisément ce jour-là, sans faute.... Dis-moi tout sur ce
+Pastorel, dis-moi tout ça que tu sais, hé? Sans rien oublier, sans rien
+me cacher surtout.
+
+--Eh bien, après la ferrade, où l'on marque les plus jeunes bêtes, il y
+eut course à la cocarde. Une jeune vache, très méchante, échappait aux
+plus malins. La cordette un peu lâche qu'on avait mal tendue, d'une
+corne à l'autre, pendait, balançant, au beau milieu du front, la
+cocarde. Un de Montpellier, au moment où il croyait tenir cette cocarde
+ensorcelée, quand il ne tenait que la ficelle solide d'où il ne put
+dégager ses doigts sinon coupés et saignants, fut pris entre les cornes
+par le milieu du corps!... Oh! par bonheur il était maigre, de manière
+qu'entre les deux cornes il eut toute la place pour être à son aise!...
+
+Un autre, qui avait le crochet de fer préparé dans sa main, pour
+accrocher et casser la ficelle, manqua son coup, et frappa le mufle de
+la vaquette maladroitement; il fut piqué d'un coup de corne à la cuisse
+et on l'emporta évanoui comme une femme! Pastorel se fit voir alors, il
+semblait ne vouloir entrer dans l'arène que s'il y avait du danger,
+comme on fait pour plaire; et en effet la chose arriva. Et quand les
+plus fameux coureurs se montrèrent fatigués, il sauta dans l'arène, du
+haut de son banc, car il ne s'était pas mis sur les charrettes qui
+formaient le cirque, non, il s'était placé sur la tribune des gros
+messieurs, pour faire le fier, juste en face de Zanette. Donc, il sauta
+dans l'arène, à ce moment toute vide, et tout de suite il fut applaudi:
+
+«Pastorel! Pastorel! c'est Pastorel qui l'aura!» La vache courut sur
+lui, décidée, tout droit, tête basse, il l'esquiva, la laissa passer,
+en pivotant sur un talon, et elle ne l'avait pas dépassé de la tête,
+qu'il lui avait pris sur le front la cocarde, sans avoir eu l'air de
+rien! On trépignait de contentement, mais lui, tranquillement, s'en alla
+vers cette Zanette et lui offrit la cocarde, puis retourna vers la
+tribune en traversant toute l'arène comme s'il n'y avait pas eu de
+vache.... Et la vache, il faut le dire, le laissa passer sans faire mine
+d'aller à lui, quoiqu'elle le regardât de travers en faisant, du pied,
+des trous dans la terre....
+
+--Sais-tu s'il y a longtemps qu'il connaît Zanette?
+
+--Ça, je n'en sais rien, Martégas, mais méfie-toi, si tu veux Zanette
+avant un autre.
+
+--Si je la veux! cria Martégas en se levant.... Si je la veux!... il y a
+longtemps que je la guette! Quand j'étais gardian au mas de la Sirène,
+d'où son père m'a chassé (il me le paiera, tu peux croire!) elle, elle
+était petitette, puisqu'à peine aujourd'hui elle court sur seize ans et
+demi. Eh bien, j'y pensais déjà, je la guettais comme on guette un
+perdreau trop jeune qui sera juste au point, dès la chasse ouverte. Et
+tu peux m'en croire, de ruse ou de force, je l'aurai! J'en ferai, s'il
+faut, ma maîtresse, pour qu'on la force à devenir ma femme. Je jure Dieu
+que ça sera comme ça.
+
+--Alors, dépêche-toi, collègue. A la Saint-Rémy, perdreaux sont perdrix,
+il lui vient des ailes, à la belle! On ne la prendra pas sous un
+chapeau, pechère? Et tu vois que mes conseils ne sont pas toujours
+contre tes idées? Tu m'entends de reste....
+
+--Et je te dis «gramaci», collègue.
+
+Les deux complices se serrèrent la main.
+
+--Je n'ai pas fini, dit Cabrol. Le meilleur conseil, je ne te l'ai pas
+donné encore. J'y viens. Et c'est pour que tu oublies que je t'ai fait,
+autrefois, manquer une belle affaire.... Eh bien, te rappelles-tu
+Sultan, de la manade du mas des Sirènes, Sultan, ce poulain du désert
+des Arabis, qui, de ton temps déjà, était la terreur des cavales?
+
+--Je m'en souviens, dit Martégas, il avait alors quatre ans.
+
+--Il en a donc sept aujourd'hui, et tu connais le proverbe sur les âges
+du cheval?
+
+--Oui, oui: sept ans pour mon ami, dit l'Arabe, sept ans pour moi, sept
+ans pour mon ennemi.
+
+--Sultan est donc en pleine vigueur, et beau comme un cheval de roi! Eh
+bien, il a tué, avant-hier, d'un fameux coup de pied, Sigalas, le
+gardian, qui voulait le prendre. Depuis un an, il a blessé, plus ou
+moins gravement, trois hommes. Avec ce Sigalas, ça fait quatre!
+
+--Eh bien? interrogea Martégas.
+
+--Eh bien, il a blessé encore cette année, deux poulains et une cavale,
+il est méchant comme une gale, ce Sultan. Et le maître a fait dire,
+hier, qu'à celui qui parviendrait à monter Sultan, il le donnerait en
+cadeau, il s'est décidé à ça. Il veut se débarrasser du cheval, mais
+comme il l'aime au fond, il voudrait le donner à un maître qui sache se
+faire obéir et qui le garde. Les gardians se plaignent tous les jours du
+cheval, disant qu'à chaque instant il détourne, ce cheval du diable, la
+manade des pâturages où on veut qu'elle demeure. Il attaque même les
+taureaux, jouant à les mordre, à les battre, à se cabrer pour laisser
+retomber sur eux ses pieds, de tout son poids et, s'ils prétendent se
+fâcher, il leur casse, aussi bien, les jarrets d'une ruade.
+
+...Eh bien, Martégas, vas-y. Prends le cheval... tu reverras ainsi la
+fille puisque tu es forcé de t'adresser au père.... Et quelque jour tu
+enlèveras Zanette sur ce Sultan devenu tien. Que dis-tu de l'affaire,
+hé?... je n'y vois qu'une chose contre, c'est que le père t'a fait
+chasser... il ne voudra peut-être pas que tu gagnes le cheval?...
+
+--Il aura peur de moi: il voudra! fit Martégas; j'irai dès demain! Sur
+ce cheval-là, un jour, comme tu dis, foi de gardian, Cabrol, je lui
+enlèverai sa fille! on verra ça!
+
+
+
+
+V
+
+LE SULTAN ET SON SÉRAIL.
+
+
+Zanette s'en allait à travers la plaine, vers Arles, à cheval, toute
+seule; ce n'était pas un dimanche, mais son père avait été pris d'un
+accès de mauvaise fièvre pendant qu'elle était seule avec lui à la
+maison, et vivement, sur son ordre, elle allait en Arles, chercher «le
+remède», la quinine, dont la provision était épuisée.
+
+Les fièvres paludéennes deviennent de jour en jour plus rares dans cette
+Camargue assainie par les travaux de la culture qui change les marais en
+vignobles. La vigne s'accommode très bien de ce sable, de ce terrain
+d'alluvion du Rhône qui forme la Camargue. Et ainsi sainte Vigne
+terrasse aujourd'hui encore le monstre vert, le mal des paluns, comme
+autrefois sainte Marthe triompha de la Tarasque qu'elle parvint à
+enchaîner.
+
+Le père de Zanette, le père Augias, avait pris les fièvres autrefois,
+dans sa jeunesse, et jamais n'avait pu s'en défaire. Depuis quelques
+années pourtant, il se croyait quitte et dormait tranquille, mais voilà
+que cette nuit même, tout à coup, il s'était mis à claquer des dents et
+à trembler de tout son corps. Il reconnut son mal et fut effrayé, tant
+il en avait gardé mauvais souvenir. Oh! les rêves, les rêves surtout,
+qui, à heure fixe, le prenaient dans la nuit, informes, compliqués,
+bizarres--et le tourmentaient comme des sorciers ou des démons!... ou
+bien, s'il était éveillé, l'angoisse subite, comme une montée de folie
+au cerveau! l'envahissement d'un trouble malin qui donne envie de fuir
+devant soi pour échapper on ne sait à quelle menace... mais la menace,
+l'ennemi, partout vous suivent, ils sont en vous.
+
+--Cours seller ton cheval, petite, et va me chercher le remède en Arles.
+Le valet de ferme ne reviendra pas, cours vite, c'est du temps gagné
+pour moi....
+
+Et si vite elle était partie que, ce matin-là, elle n'avait pas rendu
+visite, dans sa chapelle, à Notre-Dame-d'Amour, à Notre-Dame
+l'abandonnée!
+
+Zanette allait donc, jolie, sur son cheval blanc qui la portait sans
+peine, si légère, si mignonne! Elle allait, un peu attristée au départ,
+mais sans beaucoup d'inquiétude, car on sait le combattre, le mal des
+paluns. Ceux qui l'ont d'ailleurs l'acceptent et peuvent vivre vieux
+malgré tout.
+
+A peine en route, la gaîté de la lumière, du mouvement, la prit, et elle
+fut distraite des pensées noires par sa jeunesse et par les choses qui
+l'entouraient, par la danse des mouissales et des oestres, dont les
+ailes vibrantes l'accompagnaient d'une musique fine, qui semblait la
+voix même de la lumière.
+
+Les mouissales par myriades et les oestres aussi s'attachaient à ses
+épaules, à ses bras, et couvraient la peau du cheval blanc qui en était
+tout noir et frissonnait pour les secouer. Et chaque fois que ces
+bestioles s'envolaient, Zanette voyait le beau sang du cheval couler des
+piqûres en fils de pourpre entre-croisés qui lui mettaient sur le flanc
+et sur la croupe comme une résille écarlate! Ces bêtes irritantes ne
+piquaient pas les mains actives de la petite, ni son visage d'où sa main
+les chassait sans cesse, mais le cheval inquiet bien qu'il y fût
+habitué, se contenait mal, voulait à tout moment prendre le galop....
+
+--Doucement, doucement, Griset! lui disait Zanette de sa fine voix.
+
+Elle avait pris, pour aller plus vite, des «raccourcis» qu'elle
+connaissait, piquant droit à travers la plaine, dans les saladelles
+violettes, dans les enganes, qui tigraient, de leurs touffes égales et
+grasses de soude, de grands espaces de sable gris. Le cheval de Zanette
+trottait ou galopait là-dedans, sans effleurer une seule tige d'herbe,
+levant avec précision ses sabots vierges de fer, de façon à retomber
+toujours dans le sable d'où il les retirait sans fatigue--ce que
+n'aurait pas su faire un cheval né en d'autres pays. Mais lui, c'était
+un pur camarguais; il était né au soleil, un matin, en plein marécage,
+au milieu de ces sables, de ces enganes, de ces roseaux, de ces siagnes.
+Tout cela le connaissait et il connaissait tout cela. Et joyeux de
+courir chez lui avec sa petite maîtresse camarguaise comme lui, il
+s'ébrouait en balançant la tête, en fouettant ses flancs de sa queue
+traînante.
+
+--Doucement, doucement, Griset! voici tes aigues... doucement.
+
+Il les sentait depuis un moment, les aigues, ses belles amies, et,
+pointant vers elles ses oreilles, tendant sa queue un instant immobile
+et, faisant mine de s'arrêter, Griset, la gorge renflée, la tête un peu
+en arrière se mit à hennir fièrement.
+
+C'était bien elles, les aigues du mas de la Sirène, et aussi les
+taureaux. Les aigues blanches et grises, le cou bas, cherchaient leur
+vie dans les menus roseaux qui craquaient sous leur pied et sous leurs
+dents. Elles relevèrent la tête et reconnurent le Griset qui, de temps
+en temps, leur était rendu, revenait libre parmi elles et dont elles se
+rappelaient peut-être les folles caresses et les morsures.... Puis, le
+voyant bridé, harnaché, monté, elles se remirent à brouter l'herbe
+saline, sans plus s'occuper de lui, comme si elles le méprisaient....
+
+Les taureaux tous noirs, en ce moment étaient pour la plupart couchés;
+ils ruminaient, leurs jarrets repliés sous les poitrails larges, des
+fils de bave claire, irisée au soleil, pendant du coin de leur bouche
+jusqu'à terre. Ils tournèrent tous la tête du côté de la voyageuse, mais
+lentement, sans peur ni menace, et comme sans la voir.... Leurs gros
+yeux fixes semblaient rêver; ils songeaient à d'autres pâturages,
+regrettés peut-être, où on les ramènerait un jour, aux baignades dans le
+Rhône qu'il leur faut parfois passer à la nage, aux jeux du cirque, où
+quelquefois ils avaient été blessés.
+
+Deux gardians, bien droits sur leur selle, la pique à l'étrier,
+surveillaient la manade, immobiles et rêvant aussi, comme leurs
+taureaux.
+
+Zanette s'arrêta à regarder deux jolies vaches noires, fines et
+nerveuses, qui, debout, regardaient au loin tandis que leurs veaux les
+caressaient, cherchant la tétine, maladroits à la trouver, et la
+repoussant vingt fois du mufle avant de la saisir, pour jouer
+peut-être....
+
+Tout à coup, Zanette vit les gardians s'élancer vers elle, au galop....
+
+--Gardez-vous, demoiselle!
+
+Ils avaient crié trop tard pour la prévenir du péril qui, sans qu'elle
+s'en doutât, la menaçait.
+
+Sultan, le fameux étalon syrien, indompté et peut-être indomptable, qui,
+à tout moment, mettait le désordre dans la manade, blessant chevaux,
+cavales, taureaux et même les hommes,--accourait tout à coup contre
+elle, derrière elle. Étouffé dans le sable, le bruit de son galop, perdu
+dans le bruit du double galop des gardians, ne s'entendait pas. Elle
+regardait, sans comprendre, le mouvement des gardians. Et quand ils
+furent tout près d'elle:
+
+--Zou! en avant! lui crièrent-ils.
+
+D'un mouvement instinctif, elle enleva sur place Griset au galop; elle
+venait d'entendre derrière elle, tout près, le souffle d'une bête;
+Sultan qui broutait un peu à l'écart du troupeau, ayant aperçu tout à
+coup Griset, s'était furieusement élancé vers lui; il était, le Sultan,
+jaloux de ses cavales, il venait attaquer l'intrus, qu'il connaissait
+bien. Et debout derrière son ennemi, son ventre touchant presque la
+croupe du cheval de Zanette, il voulait le frapper de tout le poids de
+ses deux pieds de devant, prêts à retomber sur son rival, et sur
+l'amazone sans doute. Heureusement, elle s'était dérobée. Et, détournée
+à demi, elle vit la terrible bête, mâtée tout debout, irritée,
+menaçante, ses deux pieds battant l'air, sa tête fière et farouche
+détachée en plein ciel bleu, naseaux ouverts, crinière au vent.
+
+Les deux gardians le menacèrent de la pique... il fit une brusque tête à
+queue, détacha vers eux une ruade insolente et, tête haute, queue
+rigide, il détala, superbe, les crins en tous sens envolés, avec un cri
+d'orgueil, de colère et de mépris qui fit se relever d'un seul coup la
+tête de toutes les cavales... et il alla passer près d'elles, comme pour
+leur montrer toute sa force indomptable, toute sa beauté libre... il
+tourna légèrement vers elles la tête avec un sourd hennissement d'appel,
+caressant, doux, comme intime, comme convenu entre elles et lui,--et
+voilà qu'elles s'émurent. Tous ces longs cous tendus qui, un instant
+auparavant, étaient penchés vers la terre, vers la pâture, se dressèrent
+bien haut.... Les naseaux, rouges au fond, renâclèrent, aspirant l'air,
+la liberté, l'amour, le Rhône voisin, la mer lointaine, et la cavale
+favorite du Syrien, s'émouvant la première, bondit vers lui,
+frémissante, avec un hennissement auquel il répondit, toujours fuyant et
+déjà loin. Alors la manade s'ébranla entière. Une brusque trépidation,
+comme un roulement de mille tambours voilés, commença.... Zanette et les
+gardiens ne virent bientôt plus, dans les volutes nuageuses de la
+poussière, que des têtes ardentes, qui cherchaient à se dépasser, des
+crinières envolées au vent, des queues fermes, aux poils serpentins, de
+fines pointes d'oreilles rapprochées, dardées, hérissées par-dessus les
+courbes des croupes... et les taureaux bientôt debout à ce bruit, un
+instant surpris et indécis, à leur tour partirent; et à la suite et
+comme sur l'ordre de l'étalon, voici que se pressa en tumulte, derrière
+la blanche galopade des cavales, le torrent noir des taureaux, aux
+cornes aiguës, aux queues sèches, aux échines noueuses.... Le roulement
+des pieds innombrables s'éloigna, comme absorbé par l'immensité de la
+plaine, et en un clin d'oeil tout disparut derrière les tamaris là-bas,
+dans la poussière de sable qui, soulevée en ondes, semblait, sous le
+clair soleil du matin, une fumée d'or!
+
+--Vous l'avez échappé belle, mademoiselle Zanette! dit un des
+gardians.... Ah! bien! il nous aurait manqué cela! Voyez-vous, si
+Sultan vous avait, du pied, frappée sur les épaules... il vous eût
+écrasée, pechère, comme une reinette dans le marais!... il serait temps
+de le renvoyer, ce cheval terrible, au diable, car on peut dire que
+c'est sans doute du diable qu'il vient.... Pourvu qu'il ne les dépayse
+pas, nos aigues. S'il lui prend fantaisie, il leur fera passer le Rhône
+à la nage! il l'a fait plusieurs fois déjà!...
+
+--Voyez-vous, dit l'autre gardian, vous pouvez dire au bayle, à votre
+père donc, que j'ai des fois eu envie de tuer le cheval, de lui mettre
+une balle dans la tête. C'est un cheval de mort, ce coquin-là, il serait
+temps de s'en défaire. Dites-le au bayle, qui d'ailleurs le sait bien.
+
+Zanette ayant promis de parler à son père, se remit en route.
+
+
+
+
+VI
+
+LE CONSEIL DES BÊTES.
+
+
+Après avoir trotté quelque temps, elle mit son cheval au pas, prise par
+le charme de la saison autour d'elle et par le rêve, en elle, de sa
+naissante jeunesse. L'année, plus âgée qu'elle, avait déjà une ardeur
+grande, mais la journée était adolescente comme la fille. La première
+heure matinale, l'enfance du jour, s'en allait, avec ses insouciantes
+gaîtés d'oiseaux, ses souffles très frais, odorants, à peine imprégnés
+du parfum des fleurs éveillées à peine. Un cadran solaire, au mur d'une
+cabane en ruines, marquait sept heures. Zanette rêvait. Et de quoi,
+sinon d'amour? Devant elle se levait de temps en temps une cochevis,
+«l'alouette de pays», la tête fière sous sa huppe dressée, et qui siffle
+un trille moqueur, car jamais ne l'approchent que les gens inoffensifs;
+les chasseurs ne sauraient la joindre. Elles fuyaient, les cochevis,
+devant Zanette et se posaient à portée du regard, toujours sur quelque
+motte de terre, sur quelque pierre un peu haute d'où elles pouvaient
+surveiller un horizon nécessaire, par-dessus les touffes des saladelles.
+On les sentait inquiètes, songeant à leur nid où déjà sans doute
+dormaient les oeufs, leur espérance d'avenir.... Dans les groupes
+d'arbres qui bordent le Rhône, les rossignols, depuis l'avril,
+chantaient à tue-tête leur bonheur de vivre, irréfléchi et pourtant
+convaincu. Les agaces, plus prudentes encore que les cochevis, se
+tenaient toujours à deux portées de fusil, et regardaient la petite
+Zanette avec leur oeil vif, plein de moquerie noire. Elles faisaient
+semblant aussi de regarder à terre, parce que leur nid fait de
+brindilles sèches était bien haut, là-bas au sommet de quelque
+peuplier.... Elles affectaient l'insouciance, mais leur pensée d'agace
+était tourmentée.... «Que veut-elle, cette fillette? elle est petite,
+l'enfant; elle ressemble encore, par la taille, à ces êtres malfaisants
+qui grimpent aux peupliers, jusqu'aux cîmes, pour prendre nos nids....
+Jacassons, mes soeurs, jacassons comme si nous n'avions rien à faire,
+pas même chasser le grillon ou guetter, à leur sortie de terre, les
+cigales encore dépourvues d'ailes et qui, après avoir quitté leur
+fourreau terreux de larves, nous apparaîtront vertes comme un blé
+d'hiver, toutes tendres et succulentes, inhabiles à se servir de leurs
+ailes humides, toutes repliées!» À ces discours des agaces prudentes,
+des cailles répondaient, saccadant leur appel, qui disait des choses
+semblables. Des petits lapins tout jeunets, montrant leur derrière
+blanc sous leur queue naïvement relevée, étonnés d'être pour la première
+fois hors des terriers rembourrés avec le poil arraché de la poitrine
+des mères, se passaient gauchement la patte sur leur longue oreille,
+pour apprendre à faire leur toilette avec la rosée que secouent sur eux
+les bonnes herbes. Des libellules, attachées par deux, voletaient,
+s'embarrassant parfois dans les roseaux où se débattaient leurs ailes de
+mica, avec un bruit métallique.... Leurs yeux immenses, bombés sur leur
+tête en boule, réfléchissaient la jeune lumière, attentifs au vol des
+hirondelles voraces et des moineaux plus voraces encore. L'amour partout
+espérait, craignait, vivait, se défendait.... Et si elle ne voyait pas
+toutes ces choses, Zanette pourtant les sentait palpiter autour d'elle,
+et sa jeunesse rêvait un rêve confus, plein d'un désir de vol, de
+causerie à deux, de frôlements tendres, d'infinie espérance, d'amour
+enfin, d'amour toujours.
+
+Elle n'avait plus sa mère, et contre les pièges d'amour, son brave père,
+maître Augias, pechère! n'aurait pas su la mettre en garde. Il n'aurait
+pas osé, le brave homme! Eût-il osé, non, il n'aurait pas su. Ayant
+toujours eu trop de travail pour penser aux belles filles, il n'avait
+aimé qu'une fois, et cette fois unique l'avait conduit au mariage, d'où
+était née cette chère petite qui était la joie de ses yeux et de son
+coeur, bien que jamais il ne lui eût montré combien elle lui était douce
+au coeur et aux yeux. Sa pudeur native de paysan un peu épais avait tous
+les dehors de l'indifférence pour son enfant. Il lui parlait tout sec et
+ne l'embrassait jamais. Les paysans ne s'occupent guère de se dire,
+sinon peut-être à l'heure première de l'amour adolescent, des
+câlineries, ni même des bontés. Ils travaillent l'un pour l'autre, c'est
+leur meilleure manière de se marquer de l'amour. Ainsi le soir, au
+moment de gagner sa chambre, Zanette n'embrassait jamais son père. Sa
+vïore à la main: «Bien le bonsoir, père!» disait-elle.--«Bonsoir,
+bonsoir!» répétait-il sourdement, sans quitter la menue besogne
+quelconque à laquelle il était tardivement occupé.
+
+Qui donc pourra la défendre, Zanette, des pièges qu'elle ignore et que
+lui prépare un Martégas? que comprendra-t-elle, quand ce loup dévorant
+viendra vers la pauvre agnelle? oh! quelle abomination si elle allait
+l'écouter! il sera le premier à lui parler d'amour; et le premier qui
+parle aux fillettes si petites, a bien des chances de leur sembler
+l'amour en personne! Elles ne savent pas, les pauvres, que bien des
+loups se déguisent en bergers.
+
+On exige beaucoup de force, vraiment, des filles sans soutien ni
+conseil, à qui la nature,--par mille et mille voix insinuantes, qui
+parlent en elles et hors d'elles,--conseille justement tout le
+contraire de ce que veulent les gens, la religion et la vérité....
+
+Les oiseaux volètent et caquètent; le vent du matin murmure; l'air frais
+se fait tiède; l'heure marche; une langueur d'été commencera bientôt. Au
+dedans de son coeur, elle sent, Zanette, un trouble doux, un mouvement
+d'ailes qui veulent se déployer, un élan vers la vie ouverte, vers
+l'horizon immense qui ne s'arrête pas à la mer! Le premier qui viendra
+ne lui plaira-t-il pas trop vite? Hélas, mon Dieu! elle ne sait pas
+elle-même combien elle a raison de prier la Vierge, chaque matin....
+
+Notre-Dame-d'Amour, protégez-la!
+
+
+
+
+VII
+
+LA COCARDE DE ZANETTE.
+
+
+La petite amazone était sortie des endroits sauvages. Les approches de
+la ville se faisaient sentir déjà. Elle avait dépassé la moitié du
+chemin; autour d'elle maintenant c'est partout des vignes bien
+cultivées, en pleine sève, les grappes déjà bien formées sous le pampre
+d'un vert intense. Elle prit un chemin de traverse qui aboutissait à la
+route, et se trouva bientôt près des _Plaines de Meyran_ où ont lieu
+souvent les courses et les ferrades chères aux habitants de tout le pays
+arlésien.
+
+Zanette eut envie de revoir les Plaines. Son rêve vague venait de
+prendre une figure précise. Voici qu'il avait des moustaches et
+s'appelait Jean Pastorel. C'est ce beau Pastorel qui, il y a quelques
+semaines, lui avait, en plein cirque, fait les honneurs d'une ferrade et
+d'une course de taureaux.... Elle ne put passer si près des fameuses
+plaines, sans y courir un instant, pour rien--pour les revoir,--pour se
+mieux rappeler l'instant de triomphe où ce gardian, inconnu d'elle, lui
+avait offert ce qu'on offre à la mieux aimée,--ou du moins à la plus
+jolie....
+
+Ce n'était que dix minutes de retard. Elle les rattraperait facilement.
+Elle mit donc Griset au galop et tout à coup s'arrêta. Elle était devant
+les Plaines, vaste espace de terrain nu, ferme, souvent battu par les
+immenses foules des fêtes populaires, par les chevaux, les chariots de
+toutes sortes et par les taureaux de course.
+
+Elle s'arrêta. Au beau milieu des Plaines de Meyran, la tribune
+d'honneur était encore debout, et à la pointe des mâts élancés,
+flottaient encore deux longues flammes tricolores ondulantes, minces,
+pareilles à des serpents ailés....
+
+Elle se rappela tous les détails de ce grand jour.
+
+Vers midi, elle était arrivée sur la carriole, avec son père. Déjà les
+innombrables chariots et charrettes de toutes formes, dételés,
+rapprochés bout à bout, leurs brancards entrant dans les caisses, ou
+passant par-dessous, formaient au milieu de la plaine l'enceinte d'un
+cirque plus grand peut-être que les arènes d'Arles. Zanette était
+arrivée tard, mais juste en face de la tribune d'honneur, une place
+inattendue se fit. Un paysan, forcé par un incident quelconque de
+rentrer chez lui, avait repris sa charrette, et donné sa place au char à
+bancs de maître Augias. Elle était donc aux premières places, et le joli
+char à quatre roues, peint de frais, paraissait tout fier au milieu des
+lourdes charrettes à fumier et des tombereaux de travail, qu'il dominait
+un peu....
+
+Elle avait été bien contente de trouver cette place en face de la
+tribune devant laquelle allaient se passer les principales péripéties
+des courses et des jeux.
+
+Les taureaux étaient là-bas, à l'une des extrémités du cirque ovale, ils
+étaient pris encore entre les hautes parois de ces enceintes de bois,
+sans plancher, posées sur des roues, dans lesquelles ils sont forcés de
+marcher.... La foule était énorme, car on avait annoncé des fêtes
+exceptionnelles, juste au lendemain de la fête annuelle des
+Saintes-Maries de la Mer. On avait espéré attirer aux Plaines une partie
+des pèlerins qui, tous les ans, le 24 mai, accourent aux Saintes pour
+voir des miracles.
+
+Il y avait des gens de tous les environs, toute la jeune population de
+la ville d'Arles, et celle d'Avignon; beaucoup de gens d'Aigues-Mortes,
+et de Marseille, et de Martigues et d'Aix! Et les fils des paysans de
+Camargue et de Crau arrivaient à cheval, chacun ayant en croupe sa
+fiancée, ou sa maîtresse ou sa femme. Ils arrivaient, farauds, la
+cravate de couleur vive flottante au vent, le petit feutre un peu penché
+sur l'oreille, le pied bien assuré dans l'étrier fermé, contents de
+sentir autour de leur taille le bras de la fille ou de la jeune femme
+qui, si le cheval s'anime, les presse un peu, comme pour dire: Garde-moi
+bien. Et tous ces couples étaient souriants. On sentait que le bonheur,
+au moins pour ce jour-là, trottait et galopait avec eux. Elles riaient
+parfois aux éclats, les filles, pour rien, pour un bond de joie du
+cheval, pour un mot que chuchotait leur cavalier ou pour le bonjour
+sonore et gai d'un passant.
+
+Et Zanette se rappelait bien que de les voir, ces heureux, cela lui
+avait fait envie.... Pourquoi n'était-elle pas, elle aussi, prise en
+croupe par un jeune homme? voilà ce qu'elle avait pensé....
+
+Puis, on avait aperçu au large là-bas sur la route, la caravane qui,
+tous les ans, dès qu'aux Saintes la fête est finie, part en longue
+procession, longue de plus d'un quart de lieue, charrettes, chars,
+carrioles, cabriolets même et calèches. Les voitures qui traînaient des
+malades tristement avaient continué leur route vers Arles; celles qui
+n'emportaient que des curieux avaient tourné vers les plaines de Meyran,
+et c'était, dans les plaines, un grouillement bariolé, un bourdonnement
+de mer joyeuse, les appels, les cris, les éclats de rire voltigeant,
+s'entre-croisant par-dessus les têtes, les cavaliers fendant les groupes
+qui s'écartent, les marchands de boisson fraîche, de foulards pour les
+filles, de bagues de laiton et d'argent, jetant, plus haut que les
+rires et les cris de joie, l'offre engageante de leur marchandise, avec
+des plaisanteries de peuple heureux. Et que de chevaux, bon Dieu! en
+comptant ceux qu'on avait dételés et qui sont attachés à des piquets
+comme à la foire, cela semblait la cavalerie de toute une armée!
+
+--Aux charrettes! aux charrettes! La ferrade va commencer.
+
+Quand tout le monde fut en place, et Zanette sur son char, près de son
+père, en face de la belle tribune où trônaient M. le maire et M. le
+sous-préfet d'Arles,--le milieu de l'arène commença de se vider, mais
+lentement. De hardis curieux attendaient pour se retirer l'entrée du
+premier taureau. Des gardians à cheval, la pique à l'étrier, trottaient
+dans le cirque, demandant qu'on leur laissât le champ libre.
+
+--A vos places! bonnes gens! à vos places, donc!... Veux-tu que je t'y
+mène, gamin! Et toi, ma belle, attendras-tu que je t'y porte ou faut-il
+que je descende de mon cheval pour te faire peur d'un baiser?...
+
+Et c'est alors qu'elle avait vu, Zanette, apparaître ce Jean Pastorel
+qu'elle croyait bien n'avoir jamais vu encore. Il était, bien sûr, de
+tous les gardians, le plus beau, le mieux fait, le mieux à l'aise sur sa
+selle, comme dans un fauteuil, ma belle! et maniant son cheval si
+facilement, d'un si léger mouvement de la main, le faisant tourner sur
+place, dans un rond grand comme une assiette,--un beau cheval blanc, un
+vrai camarguais.
+
+Quand le cirque avait été presque libre,--ce Pastorel en avait fait le
+tour au pas, frôlant les roues des charrettes qui formaient l'enceinte,
+et pour sûr, ayant l'air de chercher quelque chose ou quelqu'un.
+
+Et en passant près du char de Zanette, peint de si fraîches couleurs,
+son attention avait été attirée. Elle croyait bien lui avoir entendu
+dire:--La plus jolie, celle que voilà!
+
+Elle avait suivi d'un regard tendu, tous les détails de la ferrade en se
+disant: «Il ne travaillera donc pas, lui?»
+
+Et enfin il s'était montré, après que deux autres eurent tenté
+inutilement de renverser l'un des taureaux qu'il fallait marquer. Au
+milieu de l'arène, le fer rougissait dans le brasero. On eût dit
+vraiment que le taureau le connaissait, ce feu; il n'en voulait pas
+approcher... il avait vu lutter les autres, et se refusait.
+
+Alors, oui, Jean parut, il s'avança d'une démarche souple, mais très
+ferme; il était mince, sec, pas trop grand, joli homme, l'air brave, il
+était allé droit à la bête qui le regardait venir en renâclant, et comme
+elle le chargeait, il l'avait prise par les cornes, cédant d'abord au
+choc, porté presque par elle, puis, traînant ses pieds pour lui
+résister, s'arc-boutant enfin sur ses jambes tendues, et l'arrêtant....
+A ce moment (elle s'en souvenait bien!) Zanette ne respirait plus...
+serait-il forcé, comme le premier qui avait lutté, de lâcher et de fuir,
+ou bien tomberait-il, secoué, piétiné par l'animal? L'homme et la bête
+se mesuraient, se pesaient. De toute sa force l'homme s'efforçait,
+serrant à plein poing les cornes, de tourner sur elle-même la tête du
+taureau et le taureau s'efforçait de la retourner en sens inverse.
+
+Brusquement, l'homme adroit, déplaçant sa force, renversant sa pesée,
+cédant à la résistance du taureau afin de s'en servir pour le faire
+tomber, l'avait en effet couché sur le flanc! Et dix mille mains
+l'applaudissaient. Deux hommes aussitôt, s'appuyant sur la croupe et sur
+le cou de la bête la maintenaient à terre et Jean se dirigeait, tout
+courant, vers Zanette, oui, vers elle, vers Zanette!... et lui tendant
+la main:
+
+--Venez marquer le taureau, demoiselle! c'est le droit de la plus jolie!
+
+Elle avait regardé son père. Le vieil Augias, fier au fond, avait
+murmuré:
+
+--Vas-y!
+
+Elle avait sauté, du haut du char, entre les bras de Jean. Jean l'avait
+déposée à terre, comme une enfant, et conduite à travers cette immense
+arène, sous les yeux de tout un peuple, vers le taureau. Il avait
+ramassé le fer et le lui avait tendu. Et c'est elle qui, de son petit
+bras, sur le flanc grésillant et fumant de l'animal qui se débattait,
+avait appliqué le fer rougi au feu,--confiante dans l'adresse et la
+force de l'inconnu contre lequel elle se pressait, un peu émue, même
+beaucoup.
+
+Puis, il l'avait ramenée à son père, et tous ceux qui étaient assez près
+pour la voir avaient dit:
+
+--Il a eu raison, le gardian; il a bien choisi!
+
+Toute étonnée et confuse, elle s'était assise à sa place, attendant la
+suite des jeux.
+
+Alors on avait lâché les taureaux. Les taureaux portaient au milieu du
+front, attachée à une cordelette tendue d'une corne à l'autre, une
+cocarde blanche et bleue qu'il fallait leur arracher sans se faire
+découdre. Et deux ou trois jeunes hommes avaient été renversés par une
+taure plus hardie et plus adroite que les autres. Alors, de nouveau,
+Jean Pastorel s'était avancé, et, sans avoir dans sa main, comme les
+autres, un crochet de fer pour couper la cordelette, il avait cueilli la
+cocarde au front terrible de la bête, comme une rose sur un rosier.
+
+ * * * * *
+
+Et cette jolie cocarde, il était venu la lui offrir avec un joli
+compliment.
+
+...Et revoyant en elle-même toutes ces choses, Zanette, du haut de son
+cheval, regardait maintenant la vaste plaine vide où elles s'étaient
+passées; cela lui semblait un songe.... C'était bien là, pourtant...
