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+The Project Gutenberg EBook of Mémoires pour servir à l'Histoire de mon
+temps (Tome 8), by François Pierre Guillaume Guizot
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 8)
+
+Author: François Pierre Guillaume Guizot
+
+Release Date: June 26, 2006 [EBook #18695]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES POUR SERVIR À ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+
+ MÉMOIRES
+
+ POUR SERVIR A
+
+ L'HISTOIRE DE MON TEMPS
+
+
+
+ PAR
+
+ M. GUIZOT
+
+ TOME HUITIÈME
+
+
+ PARIS
+ MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
+ RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
+ A LA LIBRAIRIE NOUVELLE.
+
+ 1864
+
+
+
+
+ CHAPITRE XXXIV.
+
+ LE GOUVERNEMENT PARLEMENTAIRE.
+
+ (1840-1848.)
+
+
+Le gouvernement libre est le but et le besoin des sociétés modernes.--La
+responsabilité du pouvoir est le principe essentiel du gouvernement
+libre.--Le gouvernement libre peut et doit avoir, selon les lieux et les
+temps, des formes différentes.--Exemples: l'Angleterre et la France, les
+États-Unis d'Amérique et la Suisse.--Le gouvernement parlementaire est
+l'une des formes du gouvernement libre.--La formation des partis
+politiques est l'une des conditions du gouvernement
+parlementaire.--Accomplissement de ces conditions par le cabinet du 29
+octobre 1840.--Son homogénéité et son unité.--Les changements survenus
+dans sa composition ne les altèrent point.--Rapports de ses membres
+entre eux.--Ses rapports avec les Chambres.--Formation et action du
+parti conservateur.--De la corruption électorale et parlementaire.--De
+l'opposition parlementaire.--Séance du 26 janvier 1844 à la Chambre des
+députés.--Rapports du cabinet et mes rapports personnels avec le roi
+Louis-Philippe.--De la maxime: «Le roi règne et ne gouverne
+pas.»--Caractères du gouvernement parlementaire pendant la durée du
+cabinet du 29 octobre 1840.
+
+
+Un grand bruit s'est fait et se fait encore autour de ces mots, «le
+gouvernement parlementaire.» La question ainsi posée est plus grande que
+le bruit qu'elle soulève. Il s'agit de bien autre chose et de bien plus
+que de ce qu'on appelle le gouvernement parlementaire. Ce que la France
+cherche depuis 1789, à travers toutes les vicissitudes de ses
+dispositions et de ses destinées, ce que l'Europe appelle de ses voeux
+confus mais obstinés, c'est le gouvernement libre. La liberté politique,
+c'est-à-dire l'intervention et le contrôle efficace des peuples dans
+leur gouvernement, c'est là le besoin et le travail, bruyant ou latent,
+de l'état social qui, depuis dix-neuf siècles, sous l'influence de la
+religion chrétienne et par le cours naturel de la civilisation moderne,
+s'est développé chez les nations européennes, et qui prévaut partout où
+elles portent leur esprit avec leur empire. Parlementaire ou non, le
+gouvernement est-il un gouvernement libre ou en train de le devenir? Là
+est la question.
+
+La liberté politique a, selon les lieux et les temps, des formes et des
+mesures très-diverses. Elle a pourtant des conditions essentielles et
+vitales, qui varient aussi selon les lieux et les temps, mais sans
+lesquelles les peuples ne croiraient pas la posséder et ne la
+posséderaient réellement pas. La liberté politique peut exister, elle a
+existé très-inégalement distribuée entre les diverses classes de
+citoyens. Elle a existé entourée d'esclaves. Elle n'aurait pas existé,
+aux yeux de la Grèce et de Rome, sans l'élection temporaire de tous les
+pouvoirs publics et sans les luttes républicaines de l'_Agora_ et du
+_Forum_. C'étaient là, dans l'antiquité païenne, les formes et les
+conditions nécessaires du gouvernement libre. Chez les peuples modernes
+et chrétiens, cet état des esprits et des faits s'est grandement
+modifié: d'une part, les conditions du gouvernement libre sont devenues
+plus nombreuses, plus élevées et plus compliquées; d'autre part, ses
+formes ont été plus variées. L'action des assemblées représentatives, la
+libre discussion des affaires publiques au dedans et au dehors de leur
+enceinte, la liberté électorale, la liberté religieuse, la liberté de la
+presse, la liberté du travail, l'égalité civile, l'indépendance
+judiciaire, telles sont aujourd'hui les impérieuses conditions du
+gouvernement libre. Et en même temps la diversité des faits sociaux,
+intérieurs ou extérieurs, a suscité ou même imposé au gouvernement
+libre, dans les divers États, des formes très diverses; la république
+n'est plus sa seule forme naturelle, ni la seule bonne, ni la seule
+possible; il admet, il exige, dans certains cas, celle de la monarchie.
+
+Deux grands États, l'Angleterre et les États-Unis d'Amérique, donnent de
+nos jours au monde le spectacle de ce fait nouveau dans le monde, le
+gouvernement libre établi et ses conditions accomplies sous des formes
+et par des institutions profondément différentes. Toutes les libertés
+que je viens de nommer, et qui constituent désormais la liberté
+politique, existent et se déploient avec une égale énergie dans l'un et
+l'autre de ces deux pays. Dans l'un, elles ont entouré le berceau et
+elles défendent la vie de la république. Dans l'autre, elles sont nées
+et elles prospèrent sous l'égide de la monarchie.
+
+Il y a, de temps en temps, des prophètes qui prédisent aux États-Unis
+d'Amérique la ruine de la république sous les coups d'abord de
+l'anarchie, puis de la dictature, et à l'Angleterre la chute de la
+monarchie constitutionnelle devant le progrès des libertés
+démocratiques. Je ne méconnais pas les périls qui suscitent de telles
+prédictions; mais je ne sais pas lire de si loin dans l'avenir, et en
+attendant qu'il les justifie ou qu'il les démente, je vois la monarchie
+anglaise et la république américaine surmontant les plus rudes épreuves,
+l'une la contagion des révolutions et la guerre étrangère, l'autre les
+tentatives de dislocation intérieure et la guerre civile. Je prends donc
+confiance dans la salutaire puissance du gouvernement libre sous les
+formes les plus diverses, et j'apprends à reconnaître la convenance, je
+dis plus, la nécessité de ces formes diverses pour que le gouvernement
+libre s'étende et se fonde en s'adaptant à la diversité des lieux, des
+situations, des histoires, des idées et des moeurs.
+
+Les petits États offrent, en ceci, les mêmes exemples que les grands. Le
+gouvernement libre, avec toutes ses conditions actuelles, existe en
+Hollande et en Belgique, comme en Angleterre, sous la forme monarchique,
+et il se développe en Suisse, à travers de tristes déviations, sous la
+forme républicaine. En présence de ces faits, il n'y a que des esprits
+étroits et superficiels, ou passionnés jusqu'à l'aveuglement, qui
+puissent méconnaître que la liberté politique n'est point inhérente à
+une forme exclusive de gouvernement, et que, dans le monde chrétien,
+elle est devenue à la fois plus exigeante et plus pure dans ses
+aspirations, plus large et plus flexible dans ses applications qu'elle
+ne l'était dans l'antiquité.
+
+Mais si le gouvernement libre admet la variété des formes, il n'en admet
+pas la confusion. S'il peut recevoir des organisations différentes,
+c'est par des moyens différents que, dans ses différentes organisations,
+il atteint son but, qui est toujours le même: la liberté et la durée au
+sein de la liberté. Or, de toutes les conditions du gouvernement libre,
+la première et la plus impérieuse, c'est que la responsabilité, une
+responsabilité vraie et sérieuse, s'attache à l'exercice du pouvoir. Si
+le pouvoir n'est pas responsable, la liberté n'est pas garantie.
+
+C'est surtout en ce qui touche à la responsabilité du pouvoir que la
+diversité des formes du gouvernement libre impose l'emploi des moyens
+les plus divers. Je consulte l'expérience; j'interroge de nouveau les
+deux grands exemples que je viens de citer. Dans la république des
+États-Unis d'Amérique, la responsabilité du pouvoir réside dans
+l'élection du président, dans la courte durée de sa mission, dans la
+complète séparation de son autorité et de celle des corps représentatifs
+placés à côté de lui. Évidemment de tels moyens ne sauraient s'appliquer
+à la monarchie. La monarchie constitutionnelle d'Angleterre en a trouvé
+et pratiqué d'autres: elle a posé en principe que le roi ne peut mal
+faire, et elle a fait peser sur ses conseillers toute la responsabilité
+de son gouvernement. Je n'entre pas dans la discussion et la comparaison
+de ces deux diverses formes de gouvernement libre et des divers systèmes
+de responsabilité qui leur sont propres; je constate des faits. La
+monarchie anglaise et la république américaine sont deux gouvernements
+bien réellement libres et qui satisfont à toutes les exigences actuelles
+de la liberté politique. Dans ces deux gouvernements, c'est par des
+moyens très-différents que s'établit et s'exerce la responsabilité du
+pouvoir, cette garantie nécessaire de la liberté politique. Quoique
+très-différents, ces moyens, mis à l'épreuve, se sont montrés également
+efficaces: dans l'un et l'autre de ces deux États, la responsabilité du
+pouvoir est réelle et les libertés publiques sont garanties.
+
+Je touche à la question qui fait, parmi nous, tant de bruit. Les
+principes et les procédés sur lesquels repose, dans la monarchie
+anglaise, la responsabilité du pouvoir constituent-ils ce qu'on appelle
+le gouvernement parlementaire? Ce gouvernement est-il la conséquence
+naturelle de la monarchie constitutionnelle et la garantie efficace,
+sous cette monarchie, de la liberté politique?
+
+Je déteste les assertions vagues et les conclusions précipitées. Avant
+d'exprimer, sur les mérites et les défauts du gouvernement
+parlementaire, toute ma pensée, j'ai à coeur de le montrer à l'oeuvre
+tel que je l'ai vu et compris quand j'ai été appelé à le pratiquer.
+
+J'insiste d'abord sur un fait souvent oublié et qu'on ne saurait oublier
+sans méconnaître la nature et les exigences du gouvernement libre. Une
+des premières libertés qui prennent place dans un tel gouvernement,
+c'est celle de ses propres agents, la libre et volontaire action des
+hommes qui en exercent les grandes fonctions et en dirigent les
+ressorts. Le pouvoir absolu peut ne vouloir, dans ses serviteurs, que
+des instruments dociles, capables d'exécuter ses volontés qui sont leur
+loi. Mais dans un régime de liberté, quand la publicité et la discussion
+sont partout, quand la responsabilité accompagne partout le pouvoir, on
+ne l'exerce pas bien, on ne le sert pas bien si on n'agit pas selon sa
+propre pensée et sa propre volonté. Dès que l'action porte sur autre
+chose que sur des faits matériels et des travaux légalement prescrits,
+le gouvernement libre fait, aux hommes qui y prennent part, l'honneur
+d'avoir besoin que leur concours soit libre. En présence de la liberté
+nationale, il y a un degré de conviction, et je dirai de passion
+personnelle, qui est indispensable aux acteurs dans l'arène politique
+pour leur force et leur succès: «Ce ne sont pas des agents qu'il me
+faut, disait M. Casimir Périer au milieu de son ardente lutte contre
+l'émeute et l'anarchie, ce sont des complices.»
+
+De là proviennent dans les gouvernements libres, monarchiques ou
+républicains, la nécessité et la formation naturelle des partis
+politiques. Qu'elle naisse de la similitude des intérêts, ou de celle
+des idées, ou de celle des passions, ou de ces divers motifs réunis,
+l'association libre est, dans de tels gouvernements, la condition de
+l'action politique régulière et efficace. Sans l'influence permanente de
+l'association libre, tout esprit d'ensemble et de suite disparaîtrait
+sous les souffles violents et variables de la liberté. Telle est, dans
+les gouvernements libres, la nécessité des partis politiques, qu'une
+fois formés ils s'y maintiennent et s'y perpétuent en dépit des
+transformations que leur font subir les changements qu'amènent les
+siècles dans l'état de la société et des esprits. Nés en Angleterre au
+XVIIe siècle, au milieu des crises de la liberté politique, et appelés
+tour à tour à la pratiquer, les Whigs et les Torys, bien que
+profondément modifiés aujourd'hui, se reproduisent sous les noms de
+conservateurs et de libéraux, et président encore aux destinées de leur
+patrie. Et aux États-Unis d'Amérique, à travers les secousses violentes
+qui les agitent, deux observateurs aussi sagaces qu'indépendants, M.
+Auguste Laugel et M. Ernest Duvergier de Hauranne, ont reconnu sans
+peine, dans les partis américains de nos jours, les successeurs des
+fédéralistes et des démocrates qui se ralliaient, il y a trois quarts de
+siècle, sous les noms de Washington et de Jefferson[1]. Les nécessités
+substantielles survivent aux innovations les plus puissantes, et les
+sociétés changent à la fois plus et moins qu'elles n'en ont l'air.
+
+[Note 1: _Les États-Unis pendant la guerre_ (1861-1865), par
+Auguste Laugel, chap. V, pag. 82-101.--_Huit mois en Amérique_,
+Par Ernest Duvergier de Hauranne, t. II, pag. 22-27; pag. 488-496.]
+
+Ce n'est pas dans le premier feu des grandes révolutions libérales que
+se forment les partis politiques destinés à devenir les éléments actifs
+des gouvernements libres. Ils appartiennent à l'époque d'organisation
+des révolutions accomplies, non à l'époque de bouleversement où elles
+s'accomplissent. Ce fut à partir de 1814, à l'avènement pratique et
+continu de la liberté, que les partis politiques entrèrent en scène
+parmi nous, comme les acteurs naturels et nécessaires du drame qui
+s'ouvrait. Ils s'organisèrent et se développèrent pendant la
+Restauration, quoique toujours embarrassés et souvent dénaturés par
+l'élément révolutionnaire et conspirateur qui jetait le mensonge et le
+trouble dans leurs luttes constitutionnelles. La Révolution de 1830
+éleva et agrandit le rôle des partis politiques comme la force du
+gouvernement libre, mais en laissant subsister les périls et les
+embarras révolutionnaires de leur situation. Lorsque le cabinet du 29
+octobre 1840 se forma, je ne me rendais pas, des exigences et des effets
+naturels du gouvernement libre quant à la formation et à l'action des
+partis politiques, un compte aussi complet et aussi net que je le fais
+en ce moment; mais je voulais le gouvernement libre, et j'avais, par
+instinct autant que par réflexion, un sentiment profond de ses
+conditions essentielles en présence des faits, soit généraux, soit
+personnels, qui caractérisaient notre situation. Je connaissais bien le
+roi Louis-Philippe et les deux Chambres associées à son gouvernement. Un
+cabinet homogène, composé d'hommes pénétrés, quant à la politique
+intérieure et extérieure, des mêmes idées, et capables, par leur union,
+de rallier dans les Chambres une majorité dévouée à ces idées et
+d'établir, entre le roi et cette majorité, un accord vrai et permanent,
+c'était là le premier problème à résoudre et le premier but à atteindre.
+Le cabinet qui se forma avait de quoi satisfaire à cette nécessité
+fondamentale. Les ministres de l'intérieur, des finances et de
+l'instruction publique, M. Duchâtel, M. Humann et M. Villemain, avaient,
+sur les conditions de notre gouvernement et sur la politique
+conservatrice, libérale et pacifique qui convenait à notre patrie, les
+mêmes convictions que moi. J'avais entre les mains les affaires
+étrangères. J'étais sûr que, dans ces quatre départements, les mêmes
+principes, les mêmes tendances, les mêmes influences générales
+prévaudraient. J'avais trop pratiqué le maréchal Soult pour ne pas
+pressentir les embarras que sa présence et sa présidence dans le cabinet
+pouvaient entraîner; mais dans la crise que la question d'Égypte avait
+suscitée entre la politique de la guerre et celle de la paix,
+l'importance de ce grand nom militaire était plus que jamais
+incontestable; et j'avais lieu de penser que le maréchal sentait aussi
+mon importance, et qu'il compterait soigneusement avec moi. C'était lui
+qui avait contresigné ma nomination comme ambassadeur en Angleterre, et
+le 6 mars 1840 je lui avais écrit de Londres, pour lui exprimer mes
+regrets de la chute de son ministère de 1839; il s'était empressé de me
+répondre le 11 mars suivant:
+
+«Monsieur l'ambassadeur,
+
+«J'attachais trop de prix aux rapports qui s'étaient établis entre vous
+et moi dans le poste éminent où la confiance du roi vous a appelé, pour
+que leur cessation ne m'ait pas fait éprouver des regrets. Aussi j'ai
+été très-touché de ceux que vous avez eu la bonté de me témoigner par la
+lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 6 de ce mois, et je
+mets de l'empressement à vous en remercier.
+
+«Je vous remercie aussi d'avoir bien voulu vous charger d'entretenir les
+souvenirs que j'ai eu occasion de laisser en Angleterre. J'en suis trop
+honoré, même dans l'intérêt de notre chère France, pour que je n'attache
+pas le plus grand prix à les cultiver, et ce soin ne pouvait être confié
+à de plus dignes mains. Vous le savez, Monsieur, pendant la dernière
+période que j'ai passée aux affaires, ma constante préoccupation a été
+de resserrer les liens d'amitié qui unissent les deux pays. C'était,
+pour moi, l'acquit d'un devoir envers la France et l'expression de ma
+reconnaissance de l'accueil que j'avais reçu du peuple anglais. A ce
+sujet, vous exprimerez les sentiments qui m'animent toutes les fois que
+vous aurez occasion de rappeler cette époque et, depuis, le but que je
+m'étais proposé.
+
+«Je désire bien que quelquefois vous puissiez disposer de vos moments de
+loisir pour me donner de vos nouvelles, ainsi que des succès que, je
+n'en doute pas, vous obtiendrez; personne, je vous l'assure avec
+sincérité, n'y attache un plus grand prix.
+
+«J'ai l'honneur de vous renouveler, Monsieur l'ambassadeur, les
+assurances de ma haute considération et de mon amitié.
+
+«Maréchal DUC DE DALMATIE.»
+
+
+Un homme si attentif, de loin et par avance, à rester avec moi en bons
+rapports, ne pouvait manquer d'en prendre de près le même soin. Dans les
+préliminaires de la formation du cabinet du 29 octobre 1840, le maréchal
+Soult se montra facile; il admit sans la moindre objection toutes mes
+propositions politiques et personnelles. M. Teste, comme ministre des
+travaux publics, fut le seul choix qui vînt de lui et qu'il réclamât
+avec instance: «J'ai besoin, disait-il, de quelqu'un qui parle pour moi
+et qui discute mon budget.» Les trois autres membres du cabinet, M.
+Martin du Nord, M. Cunin-Gridaine et l'amiral Duperré, appartenaient à
+la majorité qui, depuis M. Casimir Périer, avait constamment soutenu le
+gouvernement, le cabinet de M. Molé comme celui du 11 octobre 1832 et
+celui du 12 avril 1839; ils ne manquaient pas de crédit dans les
+Chambres, et je ne pouvais redouter, dans le cabinet nouveau, ni leur
+dissidence, ni leur prépondérance. Au sein même du cabinet,
+l'homogénéité politique était donc assurée, et au dehors son efficacité
+pour établir, entre la couronne et les Chambres, l'harmonie
+constitutionnelle, pouvait être légitimement espérée.
+
+Je ne pouvais douter que le roi n'eût à coeur de seconder le cabinet
+qu'il venait d'appeler. Il avait fait, en se refusant aux tendances
+belliqueuses du cabinet précédent, un acte de puissance royale
+parfaitement constitutionnel et légal en soi, mais dans lequel il avait
+besoin d'être énergiquement soutenu par les nouveaux conseillers qui
+approuvaient sa résolution et qui en acceptaient, devant les Chambres
+immédiatement convoquées, toute la responsabilité. Dans une situation si
+grave pour la royauté, le souvenir des déplaisirs qu'avait causés
+naguère au roi la coalition contre M. Molé, et les velléités d'exigence
+ou de susceptibilité royale disparaissaient complétement. Le cabinet
+pouvait compter sur la libre adhésion et le sincère appui du roi comme
+sur sa propre homogénéité.
+
+Il avait lieu de croire aussi que l'appui des Chambres ne lui manquerait
+pas. Comme le pays, comme les divers conseillers de la couronne, comme
+le roi lui-même, elles avaient attaché à la question d'Égypte une
+importance fort exagérée, et elles avaient conçu, de la force de
+Méhémet-Ali, une idée encore plus exagérée et plus fausse. Quand les
+événements eurent mis en lumière cette double erreur, la prudence se
+réveilla dans les Chambres comme à la cour, partout où avait manqué la
+prévoyance. Non-seulement les partisans anciens et éprouvés de notre
+politique, mais les hommes les plus considérables du tiers-parti, M.
+Dupin, M. Passy, M. Dufaure se montrèrent disposés à soutenir le cabinet
+dans son effort pour tirer le pays et le roi du mauvais pas où ils
+étaient engagés. Avant même que la session s'ouvrît, il fut aisé de
+pressentir que les mêmes inquiétudes, les mêmes instincts de
+responsabilité pressante qui assuraient au cabinet l'appui du roi lui
+donneraient, dans les Chambres, la majorité.
+
+Mais la prudence qui vient après le péril est une vertu triste, et
+j'avais une autre ambition que celle de tirer mon pays d'un mauvais pas.
+Plus j'ai avancé dans la vie publique, dans ses jours d'épreuve ou de
+succès, plus la fondation du gouvernement libre est devenue ma première
+et constante pensée. Non-seulement je le crois le plus juste et le
+meilleur; mais quels que soient sa difficulté intrinsèque et les
+obstacles extérieurs qu'il rencontre, je le crois, pour nous et notre
+temps, à la fois nécessaire et possible, car il est, d'une part, le but
+suprême de nos aspirations intellectuelles, et d'autre part c'est le
+seul régime au sein duquel nous puissions trouver à la fois la sécurité
+des intérêts individuels et l'énergie de la vie sociale, ces deux
+puissants besoins des peuples qui ne sont pas tombés en décadence. Je ne
+me dissimulais pas que la France gardait, des derniers incidents
+diplomatiques et militaires de la question égyptienne, une impression
+amère, et que le cabinet portait en naissant le poids des fautes dont il
+était chargé d'arrêter les suites. C'était uniquement dans la complète
+publicité et la discussion approfondie des faits, c'est-à-dire dans la
+franche et forte pratique du gouvernement libre, que je voyais, pour
+nous, une arme efficace contre le péril de cette situation, et le moyen
+de relever la bonne politique à son juste rang, malgré le fardeau
+qu'elle avait à soulever.
+
+Les faits justifièrent mon espérance: ce fut par l'étendue, la gravité,
+l'ardeur, la sincérité des débats sur la question égyptienne et sur sa
+solution par la convention du 13 juillet 1841, que le cabinet du 29
+octobre 1840 surmonta les difficultés de sa situation à son origine et
+prépara son avenir[2]. Mais en même temps que je reconnaissais, dans ces
+premiers résultats, la salutaire puissance du gouvernement libre, je ne
+me dissimulais pas combien ils étaient insuffisants et précaires, et je
+sentais mieux chaque jour la nécessité de satisfaire de plus en plus aux
+conditions essentielles de ce gouvernement pour en recueillir les
+fruits. L'homogénéité intérieure du cabinet et de ses principaux agents;
+l'organisation de la majorité qui le soutenait en un vrai parti
+politique uni dans certains principes généraux et capable de
+persévérance et de conséquence à travers les questions et les situations
+diverses; l'intimité et l'action harmonique de la couronne et des
+Chambres par l'entremise et sous la responsabilité du ministère chargé
+de leurs rapports: c'étaient là évidemment les premières de ces
+conditions, les seules qui pussent assurer au pouvoir, en présence de la
+liberté, la considération et la force dont il avait besoin pour suffire
+à sa mission. De 1840 à 1848, le cabinet n'a pas cessé de poursuivre ce
+triple but.
+
+[Note 2: J'ai retracé dans ces _Mémoires_ (t. VI, pag. 1-16, 37-129, le
+caractère, la marche et l'issue de ces débats.)]
+
+Comme tout ce qui dure un peu, il reçut, dans sa composition
+personnelle, des modifications successives. La mort, la maladie, la
+fatigue, des épreuves diverses lui enlevèrent quelques-uns de ses
+membres, en 1842 M. Humann, en 1844 M. Villemain, deux des plus éminents
+et des plus fidèles compagnons d'armes qu'il m'ait été donné de
+rencontrer dans l'arène politique. Aucun esprit de coterie, aucune
+intrigue ou faveur de cour ne présida aux choix rendus ainsi
+nécessaires. Appelés aux ministères des finances et de l'instruction
+publique, M. Lacave-Laplagne et M. de Salvandy avaient fait partie du
+cabinet de M. Molé; mais, en dépit des souvenirs de la coalition de
+1839, ils avaient hautement adhéré à la politique du cabinet du 29
+octobre 1840 et lui avaient prêté un utile appui. Quand deux de mes plus
+intimes et plus constants amis, M. Dumon et M. Hébert, devinrent, l'un
+ministre d'abord des travaux publics, puis des finances, l'autre garde
+des sceaux, ils avaient donné l'un et l'autre, dans l'administration et
+dans les Chambres, des preuves d'un talent rare et d'un dévouement
+courageux à la politique d'ordre légal, de liberté constitutionnelle et
+de paix. Non-seulement ces variations n'apportèrent dans l'homogénéité
+du cabinet aucune altération, elles la maintinrent ou même
+l'affermirent. Elles furent conformes aux inspirations naturelles du
+gouvernement libre, et dictées par le seul dessein de le fortifier en le
+pratiquant loyalement.
+
+Une question spéciale, la présidence du conseil, aurait pu devenir une
+source d'embarras. J'avais évidemment dans le gouvernement, auprès du
+roi comme dans les Chambres, plus d'influence que le maréchal Soult. Les
+amis officieux et les adversaires intéressés ne manquaient pas à faire
+ressortir ce défaut d'harmonie entre le titre et le fait, et à provoquer
+soit les ambitions, soit les méfiances qui en pouvaient naître. Je dois
+au maréchal cette justice qu'il ne se prêta point à ces insinuations
+jalouses. Il avait souvent des accès de fantaisie et d'humeur; tantôt sa
+santé, tantôt des susceptibilités spontanées ou préméditées le portaient
+à menacer le cabinet de sa retraite prochaine; mais c'était dans ses
+rapports avec le roi plutôt qu'avec moi que ces dispositions se
+manifestaient, et la réconciliation suivait de près la boutade. Quant à
+moi, j'ai toujours fait, dans le pouvoir comme dans le cours général de
+la vie, grand cas de la réalité et fort peu de l'apparence; celle-ci n'a
+d'importance que lorsqu'elle accroît la force de la réalité en la
+manifestant, et dans les grandes affaires les petites vanités créent
+bien plus d'embarras qu'elles ne valent de plaisir. J'attendis sans la
+moindre impatience que la retraite effective du maréchal Soult, amenée
+par le besoin qu'il sentait du repos et de l'air de ses champs de
+Soult-Berg, me fît conférer par le roi, avec l'adhésion de tous mes
+collègues, la présidence officielle du conseil. Ce fut la famille même
+du maréchal, sa femme, son fils et sa belle-fille, qui le déterminèrent
+à cette résolution; il écrivit au roi le 15 septembre 1847:
+
+«Sire,
+
+«J'étais au service de mon pays il y a soixante-trois ans, quand
+l'ancienne monarchie était encore debout, avant les premières lueurs de
+notre révolution nationale. Soldat de la République et lieutenant de
+l'empereur Napoléon, j'ai pris part sans relâche à cette lutte immense
+pour l'indépendance, la liberté et la gloire de la France, et j'étais de
+ceux qui l'ont soutenue jusqu'au dernier jour. Votre Majesté a daigné
+croire que mes services pouvaient être utiles à la lutte nouvelle et non
+moins patriotique que Dieu et la France l'ont appelée à soutenir pour
+l'affermissement de notre ordre constitutionnel. J'en rends grâce à
+Votre Majesté. C'est l'honneur de ma vie que mon nom occupe ainsi une
+place dans tous les travaux, guerriers et pacifiques, qui ont assuré le
+triomphe de notre grande cause. La confiance de Votre Majesté me
+soutenait dans les derniers services que je m'efforçais de rendre. Mon
+dévouement à Votre Majesté et à la France est tout entier, mais je sens
+que mes forces trahissent ce dévouement. Que Votre Majesté me permette
+de consacrer ce qui m'en reste à me recueillir, arrivé au terme de ma
+laborieuse carrière. Je vous ai voué, Sire, l'activité de mes dernières
+années; donnez-moi le repos de mes vieux services, et permettez-moi de
+déposer au pied du trône de Votre Majesté ma démission de la présidence
+du conseil dont elle avait daigné m'investir. Je jouirai de ce repos au
+sein de cette sécurité générale que la forte sagesse de Votre Majesté a
+faite à la France et à tous ceux qui l'ont servie et qui l'aiment. Ma
+reconnaissance pour les bontés de Votre Majesté, mes voeux pour sa
+prospérité et celle de son auguste famille me suivront dans ce repos
+jusqu'à mon dernier jour; ils ne cesseront d'égaler l'inaltérable
+dévouement et le profond respect avec lesquels j'ai l'honneur d'être,
+
+«Sire, de Votre Majesté, le très-humble et très-obéissant serviteur,
+
+«Maréchal DUC DE DALMATIE.»
+
+
+Deux jours après avoir reçu cette lettre, le 19 septembre 1847, le roi
+me nomma président du conseil. J'écrivis sur-le-champ au maréchal Soult,
+pour lui témoigner combien j'étais touché de l'honneur de lui succéder.
+Il me répondit le 25 septembre:
+
+«Monsieur le Ministre et cher Président,
+
+«Vous avez eu la bonté de m'écrire le 20 de ce mois, au sujet de la
+démission de la présidence du conseil que j'avais eu l'honneur d'offrir
+au roi le 15. Il m'en a beaucoup coûté de me séparer d'anciens collègues
+que j'honorerai toujours, et qui, dans nos, relations d'affaires,
+avaient eu pour moi autant de bienveillance que d'amitié. Mais je n'en
+ai pas moins applaudi de tout coeur au digne choix que le roi a fait de
+vous pour me remplacer, et je vous en félicite bien sincèrement.
+J'espère que vous surmonterez, beaucoup mieux que je n'ai pu le faire
+depuis deux ans, les difficultés qui sont inhérentes à votre nouvelle
+position. Personne ne prendra plus de part que moi aux nouveaux succès
+que vous ne pouvez manquer d'obtenir. Croyez-y bien, et veuillez ne pas
+douter de la sincérité des sentiments de véritable amitié que je vous ai
+voués depuis longtemps.
+
+«Maréchal DUC DE DALMATIE.
+
+«_P. S._ La maréchale est très-sensible à votre bon souvenir. Elle vous
+prie de faire agréer toutes ses amitiés à madame votre mère. Je vous
+fais la même prière.»
+
+
+D'un avis unanime, le cabinet pria le roi de donner au maréchal Soult,
+au terme d'une carrière glorieusement pleine et dignement close, une
+marque éclatante d'estime et de reconnaissance. Le Roi accueillit
+volontiers ce voeu, et, le 26 septembre 1847, il conféra au maréchal
+Soult le titre de maréchal général de France. C'était ce qui avait été
+fait en 1660 pour le maréchal de Turenne, en 1732 pour le maréchal de
+Villars, et en 1747 pour le maréchal de Saxe. La récompense alla au
+coeur du vieux soldat; il m'écrivit le 30 septembre:
+
+«Monsieur le Ministre et cher Président, en recevant du roi la lettre si
+affectueuse que Sa Majesté a daigné m'écrire de Saint-Cloud, sur la
+table du conseil, le 26 septembre dernier, j'ai éprouvé une émotion que
+je ne puis décrire, à la vue de l'ampliation de l'ordonnance que le roi
+venait de rendre et qui me confère le titre de maréchal général de
+France. Je me suis profondément incliné devant tant de royale bonté,
+surtout lorsque peut-être j'avais exalté les services que j'ai pu lui
+rendre, ainsi qu'à la France, depuis que j'ai eu l'honneur d'être appelé
+aux conseils de Sa Majesté. Cette grande récompense, qui auparavant
+était si inespérée, couronne si honorablement ma longue carrière
+militaire que je ne puis trop remercier le roi de me l'avoir décernée.
+Mais je ne me suis pas dissimulé toute la part que vous avez prise à cet
+événement, et je dois vous prier, mon digne ami, de compter sur ma
+profonde reconnaissance. Tant que je vivrai, j'en conserverai un
+précieux souvenir, et je m'estimerai heureux si vous me conservez
+l'amitié dont vous m'avez déjà donné tant de marques. J'ai aussi
+l'espoir que vous voudrez bien reporter sur mon fils l'attachement que
+vous avez eu pour moi. J'ai l'honneur de vous renouveler, de coeur et
+d'âme, l'assurance d'une amitié qui ne cessera qu'avec ma vie.
+
+«Maréchal DUC DE DALMATIE.»
+
+
+Ce n'est pas pour la frivole satisfaction de rappeler des souvenirs qui
+me plaisent, que j'entre dans ces détails et que je cite ces documents
+tout personnels. On a reproché au gouvernement parlementaire ses
+rivalités ardentes, ses luttes incessantes, ses intrigues mobiles, ses
+crises répétées. J'ai trop vécu pour ignorer soit les passions et les
+faiblesses humaines, soit les imperfections des meilleures et plus
+nécessaires institutions; hommes et choses, tout est plein en ce monde
+de mauvais germes, et la liberté les met en lumière et même les
+développe; mais elle met en lumière et développe aussi les bons
+instincts, les dispositions honorables, les freins légitimes, les
+nécessités salutaires. Et quand la liberté est réelle, quand elle se
+déploie au sein de l'ordre légal, quand elle dure, les chances de
+victoire sont plus grandes pour le bien que pour le mal, et la valeur
+politique et morale des résultats de la lutte est bien supérieure aux
+déplaisirs des fatigues qu'elle coûte et des mesquins spectacles qui s'y
+mêlent. Je tiens à montrer, par les faits et les documents authentiques,
+que de 1840 à 1848, quelles qu'aient pu être, au fond des âmes, les
+tentations et les velléités obscures qui les traversent quand l'occasion
+s'en rencontre, c'est la loyauté et le bon sens qui ont présidé, dans le
+cabinet, aux relations des hommes politiques et réglé leur conduite
+mutuelle. Aucune intrigue, aucune crise ministérielle n'ont troublé,
+durant cette époque, l'intérieur du gouvernement; et l'intérêt public,
+la bonne gestion des affaires publiques, non les passions ou les
+manoeuvres inhérentes, dit-on, au régime parlementaire, en ont seuls
+déterminé les incidents personnels.
+
+A la fin d'octobre 1844, je revenais de Windsor où j'avais accompagné le
+roi, et où l'affectueux accueil de la reine Victoria, de son
+gouvernement et du peuple anglais avait dépassé notre attente. Entre la
+France et l'Angleterre, les relations pacifiques et amicales étaient
+pleinement rétablies; les questions d'Égypte, de Taïti et du Maroc
+étaient vidées; celle du droit de visite près de l'être. Partout, en
+Europe, la considération et l'influence du gouvernement du roi étaient
+en progrès visible. Au dedans, la confiance de la couronne et de la
+majorité dans les Chambres était acquise au cabinet. Cependant son
+avenir paraissait orageux et précaire. Précisément à cause de sa durée
+et de ses succès, il était en butte à l'humeur passionnée de ses
+adversaires, et ses partisans se croyaient moins obligés d'être unis
+autour de lui et vigilants à sa défense. En présence de cette situation,
+le duc de Broglie, avec la sollicitude d'un ami aussi fidèle que
+désintéressé, m'écrivit de Coppet, le 30 octobre 1844: «La session
+prochaine sera rude et difficile. La majorité de la Chambre des députés
+veut bien haïr vos ennemis; elle veut bien que vous les battiez; mais
+elle s'amuse à ce jeu-là, et toutes les fois qu'ils reviennent à la
+charge, fût-ce pour la dixième fois, non-seulement elle les laisse
+faire, mais elle s'y prête de très-bonne grâce, comme on va au spectacle
+de la Foire. C'est une habitude qu'il faut lui faire perdre en lui en
+laissant, si cela est nécessaire, supporter les conséquences; sans quoi
+vous y perdrez à la fois votre santé et votre réputation. Tout s'use à
+la longue, et les hommes plus que tout le reste, dans notre forme de
+gouvernement. Il y a quatre ans que vous êtes au ministère; vous avez
+réussi au delà de toutes vos espérances; vous n'avez point de rivaux: le
+moment est venu pour vous d'être le maître ou de quitter momentanément
+le pouvoir. Pour vous, il vous vaudrait mieux quelque temps
+d'interruption: vous vous remettriez tout à fait, et vous rentreriez
+promptement avec des forces nouvelles et une situation renouvelée. Pour
+le pays, s'il doit faire encore quelque sottise et manger un peu de
+vache enragée, il vaut mieux que ce soit du vivant du roi et lorsque
+rien ne le menace que lui-même. Je ne puis donc trop vous conseiller de
+faire, avant l'ouverture de la session, vos conditions à tout le monde,
+de les faire sévères et de les tenir, le cas échéant, sans vous laisser
+ébranler par les sollicitations et les prières. Mettez le marché à la
+main à vos collègues et à la majorité. Gouvernez votre ministère et la
+Chambre des députés, ou laissez-les se tirer d'affaire. Dans l'un comme
+dans l'autre cas la chance est bonne, et la meilleure pour vous serait
+une sortie par la grande porte[3].»
+
+[Note 3: Cette lettre, dont je ne cite ici qu'une partie, a été prise
+dans mes papiers en février 1848, et publiée dans la _Revue
+rétrospective_ de M. Taschereau, p. 3.]
+
+J'étais aussi frappé que le duc de Broglie des faiblesses et des périls
+de ma situation. J'avais de temps en temps un vif sentiment de
+l'insuffisance des appuis qui me soutenaient pour le fardeau dont
+j'étais chargé, et j'aurais plus d'une fois regardé comme une bonne
+fortune qu'une occasion grave et naturelle se présentât pour moi de
+sortir du pouvoir et de reprendre haleine, en attendant qu'une autre
+occasion, grave et naturelle aussi, vînt m'y rappeler. Mais on ne règle
+pas ainsi, selon son propre besoin, les chances de sa destinée et les
+jours du travail ou du repos; dans un gouvernement libre, l'arène
+politique est un champ de bataille dont on ne se retire pas, comme dans
+la guerre entre les États, par la paix après la victoire; l'ennemi reste
+toujours sur le terrain; la lutte y est toujours flagrante, et des
+incidents imprévus peuvent seuls permettre d'heureuses retraites. Aucun
+incident de ce genre ne s'offrit à moi vers la fin de l'année 1844; deux
+grandes questions, au contraire, l'abolition du droit de visite et les
+mariages espagnols, étaient alors en suspens et sous ma main; je les
+avais activement engagées, et des solutions favorables se laissaient
+pressentir. Je suis d'un naturel optimiste: je ne crains pas le combat
+et j'espère aisément la victoire. Je n'eus, à cette époque, ni
+l'occasion ni l'envie de suivre le conseil du duc de Broglie, quoique
+j'en sentisse toute la valeur et que je fusse vivement touché de
+l'amitié qui le lui inspirait. Dans le cours de la session de 1845,
+quatre mois après avoir reçu sa lettre[4], je lui écrivais: «Le fardeau
+est bien lourd. Plus je vais, plus je sens le sacrifice que j'ai fait en
+ne me retirant pas au premier mauvais vote. J'y aurais gagné du repos et
+beaucoup de cet honneur extérieur et superficiel qui a bien son prix.
+Mais j'aurais, sans raison suffisante, livré ma cause à de
+très-mauvaises chances, et mon parti à une désorganisation infaillible.
+Quoi qu'il m'en coûte, j'ai encore assez de force et, je l'espère, assez
+de vertu pour ne pas regretter d'être resté sur la brèche.»
+
+[Note 4: Le 18 mars 1845.]
+
+Il y a d'ailleurs, dans la vie publique, une résignation pénible à
+acquérir, mais nécessaire à qui veut s'y engager efficacement et y
+laisser trace de son passage: c'est la résignation à la profonde
+imperfection de ce qu'on voit et de ce qu'on fait, à l'imperfection des
+hommes comme des choses, de ses propres oeuvres et de ses propres
+succès. A la fois acteur et spectateur, pour peu qu'il ait le coeur
+droit et l'esprit fier, l'homme public est bien souvent choqué et
+attristé du drame dans lequel il joue un rôle, des scènes auxquelles il
+assiste et des associés qu'il rencontre. Que de fois ce sentiment a dû
+troubler l'âme du chancelier de l'Hôpital dans le cours de sa carrière!
+Quels déplaisirs, quels mécomptes avec ses alliés au milieu de ses
+indignations et de ses combats contre ses adversaires! Pourtant il est
+resté dans la mêlée; il a persisté dans la lutte, à son grand honneur
+comme au grand profit de son pays; car non-seulement il a placé son nom
+parmi les plus beaux de notre histoire, il a posé en France les
+premières assises de la liberté religieuse et de l'ordre légal. La vie
+publique la plus heureuse est pleine de tristesses et la plus glorieuse
+de revers. Dieu n'a pas voulu faire aux meilleurs serviteurs des princes
+et des peuples un sort plus facile ni plus doux.
+
+Je ne me faisais, sur les faiblesses et les troubles de notre parti dans
+le pays et dans les Chambres, pas plus d'illusion que sur les
+imperfections intérieures du cabinet: «Ce pays-ci est bon, écrivais-je
+au roi[5]; mais, dans les meilleures parties du pays, il faut que le bon
+sens et le courage du gouvernement marchent devant; à cette condition le
+bon sens et le courage du public se lèvent et suivent.» Nous avions bien
+souvent à nous résigner au défaut de conséquence et d'esprit politique
+dans la majorité qui nous appuyait; cependant elle s'éclairait et
+s'affermissait de jour en jour; le parti qui prit alors le nom de parti
+conservateur devenait peu à peu un vrai parti politique: «Je ne fais pas
+chaque jour ce que je veux, disait l'un de ses membres les plus
+intelligents, M. Dugas Montbel; mais je fais ce que j'ai voulu dès le
+premier jour.» Expression fidèle de l'esprit d'ensemble et de suite qui
+doit présider à la vie publique des partis comme des individus. Après un
+débat dans la Chambre des députés, M. Duchâtel m'écrivait[6]: «Quelques
+députés m'ont fait remarquer qu'en parlant de la politique conservatrice
+vous aviez toujours dit _la politique du cabinet_. On désirerait que
+vous pussiez l'attribuer aussi à la majorité de la Chambre, au parti
+conservateur. Il vous sera facile de mettre quelques mots dans ce
+sens-là. Je crois que c'est bon.» Je m'empressai de satisfaire à ce voeu
+très-bon en effet. Un peu plus tard cette majorité, de plus en plus sûre
+et fière d'elle-même, voulut avoir, dans la presse, un organe qui lui
+appartînt en propre et qui portât expressément son cachet: elle institua
+un journal nouveau qui s'appela _le Conservateur_. C'était son désir et
+son effort, souvent insuffisants, mais sincères et continus, de se
+montrer animée de l'esprit d'un gouvernement libre, et capable de le
+soutenir.
+
+[Note 5: Le 24 août 1841.]
+
+[Note 6: Le 1er mars 1843.]
+
+Nous étions, de notre côté, très-attentifs à marcher dans la même voie
+et à établir, entre le gouvernement et les Chambres, une sérieuse et
+habituelle entente. M. Duchâtel rendait sous ce rapport au cabinet, et à
+moi en particulier, les plus utiles services: il se tenait et me tenait
+avec grand soin au courant de l'état intérieur et des dispositions
+quotidiennes soit des Chambres en général, soit de leurs membres. Il
+faisait lui-même et il m'indiquait ce qu'il y avait à faire pour
+maintenir l'harmonie avec nos partisans, pour déjouer les manoeuvres de
+l'opposition, pour prévenir les chocs inutiles et préparer les luttes
+inévitables. Et dans ces incidents pratiques de la vie parlementaire, il
+portait un ferme et clairvoyant esprit de gouvernement. En mars 1843, on
+annonçait une proposition de loi qui devait être présentée à la Chambre
+par trois députés pour assurer la liberté des votes dans les élections:
+il m'écrivit en m'en envoyant le texte: «Je ne crois pas que nous
+devions en combattre la lecture; ce serait en quelque sorte prendre les
+moyens de corruption à notre compte. Sir Robert Peel s'est associé à
+toutes les mesures contre la vénalité des suffrages. Si, comme je le
+pense, c'est aussi votre avis, faites-le dire à Lacave-Laplagne et à
+Martin du Nord.» En août 1844, au milieu des graves embarras que nous
+suscitaient l'occupation de Taïti et la guerre du Maroc, il m'écrivait:
+«Les circonstances sont devenues difficiles, mais ce sont les
+difficultés qui font valoir l'habileté de ceux qui mènent les affaires;
+les situations faciles peuvent aller à tout le monde. J'ai le ferme
+espoir que nous nous en tirerons bien. Vous êtes assez bon pilote pour
+naviguer sain et sauf à travers ces écueils.» Il était absent de Paris
+en octobre 1845, au moment où la grande insurrection des Arabes nous
+détermina à renvoyer sur-le-champ en Algérie le maréchal Bugeaud et des
+renforts considérables[7]: «Vous faites très-bien d'agir vigoureusement
+et d'agir vite, m'écrivait de Mirambeau M. Duchâtel; il vaut mieux
+renvoyer Bugeaud à Alger que de le faire venir à Paris, et il est
+très-sage de se faire justice par soi-même si le Maroc est malveillant
+et impuissant. Si cette affaire se termine bien, elle sera très-bonne
+pour la session. Il n'y a rien de plus mauvais que de n'avoir pas
+d'affaires.» Lorsque, en septembre 1846, le succès des mariages
+espagnols eut troublé nos relations avec l'Angleterre et suscité les
+violentes attaques de lord Palmerston: «On ne pouvait pas s'attendre à
+moins de la part du cabinet anglais, m'écrivit M. Duchâtel[8]; il faut
+maintenant compter, pour le calmer, sur le temps et le bon sens. Nous
+aurons, pendant quelque temps, une situation difficile et tendue; mais
+ces difficultés nous aideront dans les Chambres; il n'y a jamais de
+sagesse qu'à la condition d'un peu de crainte.» Et quelques jours
+après[9], sur le point de revenir de Bordeaux à Paris: «Il ne faut pas
+trop nous lancer, m'écrivait-il, dans les modifications du régime
+commercial. Notre rôle n'est pas d'alarmer et de troubler les intérêts.
+En ce moment ils sont déjà un peu agités; il ne me paraîtrait pas
+prudent d'y ajouter d'autres agitations. On dirait que nous payons à
+l'Angleterre le prix des mariages espagnols. Je suis d'avis de faire
+quelque chose, mais avec une grande prudence et en annonçant très-haut
+que l'on maintient la protection. Le _libre échange_ fera plus de bruit
+que de besogne.»
+
+[Note 7: Voir le tome VII de ces _Mémoires_, pag. 199-223.]
+
+[Note 8: Le 28 septembre 1846.]
+
+[Note 9: Le 1er octobre 1846.]
+
+Cette année 1846 fut, pour le ministre de l'intérieur comme pour moi,
+une époque de grande activité et de forte épreuve: en même temps que se
+terminait la négociation des mariages espagnols, la Chambre des députés
+fut dissoute[10] après quatre ans de durée, et renouvelée par des
+élections générales[11]. Pendant qu'on s'y préparait de part et d'autre,
+«la lutte devient de plus en plus vive, m'écrivait M. Duchâtel[12];
+plusieurs points de l'horizon se rembrunissent depuis quelques jours.
+J'espère que cela s'éclaircira. D'après les apparences actuelles, je
+m'attends à une bataille d'Eylau, où il y aura beaucoup de morts de part
+et d'autre, où le champ de bataille nous restera, mais en nous laissant
+encore une rude campagne à soutenir. Si les nôtres, comme je l'espère,
+se battent bien, je serai content; je désire d'abord la victoire, et
+puis, en second lieu, le combat.»
+
+[Note 10: Le 6 juillet 1846.]
+
+[Note 11: Le 1er août 1846.]
+
+[Note 12: Le 18 juillet 1846.]
+
+Il eut satisfaction dans son double voeu: «La bataille est terminée,
+m'écrivit-il[13]; le résultat dépasse les espérances que nous étions en
+droit de concevoir. Il est d'autant plus heureux que la lutte a été plus
+acharnée et que la violence a été plus grande du côté de l'opposition.
+Elle a fait, sous ce rapport, de grands progrès depuis 1842. Ce qui nous
+a sauvés, c'est le progrès que le parti conservateur a fait de son côté
+pour la discipline et l'énergie. Voici le résumé le plus exact des
+élections. Nous avons gagné sur l'opposition quarante-neuf batailles;
+mais, parmi les candidats que nous avons appuyés, il y en a deux ou
+trois un peu douteux. L'opposition nous a battus, pour des candidats de
+ses diverses nuances, dans vingt-trois colléges. Il y a sur ce nombre
+deux ou trois membres qui peuvent, je crois, être ramenés. L'opposition
+a fait passer, contre nos candidats, dix candidats conservateurs
+auxquels elle a donné la préférence sur les nôtres: ceux-là sont, à
+très-peu d'exceptions près, bons au fond, mais ils auront besoin d'être
+disciplinés. Les pertes de l'opposition, dans ses diverses fractions, se
+résument ainsi: Légitimistes, dix-sept pertes; six membres nouveaux:
+perte nette, onze. Extrême gauche, sept pertes; un membre nouveau: perte
+nette, six. Gauche et centre gauche, trente pertes; dix-neuf membres
+nouveaux: perte nette, onze. Les doubles élections font que la gauche a
+moins de députés nouveaux qu'elle n'a gagné de colléges. C'est donc une
+situation très-bonne. Mais elle impose des devoirs nouveaux et des
+difficultés au moins aussi grandes que les anciennes. Le roi m'écrit une
+grande lettre de quatre pages pour me recommander de montrer de la
+confiance dans l'avenir. Je suis pour la confiance qui assure et prépare
+l'avenir, non pas pour celle qui le gaspille et le compromet. En face
+des passions hostiles que nous avons à combattre, il faudrait très-peu
+de fautes pour changer la situation et jeter le pays de l'autre côté. Il
+ne faut pas laisser s'accréditer l'idée que tout est possible. Nous
+avons résisté d'un côté; nous aurons probablement à résister de l'autre.
+Je sais que vous pensez là-dessus comme moi; aussi je ne vous en dis pas
+plus long. Après avoir assuré le triomphe du parti conservateur, il y va
+de notre honneur de ne pas devenir les instruments de sa défaite.»
+
+[Note 13: Le 6 août 1846.]
+
+Après les élections de 1846, comme après celles de 1842, comme après
+toute grande lutte électorale, les accusations de corruption électorale
+et parlementaire se renouvelèrent contre le cabinet. Je n'ai garde de
+rentrer aujourd'hui dans l'examen des faits particuliers allégués à ce
+sujet, il y a vingt ans, par l'opposition; je n'hésite pas à affirmer
+qu'en 1846 comme en 1842[14], les enquêtes et les discussions dont ces
+faits furent l'objet eurent pour résultat de prouver qu'ils étaient
+aussi peu graves que peu nombreux, et qu'à travers l'exagération de
+quelques paroles et l'inconvenance de quelques démarches, les élections
+s'étaient accomplies librement, légalement, loyalement. Non-seulement
+dans les Chambres, mais dans plusieurs réunions publiques, je pris soin
+de mettre en évidence leur véritable et grand caractère: «J'ai été
+frappé, dis-je[15], de voir avec quelle insistance, quelle âpreté, avec
+quelle sorte de satisfaction on s'appesantissait sur une multitude de
+petites circonstances, de commérages, passez-moi le mot, presque
+toujours sans fondement comme sans importance, et qui n'étaient propres
+à relever la dignité de personne. Il serait facile de rétorquer à
+l'opposition les mêmes arguments; il serait facile de signaler, dans ses
+actes, dans son langage, dans son attitude au milieu des élections, bien
+des misères de même nature. Je n'ai pour mon compte nul goût à cela; je
+ne l'ai pas fait, et je ne le verrais faire à personne avec plaisir.
+L'opposition, je suis le premier à le reconnaître, est un grand parti,
+qui a ses misères, à coup sûr, et en grand nombre, mais qui repose
+pourtant sur des idées, des sentiments, des intérêts qui ont leur côté
+grand et légitime. Accordez-nous qu'il en est de même pour le parti
+conservateur. Je ne suis pas, je crois, trop exigeant. Prenons-nous les
+uns les autres par nos bons côtés. Soyez sûrs que nos institutions, que
+notre pays, que cette Chambre, que tous, vous comme nous, vous grandirez
+par cette pratique. Ne cherchez pas dans de petits incidents, dans de
+petites causes, la vraie explication de ce qui vient de se passer dans
+les élections dont cette Chambre est sortie. Laissez aux pays qui ne
+sont pas libres, laissez aux gouvernements absolus cette explication des
+grands résultats par les petites faiblesses et les petites hontes
+humaines. Dans les pays libres, quand de grands résultats se produisent,
+c'est à de grandes causes qu'ils sont dus. Un grand fait s'est manifesté
+dans les élections qui viennent de s'accomplir: le pays a donné son
+adhésion, son adhésion sérieuse et libre à la politique qui se
+présentait devant lui. N'attribuez pas ce fait à quelques prétendues
+manoeuvres ou misères électorales; il a son origine dans les véritables
+sentiments du pays, dans son intelligence, dans l'idée qu'il se forme de
+sa situation et de la conduite de son gouvernement. Vous croyez qu'il se
+trompe: vous êtes parfaitement libres de le croire, parfaitement libres
+de travailler tous les jours à le lui démontrer, à faire entrer dans sa
+pensée, dans ses sentiments une autre politique; c'est votre droit; mais
+vous n'avez pas le droit de venir expliquer et qualifier, par de
+misérables suppositions, une grande pensée du pays qui s'est grandement
+et librement manifestée.»
+
+[Note 14: Voir le tome VII de ces _Mémoires_, pag. 9-10.]
+
+[Note 15: A la Chambre des députés, le 31 août 1846.]
+
+Ce serait un curieux et instructif rapprochement à faire, pourvu que la
+complète vérité des faits fût mise à découvert, que la comparaison des
+élections politiques en Angleterre, aux États-Unis d'Amérique et en
+France de 1814 à 1848. J'y ai regardé attentivement, et je demeure
+convaincu que, de ces trois pays libres, le nôtre est celui où, malgré
+les abus inhérents à tout grand mouvement électoral, les élections se
+sont accomplies, à cette époque, avec le plus d'indépendance personnelle
+et de probité. Je ne dis pas cela pour taxer de fausseté ou de vénalité
+générale les élections anglaises et américaines; je ne doute pas
+qu'elles ne soient, à tout prendre, la sérieuse et sincère expression du
+sentiment public. Les institutions libres ont cette puissance que leur
+vertu surmonte les vices même qu'elle ne supprime pas, et qu'il résulte
+de leur action plus de vérité que de mensonge et plus de bien que de
+mal, quoique le mensonge y soit souvent grossier et le mal choquant.
+
+Ce fut sur les bruits de corruption parlementaire encore plus que sur
+les accusations de corruption électorale que se porta, à cette époque,
+l'effort de l'opposition. Elle avait à coeur de rendre suspectes
+l'indépendance et la dignité de la majorité qui nous soutenait si
+fermement. Elle ne parvint pas à ébranler la juste confiance du parti
+conservateur dans sa propre intégrité comme dans celle du cabinet. Après
+de longs et violents débats, la Chambre des députés, à 225 voix contre
+102, se déclara satisfaite des explications données par le gouvernement.
+La presse opposante s'acharna contre cet ordre du jour, et _les
+satisfaits_ prirent place, dans ses attaques, à côté des
+_pritchardistes_. Je ne relèverai, de cette lutte, que trois faits qui
+prouvent invinciblement que la satisfaction prononcée par la Chambre
+était sensée et légitime.
+
+En même temps qu'elle annonçait bruyamment ses accusations, l'opposition
+demanda que la discussion n'en fût pas publique. Le ministère repoussa
+vivement cette prétention et réclama la plus complète publicité. A peine
+exprimée, la demande du comité secret parut si étrange à la Chambre que
+l'opposition y renonça. C'est l'honneur du gouvernement libre que, plus
+les questions sont compliquées et les situations délicates, plus la
+vérité a besoin du grand jour et raison de s'y confier. Le cabinet
+témoigna, dans cette circonstance, que, loin de craindre le grand jour,
+il était le premier, je pourrais dire le seul à le vouloir.
+
+Un abus existait avant et depuis la Révolution de 1830, non pas avoué,
+mais pratiqué et toléré sous divers ministères. Certains emplois de
+finance et de magistrature administrative étaient quelquefois l'objet de
+transactions pécuniaires entre les titulaires qui en donnaient leur
+démission et les prétendants qui espéraient y être nommés par le
+gouvernement. Non-seulement de nombreux exemples avaient, de 1821 à
+1847, autorisé cette pratique[16]; la question de sa légalité avait été
+portée devant les tribunaux, et à côté d'arrêts qui l'avaient réprouvée,
+plusieurs arrêts de cours souveraines, même un arrêt de la cour de
+cassation, l'avaient déclarée licite et valable[17]. Ce n'était point
+l'ancienne vénalité des charges admise en principe; c'était une
+tolérance abusivement appliquée à certaines transactions particulières
+dont le gouvernement restait toujours libre de ne pas tenir compte. Un
+fait de ce genre excita, en 1847, de vives réclamations et devint, dans
+la Chambre des députés, l'occasion d'ardents débats. Avant ces débats,
+dès que le fait fut attaqué, le cabinet, reconnaissant la légitimité du
+sentiment public à cet égard, proposa au roi et fit présenter à la
+Chambre des députés[18] par le garde des sceaux, M. Hébert, un projet de
+loi qui interdisait formellement toute transaction semblable et la
+frappait de peines positives. Au même moment, et sous l'empire du même
+sentiment, M. Dupin avait déposé, sur le bureau de la Chambre, une
+proposition tendant au même but. En présence du projet de loi proposé
+par le gouvernement, «ceci n'est pas, dit-il, une question
+d'amour-propre ni de priorité; il y a un projet de loi présenté par le
+gouvernement, c'est ce projet de loi qui doit avoir la préférence. S'il
+ne me satisfait pas, parce que je ne lui trouverai pas une sanction
+pénale assez forte, j'en ferai la matière d'un amendement. C'est dans
+ces termes que je me réunis à la proposition du gouvernement et que je
+retire la mienne[19].»
+
+[Note 16: Plusieurs de ces exemples sont rapportés dans la _Revue
+rétrospective_ de 1848, pag. 312.]
+
+[Note 17: Les dates et les termes de ces arrêts sont rapportés dans le
+_Moniteur_ du 22 janvier 1848, pag. 149.]
+
+[Note 18: Le 20 janvier 1848.]
+
+[Note 19: _Moniteur universel_ du 21 janvier 1848, pag. 136.]
+
+Ni la présentation du projet de la loi, ni le retrait de la proposition
+de M. Dupin, n'arrêtèrent les attaques dont l'opposition trouvait là une
+occasion favorable. C'était surtout contre moi que ces attaques étaient
+dirigées. J'avais des amis parmi les personnes intéressées dans l'acte
+qu'on accusait; je n'avais pas ignoré leurs désirs et leurs démarches.
+Le chef de mon cabinet particulier, M. Génie, s'y était trouvé mêlé sans
+y avoir, directement ni indirectement, le moindre intérêt personnel,
+uniquement d'après mes instructions et parce qu'il était l'ami de M.
+Lacave-Laplagne, alors ministre des finances, auprès de qui ces
+démarches avaient eu lieu. L'opposition se flattait qu'elle me mettrait
+dans une situation fausse en m'obligeant à subir la responsabilité
+d'incidents auxquels j'avais été étranger, ou à essuyer d'éluder toute
+responsabilité en rappelant les actes semblables accomplis sous les
+ministères précédents, et en me mettant à couvert derrière ce long
+passé. Je me refusai à l'une et à l'autre de ces lâchetés. Après avoir
+ramené et réduit la question au fait même, à un acte de tolérance de
+l'autorité en présence d'une transaction entre particuliers, «Il y a eu
+cela, dis-je, ni plus ni moins. Je puis le dire sans rien apprendre à
+personne dans cette Chambre; le fait a été souvent et depuis longtemps
+pratiqué et toléré. D'autres ont dit qu'ils l'avaient complétement
+ignoré. Libre à eux de tenir ce langage; pour moi, je ne le tiendrai
+pas. On semble croire aussi que je rappellerai, avec les noms propres et
+les dates, beaucoup de faits analogues pour en couvrir celui dont on
+parle. Je ne le ferai point. Je n'entends me prévaloir ni des exemples
+d'autrui ni des arrêts des cours pour soutenir et justifier le fait en
+lui-même. Je ne me plaindrai jamais de voir se développer les
+susceptibilités et les exigences morales de la Chambre et de mon pays.
+Je ne regretterai jamais de voir tomber, devant la publicité et
+l'élévation progressive de nos sentiments, des usages longtemps
+pratiqués et tolérés. Que vient faire maintenant le pouvoir? Il vient
+vous demander de vider cette question longtemps douteuse, de mettre fin
+à cet abus longtemps toléré, de consacrer, par une loi positive, cette
+moralité plus difficile, cette susceptibilité plus élevée qui a passé
+dans nos moeurs et qui doit passer dans nos lois. Voilà ce que nous vous
+proposons. Je désirerais savoir ce qu'on pourrait faire de plus. Le
+parti conservateur se méconnaîtrait et se trahirait lui-même s'il
+n'était pas le plus vigilant et le plus exigeant de tous dans tout ce
+qui tient à la morale publique et privée. Voici seulement ce que je lui
+demande. Qu'il se souvienne toujours que les hommes qu'il honore de sa
+confiance ont recueilli de nos temps orageux un héritage très-mêlé.
+C'est notre devoir de travailler et nous travaillons constamment à
+épurer cet héritage, à en écarter tout ce qui porte l'empreinte des
+temps de désordre et de violence, et de l'immoralité que le désordre et
+la violence entraînent toujours à leur suite. Si le parti conservateur a
+la confiance que c'est là en effet notre volonté comme la sienne, notre
+travail comme le sien, qu'il n'oublie jamais que l'oeuvre est
+très-difficile, quelquefois très-amère, et que nous avons besoin de
+n'être pas un instant affaiblis dans cette rude tâche. Si le moindre
+affaiblissement devait nous venir de lui, je n'hésite pas à dire, pour
+mon compte et pour celui de mes amis, que nous ne l'accepterions pas un
+instant.»
+
+Le parti conservateur comprit et goûta mon langage: sur la proposition
+d'un habile et austère magistrat, M. de Peyramont, la Chambre vota, à
+225 voix contre 146, que «se confiant dans la volonté exprimée par le
+gouvernement et dans l'efficacité des mesures qui doivent prévenir le
+retour d'un ancien et regrettable abus, elle passait à l'ordre du jour.»
+
+Il y a, pour le pouvoir, un sûr moyen de se prouver étranger à toute
+corruption: c'est de la poursuivre partout où il en aperçoit la trace.
+Corrompus ou seulement corruptibles, les intéressés ne s'y trompent pas;
+ils savent parfaitement que le pouvoir qui ne leur accorde pas la faveur
+du silence n'est pas plus leur pareil que leur complice; et le public,
+malgré sa crédulité méfiante, en est bientôt aussi convaincu que les
+intéressés. Les tristes occasions ne nous manquèrent pas de témoigner, à
+cet égard, notre résolution: des désordres anciens furent signalés dans
+quelques branches de l'administration, notamment dans celle de la guerre
+et de la marine; ils furent immédiatement poursuivis et réprimés. De
+graves soupçons s'élevèrent contre un homme de talent, naguère membre du
+cabinet et qui en était sorti pour devenir l'un des présidents de la
+cour de cassation; nous y regardâmes avec une attention aussi
+scrupuleuse que douloureuse; et dès que nous eûmes seulement des doutes,
+M. Teste fut traduit devant la cour des Pairs qui porta, dans
+l'instruction de son procès, autant de fermeté que de patience; et de
+question en question, de débat en débat, l'ancien ministre fut amené à
+l'aveu du crime et en subit, ainsi que ses complices, la juste peine.
+
+C'était là, de la part du cabinet, un de ces actes dont le mérite n'est
+senti que tard, et dans lesquels le pouvoir porte le poids du mal au
+moment même où il met à le réprimer le plus de franchise et de courage.
+Des incidents déplorables, l'odieux assassinat de la duchesse de
+Praslin, des procès scandaleux, des morts violentes se succédèrent coup
+sur coup, aggravant la tristesse du moment et le trouble de
+l'imagination publique; l'air semblait infecté de désordres moraux et de
+malheurs imprévus qui venaient en aide aux attaques de parti et aux
+imputations mensongères que le cabinet avait à subir; c'était un de ces
+mauvais passages, un de ces coups de vent malsain qui se rencontrent
+dans la vie des gouvernements. Il n'y avait, contre ce mal, rien de
+direct ni d'efficace à faire; mais j'avais à coeur d'en exprimer
+hautement ma pensée et d'assigner à cette pénible situation son vrai
+caractère; j'en trouvai l'occasion à la fin de la session de 1847, dans
+la discussion du budget à la Chambre des pairs. On avait parlé de la
+corruption électorale, et après avoir dit, à ce sujet, ce que j'avais à
+dire, j'ajoutai, sans que rien m'y eût provoqué: «Je veux parler un
+moment d'une autre corruption plus grossière, plus énorme, dont on n'a
+rien dit ici, mais dont le public s'est depuis quelque temps fort
+préoccupé. Tout homme qui entre un peu avant dans la vie politique doit
+s'attendre aux calomnies et aux outrages; mais lorsque des imputations,
+quelque violentes, quelque répétées qu'elles soient, n'ont point de
+fondement réel, je suis convaincu, parfaitement convaincu que de notre
+temps, avec nos institutions, dans nos moeurs, elles se consument,
+s'évanouissent et tombent d'elles-mêmes. Nous ne sommes pas les premiers
+à être calomniés et injuriés indignement; nous n'avons pas cet honneur:
+des hommes, à côté desquels nous serions heureux et fiers d'être nommés
+un jour, ont été tout aussi calomniés, tout aussi injuriés, et aussi
+injustement, dans leur personne comme dans leur politique. Le plus grand
+homme des États-Unis d'Amérique, Washington, a été accusé d'avoir vendu
+son pays à l'Angleterre; on imprimait de prétendues lettres apportées
+comme preuves de cette accusation. Le temps a marché: non-seulement les
+noms des calomniateurs de Washington sont inconnus aujourd'hui, mais le
+fait même de cette calomnie est presque inconnu; il faut le chercher en
+érudit pour le découvrir, et le nom de Washington brille de tout son
+légitime éclat. Je tiens, sur le pays, le même langage que sur le
+gouvernement. Il n'est pas vrai que notre pays soit corrompu. Il a
+traversé des temps de grand désordre; il a vu le règne de la force,
+tantôt de la force monarchique, tantôt de la force anarchique; il en est
+résulté, je le reconnais, un certain affaiblissement des croyances
+morales et des sentiments moraux; il y a moins de vigueur et dans la
+réprobation et dans l'approbation morale; mais, dans la vie commune du
+pays, la pratique est honnête, plus honnête peut-être qu'elle ne l'a
+jamais été. Le désir, le désir sincère de la moralité, dans la vie
+publique comme dans la vie privée, est un sentiment profond en France.
+Pour mon compte, au milieu de ce qui se passe depuis quelque temps, au
+milieu (il faut bien appeler les choses par leur nom), au milieu du
+dégoût amer que j'en ai éprouvé, je me suis félicité de voir mon pays si
+susceptible et si ombrageux; j'ai été bien aise, même au prix de ces
+calomnies et de ces injures, que le désir de moralité et de pureté se
+manifestât parmi nous avec tant d'énergie. Ce sentiment portera ses
+fruits; il rendra aux principes moraux cette fermeté qui leur manque de
+nos jours. Voulez-vous me permettre de vous dire comment nous pouvons y
+contribuer d'une manière efficace? Nous croyons trop vite à la
+corruption et nous l'oublions trop vite. Nous ne savons pas rendre assez
+justice aux honnêtes gens et nous ne faisons pas assez justice des
+malhonnêtes gens. Je voudrais que nous fussions un peu moins empressés
+dans notre crédulité au mal avant de le connaître, et un peu plus
+persévérants dans notre réprobation du mal quand nous le connaissons.
+Soyons moins soupçonneux et plus sévères. Tenez pour certain que la
+moralité publique s'en trouvera bien[20].»
+
+[Note 20: _Chambre des pairs_, séance du 2 août 1847.]
+
+Je parlais ainsi pour ma propre satisfaction et mon propre honneur
+plutôt que dans l'espoir de dissiper les mauvaises impressions qui
+agitaient alors l'esprit public; j'étais loin d'attribuer à mes
+observations et à mes conseils une si prompte et si générale influence;
+mais dans l'arène même où nous combattions, auprès de mes amis
+politiques, mon langage était bienvenu et efficace; il affermissait leur
+courage et les prémunissait contre la contagion des erreurs et des
+humeurs vulgaires. Ainsi, à travers de douloureuses épreuves, nous nous
+formions tous, conseillers du prince et députés du peuple, aux moeurs
+franches et viriles du gouvernement libre; ainsi, par l'union de jour en
+jour plus intime du parti conservateur et du cabinet, s'établissaient,
+entre la couronne et les Chambres, cette harmonie et cette action
+commune qui font la force du pouvoir et le gage de l'influence efficace
+de la liberté dans le gouvernement.
+
+Ce progrès des institutions comme des moeurs aurait été bien plus
+complet et plus rapide si l'opposition, cet autre acteur naturel et
+nécessaire dans le gouvernement libre, avait été dans une situation
+aussi simple et aussi nette que celle du cabinet; mais elle était loin
+de posséder cet avantage. Le parti conservateur était homogène, une même
+intention l'animait tout entier: il poursuivait tout entier le même but
+et travaillait à la même oeuvre; il voulait le succès et la durée du
+gouvernement qu'il soutenait. L'opposition, au contraire, contenait dans
+son sein des éléments, des désirs, des desseins, des efforts
+profondément divers: les partisans des régimes tombés avant ou en 1830,
+des légitimistes, des bonapartistes, des républicains s'y mêlaient à de
+sincères amis de la nouvelle monarchie constitutionnelle. L'opposition
+ne s'appliquait pas seulement et tout entière à faire prévaloir une
+politique différente de celle du cabinet; elle avait des groupes qui
+représentaient et cherchaient à relever des établissements contraires à
+celui qui était debout et légal. Quand on est obligé de parler, il n'y a
+point d'habileté, point de prudence, point d'éloquence qui puissent
+mettre la vérité sous le voile: les interprètes de ces desseins divers
+n'abdiquaient point leur origine ni leur tendance; elles se faisaient
+jour à chaque instant; et cette incohérence, cette dissidence des
+éléments de l'opposition dénaturaient tantôt sa physionomie, tantôt ses
+actes mêmes, et la condamnaient, chefs et parti, à de continuels
+embarras dont son influence, dans un régime de publicité et de
+discussion continue, avait beaucoup à souffrir.
+
+Je ne rappellerai qu'une seule des circonstances dans lesquelles ce vice
+de l'état intérieur de l'opposition parlementaire et ses résultats se
+manifestèrent avec le plus d'évidence et de bruit.
+
+Dès le 7 novembre 1841, le comte de Sainte-Aulaire, alors ambassadeur à
+Vienne, m'informa que M. le duc de Bordeaux se proposait de faire un
+voyage en Angleterre. La chute de cheval que le prince fit à Kirchberg
+et le grave accident qu'elle amena firent ajourner ce projet. Dans
+l'automne de 1842, le baron Edmond de Bussierre, ministre du roi à
+Dresde, m'écrivit que M. le duc de Bordeaux venait d'annoncer au roi de
+Saxe sa prochaine visite; il m'exposa les embarras auxquels cet incident
+pourrait donner lieu pour la légation française, et me demanda mes
+instructions. Je lui répondis sur-le-champ[21]: «Il est fort loin de la
+pensée du gouvernement du roi de vouloir exercer, sur les démarches de
+ce jeune prince, une surveillance inquiète et exigeante qui ajouterait
+encore au malheur de sa position, et qui, sous tous les rapports,
+conviendrait peu à la dignité de la France. Mais il y aurait de
+l'imprudence à ne pas prévoir le parti que des factions malveillantes
+chercheraient à tirer de ces démarches pour présenter sous un faux jour
+notre situation extérieure, placer les agents du roi auprès des
+gouvernements étrangers dans une situation délicate, et susciter, entre
+ces gouvernements et le nôtre, des complications qui altéreraient la
+bonne harmonie de leurs rapports. Tel serait le résultat du séjour
+permanent, ou seulement prolongé, de M. le duc de Bordeaux dans une
+résidence où serait accréditée une légation française: la présence
+simultanée du représentant du roi ne nous paraîtrait, en pareil cas, ni
+convenable, ni possible. C'est ce que l'ambassadeur du roi à Vienne eut
+ordre, l'année dernière, de déclarer à M. le prince de Metternich,
+lorsque M. le duc de Bordeaux se rendit dans cette capitale peu de temps
+après son cruel accident. M. le prince de Metternich répondit que la
+question lui apparaissait sous le même aspect qu'à nous; que M. le duc
+de Bordeaux, qui avait éprouvé une rechute, quitterait Vienne dès qu'il
+serait en état de supporter le voyage; et les choses se sont en effet
+passées de la sorte. Le cabinet de Dresde ne suivra pas à cet égard une
+autre ligne de conduite que le cabinet impérial; la sagesse qui le
+distingue et les sentiments bienveillants qu'il nous a toujours
+témoignés ne nous laisseraient aucun doute à cet égard, quand même M. de
+Zeschau ne se serait pas empressé de vous donner, sur les intentions de
+sa cour, les assurances les plus satisfaisantes. Nous avons donc la
+ferme confiance que M. le duc de Bordeaux, après avoir passé, auprès de
+la famille royale de Saxe, le temps que comportent les convenances d'une
+simple visite, quittera Dresde avant que sa présence ait pu y devenir,
+pour la légation française, l'occasion d'un embarras et d'une résolution
+qui seraient, je n'en doute pas, aussi pénibles à la cour de Saxe qu'au
+gouvernement du roi.»
+
+[Note 21: Le 7 décembre 1842.]
+
+Notre confiance était fondée comme notre prévoyance. Le roi de Saxe
+témoigna à M. le duc de Bordeaux tous les sentiments, tous les égards
+qui lui étaient dus; il lui donna, dans l'intimité de sa famille et de
+sa cour, un concert auquel aucun des membres du corps diplomatique ne
+parut. Toute démarche, toute apparence politique furent écartées, et,
+après avoir passé huit jours à Dresde, M. le duc de Bordeaux en partit
+sans que le ministre de France eût éprouvé le moindre embarras, et sans
+que nous eussions fait, sur son séjour à la cour de Saxe et sur
+l'accueil qu'il y avait reçu, aucune observation.
+
+La même situation et la même question se reproduisirent, l'année
+suivante, à la cour de Prusse. Le comte de Flahault m'écrivit[22] que M.
+le duc de Bordeaux, en prenant à Vienne, sous le nom de comte de
+Chambord, des passe-ports pour l'Angleterre, les avait fait viser à la
+légation prussienne, et avait manifesté l'intention de faire en passant
+une visite au roi de Prusse. Mais on répandait, à Paris comme en
+Allemagne, et le comte Bresson me mandait de Berlin que cette visite
+aurait un tout autre caractère que celle de Dresde. Le roi de Prusse,
+disait-on, avait formellement invité M. le duc de Bordeaux à venir à
+Berlin; il devait y arriver au moment d'une grande revue de l'armée
+prussienne, pendant le séjour qu'y faisait alors l'empereur Nicolas, et
+de façon à donner à sa rencontre avec ces deux souverains une couleur et
+une valeur politiques. Le ministre de Prusse à Paris, le comte d'Arnim,
+vint me communiquer une dépêche de son gouvernement qui, en annonçant
+l'arrivée prochaine de M. le duc de Bordeaux à Berlin, démentait
+expressément ces bruits, et nous assurait que le cabinet prussien
+prendrait grand soin que cette visite n'eût aucun des caractères ni des
+effets qu'on essayait de lui attribuer. Je donnai au comte Bresson, à
+Berlin, les mêmes instructions que j'avais données au baron de Bussierre
+à Dresde, avec les mêmes égards pour M. le duc de Bordeaux et les mêmes
+précautions pour les relations diplomatiques et la dignité du
+gouvernement du roi. Le roi de Prusse et son cabinet tinrent
+scrupuleusement leur promesse: quand M. le duc de Bordeaux arriva à
+Berlin, la grande revue était passée, l'empereur Nicolas était parti; le
+roi Frédéric-Guillaume IV ne reçut M. le duc de Bordeaux qu'à Potsdam,
+dans son palais de Sans-Souci; et pour donner à cette attitude réservée
+la confirmation d'un témoignage intime, l'ami et le confident
+particulier du roi de Prusse, le baron de Humboldt, m'écrivit[23] au
+moment du départ de M. le duc de Bordeaux pour l'Angleterre:
+
+[Note 22: Le 2 septembre 1843. Il avait remplacé, comme ambassadeur du
+roi à Vienne, le comte de Sainte-Aulaire, appelé à l'ambassade de
+Londres.]
+
+[Note 23: Le 28 septembre 1843.]
+
+«Je vous parlerai aujourd'hui d'un objet entièrement _terrestre_, de ce
+qui s'est passé récemment au sommet d'une colline[24] peu élevée
+au-dessus du niveau des mers poissonneuses, mais riche en grands
+souvenirs et habitée par un prince dont la pureté des sentiments ne peut
+jamais être mise en doute. Admis à une espèce d'intimité dans la famille
+royale, j'ai eu occasion de tout voir, de tout juger, selon la couleur
+des opinions que vous me connaissez depuis tant d'années, et d'après la
+liberté d'action qui convient à mon âge et à l'indépendance que l'on
+veut m'accorder. J'ai vu journellement le jeune prince (le duc de
+Bordeaux) ici, à Potsdam; je l'ai vu aussi pendant deux jours à Berlin,
+non chez lui, à son hôtel, mais dans l'intérieur du musée et dans les
+collections d'histoire naturelle qui sont un peu de mes domaines. Il est
+de l'intérêt d'un parti politique d'exploiter tout à son gré, de
+travestir les choses les plus simples et les plus innocentes. On a
+commencé par inventer l'insigne mensonge que le duc de Bordeaux avait
+été invité à venir à Berlin, et qu'il s'y trouverait aux revues en même
+temps que l'empereur Nicolas. Vous savez, Monsieur, par les explications
+données par M. le comte d'Arnim, et plus tard par les dépêches de notre
+ministre des affaires étrangères, le baron de Bülow, que le prince, à
+son passage pour l'Écosse, n'a été reçu qu'après les manoeuvres, par
+conséquent après le départ de l'empereur de Russie. Vous savez aussi que
+rien n'a fait dévier mon roi de la ligne qu'il s'est prescrite, et qui
+est inaltérablement fixée par les liens qui unissent les deux cabinets.
+Le roi, pendant tout le séjour du jeune prince, a eu deux motifs d'agir:
+il a agi d'après ce qu'il se devait à lui-même et d'après ce qu'il
+croyait conforme aux sentiments élevés de votre souverain. Le duc de
+Bordeaux a été son hôte dans l'intérieur de sa famille, à Sans-Souci; il
+a été traité d'après le rang qu'il occupe par sa naissance et selon les
+usages admis dans une cour dans laquelle on reçoit tant de princes
+étrangers. Il a assisté, au _Palais de marbre_, près Sans-Souci, à un
+bal que le roi a donné en l'honneur de deux de ses très-jeunes nièces de
+Schwerin et des Pays-Bas. Certes, la politique n'a été pour rien dans
+des rapports de politesse et de courtoisie dont je laisse au rédacteur
+du journal _la Mode_ le soin de révéler aux croyants les graves et
+dangereuses tendances. Le baron de Bülow, mon neveu, est resté en dehors
+du cercle magique: il n'a vu de ses yeux ni le prince, ni les personnes
+qui l'accompagnaient. A Berlin, en présence du public de la capitale, M.
+le duc de Bordeaux n'a pas été l'hôte du roi: il a habité, en simple
+particulier, un hôtel de voyageurs, le _British Hotel_; il n'a eu dans
+la capitale, pas plus qu'à Potsdam, ni chambellan ni aide de camp pour
+le conduire; il n'y a pas eu, pour son service, des équipages de la
+cour. Je deviens bien minutieux dans mon récit, mais je vais ajouter ce
+qui est bien plus important, Monsieur: je ne crois pas trop m'avancer en
+vous disant que la visite aurait été déclinée si l'oncle du jeune prince
+(M. le duc d'Angoulême) avait cessé de vivre, et si le neveu, gagnant
+d'importance aux yeux d'un parti, eût été considéré comme un prétendant.
+Le duc de Bordeaux est parti ce matin pour Hambourg; je me suis senti le
+besoin de vous adresser ces lignes toutes confidentielles, et dont vous
+voudrez bien excuser, je ne saurais en douter, l'ancienne familiarité.
+Un motif personnel a dirigé ma pensée: j'ai cru en même temps devoir
+vous prouver, Monsieur, par la candeur de ma narration, que je suis
+immuablement guidé par ces principes d'accord et de conciliation que
+j'ai professés dans les rapports politiques dont j'ai quelquefois été
+chargé depuis la mémorable époque de 1830, à la haute satisfaction de
+votre auguste souverain. Je fais, et maladroitement peut-être, de la
+diplomatie à Paris; je n'en fais pas en ces lieux: historien de la
+colline de Sans-Souci, je vous dis simplement ce que j'ai vu. Mon récit
+sera conforme à ce qui vous est déjà parvenu par le comte Bresson, aussi
+instruit de la politique de mon roi que noblement enclin à éloigner tout
+ce qui pourrait donner ombrage. Quant à moi, j'aurai l'avantage d'être
+calomnié, comme si j'étais ministre, par la faction dont l'intérêt
+permanent est de brouiller nos affaires. Je m'y résigne avec le courage
+d'un homme de l'Orénoque.»
+
+[Note 24: La colline de Sans-Souci.]
+
+«Cette lettre, m'écrivait M. Bresson en me l'envoyant, a été lue par le
+roi; elle vous est adressée de son aveu.»
+
+Je répondis sur-le-champ à M. de Humboldt[25]:
+
+[Note 25: Le 11 octobre 1843.]
+
+«Je vous remercie de votre lettre du 23 septembre. A Berlin comme à
+Paris, vous faites de l'excellente diplomatie. Vous voyez le vrai et
+vous voulez le bien. Nous n'avons nulle intention d'attrister encore,
+par une vigilance tracassière, la destinée déjà si triste de M. le duc
+de Bordeaux. Nous avons, j'ose le dire, fait nos preuves à cet égard.
+Rappelez-vous toute l'histoire de l'Europe. Jamais prince exilé a-t-il
+été aussi peu inquiété dans sa retraite? Jamais ses rapports avec ses
+partisans ont-ils été tolérés avec autant de libéralité et de douceur?
+Mais quand on profite de cette douceur même pour nouer des intrigues qui
+débutent par des mensonges, il faut bien que nous y regardions, et que
+les brouillons soient avertis qu'ils ne trouveront chez nous point
+d'insouciance et en Europe point d'appui. Votre auguste souverain a
+fait, à cet égard, avec une convenance parfaite, tout ce que le mien
+pouvait désirer; et il n'y a point de paroles meilleures que celles que
+vous voulez bien m'adresser en me disant que «la visite aurait été
+déclinée si l'oncle du jeune prince avait cessé de vivre, et que le
+neveu, gagnant d'importance aux yeux d'un parti, eût été regardé comme
+un prétendant.» A de telles paroles, une seule réponse convient, c'est
+l'expression d'une entière confiance. Et la confiance des rois entre eux
+est, vous le savez, mon cher baron, le meilleur gage de la paix des
+peuples et de l'honneur des couronnes.»
+
+D'un commun accord, la limite était ainsi tracée: tant que les
+démonstrations n'avaient point de caractère politique, tant que la
+qualité de prétendant n'était pas proclamée et exploitée, nous avions,
+pour la situation de M. le duc de Bordeaux, autant de ménagement
+qu'aucune des cours européennes, et nous nous félicitions de n'avoir à
+ajouter aucun déplaisir à son infortune, aucune gêne à porter dans sa
+liberté.
+
+Nous pouvions espérer qu'à Londres comme à Vienne, à Dresde et Berlin,
+cette satisfaction ne nous manquerait pas: les dispositions du
+gouvernement anglais étaient connues; la reine Victoria venait d'en
+donner, par sa visite au château d'Eu, le plus éclatant témoignage.
+Quand elle apprit que M. le duc de Bordeaux était sur le point de venir
+en Angleterre, elle y attendait M. le duc et madame la duchesse de
+Nemours qui lui avaient promis de passer auprès d'elle quelques jours;
+elle exprima sur-le-champ son inquiétude que la première de ces deux
+visites ne dérangeât la seconde, et son désir que M. le duc de Bordeaux
+retardât son arrivée. Lord Aberdeen alla au-devant de ce que nous
+pourrions avoir à lui dire au sujet du voyage annoncé:
+
+«Il faut que vous sachiez, dit-il au comte de Rohan-Chabot[26], chargé
+d'affaires à Londres pendant le congé du comte de Sainte-Aulaire, où
+j'en suis sur cette question. D'après les ordres de la reine, j'avais
+fait prévenir le prince de l'arrivée prochaine de M. le duc et de madame
+la duchesse de Nemours, et qu'il serait _désagréable_ à Sa Majesté qu'il
+se trouvât à Londres en même temps qu'eux. Le duc de Lévis m'a fait
+répondre que rien ne pouvait être plus contraire au désir ou à la pensée
+de M. le duc de Bordeaux ou de ceux qui le conseillent, que de susciter,
+par un voyage en Angleterre, le moindre embarras, soit à Londres, soit
+en France. M. de Lévis m'a fait assurer que le prince était, quant à
+présent, absolument sans espérances et sans projets.
+
+[Note 26: Lettre du comte de Rohan-Chabot à moi, 31 octobre 1843.]
+
+Il était sans doute du devoir de ceux qui l'entourent de le rendre
+digne, par son éducation, de toute chance plus favorable que la fortune
+pourrait lui réserver; mais il n'y en avait, en ce moment, aucune à
+prévoir ou à préparer. Dans tout son séjour, le prince prendrait pour
+règle de sa conduite les moindres désirs exprimés par la reine ou par
+son conseil. Ceci posé, a continué lord Aberdeen, je vous dirai encore
+que la reine désire ne point voir le prince; et quant à moi je prendrais
+la responsabilité de lui conseiller de refuser sa visite si, par un
+motif quelconque, vous m'en exprimiez le désir au nom du gouvernement
+français. La question est entre vos mains, et vous connaissez assez ce
+que sont les dispositions de cette cour pour n'éprouver aucun scrupule à
+nous faire connaître vos voeux.
+
+«Maintenant je vous dirai que, livré à moi-même et si l'on était
+indifférent à Paris, je voudrais que, s'il le désire, la reine reçût le
+jeune prince; il me semble que nous ne pouvons pas faire moins, pour le
+petit-fils de Charles X qui revient en Angleterre avec son simple titre
+de prince exilé, que nous ne nous sommes crus obligés de faire pour un
+aventurier comme Espartero. Cette réception serait évidemment tout à
+fait particulière (_strictly private_); une simple présentation sans
+dîner, etc. Mais si vous m'en exprimez le désir, je le répète, je
+déconseillerai même cette simple prévenance de notre cour.»
+
+Il était impossible de se montrer à la fois plus amical et plus sincère,
+et d'engager plus dignement sa responsabilité et par une promesse et par
+un conseil. La promesse et le conseil nous convenaient également: lord
+Aberdeen nous offrait plus que n'avait fait aucune des cours
+continentales, et il ne nous conseillait rien qui ne fût d'accord avec
+nos dispositions et notre conduite antérieure. Le comte de Rohan-Chabot,
+sans engager son gouvernement, témoigna à lord Aberdeen, avec la même
+franchise, son adhésion personnelle et ne me la laissa pas ignorer. Mais
+la situation changea promptement de face; il fut promptement évident
+qu'il se passerait à Londres tout autre chose que ce qui s'était passé à
+Berlin; les légitimistes les plus ardents se mirent, en France, à la
+tête du mouvement, et entraînèrent à leur suite les plus modérés comme
+les plus considérables; ils se rendirent en foule à Londres, annonçant
+partout l'éclat qu'ils allaient faire autour de M. le duc de Bordeaux,
+de son nom et de son droit. J'écrivis sur-le-champ au comte de
+Rohan-Chabot[27]: «Je parlerai lundi, au conseil, de M. le duc de
+Bordeaux. La faction fait ici beaucoup de bruit; je ne crois pas qu'elle
+veuille faire autre chose; mais pour du bruit, évidemment elle en veut,
+et son bruit blesse ici beaucoup les oreilles. Quoique superficielle, à
+mon avis, la chose doit être traitée sérieusement. Je ne sache pas qu'on
+ait jamais vu les chefs d'une faction, les premiers et les derniers,
+jeunes et vieux, députés, gens du monde et journalistes, se donner
+ainsi, autour d'un prétendant, un rendez-vous éclatant, affiché. Il y a
+là autre chose que du respect pour le malheur, et le respect est dû à
+autre chose encore que le malheur. Faites sentir cela dans votre
+conversation, sans quitter le terrain sur lequel vous êtes placé.» Je
+lui adressai le surlendemain des instructions positives[28]: «J'ai
+entretenu le roi et le conseil du séjour de M. le duc de Bordeaux en
+Angleterre et de ce que vous en a dit lord Aberdeen. Voici, à coeur
+ouvert, ce que nous en pensons. Si M. le duc de Bordeaux était
+simplement un prince exilé et malheureux, voyageant sans but ni effet
+politique, nous trouverions très-naturel et convenable qu'on donnât à
+son malheur et à son rang toutes les marques de respect. Nous n'en
+parlerions pas. Nous n'y regarderions même pas. Mais les choses ne sont
+point telles, bien s'en faut. Que M. le duc de Bordeaux le veuille ou ne
+le veuille pas, que l'impulsion vienne de lui et de ses conseillers
+intimes ou qu'ils la reçoivent de ses partisans en France, il est bien
+réellement, bien évidemment un prétendant qui fait de la politique de
+faction ou qui se prépare à en faire. Quoi de plus significatif que ce
+rendez-vous général autour de lui, de tous les chefs du parti, grands et
+petits, jeunes et vieux, députés, gens du monde et journalistes?
+Non-seulement ils se donnent rendez-vous en Angleterre, ils le
+proclament; ils en font grand bruit dans leurs journaux; ils exploitent
+jour par jour le voyage de M. le duc de Bordeaux et le leur propre. Ils
+répètent, ils crient tous les matins: «Henri V est notre roi.» C'est
+bien là un prétendant affiché; c'est bien là de l'étalage de faction,
+destiné à entretenir, à fomenter les passions et les espérances du parti
+pour préparer ses tentatives. Ce sont là les faits, mon cher Chabot, les
+faits réels. Nous ne pouvons pas ne pas les voir, et il est de notre
+devoir d'en tenir compte.
+
+[Note 27: Le 4 novembre 1843.]
+
+[Note 28: Le 6 novembre 1843.]
+
+«Cela étant, qu'arrivera-t-il si la reine d'Angleterre reçoit M. le duc
+de Bordeaux, même _privately_, sans rien de plus qu'une simple visite?
+
+«Les légitimistes s'empareront de cette visite, la dénatureront, la
+multiplieront, dans leurs lettres, dans leurs entretiens, dans leurs
+journaux. Et malgré toutes les explications, tous les désaveux du monde,
+leur double but sera atteint: au dehors, ils se seront donné des airs
+d'influence; au dedans, ils auront flatté et fomenté les passions et les
+espérances de leur parti.
+
+«Pour le moment, c'est tout ce qu'ils prétendent et espèrent; mais c'est
+déjà un grand mal.
+
+«Si, au contraire, la reine d'Angleterre ne reçoit pas du tout M. le duc
+de Bordeaux, par ce seul fait tout mal devient impossible; toutes les
+menées de la faction, au dedans et au dehors, sont déjouées; tout son
+bruit est vain; tout son étalage d'apparences trompeuses s'évanouit. Et
+ce résultat, excellent en soi et pour nous, sera excellent aussi pour
+les relations de nos deux pays: on y verra une preuve éclatante de la
+cordiale amitié de la reine d'Angleterre pour notre famille royale, de
+son gouvernement pour le nôtre, de l'Angleterre pour la France. Ce sera
+le complément de la visite au château d'Eu; nous puiserons dans ces deux
+faits la réponse la plus frappante, la plus populaire aux déclamations
+et aux méfiances les plus aveugles.
+
+«Nous pensons et nous disons donc, mon cher Chabot, qu'il est bon et
+désirable, soit pour nous-mêmes, soit pour les rapports des deux trônes,
+des deux gouvernements et des deux peuples, que la reine ne reçoive pas
+du tout M. le duc de Bordeaux. Et puisque lord Aberdeen vous a dit qu'il
+s'en remettait sur ce point à notre aveu, nous l'exprimons sans hésiter.
+Nous ne craignons pas que lord Aberdeen, ni sir Robert Peel, ni aucun
+membre du gouvernement anglais s'y trompent, ni qu'ils nous trouvent
+plus rigoureux envers M. le duc de Bordeaux, ou plus préoccupés des
+intrigues de ses partisans, qu'il ne nous convient de l'être. En fait de
+tolérance et de douceur envers les ennemis les plus acharnés, comme en
+fait de confiance dans les sentiments de notre nation, les preuves du
+roi, et de sa famille, et de son gouvernement, sont faites. Mais nous,
+conseillers de la couronne, quand lord Aberdeen nous demande de faire
+connaître, dans cette circonstance, notre voeu, nous répondons avec
+confiance à ce témoignage de confiance, certains que le cabinet qui nous
+fait cette question ne verra dans notre réponse que ce qui est dans
+notre pensée: l'intention d'écarter tout ce qui entretiendrait chez
+quelques hommes des espérances factieuses, dans le pays une sourde
+irritation, et de faire en sorte que cet incident tourne au profit des
+sentiments de bienveillance cordiale que les deux peuples comme les deux
+gouvernements doivent se porter et se prouver en toute occasion.»
+
+Quand cette lettre et la demande formelle qu'elle contenait furent
+communiquées par M. de Rohan-Chabot à lord Aberdeen[29], il ne témoigna
+pas la moindre hésitation, mais quelque regret: «Il eût préféré l'autre
+alternative, m'écrivit M. de Chabot, et je crois même qu'il s'y
+attendait. Il trouve, au fond, que vous réclamez beaucoup de lui en
+demandant ici ce que vous n'avez exigé nulle part ailleurs. Il ne croit
+pas votre décision justifiée par les vaines tentatives du parti
+légitimiste pour attirer ici l'attention. Il vous trouve trop inquiet:
+«Dites de ma part à M. Guizot, m'a-t-il dit, que je ne le reconnais pas
+là; c'est de la politique de Metternich.» Le duc de Wellington partagea
+plus vivement le regret de lord Aberdeen, mais sans hésiter plus que lui
+dans la promesse du cabinet. Le sentiment de sir Robert Peel fut tout
+autre, et il s'en expliqua sans réserve avec M. de Chabot: «Je vous
+dirai que _moi_, lui dit-il, j'ai complétement approuvé les dernières
+lettres de M. Guizot que vous avez laissées entre les mains de lord
+Aberdeen et qu'il m'a montrées. Je crois que, les circonstances données,
+M. Guizot ne pouvait mieux faire, et je me suis rendu sur-le-champ à
+Windsor pour recommander à la reine de se conformer entièrement au voeu
+du gouvernement français. Je lui ai même demandé de ne point laisser
+attribuer cette décision à aucune instigation venant de Paris, mais de
+bien établir que Sa Majesté ne suit en cela que sa propre volonté et son
+sentiment spontané. Mon Dieu, je sais bien quelle devait être la pensée
+naturelle du roi; je sais quelle a été celle de M. Guizot: nous l'avons
+vu à Eu et depuis. Mais ce voyage de M. le duc de Bordeaux n'est point
+une simple tournée d'agrément; dès le premier moment, j'y ai vu une
+véritable question, pour nous comme pour vous; j'y ai songé sérieusement
+et j'ai prévu, quant à moi, qu'elle aboutirait nécessairement à la
+décision que nous venons de prendre. Indépendamment du contre-coup sur
+Paris, dont M. Guizot parle si bien dans ses lettres, il y aura, ici
+même, des efforts pour faire une cour au jeune prince. Je veux qu'il en
+résulte au contraire un nouveau motif de rapprochement et de confiance
+mutuelle entre les deux cours.»
+
+[Note 29: Le 8 novembre 1843.]
+
+L'impression de lord Aberdeen ne ralentit point son empressement à vider
+la question: «Je sors de chez lui, m'écrivit le 10 novembre le comte de
+Sainte-Aulaire de retour à Londres; il venait de Windsor: «Tout est
+arrangé à l'égard du duc de Bordeaux, m'a-t-il dit; la reine se
+conformera exactement au voeu du gouvernement français. Il lui a suffi
+d'en être avertie.»
+
+Il ne me suffisait pas que lord Aberdeen eût fait ce qu'il m'avait
+promis, j'avais à coeur qu'il fût convaincu que je ne lui avais rien
+demandé qui ne fût nécessaire, et que je n'eusse également demandé
+ailleurs si la situation eût été la même. Je répondis sur-le-champ à M.
+de Sainte-Aulaire: «Je ne veux pas que mon courrier parte sans emporter,
+pour lord Aberdeen, mon sincère remercîment du conseil qu'il a donné à
+Windsor sur M. le duc de Bordeaux. Je sais que ce n'était pas son avis
+personnel. Je sais qu'il en résultera peut-être pour lui quelques ennuis
+de société. J'aurais vivement désiré les lui épargner. J'y ai bien
+pensé, et je le prie de m'en croire; il n'y avait pas moyen; l'effet
+_ici_ eût été détestable, et il faut bien qu'_ici_ soit toujours ma
+première pensée. Le 28 septembre dernier, après que M. le duc de
+Bordeaux fut parti de Berlin, M. de Humboldt m'écrivit par ordre du roi
+de Prusse qui lut d'avance sa lettre: «Je ne crois pas trop m'avancer en
+vous disant que la visite aurait été déclinée si l'oncle du jeune prince
+avait cessé de vivre, et que le neveu, gagnant d'importance aux yeux
+d'un parti, eût été regardé comme un prétendant.» A Londres, M. le duc
+de Bordeaux était bien réellement un prétendant, avec toute l'importance
+que son parti pouvait lui donner. Ce fait en Angleterre et son action en
+France sur les esprits, voilà ce qui m'a décidé. Je tiens à ce que lord
+Aberdeen le sache, et sache bien aussi combien je suis sensible à son
+excellent procédé.»
+
+M. le duc de Bordeaux à peine arrivé à Londres, notre prévoyance fut
+pleinement justifiée: le caractère politique de son séjour éclata
+bruyamment; les journaux du parti, en Angleterre et en France,
+retentirent du concours qui se faisait autour de lui et du discours que
+lui adressa, le 29 novembre, le duc de Fitz-James, en l'appelant _son
+roi_ au nom de trois cents visiteurs français réunis dans la maison
+qu'il occupait à Belgrave-Square; des cris de _Vive Henri V_ suivirent
+le discours; le prince tint successivement de nombreux levers pour les
+nouveaux venus de France. En signalant à lord Aberdeen ces faits, le
+comte de Sainte-Aulaire lui demanda si le gouvernement anglais n'avait
+aucun moyen de les réprimer: «Son langage, m'écrivit l'ambassadeur, a
+été excellent[30]; il a qualifié les faits de scandale insensé et
+coupable; il a consulté l'avocat de la reine sur les moyens de
+répression autorisés par la loi; mais la réponse qu'il attend ne lui
+fournira probablement pas des moyens efficaces. Il verrait, dans
+l'intérêt des deux gouvernements anglais et français, des inconvénients
+graves à s'écarter de ce qui est strictement conforme à la loi et à la
+coutume. La moindre irrégularité, tout acte de violence qui pourrait
+être reproché au ministère anglais serait aussitôt saisi par ses
+adversaires; la cause du duc de Bordeaux deviendrait populaire dans
+l'opposition, et on lui créerait un parti anglais. J'ai cru pouvoir
+répondre à lord Aberdeen que vous n'auriez assurément pas la pensée de
+lui demander rien d'illégal ni d'exorbitant; mais peut-être, ai-je
+ajouté, une manifestation fortement improbative de ce que le ministère
+anglais ne se reconnaît pas le pouvoir d'empêcher serait-elle, de sa
+part, un acte utile, et comme un apaisement de l'irritation que tout
+ceci va sans doute causer en France:--Oh! pour cela, m'a répondu lord
+Aberdeen avec un soulagement visible, je n'y ai pas la moindre
+objection, je n'y vois pas le moindre inconvénient; et moi-même, qui
+avais d'abord d'autres sentiments, je m'y porterai aujourd'hui aussi
+volontiers que personne.--Il m'a dit encore que le duc de Lévis lui
+avait fait annoncer sa visite, que d'abord il l'attendait avec quelque
+anxiété parce que le langage qu'il avait à tenir pour le jeune prince
+lui répugnait:--mais aujourd'hui, a-t-il ajouté, je me sens le coeur
+endurci, et j'attends le duc de Lévis de pied ferme. Malheureusement il
+ne viendra probablement pas, parce qu'il aura su que la reine ne voulait
+pas voir M. le duc de Bordeaux, et que la notification de son arrivée à
+Londres était conséquemment sans Objet.»
+
+[Note 30: Les 30 novembre et 1er décembre 1843.]
+
+Lord Aberdeen tint sa nouvelle promesse comme il avait tenu la première;
+il adressa à l'ambassadeur de France[31] une note officielle dans
+laquelle, après avoir reproduit «les faits rapportés, dit-il, dans les
+feuilles publiques sans que ce rapport ait été l'objet d'aucune
+contradiction,» il qualifiait sévèrement ces faits, expliquait que la
+loi du pays ne donnait au gouvernement aucun moyen de réprimer les
+démonstrations de ce genre, annonçait qu'avant de recevoir la note du
+comte de Sainte-Aulaire, il avait pris les mesures nécessaires pour
+faire bien connaître tout le déplaisir de la reine et les sentiments de
+son gouvernement à l'occasion des faits ainsi signalés, et finissait en
+disant que les assurances qu'il avait reçues lui donnaient droit
+d'espérer que ces scènes ne se renouvelleraient pas.
+
+[Note 31: Le 9 décembre 1843.]
+
+Comme lord Aberdeen l'avait prévu, le duc de Lévis ne vint pas le voir;
+mais le comte de Bristol se chargea de porter à Belgrave-Square
+l'expression des sentiments de la reine et de son gouvernement: «Il
+comptait, m'écrivit M. de Sainte-Aulaire[32], s'acquitter de sa mission
+auprès de M. de Chateaubriand qu'il connaît de longue date; assez
+désappointé de le trouver parti, il a demandé le duc de Lévis, et, après
+la préface obligée, il lui a dit que ce qui s'était passé récemment à
+Belgrave-Square avait appelé l'attention de la reine et de son
+gouvernement, que l'une et l'autre en avaient été péniblement affectés
+et verraient avec un vif déplaisir que de telles scènes se
+renouvelassent. Le duc de Lévis a protesté que rien n'était plus
+contraire aux sentiments du comte de Chambord que de déplaire à la reine
+d'Angleterre. Pour preuve il a rappelé que, sur une indication donnée
+indirectement par lord Aberdeen, le voyage en Irlande avait été
+abandonné et l'arrivée à Londres retardée de plusieurs semaines. Quant
+au titre de roi donné par le duc de Fitz-James, c'était en effet une
+circonstance regrettable, et le prince en avait été fort contrarié. Il
+n'avait pu contrister ses amis par une réprimande sévère; mais il
+déclarait en toute sincérité que son intention n'était point de prendre
+ni d'encourager personne à lui donner un autre titre que celui de comte
+de Chambord. Le duc de Lévis a ajouté que le projet du prince était de
+quitter Londres lundi prochain, d'aller à Bristol, à Portsmouth, et de
+ne s'arrêter qu'une couple de jours à Londres, au retour. Lord Aberdeen
+m'a même semblé croire que ce dernier séjour pourrait être supprimé.»
+
+[Note 32: Le 8 décembre 1843.]
+
+Le duc de Bordeaux resta plus longtemps en Angleterre que n'avait paru
+l'indiquer le duc de Lévis; mais son séjour ne fut plus qu'une série de
+promenades et de visites dans les diverses parties et les divers
+établissements publics ou particuliers du pays, sans aucun incident
+politique et sans aucune observation de la part du gouvernement du roi.
+
+Clos à Londres, l'incident de Belgrave-Square se ranima à Paris. Tant de
+mouvement sans autre effet que du bruit, cette démonstration qui était
+bien plus une bravade qu'un complot, avaient suscité en France, dans les
+Chambres comme dans le pays, plus de colère que d'alarme, et remis les
+partis en présence sans rengager entre eux la lutte. Le roi, en ouvrant
+la session de 1844, ne fit, dans son discours, aucune allusion, même
+indirecte, à ce qui venait de se passer au-delà de la Manche, et le
+cabinet, dans les mesures qu'il annonça, n'en tint absolument aucun
+compte. Mais quand elles eurent à s'occuper de leur adresse en réponse
+au discours du trône, les deux Chambres ne gardèrent pas le même
+silence. La Chambre des pairs déclara dans la sienne que «les pouvoirs
+de l'État, en dédaignant les vaines démonstrations des factions
+vaincues, auraient l'oeil ouvert sur leurs manoeuvres criminelles;» et
+après un court débat cette phrase fut adoptée à une très-forte majorité.
+A la Chambre des députés, on put croire, au premier moment, que
+l'affaire ne serait guère plus vive ni plus longue: la commission nommée
+pour la préparation de l'adresse comptait sept membres du parti
+conservateur et deux de l'opposition[33]; l'un des premiers, M.
+Saint-Marc Girardin, en fut le rédacteur principal; ce furent les deux
+membres de l'opposition, M. Ducos et M. Bethmont, et avec eux l'un des
+conservateurs, M. Desmousseaux de Givré, qui proposèrent à la commission
+la phrase relative aux scènes de Belgrave-Square, en ces termes: «La
+conscience publique flétrit de coupables manoeuvres.» M. Hébert fit
+remarquer que le mot _manoeuvres_ ne convenait pas, car, dans le langage
+légal, il impliquait l'idée de certains crimes ou délits spéciaux que
+personne ne voulait imputer aux visiteurs de Belgrave-Square. Sa
+remarque fut admise, et les mots _coupables manifestations_ remplacèrent
+ceux de _coupables manoeuvres_. Mais aucune objection, aucune
+observation ne s'éleva contre le mot _flétrit_; et le paragraphe ainsi
+rédigé fut adopté à l'unanimité dans la commission et présenté, en son
+nom, à la Chambre. Dès le début de la discussion générale, M. Berryer
+prit la parole pour justifier sa présence et celle de ses amis à
+Belgrave-Square, sans rien dire d'ailleurs sur aucun des termes de
+l'adresse. Son discours, un peu embarrassé et froid, laissa la Chambre
+aussi peu émue que peu convaincue. Je lui répondis sans passionner le
+débat et avec l'adhésion presque générale de l'assemblée, en ramenant la
+situation de la monarchie de 1830 et du parti légitimiste à des termes
+simples et à des principes positifs. Tout semblait annoncer que, sur le
+paragraphe en question, la lutte ne serait ni ardente ni prolongée, et
+que les attaques de l'opposition porteraient bien plus sur la politique
+extérieure et intérieure du cabinet que sur l'incident dont, à Paris et
+à Londres, les salons et les journaux s'étaient si vivement préoccupés.
+
+[Note 33: MM. Saint-Marc Girardin, Nisard, Bignon, Desmousseaux de
+Givré, François Delessert, Baumes, Hébert, Bethmont et Ducos.]
+
+Mais, dans l'intervalle de la discussion générale de l'adresse à celle
+du paragraphe qui contenait la phrase relative aux scènes de
+Belgrave-Square, un trouble s'éleva dans les esprits: le mot _flétrit_
+convenait mal à ces scènes et aux personnes qui s'y étaient engagées; il
+leur attribuait un caractère d'immoralité et de honte qui n'appartenait
+point au fait qu'on voulait ainsi qualifier: des devoirs publics avaient
+été méconnus, mais l'honneur n'était point atteint. La flétrissure était
+une de ces expressions excessives et brutales par lesquelles les partis
+s'efforcent quelquefois de décrier leurs adversaires, et qui dépassent
+les sentiments même hostiles qu'ils leur portent. Les légitimistes
+s'indignèrent de ce langage de l'adresse comme d'une injure; d'honnêtes
+et équitables conservateurs ressentaient des scrupules: «Je vois un
+grand ébranlement sur le dernier paragraphe et pour le mot _flétrir_,
+m'écrivit M. Duchâtel: Bignon est très-inquiet et hésite beaucoup; il
+m'a dit hier qu'il connaissait bien d'autres membres qui repoussaient le
+mot.» La commission reprit elle-même la discussion de sa phrase et parut
+disposée à la modifier; on parla de mettre _réprouver_ au lieu de
+_flétrir_: «Je viens de causer avec M. Sauzet, m'écrivit M. Duchâtel; il
+ne croit pas qu'il soit possible de ne pas prendre demain matin un parti
+dans la commission, et les choses sont bien avancées pour changer de
+front. Je crois qu'il faudrait au moins mettre quelque chose de plus
+fort que _réprouver_; ces mots, _la conscience publique frappe d'une
+réprobation éclatante de coupables manifestations_, me paraîtraient
+bons. C'est la conclusion de votre discours de lundi. La phrase est un
+peu déclamatoire, mais le fond est plus important que la forme.»
+
+Ces réclamations, ces hésitations firent naître dans l'opposition un
+espoir qu'elle n'avait pas à l'ouverture du débat: l'espoir de trouver
+là l'occasion d'une attaque sérieuse contre le cabinet évidemment
+embarrassé d'avoir à soutenir ou à abandonner un mot ardemment attaqué
+par les légitimistes et repoussé par quelques conservateurs, en même
+temps que chaudement adopté, dans la Chambre et hors de la Chambre, par
+le gros du parti du gouvernement. C'était, pour l'opposition de la
+gauche dynastique, une mauvaise situation que la nécessité de laisser
+tomber, de combattre même, de concert avec les légitimistes, ce mot
+_flétrir_ que ses représentants dans la commission de l'adresse y
+avaient accepté et introduit eux-mêmes. Mais il n'y a point d'embarras
+que n'oublient et ne surmontent les passions de parti quand elles
+entrevoient une chance inespérée de succès; on avait un mot pour point
+de départ de l'attaque, on prit une personne pour point de mire: quand
+on vint à la discussion du dernier paragraphe, on ne s'occupa ni du
+cabinet tout entier ni de sa politique actuelle; tous les coups furent
+dirigés contre moi, et puisés dans un passé lointain que mes adversaires
+avaient déjà souvent exploité. J'étais à peine monté à la tribune qu'à
+mes premières paroles on se reporta à trente ans en arrière; ma conduite
+pendant les Cent-Jours, mon voyage à Gand, la Chambre de 1815, les lois
+d'exception, les malheurs des protestants dans le midi de la France,
+tous ces souvenirs, tous ces faits qui, par mes amis ou par moi-même,
+avaient été plus d'une fois, les uns pleinement expliqués, les autres
+formellement démentis, furent ramenés sur la scène avec des
+emportements, des interruptions, des apostrophes depuis longtemps sans
+exemple dans nos assemblées politiques. Il y avait évidemment, dans
+l'opposition, un parti pris ou de me troubler, ou d'étouffer ma voix par
+un tumulte matériel insurmontable: «Si nous ne pouvons pas vaincre M.
+Guizot, disait l'un des plus acharnés, il faut l'éreinter.» Des passions
+longtemps ennemies entre elles, les passions révolutionnaires, les
+passions bonapartistes et les passions légitimistes, s'unissaient pour
+exhaler ensemble contre moi leurs colères anciennes ou récentes; et
+derrière elles se laissaient entrevoir les espérances de mes principaux
+adversaires parlementaires, un peu embarrassés, je dirai volontiers un
+peu dégoûtés de la scène à laquelle ils assistaient sans y prendre part,
+mais dont ils devaient peut-être recueillir le fruit. Je fus assez
+heureux pour soutenir sans trouble ni lassitude ce brutal assaut: l'un
+des secrétaires de la Chambre, M. Dubois, de la Loire-Inférieure, assis
+au bureau derrière moi et qui appartenait à l'opposition modérée, me dit
+à voix basse, avec une émotion bienveillante: «Reposez-vous, reprenez
+haleine.--Quand je défends mon honneur et mon droit, lui répondis-je, je
+ne suis pas fatigable.» Je ne fis aux clameurs aucune concession; je
+rappelai les diverses phases de ma vie et de mon service continu dans la
+cause du gouvernement libre, pour la défense tantôt de l'ordre, tantôt
+de la liberté; et lorsque, après avoir ainsi lutté pendant une heure et
+demie, je descendis de la tribune, je me donnai le plaisir de dire: «On
+peut entasser tant qu'on voudra les colères, les injures, les calomnies;
+on ne les élèvera jamais au-dessus de mon dédain.»
+
+Avant cette explosion factice et calculée, je n'étais pas exempt, en
+moi-même, d'un peu de déplaisir et de malaise; je regrettais ce mot de
+_flétrir_, que je ne trouvais ni vrai ni convenable, et j'aurais
+volontiers consenti à le voir remplacé par quelque autre expression à la
+fois sévère et moins blessante. Mais plus la querelle s'engageait, plus
+il devenait évident que toute modification à l'adresse proposée par la
+commission serait, pour le gouvernement et le parti conservateur tout
+entier, une faiblesse inacceptable. A l'approche du vote, divers
+amendements, entre autres la substitution du mot _réprouver_ au mot
+_flétrir_, furent présentés; le général Jacqueminot, alors commandant
+supérieur de la garde nationale de Paris, vint me dire que, si nous
+abandonnions le mot _flétrir_, il en demanderait, lui, le maintien. Je
+n'avais point d'hésitation, et la même impression que produisait en moi
+la violence des diverses oppositions combinées était ressentie par la
+majorité de la Chambre comme par tout le cabinet: ceux de nos amis, qui
+avaient d'abord témoigné quelques scrupules, y renoncèrent hautement et
+votèrent tous pour le paragraphe proposé. L'adresse fut adoptée par 220
+voix contre 190, c'est-à-dire par une majorité homogène, compacte et
+contente d'elle-même dans la lutte qu'elle venait de soutenir contre une
+minorité nombreuse, mais incohérente, fortuite et embarrassée des
+emportements auxquels elle s'était livrée sans succès. Le cabinet sortit
+affermi de cette épreuve; et en dehors de la Chambre, dans le public, le
+sentiment suscité par la scène dont j'avais été l'objet fut si vif
+qu'une réunion de personnes étrangères à l'assemblée, la plupart
+inconnues de moi et jeunes spectateurs de nos débats, fit frapper, en
+mémoire de cette scène, une médaille où j'étais représenté à la tribune,
+résistant au tumulte, et ses délégués vinrent me l'offrir avec les
+expressions de la plus affectueuse estime.
+
+L'adhésion du roi au cabinet n'était pas moins ferme que celle de la
+Chambre; le lendemain de l'orage suscité contre moi[34], il m'écrivit:
+«Mon cher ministre, vous avez été trop occupé pour venir chez moi ce
+matin comme vous me l'aviez fait dire hier au soir; mais je veux vous
+témoigner combien j'ai souffert de tout ce que j'ai recueilli sur ce qui
+s'est passé dans la scène d'hier, et combien j'ai admiré l'attitude que
+vous y avez si noblement maintenue. Espérons qu'une telle scène ne se
+renouvellera pas. Ce n'est pas à vous que j'ai besoin de dire que tout
+cela ne pourrait qu'ajouter au prix que j'attache à la conservation de
+votre ministère et à la confiance que vous m'inspirez.»
+
+[Note 34: Le 27 janvier 1844.]
+
+Je retrouve à chaque pas, dans les lettres que je recevais du roi tous
+les jours, et souvent deux ou trois fois par jour, les marques de cette
+confiance; et je me fais un devoir comme un plaisir d'en citer ici
+quelques-unes, car rien ne peut faire mieux connaître la nature de mes
+rapports avec ce prince et son vrai caractère, rare mélange de finesse
+et d'abandon, d'impétuosité et de calcul, de sentiments naturels et
+jeunes conservés au milieu d'une expérience un peu découragée des cours,
+des révolutions et du monde. Je reproduis ici tout simplement ces
+fragments textuels, en indiquant le lieu et la date des lettres
+auxquelles je les emprunte.
+
+«_Saint-Cloud,_ 5 _novembre_ 1841. Je suis pressé de vous parler du
+sujet sur lequel vous m'avez donné ce matin un si bon conseil que je
+mets à profit. Il m'importe non-seulement que vous connaissiez bien ma
+pensée tout entière, mais que je connaisse la vôtre de même; et c'est
+cette connaissance réciproque qui seule peut modifier ou rectifier nos
+opinions respectives, et les rapprocher de la vérité, autant que le
+permettent nos imperfections humaines.»
+
+«_Des Tuileries_, 18 _mars_ 1844. Mon cher ministre, il y a aujourd'hui
+cinquante et un ans que j'étais à la bataille de Neerwinden. A cette
+heure-ci, elle allait bien; une heure plus tard, elle était complétement
+perdue. C'était plus grave que ceci. Grâce à Dieu, nous n'avons à
+soutenir que des batailles de paix, et c'est un meilleur métier à tous
+égards, quoique souvent il ne soit pas plus suave.»
+
+«_Neuilly_, 23 _mai_ 1845. C'est un grand inconvénient, mon cher
+ministre, quand nous nous voyons aussi peu. Ici, au milieu des affaires
+brûlantes, ce n'est pas comme à Eu ou au Val-Richer où elles sont
+assoupies; ici nous voyons toujours du monde; chacun nous attaque; et
+quel que soit notre soin de ne pas nous engager par nos conversations,
+nos tendances percent inévitablement, et elles sont commentées en tous
+sens. Il importe donc toujours de causer et de nous recorder sur les
+affaires avant qu'elles ne deviennent le topique général, et d'assimiler
+nos tendances autant que nous le pouvons (j'aime à reconnaître que c'est
+facile), avant de les laisser démêler, encore moins avant qu'elles nous
+aient engagés d'une manière quelconque. Je suis sûr que c'est aussi
+important pour vous que pour moi.»
+
+«_Château d'Eu_, 23 _septembre_ 1845. Mon cher ministre, je vous renvoie
+vos lettres avec ma plus complète adhésion à tout ce que vous me dites
+et à tout ce que vous avez fait. C'est une habitude que j'aime beaucoup
+à conserver. Je suis contrarié du retard du maréchal Soult, mais je ne
+peux pas le combattre. Ce retard, surtout avec ma présence à St-Cloud,
+va nous donner trois semaines de luttes, d'insinuations, de prétentions
+et d'intrigues dont je n'attends d'autre résultat qu'une augmentation de
+mécontents par le désappointement. Je n'aime pas à écrire sur ces
+matières et sur les personnes; mais comme nous avons, vous et moi, la
+sainte habitude de nous regarder en face et de lire clairement nos
+pensées dans le blanc de nos yeux, il nous est permis de nous dire _take
+care_ envers ceux qui ne les ouvrent jamais tout à fait. Ceci pour vous
+seul absolument.»
+
+«_Neuilly_, 16 _mai_ 1846. Quand vous vous rangez à mon avis, il ne peut
+plus me rester de doute qu'il ne soit bon.»
+
+«_Eu_, 21 _août_ 1847. Il faut que les hommes substituent comme vous, et
+peut-être puis-je dire aussi comme moi, le courage de l'impopularité à
+la soif des applaudissements.»
+
+Quels que fussent ma déférence envers le roi et le juste compte que je
+tenais de son avis, je ne recherchais pas plus la popularité auprès de
+lui qu'ailleurs, et j'avais grand soin de maintenir l'indépendance de ma
+pensée et de mes actes dans l'application de la politique générale que
+nous pratiquions d'un commun accord. Je m'étais mis sur le pied de
+n'entretenir le roi et le conseil des instructions que je donnais à nos
+agents au dehors que dans les cas d'une grande importance et lorsqu'il y
+avait une direction nouvelle à leur imprimer. Je dirigeais du reste,
+comme je l'entendais, ma correspondance officielle et particulière. La
+délibération entre plusieurs n'est utile que dans les questions
+générales et en quelque sorte législatives; hors de là, dans la
+diplomatie comme dans l'administration, le pouvoir exécutif, pour être
+efficace et digne, a besoin d'unité et d'indépendance confiante. Chaque
+jour toutes les dépêches de nos représentants à l'étranger étaient
+envoyées de mon cabinet particulier au roi qui me les renvoyait avec ses
+observations; mais il ne prenait d'avance aucune connaissance de mes
+propres dépêches. Je ne suis pas sûr qu'il n'ait pas été quelquefois
+impatienté de cette indépendance, il ne m'en a jamais donné aucun signe;
+et lorsque, dans quelque occasion ou par quelque raison particulière, il
+avait le désir de connaître ce que j'avais écrit au dehors, il me le
+demandait spécialement, sans élever, sur ma correspondance diplomatique,
+aucune prétention plus générale. Ainsi je trouve dans ses lettres:
+
+«_Saint-Cloud_, 23 _novembre_ 1842. Vous me feriez plaisir de me faire
+lire la minute de votre dépêche sur les comités prussiens qui a tant
+charmé M. Bresson.»
+
+«_Saint-Cloud_, 28 _octobre_ 1843. Je ne perds pas un instant à vous
+faire remettre la dépêche de Chabot sur la Grèce. Vous me feriez plaisir
+de me communiquer les instructions que vous lui avez données sous la
+date du 27 septembre relativement à cette affaire.»
+
+Il s'agissait, dans ces instructions, de notre entente avec le cabinet
+anglais au sujet de la révolution constitutionnelle accomplie à Athènes
+le 15 septembre 1843.
+
+«_Neuilly_, 11 _et_ 12 _juillet_ 1847. Je serai bien aise de lire votre
+instruction à Bois-le-Comte (à propos des affaires de la Suisse et du
+Sonderbund) que le duc de Broglie a communiquée à lord Palmerston.
+Veuillez me l'envoyer....... Je me hâte de vous remettre votre admirable
+dépêche à Bois-le-Comte; elle est parfaite et j'espère qu'elle pourra
+être publique un jour.»
+
+C'est sur cette double base de complète entente quant à la politique
+générale et d'indépendance personnelle dans la pratique quotidienne de
+cette politique que j'ai constamment maintenu mes rapports avec le roi
+Louis-Philippe, et qu'il les a toujours acceptés.
+
+Rien n'est plus inconciliable avec le devoir et le succès politique d'un
+ministre dans le régime constitutionnel que la situation de favori; elle
+fait perdre, à celui qui l'accepte, l'autorité dont il a besoin
+vis-à-vis des pouvoirs divers entre lesquels il est chargé d'établir
+l'harmonie et l'action commune. Ce n'était pas la disposition du roi
+Louis-Philippe de donner à aucun de ses ministres ce caractère; mais
+j'ai toujours pris grand soin que rien n'altérât ma position à cet
+égard; j'ai écarté tout ce qui aurait eu l'apparence de satisfaction et
+de faveur personnelles. En 1846, au moment de son mariage et de celui de
+l'infante sa soeur, la reine d'Espagne m'avait fait l'honneur de vouloir
+me conférer la grandesse héréditaire espagnole avec le titre de duc;
+j'en parlai au roi en lui exprimant mon dessein et mes motifs de
+décliner cette faveur: «Vous avez raison,» me dit-il, et il ajouta en
+souriant: «Voulez-vous que je vous fasse duc en France?--Cela me
+plairait mieux, Sire; mais je ne crois pas que cela fût bon, ni pour le
+service du roi, ni pour moi-même;--Vous avez raison aussi,» me dit-il,
+et il n'en fut plus question. J'écrivis sur-le-champ au comte Bresson:
+«Je ne suis ni un puritain, ni un démocrate. Je n'ai pas plus de mépris
+pour les titres que pour tous les autres signes extérieurs de la
+grandeur. Ni mépris, ni appétit. Je ne fais cas et n'ai envie que de
+deux choses: de mon vivant, ma force politique; après moi, l'honneur de
+mon nom. Si je croyais que la grandesse et le duché dussent ajouter
+quelque chose, aujourd'hui à ma force, plus tard à mon nom, je les
+accepterais avec plaisir. Je crois le contraire. Je crois qu'il y a,
+pour moi, aujourd'hui plus de force et un jour plus d'honneur à rester
+M. Guizot tout court. Si notre Chambre des pairs était héréditaire, si
+je devais laisser à mes descendants, pour les soutenir dans leur
+médiocrité de mérite ou de fortune, mes titres et mes honneurs dans mon
+pays, j'agirais peut-être autrement. Notre pays étant ce qu'il est, je
+persiste et je dis _non_ à votre amicale idée. Et en même temps, comme
+je ne veux point affecter un dédain impertinent que je n'ai pas, comme
+je serai charmé de conserver, pour moi et dans ma famille, quelques
+souvenirs de ce grand événement auquel nous avons pris ensemble tant de
+part, sachez que je recevrai avec un vrai plaisir les portraits de la
+reine d'Espagne et de l'infante. Et si on veut faire pour moi quelque
+chose d'un peu particulier, si on veut y ajouter quelque souvenir bien
+clairement espagnol, un vieux tableau, un vieux meuble, j'en serai
+charmé et reconnaissant. Voilà tout ce que j'ai dans l'âme à ce sujet,
+mon cher ami; faites-en ce que vous voudrez.».
+
+M. Bresson me comprit à merveille et fit agréer à Madrid mon refus; les
+deux portraits royaux et un charmant petit tableau de Murillo sont les
+seuls présents que les mariages espagnols m'aient attirés.
+
+En 1847, la recette générale de Bordeaux vint à vaquer. Le roi me fit
+offrir, par M. Duchâtel, de la donner à la personne que je désignerais
+et qui me ferait, dans le revenu de cette charge, une part convenable.
