diff options
| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:53:57 -0700 |
|---|---|---|
| committer | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:53:57 -0700 |
| commit | a24e90107e53954d45e0b8921924b77e30e7e678 (patch) | |
| tree | a628fa23168ecbed8367772f968abdfb23171bdd | |
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 3 | ||||
| -rw-r--r-- | 18695-8.txt | 16232 | ||||
| -rw-r--r-- | 18695-8.zip | bin | 0 -> 356310 bytes | |||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 |
5 files changed, 16248 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/18695-8.txt b/18695-8.txt new file mode 100644 index 0000000..a07901e --- /dev/null +++ b/18695-8.txt @@ -0,0 +1,16232 @@ +The Project Gutenberg EBook of Mémoires pour servir à l'Histoire de mon +temps (Tome 8), by François Pierre Guillaume Guizot + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 8) + +Author: François Pierre Guillaume Guizot + +Release Date: June 26, 2006 [EBook #18695] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES POUR SERVIR À *** + + + + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + MÉMOIRES + + POUR SERVIR A + + L'HISTOIRE DE MON TEMPS + + + + PAR + + M. GUIZOT + + TOME HUITIÈME + + + PARIS + MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS + RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 + A LA LIBRAIRIE NOUVELLE. + + 1864 + + + + + CHAPITRE XXXIV. + + LE GOUVERNEMENT PARLEMENTAIRE. + + (1840-1848.) + + +Le gouvernement libre est le but et le besoin des sociétés modernes.--La +responsabilité du pouvoir est le principe essentiel du gouvernement +libre.--Le gouvernement libre peut et doit avoir, selon les lieux et les +temps, des formes différentes.--Exemples: l'Angleterre et la France, les +États-Unis d'Amérique et la Suisse.--Le gouvernement parlementaire est +l'une des formes du gouvernement libre.--La formation des partis +politiques est l'une des conditions du gouvernement +parlementaire.--Accomplissement de ces conditions par le cabinet du 29 +octobre 1840.--Son homogénéité et son unité.--Les changements survenus +dans sa composition ne les altèrent point.--Rapports de ses membres +entre eux.--Ses rapports avec les Chambres.--Formation et action du +parti conservateur.--De la corruption électorale et parlementaire.--De +l'opposition parlementaire.--Séance du 26 janvier 1844 à la Chambre des +députés.--Rapports du cabinet et mes rapports personnels avec le roi +Louis-Philippe.--De la maxime: «Le roi règne et ne gouverne +pas.»--Caractères du gouvernement parlementaire pendant la durée du +cabinet du 29 octobre 1840. + + +Un grand bruit s'est fait et se fait encore autour de ces mots, «le +gouvernement parlementaire.» La question ainsi posée est plus grande que +le bruit qu'elle soulève. Il s'agit de bien autre chose et de bien plus +que de ce qu'on appelle le gouvernement parlementaire. Ce que la France +cherche depuis 1789, à travers toutes les vicissitudes de ses +dispositions et de ses destinées, ce que l'Europe appelle de ses voeux +confus mais obstinés, c'est le gouvernement libre. La liberté politique, +c'est-à-dire l'intervention et le contrôle efficace des peuples dans +leur gouvernement, c'est là le besoin et le travail, bruyant ou latent, +de l'état social qui, depuis dix-neuf siècles, sous l'influence de la +religion chrétienne et par le cours naturel de la civilisation moderne, +s'est développé chez les nations européennes, et qui prévaut partout où +elles portent leur esprit avec leur empire. Parlementaire ou non, le +gouvernement est-il un gouvernement libre ou en train de le devenir? Là +est la question. + +La liberté politique a, selon les lieux et les temps, des formes et des +mesures très-diverses. Elle a pourtant des conditions essentielles et +vitales, qui varient aussi selon les lieux et les temps, mais sans +lesquelles les peuples ne croiraient pas la posséder et ne la +posséderaient réellement pas. La liberté politique peut exister, elle a +existé très-inégalement distribuée entre les diverses classes de +citoyens. Elle a existé entourée d'esclaves. Elle n'aurait pas existé, +aux yeux de la Grèce et de Rome, sans l'élection temporaire de tous les +pouvoirs publics et sans les luttes républicaines de l'_Agora_ et du +_Forum_. C'étaient là, dans l'antiquité païenne, les formes et les +conditions nécessaires du gouvernement libre. Chez les peuples modernes +et chrétiens, cet état des esprits et des faits s'est grandement +modifié: d'une part, les conditions du gouvernement libre sont devenues +plus nombreuses, plus élevées et plus compliquées; d'autre part, ses +formes ont été plus variées. L'action des assemblées représentatives, la +libre discussion des affaires publiques au dedans et au dehors de leur +enceinte, la liberté électorale, la liberté religieuse, la liberté de la +presse, la liberté du travail, l'égalité civile, l'indépendance +judiciaire, telles sont aujourd'hui les impérieuses conditions du +gouvernement libre. Et en même temps la diversité des faits sociaux, +intérieurs ou extérieurs, a suscité ou même imposé au gouvernement +libre, dans les divers États, des formes très diverses; la république +n'est plus sa seule forme naturelle, ni la seule bonne, ni la seule +possible; il admet, il exige, dans certains cas, celle de la monarchie. + +Deux grands États, l'Angleterre et les États-Unis d'Amérique, donnent de +nos jours au monde le spectacle de ce fait nouveau dans le monde, le +gouvernement libre établi et ses conditions accomplies sous des formes +et par des institutions profondément différentes. Toutes les libertés +que je viens de nommer, et qui constituent désormais la liberté +politique, existent et se déploient avec une égale énergie dans l'un et +l'autre de ces deux pays. Dans l'un, elles ont entouré le berceau et +elles défendent la vie de la république. Dans l'autre, elles sont nées +et elles prospèrent sous l'égide de la monarchie. + +Il y a, de temps en temps, des prophètes qui prédisent aux États-Unis +d'Amérique la ruine de la république sous les coups d'abord de +l'anarchie, puis de la dictature, et à l'Angleterre la chute de la +monarchie constitutionnelle devant le progrès des libertés +démocratiques. Je ne méconnais pas les périls qui suscitent de telles +prédictions; mais je ne sais pas lire de si loin dans l'avenir, et en +attendant qu'il les justifie ou qu'il les démente, je vois la monarchie +anglaise et la république américaine surmontant les plus rudes épreuves, +l'une la contagion des révolutions et la guerre étrangère, l'autre les +tentatives de dislocation intérieure et la guerre civile. Je prends donc +confiance dans la salutaire puissance du gouvernement libre sous les +formes les plus diverses, et j'apprends à reconnaître la convenance, je +dis plus, la nécessité de ces formes diverses pour que le gouvernement +libre s'étende et se fonde en s'adaptant à la diversité des lieux, des +situations, des histoires, des idées et des moeurs. + +Les petits États offrent, en ceci, les mêmes exemples que les grands. Le +gouvernement libre, avec toutes ses conditions actuelles, existe en +Hollande et en Belgique, comme en Angleterre, sous la forme monarchique, +et il se développe en Suisse, à travers de tristes déviations, sous la +forme républicaine. En présence de ces faits, il n'y a que des esprits +étroits et superficiels, ou passionnés jusqu'à l'aveuglement, qui +puissent méconnaître que la liberté politique n'est point inhérente à +une forme exclusive de gouvernement, et que, dans le monde chrétien, +elle est devenue à la fois plus exigeante et plus pure dans ses +aspirations, plus large et plus flexible dans ses applications qu'elle +ne l'était dans l'antiquité. + +Mais si le gouvernement libre admet la variété des formes, il n'en admet +pas la confusion. S'il peut recevoir des organisations différentes, +c'est par des moyens différents que, dans ses différentes organisations, +il atteint son but, qui est toujours le même: la liberté et la durée au +sein de la liberté. Or, de toutes les conditions du gouvernement libre, +la première et la plus impérieuse, c'est que la responsabilité, une +responsabilité vraie et sérieuse, s'attache à l'exercice du pouvoir. Si +le pouvoir n'est pas responsable, la liberté n'est pas garantie. + +C'est surtout en ce qui touche à la responsabilité du pouvoir que la +diversité des formes du gouvernement libre impose l'emploi des moyens +les plus divers. Je consulte l'expérience; j'interroge de nouveau les +deux grands exemples que je viens de citer. Dans la république des +États-Unis d'Amérique, la responsabilité du pouvoir réside dans +l'élection du président, dans la courte durée de sa mission, dans la +complète séparation de son autorité et de celle des corps représentatifs +placés à côté de lui. Évidemment de tels moyens ne sauraient s'appliquer +à la monarchie. La monarchie constitutionnelle d'Angleterre en a trouvé +et pratiqué d'autres: elle a posé en principe que le roi ne peut mal +faire, et elle a fait peser sur ses conseillers toute la responsabilité +de son gouvernement. Je n'entre pas dans la discussion et la comparaison +de ces deux diverses formes de gouvernement libre et des divers systèmes +de responsabilité qui leur sont propres; je constate des faits. La +monarchie anglaise et la république américaine sont deux gouvernements +bien réellement libres et qui satisfont à toutes les exigences actuelles +de la liberté politique. Dans ces deux gouvernements, c'est par des +moyens très-différents que s'établit et s'exerce la responsabilité du +pouvoir, cette garantie nécessaire de la liberté politique. Quoique +très-différents, ces moyens, mis à l'épreuve, se sont montrés également +efficaces: dans l'un et l'autre de ces deux États, la responsabilité du +pouvoir est réelle et les libertés publiques sont garanties. + +Je touche à la question qui fait, parmi nous, tant de bruit. Les +principes et les procédés sur lesquels repose, dans la monarchie +anglaise, la responsabilité du pouvoir constituent-ils ce qu'on appelle +le gouvernement parlementaire? Ce gouvernement est-il la conséquence +naturelle de la monarchie constitutionnelle et la garantie efficace, +sous cette monarchie, de la liberté politique? + +Je déteste les assertions vagues et les conclusions précipitées. Avant +d'exprimer, sur les mérites et les défauts du gouvernement +parlementaire, toute ma pensée, j'ai à coeur de le montrer à l'oeuvre +tel que je l'ai vu et compris quand j'ai été appelé à le pratiquer. + +J'insiste d'abord sur un fait souvent oublié et qu'on ne saurait oublier +sans méconnaître la nature et les exigences du gouvernement libre. Une +des premières libertés qui prennent place dans un tel gouvernement, +c'est celle de ses propres agents, la libre et volontaire action des +hommes qui en exercent les grandes fonctions et en dirigent les +ressorts. Le pouvoir absolu peut ne vouloir, dans ses serviteurs, que +des instruments dociles, capables d'exécuter ses volontés qui sont leur +loi. Mais dans un régime de liberté, quand la publicité et la discussion +sont partout, quand la responsabilité accompagne partout le pouvoir, on +ne l'exerce pas bien, on ne le sert pas bien si on n'agit pas selon sa +propre pensée et sa propre volonté. Dès que l'action porte sur autre +chose que sur des faits matériels et des travaux légalement prescrits, +le gouvernement libre fait, aux hommes qui y prennent part, l'honneur +d'avoir besoin que leur concours soit libre. En présence de la liberté +nationale, il y a un degré de conviction, et je dirai de passion +personnelle, qui est indispensable aux acteurs dans l'arène politique +pour leur force et leur succès: «Ce ne sont pas des agents qu'il me +faut, disait M. Casimir Périer au milieu de son ardente lutte contre +l'émeute et l'anarchie, ce sont des complices.» + +De là proviennent dans les gouvernements libres, monarchiques ou +républicains, la nécessité et la formation naturelle des partis +politiques. Qu'elle naisse de la similitude des intérêts, ou de celle +des idées, ou de celle des passions, ou de ces divers motifs réunis, +l'association libre est, dans de tels gouvernements, la condition de +l'action politique régulière et efficace. Sans l'influence permanente de +l'association libre, tout esprit d'ensemble et de suite disparaîtrait +sous les souffles violents et variables de la liberté. Telle est, dans +les gouvernements libres, la nécessité des partis politiques, qu'une +fois formés ils s'y maintiennent et s'y perpétuent en dépit des +transformations que leur font subir les changements qu'amènent les +siècles dans l'état de la société et des esprits. Nés en Angleterre au +XVIIe siècle, au milieu des crises de la liberté politique, et appelés +tour à tour à la pratiquer, les Whigs et les Torys, bien que +profondément modifiés aujourd'hui, se reproduisent sous les noms de +conservateurs et de libéraux, et président encore aux destinées de leur +patrie. Et aux États-Unis d'Amérique, à travers les secousses violentes +qui les agitent, deux observateurs aussi sagaces qu'indépendants, M. +Auguste Laugel et M. Ernest Duvergier de Hauranne, ont reconnu sans +peine, dans les partis américains de nos jours, les successeurs des +fédéralistes et des démocrates qui se ralliaient, il y a trois quarts de +siècle, sous les noms de Washington et de Jefferson[1]. Les nécessités +substantielles survivent aux innovations les plus puissantes, et les +sociétés changent à la fois plus et moins qu'elles n'en ont l'air. + +[Note 1: _Les États-Unis pendant la guerre_ (1861-1865), par +Auguste Laugel, chap. V, pag. 82-101.--_Huit mois en Amérique_, +Par Ernest Duvergier de Hauranne, t. II, pag. 22-27; pag. 488-496.] + +Ce n'est pas dans le premier feu des grandes révolutions libérales que +se forment les partis politiques destinés à devenir les éléments actifs +des gouvernements libres. Ils appartiennent à l'époque d'organisation +des révolutions accomplies, non à l'époque de bouleversement où elles +s'accomplissent. Ce fut à partir de 1814, à l'avènement pratique et +continu de la liberté, que les partis politiques entrèrent en scène +parmi nous, comme les acteurs naturels et nécessaires du drame qui +s'ouvrait. Ils s'organisèrent et se développèrent pendant la +Restauration, quoique toujours embarrassés et souvent dénaturés par +l'élément révolutionnaire et conspirateur qui jetait le mensonge et le +trouble dans leurs luttes constitutionnelles. La Révolution de 1830 +éleva et agrandit le rôle des partis politiques comme la force du +gouvernement libre, mais en laissant subsister les périls et les +embarras révolutionnaires de leur situation. Lorsque le cabinet du 29 +octobre 1840 se forma, je ne me rendais pas, des exigences et des effets +naturels du gouvernement libre quant à la formation et à l'action des +partis politiques, un compte aussi complet et aussi net que je le fais +en ce moment; mais je voulais le gouvernement libre, et j'avais, par +instinct autant que par réflexion, un sentiment profond de ses +conditions essentielles en présence des faits, soit généraux, soit +personnels, qui caractérisaient notre situation. Je connaissais bien le +roi Louis-Philippe et les deux Chambres associées à son gouvernement. Un +cabinet homogène, composé d'hommes pénétrés, quant à la politique +intérieure et extérieure, des mêmes idées, et capables, par leur union, +de rallier dans les Chambres une majorité dévouée à ces idées et +d'établir, entre le roi et cette majorité, un accord vrai et permanent, +c'était là le premier problème à résoudre et le premier but à atteindre. +Le cabinet qui se forma avait de quoi satisfaire à cette nécessité +fondamentale. Les ministres de l'intérieur, des finances et de +l'instruction publique, M. Duchâtel, M. Humann et M. Villemain, avaient, +sur les conditions de notre gouvernement et sur la politique +conservatrice, libérale et pacifique qui convenait à notre patrie, les +mêmes convictions que moi. J'avais entre les mains les affaires +étrangères. J'étais sûr que, dans ces quatre départements, les mêmes +principes, les mêmes tendances, les mêmes influences générales +prévaudraient. J'avais trop pratiqué le maréchal Soult pour ne pas +pressentir les embarras que sa présence et sa présidence dans le cabinet +pouvaient entraîner; mais dans la crise que la question d'Égypte avait +suscitée entre la politique de la guerre et celle de la paix, +l'importance de ce grand nom militaire était plus que jamais +incontestable; et j'avais lieu de penser que le maréchal sentait aussi +mon importance, et qu'il compterait soigneusement avec moi. C'était lui +qui avait contresigné ma nomination comme ambassadeur en Angleterre, et +le 6 mars 1840 je lui avais écrit de Londres, pour lui exprimer mes +regrets de la chute de son ministère de 1839; il s'était empressé de me +répondre le 11 mars suivant: + +«Monsieur l'ambassadeur, + +«J'attachais trop de prix aux rapports qui s'étaient établis entre vous +et moi dans le poste éminent où la confiance du roi vous a appelé, pour +que leur cessation ne m'ait pas fait éprouver des regrets. Aussi j'ai +été très-touché de ceux que vous avez eu la bonté de me témoigner par la +lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 6 de ce mois, et je +mets de l'empressement à vous en remercier. + +«Je vous remercie aussi d'avoir bien voulu vous charger d'entretenir les +souvenirs que j'ai eu occasion de laisser en Angleterre. J'en suis trop +honoré, même dans l'intérêt de notre chère France, pour que je n'attache +pas le plus grand prix à les cultiver, et ce soin ne pouvait être confié +à de plus dignes mains. Vous le savez, Monsieur, pendant la dernière +période que j'ai passée aux affaires, ma constante préoccupation a été +de resserrer les liens d'amitié qui unissent les deux pays. C'était, +pour moi, l'acquit d'un devoir envers la France et l'expression de ma +reconnaissance de l'accueil que j'avais reçu du peuple anglais. A ce +sujet, vous exprimerez les sentiments qui m'animent toutes les fois que +vous aurez occasion de rappeler cette époque et, depuis, le but que je +m'étais proposé. + +«Je désire bien que quelquefois vous puissiez disposer de vos moments de +loisir pour me donner de vos nouvelles, ainsi que des succès que, je +n'en doute pas, vous obtiendrez; personne, je vous l'assure avec +sincérité, n'y attache un plus grand prix. + +«J'ai l'honneur de vous renouveler, Monsieur l'ambassadeur, les +assurances de ma haute considération et de mon amitié. + +«Maréchal DUC DE DALMATIE.» + + +Un homme si attentif, de loin et par avance, à rester avec moi en bons +rapports, ne pouvait manquer d'en prendre de près le même soin. Dans les +préliminaires de la formation du cabinet du 29 octobre 1840, le maréchal +Soult se montra facile; il admit sans la moindre objection toutes mes +propositions politiques et personnelles. M. Teste, comme ministre des +travaux publics, fut le seul choix qui vînt de lui et qu'il réclamât +avec instance: «J'ai besoin, disait-il, de quelqu'un qui parle pour moi +et qui discute mon budget.» Les trois autres membres du cabinet, M. +Martin du Nord, M. Cunin-Gridaine et l'amiral Duperré, appartenaient à +la majorité qui, depuis M. Casimir Périer, avait constamment soutenu le +gouvernement, le cabinet de M. Molé comme celui du 11 octobre 1832 et +celui du 12 avril 1839; ils ne manquaient pas de crédit dans les +Chambres, et je ne pouvais redouter, dans le cabinet nouveau, ni leur +dissidence, ni leur prépondérance. Au sein même du cabinet, +l'homogénéité politique était donc assurée, et au dehors son efficacité +pour établir, entre la couronne et les Chambres, l'harmonie +constitutionnelle, pouvait être légitimement espérée. + +Je ne pouvais douter que le roi n'eût à coeur de seconder le cabinet +qu'il venait d'appeler. Il avait fait, en se refusant aux tendances +belliqueuses du cabinet précédent, un acte de puissance royale +parfaitement constitutionnel et légal en soi, mais dans lequel il avait +besoin d'être énergiquement soutenu par les nouveaux conseillers qui +approuvaient sa résolution et qui en acceptaient, devant les Chambres +immédiatement convoquées, toute la responsabilité. Dans une situation si +grave pour la royauté, le souvenir des déplaisirs qu'avait causés +naguère au roi la coalition contre M. Molé, et les velléités d'exigence +ou de susceptibilité royale disparaissaient complétement. Le cabinet +pouvait compter sur la libre adhésion et le sincère appui du roi comme +sur sa propre homogénéité. + +Il avait lieu de croire aussi que l'appui des Chambres ne lui manquerait +pas. Comme le pays, comme les divers conseillers de la couronne, comme +le roi lui-même, elles avaient attaché à la question d'Égypte une +importance fort exagérée, et elles avaient conçu, de la force de +Méhémet-Ali, une idée encore plus exagérée et plus fausse. Quand les +événements eurent mis en lumière cette double erreur, la prudence se +réveilla dans les Chambres comme à la cour, partout où avait manqué la +prévoyance. Non-seulement les partisans anciens et éprouvés de notre +politique, mais les hommes les plus considérables du tiers-parti, M. +Dupin, M. Passy, M. Dufaure se montrèrent disposés à soutenir le cabinet +dans son effort pour tirer le pays et le roi du mauvais pas où ils +étaient engagés. Avant même que la session s'ouvrît, il fut aisé de +pressentir que les mêmes inquiétudes, les mêmes instincts de +responsabilité pressante qui assuraient au cabinet l'appui du roi lui +donneraient, dans les Chambres, la majorité. + +Mais la prudence qui vient après le péril est une vertu triste, et +j'avais une autre ambition que celle de tirer mon pays d'un mauvais pas. +Plus j'ai avancé dans la vie publique, dans ses jours d'épreuve ou de +succès, plus la fondation du gouvernement libre est devenue ma première +et constante pensée. Non-seulement je le crois le plus juste et le +meilleur; mais quels que soient sa difficulté intrinsèque et les +obstacles extérieurs qu'il rencontre, je le crois, pour nous et notre +temps, à la fois nécessaire et possible, car il est, d'une part, le but +suprême de nos aspirations intellectuelles, et d'autre part c'est le +seul régime au sein duquel nous puissions trouver à la fois la sécurité +des intérêts individuels et l'énergie de la vie sociale, ces deux +puissants besoins des peuples qui ne sont pas tombés en décadence. Je ne +me dissimulais pas que la France gardait, des derniers incidents +diplomatiques et militaires de la question égyptienne, une impression +amère, et que le cabinet portait en naissant le poids des fautes dont il +était chargé d'arrêter les suites. C'était uniquement dans la complète +publicité et la discussion approfondie des faits, c'est-à-dire dans la +franche et forte pratique du gouvernement libre, que je voyais, pour +nous, une arme efficace contre le péril de cette situation, et le moyen +de relever la bonne politique à son juste rang, malgré le fardeau +qu'elle avait à soulever. + +Les faits justifièrent mon espérance: ce fut par l'étendue, la gravité, +l'ardeur, la sincérité des débats sur la question égyptienne et sur sa +solution par la convention du 13 juillet 1841, que le cabinet du 29 +octobre 1840 surmonta les difficultés de sa situation à son origine et +prépara son avenir[2]. Mais en même temps que je reconnaissais, dans ces +premiers résultats, la salutaire puissance du gouvernement libre, je ne +me dissimulais pas combien ils étaient insuffisants et précaires, et je +sentais mieux chaque jour la nécessité de satisfaire de plus en plus aux +conditions essentielles de ce gouvernement pour en recueillir les +fruits. L'homogénéité intérieure du cabinet et de ses principaux agents; +l'organisation de la majorité qui le soutenait en un vrai parti +politique uni dans certains principes généraux et capable de +persévérance et de conséquence à travers les questions et les situations +diverses; l'intimité et l'action harmonique de la couronne et des +Chambres par l'entremise et sous la responsabilité du ministère chargé +de leurs rapports: c'étaient là évidemment les premières de ces +conditions, les seules qui pussent assurer au pouvoir, en présence de la +liberté, la considération et la force dont il avait besoin pour suffire +à sa mission. De 1840 à 1848, le cabinet n'a pas cessé de poursuivre ce +triple but. + +[Note 2: J'ai retracé dans ces _Mémoires_ (t. VI, pag. 1-16, 37-129, le +caractère, la marche et l'issue de ces débats.)] + +Comme tout ce qui dure un peu, il reçut, dans sa composition +personnelle, des modifications successives. La mort, la maladie, la +fatigue, des épreuves diverses lui enlevèrent quelques-uns de ses +membres, en 1842 M. Humann, en 1844 M. Villemain, deux des plus éminents +et des plus fidèles compagnons d'armes qu'il m'ait été donné de +rencontrer dans l'arène politique. Aucun esprit de coterie, aucune +intrigue ou faveur de cour ne présida aux choix rendus ainsi +nécessaires. Appelés aux ministères des finances et de l'instruction +publique, M. Lacave-Laplagne et M. de Salvandy avaient fait partie du +cabinet de M. Molé; mais, en dépit des souvenirs de la coalition de +1839, ils avaient hautement adhéré à la politique du cabinet du 29 +octobre 1840 et lui avaient prêté un utile appui. Quand deux de mes plus +intimes et plus constants amis, M. Dumon et M. Hébert, devinrent, l'un +ministre d'abord des travaux publics, puis des finances, l'autre garde +des sceaux, ils avaient donné l'un et l'autre, dans l'administration et +dans les Chambres, des preuves d'un talent rare et d'un dévouement +courageux à la politique d'ordre légal, de liberté constitutionnelle et +de paix. Non-seulement ces variations n'apportèrent dans l'homogénéité +du cabinet aucune altération, elles la maintinrent ou même +l'affermirent. Elles furent conformes aux inspirations naturelles du +gouvernement libre, et dictées par le seul dessein de le fortifier en le +pratiquant loyalement. + +Une question spéciale, la présidence du conseil, aurait pu devenir une +source d'embarras. J'avais évidemment dans le gouvernement, auprès du +roi comme dans les Chambres, plus d'influence que le maréchal Soult. Les +amis officieux et les adversaires intéressés ne manquaient pas à faire +ressortir ce défaut d'harmonie entre le titre et le fait, et à provoquer +soit les ambitions, soit les méfiances qui en pouvaient naître. Je dois +au maréchal cette justice qu'il ne se prêta point à ces insinuations +jalouses. Il avait souvent des accès de fantaisie et d'humeur; tantôt sa +santé, tantôt des susceptibilités spontanées ou préméditées le portaient +à menacer le cabinet de sa retraite prochaine; mais c'était dans ses +rapports avec le roi plutôt qu'avec moi que ces dispositions se +manifestaient, et la réconciliation suivait de près la boutade. Quant à +moi, j'ai toujours fait, dans le pouvoir comme dans le cours général de +la vie, grand cas de la réalité et fort peu de l'apparence; celle-ci n'a +d'importance que lorsqu'elle accroît la force de la réalité en la +manifestant, et dans les grandes affaires les petites vanités créent +bien plus d'embarras qu'elles ne valent de plaisir. J'attendis sans la +moindre impatience que la retraite effective du maréchal Soult, amenée +par le besoin qu'il sentait du repos et de l'air de ses champs de +Soult-Berg, me fît conférer par le roi, avec l'adhésion de tous mes +collègues, la présidence officielle du conseil. Ce fut la famille même +du maréchal, sa femme, son fils et sa belle-fille, qui le déterminèrent +à cette résolution; il écrivit au roi le 15 septembre 1847: + +«Sire, + +«J'étais au service de mon pays il y a soixante-trois ans, quand +l'ancienne monarchie était encore debout, avant les premières lueurs de +notre révolution nationale. Soldat de la République et lieutenant de +l'empereur Napoléon, j'ai pris part sans relâche à cette lutte immense +pour l'indépendance, la liberté et la gloire de la France, et j'étais de +ceux qui l'ont soutenue jusqu'au dernier jour. Votre Majesté a daigné +croire que mes services pouvaient être utiles à la lutte nouvelle et non +moins patriotique que Dieu et la France l'ont appelée à soutenir pour +l'affermissement de notre ordre constitutionnel. J'en rends grâce à +Votre Majesté. C'est l'honneur de ma vie que mon nom occupe ainsi une +place dans tous les travaux, guerriers et pacifiques, qui ont assuré le +triomphe de notre grande cause. La confiance de Votre Majesté me +soutenait dans les derniers services que je m'efforçais de rendre. Mon +dévouement à Votre Majesté et à la France est tout entier, mais je sens +que mes forces trahissent ce dévouement. Que Votre Majesté me permette +de consacrer ce qui m'en reste à me recueillir, arrivé au terme de ma +laborieuse carrière. Je vous ai voué, Sire, l'activité de mes dernières +années; donnez-moi le repos de mes vieux services, et permettez-moi de +déposer au pied du trône de Votre Majesté ma démission de la présidence +du conseil dont elle avait daigné m'investir. Je jouirai de ce repos au +sein de cette sécurité générale que la forte sagesse de Votre Majesté a +faite à la France et à tous ceux qui l'ont servie et qui l'aiment. Ma +reconnaissance pour les bontés de Votre Majesté, mes voeux pour sa +prospérité et celle de son auguste famille me suivront dans ce repos +jusqu'à mon dernier jour; ils ne cesseront d'égaler l'inaltérable +dévouement et le profond respect avec lesquels j'ai l'honneur d'être, + +«Sire, de Votre Majesté, le très-humble et très-obéissant serviteur, + +«Maréchal DUC DE DALMATIE.» + + +Deux jours après avoir reçu cette lettre, le 19 septembre 1847, le roi +me nomma président du conseil. J'écrivis sur-le-champ au maréchal Soult, +pour lui témoigner combien j'étais touché de l'honneur de lui succéder. +Il me répondit le 25 septembre: + +«Monsieur le Ministre et cher Président, + +«Vous avez eu la bonté de m'écrire le 20 de ce mois, au sujet de la +démission de la présidence du conseil que j'avais eu l'honneur d'offrir +au roi le 15. Il m'en a beaucoup coûté de me séparer d'anciens collègues +que j'honorerai toujours, et qui, dans nos, relations d'affaires, +avaient eu pour moi autant de bienveillance que d'amitié. Mais je n'en +ai pas moins applaudi de tout coeur au digne choix que le roi a fait de +vous pour me remplacer, et je vous en félicite bien sincèrement. +J'espère que vous surmonterez, beaucoup mieux que je n'ai pu le faire +depuis deux ans, les difficultés qui sont inhérentes à votre nouvelle +position. Personne ne prendra plus de part que moi aux nouveaux succès +que vous ne pouvez manquer d'obtenir. Croyez-y bien, et veuillez ne pas +douter de la sincérité des sentiments de véritable amitié que je vous ai +voués depuis longtemps. + +«Maréchal DUC DE DALMATIE. + +«_P. S._ La maréchale est très-sensible à votre bon souvenir. Elle vous +prie de faire agréer toutes ses amitiés à madame votre mère. Je vous +fais la même prière.» + + +D'un avis unanime, le cabinet pria le roi de donner au maréchal Soult, +au terme d'une carrière glorieusement pleine et dignement close, une +marque éclatante d'estime et de reconnaissance. Le Roi accueillit +volontiers ce voeu, et, le 26 septembre 1847, il conféra au maréchal +Soult le titre de maréchal général de France. C'était ce qui avait été +fait en 1660 pour le maréchal de Turenne, en 1732 pour le maréchal de +Villars, et en 1747 pour le maréchal de Saxe. La récompense alla au +coeur du vieux soldat; il m'écrivit le 30 septembre: + +«Monsieur le Ministre et cher Président, en recevant du roi la lettre si +affectueuse que Sa Majesté a daigné m'écrire de Saint-Cloud, sur la +table du conseil, le 26 septembre dernier, j'ai éprouvé une émotion que +je ne puis décrire, à la vue de l'ampliation de l'ordonnance que le roi +venait de rendre et qui me confère le titre de maréchal général de +France. Je me suis profondément incliné devant tant de royale bonté, +surtout lorsque peut-être j'avais exalté les services que j'ai pu lui +rendre, ainsi qu'à la France, depuis que j'ai eu l'honneur d'être appelé +aux conseils de Sa Majesté. Cette grande récompense, qui auparavant +était si inespérée, couronne si honorablement ma longue carrière +militaire que je ne puis trop remercier le roi de me l'avoir décernée. +Mais je ne me suis pas dissimulé toute la part que vous avez prise à cet +événement, et je dois vous prier, mon digne ami, de compter sur ma +profonde reconnaissance. Tant que je vivrai, j'en conserverai un +précieux souvenir, et je m'estimerai heureux si vous me conservez +l'amitié dont vous m'avez déjà donné tant de marques. J'ai aussi +l'espoir que vous voudrez bien reporter sur mon fils l'attachement que +vous avez eu pour moi. J'ai l'honneur de vous renouveler, de coeur et +d'âme, l'assurance d'une amitié qui ne cessera qu'avec ma vie. + +«Maréchal DUC DE DALMATIE.» + + +Ce n'est pas pour la frivole satisfaction de rappeler des souvenirs qui +me plaisent, que j'entre dans ces détails et que je cite ces documents +tout personnels. On a reproché au gouvernement parlementaire ses +rivalités ardentes, ses luttes incessantes, ses intrigues mobiles, ses +crises répétées. J'ai trop vécu pour ignorer soit les passions et les +faiblesses humaines, soit les imperfections des meilleures et plus +nécessaires institutions; hommes et choses, tout est plein en ce monde +de mauvais germes, et la liberté les met en lumière et même les +développe; mais elle met en lumière et développe aussi les bons +instincts, les dispositions honorables, les freins légitimes, les +nécessités salutaires. Et quand la liberté est réelle, quand elle se +déploie au sein de l'ordre légal, quand elle dure, les chances de +victoire sont plus grandes pour le bien que pour le mal, et la valeur +politique et morale des résultats de la lutte est bien supérieure aux +déplaisirs des fatigues qu'elle coûte et des mesquins spectacles qui s'y +mêlent. Je tiens à montrer, par les faits et les documents authentiques, +que de 1840 à 1848, quelles qu'aient pu être, au fond des âmes, les +tentations et les velléités obscures qui les traversent quand l'occasion +s'en rencontre, c'est la loyauté et le bon sens qui ont présidé, dans le +cabinet, aux relations des hommes politiques et réglé leur conduite +mutuelle. Aucune intrigue, aucune crise ministérielle n'ont troublé, +durant cette époque, l'intérieur du gouvernement; et l'intérêt public, +la bonne gestion des affaires publiques, non les passions ou les +manoeuvres inhérentes, dit-on, au régime parlementaire, en ont seuls +déterminé les incidents personnels. + +A la fin d'octobre 1844, je revenais de Windsor où j'avais accompagné le +roi, et où l'affectueux accueil de la reine Victoria, de son +gouvernement et du peuple anglais avait dépassé notre attente. Entre la +France et l'Angleterre, les relations pacifiques et amicales étaient +pleinement rétablies; les questions d'Égypte, de Taïti et du Maroc +étaient vidées; celle du droit de visite près de l'être. Partout, en +Europe, la considération et l'influence du gouvernement du roi étaient +en progrès visible. Au dedans, la confiance de la couronne et de la +majorité dans les Chambres était acquise au cabinet. Cependant son +avenir paraissait orageux et précaire. Précisément à cause de sa durée +et de ses succès, il était en butte à l'humeur passionnée de ses +adversaires, et ses partisans se croyaient moins obligés d'être unis +autour de lui et vigilants à sa défense. En présence de cette situation, +le duc de Broglie, avec la sollicitude d'un ami aussi fidèle que +désintéressé, m'écrivit de Coppet, le 30 octobre 1844: «La session +prochaine sera rude et difficile. La majorité de la Chambre des députés +veut bien haïr vos ennemis; elle veut bien que vous les battiez; mais +elle s'amuse à ce jeu-là, et toutes les fois qu'ils reviennent à la +charge, fût-ce pour la dixième fois, non-seulement elle les laisse +faire, mais elle s'y prête de très-bonne grâce, comme on va au spectacle +de la Foire. C'est une habitude qu'il faut lui faire perdre en lui en +laissant, si cela est nécessaire, supporter les conséquences; sans quoi +vous y perdrez à la fois votre santé et votre réputation. Tout s'use à +la longue, et les hommes plus que tout le reste, dans notre forme de +gouvernement. Il y a quatre ans que vous êtes au ministère; vous avez +réussi au delà de toutes vos espérances; vous n'avez point de rivaux: le +moment est venu pour vous d'être le maître ou de quitter momentanément +le pouvoir. Pour vous, il vous vaudrait mieux quelque temps +d'interruption: vous vous remettriez tout à fait, et vous rentreriez +promptement avec des forces nouvelles et une situation renouvelée. Pour +le pays, s'il doit faire encore quelque sottise et manger un peu de +vache enragée, il vaut mieux que ce soit du vivant du roi et lorsque +rien ne le menace que lui-même. Je ne puis donc trop vous conseiller de +faire, avant l'ouverture de la session, vos conditions à tout le monde, +de les faire sévères et de les tenir, le cas échéant, sans vous laisser +ébranler par les sollicitations et les prières. Mettez le marché à la +main à vos collègues et à la majorité. Gouvernez votre ministère et la +Chambre des députés, ou laissez-les se tirer d'affaire. Dans l'un comme +dans l'autre cas la chance est bonne, et la meilleure pour vous serait +une sortie par la grande porte[3].» + +[Note 3: Cette lettre, dont je ne cite ici qu'une partie, a été prise +dans mes papiers en février 1848, et publiée dans la _Revue +rétrospective_ de M. Taschereau, p. 3.] + +J'étais aussi frappé que le duc de Broglie des faiblesses et des périls +de ma situation. J'avais de temps en temps un vif sentiment de +l'insuffisance des appuis qui me soutenaient pour le fardeau dont +j'étais chargé, et j'aurais plus d'une fois regardé comme une bonne +fortune qu'une occasion grave et naturelle se présentât pour moi de +sortir du pouvoir et de reprendre haleine, en attendant qu'une autre +occasion, grave et naturelle aussi, vînt m'y rappeler. Mais on ne règle +pas ainsi, selon son propre besoin, les chances de sa destinée et les +jours du travail ou du repos; dans un gouvernement libre, l'arène +politique est un champ de bataille dont on ne se retire pas, comme dans +la guerre entre les États, par la paix après la victoire; l'ennemi reste +toujours sur le terrain; la lutte y est toujours flagrante, et des +incidents imprévus peuvent seuls permettre d'heureuses retraites. Aucun +incident de ce genre ne s'offrit à moi vers la fin de l'année 1844; deux +grandes questions, au contraire, l'abolition du droit de visite et les +mariages espagnols, étaient alors en suspens et sous ma main; je les +avais activement engagées, et des solutions favorables se laissaient +pressentir. Je suis d'un naturel optimiste: je ne crains pas le combat +et j'espère aisément la victoire. Je n'eus, à cette époque, ni +l'occasion ni l'envie de suivre le conseil du duc de Broglie, quoique +j'en sentisse toute la valeur et que je fusse vivement touché de +l'amitié qui le lui inspirait. Dans le cours de la session de 1845, +quatre mois après avoir reçu sa lettre[4], je lui écrivais: «Le fardeau +est bien lourd. Plus je vais, plus je sens le sacrifice que j'ai fait en +ne me retirant pas au premier mauvais vote. J'y aurais gagné du repos et +beaucoup de cet honneur extérieur et superficiel qui a bien son prix. +Mais j'aurais, sans raison suffisante, livré ma cause à de +très-mauvaises chances, et mon parti à une désorganisation infaillible. +Quoi qu'il m'en coûte, j'ai encore assez de force et, je l'espère, assez +de vertu pour ne pas regretter d'être resté sur la brèche.» + +[Note 4: Le 18 mars 1845.] + +Il y a d'ailleurs, dans la vie publique, une résignation pénible à +acquérir, mais nécessaire à qui veut s'y engager efficacement et y +laisser trace de son passage: c'est la résignation à la profonde +imperfection de ce qu'on voit et de ce qu'on fait, à l'imperfection des +hommes comme des choses, de ses propres oeuvres et de ses propres +succès. A la fois acteur et spectateur, pour peu qu'il ait le coeur +droit et l'esprit fier, l'homme public est bien souvent choqué et +attristé du drame dans lequel il joue un rôle, des scènes auxquelles il +assiste et des associés qu'il rencontre. Que de fois ce sentiment a dû +troubler l'âme du chancelier de l'Hôpital dans le cours de sa carrière! +Quels déplaisirs, quels mécomptes avec ses alliés au milieu de ses +indignations et de ses combats contre ses adversaires! Pourtant il est +resté dans la mêlée; il a persisté dans la lutte, à son grand honneur +comme au grand profit de son pays; car non-seulement il a placé son nom +parmi les plus beaux de notre histoire, il a posé en France les +premières assises de la liberté religieuse et de l'ordre légal. La vie +publique la plus heureuse est pleine de tristesses et la plus glorieuse +de revers. Dieu n'a pas voulu faire aux meilleurs serviteurs des princes +et des peuples un sort plus facile ni plus doux. + +Je ne me faisais, sur les faiblesses et les troubles de notre parti dans +le pays et dans les Chambres, pas plus d'illusion que sur les +imperfections intérieures du cabinet: «Ce pays-ci est bon, écrivais-je +au roi[5]; mais, dans les meilleures parties du pays, il faut que le bon +sens et le courage du gouvernement marchent devant; à cette condition le +bon sens et le courage du public se lèvent et suivent.» Nous avions bien +souvent à nous résigner au défaut de conséquence et d'esprit politique +dans la majorité qui nous appuyait; cependant elle s'éclairait et +s'affermissait de jour en jour; le parti qui prit alors le nom de parti +conservateur devenait peu à peu un vrai parti politique: «Je ne fais pas +chaque jour ce que je veux, disait l'un de ses membres les plus +intelligents, M. Dugas Montbel; mais je fais ce que j'ai voulu dès le +premier jour.» Expression fidèle de l'esprit d'ensemble et de suite qui +doit présider à la vie publique des partis comme des individus. Après un +débat dans la Chambre des députés, M. Duchâtel m'écrivait[6]: «Quelques +députés m'ont fait remarquer qu'en parlant de la politique conservatrice +vous aviez toujours dit _la politique du cabinet_. On désirerait que +vous pussiez l'attribuer aussi à la majorité de la Chambre, au parti +conservateur. Il vous sera facile de mettre quelques mots dans ce +sens-là. Je crois que c'est bon.» Je m'empressai de satisfaire à ce voeu +très-bon en effet. Un peu plus tard cette majorité, de plus en plus sûre +et fière d'elle-même, voulut avoir, dans la presse, un organe qui lui +appartînt en propre et qui portât expressément son cachet: elle institua +un journal nouveau qui s'appela _le Conservateur_. C'était son désir et +son effort, souvent insuffisants, mais sincères et continus, de se +montrer animée de l'esprit d'un gouvernement libre, et capable de le +soutenir. + +[Note 5: Le 24 août 1841.] + +[Note 6: Le 1er mars 1843.] + +Nous étions, de notre côté, très-attentifs à marcher dans la même voie +et à établir, entre le gouvernement et les Chambres, une sérieuse et +habituelle entente. M. Duchâtel rendait sous ce rapport au cabinet, et à +moi en particulier, les plus utiles services: il se tenait et me tenait +avec grand soin au courant de l'état intérieur et des dispositions +quotidiennes soit des Chambres en général, soit de leurs membres. Il +faisait lui-même et il m'indiquait ce qu'il y avait à faire pour +maintenir l'harmonie avec nos partisans, pour déjouer les manoeuvres de +l'opposition, pour prévenir les chocs inutiles et préparer les luttes +inévitables. Et dans ces incidents pratiques de la vie parlementaire, il +portait un ferme et clairvoyant esprit de gouvernement. En mars 1843, on +annonçait une proposition de loi qui devait être présentée à la Chambre +par trois députés pour assurer la liberté des votes dans les élections: +il m'écrivit en m'en envoyant le texte: «Je ne crois pas que nous +devions en combattre la lecture; ce serait en quelque sorte prendre les +moyens de corruption à notre compte. Sir Robert Peel s'est associé à +toutes les mesures contre la vénalité des suffrages. Si, comme je le +pense, c'est aussi votre avis, faites-le dire à Lacave-Laplagne et à +Martin du Nord.» En août 1844, au milieu des graves embarras que nous +suscitaient l'occupation de Taïti et la guerre du Maroc, il m'écrivait: +«Les circonstances sont devenues difficiles, mais ce sont les +difficultés qui font valoir l'habileté de ceux qui mènent les affaires; +les situations faciles peuvent aller à tout le monde. J'ai le ferme +espoir que nous nous en tirerons bien. Vous êtes assez bon pilote pour +naviguer sain et sauf à travers ces écueils.» Il était absent de Paris +en octobre 1845, au moment où la grande insurrection des Arabes nous +détermina à renvoyer sur-le-champ en Algérie le maréchal Bugeaud et des +renforts considérables[7]: «Vous faites très-bien d'agir vigoureusement +et d'agir vite, m'écrivait de Mirambeau M. Duchâtel; il vaut mieux +renvoyer Bugeaud à Alger que de le faire venir à Paris, et il est +très-sage de se faire justice par soi-même si le Maroc est malveillant +et impuissant. Si cette affaire se termine bien, elle sera très-bonne +pour la session. Il n'y a rien de plus mauvais que de n'avoir pas +d'affaires.» Lorsque, en septembre 1846, le succès des mariages +espagnols eut troublé nos relations avec l'Angleterre et suscité les +violentes attaques de lord Palmerston: «On ne pouvait pas s'attendre à +moins de la part du cabinet anglais, m'écrivit M. Duchâtel[8]; il faut +maintenant compter, pour le calmer, sur le temps et le bon sens. Nous +aurons, pendant quelque temps, une situation difficile et tendue; mais +ces difficultés nous aideront dans les Chambres; il n'y a jamais de +sagesse qu'à la condition d'un peu de crainte.» Et quelques jours +après[9], sur le point de revenir de Bordeaux à Paris: «Il ne faut pas +trop nous lancer, m'écrivait-il, dans les modifications du régime +commercial. Notre rôle n'est pas d'alarmer et de troubler les intérêts. +En ce moment ils sont déjà un peu agités; il ne me paraîtrait pas +prudent d'y ajouter d'autres agitations. On dirait que nous payons à +l'Angleterre le prix des mariages espagnols. Je suis d'avis de faire +quelque chose, mais avec une grande prudence et en annonçant très-haut +que l'on maintient la protection. Le _libre échange_ fera plus de bruit +que de besogne.» + +[Note 7: Voir le tome VII de ces _Mémoires_, pag. 199-223.] + +[Note 8: Le 28 septembre 1846.] + +[Note 9: Le 1er octobre 1846.] + +Cette année 1846 fut, pour le ministre de l'intérieur comme pour moi, +une époque de grande activité et de forte épreuve: en même temps que se +terminait la négociation des mariages espagnols, la Chambre des députés +fut dissoute[10] après quatre ans de durée, et renouvelée par des +élections générales[11]. Pendant qu'on s'y préparait de part et d'autre, +«la lutte devient de plus en plus vive, m'écrivait M. Duchâtel[12]; +plusieurs points de l'horizon se rembrunissent depuis quelques jours. +J'espère que cela s'éclaircira. D'après les apparences actuelles, je +m'attends à une bataille d'Eylau, où il y aura beaucoup de morts de part +et d'autre, où le champ de bataille nous restera, mais en nous laissant +encore une rude campagne à soutenir. Si les nôtres, comme je l'espère, +se battent bien, je serai content; je désire d'abord la victoire, et +puis, en second lieu, le combat.» + +[Note 10: Le 6 juillet 1846.] + +[Note 11: Le 1er août 1846.] + +[Note 12: Le 18 juillet 1846.] + +Il eut satisfaction dans son double voeu: «La bataille est terminée, +m'écrivit-il[13]; le résultat dépasse les espérances que nous étions en +droit de concevoir. Il est d'autant plus heureux que la lutte a été plus +acharnée et que la violence a été plus grande du côté de l'opposition. +Elle a fait, sous ce rapport, de grands progrès depuis 1842. Ce qui nous +a sauvés, c'est le progrès que le parti conservateur a fait de son côté +pour la discipline et l'énergie. Voici le résumé le plus exact des +élections. Nous avons gagné sur l'opposition quarante-neuf batailles; +mais, parmi les candidats que nous avons appuyés, il y en a deux ou +trois un peu douteux. L'opposition nous a battus, pour des candidats de +ses diverses nuances, dans vingt-trois colléges. Il y a sur ce nombre +deux ou trois membres qui peuvent, je crois, être ramenés. L'opposition +a fait passer, contre nos candidats, dix candidats conservateurs +auxquels elle a donné la préférence sur les nôtres: ceux-là sont, à +très-peu d'exceptions près, bons au fond, mais ils auront besoin d'être +disciplinés. Les pertes de l'opposition, dans ses diverses fractions, se +résument ainsi: Légitimistes, dix-sept pertes; six membres nouveaux: +perte nette, onze. Extrême gauche, sept pertes; un membre nouveau: perte +nette, six. Gauche et centre gauche, trente pertes; dix-neuf membres +nouveaux: perte nette, onze. Les doubles élections font que la gauche a +moins de députés nouveaux qu'elle n'a gagné de colléges. C'est donc une +situation très-bonne. Mais elle impose des devoirs nouveaux et des +difficultés au moins aussi grandes que les anciennes. Le roi m'écrit une +grande lettre de quatre pages pour me recommander de montrer de la +confiance dans l'avenir. Je suis pour la confiance qui assure et prépare +l'avenir, non pas pour celle qui le gaspille et le compromet. En face +des passions hostiles que nous avons à combattre, il faudrait très-peu +de fautes pour changer la situation et jeter le pays de l'autre côté. Il +ne faut pas laisser s'accréditer l'idée que tout est possible. Nous +avons résisté d'un côté; nous aurons probablement à résister de l'autre. +Je sais que vous pensez là-dessus comme moi; aussi je ne vous en dis pas +plus long. Après avoir assuré le triomphe du parti conservateur, il y va +de notre honneur de ne pas devenir les instruments de sa défaite.» + +[Note 13: Le 6 août 1846.] + +Après les élections de 1846, comme après celles de 1842, comme après +toute grande lutte électorale, les accusations de corruption électorale +et parlementaire se renouvelèrent contre le cabinet. Je n'ai garde de +rentrer aujourd'hui dans l'examen des faits particuliers allégués à ce +sujet, il y a vingt ans, par l'opposition; je n'hésite pas à affirmer +qu'en 1846 comme en 1842[14], les enquêtes et les discussions dont ces +faits furent l'objet eurent pour résultat de prouver qu'ils étaient +aussi peu graves que peu nombreux, et qu'à travers l'exagération de +quelques paroles et l'inconvenance de quelques démarches, les élections +s'étaient accomplies librement, légalement, loyalement. Non-seulement +dans les Chambres, mais dans plusieurs réunions publiques, je pris soin +de mettre en évidence leur véritable et grand caractère: «J'ai été +frappé, dis-je[15], de voir avec quelle insistance, quelle âpreté, avec +quelle sorte de satisfaction on s'appesantissait sur une multitude de +petites circonstances, de commérages, passez-moi le mot, presque +toujours sans fondement comme sans importance, et qui n'étaient propres +à relever la dignité de personne. Il serait facile de rétorquer à +l'opposition les mêmes arguments; il serait facile de signaler, dans ses +actes, dans son langage, dans son attitude au milieu des élections, bien +des misères de même nature. Je n'ai pour mon compte nul goût à cela; je +ne l'ai pas fait, et je ne le verrais faire à personne avec plaisir. +L'opposition, je suis le premier à le reconnaître, est un grand parti, +qui a ses misères, à coup sûr, et en grand nombre, mais qui repose +pourtant sur des idées, des sentiments, des intérêts qui ont leur côté +grand et légitime. Accordez-nous qu'il en est de même pour le parti +conservateur. Je ne suis pas, je crois, trop exigeant. Prenons-nous les +uns les autres par nos bons côtés. Soyez sûrs que nos institutions, que +notre pays, que cette Chambre, que tous, vous comme nous, vous grandirez +par cette pratique. Ne cherchez pas dans de petits incidents, dans de +petites causes, la vraie explication de ce qui vient de se passer dans +les élections dont cette Chambre est sortie. Laissez aux pays qui ne +sont pas libres, laissez aux gouvernements absolus cette explication des +grands résultats par les petites faiblesses et les petites hontes +humaines. Dans les pays libres, quand de grands résultats se produisent, +c'est à de grandes causes qu'ils sont dus. Un grand fait s'est manifesté +dans les élections qui viennent de s'accomplir: le pays a donné son +adhésion, son adhésion sérieuse et libre à la politique qui se +présentait devant lui. N'attribuez pas ce fait à quelques prétendues +manoeuvres ou misères électorales; il a son origine dans les véritables +sentiments du pays, dans son intelligence, dans l'idée qu'il se forme de +sa situation et de la conduite de son gouvernement. Vous croyez qu'il se +trompe: vous êtes parfaitement libres de le croire, parfaitement libres +de travailler tous les jours à le lui démontrer, à faire entrer dans sa +pensée, dans ses sentiments une autre politique; c'est votre droit; mais +vous n'avez pas le droit de venir expliquer et qualifier, par de +misérables suppositions, une grande pensée du pays qui s'est grandement +et librement manifestée.» + +[Note 14: Voir le tome VII de ces _Mémoires_, pag. 9-10.] + +[Note 15: A la Chambre des députés, le 31 août 1846.] + +Ce serait un curieux et instructif rapprochement à faire, pourvu que la +complète vérité des faits fût mise à découvert, que la comparaison des +élections politiques en Angleterre, aux États-Unis d'Amérique et en +France de 1814 à 1848. J'y ai regardé attentivement, et je demeure +convaincu que, de ces trois pays libres, le nôtre est celui où, malgré +les abus inhérents à tout grand mouvement électoral, les élections se +sont accomplies, à cette époque, avec le plus d'indépendance personnelle +et de probité. Je ne dis pas cela pour taxer de fausseté ou de vénalité +générale les élections anglaises et américaines; je ne doute pas +qu'elles ne soient, à tout prendre, la sérieuse et sincère expression du +sentiment public. Les institutions libres ont cette puissance que leur +vertu surmonte les vices même qu'elle ne supprime pas, et qu'il résulte +de leur action plus de vérité que de mensonge et plus de bien que de +mal, quoique le mensonge y soit souvent grossier et le mal choquant. + +Ce fut sur les bruits de corruption parlementaire encore plus que sur +les accusations de corruption électorale que se porta, à cette époque, +l'effort de l'opposition. Elle avait à coeur de rendre suspectes +l'indépendance et la dignité de la majorité qui nous soutenait si +fermement. Elle ne parvint pas à ébranler la juste confiance du parti +conservateur dans sa propre intégrité comme dans celle du cabinet. Après +de longs et violents débats, la Chambre des députés, à 225 voix contre +102, se déclara satisfaite des explications données par le gouvernement. +La presse opposante s'acharna contre cet ordre du jour, et _les +satisfaits_ prirent place, dans ses attaques, à côté des +_pritchardistes_. Je ne relèverai, de cette lutte, que trois faits qui +prouvent invinciblement que la satisfaction prononcée par la Chambre +était sensée et légitime. + +En même temps qu'elle annonçait bruyamment ses accusations, l'opposition +demanda que la discussion n'en fût pas publique. Le ministère repoussa +vivement cette prétention et réclama la plus complète publicité. A peine +exprimée, la demande du comité secret parut si étrange à la Chambre que +l'opposition y renonça. C'est l'honneur du gouvernement libre que, plus +les questions sont compliquées et les situations délicates, plus la +vérité a besoin du grand jour et raison de s'y confier. Le cabinet +témoigna, dans cette circonstance, que, loin de craindre le grand jour, +il était le premier, je pourrais dire le seul à le vouloir. + +Un abus existait avant et depuis la Révolution de 1830, non pas avoué, +mais pratiqué et toléré sous divers ministères. Certains emplois de +finance et de magistrature administrative étaient quelquefois l'objet de +transactions pécuniaires entre les titulaires qui en donnaient leur +démission et les prétendants qui espéraient y être nommés par le +gouvernement. Non-seulement de nombreux exemples avaient, de 1821 à +1847, autorisé cette pratique[16]; la question de sa légalité avait été +portée devant les tribunaux, et à côté d'arrêts qui l'avaient réprouvée, +plusieurs arrêts de cours souveraines, même un arrêt de la cour de +cassation, l'avaient déclarée licite et valable[17]. Ce n'était point +l'ancienne vénalité des charges admise en principe; c'était une +tolérance abusivement appliquée à certaines transactions particulières +dont le gouvernement restait toujours libre de ne pas tenir compte. Un +fait de ce genre excita, en 1847, de vives réclamations et devint, dans +la Chambre des députés, l'occasion d'ardents débats. Avant ces débats, +dès que le fait fut attaqué, le cabinet, reconnaissant la légitimité du +sentiment public à cet égard, proposa au roi et fit présenter à la +Chambre des députés[18] par le garde des sceaux, M. Hébert, un projet de +loi qui interdisait formellement toute transaction semblable et la +frappait de peines positives. Au même moment, et sous l'empire du même +sentiment, M. Dupin avait déposé, sur le bureau de la Chambre, une +proposition tendant au même but. En présence du projet de loi proposé +par le gouvernement, «ceci n'est pas, dit-il, une question +d'amour-propre ni de priorité; il y a un projet de loi présenté par le +gouvernement, c'est ce projet de loi qui doit avoir la préférence. S'il +ne me satisfait pas, parce que je ne lui trouverai pas une sanction +pénale assez forte, j'en ferai la matière d'un amendement. C'est dans +ces termes que je me réunis à la proposition du gouvernement et que je +retire la mienne[19].» + +[Note 16: Plusieurs de ces exemples sont rapportés dans la _Revue +rétrospective_ de 1848, pag. 312.] + +[Note 17: Les dates et les termes de ces arrêts sont rapportés dans le +_Moniteur_ du 22 janvier 1848, pag. 149.] + +[Note 18: Le 20 janvier 1848.] + +[Note 19: _Moniteur universel_ du 21 janvier 1848, pag. 136.] + +Ni la présentation du projet de la loi, ni le retrait de la proposition +de M. Dupin, n'arrêtèrent les attaques dont l'opposition trouvait là une +occasion favorable. C'était surtout contre moi que ces attaques étaient +dirigées. J'avais des amis parmi les personnes intéressées dans l'acte +qu'on accusait; je n'avais pas ignoré leurs désirs et leurs démarches. +Le chef de mon cabinet particulier, M. Génie, s'y était trouvé mêlé sans +y avoir, directement ni indirectement, le moindre intérêt personnel, +uniquement d'après mes instructions et parce qu'il était l'ami de M. +Lacave-Laplagne, alors ministre des finances, auprès de qui ces +démarches avaient eu lieu. L'opposition se flattait qu'elle me mettrait +dans une situation fausse en m'obligeant à subir la responsabilité +d'incidents auxquels j'avais été étranger, ou à essuyer d'éluder toute +responsabilité en rappelant les actes semblables accomplis sous les +ministères précédents, et en me mettant à couvert derrière ce long +passé. Je me refusai à l'une et à l'autre de ces lâchetés. Après avoir +ramené et réduit la question au fait même, à un acte de tolérance de +l'autorité en présence d'une transaction entre particuliers, «Il y a eu +cela, dis-je, ni plus ni moins. Je puis le dire sans rien apprendre à +personne dans cette Chambre; le fait a été souvent et depuis longtemps +pratiqué et toléré. D'autres ont dit qu'ils l'avaient complétement +ignoré. Libre à eux de tenir ce langage; pour moi, je ne le tiendrai +pas. On semble croire aussi que je rappellerai, avec les noms propres et +les dates, beaucoup de faits analogues pour en couvrir celui dont on +parle. Je ne le ferai point. Je n'entends me prévaloir ni des exemples +d'autrui ni des arrêts des cours pour soutenir et justifier le fait en +lui-même. Je ne me plaindrai jamais de voir se développer les +susceptibilités et les exigences morales de la Chambre et de mon pays. +Je ne regretterai jamais de voir tomber, devant la publicité et +l'élévation progressive de nos sentiments, des usages longtemps +pratiqués et tolérés. Que vient faire maintenant le pouvoir? Il vient +vous demander de vider cette question longtemps douteuse, de mettre fin +à cet abus longtemps toléré, de consacrer, par une loi positive, cette +moralité plus difficile, cette susceptibilité plus élevée qui a passé +dans nos moeurs et qui doit passer dans nos lois. Voilà ce que nous vous +proposons. Je désirerais savoir ce qu'on pourrait faire de plus. Le +parti conservateur se méconnaîtrait et se trahirait lui-même s'il +n'était pas le plus vigilant et le plus exigeant de tous dans tout ce +qui tient à la morale publique et privée. Voici seulement ce que je lui +demande. Qu'il se souvienne toujours que les hommes qu'il honore de sa +confiance ont recueilli de nos temps orageux un héritage très-mêlé. +C'est notre devoir de travailler et nous travaillons constamment à +épurer cet héritage, à en écarter tout ce qui porte l'empreinte des +temps de désordre et de violence, et de l'immoralité que le désordre et +la violence entraînent toujours à leur suite. Si le parti conservateur a +la confiance que c'est là en effet notre volonté comme la sienne, notre +travail comme le sien, qu'il n'oublie jamais que l'oeuvre est +très-difficile, quelquefois très-amère, et que nous avons besoin de +n'être pas un instant affaiblis dans cette rude tâche. Si le moindre +affaiblissement devait nous venir de lui, je n'hésite pas à dire, pour +mon compte et pour celui de mes amis, que nous ne l'accepterions pas un +instant.» + +Le parti conservateur comprit et goûta mon langage: sur la proposition +d'un habile et austère magistrat, M. de Peyramont, la Chambre vota, à +225 voix contre 146, que «se confiant dans la volonté exprimée par le +gouvernement et dans l'efficacité des mesures qui doivent prévenir le +retour d'un ancien et regrettable abus, elle passait à l'ordre du jour.» + +Il y a, pour le pouvoir, un sûr moyen de se prouver étranger à toute +corruption: c'est de la poursuivre partout où il en aperçoit la trace. +Corrompus ou seulement corruptibles, les intéressés ne s'y trompent pas; +ils savent parfaitement que le pouvoir qui ne leur accorde pas la faveur +du silence n'est pas plus leur pareil que leur complice; et le public, +malgré sa crédulité méfiante, en est bientôt aussi convaincu que les +intéressés. Les tristes occasions ne nous manquèrent pas de témoigner, à +cet égard, notre résolution: des désordres anciens furent signalés dans +quelques branches de l'administration, notamment dans celle de la guerre +et de la marine; ils furent immédiatement poursuivis et réprimés. De +graves soupçons s'élevèrent contre un homme de talent, naguère membre du +cabinet et qui en était sorti pour devenir l'un des présidents de la +cour de cassation; nous y regardâmes avec une attention aussi +scrupuleuse que douloureuse; et dès que nous eûmes seulement des doutes, +M. Teste fut traduit devant la cour des Pairs qui porta, dans +l'instruction de son procès, autant de fermeté que de patience; et de +question en question, de débat en débat, l'ancien ministre fut amené à +l'aveu du crime et en subit, ainsi que ses complices, la juste peine. + +C'était là, de la part du cabinet, un de ces actes dont le mérite n'est +senti que tard, et dans lesquels le pouvoir porte le poids du mal au +moment même où il met à le réprimer le plus de franchise et de courage. +Des incidents déplorables, l'odieux assassinat de la duchesse de +Praslin, des procès scandaleux, des morts violentes se succédèrent coup +sur coup, aggravant la tristesse du moment et le trouble de +l'imagination publique; l'air semblait infecté de désordres moraux et de +malheurs imprévus qui venaient en aide aux attaques de parti et aux +imputations mensongères que le cabinet avait à subir; c'était un de ces +mauvais passages, un de ces coups de vent malsain qui se rencontrent +dans la vie des gouvernements. Il n'y avait, contre ce mal, rien de +direct ni d'efficace à faire; mais j'avais à coeur d'en exprimer +hautement ma pensée et d'assigner à cette pénible situation son vrai +caractère; j'en trouvai l'occasion à la fin de la session de 1847, dans +la discussion du budget à la Chambre des pairs. On avait parlé de la +corruption électorale, et après avoir dit, à ce sujet, ce que j'avais à +dire, j'ajoutai, sans que rien m'y eût provoqué: «Je veux parler un +moment d'une autre corruption plus grossière, plus énorme, dont on n'a +rien dit ici, mais dont le public s'est depuis quelque temps fort +préoccupé. Tout homme qui entre un peu avant dans la vie politique doit +s'attendre aux calomnies et aux outrages; mais lorsque des imputations, +quelque violentes, quelque répétées qu'elles soient, n'ont point de +fondement réel, je suis convaincu, parfaitement convaincu que de notre +temps, avec nos institutions, dans nos moeurs, elles se consument, +s'évanouissent et tombent d'elles-mêmes. Nous ne sommes pas les premiers +à être calomniés et injuriés indignement; nous n'avons pas cet honneur: +des hommes, à côté desquels nous serions heureux et fiers d'être nommés +un jour, ont été tout aussi calomniés, tout aussi injuriés, et aussi +injustement, dans leur personne comme dans leur politique. Le plus grand +homme des États-Unis d'Amérique, Washington, a été accusé d'avoir vendu +son pays à l'Angleterre; on imprimait de prétendues lettres apportées +comme preuves de cette accusation. Le temps a marché: non-seulement les +noms des calomniateurs de Washington sont inconnus aujourd'hui, mais le +fait même de cette calomnie est presque inconnu; il faut le chercher en +érudit pour le découvrir, et le nom de Washington brille de tout son +légitime éclat. Je tiens, sur le pays, le même langage que sur le +gouvernement. Il n'est pas vrai que notre pays soit corrompu. Il a +traversé des temps de grand désordre; il a vu le règne de la force, +tantôt de la force monarchique, tantôt de la force anarchique; il en est +résulté, je le reconnais, un certain affaiblissement des croyances +morales et des sentiments moraux; il y a moins de vigueur et dans la +réprobation et dans l'approbation morale; mais, dans la vie commune du +pays, la pratique est honnête, plus honnête peut-être qu'elle ne l'a +jamais été. Le désir, le désir sincère de la moralité, dans la vie +publique comme dans la vie privée, est un sentiment profond en France. +Pour mon compte, au milieu de ce qui se passe depuis quelque temps, au +milieu (il faut bien appeler les choses par leur nom), au milieu du +dégoût amer que j'en ai éprouvé, je me suis félicité de voir mon pays si +susceptible et si ombrageux; j'ai été bien aise, même au prix de ces +calomnies et de ces injures, que le désir de moralité et de pureté se +manifestât parmi nous avec tant d'énergie. Ce sentiment portera ses +fruits; il rendra aux principes moraux cette fermeté qui leur manque de +nos jours. Voulez-vous me permettre de vous dire comment nous pouvons y +contribuer d'une manière efficace? Nous croyons trop vite à la +corruption et nous l'oublions trop vite. Nous ne savons pas rendre assez +justice aux honnêtes gens et nous ne faisons pas assez justice des +malhonnêtes gens. Je voudrais que nous fussions un peu moins empressés +dans notre crédulité au mal avant de le connaître, et un peu plus +persévérants dans notre réprobation du mal quand nous le connaissons. +Soyons moins soupçonneux et plus sévères. Tenez pour certain que la +moralité publique s'en trouvera bien[20].» + +[Note 20: _Chambre des pairs_, séance du 2 août 1847.] + +Je parlais ainsi pour ma propre satisfaction et mon propre honneur +plutôt que dans l'espoir de dissiper les mauvaises impressions qui +agitaient alors l'esprit public; j'étais loin d'attribuer à mes +observations et à mes conseils une si prompte et si générale influence; +mais dans l'arène même où nous combattions, auprès de mes amis +politiques, mon langage était bienvenu et efficace; il affermissait leur +courage et les prémunissait contre la contagion des erreurs et des +humeurs vulgaires. Ainsi, à travers de douloureuses épreuves, nous nous +formions tous, conseillers du prince et députés du peuple, aux moeurs +franches et viriles du gouvernement libre; ainsi, par l'union de jour en +jour plus intime du parti conservateur et du cabinet, s'établissaient, +entre la couronne et les Chambres, cette harmonie et cette action +commune qui font la force du pouvoir et le gage de l'influence efficace +de la liberté dans le gouvernement. + +Ce progrès des institutions comme des moeurs aurait été bien plus +complet et plus rapide si l'opposition, cet autre acteur naturel et +nécessaire dans le gouvernement libre, avait été dans une situation +aussi simple et aussi nette que celle du cabinet; mais elle était loin +de posséder cet avantage. Le parti conservateur était homogène, une même +intention l'animait tout entier: il poursuivait tout entier le même but +et travaillait à la même oeuvre; il voulait le succès et la durée du +gouvernement qu'il soutenait. L'opposition, au contraire, contenait dans +son sein des éléments, des désirs, des desseins, des efforts +profondément divers: les partisans des régimes tombés avant ou en 1830, +des légitimistes, des bonapartistes, des républicains s'y mêlaient à de +sincères amis de la nouvelle monarchie constitutionnelle. L'opposition +ne s'appliquait pas seulement et tout entière à faire prévaloir une +politique différente de celle du cabinet; elle avait des groupes qui +représentaient et cherchaient à relever des établissements contraires à +celui qui était debout et légal. Quand on est obligé de parler, il n'y a +point d'habileté, point de prudence, point d'éloquence qui puissent +mettre la vérité sous le voile: les interprètes de ces desseins divers +n'abdiquaient point leur origine ni leur tendance; elles se faisaient +jour à chaque instant; et cette incohérence, cette dissidence des +éléments de l'opposition dénaturaient tantôt sa physionomie, tantôt ses +actes mêmes, et la condamnaient, chefs et parti, à de continuels +embarras dont son influence, dans un régime de publicité et de +discussion continue, avait beaucoup à souffrir. + +Je ne rappellerai qu'une seule des circonstances dans lesquelles ce vice +de l'état intérieur de l'opposition parlementaire et ses résultats se +manifestèrent avec le plus d'évidence et de bruit. + +Dès le 7 novembre 1841, le comte de Sainte-Aulaire, alors ambassadeur à +Vienne, m'informa que M. le duc de Bordeaux se proposait de faire un +voyage en Angleterre. La chute de cheval que le prince fit à Kirchberg +et le grave accident qu'elle amena firent ajourner ce projet. Dans +l'automne de 1842, le baron Edmond de Bussierre, ministre du roi à +Dresde, m'écrivit que M. le duc de Bordeaux venait d'annoncer au roi de +Saxe sa prochaine visite; il m'exposa les embarras auxquels cet incident +pourrait donner lieu pour la légation française, et me demanda mes +instructions. Je lui répondis sur-le-champ[21]: «Il est fort loin de la +pensée du gouvernement du roi de vouloir exercer, sur les démarches de +ce jeune prince, une surveillance inquiète et exigeante qui ajouterait +encore au malheur de sa position, et qui, sous tous les rapports, +conviendrait peu à la dignité de la France. Mais il y aurait de +l'imprudence à ne pas prévoir le parti que des factions malveillantes +chercheraient à tirer de ces démarches pour présenter sous un faux jour +notre situation extérieure, placer les agents du roi auprès des +gouvernements étrangers dans une situation délicate, et susciter, entre +ces gouvernements et le nôtre, des complications qui altéreraient la +bonne harmonie de leurs rapports. Tel serait le résultat du séjour +permanent, ou seulement prolongé, de M. le duc de Bordeaux dans une +résidence où serait accréditée une légation française: la présence +simultanée du représentant du roi ne nous paraîtrait, en pareil cas, ni +convenable, ni possible. C'est ce que l'ambassadeur du roi à Vienne eut +ordre, l'année dernière, de déclarer à M. le prince de Metternich, +lorsque M. le duc de Bordeaux se rendit dans cette capitale peu de temps +après son cruel accident. M. le prince de Metternich répondit que la +question lui apparaissait sous le même aspect qu'à nous; que M. le duc +de Bordeaux, qui avait éprouvé une rechute, quitterait Vienne dès qu'il +serait en état de supporter le voyage; et les choses se sont en effet +passées de la sorte. Le cabinet de Dresde ne suivra pas à cet égard une +autre ligne de conduite que le cabinet impérial; la sagesse qui le +distingue et les sentiments bienveillants qu'il nous a toujours +témoignés ne nous laisseraient aucun doute à cet égard, quand même M. de +Zeschau ne se serait pas empressé de vous donner, sur les intentions de +sa cour, les assurances les plus satisfaisantes. Nous avons donc la +ferme confiance que M. le duc de Bordeaux, après avoir passé, auprès de +la famille royale de Saxe, le temps que comportent les convenances d'une +simple visite, quittera Dresde avant que sa présence ait pu y devenir, +pour la légation française, l'occasion d'un embarras et d'une résolution +qui seraient, je n'en doute pas, aussi pénibles à la cour de Saxe qu'au +gouvernement du roi.» + +[Note 21: Le 7 décembre 1842.] + +Notre confiance était fondée comme notre prévoyance. Le roi de Saxe +témoigna à M. le duc de Bordeaux tous les sentiments, tous les égards +qui lui étaient dus; il lui donna, dans l'intimité de sa famille et de +sa cour, un concert auquel aucun des membres du corps diplomatique ne +parut. Toute démarche, toute apparence politique furent écartées, et, +après avoir passé huit jours à Dresde, M. le duc de Bordeaux en partit +sans que le ministre de France eût éprouvé le moindre embarras, et sans +que nous eussions fait, sur son séjour à la cour de Saxe et sur +l'accueil qu'il y avait reçu, aucune observation. + +La même situation et la même question se reproduisirent, l'année +suivante, à la cour de Prusse. Le comte de Flahault m'écrivit[22] que M. +le duc de Bordeaux, en prenant à Vienne, sous le nom de comte de +Chambord, des passe-ports pour l'Angleterre, les avait fait viser à la +légation prussienne, et avait manifesté l'intention de faire en passant +une visite au roi de Prusse. Mais on répandait, à Paris comme en +Allemagne, et le comte Bresson me mandait de Berlin que cette visite +aurait un tout autre caractère que celle de Dresde. Le roi de Prusse, +disait-on, avait formellement invité M. le duc de Bordeaux à venir à +Berlin; il devait y arriver au moment d'une grande revue de l'armée +prussienne, pendant le séjour qu'y faisait alors l'empereur Nicolas, et +de façon à donner à sa rencontre avec ces deux souverains une couleur et +une valeur politiques. Le ministre de Prusse à Paris, le comte d'Arnim, +vint me communiquer une dépêche de son gouvernement qui, en annonçant +l'arrivée prochaine de M. le duc de Bordeaux à Berlin, démentait +expressément ces bruits, et nous assurait que le cabinet prussien +prendrait grand soin que cette visite n'eût aucun des caractères ni des +effets qu'on essayait de lui attribuer. Je donnai au comte Bresson, à +Berlin, les mêmes instructions que j'avais données au baron de Bussierre +à Dresde, avec les mêmes égards pour M. le duc de Bordeaux et les mêmes +précautions pour les relations diplomatiques et la dignité du +gouvernement du roi. Le roi de Prusse et son cabinet tinrent +scrupuleusement leur promesse: quand M. le duc de Bordeaux arriva à +Berlin, la grande revue était passée, l'empereur Nicolas était parti; le +roi Frédéric-Guillaume IV ne reçut M. le duc de Bordeaux qu'à Potsdam, +dans son palais de Sans-Souci; et pour donner à cette attitude réservée +la confirmation d'un témoignage intime, l'ami et le confident +particulier du roi de Prusse, le baron de Humboldt, m'écrivit[23] au +moment du départ de M. le duc de Bordeaux pour l'Angleterre: + +[Note 22: Le 2 septembre 1843. Il avait remplacé, comme ambassadeur du +roi à Vienne, le comte de Sainte-Aulaire, appelé à l'ambassade de +Londres.] + +[Note 23: Le 28 septembre 1843.] + +«Je vous parlerai aujourd'hui d'un objet entièrement _terrestre_, de ce +qui s'est passé récemment au sommet d'une colline[24] peu élevée +au-dessus du niveau des mers poissonneuses, mais riche en grands +souvenirs et habitée par un prince dont la pureté des sentiments ne peut +jamais être mise en doute. Admis à une espèce d'intimité dans la famille +royale, j'ai eu occasion de tout voir, de tout juger, selon la couleur +des opinions que vous me connaissez depuis tant d'années, et d'après la +liberté d'action qui convient à mon âge et à l'indépendance que l'on +veut m'accorder. J'ai vu journellement le jeune prince (le duc de +Bordeaux) ici, à Potsdam; je l'ai vu aussi pendant deux jours à Berlin, +non chez lui, à son hôtel, mais dans l'intérieur du musée et dans les +collections d'histoire naturelle qui sont un peu de mes domaines. Il est +de l'intérêt d'un parti politique d'exploiter tout à son gré, de +travestir les choses les plus simples et les plus innocentes. On a +commencé par inventer l'insigne mensonge que le duc de Bordeaux avait +été invité à venir à Berlin, et qu'il s'y trouverait aux revues en même +temps que l'empereur Nicolas. Vous savez, Monsieur, par les explications +données par M. le comte d'Arnim, et plus tard par les dépêches de notre +ministre des affaires étrangères, le baron de Bülow, que le prince, à +son passage pour l'Écosse, n'a été reçu qu'après les manoeuvres, par +conséquent après le départ de l'empereur de Russie. Vous savez aussi que +rien n'a fait dévier mon roi de la ligne qu'il s'est prescrite, et qui +est inaltérablement fixée par les liens qui unissent les deux cabinets. +Le roi, pendant tout le séjour du jeune prince, a eu deux motifs d'agir: +il a agi d'après ce qu'il se devait à lui-même et d'après ce qu'il +croyait conforme aux sentiments élevés de votre souverain. Le duc de +Bordeaux a été son hôte dans l'intérieur de sa famille, à Sans-Souci; il +a été traité d'après le rang qu'il occupe par sa naissance et selon les +usages admis dans une cour dans laquelle on reçoit tant de princes +étrangers. Il a assisté, au _Palais de marbre_, près Sans-Souci, à un +bal que le roi a donné en l'honneur de deux de ses très-jeunes nièces de +Schwerin et des Pays-Bas. Certes, la politique n'a été pour rien dans +des rapports de politesse et de courtoisie dont je laisse au rédacteur +du journal _la Mode_ le soin de révéler aux croyants les graves et +dangereuses tendances. Le baron de Bülow, mon neveu, est resté en dehors +du cercle magique: il n'a vu de ses yeux ni le prince, ni les personnes +qui l'accompagnaient. A Berlin, en présence du public de la capitale, M. +le duc de Bordeaux n'a pas été l'hôte du roi: il a habité, en simple +particulier, un hôtel de voyageurs, le _British Hotel_; il n'a eu dans +la capitale, pas plus qu'à Potsdam, ni chambellan ni aide de camp pour +le conduire; il n'y a pas eu, pour son service, des équipages de la +cour. Je deviens bien minutieux dans mon récit, mais je vais ajouter ce +qui est bien plus important, Monsieur: je ne crois pas trop m'avancer en +vous disant que la visite aurait été déclinée si l'oncle du jeune prince +(M. le duc d'Angoulême) avait cessé de vivre, et si le neveu, gagnant +d'importance aux yeux d'un parti, eût été considéré comme un prétendant. +Le duc de Bordeaux est parti ce matin pour Hambourg; je me suis senti le +besoin de vous adresser ces lignes toutes confidentielles, et dont vous +voudrez bien excuser, je ne saurais en douter, l'ancienne familiarité. +Un motif personnel a dirigé ma pensée: j'ai cru en même temps devoir +vous prouver, Monsieur, par la candeur de ma narration, que je suis +immuablement guidé par ces principes d'accord et de conciliation que +j'ai professés dans les rapports politiques dont j'ai quelquefois été +chargé depuis la mémorable époque de 1830, à la haute satisfaction de +votre auguste souverain. Je fais, et maladroitement peut-être, de la +diplomatie à Paris; je n'en fais pas en ces lieux: historien de la +colline de Sans-Souci, je vous dis simplement ce que j'ai vu. Mon récit +sera conforme à ce qui vous est déjà parvenu par le comte Bresson, aussi +instruit de la politique de mon roi que noblement enclin à éloigner tout +ce qui pourrait donner ombrage. Quant à moi, j'aurai l'avantage d'être +calomnié, comme si j'étais ministre, par la faction dont l'intérêt +permanent est de brouiller nos affaires. Je m'y résigne avec le courage +d'un homme de l'Orénoque.» + +[Note 24: La colline de Sans-Souci.] + +«Cette lettre, m'écrivait M. Bresson en me l'envoyant, a été lue par le +roi; elle vous est adressée de son aveu.» + +Je répondis sur-le-champ à M. de Humboldt[25]: + +[Note 25: Le 11 octobre 1843.] + +«Je vous remercie de votre lettre du 23 septembre. A Berlin comme à +Paris, vous faites de l'excellente diplomatie. Vous voyez le vrai et +vous voulez le bien. Nous n'avons nulle intention d'attrister encore, +par une vigilance tracassière, la destinée déjà si triste de M. le duc +de Bordeaux. Nous avons, j'ose le dire, fait nos preuves à cet égard. +Rappelez-vous toute l'histoire de l'Europe. Jamais prince exilé a-t-il +été aussi peu inquiété dans sa retraite? Jamais ses rapports avec ses +partisans ont-ils été tolérés avec autant de libéralité et de douceur? +Mais quand on profite de cette douceur même pour nouer des intrigues qui +débutent par des mensonges, il faut bien que nous y regardions, et que +les brouillons soient avertis qu'ils ne trouveront chez nous point +d'insouciance et en Europe point d'appui. Votre auguste souverain a +fait, à cet égard, avec une convenance parfaite, tout ce que le mien +pouvait désirer; et il n'y a point de paroles meilleures que celles que +vous voulez bien m'adresser en me disant que «la visite aurait été +déclinée si l'oncle du jeune prince avait cessé de vivre, et que le +neveu, gagnant d'importance aux yeux d'un parti, eût été regardé comme +un prétendant.» A de telles paroles, une seule réponse convient, c'est +l'expression d'une entière confiance. Et la confiance des rois entre eux +est, vous le savez, mon cher baron, le meilleur gage de la paix des +peuples et de l'honneur des couronnes.» + +D'un commun accord, la limite était ainsi tracée: tant que les +démonstrations n'avaient point de caractère politique, tant que la +qualité de prétendant n'était pas proclamée et exploitée, nous avions, +pour la situation de M. le duc de Bordeaux, autant de ménagement +qu'aucune des cours européennes, et nous nous félicitions de n'avoir à +ajouter aucun déplaisir à son infortune, aucune gêne à porter dans sa +liberté. + +Nous pouvions espérer qu'à Londres comme à Vienne, à Dresde et Berlin, +cette satisfaction ne nous manquerait pas: les dispositions du +gouvernement anglais étaient connues; la reine Victoria venait d'en +donner, par sa visite au château d'Eu, le plus éclatant témoignage. +Quand elle apprit que M. le duc de Bordeaux était sur le point de venir +en Angleterre, elle y attendait M. le duc et madame la duchesse de +Nemours qui lui avaient promis de passer auprès d'elle quelques jours; +elle exprima sur-le-champ son inquiétude que la première de ces deux +visites ne dérangeât la seconde, et son désir que M. le duc de Bordeaux +retardât son arrivée. Lord Aberdeen alla au-devant de ce que nous +pourrions avoir à lui dire au sujet du voyage annoncé: + +«Il faut que vous sachiez, dit-il au comte de Rohan-Chabot[26], chargé +d'affaires à Londres pendant le congé du comte de Sainte-Aulaire, où +j'en suis sur cette question. D'après les ordres de la reine, j'avais +fait prévenir le prince de l'arrivée prochaine de M. le duc et de madame +la duchesse de Nemours, et qu'il serait _désagréable_ à Sa Majesté qu'il +se trouvât à Londres en même temps qu'eux. Le duc de Lévis m'a fait +répondre que rien ne pouvait être plus contraire au désir ou à la pensée +de M. le duc de Bordeaux ou de ceux qui le conseillent, que de susciter, +par un voyage en Angleterre, le moindre embarras, soit à Londres, soit +en France. M. de Lévis m'a fait assurer que le prince était, quant à +présent, absolument sans espérances et sans projets. + +[Note 26: Lettre du comte de Rohan-Chabot à moi, 31 octobre 1843.] + +Il était sans doute du devoir de ceux qui l'entourent de le rendre +digne, par son éducation, de toute chance plus favorable que la fortune +pourrait lui réserver; mais il n'y en avait, en ce moment, aucune à +prévoir ou à préparer. Dans tout son séjour, le prince prendrait pour +règle de sa conduite les moindres désirs exprimés par la reine ou par +son conseil. Ceci posé, a continué lord Aberdeen, je vous dirai encore +que la reine désire ne point voir le prince; et quant à moi je prendrais +la responsabilité de lui conseiller de refuser sa visite si, par un +motif quelconque, vous m'en exprimiez le désir au nom du gouvernement +français. La question est entre vos mains, et vous connaissez assez ce +que sont les dispositions de cette cour pour n'éprouver aucun scrupule à +nous faire connaître vos voeux. + +«Maintenant je vous dirai que, livré à moi-même et si l'on était +indifférent à Paris, je voudrais que, s'il le désire, la reine reçût le +jeune prince; il me semble que nous ne pouvons pas faire moins, pour le +petit-fils de Charles X qui revient en Angleterre avec son simple titre +de prince exilé, que nous ne nous sommes crus obligés de faire pour un +aventurier comme Espartero. Cette réception serait évidemment tout à +fait particulière (_strictly private_); une simple présentation sans +dîner, etc. Mais si vous m'en exprimez le désir, je le répète, je +déconseillerai même cette simple prévenance de notre cour.» + +Il était impossible de se montrer à la fois plus amical et plus sincère, +et d'engager plus dignement sa responsabilité et par une promesse et par +un conseil. La promesse et le conseil nous convenaient également: lord +Aberdeen nous offrait plus que n'avait fait aucune des cours +continentales, et il ne nous conseillait rien qui ne fût d'accord avec +nos dispositions et notre conduite antérieure. Le comte de Rohan-Chabot, +sans engager son gouvernement, témoigna à lord Aberdeen, avec la même +franchise, son adhésion personnelle et ne me la laissa pas ignorer. Mais +la situation changea promptement de face; il fut promptement évident +qu'il se passerait à Londres tout autre chose que ce qui s'était passé à +Berlin; les légitimistes les plus ardents se mirent, en France, à la +tête du mouvement, et entraînèrent à leur suite les plus modérés comme +les plus considérables; ils se rendirent en foule à Londres, annonçant +partout l'éclat qu'ils allaient faire autour de M. le duc de Bordeaux, +de son nom et de son droit. J'écrivis sur-le-champ au comte de +Rohan-Chabot[27]: «Je parlerai lundi, au conseil, de M. le duc de +Bordeaux. La faction fait ici beaucoup de bruit; je ne crois pas qu'elle +veuille faire autre chose; mais pour du bruit, évidemment elle en veut, +et son bruit blesse ici beaucoup les oreilles. Quoique superficielle, à +mon avis, la chose doit être traitée sérieusement. Je ne sache pas qu'on +ait jamais vu les chefs d'une faction, les premiers et les derniers, +jeunes et vieux, députés, gens du monde et journalistes, se donner +ainsi, autour d'un prétendant, un rendez-vous éclatant, affiché. Il y a +là autre chose que du respect pour le malheur, et le respect est dû à +autre chose encore que le malheur. Faites sentir cela dans votre +conversation, sans quitter le terrain sur lequel vous êtes placé.» Je +lui adressai le surlendemain des instructions positives[28]: «J'ai +entretenu le roi et le conseil du séjour de M. le duc de Bordeaux en +Angleterre et de ce que vous en a dit lord Aberdeen. Voici, à coeur +ouvert, ce que nous en pensons. Si M. le duc de Bordeaux était +simplement un prince exilé et malheureux, voyageant sans but ni effet +politique, nous trouverions très-naturel et convenable qu'on donnât à +son malheur et à son rang toutes les marques de respect. Nous n'en +parlerions pas. Nous n'y regarderions même pas. Mais les choses ne sont +point telles, bien s'en faut. Que M. le duc de Bordeaux le veuille ou ne +le veuille pas, que l'impulsion vienne de lui et de ses conseillers +intimes ou qu'ils la reçoivent de ses partisans en France, il est bien +réellement, bien évidemment un prétendant qui fait de la politique de +faction ou qui se prépare à en faire. Quoi de plus significatif que ce +rendez-vous général autour de lui, de tous les chefs du parti, grands et +petits, jeunes et vieux, députés, gens du monde et journalistes? +Non-seulement ils se donnent rendez-vous en Angleterre, ils le +proclament; ils en font grand bruit dans leurs journaux; ils exploitent +jour par jour le voyage de M. le duc de Bordeaux et le leur propre. Ils +répètent, ils crient tous les matins: «Henri V est notre roi.» C'est +bien là un prétendant affiché; c'est bien là de l'étalage de faction, +destiné à entretenir, à fomenter les passions et les espérances du parti +pour préparer ses tentatives. Ce sont là les faits, mon cher Chabot, les +faits réels. Nous ne pouvons pas ne pas les voir, et il est de notre +devoir d'en tenir compte. + +[Note 27: Le 4 novembre 1843.] + +[Note 28: Le 6 novembre 1843.] + +«Cela étant, qu'arrivera-t-il si la reine d'Angleterre reçoit M. le duc +de Bordeaux, même _privately_, sans rien de plus qu'une simple visite? + +«Les légitimistes s'empareront de cette visite, la dénatureront, la +multiplieront, dans leurs lettres, dans leurs entretiens, dans leurs +journaux. Et malgré toutes les explications, tous les désaveux du monde, +leur double but sera atteint: au dehors, ils se seront donné des airs +d'influence; au dedans, ils auront flatté et fomenté les passions et les +espérances de leur parti. + +«Pour le moment, c'est tout ce qu'ils prétendent et espèrent; mais c'est +déjà un grand mal. + +«Si, au contraire, la reine d'Angleterre ne reçoit pas du tout M. le duc +de Bordeaux, par ce seul fait tout mal devient impossible; toutes les +menées de la faction, au dedans et au dehors, sont déjouées; tout son +bruit est vain; tout son étalage d'apparences trompeuses s'évanouit. Et +ce résultat, excellent en soi et pour nous, sera excellent aussi pour +les relations de nos deux pays: on y verra une preuve éclatante de la +cordiale amitié de la reine d'Angleterre pour notre famille royale, de +son gouvernement pour le nôtre, de l'Angleterre pour la France. Ce sera +le complément de la visite au château d'Eu; nous puiserons dans ces deux +faits la réponse la plus frappante, la plus populaire aux déclamations +et aux méfiances les plus aveugles. + +«Nous pensons et nous disons donc, mon cher Chabot, qu'il est bon et +désirable, soit pour nous-mêmes, soit pour les rapports des deux trônes, +des deux gouvernements et des deux peuples, que la reine ne reçoive pas +du tout M. le duc de Bordeaux. Et puisque lord Aberdeen vous a dit qu'il +s'en remettait sur ce point à notre aveu, nous l'exprimons sans hésiter. +Nous ne craignons pas que lord Aberdeen, ni sir Robert Peel, ni aucun +membre du gouvernement anglais s'y trompent, ni qu'ils nous trouvent +plus rigoureux envers M. le duc de Bordeaux, ou plus préoccupés des +intrigues de ses partisans, qu'il ne nous convient de l'être. En fait de +tolérance et de douceur envers les ennemis les plus acharnés, comme en +fait de confiance dans les sentiments de notre nation, les preuves du +roi, et de sa famille, et de son gouvernement, sont faites. Mais nous, +conseillers de la couronne, quand lord Aberdeen nous demande de faire +connaître, dans cette circonstance, notre voeu, nous répondons avec +confiance à ce témoignage de confiance, certains que le cabinet qui nous +fait cette question ne verra dans notre réponse que ce qui est dans +notre pensée: l'intention d'écarter tout ce qui entretiendrait chez +quelques hommes des espérances factieuses, dans le pays une sourde +irritation, et de faire en sorte que cet incident tourne au profit des +sentiments de bienveillance cordiale que les deux peuples comme les deux +gouvernements doivent se porter et se prouver en toute occasion.» + +Quand cette lettre et la demande formelle qu'elle contenait furent +communiquées par M. de Rohan-Chabot à lord Aberdeen[29], il ne témoigna +pas la moindre hésitation, mais quelque regret: «Il eût préféré l'autre +alternative, m'écrivit M. de Chabot, et je crois même qu'il s'y +attendait. Il trouve, au fond, que vous réclamez beaucoup de lui en +demandant ici ce que vous n'avez exigé nulle part ailleurs. Il ne croit +pas votre décision justifiée par les vaines tentatives du parti +légitimiste pour attirer ici l'attention. Il vous trouve trop inquiet: +«Dites de ma part à M. Guizot, m'a-t-il dit, que je ne le reconnais pas +là; c'est de la politique de Metternich.» Le duc de Wellington partagea +plus vivement le regret de lord Aberdeen, mais sans hésiter plus que lui +dans la promesse du cabinet. Le sentiment de sir Robert Peel fut tout +autre, et il s'en expliqua sans réserve avec M. de Chabot: «Je vous +dirai que _moi_, lui dit-il, j'ai complétement approuvé les dernières +lettres de M. Guizot que vous avez laissées entre les mains de lord +Aberdeen et qu'il m'a montrées. Je crois que, les circonstances données, +M. Guizot ne pouvait mieux faire, et je me suis rendu sur-le-champ à +Windsor pour recommander à la reine de se conformer entièrement au voeu +du gouvernement français. Je lui ai même demandé de ne point laisser +attribuer cette décision à aucune instigation venant de Paris, mais de +bien établir que Sa Majesté ne suit en cela que sa propre volonté et son +sentiment spontané. Mon Dieu, je sais bien quelle devait être la pensée +naturelle du roi; je sais quelle a été celle de M. Guizot: nous l'avons +vu à Eu et depuis. Mais ce voyage de M. le duc de Bordeaux n'est point +une simple tournée d'agrément; dès le premier moment, j'y ai vu une +véritable question, pour nous comme pour vous; j'y ai songé sérieusement +et j'ai prévu, quant à moi, qu'elle aboutirait nécessairement à la +décision que nous venons de prendre. Indépendamment du contre-coup sur +Paris, dont M. Guizot parle si bien dans ses lettres, il y aura, ici +même, des efforts pour faire une cour au jeune prince. Je veux qu'il en +résulte au contraire un nouveau motif de rapprochement et de confiance +mutuelle entre les deux cours.» + +[Note 29: Le 8 novembre 1843.] + +L'impression de lord Aberdeen ne ralentit point son empressement à vider +la question: «Je sors de chez lui, m'écrivit le 10 novembre le comte de +Sainte-Aulaire de retour à Londres; il venait de Windsor: «Tout est +arrangé à l'égard du duc de Bordeaux, m'a-t-il dit; la reine se +conformera exactement au voeu du gouvernement français. Il lui a suffi +d'en être avertie.» + +Il ne me suffisait pas que lord Aberdeen eût fait ce qu'il m'avait +promis, j'avais à coeur qu'il fût convaincu que je ne lui avais rien +demandé qui ne fût nécessaire, et que je n'eusse également demandé +ailleurs si la situation eût été la même. Je répondis sur-le-champ à M. +de Sainte-Aulaire: «Je ne veux pas que mon courrier parte sans emporter, +pour lord Aberdeen, mon sincère remercîment du conseil qu'il a donné à +Windsor sur M. le duc de Bordeaux. Je sais que ce n'était pas son avis +personnel. Je sais qu'il en résultera peut-être pour lui quelques ennuis +de société. J'aurais vivement désiré les lui épargner. J'y ai bien +pensé, et je le prie de m'en croire; il n'y avait pas moyen; l'effet +_ici_ eût été détestable, et il faut bien qu'_ici_ soit toujours ma +première pensée. Le 28 septembre dernier, après que M. le duc de +Bordeaux fut parti de Berlin, M. de Humboldt m'écrivit par ordre du roi +de Prusse qui lut d'avance sa lettre: «Je ne crois pas trop m'avancer en +vous disant que la visite aurait été déclinée si l'oncle du jeune prince +avait cessé de vivre, et que le neveu, gagnant d'importance aux yeux +d'un parti, eût été regardé comme un prétendant.» A Londres, M. le duc +de Bordeaux était bien réellement un prétendant, avec toute l'importance +que son parti pouvait lui donner. Ce fait en Angleterre et son action en +France sur les esprits, voilà ce qui m'a décidé. Je tiens à ce que lord +Aberdeen le sache, et sache bien aussi combien je suis sensible à son +excellent procédé.» + +M. le duc de Bordeaux à peine arrivé à Londres, notre prévoyance fut +pleinement justifiée: le caractère politique de son séjour éclata +bruyamment; les journaux du parti, en Angleterre et en France, +retentirent du concours qui se faisait autour de lui et du discours que +lui adressa, le 29 novembre, le duc de Fitz-James, en l'appelant _son +roi_ au nom de trois cents visiteurs français réunis dans la maison +qu'il occupait à Belgrave-Square; des cris de _Vive Henri V_ suivirent +le discours; le prince tint successivement de nombreux levers pour les +nouveaux venus de France. En signalant à lord Aberdeen ces faits, le +comte de Sainte-Aulaire lui demanda si le gouvernement anglais n'avait +aucun moyen de les réprimer: «Son langage, m'écrivit l'ambassadeur, a +été excellent[30]; il a qualifié les faits de scandale insensé et +coupable; il a consulté l'avocat de la reine sur les moyens de +répression autorisés par la loi; mais la réponse qu'il attend ne lui +fournira probablement pas des moyens efficaces. Il verrait, dans +l'intérêt des deux gouvernements anglais et français, des inconvénients +graves à s'écarter de ce qui est strictement conforme à la loi et à la +coutume. La moindre irrégularité, tout acte de violence qui pourrait +être reproché au ministère anglais serait aussitôt saisi par ses +adversaires; la cause du duc de Bordeaux deviendrait populaire dans +l'opposition, et on lui créerait un parti anglais. J'ai cru pouvoir +répondre à lord Aberdeen que vous n'auriez assurément pas la pensée de +lui demander rien d'illégal ni d'exorbitant; mais peut-être, ai-je +ajouté, une manifestation fortement improbative de ce que le ministère +anglais ne se reconnaît pas le pouvoir d'empêcher serait-elle, de sa +part, un acte utile, et comme un apaisement de l'irritation que tout +ceci va sans doute causer en France:--Oh! pour cela, m'a répondu lord +Aberdeen avec un soulagement visible, je n'y ai pas la moindre +objection, je n'y vois pas le moindre inconvénient; et moi-même, qui +avais d'abord d'autres sentiments, je m'y porterai aujourd'hui aussi +volontiers que personne.