+oui, là. La tribune d'honneur était là encore, comme un témoin debout et
+parlant.... Hélas! le reverrait-elle jamais, ce Pastorel? N'avait-il eu
+qu'un caprice, une idée du moment? l'avait-il ainsi appelée pour
+l'oublier ensuite? Pourquoi lui avait-il, par deux fois, rendu un si
+grand honneur, au risque de faire parler les gens? Elle avait interrogé,
+sans avoir l'air de rien, plusieurs personnes sur le compte du vainqueur
+dont tout le monde s'entretenait ce jour-là. On ne lui en avait dit que
+du bien. Dans la voiture voisine du char d'Augias, des paysannes
+causaient. Zanette avait prêté l'oreille. Une vieille femme disait:
+
+--Depuis sa naissance, je le connais, c'est aussi franc que beau, cet
+enfant-là. Tel que vous le voyez, avec son air hardi, tout l'argent
+qu'il gagne, il le porte à sa mère, à Silve-Réal, il est tout pour la
+vieille qui le traite toujours comme s'il avait douze ans. Elle est un
+peu grognon et mauvaise, étant malade. Elle le gronde et le menace.
+Jamais il ne lui répond méchamment, jamais il ne s'emporte. C'est un
+agneau, ce grand diable-là!
+
+C'est tout ce que savait Zanette. Est-ce que le songe est fini vraiment!
+Le plaisir qu'elle a eu n'aura-t-il eu qu'un jour? ou même est-il bien
+vrai? n'a-t-elle pas rêvé?
+
+Alors, mettant la bride dans sa main droite, Zanette porte à sa tête sa
+main gauche, et dans le pli de sa coiffe arlèse, entre la dentelle
+blanche et le velours noir, elle prend doucement la cocarde bleue et
+blanche que depuis trois semaines elle porte cachée. Elle la regarde un
+peu de temps, puis de nouveau elle jette les yeux sur les plaines de
+Meyran, croit revoir toute la fête, les ferrades et les courses, la
+foule et le beau gardian,--et lentement elle met sur ses lèvres cette
+petite cocarde blanche et bleue, qui semble une fleur écrasée, et qui
+sent bon, étant tiède du parfum de ses beaux cheveux.
+
+Puis, brusquement, elle la cache encore à la même place; et, au galop,
+la petite Arlèse amoureuse s'en va vers Arles; vite, elle galope pour
+regagner le temps perdu, se reprochant maintenant comme un crime de
+faire attendre le pauvre Augias.
+
+ * * * * *
+
+Les filles,--c'est ainsi--facilement oublient père et mère pour l'amour
+de l'inconnu.
+
+
+
+
+VIII
+
+ROSSELINE.
+
+
+Elle n'avait pas tort de s'interroger, Zanette, sur les raisons qui
+avaient poussé Jean Pastorel à lui faire «tant d'honneur» le jour des
+fêtes aux plaines de Meyran....
+
+Jean, si bon à l'ordinaire pour sa vieille mère, lui faisait, depuis
+plus d'un an, un gros chagrin, bien gros. Il était tombé amoureux
+(tombé, c'est le cas de le dire) d'une de ces coquettes qui font perdre
+aux hommes tout sang-froid et tout repos. Il l'avait rencontrée, comme
+cela arrive la plupart du temps en ce pays de fêtes, un jour de grande
+réjouissance publique. C'était à Aigues-Mortes. Cette fille, Rosseline
+Queïrel, était vraiment d'une beauté éblouissante. Sous le velours
+sombre posé en couronne, surmonté du fond blanc de la coiffe, son visage
+régulier, que mordaient aux tempes les bandeaux ondés, très
+noirs,--éclatait de blancheur pure, un peu mordorée, comme un vieux
+marbre du Musée des Antiques. Par sa pureté, son profil rappelait
+exactement ceux des plus belles médailles grecques. Le nez suivait tout
+droit la ligne du front; la saillie des lèvres bien rouges semblait
+l'appel d'un éternel baiser; le menton large et bien arrondi disait
+l'énergie dans la beauté; et toute cette tête petite, aux yeux d'ombre
+étincelante, était portée par un cou svelte, un peu long, émergeant hors
+des plis des fichus de l'Arlèse avec une grâce ferme qu'on devinait
+souple.
+
+De taille moyenne, Rosseline, très bien proportionnée, avec sa poitrine
+rebondie que trahissait l'ouverture des fichus, avait une certaine
+fierté d'allures. Elle paraissait froide et dédaigneuse.
+
+C'était tout le contraire; elle était faible, accueillante, prompte aux
+ardeurs et aux changements, intéressée seulement quand elle était de
+sang-froid, d'âme commune d'ailleurs. Capable de méchanceté si la
+méchanceté lui était conseillée avec autorité, elle n'était point
+méchante encore de parti pris, mais seulement destinée à le devenir.
+Elle le sentait elle-même et n'y répugnait pas, disant au contraire
+qu'en ce bas monde les bons sont les dupes,--des imbéciles. Elle ne
+mettait encore aucune préméditation à faire souffrir les hommes.
+L'heure, le temps qu'il faisait, l'impression qui lui venait du ton
+d'une voix, la poussaient de-ci, de-là, en des directions différentes,
+parfois contraires. La minute présente lui importait seule. Elle était
+vaniteuse; il lui fallait de beaux velours pour ses coiffes. Elle était
+gourmande, refusait parfois l'humble déjeuner de sa mère,--modeste
+couturière,--pour manger, chez le pâtissier voisin, des éclairs au
+chocolat et des tartes aux fraises.
+
+Jean lui avait d'abord fait sa cour «pour le bon motif». Bien pris,
+superbe à cheval, de bonne réputation, il avait été, semblait-il, agréé
+avec plaisir.
+
+C'est que, tout simplement, sans se soucier de l'avenir, Rosseline avait
+trouvé agréable cet hommage d'un gardian, d'un coureur de taures bien
+connu dans tout le pays. Si elle devait l'épouser, elle n'y avait pas
+songé beaucoup, elle n'en savait rien. Il n'était pas assez riche pour
+qu'elle s'y sentît vraiment contrainte par l'intérêt. C'était un galant
+de plus, et de bonne prise, voilà tout. Elle riait d'aise quand, de sa
+fenêtre, elle le voyait, une fois ou deux par semaine, arrêter son
+cheval devant la porte, l'attacher à l'anneau, entouré de quelques
+gamins dont l'admiration était attirée par le harnachement du cheval
+camarguais et la bonne grâce du «chevalier».
+
+Elle n'avait point de préjugé, mais elle avait de la discrétion, du
+moins, en ce qui la concernait, aucune hypocrisie et l'émotion facile,
+si facile que cette admirable fille de vingt ans était depuis des années
+une femme. Elle avait mis à mal plus d'un joli adolescent; elle leur
+demandait à tous sans distinction de la reconnaissance; elle ne se
+reprochait point ses faiblesses, mais ne s'en vantait pas non plus; elle
+rougissait à ravir en baissant, d'un mouvement instinctif, sans y
+songer, des paupières de vierge tremblante, chaque fois qu'un homme pas
+trop mal fait et jeune lui disait: _Je t'aime_. Et finalement, elle
+était devenue la maîtresse de Jean dès leur quatrième entrevue. Ce
+jour-là, il l'avait innocemment conduite à la promenade, le long du
+Rhône; c'était un matin de printemps. Elle avait d'elle-même, tout à
+coup défaillante, appuyé sa tête sur la poitrine du jeune gardian, et
+le diable,--qui est toujours là dès qu'on est deux, homme et
+femme,--avait conseillé le reste et en avait bien ri, aux dépens du bon
+Pastorel.
+
+Alors avait commencé pour le gardian une vie de tourmente, de jalousie,
+de désespoir. Séparé de sa maîtresse par plus de sept lieues, retenu à
+Silve-Réal par sa besogne coutumière et par le désir de complaire le
+plus possible à sa vieille mère, il ne dormait plus, il ne vivait plus.
+Le breuvage qu'il avait goûté ne lui avait laissé que de la soif mêlée
+d'un goût précis, âpre, importun à la fois et désirable.
+
+Ses camarades savaient où il allait, et ne se gênaient pas pour le
+plaisanter à l'occasion. On lui donnait à entendre que la belle «en
+avait d'autres»; il le croyait et n'en voulait rien croire; il en était
+sûr et ne voulait pas l'admettre; il eût voulu que cela fût prouvé et ne
+cherchait pas à le savoir.
+
+--Ceux qui disent ça, l'ont-ils vu? répétait-il pour se consoler.
+
+On lui citait des noms de galants: il interrogeait naïvement Rosseline
+qui riait, en réponse, d'un air si tranquille, si ingénu!
+
+--Pourrais-tu croire ça, mon pauvre Jean! Tiens, tu me fais peine!
+
+Alors il lui demandait pardon.
+
+Puis il la surveilla, et ne parvint qu'à se rendre ennuyeux; il ne
+venait plus aux jours dits; il arrivait inopinément, dans la nuit
+quelquefois, pour voir si les fentes des volets de Rosseline étaient
+éclairées,--et, si elles étaient sombres, il n'en concluait pas moins
+que sa maîtresse n'était pas seule. Il faisait contre la fenêtre le
+signal convenu. La mère du Rosseline avait sa chambre sur le derrière de
+la maison, et ne pouvait entendre. Si Rosseline n'ouvrait pas, il
+attendait quelquefois le jour, pour voir si un homme sortirait. Si elle
+ouvrait, alors entre elle qui était à sa fenêtre du premier étage et
+lui qui était sur le pavé de la rue, des dialogues à voix basse, très
+basse, un peu sifflante, commençaient; et sur lui bien souvent
+pleuvaient l'injure et la menace, en échange des reproches.
+
+--Tu me perdras, fou que tu es! on te devinera.... Où as-tu laissé ton
+cheval?
+
+--Je l'ai caché un peu loin, au bord du Rhône, dans un coin que je sais,
+dans les saules....
+
+--Va-t'en!
+
+--Ai-je fait à cheval cette course si longue, sept lieues, tu
+entends!... pour être ainsi reçu?
+
+--Il ne fallait pas venir! te l'ai-je permis?
+
+--N'es-tu pas mienne et comme ma femme?
+
+--Oh! ça pas encore! tu es trop tyran! tu es jaloux.
+
+--Oui, de tout et de tous!
+
+--Pourquoi?... c'est bête.
+
+--Est-ce que je sais?... on bavarde sur toi... tu me fais peur!... je
+t'aime.
+
+--Si je te fais peur, quitte-moi!
+
+--Est-ce que je peux!
+
+--Ils disent tous ça.
+
+--Tu vois qu'il y en a d'autres!
+
+--Pas comme tu veux dire....
+
+--Rosseline!
+
+--Jean?
+
+--Ouvre-moi, descends.
+
+--Ma mère entendrait.
+
+--Avant-hier, tu es descendue. Pourquoi entendrait-elle, ta mère,
+aujourd'hui plutôt que les autres fois?
+
+--A recommencer trop souvent les choses qui sont dangereuses, on y
+laisse à la fin sa réputation; il ne faut qu'une fois.
+
+--Je vais faire un esclandre.... Tu as quelqu'un chez toi!
+
+--Tu es fou. Tiens, va-t'en, je ne veux plus te voir.... J'en ai assez,
+à la fin.
+
+--Si tu m'aimais, tu ne me renverrais pas ainsi... tu ne pourrais pas!
+
+--Contente-toi de ce que je te donne.... Beaucoup voudraient ta place.
+Adieu! j'ai sommeil et tu m'ennuies.
+
+Elle avait sommeil en effet, et il ne lui venait pas à l'esprit, en
+pareil cas, qu'on pût, par amour pour un homme, se priver d'aller
+dormir. Dormir lui semblait une chose plus importante qu'aimer, à
+l'heure où ses yeux se sentaient alourdis.
+
+Elle fermait sa fenêtre dont le craquement léger retentissait au coeur
+de Jean, comme un bruit terrible.
+
+Il restait là, un moment, dans le froid de la nuit--car il était venu
+ainsi, des fois, en plein hiver; il restait là, un instant indécis, le
+sang battant ses tempes, la rage dans le sang, avec des vertiges
+intérieurs comme en ont les fous, perdant pied dans la confusion de ses
+pensées comme dans une mer ou dans un torrent, réprimant vingt fois, à
+grand'peine, l'envie qu'il avait de se ruer contre la porte basse, pour
+la briser.... Et puis, s'il faisait cela, après?... Elle était seule,
+pour sûr.... La mère, une fois avertie, qu'adviendrait-il? il épouserait
+Rosseline, oui, certes! Eh bien?... Eh bien, il n'était plus sûr, à
+cette heure, d'en vouloir. Pour maîtresse, soit, oui, toujours,--mais
+comme femme? Auprès de sa mère à lui, si rigide, si sévère, introduire
+cette terrible fille dont il ne savait rien, après tout, dont il
+redoutait la malice inconnue!
+
+--Ah! pauvre de moi!
+
+Alors, il allait reprendre son cheval et, là, dans les saules du bord du
+Rhône parmi lesquels il l'avait caché, l'envie lui venait de se jeter au
+fleuve, de mourir.... Et pourquoi donc? Tout simplement parce qu'il ne
+la sentait pas à lui, cette fille. Cet homme habitué à se faire obéir
+des bêtes indomptées, s'étonnait, s'irritait de n'être pas ici le
+maître absolu.... Et tous les mauvais commérages lui revenaient; des
+mots atroces le mordaient au coeur; il se rappelait des gestes d'elle,
+des regards équivoques adressés à des jeunes gens.... Il ne savait
+plus!... il avait envie de sangloter et ne pouvait pas.... Le bruit de
+son sang tourmenté, impétueux, sonnait plus fort à ses oreilles que le
+bourdonnement des grosses eaux du fleuve.... Il était là, tout près, le
+fleuve; la lune se reflétait, par éclairs bondissants, dans l'eau
+obscure.... Pourquoi pas mourir?... mais tout à coup le brave enfant
+songeait: «ma mère!» et, remontant à cheval, il partait bien vite, pour
+fuir la tentation....
+
+Oh! ces courses folles, vertigineuses, irréelles, en pleine nuit froide,
+à travers la lande! Cette furie du retour, où il ressentait et
+employait, à courir, un désir débridé de dépenser sa force, de tromper
+sa jeunesse, de tomber peut-être à la fin, au revers du fossé!... Tout
+ce qu'il avait dû tout à l'heure contenir de passion désordonnée,
+d'amour, de colère, de jalousie en délire, il le mettait dans sa rage à
+piquer sa bête, à lui scier la bouche quand elle refusait le
+ralentissement, à la frapper de l'éperon quand elle ralentissait sa
+course.... La bouche et les flancs ensanglantés, jetant des écumes,
+soufflant du feu, son cheval allait, les yeux démesurément ouverts dans
+la nuit, tendu tout entier, comme le désir même de son cavalier, vers
+l'espace vide!
+
+--Qu'elle aille au diable! je ne veux plus la voir. C'est une coquine,
+je le sens.
+
+Ce n'était pas encore une coquine. C'était une créature inconsistante,
+sans réflexion, sans prévision, sans connaissance d'elle-même, sans
+conscience formée, sans direction propre. Le mal était que Jean demeurât
+si loin d'elle. Il implorait d'elle quelque chose, et cela de temps en
+temps, alors qu'il aurait fallu commander, imposer, et à toute minute.
+Le bien et le mal étaient indifférents à Rosseline. Il fallait être,
+pour elle, la force qui épargne aux faibles le souci d'eux-mêmes, qui
+les porte, les dirige, les mène à sa guise et dont bientôt ils ne
+peuvent plus se passer. Il y a vraiment des créatures qu'il faut
+violenter. Alors seulement elles admirent et se rendent. Natures qui
+parfois sont bonnes, mais comme certains chiens qui ont besoin de
+s'écraser devant l'homme, leur dieu armé; ou encore natures de cavales
+qui veulent un dompteur et qui finissent par l'aimer, s'il a, dans sa
+main légère, mais attentive et implacable, le mors d'acier et les
+châtiments toujours prêts. Entre les mains des inhabiles, des timides ou
+des apitoyés, ces bêtes-là deviennent irréparablement rétives, à tout
+jamais vicieuses.
+
+Le cavalier est souvent responsable de tous les défauts du cheval.
+
+
+
+
+IX
+
+CE QUE ZANETTE IGNORE.
+
+
+Telle était la créature que Pastorel aurait voulu surprendre en flagrant
+délit de mensonge; il pensait que si au lieu de douter de sa vertu, il
+devenait sûr de sa fausseté,--il serait guéri.
+
+Il en était là, lorsque, peu de temps avant la fameuse ferrade des
+plaines de Meyran,--un homme qu'il connaissait à peine, un gardian comme
+lui, au retour d'une visite à Arles, lui conta les grandes nouvelles de
+la ville.
+
+Cet homme ne pouvait être soupçonné de vouloir irriter Pastorel contre
+Rosseline; il ignorait visiblement que Pastorel la connût. Et ce qu'il
+conta fit bondir de rage le coeur du rude gardien de taureaux.
+
+Aux vitrines de tous les papetiers et libraires, et de tous les
+marchands de curiosités, en Arles, on ne voyait, depuis deux jours, que
+le portrait d'une fille, bien connue des jeunes gens de la ville,
+artisans et bourgeois; et on lisait, sous le portrait, en magnifiques
+lettres d'imprimerie: _La belle Rosseline_. Les voyageurs qui viennent à
+Arles visiter les monuments, pouvaient emporter cette figure d'Arlèse
+pour vingt sous,--ce qui, disaient les commérages, avait mis en grande
+colère plusieurs des amants de la belle. Plusieurs, en effet, s'étaient
+rencontrés chez elle, où ils étaient venus, mordus chacun du même désir
+de faire reproche à sa maîtresse. Et s'étant reconnus, ils s'étaient
+pris de querelle et battus même, publiquement.
+
+Et la chose avait fait un gros scandale, car son chez elle,
+maintenant,--c'était un cabaret tout fraîchement installé et dont elle
+devenait la patronne, grâce à la générosité d'un peintre parisien. Un
+bon vivant, celui-là, un homme tout jeune, dont les journaux parlaient
+et qui était riche. Rosseline avait fait sa connaissance chez le
+photographe.
+
+Et enfin, elle posait chez le peintre depuis plus d'un mois, et des gens
+avaient vu «le tableau» où la belle, très ressemblante, montrait plus
+que ses épaules....
+
+Et dans toute cette histoire il y avait, pour tous les gardians, une
+belle et bonne promesse,--car la fille était accueillante, un peu folle
+de son corps, et si elle avait ouvert boutique, c'était dans l'intention
+évidente d'attirer les chalands «par le moyen» de sa beauté. Ses
+portraits répandus partout étaient une enseigne et une amorce....
+
+Et à Pastorel consterné le narrateur avait généreusement donné
+l'adresse du cabaret de Rosseline.
+
+--Et le tableau? avait répondu Pastorel.... Ne peut-on pas le voir, le
+tableau?... Ne sais-tu pas l'adresse du peintre?
+
+--Tout le monde, en Arles, te le dira. C'est dans une des maisons dont
+les fenêtres regardent le théâtre antique....
+
+Tout transformé dans son coeur par ces nouvelles qui l'éclairaient
+décidément sur le caractère de sa belle, étonné de se sentir subitement
+tout calme, tout froid, Pastorel était parti pour Arles; il avait couru
+chez le peintre. Le Parisien ayant ouvert sa porte lui-même, le gardian
+l'avait un peu bousculé et avait entrevu non seulement le portrait de
+Rosseline, mais il l'avait entrevue elle-même, montrant, un peu plus
+qu'il n'est permis, ses bras nus et ses épaules. Et satisfait de n'être
+pas plus longtemps dupé, il était revenu de la ville, résolu
+courageusement à ne plus revoir le beau modèle, qu'il appelait
+maintenant dans sa pensée «la fille à tout le monde».
+
+Or il l'avait revue aux plaines de Meyran, le jour de la fête, entourée
+de jeunes débauchés de la ville; et comme, la bouche en coeur, sans
+avoir l'air de se douter qu'il pût lui garder rancune, elle était venue
+à lui, disant très haut:--«Eh! Jean, tu passes bien fier? On ne
+reconnaît plus ses amis, donc?... Écoute, Jean, fais-moi marquer, de ma
+main, un des taureaux d'aujourd'hui,» il avait répondu, au milieu des
+fainéants qui se pressaient, la fleur aux dents, autour de la belle
+Arlèse:
+
+--Que me veux-tu, fille à tout le monde? Je sais ce que je sais, et,
+vois-tu, ne l'oublie pas: je m'en moque, oh! mais, je m'en moque, comme
+des premiers souliers que j'ai chaussés, tu m'entends? Les portraits à
+vingt sous, c'est trop cher pour moi! je n'aime que ceux qui se donnent!
+La belle Rosseline est à vendre? Moi, les choses qui sont miennes,
+personne autre n'y doit toucher!
+
+Elle avait pâli, l'Arlèse, et pâli bien davantage, un peu plus tard,
+quand, voulant la narguer, Pastorel avait choisi, dans l'immense
+assemblée, la toute petite Zanette, pour lui faire marquer un taureau et
+pour lui donner la cocarde.
+
+Elle fut d'autant plus irritée, cette Rosseline, que Zanette avec elle
+faisait un parfait contraste. Elle, elle était un peu forte, assez
+grande, de beauté hautaine, magnifique et d'apparence froide; Zanette,
+toute mignonne, jolie à ravir, toute expressive avec ses yeux perçants
+et pétillants. A la beauté d'un fruit formé, il opposait la grâce un peu
+frêle d'une fleur. Rosseline le comprit de reste et elle dévora
+l'affront, mais elle avait juré de se venger.
+
+Elle ne se doutait guère, Zanette, qu'elle avait servi une rancune
+d'amant; elle ignorait, heureusement, que l'hommage reçu par elle
+n'était pas tout à fait pur. Mais si le pauvre Jean lui avait troublé le
+coeur, un peu à la légère sans doute, lui-même ne pensait pas à la
+petite Zanette sans se dire: «Pourquoi pas?» Hélas! le souvenir malsain,
+âpre, mordant, précis, de l'autre, de la mauvaise, luttait encore
+victorieusement, au fond de son coeur, contre l'image fragile de la
+fillette chaste et simple.
+
+
+
+
+X
+
+ZANETTE ET ROSSELINE.
+
+
+Zanette fit, en Arles, ce qu'elle avait à faire. Elle acheta «le
+remède,» expédia quelques menues commissions, et moins d'une heure après
+elle reprit, à la remise d'une auberge, son cheval qui, réjoui par un
+double picotin, hennit de joie en retrouvant sa petite maîtresse. La
+jolie Zanette ignorait même l'existence de la belle Rosseline.
+
+C'est dans une ruelle qui tombe sur le quai, tout près du pont qui relie
+Arles à l'île de la Camargue, que Rosseline s'était fait acheter, pour y
+trôner derrière un comptoir doré, un cabaret étroit, mais bien situé et
+repeint à neuf.
+
+La maison de sa mère était juste à l'autre extrémité du pont,
+c'est-à-dire dans l'île de Camargue et dans le faubourg de
+Trinquetaille.
+
+La belle Arlèse se trouvait ainsi pas trop loin de sa maison où elle
+allait coucher quelquefois et à l'abri de la curiosité de sa mère, qui
+d'ailleurs, ne pouvant les empêcher, avait fini par souffrir les
+libertés de sa fille.
+
+En ce temps-là, la ville d'Arles ne possédait pas encore le très vilain,
+très solide et très utile pont de fer qu'elle doit à la science des
+ingénieurs. Arles était relié à l'île et au faubourg par un pont de
+bateaux, qui s'ouvrait de temps en temps pour laisser passer les
+chalands et les vapeurs. Et lorsqu'ils devaient attendre que la
+communication fût rétablie, charretiers, cavaliers et piétons arrêtés
+sur la rive gauche n'étaient point fâchés, quelques-uns du moins, de
+trouver à bonne portée un cabaret où s'arrêter un instant.
+
+Or, tout ayant été prévu par le peintre (qui s'était débarrassé de
+Rosseline avant de partir pour Paris, moyennant un cadeau en juste
+rapport, selon lui, avec les services qu'elle lui avait rendus), on
+voyait, scellés au mur, à droite et à gauche du joli petit cabaret, des
+anneaux où les cavaliers pouvaient attacher leur monture. On lisait sur
+l'enseigne, en belles lettres jaune vif sur fond rouge: CAFÉ DES ARÈNES.
+Les arènes antiques sont pourtant fort éloignées de là, mais ce titre
+qui s'était présenté tout de suite à l'esprit du Parisien gouailleur
+pouvait arrêter au passage et retenir une clientèle de gardians et
+d'amateurs de courses de taureaux, venant de Camargue ou y allant.
+
+La devanture et la porte vitrées du cabaret étaient à l'intérieur
+voilées de rideaux rouges, plissés, très opaques. Et là derrière, depuis
+deux soirs déjà, les voisins entendaient de vagues fredons d'harmonica
+et des murmures de chansons destinés à amorcer la curiosité que les
+rideaux étaient chargés d'irriter encore. Or, comme Zanette venait de
+passer devant le café des Arènes, près de tourner la ruelle et de
+s'engager sur le quai pour aller au pont, elle s'entendit appeler par
+une voix de femme:
+
+--Eh! la jolie fille, où vas-tu si matin?
+
+Elle se retourna et vit une inconnue qui lui souriait, debout sur le pas
+du cabaret, dans le cadre des rideaux rouges. Il lui sembla la
+reconnaître, sans parvenir à s'expliquer où elle l'avait vue.... C'est
+qu'aux vitrines des boutiques, ce matin même, elle avait aperçu les
+fameux portraits où on pouvait admirer Rosseline, assise, debout,
+souriante ou grave, ici l'air impérieux, là, l'air sentimental.
+
+L'inconnue souriait aimablement. Elle ne semblait pas méchante. Zanette
+s'arrêta.
+
+--Est-ce à moi, madame, que vous parlez?
+
+--Et à qui donc, ma toute belle? Il n'y a pas un chat dans la rue.
+Regarde. Tout le monde est au marché ou sur la Place des Hommes... c'est
+samedi. Où vas-tu si vite?
+
+--Je retourne chez nous; mon père m'attend. Mais... je ne vous reconnais
+pas.
+
+--Et tu as, pour cela, mignonne, la meilleure des raisons. C'est que tu
+ne m'as jamais vue. Mais moi, je te connais bien, ou du moins je le
+crois!
+
+--Vous me connaissez?
+
+Machinalement Zanette fit tourner bride à son cheval et se rapprocha de
+la dame.
+
+--Eh! oui... n'es-tu pas cette fille que nous avons saluée comme la
+reine des fêtes, il n'y a pas longtemps, aux dernières courses des
+plaines de Meyran?
+
+Zanette rougit et murmura quelques mots inintelligibles.
+
+--Tu ne vas pas dire non, j'espère. Tiens,... je vois une chose que tu
+vas perdre, si tu n'y prends garde... une chose qui me parle, que pour
+sûr tu veux cacher et qui se montre entre le velours et la coiffe de ton
+bonnet.... N'est-ce pas là, dis-moi, ma belle, la cocarde que t'a
+donnée, au beau milieu de tant de monde, le gardian Jean Pastorel?
+
+Zanette avait eu un geste rapide, involontaire; elle avait porté la main
+à sa coiffure, et si brusquement qu'au lieu de saisir la jolie cocarde,
+cher souvenir du jeune homme, elle la fit tomber.
+
+--Oh! mon Dieu! murmura-t-elle.
+
+Rosseline s'était élancée, et, entre les galets roulés de Crau, qui sont
+le pavage de la ville d'Arles, elle ramassa la cocarde bleue et blanche.
+
+--Pardon, madame!... fit Zanette, pour la peine que je vous donne, bien
+pardon et «gramaci!»
+
+La belle Arlèse eut alors un mauvais sourire.
+
+--Tu crois donc qu'on va te la rendre? dit-elle.
+
+Zanette vit le haineux sourire, l'expression maligne qui, brusquement,
+rendaient laide la figure de la belle Arlèse. L'enfant jeta autour
+d'elle un regard de détresse. Elle n'avait pas peur, non, mais elle
+éprouvait un invincible sentiment d'angoisse. C'était le malaise que
+donne aux âmes bonnes la présence des êtres mauvais.
+
+Elle eut mentalement un cri de prière, qui lui était familier:
+
+--O Notre-Dame-d'Amour, dit-elle en elle-même.
+
+Puis, tout haut:
+
+--Certainement, madame, vous allez me la rendre. Pourquoi ne me la
+rendriez-vous pas?
+
+--Comment t'appelle-t-on? interrogea brusquement l'impérieuse
+Rosseline.
+
+--Zanette Augias, du mas de la Sirène en Camargue, où mon père est
+bayle.
+
+La petite fille fit cette réponse avec fermeté et avec un certain air
+d'orgueil. Elle était fière de l'honnêteté de son nom. Son père, un
+brave travailleur, connu de tous, avait, depuis vingt ans, la confiance
+des maîtres du château. Dans la mignonnette, Rosseline vit une rivale
+capable de lui résister. Elle se sentit bravée, et répliqua:
+
+--Je le savais, j'étais aux fêtes; là j'ai questionné des gens sur ton
+compte.... Tu m'avais paru plus jolie.... Tu n'es pourtant pas mal, mais
+trop petite... ma foi, oui! beaucoup trop petite!
+
+--Pourquoi me dites-vous cela, à la fin? répliqua Zanette pâlissante et
+suffoquée.
+
+--Pardine! Tu prends les amants des autres! Elles ont bien le droit, les
+autres, de juger celle pour qui on les laisse!
+
+--Je ne sais pas ce que vous voulez dire. Rendez-moi ce qui est mien,
+mon père m'attend.
+
+Le cheval, obéissant à Zanette, fit un pas vers Rosseline qui fit un pas
+vers lui, et qui saisit la bride.
+
+--Lâchez mon cheval! dit Zanette qui, à cet affront menaçant, sentit la
+colère gronder, plus grande que son pauvre coeur.
+
+--Non pas! car tu t'en irais, et je veux que tu m'entendes.... Il est à
+moi, ton beau gardian, entends-tu, petite gueuse, à moi, à moi, à moi!
+S'il t'a fait, ce jour-là, une politesse,--tant pis pour toi, car elle
+n'aura eu qu'un jour, comprends-tu?... Et je te souhaite pour ton
+bonheur d'avoir été assez sage pour qu'elle n'ait aucune suite! Le mieux
+serait de me promettre de ne pas me le disputer, car si tu veux qu'il te
+vienne encore, tu n'as pas fini de rire!... Voyez-vous ces campagnardes
+qui veulent prendre leurs amoureux aux plus belles filles de la ville
+d'Arles! Tu es fière de l'honnêteté de ton père, à ce que je vois, et
+il paraît que tu as raison, mais tu ferais aussi bien d'être un peu
+honnête toi-même! Et pourquoi, dis, pourquoi m'as-tu volé mon galant?
+voleuse! voleuse! voleuse!
+
+Elle secoua la bride du cheval qui reculait, piétinant avec impatience
+les galets pointus où s'écaillait sa corne.
+
+--Me lâcherez-vous à la fin? cria Zanette toute indignée.
+
+Ses lèvres tremblaient. Elle pressa son cheval qui secoua rageusement la
+tête et recula devant Rosseline.
+
+Alors, la petite fille de Camargue sentit frémir et bondir son sang de
+Sarrasine. Sa fierté de fille libre des vastes plaines désertes s'émut
+tout entière au plus profond d'elle-même.
+
+--La voleuse, c'est vous! dit Zanette, et rendez-moi, je vous dis, ce
+qui est à moi.... Je ne vous dois point de compte. Je ne savais pas si
+vous existiez seulement. Adressez-vous à qui vous doit des comptes. Et
+surtout rendez-moi ce qui est à moi, je vous le répète! rendez-le moi!
+
+--Non! tu ne l'auras plus!
+
+Et dans un geste de rage, Rosseline jeta au ruisseau la pauvre petite
+cocarde qui, en un clin d'oeil, comme une fleur morte, comme un papillon
+noyé, fut emportée au Rhône.
+
+Alors, la fillette vit rouge. Son bras tout petit se leva et sa cravache
+était près de s'abattre sur les doigts de Rosseline, quand, au coin de
+la rue étroite, à vingt pas des deux femmes, un cavalier parut. C'était
+Martégas. Il ne connaissait encore ni le fameux café des Arènes ni la
+belle Arlèse dont il se souciait pour le moment comme du vieux fer d'un
+cheval des villes.
+
+Après un marché passé sur la _Place des Hommes_ où les travailleurs
+viennent s'offrir et se louer le samedi, il arrivait ici en
+reconnaissance. Ses amis devaient l'y rejoindre. Martégas avait surpris
+le mouvement de la petite Zanette, pour qui il avait au coeur une sorte
+d'amour mauvais et sauvage.
+
+De gré ou de force, il voulait l'avoir. Essayer de lui complaire était
+le moyen le plus naturel, sinon le plus facile.
+
+--Lâchez-moi! lâchez-moi! cria plus fort que jamais la pauvre fillette
+en reconnaissant Martégas, ce gardian chassé par son père, et pour qui
+elle n'avait que de la répugnance.
+
+--Voleuse! voleuse! répétait Rosseline, tenant toujours le cheval par la
+bride.
+
+Et de cette injure passant à d'autres, elle couvrit Zanette de toutes
+les immondes paroles familières aux filles des rues, et que, chose
+bizarre, elle prononçait si facilement et si abondamment pour la
+première fois!... Mais elle s'interrompit tout à coup avec un cri de
+douleur. La cravache de Martégas s'était abattue sur son bras qui lâcha
+la bride.
+
+--Merci, Martégas! fit Zanette délivrée et surprise, et au grand trot
+elle s'éloigna....
+
+--Où vas-tu? cria-t-il, où vas-tu, petite?
+
+--A ma maison!
+
+--Bon! songea Martégas, je la rattraperai toujours.
+
+Rosseline et Martégas se regardaient.
+
+
+
+
+XI
+
+DOMPTEUR.
+
+
+--Et alors? fit Martégas, narquois.
+
+--Qui êtes-vous et que voulez-vous? dit Rosseline toute pâle.
+
+--Un client pour ton cabaret, voilà ce que je suis, la belle.
+
+--Et tu te mets dans la tête qu'après ton injure et le mal que tu m'as
+fait, je te recevrai chez moi?
+
+--Il le faudra bien, ma fille. Ton métier veut ça et il paraît que tu
+l'as choisi. A me recevoir mal tu perdrais la clientèle de tous ceux de
+Camargue et de beaucoup du Rhône. Voyons, qu'aurais-tu dit, si j'avais
+frappé fort?... Pourquoi insultais-tu la petite, une enfant que pour
+ainsi dire j'ai vue naître?... Tu l'appelais voleuse, si j'ai bien
+entendu. Que t'a-t-elle volé?
+
+--Ça ne te regarde pas. Passe ton chemin. Es-tu toi aussi de ses
+galants, à cette fille?
+
+--Plût à Dieu! car à la vérité, j'espère bien le devenir. Elle est plus
+gentille que toi, à mon goût du moins.
+
+Rosseline, de nouveau, était blessée au point le plus sensible. Elle ne
+pouvait souffrir que même un indifférent lui préférât une femme, une
+fille quelconque. Elle fut jalouse subitement du goût que cet inconnu
+montrait pour Zanette, et ne sachant comment le punir, elle lui cracha
+ce mot:
+
+--Lâche! dit-elle, lâche!
+
+--Veux-tu, dit-il en riant, que je recommence?
+
+Qu'il eût ou non l'intention de frapper encore, il leva sa cravache qui
+était un nerf de boeuf. Alors, le ressentiment la saisit; un mélange de
+colère et d'épouvante se fit en elle; la rage, la jalousie, l'envie,
+l'impuissance déterminèrent l'exaspération folle. Elle arracha de sa
+coiffe une épingle à grosse tête ronde, et piqua furieusement la jambe
+du cavalier.