+Je priai le roi de n'y pas songer, et il n'en fut rien. Au sein d'un
+gouvernement libre et en présence d'une publicité ombrageuse, pour
+servir dignement le prince et le pays, il faut leur être plus nécessaire
+qu'ils ne vous sont utiles, et leur rendre plus de services qu'on n'en
+reçoit de bienfaits.
+
+Je me permets de croire que mon attitude, dans ces diverses occasions,
+ne fut pas étrangère au soin continu que prenait le roi de me témoigner,
+dans les détails personnels et intimes de la vie, une bienveillance
+sympathique, seule faveur que je fusse disposé à accepter. En 1841 et
+1844, mon fils et ma fille aînée furent gravement malades: «Je prends,
+m'écrivait le roi, une part trop vive à vos angoisses pour ne pas
+désirer que, tant qu'elles dureront, vous ne songiez pas à vous éloigner
+un instant de votre pauvre malade. Je vous prie de ne pas me répondre et
+de m'envoyer seulement un bulletin détaillé de son état.» Et quand la
+convalescence fut assurée: «C'est bien de tout mon coeur que je vous
+offre mes félicitations les plus vives; et ce sentiment est bien partagé
+par la reine, par ma soeur et par tous les miens qui m'ont bien demandé
+de vous le témoigner de leur part. J'espère donc que vous pourrez me
+venir voir demain, et j'en suis charmé de toute manière[35].» Il était
+constamment préoccupé de ma santé et me la recommandait avec une
+sollicitude à la fois intéressée, affectueuse et délicate: «Quoique
+toujours charmé de vous voir, j'exige avant tout que vous ne songiez à
+venir ici qu'autant que vous serez bien assuré que vous pouvez le faire
+sans aucun inconvénient. Nous avons trop besoin de votre santé pour
+consentir à ce qui pourrait la compromettre[36].»--«Je n'ai pas voulu
+faire demander de vos nouvelles pour ne pas vous constituer malade aux
+yeux de mon antichambre; mais il me tarde de savoir que votre enrouement
+n'est pas devenu du rhume[37].»--«Je suis bien aise que vous quittiez
+Passy puisqu'il y a de l'humidité, et qu'avant tout votre santé m'est
+trop précieuse pour vous laisser vous exposer aux rhumes. Il faut
+absolument les prévenir cet hiver en vous enfermant rigoureusement au
+premier symptôme. Ainsi, quelque pressé que je sois de vous revoir et de
+causer avec vous, je vous prie de ne pas venir chez moi avant que les
+symptômes aient disparu[38].»
+
+[Note 35: Lettres des 20 mars 1841, 3 et 4 avril 1844.]
+
+[Note 36: Lettre du 11 octobre 1843.]
+
+[Note 37: Lettre du 31 janvier 1845.]
+
+[Note 38: Lettre du 29 septembre 1845.]
+
+Il ne laissait passer aucun des débats où j'avais réussi dans les
+Chambres sans m'en exprimer sa vive satisfaction; je ne citerai qu'une
+seule des lettres qu'il m'écrivit en pareil cas, et je citerai celle-là
+surtout à cause du billet qui y était joint. Le 2 mars 1843, en
+repoussant une grande attaque de M. de Lamartine contre toute la
+politique depuis 1830 et ce qu'on appelait «la pensée du règne,» je
+terminai mon discours par ces paroles: «L'honorable M. de Lamartine a
+parlé de dévouement et de la nécessité du dévouement pour faire de
+grandes choses au nom des peuples. Il a eu parfaitement raison; il n'y a
+rien de beau dans ce monde sans dévouement. Mais il y a place partout
+pour le dévouement; la vie a des fardeaux pour toutes les conditions, et
+la hauteur à laquelle on les porte n'en allége nullement le poids. Vous
+aimez, dites-vous, à porter vos regards en haut: portez-les donc
+au-dessus de vous. Êtes-vous, depuis douze ans, le point de mire des
+balles et des poignards des assassins? Voyez-vous, depuis douze ans, vos
+fils sans cesse dispersés sur la face du globe pour soutenir partout
+l'honneur et les intérêts de la France? Voilà du vrai, du pratique
+dévouement. Souffrez que nous lui rendions hommage, et que nous ne
+soyons pas ingrats, même envers tout un règne.»
+
+Le soir même de cette séance, je reçus du roi cette lettre:
+
+ «Maudissant la grandeur qui l'attache au rivage,»
+
+disait Boileau de Louis XIV. Et moi aussi, mon cher ministre, j'ai bien
+maudit celle qui m'empêchait d'aller ce soir vous serrer la main, et
+vous dire de grand coeur combien je suis profondément ému et
+reconnaissant des paroles que vous avez fait entendre pour moi, et du
+magnifique discours que vous avez prononcé avec tant d'effet et d'éclat.
+Ce sentiment est vivement partagé par tous les miens, dont il m'est bien
+doux d'être l'organe auprès de vous.»
+
+A la lettre du roi était joint ce billet de la reine:
+
+«Comme femme et comme mère, je ne puis résister au désir de remercier
+l'éloquent orateur qui, en soutenant d'une manière si admirable les
+intérêts du roi et de la France, a rendu une justice éclatante à tout ce
+que j'ai de plus cher au monde.»
+
+Je ne m'arrêterais pas à rappeler ces souvenirs s'ils ne me servaient à
+montrer sous leur vrai jour mes rapports avec le roi Louis-Philippe et
+ses dispositions envers moi. J'ai trop assisté, dans l'histoire, aux
+destinées des meilleurs serviteurs des princes pour porter aux amitiés
+royales une grande confiance; je sais qu'elles sont souvent aussi
+superficielles que caressantes, et qu'elles ne résistent guère aux
+épreuves sérieuses. Mais la perspective des mécomptes possibles sur le
+fond du coeur des rois n'enlève pas à leur bienveillance quotidienne
+tout son prix, et cette bienveillance a, dans les incidents de la vie et
+des affaires publiques, une importance qui n'est pas à dédaigner.
+
+Ce fut précisément la bienveillance du roi pour le cabinet et leur
+intime accord qui ranimèrent une question déjà plus d'une fois débattue
+dans la Chambre, et lui donnèrent une gravité telle qu'elle devint à
+cette époque, entre l'opposition et nous, le drapeau le plus apparent de
+la lutte. L'opposition accusait le cabinet de manquer, vis-à-vis du roi,
+d'une volonté comme d'une pensée propre et indépendante, et de n'être
+que l'instrument docile de la pensée et de la volonté royale. Si elle
+nous avait reproché de trop étendre ou de laisser trop prévaloir dans le
+gouvernement l'influence de la couronne au détriment des autres grands
+pouvoirs publics, elle n'aurait fait qu'user de son droit, et élever,
+entre elle et nous, une question de fait sur le caractère et les
+résultats de notre administration. Je fus le premier à reconnaître ce
+droit et à demander que telle fût en effet la question posée. Mais
+l'opposition en éleva une autre essentiellement différente: à la place
+d'une question de fait elle mit une question de principe; elle érigea en
+maxime constitutionnelle cette phrase fameuse: «Le roi règne et ne
+gouverne pas.» C'était méconnaître également, en droit le vrai principe
+de la monarchie constitutionnelle, en fait ses conséquences naturelles
+et les exemples de son histoire partout où elle s'est fondée: «Quoiqu'on
+l'ait souvent donné à entendre, dis-je dans le débat[39], le trône n'est
+pas un fauteuil auquel on a mis une clef pour que personne ne puisse s'y
+asseoir, et uniquement pour prévenir l'usurpation. Une personne
+intelligente et libre, qui a ses idées, ses sentiments, ses désirs, ses
+volontés, siége dans ce fauteuil. Le devoir de cette personne royale,
+car il y a des devoirs pour tous, également hauts, également saints pour
+tous; son devoir, dis-je, et sa mission, c'est de ne gouverner que
+d'accord avec les autres grands pouvoirs publics institués par la
+Charte, avec leur aveu, leur adhésion, leur appui. Le devoir des
+conseillers de la couronne, c'est de faire prévaloir auprès d'elle les
+mêmes idées, les mêmes mesures, la même politique qu'ils veulent et
+peuvent faire prévaloir dans les Chambres. Voilà le gouvernement
+constitutionnel: non-seulement le seul vrai, le seul légal, le seul
+constitutionnel, mais le seul digne; car il faut que nous ayons pour la
+couronne, comme nous demandons à la couronne de l'avoir pour nous, ce
+respect de croire qu'elle est portée par un être intelligent et libre
+avec lequel nous traitons, et non par une pure machine inerte, vaine,
+faite pour occuper une place que d'autres prendraient si elle n'y était
+pas.»
+
+[Note 39: A la Chambre des députés, dans la séance du 29 mai 1846.]
+
+C'est là le principe rationnel de la monarchie constitutionnelle, le
+principe sur lequel reposent les deux conditions essentielles et
+inséparables de cette forme de gouvernement: l'inviolabilité du monarque
+et la responsabilité de ses conseillers. Qu'on ne veuille pas de la
+monarchie constitutionnelle, qu'on croie la responsabilité du pouvoir et
+la juste influence du pays dans son gouvernement mieux assurées par les
+institutions de la république américaine, je le comprends, quoique je ne
+sois nullement de cet avis: mais que des partisans de la monarchie
+constitutionnelle prétendent que la maxime _le roi ne peut mal faire_
+signifie _le roi ne peut rien faire_, et que l'inviolabilité royale
+entraîne la nullité royale, c'est un étrange oubli de la dignité comme
+de la liberté morale de la personne humaine, même placée sur un trône et
+entourée de conseillers qui répondent de ses actes, soit qu'ils les lui
+aient inspirés, soit qu'ils les aient acceptés de sa volonté.
+
+C'est aussi une étrange imprévoyance des faits naturels et inévitables
+qui découlent du fond même des choses. On aura beau dire: _le roi règne
+et ne gouverne pas;_ on ne fera jamais, dans la pratique, sortir de ces
+paroles la conséquence effective que le roi qui règne ne soit de rien
+dans son gouvernement. Quelque limitées que soient les attributions de
+la royauté, quelque complète que soit la responsabilité de ses
+ministres, ils auront toujours à discuter et à traiter avec la personne
+royale pour lui faire accepter leurs idées et leurs résolutions, comme
+ils ont à discuter et à traiter avec les Chambres pour y obtenir la
+majorité. Et dans toute discussion, dans toute délibération, l'homme
+dont le concours est nécessaire exerce infailliblement, dans la mesure
+de son habileté, de son caractère, des circonstances plus ou moins
+favorables, une part d'influence. Les faits historiques sont, en ceci,
+pleinement d'accord avec les vraisemblances morales: partout où la
+monarchie constitutionnelle a existé, la personne du monarque, ses
+opinions, ses sentiments, ses volontés n'ont jamais été indifférents ni
+inactifs, et les plus indépendants, les plus exigeants des ministres en
+ont toujours tenu grand compte. De nos jours comme dans les temps
+anciens, sous les ministères whigs comme sous les torys, dans les
+rapports de lord Chatham avec George II et de lord Grey avec Guillaume
+IV comme dans ceux de M. Pitt avec George III, l'histoire
+constitutionnelle de l'Angleterre en offre, à chaque pas,
+d'incontestables preuves. Sans nul doute, c'est le principe et le but de
+la liberté politique de rendre impossible toute domination égoïste,
+c'est-à-dire tout gouvernement personnel, et de faire en sorte que la
+pensée et le sentiment comme l'intérêt du pays lui-même prévalent dans
+la conduite de ses affaires; mais pour réaliser le principe et atteindre
+au but, il y a bien des moyens à employer, bien des écueils à éviter,
+bien des précautions à prendre: on peut savoir ou ne pas savoir traiter
+et agir avec les compagnons obligés de la route; on peut être offensant
+ou servile, trop dur ou trop faible avec le prince qu'on sert comme avec
+le parti qu'on dirige. Les questions que soulève cette situation ne sont
+que des questions de plus et de moins, d'à-propos ou d'inopportunité, de
+conduite habile ou inhabile; mais ce sont des questions naturelles et
+inévitables. La maxime _le roi règne et ne gouverne pas_ a l'air de les
+supprimer en faisant du roi une machine et en oubliant qu'il est une
+personne, mais elle prétend et promet plus qu'elle ne peut tenir; elle
+peut être, contre le cabinet en fonction, une arme efficace, mais l'arme
+porte plus haut qu'elle ne vise et qu'elle n'a droit de viser; on attire
+ainsi la royauté dans l'arène au moment même où l'on semble vouloir l'en
+écarter absolument. Si l'opposition nous avait accusés de subordonner
+aux idées et aux volontés du roi nos propres idées et nos propres
+volontés, elle aurait eu raison de nous reprocher une faiblesse coupable
+et l'oubli de notre premier devoir constitutionnel; mais rien de pareil
+ne pouvait nous être imputé: il y avait accord entre le roi et nous, non
+parce que nous cédions complaisamment au roi, mais parce que, le roi et
+nous, nous voulions et soutenions la même politique. Il ne pouvait y
+avoir nul doute à cet égard, car, encore ambassadeur à Londres et avant
+la formation du cabinet, je m'étais expliqué sur cette politique, au
+dedans comme au dehors, et j'avais dit qu'elle serait la mienne[40].
+
+[Note 40: Voir dans ces _Mémoires_, tome V, p. 365-399.]
+
+Non-seulement c'était l'harmonie de pensée et de dessein général qui
+déterminait, entre le roi et le cabinet, l'harmonie d'action; cette même
+harmonie s'était établie entre la couronne, le cabinet et les Chambres:
+depuis six ans, au milieu des plus libres débats, une majorité
+permanente avait soutenu notre politique; et deux fois dans le cours de
+ces six années, en 1842 et en 1846, des élections générales, aussi
+libres que régulières, avaient maintenu cette majorité. Il n'y avait là
+rien que de conforme aux principes comme au but du gouvernement libre
+sous sa forme de monarchie constitutionnelle, et nous pratiquions
+fidèlement ce régime, bien loin de l'altérer.
+
+Comme il est aisé de le pressentir, mon attitude et mon langage dans
+cette question convenaient au roi Louis-Philippe: il m'en savait gré,
+non-seulement parce qu'il y était personnellement intéressé, mais à
+raison de sa pensée générale et désintéressée sur la nature et la
+pratique du gouvernement constitutionnel. Il était, à cet égard, dans un
+état d'esprit dont les personnes qui ne l'ont pas vu de près et à
+l'oeuvre peuvent difficilement se faire une juste idée. Nul homme
+n'était plus vraiment libéral, dans le sens philosophique et
+contemporain de ce mot, plus imbu des sentiments de son temps dans
+toutes les questions d'équité et d'humanité universelle. Je trouve dans
+une de ses lettres[41] cet élan d'indignation contre l'esclavage: «Il y
+a une chose dont je ne veux pas différer de vous parler: c'est
+l'admission scandaleuse des marchands d'esclaves avec leurs victimes à
+bord de nos paquebots. Depuis François Ier, tout esclave qui touche un
+pavillon français est libre de plein droit, et ce droit a toujours été
+exercé noblement et rigoureusement sans jamais admettre aucune
+réclamation des maîtres. Les Anglais ont toujours eu la même règle; je
+l'ai vu pratiquer à Palerme, par sir John Talbot, sur le _Thunderer_, et
+nous avons emmené le nègre esclave de la baronne de San Benedetto sans
+aucune réclamation. Je pense que vous ne perdrez pas un instant pour
+enjoindre le maintien du privilége du pavillon français, et que tant
+notre marine que nos paquebots recevront des ordres catégoriques sur ce
+point.» Et dans une autre lettre[42]: «La déclaration du bey de Tunis
+pour l'abolition de l'esclavage est une circonstance remarquable et
+très-heureuse; il importe de surveiller la manière dont elle sera
+présentée. Cet acte et notre traité avec la Chine relatif au libre
+exercice de la religion chrétienne méritent et doivent obtenir un grand
+retentissement. Quel progrès de civilisation parmi les Mahométans
+eux-mêmes! Quelle différence entre Tunis d'aujourd'hui et Tunis d'il y a
+trente ans, quand j'ai vu à Palerme la procession de quatre cents
+esclaves siciliens rachetés à Tunis par les pères de la Merci et
+l'intervention de lord William Bentinck! C'est cependant notre conquête
+d'Alger qui a mis fin aux exécrables pirateries barbaresques; c'est elle
+qui en a délivré la chrétienté, et c'est elle seule qui a efficacement
+établi la liberté et la sécurité de la navigation dans la Méditerranée!»
+Les idées philanthropiques du XVIIIe siècle, les principes de 1789,
+l'impulsion première et le progrès social de la Révolution française
+n'avaient point d'adhérent plus sincèrement convaincu et plus fidèle que
+ce prince, indépendamment de tout calcul et de tout intérêt personnel.
+
+[Note 41: Du 5 mai 1844.]
+
+[Note 42: Du 15 février 1846.]
+
+Il était de plus, comme roi et dans son gouvernement, bien résolu à ne
+jamais sortir du cercle constitutionnel, et à toujours accepter, en
+définitive, la pensée et le sentiment du pays manifestés après les
+libres discussions et les épreuves légalement autorisées. Nul prince n'a
+jamais plus franchement adopté le principe du contrat entre le peuple et
+lui, et ne s'est plus fermement tenu pour lié, par conscience comme par
+prudence, à la foi du serment.
+
+Deux sentiments puissants agissaient en même temps sur lui. Il était
+prince et Bourbon; il était né, il avait été élevé au sein de l'ancienne
+société française, à la cour de ses rois; les maximes et les traditions
+de la monarchie de Henri IV et de Louis XIV ne lui étaient point
+étrangères; il les connaissait et les comprenait, non comme une histoire
+qu'on a étudiée, mais comme on connaît et comprend ce qu'on a vu.
+Très-éclairé sur les vices et les faiblesses de l'ancien régime, il
+savait aussi ce que la longue durée y avait introduit de principes de
+gouvernement, et il le jugeait sans animosité comme sans ignorance.
+Associé d'autre part, dès sa jeunesse, aux idées et aux événements de la
+Révolution, il était sincèrement attaché à sa cause, mais vivement
+frappé aussi de ses égarements, de ses fautes, de ses douleurs, de ses
+revers, et en grande méfiance des passions et des pratiques
+révolutionnaires qu'il avait vues à l'oeuvre. Tous ces spectacles, tous
+ces souvenirs, tant d'impressions et d'observations si diverses
+entassées dans le court espace de sa vie l'avaient laissé très-perplexe
+sur l'issue d'une si grande crise sociale et sur le succès de ses
+propres efforts pour y mettre fin. Il croyait, en même temps, à la
+nécessité du gouvernement libre et à la difficulté de le fonder. Nous
+causions seuls un jour dans un petit salon de Neuilly; le roi était dans
+un de ses moments de doute et de découragement; moi, dans mon habitude
+d'optimisme et d'espérance; nous discutions vivement; il me prit la
+main: «Tenez, mon cher ministre, me dit-il, je souhaite de tout mon
+coeur que vous ayez raison; mais ne vous y trompez pas: un gouvernement
+libéral en face des traditions absolutistes et de l'esprit
+révolutionnaire, c'est bien difficile; il y faut des conservateurs
+libéraux, et il ne s'en fait pas assez. Vous êtes les derniers des
+Romains.» Un autre jour, au milieu de je ne sais plus quel redoublement
+d'obstacles et d'embarras, il s'écriait en prenant sa tête dans ses
+mains: «Quelle confusion! Quel gâchis! Une machine toujours près de se
+détraquer! Dans quel triste temps nous avons été destinés à vivre!»
+
+Ces doutes, ces inquiétudes sur l'avenir du gouvernement libre parmi
+nous n'empêchaient nullement le roi Louis-Philippe de bien comprendre,
+dans le présent, la place qu'il y tenait, et d'y bien jouer son rôle, et
+rien que son rôle. Il n'était pas seulement décidé à n'en jamais violer
+les principes fondamentaux; il en acceptait loyalement chaque jour les
+exigences et les convenances. On l'a beaucoup accusé de vouloir, en
+toute occasion, imposer au cabinet ses volontés. Je répète que, sur la
+politique générale du gouvernement et dans la plupart des questions
+importantes qui se présentaient, l'accord entre le roi et le cabinet
+était naturel et volontaire; mais je n'hésite pas à affirmer que,
+lorsque le roi et le cabinet différaient d'avis, soit que le cabinet se
+refusât aux désirs du roi, soit que nous lui demandassions quelque chose
+qui lui déplaisait, le roi cessait d'insister ou de résister, et se
+rendait aux objections ou aux demandes de ses conseillers responsables.
+J'en citerai deux exemples qui sont caractéristiques parce qu'ils
+touchent à des questions et à des personnes que le roi avait à coeur. En
+1843 et 1845, M. Duvergier de Hauranne, membre de l'opposition, proposa
+l'introduction du vote public à la place du scrutin secret dans les
+délibérations de la Chambre des députés: le parti conservateur et le
+cabinet lui-même étaient divisés sur le mérite ou l'opportunité de cette
+innovation; le roi y était vivement opposé; M. Duchâtel et moi nous
+étions favorables. Soit dans les séances du conseil, soit dans nos
+entretiens particuliers, la question fut très-débattue; le roi tenait
+évidemment beaucoup à me ramener à son avis; il me rappelait les
+déplorables conséquences du vote public dans nos assemblées
+révolutionnaires: «Si le vote avait été secret dans la Convention
+nationale, me disait-il avec passion, Louis XVI n'aurait jamais été
+condamné.» Je combattis ses alarmes; j'insistai sur la différence des
+temps, sur la nécessité du vote public pour la forte organisation des
+partis, et pour faire passer, dans les Chambres mêmes, le sentiment de
+la responsabilité, cette condition de la conduite sérieuse et réfléchie
+des hommes au sein de la liberté. Le roi ne fut pas convaincu; mais il
+renonça à son insistance, et j'appuyai ouvertement la proposition du
+vote public qui fut adoptée. En 1845, deux hommes considérables et
+fonctionnaires publics, le comte Alexis de Saint-Priest dans la Chambre
+des pairs et M. Drouyn de Lhuys dans la Chambre des députés, entrèrent
+habituellement dans les rangs de l'opposition; je demandai que leurs
+fonctions leur fussent retirées. Le roi ne fit, quant à M. Drouyn de
+Lhuys, aucune objection; mais il lui en coûtait d'éloigner M. de
+Saint-Priest de la carrière diplomatique qu'il paraissait destiné à
+parcourir avec éclat; appartenant à une famille légitimiste, il s'était,
+dès 1830, franchement attaché à la cause et au service de la nouvelle
+monarchie; il avait été l'un des amis particuliers de M. le duc
+d'Orléans. Le roi me témoigna son hésitation et son regret. J'insistai;
+je ne pouvais admettre que notre politique fût publiquement attaquée à
+la tribune française par l'un de ses représentants à l'étranger. Le roi
+retira ses objections, et le comte Alexis de Saint-Priest fut écarté de
+son poste de ministre à Copenhague. De 1840 à 1848, je ne sache aucune
+question, aucune circonstance importante dans laquelle, en cas de
+dissentiment, le roi n'ait pas fini par se rendre au voeu du cabinet.
+
+L'opinion contraire, si communément répandue, n'est cependant pas une de
+ces erreurs gratuites et inexplicables qui circulent et prévalent
+quelquefois longtemps dans les pays libres, grâce aux attaques dont le
+pouvoir est l'objet à la tribune et dans les journaux. Les prétextes
+n'ont pas manqué à l'erreur que je signale ici, et le roi Louis-Philippe
+les a lui-même fournis. Il avait sur toutes choses une surabondance
+d'idées, d'impressions, de velléités qu'il ne prenait pas soin de
+contenir, et, pour ainsi dire, de tamiser assez sévèrement: ce qui
+l'entraînait à manifester trop d'avis et de désirs dans de petites
+questions et de petites affaires qui ne méritaient pas son intervention.
+L'indifférence et le silence sont souvent d'utiles et convenables
+habiletés royales; le roi Louis-Philippe n'en faisait pas assez d'usage.
+Il était de plus si profondément convaincu de la sagesse de sa politique
+et de l'importance de son succès pour le bien du pays qu'il lui en
+coûtait d'en voir attribuer à d'autres le mérite, et qu'il ne pouvait se
+résoudre à n'en pas revendiquer hautement sa part. Ce désir bien naturel
+et l'intarissable fécondité et vivacité de sa conversation lui donnaient
+des airs d'ingérence continue et de prépondérance exclusive qui
+dépassaient de beaucoup la réalité de ses intentions et des faits; aussi
+bien que les convenances constitutionnelles. Je suis convaincu que son
+gendre, le roi Léopold, infiniment plus prudent et plus réservé dans son
+attitude et son langage, a exercé, dans le gouvernement de la Belgique
+au dedans et au dehors, plus d'influence personnelle que le roi
+Louis-Philippe dans celui de la France; mais l'un en évitait avec soin
+l'apparence, tandis que l'autre se montrait toujours préoccupé de la
+crainte que justice ne fût pas rendue à ses desseins et à ses efforts.
+
+Je ne refuserai pas à la mémoire de ce prince le service et à moi-même
+le plaisir de montrer combien il était, au fond, modeste et exempt de
+prétentions vaniteuses. A l'approche de la session de 1846, nous
+préparions le discours que le roi devait prononcer en l'ouvrant;
+j'étais, comme à l'ordinaire, chargé de cette rédaction. Les
+circonstances étaient favorables: presque toutes les questions qui
+avaient agité et menacé de troubler nos relations au dehors, le droit de
+visite, Taïti, le Maroc, étaient résolues, et toutes nos perspectives
+honorablement pacifiques; les visites mutuelles de la reine d'Angleterre
+et du roi avaient achevé de rasséréner l'horizon; il nous parut opportun
+que le roi mît en lumière cette situation laborieusement obtenue, et
+j'insérai à cet effet, dans le projet de discours, un paragraphe que le
+conseil adopta. Le 25 décembre 1845, avant-veille de l'ouverture de la
+session, je reçus du roi cette lettre écrite à deux heures du matin:
+
+«Mon cher ministre, l'attente de la messe de minuit, dont je sors, m'a
+donné le temps de relire et d'étudier la portée du paragraphe en
+question. Plus je l'ai retourné, plus j'ai trouvé que ce n'était pas à
+moi à me donner _ce coup d'encensoir_. Que les Chambres me le donnent,
+j'en serai très-touché; mais d'en prendre l'initiative, pensez-y bien,
+mon cher ministre, cela ne me va guère, et vous ne serez pas surpris que
+je ne trouve pas cela d'accord avec ma simplicité habituelle, et surtout
+avec mes goûts. Ainsi, quant à moi, voici comment je ferais le
+paragraphe précédant celui ou ceux sur l'Angleterre:
+
+--«Je continue à recevoir de toutes les puissances étrangères des
+assurances pacifiques et amicales, et tout nous présage la durée et la
+stabilité de la paix dont nous jouissons.»
+
+«Si cependant vous insistez, ainsi que le conseil, sur la production de
+l'idée sans doute très-flatteuse pour moi, voici le maximum de ce qui
+pourrait me paraître possible, et je ne vous cache pas que je ne suis
+pas disposé à m'y résigner. Ce serait d'ajouter cette phrase que je
+regrette déjà d'avoir rédigée:
+
+--«Il m'est bien doux de voir s'accroître de plus en plus les bienfaits
+qui en découlent, et de pouvoir espérer que le bonheur de les avoir
+assurés à la France, au milieu des orages qui nous ont assaillis, se
+rattachera à la mémoire de mon règne.»
+
+«Mais, encore une fois, je préfère et je demanderai que cette phrase ne
+sorte pas de ma bouche.»
+
+Le paragraphe fut de nouveau débattu dans le conseil, et nous eûmes
+grand'peine à en faire conserver le sens en ces termes:
+
+--«Je continue à recevoir de toutes les puissances étrangères des
+assurances pacifiques et amicales. J'espère que la politique qui a
+maintenu la paix générale, à travers tant d'orages, honorera un jour la
+mémoire de mon règne.»
+
+L'histoire des rois n'offre pas beaucoup d'exemples d'une telle absence
+d'étalage et de charlatanerie.
+
+Tels étaient, entre le roi Louis-Philippe et le cabinet du 29 octobre
+1840, les rapports et les procédés mutuels: ainsi a été compris et
+pratiqué, à cette époque, le gouvernement parlementaire. J'ai considéré
+les grandes conditions de ce régime: l'homogénéité politique du cabinet;
+son intimité avec le parti qu'il a pour allié politique dans les
+Chambres; son travail continu pour rallier ce parti et pour faire
+prévaloir, auprès de la couronne comme dans les Chambres, une seule et
+même politique; l'harmonie ainsi librement établie entre les grands
+pouvoirs publics, comme leur plus sûr moyen de crédit et de force:
+telles sont les lois essentielles du gouvernement parlementaire. Nous y
+avons scrupuleusement satisfait. Que ce soit là l'unique forme de
+gouvernement libre, je n'ai garde de le penser, et je me suis hâté de le
+dire; la liberté politique a des formes très-diverses comme des degrés
+très-inégaux; le gouvernement parlementaire ne serait ni naturel, ni
+possible dans la république fédérative des États-Unis d'Amérique, ni
+dans les cantons suisses, ni dans tels ou tels autres États qui
+pourraient cependant n'être pas étrangers aux principes et aux progrès
+de la liberté; les intérêts et les sentiments des pays divers peuvent
+pénétrer et prévaloir par plus d'une voie dans leur gouvernement. Mais
+quand, par les convenances de sa situation et par le cours de sa
+destinée, un grand peuple a été amené à vouloir unir fortement dans son
+gouvernement la stabilité du pouvoir au mouvement de la liberté; quand
+c'est dans la monarchie constitutionnelle qu'il a besoin de trouver le
+gouvernement libre, c'est par le régime parlementaire qu'il a le plus de
+chances d'atteindre son but, car ce régime est le seul qui, sous la
+forme monarchique, pose en principe et assure en fait la responsabilité
+habituelle du pouvoir, première et indispensable base de la liberté
+politique. C'est un régime difficile à pratiquer et à fonder: les
+erreurs publiques, les fautes du pouvoir, des passions aveugles ou
+perverses, des événements prévus ou imprévus peuvent en troubler la
+marche ou en suspendre le progrès; dans son travail de formation, le
+gouvernement parlementaire est comme une plante de serre trop peu en
+rapport avec la température extérieure du pays et qui en supporte mal
+les rudes chocs. Mais est-ce donc au gouvernement parlementaire seul que
+ce défaut et ce malheur, doivent être imputés? Toutes les formes de
+gouvernement libre n'ont-elles pas leurs mauvaises chances et leurs
+mauvais jours? N'ont-elles pas toutes besoin de s'acclimater chez les
+peuples qui aspirent à leurs bienfaits? Point d'hypocrisie ni de
+réticence: quand on reproche au gouvernement parlementaire ses embarras
+et ses échecs, c'est trop souvent au gouvernement libre lui-même qu'on
+en veut, et on n'exhale tant d'humeur contre une forme spéciale de la
+liberté politique qu'en haine des difficiles travaux que toute forme de
+gouvernement libre impose. Je persiste dans ma double conviction: le
+gouvernement libre est le but plus ou moins prochain vers lequel tendent
+de nos jours les peuples; et dans la monarchie, le régime parlementaire
+est la conséquence naturelle comme l'instrument efficace du gouvernement
+libre. Quelles que soient ses lacunes et ses traverses, ce régime saura
+bien prendre ou reprendre, là où il sera nécessaire au triomphe de la
+liberté politique, la place qui lui appartient.
+
+
+
+
+ CHAPITRE XLV.
+
+ LES MARIAGES ESPAGNOLS.
+
+ (1842-1847.)
+
+
+Notre politique envers l'Espagne de 1833 à 1842 et ses deux
+principes.--Question du mariage de la reine Isabelle.--Notre politique
+dans cette question.--Mission de M. Pageot à Londres, Vienne et
+Berlin--Idée du prince de Metternich.--Idée de la cour de Londres pour
+le prince Léopold de Coburg.--Mes communications avec le cabinet anglais
+à ce sujet.--Chute du régent Espartero.--Changement d'attitude du
+cabinet anglais.--M. Olozaga et la reine Isabelle.--M. Gonzalès
+Bravo.--M. Bresson, ambassadeur de France à Madrid.--Sir Henri Bulwer,
+ministre d'Angleterre à Madrid.--Retour de la reine Christine en
+Espagne.--Réforme de la constitution espagnole de 1837.--Le général
+Narvaez.--Situation des divers prétendants à la main de la reine
+Isabelle.--Mort de l'infante doña Carlotta.--Le comte de
+Trapani.--Conversation du roi Louis-Philippe avec le comte
+Appony.--Abdication de don Carlos.--Négociation pour le mariage de la
+reine Isabelle avec le comte de Trapani.--Nos relations à ce sujet avec
+le cabinet anglais.--Vrai sentiment de la reine Christine pour le
+mariage de ses deux filles.--Première idée du mariage du duc de
+Montpensier avec l'infante doña Fernanda.--Entretiens, au château d'Eu,
+avec lord Aberdeen à ce sujet.--Menées entre Madrid et Lisbonne en
+faveur du prince Léopold de Coburg.--Participation de sir Henri
+Bulwer.--Avertissement loyal de lord Aberdeen.--Mes instructions à M.
+Bresson.--Chute du général Narvaez.--Cabinet Miraflores.--Mon mémorandum
+du 27 février 1846.--Cabinet Isturiz.--Chute du cabinet de sir Robert
+Peel et de lord Aberdeen.--Avénement de lord Palmerston au
+_Foreign-Office._--Sa dépêche du 19 juillet 1846.--Mes Instructions à M.
+Bresson.--Résolution de la reine Christine pour les deux mariages de ses
+filles.--Le duc de Cadix et le duc de Montpensier.--Négociation à ce
+sujet.--Conclusion des deux mariages.--Le duc de Montpensier et le duc
+d'Aumale en Espagne.--Opposition du cabinet anglais.--Son
+inefficacité.--Célébration des deux mariages.--Leurs conséquences.
+
+
+J'ai retracé dans ces _Mémoires_[43] notre politique et notre conduite
+envers l'Espagne, depuis la mort du roi Ferdinand VII[44] jusqu'à la
+régence du général Espartero[45]. J'arrive à l'événement le plus
+considérable de mon ministère des affaires étrangères, le mariage de la
+reine Isabelle II avec son cousin, le duc de Cadix, et celui de sa
+soeur, l'infante doña Fernanda, avec le dernier des fils du roi
+Louis-Philippe, le duc de Montpensier. Avant d'exposer les négociations
+et les résolutions dont ces deux mariages furent l'objet, je veux
+rappeler quelles avaient été jusque-là nos vues essentielles et
+permanentes dans nos rapports avec l'Espagne. Je n'ai garde de croire
+que les gouvernements doivent s'attacher à une politique systématique et
+préconçue: les affaires des États sont trop compliquées et trop mobiles
+pour être toujours réglées avec préméditation et selon la logique; il y
+a pourtant une certaine mesure de conséquence et d'unité, dans la pensée
+et dans les actes, qui est nécessaire à la force comme à la dignité du
+pouvoir; il a besoin de ne pas être et de ne pas paraître imprévoyant,
+incertain et décousu.
+
+[Note 43: Tome IV, pag. 54-118, 145-166, 205-206; t. VI, pag. 297-334.]
+
+[Note 44: 29 septembre 1833.]
+
+[Note 45: 8 mai 1841-29 juillet 1843.]
+
+A la mort de Ferdinand VII, nous n'hésitâmes pas à reconnaître sa fille
+Isabelle comme héritière de son trône et reine d'Espagne. Nous ne nous
+dissimulions pas les graves inconvénients, pour la France, de cette
+succession féminine qui pouvait faire passer le trône d'Espagne dans une
+maison étrangère, rivale ou même ennemie de l'intérêt français; tout
+récemment la cour des Tuileries avait tenté de maintenir en Espagne la
+Pragmatique de Philippe V qui, en 1714, avait restreint la succession
+des femmes au cas où il n'y aurait, pour le trône, point d'héritiers
+mâles, soit directs, soit collatéraux; mais, après une lutte de quarante
+ans, sous les règnes de Charles IV et de Ferdinand VII, le principe de
+la succession féminine, qui était celui de l'ancienne monarchie
+espagnole, avait prévalu; les derniers actes de Ferdinand VII et des
+Cortès l'avaient consacré. Sa fille Isabelle était reine de droit et de
+fait. Elle avait de plus pour elle, dans la nation et à la cour
+espagnole, le parti libéral et le parti modéré, c'est-à-dire les hommes
+qui avaient naguère énergiquement défendu l'indépendance de l'Espagne,
+et qui maintenant aspiraient à y fonder des institutions analogues aux
+nôtres. Sa cause était à la fois la cause de l'ancien droit, de l'état
+légal et du régime constitutionnel en Espagne. Nous ne nous bornâmes pas
+à la reconnaître, nous lui promîmes notre appui.
+
+Une réserve dans cette politique fut en même temps indiquée: nous prîmes
+soin de ne pas nous engager à intervenir en Espagne par des armées
+françaises pour soutenir, sur sa demande, le gouvernement de la reine
+Isabelle; nous maintînmes expressément, à cet égard, notre liberté et
+notre droit d'intervenir, en tout cas, si une telle intervention
+convenait aux intérêts de la France. Non-seulement nous adoptions, sinon
+comme loi absolue, du moins comme règle générale de conduite, le
+principe de la non-intervention étrangère dans le régime intérieur des
+peuples; nous étions, de plus, convaincus que toute intervention de ce
+genre est dangereuse et compromettante, car elle rend le gouvernement
+qui intervient responsable, dans une large mesure, de la conduite et de
+la destinée de celui au profit duquel il intervient. L'exemple de
+l'intervention française en Espagne sous la Restauration nous était, à
+cet égard, un solennel avertissement; elle avait été momentanément utile
+et glorieuse au gouvernement de la Restauration, comme un acte de
+hardiesse et de force accompli avec succès; mais elle lui était bientôt
+devenue pesante et triste, car, après avoir rétabli Ferdinand VII sur le
+trône, la royauté française s'était trouvée hors d'état d'exercer sur
+son gouvernement aucune action salutaire, et l'influence française,
+était devenue en Espagne un objet d'alarme et d'antipathie. C'est à de
+telles épreuves que se reconnaît la sagesse des gouvernements; ils sont
+tenus de savoir résister à la tentation d'un succès passager, pour ne
+pas donner bientôt un spectacle d'imprévoyance et d'impuissance qui les
+affaiblit en les décriant. Le roi Louis-Philippe possédait à un degré
+rare cette difficile sagesse, et je tiens à honneur d'en avoir
+promptement senti, auprès de lui, le mérite en même temps que le
+fardeau.
+
+Toute notre conduite envers l'Espagne, de 1833 à 1842, fut fidèle à ce
+double caractère de notre politique: nous donnâmes au gouvernement de la
+reine Isabelle, et au régime constitutionnel dans son gouvernement,
+non-seulement tout l'appui moral, mais tous les secours matériels que
+nous pouvions lui accorder sans engager pleinement la France dans les
+destinées de l'Espagne, et sans rendre le gouvernement français
+responsable des vicissitudes comme des fautes des divers cabinets
+espagnols. Nous aidâmes ces cabinets à triompher des insurrections
+carlistes ou anarchiques dont ils étaient assaillis; mais nous nous
+refusâmes constamment à exercer en Espagne une action militaire directe
+et prépotente. Lorsque, en 1840, l'une de ces insurrections contraignit
+la reine Christine à abdiquer la régence et à sortir d'Espagne, nous lui
+assurâmes en France un affectueux asile, mais nous restâmes en relations
+pacifiques avec le parti espagnol qui l'avait renversée; et quand le
+chef nominal de ce parti, le régent Espartero, parut devenir un
+gouvernement tant soit peu régulier, le roi Louis-Philippe, malgré son
+déplaisir personnel, lui envoya un ambassadeur. J'ai déjà dit[47] par
+quelle frivole et arrogante prétention le régent et ses ministres firent
+échouer cette démarche conciliante, et obligèrent M. de Salvandy à
+rentrer en France sans avoir même pris possession officielle de son
+poste. Il n'était pas encore arrivé à Madrid que déjà éclatait, contre
+le nouveau régent, la première de ces insurrections d'abord
+monarchiques, bientôt radicales, qui, violemment réprimées à Madrid et à
+Barcelone, devaient, au bout de dix-huit mois, chasser à son tour
+Espartero d'Espagne comme de la régence, et aboutir ensuite, en moins
+d'une année, au retour en Espagne de la reine Christine et à la
+domination du parti Modéré.
+
+[Note 46: Tome IV de ces _Mémoires_, pag. 297-334.]
+
+A travers toutes ces secousses et ces alternatives révolutionnaires, une
+question devenait de jour en jour, et par le seul cours du temps, plus
+importante et plus pressante. Comment se marierait la reine Isabelle?
+Elle n'avait encore que douze ans; mais son mariage futur était déjà en
+Espagne, en France, en Europe, l'objet des préoccupations de tous les
+politiques un peu prévoyants. Nulle part ces préoccupations ne pouvaient
+être plus sérieuses que pour le cabinet français. C'est un lieu commun
+de dire que, dans notre situation européenne, les bons et intimes
+rapports avec l'Espagne importent beaucoup à la France; mais les lieux
+communs les plus vrais s'usent un peu à force d'être répétés, et il faut
+de temps en temps remonter à leur source pour les apprécier à toute leur
+valeur. Il suffit de jeter les yeux sur la carte de l'Europe pour voir
+combien la France est intéressée à ce que l'Espagne soit naturellement
+disposée à son alliance, et demeure étrangère à toute combinaison
+européenne hostile à l'intérêt français. Depuis quatre siècles,
+l'histoire parle comme la géographie. C'est l'union de l'Espagne, de
+l'Allemagne et des Pays-Bas sous le sceptre ou sous l'influence
+dominante de Charles-Quint et de Philippe II qui a fait, au XVIe siècle,
+les périls et les revers de la France. C'est, au XVIIe siècle, la gloire
+de la politique française, personnifiée dans Richelieu, Mazarin et Louis
+XIV, d'avoir brisé le cercle ennemi dont la France était entourée, et
+d'avoir enlevé l'Espagne à la prépondérance allemande en plaçant sur son
+trône, selon son voeu, un prince de la maison de Bourbon. C'est à ce
+grand fait que, malgré quelques incidents contraires, la France a dû,
+pendant le XVIIIe siècle, tantôt la paix européenne, tantôt le concours
+actif de l'Espagne dans les luttes où elle a été engagée. Et dès les
+premières années du XIXe siècle, c'est pour avoir, par les excès et les
+perfidies de son ambition, aliéné l'Espagne de la France, que l'empereur
+Napoléon a trouvé, au-delà des Pyrénées, un péril permanent et l'une des
+principales causes de ses revers. Évidemment, et précisément à raison
+des chances contraires qu'ouvrait l'établissement en Espagne de la
+succession féminine, c'était pour la France un intérêt de premier ordre
+de maintenir à Madrid l'oeuvre de Louis XIV; l'intérêt dynastique
+n'était en ceci que fort secondaire, il s'agissait essentiellement d'un
+intérêt français.
+
+Dès que la question s'éleva, le roi Louis-Philippe prouva, par ses
+résolutions et son langage, sa ferme et patriotique prévoyance. La
+tentation était grande, pour lui, d'écouter complaisamment l'intérêt de
+sa propre famille; le voeu dominant en Espagne, dans l'esprit de la
+reine Christine comme dans tout le parti modéré et dans les rangs de
+l'armée espagnole, appelait au trône de Madrid un de ses fils,
+spécialement M. le duc d'Aumale. Le roi repoussa constamment cette idée.
+C'était sa résolution générale de ne donner aux jalousies de l'Europe,
+surtout de l'Angleterre, aucun motif spécieux. Il avait d'ailleurs peu
+de confiance dans l'état politique de l'Espagne et ne voulait pas avoir
+à en répondre: «En vérité, m'écrivait-il[48], c'est bien le cas de dire
+à ceux qui seraient tentés de se quereller aujourd'hui pour la main
+d'Isabelle II:--Avant de se disputer le trône d'Espagne, il faut savoir
+s'il y aura en Espagne un trône à occuper... Croyez bien, mon cher
+ministre[49], que nous ne pouvons jamais trouver en Espagne qu'un seul
+motif d'étonnement: ce serait qu'elle ne fût pas en proie successivement
+à toute sorte de gâchis et de déchirements politiques. Nous devons nous
+tenir soigneusement en dehors de tout cela; car, dans ma manière de
+voir, il n'y a pour nous d'autre danger que celui d'y être entraînés
+comme ceux qui, dans les usines, approchent leurs doigts des cylindres
+mouvants qui broient tout ce qui s'y introduit.» Il surveillait avec
+sollicitude tous les mouvements qui pouvaient le pousser sur cette
+pente: «Je vois poindre, m'écrivait-il[50], une occurrence sur laquelle
+vous connaissez bien mon opinion: c'est la nécessité de prévenir une
+demande espagnole du duc d'Aumale. L'idée d'un refus est effrayante par
+l'effet que ce refus produirait en Espagne, qu'il jetterait
+infailliblement dans une hostilité contre la France et contre moi, et
+dans des choix analogues pour le mariage. Je sens l'embarras: on ne
+refuse que ce qui vous est offert; ou bien on s'expose à s'entendre
+dire:--«Mais vraiment qui vous a dit qu'on songeait à vous?»--Cependant
+il faut bien ne pas laisser entraîner les Espagnols à faire leur offre,
+dans la présomption qu'une offre nationale de l'Espagne exclût la
+possibilité du refus et amènerait, forcerait l'acceptation. Il faut
+donc, je crois, instruire nos agents pour écarter et faire avorter,
+autant qu'ils pourront, toute proposition relative à mon fils.» Le
+moindre incident sur ce sujet excitait son attention: «Je vous renvoie
+un numéro du _Morning Post_[51], qui contient une prétendue lettre de la
+reine Christine à don Carlos qui est une fabrication évidente. En la
+lisant, vous ne vous méprendrez pas sur le but de cette fabrication, qui
+est de persuader à la crédulité anglaise que je veux donner un de mes
+fils pour mari à la reine Isabelle, et que c'est Christine qui ne le
+veut pas. _Credat Judaeus_... La difficulté de détruire chez les Anglais
+ces illusions, ces défiances, ces _misconceptions_ de nos intérêts,
+après quarante ans de contact avec eux, aussi bien, j'ose le dire,
+qu'après mes treize années de règne, me cause un grand ébranlement dans
+la confiance que j'avais eue de parvenir à établir, entre Paris et
+Londres, cet accord cordial et sincère qui est à la fois, selon moi,
+l'intérêt réel des deux pays et le véritable _Alcazar_ de la paix de
+l'Europe. Qu'en attendre après ce que Bresson dit que lord Cowley a
+écrit à lord Westmoreland:--«Que j'étais convenu avec lui que j'avais
+vivement désiré qu'un de mes fils épousât la reine d'Espagne, mais qu'il
+croyait que je ne le désirais plus depuis que j'étais assuré que la
+guerre serait le résultat de cette alliance.»--Et cependant, quand je
+lui ai dit, pour la trentième fois, que je n'avais jamais eu le moindre
+attrait pour cette alliance et que tous mes fils y étaient également
+contraires, lord Cowley m'a répété, avec une insistance que je vous ai
+même signalée: «_Your Majesty always said so_ (Votre Majesté m'a
+toujours parlé ainsi)[52].»
+
+[Note 47: Le 1er novembre 1841.]
+
+[Note 48: Le 9 août 1843.]
+
+[Note 49: Le 23 août 1843.]
+
+[Note 50: Le 20 juin 1842.]
+
+[Note 51: Le 11 août 1843.]
+
+Ce n'est pas dans des documents officiels, dans des entretiens avec des
+diplomates étrangers, c'est dans la correspondance intime et
+confidentielle du roi Louis-Philippe avec moi que je trouve ces
+témoignages positifs de sa ferme et spontanée résolution de ne pas
+rechercher, de ne pas accepter le trône d'Espagne pour l'un de ses fils,
+pas plus qu'en 1831 il n'avait accepté le trône de Belgique pour M. le
+duc de Nemours. Il sacrifiait sans hésiter, à l'intérêt général d'une
+vraie et solide paix européenne, tout intérêt d'agrandissement personnel
+et de famille; mais il était en même temps bien décidé à ne pas
+sacrifier l'intérêt spécial qu'avait la France à rester avec l'Espagne
+dans une intimité naturelle, et le maintien de la maison de Bourbon sur
+le trône d'Espagne était évidemment le moyen naturel et éprouvé
+d'atteindre ce résultat. Je partageais complétement, sur l'un et l'autre
+point, le sentiment du roi; et dès que la question du mariage espagnol
+apparut, cette double pensée devint la règle de notre conduite. J'en
+informai sans délai nos principaux agents du dehors: «Notre politique
+est simple, écrivis-je au comte de Flahault[52]: à Londres, et
+probablement aussi ailleurs, on ne voudrait pas voir l'un de nos princes
+régner à Madrid. Nous comprenons l'exclusion et nous l'acceptons, dans
+l'intérêt de la paix générale et de l'équilibre européen. Mais, dans le
+même intérêt, nous la rendons: nous n'admettons, sur le trône de Madrid,
+point de prince étranger à la maison de Bourbon. Elle a bien des maris à
+offrir, des princes de Naples, de Lucques, les fils de don Carlos, les
+fils de l'infant don Francisco. Nous n'en proposons, nous n'en
+interdisons aucun. Celui qui conviendra à l'Espagne nous conviendra,
+mais dans le cercle de la maison de Bourbon. C'est pour nous un intérêt
+français de premier ordre, et je tiens pour évident que c'est aussi
+l'intérêt espagnol et l'intérêt européen.»
+
+[Note 52: Le 27 mars 1842.]
+
+J'avais, quelques mois auparavant[53], tenu au comte de Sainte-Aulaire
+le même langage: «Nous ne devons pas vouloir, nous ne voulons pas, sur
+le trône d'Espagne un Bourbon français; mais pour que l'intérêt français
+ait sa juste part, il nous faut un Bourbon. Il y en a à Naples, à
+Lucques; il y en a de deux sortes en Espagne. Entre ceux-là, nous avons
+des préférences, point de parti arrêté; nous nous déciderons quand le
+moment viendra, selon la possibilité et l'utilité. C'est le fond de
+notre politique, sans arrière-pensée, je pourrais dire sans velléité
+contraire. Mais je penche à croire que, tout en agissant et parlant en
+général selon notre but réel, nous ne devons pas proclamer dès à présent
+et tout haut notre désintéressement personnel. On est inquiet à cet
+égard; il faut qu'on reste un peu inquiet, et qu'au jour de la décision
+le sacrifice net de toute prétention française nous serve contre
+d'autres prétentions. Pensez-y et dites-m'en votre avis.»
+
+[Note 53: Le 26 octobre 1841.]
+
+Sur ce dernier point, les informations qui me vinrent du dehors et les
+incidents imprévus qui, de jour en jour, survenaient en Espagne et
+menaçaient de faire éclater tout à coup toutes les questions,
+modifièrent ma première pensée. Je sentis la nécessité de prendre sans
+plus tarder, sur le mariage de la reine Isabelle, une position bien
+déterminée et hautement déclarée. Je ne me dissimulais pas les
+inconvénients qui pouvaient résulter d'une telle déclaration, l'embarras
+où elle mettrait peut-être tel ou tel des gouvernements à qui elle
+serait adressée, surtout les susceptibilités qu'elle exciterait en
+Espagne et dont les partis malveillants pourraient se servir contre
+nous. Mais ces considérations cédaient, à mes yeux, devant l'avantage
+d'une politique parfaitement nette, à la fois digne et désintéressée de
+la part du roi, efficace pour l'intérêt français sans être
+compromettante, et qui nous lierait nous-mêmes contre toute tentation,
+tout en nous laissant notre liberté d'action si on nous en contestait
+les bases. Le roi adopta avec empressement mes vues, et j'écrivis à M.
+de Sainte-Aulaire[54]: «Je ne sais ce qui arrivera en Espagne, mais il y
+arrivera quelque chose, et tout y peut arriver. Tout y est en trouble,
+en décomposition, en travail. Les carlistes, les christinos, les
+espartéristes, les républicains, tous se remuent et conspirent, ensemble
+ou isolément, comme par le passé ou en cherchant des voies nouvelles.
+L'usurpation, les transactions, les victoires exclusives ou partagées,
+les mariages et les protections de toute sorte, on pense à tout, on
+espère tout, on se prépare à tout. C'est un chaos d'où il ne sortira
+probablement rien de bon, mais qui n'en fermente pas moins et nous
+donnera beaucoup d'embarras. Un de ces embarras, le principal peut-être,
+c'est et ce sera toujours les jalousies et les méfiances anglaises. Si
+nous nous entendions réellement avec l'Angleterre, si nous agissions
+vraiment de concert, ne fût-ce que pour quelque temps et sauf à
+reprendre ensuite nos traditions de rivalité, aujourd'hui un peu
+puériles, les affaires d'Espagne seraient bientôt arrangées. Je ne
+l'espère guère, et pourtant c'est la voie dans laquelle il faut toujours
+marcher, car c'est la seule qui puisse mener au but; si nous n'arrivons
+pas, au moins nous resterons dans le bon chemin, et notre propre
+situation a chance d'y gagner plutôt que d'y perdre. L'adhésion du
+cabinet anglais à notre attitude dans la courte ambassade de Salvandy a
+été bien tardive, mais non sans valeur; il en reste quelque chose; on
+doute maintenant à Madrid de la persistance de lord Aberdeen dans la
+politique de lord Palmerston; le parti révolutionnaire espagnol ne
+compte plus, comme il y comptait, sur la protection anglaise; il y a un
+commencement de méfiance, d'hésitation, de séparation. Il faut appuyer
+en ce sens, lentement, doucement, de façon à ne pas aggraver, au lieu de
+les atténuer, les susceptibilités qui font notre embarras; mais appuyer
+pourtant, car c'est en détachant l'Angleterre des révolutionnaires
+espagnols que nous pourrons faire quelque chose en Espagne, pour
+l'Espagne et pour nous-mêmes.
+
+[Note 54: Le 2 mars 1842.]
+
+«J'ai causé de tout ceci, et à fond, avec M. Pageot qui est revenu de
+Madrid avec Salvandy, et qui connaît à merveille l'Espagne actuelle, les
+partis, les hommes, leur situation, leurs projets, et tout ce qu'on en
+doit espérer ou craindre. Il est également bien instruit de tout ce que
+nous pensons et voulons ici. Je vous l'envoie. Il vous mettra
+parfaitement au courant. Je penche à croire qu'après avoir causé avec
+lui, vous feriez bien de lui ménager quelque occasion de causer aussi
+avec lord Aberdeen, sir Robert Peel, le duc de Wellington, les hommes
+qu'il importe d'éclairer sur l'Espagne et sur nous-mêmes. Voyez et
+décidez vous-même ce qui convient et ce qui se peut. Pageot est homme
+d'esprit, de sens, de mesure et de discipline; il ne fera que ce que
+vous lui direz.
+
+«Quand vous me l'aurez renvoyé, j'ai envie de l'envoyer également à
+Vienne et à Berlin pour qu'il y porte les mêmes lumières, plus celles
+qu'il aura acquises à Londres.»
+
+M. de Sainte-Aulaire me répondit sur-le-champ[55]:
+
+«Pageot est arrivé avant-hier. Je l'ai écouté avec grand intérêt. Rien
+de plus sage que votre politique, et je m'y attèle de grand coeur. Je
+viens de voir lord Aberdeen. Je lui ai dit que vous m'aviez envoyé une
+dépêche vivante, et que, s'il désirait la faire parler, je la lui
+livrerais volontiers. Nous sommes convenus que je mènerais M. Pageot
+après-demain au _Foreign-Office._»
+
+[Note 55: Le 7 mars 1842.]
+
+L'entrevue eut lieu en effet le surlendemain, M. de Sainte-Aulaire
+présent, et M. Pageot s'acquitta de sa mission avec autant de mesure que
+de franchise. Après avoir parlé de l'état général de l'Espagne, du
+régent Espartero et des chances, bonnes ou mauvaises, de sa situation,
+il aborda la question du mariage de la reine Isabelle: «Le roi, dit-il,
+ne recherche et ne désire point la main de cette jeune reine pour l'un
+de ses fils. Il n'ignore pas qu'il y a en Espagne un parti puissant qui
+voudrait cette union; mais il croit devoir au repos de l'Europe le
+sacrifice d'une combinaison qui pourrait être considérée comme
+exclusivement avantageuse à la France. Cependant, en faisant sincèrement
+et sans arrière-pensée cette renonciation, il entend aussi, en retour,
+que la couronne d'Espagne ne sorte pas de la maison de Bourbon. Il y a
+plusieurs branches de cette maison et plusieurs membres dans chaque
+branche; l'époux de la reine doit être choisi parmi eux; le roi n'en
+recommande et n'en exclut aucun.--En vérité, dit lord Aberdeen, je ne
+comprends pas une pareille déclaration; je ne vois pas en vertu de quel
+droit vous intervenez dans cette question; la reine d'Espagne doit
+rester libre de choisir le mari qu'il lui plaira; c'est une prétention
+exorbitante, j'allais dire contraire à la morale, que de lui imposer tel
+ou tel choix.--Ce n'est pas la reine elle-même, vous le savez bien,
+mylord, interrompit M. de Sainte-Aulaire, qui décidera cette question,
+mais bien le gouvernement dépositaire de son autorité, au moment où elle
+se résoudra.--Nous ne faisons, dit M. Pageot, que rendre exclusion pour
+exclusion.--Nous n'excluons personne, reprit lord Aberdeen; c'est une
+affaire purement domestique dont nous ne voulons pas nous mêler.--Dans
+ce cas, je pourrai dire au gouvernement du roi que, si la reine Isabelle
+désire épouser son cousin le duc d'Aumale, vous ne vous y opposerez
+pas.--Ah, je ne dis pas; il s'agirait alors de l'équilibre de l'Europe;
+ce serait différent.»
+
+La discussion s'établit et se prolongea sur ce thème sans faire un pas,
+les interlocuteurs persistant chacun dans sa position et son argument,
+de valeur, à coup sûr, très-inégale. M. Pageot eut, quelques jours
+après, avec sir Robert Peel un entretien qui offrit d'abord le même
+caractère: ils se contestèrent mutuellement le droit d'exclusion que
+tour à tour chacun d'eux réclamait. Mais peu à peu la question de droit
+fit place à la question de conduite et l'argumentation à la politique:
+«Il ne s'agit pas, dit M. Pageot, d'imposer à la reine Isabelle un
+choix: nous ne tenons pas ce langage à l'Espagne; nous venons à vous
+dans un esprit de bonne intelligence, et nous vous disons:--Voici quelle
+sera, à l'époque d'un événement qui doit nécessairement se réaliser,
+l'attitude que nous commandent nos intérêts, notre honneur, notre
+considération dans le monde. Entendons-nous pour l'ajustement d'une
+question qui, si elle reste sans solution jusqu'à sa maturité, peut
+amener un bouleversement général. Vous jouissez à Madrid de la confiance
+des hommes qui disposent aujourd'hui des destinées de l'Espagne.
+Faites-leur comprendre la gravité de la question et la nécessité de la
+résoudre dans un sens qui satisfasse à la fois au bonheur de la reine, à
+la tranquillité intérieure de l'Espagne et à la paix de l'Europe.--Ceci,
+dit sir Robert Peel, est un autre point de vue. D'abord je dois vous
+déclarer que nous n'avons pris, avec le gouvernement espagnol actuel,
+aucun engagement qui aurait pour objet d'exclure la maison de Bourbon du
+trône d'Espagne. J'ajouterai que nous n'avons nulle intention de prendre
+un tel engagement, et je suis libre de dire que je trouverais fort
+simple que, sans intervenir de droit dans une question qu'en définitive
+l'Espagne doit rester maîtresse de résoudre seule, nous fissions
+entendre à Madrid un langage de conciliation qui disposât le
+gouvernement actuel d'Espagne à chercher une solution propre à
+satisfaire tous les intérêts.» Le lendemain, au lever de la reine
+Victoria, M. Pageot échangea avec le duc de Wellington quelques mots sur
+le même sujet: «Ils ont détruit dans ce pays-là tous les vieux moyens de
+gouvernement et ils ne les ont remplacés par aucun autre, lui dit le duc
+avec son bon sens ferme et bref; il faudrait que les deux grandes
+puissances, l'Angleterre et la France, se concertassent pour la
+pacification de l'Espagne. C'est là mon avis.» Avant de quitter Londres,
+M. Pageot eut avec lord Aberdeen une seconde entrevue dans laquelle,
+laissant de côté l'argument de droit, ils placèrent l'un et l'autre la
+question sur le terrain où elle était restée avec sir Robert Peel: en
+prenant congé de M. Pageot, lord Aberdeen lui serra cordialement la main
+et lui dit: «Vous partez, j'espère, satisfait.--Je ne doute pas, reprit
+M. Pageot, que le gouvernement du roi ne le soit. Souffrez que je répète
+devant vous les assurances qu'en votre nom je vais lui porter. Vous
+m'avez dit:--Nous n'avons pris, avec le gouvernement espagnol actuel,
+aucun engagement dont l'objet serait d'exclure la maison de Bourbon du
+trône d'Espagne. Nous ne prendrons aucun engagement de cette nature.
+Nous sommes disposés à nous efforcer de faire comprendre au gouvernement
+espagnol actuel qu'il convient à ses propres intérêts de chercher à
+résoudre la question du mariage de la reine Isabelle dans un sens qui
+satisfasse aux intérêts de tous.--C'est bien là ce que j'ai dit,» lui
+répondit lord Aberdeen.
+
+Après m'avoir rendu compte de sa mission à Londres, M. Pageot partit
+pour Vienne. Le prince de Metternich, toujours un peu pressé de déployer
+sa prévoyance et son influence, lui dit en le voyant: «Je sais tout ce
+que vous avez dit à Londres; je sais tout ce qu'on vous y a répondu.
+Vous désirez connaître mon opinion sur le même sujet; je vous la dirai
+franchement. Je pense, comme lord Aberdeen, que vous n'avez pas le droit
+de dire à l'Espagne que la reine n'épousera pas tel ou tel prince, ou
+qu'elle en épousera tel ou tel autre: ce serait porter atteinte à
+l'indépendance d'un État souverain, et nulle puissance ne possède ce
+droit vis-à-vis d'une autre. Mais en vous niant ce droit, nous vous
+reconnaissons celui d'examiner jusqu'à quel point il peut vous convenir
+de vous opposer à l'accomplissement d'un acte que vous pouvez considérer
+comme hostile à vos intérêts ou menaçant pour votre sûreté; c'est le
+droit de paix et de guerre qui est également un droit de souveraineté,
+et que je n'ai pas plus le pouvoir de vous contester que je n'ai celui
+de vous reconnaître le droit d'imposer votre volonté à l'Espagne. Voilà
+pour la question de droit. Quant à la question de fait, je vous dirai,
+avec la même franchise, mon opinion. Cette question ne peut se résoudre
+que par une transaction qui ne serait le triomphe d'aucun des deux
+principes qui ont lutté depuis la mort de Ferdinand VII, mais qui en
+serait la conciliation. Cette transaction est le mariage du fils de don
+Carlos avec la reine Isabelle. Mais ici se présente une autre
+difficulté: à quelles conditions ce mariage s'effectuera-t-il? Si le
+fils de don Carlos devient seulement l'époux de la reine, il unit les
+deux personnes, mais il ne réunit pas les deux principes. La même chose
+arriverait si la reine Isabelle renonçait à la couronne pour devenir
+l'épouse du fils de don Carlos. Il faut donc trouver une combinaison qui
+confonde et les personnes et les principes. Cette combinaison se
+réaliserait par l'établissement d'une co-souveraineté dont l'histoire
+d'Espagne elle-même offre l'exemple. Hors de cette combinaison, je ne
+vois, je le déclare, point de solution satisfaisante à la grande
+difficulté si malheureusement créée par le testament de Ferdinand VII.
+Cette idée, je la nourris depuis longtemps, mais je ne l'avais pas
+encore communiquée. J'ai pensé que le moment était venu de le faire.
+J'ai en conséquence récemment chargé le baron de Neumann de la soumettre
+au cabinet de Londres. Je vous prie (ajouta le prince de Metternich en
+s'adressant à notre ambassadeur le comte de Flahault présent à
+l'entretien) d'en faire également part à votre gouvernement. Ma dépêche
+au baron de Neumann est du 31 mars dernier, et j'en attends la réponse
+vers le 18 ou le 20 de ce mois.»
+
+L'_idée_ de M. de Metternich (c'était ainsi qu'il l'appelait, ne voulant
+pas lui donner le caractère d'une proposition formelle à laquelle il
+prévoyait lui-même peu de chances de succès) répondait très-bien à sa
+situation en Europe et au tour personnel de son esprit. Il était
+toujours prêt à transiger sur les faits, non sur les principes; il
+acceptait l'inconséquence pratique, non l'inconséquence rationnelle.
+C'était la marque d'un esprit ferme et d'un caractère prudent. A la
+place de ces adjectifs, j'en pourrais mettre de moins flatteurs, car les
+qualités et les défauts se touchent de bien près; mais j'aime mieux voir
+et montrer dans les hommes éminents leurs qualités que leurs défauts.
+Dans la liberté d'une conversation spéculative, M. de Metternich avait
+raison: le mariage du fils de don Carlos avec la reine Isabelle, conclu
+après l'abdication de son père et au nom de l'union des droits comme des
+personnes, eût été, à coup sûr, le meilleur moyen de rendre à l'Espagne
+la paix intérieure, et de procurer à sa reine la reconnaissance de
+toutes les puissances de l'Europe; mais rien n'était plus difficile et
+plus improbable que la conclusion de ce mariage à de tels termes;
+l'histoire d'Espagne ne l'autorisait pas plus que la logique; la reine
+Isabelle Ire et le roi Ferdinand le Catholique ne se contestaient rien
+l'un à l'autre; ils avaient uni les royaumes de Castille et d'Aragon, et
+régné ensemble sur l'Espagne en mettant en commun des droits pareils. De
+nos jours, au contraire, les deux droits à concilier en Espagne
+provenaient de deux principes opposés, et leurs champions luttaient pour
+des systèmes de gouvernement essentiellement divers: le régime
+constitutionnel et le pouvoir absolu. Nous avions reconnu et nous
+soutenions en Espagne l'un de ces principes; il ne s'opposait point à ce
+qu'après l'abdication de son père, le fils de don Carlos, non en
+réclamant son propre droit, mais par un acte politique, épousât la reine
+Isabelle; nous ne méconnaissions point les avantages de cette
+combinaison pour la pacification intérieure de l'Espagne et la situation
+de son gouvernement en Europe; les fils de don Carlos étaient au nombre
+des descendants de Philippe V; nous étions prêts à les admettre à ce
+titre, pourvu qu'ils acceptassent les grands faits accomplis dans
+l'Espagne actuelle et que l'Espagne actuelle les acceptât eux-mêmes.
+Fidèle à mes instructions, M. Pageot, sans repousser absolument l'idée
+de M. de Metternich, la réduisit et la resserra dans ces limites: «Que
+ferez-vous, mon prince, lui dit-il, si le mariage du fils de don Carlos
+avec la reine Isabelle n'est possible qu'à ces conditions?--Le fils de
+don Carlos aux meilleures conditions possibles, répondit M. de
+Metternich; mais la politique de l'Autriche sera différente selon ces
+conditions. Dans notre système, nous prenons l'initiative; nous allons
+partout, à Bourges, à Londres, à Madrid même. Nous sommes conséquents
+avec nous-mêmes; nous ne proposons pas à don Carlos de renoncer à son
+droit, nous l'engageons seulement à l'unir au droit qu'on lui oppose
+pour les confondre tous deux. Nous pouvons lui tenir ce langage sans
+qu'il nous accuse de l'abandonner; mais, dans votre système, nous ne
+pouvons plus nous mettre en avant; nous ne pouvons que dire à don
+Carlos, s'il vient nous consulter:--C'est là votre dernière chance;
+acceptez-la; elle ne se reproduira plus.--Dans le premier cas donc, nous
+agissons; dans le second, nous tolérons.»
+
+La question ainsi nettement posée de part et d'autre, M. Pageot quitta
+Vienne et alla à Berlin. Nos ouvertures y furent bien accueillies. Le
+ministre des affaires étrangères, le baron de Bülow, tout en adhérant à
+l'idée du prince de Metternich, laissa clairement voir qu'il croyait peu
+au succès; qu'à ses yeux, le désintéressement du roi Louis-Philippe pour
+ses propres fils suffisait à la politique européenne, et que notre
+principe, le mariage de la reine Isabelle avec l'un des descendants de
+Philippe V, ne rencontrerait à Berlin aucune objection.
+
+Au printemps de 1842, notre position était donc prise et notre intention
+bien connue des cabinets qui prenaient, au mariage de la reine Isabelle,
+un sérieux intérêt. J'acquis, vers la même époque, la certitude que rien
+ne nous pressait encore d'agir en Espagne même, et de mettre en pratique
+à Madrid la politique que nous avions annoncée à Londres, Vienne
+et Berlin. Lorsque, aux premiers jours de cette même année, M. de
+Salvandy avait été obligé de partir de Madrid sans avoir pu y
+accomplir sa mission, M. Olozaga, alors ministre d'Espagne en
+France, avait aussi quitté Paris, n'y laissant, comme nous à
+Madrid, qu'un chargé d'affaires. Ses relations avec moi, pendant son
+court séjour, avaient été faciles, agréables et pleines, en apparence,
+de bon vouloir. C'était un homme d'un esprit remarquablement vif et
+brillant avec complaisance, remuant, souple, fertile en expédients et en
+mouvements au service de son ambition, sans scrupules comme sans
+préjugés, et enchaîné dans les liens du parti radical espagnol,
+quoiqu'il essayât quelquefois de s'en dégager. Il traversa Paris au mois
+de septembre 1842, en se rendant en Belgique et en Hollande, à raison ou
+sous le prétexte d'une mission commerciale. Il vint me voir à son
+passage, et je rendis sur-le-champ compte au roi de notre entretien:
+«J'ai vu M. Olozaga. Ce n'est point le ministre des affaires étrangères
+de France qui a vu le ministre d'Espagne, c'est M. Olozaga qui est venu
+voir M. Guizot; cela avait été bien dit et entendu d'avance. Je l'ai
+trouvé, sur les affaires de son pays, très-raisonnable et
+très-impuissant. Nous avons touché à toutes les questions. Le ministère
+Rodil, qui vient de se former, durera-t-il? La reine, qui va avoir douze
+ans, aura-t-elle immédiatement un curateur au lieu d'un tuteur, et le
+choisira-t-elle elle-même? Pensera-t-on bientôt sérieusement à son
+mariage? Où en sont déjà les idées à ce sujet? Sur tous ces points,
+voici le résumé de sa conversation. Il n'y a de parti pris sur rien, ni
+dans le gouvernement, ni dans le public espagnol. On pourrait diriger
+l'opinion du public et la conduite du gouvernement dans tel ou tel sens,
+comme on voudrait, comme il conviendrait aux relations et à la politique
+extérieure de l'Espagne. Le mariage avec l'un des fils de don Carlos est
+le seul auquel l'Espagne actuelle ne puisse, en aucun cas, être amenée;
+elle y verrait un don Miguel, la ruine de toutes les institutions
+libérales, un péril imminent pour tous les intérêts et toutes les
+personnes qui, à tout prendre, bien ou mal, ont prévalu, prévalent et
+prévaudront en Espagne. Le mariage avec le duc de Cadix ne serait pas
+facile; on l'a bien gâté. Plusieurs autres idées avaient été mises en
+avant, mais très-légèrement; on n'y pense plus. Le public espagnol pense
+très-peu à cette affaire-là. L'influence anglaise est fort diminuée;
+elle pèse à tout le monde; le tête-à-tête où la France a laissé
+l'Espagne avec l'Angleterre n'a point nui à la France, mais il ne faut
+pas qu'il dure toujours; c'est vers la France que se tourne aujourd'hui
+toute l'Espagne, mais il ne faut pas que la France lui tourne le dos.
+Tout cela délayé en paroles un peu obscures, timides, entortillées,
+comme d'un homme qui, au fond, n'a pas grand'chose à dire, qui voudrait
+pourtant qu'on crût qu'il dit quelque chose, et qui en même temps craint
+d'en dire trop. Je ne vois, dans tout cela, rien qui nous indique
+quelque chose à faire, ni qui puisse changer la situation.
+
+«Si j'essayais d'entrevoir quelque chose au fond de la pensée de M.
+Olozaga quant au mariage de la reine Isabelle, je dirais que j'y ai
+entrevu le mariage avec l'un des princes napolitains plutôt que tout
+autre, mais bien indirectement et vaguement.»
+
+Les choses ne restèrent pas longtemps ainsi stationnaires. En Espagne,
+le gouvernement d'Espartero entra dans sa phase de décadence; les
+cabinets divers se succédèrent rapidement à Madrid; une insurrection
+violente éclata à Barcelone; le régent bombarda la ville qui capitula,
+mais qui poursuivit, sous une autre forme, ses griefs et sa résistance.
+Les députés catalans présentèrent aux Cortès une adresse contre les
+mesures du régent, qui répondit en dissolvant les Cortès. A Paris, à
+Londres, à Vienne, cette fermentation révolutionnaire et cet
+affaiblissement visible de la régence militaire au-delà des Pyrénées
+ramenèrent sur la scène européenne les affaires espagnoles et leurs
+chances d'avenir. Le 2 mars 1843, dans la discussion des fonds secrets à
+la Chambre des députés, M. de Lamartine attaqua vivement notre politique
+envers l'Espagne, l'accusant d'être incertaine, flottante, inefficace.
+Le moment était venu d'accepter ce débat dans sa grandeur. J'exposai
+toute notre pensée et toute notre conduite dans les rapports, au XIXe
+siècle, de la France avec l'Espagne. J'établis que nous avions
+constamment et efficacement soutenu l'Espagne dans ses épreuves en
+respectant scrupuleusement son indépendance. Je refusai de me joindre
+aux soupçons d'infidélité et d'usurpation qu'on élevait contre le régent
+Espartero, et je saisis en même temps cette occasion de remettre la
+reine Christine au rang qui lui était dû: «Cette noble princesse,
+dis-je, a gouverné l'Espagne avec modération et douceur; c'est sous son
+pouvoir que la liberté politique a commencé en Espagne. Elle a déployé,
+dans une situation bien difficile pour une femme, autant de courage que
+de clémence. C'est la nièce de notre roi; elle est du sang français. Et
+pourtant, malgré tout cela, nous n'avons pas cru et nous ne croyons pas
+qu'il fût du droit et du devoir de la France d'employer la force au-delà
+des Pyrénées pour la remettre en possession de la régence et le parti
+modéré en possession du pouvoir. Nous avons un plus profond respect pour
+l'indépendance des nations et pour les développements, même pour les
+écarts de leur liberté. Nous pensons qu'il est du devoir du gouvernement
+français de n'employer la force que pour mettre la France elle-même à
+'abri des dangers qui menacent ses grands intérêts. Il y a un point, il
+y a une question dans laquelle nous croyons que les grands intérêts de
+la France sont sérieusement engagés: nous respectons profondément
+l'indépendance de la nation et de la monarchie espagnoles; mais si la
+monarchie espagnole était renversée, si la souveraine qui règne
+aujourd'hui en Espagne était dépouillée de son trône, si l'Espagne était
+livrée à une influence exclusive et périlleuse pour nous, si on tentait
+de faire sortir le trône d'Espagne de la glorieuse famille qui y siége
+depuis Louis XIV, oh! alors je conseillerais à mon roi et à mon pays d'y
+regarder et d'aviser.»
+
+Dès qu'il arriva à Madrid, ce discours y fit une impression profonde.
+Favorable d'abord: «Les hommes éclairés du parti modéré l'acceptent
+comme une garantie pour leurs principes et pour la monarchie, écrivait
+notre chargé d'affaires, le duc de Glücksberg[56]; le journal _El Sol_,
+qui puise ses inspirations dans la correspondance de M. Martinez de la
+Rosa, le proclame hautement ce matin. Les hommes du gouvernement actuel
+y voient des motifs de sécurité et une réponse complète aux craintes
+qu'ils expriment sans cesse de nos vues de domination exclusive et
+absolue. Le ministre des affaires étrangères, M. Ferrer, me disait
+avant-hier:--C'est un discours magnifique; c'est le résumé de tout ce
+que je vous répète depuis un an; vous avez enfin compris la véritable
+politique.»--Je n'ai pu m'empêcher de trouver cette exclamation un peu
+naïve[57].» Quelques jours après, le mécontentement prit la place de la
+satisfaction: «On a compris l'allusion que contient le discours de M.
+Guizot sur l'affaire du mariage. Dimanche, l'_Espectador_ contenait un
+article violent pour repousser notre prétention qu'il considère comme
+une atteinte à l'indépendance nationale. Lundi, M. Ferrer venait chez
+moi et se plaignait de ce qu'il appelait une intervention dans les
+affaires de la seule Espagne..... Depuis leur défaite dans les élections
+pour les Cortès, je remarque, parmi les hommes de 1812 et du régent, une
+recrudescence de fureur contre la déclaration de M. Guizot. Cantillo,
+l'officier de la secrétairerie d'État, qui est bon à écouter parce qu'il
+est l'écho de son oncle, M. Arguelles, me disait:--Nous devrons à M.
+Guizot une seconde guerre civile. Vous pouviez tout en Espagne, même le
+mariage du duc d'Aumale; il ne fallait que respecter notre indépendance
+et ménager nos susceptibilités. Rien ne nécessitait votre déclaration.
+L'Angleterre a prononcé l'exclusion du fils de don Carlos, jamais celle
+d'un fils de votre roi.»--Dans les deux chambres des Cortès, surtout
+dans le Sénat où Espartero comptait plus de partisans, mes paroles
+furent directement et violemment attaquées. Bientôt cependant les
+impressions redevinrent plus modérées et plus prévoyantes: «Je remarque,
+écrivit M. de Glücksberg, que ni l'_Espectador_, ni M. Ferrer ne
+repoussent ouvertement la pensée d'un mariage Bourbon. Bien plus:
+mercredi soir, M. Ferrer m'a abordé chez M. Aston en me disant:--J'ai
+bien relu le discours de M. Guizot, et, comme le premier jour, j'en suis
+fort satisfait. Au fait, cette allusion au mariage, dont je me
+préoccupais l'autre jour, est très-voilée; elle est présentée sans
+crudité et sans rudesse; elle est bien accompagnée. Quand on arrive à
+traiter les questions ainsi, on est bien près de s'entendre. Voyez-vous,
+les formes sont beaucoup; si je dois mourir poignardé, j'aime mieux que
+le manche du poignard soit doré.»--Depuis quelque temps, ajoutait le duc
+de Glücksberg, le nom du duc d'Aumale est souvent prononcé; bien des
+esprits se tournent de ce côté à mesure qu'ils se convainquent de la
+nécessité de prendre un Bourbon; ils trouvent que, dans cette famille,
+nos princes seuls seraient en état de sauver le pays:--«Si vous aviez
+voulu, me disait M. Ferrer, nous aurions fini par vous prendre votre duc
+d'Aumale, malgré l'Europe.»--J'entrevois cela aussi dans la pensée de M.
+Olozaga. Soyez bien sûr, Monsieur, que je ne me laisse entraîner par
+personne; je n'ai qu'une réponse: c'est que le roi et son gouvernement
+ont déclaré qu'ils ne le voulaient pas[58].»
+
+[Note 56: Je puise ces citations dans la correspondance particulière que
+le duc de Glücksberg entretenait, par mon ordre, avec M. Desages,
+directeur des affaires politiques dans mon ministère, homme aussi
+distingué par l'élévation de son caractère que par son tact diplomatique
+et qui avait toute ma confiance.]
+
+[Note 57: Le duc de Glücksberg à M. Desages, 11 mars 1843.]
+
+[Note 58: Le duc de Glücksberg à M. Desages, 11 et 18 mars, 2, 3 et 5
+avril 1843.]
+
+Ainsi ranimée à Madrid par l'impulsion venue de Paris, la question
+reprit en même temps son cours actif à Londres et à Vienne; de ces
+grands centres de la politique européenne, les pensées se reportèrent
+vers l'Espagne; et je me trouvai à la fois en présence de l'embarras du
+cabinet anglais à marcher, même de loin, avec nous, et du travail du
+prince de Metternich pour mettre à flot son idée, sans grand espoir de
+l'amener au port.
+
+L'embarras du cabinet anglais ne provenait pas seulement de ses
+anciennes traditions de méfiance et de lutte contre l'influence
+française en Espagne et de ses liens récents avec le parti radical
+espagnol et le régent Espartero; il rencontrait en Angleterre même, à
+côté du trône, un désir, un espoir qui compliquait fort, pour lui, la
+question du mariage de la reine Isabelle et les négociations dont elle
+était l'objet. Un cousin du prince Albert, le prince Ferdinand de
+Saxe-Coburg, avait épousé la reine de Portugal; il avait un jeune frère,
+le prince Léopold, qu'on disait intelligent et agréable; l'idée vint en
+1841, je ne saurais dire à qui d'abord et par qui, que ce prince
+pourrait être, pour la reine d'Espagne, un mari convenable, et que, dans
+le conflit des partis espagnols et des prétendants européens, il
+pourrait avoir des chances de succès. A part le plaisir d'orgueil et le
+gage d'influence que la cour de Londres devait trouver dans cette union,
+on faisait valoir en sa faveur un sérieux intérêt de l'Angleterre: par
+ses rapports et ses liens intimes avec le Portugal que des traités et
+des habitudes avaient comme incorporé dans sa politique, elle était fort
+engagée dans les affaires de la Péninsule; la mésintelligence, les
+jalousies, les querelles des cours de Lisbonne et de Madrid étaient pour
+le cabinet de Londres une source de complications et de charges que la
+présence, sur les deux trônes, de deux princes de la même maison, et
+d'une maison unie à la couronne d'Angleterre, ferait probablement
+disparaître. A Londres et à Madrid, cette combinaison prit place dans
+les entretiens confidentiels des princes, des ministres et des agents
+diplomatiques. Le prince Albert en manifesta à lord Aberdeen un
+sentiment favorable. Le régent Espartero se montrait hautement contraire
+au mariage de la reine Isabelle avec tout prince de la maison de
+Bourbon, napolitain, lucquois, français ou espagnol: «Il faut à
+l'Espagne, disait-il à M. Aston, un petit prince allemand, étranger aux
+grandes cours européennes comme aux partis espagnols;» et il lui
+demandait des renseignements sur les princes de la maison d'Orange, en
+témoignant l'espoir que la perspective de ce grand mariage les
+déciderait peut-être à devenir catholiques. «Quoiqu'il ne le dise pas,
+disait M. Aston, j'ai pu reconnaître qu'il serait disposé à favoriser le
+mariage avec un prince de Coburg.» Le duc de Glücksberg écrivait en même
+temps à M. Desages que le chargé d'affaires de Belgique à Madrid se
+remuait sans bruit, mais activement, pour cette combinaison; qu'il lui
+en avait parlé à lui-même comme bien préférable, pour nous, à celle des
+fils de don Carlos ou de don François de Paule, et que d'autres agents
+diplomatiques secondaires étaient à l'oeuvre dans le même but. Enfin on
+annonçait que le jeune prince Léopold de Coburg, dont les parents
+devaient aller passer quelque temps à Lisbonne, viendrait probablement
+faire lui-même une visite à Madrid; et M. Olozaga se montrait préoccupé
+de cette perspective, aux amis de la France avec inquiétude, à ses
+adversaires avec empressement[59].
+
+[Note 59: Le duc de Glücksberg à M. Desages, 18 mars et 5 avril 1843.]
+
+Dans ce travail naissant pour le mariage Coburg, rien ne nous importait
+davantage que de connaître la pensée du roi Léopold, le vrai chef de
+cette maison si rapidement ascendante et le conseiller intime du ménage
+royal de Windsor. J'en parlai au roi Louis-Philippe qui me dit que, sur
+ce sujet, ils gardaient, le roi des Belges et lui-même, une telle
+réserve l'un envers l'autre, qu'il ne m'en pouvait rien dire. Le roi
+Léopold était en ce moment à Londres. J'en écrivis à M. de
+Sainte-Aulaire: «Vous me demandez, me répondit-il[60], ce que je sais du
+roi Léopold. Pas grand'chose, et pourtant j'y ai regardé de mon mieux.
+Il est très-fin et très-boutonné sur ce point. Pendant deux heures
+d'escrime, il a très-dextrement paré mes bottes sans jamais se
+découvrir; mais cette réserve même n'est-elle pas significative? Il m'a
+dit «qu'il ne fallait pas nous faire illusion sur les Bourbons
+d'Espagne, qu'ils seraient toujours hostiles à notre roi, le duc de
+Cadix comme les autres.» Il m'a dit aussi, en m'assurant qu'il le
+répétait souvent à la reine Victoria et au prince Albert, pour apaiser
+toute rancune contre le roi, que «dans une question pareille, il fallait
+tenir grand compte du sentiment français, et que c'était, pour notre
+gouvernement, un devoir de ne pas le blesser.» Je me suis avancé jusqu'à
+dire que lord Aberdeen regardait un mariage Coburg comme une fort
+mauvaise combinaison pour l'Angleterre, et qu'il ne ferait assurément
+rien dans le sens de cette politique. J'ai ajouté que je n'étais pas
+aussi certain que les influences personnelles de la cour fussent tout à
+fait en dehors de la question. Le roi Léopold m'a répondu avec vivacité
+que je pouvais me rassurer complétement sur ce point, et qu'il n'y avait
+ni volonté, ni moyen d'agir en Espagne autrement que par la diplomatie
+patente. En résumé, mon impression est que le roi Léopold ne veut pas
+mécontenter notre roi, qu'il s'emploiera toujours en bon esprit entre
+nous et l'Angleterre, mais qu'après tout il est beaucoup plus Coburg que
+Bourbon, et qu'il ferait pour son neveu tout ce qu'il jugerait
+possible.»
+
+[Note 60: Le 14 juillet 1843.]
+
+L'inertie du cabinet anglais m'en disait encore plus que les réticences
+du roi Léopold. Après la franche déclaration de notre politique, portée
+à Londres par M. Pageot, sir Robert Peel et lord Aberdeen, comme je
+viens de le rappeler, nous avaient promis, auprès du gouvernement
+espagnol, un concours indirect, lent, voilé, mais sérieux et pratique.
+Ils ne faisaient rien pour acquitter leur promesse: s'ils n'étaient pas
+favorables, comme j'en suis persuadé, au mariage Coburg, ils ne se
+souciaient pas non plus de s'y montrer entièrement contraires, et
+d'entraver les chances de succès qui pouvaient lui venir d'ailleurs. Ils
+maintenaient à Madrid, comme représentant de l'Angleterre, M. Aston,
+disciple de la politique de lord Palmerston, et qui continuait
+d'exercer, bien qu'avec réserve, une influence fort peu sympathique à la
+nôtre. Enfin, le 5 mai 1843, sir Robert Peel, se renfermant dans un
+principe général et absolu, tint à la Chambre des Communes un langage
+qui faisait complète abstraction de la politique française et en
+séparait celle de l'Angleterre: «Exprimant, dit-il, l'opinion bien
+arrêtée du gouvernement anglais, il déclara que, l'Espagne étant
+investie de tous les droits et priviléges qui appartiennent à un État
+indépendant..., la nation espagnole, parlant par ses organes dûment
+constitués, avait le droit exclusif et le pouvoir de contracter les
+alliances matrimoniales qu'elle jugerait convenables.»
+
+Je n'avais garde de contester un principe en soi très-vrai et légitime;
+mais je ne devais ni ne voulais laisser passer sans observation des
+paroles auxquelles le public espagnol et européen ne manquerait pas
+d'attribuer un sens et des conséquences tout autres que le principe
+même. J'écrivis à M. de Sainte-Aulaire: «Quelle est la portée de la
+déclaration de sir Robert Peel? Dit-elle réellement tout ce qu'elle
+paraît dire? Signifie-t-elle que, quelle que soit l'alliance
+matrimoniale que croiront devoir contracter la reine et la législature
+de l'Espagne, fût-ce même un prince français, le gouvernement anglais
+n'y interviendra point et ne se jugera point en droit de s'y opposer? Si
+c'est là en effet l'intention de sir Robert Peel, nous n'avons rien à
+dire, et ses paroles, prises dans ce sens et avec cette valeur,
+simplifieraient peut-être beaucoup la situation de l'Espagne et la
+nôtre.
+
+«Mais si sir Robert Peel, en proclamant la complète indépendance de
+l'Espagne dans le choix du mari de la reine, persiste cependant, au
+fond, à en exclure les princes français, et à soutenir que l'Angleterre
+aurait droit de s'opposer et s'opposerait en effet à un pareil choix; si
+ses paroles ne sont pas en réalité sérieuses et efficaces, si sir Robert
+n'a voulu, en les prononçant, que se donner auprès de l'Espagne le
+mérite d'un respect extérieur et apparent pour son indépendance, et
+retirer, de la comparaison entre ce langage et le nôtre, quelque
+avantage à nos dépens, alors vraiment je m'étonne, et plus j'ai de
+respect pour sir Robert Peel, pour son caractère et ses paroles, plus je
+me crois en droit de m'étonner.
+
+«Du premier moment où j'ai touché à cette question du mariage de la
+reine d'Espagne, je me suis imposé la loi d'apporter dans tout ce que je
+ferais, dans tout ce que je dirais à cet égard, la plus entière
+franchise. Je connaissais les préventions, les méfiances que je
+rencontrerais sur mon chemin. J'ai voulu leur enlever sur-le-champ tout
+prétexte. On nous a déclaré, non pas officiellement, mais
+très-positivement, et sans que nous eussions rien fait qui provoquât
+cette déclaration, on nous a déclaré, dis-je, que l'Angleterre, dans les
+chances de mariage de la reine Isabelle, donnait l'exclusion à nos
+princes. Nous avons répondu en excluant à notre tour les princes
+étrangers à la maison de Bourbon. Je ne discute en ce moment ni l'une ni
+l'autre déclaration; la nôtre a été faite du même droit que celle de
+l'Angleterre, et est fondée sur des motifs de même nature.
+
+«En la portant officieusement à la connaissance des grandes puissances
+européennes, et en l'indiquant à notre tribune, j'ai fait acte de
+loyauté envers l'Espagne, envers l'Angleterre, envers l'Europe. J'ai
+voulu que partout on sût d'avance, et bien nettement, quelle serait,
+dans cette grande question, la politique de la France.
+
+«Je n'ignorais pas que, dans nos rapports avec l'Espagne, un tel langage
+n'était pas sans inconvénient; que la susceptibilité nationale s'en
+alarmerait peut-être, qu'on pourrait abuser des apparences pour
+l'exciter contre nous. Si j'avais été, comme le cabinet anglais, en
+confiance intime avec le cabinet actuel de Madrid, si j'avais eu sur lui
+une grande et habituelle influence, je me serais probablement contenté
+de l'entretenir à voix basse de nos intentions. Mais dans notre
+situation actuelle avec le gouvernement espagnol, cette façon de
+procéder n'était pas à notre usage, car elle n'aurait pas suffi à lui
+donner la conviction que nous avions besoin de lui donner. Je me suis
+donc décidé à accepter les inconvénients du langage public, pour remplir
+le devoir d'une politique loyale, prévoyante et efficace.
+
+«Au fond, et tout homme sensé n'a qu'à réfléchir un moment pour en
+demeurer convaincu, nous n'avons porté par là nulle atteinte à
+l'indépendance de l'Espagne. La nation espagnole, sa reine, son
+gouvernement, ses Cortès sont parfaitement libres de faire, dans cette
+question du mariage, tout ce qui leur conviendra. Mais les États, comme
+les individus, ne sont libres qu'à leurs risques et périls, et leur
+volonté ne saurait enchaîner celle de leurs voisins qui, à leur tour
+aussi et aussi à leurs risques et périls, sont libres d'agir selon leurs
+propres intérêts. Dire d'avance et tout haut quelle attitude on prendra,
+quelle conduite on tiendra si tel événement s'accomplit dans un État
+voisin, c'est de l'imprudence si l'on n'est pas bien résolu à tenir en
+effet cette attitude et cette conduite; mais si l'on est bien résolu,
+c'est de la loyauté.
+
+«Plus j'y pense, moins je comprends pourquoi l'Angleterre persisterait,
+et, pour parler franchement, je dirai pourquoi elle persiste à marcher
+en Espagne dans la vieille ornière de rivalité et de lutte contre la
+France. C'est méconnaître, à mon avis, les grands changements survenus
+dans les rapports des États et dans leurs influences réciproques; c'est
+compromettre le bien aujourd'hui possible pour s'épuiser en efforts
+inutiles contre des périls imaginaires. Et par exemple, en fait de
+mariages pour la reine d'Espagne, il en est un, celui du fils aîné de
+l'infant don François de Paule, le duc de Cadix, auquel nous n'avons
+aucune objection. Quelles sont celles que légitimement, raisonnablement,
+dans son intérêt bien entendu, l'Angleterre y pourrait opposer? Je ne
+les découvre pas. S'il était reconnu, avoué que, comme nous, elle n'en a
+point; si les deux cabinets, sans prétendre entraver l'indépendance de
+l'Espagne, laissaient paraître leur bonne intelligence sur cette
+combinaison, on peut croire que l'Espagne, très-librement, par sa propre
+raison et volonté, en viendrait à l'adopter; et bien des troubles, bien
+des périls peut-être disparaîtraient de son avenir. Si je prenais l'une
+après l'autre toutes les grandes questions qui agitent l'Espagne,
+j'arriverais, j'en suis convaincu, au même résultat; je trouverais que
+l'accord de la France et de l'Angleterre y mettrait promptement un
+terme, et que ni l'Angleterre, ni la France n'ont réellement, dans
+l'état actuel des faits, aucun intérêt vrai et important à demeurer en
+désaccord. Mais que de choses sont parce qu'elles ont été, quoiqu'elles
+n'aient plus une raison d'être! Je reviendrai sur ceci un de ces jours,
+mon cher ami, car j'ai fort à coeur de persuader lord Aberdeen et sir
+Robert Peel, comme je suis moi-même persuadé. Nous ferions à nos deux
+pays beaucoup de bien, et nous épargnerions à l'Espagne beaucoup de mal.
+Cela vaut la peine d'y penser.»
+
+Les hésitations et l'inertie du cabinet anglais n'étaient pas le seul
+obstacle que rencontrât, dans la question du mariage espagnol, notre
+politique; elle courait aussi le risque d'être compromise, sinon en
+principe, du moins en fait, par le travail du prince de Metternich à la
+poursuite de son idée en faveur du fils de don Carlos. Ce travail
+devenait actif tout en restant secret. Le prince de Metternich en
+entretenait le cabinet de Londres. Il mettait en mouvement les hommes
+considérables de l'émigration carliste, les pressant de faire tous leurs
+efforts pour déterminer don Carlos à abdiquer en faveur de son fils
+aîné, l'infant Charles-Louis, et l'infant lui-même à tenir une attitude
+et un langage adaptés à la perspective qu'on voulait lui ouvrir. Il me
+fit communiquer par le comte Appony un long mémoire à ce sujet, en me
+témoignant de plus son intention d'envoyer à Bourges, où nous avions
+fixé la résidence de don Carlos et de sa famille, un de ses agents
+affidés pour agir directement et en son nom sur le prince et son fils.
+Je lui fis donner, par le comte de Flahault, les assurances et les
+facilités dont il pouvait avoir besoin pour cette mission, mais en
+ajoutant expressément que nous nous tiendrions tout à fait en dehors de
+sa tentative dont nous ne pouvions, il le savait bien, adopter l'idée
+fondamentale. J'écrivis en même temps au roi: «M. de Metternich
+travaillera évidemment et travaille déjà à nous attirer hors de notre
+position, pour nous mettre dans la sienne et à sa suite. Si nous nous
+laissions faire, nous perdrions, je pense, le terrain que nous avons
+gagné, et nous pourrions nous trouver gravement compromis en Europe et
+chez nous. Le mariage du fils de don Carlos avec la reine Isabelle n'est
+pas impossible et aurait de réels avantages; mais je le crois peu
+probable, et, à coup sûr, les inconvénients ne lui manqueraient pas. Je
+doute fort que les intérêts, les partis, les personnes qui, depuis
+trente ans, ont agité l'Espagne, et qui y prévalent depuis dix ans,
+trouvent jamais, dans cette combinaison, assez de sécurité pour s'y
+rallier. Je doute tout autant que les carlistes aient assez de bon sens
+pour se conduire de telle sorte que la combinaison aboutisse, et que, si
+elle aboutissait, elle se maintînt. Je les trouve bien encroûtés, bien
+disposés, dès qu'ils se croiraient un peu maîtres, à reprendre toutes
+leurs prétentions, toutes leurs maximes absolutistes. D'abord une
+extrême répugnance et méfiance de leurs adversaires, puis une nouvelle
+guerre civile pourraient bien être au bout de cela; et une guerre
+civile, même une simple lutte de partis en Espagne, dans laquelle le
+gouvernement espagnol aurait le drapeau absolutiste et fanatique, et
+l'opposition le drapeau constitutionnel, une telle lutte serait pour
+nous un énorme embarras, et pour l'Angleterre un moyen infaillible de
+reprendre en Espagne toute son influence et d'entretenir là, contre
+nous, un foyer révolutionnaire très-incommode. Il nous importe donc
+extrêmement de ne prendre en aucune manière la responsabilité d'une
+combinaison qui entraîne de telles chances. Nous avons déclaré notre
+principe dans la question du mariage, les descendants de Philippe V. Les
+fils de don Carlos sont du nombre. Nous ne pouvons ni ne devons les
+exclure. Si le cours des choses les amène, si l'Espagne les accepte,
+nous devons être en mesure de les accepter aussi, et de les accepter
+convenablement, sans avoir fait, à leur égard, aucun acte de répulsion
+ou seulement de malveillance. Mais là, je crois, doit se borner notre
+rôle. Nous pouvons recevoir de l'Espagne ce mariage-là; elle ne doit pas
+le recevoir de nous.»
+
+Pendant que nous étions aux prises avec ces plans et ces embarras
+diplomatiques, les événements se précipitaient en Espagne et faisaient
+prendre, à toutes les questions et à toutes les situations dans les
+affaires espagnoles, une face nouvelle. Après trois ans à peine d'un
+gouvernement tour à tour faible et violent, honnête dans son intention
+générale envers sa reine et son pays, courageux à l'heure du combat,
+quel que fût l'ennemi, mais dénué de toute prévoyance comme de toute
+fermeté politique, et instrument modéré de mauvais desseins qu'il ne
+partageait pas, le régent Espartero était attaqué, renversé, poursuivi,
+chassé d'Espagne par tous les partis unis contre lui, par les radicaux
+comme par les modérés, par les villes comme par les campagnes, par
+l'armée qui avait fait sa fortune comme par les Cortès qu'il venait de
+convoquer, par M. Olozaga comme par les généraux Narvaez et Concha; et,
+le 29 juillet 1843, il s'embarquait en toute hâte à Cadix pour se
+réfugier en Angleterre où il recevait de convenables et froids
+témoignages de condoléance. Sa chute était, pour le gouvernement
+anglais, un grand déplaisir et un sérieux avertissement: «J'ai dîné hier
+auprès de lord Aberdeen, m'écrivait M. de Sainte-Aulaire[61]; il est
+visiblement fort troublé des affaires d'Espagne. Je le conçois, car
+c'est un rude échec pour la politique whig que le cabinet tory a eu la
+faiblesse de faire sienne. Les désappointements disposent à la mauvaise
+humeur. Cependant, après quelques boutades, l'esprit juste et honnête de
+lord Aberdeen reprend le dessus. Il m'a parlé en commençant des généraux
+_christinos_ partis de France pour l'Espagne avec des passe-ports
+français, puis de sept mille fusils débarqués par nous sur la côte
+d'Espagne. Je lui ai demandé s'il voulait sérieusement imputer à
+l'argent et aux intrigues de la France le soulèvement général des
+Espagnols contre Espartero. Il a reconnu de bonne grâce et en propres
+termes que cette accusation serait absurde et au niveau, tout au plus,
+d'une polémique de journaux.--La vraie cause de la chute du régent,
+ai-je repris, c'est qu'il n'avait pas en lui les conditions d'une
+existence durable. Nous les lui aurions souhaitées, et alors nous nous
+serions, comme vous, compromis pour le soutenir; mais nous n'avons pu
+vous suivre dans une route qui conduisait là où vous voilà arrivés.
+Est-ce nous qui avons eu tort?--Lord Aberdeen a répondu en rechignant un
+peu:--Possible que non.--J'ai rappelé encore que, depuis plusieurs mois,
+voyant s'approcher des événements que vous désiriez sincèrement
+prévenir, vous m'aviez chargé d'offrir votre coopération sincère sur des
+bases convenues, et que mes instances n'avaient point été
+accueillies.--Puisque vous allez en France, m'a dit lord Aberdeen,
+rapportez-nous bien exactement quels sont les intentions et les projets
+de votre gouvernement quant à l'Espagne.--Nos vues ont été souvent
+proclamées, ai-je répondu; vous ne pouvez les ignorer. Nous voulons une
+Espagne indépendante, tranquille et conséquemment monarchique. Quant à
+nos projets, c'est-à-dire quant aux moyens d'atteindre le but, une crise
+telle que celle-ci n'est pas le moment de les former; il faut laisser
+les choses prendre une assiette quelconque; mais quoi qu'il arrive, le
+concert de l'Europe me semble le seul moyen d'assurer en Espagne la
+durée d'un ordre de choses quelconque.--Je le crois aussi, a répliqué
+lord Aberdeen. Ainsi a fini notre conversation.»
+
+[Note 61: Le 27 juillet 1843.]
+
+Je ne tardai pas à recevoir de lord Aberdeen lui-même la confirmation du
+changement que les événements d'Espagne avaient apporté dans les
+dispositions du gouvernement anglais. Le 24 juillet 1843, lord Cowley
+vint me communiquer une longue dépêche, en date du 21, dans laquelle,
+après quelques observations sur l'appui que les insurgés contre
+Espartero avaient, disait-on, trouvé en France, lord Aberdeen finissait
+par nous proposer, sur les affaires d'Espagne, le concert que nous lui
+avions proposé deux mois auparavant: «On ne peut espérer, disait-il, que
+les passions qui ont si longtemps fait rage en Espagne se calment
+immédiatement; mais si les gouvernements liés à l'Espagne par leur
+position, des intérêts communs et d'anciennes alliances, spécialement
+les gouvernements de la Grande-Bretagne et de la France, s'unissaient
+sérieusement et consciencieusement pour aider l'Espagne à établir et à
+maintenir un gouvernement stable, on ne peut guère douter qu'en peu de
+temps la tranquillité ne fût rendue à ce malheureux pays, et que ses
+habitants ne pussent goûter, comme les autres États de l'Europe, les
+bienfaits de la prospérité intérieure et du bien-être domestique. Le
+gouvernement de Sa Majesté propose donc que les gouvernements anglais et
+français unissent leurs efforts pour arrêter le torrent de discordes
+civiles qui menace de bouleverser encore une fois l'Espagne, et qu'ils
+prescrivent l'un et l'autre, à leurs agents diplomatiques à Madrid,
+d'agir dans un amical et permanent accord pour faire prévaloir les
+bienveillants desseins de leurs deux gouvernements à cet égard.»
+
+J'acquis en même temps la certitude que, sur la question spéciale du
+mariage de la reine Isabelle, lord Aberdeen s'était expliqué avec le
+prince Albert de façon à écarter l'idée du prince Léopold de Coburg:
+«Avec la chute du régent, lui avait-il dit, les prétentions de ce prince
+perdent, je crois, leur meilleur appui. Le régent avait, dans ces
+derniers temps, tourné sa pensée vers un prince de la maison d'Orange
+comme le mari qui convenait le mieux à la reine. Non par aucune
+préférence pour cette maison, mais pour échapper au reproche d'être
+asservi à l'influence de l'Angleterre: reproche le plus grave que, dans
+la lutte soulevée contre lui, le régent ait encouru. Il serait difficile
+de faire voir, dans le prince Léopold, autre chose qu'un choix fait dans
+l'intérêt de l'Angleterre, et sa parenté avec la cour de Lisbonne, qui
+devrait être pour lui une recommandation, tournerait contre lui.»
+
+Quelques semaines après ces déclarations diplomatiques, la visite de la
+reine Victoria au château d'Eu nous fut un indice encore plus clair des
+dispositions du cabinet anglais. Je ne doutai pas que les récents
+événements d'Espagne n'eussent contribué à déterminer cette démarche
+aussi significative qu'inattendue. La chute d'Espartero était la chute
+de l'influence anglaise et probablement le retour de l'influence
+française en Espagne. Le gouvernement anglais avait besoin de sonder à
+fond nos desseins, de faire envers nous un acte de bon vouloir pour
+s'assurer du nôtre, et d'apprécier à quel point serait possible le
+concert qu'il se décidait enfin à désirer, entre lui et nous, sur les
+affaires espagnoles. Les conversations de lord Aberdeen avec le roi et
+avec moi le satisfirent au-delà de son attente, et même avec quelque
+surprise. Non-seulement parce que, dans l'intimité du tête-à-tête, nous
+lui répétâmes, le roi et moi, en en développant les motifs, tout ce que
+nous lui avions fait dire sur notre résolution de ne pas aspirer, de
+nous refuser même au mariage d'un fils du roi avec la reine Isabelle,
+mais parce qu'il acquit, dans ces entretiens, la conviction que notre
+politique, générale et spéciale, était sincère et serait aussi constante
+que sensée. Nous nous quittâmes charmés de nous être librement ouverts
+l'un à l'autre et pénétrés, l'un pour l'autre, d'une affectueuse
+confiance. On ne saurait dire à quel point les plus grandes et plus
+difficiles affaires des peuples seraient simplifiées si les hommes qui
+les dirigent se connaissaient assez bien et s'estimaient assez pour
+compter sur la vérité de leurs paroles mutuelles et sur la conformité de
+leurs actes avec leurs paroles.
+
+Les événements mirent bientôt à l'épreuve les rapports intimes qui
+venaient de s'établir entre les deux cabinets et leurs mutuelles
+dispositions. Le gouvernement provisoire qui s'était formé contre
+Espartero le déclara déchu de la régence et convoqua immédiatement les
+Cortès pour faire confirmer par le pays la crise accomplie par
+l'insurrection. Les modérés qui, depuis la chute de la reine Christine,
+s'étaient abstenus de prendre part aux élections, rentrèrent dans
+l'arène électorale et, sinon en majorité, du moins en grand nombre, dans
+l'arène parlementaire; leurs chefs reconnus, MM. Martinez de la Rosa,
+Narvaez, Pidal, Mon, Isturiz, Concha, furent élus. Ils se conduisirent
+avec esprit et mesure, laissant aux radicaux qui venaient de renverser
+Espartero le premier rang dans la victoire comme dans la lutte, et les
+secondant sans chercher à les remplacer. M. Olozaga qui, dans les Cortès
+précédentes, avait été l'un des plus ardents ennemis d'Espartero, fut
+élu président du Congrès. Le premier acte des Cortès, dès qu'elles se
+réunirent, fut de déclarer la reine Isabelle majeure; en avançant ainsi
+de onze mois sa majorité constitutionnelle, on coupait court à toute
+prétention de l'ancien régent, et on remettait en vigueur le régime
+monarchique. Ces coups décisifs accomplis, le cabinet honnête et hardi,
+mais peu considérable et peu capable, qui y avait présidé se retira, et
+l'éminent orateur du parti progressiste, M. Olozaga, quitta la
+présidence du Congrès pour former un cabinet nouveau. Mais autour de ce
+cabinet à peine formé et jusque dans son sein éclatèrent presque
+aussitôt les prétentions rivales, les méfiances mutuelles, les ambitions
+et les haines des partis et des personnes; le flot montant portait au
+pouvoir les modérés; les Cortès nouvelles leur étaient de jour en jour
+plus favorables; l'un de leurs chefs, M. Pidal, avait été élu président
+du Congrès en remplacement de M. Olozaga. L'un des membres du nouveau
+cabinet, le général Serrano, ministre de la guerre, donna sa démission.
+Se sentant ainsi menacé, M. Olozaga, sans en délibérer avec ses
+collègues, prit soudainement et à lui seul la résolution de dissoudre
+les Cortès, dans l'espoir que des élections nouvelles en amèneraient
+d'autres plus fidèles ou plus dociles au parti radical; et, le 30
+novembre 1843, le duc de Glücksberg m'adressa cet étrange récit:
+
+«Hier matin, en allant prendre l'ordre, le général Narvaez demanda à la
+reine, qu'il trouva fort agitée, si elle avait accepté la démission du
+général Serrano. Sa Majesté répondit que non, mais qu'elle avait signé,
+et signé de force, un décret qu'elle regrettait amèrement. Le général
+lui demanda lequel; elle répondit: «Celui de la dissolution des Cortès.»
+Le général la pria alors d'expliquer ce qu'elle venait de dire et la
+violence dont elle avait été l'objet. Sa Majesté lui raconta que la
+veille, à neuf heures du soir, M. Olozaga était entré dans son cabinet
+et lui avait présenté un décret en la priant de le signer. Elle lui
+avait demandé ce que c'était; il lui avait répondu:--La dissolution des
+Cortès.--Elle s'était écriée:--Je n'ose pas signer cela.--M. Olozaga
+avait vivement insisté; elle avait vivement persisté dans son refus, et
+avait fini par se lever pour sortir. M. Olozaga s'était alors élancé et
+avait fermé une porte; elle avait voulu gagner la seconde, il l'avait
+immédiatement fermée; elle était alors revenue à son bureau et s'était
+assise en croisant les bras; il s'était approché d'elle, lui avait passé
+le bras autour de la taille et lui avait dit en souriant:--Oh! Votre
+Majesté voudra bien signer.--Elle avait répondu négativement, et alors
+il lui avait pris le bras avec force et, lui mettant une plume dans la
+main, il lui avait dit:--Il faut que Votre Majesté signe.--Elle avait eu
+peur et avait signé.
+
+«Le général Narvaez sortit de chez Sa Majesté fort ému, et, après s'être
+entendu avec quelques amis, le président du Congrès et plusieurs
+vice-présidents, il retourna à cinq heures chez Sa Majesté et l'engagea
+à appeler le président du Congrès. Elle le fit prévenir; il vint
+aussitôt, et Sa Majesté lui répéta tout ce qu'elle avait dit au général
+Narvaez. Elle était encore émue et tremblante. M. Pidal, à qui Sa
+Majesté demandait conseil, demanda la permission de s'entendre avec les
+vice-présidents, de les amener chez Sa Majesté et de ne traiter la
+question que devant eux. A huit heures du soir, M. Pidal, président, MM.
+Alçon, Quinto, Mazarredo et Gonzalès Bravo, vice-présidents, étaient
+chez Sa Majesté. M. Ros de Olano, député et secrétaire de Sa Majesté,
+avait été amené et attendait dans une voiture. La reine répéta le récit
+qu'elle avait fait au général Narvaez, et, reprenant un peu courage,
+elle y ajouta de nouveaux détails. Les président et vice-présidents,
+animés d'une indignation qu'augmentait l'état de terreur dans lequel Sa
+Majesté était encore, lui conseillèrent d'appeler celui des ministres
+qui lui inspirait le plus de confiance; elle désigna le général Serrano;
+il vint à l'instant, et, d'accord avec lui, ils engagèrent la reine à
+signer deux décrets: la révocation de la dissolution des Cortès, qui
+n'avait pas encore été communiquée au ministre de la justice, et la
+destitution de M. Olozaga de la présidence du conseil et du ministère
+d'État, _pour des raisons dont Sa Majesté se réservait la connaissance_.
+M. le ministre de la marine arriva sur ces entrefaites; on lui fit part
+de ce qui se passait, et, après quelques scrupules qui lui étaient
+inspirés par sa position de collègue de M. Olozaga, il se décida à
+contresigner les deux décrets. M. Olozaga, ignorant ce qui se passait,
+se présenta en ce moment, à dix heures du soir, à la porte du cabinet;
+la reine se mit à trembler et voulut fuir: on chercha à la calmer; mais
+elle déclara que, si on le faisait entrer, elle mourrait de peur; et
+elle voulut que le gentilhomme de service, M. le duc d'Ossuña, lui
+annonçât sa destitution. Il reçut cette nouvelle avec un trouble marqué,
+sortit des appartements et n'a pas reparu. Les deux décrets, ou l'un
+d'eux au moins, paraîtront demain dans la Gazette.
+
+«Tels sont, Monsieur le ministre, les faits tels qu'ils m'ont été
+rapportés par l'un des témoins. J'ai vu ce matin presque toutes les
+personnes qui avaient assisté à cette scène: leur témoignage est
+unanime. J'ai cru de mon devoir de me rendre également chez M. Olozaga;
+je l'ai trouvé très-calme, ou du moins affectant de l'être: il m'a dit
+que tout ceci n'était qu'une infâme calomnie, inventée par des gens dont
+le décret de dissolution devait déjouer les intrigues; que, loin de
+faire violence à la reine, il avait reçu d'elle, ce jour-là même et en
+ce moment-là même, une preuve particulière de sa bienveillance, et qu'on
+n'avait pu lui faire raconter cette fable qu'en abusant de sa faiblesse,
+car son attachement pour lui était connu. Il dit aussi que cette
+intrigue, semblable à quelques-unes qu'il avait déjà découvertes, était
+conduite par le général Narvaez, et avait pour but de mettre le pouvoir
+entre les mains des modérés. Il parle de rallier les progressistes,
+ignorant pour le moment qu'ils expriment hautement leur indignation.
+Enfin son langage est menaçant: il ne se défend que par des négations et
+il attaque la marquise de Santa-Cruz. Pourtant tous les témoignages sont
+les mêmes: tous ont trouvé, dans l'accent de la reine, un caractère de
+vérité inimitable. Je ne puis en ce moment que rapporter les faits à
+Votre Excellence; le temps seul nous instruira de la vérité.»
+
+A côté de ce rapport du duc de Glücksberg, je place le récit de M.
+Olozaga lui-même, adressé de Madrid à l'ambassade d'Angleterre à Paris
+et transmis par lord Cowley à son gouvernement. «Je suis allé, dit M.
+Olozaga, chez la reine, le 28 novembre, à quatre heures de l'après-midi.
+J'avais dans mon portefeuille plusieurs décrets que je portais à la
+signature de Sa Majesté. Je lui lus à haute voix celui de la dissolution
+des Cortès. Cette lecture achevée, la reine me demanda pourquoi je
+voulais dissoudre les Cortès. Je répondis à Sa Majesté que ce n'était
+qu'une précaution prise d'avance, et que mon intention était de ne faire
+usage du décret qu'au cas où la mesure deviendrait nécessaire. La reine
+signa alors le décret, de bonne et franche volonté, sans faire aucune
+observation, et continua à en signer d'autres. Lorsque Sa Majesté eut
+fini, elle me remit un papier en me disant:--Donne la croix de Charles
+III à mon maître de musique dont voici le nom (M. Valdemora).--Là-dessus
+je me disposai à prendre congé de la reine; mais elle me retint en me
+disant:--Attends, je vais te donner des bonbons pour ton enfant.--En
+effet, Sa Majesté m'en donna. Voilà tout ce qui s'est passé entre la
+reine et moi, ni plus, ni moins; et depuis je n'ai pas eu l'honneur de
+la revoir. Le lendemain 29, je dis à tout le monde que j'avais la
+signature de la reine pour dissoudre les Cortès en cas de besoin, et que
+je m'en servirais si les modérés essayaient de tenter une réaction et
+des coups d'État, pour faire proclamer provisoirement la reine absolue,
+afin d'opérer des changements dans la constitution. Comme je n'avais
+caché mes desseins à personne, les modérés, lorsqu'ils les connurent,
+trouvèrent moyen, dans la journée même, de s'emparer de l'esprit de la
+reine, et c'est ainsi qu'à quatre heures de l'après-midi, vingt-quatre
+heures après la signature, ils réussirent à nouer l'intrigue que tout le
+monde connaît.»
+
+Entre deux récits si contraires, où était la vérité? Aujourd'hui même,
+vingt-trois ans après l'événement, des hommes bien instruits et
+impartiaux ont des doutes sur la scène du 28 novembre 1843 entre M.
+Olozaga et la jeune reine, et soupçonnent quelque exagération dans les
+détails qui s'en répandirent le lendemain. Quoi qu'il en soit, deux
+faits restent certains: d'abord le décret de dissolution des Cortès
+inopinément présenté à la reine, à l'insu du conseil des ministres, et
+signé par elle avec hésitation et répugnance; ensuite le vif sentiment
+de surprise et d'indignation suscité par le bruit de ce qui s'était
+passé entre la reine et M. Olozaga, sentiment éprouvé et manifesté
+non-seulement par le public et les modérés, mais par beaucoup de
+progressistes eux-mêmes. Ce fut un jeune journaliste, naguère ardent
+radical et connu par ses attaques contre la reine Christine, M. Gonzalès
+Bravo, qui se chargea de former et de présider le nouveau cabinet appelé
+à remplacer et à poursuivre M. Olozaga. La demande de mise en accusation
+de ce dernier devant le Sénat fut formée dans le Congrès; le gros du
+parti progressiste le soutint, et il se défendit lui-même, d'abord avec
+adresse, bientôt avec un emportement mêlé à la fois de colère et de
+crainte. Après de violents et longs débats, la Chambre vota, à 101 voix
+contre 48, un message «pour exprimer à la reine les voeux qu'elle
+formait pour son bonheur, et lui dire combien elle ressentait l'acte peu
+délicat dont la reine avait été victime dans la nuit du 28 novembre.» A
+ce vote, et avant que les poursuites en accusation devant le Sénat
+eussent commencé, M. Olozaga prit l'alarme, ne parut plus au Congrès et
+se retira en Portugal. Sa question personnelle restait en suspens, mais
+la question politique entre les partis était résolue: les progressistes
+étaient décriés et vaincus dans la personne de leur chef parlementaire,
+comme ils l'avaient été naguère dans la personne du régent, leur chef
+militaire; sous l'empire du sentiment public et par l'entremise hardie
+d'un jeune progressiste conquis à la cause de la jeune reine, le pouvoir
+passait aux mains du parti modéré.
+
+Le cabinet anglais ne se méprit point sur la valeur de ce mouvement
+espagnol et ne s'obstina point à en combattre les conséquences; il
+rappela de Madrid son ministre M. Aston, trop engagé dans la cause
+d'Espartero, et M. de Sainte-Aulaire m'écrivit[62]: «J'ai oublié de vous
+dire qu'avant de partir de Madrid, M. Aston a reçu de l'infante doña
+Carlotta[63] la déclaration qu'elle et son mari s'engageaient à quitter
+l'Espagne si un de leurs fils épousait la reine. Lord Aberdeen, qui m'a
+donné, il y a quelques jours, ce renseignement, ne revient pas
+volontiers sur les affaires d'Espagne: non qu'il soit le moins du monde
+en dissentiment avec vous, mais le mauvais succès de l'intervention de
+son prédécesseur en Espagne lui est à présent démontré. Il se reproche
+d'avoir trop longtemps marché dans la routine. Il vous abandonne
+aujourd'hui le premier rôle, et vous assistera au besoin, dans une
+certaine mesure, mais il se tiendra le plus possible à l'écart.»
+
+[Note 62: Le 2 décembre 1843.]
+
+[Note 63: Soeur de la reine Christine et femme de l'infant don François
+de Paule.]
+
+Depuis la chute d'Espartero, je pressentais cette situation et je m'y
+préparais; nous étions près de reprendre en Espagne notre place et notre
+rôle naturels; il nous fallait à Madrid un ambassadeur capable de les
+bien comprendre et d'en porter le poids. Ma pensée s'était arrêtée sur
+le comte Bresson, notre ministre à Berlin, et le roi adopta
+très-volontiers ma proposition. C'était un homme d'un dévouement
+éprouvé, d'un esprit droit, net et ferme, d'un caractère plein de
+passion et d'empire; observateur sagace sans subtilité, acteur vigilant
+et ardent avec persévérance, quoique sujet à des accès d'abattement et
+d'inquiétude; digne et fier avec les étrangers, discipliné et fidèle
+avec ses chefs; incessamment préoccupé du but public qu'il poursuivait,
+et capable de beaucoup risquer pour l'atteindre, quoiqu'il fût aussi
+très-préoccupé de lui-même et de sa fortune; propre à réussir dans les
+choses grandes et difficiles, car il en aimait la grandeur, mais sans
+rêverie ni chimère, et en ne négligeant aucune occasion, aucun moyen de
+faire servir les petites choses à son succès. Dès 1842, je lui avais
+fait entrevoir l'ambassade d'Espagne comme le poste auquel je le
+destinais, et je l'avais tenu au courant des questions et des incidents
+qui s'y rapportaient. Il y fut nommé le 6 novembre 1843, et ne partit
+pour Madrid que trois semaines après, quand les Cortès eurent déclaré la
+reine Isabelle majeure, et rendu ainsi à l'ambassade de France auprès
+d'elle son éclat. Il y tombait au milieu de la crise et de l'imbroglio
+entre la reine, M. Olozaga, M. Gonzalès Bravo, les Cortès, les
+progressistes, les modérés, et il y trouvait pour instruction ce court
+billet de moi[64]: «Je ne comprends pas bien; j'attends. C'est de la
+vraie comédie espagnole, des coups de théâtre, des intrigues croisées,
+des réticences, des énigmes. On ne fait pas avec cela de la bonne
+politique. Vous m'expliquerez tout. Un seul mot aujourd'hui, que vous
+vous serez bien dit vous-même et que je vous dis pour me satisfaire.
+N'épousez aucune querelle, aucune coterie, aucun nom propre. Tenez-vous
+en dehors et au-dessus de toutes les rivalités. Veillez sur la reine,
+soutenez le gouvernement de la reine. Je ne puis vous dire aujourd'hui
+que des généralités, mais il y a des moments où c'est dans les
+généralités qu'il faut se tenir. Vous avez un grand et beau rôle à
+jouer. Au milieu de cette confusion, vous serez le représentant,
+l'interprète de la sagesse française, de l'amitié française. J'espère,
+je devrais dire je compte que l'Angleterre se maintiendra à côté de
+nous. C'est un théâtre bien différent de Berlin, de bien autres affaires
+et de bien autres hommes. Vous n'y réussirez pas moins bien.»
+
+[Note 64: Du 3 décembre 1843.]
+
+La réponse de M. Bresson, sa première lettre de Madrid, fut
+singulièrement perplexe et triste[65]: «Je suis arrivé ici hier,
+quelques heures avant votre lettre du 3. Il n'est sorte de tribulations,
+d'épreuves, d'accidents que nous n'ayons subis. J'ai passé par les plus
+cruelles inquiétudes pour les êtres qui me sont le plus chers. Les
+routes sont infestées de brigands, et quelques relais très-dangereux,
+que nous parcourions de nuit, avaient été par méprise laissés sans
+escorte. Mon fourgon a été versé, une roue brisée; nous l'avons relevé à
+grand'peine, et Iturbide, excellent courrier de Bayonne attaché au
+service de l'ambassade, a abandonné sa voiture sur la route pour nous
+prêter ses roues. Nous avons ainsi gagné Madrid. Je ne veux pas appuyer
+sur mes impressions; c'est maintenant que je mesure toute l'étendue du
+sacrifice que j'ai fait à vos désirs; l'existence la plus heureuse et la
+plus douce a fait place à la plus pénible, à la plus agitée. Je
+remplirai mes devoirs sans espoir de succès. La situation a empiré
+plutôt qu'elle ne s'est améliorée depuis les rapports excellents que
+vous a adressés M. de Glücksberg. Nous n'y voyons encore que des issues
+funestes. Épuisé d'anxiété et de fatigue, occupé de me caser d'une
+manière qui restera bien peu confortable, je n'ai pu causer qu'avec
+votre aimable chargé d'affaires; pour la première fois, il est presque
+entièrement découragé. Je sens la sagesse de vos conseils; je ne veux
+épouser aucune passion, aucun nom propre; si l'impartialité peut être
+maintenue, j'y resterai fidèle; mais je ne puis rien promettre, rien
+garantir que ma bonne foi et mon dévouement. Pour mon bonheur, j'en ai
+vu le terme le jour où j'ai quitté Berlin.»
+
+[Note 65: Du 8 décembre 1843.]
+
+Je ne m'inquiétai pas beaucoup de cette boutade; sans avoir encore vu M.
+Bresson à l'oeuvre dans sa nouvelle situation, je le connaissais assez
+pour savoir qu'il était de ceux qui, en entrant dans une carrière
+périlleuse, peuvent être un moment troublés, tant ils ont soif du
+succès, mais qui, une fois engagés dans la lutte, s'y portent avec
+passion et ne songent plus qu'à vaincre. Il avait quelque droit de
+s'inquiéter en entrevoyant la scène ouverte devant lui, car elle était
+pleine d'agitation, d'obscurité, de piéges, de péripéties imprévues, et
+il était destiné à y vivre au milieu d'orages soudains et de
+complications sans cesse renaissantes. C'est le caractère des peuples du
+midi, surtout des Espagnols, que le long régime du pouvoir absolu et
+l'absence de la liberté politique n'ont point éteint en eux l'ardeur des
+passions, le goût des émotions et des aventures, et qu'ils déploient
+avec une audacieuse imprévoyance, dans les intérêts, les incidents et
+les intrigues de leur vie personnelle, la fécondité d'esprit et
+l'énergie dont ils n'ont pas appris à trouver dans la vie publique
+l'emploi réfléchi et la satisfaction mesurée. Le général Narvaez, le
+général Serrano, M. Gonzalès Bravo, M. Olozaga et presque tous les
+hommes importants à Madrid, modérés ou progressistes, étaient de cette
+trempe et nourris dans ces habitudes. A peine entré en relation avec eux
+et en présence de leurs luttes personnelles, M. Bresson passa de sa
+première émotion de tristesse à un état de fièvre qui le rendit presque
+malade: «La jalousie, l'ambition et la vengeance, m'écrivait-il[66],
+sont les principaux mobiles des hommes qui figurent ici sur la scène
+politique. Je ne fais exception pour aucun parti; haïr, se satisfaire et
+se venger, ils ne voient rien au delà. A peine ai-je réussi à rapprocher
+le général Narvaez du ministère Gonzalès Bravo, et à faire en sorte
+qu'ils se présentent unis devant la reine Christine près de revenir,
+qu'il faut que je me mette en campagne pour rapprocher le ministère du
+général Narvaez. Les ministres nourrissent et entretiennent
+soigneusement le ressentiment que leur a inspiré le mouvement de
+malveillance du général, et ils ajournent la revanche qu'ils comptent
+prendre jusqu'à ce qu'ils aient acquis la faveur de la reine-mère et
+affermi leur assiette; alors ils essayeront de le supplanter, et déjà
+même ils sont, dans ce but, entrés en négociation avec le général Alaix.