--Il m'a dit encore que le duc de Lévis lui +avait fait annoncer sa visite, que d'abord il l'attendait avec quelque +anxiété parce que le langage qu'il avait à tenir pour le jeune prince +lui répugnait:--mais aujourd'hui, a-t-il ajouté, je me sens le coeur +endurci, et j'attends le duc de Lévis de pied ferme. Malheureusement il +ne viendra probablement pas, parce qu'il aura su que la reine ne voulait +pas voir M. le duc de Bordeaux, et que la notification de son arrivée à +Londres était conséquemment sans Objet.» + +[Note 30: Les 30 novembre et 1er décembre 1843.] + +Lord Aberdeen tint sa nouvelle promesse comme il avait tenu la première; +il adressa à l'ambassadeur de France[31] une note officielle dans +laquelle, après avoir reproduit «les faits rapportés, dit-il, dans les +feuilles publiques sans que ce rapport ait été l'objet d'aucune +contradiction,» il qualifiait sévèrement ces faits, expliquait que la +loi du pays ne donnait au gouvernement aucun moyen de réprimer les +démonstrations de ce genre, annonçait qu'avant de recevoir la note du +comte de Sainte-Aulaire, il avait pris les mesures nécessaires pour +faire bien connaître tout le déplaisir de la reine et les sentiments de +son gouvernement à l'occasion des faits ainsi signalés, et finissait en +disant que les assurances qu'il avait reçues lui donnaient droit +d'espérer que ces scènes ne se renouvelleraient pas. + +[Note 31: Le 9 décembre 1843.] + +Comme lord Aberdeen l'avait prévu, le duc de Lévis ne vint pas le voir; +mais le comte de Bristol se chargea de porter à Belgrave-Square +l'expression des sentiments de la reine et de son gouvernement: «Il +comptait, m'écrivit M. de Sainte-Aulaire[32], s'acquitter de sa mission +auprès de M. de Chateaubriand qu'il connaît de longue date; assez +désappointé de le trouver parti, il a demandé le duc de Lévis, et, après +la préface obligée, il lui a dit que ce qui s'était passé récemment à +Belgrave-Square avait appelé l'attention de la reine et de son +gouvernement, que l'une et l'autre en avaient été péniblement affectés +et verraient avec un vif déplaisir que de telles scènes se +renouvelassent. Le duc de Lévis a protesté que rien n'était plus +contraire aux sentiments du comte de Chambord que de déplaire à la reine +d'Angleterre. Pour preuve il a rappelé que, sur une indication donnée +indirectement par lord Aberdeen, le voyage en Irlande avait été +abandonné et l'arrivée à Londres retardée de plusieurs semaines. Quant +au titre de roi donné par le duc de Fitz-James, c'était en effet une +circonstance regrettable, et le prince en avait été fort contrarié. Il +n'avait pu contrister ses amis par une réprimande sévère; mais il +déclarait en toute sincérité que son intention n'était point de prendre +ni d'encourager personne à lui donner un autre titre que celui de comte +de Chambord. Le duc de Lévis a ajouté que le projet du prince était de +quitter Londres lundi prochain, d'aller à Bristol, à Portsmouth, et de +ne s'arrêter qu'une couple de jours à Londres, au retour. Lord Aberdeen +m'a même semblé croire que ce dernier séjour pourrait être supprimé.» + +[Note 32: Le 8 décembre 1843.] + +Le duc de Bordeaux resta plus longtemps en Angleterre que n'avait paru +l'indiquer le duc de Lévis; mais son séjour ne fut plus qu'une série de +promenades et de visites dans les diverses parties et les divers +établissements publics ou particuliers du pays, sans aucun incident +politique et sans aucune observation de la part du gouvernement du roi. + +Clos à Londres, l'incident de Belgrave-Square se ranima à Paris. Tant de +mouvement sans autre effet que du bruit, cette démonstration qui était +bien plus une bravade qu'un complot, avaient suscité en France, dans les +Chambres comme dans le pays, plus de colère que d'alarme, et remis les +partis en présence sans rengager entre eux la lutte. Le roi, en ouvrant +la session de 1844, ne fit, dans son discours, aucune allusion, même +indirecte, à ce qui venait de se passer au-delà de la Manche, et le +cabinet, dans les mesures qu'il annonça, n'en tint absolument aucun +compte. Mais quand elles eurent à s'occuper de leur adresse en réponse +au discours du trône, les deux Chambres ne gardèrent pas le même +silence. La Chambre des pairs déclara dans la sienne que «les pouvoirs +de l'État, en dédaignant les vaines démonstrations des factions +vaincues, auraient l'oeil ouvert sur leurs manoeuvres criminelles;» et +après un court débat cette phrase fut adoptée à une très-forte majorité. +A la Chambre des députés, on put croire, au premier moment, que +l'affaire ne serait guère plus vive ni plus longue: la commission nommée +pour la préparation de l'adresse comptait sept membres du parti +conservateur et deux de l'opposition[33]; l'un des premiers, M. +Saint-Marc Girardin, en fut le rédacteur principal; ce furent les deux +membres de l'opposition, M. Ducos et M. Bethmont, et avec eux l'un des +conservateurs, M. Desmousseaux de Givré, qui proposèrent à la commission +la phrase relative aux scènes de Belgrave-Square, en ces termes: «La +conscience publique flétrit de coupables manoeuvres.» M. Hébert fit +remarquer que le mot _manoeuvres_ ne convenait pas, car, dans le langage +légal, il impliquait l'idée de certains crimes ou délits spéciaux que +personne ne voulait imputer aux visiteurs de Belgrave-Square. Sa +remarque fut admise, et les mots _coupables manifestations_ remplacèrent +ceux de _coupables manoeuvres_. Mais aucune objection, aucune +observation ne s'éleva contre le mot _flétrit_; et le paragraphe ainsi +rédigé fut adopté à l'unanimité dans la commission et présenté, en son +nom, à la Chambre. Dès le début de la discussion générale, M. Berryer +prit la parole pour justifier sa présence et celle de ses amis à +Belgrave-Square, sans rien dire d'ailleurs sur aucun des termes de +l'adresse. Son discours, un peu embarrassé et froid, laissa la Chambre +aussi peu émue que peu convaincue. Je lui répondis sans passionner le +débat et avec l'adhésion presque générale de l'assemblée, en ramenant la +situation de la monarchie de 1830 et du parti légitimiste à des termes +simples et à des principes positifs. Tout semblait annoncer que, sur le +paragraphe en question, la lutte ne serait ni ardente ni prolongée, et +que les attaques de l'opposition porteraient bien plus sur la politique +extérieure et intérieure du cabinet que sur l'incident dont, à Paris et +à Londres, les salons et les journaux s'étaient si vivement préoccupés. + +[Note 33: MM. Saint-Marc Girardin, Nisard, Bignon, Desmousseaux de +Givré, François Delessert, Baumes, Hébert, Bethmont et Ducos.] + +Mais, dans l'intervalle de la discussion générale de l'adresse à celle +du paragraphe qui contenait la phrase relative aux scènes de +Belgrave-Square, un trouble s'éleva dans les esprits: le mot _flétrit_ +convenait mal à ces scènes et aux personnes qui s'y étaient engagées; il +leur attribuait un caractère d'immoralité et de honte qui n'appartenait +point au fait qu'on voulait ainsi qualifier: des devoirs publics avaient +été méconnus, mais l'honneur n'était point atteint. La flétrissure était +une de ces expressions excessives et brutales par lesquelles les partis +s'efforcent quelquefois de décrier leurs adversaires, et qui dépassent +les sentiments même hostiles qu'ils leur portent. Les légitimistes +s'indignèrent de ce langage de l'adresse comme d'une injure; d'honnêtes +et équitables conservateurs ressentaient des scrupules: «Je vois un +grand ébranlement sur le dernier paragraphe et pour le mot _flétrir_, +m'écrivit M. Duchâtel: Bignon est très-inquiet et hésite beaucoup; il +m'a dit hier qu'il connaissait bien d'autres membres qui repoussaient le +mot.» La commission reprit elle-même la discussion de sa phrase et parut +disposée à la modifier; on parla de mettre _réprouver_ au lieu de +_flétrir_: «Je viens de causer avec M. Sauzet, m'écrivit M. Duchâtel; il +ne croit pas qu'il soit possible de ne pas prendre demain matin un parti +dans la commission, et les choses sont bien avancées pour changer de +front. Je crois qu'il faudrait au moins mettre quelque chose de plus +fort que _réprouver_; ces mots, _la conscience publique frappe d'une +réprobation éclatante de coupables manifestations_, me paraîtraient +bons. C'est la conclusion de votre discours de lundi. La phrase est un +peu déclamatoire, mais le fond est plus important que la forme.» + +Ces réclamations, ces hésitations firent naître dans l'opposition un +espoir qu'elle n'avait pas à l'ouverture du débat: l'espoir de trouver +là l'occasion d'une attaque sérieuse contre le cabinet évidemment +embarrassé d'avoir à soutenir ou à abandonner un mot ardemment attaqué +par les légitimistes et repoussé par quelques conservateurs, en même +temps que chaudement adopté, dans la Chambre et hors de la Chambre, par +le gros du parti du gouvernement. C'était, pour l'opposition de la +gauche dynastique, une mauvaise situation que la nécessité de laisser +tomber, de combattre même, de concert avec les légitimistes, ce mot +_flétrir_ que ses représentants dans la commission de l'adresse y +avaient accepté et introduit eux-mêmes. Mais il n'y a point d'embarras +que n'oublient et ne surmontent les passions de parti quand elles +entrevoient une chance inespérée de succès; on avait un mot pour point +de départ de l'attaque, on prit une personne pour point de mire: quand +on vint à la discussion du dernier paragraphe, on ne s'occupa ni du +cabinet tout entier ni de sa politique actuelle; tous les coups furent +dirigés contre moi, et puisés dans un passé lointain que mes adversaires +avaient déjà souvent exploité. J'étais à peine monté à la tribune qu'à +mes premières paroles on se reporta à trente ans en arrière; ma conduite +pendant les Cent-Jours, mon voyage à Gand, la Chambre de 1815, les lois +d'exception, les malheurs des protestants dans le midi de la France, +tous ces souvenirs, tous ces faits qui, par mes amis ou par moi-même, +avaient été plus d'une fois, les uns pleinement expliqués, les autres +formellement démentis, furent ramenés sur la scène avec des +emportements, des interruptions, des apostrophes depuis longtemps sans +exemple dans nos assemblées politiques. Il y avait évidemment, dans +l'opposition, un parti pris ou de me troubler, ou d'étouffer ma voix par +un tumulte matériel insurmontable: «Si nous ne pouvons pas vaincre M. +Guizot, disait l'un des plus acharnés, il faut l'éreinter.» Des passions +longtemps ennemies entre elles, les passions révolutionnaires, les +passions bonapartistes et les passions légitimistes, s'unissaient pour +exhaler ensemble contre moi leurs colères anciennes ou récentes; et +derrière elles se laissaient entrevoir les espérances de mes principaux +adversaires parlementaires, un peu embarrassés, je dirai volontiers un +peu dégoûtés de la scène à laquelle ils assistaient sans y prendre part, +mais dont ils devaient peut-être recueillir le fruit. Je fus assez +heureux pour soutenir sans trouble ni lassitude ce brutal assaut: l'un +des secrétaires de la Chambre, M. Dubois, de la Loire-Inférieure, assis +au bureau derrière moi et qui appartenait à l'opposition modérée, me dit +à voix basse, avec une émotion bienveillante: «Reposez-vous, reprenez +haleine.--Quand je défends mon honneur et mon droit, lui répondis-je, je +ne suis pas fatigable.» Je ne fis aux clameurs aucune concession; je +rappelai les diverses phases de ma vie et de mon service continu dans la +cause du gouvernement libre, pour la défense tantôt de l'ordre, tantôt +de la liberté; et lorsque, après avoir ainsi lutté pendant une heure et +demie, je descendis de la tribune, je me donnai le plaisir de dire: «On +peut entasser tant qu'on voudra les colères, les injures, les calomnies; +on ne les élèvera jamais au-dessus de mon dédain.» + +Avant cette explosion factice et calculée, je n'étais pas exempt, en +moi-même, d'un peu de déplaisir et de malaise; je regrettais ce mot de +_flétrir_, que je ne trouvais ni vrai ni convenable, et j'aurais +volontiers consenti à le voir remplacé par quelque autre expression à la +fois sévère et moins blessante. Mais plus la querelle s'engageait, plus +il devenait évident que toute modification à l'adresse proposée par la +commission serait, pour le gouvernement et le parti conservateur tout +entier, une faiblesse inacceptable. A l'approche du vote, divers +amendements, entre autres la substitution du mot _réprouver_ au mot +_flétrir_, furent présentés; le général Jacqueminot, alors commandant +supérieur de la garde nationale de Paris, vint me dire que, si nous +abandonnions le mot _flétrir_, il en demanderait, lui, le maintien. Je +n'avais point d'hésitation, et la même impression que produisait en moi +la violence des diverses oppositions combinées était ressentie par la +majorité de la Chambre comme par tout le cabinet: ceux de nos amis, qui +avaient d'abord témoigné quelques scrupules, y renoncèrent hautement et +votèrent tous pour le paragraphe proposé. L'adresse fut adoptée par 220 +voix contre 190, c'est-à-dire par une majorité homogène, compacte et +contente d'elle-même dans la lutte qu'elle venait de soutenir contre une +minorité nombreuse, mais incohérente, fortuite et embarrassée des +emportements auxquels elle s'était livrée sans succès. Le cabinet sortit +affermi de cette épreuve; et en dehors de la Chambre, dans le public, le +sentiment suscité par la scène dont j'avais été l'objet fut si vif +qu'une réunion de personnes étrangères à l'assemblée, la plupart +inconnues de moi et jeunes spectateurs de nos débats, fit frapper, en +mémoire de cette scène, une médaille où j'étais représenté à la tribune, +résistant au tumulte, et ses délégués vinrent me l'offrir avec les +expressions de la plus affectueuse estime. + +L'adhésion du roi au cabinet n'était pas moins ferme que celle de la +Chambre; le lendemain de l'orage suscité contre moi[34], il m'écrivit: +«Mon cher ministre, vous avez été trop occupé pour venir chez moi ce +matin comme vous me l'aviez fait dire hier au soir; mais je veux vous +témoigner combien j'ai souffert de tout ce que j'ai recueilli sur ce qui +s'est passé dans la scène d'hier, et combien j'ai admiré l'attitude que +vous y avez si noblement maintenue. Espérons qu'une telle scène ne se +renouvellera pas. Ce n'est pas à vous que j'ai besoin de dire que tout +cela ne pourrait qu'ajouter au prix que j'attache à la conservation de +votre ministère et à la confiance que vous m'inspirez.» + +[Note 34: Le 27 janvier 1844.] + +Je retrouve à chaque pas, dans les lettres que je recevais du roi tous +les jours, et souvent deux ou trois fois par jour, les marques de cette +confiance; et je me fais un devoir comme un plaisir d'en citer ici +quelques-unes, car rien ne peut faire mieux connaître la nature de mes +rapports avec ce prince et son vrai caractère, rare mélange de finesse +et d'abandon, d'impétuosité et de calcul, de sentiments naturels et +jeunes conservés au milieu d'une expérience un peu découragée des cours, +des révolutions et du monde. Je reproduis ici tout simplement ces +fragments textuels, en indiquant le lieu et la date des lettres +auxquelles je les emprunte. + +«_Saint-Cloud,_ 5 _novembre_ 1841. Je suis pressé de vous parler du +sujet sur lequel vous m'avez donné ce matin un si bon conseil que je +mets à profit. Il m'importe non-seulement que vous connaissiez bien ma +pensée tout entière, mais que je connaisse la vôtre de même; et c'est +cette connaissance réciproque qui seule peut modifier ou rectifier nos +opinions respectives, et les rapprocher de la vérité, autant que le +permettent nos imperfections humaines.» + +«_Des Tuileries_, 18 _mars_ 1844. Mon cher ministre, il y a aujourd'hui +cinquante et un ans que j'étais à la bataille de Neerwinden. A cette +heure-ci, elle allait bien; une heure plus tard, elle était complétement +perdue. C'était plus grave que ceci. Grâce à Dieu, nous n'avons à +soutenir que des batailles de paix, et c'est un meilleur métier à tous +égards, quoique souvent il ne soit pas plus suave.» + +«_Neuilly_, 23 _mai_ 1845. C'est un grand inconvénient, mon cher +ministre, quand nous nous voyons aussi peu. Ici, au milieu des affaires +brûlantes, ce n'est pas comme à Eu ou au Val-Richer où elles sont +assoupies; ici nous voyons toujours du monde; chacun nous attaque; et +quel que soit notre soin de ne pas nous engager par nos conversations, +nos tendances percent inévitablement, et elles sont commentées en tous +sens. Il importe donc toujours de causer et de nous recorder sur les +affaires avant qu'elles ne deviennent le topique général, et d'assimiler +nos tendances autant que nous le pouvons (j'aime à reconnaître que c'est +facile), avant de les laisser démêler, encore moins avant qu'elles nous +aient engagés d'une manière quelconque. Je suis sûr que c'est aussi +important pour vous que pour moi.» + +«_Château d'Eu_, 23 _septembre_ 1845. Mon cher ministre, je vous renvoie +vos lettres avec ma plus complète adhésion à tout ce que vous me dites +et à tout ce que vous avez fait. C'est une habitude que j'aime beaucoup +à conserver. Je suis contrarié du retard du maréchal Soult, mais je ne +peux pas le combattre. Ce retard, surtout avec ma présence à St-Cloud, +va nous donner trois semaines de luttes, d'insinuations, de prétentions +et d'intrigues dont je n'attends d'autre résultat qu'une augmentation de +mécontents par le désappointement. Je n'aime pas à écrire sur ces +matières et sur les personnes; mais comme nous avons, vous et moi, la +sainte habitude de nous regarder en face et de lire clairement nos +pensées dans le blanc de nos yeux, il nous est permis de nous dire _take +care_ envers ceux qui ne les ouvrent jamais tout à fait. Ceci pour vous +seul absolument.» + +«_Neuilly_, 16 _mai_ 1846. Quand vous vous rangez à mon avis, il ne peut +plus me rester de doute qu'il ne soit bon.» + +«_Eu_, 21 _août_ 1847. Il faut que les hommes substituent comme vous, et +peut-être puis-je dire aussi comme moi, le courage de l'impopularité à +la soif des applaudissements.» + +Quels que fussent ma déférence envers le roi et le juste compte que je +tenais de son avis, je ne recherchais pas plus la popularité auprès de +lui qu'ailleurs, et j'avais grand soin de maintenir l'indépendance de ma +pensée et de mes actes dans l'application de la politique générale que +nous pratiquions d'un commun accord. Je m'étais mis sur le pied de +n'entretenir le roi et le conseil des instructions que je donnais à nos +agents au dehors que dans les cas d'une grande importance et lorsqu'il y +avait une direction nouvelle à leur imprimer. Je dirigeais du reste, +comme je l'entendais, ma correspondance officielle et particulière. La +délibération entre plusieurs n'est utile que dans les questions +générales et en quelque sorte législatives; hors de là, dans la +diplomatie comme dans l'administration, le pouvoir exécutif, pour être +efficace et digne, a besoin d'unité et d'indépendance confiante. Chaque +jour toutes les dépêches de nos représentants à l'étranger étaient +envoyées de mon cabinet particulier au roi qui me les renvoyait avec ses +observations; mais il ne prenait d'avance aucune connaissance de mes +propres dépêches. Je ne suis pas sûr qu'il n'ait pas été quelquefois +impatienté de cette indépendance, il ne m'en a jamais donné aucun signe; +et lorsque, dans quelque occasion ou par quelque raison particulière, il +avait le désir de connaître ce que j'avais écrit au dehors, il me le +demandait spécialement, sans élever, sur ma correspondance diplomatique, +aucune prétention plus générale. Ainsi je trouve dans ses lettres: + +«_Saint-Cloud_, 23 _novembre_ 1842. Vous me feriez plaisir de me faire +lire la minute de votre dépêche sur les comités prussiens qui a tant +charmé M. Bresson.» + +«_Saint-Cloud_, 28 _octobre_ 1843. Je ne perds pas un instant à vous +faire remettre la dépêche de Chabot sur la Grèce. Vous me feriez plaisir +de me communiquer les instructions que vous lui avez données sous la +date du 27 septembre relativement à cette affaire.» + +Il s'agissait, dans ces instructions, de notre entente avec le cabinet +anglais au sujet de la révolution constitutionnelle accomplie à Athènes +le 15 septembre 1843. + +«_Neuilly_, 11 _et_ 12 _juillet_ 1847. Je serai bien aise de lire votre +instruction à Bois-le-Comte (à propos des affaires de la Suisse et du +Sonderbund) que le duc de Broglie a communiquée à lord Palmerston. +Veuillez me l'envoyer....... Je me hâte de vous remettre votre admirable +dépêche à Bois-le-Comte; elle est parfaite et j'espère qu'elle pourra +être publique un jour.» + +C'est sur cette double base de complète entente quant à la politique +générale et d'indépendance personnelle dans la pratique quotidienne de +cette politique que j'ai constamment maintenu mes rapports avec le roi +Louis-Philippe, et qu'il les a toujours acceptés. + +Rien n'est plus inconciliable avec le devoir et le succès politique d'un +ministre dans le régime constitutionnel que la situation de favori; elle +fait perdre, à celui qui l'accepte, l'autorité dont il a besoin +vis-à-vis des pouvoirs divers entre lesquels il est chargé d'établir +l'harmonie et l'action commune. Ce n'était pas la disposition du roi +Louis-Philippe de donner à aucun de ses ministres ce caractère; mais +j'ai toujours pris grand soin que rien n'altérât ma position à cet +égard; j'ai écarté tout ce qui aurait eu l'apparence de satisfaction et +de faveur personnelles. En 1846, au moment de son mariage et de celui de +l'infante sa soeur, la reine d'Espagne m'avait fait l'honneur de vouloir +me conférer la grandesse héréditaire espagnole avec le titre de duc; +j'en parlai au roi en lui exprimant mon dessein et mes motifs de +décliner cette faveur: «Vous avez raison,» me dit-il, et il ajouta en +souriant: «Voulez-vous que je vous fasse duc en France?--Cela me +plairait mieux, Sire; mais je ne crois pas que cela fût bon, ni pour le +service du roi, ni pour moi-même;--Vous avez raison aussi,» me dit-il, +et il n'en fut plus question. J'écrivis sur-le-champ au comte Bresson: +«Je ne suis ni un puritain, ni un démocrate. Je n'ai pas plus de mépris +pour les titres que pour tous les autres signes extérieurs de la +grandeur. Ni mépris, ni appétit. Je ne fais cas et n'ai envie que de +deux choses: de mon vivant, ma force politique; après moi, l'honneur de +mon nom. Si je croyais que la grandesse et le duché dussent ajouter +quelque chose, aujourd'hui à ma force, plus tard à mon nom, je les +accepterais avec plaisir. Je crois le contraire. Je crois qu'il y a, +pour moi, aujourd'hui plus de force et un jour plus d'honneur à rester +M. Guizot tout court. Si notre Chambre des pairs était héréditaire, si +je devais laisser à mes descendants, pour les soutenir dans leur +médiocrité de mérite ou de fortune, mes titres et mes honneurs dans mon +pays, j'agirais peut-être autrement. Notre pays étant ce qu'il est, je +persiste et je dis _non_ à votre amicale idée. Et en même temps, comme +je ne veux point affecter un dédain impertinent que je n'ai pas, comme +je serai charmé de conserver, pour moi et dans ma famille, quelques +souvenirs de ce grand événement auquel nous avons pris ensemble tant de +part, sachez que je recevrai avec un vrai plaisir les portraits de la +reine d'Espagne et de l'infante. Et si on veut faire pour moi quelque +chose d'un peu particulier, si on veut y ajouter quelque souvenir bien +clairement espagnol, un vieux tableau, un vieux meuble, j'en serai +charmé et reconnaissant. Voilà tout ce que j'ai dans l'âme à ce sujet, +mon cher ami; faites-en ce que vous voudrez.». + +M. Bresson me comprit à merveille et fit agréer à Madrid mon refus; les +deux portraits royaux et un charmant petit tableau de Murillo sont les +seuls présents que les mariages espagnols m'aient attirés. + +En 1847, la recette générale de Bordeaux vint à vaquer. Le roi me fit +offrir, par M. Duchâtel, de la donner à la personne que je désignerais +et qui me ferait, dans le revenu de cette charge, une part convenable. +Je priai le roi de n'y pas songer, et il n'en fut rien. Au sein d'un +gouvernement libre et en présence d'une publicité ombrageuse, pour +servir dignement le prince et le pays, il faut leur être plus nécessaire +qu'ils ne vous sont utiles, et leur rendre plus de services qu'on n'en +reçoit de bienfaits. + +Je me permets de croire que mon attitude, dans ces diverses occasions, +ne fut pas étrangère au soin continu que prenait le roi de me témoigner, +dans les détails personnels et intimes de la vie, une bienveillance +sympathique, seule faveur que je fusse disposé à accepter. En 1841 et +1844, mon fils et ma fille aînée furent gravement malades: «Je prends, +m'écrivait le roi, une part trop vive à vos angoisses pour ne pas +désirer que, tant qu'elles dureront, vous ne songiez pas à vous éloigner +un instant de votre pauvre malade. Je vous prie de ne pas me répondre et +de m'envoyer seulement un bulletin détaillé de son état.» Et quand la +convalescence fut assurée: «C'est bien de tout mon coeur que je vous +offre mes félicitations les plus vives; et ce sentiment est bien partagé +par la reine, par ma soeur et par tous les miens qui m'ont bien demandé +de vous le témoigner de leur part. J'espère donc que vous pourrez me +venir voir demain, et j'en suis charmé de toute manière[35].» Il était +constamment préoccupé de ma santé et me la recommandait avec une +sollicitude à la fois intéressée, affectueuse et délicate: «Quoique +toujours charmé de vous voir, j'exige avant tout que vous ne songiez à +venir ici qu'autant que vous serez bien assuré que vous pouvez le faire +sans aucun inconvénient. Nous avons trop besoin de votre santé pour +consentir à ce qui pourrait la compromettre[36].»--«Je n'ai pas voulu +faire demander de vos nouvelles pour ne pas vous constituer malade aux +yeux de mon antichambre; mais il me tarde de savoir que votre enrouement +n'est pas devenu du rhume[37].»--«Je suis bien aise que vous quittiez +Passy puisqu'il y a de l'humidité, et qu'avant tout votre santé m'est +trop précieuse pour vous laisser vous exposer aux rhumes. Il faut +absolument les prévenir cet hiver en vous enfermant rigoureusement au +premier symptôme. Ainsi, quelque pressé que je sois de vous revoir et de +causer avec vous, je vous prie de ne pas venir chez moi avant que les +symptômes aient disparu[38].» + +[Note 35: Lettres des 20 mars 1841, 3 et 4 avril 1844.] + +[Note 36: Lettre du 11 octobre 1843.] + +[Note 37: Lettre du 31 janvier 1845.] + +[Note 38: Lettre du 29 septembre 1845.] + +Il ne laissait passer aucun des débats où j'avais réussi dans les +Chambres sans m'en exprimer sa vive satisfaction; je ne citerai qu'une +seule des lettres qu'il m'écrivit en pareil cas, et je citerai celle-là +surtout à cause du billet qui y était joint. Le 2 mars 1843, en +repoussant une grande attaque de M. de Lamartine contre toute la +politique depuis 1830 et ce qu'on appelait «la pensée du règne,» je +terminai mon discours par ces paroles: «L'honorable M. de Lamartine a +parlé de dévouement et de la nécessité du dévouement pour faire de +grandes choses au nom des peuples. Il a eu parfaitement raison; il n'y a +rien de beau dans ce monde sans dévouement. Mais il y a place partout +pour le dévouement; la vie a des fardeaux pour toutes les conditions, et +la hauteur à laquelle on les porte n'en allége nullement le poids. Vous +aimez, dites-vous, à porter vos regards en haut: portez-les donc +au-dessus de vous. Êtes-vous, depuis douze ans, le point de mire des +balles et des poignards des assassins? Voyez-vous, depuis douze ans, vos +fils sans cesse dispersés sur la face du globe pour soutenir partout +l'honneur et les intérêts de la France? Voilà du vrai, du pratique +dévouement. Souffrez que nous lui rendions hommage, et que nous ne +soyons pas ingrats, même envers tout un règne.» + +Le soir même de cette séance, je reçus du roi cette lettre: + + «Maudissant la grandeur qui l'attache au rivage,» + +disait Boileau de Louis XIV. Et moi aussi, mon cher ministre, j'ai bien +maudit celle qui m'empêchait d'aller ce soir vous serrer la main, et +vous dire de grand coeur combien je suis profondément ému et +reconnaissant des paroles que vous avez fait entendre pour moi, et du +magnifique discours que vous avez prononcé avec tant d'effet et d'éclat. +Ce sentiment est vivement partagé par tous les miens, dont il m'est bien +doux d'être l'organe auprès de vous.» + +A la lettre du roi était joint ce billet de la reine: + +«Comme femme et comme mère, je ne puis résister au désir de remercier +l'éloquent orateur qui, en soutenant d'une manière si admirable les +intérêts du roi et de la France, a rendu une justice éclatante à tout ce +que j'ai de plus cher au monde.» + +Je ne m'arrêterais pas à rappeler ces souvenirs s'ils ne me servaient à +montrer sous leur vrai jour mes rapports avec le roi Louis-Philippe et +ses dispositions envers moi. J'ai trop assisté, dans l'histoire, aux +destinées des meilleurs serviteurs des princes pour porter aux amitiés +royales une grande confiance; je sais qu'elles sont souvent aussi +superficielles que caressantes, et qu'elles ne résistent guère aux +épreuves sérieuses. Mais la perspective des mécomptes possibles sur le +fond du coeur des rois n'enlève pas à leur bienveillance quotidienne +tout son prix, et cette bienveillance a, dans les incidents de la vie et +des affaires publiques, une importance qui n'est pas à dédaigner. + +Ce fut précisément la bienveillance du roi pour le cabinet et leur +intime accord qui ranimèrent une question déjà plus d'une fois débattue +dans la Chambre, et lui donnèrent une gravité telle qu'elle devint à +cette époque, entre l'opposition et nous, le drapeau le plus apparent de +la lutte. L'opposition accusait le cabinet de manquer, vis-à-vis du roi, +d'une volonté comme d'une pensée propre et indépendante, et de n'être +que l'instrument docile de la pensée et de la volonté royale. Si elle +nous avait reproché de trop étendre ou de laisser trop prévaloir dans le +gouvernement l'influence de la couronne au détriment des autres grands +pouvoirs publics, elle n'aurait fait qu'user de son droit, et élever, +entre elle et nous, une question de fait sur le caractère et les +résultats de notre administration. Je fus le premier à reconnaître ce +droit et à demander que telle fût en effet la question posée. Mais +l'opposition en éleva une autre essentiellement différente: à la place +d'une question de fait elle mit une question de principe; elle érigea en +maxime constitutionnelle cette phrase fameuse: «Le roi règne et ne +gouverne pas.» C'était méconnaître également, en droit le vrai principe +de la monarchie constitutionnelle, en fait ses conséquences naturelles +et les exemples de son histoire partout où elle s'est fondée: «Quoiqu'on +l'ait souvent donné à entendre, dis-je dans le débat[39], le trône n'est +pas un fauteuil auquel on a mis une clef pour que personne ne puisse s'y +asseoir, et uniquement pour prévenir l'usurpation. Une personne +intelligente et libre, qui a ses idées, ses sentiments, ses désirs, ses +volontés, siége dans ce fauteuil. Le devoir de cette personne royale, +car il y a des devoirs pour tous, également hauts, également saints pour +tous; son devoir, dis-je, et sa mission, c'est de ne gouverner que +d'accord avec les autres grands pouvoirs publics institués par la +Charte, avec leur aveu, leur adhésion, leur appui. Le devoir des +conseillers de la couronne, c'est de faire prévaloir auprès d'elle les +mêmes idées, les mêmes mesures, la même politique qu'ils veulent et +peuvent faire prévaloir dans les Chambres. Voilà le gouvernement +constitutionnel: non-seulement le seul vrai, le seul légal, le seul +constitutionnel, mais le seul digne; car il faut que nous ayons pour la +couronne, comme nous demandons à la couronne de l'avoir pour nous, ce +respect de croire qu'elle est portée par un être intelligent et libre +avec lequel nous traitons, et non par une pure machine inerte, vaine, +faite pour occuper une place que d'autres prendraient si elle n'y était +pas.» + +[Note 39: A la Chambre des députés, dans la séance du 29 mai 1846.] + +C'est là le principe rationnel de la monarchie constitutionnelle, le +principe sur lequel reposent les deux conditions essentielles et +inséparables de cette forme de gouvernement: l'inviolabilité du monarque +et la responsabilité de ses conseillers. Qu'on ne veuille pas de la +monarchie constitutionnelle, qu'on croie la responsabilité du pouvoir et +la juste influence du pays dans son gouvernement mieux assurées par les +institutions de la république américaine, je le comprends, quoique je ne +sois nullement de cet avis: mais que des partisans de la monarchie +constitutionnelle prétendent que la maxime _le roi ne peut mal faire_ +signifie _le roi ne peut rien faire_, et que l'inviolabilité royale +entraîne la nullité royale, c'est un étrange oubli de la dignité comme +de la liberté morale de la personne humaine, même placée sur un trône et +entourée de conseillers qui répondent de ses actes, soit qu'ils les lui +aient inspirés, soit qu'ils les aient acceptés de sa volonté. + +C'est aussi une étrange imprévoyance des faits naturels et inévitables +qui découlent du fond même des choses. On aura beau dire: _le roi règne +et ne gouverne pas;_ on ne fera jamais, dans la pratique, sortir de ces +paroles la conséquence effective que le roi qui règne ne soit de rien +dans son gouvernement. Quelque limitées que soient les attributions de +la royauté, quelque complète que soit la responsabilité de ses +ministres, ils auront toujours à discuter et à traiter avec la personne +royale pour lui faire accepter leurs idées et leurs résolutions, comme +ils ont à discuter et à traiter avec les Chambres pour y obtenir la +majorité. Et dans toute discussion, dans toute délibération, l'homme +dont le concours est nécessaire exerce infailliblement, dans la mesure +de son habileté, de son caractère, des circonstances plus ou moins +favorables, une part d'influence. Les faits historiques sont, en ceci, +pleinement d'accord avec les vraisemblances morales: partout où la +monarchie constitutionnelle a existé, la personne du monarque, ses +opinions, ses sentiments, ses volontés n'ont jamais été indifférents ni +inactifs, et les plus indépendants, les plus exigeants des ministres en +ont toujours tenu grand compte. De nos jours comme dans les temps +anciens, sous les ministères whigs comme sous les torys, dans les +rapports de lord Chatham avec George II et de lord Grey avec Guillaume +IV comme dans ceux de M. Pitt avec George III, l'histoire +constitutionnelle de l'Angleterre en offre, à chaque pas, +d'incontestables preuves. Sans nul doute, c'est le principe et le but de +la liberté politique de rendre impossible toute domination égoïste, +c'est-à-dire tout gouvernement personnel, et de faire en sorte que la +pensée et le sentiment comme l'intérêt du pays lui-même prévalent dans +la conduite de ses affaires; mais pour réaliser le principe et atteindre +au but, il y a bien des moyens à employer, bien des écueils à éviter, +bien des précautions à prendre: on peut savoir ou ne pas savoir traiter +et agir avec les compagnons obligés de la route; on peut être offensant +ou servile, trop dur ou trop faible avec le prince qu'on sert comme avec +le parti qu'on dirige. Les questions que soulève cette situation ne sont +que des questions de plus et de moins, d'à-propos ou d'inopportunité, de +conduite habile ou inhabile; mais ce sont des questions naturelles et +inévitables. La maxime _le roi règne et ne gouverne pas_ a l'air de les +supprimer en faisant du roi une machine et en oubliant qu'il est une +personne, mais elle prétend et promet plus qu'elle ne peut tenir; elle +peut être, contre le cabinet en fonction, une arme efficace, mais l'arme +porte plus haut qu'elle ne vise et qu'elle n'a droit de viser; on attire +ainsi la royauté dans l'arène au moment même où l'on semble vouloir l'en +écarter absolument. Si l'opposition nous avait accusés de subordonner +aux idées et aux volontés du roi nos propres idées et nos propres +volontés, elle aurait eu raison de nous reprocher une faiblesse coupable +et l'oubli de notre premier devoir constitutionnel; mais rien de pareil +ne pouvait nous être imputé: il y avait accord entre le roi et nous, non +parce que nous cédions complaisamment au roi, mais parce que, le roi et +nous, nous voulions et soutenions la même politique. Il ne pouvait y +avoir nul doute à cet égard, car, encore ambassadeur à Londres et avant +la formation du cabinet, je m'étais expliqué sur cette politique, au +dedans comme au dehors, et j'avais dit qu'elle serait la mienne[40]. + +[Note 40: Voir dans ces _Mémoires_, tome V, p. 365-399.] + +Non-seulement c'était l'harmonie de pensée et de dessein général qui +déterminait, entre le roi et le cabinet, l'harmonie d'action; cette même +harmonie s'était établie entre la couronne, le cabinet et les Chambres: +depuis six ans, au milieu des plus libres débats, une majorité +permanente avait soutenu notre politique; et deux fois dans le cours de +ces six années, en 1842 et en 1846, des élections générales, aussi +libres que régulières, avaient maintenu cette majorité. Il n'y avait là +rien que de conforme aux principes comme au but du gouvernement libre +sous sa forme de monarchie constitutionnelle, et nous pratiquions +fidèlement ce régime, bien loin de l'altérer. + +Comme il est aisé de le pressentir, mon attitude et mon langage dans +cette question convenaient au roi Louis-Philippe: il m'en savait gré, +non-seulement parce qu'il y était personnellement intéressé, mais à +raison de sa pensée générale et désintéressée sur la nature et la +pratique du gouvernement constitutionnel. Il était, à cet égard, dans un +état d'esprit dont les personnes qui ne l'ont pas vu de près et à +l'oeuvre peuvent difficilement se faire une juste idée. Nul homme +n'était plus vraiment libéral, dans le sens philosophique et +contemporain de ce mot, plus imbu des sentiments de son temps dans +toutes les questions d'équité et d'humanité universelle. Je trouve dans +une de ses lettres[41] cet élan d'indignation contre l'esclavage: «Il y +a une chose dont je ne veux pas différer de vous parler: c'est +l'admission scandaleuse des marchands d'esclaves avec leurs victimes à +bord de nos paquebots. Depuis François Ier, tout esclave qui touche un +pavillon français est libre de plein droit, et ce droit a toujours été +exercé noblement et rigoureusement sans jamais admettre aucune +réclamation des maîtres. Les Anglais ont toujours eu la même règle; je +l'ai vu pratiquer à Palerme, par sir John Talbot, sur le _Thunderer_, et +nous avons emmené le nègre esclave de la baronne de San Benedetto sans +aucune réclamation. Je pense que vous ne perdrez pas un instant pour +enjoindre le maintien du privilége du pavillon français, et que tant +notre marine que nos paquebots recevront des ordres catégoriques sur ce +point.» Et dans une autre lettre[42]: «La déclaration du bey de Tunis +pour l'abolition de l'esclavage est une circonstance remarquable et +très-heureuse; il importe de surveiller la manière dont elle sera +présentée. Cet acte et notre traité avec la Chine relatif au libre +exercice de la religion chrétienne méritent et doivent obtenir un grand +retentissement. Quel progrès de civilisation parmi les Mahométans +eux-mêmes! Quelle différence entre Tunis d'aujourd'hui et Tunis d'il y a +trente ans, quand j'ai vu à Palerme la procession de quatre cents +esclaves siciliens rachetés à Tunis par les pères de la Merci et +l'intervention de lord William Bentinck! C'est cependant notre conquête +d'Alger qui a mis fin aux exécrables pirateries barbaresques; c'est elle +qui en a délivré la chrétienté, et c'est elle seule qui a efficacement +établi la liberté et la sécurité de la navigation dans la Méditerranée!» +Les idées philanthropiques du XVIIIe siècle, les principes de 1789, +l'impulsion première et le progrès social de la Révolution française +n'avaient point d'adhérent plus sincèrement convaincu et plus fidèle que +ce prince, indépendamment de tout calcul et de tout intérêt personnel. + +[Note 41: Du 5 mai 1844.] + +[Note 42: Du 15 février 1846.] + +Il était de plus, comme roi et dans son gouvernement, bien résolu à ne +jamais sortir du cercle constitutionnel, et à toujours accepter, en +définitive, la pensée et le sentiment du pays manifestés après les +libres discussions et les épreuves légalement autorisées. Nul prince n'a +jamais plus franchement adopté le principe du contrat entre le peuple et +lui, et ne s'est plus fermement tenu pour lié, par conscience comme par +prudence, à la foi du serment. + +Deux sentiments puissants agissaient en même temps sur lui. Il était +prince et Bourbon; il était né, il avait été élevé au sein de l'ancienne +société française, à la cour de ses rois; les maximes et les traditions +de la monarchie de Henri IV et de Louis XIV ne lui étaient point +étrangères; il les connaissait et les comprenait, non comme une histoire +qu'on a étudiée, mais comme on connaît et comprend ce qu'on a vu. +Très-éclairé sur les vices et les faiblesses de l'ancien régime, il +savait aussi ce que la longue durée y avait introduit de principes de +gouvernement, et il le jugeait sans animosité comme sans ignorance. +Associé d'autre part, dès sa jeunesse, aux idées et aux événements de la +Révolution, il était sincèrement attaché à sa cause, mais vivement +frappé aussi de ses égarements, de ses fautes, de ses douleurs, de ses +revers, et en grande méfiance des passions et des pratiques +révolutionnaires qu'il avait vues à l'oeuvre. Tous ces spectacles, tous +ces souvenirs, tant d'impressions et d'observations si diverses +entassées dans le court espace de sa vie l'avaient laissé très-perplexe +sur l'issue d'une si grande crise sociale et sur le succès de ses +propres efforts pour y mettre fin. Il croyait, en même temps, à la +nécessité du gouvernement libre et à la difficulté de le fonder. Nous +causions seuls un jour dans un petit salon de Neuilly; le roi était dans +un de ses moments de doute et de découragement; moi, dans mon habitude +d'optimisme et d'espérance; nous discutions vivement; il me prit la +main: «Tenez, mon cher ministre, me dit-il, je souhaite de tout mon +coeur que vous ayez raison; mais ne vous y trompez pas: un gouvernement +libéral en face des traditions absolutistes et de l'esprit +révolutionnaire, c'est bien difficile; il y faut des conservateurs +libéraux, et il ne s'en fait pas assez. Vous êtes les derniers des +Romains.» Un autre jour, au milieu de je ne sais plus quel redoublement +d'obstacles et d'embarras, il s'écriait en prenant sa tête dans ses +mains: «Quelle confusion! Quel gâchis! Une machine toujours près de se +détraquer! Dans quel triste temps nous avons été destinés à vivre!» + +Ces doutes, ces inquiétudes sur l'avenir du gouvernement libre parmi +nous n'empêchaient nullement le roi Louis-Philippe de bien comprendre, +dans le présent, la place qu'il y tenait, et d'y bien jouer son rôle, et +rien que son rôle. Il n'était pas seulement décidé à n'en jamais violer +les principes fondamentaux; il en acceptait loyalement chaque jour les +exigences et les convenances. On l'a beaucoup accusé de vouloir, en +toute occasion, imposer au cabinet ses volontés. Je répète que, sur la +politique générale du gouvernement et dans la plupart des questions +importantes qui se présentaient, l'accord entre le roi et le cabinet +était naturel et volontaire; mais je n'hésite pas à affirmer que, +lorsque le roi et le cabinet différaient d'avis, soit que le cabinet se +refusât aux désirs du roi, soit que nous lui demandassions quelque chose +qui lui déplaisait, le roi cessait d'insister ou de résister, et se +rendait aux objections ou aux demandes de ses conseillers responsables. +J'en citerai deux exemples qui sont caractéristiques parce qu'ils +touchent à des questions et à des personnes que le roi avait à coeur. En +1843 et 1845, M. Duvergier de Hauranne, membre de l'opposition, proposa +l'introduction du vote public à la place du scrutin secret dans les +délibérations de la Chambre des députés: le parti conservateur et le +cabinet lui-même étaient divisés sur le mérite ou l'opportunité de cette +innovation; le roi y était vivement opposé; M. Duchâtel et moi nous +étions favorables. Soit dans les séances du conseil, soit dans nos +entretiens particuliers, la question fut très-débattue; le roi tenait +évidemment beaucoup à me ramener à son avis; il me rappelait les +déplorables conséquences du vote public dans nos assemblées +révolutionnaires: «Si le vote avait été secret dans la Convention +nationale, me disait-il avec passion, Louis XVI n'aurait jamais été +condamné.» Je combattis ses alarmes; j'insistai sur la différence des +temps, sur la nécessité du vote public pour la forte organisation des +partis, et pour faire passer, dans les Chambres mêmes, le sentiment de +la responsabilité, cette condition de la conduite sérieuse et réfléchie +des hommes au sein de la liberté. Le roi ne fut pas convaincu; mais il +renonça à son insistance, et j'appuyai ouvertement la proposition du +vote public qui fut adoptée. En 1845, deux hommes considérables et +fonctionnaires publics, le comte Alexis de Saint-Priest dans la Chambre +des pairs et M. Drouyn de Lhuys dans la Chambre des députés, entrèrent +habituellement dans les rangs de l'opposition; je demandai que leurs +fonctions leur fussent retirées. Le roi ne fit, quant à M. Drouyn de +Lhuys, aucune objection; mais il lui en coûtait d'éloigner M. de +Saint-Priest de la carrière diplomatique qu'il paraissait destiné à +parcourir avec éclat; appartenant à une famille légitimiste, il s'était, +dès 1830, franchement attaché à la cause et au service de la nouvelle +monarchie; il avait été l'un des amis particuliers de M. le duc +d'Orléans. Le roi me témoigna son hésitation et son regret. J'insistai; +je ne pouvais admettre que notre politique fût publiquement attaquée à +la tribune française par l'un de ses représentants à l'étranger. Le roi +retira ses objections, et le comte Alexis de Saint-Priest fut écarté de +son poste de ministre à Copenhague. De 1840 à 1848, je ne sache aucune +question, aucune circonstance importante dans laquelle, en cas de +dissentiment, le roi n'ait pas fini par se rendre au voeu du cabinet. + +L'opinion contraire, si communément répandue, n'est cependant pas une de +ces erreurs gratuites et inexplicables qui circulent et prévalent +quelquefois longtemps dans les pays libres, grâce aux attaques dont le +pouvoir est l'objet à la tribune et dans les journaux. Les prétextes +n'ont pas manqué à l'erreur que je signale ici, et le roi Louis-Philippe +les a lui-même fournis. Il avait sur toutes choses une surabondance +d'idées, d'impressions, de velléités qu'il ne prenait pas soin de +contenir, et, pour ainsi dire, de tamiser assez sévèrement: ce qui +l'entraînait à manifester trop d'avis et de désirs dans de petites +questions et de petites affaires qui ne méritaient pas son intervention. +L'indifférence et le silence sont souvent d'utiles et convenables +habiletés royales; le roi Louis-Philippe n'en faisait pas assez d'usage. +Il était de plus si profondément convaincu de la sagesse de sa politique +et de l'importance de son succès pour le bien du pays qu'il lui en +coûtait d'en voir attribuer à d'autres le mérite, et qu'il ne pouvait se +résoudre à n'en pas revendiquer hautement sa part. Ce désir bien naturel +et l'intarissable fécondité et vivacité de sa conversation lui donnaient +des airs d'ingérence continue et de prépondérance exclusive qui +dépassaient de beaucoup la réalité de ses intentions et des faits; aussi +bien que les convenances constitutionnelles. Je suis convaincu que son +gendre, le roi Léopold, infiniment plus prudent et plus réservé dans son +attitude et son langage, a exercé, dans le gouvernement de la Belgique +au dedans et au dehors, plus d'influence personnelle que le roi +Louis-Philippe dans celui de la France; mais l'un en évitait avec soin +l'apparence, tandis que l'autre se montrait toujours préoccupé de la +crainte que justice ne fût pas rendue à ses desseins et à ses efforts. + +Je ne refuserai pas à la mémoire de ce prince le service et à moi-même +le plaisir de montrer combien il était, au fond, modeste et exempt de +prétentions vaniteuses. A l'approche de la session de 1846, nous +préparions le discours que le roi devait prononcer en l'ouvrant; +j'étais, comme à l'ordinaire, chargé de cette rédaction. Les +circonstances étaient favorables: presque toutes les questions qui +avaient agité et menacé de troubler nos relations au dehors, le droit de +visite, Taïti, le Maroc, étaient résolues, et toutes nos perspectives +honorablement pacifiques; les visites mutuelles de la reine d'Angleterre +et du roi avaient achevé de rasséréner l'horizon; il nous parut opportun +que le roi mît en lumière cette situation laborieusement obtenue, et +j'insérai à cet effet, dans le projet de discours, un paragraphe que le +conseil adopta. Le 25 décembre 1845, avant-veille de l'ouverture de la +session, je reçus du roi cette lettre écrite à deux heures du matin: + +«Mon cher ministre, l'attente de la messe de minuit, dont je sors, m'a +donné le temps de relire et d'étudier la portée du paragraphe en +question. Plus je l'ai retourné, plus j'ai trouvé que ce n'était pas à +moi à me donner _ce coup d'encensoir_. Que les Chambres me le donnent, +j'en serai très-touché; mais d'en prendre l'initiative, pensez-y bien, +mon cher ministre, cela ne me va guère, et vous ne serez pas surpris que +je ne trouve pas cela d'accord avec ma simplicité habituelle, et surtout +avec mes goûts. Ainsi, quant à moi, voici comment je ferais le +paragraphe précédant celui ou ceux sur l'Angleterre: + +--«Je continue à recevoir de toutes les puissances étrangères des +assurances pacifiques et amicales, et tout nous présage la durée et la +stabilité de la paix dont nous jouissons.» + +«Si cependant vous insistez, ainsi que le conseil, sur la production de +l'idée sans doute très-flatteuse pour moi, voici le maximum de ce qui +pourrait me paraître possible, et je ne vous cache pas que je ne suis +pas disposé à m'y résigner. Ce serait d'ajouter cette phrase que je +regrette déjà d'avoir rédigée: + +--«Il m'est bien doux de voir s'accroître de plus en plus les bienfaits +qui en découlent, et de pouvoir espérer que le bonheur de les avoir +assurés à la France, au milieu des orages qui nous ont assaillis, se +rattachera à la mémoire de mon règne.» + +«Mais, encore une fois, je préfère et je demanderai que cette phrase ne +sorte pas de ma bouche.» + +Le paragraphe fut de nouveau débattu dans le conseil, et nous eûmes +grand'peine à en faire conserver le sens en ces termes: + +--«Je continue à recevoir de toutes les puissances étrangères des +assurances pacifiques et amicales. J'espère que la politique qui a +maintenu la paix générale, à travers tant d'orages, honorera un jour la +mémoire de mon règne.» + +L'histoire des rois n'offre pas beaucoup d'exemples d'une telle absence +d'étalage et de charlatanerie. + +Tels étaient, entre le roi Louis-Philippe et le cabinet du 29 octobre +1840, les rapports et les procédés mutuels: ainsi a été compris et +pratiqué, à cette époque, le gouvernement parlementaire. J'ai considéré +les grandes conditions de ce régime: l'homogénéité politique du cabinet; +son intimité avec le parti qu'il a pour allié politique dans les +Chambres; son travail continu pour rallier ce parti et pour faire +prévaloir, auprès de la couronne comme dans les Chambres, une seule et +même politique; l'harmonie ainsi librement établie entre les grands +pouvoirs publics, comme leur plus sûr moyen de crédit et de force: +telles sont les lois essentielles du gouvernement parlementaire. Nous y +avons scrupuleusement satisfait. Que ce soit là l'unique forme de +gouvernement libre, je n'ai garde de le penser, et je me suis hâté de le +dire; la liberté politique a des formes très-diverses comme des degrés +très-inégaux; le gouvernement parlementaire ne serait ni naturel, ni +possible dans la république fédérative des États-Unis d'Amérique, ni +dans les cantons suisses, ni dans tels ou tels autres États qui +pourraient cependant n'être pas étrangers aux principes et aux progrès +de la liberté; les intérêts et les sentiments des pays divers peuvent +pénétrer et prévaloir par plus d'une voie dans leur gouvernement. Mais +quand, par les convenances de sa situation et par le cours de sa +destinée, un grand peuple a été amené à vouloir unir fortement dans son +gouvernement la stabilité du pouvoir au mouvement de la liberté; quand +c'est dans la monarchie constitutionnelle qu'il a besoin de trouver le +gouvernement libre, c'est par le régime parlementaire qu'il a le plus de +chances d'atteindre son but, car ce régime est le seul qui, sous la +forme monarchique, pose en principe et assure en fait la responsabilité +habituelle du pouvoir, première et indispensable base de la liberté +politique. C'est un régime difficile à pratiquer et à fonder: les +erreurs publiques, les fautes du pouvoir, des passions aveugles ou +perverses, des événements prévus ou imprévus peuvent en troubler la +marche ou en suspendre le progrès; dans son travail de formation, le +gouvernement parlementaire est comme une plante de serre trop peu en +rapport avec la température extérieure du pays et qui en supporte mal +les rudes chocs. Mais est-ce donc au gouvernement parlementaire seul que +ce défaut et ce malheur, doivent être imputés? Toutes les formes de +gouvernement libre n'ont-elles pas leurs mauvaises chances et leurs +mauvais jours? N'ont-elles pas toutes besoin de s'acclimater chez les +peuples qui aspirent à leurs bienfaits? Point d'hypocrisie ni de +réticence: quand on reproche au gouvernement parlementaire ses embarras +et ses échecs, c'est trop souvent au gouvernement libre lui-même qu'on +en veut, et on n'exhale tant d'humeur contre une forme spéciale de la +liberté politique qu'en haine des difficiles travaux que toute forme de +gouvernement libre impose. Je persiste dans ma double conviction: le +gouvernement libre est le but plus ou moins prochain vers lequel tendent +de nos jours les peuples; et dans la monarchie, le régime parlementaire +est la conséquence naturelle comme l'instrument efficace du gouvernement +libre. Quelles que soient ses lacunes et ses traverses, ce régime saura +bien prendre ou reprendre, là où il sera nécessaire au triomphe de la +liberté politique, la place qui lui appartient. + + + + + CHAPITRE XLV. + + LES MARIAGES ESPAGNOLS. + + (1842-1847.) + + +Notre politique envers l'Espagne de 1833 à 1842 et ses deux +principes.--Question du mariage de la reine Isabelle.--Notre politique +dans cette question.--Mission de M. Pageot à Londres, Vienne et +Berlin--Idée du prince de Metternich.--Idée de la cour de Londres pour +le prince Léopold de Coburg.--Mes communications avec le cabinet anglais +à ce sujet.--Chute du régent Espartero.--Changement d'attitude du +cabinet anglais.--M. Olozaga et la reine Isabelle.--M. Gonzalès +Bravo.--M. Bresson, ambassadeur de France à Madrid.--Sir Henri Bulwer, +ministre d'Angleterre à Madrid.--Retour de la reine Christine en +Espagne.--Réforme de la constitution espagnole de 1837.--Le général +Narvaez.--Situation des divers prétendants à la main de la reine +Isabelle.--Mort de l'infante doña Carlotta.--Le comte de +Trapani.--Conversation du roi Louis-Philippe avec le comte +Appony.--Abdication de don Carlos.--Négociation pour le mariage de la +reine Isabelle avec le comte de Trapani.--Nos relations à ce sujet avec +le cabinet anglais.--Vrai sentiment de la reine Christine pour le +mariage de ses deux filles.--Première idée du mariage du duc de +Montpensier avec l'infante doña Fernanda.--Entretiens, au château d'Eu, +avec lord Aberdeen à ce sujet.--Menées entre Madrid et Lisbonne en +faveur du prince Léopold de Coburg.--Participation de sir Henri +Bulwer.--Avertissement loyal de lord Aberdeen.--Mes instructions à M. +Bresson.--Chute du général Narvaez.--Cabinet Miraflores.--Mon mémorandum +du 27 février 1846.--Cabinet Isturiz.--Chute du cabinet de sir Robert +Peel et de lord Aberdeen.--Avénement de lord Palmerston au +_Foreign-Office._--Sa dépêche du 19 juillet 1846.--Mes Instructions à M. +Bresson.--Résolution de la reine Christine pour les deux mariages de ses +filles.--Le duc de Cadix et le duc de Montpensier.--Négociation à ce +sujet.--Conclusion des deux mariages.--Le duc de Montpensier et le duc +d'Aumale en Espagne.--Opposition du cabinet anglais.--Son +inefficacité.--Célébration des deux mariages.--Leurs conséquences. + + +J'ai retracé dans ces _Mémoires_[43] notre politique et notre conduite +envers l'Espagne, depuis la mort du roi Ferdinand VII[44] jusqu'à la +régence du général Espartero[45]. J'arrive à l'événement le plus +considérable de mon ministère des affaires étrangères, le mariage de la +reine Isabelle II avec son cousin, le duc de Cadix, et celui de sa +soeur, l'infante doña Fernanda, avec le dernier des fils du roi +Louis-Philippe, le duc de Montpensier. Avant d'exposer les négociations +et les résolutions dont ces deux mariages furent l'objet, je veux +rappeler quelles avaient été jusque-là nos vues essentielles et +permanentes dans nos rapports avec l'Espagne. Je n'ai garde de croire +que les gouvernements doivent s'attacher à une politique systématique et +préconçue: les affaires des États sont trop compliquées et trop mobiles +pour être toujours réglées avec préméditation et selon la logique; il y +a pourtant une certaine mesure de conséquence et d'unité, dans la pensée +et dans les actes, qui est nécessaire à la force comme à la dignité du +pouvoir; il a besoin de ne pas être et de ne pas paraître imprévoyant, +incertain et décousu. + +[Note 43: Tome IV, pag. 54-118, 145-166, 205-206; t. VI, pag. 297-334.] + +[Note 44: 29 septembre 1833.] + +[Note 45: 8 mai 1841-29 juillet 1843.] + +A la mort de Ferdinand VII, nous n'hésitâmes pas à reconnaître sa fille +Isabelle comme héritière de son trône et reine d'Espagne. Nous ne nous +dissimulions pas les graves inconvénients, pour la France, de cette +succession féminine qui pouvait faire passer le trône d'Espagne dans une +maison étrangère, rivale ou même ennemie de l'intérêt français; tout +récemment la cour des Tuileries avait tenté de maintenir en Espagne la +Pragmatique de Philippe V qui, en 1714, avait restreint la succession +des femmes au cas où il n'y aurait, pour le trône, point d'héritiers +mâles, soit directs, soit collatéraux; mais, après une lutte de quarante +ans, sous les règnes de Charles IV et de Ferdinand VII, le principe de +la succession féminine, qui était celui de l'ancienne monarchie +espagnole, avait prévalu; les derniers actes de Ferdinand VII et des +Cortès l'avaient consacré. Sa fille Isabelle était reine de droit et de +fait. Elle avait de plus pour elle, dans la nation et à la cour +espagnole, le parti libéral et le parti modéré, c'est-à-dire les hommes +qui avaient naguère énergiquement défendu l'indépendance de l'Espagne, +et qui maintenant aspiraient à y fonder des institutions analogues aux +nôtres. Sa cause était à la fois la cause de l'ancien droit, de l'état +légal et du régime constitutionnel en Espagne. Nous ne nous bornâmes pas +à la reconnaître, nous lui promîmes notre appui. + +Une réserve dans cette politique fut en même temps indiquée: nous prîmes +soin de ne pas nous engager à intervenir en Espagne par des armées +françaises pour soutenir, sur sa demande, le gouvernement de la reine +Isabelle; nous maintînmes expressément, à cet égard, notre liberté et +notre droit d'intervenir, en tout cas, si une telle intervention +convenait aux intérêts de la France. Non-seulement nous adoptions, sinon +comme loi absolue, du moins comme règle générale de conduite, le +principe de la non-intervention étrangère dans le régime intérieur des +peuples; nous étions, de plus, convaincus que toute intervention de ce +genre est dangereuse et compromettante, car elle rend le gouvernement +qui intervient responsable, dans une large mesure, de la conduite et de +la destinée de celui au profit duquel il intervient. L'exemple de +l'intervention française en Espagne sous la Restauration nous était, à +cet égard, un solennel avertissement; elle avait été momentanément utile +et glorieuse au gouvernement de la Restauration, comme un acte de +hardiesse et de force accompli avec succès; mais elle lui était bientôt +devenue pesante et triste, car, après avoir rétabli Ferdinand VII sur le +trône, la royauté française s'était trouvée hors d'état d'exercer sur +son gouvernement aucune action salutaire, et l'influence française, +était devenue en Espagne un objet d'alarme et d'antipathie. C'est à de +telles épreuves que se reconnaît la sagesse des gouvernements; ils sont +tenus de savoir résister à la tentation d'un succès passager, pour ne +pas donner bientôt un spectacle d'imprévoyance et d'impuissance qui les +affaiblit en les décriant. Le roi Louis-Philippe possédait à un degré +rare cette difficile sagesse, et je tiens à honneur d'en avoir +promptement senti, auprès de lui, le mérite en même temps que le +fardeau. + +Toute notre conduite envers l'Espagne, de 1833 à 1842, fut fidèle à ce +double caractère de notre politique: nous donnâmes au gouvernement de la +reine Isabelle, et au régime constitutionnel dans son gouvernement, +non-seulement tout l'appui moral, mais tous les secours matériels que +nous pouvions lui accorder sans engager pleinement la France dans les +destinées de l'Espagne, et sans rendre le gouvernement français +responsable des vicissitudes comme des fautes des divers cabinets +espagnols. Nous aidâmes ces cabinets à triompher des insurrections +carlistes ou anarchiques dont ils étaient assaillis; mais nous nous +refusâmes constamment à exercer en Espagne une action militaire directe +et prépotente. Lorsque, en 1840, l'une de ces insurrections contraignit +la reine Christine à abdiquer la régence et à sortir d'Espagne, nous lui +assurâmes en France un affectueux asile, mais nous restâmes en relations +pacifiques avec le parti espagnol qui l'avait renversée; et quand le +chef nominal de ce parti, le régent Espartero, parut devenir un +gouvernement tant soit peu régulier, le roi Louis-Philippe, malgré son +déplaisir personnel, lui envoya un ambassadeur. J'ai déjà dit[47] par +quelle frivole et arrogante prétention le régent et ses ministres firent +échouer cette démarche conciliante, et obligèrent M. de Salvandy à +rentrer en France sans avoir même pris possession officielle de son +poste. Il n'était pas encore arrivé à Madrid que déjà éclatait, contre +le nouveau régent, la première de ces insurrections d'abord +monarchiques, bientôt radicales, qui, violemment réprimées à Madrid et à +Barcelone, devaient, au bout de dix-huit mois, chasser à son tour +Espartero d'Espagne comme de la régence, et aboutir ensuite, en moins +d'une année, au retour en Espagne de la reine Christine et à la +domination du parti Modéré. + +[Note 46: Tome IV de ces _Mémoires_, pag. 297-334.] + +A travers toutes ces secousses et ces alternatives révolutionnaires, une +question devenait de jour en jour, et par le seul cours du temps, plus +importante et plus pressante. Comment se marierait la reine Isabelle? +Elle n'avait encore que douze ans; mais son mariage futur était déjà en +Espagne, en France, en Europe, l'objet des préoccupations de tous les +politiques un peu prévoyants. Nulle part ces préoccupations ne pouvaient +être plus sérieuses que pour le cabinet français. C'est un lieu commun +de dire que, dans notre situation européenne, les bons et intimes +rapports avec l'Espagne importent beaucoup à la France; mais les lieux +communs les plus vrais s'usent un peu à force d'être répétés, et il faut +de temps en temps remonter à leur source pour les apprécier à toute leur +valeur. Il suffit de jeter les yeux sur la carte de l'Europe pour voir +combien la France est intéressée à ce que l'Espagne soit naturellement +disposée à son alliance, et demeure étrangère à toute combinaison +européenne hostile à l'intérêt français. Depuis quatre siècles, +l'histoire parle comme la géographie. C'est l'union de l'Espagne, de +l'Allemagne et des Pays-Bas sous le sceptre ou sous l'influence +dominante de Charles-Quint et de Philippe II qui a fait, au XVIe siècle, +les périls et les revers de la France. C'est, au XVIIe siècle, la gloire +de la politique française, personnifiée dans Richelieu, Mazarin et Louis +XIV, d'avoir brisé le cercle ennemi dont la France était entourée, et +d'avoir enlevé l'Espagne à la prépondérance allemande en plaçant sur son +trône, selon son voeu, un prince de la maison de Bourbon. C'est à ce +grand fait que, malgré quelques incidents contraires, la France a dû, +pendant le XVIIIe siècle, tantôt la paix européenne, tantôt le concours +actif de l'Espagne dans les luttes où elle a été engagée. Et dès les +premières années du XIXe siècle, c'est pour avoir, par les excès et les +perfidies de son ambition, aliéné l'Espagne de la France, que l'empereur +Napoléon a trouvé, au-delà des Pyrénées, un péril permanent et l'une des +principales causes de ses revers. Évidemment, et précisément à raison +des chances contraires qu'ouvrait l'établissement en Espagne de la +succession féminine, c'était pour la France un intérêt de premier ordre +de maintenir à Madrid l'oeuvre de Louis XIV; l'intérêt dynastique +n'était en ceci que fort secondaire, il s'agissait essentiellement d'un +intérêt français. + +Dès que la question s'éleva, le roi Louis-Philippe prouva, par ses +résolutions et son langage, sa ferme et patriotique prévoyance. La +tentation était grande, pour lui, d'écouter complaisamment l'intérêt de +sa propre famille; le voeu dominant en Espagne, dans l'esprit de la +reine Christine comme dans tout le parti modéré et dans les rangs de +l'armée espagnole, appelait au trône de Madrid un de ses fils, +spécialement M. le duc d'Aumale. Le roi repoussa constamment cette idée. +C'était sa résolution générale de ne donner aux jalousies de l'Europe, +surtout de l'Angleterre, aucun motif spécieux. Il avait d'ailleurs peu +de confiance dans l'état politique de l'Espagne et ne voulait pas avoir +à en répondre: «En vérité, m'écrivait-il[48], c'est bien le cas de dire +à ceux qui seraient tentés de se quereller aujourd'hui pour la main +d'Isabelle II:--Avant de se disputer le trône d'Espagne, il faut savoir +s'il y aura en Espagne un trône à occuper... Croyez bien, mon cher +ministre[49], que nous ne pouvons jamais trouver en Espagne qu'un seul +motif d'étonnement: ce serait qu'elle ne fût pas en proie successivement +à toute sorte de gâchis et de déchirements politiques. Nous devons nous +tenir soigneusement en dehors de tout cela; car, dans ma manière de +voir, il n'y a pour nous d'autre danger que celui d'y être entraînés +comme ceux qui, dans les usines, approchent leurs doigts des cylindres +mouvants qui broient tout ce qui s'y introduit.» Il surveillait avec +sollicitude tous les mouvements qui pouvaient le pousser sur cette +pente: «Je vois poindre, m'écrivait-il[50], une occurrence sur laquelle +vous connaissez bien mon opinion: c'est la nécessité de prévenir une +demande espagnole du duc d'Aumale. L'idée d'un refus est effrayante par +l'effet que ce refus produirait en Espagne, qu'il jetterait +infailliblement dans une hostilité contre la France et contre moi, et +dans des choix analogues pour le mariage. Je sens l'embarras: on ne +refuse que ce qui vous est offert; ou bien on s'expose à s'entendre +dire:--«Mais vraiment qui vous a dit qu'on songeait à vous?»--Cependant +il faut bien ne pas laisser entraîner les Espagnols à faire leur offre, +dans la présomption qu'une offre nationale de l'Espagne exclût la +possibilité du refus et amènerait, forcerait l'acceptation. Il faut +donc, je crois, instruire nos agents pour écarter et faire avorter, +autant qu'ils pourront, toute proposition relative à mon fils.» Le +moindre incident sur ce sujet excitait son attention: «Je vous renvoie +un numéro du _Morning Post_[51], qui contient une prétendue lettre de la +reine Christine à don Carlos qui est une fabrication évidente. En la +lisant, vous ne vous méprendrez pas sur le but de cette fabrication, qui +est de persuader à la crédulité anglaise que je veux donner un de mes +fils pour mari à la reine Isabelle, et que c'est Christine qui ne le +veut pas. _Credat Judaeus_... La difficulté de détruire chez les Anglais +ces illusions, ces défiances, ces _misconceptions_ de nos intérêts, +après quarante ans de contact avec eux, aussi bien, j'ose le dire, +qu'après mes treize années de règne, me cause un grand ébranlement dans +la confiance que j'avais eue de parvenir à établir, entre Paris et +Londres, cet accord cordial et sincère qui est à la fois, selon moi, +l'intérêt réel des deux pays et le véritable _Alcazar_ de la paix de +l'Europe. Qu'en attendre après ce que Bresson dit que lord Cowley a +écrit à lord Westmoreland:--«Que j'étais convenu avec lui que j'avais +vivement désiré qu'un de mes fils épousât la reine d'Espagne, mais qu'il +croyait que je ne le désirais plus depuis que j'étais assuré que la +guerre serait le résultat de cette alliance.»--Et cependant, quand je +lui ai dit, pour la trentième fois, que je n'avais jamais eu le moindre +attrait pour cette alliance et que tous mes fils y étaient également +contraires, lord Cowley m'a répété, avec une insistance que je vous ai +même signalée: «_Your Majesty always said so_ (Votre Majesté m'a +toujours parlé ainsi)[52].» + +[Note 47: Le 1er novembre 1841.] + +[Note 48: Le 9 août 1843.] + +[Note 49: Le 23 août 1843.] + +[Note 50: Le 20 juin 1842.] + +[Note 51: Le 11 août 1843.] + +Ce n'est pas dans des documents officiels, dans des entretiens avec des +diplomates étrangers, c'est dans la correspondance intime et +confidentielle du roi Louis-Philippe avec moi que je trouve ces +témoignages positifs de sa ferme et spontanée résolution de ne pas +rechercher, de ne pas accepter le trône d'Espagne pour l'un de ses fils, +pas plus qu'en 1831 il n'avait accepté le trône de Belgique pour M. le +duc de Nemours. Il sacrifiait sans hésiter, à l'intérêt général d'une +vraie et solide paix européenne, tout intérêt d'agrandissement personnel +et de famille; mais il était en même temps bien décidé à ne pas +sacrifier l'intérêt spécial qu'avait la France à rester avec l'Espagne +dans une intimité naturelle, et le maintien de la maison de Bourbon sur +le trône d'Espagne était évidemment le moyen naturel et éprouvé +d'atteindre ce résultat. Je partageais complétement, sur l'un et l'autre +point, le sentiment du roi; et dès que la question du mariage espagnol +apparut, cette double pensée devint la règle de notre conduite. J'en +informai sans délai nos principaux agents du dehors: «Notre politique +est simple, écrivis-je au comte de Flahault[52]: à Londres, et +probablement aussi ailleurs, on ne voudrait pas voir l'un de nos princes +régner à Madrid. Nous comprenons l'exclusion et nous l'acceptons, dans +l'intérêt de la paix générale et de l'équilibre européen. Mais, dans le +même intérêt, nous la rendons: nous n'admettons, sur le trône de Madrid, +point de prince étranger à la maison de Bourbon. Elle a bien des maris à +offrir, des princes de Naples, de Lucques, les fils de don Carlos, les +fils de l'infant don Francisco. Nous n'en proposons, nous n'en +interdisons aucun. Celui qui conviendra à l'Espagne nous conviendra, +mais dans le cercle de la maison de Bourbon. C'est pour nous un intérêt +français de premier ordre, et je tiens pour évident que c'est aussi +l'intérêt espagnol et l'intérêt européen.» + +[Note 52: Le 27 mars 1842.] + +J'avais, quelques mois auparavant[53], tenu au comte de Sainte-Aulaire +le même langage: «Nous ne devons pas vouloir, nous ne voulons pas, sur +le trône d'Espagne un Bourbon français; mais pour que l'intérêt français +ait sa juste part, il nous faut un Bourbon. Il y en a à Naples, à +Lucques; il y en a de deux sortes en Espagne. Entre ceux-là, nous avons +des préférences, point de parti arrêté; nous nous déciderons quand le +moment viendra, selon la possibilité et l'utilité. C'est le fond de +notre politique, sans arrière-pensée, je pourrais dire sans velléité +contraire. Mais je penche à croire que, tout en agissant et parlant en +général selon notre but réel, nous ne devons pas proclamer dès à présent +et tout haut notre désintéressement personnel. On est inquiet à cet +égard; il faut qu'on reste un peu inquiet, et qu'au jour de la décision +le sacrifice net de toute prétention française nous serve contre +d'autres prétentions. Pensez-y et dites-m'en votre avis.» + +[Note 53: Le 26 octobre 1841.] + +Sur ce dernier point, les informations qui me vinrent du dehors et les +incidents imprévus qui, de jour en jour, survenaient en Espagne et +menaçaient de faire éclater tout à coup toutes les questions, +modifièrent ma première pensée. Je sentis la nécessité de prendre sans +plus tarder, sur le mariage de la reine Isabelle, une position bien +déterminée et hautement déclarée. Je ne me dissimulais pas les +inconvénients qui pouvaient résulter d'une telle déclaration, l'embarras +où elle mettrait peut-être tel ou tel des gouvernements à qui elle +serait adressée, surtout les susceptibilités qu'elle exciterait en +Espagne et dont les partis malveillants pourraient se servir contre +nous. Mais ces considérations cédaient, à mes yeux, devant l'avantage +d'une politique parfaitement nette, à la fois digne et désintéressée de +la part du roi, efficace pour l'intérêt français sans être +compromettante, et qui nous lierait nous-mêmes contre toute tentation, +tout en nous laissant notre liberté d'action si on nous en contestait +les bases. Le roi adopta avec empressement mes vues, et j'écrivis à M. +de Sainte-Aulaire[54]: «Je ne sais ce qui arrivera en Espagne, mais il y +arrivera quelque chose, et tout y peut arriver. Tout y est en trouble, +en décomposition, en travail. Les carlistes, les christinos, les +espartéristes, les républicains, tous se remuent et conspirent, ensemble +ou isolément, comme par le passé ou en cherchant des voies nouvelles. +L'usurpation, les transactions, les victoires exclusives ou partagées, +les mariages et les protections de toute sorte, on pense à tout, on +espère tout, on se prépare à tout. C'est un chaos d'où il ne sortira +probablement rien de bon, mais qui n'en fermente pas moins et nous +donnera beaucoup d'embarras. Un de ces embarras, le principal peut-être, +c'est et ce sera toujours les jalousies et les méfiances anglaises. Si +nous nous entendions réellement avec l'Angleterre, si nous agissions +vraiment de concert, ne fût-ce que pour quelque temps et sauf à +reprendre ensuite nos traditions de rivalité, aujourd'hui un peu +puériles, les affaires d'Espagne seraient bientôt arrangées. Je ne +l'espère guère, et pourtant c'est la voie dans laquelle il faut toujours +marcher, car c'est la seule qui puisse mener au but; si nous n'arrivons +pas, au moins nous resterons dans le bon chemin, et notre propre +situation a chance d'y gagner plutôt que d'y perdre. L'adhésion du +cabinet anglais à notre attitude dans la courte ambassade de Salvandy a +été bien tardive, mais non sans valeur; il en reste quelque chose; on +doute maintenant à Madrid de la persistance de lord Aberdeen dans la +politique de lord Palmerston; le parti révolutionnaire espagnol ne +compte plus, comme il y comptait, sur la protection anglaise; il y a un +commencement de méfiance, d'hésitation, de séparation. Il faut appuyer +en ce sens, lentement, doucement, de façon à ne pas aggraver, au lieu de +les atténuer, les susceptibilités qui font notre embarras; mais appuyer +pourtant, car c'est en détachant l'Angleterre des révolutionnaires +espagnols que nous pourrons faire quelque chose en Espagne, pour +l'Espagne et pour nous-mêmes. + +[Note 54: Le 2 mars 1842.] + +«J'ai causé de tout ceci, et à fond, avec M. Pageot qui est revenu de +Madrid avec Salvandy, et qui connaît à merveille l'Espagne actuelle, les +partis, les hommes, leur situation, leurs projets, et tout ce qu'on en +doit espérer ou craindre. Il est également bien instruit de tout ce que +nous pensons et voulons ici. Je vous l'envoie. Il vous mettra +parfaitement au courant. Je penche à croire qu'après avoir causé avec +lui, vous feriez bien de lui ménager quelque occasion de causer aussi +avec lord Aberdeen, sir Robert Peel, le duc de Wellington, les hommes +qu'il importe d'éclairer sur l'Espagne et sur nous-mêmes. Voyez et +décidez vous-même ce qui convient et ce qui se peut. Pageot est homme +d'esprit, de sens, de mesure et de discipline; il ne fera que ce que +vous lui direz. + +«Quand vous me l'aurez renvoyé, j'ai envie de l'envoyer également à +Vienne et à Berlin pour qu'il y porte les mêmes lumières, plus celles +qu'il aura acquises à Londres.» + +M. de Sainte-Aulaire me répondit sur-le-champ[55]: + +«Pageot est arrivé avant-hier. Je l'ai écouté avec grand intérêt. Rien +de plus sage que votre politique, et je m'y attèle de grand coeur. Je +viens de voir lord Aberdeen. Je lui ai dit que vous m'aviez envoyé une +dépêche vivante, et que, s'il désirait la faire parler, je la lui +livrerais volontiers. Nous sommes convenus que je mènerais M. Pageot +après-demain au _Foreign-Office._» + +[Note 55: Le 7 mars 1842.] + +L'entrevue eut lieu en effet le surlendemain, M. de Sainte-Aulaire +présent, et M. Pageot s'acquitta de sa mission avec autant de mesure que +de franchise. Après avoir parlé de l'état général de l'Espagne, du +régent Espartero et des chances, bonnes ou mauvaises, de sa situation, +il aborda la question du mariage de la reine Isabelle: «Le roi, dit-il, +ne recherche et ne désire point la main de cette jeune reine pour l'un +de ses fils. Il n'ignore pas qu'il y a en Espagne un parti puissant qui +voudrait cette union; mais il croit devoir au repos de l'Europe le +sacrifice d'une combinaison qui pourrait être considérée comme +exclusivement avantageuse à la France. Cependant, en faisant sincèrement +et sans arrière-pensée cette renonciation, il entend aussi, en retour, +que la couronne d'Espagne ne sorte pas de la maison de Bourbon. Il y a +plusieurs branches de cette maison et plusieurs membres dans chaque +branche; l'époux de la reine doit être choisi parmi eux; le roi n'en +recommande et n'en exclut aucun.--En vérité, dit lord Aberdeen, je ne +comprends pas une pareille déclaration; je ne vois pas en vertu de quel +droit vous intervenez dans cette question; la reine d'Espagne doit +rester libre de choisir le mari qu'il lui plaira; c'est une prétention +exorbitante, j'allais dire contraire à la morale, que de lui imposer tel +ou tel choix.--Ce n'est pas la reine elle-même, vous le savez bien, +mylord, interrompit M. de Sainte-Aulaire, qui décidera cette question, +mais bien le gouvernement dépositaire de son autorité, au moment où elle +se résoudra.--Nous ne faisons, dit M. Pageot, que rendre exclusion pour +exclusion.--Nous n'excluons personne, reprit lord Aberdeen; c'est une +affaire purement domestique dont nous ne voulons pas nous mêler.--Dans +ce cas, je pourrai dire au gouvernement du roi que, si la reine Isabelle +désire épouser son cousin le duc d'Aumale, vous ne vous y opposerez +pas.--Ah, je ne dis pas; il s'agirait alors de l'équilibre de l'Europe; +ce serait différent.» + +La discussion s'établit et se prolongea sur ce thème sans faire un pas, +les interlocuteurs persistant chacun dans sa position et son argument, +de valeur, à coup sûr, très-inégale. M. Pageot eut, quelques jours +après, avec sir Robert Peel un entretien qui offrit d'abord le même +caractère: ils se contestèrent mutuellement le droit d'exclusion que +tour à tour chacun d'eux réclamait. Mais peu à peu la question de droit +fit place à la question de conduite et l'argumentation à la politique: +«Il ne s'agit pas, dit M. Pageot, d'imposer à la reine Isabelle un +choix: nous ne tenons pas ce langage à l'Espagne; nous venons à vous +dans un esprit de bonne intelligence, et nous vous disons:--Voici quelle +sera, à l'époque d'un événement qui doit nécessairement se réaliser, +l'attitude que nous commandent nos intérêts, notre honneur, notre +considération dans le monde. Entendons-nous pour l'ajustement d'une +question qui, si elle reste sans solution jusqu'à sa maturité, peut +amener un bouleversement général. Vous jouissez à Madrid de la confiance +des hommes qui disposent aujourd'hui des destinées de l'Espagne. +Faites-leur comprendre la gravité de la question et la nécessité de la +résoudre dans un sens qui satisfasse à la fois au bonheur de la reine, à +la tranquillité intérieure de l'Espagne et à la paix de l'Europe.--Ceci, +dit sir Robert Peel, est un autre point de vue. D'abord je dois vous +déclarer que nous n'avons pris, avec le gouvernement espagnol actuel, +aucun engagement qui aurait pour objet d'exclure la maison de Bourbon du +trône d'Espagne. J'ajouterai que nous n'avons nulle intention de prendre +un tel engagement, et je suis libre de dire que je trouverais fort +simple que, sans intervenir de droit dans une question qu'en définitive +l'Espagne doit rester maîtresse de résoudre seule, nous fissions +entendre à Madrid un langage de conciliation qui disposât le +gouvernement actuel d'Espagne à chercher une solution propre à +satisfaire tous les intérêts.» Le lendemain, au lever de la reine +Victoria, M. Pageot échangea avec le duc de Wellington quelques mots sur +le même sujet: «Ils ont détruit dans ce pays-là tous les vieux moyens de +gouvernement et ils ne les ont remplacés par aucun autre, lui dit le duc +avec son bon sens ferme et bref; il faudrait que les deux grandes +puissances, l'Angleterre et la France, se concertassent pour la +pacification de l'Espagne. C'est là mon avis.» Avant de quitter Londres, +M. Pageot eut avec lord Aberdeen une seconde entrevue dans laquelle, +laissant de côté l'argument de droit, ils placèrent l'un et l'autre la +question sur le terrain où elle était restée avec sir Robert Peel: en +prenant congé de M. Pageot, lord Aberdeen lui serra cordialement la main +et lui dit: «Vous partez, j'espère, satisfait.--Je ne doute pas, reprit +M. Pageot, que le gouvernement du roi ne le soit. Souffrez que je répète +devant vous les assurances qu'en votre nom je vais lui porter. Vous +m'avez dit:--Nous n'avons pris, avec le gouvernement espagnol actuel, +aucun engagement dont l'objet serait d'exclure la maison de Bourbon du +trône d'Espagne. Nous ne prendrons aucun engagement de cette nature. +Nous sommes disposés à nous efforcer de faire comprendre au gouvernement +espagnol actuel qu'il convient à ses propres intérêts de chercher à +résoudre la question du mariage de la reine Isabelle dans un sens qui +satisfasse aux intérêts de tous.--C'est bien là ce que j'ai dit,» lui +répondit lord Aberdeen. + +Après m'avoir rendu compte de sa mission à Londres, M. Pageot partit +pour Vienne. Le prince de Metternich, toujours un peu pressé de déployer +sa prévoyance et son influence, lui dit en le voyant: «Je sais tout ce +que vous avez dit à Londres; je sais tout ce qu'on vous y a répondu. +Vous désirez connaître mon opinion sur le même sujet; je vous la dirai +franchement. Je pense, comme lord Aberdeen, que vous n'avez pas le droit +de dire à l'Espagne que la reine n'épousera pas tel ou tel prince, ou +qu'elle en épousera tel ou tel autre: ce serait porter atteinte à +l'indépendance d'un État souverain, et nulle puissance ne possède ce +droit vis-à-vis d'une autre. Mais en vous niant ce droit, nous vous +reconnaissons celui d'examiner jusqu'à quel point il peut vous convenir +de vous opposer à l'accomplissement d'un acte que vous pouvez considérer +comme hostile à vos intérêts ou menaçant pour votre sûreté; c'est le +droit de paix et de guerre qui est également un droit de souveraineté, +et que je n'ai pas plus le pouvoir de vous contester que je n'ai celui +de vous reconnaître le droit d'imposer votre volonté à l'Espagne. Voilà +pour la question de droit. Quant à la question de fait, je vous dirai, +avec la même franchise, mon opinion. Cette question ne peut se résoudre +que par une transaction qui ne serait le triomphe d'aucun des deux +principes qui ont lutté depuis la mort de Ferdinand VII, mais qui en +serait la conciliation. Cette transaction est le mariage du fils de don +Carlos avec la reine Isabelle. Mais ici se présente une autre +difficulté: à quelles conditions ce mariage s'effectuera-t-il? Si le +fils de don Carlos devient seulement l'époux de la reine, il unit les +deux personnes, mais il ne réunit pas les deux principes. La même chose +arriverait si la reine Isabelle renonçait à la couronne pour devenir +l'épouse du fils de don Carlos. Il faut donc trouver une combinaison qui +confonde et les personnes et les principes. Cette combinaison se +réaliserait par l'établissement d'une co-souveraineté dont l'histoire +d'Espagne elle-même offre l'exemple. Hors de cette combinaison, je ne +vois, je le déclare, point de solution satisfaisante à la grande +difficulté si malheureusement créée par le testament de Ferdinand VII. +Cette idée, je la nourris depuis longtemps, mais je ne l'avais pas +encore communiquée. J'ai pensé que le moment était venu de le faire. +J'ai en conséquence récemment chargé le baron de Neumann de la soumettre +au cabinet de Londres. Je vous prie (ajouta le prince de Metternich en +s'adressant à notre ambassadeur le comte de Flahault présent à +l'entretien) d'en faire également part à votre gouvernement. Ma dépêche +au baron de Neumann est du 31 mars dernier, et j'en attends la réponse +vers le 18 ou le 20 de ce mois.» + +L'_idée_ de M. de Metternich (c'était ainsi qu'il l'appelait, ne voulant +pas lui donner le caractère d'une proposition formelle à laquelle il +prévoyait lui-même peu de chances de succès) répondait très-bien à sa +situation en Europe et au tour personnel de son esprit. Il était +toujours prêt à transiger sur les faits, non sur les principes; il +acceptait l'inconséquence pratique, non l'inconséquence rationnelle. +C'était la marque d'un esprit ferme et d'un caractère prudent. A la +place de ces adjectifs, j'en pourrais mettre de moins flatteurs, car les +qualités et les défauts se touchent de bien près; mais j'aime mieux voir +et montrer dans les hommes éminents leurs qualités que leurs défauts. +Dans la liberté d'une conversation spéculative, M. de Metternich avait +raison: le mariage du fils de don Carlos avec la reine Isabelle, conclu +après l'abdication de son père et au nom de l'union des droits comme des +personnes, eût été, à coup sûr, le meilleur moyen de rendre à l'Espagne +la paix intérieure, et de procurer à sa reine la reconnaissance de +toutes les puissances de l'Europe; mais rien n'était plus difficile et +plus improbable que la conclusion de ce mariage à de tels termes; +l'histoire d'Espagne ne l'autorisait pas plus que la logique; la reine +Isabelle Ire et le roi Ferdinand le Catholique ne se contestaient rien +l'un à l'autre; ils avaient uni les royaumes de Castille et d'Aragon, et +régné ensemble sur l'Espagne en mettant en commun des droits pareils. De +nos jours, au contraire, les deux droits à concilier en Espagne +provenaient de deux principes opposés, et leurs champions luttaient pour +des systèmes de gouvernement essentiellement divers: le régime +constitutionnel et le pouvoir absolu. Nous avions reconnu et nous +soutenions en Espagne l'un de ces principes; il ne s'opposait point à ce +qu'après l'abdication de son père, le fils de don Carlos, non en +réclamant son propre droit, mais par un acte politique, épousât la reine +Isabelle; nous ne méconnaissions point les avantages de cette +combinaison pour la pacification intérieure de l'Espagne et la situation +de son gouvernement en Europe; les fils de don Carlos étaient au nombre +des descendants de Philippe V; nous étions prêts à les admettre à ce +titre, pourvu qu'ils acceptassent les grands faits accomplis dans +l'Espagne actuelle et que l'Espagne actuelle les acceptât eux-mêmes. +Fidèle à mes instructions, M. Pageot, sans repousser absolument l'idée +de M. de Metternich, la réduisit et la resserra dans ces limites: «Que +ferez-vous, mon prince, lui dit-il, si le mariage du fils de don Carlos +avec la reine Isabelle n'est possible qu'à ces conditions?