+
+D'un bond il fut à terre et, laissant son cheval libre en pleine rue, il
+prit la fille par un bras.
+
+--Au secours! cria-t-elle.
+
+Il lui ferma la bouche, et la portant à moitié il la poussa contre la
+porte du cabaret dont les vitres éclatèrent et qui s'ouvrit toute
+grande.
+
+--Ah! gueuse! ah! coquine! ah! tu veux en tâter, cavale?
+
+Il la tenait par le bras, et d'une saccade brusque il la renversa sur le
+carreau. Puis, penché sur elle, un genou en terre, il la souffleta. Elle
+se couvrit le visage avec ses mains. Les coups tombèrent alors drus et
+pressés sur ses cheveux qui se dénouèrent; la coiffe fut lancée au
+loin.... Elle se taisait, farouche, les dents serrées, avec seulement
+une saccade de respiration plus forte à chaque coup. Les coups sonnaient
+sourdement. Tout de suite, elle comprit très bien que ce redoutable
+jouteur mesurait sa force, ne voulait pas la tuer... il l'épargnait....
+Cette réserve lui parut une sorte de suffisante tendresse mêlée à la
+brutalité; cette retenue lui semblait caressante; elle en jouissait....
+
+--En as-tu assez, réponds? Recommenceras-tu, dis? réponds; mais réponds
+donc, réponds, je te dis!
+
+Elle était étendue à terre de tout son long.
+
+Il la prit par ses longs cheveux dénoués et marchant sur les genoux, il
+la secoua, la traîna sur le carreau; mais elle, continuant à comprendre
+que s'il eût voulu il l'eût brisée, sentait toujours comme une caresse
+sous les coups,--et elle ne répondit pas, ne désirant peut-être pas
+être lâchée par ce poing terrible, qui l'épargnait.
+
+Il la laissa enfin.
+
+--Lève-toi, dit-il. Donne-moi à boire.
+
+Elle se leva, le visage tout démonté, les lèvres molles, l'oeil humide
+et brillant, ses cheveux épais, lourds, traînant jusqu'à terre.
+
+Il la trouva belle à ce moment.
+
+Elle le trouvait beau, l'hercule aux épaules carrées.
+
+--Coquin de sort! Quel homme! songeait-elle, en le toisant des pieds à
+la tête.
+
+--Écoute, dit-il, il faut me promettre une chose. Alors, nous serons
+bons amis. Laisse tranquille la petite.
+
+Elle ne répondit pas; il se rapprocha, et le visage contre le sien:
+
+--Tu entends bien? Tu laisseras tranquille la petite?... il faut
+promettre.
+
+En réponse, l'envieuse pinça le bras du gardian et tordit la chair
+entre ses doigts. Il ne comprenait pas que, déjà, elle était jalouse de
+lui.
+
+--Ah! tu en veux encore?
+
+Il l'avait ressaisie, renversée, assise sur un tabouret et il tenait à
+deux mains sa tête qu'il fit sonner plusieurs fois contre le bois d'une
+table.
+
+--Promets! promettras-tu? Que t'a-t-elle fait, cette petite?
+
+Rosseline se décida à parler.
+
+--J'étais la maîtresse de Pastorel, un que pour sûr tu dois connaître...
+il me quitte pour l'épouser. Je ne veux pas! je ne veux pas qu'il
+l'épouse!
+
+--Ça n'est pas une raison pour l'insulter, elle. C'est une innocente,
+dit Martégas.
+
+Rosseline vivement répliqua en serrant les dents:
+
+--Tu l'aimes donc aussi, toi, cette fille? Non, je ne promets pas. Je la
+hais!
+
+Alors tout à coup il l'embrassa.... Elle le mordit.
+
+--Écoute, siffla-t-elle.... Prends-la et tu m'auras... comprends-tu?
+
+Elle ne voulait pas que Zanette devînt la femme de Pastorel. Pour qu'il
+ne l'eût pas, elle la livrait à celui-ci....
+
+L'horrible marché plut au bandit.
+
+--Ça va! dit-il en riant. Deux au lieu d'une! Je pars tout de suite. Un
+coup d'_aïgarden_ et mon cheval!
+
+Peut-être se fût-il attardé auprès de Rosseline, s'il n'avait pas songé
+que jamais plus il ne retrouverait occasion meilleure de poursuivre
+Zanette. Et puis, par la porte du cabaret grande ouverte, des enfants,
+même un homme, depuis un instant, regardaient.
+
+Elle lui servit à boire, en le couvant des yeux.
+
+--Mon cheval, à présent!
+
+Lui, n'y faisait pas attention.
+
+Un passant, voyant ce cheval libre, l'avait attaché à l'anneau. Martégas
+se mit en selle.
+
+--A bientôt, ma fille. Nous nous reverrons bientôt.
+
+Ils se souriaient.
+
+Debout sur le seuil de son cabaret, la belle Arlèse regarda s'éloigner
+le gardian Martégas et, toute chaude encore de la lutte, elle songeait,
+en renouant ses cheveux:
+
+--Ah! si ce Pastorel m'avait traitée ainsi, comme je l'aurais aimé,
+lui!
+
+
+
+
+XII
+
+LA POURSUITE.
+
+
+Martégas ne tarda pas à apercevoir, loin devant lui sur la route, la
+petite cavalière.... Tout de même elle avait eu une demi-heure d'avance,
+et il ne la joignit qu'après avoir couru près de deux lieues.
+
+Par bonheur pour elle, elle ne s'était point trop hâtée, trottant et
+marchant au pas tour à tour, et sa bête était reposée. Ces allures
+convenaient à sa réflexion triste mais non pas irritée.
+
+Ainsi, ce Pastorel aimait cette femme?... Et pourquoi non? N'était-ce
+pas son droit? La galanterie qu'il avait faite à Zanette, le jour des
+courses de Meyran, prenait tout à coup son vrai sens aux yeux de la
+petite. Elle allait jusqu'à deviner une querelle entre cette femme et
+lui, un mouvement de dépit, et c'était pour affronter cette _autre_
+qu'il était venu la chercher, elle Zanette, la prendre par la main
+devant tout le monde, lui donner la cocarde bleue... qui maintenant s'en
+était allée, tombée au ruisseau, flétrie, noyée, perdue comme son rêve
+d'un jour....
+
+Elle avait par instants envie de pleurer, mais elle était vaillante et
+puis... un rêve n'est pas un sentiment. Elle avait rêvé, voilà tout. Son
+désir d'aimer, son désir de la seizième année s'était posé un instant
+sur ce Pastorel, mais en vérité non, elle ne l'aimait pas encore.
+Pourquoi l'eût-elle aimé?...
+
+Ce qui lui faisait le plus de peine, après tout, c'est qu'une si vilaine
+femme l'eût, dans la rue, arrêtée, injuriée.... Et Zanette avait
+l'impression de s'être heurtée à une de ces mauvaises figures qui, dans
+les songes, vous oppressent, vous empêchent de respirer, de courir, de
+vous éloigner d'elles à votre guise. Elle avait peur maintenant, seule
+en présence de ce souvenir, bien plus que tout à l'heure devant la
+réalité!...
+
+Elle se disait que ce n'était pas fini, que cette femme inconnue aurait
+une influence sur toute sa vie. Comment? Elle ne savait pas.
+
+L'intervention de Martégas la préoccupait aussi. Comment, pourquoi
+avait-il à ce point été secourable pour elle, lui qui, on le savait,
+avait été chassé de la ferme par maître Augias? Cependant il l'avait
+défendue! il était allé jusqu'à frapper de sa cravache cette femme!...
+Sans doute il la connaissait... il était le rival de Pastorel
+peut-être!... Si cela était, qu'arriverait-il entre eux?... quelque
+chose pour sûr.... Et elle tremblait pour Pastorel. Elle l'aimait donc
+un peu?... elle l'aimait encore? Qu'est-ce que tout cela veut dire,
+bonne Notre-Dame-d'Amour?
+
+Lorsqu'elle se retourna, au bruit de galop qui venait derrière elle, et
+qu'elle reconnut Martégas, elle eut un mouvement d'effroi, vite réprimé.
+Elle ne se rappelait rien de précis qui lui fût un personnel sujet de
+rancune contre cet homme, mais il lui était resté, depuis l'enfance, une
+confuse aversion, une répugnance contre ce colosse brutal, qui avait
+trop de barbe sur toute sa figure, une barbe mal taillée, jamais
+peignée, vilaine.... Elle éprouvait un peu, en songeant à lui, ce
+qu'elle ressentait, toute petite, lorsqu'on lui parlait de l'Ogre ou de
+Barbe-Bleue.
+
+Maintenant, elle refusait de s'abandonner à son antipathie.
+
+--Il m'a rendu service, il m'a défendue, songeait-elle.
+
+Et, dans la pureté de son coeur, elle se reprochait sa répugnance comme
+une faute. Elle attendit donc, quoique sans s'arrêter, le cavalier qui
+accourait derrière elle.... Elle n'avait pas à s'étonner qu'il fît ce
+chemin... il revenait en Camargue, voilà tout. Il allait sans doute
+passer devant elle après qu'elle l'aurait de nouveau remercié.... Sans
+doute il était pressé, puisqu'il galopait....
+
+--Eh bien, petite, es-tu contente?
+
+Il la tutoyait; cela lui déplut; il continua:
+
+--Je ne suis pas fâché de te rattraper pour parler un peu de l'affaire.
+Je lui ai réglé son compte, sais-tu, et payé d'une bonne raclée son
+insolence avec toi!...
+
+Et il conta avec complaisance comment il avait battu Rosseline, dont il
+lui apprit le nom.
+
+--Oui, oui, je l'ai battue «comme on bat les poulpes pour les
+attendrir». J'espère que ça te fera plaisir.... Et quand je pense qu'il
+y a une heure je ne la connaissais pas!... Je venais là par hasard,
+envoyé par les amis, pour voir le café nouveau.... Je t'ai reconnue et
+alors, tu as vu, hein, comme pour faire connaissance, je l'ai
+abordée?... Il y en a qu'il faut mener comme on mène les cavales! Ce
+n'est pas toi, hein, qu'il faudrait traiter comme ça? Du premier coup on
+te casserait, pechère!
+
+Zanette pensait qu'en effet si on l'avait battue, elle n'aurait pu le
+supporter. Elle serait morte,--oui,--de rage et de honte. Les coups,
+pour elle, ne pouvaient représenter que l'insulte. Qu'on y pût trouver
+un plaisir, ça, par exemple! elle ne l'imaginait pas.
+
+--Vous avez eu tort de la battre, à cause de moi surtout, monsieur
+Martégas! J'en suis fâchée... et cependant, pour le secours que vous
+m'avez donné, je vous remercie, et mon père, bien sûr, vous remerciera
+mieux encore.
+
+Martégas sentit qu'il inspirait, pour l'instant, une manière de
+confiance, et il jugea politique d'apprivoiser la petite, avant tout.
+
+--Figurez-vous que j'y vais, voir votre père, mademoiselle. On m'a parlé
+du fameux cheval dont vos maîtres feront présent à qui l'aura dompté, et
+je veux essayer l'affaire. Qu'en dites-vous?
+
+Zanette jugeait qu'un si beau, si fier cheval, n'était pas fait pour le
+lourd et brutal bouvier qui trottait à ses côtés, mais, naturellement,
+elle ne laissa rien deviner de sa pensée.
+
+--C'est bien, dit-elle. C'est un beau cheval.
+
+Il y eut un silence embarrassé; chacun cherchait ce qu'il fallait dire.
+Zanette aurait bien voulu interroger Martégas sur cette Rosseline, sur
+Jean Pastorel, en savoir plus long sur ces deux êtres qui représentaient
+pour elle l'une la haine, l'autre l'amour.
+
+Elle n'osait pas. Et lui ne se souciait guère d'éveiller en elle le
+souvenir de l'homme qui, pensait-il, était devenu son amoureux, son
+fiancé sans doute. Il était sûr d'apprendre tôt ou tard la vérité
+là-dessus. D'ailleurs, que lui importait! il voulait la petite, voilà
+tout. La perdrix faisait envie au grossier chasseur; il la voulait pour
+deux raisons maintenant, pour elle-même et aussi parce que l'autre,
+cette gueuse, Rosseline, serait le prix de sa victoire sur Zanette. Coup
+double! Cette perspective lui plaisait fort; il riait en lui-même. Il
+comprenait que Rosseline était femme à tenir une promesse de ce genre
+plutôt que toute autre; il sentait qu'elle devait sérieusement désirer
+une chose qui perdrait Zanette et désespérerait Pastorel, la vengerait à
+la fois de la fillette et du galant. Voilà ce que pensait Martégas et il
+pensait aussi qu'en compromettant irrémédiablement Zanette, il
+arriverait à l'épouser peut-être, après qu'elle aurait servi de trait
+d'union entre Rosseline et lui! Il tromperait ainsi sur un point la
+belle patronne du café des Arènes; il gagnait, à cet arrangement, une
+maîtresse et une femme. La gentille Zanette était un bon parti pour
+lui... et honorable! La belle Rosseline serait une maîtresse de quelque
+rapport. Avec un bon nerf de boeuf, il la mènerait à tout. En la
+secouant, il en ferait tomber de l'or, comme d'un prunier il tombe des
+prunes!
+
+Tout cet avenir s'agitait dans l'esprit de Martégas. Tout cela était
+simple et facile. Ses intérêts étaient d'accord avec sa passion de
+taureau. Il regarda Zanette, et dans sa barbe épaisse il eut un affreux
+sourire, dans ses yeux une flamme mauvaise.
+
+Zanette vit l'éclair des yeux et elle se sentit en péril. Déjà, depuis
+un instant, bien que trompée sur les intentions de Martégas par
+l'intervention du bouvier dans sa querelle avec Rosseline, elle
+éprouvait, au fond d'elle-même, ce malaise, ce serrement de coeur qui
+trouble l'agneau devant le loup.
+
+--Tenez, monsieur Martégas, je vais vous dire... il ne serait pas bon
+pour moi qu'on me vît ainsi toute seule marcher à côté de vous, en
+causant, loin de toute habitation, en plein mitan de la Camargue. Vous
+m'avez secourue et je vous en remercie. Venez à la ferme; mon père vous
+remerciera; il faut nous quitter, monsieur Martégas; je puis prendre par
+ici, à travers la plaine. Et vous continuerez quelque temps, vous, par
+la route.
+
+Ce n'était pas l'affaire du gardian. Toutefois, il ne se récria pas,
+afin de ne pas effaroucher la fille, et il répondit d'un ton naturel:
+
+--Par ma foi de Dieu! vous avez peut-être raison, demoiselle: mais,
+croyez-moi, nous nous quitterons un peu plus loin. Le fossé qui longe
+la route--voyez--est ici trop large et trop profond.... Il se rétrécit
+là-bas.... Dans cinq minutes, vous arriverez au bon passage.
+
+Elle jugea qu'il ne serait pas bien honnête d'insister. Elle ne se
+rappelait pas que, plus loin, le fossé au contraire allait s'élargissant
+jusqu'à être infranchissable.
+
+Et de temps en temps il lui disait:
+
+--Le «pas» est plus loin, demoiselle, je le croyais plus près....
+Avançons....
+
+Puis il parlait d'autre chose:
+
+--Vous êtes jolie, savez-vous?
+
+La petite fronça le sourcil et ses yeux tout ronds et noirs dans la
+blancheur de son petit visage, se firent sombres et plus brillants.
+
+--Tu es si mignonnette, l'enfant, si petitette. Mais, c'est là ce qui,
+en toi, me plaît tellement que j'en rêve il y a beau temps.... Si tu
+veux que je te dise, eh bien, du temps que j'étais loué chez ton
+père,--tu n'avais pas treize ans alors,--déjà tu me plaisais, de vrai,
+et déjà je pensais à toi comme à une femme!
+
+Alors Zanette comprit. Une brusque terreur entra dans son petit coeur.
+Elle n'en laissa rien paraître, seulement, son talon battit
+involontairement et nerveusement le ventre de Griset qu'elle dut
+retenir. C'est le même instinct qui fait s'entr'ouvrir les ailes de
+l'oiseau effarouché,--mais il les referme bien vite, si le renard, en
+arrêt, le guette. Il espère encore échapper en se rasant, ou en glissant
+sous les herbes.
+
+Le cheval de Martégas se rapprocha de celui de Zanette. Le bouvier prit
+dans sa main énorme le tout petit bras.
+
+--Une enfant! dit-il tout bas.
+
+Elle eut envie de lui couper la figure avec sa cravache de cuir. Elle
+comprit qu'il valait mieux se contenir encore et ne pas fuir surtout.
+Elle était à sa merci.
+
+Martégas s'animait. L'ogre apprêtait ses dents.
+
+Elle ne savait plus que dire. Elle gardait un silence farouche,
+cherchant, dans sa tête, comment elle pourrait prendre assez d'avance
+pour essayer utilement de la fuite. Si elle lui demandait à boire? il
+descendrait de cheval pour aller à un puits.... Pendant ce temps elle
+effraierait le cheval de Martégas et elle partirait au galop....
+
+La petite vaillante était épouvantée, comprenant bien qu'il ne tomberait
+pas dans ce piège enfantin.
+
+Et elle faisait partager involontairement ses émotions à Griset qui
+doublait le pas.
+
+--Pas si vite, que diable! dit Martégas.
+
+Il avait la face congestionnée, les pommettes toutes rouges, luisantes
+sous la peau tendue, comme lorsqu'il était ivre.
+
+--Pas si vite! Où tu vas, je vais. J'ai à voir ton père, et puis, que
+diable! il peut attendre.... J'ai des choses à te dire, beaucoup.... Et
+pareille occasion de n'être pas vu causant avec toi ne se retrouvera pas
+souvent.... Tu avais peur qu'on nous voie, tout à l'heure? Le désert est
+tout vide, il se fait midi.... Il faut être enragé pour courir la plaine
+à cette heure.... Pas une plume dans l'air.... Voici justement de
+l'ombre tout près de la route, un joli bosquet de pins verts....
+Descends de cheval et viens là, à l'ombre.
+
+Penché sur la selle, il la pinça vilainement à la taille avec ses deux
+gros doigts.
+
+A ce moment, loin devant eux, l'oeil perçant et désespéré de la mignonne
+aperçut le providentiel secours.
+
+--Notre-Dame-d'Amour! dit-elle tout bas.
+
+Et elle dit tout haut:
+
+--Les gendarmes!
+
+Martégas tressaillit. Il n'avait pas seulement des remords, Martégas,
+mais beaucoup de méfaits à son compte et il craignait toujours qu'ils
+ne fussent pas tous ignorés....
+
+Il se mit à rire.
+
+--Nous ne faisons pas de mal, dit-il.
+
+Les deux gendarmes s'avançaient au grand trot. En arrivant près de
+Martégas, avec qui ils avaient maintes fois causé, aux jours de fête,
+quand ils surveillaient courses et ferrades, ils le reconnurent. Le
+brigadier, un malin, flairait un bandit dans ce Martégas et n'était pas
+fâché, à l'occasion, de lui regarder de près le blanc des yeux....
+Encore un que Martégas n'aimait guère.
+
+--Ah! c'est toi, Martégas?... J'ai besoin d'un renseignement.... Il fait
+chaud, hein?
+
+Martégas dut s'arrêter.
+
+Zanette n'en entendit pas davantage. Elle continua sa route sans rien
+dire. Le gendarme comprit qu'il impatientait le gardian en l'arrêtant de
+la sorte, et s'amusa à la retenir un peu plus qu'il n'aurait fait sans
+cela. Pour ne pas se brouiller avec le gendarme, Martégas, furieux sans
+le montrer, répondit à tout, mais à la fin il fit sentir l'éperon à son
+cheval qui se cabra.
+
+--Mon cheval s'impatiente à cause des mouissales. Adieu, brigadier;
+j'accompagne chez son père la jolie fille que vous avez vue. C'est
+Zanette Augias, de la ferme de la Sirène....
+
+Et Martégas mit son cheval au galop.
+
+--Une fille bien gardée! grogna le brigadier, qui s'en retournait à
+Arles avec son compagnon.
+
+Les deux gendarmes partirent au grand trot. Le chemin derrière eux était
+vide. Martégas avait aperçu, loin de la route qu'elle avait quittée,
+filant à toute volée à travers la plaine déserte, sous le soleil de
+midi, Zanette sur Griset. Elle avait bien un quart de lieue d'avance.
+Une fureur le prit. Dépit, colère, désir de satyre, désir aussi de
+centaure, d'homme de cheval qui ne veut pas être vaincu à la course.
+Et, franchissant d'un bond énorme le fossé de la route, il s'élança à
+la poursuite de la légère cavalière....
+
+Légère en effet! Sur le dos de Griset, elle ne pesait rien, pas plus que
+le roitelet de la légende emporté au fond des airs sur la queue de
+l'aigle.
+
+Griset, qui rentrait vers l'écurie, vers le repos, vers les endroits
+familiers,--volait, allongeant la tête, le cou, le corps, la queue, les
+pattes... il volait, filait, horizontal comme une flèche....
+
+--Dzira! criait-elle....
+
+Elle avait adopté, sans savoir pourquoi, ni comment, ce mot avec lui.
+Encore un mot zézayé comme son nom. Il lui était venu aux lèvres, un
+jour, en poussant son cheval; elle l'avait répété en pressant Griset du
+pied, en le touchant de la cravache; et maintenant Griset n'avait besoin
+jamais d'aucune autre excitation.
+
+--Dzira! sifflait-elle à voix basse.
+
+Et dans ce mot, qui sonnait comme le désir, il y avait pour Griset, une
+magie infaillible.
+
+«Il ira!... Griset ira! Le Gris ira!» Dzira! c'est peut-être de ces
+assonnances qu'était né le cri de départ de la fillette, habituée dès sa
+plus petite enfance à monter les chevaux de la manade.
+
+Sur Griset, elle ne craignait rien; elle tenait sur lui comme l'oiseau à
+la branche que le vent peut secouer.
+
+--Dzira! disait-elle de temps en temps, et elle sentait sous elle la
+délicieuse vitesse redoubler.... Elle se retourna et vit Martégas.
+Naturellement il montait un camarguais. Or ce ne sont pas de grands
+chevaux et Martégas, excellent cavalier, était par bonheur un cavalier
+pesant. La lutte était par là heureusement inégale. Le bouvier le
+sentait, mais, rageur, il ne voulait pas, ayant montré l'intention
+d'atteindre Zanette, en avoir le démenti.
+
+Il assura son chapeau sur sa tête, se dressa un peu sur ses étriers
+fermés qu'il chaussa jusqu'au fond, et se mit à faire tourner rapidement
+dans sa main droite le nerf de boeuf qui était sa cravache. Le bruit
+continu de cette arme tournoyante sifflait tout contre les oreilles du
+cheval qui la connaissait bien. Tout de même, c'était un cheval plus
+fort que celui de Zanette. Et il n'avait pas, comme Griset, fait ses
+vingt kilomètres, ce matin.... Martégas gagnait du terrain, il reprit
+espoir.
+
+--Voyez-vous, la coquillade! murmurait-il.
+
+La coquillade est un des noms de l'alouette huppée, l'alouette de pays,
+toujours perchée sur motte ou sur roche,--et qui ne se laisse pas
+facilement approcher.
+
+Alouette ou caille,--Zanette s'envolait, mais la lourde tardarasse,
+l'aigle bâtard, volait aussi et comptait bien l'atteindre.
+
+Zanette fit une faute. Martégas du moins le crut. Au lieu de continuer
+sa route tout droit vers la ferme,--dont ils étaient séparés encore par
+plus d'une lieue et demie,--elle tourna brusquement à angle aigu, comme
+si elle voulait se laisser rapprocher.
+
+Ce fat énorme le crut d'abord.
+
+--Voyez-vous, ces filles! se dit-il en riant.
+
+Et plus fort que jamais, il fonça vers elle. Il pouvait maintenant
+distinguer son joli visage.
+
+...Il pensa aussi que peut-être elle avait vu un obstacle et qu'elle
+avait été forcée à cette manoeuvre.
+
+--Dzira! criait Zanette, et après un bond ailé qui lui fit franchir un
+fossé, elle continua sa galopade furieuse..., mais Martégas gagnait du
+terrain.... Voilà que Griset ralentissait sensiblement son allure....
+Martégas redoubla d'efforts. Son nerf de boeuf, sifflait, tournoyait
+toujours.... La brute dardait sur la fille ses yeux ardents, son désir
+sauvage.... Il laissait aller son cheval..., il lui laissait choisir les
+endroits où poser les pieds, ne s'occupant que de le maintenir tout
+droit dans sa direction. Cela même était inutile. Le cheval de Martégas
+courait pour son compte, pour vaincre Griset. La distance diminuait.
+Deux cent mètres, puis cent mètres à peine séparaient du gibier le fauve
+chasseur... il devenait certain pour lui que Zanette, sinon son cheval,
+se rendait, de lassitude sans doute, de volonté peut-être....
+
+Tout à coup, Martégas comprit.... Trop tard! Griset, habilement ralenti
+à l'ordre de sa maîtresse, entrait sur un fond argileux; il entrait au
+galop, mais d'un train raisonnable, sur un terrain résistant, mais
+gluant à la surface, pour ainsi dire savonneux, qu'il connaissait bien,
+comme tous les chevaux du pays camarguais. Après les premières foulées
+sur ce sol particulier, il raidit, en une retombée adroite, ses quatre
+jambes nerveuses et se mit à glisser, ainsi planté, sur ce sol gras, où
+ses sabots sans fer creusaient des rainures.
+
+Ce que voulait Zanette pouvait ne pas réussir pour plusieurs raisons,
+si, par exemple, Martégas eût bien connu cette région de la plaine
+immense. Son cheval lancé sans prévoyance, éperdument, sur cette
+dangereuse surface, écrasé par le poids d'un cavalier trop lourd,
+fléchit brusquement au bout de sa glissade et, tombant sur ses genoux,
+envoya Martégas la continuer tout seul, roulé sur lui-même comme un
+lièvre.... Le cheval aussi glissait quelques mètres, tout couché à
+terre, mais le bouvier ne s'arrêtait plus de filer sur le dos, si bien
+que sa ridicule et cruelle glissade vint s'achever à trente pas de
+Griset que Zanette avait arrêté, doucement, bien prudemment.
+
+Elle voulut pourtant ne pas l'irriter par trop, ce Martégas.
+
+--Écoute, Martégas, dit-elle, en le tutoyant cette fois, comme un valet
+qu'il était. Écoute, je te promets de ne rien dire à mon père. Tu
+pourras donc venir lutter pour obtenir le cheval.... Et Sultan, je
+pense, sera à toi.... Tu en auras besoin, ajouta-t-elle en riant malgré
+elle,--car le tien--j'en ai peur,--aura les jambes quelque temps
+malades. Mais ce n'est pas ta faute; je t'ai attiré sur ce fond, où les
+chevaux ne peuvent tenir quand on les force. Si tu avais deviné, tu
+serais à cheval encore.... Chacun se défend comme il peut--mais je
+n'oublierai pas, crois-moi, que ce matin même, tu m'as joliment tirée de
+peine. Adieu.
+
+Elle s'éloigna.
+
+Martégas se taisait, étourdi, abasourdi. Bien que ce sol fût élastique,
+la chute avait été terrible. Demeuré seul, le gardian resta sur place
+quelque temps, puis se traîna vers son cheval, prit, dans les fontes de
+sa selle, une petite gourde d'eau-de-vie qu'il accola. Et, se traînant,
+au bord de ce fond d'argile, jusqu'à l'ombre d'une touffe de tamaris, il
+attendit que la boue qui souillait ses vêtements fût assez sèche pour
+être grattée et que l'étourdissement eût passé.
+
+Il arriva, le soir, à la ferme de la Sirène, car jamais Martégas ne
+lâchait prise. C'est pour crocher dans le vif que la tardarasse a des
+serres aiguës et un bec recourbé.
+
+
+
+
+XIII
+
+L'ÉCURIE DE MAITRE AUGIAS.
+
+
+Quand Martégas approcha de la ferme de la Sirène, les deux grands chiens
+de garde, des chiens du pays semblables à des terre-neuve, se mirent à
+hurler à la mort. Zanette les fit taire et les fit coucher au chenil. Et
+Martégas à son arrivée devant la ferme, put apercevoir Zanette qui,
+l'ayant vu de son côté, vivement disparaissait dans la maison.
+
+Dans les fontes de sa selle il portait toujours du pain et de
+l'eau-de-vie; il avait mangé et bu. Et restauré, brossé, rafraîchi,
+ayant bouchonné son cheval avec une poignée d'herbe sèche, brûlée déjà
+au soleil de juin, il arrivait prêt à toutes les luttes.
+
+Un valet d'écurie, nouveau apparemment, le reçut devant la ferme.
+
+--Le bayle Augias? demanda Martégas.
+
+--Il vous attend, si vous êtes le gardian Martégas, répondit l'homme. Il
+vous attend, il est malade; je conduirai à l'écurie votre cheval.
+
+--Donne-lui de l'avoine, seulement de l'avoine, dit Martégas; il n'a
+besoin que de cela.... Où est le bayle?
+
+Le valet de ferme désigna du doigt la porte de la ferme.
+
+--En bas, dit-il; entrez.
+
+Et il emmena le cheval.
+
+La porte de la ferme était ouverte. Martégas écarta la toile de
+protection qui arrête les mouches et tamise la lumière.
+
+--Bonjour! La bonne santé! dit-il.
+
+Assis dans la salle basse, sous la huche à pain en bois sculpté, entre
+l'horloge à gaine et la table, maître Augias, ayant résolu d'être
+aimable avec ce gardian qu'il avait chassé, mais qu'il jugeait utile de
+ménager comme dangereux,--répliqua:
+
+--Bonjour.... C'est toi Martégas? je t'espérais; ma fille m'a dit que tu
+allais venir, t'ayant parlé sur la route. Aussi, tu vois, le pain et le
+vin t'attendent. Bois, si tu as soif; mange, si tu as faim. Le pain
+n'est pas très tendre, mais le fromage est frais.
+
+Martégas comprit tout de suite que Zanette avait tenu parole. Elle
+n'avait rien dit à son père.
+
+--Merci, fit-il, je n'ai pas faim, mais je trinquerai avec vous.... Vous
+êtes malade?
+
+--Ce n'est rien. La fièvre. L'accès est passé.
+
+--Et votre fille, elle va bien? dit Martégas.
+
+--Verse-toi du vin toi-même, fut la réponse d'Augias.
+
+Le gardian fronça le sourcil.
+
+--Quel vent t'amène? demanda maître Augias brusquement.
+
+--Votre fille ne vous l'a pas dit?
+
+--Elle m'a dit seulement qu'en passant près d'elle au galop, tu lui as
+crié: Je vais chez ton père.
+
+--Eh bien donc, maître Augias, je viens pour le cheval.
+
+--Quel cheval?
+
+--Sultan, donc!
+
+--Qu'est-ce que tu lui veux?
+
+--N'a-t-on pas fait dire qu'à celui qui saura s'en rendre maître et le
+monter convenablement, il sera donné en cadeau? N'est-ce pas l'intention
+des maîtres et la vôtre, bayle?
+
+--C'est l'intention et l'ordre formel des maîtres, et je le regrette,
+dit maître Augias. Ils ont reçu des plaintes de nos gardians, oui, des
+lettres de plainte! Et ils m'ont ordonné de me défaire ainsi du cheval.
+Je dois obéir, mais, pour dire la vérité, cela m'ennuie. Le cheval est
+beau, magnifique. Les poulains qui viendraient de lui nous auraient fait
+une manade de princes. Je sais bien que l'animal est aussi difficile et
+dangereux qu'il est beau. Il attaque souvent les autres bêtes, de
+lui-même, comme sans motif, et parfois il semble en vouloir aux
+gardians,--mais le métier de gardian est un métier terrible, chacun le
+sait, un métier de soldat. Le métier veut qu'on souffre. Toujours à
+cheval, la lance au poing. Dormir en selle, combattre les taureaux, être
+sans cesse exposé aux coups de corne et aux ruades. Quand on se plaint
+de ces périls-là, on se fait vacher, ou berger de brebis, coquin de bon
+sort! Ah! de mon temps, un qui aurait grogné pour une chute de cheval ou
+pour un coup de pied de bête, même reçu en pleine figure, on ne
+l'aurait, ma foi de Dieu, plus regardé! Les gardians se seraient
+détournés de lui et les filles auraient ri en le regardant. Enfin tout
+change, c'est le siècle!
+
+Maître Augias alluma sa pipe et répéta cette expression populaire des
+paysans de là-bas quand ils se plaignent des malheurs du temps: «C'est
+le siècle!»
+
+Les prétentions de son ancien valet déplaisaient à Augias; il bavardait
+pour se donner le temps de chercher en sa tête un moyen sinon d'écarter,
+au moins d'ajourner la demande de ce Martégas.
+
+--Je ne crains pas les coups de pied, moi, ni les coups de corne, dit
+Martégas. Et je prendrai bien le cheval!
+
+--Tu le prendras? dit le bayle souriant, tu le prendras... s'il veut se
+laisser prendre. C'est un oiseau; il a des ailes. Et pour le glissement
+entre les mains, c'est une anguille. Pour tout le reste, un diable.
+
+--Je le prendrai, moi! dit Martégas. Quand peut-on?
+
+--Ah! voilà, mon homme! dit le bayle qui, ainsi pressé, répondit au
+hasard:--Ah! voilà! c'est que déjà un autre doit essayer ce que tu veux
+toi-même.... Il faudrait attendre.
+
+--Et qui donc veut essayer?
+
+Mis au pied du mur, maître Augias prononça le premier nom qui vint à sa
+pensée:
+
+--Jean Pastorel, dit-il.
+
+Martégas se frappa la cuisse du poing.
+
+--Il est encore là, celui-là! dit-il.
+
+--Comment, encore là?
+
+--Oui, dans toutes les affaires dont je m'occupe, je le retrouve
+toujours, depuis quelque temps, ce Pastorel; ça m'ennuie. Enfin!... il
+faut souffrir ce qu'on ne peut empêcher.... Et quand vient-il pour
+essayer de prendre le cheval, ce Pastorel?
+
+--Après-demain, répliqua nettement le bayle, s'affirmant dans son
+mensonge. Si tu veux être ici après-demain, dès la pointe du jour, la
+manade sera proche; nous irons tous.
+
+--C'est dit, fit Martégas.
+
+Maître Augias venait de prendre la résolution d'aller, dès le lendemain,
+chercher lui-même Pastorel. Il continuait à ménager Martégas mais il
+n'entendait pas qu'il eût le cheval; il avait pour cela ses raisons.
+
+Il y eut un long silence. Martégas buvait, se demandant où était Zanette
+et s'il ne pourrait pas, par quelque moyen bien imaginé, parvenir à lui
+parler un peu, seul à seule.... Le bayle, repassant en lui-même tous les
+motifs de colère et de mépris qu'il avait contre Martégas, se sentait
+repris d'une envie sourde de le mettre à la porte. Il s'en voulait de le
+recevoir si bien, de le faire asseoir à sa table, de lui donner de son
+pain, de son vin; mais il se répétait en lui-même qu'avec celui qu'il
+appelait tout bas, quelquefois tout haut, une «canaille», un peu de
+politique était nécessaire.
+
+Tous deux fumèrent assez longtemps en silence. Puis Martégas, d'un air
+dégagé, demanda des nouvelles de la ferme, des valets qui y étaient de
+son temps, de toutes les choses de la maison enfin, qu'il connaissait.
+Cette aisance, qui était une manière d'insolence, irritait le vieux, en
+dedans. Sa fièvre peut-être se mit à le travailler un peu; il s'agita
+sur sa chaise, et n'y tenant plus:
+
+--Quand pars-tu? dit-il. Je t'ai assez vu! je suis malade. Tu reviendras
+après-demain, puisque je dois obéir aux ordres des maîtres et donner le
+cheval à qui le prendra.... Seulement Pastorel a demandé avant toi.