+Et ils y mettent tant de prudence que le propos m'en est revenu d'une
+partie de chasse à Aranjuez, et de la source la plus infaillible. Autre
+bévue et non moins lourde: hier leur journal, le _Corresponsal_, en
+élevant les ministres actuels aux nues, parle avec le plus grand mépris
+des modérés, de l'appui desquels ils ne peuvent se passer et sans
+l'appui desquels ils ne vivraient pas une heure; il les qualifie
+d'hommes pusillanimes, _gastados_, et dont la faiblesse _consumada, el
+prestigio enervado, la cobardia excubierta_ sont connues. Est-il
+possible de se montrer, dans une situation plus hérissée de périls, plus
+mal à propos confiants et plus fatalement hostiles? Je fais arriver à M.
+Bravo les paroles suivantes:--«Si le ministère ne renonce pas à ses
+projets sur le général Narvaez, et s'il publie un second article comme
+celui d'hier, il ne se passera pas quinze jours avant qu'il ait perdu
+tous ses appuis, et j'en serai désolé.»--Déjà des chefs modérés
+très-impartiaux et très-bienveillants sont indignés et vont grossir les
+rangs des modérés impatients. Quels esprits! et comme ils entendent le
+dévouement au trône et au pays! Je vais me mettre à refaire ma toile;
+rétabli ou non, je serai à Aranjuez.»
+
+[Note 66: Le 11 mars 1844.]
+
+Les Espagnols à part, M. Bresson eut affaire, dès ses premiers pas, à
+une relation et à un homme d'une tout autre nature. En rappelant M.
+Aston de son poste, lord Aberdeen lui avait donné pour successeur, comme
+ministre d'Angleterre à Madrid, sir Henri Bulwer, naguère premier
+secrétaire de l'ambassade anglaise à Paris, et il était arrivé à Madrid
+trois semaines après M. Bresson. C'était un homme de beaucoup d'esprit
+et d'un esprit aussi étendu que fin, capable de saisir et de servir les
+grandes combinaisons de la politique de son pays, mais plutôt en
+observateur pénétrant qu'en acteur efficace. Il excellait à démêler les
+pensées, les dispositions, le travail plus ou moins caché des politiques
+avec qui il traitait; mais il n'acquérait, là où il résidait, que peu de
+consistance et d'influence; il avait plus d'adresse que d'autorité, plus
+d'activité souple que de volonté forte, et il mettait un peu
+sceptiquement en pratique les instructions de son gouvernement, sans
+poursuivre avec ardeur un but déterminé et dont il fît sa propre
+affaire. Il était d'ailleurs, au fond, de l'école et de la clientèle de
+lord Palmerston; et lord Aberdeen, en l'envoyant à Madrid, avait plus
+songé à se mettre un peu à couvert dans le Parlement et les journaux
+anglais, qu'à se donner un agent sûr dans la politique d'entente
+cordiale qu'il adoptait envers nous. «Les ministres anglais et français,
+écrivait-il à lord Cowley[67], se sont trop appliqués à se
+contrebalancer et à s'entraver mutuellement; il est temps que cette
+espèce d'antagonisme cesse, car il a beaucoup nui à l'Espagne et nous a
+fort peu servi à nous-mêmes. Il est vrai que les deux gouvernements
+anglais et français sont chacun assez puissants pour faire la ruine de
+l'Espagne, mais il faut la cordiale coopération de l'Angleterre et de la
+France pour assurer sa prospérité.» Sir Henri Bulwer était très-capable
+de tenir lord Aberdeen au courant de l'état des esprits, des affaires et
+des menées de tout genre à Madrid, mais très-peu propre à s'entendre
+réellement avec M. Bresson, et à exercer, de concert avec lui, l'action
+commune dont lord Aberdeen proclamait la nécessité. A raison de leur
+caractère intime encore plus que de leur situation politique, les
+rapports de ces deux hommes, en restant toujours convenables, ne
+pouvaient être sympathiques, ni répondre à la mission de confiant accord
+dont ils étaient chargés. Je ne citerai qu'un exemple de leur
+disposition mutuelle, exemple significatif bien que frivole. Trois mois
+à peine après leur arrivée et leur établissement à Madrid, M. Bresson
+m'écrivait[68]: «Il faut que je vous amuse: voici un billet original de
+Bulwer tel que je l'ai reçu. J'ai pris un papier de même format, dont
+j'ai déchiré le bord, sur lequel j'ai versé autant d'encre, et écrit au
+crayon ce que vous trouverez sur le _verso_[69]. Admirez-vous le tact de
+la demande et le bon goût de la forme? Je lui ai adressé mon billet plié
+de même, aussi peu cacheté, et par son domestique. Il y a un bon vieux
+proverbe français auquel il faut avec grande étude se tenir:
+_familiarité engendre mépris_. Je vis bien avec lui; mais il n'est pas
+élevé et ses salons sont mal peuplés. Soyez tranquille; il ne vous
+viendra pas d'embarras de moi; mais il peut vous en venir de lui. C'est
+à moi de réussir à les détourner ou à les diminuer.»
+
+[Note 67: Dans une dépêche du 12 décembre 1843, qui me fut communiquée.]
+
+[Note 68: Le 11 mars 1844.]
+
+[Note 69: Voici le texte du billet, fort taché d'encre en effet, de Sir
+Henri Bulwer et celui de la réponse similaire de M. Bresson:
+
+
+ My dear Bresson, Mon cher Bresson,
+
+Your couriers fly in flocks. The Vos courriers partent en foule,
+air is darkened by them. What comme des flocons de neige. L'air en
+tempest does this forbode? Tell me est obscurci. Quel orage présage
+if there is anything worth saying ceci? Dites-moi s'il y a quelque
+that you can say, in order that I chose qui vaille la peine d'être dit
+may send my poor solitary messenger et que vous puissiez me dire, pour
+with the information. que je charge de cette information
+ mon pauvre solitaire messager.
+ Ever yours,
+ Tout à vous,
+
+ H. BULWER. H. BULWER.
+
+
+M. Bresson lui répondit:
+
+Mon cher Bulwer,
+
+J'ai souvent plus de courriers qu'il ne m'en faut, et je les exerce. Je
+ne sais aucune nouvelle qui puisse vous intéresser, excepté la prise
+d'Alicante. Je n'ai eu à écrire depuis longtemps que sur des affaires
+qui nous touchent particulièrement.
+
+Mille et mille amitiés,
+
+BRESSON.]
+
+Je ne fus pas surpris de cette déplaisance mutuelle, dès leur début,
+entre ces deux hommes officiellement appelés au bon accord. J'avais
+pressenti la difficulté de leurs relations, et je m'étais empressé de
+mettre M. Bresson sur ses gardes contre ce péril: «Soyez toujours bien
+avec Bulwer et pour lui, lui avais-je écrit[70]; rendez-lui de bons
+offices; ne fermez point l'oeil sur ses arrière-pensées, ses petites
+menées, ses oscillations, et tenez-moi toujours au courant; mais qu'il
+n'en paraisse rien dans vos rapports avec lui, dans votre langage sur
+lui. Vous avez vu le bon, très-bon langage de lord Aberdeen. C'est là
+l'essentiel. Prenez cela pour le symptôme assuré et le vrai diapason des
+intentions et des rapports des deux gouvernements. Que Bulwer, comblé de
+vos bons procédés, de vos bons offices, ne puisse, s'il fait des fautes
+et subit des échecs, s'en prendre qu'à lui-même. L'entente cordiale
+n'est pas, je le sais, un fait de facile exécution sur tous les points
+et tous les jours. C'est pourtant le fait essentiel de la situation
+générale, et je m'en rapporte à vous pour le maintenir au-dessus des
+difficultés locales qui pèsent sur vous.»
+
+[Note 70: Le 17 février 1844.]
+
+L'une de ces difficultés se manifesta immédiatement. En même temps que
+MM. Bresson et Bulwer arrivaient à Madrid, un cri s'élevait partout en
+Espagne: «La reine Christine! la reine Christine!» Ce n'était pas
+seulement le cri du parti modéré vainqueur qui redemandait son premier
+et puissant chef; c'était le voeu des honnêtes Espagnols indignés de
+l'attentat imputé à M. Olozaga, et pressés de revoir la mère à côté de
+sa fille, encore enfant quoique mise en possession du pouvoir royal. La
+perspective de ce retour prochain de la reine Christine inspirait au
+cabinet anglais un vif sentiment de déplaisir et de méfiance. C'était un
+pas de plus dans le déclin de l'influence anglaise en Espagne. On
+craignait à Londres non-seulement des réactions personnelles contre les
+progressistes vaincus, dont le gouvernement anglais ne cessait pas
+d'être le patron, mais le peu de goût de la reine-mère et surtout de ses
+plus intimes partisans pour le régime constitutionnel, et leur penchant
+pour les coups d'État du pouvoir absolu. Comment ne pas redouter enfin
+que le mariage de la reine Isabelle avec l'un des fils du roi ne fût tôt
+ou tard le résultat du travail de la reine Christine rétablie en
+pouvoir, et plus que jamais liée d'une intime amitié avec la famille
+royale de France? Sir Robert Peel surtout s'inquiétait de son retour à
+Madrid, et témoignait le désir qu'il fût indéfiniment ajourné. Sur ces
+entrefaites, une députation arriva de Madrid pour rappeler
+officiellement la reine-mère et la conjurer d'écarter tout délai. M.
+Bresson insistait vivement dans le même sens: «Nous ne pouvons,
+m'écrivait-il, nous passer de la présence de la reine Christine. Qu'elle
+arrive donc, elle sera bien accueillie; elle consolidera le ministère
+actuel, ou du moins elle en facilitera la constitution plus définitive.
+Elle tempérera l'ardeur de ses partisans qui ne sentent pas tous
+l'avantage de mettre en pratique leurs doctrines gouvernementales par
+des hommes qui ne sont pas sortis de leurs rangs. Vous avez bien raison
+de la fortifier dans ses idées de conciliation. Peut-être lui sera-t-il
+difficile de les appliquer: il ne manquera pas de gens qui la pousseront
+vers la réaction; les chefs de l'armée ne demanderaient pas mieux que
+d'en finir par un coup de main avec le gouvernement représentatif. La
+première mesure à laquelle la reine-mère peut se trouver obligée de
+donner son assentiment serait la suspension des Cortès, comme
+préliminaire de leur dissolution. Je comprends qu'elle y répugne.
+Toutefois, hésiter, ajourner son départ aurait de graves inconvénients;
+l'élan vers elle se ralentirait; plus tard elle serait moins bien venue;
+c'est la scène à laquelle la reine sa fille a été exposée qui a fait
+juger à tous sa présence indispensable; si elle en juge autrement, on
+révoquera en doute ses sentiments maternels, et l'on en conclura qu'elle
+ne consulte plus que ses convenances. La jeune reine désire ardemment le
+retour de sa mère.»
+
+J'écrivis à M. de Sainte-Aulaire[71]: «La sollicitude de lord Aberdeen
+sur le retour actuel de la reine Christine à Madrid m'a vivement
+préoccupé. Je suis allé la trouver elle-même. J'ai mis sous ses yeux
+toute la situation. Je lui ai fortement inculqué deux idées: l'une,
+combien il importe, à sa fille et à elle-même, que la bonne harmonie
+soit maintenue, entre le cabinet anglais et nous sur les affaires
+d'Espagne; l'autre, que, pour y réussir, il faut éviter tout ce qui
+donnerait à ces affaires, en particulier à celle du mariage de la jeune
+reine, une apparence toute française, un air exclusif d'affaire de
+famille, et prendre soin que tout cela se traite par des mains et sous
+des couleurs espagnoles. Elle a compris, parfaitement compris. Le roi
+l'a vue et lui a parlé dans le même sens. Je l'ai revue. Nous avons vu
+aussi les députés qui lui ont été envoyés pour presser son retour. Elle
+s'est enfin décidée à l'ajourner. Elle va renvoyer à Madrid les deux
+messagers; elle répondra qu'elle désire vivement se retrouver auprès de
+sa fille et au milieu de ses amis, qu'elle ira en Espagne, mais que le
+moment actuel ne lui paraît pas opportun. Nous n'en sommes pas venus là
+sans peine, mon cher ami. Je ne sais si la reine Christine est, pour son
+propre compte, bien impatiente de retourner en Espagne; je lui crois
+beaucoup moins d'ambition et de goût pour le pouvoir qu'on ne lui en
+suppose en Angleterre; mais elle est sincèrement et vivement préoccupée
+de la situation de la reine sa fille; elle désire reprendre la tutelle
+de sa seconde fille, l'infante doña Fernanda. Ses amis, tout le parti
+modéré, convaincus que sa présence donnera de la force à leur
+gouvernement, la pressent de retourner. Le parti progressiste, loin de
+s'opposer à son retour, s'y montre, au contraire, favorable; il aime
+mieux avoir à traiter avec la reine Christine qu'avec le général
+Narvaez. Bresson m'écrivait en date du 16:--«Le retour de la reine
+Christine est plutôt accueilli avec faveur par la presse de
+l'opposition; les populations se porteront avec enthousiasme à sa
+rencontre.»--C'est à tout cela qu'il faut que la reine Christine
+renonce, au risque de mécontenter ses amis et de manquer l'occasion de
+l'un de ces triomphes qui plaisent à l'amour-propre des plus sages et
+touchent si vivement celui d'une femme. Elle y renonce pourtant; elle
+ajourne, elle attendra. Elle fait très-bien; mais dites, je vous prie,
+de ma part, à lord Aberdeen qu'il doit lui en savoir gré.»
+
+[Note 71: Le 23 décembre 1843.]
+
+Lord Aberdeen ne pouvait être insensible à une bonne conduite et à un
+bon procédé: «Voici ce qu'il m'a répondu, m'écrivit M. de
+Sainte-Aulaire[72]:--«De très-puissantes raisons semblent conseiller le
+départ de la reine Christine. Je ne voudrais certes pas accepter la
+responsabilité d'un délai. Si le roi et M. Guizot estiment qu'il importe
+de ne pas perdre un jour, qu'ils agissent en conséquence; je n'entends y
+mettre aucun obstacle et je ne profère pas une parole de blâme. Mais je
+ne veux pas non plus donner aujourd'hui mon assentiment; pour différer
+un peu, j'ai d'autres motifs encore que les difficultés fort grandes de
+la question. Bulwer m'a écrit de Madrid le 3 janvier. Je suis informé
+qu'il y a reçu le 4 la dépêche par laquelle je lui demandais son avis
+sur l'opportunité du retour de la reine Christine en Espagne: me
+prononcer avant d'avoir reçu cet avis que j'attends d'heure en heure, ce
+serait une inconvenance en suite de laquelle je pourrais me trouver
+placé dans une situation fort gauche _(very awkward_).»--Lord Aberdeen a
+ajouté que, d'après les quatre lignes écrites par Bulwer le 3 janvier,
+il ne supposait pas qu'il s'élevât de fortes objections contre le voyage
+de la reine Christine.»
+
+[Note 72: Le 13 janvier 1844.]
+
+Les objections, en effet, ne furent ni graves ni obstinées: avant de
+quitter Paris, sir Henri Bulwer s'était entretenu avec la reine
+Christine et en avait emporté une impression favorable; il était
+d'ailleurs trop clairvoyant pour ne pas reconnaître qu'en présence des
+événements et du mouvement d'opinion qui la rappelaient en Espagne, son
+retour était inévitable. J'envoyai au roi, dès que j'en reçus
+communication, la dépêche dans laquelle il exprimait son avis; le roi me
+répondit sur-le-champ[73]: «Au moment où j'allais cacheter le billet que
+je venais de vous écrire, on m'a averti que la reine Christine était
+chez la reine, et je me suis décidé à lui donner lecture de la dépêche
+de Bulwer, d'autant plus que je craignais que vous ne pussiez pas le
+faire demain matin. L'effet en a été excellent, et, en attendant que je
+vous en conte les détails, je veux vous dire une exclamation faite et
+répétée avec un accent de sincérité complète:--«Je ne vais pas en
+Espagne pour y rester; Dieu m'en garde! J'y vais d'abord pour revoir mes
+filles, ce dont je suis plus pressée que de tout. Si je puis être utile
+à la reine et à l'Espagne, je resterai le temps qu'il faudra, le moins
+possible. Mais je verrai les choses en arrivant, et il est bien possible
+que je revienne tout de suite à Paris.»
+
+[Note 73: Le 19 janvier 1844.]
+
+Elle partit le 15 février 1844, dans cette judicieuse disposition. Dès
+qu'elle eut passé les Pyrénées, son voyage à travers l'Espagne fut une
+ovation continue. Quand le jour de la réaction arrive, les peuples se
+plaisent à croire qu'ils réparent, par leurs acclamations, leurs erreurs
+et leurs rigueurs envers d'illustres exilés. La jeune reine, l'infante
+sa soeur, les ministres, le corps diplomatique attendaient à Aranjuez la
+reine-mère: «C'est demain qu'elle arrive, m'écrivait M. Bresson[74],
+nous irons avec la foule à sa rencontre sur la grande route; la
+réception officielle n'aura lieu que le lendemain pour le corps
+diplomatique. La joie de la jeune reine est touchante; elle ne peut la
+contenir: hier, elle a écouté très-sérieusement ses ministres pendant
+qu'ils lui rendaient compte de leurs dispositions pour son entrevue avec
+la reine Christine, et qu'ils la prévenaient qu'une tente serait dressée
+près de la route, à l'endroit où la première arrivée attendrait l'autre.
+Quand ils ont été partis, elle a dit à madame de Santa-Cruz: «Faites
+tout ce que vous voudrez; mais quand j'apercevrai la voiture de maman,
+personne ne m'empêchera de courir au-devant d'elle;» et, sans donner à
+la bonne et aimable _camarera mayor_ le temps de se reconnaître, elle
+lui a fait faire deux tours de valse, et l'a déposée haletante sur un
+sopha. Nous avons eu, ma femme et moi, l'honneur de lui faire notre cour
+ce matin; elle nous a reçus avec une effusion qui trahissait les
+sentiments dont son coeur était plein; elle m'a demandé des nouvelles du
+roi son oncle, de la reine sa tante, et elle prêtait l'attention la plus
+vive aux réponses que je lui faisais. Quand je lui ai dit que l'entrevue
+de demain était un des spectacles les plus touchants qui pussent être
+donnés au monde, et un fait qui occupait tous les esprits et serait
+reproduit par les pinceaux de tous les peintres, son regard s'est animé,
+et sa physionomie a pris un caractère de dignité et de noble orgueil qui
+m'a frappé. Sa santé et celle de l'infante sont très-bonnes en ce
+moment, et leur mère aura grand plaisir à les retrouver si fortifiées et
+si embellies.»
+
+[Note 74: Le 24 mars 1844.]
+
+Quatre jours après, M. Bresson complétait ainsi son récit: «La reine
+Christine est au milieu de nous. Je ne sais si le plaisir de revoir ses
+filles compense, pour elle, le chagrin d'avoir quitté sa douce existence
+de Paris. Je ne le crois pas: son émotion ne m'a pas paru très-vive;
+elle a tendrement embrassé ses filles, et bientôt après elle avait l'air
+préoccupée. Dans l'audience qu'elle a accordée à ma femme, elle lui a
+parlé avec effusion de son regret de se séparer du roi, de la reine et
+de la famille royale, qui avaient eu pour elle tant de bontés, et
+qu'elle aimait si tendrement; elle lui a dit que, quand elle avait revu
+l'Espagne, ces moeurs étranges et les attelages de mules, son coeur
+s'était serré; puis elle a ajouté: «Enfin je suis bien aise d'être venue
+pour _les petites_; car pour le reste...;» et les larmes lui sont venues
+aux yeux. Je ne me suis pas encore trouvé seul avec elle; elle était
+avec ses filles quand je lui ai remis les lettres de la reine et de
+Madame Adélaïde; quand elle a rappelé que j'avais contribué au jour que
+nous voyions, je n'ai pas pu bien démêler si c'était un remerciement ou
+un reproche. En tout cas, sa joie n'est pas sans mélange, et ce n'est
+pas moi qui en suis surpris.»
+
+La reine Christine de retour à Madrid, les deux grandes questions dont
+la solution attendait sa présence, la réforme de la constitution
+espagnole et le mariage de la reine Isabelle, éclatèrent aussitôt et ont
+rempli pendant trois ans l'histoire de l'Espagne et l'histoire de nos
+rapports avec elle. Questions d'importance et d'urgence très-inégales,
+mais qui, l'une et l'autre, préoccupaient si vivement les esprits qu'il
+était presque également impossible de ne pas se mettre à l'oeuvre pour
+toutes deux. Et, pour aggraver la difficulté, une question plus
+pressante encore les précédait: quel parti, quel cabinet, quels
+ministres seraient appelés à réformer la constitution et à marier la
+jeune reine? A qui appartiendrait le pouvoir qui devait décider de
+l'avenir monarchique et constitutionnel de l'Espagne?
+
+Le parti radical était en possession. Il avait pris l'initiative du
+renversement d'Espartero. Sorti de ses rangs, le jeune chef du cabinet,
+M. Gonzalès Bravo, avait vaillamment soutenu la jeune reine contre M.
+Olozaga, et se montrait intelligent et hardi au service de la royauté
+relevée. Quand, à Aranjuez, il se présenta pour la première fois à la
+reine Christine, «elle l'a fort bien accueilli, m'écrivit M. Bresson;
+elle a appelé la reine sa fille et lui a dit:--«Isabelita, souviens-toi
+toujours des services que Bravo t'a rendus; tu ne peux t'en souvenir
+assez;»--et, se tournant vers lui et le tutoyant comme c'est l'usage des
+rois et des reines en Espagne: «Il faut que tu restes au pouvoir: tu y
+es nécessaire longtemps; si tu n'y restes pas par goût, restes-y par
+dévouement pour la reine et par amitié pour moi.» Bravo était fort
+touché de cette entrevue. Il n'a rien caché de sa vie à la reine-mère;
+il lui a fait l'aveu de ses antécédents révolutionnaires, de ses torts
+envers elle; il lui en a expliqué les causes; il lui a révélé les
+embarras même de ses relations de famille, et il l'appelait en quelque
+sorte à son secours. Cette confiance, il s'en flattait du moins, a été
+bien accueillie; il a cru lire, dans le regard de la reine, qu'elle en
+appréciait la franchise. Je souhaite de tout mon coeur qu'il ne se
+trompe pas, et que de ce côté l'appui ne lui manque jamais. Cependant il
+y a, dans l'atmosphère de cette cour renouvelée tout à coup, quelque
+chose qui ne me semble pas pour lui de bon augure: on dirait qu'il a
+cessé subitement d'être en harmonie avec cet entourage de grands
+seigneurs et de grandes dames qui sont venus reprendre leurs places près
+de la reine, et qu'il ne remplit plus les conditions de son poste;
+chacun rend justice à son talent et à son courage, et, au même instant,
+on cherche à le ramener au niveau de sa naissance et de ses antécédents.
+Il a l'envie et l'orgueil à combattre; ce sont deux puissants ennemis.»
+
+Ils ne tardèrent pas à se mettre à l'oeuvre, et un troisième ennemi,
+l'ambition souffrante et altérée du parti modéré, joignit ses
+impatiences à celles de l'envie et de l'orgueil. Pendant six semaines,
+M. Gonzalès Bravo fut à l'état d'une place assiégée, tantôt près d'être
+enlevée d'assaut, tantôt en négociation avec les assiégeants pour ne se
+rendre qu'à moitié et à de bonnes conditions. Le général Narvaez était à
+la fois le plus pressé des assaillants et le plus enclin à traiter avec
+M. Bravo dont la hardiesse d'esprit et de coeur en face des grands
+périls et des grandes aventures avait sa sympathie. Mais les chefs
+civils du parti modéré, M. Mon entre autres, le plus capable et le plus
+judicieux, étaient plus exigeants en fait de considération personnelle
+et de garanties constitutionnelles; ils n'étaient pas disposés à
+réformer la constitution et à gouverner sans le concours des Cortès et
+par des coups d'État sous le nom d'ordres royaux. La reine Christine
+persista d'abord dans sa reconnaissance et ses bonnes dispositions pour
+M. Gonzalès Bravo; elle avait, quant à la réforme de la constitution
+dans l'intérêt monarchique, des vues assez arrêtées qu'elle lui
+communiqua, et qu'il se montra prêt à satisfaire. M. Bresson, fidèle à
+mes instructions, ne prenait parti pour aucune combinaison exclusive, et
+gardait sa place entre les hommes importants, témoignant aux uns et aux
+autres son inquiétude de leurs désaccords: «Ne soyez pas si inquiet, lui
+dit un jour le général Narvaez; il y a pour l'Espagne une Providence à
+part, et nous nous en tirerons.--Je ne m'étonne pas, lui répondit M.
+Bresson, que vous ayez une Providence pour vous seuls; vous lui donnez
+assez à faire pour occuper tout son temps.»
+
+Il me tenait exactement au courant de ses inquiétudes, de ses efforts,
+et je m'empressai de lui venir en aide: «Tout ce que vous me dites est
+bien grave, lui écrivis-je[75], et aussi étrange que grave. Nous avons,
+le roi et moi, grand'peine à comprendre comment la reine Christine se
+laisserait pousser à compliquer et à compromettre une situation simple,
+claire, et qui doit, si elle est bien conduite, sagement et sans
+impatience, aboutir à un bon résultat. Maintenir, quant à présent, un
+ministère qui a déjà tant fait pour la monarchie; préparer, par ses
+mains, les élections; obtenir des Cortès modérées qui sanctionneront ce
+qui aura déjà été fait et qui, de concert avec la reine et un cabinet
+reconstitué, feront, soit dans les lois, soit dans la constitution même,
+les changements qui pourraient être encore à faire: voilà la marche
+naturelle indiquée par le bon sens, par l'expérience, et que nous nous
+attendions à voir suivre. Au lieu de cela, que me faites-vous entrevoir?
+Toutes choses remises sur-le-champ en question, en fermentation, la
+constitution comme le cabinet! La situation exceptionnelle prolongée
+indéfiniment et aggravée par je ne sais combien de nouvelles mesures
+exceptionnelles! Mon cher comte, ce n'est pas là de la politique; c'est
+de la routine de révolution, et on ne finit pas les révolutions en
+faisant comme elles. Nous sommes donc tristes et inquiets. Faites tout
+ce qui dépendra de vous pour qu'on ne s'engage pas dans cette voie.
+Parlez au nom du roi, de son gouvernement; qu'on sache bien notre avis;
+qu'on sache bien que nous ne nous engagerons point, que nous ne
+soutiendrons point contre notre avis, au-delà de notre avis. Je n'ai, de
+si loin, point de conseil spécial à donner; je ne saurais discuter telle
+ou telle mesure, telle ou telle démarche; mais nous avons, sur
+l'ensemble de la situation, sur la direction et le caractère général de
+la conduite à tenir, une opinion très-arrêtée, et nous tenons à ce
+qu'elle soit bien connue de la reine Christine, du cabinet, des chefs
+importants, militaires ou civils, du parti modéré. Nous ne prétendons
+nullement les diriger; nous ne ferons rien qui puisse leur nuire; nous
+avons le plus grand respect pour leur indépendance et le zèle le plus
+sincère pour leur cause; mais nous ne prêterons notre appui, et nous
+n'accepterons notre part de responsabilité devant l'Europe que dans le
+sens et dans les limites de ce qui nous paraît sensé et favorable au
+rétablissement d'un gouvernement régulier. Or rien n'y est plus
+contraire que l'esprit de réaction, la mobilité dans la situation des
+personnes, la prodigalité des mesures exceptionnelles, la précipitation
+dans les innovations qui ne sont pas absolument indispensables et qui
+pourraient être accomplies un peu plus tard par les voies régulières.
+Insistez fortement sur tout cela. Nous voulons agir autant qu'il est en
+nous pour que la conduite soit bonne, et être bien affranchis de toute
+responsabilité si elle est mauvaise. J'espère encore qu'elle sera bonne.
+Vous savez exercer de l'action, et je crois toujours à l'empire du bon
+sens quand il a un bon représentant. Pourtant, indépendamment de ce que
+vous m'écrivez, il m'est venu hier, sur les projets du général Narvaez
+et sur ses menées contre M. Gonzalès Bravo, quelques renseignements qui
+m'inquiètent fort.»
+
+[Note 75: Le 27 avril 1844.]
+
+Quand ma lettre arriva à Madrid, M. Gonzalès Bravo était tombé; il
+avait, ainsi que tous ses collègues, donné la veille sa démission, en
+acceptant de bonne grâce l'ambassade de Portugal qu'on lui avait offerte
+avec un empressement affectueux, et le général Narvaez était en train de
+former un cabinet pris en entier dans le parti modéré. M. Bresson lut à
+la reine Christine ma lettre du 27 avril: «Elle ne m'a laissé,
+m'écrivit-il[76], pénétrer aucune impression; je n'ai pas su, en la
+quittant, si elle m'avait écouté avec indifférence ou avec conviction;
+je ne m'attribue donc nullement l'honneur du changement; je crois plutôt
+qu'on doit le rapporter à M. Pidal. Quoi qu'il en soit, le soir même, la
+reine Christine demanda au général Narvaez si l'armée resterait fidèle
+«soit que le gouvernement entreprît par des décrets royaux la réforme de
+la constitution, soit que l'on convoquât les Cortès et qu'on s'en remît
+à leur décision.--Dans l'un et dans l'autre cas, je réponds de l'armée,
+dit le général.--Alors, reprit la reine, prenons le parti le plus
+tempéré (_mas templado_); formez votre ministère avec Mon et Mayans.»
+Narvaez s'inclina, protestant qu'il ne savait qu'obéir. Il renonça
+sur-le-champ à ses vues, et comme il me l'a dit, à ses convictions, et
+accepta le programme des modérés. L'état de siége va être levé, les
+Cortès actuelles dissoutes; les élections se feront d'après les lois
+existantes; aucun décret organique ne sera rendu; on ne recourra à
+aucune mesure exceptionnelle; les modifications projetées à la
+constitution seront soumises à la délibération des Chambres légalement
+élues, légalement assemblées. Avant cinq mois, la session s'ouvrira; la
+présence de MM. Mon et Pidal dans le ministère est à ce prix. Ils
+n'entendent pas imiter les ministres de Charles X: «Je ne veux pas,
+c'est M. Mon qui parle, qu'un jour, aux Tuileries, votre roi, en me
+montrant sa nièce, puisse me dire: «C'est vous qui avez fait chasser
+cette enfant de ses États.» Cette enfant est précoce; elle disait hier,
+lorsqu'on lui apprit la composition du ministère: «Maman, il faut
+maintenant penser à la démission de ceux-ci.--Pourquoi,
+Isabelita?--Parce que Narvaez et Mon ne seront pas longtemps d'accord.»
+
+[Note 76: Le 4 mai 1844.]
+
+Quoique singulièrement juste et pénétrante, la prédiction de la jeune
+reine était un peu précipitée; le nouveau cabinet devait durer quelque
+temps, et même résoudre, par les voies légales, la première des deux
+grandes questions qui agitaient l'Espagne, la réforme de la
+constitution. Il eut pourtant, à peine formé, une crise à subir. Le
+marquis de Viluma, ambassadeur d'Espagne à Londres, avait été nommé
+ministre des affaires étrangères. Je l'avais vu à son passage par Paris
+en se rendant à son poste, et sa conversation, sa personne m'avaient
+beaucoup plu. C'était un homme plein d'honneur, de courage, de fidélité
+politique, de dignité morale et investi d'une considération méritée. Par
+ses opinions générales et ses antécédents, il appartenait à la fraction
+la plus monarchique du parti modéré, presque au parti de la monarchie
+pure; et tout en reconnaissant la nécessité du régime constitutionnel,
+il ne l'acceptait qu'avec inquiétude, et voulait, en le rattachant aux
+anciennes institutions de l'Espagne, y faire à la royauté la plus large
+part de pouvoir. En rentrant en Espagne, il se déclara partisan décidé
+de la réforme de la constitution par décret royal. Il avait médité,
+préparé, rédigé toutes les mesures, tous les documents que devait
+entraîner ce grand acte, le manifeste à la nation espagnole, les
+considérants et le texte de la nouvelle constitution; elle devait être
+mise immédiatement en vigueur, accompagnée d'une amnistie générale, et
+le 10 octobre 1844, jour de sa majorité effective, la reine Isabelle
+devait sanctionner solennellement cet ensemble de mesures, au sein des
+Cortès élues et réunies en vertu de la loi électorale également
+réformée. Le général Narvaez partageait les idées et approuvait le plan
+du marquis de Viluma. C'était aussi, au fond du coeur, le penchant de la
+reine Christine. MM. Mon et Pidal voulaient, en fait, toutes les
+réformes que proposait M. de Viluma, que désirait la reine-mère et
+qu'avait acceptées M. Gonzalès Bravo lui-même; mais ils croyaient
+qu'elles pouvaient être accomplies par les voies constitutionnelles, et
+ils se refusaient au coup d'État. Bien instruit par M. Bresson de cette
+lutte au sein du cabinet, je lui écrivis[77]: «Je ne connais pas
+l'Espagne, et je suis fort porté à croire qu'elle ne ressemble à aucun
+autre pays. Pourtant il y a des maximes de bon sens qu'aucune différence
+locale ne peut abolir. Or c'en est une incontestable qu'il ne faut faire
+des coups d'État qu'en présence d'une nécessité impérieuse, évidente,
+palpable, et qu'il ne faut pas faire par des coups d'État ce qu'on peut
+tenter d'accomplir, avec chance de succès, par les voies légales. J'ai
+beau y regarder: la nécessité d'un coup d'État en Espagne, pour rendre
+la constitution plus monarchique, n'est pas évidente; et quand je vois
+des hommes sensés, des hommes très-monarchiques et très-compromis pour
+la monarchie convaincus qu'on peut atteindre ce but par les moyens
+constitutionnels, je demeure convaincu à mon tour qu'il est sage de les
+en croire et de les laisser faire. Les procédés de force sont bien
+tentants; ils sont prompts; ils font honneur au courage, et pour un
+moment ils réalisent toutes les espérances. Mais après? Je me méfie des
+victoires qui créent autant d'embarras qu'elles en surmontent. Ceux-là
+seuls terminent les révolutions qui renoncent aux procédés
+révolutionnaires. Pour gouverner, pour gouverner réellement et
+durablement, il faut se résigner aux luttes incessantes, aux lenteurs
+infinies, aux succès incomplets et toujours contestés. Il ne faut
+plaindre, comme on dit, ni son temps, ni sa peine. Je ne doute pas que
+les meilleures Cortès espagnoles ne soient très-difficiles à manier; je
+ne doute pas qu'il ne soit très-difficile de leur faire modifier
+raisonnablement la constitution de 1837. Est-ce impossible? S'il n'y a
+pas impossibilité absolue, on fait bien, je crois, de le tenter. Avec
+les assemblées politiques, il faut faire de deux choses l'une: ou les
+persuader et agir par elles, ou les mettre évidemment dans leur tort
+avant d'agir sans elles. Autant donc que je puis avoir un avis, je suis
+de l'avis de M. Mon, et je désire que la reine en Soit.
+
+[Note 77: Le 22 juin 1844.]
+
+«En ce qui nous touche, nous, gouvernement français, c'est bien
+certainement notre politique et la position qu'il nous convient de
+garder. Tenez-vous-y donc bien. Moi aussi, M. de Viluma m'a plu; je lui
+ai trouvé l'esprit et le coeur droits et élevés, et j'aurais volontiers
+grande confiance en lui. Mais j'ai appris à n'en pas trop croire mon
+goût pour les personnes. Continuez de bons rapports avec M. de Viluma,
+s'il se retire; mais soutenez M. Mon.»
+
+M. de Viluma se retira. La reine Christine, malgré son penchant,
+persista dans sa sagesse. Le général Narvaez se rangea, non sans regret,
+mais sans hésitation, à la résolution de la reine Christine. M. Martinez
+de la Rosa, toujours considérable et influent dans le parti modéré,
+quitta l'ambassade de Paris pour devenir à Madrid ministre des affaires
+étrangères. L'expérience donna raison à M. Mon et à sa persévérance
+constitutionnelle. Les élections accomplies selon la loi existante
+amenèrent des Cortès très-monarchiques qui, après de longs et libres
+débats, acceptèrent les modifications proposées par le cabinet. La
+constitution de 1837 avait été un premier pas hors de la constitution
+radicale et incohérente de 1812 pour rentrer dans les conditions du
+gouvernement libre et régulier sous la monarchie. La constitution de
+1844, votée par 124 suffrages contre 26, fut un nouveau et grand pas
+dans la même voie. Elle se rapprocha, sur les points essentiels, de la
+charte française de 1830, avec cette différence que, tandis que les
+modifications apportées en 1830 à notre charte de 1814 avaient été
+favorables au progrès de la liberté, celles que les Cortès espagnoles
+accomplirent en 1844 dans la constitution de 1837 eurent pour objet de
+relever et de fortifier la royauté.
+
+Le mariage de la reine Isabelle était une question bien plus compliquée
+et de plus longue haleine que la réforme de la constitution espagnole. A
+la fin de 1843, elle n'avait pas fait encore de grands pas. Nous avions
+hautement déclaré la résolution du roi Louis-Philippe de se refuser au
+mariage de l'un de ses fils avec la reine d'Espagne. Nous avions sondé
+les dispositions des cours de Londres, de Vienne, de Berlin, de Naples,
+de Bruxelles. Une négociation suivie par le duc de Montebello, alors
+ambassadeur du roi à Naples, avait décidé le roi de Naples à reconnaître
+la reine Isabelle, et à envoyer à Madrid le prince Carini chargé de
+profiter, s'il y avait lieu, des chances favorables que notre politique
+ouvrait aux deux princes ses frères. L'aîné de ces princes, le comte
+d'Aquila, se refusait formellement à l'union espagnole; mais le plus
+jeune, le comte de Trapani, était disponible. Nous avions eu, à ce
+sujet, le roi et moi, de longs entretiens avec la reine Christine avant
+son départ de Paris, et à la fin elle avait paru accepter cette
+combinaison. Je suis convaincu qu'elle ne l'acceptait qu'en apparence et
+pour gagner du temps; elle espérait toujours triompher de la résistance
+du roi Louis-Philippe, et parvenir au mariage de sa fille avec un prince
+français. Lord Aberdeen, en causant avec M. de Sainte-Aulaire, avait
+lui-même mis en avant l'idée du mariage napolitain, mais sans s'engager
+à le seconder activement. Il avait aussi continué à désavouer l'idée du
+mariage Coburg, mais toujours préoccupé des désirs de la reine Victoria
+et du prince Albert, et peu décidé à les combattre ouvertement. En
+septembre 1843, revenant du château d'Eu en Angleterre par la Belgique,
+il avait trouvé le roi Léopold très-inquiet que le roi Louis-Philippe ne
+le soupçonnât d'intriguer en faveur de son neveu, et très-empressé à
+s'en défendre. Loin de convaincre lord Aberdeen de son indifférence,
+l'anxiété du roi Léopold avait accru son embarras à se déclarer
+l'adversaire d'une combinaison qui avait peut-être, dans sa propre cour,
+de tels appuis. De son côté, le prince de Metternich se montrait
+vivement opposé à tout mariage napolitain, et travaillait toujours,
+encore sans succès, à obtenir l'abdication de don Carlos en faveur de
+son fils l'infant Charles-Louis et à préparer les chances de ce qu'il
+appelait l'union des droits. En Espagne même enfin, la haine passionnée
+de l'infante Doña Carlotta pour sa soeur la reine Christine enlevait à
+ses deux fils, le duc de Cadix et le duc de Séville, tout espoir
+d'épouser la reine Isabelle: «J'enrage partout, disait cette princesse,
+chez moi, à la promenade, au théâtre, partout et toujours;» et son
+ambition même ne parvenait pas à contenir sa rage. Partout ainsi les
+dispositions des personnes intéressées ou influentes étaient
+incertaines, ou obscures, ou inactives; et la question, partout soulevée
+et débattue, restait pourtant en suspens.
+
+L'arrivée à Madrid d'abord du comte Bresson et, trois mois après, de la
+reine Christine, mit fin à cet état stationnaire quoique agité. M.
+Bresson était parti avec l'instruction de travailler au succès du
+mariage napolitain; cette combinaison satisfaisait à notre principe
+quant aux descendants de Philippe V; et par l'union des branches
+espagnole et italienne de la maison de Bourbon, elle accroissait en
+Europe l'influence de la France sans l'engager au-delà de l'intérêt
+national. A peine établi à Madrid, M. Bresson m'écrivit[78]: «Si
+l'influence de l'Angleterre reste négative, si son ministre ne se joint
+pas à moi pour seconder, pour conseiller le mariage napolitain; si on le
+suppose tiède, indifférent, nous aurons bien de la peine à triompher des
+répugnances que je vois naître, se répandre, se concerter.
+
+[Note 78: Le 24 décembre 1843.]
+
+Nous n'en triompherons pas surtout si la reine Christine se tient à
+distance et ne vient pas, sur les lieux, inspirer et discipliner ses
+partisans. La reconnaissance de Naples n'a pas, à beaucoup près, produit
+ici l'effet que j'en attendais. Derrière la reconnaissance, on a
+clairement entrevu le dessein du mariage. Alors le parti modéré s'est
+demandé ce qu'un prince de seize ans, envoyé par une puissance
+secondaire, apporterait à l'Espagne de force morale ou matérielle. M. de
+Casa-Irujo s'est montré contraire à ce mariage, sans restriction. M.
+Mon, après m'avoir fait avertir la veille par M. de Glücksberg, pour que
+j'y fusse préparé, qu'il viendrait, au nom de ses amis, faire auprès de
+moi une dernière tentative pour obtenir un des fils du roi, m'est arrivé
+rempli de récriminations contre l'abandon où la France avait laissé le
+parti modéré chaque fois que le pouvoir lui était échu. Dans la
+circonstance présente, il nous voit, pour nous soustraire à quelques
+embarras qu'il ne croit pas aussi graves que nous les lui représentons,
+donnant à l'Espagne un roi qui ne serait qu'une continuation de minorité
+et d'anarchie, quand elle pourrait recevoir de nous un prince fort,
+énergique, éprouvé, formé par les exemples du roi son père, et qui
+saurait gouverner et subjuguer les factions. J'ai modéré les élans de
+son imagination; je lui ai fait voir qu'il se méprenait dans son
+appréciation des complications qu'attirerait sur la France et sur
+l'Espagne l'alliance qu'il rêvait; et après plusieurs heures de
+conversation pendant lesquelles, ne pouvant convaincre sa raison, j'ai
+cherché à intéresser son ambition et son amour-propre, il m'a paru plus
+calme, promettant de ne pas s'opposer, même de ne pas s'abstenir comme
+il le voulait d'abord, et d'empêcher ses amis de se monter la tête et de
+prendre d'autres engagements, avant d'avoir examiné la question sous
+toutes ses faces. Mais sa conclusion a été que le mariage napolitain ne
+serait possible qu'autant que la reine Christine viendrait en personne
+le suggérer, et que la France et l'Angleterre y donneraient ouvertement
+leur assentiment. Avant l'arrivée de la reine Christine, la question
+n'est pas abordable; et après son arrivée, si l'Angleterre n'est pas
+nettement sur notre ligne, il y aura opposition ardente du parti
+progressiste et scission dans le parti modéré.»
+
+Quelques semaines avant l'arrivée de la reine Christine à Madrid, un
+incident inattendu modifia les situations relatives des divers
+prétendants à la main de la reine sa fille. L'infante doña Carlotta
+mourut presque subitement d'une rougeole rentrée[79]. Par là
+disparaissait le principal obstacle que la haine passionnée de cette
+princesse pour sa soeur suscitait aux chances matrimoniales des ducs de
+Cadix et de Séville ses fils. Nous avions, dès le premier moment,
+regretté cet obstacle et témoigné pour ces deux princes notre bon
+vouloir. J'écrivis au comte de Flahault le 16 août 1843: «Quant au choix
+entre les descendants de Philippe V, nous n'en faisons nous-mêmes aucun.
+C'est à l'Espagne de le faire. A tout prendre, le duc de Cadix me paraît
+le concurrent le plus près du but. Il est espagnol et il a un parti
+espagnol, bon ou mauvais, fort ou faible, mais réel et actif.» En
+m'annonçant la mort de l'infante doña Carlotta, M. Bresson me disait:
+«Plus on réfléchit sur cette mort, plus elle frappe comme un grand
+événement. L'esprit d'intrigue de cette princesse, son activité, son
+audace nous préparaient plus d'un embarras dans la question du mariage.
+Il est difficile d'être moins regrettée qu'elle ne l'est. Cette branche
+de la maison royale n'aura plus d'autre importance que celle qu'il
+plaira à la reine Christine de lui octroyer.» Je ne voulus laisser ni à
+Londres ni à Madrid aucune incertitude sur ma pensée et mes dispositions
+dans cette circonstance; j'écrivis à lord Aberdeen[80]: «La combinaison
+napolitaine nous convient; vous m'avez toujours dit qu'au point de vue
+des intérêts anglais elle vous convenait aussi. Mais ne croyez pas que
+ce soit là pour vous une combinaison exclusive, ni que nous prétendions
+le moins du monde l'imposer à l'Espagne. Un mari choisi parmi les
+descendants de Philippe V, c'est là toujours notre seul principe
+essentiel; et parmi les combinaisons qui rentrent dans ce principe,
+celle du duc de Cadix ne rencontrerait, de notre part, pas la moindre
+objection. Elle a des avantages réels; la mort de l'infante sa mère lève
+bien des obstacles. Ce que je désire, ce qui me paraît indispensable,
+c'est que cette combinaison ne devienne pas une combinaison anglaise
+opposée à une autre qui serait la française. Non-seulement nous
+retomberions par là dans ce déplorable et absurde antagonisme dont nous
+travaillons à sortir; mais tenez pour certain que la combinaison Cadix
+en deviendrait plus difficile. Il se peut que nous aboutissions à cette
+combinaison et qu'elle soit, en définitive, la plus naturelle; mais si
+elle doit prévaloir, il faut que ce soit comme espagnole, non comme
+anglaise. Restons, vous et nous, sur le terrain où nous sommes placés,
+dans l'attitude que nous avons prise, et laissons agir les ressorts
+espagnols, reine, reine-mère, cabinet, Cortès. Le concours de toutes ces
+volontés est nécessaire pour arriver à un résultat, et elles auront bien
+assez de peine à se mettre d'accord.»
+
+[Note 79: Le 29 janvier 1844.]
+
+[Note 80: Le 12 février 1844.]
+
+Je répondis en même temps au comte Bresson [81]: «La mort de l'infante
+est, en effet, un vrai événement. J'en tire, sur le mariage, la même
+conclusion que vous. Ménagez toujours la chance des princes ses fils,
+sans altérer la position que vous avez prise en arrivant. Le roi croit
+qu'au fond la disposition de la reine Christine restera la même. Elle
+part le 15 de ce mois.»
+
+[Note 81: Le 5 février 1844.]
+
+«Je suis décidée pour mon frère Trapani,» dit au général Narvaez la
+reine Christine en arrivant à Aranjuez. «Narvaez, en m'en donnant avis,
+m'écrivit aussitôt M. Bresson, exprimait l'opinion que, si nous avions
+eu, lui et moi, raison, il y a trois mois, de temporiser, nous aurions
+tort aujourd'hui de ne pas hâter la solution, à l'aide de la faveur
+populaire que la reine Christine avait tout à coup reconquise:--Vous
+serez content, m'a-t-il dit en me prenant la main: la position de la
+reine n'est pas ce qu'elle était à la Granja, à Valence, à Barcelone;
+là, elle avait près d'elle des chefs militaires disposés à la trahir;
+maintenant elle a près d'elle, en moi, un chef militaire qui n'attend
+que ses ordres pour les exécuter.» Tous les regards se portèrent dès
+lors vers la perspective que la décision de la reine Christine semblait
+ouvrir; toutes les démarches se dirigèrent vers ce but; le prince Carini
+et le duc de Rivas, ambassadeurs de Naples à Madrid et de Madrid à
+Naples, déployèrent leur caractère et leurs instructions: la reine
+Christine et la reine sa fille devaient aller à Barcelone; on parla
+d'une visite que pourraient leur faire là la reine-mère de Naples et le
+comte de Trapani. Il fut aussi question d'un voyage du roi de Naples à
+Paris avec son jeune frère, pour le montrer à sa royale famille et le
+préparer au trône qui l'attendait. La question paraissait résolue et la
+solution près de s'accomplir.
+
+L'humeur du prince de Metternich fut extrême: il redoutait
+l'agrandissement de la maison royale de Naples qui devait la rendre plus
+indépendante en Italie, et plus encore la contagion révolutionnaire qui,
+selon lui, ne pouvait manquer de se répandre d'Espagne en Italie, et d'y
+ébranler la domination autrichienne. Depuis quelque temps déjà, dès
+qu'il avait entrevu la chance du mariage napolitain, il avait repris
+vivement, à Paris comme à Bourges, son travail en faveur du fils de don
+Carlos, se montrant même disposé à atténuer la rigueur du principe au
+nom duquel il soutenait cette combinaison. Le 13 septembre 1843, le roi
+Louis-Philippe était de retour à Saint-Cloud, après avoir reçu au
+château d'Eu la visite de la reine d'Angleterre; le comte Appony vint
+aussitôt lui rendre ses devoirs, et je reproduis ici textuellement la
+conversation qui s'engagea entre eux, et dont j'ai gardé un exact et
+complet souvenir:
+
+_Le comte Appony_. Le roi a eu bien beau temps pendant son séjour au
+château d'Eu. La reine d'Angleterre a dû bien en jouir.
+
+_Le roi_. Oui, elle a paru se plaire beaucoup. Elle a été parfaitement
+aimable.
+
+_Le comte Appony_. Le roi a connaissance des dépêches du prince de
+Metternich, que j'ai communiquées à M. Guizot au moment de son départ
+pour Eu.
+
+_Le roi_. Sur quoi?
+
+_Le comte Appony_. Des dépêches au baron de Neumann et à moi sur le
+mariage de la reine Isabelle avec le fils aîné de don Carlos.
+
+_Le roi_. Ah, oui! je les ai lues. Vous avez bien raison, mon cher
+comte, de dire _le fils de don Carlos_. Bien souvent on dit, nos propres
+agents disent quelquefois _le prince des Asturies_. Je l'ai vu dans des
+lettres de M. de Flahault et de Philippe de Chabot. Expression
+parfaitement fausse. Il n'est point _prince des Asturies_. L'appeler
+ainsi, c'est dire que son père est roi. Il est l'infant Charles-Louis.
+C'est de Vienne que ce langage: _prince des Asturies_, est venu.
+Vous-mêmes pourtant vous n'avez point reconnu don Carlos roi, pas plus
+qu'Isabelle reine. Vous avez donc bien raison de dire _le fils de don
+Carlos_. Quant au fond, vous savez, mon cher comte, tout le cas que je
+fais de l'esprit du prince de Metternich, mon respect pour son grand
+jugement, sa grande expérience; mais vraiment, je vous l'ai déjà dit, il
+a gâté l'affaire en voulant que don Carlos fût roi et que son fils
+épousât, comme roi, la reine Isabelle. Nous avions fait, moi et mon
+gouvernement, un tour de force en rendant au fils de don Carlos sa
+chance, et en l'acceptant comme l'un des descendants de Philippe V. Il
+fallait prendre la balle au bond et s'unir sur-le-champ à nous. Au lieu
+de cela, le prince de Metternich a voulu faire bande à part, élever une
+autre question, un autre drapeau. Je le répète: il a manqué l'occasion
+et gâté l'affaire.
+
+_Le comte Appony_. Mais, Sire, nous ne tenons pas absolument à la
+condition que nous avons exprimée d'abord; il fallait bien l'exprimer:
+c'était notre principe; aujourd'hui nous accepterions le mariage de
+l'infant avec la reine.
+
+_Le roi_. L'affaire est gâtée. En Espagne, partout, on sait le principe
+que tous avez mis en avant; on sait que nous n'avons pas été d'accord du
+premier coup; on s'est prévenu, irrité, préparé.
+
+_Le comte Appony_. Le prince de Metternich fera une démarche à Madrid
+pour proposer cette combinaison et dire que la reconnaissance des trois
+puissances est à ce prix.
+
+_Le roi_. Prenez-y garde; votre proposition ne fera pas fortune: toute
+initiative étrangère sera mal venue en Espagne. Je me garderais bien,
+moi, d'en prendre aucune. Et l'Autriche n'a pas conservé grand crédit en
+Espagne. Vous n'avez contenté personne. Vous n'avez reconnu ni Charles V
+ni la reine Isabelle. Une conduite incertaine ne fortifie pas beaucoup.
+Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée.
+
+_Le comte Appony_. La démarche une fois faite, nous comptons sur
+l'adhésion du roi.
+
+_Le roi_. A quel titre prenez-vous cette affaire à votre compte?
+Pourquoi don Carlos ne s'adresse-t-il pas à moi? C'est moi surtout que
+cela regarde. J'y puis plus que personne. Il est étrange qu'à Bourges on
+me passe sous silence. Quel absurde aveuglement que celui de ces pauvres
+princes! Ils n'ont jamais su comprendre ce qui se peut ou non, ni
+comment on réussit. Mais pourquoi l'Autriche est-elle opposée à un
+prince napolitain? Je sais: vous craignez le contact de l'Espagne
+révolutionnaire avec l'Italie. Illusion, mon cher comte, pure illusion.
+Pour prévenir la contagion révolutionnaire, il n'y a qu'une chose
+efficace, une chose pressante: c'est de mettre un terme aux révolutions
+en Espagne. Autrefois, quand la même famille portait les deux couronnes,
+Naples n'a jamais réellement influé sur l'Espagne, ni l'Espagne sur
+Naples; bien au contraire, les deux pays se méfiaient l'un de l'autre.
+Aujourd'hui, quoiqu'il n'y ait, entre les deux pays, aucun rapport
+officiel, l'état révolutionnaire de l'Espagne retentit bien plus en
+Italie que l'Espagne ramenée à l'ordre n'agirait sur Naples qui lui
+aurait donné un roi. Si un prince napolitain est le meilleur moyen de
+rétablir en Espagne un ordre légal, un gouvernement régulier, il faut se
+hâter de le lui donner. Le grand esprit du prince de Metternich doit
+comprendre cela. Le mal, c'est que la reine Isabelle n'ait pas été
+reconnue tout de suite par tout le monde. Il faut qu'un trône soit
+occupé. Un trône vide est un trône brisé. Certainement les branches
+aînées, les branches légitimes, c'est-à-dire l'ordre légal de
+succession, ont de grands avantages: je le pense autant que personne.
+Cela était vrai en France aussi; mais la branche aînée n'occupait plus,
+ne pouvait plus occuper le trône. Voilà pourquoi j'ai consenti à
+l'occuper, pour qu'il y eût un trône. J'aime beaucoup la loi salique; je
+la regrette infiniment en Espagne; mais j'aime encore mieux la royauté
+sans la loi salique que l'anarchie. Voilà ce qui fait le droit de la
+reine Isabelle et ce qui a fait que je l'ai reconnue, et ce qui règle ma
+politique en Espagne. Quand la nécessité est là, il faut la voir et
+l'accepter avec ses conséquences, et ne songer qu'à ramener l'ordre.
+
+_Le comte Appony_. Le roi pense mal de l'avenir de l'Espagne.
+
+_Le roi_. J'en conviens: j'ai peu d'espoir que l'ordre revienne et se
+raffermisse dans ce malheureux pays si désorganisé et si passionné.
+
+_Le comte Appony_. M. Guizot, si je ne me trompe, voit moins en noir que
+le roi l'avenir de l'Espagne.
+
+_Le roi_. C'est vrai; il me l'a dit plusieurs fois. Je souhaite fort me
+tromper, et que M. Guizot ait raison; mais ce n'est là, entre nous,
+qu'une question d'avenir et de conjecture; dans le présent, nous sommes
+parfaitement d'accord sur l'Espagne et sur la conduite à y tenir, moi et
+M. Guizot. J'approuve tout ce qu'il a pu vous dire à ce sujet, et je
+suis sûr qu'il en ferait autant de ce que je vous dis.
+
+Les démarches du prince de Metternich à Bourges ne furent pas tout à
+fait vaines: elles trouvaient en Angleterre, non pas dans le
+gouvernement, mais dans la haute société de Londres, quelque appui: don
+Carlos y avait des partisans qui venaient le visiter à Bourges et qui
+essayaient de le servir. Il chargea l'un d'eux, lord Ranelagh, de
+remettre à lord Aberdeen une lettre ainsi conçue[82]:
+
+«My Lord,
+
+«Ayant été informé de l'intérêt que vous me portez, ainsi qu'à ma juste
+cause, je viens vous témoigner combien j'en suis reconnaissant. Mylord
+Ranelagh, qui mérite ma confiance, connaît mes sentiments et tout ce que
+je suis disposé à faire pour l'honneur et la tranquillité de l'Espagne,
+qui est tout ce que j'ambitionne. Il aura l'honneur de vous répéter tout
+ce que je lui ai dit à ce sujet. Je me flatte que vous voudrez bien lui
+accorder votre attention, et que là-dessus, et prenant à coeur les
+intérêts de ma cause, vous voudrez bien faire tout ce qu'il dépendra de
+vous pour amener un heureux Résultat.»
+
+[Note 82: Du 7 mars 1844.]
+
+En m'annonçant[83] cette démarche de don Carlos, M. de Sainte-Aulaire me
+disait: «Lord Ranelagh a vu lord Aberdeen. Il apporte à Londres des
+pouvoirs (écrits ou non, je ne sais) de don Carlos qui consent à
+abdiquer en faveur de son fils. Le mariage avec la reine Isabelle se
+faisant, on contesterait peu les titulatures. Bien qu'à cet égard aucun
+engagement ne soit pris, lord Ranelagh paraît n'avoir pas laissé de
+doute à lord Aberdeen.»
+
+[Note 83: Le 22 mars 1844.]
+
+La réponse de lord Aberdeen à don Carlos fut nette et péremptoire:
+«Votre Altesse Royale, lui dit-il, a été mal informée. Malgré mon grand
+respect pour Votre Altesse royale et mes égards pour vos intérêts
+personnels, je n'ai jamais exprimé ni conçu aucune opinion favorable à
+la cause que Votre Altesse royale a soutenue en Espagne. La succession
+au trône m'a toujours paru une question dans laquelle aucune
+juridiction, aucun contrôle étranger ne pouvait intervenir, et qui
+appartenait exclusivement à l'Espagne elle-même. J'ai promptement
+adhéré, comme juste, à la décision prise, à cet égard, par la nation
+espagnole. Lord Ranelagh m'a dit les sacrifices que Votre Altesse royale
+est disposée à faire pour le bonheur et la tranquillité de l'Espagne.
+Quel qu'en soit le résultat, je me permets d'exprimer humblement le
+sentiment que m'inspirent les motifs patriotiques qui ont fait adopter à
+Votre Altesse royale cette résolution.»
+
+«Lord Aberdeen a demandé d'abord, me disait de plus M. de
+Sainte-Aulaire, si don Carlos avait fait parler à vous ou au roi. Lord
+Ranelagh a dit que non.»
+
+Le refus si positif de toute adhésion de lord Aberdeen ne fut
+probablement pas étranger au retard de la résolution que lui avait fait
+annoncer don Carlos; il ne se décida à abdiquer qu'un peu plus tard[84];
+et cette fois il s'empressa d'annoncer, en ces termes, au roi
+Louis-Philippe l'acte qu'il venait d'accomplir:
+
+[Note 84: Le 18 mai 1845.]
+
+«Monsieur mon frère et cousin,
+
+«Je m'empresse d'adresser à Votre Majesté l'acte de mon abdication à la
+couronne d'Espagne, que je viens de faire en faveur de mon bien-aimé
+fils le prince des Asturies, ainsi que celui de son acceptation, et dont
+la teneur suit:
+
+«--Lorsque, à la mort de mon bien-aimé frère et seigneur le roi
+Ferdinand VII, la divine Providence m'appela au trône d'Espagne, me
+confiant le salut de la monarchie et la félicité des Espagnols, j'y ai
+vu un devoir sacré; et pénétré de sentiments d'humanité chrétienne et de
+confiance en Dieu, j'ai consacré mon existence à cette pénible tâche.
+Sur la terre étrangère comme dans les camps, dans l'exil comme à la tête
+de mes fidèles sujets, et jusque dans la solitude de la captivité, la
+paix de la monarchie a été mon unique voeu, le but de mon activité et de
+ma persévérance. Partout le bien-être de l'Espagne m'a été cher; j'ai
+respecté les droits; je n'ai point ambitionné le pouvoir, et partout ma
+conscience est restée tranquille.
+
+«La voix de cette conscience et le conseil de mes amis m'avertissent
+aujourd'hui, après tant d'efforts, de tentatives et de souffrances
+supportées sans succès pour le bonheur de l'Espagne, que la divine
+Providence ne me réserve pas d'accomplir la tâche dont elle m'avait
+chargé, et que le moment est venu de transmettre cette tâche à celui que
+les décrets du ciel y appellent, comme ils m'y avaient appelé.
+
+«En renonçant donc aujourd'hui, pour ma personne, aux droits à la
+couronne d'Espagne que m'a donnés le décès de mon frère le roi Ferdinand
+VII, en transmettant ces droits à mon fils aîné, Charles-Louis, prince
+des Asturies, et en notifiant cette renonciation à la nation espagnole
+et à l'Europe, dans les seules voies dont je puisse disposer, j'acquitte
+un devoir de conscience, et je me retire passer le reste de mes jours,
+éloigné de toute occupation politique, dans la tranquillité domestique
+et le calme d'une conscience pure, en priant Dieu pour le bonheur et la
+gloire de ma chère patrie--- Bourges, 18 mai 1845.
+
+«_Signé_: Charles.»
+
+«J'ai pris connaissance, avec une résignation filiale, de la
+détermination que le roi, mon auguste père et seigneur, m'a fait
+signifier aujourd'hui; et en acceptant les droits et les devoirs que sa
+volonté me transmet, je me charge d'une tâche que je remplirai, Dieu
+aidant, avec les mêmes sentiments et le même dévouement pour le salut de
+la monarchie et le bonheur de l'Espagne.--Bourges, 18 mai 1845.
+
+«_Signé_: Charles-Louis.»
+
+Rien, à coup sûr, n'était moins propre qu'un tel document à venir en
+aide aux politiques qui désiraient unir le fils de don Carlos à la reine
+Isabelle: les principes du parti carliste étaient là aussi crûment
+maintenus et proclamés qu'ils avaient pu l'être quand ils avaient
+soulevé en Espagne la guerre civile; don Carlos persistait à se
+considérer comme roi et seul roi légitime d'Espagne; pas plus en 1843
+qu'en 1833, il ne tenait compte ni de l'ancien droit espagnol qui
+admettait la succession féminine, ni des dernières volontés de son frère
+Ferdinand VII qui avait remis ce droit en vigueur, ni des votes répétés
+des Cortès, ni des revers dont les partisans armés de sa cause n'avaient
+pu se relever. Tous les partis actifs en Espagne, les modérés comme les
+progressistes, tous les pouvoirs civils ou militaires, nationaux ou
+municipaux, étaient unanimes à rejeter une combinaison matrimoniale
+présentée au nom de telles maximes et avec un tel oubli des faits. La
+reine Christine la repoussait avec terreur: «Elle m'a dit ces propres
+mots, m'écrivait M. Bresson[85]:--Je ne crois pas mon beau-frère ni mon
+neveu capables d'un crime, mais je crois leur parti capable de tout. Mon
+coeur de mère m'avertit que, dans une telle union, il y aurait, pour ma
+fille, un danger de tous les instants; elle serait un obstacle qu'on
+ferait tôt ou tard disparaître. Je serais tourmentée des plus affreux
+pressentiments; je n'aurais plus un moment de tranquillité.» M. Bresson
+ajoutait[86]: «J'en ai causé avec le duc de Veraguas, descendant de
+Christophe Colomb, homme de sens, véritable expression de la Grandesse
+ralliée et modérée, et de ce nombreux parti monarchique inactif qui est
+le fond de l'Espagne et qui se tient trop à l'écart. Il regarderait ce
+mariage comme le meilleur s'il était possible; il croit qu'on pourrait
+le rendre tel; si le prétendant avait non-seulement abdiqué, mais
+reconnu la reine Isabelle, s'il avait fait sa soumission, placé hors de
+doute le principe de la légitimité de la reine, et que son fils eût
+seulement alors demandé sa main, à titre d'infant de la branche aînée
+collatérale, les choses se présenteraient sous un autre aspect.» C'était
+là ce que, dans sa conversation du 13 septembre 1843 avec le roi
+Louis-Philippe, le comte Appony avait paru admettre au nom du prince de
+Metternich; mais, en 1845, l'acte d'abdication de don Carlos et le
+manifeste de son fils l'infant Charles-Louis exclurent toute idée de
+concessions semblables; et je retrouve en 1846, dans une lettre du
+marquis de Villafranca, l'un des plus modérés partisans de don Carlos,
+au duc de Veraguas[87], les mêmes principes, la même obstination noble
+et aveugle. Sir Henri Bulwer portait de cette combinaison le même
+jugement que M. Bresson: «Autour de la cour, écrivait-il à lord
+Aberdeen[88], il y a une coterie qui met en avant le plan d'un mariage
+avec le fils de don Carlos; mais ce serait une bien scabreuse affaire.
+Cette coterie pense que le trône a besoin d'être fortifié, et que parmi
+les carlistes seuls on trouverait un grand nombre d'hommes influents qui
+s'uniraient cordialement, à certaines conditions, pour accroître
+l'autorité royale. Le fait est que tous les soldats de fortune, comme
+Narvaez et Concha, et beaucoup d'autres fort disposés peut-être à aller
+très-loin pour faire de la reine Isabelle un souverain absolu,
+s'uniraient comme un seul homme contre le projet de donner à don Carlos
+ou à son fils la moindre dose de pouvoir, par cette seule et simple
+raison qu'ils élèveraient ainsi, contre eux-mêmes, une nouvelle troupe
+de rivaux. Tenez pour certain, Mylord, qu'à moins de bien grands
+changements dans l'opinion de ce pays, un tel mariage équivaudrait à une
+nouvelle guerre civile et à une nouvelle série de révolutions.»
+
+[Note 85: Le 11 avril 1844.]
+
+[Note 86: Le 14 avril 1844.]
+
+[Note 87: Du 2 juillet 1846.]
+
+[Note 88: Le 3 janvier 1844.]
+
+Ainsi se resserrait de jour en jour le cercle des prétendants entre
+lesquels la reine Isabelle avait à choisir. Nous nous refusions au
+mariage français, et le gouvernement anglais s'y déclarait contraire.
+Nous faisions la même déclaration à l'égard de tout prince étranger aux
+descendants de Philippe V, spécialement du prince Léopold de Coburg. Au
+dire de tous les bons juges de l'état des partis en Espagne, le mariage
+carliste devenait de plus en plus impossible. Le mariage napolitain ou
+un mariage purement espagnol, le comte de Trapani ou l'un des deux fils
+de l'infante doña Carlotta, le duc de Cadix ou le duc de Séville, tels
+paraissaient donc en 1844, au retour de la reine Christine en Espagne,
+les seuls concurrents entre lesquels la question du mariage de la reine
+Isabelle fût à décider.
+
+La négociation engagée en faveur du comte de Trapani fut activement
+suivie par le comte Bresson à Madrid et par le duc de Montebello à
+Naples; c'était la mission qu'ils avaient reçue et dont le succès devait
+être leur propre succès aussi bien que celui de leur gouvernement. Ils
+ne négligèrent rien pour obtenir, l'un du gouvernement espagnol, l'autre
+du roi de Naples, les démarches et les concessions nécessaires pour
+atteindre notre but. Mais ils rencontraient, l'un à Naples, l'autre à
+Madrid, des hésitations, des lenteurs, des ajournements qui rendaient
+vains leurs efforts: le roi de Naples ne voulait prendre aucune
+résolution, aucune initiative sans qu'il lui fût venu de Madrid quelque
+ouverture positive et l'assurance du succès; le cabinet espagnol ne
+voulait s'engager à rien avant que le roi de Naples eût témoigné son
+désir du mariage en dirigeant ouvertement vers ce but la situation,
+l'éducation, la vie extérieure et les actes du comte de Trapani: «Je
+viens enfin d'obtenir du général Narvaez qu'il écrirait au duc de Rivas
+et qu'il toucherait la question du mariage, m'écrivait M. Bresson[89];
+je sors de chez lui; il m'a lu sa lettre et me l'a remise. Je l'envoie à
+Montebello. Elle est très-bien. Elle dit au duc de Rivas que le moment
+d'entrer en négociation formelle et de prendre des engagements n'est pas
+encore venu, et que le gouvernement espagnol doit conserver toute sa
+liberté et ne consulter que le bonheur de la reine et l'intérêt du pays;
+mais qu'il n'hésite pas à déclarer que, le jour où Sa Majesté aura fait
+un choix et le lui aura notifié, il n'omettra, en quelque situation
+qu'il se trouve, aucun effort pour qu'elle soit satisfaite, et il ne
+doute pas d'y réussir. Il ajoute que les dispositions bien connues de la
+reine-mère, les relations de famille et la consanguinité laissent peu de
+doute que ce choix ne tombe sur le comte de Trapani; qu'il faut donc
+songer dès aujourd'hui à le produire, à le faire voyager, à le préparer
+au rôle qui lui est réservé, et à lui concilier les sentiments de la
+nation espagnole; que l'éducation qu'il reçoit n'est pas de nature à
+produire cet effet, et que, si ce jeune prince ne quitte pas la robe de
+jésuite pour le frac militaire, l'Espagne, qui n'entend pas se soumettre
+à l'esprit et au régime du cloître, n'accueillera pas favorablement ses
+prétentions à la main de la jeune reine........» Trois semaines
+après[90], M. Bresson me disait: «Hier le général Narvaez m'a fait lire
+la réponse du duc de Rivas; il dit qu'il a fait usage de la lettre du
+général, qu'il ne doute pas qu'elle n'ait pour conséquence de retirer
+des mains des jésuites le comte de Trapani, qu'il en est temps, que le
+duc de Montebello le seconde de tous ses efforts, mais que le roi
+Ferdinand est encore retenu dans son incertitude du succès par la
+crainte exagérée de passer un jour pour dupe et de n'avoir produit qu'un
+candidat malheureux. Quand le général Narvaez a communiqué cette lettre
+du duc de Rivas à la reine Christine, elle a fait cette seule
+remarque:--«Au lieu d'hésiter, si mon frère entendait bien son intérêt,
+il enverrait Trapani à bord de l'escadre du prince de Joinville.»--Je
+vous en prie, ajoutait M. Bresson, écrivez tout cela à Montebello, et
+que le roi Ferdinand entende de sa bouche la vérité sans déguisement.
+Vos paroles seront d'un tout autre poids que les miennes. Il nous gâte
+entièrement la position, et bientôt, s'il ne retire son frère de son
+collège de jésuites, je serai réduit à vous mander qu'il ne lui reste
+plus de chances.»
+
+[Note 89: Le 14 juillet 1844.]
+
+[Note 90: Les 9 août et 8 septembre 1844.]
+
+En communiquant au roi ces lettres de M. Bresson, j'ajoutai[91]: «Le
+mariage espagnol nous donnera bien de l'embarras; personne ne nous aide,
+pas même ceux dont nous voulons faire les affaires. Il n'y a pas moyen
+de tout faire tout seuls, et pour tout le monde.» Le roi me répondit
+sur-le-champ: «J'ai été tellement assiégé ce matin que ce n'est qu'en ce
+moment que je viens de lire la lettre particulière de Bresson. Cette
+lecture m'a fait la même impression qu'à vous, et elle m'a suggéré
+l'idée d'une démarche sur laquelle j'aurais été bien aise de vous
+consulter avant de la faire; mais, ne vous ayant pas vu et n'ayant aucun
+doute que vous ne la trouviez convenable et utile, je vais vous en
+informer brièvement. Si, contre mon attente, vous y aviez des
+objections, vous aurez le temps de m'en faire part en me les
+communiquant avant sept ou huit heures du soir. Je fais dire au duc de
+Serra Capriola de venir chez moi ce soir, à huit heures et demie.
+J'aurai dans ma poche une copie en forme d'extrait de la lettre de
+Bresson. Je me propose non-seulement de la lui faire lire, mais de la
+lui donner en le chargeant de l'envoyer au roi de Naples, et de lui dire
+en même temps que je ne crois pas pouvoir lui donner une plus grande
+marque d'amitié, ni une plus grande preuve de l'intérêt que je porte à
+sa famille qui est la même que la mienne, que de lui faire connaître
+franchement combien je suis contrarié de ses hésitations, et combien je
+les crois nuisibles à nos intérêts communs, particulièrement aux siens,
+sans que je puisse découvrir comment ce qu'on lui demande le
+compromettrait plus que le grand acte qu'il a fait quand il a reconnu la
+reine Isabelle II. Il faut qu'il ne se dissimule pas qu'en faisant cet
+acte il a brûlé ses vaisseaux avec la partie adverse, et que tous ces
+petits ménagements pour elle ne serviront qu'à faire manquer le mariage
+de son frère, et n'empêcheront pas de croire que ce mariage était le but
+qu'il se proposait par la reconnaissance de la reine Isabelle. La lettre
+de Bresson et la composition des Cortès qui doivent se réunir le 10
+octobre ne me laissent pas de doute que le mariage de Trapani peut
+s'arranger aujourd'hui si le roi de Naples veut parler et agir, et
+surtout retirer son frère de chez les jésuites; mais il faut lui dire
+que le moment critique est arrivé, le moment de réussir ou de manquer;
+et je me propose de dire nettement à Serra Capriola que, si le roi de
+Naples continue à se laisser duper par les intrigues qui s'agitent
+autour de lui pour faire avorter un mariage dont nous ne nous sommes
+mêlés que sur ses désirs très-vivement exprimés; s'il ne se décide pas à
+faire ce sans quoi il est évident qu'il n'y a plus de chances de succès,
+nous cesserons, sans doute avec un vif regret, mais pourtant
+positivement, de nous occuper du mariage de son frère; nous n'en
+parlerons plus, tant à Madrid qu'ailleurs, et nous laisserons le champ
+libre à une autre combinaison.»
+
+[Note 91: Le 14 septembre 1844.]
+
+J'écrivis sur-le-champ à M. Bresson: «Voici ce que le roi m'a répondu
+hier soir. Je vous envoie une copie textuelle de son billet dont je veux
+envoyer l'original à Montebello. Montrez-le à qui vous jugerez
+convenable, si vous jugez qu'il convienne de le montrer à quelqu'un.
+J'ai tout à fait approuvé ce qu'a fait le roi. Il faut que nous tirions
+le roi de Naples de son apathie, ou que nous sachions si décidément il
+n'en veut pas sortir. Il craint deux choses: l'une, d'être pris pour
+dupe; l'autre, de voir son frère Trapani, au sortir du couvent, tourner
+comme ont tourné le comte de Lecce, le prince de Capoue, etc. On a
+intéressé son amour-propre royal et sa conscience fraternelle. Son
+amour-propre doit se résigner à quelque risque, et sa conscience peut
+prendre, en faisant voyager son frère en Europe, des précautions qui la
+rassurent. Je vous tiendrai au courant de ce qu'amènera cette dernière
+démarche.»
+
+Elle n'amena rien de nouveau ni de décisif; le roi de Naples persista
+dans son irrésolution et son inertie. J'incline à croire qu'outre sa
+crainte de se brouiller avec les cours de Vienne et de Rome, il doutait
+un peu de la sincère et ferme résistance du roi Louis-Philippe au
+mariage de l'un de ses fils avec la reine Isabelle, et il ne voulait pas
+s'exposer à n'avoir fait, dans ses rapports avec la cour de Madrid, que
+servir de marchepied à son cousin. Ce doute routinier et inintelligent
+le trompait singulièrement, car il avait précisément pour effet de
+rendre des chances à la combinaison que le roi Ferdinand redoutait:
+«Savez-vous, m'écrivait le comte Bresson[92], ce qui résulte déjà de ces
+hésitations du roi de Naples? Les partisans du mariage français se
+raniment, Narvaez lui-même; il me disait avant-hier:--«Ce mariage peut
+se traiter, s'accomplir sans que vous vous en mêliez; laissez-nous
+seulement faire. Soit, je l'admets: l'Espagne aujourd'hui est plutôt un
+embarras qu'un surcroît de force; mais donnez-moi trois ans avec un des
+fils de votre roi, et je la reporterai au rang de puissance du premier
+ordre; et alors, mesurez de quelle importance il sera pour la France,
+pour vos possessions d'Afrique, de ne faire qu'un avec elle.»--Je
+n'entre pas, vous le pensez bien, cher ministre, dans la discussion de
+ces diverses assertions: je détourne la pensée et je combats les
+espérances. Mais ne doutons pas d'une conséquence à peu près inévitable
+de la conduite équivoque du roi de Naples: aucun autre ministère que
+celui présidé par Narvaez n'osera adopter son frère; et les ducs de
+Cadix et de Séville n'ayant de partisans nulle part, et les fils de don
+Carlos ayant toutes les portes fermées, la question se posera nettement
+entre un prince français et un prince allemand; dans un entraînement
+d'irritation contre les vues exclusives de ses voisins, dans un
+soubresaut d'indépendance, l'Espagne nous laissera de côté et prétendra
+choisir, pour elle et pour sa reine, quelque prince homme fait, certain
+de l'appui de quelque grande puissance, et qui, par sa personnalité et
+par ses alliances, lui apportera de fortes garanties. Elle ne peut
+chercher et trouver ce prince qu'en France, en Autriche ou dans le reste
+de l'Allemagne. En pareil cas, que comptez-vous faire? Je vous en prie,
+répondez-moi aussi nettement que je vais vous dire ma façon de penser.
+Je regarde un prince français comme une glorieuse et déplorable
+extrémité, un prince allemand comme le coup le plus pénétrant, le plus
+sensible à l'honneur de la France, et à l'orgueil, à l'existence
+peut-être de notre dynastie. Entre un prince français et un prince
+allemand, réduit, adossé à ces termes, je n'hésiterais pas un moment: je
+ferais choisir un prince français. Ici, cher ministre, mes antécédents
+me donnent le droit de soumettre respectueusement, au roi et à vous,
+quelques observations personnelles. En 1831, quand la question s'est
+posée, en Belgique, entre le duc de Leuchtenberg et le duc de Nemours,
+je me suis trouvé dans une position identique. Je ne rappellerai pas à
+Sa Majesté cette conversation que je suis venu chercher à toute bride de
+Bruxelles, et que j'ai eue avec elle, le maréchal Sébastiani en tiers,
+le 29 janvier, au point du jour. Les circonstances étaient imminentes,
+au dedans et au dehors; tout bon serviteur devait payer de sa personne;
+j'ai pris sur moi une immense responsabilité: j'ai fait élire M. le duc
+de Nemours, et je n'hésite pas à reconnaître que je l'ai fait sans
+l'assentiment du roi et de son ministre. C'était très-grave pour ma
+carrière, pour ma réputation même; j'ai touché à ma ruine; toute la
+conférence de Londres, M. de Talleyrand y compris, lord Palmerston avec
+fureur, s'était liguée contre moi. Le roi et le maréchal Sébastiani
+m'ont soutenu; ils m'ont ouvert une autre route; ils m'ont porté sur un
+autre théâtre, et je me suis relevé à Berlin, non sans peine, du bord de
+ce précipice. Mais, cher ministre, je ne pourrais repasser par ce
+chemin, ni courir de pareils risques; je ne serais plus, aux yeux de
+tous, qu'un brûlot de duperie ou de tromperie; on m'accuserait avec
+raison d'avoir joué deux peuples amis. Expliquons-nous donc secrètement,
+entre nous, mais sans détour; sur quoi puis-je compter? Votre résolution
+est-elle prise? Êtes-vous préparé à toutes ses suites?
+
+[Note 92: Les 8 et 21 septembre 1844.]
+
+Que le roi de Naples se prononce; que nous sachions à quoi nous en
+tenir, et que nous puissions prendre nos mesures en toute connaissance
+de cause. Mais si la combinaison napolitaine échoue, si, après avoir
+tenté, je l'atteste sur l'honneur, tous les efforts pour la faire
+triompher, je me trouve forcément amené, pour épargner à notre roi et à
+notre pays une blessure profonde, à faire proclamer un prince français
+pour époux de la reine, accepterez-vous ce choix et en assurerez-vous, à
+tout prix, l'accomplissement?
+
+«J'espère, cher ministre, que le roi ne pensera pas, que vous ne
+penserez pas qu'en vous adressant une question si grave et si précise,
+je m'écarte du respect que je dois et veux toujours observer.
+L'imminence du danger a pu seule me conduire à mettre de côté tous les
+détours et toutes les circonlocutions d'usage.»
+
+Il ajoutait en post-scriptum: «Ainsi que vous le désirez, je me tiens en
+bons rapports avec la maison de l'infant don Francisco, quoique persuadé
+que lui et ses fils ne pèsent guère dans la balance. J'y ai été reçu
+dernièrement à bras ouverts et avec des insinuations par le duc de
+Cadix. J'envoie de temps en temps ma femme chez les infantes qui se sont
+prises, pour elle, de tendresse, et dont la gouvernante, madame d'Araña,
+est son amie.»
+
+Bien loin de me blesser, la franche et hardie question de M. Bresson me
+plut et redoubla la confiance que je lui portais déjà; je me tins pour
+assuré que nous avions à Madrid un agent qui, dans un moment critique,
+n'hésiterait pas à prendre une grande responsabilité, et ne se
+laisserait prévenir ni arrêter par aucune intrigue, espagnole ou
+diplomatique. Mais l'ardente imagination de M. Bresson allait plus vite
+que les événements; le séjour de l'Espagne lui déplaisait, et dans son
+impatience d'en sortir bientôt par un succès éclatant, il oubliait ce
+qu'il m'avait écrit peu après son arrivée à Madrid[93]: «Le roi connaît
+bien l'Espagne; il suffit d'ouvrir les yeux et de regarder pour se
+convaincre combien la politique de non-intervention était sage et
+nationale. Je me croirais coupable du crime de lèse-patrie si j'en
+conseillais jamais une autre. Il n'y aura jamais rien à gagner, il y
+aura toujours à perdre à prendre l'Espagne à sa charge. Quand on n'en a
+pas été témoin, on ne peut se représenter un pareil état social.
+
+[Note 93: Le 17 décembre 1843.]
+
+Que M. le duc d'Aumale et M. le duc de Montpensier rendent grâce à la
+haute raison du roi leur père qui leur enlève toute chance d'un pareil
+établissement! Pauvres princes! je les plaindrais autant que je me
+plains moi-même.» C'était bien sérieusement et sincèrement que le roi
+Louis-Philippe avait résolu, dans l'intérêt de la France, de ne pas
+accepter, pour l'un de ses fils, la main de la reine d'Espagne, avec les
+conséquences françaises, espagnoles et européennes de cette union. Cette
+sage et honnête politique nous imposait la loi d'épuiser toutes les
+combinaisons, toutes les chances possibles pour éviter l'hypothèse
+extrême dans laquelle M. Bresson se plaçait et me demandait de me placer
+sans délai, l'absolue nécessité de choisir entre un prince français et
+un prince étranger à la France, à ses intérêts en Europe comme à sa race
+royale. J'avais, dans mon âme, un parti bien pris sur la conduite à
+tenir dans cette hypothèse; mais le jour n'était pas venu de résoudre,
+ou seulement de poser une telle question: il y a des choses si
+difficiles à faire à propos et dans la juste mesure qu'il ne faut jamais
+les dire aux autres, et à peine à soi-même, tant qu'on n'est pas
+absolument appelé à les faire. Le jour de l'action obligée a des
+lumières imprévues. Nous étions loin d'avoir épuisé toutes les chances
+de succès pour la politique que nous avions adoptée, le maintien de
+l'alliance franco-espagnole par le maintien, sur le trône d'Espagne, des
+descendants de Philippe V. Nous venions au contraire d'ouvrir de
+nouvelles perspectives et de nouvelles voies vers ce but. Dans le cours
+de l'année 1844, le mariage de M. le duc d'Aumale avec la princesse
+Marie-Caroline, fille du prince de Salerne, avait été négocié, conclu,
+accompli à Naples; et les premières paroles avaient été dites, les
+premiers pas avaient été faits vers le mariage futur de M. le duc de
+Montpensier avec l'infante doña Fernanda, quand la question du mariage
+de la reine Isabelle aurait été réglée. Le premier de ces faits prouvait
+que le roi ne tenait pas en réserve, pour le trône d'Espagne, celui des
+princes ses fils auquel les Espagnols avaient d'abord pensé, et il nous
+donnait à Naples, en faveur du comte de Trapani, de nouveaux moyens
+d'action. Le second nous assurait le bon vouloir de la reine Christine
+pour notre politique en Espagne, et nous mettait en mesure de prévenir
+ou de déjouer les menées hostiles dont elle pouvait être l'objet. Je mis
+M. Bresson parfaitement au courant des démarches déjà faites ou
+préparées et des espérances que nous étions en droit de concevoir pour
+la conclusion de notre oeuvre; et sans répondre directement à la
+question qu'il m'avait posée, je lui témoignai, pour l'avenir comme dans
+le présent, la confiance la plus encourageante[94]: «Je ne puis vous
+dire quel plaisir et quelle lumière m'apportent vos lettres si
+fréquentes, si détaillées, si animées. Le roi en jouit et en profite
+autant que moi. Continuez. Votre tâche est grande et difficile; mais
+vous êtes au niveau de toutes les tâches.»
+
+[Note 94: Le 30 octobre 1844.]
+
+La négociation pour le mariage napolitain fut donc continuée par le
+comte Bresson à Madrid et par le duc de Montebello à Naples, avec le
+même zèle et avec des alternatives tantôt de chances d'un succès
+prochain, tantôt d'obstacles inattendus et d'ajournements indéfinis. Le
+roi de Naples fit à peu près toutes les concessions, toutes les avances
+qu'on lui demandait: il retira le comte de Trapani de la maison des
+jésuites à Rome; le portrait du jeune prince fut envoyé à Madrid et
+montré à la jeune reine à qui il parut plaire; elle témoigna plus d'une
+fois son désir de se marier; le prince Carini fut muni de tous les
+pouvoirs nécessaires pour faire la demande formelle de la main de la
+reine; les instructions définitives, les documents officiels furent
+expédiés de Naples à Madrid et renvoyés de Madrid à Naples pour recevoir
+quelques modifications; des termes furent indiqués, une époque presque
+déterminée pour la déclaration publique du mariage et la communication
+aux Cortès prescrite par la constitution réformée. Le roi Louis-Philippe
+et la reine Marie-Amélie, dans leur correspondance intime avec le roi
+Ferdinand à Naples et la reine Christine à Madrid, se félicitaient de
+chaque pas en avant, et venaient en aide au travail de nos agents.
+Depuis qu'elle avait en perspective le mariage du duc de Montpensier
+avec l'infante doña Fernanda, et pourvu que ce mariage fût lié à celui
+de la reine Isabelle avec le comte de Trapani, la reine Christine
+paraissait décidée en faveur de cette combinaison. Le général Narvaez se
+déclarait de plus en plus résolu et prêt à l'accomplir, quels qu'en
+fussent l'impopularité et les obstacles. Mais chaque fois qu'on touchait
+à l'acte décisif, un incident nouveau survenait qui amenait une nouvelle
+irrésolution et un nouveau retard. Il semblait qu'il n'y eut plus rien à
+faire pour en finir, et pourtant on n'en finissait pas.
+
+Cette inertie finale, après tant de démarches et d'apparences royales et
+diplomatiques, devait avoir et avait en effet des causes puissantes, les
+unes faciles à reconnaître, les autres soigneusement cachées. Le mariage
+napolitain était évidemment impopulaire en Espagne; les Espagnols n'y
+trouvaient rien de ce qui pouvait les servir ou leur plaire, point de
+satisfaction pour leur orgueil, point de force ajoutée à leur force,
+point de garantie pour leur nouveau régime constitutionnel. C'était,
+comme me le disait M. Bresson, une combinaison prudente, qui convenait à
+la France et qu'on pouvait faire agréer et réussir par les hommes
+politiques, mais terne, stérile, et qui ne parlait ni aux intérêts des
+partis, ni à l'imagination du peuple à qui elle était destinée. Elle
+rencontra une résistance opiniâtre, non-seulement dans le camp radical,
+mais dans les rangs et jusque dans les rangs élevés du parti modéré; un
+moment elle parut sur le point de s'accomplir; trente-cinq députés aux
+Cortès, presque tous amis de MM. Mon et Pidal, rédigèrent aussitôt une
+sorte de protestation ou remontrance qu'ils se proposaient d'adresser à
+la reine, et le gouvernement eut grand'peine à empêcher cet éclat. Cette
+impopularité donnait des armes aux diverses oppositions espagnoles et
+aux influences étrangères; elle troublait beaucoup lord Aberdeen; il
+avait approuvé et presque suggéré lui-même le mariage napolitain; il se
+prêtait ainsi à notre principe en faveur des descendants de Philippe V,
+et ne voyait, dans son application italienne, aucun inconvénient pour
+les intérêts anglais; mais il n'avait nul goût à lutter sérieusement,
+pour cette cause, contre le parti radical espagnol, toujours le client
+de l'Angleterre, et contre l'opposition déclarée du prince de
+Metternich; aussi ne nous donnait-il, dans notre travail pour le comte
+de Trapani, point d'appui actif ni efficace: «Notre position dans cette
+question est délicate, disait-il; nous reconnaissons l'indépendance de
+l'Espagne; nous approuvons un descendant de Philippe V, et nous ne
+pouvons, en bonne foi, nous opposer à un prince de Naples; mais parmi
+les descendants de Philippe V, je préférerais beaucoup, pour beaucoup de
+raisons, un des fils de l'infant don Francisco, et si ce mariage-là
+pouvait s'accomplir sans aucun sacrifice de la bonne foi, je le
+regarderais comme un coup de maître.» Sir Henri Bulwer, dans son
+attitude et son langage à Madrid, allait dans cette voie bien plus loin
+que son chef: «Dès les premiers jours de son arrivée, m'écrivait M.
+Bresson[95], il a un peu divagué avec moi sur la question du mariage; il
+a passé en revue tous les candidats; il diminuait les chances du prince
+de Naples; il en découvrait au fils de don Carlos; il croyait celles du
+duc de Cadix ou du duc de Séville assez considérables; il disait du
+prince de Coburg qu'il ne voyait pas pourquoi l'Angleterre le
+soutiendrait, ni pourquoi la France le repousserait; c'était, à ses
+yeux, un choix indifférent. Je ne l'ai pas laissé dans le doute sur ce
+point.» Dans tout le cours de la négociation, et autant qu'il le pouvait
+faire sans se mettre en contradiction patente avec les instructions
+loyales bien qu'un peu embarrassées de son chef, sir Henri Bulwer
+s'appliqua à faire ressortir l'impopularité du mariage napolitain, à en
+décrier les chances, à en seconder les ajournements; et dans les moments
+où il se montrait le plus favorable à cette combinaison, il l'acceptait
+de façon à ce que, si elle échouait, ce ne fût pas un échec pour son
+gouvernement.
+
+[Note 95: Le 4 janvier 1844.]
+
+Je ne me faisais point d'illusion sur le peu d'appui qui nous venait du
+cabinet anglais dans cette affaire, et je ne voulus pas que nos agents à
+Londres et à Madrid fussent, à cet égard, moins avertis que moi. Quand
+j'appris que le roi de Naples était allé lui-même à Rome retirer son
+frère Trapani du couvent des jésuites, et que c'était lui qui pressait
+pour la conclusion du mariage, j'écrivis au comte de Sainte-Aulaire[96]:
+«Parlez de tout cela à lord Aberdeen avec le degré de détail et
+d'intimité que vous jugerez convenable. Je ne veux pas avoir l'air de
+lui rien cacher, et je n'ai rien du tout à lui cacher; nous avons, dans
+cette affaire, constamment marché dans le même chemin, toujours d'accord
+avec nos premières paroles et fort à découvert. Mais entre nous,
+l'allure anglaise, sans m'inspirer méfiance, m'a médiocrement satisfait.
+A Madrid, Bulwer a cherché, sur cette question du mariage, à jeter du
+trouble dans les esprits, à entr'ouvrir pêle-mêle toutes les portes, à
+ménager toutes les chances. A Londres, si je suis bien informé, la
+conversation de lord Aberdeen n'a pas toujours été aussi impartiale, au
+profit de la combinaison Trapani, que je pouvais m'y attendre d'après
+ses premières ouvertures. Son ambassadeur ici, lord Cowley, est le seul
+dont le langage ait été, à ce sujet, parfaitement net et conséquent; il
+m'a toujours dit:--«Quand en finissez-vous du mariage Trapani?
+finissez-en le plus tôt possible; nous n'avons nulle objection à cette
+combinaison; elle vide une question délicate; notre seul grand intérêt
+est qu'elle soit vidée.»--Au fond, c'est là, je crois, la vraie pensée
+du cabinet anglais, et quand la reine Isabelle aura épousé le comte de
+Trapani, si elle l'épouse, comme je l'espère, on en sera fort aise au
+_Foreign-Office_. Mais on veut ménager les susceptibilités de Madrid en
+fait d'indépendance, les jalousies du prince de Metternich quant à
+l'Italie, les fantaisies matrimoniales de la maison de Coburg; et pour
+vivre en paix avec tout cela, on ne nous aide pas, on nous désavoue et
+on nous embarrasse même un peu de temps en temps, dans une affaire
+engagée pourtant, au début, d'un commun accord, et dont, en dernière
+analyse, on désire comme nous le succès. Voilà l'idée que je me forme,
+mon cher ami, de ce qui se passe, sur ceci, dans l'esprit de lord
+Aberdeen. Si j'ai raison, réglez d'après cela votre conversation, en
+l'instruisant du point où en est aujourd'hui l'affaire. Priez-le de n'en
+rien dire, car rien n'est conclu à Madrid; mais je ne veux pas qu'il
+croie que nous lui avons caché notre progrès. Si j'avais trouvé, de sa
+part, un concours plus complet et plus actif, je le lui aurais fait
+suivre jour par jour.»
+
+[Note 96: Le 5 avril 1845.]
+
+Le mariage napolitain courait un péril plus grave que les hésitations ou
+les embarras de lord Aberdeen; c'était au coeur même de la place et
+parmi ses défenseurs apparents que cette combinaison manquait d'un
+solide appui. La reine Christine n'en désirait pas sérieusement le
+succès. Entre les femmes qui ont régné et gouverné à travers les plus
+violents orages et les plus périlleux écueils de la vie publique et de
+la vie privée, la reine Christine est peut-être la seule qui se soit
+trouvée lancée dans la grande action politique plutôt par situation et
+nécessité que par ambition et de sa propre volonté. Elle avait plus de
+goût pour le bonheur que pour le pouvoir, et elle tenait plus aux
+intérêts et aux agréments de la famille qu'à l'éclat et au travail du
+trône. Pourtant, quand les événements publics l'ont mise à de rudes
+épreuves, elle n'a manqué ni de courage, ni de sagesse, ni de bon
+vouloir intelligent et persévérant. Dans mes relations et mes
+conversations avec elle, j'ai toujours été frappé de la justesse de son
+esprit, de la modération de ses sentiments, et d'une sagacité
+impartiale, même envers ses ennemis, qui semblait aller jusqu'à
+l'indifférence. Son séjour en France et ses rapports intimes avec le roi
+Louis-Philippe, la reine sa tante et toute la famille royale l'avaient
+remarquablement éclairée et charmée; elle s'y était convaincue que, dans
+l'intérêt de la jeune reine et de l'infante ses filles comme de la
+nation espagnole, et dans son intérêt à elle-même, l'union avec la
+France, son gouvernement et ses princes était ce qu'il y avait de plus
+naturel et de plus désirable. A côté de cette conviction devenue son
+sentiment dominant, s'en était établie une autre: la nécessité, pour sa
+fille Isabelle et pour l'Espagne, d'un mariage qui leur assurât un allié
+puissant, intéressé à leur prospérité et à leur repos. La France
+d'abord, l'Angleterre ensuite, offraient seules à la reine Christine
+cette perspective et cette garantie. Le mariage français avant tout, et
+à son défaut le mariage Coburg, telle fut dès lors sa vraie et constante
+pensée. Quand l'un et l'autre de ces deux mariages semblaient trop
+difficiles à accomplir, la reine Christine se prêtait à des combinaisons
+et à des tentatives différentes, mais uniquement par égard pour de
+puissants conseils ou pour ses proches parents, avec doute et froideur,
+comme on marche dans une voie dont on ne désire pas atteindre le terme;
+et quand venait le moment de s'engager définitivement, la reine
+Christine saisissait avec empressement tous les moyens d'ajourner et de
+revenir à l'espoir de l'une ou de l'autre des deux grandes alliances
+dont l'une avait toute sa faveur, tandis que l'autre lui offrait un
+solide appui si la première lui manquait.
+
+A peine rentrée en Espagne, elle reçut en audience particulière la
+comtesse Bresson: «Vous devez trouver tout ceci bien triste, lui
+dit-elle avec effusion; ah! Paris, le bon air, la vie facile de Paris!
+Je ne me suis jamais si bien portée qu'à Paris. Le voyage m'a fatiguée:
+quand je ne devrais penser qu'à me reposer, il faut me remettre en
+route; il le faut; la santé de ma fille exige les eaux chaudes de
+Barcelone; c'est mon devoir. Le mariage, c'est là la grande affaire!
+Comment la résoudre? Pourvu qu'elle se termine pour le bien! Je suis
+bien contente d'avoir votre mari près de moi pour m'y aider; j'ai tant
+de confiance en lui! On avait eu raison de m'assurer à Paris qu'il ne
+chercherait qu'à nous être utile. La France me soutiendra[97].» Causant
+un jour avec elle, M. Bresson lui dit en riant[98]: «Le chargé
+d'affaires de Belgique, à l'ombre du ministre d'Angleterre, glisse de
+temps en temps l'offre de son Coburg, et M. Bulwer lui-même m'a dit que
+le roi Léopold y pensait encore; je lui ai répondu:--Quand lord
+Ponsonby, il y a treize ans, a essayé de pousser au trône de Belgique le
+duc de Leuchtenberg, j'ai fait élire en quarante-huit heures le duc de
+Nemours; je puis assurer le roi Léopold ou tout autre qu'il ne m'en faut
+ici que vingt-quatre pour faire proclamer le duc d'Aumale.--Il ne vous
+faudrait pas tant de temps, lui répondit en souriant aussi la reine
+Christine, et, si je savais que ce fût le moyen d'arriver à mon but, moi
+aussi je pousserais le Coburg.» Elle parlait en toute occasion de son
+affection pour le roi, la reine, toute la famille royale, des bontés
+qu'ils avaient eues pour elle, et de l'agrément qu'elle avait trouvé
+dans leur société. M. Mon, dans un entretien intime avec elle, toucha à
+la question du mariage du duc de Montpensier avec l'infante: «Vous savez
+bien, lui dit-elle vivement, que les princes français ont toutes mes
+préférences, particulièrement celui-là qui ressemble le plus peut-être à
+mon oncle; mais ne le dites pas à Bresson: dites-lui, pour punir un peu
+mon oncle de ne pas me le donner pour Isabelita, que je veux marier
+Luisa avec un Coburg[99].» Elle faisait entrevoir de temps en temps à
+ses confidents et à ses amis cette seconde perspective: «C'est bien
+dommage, dit-elle à M. Gonzalès Bravo, que l'Angleterre se soit montrée
+si malveillante pour nous: ce jeune prince de Coburg est si bien élevé,
+si agréable de sa personne! il eût fait un charmant mari pour ma
+fille[100].» Avec M. Bresson lui-même, elle alla un jour plus loin: elle
+imputait au travail des agents anglais le soulèvement de l'opinion
+contre le comte de Trapani: «S'ils s'imaginent par là améliorer les
+chances de leur candidat le prince de Coburg, ils se trompent, dit M.
+Bresson; notre roi ne permettra jamais, ni à aucun prix, que le trône
+d'Espagne sorte de la maison de Bourbon.» La reine Christine reprit avec
+une vivacité et une humeur marquées: «Mon oncle doit parler ainsi;
+cependant la volonté de la reine ma fille y sera pour quelque chose:
+Trapani mis de côté, Montpensier refusé, il ne reste plus de Bourbon, et
+la reine lassée, vous savez qu'à cet âge on ne calcule pas, pourra bien
+choisir ailleurs[101].» J'eus alors lieu de croire et j'ai acquis depuis
+la certitude que, dès la fin de 1843, pendant que la reine Christine
+était encore à Paris et lorsque sir Henri Bulwer, près de partir pour
+son poste de Madrid, était venu prendre congé d'elle, elle lui avait
+témoigné tout le prix qu'elle attachait au bon vouloir de l'Angleterre
+pour l'Espagne, et son intention de soutenir le prince de Coburg si,
+comme elle le craignait, le mariage de sa fille Isabelle avec l'un des
+fils du roi Louis-Philippe devenait décidément impossible. Enfin
+quelques paroles de la jeune reine elle-même, expression vive de ses
+impressions personnelles, me prouvèrent que l'idée et le nom du prince
+de Coburg la préoccupaient autant que la reine sa mère; le général
+Narvaez lui parlait d'un camp de manoeuvres qu'il devait former à
+Alcala, près de Madrid, et où il réunirait de vingt à vingt-cinq mille
+hommes: «Y viendra-t-il des princes français? lui demanda la jeune
+reine.--Madame, nous tâcherons d'obtenir cette faveur.--En feras-tu
+venir d'autres?--Madame, peut-être.--Un Coburg, par exemple,»
+ajouta-t-elle avec malice, et elle attendait que le général nommât le
+prince napolitain; mais il se tut et elle ne lui en demanda pas
+davantage. Elle s'expliqua plus clairement avec lui un autre jour: «Si
+mon mariage se fait promptement, lui dit-elle, ce sera avec Trapani;
+s'il tarde un peu, ce sera avec Coburg; s'il tarde beaucoup, ce sera
+avec Montemolin[102].»
+
+[Note 97: M. Bresson à moi, 14 avril 1844.]
+
+[Note 98: M. Bresson à moi, 8 janvier et 31 mars 1844.]
+
+[Note 99: M. Bresson à moi, 22 novembre 1844.]
+
+[Note 100: M. Bresson à moi, 31 mars 1844.]
+
+[Note 101: M. Bresson à moi, 7 février 1846.]
+
+[Note 102: M. Bresson à moi, 4 et 11 octobre 1845.]
+
+A côté de ces symptômes incohérents des dispositions royales, venaient
+se placer des indications diplomatiques de même nature: le marquis de
+Casa Yrujo, duc de Sotomayor, fut nommé ministre d'Espagne en
+Angleterre. «Il est, m'écrivit M. Bresson [103], l'un des membres du
+parti modéré qui se révoltent contre les limites qu'on leur a fixées, et
+qui entendent sortir du cercle qu'on leur a tracé; il ne vous en fera
+pas mystère si, à son passage à Paris, vous le pressez un peu de
+questions: il dit, et bien d'autres avec lui, que, si le roi ne donne
+pas à l'Espagne un de ses fils, elle prendra, de la main des Anglais, un
+Coburg, parce qu'il lui faut, à tout prix, l'appui d'une grande
+puissance.» Après l'arrivée du duc de Sotomayor à Londres, M. de
+Sainte-Aulaire, sans lui attribuer un langage aussi péremptoire,
+m'écrivit[104] qu'il s'était montré hostile au mariage napolitain, et
+que lord Aberdeen, en avertissant notre ambassadeur, avait ajouté: «Vous
+savez que je suis très-indifférent à cette affaire; mais, pour Dieu, ne
+vous y engagez pas trop avant sans autres auxiliaires que la reine
+Christine et Narvaez. Je crains que vous ne voyiez surgir à l'improviste
+des obstacles qui vous embarrasseront beaucoup.» Le duc de Sotomayor
+rendit à Madrid un compte détaillé de ses entretiens avec lord Aberdeen
+et des ouvertures que lui-même il lui avait faites: «Sa lettre, me manda
+M. Bresson[105], a excité toute l'attention du conseil: on a débattu,
+sans toutefois arriver à une conclusion, la question de savoir de quel
+côté il serait le plus à propos de chercher un appui quand le jour de
+cette grande solution serait venu; et M. Mon, qui cependant n'est pas
+napolitain, a coupé court à la discussion en s'écriant
+brusquement:--«Alors nous romprions avec la France, et ce serait là le
+plus grand danger.»--Le débat a fini en simple conversation.»
+
+[Note 103: Le 28 septembre 1844.]
+
+[Note 104: Le 8 avril 1845.]
+
+[Note 105: Le 8 mars 1845.]
+
+J'irais au-delà de la vérité si je disais que ces fluctuations et ces
+agitations intérieures dans le gouvernement espagnol, reine-mère, reine,
+ministres et diplomates, m'inspiraient une inquiétude sérieuse sur la
+solution définitive de la question. J'avais une double confiance.
+J'étais convaincu que, malgré ses embarras d'esprit et de cour, et tout
+en maintenant ses réserves de principe comme ses conseils de prudence,
+lord Aberdeen, sincère dans son adhésion à notre politique, ne nous
+susciterait aucun obstacle, et ne se prêterait à aucune combinaison
+hostile aux descendants de Philippe V. Je me tenais également pour
+assuré que, malgré leurs boutades spontanées ou calculées, la reine
+Christine, la jeune reine, le général Narvaez, le cabinet et le parti
+modéré espagnol avaient, pour l'alliance française, une préférence
+décidée, et que, pourvu que, de notre côté, nous fussions fidèles à la
+position que nous avions prise et aux perspectives que nous avions
+ouvertes, cette préférence déterminerait en définitive leur conduite et
+l'événement. Tout ce qui s'était passé, dit ou écrit dans le cours des
+années 1844 et 1845 avait établi en moi cette double conviction.
+
+Ce fut en novembre 1844[106], au plus fort de la négociation engagée
+pour le mariage napolitain, que je parlai pour la première fois à M.
+Bresson de la possibilité d'un mariage entre M. le duc de Montpensier et
+l'infante doña Luisa Fernanda: «Quand la reine Isabelle sera mariée et
+aura un enfant, lui dis-je, M. le duc de Montpensier sera fort disposé à
+épouser l'infante doña Fernanda. Il trouve ce mariage très-convenable et
+très-bon pour lui; seulement ni le roi ni lui ne veulent d'une politique
+détournée. Ne prenez pas ceci pour une décision définitive et un
+engagement diplomatique. Je vous dis la disposition telle qu'elle est,
+et elle est bonne, fort amicale envers l'Espagne, fort loyale envers
+tout le monde.» M. Bresson me répondit sur-le-champ[107]: «J'ai laissé
+entrevoir au général Narvaez que le mariage de l'infante, conçu dans un
+sens plus populaire, pourrait venir en aide à celui de la reine, et que
+les deux alliances pourraient être annoncées le même jour. Il a saisi
+cette idée avec la vivacité qui le caractérise, et déjà il s'engageait,
+si Mgr le duc de Montpensier était offert à l'infante, à seconder cette
+union de tous ses efforts; mais tout à coup, par un retour sur
+l'engagement qu'il prenait:--«Pourquoi, dit-il, ne pas nous le donner
+pour la reine? C'est un prince instruit, élevé à la plus grande école,
+qui porte l'habit militaire; il serait pour nous un roi véritable. A la
+première nouvelle qu'il nous serait accordé, un frémissement de joie
+parcourrait toute l'Espagne; tous les coeurs iraient au-devant de lui;
+ce mariage se ferait de telle façon qu'il ne porterait aucune
+perturbation dans la politique européenne; on n'entreprend plus
+légèrement une guerre aujourd'hui, pour une question de dynastie et
+contre un pays qui est dans son droit. Si l'Espagne n'est pas formidable
+pour l'attaque, elle l'est encore pour la défense. Nous ne serions pas
+un embarras pour vous; ce n'est plus comme au temps de Louis XIV et de
+Philippe V, où vous vous vîtes obligés de conquérir le trône; le fils de
+votre roi viendrait s'y asseoir à travers les populations accourues et
+pleines de joie sur son passage. Et alors vous auriez dans l'Espagne une
+alliée fidèle, rendue par vous au repos, déployant ses ressources, amie
+de vos amis et ennemie de vos ennemis. Pourquoi donc ne voulez-vous pas
+m'écouter et me comprendre?»
+
+[Note 106: Le 26 novembre 1844.]
+
+[Note 107: Le 30 novembre 1844.]
+
+M. Bresson l'écoutait avec grand plaisir et le comprenait à merveille;
+mais fidèle à ses instructions, il entra avec lui dans une discussion
+affectueuse, uniquement appliqué à le ramener vers le but spécial et
+nouveau qu'il lui présentait. «Quand le général Narvaez parla à la reine
+Christine de ce projet de mariage du duc de Montpensier avec l'infante:
+_Por l'amor de Dios_, s'écria la reine, _que no deja escapar este
+Príncipe_[108]; et elle se répandit en témoignages d'affection pour le
+roi et la reine, toute livrée à la perspective du bonheur qui attendait
+sa fille au sein d'une famille si unie et si exemplaire[109].» Le
+général Narvaez pressa M. Bresson de conclure sur-le-champ un compromis
+secret pour ce mariage, et M. Bresson eut quelque peine à faire en sorte
+que la forme et la sanction de l'engagement fussent réglées plus tard,
+comme nous l'entendrions.
+
+[Note 108: Pour l'amour de Dieu, ne laisse pas échapper ce prince.]
+
+[Note 109: M. Bresson à moi, 5 avril 1845.]
+
+Nous en étions là en septembre 1845 quand la reine Victoria vint au
+château d'Eu faire au roi Louis-Philippe sa seconde visite. Nous nous
+entretînmes à fond, le roi et moi, avec lord Aberdeen, du nouveau pas
+que nous avions fait dans la question espagnole, et peu de jours après
+le départ de la reine j'écrivis à M. Bresson[110]: «Je suis plus que
+jamais en train de maintenir, dans cette question, la politique que j'ai
+exprimée à Paris et que vous avez si bien appliquée à Madrid. Je viens
+de m'en expliquer complétement avec lord Aberdeen. Je savais
+très-indirectement, mais certainement, que le gouvernement anglais était
+fort préoccupé de la crainte que notre conduite ne fût pas, au fond,
+d'accord avec nos paroles, et qu'en déclinant le mariage de la reine
+d'Espagne avec un fils du roi, nous ne fussions sur le point d'épouser
+l'infante pour nous emparer, par un détour, de ce trône. Ce serait, de
+notre part, aussi peu sensé que peu honorable. Quand nous avons adopté,
+sur cette question, la politique que vous savez, quand nous avons
+déclaré notre parti pris de ne pas vouloir du trône d'Espagne pour un
+fils du roi, et en même temps de ne pas admettre que ce trône pût sortir
+de la maison de Bourbon, nous avons parlé et agi sérieusement et
+loyalement; non pour éluder une situation embarrassante, mais pour
+satisfaire à l'intérêt vrai de la France. Nous suivrons cette politique
+soit qu'il s'agisse du mariage de la reine Isabelle ou de celui de
+l'infante doña Fernanda, car la question peut se poser sur l'un comme
+sur l'autre. Tant qu'à défaut du mariage de la reine et d'enfants issus
+d'elle, le trône d'Espagne sera aussi suspendu au mariage de l'infante,
+nous nous conduirons pour ce mariage comme pour celui de la reine
+elle-même; nous n'y prétendrons pas pour un fils du roi, et nous
+n'admettrons pas qu'aucun autre qu'un prince de la maison de Bourbon y
+puisse être appelé. Ni l'une ni l'autre des deux soeurs ne doit porter
+dans une autre maison la couronne d'Espagne. Quand la reine Isabelle
+sera mariée et aura des enfants, le mariage de l'infante aura perdu le
+caractère qui nous impose, envers l'un et l'autre, la même politique; et
+dès lors, quelles que soient les chances inconnues d'un avenir lointain,
+ce mariage nous convient, et nous ne cachons point notre intention de le
+rechercher et de le conclure, s'il convient également aux premiers
+intéressés. J'ai dit cela à lord Aberdeen. Le roi le lui a dit et redit.
+Il est maintenant bien entendu que telle sera notre conduite. Et elle
+est trouvée fort sensée, naturelle et loyale.»
+
+[Note 110: Le 19 septembre 1845.]
+
+Il fut en même temps bien entendu et reconnu, par lord Aberdeen comme
+par nous, qu'en tenant cette conduite nous comptions qu'aucun prince
+étranger à la maison de Bourbon ne serait soutenu par le gouvernement
+anglais comme prétendant à la main de la reine Isabelle ou de l'infante
+sa soeur. Notre sécurité à cet égard était évidemment la condition de
+notre renonciation à toute prétention pour les fils du roi.
+
+Arrivée à ce point, la question semblait, sinon résolue, du moins
+pacifiée et en progrès. La perspective du mariage de l'infante doña
+Fernanda avec le duc de Montpensier rendait la reine Christine, le
+cabinet et le parti modéré espagnols plus faciles pour celui de la reine
+Isabelle avec tel ou tel des descendants de Philippe V. Le comte de
+Trapani ne devenait pas plus populaire en Espagne; le roi de Naples ne
+cessait pas d'avoir des doutes sur le succès de son frère et de tenir en
+suspens toute démarche définitive; mais l'opposition de plusieurs des
+chefs du parti modéré s'atténuait, et le général Narvaez se montrait
+plus que jamais résolu à surmonter les obstacles que rencontrait cette
+combinaison. En même temps les deux fils de l'infant don François de
+Paule reparaissaient peu à peu sur la scène comme une solution possible;
+c'était tantôt le duc de Cadix, tantôt le duc de Séville qui semblaient
+retrouver des chances; mais, pour l'un et pour l'autre, l'avenir n'était
+plus fermé; les mauvais souvenirs qui avaient pesé sur eux
+s'éloignaient; les haines de famille s'étaient refroidies comme les
+cendres de l'infante leur mère. Nous ne touchions pas encore au but;
+bien des questions restaient encore à résoudre et bien des résolutions à
+prendre; la reine Christine s'inquiétait de l'incertitude laissée sur
+l'époque à laquelle le mariage de M. le duc de Montpensier avec
+l'infante pourrait s'accomplir; elle demandait à la reine Marie-Amélie
+sa tante quel était le sens précis de nos paroles quand nous disions
+qu'il fallait que ce mariage cessât d'avoir le caractère politique qu'on
+pourrait lui attribuer, et la réponse aussi sincère qu'affectueuse de la
+reine ne dissipait pas complétement l'inquiétude de sa nièce. Le comte
+Bresson, de son côté, regardait comme impossible à exprimer formellement
+la condition qu'avant le mariage de sa soeur la reine Isabelle eût des
+enfants, tant la fierté et la délicatesse espagnoles, royale et
+nationale, en seraient blessées. Il y avait encore là des difficultés
+sérieuses; mais dans la situation que nous avions prise et dans la
+complète entente qui paraissait établie entre nous et le cabinet
+anglais, il y avait aussi un sérieux espoir de les surmonter.
+
+Vers la fin de 1845, après les entretiens et les témoignages de
+confiance mutuelle entre le roi, lord Aberdeen et moi au château d'Eu,
+un singulier concours de faits et d'apparences vint obscurcir et
+compliquer gravement cette question. Le comte de Jarnac, en ce moment
+chargé d'affaires à Londres, m'écrivit[111]: «J'ai eu occasion de causer
+avec l'ambassadeur de Russie; il m'a fait des compliments pour vous et
+sur les excellentes dispositions de lord Aberdeen. Parlant de l'Espagne,
+il m'a dit:--On voit bien comment finira cette question du mariage de la
+reine: elle épousera le jeune prince de Coburg; l'Angleterre sera
+contente, vous aussi, et tout le monde avec vous.--Comme bien vous
+pensez, cher monsieur Guizot, je n'ai nullement répondu de l'appui de la
+France:--Oh! m'a dit en riant le baron de Brünnow, lord Aberdeen ne veut
+pas non plus cette combinaison; mais elle se fera à son insu.--Comme je
+ne vois jamais grand intérêt à discuter avec M. de Brünnow les sujets de
+nos dissentiments possibles avec lord Aberdeen, je me suis borné à dire
+que, le prince Léopold de Coburg étant à Paris, il n'aurait pas de peine
+à s'assurer des dispositions réelles de notre cour. Vous jugerez,
+d'après vos informations générales, de la valeur de ces présomptions
+plus ou moins sincères du baron de Brünnow. Dans tous les cas, j'en
+dirai un mot à lord Aberdeen à la première occasion.»
+
+[Note 111: Le 2 novembre 1845.]
+
+Le jeune prince Léopold de Coburg était alors en effet à Paris avec son
+père et sa mère, le duc et la duchesse Ferdinand de Coburg: ils
+traversaient la France pour se rendre à Londres et de là à Lisbonne où
+ils devaient passer quelques mois auprès de la reine doña Maria et du
+roi son mari, frère du prince Léopold. Et en même temps que ce voyage
+s'accomplissait, M. Bresson m'informait qu'il y avait à Madrid un
+redoublement de tentatives plus ou moins directes et d'intrigues plus ou
+moins obscures qui semblaient naître autour de sir Henri Bulwer, et qui
+pénétraient jusque dans le palais de la jeune reine pour y cultiver les
+chances du prince de Coburg. J'écrivis sur-le-champ à M. de Jarnac[112]:
+
+[Note 112: Le 7 novembre 1845.]
+
+«En addition ou en commentaire à ce que vous a dit M. de Brünnow sur le
+mariage espagnol, je vous envoie tout ce que me mande M. Bresson, en
+date des 18 et 29 octobre. Maintenant quel est le sens et le lien de
+tous ces faits? Comment sir Henri Bulwer insinue-t-il à M. Donoso Cortès
+ce que M. de Brünnow vous prédit, à vous, comme certain? Par quel hasard
+un M. Buschentall vit-il dans l'intimité de sir Henri Bulwer, et
+arrive-t-il de Londres quelques jours avant de s'introduire dans le
+palais de la reine Isabelle pour séduire des femmes de chambre, lui mal
+parler de sa mère et de son ministre, et lui offrir pour mari un prince
+de Coburg qui, à ce même moment, passe en effet à Paris et à Londres
+pour se rendre à Lisbonne, d'où l'on promet qu'il viendra bientôt à
+Madrid? Et par quel autre hasard le ministre de l'empereur de Russie à
+Londres est-il si bien au courant de ce qui intéresse les Coburg en
+Espagne et si sûr de leur succès, et cela au moment même où l'empereur
+son maître arrive à Palerme, chez ce roi de Naples dont le frère est le
+concurrent matrimonial du prince de Coburg? Quelle est, sous toutes ces
+apparences, la part réelle de chacun de ces souverains, princes et
+ministres, dans ce travail si vif et si mêlé pour la main de cette jeune
+reine qui a tant d'envie de se marier et si peu de maris à choisir parmi
+tant de prétendants? Si vous avez, mon cher Jarnac, une réponse à ces
+questions, envoyez-la-moi, je vous prie. Je sais tout ce qu'il peut y
+avoir de mensonge dans les apparences et de bizarrerie insignifiante
+dans les coïncidences de faits ou de paroles, et je suis peu disposé à
+croire que, même dans le pays de Figaro, l'intrigue joue un aussi grand
+rôle qu'elle en a ou qu'elle veut en avoir l'air. Mais convenez qu'il y
+a, dans tout ceci, quelque chose d'assez singulier et de quoi exercer
+l'esprit des gens qui voient partout des énigmes et des piéges.
+
+«Laissons là les piéges et les énigmes. Évidemment l'intrigue Coburg est
+très-active à Madrid. Le foyer en est à Lisbonne. La prochaine arrivée à
+Lisbonne du prince Léopold va donner à l'intrigue un redoublement
+d'intensité. Il est parti hier pour Londres avec son père le duc
+Ferdinand. Ils y passeront huit jours et s'embarqueront à Falmouth ou à
+Plymouth, sur un bâtiment que leur donne la reine d'Angleterre. Avant
+quinze jours donc, ils seront à Lisbonne. Avant-hier, à Saint-Cloud, au
+baptême du duc de Penthièvre, j'ai dîné à côté du prince Léopold. Il m'a
+tenu un langage fort dégoûté de la Péninsule en général, de ses
+oscillations révolutionnaires, de toute prétention politique, et m'a
+parlé de la vie et du bonheur domestique comme de son seul voeu. Mais la
+veille, à Saint-Cloud aussi, il parlait d'un voyage à cheval,
+_incognito_, en Espagne et à Madrid. Causez de cela avec lord Aberdeen,
+à coeur ouvert, comme vous causez de tout. Pour lui comme pour nous, je
+le sais, la position est délicate; mais quand il s'est agi des chances
+de mariage de ses fils à Madrid (et vous savez si elles étaient, si
+elles seraient encore belles), le roi n'est pas resté neutre ni inerte;
+il a positivement déclaré qu'il refuserait, qu'il ne voulait pas
+compromettre, même à ce prix, sa politique générale et l'équilibre de
+l'Europe. Nous avons bien droit d'attendre qu'à Londres on ne soit pas
+non plus neutre et inerte quand il s'agit d'écarter ce que nous ne
+pouvons accepter, ce que nous n'accepterons certainement pas. Qu'on ne
+laisse donc au prince Léopold de Coburg aucune possibilité de se
+présenter, ni de donner à croire qu'il se présente sous les couleurs et
+avec l'aveu de l'Angleterre. Que tous les barbouillages subalternes
+qu'on tente, vous le voyez bien, et qu'on tentera encore à Madrid dans
+ce sens, soient frappés d'avance de discrédit et d'impuissance. J'ose
+dire qu'on nous doit cela, et que, si nous ne demandons pas un concours
+actif pour le candidat qui nous convient, c'est bien le moins qu'on
+supprime toute apparence de concours, même tacite, pour le candidat qui
+ne nous convient pas.»
+
+Avant même d'avoir reçu ma lettre, M. de Jarnac s'entretint avec lord
+Aberdeen et lui répéta les propos de M. de Brünnow en lui demandant si,
+de son côté, il n'avait rien vu ni rien appris sur les projets des
+princes de Coburg pour un voyage ou un mariage en Espagne: «Vous savez,
+lui dit lord Aberdeen, que sur cette question nous sommes parfaitement
+d'accord. Notre point de départ, nos principes abstraits ne sont
+peut-être pas les mêmes; mais, dans le fait, je veux, comme vous, un
+prince de Bourbon sur le trône d'Espagne. C'est là ce que je pense bien
+sincèrement; c'est ce que je dis, ce que j'écris, ce que je recommande.
+Maintenant je ne puis empêcher d'autres princes, et des princes de
+Coburg surtout, d'avoir aussi leurs principes et leurs vues et d'agir en
+conséquence.--Nous sommes sûrs de la sincérité de vos paroles comme de
+nous-mêmes, lui répondit M. de Jarnac, et nous savons que nous n'avons à
+craindre aujourd'hui ni un malentendu, ni un travail ou un jeu séparé,
+de part ou d'autre. Mais si le prince Léopold vient à Londres pour aller
+ensuite en Espagne, il est essentiel qu'il sache ici quelle est votre
+pensée sur ses prétentions possibles à la main de la reine Isabelle. Si,
+après tout ce qui a été dit et convenu entre vous et nous, nos princes
+non encore mariés allaient parcourir l'Espagne, y recueillir les
+suffrages des partisans si nombreux de l'alliance française et faire
+leur cour à la reine, vous seriez fondés à voir là autre chose qu'une
+simple visite de famille. Vous ne laisserez donc pas s'établir, sous le
+patronage apparent de l'Angleterre, une candidature dont le succès vous
+paraît à vous-même si peu désirable.--Mais, reprit lord Aberdeen, les
+princes de Coburg ne sont point des princes anglais; je n'ai sur eux
+aucune action directe, et, en définitive, la reine d'Espagne reste libre
+d'en choisir un pour époux, s'il lui plaît.» M. de Jarnac rappela alors
+toutes les raisons, toutes les considérations dont nous nous étions si
+souvent entretenus, lord Aberdeen et moi, et qui avaient déterminé notre
+accord sur la question espagnole: «Lord Aberdeen en a reconnu toute la
+valeur, me dit M. de Jarnac, et il m'a demandé, en terminant, de lui
+donner quelques extraits de votre correspondance qui définissent bien
+clairement vos vues sur les candidatures que vous repoussez en Espagne.
+Vous devinez l'usage qu'il se propose d'en faire, s'il y a lieu.» Il
+ajoutait en post-scriptum: «J'ai revu ce matin lord Aberdeen; il m'a
+dit:--Je viens d'être invité à Windsor, sans doute pour y rencontrer les
+princes de Coburg. Que voulez-vous que je leur dise? que voulez-vous que
+je dise à la reine?--Je lui ai demandé de ne prendre aucune sorte
+d'initiative en raison de notre entretien; mais, si on lui parlait d'un
+voyage en Espagne, de le déconseiller et de rappeler, dans l'intérêt du
+jeune prince comme de la politique générale, votre déclaration que toute
+combinaison qui ferait sortir le trône d'Espagne des descendants de
+Philippe V trouverait la France décidément hostile.»
+
+Invité lui-même à Windsor, M. de Jarnac y retrouva lord Aberdeen qui lui
+dit aussitôt: «J'ai fait et dit tout ce que vous m'avez demandé, et je
+crois pouvoir vous répondre qu'il n'est nullement question ici d'appuyer
+ou d'encourager aucune prétention du prince Léopold. Il peut toujours
+nous échapper; mais soyez sûr que, si vous précipitez le mariage de la
+reine Isabelle avec le comte de Trapani à raison de quelque projet que
+vous nous prêteriez en faveur du prince Léopold, vous seriez
+complètement dans l'erreur. Du reste, a-t-il ajouté en me quittant, me
+disait M. de Jarnac, je vais m'entendre définitivement à ce sujet avec
+le prince Albert.--De retour de chez le prince, il m'a fait prier de
+passer chez lui:--Tout est maintenant réglé comme vous le souhaitez,
+m'a-t-il dit; vous pouvez désormais tenir pour certain qu'il n'y a à
+Windsor aucune prétention, aucune vue sur la main de la reine d'Espagne
+pour le prince Léopold, et que notre cour, comme notre cabinet,
+déconseillera toute pensée semblable, ainsi que tout voyage en Espagne,
+sauf peut-être à Gibraltar. Je puis vous répondre, sur ma parole de
+_gentleman_, que vous n'avez rien à craindre de ce côté; le prince
+(Albert) comprend parfaitement notre politique commune, et il s'y
+ralliera absolument, dans la même mesure que le cabinet lui-même[113].»