--Le fils de +don Carlos aux meilleures conditions possibles, répondit M. de +Metternich; mais la politique de l'Autriche sera différente selon ces +conditions. Dans notre système, nous prenons l'initiative; nous allons +partout, à Bourges, à Londres, à Madrid même. Nous sommes conséquents +avec nous-mêmes; nous ne proposons pas à don Carlos de renoncer à son +droit, nous l'engageons seulement à l'unir au droit qu'on lui oppose +pour les confondre tous deux. Nous pouvons lui tenir ce langage sans +qu'il nous accuse de l'abandonner; mais, dans votre système, nous ne +pouvons plus nous mettre en avant; nous ne pouvons que dire à don +Carlos, s'il vient nous consulter:--C'est là votre dernière chance; +acceptez-la; elle ne se reproduira plus.--Dans le premier cas donc, nous +agissons; dans le second, nous tolérons.» + +La question ainsi nettement posée de part et d'autre, M. Pageot quitta +Vienne et alla à Berlin. Nos ouvertures y furent bien accueillies. Le +ministre des affaires étrangères, le baron de Bülow, tout en adhérant à +l'idée du prince de Metternich, laissa clairement voir qu'il croyait peu +au succès; qu'à ses yeux, le désintéressement du roi Louis-Philippe pour +ses propres fils suffisait à la politique européenne, et que notre +principe, le mariage de la reine Isabelle avec l'un des descendants de +Philippe V, ne rencontrerait à Berlin aucune objection. + +Au printemps de 1842, notre position était donc prise et notre intention +bien connue des cabinets qui prenaient, au mariage de la reine Isabelle, +un sérieux intérêt. J'acquis, vers la même époque, la certitude que rien +ne nous pressait encore d'agir en Espagne même, et de mettre en pratique +à Madrid la politique que nous avions annoncée à Londres, Vienne +et Berlin. Lorsque, aux premiers jours de cette même année, M. de +Salvandy avait été obligé de partir de Madrid sans avoir pu y +accomplir sa mission, M. Olozaga, alors ministre d'Espagne en +France, avait aussi quitté Paris, n'y laissant, comme nous à +Madrid, qu'un chargé d'affaires. Ses relations avec moi, pendant son +court séjour, avaient été faciles, agréables et pleines, en apparence, +de bon vouloir. C'était un homme d'un esprit remarquablement vif et +brillant avec complaisance, remuant, souple, fertile en expédients et en +mouvements au service de son ambition, sans scrupules comme sans +préjugés, et enchaîné dans les liens du parti radical espagnol, +quoiqu'il essayât quelquefois de s'en dégager. Il traversa Paris au mois +de septembre 1842, en se rendant en Belgique et en Hollande, à raison ou +sous le prétexte d'une mission commerciale. Il vint me voir à son +passage, et je rendis sur-le-champ compte au roi de notre entretien: +«J'ai vu M. Olozaga. Ce n'est point le ministre des affaires étrangères +de France qui a vu le ministre d'Espagne, c'est M. Olozaga qui est venu +voir M. Guizot; cela avait été bien dit et entendu d'avance. Je l'ai +trouvé, sur les affaires de son pays, très-raisonnable et +très-impuissant. Nous avons touché à toutes les questions. Le ministère +Rodil, qui vient de se former, durera-t-il? La reine, qui va avoir douze +ans, aura-t-elle immédiatement un curateur au lieu d'un tuteur, et le +choisira-t-elle elle-même? Pensera-t-on bientôt sérieusement à son +mariage? Où en sont déjà les idées à ce sujet? Sur tous ces points, +voici le résumé de sa conversation. Il n'y a de parti pris sur rien, ni +dans le gouvernement, ni dans le public espagnol. On pourrait diriger +l'opinion du public et la conduite du gouvernement dans tel ou tel sens, +comme on voudrait, comme il conviendrait aux relations et à la politique +extérieure de l'Espagne. Le mariage avec l'un des fils de don Carlos est +le seul auquel l'Espagne actuelle ne puisse, en aucun cas, être amenée; +elle y verrait un don Miguel, la ruine de toutes les institutions +libérales, un péril imminent pour tous les intérêts et toutes les +personnes qui, à tout prendre, bien ou mal, ont prévalu, prévalent et +prévaudront en Espagne. Le mariage avec le duc de Cadix ne serait pas +facile; on l'a bien gâté. Plusieurs autres idées avaient été mises en +avant, mais très-légèrement; on n'y pense plus. Le public espagnol pense +très-peu à cette affaire-là. L'influence anglaise est fort diminuée; +elle pèse à tout le monde; le tête-à-tête où la France a laissé +l'Espagne avec l'Angleterre n'a point nui à la France, mais il ne faut +pas qu'il dure toujours; c'est vers la France que se tourne aujourd'hui +toute l'Espagne, mais il ne faut pas que la France lui tourne le dos. +Tout cela délayé en paroles un peu obscures, timides, entortillées, +comme d'un homme qui, au fond, n'a pas grand'chose à dire, qui voudrait +pourtant qu'on crût qu'il dit quelque chose, et qui en même temps craint +d'en dire trop. Je ne vois, dans tout cela, rien qui nous indique +quelque chose à faire, ni qui puisse changer la situation. + +«Si j'essayais d'entrevoir quelque chose au fond de la pensée de M. +Olozaga quant au mariage de la reine Isabelle, je dirais que j'y ai +entrevu le mariage avec l'un des princes napolitains plutôt que tout +autre, mais bien indirectement et vaguement.» + +Les choses ne restèrent pas longtemps ainsi stationnaires. En Espagne, +le gouvernement d'Espartero entra dans sa phase de décadence; les +cabinets divers se succédèrent rapidement à Madrid; une insurrection +violente éclata à Barcelone; le régent bombarda la ville qui capitula, +mais qui poursuivit, sous une autre forme, ses griefs et sa résistance. +Les députés catalans présentèrent aux Cortès une adresse contre les +mesures du régent, qui répondit en dissolvant les Cortès. A Paris, à +Londres, à Vienne, cette fermentation révolutionnaire et cet +affaiblissement visible de la régence militaire au-delà des Pyrénées +ramenèrent sur la scène européenne les affaires espagnoles et leurs +chances d'avenir. Le 2 mars 1843, dans la discussion des fonds secrets à +la Chambre des députés, M. de Lamartine attaqua vivement notre politique +envers l'Espagne, l'accusant d'être incertaine, flottante, inefficace. +Le moment était venu d'accepter ce débat dans sa grandeur. J'exposai +toute notre pensée et toute notre conduite dans les rapports, au XIXe +siècle, de la France avec l'Espagne. J'établis que nous avions +constamment et efficacement soutenu l'Espagne dans ses épreuves en +respectant scrupuleusement son indépendance. Je refusai de me joindre +aux soupçons d'infidélité et d'usurpation qu'on élevait contre le régent +Espartero, et je saisis en même temps cette occasion de remettre la +reine Christine au rang qui lui était dû: «Cette noble princesse, +dis-je, a gouverné l'Espagne avec modération et douceur; c'est sous son +pouvoir que la liberté politique a commencé en Espagne. Elle a déployé, +dans une situation bien difficile pour une femme, autant de courage que +de clémence. C'est la nièce de notre roi; elle est du sang français. Et +pourtant, malgré tout cela, nous n'avons pas cru et nous ne croyons pas +qu'il fût du droit et du devoir de la France d'employer la force au-delà +des Pyrénées pour la remettre en possession de la régence et le parti +modéré en possession du pouvoir. Nous avons un plus profond respect pour +l'indépendance des nations et pour les développements, même pour les +écarts de leur liberté. Nous pensons qu'il est du devoir du gouvernement +français de n'employer la force que pour mettre la France elle-même à +'abri des dangers qui menacent ses grands intérêts. Il y a un point, il +y a une question dans laquelle nous croyons que les grands intérêts de +la France sont sérieusement engagés: nous respectons profondément +l'indépendance de la nation et de la monarchie espagnoles; mais si la +monarchie espagnole était renversée, si la souveraine qui règne +aujourd'hui en Espagne était dépouillée de son trône, si l'Espagne était +livrée à une influence exclusive et périlleuse pour nous, si on tentait +de faire sortir le trône d'Espagne de la glorieuse famille qui y siége +depuis Louis XIV, oh! alors je conseillerais à mon roi et à mon pays d'y +regarder et d'aviser.» + +Dès qu'il arriva à Madrid, ce discours y fit une impression profonde. +Favorable d'abord: «Les hommes éclairés du parti modéré l'acceptent +comme une garantie pour leurs principes et pour la monarchie, écrivait +notre chargé d'affaires, le duc de Glücksberg[56]; le journal _El Sol_, +qui puise ses inspirations dans la correspondance de M. Martinez de la +Rosa, le proclame hautement ce matin. Les hommes du gouvernement actuel +y voient des motifs de sécurité et une réponse complète aux craintes +qu'ils expriment sans cesse de nos vues de domination exclusive et +absolue. Le ministre des affaires étrangères, M. Ferrer, me disait +avant-hier:--C'est un discours magnifique; c'est le résumé de tout ce +que je vous répète depuis un an; vous avez enfin compris la véritable +politique.»--Je n'ai pu m'empêcher de trouver cette exclamation un peu +naïve[57].» Quelques jours après, le mécontentement prit la place de la +satisfaction: «On a compris l'allusion que contient le discours de M. +Guizot sur l'affaire du mariage. Dimanche, l'_Espectador_ contenait un +article violent pour repousser notre prétention qu'il considère comme +une atteinte à l'indépendance nationale. Lundi, M. Ferrer venait chez +moi et se plaignait de ce qu'il appelait une intervention dans les +affaires de la seule Espagne..... Depuis leur défaite dans les élections +pour les Cortès, je remarque, parmi les hommes de 1812 et du régent, une +recrudescence de fureur contre la déclaration de M. Guizot. Cantillo, +l'officier de la secrétairerie d'État, qui est bon à écouter parce qu'il +est l'écho de son oncle, M. Arguelles, me disait:--Nous devrons à M. +Guizot une seconde guerre civile. Vous pouviez tout en Espagne, même le +mariage du duc d'Aumale; il ne fallait que respecter notre indépendance +et ménager nos susceptibilités. Rien ne nécessitait votre déclaration. +L'Angleterre a prononcé l'exclusion du fils de don Carlos, jamais celle +d'un fils de votre roi.»--Dans les deux chambres des Cortès, surtout +dans le Sénat où Espartero comptait plus de partisans, mes paroles +furent directement et violemment attaquées. Bientôt cependant les +impressions redevinrent plus modérées et plus prévoyantes: «Je remarque, +écrivit M. de Glücksberg, que ni l'_Espectador_, ni M. Ferrer ne +repoussent ouvertement la pensée d'un mariage Bourbon. Bien plus: +mercredi soir, M. Ferrer m'a abordé chez M. Aston en me disant:--J'ai +bien relu le discours de M. Guizot, et, comme le premier jour, j'en suis +fort satisfait. Au fait, cette allusion au mariage, dont je me +préoccupais l'autre jour, est très-voilée; elle est présentée sans +crudité et sans rudesse; elle est bien accompagnée. Quand on arrive à +traiter les questions ainsi, on est bien près de s'entendre. Voyez-vous, +les formes sont beaucoup; si je dois mourir poignardé, j'aime mieux que +le manche du poignard soit doré.»--Depuis quelque temps, ajoutait le duc +de Glücksberg, le nom du duc d'Aumale est souvent prononcé; bien des +esprits se tournent de ce côté à mesure qu'ils se convainquent de la +nécessité de prendre un Bourbon; ils trouvent que, dans cette famille, +nos princes seuls seraient en état de sauver le pays:--«Si vous aviez +voulu, me disait M. Ferrer, nous aurions fini par vous prendre votre duc +d'Aumale, malgré l'Europe.»--J'entrevois cela aussi dans la pensée de M. +Olozaga. Soyez bien sûr, Monsieur, que je ne me laisse entraîner par +personne; je n'ai qu'une réponse: c'est que le roi et son gouvernement +ont déclaré qu'ils ne le voulaient pas[58].» + +[Note 56: Je puise ces citations dans la correspondance particulière que +le duc de Glücksberg entretenait, par mon ordre, avec M. Desages, +directeur des affaires politiques dans mon ministère, homme aussi +distingué par l'élévation de son caractère que par son tact diplomatique +et qui avait toute ma confiance.] + +[Note 57: Le duc de Glücksberg à M. Desages, 11 mars 1843.] + +[Note 58: Le duc de Glücksberg à M. Desages, 11 et 18 mars, 2, 3 et 5 +avril 1843.] + +Ainsi ranimée à Madrid par l'impulsion venue de Paris, la question +reprit en même temps son cours actif à Londres et à Vienne; de ces +grands centres de la politique européenne, les pensées se reportèrent +vers l'Espagne; et je me trouvai à la fois en présence de l'embarras du +cabinet anglais à marcher, même de loin, avec nous, et du travail du +prince de Metternich pour mettre à flot son idée, sans grand espoir de +l'amener au port. + +L'embarras du cabinet anglais ne provenait pas seulement de ses +anciennes traditions de méfiance et de lutte contre l'influence +française en Espagne et de ses liens récents avec le parti radical +espagnol et le régent Espartero; il rencontrait en Angleterre même, à +côté du trône, un désir, un espoir qui compliquait fort, pour lui, la +question du mariage de la reine Isabelle et les négociations dont elle +était l'objet. Un cousin du prince Albert, le prince Ferdinand de +Saxe-Coburg, avait épousé la reine de Portugal; il avait un jeune frère, +le prince Léopold, qu'on disait intelligent et agréable; l'idée vint en +1841, je ne saurais dire à qui d'abord et par qui, que ce prince +pourrait être, pour la reine d'Espagne, un mari convenable, et que, dans +le conflit des partis espagnols et des prétendants européens, il +pourrait avoir des chances de succès. A part le plaisir d'orgueil et le +gage d'influence que la cour de Londres devait trouver dans cette union, +on faisait valoir en sa faveur un sérieux intérêt de l'Angleterre: par +ses rapports et ses liens intimes avec le Portugal que des traités et +des habitudes avaient comme incorporé dans sa politique, elle était fort +engagée dans les affaires de la Péninsule; la mésintelligence, les +jalousies, les querelles des cours de Lisbonne et de Madrid étaient pour +le cabinet de Londres une source de complications et de charges que la +présence, sur les deux trônes, de deux princes de la même maison, et +d'une maison unie à la couronne d'Angleterre, ferait probablement +disparaître. A Londres et à Madrid, cette combinaison prit place dans +les entretiens confidentiels des princes, des ministres et des agents +diplomatiques. Le prince Albert en manifesta à lord Aberdeen un +sentiment favorable. Le régent Espartero se montrait hautement contraire +au mariage de la reine Isabelle avec tout prince de la maison de +Bourbon, napolitain, lucquois, français ou espagnol: «Il faut à +l'Espagne, disait-il à M. Aston, un petit prince allemand, étranger aux +grandes cours européennes comme aux partis espagnols;» et il lui +demandait des renseignements sur les princes de la maison d'Orange, en +témoignant l'espoir que la perspective de ce grand mariage les +déciderait peut-être à devenir catholiques. «Quoiqu'il ne le dise pas, +disait M. Aston, j'ai pu reconnaître qu'il serait disposé à favoriser le +mariage avec un prince de Coburg.» Le duc de Glücksberg écrivait en même +temps à M. Desages que le chargé d'affaires de Belgique à Madrid se +remuait sans bruit, mais activement, pour cette combinaison; qu'il lui +en avait parlé à lui-même comme bien préférable, pour nous, à celle des +fils de don Carlos ou de don François de Paule, et que d'autres agents +diplomatiques secondaires étaient à l'oeuvre dans le même but. Enfin on +annonçait que le jeune prince Léopold de Coburg, dont les parents +devaient aller passer quelque temps à Lisbonne, viendrait probablement +faire lui-même une visite à Madrid; et M. Olozaga se montrait préoccupé +de cette perspective, aux amis de la France avec inquiétude, à ses +adversaires avec empressement[59]. + +[Note 59: Le duc de Glücksberg à M. Desages, 18 mars et 5 avril 1843.] + +Dans ce travail naissant pour le mariage Coburg, rien ne nous importait +davantage que de connaître la pensée du roi Léopold, le vrai chef de +cette maison si rapidement ascendante et le conseiller intime du ménage +royal de Windsor. J'en parlai au roi Louis-Philippe qui me dit que, sur +ce sujet, ils gardaient, le roi des Belges et lui-même, une telle +réserve l'un envers l'autre, qu'il ne m'en pouvait rien dire. Le roi +Léopold était en ce moment à Londres. J'en écrivis à M. de +Sainte-Aulaire: «Vous me demandez, me répondit-il[60], ce que je sais du +roi Léopold. Pas grand'chose, et pourtant j'y ai regardé de mon mieux. +Il est très-fin et très-boutonné sur ce point. Pendant deux heures +d'escrime, il a très-dextrement paré mes bottes sans jamais se +découvrir; mais cette réserve même n'est-elle pas significative? Il m'a +dit «qu'il ne fallait pas nous faire illusion sur les Bourbons +d'Espagne, qu'ils seraient toujours hostiles à notre roi, le duc de +Cadix comme les autres.» Il m'a dit aussi, en m'assurant qu'il le +répétait souvent à la reine Victoria et au prince Albert, pour apaiser +toute rancune contre le roi, que «dans une question pareille, il fallait +tenir grand compte du sentiment français, et que c'était, pour notre +gouvernement, un devoir de ne pas le blesser.» Je me suis avancé jusqu'à +dire que lord Aberdeen regardait un mariage Coburg comme une fort +mauvaise combinaison pour l'Angleterre, et qu'il ne ferait assurément +rien dans le sens de cette politique. J'ai ajouté que je n'étais pas +aussi certain que les influences personnelles de la cour fussent tout à +fait en dehors de la question. Le roi Léopold m'a répondu avec vivacité +que je pouvais me rassurer complétement sur ce point, et qu'il n'y avait +ni volonté, ni moyen d'agir en Espagne autrement que par la diplomatie +patente. En résumé, mon impression est que le roi Léopold ne veut pas +mécontenter notre roi, qu'il s'emploiera toujours en bon esprit entre +nous et l'Angleterre, mais qu'après tout il est beaucoup plus Coburg que +Bourbon, et qu'il ferait pour son neveu tout ce qu'il jugerait +possible.» + +[Note 60: Le 14 juillet 1843.] + +L'inertie du cabinet anglais m'en disait encore plus que les réticences +du roi Léopold. Après la franche déclaration de notre politique, portée +à Londres par M. Pageot, sir Robert Peel et lord Aberdeen, comme je +viens de le rappeler, nous avaient promis, auprès du gouvernement +espagnol, un concours indirect, lent, voilé, mais sérieux et pratique. +Ils ne faisaient rien pour acquitter leur promesse: s'ils n'étaient pas +favorables, comme j'en suis persuadé, au mariage Coburg, ils ne se +souciaient pas non plus de s'y montrer entièrement contraires, et +d'entraver les chances de succès qui pouvaient lui venir d'ailleurs. Ils +maintenaient à Madrid, comme représentant de l'Angleterre, M. Aston, +disciple de la politique de lord Palmerston, et qui continuait +d'exercer, bien qu'avec réserve, une influence fort peu sympathique à la +nôtre. Enfin, le 5 mai 1843, sir Robert Peel, se renfermant dans un +principe général et absolu, tint à la Chambre des Communes un langage +qui faisait complète abstraction de la politique française et en +séparait celle de l'Angleterre: «Exprimant, dit-il, l'opinion bien +arrêtée du gouvernement anglais, il déclara que, l'Espagne étant +investie de tous les droits et priviléges qui appartiennent à un État +indépendant..., la nation espagnole, parlant par ses organes dûment +constitués, avait le droit exclusif et le pouvoir de contracter les +alliances matrimoniales qu'elle jugerait convenables.» + +Je n'avais garde de contester un principe en soi très-vrai et légitime; +mais je ne devais ni ne voulais laisser passer sans observation des +paroles auxquelles le public espagnol et européen ne manquerait pas +d'attribuer un sens et des conséquences tout autres que le principe +même. J'écrivis à M. de Sainte-Aulaire: «Quelle est la portée de la +déclaration de sir Robert Peel? Dit-elle réellement tout ce qu'elle +paraît dire? Signifie-t-elle que, quelle que soit l'alliance +matrimoniale que croiront devoir contracter la reine et la législature +de l'Espagne, fût-ce même un prince français, le gouvernement anglais +n'y interviendra point et ne se jugera point en droit de s'y opposer? Si +c'est là en effet l'intention de sir Robert Peel, nous n'avons rien à +dire, et ses paroles, prises dans ce sens et avec cette valeur, +simplifieraient peut-être beaucoup la situation de l'Espagne et la +nôtre. + +«Mais si sir Robert Peel, en proclamant la complète indépendance de +l'Espagne dans le choix du mari de la reine, persiste cependant, au +fond, à en exclure les princes français, et à soutenir que l'Angleterre +aurait droit de s'opposer et s'opposerait en effet à un pareil choix; si +ses paroles ne sont pas en réalité sérieuses et efficaces, si sir Robert +n'a voulu, en les prononçant, que se donner auprès de l'Espagne le +mérite d'un respect extérieur et apparent pour son indépendance, et +retirer, de la comparaison entre ce langage et le nôtre, quelque +avantage à nos dépens, alors vraiment je m'étonne, et plus j'ai de +respect pour sir Robert Peel, pour son caractère et ses paroles, plus je +me crois en droit de m'étonner. + +«Du premier moment où j'ai touché à cette question du mariage de la +reine d'Espagne, je me suis imposé la loi d'apporter dans tout ce que je +ferais, dans tout ce que je dirais à cet égard, la plus entière +franchise. Je connaissais les préventions, les méfiances que je +rencontrerais sur mon chemin. J'ai voulu leur enlever sur-le-champ tout +prétexte. On nous a déclaré, non pas officiellement, mais +très-positivement, et sans que nous eussions rien fait qui provoquât +cette déclaration, on nous a déclaré, dis-je, que l'Angleterre, dans les +chances de mariage de la reine Isabelle, donnait l'exclusion à nos +princes. Nous avons répondu en excluant à notre tour les princes +étrangers à la maison de Bourbon. Je ne discute en ce moment ni l'une ni +l'autre déclaration; la nôtre a été faite du même droit que celle de +l'Angleterre, et est fondée sur des motifs de même nature. + +«En la portant officieusement à la connaissance des grandes puissances +européennes, et en l'indiquant à notre tribune, j'ai fait acte de +loyauté envers l'Espagne, envers l'Angleterre, envers l'Europe. J'ai +voulu que partout on sût d'avance, et bien nettement, quelle serait, +dans cette grande question, la politique de la France. + +«Je n'ignorais pas que, dans nos rapports avec l'Espagne, un tel langage +n'était pas sans inconvénient; que la susceptibilité nationale s'en +alarmerait peut-être, qu'on pourrait abuser des apparences pour +l'exciter contre nous. Si j'avais été, comme le cabinet anglais, en +confiance intime avec le cabinet actuel de Madrid, si j'avais eu sur lui +une grande et habituelle influence, je me serais probablement contenté +de l'entretenir à voix basse de nos intentions. Mais dans notre +situation actuelle avec le gouvernement espagnol, cette façon de +procéder n'était pas à notre usage, car elle n'aurait pas suffi à lui +donner la conviction que nous avions besoin de lui donner. Je me suis +donc décidé à accepter les inconvénients du langage public, pour remplir +le devoir d'une politique loyale, prévoyante et efficace. + +«Au fond, et tout homme sensé n'a qu'à réfléchir un moment pour en +demeurer convaincu, nous n'avons porté par là nulle atteinte à +l'indépendance de l'Espagne. La nation espagnole, sa reine, son +gouvernement, ses Cortès sont parfaitement libres de faire, dans cette +question du mariage, tout ce qui leur conviendra. Mais les États, comme +les individus, ne sont libres qu'à leurs risques et périls, et leur +volonté ne saurait enchaîner celle de leurs voisins qui, à leur tour +aussi et aussi à leurs risques et périls, sont libres d'agir selon leurs +propres intérêts. Dire d'avance et tout haut quelle attitude on prendra, +quelle conduite on tiendra si tel événement s'accomplit dans un État +voisin, c'est de l'imprudence si l'on n'est pas bien résolu à tenir en +effet cette attitude et cette conduite; mais si l'on est bien résolu, +c'est de la loyauté. + +«Plus j'y pense, moins je comprends pourquoi l'Angleterre persisterait, +et, pour parler franchement, je dirai pourquoi elle persiste à marcher +en Espagne dans la vieille ornière de rivalité et de lutte contre la +France. C'est méconnaître, à mon avis, les grands changements survenus +dans les rapports des États et dans leurs influences réciproques; c'est +compromettre le bien aujourd'hui possible pour s'épuiser en efforts +inutiles contre des périls imaginaires. Et par exemple, en fait de +mariages pour la reine d'Espagne, il en est un, celui du fils aîné de +l'infant don François de Paule, le duc de Cadix, auquel nous n'avons +aucune objection. Quelles sont celles que légitimement, raisonnablement, +dans son intérêt bien entendu, l'Angleterre y pourrait opposer? Je ne +les découvre pas. S'il était reconnu, avoué que, comme nous, elle n'en a +point; si les deux cabinets, sans prétendre entraver l'indépendance de +l'Espagne, laissaient paraître leur bonne intelligence sur cette +combinaison, on peut croire que l'Espagne, très-librement, par sa propre +raison et volonté, en viendrait à l'adopter; et bien des troubles, bien +des périls peut-être disparaîtraient de son avenir. Si je prenais l'une +après l'autre toutes les grandes questions qui agitent l'Espagne, +j'arriverais, j'en suis convaincu, au même résultat; je trouverais que +l'accord de la France et de l'Angleterre y mettrait promptement un +terme, et que ni l'Angleterre, ni la France n'ont réellement, dans +l'état actuel des faits, aucun intérêt vrai et important à demeurer en +désaccord. Mais que de choses sont parce qu'elles ont été, quoiqu'elles +n'aient plus une raison d'être! Je reviendrai sur ceci un de ces jours, +mon cher ami, car j'ai fort à coeur de persuader lord Aberdeen et sir +Robert Peel, comme je suis moi-même persuadé. Nous ferions à nos deux +pays beaucoup de bien, et nous épargnerions à l'Espagne beaucoup de mal. +Cela vaut la peine d'y penser.» + +Les hésitations et l'inertie du cabinet anglais n'étaient pas le seul +obstacle que rencontrât, dans la question du mariage espagnol, notre +politique; elle courait aussi le risque d'être compromise, sinon en +principe, du moins en fait, par le travail du prince de Metternich à la +poursuite de son idée en faveur du fils de don Carlos. Ce travail +devenait actif tout en restant secret. Le prince de Metternich en +entretenait le cabinet de Londres. Il mettait en mouvement les hommes +considérables de l'émigration carliste, les pressant de faire tous leurs +efforts pour déterminer don Carlos à abdiquer en faveur de son fils +aîné, l'infant Charles-Louis, et l'infant lui-même à tenir une attitude +et un langage adaptés à la perspective qu'on voulait lui ouvrir. Il me +fit communiquer par le comte Appony un long mémoire à ce sujet, en me +témoignant de plus son intention d'envoyer à Bourges, où nous avions +fixé la résidence de don Carlos et de sa famille, un de ses agents +affidés pour agir directement et en son nom sur le prince et son fils. +Je lui fis donner, par le comte de Flahault, les assurances et les +facilités dont il pouvait avoir besoin pour cette mission, mais en +ajoutant expressément que nous nous tiendrions tout à fait en dehors de +sa tentative dont nous ne pouvions, il le savait bien, adopter l'idée +fondamentale. J'écrivis en même temps au roi: «M. de Metternich +travaillera évidemment et travaille déjà à nous attirer hors de notre +position, pour nous mettre dans la sienne et à sa suite. Si nous nous +laissions faire, nous perdrions, je pense, le terrain que nous avons +gagné, et nous pourrions nous trouver gravement compromis en Europe et +chez nous. Le mariage du fils de don Carlos avec la reine Isabelle n'est +pas impossible et aurait de réels avantages; mais je le crois peu +probable, et, à coup sûr, les inconvénients ne lui manqueraient pas. Je +doute fort que les intérêts, les partis, les personnes qui, depuis +trente ans, ont agité l'Espagne, et qui y prévalent depuis dix ans, +trouvent jamais, dans cette combinaison, assez de sécurité pour s'y +rallier. Je doute tout autant que les carlistes aient assez de bon sens +pour se conduire de telle sorte que la combinaison aboutisse, et que, si +elle aboutissait, elle se maintînt. Je les trouve bien encroûtés, bien +disposés, dès qu'ils se croiraient un peu maîtres, à reprendre toutes +leurs prétentions, toutes leurs maximes absolutistes. D'abord une +extrême répugnance et méfiance de leurs adversaires, puis une nouvelle +guerre civile pourraient bien être au bout de cela; et une guerre +civile, même une simple lutte de partis en Espagne, dans laquelle le +gouvernement espagnol aurait le drapeau absolutiste et fanatique, et +l'opposition le drapeau constitutionnel, une telle lutte serait pour +nous un énorme embarras, et pour l'Angleterre un moyen infaillible de +reprendre en Espagne toute son influence et d'entretenir là, contre +nous, un foyer révolutionnaire très-incommode. Il nous importe donc +extrêmement de ne prendre en aucune manière la responsabilité d'une +combinaison qui entraîne de telles chances. Nous avons déclaré notre +principe dans la question du mariage, les descendants de Philippe V. Les +fils de don Carlos sont du nombre. Nous ne pouvons ni ne devons les +exclure. Si le cours des choses les amène, si l'Espagne les accepte, +nous devons être en mesure de les accepter aussi, et de les accepter +convenablement, sans avoir fait, à leur égard, aucun acte de répulsion +ou seulement de malveillance. Mais là, je crois, doit se borner notre +rôle. Nous pouvons recevoir de l'Espagne ce mariage-là; elle ne doit pas +le recevoir de nous.» + +Pendant que nous étions aux prises avec ces plans et ces embarras +diplomatiques, les événements se précipitaient en Espagne et faisaient +prendre, à toutes les questions et à toutes les situations dans les +affaires espagnoles, une face nouvelle. Après trois ans à peine d'un +gouvernement tour à tour faible et violent, honnête dans son intention +générale envers sa reine et son pays, courageux à l'heure du combat, +quel que fût l'ennemi, mais dénué de toute prévoyance comme de toute +fermeté politique, et instrument modéré de mauvais desseins qu'il ne +partageait pas, le régent Espartero était attaqué, renversé, poursuivi, +chassé d'Espagne par tous les partis unis contre lui, par les radicaux +comme par les modérés, par les villes comme par les campagnes, par +l'armée qui avait fait sa fortune comme par les Cortès qu'il venait de +convoquer, par M. Olozaga comme par les généraux Narvaez et Concha; et, +le 29 juillet 1843, il s'embarquait en toute hâte à Cadix pour se +réfugier en Angleterre où il recevait de convenables et froids +témoignages de condoléance. Sa chute était, pour le gouvernement +anglais, un grand déplaisir et un sérieux avertissement: «J'ai dîné hier +auprès de lord Aberdeen, m'écrivait M. de Sainte-Aulaire[61]; il est +visiblement fort troublé des affaires d'Espagne. Je le conçois, car +c'est un rude échec pour la politique whig que le cabinet tory a eu la +faiblesse de faire sienne. Les désappointements disposent à la mauvaise +humeur. Cependant, après quelques boutades, l'esprit juste et honnête de +lord Aberdeen reprend le dessus. Il m'a parlé en commençant des généraux +_christinos_ partis de France pour l'Espagne avec des passe-ports +français, puis de sept mille fusils débarqués par nous sur la côte +d'Espagne. Je lui ai demandé s'il voulait sérieusement imputer à +l'argent et aux intrigues de la France le soulèvement général des +Espagnols contre Espartero. Il a reconnu de bonne grâce et en propres +termes que cette accusation serait absurde et au niveau, tout au plus, +d'une polémique de journaux.--La vraie cause de la chute du régent, +ai-je repris, c'est qu'il n'avait pas en lui les conditions d'une +existence durable. Nous les lui aurions souhaitées, et alors nous nous +serions, comme vous, compromis pour le soutenir; mais nous n'avons pu +vous suivre dans une route qui conduisait là où vous voilà arrivés. +Est-ce nous qui avons eu tort?--Lord Aberdeen a répondu en rechignant un +peu:--Possible que non.--J'ai rappelé encore que, depuis plusieurs mois, +voyant s'approcher des événements que vous désiriez sincèrement +prévenir, vous m'aviez chargé d'offrir votre coopération sincère sur des +bases convenues, et que mes instances n'avaient point été +accueillies.--Puisque vous allez en France, m'a dit lord Aberdeen, +rapportez-nous bien exactement quels sont les intentions et les projets +de votre gouvernement quant à l'Espagne.--Nos vues ont été souvent +proclamées, ai-je répondu; vous ne pouvez les ignorer. Nous voulons une +Espagne indépendante, tranquille et conséquemment monarchique. Quant à +nos projets, c'est-à-dire quant aux moyens d'atteindre le but, une crise +telle que celle-ci n'est pas le moment de les former; il faut laisser +les choses prendre une assiette quelconque; mais quoi qu'il arrive, le +concert de l'Europe me semble le seul moyen d'assurer en Espagne la +durée d'un ordre de choses quelconque.--Je le crois aussi, a répliqué +lord Aberdeen. Ainsi a fini notre conversation.» + +[Note 61: Le 27 juillet 1843.] + +Je ne tardai pas à recevoir de lord Aberdeen lui-même la confirmation du +changement que les événements d'Espagne avaient apporté dans les +dispositions du gouvernement anglais. Le 24 juillet 1843, lord Cowley +vint me communiquer une longue dépêche, en date du 21, dans laquelle, +après quelques observations sur l'appui que les insurgés contre +Espartero avaient, disait-on, trouvé en France, lord Aberdeen finissait +par nous proposer, sur les affaires d'Espagne, le concert que nous lui +avions proposé deux mois auparavant: «On ne peut espérer, disait-il, que +les passions qui ont si longtemps fait rage en Espagne se calment +immédiatement; mais si les gouvernements liés à l'Espagne par leur +position, des intérêts communs et d'anciennes alliances, spécialement +les gouvernements de la Grande-Bretagne et de la France, s'unissaient +sérieusement et consciencieusement pour aider l'Espagne à établir et à +maintenir un gouvernement stable, on ne peut guère douter qu'en peu de +temps la tranquillité ne fût rendue à ce malheureux pays, et que ses +habitants ne pussent goûter, comme les autres États de l'Europe, les +bienfaits de la prospérité intérieure et du bien-être domestique. Le +gouvernement de Sa Majesté propose donc que les gouvernements anglais et +français unissent leurs efforts pour arrêter le torrent de discordes +civiles qui menace de bouleverser encore une fois l'Espagne, et qu'ils +prescrivent l'un et l'autre, à leurs agents diplomatiques à Madrid, +d'agir dans un amical et permanent accord pour faire prévaloir les +bienveillants desseins de leurs deux gouvernements à cet égard.» + +J'acquis en même temps la certitude que, sur la question spéciale du +mariage de la reine Isabelle, lord Aberdeen s'était expliqué avec le +prince Albert de façon à écarter l'idée du prince Léopold de Coburg: +«Avec la chute du régent, lui avait-il dit, les prétentions de ce prince +perdent, je crois, leur meilleur appui. Le régent avait, dans ces +derniers temps, tourné sa pensée vers un prince de la maison d'Orange +comme le mari qui convenait le mieux à la reine. Non par aucune +préférence pour cette maison, mais pour échapper au reproche d'être +asservi à l'influence de l'Angleterre: reproche le plus grave que, dans +la lutte soulevée contre lui, le régent ait encouru. Il serait difficile +de faire voir, dans le prince Léopold, autre chose qu'un choix fait dans +l'intérêt de l'Angleterre, et sa parenté avec la cour de Lisbonne, qui +devrait être pour lui une recommandation, tournerait contre lui.» + +Quelques semaines après ces déclarations diplomatiques, la visite de la +reine Victoria au château d'Eu nous fut un indice encore plus clair des +dispositions du cabinet anglais. Je ne doutai pas que les récents +événements d'Espagne n'eussent contribué à déterminer cette démarche +aussi significative qu'inattendue. La chute d'Espartero était la chute +de l'influence anglaise et probablement le retour de l'influence +française en Espagne. Le gouvernement anglais avait besoin de sonder à +fond nos desseins, de faire envers nous un acte de bon vouloir pour +s'assurer du nôtre, et d'apprécier à quel point serait possible le +concert qu'il se décidait enfin à désirer, entre lui et nous, sur les +affaires espagnoles. Les conversations de lord Aberdeen avec le roi et +avec moi le satisfirent au-delà de son attente, et même avec quelque +surprise. Non-seulement parce que, dans l'intimité du tête-à-tête, nous +lui répétâmes, le roi et moi, en en développant les motifs, tout ce que +nous lui avions fait dire sur notre résolution de ne pas aspirer, de +nous refuser même au mariage d'un fils du roi avec la reine Isabelle, +mais parce qu'il acquit, dans ces entretiens, la conviction que notre +politique, générale et spéciale, était sincère et serait aussi constante +que sensée. Nous nous quittâmes charmés de nous être librement ouverts +l'un à l'autre et pénétrés, l'un pour l'autre, d'une affectueuse +confiance. On ne saurait dire à quel point les plus grandes et plus +difficiles affaires des peuples seraient simplifiées si les hommes qui +les dirigent se connaissaient assez bien et s'estimaient assez pour +compter sur la vérité de leurs paroles mutuelles et sur la conformité de +leurs actes avec leurs paroles. + +Les événements mirent bientôt à l'épreuve les rapports intimes qui +venaient de s'établir entre les deux cabinets et leurs mutuelles +dispositions. Le gouvernement provisoire qui s'était formé contre +Espartero le déclara déchu de la régence et convoqua immédiatement les +Cortès pour faire confirmer par le pays la crise accomplie par +l'insurrection. Les modérés qui, depuis la chute de la reine Christine, +s'étaient abstenus de prendre part aux élections, rentrèrent dans +l'arène électorale et, sinon en majorité, du moins en grand nombre, dans +l'arène parlementaire; leurs chefs reconnus, MM. Martinez de la Rosa, +Narvaez, Pidal, Mon, Isturiz, Concha, furent élus. Ils se conduisirent +avec esprit et mesure, laissant aux radicaux qui venaient de renverser +Espartero le premier rang dans la victoire comme dans la lutte, et les +secondant sans chercher à les remplacer. M. Olozaga qui, dans les Cortès +précédentes, avait été l'un des plus ardents ennemis d'Espartero, fut +élu président du Congrès. Le premier acte des Cortès, dès qu'elles se +réunirent, fut de déclarer la reine Isabelle majeure; en avançant ainsi +de onze mois sa majorité constitutionnelle, on coupait court à toute +prétention de l'ancien régent, et on remettait en vigueur le régime +monarchique. Ces coups décisifs accomplis, le cabinet honnête et hardi, +mais peu considérable et peu capable, qui y avait présidé se retira, et +l'éminent orateur du parti progressiste, M. Olozaga, quitta la +présidence du Congrès pour former un cabinet nouveau. Mais autour de ce +cabinet à peine formé et jusque dans son sein éclatèrent presque +aussitôt les prétentions rivales, les méfiances mutuelles, les ambitions +et les haines des partis et des personnes; le flot montant portait au +pouvoir les modérés; les Cortès nouvelles leur étaient de jour en jour +plus favorables; l'un de leurs chefs, M. Pidal, avait été élu président +du Congrès en remplacement de M. Olozaga. L'un des membres du nouveau +cabinet, le général Serrano, ministre de la guerre, donna sa démission. +Se sentant ainsi menacé, M. Olozaga, sans en délibérer avec ses +collègues, prit soudainement et à lui seul la résolution de dissoudre +les Cortès, dans l'espoir que des élections nouvelles en amèneraient +d'autres plus fidèles ou plus dociles au parti radical; et, le 30 +novembre 1843, le duc de Glücksberg m'adressa cet étrange récit: + +«Hier matin, en allant prendre l'ordre, le général Narvaez demanda à la +reine, qu'il trouva fort agitée, si elle avait accepté la démission du +général Serrano. Sa Majesté répondit que non, mais qu'elle avait signé, +et signé de force, un décret qu'elle regrettait amèrement. Le général +lui demanda lequel; elle répondit: «Celui de la dissolution des Cortès.» +Le général la pria alors d'expliquer ce qu'elle venait de dire et la +violence dont elle avait été l'objet. Sa Majesté lui raconta que la +veille, à neuf heures du soir, M. Olozaga était entré dans son cabinet +et lui avait présenté un décret en la priant de le signer. Elle lui +avait demandé ce que c'était; il lui avait répondu:--La dissolution des +Cortès.--Elle s'était écriée:--Je n'ose pas signer cela.--M. Olozaga +avait vivement insisté; elle avait vivement persisté dans son refus, et +avait fini par se lever pour sortir. M. Olozaga s'était alors élancé et +avait fermé une porte; elle avait voulu gagner la seconde, il l'avait +immédiatement fermée; elle était alors revenue à son bureau et s'était +assise en croisant les bras; il s'était approché d'elle, lui avait passé +le bras autour de la taille et lui avait dit en souriant:--Oh! Votre +Majesté voudra bien signer.--Elle avait répondu négativement, et alors +il lui avait pris le bras avec force et, lui mettant une plume dans la +main, il lui avait dit:--Il faut que Votre Majesté signe.--Elle avait eu +peur et avait signé. + +«Le général Narvaez sortit de chez Sa Majesté fort ému, et, après s'être +entendu avec quelques amis, le président du Congrès et plusieurs +vice-présidents, il retourna à cinq heures chez Sa Majesté et l'engagea +à appeler le président du Congrès. Elle le fit prévenir; il vint +aussitôt, et Sa Majesté lui répéta tout ce qu'elle avait dit au général +Narvaez. Elle était encore émue et tremblante. M. Pidal, à qui Sa +Majesté demandait conseil, demanda la permission de s'entendre avec les +vice-présidents, de les amener chez Sa Majesté et de ne traiter la +question que devant eux. A huit heures du soir, M. Pidal, président, MM. +Alçon, Quinto, Mazarredo et Gonzalès Bravo, vice-présidents, étaient +chez Sa Majesté. M. Ros de Olano, député et secrétaire de Sa Majesté, +avait été amené et attendait dans une voiture. La reine répéta le récit +qu'elle avait fait au général Narvaez, et, reprenant un peu courage, +elle y ajouta de nouveaux détails. Les président et vice-présidents, +animés d'une indignation qu'augmentait l'état de terreur dans lequel Sa +Majesté était encore, lui conseillèrent d'appeler celui des ministres +qui lui inspirait le plus de confiance; elle désigna le général Serrano; +il vint à l'instant, et, d'accord avec lui, ils engagèrent la reine à +signer deux décrets: la révocation de la dissolution des Cortès, qui +n'avait pas encore été communiquée au ministre de la justice, et la +destitution de M. Olozaga de la présidence du conseil et du ministère +d'État, _pour des raisons dont Sa Majesté se réservait la connaissance_. +M. le ministre de la marine arriva sur ces entrefaites; on lui fit part +de ce qui se passait, et, après quelques scrupules qui lui étaient +inspirés par sa position de collègue de M. Olozaga, il se décida à +contresigner les deux décrets. M. Olozaga, ignorant ce qui se passait, +se présenta en ce moment, à dix heures du soir, à la porte du cabinet; +la reine se mit à trembler et voulut fuir: on chercha à la calmer; mais +elle déclara que, si on le faisait entrer, elle mourrait de peur; et +elle voulut que le gentilhomme de service, M. le duc d'Ossuña, lui +annonçât sa destitution. Il reçut cette nouvelle avec un trouble marqué, +sortit des appartements et n'a pas reparu. Les deux décrets, ou l'un +d'eux au moins, paraîtront demain dans la Gazette. + +«Tels sont, Monsieur le ministre, les faits tels qu'ils m'ont été +rapportés par l'un des témoins. J'ai vu ce matin presque toutes les +personnes qui avaient assisté à cette scène: leur témoignage est +unanime. J'ai cru de mon devoir de me rendre également chez M. Olozaga; +je l'ai trouvé très-calme, ou du moins affectant de l'être: il m'a dit +que tout ceci n'était qu'une infâme calomnie, inventée par des gens dont +le décret de dissolution devait déjouer les intrigues; que, loin de +faire violence à la reine, il avait reçu d'elle, ce jour-là même et en +ce moment-là même, une preuve particulière de sa bienveillance, et qu'on +n'avait pu lui faire raconter cette fable qu'en abusant de sa faiblesse, +car son attachement pour lui était connu. Il dit aussi que cette +intrigue, semblable à quelques-unes qu'il avait déjà découvertes, était +conduite par le général Narvaez, et avait pour but de mettre le pouvoir +entre les mains des modérés. Il parle de rallier les progressistes, +ignorant pour le moment qu'ils expriment hautement leur indignation. +Enfin son langage est menaçant: il ne se défend que par des négations et +il attaque la marquise de Santa-Cruz. Pourtant tous les témoignages sont +les mêmes: tous ont trouvé, dans l'accent de la reine, un caractère de +vérité inimitable. Je ne puis en ce moment que rapporter les faits à +Votre Excellence; le temps seul nous instruira de la vérité.» + +A côté de ce rapport du duc de Glücksberg, je place le récit de M. +Olozaga lui-même, adressé de Madrid à l'ambassade d'Angleterre à Paris +et transmis par lord Cowley à son gouvernement. «Je suis allé, dit M. +Olozaga, chez la reine, le 28 novembre, à quatre heures de l'après-midi. +J'avais dans mon portefeuille plusieurs décrets que je portais à la +signature de Sa Majesté. Je lui lus à haute voix celui de la dissolution +des Cortès. Cette lecture achevée, la reine me demanda pourquoi je +voulais dissoudre les Cortès. Je répondis à Sa Majesté que ce n'était +qu'une précaution prise d'avance, et que mon intention était de ne faire +usage du décret qu'au cas où la mesure deviendrait nécessaire. La reine +signa alors le décret, de bonne et franche volonté, sans faire aucune +observation, et continua à en signer d'autres. Lorsque Sa Majesté eut +fini, elle me remit un papier en me disant:--Donne la croix de Charles +III à mon maître de musique dont voici le nom (M. Valdemora).--Là-dessus +je me disposai à prendre congé de la reine; mais elle me retint en me +disant:--Attends, je vais te donner des bonbons pour ton enfant.--En +effet, Sa Majesté m'en donna. Voilà tout ce qui s'est passé entre la +reine et moi, ni plus, ni moins; et depuis je n'ai pas eu l'honneur de +la revoir. Le lendemain 29, je dis à tout le monde que j'avais la +signature de la reine pour dissoudre les Cortès en cas de besoin, et que +je m'en servirais si les modérés essayaient de tenter une réaction et +des coups d'État, pour faire proclamer provisoirement la reine absolue, +afin d'opérer des changements dans la constitution. Comme je n'avais +caché mes desseins à personne, les modérés, lorsqu'ils les connurent, +trouvèrent moyen, dans la journée même, de s'emparer de l'esprit de la +reine, et c'est ainsi qu'à quatre heures de l'après-midi, vingt-quatre +heures après la signature, ils réussirent à nouer l'intrigue que tout le +monde connaît.» + +Entre deux récits si contraires, où était la vérité? Aujourd'hui même, +vingt-trois ans après l'événement, des hommes bien instruits et +impartiaux ont des doutes sur la scène du 28 novembre 1843 entre M. +Olozaga et la jeune reine, et soupçonnent quelque exagération dans les +détails qui s'en répandirent le lendemain. Quoi qu'il en soit, deux +faits restent certains: d'abord le décret de dissolution des Cortès +inopinément présenté à la reine, à l'insu du conseil des ministres, et +signé par elle avec hésitation et répugnance; ensuite le vif sentiment +de surprise et d'indignation suscité par le bruit de ce qui s'était +passé entre la reine et M. Olozaga, sentiment éprouvé et manifesté +non-seulement par le public et les modérés, mais par beaucoup de +progressistes eux-mêmes. Ce fut un jeune journaliste, naguère ardent +radical et connu par ses attaques contre la reine Christine, M. Gonzalès +Bravo, qui se chargea de former et de présider le nouveau cabinet appelé +à remplacer et à poursuivre M. Olozaga. La demande de mise en accusation +de ce dernier devant le Sénat fut formée dans le Congrès; le gros du +parti progressiste le soutint, et il se défendit lui-même, d'abord avec +adresse, bientôt avec un emportement mêlé à la fois de colère et de +crainte. Après de violents et longs débats, la Chambre vota, à 101 voix +contre 48, un message «pour exprimer à la reine les voeux qu'elle +formait pour son bonheur, et lui dire combien elle ressentait l'acte peu +délicat dont la reine avait été victime dans la nuit du 28 novembre.» A +ce vote, et avant que les poursuites en accusation devant le Sénat +eussent commencé, M. Olozaga prit l'alarme, ne parut plus au Congrès et +se retira en Portugal. Sa question personnelle restait en suspens, mais +la question politique entre les partis était résolue: les progressistes +étaient décriés et vaincus dans la personne de leur chef parlementaire, +comme ils l'avaient été naguère dans la personne du régent, leur chef +militaire; sous l'empire du sentiment public et par l'entremise hardie +d'un jeune progressiste conquis à la cause de la jeune reine, le pouvoir +passait aux mains du parti modéré. + +Le cabinet anglais ne se méprit point sur la valeur de ce mouvement +espagnol et ne s'obstina point à en combattre les conséquences; il +rappela de Madrid son ministre M. Aston, trop engagé dans la cause +d'Espartero, et M. de Sainte-Aulaire m'écrivit[62]: «J'ai oublié de vous +dire qu'avant de partir de Madrid, M. Aston a reçu de l'infante doña +Carlotta[63] la déclaration qu'elle et son mari s'engageaient à quitter +l'Espagne si un de leurs fils épousait la reine. Lord Aberdeen, qui m'a +donné, il y a quelques jours, ce renseignement, ne revient pas +volontiers sur les affaires d'Espagne: non qu'il soit le moins du monde +en dissentiment avec vous, mais le mauvais succès de l'intervention de +son prédécesseur en Espagne lui est à présent démontré. Il se reproche +d'avoir trop longtemps marché dans la routine. Il vous abandonne +aujourd'hui le premier rôle, et vous assistera au besoin, dans une +certaine mesure, mais il se tiendra le plus possible à l'écart.» + +[Note 62: Le 2 décembre 1843.] + +[Note 63: Soeur de la reine Christine et femme de l'infant don François +de Paule.] + +Depuis la chute d'Espartero, je pressentais cette situation et je m'y +préparais; nous étions près de reprendre en Espagne notre place et notre +rôle naturels; il nous fallait à Madrid un ambassadeur capable de les +bien comprendre et d'en porter le poids. Ma pensée s'était arrêtée sur +le comte Bresson, notre ministre à Berlin, et le roi adopta +très-volontiers ma proposition. C'était un homme d'un dévouement +éprouvé, d'un esprit droit, net et ferme, d'un caractère plein de +passion et d'empire; observateur sagace sans subtilité, acteur vigilant +et ardent avec persévérance, quoique sujet à des accès d'abattement et +d'inquiétude; digne et fier avec les étrangers, discipliné et fidèle +avec ses chefs; incessamment préoccupé du but public qu'il poursuivait, +et capable de beaucoup risquer pour l'atteindre, quoiqu'il fût aussi +très-préoccupé de lui-même et de sa fortune; propre à réussir dans les +choses grandes et difficiles, car il en aimait la grandeur, mais sans +rêverie ni chimère, et en ne négligeant aucune occasion, aucun moyen de +faire servir les petites choses à son succès. Dès 1842, je lui avais +fait entrevoir l'ambassade d'Espagne comme le poste auquel je le +destinais, et je l'avais tenu au courant des questions et des incidents +qui s'y rapportaient. Il y fut nommé le 6 novembre 1843, et ne partit +pour Madrid que trois semaines après, quand les Cortès eurent déclaré la +reine Isabelle majeure, et rendu ainsi à l'ambassade de France auprès +d'elle son éclat. Il y tombait au milieu de la crise et de l'imbroglio +entre la reine, M. Olozaga, M. Gonzalès Bravo, les Cortès, les +progressistes, les modérés, et il y trouvait pour instruction ce court +billet de moi[64]: «Je ne comprends pas bien; j'attends. C'est de la +vraie comédie espagnole, des coups de théâtre, des intrigues croisées, +des réticences, des énigmes. On ne fait pas avec cela de la bonne +politique. Vous m'expliquerez tout. Un seul mot aujourd'hui, que vous +vous serez bien dit vous-même et que je vous dis pour me satisfaire. +N'épousez aucune querelle, aucune coterie, aucun nom propre. Tenez-vous +en dehors et au-dessus de toutes les rivalités. Veillez sur la reine, +soutenez le gouvernement de la reine. Je ne puis vous dire aujourd'hui +que des généralités, mais il y a des moments où c'est dans les +généralités qu'il faut se tenir. Vous avez un grand et beau rôle à +jouer. Au milieu de cette confusion, vous serez le représentant, +l'interprète de la sagesse française, de l'amitié française. J'espère, +je devrais dire je compte que l'Angleterre se maintiendra à côté de +nous. C'est un théâtre bien différent de Berlin, de bien autres affaires +et de bien autres hommes. Vous n'y réussirez pas moins bien.» + +[Note 64: Du 3 décembre 1843.] + +La réponse de M. Bresson, sa première lettre de Madrid, fut +singulièrement perplexe et triste[65]: «Je suis arrivé ici hier, +quelques heures avant votre lettre du 3. Il n'est sorte de tribulations, +d'épreuves, d'accidents que nous n'ayons subis. J'ai passé par les plus +cruelles inquiétudes pour les êtres qui me sont le plus chers. Les +routes sont infestées de brigands, et quelques relais très-dangereux, +que nous parcourions de nuit, avaient été par méprise laissés sans +escorte. Mon fourgon a été versé, une roue brisée; nous l'avons relevé à +grand'peine, et Iturbide, excellent courrier de Bayonne attaché au +service de l'ambassade, a abandonné sa voiture sur la route pour nous +prêter ses roues. Nous avons ainsi gagné Madrid. Je ne veux pas appuyer +sur mes impressions; c'est maintenant que je mesure toute l'étendue du +sacrifice que j'ai fait à vos désirs; l'existence la plus heureuse et la +plus douce a fait place à la plus pénible, à la plus agitée. Je +remplirai mes devoirs sans espoir de succès. La situation a empiré +plutôt qu'elle ne s'est améliorée depuis les rapports excellents que +vous a adressés M. de Glücksberg. Nous n'y voyons encore que des issues +funestes. Épuisé d'anxiété et de fatigue, occupé de me caser d'une +manière qui restera bien peu confortable, je n'ai pu causer qu'avec +votre aimable chargé d'affaires; pour la première fois, il est presque +entièrement découragé. Je sens la sagesse de vos conseils; je ne veux +épouser aucune passion, aucun nom propre; si l'impartialité peut être +maintenue, j'y resterai fidèle; mais je ne puis rien promettre, rien +garantir que ma bonne foi et mon dévouement. Pour mon bonheur, j'en ai +vu le terme le jour où j'ai quitté Berlin.» + +[Note 65: Du 8 décembre 1843.] + +Je ne m'inquiétai pas beaucoup de cette boutade; sans avoir encore vu M. +Bresson à l'oeuvre dans sa nouvelle situation, je le connaissais assez +pour savoir qu'il était de ceux qui, en entrant dans une carrière +périlleuse, peuvent être un moment troublés, tant ils ont soif du +succès, mais qui, une fois engagés dans la lutte, s'y portent avec +passion et ne songent plus qu'à vaincre. Il avait quelque droit de +s'inquiéter en entrevoyant la scène ouverte devant lui, car elle était +pleine d'agitation, d'obscurité, de piéges, de péripéties imprévues, et +il était destiné à y vivre au milieu d'orages soudains et de +complications sans cesse renaissantes. C'est le caractère des peuples du +midi, surtout des Espagnols, que le long régime du pouvoir absolu et +l'absence de la liberté politique n'ont point éteint en eux l'ardeur des +passions, le goût des émotions et des aventures, et qu'ils déploient +avec une audacieuse imprévoyance, dans les intérêts, les incidents et +les intrigues de leur vie personnelle, la fécondité d'esprit et +l'énergie dont ils n'ont pas appris à trouver dans la vie publique +l'emploi réfléchi et la satisfaction mesurée. Le général Narvaez, le +général Serrano, M. Gonzalès Bravo, M. Olozaga et presque tous les +hommes importants à Madrid, modérés ou progressistes, étaient de cette +trempe et nourris dans ces habitudes. A peine entré en relation avec eux +et en présence de leurs luttes personnelles, M. Bresson passa de sa +première émotion de tristesse à un état de fièvre qui le rendit presque +malade: «La jalousie, l'ambition et la vengeance, m'écrivait-il[66], +sont les principaux mobiles des hommes qui figurent ici sur la scène +politique. Je ne fais exception pour aucun parti; haïr, se satisfaire et +se venger, ils ne voient rien au delà. A peine ai-je réussi à rapprocher +le général Narvaez du ministère Gonzalès Bravo, et à faire en sorte +qu'ils se présentent unis devant la reine Christine près de revenir, +qu'il faut que je me mette en campagne pour rapprocher le ministère du +général Narvaez. Les ministres nourrissent et entretiennent +soigneusement le ressentiment que leur a inspiré le mouvement de +malveillance du général, et ils ajournent la revanche qu'ils comptent +prendre jusqu'à ce qu'ils aient acquis la faveur de la reine-mère et +affermi leur assiette; alors ils essayeront de le supplanter, et déjà +même ils sont, dans ce but, entrés en négociation avec le général Alaix. +Et ils y mettent tant de prudence que le propos m'en est revenu d'une +partie de chasse à Aranjuez, et de la source la plus infaillible. Autre +bévue et non moins lourde: hier leur journal, le _Corresponsal_, en +élevant les ministres actuels aux nues, parle avec le plus grand mépris +des modérés, de l'appui desquels ils ne peuvent se passer et sans +l'appui desquels ils ne vivraient pas une heure; il les qualifie +d'hommes pusillanimes, _gastados_, et dont la faiblesse _consumada, el +prestigio enervado, la cobardia excubierta_ sont connues. Est-il +possible de se montrer, dans une situation plus hérissée de périls, plus +mal à propos confiants et plus fatalement hostiles? Je fais arriver à M. +Bravo les paroles suivantes:--«Si le ministère ne renonce pas à ses +projets sur le général Narvaez, et s'il publie un second article comme +celui d'hier, il ne se passera pas quinze jours avant qu'il ait perdu +tous ses appuis, et j'en serai désolé.»--Déjà des chefs modérés +très-impartiaux et très-bienveillants sont indignés et vont grossir les +rangs des modérés impatients. Quels esprits! et comme ils entendent le +dévouement au trône et au pays! Je vais me mettre à refaire ma toile; +rétabli ou non, je serai à Aranjuez.» + +[Note 66: Le 11 mars 1844.] + +Les Espagnols à part, M. Bresson eut affaire, dès ses premiers pas, à +une relation et à un homme d'une tout autre nature. En rappelant M. +Aston de son poste, lord Aberdeen lui avait donné pour successeur, comme +ministre d'Angleterre à Madrid, sir Henri Bulwer, naguère premier +secrétaire de l'ambassade anglaise à Paris, et il était arrivé à Madrid +trois semaines après M. Bresson. C'était un homme de beaucoup d'esprit +et d'un esprit aussi étendu que fin, capable de saisir et de servir les +grandes combinaisons de la politique de son pays, mais plutôt en +observateur pénétrant qu'en acteur efficace. Il excellait à démêler les +pensées, les dispositions, le travail plus ou moins caché des politiques +avec qui il traitait; mais il n'acquérait, là où il résidait, que peu de +consistance et d'influence; il avait plus d'adresse que d'autorité, plus +d'activité souple que de volonté forte, et il mettait un peu +sceptiquement en pratique les instructions de son gouvernement, sans +poursuivre avec ardeur un but déterminé et dont il fît sa propre +affaire. Il était d'ailleurs, au fond, de l'école et de la clientèle de +lord Palmerston; et lord Aberdeen, en l'envoyant à Madrid, avait plus +songé à se mettre un peu à couvert dans le Parlement et les journaux +anglais, qu'à se donner un agent sûr dans la politique d'entente +cordiale qu'il adoptait envers nous. «Les ministres anglais et français, +écrivait-il à lord Cowley[67], se sont trop appliqués à se +contrebalancer et à s'entraver mutuellement; il est temps que cette +espèce d'antagonisme cesse, car il a beaucoup nui à l'Espagne et nous a +fort peu servi à nous-mêmes. Il est vrai que les deux gouvernements +anglais et français sont chacun assez puissants pour faire la ruine de +l'Espagne, mais il faut la cordiale coopération de l'Angleterre et de la +France pour assurer sa prospérité.» Sir Henri Bulwer était très-capable +de tenir lord Aberdeen au courant de l'état des esprits, des affaires et +des menées de tout genre à Madrid, mais très-peu propre à s'entendre +réellement avec M. Bresson, et à exercer, de concert avec lui, l'action +commune dont lord Aberdeen proclamait la nécessité. A raison de leur +caractère intime encore plus que de leur situation politique, les +rapports de ces deux hommes, en restant toujours convenables, ne +pouvaient être sympathiques, ni répondre à la mission de confiant accord +dont ils étaient chargés. Je ne citerai qu'un exemple de leur +disposition mutuelle, exemple significatif bien que frivole. Trois mois +à peine après leur arrivée et leur établissement à Madrid, M. Bresson +m'écrivait[68]: «Il faut que je vous amuse: voici un billet original de +Bulwer tel que je l'ai reçu. J'ai pris un papier de même format, dont +j'ai déchiré le bord, sur lequel j'ai versé autant d'encre, et écrit au +crayon ce que vous trouverez sur le _verso_[69]. Admirez-vous le tact de +la demande et le bon goût de la forme? Je lui ai adressé mon billet plié +de même, aussi peu cacheté, et par son domestique. Il y a un bon vieux +proverbe français auquel il faut avec grande étude se tenir: +_familiarité engendre mépris_. Je vis bien avec lui; mais il n'est pas +élevé et ses salons sont mal peuplés. Soyez tranquille; il ne vous +viendra pas d'embarras de moi; mais il peut vous en venir de lui. C'est +à moi de réussir à les détourner ou à les diminuer.» + +[Note 67: Dans une dépêche du 12 décembre 1843, qui me fut communiquée.] + +[Note 68: Le 11 mars 1844.] + +[Note 69: Voici le texte du billet, fort taché d'encre en effet, de Sir +Henri Bulwer et celui de la réponse similaire de M. Bresson: + + + My dear Bresson, Mon cher Bresson, + +Your couriers fly in flocks. The Vos courriers partent en foule, +air is darkened by them. What comme des flocons de neige. L'air en +tempest does this forbode? Tell me est obscurci. Quel orage présage +if there is anything worth saying ceci? Dites-moi s'il y a quelque +that you can say, in order that I chose qui vaille la peine d'être dit +may send my poor solitary messenger et que vous puissiez me dire, pour +with the information. que je charge de cette information + mon pauvre solitaire messager. + Ever yours, + Tout à vous, + + H. BULWER. H. BULWER. + + +M. Bresson lui répondit: + +Mon cher Bulwer, + +J'ai souvent plus de courriers qu'il ne m'en faut, et je les exerce. Je +ne sais aucune nouvelle qui puisse vous intéresser, excepté la prise +d'Alicante. Je n'ai eu à écrire depuis longtemps que sur des affaires +qui nous touchent particulièrement. + +Mille et mille amitiés, + +BRESSON.] + +Je ne fus pas surpris de cette déplaisance mutuelle, dès leur début, +entre ces deux hommes officiellement appelés au bon accord. J'avais +pressenti la difficulté de leurs relations, et je m'étais empressé de +mettre M. Bresson sur ses gardes contre ce péril: «Soyez toujours bien +avec Bulwer et pour lui, lui avais-je écrit[70]; rendez-lui de bons +offices; ne fermez point l'oeil sur ses arrière-pensées, ses petites +menées, ses oscillations, et tenez-moi toujours au courant; mais qu'il +n'en paraisse rien dans vos rapports avec lui, dans votre langage sur +lui. Vous avez vu le bon, très-bon langage de lord Aberdeen. C'est là +l'essentiel. Prenez cela pour le symptôme assuré et le vrai diapason des +intentions et des rapports des deux gouvernements. Que Bulwer, comblé de +vos bons procédés, de vos bons offices, ne puisse, s'il fait des fautes +et subit des échecs, s'en prendre qu'à lui-même. L'entente cordiale +n'est pas, je le sais, un fait de facile exécution sur tous les points +et tous les jours. C'est pourtant le fait essentiel de la situation +générale, et je m'en rapporte à vous pour le maintenir au-dessus des +difficultés locales qui pèsent sur vous.» + +[Note 70: Le 17 février 1844.] + +L'une de ces difficultés se manifesta immédiatement. En même temps que +MM. Bresson et Bulwer arrivaient à Madrid, un cri s'élevait partout en +Espagne: «La reine Christine! la reine Christine!» Ce n'était pas +seulement le cri du parti modéré vainqueur qui redemandait son premier +et puissant chef; c'était le voeu des honnêtes Espagnols indignés de +l'attentat imputé à M. Olozaga, et pressés de revoir la mère à côté de +sa fille, encore enfant quoique mise en possession du pouvoir royal. La +perspective de ce retour prochain de la reine Christine inspirait au +cabinet anglais un vif sentiment de déplaisir et de méfiance. C'était un +pas de plus dans le déclin de l'influence anglaise en Espagne. On +craignait à Londres non-seulement des réactions personnelles contre les +progressistes vaincus, dont le gouvernement anglais ne cessait pas +d'être le patron, mais le peu de goût de la reine-mère et surtout de ses +plus intimes partisans pour le régime constitutionnel, et leur penchant +pour les coups d'État du pouvoir absolu. Comment ne pas redouter enfin +que le mariage de la reine Isabelle avec l'un des fils du roi ne fût tôt +ou tard le résultat du travail de la reine Christine rétablie en +pouvoir, et plus que jamais liée d'une intime amitié avec la famille +royale de France? Sir Robert Peel surtout s'inquiétait de son retour à +Madrid, et témoignait le désir qu'il fût indéfiniment ajourné. Sur ces +entrefaites, une députation arriva de Madrid pour rappeler +officiellement la reine-mère et la conjurer d'écarter tout délai. M. +Bresson insistait vivement dans le même sens: «Nous ne pouvons, +m'écrivait-il, nous passer de la présence de la reine Christine. Qu'elle +arrive donc, elle sera bien accueillie; elle consolidera le ministère +actuel, ou du moins elle en facilitera la constitution plus définitive. +Elle tempérera l'ardeur de ses partisans qui ne sentent pas tous +l'avantage de mettre en pratique leurs doctrines gouvernementales par +des hommes qui ne sont pas sortis de leurs rangs. Vous avez bien raison +de la fortifier dans ses idées de conciliation. Peut-être lui sera-t-il +difficile de les appliquer: il ne manquera pas de gens qui la pousseront +vers la réaction; les chefs de l'armée ne demanderaient pas mieux que +d'en finir par un coup de main avec le gouvernement représentatif. La +première mesure à laquelle la reine-mère peut se trouver obligée de +donner son assentiment serait la suspension des Cortès, comme +préliminaire de leur dissolution. Je comprends qu'elle y répugne. +Toutefois, hésiter, ajourner son départ aurait de graves inconvénients; +l'élan vers elle se ralentirait; plus tard elle serait moins bien venue; +c'est la scène à laquelle la reine sa fille a été exposée qui a fait +juger à tous sa présence indispensable; si elle en juge autrement, on +révoquera en doute ses sentiments maternels, et l'on en conclura qu'elle +ne consulte plus que ses convenances. La jeune reine désire ardemment le +retour de sa mère.» + +J'écrivis à M. de Sainte-Aulaire[71]: «La sollicitude de lord Aberdeen +sur le retour actuel de la reine Christine à Madrid m'a vivement +préoccupé. Je suis allé la trouver elle-même. J'ai mis sous ses yeux +toute la situation. Je lui ai fortement inculqué deux idées: l'une, +combien il importe, à sa fille et à elle-même, que la bonne harmonie +soit maintenue, entre le cabinet anglais et nous sur les affaires +d'Espagne; l'autre, que, pour y réussir, il faut éviter tout ce qui +donnerait à ces affaires, en particulier à celle du mariage de la jeune +reine, une apparence toute française, un air exclusif d'affaire de +famille, et prendre soin que tout cela se traite par des mains et sous +des couleurs espagnoles. Elle a compris, parfaitement compris. Le roi +l'a vue et lui a parlé dans le même sens. Je l'ai revue. Nous avons vu +aussi les députés qui lui ont été envoyés pour presser son retour. Elle +s'est enfin décidée à l'ajourner. Elle va renvoyer à Madrid les deux +messagers; elle répondra qu'elle désire vivement se retrouver auprès de +sa fille et au milieu de ses amis, qu'elle ira en Espagne, mais que le +moment actuel ne lui paraît pas opportun. Nous n'en sommes pas venus là +sans peine, mon cher ami. Je ne sais si la reine Christine est, pour son +propre compte, bien impatiente de retourner en Espagne; je lui crois +beaucoup moins d'ambition et de goût pour le pouvoir qu'on ne lui en +suppose en Angleterre; mais elle est sincèrement et vivement préoccupée +de la situation de la reine sa fille; elle désire reprendre la tutelle +de sa seconde fille, l'infante doña Fernanda. Ses amis, tout le parti +modéré, convaincus que sa présence donnera de la force à leur +gouvernement, la pressent de retourner. Le parti progressiste, loin de +s'opposer à son retour, s'y montre, au contraire, favorable; il aime +mieux avoir à traiter avec la reine Christine qu'avec le général +Narvaez. Bresson m'écrivait en date du 16:--«Le retour de la reine +Christine est plutôt accueilli avec faveur par la presse de +l'opposition; les populations se porteront avec enthousiasme à sa +rencontre.»--C'est à tout cela qu'il faut que la reine Christine +renonce, au risque de mécontenter ses amis et de manquer l'occasion de +l'un de ces triomphes qui plaisent à l'amour-propre des plus sages et +touchent si vivement celui d'une femme. Elle y renonce pourtant; elle +ajourne, elle attendra. Elle fait très-bien; mais dites, je vous prie, +de ma part, à lord Aberdeen qu'il doit lui en savoir gré.» + +[Note 71: Le 23 décembre 1843.] + +Lord Aberdeen ne pouvait être insensible à une bonne conduite et à un +bon procédé: «Voici ce qu'il m'a répondu, m'écrivit M. de +Sainte-Aulaire[72]:--«De très-puissantes raisons semblent conseiller le +départ de la reine Christine. Je ne voudrais certes pas accepter la +responsabilité d'un délai. Si le roi et M. Guizot estiment qu'il importe +de ne pas perdre un jour, qu'ils agissent en conséquence; je n'entends y +mettre aucun obstacle et je ne profère pas une parole de blâme. Mais je +ne veux pas non plus donner aujourd'hui mon assentiment; pour différer +un peu, j'ai d'autres motifs encore que les difficultés fort grandes de +la question. Bulwer m'a écrit de Madrid le 3 janvier. Je suis informé +qu'il y a reçu le 4 la dépêche par laquelle je lui demandais son avis +sur l'opportunité du retour de la reine Christine en Espagne: me +prononcer avant d'avoir reçu cet avis que j'attends d'heure en heure, ce +serait une inconvenance en suite de laquelle je pourrais me trouver +placé dans une situation fort gauche _(very awkward_).»--Lord Aberdeen a +ajouté que, d'après les quatre lignes écrites par Bulwer le 3 janvier, +il ne supposait pas qu'il s'élevât de fortes objections contre le voyage +de la reine Christine.» + +[Note 72: Le 13 janvier 1844.] + +Les objections, en effet, ne furent ni graves ni obstinées: avant de +quitter Paris, sir Henri Bulwer s'était entretenu avec la reine +Christine et en avait emporté une impression favorable; il était +d'ailleurs trop clairvoyant pour ne pas reconnaître qu'en présence des +événements et du mouvement d'opinion qui la rappelaient en Espagne, son +retour était inévitable. J'envoyai au roi, dès que j'en reçus +communication, la dépêche dans laquelle il exprimait son avis; le roi me +répondit sur-le-champ[73]: «Au moment où j'allais cacheter le billet que +je venais de vous écrire, on m'a averti que la reine Christine était +chez la reine, et je me suis décidé à lui donner lecture de la dépêche +de Bulwer, d'autant plus que je craignais que vous ne pussiez pas le +faire demain matin. L'effet en a été excellent, et, en attendant que je +vous en conte les détails, je veux vous dire une exclamation faite et +répétée avec un accent de sincérité complète:--«Je ne vais pas en +Espagne pour y rester; Dieu m'en garde! J'y vais d'abord pour revoir mes +filles, ce dont je suis plus pressée que de tout. Si je puis être utile +à la reine et à l'Espagne, je resterai le temps qu'il faudra, le moins +possible. Mais je verrai les choses en arrivant, et il est bien possible +que je revienne tout de suite à Paris.» + +[Note 73: Le 19 janvier 1844.] + +Elle partit le 15 février 1844, dans cette judicieuse disposition. Dès +qu'elle eut passé les Pyrénées, son voyage à travers l'Espagne fut une +ovation continue. Quand le jour de la réaction arrive, les peuples se +plaisent à croire qu'ils réparent, par leurs acclamations, leurs erreurs +et leurs rigueurs envers d'illustres exilés. La jeune reine, l'infante +sa soeur, les ministres, le corps diplomatique attendaient à Aranjuez la +reine-mère: «C'est demain qu'elle arrive, m'écrivait M. Bresson[74], +nous irons avec la foule à sa rencontre sur la grande route; la +réception officielle n'aura lieu que le lendemain pour le corps +diplomatique. La joie de la jeune reine est touchante; elle ne peut la +contenir: hier, elle a écouté très-sérieusement ses ministres pendant +qu'ils lui rendaient compte de leurs dispositions pour son entrevue avec +la reine Christine, et qu'ils la prévenaient qu'une tente serait dressée +près de la route, à l'endroit où la première arrivée attendrait l'autre. +Quand ils ont été partis, elle a dit à madame de Santa-Cruz: «Faites +tout ce que vous voudrez; mais quand j'apercevrai la voiture de maman, +personne ne m'empêchera de courir au-devant d'elle;» et, sans donner à +la bonne et aimable _camarera mayor_ le temps de se reconnaître, elle +lui a fait faire deux tours de valse, et l'a déposée haletante sur un +sopha. Nous avons eu, ma femme et moi, l'honneur de lui faire notre cour +ce matin; elle nous a reçus avec une effusion qui trahissait les +sentiments dont son coeur était plein; elle m'a demandé des nouvelles du +roi son oncle, de la reine sa tante, et elle prêtait l'attention la plus +vive aux réponses que je lui faisais. Quand je lui ai dit que l'entrevue +de demain était un des spectacles les plus touchants qui pussent être +donnés au monde, et un fait qui occupait tous les esprits et serait +reproduit par les pinceaux de tous les peintres, son regard s'est animé, +et sa physionomie a pris un caractère de dignité et de noble orgueil qui +m'a frappé. Sa santé et celle de l'infante sont très-bonnes en ce +moment, et leur mère aura grand plaisir à les retrouver si fortifiées et +si embellies.» + +[Note 74: Le 24 mars 1844.] + +Quatre jours après, M. Bresson complétait ainsi son récit: «La reine +Christine est au milieu de nous. Je ne sais si le plaisir de revoir ses +filles compense, pour elle, le chagrin d'avoir quitté sa douce existence +de Paris. Je ne le crois pas: son émotion ne m'a pas paru très-vive; +elle a tendrement embrassé ses filles, et bientôt après elle avait l'air +préoccupée. Dans l'audience qu'elle a accordée à ma femme, elle lui a +parlé avec effusion de son regret de se séparer du roi, de la reine et +de la famille royale, qui avaient eu pour elle tant de bontés, et +qu'elle aimait si tendrement; elle lui a dit que, quand elle avait revu +l'Espagne, ces moeurs étranges et les attelages de mules, son coeur +s'était serré; puis elle a ajouté: «Enfin je suis bien aise d'être venue +pour _les petites_; car pour le reste...;» et les larmes lui sont venues +aux yeux. Je ne me suis pas encore trouvé seul avec elle; elle était +avec ses filles quand je lui ai remis les lettres de la reine et de +Madame Adélaïde; quand elle a rappelé que j'avais contribué au jour que +nous voyions, je n'ai pas pu bien démêler si c'était un remerciement ou +un reproche. En tout cas, sa joie n'est pas sans mélange, et ce n'est +pas moi qui en suis surpris.» + +La reine Christine de retour à Madrid, les deux grandes questions dont +la solution attendait sa présence, la réforme de la constitution +espagnole et le mariage de la reine Isabelle, éclatèrent aussitôt et ont +rempli pendant trois ans l'histoire de l'Espagne et l'histoire de nos +rapports avec elle. Questions d'importance et d'urgence très-inégales, +mais qui, l'une et l'autre, préoccupaient si vivement les esprits qu'il +était presque également impossible de ne pas se mettre à l'oeuvre pour +toutes deux. Et, pour aggraver la difficulté, une question plus +pressante encore les précédait: quel parti, quel cabinet, quels +ministres seraient appelés à réformer la constitution et à marier la +jeune reine? A qui appartiendrait le pouvoir qui devait décider de +l'avenir monarchique et constitutionnel de l'Espagne? + +Le parti radical était en possession. Il avait pris l'initiative du +renversement d'Espartero. Sorti de ses rangs, le jeune chef du cabinet, +M. Gonzalès Bravo, avait vaillamment soutenu la jeune reine contre M. +Olozaga, et se montrait intelligent et hardi au service de la royauté +relevée. Quand, à Aranjuez, il se présenta pour la première fois à la +reine Christine, «elle l'a fort bien accueilli, m'écrivit M. Bresson; +elle a appelé la reine sa fille et lui a dit:--«Isabelita, souviens-toi +toujours des services que Bravo t'a rendus; tu ne peux t'en souvenir +assez;»--et, se tournant vers lui et le tutoyant comme c'est l'usage des +rois et des reines en Espagne: «Il faut que tu restes au pouvoir: tu y +es nécessaire longtemps; si tu n'y restes pas par goût, restes-y par +dévouement pour la reine et par amitié pour moi.» Bravo était fort +touché de cette entrevue. Il n'a rien caché de sa vie à la reine-mère; +il lui a fait l'aveu de ses antécédents révolutionnaires, de ses torts +envers elle; il lui en a expliqué les causes; il lui a révélé les +embarras même de ses relations de famille, et il l'appelait en quelque +sorte à son secours. Cette confiance, il s'en flattait du moins, a été +bien accueillie; il a cru lire, dans le regard de la reine, qu'elle en +appréciait la franchise. Je souhaite de tout mon coeur qu'il ne se +trompe pas, et que de ce côté l'appui ne lui manque jamais. Cependant il +y a, dans l'atmosphère de cette cour renouvelée tout à coup, quelque +chose qui ne me semble pas pour lui de bon augure: on dirait qu'il a +cessé subitement d'être en harmonie avec cet entourage de grands +seigneurs et de grandes dames qui sont venus reprendre leurs places près +de la reine, et qu'il ne remplit plus les conditions de son poste; +chacun rend justice à son talent et à son courage, et, au même instant, +on cherche à le ramener au niveau de sa naissance et de ses antécédents. +Il a l'envie et l'orgueil à combattre; ce sont deux puissants ennemis.» + +Ils ne tardèrent pas à se mettre à l'oeuvre, et un troisième ennemi, +l'ambition souffrante et altérée du parti modéré, joignit ses +impatiences à celles de l'envie et de l'orgueil. Pendant six semaines, +M. Gonzalès Bravo fut à l'état d'une place assiégée, tantôt près d'être +enlevée d'assaut, tantôt en négociation avec les assiégeants pour ne se +rendre qu'à moitié et à de bonnes conditions. Le général Narvaez était à +la fois le plus pressé des assaillants et le plus enclin à traiter avec +M. Bravo dont la hardiesse d'esprit et de coeur en face des grands +périls et des grandes aventures avait sa sympathie. Mais les chefs +civils du parti modéré, M. Mon entre autres, le plus capable et le plus +judicieux, étaient plus exigeants en fait de considération personnelle +et de garanties constitutionnelles; ils n'étaient pas disposés à +réformer la constitution et à gouverner sans le concours des Cortès et +par des coups d'État sous le nom d'ordres royaux. La reine Christine +persista d'abord dans sa reconnaissance et ses bonnes dispositions pour +M. Gonzalès Bravo; elle avait, quant à la réforme de la constitution +dans l'intérêt monarchique, des vues assez arrêtées qu'elle lui +communiqua, et qu'il se montra prêt à satisfaire. M. Bresson, fidèle à +mes instructions, ne prenait parti pour aucune combinaison exclusive, et +gardait sa place entre les hommes importants, témoignant aux uns et aux +autres son inquiétude de leurs désaccords: «Ne soyez pas si inquiet, lui +dit un jour le général Narvaez; il y a pour l'Espagne une Providence à +part, et nous nous en tirerons.--Je ne m'étonne pas, lui répondit M. +Bresson, que vous ayez une Providence pour vous seuls; vous lui donnez +assez à faire pour occuper tout son temps.» + +Il me tenait exactement au courant de ses inquiétudes, de ses efforts, +et je m'empressai de lui venir en aide: «Tout ce que vous me dites est +bien grave, lui écrivis-je[75], et aussi étrange que grave. Nous avons, +le roi et moi, grand'peine à comprendre comment la reine Christine se +laisserait pousser à compliquer et à compromettre une situation simple, +claire, et qui doit, si elle est bien conduite, sagement et sans +impatience, aboutir à un bon résultat. Maintenir, quant à présent, un +ministère qui a déjà tant fait pour la monarchie; préparer, par ses +mains, les élections; obtenir des Cortès modérées qui sanctionneront ce +qui aura déjà été fait et qui, de concert avec la reine et un cabinet +reconstitué, feront, soit dans les lois, soit dans la constitution même, +les changements qui pourraient être encore à faire: voilà la marche +naturelle indiquée par le bon sens, par l'expérience, et que nous nous +attendions à voir suivre. Au lieu de cela, que me faites-vous entrevoir? +Toutes choses remises sur-le-champ en question, en fermentation, la +constitution comme le cabinet! La situation exceptionnelle prolongée +indéfiniment et aggravée par je ne sais combien de nouvelles mesures +exceptionnelles! Mon cher comte, ce n'est pas là de la politique; c'est +de la routine de révolution, et on ne finit pas les révolutions en +faisant comme elles. Nous sommes donc tristes et inquiets. Faites tout +ce qui dépendra de vous pour qu'on ne s'engage pas dans cette voie. +Parlez au nom du roi, de son gouvernement; qu'on sache bien notre avis; +qu'on sache bien que nous ne nous engagerons point, que nous ne +soutiendrons point contre notre avis, au-delà de notre avis. Je n'ai, de +si loin, point de conseil spécial à donner; je ne saurais discuter telle +ou telle mesure, telle ou telle démarche; mais nous avons, sur +l'ensemble de la situation, sur la direction et le caractère général de +la conduite à tenir, une opinion très-arrêtée, et nous tenons à ce +qu'elle soit bien connue de la reine Christine, du cabinet, des chefs +importants, militaires ou civils, du parti modéré. Nous ne prétendons +nullement les diriger; nous ne ferons rien qui puisse leur nuire; nous +avons le plus grand respect pour leur indépendance et le zèle le plus +sincère pour leur cause; mais nous ne prêterons notre appui, et nous +n'accepterons notre part de responsabilité devant l'Europe que dans le +sens et dans les limites de ce qui nous paraît sensé et favorable au +rétablissement d'un gouvernement régulier. Or rien n'y est plus +contraire que l'esprit de réaction, la mobilité dans la situation des +personnes, la prodigalité des mesures exceptionnelles, la précipitation +dans les innovations qui ne sont pas absolument indispensables et qui +pourraient être accomplies un peu plus tard par les voies régulières. +Insistez fortement sur tout cela. Nous voulons agir autant qu'il est en +nous pour que la conduite soit bonne, et être bien affranchis de toute +responsabilité si elle est mauvaise. J'espère encore qu'elle sera bonne. +Vous savez exercer de l'action, et je crois toujours à l'empire du bon +sens quand il a un bon représentant. Pourtant, indépendamment de ce que +vous m'écrivez, il m'est venu hier, sur les projets du général Narvaez +et sur ses menées contre M. Gonzalès Bravo, quelques renseignements qui +m'inquiètent fort.» + +[Note 75: Le 27 avril 1844.] + +Quand ma lettre arriva à Madrid, M. Gonzalès Bravo était tombé; il +avait, ainsi que tous ses collègues, donné la veille sa démission, en +acceptant de bonne grâce l'ambassade de Portugal qu'on lui avait offerte +avec un empressement affectueux, et le général Narvaez était en train de +former un cabinet pris en entier dans le parti modéré. M. Bresson lut à +la reine Christine ma lettre du 27 avril: «Elle ne m'a laissé, +m'écrivit-il[76], pénétrer aucune impression; je n'ai pas su, en la +quittant, si elle m'avait écouté avec indifférence ou avec conviction; +je ne m'attribue donc nullement l'honneur du changement; je crois plutôt +qu'on doit le rapporter à M. Pidal. Quoi qu'il en soit, le soir même, la +reine Christine demanda au général Narvaez si l'armée resterait fidèle +«soit que le gouvernement entreprît par des décrets royaux la réforme de +la constitution, soit que l'on convoquât les Cortès et qu'on s'en remît +à leur décision.--Dans l'un et dans l'autre cas, je réponds de l'armée, +dit le général.--Alors, reprit la reine, prenons le parti le plus +tempéré (_mas templado_); formez votre ministère avec Mon et Mayans.» +Narvaez s'inclina, protestant qu'il ne savait qu'obéir. Il renonça +sur-le-champ à ses vues, et comme il me l'a dit, à ses convictions, et +accepta le programme des modérés. L'état de siége va être levé, les +Cortès actuelles dissoutes; les élections se feront d'après les lois +existantes; aucun décret organique ne sera rendu; on ne recourra à +aucune mesure exceptionnelle; les modifications projetées à la +constitution seront soumises à la délibération des Chambres légalement +élues, légalement assemblées. Avant cinq mois, la session s'ouvrira; la +présence de MM. Mon et Pidal dans le ministère est à ce prix. Ils +n'entendent pas imiter les ministres de Charles X: «Je ne veux pas, +c'est M. Mon qui parle, qu'un jour, aux Tuileries, votre roi, en me +montrant sa nièce, puisse me dire: «C'est vous qui avez fait chasser +cette enfant de ses États.» Cette enfant est précoce; elle disait hier, +lorsqu'on lui apprit la composition du ministère: «Maman, il faut +maintenant penser à la démission de ceux-ci.--Pourquoi, +Isabelita?