+Voilà. Si avant toi il prend le cheval, je ne te cache pas que j'en
+serai content.... Je ne suis pas payé pour t'aimer.
+
+--Vous avez la rancune longue!... fit Martégas. Allons, vieux, je m'en
+vais. Il faut avoir patience avec les vieilles gens.... On s'en va!...
+Mais je reviendrai. Je serai là après-demain matin. Et je crois bien
+que Pastorel manquera son coup... et je serai, moi, le soir même, mieux
+monté qu'un empereur!... Adieu, maître Augias.... Ne peut-on voir votre
+fille? Elle se fait jolie, savez-vous?
+
+--Je te défends de me parler de ma fille! cria Augias exaspéré tout à
+coup. En voilà assez, va-t'en! Tu te moques de moi, je pense! mais,
+coquin de sort! je ne le souffrirai pas!
+
+--Et pourquoi dites-vous que je me moque de vous, bayle? Pourquoi?
+expliquez-vous un peu.
+
+Il avait un ton si narquois, un air si insolent, qu'Augias partit tout
+de bon; il se débonda:
+
+--Pourquoi? pourquoi? criait-il. Il demande pourquoi!... Que la fièvre
+m'étouffe s'il ne le sait pas, le pourquoi! Pourquoi je dis que tu te
+moques? Parce que si tu avais quelque chose là (Augias se frappait le
+coeur) tu n'aurais plus mis les pieds dans une maison qui ne te veut
+plus!... En te voyant reçu comme je viens de le faire, tu aurais dû,
+après avoir eu le tort de venir, comprendre qu'il fallait t'en aller au
+plus tôt...! Mon oeil est vieux, mais il voit plus clair que tu ne
+penses, compère! j'ai un nez de chien de chasse. Et je te flaire,
+vois-tu, je sais de tes manières, camarade! j'en connais plus long que
+tu ne crois, mon homme! Tu es de la mauvaise graine, et quand je ne te
+vois pas, je suis content.... Tu as du front, de venir ici, pour prendre
+ce cheval!... mais tu ne l'auras pas, j'espère. Oui, tu as du front! tu
+devrais te souvenir du motif principal pour lequel je t'ai chassé.... Tu
+étais chargé de l'écurie du château et de la ferme. Vingt chevaux à
+panser, à dresser; sur ce nombre, dix au moins changeaient toujours.
+Comment les traitais-tu? dis, réponds! Tu oubliais de les faire
+boire,--et quand ils se fâchaient, tu les battais comme un sauvage. Tu
+m'en as gâté plus d'un, car les chevaux sont ce qu'on les fait!... Et tu
+veux avoir, toi, ce cheval de prince! Il mourrait de désespoir et de
+honte entre tes mains, avant de mourir de tes mauvais coups!... Ah! tu
+veux le prendre? Tu peux essayer, c'est entendu; j'y suis consentant,
+parce que j'espère bien te voir, la première fois que tu essaieras,
+envoyé en l'air cul par-dessus de tête, comme un paquet de linge sale
+que tu es!
+
+Et maître Augias conclut:
+
+--En te chassant comme j'ai fait, bête brute, j'ai nettoyé mon écurie!
+
+--Je vois, dit Martégas tranquillement, que vous avez la fièvre, bayle.
+Les visions vous tiennent.... Adieu, je m'en vais. Le bonjour à votre
+fille....
+
+Augias, se levant, le saisit par le bras, et, d'une voix basse, pleine
+de colère contenue:
+
+--Martégas! dit-il, ne me parle jamais de ma fille, même pour lui faire
+dire simplement bonjour... Écoute. Tu as à ton compte plus d'un méfait
+dont on a cherché bien loin les auteurs.... Plus d'une manade a perdu
+des bêtes qui n'ont pas été perdues pour toi. Quand le gardian Peytral a
+été trouvé mort, au bord du Vaccarès, tu as été le seul à savoir, hein?
+comment lui était arrivé le malheur.... Ce n'est pas tout; il y a des
+filles qui se plaignent de toi; me comprends-tu bien? Ne parle jamais de
+la mienne à personne, pas même à moi!... Si je t'ai chassé d'ici, ça
+n'est pas seulement parce que tu salissais l'écurie!--C'est clair comme
+la bonne clarté du jour, hein, ce que je dis?--Si je t'ai chassé c'est
+aussi parce que la manière me déplaisait dont tu regardais les
+filles--même ma petite, entends-tu, qui était alors presque une enfant!
+Garde donc bien ta langue et ta canaillerie là-dessus,--ou, vrai comme
+je suis Augias! c'est moi, moi, qui te mettrai dans la tête une balle
+de mon fusil! Et pas un père, en Camargue, et pas un gendarme en Arles
+ne me donnera tort, tu entends?
+
+Augias parlait bas, et Martégas se contint.
+
+--A après-demain matin, maître Augias! dit-il avec une insolence sourde
+et menaçante.
+
+Il dit encore:
+
+--Je l'aurai, votre cheval!
+
+Et mentalement il ajoutait:
+
+--Et aussi ta fille!
+
+Maître Augias lui montrait la porte.... Le brave homme avait perdu le
+fruit de sa politique. Après avoir bien reçu le gardian, il lui avait,
+n'y tenant plus, dit son fait en termes tels que, dans cette brute de
+Martégas, les pires levains de rancune et de haine étaient maintenant
+soulevés.
+
+
+
+
+XIV
+
+NOTRE-DAME-D'AMOUR, EXAUCEZ-MOI!
+
+
+Le père Augias n'eut pas grand'chose à expliquer à sa fille.
+
+--J'ai tout entendu, lui dit-elle, mais je ne savais pas que Pastorel
+dût venir?
+
+--Il ne doit pas venir, j'ai menti, dit Augias, il le fallait, pour me
+débarrasser de ce Martégas. J'aurais dû lui dire tout de suite et tout
+simplement que je ne lui permettais pas d'être de ceux qui essaieront de
+prendre le cheval... je n'ai pas osé d'abord... j'ai eu peur de lui,
+s'il faut que je le dise... peur de lui... oh! pas pour moi.... C'est un
+mauvais coureur de filles, capable de tout... il connaît trop bien la
+maison!... Aussi, vois-tu, j'ai hâte de te voir mariée, quoique
+jeunette. Je peux, d'un moment à l'autre, te manquer... il faut que j'y
+pense, à cela. Et donc, c'est au hasard, sans réflexion, que j'ai parlé
+à Martégas de ce Pastorel;--me voilà forcé maintenant d'aller le
+chercher!... Eh bien, tant mieux! car celui-ci, c'est, je pense, un mari
+comme il te faudrait. Il faut que tu sois protégée.
+
+Zanette rougit un peu:
+
+--Vous le connaissez donc, mon père? fit-elle. Vous ne m'aviez pas dit
+ça.
+
+--Par prudence, c'est vrai, je n'ai rien dit le jour des fêtes; je le
+connaissais seulement un peu, je voulais être sûr que le bien qu'on dit
+de lui est véritable; j'ai pris, depuis ce temps, mes renseignements;
+j'ai même vu sa mère, à Silve-Réal. Ça n'est pas loin des Saintes, et
+j'irai là, demain, pour le chercher.... C'est un brave enfant....
+
+Augias ne disait pas tout. Il connaissait l'histoire de Rosseline, mais,
+pensait-il, Pastorel se débarrasserait de cette mauvaise femme, en
+brave homme qu'il était, avant longtemps. Quand il reverrait Zanette, il
+oublierait facilement sa méchante aventure avec la belle Arlèse. Ainsi
+pensait Augias, et il ajouta:
+
+--Il y a bien, pour l'heure, un empêchement qui vient de lui, à ce que
+m'a dit sa mère... mais je ne suis pas inquiet; il comprendra où est son
+bonheur.
+
+Zanette comprit l'allusion et elle se tut. Heureuse de sentir son père
+favorable à Pastorel, elle s'étonna d'éprouver ce bonheur-là.
+Décidément, elle l'aimait donc, cet inconnu? Pauvre Zan!... car déjà, en
+elle-même, elle l'appelait Zan, puisqu'elle s'appelait Zanette....
+Pauvre Zan! si on pouvait l'arracher aux griffes de cette mauvaise
+femme, ce serait, n'est-il pas vrai, une bien bonne action?...
+
+Or, de son côté, Jean Pastorel avait parlé à sa mère de la petite
+Zanette qu'il n'aimait pas encore, mais qui lui plaisait bien, et du
+cheval de la ferme de la Sirène, dont il désirait se rendre maître.
+
+Sur la petite, la vieille Pastorel n'avait dit que de bonnes choses:
+
+--C'est une fillette sage. A la bonne heure! En voilà une que tu ferais
+bien de demander! il n'est pas bon qu'un homme soit seul. Oh! si, avant
+de mourir, je pouvais voir un fils de mon fils, je bénirais la vie, en
+la laissant recommençante derrière moi!
+
+Quant au cheval, la musique avait été autre:
+
+--Le métier, véritablement, est assez dangereux, sans aller chercher,
+par plaisir, des bêtes de mort! Laisse-moi ce cheval tranquille, c'est
+quelque sorcier peut-être! Le prenne qui voudra! La fille d'Augias,
+oui,--mais son cheval, non! Entends-tu, Jean?
+
+--Mais... dompter le cheval, ma mère, est un des moyens d'avoir la
+fille,--de lui plaire d'abord, et au père aussi. J'en ai connu et mené
+de plus difficiles....
+
+--Des filles? interrogea sournoisement la vieille.
+
+--Des filles, oui, et des chevaux!...
+
+--Eh bien, laisse les bêtes vicieuses où elles sont, toutes! Épouse la
+Zanette,--et que Dieu nous bénisse....
+
+La vieille fit un signe de croix et regarda, au mur, la sainte image des
+deux Maries, surmontée d'une brindille où étaient accrochés des cocons
+de vers à soie, et devant laquelle brûlait de l'huile dans une lampe de
+forme antique.
+
+A la même heure, l'idée venait à Zanette d'aller dans la chapelle brûler
+un cierge, un des petits cierges jaunes qui étaient suspendus sous le
+crucifix, au chevet de son lit.
+
+Elle y alla. La nuit tombait. Le cierge, planté dans une pointe
+de fer, devant l'autel, faisait resplendir le visage d'or de
+Notre-Dame-d'Amour, et, agenouillée, Zanette priait de toute son âme.
+
+Elle prie pour son père, pour l'âme de sa mère morte; pour que Martégas
+ne parvienne pas à se rendre maître du cheval sauvage; pour que Pastorel
+au contraire, dompte heureusement la bête et la fasse sienne, et encore
+pour qu'il oublie cette femme si mauvaise.
+
+Et Zanette disait:
+
+--La flamme de ce cierge qui brûle pour vous, je vous l'offre, ô
+Notre-Dame-d'Amour, en faisant par-dessus tous les autres, le voeu que
+voici: Ce qui sera le meilleur pour Jean, je l'ignore, madame, mais quoi
+que ce soit, faites que cela arrive.... Notre-Dame-d'Amour,
+exaucez-moi!
+
+
+
+
+XV
+
+LA BELLE ET LA BÊTE.
+
+
+Le lendemain matin, à six heures, la carriole fut attelée.
+
+La mère de Zanette avait laissé,--pauvre morte!--une autre enfant qui,
+maintenant, prenait sa cinquième année. Le père Augias, depuis trois
+ans, avait confié cette enfant trop petite à sa soeur, mariée avec un
+pêcheur aux Saintes-Maries-de-la-Mer, pour qu'elle l'élevât parmi les
+siens.
+
+--Si je partais avec vous, père, pour voir la petite?
+
+--J'allais, dit Augias, te le dire moi-même.
+
+Ils partirent.
+
+Le père Augias conduisit sa fille aux Saintes, chez sa soeur, puis
+revint sur ses pas, avec la carriole, à Silve-Réal, chez la mère de
+Pastorel pour savoir d'elle où il trouverait le gardian.
+
+Il n'avait pas voulu, naturellement, mener Zanette, comme cela, dans la
+maison de Pastorel.
+
+Chez la vieille Pastorel, il apprit que le gardian, dans l'après-midi,
+irait aux Saintes pour une affaire. En ce moment, Pastorel visitait une
+manade aux environs des Saintes. De grandes courses devaient avoir lieu
+bientôt aux arènes d'Arles et on l'avait chargé de se rendre compte par
+lui-même de la sauvagerie de certains taureaux, de choisir à son idée et
+de designer les plus sauvages, les meilleurs, qu'on «trierait» quelques
+jours plus tard.
+
+Augias se remit en route pour aller prendre chez sa soeur, aux Saintes,
+le repas de midi.
+
+Pendant ce temps, Zanette, après avoir joué avec sa petite soeur,
+n'avait pu résister au désir de courir un peu sur l'immense plage
+déserte des Saintes.
+
+Elle aurait voulu emmener la petite. La tante s'y opposa.
+
+--C'est trop petit, vois-tu, cette mignonne! Et puis,--quoique, si l'on
+en croit le monde, les mauvaises fièvres n'existent plus guère,--j'ai
+toujours peur. J'en connais, des tout petits, qui n'ont pas la couleur
+qu'il faut; ils sont jaunes comme des cierges. Va toute seule.... Tu
+n'as pas peur, au moins?
+
+--Oh! dit Zanette, je n'ai peur de rien, jamais.
+
+Elle venait rarement aux Saintes-maries qui étaient à cinq lieues de
+chez elle.... Il y avait tant de travail à la ferme de la Sirène! De
+temps à autre, on leur amenait la petite, si bien que Zanette, qui
+aimait beaucoup la mer, ne la voyait pas souvent.... Oui, elle l'aimait
+beaucoup, cette mer bleue et vaste où le regard et le rêve s'en vont
+loin, à la poursuite des bateaux et des grandes mouettes blanches....
+
+Tenez, ce matin même, lorsqu'elle avait vu, au bout de la plaine,
+là-bas, tout là-bas, au bout du désert plat, par-dessus la vigne, les
+sables et les salicornes, se découper la silhouette crénelée de l'église
+sur le bleu de la mer,--elle s'était levée tout debout, Zanette, sur le
+char à bancs, en poussant des cris,--en battant des mains: «La mar! la
+grando mar!» La mer! la mer si grande! Et le coeur de Zanette
+s'échappait, s'envolait hors d'elle-même; il volait avec les oiseaux,
+au-dessus des vagues, bien haut, bien loin, puis redescendait, les
+effleurait parfois de l'aile et chantait... un chant de sirène.
+
+Et comme on était au milieu de juin, qu'il faisait chaud et qu'elle
+aimait la mer, Zanette, pendant que son père allait à ses affaires,
+avait couru sur la plage.
+
+Des lieues de plage; un sable, doux sous les pieds, où la nier envoyait
+sa vague calme, en grands festons mobiles, dentelles blanches, dont les
+dessins d'écume se formaient, fondaient, apparaissaient encore pour
+disparaître. Aux endroits mouillés, le sable, dans le moment où s'y
+posait le pied de Zanette, devenait tout pâle, parce que l'eau, sous le
+poids, en sortait comme d'une éponge. Quand elle retirait ce pied, très
+petit, le sable de nouveau s'imbibait, redevenait sombre très vite. Et
+cela amusait la jeune fille.... Puis, comme la mer essayait de mouiller
+ses jupes, elle les relevait en s'enfuyant.... Et, loin des bords, le
+sable, sec, très mobile, prenait son soulier, voulait le garder, il la
+déchaussait. Et elle riait toute seule. Et la grande plage désolée était
+maintenant toute couverte des petites traces désordonnées de Zanette.
+Ici, elle avait fait de grandes enjambées, là de tout petits pas; ici,
+elle avait tourné en rond comme une folle.... Les courbes se
+rétrécissaient en une hélice, du centre de laquelle l'enfant s'était
+échappée brusquement, pour courir en ligne droite, longtemps,
+longtemps.... Et enfin, elle se vit loin des Saintes, à une lieue au
+moins, sur l'immense plage vide, déserte. Elle s'assit alors sur les
+petites dunes qui lui cachaient la plaine, par-dessus lesquelles, en se
+retournant, elle apercevait à peine le faîte de l'église crénelée, avec
+ses trois cloches découpées en plein ciel dans l'ajourement du clocher.
+Et Zanette, adossée aux monticules de sable, ne voyait plus que la mer
+qui court sans cesse au-devant d'elle-même, impuissante à saisir mieux
+la terre qu'elle semble désirer.
+
+Alors, la petite sauvage éprouva une envie brusque de se plonger dans
+cette eau si claire, si bleue, si fraîche. «Dans une heure, il sera
+midi, songea-t-elle en regardant le soleil. J'ai le temps.»
+
+Le Rhône lui avait appris à nager. Elle se déshabilla, sûre d'être bien
+seule. Debout, étendant les bras, elle s'étira au soleil et une joie
+physique la saisit, la joie des bêtes captives remises en liberté.
+
+Un bain libre au bord de la mer, en pleine lumière, semble peut-être aux
+gens des villes un acte impudique et sans doute fort rare. Ce n'est ni
+l'un ni l'autre. La nature invite au naturel.... Et maintenant Zanette
+ressemblait aux petites déesses de la mer, aux ondines, aux sirènes de
+l'eau, soeurs légendaires des sirènes de l'air dont les plumes ont
+toutes les couleurs du ciel, et sont luisantes comme des écailles
+entrevues sous les vagues.
+
+La peinture ne doit pas garder seule le privilège de montrer nue la
+beauté des déesses et de la femme. Zanette était nue et elle était
+chaste.
+
+Quand elle se fut un peu étirée, la joie qu'elle éprouvait la força de
+s'agiter de nouveau. Un petit cheval de Camargue, qu'on rend à la
+liberté, qu'on renvoie au troupeau libre après l'avoir attelé plusieurs
+jours, s'étonne ainsi, immobile d'abord, puis hume l'air, et tout à coup
+bondit et galope. Ainsi fit-elle, Zanette. Elle gravit en deux bonds une
+des petites dunes voisines qui s'écroula sous elle; elle regarda, du
+sommet, tout le désert verdoyant, où flottaient, vers l'est, des
+mirages, des arbres renversés au bord de marais irréels; elle se
+retourna vers la mer, aspira la brise saline, puis se jetant à corps
+perdu sur la pente de sable, elle se laissa glisser jusqu'au bas, la
+poitrine dans ce sable chaud, ses deux petits pieds en l'air, les mains
+en avant,--avec des éclats de rire qui perçaient le bourdonnement de la
+mer paisible mais toujours murmurante.
+
+Zanette se releva, se secoua, puis, courant à toute vitesse, s'élança
+vers la mer, y entra toujours courant, et quand elle eut de l'eau
+jusqu'à la ceinture, elle se jeta à la nage, toujours avec des cris
+perçants auxquels répondaient là-bas les mouettes.
+
+Elle nageait ainsi depuis un moment, quand un jeune taureau, noir comme
+la nuit, bondit, non loin de là, par-dessus la dune, et entra aussi dans
+les vagues.... Un cavalier presque aussitôt franchit d'un bond la dune
+au même endroit et s'arrêta brusquement, au bord de la mer, regardant
+tour à tour, d'un air étonné, le sauvage taureau et la fillette sauvage.
+
+C'était Jean Pastorel.
+
+
+
+
+XVI
+
+LE CHEVALIER.
+
+
+Un des taureaux qu'il était venu juger en vue des courses d'Arles,
+excité par lui, s'était dérobé tout à coup après l'avoir attaqué
+plusieurs fois et finalement avait fui le troupeau. Pastorel s'était
+tout seul mis à sa poursuite, il l'avait atteint, piqué de son trident
+au moment où le fauve le chargeait une fois encore, et l'animal
+farouche, fuyant de nouveau, avait entraîné le cavalier vers la mer,
+dans laquelle il cherchait maintenant asile.
+
+Le dompteur regardait les vagues et la fille et le taureau.
+
+Le taureau, de l'eau jusqu'au cou, apparaissant et disparaissant tour à
+tour sous la vague écumante, semblait un rocher noir. L'arête sinueuse
+de son échine luisait dans l'éclat palpitant de la mer, sous le
+rayonnant soleil de midi. Il soulevait son mufle hors de la vague et
+faisait face à l'ennemi non sans regarder parfois d'un oeil oblique la
+petite nageuse qui s'éloignait.
+
+Pastorel n'avait pas encore reconnu l'enfant.
+
+Zanette, stupéfaite, consternée, avait reconnu Pastorel.
+
+Elle n'aurait pu dire lequel l'effrayait davantage, de l'homme ou de la
+bête.
+
+La honte, en elle, dépassait l'effroi. Le taureau lui faisait peur,
+certes, pas trop cependant, car elle avait l'habitude de voir les
+taureaux libres en Camargue, mais le «chevalier» qu'allait-il faire?
+qu'allait-il dire, qu'allait-il surtout penser d'elle? Pourvu qu'il fût
+bien l'homme brave et bon qu'on lui avait dit.... Par bien des
+histoires qui couraient le pays, elle savait, la fille sauvage, élevée
+parmi les animaux et les bouviers, que les meilleurs parfois, sous un
+coup d'amour comme sous un coup de soleil, s'emmalicent et s'emportent à
+de subites et dangereuses folies.
+
+Après tout, elle ne le connaissait pas!... O bonne Notre-Dame, voici
+bien le cas de vous invoquer!... Elle n'y manquait pas, Zanette, et
+s'éloignait du rivage, afin d'être cachée entièrement par l'eau,
+lorsqu'elle prendrait pied, mais ses petites épaules très blanches
+apparaissaient hors des vagues. Le gardian comprenait. Il était interdit
+et amusé, un peu inquiet pourtant....
+
+--Prends garde, petite! cria-t-il, la bête est mauvaise.... Je vais
+tâcher de la reprendre à la mer et de la reconduire. Reste où tu es!
+
+Et il poussa son cheval, dans l'intention d'aller tout droit se placer
+entre le taureau et la fille.
+
+La petite tête de Zanette (son lourd chignon tout mouillé, ruisselait
+d'eau étincelant au soleil) regardait le chevalier. Sur la ligne
+onduleuse des petites dunes grises, sur le vide bleu du grand ciel, le
+cheval lui apparut, cabré, pivotant sur ses pieds de derrière,
+détournant sa tête de la mer, rebelle au mors et à l'éperon. La lance du
+gardian, appuyée à l'étrier, luisait à son côté et rayait le ciel
+éclatant d'une barre rigide, au bout de laquelle étincelait le fer en
+trident. Le taureau vit sans doute cette lance bien connue, et le
+trident enflammé au soleil lui parut sans doute plus menaçant que
+jamais, car il fit un mouvement, hésita une seconde, puis se dirigea sur
+Zanette. Alors, le gardian, enfin vainqueur de son cheval, qui écumait
+comme la mer, le pressa si bien que, cabré pour la troisième fois,
+l'animal se lança en avant. Ses deux pieds retombèrent dans la vague
+qui arrivait contre lui. La mer jaillit sous son ventre. Ce fut un
+étincellement d'eau éclaboussée, épanouie en gerbe, au milieu duquel
+cheval et cavalier étaient superbes. Une fois qu'il fut dans l'eau, le
+cheval cessa de résister et se mit à marcher résolument, mais le taureau
+continuant à se rapprocher de la fille, le cavalier dut obliquer vers
+elle; et quand il parvint à se placer entre la fille et la bête, l'homme
+n'était loin ni de l'une ni de l'autre.
+
+Alors seulement Pastorel reconnut Zanette.... Son visage eut une
+expression rapide d'étonnement mêlé de plaisir... puis, aussitôt après,
+de vive inquiétude.... Et il ne dit rien. Elle lui en sut gré.
+
+Il regarda le taureau. Elle fut rassurée, mais elle était lasse. Le
+coeur commençait à lui battre fort. Elle fut forcée de s'arrêter. Et le
+gardian, bien malgré lui, soumis à la loi invincible, plus volontiers
+regardait maintenant du côté de la fille que du côté de la bête, du
+côté de l'amour que du côté du péril. Les vagues étaient larges,
+espacées, et n'écumaient qu'en arrivant au rivage. Ici, elles étaient
+lisses, lourdes, molles, et après chaque gonflement, la mer s'abaissait,
+découvrant la petite poitrine de Zanette qui, alors, se cachait de ses
+bras posés l'un sur l'autre en croix. Elle ne savait que dire, elle ne
+savait que faire. Aller plus loin? La vague l'aurait recouverte; elle
+était trop fatiguée. Elle avait bu un peu d'eau amère. Elle respirait
+avec effort.
+
+Pastorel réfléchissait, combinant une tactique.
+
+Le taureau menaçant fit un mouvement vers le cheval. Les deux bêtes,
+habituées à se combattre à terre, se sentaient gênées, dans cette eau
+lourde, remuante, qui parfois battait leurs flancs. Le taureau fit un
+pas en avant.... Le cheval, sous son cavalier distrait, se retourna le
+plus vite qu'il put pour fuir l'ennemi, marchant vers la fille dont il
+était maintenant tout proche. Elle allait se remettre à la nage,
+quand,--après avoir tourné vers le rivage la tête du cheval, de manière
+à pouvoir faire bien vite face au taureau,--Pastorel lui cria:
+
+--Écoutez-moi! Écoutez-moi bien, car ce n'est pas un moment pour
+rire.... Il ne voudra pas sortir, le taureau. Ce n'est pas la première
+fois que pareille chose m'arrive. Voyez-vous, dans la mer, nos chevaux
+sont gênés, ils ne se sentent plus libres d'eux-mêmes. Ils se méfient de
+l'eau plus que du taureau. Si je manque mon coup et que le taureau aille
+sur vous, je ne pourrai peut-être pas lui «couper les devants»....
+Alors, que ferez-vous? Voici donc le mieux, je pense. Courez vite,
+habillez-vous vivement. Nous laisserons le taureau où il est. Je vous
+prendrai en croupe et vous ramènerai aux Saintes. Cela vous plaît-il? Je
+ne vois pas comment faire autrement.
+
+Elle non plus, la pauvre! ne voyait pas «comment faire autrement!»
+
+--Essayez d'abord, dit-elle, d'emmener le taureau.
+
+--A votre volonté! dit-il. Éloignez-vous donc un peu.
+
+A son idée, elle ne gagna pas grand'chose.
+
+Elle se croyait cachée par la mer, habillée pour ainsi dire d'eau et
+d'écume, et elle se mit à nager. Et du haut de son cheval, il regardait,
+malgré lui, cette forme jeune onduler sous la claire transparence de
+l'eau, s'étendre, se mouvoir gracieusement, plus jolie, plus vivante,
+plus blanche qu'elle n'aurait paru à terre.
+
+Elle s'arrêta de nouveau et prit pied.
+
+L'homme oubliait la bête.... Il se décida pourtant à l'attaquer, avança
+contre elle, la lance en arrêt, la piqua au front, mais le cheval
+n'ajoutait pas, comme à l'ordinaire, à la force du coup de trident,
+celle du poids et de la vitesse. Le taureau ne recula pas d'un pouce;
+il ne se détourna même point et fit au contraire un nouveau pas en
+avant.
+
+C'est le cheval qui dut reculer.
+
+Le gardian cria:
+
+--Vous voyez! c'est comme j'ai dit. Nous n'en finirions pas. Allez à
+terre!
+
+Et, tournant le dos à la fille, il regardait vers le large, surveillant
+la bête.
+
+Il n'y avait pas à faire de conditions, à établir de pourparlers; il
+fallait obéir; mais Zanette s'était éloignée de ses vêtements, dont le
+gardian, au contraire, se trouvait rapproché.... Et c'est le taureau qui
+était leur maître!... Elle en prit son parti, courut à terre le plus
+vite qu'elle put, dans un éclaboussement d'étincelles d'eau. Elle songea
+bien à passer derrière la dune, mais il faudrait la repasser, se hisser
+deux fois sur ce piédestal de sable.... Cela valait-il mieux? Elle ne le
+pensa pas, et prit sa course, le long de la plage. L'attention du
+taureau se détourna du cheval; il suivait des yeux cette petite forme
+humaine qui courait.... Inquiet, il se rapprocha du rivage et d'elle. Le
+gardian dut le suivre, s'interposer entre la terre et lui, le repousser
+dans la mer, mais, dans ces mouvements, plusieurs fois le jeune homme
+put voir la jolie fille, à demi nue maintenant, qui, en toute hâte, se
+rhabillait.
+
+Déjà, le jour des fêtes aux plaines de Meyran, il avait trouvé que
+Zanette était la plus jolie; il n'avait donc aucune peine à la trouver,
+comme ça, plus jolie encore!
+
+Ils laissèrent le taureau dans les vagues. Zanette, prise en croupe,
+retournait vers les Saintes.
+
+Pastorel allait au pas, car la route était trop courte... trop courte
+vraiment. Et Zanette lui contait comment et pourquoi, pendant ce
+temps-là justement, maître Augias le cherchait.
+
+Et Jean sentait un petit bras, un peu tremblant encore de crainte et de
+honte, qui s'accrochait à lui.
+
+De l'aventure qui venait d'arriver, ils ne dirent mot ni l'un ni
+l'autre, mais pour l'avoir vue si jolie toute nue dans la grande mer,
+voilà qu'il se croyait tout de bon amoureux.
+
+A courir taureaux ou filles on prend quelquefois mal de mort.
+
+
+
+
+XVII
+
+NOBLESSE.
+
+
+Au père de Zanette, le gardian ne dit qu'une chose: il l'avait prise en
+croupe et sauvée du taureau, et la fille se garda bien de raconter la
+baignade. Pourquoi faire?... Après tout, elle avait eu tort. Elle le
+reconnaissait en elle-même: il ne faut pas se fier à la solitude du
+désert, quand on est une fille honnête. Vraiment, que lui serait-il
+arrivé si au lieu d'un Pastorel, elle eût rencontré un Martégas!
+
+--Ah! ce brave Pastorel! dit le père Augias.... Je te connais comme un
+des plus rudes et des plus fiers gardians, camarade, et je venais
+justement pour te chercher.... Je pensais hier à toi, et puisque tu
+viens de rendre service à ma fille, c'est-à-dire à moi, bien plus
+volontiers je vais te dire ce que je pensais.... Je suis même allé chez
+ta mère pour te voir.... Les choses s'arrangent bien.... Nous avons, sur
+notre domaine du château de la Sirène, dans une de nos manades, un
+cheval magnifique; de plus beau on n'en peut pas voir.
+
+--Je le sais, dit Pastorel.
+
+--De plus beau, on n'en peut pas voir, reprit maître Augias, mais c'est
+un terrible!
+
+--Je sais tout cela. On le connaît, ce cheval, dans tout le pays.
+
+--Il est entier comme pas un!... On peut à peine l'approcher; c'est un
+diable; il mord les aigues, les blesse, et avec des ruades il blesse les
+autres étalons; il a cassé les jambes à deux et tué un homme. Tous ceux
+qui veulent le prendre, il les attaque. Ça fait que nos maîtres n'en
+veulent plus: ils m'ont dit qu'à celui qui pourrait le dompter et
+l'emmener sans vider les étriers, ils en faisaient volontiers cadeau....
+Veux-tu le cheval, Jean? Je te le donne.
+
+Le père Augias ne se doutait guère qu'il copiait le mot de Charlemagne
+dans la légende: «Aymerillot, cette ville forte est à toi, je te la
+donne.... Tu n'as qu'à la prendre!»
+
+Ce que le père Augias offrait à Jean, ce n'était pas seulement le fameux
+cheval, c'était le moyen de suivre Zanette.
+
+--Je savais tout cela, maître Augias, dit-il. Et je serais allé moi-même
+vous demander la permission de prendre la bête.... Quand partez-vous?
+
+--Doucement! dit Augias. Connais-tu Martégas?
+
+--Oui, je sais qui c'est.
+
+--Eh bien, Martégas arrive à la ferme demain matin; il veut le cheval...
+mais c'est à toi que je le donne. Il faudra, je pense, défendre ton
+intérêt.
+
+--Quand partez-vous? répéta Pastorel, pour toute réponse.
+
+--A deux heures, après déjeuner.
+
+--Vous avez votre char à bancs?
+
+--Oui.
+
+--Je vous suivrai à cheval.
+
+--Tu es un homme. Le cheval est à toi. Nous dînons ici chez ma soeur. A
+ton service! Tant qu'il te plaira, à l'avenir, tu pourras frapper à ma
+porte. Tu m'as rendu service. Je ne l'oublierai pas.... Manges-tu avec
+nous?
+
+--Non, non, dit Pastorel, je ne puis partir sans avertir ma mère; je
+mangerai chez elle. J'y vais, et, soyez tranquille, je vous rejoindrai
+sur la route.
+
+Rendez-vous fut pris pour l'après-midi, sur un point de la route où, en
+effet, Jean rejoignit la carriole de maître Augias qui retournait à la
+ferme de la Sirène. Jean galopait à gauche, tout près de la fille dont
+les cheveux noirs, fauves au plein soleil, étaient encore un peu
+humides sous le velours posé en couronne, dont les bouts flottaient au
+vent de la course.
+
+Parfois on mettait les chevaux au pas, et alors Augias et Pastorel
+parlaient du cheval.
+
+Un arrière-grand-père de ce cheval était venu tout droit de là-bas, des
+déserts que maître Augias ne savait pas nommer, d'un pays mystérieux et
+barbare, du pays des contes de fées. Il avait été donné par un roi à un
+autre roi qui en avait fait cadeau au comte des Eyssars. Le comte, qui
+habitait Marseille, n'en put rien faire à la ville. Il le fit venir en
+Camargue, chez ses amis les maîtres du château de la Sirène, qui le
+firent lâcher dans les pâturages libres, parmi les aigues et les
+taureaux. Cet ancêtre était d'un gris doux, d'un gris velouté, pâle,
+comme le fond du Vaccarès quand il est à sec, comme les sansouïres, ces
+terrains de Camargue, gris, jaspés d'efflorescences salines. Sa crinière
+et sa queue étaient très longues, et noires comme du charbon. Sous le
+poil, toute sa peau était noire aussi, noire comme la nuit. C'était une
+bête d'enfer. Il avait eu des petits qui ne lui ressemblèrent pas. Et
+maintenant, voilà que celui-ci, fils de ses fils, se trouvait,
+disait-on, ressembler à son bisaïeul, trait pour trait, au physique et
+au moral, méchanceté comprise.
+
+Était-ce bien de la méchanceté? N'était-ce pas plutôt la colère de
+l'étranger retenu malgré lui dans un pays longtemps ennemi? Une rancune
+de Sarrasin, fils de ceux que si longtemps, disait Augias, Aigues-Mortes
+et la Camargue avaient combattus, comme en fait foi l'église crénelée
+des Saintes!
+
+L'histoire était vraie. L'ancêtre du cheval que maître Augias offrait à
+Pastorel était un des Syriens rapportés d'Orient par Lamartine, qui,
+dans l'histoire contée par Augias, devenait un roi. A ce roi des poètes,
+le cheval syrien avait été offert par un autre roi, un prince arabe, un
+émir des grands déserts libres. Ce cheval s'étant blessé un pied,
+pendant la traversée, de riches Marseillais, amis du grand poète,
+avaient offert de le garder jusqu'à ce qu'il fût guéri. Et plus tard,
+quand on voulut le lui rendre, le prince des poètes, royalement
+généreux, avait répondu: «Puisqu'il est guéri et si beau, gardez-le.»
+
+Redevenu sauvage dans le delta du Rhône, qui sans doute lui rappelait
+son pays natal pour le lui faire obscurément regretter, le cheval syrien
+était mort révolté. Il revivait après un demi-siècle, et refusait par
+tous les moyens, en victorieux, l'humiliation de la selle. C'était le
+Sultan.