+
+[Note 113: M. de Jarnac à moi, lettres des 2, 5, 10, 11 et 12 novembre
+1845.]
+
+J'étais alors et je reste aujourd'hui profondément convaincu de la
+parfaite sincérité du prince et du ministre dans leurs intentions et
+leurs paroles; mais les princes et les ministres ne savent pas assez
+combien ceux qui les entourent sont empressés à servir leurs fantaisies
+présumées, et tout ce que le pouvoir a de peine à prendre pour qu'on
+fasse ce qu'il prescrit au lieu de le flatter dans ce qui peut lui
+plaire. Tantôt avec plus, tantôt avec moins de réserve, les menées en
+faveur du prince de Coburg continuèrent en Espagne: «Il y a bien quelque
+amendement, m'écrivait M. Bresson; le secrétaire de la légation anglaise
+à Lisbonne, qui résidait depuis près d'un an à Madrid en intimité avec
+tous nos adversaires, M. Southern est retourné à son poste; Bulwer
+déclare qu'il n'est pas chargé d'appuyer les prétentions du prince de
+Coburg; il a même donné lecture, à une personne qui devait le rapporter
+à la reine Christine, d'une dépêche de lord Aberdeen qui lui prescrivait
+de s'en abstenir. Mais depuis l'arrivée de ces princes à Lisbonne, les
+agents secrets se sont remis à l'oeuvre; M. Gonzalès Bravo écrit qu'à
+une réception de la cour il a été assailli d'allusions par ses
+collègues; au ministre d'Autriche qui lui disait en lui montrant le
+prince Léopold:--«Voilà le candidat»,--il a répondu:--«Il y a des
+candidats, et non pas un candidat;--un autre assurait malignement que le
+bel uniforme du prince réussirait en Espagne: «Pour réussir en Espagne,
+a dit M. Bravo, il faut porter un uniforme espagnol[114].» On persistait
+à annoncer le prochain voyage du prince Léopold de Lisbonne à Gibraltar,
+de Gibraltar à Cadix et de Cadix... où? Ce jeune prince était
+évidemment, pour les adversaires de la politique française, une arme et
+une chance qu'ils ne voulaient pas abandonner. Et j'apprenais en même
+temps de Londres qu'à propos de la question des lois sur les céréales le
+cabinet de sir Robert Peel était près de se dissoudre, que les ministres
+avaient donné leur démission, et que le _Foreign-Office_ allait
+probablement repasser des mains de lord Aberdeen dans celles de lord
+Palmerston.
+
+Je jugeai que le moment était venu de donner à notre politique toute sa
+portée, et à nos agents des instructions positives sur le cas extrême
+qui se laissait entrevoir. J'écrivis au comte Bresson[115]: «Voyons
+sur-le-champ, entre nous, quels seront probablement les embarras de
+l'avenir, et prévoyons par quelle attitude, par quel langage il faut,
+dès à présent, nous y préparer.
+
+[Note 114: M. Bresson à moi, les 22 novembre, 1er et 15 décembre 1845.]
+
+[Note 115: Le 10 décembre 1845.]
+
+«La base de notre politique générale envers l'Espagne, spécialement dans
+la question des mariages de la reine et de l'infante, c'est le ferme
+dessein de prévenir, entre les deux principaux alliés de l'Espagne, la
+France et l'Angleterre, le retour de cette rivalité active, de ces
+luttes acharnées qui ont fait et qui feraient encore tant de mal à
+l'Espagne d'abord, et aussi à l'Europe.
+
+«Cette politique est dans l'intérêt de l'Espagne aussi bien que de la
+France.
+
+«L'Espagne a maintenant deux intérêts supérieurs, dominants, auxquels
+tous les autres doivent être subordonnés. Un intérêt de politique
+intérieure, qui est de fonder son gouvernement et son administration,
+d'assurer au dedans sa tranquillité, sa prospérité et sa force. Un
+intérêt de politique extérieure, qui est, je n'hésite pas à le dire, de
+s'unir intimement avec la France, et de reprendre par là son rang en
+Europe, en conservant son indépendance et son repos.
+
+«Pour le succès de ces deux intérêts, la cessation de toute lutte active
+et vive entre la France et l'Angleterre, à propos de l'Espagne, est
+indispensable.
+
+«Notre politique est donc, dans son principe général, espagnole aussi
+bien que française, et conforme à l'intérêt supérieur et commun des deux
+pays.
+
+«Quand donc, dans la question spéciale du mariage soit de la reine, soit
+de l'infante, nous écartons toute combinaison qui remettrait la France
+et l'Angleterre en lutte vive sur le terrain de l'Espagne, loin que
+l'Espagne puisse s'en plaindre et s'en choquer, elle doit nous approuver
+et nous seconder de tout son pouvoir; car, en cela, nous avons à faire
+et nous faisons réellement, à l'intérêt supérieur et commun des deux
+pays, le sacrifice d'intérêts et de penchants qui nous sont très-chers,
+et que nous suivrions bien volontiers si la grande et saine raison
+d'État ne nous le déconseillait pas.
+
+«Mais pour que cette politique soit praticable et atteigne son but, il
+faut qu'elle soit acceptée et pratiquée des deux côtés, par l'Angleterre
+comme par la France, avec la même modération et la même loyauté.
+
+«Si donc, pendant que nous travaillons à écarter, pour le mariage soit
+de la reine, soit de l'infante, toute combinaison qui ranimerait la
+lutte franco-anglaise en Espagne, on n'en faisait pas autant de l'autre
+côté, si au contraire on préparait ou on laissait se préparer sans
+obstacle une combinaison contraire au principe proclamé par nous et
+accepté par le cabinet anglais (le trône d'Espagne ne doit pas sortir
+des descendants de Philippe V), combinaison qui nous contraindrait à
+rengager nous-mêmes la lutte que nous voulons assoupir, évidemment nous
+ne saurions accepter, et décidément nous n'accepterions pas une telle
+situation.
+
+«Plus j'y regarde, plus je demeure convaincu qu'il y a, en Espagne et
+autour de l'Espagne, un travail actif et incessant pour amener le
+mariage d'un prince de Coburg soit avec la reine, soit avec l'infante.
+Le gouvernement anglais ne travaille pas positivement à ce mariage, mais
+il ne travaille pas non plus efficacement à l'empêcher; il ne dit pas, à
+toute combinaison qui ferait arriver un prince de Coburg au trône
+d'Espagne, un _non_ péremptoire, comme nous le disons, nous, pour un
+prince français.
+
+«Et, de leur côté, la reine Christine et le gouvernement espagnol
+veulent se servir de la crainte que nous avons d'un mariage Coburg pour
+s'assurer le mariage Montpensier, tout en se ménageant la possibilité du
+mariage Coburg pour le cas où le mariage Montpensier viendrait à
+manquer.
+
+«Nous ne pouvons, mon cher comte, jouer en ceci un rôle de dupes. Nous
+continuerons à suivre loyalement notre politique, c'est-à-dire à écarter
+toute combinaison qui pourrait rallumer le conflit entre la France et
+l'Angleterre à propos de l'Espagne. Mais si nous nous apercevions que,
+de l'autre côté, on n'est pas aussi net et aussi décidé que nous; si par
+exemple, soit par l'inertie du gouvernement anglais, soit par le fait de
+ses amis en Espagne et autour de l'Espagne, un mariage se préparait,
+pour la reine ou pour l'infante, qui mît en péril notre principe--les
+descendants de Philippe V--, et si cette combinaison avait, auprès du
+gouvernement espagnol, des chances de succès, aussitôt nous nous
+mettrions en avant sans réserve, et nous demanderions simplement et
+hautement la préférence pour M. le duc de Montpensier.
+
+«Voilà notre plan de conduite, mon cher comte. Il n'a rien que de
+parfaitement conséquent et loyal; et en même temps il est efficace pour
+déjouer, soit d'avance, soit au moment critique, l'intrigue Coburg ou
+toute autre. Je vous en remets avec confiance l'exécution. Vous êtes
+ainsi armé pour le présent et pour l'avenir. Vous ne ferez, j'en suis
+sûr, usage de ces diverses armes qu'en cas de nécessité et au moment
+opportun. Maintenez notre politique jusqu'au bout, aussi longtemps qu'on
+ne nous la rendra pas impossible en faisant prévaloir contre nous une
+combinaison contraire à notre principe qu'on a accepté. Et si vous vous
+trouviez réduit à cette extrémité, arrêtez cette combinaison à l'aide du
+moyen que je vous mets entre les mains, et référez-en sur-le-champ à
+nous, en tenant quelques jours les choses en suspens.»
+
+M. Bresson accueillit avec joie et comprit très-bien mes intentions dans
+leur vrai sens et leur juste mesure. Je fus, de mon côté, rassuré quant
+à la durée du ministère anglais; après quelques jours de crise stérile,
+sir Robert Peel et ses collègues avaient retiré leurs démissions et
+repris le pouvoir. Mais en Espagne, la situation se compliqua et
+s'aggrava singulièrement; l'un des descendants de Philippe V, le second
+fils de l'infant don François de Paule, l'infant don Enrique, duc de
+Séville, se livra complétement au parti radical, à ses intrigues comme à
+ses maximes; il adressa à la reine, contre le mariage napolitain, une
+protestation inconvenante et presque menaçante, perdit ainsi, dans le
+parti modéré comme à la cour, ses chances de succès, et reçut du
+gouvernement espagnol un ordre d'exil qui le contraignit à se retirer en
+France où son attitude envers le roi fut quelque temps équivoque et
+embarrassée. Le chef du cabinet, le général Narvaez jeta le gouvernement
+et lui-même dans un trouble violent; rien ne semblait manquer à sa
+fortune: le parti modéré s'était rallié autour de lui; la reine l'avait
+fait duc de Valence; il dominait dans le pays et dans l'armée. Ce
+n'était pas assez pour ses passions; toute contradiction lui était
+devenue insupportable; on le disait engagé dans d'immenses spéculations
+que gênait le bon ordre financier de M. Mon: «Poussé par les intrigants
+qui l'assiégent jusqu'à son chevet avant qu'il ferme et aussitôt qu'il
+ouvre les yeux, m'écrivait M. Bresson[116], il nous replonge dans une
+crise ministérielle, sans motif réel aucun, avec une majorité refaite au
+congrès, avec une presse contenue et un peu intimidée, avec des
+collègues dévoués et honnêtes gens, sous le vain prétexte que le trône
+est en péril et qu'on lui refuse les moyens de le sauver. Hier, au
+baise-main pour l'anniversaire de l'infante, il est venu m'annoncer
+qu'il était décidé à donner sa démission:--«Je suis découragé, dégoûté,
+fatigué, me disait-il; un de ces jours je me brûlerai la cervelle. Je
+vois le danger et ne puis y remédier. Ne pensez pas que je me trompe;
+j'ai un esprit qui y voit aussi clair que celui de Dieu[117].»--Si vous
+avez eu le loisir d'entendre aux _Italiens_ le bel opéra de
+_Nabuchodonosor_, c'est la scène du second acte; il n'y manque que le
+feu du ciel, et peut-être ne l'attendrons-nous pas longtemps.» La crise
+éclata bientôt en effet; en vain M. Bresson s'employa très-activement et
+réussit quelques semaines à la conjurer: «Hier, m'écrivit-il[118],
+Narvaez a forcé la jeune reine à accepter sa démission; ce n'est pas
+trop dire. Il a déclaré qu'à aucun prix il ne continuerait au pouvoir
+avec ses collègues; il a prié, protesté, pleuré, menacé de se brûler la
+cervelle; et après avoir conduit la reine chez sa mère où il a renouvelé
+la même scène, il est sorti, laissant, sans avoir obtenu leur
+consentement, sa démission entre les mains de leurs Majestés.» Et trois
+jours après[119]: «Enfin, il est tombé! Cette justice du ciel, que je
+vous prédisais quand il prononça au palais ces paroles impies, l'a
+frappé; l'orgueil, toujours l'orgueil qui perd l'homme s'égalant à Dieu.
+Sa chute a été profonde; tout à coup le vide s'est fait autour de lui;
+il a étendu le bras, et n'a plus rencontré que ces quelques intrigants
+qui soufflaient à son oreille l'adulation, la calomnie, la méfiance et
+l'envie. Certes, il l'a bien voulu; il disait à la reine:--«Madame, on
+conspire partout contre moi, même à l'ambassade de France, avec M. Mon
+qui y est en ce moment.»--Oui, l'on y conspirait, mais pour le calmer,
+pour l'adoucir, pour le rappeler à la raison, pour réveiller en lui de
+nobles instincts, pour l'arracher aux angoisses où il était tombé. Quand
+il me vit sortir, sans lui avoir parlé, du bal de M. Weisweiler, et
+qu'il disait avec amertume à M. de Vilches qui le répétait à
+Glücksberg:--«Regardez Bresson; lui aussi, que j'aimais comme mon frère;
+cela me brise le coeur;»--il était temps encore; s'il m'eût arrêté, s'il
+m'eût demandé de lui ramener ses collègues, ils seraient revenus; ils
+auraient oublié ses torts, et il serait debout.
+
+[Note 116: Le 21 janvier 1846.]
+
+[Note 117: _Yo tengo un intelecto tan claro como el de Dios_.]
+
+[Note 118: Le 11 février 1846.]
+
+[Note 119: Le 14 février 1846.]
+
+Mais, pour le bien de l'État, pour le sien même, pour le sentiment
+public, cet exemple était nécessaire.»
+
+Les collègues du général Narvaez, ceux-là précisément avec qui il ne
+voulait pas rester, MM. Mon et Pidal, se retirèrent comme lui, et
+refusèrent de rester avec son successeur, le marquis de Miraflores,
+honnête homme conciliant, qui forma un cabinet conciliant comme lui,
+mais comme lui inefficace et stérile, bon seulement pour ajourner les
+questions, et qui tomba au bout d'un mois, par la seule impossibilité de
+vivre. La situation devenait périlleuse: le général Narvaez se releva et
+rentra au pouvoir, seul, avec quelques séides ses amis personnels,
+accepté, comme un homme fort, par les deux reines alarmées, et
+promettant de conclure en trois mois le mariage napolitain: «Ce que je
+n'ai que trop prévu et trop prédit est accompli, m'écrivait M.
+Bresson[120]: on ne décrète pas précisément l'abolition, mais la
+suspension du gouvernement représentatif; la liberté de la presse est
+anéantie; les Cortès sont indéfiniment prorogées. Je suis resté
+entièrement étranger à ces actes: je les pressentais, et mes conseils au
+duc de Riansarès, et à la reine-mère par son intermédiaire, ont eu pour
+objet constant de les prévenir. Près du général Narvaez je n'ai tenté
+aucun effort: depuis qu'il s'est séparé de MM. Mon, Martinez de la Rosa
+et Pidal, je n'ai eu avec lui aucun entretien d'affaires; je savais
+d'avance que tout serait inutile. C'est une situation bien grave;
+l'intimidation est très-grande, et nous n'avons pas à craindre ici ces
+mouvements populaires qui vengent les injures et brisent les trônes en
+trois jours; mais l'action lente de l'opinion se fera sentir, et si elle
+gagne l'armée, Dieu sait où nous irons.»
+
+[Note 120: Le 19 mars 1846.]
+
+Je lui répondis sur-le-champ[121]: «Il n'y a point de direction de
+détail pour une telle situation: un mot seulement sur les points fixes
+que je vous recommande: 1º le maintien de l'ordre constitutionnel: c'est
+notre drapeau. C'est, pour l'Espagne, une nécessité, le seul moyen de
+gouvernement, même ébréché et mutilé. En s'en séparant, on tombe dans le
+vide. 2º L'union du parti modéré, la présence au pouvoir des hommes
+importants du parti modéré. Ce n'est pas trop de tous. Quand ils sont
+unis, nous travaillons à maintenir leur union. Quand ils sont brouillés,
+nous travaillons à leur réconciliation. Et nous ne nous brouillons avec
+aucun, majorité ou minorité, ministres ou non-ministres. Je ne sais
+comment le général Narvaez reviendra dans la bonne voie. Je ne puis
+croire qu'il aille jusqu'au bout de la mauvaise. Personne en Espagne ne
+va au bout de rien, ce me semble. Tenez-vous toujours en mesure de
+reconnaître les bonnes velléités et de les seconder: une bienveillance
+constante et toujours prête, sans association de responsabilité.»
+
+[Note 121: Le 25 mars 1846.]
+
+M. Bresson n'eut pas de peine à suivre mes instructions; elles
+convenaient à son penchant autant qu'à sa raison: il avait du goût pour
+le général Narvaez, faisait grand cas de sa vigueur politique, voyait en
+lui un sincère ami de l'alliance franco-espagnole, et croyait que, dans
+l'avenir comme dans le passé, l'Espagne et sa reine pourraient avoir
+plus d'une fois besoin de lui. La vivacité des impressions, la violence
+des passions, l'impétuosité des résolutions, l'incohérence des actions,
+ces traits caractéristiques des hommes du midi rendent difficiles, parmi
+eux, les combinaisons longues, l'énergie patiente et l'esprit de suite
+dont le régime parlementaire a besoin; mais ils n'excluent point la
+noblesse des caractères, la générosité des sentiments, la supériorité
+des esprits et tous ces grands instincts de la nature humaine qui ont
+autant de charme que de puissance. M. Bresson les avait rencontrés
+souvent dans le général Narvaez et se plaisait à y compter toujours. Il
+se tint quelque temps à l'écart, évitant les occasions de voir le
+président du conseil, et ne se rendant même pas à une entrevue
+diplomatique à laquelle sir Henri Bulwer n'eut garde de manquer. Mais
+quand le général Narvaez lui fit témoigner par le comte d'Araña sa
+surprise et son chagrin d'une telle absence, ajoutant qu'il irait
+lui-même le voir le lendemain s'il pouvait disposer d'un moment, M.
+Bresson s'empressa de répondre à cet appel: «Je n'avais pas franchi le
+seuil du cabinet du général, m'écrivit-il[122], que déjà il m'avait
+serré dans ses bras, et exprimé toute la peine que lui avait causée
+l'éloignement où je m'étais tenu de lui depuis six semaines. Cet accueil
+si amical nous dispensait mutuellement de toute explication; cependant
+je lui ai dit que, dans ce qui venait de se passer, mon rôle avait été
+en grande partie forcé; qu'il ne devait pas oublier que notre révolution
+de Juillet avait été une protestation contre des mesures analogues à
+celles qu'il venait de prendre; mais que, le fait accompli sans nous,
+nous n'avions d'autre pensée que de l'aider à gagner la grande et
+peut-être périlleuse partie qu'il venait d'engager. Il m'a répondu avec
+une verve, un entraînement et une lucidité très-remarquables, présentant
+les faits qui ont précédé la crise sous un jour spécieux et tout à son
+avantage, rendant pleine justice aux qualités, aux talents et aux vertus
+de MM. Martinez de la Rosa, Mon et Pidal, protestant du regret profond
+qu'il avait éprouvé à se séparer d'eux, les qualifiant d'hommes éminents
+et propres chacun à présider le cabinet; généreux dans ses sentiments,
+noble dans ses expressions, maître de sa pensée, développant ses plans,
+prévoyant les difficultés et y parant; décidé à rendre au pays, après
+l'avoir organisé et discipliné, sa liberté et sa constitution; ne
+demandant que six mois pour faire élire et convoquer les Cortès;
+abjurant tout projet de vengeance, tout intérêt, toute rancune;
+uniquement préoccupé d'accomplir une oeuvre salutaire qui lui mérite
+l'approbation de la reine et la reconnaissance de l'Espagne. Enfin,
+c'était mon Narvaez d'autrefois, tel que je l'ai connu et aimé dans les
+beaux jours de Barcelone; un vent funeste avait soufflé sur lui et
+troublé ses esprits; M. Martinez de la Rosa peut vous dire à quel point
+il était, depuis cinq mois, différent de lui-même. Nous le retrouvons
+tout entier; ce qu'il y a de grand, de noble dans sa nature reprendra le
+dessus; et remis ainsi en équilibre, il est bien supérieur à tous les
+autres et bien plus capable de nous mener au Port.»
+
+[Note 122: Les 21 et 23 mars 1846.]
+
+L'amitié est facile à l'espérance. M. Bresson s'aperçut bientôt que les
+faits ne répondaient pas à la sienne: «Le général Narvaez,
+m'écrivit-il[123], n'a pas longtemps gardé l'équilibre qui paraissait à
+peu près rétabli dans son esprit; quand ses passions sont excitées, il
+ne se connaît plus et ne se gouverne plus. Aux premières marques
+d'opposition qu'il a rencontrées dans deux de ses collègues, au lieu de
+prendre des précautions et de les combattre avec des armes courtoises,
+son langage est devenu violent et il a presque dicté des conditions à la
+reine. Averti à temps du mauvais effet que produisait au palais cet
+oubli des convenances, je l'ai mis sur ses gardes; il n'a pas tenu
+compte de mes conseils. Alors la reine Christine, ordinairement si
+réservée et si prudente, a laissé éclater devant moi ses
+sentiments:--«C'est Espartero, m'a-t-elle dit; ce sont les mêmes
+exigences; il veut arriver au même but.»--De son côté, la jeune reine
+s'exprimait dans des termes semblables:--«Espartero, disait-elle,
+gardait du moins avec moi quelques ménagements; celui-ci n'en garde plus
+aucun.»--Je vis qu'il était perdu, que toute intervention trop positive
+en sa faveur serait inutile et dangereuse, et je me bornai à adoucir sa
+chute par quelques bonnes paroles et quelques procédés polis. On a eu
+envers lui les torts qu'il avait eus envers MM. Martinez de la Rosa et
+Mon. Aucun homme considérable n'a consenti à s'unir avec lui. Il s'était
+tué comme homme politique en se séparant des véritables chefs du parti
+modéré; il ne restait plus que chef militaire pour faire face aux
+émeutes; le jour où l'on s'est à peu près convaincu que d'autres
+rempliraient aussi bien cet emploi, on l'a laissé choir.»
+
+[Note 123: Le 5 avril 1846.]
+
+L'un des chefs civils du parti modéré, M. Isturiz, fort avant dans la
+confiance de la reine Christine, fut chargé de former le nouveau
+cabinet. M. Mon hésitait à y entrer; la reine Christine lui semblait
+froide: «Accepte, lui glissa-t-elle à l'oreille comme il passait près
+d'elle, et ne dis pas que c'est moi qui te l'ai conseillé.» «Elle veut
+gouverner, m'écrivait M. Bresson[124], et elle gouverne, mais elle n'en
+veut pas les apparences; la responsabilité lui déplaît.» M. Mon accepta,
+et M. Pidal avec lui; c'était le parti modéré en possession du pouvoir,
+à la cour comme dans les Cortès. Qu'en fallait-il conclure et que ferait
+le nouveau cabinet quant au mariage de la reine? Personne n'y voyait
+clair: «Cette question du mariage, disait le marquis de Miraflores,
+tuera encore deux ou trois ministères.» Ce n'était pas sur la seule
+question du mariage que trois ministères venaient de naître et de mourir
+en deux mois; le sort incertain du régime constitutionnel, et tantôt
+l'inhabileté à le pratiquer, tantôt le danger d'y porter atteinte
+avaient aussi grandement contribué à ces crises; les fautes des hommes y
+avaient tenu encore plus de place que les difficultés des questions.
+Quelles qu'en fussent les causes, le trouble était grand dans le
+gouvernement espagnol et l'avenir très-obscur.
+
+[Note 124: Le 2 mai 1846.]
+
+Quand on marche sur un sol mouvant et dans les ténèbres, il faut marquer
+bien nettement son but et planter de fermes jalons sur la route. En
+présence de ce qui se passait en Espagne et dans la prévoyance de ce qui
+pouvait s'y passer, je résolus de prendre, vis-à-vis du gouvernement
+anglais, à la fois notre associé et notre embarras dans cette affaire,
+la même attitude décidée et déclarée, pour les cas extrêmes, que j'avais
+prise en Espagne même, dans mes dernières instructions au comte Bresson,
+le 10 décembre précédent. J'écrivis à M. de Sainte-Aulaire[125]:
+«Envoyez-moi Jarnac pour trois jours. J'ai besoin de causer avec lui des
+affaires d'Espagne. Il vous reportera, à vous et à lord Aberdeen, des
+choses qu'il serait trop long d'écrire et pour lesquelles rien ne peut
+suppléer à la conversation. Qu'il ne perde point de temps. Madrid va
+vite quand il s'y met, et je ne veux pas être pris au dépourvu.»
+
+[Note 125: Le 17 février 1846.]
+
+M. de Jarnac arriva sur-le-champ. Nous causâmes à fond avec lui, le roi
+et moi. Je le mis au courant de tous les _imbroglios_, de toutes les
+scènes, de toutes les chances de Madrid, et je le renvoyai, le 27
+février, à M. de Sainte-Aulaire: «Je lui ai dit et il vous redira tout
+ce que j'aurais voulu vous dire. Je lui ai remis de plus le _mémorandum_
+ci-joint, qui contient le résumé de la situation, et doit être le thème
+de vos conversations et des siennes avec lord Aberdeen. Il importe que
+Jarnac répète à lord Aberdeen le commentaire très-développé que le roi
+et moi nous lui en avons fait à lui-même. Tout ceci est fort délicat et
+doit être très-ménagé, mais aussi très-net, car je tiens également à
+être loyal et à n'être point dupe.»
+
+_Mémorandum remis le 27 février 1846 à M. le comte de Jarnac_.
+
+§ Ier.
+
+Le principe que nous avons soutenu et que le cabinet anglais a accepté
+comme base de notre politique, quant au mariage de la reine d'Espagne,
+devient d'une application fort difficile et fort incertaine.
+
+Voici quelle est maintenant la situation des princes descendants de
+Philippe V, et prétendant ou pouvant prétendre à la main de la reine
+d'Espagne:
+
+Le prince de Lucques est marié.
+
+Le comte de Trapani est fort compromis: 1º Par l'explosion qui a eu
+lieu contre lui; 2º Par la chute du général Narvaez.
+
+Les fils de l'infant don François de Paule sont fort compromis: 1º par
+leurs fausses démarches; 2º par leur intimité avec le parti radical et
+l'antipathie du parti modéré; 3º par le mauvais vouloir de la reine-mère
+et de la jeune reine elle-même.
+
+Les fils de don Carlos sont, quant à présent, impossibles: 1º par
+l'opposition, hautement proclamée, de tous les partis; 2º par leur
+exclusion formellement prononcée dans la constitution; 3º par leurs
+propres dispositions, toujours fort éloignées de la conduite qui
+pourrait seule leur rendre quelques chances.
+
+La situation actuelle des descendants de Philippe V, dans la question du
+mariage de la reine d'Espagne, est donc devenue mauvaise.
+
+
+§ II.
+
+J'aurais beaucoup à dire sur les causes de ce fait. Je ne relèverai que
+deux points:
+
+1º Nous avons constamment témoigné, pour tous les descendants de
+Philippe V sans exception, des dispositions favorables. Nous avons dit
+et répété, à la reine Christine elle-même que les infants, fils de don
+François de Paule, nous convenaient très-bien. Nous avons fait ce qui
+était en notre pouvoir pour rendre possibles les infants fils de don
+Carlos. Si nous avons spécialement demandé le comte de Trapani, c'est
+que son succès nous a paru plus probable que celui de tout autre, à
+cause du bon vouloir de la reine Christine et de la jeune reine.
+
+2º Le cabinet anglais ne nous a prêté, pour la combinaison Trapani,
+aucun concours actif et efficace. Il a gardé une neutralité froide; et
+son inertie a laissé un libre cours à toutes les hostilités, à toutes
+les menées, soit des Espagnols, soit même des agents anglais inférieurs,
+que son concours net et actif aurait contenues.
+
+
+§ III.
+
+Quelles qu'en soient les causes, le fait que les difficultés du mariage
+de l'un des descendants de Philippe V avec la reine Isabelle se sont
+fort aggravées est incontestable.
+
+Et en même temps un travail très-actif se poursuit et redouble en ce
+moment pour marier le prince Léopold de Coburg, soit à la reine
+Isabelle, soit à l'infante doña Fernanda.
+
+La cour de Lisbonne est le foyer de ce travail. Les correspondances, les
+journaux portugais et espagnols le révèlent évidemment.
+
+On affirme que le prince Léopold de Coburg, qui doit être parti le 24
+février de Lisbonne pour Cadix, Gibraltar, Alger, Malte et l'Italie,
+fera, secrètement ou publiquement, un voyage à Madrid. Beaucoup de
+circonstances rendent cette affirmation vraisemblable.
+
+
+§ IV.
+
+Nous avons été et nous voulons être très-fidèles à la politique que nous
+avons adoptée et aux engagements que nous avons pris quant au mariage,
+soit de la reine Isabelle, soit de l'infante doña Fernanda.
+
+Mais si l'état actuel des choses se prolonge et se développe, nous
+pouvons arriver brusquement à une situation où nous serons:
+
+1º Placés sous l'empire d'une nécessité absolue pour empêcher que, par
+le mariage, soit de la reine, soit de l'infante, notre politique reçoive
+en Espagne un échec que nous n'accepterions pas.
+
+2º Libres, pour l'un comme pour l'autre mariage, de tout engagement.
+
+C'est ce qui arriverait si le mariage, soit de la reine, soit de
+l'infante, avec le prince Léopold de Coburg ou avec tout autre prince
+étranger aux descendants de Philippe V, devenait probable et imminent.
+
+Dans ce cas, nous serions affranchis de tout engagement et libres d'agir
+immédiatement pour parer le coup en demandant la main, soit de la reine,
+soit de l'infante, pour M. le duc de Montpensier.
+
+
+§ V.
+
+Nous désirons sincèrement et vivement que les choses n'en viennent point
+à cette extrémité.
+
+Nous ne voyons qu'un moyen de la prévenir. C'est que le cabinet anglais
+s'unisse activement à nous:
+
+1º Pour remettre à flot l'un des descendants de Philippe V, n'importe
+lequel, le duc de Séville ou le duc de Cadix, aussi bien que le comte de
+Trapani, et préparer son mariage avec la reine Isabelle.
+
+2º Pour empêcher, en attendant, le mariage de l'infante soit avec le
+prince Léopold de Coburg, soit avec tout prince étranger aux descendants
+de Philippe V.
+
+Nous croyons que, par l'action commune et bien décidée des deux
+cabinets, ce double but peut être atteint; et nous nous faisons un
+devoir de loyauté de prévenir le cabinet anglais que, sans cela, nous
+pourrions nous trouver obligés et libres d'agir comme je viens de
+l'indiquer.
+
+Dès le surlendemain du retour de M. de Jarnac à Londres[126], M. de
+Sainte-Aulaire se rendit au _Foreign-Office_ et communiqua à lord
+Aberdeen ce _mémorandum_. M. de Jarnac l'en entretint aussi, en lui
+rapportant les commentaires que le roi et moi nous y avions ajoutés.
+Lord Aberdeen ne manqua certainement pas d'en parler à sir Robert Peel,
+et j'acquis plus tard la certitude qu'il en avait également rendu compte
+à la reine Victoria: «Le roi Léopold, à qui j'en ai fait la question,
+m'écrivit le roi Louis-Philippe[127], m'a dit qu'il était certain que
+lord Aberdeen avait communiqué à la reine Victoria le contenu du
+_mémorandum_ du 27 février 1846.» Le gouvernement anglais fut donc bien
+instruit, dès cette époque, de notre pensée sur l'état de la question
+des mariages espagnols, et de notre résolution pour les cas extrêmes que
+pouvait amener l'avenir.
+
+[Note 126: Le 4 mars 1846.]
+
+[Note 127: Le 28 décembre 1846.]
+
+Les événements ne tardèrent pas à justifier notre prévoyance et à mettre
+notre résolution à l'épreuve. Le 11 avril 1846, je reçus une lettre du
+comte de Sainte-Aulaire[128], qui me communiquait confidentiellement, de
+la part de lord Aberdeen, une longue lettre de sir Henri Bulwer, en date
+du 28 mars précédent, écrite par conséquent après le retour soudain du
+général Narvaez au pouvoir et les mesures violentes qui l'avaient
+accompagné. Ces crises ministérielles répétées, la suspension du régime
+constitutionnel, l'incertitude de toutes les situations et la difficulté
+de toutes les questions ainsi aggravées, le péril des résolutions
+imminentes du cabinet espagnol, toutes ces circonstances avaient
+vivement préoccupé l'esprit sagace et fécond de sir Henri Bulwer; il les
+exposait à lord Aberdeen avec une complaisance inquiète, et finissait
+par lui dire: «En réalité, le compromis auquel ces événements semblent
+conduire est celui-ci: 1º que la reine d'Espagne épouse un Bourbon
+étroitement allié au roi de France; 2º que la soeur de la reine
+d'Espagne épouse un fils du roi de France. L'intimité qui existe
+aujourd'hui entre les deux couronnes d'Angleterre et de France et
+l'alliance des deux pays peuvent nous faire accepter cet arrangement
+comme ne choquant pas, en Angleterre, le sentiment public; mais, à coup
+sûr, c'est un arrangement qui livre toute la famille royale d'Espagne à
+l'alliance française. Je ne puis m'empêcher de penser que, si ces
+affaires-là doivent être réglées en commun par l'Angleterre et la
+France, ce serait un compromis plus équitable de séparer les deux
+soeurs, et pendant que nous laisserions la reine d'Espagne ou sa soeur
+épouser le duc de Montpensier, d'unir en mariage l'infante ou la reine à
+un prince d'une autre maison, soit de la maison d'Autriche dont
+l'influence balancerait celle de la France, soit de la maison de
+Saxe-Coburg qui est liée à notre famille royale. Nous offririons ainsi à
+la monarchie française tout ce que, s'il vivait, pourrait prétendre
+Louis XIV; nous délivrerions l'Espagne de conditions qui l'humilient et
+feront probablement son malheur; et au lieu d'infliger, à une nation
+dont la prospérité nous intéresse vivement, soit une révolution, soit un
+souverain qu'elle ne supportera qu'avec haine si elle le supporte, et
+qui ne sera maintenu sur le trône que par la force militaire, s'il y est
+maintenu, nous placerions, dans cette arène d'aventuriers ambitieux et
+jaloux, deux princes éclairés et capables qui représenteraient, dans ce
+pays si longtemps divisé par les factions anglaise et française,
+l'intimité et l'alliance qui règnent aujourd'hui entre la France et
+l'Angleterre, et cet esprit de conciliation et de modération
+intelligente qui, au nord des Pyrénées, anime aujourd'hui l'Europe et
+fait son bonheur.»
+
+[Note 128: Du 10 avril 1846.]
+
+Sir Henri Bulwer disait de plus «qu'il n'avait point d'objection à ce
+que cette lettre me fût communiquée, quoique les idées qu'il avait déjà
+exprimées, et même celle-ci, pussent m'inspirer des doutes et des
+soupçons. Je mets de côté, disait-il, toute considération de ce genre;
+les juges impartiaux confirmeront ce que je dis des faits présents dont
+je parle sans réserve, et ils condamneront ou sanctionneront mes
+prédictions pour l'avenir.»
+
+«Lord Aberdeen a ajouté, m'écrivait M. de Sainte-Aulaire, qu'il se
+trouvait fort en peine parce qu'en vous communiquant cette lettre il
+avait l'air d'en approuver le contenu; or, dans la vérité, les idées qui
+y sont émises lui sont tout à fait nouvelles; elles se présentent pour
+la première fois à son esprit; il ne les a communiquées ni à sir Robert
+Peel, ni à aucun autre de ses collègues; et sans vouloir les repousser
+_a priori_, il est plus éloigné encore de les admettre sans plus ample
+examen. Hier au soir, j'ai trouvé joint à l'original de la lettre dont
+je vous envoie copie un billet de lord Aberdeen où je lis: «Je ne veux
+être aucunement responsable, ni exprimer aucune opinion quant aux idées
+spéculatives que Bulwer m'a écrites, comme il le fait toujours, sans
+gêne, et je ne doute pas que, fondées ou non, ses impressions ne soient
+honnêtes et sincères.»
+
+L'idée de sir Henri Bulwer ne pouvait en aucune façon obtenir notre
+adhésion: elle dérogeait à notre principe fondamental, car, en mariant
+les deux princesses espagnoles à des princes de maisons royales
+absolument séparées, elle exposait le trône d'Espagne à sortir des
+descendants de Philippe V et de la maison de Bourbon; elle transportait
+de plus en Espagne, au sein même de la famille royale espagnole,
+précisément les causes et les germes de l'ancienne rivalité de la France
+et de l'Angleterre dans la Péninsule. Elle manquait ainsi doublement le
+but de notre politique. Ce n'était, à vrai dire, qu'une manière de faire
+à l'Angleterre sa part, et la grosse part, dans l'héritage de Ferdinand
+VII. Je n'eus garde d'entrer, au fond, dans la discussion; j'écrivis
+simplement à M. de Sainte-Aulaire[129]: «Je n'ai pas répondu à votre
+lettre du 10 avril, ni à la lettre de Bulwer, du 26 mars, dont elle
+contenait une copie, parce que je n'avais rien à y répondre. Il n'y
+avait là aucune proposition, aucune ouverture. Lord Aberdeen n'avait
+rien approuvé, n'exprimait absolument aucune opinion. C'étaient de pures
+spéculations de sir Henri Bulwer. Nous avons pris, dans cette affaire du
+mariage de la reine d'Espagne, une position trop nette, trop décidée
+pour qu'il nous convienne de discuter des spéculations. Si nous nous y
+montrions disposés, on ne manquerait pas de dire que nous jouons un jeu,
+que notre refus du mariage espagnol pour un fils du roi n'est pas
+sérieux, ni sincère, et que nous saisissons la première occasion de
+ressaisir cette chance, et de faire rentrer le fils du roi dans cette
+arène de prétendants où nous avons déclaré qu'il n'entrerait pas. Nous
+ne voulons pas d'une telle situation. Nous restons fermement et
+loyalement dans celle que nous avons prise et dans les déclarations que
+nous avons faites. Nous ne ferons et ne dirons rien qui témoigne le
+moindre empressement, la moindre intention de nous en écarter et de
+courir après d'autres combinaisons.»
+
+[Note 129: Le 26 mai 1846.]
+
+Lord Aberdeen eut à me faire, quelques semaines plus tard, et avec bien
+plus de surprise de sa part comme de la mienne, une communication bien
+plus grave: «Je vous ai écrit le 7 de ce mois, me manda le 21 mai 1846
+M. de Sainte-Aulaire, que les chances matrimoniales du prince de Coburg
+devenaient meilleures à Madrid. En me donnant cette nouvelle pour vous
+être transmise, lord Aberdeen ajoutait:--«N'en accusez pas Bulwer; il
+n'a fait et ne fera rien pour favoriser ce mariage.»--Sous ce dernier
+rapport, lord Aberdeen s'était trompé; il m'a confié hier, avec un peu
+d'embarras, mais avec la sécurité que lui donne la conscience de sa
+parfaite loyauté, «que le ministère espagnol, d'accord avec les reines,
+venait d'adresser à Lisbonne, au duc régnant de Saxe-Coburg, un message
+à l'effet de négocier le mariage du prince Léopold avec la reine
+Isabelle. Le message a été concerté, ou au moins communiqué au ministre
+d'Angleterre, qui a donné son approbation. Quand il s'est imprudemment
+engagé dans cette affaire, Bulwer n'avait pas reçu une lettre du 8 avril
+qui lui recommandait d'observer la plus stricte neutralité. Mais sa
+conduite n'en est pas moins condamnable, a ajouté lord Aberdeen; mes
+instructions précédentes subsistaient dans toute leur force. Je suis
+très-mécontent de cette conduite, et je me déclare prêt à faire ce que
+M. Guizot jugera convenable pour constater que je n'y suis pour rien, et
+que, dans toute cette affaire, mes actes ont été d'accord avec le
+langage que je vous ai toujours tenu.»
+
+Je fus, comme je devais l'être, très-touché de ce langage que lord
+Aberdeen était pleinement en droit de tenir: mais son embarras devait
+être extrême: sir Henri Bulwer n'avait pas simplement donné son
+approbation à une démarche du gouvernement espagnol pour proposer à
+Lisbonne le mariage de la reine Isabelle avec le prince Léopold de
+Coburg; il avait connu et dirigé cette démarche dans ses détails et à
+chaque pas. Des conversations intimes, d'abord avec le duc de Riansarès,
+puis avec M. Isturiz lui-même, l'avaient instruit du dessein de la reine
+Christine et de ses plus intimes conseillers; il l'avait non-seulement
+accueilli, mais encouragé, discutant les moyens d'exécution et suggérant
+ceux qui lui semblaient le plus efficaces. Il s'était même chargé de
+faire parvenir sûrement à Lisbonne une lettre adressée par la reine
+Christine elle-même au duc régnant de Saxe-Coburg, et dont M. Isturiz
+lui avait dit le contenu. Il avait pris grand soin que l'initiative et
+la couleur extérieure de l'affaire demeurassent espagnoles; il la
+secondait activement sans garantir le concours de son gouvernement; il
+recommandait surtout le secret le plus absolu envers le gouvernement
+français et ses agents, trouvait bon que M. Isturiz gardât le même
+secret envers ses propres collègues, et se retirait lui-même de Madrid à
+Aranjuez, pour paraître étranger aux relations personnelles, au
+mouvement journalier et aux conjectures que ce travail ne pouvait
+manquer de susciter. La conclusion en devait être ce que, six semaines
+auparavant, il avait proposé à lord Aberdeen, le partage des deux soeurs
+entre les deux prétendants, la reine Isabelle pour le prince de Coburg,
+l'infante doña Fernanda pour le duc de Montpensier. Il ne paraît pas que
+sir Henri Bulwer eût conçu le moindre doute sur le caractère sérieux et
+définitif des ouvertures qu'avait faites aux princes de Coburg la cour
+de Madrid, et auxquelles il s'était empressé de prêter son appui.
+
+Il donnait de son empressement et du secret gardé dans toute l'affaire,
+notamment envers l'ambassadeur de France, une seule raison: depuis trois
+mois déjà, une intrigue avait été ourdie, selon lui, entre M. Bresson,
+le prince Carini et le général Narvaez, pour conclure le mariage de la
+reine avec le duc de Trapani brusquement, à l'improviste, en dehors des
+prescriptions constitutionnelles; et un jour précis, le 15 mai, avait
+même été fixé pour ce coup de main: «Sans prétendre excuser Bulwer,
+m'écrivait M. de Sainte-Aulaire, lord Aberdeen m'a dit que sa démarche
+était une revanche. Bresson avait arrangé pour le 15 mai le mariage
+Trapani en cachette de son camarade; celui-ci a voulu lui rendre la
+monnaie de sa pièce.»
+
+Je répondis à M. de Sainte-Aulaire[130]: «Je ne saurais vous dire à quel
+point votre lettre du 21 nous a surpris, le roi et moi. Jarnac
+m'écrivait de Windsor, le 12 novembre dernier: «Lord Aberdeen m'a quitté
+hier dans l'après-midi, me disant qu'il allait s'entendre définitivement
+avec le prince Albert sur notre question espagnole. Il m'a fait prier, à
+son retour, de passer chez lui: «Tout est maintenant réglé, m'a-t-il
+dit, absolument comme vous le souhaitez; je puis vous assurer, sur ma
+parole de _gentleman_, que vous n'avez rien du tout à craindre de ce
+côté.»--Le 3 mars dernier, Jarnac m'a écrit encore: «Lord Aberdeen est,
+plus que par le passé, convaincu qu'aucune prétention du prince de
+Coburg ne serait encouragée, ou même acceptée à Windsor: «Le prince
+Albert, m'a-t-il dit, ne pourrait plus me parler s'il en était
+autrement.»--Vous m'avez écrit vous-même le 5 mars: «Il ne peut pas plus
+être question du prince de Coburg que de moi pour épouser la reine
+d'Espagne, m'a dit lord Aberdeen: après ce qui s'est passé entre le
+prince Albert et moi, il est impossible qu'il entre dans une intrigue;
+il n'oserait me regarder en face.»--Et vous m'apprenez maintenant,
+d'après ce que vient de vous dire lord Aberdeen, que le ministère
+espagnol, d'accord avec les reines, vient d'adresser à Lisbonne, au duc
+régnant de Saxe-Coburg, un message à l'effet de négocier le mariage du
+prince Léopold avec la reine Isabelle, que ce message a été concerté, ou
+au moins communiqué au ministre d'Angleterre qui a donné son
+approbation, etc., etc. Je vous avoue qu'en lisant cela je ne pouvais y
+croire. Je ne vous ai pas répondu sur-le-champ parce que j'ai voulu m'en
+entretenir à fond avec le roi et la reine, et y bien penser moi-même
+avant de rien faire et de rien dire. Je désire que lord Aberdeen sache
+pourquoi j'ai tardé deux jours à vous exprimer mon sentiment. Il est
+faux, absolument faux, que Bresson ait arrangé pour le 15 mai le mariage
+Trapani, conclu en secret et contre les règles constitutionnelles; il
+n'a jamais été question, pas plus en cachette qu'en public, d'un
+arrangement ni d'une date semblable. Je n'en avais jamais entendu parler
+avant ce que vous venez de me mander. Rien n'a été fait, rien n'a été
+convenu, rien n'a été dit quant au mariage Trapani, au-delà de ce que
+vous savez comme moi et de ce que lord Aberdeen sait comme vous. Je le
+prie de rayer, du compte de Bulwer, cette excuse pour la part qu'il a
+prise et l'appui qu'il a prêté à l'intrigue que vous m'annoncez.»
+
+[Note 130: Le 26 mai 1846.]
+
+J'informai sur-le-champ M. Bresson, par le télégraphe, du fait que
+m'avait loyalement déclaré lord Aberdeen, et en lui envoyant la lettre
+de M. de Sainte-Aulaire avec ma réponse, j'ajoutai[131]. «La surprise du
+roi et de la reine a été profonde. Après tout ce qui s'est passé depuis
+deux ans entre Paris, Madrid et Naples, après toutes les démarches que
+nous avons faites, tous les engagements que nous avons contractés, selon
+le désir de la reine Christine et du gouvernement espagnol et de concert
+avec eux, serait-il possible que tout à coup, sans nous en dire un mot,
+pendant que tout ce qui a été dit et préparé avec nous subsiste
+pleinement, la reine Christine et le gouvernement espagnol eussent fait
+ailleurs, à Lisbonne, d'autres démarches, d'autres ouvertures, offert et
+préparé un autre mariage? Le procédé serait si étrange que le roi se
+refuse encore à y croire, et suppose que Bulwer a écrit à lord Aberdeen
+plus et autre chose que ce qu'il y a réellement. Votre lettre du 19 de
+ce mois est venue confirmer un peu cette supposition. Vous m'indiquez
+une intrigue ourdie à côté du gouvernement espagnol et contre lui, là où
+Bulwer annonce une négociation entamée par le gouvernement lui-même.
+J'espère que vous avez raison. Mais, en tout cas, éclaircissez ceci avec
+le cabinet de Madrid et avec la reine Christine elle-même. Faites-leur
+bien pressentir tout ce que le roi et son gouvernement pourraient être
+conduits à penser et à faire si ce que Bulwer a écrit à lord Aberdeen
+était vrai. Plus le roi porte à la reine Christine et à sa fille une
+sincère affection, plus il serait blessé d'un procédé semblable et de la
+politique que révélerait ce procédé. Et notre politique à nous, envers
+l'Espagne, entrerait forcément dans des voies très-différentes de celles
+où nous avons marché jusqu'à présent, et où nous désirons marcher
+toujours. J'ai peine à me persuader que la reine Christine qui a
+l'esprit si juste et si pénétrant, et qui m'a paru si bien comprendre
+les vrais intérêts de la reine sa fille, de l'Espagne et ses propres
+intérêts à elle-même, dans l'avenir comme dans le présent, se jette
+ainsi dans toutes les chances, je dirai sans hésiter dans tous les
+périls de la situation qu'une telle conduite créerait infailliblement.»
+
+[Note 131: Le 27 mai 1846.]
+
+M. Bresson fut un peu moins surpris que nous ne l'avions été, le roi et
+moi: depuis quelques jours il observait un redoublement d'activité
+cachée en faveur du prince Léopold de Coburg: «Il me revient de
+plusieurs côtés, m'écrivait-il[132], que les partisans de ce prince
+cherchent à accréditer l'opinion que la France fait seulement mine de
+résister, qu'en définitive elle se soumettrait et, pour me servir de
+leur expression, qu'elle avalerait cette pilule, comme d'autres. Si
+cette persuasion s'établit, ce ne sera certes pas ma faute; mes paroles
+sur ce point ne prêtent pas à l'équivoque.» Il suivait en même temps les
+traces d'une intrigue ourdie, dans des intérêts financiers autant que
+dans des vues politiques, pour le renversement du ministère,
+c'est-à-dire de MM. Mon et Pidal, invariablement opposés au mariage
+Coburg[133]: «Bulwer a commis une imprudence, m'écrivait-il; il est allé
+trouver M. Mon, et supposant fort gratuitement que, malade et fatigué,
+celui-ci avait le projet de se faire nommer ministre à Londres, il lui a
+offert ses bons offices; Mon, qui est pénétrant et brusque,
+l'interrompit:--«Qu'est-ce que ceci? Est-ce que vous êtes chargé par la
+reine ou par Riansarès de me faire cette ouverture? Ne peuvent-ils
+parler eux-mêmes? Suis-je un obstacle à vos projets? Je ne vous
+comprends pas.» M. Bresson prit soin de signaler à sir Henri Bulwer
+lui-même le péril de ce travail; il l'avait eu un jour à dîner chez lui;
+il lui écrivit le lendemain: «Rappelez-vous ce que je vous ai raconté
+hier. On veut, les uns bêtement, les autres adroitement, nous pousser,
+vous et moi, sur la grande question, à des partis extrêmes. Gardons-nous
+bien de tomber dans le piège. Nous entraînerions nos gouvernements à des
+moyens extrêmes aussi; ils y sont nécessairement préparés, le cas
+échéant, et nous le regretterions beaucoup.»--J'ai voulu, me disait-il,
+le rendre attentif à ses propres démarches, et lui faire sentir que
+j'étais au courant et qu'il ne me prendrait pas par surprise. Des
+ministres étrangers, celui qui met dans ce travail le plus de suite,
+c'est le ministre de Portugal, le baron Renduffe, que j'ai déjà eu pour
+collègue à Berlin; sa manière de procéder est simple, assez adroite et
+peu compromettante; il amène la conversation sur le prince de Coburg,
+loue son esprit, sa bonté, sa tournure; il ne le propose pas, il ne
+l'offre à personne; mais si on parle du mariage, il dit:--«Mariez votre
+reine pour l'Espagne, comme nous avons marié la nôtre pour le Portugal;
+ne vous inquiétez pas des menaces que vous adressent certaines
+puissances; quand la chose sera faite, elles auront peut-être un peu de
+mauvaise humeur, et puis elles se résigneront.»--De tout ceci vous
+conclurez, et avec raison, mon cher ministre, que le parti Coburg est
+maintenant organisé, qu'il l'est sous l'inspiration et la direction
+indubitables, sinon patentes, du ministre d'Angleterre, et qu'il est
+temps d'aviser à nos grands moyens.»
+
+[Note 132: Le 17 mai 1846]
+
+[Note 133: Le 24 mai 1846.]
+
+Le lendemain du jour où M. Bresson me donnait toutes ces informations,
+ma dépêche télégraphique qui lui annonçait le loyal avertissement de
+lord Aberdeen lui arriva: «Elle est venue ce matin, à cinq heures, me
+faire bondir hors de mon lit[134]; elle s'accordait trop bien avec mes
+découvertes depuis dix ou douze jours pour que l'information transmise
+par mon digne collègue de Londres ne me parût pas vraisemblable. A neuf
+heures, j'étais chez le duc de Riansarès. Il m'a positivement nié que le
+cabinet eût fait ou qu'il eût été chargé de faire à Lisbonne aucune
+démarche de cette nature. Il me parut un peu moins affirmatif quand je
+lui fis observer que, si ce n'était pas le cabinet précisément, ce
+pouvait être un de ses membres, M. Isturiz par exemple, ou qui sait? la
+cour, ou quelqu'un tenant à la cour. Il a maintenu la négation, toujours
+un peu faiblement sur cette dernière partie de la question. Il m'a
+raconté en détail deux conseils tenus par la reine en présence de la
+reine-mère, où la question du mariage de Sa Majesté avec le comte de
+Trapani avait été posée, et qui avaient eu pour _conclusum_ que, dans
+l'état présent du pays et des esprits, il était impossible, et que plus
+tard il serait toujours difficile de poursuivre cette négociation. Il a
+ajouté que, par suite de cette délibération, il était possible que M.
+Isturiz eût causé avec M. Bulwer pour s'assurer si l'Espagne était, ou
+non, libre de marier sa reine avec le prince que sa reine choisirait, et
+que peut-être on avait pris conseil à Londres dans ce sens, mais qu'il
+ne pensait pas qu'on fût allé plus loin. Je le priai de m'arranger, pour
+deux heures de l'après-midi, une entrevue avec la reine-mère, en frac et
+sans attirer l'attention. De chez lui, je courus chez M. Mon qui, pour
+le compte du cabinet, me répondit par des dénégations tellement
+formelles que j'essaierais en vain d'en reproduire toute la force. Il
+les corrobora de l'assurance que, lui ministre, je n'étais exposé à
+aucune surprise, et que je pouvais dormir tranquille. En quatre minutes,
+au galop de mes chevaux, je fus rendu chez M. Isturiz. Mêmes
+dénégations, mêmes assurances par rapport à la démarche relatée par M.
+de Sainte-Aulaire; mais une grande et inutile insistance sur
+l'indépendance de l'Espagne, sur le droit de la reine de choisir sans
+contrainte le mari qui lui conviendrait; et finalement l'assertion
+très-remarquable, qui lui a échappé et qu'il a voulu en vain rattraper,
+que si la reine lui demandait de la marier avec le comte de Trapani, il
+se retirerait, ne croyant pas pouvoir tenter une oeuvre aussi
+impopulaire et aussi dangereuse, et que si elle lui demandait de la
+marier avec le prince de Coburg, il l'entreprendrait, en prévenant
+toutefois d'avance les deux grands alliés de l'Espagne et en observant
+envers eux tous les égards.»
+
+[Note 134: Le 25 mai 1846.]
+
+M. Bresson remit alors sous les yeux de M. Isturiz, avec sa verve
+puissante, les conséquences infaillibles d'une telle résolution;
+embarrassé et troublé: «Voulez-vous, lui demanda M. Isturiz, que nous
+travaillions ensemble pour marier la reine avec le duc de
+Montpensier?--Et l'infante, lui dis-je, avec le comte de Trapani?--Oui,
+me répondit-il, l'un et l'autre.--Je n'ai pas pouvoir de vous donner une
+réponse; est-ce sérieusement que vous m'adressez cette demande?--Je dois
+avouer, reprit-il, que je ne suis pas autorisé.»--Je le laissai sur la
+bonne impression de mes paroles, et je montai chez la reine Christine.
+Prévenue par le duc de Riansarès, elle n'eut pas à jouer l'étonnement;
+elle nia simplement, naturellement; il ne serait pas convenable,
+dit-elle, que la reine d'Espagne allât mendier la main d'aucun prince;
+non-seulement aucune ouverture n'avait été faite à la maison de Coburg,
+mais on n'en avait reçu d'elle aucune; il n'y aurait ni surprise, ni
+manque d'égards, surtout envers le roi son oncle. Pour elle, elle
+voulait, autant que possible, se décharger de cette responsabilité; et
+quand la reine sa fille aurait fait connaître sa volonté aux ministres,
+elle leur laisserait le soin exclusif de la négociation. Mais elle ne
+devait pas me cacher que le moment d'une résolution approchait, qu'il
+n'était plus possible de différer, et que, d'un jour à l'autre, la reine
+se prononcerait. Voilà, mon cher ministre, où nous en sommes. Il y a un
+moyen de mettre un frein à l'impatience des deux reines: c'est
+d'arracher à la maison de Coburg un désistement formel; si elle
+maintient ses prétentions, vous rentrez dans le droit que vous avez
+établi, de marier M. le duc de Montpensier avec la reine ou avec
+l'infante, à votre loisir, et quand vous jugerez que votre politique
+l'exige. Le comte de Trapani peut servir toujours de pis-aller, soit
+pour la reine, soit pour l'infante. Le pauvre prince, bien injustement,
+n'a pas d'autre rôle. J'attends avec grande impatience vos instructions
+sur tout ceci.»
+
+Quant au prétendu complot tramé, selon sir Henri Bulwer, plusieurs mois
+auparavant, par M. Bresson, le prince Carini et le général Narvaez, pour
+marier la reine Isabelle au comte de Trapani le 15 mai, à l'improviste,
+inconstitutionnellement et à l'aide d'un rassemblement de troupes autour
+de Madrid, les dénégations de M. Bresson furent non-seulement absolues,
+mais adressées à M. Bulwer lui-même, qui s'en défendit en disant qu'il
+avait connu ce projet «par des personnes qui devaient être les plus
+véridiques et les mieux informées.» Non-seulement le prince Carini, mais
+les hommes les plus considérables du gouvernement espagnol, MM. Isturiz,
+Mon, de Viluma joignirent leurs dénégations à celles de M. Bresson. Ils
+auraient pu, et M. Bresson lui-même aurait pu s'en dispenser: depuis
+l'époque où le complot supposé avait, disait-on, été conçu, le général
+Narvaez avait repris seul et en maître l'exercice du pouvoir; M. Bresson
+avait été complétement étranger à son rétablissement; il l'avait même
+blâmé et s'était quelque temps tenu à l'écart. Au bout de quelques
+semaines, le général Narvaez était tombé; M. Bresson avait trouvé sa
+chute naturelle et n'avait rien fait pour le maintenir. C'eût été alors
+pourtant que le complot, s'il avait existé, aurait dû être accompli, ou
+du moins tenté: «Si je voulais du mariage Trapani par coups d'État et
+violences, écrivait, le 15 mai 1846, M. Bresson à M. Désages, je
+n'aurais qu'à prêter appui à Narvaez dans son impatience d'escalader le
+pouvoir. Mais ce serait jouer une partie terrible, et risquer une
+révolution et le trône de la reine.» Le complot allégué comme excuse par
+sir Henri Bulwer était aussi invraisemblable qu'imaginaire. La
+diplomatie a ses peurs et ses crédulités, frivoles ou simulées, et le
+pouvoir judiciaire n'est pas le seul qui prenne quelquefois des boutades
+et des propos pour des résolutions et des complots.
+
+Sir Henri Bulwer était de ceux qui ont trop d'esprit pour ne pas
+éprouver le besoin d'avoir eu raison, ou du moins de prouver qu'ils ont
+eu de bonnes raisons pour ce qu'ils ont fait. Il m'écrivit pour
+m'expliquer lui-même sa conduite et ses motifs. Je lui répondis[135]:
+«Je vous remercie des explications que vous avez bien voulu me donner
+sur ce qui s'est passé naguère entre Madrid, Lisbonne et Londres. Vous
+avez, si je ne me trompe, cru trop facilement à ce qui n'était pas et ne
+pouvait pas être. Et dans cette persuasion mal fondée, vous avez, trop
+facilement aussi, prêté votre concours ou du moins votre aveu à ce qui,
+sans la parfaite loyauté de lord Aberdeen, aurait pu amener entre nos
+deux gouvernements de graves embarras. Voilà, en toute franchise, ce qui
+me paraît. Nous avons, depuis cinq ans, travaillé et réussi en commun,
+vous et nous, à écarter ou à surmonter ces embarras, en Espagne comme
+ailleurs. J'espère que nous y réussirons toujours. Pour mon compte, j'y
+ferai de mon mieux, car je suis toujours également convaincu que le bon
+accord entre vous et nous, au travers et au-dessus de toutes les
+questions spéciales, est la seule bonne politique pour vous, pour nous
+et pour tout le monde. Je dirais volontiers que c'est aujourd'hui la
+seule digne d'un homme d'esprit, et je suis sûr que vous êtes de mon
+Avis.»
+
+[Note 135: Le 5 juillet 1846.]
+
+Lord Aberdeen ne se contenta pas de m'avoir informé de ce qui s'était
+tramé, à son insu, entre Madrid et Lisbonne; il en témoigna à sir Henri
+Bulwer son formel mécontentement, en lui rappelant la promesse du
+gouvernement anglais de ne prendre part à aucune négociation, aucune
+tentative pour le mariage de la reine d'Espagne avec le prince de
+Coburg, et en insistant sur les graves conséquences qu'aurait pu avoir
+la situation fausse et malheureuse dans laquelle il s'était placé, à cet
+égard, contre les instructions qu'il avait reçues. Sur l'expression de
+ce blâme, sir Henri Bulwer offrit à lord Aberdeen sa démission; mais les
+circonstances générales devinrent telles que ni le blâme, ni la
+démission n'eurent aucune suite. Les faits que je viens de rappeler, cet
+imbroglio de complications imprévues, d'assertions contradictoires et de
+menées obscures amenèrent, entre le roi Louis-Philippe et la reine
+Christine, entre M. Bresson et sir Henri Bulwer, entre les deux
+diplomates et les ministres espagnols, entre les ministres espagnols
+eux-mêmes, des plaintes, des récriminations, des explications, des
+controverses qui auraient pu devenir des événements si un événement bien
+plus grave n'avait rejeté tous ces incidents dans l'ombre: le 29 juin
+1846, après avoir accompli la réforme des lois sur les céréales, le
+cabinet de sir Robert Peel tomba; les Whigs, sous la présidence de lord
+John Russell, succédèrent aux Torys; lord Palmerston prit, au
+_Foreign-Office_, la place de lord Aberdeen.
+
+J'écrivis le 6 juillet à lord Aberdeen: «Il faut donc enfin que je vous
+écrive pour vous dire adieu. Je n'espérais pas, et pourtant j'attendais.
+C'est pour moi un si vif déplaisir, un regret si profond. On ne se
+résigne qu'à la dernière extrémité. Vous sortez bien glorieusement. J'ai
+appris votre bonne fortune de l'Orégon avec la même joie que si elle
+m'eût concerné personnellement[136]. Vos succès étaient mes succès. Vous
+partirez probablement bientôt pour Haddo. Moi, je pars dans quelques
+jours pour le Val-Richer. Que ne pouvons-nous mettre en commun notre
+repos comme nous avons mis en commun notre travail! Je suis sûr qu'en
+loisir et liberté, en nous promenant et en causant sans autre but que
+notre plaisir, nous nous conviendrions et nous nous plairions
+mutuellement, aussi bien que nous nous sommes mutuellement entendus et
+soutenus dans les affaires publiques. Mais on arrange si peu sa vie
+comme on le voudrait! on jouit si peu de ses amis! On se rencontre, on
+s'entrevoit un moment; puis on se sépare, et chacun va de son côté,
+emportant des souvenirs doux qui deviennent bientôt de tristes regrets.
+Je suis pourtant très-décidé à ce que ceci ne soit pas, entre nous, une
+séparation. Je vous écrirai; vous m'écrirez, n'est-ce pas? Vous
+reviendrez en France. Je retournerai en Angleterre. Et puis, qui sait?
+J'ai la confiance que, souvent encore, n'importe dans quelle situation,
+nous servirons ensemble la bonne et rare politique que nous avons fait
+triompher pendant cinq ans. Quoi qu'il arrive, mon cher lord Aberdeen,
+il faut que nous nous retrouvions quelque part, et que nous nous
+entretenions de toutes choses plus librement, plus intimement encore que
+nous ne l'avons jamais fait. Gardez-moi, en attendant, toute votre
+amitié; c'est bien le moins que je ne perde rien dans la vie privée.
+Pour moi, je vous aime et vous aimerai toujours de tout mon coeur.»
+
+[Note 136: Dans les derniers jours de son ministère, il avait mis fin,
+par un arrangement équitable, à une question, sur les limites du
+territoire de l'Orégon, qui troublait les rapports et pouvait
+compromettre la paix entre l'Angleterre et les États-Unis d'Amérique.]
+
+Mon espérance n'a pas été trompée: après sa chute, et aussi après la
+mienne, j'ai vécu avec lord Aberdeen dans la même intimité qu'au temps
+où nous étions chargés, l'un et l'autre, du rôle et des relations de nos
+deux pays dans la société européenne. Nous nous sommes retrouvés
+plusieurs fois en France et en Angleterre. J'ai passé quinze jours chez
+lui en Écosse, à _Haddo-House_, dans les longues et libres conversations
+de la famille et de la campagne. Il est mort il y a six ans, et depuis
+sa mort j'ai beaucoup pensé à lui. Plus je l'ai éprouvé et connu, plus
+il m'a satisfait et attaché. C'était une nature haute et modeste,
+indépendante et douce, profonde et fine, originale sans affectation,
+sans exagération, sans prétention. Entré jeune, et au milieu de la
+grande crise européenne de 1814, dans la vie publique, il avait assisté
+de bonne heure aux plus grands spectacles de l'ambition, de la puissance
+et des destinées humaines; il en avait retenu les plus hauts
+enseignements, l'esprit de modération et d'équité, le respect du droit,
+le goût de l'ordre, l'amour de la paix. Cette expérience de sa jeunesse
+était en parfait accord avec les pentes de son esprit et de son
+caractère: conservateur par position et par instinct, libéral par
+justice et bienveillance envers les hommes, vrai et fier Anglais, mais
+d'une fierté sans préjugés et sans jalousie, fidèle aux traditions de
+son pays, mais étranger aux routines des partis ou du peuple, il était
+toujours prêt à comprendre les situations, les intérêts, les sentiments
+des autres, nations ou individus, et à leur faire leur juste part.
+C'était là une politique singulièrement neuve et hardie; mais lord
+Aberdeen évitait avec soin les apparences de l'innovation et de la
+hardiesse; il n'aimait pas le bruit, ne cherchait pas l'éclat, et
+aspirait au succès du bien, sans grand souci de son propre succès. Il
+n'était ni enclin ni propre aux fortes luttes parlementaires; il avait
+trop de scrupules dans la pensée et trop peu de facilité puissante dans
+la parole; il ne tranchait pas les questions par des résolutions
+promptes et par l'empire de l'éloquence; il excellait à les dénouer en
+appelant le temps, le bon sens et le sens moral à l'appui de la vérité.
+Il aimait la vie publique et les grandes affaires, mais en homme qui met
+toutes choses à leur vraie place et à leur juste valeur, et qui sait se
+satisfaire et se complaire dans les plus simples comme dans les plus
+éclatantes. Il avait connu tout le charme, et aussi toutes les douleurs
+de la vie domestique; et bien qu'entouré d'une nombreuse famille qui le
+respectait chèrement, et secondé en toute occasion par son plus jeune
+fils Arthur Gordon, devenu son secrétaire et son confident intime, une
+empreinte de permanente tristesse était restée dans sa physionomie grave
+et douce. Aux premières rencontres hors du cercle de sa famille, son
+abord était froid et presque sévère; mais quand il entr'ouvrait son âme,
+on y découvrait des trésors de sympathie délicate et d'émotion tendre
+qui n'excluaient pas le libre jugement d'un observateur difficile et
+souvent un peu ironique, non-seulement dans les relations indifférentes,
+mais au sein même des plus affectueuses. Il aimait les hommes avec un
+profond sentiment de leurs vices et de leurs faiblesses comme de leurs
+misères, et il respectait la pensée, comme la liberté humaine, avec
+inquiétude. Il avait l'esprit remarquablement cultivé et orné;
+l'antiquité grecque avait été l'étude favorite de sa jeunesse, et il
+était allé la comprendre et l'admirer au milieu de ses ruines. Rentré
+dans sa patrie, il était devenu le patron des recherches érudites sur
+les antiquités nationales; et les lettres, les arts, les sciences, dans
+leur sphère la plus étendue, furent pour lui, dans tout le cours de sa
+vie, l'objet d'un vif intérêt. Le grand problème social, plus nettement
+posé de notre temps qu'il ne l'avait jamais été, consiste à faire
+pénétrer la morale et la science dans la politique, et à unir, dans le
+gouvernement des peuples, le respect des lois divines au progrès des
+lumières humaines. Lord Aberdeen est, de nos jours, l'un des hommes qui
+ont le plus franchement accepté ce difficile problème, et qui, pour leur
+part et dans leur sphère d'action, se sont le plus scrupuleusement
+appliqués à le résoudre. Effort digne de lui, et qui sera l'honneur de
+sa mémoire comme il a été le travail de sa vie.
+
+En 1855, le prince Albert exprimait en ces termes à l'évêque d'Oxford,
+M. Wilberforce, sa pensée sur le caractère de lord Aberdeen qu'il avait
+observé de bien près et dans des situations fort diverses: «Lord
+Aberdeen est l'homme le plus complètement vertueux que je connaisse. Je
+crois qu'il a toutes les vertus. Il est très-courageux. Il est
+parfaitement honnête. Il est scrupuleusement vrai. Il est magnifique
+dans sa bonté. Il est plein d'indulgence et sait bannir de son esprit le
+souvenir des torts les plus graves. Il est modeste, jusqu'à l'humilité,
+dans son opinion de lui-même. Tout ce qu'on peut dire contre lui, c'est
+qu'il manque d'imagination, ou plutôt qu'il n'en fait point de cas.»
+
+Je me suis permis le mélancolique plaisir d'exprimer ce qu'on n'exprime
+jamais que bien imparfaitement quand on garde dans son coeur la mémoire
+d'un homme éminent et d'un ami rare. Je reviens aux mariages espagnols.
+Dès le printemps de 1846, la perspective de la chute possible du cabinet
+de sir Robert Peel aggrava fort la question. Amené sans doute par le
+même pressentiment, lord Palmerston vint, au mois d'avril, avec lady
+Palmerston, faire un voyage à Paris, et il y passa près de trois
+semaines: «J'ai la confiance, écrivis-je à M. de Sainte-Aulaire[137],
+que lord Aberdeen n'a pas besoin que je lui parle et que je vous parle
+de ce séjour. J'ai dîné samedi avec lord Palmerston chez la princesse de
+Lieven, hier chez le roi; aujourd'hui il dîne chez moi. C'est assez.
+J'ai refusé partout ailleurs. J'ai trop vécu avec lord Palmerston, et
+nos rapports personnels ont toujours été trop bons pour que je ne sois
+pas, avec lui, complétement poli. Ni moins ni plus. Il retrouve ici
+beaucoup d'anciennes connaissances qui le reçoivent poliment. Son
+langage, à lui, est réservé quant aux affaires d'Angleterre, et
+très-amical, très-expressif quant à la France. Les journaux et leur
+public ne s'occupent pas beaucoup de lui. Les gens d'esprit sourient un
+peu de ce voyage si empressé, et disent qu'il faut qu'il s'en promette
+un bon effet à Londres, car cela ne le grandit pas beaucoup à Paris.»
+Quand je vis que le séjour de lord Palmerston se prolongeait et faisait
+quelque bruit, je jugeai à propos d'en parler moi-même avec quelque
+détail à lord Aberdeen; je lui écrivis[138]: «Lord Palmerston repart
+aujourd'hui pour Londres. Je veux vous dire ce que je pense de son
+séjour ici, de l'impression qu'il y laisse et de celle que probablement
+il en remporte. Il est en droit de dire qu'il a été bien reçu. On a vu,
+dans son voyage, une réparation du passé, un témoignage éclatant du
+besoin et du désir qu'il ressentait de se montrer bien avec la France.
+Déjà, au mois de décembre dernier, les incidents de votre crise
+ministérielle et l'obstacle qu'avaient opposé au retour de lord
+Palmerston les souvenirs de 1840 avaient flatté l'amour-propre de notre
+public. Sa venue à Paris, dans le but évident d'effacer ces souvenirs, a
+été une nouvelle satisfaction. L'animosité s'est calmée. La curiosité et
+la courtoisie sont venues à sa place. Lord Palmerston n'a rien négligé
+pour cultiver cette disposition. Il est allé avec empressement au-devant
+du bon accueil. Il a vu tout le monde. Il a répété à tout le monde qu'il
+était, autant que personne, ami de la paix, de la France, partisan de
+l'entente cordiale, et bien décidé à la continuer s'il revenait au
+pouvoir. Dans une conversation, la seule, à vrai dire, que j'aie eue
+avec lui, il y a cinq jours, j'ai expliqué comment nous avions, vous et
+moi, réussi depuis cinq ans à rétablir et à maintenir l'entente
+cordiale. J'ai rappelé les questions très-délicates qui se sont
+rencontrées sur nos pas: le Maroc, l'Espagne, la Grèce, Taïti, le droit
+de visite. Pourquoi les avons-nous heureusement traversées? parce que
+nous ne nous sommes jamais laissé entraîner à oublier l'intérêt
+supérieur en présence de tel ou tel intérêt secondaire, parce que nous
+avons constamment placé notre politique générale de paix et de bonne
+intelligence au-dessus de toutes les questions spéciales. J'ai tenu à ce
+que lord Palmerston vît clairement combien l'intimité de nos deux
+cabinets est vraie et profonde, et quelle en est la base. J'ai la
+confiance qu'il n'y a eu, dans l'accueil qu'il a reçu du gouvernement du
+roi, rien de plus que ce que prescrivait la stricte convenance, et rien
+qui n'ait confirmé, sur nos relations et notre politique, l'impression
+que j'ai désiré lui donner.
+
+[Note 137: Le 28 avril 1846.]
+
+[Note 138: Le 7 juin 1846.]
+
+«L'opposition l'a beaucoup recherché et fêté. Peut-être en emporte-t-il
+l'idée que les Français sont bien légers, bien prompts à passer d'une
+impression à l'autre, et qu'il n'y a pas grand inconvénient à leur
+donner des moments d'humeur puisqu'il est si aisé de les en faire
+revenir. Il se tromperait, car, sous ces impressions mobiles et
+superficielles, le fond des choses subsiste et ne tarde pas à
+reparaître. Déjà depuis quelques jours, autour de l'opposition et jusque
+dans ses rangs, on commence à dire que c'est assez de fêtes, et que
+probablement lord Palmerston n'est pas lui-même si changé qu'on doive
+changer si complétement, envers lui, de sentiment et d'attitude. Je
+crois, à tout prendre, mon cher lord Aberdeen, que, si ce voyage
+changeait en Angleterre la situation du voyageur, ce serait un effet
+très-exagéré et fondé sur l'apparence plutôt que sur la réalité des
+choses: en France, pour les hommes sérieux, lord Palmerston a paru, au
+fond, toujours le même, avec les mêmes dispositions de caractère et
+d'esprit; et pour le public, même de l'opposition, l'accueil qu'on lui a
+fait ne repose que sur des intérêts momentanés de parti et sur des
+impressions qui, au moindre choc, s'évanouiraient aussi brusquement
+qu'elles sont venues, et feraient de nouveau place à des impressions
+fort contraires.»
+
+Lord Aberdeen me comprit à merveille, et, six semaines plus tard,
+lorsqu'il se sentit près de la chute officielle de son cabinet, sa
+sollicitude pour notre politique commune répondit à la mienne: «Je viens
+de causer avec lui, m'écrivit M. de Sainte-Aulaire[139]; il a vu hier
+lord Palmerston et a parcouru avec lui la carte du monde. La France et
+ses intérêts y tiennent une bonne place. Voici ce qui paraît avoir été
+dit entre eux sur notre chapitre:
+
+«_Lord Aberdeen_. J'ai considéré comme un intérêt du premier ordre, pour
+le monde et pour l'Angleterre, le maintien de l'entente cordiale avec la
+France. J'y ai appliqué tous mes soins. Ils ont constamment réussi, et
+il n'y a aucun des résultats de mon administration de cinq années auquel
+j'attache plus de prix.
+
+[Note 139: Le 7 juin 1846.]
+
+«Assentiment complet de lord Palmerston qui n'a atténué en rien
+l'importance attachée par son prédécesseur à l'union intime des deux
+puissances et qui a protesté de son désir de la continuer.
+
+«_Lord Aberdeen_. Si tel est en effet votre désir, n'oubliez pas un
+instant les conditions qu'il vous impose. Ces conditions sont une
+attention continuelle à écarter les contestations et à ménager les
+susceptibilités, un esprit de conciliation et de _forbearance_. Les
+points de contact entre les deux pays sont si multipliés, leurs intérêts
+si enchevêtrés les uns dans les autres que chaque quinzaine amène des
+questions sur lesquelles il serait parfaitement facile de se brouiller
+si l'on n'avait pas pris _a priori_ la résolution de ne pas se
+brouiller.
+
+«Ici encore assentiment complet de lord Palmerston, mais avec des
+commentaires qui peuvent donner l'inquiétude que sa pratique ne soit
+guère conforme à sa théorie:--«Ces gens-là, a-t-il dit en parlant de
+nous, sont essentiellement envahisseurs, agressifs, provoquants; en
+toute affaire ils veulent se faire une bonne part aux dépens des autres.
+Comment bien vivre avec eux à de telles conditions?»
+
+«En sortant des généralités, ajoutait M. de Sainte-Aulaire, j'ai parlé à
+lord Aberdeen de l'Espagne qui est aujourd'hui, sinon la seule, du moins
+la plus grosse pierre d'achoppement entre nous; lord Palmerston, au dire
+de lord Aberdeen, était non pas seulement mal informé, mais dans une
+ignorance complète de l'état actuel de cette question; c'est hier
+seulement qu'il a appris la proposition envoyée à Lisbonne au duc de
+Coburg par la reine Christine et la démarche du duc de Sotomayor auprès
+de lord Aberdeen. Je me suis étonné que de tels faits fussent restés
+ignorés d'un homme dans la situation de lord Palmerston; lord Aberdeen
+m'a réitéré, avec une grande apparence de sincérité, l'affirmation qu'il
+en était ainsi. En résumé, il m'a dit avoir bon espoir que les bons
+rapports seraient maintenus: d'abord, parce que lord Palmerston en sent
+l'importance; puis, parce qu'il sera surveillé de fort près, et au
+besoin contenu par ses collègues:--«Lord John Russell, m'a-t-il dit, a
+de la sagesse et de la fermeté, et lord Grey est passionné pour la paix
+et très-porté pour la France.»--Quatre semaines plus tard, quand la
+chute du cabinet Tory fut accomplie, M. de Sainte-Aulaire
+m'écrivit[140]: «Lord Aberdeen m'a dit:--«La seule affaire difficile
+entre nous est le mariage de la reine d'Espagne. Je vous réponds, sur ce
+point, de lord John Russell; ses opinions sont les miennes; il ira aussi
+loin que moi dans les voies de la conciliation. Quant à lord Palmerston,
+je lui reparlerai, et j'espère le ramener à mes principes dont il était
+naguère fort éloigné.»--J'ai demandé quels étaient ceux de lord
+Palmerston et ce qu'il voulait faire en Espagne. J'ai compris que sa
+politique, quant aux hommes et quant aux choses, était de s'opposer à ce
+que nous voudrions nous-mêmes, et de lutter en toute occasion contre
+l'influence française. Lord Aberdeen condamne fort cet odieux
+enfantillage, et se flatte que les dispositions de lord Palmerston sont
+meilleures que par le Passé.»
+
+[Note 140: Le 2 juillet 1846.]
+
+Je ne sais si l'espoir de lord Aberdeen dans le changement de
+dispositions de lord Palmerston était bien sérieux; pour moi, je ne m'y
+associai point; je pris sans hésiter ma résolution définitive, et
+j'écrivis sur-le-champ à M. Bresson[141]:
+
+[Note 141: Le 5 juillet 1846.]
+
+«Point de phrases, mon cher comte. Les faits sont pressants et je suis
+pressé, très-pressé d'aller chercher au Val-Richer un peu de silence, de
+solitude et de liberté. Je partirai samedi. Je ferai de là les affaires.
+Je vous envoie la réponse de la reine Christine à la lettre du roi sur
+les derniers incidents relatifs au mariage, et la réplique du roi qui a
+voulu éclaircir et vider complétement la question. Remettez sur-le-champ
+cette réplique en faisant savoir que vous en avez connaissance et copie.
+Il n'y a après cela, de votre part, plus rien à dire ni à demander à M.
+Isturiz. La lettre de la reine Christine est triste, douce, évidemment
+en reculade. Elle remet en scène, comme prétendants à la main de sa
+fille, les deux fils de don François de Paule. Elle écarte don Enrique
+comme ne valant rien, politiquement ni personnellement, et elle
+entr'ouvre la porte pour le duc de Cadix, tout en disant qu'il ne plaît
+pas à sa fille et qu'elle ne voudrait pas la contraindre.
+
+Entrez donc sans hésiter dans la voie que le duc de Riansarès nous a
+ouverte le 28 juin dernier: _le duc de Cadix pour la reine et le duc de
+Montpensier pour l'infante_. En soi, cette solution nous convient
+parfaitement; dans l'état actuel des faits, c'est la plus facile, la
+plus prompte et la plus sûre. Le roi a bien vu et bien sondé l'infant
+don Enrique. Moi aussi. Ou nous nous trompons fort, ou il est possédé,
+gouverné, exploité par les émigrés progressistes, Olozaga, Mendizabal,
+etc. Ils le feront aller à Londres. Il s'y abouchera avec Espartero,
+probablement avec lord Palmerston. C'est toujours le même parti sous les
+mêmes patrons, et ces patrons-là entrent aux affaires. Don Enrique est
+ou sera à eux. Ne l'écartons pas absolument; ne nous retirons pas cette
+carte. Don Enrique est dans notre principe, car il est un des
+descendants de Philippe V. S'il finissait par épouser la reine Isabelle,
+nous finirions bien aussi par reprendre influence sur lui. Ménageons
+donc toujours sa personne et sa situation. Mais évidemment le duc de
+Cadix est fort préférable, en soi et pour nous. Poussez donc décidément
+à lui, et placez le duc de Montpensier à côté de lui. Si la reine
+Christine le veut, cela se fera. Le veut-elle sérieusement, sincèrement?
+Vous verrez bien. Glücksberg croit qu'il y a bien du jeu, bien de la
+feinte dans tout ceci, même dans la démarche faite à Lisbonne pour le
+mariage Coburg. En poussant au duc de Cadix, prenez soin de la loyauté
+de notre attitude envers le comte de Trapani. Il faut que ce soit
+l'impossibilité de son succès, reconnue et déclarée par la reine
+Christine et le cabinet espagnol, qui nous fasse passer à l'une des
+autres combinaisons contenues dans notre principe. Plus j'y regarde,
+plus je trouve que, tenant compte de toutes les circonstances, il est en
+effet impossible, quant à présent. Il n'y a donc pas à hésiter. Laissez
+seulement la figure de Trapani toujours sur la scène, si l'Espagne,
+reine et peuple, veut revenir à lui.
+
+«Le cabinet Whig est formé à l'heure qu'il est. C'est ce qu'il y a de
+plus gros dans tout ceci. Lord Aberdeen me fait dire que lord John
+Russell pense et se conduira, sur la question d'Espagne, comme il aurait
+fait lui-même; mais que, pour lord Palmerston, il craint beaucoup que ce
+ne soit toujours le même homme, et la même ardeur à lutter contre nous
+et notre influence. Je m'y attends aussi et je me conduirai en
+conséquence; ce ne sera pas moi qui livrerai l'Espagne à lord
+Palmerston. Vous tirerez, à coup sûr, grand parti de son avénement pour
+agir sur la reine Christine et son mari. Ils auraient beau faire; ils
+n'auront jamais, dans lord Palmerston, qu'un ennemi, car il ne sera
+jamais que le patron du parti progressiste, c'est-à-dire de leurs
+ennemis. J'ai, avec lord Palmerston, cet avantage que s'il survenait,
+entre nous et Londres, quelque refroidissement, quelque embarras, ce
+serait à lui, et non à moi, qu'en France, en Angleterre, partout, on en
+imputerait la faute. Je le lui ai dit à lui-même, il y a trois mois.»
+
+Au début de nos nouveaux rapports avec lord Palmerston, les apparences
+furent bonnes. M. de Jarnac se trouvait alors chargé d'affaires à
+Londres pendant le congé de M. de Sainte-Aulaire. Dans sa première
+visite au _Foreign-Office_[142], lord Palmerston se montra disposé à
+s'entendre avec nous, comme l'avait fait son prédécesseur. Deux faits
+cependant me frappèrent dans le compte que me rendit M. de Jarnac de
+leur entretien. Lord Palmerston ne lui parla point le premier et
+spontanément des affaires d'Espagne; M. de Jarnac fut obligé de prendre,
+à cet égard, l'initiative; et lorsqu'il rappela les résolutions
+mutuelles des deux gouvernements quant au mariage de la reine Isabelle,
+notamment ce que nous avait promis, tout récemment encore, lord Aberdeen
+sur la candidature du prince Léopold de Coburg: «Vous comprendrez, lui
+dit lord Palmerston, que je ne puis encore vous parler au nom du
+conseil, n'ayant pu encore le saisir de la question. Mais, pour ma part,
+je puis vous dire que je ne vois aucun intérêt anglais, ni aucun
+avantage dans le succès du prince de Coburg. Au contraire, cette
+combinaison, comme je l'ai toujours pensé, serait considérée ici comme
+française; le prince Léopold n'est point de notre branche des Coburg; il
+tient, de beaucoup plus près à votre famille royale qu'à la nôtre.
+J'aurais même cru que, pour ce motif, votre gouvernement aurait pu le
+préférer. Du moment qu'il en est autrement, c'est à l'Espagne à peser
+sérieusement vos objections, et à la reine d'Espagne à arrêter son choix
+sur un de ses cousins espagnols qui doivent convenir à tout le monde.»
+J'entrevis, à la fois dans cette réserve et dans ce langage, une
+précaution prise de loin pour éluder nos questions et s'étonner de notre
+attitude. C'était une de ces finesses diplomatiques que lord Aberdeen
+s'épargnait et m'épargnait.
+
+[Note 142: Le 14 juillet 1846.]
+
+Je résolus d'écarter toute finesse, tout ombrage, et de mettre
+sur-le-champ lord Palmerston dans la nécessité d'agir nettement. Il
+venait de dire que les deux princes espagnols, fils de l'infant don
+François de Paule, devaient convenir à tout le monde. J'écrivis à M. de
+Jarnac[143]: «Votre première conversation avec lord Palmerston me
+convient. Allons tout de suite jusqu'au bout. Le mariage de la reine
+d'Espagne est aujourd'hui, entre Londres et nous, la seule question qui
+soit grosse et qui puisse devenir embarrassante. Coupons court à cet
+embarras. Vous avez eu toute raison d'affirmer que les fils de l'infant
+don François de Paule nous conviennent. Ils sont dans notre principe,
+Bourbons, descendants de Philippe V, et de plus princes espagnols,
+avantage réel. Nous n'avons et n'avons jamais fait contre eux aucune
+objection. Nous ne les avons laissés d'abord de côté que parce que la
+reine Christine, la jeune reine et son gouvernement déclaraient qu'ils
+n'en voulaient pas. Nous n'avons appuyé la candidature du comte de
+Trapani que parce que, entre les descendants de Philippe V, il était
+alors le plus possible, presque le seul possible. La reine Christine le
+voulait. Cette idée avait valu à la reine d'Espagne la reconnaissance de
+la cour de Naples. Maintenant le comte de Trapani paraît rencontrer,
+dans le sentiment populaire espagnol, beaucoup de résistance. Les
+infants fils de don Carlos, spécialement le comte de Montemolin, sont
+dans l'esprit et sur les lèvres de bien des gens considérables, en
+Espagne et hors d'Espagne; ils apporteraient à la reine d'Espagne la
+reconnaissance des cours du Nord; mais les hommes même les plus
+favorables à cette combinaison déclarent qu'elle ne serait possible (et
+même à ce prix ils la regardent comme très-difficile) qu'autant que le
+comte de Montemolin renoncerait à ses prétentions, reconnaîtrait la
+reine Isabelle, reprendrait auprès d'elle son rang d'infant d'Espagne,
+et se présenterait, à ce titre, pour l'épouser. Or le comte de
+Montemolin n'a fait et ne paraît disposé à rien faire de semblable.
+Cette combinaison-là non plus n'est donc, quant à présent, pas possible.
+De Madrid, on nous reparle toujours du duc de Montpensier. On a fait des
+ouvertures au prince Léopold de Coburg. Nous écartons l'une et l'autre
+idée, comme nous l'avons fait dès le premier moment. Notre politique est
+parfaitement franche, constante et conséquente. Nous ne voulons ni
+placer un prince de France sur le trône d'Espagne, ni y voir monter un
+prince étranger à la maison de Bourbon. Ces difficultés, ces
+impossibilités, successivement manifestées et senties, remettent à flot
+les fils de l'infant don François de Paule. La reine Christine et le
+cabinet de Madrid semblent un peu moins décidés contre eux. Ils
+conviennent à l'Angleterre comme à nous. Entrons ensemble, l'Angleterre
+et nous, dans cette voie qui se rouvre; ordonnons à nos agents à Madrid
+d'agir en commun au profit de cette combinaison. Que la reine d'Espagne
+épouse celui des deux infants qu'elle préférera. Que la reine sa mère et
+ses ministres dirigent, comme ils le voudront, son choix sur l'un ou
+l'autre. L'un et l'autre seront bien venus à Paris et à Londres. Si le
+cabinet anglais approuve et adopte cette politique, nous sommes prêts à
+agir, de concert avec lui, pour la mettre efficacement en pratique.»
+
+[Note 143: Le 20 juillet 1846.]
+
+Le même jour, au moment même où j'adressais à M. de Jarnac cette offre
+d'entente et de concert actif avec le cabinet anglais pour la
+combinaison que, six jours auparavant, lord Palmerston avait lui-même
+proposée, il appelait M. de Jarnac au _Foreign-Office_ et lui
+communiquait confidentiellement les instructions qu'il donnait à sir
+Henri Bulwer sur les affaires espagnoles. Je reproduis ici les
+principaux passages de cette dépêche en date du 19 juillet 1846, tels
+qu'ils furent communiqués, à titre _d'extraits_, par lord Palmerston au
+parlement anglais, dans la session suivante.
+
+«Deux questions, à ce qu'il semble, attirent, disait-il, surtout en ce
+moment l'attention de ceux qui prennent intérêt aux affaires d'Espagne.
+L'une est le mariage de la reine, l'autre est l'état politique du pays.
+
+«Quant à la première question, je n'ai maintenant point d'instructions à
+vous donner en addition à celles que vous avez reçues de mon
+prédécesseur. Le gouvernement anglais n'est point préparé à donner aucun
+appui actif aux prétentions d'aucun des princes qui sont maintenant
+candidats à la main de la reine d'Espagne, et il ne se sent appelé à
+faire aucune objection à aucun d'entre eux.
+
+«Le choix d'un mari pour la reine d'un pays indépendant est évidemment
+une question dans laquelle les gouvernements des autres pays n'ont aucun
+titre à intervenir; à moins qu'il ne soit probable que ce choix pourrait
+tomber sur quelque prince appartenant si directement à la famille
+régnante de quelque puissant État étranger qu'il unirait
+vraisemblablement la politique de son pays adoptif à la politique de son
+pays natal, d'une façon nuisible à la balance des pouvoirs et dangereuse
+pour les intérêts des autres États. Mais il n'y a aucune personne de
+cette sorte parmi celles qu'on nomme comme candidats à la main de la
+reine d'Espagne; ces candidats sont réduits à trois, savoir: le prince
+Léopold de Saxe-Coburg et les deux fils de don François de Paule. Je ne
+dis rien du comte de Trapani et du comte de Montemolin, parce qu'il
+paraît n'y avoir point de chance que le choix tombe sur l'un d'eux.
+Entre les trois candidats ci-dessus mentionnés, le gouvernement de Sa
+Majesté n'a qu'à exprimer son sincère désir que le choix tombe sur celui
+qui paraîtra le plus propre à assurer le bonheur de la reine et à
+seconder la prospérité de la nation espagnole.
+
+«Quant à la seconde des questions ci-dessus mentionnées, l'état
+politique de l'Espagne, je n'ai, pas plus que sur la première, point
+d'instructions spéciales à vous donner en ce moment.
+
+«Cet état politique doit être un sujet de préoccupation et de regret
+profond pour quiconque veut du bien au peuple espagnol. Après une lutte
+de trente-quatre ans pour la liberté constitutionnelle, l'Espagne se
+trouve placée sous un système de gouvernement presque aussi arbitraire
+en pratique, quel qu'il puisse être en théorie, qu'aucun régime qui ait
+jamais existé à aucune époque antérieure de son histoire.
+
+«Légalement, l'Espagne a un parlement; mais toute liberté d'élection
+pour les membres de ce parlement a été supprimée, soit par la force,
+soit par d'autres moyens; le parlement n'est pas plus tôt réuni qu'à la
+première manifestation d'une opinion quelconque en désaccord avec celle
+du pouvoir exécutif, il est prorogé ou dissous. Selon la loi aussi, il y
+a liberté de la presse; mais, par les actes arbitraires du gouvernement,
+cette liberté a été réduite à la liberté de publier ce qui peut plaire
+au pouvoir exécutif, et bien peu ou rien de plus.
+
+«Il y a, selon la loi, des tribunaux pour juger les personnes accusées
+de délits ou de crimes; mais grand nombre de personnes ont été arrêtées,
+emprisonnées, bannies, ou quelquefois même exécutées, non-seulement sans
+condamnation, mais même sans procès.... Ce système de violence et de
+pouvoir arbitraire semble avoir, à un certain point, survécu à la chute
+de son auteur, et n'avoir pas été entièrement abandonné par les hommes
+plus modérés qui lui ont succédé dans le gouvernement.
+
+«Il faut espérer que les ministres actuels de l'Espagne, ou ceux qui
+leur succèderont, rentreront, sans perdre de temps, dans les voies de la
+constitution et de l'obéissance à la loi. Un système de violence
+arbitraire, comme celui qui a été pratiqué en Espagne, doit amener une
+résistance déclarée, même lorsque ce système est appliqué par la forte
+main et la ferme volonté de l'homme qui l'a organisé; mais quand il
+n'est plus soutenu par l'énergie de son premier auteur, et quand c'est
+un pouvoir plus faible et moins hardi qui essaye de le maintenir, il ne
+faut pas beaucoup de sagacité pour prévoir qu'il doit amener une
+explosion. Quand les ministres de la couronne mettent à néant les lois
+qui pourvoient à la sûreté du peuple, on ne saurait s'étonner qu'à la
+fin le peuple cesse de respecter les lois qui pourvoient à la sûreté de
+la couronne.
+
+«Ce ne fut certainement pas pour soumettre la nation espagnole à une
+écrasante tyrannie qu'en 1835 la Grande-Bretagne contracta les
+engagements de la Quadruple-Alliance, et donna, d'après les stipulations
+de ce traité, l'assistance active qui a si matériellement contribué à
+expulser d'Espagne don Carlos. Mais le gouvernement de Sa Majesté est si
+pénétré de l'inconvénient d'intervenir, même par un avis amical, dans
+les affaires intérieures des États indépendants que je m'abstiens de
+vous donner pour instruction d'adresser, sur de tels sujets, des
+représentations quelconques aux ministres espagnols; mais vous vous
+garderez de témoigner, dans quelque occasion que ce soit, des sentiments
+différents de ceux que je viens de vous exprimer; et quoique vous deviez
+prendre soin de ne jamais reproduire ces sentiments de manière à
+exciter, accroître ou encourager le mécontentement public, vous ne devez
+cacher, à aucune des personnes qui peuvent porter remède aux maux
+actuels de l'Espagne, que ce sont là les opinions du gouvernement
+britannique.»
+
+C'est, dans les grandes affaires, un art subalterne, quoique souvent
+pratiqué par des hommes d'esprit, que l'art qui consiste à dire et à ne
+pas dire, à donner des instructions enveloppées dans des paroles qui
+semblent les désavouer, et à se ménager ainsi de fausses ombres pour
+voiler, aux yeux du commun des hommes, l'effet qu'on veut produire et le
+dessein qu'on poursuit. La dépêche de Palmerston avait ce caractère, et
+offrait un singulier mélange d'étourderie présomptueuse, de finesse
+préméditée et d'embarras. En en recevant la communication, M. de Jarnac
+en avait, sur-le-champ et avec beaucoup de convenance, témoigné son
+sentiment; au moment de quitter lord Palmerston: «Parlerai-je, lui
+dit-il, de notre entretien à mon gouvernement dès aujourd'hui, ou
+voulez-vous que nous le reprenions bientôt pour voir si votre dépêche ne
+pourrait pas être elle-même un peu réexaminée (_reconsidered_)?--Cette
+dépêche? reprit lord Palmerston; elle a déjà été expédiée à
+Bulwer.--Déjà? répondit M. de Jarnac; eh bien, souffrez que je vous le
+dise franchement: je le regrette très-vivement[144].»
+
+[Note 144: M. de Jarnac à moi, 21 juillet 1846.]
+
+L'attentat de Joseph-Henri contre le roi et ma réélection à Lisieux
+retardèrent quelques jours ma réponse à cette communication. Le 30
+juillet 1846, j'écrivis à M. de Jarnac: «Votre lettre du 21 et la
+dépêche du 19 de lord Palmerston à Bulwer m'ont surpris, beaucoup
+surpris. Non-seulement je ne veux prendre aucune résolution, mais je ne
+veux pas même arrêter mon opinion sur le sens réel de cette dépêche
+avant de m'être bien assuré qu'en effet elle a bien, au fond et dans
+l'intention de l'auteur, celui qu'elle paraît avoir à la première vue et
+dans l'impression du lecteur.
+
+«Deux choses résultent, ou du moins paraissent résulter de cette
+dépêche.
+
+«Sur la question du mariage de la reine Isabelle, lord Palmerston ne
+voit que trois candidats: le prince Léopold de Coburg et les deux fils
+de l'infant don François de Paule. Il les trouve tous les trois
+également convenables, et ne fait à aucun des trois, pas plus à l'un
+qu'à l'autre, aucune objection.
+
+«Quant à l'état politique actuel de l'Espagne et aux hommes qui la
+gouvernent, lord Palmerston les juge très-sévèrement et prescrit à sir
+Henri Bulwer, non pas de faire paraître à dessein, mais de ne pas
+laisser ignorer, dans l'occasion, la sévérité de ce jugement.
+
+«Sur le premier point, l'attitude et le langage de lord Palmerston sont
+une profonde altération, un abandon complet du langage et de l'attitude
+de lord Aberdeen.
+
+«Quand le roi a déclaré qu'il ne chercherait point, je dis plus, qu'il
+se refuserait positivement à placer un de ses fils sur le trône
+d'Espagne, mais qu'en revanche il demandait que le trône d'Espagne ne
+sortît point de la maison de Bourbon et que l'un des descendants de
+Philippe V y fût placé, lord Aberdeen, sans adopter en principe toutes
+nos idées sur cette question, a accepté en fait notre plan de conduite.
+Il a été dit et entendu que les deux gouvernements s'emploieraient à
+Madrid pour que le choix de la reine se portât sur l'un des descendants
+de Philippe V. Lorsque quelque autre candidat, en particulier le prince
+Léopold de Coburg, a été mis en avant, lord Aberdeen a travaillé,
+loyalement travaillé à l'écarter. Et lorsque tout récemment Bulwer, à
+Madrid, a donné, sinon son concours, du moins son aveu à une démarche de
+la reine Christine auprès du duc de Coburg, lord Aberdeen l'en a si
+fortement blâmé que Bulwer a offert sa démission.
+
+«Certes, mon cher Jarnac, après de telles démarches et de telles
+paroles, j'ai bien le droit de dire que l'approbation égale, donnée par
+lord Palmerston à trois candidats parmi lesquels le prince de Coburg est
+placé le premier, est une profonde altération, un abandon complet du
+langage et de l'attitude de son prédécesseur.
+
+«Quoique la situation des fils du roi et des princes de Coburg ne soit
+pas absolument identique, quand le roi a exclu lui-même ses fils de
+toute prétention à la main de la reine d'Espagne, il a dû compter, il a
+compté en effet, et il a eu droit de compter sur une certaine mesure de
+réciprocité. S'il en était autrement, je ne dis pas que le roi
+changerait sa politique; mais, à coup sûr, il recouvrerait toute sa
+liberté. Il n'aurait plus à tenir compte que des intérêts de la France
+et de l'honneur de sa couronne.
+
+«Quant au jugement de lord Palmerston sur le gouvernement espagnol
+actuel, et à l'attitude qu'il prescrit à Bulwer envers ce gouvernement,
+j'ai deux observations à faire.
+
+«Les reproches que fait lord Palmerston au gouvernement espagnol actuel
+et à ses chefs n'ont rien qui s'adresse exclusivement à eux, et qui ne
+puisse très-légitimement être adressé aussi à leurs prédécesseurs. Vous
+avez eu raison de demander s'il s'agissait d'Espartero ou de Narvaez.
+Les violences, les mesures arbitraires, les coups d'État, les
+infractions à la constitution sont depuis longtemps, en Espagne, le fait
+de tous les cabinets et de tous les partis; et si j'étais chargé de
+faire, sous ce rapport, la comparaison des _progressistes_ et des
+_moderados_, je ne crois pas qu'elle tournât au profit des premiers.
+
+«Mais je ne veux point faire cette comparaison; je ne crois pas qu'il
+soit bon de faire aucune comparaison semblable, ni de reprocher, à l'un
+des partis plutôt qu'à l'autre, des torts qui, pour le moins, leur sont
+communs à tous deux. Le malheur de l'Espagne a été que la France et
+l'Angleterre y sont devenues les patrons des divers partis, et se sont
+laissé engager, ou du moins compromettre dans leurs luttes. Ce qui a été
+aussi un malheur pour la France et pour l'Angleterre, en Espagne et même
+hors d'Espagne, car cette association aux rivalités des partis espagnols
+est devenue, entre nos deux pays et nos deux gouvernements, une source
+de mésintelligences et d'embarras qui ont été graves, et qui pourraient
+être encore plus graves. Il importe donc extrêmement que Londres et
+Paris se tiennent en dehors des partis de Madrid, et que, quel que soit
+à Madrid le parti dominant, nos deux cabinets, ne voyant en lui que le
+gouvernement espagnol, prennent auprès de lui la même attitude, exercent
+sur lui la même influence et lui donnent les mêmes conseils,
+c'est-à-dire des conseils favorables au maintien et au développement
+régulier de la monarchie constitutionnelle. Nos deux cabinets étaient,
+depuis quelque temps, à peu près parvenus à ce résultat. Si lord
+Palmerston, comme sa dépêche semble l'indiquer, redevient le censeur
+sévère des _moderados_ et le patron des _progressistes_, ici encore il y
+aura une grande et très-importante déviation de la politique de son
+prédécesseur, déviation dont les conséquences seront très-mauvaises pour
+l'Espagne d'abord, et aussi pour la bonne entente entre nos deux pays.
+
+«Cette entente existera-t-elle ou non? Ira-t-elle, sous le cabinet
+anglais actuel, s'affermissant ou se perdant? C'est là, mon cher Jarnac,
+la question que la dépêche de lord Palmerston m'oblige, contre mon bien
+sincère désir, à me poser à moi-même. Je suis profondément convaincu que
+l'entente cordiale, l'action commune de nos deux gouvernements est bonne
+et importante partout, bonne et importante en Espagne encore plus
+qu'ailleurs, car c'est un terrain plus grand et sur lequel les questions
+sont plus graves. Je ne me suis point borné à exprimer cette conviction;
+je l'ai prouvée et mise en action, il y a dix jours, en proposant à lord
+Palmerston, avant d'avoir aucune connaissance de sa dépêche du 19 de ce
+mois, le concert et l'action commune entre nous, en faveur des fils de
+l'infant don François de Paule. Je tiens infiniment à ce concert, à
+cette action commune; je ferai beaucoup pour les maintenir. Mais enfin
+il peut y avoir aussi pour la France, en Espagne, une politique isolée;
+et si l'initiative de la politique isolée était prise à Londres, il
+faudrait bien qu'à Paris j'en adoptasse aussi la pratique.»
+
+Dans cette nouvelle situation, j'avais à me préoccuper de Madrid encore
+plus que de Londres, car si la lutte devait recommencer entre Paris et
+Londres, c'était à Madrid qu'elle devait se livrer et aboutir à la
+défaite ou au succès. Dès que j'eus reçu la dépêche de lord Palmerston
+du 19 juillet, j'écrivis à M. Bresson[145]: «Je vous communique
+sur-le-champ ce que je reçois à l'instant de Londres. Je vous écrirai
+avec détail dès que je me serai concerté avec le roi. Deux seules
+réflexions immédiatement: 1º Le Coburg n'est pas si abandonné qu'on veut
+le dire; c'est toujours de lui qu'il s'agit et non d'un archiduc
+d'Autriche. Celui-ci n'est-il qu'une feinte? La reine Christine et M.
+Isturiz poursuivent-ils l'intrigue Coburg sous le voile de leur retour
+apparent au duc de Cadix? Si cela est, raison de plus pour nous de
+poursuivre Cadix et Montpensier. Que ce soit là notre idée fixe. Vous
+pouvez, je pense, lier toujours ces deux noms sans engagement formel de
+simultanéité dans la conclusion définitive et en réservant la discussion
+des articles. 2º Le parti modéré, la reine Christine, M. Isturiz comme
+M. Mon, ne peuvent se méprendre sur le sens et la portée politique de la
+dépêche de lord Palmerston. Quoique le général Narvaez y soit seul
+personnellement désigné, l'attaque est évidemment dirigée contre eux
+tous, contre tout le gouvernement espagnol depuis 1843. C'est bien le
+langage du patron des progressistes, d'Espartero, Olozaga, Mendizabal,
+etc. Faites en sorte que cette situation soit bien comprise. Elle est
+assez claire. Nous rentrons dans l'ancienne ornière. Ne faisons pas un
+pas sans mettre cette politique dans son tort, mais ne soyons pas ses
+Dupes.»
+
+[Note 145: Le 24 juillet 1846.]
+
+M. Bresson ne se fit pas prier pour se mettre vivement à l'oeuvre,
+quelles que fussent les obscurités et les hésitations qu'il y
+rencontrait encore. Il doutait que la reine Christine secondât
+efficacement le duc de Cadix, que pourtant elle faisait inviter à venir
+de Pampelune où il était avec son régiment, passer quelque temps à
+Madrid. Elle reparlait avec faveur du comte de Trapani et du général
+Narvaez, qu'il faudrait, disait-elle, rappeler de son exil pour soutenir
+cette candidature si on la reprenait. «Où en est l'affaire Coburg?»
+avait demandé naguère M. Bresson à M. Isturiz qui avait répondu: «Je ne
+pourrais le dire au juste; elle est là; on n'a toujours pas reçu de
+réponse;» et quand M. Bresson avait rapporté ce propos à la reine
+Christine: «Je ne sais pas même où sont les Coburg, lui avait-elle dit;
+il n'y a pas de nouvelles d'eux, excepté de Bruxelles où ils ont passé
+il y a quelques semaines.» Elle témoignait quelquefois un vif désir
+d'aller passer un mois à Paris «pour tout concerter, disait-elle, avec
+mon oncle et ma tante; nous discuterions ce que nous pourrions faire, et
+jusqu'à quel point nous pourrions aider Trapani au moyen de Montpensier.
+Je m'imagine souvent que le mariage de l'infante, fait en premier lieu,
+nous donnerait de grandes facilités.»--«J'ai quelquefois comme un
+soupçon, ajoutait M. Bresson, que la reine Christine veut s'échapper
+d'Espagne, laisser à d'autres la responsabilité du mariage de sa fille,
+soit Trapani, soit Coburg, et n'y revenir qu'après une solution
+quelconque qui ne pourrait lui être imputée.»--«Que penseriez-vous d'un
+archiduc d'Autriche? demanda un jour M. Isturiz à M. Bresson;--La
+question resterait pour nous la même; ce serait toujours l'expulsion de
+la maison de Bourbon;--Alors donc, le duc de Cadix et le duc de
+Montpensier, reprit M. Isturiz; vous voulez tout avoir; vous aurez
+tout.» Dans une récente entrevue, la reine Christine avait dit à M. Mon:
+«Tu peux dire à Bresson que le mariage de Fernanda avec Montpensier ne
+se fera pas;--Mais, Madame, quelle raison avez-vous de penser ainsi?--Tu
+verras; l'Angleterre s'y opposera;--Mais si la France, Madame, ne lui
+reconnaît pas ce droit d'opposition?--C'est égal; je te prédis qu'il ne
+se fera pas; quelques minutes après cependant, elle demandait à M.
+Bresson pourquoi le roi lui refusait M. le duc de Montpensier pour la
+reine quand il n'y avait aucune crainte de guerre à en concevoir[146].
+
+[Note 146: M. Bresson à moi, 17 juillet, 1 et 4 août 1846.]
+
+La dépêche de lord Palmerston, avec sa déclaration d'hostilité contre le
+parti modéré, vint tomber au milieu de toutes ces incertitudes. M.
+Bresson m'écrivit[147]: «Mon et Riansarès seuls dînaient aujourd'hui
+avec moi; ils me quittent ensemble à l'instant. Le premier m'a raconté
+qu'hier soir la reine-mère lui avait dit, avec une anxiété remarquable:
+«Engage donc Bresson à s'entendre avec moi pour faire les deux mariages
+Bourbon le plus tôt possible. Les Anglais et la révolution nous
+menacent.» Et le lendemain[148]: «Ou il ne faut plus croire à rien sur
+cette terre, ou la reine Christine, soit par peur, par calcul, ou par
+affection, nous est entièrement revenue. Je la quitte à l'instant. Elle
+m'avait fait inviter à aller la voir. C'est la première fois depuis que
+je suis en Espagne; jamais elle n'adresse d'invitation de ce genre; elle
+trouve que cela l'engage trop. Elle abandonne la combinaison Trapani;
+elle la trouve dangereuse, inexécutable peut-être dans les conjonctures
+présentes. Elle se rallie franchement à la pensée du mariage de la jeune
+reine avec le duc de Cadix. Elle y prépare, elle y dispose, elle y rend
+favorable l'esprit de sa fille. Elle ménage à l'infant des occasions
+fréquentes de la voir dans l'intimité, à des dîners de famille. Elle
+s'aidera de la jeune infante, fort occupée de M. le duc de Montpensier,
+et à qui elle a appris que son mariage ne pouvait se faire que si sa
+soeur épousait un Bourbon. Enfin elle ne négligera, elle n'omettra rien
+pour assurer le succès, et déjà elle peut me donner un espoir fondé. Je
+vous laisse à penser si je l'ai encouragée dans cette voie.
+
+[Note 147: Le 8 août 1846.]
+
+[Note 148: Le 9 août 1846.]
+
+«Elle ne nous demande qu'une concession: c'est d'associer le mariage de
+M. le duc de Montpensier à celui de M. le duc de Cadix, de manière à
+fortifier, à relever l'un par l'autre, et à contenir les mécontents, les
+opposants, par l'éclat du rang de notre prince et par la crainte de la
+France qui vient derrière lui. Je n'ai point élevé d'objection contre
+cet arrangement; j'ai seulement fait observer qu'il y avait des
+conditions préliminaires indispensables à régler, des éclaircissements à
+donner, des articles de contrat à stipuler, des apports mutuels à
+connaître, des questions d'État, de résidence, d'espérance, de
+succession, à peser et à décider mûrement. Elle en est tombée d'accord.
+Je lui ai dit que je vous demanderais un projet de contrat; et comme
+elle me rappelait que l'infante avait un vif désir de voir un portrait
+de M. le duc de Montpensier, je lui ai promis de m'adresser à vous pour
+le lui procurer, à condition qu'elle me remettrait en échange celui de
+Son Altesse royale. Aussitôt que la jeune reine aura dit _oui_, elle
+veut que tout marche vers la conclusion avec une grande célérité et le
+plus inviolable secret; elle m'a prié, presque conjuré de ne confier
+qu'au roi et à vous la conversation que j'avais avec elle. Elle craint
+que, l'éveil une fois donné, les partis ne se jettent au travers, et
+que, par l'intrigue du dedans, par l'opposition de l'Angleterre, ce plan
+ne soit, comme les autres, sourdement miné ou violemment renversé. A
+tout cela elle ne met de restriction que la volonté de sa fille, qu'elle
+n'entend pas forcer et à laquelle il faudra se soumettre si elle nous
+est décidément contraire; mais en vérité elle avait l'air, elle était
+bien près de m'en répondre. Le duc de Cadix arrive probablement
+après-demain. La grande épreuve va donc commencer.»
+
+Je persiste à penser qu'à travers toutes les incertitudes et toutes les
+vicissitudes de sa situation politique et de sa disposition intérieure,
+la sérieuse intention de la reine Christine avait toujours été de faire
+faire à l'une de ses filles, à la reine ou à l'infante, l'un des deux
+grands mariages qui s'offraient pour elles, et d'assurer ainsi, à
+l'Espagne et à elle-même, l'appui de la France ou de l'Angleterre. En
+son âme et pour elle-même, elle préférait infiniment le mariage
+français; peut-être même, quand elle faisait des avances positives pour
+le mariage Coburg, espérait-elle alarmer assez le roi Louis-Philippe
+pour en obtenir la solution qu'elle désirait: «Ce sera la faute de mon
+oncle, disait-elle souvent; que ne me donne-t-il Montpensier pour la
+reine!» En tout cas, ce furent l'attitude et la dépêche de lord
+Palmerston à peine rentré au pouvoir qui surmontèrent le peu de goût de
+la reine Christine pour les fils de sa soeur doña Carlotta, et
+déterminèrent sa prompte et franche résolution en faveur des deux
+mariages Bourbons. Soit légèreté, soit routine dans la vieille politique
+anglaise, lord Palmerston avait mal jugé de l'état des partis et des
+esprits en Espagne; les modérés étaient en possession du gouvernement,
+non sous la main de leur audacieux chef militaire et avec la perspective
+des coups d'État; le général Narvaez était exilé en France; les chefs
+civils du parti, et les plus constitutionnels d'entre eux, formaient le
+cabinet; la prochaine convocation des Cortès était résolue. C'était dans
+cette forte et régulière situation que la reine Christine, le cabinet et
+tout le parti modéré en Espagne se voyaient menacés d'être livrés à
+leurs constants et ardents ennemis les progressistes révolutionnaires.
+Ils ne voulurent pas subir cette perspective, et ils se décidèrent enfin
+nettement pour l'alliance française.
+
+Pendant trois semaines la question fut encore, non pas vraiment
+indécise, mais très-agitée. La jeune reine tantôt inclinait, tantôt
+hésitait à se prononcer pour son cousin. Le duc de Cadix avait des
+moments de doute et presque de découragement sur son succès. Le travail
+en faveur du mariage Coburg n'était pas complètement abandonné. M.
+Isturiz avait encore, à ce sujet, des entretiens secrets avec sir Henri
+Bulwer. Lord Clarendon, lié depuis longtemps avec le président du
+cabinet espagnol, lui écrivit pour l'alarmer sur les conséquences du
+mariage du duc de Montpensier avec l'infante. Sir Henri Bulwer fomentait
+vivement ces alarmes; elles troublaient M. Isturiz dans les moments même
+où il était le plus décidé à n'en pas tenir compte: «Aussitôt que la
+reine aura prononcé _oui_, dit-il un jour à M. Bresson, je vous écris
+pour vous appeler près de moi, et nous faisons l'affaire en un quart
+d'heure. Enfin je m'embarque dans votre vaisseau, mais avec la
+conviction que nous aurons la guerre.»
+
+Après avoir gardé pendant plus d'un mois un silence absolu sur la
+proposition que je lui avais faite le 20 juillet pour l'entente et
+l'action commune, de nos deux gouvernements en faveur de celui des fils
+de don François de Paule que préféreraient la reine Isabelle et
+l'Espagne, lord Palmerston me fit communiquer, le 27 août, une dépêche
+en date du 22, contenant la substance des nouvelles instructions qu'il
+avait naguère adressées à sir Henri Bulwer; elles portaient expressément
+«qu'après un examen attentif de la question, le gouvernement de Sa
+Majesté la reine d'Angleterre pensait que l'infant don Enrique était le
+seul prince espagnol qui fût propre, par ses qualités personnelles, à
+devenir le mari de la reine d'Espagne[149].» Je répondis sur-le-champ
+que nous ne nous croyions point le droit de désigner ainsi l'un des
+infants comme le seul mari convenable de la reine d'Espagne. J'avais
+déjà dit qu'à la reine seule et à son gouvernement il appartenait de
+choisir, soit entre tous les descendants de Philippe V, soit
+spécialement entre les fils de don François de Paule. Je ne pouvais que
+répéter le même langage, et affirmer que celui des deux infants qui
+conviendrait à la reine Isabelle et à l'Espagne nous conviendrait aussi.
+Je m'étonnai que lord Palmerston crût devoir désigner, comme le seul
+prince espagnol propre à épouser la reine, précisément celui qui avait
+eu, et envers le gouvernement de la reine et envers la reine elle-même
+des torts très-graves, et qui était encore, en ce moment, dans un état
+de demi-rébellion. Quand les instructions de lord Palmerston lui furent
+communiquées par M. Bulwer, M. Isturiz répondit: «Jamais, du
+consentement de Leurs Majestés, l'infant don Enrique n'épousera ni la
+jeune reine ni l'infante, à moins qu'il ne leur soit imposé par une
+révolution[150];» et sir Henri Bulwer écrivit lui-même à lord
+Palmerston: «Je regrette d'être obligé d'ajouter que toutes les peines
+que j'ai prises, pour disposer la cour et le président du conseil en
+faveur d'un mariage de don Enrique avec la reine, ont été complètement
+sans effet[151].»
+
+[Note 149: _The only Spanish prince who is fit, by his personal
+qualities, to be the Queen's husband_.]
+
+[Note 150: M. Bresson à moi, 14 et 16 août 1846.]
+
+[Note 151: Le 14 août 1846. _Parliamentary Papers_ de 1847, pag. 14.]
+
+En ceci encore, lord Palmerston se laissa dominer par une routine plus
+opiniâtre que clairvoyante: en présentant exclusivement l'infant don
+Enrique comme le seul prétendant convenable à la main de la reine
+Isabelle, il asservissait la politique de l'Angleterre aux passions et
+aux prétentions du parti radical espagnol, méconnaissant ainsi l'état
+des faits en Espagne, et préférant le concert avec l'ex-régent Espartero
+et ses amis à l'entente cordiale avec le roi Louis-Philippe et le
+cabinet français.
+
+Dès que j'eus reçu cette communication, j'écrivis à M. de Jarnac[152]:
+«Lord Palmerston déclare (et je trouve ceci excellent) que, dans
+l'opinion du cabinet anglais, ce qui convient le mieux à l'Espagne et à
+la reine d'Espagne, c'est le mariage avec un prince espagnol. Mais il
+ajoute aussitôt que l'infant don Enrique _is the only Spanish prince who
+is fit, by his own personal qualities, to be the Queen's husband_. J'ai
+copié ces mots: «le seul prince qui soit propre, par ses qualités
+personnelles, à être le mari de la reine d'Espagne.» Comment
+pourrions-nous appuyer et tenir ce langage? Nous avons dit à Madrid, à
+Londres, ici, partout, en tout temps, tout à l'heure encore, que si nous
+nous croyions obligés de demander que le mari de la reine Isabelle fût
+choisi parmi les descendants de Philippe V, nous acceptions du reste
+sans hésiter tous les descendants de Philippe V, et que celui d'entre
+eux qui conviendrait à l'Espagne et à sa reine nous conviendrait aussi.
+Nous avons spécialement répété sans cesse que les deux infants fils de
+don François de Paule nous convenaient tout à fait, que c'était à la
+reine Isabelle à prononcer entre eux, et que nous étions prêts à trouver
+bon son choix, quel qu'il fût. En vérité, lorsque par la nécessité des
+choses, par l'empire des intérêts de nos deux pays, nous sommes
+conduits, à Paris et à Londres, à désirer que le choix de la reine
+d'Espagne se renferme dans des limites déjà assez étroites, et à
+écarter, chacun de notre côté, tel ou tel candidat, lorsque, par une
+série d'incidents et de motifs que je ne rappelle pas, les deux fils de
+don François de Paule restent à peu près seuls sur la scène, venir
+déclarer que l'un des deux est _seul_ propre à devenir le mari de la
+reine, c'est pousser trop loin la restriction, l'intervention, la
+_dictation_. Nous ne croirions pas pouvoir le faire quand même nous
+n'aurions jamais dit le contraire, et nous le pouvons d'autant moins que
+nous avons constamment dit le contraire.
+
+[Note 152: Le 30 août 1846.]
+
+«C'est à cause des qualités personnelles de don Enrique que lord
+Palmerston le déclare seul propre à devenir le mari de la reine. Nous
+connaissons ces deux princes; nous les avons vus longtemps ici. Nous ne
+saurions apprécier avec assez de certitude leurs qualités personnelles
+pour faire, sur l'un ou sur l'autre, une telle déclaration. C'est à la
+reine d'Espagne, à la reine sa mère, à ses ministres qu'appartient une
+appréciation semblable, et eux seuls en possèdent les éléments.
+
+«Je sais qu'on a dit, et lord Palmerston vous répète dans sa lettre
+particulière du 27 que le duc de Cadix déplaît à la reine Isabelle. Si
+cela est, elle se décidera en conséquence; mais c'est à elle à en
+décider.
+
+«Quant à l'infant don Enrique, lorsque ce prince a passé naguère à
+Paris, le roi lui a fortement représenté les inconvénients, pour
+lui-même, de la conduite qu'il avait tenue, de l'attitude qu'il prenait,
+et la nécessité pour lui, dans son intérêt comme selon son devoir, de
+faire acte de soumission et de respect envers la reine, et de rentrer
+auprès d'elle, à sa cour, dans la position convenable pour un infant. Le
+roi lui a offert, en présence de M. Martinez de la Rosa, de s'employer
+lui-même pour le faire rentrer en grâce à Madrid. J'ai écrit à Bresson
+pour qu'en effet il parlât et agît dans ce sens. Encore faut-il que
+l'infant le demande lui-même et qu'il se montre, envers la reine
+Isabelle, déférent, respectueux, soumis. Ce n'est pas du sein de la
+conspiration et avec le ton de la menace qu'il peut prétendre à sa main.
+Ce devoir et cette convenance seraient sentis, j'en suis sûr, en
+Angleterre plus que partout ailleurs.
+
+«J'ai dit tout cela, ou à peu près, à lord Normanby, qui m'a assuré du
+reste que si, malgré les avis de Bulwer, la reine Isabelle se décidait
+pour le duc de Cadix, l'Angleterre ne croirait avoir rien à dire.»
+
+Comme je venais d'adresser cette lettre à M. de Jarnac, je reçus de
+Madrid celle-ci, écrite par M, Bresson le 28 août, à deux heures du
+matin: «Je vous transmets, par le télégraphe, une grande nouvelle. La
+jeune reine a donné son consentement à son mariage avec le duc de Cadix.
+Elle a fait appeler ses ministres pour leur signifier sa volonté. Ils y
+ont acquiescé avec unanimité et sans discussion. Elle les a informés en
+même temps qu'elle donnait sa soeur en mariage à M. le duc de
+Montpensier, qu'elle voulait que ces deux mariages se fissent
+promptement, et, autant que possible, le même jour. Le conseil se réunit
+à onze heures pour consulter les précédents et arrêter une formule
+d'actes provisoires qui seront probablement signés dans la journée. Je
+suis en mesure pour tout, et au milieu des périls qui nous environnent,
+je n'épiloguerai pas sur des nuances, tout en réservant les intérêts
+essentiels et en nous gardant toute latitude possible. M. Mon était là
+près de moi, il y a une minute, écrivant à M. Martinez de la Rosa. Il
+est venu me réveiller en sursaut pour m'embrasser. Très-probablement
+demain paraîtra dans la _Gazette officielle_ le décret de convocation
+des Cortès actuelles, dans l'espace de dix ou douze jours.»
+
+Les Cortès furent en effet convoquées pour le 14 septembre suivant.
+
+Nous touchions au terme. Dans l'attente du résultat que m'annonçait M.
+Bresson, j'avais appelé momentanément à Paris le duc de Glücksberg et M.
+de Jarnac pour recevoir d'eux, sur Madrid et sur Londres, toutes les
+informations que permet la liberté de la conversation, et pour leur
+donner mes instructions précises sur les questions qui, au dernier
+moment, pouvaient encore s'élever et exiger une solution immédiate. La
+plus délicate était celle de la complète simultanéité des deux mariages.
+La reine Christine et le cabinet espagnol y tenaient absolument.
+C'était, pour eux, le seul moyen de donner immédiatement et du premier
+coup, au mariage de la reine Isabelle avec le duc de Cadix, le caractère
+et la valeur politiques qui pouvaient seuls, dans les Cortès et dans le
+public espagnol, en assurer le succès. Nous n'avions aucune objection
+sérieuse à faire à leur voeu, ni aucun scrupule à le satisfaire: par mon
+_Mémorandum_ du 27 février précédent, communiqué le 4 mars à lord
+Aberdeen, nous avions formellement déclaré au gouvernement anglais que
+«si le mariage, soit de la reine, soit de l'infante, avec le prince
+Léopold de Coburg ou avec tout autre prince étranger aux descendants de
+Philippe V, devenait probable et imminent, nous serions, dans ce cas,
+affranchis de tout engagement et libres d'agir immédiatement pour parer
+le coup, en demandant la main, soit de la reine, soit de l'infante, pour
+M. le duc de Montpensier.» La démarche faite par M. Isturiz et la reine
+Christine elle-même, de concert avec sir Henri Bulwer, auprès du duc de
+Coburg, et la dépêche par laquelle lord Palmerston, en rentrant au
+pouvoir, avait mis le prince Léopold de Coburg au premier rang des trois
+candidats à la main de la reine d'Espagne contre lesquels le
+gouvernement anglais n'élevait aucune objection: ces deux actes nous
+plaçaient évidemment dans la situation prévue le 27 février précédent,
+et nous donnaient plein droit de conclure simultanément les deux
+mariages. Mais tant d'oscillations avaient eu lieu, tant de brouillards
+s'étaient élevés dans le cours de cette négociation que nous pouvions
+craindre qu'au dernier moment une circonstance imprévue, un embarras
+soudain ne survînt et ne dût modifier notre conduite. Nous avions donc à
+coeur de conserver, dans cette hypothèse et envers le gouvernement
+espagnol, notre liberté. En renvoyant le duc de Glücksberg à Madrid, je
+lui prescrivis de recommander expressément à M. Bresson cette dernière
+précaution, et de lui donner en même temps la certitude que ma confiance
+en lui était entière, et qu'en tout cas il serait fermement soutenu.
+
+Le jour même où, à deux heures du matin, il m'avait annoncé le
+consentement de la reine Isabelle au double mariage, M. Bresson
+m'écrivit[153]: «Je n'étais pas ce matin au bout de mes peines; il m'a
+fallu me débattre toute la journée avec la reine-mère, M. Isturiz et M.