--Parce que Narvaez et Mon ne seront pas longtemps d'accord.» + +[Note 76: Le 4 mai 1844.] + +Quoique singulièrement juste et pénétrante, la prédiction de la jeune +reine était un peu précipitée; le nouveau cabinet devait durer quelque +temps, et même résoudre, par les voies légales, la première des deux +grandes questions qui agitaient l'Espagne, la réforme de la +constitution. Il eut pourtant, à peine formé, une crise à subir. Le +marquis de Viluma, ambassadeur d'Espagne à Londres, avait été nommé +ministre des affaires étrangères. Je l'avais vu à son passage par Paris +en se rendant à son poste, et sa conversation, sa personne m'avaient +beaucoup plu. C'était un homme plein d'honneur, de courage, de fidélité +politique, de dignité morale et investi d'une considération méritée. Par +ses opinions générales et ses antécédents, il appartenait à la fraction +la plus monarchique du parti modéré, presque au parti de la monarchie +pure; et tout en reconnaissant la nécessité du régime constitutionnel, +il ne l'acceptait qu'avec inquiétude, et voulait, en le rattachant aux +anciennes institutions de l'Espagne, y faire à la royauté la plus large +part de pouvoir. En rentrant en Espagne, il se déclara partisan décidé +de la réforme de la constitution par décret royal. Il avait médité, +préparé, rédigé toutes les mesures, tous les documents que devait +entraîner ce grand acte, le manifeste à la nation espagnole, les +considérants et le texte de la nouvelle constitution; elle devait être +mise immédiatement en vigueur, accompagnée d'une amnistie générale, et +le 10 octobre 1844, jour de sa majorité effective, la reine Isabelle +devait sanctionner solennellement cet ensemble de mesures, au sein des +Cortès élues et réunies en vertu de la loi électorale également +réformée. Le général Narvaez partageait les idées et approuvait le plan +du marquis de Viluma. C'était aussi, au fond du coeur, le penchant de la +reine Christine. MM. Mon et Pidal voulaient, en fait, toutes les +réformes que proposait M. de Viluma, que désirait la reine-mère et +qu'avait acceptées M. Gonzalès Bravo lui-même; mais ils croyaient +qu'elles pouvaient être accomplies par les voies constitutionnelles, et +ils se refusaient au coup d'État. Bien instruit par M. Bresson de cette +lutte au sein du cabinet, je lui écrivis[77]: «Je ne connais pas +l'Espagne, et je suis fort porté à croire qu'elle ne ressemble à aucun +autre pays. Pourtant il y a des maximes de bon sens qu'aucune différence +locale ne peut abolir. Or c'en est une incontestable qu'il ne faut faire +des coups d'État qu'en présence d'une nécessité impérieuse, évidente, +palpable, et qu'il ne faut pas faire par des coups d'État ce qu'on peut +tenter d'accomplir, avec chance de succès, par les voies légales. J'ai +beau y regarder: la nécessité d'un coup d'État en Espagne, pour rendre +la constitution plus monarchique, n'est pas évidente; et quand je vois +des hommes sensés, des hommes très-monarchiques et très-compromis pour +la monarchie convaincus qu'on peut atteindre ce but par les moyens +constitutionnels, je demeure convaincu à mon tour qu'il est sage de les +en croire et de les laisser faire. Les procédés de force sont bien +tentants; ils sont prompts; ils font honneur au courage, et pour un +moment ils réalisent toutes les espérances. Mais après? Je me méfie des +victoires qui créent autant d'embarras qu'elles en surmontent. Ceux-là +seuls terminent les révolutions qui renoncent aux procédés +révolutionnaires. Pour gouverner, pour gouverner réellement et +durablement, il faut se résigner aux luttes incessantes, aux lenteurs +infinies, aux succès incomplets et toujours contestés. Il ne faut +plaindre, comme on dit, ni son temps, ni sa peine. Je ne doute pas que +les meilleures Cortès espagnoles ne soient très-difficiles à manier; je +ne doute pas qu'il ne soit très-difficile de leur faire modifier +raisonnablement la constitution de 1837. Est-ce impossible? S'il n'y a +pas impossibilité absolue, on fait bien, je crois, de le tenter. Avec +les assemblées politiques, il faut faire de deux choses l'une: ou les +persuader et agir par elles, ou les mettre évidemment dans leur tort +avant d'agir sans elles. Autant donc que je puis avoir un avis, je suis +de l'avis de M. Mon, et je désire que la reine en Soit. + +[Note 77: Le 22 juin 1844.] + +«En ce qui nous touche, nous, gouvernement français, c'est bien +certainement notre politique et la position qu'il nous convient de +garder. Tenez-vous-y donc bien. Moi aussi, M. de Viluma m'a plu; je lui +ai trouvé l'esprit et le coeur droits et élevés, et j'aurais volontiers +grande confiance en lui. Mais j'ai appris à n'en pas trop croire mon +goût pour les personnes. Continuez de bons rapports avec M. de Viluma, +s'il se retire; mais soutenez M. Mon.» + +M. de Viluma se retira. La reine Christine, malgré son penchant, +persista dans sa sagesse. Le général Narvaez se rangea, non sans regret, +mais sans hésitation, à la résolution de la reine Christine. M. Martinez +de la Rosa, toujours considérable et influent dans le parti modéré, +quitta l'ambassade de Paris pour devenir à Madrid ministre des affaires +étrangères. L'expérience donna raison à M. Mon et à sa persévérance +constitutionnelle. Les élections accomplies selon la loi existante +amenèrent des Cortès très-monarchiques qui, après de longs et libres +débats, acceptèrent les modifications proposées par le cabinet. La +constitution de 1837 avait été un premier pas hors de la constitution +radicale et incohérente de 1812 pour rentrer dans les conditions du +gouvernement libre et régulier sous la monarchie. La constitution de +1844, votée par 124 suffrages contre 26, fut un nouveau et grand pas +dans la même voie. Elle se rapprocha, sur les points essentiels, de la +charte française de 1830, avec cette différence que, tandis que les +modifications apportées en 1830 à notre charte de 1814 avaient été +favorables au progrès de la liberté, celles que les Cortès espagnoles +accomplirent en 1844 dans la constitution de 1837 eurent pour objet de +relever et de fortifier la royauté. + +Le mariage de la reine Isabelle était une question bien plus compliquée +et de plus longue haleine que la réforme de la constitution espagnole. A +la fin de 1843, elle n'avait pas fait encore de grands pas. Nous avions +hautement déclaré la résolution du roi Louis-Philippe de se refuser au +mariage de l'un de ses fils avec la reine d'Espagne. Nous avions sondé +les dispositions des cours de Londres, de Vienne, de Berlin, de Naples, +de Bruxelles. Une négociation suivie par le duc de Montebello, alors +ambassadeur du roi à Naples, avait décidé le roi de Naples à reconnaître +la reine Isabelle, et à envoyer à Madrid le prince Carini chargé de +profiter, s'il y avait lieu, des chances favorables que notre politique +ouvrait aux deux princes ses frères. L'aîné de ces princes, le comte +d'Aquila, se refusait formellement à l'union espagnole; mais le plus +jeune, le comte de Trapani, était disponible. Nous avions eu, à ce +sujet, le roi et moi, de longs entretiens avec la reine Christine avant +son départ de Paris, et à la fin elle avait paru accepter cette +combinaison. Je suis convaincu qu'elle ne l'acceptait qu'en apparence et +pour gagner du temps; elle espérait toujours triompher de la résistance +du roi Louis-Philippe, et parvenir au mariage de sa fille avec un prince +français. Lord Aberdeen, en causant avec M. de Sainte-Aulaire, avait +lui-même mis en avant l'idée du mariage napolitain, mais sans s'engager +à le seconder activement. Il avait aussi continué à désavouer l'idée du +mariage Coburg, mais toujours préoccupé des désirs de la reine Victoria +et du prince Albert, et peu décidé à les combattre ouvertement. En +septembre 1843, revenant du château d'Eu en Angleterre par la Belgique, +il avait trouvé le roi Léopold très-inquiet que le roi Louis-Philippe ne +le soupçonnât d'intriguer en faveur de son neveu, et très-empressé à +s'en défendre. Loin de convaincre lord Aberdeen de son indifférence, +l'anxiété du roi Léopold avait accru son embarras à se déclarer +l'adversaire d'une combinaison qui avait peut-être, dans sa propre cour, +de tels appuis. De son côté, le prince de Metternich se montrait +vivement opposé à tout mariage napolitain, et travaillait toujours, +encore sans succès, à obtenir l'abdication de don Carlos en faveur de +son fils l'infant Charles-Louis et à préparer les chances de ce qu'il +appelait l'union des droits. En Espagne même enfin, la haine passionnée +de l'infante Doña Carlotta pour sa soeur la reine Christine enlevait à +ses deux fils, le duc de Cadix et le duc de Séville, tout espoir +d'épouser la reine Isabelle: «J'enrage partout, disait cette princesse, +chez moi, à la promenade, au théâtre, partout et toujours;» et son +ambition même ne parvenait pas à contenir sa rage. Partout ainsi les +dispositions des personnes intéressées ou influentes étaient +incertaines, ou obscures, ou inactives; et la question, partout soulevée +et débattue, restait pourtant en suspens. + +L'arrivée à Madrid d'abord du comte Bresson et, trois mois après, de la +reine Christine, mit fin à cet état stationnaire quoique agité. M. +Bresson était parti avec l'instruction de travailler au succès du +mariage napolitain; cette combinaison satisfaisait à notre principe +quant aux descendants de Philippe V; et par l'union des branches +espagnole et italienne de la maison de Bourbon, elle accroissait en +Europe l'influence de la France sans l'engager au-delà de l'intérêt +national. A peine établi à Madrid, M. Bresson m'écrivit[78]: «Si +l'influence de l'Angleterre reste négative, si son ministre ne se joint +pas à moi pour seconder, pour conseiller le mariage napolitain; si on le +suppose tiède, indifférent, nous aurons bien de la peine à triompher des +répugnances que je vois naître, se répandre, se concerter. + +[Note 78: Le 24 décembre 1843.] + +Nous n'en triompherons pas surtout si la reine Christine se tient à +distance et ne vient pas, sur les lieux, inspirer et discipliner ses +partisans. La reconnaissance de Naples n'a pas, à beaucoup près, produit +ici l'effet que j'en attendais. Derrière la reconnaissance, on a +clairement entrevu le dessein du mariage. Alors le parti modéré s'est +demandé ce qu'un prince de seize ans, envoyé par une puissance +secondaire, apporterait à l'Espagne de force morale ou matérielle. M. de +Casa-Irujo s'est montré contraire à ce mariage, sans restriction. M. +Mon, après m'avoir fait avertir la veille par M. de Glücksberg, pour que +j'y fusse préparé, qu'il viendrait, au nom de ses amis, faire auprès de +moi une dernière tentative pour obtenir un des fils du roi, m'est arrivé +rempli de récriminations contre l'abandon où la France avait laissé le +parti modéré chaque fois que le pouvoir lui était échu. Dans la +circonstance présente, il nous voit, pour nous soustraire à quelques +embarras qu'il ne croit pas aussi graves que nous les lui représentons, +donnant à l'Espagne un roi qui ne serait qu'une continuation de minorité +et d'anarchie, quand elle pourrait recevoir de nous un prince fort, +énergique, éprouvé, formé par les exemples du roi son père, et qui +saurait gouverner et subjuguer les factions. J'ai modéré les élans de +son imagination; je lui ai fait voir qu'il se méprenait dans son +appréciation des complications qu'attirerait sur la France et sur +l'Espagne l'alliance qu'il rêvait; et après plusieurs heures de +conversation pendant lesquelles, ne pouvant convaincre sa raison, j'ai +cherché à intéresser son ambition et son amour-propre, il m'a paru plus +calme, promettant de ne pas s'opposer, même de ne pas s'abstenir comme +il le voulait d'abord, et d'empêcher ses amis de se monter la tête et de +prendre d'autres engagements, avant d'avoir examiné la question sous +toutes ses faces. Mais sa conclusion a été que le mariage napolitain ne +serait possible qu'autant que la reine Christine viendrait en personne +le suggérer, et que la France et l'Angleterre y donneraient ouvertement +leur assentiment. Avant l'arrivée de la reine Christine, la question +n'est pas abordable; et après son arrivée, si l'Angleterre n'est pas +nettement sur notre ligne, il y aura opposition ardente du parti +progressiste et scission dans le parti modéré.» + +Quelques semaines avant l'arrivée de la reine Christine à Madrid, un +incident inattendu modifia les situations relatives des divers +prétendants à la main de la reine sa fille. L'infante doña Carlotta +mourut presque subitement d'une rougeole rentrée[79]. Par là +disparaissait le principal obstacle que la haine passionnée de cette +princesse pour sa soeur suscitait aux chances matrimoniales des ducs de +Cadix et de Séville ses fils. Nous avions, dès le premier moment, +regretté cet obstacle et témoigné pour ces deux princes notre bon +vouloir. J'écrivis au comte de Flahault le 16 août 1843: «Quant au choix +entre les descendants de Philippe V, nous n'en faisons nous-mêmes aucun. +C'est à l'Espagne de le faire. A tout prendre, le duc de Cadix me paraît +le concurrent le plus près du but. Il est espagnol et il a un parti +espagnol, bon ou mauvais, fort ou faible, mais réel et actif.» En +m'annonçant la mort de l'infante doña Carlotta, M. Bresson me disait: +«Plus on réfléchit sur cette mort, plus elle frappe comme un grand +événement. L'esprit d'intrigue de cette princesse, son activité, son +audace nous préparaient plus d'un embarras dans la question du mariage. +Il est difficile d'être moins regrettée qu'elle ne l'est. Cette branche +de la maison royale n'aura plus d'autre importance que celle qu'il +plaira à la reine Christine de lui octroyer.» Je ne voulus laisser ni à +Londres ni à Madrid aucune incertitude sur ma pensée et mes dispositions +dans cette circonstance; j'écrivis à lord Aberdeen[80]: «La combinaison +napolitaine nous convient; vous m'avez toujours dit qu'au point de vue +des intérêts anglais elle vous convenait aussi. Mais ne croyez pas que +ce soit là pour vous une combinaison exclusive, ni que nous prétendions +le moins du monde l'imposer à l'Espagne. Un mari choisi parmi les +descendants de Philippe V, c'est là toujours notre seul principe +essentiel; et parmi les combinaisons qui rentrent dans ce principe, +celle du duc de Cadix ne rencontrerait, de notre part, pas la moindre +objection. Elle a des avantages réels; la mort de l'infante sa mère lève +bien des obstacles. Ce que je désire, ce qui me paraît indispensable, +c'est que cette combinaison ne devienne pas une combinaison anglaise +opposée à une autre qui serait la française. Non-seulement nous +retomberions par là dans ce déplorable et absurde antagonisme dont nous +travaillons à sortir; mais tenez pour certain que la combinaison Cadix +en deviendrait plus difficile. Il se peut que nous aboutissions à cette +combinaison et qu'elle soit, en définitive, la plus naturelle; mais si +elle doit prévaloir, il faut que ce soit comme espagnole, non comme +anglaise. Restons, vous et nous, sur le terrain où nous sommes placés, +dans l'attitude que nous avons prise, et laissons agir les ressorts +espagnols, reine, reine-mère, cabinet, Cortès. Le concours de toutes ces +volontés est nécessaire pour arriver à un résultat, et elles auront bien +assez de peine à se mettre d'accord.» + +[Note 79: Le 29 janvier 1844.] + +[Note 80: Le 12 février 1844.] + +Je répondis en même temps au comte Bresson [81]: «La mort de l'infante +est, en effet, un vrai événement. J'en tire, sur le mariage, la même +conclusion que vous. Ménagez toujours la chance des princes ses fils, +sans altérer la position que vous avez prise en arrivant. Le roi croit +qu'au fond la disposition de la reine Christine restera la même. Elle +part le 15 de ce mois.» + +[Note 81: Le 5 février 1844.] + +«Je suis décidée pour mon frère Trapani,» dit au général Narvaez la +reine Christine en arrivant à Aranjuez. «Narvaez, en m'en donnant avis, +m'écrivit aussitôt M. Bresson, exprimait l'opinion que, si nous avions +eu, lui et moi, raison, il y a trois mois, de temporiser, nous aurions +tort aujourd'hui de ne pas hâter la solution, à l'aide de la faveur +populaire que la reine Christine avait tout à coup reconquise:--Vous +serez content, m'a-t-il dit en me prenant la main: la position de la +reine n'est pas ce qu'elle était à la Granja, à Valence, à Barcelone; +là, elle avait près d'elle des chefs militaires disposés à la trahir; +maintenant elle a près d'elle, en moi, un chef militaire qui n'attend +que ses ordres pour les exécuter.» Tous les regards se portèrent dès +lors vers la perspective que la décision de la reine Christine semblait +ouvrir; toutes les démarches se dirigèrent vers ce but; le prince Carini +et le duc de Rivas, ambassadeurs de Naples à Madrid et de Madrid à +Naples, déployèrent leur caractère et leurs instructions: la reine +Christine et la reine sa fille devaient aller à Barcelone; on parla +d'une visite que pourraient leur faire là la reine-mère de Naples et le +comte de Trapani. Il fut aussi question d'un voyage du roi de Naples à +Paris avec son jeune frère, pour le montrer à sa royale famille et le +préparer au trône qui l'attendait. La question paraissait résolue et la +solution près de s'accomplir. + +L'humeur du prince de Metternich fut extrême: il redoutait +l'agrandissement de la maison royale de Naples qui devait la rendre plus +indépendante en Italie, et plus encore la contagion révolutionnaire qui, +selon lui, ne pouvait manquer de se répandre d'Espagne en Italie, et d'y +ébranler la domination autrichienne. Depuis quelque temps déjà, dès +qu'il avait entrevu la chance du mariage napolitain, il avait repris +vivement, à Paris comme à Bourges, son travail en faveur du fils de don +Carlos, se montrant même disposé à atténuer la rigueur du principe au +nom duquel il soutenait cette combinaison. Le 13 septembre 1843, le roi +Louis-Philippe était de retour à Saint-Cloud, après avoir reçu au +château d'Eu la visite de la reine d'Angleterre; le comte Appony vint +aussitôt lui rendre ses devoirs, et je reproduis ici textuellement la +conversation qui s'engagea entre eux, et dont j'ai gardé un exact et +complet souvenir: + +_Le comte Appony_. Le roi a eu bien beau temps pendant son séjour au +château d'Eu. La reine d'Angleterre a dû bien en jouir. + +_Le roi_. Oui, elle a paru se plaire beaucoup. Elle a été parfaitement +aimable. + +_Le comte Appony_. Le roi a connaissance des dépêches du prince de +Metternich, que j'ai communiquées à M. Guizot au moment de son départ +pour Eu. + +_Le roi_. Sur quoi? + +_Le comte Appony_. Des dépêches au baron de Neumann et à moi sur le +mariage de la reine Isabelle avec le fils aîné de don Carlos. + +_Le roi_. Ah, oui! je les ai lues. Vous avez bien raison, mon cher +comte, de dire _le fils de don Carlos_. Bien souvent on dit, nos propres +agents disent quelquefois _le prince des Asturies_. Je l'ai vu dans des +lettres de M. de Flahault et de Philippe de Chabot. Expression +parfaitement fausse. Il n'est point _prince des Asturies_. L'appeler +ainsi, c'est dire que son père est roi. Il est l'infant Charles-Louis. +C'est de Vienne que ce langage: _prince des Asturies_, est venu. +Vous-mêmes pourtant vous n'avez point reconnu don Carlos roi, pas plus +qu'Isabelle reine. Vous avez donc bien raison de dire _le fils de don +Carlos_. Quant au fond, vous savez, mon cher comte, tout le cas que je +fais de l'esprit du prince de Metternich, mon respect pour son grand +jugement, sa grande expérience; mais vraiment, je vous l'ai déjà dit, il +a gâté l'affaire en voulant que don Carlos fût roi et que son fils +épousât, comme roi, la reine Isabelle. Nous avions fait, moi et mon +gouvernement, un tour de force en rendant au fils de don Carlos sa +chance, et en l'acceptant comme l'un des descendants de Philippe V. Il +fallait prendre la balle au bond et s'unir sur-le-champ à nous. Au lieu +de cela, le prince de Metternich a voulu faire bande à part, élever une +autre question, un autre drapeau. Je le répète: il a manqué l'occasion +et gâté l'affaire. + +_Le comte Appony_. Mais, Sire, nous ne tenons pas absolument à la +condition que nous avons exprimée d'abord; il fallait bien l'exprimer: +c'était notre principe; aujourd'hui nous accepterions le mariage de +l'infant avec la reine. + +_Le roi_. L'affaire est gâtée. En Espagne, partout, on sait le principe +que tous avez mis en avant; on sait que nous n'avons pas été d'accord du +premier coup; on s'est prévenu, irrité, préparé. + +_Le comte Appony_. Le prince de Metternich fera une démarche à Madrid +pour proposer cette combinaison et dire que la reconnaissance des trois +puissances est à ce prix. + +_Le roi_. Prenez-y garde; votre proposition ne fera pas fortune: toute +initiative étrangère sera mal venue en Espagne. Je me garderais bien, +moi, d'en prendre aucune. Et l'Autriche n'a pas conservé grand crédit en +Espagne. Vous n'avez contenté personne. Vous n'avez reconnu ni Charles V +ni la reine Isabelle. Une conduite incertaine ne fortifie pas beaucoup. +Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée. + +_Le comte Appony_. La démarche une fois faite, nous comptons sur +l'adhésion du roi. + +_Le roi_. A quel titre prenez-vous cette affaire à votre compte? +Pourquoi don Carlos ne s'adresse-t-il pas à moi? C'est moi surtout que +cela regarde. J'y puis plus que personne. Il est étrange qu'à Bourges on +me passe sous silence. Quel absurde aveuglement que celui de ces pauvres +princes! Ils n'ont jamais su comprendre ce qui se peut ou non, ni +comment on réussit. Mais pourquoi l'Autriche est-elle opposée à un +prince napolitain? Je sais: vous craignez le contact de l'Espagne +révolutionnaire avec l'Italie. Illusion, mon cher comte, pure illusion. +Pour prévenir la contagion révolutionnaire, il n'y a qu'une chose +efficace, une chose pressante: c'est de mettre un terme aux révolutions +en Espagne. Autrefois, quand la même famille portait les deux couronnes, +Naples n'a jamais réellement influé sur l'Espagne, ni l'Espagne sur +Naples; bien au contraire, les deux pays se méfiaient l'un de l'autre. +Aujourd'hui, quoiqu'il n'y ait, entre les deux pays, aucun rapport +officiel, l'état révolutionnaire de l'Espagne retentit bien plus en +Italie que l'Espagne ramenée à l'ordre n'agirait sur Naples qui lui +aurait donné un roi. Si un prince napolitain est le meilleur moyen de +rétablir en Espagne un ordre légal, un gouvernement régulier, il faut se +hâter de le lui donner. Le grand esprit du prince de Metternich doit +comprendre cela. Le mal, c'est que la reine Isabelle n'ait pas été +reconnue tout de suite par tout le monde. Il faut qu'un trône soit +occupé. Un trône vide est un trône brisé. Certainement les branches +aînées, les branches légitimes, c'est-à-dire l'ordre légal de +succession, ont de grands avantages: je le pense autant que personne. +Cela était vrai en France aussi; mais la branche aînée n'occupait plus, +ne pouvait plus occuper le trône. Voilà pourquoi j'ai consenti à +l'occuper, pour qu'il y eût un trône. J'aime beaucoup la loi salique; je +la regrette infiniment en Espagne; mais j'aime encore mieux la royauté +sans la loi salique que l'anarchie. Voilà ce qui fait le droit de la +reine Isabelle et ce qui a fait que je l'ai reconnue, et ce qui règle ma +politique en Espagne. Quand la nécessité est là, il faut la voir et +l'accepter avec ses conséquences, et ne songer qu'à ramener l'ordre. + +_Le comte Appony_. Le roi pense mal de l'avenir de l'Espagne. + +_Le roi_. J'en conviens: j'ai peu d'espoir que l'ordre revienne et se +raffermisse dans ce malheureux pays si désorganisé et si passionné. + +_Le comte Appony_. M. Guizot, si je ne me trompe, voit moins en noir que +le roi l'avenir de l'Espagne. + +_Le roi_. C'est vrai; il me l'a dit plusieurs fois. Je souhaite fort me +tromper, et que M. Guizot ait raison; mais ce n'est là, entre nous, +qu'une question d'avenir et de conjecture; dans le présent, nous sommes +parfaitement d'accord sur l'Espagne et sur la conduite à y tenir, moi et +M. Guizot. J'approuve tout ce qu'il a pu vous dire à ce sujet, et je +suis sûr qu'il en ferait autant de ce que je vous dis. + +Les démarches du prince de Metternich à Bourges ne furent pas tout à +fait vaines: elles trouvaient en Angleterre, non pas dans le +gouvernement, mais dans la haute société de Londres, quelque appui: don +Carlos y avait des partisans qui venaient le visiter à Bourges et qui +essayaient de le servir. Il chargea l'un d'eux, lord Ranelagh, de +remettre à lord Aberdeen une lettre ainsi conçue[82]: + +«My Lord, + +«Ayant été informé de l'intérêt que vous me portez, ainsi qu'à ma juste +cause, je viens vous témoigner combien j'en suis reconnaissant. Mylord +Ranelagh, qui mérite ma confiance, connaît mes sentiments et tout ce que +je suis disposé à faire pour l'honneur et la tranquillité de l'Espagne, +qui est tout ce que j'ambitionne. Il aura l'honneur de vous répéter tout +ce que je lui ai dit à ce sujet. Je me flatte que vous voudrez bien lui +accorder votre attention, et que là-dessus, et prenant à coeur les +intérêts de ma cause, vous voudrez bien faire tout ce qu'il dépendra de +vous pour amener un heureux Résultat.» + +[Note 82: Du 7 mars 1844.] + +En m'annonçant[83] cette démarche de don Carlos, M. de Sainte-Aulaire me +disait: «Lord Ranelagh a vu lord Aberdeen. Il apporte à Londres des +pouvoirs (écrits ou non, je ne sais) de don Carlos qui consent à +abdiquer en faveur de son fils. Le mariage avec la reine Isabelle se +faisant, on contesterait peu les titulatures. Bien qu'à cet égard aucun +engagement ne soit pris, lord Ranelagh paraît n'avoir pas laissé de +doute à lord Aberdeen.» + +[Note 83: Le 22 mars 1844.] + +La réponse de lord Aberdeen à don Carlos fut nette et péremptoire: +«Votre Altesse Royale, lui dit-il, a été mal informée. Malgré mon grand +respect pour Votre Altesse royale et mes égards pour vos intérêts +personnels, je n'ai jamais exprimé ni conçu aucune opinion favorable à +la cause que Votre Altesse royale a soutenue en Espagne. La succession +au trône m'a toujours paru une question dans laquelle aucune +juridiction, aucun contrôle étranger ne pouvait intervenir, et qui +appartenait exclusivement à l'Espagne elle-même. J'ai promptement +adhéré, comme juste, à la décision prise, à cet égard, par la nation +espagnole. Lord Ranelagh m'a dit les sacrifices que Votre Altesse royale +est disposée à faire pour le bonheur et la tranquillité de l'Espagne. +Quel qu'en soit le résultat, je me permets d'exprimer humblement le +sentiment que m'inspirent les motifs patriotiques qui ont fait adopter à +Votre Altesse royale cette résolution.» + +«Lord Aberdeen a demandé d'abord, me disait de plus M. de +Sainte-Aulaire, si don Carlos avait fait parler à vous ou au roi. Lord +Ranelagh a dit que non.» + +Le refus si positif de toute adhésion de lord Aberdeen ne fut +probablement pas étranger au retard de la résolution que lui avait fait +annoncer don Carlos; il ne se décida à abdiquer qu'un peu plus tard[84]; +et cette fois il s'empressa d'annoncer, en ces termes, au roi +Louis-Philippe l'acte qu'il venait d'accomplir: + +[Note 84: Le 18 mai 1845.] + +«Monsieur mon frère et cousin, + +«Je m'empresse d'adresser à Votre Majesté l'acte de mon abdication à la +couronne d'Espagne, que je viens de faire en faveur de mon bien-aimé +fils le prince des Asturies, ainsi que celui de son acceptation, et dont +la teneur suit: + +«--Lorsque, à la mort de mon bien-aimé frère et seigneur le roi +Ferdinand VII, la divine Providence m'appela au trône d'Espagne, me +confiant le salut de la monarchie et la félicité des Espagnols, j'y ai +vu un devoir sacré; et pénétré de sentiments d'humanité chrétienne et de +confiance en Dieu, j'ai consacré mon existence à cette pénible tâche. +Sur la terre étrangère comme dans les camps, dans l'exil comme à la tête +de mes fidèles sujets, et jusque dans la solitude de la captivité, la +paix de la monarchie a été mon unique voeu, le but de mon activité et de +ma persévérance. Partout le bien-être de l'Espagne m'a été cher; j'ai +respecté les droits; je n'ai point ambitionné le pouvoir, et partout ma +conscience est restée tranquille. + +«La voix de cette conscience et le conseil de mes amis m'avertissent +aujourd'hui, après tant d'efforts, de tentatives et de souffrances +supportées sans succès pour le bonheur de l'Espagne, que la divine +Providence ne me réserve pas d'accomplir la tâche dont elle m'avait +chargé, et que le moment est venu de transmettre cette tâche à celui que +les décrets du ciel y appellent, comme ils m'y avaient appelé. + +«En renonçant donc aujourd'hui, pour ma personne, aux droits à la +couronne d'Espagne que m'a donnés le décès de mon frère le roi Ferdinand +VII, en transmettant ces droits à mon fils aîné, Charles-Louis, prince +des Asturies, et en notifiant cette renonciation à la nation espagnole +et à l'Europe, dans les seules voies dont je puisse disposer, j'acquitte +un devoir de conscience, et je me retire passer le reste de mes jours, +éloigné de toute occupation politique, dans la tranquillité domestique +et le calme d'une conscience pure, en priant Dieu pour le bonheur et la +gloire de ma chère patrie--- Bourges, 18 mai 1845. + +«_Signé_: Charles.» + +«J'ai pris connaissance, avec une résignation filiale, de la +détermination que le roi, mon auguste père et seigneur, m'a fait +signifier aujourd'hui; et en acceptant les droits et les devoirs que sa +volonté me transmet, je me charge d'une tâche que je remplirai, Dieu +aidant, avec les mêmes sentiments et le même dévouement pour le salut de +la monarchie et le bonheur de l'Espagne.--Bourges, 18 mai 1845. + +«_Signé_: Charles-Louis.» + +Rien, à coup sûr, n'était moins propre qu'un tel document à venir en +aide aux politiques qui désiraient unir le fils de don Carlos à la reine +Isabelle: les principes du parti carliste étaient là aussi crûment +maintenus et proclamés qu'ils avaient pu l'être quand ils avaient +soulevé en Espagne la guerre civile; don Carlos persistait à se +considérer comme roi et seul roi légitime d'Espagne; pas plus en 1843 +qu'en 1833, il ne tenait compte ni de l'ancien droit espagnol qui +admettait la succession féminine, ni des dernières volontés de son frère +Ferdinand VII qui avait remis ce droit en vigueur, ni des votes répétés +des Cortès, ni des revers dont les partisans armés de sa cause n'avaient +pu se relever. Tous les partis actifs en Espagne, les modérés comme les +progressistes, tous les pouvoirs civils ou militaires, nationaux ou +municipaux, étaient unanimes à rejeter une combinaison matrimoniale +présentée au nom de telles maximes et avec un tel oubli des faits. La +reine Christine la repoussait avec terreur: «Elle m'a dit ces propres +mots, m'écrivait M. Bresson[85]:--Je ne crois pas mon beau-frère ni mon +neveu capables d'un crime, mais je crois leur parti capable de tout. Mon +coeur de mère m'avertit que, dans une telle union, il y aurait, pour ma +fille, un danger de tous les instants; elle serait un obstacle qu'on +ferait tôt ou tard disparaître. Je serais tourmentée des plus affreux +pressentiments; je n'aurais plus un moment de tranquillité.» M. Bresson +ajoutait[86]: «J'en ai causé avec le duc de Veraguas, descendant de +Christophe Colomb, homme de sens, véritable expression de la Grandesse +ralliée et modérée, et de ce nombreux parti monarchique inactif qui est +le fond de l'Espagne et qui se tient trop à l'écart. Il regarderait ce +mariage comme le meilleur s'il était possible; il croit qu'on pourrait +le rendre tel; si le prétendant avait non-seulement abdiqué, mais +reconnu la reine Isabelle, s'il avait fait sa soumission, placé hors de +doute le principe de la légitimité de la reine, et que son fils eût +seulement alors demandé sa main, à titre d'infant de la branche aînée +collatérale, les choses se présenteraient sous un autre aspect.» C'était +là ce que, dans sa conversation du 13 septembre 1843 avec le roi +Louis-Philippe, le comte Appony avait paru admettre au nom du prince de +Metternich; mais, en 1845, l'acte d'abdication de don Carlos et le +manifeste de son fils l'infant Charles-Louis exclurent toute idée de +concessions semblables; et je retrouve en 1846, dans une lettre du +marquis de Villafranca, l'un des plus modérés partisans de don Carlos, +au duc de Veraguas[87], les mêmes principes, la même obstination noble +et aveugle. Sir Henri Bulwer portait de cette combinaison le même +jugement que M. Bresson: «Autour de la cour, écrivait-il à lord +Aberdeen[88], il y a une coterie qui met en avant le plan d'un mariage +avec le fils de don Carlos; mais ce serait une bien scabreuse affaire. +Cette coterie pense que le trône a besoin d'être fortifié, et que parmi +les carlistes seuls on trouverait un grand nombre d'hommes influents qui +s'uniraient cordialement, à certaines conditions, pour accroître +l'autorité royale. Le fait est que tous les soldats de fortune, comme +Narvaez et Concha, et beaucoup d'autres fort disposés peut-être à aller +très-loin pour faire de la reine Isabelle un souverain absolu, +s'uniraient comme un seul homme contre le projet de donner à don Carlos +ou à son fils la moindre dose de pouvoir, par cette seule et simple +raison qu'ils élèveraient ainsi, contre eux-mêmes, une nouvelle troupe +de rivaux. Tenez pour certain, Mylord, qu'à moins de bien grands +changements dans l'opinion de ce pays, un tel mariage équivaudrait à une +nouvelle guerre civile et à une nouvelle série de révolutions.» + +[Note 85: Le 11 avril 1844.] + +[Note 86: Le 14 avril 1844.] + +[Note 87: Du 2 juillet 1846.] + +[Note 88: Le 3 janvier 1844.] + +Ainsi se resserrait de jour en jour le cercle des prétendants entre +lesquels la reine Isabelle avait à choisir. Nous nous refusions au +mariage français, et le gouvernement anglais s'y déclarait contraire. +Nous faisions la même déclaration à l'égard de tout prince étranger aux +descendants de Philippe V, spécialement du prince Léopold de Coburg. Au +dire de tous les bons juges de l'état des partis en Espagne, le mariage +carliste devenait de plus en plus impossible. Le mariage napolitain ou +un mariage purement espagnol, le comte de Trapani ou l'un des deux fils +de l'infante doña Carlotta, le duc de Cadix ou le duc de Séville, tels +paraissaient donc en 1844, au retour de la reine Christine en Espagne, +les seuls concurrents entre lesquels la question du mariage de la reine +Isabelle fût à décider. + +La négociation engagée en faveur du comte de Trapani fut activement +suivie par le comte Bresson à Madrid et par le duc de Montebello à +Naples; c'était la mission qu'ils avaient reçue et dont le succès devait +être leur propre succès aussi bien que celui de leur gouvernement. Ils +ne négligèrent rien pour obtenir, l'un du gouvernement espagnol, l'autre +du roi de Naples, les démarches et les concessions nécessaires pour +atteindre notre but. Mais ils rencontraient, l'un à Naples, l'autre à +Madrid, des hésitations, des lenteurs, des ajournements qui rendaient +vains leurs efforts: le roi de Naples ne voulait prendre aucune +résolution, aucune initiative sans qu'il lui fût venu de Madrid quelque +ouverture positive et l'assurance du succès; le cabinet espagnol ne +voulait s'engager à rien avant que le roi de Naples eût témoigné son +désir du mariage en dirigeant ouvertement vers ce but la situation, +l'éducation, la vie extérieure et les actes du comte de Trapani: «Je +viens enfin d'obtenir du général Narvaez qu'il écrirait au duc de Rivas +et qu'il toucherait la question du mariage, m'écrivait M. Bresson[89]; +je sors de chez lui; il m'a lu sa lettre et me l'a remise. Je l'envoie à +Montebello. Elle est très-bien. Elle dit au duc de Rivas que le moment +d'entrer en négociation formelle et de prendre des engagements n'est pas +encore venu, et que le gouvernement espagnol doit conserver toute sa +liberté et ne consulter que le bonheur de la reine et l'intérêt du pays; +mais qu'il n'hésite pas à déclarer que, le jour où Sa Majesté aura fait +un choix et le lui aura notifié, il n'omettra, en quelque situation +qu'il se trouve, aucun effort pour qu'elle soit satisfaite, et il ne +doute pas d'y réussir. Il ajoute que les dispositions bien connues de la +reine-mère, les relations de famille et la consanguinité laissent peu de +doute que ce choix ne tombe sur le comte de Trapani; qu'il faut donc +songer dès aujourd'hui à le produire, à le faire voyager, à le préparer +au rôle qui lui est réservé, et à lui concilier les sentiments de la +nation espagnole; que l'éducation qu'il reçoit n'est pas de nature à +produire cet effet, et que, si ce jeune prince ne quitte pas la robe de +jésuite pour le frac militaire, l'Espagne, qui n'entend pas se soumettre +à l'esprit et au régime du cloître, n'accueillera pas favorablement ses +prétentions à la main de la jeune reine........» Trois semaines +après[90], M. Bresson me disait: «Hier le général Narvaez m'a fait lire +la réponse du duc de Rivas; il dit qu'il a fait usage de la lettre du +général, qu'il ne doute pas qu'elle n'ait pour conséquence de retirer +des mains des jésuites le comte de Trapani, qu'il en est temps, que le +duc de Montebello le seconde de tous ses efforts, mais que le roi +Ferdinand est encore retenu dans son incertitude du succès par la +crainte exagérée de passer un jour pour dupe et de n'avoir produit qu'un +candidat malheureux. Quand le général Narvaez a communiqué cette lettre +du duc de Rivas à la reine Christine, elle a fait cette seule +remarque:--«Au lieu d'hésiter, si mon frère entendait bien son intérêt, +il enverrait Trapani à bord de l'escadre du prince de Joinville.»--Je +vous en prie, ajoutait M. Bresson, écrivez tout cela à Montebello, et +que le roi Ferdinand entende de sa bouche la vérité sans déguisement. +Vos paroles seront d'un tout autre poids que les miennes. Il nous gâte +entièrement la position, et bientôt, s'il ne retire son frère de son +collège de jésuites, je serai réduit à vous mander qu'il ne lui reste +plus de chances.» + +[Note 89: Le 14 juillet 1844.] + +[Note 90: Les 9 août et 8 septembre 1844.] + +En communiquant au roi ces lettres de M. Bresson, j'ajoutai[91]: «Le +mariage espagnol nous donnera bien de l'embarras; personne ne nous aide, +pas même ceux dont nous voulons faire les affaires. Il n'y a pas moyen +de tout faire tout seuls, et pour tout le monde.» Le roi me répondit +sur-le-champ: «J'ai été tellement assiégé ce matin que ce n'est qu'en ce +moment que je viens de lire la lettre particulière de Bresson. Cette +lecture m'a fait la même impression qu'à vous, et elle m'a suggéré +l'idée d'une démarche sur laquelle j'aurais été bien aise de vous +consulter avant de la faire; mais, ne vous ayant pas vu et n'ayant aucun +doute que vous ne la trouviez convenable et utile, je vais vous en +informer brièvement. Si, contre mon attente, vous y aviez des +objections, vous aurez le temps de m'en faire part en me les +communiquant avant sept ou huit heures du soir. Je fais dire au duc de +Serra Capriola de venir chez moi ce soir, à huit heures et demie. +J'aurai dans ma poche une copie en forme d'extrait de la lettre de +Bresson. Je me propose non-seulement de la lui faire lire, mais de la +lui donner en le chargeant de l'envoyer au roi de Naples, et de lui dire +en même temps que je ne crois pas pouvoir lui donner une plus grande +marque d'amitié, ni une plus grande preuve de l'intérêt que je porte à +sa famille qui est la même que la mienne, que de lui faire connaître +franchement combien je suis contrarié de ses hésitations, et combien je +les crois nuisibles à nos intérêts communs, particulièrement aux siens, +sans que je puisse découvrir comment ce qu'on lui demande le +compromettrait plus que le grand acte qu'il a fait quand il a reconnu la +reine Isabelle II. Il faut qu'il ne se dissimule pas qu'en faisant cet +acte il a brûlé ses vaisseaux avec la partie adverse, et que tous ces +petits ménagements pour elle ne serviront qu'à faire manquer le mariage +de son frère, et n'empêcheront pas de croire que ce mariage était le but +qu'il se proposait par la reconnaissance de la reine Isabelle. La lettre +de Bresson et la composition des Cortès qui doivent se réunir le 10 +octobre ne me laissent pas de doute que le mariage de Trapani peut +s'arranger aujourd'hui si le roi de Naples veut parler et agir, et +surtout retirer son frère de chez les jésuites; mais il faut lui dire +que le moment critique est arrivé, le moment de réussir ou de manquer; +et je me propose de dire nettement à Serra Capriola que, si le roi de +Naples continue à se laisser duper par les intrigues qui s'agitent +autour de lui pour faire avorter un mariage dont nous ne nous sommes +mêlés que sur ses désirs très-vivement exprimés; s'il ne se décide pas à +faire ce sans quoi il est évident qu'il n'y a plus de chances de succès, +nous cesserons, sans doute avec un vif regret, mais pourtant +positivement, de nous occuper du mariage de son frère; nous n'en +parlerons plus, tant à Madrid qu'ailleurs, et nous laisserons le champ +libre à une autre combinaison.» + +[Note 91: Le 14 septembre 1844.] + +J'écrivis sur-le-champ à M. Bresson: «Voici ce que le roi m'a répondu +hier soir. Je vous envoie une copie textuelle de son billet dont je veux +envoyer l'original à Montebello. Montrez-le à qui vous jugerez +convenable, si vous jugez qu'il convienne de le montrer à quelqu'un. +J'ai tout à fait approuvé ce qu'a fait le roi. Il faut que nous tirions +le roi de Naples de son apathie, ou que nous sachions si décidément il +n'en veut pas sortir. Il craint deux choses: l'une, d'être pris pour +dupe; l'autre, de voir son frère Trapani, au sortir du couvent, tourner +comme ont tourné le comte de Lecce, le prince de Capoue, etc. On a +intéressé son amour-propre royal et sa conscience fraternelle. Son +amour-propre doit se résigner à quelque risque, et sa conscience peut +prendre, en faisant voyager son frère en Europe, des précautions qui la +rassurent. Je vous tiendrai au courant de ce qu'amènera cette dernière +démarche.» + +Elle n'amena rien de nouveau ni de décisif; le roi de Naples persista +dans son irrésolution et son inertie. J'incline à croire qu'outre sa +crainte de se brouiller avec les cours de Vienne et de Rome, il doutait +un peu de la sincère et ferme résistance du roi Louis-Philippe au +mariage de l'un de ses fils avec la reine Isabelle, et il ne voulait pas +s'exposer à n'avoir fait, dans ses rapports avec la cour de Madrid, que +servir de marchepied à son cousin. Ce doute routinier et inintelligent +le trompait singulièrement, car il avait précisément pour effet de +rendre des chances à la combinaison que le roi Ferdinand redoutait: +«Savez-vous, m'écrivait le comte Bresson[92], ce qui résulte déjà de ces +hésitations du roi de Naples? Les partisans du mariage français se +raniment, Narvaez lui-même; il me disait avant-hier:--«Ce mariage peut +se traiter, s'accomplir sans que vous vous en mêliez; laissez-nous +seulement faire. Soit, je l'admets: l'Espagne aujourd'hui est plutôt un +embarras qu'un surcroît de force; mais donnez-moi trois ans avec un des +fils de votre roi, et je la reporterai au rang de puissance du premier +ordre; et alors, mesurez de quelle importance il sera pour la France, +pour vos possessions d'Afrique, de ne faire qu'un avec elle.»--Je +n'entre pas, vous le pensez bien, cher ministre, dans la discussion de +ces diverses assertions: je détourne la pensée et je combats les +espérances. Mais ne doutons pas d'une conséquence à peu près inévitable +de la conduite équivoque du roi de Naples: aucun autre ministère que +celui présidé par Narvaez n'osera adopter son frère; et les ducs de +Cadix et de Séville n'ayant de partisans nulle part, et les fils de don +Carlos ayant toutes les portes fermées, la question se posera nettement +entre un prince français et un prince allemand; dans un entraînement +d'irritation contre les vues exclusives de ses voisins, dans un +soubresaut d'indépendance, l'Espagne nous laissera de côté et prétendra +choisir, pour elle et pour sa reine, quelque prince homme fait, certain +de l'appui de quelque grande puissance, et qui, par sa personnalité et +par ses alliances, lui apportera de fortes garanties. Elle ne peut +chercher et trouver ce prince qu'en France, en Autriche ou dans le reste +de l'Allemagne. En pareil cas, que comptez-vous faire? Je vous en prie, +répondez-moi aussi nettement que je vais vous dire ma façon de penser. +Je regarde un prince français comme une glorieuse et déplorable +extrémité, un prince allemand comme le coup le plus pénétrant, le plus +sensible à l'honneur de la France, et à l'orgueil, à l'existence +peut-être de notre dynastie. Entre un prince français et un prince +allemand, réduit, adossé à ces termes, je n'hésiterais pas un moment: je +ferais choisir un prince français. Ici, cher ministre, mes antécédents +me donnent le droit de soumettre respectueusement, au roi et à vous, +quelques observations personnelles. En 1831, quand la question s'est +posée, en Belgique, entre le duc de Leuchtenberg et le duc de Nemours, +je me suis trouvé dans une position identique. Je ne rappellerai pas à +Sa Majesté cette conversation que je suis venu chercher à toute bride de +Bruxelles, et que j'ai eue avec elle, le maréchal Sébastiani en tiers, +le 29 janvier, au point du jour. Les circonstances étaient imminentes, +au dedans et au dehors; tout bon serviteur devait payer de sa personne; +j'ai pris sur moi une immense responsabilité: j'ai fait élire M. le duc +de Nemours, et je n'hésite pas à reconnaître que je l'ai fait sans +l'assentiment du roi et de son ministre. C'était très-grave pour ma +carrière, pour ma réputation même; j'ai touché à ma ruine; toute la +conférence de Londres, M. de Talleyrand y compris, lord Palmerston avec +fureur, s'était liguée contre moi. Le roi et le maréchal Sébastiani +m'ont soutenu; ils m'ont ouvert une autre route; ils m'ont porté sur un +autre théâtre, et je me suis relevé à Berlin, non sans peine, du bord de +ce précipice. Mais, cher ministre, je ne pourrais repasser par ce +chemin, ni courir de pareils risques; je ne serais plus, aux yeux de +tous, qu'un brûlot de duperie ou de tromperie; on m'accuserait avec +raison d'avoir joué deux peuples amis. Expliquons-nous donc secrètement, +entre nous, mais sans détour; sur quoi puis-je compter? Votre résolution +est-elle prise? Êtes-vous préparé à toutes ses suites? + +[Note 92: Les 8 et 21 septembre 1844.] + +Que le roi de Naples se prononce; que nous sachions à quoi nous en +tenir, et que nous puissions prendre nos mesures en toute connaissance +de cause. Mais si la combinaison napolitaine échoue, si, après avoir +tenté, je l'atteste sur l'honneur, tous les efforts pour la faire +triompher, je me trouve forcément amené, pour épargner à notre roi et à +notre pays une blessure profonde, à faire proclamer un prince français +pour époux de la reine, accepterez-vous ce choix et en assurerez-vous, à +tout prix, l'accomplissement? + +«J'espère, cher ministre, que le roi ne pensera pas, que vous ne +penserez pas qu'en vous adressant une question si grave et si précise, +je m'écarte du respect que je dois et veux toujours observer. +L'imminence du danger a pu seule me conduire à mettre de côté tous les +détours et toutes les circonlocutions d'usage.» + +Il ajoutait en post-scriptum: «Ainsi que vous le désirez, je me tiens en +bons rapports avec la maison de l'infant don Francisco, quoique persuadé +que lui et ses fils ne pèsent guère dans la balance. J'y ai été reçu +dernièrement à bras ouverts et avec des insinuations par le duc de +Cadix. J'envoie de temps en temps ma femme chez les infantes qui se sont +prises, pour elle, de tendresse, et dont la gouvernante, madame d'Araña, +est son amie.» + +Bien loin de me blesser, la franche et hardie question de M. Bresson me +plut et redoubla la confiance que je lui portais déjà; je me tins pour +assuré que nous avions à Madrid un agent qui, dans un moment critique, +n'hésiterait pas à prendre une grande responsabilité, et ne se +laisserait prévenir ni arrêter par aucune intrigue, espagnole ou +diplomatique. Mais l'ardente imagination de M. Bresson allait plus vite +que les événements; le séjour de l'Espagne lui déplaisait, et dans son +impatience d'en sortir bientôt par un succès éclatant, il oubliait ce +qu'il m'avait écrit peu après son arrivée à Madrid[93]: «Le roi connaît +bien l'Espagne; il suffit d'ouvrir les yeux et de regarder pour se +convaincre combien la politique de non-intervention était sage et +nationale. Je me croirais coupable du crime de lèse-patrie si j'en +conseillais jamais une autre. Il n'y aura jamais rien à gagner, il y +aura toujours à perdre à prendre l'Espagne à sa charge. Quand on n'en a +pas été témoin, on ne peut se représenter un pareil état social. + +[Note 93: Le 17 décembre 1843.] + +Que M. le duc d'Aumale et M. le duc de Montpensier rendent grâce à la +haute raison du roi leur père qui leur enlève toute chance d'un pareil +établissement! Pauvres princes! je les plaindrais autant que je me +plains moi-même.» C'était bien sérieusement et sincèrement que le roi +Louis-Philippe avait résolu, dans l'intérêt de la France, de ne pas +accepter, pour l'un de ses fils, la main de la reine d'Espagne, avec les +conséquences françaises, espagnoles et européennes de cette union. Cette +sage et honnête politique nous imposait la loi d'épuiser toutes les +combinaisons, toutes les chances possibles pour éviter l'hypothèse +extrême dans laquelle M. Bresson se plaçait et me demandait de me placer +sans délai, l'absolue nécessité de choisir entre un prince français et +un prince étranger à la France, à ses intérêts en Europe comme à sa race +royale. J'avais, dans mon âme, un parti bien pris sur la conduite à +tenir dans cette hypothèse; mais le jour n'était pas venu de résoudre, +ou seulement de poser une telle question: il y a des choses si +difficiles à faire à propos et dans la juste mesure qu'il ne faut jamais +les dire aux autres, et à peine à soi-même, tant qu'on n'est pas +absolument appelé à les faire. Le jour de l'action obligée a des +lumières imprévues. Nous étions loin d'avoir épuisé toutes les chances +de succès pour la politique que nous avions adoptée, le maintien de +l'alliance franco-espagnole par le maintien, sur le trône d'Espagne, des +descendants de Philippe V. Nous venions au contraire d'ouvrir de +nouvelles perspectives et de nouvelles voies vers ce but. Dans le cours +de l'année 1844, le mariage de M. le duc d'Aumale avec la princesse +Marie-Caroline, fille du prince de Salerne, avait été négocié, conclu, +accompli à Naples; et les premières paroles avaient été dites, les +premiers pas avaient été faits vers le mariage futur de M. le duc de +Montpensier avec l'infante doña Fernanda, quand la question du mariage +de la reine Isabelle aurait été réglée. Le premier de ces faits prouvait +que le roi ne tenait pas en réserve, pour le trône d'Espagne, celui des +princes ses fils auquel les Espagnols avaient d'abord pensé, et il nous +donnait à Naples, en faveur du comte de Trapani, de nouveaux moyens +d'action. Le second nous assurait le bon vouloir de la reine Christine +pour notre politique en Espagne, et nous mettait en mesure de prévenir +ou de déjouer les menées hostiles dont elle pouvait être l'objet. Je mis +M. Bresson parfaitement au courant des démarches déjà faites ou +préparées et des espérances que nous étions en droit de concevoir pour +la conclusion de notre oeuvre; et sans répondre directement à la +question qu'il m'avait posée, je lui témoignai, pour l'avenir comme dans +le présent, la confiance la plus encourageante[94]: «Je ne puis vous +dire quel plaisir et quelle lumière m'apportent vos lettres si +fréquentes, si détaillées, si animées. Le roi en jouit et en profite +autant que moi. Continuez. Votre tâche est grande et difficile; mais +vous êtes au niveau de toutes les tâches.» + +[Note 94: Le 30 octobre 1844.] + +La négociation pour le mariage napolitain fut donc continuée par le +comte Bresson à Madrid et par le duc de Montebello à Naples, avec le +même zèle et avec des alternatives tantôt de chances d'un succès +prochain, tantôt d'obstacles inattendus et d'ajournements indéfinis. Le +roi de Naples fit à peu près toutes les concessions, toutes les avances +qu'on lui demandait: il retira le comte de Trapani de la maison des +jésuites à Rome; le portrait du jeune prince fut envoyé à Madrid et +montré à la jeune reine à qui il parut plaire; elle témoigna plus d'une +fois son désir de se marier; le prince Carini fut muni de tous les +pouvoirs nécessaires pour faire la demande formelle de la main de la +reine; les instructions définitives, les documents officiels furent +expédiés de Naples à Madrid et renvoyés de Madrid à Naples pour recevoir +quelques modifications; des termes furent indiqués, une époque presque +déterminée pour la déclaration publique du mariage et la communication +aux Cortès prescrite par la constitution réformée. Le roi Louis-Philippe +et la reine Marie-Amélie, dans leur correspondance intime avec le roi +Ferdinand à Naples et la reine Christine à Madrid, se félicitaient de +chaque pas en avant, et venaient en aide au travail de nos agents. +Depuis qu'elle avait en perspective le mariage du duc de Montpensier +avec l'infante doña Fernanda, et pourvu que ce mariage fût lié à celui +de la reine Isabelle avec le comte de Trapani, la reine Christine +paraissait décidée en faveur de cette combinaison. Le général Narvaez se +déclarait de plus en plus résolu et prêt à l'accomplir, quels qu'en +fussent l'impopularité et les obstacles. Mais chaque fois qu'on touchait +à l'acte décisif, un incident nouveau survenait qui amenait une nouvelle +irrésolution et un nouveau retard. Il semblait qu'il n'y eut plus rien à +faire pour en finir, et pourtant on n'en finissait pas. + +Cette inertie finale, après tant de démarches et d'apparences royales et +diplomatiques, devait avoir et avait en effet des causes puissantes, les +unes faciles à reconnaître, les autres soigneusement cachées. Le mariage +napolitain était évidemment impopulaire en Espagne; les Espagnols n'y +trouvaient rien de ce qui pouvait les servir ou leur plaire, point de +satisfaction pour leur orgueil, point de force ajoutée à leur force, +point de garantie pour leur nouveau régime constitutionnel. C'était, +comme me le disait M. Bresson, une combinaison prudente, qui convenait à +la France et qu'on pouvait faire agréer et réussir par les hommes +politiques, mais terne, stérile, et qui ne parlait ni aux intérêts des +partis, ni à l'imagination du peuple à qui elle était destinée. Elle +rencontra une résistance opiniâtre, non-seulement dans le camp radical, +mais dans les rangs et jusque dans les rangs élevés du parti modéré; un +moment elle parut sur le point de s'accomplir; trente-cinq députés aux +Cortès, presque tous amis de MM. Mon et Pidal, rédigèrent aussitôt une +sorte de protestation ou remontrance qu'ils se proposaient d'adresser à +la reine, et le gouvernement eut grand'peine à empêcher cet éclat. Cette +impopularité donnait des armes aux diverses oppositions espagnoles et +aux influences étrangères; elle troublait beaucoup lord Aberdeen; il +avait approuvé et presque suggéré lui-même le mariage napolitain; il se +prêtait ainsi à notre principe en faveur des descendants de Philippe V, +et ne voyait, dans son application italienne, aucun inconvénient pour +les intérêts anglais; mais il n'avait nul goût à lutter sérieusement, +pour cette cause, contre le parti radical espagnol, toujours le client +de l'Angleterre, et contre l'opposition déclarée du prince de +Metternich; aussi ne nous donnait-il, dans notre travail pour le comte +de Trapani, point d'appui actif ni efficace: «Notre position dans cette +question est délicate, disait-il; nous reconnaissons l'indépendance de +l'Espagne; nous approuvons un descendant de Philippe V, et nous ne +pouvons, en bonne foi, nous opposer à un prince de Naples; mais parmi +les descendants de Philippe V, je préférerais beaucoup, pour beaucoup de +raisons, un des fils de l'infant don Francisco, et si ce mariage-là +pouvait s'accomplir sans aucun sacrifice de la bonne foi, je le +regarderais comme un coup de maître.» Sir Henri Bulwer, dans son +attitude et son langage à Madrid, allait dans cette voie bien plus loin +que son chef: «Dès les premiers jours de son arrivée, m'écrivait M. +Bresson[95], il a un peu divagué avec moi sur la question du mariage; il +a passé en revue tous les candidats; il diminuait les chances du prince +de Naples; il en découvrait au fils de don Carlos; il croyait celles du +duc de Cadix ou du duc de Séville assez considérables; il disait du +prince de Coburg qu'il ne voyait pas pourquoi l'Angleterre le +soutiendrait, ni pourquoi la France le repousserait; c'était, à ses +yeux, un choix indifférent. Je ne l'ai pas laissé dans le doute sur ce +point.» Dans tout le cours de la négociation, et autant qu'il le pouvait +faire sans se mettre en contradiction patente avec les instructions +loyales bien qu'un peu embarrassées de son chef, sir Henri Bulwer +s'appliqua à faire ressortir l'impopularité du mariage napolitain, à en +décrier les chances, à en seconder les ajournements; et dans les moments +où il se montrait le plus favorable à cette combinaison, il l'acceptait +de façon à ce que, si elle échouait, ce ne fût pas un échec pour son +gouvernement. + +[Note 95: Le 4 janvier 1844.] + +Je ne me faisais point d'illusion sur le peu d'appui qui nous venait du +cabinet anglais dans cette affaire, et je ne voulus pas que nos agents à +Londres et à Madrid fussent, à cet égard, moins avertis que moi. Quand +j'appris que le roi de Naples était allé lui-même à Rome retirer son +frère Trapani du couvent des jésuites, et que c'était lui qui pressait +pour la conclusion du mariage, j'écrivis au comte de Sainte-Aulaire[96]: +«Parlez de tout cela à lord Aberdeen avec le degré de détail et +d'intimité que vous jugerez convenable. Je ne veux pas avoir l'air de +lui rien cacher, et je n'ai rien du tout à lui cacher; nous avons, dans +cette affaire, constamment marché dans le même chemin, toujours d'accord +avec nos premières paroles et fort à découvert. Mais entre nous, +l'allure anglaise, sans m'inspirer méfiance, m'a médiocrement satisfait. +A Madrid, Bulwer a cherché, sur cette question du mariage, à jeter du +trouble dans les esprits, à entr'ouvrir pêle-mêle toutes les portes, à +ménager toutes les chances. A Londres, si je suis bien informé, la +conversation de lord Aberdeen n'a pas toujours été aussi impartiale, au +profit de la combinaison Trapani, que je pouvais m'y attendre d'après +ses premières ouvertures. Son ambassadeur ici, lord Cowley, est le seul +dont le langage ait été, à ce sujet, parfaitement net et conséquent; il +m'a toujours dit:--«Quand en finissez-vous du mariage Trapani? +finissez-en le plus tôt possible; nous n'avons nulle objection à cette +combinaison; elle vide une question délicate; notre seul grand intérêt +est qu'elle soit vidée.»--Au fond, c'est là, je crois, la vraie pensée +du cabinet anglais, et quand la reine Isabelle aura épousé le comte de +Trapani, si elle l'épouse, comme je l'espère, on en sera fort aise au +_Foreign-Office_. Mais on veut ménager les susceptibilités de Madrid en +fait d'indépendance, les jalousies du prince de Metternich quant à +l'Italie, les fantaisies matrimoniales de la maison de Coburg; et pour +vivre en paix avec tout cela, on ne nous aide pas, on nous désavoue et +on nous embarrasse même un peu de temps en temps, dans une affaire +engagée pourtant, au début, d'un commun accord, et dont, en dernière +analyse, on désire comme nous le succès. Voilà l'idée que je me forme, +mon cher ami, de ce qui se passe, sur ceci, dans l'esprit de lord +Aberdeen. Si j'ai raison, réglez d'après cela votre conversation, en +l'instruisant du point où en est aujourd'hui l'affaire. Priez-le de n'en +rien dire, car rien n'est conclu à Madrid; mais je ne veux pas qu'il +croie que nous lui avons caché notre progrès. Si j'avais trouvé, de sa +part, un concours plus complet et plus actif, je le lui aurais fait +suivre jour par jour.» + +[Note 96: Le 5 avril 1845.] + +Le mariage napolitain courait un péril plus grave que les hésitations ou +les embarras de lord Aberdeen; c'était au coeur même de la place et +parmi ses défenseurs apparents que cette combinaison manquait d'un +solide appui. La reine Christine n'en désirait pas sérieusement le +succès. Entre les femmes qui ont régné et gouverné à travers les plus +violents orages et les plus périlleux écueils de la vie publique et de +la vie privée, la reine Christine est peut-être la seule qui se soit +trouvée lancée dans la grande action politique plutôt par situation et +nécessité que par ambition et de sa propre volonté. Elle avait plus de +goût pour le bonheur que pour le pouvoir, et elle tenait plus aux +intérêts et aux agréments de la famille qu'à l'éclat et au travail du +trône. Pourtant, quand les événements publics l'ont mise à de rudes +épreuves, elle n'a manqué ni de courage, ni de sagesse, ni de bon +vouloir intelligent et persévérant. Dans mes relations et mes +conversations avec elle, j'ai toujours été frappé de la justesse de son +esprit, de la modération de ses sentiments, et d'une sagacité +impartiale, même envers ses ennemis, qui semblait aller jusqu'à +l'indifférence. Son séjour en France et ses rapports intimes avec le roi +Louis-Philippe, la reine sa tante et toute la famille royale l'avaient +remarquablement éclairée et charmée; elle s'y était convaincue que, dans +l'intérêt de la jeune reine et de l'infante ses filles comme de la +nation espagnole, et dans son intérêt à elle-même, l'union avec la +France, son gouvernement et ses princes était ce qu'il y avait de plus +naturel et de plus désirable. A côté de cette conviction devenue son +sentiment dominant, s'en était établie une autre: la nécessité, pour sa +fille Isabelle et pour l'Espagne, d'un mariage qui leur assurât un allié +puissant, intéressé à leur prospérité et à leur repos. La France +d'abord, l'Angleterre ensuite, offraient seules à la reine Christine +cette perspective et cette garantie. Le mariage français avant tout, et +à son défaut le mariage Coburg, telle fut dès lors sa vraie et constante +pensée. Quand l'un et l'autre de ces deux mariages semblaient trop +difficiles à accomplir, la reine Christine se prêtait à des combinaisons +et à des tentatives différentes, mais uniquement par égard pour de +puissants conseils ou pour ses proches parents, avec doute et froideur, +comme on marche dans une voie dont on ne désire pas atteindre le terme; +et quand venait le moment de s'engager définitivement, la reine +Christine saisissait avec empressement tous les moyens d'ajourner et de +revenir à l'espoir de l'une ou de l'autre des deux grandes alliances +dont l'une avait toute sa faveur, tandis que l'autre lui offrait un +solide appui si la première lui manquait. + +A peine rentrée en Espagne, elle reçut en audience particulière la +comtesse Bresson: «Vous devez trouver tout ceci bien triste, lui +dit-elle avec effusion; ah! Paris, le bon air, la vie facile de Paris! +Je ne me suis jamais si bien portée qu'à Paris. Le voyage m'a fatiguée: +quand je ne devrais penser qu'à me reposer, il faut me remettre en +route; il le faut; la santé de ma fille exige les eaux chaudes de +Barcelone; c'est mon devoir. Le mariage, c'est là la grande affaire! +Comment la résoudre? Pourvu qu'elle se termine pour le bien! Je suis +bien contente d'avoir votre mari près de moi pour m'y aider; j'ai tant +de confiance en lui! On avait eu raison de m'assurer à Paris qu'il ne +chercherait qu'à nous être utile. La France me soutiendra[97].» Causant +un jour avec elle, M. Bresson lui dit en riant[98]: «Le chargé +d'affaires de Belgique, à l'ombre du ministre d'Angleterre, glisse de +temps en temps l'offre de son Coburg, et M. Bulwer lui-même m'a dit que +le roi Léopold y pensait encore; je lui ai répondu:--Quand lord +Ponsonby, il y a treize ans, a essayé de pousser au trône de Belgique le +duc de Leuchtenberg, j'ai fait élire en quarante-huit heures le duc de +Nemours; je puis assurer le roi Léopold ou tout autre qu'il ne m'en faut +ici que vingt-quatre pour faire proclamer le duc d'Aumale.--Il ne vous +faudrait pas tant de temps, lui répondit en souriant aussi la reine +Christine, et, si je savais que ce fût le moyen d'arriver à mon but, moi +aussi je pousserais le Coburg.» Elle parlait en toute occasion de son +affection pour le roi, la reine, toute la famille royale, des bontés +qu'ils avaient eues pour elle, et de l'agrément qu'elle avait trouvé +dans leur société. M. Mon, dans un entretien intime avec elle, toucha à +la question du mariage du duc de Montpensier avec l'infante: «Vous savez +bien, lui dit-elle vivement, que les princes français ont toutes mes +préférences, particulièrement celui-là qui ressemble le plus peut-être à +mon oncle; mais ne le dites pas à Bresson: dites-lui, pour punir un peu +mon oncle de ne pas me le donner pour Isabelita, que je veux marier +Luisa avec un Coburg[99].» Elle faisait entrevoir de temps en temps à +ses confidents et à ses amis cette seconde perspective: «C'est bien +dommage, dit-elle à M. Gonzalès Bravo, que l'Angleterre se soit montrée +si malveillante pour nous: ce jeune prince de Coburg est si bien élevé, +si agréable de sa personne! il eût fait un charmant mari pour ma +fille[100].» Avec M. Bresson lui-même, elle alla un jour plus loin: elle +imputait au travail des agents anglais le soulèvement de l'opinion +contre le comte de Trapani: «S'ils s'imaginent par là améliorer les +chances de leur candidat le prince de Coburg, ils se trompent, dit M. +Bresson; notre roi ne permettra jamais, ni à aucun prix, que le trône +d'Espagne sorte de la maison de Bourbon.» La reine Christine reprit avec +une vivacité et une humeur marquées: «Mon oncle doit parler ainsi; +cependant la volonté de la reine ma fille y sera pour quelque chose: +Trapani mis de côté, Montpensier refusé, il ne reste plus de Bourbon, et +la reine lassée, vous savez qu'à cet âge on ne calcule pas, pourra bien +choisir ailleurs[101].» J'eus alors lieu de croire et j'ai acquis depuis +la certitude que, dès la fin de 1843, pendant que la reine Christine +était encore à Paris et lorsque sir Henri Bulwer, près de partir pour +son poste de Madrid, était venu prendre congé d'elle, elle lui avait +témoigné tout le prix qu'elle attachait au bon vouloir de l'Angleterre +pour l'Espagne, et son intention de soutenir le prince de Coburg si, +comme elle le craignait, le mariage de sa fille Isabelle avec l'un des +fils du roi Louis-Philippe devenait décidément impossible. Enfin +quelques paroles de la jeune reine elle-même, expression vive de ses +impressions personnelles, me prouvèrent que l'idée et le nom du prince +de Coburg la préoccupaient autant que la reine sa mère; le général +Narvaez lui parlait d'un camp de manoeuvres qu'il devait former à +Alcala, près de Madrid, et où il réunirait de vingt à vingt-cinq mille +hommes: «Y viendra-t-il des princes français? lui demanda la jeune +reine.--Madame, nous tâcherons d'obtenir cette faveur.--En feras-tu +venir d'autres?--Madame, peut-être.--Un Coburg, par exemple,» +ajouta-t-elle avec malice, et elle attendait que le général nommât le +prince napolitain; mais il se tut et elle ne lui en demanda pas +davantage. Elle s'expliqua plus clairement avec lui un autre jour: «Si +mon mariage se fait promptement, lui dit-elle, ce sera avec Trapani; +s'il tarde un peu, ce sera avec Coburg; s'il tarde beaucoup, ce sera +avec Montemolin[102].» + +[Note 97: M. Bresson à moi, 14 avril 1844.] + +[Note 98: M. Bresson à moi, 8 janvier et 31 mars 1844.] + +[Note 99: M. Bresson à moi, 22 novembre 1844.] + +[Note 100: M. Bresson à moi, 31 mars 1844.] + +[Note 101: M. Bresson à moi, 7 février 1846.] + +[Note 102: M. Bresson à moi, 4 et 11 octobre 1845.] + +A côté de ces symptômes incohérents des dispositions royales, venaient +se placer des indications diplomatiques de même nature: le marquis de +Casa Yrujo, duc de Sotomayor, fut nommé ministre d'Espagne en +Angleterre. «Il est, m'écrivit M. Bresson [103], l'un des membres du +parti modéré qui se révoltent contre les limites qu'on leur a fixées, et +qui entendent sortir du cercle qu'on leur a tracé; il ne vous en fera +pas mystère si, à son passage à Paris, vous le pressez un peu de +questions: il dit, et bien d'autres avec lui, que, si le roi ne donne +pas à l'Espagne un de ses fils, elle prendra, de la main des Anglais, un +Coburg, parce qu'il lui faut, à tout prix, l'appui d'une grande +puissance.» Après l'arrivée du duc de Sotomayor à Londres, M. de +Sainte-Aulaire, sans lui attribuer un langage aussi péremptoire, +m'écrivit[104] qu'il s'était montré hostile au mariage napolitain, et +que lord Aberdeen, en avertissant notre ambassadeur, avait ajouté: «Vous +savez que je suis très-indifférent à cette affaire; mais, pour Dieu, ne +vous y engagez pas trop avant sans autres auxiliaires que la reine +Christine et Narvaez. Je crains que vous ne voyiez surgir à l'improviste +des obstacles qui vous embarrasseront beaucoup.» Le duc de Sotomayor +rendit à Madrid un compte détaillé de ses entretiens avec lord Aberdeen +et des ouvertures que lui-même il lui avait faites: «Sa lettre, me manda +M. Bresson[105], a excité toute l'attention du conseil: on a débattu, +sans toutefois arriver à une conclusion, la question de savoir de quel +côté il serait le plus à propos de chercher un appui quand le jour de +cette grande solution serait venu; et M. Mon, qui cependant n'est pas +napolitain, a coupé court à la discussion en s'écriant +brusquement:--«Alors nous romprions avec la France, et ce serait là le +plus grand danger.»--Le débat a fini en simple conversation.» + +[Note 103: Le 28 septembre 1844.] + +[Note 104: Le 8 avril 1845.] + +[Note 105: Le 8 mars 1845.] + +J'irais au-delà de la vérité si je disais que ces fluctuations et ces +agitations intérieures dans le gouvernement espagnol, reine-mère, reine, +ministres et diplomates, m'inspiraient une inquiétude sérieuse sur la +solution définitive de la question. J'avais une double confiance. +J'étais convaincu que, malgré ses embarras d'esprit et de cour, et tout +en maintenant ses réserves de principe comme ses conseils de prudence, +lord Aberdeen, sincère dans son adhésion à notre politique, ne nous +susciterait aucun obstacle, et ne se prêterait à aucune combinaison +hostile aux descendants de Philippe V. Je me tenais également pour +assuré que, malgré leurs boutades spontanées ou calculées, la reine +Christine, la jeune reine, le général Narvaez, le cabinet et le parti +modéré espagnol avaient, pour l'alliance française, une préférence +décidée, et que, pourvu que, de notre côté, nous fussions fidèles à la +position que nous avions prise et aux perspectives que nous avions +ouvertes, cette préférence déterminerait en définitive leur conduite et +l'événement. Tout ce qui s'était passé, dit ou écrit dans le cours des +années 1844 et 1845 avait établi en moi cette double conviction. + +Ce fut en novembre 1844[106], au plus fort de la négociation engagée +pour le mariage napolitain, que je parlai pour la première fois à M. +Bresson de la possibilité d'un mariage entre M. le duc de Montpensier et +l'infante doña Luisa Fernanda: «Quand la reine Isabelle sera mariée et +aura un enfant, lui dis-je, M. le duc de Montpensier sera fort disposé à +épouser l'infante doña Fernanda. Il trouve ce mariage très-convenable et +très-bon pour lui; seulement ni le roi ni lui ne veulent d'une politique +détournée. Ne prenez pas ceci pour une décision définitive et un +engagement diplomatique. Je vous dis la disposition telle qu'elle est, +et elle est bonne, fort amicale envers l'Espagne, fort loyale envers +tout le monde.» M. Bresson me répondit sur-le-champ[107]: «J'ai laissé +entrevoir au général Narvaez que le mariage de l'infante, conçu dans un +sens plus populaire, pourrait venir en aide à celui de la reine, et que +les deux alliances pourraient être annoncées le même jour. Il a saisi +cette idée avec la vivacité qui le caractérise, et déjà il s'engageait, +si Mgr le duc de Montpensier était offert à l'infante, à seconder cette +union de tous ses efforts; mais tout à coup, par un retour sur +l'engagement qu'il prenait:--«Pourquoi, dit-il, ne pas nous le donner +pour la reine? C'est un prince instruit, élevé à la plus grande école, +qui porte l'habit militaire; il serait pour nous un roi véritable. A la +première nouvelle qu'il nous serait accordé, un frémissement de joie +parcourrait toute l'Espagne; tous les coeurs iraient au-devant de lui; +ce mariage se ferait de telle façon qu'il ne porterait aucune +perturbation dans la politique européenne; on n'entreprend plus +légèrement une guerre aujourd'hui, pour une question de dynastie et +contre un pays qui est dans son droit. Si l'Espagne n'est pas formidable +pour l'attaque, elle l'est encore pour la défense. Nous ne serions pas +un embarras pour vous; ce n'est plus comme au temps de Louis XIV et de +Philippe V, où vous vous vîtes obligés de conquérir le trône; le fils de +votre roi viendrait s'y asseoir à travers les populations accourues et +pleines de joie sur son passage. Et alors vous auriez dans l'Espagne une +alliée fidèle, rendue par vous au repos, déployant ses ressources, amie +de vos amis et ennemie de vos ennemis. Pourquoi donc ne voulez-vous pas +m'écouter et me comprendre?» + +[Note 106: Le 26 novembre 1844.] + +[Note 107: Le 30 novembre 1844.] + +M. Bresson l'écoutait avec grand plaisir et le comprenait à merveille; +mais fidèle à ses instructions, il entra avec lui dans une discussion +affectueuse, uniquement appliqué à le ramener vers le but spécial et +nouveau qu'il lui présentait. «Quand le général Narvaez parla à la reine +Christine de ce projet de mariage du duc de Montpensier avec l'infante: +_Por l'amor de Dios_, s'écria la reine, _que no deja escapar este +Príncipe_[108]; et elle se répandit en témoignages d'affection pour le +roi et la reine, toute livrée à la perspective du bonheur qui attendait +sa fille au sein d'une famille si unie et si exemplaire[109].» Le +général Narvaez pressa M. Bresson de conclure sur-le-champ un compromis +secret pour ce mariage, et M. Bresson eut quelque peine à faire en sorte +que la forme et la sanction de l'engagement fussent réglées plus tard, +comme nous l'entendrions. + +[Note 108: Pour l'amour de Dieu, ne laisse pas échapper ce prince.] + +[Note 109: M. Bresson à moi, 5 avril 1845.] + +Nous en étions là en septembre 1845 quand la reine Victoria vint au +château d'Eu faire au roi Louis-Philippe sa seconde visite. Nous nous +entretînmes à fond, le roi et moi, avec lord Aberdeen, du nouveau pas +que nous avions fait dans la question espagnole, et peu de jours après +le départ de la reine j'écrivis à M. Bresson[110]: «Je suis plus que +jamais en train de maintenir, dans cette question, la politique que j'ai +exprimée à Paris et que vous avez si bien appliquée à Madrid. Je viens +de m'en expliquer complétement avec lord Aberdeen. Je savais +très-indirectement, mais certainement, que le gouvernement anglais était +fort préoccupé de la crainte que notre conduite ne fût pas, au fond, +d'accord avec nos paroles, et qu'en déclinant le mariage de la reine +d'Espagne avec un fils du roi, nous ne fussions sur le point d'épouser +l'infante pour nous emparer, par un détour, de ce trône. Ce serait, de +notre part, aussi peu sensé que peu honorable. Quand nous avons adopté, +sur cette question, la politique que vous savez, quand nous avons +déclaré notre parti pris de ne pas vouloir du trône d'Espagne pour un +fils du roi, et en même temps de ne pas admettre que ce trône pût sortir +de la maison de Bourbon, nous avons parlé et agi sérieusement et +loyalement; non pour éluder une situation embarrassante, mais pour +satisfaire à l'intérêt vrai de la France. Nous suivrons cette politique +soit qu'il s'agisse du mariage de la reine Isabelle ou de celui de +l'infante doña Fernanda, car la question peut se poser sur l'un comme +sur l'autre. Tant qu'à défaut du mariage de la reine et d'enfants issus +d'elle, le trône d'Espagne sera aussi suspendu au mariage de l'infante, +nous nous conduirons pour ce mariage comme pour celui de la reine +elle-même; nous n'y prétendrons pas pour un fils du roi, et nous +n'admettrons pas qu'aucun autre qu'un prince de la maison de Bourbon y +puisse être appelé. Ni l'une ni l'autre des deux soeurs ne doit porter +dans une autre maison la couronne d'Espagne. Quand la reine Isabelle +sera mariée et aura des enfants, le mariage de l'infante aura perdu le +caractère qui nous impose, envers l'un et l'autre, la même politique; et +dès lors, quelles que soient les chances inconnues d'un avenir lointain, +ce mariage nous convient, et nous ne cachons point notre intention de le +rechercher et de le conclure, s'il convient également aux premiers +intéressés. J'ai dit cela à lord Aberdeen. Le roi le lui a dit et redit. +Il est maintenant bien entendu que telle sera notre conduite. Et elle +est trouvée fort sensée, naturelle et loyale.» + +[Note 110: Le 19 septembre 1845.] + +Il fut en même temps bien entendu et reconnu, par lord Aberdeen comme +par nous, qu'en tenant cette conduite nous comptions qu'aucun prince +étranger à la maison de Bourbon ne serait soutenu par le gouvernement +anglais comme prétendant à la main de la reine Isabelle ou de l'infante +sa soeur. Notre sécurité à cet égard était évidemment la condition de +notre renonciation à toute prétention pour les fils du roi. + +Arrivée à ce point, la question semblait, sinon résolue, du moins +pacifiée et en progrès. La perspective du mariage de l'infante doña +Fernanda avec le duc de Montpensier rendait la reine Christine, le +cabinet et le parti modéré espagnols plus faciles pour celui de la reine +Isabelle avec tel ou tel des descendants de Philippe V. Le comte de +Trapani ne devenait pas plus populaire en Espagne; le roi de Naples ne +cessait pas d'avoir des doutes sur le succès de son frère et de tenir en +suspens toute démarche définitive; mais l'opposition de plusieurs des +chefs du parti modéré s'atténuait, et le général Narvaez se montrait +plus que jamais résolu à surmonter les obstacles que rencontrait cette +combinaison. En même temps les deux fils de l'infant don François de +Paule reparaissaient peu à peu sur la scène comme une solution possible; +c'était tantôt le duc de Cadix, tantôt le duc de Séville qui semblaient +retrouver des chances; mais, pour l'un et pour l'autre, l'avenir n'était +plus fermé; les mauvais souvenirs qui avaient pesé sur eux +s'éloignaient; les haines de famille s'étaient refroidies comme les +cendres de l'infante leur mère. Nous ne touchions pas encore au but; +bien des questions restaient encore à résoudre et bien des résolutions à +prendre; la reine Christine s'inquiétait de l'incertitude laissée sur +l'époque à laquelle le mariage de M. le duc de Montpensier avec +l'infante pourrait s'accomplir; elle demandait à la reine Marie-Amélie +sa tante quel était le sens précis de nos paroles quand nous disions +qu'il fallait que ce mariage cessât d'avoir le caractère politique qu'on +pourrait lui attribuer, et la réponse aussi sincère qu'affectueuse de la +reine ne dissipait pas complétement l'inquiétude de sa nièce. Le comte +Bresson, de son côté, regardait comme impossible à exprimer formellement +la condition qu'avant le mariage de sa soeur la reine Isabelle eût des +enfants, tant la fierté et la délicatesse espagnoles, royale et +nationale, en seraient blessées. Il y avait encore là des difficultés +sérieuses; mais dans la situation que nous avions prise et dans la +complète entente qui paraissait établie entre nous et le cabinet +anglais, il y avait aussi un sérieux espoir de les surmonter. + +Vers la fin de 1845, après les entretiens et les témoignages de +confiance mutuelle entre le roi, lord Aberdeen et moi au château d'Eu, +un singulier concours de faits et d'apparences vint obscurcir et +compliquer gravement cette question. Le comte de Jarnac, en ce moment +chargé d'affaires à Londres, m'écrivit[111]: «J'ai eu occasion de causer +avec l'ambassadeur de Russie; il m'a fait des compliments pour vous et +sur les excellentes dispositions de lord Aberdeen. Parlant de l'Espagne, +il m'a dit:--On voit bien comment finira cette question du mariage de la +reine: elle épousera le jeune prince de Coburg; l'Angleterre sera +contente, vous aussi, et tout le monde avec vous.--Comme bien vous +pensez, cher monsieur Guizot, je n'ai nullement répondu de l'appui de la +France:--Oh! m'a dit en riant le baron de Brünnow, lord Aberdeen ne veut +pas non plus cette combinaison; mais elle se fera à son insu.--Comme je +ne vois jamais grand intérêt à discuter avec M. de Brünnow les sujets de +nos dissentiments possibles avec lord Aberdeen, je me suis borné à dire +que, le prince Léopold de Coburg étant à Paris, il n'aurait pas de peine +à s'assurer des dispositions réelles de notre cour. Vous jugerez, +d'après vos informations générales, de la valeur de ces présomptions +plus ou moins sincères du baron de Brünnow. Dans tous les cas, j'en +dirai un mot à lord Aberdeen à la première occasion.» + +[Note 111: Le 2 novembre 1845.] + +Le jeune prince Léopold de Coburg était alors en effet à Paris avec son +père et sa mère, le duc et la duchesse Ferdinand de Coburg: ils +traversaient la France pour se rendre à Londres et de là à Lisbonne où +ils devaient passer quelques mois auprès de la reine doña Maria et du +roi son mari, frère du prince Léopold. Et en même temps que ce voyage +s'accomplissait, M. Bresson m'informait qu'il y avait à Madrid un +redoublement de tentatives plus ou moins directes et d'intrigues plus ou +moins obscures qui semblaient naître autour de sir Henri Bulwer, et qui +pénétraient jusque dans le palais de la jeune reine pour y cultiver les +chances du prince de Coburg. J'écrivis sur-le-champ à M. de Jarnac[112]: + +[Note 112: Le 7 novembre 1845.] + +«En addition ou en commentaire à ce que vous a dit M. de Brünnow sur le +mariage espagnol, je vous envoie tout ce que me mande M. Bresson, en +date des 18 et 29 octobre. Maintenant quel est le sens et le lien de +tous ces faits? Comment sir Henri Bulwer insinue-t-il à M. Donoso Cortès +ce que M. de Brünnow vous prédit, à vous, comme certain? Par quel hasard +un M. Buschentall vit-il dans l'intimité de sir Henri Bulwer, et +arrive-t-il de Londres quelques jours avant de s'introduire dans le +palais de la reine Isabelle pour séduire des femmes de chambre, lui mal +parler de sa mère et de son ministre, et lui offrir pour mari un prince +de Coburg qui, à ce même moment, passe en effet à Paris et à Londres +pour se rendre à Lisbonne, d'où l'on promet qu'il viendra bientôt à +Madrid? Et par quel autre hasard le ministre de l'empereur de Russie à +Londres est-il si bien au courant de ce qui intéresse les Coburg en +Espagne et si sûr de leur succès, et cela au moment même où l'empereur +son maître arrive à Palerme, chez ce roi de Naples dont le frère est le +concurrent matrimonial du prince de Coburg? Quelle est, sous toutes ces +apparences, la part réelle de chacun de ces souverains, princes et +ministres, dans ce travail si vif et si mêlé pour la main de cette jeune +reine qui a tant d'envie de se marier et si peu de maris à choisir parmi +tant de prétendants? Si vous avez, mon cher Jarnac, une réponse à ces +questions, envoyez-la-moi, je vous prie. Je sais tout ce qu'il peut y +avoir de mensonge dans les apparences et de bizarrerie insignifiante +dans les coïncidences de faits ou de paroles, et je suis peu disposé à +croire que, même dans le pays de Figaro, l'intrigue joue un aussi grand +rôle qu'elle en a ou qu'elle veut en avoir l'air. Mais convenez qu'il y +a, dans tout ceci, quelque chose d'assez singulier et de quoi exercer +l'esprit des gens qui voient partout des énigmes et des piéges. + +«Laissons là les piéges et les énigmes. Évidemment l'intrigue Coburg est +très-active à Madrid. Le foyer en est à Lisbonne. La prochaine arrivée à +Lisbonne du prince Léopold va donner à l'intrigue un redoublement +d'intensité. Il est parti hier pour Londres avec son père le duc +Ferdinand. Ils y passeront huit jours et s'embarqueront à Falmouth ou à +Plymouth, sur un bâtiment que leur donne la reine d'Angleterre. Avant +quinze jours donc, ils seront à Lisbonne. Avant-hier, à Saint-Cloud, au +baptême du duc de Penthièvre, j'ai dîné à côté du prince Léopold. Il m'a +tenu un langage fort dégoûté de la Péninsule en général, de ses +oscillations révolutionnaires, de toute prétention politique, et m'a +parlé de la vie et du bonheur domestique comme de son seul voeu. Mais la +veille, à Saint-Cloud aussi, il parlait d'un voyage à cheval, +_incognito_, en Espagne et à Madrid. Causez de cela avec lord Aberdeen, +à coeur ouvert, comme vous causez de tout. Pour lui comme pour nous, je +le sais, la position est délicate; mais quand il s'est agi des chances +de mariage de ses fils à Madrid (et vous savez si elles étaient, si +elles seraient encore belles), le roi n'est pas resté neutre ni inerte; +il a positivement déclaré qu'il refuserait, qu'il ne voulait pas +compromettre, même à ce prix, sa politique générale et l'équilibre de +l'Europe. Nous avons bien droit d'attendre qu'à Londres on ne soit pas +non plus neutre et inerte quand il s'agit d'écarter ce que nous ne +pouvons accepter, ce que nous n'accepterons certainement pas. Qu'on ne +laisse donc au prince Léopold de Coburg aucune possibilité de se +présenter, ni de donner à croire qu'il se présente sous les couleurs et +avec l'aveu de l'Angleterre. Que tous les barbouillages subalternes +qu'on tente, vous le voyez bien, et qu'on tentera encore à Madrid dans +ce sens, soient frappés d'avance de discrédit et d'impuissance. J'ose +dire qu'on nous doit cela, et que, si nous ne demandons pas un concours +actif pour le candidat qui nous convient, c'est bien le moins qu'on +supprime toute apparence de concours, même tacite, pour le candidat qui +ne nous convient pas.» + +Avant même d'avoir reçu ma lettre, M. de Jarnac s'entretint avec lord +Aberdeen et lui répéta les propos de M. de Brünnow en lui demandant si, +de son côté, il n'avait rien vu ni rien appris sur les projets des +princes de Coburg pour un voyage ou un mariage en Espagne: «Vous savez, +lui dit lord Aberdeen, que sur cette question nous sommes parfaitement +d'accord. Notre point de départ, nos principes abstraits ne sont +peut-être pas les mêmes; mais, dans le fait, je veux, comme vous, un +prince de Bourbon sur le trône d'Espagne. C'est là ce que je pense bien +sincèrement; c'est ce que je dis, ce que j'écris, ce que je recommande. +Maintenant je ne puis empêcher d'autres princes, et des princes de +Coburg surtout, d'avoir aussi leurs principes et leurs vues et d'agir en +conséquence.--Nous sommes sûrs de la sincérité de vos paroles comme de +nous-mêmes, lui répondit M. de Jarnac, et nous savons que nous n'avons à +craindre aujourd'hui ni un malentendu, ni un travail ou un jeu séparé, +de part ou d'autre. Mais si le prince Léopold vient à Londres pour aller +ensuite en Espagne, il est essentiel qu'il sache ici quelle est votre +pensée sur ses prétentions possibles à la main de la reine Isabelle. Si, +après tout ce qui a été dit et convenu entre vous et nous, nos princes +non encore mariés allaient parcourir l'Espagne, y recueillir les +suffrages des partisans si nombreux de l'alliance française et faire +leur cour à la reine, vous seriez fondés à voir là autre chose qu'une +simple visite de famille. Vous ne laisserez donc pas s'établir, sous le +patronage apparent de l'Angleterre, une candidature dont le succès vous +paraît à vous-même si peu désirable.--Mais, reprit lord Aberdeen, les +princes de Coburg ne sont point des princes anglais; je n'ai sur eux +aucune action directe, et, en définitive, la reine d'Espagne reste libre +d'en choisir un pour époux, s'il lui plaît.» M. de Jarnac rappela alors +toutes les raisons, toutes les considérations dont nous nous étions si +souvent entretenus, lord Aberdeen et moi, et qui avaient déterminé notre +accord sur la question espagnole: «Lord Aberdeen en a reconnu toute la +valeur, me dit M. de Jarnac, et il m'a demandé, en terminant, de lui +donner quelques extraits de votre correspondance qui définissent bien +clairement vos vues sur les candidatures que vous repoussez en Espagne. +Vous devinez l'usage qu'il se propose d'en faire, s'il y a lieu.» Il +ajoutait en post-scriptum: «J'ai revu ce matin lord Aberdeen; il m'a +dit:--Je viens d'être invité à Windsor, sans doute pour y rencontrer les +princes de Coburg. Que voulez-vous que je leur dise? que voulez-vous que +je dise à la reine?--Je lui ai demandé de ne prendre aucune sorte +d'initiative en raison de notre entretien; mais, si on lui parlait d'un +voyage en Espagne, de le déconseiller et de rappeler, dans l'intérêt du +jeune prince comme de la politique générale, votre déclaration que toute +combinaison qui ferait sortir le trône d'Espagne des descendants de +Philippe V trouverait la France décidément hostile.» + +Invité lui-même à Windsor, M. de Jarnac y retrouva lord Aberdeen qui lui +dit aussitôt: «J'ai fait et dit tout ce que vous m'avez demandé, et je +crois pouvoir vous répondre qu'il n'est nullement question ici d'appuyer +ou d'encourager aucune prétention du prince Léopold. Il peut toujours +nous échapper; mais soyez sûr que, si vous précipitez le mariage de la +reine Isabelle avec le comte de Trapani à raison de quelque projet que +vous nous prêteriez en faveur du prince Léopold, vous seriez +complètement dans l'erreur. Du reste, a-t-il ajouté en me quittant, me +disait M. de Jarnac, je vais m'entendre définitivement à ce sujet avec +le prince Albert.--De retour de chez le prince, il m'a fait prier de +passer chez lui:--Tout est maintenant réglé comme vous le souhaitez, +m'a-t-il dit; vous pouvez désormais tenir pour certain qu'il n'y a à +Windsor aucune prétention, aucune vue sur la main de la reine d'Espagne +pour le prince Léopold, et que notre cour, comme notre cabinet, +déconseillera toute pensée semblable, ainsi que tout voyage en Espagne, +sauf peut-être à Gibraltar. Je puis vous répondre, sur ma parole de +_gentleman_, que vous n'avez rien à craindre de ce côté; le prince +(Albert) comprend parfaitement notre politique commune, et il s'y +ralliera absolument, dans la même mesure que le cabinet lui-même[113].» + +[Note 113: M. de Jarnac à moi, lettres des 2, 5, 10, 11 et 12 novembre +1845.] + +J'étais alors et je reste aujourd'hui profondément convaincu de la +parfaite sincérité du prince et du ministre dans leurs intentions et +leurs paroles; mais les princes et les ministres ne savent pas assez +combien ceux qui les entourent sont empressés à servir leurs fantaisies +présumées, et tout ce que le pouvoir a de peine à prendre pour qu'on +fasse ce qu'il prescrit au lieu de le flatter dans ce qui peut lui +plaire. Tantôt avec plus, tantôt avec moins de réserve, les menées en +faveur du prince de Coburg continuèrent en Espagne: «Il y a bien quelque +amendement, m'écrivait M. Bresson; le secrétaire de la légation anglaise +à Lisbonne, qui résidait depuis près d'un an à Madrid en intimité avec +tous nos adversaires, M. Southern est retourné à son poste; Bulwer +déclare qu'il n'est pas chargé d'appuyer les prétentions du prince de +Coburg; il a même donné lecture, à une personne qui devait le rapporter +à la reine Christine, d'une dépêche de lord Aberdeen qui lui prescrivait +de s'en abstenir. Mais depuis l'arrivée de ces princes à Lisbonne, les +agents secrets se sont remis à l'oeuvre; M. Gonzalès Bravo écrit qu'à +une réception de la cour il a été assailli d'allusions par ses +collègues; au ministre d'Autriche qui lui disait en lui montrant le +prince Léopold:--«Voilà le candidat»,--il a répondu:--«Il y a des +candidats, et non pas un candidat;--un autre assurait malignement que le +bel uniforme du prince réussirait en Espagne: «Pour réussir en Espagne, +a dit M. Bravo, il faut porter un uniforme espagnol[114].» On persistait +à annoncer le prochain voyage du prince Léopold de Lisbonne à Gibraltar, +de Gibraltar à Cadix et de Cadix... où? Ce jeune prince était +évidemment, pour les adversaires de la politique française, une arme et +une chance qu'ils ne voulaient pas abandonner. Et j'apprenais en même +temps de Londres qu'à propos de la question des lois sur les céréales le +cabinet de sir Robert Peel était près de se dissoudre, que les ministres +avaient donné leur démission, et que le _Foreign-Office_ allait +probablement repasser des mains de lord Aberdeen dans celles de lord +Palmerston. + +Je jugeai que le moment était venu de donner à notre politique toute sa +portée, et à nos agents des instructions positives sur le cas extrême +qui se laissait entrevoir. J'écrivis au comte Bresson[115]: «Voyons +sur-le-champ, entre nous, quels seront probablement les embarras de +l'avenir, et prévoyons par quelle attitude, par quel langage il faut, +dès à présent, nous y préparer. + +[Note 114: M. Bresson à moi, les 22 novembre, 1er et 15 décembre 1845.] + +[Note 115: Le 10 décembre 1845.] + +«La base de notre politique générale envers l'Espagne, spécialement dans +la question des mariages de la reine et de l'infante, c'est le ferme +dessein de prévenir, entre les deux principaux alliés de l'Espagne, la +France et l'Angleterre, le retour de cette rivalité active, de ces +luttes acharnées qui ont fait et qui feraient encore tant de mal à +l'Espagne d'abord, et aussi à l'Europe. + +«Cette politique est dans l'intérêt de l'Espagne aussi bien que de la +France. + +«L'Espagne a maintenant deux intérêts supérieurs, dominants, auxquels +tous les autres doivent être subordonnés. Un intérêt de politique +intérieure, qui est de fonder son gouvernement et son administration, +d'assurer au dedans sa tranquillité, sa prospérité et sa force. Un +intérêt de politique extérieure, qui est, je n'hésite pas à le dire, de +s'unir intimement avec la France, et de reprendre par là son rang en +Europe, en conservant son indépendance et son repos. + +«Pour le succès de ces deux intérêts, la cessation de toute lutte active +et vive entre la France et l'Angleterre, à propos de l'Espagne, est +indispensable. + +«Notre politique est donc, dans son principe général, espagnole aussi +bien que française, et conforme à l'intérêt supérieur et commun des deux +pays. + +«Quand donc, dans la question spéciale du mariage soit de la reine, soit +de l'infante, nous écartons toute combinaison qui remettrait la France +et l'Angleterre en lutte vive sur le terrain de l'Espagne, loin que +l'Espagne puisse s'en plaindre et s'en choquer, elle doit nous approuver +et nous seconder de tout son pouvoir; car, en cela, nous avons à faire +et nous faisons réellement, à l'intérêt supérieur et commun des deux +pays, le sacrifice d'intérêts et de penchants qui nous sont très-chers, +et que nous suivrions bien volontiers si la grande et saine raison +d'État ne nous le déconseillait pas. + +«Mais pour que cette politique soit praticable et atteigne son but, il +faut qu'elle soit acceptée et pratiquée des deux côtés, par l'Angleterre +comme par la France, avec la même modération et la même loyauté. + +«Si donc, pendant que nous travaillons à écarter, pour le mariage soit +de la reine, soit de l'infante, toute combinaison qui ranimerait la +lutte franco-anglaise en Espagne, on n'en faisait pas autant de l'autre +côté, si au contraire on préparait ou on laissait se préparer sans +obstacle une combinaison contraire au principe proclamé par nous et +accepté par le cabinet anglais (le trône d'Espagne ne doit pas sortir +des descendants de Philippe V), combinaison qui nous contraindrait à +rengager nous-mêmes la lutte que nous voulons assoupir, évidemment nous +ne saurions accepter, et décidément nous n'accepterions pas une telle +situation. + +«Plus j'y regarde, plus je demeure convaincu qu'il y a, en Espagne et +autour de l'Espagne, un travail actif et incessant pour amener le +mariage d'un prince de Coburg soit avec la reine, soit avec l'infante. +Le gouvernement anglais ne travaille pas positivement à ce mariage, mais +il ne travaille pas non plus efficacement à l'empêcher; il ne dit pas, à +toute combinaison qui ferait arriver un prince de Coburg au trône +d'Espagne, un _non_ péremptoire, comme nous le disons, nous, pour un +prince français. + +«Et, de leur côté, la reine Christine et le gouvernement espagnol +veulent se servir de la crainte que nous avons d'un mariage Coburg pour +s'assurer le mariage Montpensier, tout en se ménageant la possibilité du +mariage Coburg pour le cas où le mariage Montpensier viendrait à +manquer. + +«Nous ne pouvons, mon cher comte, jouer en ceci un rôle de dupes. Nous +continuerons à suivre loyalement notre politique, c'est-à-dire à écarter +toute combinaison qui pourrait rallumer le conflit entre la France et +l'Angleterre à propos de l'Espagne. Mais si nous nous apercevions que, +de l'autre côté, on n'est pas aussi net et aussi décidé que nous; si par +exemple, soit par l'inertie du gouvernement anglais, soit par le fait de +ses amis en Espagne et autour de l'Espagne, un mariage se préparait, +pour la reine ou pour l'infante, qui mît en péril notre principe--les +descendants de Philippe V--, et si cette combinaison avait, auprès du +gouvernement espagnol, des chances de succès, aussitôt nous nous +mettrions en avant sans réserve, et nous demanderions simplement et +hautement la préférence pour M. le duc de Montpensier. + +«Voilà notre plan de conduite, mon cher comte. Il n'a rien que de +parfaitement conséquent et loyal; et en même temps il est efficace pour +déjouer, soit d'avance, soit au moment critique, l'intrigue Coburg ou +toute autre. Je vous en remets avec confiance l'exécution. Vous êtes +ainsi armé pour le présent et pour l'avenir. Vous ne ferez, j'en suis +sûr, usage de ces diverses armes qu'en cas de nécessité et au moment +opportun. Maintenez notre politique jusqu'au bout, aussi longtemps qu'on +ne nous la rendra pas impossible en faisant prévaloir contre nous une +combinaison contraire à notre principe qu'on a accepté. Et si vous vous +trouviez réduit à cette extrémité, arrêtez cette combinaison à l'aide du +moyen que je vous mets entre les mains, et référez-en sur-le-champ à +nous, en tenant quelques jours les choses en suspens.» + +M. Bresson accueillit avec joie et comprit très-bien mes intentions dans +leur vrai sens et leur juste mesure. Je fus, de mon côté, rassuré quant +à la durée du ministère anglais; après quelques jours de crise stérile, +sir Robert Peel et ses collègues avaient retiré leurs démissions et +repris le pouvoir. Mais en Espagne, la situation se compliqua et +s'aggrava singulièrement; l'un des descendants de Philippe V, le second +fils de l'infant don François de Paule, l'infant don Enrique, duc de +Séville, se livra complétement au parti radical, à ses intrigues comme à +ses maximes; il adressa à la reine, contre le mariage napolitain, une +protestation inconvenante et presque menaçante, perdit ainsi, dans le +parti modéré comme à la cour, ses chances de succès, et reçut du +gouvernement espagnol un ordre d'exil qui le contraignit à se retirer en +France où son attitude envers le roi fut quelque temps équivoque et +embarrassée. Le chef du cabinet, le général Narvaez jeta le gouvernement +et lui-même dans un trouble violent; rien ne semblait manquer à sa +fortune: le parti modéré s'était rallié autour de lui; la reine l'avait +fait duc de Valence; il dominait dans le pays et dans l'armée. Ce +n'était pas assez pour ses passions; toute contradiction lui était +devenue insupportable; on le disait engagé dans d'immenses spéculations +que gênait le bon ordre financier de M. Mon: «Poussé par les intrigants +qui l'assiégent jusqu'à son chevet avant qu'il ferme et aussitôt qu'il +ouvre les yeux, m'écrivait M. Bresson[116], il nous replonge dans une +crise ministérielle, sans motif réel aucun, avec une majorité refaite au +congrès, avec une presse contenue et un peu intimidée, avec des +collègues dévoués et honnêtes gens, sous le vain prétexte que le trône +est en péril et qu'on lui refuse les moyens de le sauver. Hier, au +baise-main pour l'anniversaire de l'infante, il est venu m'annoncer +qu'il était décidé à donner sa démission:--«Je suis découragé, dégoûté, +fatigué, me disait-il; un de ces jours je me brûlerai la cervelle. Je +vois le danger et ne puis y remédier. Ne pensez pas que je me trompe; +j'ai un esprit qui y voit aussi clair que celui de Dieu[117].»