+
+
+
+
+XVIII
+
+LE SÉDEN.
+
+
+Jean Pastorel soupa avec eux, et plus d'une fois Zanette,--toute
+confuse, à cause du souvenir de la journée,--surprit le regard du
+gardian posé sur elle avec une attention profonde. Quand il s'apercevait
+que son regard était surpris par elle, vite, il le détournait. Mais
+plusieurs fois il continua de regarder «fixe et profond».... Il était,
+comme on dit là-bas, «dans ses pensées».
+
+Il voyait, d'un côté, Rosseline et l'amour tourmenté qu'elle
+représentait; de l'autre, la vie d'amour tranquille qu'on pourrait mener
+avec cette petite si attentive auprès de son père, si ferme et si douce
+en même temps lorsqu'elle commandait valets et servantes, si adroite
+aussi, et encore si prompte à faire elle-même les choses qu'il fallait.
+
+Il la félicita.
+
+--Vous êtes dégourdie, demoiselle! dit-il.
+
+--C'est toute sa mère, fit le père Augias.
+
+Et Augias parla de sa femme. Il conclut:
+
+--J'ai perdu l'âme de la maison. Mais Zanette se forme. Elle la
+remplacera. Cependant elle est encore, pour certaines choses, trop
+jeunette. Ainsi, je n'ai pas cru qu'elle pût élever sa petite soeur. Et
+je l'ai envoyée, ma pauvre cadette, habiter chez ma soeur à moi, aux
+Saintes; ça m'est un crève-coeur.
+
+--A moi aussi, fit Zanette.
+
+Et Pastorel pensa que, s'il se mariait avec cette enfant, sa mère à lui
+pourrait s'installer ici.... On lui rendrait la petite, à ce brave
+Augias.
+
+Zanette, pendant ce temps, se demandait si, toute petite comme elle
+était, elle pourrait longtemps lutter, dans le souvenir de Jean, avec la
+beauté de cette Rosseline, car, de loin maintenant, cette fille lui
+apparaissait belle, beaucoup trop belle.... Un peu de jalousie la
+poignant, elle se surprit elle-même à faire la coquette, à répondre plus
+aimablement qu'elle n'eût fait sans cela. Et surtout elle sentait que
+dans son propre regard, elle mettait une force, une expression vive,
+particulière à ce jour, destinées à entrer par les yeux de Jean, au plus
+profond de lui, pour lui prendre le coeur. Cela se faisait non pas à son
+insu, mais malgré elle, c'était plus fort qu'elle; c'était, aussi, plus
+fort que lui.
+
+Cette soirée décida de leur destinée. Rosseline méprisée, fut, au moins
+ce soir-là, vaincue par l'enfant qu'il avait vue chaste et nue, qu'il
+voyait pudique et coquette, qui parlait bien et qui, après avoir
+regardé clairement, en face, baissait les yeux au bon moment. Ce
+soir-là, ils s'aimèrent.
+
+Le père Augias le vit bien et s'en réjouit.
+
+Puis Zanette monta se coucher; les deux hommes restèrent seuls.
+
+--Écoute, Pastorel, dit Augias. Il faut aller prendre du repos, je vais
+te montrer ta chambre, mais, avant «d'aller à la paille», écoute un mot
+sur ce Martégas. C'est un «marrias». Il ne faut pas qu'il ait le cheval.
+
+--Il ne l'aura pas.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Puisque je l'aurai avant lui.
+
+--Bien! mais en même temps, je crois, il ne faudrait pas l'irriter et
+s'en faire un ennemi comme moi j'ai fait.
+
+--Peuh! dit Pastorel dédaigneux, soyez tranquille, je sais ce qu'il
+vaut. Demain le jour me conseillera.... A demain, maître Augias.
+
+--Sois tout le temps en méfiance, voilà ce que je voulais te dire. Le
+monstre est capable de tout.
+
+Ils allèrent dormir. Zanette, elle, ne dormit guère. Sa tête
+travaillait, travaillait. Un petit sommeil la prenait parfois, puis elle
+s'éveillait en sursaut bien contente d'être tirée d'un cauchemar. Tantôt
+elle voyait Rosseline la menacer, tantôt Martégas la poursuivre,
+d'autres fois un taureau géant courir contre elle, les cornes basses,
+dans la mer où, pour le fuir, elle se noyait! mais un sauveur arrivait
+toujours, du fond du ciel, avec des ailes et une lance.... C'était Saint
+Michel lui-même, comme il était représenté sur une image coloriée et
+encadrée, où on le voit terrassant le dragon, dans la chapelle de
+Notre-Dame-d'Amour.... Et, dans son rêve, le chevalier Saint Michel
+portait toujours un trident camarguais au poing, et, sur son visage la
+ressemblance de Jean.
+
+--Il vaincra le cheval méchant, ce chevalier-là, pour sûr!... Si je
+n'avais pas été là, il aurait été maître du taureau.... Il n'y a rien à
+craindre pour lui demain.... Il prendra le cheval du premier coup. Que
+dira Martégas? il voudra se venger.... Il faut prendre garde!...
+Notre-Dame-d'Amour nous protégera...»
+
+Le lendemain matin, Zanette se leva avant tout le monde, et, en silence,
+elle sortit, une lanterne à la main. Il faisait encore nuit, mais les
+grands chiens de garde vinrent tous deux à elle et se mirent à lui faire
+escorte, le nez dans les plis de ses jupes.... Elle alla droit à
+l'écurie, et, calmant avec de bonnes paroles les chevaux qui tiraient
+sur leurs chaînes: «--Ho! Griset! oh! tout doucement! Noiraude!... Beau!
+beau! Cabri!» elle chercha, suspendus aux crocs de bois, les harnais du
+cheval de Pastorel.
+
+Aisément, elle les trouva.
+
+Elle prit le séden (sédène), et l'emporta.
+
+Le séden est une corde faite avec le poil de la queue des cavales.... Le
+séden est essentiellement camarguais. Fait en Camargue, il n'en doit
+pas sortir. Vendre un séden est une faute de patriote. Le séden sert de
+lasso et de licol. De la solidité du séden pouvait dépendre le succès et
+même la vie de Pastorel, quand il s'en servirait pour prendre Sultan. Ce
+séden était noir et blanc.... Zanette, toujours suivie des deux grands
+chiens, l'emportait.... Où donc?
+
+Elle alla droit à la chapelle et l'ouvrit. Les chiens entrèrent.
+
+Elle posa sa lanterne sur l'autel. La clarté de la lanterne frappa le
+visage d'or de Notre-Dame qui se fit resplendissant. Ce visage de
+lumière souriait. Zanette passa derrière l'autel, monta sur une chaise,
+et du séden noir et blanc, elle fit à Notre-Dame une ceinture dont un
+bout, traînant à terre, serpentait jusqu'à la porte et même jusqu'au
+dehors.
+
+Puis la petite revint s'agenouiller et pria, avec ses deux chiens
+couchés près d'elle, leurs museaux appuyés sur les plis débordants de
+sa robe....
+
+--Bénissez-le, le séden de Jean! murmurait-elle. Bénissez-le, qu'il
+n'aille pas rompre! Souvenez-vous, ô Notre-Dame, qu'il a été votre
+ceinture et qu'il est maintenant sacré.
+
+Puis, elle alla doucement remettre le séden où elle l'avait pris.
+
+Comme elle sortait de l'écurie, les chiens donnèrent des marques
+d'inquiétude....
+
+--Martégas! songea-t-elle.
+
+Et vivement elle rentra dans la ferme.
+
+
+
+
+XIX
+
+A QUI LE CHEVAL?
+
+
+C'était Martégas. Maître Augias guettait son arrivée. Il lui était venu
+en l'esprit que, s'il n'était pas surveillé, ce Martégas pourrait bien
+jouer un vilain tour à Pastorel,--ou à son cheval, ce qui serait même
+chose.
+
+Augias alla donc avec Martégas, qu'il ne quittait pas de l'oeil, soigner
+sa bête à l'écurie.
+
+Puis on rentra à la ferme, pour casser la croûte, boire un coup, «tuer
+le ver». Et en route!
+
+Martégas ne dit rien à Zanette, qu'un simple bonjour, mais il fut
+content de voir qu'elle s'apprêtait au départ.
+
+Et quand, après le café, on prit l'eau-de-vie, en bourrant la pipe:
+
+--Nous n'aurons pas à aller bien loin, dit Augias, j'ai fait porter
+l'ordre à la manade de se rapprocher le plus possible d'ici. Nous la
+trouverons près d'une de nos vignes, au quartier du Campas.
+
+--Bon! dit Martégas, mais ne sommes-nous que deux?
+
+--Deux seulement, dit Augias.
+
+--Qui commencera? dit Martégas, narquois.
+
+--Pastorel! répliqua vivement Augias.
+
+--Suis-je donc un âne?... Si Pastorel commence, je n'ai donc plus de
+chance.
+
+--C'est son droit, dit Augias gravement. Si tu commences, en aura-t-il
+davantage?
+
+--Peut-être, dit Martégas.
+
+Pastorel savait bien qu'il n'avait aucun droit de priorité; il lui
+déplut de demander le succès à la ruse. Il regarda Zanette....
+
+--Commence si tu veux, Martégas! dit-il dédaigneusement, ce n'est pas
+toi qui l'auras!
+
+--C'est ce que nous verrons!
+
+--Nous le verrons!
+
+Augias trouva Pastorel imprudent:
+
+--Commencez ensemble, dit-il. Chacun sur sa bête. A qui l'aura le plus
+tôt.
+
+Pastorel fronça le sourcil.
+
+--Non! dit-il, chacun des deux pourrait faire du tort à l'autre. Il faut
+être libre de ses idées en pareille affaire, et de ses mouvements....
+Travailler ensemble à prendre le cheval ce serait se gêner, se
+contrarier, et l'on n'en finirait plus, ensuite, de se faire des
+reproches.
+
+--Tu commenceras donc, Jean! dit le vieux.
+
+--J'ai dit ce que j'ai dit. Martégas commencera.
+
+Pastorel, qui connaissait à peine Martégas, le jugeait trop pesant pour
+pouvoir évoluer à cheval avec la rapidité, la souplesse, la brusquerie
+nécessaires ce jour-là.
+
+Martégas se jugeait de même. De plus, il ne trouvait pas en assez bon
+état son propre cheval, depuis la chute de l'avant-veille.
+
+--Eh bien, dit-il, écoutez. Je commencerai le premier, ce sera mon
+avantage. En échange, j'aurai pour désavantage d'être à pied. Si je
+parviens à toucher de ma main le cheval qu'il faut prendre, sans
+parvenir à le lier aussitôt, ce sera le tour de Pastorel, et de même il
+en sera pour lui.
+
+Ainsi fut convenu, malgré Augias, sur les instances de Jean.
+
+Jean avait l'air plein de confiance, et cela réjouissait Zanette, qui,
+comptant bien aussi sur Notre-Dame-d'Amour, regardait le séden de Jean
+se balancer à l'arçon.
+
+Quelques minutes plus tard, Zanette et son père, Jean Pastorel et Marius
+Martégas, tous les quatre, galopaient dans la vaste plaine à la
+recherche de la manade....
+
+Sournoisement, la petite fille comparait Pastorel à Martégas, et
+souriait, contente.
+
+Les saladelles violacées s'étendaient devant eux comme un réseau frêle à
+travers lequel on voyait la terre grise, parfois l'argile et parfois le
+sable çà et là blancs de sel.
+
+De loin en loin, des touffes de tamaris qui semblaient des bouffées de
+fumée d'un vert pâle, un peu rosée, tant sont fines feuilles et fleurs.
+Puis, une roubine ou un fossé à traverser. On lâchait la bride aux
+chevaux qui, à leur gré, sautent les fossés ou y descendent, la tête au
+fond, la croupe en l'air, par des sentiers qu'ils connaissent pour les
+avoir fréquentés au temps de leur enfance sauvage et libre. Aussi loin
+que la vue s'étend, la plaine plate, l'île à peine élevée au-dessus du
+niveau de la mer, de la mer qu'on devine là-bas, vers le sud, à la
+couleur du ciel qui se colore imperceptiblement des transparentes buées
+sans cesse exhalées des eaux. Au nord, le feston estompé des Alpilles.
+A l'est et à l'ouest, au bord des deux Rhônes, la dentelure des aubes et
+des ormeaux, noyée dans le brouillard qui s'élève du double fleuve.
+
+--La manade! cria le père Augias.
+
+Dans un marais en contre-bas, parmi les canéous et les siagnes, la
+manade paissait. Les aigues, le cou allongé vers le sol, arrachaient à
+lèvres tendues les tiges menues des roseaux, puis, relevant la tête, les
+oreilles attentives et mobiles, regardaient l'espace, humaient l'air
+salin, respiraient la vie, en fouettant de leurs queues traînantes leurs
+croupes et leurs flancs grisâtres. Des poulains se mordillaient l'un
+l'autre au cou, à la crinière. Des étalons, inquiets d'eux-mêmes,
+tournaient autour des cavales avec de petits hennissements sourds, comme
+s'ils voulaient plaire, et préluder par des grâces à la violence des
+caresses. Les taureaux, pour la plupart, s'étaient couchés, leurs pieds
+sous le poitrail, les genoux sous le mufle qui bavait en longs fils de
+cristal étincelant. Trois gardians droits sur leur selle, la pique à
+l'étrier, regardaient, immobiles, le troupeau qu'ils trouvaient beau, la
+lumière dont ils étaient réjouis.
+
+Tout à coup, au beau milieu du troupeau, une tête de cheval émergea.
+
+--C'est lui! dit Augias.
+
+--Pardi, répliqua Pastorel. Pas difficile à deviner. Je n'ai jamais vu
+son pareil. Comment l'appelez-vous, ce cheval?
+
+--Le Sultan, firent d'une seule voix Zanette et son père.
+
+L'oeil de Martégas s'alluma de convoitise.
+
+--Je le vendrai bien mille francs! songeait-il, en maquignon.
+
+On ne s'occupait pas de lui.
+
+Le Sultan, flairant les nouveaux venus, donna des signes d'inquiétude.
+En quelques bonds il s'écarta du troupeau, puis s'arrêta bien campé sur
+ses quatre jambes nerveuses, le col haut, la gorge renflée, toute
+frémissante. Il était sorti du fond du marais et, ainsi debout sur un
+monticule du bord, il se découpait en plein ciel, et l'on voyait son
+poitrail bien large et la courbe fière de l'encolure et la finesse de sa
+petite tête sèche et sa queue très relevée, qui frappait sa croupe avec
+une allure féline....
+
+--A moi! dit Martégas.
+
+--C'est convenu, dit Pastorel. Que veux-tu qu'on fasse?
+
+--Faisons-le rentrer parmi le troupeau; c'est là que j'irai le prendre.
+
+Les gardians obéirent. Le troupeau fut cerné. Le Sultan se réfugia au
+beau milieu.
+
+Martégas attacha son cheval à un tamaris, prit son séden, qu'il garda
+dans sa main gauche tout prêt à être passé au cou de l'étalon, et marcha
+vers le troupeau, lentement, l'oeil sur l'animal qu'il voulait
+capturer.
+
+Les six cavaliers, Zanette comprise, devaient se porter ici ou là, selon
+les mouvements de la manade qu'il fallait empêcher, s'il était possible,
+de se dérober. Si elle s'échappait, on la rejoindrait.
+
+--Souviens-toi des conditions! cria Pastorel. Si tu le touches sans le
+lier, s'il t'échappe, c'est mon tour!... Je cours dessus tout de suite!
+
+Attentif à sa manoeuvre, Martégas ne répondit pas.
+
+En ce moment, la passion du chasseur l'occupait seule; il oubliait tout
+le reste.
+
+Très lentement il entra dans la manade où se firent des mouvements
+inquiets et confus. Il était là dedans, pressé parfois par les flancs et
+les encolures, effleurant des crinières de sa main droite, s'abritant
+derrière une croupe pour avancer d'un pas vers Sultan sans être vu, sans
+l'effaroucher. Et si lentement, si posément il marchait, que bientôt le
+calme se fit dans le troupeau, dont plusieurs bêtes étaient à demi
+familières. Celles-ci, Martégas les reconnaissait à leur allure; il les
+approchait, les flattait, les mettait en confiance. Et comme c'étaient
+elles qui, le plus souvent, menaient les autres, la manade entière
+restait là, en attente.
+
+A ce moment Martégas était arrivé à quelques pas de Sultan. Sultan
+regardait, la tête haute, immobile, les gardians qui cernaient la
+manade. La manade tout à coup se resserra un peu autour de l'étalon. Il
+ne bougea pas. Martégas, pour le tromper, s'éloigna de lui, puis tourna
+de manière à aller sur lui de face.... Sultan le laissa approcher, puis
+marcha vers l'ennemi. Martégas prépara son lasso.... On vit le séden
+onduler en l'air... mais le diabolique cheval avait fait une brusque
+volte-face et, d'un coup de pied médité, il frappait l'homme à la
+cuisse; aussitôt il détala, au trot.
+
+La manade le suivit; les chevaux sautaient par-dessus Martégas blessé,
+hors de combat, gisant en silence dans la fange du marais. Il n'avait
+rien de cassé.... On ne songea plus à lui.
+
+La manade s'arrêta devant les six cavaliers accourus, mais l'étalon
+passa à travers la ligne de l'ennemi. Il choisit pour s'échapper le côté
+qui, à dessein, semblait le moins gardé; il vint passer près de
+Pastorel.
+
+Dès que Sultan eut pris son parti, Pastorel enleva sa bête au galop,
+joignit en quelques bonds le cheval sauvage et lui jeta autour du cou
+son séden, dont l'autre extrémité était solidement fixée autour du haut
+troussequin qui forme le dossier des selles à la gardiane. Pendant que
+le séden se déroulait, Pastorel manoeuvrait son cheval de façon que la
+corde se tendît progressivement, sans secousse, sans rompre; elle se
+raidit enfin; ils s'arrêtèrent.
+
+...Oh! comme Zanette, là-bas, attentive, immobile, les yeux ardents et
+fixes, remerciait Notre-Dame!
+
+La bête était prise. Ce n'était rien. L'homme regardait le cheval
+hagard. Tout à coup, Pastorel lança sur Le Sultan son cheval enlevé sur
+place au galop. Le séden détendu toucha la terre, entre eux. Le Sultan
+bondit pour fuir, mais le cavalier avait tourné bride, et quand la corde
+se raidit de nouveau, elle attira brusquement le cheval sauvage au
+moment où il n'avait plus de point d'appui.... Il s'abattit, étonné, et
+demeura sur place, vaincu.
+
+Pastorel se rapprocha de Sultan, prêt à recommencer cette manoeuvre s'il
+se relevait; il ne se releva pas.
+
+La violence de la secousse et de la chute, l'étonnement, la terreur
+visionnaire, paralysèrent une seconde l'animal étouffé, car il avait été
+pressé à la gorge rudement.
+
+Alors, sautant à bas de son cheval, à l'arçon duquel il prit bride,
+filet et caveçon, Pastorel, tenant le séden, s'assit par
+surprise,--pesant de tout son poids,--sur l'encolure de la bête couchée.
+Les quatre pattes étendues tremblaient. Sans se relever, le gardian, en
+un clin d'oeil, passa le fer d'un filet dans la bouche béante du cheval,
+et le coiffa de la têtière.... L'animal, toujours sur le flanc, se
+débattit sous l'homme qui comprimait sa tête contre terre, il chercha à
+se soulever, raclant la terre de ses sabots, piétinant le vide, ruant.
+
+--«Notre-Dame-d'Amour!» cria tout haut Zanette tremblante et pleine
+d'admiration, les yeux démesurément ouverts comme pour mieux voir. Elle
+admirait, bouche bée, et son fichu aux mille plis se gonflait et
+s'abaissait par coups précipités.
+
+Tout sellé comme il était, le cheval de Pastorel courut se mêler à la
+manade, broutant avec elle.
+
+Quand le Sultan se releva, Jean Pastorel était sur son dos!
+
+Alors, une véritable fureur saisit l'étalon. Il se secoua, se cabra,
+s'enleva en des ruades folles, se détacha de terre, les quatre pieds en
+l'air, et une fois en l'air il se tordait, ondulant comme un marsouin,
+en brusques saccades des reins et des flancs, retombait à terre pour
+rebondir.
+
+Jean, son petit feutre cloué sur la tête, laissait faire, rivé au dos de
+la bête, les jambes pendantes, la pointe des pieds basse, comme vissé
+par les genoux, les mains hautes et légères, un peu narquois jusqu'à
+laisser voir un sourire dans sa fine moustache noire. Parfois, une
+détente des reins de la bête lui faisait quitter le cheval.... On voyait
+le cavalier lancé en l'air, jambes ouvertes, et il retombait à cheval
+avec une telle précision qu'on eût dit un jeu appris et souvent répété
+par avance. Sultan, mâté tout debout, fit mine de se renverser en
+arrière. Pastorel, de la main gauche, embrassa l'encolure, et le visage
+appuyé contre le col de sa bête, il tendit le bras droit et tira de haut
+en bas sur la bride. Dix fois au même mouvement de l'animal il fit la
+même réponse. Une fois, il saisit à poignée le séden et le mit comme une
+menace sous l'oeil du Sultan qui se reprit à trembler. Sultan voulut
+tout à coup partir en avant, au galop; le cavalier le retint et le
+maintint. Alors la bête dansa sur place, relevant alternativement chacun
+de ses quatre pieds avec une rapidité extrême, sans avancer ni reculer
+d'un pouce. Pastorel activa ces mouvements dès qu'il les vit près de
+s'arrêter. Il retenait au contraire le cheval pendant qu'il le touchait
+de l'éperon légèrement; puis, quand il le jugea un peu dominé déjà, il
+le pressa des genoux et rendit la main.... Ils s'envolèrent.
+
+En un clin d'oeil, les six spectateurs, du haut de leurs bêtes, ne
+virent plus au loin qu'un cheval minuscule, un imperceptible
+cavalier.... Et ce cheval et ce cavalier tournèrent et décrivirent
+autour d'eux une courbe immense, une fois, deux fois, qui alla se
+rétrécissant en spirale jusqu'à revenir juste au point de départ.
+
+Le Sultan était couvert de sueur. Ses naseaux s'ouvraient et se
+fermaient en claquant, on voyait au dedans deux rougeurs de feu, il
+suait. L'écume tombait à gros flocons de sa bouche. Son oeil dur lançait
+une flamme oblique. Les quatre pieds étaient comme enracinés au sol. On
+voyait qu'il s'avouait vaincu pour cette minute seulement. L'homme, lui,
+ne semblait pas plus fatigué qu'au départ, ni plus étonné.... Il se mit
+à rire.
+
+--Tu es un terrible, Pastorel! dirent les cavaliers.
+
+--Bravo, Pastorel! dit le père Augias. Le cheval est tien, mais
+crois-moi, je connais la bête, ça n'est pas fini entre elle et toi. Le
+Sultan est rancunier. Tant que tu es sur son dos, étant le cavalier que
+nous avons vu, tu ne crains rien. Toutes les fois que tu seras à terre,
+méfie-toi!
+
+--Maître Augias, dit-il, je vais emmener le cheval, il est mien
+maintenant, et j'en suis fier. C'est un fameux présent que vous m'avez
+fait là!.. Je vous remercie. Je l'emmène donc tout de suite, pour le
+dépayser dès le premier jour. Voulez-vous faire ramener le mien chez
+moi? J'aurai demain matin besoin de ma selle pour Sultan.
+
+--Ce soir, dit Augias, ton cheval sera chez toi. Regarde-le; il broute
+tout sellé parmi les aigues et les taureaux....
+
+--Tiens! fit un des gardians, où donc a passé celui de Martégas?
+
+Tous s'aperçurent alors que Martégas, sans doute pour ne pas assister au
+triomphe de son rival, avait disparu.
+
+--Que Dieu le bénisse, dit Augias, ou que le diable l'emporte! Il a
+bien fait. Je l'avais assez vu. Adieu, Pastorel.
+
+--Adieu, monsieur Pastorel, fit Zanette... je suis bien contente que ce
+soit vous!... Oh! de sûr, bien contente!
+
+Ils se parlaient de loin; Pastorel flattait légèrement de la main Sultan
+dont toute l'attitude, dont le regard surtout, disaient la méfiance et
+la rancune.
+
+--Adieu tous, merci; je reviendrai bientôt vous voir, maître Augias....
+Bientôt... insista Pastorel en regardant Zanette dont le coeur
+sautait.... Il faut, aujourd'hui, que je le fatigue.... En avant,
+Sultan!
+
+--Dzira! susurra Zanette, en voyant Sultan s'élancer, après quelques
+bonds désordonnés, dans une course furieuse.
+
+Griset se porta en avant comme pour suivre Pastorel. C'est qu'il
+imitait, ce Griset, le coeur même de Zanette qui, d'un élan fou, suivait
+Sultan et son nouveau maître....
+
+Elle retint son cheval et aussi son coeur, mais non ses regards qui ne
+se détachèrent de l'horizon lointain que lorsque le hardi cavalier s'y
+fondit comme un flocon nuageux emporté par le mistral.
+
+
+
+
+XX
+
+DEUX BONNES AMES.
+
+
+Rosseline, depuis sa querelle avec Zanette et la correction que lui
+avait infligée Martégas, n'était plus tout à fait la même femme. Non pas
+qu'elle fût plus maîtresse de ses volontés, mais la direction générale
+de ses pensées vers le mal s'était affirmée. Ce n'était plus, au même
+degré, une inconsistante. Elle ne savait pas plus qu'autrefois ce
+qu'elle désirait, ce qu'elle espérait; elle n'avait ni but défini, ni
+plan précis; en ceci elle était la Rosseline d'autrefois, mais tout en
+elle était tourné aux violences, aux vengeances, aux voeux de colère et
+de haine. Elle avait pris de la vitesse sur les pentes du mal. C'est en
+cela qu'elle était nouvelle. Les éléments mauvais, jusqu'alors en
+puissance, cachés en elle et comme subordonnés, avaient pris le dessus
+dans son coeur obscur.... Sous l'influence de circonstances différentes,
+peut-être seraient-ils restés endormis.... Maintenant, elle laissait ses
+instincts de malignité dominer.
+
+Elle était nettement devenue méchante. Que voulait-elle? Tout à la fois,
+tout ce qui semblait inconciliable, pourvu que ce fût violent et
+mauvais.
+
+Pour l'exciter aux rages, pour la précipiter du seul côté de la malice,
+il avait suffi du face à face avec cette petite, si jolie, si aimable.
+Jalousie, envie, avaient fait lever et s'épanouir dans son coeur les
+germes vénéneux qui fermentaient. Les menaces de Zanette, les coups de
+Martégas avaient provoqué en elle la mauvaise bête qui, maintenant,
+était déchaînée. Tout en elle était confus toujours, mais tout ce
+confus était décidément le Mal.
+
+Elle n'aimait pas Martégas, mais elle se rappelait avec une sorte de
+volupté la terreur qui l'avait secouée, sous le poing de cet homme
+qu'elle n'aimait pas!... Que ferait-elle de lui? Son instrument
+peut-être; et «faire marcher» un homme si terrible, en lui refusant
+tout, ne serait pas un plaisir moindre que lui être soumise.
+
+Elle n'avait jamais aimé Pastorel, assez du moins pour lui sacrifier un
+seul de ses caprices, mais il lui déplaisait d'être abandonnée par lui
+si dédaigneusement, pour une frêle, une insignifiante personne, qui, à
+côté d'elle, n'est-ce pas, ne pouvait prétendre à paraître belle?
+Volontiers, elle l'aurait repris, ce Pastorel, fût-ce pour le rejeter
+dédaigneusement à son tour.... Même elle comptait bien le reprendre et
+le faire souffrir d'amour.... Si elle avait été battue par Martégas,
+c'est Pastorel, le gueux, qui en était cause!--«Il me le paiera!» Cela
+ne regardait ni Pastorel ni personne, si les coups ne lui étaient pas
+tout à fait odieux, ne lui faisaient pas seulement du mal, chose dont
+elle ne voulait pas convenir avec elle-même. Il fallait donc aussi se
+venger sur Pastorel de ces coups dont il était la cause, et que, ravie
+au fond, elle aurait eu honte d'avouer, tout simplement parce qu'il est
+entendu qu'être battue est humiliant.
+
+Quant à Zanette, c'était la rivale triomphante, aimée ou désirée des
+deux hommes! Elle la disait insignifiante et la trouvait jolie au
+possible! Volontiers Rosseline l'eût déchirée. Et puis, c'était une
+vertueuse. On l'épouserait, elle!... A cette idée, Rosseline frémissait.
+Oh! la faire déchoir, cette enfant, de son titre de fille honnête, de
+fiancée heureuse et candide!... Ce Martégas semblait fait exprès, si
+violent, si fort. Elle l'avait lancé sur le gibier. L'atteindrait-il? Sa
+curiosité diabolique était excitée autant que son dépit de vengeance.
+Quelle joie elle aurait à dire à Jean: «Elle ne vaut pas mieux que moi,
+ta Zanette! Sa vertu? au ruisseau! comme le chiffon de soie, la cocarde
+bleue, que tu lui avais donnée, et que j'ai su lui reprendre!»
+
+C'était là quelques-unes des pensées de Rosseline.
+
+Quant à Martégas, il commençait à croire que la conquête de Zanette lui
+serait aussi impossible que celle de Sultan.
+
+Deux fois, en trois jours, il venait, devant la petite, d'être vaincu
+comme cavalier et un peu ridicule. Il avait la rage au coeur, et, sans
+s'arrêter à aucun, il roulait plusieurs projets de vengeance. Il
+n'abandonnait pas l'idée d'avoir un de ces matins Zanette à merci, par
+surprise, ne fût-ce que pour mettre au désespoir son ancien maître
+détesté, maître Augias, et son rival deux fois heureux, Pastorel. Oui,
+il l'aurait tôt ou tard, cette insolente Zanette, mais quand? La
+résistance serait longue! Et il sentait le péril d'une telle victoire,
+comme il en reconnaissait la difficulté.
+
+Rosseline lui échapperait donc? il n'en prenait pas son parti. Moins il
+entrevoyait de chances d'atteindre bientôt Zanette, plus sa pensée
+revenait à la belle Arlèse qu'il avait tenue sous lui, toute frémissante
+de colère, qu'il avait battue, dont il se sentait le maître.
+
+--Elle m'a fait des conditions? Bah! c'est des mots en l'air.... Elle
+est à moi, celle-là du moins.
+
+Et certain que Rosseline aurait, par le bruit public, le récit détaillé
+de sa déconvenue et du succès de Pastorel, il alla tout droit,
+prudemment, conter lui-même à la belle cabaretière, comment il s'en
+était fallu de peu qu'il se rendît maître du cheval indompté et de la
+sauvage fillette.
+
+Il commença par dire comment, la veille, son cheval fatigué l'avait
+trahi, était tombé sur l'argile glissante, comment, enfin, Zanette lui
+avait échappé.
+
+--Sans cela, tu étais vengée! acheva-t-il avec un gros rire, et, le soir
+même, je pense, tu m'aurais payé.... Dette de jeu, c'est sacré.
+
+Mais Rosseline ne voulut voir dans la chute de Martégas que la
+maladresse et le ridicule.
+
+--Pauvre cavalier! disait-elle en montrant, dans un fou rire, toutes ses
+dents...--Pauvre cavalier!... Comme tu devais être drôle, dans cette
+boue glissante, roulant sur ton derrière!... c'est bien la peine d'être
+si fort!... Ah! ah!
+
+Il rageait, sombre, buvant verre sur verre; il avait envie de la battre
+encore,--mais il y avait des témoins.... Il conta alors la journée
+dernière, son essai malheureux pour prendre le cheval.... Et, afin
+d'être excusé, il altérait un peu la vérité: «Il y avait eu un coup
+monté contre lui. Au moment où il allait capturer le cheval, Pastorel,
+qui n'était pas loin, l'avait, d'un geste, effarouché.... Il donnait
+avec abondance ce qu'on appelle les excuses du chasseur. Du coup de pied
+qu'il avait reçu, il ne parla même pas; il avait bien trop peur de la
+voir rire encore, se moquer de lui impunément! Le pis, c'est qu'elle
+n'avait pas tort de rire! il en convenait avec lui-même, rageusement.
+Ses deux mésaventures l'exaspéraient; il ne les pardonnerait ni à
+Zanette ni à Pastorel, jamais!
+
+Et il répétait: «C'est un coup monté!»
+
+Rosseline l'écoutait, en hochant la tête. C'était le soir, très tard.
+Deux ou trois buveurs attardés ne s'en allaient pas.... Martégas s'en
+impatientait, mais il pouvait, le pauvre! attendre longtemps leur
+départ: Rosseline les avait priés de rester, et l'un d'eux, pour lui
+obéir, avait de bonnes raisons....
+
+--Vois-tu, disait Martégas, j'ai bien eu un instant l'idée de lui jouer
+un méchant tour. Pendant que tous ils regardaient (comme s'ils n'avaient
+jamais rien vu!) ce gueux de Pastorel filer sur son cheval,--pas si
+terrible qu'on le disait, ce cheval!--j'avais envie de faire ce qu'un
+jour déjà je fis à un autre, qui en demeura longtemps bien malade....
+L'ancien cheval de Pastorel broutait, tout sellé, parmi la manade.
+A un moment, il est venu tout à côté de moi, et,--vois,--je tenais
+toute préparée ma main dans ma poche, et dans ma main ce petit caillou
+dur, un vrai marbre.... Ça n'est pas gros, non, mais ça a plusieurs
+pointes fines.... De quelque côté qu'on le pose,--regarde,--il
+porte sur des pointes.--Un vrai oursin, ce caillou.... Eh bien, je
+n'avais--comprends-tu--qu'à le glisser, au beau milieu du dos de sa bête
+et, dans le milieu de la selle, à l'endroit où elle ne touche pas.... Et
+dès que l'homme serait monté, le poids aurait suffi pour faire entrer
+sur l'échine du cheval les pointes,--tu comprends?--les pointes du
+mignon caillou.... On aurait vu alors si le dompteur de chevaux sauvages
+se serait rendu maître d'un cheval apprivoisé! L'animal le plus doux
+deviendrait féroce, avec ça dans la peau! Mon homme, je t'assure, aurait
+fait connaissance avec la boue du marais ou les pierrailles du
+chemin!... Le Sultan, je parie, lui aurait cassé la tête!
+
+--Je t'aurais tué, si tu avais fait ça! dit-elle violemment.
+
+Le pauvre Martégas la regarda d'un air ahuri....
+
+Rosseline, les yeux fixes, se prit à songer.... Elle fit un mauvais
+songe....
+
+Elle voyait Zanette et Pastorel, ensemble, et ils riaient, heureux, et
+se moquaient d'elle.... Et, passant brusquement d'une impression à une
+autre toute contraire:
+
+--Pourquoi n'as-tu pas fait ça? demanda-t-elle d'une voix sourde.
+
+Martégas la regarda encore d'un air stupide, et comprenant de moins en
+moins; il se remit à boire.
+
+Elle avait pris le petit caillou, l'examinait curieusement, le faisait
+tourner entre ses doigts, sur deux des pointes,--en souriant, maligne.
+
+--D'abord, j'étais trop en vue, pour le cas où quelqu'un d'entre eux se
+serait retourné, dit Martégas.... Puis, j'ai réfléchi que sans doute il
+rentrerait chez lui monté sur le Sultan. Alors, un des gardians lui aura
+ramené son ancien cheval. C'est probable. Et c'est ce gardian là qui
+aurait dansé la danse! Ça, ce n'aurait rien été, mais le mal, c'est que
+la mèche, vois-tu, aurait été éventée.... J'ai préféré attendre....
+L'avenir est long.
+
+Après un silence, il reprit, en glissant un bras autour de la taille de
+Rosseline:
+
+--J'ai fait de mon mieux, ma belle!... je mérite, voyons, quelque
+petite chose... un peu de récompense....