+Pidal pour faire maintenir, dans la rédaction de l'acte que nous devions
+signer, les mots _autant que faire se pourra_, qui constituent notre
+liberté d'action. J'ai dû m'avancer jusqu'à annoncer que je ne signerais
+pas si cette concession ne m'était pas faite. La reine-mère entendait
+que la célébration des deux mariages se fit le 20 du mois prochain, et
+que monseigneur le duc de Montpensier fût ici pour cette époque. J'ai
+démontré que c'était de toute impossibilité, et j'ai déclaré que
+_déclaration_ et _célébration_ devaient être suspendues jusqu'après la
+discussion, la signature et la ratification des articles du contrat.
+C'est là notre garantie. Malgré toutes ces précautions, le conseil avait
+introduit, dans le décret de convocation des Cortès qui paraîtra demain,
+avec la notification du mariage de la reine, celle du mariage de
+l'infante. J'ai protesté et signifié que, si cela s'accomplissait,
+j'annulerais demain authentiquement tout ce qui aurait été fait. Au 20
+septembre, la reine-mère substitue maintenant le 10 octobre.»
+
+[Note 153: Le 28 août 1846.]
+
+Ces bases convenues, l'acte d'engagement fut ainsi rédigé:
+
+«En la résidence royale de Madrid, le 28 du mois d'août de l'an de grâce
+1846:
+
+«Entre Son Excellence don Xavier de Isturiz, etc., etc., muni des
+pleins-pouvoirs de Sa Majesté Catholique, et Son Excellence le comte de
+Bresson, ambassadeur de France, muni des pleins-pouvoirs du Roi son
+auguste souverain.
+
+«Le mariage de Sa Majesté la Reine d'Espagne et de Son Altesse Royale
+Monseigneur le duc de Cadix ayant été, aujourd'hui même, convenu et
+signé.
+
+«Il est stipulé, convenu et arrêté par le présent acte que, de leur
+propre consentement et du consentement déjà éventuellement accordé de
+leurs augustes parents, il y aura mariage entre Son Altesse Royale
+l'Infante doña Maria-Luisa-Fernanda de Bourbon et Son Altesse Royale
+Monseigneur le prince Antoine-Marie-Philippe-Louis d'Orléans, duc de
+Montpensier, fils puîné de Sa Majesté le Roi des Français.
+
+«La discussion des capitulations matrimoniales, des articles du contrat
+et des questions d'intérêt qui s'y rattachent est réservée.
+
+«Et lorsque les actes définitifs auront été dûment réglés et approuvés
+par les hautes parties contractantes, la forme et l'époque de la
+déclaration de ce mariage et sa célébration seront déterminées de
+manière à les associer, _autant que faire se pourra_, à la déclaration
+et à la célébration du mariage de Sa Majesté Catholique avec Son Altesse
+Royale le duc de Cadix, en la résidence royale de Madrid _et en
+personnes_.
+
+«En foi de quoi les plénipotentiaires ci-dessus nommés ont signé le
+présent acte en double original, et l'ont scellé de leurs armes.»
+
+J'écrivis sur-le-champ à M. de Jarnac[154]: «Je vous ai fait envoyer les
+deux dépêches télégraphiques qui venaient de m'annoncer la résolution de
+la reine d'Espagne et de son gouvernement sur l'un et l'autre mariage.
+La question s'est dénouée tout à coup. Si on s'en étonne, dites
+exactement les choses comme elles sont. Vous vous rappelez le
+_Memorandum_ en cinq paragraphes que je vous remis le 27 février dernier
+dans votre petite course à Paris, et que M. de Sainte-Aulaire mit
+textuellement, le 4 mars, sous les yeux de lord Aberdeen. Reportez-vous
+à cette pièce. Vous vous rappelez aussi qu'au mois de mai dernier nous
+reçûmes, de Londres comme de Madrid, l'avis certain que le ministère
+espagnol, d'accord avec les reines, venait d'adresser à Lisbonne, au duc
+régnant de Coburg, un message à l'effet de négocier le mariage du prince
+Léopold avec la reine Isabelle: message communiqué au ministre
+d'Angleterre à Madrid qui avait donné son approbation. Lord Aberdeen, à
+la vérité, par une lettre particulière du 28 mai qui me fut communiquée,
+blâma M. Bulwer de la part qu'il avait prise dans cette démarche, et ce
+blâme était assez vif pour que M. Bulwer crût devoir offrir sa
+démission. Mais lord Aberdeen sortit des affaires, et le 20 juillet
+dernier lord Palmerston vous communiqua une dépêche du 19 qu'il venait
+d'adresser à M. Bulwer, et qui établissait formellement «que les
+candidats à la main de la reine d'Espagne étaient réduits à trois,
+savoir: le prince Léopold de Saxe-Coburg et les deux fils de don
+François de Paule, et qu'à aucun d'entre eux le gouvernement anglais ne
+se sentait appelé à faire aucune objection.»
+
+[Note 154: Le 1er septembre 1846.]
+
+«Ainsi le prince Léopold de Coburg, demandé par le ministère espagnol,
+était en même temps accepté, comme candidat à la main de la reine
+Isabelle, par le ministère anglais qui n'y faisait aucune objection, et
+le plaçait même en première ligne entre les trois candidats.
+
+«A coup sûr, c'était bien là évidemment cette chance probable et
+imminente d'un mariage de la reine d'Espagne avec le prince Léopold de
+Coburg qui nous avions toujours considérée et annoncée comme nous
+rendant la pleine liberté d'agir immédiatement pour parer le coup en
+demandant la main, soit de la reine, soit de l'infante, pour M. le duc
+de Montpensier.
+
+«Nous étions d'autant plus libres que lord Palmerston ne répondait rien
+aux ouvertures que nous lui faisions dans un autre sens. Le 20 juillet,
+avant d'avoir aucune connaissance de sa dépêche du 19 à M. Bulwer, je
+vous avais chargé de l'inviter à agir en commun avec nous à Madrid pour
+décider la reine d'Espagne et ses ministres à choisir un mari entre les
+fils de don François de Paule. Le 30 juillet, je vous ai chargé aussi de
+lui faire connaître toutes mes objections à sa dépêche du 19,
+l'altération profonde qu'elle apportait dans la situation, et les
+conséquences que cette altération pourrait avoir. C'est seulement le 28
+août que j'ai reçu, par la communication que m'a faite lord Normanby,
+une réponse de lord Palmerston à mes diverses communications.
+
+«J'aurais manqué à tous mes devoirs si, dans une telle situation et
+pendant un si long temps, j'étais resté inactif. J'ai fait ce que
+j'avais annoncé le 27 février dernier. En présence de la candidature,
+réclamée à Madrid et acceptée à Londres, du prince Léopold de Coburg à
+la main de la reine Isabelle, j'ai donné à M. Bresson l'ordre de faire
+tous ses efforts pour décider le mariage de la reine avec l'un des fils
+de don François de Paule, spécialement avec le duc de Cadix présent en
+Espagne, et celui de l'infante avec M. le duc de Montpensier. La reine,
+sa mère et ses ministres viennent d'accepter cette double union.
+
+«Voilà les faits, mon cher Jarnac. Rappelez-les à lord Palmerston en lui
+faisant connaître la résolution qui vient d'être prise à Madrid, et dont
+il est peut-être déjà informé. Je n'ai rien à dire quant au fond même de
+cette résolution. Des deux mariages auxquels elle se rapporte, l'un est
+une question politique que la reine d'Espagne et son gouvernement ont
+droit de résoudre selon la constitution du pays; l'autre est une affaire
+de famille qui n'appartient qu'à la reine-mère, à ses deux filles et à
+nous.»
+
+L'humeur de lord Palmerston fut très-vive, non pas plus vive que je ne
+m'y attendais. Ce qui me frappa surtout dans son langage, et ce qui
+m'importait le plus à ce moment, ce fut son espoir d'être encore à temps
+pour empêcher la conclusion définitive du mariage de M. le duc de
+Montpensier avec l'infante, et son dessein de faire tout ce qui serait
+en son pouvoir pour y réussir: «C'est là, dit-il à M. de Jarnac, l'acte
+le plus patent d'ambition et d'agrandissement politique que l'Europe ait
+vu depuis l'Empire. J'espère que l'on réfléchira à Paris avant de
+conclure. Il est impossible que les rapports des deux cours et des deux
+gouvernements n'en soient pas complètement altérés[155].» Les paroles et
+l'attitude de sir Henri Bulwer à Madrid répondirent à celles de son
+chef: «Il a dit hier à M. Donoso-Cortès, m'écrivit M. Bresson, ces mots
+échappés sans doute à un premier dépit et qu'il regrettera
+bientôt:--«Nous n'avons rien à dire sur le mariage de la reine; mais je
+vous déclare solennellement que nous regardons celui de l'infante comme
+un acte d'hostilité, et que mon gouvernement n'épargnera rien pour
+amener en Espagne un bouleversement complet.»--M. Donoso-Cortès ne s'est
+pas cru autorisé à me rapporter cette étrange et imprudente déclaration
+avant d'avoir demandé à M. Isturiz et au duc de Riansarès s'il devait le
+faire. L'un et l'autre l'y ont fort engagé. Il doit aller dire à M.
+Bulwer que, sans que les relations personnelles en soient atteintes,
+toute relation politique cesse entre eux, à partir de ce jour. Je dois
+vous faire observer que M. Donoso-Cortès est considéré, par les membres
+du corps diplomatique, comme un intermédiaire confidentiel entre la
+reine-mère et eux[156].» Les actions, ou, pour parler plus exactement,
+les tentatives suivirent de près les paroles; sir Henri Bulwer se mit à
+l'oeuvre pour alarmer et paralyser le cabinet espagnol: tantôt il lui
+adressait, coup sur coup, des notes dures ou tristes; tantôt il
+expédiait aux vaisseaux anglais en station dans les parages de Cadix ou
+de Gibraltar des courriers qui semblaient leur apporter des ordres de
+blocus ou d'hostilité, et répandaient ainsi, dans les populations
+voisines de leur route ou des côtes, une curiosité pleine de trouble; il
+essaya d'inquiéter, sur les conséquences du mariage de M. le duc de
+Montpensier avec l'infante, le duc de Cadix lui-même; il exprimait
+partout, et jusque dans la tribune diplomatique des Cortès, le voeu que
+ce mariage fût au moins retardé de quelques mois et plus mûrement
+délibéré. Encouragée par ces démonstrations du ministre d'Angleterre, la
+presse progressiste travaillait à agiter le pays; une protestation
+inconvenante de l'infant don Enrique fut publiée et répandue, sans autre
+effet que de nuire à son auteur. Enfin, le 23 septembre, sir Henri
+Bulwer présenta au cabinet espagnol une longue note de lord Palmerston
+qui, au nom de l'équilibre européen, de l'indépendance de l'Espagne et
+des services que lui avait rendus l'Angleterre, protestait contre le
+mariage de l'infante et témoignait l'espoir que le gouvernement espagnol
+n'irait pas jusqu'au bout de cette voie.
+
+[Note 155: M. de Jarnac à moi, 9, 11 et 12 septembre 1846.]
+
+[Note 156: M. Bresson à moi, 24 août 1846.]
+
+Il y avait peu de tact à mettre ainsi les Espagnols au pied du mur; en
+pareil cas, la dignité et le courage ne leur manquent jamais. M. Isturiz
+répondit catégoriquement que le mariage de l'infante avec M. le duc de
+Montpensier était un acte accompli, qu'il avait été décidé par la libre
+et spontanée volonté de la reine, de la reine-mère, de l'infante, et
+avec l'assentiment unanime du cabinet, que les Cortès venaient d'y
+donner leur entière adhésion, que l'indépendance de l'Espagne n'en
+recevrait pas la moindre atteinte, et qu'il espérait que ses relations
+avec le gouvernement britannique n'en souffriraient pas davantage. Il
+était pleinement en droit de tenir ce langage: le sénat et le congrès
+des députés, après des débats où l'opposition s'était manifestée sans
+gêne comme avec convenance, avaient adopté, l'un à l'unanimité, l'autre
+à 159 voix contre une, de loyales adresses de félicitation à la reine
+sur l'un et l'autre mariage[157]. Le pays était tranquille. Le comte de
+Montemolin, qui s'était naguère évadé de Bourges, avait débarqué en
+Angleterre et se trouvait à Londres où l'infant don Enrique, disait-on,
+venait aussi d'arriver de Belgique. Le fameux chef carliste Cabrera y
+était également attendu, et M. de Jarnac, dans une visite au
+_Foreign-Office_, y avait aperçu l'ex-régent Espartero qu'on essaya
+vainement de lui cacher. Tout ce mouvement des mécontents au dehors,
+toutes ces chances de trouble au dedans n'excitaient en Espagne aucune
+préoccupation; les esprits étaient attirés et occupés ailleurs; le
+sentiment public se montrait hautement favorable à la résolution royale
+constitutionnellement acceptée. Le corps diplomatique fut admis à
+présenter ses félicitations à la jeune reine et à la reine-mère; sir
+Henri Bulwer s'y rendit avec ses collègues: «Il a parlé si bas, dit la
+jeune reine, que je n'ai rien compris à ce qu'il m'a dit; il n'avait
+probablement rien d'agréable à me dire;» et lorsque, en félicitant la
+reine Christine sur le mariage de la reine sa fille, M. Bulwer ajouta:
+«Quant à l'autre.....--L'autre, dit la reine Christine en
+l'interrompant, nous avons décidé de le célébrer le même jour;» et la
+conversation en resta là.
+
+[Note 157: Les 18 et 19 septembre 1846.]
+
+Le 4 septembre, j'avais écrit par le télégraphe à M. Bresson: «Le roi
+approuve que le mariage de monseigneur le duc de Montpensier avec
+l'infante soit célébré le même jour que celui de la reine avec
+monseigneur le duc de Cadix. Vous pouvez rendre public le fait que vous
+avez signé, avec M. Isturiz, un engagement pour le mariage de l'infante
+avec le duc de Montpensier.» Trois jours auparavant, après avoir écrit à
+M. de Jarnac et avant d'avoir rien reçu de Londres, j'avais fait prier
+l'ambassadeur d'Angleterre, lord Normanby, de venir me voir, et je lui
+avais annoncé le double mariage. Il s'attendait un peu au premier;
+c'était un échec à peu près escompté; non pas au second. Il m'en
+témoigna, avec convenance et douceur, son vif regret, son vif chagrin:
+«Cela fera chez nous un bien mauvais effet, non-seulement dans notre
+gouvernement, mais dans notre public. On y verra une manière indirecte
+d'assurer le trône d'Espagne à un fils du roi. Nous ne serons pas la
+seule puissance à avoir de l'humeur; d'autres en auront aussi, et
+voudront profiter de la nôtre pour nous éloigner de vous et nous
+rapprocher d'elles. Dieu sait ce qui peut s'en suivre.» Je répondis
+très-amicalement, mais très-nettement. J'établis notre droit d'agir
+comme nous avions agi, comme nous avions annoncé que nous agirions; et
+avec notre droit, la nécessité évidente, urgente, où nous avions été
+placés, par ce qui se passait à Madrid et à Londres, d'agir comme nous
+avions agi. Je me montrai très-confiant dans l'avenir, dans le bon sens
+et l'équité du gouvernement et du public anglais: «On verra bien que
+nous n'entendons point nous approprier l'Espagne, ni faire tort là aux
+droits et aux intérêts légitimes de personne. La reine d'Espagne aura
+des enfants. M. le duc de Montpensier et l'infante vivront en France.
+Nous n'avons fait que mettre hors de tout péril le principe de notre
+politique:--Le trône d'Espagne ne doit pas sortir de la maison de
+Bourbon.--Je l'avais proclamé, je l'ai pratiqué. C'était notre droit et
+mon devoir.»
+
+Toutes choses définitivement conclues à Madrid, M. le duc de Montpensier
+et, avec lui, M. le duc d'Aumale partirent de Paris, le 28 septembre, et
+entrèrent en Espagne avec leur suite le 2 octobre. On avait répandu sur
+leur voyage toute sorte de bruits: ils rencontreraient, disait-on, des
+manifestations fâcheuses, peut-être même des actes hostiles; M. Bresson
+démentait fermement ces prédictions sinistres; le gouvernement espagnol,
+tout en se montrant plein de confiance, avait pris des mesures
+vigilantes. Elles se trouvèrent complétement inutiles: sur toute la
+route, dans les campagnes comme dans les villes, les deux princes furent
+accueillis avec un empressement bienveillant; ils étaient un événement,
+la solution paisible d'une question nationale, une fête, une espérance;
+leur bonne grâce, leur tournure militaire, leurs manières simples et
+ouvertes plaisaient à cette population vive et avide d'émotions, quoique
+peu démonstrative: «Je suis allé hier, 6 octobre, m'écrivit M. Bresson,
+au-devant de Leurs Altesses royales jusqu'à San-Agustin, à quarante
+kilomètres environ de Madrid. A une demi-lieue des portes de la
+capitale, nous avons trouvé des chevaux et des voitures de la cour; on
+laissait au choix des princes le mode de leur entrée; ils ont décidé de
+monter à cheval. Le temps était magnifique; nous avons successivement
+rencontré le corrégidor et la municipalité de Madrid, le
+capitaine-général, le gouverneur de la place et leur état-major, le
+ministre de la guerre et un grand nombre de généraux parmi lesquels on
+remarquait la présence des généraux Concha, Cordova, Ros de Olano,
+appartenant à l'opposition, et l'absence du général Narvaez revenu
+depuis quelques jours à Madrid, mais qu'une question de rang et
+d'étiquette entre le ministre de la guerre et lui avait retenu chez lui,
+et qui m'en a exprimé ses regrets. C'est en tête de ce cortége, ayant à
+leur droite le ministre de la guerre et à leur gauche le
+capitaine-général, que les princes sont entrés à Madrid par la porte de
+Bilbao où aboutit la route de France. Je m'étais attaché à leurs pas; la
+tête de mon cheval était entre les croupes des leurs. Toute la
+population remplissait les rues, était suspendue aux fenêtres; ces
+balcons, qui garnissent toutes les maisons, mettent en quelque sorte
+leurs habitants en dehors et animent singulièrement l'aspect des
+solennités publiques. Partout, sur leur passage, les princes ont été
+l'objet de témoignages de respect et de sympathie; les hommes se
+découvraient; les femmes agitaient leurs mouchoirs. Les acclamations ne
+sont pas dans les habitudes de la population de Madrid; depuis que je
+réside au milieu d'elle, je n'en ai vu aucun exemple; mais je n'avais
+pas vu non plus un empressement aussi vif, un assentiment aussi général
+que celui dont j'ai été témoin hier. Nous avons successivement parcouru
+les rues de Funcarral et de la Montera, traversé la _Puerta del sol_,
+suivi les rues Mayor, Ahumada, et nous sommes arrivés à la porte du
+palais. Dans le trajet, Leurs Altesses royales s'étaient plusieurs fois
+retournées vers moi pour m'exprimer leur satisfaction d'un accueil
+auquel elles n'étaient pas préparées par les bruits malveillants et
+sinistres qui avaient été répandus. Il est certain que pas un
+dissentiment ne s'est trahi, pas un cri hostile ne s'est fait entendre.
+Au pied du grand escalier du château, les princes ont trouvé les
+diverses charges et les chefs de service de la maison royale, plusieurs
+grands d'Espagne, et au premier repos l'infant don Francisco de Paula et
+le duc de Cadix qu'ils ont affectueusement embrassés. Ils se sont ainsi
+dirigés vers la chambre de la reine où Sa Majesté les attendait avec ses
+augustes mère et soeur. Après leur avoir baisé la main, ils les ont
+suivies dans les appartements d'habitation, et sont restés avec elles
+pendant une demi-heure. Le contentement brillait dans les traits de
+Leurs Majestés et de Leurs Altesses royales. Après la présentation de la
+suite des princes et de tous les personnages et dames de la cour qui
+étaient présents, les princes ont été amenés à l'ambassade du roi par
+les voitures de Sa Majesté. Le repos qui leur a été accordé n'a pas été
+long; il était cinq heures, et à six heures et demie Leurs Altesses
+royales étaient invitées à dîner en frac au palais, avec toute leur
+suite. Elles s'y sont rendues dans les voitures de l'ambassadeur. Jamais
+je n'ai vu autant de gaieté et de cordialité répandues dans cet
+intérieur royal; chacun était frappé de l'air de bonheur de la reine
+Christine; la jeune reine était aussi plus expressive que de coutume, la
+jeune infante ravie, et les infants et les infantes don François de
+Paule très-naturels et bienveillants. A neuf heures et demie, les
+princes sont revenus chercher un repos dont ils avaient grand besoin à
+l'ambassade du roi qui était pavoisée, illuminée et entourée d'une foule
+nombreuse. Enfin, cher ministre, la journée a été excellente, complète;
+je pourrais m'étendre en descriptions poétiques et je resterais dans la
+vérité; mais je fuis tout ce qui pourrait ressembler à de l'exagération.
+Je ne saurais vous énumérer toutes les félicitations qui nous ont été
+adressées, dans la chambre de la reine, par les grands, les dames du
+palais et les principaux personnages de l'État.»
+
+Le 10 octobre au soir, le mariage de la reine d'abord, puis celui de
+l'infante, furent célébrés dans l'intérieur du palais par le patriarche
+des Indes, archevêque de Grenade; et le lendemain 11, selon l'usage
+espagnol, la même cérémonie s'accomplit avec grande pompe dans l'église
+de Notre-Dame d'Atocha, en présence de toute la population de Madrid,
+accourue sur le passage du cortége royal et dans l'église. Dix jours se
+passèrent en fêtes intérieures ou publiques, en visites dans Madrid ou
+aux environs, et le 22 octobre, le duc et la duchesse de Montpensier,
+que le duc d'Aumale avait précédés la veille, quittèrent Madrid pour
+rentrer lentement en France: «Je reste tout seul, m'écrivit M.
+Bresson[158]; monseigneur le duc et madame la duchesse de Montpensier
+sont partis ce matin; la séparation des reines et de l'infante, au bas
+du grand escalier du palais, a touché tous ceux qui en ont été témoins;
+c'était une douleur vraie, jeune, expansive chez ces deux soeurs dont
+l'enfance s'était écoulée au milieu de tant de vicissitudes et
+d'épreuves, et qui, pour la première fois, voyaient les apprêts d'un
+voyage qu'elles ne faisaient pas en commun. M. le duc de Montpensier,
+par des soins affectueux, par des attentions délicates, cherchait à
+donner un autre cours à ces pénibles émotions, et quand je l'ai revu à
+une demi-lieue de Madrid, où j'étais allé l'attendre, déjà les traits de
+l'infante avaient repris du calme et les larmes tarissaient dans ses
+yeux.» Le voyage s'accomplit à travers l'Espagne et la France avec le
+succès le plus populaire; et, après s'être arrêtés à Burgos, à Bayonne,
+à Pau et à Bordeaux, le duc et la duchesse de Montpensier arrivèrent le
+4 novembre à Saint-Cloud, où le roi, la reine et toute la famille royale
+les attendaient. J'écrivis le 7 novembre à M. Bresson: «Le succès de la
+personne est aussi complet que le succès de l'événement. Tout le monde
+trouve madame la duchesse de Montpensier charmante. Je dis tout le monde
+dans la famille royale, dans le conseil, dans le public, encore peu
+nombreux, qui a eu l'honneur de la voir. Charmante de visage et de
+manières, simple et digne, un peu de timidité et point d'embarras. Vous
+n'avez nul besoin de descriptions; c'est la première impression qui vous
+intéresse. Jamais il n'y en a eu de plus favorable. Je voudrais que
+toute l'Espagne vît et entendît, à commencer par M. Isturiz et M. Mon
+qui ont pris à l'événement une si grande part. Ils seraient contents.»
+
+[Note 158: Le 22 octobre 1846.]
+
+Je m'arrête. J'ai retracé avec scrupule le cours et l'issue de cette
+longue et délicate négociation, accomplie sous le vent si variable
+d'intérêts et d'incidents si divers. Je n'ai garde de reproduire ici
+l'histoire des débats dont les mariages espagnols accomplis furent
+l'objet à Paris et à Londres, entre les deux gouvernements, les deux
+tribunes et les deux publics. Cette histoire, avec tous ses détails,
+graves ou frivoles, est consignée dans les journaux français et anglais
+du temps, dans les discours prononcés au sein des deux parlements, dans
+les documents publiés par les deux cabinets, dans les écrits polémiques
+où les questions que soulevait l'événement furent, des deux parts,
+vivement discutées. La discussion porta essentiellement sur la conduite
+et les incidents diplomatiques de la négociation, et sur les
+conséquences du traité d'Utrecht quant aux relations et aux droits, en
+France et en Espagne, des deux nouvelles branches de la maison de
+Bourbon et de leurs descendants. J'ai la confiance que plus les
+événements s'éloigneront et seront impartialement considérés, plus il
+sera évident que, dans tout leur cours, la politique française a été
+modérée, prudente, franche, conséquente et scrupuleusement loyale. Je ne
+veux plus rappeler ici que deux petits faits survenus l'un à Madrid,
+l'autre à Paris, au moment même du double mariage espagnol et du plus
+vif dissentiment entre les cabinets français et anglais à ce sujet.
+
+Le 7 octobre, lendemain du jour où les deux princes français étaient
+arrivés à Madrid, M. Bresson m'écrivit: «Avant-hier, à six heures du
+soir, M. Bulwer est revenu d'Aranjuez, où il s'était retiré, pour
+envoyer à M. Isturiz une protestation contre les conséquences du mariage
+de M. le duc de Montpensier, l'Angleterre se réservant, si la succession
+espagnole arrivait à l'infante ou à sa descendance, d'agir comme le lui
+conseilleraient son honneur et ses intérêts. Hier il s'est présenté vers
+une heure, un peu avant l'entrée des princes, chez M. le président du
+conseil, et lui a demandé, comme matière de forme et acquit de
+conscience, si sa protestation de la veille n'avait pas eu pour effet de
+faire renoncer au mariage. Ayant reçu une réponse négative, il a annoncé
+qu'il allait en informer son gouvernement, et se retirer de nouveau à
+Aranjuez, et plus tard à Tolède, si la cour visitait la résidence
+royale.» Deux jours après, le 9 octobre, les deux princes français
+reçurent le corps diplomatique; comme on s'y attendait, sir Henri Bulwer
+ne s'y rendit point, ni personne de sa légation; mais il écrivit à M.
+Bresson:
+
+«Mon cher ami,
+
+«Vous pouvez être sûr que, dans toutes autres circonstances, ce n'est
+pas seulement moi (qui ai des motifs personnels de respect et de
+reconnaissance envers le roi des Français et son auguste famille) qui me
+serais empressé de présenter mes hommages aux illustres princes qui sont
+arrivés ici; toute ma légation aurait eu le même désir. Mais l'occasion
+de l'arrivée de Leurs Altesses royales, et la conduite que des
+instructions formelles m'ont obligé de tenir, selon mes prévisions dès
+le commencement de la question du mariage entre le duc de Montpensier et
+l'infante, me privent maintenant de l'honneur que j'aurais souhaité,
+sans changer les sentiments qui seront toujours auprès de mon coeur, et
+dont je vous prie de transmettre l'expression respectueuse à vos
+illustres hôtes, tout en acceptant, pour vous-même, celle de ma sincère
+amitié.»
+
+M. Bresson lui répondit sur-le-champ:
+
+«Mon cher ami,
+
+«Les princes ont parfaitement compris votre absence de la réception
+diplomatique, et ils ne s'en sont ni formalisés, ni préoccupés. Je leur
+ai donné lecture de votre lettre; les sentiments qu'elle exprime leur
+sont très-précieux et très-agréables. Ils m'ont chargé de vous le
+mander. Vous avez personnellement laissé trop de bons souvenirs en
+France, vous êtes trop apprécié par le roi et son auguste famille, pour
+que nous ne soyons pas certains de trouver en vous de la réciprocité.
+Nous croyons que votre gouvernement s'exagère les conséquences du
+mariage de monseigneur le duc de Montpensier; nous croyons que bientôt
+les nuages qui se sont élevés entre nous se dissiperont; mais nous
+respectons ces convictions, et nous espérons qu'elles se modifieront
+dans un sens qui nous permette de rentrer dans la plénitude de nos
+bonnes et anciennes relations. Pour moi, mon cher ami, le vieil et
+sincère attachement que je vous porte ne se modifiera pas.»
+
+Sir Henri Bulwer s'empressa de lui répondre:
+
+«Mon cher ami,
+
+«Je vous remercie sincèrement de votre aimable lettre, et je suis
+vivement sensible à ce que Leurs Altesses royales ont eu l'extrême
+obligeance de vous prier de me communiquer. Ma position ici est fort
+pénible et désagréable, et je vous trouve fort aimable en voulant me
+faire croire que la difficulté disparaîtra. Que Dieu le veuille!»
+
+A Paris et de la part de l'ambassadeur d'Angleterre, lord Normanby, le
+regret fut le même et sa manifestation plus officielle; il m'écrivit le
+9 novembre 1846:
+
+«Monsieur le Ministre,
+
+«J'ai reçu, il y a quelques jours, de l'introducteur des ambassadeurs,
+l'avis que Son Altesse royale la duchesse de Montpensier recevrait le
+corps diplomatique aux Tuileries samedi dernier, le 7 de ce mois.
+
+«En accusant réception de cet avis; je témoignai le regret que des
+circonstances m'empêchassent de saisir cette occasion de présenter mes
+respects à Son Altesse royale.
+
+«Ma première impression avait été nécessairement de répondre avec
+empressement à l'invitation de Son Altesse royale, pour marquer le
+respect que je dois également à tous les membres de la famille royale de
+France. Mais la position particulière que le gouvernement de Sa Majesté
+a cru de son devoir de prendre, par rapport au mariage dont cette
+cérémonie semblait être une célébration directe et immédiate, m'obligea
+à examiner s'il me serait possible, comme représentant de ma souveraine,
+de séparer le tribut volontaire de mon profond respect personnel envers
+Son Altesse royale en qualité de princesse française et envers son
+illustre époux, de ce qui ne pourrait manquer de paraître aux yeux de
+tout le monde, en ce moment, une démonstration directe de félicitation
+au sujet de cet événement même.
+
+«Il me semble que ma présence, dans une occasion qui aurait un pareil
+caractère, s'accorderait difficilement avec la ligne de conduite
+décidément suivie par le gouvernement de Sa Majesté, avec le langage
+qu'il avait été de mon devoir de tenir en conséquence à Votre
+Excellence, et avec la protestation énergique que j'avais reçu l'ordre
+de présenter à Votre Excellence contre les conséquences politiques que
+cet événement pourrait faire naître.
+
+«La dernière preuve de cette manière de voir de la part du gouvernement
+de Sa Majesté, que je viens d'avoir l'honneur de présenter à Votre
+Excellence, doit être, en ce moment même, entre les mains du roi des
+Français. Aussi espéré-je que, si je n'ai point assisté à ce qu'on peut
+regarder comme une cérémonie de congratulation, mon absence, dans un
+pareil instant, ne sera point interprétée comme un manquement de ma part
+à ce que je devrai toujours à Sa Majesté et à toute sa royale famille.
+
+«Permettez-moi de saisir cette occasion pour vous faire observer que LL.
+AA. RR. le prince de Joinville et le duc de Montpensier s'étant trouvés
+absents à l'époque de mon arrivée à Paris, je n'ai point eu encore
+l'honneur d'être présenté à Leurs Altesses royales. Je viens donc prier
+Votre Excellence d'exposer, dans un moment opportun, mon espérance que
+les princes ainsi que S. A. R. madame la duchesse de Montpensier
+voudront bien me procurer, dans quelque prochaine circonstance,
+l'honneur de leur présenter mes respects.»
+
+Je fis immédiatement ce que lord Normanby désirait, et le _Moniteur_ du
+surlendemain 11 novembre 1846 contint ce paragraphe: «Hier, Son Exc. M.
+le marquis de Normanby, ambassadeur de S. M. la reine de la
+Grande-Bretagne, a été reçu successivement, au palais des Tuileries, par
+LL. AA. RR. monseigneur le prince de Joinville, monseigneur le duc et
+madame la duchesse de Montpensier, auxquels il n'avait pas encore été
+présenté.»
+
+Quelques semaines plus tard, les déplaisirs d'un incident personnel
+vinrent se joindre, pour lord Normanby, à celui de sa situation
+politique. L'une des dépêches où il avait rendu compte à lord Palmerston
+de ses entretiens avec moi sur le double mariage espagnol, et ce que je
+dis de ce compte rendu dans l'un de mes discours à la Chambre des
+députés, amenèrent, de notre part à l'un et à l'autre, des
+récriminations et des contradictions qui rendirent nos rapports
+personnels difficiles. Je maintins ce que j'avais dit. Lord Palmerston
+soutint son ambassadeur. Le différend fut bientôt public. Une invitation
+qui me vint, à ce moment même, de l'ambassade d'Angleterre, par une
+méprise que lord Normanby, qui savait mal le français, appela _le
+mépris_ de son secrétaire, ajouta à l'embarras de la situation le
+désagrément des manifestations et des propos de salon. Nous ne pouvions
+plus guère nous voir et nous parler. Lord Normanby alla trouver
+l'ambassadeur d'Autriche, le comte Appony, lui dit qu'il était décidé à
+prendre, envers moi, l'initiative d'une démarche de conciliation, et le
+pria d'intervenir pour mettre un terme à ce différend et rétablir, quant
+aux affaires, ses relations avec moi. Le comte Appony me fit part de
+cette démarche et des regrets que lui avait exprimés lord Normanby quant
+à l'invitation déplacée dont on avait tant parlé. Je me montrai prêt à
+accepter la satisfaction ainsi offerte, et à déclarer de mon côté que,
+dans mon discours[159] à la Chambre des députés, je n'avais point eu
+l'intention d'inculper la bonne foi ni la sincérité et la véracité de
+l'ambassadeur. Ces préliminaires convenus, nous nous rencontrâmes, lord
+Normanby et moi, à une heure convenue aussi; chez l'ambassadeur
+d'Autriche; nous nous tendîmes mutuellement la main, et nos relations
+diplomatiques reprirent leur cours naturel.
+
+[Note 159: Du 5 février 1847; _Recueil de mes discours politiques_, t.
+V, page 370.]
+
+Voltaire rapporte qu'à la bataille de Fontenoy, quand le régiment des
+gardes françaises se rencontra sur le champ de bataille avec la colonne
+anglaise que commandait le duc de Cumberland, lord Charles Hay,
+capitaine aux gardes anglaises, s'avança en criant: «Messieurs des
+gardes françaises, tirez!» A quoi le comte d'Auteroche, lieutenant aux
+gardes françaises, répondit: «Messieurs les Anglais, nous ne tirons
+jamais les premiers; tirez vous-mêmes[160].» Dans toutes les luttes
+humaines, en diplomatie comme à la guerre, la courtoisie est noble et
+charmante, et en 1846 les deux diplomates anglais, à Madrid et à Paris,
+faisaient acte de courtoisie dans le langage qu'ils tenaient pour leur
+propre compte et dans leur soin de rester personnellement en bons termes
+avec nous, au moment même où politiquement ils nous combattaient avec
+ardeur. Mais, ou je me trompe fort, ou leur attitude exprimait autre
+chose encore que de la courtoisie: ils avaient dans l'âme, peut-être
+sans se l'avouer, le sentiment que les appréhensions de leur
+gouvernement sur le mariage de M. le duc de Montpensier avec l'infante
+étaient excessives et ses paroles trop agressives; il n'y avait pas lieu
+de tant s'alarmer, ni convenance à faire tant de bruit. D'autant plus
+qu'aucun acte hostile, aucune mesure comminatoire n'accompagna ce bruit
+et ces alarmes. La situation, quoique si vive, resta inerte et stérile;
+non-seulement lord Normanby et sir Henri Bulwer, mais le cabinet anglais
+lui-même se montrèrent pressés d'y mettre un terme. Ils eurent raison de
+se conduire ainsi; tout ce qui s'est passé depuis 1846 a donné tort à
+leurs inquiétudes et à leurs colères; aucune des conséquences que lord
+Palmerston et ses agents avaient annoncées d'avance dans le mariage
+espagnol ne s'est réalisée. L'indépendance de l'Espagne est restée
+entière; elle n'a été en proie ni à la guerre civile, ni à l'ambition de
+ses voisins. La tempête révolutionnaire qui, à Paris et à Naples, a
+emporté la maison de Bourbon, ne l'a pas atteinte en Espagne; les
+descendants de Philippe V sont restés en possession du trône qui leur
+était contesté; le duc et la duchesse de Montpensier, qui auraient
+continué de vivre en paix à Paris, auprès du roi Louis-Philippe, s'il
+avait continué de régner, vivent en paix à Séville, auprès de la reine
+d'Espagne qui a des enfants. Les princes de la maison d'Orléans, jetés
+par la tempête hors de leur patrie, ont trouvé en Espagne, auprès de sa
+reine et de son gouvernement, l'accueil sympathique que leur nom leur
+donnait droit d'espérer, sans que les rapports de l'Espagne avec les
+nouveaux gouvernements de la France, République et Empire, aient eu à en
+souffrir. L'Espagne subit encore bien des épreuves et bien des
+tristesses; mais elles tiennent toutes à l'état intérieur du pays
+lui-même, nullement aux deux mariages que sa reine et son infante ont
+contractés il y a vingt ans. Les politiques se trompent aussi souvent
+sur les maux qu'ils redoutent, que sur les succès qu'ils se promettent,
+et le temps a pour eux des enseignements dont une plus juste
+appréciation des faits et des hommes au milieu desquels ils agissaient
+leur eût épargné le déplaisir.
+
+[Note 160: _Siècle de Louis XIV_, page 135, édit. Beuchot.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE XLVI.
+
+ L'ITALIE ET LE PAPE PIE IX.
+
+ (1846-1848.)
+
+
+Pie IX en 1846 et en 1866.--Contraste entre ces deux époques.--Quelle
+est la part de Pie IX lui-même dans sa destinée?--Mes instructions à M.
+Rossi pour le conclave de 1846.--Amnistie de Pie IX à son avénement.--Le
+cardinal Gizzi, secrétaire d'Etat.--Pie IX réformateur.--Ses premières
+conversations avec M. Rossi.--Inexpérience et faiblesse politique de la
+cour de Rome.--La question romaine et la question italienne.--Le
+cardinal Ferretti, secrétaire d'État.--Occupation de Ferrare par les
+Autrichiens.--Réformes accomplies à Rome.--Le parti libéral romain
+modéré et laïque.--Sa bonne attitude en 1847 pour la fête anniversaire
+de l'amnistie.--Garde civique romaine.--Lettre que m'adresse M. J.
+Mazzini sur le parti modéré en Italie.--Dépêche du prince de Metternich
+sur le même sujet.--Complication des questions romaines et des questions
+italiennes.--Notre politique en Italie.--Lettre du prince de Joinville à
+cet égard.--Ma réponse.--Mes instructions à nos agents en
+Italie.--Installation de la _consulta_ d'État à Rome.--L'esprit
+réformateur, l'esprit national et l'esprit révolutionnaire en
+Italie.--Nos préparatifs pour une expédition destinée à protéger le
+pape, en janvier 1848.--Chute du cabinet du 29 octobre 1810 et
+révolution du 24 février 1848.--Crise radicale dans la situation de Pie
+IX.--Ministère et assassinat de M. Rossi.--Un abîme entre le pape
+réformateur et le pape révolutionnaire.--Quelle est la part des peuples
+dans l'insuccès des gouvernements?--Louis XVI et Pie IX.--Lettre de M.
+Rossi à moi après février 1848.
+
+
+En 1846, l'avénement du pape Pie IX et les débuts de son règne
+suscitèrent à Rome, dans toute l'Italie, en France, partout en Europe,
+un vif enthousiasme. Ses premières paroles, ses premiers actes ouvraient
+l'avenir romain et catholique à toutes les espérances. A chaque pas du
+nouveau pontife dans sa voie nouvelle, chaque fois qu'il paraissait en
+public, la foule accourait et l'accueillait avec les plus expansifs
+témoignages de satisfaction et de reconnaissance: _Coraggio,
+Santo-Padre!_ s'écriait tout un peuple. Et aux acclamations populaires
+romaines se joignirent bientôt les acclamations parlementaires
+européennes: _Courage, Saint-Père!_ dit aussi M. Thiers à la tribune
+française[161].
+
+[Note 161: Chambre des députés, séance du 4 février 1847.]
+
+Entre 1846 et 1866, quel contraste! Quels mécomptes, quelles épreuves,
+quelles perspectives, depuis 1848, pour ce pontife tant célébré la
+veille! Il a déjà été chassé une fois de Rome; le sera-t-il de nouveau?
+S'il reste à Rome, à quel titre et dans quelle situation? Sera-t-il,
+comme on l'avait espéré, le conciliateur de la papauté avec la société
+moderne, ou le dernier dépositaire aux mains duquel périront le double
+caractère et le double pouvoir de la papauté? Quelles questions et
+quelles chances à la place de tant et de quelles espérances!
+
+Qu'a fait Pie IX pour que sa situation ait subi cette transformation
+lamentable? Quelle est sa part, à lui-même, dans sa douloureuse
+destinée?
+
+Il y a deux époques dans cette tragique histoire, et, entre ces deux
+époques, un abîme.
+
+L'esprit, je ne dirai pas de réforme, mais de modération et de
+conciliation, avait présidé à l'élection de Pie IX. Le sentiment
+dominant dans le conclave avait été qu'il fallait à la fois détendre et
+animer la politique trop roide et trop inerte de Grégoire XVI, et donner
+aux voeux publics quelque espérance. Il y avait aussi quelque désir de
+faire acte d'indépendance romaine et italienne: «ni un moine, ni un
+étranger,» disait-on. Ces dispositions déterminèrent la rapidité de
+l'élection; le conclave ne dura que trois jours: «Tout le monde nous
+félicite comme d'un choix conforme à nos vues, m'écrivit M. Rossi[162].
+J'ai en effet bon espoir. Ma première entrevue avec le pape a été on ne
+peut plus cordiale et plus touchante. Elle a frappé le public qui en
+était témoin. Évidemment le Saint-Père la désirait et l'attendait. Je
+lui ai dit, en me retirant, que j'espérais avoir bientôt l'honneur de
+lui présenter mes lettres d'ambassadeur. Il m'a répondu avec effusion:
+«Je les accueillerai avec la plus vive satisfaction.
+
+[Note 162: Le 17 juin 1846.]
+
+«Je dois ajouter pourtant que je ne le connais pas personnellement,
+puisqu'il n'habitait pas Rome; mais on m'en dit beaucoup de bien. Il est
+très-pieux; mais, laïque jusqu'à trente ans, son éducation a été faite
+par des prêtres. Il appartient à une école théologique bien connue à
+Rome, et qui réunit à beaucoup de piété des idées élevées et des
+sentiments de tolérance. Il est fort aimé dans les Légations et renommé
+par sa charité. Il a un frère qui se trouva fort compromis dans les
+affaires de 1831. _Non ignara mali_, etc. Il n'a pas encore nommé ses
+ministres. Nous verrons.»
+
+Ce premier jugement de M. Rossi sur le nouvel élu nous donna confiance.
+Au moment où le conclave allait se réunir, je lui avais écrit[163]: «Je
+ne me creuserai pas l'esprit à vous parler avec détail et à vous donner
+des instructions précises sur ce que vous savez mieux que moi. Faites
+tout ce que vous croirez nécessaire. Usez de tous les moyens que vous
+croirez utiles. Notre but, notre intérêt, notre politique vous sont
+parfaitement connus. Qu'on nous donne un pape indépendant, croyant et
+intelligent. De la nationalité italienne, de la foi catholique, un
+esprit ouvert et un peu de bon vouloir dans notre sens, voilà ce qu'il
+nous faut. J'espère que cela peut se trouver. Je suis sûr que c'est là
+ce que vous chercherez. Nous n'avons jusqu'à présent, quant aux noms
+propres, aucun préjugé ni aucune préférence. Ce sera à vous de diriger,
+s'il y a lieu de s'en servir, notre droit d'exclusion, comme tout le
+reste: tenez-moi bien au courant de toutes choses, et le plus
+promptement que vous pourrez.»
+
+[Note 163: Le 8 juin 1846.]
+
+Le premier acte de Pie IX, l'amnistie proclamée le 16 juillet 1846,
+répondit au sentiment public; elle était large, sincère et pleine
+d'émotion. J'écrivis à M. Rossi[164]: «L'impression que cet acte a
+produite partout, et particulièrement en France, est excellente.
+Non-seulement on loue le pontife qui a su accomplir du premier coup un
+si grand bien; mais on pressent, dans cette mesure et dans la façon dont
+elle a été prise, le caractère général de tout un gouvernement et de
+tout un règne.
+
+[Note 164: Le 5 août 1846.]
+
+C'est au pape lui-même qu'on en reporte tout le mérite et l'honneur. On
+veut y voir le prélude et le gage d'autres actes qui, sur d'autres
+matières, feront aussi à l'opinion sa juste part, sans affaiblir
+l'autorité. Et les hommes sensés et bien intentionnés ressentent une
+joie profonde en voyant qu'un pouvoir, qui a si longtemps marché à la
+tête de la civilisation chrétienne, se montre disposé à accomplir encore
+cette mission auguste, et à consacrer, en l'épurant et le modérant, ce
+qu'il y a de raisonnable et de légitime dans l'état et le progrès des
+sociétés modernes.» Le cardinal Gizzi, tenu pour un homme éclairé, fut
+nommé secrétaire d'État à la place du cardinal Lambruschini: «Il est à
+son poste, m'écrivit M. Rossi[165], il m'a paru très-bien, un esprit
+froid et pratique. On m'assure cependant qu'on l'a déjà effrayé. C'est
+par la peur qu'on voudrait arrêter le pape et son ministre. On aurait
+dit au Saint-Père qu'il était regardé comme le chef des libéraux, que
+les intérêts du saint-siége et de la religion s'en trouveraient
+compromis. On assure que le pape et le ministre, le ministre surtout,
+sont ébranlés. Je n'ai rien vu, chez le pape, qui pût me le faire
+pressentir; le langage de Gizzi, je le reconnais, pouvait également
+exprimer la prudence ou la peur. Quoi qu'il en soit, votre dépêche du 5
+est arrivée très à propos. Elle est excellente. Après l'excitation
+produite par l'amnistie, se rejeter de l'autre côté, ce serait provoquer
+les troubles les plus violents. Espérons que le bon sens l'emportera.»
+
+[Note 165: Le 18 août 1846.]
+
+Le 25 août 1846, la fête de saint Louis fut célébrée à Rome, dans
+l'église française, avec un concours extraordinaire de cardinaux. Dans
+l'après-midi, le pape y vint, selon l'usage, et fut remarquablement
+gracieux pour l'ambassadeur. M. Rossi alla le lendemain l'en remercier:
+«Je suis d'autant plus aise de vous voir, lui dit le pape, que j'ai une
+faveur à vous demander. J'ai à coeur de satisfaire, autant que je le
+puis, aux besoins de mes peuples dont la principale richesse consiste
+dans les produits agricoles. J'espère que vous voudrez bien m'y aider en
+priant votre gouvernement d'accorder aux navires pontificaux chargés de
+blé le traitement des nations amies.»--«Je compris, m'écrivit M. Rossi,
+qu'il y avait là un _quiproquo_ provenant de son peu de connaissance de
+nos lois. Je répondis que Sa Sainteté me trouverait toujours
+très-empressé de me conformer à ses désirs, mais qu'avant d'écrire je
+lui demandais la permission de mettre au clair l'état actuel des choses
+et de le lui faire connaître. Il me remercia et ajouta en souriant qu'il
+savait, par mes écrits, qu'en me parlant de ces matières dans un sens
+favorable à la liberté des échanges, il ne mettrait pas l'ambassadeur en
+opposition avec l'économiste. Il me dit alors que le but constant de ses
+efforts était le développement du bien-être et de la prospérité de ses
+États, et en m'indiquant quelques-unes de ses idées comme pour en avoir
+mon avis, il ajouta:--«C'est là ce que je puis et dois faire. Un pape ne
+doit pas se jeter dans les utopies. Croiriez-vous qu'il y a des gens qui
+parlent même d'une ligue italienne dont le pape serait le chef? Comme si
+la chose était possible! Comme si les grandes puissances étaient
+disposées à le permettre! Ce sont là des chimères.--Aussi, répondis-je,
+Votre Sainteté a autre chose à faire que de s'en occuper. Elle a tracé
+de sa main la route qu'elle doit suivre, et qui aboutira aux meilleurs
+résultats; mettre fin aux abus qui, je le crains, sont nombreux, et
+introduire partout la régularité et l'ordre, c'est là, ce me semble, la
+pensée du Saint-Père.--Vous avez raison, c'est là ma résolution bien
+arrêtée; il faut, avant tout, rétablir nos finances; mais j'ai besoin
+d'un peu de temps.--Nul n'attend de Votre Sainteté des mesures
+précipitées; l'essentiel est qu'on sache qu'elle s'en occupe activement.
+La confiance du public lui est entièrement acquise; il attendra avec
+reconnaissance et respect; tous mes renseignements me le prouvent.--Je
+suis bien aise de ce que vous me dites. Tenez: les Suisses ne plaisent
+pas et coûtent cher; mais puis-je les licencier à l'instant même?--Pour
+cela aussi, il faut du temps; on ne peut pas se priver d'une force avant
+d'avoir organisé celle qui doit la remplacer.--C'est cela même et je
+m'en occuperai; dans ce moment, c'est sur nos finances que se fixe mon
+attention.--Je le conçois, et les éléments de prospérité que recèle son
+pays sont tels que Votre Sainteté ne manquera pas le but. Mais puisque
+Votre Sainteté veut bien m'honorer de cet entretien, je prendrai la
+liberté de lui rappeler ce qu'Elle sait mieux que moi, que le produit
+des impôts, des mêmes impôts, s'accroît d'une manière surprenante par le
+retour de la confiance et de l'activité publique. La confiance
+redeviendra active lorsqu'on verra que Votre Sainteté fait une guerre
+incessante aux abus, et qu'Elle veut réformer à la fois l'administration
+proprement dite et l'administration de la justice.--Oh! tenez pour
+certain que, dès qu'un abus me sera prouvé, je ferai un exemple.--Deux
+ou trois exemples corrigeront des centaines d'employés.--Pour la justice
+aussi, je crois que vous avez raison, et qu'il y a bien des
+complications et des longueurs dans notre procédure criminelle.»--Il mit
+alors en avant quelques idées; mais comme elles ne me paraissaient pas
+assez mûries, et que la discussion en aurait été longue et délicate, je
+préférai ne pas l'aborder dans ce moment, et je me rejetai dans les
+généralités en lui disant que le Saint-Père ne manquerait pas
+d'occasions d'appliquer son ardent amour du bien; ne voulant pourtant
+pas laisser finir l'entretien sans toucher un mot des affaires
+spirituelles, je lui dis qu'encouragé par la bonté du Saint-Père, je
+voulais lui rendre confiance pour confiance. Voici mon apologue. Je lui
+racontai que le nouveau ministre de Prusse, M. d'Usedom, avec qui je
+suis très-bien, m'étant allé voir à Frascati, nous avions beaucoup parlé
+de Sa Sainteté et des actes du nouveau pontificat, et qu'après avoir
+applaudi à tout le bien que le Saint-Père avait déjà accompli dans
+l'ordre temporel, mon interlocuteur m'avait demandé ce que je préjugeais
+de sa direction dans les affaires spirituelles. A quoi, dis-je au pape,
+j'ai répondu en riant:--«Votre Excellence, qui vient du pays de la
+philosophie, sait mieux que moi que la raison humaine est une, et que
+lorsqu'elle est sage et prudente sur un ordre d'idées, il n'y a pas
+motif de croire qu'elle sera imprudente et folle sur un autre. Quant à
+moi, je suis convaincu que les gouvernements n'auront qu'à se louer de
+la direction que Pie IX donnera aux affaires de l'Église.--Je vous
+remercie, Monsieur l'ambassadeur, m'a dit le pape; vous m'avez rendu
+justice; je ne cherche que l'harmonie et la paix. Seulement vous savez
+qu'il est des limites que nous ne pouvons pas franchir.--C'est
+précisément ce que j'ai fait remarquer au ministre de Prusse. Pour nous,
+lui ai-je dit, qui sommes catholiques, nous sommes certains de ne jamais
+rien demander qui puisse blesser la conscience du pape; quant à vous
+autres hérétiques, ai-je ajouté en souriant, le cas pourrait être
+différent.»--Le pape s'est mis à rire et m'a demandé avec empressement
+ce que M. d'Usedom m'avait répondu:--«Il m'a répondu, de la meilleure
+grâce du monde, qu'eux aussi ils connaissaient ce qu'ils devaient
+respecter dans leurs négociations avec Rome, et qu'on pouvait être sans
+inquiétude à cet égard.--Dans ce cas, ai-je dit, soyez certain que vous
+trouverez ici l'accueil que vous pouvez désirer.»--Le pape m'a remercié
+de nouveau de la confiance que j'avais cherché à inspirer, et m'a répété
+que mes prévisions ne seraient pas démenties. Je lui demandai alors une
+faveur pour un prêtre français, ce qu'il m'accorda avec le plus gracieux
+empressement, et l'entretien se termina.»
+
+Dans cet entretien spontané, le pape avait touché à tout, aux affaires
+temporelles du saint-siége et aux spirituelles, à la chance de sa
+présidence d'une ligue italienne et à ses relations avec les puissances
+étrangères, à sa garde suisse et à une garde civique, aux finances et au
+commerce, aux abus administratifs et aux réformes judiciaires. Le
+surlendemain, le cardinal Gizzi communiqua à M. Rossi une circulaire
+qu'il venait d'adresser aux gouverneurs des provinces pour la fondation
+d'une école consacrée à l'éducation des jeunes gens pauvres et pour les
+progrès de l'instruction populaire. Évidemment l'esprit de Pie IX était
+en mouvement sur tous les sujets, abordait toutes les questions,
+entr'ouvrait toutes les voies de réforme, tantôt avec une confiance
+naïve, tantôt avec une inquiétude un peu officielle; et en même temps
+qu'il se montrait ainsi en sympathie avec les désirs de son temps et de
+son peuple, il témoignait, pour le gouvernement français et son
+représentant à Rome, une disposition communicative qui attestait la
+sincérité de ses penchants réformateurs.
+
+Mais entre l'intention et l'action, la distance est grande et la route
+difficile; le pape ne tarda pas à rencontrer les obstacles et M. Rossi à
+déplorer les hésitations: «La lutte recommence, m'écrivait-il dès le 28
+juin 1846, entre la vieille et la jeune Italie; le parti des vieux
+accuse les jeunes de perdre le pays par leurs faiblesses... Trop de
+lenteur de la part du gouvernement irrite les uns, encourage les autres,
+et rend la situation délicate. Je l'ai dit crûment au pape. Il paraît
+l'avoir compris; mais l'idée d'agir sans déplaire à personne est une
+chimère dont il aura quelque peine à se défaire..... Les intentions et
+les vues sont toujours excellentes; je voudrais être certain que les
+connaissances positives et le courage ne feront pas défaut... Ce qu'il
+se propose de faire est bien et sera suffisant si c'est fait promptement
+et nettement; mais on ne sait pas même ici faire valoir le bien qu'on
+fait; on aime à le faire, pour ainsi dire, en cachette, et on en perd
+ainsi le principal effet, l'effet d'opinion. Le cardinal Gizzi ne peut
+se débarrasser, dans ses actes, de ces formes surannées qui sont
+ridicules aujourd'hui; c'est par une circulaire de quatre pages, fort
+embrouillée, qu'il a supprimé deux mauvais tribunaux..... On touche à
+tout; on se décide _in petto_; on persévère dans ses résolutions; mais
+on n'agit pas. Ce n'est pas l'idéal du gouvernement, c'est le
+gouvernement à l'état d'idée... La popularité du pape est presque
+entière; je crains seulement qu'il n'en abuse, croyant pouvoir s'y
+endormir comme sur un lit de roses..... Le pays attend, mais avec une
+impatience résolue. La fête donnée au pape le jour de l'an s'est passée
+avec un ordre parfait, mais parfait au point qu'il ressemble déjà à une
+organisation..... En attendant, le mouvement des esprits s'accroît à vue
+d'oeil; les écrits, les journaux se multiplient; les réunions, les
+assemblées aussi, et elles s'organisent. La légalité est respectée, mais
+le sang commence à circuler rapidement dans ce corps qui était, il y a
+un an, calme et froid comme un mort..... Le peuple et ses meneurs ont
+l'habileté et l'à-propos qui manquent au gouvernement..... Le parti
+modéré et libéral d'un côté et le parti radical de l'autre s'organisent;
+et en présence d'un gouvernement qui ne sait rien organiser ni rien
+conclure, les deux partis font cause commune. Ils se seraient séparés et
+le parti radical n'aurait été qu'une tentative impuissante si le
+gouvernement, par des mesures franches et promptes, avait su rallier le
+premier et en faire un parti de conservateurs zélés et satisfaits. Il y
+a eu bien du temps perdu, et ce qui aurait suffi il y a quelques mois ne
+suffirait plus aujourd'hui. Mais, après tout, on serait encore à temps
+si le pape parvenait enfin à s'aider d'un gouvernement actif, loyal,
+intelligent, énergique. Le cardinal Gizzi se retire, et on ne sait pas
+encore d'une manière certaine quel sera son successeur. On dit que le
+cardinal Ferretti, qu'on attend d'un jour à l'autre, fait des
+objections[166].»
+
+[Note 166: M. Rossi à moi, les 28 juin et 18 décembre 1846, 8 et 18
+janvier, 8 février, 8, 18 et 20 avril, 3 et 26 juin, 8 et 13 juillet
+1847.]
+
+Deux choses manquaient à la cour de Rome pour qu'un tel gouvernement s'y
+formât aussi promptement et aussi complètement qu'il l'aurait fallu:
+l'expérience et la hardiesse. Au contraire de son ancienne et puissante
+histoire, cette cour, depuis la fin du XVIIe et pendant le XVIIIe
+siècle, s'était montrée plus préoccupée de vivre que d'agir, et plus
+habile à éluder les périls ou les nécessités de sa situation qu'à y
+satisfaire. Presque uniquement appliquée à se tenir en dehors du grand
+courant de la civilisation européenne, elle était devenue routinière et
+timide. Un moment, au milieu des tempêtes et sous les coups de la
+révolution française, elle avait retrouvé, grâce à la vertu de Pie VI et
+de Pie VII et à l'habileté digne du cardinal Consalvi, quelques traits
+de son intelligente grandeur; le Concordat de 1801 et la résistance
+invincible du pape détrôné au despote tout-puissant qu'il avait sacré
+étaient de grands faits et de grands exemples; mais au sein de la
+sécurité trompeuse que lui inspira la Restauration européenne et
+française, la cour de Rome retomba dans son ornière tantôt de réaction,
+tantôt d'inaction; parce qu'elle n'était plus aux prises avec le torrent
+révolutionnaire, elle oublia qu'elle était en présence de l'esprit de
+liberté et de progrès qui, en dépit de la Sainte-Alliance, des congrès
+et des conspirations ou des révolutions avortées, prévalait de plus en
+plus en Europe. La prépondérance laïque, la publicité générale, la
+discussion continue, l'activité industrielle, commerciale,
+intellectuelle, internationale, tout ce régime aussi puissant que
+nouveau, Rome l'ignorait autant qu'elle le redoutait; elle n'avait
+appris ni à vivre en contact avec lui, ni à traiter avec lui, ni même à
+le bien comprendre et à lui parler une langue analogue au nouveau tour
+des esprits et propre à agir sur eux; elle restait stationnaire et
+étrangère au public moderne dans ses phrases encore plus que dans ses
+principes. C'était de cet état d'isolement et d'inertie que Pie IX
+entreprenait de faire sortir la papauté.
+
+Encore s'il n'avait eu à se préoccuper que des affaires et des questions
+romaines, temporelles ou spirituelles! Quoique déjà bien grandes, les
+difficultés ne dépassaient pas son pouvoir. Mais on reconnut bientôt et
+le pape reconnut bientôt lui-même qu'il était en présence d'intérêts et
+de problèmes bien plus vastes et bien au-delà de sa portée; il fut
+bientôt évident que ce n'était pas seulement du régime intérieur des
+États romains, mais du sort territorial et politique de l'Italie tout
+entière qu'il s'agissait. La domination autrichienne pesait encore sur
+tous les États italiens, partout l'appui du parti stationnaire et de
+plus en plus antipathique au sentiment public. L'idée de l'unité
+nationale, monarchique ou républicaine apparaissait et montait sur
+l'horizon. A peine entré dans la carrière des réformes romaines, Pie IX
+vit s'ouvrir devant lui la perspective des guerres et des révolutions
+italiennes.
+
+C'était là sans doute, pour lui, un grand sujet d'inquiétude, mais aussi
+un puissant motif de vider promptement, dans ses propres États, les
+questions de réforme, et de se mettre ainsi, après avoir donné
+l'exemple, en mesure de marquer lui-même la limite. J'écrivis à M.
+Rossi[167]: «Dites très-nettement, et partout où besoin sera, ce que
+nous sommes, au dehors comme au dedans, en Italie comme ailleurs. Nous
+sommes des conservateurs décidés. C'est la mission première et naturelle
+des gouvernements. Nous sommes des conservateurs d'autant plus décidés
+que nous succédons, chez nous, à une série de révolutions, et que nous
+nous sentons plus spécialement chargés de rétablir chez nous l'ordre, la
+durée, le respect des lois, des pouvoirs, des principes, des traditions,
+de tout ce qui assure la vie régulière et longue des sociétés. Mais en
+même temps que nous sommes des conservateurs décidés, nous sommes
+décidés aussi à être des conservateurs sensés et intelligents. Or nous
+croyons que c'est, pour les gouvernements les plus conservateurs, une
+nécessité et un devoir de reconnaître et d'accomplir sans hésiter les
+changements que provoquent les besoins sociaux nés du nouvel état des
+faits et des esprits, et qui ne sauraient être refusés sans amener,
+entre la société et son gouvernement, et au sein de la société
+elle-même, d'abord un profond malaise, puis une lutte continue, et tôt
+ou tard une explosion très-périlleuse. Le gouvernement pontifical, en
+apportant dans sa conduite la prudence nécessaire, prendra soin aussi,
+nous en sommes convaincus, d'entretenir et de mettre à profit cette
+première impression publique si vive et si favorable qu'ont excitée ses
+premiers actes. Les voeux d'une population qui a longtemps souffert
+sont, à beaucoup d'égards, chimériques, et il serait impossible de les
+satisfaire; mais il faut aussi prévoir que, si les améliorations
+réelles, efficaces, graduelles, ne commençaient pas avec certitude,
+l'opinion publique se lasserait, et, de confiante qu'elle est
+aujourd'hui, deviendrait ombrageuse et exigeante, en proportion de ce
+qu'elle regarderait comme des mécomptes. Reconnaître, d'un oeil
+pénétrant, la limite qui sépare, en fait de changements et de progrès,
+le nécessaire du chimérique, le praticable de l'impossible, le salutaire
+du périlleux; poser d'une main ferme cette limite et ne laisser au
+public aucun doute qu'on ne se laissera pas pousser au delà, voilà ce
+que font et à quels signes se reconnaissent les vrais et grands chefs de
+gouvernement, ceux en qui se rencontrent, comme le disait M.
+Royer-Collard sur le tombeau de Casimir Périer, «ces instincts sublimes
+qui sont la portion divine de l'art de gouverner.» C'est évidemment
+l'oeuvre qu'entreprend le pape, et j'espère qu'il y réussira, car il me
+paraît doué de ces instincts que la Providence ne donne qu'à ceux
+qu'elle charge d'une telle mission. Il peut compter sur tout notre
+appui. Nous ferons tout ce qui dépendra de nous, tout ce qu'il désirera
+de nous pour le seconder dans sa tâche.»
+
+[Note 167: Le 7 mai 1847, et le 10 septembre 1846.]
+
+L'arrivée à Rome du cardinal Ferretti, le nouveau secrétaire d'État
+appelé à remplacer le cardinal Gizzi et ami particulier du pape, était,
+pour la politique plus complète et plus active que nous recommandions,
+une circonstance favorable: «Ce n'est pas un grand esprit, m'écrivit M.
+Rossi[168] mais il a du courage et du dévouement; il pourrait être pour
+Pie IX une sorte de Casimir Périer. Il nous écoutera, je crois; il me
+l'a dit avec effusion, et il n'est pas homme à simuler; il a le défaut
+contraire. D'ailleurs le pape disait l'autre soir à un de mes amis
+qu'après tout c'était sur la France qu'il devait s'appuyer, et qu'il
+n'avait qu'à se louer du gouvernement du roi et de son
+ambassadeur:--«Cependant, ajoutait-il en souriant, j'aurais un service à
+leur demander et je crains qu'on ne me trouve indiscret; je ne voudrais
+pas non plus un refus.»--Il lui dit alors qu'il avait besoin de quelques
+milliers de fusils pour sa garde civique; qu'à la vérité il pourrait les
+avoir soit de Naples et de Turin, soit de l'Autriche, mais qu'il ne s'en
+souciait pas, que cela donnerait lieu à des commentaires fort divers et
+fort absurdes, qu'il éviterait tout cela en les tirant de France.--«Et
+puis, disait-il, comme je ne suis pas en fonds, je suis convaincu que le
+gouvernement français me donnerait un petit délai pour le paiement.»--Il
+le pria de me sonder à cet égard. Je répondis qu'à la vérité je ne
+connaissais rien à cette nature d'affaires, mais que le pape pouvait
+être certain de deux choses: l'une, que l'ambassadeur, sur la demande du
+Saint-Père, écrirait avec empressement et avec zèle; l'autre, qu'à moins
+d'une impossibilité à moi inconnue, le gouvernement du roi serait
+heureux de pouvoir seconder les vues du pape. Il s'agit, je présume, de
+sept ou huit mille fusils, et, pour le paiement, de quelques mois de
+délai. Je crois que, si la chose est possible, cela serait décisif pour
+nous ici. Je n'ai pas besoin de vous en dire davantage, vous voyez tout.
+Je ne sais si le pape m'en parlera demain.»
+
+[Note 168: M. Rossi à moi, le 20 juillet 1847.]
+
+M. Rossi vit en effet le pape le lendemain, et l'audience tombait au
+milieu de nouvelles graves. Très-préoccupé du mouvement italien, le
+prince de Metternich avait dit au nonce du pape à Vienne que l'Autriche
+n'interviendrait pas sans être appelée, mais que d'autres pourraient
+intervenir; que dès lors elle devait prendre des précautions pour la
+défense de ses intérêts en Italie; que le moins qu'elle pourrait faire
+serait d'envoyer un corps de vingt-cinq mille hommes à sa frontière,
+vers les États pontificaux. «Ces troupes en effet, tout ou partie[169],
+sont déjà à leurs postes. Piccarolo, Occhiobello, Polesella et autres
+petits bourgs en sont encombrés. La garnison de la citadelle de Ferrare
+a été renforcée au point que le commandant autrichien a déclaré au
+gouvernement pontifical qu'il n'avait pas de place pour loger toutes ses
+troupes dans le fort; et, par ce motif ou sous ce prétexte, il a demandé
+à pouvoir caserner mille hommes dans la ville avec vingt-neuf officiers.
+Ici on était à chercher (sans le trouver!) un exemplaire de la
+convention passée, dit-on, dans le temps, au sujet de Ferrare, avec
+l'Autriche. Je crois qu'on écrit aujourd'hui au légat de Ferrare de
+vérifier, lui, si la demande est conforme aux stipulations, et, si elle
+ne l'est pas, de protester. Il est évident que si les Autrichiens
+s'établissent dans la ville, ce fait sera regardé, non-seulement dans
+les États du pape, mais dans toute l'Italie, comme une invasion. Quel en
+sera l'effet dans l'état des esprits? Sera-ce l'abattement ou
+l'irritation? C'est une appréciation difficile. Quant aux États du pape,
+si le reste de l'Italie ne bouge pas, des troubles partiels me
+paraissent plus à craindre qu'une insurrection générale: il faudrait, je
+crois, pour cela, l'initiative à Rome, et cette initiative, le pape, par
+son autorité morale, peut encore la prévenir.
+
+[Note 169: M. Rossi à moi, le 20 juillet 1847.]
+
+«Je l'ai vu hier matin. Il ne connaissait pas encore la demande du
+commandant autrichien de Ferrare; du moins il ne m'en a pas parlé, bien
+que l'entretien fût intime. En me parlant des coupables folies des
+opposants à ses réformes:--«Je leur ai fait sentir, me disait-il,
+combien ils s'aveuglent: s'ils amènent les Autrichiens, il faudra bien
+que les Français arrivent. Nous entrerons en _conférence_. L'Angleterre
+aussi voudra y mettre son mot, et nous serons obligés de faire, sous la
+férule (_la sforza_) de l'Europe, plus de changements et de réformes que
+nous n'en ferions agissant spontanément et avec dignité.»--Je lui dis
+sans détours qu'il fallait justifier ce raisonnement par des faits
+immédiats et décisifs, qu'il n'y avait pas une heure à perdre, que son
+gouvernement s'était abandonné, que l'anarchie pouvait éclater sanglante
+d'un instant à l'autre, que sans doute l'influence morale du pape
+lui-même était encore grande, mais qu'il ne fallait abuser de rien;
+qu'il fallait sur-le-champ, d'un côté nommer et convoquer les délégués
+des provinces, de l'autre fonder un véritable ministère; que désormais
+il me paraissait impossible de ne pas y introduire au moins deux
+laïques; que cela ne changeait rien à l'essence du gouvernement
+pontifical, de même que, dans certains pays, on trouve tout simple
+qu'une femme soit impératrice ou reine, bien que personne ne voulût y
+accepter une femme pour ministre de la guerre ou des finances. J'ajoutai
+qu'au surplus je ne pouvais que lui répéter que nous n'avions point de
+mesures à lui dicter, qu'à sa haute sagesse seule il appartenait de
+décider, que seulement je le suppliais de ne pas perdre un temps dont
+chaque minute était précieuse pour la dignité, l'honneur, l'avenir du
+saint-siége, et je lui fis connaître votre dernière dépêche.--«M. Guizot
+sera un peu inquiet, me dit le pape.--Il ne l'était pas encore,
+Saint-Père; ce qui prouve à Votre Sainteté que je ne me suis pas pressé
+d'alarmer mon gouvernement. Mais je dois, avant tout, ne pas trahir la
+confiance dont le roi m'honore, et je ne puis induire mon gouvernement
+en erreur; je ne cache pas à Votre Sainteté que j'ai dû lui faire
+connaître, avec une scrupuleuse exactitude, l'état des choses.»
+
+«Le pape fut très-touché de la dépêche, des sentiments du roi, des
+conseils bienveillants de son gouvernement; il m'en parla avec effusion.
+Il me remercia de tout ce que je lui avais dit; il m'assura, avec plus
+d'énergie et de résolution dans ses paroles que je ne lui en connaissais
+jusqu'ici, qu'il y avait en effet des choses qu'il fallait faire
+sur-le-champ, entre autres les deux que j'avais indiquées; que rien ne
+s'opposait à l'introduction de deux laïques dans le ministère, qu'il y
+avait même des précédents, dont un dans sa propre famille. Il entra dans
+d'autres détails pratiques sans intérêt pour vous, mais qui prouvaient
+qu'il comprenait les nécessités du moment et les enseignements que le
+roi et son gouvernement avaient donnés au monde entier.
+
+«Il me parla ensuite des sept ou huit mille fusils, d'un calibre léger,
+dont il a besoin pour sa garde civique, et il me demanda de vous en
+écrire confidentiellement, inofficiellement, pour savoir si vous seriez
+disposé à faire avec lui un petit bout de convention pour cette
+fourniture. Il tient beaucoup à la faire avec nous; le refus lui serait
+un vif chagrin; veuillez me répondre quelque chose d'ostensible.
+
+«Enfin, en me parlant du complot contre-révolutionnaire dont toute la
+ville est préoccupée, et dont elle est persuadée au point que ceux qui
+en doutent passent pour des imbécilles ou pour des complices, le pape me
+dit qu'il était peu enclin à croire à de telles machinations, mais
+qu'après tout il était nécessaire que la vérité fût connue, et qu'il
+avait, le matin même, donné l'ordre de commencer une enquête
+judiciaire.--«Et cela, lui dis-je, mettra fin à des arrestations et
+perquisitions arbitraires qui déshonorent un gouvernement et sont une
+preuve d'anarchie; aujourd'hui on arrête, demain on peut massacrer.»--Il
+en convint, et à cette occasion je lui fis sentir la nécessité de régler
+immédiatement l'action de la garde civique, et de la soumettre, en tout
+et pour tout, à l'autorité civile. Il me remercia et me dit qu'on s'en
+occupait activement. Bref, il me parut que le cardinal Ferretti lui
+avait déjà infusé un peu de vigueur.
+
+«Mais hier soir, de six heures à minuit, une scène, à la vérité plus
+ridicule encore que fâcheuse, se passait près de _Santo Andrea delle
+Fratte_. On crut apercevoir un certain Minardi, espion fameux de la
+police grégorienne, et qu'on tient pour l'un des principaux agents du
+terrible complot qui monte toutes les têtes. On se met à lui donner la
+chasse sur les toits, de maison en maison. Enfin on se persuade qu'il
+s'est réfugié dans un petit oratoire, dans un lieu saint: on court, on
+s'assemble, on le veut à tout prix. On était là à vociférer depuis
+plusieurs heures; mais nul n'osait violer l'enceinte du lieu sacré. A
+dix heures, je voulus voir de mes yeux et entendre de mes oreilles ce
+qui en était; j'y fus à pied, confondu dans la foule: c'était une farce.
+Quelques centaines de personnes, dont les deux tiers des femmes, de
+paisibles passants, des prêtres, des curieux comme moi. Si le
+gouvernement avait envoyé tout bonnement une centaine de gardes
+civiques, au petit pas, l'arme au bras, avec un magistrat en tête,
+disant tout simplement: «Retirez-vous, Messieurs,» dans dix minutes la
+place aurait été évacuée et le rassemblement dissipé. Au lieu de cela,
+on l'a laissé criailler des heures entières, et enfin on a voulu lui
+persuader que l'homme n'y était pas.--«Il y est; nous l'avons vu; s'il
+n'y est pas, ouvrez donc la porte de l'oratoire.»--Le gouverneur ayant
+échoué, on invente d'envoyer le père Ventura sermonner ce peuple. J'y
+étais. C'était une comédie qu'on ne peut voir qu'à Rome. Premier sermon
+dans l'église de Saint-André. On accourt, on écoute, on
+applaudit.--«Vive Jésus-Christ! Vive le pape! Vive le peuple romain!
+Vive le père Ventura! Mais il nous faut l'homme.»--Arrive le permis du
+cardinal-vicaire pour l'entrée de la force publique dans le lieu
+d'asile. Arrivent enfin (c'était onze heures) des troupes et une
+voiture. Il est entendu que le père Ventura prendra l'homme dans son
+carrosse et le mènera en prison; le peuple se contentera de le voir et
+de le siffler. On pénètre dans l'asile; le peuple haletant attend la
+sortie. Tout à coup on voit le père Ventura grimpé sur je ne sais quoi,
+pérorant, gesticulant, et je saisis ces paroles:--«Je vous assure qu'il
+n'y est pas.--Oui, il y est.--Mais s'il y était, je vous l'ai dit, je
+l'aurais pris par le bras, mis en voiture avec moi pour le remettre à la
+justice, et vous l'auriez respecté.--Oui, oui, mais il y est.--Quoi?
+vous oubliez que je suis prêtre _(sacerdote)_? un prêtre voudrait-il
+vous tromper et mentir?--Ah! ah! le coquin se sera sauvé par
+derrière.»--Ventura reprend la parole.--«Vive le père Ventura!--Eh bien!
+mes enfants, allons-nous-en et accompagnez-moi chez moi.»--Ainsi fut
+fait et bonsoir. Voilà ce peuple devant lequel ce gouvernement s'est
+abandonné. J'ai voulu vous ennuyer de ce détail parce qu'il me paraît
+caractéristique, et que je tiens à ce que vous connaissiez le fond des
+choses.
+
+«En attendant, le découragement était hier au Quirinal. Un intime du
+cardinal Ferretti était chez moi ce matin, à huit heures. Je l'ai
+remonté et lui ai fait sentir qu'il était honteux de s'abandonner de la
+sorte, que c'était se perdre dans des embarras qui étaient à peine des
+difficultés, qu'il n'y a pas un de nous qui, maître ici des affaires
+pendant quinze jours, ne rendît au pape un État parfaitement réglé. Il
+est allé remonter le cardinal, et nous sommes convenus que, s'il ne me
+faisait pas dire d'aller moi-même chez le secrétaire d'État, c'était
+preuve qu'il avait réussi, qu'on agissait et que tout allait bien. Il
+est quatre heures. Je n'ai pas reçu d'avis. J'en conclus qu'on agit, et
+je fais partir ma lettre.»
+
+On agit en effet. A travers ces faiblesses et ces gaucheries, malgré
+tant d'hésitation et d'inexpérience, les sincères intentions du pape, le
+courage du cardinal Ferretti, les conseils donnés par M. Rossi avec
+autant de mesure que de franchise, l'appui persévérant du gouvernement
+français portaient leurs fruits. Nous envoyâmes au pape, aux conditions
+qui lui convenaient, les fusils qu'il désirait. La garde civique fut
+organisée. Un décret organisa également le conseil des ministres, régla
+les attributions des divers départements, leur action spéciale et leur
+délibération commune. Le budget romain de 1846 fut publié. Un autre
+décret rendit à la ville de Rome une organisation municipale efficace.
+La presse, sans être affranchie de la censure, obtint plus de liberté
+pratique et quelques garanties contre l'arbitraire administratif et
+secret. Les améliorations de l'ordre matériel ou purement moral se
+joignaient à ces progrès de l'ordre politique. Les chemins de fer
+étaient décrétés. Les tarifs de douane libéralement modifiés.
+L'Université de Bologne était restaurée et enrichie de nouveaux cours.
+Des salles d'asile _(asili infantili_) s'ouvraient dans les principales
+villes. On pressait le travail des commissions chargées d'examiner les
+questions et de redresser les abus de l'ordre judiciaire. De toutes les
+réformes méditées à Rome, me disait à Paris M. Lasagni, grand
+jurisconsulte, romain de naissance, et l'un des magistrats les plus
+éminents de notre cour de cassation, c'étaient là les plus importantes
+et les plus praticables, les plus urgentes et les moins compromettantes.
+Enfin un _motu proprio_ du pape ordonna qu'une assemblée de notables
+appelés des provinces, et choisis pour la première fois par le pape, sur
+une triple présentation des provinces mêmes, se réunirait à Rome le 15
+novembre, s'occuperait de l'accomplissement définitif des réformes
+commencées ou préparées, et donnerait son avis sur les grandes affaires
+temporelles de l'État.
+
+Dans tout ce mouvement progressif et réformateur, l'influence des
+libéraux modérés et laïques était de plus en plus active et
+prépondérante: «Je leur ai toujours conseillé et je leur conseille
+toujours, m'écrivait M. Rossi[170], de ne pas se séparer du gouvernement
+et de ne pas se mêler avec les radicaux. Jusqu'ici ils ont joué la
+partie avec un calme, une adresse, une clairvoyance admirables. Ils
+savent bien, eux, ce qu'ils veulent, et ils savent aussi le dissimuler,
+convaincus que les embarras et les difficultés iront croissant, et que
+le pape à la fin sera obligé de chercher capacité et force là où ces
+mérites sont réellement. Le pape n'a rien à craindre; mais les prélats!
+N'est-ce pas curieux de voir comment la vieille habileté sacerdotale a
+fini par passer du clergé dans les laïques? Mais le premier a perdu ce
+que les seconds ont gagné: c'est un maître qui n'a pas seulement
+communiqué sa science; il l'a donnée.»
+
+[Note 170: Les 30 juillet et 8 août 1847.]
+
+Quelques jours avant de donner aux libéraux laïques romains cet éloge,
+M. Rossi les avait vus à l'épreuve dans une circonstance délicate, et
+leur conduite avait justifié son espérance. «Dans ma dépêche du 28 juin
+dernier, m'écrivait-il le 18 juillet 1847, j'avais l'honneur de faire
+observer à Votre Excellence que, s'il y avait un jour difficile à passer
+ici, c'était le 17 juillet, jour anniversaire de l'amnistie proclamée
+par le pape à son avénement. Il se préparait de grandes fêtes; le pape
+les avait autorisées. Mais dès le 14 juillet, des bruits sinistres
+commencèrent à se répandre, et l'alarme devint bientôt générale. Les uns
+affirmaient que les rétrogrades avaient organisé un complot qui devait
+éclater d'une manière sanglante au milieu de la fête. On désignait les
+conspirateurs; on affichait partout leurs noms; on les accusait d'avoir
+séduit une partie des troupes pontificales, d'avoir armé de stylets un
+grand nombre d'hommes, dont plusieurs arrivés, disait-on, de la Romagne,
+et de vouloir provoquer un tumulte pour faire alors main basse sur les
+libéraux.
+
+«D'autres au contraire accusaient les chefs du parti progressiste
+d'avoir organisé la fête dans un but révolutionnaire, et de vouloir, ce
+jour-là, soulever les masses contre les amis de l'ordre et le
+gouvernement établi.
+
+«A coup sûr, Votre Excellence n'attend pas que je lui dise au juste ce
+qu'il pouvait y avoir de vrai dans ces accusations réciproques. Elle
+connaît trop les mensonges, soit stupides, soit calculés, des partis.
+
+«Ce qui est vrai, c'est qu'il y a, dans les deux camps, des têtes
+exaltées, et quelques hommes sans principes et capables de tout.
+
+«Il est également vrai que l'inertie du gouvernement encourageait les
+rétrogrades et exaspérait les progressistes. Ceux-ci du moins ne
+cachaient pas leurs sentiments; ils en faisaient part tous les jours au
+public par des imprimés clandestins que la police ne savait pas arrêter
+et que le public dévorait.
+
+«Enfin il est certain que l'alarme était générale et profonde. Dans cet
+état de choses, dans cet ébranlement des esprits, il aurait suffi, le
+jour de la fête, d'un cri imprudent ou perfide, d'un accident
+quelconque, pour faire éclater, même sans projet et sans complot, un
+grand désordre et peut-être de grands malheurs.
+
+«Le moment était, à mes yeux, décisif, non-seulement pour le présent,
+mais pour l'avenir. La fête avait été permise par le pape lui-même. Le
+peuple le savait. La secrétairerie d'État, qui est ici tout le
+gouvernement, était dans l'interrègne ministériel; le cardinal Gizzi
+s'était retiré et son successeur, le cardinal Ferretti, n'avait pas
+encore pris possession. La police s'était annulée. La force publique,
+comme il arrive toujours quand le pouvoir s'abandonne, flottait
+incertaine et se demandait où était, pour elle, le chemin du devoir. Les
+hommes modérés et influents, les conservateurs pouvaient seuls
+intervenir utilement et prévenir un désordre. C'était le moment de voir
+s'ils étaient intelligents, fermes, résolus, ou s'ils voulaient, comme
+dans d'autres pays, se borner, les bras croisés, à de vaines
+lamentations, et livrer leur pays aux factions. Ils ont agi; ils ont agi
+spontanément, promptement, habilement. La haute noblesse romaine s'est,
+dans cette circonstance délicate, montrée active et capable. Je me plais
+à citer Rospigliosi, Rignano, Aldobrandini, Borghese, Piombino, etc.,
+etc.
+
+«Il fallait que le pape suspendît la fête sans se dépopulariser. Le duc
+de Rignano rédigea à la hâte une pétition disant que la garde civique,
+récemment instituée et ayant le désir d'y assister, suppliait Sa
+Sainteté de retarder la fête jusqu'à ce que cette garde pût être
+organisée. La pétition fut couverte sur-le-champ de signatures
+nombreuses et des noms les plus respectables.
+
+«Il fallait, pour prévenir un choc, persuader aussi les chefs des divers
+partis populaires. Ces messieurs les ont franchement abordés, et à la
+vérité, non sans efforts, ils les ont tous ramenés. Tous ont signé. Le
+soir même, le duc de Rignano présenta la pétition au pape, et lui amena
+en même temps un des chefs populaires les plus habiles et les plus
+influents. Le pape adhéra, et le matin suivant fut publiée la
+notification pour le renvoi de la fête.
+
+«Ce n'était pas tout. A tort ou à raison, on craignait pour le soir même
+des désordres, des attaques personnelles. Comme je le disais, on avait
+affiché la liste des prétendus conspirateurs rétrogrades, ce qui
+devenait en quelque sorte une liste de proscription. On signalait ces
+malheureux à la fureur populaire. On pouvait craindre aussi que la queue
+du parti progressiste ne fût pas aussi persuadée que les chefs, et
+qu'irritée de la suspension de la fête, elle ne se livrât à quelques
+excès. Dans l'état des choses, il faut bien le reconnaître, il n'y avait
+de ressource que dans la garde civique. Le soir même, on est parvenu à
+en mettre provisoirement sur pied une partie. Chaque quartier _(rione)_
+a eu ses postes et son corps de garde improvisés. Les seigneurs romains
+ont prêté des locaux dans leurs vastes palais. Les gardes ont répondu à
+l'appel avec empressement; et pour quiconque connaît cette population,
+sa goguenardise, son esprit mordant et sarcastique, il est évident
+qu'elle se croyait menacée d'un danger prochain, par cela seul qu'elle a
+pris fort au sérieux et accueilli avec reconnaissance et respect une
+garde improvisée, sans instruction, sans uniforme, qui, dans toute autre
+circonstance, aurait été le sujet d'innombrables épigrammes. Parmi les
+commandants de bataillon se trouvent, entre autres, le prince Corsini,
+malgré ses quatre-vingts ans qu'il porte, il est vrai, admirablement, le
+prince de Piombino, le plus riche seigneur de Rome, le prince
+Aldobrandini, le prince Doria, D. Carlo Torlonia, etc., etc. Le pape a
+nommé hier le duc de Rignano chef de l'état-major général. C'est aussi
+un excellent choix.
+
+«Nous devons, il faut le dire, à cette mesure improvisée la parfaite
+tranquillité de ces derniers jours. La journée du 17 s'est passée sans
+la moindre tentative de désordre.
+
+«Mais toute médaille a son revers. Par une conséquence facile à prévoir
+de tous les faits que je viens d'indiquer, toute la police s'est
+trouvée, ces jours-ci, concentrée de fait dans les douze corps de garde.
+C'est là qu'arrivaient les dénonciations et les plaintes; c'est là qu'on
+accourait pour faire du zèle. De là quelques arrestations, je crois,
+fort à la légère, non-seulement d'hommes accusés de vol, mais de
+suspects politiques, des visites domiciliaires, des saisies de papiers.
+Ce matin encore, le capitaine Muzzarelli, un des douze qu'on avait
+signalés au peuple comme auteurs d'un complot contre-révolutionnaire,
+ayant eu l'imprudence de se montrer au public, la garde civique l'a
+arrêté. Elle a bien fait dans le cas particulier; c'était le seul moyen
+de le sauver.
+
+«Ces faits n'ont pas, j'en conviens, une grande gravité: les personnes
+arrêtées sont bientôt relâchées, les chefs de la garde civique sont tous
+des hommes respectables, et leur autorité n'est nullement méconnue; le
+peuple lui-même entend facilement raison et ne s'obstine pas dans ses
+erreurs. Toujours est-il qu'il y a eu un déplacement de pouvoir, que ce
+qui ne doit être qu'auxiliaire est devenu principal; et de là à devenir
+pouvoir dirigeant, il n'y aurait pas loin si le fait se prolongeait.
+
+«On avait rendu suspects au peuple, comme soldés par la
+contre-révolution, les carabiniers et les grenadiers des troupes
+pontificales. Hier, il y a eu explication et réconciliation entre eux et
+les chefs populaires. C'est très-bien; mais si on commençait réellement
+à descendre la pente, cela pourrait vouloir dire que les troupes
+marcheraient au besoin avec la révolution.
+
+«J'espère encore que ce dernier mot est trop gros pour la situation et
+que nous ne serons pas forcés de nous en servir.
+
+«Cependant j'ai cru devoir m'en servir hier _ad terrorem._ Je me rendis
+à la secrétairerie d'État. Je trouvai le sous-secrétaire d'État, Mgr
+Corboli, assez ému. Je lui dis sans détour que je ne voulais pas revenir
+sur le passé, ni rechercher s'il n'eût pas été facile de prévenir ce qui
+arrivait; qu'alors on avait devant soi des mois, qu'on n'avait plus
+aujourd'hui que des jours, des heures peut-être; que la révolution était
+commencée, qu'il ne s'agissait plus de la prévenir, mais de la
+gouverner, de la circonscrire, de l'arrêter; que, si l'on y apportait
+les mêmes lenteurs, de bénigne qu'elle était, elle s'envenimerait
+bientôt; qu'ils devaient se persuader qu'en fait de révolution nous en
+savions plus qu'eux, et qu'ils devaient croire à des experts qui sont en
+même temps leurs amis sincères et désintéressés; qu'il fallait
+absolument faire, sans le moindre délai, deux choses: réaliser les
+promesses et fonder un gouvernement réel et solide, en d'autres termes
+apaiser l'opinion qui n'est pas encore pervertie, et réprimer toute
+tentative de désordre.--«Le parti conservateur existe, dis-je; il s'est
+montré actif, intelligent, dévoué.»--- Corboli convint pleinement dans
+ces idées, et il m'indiqua, comme la mesure la plus urgente et la plus
+décisive, l'appel des délégués des provinces.--«Soit, dis-je; je crois
+la mesure fort bonne si elle est bien conduite, s'il y a en même temps
+un gouvernement actif et qui sache rallier autour de lui les forces du
+pays. Mais, encore une fois, la perte d'un jour peut être un mal
+irréparable.»
+
+«Quelques minutes après, le nouveau secrétaire d'État, le cardinal
+Ferretti, s'installait au Quirinal. Je l'ai vu ce matin. J'ai été fort
+content de lui. Il s'est montré pénétré de l'urgence de la situation; et
+en reprenant les deux points que j'avais signalés à Mgr Corboli, il m'a
+dit, quant au premier, qu'il espérait pouvoir publier demain la liste
+des délégués choisis, et indiquer l'époque de la convocation. Ce sera,
+j'en conviens, un grand pas pour calmer les esprits. Quant au second
+point, il m'a dit qu'il avait déterminé Grassellini[171] à se retirer,
+et nommé Mgr Morandi pro-gouverneur de Rome. C'est aussi une bonne
+mesure; mais, seule, elle serait insuffisante. En attendant, il est
+juste de reconnaître qu'on ne pouvait pas faire plus en quelques
+Heures.»
+
+[Note 171: Gouverneur de Rome sous Grégoire XVI.]
+
+Je me félicitai et je félicitai M. Rossi des progrès qu'il me signalait
+ainsi comme déjà accomplis ou qu'il me faisait entrevoir: «C'est avec
+une satisfaction très-réelle, lui dis-je[172], que nous voyons le
+gouvernement de Sa Sainteté adopter une ligne de conduite claire et
+décidée qui, par cela même qu'elle ne laisse aucun doute sur ses
+intentions et qu'elle doit satisfaire les amis des réformes modérées,
+lui donnera la force nécessaire pour triompher des entraînements comme
+des résistances des partis extrêmes. Les derniers événements dont vous
+me rendez compte ont révélé à Rome, non-seulement l'existence, mais
+l'ascendant pratique d'une opinion à la fois sagement libérale et
+fermement conservatrice, telle que, dans d'autres pays, une longue
+expérience et de cruelles agitations ont à peine suffi à la former. En
+continuant à s'appuyer sur cette opinion, le saint-siége surmontera,
+nous l'espérons, les difficultés graves et nombreuses qu'il est destiné
+à rencontrer dans son oeuvre progressive de réformes régulières et
+habilement mesurées.»
+
+[Note 172: Le 28 juillet 1847.]
+
+Mais au milieu de ma satisfaction et de mon espérance, je ne me
+dissimulais pas les obstacles que devaient susciter à l'oeuvre ainsi
+entreprise, précisément la formation et les premiers succès de ce parti
+modéré qui pouvait seul l'accomplir. Il prenait la place et déjouait les
+desseins des deux partis extrêmes qui, dans Rome et dans toute l'Italie,
+se disputaient l'empire et l'avenir, le parti stationnaire et le parti
+révolutionnaire, résolus, l'un à maintenir opiniâtrement le passé et le
+présent italiens, l'autre à changer complétement, n'importe à quel prix,
+l'état territorial et politique de l'Italie. Deux incidents me
+révélèrent, dans toute sa gravité, la double lutte imminente que les
+faits généraux me faisaient pressentir.
+
+Le 18 janvier 1848, je lus dans le _National_ une longue lettre que
+m'adressait de Londres, par la voie de ce journal, le plus célèbre
+représentant des révolutionnaires républicains italiens, M. Joseph
+Mazzini. Lettre sincère et éloquente, pleine de sentiments élevés
+qu'évidemment l'auteur croyait tous légitimes et moraux, quoique, au
+fond et serrés de près, la plupart ne le fussent point; écrite
+d'ailleurs avec une grande convenance envers moi, et dans le droit d'une
+polémique sérieuse. Je n'ai garde d'entrer dans la discussion de la
+politique qu'exprimait cette lettre avec une passion franche, quoique
+avec plus d'une réticence. J'en reproduis le sens et le résumé dans les
+termes mêmes de l'auteur: «Il n'existe pas de parti modéré en Italie, me
+disait M. Mazzini; les quelques hommes que vous avez encouragés,
+soutenus, ralliés, et que vous voudriez aujourd'hui ériger en parti, ne
+sont que des individus épars, divisés entre eux, et dépassés depuis
+longtemps par les nobles et bons instincts populaires. Il existe en
+Italie une foule d'hommes prêts à mourir pour l'unité du peuple italien;
+il n'en existe pas un seul qui soit prêt à se sacrifier pour les
+théories de M. Balbo ou de M. Orioli.» Ainsi, non-seulement
+l'indépendance des États italiens envers l'étranger, mais l'unité de
+l'État italien érigée en droit suprême et unique, au-dessus et au mépris
+de tout autre droit, et poursuivie à tout prix par la révolution et la
+guerre, telle était l'idée exclusive proclamée par M. Mazzini; et la
+république italienne une et indivisible apparaissait comme le but
+définitif de cette idée, au nom de laquelle tout parti modéré en Italie
+était nié et rejeté comme une faiblesse et une chimère.
+
+Six semaines avant que cette lettre parût dans le _National_, le comte
+Appony était venu me communiquer, à propos des affaires d'Italie, une
+lettre particulière[173] du prince de Metternich, dont il me laissa
+copie et dont je reproduis textuellement les passages essentiels et
+caractéristiques.
+
+[Note 173: En date du 31 octobre 1847.]
+
+«M. Guizot vous a dit, écrivait le chancelier d'Autriche à son
+ambassadeur:--«M. le prince de Metternich ne croit pas encore au succès
+du juste milieu. Je crois, moi, à ce succès; je défends cette politique,
+je travaille pour ce triomphe. Le prince se prononce au contraire pour
+la résistance absolue, pour le _statu quo_.
+
+Cela n'est pas étonnant; il est né dans cette école, il a toujours
+marché à la tête de ce système. Je crois que continuer à marcher dans
+cette voie est maintenant impossible; on ne saurait plus réussir dans
+celle de la répression.»--
+
+«Je ne crois pas en effet au succès du juste milieu dans la phase dans
+laquelle se trouvent les situations romaine et toscane. Je n'hésite pas
+à établir en thèse que, si le régime du juste milieu peut être le
+produit d'une révolution, ce n'est pas dans les premières périodes qu'il
+peut se faire jour. L'État de l'Église et la Toscane sont-ils en train
+de se réformer, ou avancent-ils sur la pente de la révolution? La
+question et toute la question, pour moi, est là.
+
+«Je sens que, pour asseoir mon opinion sur la situation, il me faut
+définir, d'une manière précise, ce qui, à mes yeux, a la valeur d'une
+révolution. Je regarde comme étant en révolution tout État dans lequel
+le pouvoir a, de fait, passé d'entre les mains de l'autorité légale dans
+celles d'un autre pouvoir, et je ne mets pas en doute que ce déplacement
+n'ait eu lieu dans les États romain et toscan. Les deux autorités
+légales pourront-elles se ressaisir du pouvoir? Ceci est une autre
+question que j'abandonne à la décision du sort. Habitué à me placer de
+préférence en face des mauvaises chances et à accepter comme bienvenus
+les événements favorables, c'est sur le danger que je fixe mes regards,
+et c'est dès lors également à lui que s'applique mon raisonnement.
+
+«Le régime du juste milieu ne peut, selon ma pleine conviction, point se
+faire jour à l'entrée d'une révolution. A la sortie, il aura la valeur
+d'un compromis, soit entre les partis, soit entre l'autorité alors
+existante et les partis effrayés de la situation. La position change
+quand les expériences sont faites; alors l'inertie, cet élément qui
+exerce un si grand pouvoir sur les masses, rentre dans son droit; la
+lassitude fait appel à la raison publique; les intérêts nouveaux
+veulent, de leur côté, sauvegarder leurs conquêtes, et le compromis
+acquiert la valeur d'un bienfait.
+
+«Si je ne connaissais d'avance le prononcé de M. Guizot, je lui
+demanderais s'il admet que les produits de la révolution de juillet
+eussent pu, à l'aide d'efforts quelconques, se frayer une voie pratique
+entre 1789 et 1793. Je vais même plus loin. Napoléon aurait-il, lors de
+son arrivée au pouvoir, pu gouverner la France dans les voies du juste
+milieu? Quelles que soient les différences entre les positions
+italiennes et celles dans lesquelles s'est trouvée la France dans les
+diverses phases qu'elle a parcourues, je n'admets pas, en 1847, le
+triomphe du juste milieu dans les États du centre de l'Italie. Je ne
+l'admets pas davantage que je ne saurais reconnaître, dans le cri de:
+«Vive Pie IX!» et dans celui de: «Vive Léopold II!», l'expression de
+sentiments religieux et monarchiques, ni même une tendance vers le
+maintien de l'ordre public.
+
+«M. Guizot croit que je suis pour la résistance absolue et le _statu
+quo_.
+
+«La résistance est un fait soumis à des conditions. La résistance
+politique peut être ou active ou passive. Active, elle place la force
+matérielle sur la première ligne de l'action; passive, cette force
+trouve sa place dans la réserve. M. Guizot a fait mention de la ligne de
+conduite que nous avons suivie dans les circonstances dans lesquelles se
+sont trouvées quelques parties de l'Italie en 1820 et 1821. Il peut me
+suffire de rapprocher cette manière de procéder, alors et en 1831, de
+celle que nous observons en face des événements du jour, pour prouver
+que le mot _absolu_ n'est, pour le moins, point applicable au mode de
+notre résistance. Nous faisons, en règle commune, une différence entre
+l'action que réclame le mouvement qui porte le caractère d'une _révolte_
+et celle qui est applicable à une _révolution_. Les _révoltes_ ont un
+corps avec lequel il est possible d'engager une lutte. Les
+_révolutions_, par contre, ont beaucoup de commun avec les spectres, et
+nous savons, pour régler notre conduite, attendre que les spectres se
+revêtent d'un corps.
+
+«Il ne me reste plus qu'un mot à vous dire.
+
+«M. Guizot vous a parlé de l'école dans laquelle j'aurais été élevé, et
+je comprends qu'il accorde à cette école de l'influence sur le système à
+la tête duquel j'ai toujours marché. Ce n'est sans doute pas sur ce fait
+que M. Guizot se trompe; c'est sur «l'école» qu'il est dans l'erreur.
+
+«L'école dans laquelle j'ai été élevé est celle de la révolution. J'ai
+passé les premières années de la révolution en France, et je me suis
+trouvé placé sous la conduite directe d'un gouverneur qui, en 1792, a
+joué le rôle de président _d'un comité de dix_ nommé par les Marseillais
+pour faire et surveiller la journée du 10 août, et lequel, en 1793, a
+été l'un des juges au tribunal révolutionnaire près duquel un moine
+défroqué, Euloge Schneider, a rempli les fonctions d'accusateur public.
+Ma jeunesse s'est ainsi passée au milieu de la révolution, et le reste
+de ma vie s'est écoulé en luttes avec les révolutions. Telle a été
+l'école à laquelle j'ai été élevé, et elle ressemble bien peu à celle de
+laquelle (avec un grand fond de vraisemblance) M. Guizot me croit sans
+doute sorti. La marche de mon esprit, j'ai le droit de le dire, s'est
+formée d'elle-même et sous l'influence des événements auxquels, depuis
+l'année 1794, j'ai été appelé à prendre une part active; elle a été le
+produit d'une grande indépendance d'esprit et du calme qui forme la base
+de mon caractère.
+
+«Je résume cet exposé succinct, que M. Guizot trouvera empreint d'une
+indubitable franchise, par l'expression de ma conviction que si, entre
+sa pensée et la mienne, il y a de la différence, il faut en chercher la
+cause dans l'influence qu'exercent, sur les hommes d'État les plus
+indépendants de caractère, la situation des pays qu'ils représentent et
+les conditions sous lesquelles ces pays et leurs individualités sont
+placés.»
+
+Au fond, ces deux lettres ne m'apprenaient rien que je ne susse: dès
+l'avénement de Pie IX, il m'avait été évident que le parti libéral
+modéré, qui se formait autour du pape réformateur, aurait pour
+adversaires le parti stationnaire et le parti révolutionnaire ardents,
+l'un et l'autre, à nier sa force et à entraver son succès. Le langage du
+prince de Metternich et de M. Mazzini ne faisait que déclarer cette
+double hostilité et lui prêter l'appui de noms éminents. Des deux parts
+les actes correspondirent aux paroles: mais entre ceux du parti
+stationnaire et ceux du parti révolutionnaire, la différence fut grande;
+l'attitude du gouvernement autrichien, tête et bras du parti
+stationnaire, fut essentiellement défensive: au premier moment, il se
+laissa aller à un peu de précipitation et d'étalage; l'occupation de
+Ferrare[174] eut ce caractère; mais, avec sa pénétration accoutumée, M.
+de Metternich reconnut bientôt qu'il était en présence, non d'une
+révolte passagère, mais d'une révolution naissante: «Il se peut, me dit
+de sa part le comte Appony, que nous ayons été un peu brusques; il faut
+prendre garde d'irriter quand on ne veut qu'imposer.» La conduite du
+cabinet de Vienne devint prudente et patiente: sur la vive protestation
+du pape, que nous appuyâmes à Vienne, sans bruit, mais avec insistance,
+l'occupation de Ferrare cessa[175], et les choses y rentrèrent dans le
+_statu quo_ antérieur. Aux termes d'un traité spécial et sur la demande
+expresse du duc de Modène menacé par une émeute, quelques soldats
+autrichiens entrèrent à Modène, en très-petit nombre et évidemment hors
+d'état comme sans dessein de rien tenter au delà. Même dans les mesures
+de précaution qu'il prenait pour la sûreté de ses propres États, le
+gouvernement autrichien se montrait réservé et soigneux de ne pas
+alarmer l'indépendance de ses voisins. Il importait de le confirmer dans
+cette disposition modérée, je pourrais dire modeste; j'écrivis à M.
+Rossi[176]: «Ou l'Autriche désire ou elle ne désire pas un prétexte pour
+une levée de boucliers; si elle le désire, il faut bien se garder de le
+lui fournir; si elle ne le désire pas, il faut l'entretenir dans sa
+bonne disposition en traitant avec elle comme avec un pouvoir qui ne
+demande pas mieux que de laisser ses voisins tranquilles chez eux si on
+ne trouble pas sa tranquillité chez lui. Ne négligez rien pour contenir
+Rome dans cette politique, la seule efficace pour le succès aussi bien
+que la plus sûre. L'Italie a déjà perdu plus d'une fois ses affaires en
+plaçant ses espérances dans une conflagration européenne. Elle les
+perdrait encore. Qu'elle s'établisse au contraire sur le terrain de
+l'ordre européen, des droits des gouvernements indépendants, du respect
+des traités. Ainsi seulement elle aura chance de faire réussir ce
+qu'elle peut faire aujourd'hui; et le succès de ce qu'elle peut faire
+aujourd'hui est l'unique moyen de préparer le succès de ce qu'elle
+pourra faire un jour, je ne sais quoi, je ne sais comment, je ne sais
+quand, mais certainement pas aujourd'hui.
+
+[Note 174: Le 16 août 1847.]
+
+[Note 175: Le 23 décembre 1847.]
+
+[Note 176: Le 26 août 1847.]
+
+«C'est vous dire combien il importe de contenir ces affaires-ci dans les
+limites d'une question _romaine_, et d'empêcher qu'on n'en fasse une
+question _italienne_. J'en sais toute la difficulté. Vos dépêches
+expliquent parfaitement l'existence simultanée des deux questions et
+leur connexité. Mais employez tout votre esprit, tout votre bon sens,
+toute votre persévérance, toute votre patience, toute votre influence à
+faire comprendre au parti national italien qu'il est de sa politique, de
+sa nécessité actuelle, de se présenter et d'agir fractionnairement,
+comme romain, toscan, napolitain, etc., et de ne point poser une
+question générale qui deviendrait inévitablement une question
+révolutionnaire.».
+
+Loin d'éviter cet écueil, le parti révolutionnaire s'y jeta à corps
+perdu; il souleva, je devrais dire il étala toutes les questions dont
+l'Italie pouvait être l'objet: non-seulement la question de
+l'indépendance italienne, c'est-à-dire l'expulsion de l'Autriche de tout
+le sol italien, mais aussi la question de la liberté politique dans tous
+les États italiens; non-seulement la question de la liberté politique
+dans tous les États italiens, mais la question de l'unité politique
+comme de l'unité territoriale de l'Italie, c'est-à-dire la chute des
+divers États italiens et de leurs princes, pour faire de toute l'Italie
+un seul État sous un seul gouvernement. Et derrière l'unité politique de
+l'Italie apparaissait l'unité républicaine, vrai but et secret travail,
+dirai-je de la tête ou de la queue du parti? Ses acclamations à
+l'honneur tantôt du pape Pie IX, tantôt du grand-duc Léopold II, tantôt
+du roi Charles-Albert, cachaient mal son espoir de trouver, dans ces
+princes et dans leurs concessions, autant de degrés pour monter tôt ou
+tard au sommet de ses espérances. Plus ou moins clairement soulevées
+toutes à la fois, ces questions étaient très-diversement accueillies par
+le grand public italien; l'expulsion de l'Autriche et la complète
+indépendance de l'Italie étaient, sauf quelques intérêts de cour et de
+courtisans, le voeu unanime de la Péninsule. Bien moins général, le
+désir de la liberté et du progrès politique était pourtant répandu et
+réel, surtout dans les classes moyennes et dans les esprits cultivés.
+L'abolition des divers États italiens et leur absorption dans un seul et
+unique État étaient, pour de savants politiques, une combinaison qui
+leur semblait nécessaire contre l'étranger, pour tel ou tel prince ou
+ministre un élan d'ambition audacieuse, et cette perspective suscitait,
+dans une partie des masses populaires, un sentiment d'orgueil national,
+dans d'autres une répulsion instinctive et de loyaux ou patriotiques
+regrets. Enfin Rome enlevée à la papauté pour devenir, comme tant
+d'autres villes, la capitale d'un prince comme tant d'autres princes,
+c'était l'Église catholique bouleversée dans sa constitution historique
+et jetée dans le plus ténébreux avenir. Et pas une de ces questions
+n'était de celles qui se peuvent résoudre par la liberté et la
+discussion au sein de la paix; elles étaient toutes des questions de
+guerre et de révolution.
+
+Au milieu de cette fermentation de jour en jour plus générale et plus
+ardente, le pape, malgré sa popularité persistante, ressentait de vives
+alarmes. Il voyait avancer et monter vers lui, tantôt la domination
+étrangère, tantôt l'exigence populaire. Qui le soutiendrait contre l'un
+et l'autre ennemi? Qui le défendrait de l'un et l'autre péril? Il ne
+pouvait ni ne voulait accepter la protection de l'Autriche. Pouvait-il
+compter sur celle de la France? Le cardinal Ferretti témoignait un jour
+à M. Rossi sa sollicitude à cet égard: «Quand, à la fin de la
+conversation, je lui ai dit, m'écrivait M. Rossi[177], que, le cas
+échéant, vous ne manqueriez pas à vos amis, il s'est jeté à mon cou et
+m'a vivement embrassé en me disant: «Merci, cher ambassadeur; en tout et
+toujours, confiance pour confiance, je vous le promets.» Quelques jours
+après, le pape, donnant audience à M. Rossi, lui parla de notre escadre
+qui stationnait dans les eaux de Naples, sous le commandement du prince
+de Joinville: «Ce serait, m'a-t-il dit[178], un service à me rendre, que
+de la faire paraître, de temps à autre, sur les côtes de mes États.»
+
+[Note 177: Le 30 juillet 1847.]
+
+[Note 178: Le 10 août 1847.]
+
+M. le prince de Joinville avait pressenti ce voeu: «Il m'a envoyé hier
+de Naples un aspirant, m'écrivit M. Rossi[179], avec une lettre dans
+laquelle il me demande 1º si, dans l'état des choses en Italie, je pense
+que la présence de l'escadre à Naples ait ou n'ait pas d'inconvénient;
+2º s'ils peuvent nous être de quelque utilité en paraissant sur le
+littoral des États romains. J'ai répondu ce matin à Son Altesse royale
+par la lettre dont je vous envoie copie:
+
+[Note 179: Le 30 juillet 1847.]
+
+«Monseigneur,
+
+«A l'agitation de ces derniers jours a succédé dans ce pays une sorte de
+tranquillité. L'honneur en revient au parti modéré qui a su se montrer,
+s'organiser, s'armer, tant bien que mal, avec toute l'énergie, la
+promptitude et l'ensemble que n'avait pas le gouvernement. Celui-ci,
+grâce à cette manifestation et à cet appui, commence maintenant à
+reprendre les rênes; et il lui serait facile de se placer au milieu d'un
+parti conservateur nombreux, éclairé, dévoué, s'il savait enfin suivre
+les conseils d'ordre et de progrès que nous ne cessons de lui donner
+depuis un an. La tranquillité est à ce prix. J'espère qu'il le fera. J'y
+fais et y ferai tous mes efforts. Le nouveau secrétaire d'État est actif
+et énergique. Il a déjà pris de bonnes mesures; mais le plus essentiel
+reste à faire.
+
+«L'armée autrichienne, aux frontières des États pontificaux, a été
+renforcée; la garnison autrichienne de Ferrare aussi. Dans cette
+situation, mon opinion personnelle est que la présence d'une escadre
+française sur les côtes de l'Italie méridionale est d'un excellent
+effet. Peu importe le lieu du mouillage entre la Spezzia et Naples,
+pourvu qu'on sache qu'elle est dans ces parages et que nous pourrions
+l'appeler dans quelques heures. Cela seul contient les partis extrêmes
+qui n'ignorent pas que la politique du gouvernement du roi est une
+politique d'ordre et de progrès à la fois. Cela encourage le parti
+modéré, rassure le gouvernement pontifical contre toute sorte de dangers
+réels ou supposés et nous donne une attitude qui me paraît tout à fait
+d'accord avec nos intérêts et notre dignité.»
+
+J'entreprenais, précisément à cette époque, de faire cesser, par la voie
+de la négociation, l'occupation autrichienne de Ferrare. J'avais
+l'espoir d'y réussir et j'y réussis en effet. Il importait fort que rien
+ne vînt aggraver la difficulté de ce succès nécessaire à l'indépendance
+des États italiens et au maintien de la paix. Quand la négociation fut
+près de son terme, l'ordre fut envoyé à M. le prince de Joinville de
+reprendre, avec notre escadre, sa station sur la côte occidentale
+d'Italie et dans le voisinage de l'État romain. Mais dans cet
+intervalle, le parti révolutionnaire avait poursuivi son oeuvre; parce
+que nous agissions sans bruit, il nous avait accusés de ne rien faire,
+d'abandonner la cause de l'indépendance et du progrès en Italie, de nous
+lier même avec l'Autriche en récompense de son silence sur les mariages
+espagnols, et de n'avoir fait rester notre escadre devant Naples que
+pour protéger l'absolutisme contre les tentatives libérales. Facile à
+intimider et à décourager, le parti libéral modéré avait trop écouté ces
+calomnies, et témoigné lui-même non-seulement de l'humeur, mais des
+doutes sur la fermeté de notre appui. Lord Palmerston s'était empressé
+de mettre à profit ces dispositions et de se donner, par le langage de
+ses agents et l'apparition d'une escadre anglaise, l'attitude de
+protecteur de la liberté italienne. Arrivé devant Livourne, à bord du
+_Titan_, M. le prince de Joinville rendit compte au ministre de la
+marine de ce nouvel état des faits et des esprits; il paraissait croire
+lui-même que, depuis l'événement de Ferrare, nous étions restés
+silencieux et inactifs, et il demanda de nouvelles instructions en
+indiquant les mesures qui lui semblaient nécessaires pour sortir d'une
+situation dont la prolongation rendait, selon lui, le séjour de
+l'escadre française sur la côte d'Italie plus embarrassant qu'efficace.
+
+J'avais à coeur de détruire, dans l'esprit de ce prince capable et
+résolu, l'impression de regret et de blâme que lui avait donnée une
+connaissance incomplète et inexacte de nos actes récents en Italie. Je
+lui écrivis sur-le-champ[180]:
+
+[Note 180: Le 7 novembre 1847.]
+
+«Monseigneur,
+
+«Le duc de Montebello m'a communiqué vos lettres des 25 et 28 octobre.
+Je remercie Votre Altesse royale de sa franchise. C'est ainsi seulement
+qu'on peut savoir la vérité; et comme Votre Altesse royale a besoin de
+la savoir autant que moi, je me permettrai d'user avec elle de la même
+franchise.
+
+«Je mets sous les yeux de Votre Altesse royale quelques unes des
+nombreuses dépêches et lettres particulières que, depuis le commencement
+des affaires d'Italie, j'ai adressées aux agents du roi à Rome,
+Florence, Naples, Turin, Vienne et ailleurs. Ces dépêches ont été,
+officiellement ou officieusement, communiquées aux gouvernements
+intéressés. Elles résument et caractérisent notre politique.
+
+«Vous le voyez, Monseigneur, nous ne sommes point restés inactifs. Nous
+n'avons point gardé le silence. Nous ne nous sommes point unis aux
+souverains absolus. Nous ne nous sommes point liés secrètement avec
+l'Autriche. Nous avons hautement, toujours et partout, conseillé et
+soutenu les réformes modérées, le progrès intelligent et régulier, la
+politique vraiment libérale et pratique qui s'attache au seul bien
+possible et aux seuls moyens efficaces pour réaliser le seul bien
+possible.
+
+«Que cette politique n'ait pas aujourd'hui, en Italie, la faveur
+populaire, je ne m'en étonne point Les Italiens voudraient tout autre
+chose. Ils voudraient que la France mît à leur disposition ses armées,
+ses trésors, son gouvernement, pour faire ce qu'ils ne peuvent pas faire
+eux-mêmes, ce qu'ils ne tenteraient pas sérieusement, pour chasser les
+Autrichiens d'Italie et établir, en Italie, sous telle ou telle forme,
+l'unité nationale et le gouvernement représentatif.
+
+«Tenez pour certain, Monseigneur, que c'est là ce qui est au fond de
+tous les esprits italiens, des sensés comme des fous, de ceux qui ne le
+disent pas comme de ceux qui le disent, de ceux qui le croient
+impossible comme de ceux qui le croient possible. C'est là ce qui
+détermine en Italie, non pas toutes les actions, tant s'en faut, mais
+les sentiments de bonne ou de mauvaise humeur, de sympathie ou de
+colère.
+
+«Ce voeu général des Italiens est-il bon ou mauvais en soi, possible à
+réaliser un jour ou à jamais impossible? Je n'examine pas cela. Je ne
+fais ni de la philosophie, ni de l'histoire, ni de la prophétie. Je fais
+de la politique pratique et actuelle. Dans ces limites, je dis
+très-positivement que nous ne devons pas, que nous ne pouvons pas
+entreprendre, pour le compte de l'Italie, ce que, très-sagement et
+très-moralement à mon avis, nous n'avons pas voulu entreprendre pour le
+compte de la France, c'est-à-dire le remaniement territorial et
+politique de l'Europe, en prenant pour point d'appui et pour allié
+l'esprit de guerre et de révolution.
+
+«L'indépendance des États et des souverains italiens à l'égard de toute
+puissance étrangère, le libre et tranquille accomplissement, dans chaque
+État italien, des réformes que le souverain et le pays jugeront, de
+concert, nécessaires et praticables, voilà toute notre politique en
+Italie, la seule qui convienne à la France, la seule bonne, je n'hésite
+pas à le dire, pour l'Italie elle-même, malgré l'humeur qu'elle ressent
+de ce que nous ne nous mettons pas à son service pour en sortir.
+
+«Cette politique, Monseigneur, je me suis appliqué, je m'applique à la
+faire prévaloir par les moyens réguliers et efficaces, en traitant de
+gouvernement à gouvernement, sans répandre chaque matin devant le
+public, pour son amusement et pour la satisfaction de ma vanité, mes
+démarches, mes idées, mes raisons, mes espérances. Je cherche le succès
+et non pas le bruit. Quand je me suis mêlé de l'affaire de Ferrare, je
+me suis bien gardé d'aller, dès le premier moment, crier sur les toits
+le plein droit du pape et le crime de l'Autriche. J'aurais fait plaisir
+aux Italiens, mais j'aurais fort gâté l'affaire même. J'ai travaillé,
+sans bruit et poliment, à convaincre l'Autriche qu'il fallait finir
+cette affaire, s'en entendre avec le pape, rentrer dans le _statu quo_,
+et empêcher que l'étincelle de Ferrare n'allumât l'incendie de l'Italie.
+Je ne désespère pas d'y réussir; et si j'y réussis, ce sera parce que
+j'aurai traité la question par les bons procédés, de gouvernement à
+gouvernement, et en me tenant bien en dehors des clameurs des journaux.
+
+«Je ne m'inquiète pas, Monseigneur, de la bouffée de popularité que
+l'Angleterre promène en ce moment en Italie, popularité vaine et
+vaniteuse. L'Angleterre donne aujourd'hui aux Italiens les paroles et
+les apparences qui leur plaisent; elle ne leur donnera rien de plus, et
+il faudra bien qu'ils s'en aperçoivent eux-mêmes.
+
+«Monseigneur, l'expérience m'a appris que la bonne politique n'était pas
+populaire en commençant, longtemps peut-être, et qu'elle le devenait un
+peu plus chaque jour, à mesure que la lumière se faisait sur les choses
+et dans l'esprit des hommes. Je sais supporter l'impopularité qui
+passera et attendre la popularité qui durera. Je comprends l'humeur des
+Italiens et je leur pardonne de tout mon coeur. Il y a de grandes
+tristesses dans leur destinée. Mais soyez sûr que nous faisons, de la
+seule manière possible, les seules bonnes affaires aujourd'hui possibles
+pour eux; que c'est, pour nous, la seule bonne politique, et que, si
+nous réussissons malgré eux, ils nous en devront beaucoup de
+reconnaissance, et qu'ils finiront par s'en douter.
+
+«Pardon de ce volume, Monseigneur, mais je tenais à répondre pleinement
+à votre pensée. Je prie Votre Altesse royale d'agréer, etc.»
+
+Huit jours plus tard, au moment où le prince de Joinville recevait ma
+lettre, la _Consulta_ des délégués des provinces se réunissait à Rome,
+et cinq semaines après les Autrichiens évacuaient la ville de Ferrare.
+La politique pacifiquement réformatrice obtenait ainsi un double succès:
+le pape rentrait dans la pleine indépendance de ses États, et une
+assemblée de notables laïques venait, pour la première fois, prendre
+part à son gouvernement.
+
+«Lundi dernier, 15 de ce mois, m'écrivit M. Rossi[181], a eu lieu
+l'installation solennelle de la _Consulta_ d'État. Ce jour, impatiemment
+attendu, a été signalé par plusieurs circonstances remarquables. Le
+public avait préparé à la _Consulta_ une réception solennelle. Les
+princes romains s'étaient entendus pour mettre à la disposition de
+chacun des députés une de leurs voitures d'apparat et leurs gens de
+livrée. C'est dans ces équipages que les membres de la _Consulte_
+devaient se rendre au Quirinal, où ils allaient recevoir la bénédiction
+du pape, au Vatican, lieu désigné de leurs séances. Des citoyens
+appartenant à chacune des légations ou délégations représentées se
+proposaient d'escorter la voiture de leur député en portant devant lui
+la bannière de leur ville natale. Le but de ces dispositions, destinées
+à donner à la _Consulte d'État_ l'importance et les caractères
+extérieurs d'un corps souverain, n'échappait point au gouvernement qui
+cependant, après avoir fait subir quelques modifications au programme de
+la fête, se décida, non-seulement à l'autoriser, mais à le rendre
+officiel, en lui donnant la forme d'une notification faite par le
+sénateur de Rome. Dans la journée du dimanche, le secrétaire d'État fut
+informé qu'on avait l'intention, à l'exemple de ce qui s'était fait, je
+crois, à Florence, de faire paraître, à la suite du cortége, des
+députations et des bannières de tous les États, non-seulement d'Italie,
+mais d'Europe. Craignant, non sans quelque raison, que cette
+démonstration ne donnât lieu à quelques désordres, il réussit à s'y
+opposer. Je reçus, à une heure avancée de la soirée, une lettre
+très-pressée du cardinal Ferretti qui me priait d'employer mon influence
+pour empêcher nos nationaux de prendre part à aucune démarche de ce
+genre; ce qui me fut d'autant plus aisé que les Français établis à Rome
+ne montraient, je dois rendre justice à leur bon sens, aucun
+empressement de donner suite à ce singulier projet. Il fut moins facile
+d'y déterminer les sujets, et même, dit-on, les représentants de
+quelques autres puissances appartenant à l'Italie. Il fallut que, le
+lendemain, le cardinal Ferretti intervînt lui-même sur le lieu où le
+cortége se préparait, dans le voisinage du Quirinal, et fît enfermer
+dans un corps de garde plusieurs bannières qu'on avait déjà apportées.
+
+[Note 181: Le 18 novembre 1847.]
+
+«A neuf heures, les députés furent reçus par le pape qui leur tint le
+discours dont Votre Excellence trouvera l'analyse dans le _Diario di
+Roma_. Ceux qui y ont assisté s'accordent à dire que le Saint-Père
+paraissait très-animé en le prononçant, et qu'il insista très-fortement
+sur les deux points capitaux, le rôle purement consultatif de la
+nouvelle assemblée et la ferme résolution de son gouvernement de
+résister aux perturbateurs. On dit même qu'il prononça le mot
+d'_ingratitude_ qui n'est pas reproduit dans le texte imprimé.
+
+«Il est à remarquer d'ailleurs que ni ce mot, ni aucune des autres
+paroles sévères que le pape fit entendre n'étaient directement adressés
+aux députés, comme il a eu soin de l'assurer lui-même. Peut-être, dans
+sa pensée, étaient-elles destinées à tomber sur quelques personnes qui
+accompagnaient les députés, et qui sont connues pour la vivacité de
+leurs opinions.
+
+«Aussitôt après le discours terminé, les députés se séparèrent pour
+monter chacun dans la voiture qui lui était destinée. Ils traversèrent
+ainsi toute la ville, ne cessant pas, pendant un trajet de plus de deux
+heures, de rencontrer une foule immense. Soit que la nouvelle du
+discours du pape, promptement répandue, eût troublé l'esprit public,
+soit que l'enthousiasme le plus ardent finisse par se lasser de tant de
+démonstrations successives, peu de cris se firent entendre sur leur
+passage. Arrivés à Saint-Pierre, ils entendirent la messe et entrèrent
+sur-le-champ en séance.»
+
+«Ce seront là, à mon sens, ajoutait, dans une lettre particulière, M.
+Rossi, les funérailles du pouvoir politique temporel du clergé à Rome.
+L'étiquette restera plus ou moins, mais le contenu du vase sera autre;
+il y aura encore des cardinaux, des prélats employés dans le
+gouvernement romain, mais le pouvoir sera ailleurs. L'essentiel pour
+nous, c'est qu'il n'y ait pas de révolution proprement dite, de
+révolution sur la place publique. Je persiste à espérer qu'il n'y en
+aura pas. Même ceux qui nous ont trouvés trop réservés ont compris que
+la voie pacifique était la voie la plus sûre. Aussi revient-on peu à peu
+à nous, précisément à cause de la réserve digne et sérieuse que nous y
+avons mise. Le pape, qu'il ait ou non exactement mesuré le chemin qu'il
+a parcouru, est parfaitement tranquille. Il a dit à une personne de ma
+connaissance que le public avait été induit en erreur, que le
+gouvernement pontifical n'avait qu'à se louer du gouvernement français,
+que nous nous étions parfaitement conduits à son égard, que nous avions
+fait tout ce que nous pouvions faire. «Mais les souverains, a-t-il
+ajouté, aiment peu Pie IX. Ils craignent que je n'amène des révolutions.
+Ils se trompent. Ils ne connaissent pas ce pays-ci.»
+
+Quelque satisfait qu'il fût de la réunion et des dispositions de la
+_Consulta d'État_, M. Rossi ne se faisait point d'illusion sur ce qui
+restait à faire et sur les obstacles à surmonter pour que la réforme
+entreprise par Pie IX dans le gouvernement romain fût efficace et
+prévînt les révolutions: «Je vis hier le cardinal Ferretti,
+m'écrivit-il[182]:--«Avouez, m'a-t-il dit, que cette fois nous avons
+bien conduit notre affaire.--J'en conviens, et je vous en félicite.--Et
+le discours du pape, qu'en dites-vous?--Que le pape se fût élevé contre
+les utopies, qu'il se fût montré résolu à repousser les perturbateurs,
+de quelque part qu'ils viennent, rien de mieux; mais le discours paraît
+impliquer l'idée de la conservation absolue du gouvernement temporel
+dans les mains du clergé, ne laissant aux laïques d'autre rôle que celui
+de donneurs d'avis. C'est trop peu. Cela était peut-être possible il y a
+un an; les têtes n'étaient pas montées; les espérances étaient modestes;
+le reste de l'Italie n'était pas encore réveillé. Aujourd'hui c'est
+autre chose. Il n'y a plus d'illusion possible. Votre situation est
+nettement dessinée. Les radicaux frappent à votre porte. Il faut leur
+tenir tête. Vous seuls, clergé, vous ne le pouvez pas; il vous faut le
+concours des laïques, de tout ce qu'il y a, parmi eux, de sensé, de
+puissant, de modéré. Pour les rallier, il faut les satisfaire. La garde
+civique et la _Consulta_ sont des moyens, ce n'est pas le but. Refuser
+toute part dans l'administration proprement dite à des hommes qu'on
+vient de rendre plus forts serait un contre-sens. Il y a plus d'un an
+que je le dis et que je le répète: si vous ne vous fortifiez pas en
+appelant des laïques aux fonctions qui ne touchent en rien aux choses de
+la religion et de l'Église, tout deviendra impossible pour vous et tout
+deviendra possible aux radicaux. Vous jetteriez la _Consulta_ dans leurs
+bras.--Vous avez raison, dit le cardinal; je m'en suis déjà aperçu; on a
+peur des radicaux.--Dites _peur_ et _besoin_. Les timides redoutent la
+faiblesse du gouvernement; les ambitieux cherchent un levier contre le
+boulevard clérical. Un cabinet mixte et bien composé rassurerait les
+timides et satisferait les ambitieux. Par la portion laïque du
+ministère, vous pourrez agir sur la _Consulta_ et vous y faire une bonne
+et forte majorité qui agira à son tour sur l'opinion publique.--C'est
+juste, et le pape l'a compris. Je vous le dis, mais dans le plus profond
+secret; il paraîtra bientôt un autre _motu proprio_ selon vos idées; il
+portera que le secrétaire d'État sera toujours un cardinal ou un prélat.