--Si vous +avez eu le loisir d'entendre aux _Italiens_ le bel opéra de +_Nabuchodonosor_, c'est la scène du second acte; il n'y manque que le +feu du ciel, et peut-être ne l'attendrons-nous pas longtemps.» La crise +éclata bientôt en effet; en vain M. Bresson s'employa très-activement et +réussit quelques semaines à la conjurer: «Hier, m'écrivit-il[118], +Narvaez a forcé la jeune reine à accepter sa démission; ce n'est pas +trop dire. Il a déclaré qu'à aucun prix il ne continuerait au pouvoir +avec ses collègues; il a prié, protesté, pleuré, menacé de se brûler la +cervelle; et après avoir conduit la reine chez sa mère où il a renouvelé +la même scène, il est sorti, laissant, sans avoir obtenu leur +consentement, sa démission entre les mains de leurs Majestés.» Et trois +jours après[119]: «Enfin, il est tombé! Cette justice du ciel, que je +vous prédisais quand il prononça au palais ces paroles impies, l'a +frappé; l'orgueil, toujours l'orgueil qui perd l'homme s'égalant à Dieu. +Sa chute a été profonde; tout à coup le vide s'est fait autour de lui; +il a étendu le bras, et n'a plus rencontré que ces quelques intrigants +qui soufflaient à son oreille l'adulation, la calomnie, la méfiance et +l'envie. Certes, il l'a bien voulu; il disait à la reine:--«Madame, on +conspire partout contre moi, même à l'ambassade de France, avec M. Mon +qui y est en ce moment.»--Oui, l'on y conspirait, mais pour le calmer, +pour l'adoucir, pour le rappeler à la raison, pour réveiller en lui de +nobles instincts, pour l'arracher aux angoisses où il était tombé. Quand +il me vit sortir, sans lui avoir parlé, du bal de M. Weisweiler, et +qu'il disait avec amertume à M. de Vilches qui le répétait à +Glücksberg:--«Regardez Bresson; lui aussi, que j'aimais comme mon frère; +cela me brise le coeur;»--il était temps encore; s'il m'eût arrêté, s'il +m'eût demandé de lui ramener ses collègues, ils seraient revenus; ils +auraient oublié ses torts, et il serait debout. + +[Note 116: Le 21 janvier 1846.] + +[Note 117: _Yo tengo un intelecto tan claro como el de Dios_.] + +[Note 118: Le 11 février 1846.] + +[Note 119: Le 14 février 1846.] + +Mais, pour le bien de l'État, pour le sien même, pour le sentiment +public, cet exemple était nécessaire.» + +Les collègues du général Narvaez, ceux-là précisément avec qui il ne +voulait pas rester, MM. Mon et Pidal, se retirèrent comme lui, et +refusèrent de rester avec son successeur, le marquis de Miraflores, +honnête homme conciliant, qui forma un cabinet conciliant comme lui, +mais comme lui inefficace et stérile, bon seulement pour ajourner les +questions, et qui tomba au bout d'un mois, par la seule impossibilité de +vivre. La situation devenait périlleuse: le général Narvaez se releva et +rentra au pouvoir, seul, avec quelques séides ses amis personnels, +accepté, comme un homme fort, par les deux reines alarmées, et +promettant de conclure en trois mois le mariage napolitain: «Ce que je +n'ai que trop prévu et trop prédit est accompli, m'écrivait M. +Bresson[120]: on ne décrète pas précisément l'abolition, mais la +suspension du gouvernement représentatif; la liberté de la presse est +anéantie; les Cortès sont indéfiniment prorogées. Je suis resté +entièrement étranger à ces actes: je les pressentais, et mes conseils au +duc de Riansarès, et à la reine-mère par son intermédiaire, ont eu pour +objet constant de les prévenir. Près du général Narvaez je n'ai tenté +aucun effort: depuis qu'il s'est séparé de MM. Mon, Martinez de la Rosa +et Pidal, je n'ai eu avec lui aucun entretien d'affaires; je savais +d'avance que tout serait inutile. C'est une situation bien grave; +l'intimidation est très-grande, et nous n'avons pas à craindre ici ces +mouvements populaires qui vengent les injures et brisent les trônes en +trois jours; mais l'action lente de l'opinion se fera sentir, et si elle +gagne l'armée, Dieu sait où nous irons.» + +[Note 120: Le 19 mars 1846.] + +Je lui répondis sur-le-champ[121]: «Il n'y a point de direction de +détail pour une telle situation: un mot seulement sur les points fixes +que je vous recommande: 1º le maintien de l'ordre constitutionnel: c'est +notre drapeau. C'est, pour l'Espagne, une nécessité, le seul moyen de +gouvernement, même ébréché et mutilé. En s'en séparant, on tombe dans le +vide. 2º L'union du parti modéré, la présence au pouvoir des hommes +importants du parti modéré. Ce n'est pas trop de tous. Quand ils sont +unis, nous travaillons à maintenir leur union. Quand ils sont brouillés, +nous travaillons à leur réconciliation. Et nous ne nous brouillons avec +aucun, majorité ou minorité, ministres ou non-ministres. Je ne sais +comment le général Narvaez reviendra dans la bonne voie. Je ne puis +croire qu'il aille jusqu'au bout de la mauvaise. Personne en Espagne ne +va au bout de rien, ce me semble. Tenez-vous toujours en mesure de +reconnaître les bonnes velléités et de les seconder: une bienveillance +constante et toujours prête, sans association de responsabilité.» + +[Note 121: Le 25 mars 1846.] + +M. Bresson n'eut pas de peine à suivre mes instructions; elles +convenaient à son penchant autant qu'à sa raison: il avait du goût pour +le général Narvaez, faisait grand cas de sa vigueur politique, voyait en +lui un sincère ami de l'alliance franco-espagnole, et croyait que, dans +l'avenir comme dans le passé, l'Espagne et sa reine pourraient avoir +plus d'une fois besoin de lui. La vivacité des impressions, la violence +des passions, l'impétuosité des résolutions, l'incohérence des actions, +ces traits caractéristiques des hommes du midi rendent difficiles, parmi +eux, les combinaisons longues, l'énergie patiente et l'esprit de suite +dont le régime parlementaire a besoin; mais ils n'excluent point la +noblesse des caractères, la générosité des sentiments, la supériorité +des esprits et tous ces grands instincts de la nature humaine qui ont +autant de charme que de puissance. M. Bresson les avait rencontrés +souvent dans le général Narvaez et se plaisait à y compter toujours. Il +se tint quelque temps à l'écart, évitant les occasions de voir le +président du conseil, et ne se rendant même pas à une entrevue +diplomatique à laquelle sir Henri Bulwer n'eut garde de manquer. Mais +quand le général Narvaez lui fit témoigner par le comte d'Araña sa +surprise et son chagrin d'une telle absence, ajoutant qu'il irait +lui-même le voir le lendemain s'il pouvait disposer d'un moment, M. +Bresson s'empressa de répondre à cet appel: «Je n'avais pas franchi le +seuil du cabinet du général, m'écrivit-il[122], que déjà il m'avait +serré dans ses bras, et exprimé toute la peine que lui avait causée +l'éloignement où je m'étais tenu de lui depuis six semaines. Cet accueil +si amical nous dispensait mutuellement de toute explication; cependant +je lui ai dit que, dans ce qui venait de se passer, mon rôle avait été +en grande partie forcé; qu'il ne devait pas oublier que notre révolution +de Juillet avait été une protestation contre des mesures analogues à +celles qu'il venait de prendre; mais que, le fait accompli sans nous, +nous n'avions d'autre pensée que de l'aider à gagner la grande et +peut-être périlleuse partie qu'il venait d'engager. Il m'a répondu avec +une verve, un entraînement et une lucidité très-remarquables, présentant +les faits qui ont précédé la crise sous un jour spécieux et tout à son +avantage, rendant pleine justice aux qualités, aux talents et aux vertus +de MM. Martinez de la Rosa, Mon et Pidal, protestant du regret profond +qu'il avait éprouvé à se séparer d'eux, les qualifiant d'hommes éminents +et propres chacun à présider le cabinet; généreux dans ses sentiments, +noble dans ses expressions, maître de sa pensée, développant ses plans, +prévoyant les difficultés et y parant; décidé à rendre au pays, après +l'avoir organisé et discipliné, sa liberté et sa constitution; ne +demandant que six mois pour faire élire et convoquer les Cortès; +abjurant tout projet de vengeance, tout intérêt, toute rancune; +uniquement préoccupé d'accomplir une oeuvre salutaire qui lui mérite +l'approbation de la reine et la reconnaissance de l'Espagne. Enfin, +c'était mon Narvaez d'autrefois, tel que je l'ai connu et aimé dans les +beaux jours de Barcelone; un vent funeste avait soufflé sur lui et +troublé ses esprits; M. Martinez de la Rosa peut vous dire à quel point +il était, depuis cinq mois, différent de lui-même. Nous le retrouvons +tout entier; ce qu'il y a de grand, de noble dans sa nature reprendra le +dessus; et remis ainsi en équilibre, il est bien supérieur à tous les +autres et bien plus capable de nous mener au Port.» + +[Note 122: Les 21 et 23 mars 1846.] + +L'amitié est facile à l'espérance. M. Bresson s'aperçut bientôt que les +faits ne répondaient pas à la sienne: «Le général Narvaez, +m'écrivit-il[123], n'a pas longtemps gardé l'équilibre qui paraissait à +peu près rétabli dans son esprit; quand ses passions sont excitées, il +ne se connaît plus et ne se gouverne plus. Aux premières marques +d'opposition qu'il a rencontrées dans deux de ses collègues, au lieu de +prendre des précautions et de les combattre avec des armes courtoises, +son langage est devenu violent et il a presque dicté des conditions à la +reine. Averti à temps du mauvais effet que produisait au palais cet +oubli des convenances, je l'ai mis sur ses gardes; il n'a pas tenu +compte de mes conseils. Alors la reine Christine, ordinairement si +réservée et si prudente, a laissé éclater devant moi ses +sentiments:--«C'est Espartero, m'a-t-elle dit; ce sont les mêmes +exigences; il veut arriver au même but.»--De son côté, la jeune reine +s'exprimait dans des termes semblables:--«Espartero, disait-elle, +gardait du moins avec moi quelques ménagements; celui-ci n'en garde plus +aucun.»--Je vis qu'il était perdu, que toute intervention trop positive +en sa faveur serait inutile et dangereuse, et je me bornai à adoucir sa +chute par quelques bonnes paroles et quelques procédés polis. On a eu +envers lui les torts qu'il avait eus envers MM. Martinez de la Rosa et +Mon. Aucun homme considérable n'a consenti à s'unir avec lui. Il s'était +tué comme homme politique en se séparant des véritables chefs du parti +modéré; il ne restait plus que chef militaire pour faire face aux +émeutes; le jour où l'on s'est à peu près convaincu que d'autres +rempliraient aussi bien cet emploi, on l'a laissé choir.» + +[Note 123: Le 5 avril 1846.] + +L'un des chefs civils du parti modéré, M. Isturiz, fort avant dans la +confiance de la reine Christine, fut chargé de former le nouveau +cabinet. M. Mon hésitait à y entrer; la reine Christine lui semblait +froide: «Accepte, lui glissa-t-elle à l'oreille comme il passait près +d'elle, et ne dis pas que c'est moi qui te l'ai conseillé.» «Elle veut +gouverner, m'écrivait M. Bresson[124], et elle gouverne, mais elle n'en +veut pas les apparences; la responsabilité lui déplaît.» M. Mon accepta, +et M. Pidal avec lui; c'était le parti modéré en possession du pouvoir, +à la cour comme dans les Cortès. Qu'en fallait-il conclure et que ferait +le nouveau cabinet quant au mariage de la reine? Personne n'y voyait +clair: «Cette question du mariage, disait le marquis de Miraflores, +tuera encore deux ou trois ministères.» Ce n'était pas sur la seule +question du mariage que trois ministères venaient de naître et de mourir +en deux mois; le sort incertain du régime constitutionnel, et tantôt +l'inhabileté à le pratiquer, tantôt le danger d'y porter atteinte +avaient aussi grandement contribué à ces crises; les fautes des hommes y +avaient tenu encore plus de place que les difficultés des questions. +Quelles qu'en fussent les causes, le trouble était grand dans le +gouvernement espagnol et l'avenir très-obscur. + +[Note 124: Le 2 mai 1846.] + +Quand on marche sur un sol mouvant et dans les ténèbres, il faut marquer +bien nettement son but et planter de fermes jalons sur la route. En +présence de ce qui se passait en Espagne et dans la prévoyance de ce qui +pouvait s'y passer, je résolus de prendre, vis-à-vis du gouvernement +anglais, à la fois notre associé et notre embarras dans cette affaire, +la même attitude décidée et déclarée, pour les cas extrêmes, que j'avais +prise en Espagne même, dans mes dernières instructions au comte Bresson, +le 10 décembre précédent. J'écrivis à M. de Sainte-Aulaire[125]: +«Envoyez-moi Jarnac pour trois jours. J'ai besoin de causer avec lui des +affaires d'Espagne. Il vous reportera, à vous et à lord Aberdeen, des +choses qu'il serait trop long d'écrire et pour lesquelles rien ne peut +suppléer à la conversation. Qu'il ne perde point de temps. Madrid va +vite quand il s'y met, et je ne veux pas être pris au dépourvu.» + +[Note 125: Le 17 février 1846.] + +M. de Jarnac arriva sur-le-champ. Nous causâmes à fond avec lui, le roi +et moi. Je le mis au courant de tous les _imbroglios_, de toutes les +scènes, de toutes les chances de Madrid, et je le renvoyai, le 27 +février, à M. de Sainte-Aulaire: «Je lui ai dit et il vous redira tout +ce que j'aurais voulu vous dire. Je lui ai remis de plus le _mémorandum_ +ci-joint, qui contient le résumé de la situation, et doit être le thème +de vos conversations et des siennes avec lord Aberdeen. Il importe que +Jarnac répète à lord Aberdeen le commentaire très-développé que le roi +et moi nous lui en avons fait à lui-même. Tout ceci est fort délicat et +doit être très-ménagé, mais aussi très-net, car je tiens également à +être loyal et à n'être point dupe.» + +_Mémorandum remis le 27 février 1846 à M. le comte de Jarnac_. + +§ Ier. + +Le principe que nous avons soutenu et que le cabinet anglais a accepté +comme base de notre politique, quant au mariage de la reine d'Espagne, +devient d'une application fort difficile et fort incertaine. + +Voici quelle est maintenant la situation des princes descendants de +Philippe V, et prétendant ou pouvant prétendre à la main de la reine +d'Espagne: + +Le prince de Lucques est marié. + +Le comte de Trapani est fort compromis: 1º Par l'explosion qui a eu +lieu contre lui; 2º Par la chute du général Narvaez. + +Les fils de l'infant don François de Paule sont fort compromis: 1º par +leurs fausses démarches; 2º par leur intimité avec le parti radical et +l'antipathie du parti modéré; 3º par le mauvais vouloir de la reine-mère +et de la jeune reine elle-même. + +Les fils de don Carlos sont, quant à présent, impossibles: 1º par +l'opposition, hautement proclamée, de tous les partis; 2º par leur +exclusion formellement prononcée dans la constitution; 3º par leurs +propres dispositions, toujours fort éloignées de la conduite qui +pourrait seule leur rendre quelques chances. + +La situation actuelle des descendants de Philippe V, dans la question du +mariage de la reine d'Espagne, est donc devenue mauvaise. + + +§ II. + +J'aurais beaucoup à dire sur les causes de ce fait. Je ne relèverai que +deux points: + +1º Nous avons constamment témoigné, pour tous les descendants de +Philippe V sans exception, des dispositions favorables. Nous avons dit +et répété, à la reine Christine elle-même que les infants, fils de don +François de Paule, nous convenaient très-bien. Nous avons fait ce qui +était en notre pouvoir pour rendre possibles les infants fils de don +Carlos. Si nous avons spécialement demandé le comte de Trapani, c'est +que son succès nous a paru plus probable que celui de tout autre, à +cause du bon vouloir de la reine Christine et de la jeune reine. + +2º Le cabinet anglais ne nous a prêté, pour la combinaison Trapani, +aucun concours actif et efficace. Il a gardé une neutralité froide; et +son inertie a laissé un libre cours à toutes les hostilités, à toutes +les menées, soit des Espagnols, soit même des agents anglais inférieurs, +que son concours net et actif aurait contenues. + + +§ III. + +Quelles qu'en soient les causes, le fait que les difficultés du mariage +de l'un des descendants de Philippe V avec la reine Isabelle se sont +fort aggravées est incontestable. + +Et en même temps un travail très-actif se poursuit et redouble en ce +moment pour marier le prince Léopold de Coburg, soit à la reine +Isabelle, soit à l'infante doña Fernanda. + +La cour de Lisbonne est le foyer de ce travail. Les correspondances, les +journaux portugais et espagnols le révèlent évidemment. + +On affirme que le prince Léopold de Coburg, qui doit être parti le 24 +février de Lisbonne pour Cadix, Gibraltar, Alger, Malte et l'Italie, +fera, secrètement ou publiquement, un voyage à Madrid. Beaucoup de +circonstances rendent cette affirmation vraisemblable. + + +§ IV. + +Nous avons été et nous voulons être très-fidèles à la politique que nous +avons adoptée et aux engagements que nous avons pris quant au mariage, +soit de la reine Isabelle, soit de l'infante doña Fernanda. + +Mais si l'état actuel des choses se prolonge et se développe, nous +pouvons arriver brusquement à une situation où nous serons: + +1º Placés sous l'empire d'une nécessité absolue pour empêcher que, par +le mariage, soit de la reine, soit de l'infante, notre politique reçoive +en Espagne un échec que nous n'accepterions pas. + +2º Libres, pour l'un comme pour l'autre mariage, de tout engagement. + +C'est ce qui arriverait si le mariage, soit de la reine, soit de +l'infante, avec le prince Léopold de Coburg ou avec tout autre prince +étranger aux descendants de Philippe V, devenait probable et imminent. + +Dans ce cas, nous serions affranchis de tout engagement et libres d'agir +immédiatement pour parer le coup en demandant la main, soit de la reine, +soit de l'infante, pour M. le duc de Montpensier. + + +§ V. + +Nous désirons sincèrement et vivement que les choses n'en viennent point +à cette extrémité. + +Nous ne voyons qu'un moyen de la prévenir. C'est que le cabinet anglais +s'unisse activement à nous: + +1º Pour remettre à flot l'un des descendants de Philippe V, n'importe +lequel, le duc de Séville ou le duc de Cadix, aussi bien que le comte de +Trapani, et préparer son mariage avec la reine Isabelle. + +2º Pour empêcher, en attendant, le mariage de l'infante soit avec le +prince Léopold de Coburg, soit avec tout prince étranger aux descendants +de Philippe V. + +Nous croyons que, par l'action commune et bien décidée des deux +cabinets, ce double but peut être atteint; et nous nous faisons un +devoir de loyauté de prévenir le cabinet anglais que, sans cela, nous +pourrions nous trouver obligés et libres d'agir comme je viens de +l'indiquer. + +Dès le surlendemain du retour de M. de Jarnac à Londres[126], M. de +Sainte-Aulaire se rendit au _Foreign-Office_ et communiqua à lord +Aberdeen ce _mémorandum_. M. de Jarnac l'en entretint aussi, en lui +rapportant les commentaires que le roi et moi nous y avions ajoutés. +Lord Aberdeen ne manqua certainement pas d'en parler à sir Robert Peel, +et j'acquis plus tard la certitude qu'il en avait également rendu compte +à la reine Victoria: «Le roi Léopold, à qui j'en ai fait la question, +m'écrivit le roi Louis-Philippe[127], m'a dit qu'il était certain que +lord Aberdeen avait communiqué à la reine Victoria le contenu du +_mémorandum_ du 27 février 1846.» Le gouvernement anglais fut donc bien +instruit, dès cette époque, de notre pensée sur l'état de la question +des mariages espagnols, et de notre résolution pour les cas extrêmes que +pouvait amener l'avenir. + +[Note 126: Le 4 mars 1846.] + +[Note 127: Le 28 décembre 1846.] + +Les événements ne tardèrent pas à justifier notre prévoyance et à mettre +notre résolution à l'épreuve. Le 11 avril 1846, je reçus une lettre du +comte de Sainte-Aulaire[128], qui me communiquait confidentiellement, de +la part de lord Aberdeen, une longue lettre de sir Henri Bulwer, en date +du 28 mars précédent, écrite par conséquent après le retour soudain du +général Narvaez au pouvoir et les mesures violentes qui l'avaient +accompagné. Ces crises ministérielles répétées, la suspension du régime +constitutionnel, l'incertitude de toutes les situations et la difficulté +de toutes les questions ainsi aggravées, le péril des résolutions +imminentes du cabinet espagnol, toutes ces circonstances avaient +vivement préoccupé l'esprit sagace et fécond de sir Henri Bulwer; il les +exposait à lord Aberdeen avec une complaisance inquiète, et finissait +par lui dire: «En réalité, le compromis auquel ces événements semblent +conduire est celui-ci: 1º que la reine d'Espagne épouse un Bourbon +étroitement allié au roi de France; 2º que la soeur de la reine +d'Espagne épouse un fils du roi de France. L'intimité qui existe +aujourd'hui entre les deux couronnes d'Angleterre et de France et +l'alliance des deux pays peuvent nous faire accepter cet arrangement +comme ne choquant pas, en Angleterre, le sentiment public; mais, à coup +sûr, c'est un arrangement qui livre toute la famille royale d'Espagne à +l'alliance française. Je ne puis m'empêcher de penser que, si ces +affaires-là doivent être réglées en commun par l'Angleterre et la +France, ce serait un compromis plus équitable de séparer les deux +soeurs, et pendant que nous laisserions la reine d'Espagne ou sa soeur +épouser le duc de Montpensier, d'unir en mariage l'infante ou la reine à +un prince d'une autre maison, soit de la maison d'Autriche dont +l'influence balancerait celle de la France, soit de la maison de +Saxe-Coburg qui est liée à notre famille royale. Nous offririons ainsi à +la monarchie française tout ce que, s'il vivait, pourrait prétendre +Louis XIV; nous délivrerions l'Espagne de conditions qui l'humilient et +feront probablement son malheur; et au lieu d'infliger, à une nation +dont la prospérité nous intéresse vivement, soit une révolution, soit un +souverain qu'elle ne supportera qu'avec haine si elle le supporte, et +qui ne sera maintenu sur le trône que par la force militaire, s'il y est +maintenu, nous placerions, dans cette arène d'aventuriers ambitieux et +jaloux, deux princes éclairés et capables qui représenteraient, dans ce +pays si longtemps divisé par les factions anglaise et française, +l'intimité et l'alliance qui règnent aujourd'hui entre la France et +l'Angleterre, et cet esprit de conciliation et de modération +intelligente qui, au nord des Pyrénées, anime aujourd'hui l'Europe et +fait son bonheur.» + +[Note 128: Du 10 avril 1846.] + +Sir Henri Bulwer disait de plus «qu'il n'avait point d'objection à ce +que cette lettre me fût communiquée, quoique les idées qu'il avait déjà +exprimées, et même celle-ci, pussent m'inspirer des doutes et des +soupçons. Je mets de côté, disait-il, toute considération de ce genre; +les juges impartiaux confirmeront ce que je dis des faits présents dont +je parle sans réserve, et ils condamneront ou sanctionneront mes +prédictions pour l'avenir.» + +«Lord Aberdeen a ajouté, m'écrivait M. de Sainte-Aulaire, qu'il se +trouvait fort en peine parce qu'en vous communiquant cette lettre il +avait l'air d'en approuver le contenu; or, dans la vérité, les idées qui +y sont émises lui sont tout à fait nouvelles; elles se présentent pour +la première fois à son esprit; il ne les a communiquées ni à sir Robert +Peel, ni à aucun autre de ses collègues; et sans vouloir les repousser +_a priori_, il est plus éloigné encore de les admettre sans plus ample +examen. Hier au soir, j'ai trouvé joint à l'original de la lettre dont +je vous envoie copie un billet de lord Aberdeen où je lis: «Je ne veux +être aucunement responsable, ni exprimer aucune opinion quant aux idées +spéculatives que Bulwer m'a écrites, comme il le fait toujours, sans +gêne, et je ne doute pas que, fondées ou non, ses impressions ne soient +honnêtes et sincères.» + +L'idée de sir Henri Bulwer ne pouvait en aucune façon obtenir notre +adhésion: elle dérogeait à notre principe fondamental, car, en mariant +les deux princesses espagnoles à des princes de maisons royales +absolument séparées, elle exposait le trône d'Espagne à sortir des +descendants de Philippe V et de la maison de Bourbon; elle transportait +de plus en Espagne, au sein même de la famille royale espagnole, +précisément les causes et les germes de l'ancienne rivalité de la France +et de l'Angleterre dans la Péninsule. Elle manquait ainsi doublement le +but de notre politique. Ce n'était, à vrai dire, qu'une manière de faire +à l'Angleterre sa part, et la grosse part, dans l'héritage de Ferdinand +VII. Je n'eus garde d'entrer, au fond, dans la discussion; j'écrivis +simplement à M. de Sainte-Aulaire[129]: «Je n'ai pas répondu à votre +lettre du 10 avril, ni à la lettre de Bulwer, du 26 mars, dont elle +contenait une copie, parce que je n'avais rien à y répondre. Il n'y +avait là aucune proposition, aucune ouverture. Lord Aberdeen n'avait +rien approuvé, n'exprimait absolument aucune opinion. C'étaient de pures +spéculations de sir Henri Bulwer. Nous avons pris, dans cette affaire du +mariage de la reine d'Espagne, une position trop nette, trop décidée +pour qu'il nous convienne de discuter des spéculations. Si nous nous y +montrions disposés, on ne manquerait pas de dire que nous jouons un jeu, +que notre refus du mariage espagnol pour un fils du roi n'est pas +sérieux, ni sincère, et que nous saisissons la première occasion de +ressaisir cette chance, et de faire rentrer le fils du roi dans cette +arène de prétendants où nous avons déclaré qu'il n'entrerait pas. Nous +ne voulons pas d'une telle situation. Nous restons fermement et +loyalement dans celle que nous avons prise et dans les déclarations que +nous avons faites. Nous ne ferons et ne dirons rien qui témoigne le +moindre empressement, la moindre intention de nous en écarter et de +courir après d'autres combinaisons.» + +[Note 129: Le 26 mai 1846.] + +Lord Aberdeen eut à me faire, quelques semaines plus tard, et avec bien +plus de surprise de sa part comme de la mienne, une communication bien +plus grave: «Je vous ai écrit le 7 de ce mois, me manda le 21 mai 1846 +M. de Sainte-Aulaire, que les chances matrimoniales du prince de Coburg +devenaient meilleures à Madrid. En me donnant cette nouvelle pour vous +être transmise, lord Aberdeen ajoutait:--«N'en accusez pas Bulwer; il +n'a fait et ne fera rien pour favoriser ce mariage.»--Sous ce dernier +rapport, lord Aberdeen s'était trompé; il m'a confié hier, avec un peu +d'embarras, mais avec la sécurité que lui donne la conscience de sa +parfaite loyauté, «que le ministère espagnol, d'accord avec les reines, +venait d'adresser à Lisbonne, au duc régnant de Saxe-Coburg, un message +à l'effet de négocier le mariage du prince Léopold avec la reine +Isabelle. Le message a été concerté, ou au moins communiqué au ministre +d'Angleterre, qui a donné son approbation. Quand il s'est imprudemment +engagé dans cette affaire, Bulwer n'avait pas reçu une lettre du 8 avril +qui lui recommandait d'observer la plus stricte neutralité. Mais sa +conduite n'en est pas moins condamnable, a ajouté lord Aberdeen; mes +instructions précédentes subsistaient dans toute leur force. Je suis +très-mécontent de cette conduite, et je me déclare prêt à faire ce que +M. Guizot jugera convenable pour constater que je n'y suis pour rien, et +que, dans toute cette affaire, mes actes ont été d'accord avec le +langage que je vous ai toujours tenu.» + +Je fus, comme je devais l'être, très-touché de ce langage que lord +Aberdeen était pleinement en droit de tenir: mais son embarras devait +être extrême: sir Henri Bulwer n'avait pas simplement donné son +approbation à une démarche du gouvernement espagnol pour proposer à +Lisbonne le mariage de la reine Isabelle avec le prince Léopold de +Coburg; il avait connu et dirigé cette démarche dans ses détails et à +chaque pas. Des conversations intimes, d'abord avec le duc de Riansarès, +puis avec M. Isturiz lui-même, l'avaient instruit du dessein de la reine +Christine et de ses plus intimes conseillers; il l'avait non-seulement +accueilli, mais encouragé, discutant les moyens d'exécution et suggérant +ceux qui lui semblaient le plus efficaces. Il s'était même chargé de +faire parvenir sûrement à Lisbonne une lettre adressée par la reine +Christine elle-même au duc régnant de Saxe-Coburg, et dont M. Isturiz +lui avait dit le contenu. Il avait pris grand soin que l'initiative et +la couleur extérieure de l'affaire demeurassent espagnoles; il la +secondait activement sans garantir le concours de son gouvernement; il +recommandait surtout le secret le plus absolu envers le gouvernement +français et ses agents, trouvait bon que M. Isturiz gardât le même +secret envers ses propres collègues, et se retirait lui-même de Madrid à +Aranjuez, pour paraître étranger aux relations personnelles, au +mouvement journalier et aux conjectures que ce travail ne pouvait +manquer de susciter. La conclusion en devait être ce que, six semaines +auparavant, il avait proposé à lord Aberdeen, le partage des deux soeurs +entre les deux prétendants, la reine Isabelle pour le prince de Coburg, +l'infante doña Fernanda pour le duc de Montpensier. Il ne paraît pas que +sir Henri Bulwer eût conçu le moindre doute sur le caractère sérieux et +définitif des ouvertures qu'avait faites aux princes de Coburg la cour +de Madrid, et auxquelles il s'était empressé de prêter son appui. + +Il donnait de son empressement et du secret gardé dans toute l'affaire, +notamment envers l'ambassadeur de France, une seule raison: depuis trois +mois déjà, une intrigue avait été ourdie, selon lui, entre M. Bresson, +le prince Carini et le général Narvaez, pour conclure le mariage de la +reine avec le duc de Trapani brusquement, à l'improviste, en dehors des +prescriptions constitutionnelles; et un jour précis, le 15 mai, avait +même été fixé pour ce coup de main: «Sans prétendre excuser Bulwer, +m'écrivait M. de Sainte-Aulaire, lord Aberdeen m'a dit que sa démarche +était une revanche. Bresson avait arrangé pour le 15 mai le mariage +Trapani en cachette de son camarade; celui-ci a voulu lui rendre la +monnaie de sa pièce.» + +Je répondis à M. de Sainte-Aulaire[130]: «Je ne saurais vous dire à quel +point votre lettre du 21 nous a surpris, le roi et moi. Jarnac +m'écrivait de Windsor, le 12 novembre dernier: «Lord Aberdeen m'a quitté +hier dans l'après-midi, me disant qu'il allait s'entendre définitivement +avec le prince Albert sur notre question espagnole. Il m'a fait prier, à +son retour, de passer chez lui: «Tout est maintenant réglé, m'a-t-il +dit, absolument comme vous le souhaitez; je puis vous assurer, sur ma +parole de _gentleman_, que vous n'avez rien du tout à craindre de ce +côté.»--Le 3 mars dernier, Jarnac m'a écrit encore: «Lord Aberdeen est, +plus que par le passé, convaincu qu'aucune prétention du prince de +Coburg ne serait encouragée, ou même acceptée à Windsor: «Le prince +Albert, m'a-t-il dit, ne pourrait plus me parler s'il en était +autrement.»--Vous m'avez écrit vous-même le 5 mars: «Il ne peut pas plus +être question du prince de Coburg que de moi pour épouser la reine +d'Espagne, m'a dit lord Aberdeen: après ce qui s'est passé entre le +prince Albert et moi, il est impossible qu'il entre dans une intrigue; +il n'oserait me regarder en face.»--Et vous m'apprenez maintenant, +d'après ce que vient de vous dire lord Aberdeen, que le ministère +espagnol, d'accord avec les reines, vient d'adresser à Lisbonne, au duc +régnant de Saxe-Coburg, un message à l'effet de négocier le mariage du +prince Léopold avec la reine Isabelle, que ce message a été concerté, ou +au moins communiqué au ministre d'Angleterre qui a donné son +approbation, etc., etc. Je vous avoue qu'en lisant cela je ne pouvais y +croire. Je ne vous ai pas répondu sur-le-champ parce que j'ai voulu m'en +entretenir à fond avec le roi et la reine, et y bien penser moi-même +avant de rien faire et de rien dire. Je désire que lord Aberdeen sache +pourquoi j'ai tardé deux jours à vous exprimer mon sentiment. Il est +faux, absolument faux, que Bresson ait arrangé pour le 15 mai le mariage +Trapani, conclu en secret et contre les règles constitutionnelles; il +n'a jamais été question, pas plus en cachette qu'en public, d'un +arrangement ni d'une date semblable. Je n'en avais jamais entendu parler +avant ce que vous venez de me mander. Rien n'a été fait, rien n'a été +convenu, rien n'a été dit quant au mariage Trapani, au-delà de ce que +vous savez comme moi et de ce que lord Aberdeen sait comme vous. Je le +prie de rayer, du compte de Bulwer, cette excuse pour la part qu'il a +prise et l'appui qu'il a prêté à l'intrigue que vous m'annoncez.» + +[Note 130: Le 26 mai 1846.] + +J'informai sur-le-champ M. Bresson, par le télégraphe, du fait que +m'avait loyalement déclaré lord Aberdeen, et en lui envoyant la lettre +de M. de Sainte-Aulaire avec ma réponse, j'ajoutai[131]. «La surprise du +roi et de la reine a été profonde. Après tout ce qui s'est passé depuis +deux ans entre Paris, Madrid et Naples, après toutes les démarches que +nous avons faites, tous les engagements que nous avons contractés, selon +le désir de la reine Christine et du gouvernement espagnol et de concert +avec eux, serait-il possible que tout à coup, sans nous en dire un mot, +pendant que tout ce qui a été dit et préparé avec nous subsiste +pleinement, la reine Christine et le gouvernement espagnol eussent fait +ailleurs, à Lisbonne, d'autres démarches, d'autres ouvertures, offert et +préparé un autre mariage? Le procédé serait si étrange que le roi se +refuse encore à y croire, et suppose que Bulwer a écrit à lord Aberdeen +plus et autre chose que ce qu'il y a réellement. Votre lettre du 19 de +ce mois est venue confirmer un peu cette supposition. Vous m'indiquez +une intrigue ourdie à côté du gouvernement espagnol et contre lui, là où +Bulwer annonce une négociation entamée par le gouvernement lui-même. +J'espère que vous avez raison. Mais, en tout cas, éclaircissez ceci avec +le cabinet de Madrid et avec la reine Christine elle-même. Faites-leur +bien pressentir tout ce que le roi et son gouvernement pourraient être +conduits à penser et à faire si ce que Bulwer a écrit à lord Aberdeen +était vrai. Plus le roi porte à la reine Christine et à sa fille une +sincère affection, plus il serait blessé d'un procédé semblable et de la +politique que révélerait ce procédé. Et notre politique à nous, envers +l'Espagne, entrerait forcément dans des voies très-différentes de celles +où nous avons marché jusqu'à présent, et où nous désirons marcher +toujours. J'ai peine à me persuader que la reine Christine qui a +l'esprit si juste et si pénétrant, et qui m'a paru si bien comprendre +les vrais intérêts de la reine sa fille, de l'Espagne et ses propres +intérêts à elle-même, dans l'avenir comme dans le présent, se jette +ainsi dans toutes les chances, je dirai sans hésiter dans tous les +périls de la situation qu'une telle conduite créerait infailliblement.» + +[Note 131: Le 27 mai 1846.] + +M. Bresson fut un peu moins surpris que nous ne l'avions été, le roi et +moi: depuis quelques jours il observait un redoublement d'activité +cachée en faveur du prince Léopold de Coburg: «Il me revient de +plusieurs côtés, m'écrivait-il[132], que les partisans de ce prince +cherchent à accréditer l'opinion que la France fait seulement mine de +résister, qu'en définitive elle se soumettrait et, pour me servir de +leur expression, qu'elle avalerait cette pilule, comme d'autres. Si +cette persuasion s'établit, ce ne sera certes pas ma faute; mes paroles +sur ce point ne prêtent pas à l'équivoque.» Il suivait en même temps les +traces d'une intrigue ourdie, dans des intérêts financiers autant que +dans des vues politiques, pour le renversement du ministère, +c'est-à-dire de MM. Mon et Pidal, invariablement opposés au mariage +Coburg[133]: «Bulwer a commis une imprudence, m'écrivait-il; il est allé +trouver M. Mon, et supposant fort gratuitement que, malade et fatigué, +celui-ci avait le projet de se faire nommer ministre à Londres, il lui a +offert ses bons offices; Mon, qui est pénétrant et brusque, +l'interrompit:--«Qu'est-ce que ceci? Est-ce que vous êtes chargé par la +reine ou par Riansarès de me faire cette ouverture? Ne peuvent-ils +parler eux-mêmes? Suis-je un obstacle à vos projets? Je ne vous +comprends pas.» M. Bresson prit soin de signaler à sir Henri Bulwer +lui-même le péril de ce travail; il l'avait eu un jour à dîner chez lui; +il lui écrivit le lendemain: «Rappelez-vous ce que je vous ai raconté +hier. On veut, les uns bêtement, les autres adroitement, nous pousser, +vous et moi, sur la grande question, à des partis extrêmes. Gardons-nous +bien de tomber dans le piège. Nous entraînerions nos gouvernements à des +moyens extrêmes aussi; ils y sont nécessairement préparés, le cas +échéant, et nous le regretterions beaucoup.»--J'ai voulu, me disait-il, +le rendre attentif à ses propres démarches, et lui faire sentir que +j'étais au courant et qu'il ne me prendrait pas par surprise. Des +ministres étrangers, celui qui met dans ce travail le plus de suite, +c'est le ministre de Portugal, le baron Renduffe, que j'ai déjà eu pour +collègue à Berlin; sa manière de procéder est simple, assez adroite et +peu compromettante; il amène la conversation sur le prince de Coburg, +loue son esprit, sa bonté, sa tournure; il ne le propose pas, il ne +l'offre à personne; mais si on parle du mariage, il dit:--«Mariez votre +reine pour l'Espagne, comme nous avons marié la nôtre pour le Portugal; +ne vous inquiétez pas des menaces que vous adressent certaines +puissances; quand la chose sera faite, elles auront peut-être un peu de +mauvaise humeur, et puis elles se résigneront.»--De tout ceci vous +conclurez, et avec raison, mon cher ministre, que le parti Coburg est +maintenant organisé, qu'il l'est sous l'inspiration et la direction +indubitables, sinon patentes, du ministre d'Angleterre, et qu'il est +temps d'aviser à nos grands moyens.» + +[Note 132: Le 17 mai 1846] + +[Note 133: Le 24 mai 1846.] + +Le lendemain du jour où M. Bresson me donnait toutes ces informations, +ma dépêche télégraphique qui lui annonçait le loyal avertissement de +lord Aberdeen lui arriva: «Elle est venue ce matin, à cinq heures, me +faire bondir hors de mon lit[134]; elle s'accordait trop bien avec mes +découvertes depuis dix ou douze jours pour que l'information transmise +par mon digne collègue de Londres ne me parût pas vraisemblable. A neuf +heures, j'étais chez le duc de Riansarès. Il m'a positivement nié que le +cabinet eût fait ou qu'il eût été chargé de faire à Lisbonne aucune +démarche de cette nature. Il me parut un peu moins affirmatif quand je +lui fis observer que, si ce n'était pas le cabinet précisément, ce +pouvait être un de ses membres, M. Isturiz par exemple, ou qui sait? la +cour, ou quelqu'un tenant à la cour. Il a maintenu la négation, toujours +un peu faiblement sur cette dernière partie de la question. Il m'a +raconté en détail deux conseils tenus par la reine en présence de la +reine-mère, où la question du mariage de Sa Majesté avec le comte de +Trapani avait été posée, et qui avaient eu pour _conclusum_ que, dans +l'état présent du pays et des esprits, il était impossible, et que plus +tard il serait toujours difficile de poursuivre cette négociation. Il a +ajouté que, par suite de cette délibération, il était possible que M. +Isturiz eût causé avec M. Bulwer pour s'assurer si l'Espagne était, ou +non, libre de marier sa reine avec le prince que sa reine choisirait, et +que peut-être on avait pris conseil à Londres dans ce sens, mais qu'il +ne pensait pas qu'on fût allé plus loin. Je le priai de m'arranger, pour +deux heures de l'après-midi, une entrevue avec la reine-mère, en frac et +sans attirer l'attention. De chez lui, je courus chez M. Mon qui, pour +le compte du cabinet, me répondit par des dénégations tellement +formelles que j'essaierais en vain d'en reproduire toute la force. Il +les corrobora de l'assurance que, lui ministre, je n'étais exposé à +aucune surprise, et que je pouvais dormir tranquille. En quatre minutes, +au galop de mes chevaux, je fus rendu chez M. Isturiz. Mêmes +dénégations, mêmes assurances par rapport à la démarche relatée par M. +de Sainte-Aulaire; mais une grande et inutile insistance sur +l'indépendance de l'Espagne, sur le droit de la reine de choisir sans +contrainte le mari qui lui conviendrait; et finalement l'assertion +très-remarquable, qui lui a échappé et qu'il a voulu en vain rattraper, +que si la reine lui demandait de la marier avec le comte de Trapani, il +se retirerait, ne croyant pas pouvoir tenter une oeuvre aussi +impopulaire et aussi dangereuse, et que si elle lui demandait de la +marier avec le prince de Coburg, il l'entreprendrait, en prévenant +toutefois d'avance les deux grands alliés de l'Espagne et en observant +envers eux tous les égards.» + +[Note 134: Le 25 mai 1846.] + +M. Bresson remit alors sous les yeux de M. Isturiz, avec sa verve +puissante, les conséquences infaillibles d'une telle résolution; +embarrassé et troublé: «Voulez-vous, lui demanda M. Isturiz, que nous +travaillions ensemble pour marier la reine avec le duc de +Montpensier?--Et l'infante, lui dis-je, avec le comte de Trapani?--Oui, +me répondit-il, l'un et l'autre.--Je n'ai pas pouvoir de vous donner une +réponse; est-ce sérieusement que vous m'adressez cette demande?--Je dois +avouer, reprit-il, que je ne suis pas autorisé.»--Je le laissai sur la +bonne impression de mes paroles, et je montai chez la reine Christine. +Prévenue par le duc de Riansarès, elle n'eut pas à jouer l'étonnement; +elle nia simplement, naturellement; il ne serait pas convenable, +dit-elle, que la reine d'Espagne allât mendier la main d'aucun prince; +non-seulement aucune ouverture n'avait été faite à la maison de Coburg, +mais on n'en avait reçu d'elle aucune; il n'y aurait ni surprise, ni +manque d'égards, surtout envers le roi son oncle. Pour elle, elle +voulait, autant que possible, se décharger de cette responsabilité; et +quand la reine sa fille aurait fait connaître sa volonté aux ministres, +elle leur laisserait le soin exclusif de la négociation. Mais elle ne +devait pas me cacher que le moment d'une résolution approchait, qu'il +n'était plus possible de différer, et que, d'un jour à l'autre, la reine +se prononcerait. Voilà, mon cher ministre, où nous en sommes. Il y a un +moyen de mettre un frein à l'impatience des deux reines: c'est +d'arracher à la maison de Coburg un désistement formel; si elle +maintient ses prétentions, vous rentrez dans le droit que vous avez +établi, de marier M. le duc de Montpensier avec la reine ou avec +l'infante, à votre loisir, et quand vous jugerez que votre politique +l'exige. Le comte de Trapani peut servir toujours de pis-aller, soit +pour la reine, soit pour l'infante. Le pauvre prince, bien injustement, +n'a pas d'autre rôle. J'attends avec grande impatience vos instructions +sur tout ceci.» + +Quant au prétendu complot tramé, selon sir Henri Bulwer, plusieurs mois +auparavant, par M. Bresson, le prince Carini et le général Narvaez, pour +marier la reine Isabelle au comte de Trapani le 15 mai, à l'improviste, +inconstitutionnellement et à l'aide d'un rassemblement de troupes autour +de Madrid, les dénégations de M. Bresson furent non-seulement absolues, +mais adressées à M. Bulwer lui-même, qui s'en défendit en disant qu'il +avait connu ce projet «par des personnes qui devaient être les plus +véridiques et les mieux informées.» Non-seulement le prince Carini, mais +les hommes les plus considérables du gouvernement espagnol, MM. Isturiz, +Mon, de Viluma joignirent leurs dénégations à celles de M. Bresson. Ils +auraient pu, et M. Bresson lui-même aurait pu s'en dispenser: depuis +l'époque où le complot supposé avait, disait-on, été conçu, le général +Narvaez avait repris seul et en maître l'exercice du pouvoir; M. Bresson +avait été complétement étranger à son rétablissement; il l'avait même +blâmé et s'était quelque temps tenu à l'écart. Au bout de quelques +semaines, le général Narvaez était tombé; M. Bresson avait trouvé sa +chute naturelle et n'avait rien fait pour le maintenir. C'eût été alors +pourtant que le complot, s'il avait existé, aurait dû être accompli, ou +du moins tenté: «Si je voulais du mariage Trapani par coups d'État et +violences, écrivait, le 15 mai 1846, M. Bresson à M. Désages, je +n'aurais qu'à prêter appui à Narvaez dans son impatience d'escalader le +pouvoir. Mais ce serait jouer une partie terrible, et risquer une +révolution et le trône de la reine.» Le complot allégué comme excuse par +sir Henri Bulwer était aussi invraisemblable qu'imaginaire. La +diplomatie a ses peurs et ses crédulités, frivoles ou simulées, et le +pouvoir judiciaire n'est pas le seul qui prenne quelquefois des boutades +et des propos pour des résolutions et des complots. + +Sir Henri Bulwer était de ceux qui ont trop d'esprit pour ne pas +éprouver le besoin d'avoir eu raison, ou du moins de prouver qu'ils ont +eu de bonnes raisons pour ce qu'ils ont fait. Il m'écrivit pour +m'expliquer lui-même sa conduite et ses motifs. Je lui répondis[135]: +«Je vous remercie des explications que vous avez bien voulu me donner +sur ce qui s'est passé naguère entre Madrid, Lisbonne et Londres. Vous +avez, si je ne me trompe, cru trop facilement à ce qui n'était pas et ne +pouvait pas être. Et dans cette persuasion mal fondée, vous avez, trop +facilement aussi, prêté votre concours ou du moins votre aveu à ce qui, +sans la parfaite loyauté de lord Aberdeen, aurait pu amener entre nos +deux gouvernements de graves embarras. Voilà, en toute franchise, ce qui +me paraît. Nous avons, depuis cinq ans, travaillé et réussi en commun, +vous et nous, à écarter ou à surmonter ces embarras, en Espagne comme +ailleurs. J'espère que nous y réussirons toujours. Pour mon compte, j'y +ferai de mon mieux, car je suis toujours également convaincu que le bon +accord entre vous et nous, au travers et au-dessus de toutes les +questions spéciales, est la seule bonne politique pour vous, pour nous +et pour tout le monde. Je dirais volontiers que c'est aujourd'hui la +seule digne d'un homme d'esprit, et je suis sûr que vous êtes de mon +Avis.» + +[Note 135: Le 5 juillet 1846.] + +Lord Aberdeen ne se contenta pas de m'avoir informé de ce qui s'était +tramé, à son insu, entre Madrid et Lisbonne; il en témoigna à sir Henri +Bulwer son formel mécontentement, en lui rappelant la promesse du +gouvernement anglais de ne prendre part à aucune négociation, aucune +tentative pour le mariage de la reine d'Espagne avec le prince de +Coburg, et en insistant sur les graves conséquences qu'aurait pu avoir +la situation fausse et malheureuse dans laquelle il s'était placé, à cet +égard, contre les instructions qu'il avait reçues. Sur l'expression de +ce blâme, sir Henri Bulwer offrit à lord Aberdeen sa démission; mais les +circonstances générales devinrent telles que ni le blâme, ni la +démission n'eurent aucune suite. Les faits que je viens de rappeler, cet +imbroglio de complications imprévues, d'assertions contradictoires et de +menées obscures amenèrent, entre le roi Louis-Philippe et la reine +Christine, entre M. Bresson et sir Henri Bulwer, entre les deux +diplomates et les ministres espagnols, entre les ministres espagnols +eux-mêmes, des plaintes, des récriminations, des explications, des +controverses qui auraient pu devenir des événements si un événement bien +plus grave n'avait rejeté tous ces incidents dans l'ombre: le 29 juin +1846, après avoir accompli la réforme des lois sur les céréales, le +cabinet de sir Robert Peel tomba; les Whigs, sous la présidence de lord +John Russell, succédèrent aux Torys; lord Palmerston prit, au +_Foreign-Office_, la place de lord Aberdeen. + +J'écrivis le 6 juillet à lord Aberdeen: «Il faut donc enfin que je vous +écrive pour vous dire adieu. Je n'espérais pas, et pourtant j'attendais. +C'est pour moi un si vif déplaisir, un regret si profond. On ne se +résigne qu'à la dernière extrémité. Vous sortez bien glorieusement. J'ai +appris votre bonne fortune de l'Orégon avec la même joie que si elle +m'eût concerné personnellement[136]. Vos succès étaient mes succès. Vous +partirez probablement bientôt pour Haddo. Moi, je pars dans quelques +jours pour le Val-Richer. Que ne pouvons-nous mettre en commun notre +repos comme nous avons mis en commun notre travail! Je suis sûr qu'en +loisir et liberté, en nous promenant et en causant sans autre but que +notre plaisir, nous nous conviendrions et nous nous plairions +mutuellement, aussi bien que nous nous sommes mutuellement entendus et +soutenus dans les affaires publiques. Mais on arrange si peu sa vie +comme on le voudrait! on jouit si peu de ses amis! On se rencontre, on +s'entrevoit un moment; puis on se sépare, et chacun va de son côté, +emportant des souvenirs doux qui deviennent bientôt de tristes regrets. +Je suis pourtant très-décidé à ce que ceci ne soit pas, entre nous, une +séparation. Je vous écrirai; vous m'écrirez, n'est-ce pas? Vous +reviendrez en France. Je retournerai en Angleterre. Et puis, qui sait? +J'ai la confiance que, souvent encore, n'importe dans quelle situation, +nous servirons ensemble la bonne et rare politique que nous avons fait +triompher pendant cinq ans. Quoi qu'il arrive, mon cher lord Aberdeen, +il faut que nous nous retrouvions quelque part, et que nous nous +entretenions de toutes choses plus librement, plus intimement encore que +nous ne l'avons jamais fait. Gardez-moi, en attendant, toute votre +amitié; c'est bien le moins que je ne perde rien dans la vie privée. +Pour moi, je vous aime et vous aimerai toujours de tout mon coeur.» + +[Note 136: Dans les derniers jours de son ministère, il avait mis fin, +par un arrangement équitable, à une question, sur les limites du +territoire de l'Orégon, qui troublait les rapports et pouvait +compromettre la paix entre l'Angleterre et les États-Unis d'Amérique.] + +Mon espérance n'a pas été trompée: après sa chute, et aussi après la +mienne, j'ai vécu avec lord Aberdeen dans la même intimité qu'au temps +où nous étions chargés, l'un et l'autre, du rôle et des relations de nos +deux pays dans la société européenne. Nous nous sommes retrouvés +plusieurs fois en France et en Angleterre. J'ai passé quinze jours chez +lui en Écosse, à _Haddo-House_, dans les longues et libres conversations +de la famille et de la campagne. Il est mort il y a six ans, et depuis +sa mort j'ai beaucoup pensé à lui. Plus je l'ai éprouvé et connu, plus +il m'a satisfait et attaché. C'était une nature haute et modeste, +indépendante et douce, profonde et fine, originale sans affectation, +sans exagération, sans prétention. Entré jeune, et au milieu de la +grande crise européenne de 1814, dans la vie publique, il avait assisté +de bonne heure aux plus grands spectacles de l'ambition, de la puissance +et des destinées humaines; il en avait retenu les plus hauts +enseignements, l'esprit de modération et d'équité, le respect du droit, +le goût de l'ordre, l'amour de la paix. Cette expérience de sa jeunesse +était en parfait accord avec les pentes de son esprit et de son +caractère: conservateur par position et par instinct, libéral par +justice et bienveillance envers les hommes, vrai et fier Anglais, mais +d'une fierté sans préjugés et sans jalousie, fidèle aux traditions de +son pays, mais étranger aux routines des partis ou du peuple, il était +toujours prêt à comprendre les situations, les intérêts, les sentiments +des autres, nations ou individus, et à leur faire leur juste part. +C'était là une politique singulièrement neuve et hardie; mais lord +Aberdeen évitait avec soin les apparences de l'innovation et de la +hardiesse; il n'aimait pas le bruit, ne cherchait pas l'éclat, et +aspirait au succès du bien, sans grand souci de son propre succès. Il +n'était ni enclin ni propre aux fortes luttes parlementaires; il avait +trop de scrupules dans la pensée et trop peu de facilité puissante dans +la parole; il ne tranchait pas les questions par des résolutions +promptes et par l'empire de l'éloquence; il excellait à les dénouer en +appelant le temps, le bon sens et le sens moral à l'appui de la vérité. +Il aimait la vie publique et les grandes affaires, mais en homme qui met +toutes choses à leur vraie place et à leur juste valeur, et qui sait se +satisfaire et se complaire dans les plus simples comme dans les plus +éclatantes. Il avait connu tout le charme, et aussi toutes les douleurs +de la vie domestique; et bien qu'entouré d'une nombreuse famille qui le +respectait chèrement, et secondé en toute occasion par son plus jeune +fils Arthur Gordon, devenu son secrétaire et son confident intime, une +empreinte de permanente tristesse était restée dans sa physionomie grave +et douce. Aux premières rencontres hors du cercle de sa famille, son +abord était froid et presque sévère; mais quand il entr'ouvrait son âme, +on y découvrait des trésors de sympathie délicate et d'émotion tendre +qui n'excluaient pas le libre jugement d'un observateur difficile et +souvent un peu ironique, non-seulement dans les relations indifférentes, +mais au sein même des plus affectueuses. Il aimait les hommes avec un +profond sentiment de leurs vices et de leurs faiblesses comme de leurs +misères, et il respectait la pensée, comme la liberté humaine, avec +inquiétude. Il avait l'esprit remarquablement cultivé et orné; +l'antiquité grecque avait été l'étude favorite de sa jeunesse, et il +était allé la comprendre et l'admirer au milieu de ses ruines. Rentré +dans sa patrie, il était devenu le patron des recherches érudites sur +les antiquités nationales; et les lettres, les arts, les sciences, dans +leur sphère la plus étendue, furent pour lui, dans tout le cours de sa +vie, l'objet d'un vif intérêt. Le grand problème social, plus nettement +posé de notre temps qu'il ne l'avait jamais été, consiste à faire +pénétrer la morale et la science dans la politique, et à unir, dans le +gouvernement des peuples, le respect des lois divines au progrès des +lumières humaines. Lord Aberdeen est, de nos jours, l'un des hommes qui +ont le plus franchement accepté ce difficile problème, et qui, pour leur +part et dans leur sphère d'action, se sont le plus scrupuleusement +appliqués à le résoudre. Effort digne de lui, et qui sera l'honneur de +sa mémoire comme il a été le travail de sa vie. + +En 1855, le prince Albert exprimait en ces termes à l'évêque d'Oxford, +M. Wilberforce, sa pensée sur le caractère de lord Aberdeen qu'il avait +observé de bien près et dans des situations fort diverses: «Lord +Aberdeen est l'homme le plus complètement vertueux que je connaisse. Je +crois qu'il a toutes les vertus. Il est très-courageux. Il est +parfaitement honnête. Il est scrupuleusement vrai. Il est magnifique +dans sa bonté. Il est plein d'indulgence et sait bannir de son esprit le +souvenir des torts les plus graves. Il est modeste, jusqu'à l'humilité, +dans son opinion de lui-même. Tout ce qu'on peut dire contre lui, c'est +qu'il manque d'imagination, ou plutôt qu'il n'en fait point de cas.» + +Je me suis permis le mélancolique plaisir d'exprimer ce qu'on n'exprime +jamais que bien imparfaitement quand on garde dans son coeur la mémoire +d'un homme éminent et d'un ami rare. Je reviens aux mariages espagnols. +Dès le printemps de 1846, la perspective de la chute possible du cabinet +de sir Robert Peel aggrava fort la question. Amené sans doute par le +même pressentiment, lord Palmerston vint, au mois d'avril, avec lady +Palmerston, faire un voyage à Paris, et il y passa près de trois +semaines: «J'ai la confiance, écrivis-je à M. de Sainte-Aulaire[137], +que lord Aberdeen n'a pas besoin que je lui parle et que je vous parle +de ce séjour. J'ai dîné samedi avec lord Palmerston chez la princesse de +Lieven, hier chez le roi; aujourd'hui il dîne chez moi. C'est assez. +J'ai refusé partout ailleurs. J'ai trop vécu avec lord Palmerston, et +nos rapports personnels ont toujours été trop bons pour que je ne sois +pas, avec lui, complétement poli. Ni moins ni plus. Il retrouve ici +beaucoup d'anciennes connaissances qui le reçoivent poliment. Son +langage, à lui, est réservé quant aux affaires d'Angleterre, et +très-amical, très-expressif quant à la France. Les journaux et leur +public ne s'occupent pas beaucoup de lui. Les gens d'esprit sourient un +peu de ce voyage si empressé, et disent qu'il faut qu'il s'en promette +un bon effet à Londres, car cela ne le grandit pas beaucoup à Paris.» +Quand je vis que le séjour de lord Palmerston se prolongeait et faisait +quelque bruit, je jugeai à propos d'en parler moi-même avec quelque +détail à lord Aberdeen; je lui écrivis[138]: «Lord Palmerston repart +aujourd'hui pour Londres. Je veux vous dire ce que je pense de son +séjour ici, de l'impression qu'il y laisse et de celle que probablement +il en remporte. Il est en droit de dire qu'il a été bien reçu. On a vu, +dans son voyage, une réparation du passé, un témoignage éclatant du +besoin et du désir qu'il ressentait de se montrer bien avec la France. +Déjà, au mois de décembre dernier, les incidents de votre crise +ministérielle et l'obstacle qu'avaient opposé au retour de lord +Palmerston les souvenirs de 1840 avaient flatté l'amour-propre de notre +public. Sa venue à Paris, dans le but évident d'effacer ces souvenirs, a +été une nouvelle satisfaction. L'animosité s'est calmée. La curiosité et +la courtoisie sont venues à sa place. Lord Palmerston n'a rien négligé +pour cultiver cette disposition. Il est allé avec empressement au-devant +du bon accueil. Il a vu tout le monde. Il a répété à tout le monde qu'il +était, autant que personne, ami de la paix, de la France, partisan de +l'entente cordiale, et bien décidé à la continuer s'il revenait au +pouvoir. Dans une conversation, la seule, à vrai dire, que j'aie eue +avec lui, il y a cinq jours, j'ai expliqué comment nous avions, vous et +moi, réussi depuis cinq ans à rétablir et à maintenir l'entente +cordiale. J'ai rappelé les questions très-délicates qui se sont +rencontrées sur nos pas: le Maroc, l'Espagne, la Grèce, Taïti, le droit +de visite. Pourquoi les avons-nous heureusement traversées? parce que +nous ne nous sommes jamais laissé entraîner à oublier l'intérêt +supérieur en présence de tel ou tel intérêt secondaire, parce que nous +avons constamment placé notre politique générale de paix et de bonne +intelligence au-dessus de toutes les questions spéciales. J'ai tenu à ce +que lord Palmerston vît clairement combien l'intimité de nos deux +cabinets est vraie et profonde, et quelle en est la base. J'ai la +confiance qu'il n'y a eu, dans l'accueil qu'il a reçu du gouvernement du +roi, rien de plus que ce que prescrivait la stricte convenance, et rien +qui n'ait confirmé, sur nos relations et notre politique, l'impression +que j'ai désiré lui donner. + +[Note 137: Le 28 avril 1846.] + +[Note 138: Le 7 juin 1846.] + +«L'opposition l'a beaucoup recherché et fêté. Peut-être en emporte-t-il +l'idée que les Français sont bien légers, bien prompts à passer d'une +impression à l'autre, et qu'il n'y a pas grand inconvénient à leur +donner des moments d'humeur puisqu'il est si aisé de les en faire +revenir. Il se tromperait, car, sous ces impressions mobiles et +superficielles, le fond des choses subsiste et ne tarde pas à +reparaître. Déjà depuis quelques jours, autour de l'opposition et jusque +dans ses rangs, on commence à dire que c'est assez de fêtes, et que +probablement lord Palmerston n'est pas lui-même si changé qu'on doive +changer si complétement, envers lui, de sentiment et d'attitude. Je +crois, à tout prendre, mon cher lord Aberdeen, que, si ce voyage +changeait en Angleterre la situation du voyageur, ce serait un effet +très-exagéré et fondé sur l'apparence plutôt que sur la réalité des +choses: en France, pour les hommes sérieux, lord Palmerston a paru, au +fond, toujours le même, avec les mêmes dispositions de caractère et +d'esprit; et pour le public, même de l'opposition, l'accueil qu'on lui a +fait ne repose que sur des intérêts momentanés de parti et sur des +impressions qui, au moindre choc, s'évanouiraient aussi brusquement +qu'elles sont venues, et feraient de nouveau place à des impressions +fort contraires.» + +Lord Aberdeen me comprit à merveille, et, six semaines plus tard, +lorsqu'il se sentit près de la chute officielle de son cabinet, sa +sollicitude pour notre politique commune répondit à la mienne: «Je viens +de causer avec lui, m'écrivit M. de Sainte-Aulaire[139]; il a vu hier +lord Palmerston et a parcouru avec lui la carte du monde. La France et +ses intérêts y tiennent une bonne place. Voici ce qui paraît avoir été +dit entre eux sur notre chapitre: + +«_Lord Aberdeen_. J'ai considéré comme un intérêt du premier ordre, pour +le monde et pour l'Angleterre, le maintien de l'entente cordiale avec la +France. J'y ai appliqué tous mes soins. Ils ont constamment réussi, et +il n'y a aucun des résultats de mon administration de cinq années auquel +j'attache plus de prix. + +[Note 139: Le 7 juin 1846.] + +«Assentiment complet de lord Palmerston qui n'a atténué en rien +l'importance attachée par son prédécesseur à l'union intime des deux +puissances et qui a protesté de son désir de la continuer. + +«_Lord Aberdeen_. Si tel est en effet votre désir, n'oubliez pas un +instant les conditions qu'il vous impose. Ces conditions sont une +attention continuelle à écarter les contestations et à ménager les +susceptibilités, un esprit de conciliation et de _forbearance_. Les +points de contact entre les deux pays sont si multipliés, leurs intérêts +si enchevêtrés les uns dans les autres que chaque quinzaine amène des +questions sur lesquelles il serait parfaitement facile de se brouiller +si l'on n'avait pas pris _a priori_ la résolution de ne pas se +brouiller. + +«Ici encore assentiment complet de lord Palmerston, mais avec des +commentaires qui peuvent donner l'inquiétude que sa pratique ne soit +guère conforme à sa théorie:--«Ces gens-là, a-t-il dit en parlant de +nous, sont essentiellement envahisseurs, agressifs, provoquants; en +toute affaire ils veulent se faire une bonne part aux dépens des autres. +Comment bien vivre avec eux à de telles conditions?» + +«En sortant des généralités, ajoutait M. de Sainte-Aulaire, j'ai parlé à +lord Aberdeen de l'Espagne qui est aujourd'hui, sinon la seule, du moins +la plus grosse pierre d'achoppement entre nous; lord Palmerston, au dire +de lord Aberdeen, était non pas seulement mal informé, mais dans une +ignorance complète de l'état actuel de cette question; c'est hier +seulement qu'il a appris la proposition envoyée à Lisbonne au duc de +Coburg par la reine Christine et la démarche du duc de Sotomayor auprès +de lord Aberdeen. Je me suis étonné que de tels faits fussent restés +ignorés d'un homme dans la situation de lord Palmerston; lord Aberdeen +m'a réitéré, avec une grande apparence de sincérité, l'affirmation qu'il +en était ainsi. En résumé, il m'a dit avoir bon espoir que les bons +rapports seraient maintenus: d'abord, parce que lord Palmerston en sent +l'importance; puis, parce qu'il sera surveillé de fort près, et au +besoin contenu par ses collègues:--«Lord John Russell, m'a-t-il dit, a +de la sagesse et de la fermeté, et lord Grey est passionné pour la paix +et très-porté pour la France.»--Quatre semaines plus tard, quand la +chute du cabinet Tory fut accomplie, M. de Sainte-Aulaire +m'écrivit[140]: «Lord Aberdeen m'a dit:--«La seule affaire difficile +entre nous est le mariage de la reine d'Espagne. Je vous réponds, sur ce +point, de lord John Russell; ses opinions sont les miennes; il ira aussi +loin que moi dans les voies de la conciliation. Quant à lord Palmerston, +je lui reparlerai, et j'espère le ramener à mes principes dont il était +naguère fort éloigné.»--J'ai demandé quels étaient ceux de lord +Palmerston et ce qu'il voulait faire en Espagne. J'ai compris que sa +politique, quant aux hommes et quant aux choses, était de s'opposer à ce +que nous voudrions nous-mêmes, et de lutter en toute occasion contre +l'influence française. Lord Aberdeen condamne fort cet odieux +enfantillage, et se flatte que les dispositions de lord Palmerston sont +meilleures que par le Passé.» + +[Note 140: Le 2 juillet 1846.] + +Je ne sais si l'espoir de lord Aberdeen dans le changement de +dispositions de lord Palmerston était bien sérieux; pour moi, je ne m'y +associai point; je pris sans hésiter ma résolution définitive, et +j'écrivis sur-le-champ à M. Bresson[141]: + +[Note 141: Le 5 juillet 1846.] + +«Point de phrases, mon cher comte. Les faits sont pressants et je suis +pressé, très-pressé d'aller chercher au Val-Richer un peu de silence, de +solitude et de liberté. Je partirai samedi. Je ferai de là les affaires. +Je vous envoie la réponse de la reine Christine à la lettre du roi sur +les derniers incidents relatifs au mariage, et la réplique du roi qui a +voulu éclaircir et vider complétement la question. Remettez sur-le-champ +cette réplique en faisant savoir que vous en avez connaissance et copie. +Il n'y a après cela, de votre part, plus rien à dire ni à demander à M. +Isturiz. La lettre de la reine Christine est triste, douce, évidemment +en reculade. Elle remet en scène, comme prétendants à la main de sa +fille, les deux fils de don François de Paule. Elle écarte don Enrique +comme ne valant rien, politiquement ni personnellement, et elle +entr'ouvre la porte pour le duc de Cadix, tout en disant qu'il ne plaît +pas à sa fille et qu'elle ne voudrait pas la contraindre. + +Entrez donc sans hésiter dans la voie que le duc de Riansarès nous a +ouverte le 28 juin dernier: _le duc de Cadix pour la reine et le duc de +Montpensier pour l'infante_. En soi, cette solution nous convient +parfaitement; dans l'état actuel des faits, c'est la plus facile, la +plus prompte et la plus sûre. Le roi a bien vu et bien sondé l'infant +don Enrique. Moi aussi. Ou nous nous trompons fort, ou il est possédé, +gouverné, exploité par les émigrés progressistes, Olozaga, Mendizabal, +etc. Ils le feront aller à Londres. Il s'y abouchera avec Espartero, +probablement avec lord Palmerston. C'est toujours le même parti sous les +mêmes patrons, et ces patrons-là entrent aux affaires. Don Enrique est +ou sera à eux. Ne l'écartons pas absolument; ne nous retirons pas cette +carte. Don Enrique est dans notre principe, car il est un des +descendants de Philippe V. S'il finissait par épouser la reine Isabelle, +nous finirions bien aussi par reprendre influence sur lui. Ménageons +donc toujours sa personne et sa situation. Mais évidemment le duc de +Cadix est fort préférable, en soi et pour nous. Poussez donc décidément +à lui, et placez le duc de Montpensier à côté de lui. Si la reine +Christine le veut, cela se fera. Le veut-elle sérieusement, sincèrement? +Vous verrez bien. Glücksberg croit qu'il y a bien du jeu, bien de la +feinte dans tout ceci, même dans la démarche faite à Lisbonne pour le +mariage Coburg. En poussant au duc de Cadix, prenez soin de la loyauté +de notre attitude envers le comte de Trapani. Il faut que ce soit +l'impossibilité de son succès, reconnue et déclarée par la reine +Christine et le cabinet espagnol, qui nous fasse passer à l'une des +autres combinaisons contenues dans notre principe. Plus j'y regarde, +plus je trouve que, tenant compte de toutes les circonstances, il est en +effet impossible, quant à présent. Il n'y a donc pas à hésiter. Laissez +seulement la figure de Trapani toujours sur la scène, si l'Espagne, +reine et peuple, veut revenir à lui. + +«Le cabinet Whig est formé à l'heure qu'il est. C'est ce qu'il y a de +plus gros dans tout ceci. Lord Aberdeen me fait dire que lord John +Russell pense et se conduira, sur la question d'Espagne, comme il aurait +fait lui-même; mais que, pour lord Palmerston, il craint beaucoup que ce +ne soit toujours le même homme, et la même ardeur à lutter contre nous +et notre influence. Je m'y attends aussi et je me conduirai en +conséquence; ce ne sera pas moi qui livrerai l'Espagne à lord +Palmerston. Vous tirerez, à coup sûr, grand parti de son avénement pour +agir sur la reine Christine et son mari. Ils auraient beau faire; ils +n'auront jamais, dans lord Palmerston, qu'un ennemi, car il ne sera +jamais que le patron du parti progressiste, c'est-à-dire de leurs +ennemis. J'ai, avec lord Palmerston, cet avantage que s'il survenait, +entre nous et Londres, quelque refroidissement, quelque embarras, ce +serait à lui, et non à moi, qu'en France, en Angleterre, partout, on en +imputerait la faute. Je le lui ai dit à lui-même, il y a trois mois.» + +Au début de nos nouveaux rapports avec lord Palmerston, les apparences +furent bonnes. M. de Jarnac se trouvait alors chargé d'affaires à +Londres pendant le congé de M. de Sainte-Aulaire. Dans sa première +visite au _Foreign-Office_[142], lord Palmerston se montra disposé à +s'entendre avec nous, comme l'avait fait son prédécesseur. Deux faits +cependant me frappèrent dans le compte que me rendit M. de Jarnac de +leur entretien. Lord Palmerston ne lui parla point le premier et +spontanément des affaires d'Espagne; M. de Jarnac fut obligé de prendre, +à cet égard, l'initiative; et lorsqu'il rappela les résolutions +mutuelles des deux gouvernements quant au mariage de la reine Isabelle, +notamment ce que nous avait promis, tout récemment encore, lord Aberdeen +sur la candidature du prince Léopold de Coburg: «Vous comprendrez, lui +dit lord Palmerston, que je ne puis encore vous parler au nom du +conseil, n'ayant pu encore le saisir de la question. Mais, pour ma part, +je puis vous dire que je ne vois aucun intérêt anglais, ni aucun +avantage dans le succès du prince de Coburg. Au contraire, cette +combinaison, comme je l'ai toujours pensé, serait considérée ici comme +française; le prince Léopold n'est point de notre branche des Coburg; il +tient, de beaucoup plus près à votre famille royale qu'à la nôtre. +J'aurais même cru que, pour ce motif, votre gouvernement aurait pu le +préférer. Du moment qu'il en est autrement, c'est à l'Espagne à peser +sérieusement vos objections, et à la reine d'Espagne à arrêter son choix +sur un de ses cousins espagnols qui doivent convenir à tout le monde.» +J'entrevis, à la fois dans cette réserve et dans ce langage, une +précaution prise de loin pour éluder nos questions et s'étonner de notre +attitude. C'était une de ces finesses diplomatiques que lord Aberdeen +s'épargnait et m'épargnait. + +[Note 142: Le 14 juillet 1846.] + +Je résolus d'écarter toute finesse, tout ombrage, et de mettre +sur-le-champ lord Palmerston dans la nécessité d'agir nettement. Il +venait de dire que les deux princes espagnols, fils de l'infant don +François de Paule, devaient convenir à tout le monde. J'écrivis à M. de +Jarnac[143]: «Votre première conversation avec lord Palmerston me +convient. Allons tout de suite jusqu'au bout. Le mariage de la reine +d'Espagne est aujourd'hui, entre Londres et nous, la seule question qui +soit grosse et qui puisse devenir embarrassante. Coupons court à cet +embarras. Vous avez eu toute raison d'affirmer que les fils de l'infant +don François de Paule nous conviennent. Ils sont dans notre principe, +Bourbons, descendants de Philippe V, et de plus princes espagnols, +avantage réel. Nous n'avons et n'avons jamais fait contre eux aucune +objection. Nous ne les avons laissés d'abord de côté que parce que la +reine Christine, la jeune reine et son gouvernement déclaraient qu'ils +n'en voulaient pas. Nous n'avons appuyé la candidature du comte de +Trapani que parce que, entre les descendants de Philippe V, il était +alors le plus possible, presque le seul possible. La reine Christine le +voulait. Cette idée avait valu à la reine d'Espagne la reconnaissance de +la cour de Naples. Maintenant le comte de Trapani paraît rencontrer, +dans le sentiment populaire espagnol, beaucoup de résistance. Les +infants fils de don Carlos, spécialement le comte de Montemolin, sont +dans l'esprit et sur les lèvres de bien des gens considérables, en +Espagne et hors d'Espagne; ils apporteraient à la reine d'Espagne la +reconnaissance des cours du Nord; mais les hommes même les plus +favorables à cette combinaison déclarent qu'elle ne serait possible (et +même à ce prix ils la regardent comme très-difficile) qu'autant que le +comte de Montemolin renoncerait à ses prétentions, reconnaîtrait la +reine Isabelle, reprendrait auprès d'elle son rang d'infant d'Espagne, +et se présenterait, à ce titre, pour l'épouser. Or le comte de +Montemolin n'a fait et ne paraît disposé à rien faire de semblable. +Cette combinaison-là non plus n'est donc, quant à présent, pas possible. +De Madrid, on nous reparle toujours du duc de Montpensier. On a fait des +ouvertures au prince Léopold de Coburg. Nous écartons l'une et l'autre +idée, comme nous l'avons fait dès le premier moment. Notre politique est +parfaitement franche, constante et conséquente. Nous ne voulons ni +placer un prince de France sur le trône d'Espagne, ni y voir monter un +prince étranger à la maison de Bourbon. Ces difficultés, ces +impossibilités, successivement manifestées et senties, remettent à flot +les fils de l'infant don François de Paule. La reine Christine et le +cabinet de Madrid semblent un peu moins décidés contre eux. Ils +conviennent à l'Angleterre comme à nous. Entrons ensemble, l'Angleterre +et nous, dans cette voie qui se rouvre; ordonnons à nos agents à Madrid +d'agir en commun au profit de cette combinaison. Que la reine d'Espagne +épouse celui des deux infants qu'elle préférera. Que la reine sa mère et +ses ministres dirigent, comme ils le voudront, son choix sur l'un ou +l'autre. L'un et l'autre seront bien venus à Paris et à Londres. Si le +cabinet anglais approuve et adopte cette politique, nous sommes prêts à +agir, de concert avec lui, pour la mettre efficacement en pratique.» + +[Note 143: Le 20 juillet 1846.] + +Le même jour, au moment même où j'adressais à M. de Jarnac cette offre +d'entente et de concert actif avec le cabinet anglais pour la +combinaison que, six jours auparavant, lord Palmerston avait lui-même +proposée, il appelait M. de Jarnac au _Foreign-Office_ et lui +communiquait confidentiellement les instructions qu'il donnait à sir +Henri Bulwer sur les affaires espagnoles. Je reproduis ici les +principaux passages de cette dépêche en date du 19 juillet 1846, tels +qu'ils furent communiqués, à titre _d'extraits_, par lord Palmerston au +parlement anglais, dans la session suivante. + +«Deux questions, à ce qu'il semble, attirent, disait-il, surtout en ce +moment l'attention de ceux qui prennent intérêt aux affaires d'Espagne. +L'une est le mariage de la reine, l'autre est l'état politique du pays. + +«Quant à la première question, je n'ai maintenant point d'instructions à +vous donner en addition à celles que vous avez reçues de mon +prédécesseur. Le gouvernement anglais n'est point préparé à donner aucun +appui actif aux prétentions d'aucun des princes qui sont maintenant +candidats à la main de la reine d'Espagne, et il ne se sent appelé à +faire aucune objection à aucun d'entre eux. + +«Le choix d'un mari pour la reine d'un pays indépendant est évidemment +une question dans laquelle les gouvernements des autres pays n'ont aucun +titre à intervenir; à moins qu'il ne soit probable que ce choix pourrait +tomber sur quelque prince appartenant si directement à la famille +régnante de quelque puissant État étranger qu'il unirait +vraisemblablement la politique de son pays adoptif à la politique de son +pays natal, d'une façon nuisible à la balance des pouvoirs et dangereuse +pour les intérêts des autres États. Mais il n'y a aucune personne de +cette sorte parmi celles qu'on nomme comme candidats à la main de la +reine d'Espagne; ces candidats sont réduits à trois, savoir: le prince +Léopold de Saxe-Coburg et les deux fils de don François de Paule. Je ne +dis rien du comte de Trapani et du comte de Montemolin, parce qu'il +paraît n'y avoir point de chance que le choix tombe sur l'un d'eux. +Entre les trois candidats ci-dessus mentionnés, le gouvernement de Sa +Majesté n'a qu'à exprimer son sincère désir que le choix tombe sur celui +qui paraîtra le plus propre à assurer le bonheur de la reine et à +seconder la prospérité de la nation espagnole. + +«Quant à la seconde des questions ci-dessus mentionnées, l'état +politique de l'Espagne, je n'ai, pas plus que sur la première, point +d'instructions spéciales à vous donner en ce moment. + +«Cet état politique doit être un sujet de préoccupation et de regret +profond pour quiconque veut du bien au peuple espagnol. Après une lutte +de trente-quatre ans pour la liberté constitutionnelle, l'Espagne se +trouve placée sous un système de gouvernement presque aussi arbitraire +en pratique, quel qu'il puisse être en théorie, qu'aucun régime qui ait +jamais existé à aucune époque antérieure de son histoire. + +«Légalement, l'Espagne a un parlement; mais toute liberté d'élection +pour les membres de ce parlement a été supprimée, soit par la force, +soit par d'autres moyens; le parlement n'est pas plus tôt réuni qu'à la +première manifestation d'une opinion quelconque en désaccord avec celle +du pouvoir exécutif, il est prorogé ou dissous. Selon la loi aussi, il y +a liberté de la presse; mais, par les actes arbitraires du gouvernement, +cette liberté a été réduite à la liberté de publier ce qui peut plaire +au pouvoir exécutif, et bien peu ou rien de plus. + +«Il y a, selon la loi, des tribunaux pour juger les personnes accusées +de délits ou de crimes; mais grand nombre de personnes ont été arrêtées, +emprisonnées, bannies, ou quelquefois même exécutées, non-seulement sans +condamnation, mais même sans procès.... Ce système de violence et de +pouvoir arbitraire semble avoir, à un certain point, survécu à la chute +de son auteur, et n'avoir pas été entièrement abandonné par les hommes +plus modérés qui lui ont succédé dans le gouvernement. + +«Il faut espérer que les ministres actuels de l'Espagne, ou ceux qui +leur succèderont, rentreront, sans perdre de temps, dans les voies de la +constitution et de l'obéissance à la loi. Un système de violence +arbitraire, comme celui qui a été pratiqué en Espagne, doit amener une +résistance déclarée, même lorsque ce système est appliqué par la forte +main et la ferme volonté de l'homme qui l'a organisé; mais quand il +n'est plus soutenu par l'énergie de son premier auteur, et quand c'est +un pouvoir plus faible et moins hardi qui essaye de le maintenir, il ne +faut pas beaucoup de sagacité pour prévoir qu'il doit amener une +explosion. Quand les ministres de la couronne mettent à néant les lois +qui pourvoient à la sûreté du peuple, on ne saurait s'étonner qu'à la +fin le peuple cesse de respecter les lois qui pourvoient à la sûreté de +la couronne. + +«Ce ne fut certainement pas pour soumettre la nation espagnole à une +écrasante tyrannie qu'en 1835 la Grande-Bretagne contracta les +engagements de la Quadruple-Alliance, et donna, d'après les stipulations +de ce traité, l'assistance active qui a si matériellement contribué à +expulser d'Espagne don Carlos. Mais le gouvernement de Sa Majesté est si +pénétré de l'inconvénient d'intervenir, même par un avis amical, dans +les affaires intérieures des États indépendants que je m'abstiens de +vous donner pour instruction d'adresser, sur de tels sujets, des +représentations quelconques aux ministres espagnols; mais vous vous +garderez de témoigner, dans quelque occasion que ce soit, des sentiments +différents de ceux que je viens de vous exprimer; et quoique vous deviez +prendre soin de ne jamais reproduire ces sentiments de manière à +exciter, accroître ou encourager le mécontentement public, vous ne devez +cacher, à aucune des personnes qui peuvent porter remède aux maux +actuels de l'Espagne, que ce sont là les opinions du gouvernement +britannique.» + +C'est, dans les grandes affaires, un art subalterne, quoique souvent +pratiqué par des hommes d'esprit, que l'art qui consiste à dire et à ne +pas dire, à donner des instructions enveloppées dans des paroles qui +semblent les désavouer, et à se ménager ainsi de fausses ombres pour +voiler, aux yeux du commun des hommes, l'effet qu'on veut produire et le +dessein qu'on poursuit. La dépêche de Palmerston avait ce caractère, et +offrait un singulier mélange d'étourderie présomptueuse, de finesse +préméditée et d'embarras. En en recevant la communication, M. de Jarnac +en avait, sur-le-champ et avec beaucoup de convenance, témoigné son +sentiment; au moment de quitter lord Palmerston: «Parlerai-je, lui +dit-il, de notre entretien à mon gouvernement dès aujourd'hui, ou +voulez-vous que nous le reprenions bientôt pour voir si votre dépêche ne +pourrait pas être elle-même un peu réexaminée (_reconsidered_)?--Cette +dépêche? reprit lord Palmerston; elle a déjà été expédiée à +Bulwer.--Déjà? répondit M. de Jarnac; eh bien, souffrez que je vous le +dise franchement: je le regrette très-vivement[144].» + +[Note 144: M. de Jarnac à moi, 21 juillet 1846.] + +L'attentat de Joseph-Henri contre le roi et ma réélection à Lisieux +retardèrent quelques jours ma réponse à cette communication. Le 30 +juillet 1846, j'écrivis à M. de Jarnac: «Votre lettre du 21 et la +dépêche du 19 de lord Palmerston à Bulwer m'ont surpris, beaucoup +surpris. Non-seulement je ne veux prendre aucune résolution, mais je ne +veux pas même arrêter mon opinion sur le sens réel de cette dépêche +avant de m'être bien assuré qu'en effet elle a bien, au fond et dans +l'intention de l'auteur, celui qu'elle paraît avoir à la première vue et +dans l'impression du lecteur. + +«Deux choses résultent, ou du moins paraissent résulter de cette +dépêche. + +«Sur la question du mariage de la reine Isabelle, lord Palmerston ne +voit que trois candidats: le prince Léopold de Coburg et les deux fils +de l'infant don François de Paule. Il les trouve tous les trois +également convenables, et ne fait à aucun des trois, pas plus à l'un +qu'à l'autre, aucune objection. + +«Quant à l'état politique actuel de l'Espagne et aux hommes qui la +gouvernent, lord Palmerston les juge très-sévèrement et prescrit à sir +Henri Bulwer, non pas de faire paraître à dessein, mais de ne pas +laisser ignorer, dans l'occasion, la sévérité de ce jugement. + +«Sur le premier point, l'attitude et le langage de lord Palmerston sont +une profonde altération, un abandon complet du langage et de l'attitude +de lord Aberdeen. + +«Quand le roi a déclaré qu'il ne chercherait point, je dis plus, qu'il +se refuserait positivement à placer un de ses fils sur le trône +d'Espagne, mais qu'en revanche il demandait que le trône d'Espagne ne +sortît point de la maison de Bourbon et que l'un des descendants de +Philippe V y fût placé, lord Aberdeen, sans adopter en principe toutes +nos idées sur cette question, a accepté en fait notre plan de conduite. +Il a été dit et entendu que les deux gouvernements s'emploieraient à +Madrid pour que le choix de la reine se portât sur l'un des descendants +de Philippe V. Lorsque quelque autre candidat, en particulier le prince +Léopold de Coburg, a été mis en avant, lord Aberdeen a travaillé, +loyalement travaillé à l'écarter. Et lorsque tout récemment Bulwer, à +Madrid, a donné, sinon son concours, du moins son aveu à une démarche de +la reine Christine auprès du duc de Coburg, lord Aberdeen l'en a si +fortement blâmé que Bulwer a offert sa démission. + +«Certes, mon cher Jarnac, après de telles démarches et de telles +paroles, j'ai bien le droit de dire que l'approbation égale, donnée par +lord Palmerston à trois candidats parmi lesquels le prince de Coburg est +placé le premier, est une profonde altération, un abandon complet du +langage et de l'attitude de son prédécesseur. + +«Quoique la situation des fils du roi et des princes de Coburg ne soit +pas absolument identique, quand le roi a exclu lui-même ses fils de +toute prétention à la main de la reine d'Espagne, il a dû compter, il a +compté en effet, et il a eu droit de compter sur une certaine mesure de +réciprocité. S'il en était autrement, je ne dis pas que le roi +changerait sa politique; mais, à coup sûr, il recouvrerait toute sa +liberté. Il n'aurait plus à tenir compte que des intérêts de la France +et de l'honneur de sa couronne. + +«Quant au jugement de lord Palmerston sur le gouvernement espagnol +actuel, et à l'attitude qu'il prescrit à Bulwer envers ce gouvernement, +j'ai deux observations à faire. + +«Les reproches que fait lord Palmerston au gouvernement espagnol actuel +et à ses chefs n'ont rien qui s'adresse exclusivement à eux, et qui ne +puisse très-légitimement être adressé aussi à leurs prédécesseurs. Vous +avez eu raison de demander s'il s'agissait d'Espartero ou de Narvaez. +Les violences, les mesures arbitraires, les coups d'État, les +infractions à la constitution sont depuis longtemps, en Espagne, le fait +de tous les cabinets et de tous les partis; et si j'étais chargé de +faire, sous ce rapport, la comparaison des _progressistes_ et des +_moderados_, je ne crois pas qu'elle tournât au profit des premiers. + +«Mais je ne veux point faire cette comparaison; je ne crois pas qu'il +soit bon de faire aucune comparaison semblable, ni de reprocher, à l'un +des partis plutôt qu'à l'autre, des torts qui, pour le moins, leur sont +communs à tous deux. Le malheur de l'Espagne a été que la France et +l'Angleterre y sont devenues les patrons des divers partis, et se sont +laissé engager, ou du moins compromettre dans leurs luttes. Ce qui a été +aussi un malheur pour la France et pour l'Angleterre, en Espagne et même +hors d'Espagne, car cette association aux rivalités des partis espagnols +est devenue, entre nos deux pays et nos deux gouvernements, une source +de mésintelligences et d'embarras qui ont été graves, et qui pourraient +être encore plus graves. Il importe donc extrêmement que Londres et +Paris se tiennent en dehors des partis de Madrid, et que, quel que soit +à Madrid le parti dominant, nos deux cabinets, ne voyant en lui que le +gouvernement espagnol, prennent auprès de lui la même attitude, exercent +sur lui la même influence et lui donnent les mêmes conseils, +c'est-à-dire des conseils favorables au maintien et au développement +régulier de la monarchie constitutionnelle. Nos deux cabinets étaient, +depuis quelque temps, à peu près parvenus à ce résultat. Si lord +Palmerston, comme sa dépêche semble l'indiquer, redevient le censeur +sévère des _moderados_ et le patron des _progressistes_, ici encore il y +aura une grande et très-importante déviation de la politique de son +prédécesseur, déviation dont les conséquences seront très-mauvaises pour +l'Espagne d'abord, et aussi pour la bonne entente entre nos deux pays. + +«Cette entente existera-t-elle ou non? Ira-t-elle, sous le cabinet +anglais actuel, s'affermissant ou se perdant? C'est là, mon cher Jarnac, +la question que la dépêche de lord Palmerston m'oblige, contre mon bien +sincère désir, à me poser à moi-même. Je suis profondément convaincu que +l'entente cordiale, l'action commune de nos deux gouvernements est bonne +et importante partout, bonne et importante en Espagne encore plus +qu'ailleurs, car c'est un terrain plus grand et sur lequel les questions +sont plus graves. Je ne me suis point borné à exprimer cette conviction; +je l'ai prouvée et mise en action, il y a dix jours, en proposant à lord +Palmerston, avant d'avoir aucune connaissance de sa dépêche du 19 de ce +mois, le concert et l'action commune entre nous, en faveur des fils de +l'infant don François de Paule. Je tiens infiniment à ce concert, à +cette action commune; je ferai beaucoup pour les maintenir. Mais enfin +il peut y avoir aussi pour la France, en Espagne, une politique isolée; +et si l'initiative de la politique isolée était prise à Londres, il +faudrait bien qu'à Paris j'en adoptasse aussi la pratique.» + +Dans cette nouvelle situation, j'avais à me préoccuper de Madrid encore +plus que de Londres, car si la lutte devait recommencer entre Paris et +Londres, c'était à Madrid qu'elle devait se livrer et aboutir à la +défaite ou au succès. Dès que j'eus reçu la dépêche de lord Palmerston +du 19 juillet, j'écrivis à M. Bresson[145]: «Je vous communique +sur-le-champ ce que je reçois à l'instant de Londres. Je vous écrirai +avec détail dès que je me serai concerté avec le roi. Deux seules +réflexions immédiatement: 1º Le Coburg n'est pas si abandonné qu'on veut +le dire; c'est toujours de lui qu'il s'agit et non d'un archiduc +d'Autriche. Celui-ci n'est-il qu'une feinte? La reine Christine et M. +Isturiz poursuivent-ils l'intrigue Coburg sous le voile de leur retour +apparent au duc de Cadix? Si cela est, raison de plus pour nous de +poursuivre Cadix et Montpensier. Que ce soit là notre idée fixe. Vous +pouvez, je pense, lier toujours ces deux noms sans engagement formel de +simultanéité dans la conclusion définitive et en réservant la discussion +des articles. 2º Le parti modéré, la reine Christine, M. Isturiz comme +M. Mon, ne peuvent se méprendre sur le sens et la portée politique de la +dépêche de lord Palmerston. Quoique le général Narvaez y soit seul +personnellement désigné, l'attaque est évidemment dirigée contre eux +tous, contre tout le gouvernement espagnol depuis 1843. C'est bien le +langage du patron des progressistes, d'Espartero, Olozaga, Mendizabal, +etc. Faites en sorte que cette situation soit bien comprise. Elle est +assez claire. Nous rentrons dans l'ancienne ornière. Ne faisons pas un +pas sans mettre cette politique dans son tort, mais ne soyons pas ses +Dupes.» + +[Note 145: Le 24 juillet 1846.] + +M. Bresson ne se fit pas prier pour se mettre vivement à l'oeuvre, +quelles que fussent les obscurités et les hésitations qu'il y +rencontrait encore. Il doutait que la reine Christine secondât +efficacement le duc de Cadix, que pourtant elle faisait inviter à venir +de Pampelune où il était avec son régiment, passer quelque temps à +Madrid. Elle reparlait avec faveur du comte de Trapani et du général +Narvaez, qu'il faudrait, disait-elle, rappeler de son exil pour soutenir +cette candidature si on la reprenait. «Où en est l'affaire Coburg?» +avait demandé naguère M. Bresson à M. Isturiz qui avait répondu: «Je ne +pourrais le dire au juste; elle est là; on n'a toujours pas reçu de +réponse;» et quand M. Bresson avait rapporté ce propos à la reine +Christine: «Je ne sais pas même où sont les Coburg, lui avait-elle dit; +il n'y a pas de nouvelles d'eux, excepté de Bruxelles où ils ont passé +il y a quelques semaines.» Elle témoignait quelquefois un vif désir +d'aller passer un mois à Paris «pour tout concerter, disait-elle, avec +mon oncle et ma tante; nous discuterions ce que nous pourrions faire, et +jusqu'à quel point nous pourrions aider Trapani au moyen de Montpensier. +Je m'imagine souvent que le mariage de l'infante, fait en premier lieu, +nous donnerait de grandes facilités.»