+
+--Donnant, donnant! répliquait-elle, narquoise. Je ne t'aime pas, je ne
+te dois rien. Fais seulement ce que je t'ai dit.
+
+Il frappa la table du poing.
+
+Les clients qui, là-bas, jouaient aux cartes, la rassuraient. Elle
+reprit, d'un ton plus gouailleur, en le regardant de côté:
+
+--Tu me tenais l'autre jour.... Quand on tient la poulette, il faut la
+plumer.... A présent il faut me gagner. Tu sais le moyen. Emploie-le....
+Tu me tenais, et tu me tenais bien,--je te dis,--moi qui suis une
+gaillarde!... Qu'est-ce que c'est que cette petite, entre tes mains? Une
+alouette! un rien du tout. Tu la porterais d'une main, à bras tendu....
+Tu n'en feras qu'une bouchée.... Débrouille-toi, je n'ai qu'une parole!
+
+Il était minuit. Les gendarmes, en rentrant en ville, virent le nouveau
+cabaret ouvert, cognèrent à la vitre et entre-bâillèrent la porte.
+
+--C'est l'heure des procès-verbaux! dit le brigadier. «Les minuit» sont
+sonnés.... Pour cette fois, nous fermerons les yeux, mais, vous, fermez
+la boutique.... Ah! te voilà,--Martégas?--On te retrouve dans tous les
+bons endroits, hein?
+
+Il fallut, bon gré, mal gré, quitter la partie.
+
+
+
+
+XXI
+
+LE PLAT DE LENTILLES.
+
+
+Il revenait souvent à la ferme de la Sirène, Jean. Il arrivait, fier,
+monté sur le Sultan. Il ne l'enfermait jamais; il l'attachait à un
+arbre, fortement, avec le séden. Le tronc de l'arbre, un vieux tamaris,
+à un mètre du sol se divisait en trois maîtresses branches. Dans
+l'enfourchure, Jean, un moment avant de repartir, plaçait un peu
+d'avoine. Il détachait Sultan avant que l'animal eût fini de manger, se
+mettait en selle par surprise et disparaissait bientôt, suivi du regard
+de Zanette.
+
+Jean, de taille moyenne, mais plutôt grand que petit, sec, nerveux et
+très vigoureux, se plaisait à voir cette jeune fille, mignonne comme
+une véritable enfant. L'idée de la soulever entre ses mains, pour élever
+le joli visage jusqu'à sa bouche, lui était venue vingt fois. Et puis,
+il ne pouvait la regarder, ses yeux ne tombaient pas sur les yeux de
+Zanette, sur l'entre-bâillement des fichus, où un peu de la poitrine se
+laissait voir, doucement remuée par le souffle égal, sans qu'il se
+rappelât le jour où il l'avait surprise habillée seulement d'eau et de
+blanche écume, puis, au sortir des vagues, courant sur le sable, toute
+blanche et toute emperlée de gouttelettes d'eau qui étincelaient au
+soleil.... Il revoyait toujours cela et jamais, non jamais encore, il ne
+lui en avait parlé.
+
+--C'est vous, monsieur Jean?
+
+--Oui, demoiselle; où est votre père?
+
+--Au travail, là-bas.
+
+--Je venais lui montrer le cheval. Il est sage comme une image.
+
+--Il faut vous méfier, toujours.
+
+--Toujours je me méfie, demoiselle... des chevaux comme des femmes....
+C'est un peu traître, des fois.
+
+--Vous êtes méchant!
+
+--Que non! vous le savez bien. Coup de pied de cheval--fait moins mal
+peut-être que blessure d'amour....
+
+--Vous voulez rire, Jean!
+
+--Je ne ris pas, pas du tout, Zanette!
+
+--Alors, il obéit, le Sultan, comme vous voulez?
+
+--A peu près, j'ai mes moyens.
+
+--Et qu'est-ce que vous lui faites?
+
+--Je lui fais désirer l'avoine, et moi seul je la lui donne.... Il me
+sera reconnaissant.
+
+--Qui sait? Peut-être il vous en veut plutôt d'avoir à l'attendre, qu'il
+ne vous a reconnaissance de la recevoir.
+
+--Je le crains! C'est ainsi encore, mais ça changera....
+
+--Ah! c'est ainsi encore? Comment le savez-vous?
+
+--Regardez, Zanette.
+
+--Non! non! ne l'approchez pas par derrière!...
+
+Pastorel alla vers le cheval, assez loin, assez près, et il tendit le
+bras comme pour caresser la croupe. Le Sultan tourna à peine la tête
+comme s'il voulait que ce mouvement ne fût pas vu. Il jeta en arrière un
+coup d'oeil oblique, jugea la position du gardian et, portant
+brusquement sa croupe un peu de côté, il détacha vers l'homme un maître
+coup de pied. Jean, sur ses gardes, l'esquiva.
+
+--Voilà, dit-il, comment nous sommes amis!
+
+Zanette, assise sur le banc de pierre, au seuil de la ferme, au soleil,
+un plat sur ses genoux, triait des lentilles. Elle en prenait
+quelques-unes dans le plat, les mettait sur sa main où elle les
+éparpillait du doigt, enlevait les pierrettes, puis soufflait pour
+faire partir les grains de sable. Celles qui étaient triées, elles les
+mettait au creux de son tablier.
+
+Jean vint s'asseoir près d'elle. Ils se turent longtemps. Elle se
+sentait aimée. Elle était bien là, près de lui, et lui tout content près
+d'elle. Il regardait le profil de sa joue penchée; et, sur le contour de
+cette joue, la lumière irisait un duvet pareil au duvet des pêches. Il
+songeait que ce visage avait, des pêches sur l'arbre, la fermeté, la
+couleur, rose, blanche, même verte un tout petit peu,... et que sans
+doute aussi il en avait la bonne odeur....
+
+--Zanette?
+
+--Monsieur Jean?
+
+--Est-ce que, derrière moi, en croupe, vous le monteriez, Sultan,--comme
+vous avez monté, un jour, mon cheval?... N'auriez-vous pas peur?
+
+--Avec vous, non, monsieur Jean, je n'aurais pas peur, peur de
+rien--jamais, il me semble.
+
+Elle avait répondu comme en rêve, malgré elle, sans réflexion, parce
+que, pour trier ses lentilles, elle avait la tête baissée, et qu'elle ne
+voyait pas le regard du jeune homme.
+
+Il se sentit secoué d'un frisson, et, la voix toute troublée, il dit
+avec une oppression:
+
+--Vous n'auriez peur de rien, avec moi? C'est vrai? C'est bien vrai, ça?
+
+--C'est vrai, dit-elle.
+
+Elle leva les yeux. Elle le vit debout. Il la saisit par la taille,
+brusquement l'éleva vers lui, comme une enfant... et il couvrait de
+baisers le joli visage, partout; ses lèvres allaient du front au cou;...
+la rude moustache se prenait aux cheveux follets.... Et que dit-elle à
+la fin? Seulement trois mots, trois mots seulement:
+
+--Oh! mes lentilles!
+
+Les lentilles étaient à terre, sur les dalles du seuil, éparpillées,
+celles qui étaient triées et les autres... et le plat cassé en vingt
+morceaux!
+
+--Oh! mes lentilles!
+
+Alors, il la reposa à terre, devant le banc où elle s'assit. A genoux
+devant elle, il ramassa les lentilles à poignées, avec un peu de
+poussière, et chaque fois qu'ils se regardaient ils se mettaient à rire
+comme des fous.
+
+--Il faudra les mettre dans l'eau! fit-il.
+
+--Pour sûr, dit-elle.
+
+Et, en lui tendant la dernière poignée, comme elle avançait la main, il
+retira un peu la sienne pour qu'elle le regardât.... Elle vit qu'il
+était devenu très grave.
+
+--Si vous voulez, mademoiselle Zanette, je vous le ferai monter pour
+aller à Saint-Trophime, en Arles, le jour de notre mariage?
+
+--Nous serions fiers, dit-elle, en habits de fête, sur ce cheval de
+roi!
+
+--Alors, c'est dit?
+
+--Demandez à mon père.
+
+Le rude compagnon,--toujours à genoux, à cause des lentilles,--prit dans
+sa forte main le tout petit pied de l'enfant, et dévotement le baisa,
+comme on baise la châsse aux Saintes-Maries-de-la-Mer.
+
+--Je le comprends, que je t'aime! fit-elle.
+
+Son sein battait très vite, très vite.
+
+--Alors, fit-il, je suis avec Dieu.
+
+Elle se leva:
+
+--Je vais les mettre dans l'eau.... Vous en mangerez avec nous, monsieur
+Jean?
+
+--Pardi! j'ai à parler à ton père. Je n'aime pas languir. Beau fruit sur
+l'arbre est trop en danger d'être volé!
+
+Longtemps, ils se regardèrent, assis l'un près de l'autre, se tenant les
+mains.
+
+--Et quand m'as-tu aimée, Jean?
+
+--Quand je t'ai vue habillée d'eau, Zanette, d'eau bleue et d'écume
+blanche, et puis, sur le rivage, jolie comme une reine, toute vêtue de
+perles....
+
+C'était la première fois qu'il rappelait ce souvenir.
+
+--Tais-toi, méchant!
+
+--C'est pour te taquiner, dit-il. Tu sais bien que tu m'avais plu avant.
+Sans ça, t'aurais-je donné la cocarde, aux fêtes de Meyran?
+
+Elle fronça le sourcil, se rappelant Rosseline, trop oubliée peut-être.
+
+Il ne s'en aperçut pas, et reprit:
+
+--Tu fus reine aussi, ce jour-là.... Elle est à moi, la reine,
+maintenant.
+
+--Oh! pas encore.
+
+--Non, mais bientôt.... Et toi, quand t'ai-je plu, Zanette?
+
+--Le jour des fêtes tout d'abord, et puis surtout quand tu as vaincu le
+cheval.... J'aurais voulu être avec toi, avec toi m'envoler sur cette
+bête farouche dont tu faisais tout ce que tu voulais. Oui, vous aviez
+l'air tous deux de vous envoler et j'aurais voulu être avec toi comme
+le jour de la baignade. J'étais fière à l'idée qu'un si courageux
+m'aimerait.... Et tu ne sais pas?... Eh bien,--acheva-t-elle avec un
+sourire malicieux,--eh bien... j'y comptais!
+
+--Ah! coquine!
+
+Le père Augias fut consentant; ils se fiancèrent.
+
+
+
+
+XXII
+
+TOUJOURS.
+
+
+Ils s'étaient plu d'abord parce qu'ils étaient jeunes, beaux et forts,
+et que leur âge voulait ça. Une fois fiancés, ils causaient, durant des
+heures, de leur passé, de leur enfance, de leurs père et mère; et, peu à
+peu, une tendresse douce se mêla au désir ardent, un peu âpre, de leur
+jeune coeur.
+
+--Où allais-tu à l'école, quand tu étais petitette? Comment était ta
+mère?... Ah! oui! je l'ai connue! Elle était si brave! Je me souviens
+qu'une fois....
+
+--Tu l'as connue, Jean?
+
+--Oui, oui, je m'en souviens maintenant!
+
+Et il parlait,--ravi de rattacher sa vie passée à celle de Zanette,
+voulant à tout prix l'avoir aimée avant ce jour de la baignade, qui les
+avait rapprochés pour jamais.
+
+--Un jour, à la procession des Saintes, est-ce que--voilà cinq ans--tu
+n'étais pas en tête des filles, toute habillée de blanc, avec des lys
+dans ta main?
+
+--Oui, Jean.
+
+--Eh bien, je t'avais remarquée! Tu n'étais qu'une enfant alors. Mais si
+jolie, tout près d'être, comme tu es aujourd'hui, une demoiselle bonne à
+marier.
+
+--Pas possible qu'alors tu m'aies remarquée! et que tu t'en souviennes!
+
+--Si! si, il y a des souvenirs comme ça.... Et tiens, veux-tu la preuve?
+Quand la procession sortit des Saintes (mes souvenirs, à mesure que je
+te parle, reviennent), ...à la sortie du village donc, les bohémiens se
+disputaient autour du bateau que les jeunes hommes portaient sur leurs
+épaules et où les Saintes, en bois sculpté, luisaient de dorure au
+soleil; ils voulaient, tous à la fois, toucher la barque et les manteaux
+d'or des Saintes; et toi, tu fus poussée par l'un d'eux. Tu fis un petit
+cri... et--souviens-toi--un homme prit un de ces bohémiens, celui qui
+était le plus près de toi, et l'envoya, d'un coup d'épaule, rouler dans
+le sable.... Eh bien! cet homme, c'était moi!
+
+--Comment! c'était toi, Jean!... oui, je crois bien! je me souviens de
+ça.
+
+Ils bavardaient ainsi, trouvant drôles ces souvenirs qui déjà étaient de
+l'amour, et qui s'étaient effacés, perdus, et que l'amour leur
+rapportait....
+
+Une fois elle dit:
+
+--Quand j'avais huit ans, j'eus la fièvre typhoïde. Ma mère fit voeu, si
+je guérissais, de m'habiller de bleu pendant trois ans, et de me mener
+chaque fois aux Saintes, tous les ans, le jour où les châsses
+descendent et font des miracles. Elle promit que, chaque fois,
+j'accrocherais aux cordes qui font descendre les châsses, un bouquet de
+lys et d'immortelles....
+
+Jean écoutait de l'air d'un homme qui, près d'interrompre, se retient.
+
+--C'était vous! dit-il enfin. C'était vous! J'étais là, un jour de
+fête... oui, oui... il y a neuf ans, j'en avais quinze, moi; j'étais
+déjà un gardian, grand comme à présent presque et aussi fort.... Vous ne
+pouviez arriver aux cordes. Alors, je vous enlevai dans mes bras... vous
+ne pesiez guère! et, de vos petites mains vous attachiez vos fleurs
+pendant que votre mère me remerciait.... C'était vous! c'était vous,
+petite! vous que toute petite j'élevais ainsi dans mes bras.... Qui
+m'aurait dit alors: «Voilà ta petite femme!»
+
+Et ils riaient tous deux, heureux, sans s'expliquer pourquoi, de se
+retrouver en remontant dans l'impalpable passé, de se posséder dans le
+néant de ce qui fut vécu, de s'être vus, touchés, avant de s'aimer....
+Ainsi, ce n'était plus une chose d'hier, que leur amour, non; elle était
+avant, et maintenant elle serait toujours.
+
+L'amour est un espoir, un rêve d'éternité.
+
+Zanette, avec maître Augias, alla visiter la mère de Jean.
+
+La mère du gardian était une vieille femme maigre, à peau sèche, très
+ridée, les yeux vifs comme des veilleuses dans des orbites profonds.
+L'arcade sourcilière formait voûte au-dessus de ces yeux-là qui
+semblaient embusqués, épiant toujours. Sa coiffe blanche mordait le haut
+de ses oreilles. Elle était têtue, entière, énergique, prenant tout au
+sérieux, campée dans son honnêteté de brave femme comme en toutes ses
+idées.... Une de ses expressions favorites, expression populaire
+d'ailleurs, en pays de Camargue, était celle-ci: «On me _pilerait_
+plutôt que de me faire faire ce qu'une fois j'ai décidé de ne pas
+faire!» Jamais on ne l'avait entendue prononcer une parole en français.
+C'était une femme de l'ancien temps. Elle était de ces vieilles gens
+d'autrefois, chrétiens et stoïques, qui ne savaient pas même lire, qui
+ne savaient rien et qui concevaient tout, qui avaient le sens de la vie
+et ses plus sublimes sagesses. Derniers nés d'une longue suite de
+générations, bien loin d'être abâtardis, ils semblaient représenter les
+forces accumulées de vingt siècles d'expérience populaire. Le génie même
+paraît souvent digne de quelque dédain à côté de ces êtres-là qui sont
+naïfs, forts, généreux et féconds. Leur race existe encore sur cette
+terre chrétienne et païenne, romaine et gauloise, mais quand les poètes
+en parlent, le siècle, né malin, les traite de rêveurs. N'est-il pas
+convenu que le paysan, partout et toujours, est un être laid, grossier,
+incapable d'un trait d'élévation, d'un mouvement de générosité? La mère
+de Pastorel était une de ces belles créatures de vieille roche
+populaire.
+
+Zanette lui plut. Elle lui parla tout de suite, beaucoup, de son Jean.
+
+--Quand il était petit, il faisait ça et ça. Jamais un mensonge. Je lui
+disais: «Quand tu as mal fait, viens me le conter de toi-même et tu
+seras alors pardonné. Je ne veux pas de mensonge.» Et, figurez-vous, des
+fois, quand je rentrais à la maison, il venait me dire: «Mère, j'ai mis
+la main dans le pot de confiture; mère, j'ai volé du miel ou du sucre!»
+Et comme je le pardonnais, mais sans vouloir l'embrasser, il pleurait eu
+criant: «Corrige-moi! corrige-moi! Je veux être puni, pour qu'après tu
+m'embrasses!» Voilà comment il était, mon Jean.... Il me disait aussi:
+«Quand je serai grand, je gagnerai du bel argent; il sera tout pour
+toi, mère, je viendrai le verser sur tes genoux, dans ton tablier!» Et
+comme il l'a promis, il le fait. Oh! oui, c'est un brave enfant, ce sera
+un brave homme. Aimez-le comme j'ai aimé son père, petite. Je n'ai
+jamais souri sous le regard d'un autre homme. Nous comptions l'un sur
+l'autre. Il faut ça; c'est le bonheur. Soyez heureux. La vieille vous
+bénira.
+
+Au bout de deux ou trois mois, il leur sembla, à Zanette et à Jean,
+qu'ils s'étaient toujours connus, toujours. Jean était venu souvent
+faire chez maître Augias un peu de veillée. Il parlait de ses chasses
+avec lui, des perdreaux qu'on force à cheval, dans le désert, qu'on tue
+à coups de bâton lancé, à la manière arabe; il parlait des bécassines,
+des hérons, des flamants qui nichent en Camargue, de toutes les bêtes
+des marais, des castors du Rhône; et surtout et sans cesse ils parlaient
+métier et ils se contaient des courses de chevaux aux plaines de
+Meyran, et puis des ferrades, des jeux de cirque. Une fois en train
+là-dessus, ils ne s'arrêtaient ni l'un ni l'autre, et dans tout ce que
+disait le gardian, Zanette le sentait courageux, aussi bon que brave;
+elle se sentait en de bonnes mains; il saurait la défendre, elle, et,
+plus tard, défendre leurs enfants; et quand il la serrait dans ses bras,
+le soir, en lui disant adieu, elle appuyait un instant sa joue contre sa
+poitrine. L'homme la dépassait de la tête, et elle se sentait heureuse
+d'être là, si petite, blottie une seconde, comme l'oiseau au nid et
+l'enfant sur la mère.
+
+Et la vie devant elle s'annonçait simple, étendue, droite, comme le
+désert même de Camargue qui lui était familier et qui ne serait jamais
+pour elle ni froid ni désolé, puisque le vent qui passe, le soleil qui
+brille, l'eau qui chante et l'eau qui gronde, tout, jusqu'aux aigues
+libres et aux taureaux sauvages, tout lui parlait de l'amour, de leur
+amour, de l'amour... qui est éternel.
+
+ * * * * *
+
+Peut-être oubliait-elle trop Rosseline que Pastorel n'oubliait pas
+autant qu'on pouvait le croire. La mère du gardian ne s'y trompait pas,
+mais elle n'en laissait rien voir. Elle voulait hâter le mariage,
+arriver le plus tôt possible à ce qui lui semblait le port de salut.
+
+
+
+
+XXIII
+
+L'AMOUR SOUFFLE OU IL VEUT.
+
+
+La mère de Jean avait raison de s'inquiéter. Toute cette apparence
+d'amour, de bonheur, de calme, n'était qu'une apparence, travaillée en
+dessous par un élément de trouble, de corruption, de mort. L'amour de
+Jean pour Zanette était bien vrai, mais n'était pas établi sur la terre
+ferme. On aurait pu le comparer à la _trantaïère_. La trantaïère, c'est,
+à la surface de certains marais de Camargue, une végétation saine,
+abondante, bien verte, bien réelle, charmante aux yeux, attirante. Les
+tiges des plantes d'eau se mêlent entre elles fortement, se nouent, se
+trament, forment enfin sur l'eau mouvante une surface solide aux
+regards, qui a l'aspect d'un terrain fleuri. Si vous vous y hasardez,
+elle vous porte, mais elle ondule, prête à fléchir, et il peut arriver
+qu'elle crève sous vos pieds, et, alors, adieu, mon pauvre homme!
+L'homme est englouti. Il y a là-dessous l'eau trouble, obscure, un
+abîme.... Jean regrettait obscurément Rosseline.
+
+D'abord, il avait ressenti, à la quitter, à la braver, le jour des fêtes
+aux plaines de Meyran, une joie de fierté: il était fort, et le faisait
+bien voir;--une joie de vanité: il choisissait, pour la remplacer, celle
+qu'il voulait, la plus jeune, la plus mignonne, la plus jolie; une joie
+de délivrance: il n'était plus l'esclave de la coquette, soumis à ses
+caprices, courant à cheval par tous les temps, toujours maltraité,
+toujours jaloux.... Quel repos!
+
+Et, sincèrement, il s'était tourné vers Zanette, pour faire plaisir à sa
+mère autant que pour punir Rosseline, et aussi par goût personnel. Mais
+ce goût qu'il avait pour la fillette, il l'aurait eu pour toute autre
+fille aussi jeune et aussi gentille.
+
+Ce qui avait surtout servi à le tromper sur ses propres sentiments,
+c'est la sensation que lui avait donnée la matinée du bain. Facilement,
+dans cette émotion matinale de lumière, de jeunesse, de lutte, devant la
+grâce et la pudeur surprises, Jean, envahi par un charme en parfait
+contraste avec la beauté de son infidèle, s'était cru amoureux. La
+gentillesse de Zanette, les amabilités du père Augias, les instances de
+la vieille mère surtout, lui avaient fait croire qu'il désirait
+passionnément une chose qui lui semblait désirable en effet et qui sans
+doute aurait pu le fixer, s'il n'avait pas eu dans sa mémoire le
+souvenir de joies passionnées, précises, de sensations déterminées qu'il
+regrettait tous les jours.
+
+Il aimait en Zanette l'enfant, avec un désir viril et tendre de la
+protéger. Une fois, il la vit pleurer pour un chagrin pas bien gros. Il
+ne put supporter la vue de ce petit visage crispé et tout ruisselant de
+larmes. Le rude gardian se sentit le coeur faible et défaillant. Il
+aurait voulu prendre la peine de la petite. Il l'aimait donc bien!
+
+Il aimait encore en Zanette toutes les filles aussi jolies et aussi
+jeunes que Zanette, il aimait en elle l'espérance d'un foyer où se
+reposer dans le contentement de lui-même, après les dures fatigues de
+son métier; bref, il aimait en Zanette des idées, mais il aimait, en
+Rosseline, Rosseline elle-même et les fièvres de l'amour pervers telles
+qu'elle les lui avait données et non pas autres. Rosseline était une
+réalité d'amour, connue, et regrettée.
+
+Oui, le bouvier dompteur de chevaux les regrettait, ces fièvres
+ardentes, tandis que le bon fils et le brave homme qu'il était,
+s'efforçait en vain de les oublier. Ainsi, moitié de sa propre volonté,
+moitié contraint par les circonstances, il en était venu à s'engager de
+telle sorte qu'il n'y avait plus à reculer. Il allait donc au mariage
+délibérément, mais sans beaucoup d'entrain.
+
+Hélas! de bonne foi il s'était cru guéri de sa passion pour Rosseline;
+il s'était cru guéri, surtout, tant qu'il n'avait pas eu la permission
+d'embrasser Zanette chaque fois qu'il la retrouvait.
+
+Ce baiser sur la joue qu'il avait vraiment désiré avant de le prendre,
+et qui, la toute première fois, le jour du plat de lentilles, l'avait
+charmé, il n'y trouvait pas maintenant la saveur, la vraie saveur
+d'amour. Une enfant! une véritable enfant! répétait-il à son tour après
+Martégas, mais avec des pensées bien différentes.
+
+Il l'enlevait dans ses bras et la baisait au front comme une petite
+soeur.... Serait-ce jamais là une femme? une femme pour lui? pour
+l'amant de Rosseline, de Rosseline, la créature aux beaux bras solides,
+aux lèvres bien mûres....
+
+Et les souvenirs lui vinrent en foule. Ce qu'il se rappelait bien, c'est
+que la seule approche, la seule vue de cette belle créature le
+bouleversait. «Ce quelque chose» qui sortait d'elle, de son regard, des
+plis de sa robe, faisait de lui ce qu'elle voulait. Et c'était irritant
+à la fois et délicieux. Sans doute il l'aimait bien, Zanette, mais
+c'était tout, tandis que de mystérieuses affinités, profondes,
+l'attachaient à l'autre....
+
+Et puis, le temps, qui guérit tout à la longue, exaspère au contraire
+les passions, dans le commencement des ruptures. Zanette lui faisait
+faire un rêve d'amour trop chaste, trop timide, trop irréel. Au bout de
+quelques semaines, une fougue le prit, un plus violent regret des
+tourments passés, des injures suivies de caresses que lui prodiguait
+naguère sa maîtresse. L'honnête garçon se trouva malheureux, et sa mère
+le voyait bien.
+
+--Sais-tu? dit-elle un jour à Zanette, j'aime mon fils, mais peut-être
+plus encore j'aime l'honnêteté... Écoute, je suis venue te voir pour te
+dire des choses.
+
+Zanette leva sur la vieille femme un regard interrogateur. La vieille,
+que l'âge pliait un peu, s'était en parlant redressée. Son menton large,
+carré, jetait une ombre dure sur son cou maigre et puissant. Les
+saillies que faisaient les plis de ses rides semblaient, sous sa peau de
+parchemin, des cordes tendues.
+
+Et à brûle-pourpoint la vieille dit à la fillette:
+
+--Tu n'es plus une enfant, puisque tu te maries. Tu n'as plus ta mère,
+je dois la remplacer. L'honnêteté avant tout. C'est le trésor des
+pauvres.... Il y a des choses qu'il faut que tu saches, afin que tu
+puisses te défendre. Tu les apprendrais par d'autres, par des
+méchants.... J'aime mieux te les dire. Sais-tu que mon fils avait, il
+n'y a pas longtemps, une maîtresse?
+
+--Oui! dit Zanette qui rougit et pâlit tour à tour, oui, je le savais.
+
+--Par lui?
+
+--Non.
+
+--Et comment?
+
+Zanette alors conta à la mère de Jean sa rencontre avec Rosseline, la
+cocarde volée et jetée au ruisseau, l'intervention de Martégas, comment
+elle avait été poursuivie, tout enfin....
+
+--J'ai bien fait de venir, dit la vieille. Il est nécessaire qu'il soit
+au courant de tout cela: je lui conterai tout.... Et je verrai bien ce
+qu'il me dira.... Il ne faut pas qu'on nous le reprenne! Sois
+tranquille, on ne nous le reprendra pas. Je causerai avec lui et s'il
+faut, j'irai la voir, elle. Oh! elle ne me fait pas peur!
+
+Quand la mère de Jean raconta à son fils l'histoire de la cocarde, et
+Rosseline attaquant Zanette, il ne manifesta pas contre Rosseline la
+fureur d'indignation qu'attendait la mère; il dit seulement d'un ton
+singulier: Ah? elle m'aime encore!
+
+--Jure-moi que tu ne la reverras pas.
+
+Il pâlit, il hésita à répondre. Puis:
+
+--Laissez-moi tranquille, mère. De quoi avez-vous peur, donc?
+
+--De rien, mais jure! Peux-tu refuser ça à ta pauvre vieille?... Jure,
+sur l'image des Saintes, que tu ne la reverras en aucun cas, pas même
+pour lui parler innocemment!
+
+Et secouant la tête, elle ajouta:
+
+--Je n'ai pas longtemps à vivre.... Si tu me fais ce chagrin de me
+refuser, tu le regretteras, moi une fois morte. Qu'est-ce que je te
+demande? de t'engager à suivre ton devoir.... Il faudra bien que tu la
+fasses, cette même promesse, devant le curé!... Songe, si tu n'étais pas
+ce que tu dois, au malheur qui en sortirait! Elle en mourrait
+peut-être, ta pauvre petite fiancée! Tu la tuerais!
+
+--C'est bon! dit-il, vous avez raison. La pauvre innocente! Je ne
+voudrais pour rien au monde lui faire peine ni souffrance.... Je jure de
+faire ce que vous voulez, acheva-t-il, prenant en homme sa résolution.
+
+La vieille respira profondément, comme soulagée.
+
+Elle croyait en son fils. Il est «tant brave!» répétait-elle souvent.
+
+
+
+
+XXIV
+
+PARJURE.
+
+
+Quand la vieille Pastorel avait conté à son fils l'intervention de
+Martégas dans la querelle de Zanette avec Rosseline, puis l'effronterie
+de Martégas poursuivant Zanette, Jean avait montré quelque irritation
+contre le mauvais gueux, le gardian de malheur, l'ivrogne, et il s'était
+répandu en injures, disant: «Qu'il ne se trouve pas sur mon chemin!»
+mais, quelque temps après, lorsque sa mère, croyant bien faire, lui
+annonça que le bruit public accusait la cabaretière d'être la maîtresse
+de Martégas, alors, il s'emporta bien autrement contre ce bandit, ce
+voleur, ce coquin, qui poursuivait dans la campagne les honnêtes
+filles, et les compromettait; il s'écria:
+
+«J'irai le trouver! j'irai lui demander explication. J'irai! D'ailleurs,
+ça n'est pas vrai, ce qu'on vous a dit de Rosseline et de lui; c'est
+impossible! Ce serait, si elle avait fait cela, la dernière des
+dernières!»
+
+La vieille femme pensa: «Il a encore quelque chose pour elle.... Après
+tout, c'est bien naturel.» Et elle ne dit plus rien, sinon qu'elle lui
+défendait aussi de rechercher Martégas.
+
+Quant à Jean, depuis ce temps-là, il ne parlait plus que de venger
+Zanette des insolences du gardian....
+
+La vérité, c'est qu'il crevait de rage jalouse, à l'idée que Rosseline
+pouvait être à celui-là.... Un autre, passe, un surtout qu'il ne
+connaîtrait pas. Mais à celui-là, à ce bandit, non! il n'en pouvait
+supporter l'idée! il en voulait avoir le coeur net.... Et, un beau
+matin, il se mit en route avec l'intention d'aller chercher, à Arles
+même, des renseignements précis. Il est vrai qu'il avait, prétendait-il,
+une affaire à la ville. Le quatorze juillet approchait, et un
+entrepreneur projetait de donner aux Arènes d'Arles des «courses
+monstres», comme disaient les affiches, «courses espagnoles avec mise à
+mort des taureaux, précédées de courses provençales avec les meilleurs
+taureaux de Camargue, etc.» Les affiches couvraient déjà les murs
+d'Arles, d'Avignon, d'Orange, de Nîmes, de Montpellier, de Cette, d'Aix,
+de Marseille et de Toulon. On en voyait dans toutes les gares de la
+région, et même à Nice et à Monte-Carlo.
+
+En réalité, Pastorel n'avait rien à faire à Arles: il avait vu aux
+Saintes l'entrepreneur. Il était convenu qu'avec neuf ou dix autres
+gardians il conduirait à Arles, la veille des courses, une trentaine de
+taureaux. Il partit pour la ville où il n'avait rien à faire, avec le
+secret désir d'entrevoir Rosseline, de savoir «ce qu'elle devenait», et
+peut-être, malgré son serment, de lui parler.
+
+Son serment? lorsqu'il y songeait:
+
+--J'ai contenté la vieille, j'ai bien fait; c'est des enfantillages....
+Si Martégas n'est pas encore avec Rosseline, c'est lui rendre un dernier
+service, à la malheureuse, de la mettre en garde contre ce «marrias».
+
+Et il essayait de se persuader qu'il accomplissait un devoir qui le
+déliait de ses promesses à sa mère, et même de son serment.
+
+Et de Zanette, que pensait-il?
+
+--Elle n'en saura rien! que perd-elle à cela? Elle n'est pas encore ma
+femme.... On sait bien que tous les jeunes hommes, à la veille de se
+marier, ont «des adieux à faire».
+
+Il se croyait ou du moins faisait semblant de se croire dans son droit.
+
+En traversant le pont de Trinquetaille, le coeur lui battait. La petite
+rue où était le café des Arènes s'ouvrait presque en face du pont. Il
+eut toutes les peines du monde à ne pas courir à l'entrée de cette rue,
+pour voir «au moins l'endroit». Il alla mettre son cheval à la remise
+habituelle, courut fièvreusement la ville en attendant l'heure à
+laquelle il supposait que le cabaret serait vide ou à peu près.
+
+Il décida que trois heures et demie serait l'heure favorable.
+
+A trois heures un quart, il poussait la porte vitrée aux rideaux rouges.
+
+Rosseline était seule, tout près de cette porte, assise, une chaise
+devant elle, sur laquelle traînait un interminable ouvrage de
+couture,--un livre à la main, les _Mystères de Paris_.
+
+Il s'arrêta, saisi. Elle laissa tomber son livre.
+
+En se voyant, tous deux, subitement, venaient d'oublier tout. Une
+volupté singulière les prit, qui était le souvenir de leur passé. Sur
+le moment, ni l'un ni l'autre ne se rappela rien de leurs querelles, de
+leurs rancunes, rien. Ils se souvenaient seulement que le temps de la
+séparation avait été long, très long. Et ce qui les dominait, c'était
+une brusque joie de renouveau, comme le sourd tressaillement de la
+terre, au premier beau jour, après quelque horrible hiver.... Cette
+impression fut si forte chez elle qu'elle ne sut que dire, et baissa
+presque la tête, embarrassée, la lèvre un peu tremblante. Toute sa
+physionomie, son attitude, prirent le charme que donne aux vierges le
+premier aveu de l'ami.... Sa beauté ferme, délibérée, fut transformée,
+sembla timide, durant une seconde.... Et lui, comme s'il osait pour la
+première fois, s'avança lentement. Il semblait craindre d'être repoussé.
+Elle ne dit rien.... Il prit, d'un mouvement lent, prêt à la retraite,
+la jolie tête entre ses deux mains, et, s'inclinant, chercha les
+lèvres....
+
+Ils ne pensaient à rien, pas même à eux. Le goût de la vie, à la source,
+est aussi délicieux que l'avant-goût du néant.
+
+--C'est toi? dit-elle enfin, que me veux-tu? Tu me reviens donc? Comment
+est-il possible que tu m'aies quittée! Je le savais bien, moi, que ce ne
+pouvait être pour toujours. Nous sommes si bien faits l'un pour l'autre!
+
+Quelqu'un ouvrit la porte banale, un client.
+
+--Un verre de vin, la belle.
+
+Le client but et sortit.
+
+Pastorel avait eu le temps de se ressaisir.
+
+Alors, il s'expliqua, et put dire ce qu'il avait depuis longtemps
+préparé:
+
+Il avait voulu lui annoncer lui-même son mariage, il ne voulait pas
+qu'elle le sût par d'autres. Voilà pourquoi il était venu. Malgré ses
+griefs, il l'aimait encore assez pour la traiter en brave fille qui ne
+voulait pas le rendre malheureux. Il était donc sûr qu'elle resterait
+tranquille, qu'elle ne ferait pas de bruit. S'il disait cela, c'est
+qu'il avait appris comment elle avait interpellé et injurié dans la rue
+la pauvre petite qui allait devenir sa femme. Du reste, il avait vu là
+surtout une marque d'amour de la part de son ancienne maîtresse! Il
+comprenait; mais il comptait bien que cela ne recommencerait
+pas,--jamais. Enfin, il l'engageait à vivre pour le mieux, à ne pas se
+fermer à toujours un avenir d'honnête femme. Belle comme elle était,
+elle pouvait choisir parmi de braves garçons, et surtout éviter de se
+compromettre davantage avec un mauvais diable qu'on lui avait nommé...