+Vous ne désapprouvez pas?--Non, certes, les affaires étrangères à Rome
+sont trop souvent des matières ecclésiastiques ou mixtes.--Mais pour
+l'intérieur, les finances, la guerre, et il sera dit que les ministres
+pourront être soit ecclésiastiques soit laïques.--A la bonne heure,
+pourvu qu'en fait vous appeliez tout de suite deux ou trois laïques dans
+le cabinet. Agissez par la _Consulta_, mon cher cardinal; je vous y
+aiderai de mon côté, autant que cela se peut du dehors.--Bravo!
+aidez-nous, et j'espère que tout ira bien.--Oui, si vous savez d'un côté
+vous fortifier, et de l'autre regarder en face les radicaux. Tout est
+là. Que peut craindre le pape en marchant d'un pas ferme dans la voie de
+l'ordre et du progrès régulier? En tout cas, l'Europe serait pour lui:
+avant tous, plus que tous, la France. Ne l'oubliez pas; que le pape ne
+se trompe pas sur ses véritables Amis.»
+
+[Note 182: Les 18 novembre et 12 décembre 1847.]
+
+Le lendemain même de cet entretien avec le secrétaire d'État, M. Rossi
+vit le pape: «Je lui tins, m'écrivit-il[183], _mutatis mutandis_, le
+discours que j'avais tenu à Ferretti. Je m'attachai surtout à lui faire
+bien saisir la situation. J'insistai à plusieurs reprises sur la
+nécessité, sur l'urgence d'accroître ses forces de gouvernement et de
+dominer l'opinion par l'introduction de l'élément laïque dans certaines
+parties de l'administration supérieure. Je lui montrai que c'était là un
+fil conducteur indispensable entre lui et la _Consulta_. Son goût n'y
+est pas; il en reconnaît cependant la nécessité.--«C'est vrai, me
+dit-il, ces Messieurs se méfient d'une administration tout
+ecclésiastique.--Non-seulement ils s'en méfient, Saint-Père; ils s'en
+irritent. Pour les affaires purement temporelles, on ne peut plus faire
+du clergé et des laïques deux castes; il faut désormais mêler et
+transiger.--Vous me l'avez toujours dit. Que voulez-vous? Le premier
+_motu proprio_ sur le conseil des ministres me fut remis quand j'étais
+souffrant. Je laissai faire. Il n'est pas bon. Je l'ai repris en
+sous-oeuvre. Le nouveau paraîtra bientôt. Les départements seront mieux
+séparés. Les ministres seront de vrais ministres. Je dirai que la guerre
+pourra appartenir à un laïque ou à un ecclésiastique.--Ce sera quelque
+chose; mais que Votre Sainteté me permette de le dire, ce n'est pas
+assez; il faudrait encore deux portefeuilles au moins ouverts aux
+laïques: l'intérieur, les finances, la police, les travaux publics, que
+sais-je? ceux que Votre Sainteté voudra.--Je comprends; je verrai, j'y
+ferai de mon mieux. Je suis moi-même fort novice, fort peu expert dans
+ces matières.»
+
+[Note 183: Le 14 décembre 1847.]
+
+Quelques semaines après, M. Rossi eut une nouvelle audience du pape: «Je
+l'avais déjà tellement pressé, m'écrivit-il[184], sur les affaires de ce
+pays-ci, et en particulier sur l'introduction de quelques laïques dans
+le conseil des ministres, que j'étais décidé hier à le laisser
+tranquille. Il entra lui-même en matière. Il avait décidé, par le
+nouveau _motu proprio_ dont il m'avait parlé (du 30 décembre 1847), que
+le département de la guerre pourrait être confié à un laïque, et il l'a
+donné en effet au général Gabrielli; il avait prescrit de plus que, sur
+les vingt-quatre auditeurs attachés au conseil des ministres, il y
+aurait toujours douze laïques: _Ebbene, signor conte_, me dit-il avec un
+gracieux sourire et une aimable coquetterie d'expression, _l'elemento è
+introdotto._--Il faut vous dire que je m'étais souvent servi de ce
+gallicisme, _l'elemento laïco_. Vous devinez ma réponse. Mais le
+compliment fut accompagné d'une respectueuse insistance pour
+l'introduction de deux autres laïques. Nous examinâmes à fond la
+situation, et non-seulement le pape convint que c'était là le seul moyen
+d'isoler les agitateurs et de leur ôter influence et suite, mais que si,
+malgré cela, le malheur voulait qu'ils tentassent quelque désordre, un
+pouvoir laïque pouvait seul le réprimer efficacement et sans se mettre
+en lutte avec l'opinion publique.--«Vous avez raison, me dit le pape; ce
+rôle de sévérité ne convient plus aux ecclésiastiques; il paraîtrait
+odieux.--C'est clair, répliquai-je; mais un seul homme ne suffit pas;
+seul, il se décourage et le poids de la responsabilité lui est trop
+lourd. Au pape et au clergé la puissance morale; au prince et à ses
+alliés laïques la force matérielle. J'espère encore que la première
+suffira; mais elle suffira surtout si on sait bien qu'au besoin la
+seconde ne manquerait pas. Il faut au moins trois ministres laïques:
+_Tres_, dis-je en riant, _faciunt capitulum_.»
+
+[Note 184: Le 18 janvier 1848.]
+
+«J'eus le plaisir de trouver le pape tout à fait dans nos idées. Les
+autres fois, il était convaincu; mais je sentais qu'il n'était pas
+persuadé, que ses répugnances de prêtre subsistaient. S'il persévère
+dans ses nouvelles résolutions, tout peut encore être sauvé ici. C'est
+ce que je lui dis lorsqu'il me demanda s'il était encore temps:--«Que
+Votre Sainteté, lui dis-je, considère la situation. Son État est au
+centre de l'Italie. Si l'ordre y est maintenu, il pourrait y avoir, au
+pis-aller, une question napolitaine, ou toscane, ou sarde, mais point de
+question italienne. S'il y avait bouleversement ici, la clef de la voûte
+serait brisée; ce serait le chaos. L'exemple de Rome, qui retient
+aujourd'hui, précipiterait alors toutes choses. D'ici peut sortir un
+grand bien, mais aussi, je dois le dire, un mal incalculable. Votre
+Sainteté a réveillé l'Italie. C'est une gloire, mais à la condition de
+ne pas tenter l'impossible. Quoi! l'Italie peut se réorganiser sans que
+personne, même les plus malveillants, aient un mot à lui dire; et on
+voudrait tout compromettre, tout perdre par la sotte prétention de
+réaliser aujourd'hui ce qui, aujourd'hui, n'est évidemment qu'un rêve!
+Sera-ce toujours un rêve? Je n'en sais rien. Je laisse l'avenir à Dieu
+et à nos successeurs. Le proverbe français est juste: «à chaque jour
+suffit sa peine.»
+
+«Nous nous trouvâmes parfaitement d'accord; et, je le répète, je trouvai
+chez le pape une netteté de vues et une spontanéité d'adhésion qui me
+charmèrent et me donnent bon espoir.»
+
+M. Rossi mettait ainsi en pratique, aussi fermement que sensément, la
+politique que le gouvernement du roi avait adoptée envers l'Italie comme
+pour la France elle-même. Le respect du droit public européen, le
+respect de l'indépendance des divers États et de leur régime intérieur,
+des réformes et non des révolutions, le progrès social et libéral au
+sein de la paix, telle était cette politique. Quelques mois avant les
+dernières nouvelles qu'à l'ouverture de l'année 1848 m'en donnait M.
+Rossi, je l'avais résumée dans une courte circulaire adressée[185] aux
+représentants du roi près les divers États européens, et ainsi conçue:
+
+[Note 185: Le 17 septembre 1847.]
+
+«Monsieur,
+
+«Une fermentation grave éclate et se propage en Italie. Il importe que
+les vues qui dirigent dans cette circonstance la politique du
+gouvernement du roi vous soient bien connues et règlent votre attitude
+et votre langage.
+
+«Le maintien de la paix et le respect des traités sont toujours les
+bases de cette politique. Nous regardons ces bases comme également
+essentielles au bonheur des peuples et à la sécurité des gouvernements,
+aux intérêts moraux et aux intérêts matériels des sociétés, aux progrès
+de la civilisation et à la stabilité de l'ordre européen. Nous nous
+sommes conduits d'après ces principes dans les affaires de notre propre
+pays. Nous y serons fidèles dans les questions qui touchent à des pays
+étrangers.
+
+«L'indépendance des États et de leurs gouvernements a, pour nous, la
+même importance et est l'objet d'un égal respect. C'est la base
+fondamentale du droit international que chaque État règle, par lui-même
+et comme il l'entend, ses lois et ses affaires intérieures. Ce droit est
+la garantie de l'existence des États faibles, de l'équilibre et de la
+paix entre les grands États. En le respectant nous-mêmes, nous sommes
+fondés à demander qu'il soit respecté de tous.
+
+«Pour la valeur intrinsèque comme pour le succès durable des réformes
+nécessaires dans l'intérieur des États, il importe, aujourd'hui plus que
+jamais, qu'elles s'accomplissent régulièrement, progressivement, de
+concert entre les gouvernements et les peuples, par leur action commune
+et mesurée, non par l'explosion d'une force unique et déréglée. C'est en
+ce sens que seront toujours dirigés, soit auprès des gouvernements, soit
+auprès des peuples, nos conseils et nos efforts.
+
+«Ce qui s'est passé jusqu'ici dans les États romains prouve que, là
+aussi, les principes que je viens de rappeler sont reconnus et mis en
+pratique. C'est en se pressant autour de son souverain, en évitant toute
+précipitation désordonnée, tout mouvement tumultueux que la population
+romaine travaille à s'assurer les réformes dont elle a besoin. Les
+hommes considérables et éclairés, qui vivent au sein de cette
+population, s'appliquent à la diriger vers son but par les voies de
+l'ordre et par l'action du gouvernement. Le pape, de son côté, dans la
+grande oeuvre de réforme qu'il a entreprise, déploie un profond
+sentiment de sa dignité comme chef de l'Église catholique, de ses droits
+comme souverain, et se montre également décidé à les maintenir au dedans
+comme au dehors de ses États. Nous avons la confiance qu'il rencontrera,
+auprès de tous les gouvernements européens, le respect et l'appui qui
+lui sont dus; et le gouvernement du roi, pour son compte, s'empressera,
+en toute occasion, de le seconder selon le mode et dans la mesure qui
+s'accorderont avec les convenances dont le pape lui-même est le meilleur
+juge.
+
+«Les exemples si augustes du pape, la conduite si intelligente de ses
+sujets exerceront sans doute en Italie, sur les princes et sur les
+peuples, une salutaire influence, et contribueront puissamment à
+maintenir, dans les limites du droit incontestable et du succès
+possible, le mouvement qui s'y manifeste. C'est le seul moyen d'en
+assurer les bons résultats et de prévenir de grands malheurs et d'amères
+déceptions. La politique du gouvernement du roi agira constamment et
+partout dans ce même dessein.
+
+«Vous pouvez donner à M..... communication de cette dépêche.»
+
+Trois mois après sa date, quand la session des Chambres s'ouvrit à
+Paris[186], les événements avaient, en Italie, suivi rapidement leur
+cours. En Toscane, en Piémont, dans le royaume de Naples comme à Rome,
+l'esprit de réforme s'était développé, déjà fécond en résultats
+salutaires, gages d'un avenir laborieux, mais sensé et progressif. Plus
+ou moins inquiets de l'oeuvre difficile à laquelle ils étaient appelés,
+les gouvernements italiens en reconnaissaient la nécessité et s'y
+prêtaient, non-seulement par des concessions aux voeux publics, mais en
+mettant à la tête de l'administration des hommes éclairés et sincèrement
+réformateurs. Aucune intervention étrangère n'était venue troubler ce
+travail intérieur des États italiens; leur indépendance était respectée;
+l'Autriche elle-même assistait à cette grande épreuve, pleine d'alarme
+et se préparant à la défense, mais évitant toute agression et ne voulant
+pas prendre l'initiative de la lutte. Elle avait motif de se méfier et
+de se préparer; c'était évidemment contre elle et sa domination sur le
+sol italien que fermentait toute l'Italie; en Piémont les manifestations
+populaires, en Sicile l'insurrection en armes proclamaient la haine et
+réclamaient l'expulsion de l'étranger; toutes les espérances qui, de
+près ou de loin, pouvaient se rattacher à celle-là se manifestaient
+confusément et demandaient aussi leurs satisfactions. L'esprit national
+grandissait derrière l'esprit réformateur. L'esprit révolutionnaire
+grondait derrière l'esprit national.
+
+[Note 186: Le 28 décembre 1847.]
+
+Il fallait pourvoir aux chances de cette situation compliquée et
+obscure. Il fallait déployer hautement le caractère de notre politique
+et lui assurer des moyens d'action. C'était évidemment à Rome qu'était
+le foyer des événements et des périls italiens. C'était en prenant
+position à Rome que nous pouvions soutenir l'influence à la fois
+réformatrice et anti-révolutionnaire de Pie IX, en garantissant sa
+sécurité et la paix de l'Église catholique. Sur ma proposition, le roi
+et son conseil résolurent que, si le pape menacé, soit du dehors, soit
+au dedans, réclamait notre appui, nous le lui donnerions efficacement.
+Des régiments furent désignés, un commandant fut choisi pour cette
+expédition éventuelle. 2,500 hommes furent tenus disponibles à Toulon,
+et 2,500 à Port-Vendres, prêts à s'embarquer, au premier signal, pour
+Civita-Vecchia. J'eus avec le général Aupick, officier aussi intelligent
+que brave, deux longs entretiens qui me donnèrent l'assurance qu'il
+comprenait bien notre pensée et saurait y conformer sa conduite. Le 27
+janvier 1848, toutes ces mesures étaient prises et annoncées à M. Rossi
+qui était autorisé, s'il le jugeait utile et convenable, à les annoncer
+au gouvernement romain.
+
+Le 23 février suivant, le cabinet du 29 octobre 1840 n'existait plus, et
+le lendemain 24 la monarchie de 1830 était tombée.
+
+La catastrophe ne fut pas moins grave à Rome qu'à Paris. Elle ouvrit
+l'abîme qui coupe le règne de Pie IX en deux époques vouées, l'une aux
+réformes et aux progrès, l'autre aux révolutions et aux problèmes.
+
+Je tiens pour certain, par les faits publics comme par les actes et les
+documents que je viens de rappeler, que, de 1846 à 1848, le pape Pie IX
+entreprit généreusement et sérieusement, bien qu'avec timidité,
+inexpérience et incohérence, de résoudre la question posée devant lui et
+à la portée de son pouvoir, la réforme des abus et des vices du
+gouvernement des États romains. Pleine de scrupules et de doutes, mais
+aussi d'équité et de sympathie humaine, l'âme de Pie IX s'adonna à cette
+oeuvre; il la croyait bonne aussi bien que nécessaire, et il en
+souhaitait le succès, non sans inquiétude, mais avec sincérité.
+
+Je tiens également pour certain que, de 1846 à 1848, malgré ses lenteurs
+et ses lacunes, le travail réformateur de Pie IX fut efficace. Dans
+toutes les parties de l'ordre civil, d'importantes améliorations furent
+introduites, des institutions vivantes furent créées. Dans les provinces
+et dans les villes, le régime municipal reprit quelque chose de son
+ancienne liberté. La population fut appelée à prendre part elle-même au
+soin de ses intérêts et au maintien de l'ordre public. Les rapports de
+la société civile avec la société ecclésiastique furent modifiés; les
+laïques entrèrent dans le gouvernement; un grand conseil d'État, auquel
+le principe de l'élection n'était pas étranger, se réunit autour du pape
+et de ses ministres. Le pouvoir pontifical acceptait de plus en plus
+l'influence du parti libéral modéré qui le soutenait en le réglant.
+Contesté et incomplet, le progrès était réel; ce qu'on faisait chaque
+jour était un pas vers ce qui manquait.
+
+Devant l'ouragan de 1848, tout ce travail cessa, toute cette oeuvre
+tomba. La question de la réforme du gouvernement civil des États romains
+disparut devant les terribles questions générales qui éclatèrent à la
+fois. Question extérieure, l'expulsion des Autrichiens. Questions
+intérieures, l'unité ou la confédération italienne, la monarchie
+constitutionnelle ou la république. Questions religieuses, l'abolition
+du pouvoir temporel de la papauté; Rome capitale, non plus de l'Église
+catholique, mais de l'Italie; la transformation des rapports de l'Église
+avec l'État. Pour toute l'Italie, au dehors la guerre, au dedans la
+révolution.
+
+Je n'ai garde d'entrer dans cette tragique histoire. Je ne juge pas
+l'état présent de l'Italie. Je ne sonde pas son avenir. Je le crois
+chargé de ténèbres et d'orages dans les ténèbres; mais je ne prétends
+pas plus à le deviner qu'à le gouverner. J'avais à coeur de retracer ce
+que furent et ce que firent, de 1846 à 1848, dans les affaires romaines
+et italiennes, le pape Pie IX et le gouvernement du roi Louis-Philippe.
+Je ne veux plus que mettre ces faits en regard de ceux qui les ont
+remplacés depuis 1848 jusqu'à ce jour, et faire entrevoir ce que révèle
+le contraste qui éclate entre les deux époques.
+
+La révolution de Février changea de fond en comble la position du pape
+Pie IX en Italie et dans ses propres États. Il y perdit à la fois
+l'encouragement et les prudents conseils, le point d'appui et le point
+d'arrêt que lui donnait le gouvernement français dans le travail de
+réforme et de progrès qu'il avait entrepris. Il fut livré, avec son
+inexpérience politique et ses seules forces, au torrent des événements
+qui l'assaillaient de toutes parts, et à la lutte que le parti
+stationnaire et le parti révolutionnaire engageaient autour de lui.
+Italien de coeur, mais pacifique par devoir, entraîné par son peuple,
+l'un des premiers parmi les princes italiens, dans la guerre à
+l'Autriche, Pie IX tenta loyalement de l'arrêter en en extirpant la
+cause; le 3 mai 1848, il écrivit à l'empereur d'Autriche: «Qu'il ne soit
+pas désagréable à Votre Majesté que nous fassions appel à sa piété et à
+sa religion, l'exhortant avec une affection paternelle à retirer ses
+armes d'une guerre qui, sans pouvoir reconquérir à l'empire l'esprit des
+Lombards et des Vénitiens, traîne à sa suite un funeste cortége de
+malheurs qu'Elle-même déteste certainement. Qu'il ne soit point
+désagréable à la généreuse nation allemande que nous l'invitions à
+déposer les armes et à convertir en utiles relations d'amical voisinage
+une domination qui ne serait ni noble, ni heureuse puisqu'elle ne
+reposerait que sur le fer.» Et huit jours après, le cardinal Antonelli
+écrivait à M. Farini, chargé d'affaires de la cour de Rome au camp du
+roi Charles-Albert: «Vous pensez que Sa Sainteté pourrait aujourd'hui
+très-opportunément interposer sa médiation comme prince de paix, dans le
+sens de l'établissement de la nationalité italienne. Aujourd'hui Sa
+Sainteté m'a autorisé à vous donner communication, sous la réserve du
+plus grand secret, d'une lettre que, ces jours passés, elle a écrite, en
+ce sens, à S. M. l'empereur d'Autriche. Vous pourrez voir que cette
+pensée n'a point échappé à la sagesse de Sa Sainteté, et à l'amour
+qu'elle nourrit pour l'Italie. Si elle voyait les esprits disposés à des
+accommodements de paix raisonnables, dans le but d'assurer la
+nationalité italienne, vous pouvez penser si elle serait disposée à s'y
+employer efficacement, au prix même de quelque ennui personnel que ce
+fût.»
+
+Il s'agit bientôt pour Pie IX de tout autre chose que d'ennuis
+personnels; bientôt la guerre et l'insurrection envahirent Rome et toute
+l'Italie. Pour leur échapper, pour tenter encore un effort en faveur de
+l'indépendance et de la pacification italienne, le pape appela M. Rossi
+à son aide. M. Rossi paya de sa vie son courageux dévouement[187];
+l'assassinat du plus éminent des libéraux italiens inaugura la
+république romaine. Le pape détrôné s'enfuit à Gaëte. Fidèle aux
+traditions et à l'honneur de la France, le gouvernement français, encore
+républicain, bientôt impérial, reprit le chef de l'Église catholique
+sous sa protection et le ramena dans Rome. Pie IX y retrouva le parti
+stationnaire et le parti révolutionnaire, l'un vainqueur alarmé et
+irrité, l'autre vaincu obstiné et reprenant dans l'esprit national
+italien son point d'appui. L'ambition piémontaise se mit à l'oeuvre pour
+exploiter les fautes de l'un et les passions de l'autre. La France prêta
+sa force et sa gloire à l'ambition piémontaise et à l'unité italienne en
+même temps qu'à la sécurité du pape dans Rome, mais en annonçant qu'elle
+ne se chargeait pas de l'y garantir toujours. Je ne discute pas la
+politique. Je ne raconte pas l'histoire. Je retrace la situation telle
+que les événements l'ont faite. Qu'a fait, dans cette situation, Pie IX
+lui-même? Quel a été, sous la pression des exigences et des périls
+qu'elle lui imposait, le fait saillant, le trait caractéristique de son
+attitude dans cette seconde époque de son règne?
+
+[Note 187: Le 15 novembre 1848.]
+
+On ne lui demandait plus de corriger les vices du gouvernement des États
+romains et de seconder l'indépendance de l'Italie. On le sommait de
+renoncer à tout pouvoir temporel, dans Rome comme dans le reste de ses
+États, c'est-à-dire de sacrifier à l'unité italienne la constitution et
+l'histoire de l'Église catholique. A cela, Pie IX a répondu qu'il ne le
+pouvait pas. Il avait accepté la situation et la mission de pape
+réformateur. Il a repoussé celle de pape révolutionnaire. Là en est
+maintenant, pour lui, la question.
+
+C'est, pour un peuple, dans les grandes crises d'innovation, une bonne
+fortune rare de se trouver en présence d'un prince sympathique et
+honnête, touché du voeu et du bien public, et préoccupé de son devoir au
+moins autant que de son pouvoir. Ce ne sont point là, bien s'en faut,
+les seules qualités nécessaires pour le gouvernement des nations;
+l'esprit supérieur et la volonté forte y ont quelquefois suffi; la bonté
+et l'honnêteté seules, jamais. Ainsi en décident les vices et les
+passions des hommes. Mais quand il arrive que les qualités morales, les
+bonnes intentions et la sincérité des princes ne suffisent pas, il faut
+que les peuples, et surtout ceux qui veulent être libres, ne se fassent
+pas illusion: c'est en eux-mêmes surtout que le mal réside; c'est à
+leurs propres erreurs, à leurs propres fautes, à leurs mauvaises ou
+aveugles passions, bien plus qu'à l'insuffisance et aux faiblesses de
+leurs princes, qu'ils doivent s'en prendre de l'insuccès de leurs
+efforts et des revers de leur destinée. Avec un prince bienveillant,
+modéré et sincère, un peuple intelligent, sensé et persévérant finit
+toujours par exercer sur ses affaires une influence efficace, et par
+obtenir la satisfaction de ses voeux légitimes. Deux fois, de notre
+temps, cette bonne chance s'est rencontrée et a été manquée. Le roi
+Louis XVI et le pape Pie IX ont été sans doute, en fait de lumières et
+d'énergie politiques, des souverains bien inégaux à leur difficile
+situation; mais ils ont été en même temps d'honnêtes et bienveillants
+souverains, étrangers à l'égoïsme et aux entêtements de l'orgueil royal.
+Si, par leur intelligence et leur action politique, les peuples qui
+aspiraient à être libres, et même souverains, avaient suffi, de leur
+côté, à leur part dans la tâche du gouvernement, à coup sûr les
+événements auraient pris un autre tour, et le but essentiel de l'élan
+national aurait été atteint plus sûrement et à bien moins grand et moins
+triste prix.
+
+Je sais que, dans le patriotique espoir d'atteindre un grand but et
+d'accomplir un grand bien, des hommes éminents et sincères se sont
+lancés et se lanceront plus d'une fois encore dans les orages et les
+ténèbres des révolutions poursuivies par la violence anarchique ou
+guerrière. Je les comprends, et, s'ils sont désintéressés, je les
+honore; mais je ne les approuve et ne les admire point. Pour mon compte,
+plus j'ai avancé dans la vie publique et touché au sort des peuples,
+plus j'ai été résolu à ne pas charger mon âme de la responsabilité et
+mon nom du souvenir de cet amas imprévu de maux, de crimes, de fautes,
+de douleurs, de folies et de hontes que les emportements et les guerres
+révolutionnaires attirent infailliblement, non-seulement sur la
+génération qui les subit, mais sur plusieurs de celles qui les suivent.
+C'est un rude compte à dresser que celui des révolutions et des guerres,
+et elles ont grand besoin de réussir dans ce qu'elles ont de légitime et
+de salutaire pour avoir droit de demander qu'on ne leur reproche pas ce
+qu'elles ont coûté. A mon sens, elles n'ont valu jusqu'ici à l'Italie
+qu'un bienfait, seul incontestable et qui sera, je l'espère, définitif:
+l'expulsion de l'étranger et l'indépendance du sol italien. C'est un
+grand bienfait. Trop grand peut-être, tel du moins qu'il s'est accompli,
+pour être accueilli de bonne grâce et avec toute la reconnaissance qui
+lui est due. Il y a des succès que, pour en être assuré et fier, un
+peuple a besoin de se devoir à lui-même, et en en conquérant la gloire
+aussi bien qu'en en recueillant le fruit. Je crains que l'Italie n'ait
+entrepris une oeuvre au-dessus de sa force naturelle et durable, et
+qu'en la poursuivant elle n'ait porté atteinte à des droits et à des
+intérêts très-vivaces et dignes de plus de respect. Ses exigences et ses
+coups envers la Papauté et l'Église catholique jettent un épais nuage et
+un péril immense sur son avenir. Je lui souhaite sincèrement de les
+dissiper et de justifier, par un sage emploi de sa fortune nouvelle, les
+faveurs qu'elle a reçues... dirai-je de Dieu ou des hommes? Le temps en
+décidera.
+
+Je n'ai plus que quelques mots à ajouter sur un fait qui m'est
+personnel.
+
+Après la chute de la monarchie de 1830 et dans ma retraite en
+Angleterre, je ne reçus de M. Rossi aucune lettre, aucune nouvelle. Je
+m'étonnai silencieusement et tristement. Il n'était pas de ceux de qui
+j'attendais la peur et l'oubli. Plus de neuf ans après, je reçus du
+prince Albert de Broglie, que la révolution de 1848 avait trouvé premier
+secrétaire de l'ambassade de France à Rome, la lettre suivante en date
+du 30 novembre 1857:
+
+«Cher Monsieur Guizot,
+
+«Vous rappelez-vous la surprise très-légitime que vous avez éprouvée il
+y a dix ans, en ne recevant, après le désastre de 1848, rien de
+l'ambassade de Rome, ni secrétaire ni ambassadeur, ni pour le roi ni
+pour vous? Vous rappelez-vous aussi que je vous dis un peu plus tard que
+nous avions remis, M. Rossi et moi, des lettres à la duchesse de
+Dalberg, alors à Rome, en la priant de vous les faire parvenir par
+l'entremise de sa fille lady Granville, et qu'information faite, la
+duchesse convint qu'elle avait reçu la commission, en disant qu'elle ne
+savait ce qui l'avait empêchée de s'en acquitter?
+
+«Voici aujourd'hui lady Granville qui me renvoie ces mêmes lettres
+retrouvées, après dix ans, dans des comptes qu'elle n'avait pas ouverts.
+Notre excès de précaution nous a joué ce tour. Il est certain que ces
+papiers étaient bien cachés. J'ai pensé que la lettre écrite par M.
+Rossi dans ces tristes circonstances avait la valeur d'un autographe que
+vous seriez bien aise de posséder. Je vous envoie donc celle-ci, et je
+garde, ou plutôt je brûle la mienne.»
+
+M. Rossi m'écrivait le 6 avril 1848:
+
+«Cher ami, je ne viens pas vous dire avec quel vif et tendre intérêt je
+pensais à vous et aux vôtres, en apprenant la péripétie qui a éclaté sur
+la France comme un coup de foudre. Notre vieille amitié vous l'a déjà
+dit. Vous n'êtes pas de ceux qui ont besoin de paroles pour comprendre
+un sentiment et du courage d'autrui pour soutenir un revers. On me dit
+que vos filles sont auprès de vous; mais je ne sais où se trouvent votre
+fils Guillaume et madame votre mère. Quel spectacle lui était encore
+réservé! Mais, je le sais, elle est la femme forte par excellence.
+Rappelez-moi, je vous prie, au bon souvenir de tous. J'y tiens plus que
+jamais.
+
+Je voudrais aussi que vous pussiez porter jusqu'au roi, à la reine et à
+toute la famille royale l'hommage de mon respect et de tous les
+sentiments qu'ils me connaissent. Ma gratitude ne se mesure pas à la
+puissance et à la prospérité des personnes qui y ont droit.
+
+«Je ne vous parle pas de la France; nous n'en recevons ici les nouvelles
+que fort tard et, je crois, fort mal.
+
+«L'Italie est profondément agitée. C'est la question nationale qui
+l'emporte et domine toutes les autres. L'élan est général, irrésistible.
+Les gouvernements italiens qui ne le seconderaient pas y périraient.
+Mais on se tromperait si on croyait que l'Italie est communiste et
+radicale. Les radicaux n'y exercent une influence que parce qu'ils ont
+eu l'adresse de se mettre à la tête du parti national et de cacher toute
+autre vue. Par eux-mêmes, ils ne sont encore ni nombreux ni acceptés du
+pays. Ils le deviendraient probablement si le parti national, qui est le
+pays tout entier, rencontrait une longue et vigoureuse résistance, et
+s'il était entraîné par désespoir à des mesures violentes. Si l'Autriche
+faisait demain, pour la Lombardie et la Vénétie, ce que le roi de Prusse
+a fait pour le duché de Posen, je crois que la Péninsule pourrait être
+conservée à la cause de la monarchie et de la liberté régulière. La
+république proclamée à Venise n'est pas une imitation de Paris, mais une
+réminiscence vénitienne. C'est, comme le fait de Sicile, une boutade de
+l'esprit municipal, qui est fort affaibli en Italie, mais est loin d'y
+être éteint. Si la paix leur arrivait promptement, il donnerait aux
+Italiens pas mal d'embarras et de querelles. Si la guerre se prolonge,
+la fusion s'opérera, surtout dans les camps, au feu du radicalisme et
+dans son creuset.
+
+«Je reste provisoirement à Rome; mon fils Aldéran, qui a quitté
+immédiatement la sous-préfecture d'Orange, est à Marseille avec ma
+femme. Je vais les appeler à Rome. Grand Dieu! serions-nous donc menacés
+de devenir un grand canton de Vaud, ou bien pis, un Saint-Domingue?»
+
+La tardive découverte de cette lettre me fut un vrai soulagement; elle
+me délivra du triste mécompte qui s'attachait, pour moi, à la mémoire de
+M. Rossi. Mémoire glorieuse, au double titre de la vie et de la mort. Il
+avait l'âme noble comme l'esprit grand, et il a eu cette rare destinée
+de déployer l'élévation de son âme comme la supériorité de son esprit
+sur les théâtres et sous les coups du sort les plus divers, à Bologne, à
+Genève, à Paris, à Rome, dans la mauvaise et dans la haute fortune,
+défendant partout ce qui était à ses yeux, avec raison selon moi, le
+droit et l'intérêt de la vérité, de la justice, de la liberté. Tantôt
+les proscriptions, tantôt l'appel et l'appui d'amis puissants l'ont fait
+changer de patrie; il n'a jamais changé de foi ni de cause. Et partout
+où il a vécu, il a grandi; nulle part autant qu'à son dernier jour et à
+sa dernière heure, quand il a bravé et trouvé la mort au service de la
+papauté penchant vers l'abîme. Il eût probablement souri lui-même si,
+quinze ou vingt ans auparavant, on lui eût dit qu'il mourrait premier
+ministre du pouvoir pontifical, et chargé de le soutenir en le
+réformant; là ne le portaient pas les tendances et les vraisemblances de
+sa pensée et de sa vie; mais il avait été trop éprouvé et trop ballotté
+par la tempête pour avoir la prétention de la surmonter, et il se
+laissait aller aux événements avec une sorte d'impartialité de
+spectateur, se contentant de suffire, en tout cas, à son devoir et à son
+honneur. C'était une nature à la fois ardente et indolente, chaude au
+dedans, froide au dehors, capable d'enthousiasme sans illusion et de
+dévouement sans passion. Il était en même temps très-sociable et
+très-réservé, prudent avec dignité et supérieur dans l'art de plaire
+sans fausse et faible complaisance. Habile à exploiter les forces d'une
+intelligence admirablement prompte et juste, plus féconde qu'originale,
+toujours ouverte sans être mobile, constante dans les idées et souple
+dans les affaires, il excellait à saisir le point où pouvaient se
+rencontrer les esprits et les partis modérés quoique divers, et à leur
+persuader de s'y réunir. C'était l'oeuvre qu'il tentait encore une fois,
+et dans les circonstances les plus grandes comme les plus difficiles,
+quand le poignard des assassins vint le frapper sur l'escalier même de
+l'assemblée devant laquelle il allait exposer ses patriotiques desseins.
+On dit qu'à quatre-vingt-deux ans, en apprenant la mort du maréchal de
+Berwick emporté, devant Philipsbourg, par un boulet de canon, le
+maréchal de Villars s'écria: «J'avais toujours bien dit que cet homme-là
+était plus heureux que moi.» La mort de M. Rossi peut inspirer la même
+envie, et il était digne du même bonheur.
+
+
+
+
+ CHAPITRE XLVII.
+
+ La Suisse et le Sonderbund.
+
+ (1840-1848.)
+
+
+Sentiments du roi Louis-Philippe sur la Suisse.--Leur fondement
+historique.--Napoléon Ier et l'acte de médiation de 1803.--Le congrès de
+Vienne et le pacte fédéral de 1815.--Les révolutions cantonnales de
+1830.--En 1832, la révision du pacte fédéral échoue.--Ma situation
+personnelle envers la Suisse.--Lutte des conservateurs et des radicaux
+suisses.--Abolition des couvents et confiscation de leurs biens dans le
+canton d'Argovie.--Appel des jésuites pour l'instruction publique dans
+le canton de Lucerne.--Première expédition des corps francs contre
+Lucerne.--Hésitation et inertie de la Diète helvétique.--Notre attitude
+diplomatique envers la Suisse.--Seconde expédition des corps francs
+contre le canton de Lucerne.--Installation des jésuites à
+Lucerne.--Révolutions radicales dans les cantons de Vaud et de
+Berne.--Assassinat de M. Jacob Leu, d'Ébersol.--Formation du Sonderbund,
+ligue des cantons catholiques.--M. de Boislecomte, ambassadeur de France
+en Suisse.--Ses conversations avec M. Ochsenbein, président de la
+Diète.--Révolution radicale dans le canton de Genève.--Nos relations
+avec les cours de Vienne, de Berlin et de Pétersbourg sur les affaires
+de Suisse.--Mon insistance pour que nous nous entendions aussi avec
+l'Angleterre.--Le duc de Broglie ambassadeur à Londres.--Ses
+conversations avec lord Palmerston.--Négociations sur un projet de note
+identique et de médiation à présenter par les cinq puissances à la Diète
+helvétique et au Sonderbund.--La guerre civile éclate en Suisse.--M.
+Peel chargé d'affaires d'Angleterre en Suisse.--Défaite du
+Sonderbund.--Présentation tardive de la note identique des cinq
+puissances.--Vues des cours de Vienne et de Berlin.--Le comte de
+Colloredo et le général Radowitz à Paris.--Notre attitude envers
+eux.--Résumé de nos vues et de nos actes envers la Suisse à cette
+époque.
+
+
+Toutes les fois qu'il était question de la Suisse, et avant même que ses
+affaires nous fussent devenues un grave embarras, le roi Louis-Philippe
+ne m'en parlait jamais qu'avec un mélange de vraie bienveillance et de
+vraie inquiétude: «Beau pays, me disait-il, et bon peuple! vaillant,
+laborieux, économe; un fond de traditions et d'habitudes fortes et
+honnêtes. Mais ils sont bien malades; l'esprit radical les travaille;
+ils ne se contentent pas d'être libres et tranquilles; ils ont des
+ambitions de grand État, des fantaisies systématiques de nouveau
+gouvernement. Dans mes jours de mauvaise fortune, j'ai trouvé chez eux
+la meilleure hospitalité: tout en en jouissant, je voyais, bien à
+regret, fermenter parmi eux des idées, des passions, des projets de
+révolution analogue à la nôtre, et qui ne pouvaient manquer d'attirer
+sur eux, d'abord la guerre civile, puis la guerre étrangère. Et le pire,
+c'est qu'une fois lancés dans les crises révolutionnaires, les Suisses
+sont trop divers et ne sont pas assez forts pour en sortir par eux-mêmes
+et pour refaire à eux seuls leur organisation d'État et leur
+gouvernement; il faut que le rétablissement de l'ordre intérieur leur
+vienne du dehors. Triste remède que l'intervention étrangère, même
+quand, pour le moment, elle sauve; le fardeau devient bientôt
+insupportable pour le sauveur comme pour le sauvé; les peuples n'aiment
+pas longtemps leur sauveur, pas plus que Martine n'aime le voisin qui
+vient la protéger contre le bâton de Sganarelle. Gardons-nous
+d'intervenir, mon cher ministre, en Suisse comme en Espagne; empêchons
+que d'autres n'interviennent; c'est déjà un assez grand service; que
+chaque peuple fasse lui-même ses affaires et porte son fardeau en usant
+de son droit.»
+
+Depuis l'ouverture du XIXe siècle, les faits ont donné raison, en
+Suisse, à la pensée du roi Louis-Philippe. Séduits par l'exemple et
+emportés dans la tempête de la révolution française, les Suisses ont
+voulu avoir aussi la république une et indivisible; l'unité de l'État et
+du pouvoir républicain est devenue la passion du parti radical. C'était
+méconnaître étrangement la géographie et l'histoire. Entre ces petites
+populations, diverses de race, de langue, d'habitudes et d'intérêts
+quotidiens, séparées par leurs montagnes, leurs glaces et leurs lacs,
+l'indépendance commune et défensive contre l'ambition de leurs voisins
+était le seul principe naturel d'union, et la confédération le seul
+régime naturel et efficace pour la garantie de l'indépendance. Les
+Suisses avaient dû à ce régime leurs victoires vers l'orient sur
+l'Autriche, vers l'occident sur la Bourgogne, et, après ces victoires,
+leur importance au milieu des rivalités de leurs grands voisins. La
+confédération des cantons avait survécu même aux dissensions intérieures
+et aux guerres religieuses du XVIe siècle. Le régime unitaire ne peut
+s'établir et ne s'est établi nulle part que par le triomphe d'une force
+très-supérieure, venue du dehors ou née au dedans, qui dompte et soumet
+les forces rivales. Malgré leur inégalité, aucun des cantons suisses ne
+possédait, au-dessus de ses confédérés, une telle force et ne pouvait
+accomplir une telle oeuvre; la confédération était nécessaire pour
+repousser les conquérants extérieurs, et nul conquérant intérieur
+n'était possible. La république une et indivisible était, en Suisse, un
+plagiat politique, une manie révolutionnaire, suscitée par le désir et
+le besoin de réformer les abus de l'ancien régime, mais aussi contraire
+à la nature des faits qu'à l'indépendance des cantons, et dont, au bout
+de quatre ans, la Suisse, après en avoir reçu tous les maux de la guerre
+civile et de la guerre étrangère, avait grande hâte de sortir.
+
+Mais il est plus aisé de faire l'anarchie que d'en sortir, et si les
+vieux gouvernements tués par les révolutions ne peuvent ressusciter, les
+révolutions ont grand'peine à enfanter les gouvernements nouveaux dont
+les sociétés ne peuvent se passer. Et cet enfantement n'est nulle part
+plus difficile que dans les petits États, où les passions et les
+intérêts locaux et individuels tiennent plus de place et exercent plus
+d'influence. Pour se pacifier et se reconstituer après son essai de la
+république une et indivisible, la Suisse eut besoin d'une sagesse et
+d'une force étrangère. Napoléon, alors premier consul, les lui apporta;
+il dit aux Suisses: «Vous vous êtes disputés trois ans sans vous
+entendre. Si l'on vous abandonne plus longtemps à vous-mêmes, vous vous
+tuerez trois ans sans vous entendre davantage. Votre histoire prouve
+d'ailleurs que vos guerres intestines n'ont jamais pu se terminer que
+par l'intervention amicale de la France. Il est vrai que j'avais pris le
+parti de ne me mêler en rien de vos affaires; j'avais vu constamment vos
+différents gouvernements me demander des conseils et ne pas les suivre,
+et quelquefois abuser de mon nom selon leurs intérêts et leurs passions.
+Mais je ne puis ni ne dois rester insensible aux malheurs auxquels vous
+êtes en proie; je reviens sur ma résolution. Je serai le médiateur de
+vos différends; mais ma résolution sera efficace, telle qu'il convient
+au grand peuple au nom duquel je parle[188].»
+
+[Note 188: M. Thiers, _Histoire du Consulat et de l'Empire_, t. IV, p.
+239.]
+
+Napoléon disait vrai, et il agit comme il avait parlé: Signé le 20
+février 1803, et bel exemple d'une politique sensée, honnête et ferme,
+l'acte de médiation fut efficace. Il constitua la Confédération
+helvétique en rétablissant l'indépendance des cantons et de leurs
+gouvernements intérieurs. Il réforma les grands vices de l'ancien régime
+et consacra les bons résultats de la crise révolutionnaire en
+affranchissant les populations sujettes qui formèrent des cantons
+indépendants, et en abolissant les priviléges de classes, de religions
+ou de personnes. La Suisse a dû à l'acte de médiation douze années
+d'ordre et de progrès.
+
+A la chute de Napoléon, elle retomba dans le trouble intérieur et
+l'avenir précaire. Compromise et désolée par les guerres de ses grands
+voisins, son plus pressant intérêt était d'être mise à l'abri de ce
+péril; la paix sur son territoire était, pour elle, l'indispensable
+condition de l'indépendance. Elle ne pouvait se l'assurer par elle-même
+ni apporter avec sécurité, dans sa constitution territoriale et
+fédérale, les changements qu'appelait le nouvel état de l'Europe. Elle
+reçut de la puissance européenne alors dominante, le Congrès de Vienne,
+la garantie de sa neutralité, l'accession de trois nouveaux cantons à la
+Confédération helvétique, l'apaisement de quelques-unes de ses
+difficultés intérieures; et le pacte fédéral de 1815, ainsi consacré par
+l'Europe, prit la place de l'acte de médiation de 1803. Le 27 mai 1815,
+la diète extraordinaire réunie à Zurich exprima officiellement «la
+gratitude éternelle de la nation suisse envers les hautes puissances qui
+lui rendent, avec une démarcation plus favorable, d'anciennes frontières
+importantes, réunissent trois nouveaux cantons à son alliance, et
+promettent solennellement de reconnaître et garantir la neutralité
+perpétuelle que l'intérêt général de l'Europe réclame en faveur du corps
+helvétique. Elle témoigne les mêmes sentiments de reconnaissance, pour
+la bienveillance soutenue avec laquelle les augustes souverains se sont
+occupés de la conciliation des différends qui s'étaient élevés entre les
+cantons[189].»
+
+[Note 189: _Actes du Congrès de Vienne_, page 228.]
+
+La révolution de 1830 en France ramena en Suisse une fermentation plus
+contenue que n'avait été celle de 1798, mais de même nature. A la suite
+de la restauration européenne de 1815, le vieil esprit aristocratique,
+reprenant dans plusieurs cantons une part de son empire, avait exploité
+à son profit le pacte fédéral et réveillé, par ses prétentions et ses
+abus, son adversaire naturel, l'esprit d'abord libéral, bientôt radical.
+La république une et indivisible ne reparut point; mais plusieurs
+révolutions cantonnales s'accomplirent, empreintes d'un vif caractère
+démocratique, et le désir d'une réforme dans le pacte fédéral se
+prononça hautement. Donner à l'opinion générale du pays plus
+d'efficacité et à son pouvoir central plus de force dans les affaires de
+sa compétence, tout en maintenant le régime de la confédération et
+l'indépendance des cantons dans leurs affaires intérieures, tel était le
+but avoué et légitime de la réforme réclamée. Préparé de 1831 à 1833 par
+une commission qui réunissait les hommes les plus éclairés de la Suisse,
+et discuté dans deux diètes extraordinaires, ce travail, dont M. Rossi
+fut le rapporteur, n'aboutît à aucun résultat: la Suisse ne sut pas
+accomplir par elle-même les innovations dont elle sentait le besoin, et,
+devant cet échec de l'esprit réformateur et légal, l'esprit radical et
+révolutionnaire rentra dans l'arène, ardent à faire triompher le régime
+unitaire, sans oser pourtant substituer de nouveau la république une et
+indivisible à la confédération.
+
+Aucune intervention étrangère n'avait gêné la Suisse dans ses mouvements
+intérieurs et son travail de réforme. Dès 1830 et à plusieurs reprises,
+le gouvernement français avait déclaré que sur ses frontières, en Suisse
+comme en Belgique et en Piémont, il n'admettrait de la part des autres
+puissances aucune intervention sans intervenir lui-même, au risque des
+conséquences. A la faveur de cette déclaration, les révolutions dans le
+gouvernement de plusieurs cantons suisses et les délibérations des
+diètes helvétiques pour la révision du pacte fédéral s'étaient
+accomplies sans que, du dehors, aucun obstacle vînt les entraver. Mais,
+en même temps, le gouvernement français avait exprimé à la Suisse ses
+doutes sur l'opportunité immédiate de cette révision, et il avait
+fortement insisté sur la nécessité de ne porter aucune atteinte aux
+bases essentielles du pacte fédéral, principe et condition de la
+neutralité que l'Europe avait garantie à la Suisse. Les divers cabinets
+français de 1830 à 1840, le général Sébastiani, le duc de Broglie,
+l'amiral de Rigny, M. Thiers, dans leurs instructions diplomatiques,
+avaient tenu le même langage et adressé à la Suisse les mêmes conseils.
+La Suisse ne les avait pas toujours accueillis avec justice et
+convenance: la susceptibilité fière en fait d'indépendance nationale est
+naturelle et respectable chez les petits peuples comme chez les grands;
+mais ni chez les petits ni chez les grands, elle n'autorise à
+méconnaître le droit public et l'amitié vraie. Les réfugiés politiques
+italiens, polonais, belges, français, qui avaient échoué chez eux dans
+leurs entreprises d'insurrection ou de conspiration, abondaient en
+Suisse, et poursuivaient de là, comme d'un asile inviolable, leurs
+desseins révolutionnaires. Excité et fortifié par eux, le parti radical
+suisse devenait de plus en plus agressif; le parti modéré se montrait
+embarrassé et timide. Plus d'une fois les attaques et les menaces des
+uns, l'hésitation et la faiblesse des autres altérèrent et furent sur le
+point de compromettre gravement les relations de la Suisse avec ses
+voisins, même avec la France. On s'étonnerait aujourd'hui, on sourirait
+peut-être si je rappelais ici quelques traits des violences d'attitude
+et de langage dont le gouvernement français fut l'objet en Suisse à
+cette époque; mais, à travers ces querelles et ces embarras de
+voisinage, la politique française envers la Suisse resta toujours la
+même, amicale autant que sincère dans ses conseils, et attentive à
+respecter elle-même comme à maintenir en Europe la neutralité et
+l'indépendance de la Confédération.
+
+Dès mon entrée au ministère des affaires étrangères, j'eus un vif
+sentiment des devoirs et des difficultés de cette situation: elle était
+peut-être plus délicate pour moi que pour tout autre: j'avais été élevé
+en Suisse; j'en avais emporté d'affectueux souvenirs; j'y conservais des
+amis personnels; je portais à la Suisse, après les années de jeunesse et
+d'étude que j'y avais passées, la même bienveillance que le roi
+Louis-Philippe après l'hospitalité qu'il y avait reçue. Je suivais avec
+sollicitude les agitations de son état intérieur. En 1844, notre
+ambassadeur auprès de la Confédération, le comte de Pontois m'écrivait
+qu'un changement favorable s'opérait, dans certains cantons, au profit
+des principes conservateurs: «Je m'en félicite, lui répondis-je[190];
+j'hésite pourtant à le faire sans réserve; car je ne saurais oublier ce
+qu'il y a de mobile dans la politique des cantons suisses, et parfois de
+soudain dans les revirements qui en signalent l'instabilité, selon qu'au
+milieu de la lutte continuelle des partis, le pouvoir ou l'influence
+revient à telles ou telles idées et à tels ou tels hommes. Les
+nombreuses réactions de ce genre que nous avons vues depuis quinze ans
+sont de nature à conseiller beaucoup de réserve à cet égard.»
+
+[Note 190: Le 17 juillet 1844.]
+
+Des événements récents justifiaient mon inquiétude. A peu d'intervalle
+l'un de l'autre, deux mouvements révolutionnaires, l'un d'absolutisme,
+l'autre de radicalisme, éclatèrent en Suisse, l'un dans le canton du
+Valais, l'autre dans celui d'Argovie. Dans le Valais, le parti
+catholique, maître du pouvoir après un court accès de guerre civile,
+ordonna la révision de la constitution cantonnale et décréta: «que la
+religion catholique romaine aurait seule un culte, et que le culte
+protestant ne serait plus toléré, même en chambre close.» Trois ans
+auparavant, le canton d'Argovie avait aussi révisé et modifié sa
+constitution: mécontents du résultat, les catholiques, nombreux
+quoiqu'en minorité dans ce canton, essayèrent de résister; leur
+insurrection fut aisément réprimée, et aussitôt, sans se soucier de
+l'article 12 du pacte fédéral[191], le grand conseil d'Argovie décréta
+l'abolition de tous les couvents du canton et la confiscation de leurs
+biens: «Ces moines sont si adroits, dit à notre ambassadeur l'un des
+principaux radicaux argoviens, qu'en justice on n'aurait pu rien prouver
+contre eux.» Plusieurs des couvents d'Argovie étaient fort riches; la
+valeur des biens du couvent de Muri s'élevait, dit-on, à sept millions
+de francs.
+
+[Note 191: Cet article porte: «L'existence des couvents et chapitres et
+la conservation de leurs propriétés, en tant qu'elle dépend des
+gouvernements des cantons, sont garanties. Ces biens sont sujets aux
+impôts et contributions publiques, comme toute autre propriété
+particulière.]
+
+Appelé à régler, en présence de ces faits, l'attitude et le langage de
+notre ambassadeur en Suisse, je n'avais aucun embarras à exprimer mon
+sentiment sur les violences fanatiques des catholiques valaisans;
+j'écrivis à M. de Pontois[192]: «Je regrette infiniment les idées
+d'intolérance qui ont prévalu dans la révision de la constitution du
+Valais; l'opinion publique les réprouverait partout; et quant au Valais
+en particulier, leur application ne saurait être propre qu'à y créer un
+nouveau genre de discorde. Les institutions ne sont bonnes qu'à la
+condition de garantir tous les droits et tous les intérêts. Je souhaite
+bien sincèrement que la tranquillité se raffermisse de plus en plus dans
+le Valais; mais quelque affaibli que soit maintenant le parti radical,
+il me serait difficile de ne pas redouter tôt ou tard de fâcheuses
+réactions si l'on persévère dans les voies où l'on est entré.» Envers le
+canton d'Argovie et son abolition des couvents en confisquant leurs
+biens, notre situation n'était pas si simple. Quand des mesures de cette
+sorte ont reçu leur exécution, quand le temps les a confirmées et
+soustraites à toute réaction directe en en dispersant les résultats au
+sein de la société civile, c'est pour les gouvernements un devoir comme
+une nécessité de les accepter à titre de faits accomplis et de les
+mettre hors de toute contestation. Mais quand on considère de tels actes
+de loin, à cette lumière tranquille que le temps répand sur les faits et
+fait pénétrer dans les âmes, il est impossible de ne pas y voir de
+graves atteintes portées à la liberté et à la propriété, dans les accès
+du despotisme révolutionnaire. Que la liberté de réunion et
+d'association aboutisse à des associations charitables, ou religieuses,
+ou industrielles, ou savantes; que la propriété soit aux mains
+d'associations ou d'individus, et qu'elle leur ait été acquise par
+eux-mêmes ou transmise par la libre volonté d'autrui; que ces diverses
+manifestations de la liberté et ces diverses formes de la propriété
+puissent être, de la part de l'État, l'objet de certaines conditions ou
+garanties spéciales; elles n'en conservent pas moins leur originaire et
+grand caractère; les principes naturels et les droits essentiels de la
+liberté et de la propriété n'en restent pas moins engagés dans leur
+cause; l'abolition des associations religieuses et la confiscation de
+leurs biens n'en sont pas moins des violations flagrantes de ces
+principes et de ces droits. Quand le tremblement de terre a renversé une
+ville, on reconnaît les vices de son ancien état; on la rebâtit plus
+saine et plus belle; mais on n'érige pas le tremblement de terre en
+architecte public; on ne cherche pas dans ses coups destructeurs les
+lois de la construction et de l'existence des cités.
+
+[Note 192: Le 30 septembre 1844.]
+
+Même quand elles sont contestées et violées, ces vérités élémentaires ne
+s'éteignent pas complètement dans l'âme des hommes: telle était en
+Suisse, même au milieu de la fermentation révolutionnaire, la perplexité
+des esprits sur ces graves questions de propriété et de liberté, que,
+lorsque sept cantons catholiques réclamèrent devant la Diète fédérale
+contre l'abolition et la spoliation des couvents ordonnée par le canton
+d'Argovie, cette assemblée hésita longtemps, soit à condamner, soit à
+approuver la mesure. On essaya de négocier avec le canton radical qui
+mettait la Diète dans ce triste embarras, et le grand conseil d'Argovie
+lui-même, tout à la fois opiniâtre et embarrassé, consentit au
+rétablissement de trois couvents de femmes, en maintenant l'abolition
+des couvents d'hommes et la confiscation de leurs biens. C'était trop
+peu pour panser la blessure qu'avaient reçue le pacte fédéral et la
+Confédération: les modérés de la Suisse n'étaient pas assez fermes pour
+protéger efficacement le droit, ni les radicaux d'Argovie assez osés
+pour proclamer et pratiquer sans réserve le principe de leurs violences:
+la Diète ne sut que laisser tomber la question en laissant subsister le
+mal; les animosités religieuses se joignirent aux rivalités politiques,
+et les catholiques se virent en Suisse aux prises avec les protestants,
+comme les conservateurs avec les radicaux.
+
+Une nouvelle question, sinon plus grave, du moins plus vive que celle
+des couvents, vint étendre et passionner encore plus la lutte: le grand
+conseil de Lucerne résolut d'appeler les jésuites et de leur confier,
+dans le canton, l'instruction publique. En principe, il pouvait et
+devait se croire en droit de prendre une telle mesure; la liberté
+d'enseignement était l'une de celles que réclamait partout en Europe le
+parti radical; les partisans des jésuites pouvaient l'invoquer aussi
+bien que leurs adversaires, et, dans un canton catholique, leur appel à
+ce titre n'avait rien d'étrange; toutes les questions relatives à
+l'instruction publique étaient essentiellement et avaient toujours été
+considérées comme appartenant à l'administration cantonnale. Les faits
+étaient en Suisse, à cet égard, en accord avec les principes: dans les
+cantons du Valais et de Fribourg, les jésuites avaient des
+établissements d'éducation formellement reconnus et acceptés. Dans le
+canton de Zurich, le parti radical venait d'exercer, en sens contraire,
+le même droit; il avait appelé à la chaire d'histoire et de doctrine
+chrétienne le professeur Strauss, célèbre par son hostilité contre
+l'histoire évangélique et le dogme chrétien. Le scandale fut grand dans
+le canton; un mouvement populaire éclata, et le docteur Strauss ne put
+venir professer effectivement à Zurich; mais, nommé à vie, il n'en resta
+pas moins en possession de sa chaire et, sous des noms moins compromis
+que le sien, ses idées envahirent l'enseignement public zurichois, sans
+que le droit de le régler ainsi fut contesté au gouvernement cantonnal.
+Les sentiments et les actes divers qui prévalaient dans les divers
+cantons se provoquaient mutuellement; l'abolition et la confiscation des
+couvents dans le canton d'Argovie avaient puissamment contribué à
+déterminer l'appel des jésuites à Lucerne; même dans ce dernier canton,
+les jésuites ne manquaient pas d'adversaires qui, sous le nom de corps
+francs, se soulevèrent vers la fin de 1844 contre le gouvernement local.
+Ils furent aisément et promptement réprimés: la foi et la cause
+catholiques étaient en immense majorité dans ce canton. Leur victoire
+suscita, dans les cantons protestants, chez les hommes passionnés une
+violente irritation, chez les prudents une grande inquiétude. Un
+mouvement révolutionnaire éclata dans le canton de Vaud et mit le
+gouvernement de ce canton entre les mains des radicaux: ils ne se
+contentèrent pas de dominer sur leur propre territoire; ils résolurent
+d'aller soutenir la cause radicale là même où elle était en minorité et
+venait d'être vaincue: en mars et en avril 1845, de nouveaux et nombreux
+corps francs se formèrent dans les cantons de Vaud, de Berne, d'Argovie,
+de Soleure, et se portèrent en armes contre le canton de Lucerne qui
+s'était mis en énergique défense. Ceux-là aussi furent défaits et
+dispersés; plusieurs de leurs chefs demeurèrent prisonniers, et, dans
+l'orgueilleuse joie de sa victoire, le gouvernement de Lucerne ordonna
+l'exécution effective de la mesure qui avait suscité la guerre civile:
+les jésuites prirent possession, à Lucerne, de l'établissement qui leur
+était confié.
+
+Nous n'étions pas restés spectateurs indifférents de tels troubles chez
+un peuple ami et sur notre frontière. Dès que j'appris l'insurrection
+des premiers corps francs dans le canton même de Lucerne, j'en témoignai
+au comte de Pontois mon inquiétude[193]: «Le gouvernement de Lucerne a
+triomphé et avec lui la cause de l'ordre; nous avons été heureux de
+l'apprendre. Mais il est fâcheux que l'appel des jésuites ait été la
+cause ou l'occasion des événements qui ont troublé la paix de ce canton.
+Au point de vue général de la Suisse, j'avais pressenti le danger d'une
+telle mesure: elle ne pouvait paraître qu'une sorte de défi jeté par
+l'opinion catholique et conservatrice à l'opinion protestante et
+radicale. L'incendie heureusement éteint à Lucerne aurait pu, s'il
+s'était prolongé, embraser toute la Suisse en donnant carrière à des
+interventions opposées, ainsi qu'a dû le faire craindre l'attitude de
+Berne et des autres cantons radicaux; une guerre civile risquait ainsi
+d'éclater au sein de la Confédération, et d'attirer, sur son existence
+même, d'incalculables périls.» Six semaines plus tard, les chances de
+guerre civile étaient devenues des faits; j'écrivis sur-le-champ à M. de
+Pontois[194]: «Ce qui se passe en Suisse ajoute chaque jour aux
+inquiétudes qu'inspirait déjà la situation critique de ce pays. La
+révolution qui vient de triompher à Lausanne, et devant laquelle le
+gouvernement légal a été forcé d'abdiquer, a surtout cela de fâcheux
+qu'elle a été accomplie par l'intervention oppressive des corps francs.
+On écrit de Genève que le parti radical en prépare une semblable dans
+cette ville par les mêmes moyens, et que, de tous côtés, des bandes
+organisées sans l'aveu des gouvernements sont prêtes à seconder les
+violences du parti qui prétend imposer sa volonté aux grands conseils
+des cantons et à la Diète elle-même. Un tel état de choses ne saurait
+être toléré, car il ne tend à rien moins qu'à la destruction du pacte
+fédéral et au renversement de la souveraineté cantonnale, pour
+substituer à son action légitime et régulière l'action désordonnée de la
+force brutale, le despotisme des masses à la liberté, l'anarchie et les
+horreurs de la guerre civile au règne paisible des institutions
+protectrices de l'ordre social. Je ne parle pas, Monsieur le comte, de
+tout ce qu'une pareille situation aurait d'irrégulier et d'alarmant au
+point de vue européen, ni par conséquent des devoirs qu'elle imposerait
+aux puissances intéressées à la conservation de la tranquillité de la
+Confédération suisse. Leur attention est déjà éveillée sur la situation
+de ce pays et par la gravité des périls qui le menacent. Il n'est, à cet
+égard, point de remède plus pressant, point de mesure plus
+impérieusement urgente que la suppression des corps francs et l'adoption
+de moyens énergiques pour en prévenir le renouvellement. C'est donc avec
+les plus vives instances, c'est avec le profond sentiment de la grandeur
+du mal, c'est au nom des plus chers intérêts de la Suisse que nous
+adjurons le Directoire fédéral, la diète, tous les hommes influents qui
+veulent le bien de leur patrie, de ne pas perdre de temps pour
+travailler à extirper de son sein cette cause funeste de dissolution et
+de ruine. Vous êtes autorisé à donner lecture de cette dépêche à M. le
+président du Directoire fédéral, et même à lui en laisser copie.»
+
+[Note 193: Les 26 décembre 1844 et 3 mars 1845.]
+
+[Note 194: Les 19 février et 3 mars 1845.]
+
+C'était là, à coup sûr, un langage aussi affectueux que sincère. J'avais
+à coeur d'éveiller en Suisse un vif sentiment du droit et du devoir
+fédéral, du mal et du péril national. La diplomatie est souvent sèche et
+froide, au risque d'être vaine: elle parle souvent pour avoir parlé
+plutôt que pour agir, et elle est plus préoccupée de satisfaire aux
+convenances de la situation qu'elle veut garder que de poursuivre
+réellement le succès de la cause qu'elle soutient. Je ne fais nul cas de
+cette routine superficielle et stérile: il y a des temps pour attendre
+et des temps pour agir; quand c'est le temps d'attendre, il faut
+attendre patiemment; quand c'est le temps d'agir, il faut agir
+efficacement; et, quand on a l'honneur de représenter un grand
+gouvernement et un grand peuple, rien ne simplifie et ne fortifie autant
+la politique que de l'exprimer et de la pratiquer, non par manière
+d'acquit et pour l'apparence, mais sérieusement et pour l'effet. Je ne
+me dissimulais pas que la franchise de mes avertissements pourrait
+fournir aux radicaux suisses des prétextes pour prétendre que nous
+portions atteinte à l'indépendance de leur patrie et pour alarmer, à ce
+titre, la susceptibilité nationale; ils n'eurent garde en effet d'y
+manquer, au sein de la diète comme dans leurs appels quotidiens à
+l'émotion populaire. Mais j'aimais mieux subir cet inconvénient que ne
+pas tenter un effort sérieux pour prêter, à la bonne cause en Suisse, un
+appui sérieux aussi et conforme à l'intérêt comme aux maximes de la
+politique française.
+
+En même temps que je signalais à la Suisse les périls où la poussaient
+les radicaux, je n'étais pas moins attentif à ceux que soulevaient les
+passions catholiques. J'appelai sur ce point la sollicitude de la cour
+de Rome. La question y avait déjà été portée, et le pape avait répondu
+comme on devait s'y attendre: «Que me demande-t-on? Le canton de Lucerne
+est dans son droit quand il appelle les jésuites pour des établissements
+d'instruction publique; c'est le voeu de la grande majorité de sa
+population. Ils ont déjà été appelés et ils sont établis dans d'autres
+cantons. S'il y a une lutte religieuse à soutenir et des périls à
+courir, ils y sont prêts et c'est leur devoir de ne pas s'y soustraire.
+Je ne puis interdire à une congrégation catholique de se rendre, pour
+remplir sa mission naturelle, là où une population catholique l'appelle,
+et dans un pays où jusqu'ici elle a été admise.» Le pape aussi était
+dans son droit en tenant ce langage; mais, à côté du droit et en le
+maintenant, la cour de Rome avait coutume de tenir aussi compte de la
+prudence; j'écrivis à M. Rossi[195]: «Je ne suis pas content de ce qui
+me revient de Lucerne. On s'y échauffe. Le mauvais accueil, presque les
+mauvais traitements que les Lucernois en voyage reçoivent dans les
+cantons de Berne, Argovie, Soleure, etc., raniment l'irritation. L'idée
+court à Lucerne d'installer soudainement les jésuites, pour qu'à
+l'ouverture prochaine de la diète, ce soit un fait accompli. Le
+provincial de Fribourg est venu examiner les bâtiments destinés à ses
+pères, pour faire commencer les réparations. La diète sera grosse et
+tout y tient à un fil. Que le canton de Genève lâche pied, il y aura
+majorité contre les jésuites. Le sort de Loyola en Suisse dépend en ce
+moment de Calvin. Il est impossible que Rome ne trouve pas là de quoi
+penser.»
+
+[Note 195: Le 6 juin 1845.]
+
+Dès que j'appris que l'idée qui courait à Lucerne avait en effet été
+mise en pratique et que les jésuites venaient d'y être installés,
+j'écrivis au comte de Pontois[196]: «Le gouvernement du roi a appris
+avec un profond sentiment de regret et d'inquiétude un événement qui,
+dans l'état actuel de l'opinion et des partis en Suisse, peut avoir de
+si dangereuses conséquences pour la tranquillité de la confédération.
+Les précautions militaires que les magistrats de Lucerne ont cru devoir
+adopter pour assurer l'exécution de cette mesure prouvent assez qu'ils
+ne s'en dissimulaient ni la gravité ni le péril; et dès lors on éprouve
+un pénible étonnement en les voyant affronter et provoquer en quelque
+sorte, sans nécessité, des complications comme celles qu'il n'est que
+trop naturel de prévoir après ce qui s'est passé et en présence de ce
+qui existe. Personne assurément ne respecte plus que nous le principe et
+les droits de la souveraineté cantonnale; toutefois nous croyons, nous
+avons toujours cru qu'à côté de ces droits il y a, pour chaque canton,
+des devoirs non moins sacrés et non moins évidents; nous croyons
+qu'essentiellement intéressé au maintien de la paix générale et au
+bien-être de la commune patrie, chaque canton doit éviter tout ce qui
+serait de nature à la précipiter dans des voies de perturbation et de
+guerre civile, dût-il en coûter quelque chose à des sentiments, même à
+des droits dont, en pareil cas, un patriotisme généreux autant
+qu'éclairé n'hésite pas à faire le sacrifice à l'intérêt de la
+confédération tout entière. En résumé, Monsieur le comte, nous regardons
+comme aussi dangereuse qu'intempestive la résolution en vertu de
+laquelle le gouvernement de Lucerne a donné suite à son décret d'appel
+des jésuites. Nous aurions vivement désiré qu'il fût possible de la
+prévenir; nous avons tenté, dans ce but, tout ce qui dépendait de nous.
+Nous souhaitons sincèrement que les pressentiments trop légitimes que
+fait naître un tel événement ne se réalisent point; mais nous pouvons du
+moins nous rendre le témoignage que nous n'avons pas été les derniers à
+signaler le danger, et qu'il n'a pas dépendu de nous qu'il fût conjuré.»
+
+[Note 196: Le 9 juillet 1845.]
+
+Les conséquences suivirent de près l'acte. En janvier 1846, une
+révolution éclata dans le canton de Berne et, malgré la résistance
+non-seulement des conservateurs, mais de quelques chefs radicaux plus
+modérés que leur cortége, elle mit le pouvoir aux mains des plus
+ardents. Au mois d'octobre suivant, le même événement s'accomplit dans
+le canton de Genève, plus violemment encore dans les procédés et les
+effets. L'esprit révolutionnaire et unitaire était en agression hardie
+dans la plupart des cantons. Un crime odieux vint souiller son progrès
+et porter au comble l'irritation comme les alarmes de ses adversaires:
+le chef rustique, honnête et respecté du peuple catholique dans le
+canton de Lucerne, M. Jacob Leu d'Ebersol, fut traîtreusement assassiné
+dans son lit. Au souffle de l'indignation populaire et devant la guerre
+civile en perspective, le parti menacé résolut de se mettre en défense
+et de s'organiser: sous le nom de _Sonderbund_ (alliance particulière),
+les sept cantons essentiellement catholiques, Lucerne, Uri, Schwytz,
+Unterwalden, Zug, Fribourg et le Valais, s'unirent en confédération
+particulière, «s'engageant à se défendre mutuellement aussitôt que l'un
+d'entre eux serait attaqué dans son territoire ou dans ses droits de
+souveraineté, conformément au pacte fédéral du 7 août 1815 et aux
+anciennes alliances.» Quoique toujours considérées comme exceptionnelles
+et regrettables, ces sortes d'alliances formées dans un but spécial
+entre certains cantons, au sein de la confédération générale, n'étaient
+pas sans exemple, et sans exemple récent, dans l'histoire de la Suisse:
+dès 1832, les cantons où prévalait l'esprit d'innovation s'étaient unis
+par un concordat de garantie mutuelle, et les sept cantons opposés
+avaient institué à Sarnen, dans le canton d'Unterwalden, une conférence
+chargée de veiller à leurs intérêts et à leur action commune. En
+présence de ces associations particulières, la Diète helvétique,
+ordinaire ou extraordinaire, avait grand'peine à vider les questions
+portées devant elle et à maintenir l'ombre de l'autorité centrale et de
+la paix publique; à mesure que les événements et les forces mutuelles
+des partis se développaient, les radicaux dominaient de plus en plus
+dans la diète, surmontaient les hésitations ou les scrupules des
+modérés, et acquéraient ainsi l'ascendant comme la situation d'un
+gouvernement national et légal aux prises avec une minorité séditieuse.
+Au printemps de 1847, les choses en étaient venues à ce point, et le
+chef du parti radical dans le canton de Berne, naguère chef des corps
+francs battus par Lucerne, M. Ochsenbein était élu président de la diète
+près de se réunir. L'esprit qu'il devait porter dans le gouvernement se
+manifesta sans réserve dans ses relations diplomatiques comme dans ses
+actes publics: M. de Boislecomte, qui avait succédé, comme ambassadeur
+de France en Suisse, à M. de Pontois, eut de lui, le 4 juin, une
+première audience; après les démonstrations officielles, «une longue
+conversation s'engagea entre nous, m'écrivit-il[197]; et au thème sur
+lequel M. Ochsenbein l'établit, je pus reconnaître l'assurance
+qu'avaient prise les radicaux.--«Nous n'avons en Suisse, me dit-il,
+qu'une affaire, mais il faut qu'elle ait sa fin. La grande majorité des
+habitants veut la dissolution du Sonderbund et l'expulsion des jésuites
+de toute la Suisse. Il faut que cette volonté de la majorité soit
+satisfaite.--Mais c'est la guerre civile, lui dis-je.--On doit préférer
+un mal moindre que la présence des jésuites en Suisse.--Vous parlez bien
+tranquillement de la guerre civile.--Que voulez-vous? Une fois engagée,
+il faut que la question soit vidée; il faut que le pacte fédéral soit
+observé.--Mais le pacte fédéral ne prononce pas l'expulsion des
+jésuites; il me semble, au contraire, qu'il garantit l'existence des
+couvents, au nombre desquels était alors l'établissement des jésuites
+dans le Valais.--Le pacte dit que la diète doit pourvoir à la sûreté de
+la Suisse: les jésuites compromettent cette sûreté; la majorité
+prononcera leur expulsion.--Probablement la minorité n'obéira pas, et
+elle opposera une résistance qu'elle aussi elle appellera légale,
+puisqu'elle soutiendra que la majorité attaque son indépendance. Vous
+entreprenez une rude tâche. Vous allez retrouver les descendants des
+premiers Suisses; ils vous combattront comme leurs ancêtres ont combattu
+leurs oppresseurs dont vous prenez en ce moment le rôle. Vous allez
+combattre les convictions politiques et religieuses les plus profondes.
+Et avec quoi?--Moi aussi, j'ai vu des convictions sincères et profondes;
+j'ai vu dans les corps francs des pères de famille qui avaient tout
+quitté et allaient se faire tuer pour une idée. Au reste, il n'y aura
+peut-être pas de guerre du tout; il est fort possible qu'une fois se
+voyant condamnés par la majorité, ils se soumettent. S'ils ne le font
+pas, il faudra bien que la guerre décide.»
+
+[Note 197: Le 4 juin 1847.]
+
+«Il perçait, dans les paroles de M. Ochsenbein, un désir évident d'une
+revanche contre les Lucernois vainqueurs des corps francs, et je
+reconnaissais avec surprise combien il avait peu de sentiment de la
+valeur morale de son action qui reste encore, à ses yeux, _juste sans
+être légale_, et dont il parle presque sans aucun embarras. Je lui
+exprimai vivement le profond sentiment d'affliction et de répugnance
+avec lequel je le voyais accepter si résolument le parti de la guerre
+civile.--«Ne sommes-nous pas en guerre? me dit-il; eh bien! il vaut
+mieux en finir une bonne fois: que les armes prononcent et nous donnent
+enfin la paix.--Qui vous empêcherait d'avoir la paix en Suisse dès ce
+moment? Laissez chacun vivre comme il lui plaît; respectez
+l'indépendance de chaque canton et vous aurez la paix.--Cette paix n'est
+pas possible: quand nous aurons détruit le Sonderbund et expulsé les
+jésuites, alors il y aura en Suisse une paix véritable.--Tenez, monsieur
+Ochsenbein, voulez-vous que je vous dise ce qui m'effraye quand vous
+parlez? C'est que ce n'est pas vous qui parlez. Je vous l'assure:
+j'aurais confiance en M. Funk, en vous, en tout ce qui est gouvernement;
+mais vous êtes poussé par d'autres, vous servez d'instrument à des
+projets et d'interprète à des sentiments qui ne sont pas les vôtres. Que
+voulez-vous que nous pensions quand nous considérons ce que veulent ceux
+qui vous poussent? Ils veulent l'unité de la Suisse et substituer une
+grande république unitaire à la Suisse des traités, à la Suisse
+fédérale, à laquelle seule l'Europe a conféré le bienfait de la
+neutralité.--Nous avons le droit de réformer notre pacte comme bon nous
+semble.--Ceci n'est pas le pacte, c'est le traité, et c'est là ce qui
+m'effraye. Avec l'ascendant que vous laissez prendre à votre club de
+l'_Ours_, on ne peut plus compter sur rien. Ne les voilà-t-il pas
+maintenant qui ont trouvé une théorie toute nouvelle? Ils voient qu'ils
+auront, dans la diète, douze voix pour le principe contre le Sonderbund,
+mais qu'ils ne les auront pas pour l'exécution du principe par la
+guerre; eh bien! ils soutiennent que, dès que le principe est prononcé,
+l'exécution appartient au _vorort_; et après avoir hautement proclamé le
+règne de la majorité, ils se passeront d'elle du moment où elle se
+refusera à servir leurs projets. Ils vous pressent en ce moment
+d'adopter leur nouveau principe.»--Je savais que, lundi dernier, ce
+principe avait été en effet posé dans le club de l'_Ours_, et accepté
+par M. Ochsenbein. Je m'arrêtai un instant pour lui laisser le temps de
+répondre.--«Ils vous pressent, lui dis-je, ils vous forceront.--Les
+choses n'en viendront pas là, reprit-il; le peuple forçait le dernier
+gouvernement parce qu'il voyait que ce gouvernement avait une conduite
+double, comme il l'a eue dans l'affaire des corps francs. Avec nous, il
+n'y a pas de contrainte à craindre: le peuple a confiance; il sait que
+nous sommes de bonne foi et dévoués à sa cause; aussi les voies légales
+nous suffisent. Mais nous reconnaîtrons pour voie légale tout ce que
+décidera la majorité. Dès lors, il ne peut y avoir proprement en Suisse
+de guerre civile, car, si vous la prenez dans le système fédéral, la
+guerre de la minorité contre la majorité n'est qu'une rébellion, et,
+dans le système cantonnal, il n'y a que des guerres d'État.»
+
+Il était impossible de mettre plus complétement de côté les droits de la
+minorité, l'indépendance intérieure des cantons, le pacte fédéral, les
+conditions morales de la neutralité garantie à la Suisse par l'Europe,
+la liberté d'association, la liberté d'enseignement; on portait à toutes
+ces libertés la plus rude atteinte, au seul nom de la volonté et de la
+force de la majorité, même dans les questions d'éducation religieuse qui
+appartiennent essentiellement aux droits de la conscience et de la
+famille.
+
+En présence d'un tel langage et de telles résolutions, la sollicitude
+des grandes puissances intéressées à la tranquillité de la Suisse et
+garantes de sa neutralité était grande. Je viens de dire dans quelle
+mesure j'avais, dès le premier moment, exprimé aux deux partis qui
+divisaient la confédération notre sentiment et nos conseils; quand je
+vis approcher la seconde attaque des corps francs levés dans les cantons
+radicaux contre le canton de Lucerne, je voulus m'assurer de la
+disposition des autres cabinets et leur faire connaître en même temps la
+nôtre. Comme prince et protecteur extérieur du canton de Neuchâtel, le
+roi de Prusse était le plus directement engagé dans la question;
+j'écrivis au marquis de Dalmatie, alors notre ministre à Berlin[198]:
+«Si la guerre civile commence révolutionnairement en Suisse, nous ne
+devons, je crois, rien faire, ni même nous montrer disposés à rien faire
+avant que le mal se soit fait rudement sentir aux Suisses. Toute action
+extérieure qui devancerait le sentiment profond du mal et le désir
+sérieux du remède nuirait au lieu de servir. En aucun cas, aucune
+intervention matérielle isolée de l'une des puissances ne saurait être
+admise; et, quant à une intervention matérielle collective des
+puissances, deux choses sont désirables: l'une, qu'on puisse toujours
+l'éviter, car elle serait très-embarrassante; l'autre, que si elle doit
+jamais avoir lieu, elle n'ait lieu que par une nécessité évidente, sur
+le voeu, je dirai même sur la provocation d'une partie de la Suisse
+recourant à la médiation de l'Europe pour échapper à la guerre civile et
+à l'anarchie. Nous n'avons donc, quant à présent, qu'à attendre; mais en
+attendant, nous avons besoin, je crois, de nous bien entendre sur cette
+situation et sur les diverses éventualités possibles; car il ne faut pas
+que, si la nécessité de quelque action ou de quelque manifestation
+commune arrive, nous soyons pris au dépourvu. Parlez de ceci
+confidentiellement au baron de Bülow. Je n'ai pour mon compte aucune
+idée arrêtée, aucun plan à proposer; mais je désirerais savoir ce que
+pense, des chances de cet avenir suisse, le cabinet de Berlin.»
+
+[Note 198: Le 23 mars 1845.]
+
+J'adressai aux cabinets de Vienne et de Pétersbourg la même question
+avec les mêmes observations préalables, et j'envoyai au comte de
+Sainte-Aulaire copie de ma lettre au marquis de Dalmatie, en le
+chargeant de la communiquer à lord Aberdeen.
+
+Le prince de Metternich ne se borna pas à accueillir avec empressement
+l'idée de l'entente à établir entre les puissances garantes de la
+neutralité helvétique; il ne se contenta même pas de poser en principe
+que «si la diète, en empiétant sur les droits légitimes et de
+souveraineté des cantons, donnait le signal d'une guerre civile et de
+religion, les puissances rempliraient un véritable devoir de conscience
+envers elles-mêmes et d'amitié envers la Suisse en tâchant, par des
+déclarations franches, uniformes et faites en temps utile, de prévenir
+d'aussi graves malheurs;» il nous proposa immédiatement l'adoption et le
+texte de cette dernière mesure: «Si M. Guizot, écrivit-il au comte
+Appony[199], vous demandait de connaître le canevas sur lequel, d'après
+notre opinion, de pareilles déclarations devraient être rédigées, vous
+lui répondriez que le formulaire suivant:
+
+[Note 199: Le 20 mai 1845.]
+
+«Les cinq puissances regarderaient l'anéantissement du pacte de 1815,
+soit que cet anéantissement eût lieu d'une manière patente, soit qu'il
+s'effectuât à l'égide d'un arrêté de la Diète, outrepassant évidemment
+les attributions que le pacte assigne à l'autorité fédérale, comme un
+fait annulant les garanties que les actes du congrès de Vienne ont
+accordées à la Suisse;--et cela, sans préjuger les mesures ultérieures
+que l'intérêt du maintien de l'ordre et de la paix en Europe pourrait
+forcer les puissances de prendre:» que ce formulaire, dis-je, nous
+paraîtrait suffire aux exigences du cas.
+
+«De pareilles déclarations, étant toutes conçues sur le même modèle,
+serviraient à constater de nouveau, aux yeux des Suisses, l'accord qui
+règne entre les puissances pour ce qui regarde les affaires de leur
+patrie. Elles leur feraient connaître les conséquences immédiates, et
+pressentir celles ultérieures, plus sérieuses encore, que pourrait avoir
+pour eux l'abandon des principes sur lesquels leur position politique en
+Europe est fondée.»
+
+C'était évidemment aller plus vite et plus loin que je ne le croyais
+opportun et que je ne l'avais indiqué; la déclaration immédiatement
+proposée par M. de Metternich annonçait d'avance l'intervention si la
+Suisse ne se rendait pas immédiatement à nos représentations. J'écrivis
+à M. Eugène Périer[200], en ce moment chargé d'affaires à Vienne,
+pendant un congé de M. de Flahault: «Il n'y a lieu, je pense, quant à
+présent, à aucune action, à aucune manifestation collective et
+_unitaire_, si je puis ainsi parler, des grandes puissances envers la
+Suisse. Ce qui leur importe, c'est de se concerter sur tout ce qui peut
+arriver en Suisse, de manière à se former une résolution commune et à
+faire tenir par leurs représentants en Suisse une attitude prompte,
+identique et simultanée. Si des faits nouveaux et plus graves
+provoquaient les puissances à plus d'action et à une autre forme
+d'action, elles seraient là pour y pourvoir. Je me demande si, dans un
+système d'entente ainsi défini et limité, nous aurions, au moment actuel
+et tout d'abord, quelque initiative à prendre, quelque démarche à faire
+envers la Suisse. J'en doute. La diète ordinaire va se réunir en
+juillet. Les questions qui agitent la Suisse y reparaîtront et y
+amèneront Dieu sait quoi, qui amènera peut-être, pour les puissances, la
+nécessité de quelque manifestation, de quelque démarche concertée. Le
+prince de Metternich est, j'en suis sûr, aussi décidé que moi à ménager
+extrêmement la susceptibilité des Suisses en fait d'indépendance et de
+dignité nationale; elle leur est commune à tous, aux catholiques comme
+aux protestants, aux conservateurs comme aux radicaux, et toute
+influence qui blesse en eux ce sentiment se perd à l'instant, et nuit au
+lieu de servir. Pour qu'une action extérieure soit utile et efficace, il
+faut qu'elle soit évidemment nécessaire, provoquée par les faits, et
+invoquée, sinon à haute voix, du moins au fond du coeur, par tous les
+hommes modérés. Sous cette réserve, je reconnais que cette nécessité
+peut se présenter bientôt, et que, si elle se présente, il n'y faudra
+pas manquer.»
+
+[Note 200: Le 22 mai 1845.]
+
+Comme nous en étions là, lord Cowley vint me communiquer une dépêche de
+lord Aberdeen qui semblait adhérer à la proposition que lui avait fait
+faire, comme à nous, le prince de Metternich. J'écrivis sur-le-champ à
+M. de Sainte-Aulaire[201]: «J'ai à faire quelques observations qui, je
+l'espère, frapperont un peu lord Aberdeen. Le résultat de cette
+proposition, si nous la convertissions en une démarche concertée,
+simultanée et actuelle des cinq puissances, serait, je pense: 1º _En
+principe_, de nous attribuer, à nous, puissances étrangères, le droit
+d'interpréter le pacte fédéral, en déclarant nous-mêmes que la question
+des jésuites n'est point du tout une question fédérale, et que la diète
+n'a nul droit de s'en occuper, ce qui me paraît excessif; 2º _En fait_,
+de blesser, dans tous les Suisses, conservateurs ou radicaux, le
+sentiment de l'indépendance nationale, et d'amener, dans la diète
+prochaine, un résultat contraire à celui que nous désirons. Il n'a
+manqué, vous le savez, dans la dernière diète, que la voix de Genève,
+pour former une majorité contre les jésuites et le Sonderbund:
+c'est-à-dire, comme je l'écrivais il y a trois jours à Rossi, que le
+sort de Loyola en Suisse dépend en ce moment de la sagesse de Calvin.
+Convenez que la sagesse de Calvin est bien à ménager. Dites tout cela,
+je vous prie, à lord Aberdeen, et demandez-lui s'il ne croit pas à
+propos de se tenir un peu sur la réserve.»
+
+[Note 201: Le 9 juin 1845.]
+
+La réponse de lord Aberdeen ne se fit pas attendre: «Lord Cowley a mal
+compris ses instructions, me répondit sur-le-champ M. de
+Sainte-Aulaire[202], s'il y a vu l'intention de s'engager, avec le
+prince de Metternich, dans une campagne en faveur des jésuites. Rien de
+plus contraire à la pensée de lord Aberdeen. Il a adhéré aux bases de
+l'entente que le prince de Metternich a formulées en trois articles, et
+que vous avez vous-même approuvées; il n'a pas entendu aller plus loin.
+Et même, dans les conversations qu'il a eues avec le comte de
+Dietrichstein[203], il a signalé explicitement la question des jésuites
+comme ne devant être touchée qu'avec une extrême réserve. Pour sa part,
+«il verrait avec un extrême regret que la diète expulsât les jésuites;
+mais il n'est pas préparé à déclarer _a priori_ que cet acte serait le
+renversement du pacte fédéral.» Probablement lord Cowley aura causé avec
+le comte Appony après avoir reçu sa dépêche, et ils l'auront interprétée
+en commun dans le sens autrichien. Mais lord Aberdeen m'a promis de lui
+écrire pour le contenir dans de justes bornes. En attendant, tenez pour
+certain qu'on ne vous poussera pas, d'ici, plus loin que vous ne voulez
+aller.»
+
+[Note 202: Le 11 juin 1845.]
+
+[Note 203: Alors ambassadeur d'Autriche à Londres.]
+
+Quand les événements eurent marché en Suisse selon leur pente, quand les
+révolutions radicales de Berne et de Genève firent pressentir comme
+très-probable et prochaine la formation, dans la diète, d'une majorité
+décidée à accomplir par la guerre civile l'expulsion des jésuites et la
+dissolution du Sonderbund, le prince de Metternich fit un pas de plus;
+il nous proposa[204] de donner à nos représentants en Suisse l'ordre de
+ne plus résider à Berne même, auprès du nouveau Directoire fédéral, et
+de déclarer en même temps, par des notes séparées mais identiques, «que
+les puissances, constamment disposées à entretenir avec la Confédération
+helvétique les relations les plus franches d'amitié et de voisinage, ne
+sauraient cependant vouer ces sentiments qu'au gouvernement central de
+la confédération qui asseoira sa marche sur la base sur laquelle cette
+même autorité est fondée, c'est-à-dire sur le pacte qui, en 1815, a
+constitué la Suisse en corps politique et de Nation.»
+
+[Note 204: Par des dépêches des 11 et 16 octobre 1846, que le comte
+Appony me communiqua le 25 octobre.]
+
+Au moment même où le prince de Metternich nous adressait ces
+propositions, et avant de les avoir reçues, j'écrivais au comte de
+Flahault pour lui faire connaître avec précision nos propres vues, en le
+chargeant de les communiquer à M. de Metternich: «Depuis longtemps, lui
+disais-je[205], je pense mal de l'état et de l'avenir de la Suisse,
+comme de l'état et de l'avenir de toute société livrée aux idées et aux
+passions radicales. De plus, je ne vois pas dans la Suisse elle-même un
+principe de réaction suffisant pour que cette société, par sa propre
+force, rebrousse chemin, et porte à son mal un remède efficace. Il y a
+sans nul doute, en Suisse, un grand nombre d'hommes sensés, honnêtes,
+éclairés, qui voient ce mal, le déplorent, et voudraient le combattre.
+Mais ont-ils le degré de prévoyance et d'énergie nécessaire pour une
+telle lutte? Et quand même ils l'auraient, trouveraient-ils autour
+d'eux, parviendraient-ils à se créer eux-mêmes les moyens de concert et
+d'action commune dont ils auraient besoin pour ressaisir et exercer le
+pouvoir sur une population que les idées et les passions radicales
+tiennent en fermentation et en dissolution permanente? J'en doute
+beaucoup.
+
+[Note 205: Le 22 octobre 1846.]
+
+«Si la Suisse n'est pas en état de se sauver et de se réorganiser
+elle-même, l'Europe peut-elle et doit-elle s'en charger? L'intervention
+étrangère accomplira-t-elle en Suisse l'oeuvre à laquelle ne suffisent
+pas la sagesse et l'action du pays lui-même?
+
+«Je mets de côté, pour un moment, les difficultés extérieures et
+européennes d'une telle intervention. Je ne considère que les
+difficultés intérieures et suisses. Elles sont immenses.
+
+«M. de Metternich, j'en suis sûr, le pense comme moi: la pacification
+durable de la Suisse, sa reconstitution en un État régulier et
+tranquille au milieu de l'Europe, ne peut être le résultat du triomphe
+d'un parti sur l'autre, ni d'un ascendant factice et momentané donné par
+la force étrangère, soit aux radicaux sur les catholiques, soit aux
+catholiques sur les radicaux. Ce ne peut être qu'une oeuvre de
+transaction entre les prétentions extrêmes. Par conséquent il y faudra
+toujours, et nécessairement, l'assentiment, l'appui, la bonne volonté
+des hommes honnêtes et sensés, des conservateurs épars dans toute la
+Suisse, de cette masse intermédiaire modérée qui n'est peut-être ni
+assez prévoyante, ni assez énergique, ni assez forte pour sauver et
+reconstituer elle-même son pays, mais sans l'adhésion et le concours de
+laquelle l'Europe elle-même, avec toute sa force, ne pourrait sauver et
+reconstituer la Suisse.
+
+«Or, c'est le caractère des sociétés démocratiques, même dans leurs
+meilleurs éléments, qu'elles ne reconnaissent leur mal qu'après en avoir
+beaucoup souffert, et n'acceptent le remède qu'à la dernière extrémité
+et lorsqu'il le faut absolument, sous peine de périr. A bien plus forte
+raison, lorsque le remède doit venir du dehors et que les hommes ont à
+reconnaître à la fois leurs fautes et leur impuissance.
+
+«Il n'y a pas moyen de douter que l'intervention étrangère n'excite en
+Suisse la plus forte répulsion. Le sentiment de l'indépendance nationale
+y est général et énergique. Le mot est puissant, même sur les Suisses
+qui détestent et redoutent le plus ce qui se passe en ce moment chez
+eux. Pour que l'intervention étrangère y fût supportée, il faudrait que
+la nécessité en fût évidente, absolue. Elle ne deviendra telle que
+lorsque les maux de l'anarchie et de la guerre civile seront, en Suisse,
+non pas seulement une perspective entrevue, une crainte sentie par
+quelques-uns, mais des faits réels, matériels, pesant depuis quelque
+temps sur tous. Un cri s'élèvera peut-être alors de toutes parts pour
+invoquer la guérison. Mais si l'intervention se montrait auparavant, le
+cri qui s'élèverait serait celui de la résistance. Beaucoup d'honnêtes
+gens et de conservateurs le pousseraient comme les radicaux, les uns par
+un sincère sentiment de nationalité, les autres par pusillanimité et
+contagion. Et les difficultés de l'intervention en seraient infiniment
+aggravées, avec infiniment moins de chances de succès pour le travail de
+réorganisation qui en serait le but.
+
+«Je vais plus loin: je suppose ces difficultés préliminaires surmontées,
+la nécessité de l'intervention évidente et admise. Je suppose l'Europe
+d'accord en présence de la Suisse résignée, comme le malade se résigne
+devant une opération très-douloureuse. La résistance des hommes ainsi
+écartée, que d'obstacles encore et quels graves obstacles dans les
+choses mêmes, dans l'état intérieur et profond de cette société à
+reconstituer! Les haines religieuses ressuscitées au sein des jalousies
+cantonnales toujours aussi vives; les théories et les passions
+novatrices aux prises avec les traditions et les sentiments historiques;
+les prétentions despotiques de l'esprit révolutionnaire et unitaire en
+présence des plus intraitables habitudes d'indépendance locale; la
+destruction des influences qui étaient les moyens moraux des anciens
+gouvernements et l'absence de moyens matériels pour les gouvernements
+nouveaux: voilà avec quels éléments l'Europe serait obligée de traiter
+pour accomplir en Suisse son oeuvre de pacification et de reconstruction
+politique!
+
+«Car je pars toujours de cette base, admise, j'en suis sûr, par M. de
+Metternich autant que par moi, qu'il s'agit uniquement de pacifier et de
+reconstituer la Suisse, qu'aucune idée de conquête et de démembrement ne
+vient à l'esprit de personne, qu'aucune puissance ne peut chercher là ni
+recevoir de là aucun accroissement de territoire, aucun avantage
+particulier.
+
+«Évidemment, en présence de tels obstacles, avec de si mauvais
+instruments d'action et des chances si incertaines de succès, la sagesse
+européenne doit dire: «Mon Dieu, éloignez de moi ce calice!» Et si le
+calice doit jamais nous être imposé, si quelque jour, pour la sécurité
+des États voisins, pour faire cesser en Europe un intolérable scandale,
+nous devons être réduits à la nécessité d'intervenir en Suisse et de
+nous mêler de sa réorganisation, il faut surtout, il faut absolument,
+dans l'intérêt même de l'entreprise, que cette nécessité soit évidente,
+pressante, que notre action soit réclamée, et que, bien loin de
+rechercher ou seulement d'accepter volontiers l'intervention, nous ayons
+fait, au vu et au su de tout le monde, tout ce qui aura été en notre
+pouvoir pour en épargner à la Suisse la douleur et à l'Europe le
+fardeau.
+
+«Si je croyais qu'aujourd'hui une intervention diplomatique fortement
+prononcée, des manifestations explicites et comminatoires pussent
+arrêter en Suisse l'anarchie croissante, prévenir la guerre civile
+imminente, et faire naître dans ce pays le premier mouvement de réaction
+nécessaire à son salut, je m'empresserais de les conseiller et d'y
+concourir. Mais j'avoue que je ne l'espère pas: le mal me paraît trop
+général et trop profond pour pouvoir être réprimé dans son cours par des
+paroles, même très-sages et très-puissantes; je crains beaucoup qu'aucun
+remède efficace n'y puisse être apporté du dehors avant qu'au dedans
+d'amères souffrances n'aient mis les Suisses en disposition d'en sentir
+et d'en accepter la nécessité. Il y a, dans les maladies des sociétés
+comme dans celles des individus, des jours marqués pour la guérison,
+pour l'emploi de tel ou tel moyen de guérison; si l'on se trompe sur ces
+jours opportuns, si on emploie des remèdes dont l'heure n'est pas venue,
+non-seulement on use ces remèdes sans fruit, mais on exaspère le mal au
+lieu de le guérir. Tel serait aujourd'hui en Suisse, si je ne me trompe,
+l'effet de menaces diplomatiques positives et publiques: elles ne
+suffiraient pas pour arrêter l'esprit révolutionnaire; et, dans leur
+insuffisance, ou bien elles demeureraient tout à fait vaines, ou bien
+elles nous forceraient à l'emploi immédiat et prématuré de
+l'intervention matérielle.»
+
+Quant à l'intervention matérielle même, le prince de Metternich
+paraissait adopter mon avis, car dans sa dépêche du 11 octobre 1846 où
+il nous proposait une prompte intervention diplomatique, il n'indiquait,
+comme causes irrésistibles de l'intervention matérielle, que «la
+prolongation indéfinie de la guerre civile et d'un état de complète
+anarchie en Suisse, ou bien la défaite totale du parti conservateur et
+l'établissement violent d'un gouvernement radical unitaire.» Mais quand
+l'accession du canton de Saint-Gall aux cantons radicaux eut rendu
+certaine la formation, dans la Diète helvétique, d'une majorité décidée
+ou entraînée aux mesures extrêmes, quand cette diète fut près de se
+réunir et d'ordonner les préparatifs de la guerre civile, M. de
+Metternich devint plus pressé et plus pressant; il nous proposa[206] de
+déclarer que «les puissances ne souffriraient pas que la souveraineté
+cantonnale fût violentée, et que l'état de paix matérielle dont la
+Suisse jouissait encore fût troublé par une prise d'armes, de quelque
+côté qu'elle eût lieu.» Il demandait que les puissances donnassent à
+leurs représentants en Suisse l'ordre éventuel de présenter à la diète,
+dans ces termes, des notes identiques, «au moment où les délibérations
+sur la dissolution du Sonderbund et l'expulsion des jésuites seraient
+mises à l'ordre du jour, et avant qu'un _conclusum_ de la diète leur eût
+donné le sceau d'une apparente légalité.» Il était, disait-il, convaincu
+qu'une telle déclaration des puissances arrêterait la diète et que tout
+finirait là.
+
+L'état de la Suisse n'était pas, à cette époque, la seule ni la plus
+sérieuse préoccupation du cabinet de Vienne.
+
+[Note 206: Par une dépêche que le comte Appony vint me communiquer le 15
+juin 1847.]
+
+La question italienne s'élevait, pour lui, au-dessus de toutes les
+autres. Non-seulement l'influence, mais, dans un avenir plus ou moins
+prochain, les possessions autrichiennes en Italie étaient menacées. Pour
+avoir, du côté des Apennins, la pensée et les mains libres, M. de
+Metternich avait besoin que le poids de la lutte contre les radicaux des
+Alpes ne tombât pas sur lui seul, et que les autres puissances, la
+France surtout, fussent assez engagées et embarrassées dans les affaires
+de Suisse pour ne pas porter sur celles d'Italie toute leur attention.
+C'était là, au fond, le vrai motif de l'insistance inquiète et
+impatiente du prince de Metternich pour notre prompte et compromettante
+intervention: «L'Italie absorbe la politique de l'Autriche,» m'écrivait
+avec sagacité M. de Boislecomte.
+
+Nous ne nous prêtâmes point à ce désir; nous nous refusâmes à la
+déclaration immédiate, collective et menaçante que M. de Metternich nous
+demandait d'adresser à la Suisse[207]: «Nous n'avons pas, écrivis-je à
+M. de Flahault, la même confiance que lui dans le succès de cette
+démarche; nous croyons bien plutôt que la diète, dominée par le parti
+radical et par les susceptibilités froissées de l'amour-propre national,
+passerait outre à l'exécution de ses résolutions. Les puissances se
+trouveraient irrévocablement et immédiatement entraînées à une
+intervention armée. Nous avons, dès le mois d'octobre dernier, signalé
+les périls et écarté l'idée d'une telle politique. Si les maux de la
+guerre civile et de l'anarchie avaient pesé sur la Suisse, si une
+douloureuse expérience avait éclairé, dans le parti radical même,
+beaucoup d'esprits maintenant égarés, et rendu en même temps de la force
+au parti modéré maintenant découragé, si la voix publique s'élevait au
+sein de la Suisse pour s'adresser à l'Europe comme seule capable d'y
+rétablir l'ordre et la paix, alors seulement l'action directe des
+puissances pourrait être efficace et salutaire. Le gouvernement du roi
+persiste aujourd'hui dans la conviction qui l'animait au mois d'octobre
+dernier, et rien de ce qui est naguère arrivé en Suisse ne lui paraît
+encore de nature à l'en faire changer.»
+
+[Note 207: Le 25 juin 1847.]
+
+Mais en persistant dans notre attitude expectante, je pensai qu'elle ne
+devait pas être inerte ni silencieuse, et que le moment était venu d'en
+marquer avec précision le caractère et les motifs. La Diète helvétique
+était sur le point de se réunir; le canton de Zurich, qui jusque-là
+s'était montré favorable aux modérés, venait d'incliner vers les
+radicaux, et vers l'exécution immédiate, par la force, des résolutions
+que pourrait voter la diète pour la dissolution du Sonderbund et
+l'expulsion des jésuites. Par deux dépêches, l'une confidentielle,
+l'autre destinée à devenir publique, j'adressai le 2 juillet 1847, à M.
+de Boislecomte, les instructions suivantes:
+
+«J'ai approuvé, dans leur ensemble, votre attitude et votre langage dans
+vos rapports avec M. Ochsenbein, lorsqu'il a été appelé à la présidence
+du _vorort_ et de la diète. Le vote récent des instructions données à la
+députation chargée de représenter le canton de Zurich dans la diète qui
+va s'assembler est un fait grave. Il est fort à regretter que le grand
+conseil de Zurich n'ait pas adopté dans sa teneur le projet de M.
+Furrer, qui tendait à ce que cette députation ne fût autorisée qu'à
+prendre _ad referendum_ toute proposition de passer à l'exécution
+immédiate, et par la force, des résolutions que la diète aurait votées
+pour la dissolution du Sonderbund et l'expulsion des jésuites. La
+situation que l'on se flattait de maîtriser jusqu'à un certain point, à
+l'aide de Zurich, est ainsi devenue, par le fait de Zurich même, plus
+délicate encore qu'elle ne l'était naguère.
+
+«J'ai lu avec une grande attention le compte que vous me rendez des
+idées officieusement échangées entre vous et vos collègues sur les
+moyens de pacifier la Suisse, notamment ce qui se rapporte à la
+possibilité d'une médiation des grandes puissances, à l'aide de laquelle
+on apporterait, dans la constitution fédérale de ce pays, les
+modifications indiquées par l'expérience. Je suis loin de penser que
+cette idée d'une offre de médiation européenne soit sans valeur et doive
+être absolument repoussée; mais je crois que, si elle était mise
+immédiatement en pratique, elle n'échapperait pas à la plupart des
+inconvénients et des conséquences d'une intervention proprement dite, et
+qu'elle risquerait d'engager les médiateurs dans un dédale de
+complications peut-être inextricables. Selon M. de Metternich, le
+meilleur moyen de prévenir la guerre civile en Suisse serait «que les
+puissances déclarassent à la confédération qu'elles ne souffriront pas
+que la souveraineté cantonnale soit violentée, et que l'état de paix
+matérielle dont la Suisse jouit encore en ce moment soit troublé par une
+prise d'armes, de quelque côté qu'elle ait lieu. Nous ne saurions
+partager l'espoir qu'une telle déclaration prévînt la guerre civile; et
+si elle ne la prévenait pas, elle entraînerait nécessairement et
+immédiatement l'intervention armée, avec toutes ses conséquences. Nous
+n'admettons point d'intervention, ni de démarche qui y conduise
+nécessairement, aussi longtemps que les éventualités indiquées dans ma
+lettre au comte de Flahault, du 22 octobre 1846, ne se seront pas
+réalisées; mais nous nous faisons dès aujourd'hui un devoir de donner à
+la Suisse tous les conseils et tous les avertissements propres à
+contenir les passions qui sont près d'y éclater. Je vous transmets, dans
+cette vue, une autre dépêche, dont je vous laisse le soin de faire,
+selon l'opportunité, l'usage qui vous paraîtra convenable.»
+
+Ma seconde dépêche, qui s'adressait surtout à la Suisse elle-même, était
+ainsi conçue:
+
+«Monsieur le comte,
+
+«La situation de la Suisse devient de plus en plus alarmante. La diète
+qui va s'ouvrir peut se trouver entraînée à des résolutions dont les
+conséquences possibles et presque inévitables inquiètent profondément
+les amis sincères de la Suisse, les amis éclairés de l'ordre et de la
+paix en Suisse. Le gouvernement du roi croirait manquer à un devoir
+sacré si, dans de telles conjonctures, il ne faisait pas entendre à un
+peuple ami, menacé d'une perturbation dangereuse, des conseils dictés
+par une longue expérience des mouvements politiques et par un
+attachement vrai aux intérêts bien entendus de la confédération.
+
+«L'esprit de parti s'est efforcé de dénaturer nos intentions et de jeter
+du doute sur les motifs qui inspirent notre langage. Vous n'avez rien
+négligé pour dissiper ces erreurs. Moi-même je m'en suis expliqué
+naguère publiquement[208], avec une franchise qui devrait convaincre
+tout esprit accessible à la vérité. On persiste néanmoins, soit
+aveuglement, soit dessein prémédité, à prendre ou à donner le change sur
+notre politique et nos vues. On prétend que ne pas reconnaître à la
+diète fédérale le droit d'imposer à la minorité des cantons la volonté
+de la majorité, c'est porter atteinte au principe de l'indépendance des
+peuples. [Note 208: A la Chambre des députés, dans la séance du 24 juin
+1847. _Recueil de mes discours politiques de 1819 à 1848_ (t. V, p.
+468).]
+
+Pour faire sentir toute la fausseté de cette assertion, il suffit de
+rappeler qu'aux termes de son pacte constitutionnel, aussi bien qu'en
+vertu de toute son histoire, la Suisse n'est pas un État unitaire, mais
+bien une confédération d'États qui, en déléguant à une diète générale
+certains pouvoirs reconnus nécessaires dans l'intérêt commun, se sont
+réservé, surtout par rapport à leur régime intérieur, les droits
+essentiels de la souveraineté. Telle est la Suisse que les traités ont
+reconnue, et c'est en raison de cette organisation de la Suisse que les
+traités ont été conclus. Si la diète, cédant à de funestes excitations,
+voulait attenter aux droits qui sont la base et du pacte fédéral et des
+traités; si, sous prétexte de veiller à la sûreté de la confédération,
+elle prétendait prescrire ou interdire aux gouvernements cantonnaux
+toute mesure qu'il lui plairait de considérer comme pouvant affecter un
+jour cette sûreté, évidemment une interprétation aussi exorbitante du
+pacte ne serait autre chose qu'un premier pas vers la destruction de
+l'existence individuelle des cantons, c'est-à-dire vers l'abolition du
+pacte même, et par conséquent vers l'annulation des traités conclus en
+raison du pacte. En protestant contre une pareille entreprise, les
+puissances alliées de la Suisse, loin d'attenter à l'indépendance des
+États dont la confédération se compose, donneraient un éclatant
+témoignage du respect que cette indépendance leur inspire, et de leur
+fidélité aux traités qui l'ont consacrée.
+
+«Et ces considérations, parfaitement légitimes dans l'hypothèse d'une
+résolution prise avec une apparente régularité par la majorité de la
+diète, deviendraient encore bien plus fortes et plus puissantes si
+c'était au nom d'une minorité, ou par des moyens irréguliers et
+violents, tels qu'un nouvel armement de corps francs, qu'on essayait de
+violer l'indépendance cantonnale.
+
+«Le gouvernement du roi agit donc selon le droit aussi bien que selon
+une sage politique, en s'efforçant, par des représentations aussi
+amicales que pressantes, de prévenir une lutte déplorable entre des
+États libres auxquels il porte une égale affection, et en déclarant
+qu'il se réserve une pleine liberté d'examen et d'appréciation quant à
+l'attitude qu'il aurait à prendre et à la conduite qu'il aurait à tenir
+dans le cas où cette lutte viendrait à éclater. Nous n'empiétons par là
+en aucune façon sur l'indépendance et l'autonomie de la Suisse; nous ne
+fournissons aucun prétexte spécieux aux reproches d'ingérence illégitime
+et de prépotence étrangère. Sans doute toute nation a le droit de
+modifier sa constitution intérieure; mais abolir en Suisse les bases
+constitutives de la confédération, les abolir malgré la résistance d'un
+ou de plusieurs des cantons confédérés, ce ne serait pas l'acte d'un
+peuple modifiant librement ses institutions; ce serait l'asservissement
+d'États indépendants, contraints de passer sous le joug d'alliés plus
+puissants; ce serait la réunion forcée de plusieurs États en un seul.
+Certes les gouvernements qui jusqu'à présent ont traité avec la Suisse
+comme avec une confédération d'États distincts et indépendants seraient
+autorisés, par tous les principes de droit public, à ne pas reconnaître
+ce nouvel ordre de choses avant d'en avoir mûrement pesé, dans leur
+propre intérêt, la légitimité et la convenance.
+
+«Il est d'ailleurs, Monsieur le comte, une autre considération
+essentielle que la Suisse ne devrait jamais perdre de vue dans ses
+rapports avec les puissances étrangères. L'Europe, en lui accordant par
+le traité de Vienne, avec une extension considérable de territoire, le
+précieux privilège de la neutralité, et en liant la jouissance de ces
+avantages à l'existence d'un système fédératif, a voulu surtout assurer
+la tranquillité d'un pays dont la paix intérieure est, pour elle, un
+intérêt de premier ordre. La position de la Suisse est telle qu'elle ne
+peut être livrée à l'anarchie ou à des troubles prolongés sans que
+plusieurs des principaux États du continent n'en ressentent le dangereux
+contre-coup. Si la Suisse se plaçait en dehors des conditions qu'elle a
+acceptées; si elle devenait, pour ses voisins, un foyer d'agitations et
+de propagande révolutionnaire qui compromît leur repos, ils seraient
+certainement en droit de se croire déliés eux-mêmes de leurs
+engagements.
+
+«Je vous laisse juge, Monsieur le comte, de l'usage que vous pourrez
+avoir à faire de la présente dépêche, inspirée par le seul et profond
+désir que le bonheur intérieur de la Suisse et sa situation en Europe
+n'aient pas à subir de dangereuses épreuves ni de funestes altérations.»
+
+Indépendamment des considérations générales qui m'y déterminaient, une
+circonstance personnelle m'avait fait vivement sentir combien ces
+instructions étaient nécessaires et urgentes. Un mois à peine après son
+installation comme notre ambassadeur en Suisse, M. de Boislecomte
+m'avait écrit[209]: «Il me semble qu'à Paris nous étions partis de la
+conviction qu'il ne pouvait rien se passer en Suisse tant que les neiges
+occuperaient le sol. Nous n'avions pas compté sur le désoeuvrement des
+gens durant cette saison et sur la plus grande fréquentation des
+cabarets: deux préparations merveilleuses à ces échauffourées par
+lesquelles on commence ici les guerres civiles, ou l'on fait les
+Révolutions.
+
+[Note 209: Le 6 janvier 1847.]
+
+«Il y a de plus: d'un côté, la violente tentation des radicaux de saisir
+quelque occasion qui les rende maîtres du tiers de la Suisse qui leur
+manque; de l'autre, les dispositions du Sonderbund, où l'on commence à
+trouver tout à fait intolérable une situation qui ruine les populations
+par un état permanent de guerre et qui les exaspère au-delà de toute
+expression par l'attente, chaque matin, d'une attaque qui vienne les
+surprendre.
+
+«Entre deux partis ainsi posés, il est certain qu'on peut recevoir, à
+chaque instant, la nouvelle ou la menace de quelque événement.
+
+«Il me semblerait donc très-utile que, dès ce moment, vous réglassiez,
+d'une part avec l'Autriche et de l'autre avec notre ministère de la
+guerre, l'action éventuelle d'une intervention.
+
+«Lorsque vous le ferez, je réclamerai, avant toutes choses, une
+disposition: que le commandant du corps qui opérera et restera ensuite
+soit mis sous la direction absolue de l'ambassade, et que cela lui soit
+énoncé dans les termes les plus clairs, de manière à ne laisser ni
+incertitude ni hésitation possible. Une fois en Suisse, il ne peut y
+avoir, pour tout ce qui est français, qu'une seule direction; tout le
+reste nous jette dans l'anarchie, et nous venons la combattre, non la
+faire. En 1824, j'étais à Madrid simple chargé d'affaires; je n'avais
+que vingt-sept ans, et le lieutenant-général Digeon, qui commandait à
+40,000 hommes, avait ordre de suivre en tout mes directions pour rester,
+partir, se mouvoir, occuper ou évacuer une place.
+
+«Je pars de la base que l'intervention est toute convenue en cas d'une
+guerre civile. Je vous propose ensuite le parti que je crois le plus
+efficace pour l'éviter; car, quelque nécessaire que les sentiments de
+simple humanité la puissent rendre, quelque bien qu'elle soit conduite,
+elle est sujette à de bien grands inconvénients. Il est fort désirable
+que tout cela ne traîne pas trop en longueur; car, en attendant, je me
+trouve suivre de fait, si ce n'est de principe et de consentement, le
+mouvement des trois cours du Nord, ce qui peut vous créer d'autres
+embarras.»
+
+Ainsi notre propre ambassadeur en Suisse était lui-même entraîné sur la
+pente de l'intervention armée, la regardait comme toute convenue en cas
+de guerre civile, et se préoccupait surtout de bien assurer le rôle
+prépondérant qu'il aurait à y jouer. Lorsque, quelques mois auparavant,
+j'avais proposé au roi de confier à M. de Boislecomte cette ambassade,
+un double motif m'avait déterminé: je le savais catholique sérieux et
+sincère en même temps que diplomate éclairé; et, comme ministre de
+France à La Haye, il s'était conduit avec habileté et mesure dans un
+pays et auprès d'un gouvernement essentiellement protestants. Je le
+présumais très-propre à sa nouvelle mission. Je ne savais pas à quel
+point il avait l'imagination vive et prompte, ni quel empire les
+convictions et les penchants religieux pouvaient exercer sur son
+jugement. Dès que sa lettre m'eut révélé sa disposition, je lui
+écrivis[210]: «Je n'ai que le temps de vous répéter, par la poste, la
+dépêche télégraphique que je viens de vous adresser par Strasbourg.
+Venez sur-le-champ à Paris, et, en laissant M. de Reinhardt chargé
+d'affaires, donnez-lui pour instructions de rester dans un complet
+_statu quo_. Je ne veux arrêter mon avis ni prendre aucun parti avant
+d'avoir causé à fond avec vous.» Sur ces seules paroles il comprit mon
+inquiétude et sa cause, et, même avant de partir, il se hâta de
+s'expliquer pour me rassurer[211]: «Lorsque je vous écris, je vous
+expose avec le plus complet abandon toutes mes impressions, sans
+craindre de les laisser aller tout leur cours; si l'expression en est
+trop forte, vous me reprenez et je n'en vois que mieux la nuance que
+vous voulez que j'observe; mais je suis bien loin, dans mon langage avec
+d'autres, de rien admettre de cet abandon; je me suis toujours renfermé
+ici dans des expressions solennelles et obscures qui disaient beaucoup
+moins à l'oreille qu'à l'imagination. Chacun comprenait ce que je
+voulais; mais je ne vous engageais qu'à l'éventualité d'une démarche
+grave quelconque et qui pouvait, selon votre convenance, être aussi bien
+satisfaite par une note, ou même par le silence, que par une
+démonstration militaire. Je vous arriverai presque en même temps que ma
+lettre. Je compte passer par Lucerne. Il me semble assez juste, après
+avoir donné cinq jours à Berne et vingt-cinq à Zurich, d'en donner deux
+à la troisième ville fédérale, et, après avoir causé un mois avec des
+radicaux, de causer deux jours avec des conservateurs et des
+catholiques.»
+
+[Note 210: Le 10 janvier 1847.]
+
+[Note 211: Les 13 et 24 janvier 1847.]
+
+Dès qu'il arriva à Paris, je m'entretins à fond avec lui; je lui remis
+fortement sous les yeux le principe fondamental de notre politique:
+l'ajournement de toute idée d'intervention étrangère en Suisse jusqu'au
+moment où les souffrances et les impuissances de la guerre civile et de
+l'anarchie en auraient fait sentir à la Suisse elle-même l'opportunité.
+J'insistai de plus sur l'importance qu'il y avait pour la question même,
+et spécialement pour nous, à nous concerter avec le cabinet anglais
+aussi bien qu'avec les trois cours du continent, et à le faire entrer
+dans notre commun effort de médiation pacifique. J'avais commencé ce
+travail d'entente avec lord Aberdeen, et, bien qu'il fût devenu plus
+difficile, j'étais résolu à le continuer avec lord Palmerston. M. de
+Metternich mit un moment en question la nécessité d'inviter l'Angleterre
+à se joindre aux démarches des puissances continentales envers la
+Suisse; il aurait bien mieux aimé que la France se trouvât seule, dans
+cette affaire, en présence des trois cours du Nord, espérant qu'il lui
+serait ainsi plus facile de nous entraîner dans sa politique. Mais
+j'écartai formellement cette insinuation: «Je crois, écrivis-je à M. de
+Flahault[212], que non-seulement il convient, mais qu'il importe de
+s'entendre aussi avec l'Angleterre dans cette délicate circonstance, et
+de provoquer sur les affaires de Suisse, comme cela a été fait
+précédemment, son examen et ses résolutions sur tous les points.» Le roi
+tint à M. de Boislecomte le même langage que moi, et je le renvoyai à
+son poste, bien pénétré de nos intentions et bien décidé à s'y
+conformer, car, en même temps qu'il était susceptible de préoccupation
+et d'entraînement dans son propre sens, c'était un agent scrupuleusement
+fidèle, loyal et discipliné.
+
+[Note 212: Le 5 juillet 1847.]
+
+M. de Sainte-Aulaire, souffrant et fatigué, avait demandé et obtenu sa
+retraite de toute activité diplomatique. Le duc de Broglie lui avait
+succédé dans l'ambassade de Londres. Il était bien instruit des affaires
+de la Suisse, et lui portait, comme moi, la sollicitude la plus
+bienveillante. Arrivé à Londres, le 1er juillet 1847, il eut, dès le 4,
+une longue entrevue avec lord Palmerston, et la question suisse fut la
+première dont il l'entretint: «Je lui ai lu, m'écrivit-il[213] votre
+dépêche du 30 à Boislecomte, et aussi la dépêche adressée le 25 juin à
+Flahault. Il a fort attentivement écouté ces deux pièces, et voici à peu
+près le dialogue qui s'est établi entre nous.
+
+[Note 213: Le 25 janvier 1847.]
+
+«_Le duc de Broglie_. Que vous semble de tout ceci?--_Lord Palmerston_.
+Cela me paraît fort sage.--Mais seriez-vous disposé à vous associer à
+nous dans le langage que nous voulons adresser à la diète?--Analysons un
+peu la question. De quoi peut-on menacer la Diète helvétique? (Et
+là-dessus il a parcouru rapidement l'acte du congrès de Vienne.) On ne
+peut la menacer que d'une seule chose, de lui retirer la garantie de
+neutralité; et cela dans un seul cas, celui où la division de la Suisse
+en vingt-deux cantons disparaîtrait pour faire place à une république
+unitaire. Ce cas n'existe encore que dans les appréhensions de M. de
+Metternich, et cette menace n'est pas de nature à effrayer beaucoup des
+gens qui se promettraient de bouleverser toute l'Europe. Que
+faire?--Mais vous voyez que M. de Metternich entend les menacer de tout
+autre chose, et que ses propositions conduisent tout droit à une
+intervention armée; c'est cette nécessité que nous cherchons à éviter;
+nous n'en admettons la pensée que dans un avenir lointain, et sous
+l'empire de circonstances qui peut-être ne se présenteront jamais: par
+exemple, si la Suisse devenait pour ses voisins un foyer d'insurrection,
+une sorte de citadelle du sein de laquelle sortiraient tour à tour une
+jeune France, une jeune Italie, une jeune Allemagne, venant attaquer à
+main armée les contrées limitrophes; ou bien encore dans le cas où la
+guerre civile aurait longtemps ravagé ce malheureux pays, et où tous les
+gens sensés, tous les amis de l'humanité, toutes les populations nous
+appelleraient au secours. Mais notre volonté n'est ici qu'une volonté
+individuelle; si M. de Metternich persiste dans ses résolutions, s'il
+menace, et si, la diète ne tenant aucun compte de ses menaces, il fait
+entrer une armée autrichienne dans le Tessin, si la Sardaigne en fait
+autant dans le Valais, si Bade et le Wurtemberg en font autant dans les
+cantons de Bade et de Schaffouse, nous serons bien obligés d'agir de
+notre côté. Encore un coup, c'est pour prévenir un tel événement que
+nous désirons, s'il se peut, le concours de l'Angleterre. Voyez,
+réfléchissez-y.
+
+«Lord Palmerston a réfléchi quelques instants; puis il a repris en
+s'interrompant de phrase en phrase:
+
+--Essayons de nous rendre compte de l'état des choses et de ce qui va
+arriver. Où en est-on?--La diète se réunit le 6 de ce mois; douze
+cantons voteront l'expulsion des jésuites et la dissolution de la ligue
+catholique. Il est douteux que la même majorité se réunisse sur les
+moyens d'exécution; mais le directoire fédéral ayant à sa tête le chef
+des corps francs, il est à craindre qu'appuyé sur une décision de la
+diète quant au principe, il ne prenne sur lui de passer outre à
+l'exécution, soit en organisant des corps de volontaires qui envahiront
+les cantons catholiques, soit en employant les milices fédérales qui se
+montreraient bien disposées. Les cantons catholiques résisteront, et la
+guerre civile commencera.--Ne pourriez-vous pas déterminer le pape à
+retirer les jésuites de la Suisse?--Ce serait l'objet d'une négociation
+lente, difficile, et probablement sans dénouement. Vous voyez d'ailleurs
+qu'il n'y a pas un instant à perdre.--M. de Metternich ne pourrait-il
+pas déterminer les cantons catholiques à dissoudre leur ligue? elle est
+interdite par le pacte fédéral.--M. de Metternich ne le leur demandera
+pas; il le leur demanderait vainement; le Sonderbund n'est point un
+pacte écrit, un traité d'alliance; c'est un concert de fait contre une
+attaque imminente; la ligue existe parce que le canton de Lucerne a été
+attaqué par les corps francs sans être défendu par le gouvernement
+fédéral; parce que, l'année dernière, il en a été de même du canton de
+Fribourg; parce que les arrêtés de la diète relativement aux corps
+francs sont restés de simples feuilles de papier; parce que le chef des
+corps francs est le chef du directoire fédéral. Demander aux cantons
+catholiques de poser les armes, ce serait leur demander de se rendre à
+discrétion. D'ailleurs, le temps presse; il s'agit de ce qu'on fera
+demain.--Mais que faire? a redemandé lord Palmerston.--Ce qu'il faut
+avant tout, c'est de déterminer M. de Metternich, et avec lui la
+Sardaigne, les petites puissances allemandes, et, selon toute apparence,
+la Prusse et la Russie qui n'ont que des paroles et non des soldats à
+envoyer ici, à les détourner, dis-je, de prendre vis-à-vis de la diète
+une attitude menaçante; c'est de faire adopter à M. de Metternich un
+langage mesuré et une conduite qui ne compromette pas l'avenir. Nous le
+pouvons probablement si nous lui donnons l'espérance de réunir toute
+l'Europe, y compris la France et l'Angleterre, dans une démarche
+identique; si nous concertons un langage commun, il sacrifiera à cet
+avantage ses velléités belliqueuses; mais si l'Angleterre se tient à
+l'écart, il persistera, il ne trouvera plus assez de profit à
+subordonner son langage au nôtre, et il aura raison à certains égards;
+devant toute l'Europe réunie, la diète hésitera; devant l'Europe
+divisée, elle se sentira en pleine confiance. Voyez, en effet, ce qui va
+arriver si chacun suit sa pente naturelle: les puissances allemandes et
+italiennes menaceront; la France tiendra un langage sévère, sans être
+directement comminatoire; l'Angleterre se croisera les bras. Dès lors,
+les radicaux suisses penseront et diront que tout ceci n'est qu'une
+vaine fantasmagorie, qu'ils ont pour eux l'Angleterre, que dans l'état
+présent des esprits en France, le gouvernement français a les mains
+liées, que les puissances allemandes ne pourront exécuter leurs menaces
+en présence de l'Angleterre hostile et de la France mécontente. Rien
+n'arrêtera les radicaux suisses. Si, au contraire, nous nous présentons
+à M. de Metternich avec l'intention commune de tenir le langage indiqué
+dans la dépêche adressée par M. Guizot à M. de Flahault, il reviendra
+probablement aux sentiments qu'il professait lui-même, il y a six mois;
+puis, si toutes les puissances, sans exception, tiennent le même langage
+à la diète, elle y regardera à deux fois avant de passer outre, surtout
+si ce langage lui est tenu par l'Angleterre, sur qui elle compte en ce
+moment. Encore un coup, pensez-y.
+
+«Lord Palmerston s'est tu quelques instants.
+
+--Que dois-je dire à mon gouvernement? ai-je repris après ce silence.
+
+--Vous voyez, m'a-t-il dit avec quelque hésitation, combien toute idée
+qui mène à l'intervention, de près ou de loin, est odieuse à ce pays-ci.
+Jugez vous-même, par ce qui s'est passé relativement au Portugal, de
+l'accueil que recevrait, dans le parlement et dans toute l'Angleterre,
+une démarche du gouvernement anglais dont le but serait d'engager plus
+ou moins notre nation dans des affaires, dans des événements qui nous
+sont aussi étrangers que les affaires et les événements de la Suisse.
+
+--Dois-je entendre par là que vous vous refusez à toute espèce de
+concours?
+
+--Pas absolument; mais il faudrait que le langage adressé à la diète fût
+amical, bien général, bien exempt de toute signification comminatoire.
+
+--Il faut pourtant qu'il signifie quelque chose: point de menaces, à la
+bonne heure; quelque ménagement dans le blâme, soit encore; mais enfin,
+si l'on parle, il faut que ce soit pour être entendu; il faut que le
+résultat soit, pour la diète suisse, une inquiétude indéfinie, mais
+sérieuse et réelle, que la voix ait l'air prophétique, que l'avenir soit
+menaçant si le langage actuel ne l'est pas.