--«J'ai quelquefois comme un +soupçon, ajoutait M. Bresson, que la reine Christine veut s'échapper +d'Espagne, laisser à d'autres la responsabilité du mariage de sa fille, +soit Trapani, soit Coburg, et n'y revenir qu'après une solution +quelconque qui ne pourrait lui être imputée.»--«Que penseriez-vous d'un +archiduc d'Autriche? demanda un jour M. Isturiz à M. Bresson;--La +question resterait pour nous la même; ce serait toujours l'expulsion de +la maison de Bourbon;--Alors donc, le duc de Cadix et le duc de +Montpensier, reprit M. Isturiz; vous voulez tout avoir; vous aurez +tout.» Dans une récente entrevue, la reine Christine avait dit à M. Mon: +«Tu peux dire à Bresson que le mariage de Fernanda avec Montpensier ne +se fera pas;--Mais, Madame, quelle raison avez-vous de penser ainsi?--Tu +verras; l'Angleterre s'y opposera;--Mais si la France, Madame, ne lui +reconnaît pas ce droit d'opposition?--C'est égal; je te prédis qu'il ne +se fera pas; quelques minutes après cependant, elle demandait à M. +Bresson pourquoi le roi lui refusait M. le duc de Montpensier pour la +reine quand il n'y avait aucune crainte de guerre à en concevoir[146]. + +[Note 146: M. Bresson à moi, 17 juillet, 1 et 4 août 1846.] + +La dépêche de lord Palmerston, avec sa déclaration d'hostilité contre le +parti modéré, vint tomber au milieu de toutes ces incertitudes. M. +Bresson m'écrivit[147]: «Mon et Riansarès seuls dînaient aujourd'hui +avec moi; ils me quittent ensemble à l'instant. Le premier m'a raconté +qu'hier soir la reine-mère lui avait dit, avec une anxiété remarquable: +«Engage donc Bresson à s'entendre avec moi pour faire les deux mariages +Bourbon le plus tôt possible. Les Anglais et la révolution nous +menacent.» Et le lendemain[148]: «Ou il ne faut plus croire à rien sur +cette terre, ou la reine Christine, soit par peur, par calcul, ou par +affection, nous est entièrement revenue. Je la quitte à l'instant. Elle +m'avait fait inviter à aller la voir. C'est la première fois depuis que +je suis en Espagne; jamais elle n'adresse d'invitation de ce genre; elle +trouve que cela l'engage trop. Elle abandonne la combinaison Trapani; +elle la trouve dangereuse, inexécutable peut-être dans les conjonctures +présentes. Elle se rallie franchement à la pensée du mariage de la jeune +reine avec le duc de Cadix. Elle y prépare, elle y dispose, elle y rend +favorable l'esprit de sa fille. Elle ménage à l'infant des occasions +fréquentes de la voir dans l'intimité, à des dîners de famille. Elle +s'aidera de la jeune infante, fort occupée de M. le duc de Montpensier, +et à qui elle a appris que son mariage ne pouvait se faire que si sa +soeur épousait un Bourbon. Enfin elle ne négligera, elle n'omettra rien +pour assurer le succès, et déjà elle peut me donner un espoir fondé. Je +vous laisse à penser si je l'ai encouragée dans cette voie. + +[Note 147: Le 8 août 1846.] + +[Note 148: Le 9 août 1846.] + +«Elle ne nous demande qu'une concession: c'est d'associer le mariage de +M. le duc de Montpensier à celui de M. le duc de Cadix, de manière à +fortifier, à relever l'un par l'autre, et à contenir les mécontents, les +opposants, par l'éclat du rang de notre prince et par la crainte de la +France qui vient derrière lui. Je n'ai point élevé d'objection contre +cet arrangement; j'ai seulement fait observer qu'il y avait des +conditions préliminaires indispensables à régler, des éclaircissements à +donner, des articles de contrat à stipuler, des apports mutuels à +connaître, des questions d'État, de résidence, d'espérance, de +succession, à peser et à décider mûrement. Elle en est tombée d'accord. +Je lui ai dit que je vous demanderais un projet de contrat; et comme +elle me rappelait que l'infante avait un vif désir de voir un portrait +de M. le duc de Montpensier, je lui ai promis de m'adresser à vous pour +le lui procurer, à condition qu'elle me remettrait en échange celui de +Son Altesse royale. Aussitôt que la jeune reine aura dit _oui_, elle +veut que tout marche vers la conclusion avec une grande célérité et le +plus inviolable secret; elle m'a prié, presque conjuré de ne confier +qu'au roi et à vous la conversation que j'avais avec elle. Elle craint +que, l'éveil une fois donné, les partis ne se jettent au travers, et +que, par l'intrigue du dedans, par l'opposition de l'Angleterre, ce plan +ne soit, comme les autres, sourdement miné ou violemment renversé. A +tout cela elle ne met de restriction que la volonté de sa fille, qu'elle +n'entend pas forcer et à laquelle il faudra se soumettre si elle nous +est décidément contraire; mais en vérité elle avait l'air, elle était +bien près de m'en répondre. Le duc de Cadix arrive probablement +après-demain. La grande épreuve va donc commencer.» + +Je persiste à penser qu'à travers toutes les incertitudes et toutes les +vicissitudes de sa situation politique et de sa disposition intérieure, +la sérieuse intention de la reine Christine avait toujours été de faire +faire à l'une de ses filles, à la reine ou à l'infante, l'un des deux +grands mariages qui s'offraient pour elles, et d'assurer ainsi, à +l'Espagne et à elle-même, l'appui de la France ou de l'Angleterre. En +son âme et pour elle-même, elle préférait infiniment le mariage +français; peut-être même, quand elle faisait des avances positives pour +le mariage Coburg, espérait-elle alarmer assez le roi Louis-Philippe +pour en obtenir la solution qu'elle désirait: «Ce sera la faute de mon +oncle, disait-elle souvent; que ne me donne-t-il Montpensier pour la +reine!» En tout cas, ce furent l'attitude et la dépêche de lord +Palmerston à peine rentré au pouvoir qui surmontèrent le peu de goût de +la reine Christine pour les fils de sa soeur doña Carlotta, et +déterminèrent sa prompte et franche résolution en faveur des deux +mariages Bourbons. Soit légèreté, soit routine dans la vieille politique +anglaise, lord Palmerston avait mal jugé de l'état des partis et des +esprits en Espagne; les modérés étaient en possession du gouvernement, +non sous la main de leur audacieux chef militaire et avec la perspective +des coups d'État; le général Narvaez était exilé en France; les chefs +civils du parti, et les plus constitutionnels d'entre eux, formaient le +cabinet; la prochaine convocation des Cortès était résolue. C'était dans +cette forte et régulière situation que la reine Christine, le cabinet et +tout le parti modéré en Espagne se voyaient menacés d'être livrés à +leurs constants et ardents ennemis les progressistes révolutionnaires. +Ils ne voulurent pas subir cette perspective, et ils se décidèrent enfin +nettement pour l'alliance française. + +Pendant trois semaines la question fut encore, non pas vraiment +indécise, mais très-agitée. La jeune reine tantôt inclinait, tantôt +hésitait à se prononcer pour son cousin. Le duc de Cadix avait des +moments de doute et presque de découragement sur son succès. Le travail +en faveur du mariage Coburg n'était pas complètement abandonné. M. +Isturiz avait encore, à ce sujet, des entretiens secrets avec sir Henri +Bulwer. Lord Clarendon, lié depuis longtemps avec le président du +cabinet espagnol, lui écrivit pour l'alarmer sur les conséquences du +mariage du duc de Montpensier avec l'infante. Sir Henri Bulwer fomentait +vivement ces alarmes; elles troublaient M. Isturiz dans les moments même +où il était le plus décidé à n'en pas tenir compte: «Aussitôt que la +reine aura prononcé _oui_, dit-il un jour à M. Bresson, je vous écris +pour vous appeler près de moi, et nous faisons l'affaire en un quart +d'heure. Enfin je m'embarque dans votre vaisseau, mais avec la +conviction que nous aurons la guerre.» + +Après avoir gardé pendant plus d'un mois un silence absolu sur la +proposition que je lui avais faite le 20 juillet pour l'entente et +l'action commune, de nos deux gouvernements en faveur de celui des fils +de don François de Paule que préféreraient la reine Isabelle et +l'Espagne, lord Palmerston me fit communiquer, le 27 août, une dépêche +en date du 22, contenant la substance des nouvelles instructions qu'il +avait naguère adressées à sir Henri Bulwer; elles portaient expressément +«qu'après un examen attentif de la question, le gouvernement de Sa +Majesté la reine d'Angleterre pensait que l'infant don Enrique était le +seul prince espagnol qui fût propre, par ses qualités personnelles, à +devenir le mari de la reine d'Espagne[149].» Je répondis sur-le-champ +que nous ne nous croyions point le droit de désigner ainsi l'un des +infants comme le seul mari convenable de la reine d'Espagne. J'avais +déjà dit qu'à la reine seule et à son gouvernement il appartenait de +choisir, soit entre tous les descendants de Philippe V, soit +spécialement entre les fils de don François de Paule. Je ne pouvais que +répéter le même langage, et affirmer que celui des deux infants qui +conviendrait à la reine Isabelle et à l'Espagne nous conviendrait aussi. +Je m'étonnai que lord Palmerston crût devoir désigner, comme le seul +prince espagnol propre à épouser la reine, précisément celui qui avait +eu, et envers le gouvernement de la reine et envers la reine elle-même +des torts très-graves, et qui était encore, en ce moment, dans un état +de demi-rébellion. Quand les instructions de lord Palmerston lui furent +communiquées par M. Bulwer, M. Isturiz répondit: «Jamais, du +consentement de Leurs Majestés, l'infant don Enrique n'épousera ni la +jeune reine ni l'infante, à moins qu'il ne leur soit imposé par une +révolution[150];» et sir Henri Bulwer écrivit lui-même à lord +Palmerston: «Je regrette d'être obligé d'ajouter que toutes les peines +que j'ai prises, pour disposer la cour et le président du conseil en +faveur d'un mariage de don Enrique avec la reine, ont été complètement +sans effet[151].» + +[Note 149: _The only Spanish prince who is fit, by his personal +qualities, to be the Queen's husband_.] + +[Note 150: M. Bresson à moi, 14 et 16 août 1846.] + +[Note 151: Le 14 août 1846. _Parliamentary Papers_ de 1847, pag. 14.] + +En ceci encore, lord Palmerston se laissa dominer par une routine plus +opiniâtre que clairvoyante: en présentant exclusivement l'infant don +Enrique comme le seul prétendant convenable à la main de la reine +Isabelle, il asservissait la politique de l'Angleterre aux passions et +aux prétentions du parti radical espagnol, méconnaissant ainsi l'état +des faits en Espagne, et préférant le concert avec l'ex-régent Espartero +et ses amis à l'entente cordiale avec le roi Louis-Philippe et le +cabinet français. + +Dès que j'eus reçu cette communication, j'écrivis à M. de Jarnac[152]: +«Lord Palmerston déclare (et je trouve ceci excellent) que, dans +l'opinion du cabinet anglais, ce qui convient le mieux à l'Espagne et à +la reine d'Espagne, c'est le mariage avec un prince espagnol. Mais il +ajoute aussitôt que l'infant don Enrique _is the only Spanish prince who +is fit, by his own personal qualities, to be the Queen's husband_. J'ai +copié ces mots: «le seul prince qui soit propre, par ses qualités +personnelles, à être le mari de la reine d'Espagne.» Comment +pourrions-nous appuyer et tenir ce langage? Nous avons dit à Madrid, à +Londres, ici, partout, en tout temps, tout à l'heure encore, que si nous +nous croyions obligés de demander que le mari de la reine Isabelle fût +choisi parmi les descendants de Philippe V, nous acceptions du reste +sans hésiter tous les descendants de Philippe V, et que celui d'entre +eux qui conviendrait à l'Espagne et à sa reine nous conviendrait aussi. +Nous avons spécialement répété sans cesse que les deux infants fils de +don François de Paule nous convenaient tout à fait, que c'était à la +reine Isabelle à prononcer entre eux, et que nous étions prêts à trouver +bon son choix, quel qu'il fût. En vérité, lorsque par la nécessité des +choses, par l'empire des intérêts de nos deux pays, nous sommes +conduits, à Paris et à Londres, à désirer que le choix de la reine +d'Espagne se renferme dans des limites déjà assez étroites, et à +écarter, chacun de notre côté, tel ou tel candidat, lorsque, par une +série d'incidents et de motifs que je ne rappelle pas, les deux fils de +don François de Paule restent à peu près seuls sur la scène, venir +déclarer que l'un des deux est _seul_ propre à devenir le mari de la +reine, c'est pousser trop loin la restriction, l'intervention, la +_dictation_. Nous ne croirions pas pouvoir le faire quand même nous +n'aurions jamais dit le contraire, et nous le pouvons d'autant moins que +nous avons constamment dit le contraire. + +[Note 152: Le 30 août 1846.] + +«C'est à cause des qualités personnelles de don Enrique que lord +Palmerston le déclare seul propre à devenir le mari de la reine. Nous +connaissons ces deux princes; nous les avons vus longtemps ici. Nous ne +saurions apprécier avec assez de certitude leurs qualités personnelles +pour faire, sur l'un ou sur l'autre, une telle déclaration. C'est à la +reine d'Espagne, à la reine sa mère, à ses ministres qu'appartient une +appréciation semblable, et eux seuls en possèdent les éléments. + +«Je sais qu'on a dit, et lord Palmerston vous répète dans sa lettre +particulière du 27 que le duc de Cadix déplaît à la reine Isabelle. Si +cela est, elle se décidera en conséquence; mais c'est à elle à en +décider. + +«Quant à l'infant don Enrique, lorsque ce prince a passé naguère à +Paris, le roi lui a fortement représenté les inconvénients, pour +lui-même, de la conduite qu'il avait tenue, de l'attitude qu'il prenait, +et la nécessité pour lui, dans son intérêt comme selon son devoir, de +faire acte de soumission et de respect envers la reine, et de rentrer +auprès d'elle, à sa cour, dans la position convenable pour un infant. Le +roi lui a offert, en présence de M. Martinez de la Rosa, de s'employer +lui-même pour le faire rentrer en grâce à Madrid. J'ai écrit à Bresson +pour qu'en effet il parlât et agît dans ce sens. Encore faut-il que +l'infant le demande lui-même et qu'il se montre, envers la reine +Isabelle, déférent, respectueux, soumis. Ce n'est pas du sein de la +conspiration et avec le ton de la menace qu'il peut prétendre à sa main. +Ce devoir et cette convenance seraient sentis, j'en suis sûr, en +Angleterre plus que partout ailleurs. + +«J'ai dit tout cela, ou à peu près, à lord Normanby, qui m'a assuré du +reste que si, malgré les avis de Bulwer, la reine Isabelle se décidait +pour le duc de Cadix, l'Angleterre ne croirait avoir rien à dire.» + +Comme je venais d'adresser cette lettre à M. de Jarnac, je reçus de +Madrid celle-ci, écrite par M, Bresson le 28 août, à deux heures du +matin: «Je vous transmets, par le télégraphe, une grande nouvelle. La +jeune reine a donné son consentement à son mariage avec le duc de Cadix. +Elle a fait appeler ses ministres pour leur signifier sa volonté. Ils y +ont acquiescé avec unanimité et sans discussion. Elle les a informés en +même temps qu'elle donnait sa soeur en mariage à M. le duc de +Montpensier, qu'elle voulait que ces deux mariages se fissent +promptement, et, autant que possible, le même jour. Le conseil se réunit +à onze heures pour consulter les précédents et arrêter une formule +d'actes provisoires qui seront probablement signés dans la journée. Je +suis en mesure pour tout, et au milieu des périls qui nous environnent, +je n'épiloguerai pas sur des nuances, tout en réservant les intérêts +essentiels et en nous gardant toute latitude possible. M. Mon était là +près de moi, il y a une minute, écrivant à M. Martinez de la Rosa. Il +est venu me réveiller en sursaut pour m'embrasser. Très-probablement +demain paraîtra dans la _Gazette officielle_ le décret de convocation +des Cortès actuelles, dans l'espace de dix ou douze jours.» + +Les Cortès furent en effet convoquées pour le 14 septembre suivant. + +Nous touchions au terme. Dans l'attente du résultat que m'annonçait M. +Bresson, j'avais appelé momentanément à Paris le duc de Glücksberg et M. +de Jarnac pour recevoir d'eux, sur Madrid et sur Londres, toutes les +informations que permet la liberté de la conversation, et pour leur +donner mes instructions précises sur les questions qui, au dernier +moment, pouvaient encore s'élever et exiger une solution immédiate. La +plus délicate était celle de la complète simultanéité des deux mariages. +La reine Christine et le cabinet espagnol y tenaient absolument. +C'était, pour eux, le seul moyen de donner immédiatement et du premier +coup, au mariage de la reine Isabelle avec le duc de Cadix, le caractère +et la valeur politiques qui pouvaient seuls, dans les Cortès et dans le +public espagnol, en assurer le succès. Nous n'avions aucune objection +sérieuse à faire à leur voeu, ni aucun scrupule à le satisfaire: par mon +_Mémorandum_ du 27 février précédent, communiqué le 4 mars à lord +Aberdeen, nous avions formellement déclaré au gouvernement anglais que +«si le mariage, soit de la reine, soit de l'infante, avec le prince +Léopold de Coburg ou avec tout autre prince étranger aux descendants de +Philippe V, devenait probable et imminent, nous serions, dans ce cas, +affranchis de tout engagement et libres d'agir immédiatement pour parer +le coup, en demandant la main, soit de la reine, soit de l'infante, pour +M. le duc de Montpensier.» La démarche faite par M. Isturiz et la reine +Christine elle-même, de concert avec sir Henri Bulwer, auprès du duc de +Coburg, et la dépêche par laquelle lord Palmerston, en rentrant au +pouvoir, avait mis le prince Léopold de Coburg au premier rang des trois +candidats à la main de la reine d'Espagne contre lesquels le +gouvernement anglais n'élevait aucune objection: ces deux actes nous +plaçaient évidemment dans la situation prévue le 27 février précédent, +et nous donnaient plein droit de conclure simultanément les deux +mariages. Mais tant d'oscillations avaient eu lieu, tant de brouillards +s'étaient élevés dans le cours de cette négociation que nous pouvions +craindre qu'au dernier moment une circonstance imprévue, un embarras +soudain ne survînt et ne dût modifier notre conduite. Nous avions donc à +coeur de conserver, dans cette hypothèse et envers le gouvernement +espagnol, notre liberté. En renvoyant le duc de Glücksberg à Madrid, je +lui prescrivis de recommander expressément à M. Bresson cette dernière +précaution, et de lui donner en même temps la certitude que ma confiance +en lui était entière, et qu'en tout cas il serait fermement soutenu. + +Le jour même où, à deux heures du matin, il m'avait annoncé le +consentement de la reine Isabelle au double mariage, M. Bresson +m'écrivit[153]: «Je n'étais pas ce matin au bout de mes peines; il m'a +fallu me débattre toute la journée avec la reine-mère, M. Isturiz et M. +Pidal pour faire maintenir, dans la rédaction de l'acte que nous devions +signer, les mots _autant que faire se pourra_, qui constituent notre +liberté d'action. J'ai dû m'avancer jusqu'à annoncer que je ne signerais +pas si cette concession ne m'était pas faite. La reine-mère entendait +que la célébration des deux mariages se fit le 20 du mois prochain, et +que monseigneur le duc de Montpensier fût ici pour cette époque. J'ai +démontré que c'était de toute impossibilité, et j'ai déclaré que +_déclaration_ et _célébration_ devaient être suspendues jusqu'après la +discussion, la signature et la ratification des articles du contrat. +C'est là notre garantie. Malgré toutes ces précautions, le conseil avait +introduit, dans le décret de convocation des Cortès qui paraîtra demain, +avec la notification du mariage de la reine, celle du mariage de +l'infante. J'ai protesté et signifié que, si cela s'accomplissait, +j'annulerais demain authentiquement tout ce qui aurait été fait. Au 20 +septembre, la reine-mère substitue maintenant le 10 octobre.» + +[Note 153: Le 28 août 1846.] + +Ces bases convenues, l'acte d'engagement fut ainsi rédigé: + +«En la résidence royale de Madrid, le 28 du mois d'août de l'an de grâce +1846: + +«Entre Son Excellence don Xavier de Isturiz, etc., etc., muni des +pleins-pouvoirs de Sa Majesté Catholique, et Son Excellence le comte de +Bresson, ambassadeur de France, muni des pleins-pouvoirs du Roi son +auguste souverain. + +«Le mariage de Sa Majesté la Reine d'Espagne et de Son Altesse Royale +Monseigneur le duc de Cadix ayant été, aujourd'hui même, convenu et +signé. + +«Il est stipulé, convenu et arrêté par le présent acte que, de leur +propre consentement et du consentement déjà éventuellement accordé de +leurs augustes parents, il y aura mariage entre Son Altesse Royale +l'Infante doña Maria-Luisa-Fernanda de Bourbon et Son Altesse Royale +Monseigneur le prince Antoine-Marie-Philippe-Louis d'Orléans, duc de +Montpensier, fils puîné de Sa Majesté le Roi des Français. + +«La discussion des capitulations matrimoniales, des articles du contrat +et des questions d'intérêt qui s'y rattachent est réservée. + +«Et lorsque les actes définitifs auront été dûment réglés et approuvés +par les hautes parties contractantes, la forme et l'époque de la +déclaration de ce mariage et sa célébration seront déterminées de +manière à les associer, _autant que faire se pourra_, à la déclaration +et à la célébration du mariage de Sa Majesté Catholique avec Son Altesse +Royale le duc de Cadix, en la résidence royale de Madrid _et en +personnes_. + +«En foi de quoi les plénipotentiaires ci-dessus nommés ont signé le +présent acte en double original, et l'ont scellé de leurs armes.» + +J'écrivis sur-le-champ à M. de Jarnac[154]: «Je vous ai fait envoyer les +deux dépêches télégraphiques qui venaient de m'annoncer la résolution de +la reine d'Espagne et de son gouvernement sur l'un et l'autre mariage. +La question s'est dénouée tout à coup. Si on s'en étonne, dites +exactement les choses comme elles sont. Vous vous rappelez le +_Memorandum_ en cinq paragraphes que je vous remis le 27 février dernier +dans votre petite course à Paris, et que M. de Sainte-Aulaire mit +textuellement, le 4 mars, sous les yeux de lord Aberdeen. Reportez-vous +à cette pièce. Vous vous rappelez aussi qu'au mois de mai dernier nous +reçûmes, de Londres comme de Madrid, l'avis certain que le ministère +espagnol, d'accord avec les reines, venait d'adresser à Lisbonne, au duc +régnant de Coburg, un message à l'effet de négocier le mariage du prince +Léopold avec la reine Isabelle: message communiqué au ministre +d'Angleterre à Madrid qui avait donné son approbation. Lord Aberdeen, à +la vérité, par une lettre particulière du 28 mai qui me fut communiquée, +blâma M. Bulwer de la part qu'il avait prise dans cette démarche, et ce +blâme était assez vif pour que M. Bulwer crût devoir offrir sa +démission. Mais lord Aberdeen sortit des affaires, et le 20 juillet +dernier lord Palmerston vous communiqua une dépêche du 19 qu'il venait +d'adresser à M. Bulwer, et qui établissait formellement «que les +candidats à la main de la reine d'Espagne étaient réduits à trois, +savoir: le prince Léopold de Saxe-Coburg et les deux fils de don +François de Paule, et qu'à aucun d'entre eux le gouvernement anglais ne +se sentait appelé à faire aucune objection.» + +[Note 154: Le 1er septembre 1846.] + +«Ainsi le prince Léopold de Coburg, demandé par le ministère espagnol, +était en même temps accepté, comme candidat à la main de la reine +Isabelle, par le ministère anglais qui n'y faisait aucune objection, et +le plaçait même en première ligne entre les trois candidats. + +«A coup sûr, c'était bien là évidemment cette chance probable et +imminente d'un mariage de la reine d'Espagne avec le prince Léopold de +Coburg qui nous avions toujours considérée et annoncée comme nous +rendant la pleine liberté d'agir immédiatement pour parer le coup en +demandant la main, soit de la reine, soit de l'infante, pour M. le duc +de Montpensier. + +«Nous étions d'autant plus libres que lord Palmerston ne répondait rien +aux ouvertures que nous lui faisions dans un autre sens. Le 20 juillet, +avant d'avoir aucune connaissance de sa dépêche du 19 à M. Bulwer, je +vous avais chargé de l'inviter à agir en commun avec nous à Madrid pour +décider la reine d'Espagne et ses ministres à choisir un mari entre les +fils de don François de Paule. Le 30 juillet, je vous ai chargé aussi de +lui faire connaître toutes mes objections à sa dépêche du 19, +l'altération profonde qu'elle apportait dans la situation, et les +conséquences que cette altération pourrait avoir. C'est seulement le 28 +août que j'ai reçu, par la communication que m'a faite lord Normanby, +une réponse de lord Palmerston à mes diverses communications. + +«J'aurais manqué à tous mes devoirs si, dans une telle situation et +pendant un si long temps, j'étais resté inactif. J'ai fait ce que +j'avais annoncé le 27 février dernier. En présence de la candidature, +réclamée à Madrid et acceptée à Londres, du prince Léopold de Coburg à +la main de la reine Isabelle, j'ai donné à M. Bresson l'ordre de faire +tous ses efforts pour décider le mariage de la reine avec l'un des fils +de don François de Paule, spécialement avec le duc de Cadix présent en +Espagne, et celui de l'infante avec M. le duc de Montpensier. La reine, +sa mère et ses ministres viennent d'accepter cette double union. + +«Voilà les faits, mon cher Jarnac. Rappelez-les à lord Palmerston en lui +faisant connaître la résolution qui vient d'être prise à Madrid, et dont +il est peut-être déjà informé. Je n'ai rien à dire quant au fond même de +cette résolution. Des deux mariages auxquels elle se rapporte, l'un est +une question politique que la reine d'Espagne et son gouvernement ont +droit de résoudre selon la constitution du pays; l'autre est une affaire +de famille qui n'appartient qu'à la reine-mère, à ses deux filles et à +nous.» + +L'humeur de lord Palmerston fut très-vive, non pas plus vive que je ne +m'y attendais. Ce qui me frappa surtout dans son langage, et ce qui +m'importait le plus à ce moment, ce fut son espoir d'être encore à temps +pour empêcher la conclusion définitive du mariage de M. le duc de +Montpensier avec l'infante, et son dessein de faire tout ce qui serait +en son pouvoir pour y réussir: «C'est là, dit-il à M. de Jarnac, l'acte +le plus patent d'ambition et d'agrandissement politique que l'Europe ait +vu depuis l'Empire. J'espère que l'on réfléchira à Paris avant de +conclure. Il est impossible que les rapports des deux cours et des deux +gouvernements n'en soient pas complètement altérés[155].» Les paroles et +l'attitude de sir Henri Bulwer à Madrid répondirent à celles de son +chef: «Il a dit hier à M. Donoso-Cortès, m'écrivit M. Bresson, ces mots +échappés sans doute à un premier dépit et qu'il regrettera +bientôt:--«Nous n'avons rien à dire sur le mariage de la reine; mais je +vous déclare solennellement que nous regardons celui de l'infante comme +un acte d'hostilité, et que mon gouvernement n'épargnera rien pour +amener en Espagne un bouleversement complet.»--M. Donoso-Cortès ne s'est +pas cru autorisé à me rapporter cette étrange et imprudente déclaration +avant d'avoir demandé à M. Isturiz et au duc de Riansarès s'il devait le +faire. L'un et l'autre l'y ont fort engagé. Il doit aller dire à M. +Bulwer que, sans que les relations personnelles en soient atteintes, +toute relation politique cesse entre eux, à partir de ce jour. Je dois +vous faire observer que M. Donoso-Cortès est considéré, par les membres +du corps diplomatique, comme un intermédiaire confidentiel entre la +reine-mère et eux[156].» Les actions, ou, pour parler plus exactement, +les tentatives suivirent de près les paroles; sir Henri Bulwer se mit à +l'oeuvre pour alarmer et paralyser le cabinet espagnol: tantôt il lui +adressait, coup sur coup, des notes dures ou tristes; tantôt il +expédiait aux vaisseaux anglais en station dans les parages de Cadix ou +de Gibraltar des courriers qui semblaient leur apporter des ordres de +blocus ou d'hostilité, et répandaient ainsi, dans les populations +voisines de leur route ou des côtes, une curiosité pleine de trouble; il +essaya d'inquiéter, sur les conséquences du mariage de M. le duc de +Montpensier avec l'infante, le duc de Cadix lui-même; il exprimait +partout, et jusque dans la tribune diplomatique des Cortès, le voeu que +ce mariage fût au moins retardé de quelques mois et plus mûrement +délibéré. Encouragée par ces démonstrations du ministre d'Angleterre, la +presse progressiste travaillait à agiter le pays; une protestation +inconvenante de l'infant don Enrique fut publiée et répandue, sans autre +effet que de nuire à son auteur. Enfin, le 23 septembre, sir Henri +Bulwer présenta au cabinet espagnol une longue note de lord Palmerston +qui, au nom de l'équilibre européen, de l'indépendance de l'Espagne et +des services que lui avait rendus l'Angleterre, protestait contre le +mariage de l'infante et témoignait l'espoir que le gouvernement espagnol +n'irait pas jusqu'au bout de cette voie. + +[Note 155: M. de Jarnac à moi, 9, 11 et 12 septembre 1846.] + +[Note 156: M. Bresson à moi, 24 août 1846.] + +Il y avait peu de tact à mettre ainsi les Espagnols au pied du mur; en +pareil cas, la dignité et le courage ne leur manquent jamais. M. Isturiz +répondit catégoriquement que le mariage de l'infante avec M. le duc de +Montpensier était un acte accompli, qu'il avait été décidé par la libre +et spontanée volonté de la reine, de la reine-mère, de l'infante, et +avec l'assentiment unanime du cabinet, que les Cortès venaient d'y +donner leur entière adhésion, que l'indépendance de l'Espagne n'en +recevrait pas la moindre atteinte, et qu'il espérait que ses relations +avec le gouvernement britannique n'en souffriraient pas davantage. Il +était pleinement en droit de tenir ce langage: le sénat et le congrès +des députés, après des débats où l'opposition s'était manifestée sans +gêne comme avec convenance, avaient adopté, l'un à l'unanimité, l'autre +à 159 voix contre une, de loyales adresses de félicitation à la reine +sur l'un et l'autre mariage[157]. Le pays était tranquille. Le comte de +Montemolin, qui s'était naguère évadé de Bourges, avait débarqué en +Angleterre et se trouvait à Londres où l'infant don Enrique, disait-on, +venait aussi d'arriver de Belgique. Le fameux chef carliste Cabrera y +était également attendu, et M. de Jarnac, dans une visite au +_Foreign-Office_, y avait aperçu l'ex-régent Espartero qu'on essaya +vainement de lui cacher. Tout ce mouvement des mécontents au dehors, +toutes ces chances de trouble au dedans n'excitaient en Espagne aucune +préoccupation; les esprits étaient attirés et occupés ailleurs; le +sentiment public se montrait hautement favorable à la résolution royale +constitutionnellement acceptée. Le corps diplomatique fut admis à +présenter ses félicitations à la jeune reine et à la reine-mère; sir +Henri Bulwer s'y rendit avec ses collègues: «Il a parlé si bas, dit la +jeune reine, que je n'ai rien compris à ce qu'il m'a dit; il n'avait +probablement rien d'agréable à me dire;» et lorsque, en félicitant la +reine Christine sur le mariage de la reine sa fille, M. Bulwer ajouta: +«Quant à l'autre.....--L'autre, dit la reine Christine en +l'interrompant, nous avons décidé de le célébrer le même jour;» et la +conversation en resta là. + +[Note 157: Les 18 et 19 septembre 1846.] + +Le 4 septembre, j'avais écrit par le télégraphe à M. Bresson: «Le roi +approuve que le mariage de monseigneur le duc de Montpensier avec +l'infante soit célébré le même jour que celui de la reine avec +monseigneur le duc de Cadix. Vous pouvez rendre public le fait que vous +avez signé, avec M. Isturiz, un engagement pour le mariage de l'infante +avec le duc de Montpensier.» Trois jours auparavant, après avoir écrit à +M. de Jarnac et avant d'avoir rien reçu de Londres, j'avais fait prier +l'ambassadeur d'Angleterre, lord Normanby, de venir me voir, et je lui +avais annoncé le double mariage. Il s'attendait un peu au premier; +c'était un échec à peu près escompté; non pas au second. Il m'en +témoigna, avec convenance et douceur, son vif regret, son vif chagrin: +«Cela fera chez nous un bien mauvais effet, non-seulement dans notre +gouvernement, mais dans notre public. On y verra une manière indirecte +d'assurer le trône d'Espagne à un fils du roi. Nous ne serons pas la +seule puissance à avoir de l'humeur; d'autres en auront aussi, et +voudront profiter de la nôtre pour nous éloigner de vous et nous +rapprocher d'elles. Dieu sait ce qui peut s'en suivre.» Je répondis +très-amicalement, mais très-nettement. J'établis notre droit d'agir +comme nous avions agi, comme nous avions annoncé que nous agirions; et +avec notre droit, la nécessité évidente, urgente, où nous avions été +placés, par ce qui se passait à Madrid et à Londres, d'agir comme nous +avions agi. Je me montrai très-confiant dans l'avenir, dans le bon sens +et l'équité du gouvernement et du public anglais: «On verra bien que +nous n'entendons point nous approprier l'Espagne, ni faire tort là aux +droits et aux intérêts légitimes de personne. La reine d'Espagne aura +des enfants. M. le duc de Montpensier et l'infante vivront en France. +Nous n'avons fait que mettre hors de tout péril le principe de notre +politique:--Le trône d'Espagne ne doit pas sortir de la maison de +Bourbon.--Je l'avais proclamé, je l'ai pratiqué. C'était notre droit et +mon devoir.» + +Toutes choses définitivement conclues à Madrid, M. le duc de Montpensier +et, avec lui, M. le duc d'Aumale partirent de Paris, le 28 septembre, et +entrèrent en Espagne avec leur suite le 2 octobre. On avait répandu sur +leur voyage toute sorte de bruits: ils rencontreraient, disait-on, des +manifestations fâcheuses, peut-être même des actes hostiles; M. Bresson +démentait fermement ces prédictions sinistres; le gouvernement espagnol, +tout en se montrant plein de confiance, avait pris des mesures +vigilantes. Elles se trouvèrent complétement inutiles: sur toute la +route, dans les campagnes comme dans les villes, les deux princes furent +accueillis avec un empressement bienveillant; ils étaient un événement, +la solution paisible d'une question nationale, une fête, une espérance; +leur bonne grâce, leur tournure militaire, leurs manières simples et +ouvertes plaisaient à cette population vive et avide d'émotions, quoique +peu démonstrative: «Je suis allé hier, 6 octobre, m'écrivit M. Bresson, +au-devant de Leurs Altesses royales jusqu'à San-Agustin, à quarante +kilomètres environ de Madrid. A une demi-lieue des portes de la +capitale, nous avons trouvé des chevaux et des voitures de la cour; on +laissait au choix des princes le mode de leur entrée; ils ont décidé de +monter à cheval. Le temps était magnifique; nous avons successivement +rencontré le corrégidor et la municipalité de Madrid, le +capitaine-général, le gouverneur de la place et leur état-major, le +ministre de la guerre et un grand nombre de généraux parmi lesquels on +remarquait la présence des généraux Concha, Cordova, Ros de Olano, +appartenant à l'opposition, et l'absence du général Narvaez revenu +depuis quelques jours à Madrid, mais qu'une question de rang et +d'étiquette entre le ministre de la guerre et lui avait retenu chez lui, +et qui m'en a exprimé ses regrets. C'est en tête de ce cortége, ayant à +leur droite le ministre de la guerre et à leur gauche le +capitaine-général, que les princes sont entrés à Madrid par la porte de +Bilbao où aboutit la route de France. Je m'étais attaché à leurs pas; la +tête de mon cheval était entre les croupes des leurs. Toute la +population remplissait les rues, était suspendue aux fenêtres; ces +balcons, qui garnissent toutes les maisons, mettent en quelque sorte +leurs habitants en dehors et animent singulièrement l'aspect des +solennités publiques. Partout, sur leur passage, les princes ont été +l'objet de témoignages de respect et de sympathie; les hommes se +découvraient; les femmes agitaient leurs mouchoirs. Les acclamations ne +sont pas dans les habitudes de la population de Madrid; depuis que je +réside au milieu d'elle, je n'en ai vu aucun exemple; mais je n'avais +pas vu non plus un empressement aussi vif, un assentiment aussi général +que celui dont j'ai été témoin hier. Nous avons successivement parcouru +les rues de Funcarral et de la Montera, traversé la _Puerta del sol_, +suivi les rues Mayor, Ahumada, et nous sommes arrivés à la porte du +palais. Dans le trajet, Leurs Altesses royales s'étaient plusieurs fois +retournées vers moi pour m'exprimer leur satisfaction d'un accueil +auquel elles n'étaient pas préparées par les bruits malveillants et +sinistres qui avaient été répandus. Il est certain que pas un +dissentiment ne s'est trahi, pas un cri hostile ne s'est fait entendre. +Au pied du grand escalier du château, les princes ont trouvé les +diverses charges et les chefs de service de la maison royale, plusieurs +grands d'Espagne, et au premier repos l'infant don Francisco de Paula et +le duc de Cadix qu'ils ont affectueusement embrassés. Ils se sont ainsi +dirigés vers la chambre de la reine où Sa Majesté les attendait avec ses +augustes mère et soeur. Après leur avoir baisé la main, ils les ont +suivies dans les appartements d'habitation, et sont restés avec elles +pendant une demi-heure. Le contentement brillait dans les traits de +Leurs Majestés et de Leurs Altesses royales. Après la présentation de la +suite des princes et de tous les personnages et dames de la cour qui +étaient présents, les princes ont été amenés à l'ambassade du roi par +les voitures de Sa Majesté. Le repos qui leur a été accordé n'a pas été +long; il était cinq heures, et à six heures et demie Leurs Altesses +royales étaient invitées à dîner en frac au palais, avec toute leur +suite. Elles s'y sont rendues dans les voitures de l'ambassadeur. Jamais +je n'ai vu autant de gaieté et de cordialité répandues dans cet +intérieur royal; chacun était frappé de l'air de bonheur de la reine +Christine; la jeune reine était aussi plus expressive que de coutume, la +jeune infante ravie, et les infants et les infantes don François de +Paule très-naturels et bienveillants. A neuf heures et demie, les +princes sont revenus chercher un repos dont ils avaient grand besoin à +l'ambassade du roi qui était pavoisée, illuminée et entourée d'une foule +nombreuse. Enfin, cher ministre, la journée a été excellente, complète; +je pourrais m'étendre en descriptions poétiques et je resterais dans la +vérité; mais je fuis tout ce qui pourrait ressembler à de l'exagération. +Je ne saurais vous énumérer toutes les félicitations qui nous ont été +adressées, dans la chambre de la reine, par les grands, les dames du +palais et les principaux personnages de l'État.» + +Le 10 octobre au soir, le mariage de la reine d'abord, puis celui de +l'infante, furent célébrés dans l'intérieur du palais par le patriarche +des Indes, archevêque de Grenade; et le lendemain 11, selon l'usage +espagnol, la même cérémonie s'accomplit avec grande pompe dans l'église +de Notre-Dame d'Atocha, en présence de toute la population de Madrid, +accourue sur le passage du cortége royal et dans l'église. Dix jours se +passèrent en fêtes intérieures ou publiques, en visites dans Madrid ou +aux environs, et le 22 octobre, le duc et la duchesse de Montpensier, +que le duc d'Aumale avait précédés la veille, quittèrent Madrid pour +rentrer lentement en France: «Je reste tout seul, m'écrivit M. +Bresson[158]; monseigneur le duc et madame la duchesse de Montpensier +sont partis ce matin; la séparation des reines et de l'infante, au bas +du grand escalier du palais, a touché tous ceux qui en ont été témoins; +c'était une douleur vraie, jeune, expansive chez ces deux soeurs dont +l'enfance s'était écoulée au milieu de tant de vicissitudes et +d'épreuves, et qui, pour la première fois, voyaient les apprêts d'un +voyage qu'elles ne faisaient pas en commun. M. le duc de Montpensier, +par des soins affectueux, par des attentions délicates, cherchait à +donner un autre cours à ces pénibles émotions, et quand je l'ai revu à +une demi-lieue de Madrid, où j'étais allé l'attendre, déjà les traits de +l'infante avaient repris du calme et les larmes tarissaient dans ses +yeux.» Le voyage s'accomplit à travers l'Espagne et la France avec le +succès le plus populaire; et, après s'être arrêtés à Burgos, à Bayonne, +à Pau et à Bordeaux, le duc et la duchesse de Montpensier arrivèrent le +4 novembre à Saint-Cloud, où le roi, la reine et toute la famille royale +les attendaient. J'écrivis le 7 novembre à M. Bresson: «Le succès de la +personne est aussi complet que le succès de l'événement. Tout le monde +trouve madame la duchesse de Montpensier charmante. Je dis tout le monde +dans la famille royale, dans le conseil, dans le public, encore peu +nombreux, qui a eu l'honneur de la voir. Charmante de visage et de +manières, simple et digne, un peu de timidité et point d'embarras. Vous +n'avez nul besoin de descriptions; c'est la première impression qui vous +intéresse. Jamais il n'y en a eu de plus favorable. Je voudrais que +toute l'Espagne vît et entendît, à commencer par M. Isturiz et M. Mon +qui ont pris à l'événement une si grande part. Ils seraient contents.» + +[Note 158: Le 22 octobre 1846.] + +Je m'arrête. J'ai retracé avec scrupule le cours et l'issue de cette +longue et délicate négociation, accomplie sous le vent si variable +d'intérêts et d'incidents si divers. Je n'ai garde de reproduire ici +l'histoire des débats dont les mariages espagnols accomplis furent +l'objet à Paris et à Londres, entre les deux gouvernements, les deux +tribunes et les deux publics. Cette histoire, avec tous ses détails, +graves ou frivoles, est consignée dans les journaux français et anglais +du temps, dans les discours prononcés au sein des deux parlements, dans +les documents publiés par les deux cabinets, dans les écrits polémiques +où les questions que soulevait l'événement furent, des deux parts, +vivement discutées. La discussion porta essentiellement sur la conduite +et les incidents diplomatiques de la négociation, et sur les +conséquences du traité d'Utrecht quant aux relations et aux droits, en +France et en Espagne, des deux nouvelles branches de la maison de +Bourbon et de leurs descendants. J'ai la confiance que plus les +événements s'éloigneront et seront impartialement considérés, plus il +sera évident que, dans tout leur cours, la politique française a été +modérée, prudente, franche, conséquente et scrupuleusement loyale. Je ne +veux plus rappeler ici que deux petits faits survenus l'un à Madrid, +l'autre à Paris, au moment même du double mariage espagnol et du plus +vif dissentiment entre les cabinets français et anglais à ce sujet. + +Le 7 octobre, lendemain du jour où les deux princes français étaient +arrivés à Madrid, M. Bresson m'écrivit: «Avant-hier, à six heures du +soir, M. Bulwer est revenu d'Aranjuez, où il s'était retiré, pour +envoyer à M. Isturiz une protestation contre les conséquences du mariage +de M. le duc de Montpensier, l'Angleterre se réservant, si la succession +espagnole arrivait à l'infante ou à sa descendance, d'agir comme le lui +conseilleraient son honneur et ses intérêts. Hier il s'est présenté vers +une heure, un peu avant l'entrée des princes, chez M. le président du +conseil, et lui a demandé, comme matière de forme et acquit de +conscience, si sa protestation de la veille n'avait pas eu pour effet de +faire renoncer au mariage. Ayant reçu une réponse négative, il a annoncé +qu'il allait en informer son gouvernement, et se retirer de nouveau à +Aranjuez, et plus tard à Tolède, si la cour visitait la résidence +royale.» Deux jours après, le 9 octobre, les deux princes français +reçurent le corps diplomatique; comme on s'y attendait, sir Henri Bulwer +ne s'y rendit point, ni personne de sa légation; mais il écrivit à M. +Bresson: + +«Mon cher ami, + +«Vous pouvez être sûr que, dans toutes autres circonstances, ce n'est +pas seulement moi (qui ai des motifs personnels de respect et de +reconnaissance envers le roi des Français et son auguste famille) qui me +serais empressé de présenter mes hommages aux illustres princes qui sont +arrivés ici; toute ma légation aurait eu le même désir. Mais l'occasion +de l'arrivée de Leurs Altesses royales, et la conduite que des +instructions formelles m'ont obligé de tenir, selon mes prévisions dès +le commencement de la question du mariage entre le duc de Montpensier et +l'infante, me privent maintenant de l'honneur que j'aurais souhaité, +sans changer les sentiments qui seront toujours auprès de mon coeur, et +dont je vous prie de transmettre l'expression respectueuse à vos +illustres hôtes, tout en acceptant, pour vous-même, celle de ma sincère +amitié.» + +M. Bresson lui répondit sur-le-champ: + +«Mon cher ami, + +«Les princes ont parfaitement compris votre absence de la réception +diplomatique, et ils ne s'en sont ni formalisés, ni préoccupés. Je leur +ai donné lecture de votre lettre; les sentiments qu'elle exprime leur +sont très-précieux et très-agréables. Ils m'ont chargé de vous le +mander. Vous avez personnellement laissé trop de bons souvenirs en +France, vous êtes trop apprécié par le roi et son auguste famille, pour +que nous ne soyons pas certains de trouver en vous de la réciprocité. +Nous croyons que votre gouvernement s'exagère les conséquences du +mariage de monseigneur le duc de Montpensier; nous croyons que bientôt +les nuages qui se sont élevés entre nous se dissiperont; mais nous +respectons ces convictions, et nous espérons qu'elles se modifieront +dans un sens qui nous permette de rentrer dans la plénitude de nos +bonnes et anciennes relations. Pour moi, mon cher ami, le vieil et +sincère attachement que je vous porte ne se modifiera pas.» + +Sir Henri Bulwer s'empressa de lui répondre: + +«Mon cher ami, + +«Je vous remercie sincèrement de votre aimable lettre, et je suis +vivement sensible à ce que Leurs Altesses royales ont eu l'extrême +obligeance de vous prier de me communiquer. Ma position ici est fort +pénible et désagréable, et je vous trouve fort aimable en voulant me +faire croire que la difficulté disparaîtra. Que Dieu le veuille!» + +A Paris et de la part de l'ambassadeur d'Angleterre, lord Normanby, le +regret fut le même et sa manifestation plus officielle; il m'écrivit le +9 novembre 1846: + +«Monsieur le Ministre, + +«J'ai reçu, il y a quelques jours, de l'introducteur des ambassadeurs, +l'avis que Son Altesse royale la duchesse de Montpensier recevrait le +corps diplomatique aux Tuileries samedi dernier, le 7 de ce mois. + +«En accusant réception de cet avis; je témoignai le regret que des +circonstances m'empêchassent de saisir cette occasion de présenter mes +respects à Son Altesse royale. + +«Ma première impression avait été nécessairement de répondre avec +empressement à l'invitation de Son Altesse royale, pour marquer le +respect que je dois également à tous les membres de la famille royale de +France. Mais la position particulière que le gouvernement de Sa Majesté +a cru de son devoir de prendre, par rapport au mariage dont cette +cérémonie semblait être une célébration directe et immédiate, m'obligea +à examiner s'il me serait possible, comme représentant de ma souveraine, +de séparer le tribut volontaire de mon profond respect personnel envers +Son Altesse royale en qualité de princesse française et envers son +illustre époux, de ce qui ne pourrait manquer de paraître aux yeux de +tout le monde, en ce moment, une démonstration directe de félicitation +au sujet de cet événement même. + +«Il me semble que ma présence, dans une occasion qui aurait un pareil +caractère, s'accorderait difficilement avec la ligne de conduite +décidément suivie par le gouvernement de Sa Majesté, avec le langage +qu'il avait été de mon devoir de tenir en conséquence à Votre +Excellence, et avec la protestation énergique que j'avais reçu l'ordre +de présenter à Votre Excellence contre les conséquences politiques que +cet événement pourrait faire naître. + +«La dernière preuve de cette manière de voir de la part du gouvernement +de Sa Majesté, que je viens d'avoir l'honneur de présenter à Votre +Excellence, doit être, en ce moment même, entre les mains du roi des +Français. Aussi espéré-je que, si je n'ai point assisté à ce qu'on peut +regarder comme une cérémonie de congratulation, mon absence, dans un +pareil instant, ne sera point interprétée comme un manquement de ma part +à ce que je devrai toujours à Sa Majesté et à toute sa royale famille. + +«Permettez-moi de saisir cette occasion pour vous faire observer que LL. +AA. RR. le prince de Joinville et le duc de Montpensier s'étant trouvés +absents à l'époque de mon arrivée à Paris, je n'ai point eu encore +l'honneur d'être présenté à Leurs Altesses royales. Je viens donc prier +Votre Excellence d'exposer, dans un moment opportun, mon espérance que +les princes ainsi que S. A. R. madame la duchesse de Montpensier +voudront bien me procurer, dans quelque prochaine circonstance, +l'honneur de leur présenter mes respects.» + +Je fis immédiatement ce que lord Normanby désirait, et le _Moniteur_ du +surlendemain 11 novembre 1846 contint ce paragraphe: «Hier, Son Exc. M. +le marquis de Normanby, ambassadeur de S. M. la reine de la +Grande-Bretagne, a été reçu successivement, au palais des Tuileries, par +LL. AA. RR. monseigneur le prince de Joinville, monseigneur le duc et +madame la duchesse de Montpensier, auxquels il n'avait pas encore été +présenté.» + +Quelques semaines plus tard, les déplaisirs d'un incident personnel +vinrent se joindre, pour lord Normanby, à celui de sa situation +politique. L'une des dépêches où il avait rendu compte à lord Palmerston +de ses entretiens avec moi sur le double mariage espagnol, et ce que je +dis de ce compte rendu dans l'un de mes discours à la Chambre des +députés, amenèrent, de notre part à l'un et à l'autre, des +récriminations et des contradictions qui rendirent nos rapports +personnels difficiles. Je maintins ce que j'avais dit. Lord Palmerston +soutint son ambassadeur. Le différend fut bientôt public. Une invitation +qui me vint, à ce moment même, de l'ambassade d'Angleterre, par une +méprise que lord Normanby, qui savait mal le français, appela _le +mépris_ de son secrétaire, ajouta à l'embarras de la situation le +désagrément des manifestations et des propos de salon. Nous ne pouvions +plus guère nous voir et nous parler. Lord Normanby alla trouver +l'ambassadeur d'Autriche, le comte Appony, lui dit qu'il était décidé à +prendre, envers moi, l'initiative d'une démarche de conciliation, et le +pria d'intervenir pour mettre un terme à ce différend et rétablir, quant +aux affaires, ses relations avec moi. Le comte Appony me fit part de +cette démarche et des regrets que lui avait exprimés lord Normanby quant +à l'invitation déplacée dont on avait tant parlé. Je me montrai prêt à +accepter la satisfaction ainsi offerte, et à déclarer de mon côté que, +dans mon discours[159] à la Chambre des députés, je n'avais point eu +l'intention d'inculper la bonne foi ni la sincérité et la véracité de +l'ambassadeur. Ces préliminaires convenus, nous nous rencontrâmes, lord +Normanby et moi, à une heure convenue aussi; chez l'ambassadeur +d'Autriche; nous nous tendîmes mutuellement la main, et nos relations +diplomatiques reprirent leur cours naturel. + +[Note 159: Du 5 février 1847; _Recueil de mes discours politiques_, t. +V, page 370.] + +Voltaire rapporte qu'à la bataille de Fontenoy, quand le régiment des +gardes françaises se rencontra sur le champ de bataille avec la colonne +anglaise que commandait le duc de Cumberland, lord Charles Hay, +capitaine aux gardes anglaises, s'avança en criant: «Messieurs des +gardes françaises, tirez!» A quoi le comte d'Auteroche, lieutenant aux +gardes françaises, répondit: «Messieurs les Anglais, nous ne tirons +jamais les premiers; tirez vous-mêmes[160].» Dans toutes les luttes +humaines, en diplomatie comme à la guerre, la courtoisie est noble et +charmante, et en 1846 les deux diplomates anglais, à Madrid et à Paris, +faisaient acte de courtoisie dans le langage qu'ils tenaient pour leur +propre compte et dans leur soin de rester personnellement en bons termes +avec nous, au moment même où politiquement ils nous combattaient avec +ardeur. Mais, ou je me trompe fort, ou leur attitude exprimait autre +chose encore que de la courtoisie: ils avaient dans l'âme, peut-être +sans se l'avouer, le sentiment que les appréhensions de leur +gouvernement sur le mariage de M. le duc de Montpensier avec l'infante +étaient excessives et ses paroles trop agressives; il n'y avait pas lieu +de tant s'alarmer, ni convenance à faire tant de bruit. D'autant plus +qu'aucun acte hostile, aucune mesure comminatoire n'accompagna ce bruit +et ces alarmes. La situation, quoique si vive, resta inerte et stérile; +non-seulement lord Normanby et sir Henri Bulwer, mais le cabinet anglais +lui-même se montrèrent pressés d'y mettre un terme. Ils eurent raison de +se conduire ainsi; tout ce qui s'est passé depuis 1846 a donné tort à +leurs inquiétudes et à leurs colères; aucune des conséquences que lord +Palmerston et ses agents avaient annoncées d'avance dans le mariage +espagnol ne s'est réalisée. L'indépendance de l'Espagne est restée +entière; elle n'a été en proie ni à la guerre civile, ni à l'ambition de +ses voisins. La tempête révolutionnaire qui, à Paris et à Naples, a +emporté la maison de Bourbon, ne l'a pas atteinte en Espagne; les +descendants de Philippe V sont restés en possession du trône qui leur +était contesté; le duc et la duchesse de Montpensier, qui auraient +continué de vivre en paix à Paris, auprès du roi Louis-Philippe, s'il +avait continué de régner, vivent en paix à Séville, auprès de la reine +d'Espagne qui a des enfants. Les princes de la maison d'Orléans, jetés +par la tempête hors de leur patrie, ont trouvé en Espagne, auprès de sa +reine et de son gouvernement, l'accueil sympathique que leur nom leur +donnait droit d'espérer, sans que les rapports de l'Espagne avec les +nouveaux gouvernements de la France, République et Empire, aient eu à en +souffrir. L'Espagne subit encore bien des épreuves et bien des +tristesses; mais elles tiennent toutes à l'état intérieur du pays +lui-même, nullement aux deux mariages que sa reine et son infante ont +contractés il y a vingt ans. Les politiques se trompent aussi souvent +sur les maux qu'ils redoutent, que sur les succès qu'ils se promettent, +et le temps a pour eux des enseignements dont une plus juste +appréciation des faits et des hommes au milieu desquels ils agissaient +leur eût épargné le déplaisir. + +[Note 160: _Siècle de Louis XIV_, page 135, édit. Beuchot.] + + + + + CHAPITRE XLVI. + + L'ITALIE ET LE PAPE PIE IX. + + (1846-1848.) + + +Pie IX en 1846 et en 1866.--Contraste entre ces deux époques.--Quelle +est la part de Pie IX lui-même dans sa destinée?--Mes instructions à M. +Rossi pour le conclave de 1846.--Amnistie de Pie IX à son avénement.--Le +cardinal Gizzi, secrétaire d'Etat.--Pie IX réformateur.--Ses premières +conversations avec M. Rossi.--Inexpérience et faiblesse politique de la +cour de Rome.--La question romaine et la question italienne.--Le +cardinal Ferretti, secrétaire d'État.--Occupation de Ferrare par les +Autrichiens.--Réformes accomplies à Rome.--Le parti libéral romain +modéré et laïque.--Sa bonne attitude en 1847 pour la fête anniversaire +de l'amnistie.--Garde civique romaine.--Lettre que m'adresse M. J. +Mazzini sur le parti modéré en Italie.--Dépêche du prince de Metternich +sur le même sujet.--Complication des questions romaines et des questions +italiennes.--Notre politique en Italie.--Lettre du prince de Joinville à +cet égard.--Ma réponse.--Mes instructions à nos agents en +Italie.--Installation de la _consulta_ d'État à Rome.--L'esprit +réformateur, l'esprit national et l'esprit révolutionnaire en +Italie.--Nos préparatifs pour une expédition destinée à protéger le +pape, en janvier 1848.--Chute du cabinet du 29 octobre 1810 et +révolution du 24 février 1848.--Crise radicale dans la situation de Pie +IX.--Ministère et assassinat de M. Rossi.--Un abîme entre le pape +réformateur et le pape révolutionnaire.--Quelle est la part des peuples +dans l'insuccès des gouvernements?--Louis XVI et Pie IX.--Lettre de M. +Rossi à moi après février 1848. + + +En 1846, l'avénement du pape Pie IX et les débuts de son règne +suscitèrent à Rome, dans toute l'Italie, en France, partout en Europe, +un vif enthousiasme. Ses premières paroles, ses premiers actes ouvraient +l'avenir romain et catholique à toutes les espérances. A chaque pas du +nouveau pontife dans sa voie nouvelle, chaque fois qu'il paraissait en +public, la foule accourait et l'accueillait avec les plus expansifs +témoignages de satisfaction et de reconnaissance: _Coraggio, +Santo-Padre!_ s'écriait tout un peuple. Et aux acclamations populaires +romaines se joignirent bientôt les acclamations parlementaires +européennes: _Courage, Saint-Père!_ dit aussi M. Thiers à la tribune +française[161]. + +[Note 161: Chambre des députés, séance du 4 février 1847.] + +Entre 1846 et 1866, quel contraste! Quels mécomptes, quelles épreuves, +quelles perspectives, depuis 1848, pour ce pontife tant célébré la +veille! Il a déjà été chassé une fois de Rome; le sera-t-il de nouveau? +S'il reste à Rome, à quel titre et dans quelle situation? Sera-t-il, +comme on l'avait espéré, le conciliateur de la papauté avec la société +moderne, ou le dernier dépositaire aux mains duquel périront le double +caractère et le double pouvoir de la papauté? Quelles questions et +quelles chances à la place de tant et de quelles espérances! + +Qu'a fait Pie IX pour que sa situation ait subi cette transformation +lamentable? Quelle est sa part, à lui-même, dans sa douloureuse +destinée? + +Il y a deux époques dans cette tragique histoire, et, entre ces deux +époques, un abîme. + +L'esprit, je ne dirai pas de réforme, mais de modération et de +conciliation, avait présidé à l'élection de Pie IX. Le sentiment +dominant dans le conclave avait été qu'il fallait à la fois détendre et +animer la politique trop roide et trop inerte de Grégoire XVI, et donner +aux voeux publics quelque espérance. Il y avait aussi quelque désir de +faire acte d'indépendance romaine et italienne: «ni un moine, ni un +étranger,» disait-on. Ces dispositions déterminèrent la rapidité de +l'élection; le conclave ne dura que trois jours: «Tout le monde nous +félicite comme d'un choix conforme à nos vues, m'écrivit M. Rossi[162]. +J'ai en effet bon espoir. Ma première entrevue avec le pape a été on ne +peut plus cordiale et plus touchante. Elle a frappé le public qui en +était témoin. Évidemment le Saint-Père la désirait et l'attendait. Je +lui ai dit, en me retirant, que j'espérais avoir bientôt l'honneur de +lui présenter mes lettres d'ambassadeur. Il m'a répondu avec effusion: +«Je les accueillerai avec la plus vive satisfaction. + +[Note 162: Le 17 juin 1846.] + +«Je dois ajouter pourtant que je ne le connais pas personnellement, +puisqu'il n'habitait pas Rome; mais on m'en dit beaucoup de bien. Il est +très-pieux; mais, laïque jusqu'à trente ans, son éducation a été faite +par des prêtres. Il appartient à une école théologique bien connue à +Rome, et qui réunit à beaucoup de piété des idées élevées et des +sentiments de tolérance. Il est fort aimé dans les Légations et renommé +par sa charité. Il a un frère qui se trouva fort compromis dans les +affaires de 1831. _Non ignara mali_, etc. Il n'a pas encore nommé ses +ministres. Nous verrons.» + +Ce premier jugement de M. Rossi sur le nouvel élu nous donna confiance. +Au moment où le conclave allait se réunir, je lui avais écrit[163]: «Je +ne me creuserai pas l'esprit à vous parler avec détail et à vous donner +des instructions précises sur ce que vous savez mieux que moi. Faites +tout ce que vous croirez nécessaire. Usez de tous les moyens que vous +croirez utiles. Notre but, notre intérêt, notre politique vous sont +parfaitement connus. Qu'on nous donne un pape indépendant, croyant et +intelligent. De la nationalité italienne, de la foi catholique, un +esprit ouvert et un peu de bon vouloir dans notre sens, voilà ce qu'il +nous faut. J'espère que cela peut se trouver. Je suis sûr que c'est là +ce que vous chercherez. Nous n'avons jusqu'à présent, quant aux noms +propres, aucun préjugé ni aucune préférence. Ce sera à vous de diriger, +s'il y a lieu de s'en servir, notre droit d'exclusion, comme tout le +reste: tenez-moi bien au courant de toutes choses, et le plus +promptement que vous pourrez.» + +[Note 163: Le 8 juin 1846.] + +Le premier acte de Pie IX, l'amnistie proclamée le 16 juillet 1846, +répondit au sentiment public; elle était large, sincère et pleine +d'émotion. J'écrivis à M. Rossi[164]: «L'impression que cet acte a +produite partout, et particulièrement en France, est excellente. +Non-seulement on loue le pontife qui a su accomplir du premier coup un +si grand bien; mais on pressent, dans cette mesure et dans la façon dont +elle a été prise, le caractère général de tout un gouvernement et de +tout un règne. + +[Note 164: Le 5 août 1846.] + +C'est au pape lui-même qu'on en reporte tout le mérite et l'honneur. On +veut y voir le prélude et le gage d'autres actes qui, sur d'autres +matières, feront aussi à l'opinion sa juste part, sans affaiblir +l'autorité. Et les hommes sensés et bien intentionnés ressentent une +joie profonde en voyant qu'un pouvoir, qui a si longtemps marché à la +tête de la civilisation chrétienne, se montre disposé à accomplir encore +cette mission auguste, et à consacrer, en l'épurant et le modérant, ce +qu'il y a de raisonnable et de légitime dans l'état et le progrès des +sociétés modernes.» Le cardinal Gizzi, tenu pour un homme éclairé, fut +nommé secrétaire d'État à la place du cardinal Lambruschini: «Il est à +son poste, m'écrivit M. Rossi[165], il m'a paru très-bien, un esprit +froid et pratique. On m'assure cependant qu'on l'a déjà effrayé. C'est +par la peur qu'on voudrait arrêter le pape et son ministre. On aurait +dit au Saint-Père qu'il était regardé comme le chef des libéraux, que +les intérêts du saint-siége et de la religion s'en trouveraient +compromis. On assure que le pape et le ministre, le ministre surtout, +sont ébranlés. Je n'ai rien vu, chez le pape, qui pût me le faire +pressentir; le langage de Gizzi, je le reconnais, pouvait également +exprimer la prudence ou la peur. Quoi qu'il en soit, votre dépêche du 5 +est arrivée très à propos. Elle est excellente. Après l'excitation +produite par l'amnistie, se rejeter de l'autre côté, ce serait provoquer +les troubles les plus violents. Espérons que le bon sens l'emportera.» + +[Note 165: Le 18 août 1846.] + +Le 25 août 1846, la fête de saint Louis fut célébrée à Rome, dans +l'église française, avec un concours extraordinaire de cardinaux. Dans +l'après-midi, le pape y vint, selon l'usage, et fut remarquablement +gracieux pour l'ambassadeur. M. Rossi alla le lendemain l'en remercier: +«Je suis d'autant plus aise de vous voir, lui dit le pape, que j'ai une +faveur à vous demander. J'ai à coeur de satisfaire, autant que je le +puis, aux besoins de mes peuples dont la principale richesse consiste +dans les produits agricoles. J'espère que vous voudrez bien m'y aider en +priant votre gouvernement d'accorder aux navires pontificaux chargés de +blé le traitement des nations amies.»--«Je compris, m'écrivit M. Rossi, +qu'il y avait là un _quiproquo_ provenant de son peu de connaissance de +nos lois. Je répondis que Sa Sainteté me trouverait toujours +très-empressé de me conformer à ses désirs, mais qu'avant d'écrire je +lui demandais la permission de mettre au clair l'état actuel des choses +et de le lui faire connaître. Il me remercia et ajouta en souriant qu'il +savait, par mes écrits, qu'en me parlant de ces matières dans un sens +favorable à la liberté des échanges, il ne mettrait pas l'ambassadeur en +opposition avec l'économiste. Il me dit alors que le but constant de ses +efforts était le développement du bien-être et de la prospérité de ses +États, et en m'indiquant quelques-unes de ses idées comme pour en avoir +mon avis, il ajouta:--«C'est là ce que je puis et dois faire. Un pape ne +doit pas se jeter dans les utopies. Croiriez-vous qu'il y a des gens qui +parlent même d'une ligue italienne dont le pape serait le chef? Comme si +la chose était possible! Comme si les grandes puissances étaient +disposées à le permettre! Ce sont là des chimères.--Aussi, répondis-je, +Votre Sainteté a autre chose à faire que de s'en occuper. Elle a tracé +de sa main la route qu'elle doit suivre, et qui aboutira aux meilleurs +résultats; mettre fin aux abus qui, je le crains, sont nombreux, et +introduire partout la régularité et l'ordre, c'est là, ce me semble, la +pensée du Saint-Père.--Vous avez raison, c'est là ma résolution bien +arrêtée; il faut, avant tout, rétablir nos finances; mais j'ai besoin +d'un peu de temps.--Nul n'attend de Votre Sainteté des mesures +précipitées; l'essentiel est qu'on sache qu'elle s'en occupe activement. +La confiance du public lui est entièrement acquise; il attendra avec +reconnaissance et respect; tous mes renseignements me le prouvent.--Je +suis bien aise de ce que vous me dites. Tenez: les Suisses ne plaisent +pas et coûtent cher; mais puis-je les licencier à l'instant même?--Pour +cela aussi, il faut du temps; on ne peut pas se priver d'une force avant +d'avoir organisé celle qui doit la remplacer.--C'est cela même et je +m'en occuperai; dans ce moment, c'est sur nos finances que se fixe mon +attention.--Je le conçois, et les éléments de prospérité que recèle son +pays sont tels que Votre Sainteté ne manquera pas le but. Mais puisque +Votre Sainteté veut bien m'honorer de cet entretien, je prendrai la +liberté de lui rappeler ce qu'Elle sait mieux que moi, que le produit +des impôts, des mêmes impôts, s'accroît d'une manière surprenante par le +retour de la confiance et de l'activité publique. La confiance +redeviendra active lorsqu'on verra que Votre Sainteté fait une guerre +incessante aux abus, et qu'Elle veut réformer à la fois l'administration +proprement dite et l'administration de la justice.--Oh! tenez pour +certain que, dès qu'un abus me sera prouvé, je ferai un exemple.--Deux +ou trois exemples corrigeront des centaines d'employés.--Pour la justice +aussi, je crois que vous avez raison, et qu'il y a bien des +complications et des longueurs dans notre procédure criminelle.»--Il mit +alors en avant quelques idées; mais comme elles ne me paraissaient pas +assez mûries, et que la discussion en aurait été longue et délicate, je +préférai ne pas l'aborder dans ce moment, et je me rejetai dans les +généralités en lui disant que le Saint-Père ne manquerait pas +d'occasions d'appliquer son ardent amour du bien; ne voulant pourtant +pas laisser finir l'entretien sans toucher un mot des affaires +spirituelles, je lui dis qu'encouragé par la bonté du Saint-Père, je +voulais lui rendre confiance pour confiance. Voici mon apologue. Je lui +racontai que le nouveau ministre de Prusse, M. d'Usedom, avec qui je +suis très-bien, m'étant allé voir à Frascati, nous avions beaucoup parlé +de Sa Sainteté et des actes du nouveau pontificat, et qu'après avoir +applaudi à tout le bien que le Saint-Père avait déjà accompli dans +l'ordre temporel, mon interlocuteur m'avait demandé ce que je préjugeais +de sa direction dans les affaires spirituelles. A quoi, dis-je au pape, +j'ai répondu en riant:--«Votre Excellence, qui vient du pays de la +philosophie, sait mieux que moi que la raison humaine est une, et que +lorsqu'elle est sage et prudente sur un ordre d'idées, il n'y a pas +motif de croire qu'elle sera imprudente et folle sur un autre. Quant à +moi, je suis convaincu que les gouvernements n'auront qu'à se louer de +la direction que Pie IX donnera aux affaires de l'Église.--Je vous +remercie, Monsieur l'ambassadeur, m'a dit le pape; vous m'avez rendu +justice; je ne cherche que l'harmonie et la paix. Seulement vous savez +qu'il est des limites que nous ne pouvons pas franchir.--C'est +précisément ce que j'ai fait remarquer au ministre de Prusse. Pour nous, +lui ai-je dit, qui sommes catholiques, nous sommes certains de ne jamais +rien demander qui puisse blesser la conscience du pape; quant à vous +autres hérétiques, ai-je ajouté en souriant, le cas pourrait être +différent.»--Le pape s'est mis à rire et m'a demandé avec empressement +ce que M. d'Usedom m'avait répondu:--«Il m'a répondu, de la meilleure +grâce du monde, qu'eux aussi ils connaissaient ce qu'ils devaient +respecter dans leurs négociations avec Rome, et qu'on pouvait être sans +inquiétude à cet égard.--Dans ce cas, ai-je dit, soyez certain que vous +trouverez ici l'accueil que vous pouvez désirer.»--Le pape m'a remercié +de nouveau de la confiance que j'avais cherché à inspirer, et m'a répété +que mes prévisions ne seraient pas démenties. Je lui demandai alors une +faveur pour un prêtre français, ce qu'il m'accorda avec le plus gracieux +empressement, et l'entretien se termina.» + +Dans cet entretien spontané, le pape avait touché à tout, aux affaires +temporelles du saint-siége et aux spirituelles, à la chance de sa +présidence d'une ligue italienne et à ses relations avec les puissances +étrangères, à sa garde suisse et à une garde civique, aux finances et au +commerce, aux abus administratifs et aux réformes judiciaires. Le +surlendemain, le cardinal Gizzi communiqua à M. Rossi une circulaire +qu'il venait d'adresser aux gouverneurs des provinces pour la fondation +d'une école consacrée à l'éducation des jeunes gens pauvres et pour les +progrès de l'instruction populaire. Évidemment l'esprit de Pie IX était +en mouvement sur tous les sujets, abordait toutes les questions, +entr'ouvrait toutes les voies de réforme, tantôt avec une confiance +naïve, tantôt avec une inquiétude un peu officielle; et en même temps +qu'il se montrait ainsi en sympathie avec les désirs de son temps et de +son peuple, il témoignait, pour le gouvernement français et son +représentant à Rome, une disposition communicative qui attestait la +sincérité de ses penchants réformateurs. + +Mais entre l'intention et l'action, la distance est grande et la route +difficile; le pape ne tarda pas à rencontrer les obstacles et M. Rossi à +déplorer les hésitations: «La lutte recommence, m'écrivait-il dès le 28 +juin 1846, entre la vieille et la jeune Italie; le parti des vieux +accuse les jeunes de perdre le pays par leurs faiblesses... Trop de +lenteur de la part du gouvernement irrite les uns, encourage les autres, +et rend la situation délicate. Je l'ai dit crûment au pape. Il paraît +l'avoir compris; mais l'idée d'agir sans déplaire à personne est une +chimère dont il aura quelque peine à se défaire..... Les intentions et +les vues sont toujours excellentes; je voudrais être certain que les +connaissances positives et le courage ne feront pas défaut... Ce qu'il +se propose de faire est bien et sera suffisant si c'est fait promptement +et nettement; mais on ne sait pas même ici faire valoir le bien qu'on +fait; on aime à le faire, pour ainsi dire, en cachette, et on en perd +ainsi le principal effet, l'effet d'opinion. Le cardinal Gizzi ne peut +se débarrasser, dans ses actes, de ces formes surannées qui sont +ridicules aujourd'hui; c'est par une circulaire de quatre pages, fort +embrouillée, qu'il a supprimé deux mauvais tribunaux..... On touche à +tout; on se décide _in petto_; on persévère dans ses résolutions; mais +on n'agit pas. Ce n'est pas l'idéal du gouvernement, c'est le +gouvernement à l'état d'idée... La popularité du pape est presque +entière; je crains seulement qu'il n'en abuse, croyant pouvoir s'y +endormir comme sur un lit de roses..... Le pays attend, mais avec une +impatience résolue. La fête donnée au pape le jour de l'an s'est passée +avec un ordre parfait, mais parfait au point qu'il ressemble déjà à une +organisation..... En attendant, le mouvement des esprits s'accroît à vue +d'oeil; les écrits, les journaux se multiplient; les réunions, les +assemblées aussi, et elles s'organisent. La légalité est respectée, mais +le sang commence à circuler rapidement dans ce corps qui était, il y a +un an, calme et froid comme un mort..... Le peuple et ses meneurs ont +l'habileté et l'à-propos qui manquent au gouvernement..... Le parti +modéré et libéral d'un côté et le parti radical de l'autre s'organisent; +et en présence d'un gouvernement qui ne sait rien organiser ni rien +conclure, les deux partis font cause commune. Ils se seraient séparés et +le parti radical n'aurait été qu'une tentative impuissante si le +gouvernement, par des mesures franches et promptes, avait su rallier le +premier et en faire un parti de conservateurs zélés et satisfaits. Il y +a eu bien du temps perdu, et ce qui aurait suffi il y a quelques mois ne +suffirait plus aujourd'hui. Mais, après tout, on serait encore à temps +si le pape parvenait enfin à s'aider d'un gouvernement actif, loyal, +intelligent, énergique. Le cardinal Gizzi se retire, et on ne sait pas +encore d'une manière certaine quel sera son successeur. On dit que le +cardinal Ferretti, qu'on attend d'un jour à l'autre, fait des +objections[166].» + +[Note 166: M. Rossi à moi, les 28 juin et 18 décembre 1846, 8 et 18 +janvier, 8 février, 8, 18 et 20 avril, 3 et 26 juin, 8 et 13 juillet +1847.] + +Deux choses manquaient à la cour de Rome pour qu'un tel gouvernement s'y +formât aussi promptement et aussi complètement qu'il l'aurait fallu: +l'expérience et la hardiesse. Au contraire de son ancienne et puissante +histoire, cette cour, depuis la fin du XVIIe et pendant le XVIIIe +siècle, s'était montrée plus préoccupée de vivre que d'agir, et plus +habile à éluder les périls ou les nécessités de sa situation qu'à y +satisfaire. Presque uniquement appliquée à se tenir en dehors du grand +courant de la civilisation européenne, elle était devenue routinière et +timide. Un moment, au milieu des tempêtes et sous les coups de la +révolution française, elle avait retrouvé, grâce à la vertu de Pie VI et +de Pie VII et à l'habileté digne du cardinal Consalvi, quelques traits +de son intelligente grandeur; le Concordat de 1801 et la résistance +invincible du pape détrôné au despote tout-puissant qu'il avait sacré +étaient de grands faits et de grands exemples; mais au sein de la +sécurité trompeuse que lui inspira la Restauration européenne et +française, la cour de Rome retomba dans son ornière tantôt de réaction, +tantôt d'inaction; parce qu'elle n'était plus aux prises avec le torrent +révolutionnaire, elle oublia qu'elle était en présence de l'esprit de +liberté et de progrès qui, en dépit de la Sainte-Alliance, des congrès +et des conspirations ou des révolutions avortées, prévalait de plus en +plus en Europe. La prépondérance laïque, la publicité générale, la +discussion continue, l'activité industrielle, commerciale, +intellectuelle, internationale, tout ce régime aussi puissant que +nouveau, Rome l'ignorait autant qu'elle le redoutait; elle n'avait +appris ni à vivre en contact avec lui, ni à traiter avec lui, ni même à +le bien comprendre et à lui parler une langue analogue au nouveau tour +des esprits et propre à agir sur eux; elle restait stationnaire et +étrangère au public moderne dans ses phrases encore plus que dans ses +principes. C'était de cet état d'isolement et d'inertie que Pie IX +entreprenait de faire sortir la papauté. + +Encore s'il n'avait eu à se préoccuper que des affaires et des questions +romaines, temporelles ou spirituelles! Quoique déjà bien grandes, les +difficultés ne dépassaient pas son pouvoir. Mais on reconnut bientôt et +le pape reconnut bientôt lui-même qu'il était en présence d'intérêts et +de problèmes bien plus vastes et bien au-delà de sa portée; il fut +bientôt évident que ce n'était pas seulement du régime intérieur des +États romains, mais du sort territorial et politique de l'Italie tout +entière qu'il s'agissait. La domination autrichienne pesait encore sur +tous les États italiens, partout l'appui du parti stationnaire et de +plus en plus antipathique au sentiment public. L'idée de l'unité +nationale, monarchique ou républicaine apparaissait et montait sur +l'horizon. A peine entré dans la carrière des réformes romaines, Pie IX +vit s'ouvrir devant lui la perspective des guerres et des révolutions +italiennes. + +C'était là sans doute, pour lui, un grand sujet d'inquiétude, mais aussi +un puissant motif de vider promptement, dans ses propres États, les +questions de réforme, et de se mettre ainsi, après avoir donné +l'exemple, en mesure de marquer lui-même la limite. J'écrivis à M. +Rossi[167]: «Dites très-nettement, et partout où besoin sera, ce que +nous sommes, au dehors comme au dedans, en Italie comme ailleurs. Nous +sommes des conservateurs décidés. C'est la mission première et naturelle +des gouvernements. Nous sommes des conservateurs d'autant plus décidés +que nous succédons, chez nous, à une série de révolutions, et que nous +nous sentons plus spécialement chargés de rétablir chez nous l'ordre, la +durée, le respect des lois, des pouvoirs, des principes, des traditions, +de tout ce qui assure la vie régulière et longue des sociétés. Mais en +même temps que nous sommes des conservateurs décidés, nous sommes +décidés aussi à être des conservateurs sensés et intelligents. Or nous +croyons que c'est, pour les gouvernements les plus conservateurs, une +nécessité et un devoir de reconnaître et d'accomplir sans hésiter les +changements que provoquent les besoins sociaux nés du nouvel état des +faits et des esprits, et qui ne sauraient être refusés sans amener, +entre la société et son gouvernement, et au sein de la société +elle-même, d'abord un profond malaise, puis une lutte continue, et tôt +ou tard une explosion très-périlleuse. Le gouvernement pontifical, en +apportant dans sa conduite la prudence nécessaire, prendra soin aussi, +nous en sommes convaincus, d'entretenir et de mettre à profit cette +première impression publique si vive et si favorable qu'ont excitée ses +premiers actes. Les voeux d'une population qui a longtemps souffert +sont, à beaucoup d'égards, chimériques, et il serait impossible de les +satisfaire; mais il faut aussi prévoir que, si les améliorations +réelles, efficaces, graduelles, ne commençaient pas avec certitude, +l'opinion publique se lasserait, et, de confiante qu'elle est +aujourd'hui, deviendrait ombrageuse et exigeante, en proportion de ce +qu'elle regarderait comme des mécomptes. Reconnaître, d'un oeil +pénétrant, la limite qui sépare, en fait de changements et de progrès, +le nécessaire du chimérique, le praticable de l'impossible, le salutaire +du périlleux; poser d'une main ferme cette limite et ne laisser au +public aucun doute qu'on ne se laissera pas pousser au delà, voilà ce +que font et à quels signes se reconnaissent les vrais et grands chefs de +gouvernement, ceux en qui se rencontrent, comme le disait M. +Royer-Collard sur le tombeau de Casimir Périer, «ces instincts sublimes +qui sont la portion divine de l'art de gouverner.» C'est évidemment +l'oeuvre qu'entreprend le pape, et j'espère qu'il y réussira, car il me +paraît doué de ces instincts que la Providence ne donne qu'à ceux +qu'elle charge d'une telle mission. Il peut compter sur tout notre +appui. Nous ferons tout ce qui dépendra de nous, tout ce qu'il désirera +de nous pour le seconder dans sa tâche.» + +[Note 167: Le 7 mai 1847, et le 10 septembre 1846.] + +L'arrivée à Rome du cardinal Ferretti, le nouveau secrétaire d'État +appelé à remplacer le cardinal Gizzi et ami particulier du pape, était, +pour la politique plus complète et plus active que nous recommandions, +une circonstance favorable: «Ce n'est pas un grand esprit, m'écrivit M. +Rossi[168] mais il a du courage et du dévouement; il pourrait être pour +Pie IX une sorte de Casimir Périer. Il nous écoutera, je crois; il me +l'a dit avec effusion, et il n'est pas homme à simuler; il a le défaut +contraire. D'ailleurs le pape disait l'autre soir à un de mes amis +qu'après tout c'était sur la France qu'il devait s'appuyer, et qu'il +n'avait qu'à se louer du gouvernement du roi et de son +ambassadeur:--«Cependant, ajoutait-il en souriant, j'aurais un service à +leur demander et je crains qu'on ne me trouve indiscret; je ne voudrais +pas non plus un refus.»--Il lui dit alors qu'il avait besoin de quelques +milliers de fusils pour sa garde civique; qu'à la vérité il pourrait les +avoir soit de Naples et de Turin, soit de l'Autriche, mais qu'il ne s'en +souciait pas, que cela donnerait lieu à des commentaires fort divers et +fort absurdes, qu'il éviterait tout cela en les tirant de France.--«Et +puis, disait-il, comme je ne suis pas en fonds, je suis convaincu que le +gouvernement français me donnerait un petit délai pour le paiement.»--Il +le pria de me sonder à cet égard. Je répondis qu'à la vérité je ne +connaissais rien à cette nature d'affaires, mais que le pape pouvait +être certain de deux choses: l'une, que l'ambassadeur, sur la demande du +Saint-Père, écrirait avec empressement et avec zèle; l'autre, qu'à moins +d'une impossibilité à moi inconnue, le gouvernement du roi serait +heureux de pouvoir seconder les vues du pape. Il s'agit, je présume, de +sept ou huit mille fusils, et, pour le paiement, de quelques mois de +délai. Je crois que, si la chose est possible, cela serait décisif pour +nous ici. Je n'ai pas besoin de vous en dire davantage, vous voyez tout. +Je ne sais si le pape m'en parlera demain.» + +[Note 168: M. Rossi à moi, le 20 juillet 1847.] + +M. Rossi vit en effet le pape le lendemain, et l'audience tombait au +milieu de nouvelles graves. Très-préoccupé du mouvement italien, le +prince de Metternich avait dit au nonce du pape à Vienne que l'Autriche +n'interviendrait pas sans être appelée, mais que d'autres pourraient +intervenir; que dès lors elle devait prendre des précautions pour la +défense de ses intérêts en Italie; que le moins qu'elle pourrait faire +serait d'envoyer un corps de vingt-cinq mille hommes à sa frontière, +vers les États pontificaux. «Ces troupes en effet, tout ou partie[169], +sont déjà à leurs postes. Piccarolo, Occhiobello, Polesella et autres +petits bourgs en sont encombrés. La garnison de la citadelle de Ferrare +a été renforcée au point que le commandant autrichien a déclaré au +gouvernement pontifical qu'il n'avait pas de place pour loger toutes ses +troupes dans le fort; et, par ce motif ou sous ce prétexte, il a demandé +à pouvoir caserner mille hommes dans la ville avec vingt-neuf officiers. +Ici on était à chercher (sans le trouver!) un exemplaire de la +convention passée, dit-on, dans le temps, au sujet de Ferrare, avec +l'Autriche. Je crois qu'on écrit aujourd'hui au légat de Ferrare de +vérifier, lui, si la demande est conforme aux stipulations, et, si elle +ne l'est pas, de protester. Il est évident que si les Autrichiens +s'établissent dans la ville, ce fait sera regardé, non-seulement dans +les États du pape, mais dans toute l'Italie, comme une invasion. Quel en +sera l'effet dans l'état des esprits? Sera-ce l'abattement ou +l'irritation? C'est une appréciation difficile. Quant aux États du pape, +si le reste de l'Italie ne bouge pas, des troubles partiels me +paraissent plus à craindre qu'une insurrection générale: il faudrait, je +crois, pour cela, l'initiative à Rome, et cette initiative, le pape, par +son autorité morale, peut encore la prévenir. + +[Note 169: M. Rossi à moi, le 20 juillet 1847.] + +«Je l'ai vu hier matin. Il ne connaissait pas encore la demande du +commandant autrichien de Ferrare; du moins il ne m'en a pas parlé, bien +que l'entretien fût intime. En me parlant des coupables folies des +opposants à ses réformes:--«Je leur ai fait sentir, me disait-il, +combien ils s'aveuglent: s'ils amènent les Autrichiens, il faudra bien +que les Français arrivent. Nous entrerons en _conférence_. L'Angleterre +aussi voudra y mettre son mot, et nous serons obligés de faire, sous la +férule (_la sforza_) de l'Europe, plus de changements et de réformes que +nous n'en ferions agissant spontanément et avec dignité.»--Je lui dis +sans détours qu'il fallait justifier ce raisonnement par des faits +immédiats et décisifs, qu'il n'y avait pas une heure à perdre, que son +gouvernement s'était abandonné, que l'anarchie pouvait éclater sanglante +d'un instant à l'autre, que sans doute l'influence morale du pape +lui-même était encore grande, mais qu'il ne fallait abuser de rien; +qu'il fallait sur-le-champ, d'un côté nommer et convoquer les délégués +des provinces, de l'autre fonder un véritable ministère; que désormais +il me paraissait impossible de ne pas y introduire au moins deux +laïques; que cela ne changeait rien à l'essence du gouvernement +pontifical, de même que, dans certains pays, on trouve tout simple +qu'une femme soit impératrice ou reine, bien que personne ne voulût y +accepter une femme pour ministre de la guerre ou des finances. J'ajoutai +qu'au surplus je ne pouvais que lui répéter que nous n'avions point de +mesures à lui dicter, qu'à sa haute sagesse seule il appartenait de +décider, que seulement je le suppliais de ne pas perdre un temps dont +chaque minute était précieuse pour la dignité, l'honneur, l'avenir du +saint-siége, et je lui fis connaître votre dernière dépêche.--«M. Guizot +sera un peu inquiet, me dit le pape.--Il ne l'était pas encore, +Saint-Père; ce qui prouve à Votre Sainteté que je ne me suis pas pressé +d'alarmer mon gouvernement. Mais je dois, avant tout, ne pas trahir la +confiance dont le roi m'honore, et je ne puis induire mon gouvernement +en erreur; je ne cache pas à Votre Sainteté que j'ai dû lui faire +connaître, avec une scrupuleuse exactitude, l'état des choses.» + +«Le pape fut très-touché de la dépêche, des sentiments du roi, des +conseils bienveillants de son gouvernement; il m'en parla avec effusion. +Il me remercia de tout ce que je lui avais dit; il m'assura, avec plus +d'énergie et de résolution dans ses paroles que je ne lui en connaissais +jusqu'ici, qu'il y avait en effet des choses qu'il fallait faire +sur-le-champ, entre autres les deux que j'avais indiquées; que rien ne +s'opposait à l'introduction de deux laïques dans le ministère, qu'il y +avait même des précédents, dont un dans sa propre famille. Il entra dans +d'autres détails pratiques sans intérêt pour vous, mais qui prouvaient +qu'il comprenait les nécessités du moment et les enseignements que le +roi et son gouvernement avaient donnés au monde entier. + +«Il me parla ensuite des sept ou huit mille fusils, d'un calibre léger, +dont il a besoin pour sa garde civique, et il me demanda de vous en +écrire confidentiellement, inofficiellement, pour savoir si vous seriez +disposé à faire avec lui un petit bout de convention pour cette +fourniture. Il tient beaucoup à la faire avec nous; le refus lui serait +un vif chagrin; veuillez me répondre quelque chose d'ostensible. + +«Enfin, en me parlant du complot contre-révolutionnaire dont toute la +ville est préoccupée, et dont elle est persuadée au point que ceux qui +en doutent passent pour des imbécilles ou pour des complices, le pape me +dit qu'il était peu enclin à croire à de telles machinations, mais +qu'après tout il était nécessaire que la vérité fût connue, et qu'il +avait, le matin même, donné l'ordre de commencer une enquête +judiciaire.--«Et cela, lui dis-je, mettra fin à des arrestations et +perquisitions arbitraires qui déshonorent un gouvernement et sont une +preuve d'anarchie; aujourd'hui on arrête, demain on peut massacrer.»--Il +en convint, et à cette occasion je lui fis sentir la nécessité de régler +immédiatement l'action de la garde civique, et de la soumettre, en tout +et pour tout, à l'autorité civile. Il me remercia et me dit qu'on s'en +occupait activement. Bref, il me parut que le cardinal Ferretti lui +avait déjà infusé un peu de vigueur. + +«Mais hier soir, de six heures à minuit, une scène, à la vérité plus +ridicule encore que fâcheuse, se passait près de _Santo Andrea delle +Fratte_. On crut apercevoir un certain Minardi, espion fameux de la +police grégorienne, et qu'on tient pour l'un des principaux agents du +terrible complot qui monte toutes les têtes. On se met à lui donner la +chasse sur les toits, de maison en maison. Enfin on se persuade qu'il +s'est réfugié dans un petit oratoire, dans un lieu saint: on court, on +s'assemble, on le veut à tout prix. On était là à vociférer depuis +plusieurs heures; mais nul n'osait violer l'enceinte du lieu sacré. A +dix heures, je voulus voir de mes yeux et entendre de mes oreilles ce +qui en était; j'y fus à pied, confondu dans la foule: c'était une farce. +Quelques centaines de personnes, dont les deux tiers des femmes, de +paisibles passants, des prêtres, des curieux comme moi. Si le +gouvernement avait envoyé tout bonnement une centaine de gardes +civiques, au petit pas, l'arme au bras, avec un magistrat en tête, +disant tout simplement: «Retirez-vous, Messieurs,» dans dix minutes la +place aurait été évacuée et le rassemblement dissipé. Au lieu de cela, +on l'a laissé criailler des heures entières, et enfin on a voulu lui +persuader que l'homme n'y était pas.--«Il y est; nous l'avons vu; s'il +n'y est pas, ouvrez donc la porte de l'oratoire.»--Le gouverneur ayant +échoué, on invente d'envoyer le père Ventura sermonner ce peuple. J'y +étais. C'était une comédie qu'on ne peut voir qu'à Rome. Premier sermon +dans l'église de Saint-André. On accourt, on écoute, on +applaudit.--«Vive Jésus-Christ! Vive le pape! Vive le peuple romain! +Vive le père Ventura! Mais il nous faut l'homme.»--Arrive le permis du +cardinal-vicaire pour l'entrée de la force publique dans le lieu +d'asile. Arrivent enfin (c'était onze heures) des troupes et une +voiture. Il est entendu que le père Ventura prendra l'homme dans son +carrosse et le mènera en prison; le peuple se contentera de le voir et +de le siffler. On pénètre dans l'asile; le peuple haletant attend la +sortie. Tout à coup on voit le père Ventura grimpé sur je ne sais quoi, +pérorant, gesticulant, et je saisis ces paroles:--«Je vous assure qu'il +n'y est pas.--Oui, il y est.--Mais s'il y était, je vous l'ai dit, je +l'aurais pris par le bras, mis en voiture avec moi pour le remettre à la +justice, et vous l'auriez respecté.--Oui, oui, mais il y est.--Quoi? +vous oubliez que je suis prêtre _(sacerdote)_? un prêtre voudrait-il +vous tromper et mentir?--Ah! ah! le coquin se sera sauvé par +derrière.»--Ventura reprend la parole.--«Vive le père Ventura!--Eh bien! +mes enfants, allons-nous-en et accompagnez-moi chez moi.»