+ce Martégas.... On le disait son amant?... il n'en croyait rien! et
+pourtant, il la savait si coquette, si facile à entraîner, si peu sûre
+d'elle-même?...
+
+--N'est-ce pas que tu n'es pas tombée à celui-là! un homme sur qui
+courent tant de mauvais bruits? Réponds! mais réponds-moi donc!... tu
+ne comprends donc pas?... Eh bien, oui... je suis jaloux!
+
+Il la couvait d'un oeil ardent.
+
+Elle, toutes ses mauvaises pensées l'avaient reprise. Elle écoutait,
+tête basse, l'air farouche, les lèvres pincées, le sourcil froncé,
+l'oeil en feu,--plus belle encore de sa colère qu'avec son air
+tranquille, virginal, de tout à l'heure,--belle d'une autre beauté,
+celle qu'il revoyait toujours, quand il pensait à elle, là-bas, dans la
+solitude du désert, même, surtout peut-être, quand il embrassait
+l'enfant, la pauvre Zanette.
+
+--As-tu tout dit? fit-elle.
+
+--Oui!
+
+--Eh bien, si tu es venu pour ça, tu aurais mieux fait de rester auprès
+d'elle. Tu parles comme un curé! Il n'y a pas à dire tant de paroles.
+Quand on aime vraiment, on aime jusqu'au crime.... Ah! tu as un beau
+sang-froid!... Moi je la déteste, cette fille, entends-tu, et je suis
+capable de tout, oui, de tout contre elle parce que je t'aime!... Si je
+ne la détestais pas, c'est que je ne t'aimerais pas. Et je t'aime,
+oui!... c'est vrai pourtant que je t'aime! Je m'en aperçois surtout
+depuis que tu m'as quittée.... Aux plaines de Meyran, le jour de la
+fête,--quand tu m'as insultée,--quand tu m'as dit: «De toi, je m'en
+moque!» j'ai senti combien je t'aimais. Devant le monde, je n'ai rien
+dit, j'ai avalé ça! je ne pouvais, je ne voulais rien dire, par fierté,
+mais, depuis, je pense à toi, rien qu'à toi, jamais ma pensée ne t'a été
+si fidèle. Les hommes? ce Martégas? Tu es fou! Allons donc! Tous, tant
+qu'ils sont, est-ce qu'ils comptent! Et puis, il m'a maltraitée, ton
+Martégas, il m'a menacée... j'ai vu le moment où il m'aurait battue!...
+Et pourquoi? Pour défendre cette Zanette, qu'il aime! Ta future!
+entends-tu? il l'aime! Il ne m'aime pas, lui;--je ne lui en veux même
+pas, à lui, car c'est à cause de toi que j'ai été injuriée et menacée
+par lui, puisque c'est à cause de toi seul que j'ai parlé à cette fille.
+Oui, c'est à cause de toi, que j'ai souffert ça!... Oh! Jean! comme tu
+as été méchant! Et maintenant, voilà tout ce que tu viens me dire!
+d'être tranquille, de te laisser marier tranquille! Ah bien! n'y compte
+pas!
+
+Elle mêlait le mensonge à la vérité. Et elle pleurait, sincère, oubliant
+même ses propres torts, dans le désir pressant de le ressaisir.
+
+--Ne pleure pas! dit-il, ne pleure pas. Je t'ai toujours aimée, je
+t'aime.
+
+Sa douleur ne le touchait pas; il n'y croyait pas, mais ses larmes la
+lui rendaient désirable en la lui montrant nouvelle, si émue! plus
+vivante!
+
+Avec ses lèvres, il essuyait les yeux rougis, buvait les larmes sur la
+bouche, se sentait ivre de l'ancienne ivresse, qui recommençait.
+
+L'amour qui le reprenait, à cette heure, c'était le mauvais amour,
+l'amour purement physique, l'amour égoïste, le plus puissant parce qu'il
+est selon la nature aveugle, instinctive. L'autre est presque toujours
+vaincu parce que, contenant le don de soi, le sacrifice, le dévouement,
+il est d'ordre surnaturel, divin,--ou, si l'on veut, idéal. L'amour pur,
+unique, éternel, c'est le désir, le songe créé par les coeurs, par les
+cerveaux humains. On s'y efforce, trahi par soi-même. On s'y élève, et
+l'on tombe. Et du bouvier ou du roi, on ne sait qui en approche
+davantage, le bouvier peut-être, le coeur simple, celui qui suit le
+mieux le naïf conseil des vieilles bonnes mères,--ces modèles réels
+d'après lesquels se règlent tous les rêves d'affection véritable.
+
+Le gardian ne se connaissait plus.
+
+--Ne pleure pas, je t'aime!
+
+Les larmes lui allaient si bien qu'il était ravi de la voir pleurer!
+Loin d'éprouver pour elle de la compassion, volontiers il l'aurait fait
+souffrir pour jouir de la beauté particulière que lui donnait ce genre
+d'émotion.
+
+Chacun d'eux n'aimait que soi.
+
+Rosseline cria:
+
+--Alors, laisse-la! ne l'épouse pas! je ne veux pas, entends-tu, je ne
+veux pas!
+
+Il eut peur de lui, vit sa lâcheté, eut honte; il crut entendre sa mère
+lui dire: «Tu as juré!» il crut la voir lever au ciel ses mains
+amaigries, en lui répétant: «Moi morte, Jean, tu te repentiras!... Que
+t'a fait cette enfant, pour la tromper lâchement?»
+
+--Ne l'épouse pas! répétait Rosseline.
+
+--Pas ça! dit-il lentement. Ça, non, je ne peux pas! mais tout le reste,
+oui, si tu veux, tout!... tout, entends-tu? Maintenant et après mon
+mariage, tout ce que tu voudras... tout!
+
+Il se penchait sur elle, ardent. Elle le repoussa d'un bras détendu,
+furieux:
+
+--Compte là-dessus, menteur! La voilà, ton honnêteté! Et ça parle des
+autres! ça méprise Martégas! ça me méprise, moi! Ah! je ne suis qu'une
+fille,--mais je n'en veux pas, de toi, à ce prix!... Sors d'ici,
+menteur! sors d'ici!
+
+--Rosseline!
+
+Il restait là, l'air bête, les bras ballants, comme enchaîné d'une
+invisible chaîne incassable.
+
+--Alors, promets que tu ne l'épouseras pas?
+
+--Pas ça! non pas ça! Ça, je ne peux pas.... Il en arriverait trop de
+malheurs à la fois! je ne peux pas.
+
+--Alors, prends garde à toi!
+
+--Que feras-tu donc?
+
+--Je n'en sais rien. Va-t'en. Je t'aime, et je te veux, et je te chasse.
+Tu réfléchiras, tu obéiras ou sinon....
+
+--Sinon?
+
+--Prends garde! je ne réponds plus de moi.... Promets-tu?
+
+--Non!
+
+Rosseline était hors d'elle. Orgueil humilié, passion dupée, jalousie
+bestiale, impatience devant les obstacles, tout se fondait en une grande
+haine qui lui venait pour celui qui était là! Elle l'aimait à condition
+seulement qu'il servît ses instincts, qu'il lui fût asservi, obéissant,
+assimilé.... Et de tout cela, elle ne se doutait pas; elle subissait
+passivement ses instincts.
+
+Elle était, à ce moment-là, hideuse. Son visage démonté n'était plus
+qu'une face convulsive, aux plis tourmentés, bouche tordue, l'oeil
+démesurément ouvert, lançant la colère....
+
+Il fit mine de la saisir.
+
+Elle prit ses ciseaux, serrés à plein poing:
+
+--Va-t'en! je te tuerais!
+
+Elle se vengeait des violences de Martégas. Et puis elle se plaisait à
+le provoquer, lui, Jean.
+
+Pourquoi ne la frappait-il pas? Avait-il donc du sang de poulet! Un
+lâche! Il la faisait battre par d'autres!
+
+--Va-t'en! va-t'en! cria-t-elle.
+
+Il eut peur du scandale, se tourna vers la porte. Sur les rideaux rouges
+se dessinaient les vagues ombres mouvantes des passants. A la veille de
+son mariage, il fallait éviter le bruit. Il prit un ton de prière:
+
+--Rosseline....
+
+--Tu connais mes conditions. Si tu ne romps pas ton mariage....
+
+--Eh bien? dit-il, se redressant à la fin dans sa force d'homme
+ressaisie.
+
+--Eh bien... nous verrons!
+
+Elle hocha la tête d'un air de défi.
+
+--Ah! tu menaces tout de bon? hurla-t-il.
+
+Il leva les mains. Elle fut contente.
+
+--Frappe! mais frappe donc! dit-elle.
+
+Les mains de Jean ne s'abattirent point sur elle. Il les laissa
+retomber, et reprit froidement:
+
+--Tu menaces? tant mieux. Cela me décide à faire mon devoir. J'avais
+promis à ma mère de ne plus te parler: j'ai manqué à ma promesse
+aujourd'hui, mais ce n'est rien puisque je sors d'ici plus décidé que
+jamais à ne plus même te regarder!... jamais!... jamais!... jamais!
+
+Il sortit. Une heure après, Martégas entrait.
+
+--Tu ne sais pas? lui dit-elle, j'ai changé d'idée. Arrange-toi
+seulement pour me venger de Pastorel... bats-toi avec lui, empêche-le,
+par les moyens que tu voudras, de faire le fier dimanche aux grandes
+fêtes des Arènes, de lui offrir, à elle, des cocardes et des
+honneurs,--et, alors... ce que je t'avais promis si tu lui prenais
+Zanette... je te le donnerai, tu entends?
+
+--Je ne demande pas mieux, dit le bouvier tranquillement. En attendant,
+donne-moi à boire.
+
+C'était l'heure de l'absinthe. Des clients entraient....
+
+
+
+
+XXV
+
+L'ABRIVADE.
+
+
+L'abrivade, c'est, à l'arrivée des taureaux en Arles,--lorsque, à la
+veille d'une course aux Arènes on les y amène en liberté sous la
+surveillance des gardians à cheval,--c'est le jeu populaire qui consiste
+à les attendre, à les provoquer, à en faire échapper un ou plusieurs à
+travers la ville. Alors les boutiques se ferment. Surpris au coin des
+rues paisibles, tous ceux qui ne sont point d'humeur à affronter le
+fauve évadé, s'abritent comme ils peuvent, où ils peuvent. C'est grande
+joie pour les jeunes amateurs, depuis les gamins de dix ans jusqu'aux
+jeunes hommes de vingt-cinq.
+
+Une vraie folie saisit la population, les uns fuyant la bête irritée,
+les autres la poursuivant pour l'exciter encore. Malheur aux vitres des
+boutiques! Les taureaux, tête basse, rendront visite aux joailliers,
+chargeront les têtes de cire des vitrines du barbier, feront des
+milliers de castagnettes avec les plats et les assiettes du marchand de
+faïence.... Les tables des cafés danseront des sarabandes. Il arrive
+parfois que les dégâts sont considérables. Et tout le monde en Arles
+n'aime pas l'abrivade.
+
+Ce n'est pas tout. Le taureau, ahuri, au milieu des frappements des
+portes qu'on ferme, sous les projectiles de toutes sortes dont on
+l'assaille, tournant à chaque minute sur lui-même pour faire face à
+quelque nouvel ennemi,--le pied martyrisé par le pavage en galets
+pointus, lui, habitué aux terrains marécageux,--bientôt perd la tête, se
+lasse, s'attriste.... Un moment vient où, s'il était dans le cirque, il
+serait hué par la foule, et où le dondaïre, le boeuf à sonnaille,
+viendrait le chercher pour le ramener aux étables, au repos.... Ici,
+dans la rue, il demeure inexorablement livré sans défense aux excités,
+aux maladroits qui essaient leur agilité, à la taquinerie fuyarde des
+moins courageux. Quand il bute et tombe, il est perdu. On le saisira par
+la queue, on s'attelera à cette masse lourde, pantelante et
+misérable.... Elle est traînée dans le ruisseau, bafouée, frappée à
+coups de pierre, à coups de canne. Le jeu, cruel et malsain mais
+d'apparence noble, qui met face à face un homme courageux et une bête
+armée de tous ses moyens naturels,--dégénère ici en vilenie....
+
+M. le maire avait donc eu bien raison d'annoncer des peines sévères pour
+les forcenés de l'abrivade. Un des moyens sur lesquels il comptait pour
+les arrêter, avait été d'exiger, de l'entrepreneur des courses, une
+forte amende s'il n'amenait pas sans encombre les taureaux jusqu'au
+toril. Et l'entrepreneur de son côté avait annoncé aux gardians-conducteurs
+qu'il surveillerait l'arrivée lui-même et que le gardian coupable de
+négligence serait mis à l'amende--ou ne serait pas payé. Ces mesures
+n'avaient pas découragé les amateurs, au contraire. Ils mirent,
+moyennant finance, un des gardians-conducteurs dans leurs intérêts.
+Martégas devint leur complice.
+
+Il semble qu'un meilleur moyen, souvent employé, d'empêcher l'abrivade,
+eût été de faire arriver les taureaux en pleine nuit, mais cette fois il
+y avait à cela un obstacle insurmontable. Le toril qui leur était
+destiné ne pouvait les recevoir, étant habité par d'autres bêtes qui
+avaient servi aux jeux précédents et qui, pour des motifs quelconques,
+ne pouvaient être délogées que la veille des courses. Or, il fallait que
+les nouveaux venus eussent le temps de se reposer. Il y eut donc arrivée
+de taureaux en Arles, le soir, vers cinq heures.
+
+Une grande foule, où se voyaient surtout des jeunes gens, des enfants,
+même quelques jeunes filles, se porta au bas de la lice, à l'endroit où
+elle aboutit au Rhône.
+
+La lice, large boulevard planté de grands arbres, longe un des côtés de
+la ville. Beaucoup des étroites rues d'Arles tombent perpendiculairement
+sur ce boulevard. L'entrée de toutes ces rues était barricadée au moyen
+de charrettes renversées.
+
+Le pont de Trinquetaille, par où arrivent les taureaux, une fois
+traversé, la manade suit un instant le Rhône, puis tourne à gauche, pour
+remonter la lice.... Arrivés là, en face d'une foule éparpillée mais
+nombreuse avec qui ils devaient lutter pour garder leurs taureaux en
+ligne, les gardians, à cheval, pique au poing, comme des officiers sur
+les flancs d'un escadron, lancèrent la manade au galop.
+
+...La foule, dispersée déjà, s'éparpille encore. Chacun court derrière
+un arbre. Un arbrisseau nouvellement planté suffit à faire un abri. Abri
+inquiétant derrière lequel s'effacent parfois des enfants, des femmes,
+aux côtés desquels passe, en ronflant, le torrent trépidant des bêtes.
+Les cornes effleurent les vestes, les robes, et encore les chapeaux que
+les plus hardis leur présentent à bout de bras. Et sur les côtés du
+troupeau, les amateurs déterminés s'acharnent à attirer contre eux, en
+agitant quelque lambeau d'étoffe rouge, le taureau qu'ils veulent
+entraîner à travers la ville, car le charriot qui, tout à l'heure,
+barrait l'ouverture de la rue voisine, a été repoussé bien loin. La
+ville est ouverte!...
+
+--Li biooù! li biooù!...
+
+Un hurlement suit la galopade noire.
+
+--Les taureaux! les taureaux! Zou! à celui-là! Zou! à celui-ci! Li
+biooù! li biooù! Zou! zou!
+
+Martégas était en tête, Pastorel en queue du troupeau.
+
+--Zou! zou! à celui-ci!
+
+Et sous la pique même de Martégas qui laissa faire, on détourna un
+taureau....
+
+La manade piétinante et ronflante était déjà loin, soulevant partout sur
+son passage les mêmes cris, les mêmes terreurs, les mêmes joies, les
+mêmes tentatives de la part des amateurs de courses dans la rue;--et
+derrière elle, sur la lice, le troupeau laissait un taureau et deux
+gardians.
+
+Martégas n'avait pas vu Pastorel qui venait derrière lui. Pastorel ne
+montait pas Sultan, mais un cheval dressé à courir les taureaux.
+
+Le taureau était tout près de l'ouverture de la rue. On l'excitait pour
+l'y faire entrer. Déjà la rue, jusqu'au fond, s'épouvantait; les
+boutiques se fermaient, les femmes criaient, aux portes, aux
+fenêtres.... L'alarme était donnée.
+
+--Martégas! dit un des amateurs, pousse-le un peu de ta lance, qu'il
+entre dans la ville!
+
+--Je l'empêche de rejoindre les autres, c'est bien assez, dit Martégas,
+je n'ai pas promis autre chose. Débrouillez-vous maintenant.
+
+Pastorel l'avait entendu. Il alla se placer à l'entrée de la rue, la
+lance haute.
+
+--Allons, Martégas, ramenons-le où il faut, dit-il d'un ton gouailleur.
+Attention, vous autres!
+
+Il chargea le taureau qui, piqué au front, recula, puis bondissant au
+milieu de la lice, prit le galop vers le Rhône....
+
+--Il préfère la Camargue aux Arènes, dit quelqu'un.
+
+--Zou, à lui, donc, Martégas! cria Pastorel.
+
+Martégas, campé sur sa selle, muet avec un air moqueur, bien entendu ne
+bougea pas.
+
+Pastorel poussa son cheval qui rejoignit le taureau et qui, toujours
+courant, allongeant cou et tête, le mordit brusquement à la croupe,
+puis, aussitôt, fit un énorme bond de côté... échappant ainsi au taureau
+qui avait fait volte-face. C'est ce qu'avait voulu Pastorel. Il courut
+alors derrière lui, l'excitant à fuir dans la direction des Arènes.
+
+Quand il passa près de Martégas qui, entouré de curieux, bavardait avec
+eux:
+
+--Aux Arènes, donc, grand lâche! fais ton devoir! lui cria-t-il.
+
+Et, en passant, il piqua la croupe du cheval de Martégas qui partit à
+fond de train malgré les efforts de son cavalier. Martégas put entendre
+derrière lui les rires et les moqueries de tout le monde.
+
+--Tu me la paieras, celle-là! hurlait-il, en suivant malgré lui Pastorel
+et le taureau.
+
+--Pourquoi pas tout de suite? dit Pastorel, sans ralentir sa course.
+
+Martégas, sa lance en arrêt, essaya d'en piquer Pastorel au flanc.
+Heureusement ils couraient dans le même sens. Pastorel sentit le fer du
+trident heurter seulement le dossier de sa selle. Il fit faire un écart
+à sa monture et, fondant sur le cheval de Martégas, il le piqua de
+nouveau à la croupe, si rudement, que l'animal effaré, en trois bonds
+désordonnés, jeta son cavalier dans la poussière, au milieu des rires,
+des quolibets des assistants.
+
+Et Martégas entendit ce cri de Pastorel:
+
+--Et de deux, mon homme!
+
+Il comprit. C'était une allusion à la chute qu'il avait faite en
+poursuivant Zanette. Elle lui avait donc tout raconté!... La rage de
+Martégas fut terrible.
+
+--Je le tuerai, hurlait-il. Je le tuerai!
+
+--Vous ferez mieux d'aller vous brosser, lui dit à l'improviste le
+brigadier, qui l'aida à se relever. C'est vous qui avez tort; j'ai tout
+vu, de loin.
+
+Pastorel avait rejoint son taureau qu'il conduisit aux Arènes antiques.
+
+
+
+
+XXVI
+
+AUX ARÈNES.
+
+
+Les deux monuments principaux qui, au seul nom de la ville d'Arles,
+apparaissent les premiers dans le souvenir, sont l'église Saint-Trophime
+et les Arènes. Deux époques, moyen âge et antiquité, sont là
+représentées dans leur vie morale, essentielle, l'une par l'église,
+l'autre par le cirque.
+
+Si le Parthénon exprime l'âme de l'Attique, il n'est pas vrai de dire
+qu'un temple de Jupiter ou de Diane exprime l'âme de la Rome païenne.
+
+Le vrai temple romain, c'est le cirque, le lieu de la lutte, le monument
+de la Force.
+
+L'église est dédiée à la charité, à l'amour; le cirque à la férocité.
+
+L'église s'élève en murs brodés, fragiles, en colonnettes élancées comme
+une aspiration des âmes; elle monte prendre un peu de ciel dans la
+dentelle de ses clochers ajourés; le cirque étale, écrase, aplatit sa
+rampante ellipse aux gradins massifs, comme un voeu bestial de
+s'attacher, pour jamais accroupi, à la terre conquise.
+
+Magnifiques pourtant, ces ruines d'un temps où la Force impitoyable
+s'entretenait sans cesse elle-même de sa joie à tuer, à dominer, par la
+guerre et la mort, l'univers physique.
+
+Magnifiques, les arènes d'Arles, ellipse énorme, formidable, couronne
+faite de portiques superposés, noircis par les siècles, et près desquels
+les pauvres maisons arlésiennes, annuellement blanchies à la chaux,
+semblent des joujous d'enfant.
+
+Ce jour-là, un peuple grouillait autour des arènes, un peuple les
+emplissait.
+
+Peut-être n'y avait-on pas vu pareille affluence depuis la première
+course de taureaux qui y fut donnée, devant une foule de vingt mille
+spectateurs, en 1830, à l'occasion de la prise d'Alger.
+
+Il faut songer que les gradins des arènes d'Arles offraient, avant
+d'être des ruines, un développement de plus de 12000 mètres; ils
+pouvaient alors recevoir jusqu'à vingt-six mille spectateurs.
+
+En 1825, le maire d'Arles, M. de Chartrouse, ne mit pas moins de six ans
+à faire démolir les 212 maisons et la chapelle qui avaient été peu à peu
+construites, à l'intérieur des arènes, aux époques où les habitants s'y
+réfugiaient comme dans une forteresse.
+
+L'antique amphithéâtre, à ciel ouvert, le plus vaste que les Romains
+aient construit dans les Gaules, était donc ce jour-là plein jusqu'aux
+bords. Ou eût dit une immense coupe ovale aux parois de laquelle
+s'agitaient sur place des myriades de fourmis grimpantes.
+
+Le fond était à peu près libre; c'était l'arène que traversaient des
+gamins, des jeunes hommes impatients de la lutte. De ce cratère
+gigantesque dans lequel les rayons du soleil tombaient en pluie de feu,
+et que coupait par moitié une grande ombre oblique, montait un
+bourdonnement de mer roulant des galets. Chacun parlait, criait, riait,
+et tous ces rires, tous ces cris, tous ces appels divers se fondaient en
+une rumeur unique, comme des milliers de fils disparates se trament en
+une étoffe uniforme. Çà et là un fil rompu hérisse la trame; un appel,
+un cri strident se détachaient de la rumeur. C'était encore comme un
+bourdonnement de cuve bouillonnante.
+
+Tous ceux des spectateurs qui avaient pu, s'étaient assis du côté de
+l'ombre. Cette ombre, celle du monument lui-même, en tombant du faîte,
+de gradin en gradin, se brisait sur les bords, venait mordre une partie
+de l'arène, s'y découpait en bleuâtre sur la blancheur éclatante de la
+poussière, et croissait lentement, gagnant du terrain, attendue
+impatiemment par les spectateurs des plus bas gradins d'en face vers qui
+tout à l'heure elle devait monter.
+
+Sur les gradins exposés au plein soleil, on voyait, dans la foule, des
+vides; et l'on apercevait les lourdes assises de pierre, usées çà et là,
+effritées, cassées aux angles par les siècles. Et sur ces étagements
+d'énormes blocs de pierre, le soleil éclatant pleuvait, coulait,
+bondissait de marche en marche, ruisselait en étincelantes cascades....
+
+De tous côtés, si on avait pu distinguer quelques-unes des innombrables
+paroles qui composaient le puissant murmure du cirque, on eût entendu:
+
+--Oh! oui! ça tombe!--Il pleut du feu, hé?--Quel monstre de soleil!--Un
+four véritable!--La pierre bout.--Mon échine est une gouttière.--De ce
+chaud, mon homme!
+
+C'était comme un enfer joyeux.
+
+Et des ombrelles de toutes les couleurs, bleu, rose, vert, blanc, jaune,
+bariolées, teintaient les visages de leurs ombres transparentes,
+papillotaient, légères, sur le papillotage des couleurs claires des
+vêtements.
+
+Des milliers et des milliers d'éventails, dans des milliers et des
+milliers de mains, allaient, venaient dans tous les sens, montrant
+alternativement l'envers et l'endroit, comme les feuilles tourmentées
+d'une forêt de trembles; ils palpitaient, chatoyaient, murmuraient sans
+cesse, sans répit, toujours. Ce perpétuel bruissement de mouvements
+menus et innombrables donnait une sorte de vertige.
+
+Là-haut, sur le couronnement inégal de la ruine immense, se détachaient
+durement quelques silhouettes de curieux qui, forcés de subir le soleil,
+voulaient du moins avoir l'air et l'espace et qui, avec le spectacle de
+l'arène et de la foule grouillante au-dessous d'eux dans l'intolérable
+chaleur de la fosse profonde, voulaient avoir la vue des toits
+étincelants de toute la ville d'Arles, par-dessus lesquels ils
+apercevaient là-bas les plaines, les Alpilles, le Rhône, les cailloux de
+Crau et les marais de Camargue, fuyant dans une lumière poudreuse, qui
+vibrait partout, jusqu'à l'horizon infini....
+
+Rosseline avait trouvé place du côté de l'ombre. Zanette aussi, avec son
+père. Seulement les deux femmes avaient beau se chercher du regard dans
+la foule, elles ne pouvaient s'apercevoir, séparées qu'elles étaient par
+une tribune officielle, échafaudage de bois, décoré de tapis et
+d'oriflammes, élevé au beau milieu des gradins de pierre.
+
+Cependant la foule commençait à s'impatienter. Qu'attendait-on, pour
+lâcher le premier taureau? Des spectateurs, fatigués du soleil,
+quittaient leur place, erraient sous les hautes voûtes, dans les
+couloirs circulaires, traversés d'un peu d'air, dans le labyrinthe
+ombreux des portiques, que recherchaient des couples discrets.... Des
+gens, debout sur les gradins, hurlaient, les mains en porte-voix,
+demandant: «Les taureaux! les taureaux!»
+
+Beaucoup descendaient dans l'arène, la traversaient, s'y arrêtaient,
+contents d'être sur le lieu des combats, se donnant l'illusion d'être,
+eux aussi, de hardis lutteurs.... Un son de trompe les dispersa.... Les
+barrières s'ouvrirent. C'est Cabrol, le meilleur ami, le fidèle complice
+de Martégas, qui en avait la surveillance.... Un taureau était entré
+dans l'arène, ahuri, allant çà et là, au hasard, étonné de voir fuir
+devant lui tant de gens à la fois, ne sachant à qui courir, quittant
+l'un pour l'autre, chargeant sans conviction jusqu'à ce que tous eussent
+franchi plus ou moins adroitement la haute clôture de planches qui
+s'inscrit dans l'antique muraille de pierre....
+
+Un amateur se présenta. Le taureau courut à lui mollement. L'amateur à
+son tour courut sur le taureau qui se mit à fuir. Un rire homérique, le
+rire inouï de vingt mille personnes, monta de la vaste coupe des Arènes
+vers le ciel....
+
+--Un autre! Zou! Un autre!
+
+Le dondaïre, le boeuf meneur des taureaux, arriva, sa sonnaille au cou.
+Le taureau le suivit avec un bond de gaîté, une joie si preste qu'elle
+fut réjouissante.... Ce taureau-là emportait du cirque, où il venait
+d'entrer pour la première fois, l'impression d'un rêve à coup sûr
+nouveau, et bizarre.... Spectacle surprenant pour lui, en effet, ces
+milliers d'hommes superposés, étagés en cercle. Non, non, jamais il
+n'avait rêvé cela dans la plate Camargue, aux horizons droits,
+prolongés à l'infini par la mer....
+
+Un, deux, trois autres taureaux ne se montrèrent ni plus vaillants ni
+moins étonnés. La foule s'impatientait de plus en plus. Des boutiquiers
+ventrus se faisaient forts d'affronter, eux aussi, des bêtes pareilles.
+Quelques-uns allaient dans l'arène promener leur parasol et leur complet
+de coutil gris. On en voyait qui agaçaient le taureau inoffensif avec
+leur ombrelle ouverte, dont ils se faisaient un bouclier comique,
+pendant que d'autres cherchaient à saisir au vol la queue fouettante du
+pauvre animal. Tout de même il se fâchait un peu, faisait des trous dans
+la terre, avec son pied nerveux... mais, il continuait à tourner la tête
+de-ci, de-là, regardant tout sans arriver à prendre un parti.
+
+Des touristes parisiens disaient avec mépris: «C'est ça, leurs courses?»
+
+--Attendez la course espagnole.... On mettra à mort plusieurs taureaux.
+Et puis on ne sait pas... nous verrons alors peut-être crever un homme,
+au moins un cheval en tous cas!
+
+--A la bonne heure!
+
+Un cinquième taureau entra tout à coup d'une si furieuse allure qu'un
+grand murmure de satisfaction s'éleva partout. On eût dit qu'un souffle
+du désert arrivait enfin jusqu'ici, parlait cette fois de colère et de
+liberté....
+
+Un promeneur, attardé dans l'arène, fut effleuré par les cornes au
+moment où il franchissait la barrière. On n'eut que le temps de saisir
+ses mains, crispées au faîte de la palissade de bois, et de
+l'enlever....
+
+--Ah! ah!--Enfin!--Un vrai, celui-là!...--A qui le tour?
+
+L'arène était vide.
+
+L'ami de Martégas, Cabrol, chargé d'ouvrir la barrière, avait lancé
+d'abord, par ordre, des bêtes molles, incertaines, afin d'obtenir un
+brusque contraste, lorsqu'il lâcherait un taureau vaillant. Même les
+jeux de douleur et de mort ne vont pas sans quelque artifice de mise en
+scène.
+
+Maintenant, la scène débarrassée des mauvais plaisants appartenait tout
+entière à un acteur qui n'avait pas accepté de rôle appris. Il
+connaissait le cirque, ce taureau-là; il y avait été piqué plus d'une
+fois par des banderilles enflammées; il savait quelle malice froide
+assemblait contre lui vingt mille ennemis qui, protégée par des
+barrières infranchissables, s'apprêtaient à jouir de ses impatiences, de
+ses rages, de l'inutilité de ses armes....
+
+Tout petit, au beau milieu du grand ovale de sable, la tête dans le
+soleil, le reste du corps dans la nappe d'ombre qui coupait l'arène, il
+regardait haut, circulairement, comme pour supputer le nombre de ces
+hommes assemblés, parmi lesquels il n'avait pas un ami! et il se
+fouettait la croupe de sa queue sèche, ouvrant et fermant ses naseaux
+pour chercher sans doute l'odeur d'une libre issue, une odeur de liberté
+qu'apporterait le vent du Rhône ou la brise de mer....
+
+Rien ne venait!... Il était captif, le petit taureau noir, le fils des
+vastes déserts, seul au fond de ce puits immense, à parois vivantes,
+d'où tombaient sur lui des huées, des cris, d'impatients désirs de mort
+même, car beaucoup appelaient de leurs voeux la course espagnole, la
+«vraie course», celle où toujours quelqu'un saigne ou souffre, celle où
+le spectateur tue, par le consentement du coeur, et jouit en sécurité
+des souffrances d'un être moribond, homme ou bête... sous le noble
+prétexte d'admirer le courage d'autrui.
+
+Ce petit point noir perdu au milieu de l'immense arène blanche, le petit
+taureau sauvage, tout perdu au milieu de ce peuple de civilisés,
+attendait sa destinée, fièrement, tête haute; il redressait ses cornes
+affilées, toutes prêtes...--«Combien de milliers sont-ils? Est-ce qu'ils
+vont, cette fois, descendre tous contre moi? Quel supplice nouveau
+inventeront-ils? Je les redoute, mais je les méprise; je saurai
+souffrir, mais qu'ils se gardent!» Et il défiait.
+
+Un homme se présenta, marcha droit à lui, se fit poursuivre, et tout à
+coup se jetant de côté, au moment où le taureau passa près de lui, il
+étendit le bras, porta sa main sur le front menaçant.... L'animal avait
+au front une cocarde qu'il s'agissait de lui enlever. L'homme avait
+manqué son coup.
+
+Six ou sept fois il recommença sans succès.
+
+Alors une huée s'éleva; on se moquait de l'homme.
+
+Excité, il recommença encore, trébucha, tomba, se releva et se mit à
+fuir, suivi du taureau qui, enfin, parvint à le frapper à la cuisse....
+L'homme tomba pour la seconde fois, et le taureau qui avait paru
+l'abandonner, retournait contre lui, quand un nouveau venu dans l'arène
+attira l'attention du fauve et sauva le blessé. Le taureau fondit sur
+son nouvel adversaire. C'était Pastorel. Gentiment, Pastorel avait dit à
+Zanette: «La première cocarde, je la prendrai pour toi... pour remplacer
+l'autre...»
+
+Mais il avait compté sans Martégas qui se ménageait, attendant ce moment
+prévu pour entrer en lice. Martégas sauta dans l'arène et, aussitôt,
+regarda du côté de Rosseline. Dans ce grouillement de foule il ne
+parvint pas à la voir, bien qu'il l'eût placée lui-même.... Il ne la vit
+pas, mais il se savait regardé.
+
+Pour lui, le prix de la lutte, c'était Rosseline.
+
+Les deux hommes étaient en bras de chemise, avec une taïole bleue
+autour des reins.
+
+Martégas, en tirant de sa poche un foulard rouge, laissa tomber à terre
+son couteau, un petit couteau catalan, qu'il n'eut pas le temps de
+ramasser.
+
+Son idée était d'appeler l'attention du taureau au moment décisif où
+Pastorel se croirait près de saisir la cocarde. Juste à ce moment-là, en
+effet, le taureau, sollicité par le rouge, tourna la tête vers Martégas,
+et Pastorel manqua son coup. Il vit alors Martégas et comprenant
+aussitôt sa manoeuvre et ses intentions. Il courut à lui, irrité. Les
+deux hommes, face à face, visiblement se disputaient. Le taureau les
+chargea à fond de train.
+
+Martégas tendit le bras vers la cocarde qu'il toucha et saisit même,
+sans parvenir à l'arracher.... Il la toucha au moment où le taureau
+baissait la tête, mais Pastorel avait vivement posé le pied sur cette
+tête, entre les cornes, et, lancé en l'air par la détente de la
+puissante encolure, il retombait légèrement derrière l'animal.
+
+Une acclamation salua sa force et sa grâce. Zanette était pâle et fière,
+toute contente, Rosseline pâle et humiliée, envieuse et jalouse.
+
+Depuis un moment la foule faisait un grand silence, attentive. Tous les
+éventails étaient immobiles.... On entendait pourtant encore une sorte
+de bruissement continu, régulier, tout le silence possible dans un lieu
+où respiraient vingt mille poitrines.
+
+Une partie de la foule se rendait bien compte qu'il y avait rivalité
+entre les deux hommes et qu'ils cherchaient à se nuire l'un à l'autre.
+Pour tout le monde l'intérêt du spectacle était puissant; il était plus
+saisissant encore pour Rosseline et pour Zanette.
+
+Le pesant Martégas sentit qu'il ne pouvait avoir sa revanche qu'en
+prenant la cocarde; il ne devait pas chercher à imiter la légèreté de
+Pastorel....
+
+Il courut au taureau.
+
+--Tu veux la cocarde? tu ne l'auras pas! dit-il haineusement à Pastorel,
+je l'ai promise à Rosseline, à Rosseline, entends-tu!