+
+«Lord Palmerston s'est encore tu quelques instants.
+
+--Mylord, lui ai-je dit en finissant, suis-je autorisé à dire à mon
+gouvernement que, dans le cas où il vous communiquerait les instructions
+qu'il donnera à notre ambassadeur en Suisse, vous les prendriez en
+sérieuse considération, et que vous examineriez jusqu'à quel point il
+vous serait possible d'y conformer vos propres instructions?
+
+--Oh oui, très-certainement.»
+
+Quatre jours après, pour sonder définitivement les intentions de lord
+Palmerston, le duc de Broglie lui demanda et en reçut immédiatement un
+second rendez-vous: «J'en sors en ce moment, m'écrivit-il[214], et voici
+le résultat à peu près inespéré de notre entrevue.
+
+[Note 214: Le 7 juillet 1847.]
+
+«Je lui ai lu d'abord vos dernières instructions du 2 de ce mois à M. de
+Boislecomte. Il les a fort attentivement écoutées, et m'a fait relire
+les passages les plus importants. Dès que j'ai cessé de lire, il a pris
+lui-même la parole, et m'a dit que ces instructions lui paraissaient
+parfaitement sages et qu'il n'y voyait rien à reprendre. Sur la question
+que je lui ai faite relativement à celles que nous désirions de lui, il
+m'a dit qu'avant de répondre définitivement, il fallait qu'il en parlât
+à ses collègues; qu'il s'en était déjà entretenu avec lord Lansdowne et
+M. Labouchère, qui voyaient les choses comme lui, mais qu'il était
+nécessaire d'en parler aux autres; que, quant à lui, il ne voyait point
+d'objection à donner, à sa légation en Suisse, des instructions
+analogues; il m'a même fait, de vive voix, une analyse assez fidèle de
+la pièce qu'il venait d'entendre, afin de me prouver qu'il l'avait bien
+comprise; il m'a indiqué dans quel sens ses instructions seraient
+rédigées. Le ton en sera certainement assez adouci:--«Vous pouvez,
+m'a-t-il dit, parler plus haut que nous; le voisinage vous en donne le
+droit; mais nous pouvons cependant dire à peu près la même
+chose.»--Comme il semblait désirer une copie de la pièce que je lui
+avais communiquée, j'ai pris sur moi de la lui promettre; nous en serons
+d'autant plus sûrs que la marche des idées sera la même si le ton est un
+peu pâli; ce qui me paraît important, c'est que l'attitude de la
+légation anglaise change; qu'au lieu de faire bande à part, elle vienne
+se ranger sous le drapeau général; la différence de langage sera
+fâcheuse toujours, mais moins que le silence.»
+
+J'étais très-convaincu que la différence de langage entre le cabinet
+anglais et nous serait grande; mais son refus de se joindre à nous eût
+été, en Suisse, d'un bien plus mauvais effet, et la différence de
+langage entre nous et l'Angleterre nous fortifiait auprès des cabinets
+du continent au lieu de nous affaiblir. J'entrai donc avec empressement,
+bien qu'avec doute du succès, dans la voie de l'entente à cinq, et, le 4
+novembre 1847, j'annonçai aux cabinets de Londres, Vienne, Berlin et
+Pétersbourg que je leur communiquerais incessamment un projet de note
+identique à adresser par les cinq puissances à la Suisse. Le duc de
+Broglie avait eu grande raison de dire à lord Palmerston que le temps
+pressait; toutes les tentatives de conciliation offertes par les cantons
+catholiques aux radicaux furent repoussées; parvenus, de révolution en
+révolution, à la majorité dans la diète, les radicaux étaient résolus à
+imposer, par la force, leur volonté à la minorité; et ce même jour, 4
+novembre, la diète décréta l'exécution par les armes de sa décision du
+20 juillet précédent pour la dissolution du Sonderbund et l'expulsion
+des jésuites de toute la Suisse. J'envoyai immédiatement à Londres,
+Vienne, Berlin et Pétersbourg[215] mon projet de note identique ainsi
+conçu:
+
+[Note 215: Les 7 et 8 novembre 1847.]
+
+«Le soussigné a reçu de son gouvernement l'ordre de faire à M. le
+président de la Diète helvétique et à M. le président du conseil de
+guerre du Sonderbund la communication suivante.
+
+«Tant qu'il a été possible d'espérer que les dissensions qui divisaient
+la Suisse s'arrêteraient devant la redoutable perspective de la guerre
+civile, et qu'une transaction équitable, émanant des parties
+elles-mêmes, viendrait rétablir l'harmonie fédérale entre les vingt-deux
+cantons, le gouvernement du roi s'est abstenu de toute démarche qui pût
+avoir un caractère quelconque d'ingérence dans les affaires de la
+confédération. Il a évité avec soin tout ce qui eût pu, en excitant hors
+de saison des susceptibilités nationales qu'il a toujours à coeur de
+ménager, contrarier la réconciliation spontanée qu'il appelait de tous
+ses voeux; et il s'est borné à des conseils, à des avertissements que
+lui commandaient à la fois et sa vieille amitié pour la Suisse et ses
+devoirs comme partie contractante aux traités qui ont constitué l'ordre
+européen dont la confédération est un des éléments essentiels.
+
+«Ces avertissements, ces conseils ont échoué; toutes les tentatives
+conciliantes d'origine exclusivement suisse ont été également sans
+résultat; la guerre civile est déclarée; une partie de la confédération
+a pris les armes contre l'autre; douze cantons et deux demi-cantons sont
+d'un côté; sept sont de l'autre; deux cantons ont déclaré leur volonté
+de rester neutres. La confédération, à vrai dire, n'existe plus que de
+nom. Dans cet état de choses, le gouvernement du roi a compris que de
+nouveaux devoirs lui étaient imposés. Les puissances signataires des
+traités ne peuvent en effet demeurer indifférentes à la destruction
+imminente d'une oeuvre aussi étroitement liée à leurs propres intérêts.
+
+«Ces puissances ne se sont pas bornées, en 1815, à reconnaître la
+Confédération helvétique; elles ont encore activement travaillé et
+efficacement concouru à sa formation. Le projet de pacte a été préparé à
+Zurich, de concert avec leurs délégués; il a été achevé à Vienne de
+concert avec une commission du congrès. La diète a déclaré depuis, dans
+un document officiel, que, sans l'appui que l'Europe lui avait prêté,
+elle n'aurait jamais pu surmonter les obstacles qu'elle rencontrait dans
+la division des esprits et l'opposition des intérêts. Plusieurs cantons,
+notamment ceux de Schwytz et d'Unterwalden, inquiets sur le maintien de
+leur souveraineté cantonnale et sur la protection de leur foi
+religieuse, se refusaient à entrer dans la confédération. C'est sur la
+parole des grandes puissances et à leur invitation pressante que ces
+cantons ont cédé.
+
+«Il y a plus: pour donner à la Suisse une véritable frontière
+définitive, pour établir entre les cantons une contiguïté qui n'existait
+pas, les grandes puissances lui ont concédé gratuitement des territoires
+considérables. C'est ainsi que le district de Versoix a été détaché de
+la France pour établir la contiguïté entre le canton de Genève et celui
+de Vaud, et que, par le traité de Turin, les communes de Savoie qui
+bordent le lac Léman, entre le Valais et le territoire de Genève, ont
+été réunies à cette dernière république. D'autres concessions du même
+genre ont encore eu lieu.
+
+«Enfin les grandes puissances ont garanti à la Confédération helvétique
+un état de neutralité perpétuelle, et placé ainsi à l'abri de toute
+agression son indépendance et son intégrité territoriale. Elles ont été
+déterminées à ces actes de bienveillance par l'espérance d'assurer la
+tranquillité de l'Europe en plaçant, entre plusieurs des monarchies
+militaires du continent, un État pacifique par destination. C'est ce qui
+se trouve positivement exprimé dans le rapport fait au congrès de Vienne
+le 16 janvier 1815, et inséré au dixième protocole des actes de ce
+congrès.
+
+«En présence de pareils précédents, ces puissances ont le droit évident
+d'examiner si la confédération dont elles ont entendu favoriser la
+formation et la durée par tant et de telles concessions existe encore,
+et si les conditions auxquelles elles ont attaché ces concessions sont
+toujours remplies. Il est malheureusement impossible de se dissimuler
+que la guerre déplorable qui éclate aujourd'hui a porté une atteinte
+grave à toutes les conditions d'existence de la Suisse; et si les
+puissances ne considéraient que la rigueur du droit, elles pourraient,
+dès à présent, regarder la confédération comme dissoute, et se déclarer
+elles-mêmes déliées des engagements qu'elles ont contractés envers elle.
+
+«Néanmoins, comme les principes et les intérêts qui ont présidé en 1815
+à la constitution de la Suisse sont encore dans toute leur force, le
+gouvernement du roi, de concert avec les cabinets d'Autriche, de
+Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie, a résolu de tenter un dernier
+effort pour arrêter l'effusion du sang et empêcher la dissolution
+violente de la confédération. Deux questions principales divisent
+aujourd'hui la Suisse: l'une est religieuse, l'autre politique. La
+question religieuse est toute catholique: le gouvernement du roi, se
+ralliant à une ouverture faite dans les derniers temps en Suisse même,
+invite les parties belligérantes à la déférer, d'un commun accord, à
+l'arbitrage du pape. Quant à la question politique, c'est-à-dire, à tout
+ce qui touche aux rapports des vingt-deux cantons souverains avec la
+confédération, les cinq grandes puissances offrent leur médiation.
+
+«Si cette proposition était acceptée, les hostilités seraient
+immédiatement suspendues; on établirait, sur un point voisin du théâtre
+des événements, un centre de réunion et de délibération en commun sur
+les affaires de Suisse où les cinq puissances seraient représentées. Les
+vingt-deux cantons seraient invités à envoyer des délégués à cette
+conférence dans laquelle on examinerait de concert: 1° les moyens de
+conciliation dans la crise actuelle; 2° les modifications à apporter
+dans l'organisation de la confédération pour que cette crise ne puisse
+pas recommencer.
+
+«Le gouvernement du roi, toujours pénétré de la plus vive affection pour
+la Suisse, fait ici appel à tous les cantons; il les engage tous à faire
+leurs efforts pour faire accueillir par les parties belligérantes cette
+démarche suprême qui peut mettre un terme à la guerre, en sauvant
+l'indépendance et l'unité de la Suisse, et en lui conservant tous les
+avantages dont l'Europe a voulu les doter. Si ses représentations
+n'étaient pas écoutées, si une lutte sanglante, qui révolte à la fois la
+politique et l'humanité, continuait malgré ses efforts, il se verrait
+contraint de ne plus consulter que ses devoirs comme membre de la grande
+famille européenne et les intérêts de la France elle-même, et il
+aviserait.»
+
+Les cabinets de Berlin et de Vienne adhérèrent immédiatement à ce
+projet[216]: le premier, avec une complète approbation des principes et
+du langage; le prince de Metternich, avec des expressions de regret
+qu'on n'allât pas plus loin et en annonçant qu'il proposerait à mon
+projet quelques modifications, mais en en acceptant pleinement le fond
+et le caractère. La réponse du cabinet de Saint-Pétersbourg ne pouvait
+arriver que plus tard; mais l'Autriche et la Prusse répondaient de son
+assentiment, et le duc de Broglie m'écrivait de Londres[217]: «J'ai
+communiqué avant-hier votre dépêche à M. de Brunnow; il l'a trouvée fort
+bonne:--C'est, m'a-t-il dit, une position bien prise; il faut menacer un
+peu si vous voulez être écouté.--Du reste, il tient que sa cour fera ce
+que fera l'Autriche, ni plus, ni moins, ni autrement. Il parlera dans
+notre sens.»
+
+[Note 216: Le marquis de Dalmatie à moi, 10 novembre 1847; le comte de
+Flahault à moi, 11 novembre 1847.]
+
+[Note 217: Le 9 novembre 1847.]
+
+Il n'en fut pas de même à Londres. Avant même d'avoir reçu mon projet de
+note identique et sur l'annonce de ce qu'il serait probablement, lord
+Palmerston, dans un long entretien avec le duc de Broglie, avait élevé
+toute sorte d'objections, de difficultés, de moyens dilatoires que le
+duc de Broglie avait combattus pied à pied, en plaçant, à chaque pas, la
+question sous son vrai et grand jour: «J'ai trouvé, m'écrivit-il [218],
+lord Palmerston très-récalcitrant, très-décidé au début; je crois
+l'avoir laissé perplexe et dans une grande anxiété. J'ai fini en lui
+disant:--«Si nous avions les intentions que vos journaux nous supposent,
+nous aurions une belle occasion de prendre notre revanche de votre
+traité du 15 juillet 1840, et de nous mettre ici quatre contre un. Mais
+nous n'avons pas de telles intentions; et quant à moi, je pense que
+toute séparation entre la France et l'Angleterre est un si grand mal
+pour les deux pays, et en définitive un si grand danger pour la paix du
+monde, que je ne voudrais pas avoir négligé le moindre effort pour le
+conjurer.»
+
+[Note 218: Le 6 novembre 1847.]
+
+Trois jours plus tard, l'affaire fit un pas de plus: «J'ai reçu votre
+lettre du 7 et le projet de note identique, m'écrivit le duc de
+Broglie[219]; lord Palmerston est à Windsor et n'en revient que demain.
+Je le lui envoie par un messager. Je n'ai point encore de ses nouvelles,
+et quelle que soit votre juste impatience, je ne crois pas qu'il faille
+se montrer pressé. Il faut le laisser devant la perspective d'un
+engagement à quatre, conclu sans lui et par sa faute. C'est là ce qui
+peut le décider. Voici maintenant où en est l'affaire. Lord Palmerston a
+eu, sur ce sujet, un entretien avec lord John Russell, le jour même de
+mon entrevue. Le fond de la proposition leur convient assez; ils sont
+effrayés des radicaux. Ils soupçonnent néanmoins un piége dans cette
+proposition. Cela a pour but, disent-ils, ou de leur faire perdre le
+terrain intermédiaire sur lequel le gouvernement anglais est placé, et
+de le faire passer à la queue, derrière nous, dans le camp du
+Sonderbund, ou de nous laisser toute liberté d'intervenir en Suisse;
+sous prétexte qu'ils ont tout refusé. Bref, on fera un contre-projet de
+note, et on me le communiquera pour vous le transmettre.»
+
+[Note 219: Le 9 novembre 1847.]
+
+Neuf jours après seulement, le 18 novembre, lord Normanby vint me
+communiquer, de la part du cabinet anglais, un contre-projet de note
+identique ainsi conçu:
+
+«Le soussigné, chargé d'affaires, etc., etc., a reçu l'ordre de son
+gouvernement de faire au directoire de la diète suisse et au président
+du conseil de guerre du Sonderbund la communication suivante.
+
+«Le gouvernement britannique, animé du plus vif désir de voir toutes les
+parties de l'Europe continuer à jouir des bienfaits de la paix, inspiré
+par les sentiments les plus sincères d'amitié pour la nation suisse, et
+fidèle aux engagements que la Grande-Bretagne, comme l'une des
+puissances signataires du traité de Vienne de 1815, a contractés envers
+la confédération suisse, a vu avec le plus profond regret le
+commencement de la guerre civile entre les cantons qui composent cette
+confédération. Désirant faire ses efforts et employer ses bons offices
+dans le but d'aplanir les différends qui ont été la source de ces
+hostilités, il s'est mis en communication, à ce sujet, avec les
+gouvernements d'Autriche, de France, de Prusse et de Russie; et trouvant
+ces gouvernements animés des mêmes sentiments et mus par les mêmes
+motifs, il a résolu, de concert avec ses alliés, de faire une offre
+collective de la médiation des cinq puissances, dans le but de rétablir
+la paix et la concorde entre les cantons dont se compose la
+confédération suisse. Le soussigné est en conséquence chargé d'offrir la
+médiation de la Grande-Bretagne pour cet objet, et conjointement avec
+celle des quatre autres puissances.
+
+«Si, comme l'espère le gouvernement britannique, cette offre est
+acceptée, une suspension immédiate des hostilités aura lieu entre les
+parties belligérantes, et continuera jusqu'à la conclusion définitive
+des négociations qui s'en suivront.
+
+«Dans ce cas, il sera en outre nécessaire d'établir immédiatement une
+conférence composée d'un représentant de chacune des cinq puissances,
+ainsi que d'un représentant de la diète et d'un représentant du
+Sonderbund. Cette conférence se réunira à Londres.
+
+«La base sur laquelle on propose d'opérer une réconciliation entre la
+diète et le Sonderbund consiste à faire disparaître les griefs que met
+en avant chacune des parties.
+
+«Ces griefs paraissent être, d'une part l'établissement des jésuites en
+Suisse et la formation de la ligue séparée du Sonderbund; de l'autre
+part, la crainte des agressions des corps francs et le dessein attribué
+à la diète de détruire ou de violer la souveraineté séparée des
+différents cantons.
+
+«Voici donc les conditions que le gouvernement britannique proposerait
+pour le rétablissement de la paix en Suisse:
+
+«D'abord les jésuites seraient retirés du territoire de la
+confédération, moyennant une juste et suffisante indemnité pour toutes
+les propriétés en terres et maisons qu'ils auraient à abandonner.
+
+«En second lieu, la diète renoncerait à toutes intentions hostiles à
+l'égard des sept cantons et les garantirait d'agression de la part des
+corps francs. Elle confirmerait en outre les déclarations qu'elle a
+souvent faites de sa détermination de respecter le principe de la
+souveraineté séparée des cantons confédérés, qui forme la base du pacte
+fédéral.
+
+«Troisièmement, les sept cantons du Sonderbund dissoudraient alors
+formellement et réellement leur ligue séparée.
+
+«Quatrièmement et enfin, les deux parties licencieraient leurs forces
+respectives et reprendraient leur attitude ordinaire et pacifique.
+
+«Le soussigné est chargé d'exprimer le vif espoir du gouvernement
+britannique que cette équitable proposition sera accueillie avec
+empressement par les deux parties belligérantes; il est chargé en outre
+de demander, de la diète et du Sonderbund, une prompte réponse.»
+
+C'était là, à coup sûr, une offre de médiation peu impartiale et
+probablement vaine. Elle tranchait, contre les cantons catholiques, la
+principale question, en posant d'abord l'entière expulsion des jésuites
+comme base de la médiation; et la note était précédée d'un long exposé
+des motifs qui non-seulement faisait à l'une des parties belligérantes
+cette concession capitale, mais la justifiait en principe, sans tenir
+compte, sans faire seulement mention de l'indépendance des cantons dans
+leur gouvernement intérieur, ni de la liberté d'association religieuse,
+ni de la liberté d'enseignement, ni du pacte fédéral, ni des droits de
+la minorité en présence de la majorité. Le duc de Broglie, à qui lord
+Palmerston donna connaissance de son projet au moment même où il
+chargeait lord Normanby de me le communiquer, fut si frappé, à la
+première lecture, de la différence des deux notes qu'il indiqua
+sur-le-champ à lord Palmerston plusieurs modifications qui lui
+paraissaient indispensables, notamment dans le paragraphe relatif aux
+jésuites. En me rendant compte[220] de son entretien avec lord
+Palmerston à ce sujet, il terminait ainsi sa dépêche: «En résumé, nous
+sommes, je crois, placés dans ce dilemme: ou l'action à cinq, par voie
+de persuasion exclusivement, toute menace disparaissant momentanément,
+sauf à renaître si la médiation échoue; ou l'action à quatre, par voie
+de menace exclusivement, toute persuasion étant de pure forme. Lequel
+des deux partis sera le plus efficace? Je n'oserais le dire; cela dépend
+de bien des hommes et de bien des événements. J'attendrai vos
+instructions.»
+
+[Note 220: Le 16 novembre 1847.]
+
+Je soumis immédiatement au roi, dans son conseil, toutes ces pièces et
+les questions qu'elles soulevaient, et dès le lendemain[221], d'un avis
+unanime, je répondis au duc de Broglie:
+
+[Note 221: Le 19 novembre 1847.]
+
+«J'ai reçu la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire avant
+hier 16 de ce mois, et lord Normanby m'a donné communication de la
+dépêche, en date du même jour, par laquelle lord Palmerston explique les
+sentiments du cabinet de Londres sur notre proposition de médiation dans
+les affaires suisses, ainsi que du contre-projet rédigé par le principal
+secrétaire d'État de S. M. Britannique pour la note identique à adresser
+par les puissances médiatrices aux parties belligérantes. Désirant
+sincèrement le concours du gouvernement anglais à notre proposition de
+médiation, pour assurer la prompte et entière efficacité de cette
+démarche d'humanité et de paix, le gouvernement du roi pense comme vous,
+monsieur le duc, que le nouveau projet que lord Palmerston vient de nous
+faire communiquer doit être pris en considération. Il regarde en même
+temps comme très-justes et importantes les observations que vous avez
+déjà présentées à lord Palmerston sur quelques parties de ce projet. Les
+puissances médiatrices ne sauraient évidemment intervenir auprès du
+saint-siége pour obtenir le rappel des jésuites sans avoir la certitude
+que les cantons du Sonderbund consentent à cette démarche et se
+soumettront à la décision du pape, comme ils en ont du reste déjà
+manifesté l'intention. Il nous paraît également évident que l'engagement
+général des douze cantons qu'ils ne veulent attenter, ni en droit, ni en
+fait, à la souveraineté cantonnale, ne saurait suffire pour dissiper les
+inquiétudes des cantons du Sonderbund et leur donner les garanties dont
+ils ont besoin; il sera nécessaire de déclarer explicitement que,
+conformément au droit actuellement existant, aucune modification ne
+saurait être introduite dans le pacte fédéral sans le consentement
+formel et unanime de toutes les parties intéressées, c'est-à-dire des
+vingt-deux cantons formant la confédération helvétique. Je vois avec
+plaisir, par votre dépêche, que, sur ces deux points, lord Palmerston
+s'est montré disposé à admettre vos observations.
+
+«Les motifs qui vous font penser qu'il ne convient pas d'attacher, au
+refus de notre médiation par l'une ou l'autre des parties belligérantes
+suisses, la menace d'une intervention, me paraissent fondés; mais il
+doit être bien entendu que cette question reste complétement en dehors
+de la médiation, et que tous les droits qui peuvent appartenir à chacune
+des puissances médiatrices, en raison de ses intérêts et des
+circonstances, demeurent entiers et réservés.
+
+«Quant au siége des conférences, le gouvernement du roi ne fera, pour
+son compte, aucune objection à ce que, selon le voeu du gouvernement
+britannique, il soit établi à Londres; mais je ne saurais présumer
+quelles seront, à ce sujet, les dispositions des autres cours
+continentales. Le gouvernement du roi, uniquement préoccupé du désir de
+placer les conférences dans un lieu rapproché des événements et des
+puissances qui y sont le plus directement intéressées, a proposé une
+ville du grand-duché de Bade, et cette proposition a été agréée à Berlin
+et à Vienne. M. le baron d'Arnim est venu me dire hier que son
+gouvernement désirerait que les conférences fussent établies à
+Neufchâtel. C'est là un point qui pourra être réglé ultérieurement et
+sur lequel le gouvernement du roi, complétement étranger à toute pensée
+personnelle, acceptera sans difficulté ce qui conviendra aux cours
+engagées avec lui dans l'oeuvre de cette médiation dont le succès
+importe tant au rétablissement de la paix en Suisse, à la sécurité de
+l'ordre et à la satisfaction du sentiment moral en Europe.
+
+«Je vous invite, monsieur le duc, à entretenir dans ce sens lord
+Palmerston, et à presser de toutes vos instances une prompte conclusion.
+La nécessité de réunir, sur un nouveau projet de note identique, l'avis
+et l'adhésion des autres cours du continent entraînera déjà un fâcheux
+retard.»
+
+Le duc de Broglie ne perdit pas une minute pour exécuter ces
+instructions. Il m'écrivit le 20 novembre 1847: «J'ai reçu dans la nuit
+du 19 au 20 votre lettre du 18. Ce matin, de bonne heure, j'ai écrit à
+lord Palmerston pour lui demander un rendez-vous. Il m'a reçu à midi. Je
+lui ai exposé sur-le-champ les intentions du gouvernement du roi:--Bien
+qu'il existe, lui ai-je dit, quelques différences dans le point de vue
+sous lequel le gouvernement britannique d'une part et le gouvernement
+français de l'autre envisagent les affaires de Suisse, bien que le
+gouvernement britannique se montre moins sévère que nous à l'égard de la
+diète helvétique, il ne nous paraît pas que cette différence puisse
+faire obstacle à l'accord des deux gouvernements, puisqu'ils arrivent,
+en définitive, à des conclusions à peu près identiques. Une médiation,
+l'arbitrage du saint-siége dans la question des jésuites, le maintien de
+la souveraineté cantonnale, des garanties contre les corps francs,
+telles sont, pour le gouvernement britannique comme pour le gouvernement
+français, les conditions de la pacification de la Suisse. Cela étant,
+l'action commune est possible, et il ne reste plus qu'à s'entendre
+clairement sur la nature et les limites de ces conditions.
+
+«J'ai rappelé alors à lord Palmerston ce que j'avais eu l'honneur de lui
+faire observer dans notre dernier entretien, en ce qui concerne les deux
+premières bases de pacification indiquées dans le projet de note qu'il
+nous a communiqué.
+
+«--Il doit être bien entendu, lui ai-je dit, que le rappel des jésuites
+ne peut être légitimement imposé aux cantons du Sonderbund que par le
+saint-siége. S'il l'était par la diète, la souveraineté de ces cantons
+ne serait pas respectée; les médiateurs n'auraient, non plus, aucun
+droit de l'exiger. Mais il est juste et naturel que ce soient les
+cantons catholiques qui provoquent cette décision, et non pas les
+cantons protestants; le saint-siége prononcera dans l'intérêt de la
+religion et de la paix.»--En conséquence, j'ai proposé, pour prévenir
+toute incertitude, de substituer au paragraphe correspondant de la note
+de lord Palmerston la rédaction suivante:
+
+«--Que les sept cantons du Sonderbund s'adresseront au saint-siége pour
+lui demander s'il ne convient pas, dans l'intérêt de la paix et de la
+religion, d'interdire à l'ordre des jésuites tout établissement sur le
+territoire de la confédération helvétique.»
+
+«Lord Palmerston n'y a trouvé aucune difficulté, en réservant toutefois
+le consentement de S. M. Britannique et du cabinet.
+
+«Il doit être bien entendu, lui ai-je dit, que la première de toutes les
+garanties contre toute atteinte à venir à la souveraineté des cantons
+doit être l'engagement pris par la diète d'observer le pacte fédéral et
+de n'y rien changer sans le consentement de tous les confédérés. Le
+pacte fédéral est un traité entre vingt-deux États souverains,
+indépendants l'un de l'autre au moment où ils l'ont signé, engagés l'un
+envers l'autre dans les limites du pacte; il ne peut dépendre d'aucune
+des parties contractantes de changer unilatéralement la condition des
+autres. En conséquence, j'ai proposé de substituer au troisième
+paragraphe correspondant du projet de note anglais la rédaction
+suivante:
+
+«--Que la diète, confirmant ses déclarations précédentes, prendra
+l'engagement: 1° de ne porter aucune atteinte à l'indépendance ni à la
+souveraineté des cantons, telle qu'elle est garantie par le pacte
+fédéral; 2° d'accorder, à l'avenir, une protection efficace aux cantons
+qui seraient menacés par une invasion de corps francs; 3° et de
+n'admettre, s'il y a lieu, dans le pacte fédéral, aucun article nouveau
+sans l'assentiment de tous les membres de la confédération.
+
+«Lord Palmerston n'y a vu non plus aucune difficulté, toujours sous la
+même réserve.
+
+«Enfin, ai-je ajouté, dans la dépêche communiquée à mon gouvernement par
+lord Normanby, il se rencontre des réflexions auxquelles nous adhérons
+pleinement. Le gouvernement britannique établit _qu'en cas de refus de
+la médiation, soit par l'une, soit par l'autre des parties
+belligérantes, soit par toutes deux, ce refus ne doit être considéré par
+aucune des cinq puissances comme un motif d'intervention armée dans les
+affaires de la Suisse_. Rien de plus juste et de plus naturel; mais il
+doit être en même temps bien entendu que _chacune des cinq puissances
+demeure à cet égard dans ses droits actuels, et conserve entièrement sa
+liberté d'action_.
+
+«Lord Palmerston a trouvé l'observation parfaitement fondée.
+
+«Dès lors, ai-je repris, mon gouvernement ne voit, en ce qui le concerne
+personnellement, aucun obstacle à l'accord entre les cinq puissances tel
+qu'il est proposé par le gouvernement britannique. Il accepte la
+désignation de Londres comme siége de la conférence, et il emploiera
+tous ses efforts pour faire partager son sentiment aux cours de Berlin,
+de Vienne et de Pétersbourg; il espère y réussir sans pouvoir en
+répondre; il est néanmoins prévenu que M. le prince de Metternich, tout
+en adhérant à la proposition du gouvernement français, a annoncé qu'il
+demanderait des modifications à la rédaction de la note française. Ce
+n'est qu'après avoir reçu les observations de M. le prince de Metternich
+et les avoir pesées avec toute l'attention qu'elles méritent, que la
+rédaction de la note, qui doit devenir commune entre les cinq
+puissances, pourra être définitivement arrêtée.
+
+«D'ici là cependant, mon gouvernement pense qu'il ne serait pas
+impossible, en se fondant sur l'espérance légitime d'un accord complet
+entre les cinq puissances, de tenter une démarche préliminaire dans le
+but d'arrêter l'effusion du sang. Il pense qu'on pourrait prévenir les
+parties belligérantes que la médiation des cinq puissances va leur être
+offerte, et leur demander de suspendre en attendant les hostilités. Il
+espère que les ministres des trois cours continentales prendraient sur
+eux de donner leur adhésion à cette démarche.
+
+«Lord Palmerston m'a fait observer que le succès de cette démarche
+auprès des douze cantons, qui forment la majorité dans la diète,
+dépendrait de la presque certitude qu'on pourrait leur donner du succès
+de la médiation dans l'affaire des jésuites:--Sans cela, m'a-t-il dit,
+ils ne renonceront point à leurs avantages, et ne laisseront point à
+leurs adversaires le temps et les moyens d'organiser leur défense.--Nous
+avons cherché alors comment on pourrait leur donner cette presque
+certitude en respectant les conditions mêmes de la médiation telles
+qu'elles sont posées dans la note du gouvernement britannique et
+expliquées dans la présente dépêche. Il nous a paru que les cinq
+puissances, par l'entremise de leurs ministres à Paris, pourraient faire
+une démarche spontanée auprès du saint-siége pour prévenir le pape Pie
+IX de la demande qui lui sera probablement adressée, et qu'en donnant
+simultanément connaissance aux parties belligérantes de cette démarche
+et de la médiation projetée, on obtiendrait probablement le but désiré.
+En effet, si, sur le fondement de cette démarche, le Sonderbund consent
+à la suspension d'armes, il aura implicitement consenti à s'en rapporter
+à la décision du saint-siége dans l'affaire des jésuites, et les douze
+cantons auront à peu près la certitude d'obtenir, sans coup férir, ce
+qu'ils poursuivent au prix de leur sang et de celui de leurs confédérés.
+La moitié de l'oeuvre de médiation sera à peu près faite.
+
+«Restait à préparer la rédaction de la note préliminaire. Lord
+Palmerston a bien voulu me confier ce travail; mais l'heure du courrier
+ne me permettant pas de m'y livrer aujourd'hui, je ferai en sorte de
+l'avoir terminé demain, et si lord Palmerston en est satisfait, je vous
+l'expédierai par un courrier extraordinaire.
+
+«Afin d'éviter tout malentendu dans une affaire si pressante, si
+compliquée, et où cependant, attendu l'éloignement des cinq cours
+médiatrices, tant de choses restent encore en suspens, je donnerai
+lecture de la présente dépêche à lord Palmerston, et s'il y consent, je
+lui en laisserai copie.
+
+«_Sept heures du soir_. Je sors de chez lord Palmerston. Il n'a fait
+aucune objection à la teneur de cette dépêche, et il a gardé la copie.»
+
+L'adhésion du cabinet anglais aux modifications proposées par le duc de
+Broglie dans le contre-projet de note identique de lord Palmerston
+arrivait à propos pour atténuer le mouvement de méfiance et de colère
+qu'avait suscité ce projet dans les cabinets de Vienne et de Berlin:
+«J'ai vu M. de Canitz peu après la réception du travail de lord
+Palmerston, m'écrivait le marquis de Dalmatie[222], et je l'ai trouvé
+sous l'impression que ces propositions étaient complétement
+insuffisantes, n'offrant aucune espèce de garanties, si ce n'est même
+dérisoires. Il m'a lu ce qu'il était occupé à écrire à M. de Radowitz,
+parti la veille au soir pour Vienne; il lui communique cette impression.
+
+[Note 222: Le 22 novembre 1847.]
+
+Il attend, non-seulement avec la plus grande impatience mais avec
+anxiété, votre réponse à lord Palmerston. Le cabinet de Berlin, qui
+naguère encore était tellement rapproché de l'Angleterre, en est bien
+loin aujourd'hui. On dit tout haut maintenant que lord Palmerston est le
+représentant du principe révolutionnaire, et que toute la cause du
+principe conservateur est remise aux mains du gouvernement du roi.»
+
+A Vienne l'humeur était encore plus forte. Le prince de Metternich
+regardait de plus en plus les affaires de Suisse comme intimement liées
+aux affaires d'Italie, et mettait chaque jour plus d'importance à la
+répression des radicaux au pied des Alpes pour être en mesure de
+résister au mouvement qui éclatait sur toute la ligne des Apennins. Les
+communications que m'apportait de sa part le comte Appony prouvaient que
+mon attitude et mon langage ne lui suffisaient guère, et qu'il était
+plutôt résigné que satisfait.
+
+Cependant, la situation était si pressante et notre concours si
+indispensable aux cabinets de Vienne et de Berlin, que je ne désespérai
+pas de leur faire accepter le nouveau projet de note identique tel que
+l'avait fait modifier le duc de Broglie, quoiqu'il fût bien moins net et
+moins efficace que notre première proposition. Dès que j'eus reçu ses
+dépêches des 20 et 22 novembre, je me mis à l'oeuvre, et le 24 au soir
+je lui écrivis: «J'ai rendu compte au roi en son conseil des
+modifications que, conformément à mes instructions du 19 de ce mois,
+vous avez proposées au projet de note présenté le 16 par le gouvernement
+britannique, et qui ont été admises par lord Palmerston. J'ai en même
+temps informé le roi et son conseil des difficultés que rencontrait
+l'adoption d'une note préliminaire qui avait d'abord paru pouvoir être
+immédiatement adressée par les cinq puissances aux parties belligérantes
+pour les engager à une suspension d'armes, en attendant que les bases de
+la médiation fussent définitivement arrêtées. Frappé de ces difficultés,
+et désirant ne point perdre de temps dans l'oeuvre de pacification qu'il
+poursuit, le gouvernement du roi a résolu d'écarter cette idée d'une
+démarche préliminaire, et de presser l'adoption du projet définitif de
+note identique modifié ainsi qu'il a été convenu le 20 entre vous et
+lord Palmerston. Le roi m'a en conséquence autorisé à m'entendre, à ce
+sujet, avec les représentants à Paris des cours d'Autriche, de Prusse et
+de Russie, et j'ai la satisfaction de vous annoncer que, moyennant les
+modifications ci-dessus rappelées, le projet de note identique,
+contenant l'offre et les bases de la médiation des cinq puissances en
+Suisse, a été adopté par M. l'ambassadeur d'Autriche et M. le ministre
+de Prusse qui se sont engagés, dès que ce projet aurait reçu
+l'approbation définitive du gouvernement britannique, à le transmettre,
+comme nous, aux représentants de leurs cours auprès de la Confédération
+helvétique, afin que ceux-ci eussent à le remettre, simultanément avec
+l'ambassadeur de France et le chargé d'affaires d'Angleterre, au
+président de la diète et au président du conseil de guerre du
+Sonderbund.
+
+«M. le chargé d'affaires de Russie n'ayant encore reçu aucune
+instruction de sa cour sur cette affaire, n'a pu s'engager à faire
+immédiatement la même démarche; mais il a exprimé son approbation de la
+résolution adoptée par ses collègues, et il pense que sa cour adhérera à
+la marche suivie par les cours de Vienne et de Berlin.
+
+«Je vous renvoie donc, M. le duc, le projet modifié de note identique
+maintenant revêtu de l'adhésion des représentants des cours d'Autriche
+et de Prusse comme de la nôtre, et qui recevra très-probablement bientôt
+celle de la cour de Russie. Je vous invite à presser le gouvernement
+britannique, qui a présenté ce projet et accepté les modifications
+proposées par vous, de le revêtir de sa sanction définitive, et de
+prendre les mesures nécessaires pour que le représentant de Sa Majesté
+Britannique en Suisse, de concert avec les représentants des autres
+cours médiatrices, adresse sans retard cette note au président de la
+diète et au président du conseil de guerre du Sonderbund. Le
+gouvernement du roi espère que cette démarche unanime et amicale des
+cinq puissances amènera le terme de la guerre civile qui désole la
+Suisse et préoccupe justement l'Europe.»
+
+Ce ne fut pas sans surprise que le duc de Broglie rencontra à Londres de
+nouvelles objections à ce projet, naguère si attentivement débattu et si
+formellement accepté: «Je tenais l'affaire pour terminée,
+m'écrivit-il[223], quand je me suis présenté ce matin chez lord
+Palmerston. Je le lui ai dit. Je lui ai donné lecture de votre lettre,
+et lui ai remis entre les mains le projet de note modifiée qui
+l'accompagnait.
+
+[Note 223: Le 26 novembre 1847.]
+
+«Il l'a relu d'un bout à l'autre. Arrivé au paragraphe premier des bases
+de médiation et lisant la rédaction substituée à la sienne, il a déclaré
+que le principe de l'expulsion des jésuites ne lui paraissait pas assez
+formellement stipulé. Je me suis borné à lui rappeler que cette
+rédaction avait été approuvée par lui, remise entre ses mains par écrit,
+que j'avais rendu compte de notre entretien dans une dépêche où cette
+rédaction se trouvait insérée _in extenso_, qu'il avait reconnu la
+parfaite exactitude de ce compte rendu, et que la copie de la dépêche
+était entre ses mains. J'ai ajouté que dans cette rédaction était tout
+le noeud de la question de médiation: si la démarche auprès du pape
+n'était pas faite par les cantons du Sonderbund eux-mêmes, les
+médiateurs ne feraient autre chose que de se réunir aux douze cantons de
+la diète pour exiger des sept cantons du Sonderbund une soumission
+entière, absolue, sans conditions ni limites; ce serait, de la part de
+l'Europe, intervenir non pour prévenir, mais pour consacrer la violation
+du pacte fédéral et l'oppression de la minorité par la majorité; nous
+allions jusqu'à l'extrême limite en pesant réellement sur la minorité,
+sous couleur de lui ménager un recours au saint-siége: aller plus loin
+serait impossible.
+
+«Lord Palmerston s'est défendu sur le premier point en disant qu'il
+n'avait pas compris que la rédaction proposée dût être substituée à la
+sienne, qu'il l'avait comprise comme une explication que nous donnions à
+notre pensée. J'ai regretté qu'il n'eût pas assez attentivement écouté
+la lecture de la dépêche que je lui avais remise, en affirmant qu'elle
+ne pouvait laisser sur ce point le moindre doute.
+
+«Il a insisté ensuite sur le peu de chance d'être écouté des vainqueurs
+si on ne leur donnait pas l'assurance complète de l'expulsion des
+jésuites. J'ai répliqué qu'à la vérité la chance d'être écouté n'était
+pas très-grande si les douze cantons étaient complètement vainqueurs;
+mais que le refus viendrait alors, non point des conditions de la
+médiation, mais de la violence des passions populaires suisses; que
+l'essentiel, en tentant cette démarche, c'était de maintenir le principe
+de la souveraineté cantonnale, et qu'il valait beaucoup mieux ne rien
+faire que de l'abandonner.
+
+«Lord Palmerston m'a dit alors que nous faisions beaucoup pour ce
+principe, beaucoup pour les sept cantons en déclarant que le pacte ne
+pourrait être modifié qu'à l'unanimité.--«Vous ne faites rien, ai-je
+répondu, si vous consacrez la violation du pacte dans le cas actuel.
+Qu'ont besoin les radicaux de changer le pacte s'ils peuvent, dans
+chaque occasion, le violer avec l'assentiment et le concours de
+l'Europe?»
+
+Pendant près de trois heures, la discussion continua sur ce terrain
+entre les deux interlocuteurs. Lord Palmerston indiqua deux ou trois
+modifications à la rédaction du paragraphe en question. Le duc de
+Broglie les repoussa toutes, et maintint la rédaction primitive «comme
+adoptée et irréformable.» Lord Palmerston se rabattit alors à demander
+que, dans le quatrième paragraphe des bases de médiation, on ajoutât
+quelques mots qui indiquassent que, tout en posant la question du rappel
+des jésuites comme elle était posée dans le premier paragraphe, les cinq
+puissances espéraient que le pape accueillerait la demande qui lui
+serait adressée: «Cela m'a paru sans inconvénient, me disait le duc de
+Broglie, et, après avoir cherché une rédaction qui répondît à la pensée
+de lord Palmerston, nous nous sommes arrêtés à insérer dans le quatrième
+paragraphe cette phrase que: «dès que la question des jésuites serait
+complétement résolue, ainsi qu'il est indiqué au paragraphe premier, les
+deux parties licencieraient leurs forces respectives et reprendraient
+leur attitude ordinaire et pacifique.»--L'addition me semble tout à fait
+exempte de reproches; à tel point même qu'il faut être bien au fait de
+la discussion qui l'a produite pour comprendre qu'on y puisse attacher
+la moindre importance.
+
+«J'ai quitté lord Palmerston en lui disant que j'allais expédier mon
+courrier avec son consentement et l'assurance qu'il allait adresser ses
+ordres à M. Peel, son chargé d'affaires en Suisse. Il me l'a donnée.»
+
+Le duc de Broglie n'était pas au bout. Il m'écrivit le lendemain[224]:
+«Hier soir, deux heures après l'expédition de mon courrier, on m'a remis
+un billet de lord Palmerston, accompagné d'une lettre officielle. Je ne
+répondrai point au billet. Je réponds à la lettre officielle, dont je
+joins ici copie avec ma réponse.
+
+[Note 224: Le 27 novembre 1847.]
+
+«_Lord Palmerston à M. le duc de Broglie_.
+
+Foreign-Office, 26 novembre 1847.
+
+«Monsieur le duc,
+
+«Au sujet de la conférence que j'ai eu l'honneur d'avoir ce matin avec
+Votre Excellence sur les affaires de Suisse, et pour prévenir tout
+malentendu futur, je crois devoir dire que si, pour assurer le concours
+unanime des cinq puissances dans l'offre d'une médiation amicale entre
+les parties belligérantes en Suisse, le gouvernement de Sa Majesté
+Britannique a consenti aux modifications que Votre Excellence a
+proposées dans le projet de note identique à présenter à la diète et au
+Sonderbund, le gouvernement de Sa Majesté n'a agi ainsi que dans la
+claire et positive idée que l'entier éloignement des jésuites de toutes
+les parties du territoire de la confédération est la base nécessaire de
+l'arrangement à proposer aux deux parties belligérantes pour la
+pacification de la Suisse.»
+
+La réponse du duc de Broglie était courte et catégorique:
+
+«_Le duc de Broglie à lord Palmerston_,
+
+Londres, 27 novembre 1847.
+
+«Mylord,
+
+«Je concevrais difficilement que la rédaction substituée par mon
+gouvernement au paragraphe premier du contre-projet britannique pût
+devenir, entre nous, l'occasion d'un malentendu. Je me suis efforcé de
+vous expliquer à plusieurs reprises, tant de vive voix que par écrit, le
+sens et la portée de cette rédaction. Je ne puis que me référer à ces
+explications, sans y rien ajouter, sans en rien retrancher.»
+
+Que signifiaient, de la part du cabinet anglais, cette incertitude,
+cette mobilité de résolution et de langage? Était-ce seulement
+l'embarras inhérent à une situation fausse? Lord Palmerston voulait à la
+fois rester en Suisse l'ami particulier des radicaux, et ne pas rester
+isolé en Europe en se séparant des quatre grandes puissances qui
+voulaient leur résister. Y avait-il, dans ses hésitations et ses
+procrastinations, un désir plus ou moins prémédité de traîner en
+longueur et de laisser aux radicaux suisses le temps d'accomplir leur
+oeuvre de guerre civile avant que la médiation européenne vînt les gêner
+dans leur attaque? Sur le théâtre même des événements, des faits se
+passaient, des paroles échappaient qui autorisaient cette conjecture. Le
+gouvernement anglais avait pour chargé d'affaires en Suisse M. Peel,
+fils aîné de sir Robert Peel et maintenant héritier de ce glorieux nom.
+Il était jeune, impétueux et, tout en obéissant à ses instructions,
+enclin dans son langage à des mouvements d'indépendance et
+d'inconséquence généreuse. Il vivait à la fois en intimité avec M.
+Ochsenbein et en bons rapports avec M. de Boislecomte. Dès le 7 novembre
+1847, au moment même où la Diète helvétique engageait la guerre civile,
+ce dernier m'écrivit: «M. Peel m'a dit combien sa position, sous un
+ministre qui appartenait à un autre parti que son père, lui imposait de
+réserve, et combien il aurait de plaisir à être plus expansif avec moi;
+ce que, sous lord Aberdeen par exemple, il eût fait, même en ayant les
+mêmes instructions. J'étais entré chez lui en lui disant que je ne
+pouvais résister au plaisir de lui exprimer l'espoir que nos deux
+gouvernements se missent enfin d'accord sur les affaires suisses, et je
+lui avais confié, d'après la dépêche de Votre Excellence, ce qui m'en
+donnait l'espoir.--Je le désire autant qu'on peut désirer quelque chose
+au monde, me dit M. Peel, et je ne suis pas sans espoir; la dernière
+expédition de lord Palmerston était évidemment écrite dans un esprit de
+rapprochement vers vous, et de mon côté, depuis les propositions faites
+par les sept cantons, j'insiste chaque fois à écrire que maintenant tout
+le droit est passé de leur côté, et qu'il n'y a plus d'autre parti à
+prendre honorablement que celui de les soutenir.--Je dis alors à M. Peel
+notre projet de médiation:--«Malheureusement, me dit M. Peel, les
+meneurs de la diète ne l'accepteront pas; il n'y a que quatre jours
+qu'ils ont refusé la médiation de l'Angleterre. J'ai en vain dit à M.
+Ochsenbein que, si les petits cantons faisaient un appel à la France et
+à l'Autriche, il était à croire que les deux puissances interviendraient
+à main armée, et je lui ai laissé suffisamment à entendre que nous n'y
+mettrions pas d'obstacle. Il s'est emporté; il a dit que tout cela était
+l'ouvrage de M. de Metternich qui nous avait changés; il a parlé de ses
+cent mille soldats, qu'ils ne reculeraient pas devant la France et
+l'Autriche, qu'ils pourraient périr et la Suisse cesser d'être une
+nation, mais que cela valait mieux que de courber la tête, et que, s'ils
+étaient victorieux, ils ne s'arrêteraient pas en Suisse et se
+répandraient sur l'Italie et sur l'Allemagne. A quoi je répondis que ce
+pouvaient être là ses sentiments privés, mais que ce n'étaient pas ceux
+du pays. C'est en sortant de cette conversation que M. Ochsenbein a été
+se concerter avec MM. Druey, Munzinger et Furrer, et qu'ils ont résolu
+de précipiter le mouvement et de prononcer l'arrêt d'exécution, ce qui a
+été exécuté le soir même. Ils sont lancés et maintenant ils ne
+s'arrêteront pas, même devant votre intervention armée.»
+
+Pendant qu'on discutait encore à Londres le sens et les bases de la
+médiation, les radicaux suisses précipitèrent en effet leurs mouvements:
+ils avaient mis sur pied des forces considérables: 52,000 hommes d'armée
+active et 30,000 de réserve, avec 172 pièces d'artillerie[225]; un chef
+expérimenté, le général Dufour, les commandait: il n'appartenait pas au
+parti radical; mais la diète une fois engagée dans la lutte, la plupart
+des modérés, qui avaient d'ailleurs peu de goût pour les jésuites et le
+Sonderbund, croyaient de leur devoir de la soutenir: elle représentait,
+à leurs yeux, la confédération et l'État. Dès les premiers coups, le
+succès se déclara plus prompt et plus facile que ne l'avaient espéré les
+plus confiants; le canton de Fribourg fut occupé et la ville capitula
+sans résistance. Mais Lucerne tenait bon; sa population et celle des
+petits cantons se montraient fort résolues à se battre: «La Suisse
+entière, m'écrivait M. de Boislecomte[226], est dans une attente pleine
+de passion et d'anxiété, les yeux tournés vers Lucerne. M. Peel a dit
+hier à l'ambassade qu'il avait envoyé quelqu'un à Lucerne. Il paraît
+très-embarrassé depuis quelques jours. Son langage est redevenu comme
+aux premiers temps. On pensait qu'il avait envoyé à Lucerne, non pas à
+la ville, mais au quartier général de l'armée, pour prévenir le général
+Dufour et lui conseiller de presser les choses. J'apprends par
+Neufchâtel que, le 21, un courrier anglais a traversé la ville, se
+rendant à Berne. M. Peel, auquel je communique à peu près tout ce que je
+reçois et ce que je fais, s'est bien gardé d'en rien dire à l'ambassade,
+et c'est à la suite de la réception de ce courrier qu'il a fait, au
+quartier du général Dufour, l'envoi dont il a parlé à mon attaché, M. de
+Massignac. Il faut qu'il y ait quelque chose de faux au fond de toute la
+situation prise par la cour de Londres pour qu'un caractère vrai et
+généreux, comme celui de M. Peel, ne puisse cependant inspirer à
+personne de sécurité.»
+
+[Note 225: Baumgartner, _die Schweitz von 1830 bis 1850_, t. IV, page
+7.]
+
+[Note 226: Le 24 novembre 1847.]
+
+Ce fut la conviction générale, acceptée depuis comme un fait certain par
+les historiens suisses les mieux informés, qu'au moment même où la note
+identique était enfin sortie de toutes ses transformations et près
+d'être expédiée en Suisse, lord Palmerston avait donné à M. Peel l'ordre
+d'en prévenir le général Dufour, et de l'engager à presser la conquête
+de Lucerne, pour qu'à l'arrivée de la note les cinq puissances qui
+l'avaient signée, y compris l'Angleterre, trouvassent la guerre terminée
+et leur médiation sans objet. Le chapelain de la légation anglaise en
+Suisse avait été, disait-on, chargé de cette mission.
+
+M. de Boislecomte mit avec raison du prix à s'assurer de la réalité du
+fait; il donna, dans ce but, ses instructions au jeune attaché qu'il
+avait laissé à Berne, et le 29 novembre 1847, M. de Massignac lui
+écrivit: «L'affaire de la mission du chapelain de la légation
+d'Angleterre est éclaircie. Ce matin, je fus chez le ministre
+d'Espagne[227]. Après avoir causé avec lui de la lettre que j'ai eu
+l'honneur de vous adresser ce matin, et à laquelle il donne son entière
+approbation quant à l'exactitude:--Je voudrais bien savoir, lui dis-je,
+si vraiment Temperly a été, de la part de Peel, dire au général Dufour
+de presser l'attaque contre Lucerne.--Qui est-ce qui en doute? me
+répondit-il; pour moi, j'en suis sûr, je le tiens de bonne source, et
+j'en mets ma main au feu, me répéta-t-il à plusieurs reprises.--Je le
+crois, ajoutai-je, mais j'aurais quelque intérêt à le faire avouer à
+Peel lui-même, et devant quelqu'un, vous, par exemple.
+
+[Note 227: M. de Zayas.]
+
+«L'occasion s'en est présentée dès ce matin. Nous parlions avec Zayas et
+Peel des affaires suisses et de la manière dont les différents cabinets
+les jugeaient. «--Aucun cabinet de l'Europe, excepté celui de
+l'Angleterre, n'a compris les affaires de Suisse, a dit M. Peel, et lord
+Palmerston a cessé de les comprendre lorsqu'il a approuvé la note
+identique.--Avouez au moins, lui dis-je, qu'il a fait une belle fin, et
+que vous nous avez joué un tour en pressant les événements.» Il se tut;
+j'ajoutai: «--Pourquoi faire le mystérieux? Après une partie, on peut
+bien dire le jeu qu'on a joué.--Eh bien, c'est vrai! dit-il alors, j'ai
+fait dire au général Dufour d'en finir vite.» Je regardai M. de Zayas
+pour constater ces paroles. Son regard me cherchait aussi. Cependant,
+Monsieur l'ambassadeur, je n'ai pas voulu vous apprendre cet aveu
+légèrement, et ce soir, j'ai demandé à M. de Zayas s'il considérait
+l'aveu comme complet:--«Je ne sais pas ce que vous voudriez de plus, me
+répondit-il, à moins que vous ne vouliez une déclaration écrite. Quand
+je vous disais ce matin que j'en mettrais ma main au feu!»
+
+Ce fut seulement le 28 novembre 1847 que je pus adresser à M. de
+Boislecomte une dépêche définitive et positive: «Le concert que nous
+travaillons à établir entre les puissances est enfin réalisé. Vous
+trouverez ci-joint le texte de la note identique qui doit être remise
+aux parties belligérantes en Suisse pour leur offrir la médiation des
+cinq cours. Vous voudrez bien, après en avoir fait dresser deux
+expéditions et les avoir revêtues de votre signature, les adresser au
+président de la diète et au président du conseil de guerre du
+Sonderbund. M. Peel recevra des instructions conformes à celles que je
+vous donne. M. le comte Appony et M. le baron d'Arnim écrivent dans le
+même sens à M. de Kaisersfeldt et à M. de Sidow. La dépêche de M.
+d'Appony est annexée à cette expédition, et je vous recommande de la
+faire parvenir, sans perdre un moment, à M. de Kaisersfeldt. Quant à
+celle de M. d'Arnim, elle est envoyée directement à M. de Sidow. M. de
+Kisséleff ne s'étant pas trouvé en mesure de donner des directions
+analogues à M. de Krudener, bien que les intentions de son gouvernement
+ne soient pas douteuses, la communication de la Russie ne pourra avoir
+lieu que plus tard. Mais il importe que celles de la France, de
+l'Autriche et de la Prusse soient, autant que possible, simultanées, et
+je vous prie de vous concerter à cet effet avec vos collègues en évitant
+d'ailleurs tout ce qui entraînerait de nouveaux délais.»
+
+La note identique ainsi transmise était exactement conforme au texte
+enfin convenu entre le duc de Broglie et lord Palmerston, dans leurs
+derniers entretiens.
+
+Quand cette dépêche arriva[228] à M. de Boislecomte qui, d'après mes
+instructions, s'était établi à Bale, Lucerne avait succombé après une
+vive, bien que courte résistance; mais la lutte subsistait encore dans
+le canton du Valais; M. de Boislecomte expédia sur-le-champ la note
+identique au président de la diète à Berne et au dernier représentant du
+Sonderbund vaincu. Il écrivit en même temps à M. Peel pour l'en
+informer. En me rendant compte de ces derniers incidents et de l'état
+des esprits en Suisse, il ajouta: «C'est avec regret que je dois vous
+parler de M. Peel. Il paraît que, depuis mon départ de Berne, il était
+retourné à ses anciennes amitiés, et qu'il se disposait à prendre
+possession de la situation comme s'il avait jusqu'au bout et sans
+distraction soutenu les radicaux. Il avait fait une visite de
+félicitation à M. Ochsenbein, et il venait de l'inviter, avec d'autres
+vainqueurs, à un grand dîner quand il a reçu ma lettre qui lui indiquait
+l'entente conclue et la remise que je faisais immédiatement de la note
+concertée. Il a aussitôt décommandé son dîner, et M. de Massignac étant
+allé le voir, il lui a dit:«--Je ne comprends pas lord Palmerston, et si
+je pouvais montrer ses dépêches, on ne le comprendrait pas plus que moi.
+Je ne veux pas remettre la note qu'on m'enverra. Je donnerai ma
+démission plutôt que de le faire. Le puis-je donc quand je viens de
+faire une visite à Ochsenbein dans un sens tout opposé? Vous comprenez
+bien que je ne me suis pas lié avec des gens comme les radicaux par
+amitié pour eux; mais la guerre est finie, et l'on me fait jouer dans
+tout cela un rôle qui me blesse beaucoup.»
+
+[Note 228: Le 30 novembre au matin 1847.]
+
+Lord Palmerston voulut sans doute épargner à son jeune agent l'embarras
+que celui-ci repoussait, car il ne le chargea point de remettre la note
+identique. L'ambassadeur d'Angleterre à Constantinople, sir Stratford
+Canning, était alors à Londres, près d'en repartir pour retourner à son
+poste; ce fut à lui que lord Palmerston donna ses instructions sur
+l'attitude que le cabinet anglais voulait prendre dans le nouvel état
+des affaires suisses; sir Stratford se mit en route par Paris et Berne.
+J'eus avec lui, à son passage, un entretien plus libre de ma part que de
+la sienne; je connaissais la ferme loyauté de son caractère, et je fus
+peu surpris de le trouver un peu embarrassé de la politique dont il
+était chargé de conduire le dénouement. J'écrivis le 3 décembre 1847, au
+duc de Broglie: «Sir Stratford Canning est toujours ici, attendant
+toujours une dépêche de Londres. La note anglaise ne sera probablement
+pas remise. Mais il suffit, pour que la position soit prise, qu'un seul
+ait parlé au nom des cinq.»
+
+Après le tour qu'avaient pris les événements, il n'y avait plus en
+effet, pour nous en Suisse, qu'une question de position et d'avenir. Le
+voisinage donnait à nos rapports avec ce pays bien plus d'importance
+qu'ils n'en pouvaient avoir pour l'Angleterre. L'Autriche et la Prusse
+étaient à cet égard dans une situation semblable à la nôtre; et on
+était, à Vienne et à Berlin, si sérieusement préoccupé des affaires
+suisses que, lorsque la crise éclata, bien loin de les considérer comme
+terminées, ces deux cabinets virent, dans la défaite du Sonderbund, le
+commencement d'une nouvelle phase qui appelait, de leur part, une égale
+sollicitude et probablement de nouvelles démarches. Deux hommes
+considérables, le comte de Colloredo pour l'Autriche et le général de
+Radowitz pour la Prusse, vinrent à Paris avec une mission authentique,
+quoique non officielle: «Ils y sont envoyés, m'écrivit le marquis de
+Dalmatie[229], pour porter et pour se faire donner des termes précis.
+D'abord, pour s'assurer de la stabilité de votre cabinet; ensuite, pour
+savoir jusqu'à quel point on peut compter sur vous, jusqu'où vous voulez
+et vous pouvez aller, quelles peuvent être les exigences parlementaires,
+quelle influence peut exercer l'Angleterre.
+
+[Note 229: Le 19 décembre 1847.]
+
+On ne veut pas vous embarrasser; on ne veut pas nuire au cabinet; mais
+on ne veut pas non plus s'engager plus avant avec nous sans savoir
+positivement à quoi s'en tenir sur notre compte. Les instructions du
+comte de Colloredo sont précises et catégoriques; on me l'a dit, et une
+observation que j'ai faite me l'a confirmé. M. de Canitz m'a communiqué
+à deux reprises, avant et après l'arrivée du comte de Colloredo à
+Berlin, une portion des instructions qu'il prépare pour le général
+Radowitz. J'ai remarqué entre ces deux fragments une différence de
+nuance, d'abord dans le ton qui est plus décidé et plus incisif dans le
+second. Il renferme un passage sur les révolutions qui ont eu lieu dans
+divers cantons, et qui ont donné la majorité au radicalisme dans la
+diète; et il pose la question de savoir si l'on ne pourrait pas trouver
+un moyen de les prévenir. C'est aller bien loin; c'est passer de la
+question fédérale et internationale à la question cantonnale et
+intérieure; c'est dépasser les bornes de l'intervention que les
+puissances sont fondées, en droit public, à exercer en Suisse. Après
+m'avoir lu ce passage, M. de Canitz m'a dit que c'était là une addition
+qu'il s'était permis d'apporter aux instructions données par le prince
+de Metternich. J'en ai tiré la conclusion qu'il faut que ces
+instructions, patentes ou secrètes, aillent déjà assez loin pour que la
+cour de Prusse ait fait ce pas qui peut, à la vérité, être aussi bien
+désapprouvé qu'approuvé à Vienne, mais qui indique toujours que le comte
+de Colloredo a apporté avec lui quelque chose qui a enhardi la cour de
+Prusse à le faire. Ajoutez-y ce qui est venu de Saint-Pétersbourg où
+l'on s'est prononcé plus énergiquement encore dans le même
+sens:--«L'empereur Nicolas, m'a dit M. de Canitz, ne veut se mêler de
+l'affaire suisse qu'autant qu'il aura la certitude que les autres cours
+y apportent des intentions sérieuses, et qu'elles ne s'arrêteront pas en
+chemin. Autrement, il préfère y rester étranger. Ce n'est que par
+complaisance qu'il a consenti à s'associer aux premières
+démarches.»--Une autre personne me disait que l'empereur ne comprenait
+pas la conférence dont on parle sur les affaires de Suisse si elle
+n'avait pas 60,000 hommes derrière elle.
+
+L'empereur Nicolas avait alors pour représentant à Berlin le baron
+Pierre de Meyendorff, aussi distingué par l'élévation et la finesse de
+son esprit que par la droiture de son caractère, l'un de ces politiques
+vraiment européens qui, tout en servant fidèlement les vues et les
+intérêts de leur gouvernement, savent comprendre les institutions et les
+intérêts des autres États, tiennent grand compte de ce qu'exige ou de ce
+que comporte le bon ordre général des sociétés civilisées, et ne perdent
+jamais de vue la raison et l'équité. «Il me disait hier, m'écrivit le
+marquis de Dalmatie[230]:--Un seul motif peut vous décider à
+l'intervention; c'est de voir l'Autriche intervenir; si elle entre en
+Suisse, vous ne pouvez pas l'y laisser entrer seule.--Je sais, ajoutait
+notre ambassadeur, qu'il en était question hier avec le comte de
+Colloredo lui-même, d'une manière qui m'a donné lieu de croire qu'il
+apportait déjà cette idée de Vienne; il a annoncé que quatre nouveaux
+régiments étaient dirigés sur la frontière de Suisse. On jettera les
+hauts cris en France; mais vous ne pourrez vous dispenser de faire
+entrer les troupes françaises à Genève et dans le canton de Vaud, ne
+fût-ce que pour observer les Autrichiens, comme on l'a fait jadis à
+Ancône. Vous donneriez aux Chambres les explications que vous voudriez:
+on y est préparé d'avance. Je ne vous donne pas ce plan comme arrêté;
+mais on y songe comme à une extrémité à laquelle on pourra être réduit
+après avoir épuisé les autres moyens, et que l'on envisage déjà.»
+
+[Note 230: Les 10 et 19 décembre 1847.]
+
+Telles furent en effet les perspectives que m'entrouvrirent loyalement
+les deux envoyés allemands, hommes de sens et d'honneur l'un et l'autre,
+et chargés d'exprimer une politique qui, loin de se dissimuler,
+s'étalait avec un certain faste de principes et d'exemples, dans
+l'espoir qu'en intimidant la Suisse et en entraînant la France, ou bien
+l'Autriche serait dispensée d'agir, ou bien elle n'aurait pas à agir
+seule. Je répondis à ces ouvertures avec une égale franchise. Nous
+convînmes que nous nous retrouverions dans quelques semaines, quand on
+pourrait voir un peu plus clair dans l'avenir, pour nous concerter sur
+les mesures que nous pourrions avoir à prendre ensemble, dans l'intérêt
+du droit public européen. Nous étions pour notre compte bien décidés,
+d'une part, à n'intervenir en Suisse que si une longue, oppressive et
+douloureuse anarchie en faisait généralement sentir la nécessité;
+d'autre part, à ne pas souffrir qu'aucune autre puissance y intervînt
+sans y prendre nous-mêmes une forte et sûre position. Je m'étais
+entretenu avec le maréchal Bugeaud de ce qu'il y aurait à faire en
+pareil cas. Nous n'aurions fait, en agissant ainsi, que poursuivre la
+politique que nous avions annoncée et pratiquée depuis l'origine de la
+question suisse, et le roi Louis-Philippe était, comme le cabinet,
+résolu à y persister.
+
+Que serait-il arrivé si des événements bien autrement grands et
+puissants n'étaient venus rejeter bien loin dans l'ombre les dissensions
+des cantons suisses? Nul ne le saurait dire. Quoi qu'on en puisse
+conjecturer, en présence du succès des radicaux suisses, de la
+fermentation italienne et des ardents débats qui, dans nos Chambres,
+menaçaient l'existence du cabinet français, le prince de Metternich
+n'agit point, et ne nous mit point dans la nécessité d'agir. Quand le
+cabinet du 29 octobre 1840 et la monarchie de 1830 furent tombés,
+personne ne pensa plus à la Suisse; c'était l'Europe qui était en
+question.
+
+Près de vingt ans se sont écoulés; on y pense encore moins aujourd'hui;
+qui se souvient et se soucie de M. Ochsenbein et du Sonderbund?
+L'histoire a des intermèdes pendant lesquels les événements et les
+personnages qui viennent d'occuper la scène en sortent et disparaissent
+pour un temps: pour le temps des générations voisines de celle qui a vu
+et fait elle-même ces événements. L'histoire d'avant-hier est la moins
+connue, on peut dire la plus oubliée du public d'aujourd'hui: ce n'est
+plus là, pour les petits-fils des acteurs, le champ de l'activité
+personnelle, et le jour de la curiosité désintéressée n'est pas encore
+venu. Il faut beaucoup d'années, des siècles peut-être pour que
+l'histoire d'une époque récente s'empare de nouveau de la pensée et de
+l'intérêt des hommes. C'est en vue de ce retour que les acteurs et les
+spectateurs de la veille peuvent et doivent parler de leur propre temps;
+ils déposent des noms et des faits dans des tombeaux qu'on se plaira un
+jour à rouvrir. C'est pour cet avenir que je retrace avec détail les
+mariages espagnols et les négociations assez vaines dont le Sonderbund
+fut l'objet: je tiens à ce que les curieux, quand ils viendront,
+trouvent ce qu'ils chercheront et soient en mesure de bien connaître
+pour bien juger. Je n'ai garde de prétendre à faire moi-même et
+aujourd'hui leur jugement; je leur en transmets les matériaux, avec la
+libre et sincère expression du mien. Dans notre conduite au sujet des
+affaires suisses de 1840 à 1848, je fis deux fautes, l'une de mon fait,
+l'autre amenée par le fait d'autrui. Je me trompai sur la convenance de
+M. de Boislecomte pour la mission que je lui connais; il était homme
+d'expérience et de devoir, capable, courageux et fidèle, mais trop
+prévenu pour le parti catholique et trop enclin à en espérer le succès.
+Entraîné par sa croyance et son désir, il se trompa sur les forces
+relatives des deux partis, et compta trop sur l'énergie morale comme sur
+la puissance matérielle des cantons catholiques. Ses appréciations et
+ses prévisions nous jetèrent dans la même erreur. Notre politique
+reposait sur la double idée qu'en droit la cause du Sonderbund était
+bonne et qu'en fait sa résistance serait forte et longue. Nous avions
+raison quant au droit: le pacte fédéral, l'indépendance des cantons dans
+leur régime intérieur, la liberté d'association religieuse, la liberté
+d'enseignement, le respect et les garanties dus par la majorité à la
+minorité, tous les principes de gouvernement libre et d'ordre européen
+étaient en faveur du Sonderbund; nous leur prêtions hautement notre
+appui moral; mais nous regardions l'intervention matérielle à leur
+profit comme une dernière et fâcheuse extrémité que nous ne voulions
+accepter que lorsque, dans la pensée de l'Europe et dans le sentiment de
+la Suisse même, les maux de la guerre civile et de l'anarchie l'auraient
+rendue nécessaire. Cette extrémité n'arriva point; la brièveté de la
+lutte et la facilité de la victoire firent paraître nos alarmes
+excessives et rendirent le mal moins grand que nous ne l'avions prédit.
+Si nous avions mieux connu les faits et mieux pressenti les chances,
+nous aurions tenu le même langage et donné les mêmes conseils; mais nous
+aurions gardé l'attitude de spectateurs moins inquiets et plus patients.
+
+
+
+
+ CHAPITRE XLVIII.
+
+ LES RÉFORMES POLITIQUES ET LA CHUTE DU MINISTÈRE DU 29 OCTOBRE 1840.
+
+ (1840-1848).
+
+
+Ma disposition personnelle en terminant ces _Mémoires_.--Pensée
+dominante et constante du ministère du 29 octobre 1840.--La
+prépondérance des classes moyennes; ses motifs et son caractère.--Le
+parti conservateur.--Le but des réformes électorale et parlementaire
+était de changer cette politique.--Diversité des éléments de
+l'opposition.--L'opposition monarchique et l'opposition
+républicaine.--Diversité des éléments de l'opposition monarchique;--de
+l'opposition républicaine.--De 1840 à 1847, la question des réformes
+reste dans l'arène parlementaire.--Divers débats à ce sujet.--La
+question passe dans le champ de l'agitation extérieure.--Les banquets de
+1847.--Leur caractère.--Attitudes diverses de l'opposition monarchique
+et de l'opposition républicaine.--Ascendant croissant de l'opposition
+républicaine.--Attitude du gouvernement envers les banquets.--Ma
+conversation avec M. de Morny.--Ma conversation avec le roi
+Louis-Philippe.--Projet d'un nouveau banquet à Paris.--Ouverture de la
+session de 1848.--Discussion de l'adresse.--Résolution et langage du
+gouvernement sur la question des réformes.--L'opposition se décide à
+assister au nouveau banquet proposé.--Le gouvernement se décide à
+l'interdire.--Question de légalité élevée à ce sujet.--Compromis entre
+des représentants du cabinet et des représentants de l'opposition pour
+faire décider cette question par les tribunaux.--Luttes intérieures
+entre les divers éléments de l'opposition.--Les meneurs révolutionnaires
+de l'opposition républicaine ajoutent au banquet un plan de mouvement
+populaire.--Manifeste publié dans ce but.--Changement de scène.--Le
+gouvernement interdit le banquet.--L'opposition parlementaire y renonce
+et propose à la Chambre des députés l'accusation du ministère.--Journées
+des 21 et 22 février.--Le 23 février, manifestations réformistes dans
+une partie de la garde nationale.--Conversation du roi, d'abord avec M.
+Duchâtel, puis avec moi.--Chute du cabinet.--Je l'annonce à la
+Chambre.--Émotion de la majorité.--Rapports entre le roi et le
+cabinet.--Persistance des menées de l'opposition républicaine
+révolutionnaire.--Mesures de résistance préparées par le
+gouvernement.--Tragique incident, dans la soirée du 23 février, devant
+le ministère des affaires étrangères.--Ses effets.--Nomination du
+maréchal Bugeaud au commandement de la garde nationale et des troupes;
+dernier acte du ministère.--Ma dernière visite au roi
+Louis-Philippe.--Mon impression sur ses sentiments et ses dispositions
+intérieures dans cette crise.
+
+
+Je touche aux derniers jours et à la dernière crise de la lutte des
+systèmes et des partis politiques qui, de 1830 à 1848, se sont déployés,
+parmi nous, dans les Chambres, dans la presse, dans les élections, dans
+les conversations, dans toutes les manifestations et sous toutes les
+formes de la pensée, de la volonté, de l'imagination et de l'ambition
+publiques. C'est sur la question des réformes à apporter dans notre
+régime électoral et parlementaire que cette crise suprême a éclaté. En
+retraçant, dans ces _Mémoires_, les principaux événements qui ont rempli
+ces dix-huit années et la part que j'y ai prise, je me suis proposé d'en
+écarter toute polémique rétrospective et de présenter constamment les
+faits dans tout leur jour, et les hommes, adversaires ou amis, sous leur
+meilleur jour. En agissant ainsi, j'ai obéi à mon penchant plutôt que je
+n'ai exécuté un dessein: la longue et laborieuse expérience de la vie
+politique m'a enseigné, non pas le doute, mais l'équité. Je dis
+l'équité, non pas la modération, mot banal, ni l'indulgence, mot
+impertinent, qui n'exprimeraient pas ma pensée. Dans les temps de
+profonde fermentation sociale et morale, quand les nations et les âmes
+sont violemment agitées, il y a, dans les opinions et les conduites les
+plus diverses, plus de sincérité et de désintéressement qu'on ne croit;
+la part de l'erreur est immense, infiniment plus grande que celle des
+mauvais desseins; la vérité se brise en fragments épars, et chacun des
+acteurs politiques en saisit quelqu'un, comme dit Corneille,
+
+ Suivant l'occasion ou la nécessité,
+ Qui l'emporte vers l'un ou vers l'autre côté[231].
+
+[Note 231: _Sertorius_, acte III, scène 2.]
+
+Les esprits en effet s'emportent alors en tous sens, attirés par les
+lueurs qui brillent et les perspectives qui s'ouvrent dans un ciel
+obscur et orageux, et la conscience suit l'esprit dans ses emportements.
+J'ai vécu longtemps, comme l'un des acteurs, dans cette mêlée des idées
+et des hommes; j'en suis sorti depuis longtemps; et aujourd'hui,
+spectateur tranquille du passé comme du présent, je reste aussi
+fermement attaché que jadis aux convictions qui ont dirigé ma conduite,
+mais peu surpris que des hommes d'un esprit éminent et d'un coeur
+honnête aient obéi à des convictions différentes. La crise suprême que
+j'ai en ce moment à retracer est, de tous les événements de ce passé,
+celui qui me rend le plus difficiles cette vue sereine et cette juste
+appréciation des faits et des hommes; le dénouement en a été si grave et
+si douloureux que toute mon âme s'émeut et se soulève à ces souvenirs.
+Je veux pourtant et j'espère, à cette dernière heure, rester fidèle à la
+disposition que, jusqu'ici, j'ai gardée sans effort en écrivant ces
+_Mémoires_. Aujourd'hui, tous les partis, je pourrais dire tous les
+hommes qui, n'importe en quel sens et dans quelle mesure, ont pris part
+à la révolution de février, sont, comme moi, des vaincus. Nul d'entre
+eux, à coup sur, ne se doutait de l'abîme où la diversité de nos idées
+et de nos efforts devait sitôt nous jeter tous.
+
+Je voudrais marquer avec précision le point où nous en étions tous et
+quelle était la vraie disposition de tous les partis à l'approche de la
+catastrophe qui nous a fait subir, à tous, de tels coups et de tels
+mécomptes.
+
+Le cabinet et ses amis politiques avaient une pensée et un dessein bien
+déterminés. Ils aspiraient à clore en France l'ère des révolutions en
+fondant le gouvernement libre qu'en 1789 la France s'était promis comme
+la conséquence et la garantie politique de la révolution sociale qu'elle
+accomplissait. Nous regardions la politique qui, à travers des incidents
+passagers, avait prévalu en France depuis le ministère de M. Casimir
+Périer, comme la seule efficace et sûre pour atteindre ce but. Cette
+politique était réellement à la fois libérale et anti-révolutionnaire.
+
+Anti-révolutionnaire, au dehors comme au dedans, car elle voulait au
+dehors le maintien de la paix européenne, au dedans celui de la
+monarchie constitutionnelle. Libérale, car elle acceptait et respectait
+pleinement les conditions essentielles du gouvernement libre,
+l'intervention décisive du pays dans ses affaires, la discussion
+constante et vivante, dans le public comme dans les Chambres, des idées
+et des actes du pouvoir. En fait, de 1830 à 1848, ce double but a été
+atteint. Au dehors, la paix a été maintenue, et je pense aujourd'hui
+comme il y a vingt ans, que ni l'influence ni la considération de la
+France en Europe n'y avaient rien perdu. Au dedans, de 1830 à 1848, la
+liberté politique a été grande et forte; de 1840 à 1848 spécialement,
+elle s'est déployée sans qu'aucune nouvelle limite légale lui ait été
+imposée. Si je disais sans réserve ma pensée, je dirais que,
+non-seulement les spectateurs impartiaux, mais la plupart des anciens
+adversaires de notre politique reconnaissent aujourd'hui, dans leur
+pensée intime, la vérité de ce double fait.
+
+La politique que nous soutenions et pratiquions ainsi avait son
+principal point d'appui dans l'influence prépondérante des classes
+moyennes: influence reconnue et acceptée dans l'intérêt général du pays,
+et soumise à toutes les épreuves, à toutes les influences de la liberté
+générale. Je ne discute pas ici le système; j'exprime le fait, et je
+n'en atténue ni l'importance, ni le caractère. Les classes moyennes,
+sans aucun privilége ni limite dans l'ordre civil, et incessamment
+ouvertes, dans l'ordre politique, au mouvement ascendant de la nation
+toute entière, étaient, à nos yeux, les meilleurs organes et les
+meilleurs gardiens des principes de 1789, de l'ordre social comme du
+gouvernement constitutionnel, de la liberté comme de l'ordre, des
+libertés civiles comme de la liberté politique, du progrès comme de la
+stabilité.
+
+A la suite de plusieurs élections générales dont la liberté et la
+légalité ne sauraient être sérieusement contestées, et sous le coup de
+graves débats incessamment répétés, l'influence prépondérante des
+classes moyennes avait amené, dans les Chambres et dans le pays, la
+formation d'une majorité qui approuvait la politique dont je viens de
+rappeler les caractères, voulait son maintien et la soutenait à travers
+les difficultés et les épreuves, intérieures ou extérieures, que lui
+imposaient les événements. Cette majorité s'était successivement
+renouvelée, recrutée, affermie, exercée à la vie publique, et de jour en
+jour plus intimement unie au gouvernement comme le gouvernement à elle.
+Selon la pente naturelle du gouvernement représentatif et libre, elle
+était devenue le parti conservateur de la politique anti-révolutionnaire
+et libérale dont elle avait, depuis 1831, voulu et secondé le succès.
+
+Le gouvernement parlementaire, forme pratique du gouvernement libre sous
+la monarchie constitutionnelle; l'influence prépondérante des classes
+moyennes, garantie efficace de la monarchie constitutionnelle et des
+libertés politiques sous cette forme de gouvernement; le parti
+conservateur, représentant naturel de l'influence des classes moyennes
+et instrument nécessaire du gouvernement parlementaire: tels étaient,
+dans notre profonde conviction, les moyens d'action et les conditions de
+durée de la politique libérale et anti-révolutionnaire que nous avions à
+coeur de pratiquer et de maintenir.
+
+C'était cette politique, telle que nous la concevions et pratiquions
+avec le concours harmonique de la couronne, des Chambres et des
+électeurs, que l'opposition voulait changer, et c'était pour la changer
+qu'elle réclamait les réformes électorale et parlementaire. Ces réformes
+étaient moins un but qu'un moyen: provoquées par l'état intérieur du
+parlement bien plus que par le besoin et l'appel du pays, elles devaient
+avoir pour résultat de défaire, dans la Chambre des députés, la majorité
+qui y prévalait et le parti conservateur qu'elle avait formé, soit en en
+expulsant, par l'extension des incompatibilités, une partie des
+fonctionnaires publics qui y siégeaient, soit en y appelant, par
+l'extension du droit de suffrage, des éléments nouveaux et d'un effet
+inconnu. Nous n'avions, en principe et dans une certaine mesure, point
+d'objection absolue et permanente à de telles réformes; l'extension du
+droit de suffrage et l'incompatibilité de certaines fonctions avec la
+mission de député pouvaient et devaient être les conséquences naturelles
+et légitimes du mouvement ascendant de la société et de l'exercice
+prolongé de la liberté politique. Mais dans le présent, ces innovations
+n'étaient, selon nous, ni nécessaires, ni opportunes. Point nécessaires,
+car depuis trente ans les événements avaient prouvé que, par les
+institutions et les lois actuelles, la liberté et la force ne manquaient
+point à l'intervention du pays dans ses affaires. Point opportunes, car
+elles devaient apporter de nouvelles épreuves et de nouvelles
+difficultés dans ce qui était, à nos yeux, le plus actuel et le plus
+pressant intérêt du pays, la pratique et l'affermissement du
+gouvernement libre encore si nouveau lui-même parmi nous. Là étaient à
+la fois la cause et la limite de notre résistance aux innovations
+immédiates qu'on demandait.
+
+L'opposition, je l'ai déjà dit, n'avait pas, comme le cabinet et le
+parti conservateur, l'avantage d'être toute entière animée d'un même
+sentiment et de se conduire dans un même dessein; elle contenait des
+éléments profondément divers dans leurs principes comme dans leurs buts;
+et chaque fois qu'une grande question d'institutions politiques était
+soulevée, ces diversités se révélaient dans leur vérité et leur gravité.
+Elles apparurent clairement, quels que fussent les ménagements et les
+réticences, dès que les réformes électorale et parlementaire furent à
+l'ordre du jour. Depuis 1840, et c'était là l'un de nos progrès, les
+insurrections et les conspirations pour le renversement de la monarchie
+de 1830 avaient cessé; de temps en temps, les tentatives d'assassinat du
+roi se renouvelaient, comme d'odieuses et sournoises protestations
+contre le régime établi; hors de ces crimes personnels, les partis
+renfermaient dans l'arène parlementaire leurs luttes et leurs
+espérances; mais là même ils avaient soin qu'on ne se méprît pas sur
+leur vraie pensée et le vrai sens de leurs efforts; nous étions en
+présence d'une opposition qui se déclarait loyalement monarchique et
+dynastique, et d'une opposition qui, sous un voile transparent, se
+laissait voir, s'avouait même républicaine. En dehors des Chambres et du
+corps électoral, ces deux oppositions avaient, l'une et l'autre, leur
+public et leur armée, très-divers et divisés comme les deux
+états-majors, mais activement unis contre le cabinet, le parti
+conservateur et sa politique.
+
+Homogène dans son intention générale, l'opposition monarchique et
+dynastique ne l'était point dans ces dispositions plus instinctives que
+volontaires qui sont comme le fond des âmes et qui les gouvernent
+presque à leur insu. Elle comptait dans ses rangs des hommes qui, depuis
+1830, avaient plusieurs fois approuvé, soutenu, pratiqué eux-mêmes la
+politique dont le cabinet du 29 octobre 1840 se portait l'héritier. Avec
+eux siégeaient et votaient des hommes qui avaient constamment blâmé et
+combattu cette politique, soit qu'elle fût entre les mains de M. Casimir
+Périer, de M. Thiers, de M. Molé, ou dans les miennes. Dans les
+premiers, soit élévation d'esprit et lumières acquises par l'expérience,
+soit modération et prudence de caractère, l'esprit de gouvernement avait
+pris place à côté du goût des institutions libres; ils en comprenaient
+les conditions et voulaient, au fond, le succès de la politique
+conservatrice. Ils nous reprochaient de pousser trop loin cette
+politique, de la proclamer trop haut, de ne pas faire aux goûts
+populaires et à l'imagination nationale assez de concessions, d'en faire
+trop aux étrangers. Les seconds, tout en souhaitant le maintien de la
+monarchie de 1830, étaient encore profondément imbus des maximes et des
+traditions très-peu monarchiques de 1791, les ménageaient
+respectueusement dès qu'ils les rencontraient, et accusaient le
+gouvernement du roi d'avoir faussé la révolution de 1830 en trompant ses
+espérances de monarchie républicaine. Personnellement, les premiers
+étaient, parmi nos adversaires, les plus éclairés et les plus habiles;
+comme parti, les seconds étaient les plus puissants et les plus
+redoutables, car ils étaient ceux qui trouvaient, dans les instincts
+involontairement révolutionnaires d'une portion considérable du pays, le
+plus de sympathie et d'appui.
+
+L'opposition républicaine n'était ni moins homogène dans son principe,
+ni plus homogène dans sa composition que l'opposition monarchique. Elle
+comptait des républicains systématiques qui répudiaient les folies
+démagogiques comme les crimes de notre révolution, et prenaient, dans
+les États-Unis d'Amérique, les exemples de leur république. Auprès d'eux
+marchaient des républicains fanatiques, admirateurs immobiles de la
+république une et indivisible de 1793, asservis aux traditions de la
+Convention nationale, et qui persistaient à célébrer les odieux et
+aveugles tyrans de cette époque comme les sauveurs et les plus grands
+hommes de la France. A la suite de ces deux groupes venaient toute sorte
+d'audacieux et ingénieux rêveurs qui aspiraient, non-seulement à
+réformer le gouvernement, mais à transformer la société elle-même, son
+organisation civile et domestique aussi bien que ses institutions
+politiques, des socialistes, des communistes, des apôtres de théories
+économiques, les unes despotiques, les autres anarchiques, tous ardents
+à lancer dans un avenir inconnu les passions avec les espérances
+populaires. Quelque divers que fussent ces éléments du parti, ils se
+ralliaient tous sous un même drapeau et dans un même effort vers un même
+but, le suffrage universel et la république.
+
+Malgré leurs ménagements mutuels d'attitude et de langage, ces deux
+oppositions ne prétendaient pas dissimuler leur profonde diversité;
+elles entendaient se servir d'instrument l'une à l'autre, et, dans leur
+alliance, poursuivre chacune son propre but: l'une, le maintien de la
+monarchie constitutionnelle en la réformant un peu au gré de l'autre;
+celle-ci, le triomphe de la république en préparant, à la faveur des
+réformes, la révolution qui devait l'amener. Mais de 1840 à 1847, elles
+continrent l'une et l'autre, dans l'arène parlementaire, leur travail à
+la fois concentrique et distinct. Dans ce travail, les deux réformes
+indiquées, l'une pour diminuer dans la Chambre des députés le nombre des
+fonctionnaires, l'autre pour accroître le nombre des électeurs,
+marchèrent d'un pas inégal; la première seule attira d'abord
+l'attention. En abaissant le cens électoral de 300 à 200 francs, la loi
+du 19 avril 1831 avait, sur ce point, satisfait au sentiment de
+l'opposition elle-même; et au moment où il demandait un abaissement plus
+considérable, un député très-attentif à ménager la faveur populaire, M.
+Mauguin disait: «Quand même vous n'abaisseriez le cens qu'à 200 francs,
+vous auriez une Chambre qui représenterait l'opinion de la France, et
+elle serait le pays le plus libre du monde[232]». De 1831 à 1839, les
+pétitions en faveur de la réforme électorale furent rares et écartées
+sans grand débat; évidemment la question ne préoccupait point le pays.
+Celle de la réforme parlementaire obtint de bonne heure un peu plus de
+faveur: dès 1831, des propositions furent faites pour diminuer dans la
+Chambre le nombre des fonctionnaires; mais le moyen proposé fut
+indirect, grossier et subalterne; on demanda que les fonctionnaires élus
+fussent, pendant la durée des sessions législatives, privés de tout ou
+partie du traitement attaché à leurs fonctions. De 1831 à 1839, la
+réforme parlementaire reparut onze fois sous cette forme. Elle fut, en
+1839, l'objet d'un sérieux examen et d'un remarquable rapport de M. de
+Rémusat, au nom d'une commission où siégeaient MM. de Tocqueville, de
+Sade et Odilon Barrot, et qui en proposa unanimement le rejet. Mais, en
+écartant le moyen, la commission ne repoussa point le but, et sans se
+prononcer définitivement, le rapporteur laissa clairement entrevoir
+qu'il était, ainsi que ses amis, favorable à l'extension des
+incompatibilités parlementaires.
+
+[Note 232: Chambre des députés, séance du 11 avril 1831; _Moniteur_ de
+1831, p. 780.]
+
+De 1840 à 1847, les deux questions devinrent plus sérieuses, mais sans
+vive insistance au début, et encore inégalement. Le cabinet formé le 1er
+mars 1840 sous la présidence de M. Thiers les écarta de son programme,
+et ce fut sous cette réserve positivement exprimée que je restai, à
+cette époque, ambassadeur à Londres[233]. «Sur la réforme électorale,
+dit M. Thiers en ouvrant le débat qui devait décider de l'existence de
+son cabinet, la difficulté sera grande dans l'avenir; je ne le méconnais
+pas; elle ne l'est pas aujourd'hui. Pourquoi? Y a-t-il, parmi les
+adversaires de la réforme électorale, quelqu'un qui, devant le corps
+électoral, devant la Chambre, et j'ajouterai devant la charte, ait dit:
+_Jamais?_ Personne. La charte, et j'eus l'honneur d'être présent à la
+conférence où cet article de la charte a été discuté, la charte a exclu
+le cens électoral du nombre des articles qui la composent. Pourquoi?
+Parce qu'on a compris que l'abaissement du cens devait être l'ouvrage du
+temps et du progrès des esprits, lorsque la population plus éclairée
+serait digne de concourir en plus grand nombre aux affaires de l'État.
+Personne, devant le corps électoral, devant la Chambre, n'a dit:
+_Jamais_. A côté de cela, même parmi les partisans de la réforme, y
+a-t-il des orateurs qui aient dit: _Aujourd'hui?_ Aucun. Tous, j'entends
+dans les nuances moyennes de la Chambre, ont reconnu que la question
+appartenait à l'avenir, qu'elle n'appartenait pas au temps
+présent[234].»
+
+[Note 233: Voir dans ces _Mémoires,_ t. V, p. 17-23.]
+
+[Note 234: Chambre des députés, séance du 24 mars 1840; _Moniteur,_ page
+554.]
+
+Quelques mois auparavant, en traitant de la réforme parlementaire, M. de
+Rémusat avait tenu le même langage: «Les questions qui touchent en
+quelque chose au système électoral ne peuvent être traitées, avait-il
+dit, qu'en vue d'une élection prochaine. Les innovations en ce genre,
+quelque mesurées qu'elles soient, annoncent, préjugent, amènent une
+dissolution. Il serait possible d'ailleurs que l'examen de la question
+spéciale de l'admission des fonctionnaires dans la Chambre eût pour
+effet d'atteindre moralement la situation parlementaire que d'honorables
+collègues doivent tout ensemble à leur mérite, à la loi et à leur pays.
+Ce sont là des motifs puissants pour ajourner un examen définitif, pour
+laisser le temps aux opinions de s'éclairer, aux préjugés de s'évanouir,
+pour léguer enfin aux sessions futures une question qu'il suffira
+d'avoir élevée dans celle-ci[235].»
+
+[Note 235: Chambre des députés, séance du 20 juillet 1839; _Moniteur_
+pages 1471-1474.]
+
+Quand le ministère du 1er mars 1840 fut tombé et entré dans
+l'opposition, il devint plus pressé et plus pressant: personne ne
+pouvait s'en étonner; il avait renvoyé les deux questions à l'avenir, et
+l'avenir arrivait rapidement. Quand le ministère du 29 octobre 1840 lui
+eut succédé, du 20 février 1841 au 8 avril 1847, la réforme
+parlementaire et la réforme électorale furent proposées et discutées
+dans la Chambre des députés, la première sept fois, et la seconde trois
+fois. Je n'ai garde de reproduire ici les débats dont elles furent
+l'objet; ils sont écrits partout; le cabinet les repoussa constamment,
+point au nom d'aucun principe général ni d'aucune résolution permanente,
+mais comme inutiles et inopportunes dans l'intérêt du gouvernement libre
+que nous travaillions à fonder. Sur la réforme électorale en
+particulier, je développai deux fois avec soin les conditions sociales
+et politiques qui, dans le présent, me décidaient à la combattre[236].
+L'opposition monarchique et l'opposition républicaine restèrent, l'une
+et l'autre, dans leur opinion et leur situation bien connues.
+L'opposition monarchique attaqua, avec un redoublement d'ardeur, notre
+politique générale, intérieure ou extérieure, comme contraire aux
+sentiments du pays, et elle réclama les deux réformes comme le moyen à
+la fois efficace et légal de la changer. L'opposition républicaine porta
+la question plus loin et dans un autre avenir: elle affirma le suffrage
+universel comme la seule base légitime du droit électoral: «Son jour
+viendra,» dit M. Garnier-Pagès[237]. C'était montrer la république en
+perspective, et pour arriver à la république, une révolution. A l'aspect
+de telles idées et de telles chances, la Chambre des députés repoussa
+constamment les deux propositions. Elles furent même, à la dernière
+tentative de 1847, écartées à de plus fortes majorités qu'elles n'en
+avaient rencontré auparavant.
+
+Ce n'était cependant pas là un symptôme exact des dispositions et du
+mouvement des esprits dans la Chambre des députés elle-même: les deux
+réformes venaient d'être proposées immédiatement après les élections
+générales de 1846, moment peu opportun, de l'aveu récent de l'opposition
+elle-même, pour de telles innovations; cette circonstance ne fut pas
+étrangère à l'accroissement de la dernière majorité qui les rejeta. Le
+gros du parti conservateur continuait de les repousser comme inutiles,
+prématurées, et propres uniquement à affaiblir la monarchie
+constitutionnelle au profit de ses ennemis déclarés; mais les élections
+avaient amené dans la Chambre quelques membres nouveaux qui, pour
+réussir dans leur candidature, s'étaient présentés à la fois comme
+conservateurs et comme réformateurs, et qui gardaient dans l'assemblée
+cette attitude complexe et flottante: quoique peu nombreux, ce petit
+groupe, qui se donnait le nom de conservateurs progressistes, était
+remuant et bruyant. Non pas la conviction, mais la lassitude, et avec la
+lassitude quelque inquiétude gagnaient, dans les rangs de la majorité,
+quelques esprits modérés et prudents: il n'y avait, disaient-ils, point
+de bonnes raisons pour réclamer ces innovations; mais il n'y en avait
+pas non plus de bien impérieuses pour les refuser encore longtemps. On
+pressentait que, par le cours régulier des idées et des faits, elles ne
+tarderaient pas beaucoup à obtenir, dans la Chambre et dans une certaine
+mesure, la majorité.
+
+[Note 236: Les 15 février 1842 et 26 mars 1847; _Recueil de mes Discours
+politiques_, t. III, page 554; t. V, p. 380.]
+
+[Note 237: Dans la séance du 26 mars 1847.]
+
+Mais l'impatience et l'imprévoyance, ces deux fatales maladies de tant
+d'acteurs politiques, gagnèrent les deux oppositions qui, dans des
+desseins très-divers, attaquaient de concert le cabinet et le parti
+conservateur. L'opposition monarchique ne se résigna pas à attendre
+encore, de la lutte des pouvoirs constitutionnels, une victoire
+paisible. L'opposition républicaine jugea le moment favorable pour
+porter la lutte dans les régions d'où elle se promettait de tirer la
+force qui lui manquait dans les Chambres. D'un commun accord, les deux
+oppositions résolurent d'appeler à leur aide l'agitation extérieure; la
+question passa de l'arène parlementaire dans le champ des passions
+populaires; aux débats de la tribune succédèrent les banquets.
+
+De la fin de la session de 1847 à l'ouverture de celle de 1848, ils
+tinrent la France dans un état de fièvre continue: fièvre factice et
+trompeuse en ce sens qu'elle n'était pas le résultat naturel et spontané
+des voeux et des besoins réels du pays; vraie et sérieuse en ce sens que
+les partis politiques qui en avaient pris l'initiative trouvèrent, dans
+une portion des classes moyennes et du peuple, une prompte et vive
+adhésion à leur provocation. Commencés le 9 juillet 1847 par celui du
+_Château-Rouge_ à Paris, les banquets se renouvelèrent pendant six mois
+dans la plupart des départements, à Colmar, Strasbourg, Saint-Quentin,
+Lille, Avesnes, Cosne, Châlons, Mâcon, Lyon, Montpellier, Rouen, etc.,
+avec des circonstances et sous des physionomies à la fois pareilles et
+diverses, où éclataient le profond désaccord des provocateurs en même
+temps que l'unité et l'entraînement de la provocation. Dans les uns,
+d'un consentement préalable entre les représentants des divers partis,
+le nom du roi et tout témoignage d'adhésion au gouvernement de 1830
+furent passés sous un complet silence; dans d'autres, l'opposition
+monarchique réclama un _toast_ en l'honneur du roi; mais l'opposition
+républicaine s'y refusa, et l'opposition monarchique se relira du
+banquet pour aller obtenir ailleurs le _toast_ royal qu'elle désirait,
+et devant lequel une partie de l'opposition républicaine se retirait à
+son tour. Dans plusieurs villes, les révolutionnaires asservis aux
+souvenirs de la Convention nationale firent éclater sans réserve leur
+admiration pour ses plus tyranniques et sanguinaires chefs, Danton,
+Robespierre, Saint-Just. Ailleurs ce furent les Girondins et les élans
+de la politique oratoire ou poétique qui obtinrent les honneurs de
+l'apothéose. A l'occasion des premiers banquets, les radicaux exclusifs
+avaient blâmé l'alliance de l'opposition républicaine avec l'opposition
+monarchique et avaient refusé de s'y associer; mais ils s'aperçurent
+bientôt que le vent qu'on avait déchaîné soufflait dans leurs propres
+voiles, et ils reprirent, dans quelques-uns des banquets suivants,
+non-seulement leur place mais une influence prépondérante, en ouvrant à
+leur tour les perspectives des réformes sociales les plus sympathiques
+aux passions populaires. Les républicains modérés firent quelques
+efforts pour se distinguer de ces compromettants associés; plusieurs des
+principaux chefs de l'opposition monarchique refusèrent de prendre part
+aux banquets. Mais à travers toutes ces diversités, toutes ces
+précautions de conduite et de parole, dans cet incohérent et transparent
+chaos, le caractère de l'événement fut partout le même et de plus en
+plus évident: laquelle des oppositions ainsi entrées en scène serait
+l'instrument et la dupe de l'autre? Telle fut la question clairement
+posée et presque aussitôt résolue que posée. Je lis dans l'_Histoire de
+la Révolution de 1848_, par M. Garnier-Pagès, cet honnête et clairvoyant
+récit; l'opposition monarchique et l'opposition républicaine venaient de
+conclure leur alliance pour le banquet du _Château-Rouge:_ «Sortis de
+chez M. Odilon Barrot, les membres radicaux de la réunion marchèrent
+quelque temps ensemble. Arrivés sur le boulevard, à la hauteur du
+ministère des affaires étrangères, ils allaient se séparer:--Ma foi, dit
+en ce moment M. Pagnerre, je n'espérais pas, pour nos propositions, un
+succès aussi prompt et aussi complet. Ces messieurs voient-ils bien où
+cela peut les conduire? Pour moi, je confesse que je ne le vois pas
+clairement; mais ce n'est pas à nous radicaux de nous en effrayer.--Vous
+voyez cet arbre, reprit alors M. Garnier-Pagès; eh bien, gravez sur son
+écorce le souvenir de ce jour; ce que nous venons de décider, c'est une
+révolution[238].» M. Garnier-Pagès ne prévoyait pas que la république de
+1848, aussi bien que la monarchie de 1830, périrait à son tour, et bien
+vite, dans cette révolution.
+
+[Note 238: _Histoire de la Révolution de 1848_, par Garnier-Pagès, t.
+IV, page 102.]
+
+Charmés de voir la lutte ainsi transportée dans leur domaine, tous les
+journaux de toutes les oppositions soutinrent, commentèrent, fomentèrent
+ardemment les banquets. Avec les mêmes dissidences, les mêmes petits
+combats intérieurs qui se manifestaient entre leurs patrons, mais aussi
+avec une violence bien plus ouverte et un ascendant bien plus déclaré de
+l'élément révolutionnaire sur l'élément monarchique. En présence de
+cette fermentation ainsi aggravée, nous nous demandâmes s'il ne fallait
+pas interdire complétement les banquets; le premier avait eu lieu sans
+obstacle; l'opposition pouvait se prévaloir de l'exemple de quelques
+banquets précédents spontanément réunis, dans d'autres circonstances,
+sous le drapeau conservateur. Nous résolûmes de laisser à la liberté de
+réunion son cours et d'attendre, pour combattre le mal, qu'il fût devenu
+assez évident et assez pressant pour que le sentiment du public
+tranquille réclamât l'action du pouvoir en faveur de l'ordre menacé. Ce
+sentiment ne tarda pas à s'éveiller au sein du parti conservateur; mais,
+à côté de celui-là, un autre sentiment parut, moins favorable à la
+résistance. M. de Morny vint me voir un jour et me parla de la situation
+avec quelque inquiétude, même avec quelque hésitation dans ses propres
+vues: «Prenez-y garde, me dit-il; je ne dis pas que ce mouvement soit
+bon, mais il est réel; il faut lui donner quelque satisfaction. Dans
+quelle mesure? Je ne sais pas; mais il y a quelque concession à faire.
+Plusieurs de nos amis le pensent sans vous le dire; si vous ne vous y
+prêtez pas, on hésitera, on se divisera.» M. de Morny avait jusque-là,
+et dans des occasions délicates, fermement soutenu le cabinet; je le
+savais homme d'esprit et de courage; j'allai droit, avec lui, au fond
+des choses: «Vous me connaissez assez, lui dis-je, pour ne pas supposer
+qu'à les considérer en elles-mêmes, j'attache aux réformes dont on parle
+une importance capitale; quelques électeurs de plus dans les colléges et
+quelques fonctionnaires de moins dans la Chambre ne bouleverseraient pas
+l'État. Je ne me fais pas non plus illusion sur la situation du cabinet;
+il dure depuis bien longtemps; les assiégeants sont impatients; et parmi
+nos amis assiégés avec nous, quelques-uns sont las et voudraient bien un
+peu de repos. S'il ne s'agissait que de cela, ce serait facile à
+arranger. Mais ne vous y trompez pas; l'affaire n'est plus dans la
+Chambre; on l'en a fait sortir; elle a passé dans ce monde du dehors,
+illimité, obscur, bouillonnant, que les brouillons et les badauds
+appellent le peuple. C'est là qu'elle se débat en ce moment, par les
+banquets et les journaux. Là, ce ne sont plus les réformistes, ce sont
+les révolutionnaires qui dominent et font les événements.--Je le sais
+bien, reprit M. de Morny, et c'est à cause de cela que je suis inquiet;
+si ce mouvement continue, si on va où il pousse, nous arriverons je ne
+sais où, à quelque catastrophe; il faut l'arrêter à tout prix, et on ne
+le peut que par quelque concession.--Retirez donc la question, lui
+dis-je, des mains qui la tiennent aujourd'hui; qu'elle rentre dans la
+Chambre; que la majorité fasse un pas dans le sens des concessions
+indiquées; si petite qu'elle soit, je vous réponds qu'elle sera
+comprise, et que vous aurez un nouveau cabinet qui fera ce que vous
+croyez nécessaire.» La physionomie de M. de Morny devint soucieuse:
+«C'est aisé à dire, reprit-il; mais ce sera là bien autre chose que la
+retraite du cabinet; ce sera la défaite, la désorganisation plus ou
+moins profonde, plus ou moins longue, du parti conservateur. Qui sait ce
+qui en résulterait? et qui voudra se faire l'instrument d'un tel coup?»
+Évidemment l'idée de sortir de son camp, et de se séparer, pour un
+avenir si incertain, des amis avec lesquels il avait jusque-là combattu,
+lui déplaisait fort: «Je vous comprends, lui dis-je; mais à coup sûr
+vous comprenez aussi que ce n'est pas moi qui me chargerai de cette
+oeuvre. Qu'une majorité nouvelle en décide; si la question rentre dans
+la Chambre, c'est au groupe réformiste qu'il appartient de la vider.»
+
+Je m'arrête ici un moment pour dire quelques mots d'un reproche qu'on
+m'a souvent adressé, et qui n'est pas dénué de vérité, quoiqu'il manque
+complétement de justice. Je ne me préoccupais, a-t-on dit, que des
+questions et des luttes parlementaires, point des intérêts et des
+aspirations populaires; mes pensées et mes efforts se renfermaient dans
+les Chambres et me faisaient oublier le pays; je faisais tout pour les
+désirs et la prépondérance des classes moyennes, rien pour la
+satisfaction et le progrès du peuple. Je repousse ces mots, _tout_ d'une
+part et _rien_ de l'autre; je résumerai tout à l'heure, en terminant ces
+_Mémoires_, les mesures prises et les innovations accomplies par le
+gouvernement de 1830, au profit de toutes les classes, dans les
+campagnes comme dans les villes, pour le bien-être moral et matériel du
+peuple; les esprits tant soit peu équitables reconnaîtront que ni la
+sympathie, ni les succès efficaces en ce sens n'ont manqué à cette
+laborieuse époque. Mais je conviens que la fondation de la liberté
+politique a été ma première pensée. J'étais et je demeure convaincu que
+les principes et les actes de 1789 ont apporté, dans la société civile,
+les réformes essentielles; la révolution sociale est accomplie; les
+droits de la liberté et de l'égalité civile sont conquis; mais, après
+cette grande oeuvre, la conquête de la liberté politique est restée
+incomplète et précaire. C'est surtout vers cette liberté-là, vers
+l'exercice des droits qui la prouvent et l'affermissement des
+institutions qui la garantissent qu'ont été dirigés les efforts auxquels
+j'ai eu l'honneur de prendre quelque part. Mais cette cause est celle de
+la nation tout entière aussi bien que de telle ou de telle classe de
+citoyens; la liberté politique est aussi nécessaire aux petits qu'aux
+grands, aux pauvres qu'aux riches, aux ouvriers qu'aux bourgeois; sans
+la liberté politique, la sécurité et la dignité manquent également aux
+libertés civiles. Dans l'état actuel de notre société, quand je me suis
+surtout préoccupé de la fondation du gouvernement libre, j'ai voulu et
+cru servir le premier intérêt du peuple, de son bonheur et de ses
+progrès.
+
+J'ajoute que, lorsqu'il s'agit de donner satisfaction aux voeux
+populaires, il y a un danger et un tort que les hommes d'honneur et de
+sens doivent avoir à coeur d'éviter: c'est le tort et le danger de
+promettre plus qu'on ne peut tenir et de dire plus qu'on ne fait. Ce
+genre de charlatanisme m'a toujours été particulièrement antipathique;
+il tourne bientôt au détriment du pouvoir qui s'en sert et du peuple qui
+s'y confie.
+
+Je reviens aux banquets de 1847 et à la situation qu'ils faisaient au
+gouvernement et au pays.
+
+Ils portaient le trouble et l'inquiétude autour du roi et à la cour,
+aussi bien que dans les Chambres et dans le public. Les gens de cour, je
+ne veux pas dire les courtisans, car ils ne le sont pas tous, là aussi
+il y a souvent plus de sincérité et de désintéressement qu'on ne pense,
+les gens de cour, dis-je, sont, dans la politique, des spectateurs
+très-intéressés, très-préoccupés de ce qui se fait ou se passe, et
+pourtant très-oisifs; ils assistent de très-près aux événements grands
+ou petits, et ils n'y exercent aucune influence publique et dont ils
+aient à répondre; ce sont des acteurs qui ne vivent que dans les
+coulisses. Situation fausse qui excite vivement la tentation de se
+mêler, d'influer, et qui ne donne que des moyens indirects et cachés de
+la satisfaire. Dans les monarchies absolues, la cour est le chemin et le
+théâtre de la puissance; dans les gouvernements libres, elle devient,
+pour les vrais et sérieux acteurs politiques, tantôt un embarras
+fatigant, tantôt un appui compromettant; mais elle n'est pas sans
+importance, soit comme embarras, soit comme appui. Je ne manquais pas, à
+la cour du roi Louis-Philippe, de partisans et d'amis sincèrement
+attachés à notre politique; mais j'y trouvais aussi des désapprobateurs,
+des mécontents, des adversaires plus ou moins déclarés; et plus, dans le
+pays et dans les Chambres, la situation devenait grave, plus, à la cour,
+les inquiétudes des uns et les espérances des autres devenaient vives et
+s'efforçaient de ne pas être vaines. Dans la famille royale elle-même,
+les idées n'étaient pas unanimes; le roi Louis-Philippe y régnait et
+gouvernait bien seul, en maître aussi bien qu'en père; mais il décidait
+des actions plus qu'il ne dominait les esprits; ceux des princes ses
+fils qui ne pensaient pas tout à fait comme lui se soumettaient, mais
+avec indépendance; et même contenues, les dispositions des princes ne
+laissent pas de percer et de peser sur la politique qui n'a pas leur
+assentiment. Je ne me dissimulais pas les inconvénients et les périls de
+ces dissidences domestiques au milieu de la grande lutte publique que
+nous soutenions; je trouvais quelquefois au roi l'air soucieux et
+abattu. Avant de nous engager et de l'engager lui-même dans les
+difficiles épreuves de la session qui approchait, je voulus sonder sa
+disposition et le mettre parfaitement à l'aise sur celle du cabinet:
+«Que le roi, lui dis-je un jour, ait la bonté d'y penser sérieusement;
+la situation est grave et peut provoquer des résolutions graves; on a
+réussi à donner à cette question de la réforme électorale et
+parlementaire une importance qu'en soi elle n'a pas, mais qui, dans
+l'état des esprits, est devenue réelle; il n'est pas impossible que le
+roi soit obligé de faire à cet égard quelque concession.--Que me
+dites-vous là? s'écria-t-il avec un mouvement de vive impatience;
+voulez-vous, vous aussi, m'abandonner, moi et la politique que nous
+avons soutenue ensemble?--Non, Sire; personne n'est plus convaincu que
+moi de la bonté de cette politique, et plus décidé à lui rester fidèle;
+mais le roi le sait par sa propre expérience; il y a, dans le
+gouvernement constitutionnel, des moments difficiles, des désagréments à
+subir, des défilés à passer. C'est sur le roi lui-même, je le reconnais,
+non sur ses ministres, que pèsent les situations de ce genre; les
+ministres qui n'y conviennent pas peuvent et doivent se retirer; le roi
+reste et doit rester. Si la question qui agite en ce moment le pays
+plaçait le roi dans une nécessité semblable, il y aurait pour lui plus
+de déplaisir que de danger; il trouverait dans les rangs de l'opposition
+des conseillers qui lui sont sincèrement attachés, et qui accompliraient
+probablement ces réformes dans une mesure conciliable avec la sûreté de
+la monarchie. Et si cette mesure était dépassée, si les nouveaux
+conseillers du roi ne contenaient pas le mouvement après l'avoir
+satisfait, si la politique d'ordre et de paix était sérieusement
+compromise, le roi ne tarderait pas à retrouver, pour la relever,
+l'appui du pays.--Qui me le garantira? Qui sait où peut me mener la
+pente où l'on veut que je me place? On est près de tomber quand on
+commence à descendre; avec votre cabinet, je suis à l'abri des mauvais
+premiers pas.--Pas autant que je le voudrais, Sire; le cabinet est bien
+attaqué; il l'est non-seulement dans la Chambre, dans le public ardent
+et bruyant; il l'est quelquefois auprès du roi lui-même, dans sa cour,
+plus haut encore peut-être.--C'est vrai, et je m'en désole; ils ont même
+inquiété et troublé un moment mon excellente reine; mais soyez
+tranquille, je l'ai bien raffermie; elle tient à vous autant que
+moi.--J'en suis bien heureux, Sire, et bien reconnaissant; mais tout
+cela fait pour le cabinet une situation bien tendue; s'il doit en
+résulter une crise ministérielle, il vaut mieux, infiniment mieux que la
+question soit résolue avant la réunion des Chambres et leurs débats.
+Aujourd'hui le roi peut changer son cabinet par prudence; la lutte une
+fois engagée, il ne le changerait que par nécessité.--C'est précisément
+là ma raison pour vous garder aujourd'hui, s'écria le roi; vous savez
+bien, mon cher ministre, que je suis parfaitement résolu à ne pas sortir
+du régime constitutionnel et à en accepter les nécessités, même
+déplaisantes; mais aujourd'hui il n'y a point de nécessité
+constitutionnelle; vous avez toujours eu la majorité; à qui céderais-je
+en changeant aujourd'hui mes ministres? Ce ne serait pas aux Chambres,
+ni au voeu clair et régulier du pays; ce serait à des manifestations
+sans autre autorité que le goût de ceux qui s'y livrent, et à un bruit
+au fond duquel il y a évidemment de mauvais desseins. Non, mon cher
+ministre, si le régime constitutionnel veut que je me sépare de vous,
+j'obéirai à mon devoir constitutionnel; mais je ne ferai pas ce
+sacrifice d'avance et par complaisance pour des idées que je n'approuve
+pas. Restez avec moi, défendez jusqu'au bout la politique que tous deux
+nous croyons bonne; si on nous oblige à en sortir, que ceux qui nous y
+obligeront en aient seuls la responsabilité.--Je n'hésite pas, Sire;
+j'ai cru de mon devoir d'appeler toute l'attention du roi sur la gravité
+de la situation; le cabinet aimerait mille fois mieux se retirer que de
+compromettre le roi; mais il ne l'abandonnera point.»
+
+Il n'y a dans cet entretien pas une idée, pas un mouvement, je pourrais
+dire pas une parole qui ne soient restés gravés dans ma mémoire, et que
+je ne reproduise avec une scrupuleuse fidélité.
+
+Au moment où, dans de telles circonstances et de telles dispositions, la
+session allait s'ouvrir, les oppositions résolurent de clore ce qu'on
+appelait dès lors la _campagne des banquets_ par un nouveau et solennel
+banquet réuni à Paris pour pousser jusqu'au bout, en présence des
+Chambres, les mêmes manifestations et les mêmes attaques; tous les
+députés qui avaient pris part à quelqu'un des banquets précédents y
+devaient être invités.
+
+Le cabinet posa nettement dans le discours de la couronne les faits et
+les questions: «Au milieu de l'agitation que fomentent des passions
+ennemies ou aveugles, une conviction m'anime et me soutient, dit le roi:
+c'est que nous possédons dans la monarchie constitutionnelle, dans
+l'union des grands pouvoirs de l'État, les moyens assurés de surmonter
+tous ces obstacles et de satisfaire à tous les intérêts moraux et
+matériels de notre chère patrie. Maintenons fermement, selon la charte,
+l'ordre social et toutes ses conditions; garantissons fidèlement, selon
+la charte, les libertés publiques et tous leurs développements: nous
+transmettrons intact aux générations qui viendront après nous le dépôt
+qui nous est confié, et elles nous béniront d'avoir fondé et défendu
+l'édifice à l'abri duquel elles vivront heureuses et libres.»
+
+Je ne retrouve pas sans une émotion profondément douloureuse ces trop
+confiantes paroles. Ma confiance était grande, en effet, quoique mon
+inquiétude fût vive. Ce fut là à cette époque, et je suis persuadé
+qu'ils ne m'en désavoueront pas, l'erreur commune de tous les hommes
+qui, dans les rangs de l'opposition comme dans les nôtres, voulaient
+sincèrement le maintien du gouvernement libre dont le pays entrait en
+possession. Nous avons trop et trop tôt compté sur le bon sens et la
+prévoyance politique que répand la longue pratique de la liberté; nous
+avons cru le régime constitutionnel plus fort qu'il ne l'était
+réellement; nous avons trop exigé de ses éléments divers, royauté,
+chambres, partis, bourgeoisie, peuple; nous n'avons pas assez ménagé
+leur caractère et leur inexpérience. Il en est des nations comme des
+individus: les leçons de la vie virile sont plus lentes et coûtent plus
+cher que ne l'imaginent les présomptueuses espérances de la jeunesse.
+
+J'ai déjà rappelé dans ces _Mémoires_, à mesure que les questions se
+sont présentées, les débats qui s'élevèrent, à l'ouverture de cette
+session, sur les principaux faits de notre politique extérieure et
+intérieure, les affaires de Suisse et d'Italie, le gouvernement de
+l'Algérie, les accusations de corruption électorale et parlementaire,
+etc. Je n'y reviens pas. Trois faits nouveaux et décisifs, la résolution
+définitive du cabinet quant aux réformes demandées, sa conduite à
+l'occasion du nouveau banquet projeté à Paris, et sa chute terminèrent,
+dans l'arène constitutionnelle du moins, cette courte et tragique lutte.
+Ce sont les seuls faits qui me restent à retracer et à caractériser.
+
+Le dernier paragraphe de l'adresse proposée par la commission de la
+Chambre des députés, en réponse au discours du trône, contenait cette
+phrase: «Les agitations que soulèvent des passions ennemies ou des
+entraînements aveugles tomberont devant la raison publique éclairée par
+nos libres discussions, et par la manifestation de toutes les opinions
+légitimes. Dans une monarchie constitutionnelle, l'union des grands
+pouvoirs de l'État surmonte tous les obstacles, et permet de satisfaire
+à tous les intérêts moraux et matériels du pays.» Après d'ardents
+débats, la Chambre avait voté à une forte majorité[239] la première
+partie de cette phrase, jusqu'à ces mots inclusivement: «La raison
+publique éclairée par nos libres discussions.» Un membre, du petit
+groupe réformiste qui s'était séparé du parti conservateur, M.
+Sallandrouze, proposa de substituer à la dernière partie un amendement
+ainsi conçu: «Au milieu des manifestations diverses, votre gouvernement
+saura reconnaître les voeux réels et légitimes du pays. Il prendra, nous
+l'espérons, l'initiative des réformes sages et modérées que réclame
+l'opinion publique, et parmi lesquelles il faut placer d'abord la
+réforme parlementaire. Dans une grande monarchie constitutionnelle,
+l'union des grands pouvoirs de l'État permet de suivre sans danger une
+politique de progrès et de satisfaire à tous les intérêts moraux et
+matériels du pays.»
+
+[Note 239: Le 11 février 1848 à 223 voix contre 18. La plus grande
+Partie de l'opposition s'était abstenue.]
+
+Invité à m'expliquer sur l'amendement, je fis plus: je jugeai que le
+moment était venu d'exprimer hautement la pensée générale du cabinet et
+l'intention de sa conduite, actuelle et future, dans la question si
+ardemment poursuivie. Nous n'avions, je l'ai déjà dit, point de
+répulsion permanente pour les réformes proposées; mais nous ne pensions
+pas qu'au milieu de la fermentation hostile au gouvernement tout entier
+qu'on avait suscitée en leur nom, elles fussent opportunes, ni qu'il
+convînt à un cabinet conservateur de les accueillir quand la grande
+majorité du parti conservateur les repoussait. Nous étions bien résolus,
+d'un côté, à sortir du pouvoir dès que la moindre majorité en faveur de
+ces concessions apparaîtrait dans la Chambre; de l'autre, à ne pas nous
+faire les instruments de la défaite et de la désorganisation de
+l'ancienne majorité si elle persistait dans la politique générale que
+nous avions soutenue ensemble. Dans l'état des choses, le sort de cette
+politique dépendait du sort du parti qui lui avait prêté foi et force.
+La fidélité aux idées et aux amis est l'une des conditions vitales du
+gouvernement libre; mais elle n'entraîne point l'immobilité du
+gouvernement lui-même: quand les idées et les alliances changent, les
+personnes aussi doivent changer. Ce fut en vertu de ces maximes et pour
+les mettre en pratique que je pris la parole: «Si je ne me trompe,
+dis-je, ce qui importe et ce qui convient à tout le monde dans la
+Chambre, c'est qu'il n'y ait ni perte de temps, ni obscurité dans la
+situation et dans les paroles. Je viens donc, sans que ce débat se
+prolonge davantage, dire ce que le ministère croit pouvoir dire et faire
+aujourd'hui dans la question dont il s'agit.
+
+«Après ce qui s'est passé naguère dans le pays, en présence de ce qui se
+passe en Europe, toute innovation du genre de celle qu'on vous indique,
+et qui aboutirait nécessairement à la dissolution de la Chambre, serait,
+à notre avis, au dedans une faiblesse, au dehors une grande imprudence.
+Et la politique conservatrice, nous en sommes convaincus, en serait, au
+dedans, comme au dehors, gravement compromise.
+
+
+«Aujourd'hui donc, pour des mesures de ce genre, le ministère croirait
+manquer à tous ses devoirs en s'y prêtant.
+
+«Le ministère croirait également manquer à ses devoirs s'il prenait
+aujourd'hui, à cette tribune et pour l'avenir, un engagement. En
+pareille matière, Messieurs, promettre c'est plus que faire; car en
+promettant on détruit ce qui est et on ne le remplace pas. Un
+gouvernement sensé peut et doit quelquefois faire des réformes, il ne
+les proclame pas d'avance; quand il en croit le moment venu, il agit;
+jusque-là, il se tait. Je pourrais dire plus: je pourrais dire, en
+m'autorisant des plus illustres exemples, que jusque-là il combat;
+plusieurs des grandes réformes qui ont été opérées en Angleterre l'ont
+été par des hommes qui les avaient combattues jusqu'au moment où ils ont
+cru devoir les accomplir.
+
+«En même temps que je dis cela, le ministère ne méconnaît pas l'état des
+esprits, ni dans le pays, ni dans la Chambre; il ne le méconnaît pas et
+il eu tient compte. Il reconnaît que ces questions doivent être
+examinées à fond et vidées dans le cours de cette législature.
+
+«Ce que vous me demandez en ce moment, dans votre pensée, c'est ce que
+fera le ministère le jour où viendra définitivement cette question, dans
+le cours de cette législature; vous me demandez quel parti il prendra,
+quelle conduite il tiendra. Voilà votre question; voici ma réponse.
+
+«Le maintien de l'unité du parti conservateur, le maintien de la
+politique conservatrice et de sa force, voilà ce qui sera l'idée fixe et
+la règle de conduite du cabinet. Le cabinet regarde l'unité et la force
+du parti conservateur comme la garantie de tout ce qui est cher et
+important au pays. Il fera de sincères efforts pour maintenir, pour
+rétablir, si vous voulez, sur cette question, l'unité du parti
+conservateur, pour que ce soit le parti conservateur lui-même, et tout
+entier, qui en adopte et en donne au pays la solution. Si une telle
+transaction dans le sein du parti conservateur est possible, si les
+efforts du cabinet dans ce sens peuvent réussir, la transaction aura
+lieu. Si cela n'est pas possible, si, sur ces questions, le parti
+conservateur ne peut parvenir à se mettre d'accord et à maintenir la
+force de la politique conservatrice, le cabinet laissera à d'autres la
+triste tâche de présider à la désorganisation du parti conservateur et à
+la ruine de sa politique.
+
+«Voilà quelle sera notre règle de conduite. Je repousse l'amendement.»
+
+La majorité me comprit et m'approuva. Après un court débat, l'amendement
+de M. Sallandrouze fut rejeté par 222 voix contre 189, et l'adresse
+entière fut votée, telle que l'avait proposée la commission.
+
+La situation était nettement déterminée. Dans le présent, le cabinet
+repoussait les propositions de réforme électorale et parlementaire. Les
+deux questions devaient être vidées dans le cours de la législature et
+avant des élections nouvelles. Dans cet intervalle, le cabinet
+essayerait de ramener, sur ces questions, l'unité dans le parti
+conservateur, et de faire en sorte qu'il accomplît lui-même les réformes
+en maintenant d'ailleurs la politique conservatrice. S'il n'était pas
+possible d'atteindre ce but en rétablissant cet accord, le cabinet se
+retirerait, et d'autres hommes, soutenus par une autre majorité,
+viendraient pratiquer une autre politique. On ne pouvait satisfaire plus
+complètement aux principes et aux conditions du gouvernement libre sous
+la monarchie constitutionnelle.
+
+Mais c'était précisément la monarchie constitutionnelle elle-même qui
+était en question, et ses adversaires déclarés marchaient d'un pas
+pressé à sa ruine. Dès l'ouverture de la session, le journal qui passait
+pour l'organe de l'opposition républicaine, le _National_ avait proclamé
+que le roi Louis-Philippe était le véritable auteur responsable de la
+politique de résistance à tout progrès. Il ajoutait qu'il n'y avait rien
+non plus à attendre de la Chambre des députés: «Prolonger l'erreur de la
+France en lui promettant une modification ministérielle désormais
+impossible serait, de la part de l'opposition, une faute inexcusable.
+L'important aujourd'hui est de bien faire comprendre au pays que la
+minorité parlementaire est impuissante à résoudre les difficultés de la
+situation et qu'il doit se sauver lui-même[240].» En même temps,
+l'organe de l'opposition radicale la plus ardente, le journal _la
+Réforme_ annonçait à ses amis que «ses ressources étaient épuisées, et
+que, la république étant ajournée à la mort du roi Louis-Philippe, la
+_Réforme_ ne vivrait plus que jusqu'au lendemain du banquet, afin de
+mourir dans un triomphe de la démocratie[241].» Au dire de tout le
+parti, il y avait urgence à agir. Il était impossible de faire plus
+ouvertement et plus immédiatement appel à une révolution.
+
+[Note 240: _National_ du 31 décembre 1847.]
+
+[Note 241: _Histoire de la Révolution de 1848_, par M. Garnier-Pagès, t.
+IV, p. 210.]
+
+Le lendemain du vote de l'adresse[242], l'opposition monarchique et
+l'opposition républicaine se réunirent pour délibérer sur la conduite
+qu'elles avaient à tenir. Les opinions furent diverses, mais
+très-inégalement partagées: quelques-uns proposèrent que l'opposition
+parlementaire tout entière donnât sa démission; c'était transporter
+devant les collèges électoraux la question perdue dans la Chambre, et se
+soustraire à la responsabilité des événements obscurs que pouvait amener
+la campagne des banquets. La grande majorité des assistants repoussa
+cette idée; ils ne voulaient pas, en rentrant ainsi dans une arène
+légale, avoir l'air de désavouer la fermentation extérieure qu'ils
+avaient provoquée et en perdre tout le fruit. La réunion décida que le
+nouveau banquet proposé à Paris aurait lieu, que les membres de
+l'opposition y assisteraient, et qu'une commission, composée des députés
+de Paris, de trois membres de chaque fraction du côté gauche, des
+délégués du Comité central et de quelques rédacteurs en chef des
+journaux, serait chargée d'en préparer l'exécution.
+
+[Note 242: 13 février 1848.]
+
+En présence de cette résolution, que ferait le cabinet? Le ministre de
+l'intérieur, M. Duchâtel, avait répondu d'avance à cette question: dès
+le 18 janvier, dans la discussion de l'adresse à la Chambre des pairs,
+il avait déclaré que le gouvernement se tenait pour investi du droit
+d'interdire les banquets et autres réunions publiques quand il croyait
+que l'ordre public en serait compromis; il usait ou n'usait pas de ce
+droit selon que les circonstances lui semblaient ou non l'exiger; il
+avait laissé naguère plusieurs banquets suivre leur cours, par
+ménagement pour l'esprit de liberté, et parce qu'il avait jugé
+nécessaire, pour éclairer la conscience publique, que le caractère et
+l'effet de ces réunions se fussent pleinement manifestés. Il pensait que
+maintenant la lumière était faite, et c'était par son ordre que le
+préfet de police, M. Gabriel Delessert, avait récemment interdit le
+banquet réformiste proposé dans le 12e arrondissement. Dans la
+discussion de l'adresse à la Chambre des députés, M. Duchâtel et, avec
+lui, le garde des sceaux, M. Hébert, maintinrent la même doctrine: ils
+rappelèrent les lois de 1790, de 1791, les arrêtés consulaires de l'an
+VIII et de l'an IX qui avaient réglé le pouvoir du préfet de police, et
+la pratique constante de l'administration, après comme avant 1830, en
+1831, en 1833, 1835, 1840, sous les cabinets divers, sous celui de M.