--Ainsi fut +fait et bonsoir. Voilà ce peuple devant lequel ce gouvernement s'est +abandonné. J'ai voulu vous ennuyer de ce détail parce qu'il me paraît +caractéristique, et que je tiens à ce que vous connaissiez le fond des +choses. + +«En attendant, le découragement était hier au Quirinal. Un intime du +cardinal Ferretti était chez moi ce matin, à huit heures. Je l'ai +remonté et lui ai fait sentir qu'il était honteux de s'abandonner de la +sorte, que c'était se perdre dans des embarras qui étaient à peine des +difficultés, qu'il n'y a pas un de nous qui, maître ici des affaires +pendant quinze jours, ne rendît au pape un État parfaitement réglé. Il +est allé remonter le cardinal, et nous sommes convenus que, s'il ne me +faisait pas dire d'aller moi-même chez le secrétaire d'État, c'était +preuve qu'il avait réussi, qu'on agissait et que tout allait bien. Il +est quatre heures. Je n'ai pas reçu d'avis. J'en conclus qu'on agit, et +je fais partir ma lettre.» + +On agit en effet. A travers ces faiblesses et ces gaucheries, malgré +tant d'hésitation et d'inexpérience, les sincères intentions du pape, le +courage du cardinal Ferretti, les conseils donnés par M. Rossi avec +autant de mesure que de franchise, l'appui persévérant du gouvernement +français portaient leurs fruits. Nous envoyâmes au pape, aux conditions +qui lui convenaient, les fusils qu'il désirait. La garde civique fut +organisée. Un décret organisa également le conseil des ministres, régla +les attributions des divers départements, leur action spéciale et leur +délibération commune. Le budget romain de 1846 fut publié. Un autre +décret rendit à la ville de Rome une organisation municipale efficace. +La presse, sans être affranchie de la censure, obtint plus de liberté +pratique et quelques garanties contre l'arbitraire administratif et +secret. Les améliorations de l'ordre matériel ou purement moral se +joignaient à ces progrès de l'ordre politique. Les chemins de fer +étaient décrétés. Les tarifs de douane libéralement modifiés. +L'Université de Bologne était restaurée et enrichie de nouveaux cours. +Des salles d'asile _(asili infantili_) s'ouvraient dans les principales +villes. On pressait le travail des commissions chargées d'examiner les +questions et de redresser les abus de l'ordre judiciaire. De toutes les +réformes méditées à Rome, me disait à Paris M. Lasagni, grand +jurisconsulte, romain de naissance, et l'un des magistrats les plus +éminents de notre cour de cassation, c'étaient là les plus importantes +et les plus praticables, les plus urgentes et les moins compromettantes. +Enfin un _motu proprio_ du pape ordonna qu'une assemblée de notables +appelés des provinces, et choisis pour la première fois par le pape, sur +une triple présentation des provinces mêmes, se réunirait à Rome le 15 +novembre, s'occuperait de l'accomplissement définitif des réformes +commencées ou préparées, et donnerait son avis sur les grandes affaires +temporelles de l'État. + +Dans tout ce mouvement progressif et réformateur, l'influence des +libéraux modérés et laïques était de plus en plus active et +prépondérante: «Je leur ai toujours conseillé et je leur conseille +toujours, m'écrivait M. Rossi[170], de ne pas se séparer du gouvernement +et de ne pas se mêler avec les radicaux. Jusqu'ici ils ont joué la +partie avec un calme, une adresse, une clairvoyance admirables. Ils +savent bien, eux, ce qu'ils veulent, et ils savent aussi le dissimuler, +convaincus que les embarras et les difficultés iront croissant, et que +le pape à la fin sera obligé de chercher capacité et force là où ces +mérites sont réellement. Le pape n'a rien à craindre; mais les prélats! +N'est-ce pas curieux de voir comment la vieille habileté sacerdotale a +fini par passer du clergé dans les laïques? Mais le premier a perdu ce +que les seconds ont gagné: c'est un maître qui n'a pas seulement +communiqué sa science; il l'a donnée.» + +[Note 170: Les 30 juillet et 8 août 1847.] + +Quelques jours avant de donner aux libéraux laïques romains cet éloge, +M. Rossi les avait vus à l'épreuve dans une circonstance délicate, et +leur conduite avait justifié son espérance. «Dans ma dépêche du 28 juin +dernier, m'écrivait-il le 18 juillet 1847, j'avais l'honneur de faire +observer à Votre Excellence que, s'il y avait un jour difficile à passer +ici, c'était le 17 juillet, jour anniversaire de l'amnistie proclamée +par le pape à son avénement. Il se préparait de grandes fêtes; le pape +les avait autorisées. Mais dès le 14 juillet, des bruits sinistres +commencèrent à se répandre, et l'alarme devint bientôt générale. Les uns +affirmaient que les rétrogrades avaient organisé un complot qui devait +éclater d'une manière sanglante au milieu de la fête. On désignait les +conspirateurs; on affichait partout leurs noms; on les accusait d'avoir +séduit une partie des troupes pontificales, d'avoir armé de stylets un +grand nombre d'hommes, dont plusieurs arrivés, disait-on, de la Romagne, +et de vouloir provoquer un tumulte pour faire alors main basse sur les +libéraux. + +«D'autres au contraire accusaient les chefs du parti progressiste +d'avoir organisé la fête dans un but révolutionnaire, et de vouloir, ce +jour-là, soulever les masses contre les amis de l'ordre et le +gouvernement établi. + +«A coup sûr, Votre Excellence n'attend pas que je lui dise au juste ce +qu'il pouvait y avoir de vrai dans ces accusations réciproques. Elle +connaît trop les mensonges, soit stupides, soit calculés, des partis. + +«Ce qui est vrai, c'est qu'il y a, dans les deux camps, des têtes +exaltées, et quelques hommes sans principes et capables de tout. + +«Il est également vrai que l'inertie du gouvernement encourageait les +rétrogrades et exaspérait les progressistes. Ceux-ci du moins ne +cachaient pas leurs sentiments; ils en faisaient part tous les jours au +public par des imprimés clandestins que la police ne savait pas arrêter +et que le public dévorait. + +«Enfin il est certain que l'alarme était générale et profonde. Dans cet +état de choses, dans cet ébranlement des esprits, il aurait suffi, le +jour de la fête, d'un cri imprudent ou perfide, d'un accident +quelconque, pour faire éclater, même sans projet et sans complot, un +grand désordre et peut-être de grands malheurs. + +«Le moment était, à mes yeux, décisif, non-seulement pour le présent, +mais pour l'avenir. La fête avait été permise par le pape lui-même. Le +peuple le savait. La secrétairerie d'État, qui est ici tout le +gouvernement, était dans l'interrègne ministériel; le cardinal Gizzi +s'était retiré et son successeur, le cardinal Ferretti, n'avait pas +encore pris possession. La police s'était annulée. La force publique, +comme il arrive toujours quand le pouvoir s'abandonne, flottait +incertaine et se demandait où était, pour elle, le chemin du devoir. Les +hommes modérés et influents, les conservateurs pouvaient seuls +intervenir utilement et prévenir un désordre. C'était le moment de voir +s'ils étaient intelligents, fermes, résolus, ou s'ils voulaient, comme +dans d'autres pays, se borner, les bras croisés, à de vaines +lamentations, et livrer leur pays aux factions. Ils ont agi; ils ont agi +spontanément, promptement, habilement. La haute noblesse romaine s'est, +dans cette circonstance délicate, montrée active et capable. Je me plais +à citer Rospigliosi, Rignano, Aldobrandini, Borghese, Piombino, etc., +etc. + +«Il fallait que le pape suspendît la fête sans se dépopulariser. Le duc +de Rignano rédigea à la hâte une pétition disant que la garde civique, +récemment instituée et ayant le désir d'y assister, suppliait Sa +Sainteté de retarder la fête jusqu'à ce que cette garde pût être +organisée. La pétition fut couverte sur-le-champ de signatures +nombreuses et des noms les plus respectables. + +«Il fallait, pour prévenir un choc, persuader aussi les chefs des divers +partis populaires. Ces messieurs les ont franchement abordés, et à la +vérité, non sans efforts, ils les ont tous ramenés. Tous ont signé. Le +soir même, le duc de Rignano présenta la pétition au pape, et lui amena +en même temps un des chefs populaires les plus habiles et les plus +influents. Le pape adhéra, et le matin suivant fut publiée la +notification pour le renvoi de la fête. + +«Ce n'était pas tout. A tort ou à raison, on craignait pour le soir même +des désordres, des attaques personnelles. Comme je le disais, on avait +affiché la liste des prétendus conspirateurs rétrogrades, ce qui +devenait en quelque sorte une liste de proscription. On signalait ces +malheureux à la fureur populaire. On pouvait craindre aussi que la queue +du parti progressiste ne fût pas aussi persuadée que les chefs, et +qu'irritée de la suspension de la fête, elle ne se livrât à quelques +excès. Dans l'état des choses, il faut bien le reconnaître, il n'y avait +de ressource que dans la garde civique. Le soir même, on est parvenu à +en mettre provisoirement sur pied une partie. Chaque quartier _(rione)_ +a eu ses postes et son corps de garde improvisés. Les seigneurs romains +ont prêté des locaux dans leurs vastes palais. Les gardes ont répondu à +l'appel avec empressement; et pour quiconque connaît cette population, +sa goguenardise, son esprit mordant et sarcastique, il est évident +qu'elle se croyait menacée d'un danger prochain, par cela seul qu'elle a +pris fort au sérieux et accueilli avec reconnaissance et respect une +garde improvisée, sans instruction, sans uniforme, qui, dans toute autre +circonstance, aurait été le sujet d'innombrables épigrammes. Parmi les +commandants de bataillon se trouvent, entre autres, le prince Corsini, +malgré ses quatre-vingts ans qu'il porte, il est vrai, admirablement, le +prince de Piombino, le plus riche seigneur de Rome, le prince +Aldobrandini, le prince Doria, D. Carlo Torlonia, etc., etc. Le pape a +nommé hier le duc de Rignano chef de l'état-major général. C'est aussi +un excellent choix. + +«Nous devons, il faut le dire, à cette mesure improvisée la parfaite +tranquillité de ces derniers jours. La journée du 17 s'est passée sans +la moindre tentative de désordre. + +«Mais toute médaille a son revers. Par une conséquence facile à prévoir +de tous les faits que je viens d'indiquer, toute la police s'est +trouvée, ces jours-ci, concentrée de fait dans les douze corps de garde. +C'est là qu'arrivaient les dénonciations et les plaintes; c'est là qu'on +accourait pour faire du zèle. De là quelques arrestations, je crois, +fort à la légère, non-seulement d'hommes accusés de vol, mais de +suspects politiques, des visites domiciliaires, des saisies de papiers. +Ce matin encore, le capitaine Muzzarelli, un des douze qu'on avait +signalés au peuple comme auteurs d'un complot contre-révolutionnaire, +ayant eu l'imprudence de se montrer au public, la garde civique l'a +arrêté. Elle a bien fait dans le cas particulier; c'était le seul moyen +de le sauver. + +«Ces faits n'ont pas, j'en conviens, une grande gravité: les personnes +arrêtées sont bientôt relâchées, les chefs de la garde civique sont tous +des hommes respectables, et leur autorité n'est nullement méconnue; le +peuple lui-même entend facilement raison et ne s'obstine pas dans ses +erreurs. Toujours est-il qu'il y a eu un déplacement de pouvoir, que ce +qui ne doit être qu'auxiliaire est devenu principal; et de là à devenir +pouvoir dirigeant, il n'y aurait pas loin si le fait se prolongeait. + +«On avait rendu suspects au peuple, comme soldés par la +contre-révolution, les carabiniers et les grenadiers des troupes +pontificales. Hier, il y a eu explication et réconciliation entre eux et +les chefs populaires. C'est très-bien; mais si on commençait réellement +à descendre la pente, cela pourrait vouloir dire que les troupes +marcheraient au besoin avec la révolution. + +«J'espère encore que ce dernier mot est trop gros pour la situation et +que nous ne serons pas forcés de nous en servir. + +«Cependant j'ai cru devoir m'en servir hier _ad terrorem._ Je me rendis +à la secrétairerie d'État. Je trouvai le sous-secrétaire d'État, Mgr +Corboli, assez ému. Je lui dis sans détour que je ne voulais pas revenir +sur le passé, ni rechercher s'il n'eût pas été facile de prévenir ce qui +arrivait; qu'alors on avait devant soi des mois, qu'on n'avait plus +aujourd'hui que des jours, des heures peut-être; que la révolution était +commencée, qu'il ne s'agissait plus de la prévenir, mais de la +gouverner, de la circonscrire, de l'arrêter; que, si l'on y apportait +les mêmes lenteurs, de bénigne qu'elle était, elle s'envenimerait +bientôt; qu'ils devaient se persuader qu'en fait de révolution nous en +savions plus qu'eux, et qu'ils devaient croire à des experts qui sont en +même temps leurs amis sincères et désintéressés; qu'il fallait +absolument faire, sans le moindre délai, deux choses: réaliser les +promesses et fonder un gouvernement réel et solide, en d'autres termes +apaiser l'opinion qui n'est pas encore pervertie, et réprimer toute +tentative de désordre.--«Le parti conservateur existe, dis-je; il s'est +montré actif, intelligent, dévoué.»--- Corboli convint pleinement dans +ces idées, et il m'indiqua, comme la mesure la plus urgente et la plus +décisive, l'appel des délégués des provinces.--«Soit, dis-je; je crois +la mesure fort bonne si elle est bien conduite, s'il y a en même temps +un gouvernement actif et qui sache rallier autour de lui les forces du +pays. Mais, encore une fois, la perte d'un jour peut être un mal +irréparable.» + +«Quelques minutes après, le nouveau secrétaire d'État, le cardinal +Ferretti, s'installait au Quirinal. Je l'ai vu ce matin. J'ai été fort +content de lui. Il s'est montré pénétré de l'urgence de la situation; et +en reprenant les deux points que j'avais signalés à Mgr Corboli, il m'a +dit, quant au premier, qu'il espérait pouvoir publier demain la liste +des délégués choisis, et indiquer l'époque de la convocation. Ce sera, +j'en conviens, un grand pas pour calmer les esprits. Quant au second +point, il m'a dit qu'il avait déterminé Grassellini[171] à se retirer, +et nommé Mgr Morandi pro-gouverneur de Rome. C'est aussi une bonne +mesure; mais, seule, elle serait insuffisante. En attendant, il est +juste de reconnaître qu'on ne pouvait pas faire plus en quelques +Heures.» + +[Note 171: Gouverneur de Rome sous Grégoire XVI.] + +Je me félicitai et je félicitai M. Rossi des progrès qu'il me signalait +ainsi comme déjà accomplis ou qu'il me faisait entrevoir: «C'est avec +une satisfaction très-réelle, lui dis-je[172], que nous voyons le +gouvernement de Sa Sainteté adopter une ligne de conduite claire et +décidée qui, par cela même qu'elle ne laisse aucun doute sur ses +intentions et qu'elle doit satisfaire les amis des réformes modérées, +lui donnera la force nécessaire pour triompher des entraînements comme +des résistances des partis extrêmes. Les derniers événements dont vous +me rendez compte ont révélé à Rome, non-seulement l'existence, mais +l'ascendant pratique d'une opinion à la fois sagement libérale et +fermement conservatrice, telle que, dans d'autres pays, une longue +expérience et de cruelles agitations ont à peine suffi à la former. En +continuant à s'appuyer sur cette opinion, le saint-siége surmontera, +nous l'espérons, les difficultés graves et nombreuses qu'il est destiné +à rencontrer dans son oeuvre progressive de réformes régulières et +habilement mesurées.» + +[Note 172: Le 28 juillet 1847.] + +Mais au milieu de ma satisfaction et de mon espérance, je ne me +dissimulais pas les obstacles que devaient susciter à l'oeuvre ainsi +entreprise, précisément la formation et les premiers succès de ce parti +modéré qui pouvait seul l'accomplir. Il prenait la place et déjouait les +desseins des deux partis extrêmes qui, dans Rome et dans toute l'Italie, +se disputaient l'empire et l'avenir, le parti stationnaire et le parti +révolutionnaire, résolus, l'un à maintenir opiniâtrement le passé et le +présent italiens, l'autre à changer complétement, n'importe à quel prix, +l'état territorial et politique de l'Italie. Deux incidents me +révélèrent, dans toute sa gravité, la double lutte imminente que les +faits généraux me faisaient pressentir. + +Le 18 janvier 1848, je lus dans le _National_ une longue lettre que +m'adressait de Londres, par la voie de ce journal, le plus célèbre +représentant des révolutionnaires républicains italiens, M. Joseph +Mazzini. Lettre sincère et éloquente, pleine de sentiments élevés +qu'évidemment l'auteur croyait tous légitimes et moraux, quoique, au +fond et serrés de près, la plupart ne le fussent point; écrite +d'ailleurs avec une grande convenance envers moi, et dans le droit d'une +polémique sérieuse. Je n'ai garde d'entrer dans la discussion de la +politique qu'exprimait cette lettre avec une passion franche, quoique +avec plus d'une réticence. J'en reproduis le sens et le résumé dans les +termes mêmes de l'auteur: «Il n'existe pas de parti modéré en Italie, me +disait M. Mazzini; les quelques hommes que vous avez encouragés, +soutenus, ralliés, et que vous voudriez aujourd'hui ériger en parti, ne +sont que des individus épars, divisés entre eux, et dépassés depuis +longtemps par les nobles et bons instincts populaires. Il existe en +Italie une foule d'hommes prêts à mourir pour l'unité du peuple italien; +il n'en existe pas un seul qui soit prêt à se sacrifier pour les +théories de M. Balbo ou de M. Orioli.» Ainsi, non-seulement +l'indépendance des États italiens envers l'étranger, mais l'unité de +l'État italien érigée en droit suprême et unique, au-dessus et au mépris +de tout autre droit, et poursuivie à tout prix par la révolution et la +guerre, telle était l'idée exclusive proclamée par M. Mazzini; et la +république italienne une et indivisible apparaissait comme le but +définitif de cette idée, au nom de laquelle tout parti modéré en Italie +était nié et rejeté comme une faiblesse et une chimère. + +Six semaines avant que cette lettre parût dans le _National_, le comte +Appony était venu me communiquer, à propos des affaires d'Italie, une +lettre particulière[173] du prince de Metternich, dont il me laissa +copie et dont je reproduis textuellement les passages essentiels et +caractéristiques. + +[Note 173: En date du 31 octobre 1847.] + +«M. Guizot vous a dit, écrivait le chancelier d'Autriche à son +ambassadeur:--«M. le prince de Metternich ne croit pas encore au succès +du juste milieu. Je crois, moi, à ce succès; je défends cette politique, +je travaille pour ce triomphe. Le prince se prononce au contraire pour +la résistance absolue, pour le _statu quo_. + +Cela n'est pas étonnant; il est né dans cette école, il a toujours +marché à la tête de ce système. Je crois que continuer à marcher dans +cette voie est maintenant impossible; on ne saurait plus réussir dans +celle de la répression.»-- + +«Je ne crois pas en effet au succès du juste milieu dans la phase dans +laquelle se trouvent les situations romaine et toscane. Je n'hésite pas +à établir en thèse que, si le régime du juste milieu peut être le +produit d'une révolution, ce n'est pas dans les premières périodes qu'il +peut se faire jour. L'État de l'Église et la Toscane sont-ils en train +de se réformer, ou avancent-ils sur la pente de la révolution? La +question et toute la question, pour moi, est là. + +«Je sens que, pour asseoir mon opinion sur la situation, il me faut +définir, d'une manière précise, ce qui, à mes yeux, a la valeur d'une +révolution. Je regarde comme étant en révolution tout État dans lequel +le pouvoir a, de fait, passé d'entre les mains de l'autorité légale dans +celles d'un autre pouvoir, et je ne mets pas en doute que ce déplacement +n'ait eu lieu dans les États romain et toscan. Les deux autorités +légales pourront-elles se ressaisir du pouvoir? Ceci est une autre +question que j'abandonne à la décision du sort. Habitué à me placer de +préférence en face des mauvaises chances et à accepter comme bienvenus +les événements favorables, c'est sur le danger que je fixe mes regards, +et c'est dès lors également à lui que s'applique mon raisonnement. + +«Le régime du juste milieu ne peut, selon ma pleine conviction, point se +faire jour à l'entrée d'une révolution. A la sortie, il aura la valeur +d'un compromis, soit entre les partis, soit entre l'autorité alors +existante et les partis effrayés de la situation. La position change +quand les expériences sont faites; alors l'inertie, cet élément qui +exerce un si grand pouvoir sur les masses, rentre dans son droit; la +lassitude fait appel à la raison publique; les intérêts nouveaux +veulent, de leur côté, sauvegarder leurs conquêtes, et le compromis +acquiert la valeur d'un bienfait. + +«Si je ne connaissais d'avance le prononcé de M. Guizot, je lui +demanderais s'il admet que les produits de la révolution de juillet +eussent pu, à l'aide d'efforts quelconques, se frayer une voie pratique +entre 1789 et 1793. Je vais même plus loin. Napoléon aurait-il, lors de +son arrivée au pouvoir, pu gouverner la France dans les voies du juste +milieu? Quelles que soient les différences entre les positions +italiennes et celles dans lesquelles s'est trouvée la France dans les +diverses phases qu'elle a parcourues, je n'admets pas, en 1847, le +triomphe du juste milieu dans les États du centre de l'Italie. Je ne +l'admets pas davantage que je ne saurais reconnaître, dans le cri de: +«Vive Pie IX!» et dans celui de: «Vive Léopold II!», l'expression de +sentiments religieux et monarchiques, ni même une tendance vers le +maintien de l'ordre public. + +«M. Guizot croit que je suis pour la résistance absolue et le _statu +quo_. + +«La résistance est un fait soumis à des conditions. La résistance +politique peut être ou active ou passive. Active, elle place la force +matérielle sur la première ligne de l'action; passive, cette force +trouve sa place dans la réserve. M. Guizot a fait mention de la ligne de +conduite que nous avons suivie dans les circonstances dans lesquelles se +sont trouvées quelques parties de l'Italie en 1820 et 1821. Il peut me +suffire de rapprocher cette manière de procéder, alors et en 1831, de +celle que nous observons en face des événements du jour, pour prouver +que le mot _absolu_ n'est, pour le moins, point applicable au mode de +notre résistance. Nous faisons, en règle commune, une différence entre +l'action que réclame le mouvement qui porte le caractère d'une _révolte_ +et celle qui est applicable à une _révolution_. Les _révoltes_ ont un +corps avec lequel il est possible d'engager une lutte. Les +_révolutions_, par contre, ont beaucoup de commun avec les spectres, et +nous savons, pour régler notre conduite, attendre que les spectres se +revêtent d'un corps. + +«Il ne me reste plus qu'un mot à vous dire. + +«M. Guizot vous a parlé de l'école dans laquelle j'aurais été élevé, et +je comprends qu'il accorde à cette école de l'influence sur le système à +la tête duquel j'ai toujours marché. Ce n'est sans doute pas sur ce fait +que M. Guizot se trompe; c'est sur «l'école» qu'il est dans l'erreur. + +«L'école dans laquelle j'ai été élevé est celle de la révolution. J'ai +passé les premières années de la révolution en France, et je me suis +trouvé placé sous la conduite directe d'un gouverneur qui, en 1792, a +joué le rôle de président _d'un comité de dix_ nommé par les Marseillais +pour faire et surveiller la journée du 10 août, et lequel, en 1793, a +été l'un des juges au tribunal révolutionnaire près duquel un moine +défroqué, Euloge Schneider, a rempli les fonctions d'accusateur public. +Ma jeunesse s'est ainsi passée au milieu de la révolution, et le reste +de ma vie s'est écoulé en luttes avec les révolutions. Telle a été +l'école à laquelle j'ai été élevé, et elle ressemble bien peu à celle de +laquelle (avec un grand fond de vraisemblance) M. Guizot me croit sans +doute sorti. La marche de mon esprit, j'ai le droit de le dire, s'est +formée d'elle-même et sous l'influence des événements auxquels, depuis +l'année 1794, j'ai été appelé à prendre une part active; elle a été le +produit d'une grande indépendance d'esprit et du calme qui forme la base +de mon caractère. + +«Je résume cet exposé succinct, que M. Guizot trouvera empreint d'une +indubitable franchise, par l'expression de ma conviction que si, entre +sa pensée et la mienne, il y a de la différence, il faut en chercher la +cause dans l'influence qu'exercent, sur les hommes d'État les plus +indépendants de caractère, la situation des pays qu'ils représentent et +les conditions sous lesquelles ces pays et leurs individualités sont +placés.» + +Au fond, ces deux lettres ne m'apprenaient rien que je ne susse: dès +l'avénement de Pie IX, il m'avait été évident que le parti libéral +modéré, qui se formait autour du pape réformateur, aurait pour +adversaires le parti stationnaire et le parti révolutionnaire ardents, +l'un et l'autre, à nier sa force et à entraver son succès. Le langage du +prince de Metternich et de M. Mazzini ne faisait que déclarer cette +double hostilité et lui prêter l'appui de noms éminents. Des deux parts +les actes correspondirent aux paroles: mais entre ceux du parti +stationnaire et ceux du parti révolutionnaire, la différence fut grande; +l'attitude du gouvernement autrichien, tête et bras du parti +stationnaire, fut essentiellement défensive: au premier moment, il se +laissa aller à un peu de précipitation et d'étalage; l'occupation de +Ferrare[174] eut ce caractère; mais, avec sa pénétration accoutumée, M. +de Metternich reconnut bientôt qu'il était en présence, non d'une +révolte passagère, mais d'une révolution naissante: «Il se peut, me dit +de sa part le comte Appony, que nous ayons été un peu brusques; il faut +prendre garde d'irriter quand on ne veut qu'imposer.» La conduite du +cabinet de Vienne devint prudente et patiente: sur la vive protestation +du pape, que nous appuyâmes à Vienne, sans bruit, mais avec insistance, +l'occupation de Ferrare cessa[175], et les choses y rentrèrent dans le +_statu quo_ antérieur. Aux termes d'un traité spécial et sur la demande +expresse du duc de Modène menacé par une émeute, quelques soldats +autrichiens entrèrent à Modène, en très-petit nombre et évidemment hors +d'état comme sans dessein de rien tenter au delà. Même dans les mesures +de précaution qu'il prenait pour la sûreté de ses propres États, le +gouvernement autrichien se montrait réservé et soigneux de ne pas +alarmer l'indépendance de ses voisins. Il importait de le confirmer dans +cette disposition modérée, je pourrais dire modeste; j'écrivis à M. +Rossi[176]: «Ou l'Autriche désire ou elle ne désire pas un prétexte pour +une levée de boucliers; si elle le désire, il faut bien se garder de le +lui fournir; si elle ne le désire pas, il faut l'entretenir dans sa +bonne disposition en traitant avec elle comme avec un pouvoir qui ne +demande pas mieux que de laisser ses voisins tranquilles chez eux si on +ne trouble pas sa tranquillité chez lui. Ne négligez rien pour contenir +Rome dans cette politique, la seule efficace pour le succès aussi bien +que la plus sûre. L'Italie a déjà perdu plus d'une fois ses affaires en +plaçant ses espérances dans une conflagration européenne. Elle les +perdrait encore. Qu'elle s'établisse au contraire sur le terrain de +l'ordre européen, des droits des gouvernements indépendants, du respect +des traités. Ainsi seulement elle aura chance de faire réussir ce +qu'elle peut faire aujourd'hui; et le succès de ce qu'elle peut faire +aujourd'hui est l'unique moyen de préparer le succès de ce qu'elle +pourra faire un jour, je ne sais quoi, je ne sais comment, je ne sais +quand, mais certainement pas aujourd'hui. + +[Note 174: Le 16 août 1847.] + +[Note 175: Le 23 décembre 1847.] + +[Note 176: Le 26 août 1847.] + +«C'est vous dire combien il importe de contenir ces affaires-ci dans les +limites d'une question _romaine_, et d'empêcher qu'on n'en fasse une +question _italienne_. J'en sais toute la difficulté. Vos dépêches +expliquent parfaitement l'existence simultanée des deux questions et +leur connexité. Mais employez tout votre esprit, tout votre bon sens, +toute votre persévérance, toute votre patience, toute votre influence à +faire comprendre au parti national italien qu'il est de sa politique, de +sa nécessité actuelle, de se présenter et d'agir fractionnairement, +comme romain, toscan, napolitain, etc., et de ne point poser une +question générale qui deviendrait inévitablement une question +révolutionnaire.». + +Loin d'éviter cet écueil, le parti révolutionnaire s'y jeta à corps +perdu; il souleva, je devrais dire il étala toutes les questions dont +l'Italie pouvait être l'objet: non-seulement la question de +l'indépendance italienne, c'est-à-dire l'expulsion de l'Autriche de tout +le sol italien, mais aussi la question de la liberté politique dans tous +les États italiens; non-seulement la question de la liberté politique +dans tous les États italiens, mais la question de l'unité politique +comme de l'unité territoriale de l'Italie, c'est-à-dire la chute des +divers États italiens et de leurs princes, pour faire de toute l'Italie +un seul État sous un seul gouvernement. Et derrière l'unité politique de +l'Italie apparaissait l'unité républicaine, vrai but et secret travail, +dirai-je de la tête ou de la queue du parti? Ses acclamations à +l'honneur tantôt du pape Pie IX, tantôt du grand-duc Léopold II, tantôt +du roi Charles-Albert, cachaient mal son espoir de trouver, dans ces +princes et dans leurs concessions, autant de degrés pour monter tôt ou +tard au sommet de ses espérances. Plus ou moins clairement soulevées +toutes à la fois, ces questions étaient très-diversement accueillies par +le grand public italien; l'expulsion de l'Autriche et la complète +indépendance de l'Italie étaient, sauf quelques intérêts de cour et de +courtisans, le voeu unanime de la Péninsule. Bien moins général, le +désir de la liberté et du progrès politique était pourtant répandu et +réel, surtout dans les classes moyennes et dans les esprits cultivés. +L'abolition des divers États italiens et leur absorption dans un seul et +unique État étaient, pour de savants politiques, une combinaison qui +leur semblait nécessaire contre l'étranger, pour tel ou tel prince ou +ministre un élan d'ambition audacieuse, et cette perspective suscitait, +dans une partie des masses populaires, un sentiment d'orgueil national, +dans d'autres une répulsion instinctive et de loyaux ou patriotiques +regrets. Enfin Rome enlevée à la papauté pour devenir, comme tant +d'autres villes, la capitale d'un prince comme tant d'autres princes, +c'était l'Église catholique bouleversée dans sa constitution historique +et jetée dans le plus ténébreux avenir. Et pas une de ces questions +n'était de celles qui se peuvent résoudre par la liberté et la +discussion au sein de la paix; elles étaient toutes des questions de +guerre et de révolution. + +Au milieu de cette fermentation de jour en jour plus générale et plus +ardente, le pape, malgré sa popularité persistante, ressentait de vives +alarmes. Il voyait avancer et monter vers lui, tantôt la domination +étrangère, tantôt l'exigence populaire. Qui le soutiendrait contre l'un +et l'autre ennemi? Qui le défendrait de l'un et l'autre péril? Il ne +pouvait ni ne voulait accepter la protection de l'Autriche. Pouvait-il +compter sur celle de la France? Le cardinal Ferretti témoignait un jour +à M. Rossi sa sollicitude à cet égard: «Quand, à la fin de la +conversation, je lui ai dit, m'écrivait M. Rossi[177], que, le cas +échéant, vous ne manqueriez pas à vos amis, il s'est jeté à mon cou et +m'a vivement embrassé en me disant: «Merci, cher ambassadeur; en tout et +toujours, confiance pour confiance, je vous le promets.» Quelques jours +après, le pape, donnant audience à M. Rossi, lui parla de notre escadre +qui stationnait dans les eaux de Naples, sous le commandement du prince +de Joinville: «Ce serait, m'a-t-il dit[178], un service à me rendre, que +de la faire paraître, de temps à autre, sur les côtes de mes États.» + +[Note 177: Le 30 juillet 1847.] + +[Note 178: Le 10 août 1847.] + +M. le prince de Joinville avait pressenti ce voeu: «Il m'a envoyé hier +de Naples un aspirant, m'écrivit M. Rossi[179], avec une lettre dans +laquelle il me demande 1º si, dans l'état des choses en Italie, je pense +que la présence de l'escadre à Naples ait ou n'ait pas d'inconvénient; +2º s'ils peuvent nous être de quelque utilité en paraissant sur le +littoral des États romains. J'ai répondu ce matin à Son Altesse royale +par la lettre dont je vous envoie copie: + +[Note 179: Le 30 juillet 1847.] + +«Monseigneur, + +«A l'agitation de ces derniers jours a succédé dans ce pays une sorte de +tranquillité. L'honneur en revient au parti modéré qui a su se montrer, +s'organiser, s'armer, tant bien que mal, avec toute l'énergie, la +promptitude et l'ensemble que n'avait pas le gouvernement. Celui-ci, +grâce à cette manifestation et à cet appui, commence maintenant à +reprendre les rênes; et il lui serait facile de se placer au milieu d'un +parti conservateur nombreux, éclairé, dévoué, s'il savait enfin suivre +les conseils d'ordre et de progrès que nous ne cessons de lui donner +depuis un an. La tranquillité est à ce prix. J'espère qu'il le fera. J'y +fais et y ferai tous mes efforts. Le nouveau secrétaire d'État est actif +et énergique. Il a déjà pris de bonnes mesures; mais le plus essentiel +reste à faire. + +«L'armée autrichienne, aux frontières des États pontificaux, a été +renforcée; la garnison autrichienne de Ferrare aussi. Dans cette +situation, mon opinion personnelle est que la présence d'une escadre +française sur les côtes de l'Italie méridionale est d'un excellent +effet. Peu importe le lieu du mouillage entre la Spezzia et Naples, +pourvu qu'on sache qu'elle est dans ces parages et que nous pourrions +l'appeler dans quelques heures. Cela seul contient les partis extrêmes +qui n'ignorent pas que la politique du gouvernement du roi est une +politique d'ordre et de progrès à la fois. Cela encourage le parti +modéré, rassure le gouvernement pontifical contre toute sorte de dangers +réels ou supposés et nous donne une attitude qui me paraît tout à fait +d'accord avec nos intérêts et notre dignité.» + +J'entreprenais, précisément à cette époque, de faire cesser, par la voie +de la négociation, l'occupation autrichienne de Ferrare. J'avais +l'espoir d'y réussir et j'y réussis en effet. Il importait fort que rien +ne vînt aggraver la difficulté de ce succès nécessaire à l'indépendance +des États italiens et au maintien de la paix. Quand la négociation fut +près de son terme, l'ordre fut envoyé à M. le prince de Joinville de +reprendre, avec notre escadre, sa station sur la côte occidentale +d'Italie et dans le voisinage de l'État romain. Mais dans cet +intervalle, le parti révolutionnaire avait poursuivi son oeuvre; parce +que nous agissions sans bruit, il nous avait accusés de ne rien faire, +d'abandonner la cause de l'indépendance et du progrès en Italie, de nous +lier même avec l'Autriche en récompense de son silence sur les mariages +espagnols, et de n'avoir fait rester notre escadre devant Naples que +pour protéger l'absolutisme contre les tentatives libérales. Facile à +intimider et à décourager, le parti libéral modéré avait trop écouté ces +calomnies, et témoigné lui-même non-seulement de l'humeur, mais des +doutes sur la fermeté de notre appui. Lord Palmerston s'était empressé +de mettre à profit ces dispositions et de se donner, par le langage de +ses agents et l'apparition d'une escadre anglaise, l'attitude de +protecteur de la liberté italienne. Arrivé devant Livourne, à bord du +_Titan_, M. le prince de Joinville rendit compte au ministre de la +marine de ce nouvel état des faits et des esprits; il paraissait croire +lui-même que, depuis l'événement de Ferrare, nous étions restés +silencieux et inactifs, et il demanda de nouvelles instructions en +indiquant les mesures qui lui semblaient nécessaires pour sortir d'une +situation dont la prolongation rendait, selon lui, le séjour de +l'escadre française sur la côte d'Italie plus embarrassant qu'efficace. + +J'avais à coeur de détruire, dans l'esprit de ce prince capable et +résolu, l'impression de regret et de blâme que lui avait donnée une +connaissance incomplète et inexacte de nos actes récents en Italie. Je +lui écrivis sur-le-champ[180]: + +[Note 180: Le 7 novembre 1847.] + +«Monseigneur, + +«Le duc de Montebello m'a communiqué vos lettres des 25 et 28 octobre. +Je remercie Votre Altesse royale de sa franchise. C'est ainsi seulement +qu'on peut savoir la vérité; et comme Votre Altesse royale a besoin de +la savoir autant que moi, je me permettrai d'user avec elle de la même +franchise. + +«Je mets sous les yeux de Votre Altesse royale quelques unes des +nombreuses dépêches et lettres particulières que, depuis le commencement +des affaires d'Italie, j'ai adressées aux agents du roi à Rome, +Florence, Naples, Turin, Vienne et ailleurs. Ces dépêches ont été, +officiellement ou officieusement, communiquées aux gouvernements +intéressés. Elles résument et caractérisent notre politique. + +«Vous le voyez, Monseigneur, nous ne sommes point restés inactifs. Nous +n'avons point gardé le silence. Nous ne nous sommes point unis aux +souverains absolus. Nous ne nous sommes point liés secrètement avec +l'Autriche. Nous avons hautement, toujours et partout, conseillé et +soutenu les réformes modérées, le progrès intelligent et régulier, la +politique vraiment libérale et pratique qui s'attache au seul bien +possible et aux seuls moyens efficaces pour réaliser le seul bien +possible. + +«Que cette politique n'ait pas aujourd'hui, en Italie, la faveur +populaire, je ne m'en étonne point Les Italiens voudraient tout autre +chose. Ils voudraient que la France mît à leur disposition ses armées, +ses trésors, son gouvernement, pour faire ce qu'ils ne peuvent pas faire +eux-mêmes, ce qu'ils ne tenteraient pas sérieusement, pour chasser les +Autrichiens d'Italie et établir, en Italie, sous telle ou telle forme, +l'unité nationale et le gouvernement représentatif. + +«Tenez pour certain, Monseigneur, que c'est là ce qui est au fond de +tous les esprits italiens, des sensés comme des fous, de ceux qui ne le +disent pas comme de ceux qui le disent, de ceux qui le croient +impossible comme de ceux qui le croient possible. C'est là ce qui +détermine en Italie, non pas toutes les actions, tant s'en faut, mais +les sentiments de bonne ou de mauvaise humeur, de sympathie ou de +colère. + +«Ce voeu général des Italiens est-il bon ou mauvais en soi, possible à +réaliser un jour ou à jamais impossible? Je n'examine pas cela. Je ne +fais ni de la philosophie, ni de l'histoire, ni de la prophétie. Je fais +de la politique pratique et actuelle. Dans ces limites, je dis +très-positivement que nous ne devons pas, que nous ne pouvons pas +entreprendre, pour le compte de l'Italie, ce que, très-sagement et +très-moralement à mon avis, nous n'avons pas voulu entreprendre pour le +compte de la France, c'est-à-dire le remaniement territorial et +politique de l'Europe, en prenant pour point d'appui et pour allié +l'esprit de guerre et de révolution. + +«L'indépendance des États et des souverains italiens à l'égard de toute +puissance étrangère, le libre et tranquille accomplissement, dans chaque +État italien, des réformes que le souverain et le pays jugeront, de +concert, nécessaires et praticables, voilà toute notre politique en +Italie, la seule qui convienne à la France, la seule bonne, je n'hésite +pas à le dire, pour l'Italie elle-même, malgré l'humeur qu'elle ressent +de ce que nous ne nous mettons pas à son service pour en sortir. + +«Cette politique, Monseigneur, je me suis appliqué, je m'applique à la +faire prévaloir par les moyens réguliers et efficaces, en traitant de +gouvernement à gouvernement, sans répandre chaque matin devant le +public, pour son amusement et pour la satisfaction de ma vanité, mes +démarches, mes idées, mes raisons, mes espérances. Je cherche le succès +et non pas le bruit. Quand je me suis mêlé de l'affaire de Ferrare, je +me suis bien gardé d'aller, dès le premier moment, crier sur les toits +le plein droit du pape et le crime de l'Autriche. J'aurais fait plaisir +aux Italiens, mais j'aurais fort gâté l'affaire même. J'ai travaillé, +sans bruit et poliment, à convaincre l'Autriche qu'il fallait finir +cette affaire, s'en entendre avec le pape, rentrer dans le _statu quo_, +et empêcher que l'étincelle de Ferrare n'allumât l'incendie de l'Italie. +Je ne désespère pas d'y réussir; et si j'y réussis, ce sera parce que +j'aurai traité la question par les bons procédés, de gouvernement à +gouvernement, et en me tenant bien en dehors des clameurs des journaux. + +«Je ne m'inquiète pas, Monseigneur, de la bouffée de popularité que +l'Angleterre promène en ce moment en Italie, popularité vaine et +vaniteuse. L'Angleterre donne aujourd'hui aux Italiens les paroles et +les apparences qui leur plaisent; elle ne leur donnera rien de plus, et +il faudra bien qu'ils s'en aperçoivent eux-mêmes. + +«Monseigneur, l'expérience m'a appris que la bonne politique n'était pas +populaire en commençant, longtemps peut-être, et qu'elle le devenait un +peu plus chaque jour, à mesure que la lumière se faisait sur les choses +et dans l'esprit des hommes. Je sais supporter l'impopularité qui +passera et attendre la popularité qui durera. Je comprends l'humeur des +Italiens et je leur pardonne de tout mon coeur. Il y a de grandes +tristesses dans leur destinée. Mais soyez sûr que nous faisons, de la +seule manière possible, les seules bonnes affaires aujourd'hui possibles +pour eux; que c'est, pour nous, la seule bonne politique, et que, si +nous réussissons malgré eux, ils nous en devront beaucoup de +reconnaissance, et qu'ils finiront par s'en douter. + +«Pardon de ce volume, Monseigneur, mais je tenais à répondre pleinement +à votre pensée. Je prie Votre Altesse royale d'agréer, etc.» + +Huit jours plus tard, au moment où le prince de Joinville recevait ma +lettre, la _Consulta_ des délégués des provinces se réunissait à Rome, +et cinq semaines après les Autrichiens évacuaient la ville de Ferrare. +La politique pacifiquement réformatrice obtenait ainsi un double succès: +le pape rentrait dans la pleine indépendance de ses États, et une +assemblée de notables laïques venait, pour la première fois, prendre +part à son gouvernement. + +«Lundi dernier, 15 de ce mois, m'écrivit M. Rossi[181], a eu lieu +l'installation solennelle de la _Consulta_ d'État. Ce jour, impatiemment +attendu, a été signalé par plusieurs circonstances remarquables. Le +public avait préparé à la _Consulta_ une réception solennelle. Les +princes romains s'étaient entendus pour mettre à la disposition de +chacun des députés une de leurs voitures d'apparat et leurs gens de +livrée. C'est dans ces équipages que les membres de la _Consulte_ +devaient se rendre au Quirinal, où ils allaient recevoir la bénédiction +du pape, au Vatican, lieu désigné de leurs séances. Des citoyens +appartenant à chacune des légations ou délégations représentées se +proposaient d'escorter la voiture de leur député en portant devant lui +la bannière de leur ville natale. Le but de ces dispositions, destinées +à donner à la _Consulte d'État_ l'importance et les caractères +extérieurs d'un corps souverain, n'échappait point au gouvernement qui +cependant, après avoir fait subir quelques modifications au programme de +la fête, se décida, non-seulement à l'autoriser, mais à le rendre +officiel, en lui donnant la forme d'une notification faite par le +sénateur de Rome. Dans la journée du dimanche, le secrétaire d'État fut +informé qu'on avait l'intention, à l'exemple de ce qui s'était fait, je +crois, à Florence, de faire paraître, à la suite du cortége, des +députations et des bannières de tous les États, non-seulement d'Italie, +mais d'Europe. Craignant, non sans quelque raison, que cette +démonstration ne donnât lieu à quelques désordres, il réussit à s'y +opposer. Je reçus, à une heure avancée de la soirée, une lettre +très-pressée du cardinal Ferretti qui me priait d'employer mon influence +pour empêcher nos nationaux de prendre part à aucune démarche de ce +genre; ce qui me fut d'autant plus aisé que les Français établis à Rome +ne montraient, je dois rendre justice à leur bon sens, aucun +empressement de donner suite à ce singulier projet. Il fut moins facile +d'y déterminer les sujets, et même, dit-on, les représentants de +quelques autres puissances appartenant à l'Italie. Il fallut que, le +lendemain, le cardinal Ferretti intervînt lui-même sur le lieu où le +cortége se préparait, dans le voisinage du Quirinal, et fît enfermer +dans un corps de garde plusieurs bannières qu'on avait déjà apportées. + +[Note 181: Le 18 novembre 1847.] + +«A neuf heures, les députés furent reçus par le pape qui leur tint le +discours dont Votre Excellence trouvera l'analyse dans le _Diario di +Roma_. Ceux qui y ont assisté s'accordent à dire que le Saint-Père +paraissait très-animé en le prononçant, et qu'il insista très-fortement +sur les deux points capitaux, le rôle purement consultatif de la +nouvelle assemblée et la ferme résolution de son gouvernement de +résister aux perturbateurs. On dit même qu'il prononça le mot +d'_ingratitude_ qui n'est pas reproduit dans le texte imprimé. + +«Il est à remarquer d'ailleurs que ni ce mot, ni aucune des autres +paroles sévères que le pape fit entendre n'étaient directement adressés +aux députés, comme il a eu soin de l'assurer lui-même. Peut-être, dans +sa pensée, étaient-elles destinées à tomber sur quelques personnes qui +accompagnaient les députés, et qui sont connues pour la vivacité de +leurs opinions. + +«Aussitôt après le discours terminé, les députés se séparèrent pour +monter chacun dans la voiture qui lui était destinée. Ils traversèrent +ainsi toute la ville, ne cessant pas, pendant un trajet de plus de deux +heures, de rencontrer une foule immense. Soit que la nouvelle du +discours du pape, promptement répandue, eût troublé l'esprit public, +soit que l'enthousiasme le plus ardent finisse par se lasser de tant de +démonstrations successives, peu de cris se firent entendre sur leur +passage. Arrivés à Saint-Pierre, ils entendirent la messe et entrèrent +sur-le-champ en séance.» + +«Ce seront là, à mon sens, ajoutait, dans une lettre particulière, M. +Rossi, les funérailles du pouvoir politique temporel du clergé à Rome. +L'étiquette restera plus ou moins, mais le contenu du vase sera autre; +il y aura encore des cardinaux, des prélats employés dans le +gouvernement romain, mais le pouvoir sera ailleurs. L'essentiel pour +nous, c'est qu'il n'y ait pas de révolution proprement dite, de +révolution sur la place publique. Je persiste à espérer qu'il n'y en +aura pas. Même ceux qui nous ont trouvés trop réservés ont compris que +la voie pacifique était la voie la plus sûre. Aussi revient-on peu à peu +à nous, précisément à cause de la réserve digne et sérieuse que nous y +avons mise. Le pape, qu'il ait ou non exactement mesuré le chemin qu'il +a parcouru, est parfaitement tranquille. Il a dit à une personne de ma +connaissance que le public avait été induit en erreur, que le +gouvernement pontifical n'avait qu'à se louer du gouvernement français, +que nous nous étions parfaitement conduits à son égard, que nous avions +fait tout ce que nous pouvions faire. «Mais les souverains, a-t-il +ajouté, aiment peu Pie IX. Ils craignent que je n'amène des révolutions. +Ils se trompent. Ils ne connaissent pas ce pays-ci.» + +Quelque satisfait qu'il fût de la réunion et des dispositions de la +_Consulta d'État_, M. Rossi ne se faisait point d'illusion sur ce qui +restait à faire et sur les obstacles à surmonter pour que la réforme +entreprise par Pie IX dans le gouvernement romain fût efficace et +prévînt les révolutions: «Je vis hier le cardinal Ferretti, +m'écrivit-il[182]:--«Avouez, m'a-t-il dit, que cette fois nous avons +bien conduit notre affaire.--J'en conviens, et je vous en félicite.--Et +le discours du pape, qu'en dites-vous?--Que le pape se fût élevé contre +les utopies, qu'il se fût montré résolu à repousser les perturbateurs, +de quelque part qu'ils viennent, rien de mieux; mais le discours paraît +impliquer l'idée de la conservation absolue du gouvernement temporel +dans les mains du clergé, ne laissant aux laïques d'autre rôle que celui +de donneurs d'avis. C'est trop peu. Cela était peut-être possible il y a +un an; les têtes n'étaient pas montées; les espérances étaient modestes; +le reste de l'Italie n'était pas encore réveillé. Aujourd'hui c'est +autre chose. Il n'y a plus d'illusion possible. Votre situation est +nettement dessinée. Les radicaux frappent à votre porte. Il faut leur +tenir tête. Vous seuls, clergé, vous ne le pouvez pas; il vous faut le +concours des laïques, de tout ce qu'il y a, parmi eux, de sensé, de +puissant, de modéré. Pour les rallier, il faut les satisfaire. La garde +civique et la _Consulta_ sont des moyens, ce n'est pas le but. Refuser +toute part dans l'administration proprement dite à des hommes qu'on +vient de rendre plus forts serait un contre-sens. Il y a plus d'un an +que je le dis et que je le répète: si vous ne vous fortifiez pas en +appelant des laïques aux fonctions qui ne touchent en rien aux choses de +la religion et de l'Église, tout deviendra impossible pour vous et tout +deviendra possible aux radicaux. Vous jetteriez la _Consulta_ dans leurs +bras.--Vous avez raison, dit le cardinal; je m'en suis déjà aperçu; on a +peur des radicaux.--Dites _peur_ et _besoin_. Les timides redoutent la +faiblesse du gouvernement; les ambitieux cherchent un levier contre le +boulevard clérical. Un cabinet mixte et bien composé rassurerait les +timides et satisferait les ambitieux. Par la portion laïque du +ministère, vous pourrez agir sur la _Consulta_ et vous y faire une bonne +et forte majorité qui agira à son tour sur l'opinion publique.--C'est +juste, et le pape l'a compris. Je vous le dis, mais dans le plus profond +secret; il paraîtra bientôt un autre _motu proprio_ selon vos idées; il +portera que le secrétaire d'État sera toujours un cardinal ou un prélat. +Vous ne désapprouvez pas?--Non, certes, les affaires étrangères à Rome +sont trop souvent des matières ecclésiastiques ou mixtes.--Mais pour +l'intérieur, les finances, la guerre, et il sera dit que les ministres +pourront être soit ecclésiastiques soit laïques.--A la bonne heure, +pourvu qu'en fait vous appeliez tout de suite deux ou trois laïques dans +le cabinet. Agissez par la _Consulta_, mon cher cardinal; je vous y +aiderai de mon côté, autant que cela se peut du dehors.--Bravo! +aidez-nous, et j'espère que tout ira bien.--Oui, si vous savez d'un côté +vous fortifier, et de l'autre regarder en face les radicaux. Tout est +là. Que peut craindre le pape en marchant d'un pas ferme dans la voie de +l'ordre et du progrès régulier? En tout cas, l'Europe serait pour lui: +avant tous, plus que tous, la France. Ne l'oubliez pas; que le pape ne +se trompe pas sur ses véritables Amis.» + +[Note 182: Les 18 novembre et 12 décembre 1847.] + +Le lendemain même de cet entretien avec le secrétaire d'État, M. Rossi +vit le pape: «Je lui tins, m'écrivit-il[183], _mutatis mutandis_, le +discours que j'avais tenu à Ferretti. Je m'attachai surtout à lui faire +bien saisir la situation. J'insistai à plusieurs reprises sur la +nécessité, sur l'urgence d'accroître ses forces de gouvernement et de +dominer l'opinion par l'introduction de l'élément laïque dans certaines +parties de l'administration supérieure. Je lui montrai que c'était là un +fil conducteur indispensable entre lui et la _Consulta_. Son goût n'y +est pas; il en reconnaît cependant la nécessité.--«C'est vrai, me +dit-il, ces Messieurs se méfient d'une administration tout +ecclésiastique.--Non-seulement ils s'en méfient, Saint-Père; ils s'en +irritent. Pour les affaires purement temporelles, on ne peut plus faire +du clergé et des laïques deux castes; il faut désormais mêler et +transiger.--Vous me l'avez toujours dit. Que voulez-vous? Le premier +_motu proprio_ sur le conseil des ministres me fut remis quand j'étais +souffrant. Je laissai faire. Il n'est pas bon. Je l'ai repris en +sous-oeuvre. Le nouveau paraîtra bientôt. Les départements seront mieux +séparés. Les ministres seront de vrais ministres. Je dirai que la guerre +pourra appartenir à un laïque ou à un ecclésiastique.--Ce sera quelque +chose; mais que Votre Sainteté me permette de le dire, ce n'est pas +assez; il faudrait encore deux portefeuilles au moins ouverts aux +laïques: l'intérieur, les finances, la police, les travaux publics, que +sais-je? ceux que Votre Sainteté voudra.--Je comprends; je verrai, j'y +ferai de mon mieux. Je suis moi-même fort novice, fort peu expert dans +ces matières.» + +[Note 183: Le 14 décembre 1847.] + +Quelques semaines après, M. Rossi eut une nouvelle audience du pape: «Je +l'avais déjà tellement pressé, m'écrivit-il[184], sur les affaires de ce +pays-ci, et en particulier sur l'introduction de quelques laïques dans +le conseil des ministres, que j'étais décidé hier à le laisser +tranquille. Il entra lui-même en matière. Il avait décidé, par le +nouveau _motu proprio_ dont il m'avait parlé (du 30 décembre 1847), que +le département de la guerre pourrait être confié à un laïque, et il l'a +donné en effet au général Gabrielli; il avait prescrit de plus que, sur +les vingt-quatre auditeurs attachés au conseil des ministres, il y +aurait toujours douze laïques: _Ebbene, signor conte_, me dit-il avec un +gracieux sourire et une aimable coquetterie d'expression, _l'elemento è +introdotto._--Il faut vous dire que je m'étais souvent servi de ce +gallicisme, _l'elemento laïco_. Vous devinez ma réponse. Mais le +compliment fut accompagné d'une respectueuse insistance pour +l'introduction de deux autres laïques. Nous examinâmes à fond la +situation, et non-seulement le pape convint que c'était là le seul moyen +d'isoler les agitateurs et de leur ôter influence et suite, mais que si, +malgré cela, le malheur voulait qu'ils tentassent quelque désordre, un +pouvoir laïque pouvait seul le réprimer efficacement et sans se mettre +en lutte avec l'opinion publique.--«Vous avez raison, me dit le pape; ce +rôle de sévérité ne convient plus aux ecclésiastiques; il paraîtrait +odieux.--C'est clair, répliquai-je; mais un seul homme ne suffit pas; +seul, il se décourage et le poids de la responsabilité lui est trop +lourd. Au pape et au clergé la puissance morale; au prince et à ses +alliés laïques la force matérielle. J'espère encore que la première +suffira; mais elle suffira surtout si on sait bien qu'au besoin la +seconde ne manquerait pas. Il faut au moins trois ministres laïques: +_Tres_, dis-je en riant, _faciunt capitulum_.» + +[Note 184: Le 18 janvier 1848.] + +«J'eus le plaisir de trouver le pape tout à fait dans nos idées. Les +autres fois, il était convaincu; mais je sentais qu'il n'était pas +persuadé, que ses répugnances de prêtre subsistaient. S'il persévère +dans ses nouvelles résolutions, tout peut encore être sauvé ici. C'est +ce que je lui dis lorsqu'il me demanda s'il était encore temps:--«Que +Votre Sainteté, lui dis-je, considère la situation. Son État est au +centre de l'Italie. Si l'ordre y est maintenu, il pourrait y avoir, au +pis-aller, une question napolitaine, ou toscane, ou sarde, mais point de +question italienne. S'il y avait bouleversement ici, la clef de la voûte +serait brisée; ce serait le chaos. L'exemple de Rome, qui retient +aujourd'hui, précipiterait alors toutes choses. D'ici peut sortir un +grand bien, mais aussi, je dois le dire, un mal incalculable. Votre +Sainteté a réveillé l'Italie. C'est une gloire, mais à la condition de +ne pas tenter l'impossible. Quoi! l'Italie peut se réorganiser sans que +personne, même les plus malveillants, aient un mot à lui dire; et on +voudrait tout compromettre, tout perdre par la sotte prétention de +réaliser aujourd'hui ce qui, aujourd'hui, n'est évidemment qu'un rêve! +Sera-ce toujours un rêve? Je n'en sais rien. Je laisse l'avenir à Dieu +et à nos successeurs. Le proverbe français est juste: «à chaque jour +suffit sa peine.» + +«Nous nous trouvâmes parfaitement d'accord; et, je le répète, je trouvai +chez le pape une netteté de vues et une spontanéité d'adhésion qui me +charmèrent et me donnent bon espoir.» + +M. Rossi mettait ainsi en pratique, aussi fermement que sensément, la +politique que le gouvernement du roi avait adoptée envers l'Italie comme +pour la France elle-même. Le respect du droit public européen, le +respect de l'indépendance des divers États et de leur régime intérieur, +des réformes et non des révolutions, le progrès social et libéral au +sein de la paix, telle était cette politique. Quelques mois avant les +dernières nouvelles qu'à l'ouverture de l'année 1848 m'en donnait M. +Rossi, je l'avais résumée dans une courte circulaire adressée[185] aux +représentants du roi près les divers États européens, et ainsi conçue: + +[Note 185: Le 17 septembre 1847.] + +«Monsieur, + +«Une fermentation grave éclate et se propage en Italie. Il importe que +les vues qui dirigent dans cette circonstance la politique du +gouvernement du roi vous soient bien connues et règlent votre attitude +et votre langage. + +«Le maintien de la paix et le respect des traités sont toujours les +bases de cette politique. Nous regardons ces bases comme également +essentielles au bonheur des peuples et à la sécurité des gouvernements, +aux intérêts moraux et aux intérêts matériels des sociétés, aux progrès +de la civilisation et à la stabilité de l'ordre européen. Nous nous +sommes conduits d'après ces principes dans les affaires de notre propre +pays. Nous y serons fidèles dans les questions qui touchent à des pays +étrangers. + +«L'indépendance des États et de leurs gouvernements a, pour nous, la +même importance et est l'objet d'un égal respect. C'est la base +fondamentale du droit international que chaque État règle, par lui-même +et comme il l'entend, ses lois et ses affaires intérieures. Ce droit est +la garantie de l'existence des États faibles, de l'équilibre et de la +paix entre les grands États. En le respectant nous-mêmes, nous sommes +fondés à demander qu'il soit respecté de tous. + +«Pour la valeur intrinsèque comme pour le succès durable des réformes +nécessaires dans l'intérieur des États, il importe, aujourd'hui plus que +jamais, qu'elles s'accomplissent régulièrement, progressivement, de +concert entre les gouvernements et les peuples, par leur action commune +et mesurée, non par l'explosion d'une force unique et déréglée. C'est en +ce sens que seront toujours dirigés, soit auprès des gouvernements, soit +auprès des peuples, nos conseils et nos efforts. + +«Ce qui s'est passé jusqu'ici dans les États romains prouve que, là +aussi, les principes que je viens de rappeler sont reconnus et mis en +pratique. C'est en se pressant autour de son souverain, en évitant toute +précipitation désordonnée, tout mouvement tumultueux que la population +romaine travaille à s'assurer les réformes dont elle a besoin. Les +hommes considérables et éclairés, qui vivent au sein de cette +population, s'appliquent à la diriger vers son but par les voies de +l'ordre et par l'action du gouvernement. Le pape, de son côté, dans la +grande oeuvre de réforme qu'il a entreprise, déploie un profond +sentiment de sa dignité comme chef de l'Église catholique, de ses droits +comme souverain, et se montre également décidé à les maintenir au dedans +comme au dehors de ses États. Nous avons la confiance qu'il rencontrera, +auprès de tous les gouvernements européens, le respect et l'appui qui +lui sont dus; et le gouvernement du roi, pour son compte, s'empressera, +en toute occasion, de le seconder selon le mode et dans la mesure qui +s'accorderont avec les convenances dont le pape lui-même est le meilleur +juge. + +«Les exemples si augustes du pape, la conduite si intelligente de ses +sujets exerceront sans doute en Italie, sur les princes et sur les +peuples, une salutaire influence, et contribueront puissamment à +maintenir, dans les limites du droit incontestable et du succès +possible, le mouvement qui s'y manifeste. C'est le seul moyen d'en +assurer les bons résultats et de prévenir de grands malheurs et d'amères +déceptions. La politique du gouvernement du roi agira constamment et +partout dans ce même dessein. + +«Vous pouvez donner à M..... communication de cette dépêche.» + +Trois mois après sa date, quand la session des Chambres s'ouvrit à +Paris[186], les événements avaient, en Italie, suivi rapidement leur +cours. En Toscane, en Piémont, dans le royaume de Naples comme à Rome, +l'esprit de réforme s'était développé, déjà fécond en résultats +salutaires, gages d'un avenir laborieux, mais sensé et progressif. Plus +ou moins inquiets de l'oeuvre difficile à laquelle ils étaient appelés, +les gouvernements italiens en reconnaissaient la nécessité et s'y +prêtaient, non-seulement par des concessions aux voeux publics, mais en +mettant à la tête de l'administration des hommes éclairés et sincèrement +réformateurs. Aucune intervention étrangère n'était venue troubler ce +travail intérieur des États italiens; leur indépendance était respectée; +l'Autriche elle-même assistait à cette grande épreuve, pleine d'alarme +et se préparant à la défense, mais évitant toute agression et ne voulant +pas prendre l'initiative de la lutte. Elle avait motif de se méfier et +de se préparer; c'était évidemment contre elle et sa domination sur le +sol italien que fermentait toute l'Italie; en Piémont les manifestations +populaires, en Sicile l'insurrection en armes proclamaient la haine et +réclamaient l'expulsion de l'étranger; toutes les espérances qui, de +près ou de loin, pouvaient se rattacher à celle-là se manifestaient +confusément et demandaient aussi leurs satisfactions. L'esprit national +grandissait derrière l'esprit réformateur. L'esprit révolutionnaire +grondait derrière l'esprit national. + +[Note 186: Le 28 décembre 1847.] + +Il fallait pourvoir aux chances de cette situation compliquée et +obscure. Il fallait déployer hautement le caractère de notre politique +et lui assurer des moyens d'action. C'était évidemment à Rome qu'était +le foyer des événements et des périls italiens. C'était en prenant +position à Rome que nous pouvions soutenir l'influence à la fois +réformatrice et anti-révolutionnaire de Pie IX, en garantissant sa +sécurité et la paix de l'Église catholique. Sur ma proposition, le roi +et son conseil résolurent que, si le pape menacé, soit du dehors, soit +au dedans, réclamait notre appui, nous le lui donnerions efficacement. +Des régiments furent désignés, un commandant fut choisi pour cette +expédition éventuelle. 2,500 hommes furent tenus disponibles à Toulon, +et 2,500 à Port-Vendres, prêts à s'embarquer, au premier signal, pour +Civita-Vecchia. J'eus avec le général Aupick, officier aussi intelligent +que brave, deux longs entretiens qui me donnèrent l'assurance qu'il +comprenait bien notre pensée et saurait y conformer sa conduite. Le 27 +janvier 1848, toutes ces mesures étaient prises et annoncées à M. Rossi +qui était autorisé, s'il le jugeait utile et convenable, à les annoncer +au gouvernement romain. + +Le 23 février suivant, le cabinet du 29 octobre 1840 n'existait plus, et +le lendemain 24 la monarchie de 1830 était tombée. + +La catastrophe ne fut pas moins grave à Rome qu'à Paris. Elle ouvrit +l'abîme qui coupe le règne de Pie IX en deux époques vouées, l'une aux +réformes et aux progrès, l'autre aux révolutions et aux problèmes. + +Je tiens pour certain, par les faits publics comme par les actes et les +documents que je viens de rappeler, que, de 1846 à 1848, le pape Pie IX +entreprit généreusement et sérieusement, bien qu'avec timidité, +inexpérience et incohérence, de résoudre la question posée devant lui et +à la portée de son pouvoir, la réforme des abus et des vices du +gouvernement des États romains. Pleine de scrupules et de doutes, mais +aussi d'équité et de sympathie humaine, l'âme de Pie IX s'adonna à cette +oeuvre; il la croyait bonne aussi bien que nécessaire, et il en +souhaitait le succès, non sans inquiétude, mais avec sincérité. + +Je tiens également pour certain que, de 1846 à 1848, malgré ses lenteurs +et ses lacunes, le travail réformateur de Pie IX fut efficace. Dans +toutes les parties de l'ordre civil, d'importantes améliorations furent +introduites, des institutions vivantes furent créées. Dans les provinces +et dans les villes, le régime municipal reprit quelque chose de son +ancienne liberté. La population fut appelée à prendre part elle-même au +soin de ses intérêts et au maintien de l'ordre public. Les rapports de +la société civile avec la société ecclésiastique furent modifiés; les +laïques entrèrent dans le gouvernement; un grand conseil d'État, auquel +le principe de l'élection n'était pas étranger, se réunit autour du pape +et de ses ministres. Le pouvoir pontifical acceptait de plus en plus +l'influence du parti libéral modéré qui le soutenait en le réglant. +Contesté et incomplet, le progrès était réel; ce qu'on faisait chaque +jour était un pas vers ce qui manquait. + +Devant l'ouragan de 1848, tout ce travail cessa, toute cette oeuvre +tomba. La question de la réforme du gouvernement civil des États romains +disparut devant les terribles questions générales qui éclatèrent à la +fois. Question extérieure, l'expulsion des Autrichiens. Questions +intérieures, l'unité ou la confédération italienne, la monarchie +constitutionnelle ou la république. Questions religieuses, l'abolition +du pouvoir temporel de la papauté; Rome capitale, non plus de l'Église +catholique, mais de l'Italie; la transformation des rapports de l'Église +avec l'État. Pour toute l'Italie, au dehors la guerre, au dedans la +révolution. + +Je n'ai garde d'entrer dans cette tragique histoire. Je ne juge pas +l'état présent de l'Italie. Je ne sonde pas son avenir. Je le crois +chargé de ténèbres et d'orages dans les ténèbres; mais je ne prétends +pas plus à le deviner qu'à le gouverner. J'avais à coeur de retracer ce +que furent et ce que firent, de 1846 à 1848, dans les affaires romaines +et italiennes, le pape Pie IX et le gouvernement du roi Louis-Philippe. +Je ne veux plus que mettre ces faits en regard de ceux qui les ont +remplacés depuis 1848 jusqu'à ce jour, et faire entrevoir ce que révèle +le contraste qui éclate entre les deux époques. + +La révolution de Février changea de fond en comble la position du pape +Pie IX en Italie et dans ses propres États. Il y perdit à la fois +l'encouragement et les prudents conseils, le point d'appui et le point +d'arrêt que lui donnait le gouvernement français dans le travail de +réforme et de progrès qu'il avait entrepris. Il fut livré, avec son +inexpérience politique et ses seules forces, au torrent des événements +qui l'assaillaient de toutes parts, et à la lutte que le parti +stationnaire et le parti révolutionnaire engageaient autour de lui. +Italien de coeur, mais pacifique par devoir, entraîné par son peuple, +l'un des premiers parmi les princes italiens, dans la guerre à +l'Autriche, Pie IX tenta loyalement de l'arrêter en en extirpant la +cause; le 3 mai 1848, il écrivit à l'empereur d'Autriche: «Qu'il ne soit +pas désagréable à Votre Majesté que nous fassions appel à sa piété et à +sa religion, l'exhortant avec une affection paternelle à retirer ses +armes d'une guerre qui, sans pouvoir reconquérir à l'empire l'esprit des +Lombards et des Vénitiens, traîne à sa suite un funeste cortége de +malheurs qu'Elle-même déteste certainement. Qu'il ne soit point +désagréable à la généreuse nation allemande que nous l'invitions à +déposer les armes et à convertir en utiles relations d'amical voisinage +une domination qui ne serait ni noble, ni heureuse puisqu'elle ne +reposerait que sur le fer.» Et huit jours après, le cardinal Antonelli +écrivait à M. Farini, chargé d'affaires de la cour de Rome au camp du +roi Charles-Albert: «Vous pensez que Sa Sainteté pourrait aujourd'hui +très-opportunément interposer sa médiation comme prince de paix, dans le +sens de l'établissement de la nationalité italienne. Aujourd'hui Sa +Sainteté m'a autorisé à vous donner communication, sous la réserve du +plus grand secret, d'une lettre que, ces jours passés, elle a écrite, en +ce sens, à S. M. l'empereur d'Autriche. Vous pourrez voir que cette +pensée n'a point échappé à la sagesse de Sa Sainteté, et à l'amour +qu'elle nourrit pour l'Italie. Si elle voyait les esprits disposés à des +accommodements de paix raisonnables, dans le but d'assurer la +nationalité italienne, vous pouvez penser si elle serait disposée à s'y +employer efficacement, au prix même de quelque ennui personnel que ce +fût.» + +Il s'agit bientôt pour Pie IX de tout autre chose que d'ennuis +personnels; bientôt la guerre et l'insurrection envahirent Rome et toute +l'Italie. Pour leur échapper, pour tenter encore un effort en faveur de +l'indépendance et de la pacification italienne, le pape appela M. Rossi +à son aide. M. Rossi paya de sa vie son courageux dévouement[187]; +l'assassinat du plus éminent des libéraux italiens inaugura la +république romaine. Le pape détrôné s'enfuit à Gaëte. Fidèle aux +traditions et à l'honneur de la France, le gouvernement français, encore +républicain, bientôt impérial, reprit le chef de l'Église catholique +sous sa protection et le ramena dans Rome. Pie IX y retrouva le parti +stationnaire et le parti révolutionnaire, l'un vainqueur alarmé et +irrité, l'autre vaincu obstiné et reprenant dans l'esprit national +italien son point d'appui. L'ambition piémontaise se mit à l'oeuvre pour +exploiter les fautes de l'un et les passions de l'autre. La France prêta +sa force et sa gloire à l'ambition piémontaise et à l'unité italienne en +même temps qu'à la sécurité du pape dans Rome, mais en annonçant qu'elle +ne se chargeait pas de l'y garantir toujours. Je ne discute pas la +politique. Je ne raconte pas l'histoire. Je retrace la situation telle +que les événements l'ont faite. Qu'a fait, dans cette situation, Pie IX +lui-même? Quel a été, sous la pression des exigences et des périls +qu'elle lui imposait, le fait saillant, le trait caractéristique de son +attitude dans cette seconde époque de son règne? + +[Note 187: Le 15 novembre 1848.] + +On ne lui demandait plus de corriger les vices du gouvernement des États +romains et de seconder l'indépendance de l'Italie. On le sommait de +renoncer à tout pouvoir temporel, dans Rome comme dans le reste de ses +États, c'est-à-dire de sacrifier à l'unité italienne la constitution et +l'histoire de l'Église catholique. A cela, Pie IX a répondu qu'il ne le +pouvait pas. Il avait accepté la situation et la mission de pape +réformateur. Il a repoussé celle de pape révolutionnaire. Là en est +maintenant, pour lui, la question. + +C'est, pour un peuple, dans les grandes crises d'innovation, une bonne +fortune rare de se trouver en présence d'un prince sympathique et +honnête, touché du voeu et du bien public, et préoccupé de son devoir au +moins autant que de son pouvoir. Ce ne sont point là, bien s'en faut, +les seules qualités nécessaires pour le gouvernement des nations; +l'esprit supérieur et la volonté forte y ont quelquefois suffi; la bonté +et l'honnêteté seules, jamais. Ainsi en décident les vices et les +passions des hommes. Mais quand il arrive que les qualités morales, les +bonnes intentions et la sincérité des princes ne suffisent pas, il faut +que les peuples, et surtout ceux qui veulent être libres, ne se fassent +pas illusion: c'est en eux-mêmes surtout que le mal réside; c'est à +leurs propres erreurs, à leurs propres fautes, à leurs mauvaises ou +aveugles passions, bien plus qu'à l'insuffisance et aux faiblesses de +leurs princes, qu'ils doivent s'en prendre de l'insuccès de leurs +efforts et des revers de leur destinée. Avec un prince bienveillant, +modéré et sincère, un peuple intelligent, sensé et persévérant finit +toujours par exercer sur ses affaires une influence efficace, et par +obtenir la satisfaction de ses voeux légitimes. Deux fois, de notre +temps, cette bonne chance s'est rencontrée et a été manquée. Le roi +Louis XVI et le pape Pie IX ont été sans doute, en fait de lumières et +d'énergie politiques, des souverains bien inégaux à leur difficile +situation; mais ils ont été en même temps d'honnêtes et bienveillants +souverains, étrangers à l'égoïsme et aux entêtements de l'orgueil royal. +Si, par leur intelligence et leur action politique, les peuples qui +aspiraient à être libres, et même souverains, avaient suffi, de leur +côté, à leur part dans la tâche du gouvernement, à coup sûr les +événements auraient pris un autre tour, et le but essentiel de l'élan +national aurait été atteint plus sûrement et à bien moins grand et moins +triste prix. + +Je sais que, dans le patriotique espoir d'atteindre un grand but et +d'accomplir un grand bien, des hommes éminents et sincères se sont +lancés et se lanceront plus d'une fois encore dans les orages et les +ténèbres des révolutions poursuivies par la violence anarchique ou +guerrière. Je les comprends, et, s'ils sont désintéressés, je les +honore; mais je ne les approuve et ne les admire point. Pour mon compte, +plus j'ai avancé dans la vie publique et touché au sort des peuples, +plus j'ai été résolu à ne pas charger mon âme de la responsabilité et +mon nom du souvenir de cet amas imprévu de maux, de crimes, de fautes, +de douleurs, de folies et de hontes que les emportements et les guerres +révolutionnaires attirent infailliblement, non-seulement sur la +génération qui les subit, mais sur plusieurs de celles qui les suivent. +C'est un rude compte à dresser que celui des révolutions et des guerres, +et elles ont grand besoin de réussir dans ce qu'elles ont de légitime et +de salutaire pour avoir droit de demander qu'on ne leur reproche pas ce +qu'elles ont coûté. A mon sens, elles n'ont valu jusqu'ici à l'Italie +qu'un bienfait, seul incontestable et qui sera, je l'espère, définitif: +l'expulsion de l'étranger et l'indépendance du sol italien. C'est un +grand bienfait. Trop grand peut-être, tel du moins qu'il s'est accompli, +pour être accueilli de bonne grâce et avec toute la reconnaissance qui +lui est due. Il y a des succès que, pour en être assuré et fier, un +peuple a besoin de se devoir à lui-même, et en en conquérant la gloire +aussi bien qu'en en recueillant le fruit. Je crains que l'Italie n'ait +entrepris une oeuvre au-dessus de sa force naturelle et durable, et +qu'en la poursuivant elle n'ait porté atteinte à des droits et à des +intérêts très-vivaces et dignes de plus de respect. Ses exigences et ses +coups envers la Papauté et l'Église catholique jettent un épais nuage et +un péril immense sur son avenir. Je lui souhaite sincèrement de les +dissiper et de justifier, par un sage emploi de sa fortune nouvelle, les +faveurs qu'elle a reçues... dirai-je de Dieu ou des hommes? Le temps en +décidera. + +Je n'ai plus que quelques mots à ajouter sur un fait qui m'est +personnel. + +Après la chute de la monarchie de 1830 et dans ma retraite en +Angleterre, je ne reçus de M. Rossi aucune lettre, aucune nouvelle. Je +m'étonnai silencieusement et tristement. Il n'était pas de ceux de qui +j'attendais la peur et l'oubli. Plus de neuf ans après, je reçus du +prince Albert de Broglie, que la révolution de 1848 avait trouvé premier +secrétaire de l'ambassade de France à Rome, la lettre suivante en date +du 30 novembre 1857: + +«Cher Monsieur Guizot, + +«Vous rappelez-vous la surprise très-légitime que vous avez éprouvée il +y a dix ans, en ne recevant, après le désastre de 1848, rien de +l'ambassade de Rome, ni secrétaire ni ambassadeur, ni pour le roi ni +pour vous? Vous rappelez-vous aussi que je vous dis un peu plus tard que +nous avions remis, M. Rossi et moi, des lettres à la duchesse de +Dalberg, alors à Rome, en la priant de vous les faire parvenir par +l'entremise de sa fille lady Granville, et qu'information faite, la +duchesse convint qu'elle avait reçu la commission, en disant qu'elle ne +savait ce qui l'avait empêchée de s'en acquitter? + +«Voici aujourd'hui lady Granville qui me renvoie ces mêmes lettres +retrouvées, après dix ans, dans des comptes qu'elle n'avait pas ouverts. +Notre excès de précaution nous a joué ce tour. Il est certain que ces +papiers étaient bien cachés. J'ai pensé que la lettre écrite par M. +Rossi dans ces tristes circonstances avait la valeur d'un autographe que +vous seriez bien aise de posséder. Je vous envoie donc celle-ci, et je +garde, ou plutôt je brûle la mienne.» + +M. Rossi m'écrivait le 6 avril 1848: + +«Cher ami, je ne viens pas vous dire avec quel vif et tendre intérêt je +pensais à vous et aux vôtres, en apprenant la péripétie qui a éclaté sur +la France comme un coup de foudre. Notre vieille amitié vous l'a déjà +dit. Vous n'êtes pas de ceux qui ont besoin de paroles pour comprendre +un sentiment et du courage d'autrui pour soutenir un revers. On me dit +que vos filles sont auprès de vous; mais je ne sais où se trouvent votre +fils Guillaume et madame votre mère. Quel spectacle lui était encore +réservé! Mais, je le sais, elle est la femme forte par excellence. +Rappelez-moi, je vous prie, au bon souvenir de tous. J'y tiens plus que +jamais. + +Je voudrais aussi que vous pussiez porter jusqu'au roi, à la reine et à +toute la famille royale l'hommage de mon respect et de tous les +sentiments qu'ils me connaissent. Ma gratitude ne se mesure pas à la +puissance et à la prospérité des personnes qui y ont droit. + +«Je ne vous parle pas de la France; nous n'en recevons ici les nouvelles +que fort tard et, je crois, fort mal. + +«L'Italie est profondément agitée. C'est la question nationale qui +l'emporte et domine toutes les autres. L'élan est général, irrésistible. +Les gouvernements italiens qui ne le seconderaient pas y périraient. +Mais on se tromperait si on croyait que l'Italie est communiste et +radicale. Les radicaux n'y exercent une influence que parce qu'ils ont +eu l'adresse de se mettre à la tête du parti national et de cacher toute +autre vue. Par eux-mêmes, ils ne sont encore ni nombreux ni acceptés du +pays. Ils le deviendraient probablement si le parti national, qui est le +pays tout entier, rencontrait une longue et vigoureuse résistance, et +s'il était entraîné par désespoir à des mesures violentes. Si l'Autriche +faisait demain, pour la Lombardie et la Vénétie, ce que le roi de Prusse +a fait pour le duché de Posen, je crois que la Péninsule pourrait être +conservée à la cause de la monarchie et de la liberté régulière. La +république proclamée à Venise n'est pas une imitation de Paris, mais une +réminiscence vénitienne. C'est, comme le fait de Sicile, une boutade de +l'esprit municipal, qui est fort affaibli en Italie, mais est loin d'y +être éteint. Si la paix leur arrivait promptement, il donnerait aux +Italiens pas mal d'embarras et de querelles. Si la guerre se prolonge, +la fusion s'opérera, surtout dans les camps, au feu du radicalisme et +dans son creuset. + +«Je reste provisoirement à Rome; mon fils Aldéran, qui a quitté +immédiatement la sous-préfecture d'Orange, est à Marseille avec ma +femme. Je vais les appeler à Rome. Grand Dieu! serions-nous donc menacés +de devenir un grand canton de Vaud, ou bien pis, un Saint-Domingue?» + +La tardive découverte de cette lettre me fut un vrai soulagement; elle +me délivra du triste mécompte qui s'attachait, pour moi, à la mémoire de +M. Rossi. Mémoire glorieuse, au double titre de la vie et de la mort. Il +avait l'âme noble comme l'esprit grand, et il a eu cette rare destinée +de déployer l'élévation de son âme comme la supériorité de son esprit +sur les théâtres et sous les coups du sort les plus divers, à Bologne, à +Genève, à Paris, à Rome, dans la mauvaise et dans la haute fortune, +défendant partout ce qui était à ses yeux, avec raison selon moi, le +droit et l'intérêt de la vérité, de la justice, de la liberté. Tantôt +les proscriptions, tantôt l'appel et l'appui d'amis puissants l'ont fait +changer de patrie; il n'a jamais changé de foi ni de cause. Et partout +où il a vécu, il a grandi; nulle part autant qu'à son dernier jour et à +sa dernière heure, quand il a bravé et trouvé la mort au service de la +papauté penchant vers l'abîme. Il eût probablement souri lui-même si, +quinze ou vingt ans auparavant, on lui eût dit qu'il mourrait premier +ministre du pouvoir pontifical, et chargé de le soutenir en le +réformant; là ne le portaient pas les tendances et les vraisemblances de +sa pensée et de sa vie; mais il avait été trop éprouvé et trop ballotté +par la tempête pour avoir la prétention de la surmonter, et il se +laissait aller aux événements avec une sorte d'impartialité de +spectateur, se contentant de suffire, en tout cas, à son devoir et à son +honneur. C'était une nature à la fois ardente et indolente, chaude au +dedans, froide au dehors, capable d'enthousiasme sans illusion et de +dévouement sans passion. Il était en même temps très-sociable et +très-réservé, prudent avec dignité et supérieur dans l'art de plaire +sans fausse et faible complaisance. Habile à exploiter les forces d'une +intelligence admirablement prompte et juste, plus féconde qu'originale, +toujours ouverte sans être mobile, constante dans les idées et souple +dans les affaires, il excellait à saisir le point où pouvaient se +rencontrer les esprits et les partis modérés quoique divers, et à leur +persuader de s'y réunir. C'était l'oeuvre qu'il tentait encore une fois, +et dans les circonstances les plus grandes comme les plus difficiles, +quand le poignard des assassins vint le frapper sur l'escalier même de +l'assemblée devant laquelle il allait exposer ses patriotiques desseins. +On dit qu'à quatre-vingt-deux ans, en apprenant la mort du maréchal de +Berwick emporté, devant Philipsbourg, par un boulet de canon, le +maréchal de Villars s'écria: «J'avais toujours bien dit que cet homme-là +était plus heureux que moi.» La mort de M. Rossi peut inspirer la même +envie, et il était digne du même bonheur. + + + + + CHAPITRE XLVII. + + La Suisse et le Sonderbund. + + (1840-1848.) + + +Sentiments du roi Louis-Philippe sur la Suisse.--Leur fondement +historique.--Napoléon Ier et l'acte de médiation de 1803.--Le congrès de +Vienne et le pacte fédéral de 1815.--Les révolutions cantonnales de +1830.--En 1832, la révision du pacte fédéral échoue.--Ma situation +personnelle envers la Suisse.--Lutte des conservateurs et des radicaux +suisses.--Abolition des couvents et confiscation de leurs biens dans le +canton d'Argovie.--Appel des jésuites pour l'instruction publique dans +le canton de Lucerne.--Première expédition des corps francs contre +Lucerne.--Hésitation et inertie de la Diète helvétique.--Notre attitude +diplomatique envers la Suisse.--Seconde expédition des corps francs +contre le canton de Lucerne.--Installation des jésuites à +Lucerne.--Révolutions radicales dans les cantons de Vaud et de +Berne.--Assassinat de M. Jacob Leu, d'Ébersol.--Formation du Sonderbund, +ligue des cantons catholiques.--M. de Boislecomte, ambassadeur de France +en Suisse.--Ses conversations avec M. Ochsenbein, président de la +Diète.--Révolution radicale dans le canton de Genève.--Nos relations +avec les cours de Vienne, de Berlin et de Pétersbourg sur les affaires +de Suisse.--Mon insistance pour que nous nous entendions aussi avec +l'Angleterre.--Le duc de Broglie ambassadeur à Londres.--Ses +conversations avec lord Palmerston.--Négociations sur un projet de note +identique et de médiation à présenter par les cinq puissances à la Diète +helvétique et au Sonderbund.--La guerre civile éclate en Suisse.--M. +Peel chargé d'affaires d'Angleterre en Suisse.--Défaite du +Sonderbund.--Présentation tardive de la note identique des cinq +puissances.--Vues des cours de Vienne et de Berlin.--Le comte de +Colloredo et le général Radowitz à Paris.--Notre attitude envers +eux.