+
+Le peuple assemblé ne se doutait guère des paroles qu'échangeaient les
+deux rivaux.
+
+--Bête brute! dit Pastorel, haussant les épaules.
+
+Le taureau, pour la seconde fois, les chargeait... ils s'écartèrent en
+même temps chacun d'un côté. Tous deux avaient étendu le bras.... Les
+doigts de Pastorel touchèrent la cocarde... mais au moment où ils
+allaient la saisir, ils furent repoussés violemment par la main de
+Martégas.
+
+--Prends garde à toi! dit Pastorel. Tu joues un vilain jeu, Martégas. Tu
+y laisseras quelque chose!
+
+--Tu veux la cocarde? Tu ne l'auras pas, répliqua l'autre.
+
+Le taureau, distrait là-bas, au bout de l'arène, par des gens qui, à
+l'abri de la barrière, le provoquaient de la voix et du geste, ne
+pouvait tarder à revenir sur les deux rivaux.
+
+Martégas, à ce moment, vit luire son couteau à terre, juste à ses pieds.
+Il se baissa vivement, l'ouvrit.... Il n'avait d'autre intention que de
+s'en servir pour couper la cordelette qui, attachée d'une corne à
+l'autre, un peu flottante, supportait, au milieu du front du taureau, la
+cocarde désirée.... Quand il avait touché la cocarde, tout à l'heure, il
+avait tiré sur la cordelette, trop solide pour rompre. Il espérait la
+trancher en glissant, par-dessous, la lame du couteau, tenu à plein
+poing.... Plus d'un coureur en use ainsi. Beaucoup vont jusqu'à se
+forger un crochet de forme telle qu'il prolonge pour ainsi dire leurs
+doigts recourbés. En se servant de cette griffe, ils ne risquent pas de
+se blesser comme avec le couteau, ni de se faire couper les doigts par
+la cordelette même.
+
+Pastorel crut à une menace.
+
+--Crois-tu donc me faire peur? cria-t-il indigné.
+
+Il se précipita sur Martégas, et avant que celui-ci se fût reconnu, il
+l'avait saisi au poignet par le bras qui tenait le couteau, l'avait
+attiré violemment à lui, et d'un coup d'épaule, il l'envoya rouler au
+milieu de l'arène.
+
+La foule palpitait. Beaucoup étaient debout, mais une curiosité
+haletante fixait chacun à sa place. Certes, ce spectacle en valait un
+autre. Autant voir cette lutte qu'une course de taureaux.
+
+Zanette debout, pâle, était près de défaillir. Rosseline se jurait que
+Pastorel ne serait qu'à elle,--ou sinon... malheur!
+
+--Eh bien, quoi? disait à sa fille maître Augias, aie pas peur, il a
+bien fait! Regarde, il est sûr de lui.
+
+A partir de ce moment, peu de gens comprirent ce qui se passa. Le
+taureau revenait à la charge et courut d'abord à Martégas, qui s'était
+relevé. Mais Pastorel était bien décidé à ne pas lui laisser l'honneur
+de prendre la cocarde. Dans son coeur, il voulait, à ce moment, en finir
+avec Rosseline. Cette cocarde, elle serait à Zanette. Il l'arracha en
+effet au front du taureau qui l'effleura de ses cornes... et à peine la
+bête furieuse s'était-elle éloignée, qu'on vit Pastorel couché contre
+terre, les bras ouverts, la face dans le sable.... Ce qu'on ne pouvait
+pas voir, c'était, dans ses doigts crispés, le pauvre petit trophée de
+l'amoureux, la cocarde destinée à Zanette qui, là-haut, éperdue, avec un
+grand cri, s'évanouissait.
+
+Beaucoup crurent que le taureau avait blessé le hardi lutteur.
+Quelques-uns, et parmi ceux-là le brigadier de gendarmerie, avaient vu
+Martégas, frapper par derrière, d'un coup de couteau, son rival
+victorieux.
+
+Zanette, la petite chrétienne, s'était évanouie, d'horreur et de
+compassion, en invoquant Notre-Dame-d'Amour.
+
+La païenne Rosseline, debout, blanche comme la mort, avait tout compris
+et pour cause; et, ne sachant ce qui se passait en elle-même, elle
+regardait, effarée, heureuse, confusément et diaboliquement heureuse, de
+sentir que toute cette horreur venait d'elle, que son influence seule,
+en cette minute, faisait palpiter ces milliers de coeurs suspendus au
+drame incompréhensible pour eux.
+
+Ceux qui avaient compris demeurèrent saisis, dans le premier moment,
+d'une scène qui d'ailleurs se déroula rapidement.
+
+Martégas, qui avait frappé dans un vertige, dans un entraînement de
+folie furieuse, revint tout de suite à lui-même; il vit, dans un
+éclair, toutes les conséquences probables de son acte. Il était près de
+la barrière, confiée à Cabrol; il y courut, pour s'évader de ce cirque
+où, croyait-il, il y avait vingt mille témoins du crime!... La barrière
+s'ouvrit en effet.... Le dondaïre, près d'être lâché dans l'arène,
+allait chercher le taureau qui aurait pu s'acharner contre le blessé,
+mais qui, pour l'instant, semblait ne pas y songer.... Et Martégas
+pourrait fuir.... Mais le gendarme qui le guettait se présenta devant la
+porte. Trop tôt! car Martégas recula; le gendarme, entraîné, voulut le
+suivre dans l'arène. Cabrol, toujours attentif à servir les intérêts de
+Martégas, empêcha le dondaïre d'entrer dans le cirque.... Le taureau
+furieux accourait....
+
+Le drame réel se jouait tout entier comme se serait joué un drame fictif
+devant un public payant. Quelques-uns commençaient à croire à une
+innovation, à une surprise, à une pantomime d'hippodrome. Il y eut
+quelques applaudissements et un coup de sifflet. Personne ne songea à
+entrer dans l'arène, les uns pour ne pas troubler le spectacle
+ingénieux,--les autres par peur du meurtrier.... Mauvaise affaire!
+
+Le père de Zanette, avec l'aide de quelques voisins, avait emporté sa
+fille évanouie.
+
+Rosseline, toute pâle, heureuse bizarrement, avec angoisse, jouissait de
+la même joie féroce que donne aux amateurs une course à mort, bien
+réussie. Elle se répétait avec un orgueil mauvais: «C'est moi, moi
+seule, la cause de tout!» Et il lui semblait qu'elle était grande, très
+grande. Peut-être l'était-elle en effet. Avec son beau profil antique,
+blanc comme un marbre, sculpté en médaille,--avec sa joie à vivre, à
+sentir, fût-ce au prix du sang,--qu'était-elle, sinon la digne
+descendante des durs Romains, adorateurs de la force? Qu'était-elle,
+sinon l'âme même, l'âme revivante du cirque mort, l'esprit du temple de
+férocité, la digne petite-fille des Romains de Néron et de Tibère?
+
+Martégas, lui aussi, avait senti un moment, dans son cerveau obscur,
+cette idée de gladiateur: «Je suis un héros! Que de monde pour me voir!»
+Et il s'était redressé.
+
+Cependant le taureau courait droit au gendarme, à l'ennemi que désignait
+sa forme singulière....
+
+Alors, la foule se mit à s'amuser.
+
+--Lou bioù! lou bioù! Attention! Vive la gendarmerie!--Brigadier! tu
+n'as pas raison!...
+
+Le gendarme, pour courageux qu'il fût, n'avait qu'une chose à faire. Il
+la fit. Il battit en retraite....
+
+Le rire de la foule retentit formidable, effrayant.... Le gendarme
+disparut, mais son chapeau était tombé derrière lui, excitant de
+nouveaux rires, de nouveaux lazzis. Le taureau poussa cet objet bizarre
+devant lui, du pied, de la tête, chercha à le prendre sur ses cornes, y
+parvint et fit le tour de l'arène au galop, avec ce trophée grotesque.
+
+Et sur les gradins, un peuple entier trépignait de joie délirante
+pendant que la victime demeurait couchée, toujours immobile, pendant que
+le meurtrier, debout, effaré, demeurait là, non moins immobile.
+
+Martégas finit par revenir tout à fait à lui-même. Et, avec la
+réflexion, une stupeur l'envahit. Il était là, debout, hagard, l'oeil
+fixe, visionnaire; il se sentit perdu.... Il se rappela que maître
+Augias lui avait dit: «C'est toi qui as tué le gardian Peytral!» Une
+fois en prison, tous ses autres méfaits se lèveraient contre lui. Des
+gens qui, par peur de lui, se taisaient encore, parleraient. Et puis, ce
+Pastorel, qui était là, mort, tué en présence d'un peuple entier! d'un
+peuple de témoins!... Le libre bandit de Crau et de Camargue ne put
+supporter l'idée de la prison étroite, d'un toril où il serait enfermé
+longtemps pour être livré plus tard sans doute au bourreau.... Le bagne
+l'effrayait plus que la mort....
+
+Quand le taureau, débarrassé du ridicule objet dont il s'était amusé,
+chargea l'assassin, Martégas, sous tous ces milliers d'yeux avidement
+dardés, sous les yeux de Rosseline à laquelle il ne pensa même pas,--se
+laissa tomber en avant sur les cornes affilées... qui, toutes deux, lui
+crevèrent la poitrine. Il fut tué sur le coup.
+
+Un cri d'horreur joyeuse, d'inconsciente cruauté satisfaite, avait
+jailli de vingt mille poitrines à la fois.
+
+Ce fut un cri unique, fait de tant de milliers de voix qu'il parut
+surhumain. On eût dit que l'esprit de la ruine immense se réveillait
+tout à coup. Le génie de la Force, qui assembla jadis et disposa avec
+tant de puissante précision, les uns sur les autres, ces blocs énormes,
+en un monument indestructible où depuis tant de siècles il dort enfermé
+comme dans un tombeau digne de lui, en sortit tout à coup pour passer
+dans la chair de tous ces spectateurs frémissants. Une volupté de fauves
+primitifs secoua ces milliers d'êtres humains redevenus brutes à la vue
+du sang. Le cirque entier, hommes, femmes, vieillards, jeunes filles,
+enfants, murs, voûtes et gradins de pierre, frissonnant de la base au
+faîte, jeta un cri de volupté féroce, comme si Pan vivait encore, comme
+s'il n'y avait jamais eu, dans l'univers et dans les temps, ni Jésus mis
+en croix, ni chrétiens livrés aux bêtes, comme s'il n'y avait
+aujourd'hui dans le monde ni pitié, ni sympathie humaine, ni philosophie
+de charité, ni alphabet, ni école, ni évangile prêché, ni églises
+bâties, comme si la petite croix inclinée ne résistait pas à tous les
+vents, sur le toit de toutes les huttes camarguaises, comme si enfin il
+n'y avait, en Arles et en Camargue, ni Saint-Trophime ni
+Notre-Dame-d'Amour!
+
+Les courses camarguaises, pour cette fois, furent plus intéressantes que
+les courses espagnoles où ne furent tués que des taureaux.
+
+Lorsque, par les vomitoires âgés de tant de siècles, cette foule de
+païens modernes s'en alla, plus d'un spectateur résumait ainsi la
+journée:
+
+--En somme, la plus belle course qu'on ait vue et qu'on verra de
+longtemps.... Seulement, vous savez, il n'y a eu qu'un homme de mort,
+celui qui s'est fait prendre par le taureau. L'autre n'a presque rien...
+un coup de couteau mal donné.
+
+
+
+
+XXVII
+
+LE GRAND JOUR.
+
+
+Martégas était mort. Pastorel n'était blessé que légèrement. Avec l'aide
+de Notre-Dame-d'Amour, il fut vite guéri.
+
+Et tout de suite, il parla de fixer le jour du mariage. Hélas! le coup
+de couteau de Martégas lui semblait la meilleure preuve de l'amour
+brutal de Rosseline. Et il avait peur de lui-même; il voulait être
+marié, être bien sûr que cette Rosseline ne pouvait plus empêcher le
+mariage, puisqu'il serait accompli; être sûr de ne pas lui sacrifier la
+jolie Zanette, qu'il aimait vraiment, d'un autre amour, meilleur... et
+moins fort! Surtout, il voulait contenter sa mère.
+
+--Tu sais, Jean, tu m'as promis, le jour du mariage, de me prendre avec
+toi, en croupe, sur le Sultan?
+
+--Le jour du mariage, Zanette, c'est promis. Mais ce jour-là seulement!
+Il est toujours terrible, sais-tu? je ferai cependant ce que je t'ai
+promis. C'est un peu une folie. Mais je veux qu'à te voir sur une telle
+bête arriver en ville, devant Saint-Trophime, toutes les filles d'Arles
+meurent de jalousie!
+
+Ce grand jour arriva. Comme ils se l'étaient promis, ils le firent: ils
+allèrent en Arles, dans leurs plus beaux costumes, tous deux montés sur
+le Sultan, suivis d'une troupe de gardians à cheval, en vestes neuves,
+la taïole aux reins, bleue ou rouge, visible sous le gilet, le petit
+feutre bien planté sur la tête,--et chacun ayant en croupe, sur son
+blanc camarguais, sa promise en bonnet d'Arlèse. Le père Augias, la mère
+Pastorel arrivaient ensuite avec quelques vieux, dans des carrioles.
+Cela fit un superbe cortège. Les gens d'Arles vinrent l'attendre sur le
+quai, à l'entrée du pont.
+
+Quand le Sultan, quittant le pont, mit le pied sur le quai, Zanette, qui
+tenait son bras passé autour de la taille de son fiancé, vit tout
+d'abord, au premier rang des curieux, la belle Arlèse, blanche comme la
+dentelle de sa coiffe, les dents serrées, les lèvres minces, dardant sur
+Jean des yeux de braise. Et le petit bras de Zanette sentit avec douleur
+qu'un tressaillement avait, sous ce regard, secoué le beau gardian, son
+fiancé, son époux!... Puis, Rosseline regarda Zanette, et si ses regards
+eussent été des couteaux, ils l'auraient percée à mort!...
+
+On se retournait, on accourait, pour voir passer cette troupe.
+
+En tête, marchait Sultan qu'on suivait à distance respectueuse. Sur les
+petits pavés pointus des rues d'Arles, en quittant la lice pour aller à
+Saint-Trophime, le Sultan marchait de méchante humeur, avec ses pieds
+sans fer; il y écaillait sa corne; et de temps en temps, virant sur
+lui-même, il semblait valser.
+
+--C'est, disait-on, sa danse de noce!
+
+On avait, la veille, réglé toutes choses à la mairie; il n'était plus
+question que de l'église.
+
+Le vieux porche de l'église regardait venir cette cavalcade. On était en
+août, et il y avait des hirondelles au fond des trous de la pierre,
+entre les têtes des saints sculptés dans l'ogive. Les statues mutilées,
+sur la tête desquelles se perchaient des moineaux, revivaient au toucher
+des ailes.... Et les petits cris des moineaux et des hirondelles
+semblaient dire l'indulgence et la gaîté des vieux saints et du cloître
+antique, à la vue de cette jeunesse si gaie et si forte qui s'en venait
+pour des épousailles.
+
+Tous les chevaux restèrent là, sur la place, gardés par des valets de
+ferme, venus aussi à cheval. Le Sultan, à part des autres, fut surveillé
+par un gardian ami de Pastorel; il fut promené à la main, sur les lices,
+aux Aliscamps, et la ville entière vint l'admirer.... Rosseline osa
+l'approcher un peu, par côté, lui flatter l'encolure et même la croupe.
+Elle fut, pour cet acte de courage, admirée par les autres filles.
+
+En riant, elle disait au cheval:--C'est un gueux, ton maître.
+
+Pendant ce temps, dans l'église, Pastorel était bien distrait!
+
+A genoux devant le prêtre, qui lui parlait de ses devoirs envers
+Zanette, sa femme, il pensait à Rosseline, sa maîtresse.
+
+Rosseline l'avait ressaisi tout à l'heure, d'un regard. Il avait, sous
+le coup d'oeil ensorcelé qu'elle lui avait lancé, frémi dans tout son
+être; Zanette ne s'y était pas trompée.
+
+Et voici qu'au moment solennel où il s'engageait à aimer Zanette, une
+enfant... une véritable enfant,... à l'aimer comme sa femme, à la
+protéger en toute occasion, toute la vie, voici qu'il s'effrayait,--se
+jugeant incapable de demeurer fidèle à un tel engagement! Pour sûr, il
+irait encore à l'autre, à celle qu'il détestait d'amour, à celle qui
+l'attirait haineusement, et qu'il sentait bien la plus forte!...
+N'aurait-il pas mieux fait de ne pas se marier?...
+
+«A quoi bon ces pensées... c'est trop tard maintenant!» se dit-il. Et il
+détourna son esprit de sa destinée; il fit comme ceux qui, menacés d'une
+mort inévitable, ferment les yeux....
+
+La cérémonie achevée, quand Pastorel voulut reprendre son cheval, la
+bête enragée résista. Elle refusa absolument de se laisser monter.
+
+Habitué à ses folies:
+
+--Nous verrons bien! dit Pastorel, attendez-moi un peu, les amis, cinq
+minutes seulement.
+
+Furieux de voir sa volonté mise en échec par son cheval, et ce jour-là,
+sous les yeux de toute la ville, Jean le prit par la figure et l'emmena
+vers le champ où se tient à l'ordinaire le marché aux chevaux, aux
+Aliscamps--dans l'allée sablonneuse et isolée que bordent les
+sarcophages antiques, près de la chapelle de Notre-Dame-des-Guerres, et
+de celle que Saint Trophime dédia à la Vierge encore vivante,
+c'est-à-dire à Notre-Dame-d'Amour, _Deiparæ adhuc viventi_.
+
+Là, que se passa-t-il entre le cheval et le cavalier? On prétendit que
+les vieilles rancunes du cheval syrien s'étaient tout à coup exaspérées.
+Jean était parvenu à le monter, mais l'animal furieux l'avait envoyé se
+briser les reins sur le couvercle anguleux d'un sarcophage. C'est là
+qu'on le trouva, évanoui, mourant.
+
+Quant à Sultan, comme il s'en revenait au galop, entre les hauts
+peupliers, vers la ville, un forgeron qui passait, portant sur son
+épaule une clef de fontainier, un T de fer énorme, lança ce poids à la
+tête du cheval qui, frappé à l'épaule, s'arrêta net et fut repris par
+les gardians accourus.
+
+Quand on vint chercher Pastorel avec une civière, il respirait encore.
+Il eut le temps de dire quelques paroles au prêtre qui l'avait marié, et
+qui lui donna l'absolution. On conduisit le jour même le corps de Jean
+Pastorel aux Saintes-Maries-de-la-Mer. Son cercueil s'y rendit, déposé
+dans un char à boeufs, et toute une longue journée, le char funèbre
+chemina dans le désert camarguais, sous un ardent soleil, suivi de
+Sultan sellé et bridé, accompagné des gardians qui entouraient la
+carriole de Zanette. Elle était assise près de son père, et toujours
+vêtue de la robe blanche qu'elle n'avait pas voulu quitter.
+
+Elle avait le regard fixe. Ses yeux noirs disaient la stupeur. Elle ne
+pleura pas. Elle ne dit rien. Et de la voir ainsi, tous avaient peur,
+craignant la folie.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+UNE VENDETTA.
+
+
+Elle ne devint pas folle. Et pourtant elle eut l'air de l'être quand, à
+quelques jours de là, de beaux messieurs, qui, peu de temps auparavant,
+avaient voulu acheter à Pastorel son cheval terrible, revinrent, sur le
+bruit de sa mort.
+
+--Vous arrivez bien! leur dit Zanette d'une voix blanche, qui donnait
+froid.--Vous allez voir.... Ah! ni pour or, ni pour argent, je ne vous
+le donnerai, le cheval de Jean, croyez-le.
+
+Quatre gardians arrivaient, les témoins de son mariage. Ils avaient des
+fusils. Ils étaient venus en chassant.... C'est du moins ce que les
+messieurs pensèrent alors.
+
+--Merci, les amis, je vous attendais, dit-elle aux gardians. Dépêchons.
+Mon père est absent, je sais qu'il ne voudrait pas, mais le cheval à
+présent est mien... et la mère de Jean et moi, sa mère et moi, toutes
+deux... nous sommes d'accord.
+
+Les messieurs étaient venus en charrette anglaise.... Ils regardaient et
+sentaient un bizarre malaise en eux. Cette femme, si petite, avait un
+air de résolution farouche, de douleur irritée, de cruauté vengeresse.
+
+Elle les quitta un instant et revint tenant le Sultan qu'elle avait
+voulu détacher elle-même dans l'écurie, sans terreur, sans prendre
+aucune précaution.--«S'il me tue, disait-elle, tant mieux! je rejoindrai
+Jean...»
+
+--Le cheval, le voilà! Regardez-le bien, dit-elle.... Vous pouvez le
+regarder....
+
+Elle l'attacha à l'arbre où, d'ordinaire, l'attachait son maître. Le
+Sultan inquiet, se rappelant sans doute le mauvais coup qu'il avait
+fait, sachant peut-être par lui-même que la vengeance est attisante,
+pointait et renâclait. Il tirait sur la corde, à la rompre.
+
+Les visiteurs le regardaient avec admiration. C'était en effet une
+admirable bête, le cheval même de Saladin.
+
+--Cinq mille francs! dit l'officier tout à coup, plein de convoitise.
+
+Alors, toute pâle, sa petite lèvre frémissante, l'oeil dur:
+
+--Il a tué mon fiancé: il doit mourir! dit-elle, je suis pauvre, mais il
+mourra. Morte la bête, mort le venin!
+
+Elle avait pris le fouet de la voiture, en signe de mépris.
+
+Elle cingla, d'un coup de fouet haineux, la croupe de Sultan. Sous
+l'injure, le cheval bondit. La corde qui rattachait se rompit... il prit
+la fuite... quatre coups de feu retentirent.... Le Sultan s'arrêta,
+frappé de quatre balles, se cabra tout debout, chancelant, les crins
+épars, montrant une dernière fois, en plein ciel bleu, le profil de sa
+beauté syrienne, et retomba, mort, dans le sable de Camargue.... Il fut
+jeté au fleuve, le même soir, charrié par le Rhône, emporté vers la
+mer....
+
+
+
+
+XXIX
+
+NOTRE-DAME-D'AMOUR.
+
+
+Quelques jours plus tard, à la ferme de la Sirène:
+
+--Mère, disait la fillette à la vieille Pastorel, qui venait
+d'arriver,--mère, toute ma vie je resterai veuve! Et j'aurai, avec la
+douleur d'avoir perdu mon mari, une autre douleur encore: je ne peux
+plus croire à Notre-Dame-d'Amour! Pourtant, depuis que je suis toute
+petite, j'avais foi en elle, je n'ai jamais manqué de la prier, chaque
+matin de ma vie, aussi loin que je me rappelle. Que lui avais-je fait?
+Et Jean, que lui avait-il fait! Ne l'avait-elle protégé de la haine de
+Martégas, qu'afin de le faire mourir plus méchamment tué par son
+cheval, le jour de la noce? pourquoi?... Il n'y a pas de bon Dieu, mère!
+il n'y a pas de Bonne Mère!
+
+Et la pauvre petite éclata en déchirants sanglots, à cette idée qu'elle
+perdait, en même temps qu'un mari bien-aimé, le Père et la Mère qu'elle
+croyait avoir dans le ciel.
+
+--Non! non! il n'y a pas de Bonne Mère! non! il n'y en a pas! il n'y en
+a pas!
+
+Les deux femmes étaient assises tout près l'une de l'autre. La vieille
+prit la tête de Zanette contre son épaule décharnée. Et elle levait au
+ciel ses yeux creux.
+
+--Ne dis pas de mal.... Dieu t'entend, ne dis pas de mal! Le curé des
+Saintes est venu me voir ce matin, de la part du curé de Saint-Trophime;
+il m'a parlé, et je sais ce que je dois faire. C'est pourtant bien dur,
+mais je le ferai. Notre-Dame est bonne... on ne sait pas tout. Si on
+savait «les raisons pourquoi», on se résignerait toujours. Le mal qui
+nous vient a ses raisons justes. Seulement on ne sait pas. Le curé m'a
+dit comme ça: «Le mal qui nous arrive ne nous vient jamais ni du hasard,
+ni des bêtes, ni du bon Dieu. Il nous vient du fond de nous-mêmes!» Il a
+raison, le curé.... Les hommes, c'est faible. Ayez pitié de nous,
+Notre-Dame-d'Amour!...
+
+La vieille depuis sa conversation avec M. le curé, était en proie à une
+sorte d'exaltation mystique. Elle reprit:
+
+--Tu ne sais pas, petite? La selle à la gardiane, la bride et tout, tout
+ce qui a servi au cheval le dernier jour, il ne faut pas que d'autres
+s'en servent jamais. Je veux, dans votre chapelle, les consacrer à
+Notre-Dame-d'Amour. Là, personne n'y touchera plus; on n'oserait prendre
+ce qui est à Elle.... Viens avec moi, Zanette.
+
+--Non! non! je n'irai plus! je n'y veux plus aller. Allez-y seule,
+mère. Le valet portera les choses. Allez-y sans moi. Les choses sont là,
+à côté.
+
+Depuis la mort du cheval, la selle, dans une chambre voisine avait été
+déposée sur des sacs de pommes de terre. Elle dormait là, sur les sacs,
+posée le cuir en dessous, les panneaux en l'air, écartés.
+
+La selle dormait là, sur les sacs.
+
+La vieille femme s'en approcha, la regarda avec émotion. Tout à coup
+elle poussa un cri. Zanette se leva, accourut....
+
+--Qu'y a-t-il, mère?
+
+--Regarde!
+
+Le doigt maigre de la vieille désignait une crevée, un trou dans le
+rembourrage, et dans ce trou apparaissait, encastré étroitement, un
+petit caillou à pointes aiguës.
+
+--Oh! mon Dieu! cria Zanette. Oh! mon Dieu! est-il possible! oh! je
+comprends! je devine!... Cela vient pour sûr de cette Rosseline!
+
+La vieille eut un de ces mots comme en trouvent les gens de cette race
+descendante des Grecs, des Latins, et qui ont des esprits nourris de
+légendes et de chansons très anciennes:
+
+--Ça, petite, ça vient de Martégas, dit-elle.... C'est son âme!...
+
+Les yeux de Zanette étincelaient, sa lèvre pâle tremblait. Une
+résolution sans merci se voyait «dans toute elle».
+
+--Je me vengerai de cette femme, dit-elle, sûr, je me vengerai d'elle!
+
+--Il ne faut pas se venger, jamais, dit la vieille.... Regarde ce pauvre
+cheval. Sa mort est injuste. Non, non, il ne faut pas se venger. Plus
+que jamais je pense comme monsieur le curé. Il a raison: on ne sait pas
+tout. Il ne faut jamais juger le bon Dieu.... Rien n'arrive que par la
+permission de là-haut.... Viens tout de suite, viens avec moi....
+Prends la clef de la chapelle, j'ai une chose à te dire, que je ne dois
+dire que là.
+
+Elles entrèrent dans la chapelle misérable où souriait la Notre-Dame
+d'or.
+
+La vieille s'agenouilla. Par habitude de respect, Zanette, quoique toute
+révoltée, en fit autant.
+
+La vieille fanatique des Saintes-Maries-de-la-Mer, la face illuminée,
+ses yeux levés brillant sous l'arcade sourcilière profonde, prononça, en
+manière de prière et de lamentation funèbre:
+
+--Souvenez-vous, ô Vierge sainte, qu'on n'a jamais entendu dire qu'aucun
+de ceux qui vous ont priée aient eu en vain recours à vous!... Puis-je
+laisser cette petite, qui aujourd'hui a droit de me nommer sa mère, que
+je garderai de tout mal, et que je marierai, j'espère, à quelque autre
+de vos enfants, pour racheter la faute de mon fils,--puis-je la laisser,
+cette petite, vous accuser, vous méconnaître, et mériter par là que
+vous lui retiriez votre bénédiction à jamais? Non! non! Et mon fils ne
+l'a pas voulu. Hélas! et il faut, il faut, pour la punition de mes
+fautes, que je sois, moi, forcée de confesser celle de mon enfant, de
+mon propre enfant, de mon malheureux enfant!
+
+Zanette étouffait, croyant deviner déjà.
+
+La vieille femme poursuivit:
+
+--Il le faut, bonne Notre-Dame. Si vous avez permis qu'il meure, par le
+moyen de cette femme... à qui, en votre nom, nous devons pardonner...
+c'est qu'il avait commis une faute d'amour. Il avait, devant moi, juré
+sur l'image, et sur le rameau bénit. Il n'a pas tenu sa parole. Et il a
+dit au curé de Saint-Trophime de me venir répéter sa dernière pensée. Il
+a dit en mourant: «J'ai mérité mon sort, je suis allé me le chercher,
+j'ai couru après mon malheur. Dites aux deux femmes, à ma mère et à ma
+fiancée, monsieur le curé, que je n'étais pas sûr de moi. Mieux vaut
+peut-être que je meure. Ma mort peut-être bien les préserve de plus
+grands malheurs!» Il a dit cela, il l'a dit! Et j'ai voulu, à cette
+petite, ne le répéter que devant vous, ô Notre-Dame-d'Amour!...
+
+Zanette, effarée, écoutait, haletante, presque terrifiée.
+
+La vieille poursuivait sa prière, lamentée à la manière des vocératrices
+corses:
+
+--Comment lui faire comprendre, à cette innocente, que mon fils
+l'aimait, et que, tout en l'aimant de tout son coeur, en désirant avec
+amour en faire sa femme, il ait pu, malgré son serment, aller revoir
+l'autre, lui parler encore, lui parler seulement, mais lui parler sans
+avoir horreur de lui-même!
+
+Zanette poussa un cri, et se prosterna le front contre terre. Elle se
+rappela, à ce moment, de quel tressaillement il avait été agité sous le
+regard de Rosseline, à l'arrivée en Arles, le jour du mariage.... Ce
+frisson passa de nouveau dans ce petit bras dont elle entourait, ce
+jour-là, la taille du cavalier.... Elle comprenait tout maintenant! Si
+Notre-Dame, le jour où il avait été blessé, dans les Arènes, l'avait si
+visiblement protégé, c'est qu'il avait, lui, ce jour-là, renoncé dans
+son coeur à Rosseline... tandis que, le jour même du mariage, il avait,
+sous le regard de cette femme, tressailli d'amour coupable, aux côtés
+mêmes de sa fiancée!
+
+La vieille se lamentait toujours:
+
+--Il courait à la faute! il serait retourné au péché mortel! Et vous,
+qui êtes mère comme moi, vous avez préféré qu'il meure, qu'il meure pour
+son salut plutôt que de vivre pour le péché!... Vous me l'avez repris, ô
+Notre-Dame-d'Amour! que votre volonté soit faite, que votre saint nom
+soit béni.... Il ne peut venir de vous que de la justice, ô
+Notre-Dame-d'Amour.... Qui sait où cette femme l'aurait conduit! Hélas!
+où elle va sans doute elle-même, à une vie de perdition et de honte!
+
+Et Zanette, la veuve-enfant, écrasée par la douleur, se rappelait
+l'histoire du pauvre chien qu'elle avait tant pleuré, lorsqu'elle était
+toute petite. Et voici qu'à son tour, à l'exemple de la vieille, elle
+parlait, en même temps qu'elle, en se lamentant comme elle, et elle
+répétait, stupéfaite, elle répétait sans fin, à travers ses sanglots et
+ses gémissements:
+
+--Pardon! pardon, de vous avoir reniée, d'avoir douté de vous, ô
+Notre-Dame! Ma peine est grande, bien grande, la peine qui me vient de
+lui, mais vous au moins, vous, vous me restez!... Je vous serai fidèle,
+ô Notre-Dame! toute ma vie je vous prierai, toute ma vie!... O bonne
+Notre-Dame, je me consacre à vous, à vous seule, dès aujourd'hui, comme
+autrefois ma mère m'avait vouée aux Saintes Maries qui m'avaient
+délivrée d'une mauvaise fièvre.... L'amour pour moi a été méchant; je
+n'en veux plus!... La vie bonne sera pour d'autres, ô Notre-Dame. Ma
+petite soeur plus heureuse que moi se mariera, elle, quelque jour.... Eh
+bien, alors, ses enfants, ô Madame! deviendront les miens, je vous
+promets qu'ils seront comme miens.... Ainsi, je vous serai à jamais
+dévouée, et de mon mieux je vous serai pareille, je serai pareille à
+vous, ô Notre-Dame, à vous, qui êtes Vierge et Mère!
+
+Et, longtemps, les deux voix unies, la voix fine et pure de l'enfant, la
+voix ferme de la vieille, répétèrent en litanies plaintives:
+
+--Protégez-nous, ô Notre-Dame-d'Amour!...
+
+--Préservez-nous du mal, ô Notre-Dame-d'Amour....
+
+--Sauvez, s'il se peut, la méchante femme, ô Notre-Dame-d'Amour!...
+
+--Pardonnez à notre cher mort, ô Notre-Dame-d'Amour!...
+
+--Ayez pitié de nous, ô Notre-Dame-d'Amour!...
+
+
+
+
+TABLE
+
+ I.--NOTRE-DAME-D'AMOUR
+ II.--LA TARDARASSE GUETTE LA CAILLE
+ III.--LE REMORDS DE MARTÉGAS
+ IV.--A QUI LE CHEVAL?
+ V.--LE SULTAN ET SON SÉRAIL
+ VI.--LE CONSEIL DES BÊTES
+ VII.--LA COCARDE DE ZANETTE
+ VIII.--ROSSELINE
+ IX.--CE QUE ZANETTE IGNORE
+ X.--ZANETTE ET ROSSELINE
+ XI.--DOMPTEUR
+ XII.--LA POURSUITE
+ XIII.--L'ÉCURIE DE MAITRE AUGIAS
+ XIV.--NOTRE-DAME-D'AMOUR, EXAUCEZ-MOI!
+ XV.--LA BELLE ET LA BÊTE
+ XVI.--LE CHEVALIER
+ XVII.--NOBLESSE
+ XVIII.--LE SÉDEN
+ XIX.--A QUI LE CHEVAL?
+ XX.--DEUX BONNES AMES
+ XXI.--LE PLAT DE LENTILLES
+ XXII.--TOUJOURS
+ XXIII.--L'AMOUR SOUFFLE OU IL VEUT
+ XXIV.--PARJURE
+ XXV.--L'ABRIVADE
+ XXVI.--AUX ARÈNES
+ XXVII.--LE GRAND JOUR
+XXVIII.--UNE VENDETTA
+ XXIX.--NOTRE-DAME-D'AMOUR
+
+ * * * * *
+
+OEUVRES DE JEAN AICARD
+
+
+=POÉSIE=
+
+POÈMES DE PROVENCE
+LA CHANSON DE L'ENFANT
+MIETTE ET NORÉ
+LE DIEU DANS L'HOMME
+AU BORD DU DÉSERT
+LE LIVRE DES PETITS
+L'ÉTERNEL CANTIQUE
+VISITE EN HOLLANDE
+LE LIVRE D'HEURES DE L'AMOUR
+
+=THÉATRE=
+
+SMILIS
+PYGMALION
+AU CLAIR DE LA LUNE
+LE PÈRE LEBONNARD
+OTHELLO
+DON JUAN
+
+=ROMAN=
+
+ROI DE CAMARGUE
+PAVÉ D'AMOUR
+L'IBIS BLEU
+FLEUR D'ABIME
+DIAMANT NOIR
+L'ÉTÉ A L'OMBRE
+
+2242-95.--CORBEIL. Imprimerie ÉD. CRÉTÉ.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Notre-Dame-d'Amour, by Jean Aicard
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOTRE-DAME-D'AMOUR ***
+
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+
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+even without complying with the full terms of this agreement. See
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+
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+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
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+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
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