+Casimir Périer, du duc de Broglie, de M. Thiers comme sous le nôtre.
+L'opposition parlementaire contesta ardemment la législation et la
+pratique; elle soutint qu'en soi, et surtout depuis la révolution de
+1830, le droit de réunion était un droit public, antérieur et supérieur
+à toute police, dont les abus devaient être punis, comme l'abus de tout
+autre droit, mais qui ne pouvait, en aucun cas, être l'objet d'aucune
+mesure préventive. Ce fut sur ce terrain que s'établit le débat, et que
+le droit du gouvernement à interdire le nouveau banquet projeté dans
+Paris fut passionnément nié par l'opposition.
+
+Il y avait évidemment là une question de légalité que ni les débats de
+la tribune ni les actes de l'administration ne pouvaient résoudre. M.
+Duvergier de Hauranne l'avait lui-même reconnu d'avance, car, dans la
+discussion du dernier paragraphe de l'adresse, en contestant
+très-vivement le droit du ministère à interdire les banquets: «Il s'agit
+là, avait-il dit, d'un subterfuge dont les tribunaux ne peuvent manquer
+de faire justice[243].» Il était urgent de faire vider cette question
+par les tribunaux, car les républicains ardents pressaient les démarches
+et les événements; le _National_ annonça le 17 février que le banquet
+aurait lieu le dimanche 20, et il en désigna le local; le lendemain 18,
+son assertion fut désavouée par la commission du banquet qui le fixa au
+mardi 22, en disant que le local n'était pas encore déterminé; le
+_National_ témoigna son humeur, se plaignant surtout qu'on renonçât au
+dimanche, dont il se promettait sans doute un plus grand concours
+populaire. De jour en jour, d'heure en heure, la diversité d'intention
+et d'effort entre l'opposition monarchique et l'opposition républicaine
+se marquait plus clairement: les chefs de l'opposition monarchique
+commençaient à s'inquiéter; ils engagèrent des pourparlers avec
+quelques-uns des amis du cabinet, et, le 19 février 1848, il en résulta,
+sur la situation et la question pendantes, un engagement d'honneur qui
+fut rédigé en ces termes:
+
+[Note 243: Chambre des députés, séance du 7 février 1848.]
+
+«_Procès-verbal._
+
+«Dans le but d'éloigner une collision qui pourrait, en troublant l'ordre
+public, compromettre nos institutions et nos libertés, et d'éviter
+réciproquement, au gouvernement et au parti de l'opposition, un ridicule
+ou un danger, MM. Duvergier de Hauranne, Léon de Malleville et Berger,
+Vitet et de Morny se sont réunis en s'engageant à user de leur influence
+pour faire adopter, chacun par leur parti, les résolutions et les
+arrangements qu'ils auront jugé utile et prudent de prendre dans les
+circonstances actuelles.
+
+«Le but de cette entrevue ainsi déterminé, la situation relative des
+partis a été exposée ainsi qu'il suit:
+
+«Le ministère, dans la discussion de l'adresse, a déclaré qu'il croyait
+avoir le droit d'interdire les banquets en vertu des lois et règlements
+généraux de police, qu'il ne croyait donc pas nécessaire d'apporter aux
+Chambres une loi nouvelle, se trouvant suffisamment armé à cet effet;
+mais que la question de légalité se viderait ailleurs.
+
+«Or, quel est le moyen loyal et logique d'arriver à cette solution?
+Évidemment aucun, si le gouvernement ne s'y prête pas jusqu'à un certain
+point. Il faut d'abord qu'un banquet soit annoncé, que l'autorité en
+soit avertie, le local désigné, les préparatifs disposés. Supposant
+alors que le gouvernement, se croyant fort de son droit, fasse envahir
+la salle et s'oppose par la force à l'entrée des convives, qu'en peut-il
+résulter? deux alternatives:
+
+«Ou bien les députés et leur suite tenteront de forcer l'entrée; et
+indépendamment de la gravité d'un pareil acte et de ses conséquences, ce
+fait constituera un acte de rébellion. La question sera donc dénaturée
+et la légalité demeurera incertaine.
+
+«Ou bien les députés et leur suite préféreront ne pas amener une
+collision et s'en retourneront paisiblement. Alors il n'y aura ni délit,
+ni contravention, rien à verbaliser, rien à juger, et la question
+restera encore en suspens, comme un germe de fermentation entre les
+partis.
+
+«Ni le gouvernement, ni l'opposition n'ont à gagner à aucune de ces deux
+solutions.
+
+«Les cinq membres ont reconnu la vérité de ce premier exposé de la
+question. Ils sont tombés d'accord que le seul moyen d'arriver à une
+solution qui mît un terme à cette situation si tendue était que le
+gouvernement consentît à laisser la contravention arriver au point où
+elle pût être légalement constatée, afin qu'à la suite d'une
+condamnation prononcée, par défaut, par un juge de paix, on pût, par
+appel, soumettre la question légale à la juridiction éclairée de la cour
+de cassation.
+
+«Les conventions suivantes ont donc été arrêtées de bonne foi entre les
+cinq membres, comme gens loyaux et honnêtes, animés d'une intention sage
+et patriotique.
+
+«Les députés de l'opposition feront tout ce qui leur sera humainement
+possible pour que l'ordre ne soit pas troublé. Ils entreront
+paisiblement dans la salle du banquet, malgré l'avertissement du
+commissaire de police qui, placé à la porte, les préviendra, dès leur
+entrée, qu'ils violent un arrêté du préfet de police. Ils recommanderont
+aux convives de ne pas insulter ni huer le commissaire de police (ce
+point intéressant autant la dignité de la réunion que celle de l'agent
+de l'autorité). Ils prendront place. Aussitôt qu'ils seront assis, le
+commissaire de police constatera la contravention, et verbalisera contre
+M. Boissel ou tout autre, en déclarant à la réunion qu'elle ait à se
+séparer, sans quoi lui, commissaire, serait obligé d'employer la force
+pour l'y contraindre.
+
+«A cette injonction, M. Barrot répondra par une allocution brève dans
+laquelle il maintiendra le droit de réunion; il protestera contre cet
+abus d'autorité de la part du gouvernement; il constatera qu'il n'a
+voulu que faire juger judiciairement la question, et il engagera la
+réunion à se séparer avec calme, tout en déclarant ne céder qu'à la
+force. Il fera comprendre à l'Assemblée que toute rébellion ou insulte
+envers un officier public dénaturerait complétement la question et
+manquerait le but que l'opposition a voulu atteindre. Il est loyalement
+convenu qu'il ne fera pas de discours contre le gouvernement et la
+majorité, qu'enfin il ne donnera pas à la réunion l'air d'un banquet
+accompli malgré le gouvernement.
+
+«Aussitôt dit, les députés donneront l'exemple en se retirant eux-mêmes,
+et ils déclareront en sortant, afin que le public du dehors ne se
+méprenne pas et ne s'irrite pas, qu'ils en sont venus à leurs fins, et
+qu'ils ont pris la seule voie pour arriver à un jugement.
+
+«Les membres prennent loyalement, de part et d'autre, l'engagement
+d'agir sur les journaux organes de leurs partis, _Débats, Conservateur,
+Constitutionnel, Siècle, National_, de façon qu'aucun article
+provocateur ou railleur ne puisse envenimer les esprits, dénaturer les
+faits ci-dessus détaillés, et en faire une arme contre le gouvernement
+ou l'opposition. La polémique à ce sujet restera dans l'esprit qui a
+donné lieu à la présente convention. L'attitude de l'opposition sera
+traitée comme une démarche digne et modérée; le gouvernement ne sera pas
+accusé de faiblesse, de reculade, et la mesure dans laquelle il aura usé
+de son autorité sera considérée comme le désir sincère de tenir
+l'engagement pris dans la discussion, celui d'arriver à une solution
+judiciaire.
+
+«Le commissaire ayant verbalisé contre M. Boissel ou tout autre,
+l'autorisation de la Chambre sera réciproquement accordée sans
+difficulté, sans discours.
+
+«Les députés de l'opposition prennent l'engagement de ne patronner,
+présider, encourager, par leurs discours ou leur présence, aucun banquet
+à Paris ou ailleurs, défendu par la municipalité, jusqu'au jugement de
+la cour de cassation, et de ne pas attaquer le gouvernement sur les
+moyens qu'il croirait devoir prendre pour empêcher qu'il ne s'en
+organise d'autres.
+
+«Enfin, sans pouvoir préciser tous les détails, l'esprit de cette note,
+compris avec la bonne foi et l'intelligence qui appartiennent à des
+hommes aussi haut placés et aussi respectables que les cinq membres qui
+se sont réunis, présidera, avant et après le banquet, à toute leur
+participation et leur immixtion dans les actes qui en seront la
+préparation et la conséquence.
+
+«Paris, ce 19 février 1848.»
+
+Dès le lendemain 20 février, M. Duchâtel porta au conseil du roi
+l'arrangement ainsi conclu avec les représentants de l'opposition pour
+arriver, sans trouble ni violence et par la voie judiciaire, à la
+solution de la question de légalité sur laquelle portait le débat. Après
+un sérieux examen, la proposition fut adoptée par le conseil, dans la
+confiance que la conduite convenue serait, des deux parts,
+scrupuleusement tenue. Non-seulement le roi approuva l'arrangement; mais
+dans l'intérieur de la famille royale et au sein du parti conservateur,
+on s'en montra satisfait. M. Dupin, en l'apprenant quelques heures après
+le conseil, en félicita vivement le garde des sceaux, et lui dit
+spontanément qu'il irait lui-même, comme procureur général, porter la
+parole et soutenir le droit du gouvernement devant la cour de cassation
+si elle était appelée à se prononcer. Les magistrats gardaient la
+réserve convenable; mais tout indiquait que leur opinion sur la question
+de légalité était d'accord avec la conduite du gouvernement; il y avait
+lieu d'espérer que la crise aurait une issue tranquille; les plus
+modérés de l'opposition républicaine paraissaient eux-mêmes s'y
+résigner.
+
+Mais il en était tout autrement dans le gros et le foyer du parti: la
+solution légale et tranquille de la question lui enlevait toute chance
+de ce succès que, tant de fois avant 1840, il avait en vain demandé aux
+conspirations et aux insurrections, et que le mouvement confusément
+réformateur et révolutionnaire des banquets lui avait fait espérer. Les
+vrais meneurs républicains ne se soumirent point à la situation que
+faisait à l'opposition toute entière l'arrangement convenu entre MM.
+Duvergier de Hauranne, Léon de Malleville, Berger, Vitet et de Morny, et
+accepté par le cabinet; n'osant pas le repousser ouvertement, ils
+résolurent de le rendre vain en transportant ailleurs que dans le
+banquet même la fermentation révolutionnaire et les chances qu'ils s'en
+promettaient. Le 21 février, lendemain de l'acceptation, par le
+gouvernement, du programme arrêté de concert avec l'opposition, les
+organes du parti républicain, le _National_, la _Réforme_ et la
+_Démocratie pacifique,_ et ces journaux-là seulement, publièrent une
+pièce ainsi conçue:
+
+«Voici la lettre que les députés de l'opposition ont adressée à la
+commission du banquet du 12e arrondissement, en réponse à l'invitation
+collective qu'ils ont reçue:
+
+«A Messieurs les président et membres de la commission du banquet du 12e
+arrondissement:
+
+
+ Paris, 18 février 1848.
+
+ «Messieurs,
+
+ «Nous avons reçu l'invitation que vous nous avez fait l'honneur de
+ nous adresser pour le banquet du 12e arrondissement de Paris.
+
+ «Le droit de réunion politique sans autorisation préalable ayant
+ été nié par le ministère dans la discussion de l'adresse, nous
+ voyons dans ce banquet le moyen de maintenir un droit
+ constitutionnel contre les prétentions de l'arbitraire, et de le
+ faire consacrer définitivement.
+
+ «Nous regardons dès lors comme un devoir impérieux de nous joindre
+ à la manifestation légale et pacifique que vous préparez, et
+ d'accepter votre invitation.»
+
+
+Suivaient les signatures de 92 députés des diverses oppositions. A quoi
+le _National_ ajoutait: «Nous donnons la liste des députés qui ont signé
+la lettre d'acceptation. Mardi matin, nous compléterons la liste des
+adhérents à la manifestation du 12e arrondissement de Paris; nous
+donnerons également la liste des absents et de ceux qui n'ont pas cru
+devoir s'associer à leurs collègues.»
+
+Après cette note, et séparément, venait le programme intitulé:
+
+«_Manifestation réformiste_.
+
+«La commission générale chargée d'organiser le banquet du 12e
+arrondissement croit devoir rappeler que la manifestation fixée à mardi
+prochain a pour objet l'exercice légal et pacifique d'un droit
+constitutionnel, le droit de réunion politique sans lequel le
+gouvernement représentatif ne serait qu'une dérision.
+
+«Le ministère ayant déclaré et soutenu à la tribune que la pratique de
+ce droit était soumise au bon plaisir de la police, les députés de
+l'opposition, des pairs de France, d'anciens députés, des membres du
+conseil général, des magistrats, des officiers, sous-officiers et
+soldats de la garde nationale, des membres du comité central des
+électeurs de l'opposition, des rédacteurs des journaux de Paris ont
+accepté l'invitation qui leur était faite de prendre part à la
+manifestation, afin de protester, en vertu de la loi, contre une
+prétention illégale et arbitraire.
+
+«Comme il est naturel de prévoir que cette manifestation publique peut
+attirer un concours considérable de citoyens, comme on doit présumer
+aussi que les gardes nationaux de Paris, fidèles à leur devise:
+_Liberté, Ordre public_, voudront en cette circonstance accomplir ce
+double devoir, qu'ils voudront défendre la liberté en se joignant à la
+manifestation, protéger l'ordre et empêcher toute collision par leur
+présence; que, dans la prévision d'une réunion nombreuse de gardes
+nationaux et de citoyens, il semble convenable de prendre des
+dispositions qui éloignent toute cause de trouble et de tumulte.
+
+«La commission a pensé que la manifestation devait avoir lieu dans le
+quartier de la capitale où la largeur des rues et des places permet à la
+population de s'agglomérer sans qu'il en résulte d'encombrement.
+
+«A cet effet, les députés, les pairs de France et les autres personnes
+invitées au banquet s'assembleront mardi prochain, à onze heures, au
+lieu ordinaire des réunions de l'opposition parlementaire, place de la
+Madeleine, nº 2.
+
+«Les souscripteurs du banquet qui font partie de la garde nationale sont
+priés de se réunir devant l'église de la Madeleine, et de former deux
+haies parallèles entre lesquelles se placeront les invités.
+
+«Le cortége aura en tête des officiers supérieurs de la garde nationale
+qui se présenteront pour se joindre à la manifestation.
+
+«Immédiatement après les invités et les convives, se placera un rang
+d'officiers de la garde nationale.
+
+«Derrière ceux-ci, les gardes nationaux formés en colonnes, suivant le
+numéro des légions.
+
+«Entre la troisième et la quatrième colonnes, les jeunes gens des
+écoles, sous la conduite de commissaires désignés par eux.
+
+«Puis les autres gardes nationaux de Paris et de la banlieue, dans
+l'ordre désigné plus haut.
+
+«Le cortége partira à onze heures et demie et se dirigera, par la place
+de la Concorde et les Champs-Élysées, vers le lieu du banquet.
+
+«La commission, convaincue que cette manifestation sera d'autant plus
+efficace qu'elle sera plus calme, d'autant plus imposante qu'elle
+évitera même toute espèce de conflit, invite les citoyens à ne pousser
+aucun cri, à ne porter ni drapeau, ni signe extérieur; elle invite les
+gardes nationaux qui prendront part à la manifestation à se présenter
+sans armes. Il s'agit ici d'une protestation légale et pacifique, qui
+doit être surtout puissante par le nombre et l'attitude ferme et
+tranquille des citoyens.
+
+«La commission espère que, dans cette occasion, tout homme présent se
+conduira comme un fonctionnaire chargé de faire respecter l'ordre; elle
+se confie à la présence des gardes nationaux; elle se confie aux
+sentiments de la population parisienne, qui veut la paix publique avec
+la liberté, et qui sait que, pour assurer le maintien de ses droits,
+elle n'a besoin que d'une démonstration paisible, comme il convient à
+une nation intelligente, éclairée, qui a la conscience de l'autorité
+irrésistible de sa force morale, et qui est assurée de faire prévaloir
+ses voeux légitimes par l'expression légale et calme de son opinion.»
+
+A coup sûr les bonnes paroles et les sages recommandations ne manquaient
+pas dans cette pièce; peut-être même, à force d'être répétées,
+laissaient-elles percer un secret sentiment de leur urgence et quelque
+doute de leur efficacité. Mais il n'y a point de paroles qui puissent
+changer la nature et l'effet des actes; le programme ainsi publié avait
+évidemment pour but et pour résultat de déplacer complétement la
+question posée et le théâtre de l'événement attendu. Il ne s'agissait
+plus d'arriver à une solution judiciaire, mais de faire éclater un
+mouvement populaire; ce n'était plus dans la salle du banquet, mais dans
+les rues que la question était posée, et l'événement ne dépendait plus
+de l'attitude des députés présents au banquet, mais de celle de la foule
+réunie pour les y conduire. Et dans l'état des faits et des partis, ce
+n'était pas là seulement une foule réunie pour manifester son opinion et
+son voeu; il y avait, dans l'appel spécial aux gardes nationaux invités
+à venir sous ce titre, sinon en armes, du moins en uniforme et à leur
+rang dans leurs légions, une grave atteinte aux lois sur le régime de
+cette armée civile. Pour quiconque ne s'arrêtait pas aux paroles et aux
+apparences, ce vaste rassemblement n'était, à vrai dire, qu'un coup
+audacieux des meneurs républicains révolutionnaires pour réunir et
+étaler leurs forces dans une circonstance favorable et avec des chances
+imprévues. Aucun gouvernement sérieux ne pouvait se méprendre sur le
+caractère d'un tel fait, ni accepter indolemment une situation pleine de
+péril, non-seulement pour l'ordre public, mais pour l'ensemble de nos
+institutions et la monarchie constitutionnelle elle-même.
+
+Le cabinet n'hésita pas un moment. Informé, le 20 février au soir, du
+manifeste qui devait être publié le lendemain, M. Duchâtel en donna
+sur-le-champ connaissance à MM. Vitet et de Morny, qui la veille avaient
+réglé, avec MM. Duvergier de Hauranne, Léon de Malleville et Berger,
+l'attitude réciproque du gouvernement et de l'opposition dans l'affaire
+du banquet. Les deux commissaires conservateurs ne voulaient pas croire
+à l'authenticité de cette pièce, tant elle leur paraissait en désaccord
+avec les procédés convenus et les paroles données; ils allèrent en
+demander l'explication aux commissaires de l'opposition. Ceux-ci se
+montrèrent troublés et affligés; ils désavouèrent dans la conversation
+le programme annoncé, et offrirent de faire insérer dans l'un de leurs
+journaux une note destinée à l'atténuer en le commentant; mais ils
+n'osèrent en promettre le désaveu public. Le pouvoir, qui depuis six
+mois glissait, de jour en jour, hors des mains de l'opposition
+monarchique, lui avait enfin complètement échappé, et le parti
+républicain révolutionnaire, maître de la situation, entraînait à sa
+suite ses tristes et timides alliés.
+
+Le lundi 21 février, à dix heures du matin, le cabinet se réunit au
+ministère de l'intérieur pour prendre, dans ces nouvelles circonstances,
+des mesures définitives: «Que pensez-vous à présent du banquet? dit M.
+de Salvandy à M. Hébert qui entrait dans le salon.--J'en pense, et plus
+que jamais, ce que j'en ai toujours pensé, répondit le garde des sceaux;
+qu'il ne doit pas se faire, et qu'il y a lieu de l'interdire.--En ce
+cas, reprit M. de Salvandy, nous sommes tous du même avis.» La
+résolution fut en effet unanime: le cabinet décida qu'il maintiendrait
+ce qu'il avait accordé, et offrirait toujours à l'opposition l'épreuve
+convenue pour arriver à une solution judiciaire; mais qu'il interdirait,
+et qu'au besoin il réprimerait toute manifestation contraire aux lois et
+dangereuse pour l'ordre public. La décision fut immédiatement exécutée.
+Un arrêté du préfet de police interdit formellement le banquet annoncé;
+un ordre du jour du commandant supérieur de la garde nationale de Paris
+rappela aux gardes nationaux les lois qui ne leur permettaient pas de se
+rassembler, à ce titre, sans l'ordre de leurs chefs immédiats et la
+réquisition de l'autorité civile; et pour que le public connût bien
+l'état de la question et les motifs de la conduite du gouvernement, M.
+Gabriel Delessert publia, en même temps que son arrêté d'interdiction du
+banquet, une proclamation ainsi conçue:
+
+
+ «Habitants de Paris!
+
+ «Une inquiétude qui nuit au travail et aux affaires règne depuis
+ quelques jours dans les esprits. Elle provient des manifestations
+ qui se préparent. Le gouvernement, déterminé par des motifs d'ordre
+ public qui ne sont que trop justifiés, et usant d'un droit que les
+ lois lui donnent et qui a été constamment exercé sans contestation,
+ a interdit le banquet du 12e arrondissement. Néanmoins, comme il a
+ déclaré, devant la
+
+ Chambre des députés, que cette question était de nature à recevoir
+ une solution judiciaire, au lieu de s'opposer par la force à la
+ réunion projetée, il a pris la résolution de laisser constater la
+ contravention en permettant l'entrée des convives dans la salle du
+ banquet, espérant que ces convives auraient la sagesse de se
+ retirer à la première sommation, afin de ne pas convertir une
+ simple contravention en un acte de rébellion. C'était le seul moyen
+ de faire juger la question devant l'autorité suprême de la cour de
+ cassation.
+
+ «Le gouvernement persiste dans cette détermination; mais le
+ manifeste publié ce matin par les journaux de l'opposition annonce
+ un autre but, d'autres intentions; il élève un gouvernement à côté
+ du véritable gouvernement du pays, de celui qui est institué par la
+ Charte et qui s'appuie sur la majorité des Chambres; il appelle une
+ manifestation publique, dangereuse pour le repos de la cité; il
+ convoque, en violation de la loi du 22 mars 1831, les gardes
+ nationaux qu'il dispose à l'avance, en haie régulière, par numéro
+ de légion, les officiers en tête. Ici aucun doute n'est possible de
+ bonne foi; les lois les plus claires, les mieux établies sont
+ violées. Le gouvernement saura les faire respecter; elles sont le
+ fondement et la garantie de l'ordre public.
+
+ «J'invite tous les bons citoyens à se conformer à ces lois, à ne se
+ joindre à aucun rassemblement, de crainte de donner lieu à des
+ troubles regrettables. Je fais cet appel à leur patriotisme et à
+ leur raison, au nom de nos institutions, du repos public et des
+ intérêts les plus chers de la cité.
+
+ «Paris, le 21 février 1848, Le pair de France, préfet de police,
+
+ «G. DELESSERT.»
+
+
+Le même jour, dans la séance de la Chambre des députés, les résolutions
+du gouvernement furent vivement attaquées: M. Duchâtel les justifia et
+les maintint avec autant de mesure dans les termes que de fermeté au
+fond; au nom de l'opposition monarchique, M. Odilon Barrot continua de
+les combattre, non sans quelque inquiétude «et en laissant, dit-il, de
+côté quelques expressions plus ou moins convenables d'un acte que je
+n'avoue ni ne désavoue, quoiqu'il me soit étranger;» et comme ces
+paroles excitaient dans la Chambre un certain mouvement: «J'avoue
+très-hautement, reprit-il, l'intention de cet acte; j'en désavoue les
+expressions[244].»
+
+[Note 244: Chambre des députés, séance du 21 février 1848; _Moniteur,_
+page 481.]
+
+Les journaux du soir annoncèrent qu'après la séance, l'opposition
+s'était réunie chez M. Odilon Barrot, «et que ne voulant prendre ni
+directement ni indirectement la responsabilité des conséquences qui
+pouvaient résulter des nouvelles mesures adoptées aujourd'hui par le
+gouvernement, elle renonçait à se rendre au banquet.
+
+«Elle adjure, ajoutait-on, les bons citoyens de s'abstenir de tout
+rassemblement et de toute manifestation qui pourraient servir de
+prétexte à des actes de violence.
+
+«En même temps l'opposition toute entière comprend que les nouvelles
+résolutions du ministère lui imposent de nouveaux et graves devoirs
+qu'elle saura remplir.»
+
+Le lendemain 22 février, non pas l'opposition toute entière, mais
+cinquante-deux de ses membres firent connaître quels étaient les
+nouveaux et graves devoirs qu'ils se proposaient de remplir; ils
+déposèrent, sur le bureau de la Chambre des députés, une proposition
+pour la mise en accusation du ministère, à raison de sa politique,
+extérieure et intérieure, dans tout le cours de son administration.
+
+De tous les actes de l'opposition dans cette ardente lutte, celui-là est
+le seul qui m'ait causé quelque surprise. Ni la profonde diversité de
+ses idées et des nôtres, soit sur la politique générale, soit sur les
+faits spéciaux, ni l'âpreté et, selon moi, l'injustice de ses attaques
+ne m'avaient étonné: je n'y avais vu que le cours naturel du
+gouvernement représentatif et la rude guerre des partis. Mais qu'une
+politique pratiquée pendant huit ans au sein de la plus entière liberté
+publique, éprouvée par les discussions les plus vives à la tribune et
+dans la presse, sanctionnée par l'adhésion d'une majorité constante, par
+plusieurs élections générales et par l'accord des grands pouvoirs de
+l'État, pure ainsi de toute tentative, de toute apparence
+inconstitutionnelle ou illégale, qu'une telle politique, dis-je, fût
+qualifiée de trahison, de contre-révolution, de tyrannie, et devînt tout
+à coup l'objet d'une accusation judiciaire, ce fait dépassait ma
+prévoyance. Quelques années plus tard, après les orages de la République
+et dans le calme de l'Empire, je demandai à un membre de l'ancienne
+opposition, qui avait été complétement étranger à cet acte, quel motif
+avait pu y porter ses amis: «Que voulez-vous? me dit-il; ils venaient de
+faire avorter le banquet en déclarant qu'ils n'iraient pas; il fallait
+bien qu'ils fissent quelque chose pour compenser et racheter un peu ce
+refus.»
+
+J'admis l'explication. Aux plus tragiques époques de notre Révolution,
+que d'actes déplorables n'ont été déterminés que par de tels embarras de
+situation personnelle, sans aucun plus grand ni plus légitime motif!
+
+Le 22 février fut une journée d'agitation plus que d'action. De part et
+d'autre, surtout dans les rangs un peu élevés de l'opposition comme au
+sein du pouvoir, on s'observait, on s'attendait. Le gouvernement voulait
+éviter toute apparence de provocation et rester dans son attitude
+légalement défensive. L'opposition était dans une crise de
+désorganisation; la retraite de l'opposition monarchique avait en même
+temps irrité et embarrassé le parti républicain; ses sociétés secrètes,
+ses troupes populaires bouillonnaient de colère et d'impatience; mais,
+dans son état-major, quelques-uns hésitaient, les uns par crainte de la
+responsabilité, les autres par doute du succès. Le 21 février, vers le
+soir, quand l'interdiction du banquet eut été partout déclarée, M.
+Duchâtel, pour en assurer l'efficacité, et sur la proposition du préfet
+de police, avait ordonné l'arrestation des principaux meneurs
+républicains.
+
+Vingt-deux mandats avaient été préparés; mais un peu plus tard, dans la
+soirée, la nouvelle arriva au ministère de l'intérieur qu'au bureau même
+de la _Réforme_, on avait résolu de renoncer au banquet, et le président
+de la commission du banquet, M. Boissel, vint lui-même en informer M.
+Duchâtel. La nouvelle était, non pas fausse, mais exagérée; quand on
+avait appris, au bureau de la _Réforme_, que l'opposition parlementaire
+ne voulait plus du banquet, la colère avait été au comble; les plus
+ardents des assistants avaient déclaré qu'ils ne se soumettraient point
+à cette résolution qu'ils qualifiaient de lâcheté, et que, si le banquet
+n'avait pas lieu, la manifestation populaire annoncée n'en suivrait pas
+moins son cours et n'en serait que plus décisive. Il y avait discorde
+dans le camp, et les passions révolutionnaires s'échauffaient de plus en
+plus dans leur travail et dans leur espoir. Pour mettre la discorde à
+profit et ne fournir aux passions aucun prétexte, l'exécution des
+mandats d'arrêt fut suspendue, et lorsque le lendemain, en présence de
+troubles sérieux, l'ordre fut donné d'y procéder, on n'arrêta que cinq
+des meneurs révolutionnaires, et des moins considérables; avertis ou
+inquiets, les autres s'étaient cachés. Dans la nuit du 21 au 22, M.
+Gabriel Delessert et les deux généraux commandants de la garde nationale
+et des troupes dans Paris, le général Jacqueminot et le général Tiburce
+Sébastiani, instruits de l'ajournement du banquet, vinrent engager le
+ministre de l'intérieur à contremander le grand déploiement de forces
+qui avait été prescrit pour le lendemain dans les divers quartiers de la
+ville, selon le système de mesures défensives institué par le maréchal
+Gérard. La mesure réclamée était trop pressée pour attendre la réunion
+du conseil; M. Duchâtel envoya le général Jacqueminot prendre l'avis du
+roi. Le roi répondit que non-seulement il approuvait cette proposition,
+mais que la même pensée lui était venue, et qu'il se disposait à la
+communiquer au ministre de l'intérieur. Le contre-ordre fut donc donné
+dans le seul but d'éviter tout étalage prématuré et toute démonstration
+provoquante; les troupes furent en même temps consignées dans leurs
+quartiers, prêtes à marcher.
+
+Roi, ministres, généraux et agents supérieurs du pouvoir, nous étions
+tous encore, comme dans la semaine précédente, sous l'empire de cette
+idée que le banquet était la grande affaire du moment, et que, puisqu'il
+était désorganisé et ajourné, le plus mauvais défilé était passé.
+Quoique nous eussions été déterminés à l'interdiction du banquet par le
+programme de manifestation extérieure et hostile que le parti
+républicain y avait joint, nous n'étions pas assez préoccupés de la
+gravité de ce nouveau fait et du changement qu'il avait apporté dans la
+situation. Loin d'avoir ralenti le mouvement en se retirant de la scène,
+l'opposition monarchique l'avait à la fois irrité et dégagé de toute
+entrave. Dans l'opposition républicaine elle-même, toute autorité, toute
+discipline avaient disparu: parmi les chefs apparents, les uns
+hésitaient; les autres, entraînés ou enivrés eux-mêmes, échauffaient de
+plus en plus la foule en lui prêtant l'éclat de leur nom et de leur
+parole; le pouvoir avait passé tout entier aux conspirateurs et aux
+fanatiques révolutionnaires, résolus à tout tenter et à saisir toutes
+les chances pour décider de l'événement selon leur passion. Quelques
+personnes, parmi lesquelles je remarquai surtout le baron de
+Chabaud-Latour, alors colonel du génie, naguère officier d'ordonnance de
+M. le duc d'Orléans et devenu l'un des aides de camp du jeune prince son
+fils, vinrent me voir, et appelèrent avec instance, sur le péril de
+cette situation, toute ma sollicitude. Leurs renseignements n'avaient
+rien de bien nouveau ni de bien précis; j'en parlai à mes collègues, qui
+ne méconnaissaient point le danger de l'attaque inconnue qu'on préparait
+et la nécessité de la vigilance; mais nous avions pour réprimer
+l'insurrection, si elle éclatait, des forces au moins égales à celles
+qui avaient suffi à réprimer les diverses insurrections tentées de 1830
+à 1840, et nous étions bien décidés à les déployer dès que nous y
+serions provoqués[245].
+
+[Note 245: Je joins ici le tableau des forces réunies à ce moment, dans
+Paris, ses forts et sa banlieue, tel que me le fournit le ministre de la
+guerre, le général Trézel, le plus consciencieux comme le plus courageux
+des hommes.
+
+
+ hommes. chevaux.
+ 43 bataillons d'infanterie, à 500 hommes 21,500 23,500
+ 2 bataillons de garde municipale 2,000
+ 20 escadrons de cavalerie, 3e et 8e dragons,
+ 13e chasseurs, 2e et 6e cuirassiers 2,000 2,000
+ 1 régiment à 5 escadrons de garde municipale
+ à cheval 600 600
+ 1 compagnie de gendarmes à cheval 200 150
+
+ _A reporter_ 26,300 2,750
+
+ hommes. chevaux.
+ _Report_ 26,300 2,750
+
+ 13 batteries du 5e régiment d'artillerie dont
+ quatre montées, à l'Ecole-Militaire; le
+ reste à Vincennes 3,000 2,400
+ 14 batteries du 6e régiment à Vincennes
+ 3 compagnies de sapeurs des 1er et 3e régiments 450 20
+ 4 compagnies de sous-officiers vétérans 400
+ 5 compagnies de sapeurs-pompiers 500
+ 1 compagnie d'ouvriers d'administration 150
+ 1 escadron du train des équipages 200 200
+
+ En tout 31,000 5,370]
+
+
+Le roi était content et confiant: en quelques paroles brèves, il me
+témoigna, et à M. Duchâtel, sa reconnaissance de notre attitude et sa
+satisfaction du résultat déjà acquis, l'abandon du banquet. Avec le
+ministre des travaux publics, M. Jayr, il fut plus expansif; en entrant
+aux Tuileries, le mardi matin 22 février, M. Jayr y trouva le maréchal
+Soult qui venait répéter au roi les témoignages de son dévouement et se
+mettre à sa disposition: «le maréchal promptement remercié et reparti,
+le roi vint à moi, le visage rayonnant (je reproduis les termes de M.
+Jayr):--«Eh bien! vous venez me féliciter; c'est qu'en effet l'affaire
+tourne à merveille. Que je vous sais gré, mes chers ministres, de la
+manière dont elle a été conduite! Vous savez qu'ils ont renoncé au
+banquet. Ils ont vu, un peu tard il est vrai, que c'était jouer gros
+jeu. Quand je pense que beaucoup de nos amis voulaient qu'on cédât! Mais
+ceci va réconforter la majorité.» M. Jayr trouvait la situation encore
+grave: «En venant au château, dit-il au roi, j'ai vu un courant continu
+d'hommes en blouse se dirigeant par les deux quais vers la place de la
+Concorde; les faubourgs envoyaient là leur avant-garde. Nous aurons,
+sinon une grande bataille, du moins une forte sédition. Il faut s'y
+tenir prêts.--Sans doute, reprit le roi, Paris est ému; comment ne le
+serait-il pas? Mais cette émotion se calmera d'elle-même. Après le
+_lâche-pied_ de la nuit dernière, il est impossible que le désordre
+prenne des proportions sérieuses. Du reste, vous savez que les mesures
+sont prises.»
+
+Sur plusieurs points et sous plusieurs formes, le désordre ne laissa pas
+d'être grave dans cette journée; des rassemblements se formèrent autour
+de la Madeleine; les chaises, les baraques, le mobilier du corps de
+garde de l'allée Marigny furent brisés, entassés et incendiés aux
+Champs-Élysées; d'autres corps de garde furent attaqués; des barricades
+s'élevèrent dans divers quartiers; des bandes erraient ça et là;
+quelques-unes s'arrêtèrent devant le ministère des affaires étrangères
+et la chancellerie, poussant des cris menaçants et tentant des
+violences; l'une d'elles se porta sur la Chambre des députés; quelques
+hommes pénétrèrent même dans la salle, d'où ils furent expulsés à
+l'instant. La répression fut partout efficace et douce; les troupes ne
+firent nul usage de leurs armes; à leur aspect et sur leurs sommations
+la foule se dispersait, mais pour se reformer bientôt ou se porter
+ailleurs. La lutte n'était pas définitivement engagée; mais la
+fermentation était profonde, répandue et obstinée. Dans la soirée, le
+roi témoigna les mêmes dispositions confiantes. M. Duchâtel trouva la
+reine alarmée. Toutes les mesures furent prises, tous les ordres donnés,
+toutes les troupes prêtes, pour que le lendemain la sédition, si elle
+s'aggravait, fût promptement et fortement réprimée.
+
+La nuit du 22 au 23 février se passa dans le même trouble, sans
+incidents graves: des bandes continuèrent d'errer, quelquefois
+aggressives et pillardes; des prisonniers furent amenés à la préfecture
+de police. Dès le matin du 23, des rassemblements plus considérables se
+formèrent dans le faubourg Saint-Antoine; beaucoup d'ouvriers oisifs
+parcouraient les rues; beaucoup de passants s'arrêtaient; beaucoup
+d'habitants se tenaient devant leurs portes, la plupart en curieux
+indifférents ou inquiets, attendant des événements que tous
+pressentaient, ceux qui les redoutaient comme ceux qui se disposaient à
+y prendre part.
+
+Vers dix heures le mouvement s'aggrava, en changeant de caractère et
+d'acteurs. Les meneurs républicains avaient compris que, mises en
+première ligne, leurs troupes accoutumées et connues servaient mal leur
+cause; ils pressèrent leurs alliés momentanés, les réformistes de la
+garde nationale, d'entrer eux-mêmes en scène sous un drapeau moins
+suspect. Plusieurs détachements des 7e, 3e, 2e et 10e légions se mirent
+en marche, les uns dans le faubourg Saint-Antoine, les autres vers la
+place du Palais-Royal, d'autres vers le bureau du _National_, rue
+Lepelletier; d'autres dans le quartier des écoles des faubourgs
+Saint-Germain et Saint-Jacques, criant partout: _Vive la réforme!_ et
+entrant en relations amicales avec les rassemblements populaires qu'ils
+rencontraient. Dans l'ensemble de la garde nationale, ces détachements
+ne formaient qu'une faible minorité; mais leur hardiesse, la nature de
+leur cri, le bruit qu'ils faisaient et la faveur qu'ils trouvaient dans
+les rues intimidaient ou embarrassaient les gardes nationaux, beaucoup
+plus nombreux, qui ne voulaient ni révolution ni réformes arrachées par
+l'émeute aux pouvoirs légaux, mais qui hésitaient à entrer en lutte avec
+l'uniforme de leurs corps et le voeu en apparence modéré de leurs
+camarades. L'un de nos plus dévoués amis, M. François Delessert, vint
+témoigner à M. Duchâtel son inquiétude en lui disant que, dans les
+meilleures compagnies de la 3e légion, notamment dans celle que
+commandait son fils, la plupart des conservateurs ne se rendaient pas à
+l'appel. D'un côté étaient la passion et le mouvement, de l'autre la
+tristesse et l'inertie.
+
+J'étais à la Chambre des députés avec la plupart des membres du cabinet;
+M. Duchâtel seul y manquait. On annonçait des interpellations sur les
+incidents du jour. Je fus averti que, hors de la Chambre, M. Duchâtel me
+demandait: en y venant, il avait passé par les Tuileries; je montai dans
+sa voiture et nous retournâmes ensemble au palais. Je reproduis son
+récit de l'entretien qu'il venait en hâte m'en rapporter: «Le roi, me
+dit-il, me demanda aussitôt où nous en étions. Je lui répondis que
+l'affaire était plus sérieuse que la veille et l'horizon plus chargé,
+mais qu'avec de l'énergie dans la résistance on s'en tirerait. Il me
+répondit que c'était aussi son sentiment; il ajouta qu'on lui donnait,
+de tous côtés, le conseil de terminer la crise en changeant le cabinet,
+mais qu'il ne voulait pas s'y prêter.--«Le roi sait bien, lui dis-je,
+que, pour ma part, je ne tiens pas à garder le pouvoir, et que je ne
+ferais pas un grand sacrifice en y renonçant; mais les concessions
+arrachées par la violence à tous les pouvoirs légaux ne sont pas un
+moyen de salut; une première défaite en amènerait bientôt une nouvelle;
+il n'y a pas eu loin, dans la Révolution, du 20 juin au 10 août, et
+aujourd'hui les choses marchent plus vite que dans ce temps-là; les
+événements vont à la vapeur, comme les voyageurs.
+
+«Je n'avais pas, en ce moment, ajouta M. Duchâtel, l'idée que le
+changement du cabinet fût entré dans l'esprit du roi. Y avait-il déjà
+songé sérieusement, ou bien la résolution de se soumettre à une
+concession qui lui coûtait beaucoup lui vint-elle soudainement, sous la
+pression d'une émotion vive? Je ne pourrais trancher la question; mais
+j'incline à croire qu'il se décida brusquement, emporté par cette espèce
+de trouble que produit le passage d'une sécurité complète à l'apparition
+subite d'un grand péril.--«Je crois comme vous, me dit le roi, qu'il
+faut tenir bon; mais causez un moment avec la reine; elle est
+très-effrayée. Je désire que vous lui parliez.» Il l'appela.
+
+La grande âme de la reine Marie-Amélie, toujours héroïque au jour de
+l'épreuve, était aussi passionnée que noble, et elle pouvait quelquefois
+s'alarmer vivement d'avance sur la situation de son mari et de ses
+enfants. «Elle entra dans le cabinet du roi, me dit M. Duchâtel, suivie
+du duc de Montpensier. Elle était très-agitée et sous l'empire d'une
+vive excitation.--» M. Duchâtel, me dit-elle, je connais le dévouement
+de M. Guizot pour le roi et pour la France; s'il le consulte, il ne
+restera pas un instant de plus au pouvoir.--Madame, lui répondis-je, un
+peu ému de cette sortie si vive, M. Guizot, comme tous ses collègues,
+est prêt à se dévouer pour le roi jusqu'à la dernière goutte de son
+sang; mais il n'a pas la prétention de s'imposer au roi malgré lui. Le
+roi est le maître de donner ou de retirer sa confiance, selon qu'il le
+juge convenable pour les intérêts de sa couronne.--Ne dis pas des choses
+pareilles, ma chère amie, dit le roi; si M. Guizot le savait!...--Je ne
+demande pas mieux qu'il le sache, répliqua la reine; je le lui dirai à
+lui-même; je l'estime assez pour cela; il est homme d'honneur et me
+comprendra.»--J'ajoutai alors que je ne devais pas cacher au roi qu'il
+me serait impossible de ne pas communiquer à M. Guizot tout ce que je
+venais d'entendre; c'était un élément important de la situation; je ne
+pouvais lui en dérober la connaissance, ni comme collègue ni comme ami.
+Le roi était devenu sombre et soucieux.--«Il y aurait peut-être lieu, me
+dit-il, de convoquer sur-le-champ le conseil.--Je crois, lui
+répondis-je, qu'il y aurait peut-être des inconvénients à une
+convocation subite du conseil; la Chambre est assemblée et ne peut pas
+rester sans ministres. Le roi ferait mieux, ce me semble, de causer
+d'abord avec M. Guizot.--Vous avez raison, me dit-il; allez trouver M.
+Guizot sans perdre un instant; et amenez-le moi.»
+
+En nous rendant ensemble aux Tuileries, nous causâmes, à coeur ouvert,
+M. Duchâtel et moi, de la situation, et, sans la moindre discussion,
+nous fûmes tous deux du même sentiment sur la conduite que nous avions à
+tenir. En ce qui nous concernait, nous étions et nous devions nous
+montrer décidés à maintenir jusqu'au bout la politique que nous avions
+pratiquée et que nous persistions à croire la seule bonne; mais si, dans
+l'intérêt de sa couronne dont il était juge, le roi croyait devoir
+changer le ministère, il ne nous convenait d'opposer ni résistance, ni
+plainte. Dans l'état général du pays, et à plus forte raison dans la
+crise du jour, ce n'était pas trop, c'était à peine assez, on le voyait
+bien, de l'accord des grands pouvoirs de l'État pour faire prévaloir
+leur politique commune contre ses divers adversaires. Si cet accord
+cessait, n'importe de quel côté, la défense serait trop faible pour
+l'attaque. Le roi ne pouvait se passer du concours de la majorité des
+Chambres, et la majorité des Chambres n'était ni assez forte, ni assez
+liée, ni assez expérimentée pour se passer de l'appui du roi. Si nous
+prétendions, en ce moment, imposer au roi chancelant le maintien du
+cabinet ébranlé, nous ne lui assurerions pas les avantages d'une
+résistance énergique, car il n'accepterait pas ou ne soutiendrait pas
+les mesures qu'elle exigerait, et nous ne réussirions même pas à
+prolonger longtemps notre faible situation, car le roi ne persévérerait
+pas avec nous jusqu'au terme de la crise. C'était, pour nous-mêmes, la
+seule conduite sensée et digne, et envers la royauté notre devoir
+impérieux de la laisser choisir librement dans son hésitation, sans
+aggraver les conditions des deux conduites entre lesquelles elle avait à
+se prononcer.
+
+Nous entrâmes vers deux heures et demie dans le cabinet du roi. La
+reine, M. le duc de Nemours et M. le duc de Montpensier y étaient
+réunis. Le roi exposa la situation, s'appesantit sur la gravité des
+circonstances, parla beaucoup de son désir, qui était très-sincère, de
+garder le ministère, du regret qu'il éprouvait à être obligé de se
+séparer de nous, ajoutant qu'il aimerait mieux abdiquer:--Tu ne peux pas
+dire cela, mon ami, dit la reine; tu te dois à la France; tu ne
+t'appartiens pas.--C'est vrai, dit le roi; je suis plus malheureux que
+les ministres; je ne puis pas donner ma démission.» Ce préambule
+couvrait évidemment une résolution arrêtée; pour ceux qui connaissaient
+les allures de l'esprit du roi, le doute n'était pas possible. Je
+l'avais écouté en silence; je pris la parole: «C'est à Votre Majesté,
+dis-je, à prononcer: le cabinet est prêt, ou à défendre jusqu'au bout le
+roi et la politique conservatrice qui est la nôtre, ou à accepter sans
+plainte le parti que le roi prendrait d'appeler d'autres hommes au
+pouvoir. Il n'y a point d'illusion à se faire, Sire; une telle question
+est résolue par cela seul que, dans un tel moment, elle est posée.
+Aujourd'hui plus que jamais le cabinet, pour soutenir la lutte avec
+chance de succès, a besoin de l'appui décidé du roi. Dès qu'on saurait
+dans le public, comme cela serait inévitable, que le roi hésite, le
+cabinet perdrait toute force morale et serait hors d'état d'accomplir sa
+tâche.»--Le roi, sur ces paroles, laissa de côté toute hésitation, toute
+précaution de langage, et considérant la question comme
+tranchée:--«C'est avec un bien amer regret, nous dit-il, que je me
+sépare de vous; mais la nécessité et le salut de la monarchie exigent ce
+sacrifice. Ma volonté cède; je vais perdre beaucoup de terrain; il me
+faudra du temps pour le regagner.» La reine et le duc de Montpensier
+ajoutèrent des paroles dans le même sens. Le duc de Montpensier me dit
+qu'il fallait que sa conviction fût bien profonde pour qu'elle
+l'emportât sur la reconnaissance qu'il me devait. Après ces témoignages
+d'estime et de regret, le roi dit qu'il songeait à M. Molé et nous
+demanda ce que nous en pensions. Nous n'avions à faire et nous ne fîmes
+aucune objection. «Je vais donc le faire appeler,» reprit le roi. Puis
+il nous fit ses adieux, ainsi que la famille royale, en nous embrassant
+avec larmes: «Vous serez toujours les amis du roi, dit la reine; vous le
+soutiendrez.--Nous ne ferons que de la résistance au petit pied et sur
+le second plan, me dit le duc de Nemours; mais sur ce terrain, nous
+comptons retrouver votre appui.» Le roi était triste et troublé; la
+gravité de la résolution qu'il venait de prendre semblait grandir à ses
+yeux. Il sentait surtout combien il allait perdre en Europe, et quel
+coup en recevrait sa considération. Nous sortîmes du cabinet; M.
+Duchâtel était le dernier près de la porte; le roi lui tendit la main
+une dernière fois: «Vous êtes plus heureux que moi, vous autres,» lui
+dit-il; et il prononça à voix basse quelques mots que j'entendis
+imparfaitement, et où se révélait à quel point sa résolution lui était
+amère.
+
+Nous retournâmes sur-le-champ à la Chambre des députés; on nous y
+attendait dans une agitation immobile; il était encore question
+d'interpellations, de pétitions. Je montai à la tribune: «Je crois,
+dis-je, qu'il ne serait ni conforme à l'intérêt public, ni à propos pour
+la Chambre d'entrer, en ce moment, dans aucun semblable débat. Le roi
+vient de faire appeler M. le comte Molé pour le charger de former un
+nouveau cabinet. Tant que le cabinet actuel sera chargé des affaires, il
+maintiendra ou rétablira l'ordre, et fera respecter les lois selon sa
+conscience, comme il l'a fait jusqu'à présent.»
+
+M. Odilon Barrot demanda aussitôt la parole. Il eut quelque peine à la
+prendre au milieu du tumulte qui s'éleva dans la Chambre; il voulait
+parler de la fixation de l'ordre du jour pour la séance du lendemain,
+séance dans laquelle la proposition d'accusation du ministère devait
+être renvoyée à l'examen des bureaux: «J'avais cru, dit-il, que la
+conséquence naturelle, inévitable même, de la réserve que M. le
+président du conseil montrait sur les interpellations qui lui étaient
+adressées, à raison de la gravité des circonstances et de la situation
+spéciale du cabinet, j'avais cru, dis-je, que la conséquence naturelle,
+inévitable, était l'ajournement de l'ordre du jour indiqué, c'est-à-dire
+l'ajournement de la discussion sur la proposition que j'ai déposée hier
+sur le bureau. Je suis, à cet égard, parfaitement subordonné aux
+convenances de la Chambre et du ministère lui-même.»
+
+M. Dupin prit vivement la parole: «Le premier besoin de la cité, dit-il,
+est le rétablissement de la paix publique, la cessation des troubles,
+pour assurer la libre et régulière action de tous les grands pouvoirs de
+l'État. Il faut que les masses comprennent qu'elles n'ont pas le droit
+de délibérer, de décider. Il faut que les gens qui ont eu recours aux
+armes comprennent qu'ils n'ont pas le droit de commander, et qu'ils
+n'ont qu'à attendre l'exécution de la loi et les mesures qui seront
+jugées nécessaires par la couronne et par les Chambres. Dans cette
+situation, devons-nous introduire ici des délibérations irritantes, des
+délibérations d'accusation qui, quelle que fût la solution, iraient
+certainement contre le but que vous devez vous proposer, l'apaisement
+des esprits et le rétablissement de l'ordre? Je crois qu'il faut adhérer
+à la demande d'ajournement que j'appuie de toutes mes forces.»
+
+Nous ne pouvions souffrir que l'accusation proposée contre nous restât
+ainsi en suspens dès que, par la chute du cabinet, l'opposition aurait
+atteint son but. Je me levai immédiatement: «Je disais tout à l'heure
+que, tant que le cabinet aurait l'honneur d'être chargé des affaires, il
+maintiendrait ou rétablirait l'ordre et ferait respecter les lois. Le
+cabinet ne voit, pour son compte, aucune raison à ce qu'aucun des
+travaux de la Chambre soit interrompu, à ce qu'aucune des questions
+élevées dans cette Chambre ne reçoive pas sa solution. La couronne
+exerce sa prérogative. La prérogative de la couronne doit être
+respectée; mais le cabinet est prêt à répondre à toutes les questions, à
+entrer dans tous les débats. C'est à la Chambre à décider ce qui lui
+convient.»
+
+M. Dupin, qui voulait sincèrement que le trouble public cessât, et dont
+l'équité comme le bon sens étaient choqués de l'accusation proposée
+contre le ministère, persista dans sa demande d'ajournement: «Je
+conçois, dit-il, le langage et l'attitude de M. le président du conseil.
+C'est un langage digne; c'est le langage qui convient à la situation
+qu'on aurait voulu lui faire par l'accusation même. Mais en même temps
+que le ministère ne s'oppose pas à ce que la Chambre se saisisse de
+telle ou telle question, la Chambre a aussi le droit de décider
+l'opportunité d'une question. Eh bien, dans la situation où le ministère
+continue à être chargé provisoirement d'une difficile mission, à
+laquelle vous pourrez, je l'espère, efficacement concourir, l'apaisement
+et la conciliation des esprits, pendant ce temps on va s'occuper à
+mettre les ministres en accusation! On les obligerait à s'occuper de
+leur propre défense! Cela est impossible. Malgré vous, Messieurs les
+ministres, malgré la majorité, je demande l'ajournement.»
+
+La majorité partageait le sentiment que j'avais exprimé, et me vint
+fermement en aide. Par l'organe de M. de Peyramont, elle demanda que la
+proposition d'accusation contre le ministère fût maintenue à l'ordre du
+jour, et la séance ne fut levée qu'après cette résolution.
+
+A l'annonce de la chute du cabinet, l'émotion, je devrais dire
+l'irritation, avait été profonde dans la majorité; elle y voyait sa
+propre chute et celle de la politique qu'elle soutenait courageusement
+depuis dix-sept ans. Plus clairvoyants encore et plus expérimentés dans
+les crises révolutionnaires, quelques-uns de ses membres pressentirent
+immédiatement dans celle-ci bien plus que la chute du cabinet: un de mes
+amis particuliers, M. Muret de Bord, qui s'était vivement prononcé dans
+ces dernières circonstances, était assis à côté de l'ancien et habile
+directeur général de l'enregistrement et des domaines, M. Calmon, qui,
+en entendant ma déclaration, lui dit en lui frappant sur l'épaule:
+«Citoyen Muret de Bord, dites à la citoyenne Muret de Bord de préparer
+ses paquets; la République ne vous aimera pas.» Dans l'opposition même,
+les esprits élevés étaient soucieux: «Je désirais vivement la chute du
+cabinet, dit à M. Duchâtel M. Jules de Lasteyrie; mais j'aurais mieux
+aimé vous voir rester dix ans de plus que sortir par cette porte.» Au
+même instant, M. de Rémusat, ami et camarade de collége de M. Dumon,
+vint s'asseoir près de lui au banc des ministres: «Je sais, lui dit-il,
+que ta sortie du ministère ne te contrarie pas beaucoup; je puis donc
+venir causer avec toi. Si j'entre dans le nouveau ministère, j'espère
+que nous causerons souvent ensemble, et que nous pourrons nous
+entendre.--Je ne demande pas mieux, lui répondit M. Dumon; pourvu que la
+Chambre ne soit pas dissoute et que les réformes ne soient pas
+excessives, je ne ferai aucune opposition.--C'eût été bien facile,
+reprit M. de Rémusat, si nous étions arrivés par un mouvement de
+Chambre; mais qui peut mesurer les conséquences d'un mouvement dans la
+rue?»
+
+A quatre heures et demie, le cabinet se réunit aux Tuileries. De
+plusieurs côtés, le bruit de l'irritation de la majorité parlementaire
+était arrivé au roi; il en était visiblement troublé. Il essaya
+d'alléger un peu, pour lui-même, la résolution qu'il venait de prendre
+en donnant à entendre que j'avais, ainsi que M. Duchâtel, partagé son
+avis. Je rétablis, en termes positifs, ce que je lui avais dit dans
+notre première entrevue. «Nous étions décidés et prêts, lui redis-je, à
+soutenir jusqu'au bout la politique d'ordre et de résistance légale que
+nous trouvons la seule bonne; mais le roi s'était montré disposé à
+penser qu'il devait changer son ministère. Poser une telle question,
+dans un tel moment, c'était la résoudre.» Le roi n'insista pas. MM.
+Hébert, de Salvandy et Jayr exprimèrent nettement leur désapprobation de
+sa résolution. Nous sortîmes des Tuileries pour ne plus nous occuper, en
+attendant la formation d'un nouveau cabinet, que de défendre partout
+l'ordre toujours violemment attaqué. La nouvelle de la chute du
+ministère n'avait point fait cesser la lutte; elle continuait sans que
+nulle part l'insurrection triomphât ou cédât. L'événement tombait de
+plus en plus entre les mains des républicains fanatiques résolus à le
+pousser jusqu'à une révolution. Nous allions d'heure en heure, M.
+Duchâtel et moi, rendre compte au roi de l'état des choses. Vers six
+heures, il nous témoigna le désir de donner le commandement général dans
+Paris au maréchal Bugeaud. Nous fîmes sur-le-champ, auprès des généraux
+Jacqueminot et Tiburce Sébastiani, une démarche pour les en prévenir;
+puis, le roi préféra attendre l'avis du cabinet qu'il travaillait à
+former. Il n'avançait guère dans son travail; M. Molé discutait,
+négociait, cherchait des alliés efficaces. Vers huit heures, M. Jayr,
+qui avait quelques signatures de travaux publics à demander au roi,
+retourna aux Tuileries; il le trouva seul, agité et taciturne. En lui
+soumettant son travail administratif, M. Jayr lui représenta la
+nécessité de reconstituer promptement le pouvoir politique et le
+commandement militaire, l'un et l'autre ébranlés et flottants au milieu
+d'une crise aussi obstinée que violente. Le roi signait et l'écoutait en
+silence; puis tout à coup: «Et quand je pense, dit-il, que cette
+résolution a été prise et exécutée en un quart d'heure!» M. Jayr se
+retira sans autre réponse.
+
+Personne n'ignore l'événement (je ne décide pas s'il faut dire fortuit
+ou criminel) qui éclata à neuf heures du soir, sur le boulevard, devant
+l'hôtel des affaires étrangères. Une bande d'insurgés, armés de piques,
+de pistolets, de bâtons, portant des signes de luttes récentes, et
+partis d'abord de la place de la Bastille, s'était avancée le long des
+boulevards, grossie dans sa route par des passants et des curieux; après
+plusieurs stations et plusieurs démonstrations bruyantes, entre autres
+devant le bureau du _National_, elle arrivait près du ministère des
+affaires étrangères, plus d'une fois menacé depuis le commencement de
+l'insurrection. Un bataillon d'infanterie de ligne en couvrait les
+approches. Au milieu de la pression désordonnée qu'exerçait la foule et
+de la résistance immobile que lui opposait la troupe, un coup de feu
+partit; selon les uns, des rangs de la troupe même et par un accident du
+fusil d'un soldat; selon les autres, le coup fut tiré du sein de la
+foule, sur la troupe, et par un des insurgés. Quoi qu'il en soit, la
+troupe, se croyant attaquée, fit feu; beaucoup de personnes tombèrent,
+les unes frappées à mort, les autres blessées, d'autres renversées et
+foulées aux pieds. Un désordre immense, mêlé d'effroi et de colère,
+éclata sur le théâtre et tout à l'entour de l'événement; la passion a de
+soudains et puissants instincts au service de sa cause; quelques-uns des
+insurgés relevèrent des cadavres, seize, dit-on, les placèrent sur un
+chariot qui se trouvait là, et ce cortège funèbre se promena jusqu'à une
+heure du matin, sur les boulevards, devant les bureaux du _National_ et
+de la _Réforme_, dans tout le centre de la ville, au milieu des cris:
+«Vengeance! aux armes! aux barricades!» provoquant partout un nouvel et
+plus ardent élan d'insurrection et de lutte. La nuit se passa à
+exploiter ainsi ce malheur ou ce crime, pour transformer l'émeute en
+révolution.
+
+J'étais au ministère de l'intérieur quand la nouvelle de ce fatal
+incident y arriva. Plusieurs de mes collègues et de nos amis y étaient
+réunis. De leur avis unanime, je me rendis sur le champ aux Tuileries,
+avec M. Dumon, pour insister auprès du roi sur l'urgence de la
+nomination du maréchal Bugeaud au commandement de toutes les forces
+militaires. Il en reconnut la nécessité; mais il ne savait pas encore
+quel cabinet il parviendrait à former. Je le quittai sans qu'il eût rien
+décidé. Entre minuit et une heure, il m'envoya chercher, et me dit qu'à
+la fin de la soirée, M. Molé était venu lui annoncer qu'il n'avait pu
+réussir à former un cabinet: «Je fais appeler M. Thiers, ajouta-t-il;
+mais, en attendant, la lutte devient de plus en plus grave; il y faut
+sur-le-champ un chef militaire, d'une capacité et d'une autorité
+éprouvées, et qui puisse porter le fardeau jusqu'à l'installation du
+nouveau ministère. Je vous demande la nomination immédiate du maréchal
+Bugeaud au commandement de la garde nationale et de l'armée. M. Thiers
+ne voudrait peut-être pas le nommer lui-même; mais il l'acceptera, je
+n'en doute pas, s'il le trouve nommé et installé. C'est au nom du salut
+de la monarchie que je fais cet appel au dévouement de mes anciens
+ministres.»--Le roi sait, lui dis-je, que nous sommes tout prêts à
+accomplir son désir.--Il envoya chercher M. Duchâtel et le général
+Trézel dont la signature était nécessaire pour cette nomination. Ils
+arrivèrent et donnèrent sur-le-champ au roi leur assentiment et leur
+concours. Le maréchal Bugeaud arriva aussi. Le duc de Nemours, le duc de
+Montpensier et M. de Montolivet étaient présents. Les deux ordonnances
+signées, le duc de Nemours, M. Duchâtel et moi, nous accompagnâmes le
+maréchal Bugeaud pour l'installer à l'État-major. Il s'arrêta sur la
+place du Carrousel pour visiter les troupes qui y étaient réunies. Nous
+lui demandâmes ce qu'il pensait de la journée du lendemain: «Il est un
+peu tard, nous dit-il; mais je n'ai jamais été battu et je ne
+commencerai pas demain. Qu'on me laisse faire et tirer le canon, il y
+aura du sang répandu; mais demain soir la force sera du côté de la loi,
+et les factieux auront reçu leur compte.»
+
+Ce fut là le dernier acte du cabinet et ma dernière entrevue avec le
+maréchal Bugeaud. Je ne retournai aux Tuileries, le lendemain 24
+février, vers huit heures du matin, que pour prendre définitivement
+congé du roi, que je ne revis plus qu'à Claremont. Ce qu'on a dit de
+prétendus conseils qu'il m'aurait demandés et que je lui aurais donnés,
+à ce moment, sur ses rapports avec son nouveau cabinet et les
+concessions qu'il devait lui faire, est dénué de tout fondement. Il se
+borna à m'annoncer que MM. Thiers et Odilon Barrot avaient accepté le
+ministère, et moi à lui témoigner ma satisfaction qu'au moins la crise
+ministérielle fût terminée. Depuis cette dernière heure du cabinet du 29
+octobre 1840 jusqu'à la dernière heure de la monarchie de 1830, j'ai été
+absolument étranger à tout ce qui s'est dit, fait et passé.
+
+Dix-neuf ans se sont écoulés, et aujourd'hui comme il y a dix-neuf ans,
+je ne puis penser sans une émotion douloureuse à l'état d'âme où j'ai vu
+le roi Louis-Philippe pendant cette crise si tragiquement terminée.
+Jamais prince n'a été plus sincèrement convaincu que la politique qu'il
+avait adoptée était la meilleure, la seule bonne pour son pays et pour
+le régime qu'il avait été appelé à fonder dans son pays. Resté, comme
+dans sa jeunesse, libéral et patriote de 1789, à ses yeux cette
+politique consacrait et mettait en pratique les principes de 1789, en
+mettant fin aux entraînements et aux aveuglements révolutionnaires qui,
+tantôt sous la forme de l'anarchie, tantôt sous celle du despotisme, les
+avaient faussés et compromis. Il la regardait comme aussi essentielle
+pour l'influence et la grandeur de la France en Europe que pour sa
+prospérité et ses progrès à l'intérieur. Il l'avait pratiquée de concert
+avec les grands pouvoirs constitutionnels, sous le feu des libertés
+publiques, en usant de ses droits constitutionnels, mais sans jamais
+croire ni vouloir les dépasser. Il avait courageusement sacrifié, au
+maintien de cette politique, un bien qui lui était cher et doux, les
+démonstrations empressées et le bruit flatteur de la popularité. Et
+après dix-sept années de ces efforts et de ce sacrifice, il se voyait
+méconnu, mal compris, non-seulement attaqué par les factions ennemies,
+mais harassé, délaissé par une portion de ces classes moyennes qui
+étaient son principal point d'appui. Aux bruyantes agitations dans la
+garde nationale se joignaient les dissentiments respectueux, mais réels,
+dans la famille royale. Sous l'atteinte de ces faits réunis, le roi
+était profondément triste et perplexe, résigné aux déplaisirs et aux
+difficultés qu'il prévoyait, décidé à n'y opposer que ses moyens légaux
+de concession ou de résistance, mais accessible à ces troubles
+momentanés, à ces résolutions soudaines qui surgissent dans les âmes
+fatiguées des longues luttes et dégoûtées des perspectives obscures. Ni
+la persévérance ni l'espérance n'étaient pourtant éteintes dans l'âme du
+roi Louis-Philippe: soit par nature, soit par son expérience des
+vicissitudes et des réactions qui se succèdent dans les révolutions, il
+était de ceux qui pensent que, pour retrouver de bonnes chances et une
+bonne veine, il suffit de savoir survivre et attendre. En 1848, sa
+lassitude était extrême; il fléchissait sous son fardeau, et, pour le
+porter plus loin, il avait besoin de reprendre haleine; mais je suis
+convaincu qu'au milieu de ses mécomptes et de son découragement, il
+était loin de désespérer de son propre avenir, et que, tout en acceptant
+les lois du régime constitutionnel, il se promettait d'y reprendre
+l'influence qu'il croyait nécessaire pour faire légalement prévaloir la
+politique qu'il croyait indispensable au bien de son pays et au salut de
+son trône. Les hommes ne lui en ont pas laissé le temps; Dieu ne lui en
+a pas accordé la faveur.
+
+
+
+
+ CHAPITRE XLIX.
+
+ RÉSUMÉ.
+
+
+Deux choses déterminent le caractère des gouvernements et les sentiments
+d'estime ou de blâme, de sympathie ou de répulsion qui leur sont dus: le
+sort, bon ou mauvais, qu'ils ont fait aux générations qui ont vécu sous
+leur empire; le bien ou le mal qu'ils ont légué aux générations qui les
+ont suivis.
+
+Je n'ai pas raconté le règne du roi Louis-Philippe; j'ai pris, dans ce
+règne, les événements et les actes considérables auxquels j'ai été mêlé,
+et je me suis appliqué à les faire bien connaître et apprécier en les
+retraçant avec détail et précision. Ce n'est pas toute l'histoire de
+cette époque; mais c'est assez, je pense, pour que je sois en mesure et
+en droit d'en résumer les principaux résultats. Quelle influence a
+exercée, pendant sa durée, sur le sort et l'état de la France, le
+gouvernement qu'elle a possédé de 1830 à 1848? Qu'est-il resté et que
+reste-t-il à la France de l'influence et des oeuvres de ce gouvernement?
+Je ne ferai à ces questions que les réponses les plus simples et les
+plus brèves; je ne veux que recueillir des faits avérés, sans discussion
+ni commentaire.
+
+Je regarde d'abord à la politique générale, et je cherche quels
+résultats a obtenus pour ses contemporains, quelles traditions a
+laissées à ses successeurs le gouvernement de 1830. Ce gouvernement a eu
+l'honneur de naître d'une révolution accomplie pour la défense des lois
+et des libertés violées. Il a eu le malheur de naître d'une révolution,
+et d'une révolution accomplie aux dépens du principe essentiel de la
+monarchie, et avec le concours de partis et de passions qui dépassaient
+de beaucoup son but. Entreprise au nom des droits de la monarchie
+constitutionnelle, la révolution de 1830 a ouvert la porte aux
+tentatives républicaines et aux perspectives indéfinies de l'imagination
+humaine, honnêtes ou perverses. Le gouvernement de 1830 a courageusement
+fait le départ entre ces idées et ces forces diverses déployées autour
+de son berceau; il a accepté comme sa source et sa règle: 1° les droits
+de l'indépendance nationale; 2° le respect des lois, des droits et des
+libertés publiques; 3° les principes et la pratique du régime
+constitutionnel. Point d'intervention ni d'immixtion étrangère dans les
+affaires et les résolutions intérieures de la France. Point de lois
+d'exception ni de suspension des libertés publiques. Les pouvoirs
+constitutionnels en plein exercice et toujours appelés à débattre et à
+régler ensemble les affaires du pays.
+
+Le gouvernement de 1830 ne s'est pas borné à mettre ces principes en
+pratique à l'intérieur et pour la France elle-même; ils ont présidé à
+ses relations avec les autres États, spécialement avec les États assez
+voisins de la France pour que leur situation et leur destinée importent
+à la sienne. Il a déclaré qu'en Belgique, en Suisse, en Piémont, en
+Espagne, il ne souffrirait aucune intervention étrangère sans y
+intervenir aussi, dans l'intérêt français. En reconnaissant le droit de
+ces peuples à modifier leurs institutions, il a efficacement protégé,
+tout autour de la France, l'indépendance nationale de ses voisins et
+l'établissement ou les progrès du régime constitutionnel. A coup sûr, ce
+n'était pas là une politique facile à faire accepter de la plupart des
+grandes puissances européennes, au sortir d'un temps plein de guerres de
+conquête et d'interventions étrangères. Pourtant le gouvernement de 1830
+y a réussi, et c'est au nom de la paix européenne qu'il a réussi. Le
+congrès de Vienne avait fondé la paix européenne sur la domination
+générale des grandes puissances et le régime stationnaire des États. Le
+gouvernement de 1830 a maintenu la paix européenne en en brisant les
+pesantes conditions. Il a concilié les bienfaits de la paix avec
+l'indépendance des peuples et les progrès de la liberté.
+
+Les politiques clairvoyants de l'Europe ne se sont pas mépris sur les
+résultats de cette conduite du gouvernement de 1830 pour la grandeur de
+la France. Le 24 février 1848, au moment même de la chute imprévue de ce
+gouvernement, le chancelier de l'empire russe, le comte de Nesselrode,
+écrivait à l'ambassadeur de Russie à Londres: «La France aura gagné à la
+paix plus que ne lui aurait donné la guerre. Elle se verra entourée de
+tous côtés par un rempart d'États constitutionnels, organisés sur le
+modèle français, vivant de son esprit, agissant sous son influence.»
+
+L'influence du gouvernement de 1830 a survécu même à sa ruine. Au
+dehors, c'est en maintenant sa politique extérieure que la République
+qui lui a succédé s'est fait reconnaître et accepter de l'Europe. Au
+dedans, sous le coup de cette disparition soudaine de tous les pouvoirs
+organisés et dans cette explosion soudaine de toutes les ambitions
+humaines, que serait devenue la société française si, depuis trente ans,
+elle n'avait été accoutumée et formée, par le spectacle et la pratique
+de son gouvernement, au respect du droit et de la liberté? C'est par les
+traditions et les habitudes du gouvernement libre qu'elle venait de
+renverser que la révolution de 1848 a été défendue contre sa propre
+pente. Qui pourrait dire quels coups elle aurait portés à l'ordre social
+et à la paix européenne, si l'esprit légal et pacifique du régime déchu
+n'avait encore plané au-dessus de ses ruines?
+
+Je descends de la politique générale aux actes spéciaux du gouvernement
+de 1830 dans l'administration intérieure du pays, et je constate, par la
+simple énumération des faits et des chiffres, quelles ont été ses
+oeuvres, leur impulsion et leurs résultats.
+
+Pour rendre ce tableau des principaux actes du gouvernement de 1830
+clair et concluant, je range ces actes sous trois chefs qui comprennent
+les diverses mesures législatives et administratives, incontestablement
+bien qu'inégalement importantes, accomplies à cette époque:
+
+Législation politique et sociale;
+
+Administration des finances;
+
+Travaux publics.
+
+L'un de mes plus fidèles et plus éclairés amis, M. Moulin, jadis député
+du département du Puy-de-Dôme, a bien voulu se charger de vérifier
+l'exactitude de ces documents, et venir ainsi en aide à la mémoire de la
+politique conservatrice et libérale après l'avoir fermement soutenue
+quand elle était en action.
+
+
+I
+
+Législation politique et sociale.
+
+Je comprends sous ce chef: 1° les lois d'organisation et de garantie
+pour la force publique, pour les libertés publiques, pour l'ordre
+public; 2° les lois de réforme et d'amélioration sociale.
+
+1° _Lois d'organisation et de garantie politique._
+
+1830. 12 _septembre_. Loi qui soumet à la réélection les députés promus
+à des fonctions publiques.
+
+10 _décembre_. Loi sur la police des afficheurs et crieurs publics.
+
+1831. 4 _mars_. Loi sur la composition des cours d'assises et sur la
+majorité nécessaire pour les décisions rendues par le jury contre
+l'accusé.
+
+1831. 21 _mars_. Loi qui fixe, pour le jugement des conflits entre
+l'autorité administrative et les tribunaux, un délai d'un mois, passé
+lequel le conflit peut être considéré comme non avenu.
+
+21 _mars_. Loi sur la formation et l'organisation des conseils
+municipaux par la voie de l'élection.
+
+22 _mars_. Loi sur l'organisation de la garde nationale sédentaire et
+mobile, par l'élection directe des sous-officiers et l'élection
+indirecte des officiers supérieurs.
+
+19 _avril_. Loi sur les élections législatives qui abaisse le cens
+électoral de 300 à 200 fr. et le cens d'éligibilité de 1,000 à 500 fr.
+
+1832. 22 _mars_. Loi sur le recrutement militaire et la formation de
+l'armée.
+
+1833. 24 _avril_. Loi sur le régime législatif dans les colonies.
+
+24 _avril_. Loi sur l'exercice des droits civils et politiques dans les
+colonies.
+
+22 _juin_. Loi sur l'organisation des conseils généraux de département
+et des conseils d'arrondissement, par la voie de l'élection, avec
+adjonction des capacités portées sur la seconde liste du jury aux
+possesseurs du cens électoral politique, et fixation d'un _minimum_ pour
+le nombre des électeurs.
+
+7 _juillet_. Loi sur l'expropriation pour cause d'utilité publique. Elle
+établit par quel mode légal l'utilité publique est déclarée, et elle
+soumet au jury l'estimation et le règlement des indemnités. Cette loi a
+été modifiée et complétée par une autre loi du 3 mai 1841.
+
+1834. 16 _février_. Loi sur les crieurs publics d'écrits.
+
+10 _avril_. Loi sur les associations.
+
+1834. 20 _avril_. Loi sur l'organisation du conseil général et des
+conseils d'arrondissement du département de la Seine et du conseil
+municipal de la ville de Paris, par la voie de l'élection.
+
+19 _mai_. Loi sur l'état des officiers.
+
+1835. 9 _septembre_. Loi sur les crimes, délits et contraventions commis
+par la voie de la presse et autres moyens de publication.
+
+9 _septembre_. Loi sur les cours d'assises.
+
+9 _septembre_. Loi portant modification des articles 341, 345, 346, 347
+et 352 du Code d'instruction criminelle, et de l'art. 17 du Code pénal.
+
+1837. 1er _avril_. Loi qui détermine l'autorité des arrêts de la Cour de
+cassation après deux pourvois.
+
+18 _juillet_. Loi sur l'administration communale et les attributions des
+conseils municipaux.
+
+1838. 10 _mai_. Loi sur les attributions des conseils généraux de
+département et des conseils d'arrondissement.
+
+1839. 3 _août_. Loi qui fixe le cadre de l'état-major de l'armée de
+terre.
+
+1841. 17 _juin_. Loi d'organisation de l'état-major de l'armée navale.
+
+1842. 30 _août_. Loi sur la régence du royaume.
+
+
+2° _Lois de réforme et d'amélioration sociale._
+
+1831. 8 _février_. Loi qui admet le culte israélite au nombre des cultes
+reconnus par l'État et met le traitement de ses ministres à la charge du
+trésor public.
+
+4 _mars_. Loi pour la répression de la traite des nègres.
+
+1832. 17 _avril_. Loi apportant divers adoucissements à la contrainte
+par corps.
+
+1832. 28. _avril_. Loi apportant de nombreuses et importantes réformes
+dans la législation pénale; entre autres l'admission des circonstances
+atténuantes et l'abolition de onze cas de peine de mort.
+
+1833. 28 _juin_. Loi organique de l'instruction primaire, élémentaire et
+supérieure.
+
+1835. 25 _mai_. Loi relative à l'administration des biens ruraux des
+communes, hospices et autres établissements publics.
+
+5 _juin_. Loi qui confère aux caisses d'épargne la qualité de personnes
+civiles pouvant recevoir des dons et legs; une seconde loi du 31 _mars_
+1837 chargea la caisse des dépôts et consignations de recevoir et
+d'administrer les fonds que les caisses d'épargne seraient admises à
+placer au trésor.
+
+1836. 21 _mai_. Loi qui supprime et prohibe les loteries.
+
+21 _mai_. Loi organique sur la construction et l'administration des
+chemins vicinaux.
+
+1837. 4 _juillet_. Loi sur les poids et mesures, qui consacre le système
+métrique comme obligatoire.
+
+1838. 11 _avril_. Loi qui élève la compétence des tribunaux civils de
+première instance.
+
+25 _mai_. Loi qui élève la compétence des juges de paix.
+
+28 _mai_. Loi sur les faillites et banqueroutes apportant de graves
+réformes dans le Code de commerce.
+
+20. _juin_. Loi sur les aliénés et sur les établissements consacrés au
+traitement de l'aliénation mentale.
+
+1840. 8 _mars_. Loi sur l'organisation et l'extension de la compétence
+des tribunaux de commerce.
+
+6 _juin_. Loi apportant diverses modifications au régime de la pêche
+fluviale.
+
+1841. 22 _mars_. Loi sur le régime et les conditions du travail des
+enfants employés dans les manufactures.
+
+2 _juin_. Loi apportant de graves modifications au code de procédure
+civile sur la vente judiciaire des biens immeubles.
+
+14 _juin._ Loi qui modifie le code de commerce sur la responsabilité des
+propriétaires de navires de commerce.
+
+25 _juin_. Loi sur la vente en détail des marchandises aux enchères, ou
+à cri public.
+
+25 _juin_. Loi sur la transmission des offices réglant la forme et les
+droits d'enregistrement des traités.
+
+1843. 18 _juin_. Loi sur les commissaires-priseurs.
+
+1844. 3 _mai_. Loi sur la chasse.
+
+5 _juillet_. Loi sur les brevets d'invention.
+
+3 _août_. Loi qui accorde, à la veuve et aux enfants des auteurs
+d'ouvrages représentés sur un théâtre, le droit garanti par le décret du
+5 février 1810 à la veuve et aux enfants des auteurs d'écrits imprimés.
+
+1845. 29 _avril_ (et 11 _juillet_ 1847). Loi sur le régime des
+irrigations.
+
+21 _juin_. Loi qui supprime les droits de vacation des juges de paix et
+augmente leur traitement.
+
+22 _juin_. Loi qui fixe le _maximum_ et le _minimum_ des versements dans
+les caisses d'épargne.
+
+15 _juillet_. Loi sur la police des chemins de fer.
+
+18 _juillet_. Loi qui apporte règlement et adoucissement dans le régime
+de l'esclavage aux colonies.
+
+9 _août_ 1847. Une nouvelle loi ajoute aux mesures favorables de la loi
+précédente, et institue des cours criminelles chargées de connaître des
+crimes commis envers et par des esclaves.
+
+1846. 3 _juillet_. Loi qui modifie le régime de postes en supprimant le
+décime rural et en réduisant la taxe sur les envois de fonds.
+
+
+Il suffit de parcourir cette simple nomenclature législative pour
+reconnaître qu'il n'est aucune des grandes questions d'intérêt national
+ou social, dont notre temps est avec raison préoccupé, qui n'ait été,
+pour le gouvernement de 1830, l'objet d'une sérieuse attention et d'une
+féconde activité.
+
+Dans l'ordre politique, il a efficacement organisé et réglé la force
+publique, le mode de sa formation, ses divers éléments, l'état de ses
+officiers, la composition de ses états-majors[246]; et notre armée de
+terre et de mer ainsi constituée a glorieusement suffi jusqu'ici à
+toutes les missions, à toutes les épreuves auxquelles elle a été
+appelée, aux campagnes de Crimée et d'Italie comme à la conquête de
+l'Algérie.
+
+[Note 246: Par les lois des 22 mars 1831, 22 mars 1832, 19 mai 1834, 9
+août 1839 et 17 juin 1841.]
+
+Le gouvernement de 1830 n'a pas donné moins de soin à la vie intérieure
+de la France qu'à sa force au dehors: le principe électif, gage
+nécessaire d'influence et de contrôle pour toute société, grande ou
+petite, a été introduit dans l'administration des départements et des
+communes, y compris celle de la ville de Paris[247]; et en même temps
+que la liberté devenait ainsi un droit actif sur tous les points du
+territoire comme au centre de l'État, la loi du 28 juin 1833 sur
+l'instruction primaire, la loi du 21 mai 1836 sur les chemins vicinaux
+et les deux lois du 11 juin 1842 et du 15 juillet 1845, l'une sur la
+constitution du réseau général, l'autre sur la police des chemins de
+fer, imprimaient partout, dans les campagnes comme dans les villes, un
+mouvement permanent de progrès moral et matériel.
+
+[Note 247: Par les lois des 21 mars 1831, 22 juin 1833, 20 avril 1834,
+18 juillet 1837 et 10 mai 1838.]
+
+Dans l'ordre civil, nos divers codes ont reçu d'importantes réformes,
+toutes dirigées vers l'efficacité pratique et l'adoucissement des lois,
+la simplification des affaires, la garantie de la propriété et des
+droits privés dans leurs rapports avec l'État[248].
+
+[Note 248: Par les lois des 4 et 21 mars 1831, 7 juillet 1833, 7 avril
+1837, 17 et 28 avril 1832, 25 mai 1835, 11 avril, 25 et 28 mai 1838, 8
+mars 1840, 2, 14 et 25 juin 1841, 18 juin 1843, 3 mai, 5 juillet et 3
+août 1844, 28 avril, 21 et 22 juin 1845.]
+
+L'ordre moral n'a pas été plus négligé que l'ordre politique et l'ordre
+civil: les caisses d'épargne, le travail des enfants dans les
+manufactures, le sort des aliénés et les établissements consacrés à
+cette triste misère humaine, l'état des prisons, l'abolition de la
+traite des nègres, le régime de nos colonies, la condition des esclaves,
+leurs rapports avec les maîtres, la préparation de l'abolition de
+l'esclavage, l'abolition des loteries et des jeux, toutes les questions
+où sont engagés soit l'état actuel, soit les longues espérances de
+l'humanité dans les diverses conditions sociales[249], ont été abordées,
+étudiées, débattues, quelques-unes résolues, toutes mises en état de
+travail et de progrès.
+
+[Note 249: Par les lois des 24 juin 1833, 4 mars 1831, 5 juin 1835, 21
+mai 1836, 20 juin 1838, 22 mars 1841, 3 août 1844, 18 juillet 1845 Et 9
+août 1847.]
+
+Je n'ai fait entrer, dans ce tableau de l'activité législative du
+gouvernement de 1830, que les lois adoptées, promulguées et mises en
+vigueur pendant sa durée. Je n'ai voulu inscrire au compte définitif de
+ce gouvernement que des faits accomplis et des résultats acquis. Je dois
+cependant à sa mémoire quelque mention des travaux qu'il avait préparés
+et livrés aux épreuves du régime constitutionnel dans les sessions
+voisines de sa chute. L'instruction primaire et la situation des
+instituteurs, l'instruction secondaire et la liberté d'enseignement,
+l'enseignement du droit et celui de la pharmacie, l'exercice de la
+médecine, la réforme des prisons et l'établissement du régime
+pénitentiaire, les sociétés de secours mutuels, les caisses de retraite
+pour la vieillesse, la réforme du système hypothécaire, la navigation
+intérieure, le reboisement des montagnes, tous ces intérêts de l'ordre
+moral, social, matériel, étaient l'objet de nombreux projets de loi
+présentés aux Chambres, que leurs commissions étudiaient, et qu'elles
+étaient près de discuter quand la révolution du 24 février renversa les
+Chambres et la monarchie constitutionnelle elle-même. A ces témoignages
+de l'activité législative je devrais joindre ceux de l'activité
+administrative et les nombreuses mesures d'amélioration et de progrès
+accomplies par ordonnances royales dans les services publics. Je n'en
+citerai que deux, très-diverses quant à leur objet et à leur date, mais
+empreintes, chacune à son tour, de l'une des deux idées qui ont
+simultanément présidé au gouvernement de 1830. Le 27 août 1830, une
+ordonnance du roi rendit au barreau français ses anciennes franchises en
+reconnaissant à tout avocat inscrit au tableau le droit de concourir,
+_par élection directe_, à la nomination des membres du conseil et du
+bâtonnier de l'ordre, ainsi que le droit de plaider devant toutes les
+cours et tous les tribunaux du royaume sans avoir besoin d'aucune
+autorisation. Le 31 mai 1838, une ordonnance du roi régla le régime de
+la comptabilité publique, d'une façon générale et destinée à maintenir
+un ordre sévère dans cette branche de l'administration. Soit qu'il agît
+de concert avec les Chambres ou par la Couronne seule, le Gouvernement
+avait pour égale règle de conduite le soin de l'ordre et le respect de
+la liberté.
+
+Je passe de la législation politique et sociale, de 1830 à 1848, à
+l'administration des finances durant la même époque, et j'en constate
+pareillement les résultats en prenant pour point de comparaison, d'après
+les comptes généraux et définitifs de cette administration, les deux
+exercices de 1829 et de 1847, les derniers qui aient complétement
+appartenu, le premier au gouvernement de la Restauration, le second au
+gouvernement de 1830.
+
+
+II
+
+Administration des finances.
+
+1° _Revenus ordinaires._
+
+ En 1829, les revenus ordinaires ont
+ été de 993,396,000 fr.
+
+ En 1847, ils ont été de 1,342,809,354
+
+ L'accroissement des revenus ordinaires
+ de 1829 à 1847 a donc été de 349,413,354
+
+ Savoir:
+
+ 1° Sur les contributions directes de 94,000,560 fr.
+
+ 2° Sur les contributions indirectes de 243,317,400
+
+ 3° Produits divers de toute nature. 12,095,394.
+
+
+Aucun impôt nouveau n'a été créé durant cette époque. J'indiquerai tout
+à l'heure les augmentations qu'ont reçues quelques-uns des impôts déjà
+établis.
+
+L'accroissement du revenu public est provenu:
+
+--Sur les contributions directes: 1° de l'addition faite en 1832 au
+principal de la contribution personnelle et mobilière et de la taxe des
+portes et fenêtres, qui a ajouté environ 11 millions aux ressources de
+l'État et 5 millions à celles des départements; 2° de l'application de
+la loi des finances de 1835 qui soumit à l'impôt les bâtiments
+nouvellement construits et en déchargea les bâtiments démolis; 3° du
+développement des centimes additionnels départementaux.
+
+--Sur les contributions indirectes, l'accroissement du produit a été
+presque uniquement le résultat du progrès continu de l'aisance générale
+et de la richesse nationale. Quelques élévations de tarifs ont influé,
+dans une certaine mesure, sur la plus-value des produits de
+l'enregistrement; mais cette plus-value a été beaucoup plus que
+compensée par des dégrèvements considérables, savoir: 1° par une
+réduction de 30 millions opérée en 1830 sur l'impôt des boissons; 2° par
+une réduction de 12,792,000 fr. sur le revenu des douanes, réduction
+amenée par les abaissements de tarifs de 1830 à 1836; 3° par une
+réduction d'un million sur le produit des postes.
+
+--Sur les produits divers de toute nature, l'accroissement de 12,095,000
+fr. a eu lieu malgré la réduction de 18,000,000 amenée par l'abolition
+de la loterie et des jeux, et malgré la suppression de la rétribution
+universitaire qui avait produit, en 1844, 1,982,000 fr.
+
+Ces réductions réunies, toutes opérées par les plus justes motifs, ont
+imposé au Trésor un sacrifice annuel de 63,000,000.
+
+Si donc le revenu public ordinaire avait été perçu en 1847 sur les mêmes
+bases qu'en 1829, il aurait reçu un accroissement bien plus considérable
+que celui qu'il a effectivement atteint et que je viens de rappeler.
+
+
+2° _Dépenses ordinaires._
+
+
+ En 1829, les dépenses ordinaires ont
+ été de 1,014,914,000 fr.
+
+ En 1847, elles ont été de 1,452,226,564
+
+
+
+ De 1829 à 1847 l'accroissement des
+ dépenses ordinaires a donc été de 437,312,564 fr.
+
+
+Les causes de cet accroissement ont été:
+
+1° Les dépenses occasionnées par la conquête et l'occupation de
+l'Algérie. Ces dépenses ont toujours été comprises dans les dépenses
+ordinaires de l'État. De 1830 au 31 décembre 1847, elles se sont élevées
+à plus d'un milliard. Dans les derniers exercices de 1830, elles
+grevaient le budget annuel des dépenses ordinaires de plus de 100
+millions.
+
+2° Les armements, les approvisionnements militaires et l'extension des
+cadres de l'armée nécessités par les circonstances politiques, d'abord
+au début du gouvernement de 1830, ensuite en 1840; les inondations et la
+crise de la cherté alimentaire en 1846 et 1847.
+
+3° Le développement naturel et nécessaire, quoique modéré et lent, des
+divers services publics. J'en consigne ici les détails les plus
+importants.
+
+
+_Ministère de la Justice et des Cultes._
+
+ Le budget de la justice qui était en
+ 1829 de 19,588,000 fr.
+
+ s'est élevé en 1847 à 27,457,724
+
+Cette augmentation de 7,869,724 fr. est provenue: 1° de l'amélioration
+des traitements de la magistrature, principalement dans les degrés
+inférieurs; 2° de la suppression des vacations des juges de paix
+remplacées par une addition à leur traitement fixe; 3° de
+l'accroissement des frais de justice criminelle.
+
+ Le budget des cultes était en 1829 de 35,481,000 fr.
+
+ Il s'est élevé en 1847 à 39,367,395
+
+La construction ou la restauration d'édifices diocésains, les
+subventions accordées pour la construction ou la restauration d'édifices
+paroissiaux, la création des succursales et des vicariats, l'érection
+d'un certain nombre de cures inamovibles, les améliorations apportées
+dans les traitements des desservants catholiques et des pasteurs
+protestants, les traitements des ministres israélites et autres frais de
+culte inscrits pour la première fois au budget sous le gouvernement de
+1830, ont déterminé cette augmentation de 3,886,395 fr.
+
+_Ministère de l'Instruction publique._
+
+
+ Le budget de ce ministère était en
+ 1829 de 7,292,000 fr.
+
+ Il s'est élevé en 1847 à 19,269,438
+
+
+L'augmentation de 11,787,438 fr. a eu pour causes: 1° le rétablissement
+de la cinquième classe de l'Institut (Académie des sciences morales et
+politiques); 2° la création de nouvelles facultés dans les départements
+et de nouvelles chaires dans les facultés existantes, au Collége de
+France et au Muséum d'histoire naturelle; 3° le développement des écoles
+de pharmacie rattachées pour la première fois au budget de l'instruction
+publique; 4° le rétablissement de l'École normale supérieure; 5°
+l'institution de quatorze nouveaux colléges royaux et l'augmentation des
+encouragements accordés aux études et aux travaux scientifiques et
+historiques; 6° enfin et surtout la grande extension du service de
+l'instruction primaire organisée par la loi du 28 juin 1833. Je
+n'insiste pas sur les résultats de cette loi; ils sont trop positivement
+constatés et trop universellement reconnus pour qu'il me convienne de
+m'y arrêter. Je ne signalerai qu'un fait. En 1832, avant la loi du 28
+juin 1833, il y avait en France 42,092 écoles primaires, communales ou
+privées, et dans ces écoles 1,935,624 élèves, garçons ou filles. Au 1er
+janvier 1848, sous l'influence de la loi du 28 juin 1833, le nombre des
+écoles primaires s'était élevé à 63,028, et celui des élèves à
+3,530,135. Ainsi, dans l'espace de quatorze ans, l'instruction primaire
+avait acquis 20,936 écoles et 1,594,511 élèves de plus.
+
+_Ministère de l'Intérieur._
+
+ Ce budget était en 1829 de 53,370,000 fr.
+
+ Il s'est élevé en 1847 à 142,465,747
+
+L'augmentation de 89,096,747 fr., dont il faut déduire 66,000,000 de
+dépenses départementales, est due aux notables améliorations morales et
+matérielles apportées dans le régime des prisons, au développement des
+lignes télégraphiques, à la conservation des monuments historiques, aux
+subventions allouées aux ponts à péage des chemins vicinaux, aux
+nouvelles allocations accordées aux établissements de bienfaisance et
+aux beaux-arts, aux dépenses de la garde nationale, etc., etc.
+
+_Ministère de l'Agriculture et du Commerce._
+
+ Ce budget était en 1829 de 10,177,000 fr.
+
+ Il s'est élevé en 1847 à 14,015,000
+
+Cette augmentation d'environ 4 millions a été appliquée aux
+encouragements à l'agriculture, aux pêches maritimes, au Conservatoire
+des arts et métiers, aux établissements thermaux et sanitaires, aux
+secours pour inondations et au développement des haras.
+
+_Ministère des Travaux publics._
+
+ Ce budget était en 1829 de 33,397,000 fr.
+
+ Il s'est élevé en 1847 à 69,474,765
+
+
+Cette forte augmentation a eu pour cause les nombreux travaux publics
+entrepris et exécutés sur le budget ordinaire de l'État, l'ouverture des
+lacunes et les rectifications des routes royales, l'amélioration de la
+navigation intérieure, la construction ou l'agrandissement des ports
+maritimes, les réparations et les constructions de monuments publics et,
+par une conséquence nécessaire, le développement des cadres du personnel
+des ponts et chaussées et des mines.
+
+Pour l'achèvement du seul port de Cherbourg, le gouvernement de 1830 a
+dépensé, de 1830 à 1848, 49,123,695 fr., somme très-supérieure à celles
+qu'ont dépensées pour ce grand travail les divers gouvernements qui y
+ont concouru depuis son origine jusqu'à son achèvement (1783-1867).
+
+_Ministère de la Guerre._
+
+ Ce budget était en 1829 de 214,367,000 fr.
+
+ Il s'est élevé en 1847 à 349,310,950
+
+Les dépenses de l'Algérie figurent dans cette augmentation pour plus de
+104 millions. Un accroissement d'effectif de 17 à 18,000 hommes sur
+l'effectif de 1829, une amélioration de solde et d'entretien pour les
+soldats et les grades inférieurs, l'extension des écoles régimentaires
+et les changements dans la proportion des armes ont déterminé le surplus
+de l'augmentation.
+
+_Ministère de la Marine._
+
+ Ce budget était en 1829 de 72,935,000 fr.
+
+ Il s'est élevé en 1847 à 133,732,030
+
+Les trois principales causes qui ont amené cette augmentation de 60
+millions ont été: 1° la création de services qui n'existaient pas au
+budget du département de la marine en 1829, tels que l'infanterie de
+marine, la gendarmerie maritime et les gardes maritimes; 2° les
+améliorations introduites, comme pour l'armée de terre, dans la
+condition, la nourriture et la solde des officiers, sous-officiers,
+soldats, matelots et ouvriers; 3° le développement de nos forces
+navales, soit par les armements, soit par les travaux maritimes;
+développement rendu nécessaire par la conquête de l'Algérie, par le
+progrès du commerce extérieur, par nos nouveaux établissements
+lointains, et par le rôle de plus en plus important que la marine est
+appelée à jouer pour l'extension et la protection de l'activité et des
+intérêts nationaux dans toutes les parties du monde.
+
+Je résume, d'après ces faits et ces chiffres, les résultats de
+l'administration des revenus et des dépenses ordinaires, de 1830 à 1848:
+
+1° Aucune création d'impôts nouveaux. Nulle autre augmentation des
+impôts existants en 1830 que l'addition de 16,000,000 au principal de la
+contribution personnelle et mobilière et de la taxe des portes et
+fenêtres, quelques élévations de tarifs dans les droits d'enregistrement
+et les centimes additionnels votés par les conseils généraux.
+
+2° Réduction de 63,000,000 d'impôts divers, savoir:
+
+ 30 millions sur l'impôt des boissons.
+ 12 millions sur les douanes.
+ 1 million sur les droits de poste.
+ 18 millions pour l'abolition de la loterie et des jeux.
+ 2 millions par l'abolition de la rétribution universitaire.
+
+ Total 63 millions.
+
+3° Malgré ces réductions de taxes diverses, l'augmentation progressive
+des produits des contributions indirectes, augmentation amenée par la
+seule puissance de la prospérité publique et du travail national, a
+apporté dans les revenus ordinaires de l'État, de 1829 à 1847, un
+accroissement d'environ 244 millions.
+
+4° Ainsi, réduits d'une part et accrus de l'autre, les revenus
+ordinaires ont suffi, de 1838 à 1848: 1° à l'acquittement de toutes les
+dépenses ordinaires de l'État, y compris celles qu'ont entraînées la
+conquête et l'occupation de l'Algérie et les armements extraordinaires
+nécessités en 1830 et en 1840 par les circonstances politiques; 2° à de
+nombreuses et importantes améliorations apportées dans tous les services
+publics, de l'ordre moral comme de l'ordre matériel, de la guerre comme
+de la paix, et au profit de toutes les classes de citoyens.
+
+Ce résultat est incontestable aujourd'hui. Tous les comptes du
+gouvernement de 1830 ont été l'objet de règlements législatifs, et le
+déficit du dernier exercice (1847) n'a laissé, pour toute la durée de ce
+gouvernement, qu'un découvert de 13,762,000 fr.
+
+Je dois reconnaître que, dans les premières années de son existence,
+pour subvenir aux frais inséparables de toute révolution, le
+gouvernement de 1830 a eu recours à des ressources extraordinaires: il a
+aliéné des bois de l'État; il a annulé des rentes rachetées par
+l'amortissement, et il a fait appel au crédit jusqu'à concurrence de
+290,000,000 fr. Mais, à partir de 1833, non-seulement ses ressources
+ordinaires lui ont suffi; elles ont de plus fourni, aux travaux publics
+extraordinaires qu'il a entrepris et accomplis, des voies et moyens
+très-considérables. C'est le grand fait qui me reste à constater.
+
+
+III
+
+TRAVAUX PUBLICS.
+
+
+Je persiste, pour ce résumé des travaux publics de 1830 à 1848, dans
+l'ordre que j'ai adopté pour le résumé de l'administration générale des
+finances. J'indique d'abord la somme et la nature des fonds qui ont été
+affectés à cet emploi.
+
+Ces fonds ont été puisés à des sources diverses:
+
+1° Dans les ressources ordinaires des budgets. De 1830 à 1847, dans tous
+les budgets ordinaires, des crédits ont été ouverts pour des travaux
+publics extraordinaires. Ces crédits sont épars dans les budgets de
+l'intérieur, des travaux publics, de la guerre et de la marine. Ils se
+sont élevés à 328,135,000 fr.
+
+2° Les réserves de l'amortissement, ou budget extraordinaire créé par la
+loi du 17 mai 1837, ont été la seconde source ouverte à
+l'accomplissement des travaux publics extraordinaires. Sous le
+gouvernement de 1830, l'amortissement de la dette publique a constamment
+fonctionné; mais les fonds que le crédit public avait portés et
+soutenait au-dessus du pair, le 5, le 4 1/2 et le 4 p. % ne pouvaient
+continuer à être amortis sans imposer au Trésor une perte considérable.
+La dotation et les rentes rachetées appartenant à chacun de ces fonds
+n'étaient donc plus employées en achats nouveaux, et constituaient un
+fonds provisoirement disponible auquel on donna le nom de _réserves de
+l'amortissement_. Ce fut ce fonds que la loi du 17 mai 1837 affecta aux
+travaux publics extraordinaires. Il leur a fourni 225,624,000 fr. Il
+faut remarquer que ces 225,624,000 fr. avaient été produits par les
+revenus ordinaires de l'État, et ne peuvent être rangés parmi les
+ressources extraordinaires.
+
+3° Les emprunts soit en rentes, soit en dette flottante, ont été la
+troisième des ressources affectées aux travaux publics extraordinaires.
+J'en indique la date et le montant.
+
+1° La loi du 27 juin 1833 autorisa l'émission de 5 millions de rentes 5
+p. %, en prononçant l'annulation d'une même quantité de rentes sur
+celles qui avaient été rachetées par l'amortissement. Cette émission a
+produit 93,852,000 fr.
+
+2° La loi du 25 juin 1841 autorisa une émission de rentes 3 p. %, qui
+s'éleva à 12,810,245 fr. de rente et qui a produit 450,000,000 fr.
+
+3° La loi du 11 juin 1842, qui établit le réseau général de nos chemins
+de fer, ordonna que les dépenses des travaux qui devaient rester à la
+charge de l'État seraient provisoirement supportées par la dette
+flottante. Au 31 décembre 1847, les avances s'élevaient à 441,000,000 fr.
+
+Le 10 novembre 1847, un emprunt en rentes 3 p. % (9,966,777 fr. de
+rentes), autorisé par une loi du 11 août précédent, avec affectation aux
+travaux publics extraordinaires, produisit 250,000,000 qui devaient
+réduire d'autant le chiffre de la dette flottante. Cette somme ne
+pourrait, sans un double emploi évident, être comprise parmi les
+ressources extraordinaires créées pour les grands travaux publics. Sur
+ces 250,000,000, une somme de 82,000,000 déjà versés se trouvait, le 24
+février 1848, dans l'encaisse du Trésor, et les versements qui restaient
+à effectuer (168,000,000) ont été reçus par le gouvernement de la
+République.
+
+Au moment de sa chute, le gouvernement de 1830 possédait, pour faire
+face à sa dette flottante de 441,000,000 fr.:
+
+
+ 1° Les ressources provenant des travaux exécutés à l'aide de cette
+ dette flottante, savoir les remboursements dûs:
+
+
+ Par la compagnie du chemin de fer du Nord. 93,592,000 fr.
+
+ Par la compagnie du chemin de fer de Lyon. 42,000,000 fr.
+
+ Par la compagnie du chemin de fer de
+ Tours à Nantes, environ. 6,000,000 fr.
+
+ Par diverses compagnies pour prêts. 56,268,000 fr.
+
+ Pour le prix des terrains de l'ancien
+ hôtel des affaires étrangères, environ. 7,000,000 fr.
+
+ Total. 204,860,000 fr.
+
+
+Les comptes successifs de l'administration des finances depuis 1848
+constatent que ces ressources ont été réalisées.
+
+2° A ces recouvrements qui devaient décharger d'autant la dette
+flottante de 441 millions, il faut ajouter les réserves de
+l'amortissement restées sans emploi, grâce à l'élévation constante du 5,
+du 4 1/2 et du 4 p. % au-dessus du pair, réserves que la loi du 11 juin
+1843 avait affectées à l'extinction des découverts du budget. Le 31
+décembre 1847, ces réserves s'élevaient à 80 millions, et le découvert
+du budget n'était plus alors, comme cela a été constaté, que de
+13,762,000 fr. Les réserves de l'amortissement allaient donc devenir
+disponibles, du moins en grande partie, et elles auraient pu être
+affectées à la réduction de la dette flottante jusqu'à concurrence de
+leur disponibilité.
+
+Enfin, à la date du 31 décembre 1847, l'amortissement du 3 p. %, qui
+n'avait pas été suspendu un seul jour, avait racheté 17,603,712 fr. de
+rentes; et si on liquide à cette époque l'administration financière du
+gouvernement de 1830, ces rentes rachetées avec ses revenus ordinaires
+font incontestablement partie de son actif.
+
+
+J'arrive à la conclusion qui découle de ces faits et de ces chiffres
+scrupuleusement recueillis.
+
+De 1830 à 1847, le gouvernement de cette époque a exécuté pour
+1,538,000,000 de grands travaux publics. Pour accomplir cette oeuvre, il
+n'a eu recours aux moyens de crédit, ou, en d'autres termes, il n'a
+grevé l'avenir que jusqu'à concurrence de 984,000,000, même en y
+comprenant les 441,000,000 de dette flottante, quoiqu'il ait laissé,
+dans son actif, des ressources suffisantes pour les couvrir. Si donc,
+dans les premières années de son existence, le gouvernement de 1830 a dû
+recourir à des ressources extraordinaires pour payer une partie des
+dépenses de son établissement, il a, pour ainsi dire, restitué ces
+dépenses en payant sur ses ressources ordinaires une partie
+(554,000,000) des grands travaux publics que les gouvernements ont
+toujours payés avec des ressources extraordinaires.
+
+Comment ont été employés les crédits que je viens d'indiquer? Quels
+grands travaux publics extraordinaires ont été accomplis de 1830 à 1848?
+C'est le dernier fait que je tiens à mettre en lumière.
+
+Le gouvernement de 1830 a continué d'abord les oeuvres commencées par
+ses prédécesseurs. Les nombreuses lacunes que présentaient les anciennes
+routes royales ont été achevées. Les pentes qui les rendaient
+dangereuses ou impraticables ont été rectifiées. Les canaux entrepris
+par la Restauration ont été complétement exécutés, et les grands ports
+maritimes encore inachevés énergiquement continués. D'anciennes et
+célèbres cathédrales ont été restaurées. Les monuments entrepris par
+l'ancienne monarchie ou par l'Empire, les églises de Sainte-Geneviève et
+de la Madeleine, la Sainte-Chapelle, l'arc de triomphe de l'Étoile, le
+Muséum d'histoire naturelle, l'École des beaux-arts, les palais
+législatifs ou ont été terminés ou agrandis ou embellis. Les besoins
+nouveaux ont reçu aussi leur satisfaction; une nouvelle école normale
+supérieure a été offerte à l'enseignement public grandement et
+libéralement développé. Les maisons centrales de détention ont été
+appropriées à un meilleur régime pénitentiaire. Les hospices des aliénés
+et des sourds-muets ont été mis en état de mieux répondre à leur
+destination. De nouvelles routes ont été ouvertes pour pacifier et
+enrichir les contrées qu'avait désolées la guerre civile. Les voies
+navigables à l'intérieur du pays ont été perfectionnées. Deux grands
+canaux, celui de la Marne au Rhin et le canal latéral à la Garonne, ont
+été ouverts. Le réseau télégraphique a été étendu. Le matériel de la
+guerre et de la marine a été complété et amélioré à grands frais. Paris
+et Lyon ont été fortifiés.
+
+Je trouve dans un écrit publié en 1848, peu de mois après la révolution
+de février[250], par M. Lacave-Laplagne, mon collègue comme ministre des
+finances de 1842 à 1847, un tableau des fonds affectés, sur les
+ressources ordinaires et extraordinaires des budgets, aux travaux
+publics extraordinaires, notamment à ceux que je viens de rappeler. Ce
+tableau, dressé en 1848, a pu être complété par des renseignements plus
+récents qu'il serait trop long d'expliquer ici. J'en tire cependant
+quelques chiffres, qui donnent une idée approximativement juste de
+l'importance des principaux travaux ainsi accomplis. De 1830 à 1847
+inclusivement, il a été dépensé sur les ressources ordinaires des
+budgets:
+
+[Note 250: _Observations sur l'administration des finances pendant le
+gouvernement de Juillet, et sur ses résultats_, par M. Lacave-Laplagne;
+Paris, 1848. Cet ouvrage et quatre autres écrits publiés de 1848 à 1864,
+savoir: 1° _Histoire financière du gouvernement de Juillet, _par M. L.
+Vitet, 1848; 2° _De l'équilibre des budgets sous la monarchie de _1830,
+par M. S. Dumon, ancien ministre des finances (1849); 3° _Le roi
+Louis-Philippe; liste civile_: par M. le comte de Montalivet (1851); 4°
+_Rien! Dix-huit années de gouvernement parlementaire, _par M. le comte
+de Montalivet (1864); contiennent, sur l'administration politique et
+financière du gouvernement de 1830 et sur ses résultats, des
+renseignements aussi véridiques que circonstanciés.]
+
+
+ Pour les canaux. 35,773,000 fr.
+ Pour les routes royales, ponts, etc. 14,708,000
+ Pour les routes départementales. 3,996,000
+ Pour les monuments publics de divers genres. 46,388,000
+
+
+La somme totale des fonds affectés, sur les ressources ordinaires des
+budgets, aux travaux publics extraordinaires, s'élève, selon ce tableau,
+à 328,125,000 fr.;
+
+Et ce chiffre est conforme à celui que j'ai déjà indiqué.
+
+La somme totale des fonds appliqués, sur les ressources extraordinaires
+portées dans des budgets spéciaux, à des emplois de même nature,
+s'élève, selon le tableau de M. Lacave-Laplagne, à 1,136,280,000 fr.
+
+Ce qui fait, en tout, pour les travaux publics extraordinaires exécutés
+de 1830 à 1848, une somme totale de 1,461,415,000 fr.
+
+Les renseignements plus complets que j'ai recueillis portent ce total,
+comme je l'ai dit d'abord, à la somme de 1,538,000,000
+fr.
+
+Le plus considérable de ces travaux a été sans contredit l'établissement
+des chemins de fer. Non-seulement c'est sous le gouvernement de 1830 que
+cette grande oeuvre a pris son premier élan; c'est de lui qu'elle a reçu
+la forte impulsion et les lois fondamentales qui ont présidé à ses
+développements et déterminé son succès. De 1833 à 1847, je trouve, dans
+le tableau chronologique des travaux législatifs de cette époque,
+trente-cinq lois proposées, discutées et promulguées pour l'étude et
+l'exécution des chemins de fer successivement entrepris dans toute
+l'étendue de la France[251]. Et, à l'origine comme au terme de cette
+législation, se placent deux grandes lois: l'une 9 _août_ 1847.--Loi sur
+l'achèvement du chemin de fer de Paris à Valenciennes.
+
+ [Note 251: En voici le tableau:
+
+ 27 _juin_ 1833.--Loi pour des études sur les chemins de fer.
+
+ 9 _juillet_ 1836.--Loi d'établissement du chemin de fer de Paris à
+ Versailles.
+
+ Chemin de fer de Montpellier à Cette.
+
+ 6 _mai_ 1838.--Chemin de fer de Strasbourg à Bâle.
+
+ 26 _juillet_ 1839.--Chemin de fer de Lille à Dunkerque.
+
+ 1er _août_ 1839.--Chemin de fer de Paris à Versailles.
+
+ --de Paris à Orléans.
+
+ --de Paris au Havre et à Dieppe.
+
+ 15 _juillet_ 1840.--Loi qui modifie quelques-unes des lois
+ précédentes.
+
+ 13 _juin_ 1841.--Chemin de fer de Bordeaux à la Teste.
+
+ 11 _juin_ 1842.--Prolongement du chemin de fer de Paris à Rouen
+ jusqu'au Havre.--Loi pour l'établissement d'un système général de
+ chemins de fer en France.
+
+ 28 _juillet_ 1843.--Chemin de fer d'Avignon à Marseille.
+
+ 7 _juillet_ 1844.--Chemin de fer de Montpellier à Nîmes.
+
+ 26 _juillet_ 1844.--Chemin de fer de Paris à la frontière d'Espagne
+ (entre Tours et Bordeaux).
+
+ --De Paris à la Méditerranée par Lyon (entre Paris et Dijon, Châlons
+ et Lyon).
+
+ --De Paris sur l'Océan (par Tours et Nantes).
+
+ 26 _juillet_ 1844.--De Paris sur l'ouest de la France (par Chartres,
+ Laval et Rennes).
+
+ --De Paris sur l'Angleterre et la frontière de Belgique (par Calais,
+ Dunkerque et Boulogne).
+
+ --D'Orléans à Vierzon et de Vierzon à Bourges.
+
+ --De Paris sur le centre de la France (du 11 juin 1842) qui a
+ posé les bases du réseau général des chemins de fer et qu'on a
+ justement appelée leur charte; l'autre (du 15 juillet 1845) qui a
+ réglé la police des chemins de fer et fondé ainsi le régime
+ permanent de ce grand et nouveau système de communication. Cette
+ dernière loi, présentée et soutenue par M. Dumon, alors ministre des
+ travaux publics, n'a pas cessé d'être en vigueur.
+
+ Au 31 décembre 1847, il y avait 2,059 kilomètres de chemins de fer
+ en pleine exploitation, et 2,144 kilomètres de chemins de fer en
+ construction.
+
+ Châteauroux et Limoges, par Bourges sur Clermont.
+
+ 2 _août_ 1844.--De Paris sur la frontière d'Allemagne, par Nancy et
+ Strasbourg.
+
+ 5 _août_ 1844.--De Paris à Sceaux.
+
+ 5 _juillet_ 1845.--De Lille à la frontière de Belgique.
+
+ 15 _juillet_ 1845.--Loi sur la police des chemins de fer.
+
+ 16 _juillet_ 1845.--Loi complémentaire sur le chemin de fer de Paris
+ à Lyon et de Lyon à Avignon.
+
+ 19 _juillet_ 1845.--Loi complémentaire des chemins de fer de Tours à
+ Nantes et de Paris à Strasbourg.--Embranchement sur Reims et
+ Metz--sur Dieppe et Fécamp--de Rouen au Havre--d'Aix sur Marseille
+ et Avignon.
+
+ 21 _juin_ 1846.--Chemin de fer de Dijon sur Mulhouse avec
+ embranchements.
+
+ --Développements du réseau de l'Ouest.
+
+ --De Bordeaux à Cette.
+
+ 3 _juillet_ 1846.--D'Orléans à Vierzon et de Nîmes à Montpellier
+ (loi complémentaire).]
+
+--Loi sur des modifications aux conditions de concession du chemin de
+fer de Paris à Lyon.
+
+--Loi sur le classement du chemin de fer de Montereau à Troyes.
+
+Je n'ajoute rien à ces faits. Ils contiennent une claire et concluante
+réponse aux deux questions que j'ai posées en tête de ce résumé: «Quelle
+influence a exercée, pendant sa durée, sur l'état et le sort de la
+France, le gouvernement de 1830? Qu'est-il resté et que reste-t-il à la
+France de l'influence et des oeuvres de ce gouvernement?» Évidemment
+l'ordre politique et l'ordre civil, l'ordre moral et l'ordre matériel,
+les droits de la liberté et ceux de la sécurité publique, les progrès de
+la prospérité et du bien-être dans toutes les classes de la nation ont
+été, pour le gouvernement de 1830, l'objet d'une constante préoccupation
+et d'une honnête et efficace action. Il a compris sa mission et
+poursuivi son but, sérieusement, simplement, sans charlatanerie, sans
+fantaisie, et le bien de ses oeuvres a survécu au malheur de sa chute.
+Il a eu les caractères essentiels et il atteignait de jour en jour les
+résultats essentiels d'un gouvernement légal et libre. Ce fut son
+travail. Ce sera son honneur.
+
+
+FIN DU HUITIÈME ET DERNIER VOLUME.
+
+
+
+ TABLE DES MATIÈRES
+
+ DU TOME HUITIÈME.
+
+
+CHAPITRE XLIV.
+
+LE GOUVERNEMENT PARLEMENTAIRE.
+
+(1840-1848.)
+
+ Le gouvernement libre est le but et le besoin des sociétés
+ modernes.--La responsabilité du pouvoir est le principe essentiel
+ du gouvernement libre.--Le gouvernement libre peut et doit avoir,
+ selon les lieux et les temps, des formes différentes.--Exemples:
+ l'Angleterre et la France, les États-Unis d'Amérique et la
+ Suisse.--Le gouvernement parlementaire est l'une des formes du
+ gouvernement libre.--La formation des partis politiques est l'une
+ des conditions du gouvernement parlementaire.--Accomplissement de
+ ces conditions par le cabinet du 29 octobre 1840.--Son homogénéité
+ et son unité.--Les changements survenus dans sa composition ne les
+ altèrent point.--Rapports de ses membres entre eux.--Ses rapports
+ avec les Chambres.--Formation et action du parti conservateur.--De
+ la corruption électorale et parlementaire.--De l'opposition
+ parlementaire.--Séance du 26 janvier 1844 à la Chambre des
+ députés.--Rapports du cabinet et mes rapports personnels avec le
+ roi Louis-Philippe.--De la maxime: «Le roi règne et ne gouverne
+ pas.»--Caractères du gouvernement parlementaire pendant la durée du
+ cabinet du 29 octobre 1840.
+
+CHAPITRE XLV.
+
+LES MARIAGES ESPAGNOLS.
+
+(1842-1847.)
+
+ Notre politique envers l'Espagne de 1833 à 1842 et ses deux
+ principes.--Question du mariage de la reine Isabelle.--Notre
+ politique dans cette question.--Mission de M. Pageot à Londres,
+ Vienne et Berlin.--Idée du prince de Metternich.--Idée de la cour
+ de Londres pour le prince Léopold de Coburg.--Mes communications
+ avec le cabinet anglais à ce sujet.--Chute du régent
+ Espartero.--Changement d'attitude du cabinet anglais.--M. Olozaga
+ et la reine Isabelle.--M. Gonzalès Bravo.--M. Bresson, ambassadeur
+ de France à Madrid.--Sir Henri Bulwer, ministre d'Angleterre à
+ Madrid.--Retour de la reine Christine en Espagne.--Réforme de la
+ constitution espagnole de 1837.--Le général Narvaez.--Situation des
+ divers prétendants à la main de la reine Isabelle.--Mort de
+ l'infante doña Carlotta.--Le comte de Trapani.--Conversation du roi
+ Louis-Philippe avec le comte Appony.--Abdication de don
+ Carlos.--Négociation pour le mariage de la reine Isabelle avec le
+ comte de Trapani.--Nos relations à ce sujet avec le cabinet
+ anglais.--Vrai sentiment de la reine Christine pour le mariage de
+ ses deux filles.--Première idée du mariage du duc de Montpensier
+ avec l'infante doña Fernanda.--Entretiens, au château d'Eu, avec
+ lord Aberdeen à ce sujet.--Menées entre Madrid et Lisbonne en
+ faveur du prince Léopold de Coburg.--Participation de sir Henri
+ Bulwer.--Avertissement loyal de lord Aberdeen.--Mes instructions à
+ M. Bresson.--Chute du général Narvaez.--Cabinet Miraflores.--Mon
+ mémorandum du 27 février 1846.--Cabinet Isturiz.--Chute du cabinet
+ de sir Robert Peel et de lord Aberdeen.--Avénement de lord
+ Palmerston au _Foreign-Office_.--Sa dépêche du 19 juillet
+ 1846.--Mes instructions à M. Bresson.--Résolution de la reine
+ Christine pour les deux mariages de ses filles.--Le duc de Cadix et
+ le duc de Montpensier.--Négociation à ce sujet.--Conclusion des
+ deux mariages.--Le duc de Montpensier et le duc d'Aumale en
+ Espagne.--Opposition du cabinet anglais.--Son
+ inefficacité.--Célébration des deux mariages.--Leurs conséquences.
+
+CHAPITRE XLVI.
+
+L'ITALIE ET LE PAPE PIE IX.
+
+(1846-1848.)
+
+ Pie IX en 1846 et en 1866.--Contraste entre ces deux
+ époques.--Quelle est la part de Pie IX lui-même dans sa
+ destinée?--Mes instructions à M. Rossi pour le conclave de
+ 1846.--Amnistie de Pie IX à son avénement--Le cardinal Gizzi,
+ secrétaire d'État.--Pie IX réformateur.--Ses premières
+ conversations avec M. Rossi.--Inexpérience et faiblesse politique
+ de la cour de Rome.--La question romaine et la question
+ italienne.--Le cardinal Ferretti, secrétaire d'État.--Occupation de
+ Ferrare par les Autrichiens.--Réformes accomplies à Rome.--Le parti
+ libéral romain modéré et laïque.--Sa bonne attitude en 1847 pour la
+ fête anniversaire de l'amnistie.--Garde civique romaine.--Lettre
+ que m'adresse M. J. Mazzini sur le parti modéré en Italie.--Dépêche
+ du prince de Metternich sur le même sujet.--Complication des
+ questions romaines et des questions italiennes.--Notre politique en
+ Italie.--Lettre du prince de Joinville à cet égard.--Ma
+ réponse.--Mes instructions à nos agents en Italie.--Installation de
+ la _consulta_ d'État à Rome.--L'esprit réformateur, l'esprit
+ national et l'esprit révolutionnaire en Italie.--Nos préparatifs
+ pour une expédition destinée à protéger le pape, en janvier
+ 1848.--Chute du cabinet du 29 octobre 1840 et révolution du 24
+ février 1848.--Crise radicale dans la situation de Pie
+ IX.--Ministère et assassinat de M. Rossi.--Un abîme entre le pape
+ réformateur et le pape révolutionnaire.--Quelle est la part des
+ peuples dans l'insuccès des gouvernements?--Louis XVI et Pie
+ IX.--Lettre de M. Rossi à moi après la révolution du 24 février
+ 1848.
+
+CHAPITRE XLVII.
+
+LA SUISSE ET LE SONDERBUND.
+
+(1840-1848.)
+
+ Sentiments du roi Louis-Philippe sur la Suisse.--Leur fondement
+ historique.--Napoléon Ier et l'acte de médiation de 1803.--Le
+ congrès de Vienne et le pacte fédéral de 1815.--Les révolutions
+ cantonnales de 1830.--En 1832, la révision du pacte fédéral
+ échoue.--Ma situation personnelle envers la Suisse.--Lutte des
+ conservateurs et des radicaux suisses.--Abolition des couvents et
+ confiscation de leurs biens dans le canton d'Argovie.--Appel des
+ jésuites pour l'instruction publique dans le canton de
+ Lucerne.--Première expédition des corps francs contre
+ Lucerne.--Hésitation et inertie de la Diète helvétique.--Notre
+ attitude diplomatique envers la Suisse.--Seconde expédition des
+ corps francs contre le canton de Lucerne.--Installation des
+ jésuites à Lucerne.--Révolutions radicales dans les cantons de Vaud
+ et de Berne.--Assassinat de M. Jacob Leu, d'Ébersol.--Formation du
+ Sonderbund, ligue des cantons catholiques.--M. de Boislecomte,
+ ambassadeur de France en Suisse.--Ses conversations avec M.
+ Ochsenbein, président de la Diète.--Révolution radicale dans le
+ canton de Genève.--Nos relations avec les cours de Vienne, de
+ Berlin et de Pétersbourg sur les affaires de Suisse.--Mon
+ insistance pour que nous nous entendions aussi avec
+ l'Angleterre.--Le duc de Broglie ambassadeur à Londres.--Ses
+ conversations avec lord Palmerston.--Négociations sur un projet de
+ note identique et de médiation à présenter par les cinq puissances
+ à la Diète helvétique et au Sonderbund.--La guerre civile éclate en
+ Suisse.--M. Peel chargé d'affaires d'Angleterre en Suisse.--Défaite
+ du Sonderbund.--Présentation tardive de la note identique des cinq
+ puissances.--Vues des cours de Vienne et de Berlin.--Le comte de
+ Colloredo et le général Radowitz à Paris.--Notre attitude envers
+ eux.--Résumé de nos vues et de nos actes envers la Suisse à cette
+ époque.
+
+CHAPITRE XLVIII.
+
+LES RÉFORMES POLITIQUES ET LA CHUTE DU MINISTÈRE DU 29 OCTOBRE 1840.
+
+(1840-1848.)
+
+ Ma disposition personnelle en terminant ces _Mémoires_.--Pensée
+ dominante et constante du ministère du 29 octobre 1840.--La
+ prépondérance des classes moyennes; ses motifs et son
+ caractère.--Le parti conservateur.--Le but des réformes électorale
+ et parlementaire était de changer cette politique.--Diversité des
+ éléments de l'opposition.--L'opposition monarchique et l'opposition
+ républicaine.--Diversité des éléments de l'opposition
+ monarchique;--de l'opposition républicaine.--De 1840 à 1847, la
+ question des réformes reste dans l'arène parlementaire.--Divers
+ débats à ce sujet.--La question passe dans le champ de l'agitation
+ extérieure.--Les banquets de 1847.--Leur caractère.--Attitudes
+ diverses de l'opposition monarchique et de l'opposition
+ républicaine.--Ascendant croissant de l'opposition
+ républicaine.--Attitude du gouvernement envers les banquets.--Ma
+ conversation avec M. de Morny.--Ma conversation avec le roi
+ Louis-Philippe.--Projet d'un nouveau banquet à Paris.--Ouverture de
+ la session de 1848.--Discussion de l'adresse.--Résolution et
+ langage du gouvernement sur la question des réformes.--L'opposition
+ se décide à assister au nouveau banquet proposé.--Le gouvernement
+ se décide à l'interdire.--Question de légalité élevée à ce
+ sujet.--Compromis entre des représentants du cabinet et des
+ représentants de l'opposition pour faire décider cette question par
+ les tribunaux.--Luttes intérieures entre les divers éléments de
+ l'opposition.--Les meneurs révolutionnaires de l'opposition
+ républicaine ajoutent au banquet un plan de mouvement
+ populaire.--Manifeste publié dans ce but.--Changement de scène.--Le
+ gouvernement interdit le banquet.--L'opposition parlementaire y
+ renonce et propose à la Chambre des députés l'accusation du
+ ministère.--Journées des 21 et 22 février.--Le 23 février,
+ manifestations réformistes dans une partie de la garde
+ nationale.--Conversation du roi, d'abord avec M. Duchâtel, puis
+ avec moi.--Chute du cabinet.--Je l'annonce à la Chambre.--Émotion
+ de la majorité.--Rapports entre le roi et le cabinet.--Persistance
+ des menées de l'opposition républicaine révolutionnaire.--Mesures
+ de résistance préparées par le gouvernement.--Tragique incident,
+ dans la soirée du 23 février, devant le ministère des affaires
+ étrangères.--Ses effets.--Nomination du maréchal Bugeaud au
+ commandement de la garde nationale et des troupes; dernier acte du
+ ministère.--Ma dernière visite au roi Louis-Philippe.--Mon
+ impression sur ses sentiments et ses dispositions intérieures dans
+ cette crise.
+
+CHAPITRE XLIX
+
+RÉSUMÉ.
+
+FIN DE LA TABLE DU TOME HUITIÈME ET DERNIER.
+
+
+
+________________________________________
+PARIS.--IMPRIMÉ CHEZ JULES BONAVENTURE.
+55, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires pour servir à l'Histoire de
+mon temps (Tome 8), by François Pierre Guillaume Guizot
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES POUR SERVIR À ***
+
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+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+
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+
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+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
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+electronic work or group of works on different terms than are set
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+ Chief Executive and Director
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+Literary Archive Foundation
+
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+works.
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+Procedures for determining public domain status are described in
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