--Résumé de nos vues et de nos actes envers la Suisse à cette +époque. + + +Toutes les fois qu'il était question de la Suisse, et avant même que ses +affaires nous fussent devenues un grave embarras, le roi Louis-Philippe +ne m'en parlait jamais qu'avec un mélange de vraie bienveillance et de +vraie inquiétude: «Beau pays, me disait-il, et bon peuple! vaillant, +laborieux, économe; un fond de traditions et d'habitudes fortes et +honnêtes. Mais ils sont bien malades; l'esprit radical les travaille; +ils ne se contentent pas d'être libres et tranquilles; ils ont des +ambitions de grand État, des fantaisies systématiques de nouveau +gouvernement. Dans mes jours de mauvaise fortune, j'ai trouvé chez eux +la meilleure hospitalité: tout en en jouissant, je voyais, bien à +regret, fermenter parmi eux des idées, des passions, des projets de +révolution analogue à la nôtre, et qui ne pouvaient manquer d'attirer +sur eux, d'abord la guerre civile, puis la guerre étrangère. Et le pire, +c'est qu'une fois lancés dans les crises révolutionnaires, les Suisses +sont trop divers et ne sont pas assez forts pour en sortir par eux-mêmes +et pour refaire à eux seuls leur organisation d'État et leur +gouvernement; il faut que le rétablissement de l'ordre intérieur leur +vienne du dehors. Triste remède que l'intervention étrangère, même +quand, pour le moment, elle sauve; le fardeau devient bientôt +insupportable pour le sauveur comme pour le sauvé; les peuples n'aiment +pas longtemps leur sauveur, pas plus que Martine n'aime le voisin qui +vient la protéger contre le bâton de Sganarelle. Gardons-nous +d'intervenir, mon cher ministre, en Suisse comme en Espagne; empêchons +que d'autres n'interviennent; c'est déjà un assez grand service; que +chaque peuple fasse lui-même ses affaires et porte son fardeau en usant +de son droit.» + +Depuis l'ouverture du XIXe siècle, les faits ont donné raison, en +Suisse, à la pensée du roi Louis-Philippe. Séduits par l'exemple et +emportés dans la tempête de la révolution française, les Suisses ont +voulu avoir aussi la république une et indivisible; l'unité de l'État et +du pouvoir républicain est devenue la passion du parti radical. C'était +méconnaître étrangement la géographie et l'histoire. Entre ces petites +populations, diverses de race, de langue, d'habitudes et d'intérêts +quotidiens, séparées par leurs montagnes, leurs glaces et leurs lacs, +l'indépendance commune et défensive contre l'ambition de leurs voisins +était le seul principe naturel d'union, et la confédération le seul +régime naturel et efficace pour la garantie de l'indépendance. Les +Suisses avaient dû à ce régime leurs victoires vers l'orient sur +l'Autriche, vers l'occident sur la Bourgogne, et, après ces victoires, +leur importance au milieu des rivalités de leurs grands voisins. La +confédération des cantons avait survécu même aux dissensions intérieures +et aux guerres religieuses du XVIe siècle. Le régime unitaire ne peut +s'établir et ne s'est établi nulle part que par le triomphe d'une force +très-supérieure, venue du dehors ou née au dedans, qui dompte et soumet +les forces rivales. Malgré leur inégalité, aucun des cantons suisses ne +possédait, au-dessus de ses confédérés, une telle force et ne pouvait +accomplir une telle oeuvre; la confédération était nécessaire pour +repousser les conquérants extérieurs, et nul conquérant intérieur +n'était possible. La république une et indivisible était, en Suisse, un +plagiat politique, une manie révolutionnaire, suscitée par le désir et +le besoin de réformer les abus de l'ancien régime, mais aussi contraire +à la nature des faits qu'à l'indépendance des cantons, et dont, au bout +de quatre ans, la Suisse, après en avoir reçu tous les maux de la guerre +civile et de la guerre étrangère, avait grande hâte de sortir. + +Mais il est plus aisé de faire l'anarchie que d'en sortir, et si les +vieux gouvernements tués par les révolutions ne peuvent ressusciter, les +révolutions ont grand'peine à enfanter les gouvernements nouveaux dont +les sociétés ne peuvent se passer. Et cet enfantement n'est nulle part +plus difficile que dans les petits États, où les passions et les +intérêts locaux et individuels tiennent plus de place et exercent plus +d'influence. Pour se pacifier et se reconstituer après son essai de la +république une et indivisible, la Suisse eut besoin d'une sagesse et +d'une force étrangère. Napoléon, alors premier consul, les lui apporta; +il dit aux Suisses: «Vous vous êtes disputés trois ans sans vous +entendre. Si l'on vous abandonne plus longtemps à vous-mêmes, vous vous +tuerez trois ans sans vous entendre davantage. Votre histoire prouve +d'ailleurs que vos guerres intestines n'ont jamais pu se terminer que +par l'intervention amicale de la France. Il est vrai que j'avais pris le +parti de ne me mêler en rien de vos affaires; j'avais vu constamment vos +différents gouvernements me demander des conseils et ne pas les suivre, +et quelquefois abuser de mon nom selon leurs intérêts et leurs passions. +Mais je ne puis ni ne dois rester insensible aux malheurs auxquels vous +êtes en proie; je reviens sur ma résolution. Je serai le médiateur de +vos différends; mais ma résolution sera efficace, telle qu'il convient +au grand peuple au nom duquel je parle[188].» + +[Note 188: M. Thiers, _Histoire du Consulat et de l'Empire_, t. IV, p. +239.] + +Napoléon disait vrai, et il agit comme il avait parlé: Signé le 20 +février 1803, et bel exemple d'une politique sensée, honnête et ferme, +l'acte de médiation fut efficace. Il constitua la Confédération +helvétique en rétablissant l'indépendance des cantons et de leurs +gouvernements intérieurs. Il réforma les grands vices de l'ancien régime +et consacra les bons résultats de la crise révolutionnaire en +affranchissant les populations sujettes qui formèrent des cantons +indépendants, et en abolissant les priviléges de classes, de religions +ou de personnes. La Suisse a dû à l'acte de médiation douze années +d'ordre et de progrès. + +A la chute de Napoléon, elle retomba dans le trouble intérieur et +l'avenir précaire. Compromise et désolée par les guerres de ses grands +voisins, son plus pressant intérêt était d'être mise à l'abri de ce +péril; la paix sur son territoire était, pour elle, l'indispensable +condition de l'indépendance. Elle ne pouvait se l'assurer par elle-même +ni apporter avec sécurité, dans sa constitution territoriale et +fédérale, les changements qu'appelait le nouvel état de l'Europe. Elle +reçut de la puissance européenne alors dominante, le Congrès de Vienne, +la garantie de sa neutralité, l'accession de trois nouveaux cantons à la +Confédération helvétique, l'apaisement de quelques-unes de ses +difficultés intérieures; et le pacte fédéral de 1815, ainsi consacré par +l'Europe, prit la place de l'acte de médiation de 1803. Le 27 mai 1815, +la diète extraordinaire réunie à Zurich exprima officiellement «la +gratitude éternelle de la nation suisse envers les hautes puissances qui +lui rendent, avec une démarcation plus favorable, d'anciennes frontières +importantes, réunissent trois nouveaux cantons à son alliance, et +promettent solennellement de reconnaître et garantir la neutralité +perpétuelle que l'intérêt général de l'Europe réclame en faveur du corps +helvétique. Elle témoigne les mêmes sentiments de reconnaissance, pour +la bienveillance soutenue avec laquelle les augustes souverains se sont +occupés de la conciliation des différends qui s'étaient élevés entre les +cantons[189].» + +[Note 189: _Actes du Congrès de Vienne_, page 228.] + +La révolution de 1830 en France ramena en Suisse une fermentation plus +contenue que n'avait été celle de 1798, mais de même nature. A la suite +de la restauration européenne de 1815, le vieil esprit aristocratique, +reprenant dans plusieurs cantons une part de son empire, avait exploité +à son profit le pacte fédéral et réveillé, par ses prétentions et ses +abus, son adversaire naturel, l'esprit d'abord libéral, bientôt radical. +La république une et indivisible ne reparut point; mais plusieurs +révolutions cantonnales s'accomplirent, empreintes d'un vif caractère +démocratique, et le désir d'une réforme dans le pacte fédéral se +prononça hautement. Donner à l'opinion générale du pays plus +d'efficacité et à son pouvoir central plus de force dans les affaires de +sa compétence, tout en maintenant le régime de la confédération et +l'indépendance des cantons dans leurs affaires intérieures, tel était le +but avoué et légitime de la réforme réclamée. Préparé de 1831 à 1833 par +une commission qui réunissait les hommes les plus éclairés de la Suisse, +et discuté dans deux diètes extraordinaires, ce travail, dont M. Rossi +fut le rapporteur, n'aboutît à aucun résultat: la Suisse ne sut pas +accomplir par elle-même les innovations dont elle sentait le besoin, et, +devant cet échec de l'esprit réformateur et légal, l'esprit radical et +révolutionnaire rentra dans l'arène, ardent à faire triompher le régime +unitaire, sans oser pourtant substituer de nouveau la république une et +indivisible à la confédération. + +Aucune intervention étrangère n'avait gêné la Suisse dans ses mouvements +intérieurs et son travail de réforme. Dès 1830 et à plusieurs reprises, +le gouvernement français avait déclaré que sur ses frontières, en Suisse +comme en Belgique et en Piémont, il n'admettrait de la part des autres +puissances aucune intervention sans intervenir lui-même, au risque des +conséquences. A la faveur de cette déclaration, les révolutions dans le +gouvernement de plusieurs cantons suisses et les délibérations des +diètes helvétiques pour la révision du pacte fédéral s'étaient +accomplies sans que, du dehors, aucun obstacle vînt les entraver. Mais, +en même temps, le gouvernement français avait exprimé à la Suisse ses +doutes sur l'opportunité immédiate de cette révision, et il avait +fortement insisté sur la nécessité de ne porter aucune atteinte aux +bases essentielles du pacte fédéral, principe et condition de la +neutralité que l'Europe avait garantie à la Suisse. Les divers cabinets +français de 1830 à 1840, le général Sébastiani, le duc de Broglie, +l'amiral de Rigny, M. Thiers, dans leurs instructions diplomatiques, +avaient tenu le même langage et adressé à la Suisse les mêmes conseils. +La Suisse ne les avait pas toujours accueillis avec justice et +convenance: la susceptibilité fière en fait d'indépendance nationale est +naturelle et respectable chez les petits peuples comme chez les grands; +mais ni chez les petits ni chez les grands, elle n'autorise à +méconnaître le droit public et l'amitié vraie. Les réfugiés politiques +italiens, polonais, belges, français, qui avaient échoué chez eux dans +leurs entreprises d'insurrection ou de conspiration, abondaient en +Suisse, et poursuivaient de là, comme d'un asile inviolable, leurs +desseins révolutionnaires. Excité et fortifié par eux, le parti radical +suisse devenait de plus en plus agressif; le parti modéré se montrait +embarrassé et timide. Plus d'une fois les attaques et les menaces des +uns, l'hésitation et la faiblesse des autres altérèrent et furent sur le +point de compromettre gravement les relations de la Suisse avec ses +voisins, même avec la France. On s'étonnerait aujourd'hui, on sourirait +peut-être si je rappelais ici quelques traits des violences d'attitude +et de langage dont le gouvernement français fut l'objet en Suisse à +cette époque; mais, à travers ces querelles et ces embarras de +voisinage, la politique française envers la Suisse resta toujours la +même, amicale autant que sincère dans ses conseils, et attentive à +respecter elle-même comme à maintenir en Europe la neutralité et +l'indépendance de la Confédération. + +Dès mon entrée au ministère des affaires étrangères, j'eus un vif +sentiment des devoirs et des difficultés de cette situation: elle était +peut-être plus délicate pour moi que pour tout autre: j'avais été élevé +en Suisse; j'en avais emporté d'affectueux souvenirs; j'y conservais des +amis personnels; je portais à la Suisse, après les années de jeunesse et +d'étude que j'y avais passées, la même bienveillance que le roi +Louis-Philippe après l'hospitalité qu'il y avait reçue. Je suivais avec +sollicitude les agitations de son état intérieur. En 1844, notre +ambassadeur auprès de la Confédération, le comte de Pontois m'écrivait +qu'un changement favorable s'opérait, dans certains cantons, au profit +des principes conservateurs: «Je m'en félicite, lui répondis-je[190]; +j'hésite pourtant à le faire sans réserve; car je ne saurais oublier ce +qu'il y a de mobile dans la politique des cantons suisses, et parfois de +soudain dans les revirements qui en signalent l'instabilité, selon qu'au +milieu de la lutte continuelle des partis, le pouvoir ou l'influence +revient à telles ou telles idées et à tels ou tels hommes. Les +nombreuses réactions de ce genre que nous avons vues depuis quinze ans +sont de nature à conseiller beaucoup de réserve à cet égard.» + +[Note 190: Le 17 juillet 1844.] + +Des événements récents justifiaient mon inquiétude. A peu d'intervalle +l'un de l'autre, deux mouvements révolutionnaires, l'un d'absolutisme, +l'autre de radicalisme, éclatèrent en Suisse, l'un dans le canton du +Valais, l'autre dans celui d'Argovie. Dans le Valais, le parti +catholique, maître du pouvoir après un court accès de guerre civile, +ordonna la révision de la constitution cantonnale et décréta: «que la +religion catholique romaine aurait seule un culte, et que le culte +protestant ne serait plus toléré, même en chambre close.» Trois ans +auparavant, le canton d'Argovie avait aussi révisé et modifié sa +constitution: mécontents du résultat, les catholiques, nombreux +quoiqu'en minorité dans ce canton, essayèrent de résister; leur +insurrection fut aisément réprimée, et aussitôt, sans se soucier de +l'article 12 du pacte fédéral[191], le grand conseil d'Argovie décréta +l'abolition de tous les couvents du canton et la confiscation de leurs +biens: «Ces moines sont si adroits, dit à notre ambassadeur l'un des +principaux radicaux argoviens, qu'en justice on n'aurait pu rien prouver +contre eux.» Plusieurs des couvents d'Argovie étaient fort riches; la +valeur des biens du couvent de Muri s'élevait, dit-on, à sept millions +de francs. + +[Note 191: Cet article porte: «L'existence des couvents et chapitres et +la conservation de leurs propriétés, en tant qu'elle dépend des +gouvernements des cantons, sont garanties. Ces biens sont sujets aux +impôts et contributions publiques, comme toute autre propriété +particulière.] + +Appelé à régler, en présence de ces faits, l'attitude et le langage de +notre ambassadeur en Suisse, je n'avais aucun embarras à exprimer mon +sentiment sur les violences fanatiques des catholiques valaisans; +j'écrivis à M. de Pontois[192]: «Je regrette infiniment les idées +d'intolérance qui ont prévalu dans la révision de la constitution du +Valais; l'opinion publique les réprouverait partout; et quant au Valais +en particulier, leur application ne saurait être propre qu'à y créer un +nouveau genre de discorde. Les institutions ne sont bonnes qu'à la +condition de garantir tous les droits et tous les intérêts. Je souhaite +bien sincèrement que la tranquillité se raffermisse de plus en plus dans +le Valais; mais quelque affaibli que soit maintenant le parti radical, +il me serait difficile de ne pas redouter tôt ou tard de fâcheuses +réactions si l'on persévère dans les voies où l'on est entré.» Envers le +canton d'Argovie et son abolition des couvents en confisquant leurs +biens, notre situation n'était pas si simple. Quand des mesures de cette +sorte ont reçu leur exécution, quand le temps les a confirmées et +soustraites à toute réaction directe en en dispersant les résultats au +sein de la société civile, c'est pour les gouvernements un devoir comme +une nécessité de les accepter à titre de faits accomplis et de les +mettre hors de toute contestation. Mais quand on considère de tels actes +de loin, à cette lumière tranquille que le temps répand sur les faits et +fait pénétrer dans les âmes, il est impossible de ne pas y voir de +graves atteintes portées à la liberté et à la propriété, dans les accès +du despotisme révolutionnaire. Que la liberté de réunion et +d'association aboutisse à des associations charitables, ou religieuses, +ou industrielles, ou savantes; que la propriété soit aux mains +d'associations ou d'individus, et qu'elle leur ait été acquise par +eux-mêmes ou transmise par la libre volonté d'autrui; que ces diverses +manifestations de la liberté et ces diverses formes de la propriété +puissent être, de la part de l'État, l'objet de certaines conditions ou +garanties spéciales; elles n'en conservent pas moins leur originaire et +grand caractère; les principes naturels et les droits essentiels de la +liberté et de la propriété n'en restent pas moins engagés dans leur +cause; l'abolition des associations religieuses et la confiscation de +leurs biens n'en sont pas moins des violations flagrantes de ces +principes et de ces droits. Quand le tremblement de terre a renversé une +ville, on reconnaît les vices de son ancien état; on la rebâtit plus +saine et plus belle; mais on n'érige pas le tremblement de terre en +architecte public; on ne cherche pas dans ses coups destructeurs les +lois de la construction et de l'existence des cités. + +[Note 192: Le 30 septembre 1844.] + +Même quand elles sont contestées et violées, ces vérités élémentaires ne +s'éteignent pas complètement dans l'âme des hommes: telle était en +Suisse, même au milieu de la fermentation révolutionnaire, la perplexité +des esprits sur ces graves questions de propriété et de liberté, que, +lorsque sept cantons catholiques réclamèrent devant la Diète fédérale +contre l'abolition et la spoliation des couvents ordonnée par le canton +d'Argovie, cette assemblée hésita longtemps, soit à condamner, soit à +approuver la mesure. On essaya de négocier avec le canton radical qui +mettait la Diète dans ce triste embarras, et le grand conseil d'Argovie +lui-même, tout à la fois opiniâtre et embarrassé, consentit au +rétablissement de trois couvents de femmes, en maintenant l'abolition +des couvents d'hommes et la confiscation de leurs biens. C'était trop +peu pour panser la blessure qu'avaient reçue le pacte fédéral et la +Confédération: les modérés de la Suisse n'étaient pas assez fermes pour +protéger efficacement le droit, ni les radicaux d'Argovie assez osés +pour proclamer et pratiquer sans réserve le principe de leurs violences: +la Diète ne sut que laisser tomber la question en laissant subsister le +mal; les animosités religieuses se joignirent aux rivalités politiques, +et les catholiques se virent en Suisse aux prises avec les protestants, +comme les conservateurs avec les radicaux. + +Une nouvelle question, sinon plus grave, du moins plus vive que celle +des couvents, vint étendre et passionner encore plus la lutte: le grand +conseil de Lucerne résolut d'appeler les jésuites et de leur confier, +dans le canton, l'instruction publique. En principe, il pouvait et +devait se croire en droit de prendre une telle mesure; la liberté +d'enseignement était l'une de celles que réclamait partout en Europe le +parti radical; les partisans des jésuites pouvaient l'invoquer aussi +bien que leurs adversaires, et, dans un canton catholique, leur appel à +ce titre n'avait rien d'étrange; toutes les questions relatives à +l'instruction publique étaient essentiellement et avaient toujours été +considérées comme appartenant à l'administration cantonnale. Les faits +étaient en Suisse, à cet égard, en accord avec les principes: dans les +cantons du Valais et de Fribourg, les jésuites avaient des +établissements d'éducation formellement reconnus et acceptés. Dans le +canton de Zurich, le parti radical venait d'exercer, en sens contraire, +le même droit; il avait appelé à la chaire d'histoire et de doctrine +chrétienne le professeur Strauss, célèbre par son hostilité contre +l'histoire évangélique et le dogme chrétien. Le scandale fut grand dans +le canton; un mouvement populaire éclata, et le docteur Strauss ne put +venir professer effectivement à Zurich; mais, nommé à vie, il n'en resta +pas moins en possession de sa chaire et, sous des noms moins compromis +que le sien, ses idées envahirent l'enseignement public zurichois, sans +que le droit de le régler ainsi fut contesté au gouvernement cantonnal. +Les sentiments et les actes divers qui prévalaient dans les divers +cantons se provoquaient mutuellement; l'abolition et la confiscation des +couvents dans le canton d'Argovie avaient puissamment contribué à +déterminer l'appel des jésuites à Lucerne; même dans ce dernier canton, +les jésuites ne manquaient pas d'adversaires qui, sous le nom de corps +francs, se soulevèrent vers la fin de 1844 contre le gouvernement local. +Ils furent aisément et promptement réprimés: la foi et la cause +catholiques étaient en immense majorité dans ce canton. Leur victoire +suscita, dans les cantons protestants, chez les hommes passionnés une +violente irritation, chez les prudents une grande inquiétude. Un +mouvement révolutionnaire éclata dans le canton de Vaud et mit le +gouvernement de ce canton entre les mains des radicaux: ils ne se +contentèrent pas de dominer sur leur propre territoire; ils résolurent +d'aller soutenir la cause radicale là même où elle était en minorité et +venait d'être vaincue: en mars et en avril 1845, de nouveaux et nombreux +corps francs se formèrent dans les cantons de Vaud, de Berne, d'Argovie, +de Soleure, et se portèrent en armes contre le canton de Lucerne qui +s'était mis en énergique défense. Ceux-là aussi furent défaits et +dispersés; plusieurs de leurs chefs demeurèrent prisonniers, et, dans +l'orgueilleuse joie de sa victoire, le gouvernement de Lucerne ordonna +l'exécution effective de la mesure qui avait suscité la guerre civile: +les jésuites prirent possession, à Lucerne, de l'établissement qui leur +était confié. + +Nous n'étions pas restés spectateurs indifférents de tels troubles chez +un peuple ami et sur notre frontière. Dès que j'appris l'insurrection +des premiers corps francs dans le canton même de Lucerne, j'en témoignai +au comte de Pontois mon inquiétude[193]: «Le gouvernement de Lucerne a +triomphé et avec lui la cause de l'ordre; nous avons été heureux de +l'apprendre. Mais il est fâcheux que l'appel des jésuites ait été la +cause ou l'occasion des événements qui ont troublé la paix de ce canton. +Au point de vue général de la Suisse, j'avais pressenti le danger d'une +telle mesure: elle ne pouvait paraître qu'une sorte de défi jeté par +l'opinion catholique et conservatrice à l'opinion protestante et +radicale. L'incendie heureusement éteint à Lucerne aurait pu, s'il +s'était prolongé, embraser toute la Suisse en donnant carrière à des +interventions opposées, ainsi qu'a dû le faire craindre l'attitude de +Berne et des autres cantons radicaux; une guerre civile risquait ainsi +d'éclater au sein de la Confédération, et d'attirer, sur son existence +même, d'incalculables périls.» Six semaines plus tard, les chances de +guerre civile étaient devenues des faits; j'écrivis sur-le-champ à M. de +Pontois[194]: «Ce qui se passe en Suisse ajoute chaque jour aux +inquiétudes qu'inspirait déjà la situation critique de ce pays. La +révolution qui vient de triompher à Lausanne, et devant laquelle le +gouvernement légal a été forcé d'abdiquer, a surtout cela de fâcheux +qu'elle a été accomplie par l'intervention oppressive des corps francs. +On écrit de Genève que le parti radical en prépare une semblable dans +cette ville par les mêmes moyens, et que, de tous côtés, des bandes +organisées sans l'aveu des gouvernements sont prêtes à seconder les +violences du parti qui prétend imposer sa volonté aux grands conseils +des cantons et à la Diète elle-même. Un tel état de choses ne saurait +être toléré, car il ne tend à rien moins qu'à la destruction du pacte +fédéral et au renversement de la souveraineté cantonnale, pour +substituer à son action légitime et régulière l'action désordonnée de la +force brutale, le despotisme des masses à la liberté, l'anarchie et les +horreurs de la guerre civile au règne paisible des institutions +protectrices de l'ordre social. Je ne parle pas, Monsieur le comte, de +tout ce qu'une pareille situation aurait d'irrégulier et d'alarmant au +point de vue européen, ni par conséquent des devoirs qu'elle imposerait +aux puissances intéressées à la conservation de la tranquillité de la +Confédération suisse. Leur attention est déjà éveillée sur la situation +de ce pays et par la gravité des périls qui le menacent. Il n'est, à cet +égard, point de remède plus pressant, point de mesure plus +impérieusement urgente que la suppression des corps francs et l'adoption +de moyens énergiques pour en prévenir le renouvellement. C'est donc avec +les plus vives instances, c'est avec le profond sentiment de la grandeur +du mal, c'est au nom des plus chers intérêts de la Suisse que nous +adjurons le Directoire fédéral, la diète, tous les hommes influents qui +veulent le bien de leur patrie, de ne pas perdre de temps pour +travailler à extirper de son sein cette cause funeste de dissolution et +de ruine. Vous êtes autorisé à donner lecture de cette dépêche à M. le +président du Directoire fédéral, et même à lui en laisser copie.» + +[Note 193: Les 26 décembre 1844 et 3 mars 1845.] + +[Note 194: Les 19 février et 3 mars 1845.] + +C'était là, à coup sûr, un langage aussi affectueux que sincère. J'avais +à coeur d'éveiller en Suisse un vif sentiment du droit et du devoir +fédéral, du mal et du péril national. La diplomatie est souvent sèche et +froide, au risque d'être vaine: elle parle souvent pour avoir parlé +plutôt que pour agir, et elle est plus préoccupée de satisfaire aux +convenances de la situation qu'elle veut garder que de poursuivre +réellement le succès de la cause qu'elle soutient. Je ne fais nul cas de +cette routine superficielle et stérile: il y a des temps pour attendre +et des temps pour agir; quand c'est le temps d'attendre, il faut +attendre patiemment; quand c'est le temps d'agir, il faut agir +efficacement; et, quand on a l'honneur de représenter un grand +gouvernement et un grand peuple, rien ne simplifie et ne fortifie autant +la politique que de l'exprimer et de la pratiquer, non par manière +d'acquit et pour l'apparence, mais sérieusement et pour l'effet. Je ne +me dissimulais pas que la franchise de mes avertissements pourrait +fournir aux radicaux suisses des prétextes pour prétendre que nous +portions atteinte à l'indépendance de leur patrie et pour alarmer, à ce +titre, la susceptibilité nationale; ils n'eurent garde en effet d'y +manquer, au sein de la diète comme dans leurs appels quotidiens à +l'émotion populaire. Mais j'aimais mieux subir cet inconvénient que ne +pas tenter un effort sérieux pour prêter, à la bonne cause en Suisse, un +appui sérieux aussi et conforme à l'intérêt comme aux maximes de la +politique française. + +En même temps que je signalais à la Suisse les périls où la poussaient +les radicaux, je n'étais pas moins attentif à ceux que soulevaient les +passions catholiques. J'appelai sur ce point la sollicitude de la cour +de Rome. La question y avait déjà été portée, et le pape avait répondu +comme on devait s'y attendre: «Que me demande-t-on? Le canton de Lucerne +est dans son droit quand il appelle les jésuites pour des établissements +d'instruction publique; c'est le voeu de la grande majorité de sa +population. Ils ont déjà été appelés et ils sont établis dans d'autres +cantons. S'il y a une lutte religieuse à soutenir et des périls à +courir, ils y sont prêts et c'est leur devoir de ne pas s'y soustraire. +Je ne puis interdire à une congrégation catholique de se rendre, pour +remplir sa mission naturelle, là où une population catholique l'appelle, +et dans un pays où jusqu'ici elle a été admise.» Le pape aussi était +dans son droit en tenant ce langage; mais, à côté du droit et en le +maintenant, la cour de Rome avait coutume de tenir aussi compte de la +prudence; j'écrivis à M. Rossi[195]: «Je ne suis pas content de ce qui +me revient de Lucerne. On s'y échauffe. Le mauvais accueil, presque les +mauvais traitements que les Lucernois en voyage reçoivent dans les +cantons de Berne, Argovie, Soleure, etc., raniment l'irritation. L'idée +court à Lucerne d'installer soudainement les jésuites, pour qu'à +l'ouverture prochaine de la diète, ce soit un fait accompli. Le +provincial de Fribourg est venu examiner les bâtiments destinés à ses +pères, pour faire commencer les réparations. La diète sera grosse et +tout y tient à un fil. Que le canton de Genève lâche pied, il y aura +majorité contre les jésuites. Le sort de Loyola en Suisse dépend en ce +moment de Calvin. Il est impossible que Rome ne trouve pas là de quoi +penser.» + +[Note 195: Le 6 juin 1845.] + +Dès que j'appris que l'idée qui courait à Lucerne avait en effet été +mise en pratique et que les jésuites venaient d'y être installés, +j'écrivis au comte de Pontois[196]: «Le gouvernement du roi a appris +avec un profond sentiment de regret et d'inquiétude un événement qui, +dans l'état actuel de l'opinion et des partis en Suisse, peut avoir de +si dangereuses conséquences pour la tranquillité de la confédération. +Les précautions militaires que les magistrats de Lucerne ont cru devoir +adopter pour assurer l'exécution de cette mesure prouvent assez qu'ils +ne s'en dissimulaient ni la gravité ni le péril; et dès lors on éprouve +un pénible étonnement en les voyant affronter et provoquer en quelque +sorte, sans nécessité, des complications comme celles qu'il n'est que +trop naturel de prévoir après ce qui s'est passé et en présence de ce +qui existe. Personne assurément ne respecte plus que nous le principe et +les droits de la souveraineté cantonnale; toutefois nous croyons, nous +avons toujours cru qu'à côté de ces droits il y a, pour chaque canton, +des devoirs non moins sacrés et non moins évidents; nous croyons +qu'essentiellement intéressé au maintien de la paix générale et au +bien-être de la commune patrie, chaque canton doit éviter tout ce qui +serait de nature à la précipiter dans des voies de perturbation et de +guerre civile, dût-il en coûter quelque chose à des sentiments, même à +des droits dont, en pareil cas, un patriotisme généreux autant +qu'éclairé n'hésite pas à faire le sacrifice à l'intérêt de la +confédération tout entière. En résumé, Monsieur le comte, nous regardons +comme aussi dangereuse qu'intempestive la résolution en vertu de +laquelle le gouvernement de Lucerne a donné suite à son décret d'appel +des jésuites. Nous aurions vivement désiré qu'il fût possible de la +prévenir; nous avons tenté, dans ce but, tout ce qui dépendait de nous. +Nous souhaitons sincèrement que les pressentiments trop légitimes que +fait naître un tel événement ne se réalisent point; mais nous pouvons du +moins nous rendre le témoignage que nous n'avons pas été les derniers à +signaler le danger, et qu'il n'a pas dépendu de nous qu'il fût conjuré.» + +[Note 196: Le 9 juillet 1845.] + +Les conséquences suivirent de près l'acte. En janvier 1846, une +révolution éclata dans le canton de Berne et, malgré la résistance +non-seulement des conservateurs, mais de quelques chefs radicaux plus +modérés que leur cortége, elle mit le pouvoir aux mains des plus +ardents. Au mois d'octobre suivant, le même événement s'accomplit dans +le canton de Genève, plus violemment encore dans les procédés et les +effets. L'esprit révolutionnaire et unitaire était en agression hardie +dans la plupart des cantons. Un crime odieux vint souiller son progrès +et porter au comble l'irritation comme les alarmes de ses adversaires: +le chef rustique, honnête et respecté du peuple catholique dans le +canton de Lucerne, M. Jacob Leu d'Ebersol, fut traîtreusement assassiné +dans son lit. Au souffle de l'indignation populaire et devant la guerre +civile en perspective, le parti menacé résolut de se mettre en défense +et de s'organiser: sous le nom de _Sonderbund_ (alliance particulière), +les sept cantons essentiellement catholiques, Lucerne, Uri, Schwytz, +Unterwalden, Zug, Fribourg et le Valais, s'unirent en confédération +particulière, «s'engageant à se défendre mutuellement aussitôt que l'un +d'entre eux serait attaqué dans son territoire ou dans ses droits de +souveraineté, conformément au pacte fédéral du 7 août 1815 et aux +anciennes alliances.» Quoique toujours considérées comme exceptionnelles +et regrettables, ces sortes d'alliances formées dans un but spécial +entre certains cantons, au sein de la confédération générale, n'étaient +pas sans exemple, et sans exemple récent, dans l'histoire de la Suisse: +dès 1832, les cantons où prévalait l'esprit d'innovation s'étaient unis +par un concordat de garantie mutuelle, et les sept cantons opposés +avaient institué à Sarnen, dans le canton d'Unterwalden, une conférence +chargée de veiller à leurs intérêts et à leur action commune. En +présence de ces associations particulières, la Diète helvétique, +ordinaire ou extraordinaire, avait grand'peine à vider les questions +portées devant elle et à maintenir l'ombre de l'autorité centrale et de +la paix publique; à mesure que les événements et les forces mutuelles +des partis se développaient, les radicaux dominaient de plus en plus +dans la diète, surmontaient les hésitations ou les scrupules des +modérés, et acquéraient ainsi l'ascendant comme la situation d'un +gouvernement national et légal aux prises avec une minorité séditieuse. +Au printemps de 1847, les choses en étaient venues à ce point, et le +chef du parti radical dans le canton de Berne, naguère chef des corps +francs battus par Lucerne, M. Ochsenbein était élu président de la diète +près de se réunir. L'esprit qu'il devait porter dans le gouvernement se +manifesta sans réserve dans ses relations diplomatiques comme dans ses +actes publics: M. de Boislecomte, qui avait succédé, comme ambassadeur +de France en Suisse, à M. de Pontois, eut de lui, le 4 juin, une +première audience; après les démonstrations officielles, «une longue +conversation s'engagea entre nous, m'écrivit-il[197]; et au thème sur +lequel M. Ochsenbein l'établit, je pus reconnaître l'assurance +qu'avaient prise les radicaux.--«Nous n'avons en Suisse, me dit-il, +qu'une affaire, mais il faut qu'elle ait sa fin. La grande majorité des +habitants veut la dissolution du Sonderbund et l'expulsion des jésuites +de toute la Suisse. Il faut que cette volonté de la majorité soit +satisfaite.--Mais c'est la guerre civile, lui dis-je.--On doit préférer +un mal moindre que la présence des jésuites en Suisse.--Vous parlez bien +tranquillement de la guerre civile.--Que voulez-vous? Une fois engagée, +il faut que la question soit vidée; il faut que le pacte fédéral soit +observé.--Mais le pacte fédéral ne prononce pas l'expulsion des +jésuites; il me semble, au contraire, qu'il garantit l'existence des +couvents, au nombre desquels était alors l'établissement des jésuites +dans le Valais.--Le pacte dit que la diète doit pourvoir à la sûreté de +la Suisse: les jésuites compromettent cette sûreté; la majorité +prononcera leur expulsion.--Probablement la minorité n'obéira pas, et +elle opposera une résistance qu'elle aussi elle appellera légale, +puisqu'elle soutiendra que la majorité attaque son indépendance. Vous +entreprenez une rude tâche. Vous allez retrouver les descendants des +premiers Suisses; ils vous combattront comme leurs ancêtres ont combattu +leurs oppresseurs dont vous prenez en ce moment le rôle. Vous allez +combattre les convictions politiques et religieuses les plus profondes. +Et avec quoi?--Moi aussi, j'ai vu des convictions sincères et profondes; +j'ai vu dans les corps francs des pères de famille qui avaient tout +quitté et allaient se faire tuer pour une idée. Au reste, il n'y aura +peut-être pas de guerre du tout; il est fort possible qu'une fois se +voyant condamnés par la majorité, ils se soumettent. S'ils ne le font +pas, il faudra bien que la guerre décide.» + +[Note 197: Le 4 juin 1847.] + +«Il perçait, dans les paroles de M. Ochsenbein, un désir évident d'une +revanche contre les Lucernois vainqueurs des corps francs, et je +reconnaissais avec surprise combien il avait peu de sentiment de la +valeur morale de son action qui reste encore, à ses yeux, _juste sans +être légale_, et dont il parle presque sans aucun embarras. Je lui +exprimai vivement le profond sentiment d'affliction et de répugnance +avec lequel je le voyais accepter si résolument le parti de la guerre +civile.--«Ne sommes-nous pas en guerre? me dit-il; eh bien! il vaut +mieux en finir une bonne fois: que les armes prononcent et nous donnent +enfin la paix.--Qui vous empêcherait d'avoir la paix en Suisse dès ce +moment? Laissez chacun vivre comme il lui plaît; respectez +l'indépendance de chaque canton et vous aurez la paix.--Cette paix n'est +pas possible: quand nous aurons détruit le Sonderbund et expulsé les +jésuites, alors il y aura en Suisse une paix véritable.--Tenez, monsieur +Ochsenbein, voulez-vous que je vous dise ce qui m'effraye quand vous +parlez? C'est que ce n'est pas vous qui parlez. Je vous l'assure: +j'aurais confiance en M. Funk, en vous, en tout ce qui est gouvernement; +mais vous êtes poussé par d'autres, vous servez d'instrument à des +projets et d'interprète à des sentiments qui ne sont pas les vôtres. Que +voulez-vous que nous pensions quand nous considérons ce que veulent ceux +qui vous poussent? Ils veulent l'unité de la Suisse et substituer une +grande république unitaire à la Suisse des traités, à la Suisse +fédérale, à laquelle seule l'Europe a conféré le bienfait de la +neutralité.--Nous avons le droit de réformer notre pacte comme bon nous +semble.--Ceci n'est pas le pacte, c'est le traité, et c'est là ce qui +m'effraye. Avec l'ascendant que vous laissez prendre à votre club de +l'_Ours_, on ne peut plus compter sur rien. Ne les voilà-t-il pas +maintenant qui ont trouvé une théorie toute nouvelle? Ils voient qu'ils +auront, dans la diète, douze voix pour le principe contre le Sonderbund, +mais qu'ils ne les auront pas pour l'exécution du principe par la +guerre; eh bien! ils soutiennent que, dès que le principe est prononcé, +l'exécution appartient au _vorort_; et après avoir hautement proclamé le +règne de la majorité, ils se passeront d'elle du moment où elle se +refusera à servir leurs projets. Ils vous pressent en ce moment +d'adopter leur nouveau principe.»--Je savais que, lundi dernier, ce +principe avait été en effet posé dans le club de l'_Ours_, et accepté +par M. Ochsenbein. Je m'arrêtai un instant pour lui laisser le temps de +répondre.--«Ils vous pressent, lui dis-je, ils vous forceront.--Les +choses n'en viendront pas là, reprit-il; le peuple forçait le dernier +gouvernement parce qu'il voyait que ce gouvernement avait une conduite +double, comme il l'a eue dans l'affaire des corps francs. Avec nous, il +n'y a pas de contrainte à craindre: le peuple a confiance; il sait que +nous sommes de bonne foi et dévoués à sa cause; aussi les voies légales +nous suffisent. Mais nous reconnaîtrons pour voie légale tout ce que +décidera la majorité. Dès lors, il ne peut y avoir proprement en Suisse +de guerre civile, car, si vous la prenez dans le système fédéral, la +guerre de la minorité contre la majorité n'est qu'une rébellion, et, +dans le système cantonnal, il n'y a que des guerres d'État.» + +Il était impossible de mettre plus complétement de côté les droits de la +minorité, l'indépendance intérieure des cantons, le pacte fédéral, les +conditions morales de la neutralité garantie à la Suisse par l'Europe, +la liberté d'association, la liberté d'enseignement; on portait à toutes +ces libertés la plus rude atteinte, au seul nom de la volonté et de la +force de la majorité, même dans les questions d'éducation religieuse qui +appartiennent essentiellement aux droits de la conscience et de la +famille. + +En présence d'un tel langage et de telles résolutions, la sollicitude +des grandes puissances intéressées à la tranquillité de la Suisse et +garantes de sa neutralité était grande. Je viens de dire dans quelle +mesure j'avais, dès le premier moment, exprimé aux deux partis qui +divisaient la confédération notre sentiment et nos conseils; quand je +vis approcher la seconde attaque des corps francs levés dans les cantons +radicaux contre le canton de Lucerne, je voulus m'assurer de la +disposition des autres cabinets et leur faire connaître en même temps la +nôtre. Comme prince et protecteur extérieur du canton de Neuchâtel, le +roi de Prusse était le plus directement engagé dans la question; +j'écrivis au marquis de Dalmatie, alors notre ministre à Berlin[198]: +«Si la guerre civile commence révolutionnairement en Suisse, nous ne +devons, je crois, rien faire, ni même nous montrer disposés à rien faire +avant que le mal se soit fait rudement sentir aux Suisses. Toute action +extérieure qui devancerait le sentiment profond du mal et le désir +sérieux du remède nuirait au lieu de servir. En aucun cas, aucune +intervention matérielle isolée de l'une des puissances ne saurait être +admise; et, quant à une intervention matérielle collective des +puissances, deux choses sont désirables: l'une, qu'on puisse toujours +l'éviter, car elle serait très-embarrassante; l'autre, que si elle doit +jamais avoir lieu, elle n'ait lieu que par une nécessité évidente, sur +le voeu, je dirai même sur la provocation d'une partie de la Suisse +recourant à la médiation de l'Europe pour échapper à la guerre civile et +à l'anarchie. Nous n'avons donc, quant à présent, qu'à attendre; mais en +attendant, nous avons besoin, je crois, de nous bien entendre sur cette +situation et sur les diverses éventualités possibles; car il ne faut pas +que, si la nécessité de quelque action ou de quelque manifestation +commune arrive, nous soyons pris au dépourvu. Parlez de ceci +confidentiellement au baron de Bülow. Je n'ai pour mon compte aucune +idée arrêtée, aucun plan à proposer; mais je désirerais savoir ce que +pense, des chances de cet avenir suisse, le cabinet de Berlin.» + +[Note 198: Le 23 mars 1845.] + +J'adressai aux cabinets de Vienne et de Pétersbourg la même question +avec les mêmes observations préalables, et j'envoyai au comte de +Sainte-Aulaire copie de ma lettre au marquis de Dalmatie, en le +chargeant de la communiquer à lord Aberdeen. + +Le prince de Metternich ne se borna pas à accueillir avec empressement +l'idée de l'entente à établir entre les puissances garantes de la +neutralité helvétique; il ne se contenta même pas de poser en principe +que «si la diète, en empiétant sur les droits légitimes et de +souveraineté des cantons, donnait le signal d'une guerre civile et de +religion, les puissances rempliraient un véritable devoir de conscience +envers elles-mêmes et d'amitié envers la Suisse en tâchant, par des +déclarations franches, uniformes et faites en temps utile, de prévenir +d'aussi graves malheurs;» il nous proposa immédiatement l'adoption et le +texte de cette dernière mesure: «Si M. Guizot, écrivit-il au comte +Appony[199], vous demandait de connaître le canevas sur lequel, d'après +notre opinion, de pareilles déclarations devraient être rédigées, vous +lui répondriez que le formulaire suivant: + +[Note 199: Le 20 mai 1845.] + +«Les cinq puissances regarderaient l'anéantissement du pacte de 1815, +soit que cet anéantissement eût lieu d'une manière patente, soit qu'il +s'effectuât à l'égide d'un arrêté de la Diète, outrepassant évidemment +les attributions que le pacte assigne à l'autorité fédérale, comme un +fait annulant les garanties que les actes du congrès de Vienne ont +accordées à la Suisse;--et cela, sans préjuger les mesures ultérieures +que l'intérêt du maintien de l'ordre et de la paix en Europe pourrait +forcer les puissances de prendre:» que ce formulaire, dis-je, nous +paraîtrait suffire aux exigences du cas. + +«De pareilles déclarations, étant toutes conçues sur le même modèle, +serviraient à constater de nouveau, aux yeux des Suisses, l'accord qui +règne entre les puissances pour ce qui regarde les affaires de leur +patrie. Elles leur feraient connaître les conséquences immédiates, et +pressentir celles ultérieures, plus sérieuses encore, que pourrait avoir +pour eux l'abandon des principes sur lesquels leur position politique en +Europe est fondée.» + +C'était évidemment aller plus vite et plus loin que je ne le croyais +opportun et que je ne l'avais indiqué; la déclaration immédiatement +proposée par M. de Metternich annonçait d'avance l'intervention si la +Suisse ne se rendait pas immédiatement à nos représentations. J'écrivis +à M. Eugène Périer[200], en ce moment chargé d'affaires à Vienne, +pendant un congé de M. de Flahault: «Il n'y a lieu, je pense, quant à +présent, à aucune action, à aucune manifestation collective et +_unitaire_, si je puis ainsi parler, des grandes puissances envers la +Suisse. Ce qui leur importe, c'est de se concerter sur tout ce qui peut +arriver en Suisse, de manière à se former une résolution commune et à +faire tenir par leurs représentants en Suisse une attitude prompte, +identique et simultanée. Si des faits nouveaux et plus graves +provoquaient les puissances à plus d'action et à une autre forme +d'action, elles seraient là pour y pourvoir. Je me demande si, dans un +système d'entente ainsi défini et limité, nous aurions, au moment actuel +et tout d'abord, quelque initiative à prendre, quelque démarche à faire +envers la Suisse. J'en doute. La diète ordinaire va se réunir en +juillet. Les questions qui agitent la Suisse y reparaîtront et y +amèneront Dieu sait quoi, qui amènera peut-être, pour les puissances, la +nécessité de quelque manifestation, de quelque démarche concertée. Le +prince de Metternich est, j'en suis sûr, aussi décidé que moi à ménager +extrêmement la susceptibilité des Suisses en fait d'indépendance et de +dignité nationale; elle leur est commune à tous, aux catholiques comme +aux protestants, aux conservateurs comme aux radicaux, et toute +influence qui blesse en eux ce sentiment se perd à l'instant, et nuit au +lieu de servir. Pour qu'une action extérieure soit utile et efficace, il +faut qu'elle soit évidemment nécessaire, provoquée par les faits, et +invoquée, sinon à haute voix, du moins au fond du coeur, par tous les +hommes modérés. Sous cette réserve, je reconnais que cette nécessité +peut se présenter bientôt, et que, si elle se présente, il n'y faudra +pas manquer.» + +[Note 200: Le 22 mai 1845.] + +Comme nous en étions là, lord Cowley vint me communiquer une dépêche de +lord Aberdeen qui semblait adhérer à la proposition que lui avait fait +faire, comme à nous, le prince de Metternich. J'écrivis sur-le-champ à +M. de Sainte-Aulaire[201]: «J'ai à faire quelques observations qui, je +l'espère, frapperont un peu lord Aberdeen. Le résultat de cette +proposition, si nous la convertissions en une démarche concertée, +simultanée et actuelle des cinq puissances, serait, je pense: 1º _En +principe_, de nous attribuer, à nous, puissances étrangères, le droit +d'interpréter le pacte fédéral, en déclarant nous-mêmes que la question +des jésuites n'est point du tout une question fédérale, et que la diète +n'a nul droit de s'en occuper, ce qui me paraît excessif; 2º _En fait_, +de blesser, dans tous les Suisses, conservateurs ou radicaux, le +sentiment de l'indépendance nationale, et d'amener, dans la diète +prochaine, un résultat contraire à celui que nous désirons. Il n'a +manqué, vous le savez, dans la dernière diète, que la voix de Genève, +pour former une majorité contre les jésuites et le Sonderbund: +c'est-à-dire, comme je l'écrivais il y a trois jours à Rossi, que le +sort de Loyola en Suisse dépend en ce moment de la sagesse de Calvin. +Convenez que la sagesse de Calvin est bien à ménager. Dites tout cela, +je vous prie, à lord Aberdeen, et demandez-lui s'il ne croit pas à +propos de se tenir un peu sur la réserve.» + +[Note 201: Le 9 juin 1845.] + +La réponse de lord Aberdeen ne se fit pas attendre: «Lord Cowley a mal +compris ses instructions, me répondit sur-le-champ M. de +Sainte-Aulaire[202], s'il y a vu l'intention de s'engager, avec le +prince de Metternich, dans une campagne en faveur des jésuites. Rien de +plus contraire à la pensée de lord Aberdeen. Il a adhéré aux bases de +l'entente que le prince de Metternich a formulées en trois articles, et +que vous avez vous-même approuvées; il n'a pas entendu aller plus loin. +Et même, dans les conversations qu'il a eues avec le comte de +Dietrichstein[203], il a signalé explicitement la question des jésuites +comme ne devant être touchée qu'avec une extrême réserve. Pour sa part, +«il verrait avec un extrême regret que la diète expulsât les jésuites; +mais il n'est pas préparé à déclarer _a priori_ que cet acte serait le +renversement du pacte fédéral.» Probablement lord Cowley aura causé avec +le comte Appony après avoir reçu sa dépêche, et ils l'auront interprétée +en commun dans le sens autrichien. Mais lord Aberdeen m'a promis de lui +écrire pour le contenir dans de justes bornes. En attendant, tenez pour +certain qu'on ne vous poussera pas, d'ici, plus loin que vous ne voulez +aller.» + +[Note 202: Le 11 juin 1845.] + +[Note 203: Alors ambassadeur d'Autriche à Londres.] + +Quand les événements eurent marché en Suisse selon leur pente, quand les +révolutions radicales de Berne et de Genève firent pressentir comme +très-probable et prochaine la formation, dans la diète, d'une majorité +décidée à accomplir par la guerre civile l'expulsion des jésuites et la +dissolution du Sonderbund, le prince de Metternich fit un pas de plus; +il nous proposa[204] de donner à nos représentants en Suisse l'ordre de +ne plus résider à Berne même, auprès du nouveau Directoire fédéral, et +de déclarer en même temps, par des notes séparées mais identiques, «que +les puissances, constamment disposées à entretenir avec la Confédération +helvétique les relations les plus franches d'amitié et de voisinage, ne +sauraient cependant vouer ces sentiments qu'au gouvernement central de +la confédération qui asseoira sa marche sur la base sur laquelle cette +même autorité est fondée, c'est-à-dire sur le pacte qui, en 1815, a +constitué la Suisse en corps politique et de Nation.» + +[Note 204: Par des dépêches des 11 et 16 octobre 1846, que le comte +Appony me communiqua le 25 octobre.] + +Au moment même où le prince de Metternich nous adressait ces +propositions, et avant de les avoir reçues, j'écrivais au comte de +Flahault pour lui faire connaître avec précision nos propres vues, en le +chargeant de les communiquer à M. de Metternich: «Depuis longtemps, lui +disais-je[205], je pense mal de l'état et de l'avenir de la Suisse, +comme de l'état et de l'avenir de toute société livrée aux idées et aux +passions radicales. De plus, je ne vois pas dans la Suisse elle-même un +principe de réaction suffisant pour que cette société, par sa propre +force, rebrousse chemin, et porte à son mal un remède efficace. Il y a +sans nul doute, en Suisse, un grand nombre d'hommes sensés, honnêtes, +éclairés, qui voient ce mal, le déplorent, et voudraient le combattre. +Mais ont-ils le degré de prévoyance et d'énergie nécessaire pour une +telle lutte? Et quand même ils l'auraient, trouveraient-ils autour +d'eux, parviendraient-ils à se créer eux-mêmes les moyens de concert et +d'action commune dont ils auraient besoin pour ressaisir et exercer le +pouvoir sur une population que les idées et les passions radicales +tiennent en fermentation et en dissolution permanente? J'en doute +beaucoup. + +[Note 205: Le 22 octobre 1846.] + +«Si la Suisse n'est pas en état de se sauver et de se réorganiser +elle-même, l'Europe peut-elle et doit-elle s'en charger? L'intervention +étrangère accomplira-t-elle en Suisse l'oeuvre à laquelle ne suffisent +pas la sagesse et l'action du pays lui-même? + +«Je mets de côté, pour un moment, les difficultés extérieures et +européennes d'une telle intervention. Je ne considère que les +difficultés intérieures et suisses. Elles sont immenses. + +«M. de Metternich, j'en suis sûr, le pense comme moi: la pacification +durable de la Suisse, sa reconstitution en un État régulier et +tranquille au milieu de l'Europe, ne peut être le résultat du triomphe +d'un parti sur l'autre, ni d'un ascendant factice et momentané donné par +la force étrangère, soit aux radicaux sur les catholiques, soit aux +catholiques sur les radicaux. Ce ne peut être qu'une oeuvre de +transaction entre les prétentions extrêmes. Par conséquent il y faudra +toujours, et nécessairement, l'assentiment, l'appui, la bonne volonté +des hommes honnêtes et sensés, des conservateurs épars dans toute la +Suisse, de cette masse intermédiaire modérée qui n'est peut-être ni +assez prévoyante, ni assez énergique, ni assez forte pour sauver et +reconstituer elle-même son pays, mais sans l'adhésion et le concours de +laquelle l'Europe elle-même, avec toute sa force, ne pourrait sauver et +reconstituer la Suisse. + +«Or, c'est le caractère des sociétés démocratiques, même dans leurs +meilleurs éléments, qu'elles ne reconnaissent leur mal qu'après en avoir +beaucoup souffert, et n'acceptent le remède qu'à la dernière extrémité +et lorsqu'il le faut absolument, sous peine de périr. A bien plus forte +raison, lorsque le remède doit venir du dehors et que les hommes ont à +reconnaître à la fois leurs fautes et leur impuissance. + +«Il n'y a pas moyen de douter que l'intervention étrangère n'excite en +Suisse la plus forte répulsion. Le sentiment de l'indépendance nationale +y est général et énergique. Le mot est puissant, même sur les Suisses +qui détestent et redoutent le plus ce qui se passe en ce moment chez +eux. Pour que l'intervention étrangère y fût supportée, il faudrait que +la nécessité en fût évidente, absolue. Elle ne deviendra telle que +lorsque les maux de l'anarchie et de la guerre civile seront, en Suisse, +non pas seulement une perspective entrevue, une crainte sentie par +quelques-uns, mais des faits réels, matériels, pesant depuis quelque +temps sur tous. Un cri s'élèvera peut-être alors de toutes parts pour +invoquer la guérison. Mais si l'intervention se montrait auparavant, le +cri qui s'élèverait serait celui de la résistance. Beaucoup d'honnêtes +gens et de conservateurs le pousseraient comme les radicaux, les uns par +un sincère sentiment de nationalité, les autres par pusillanimité et +contagion. Et les difficultés de l'intervention en seraient infiniment +aggravées, avec infiniment moins de chances de succès pour le travail de +réorganisation qui en serait le but. + +«Je vais plus loin: je suppose ces difficultés préliminaires surmontées, +la nécessité de l'intervention évidente et admise. Je suppose l'Europe +d'accord en présence de la Suisse résignée, comme le malade se résigne +devant une opération très-douloureuse. La résistance des hommes ainsi +écartée, que d'obstacles encore et quels graves obstacles dans les +choses mêmes, dans l'état intérieur et profond de cette société à +reconstituer! Les haines religieuses ressuscitées au sein des jalousies +cantonnales toujours aussi vives; les théories et les passions +novatrices aux prises avec les traditions et les sentiments historiques; +les prétentions despotiques de l'esprit révolutionnaire et unitaire en +présence des plus intraitables habitudes d'indépendance locale; la +destruction des influences qui étaient les moyens moraux des anciens +gouvernements et l'absence de moyens matériels pour les gouvernements +nouveaux: voilà avec quels éléments l'Europe serait obligée de traiter +pour accomplir en Suisse son oeuvre de pacification et de reconstruction +politique! + +«Car je pars toujours de cette base, admise, j'en suis sûr, par M. de +Metternich autant que par moi, qu'il s'agit uniquement de pacifier et de +reconstituer la Suisse, qu'aucune idée de conquête et de démembrement ne +vient à l'esprit de personne, qu'aucune puissance ne peut chercher là ni +recevoir de là aucun accroissement de territoire, aucun avantage +particulier. + +«Évidemment, en présence de tels obstacles, avec de si mauvais +instruments d'action et des chances si incertaines de succès, la sagesse +européenne doit dire: «Mon Dieu, éloignez de moi ce calice!» Et si le +calice doit jamais nous être imposé, si quelque jour, pour la sécurité +des États voisins, pour faire cesser en Europe un intolérable scandale, +nous devons être réduits à la nécessité d'intervenir en Suisse et de +nous mêler de sa réorganisation, il faut surtout, il faut absolument, +dans l'intérêt même de l'entreprise, que cette nécessité soit évidente, +pressante, que notre action soit réclamée, et que, bien loin de +rechercher ou seulement d'accepter volontiers l'intervention, nous ayons +fait, au vu et au su de tout le monde, tout ce qui aura été en notre +pouvoir pour en épargner à la Suisse la douleur et à l'Europe le +fardeau. + +«Si je croyais qu'aujourd'hui une intervention diplomatique fortement +prononcée, des manifestations explicites et comminatoires pussent +arrêter en Suisse l'anarchie croissante, prévenir la guerre civile +imminente, et faire naître dans ce pays le premier mouvement de réaction +nécessaire à son salut, je m'empresserais de les conseiller et d'y +concourir. Mais j'avoue que je ne l'espère pas: le mal me paraît trop +général et trop profond pour pouvoir être réprimé dans son cours par des +paroles, même très-sages et très-puissantes; je crains beaucoup qu'aucun +remède efficace n'y puisse être apporté du dehors avant qu'au dedans +d'amères souffrances n'aient mis les Suisses en disposition d'en sentir +et d'en accepter la nécessité. Il y a, dans les maladies des sociétés +comme dans celles des individus, des jours marqués pour la guérison, +pour l'emploi de tel ou tel moyen de guérison; si l'on se trompe sur ces +jours opportuns, si on emploie des remèdes dont l'heure n'est pas venue, +non-seulement on use ces remèdes sans fruit, mais on exaspère le mal au +lieu de le guérir. Tel serait aujourd'hui en Suisse, si je ne me trompe, +l'effet de menaces diplomatiques positives et publiques: elles ne +suffiraient pas pour arrêter l'esprit révolutionnaire; et, dans leur +insuffisance, ou bien elles demeureraient tout à fait vaines, ou bien +elles nous forceraient à l'emploi immédiat et prématuré de +l'intervention matérielle.» + +Quant à l'intervention matérielle même, le prince de Metternich +paraissait adopter mon avis, car dans sa dépêche du 11 octobre 1846 où +il nous proposait une prompte intervention diplomatique, il n'indiquait, +comme causes irrésistibles de l'intervention matérielle, que «la +prolongation indéfinie de la guerre civile et d'un état de complète +anarchie en Suisse, ou bien la défaite totale du parti conservateur et +l'établissement violent d'un gouvernement radical unitaire.» Mais quand +l'accession du canton de Saint-Gall aux cantons radicaux eut rendu +certaine la formation, dans la Diète helvétique, d'une majorité décidée +ou entraînée aux mesures extrêmes, quand cette diète fut près de se +réunir et d'ordonner les préparatifs de la guerre civile, M. de +Metternich devint plus pressé et plus pressant; il nous proposa[206] de +déclarer que «les puissances ne souffriraient pas que la souveraineté +cantonnale fût violentée, et que l'état de paix matérielle dont la +Suisse jouissait encore fût troublé par une prise d'armes, de quelque +côté qu'elle eût lieu.» Il demandait que les puissances donnassent à +leurs représentants en Suisse l'ordre éventuel de présenter à la diète, +dans ces termes, des notes identiques, «au moment où les délibérations +sur la dissolution du Sonderbund et l'expulsion des jésuites seraient +mises à l'ordre du jour, et avant qu'un _conclusum_ de la diète leur eût +donné le sceau d'une apparente légalité.» Il était, disait-il, convaincu +qu'une telle déclaration des puissances arrêterait la diète et que tout +finirait là. + +L'état de la Suisse n'était pas, à cette époque, la seule ni la plus +sérieuse préoccupation du cabinet de Vienne. + +[Note 206: Par une dépêche que le comte Appony vint me communiquer le 15 +juin 1847.] + +La question italienne s'élevait, pour lui, au-dessus de toutes les +autres. Non-seulement l'influence, mais, dans un avenir plus ou moins +prochain, les possessions autrichiennes en Italie étaient menacées. Pour +avoir, du côté des Apennins, la pensée et les mains libres, M. de +Metternich avait besoin que le poids de la lutte contre les radicaux des +Alpes ne tombât pas sur lui seul, et que les autres puissances, la +France surtout, fussent assez engagées et embarrassées dans les affaires +de Suisse pour ne pas porter sur celles d'Italie toute leur attention. +C'était là, au fond, le vrai motif de l'insistance inquiète et +impatiente du prince de Metternich pour notre prompte et compromettante +intervention: «L'Italie absorbe la politique de l'Autriche,» m'écrivait +avec sagacité M. de Boislecomte. + +Nous ne nous prêtâmes point à ce désir; nous nous refusâmes à la +déclaration immédiate, collective et menaçante que M. de Metternich nous +demandait d'adresser à la Suisse[207]: «Nous n'avons pas, écrivis-je à +M. de Flahault, la même confiance que lui dans le succès de cette +démarche; nous croyons bien plutôt que la diète, dominée par le parti +radical et par les susceptibilités froissées de l'amour-propre national, +passerait outre à l'exécution de ses résolutions. Les puissances se +trouveraient irrévocablement et immédiatement entraînées à une +intervention armée. Nous avons, dès le mois d'octobre dernier, signalé +les périls et écarté l'idée d'une telle politique. Si les maux de la +guerre civile et de l'anarchie avaient pesé sur la Suisse, si une +douloureuse expérience avait éclairé, dans le parti radical même, +beaucoup d'esprits maintenant égarés, et rendu en même temps de la force +au parti modéré maintenant découragé, si la voix publique s'élevait au +sein de la Suisse pour s'adresser à l'Europe comme seule capable d'y +rétablir l'ordre et la paix, alors seulement l'action directe des +puissances pourrait être efficace et salutaire. Le gouvernement du roi +persiste aujourd'hui dans la conviction qui l'animait au mois d'octobre +dernier, et rien de ce qui est naguère arrivé en Suisse ne lui paraît +encore de nature à l'en faire changer.» + +[Note 207: Le 25 juin 1847.] + +Mais en persistant dans notre attitude expectante, je pensai qu'elle ne +devait pas être inerte ni silencieuse, et que le moment était venu d'en +marquer avec précision le caractère et les motifs. La Diète helvétique +était sur le point de se réunir; le canton de Zurich, qui jusque-là +s'était montré favorable aux modérés, venait d'incliner vers les +radicaux, et vers l'exécution immédiate, par la force, des résolutions +que pourrait voter la diète pour la dissolution du Sonderbund et +l'expulsion des jésuites. Par deux dépêches, l'une confidentielle, +l'autre destinée à devenir publique, j'adressai le 2 juillet 1847, à M. +de Boislecomte, les instructions suivantes: + +«J'ai approuvé, dans leur ensemble, votre attitude et votre langage dans +vos rapports avec M. Ochsenbein, lorsqu'il a été appelé à la présidence +du _vorort_ et de la diète. Le vote récent des instructions données à la +députation chargée de représenter le canton de Zurich dans la diète qui +va s'assembler est un fait grave. Il est fort à regretter que le grand +conseil de Zurich n'ait pas adopté dans sa teneur le projet de M. +Furrer, qui tendait à ce que cette députation ne fût autorisée qu'à +prendre _ad referendum_ toute proposition de passer à l'exécution +immédiate, et par la force, des résolutions que la diète aurait votées +pour la dissolution du Sonderbund et l'expulsion des jésuites. La +situation que l'on se flattait de maîtriser jusqu'à un certain point, à +l'aide de Zurich, est ainsi devenue, par le fait de Zurich même, plus +délicate encore qu'elle ne l'était naguère. + +«J'ai lu avec une grande attention le compte que vous me rendez des +idées officieusement échangées entre vous et vos collègues sur les +moyens de pacifier la Suisse, notamment ce qui se rapporte à la +possibilité d'une médiation des grandes puissances, à l'aide de laquelle +on apporterait, dans la constitution fédérale de ce pays, les +modifications indiquées par l'expérience. Je suis loin de penser que +cette idée d'une offre de médiation européenne soit sans valeur et doive +être absolument repoussée; mais je crois que, si elle était mise +immédiatement en pratique, elle n'échapperait pas à la plupart des +inconvénients et des conséquences d'une intervention proprement dite, et +qu'elle risquerait d'engager les médiateurs dans un dédale de +complications peut-être inextricables. Selon M. de Metternich, le +meilleur moyen de prévenir la guerre civile en Suisse serait «que les +puissances déclarassent à la confédération qu'elles ne souffriront pas +que la souveraineté cantonnale soit violentée, et que l'état de paix +matérielle dont la Suisse jouit encore en ce moment soit troublé par une +prise d'armes, de quelque côté qu'elle ait lieu. Nous ne saurions +partager l'espoir qu'une telle déclaration prévînt la guerre civile; et +si elle ne la prévenait pas, elle entraînerait nécessairement et +immédiatement l'intervention armée, avec toutes ses conséquences. Nous +n'admettons point d'intervention, ni de démarche qui y conduise +nécessairement, aussi longtemps que les éventualités indiquées dans ma +lettre au comte de Flahault, du 22 octobre 1846, ne se seront pas +réalisées; mais nous nous faisons dès aujourd'hui un devoir de donner à +la Suisse tous les conseils et tous les avertissements propres à +contenir les passions qui sont près d'y éclater. Je vous transmets, dans +cette vue, une autre dépêche, dont je vous laisse le soin de faire, +selon l'opportunité, l'usage qui vous paraîtra convenable.» + +Ma seconde dépêche, qui s'adressait surtout à la Suisse elle-même, était +ainsi conçue: + +«Monsieur le comte, + +«La situation de la Suisse devient de plus en plus alarmante. La diète +qui va s'ouvrir peut se trouver entraînée à des résolutions dont les +conséquences possibles et presque inévitables inquiètent profondément +les amis sincères de la Suisse, les amis éclairés de l'ordre et de la +paix en Suisse. Le gouvernement du roi croirait manquer à un devoir +sacré si, dans de telles conjonctures, il ne faisait pas entendre à un +peuple ami, menacé d'une perturbation dangereuse, des conseils dictés +par une longue expérience des mouvements politiques et par un +attachement vrai aux intérêts bien entendus de la confédération. + +«L'esprit de parti s'est efforcé de dénaturer nos intentions et de jeter +du doute sur les motifs qui inspirent notre langage. Vous n'avez rien +négligé pour dissiper ces erreurs. Moi-même je m'en suis expliqué +naguère publiquement[208], avec une franchise qui devrait convaincre +tout esprit accessible à la vérité. On persiste néanmoins, soit +aveuglement, soit dessein prémédité, à prendre ou à donner le change sur +notre politique et nos vues. On prétend que ne pas reconnaître à la +diète fédérale le droit d'imposer à la minorité des cantons la volonté +de la majorité, c'est porter atteinte au principe de l'indépendance des +peuples. [Note 208: A la Chambre des députés, dans la séance du 24 juin +1847. _Recueil de mes discours politiques de 1819 à 1848_ (t. V, p. +468).] + +Pour faire sentir toute la fausseté de cette assertion, il suffit de +rappeler qu'aux termes de son pacte constitutionnel, aussi bien qu'en +vertu de toute son histoire, la Suisse n'est pas un État unitaire, mais +bien une confédération d'États qui, en déléguant à une diète générale +certains pouvoirs reconnus nécessaires dans l'intérêt commun, se sont +réservé, surtout par rapport à leur régime intérieur, les droits +essentiels de la souveraineté. Telle est la Suisse que les traités ont +reconnue, et c'est en raison de cette organisation de la Suisse que les +traités ont été conclus. Si la diète, cédant à de funestes excitations, +voulait attenter aux droits qui sont la base et du pacte fédéral et des +traités; si, sous prétexte de veiller à la sûreté de la confédération, +elle prétendait prescrire ou interdire aux gouvernements cantonnaux +toute mesure qu'il lui plairait de considérer comme pouvant affecter un +jour cette sûreté, évidemment une interprétation aussi exorbitante du +pacte ne serait autre chose qu'un premier pas vers la destruction de +l'existence individuelle des cantons, c'est-à-dire vers l'abolition du +pacte même, et par conséquent vers l'annulation des traités conclus en +raison du pacte. En protestant contre une pareille entreprise, les +puissances alliées de la Suisse, loin d'attenter à l'indépendance des +États dont la confédération se compose, donneraient un éclatant +témoignage du respect que cette indépendance leur inspire, et de leur +fidélité aux traités qui l'ont consacrée. + +«Et ces considérations, parfaitement légitimes dans l'hypothèse d'une +résolution prise avec une apparente régularité par la majorité de la +diète, deviendraient encore bien plus fortes et plus puissantes si +c'était au nom d'une minorité, ou par des moyens irréguliers et +violents, tels qu'un nouvel armement de corps francs, qu'on essayait de +violer l'indépendance cantonnale. + +«Le gouvernement du roi agit donc selon le droit aussi bien que selon +une sage politique, en s'efforçant, par des représentations aussi +amicales que pressantes, de prévenir une lutte déplorable entre des +États libres auxquels il porte une égale affection, et en déclarant +qu'il se réserve une pleine liberté d'examen et d'appréciation quant à +l'attitude qu'il aurait à prendre et à la conduite qu'il aurait à tenir +dans le cas où cette lutte viendrait à éclater. Nous n'empiétons par là +en aucune façon sur l'indépendance et l'autonomie de la Suisse; nous ne +fournissons aucun prétexte spécieux aux reproches d'ingérence illégitime +et de prépotence étrangère. Sans doute toute nation a le droit de +modifier sa constitution intérieure; mais abolir en Suisse les bases +constitutives de la confédération, les abolir malgré la résistance d'un +ou de plusieurs des cantons confédérés, ce ne serait pas l'acte d'un +peuple modifiant librement ses institutions; ce serait l'asservissement +d'États indépendants, contraints de passer sous le joug d'alliés plus +puissants; ce serait la réunion forcée de plusieurs États en un seul. +Certes les gouvernements qui jusqu'à présent ont traité avec la Suisse +comme avec une confédération d'États distincts et indépendants seraient +autorisés, par tous les principes de droit public, à ne pas reconnaître +ce nouvel ordre de choses avant d'en avoir mûrement pesé, dans leur +propre intérêt, la légitimité et la convenance. + +«Il est d'ailleurs, Monsieur le comte, une autre considération +essentielle que la Suisse ne devrait jamais perdre de vue dans ses +rapports avec les puissances étrangères. L'Europe, en lui accordant par +le traité de Vienne, avec une extension considérable de territoire, le +précieux privilège de la neutralité, et en liant la jouissance de ces +avantages à l'existence d'un système fédératif, a voulu surtout assurer +la tranquillité d'un pays dont la paix intérieure est, pour elle, un +intérêt de premier ordre. La position de la Suisse est telle qu'elle ne +peut être livrée à l'anarchie ou à des troubles prolongés sans que +plusieurs des principaux États du continent n'en ressentent le dangereux +contre-coup. Si la Suisse se plaçait en dehors des conditions qu'elle a +acceptées; si elle devenait, pour ses voisins, un foyer d'agitations et +de propagande révolutionnaire qui compromît leur repos, ils seraient +certainement en droit de se croire déliés eux-mêmes de leurs +engagements. + +«Je vous laisse juge, Monsieur le comte, de l'usage que vous pourrez +avoir à faire de la présente dépêche, inspirée par le seul et profond +désir que le bonheur intérieur de la Suisse et sa situation en Europe +n'aient pas à subir de dangereuses épreuves ni de funestes altérations.» + +Indépendamment des considérations générales qui m'y déterminaient, une +circonstance personnelle m'avait fait vivement sentir combien ces +instructions étaient nécessaires et urgentes. Un mois à peine après son +installation comme notre ambassadeur en Suisse, M. de Boislecomte +m'avait écrit[209]: «Il me semble qu'à Paris nous étions partis de la +conviction qu'il ne pouvait rien se passer en Suisse tant que les neiges +occuperaient le sol. Nous n'avions pas compté sur le désoeuvrement des +gens durant cette saison et sur la plus grande fréquentation des +cabarets: deux préparations merveilleuses à ces échauffourées par +lesquelles on commence ici les guerres civiles, ou l'on fait les +Révolutions. + +[Note 209: Le 6 janvier 1847.] + +«Il y a de plus: d'un côté, la violente tentation des radicaux de saisir +quelque occasion qui les rende maîtres du tiers de la Suisse qui leur +manque; de l'autre, les dispositions du Sonderbund, où l'on commence à +trouver tout à fait intolérable une situation qui ruine les populations +par un état permanent de guerre et qui les exaspère au-delà de toute +expression par l'attente, chaque matin, d'une attaque qui vienne les +surprendre. + +«Entre deux partis ainsi posés, il est certain qu'on peut recevoir, à +chaque instant, la nouvelle ou la menace de quelque événement. + +«Il me semblerait donc très-utile que, dès ce moment, vous réglassiez, +d'une part avec l'Autriche et de l'autre avec notre ministère de la +guerre, l'action éventuelle d'une intervention. + +«Lorsque vous le ferez, je réclamerai, avant toutes choses, une +disposition: que le commandant du corps qui opérera et restera ensuite +soit mis sous la direction absolue de l'ambassade, et que cela lui soit +énoncé dans les termes les plus clairs, de manière à ne laisser ni +incertitude ni hésitation possible. Une fois en Suisse, il ne peut y +avoir, pour tout ce qui est français, qu'une seule direction; tout le +reste nous jette dans l'anarchie, et nous venons la combattre, non la +faire. En 1824, j'étais à Madrid simple chargé d'affaires; je n'avais +que vingt-sept ans, et le lieutenant-général Digeon, qui commandait à +40,000 hommes, avait ordre de suivre en tout mes directions pour rester, +partir, se mouvoir, occuper ou évacuer une place. + +«Je pars de la base que l'intervention est toute convenue en cas d'une +guerre civile. Je vous propose ensuite le parti que je crois le plus +efficace pour l'éviter; car, quelque nécessaire que les sentiments de +simple humanité la puissent rendre, quelque bien qu'elle soit conduite, +elle est sujette à de bien grands inconvénients. Il est fort désirable +que tout cela ne traîne pas trop en longueur; car, en attendant, je me +trouve suivre de fait, si ce n'est de principe et de consentement, le +mouvement des trois cours du Nord, ce qui peut vous créer d'autres +embarras.» + +Ainsi notre propre ambassadeur en Suisse était lui-même entraîné sur la +pente de l'intervention armée, la regardait comme toute convenue en cas +de guerre civile, et se préoccupait surtout de bien assurer le rôle +prépondérant qu'il aurait à y jouer. Lorsque, quelques mois auparavant, +j'avais proposé au roi de confier à M. de Boislecomte cette ambassade, +un double motif m'avait déterminé: je le savais catholique sérieux et +sincère en même temps que diplomate éclairé; et, comme ministre de +France à La Haye, il s'était conduit avec habileté et mesure dans un +pays et auprès d'un gouvernement essentiellement protestants. Je le +présumais très-propre à sa nouvelle mission. Je ne savais pas à quel +point il avait l'imagination vive et prompte, ni quel empire les +convictions et les penchants religieux pouvaient exercer sur son +jugement. Dès que sa lettre m'eut révélé sa disposition, je lui +écrivis[210]: «Je n'ai que le temps de vous répéter, par la poste, la +dépêche télégraphique que je viens de vous adresser par Strasbourg. +Venez sur-le-champ à Paris, et, en laissant M. de Reinhardt chargé +d'affaires, donnez-lui pour instructions de rester dans un complet +_statu quo_. Je ne veux arrêter mon avis ni prendre aucun parti avant +d'avoir causé à fond avec vous.» Sur ces seules paroles il comprit mon +inquiétude et sa cause, et, même avant de partir, il se hâta de +s'expliquer pour me rassurer[211]: «Lorsque je vous écris, je vous +expose avec le plus complet abandon toutes mes impressions, sans +craindre de les laisser aller tout leur cours; si l'expression en est +trop forte, vous me reprenez et je n'en vois que mieux la nuance que +vous voulez que j'observe; mais je suis bien loin, dans mon langage avec +d'autres, de rien admettre de cet abandon; je me suis toujours renfermé +ici dans des expressions solennelles et obscures qui disaient beaucoup +moins à l'oreille qu'à l'imagination. Chacun comprenait ce que je +voulais; mais je ne vous engageais qu'à l'éventualité d'une démarche +grave quelconque et qui pouvait, selon votre convenance, être aussi bien +satisfaite par une note, ou même par le silence, que par une +démonstration militaire. Je vous arriverai presque en même temps que ma +lettre. Je compte passer par Lucerne. Il me semble assez juste, après +avoir donné cinq jours à Berne et vingt-cinq à Zurich, d'en donner deux +à la troisième ville fédérale, et, après avoir causé un mois avec des +radicaux, de causer deux jours avec des conservateurs et des +catholiques.» + +[Note 210: Le 10 janvier 1847.] + +[Note 211: Les 13 et 24 janvier 1847.] + +Dès qu'il arriva à Paris, je m'entretins à fond avec lui; je lui remis +fortement sous les yeux le principe fondamental de notre politique: +l'ajournement de toute idée d'intervention étrangère en Suisse jusqu'au +moment où les souffrances et les impuissances de la guerre civile et de +l'anarchie en auraient fait sentir à la Suisse elle-même l'opportunité. +J'insistai de plus sur l'importance qu'il y avait pour la question même, +et spécialement pour nous, à nous concerter avec le cabinet anglais +aussi bien qu'avec les trois cours du continent, et à le faire entrer +dans notre commun effort de médiation pacifique. J'avais commencé ce +travail d'entente avec lord Aberdeen, et, bien qu'il fût devenu plus +difficile, j'étais résolu à le continuer avec lord Palmerston. M. de +Metternich mit un moment en question la nécessité d'inviter l'Angleterre +à se joindre aux démarches des puissances continentales envers la +Suisse; il aurait bien mieux aimé que la France se trouvât seule, dans +cette affaire, en présence des trois cours du Nord, espérant qu'il lui +serait ainsi plus facile de nous entraîner dans sa politique. Mais +j'écartai formellement cette insinuation: «Je crois, écrivis-je à M. de +Flahault[212], que non-seulement il convient, mais qu'il importe de +s'entendre aussi avec l'Angleterre dans cette délicate circonstance, et +de provoquer sur les affaires de Suisse, comme cela a été fait +précédemment, son examen et ses résolutions sur tous les points.» Le roi +tint à M. de Boislecomte le même langage que moi, et je le renvoyai à +son poste, bien pénétré de nos intentions et bien décidé à s'y +conformer, car, en même temps qu'il était susceptible de préoccupation +et d'entraînement dans son propre sens, c'était un agent scrupuleusement +fidèle, loyal et discipliné. + +[Note 212: Le 5 juillet 1847.] + +M. de Sainte-Aulaire, souffrant et fatigué, avait demandé et obtenu sa +retraite de toute activité diplomatique. Le duc de Broglie lui avait +succédé dans l'ambassade de Londres. Il était bien instruit des affaires +de la Suisse, et lui portait, comme moi, la sollicitude la plus +bienveillante. Arrivé à Londres, le 1er juillet 1847, il eut, dès le 4, +une longue entrevue avec lord Palmerston, et la question suisse fut la +première dont il l'entretint: «Je lui ai lu, m'écrivit-il[213] votre +dépêche du 30 à Boislecomte, et aussi la dépêche adressée le 25 juin à +Flahault. Il a fort attentivement écouté ces deux pièces, et voici à peu +près le dialogue qui s'est établi entre nous. + +[Note 213: Le 25 janvier 1847.] + +«_Le duc de Broglie_. Que vous semble de tout ceci?--_Lord Palmerston_. +Cela me paraît fort sage.--Mais seriez-vous disposé à vous associer à +nous dans le langage que nous voulons adresser à la diète?--Analysons un +peu la question. De quoi peut-on menacer la Diète helvétique? (Et +là-dessus il a parcouru rapidement l'acte du congrès de Vienne.) On ne +peut la menacer que d'une seule chose, de lui retirer la garantie de +neutralité; et cela dans un seul cas, celui où la division de la Suisse +en vingt-deux cantons disparaîtrait pour faire place à une république +unitaire. Ce cas n'existe encore que dans les appréhensions de M. de +Metternich, et cette menace n'est pas de nature à effrayer beaucoup des +gens qui se promettraient de bouleverser toute l'Europe. Que +faire?--Mais vous voyez que M. de Metternich entend les menacer de tout +autre chose, et que ses propositions conduisent tout droit à une +intervention armée; c'est cette nécessité que nous cherchons à éviter; +nous n'en admettons la pensée que dans un avenir lointain, et sous +l'empire de circonstances qui peut-être ne se présenteront jamais: par +exemple, si la Suisse devenait pour ses voisins un foyer d'insurrection, +une sorte de citadelle du sein de laquelle sortiraient tour à tour une +jeune France, une jeune Italie, une jeune Allemagne, venant attaquer à +main armée les contrées limitrophes; ou bien encore dans le cas où la +guerre civile aurait longtemps ravagé ce malheureux pays, et où tous les +gens sensés, tous les amis de l'humanité, toutes les populations nous +appelleraient au secours. Mais notre volonté n'est ici qu'une volonté +individuelle; si M. de Metternich persiste dans ses résolutions, s'il +menace, et si, la diète ne tenant aucun compte de ses menaces, il fait +entrer une armée autrichienne dans le Tessin, si la Sardaigne en fait +autant dans le Valais, si Bade et le Wurtemberg en font autant dans les +cantons de Bade et de Schaffouse, nous serons bien obligés d'agir de +notre côté. Encore un coup, c'est pour prévenir un tel événement que +nous désirons, s'il se peut, le concours de l'Angleterre. Voyez, +réfléchissez-y. + +«Lord Palmerston a réfléchi quelques instants; puis il a repris en +s'interrompant de phrase en phrase: + +--Essayons de nous rendre compte de l'état des choses et de ce qui va +arriver. Où en est-on?--La diète se réunit le 6 de ce mois; douze +cantons voteront l'expulsion des jésuites et la dissolution de la ligue +catholique. Il est douteux que la même majorité se réunisse sur les +moyens d'exécution; mais le directoire fédéral ayant à sa tête le chef +des corps francs, il est à craindre qu'appuyé sur une décision de la +diète quant au principe, il ne prenne sur lui de passer outre à +l'exécution, soit en organisant des corps de volontaires qui envahiront +les cantons catholiques, soit en employant les milices fédérales qui se +montreraient bien disposées. Les cantons catholiques résisteront, et la +guerre civile commencera.--Ne pourriez-vous pas déterminer le pape à +retirer les jésuites de la Suisse?--Ce serait l'objet d'une négociation +lente, difficile, et probablement sans dénouement. Vous voyez d'ailleurs +qu'il n'y a pas un instant à perdre.--M. de Metternich ne pourrait-il +pas déterminer les cantons catholiques à dissoudre leur ligue? elle est +interdite par le pacte fédéral.--M. de Metternich ne le leur demandera +pas; il le leur demanderait vainement; le Sonderbund n'est point un +pacte écrit, un traité d'alliance; c'est un concert de fait contre une +attaque imminente; la ligue existe parce que le canton de Lucerne a été +attaqué par les corps francs sans être défendu par le gouvernement +fédéral; parce que, l'année dernière, il en a été de même du canton de +Fribourg; parce que les arrêtés de la diète relativement aux corps +francs sont restés de simples feuilles de papier; parce que le chef des +corps francs est le chef du directoire fédéral. Demander aux cantons +catholiques de poser les armes, ce serait leur demander de se rendre à +discrétion. D'ailleurs, le temps presse; il s'agit de ce qu'on fera +demain.--Mais que faire? a redemandé lord Palmerston.--Ce qu'il faut +avant tout, c'est de déterminer M. de Metternich, et avec lui la +Sardaigne, les petites puissances allemandes, et, selon toute apparence, +la Prusse et la Russie qui n'ont que des paroles et non des soldats à +envoyer ici, à les détourner, dis-je, de prendre vis-à-vis de la diète +une attitude menaçante; c'est de faire adopter à M. de Metternich un +langage mesuré et une conduite qui ne compromette pas l'avenir. Nous le +pouvons probablement si nous lui donnons l'espérance de réunir toute +l'Europe, y compris la France et l'Angleterre, dans une démarche +identique; si nous concertons un langage commun, il sacrifiera à cet +avantage ses velléités belliqueuses; mais si l'Angleterre se tient à +l'écart, il persistera, il ne trouvera plus assez de profit à +subordonner son langage au nôtre, et il aura raison à certains égards; +devant toute l'Europe réunie, la diète hésitera; devant l'Europe +divisée, elle se sentira en pleine confiance. Voyez, en effet, ce qui va +arriver si chacun suit sa pente naturelle: les puissances allemandes et +italiennes menaceront; la France tiendra un langage sévère, sans être +directement comminatoire; l'Angleterre se croisera les bras. Dès lors, +les radicaux suisses penseront et diront que tout ceci n'est qu'une +vaine fantasmagorie, qu'ils ont pour eux l'Angleterre, que dans l'état +présent des esprits en France, le gouvernement français a les mains +liées, que les puissances allemandes ne pourront exécuter leurs menaces +en présence de l'Angleterre hostile et de la France mécontente. Rien +n'arrêtera les radicaux suisses. Si, au contraire, nous nous présentons +à M. de Metternich avec l'intention commune de tenir le langage indiqué +dans la dépêche adressée par M. Guizot à M. de Flahault, il reviendra +probablement aux sentiments qu'il professait lui-même, il y a six mois; +puis, si toutes les puissances, sans exception, tiennent le même langage +à la diète, elle y regardera à deux fois avant de passer outre, surtout +si ce langage lui est tenu par l'Angleterre, sur qui elle compte en ce +moment. Encore un coup, pensez-y. + +«Lord Palmerston s'est tu quelques instants. + +--Que dois-je dire à mon gouvernement? ai-je repris après ce silence. + +--Vous voyez, m'a-t-il dit avec quelque hésitation, combien toute idée +qui mène à l'intervention, de près ou de loin, est odieuse à ce pays-ci. +Jugez vous-même, par ce qui s'est passé relativement au Portugal, de +l'accueil que recevrait, dans le parlement et dans toute l'Angleterre, +une démarche du gouvernement anglais dont le but serait d'engager plus +ou moins notre nation dans des affaires, dans des événements qui nous +sont aussi étrangers que les affaires et les événements de la Suisse. + +--Dois-je entendre par là que vous vous refusez à toute espèce de +concours? + +--Pas absolument; mais il faudrait que le langage adressé à la diète fût +amical, bien général, bien exempt de toute signification comminatoire. + +--Il faut pourtant qu'il signifie quelque chose: point de menaces, à la +bonne heure; quelque ménagement dans le blâme, soit encore; mais enfin, +si l'on parle, il faut que ce soit pour être entendu; il faut que le +résultat soit, pour la diète suisse, une inquiétude indéfinie, mais +sérieuse et réelle, que la voix ait l'air prophétique, que l'avenir soit +menaçant si le langage actuel ne l'est pas. + +«Lord Palmerston s'est encore tu quelques instants. + +--Mylord, lui ai-je dit en finissant, suis-je autorisé à dire à mon +gouvernement que, dans le cas où il vous communiquerait les instructions +qu'il donnera à notre ambassadeur en Suisse, vous les prendriez en +sérieuse considération, et que vous examineriez jusqu'à quel point il +vous serait possible d'y conformer vos propres instructions? + +--Oh oui, très-certainement.» + +Quatre jours après, pour sonder définitivement les intentions de lord +Palmerston, le duc de Broglie lui demanda et en reçut immédiatement un +second rendez-vous: «J'en sors en ce moment, m'écrivit-il[214], et voici +le résultat à peu près inespéré de notre entrevue. + +[Note 214: Le 7 juillet 1847.] + +«Je lui ai lu d'abord vos dernières instructions du 2 de ce mois à M. de +Boislecomte. Il les a fort attentivement écoutées, et m'a fait relire +les passages les plus importants. Dès que j'ai cessé de lire, il a pris +lui-même la parole, et m'a dit que ces instructions lui paraissaient +parfaitement sages et qu'il n'y voyait rien à reprendre. Sur la question +que je lui ai faite relativement à celles que nous désirions de lui, il +m'a dit qu'avant de répondre définitivement, il fallait qu'il en parlât +à ses collègues; qu'il s'en était déjà entretenu avec lord Lansdowne et +M. Labouchère, qui voyaient les choses comme lui, mais qu'il était +nécessaire d'en parler aux autres; que, quant à lui, il ne voyait point +d'objection à donner, à sa légation en Suisse, des instructions +analogues; il m'a même fait, de vive voix, une analyse assez fidèle de +la pièce qu'il venait d'entendre, afin de me prouver qu'il l'avait bien +comprise; il m'a indiqué dans quel sens ses instructions seraient +rédigées. Le ton en sera certainement assez adouci:--«Vous pouvez, +m'a-t-il dit, parler plus haut que nous; le voisinage vous en donne le +droit; mais nous pouvons cependant dire à peu près la même +chose.»--Comme il semblait désirer une copie de la pièce que je lui +avais communiquée, j'ai pris sur moi de la lui promettre; nous en serons +d'autant plus sûrs que la marche des idées sera la même si le ton est un +peu pâli; ce qui me paraît important, c'est que l'attitude de la +légation anglaise change; qu'au lieu de faire bande à part, elle vienne +se ranger sous le drapeau général; la différence de langage sera +fâcheuse toujours, mais moins que le silence.» + +J'étais très-convaincu que la différence de langage entre le cabinet +anglais et nous serait grande; mais son refus de se joindre à nous eût +été, en Suisse, d'un bien plus mauvais effet, et la différence de +langage entre nous et l'Angleterre nous fortifiait auprès des cabinets +du continent au lieu de nous affaiblir. J'entrai donc avec empressement, +bien qu'avec doute du succès, dans la voie de l'entente à cinq, et, le 4 +novembre 1847, j'annonçai aux cabinets de Londres, Vienne, Berlin et +Pétersbourg que je leur communiquerais incessamment un projet de note +identique à adresser par les cinq puissances à la Suisse. Le duc de +Broglie avait eu grande raison de dire à lord Palmerston que le temps +pressait; toutes les tentatives de conciliation offertes par les cantons +catholiques aux radicaux furent repoussées; parvenus, de révolution en +révolution, à la majorité dans la diète, les radicaux étaient résolus à +imposer, par la force, leur volonté à la minorité; et ce même jour, 4 +novembre, la diète décréta l'exécution par les armes de sa décision du +20 juillet précédent pour la dissolution du Sonderbund et l'expulsion +des jésuites de toute la Suisse. J'envoyai immédiatement à Londres, +Vienne, Berlin et Pétersbourg[215] mon projet de note identique ainsi +conçu: + +[Note 215: Les 7 et 8 novembre 1847.] + +«Le soussigné a reçu de son gouvernement l'ordre de faire à M. le +président de la Diète helvétique et à M. le président du conseil de +guerre du Sonderbund la communication suivante. + +«Tant qu'il a été possible d'espérer que les dissensions qui divisaient +la Suisse s'arrêteraient devant la redoutable perspective de la guerre +civile, et qu'une transaction équitable, émanant des parties +elles-mêmes, viendrait rétablir l'harmonie fédérale entre les vingt-deux +cantons, le gouvernement du roi s'est abstenu de toute démarche qui pût +avoir un caractère quelconque d'ingérence dans les affaires de la +confédération. Il a évité avec soin tout ce qui eût pu, en excitant hors +de saison des susceptibilités nationales qu'il a toujours à coeur de +ménager, contrarier la réconciliation spontanée qu'il appelait de tous +ses voeux; et il s'est borné à des conseils, à des avertissements que +lui commandaient à la fois et sa vieille amitié pour la Suisse et ses +devoirs comme partie contractante aux traités qui ont constitué l'ordre +européen dont la confédération est un des éléments essentiels. + +«Ces avertissements, ces conseils ont échoué; toutes les tentatives +conciliantes d'origine exclusivement suisse ont été également sans +résultat; la guerre civile est déclarée; une partie de la confédération +a pris les armes contre l'autre; douze cantons et deux demi-cantons sont +d'un côté; sept sont de l'autre; deux cantons ont déclaré leur volonté +de rester neutres. La confédération, à vrai dire, n'existe plus que de +nom. Dans cet état de choses, le gouvernement du roi a compris que de +nouveaux devoirs lui étaient imposés. Les puissances signataires des +traités ne peuvent en effet demeurer indifférentes à la destruction +imminente d'une oeuvre aussi étroitement liée à leurs propres intérêts. + +«Ces puissances ne se sont pas bornées, en 1815, à reconnaître la +Confédération helvétique; elles ont encore activement travaillé et +efficacement concouru à sa formation. Le projet de pacte a été préparé à +Zurich, de concert avec leurs délégués; il a été achevé à Vienne de +concert avec une commission du congrès. La diète a déclaré depuis, dans +un document officiel, que, sans l'appui que l'Europe lui avait prêté, +elle n'aurait jamais pu surmonter les obstacles qu'elle rencontrait dans +la division des esprits et l'opposition des intérêts. Plusieurs cantons, +notamment ceux de Schwytz et d'Unterwalden, inquiets sur le maintien de +leur souveraineté cantonnale et sur la protection de leur foi +religieuse, se refusaient à entrer dans la confédération. C'est sur la +parole des grandes puissances et à leur invitation pressante que ces +cantons ont cédé. + +«Il y a plus: pour donner à la Suisse une véritable frontière +définitive, pour établir entre les cantons une contiguïté qui n'existait +pas, les grandes puissances lui ont concédé gratuitement des territoires +considérables. C'est ainsi que le district de Versoix a été détaché de +la France pour établir la contiguïté entre le canton de Genève et celui +de Vaud, et que, par le traité de Turin, les communes de Savoie qui +bordent le lac Léman, entre le Valais et le territoire de Genève, ont +été réunies à cette dernière république. D'autres concessions du même +genre ont encore eu lieu. + +«Enfin les grandes puissances ont garanti à la Confédération helvétique +un état de neutralité perpétuelle, et placé ainsi à l'abri de toute +agression son indépendance et son intégrité territoriale. Elles ont été +déterminées à ces actes de bienveillance par l'espérance d'assurer la +tranquillité de l'Europe en plaçant, entre plusieurs des monarchies +militaires du continent, un État pacifique par destination. C'est ce qui +se trouve positivement exprimé dans le rapport fait au congrès de Vienne +le 16 janvier 1815, et inséré au dixième protocole des actes de ce +congrès. + +«En présence de pareils précédents, ces puissances ont le droit évident +d'examiner si la confédération dont elles ont entendu favoriser la +formation et la durée par tant et de telles concessions existe encore, +et si les conditions auxquelles elles ont attaché ces concessions sont +toujours remplies. Il est malheureusement impossible de se dissimuler +que la guerre déplorable qui éclate aujourd'hui a porté une atteinte +grave à toutes les conditions d'existence de la Suisse; et si les +puissances ne considéraient que la rigueur du droit, elles pourraient, +dès à présent, regarder la confédération comme dissoute, et se déclarer +elles-mêmes déliées des engagements qu'elles ont contractés envers elle. + +«Néanmoins, comme les principes et les intérêts qui ont présidé en 1815 +à la constitution de la Suisse sont encore dans toute leur force, le +gouvernement du roi, de concert avec les cabinets d'Autriche, de +Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie, a résolu de tenter un dernier +effort pour arrêter l'effusion du sang et empêcher la dissolution +violente de la confédération. Deux questions principales divisent +aujourd'hui la Suisse: l'une est religieuse, l'autre politique. La +question religieuse est toute catholique: le gouvernement du roi, se +ralliant à une ouverture faite dans les derniers temps en Suisse même, +invite les parties belligérantes à la déférer, d'un commun accord, à +l'arbitrage du pape. Quant à la question politique, c'est-à-dire, à tout +ce qui touche aux rapports des vingt-deux cantons souverains avec la +confédération, les cinq grandes puissances offrent leur médiation. + +«Si cette proposition était acceptée, les hostilités seraient +immédiatement suspendues; on établirait, sur un point voisin du théâtre +des événements, un centre de réunion et de délibération en commun sur +les affaires de Suisse où les cinq puissances seraient représentées. Les +vingt-deux cantons seraient invités à envoyer des délégués à cette +conférence dans laquelle on examinerait de concert: 1° les moyens de +conciliation dans la crise actuelle; 2° les modifications à apporter +dans l'organisation de la confédération pour que cette crise ne puisse +pas recommencer. + +«Le gouvernement du roi, toujours pénétré de la plus vive affection pour +la Suisse, fait ici appel à tous les cantons; il les engage tous à faire +leurs efforts pour faire accueillir par les parties belligérantes cette +démarche suprême qui peut mettre un terme à la guerre, en sauvant +l'indépendance et l'unité de la Suisse, et en lui conservant tous les +avantages dont l'Europe a voulu les doter. Si ses représentations +n'étaient pas écoutées, si une lutte sanglante, qui révolte à la fois la +politique et l'humanité, continuait malgré ses efforts, il se verrait +contraint de ne plus consulter que ses devoirs comme membre de la grande +famille européenne et les intérêts de la France elle-même, et il +aviserait.» + +Les cabinets de Berlin et de Vienne adhérèrent immédiatement à ce +projet[216]: le premier, avec une complète approbation des principes et +du langage; le prince de Metternich, avec des expressions de regret +qu'on n'allât pas plus loin et en annonçant qu'il proposerait à mon +projet quelques modifications, mais en en acceptant pleinement le fond +et le caractère. La réponse du cabinet de Saint-Pétersbourg ne pouvait +arriver que plus tard; mais l'Autriche et la Prusse répondaient de son +assentiment, et le duc de Broglie m'écrivait de Londres[217]: «J'ai +communiqué avant-hier votre dépêche à M. de Brunnow; il l'a trouvée fort +bonne:--C'est, m'a-t-il dit, une position bien prise; il faut menacer un +peu si vous voulez être écouté.--Du reste, il tient que sa cour fera ce +que fera l'Autriche, ni plus, ni moins, ni autrement. Il parlera dans +notre sens.» + +[Note 216: Le marquis de Dalmatie à moi, 10 novembre 1847; le comte de +Flahault à moi, 11 novembre 1847.] + +[Note 217: Le 9 novembre 1847.] + +Il n'en fut pas de même à Londres. Avant même d'avoir reçu mon projet de +note identique et sur l'annonce de ce qu'il serait probablement, lord +Palmerston, dans un long entretien avec le duc de Broglie, avait élevé +toute sorte d'objections, de difficultés, de moyens dilatoires que le +duc de Broglie avait combattus pied à pied, en plaçant, à chaque pas, la +question sous son vrai et grand jour: «J'ai trouvé, m'écrivit-il [218], +lord Palmerston très-récalcitrant, très-décidé au début; je crois +l'avoir laissé perplexe et dans une grande anxiété. J'ai fini en lui +disant:--«Si nous avions les intentions que vos journaux nous supposent, +nous aurions une belle occasion de prendre notre revanche de votre +traité du 15 juillet 1840, et de nous mettre ici quatre contre un. Mais +nous n'avons pas de telles intentions; et quant à moi, je pense que +toute séparation entre la France et l'Angleterre est un si grand mal +pour les deux pays, et en définitive un si grand danger pour la paix du +monde, que je ne voudrais pas avoir négligé le moindre effort pour le +conjurer.» + +[Note 218: Le 6 novembre 1847.] + +Trois jours plus tard, l'affaire fit un pas de plus: «J'ai reçu votre +lettre du 7 et le projet de note identique, m'écrivit le duc de +Broglie[219]; lord Palmerston est à Windsor et n'en revient que demain. +Je le lui envoie par un messager. Je n'ai point encore de ses nouvelles, +et quelle que soit votre juste impatience, je ne crois pas qu'il faille +se montrer pressé. Il faut le laisser devant la perspective d'un +engagement à quatre, conclu sans lui et par sa faute. C'est là ce qui +peut le décider. Voici maintenant où en est l'affaire. Lord Palmerston a +eu, sur ce sujet, un entretien avec lord John Russell, le jour même de +mon entrevue. Le fond de la proposition leur convient assez; ils sont +effrayés des radicaux. Ils soupçonnent néanmoins un piége dans cette +proposition. Cela a pour but, disent-ils, ou de leur faire perdre le +terrain intermédiaire sur lequel le gouvernement anglais est placé, et +de le faire passer à la queue, derrière nous, dans le camp du +Sonderbund, ou de nous laisser toute liberté d'intervenir en Suisse; +sous prétexte qu'ils ont tout refusé. Bref, on fera un contre-projet de +note, et on me le communiquera pour vous le transmettre.» + +[Note 219: Le 9 novembre 1847.] + +Neuf jours après seulement, le 18 novembre, lord Normanby vint me +communiquer, de la part du cabinet anglais, un contre-projet de note +identique ainsi conçu: + +«Le soussigné, chargé d'affaires, etc., etc., a reçu l'ordre de son +gouvernement de faire au directoire de la diète suisse et au président +du conseil de guerre du Sonderbund la communication suivante. + +«Le gouvernement britannique, animé du plus vif désir de voir toutes les +parties de l'Europe continuer à jouir des bienfaits de la paix, inspiré +par les sentiments les plus sincères d'amitié pour la nation suisse, et +fidèle aux engagements que la Grande-Bretagne, comme l'une des +puissances signataires du traité de Vienne de 1815, a contractés envers +la confédération suisse, a vu avec le plus profond regret le +commencement de la guerre civile entre les cantons qui composent cette +confédération. Désirant faire ses efforts et employer ses bons offices +dans le but d'aplanir les différends qui ont été la source de ces +hostilités, il s'est mis en communication, à ce sujet, avec les +gouvernements d'Autriche, de France, de Prusse et de Russie; et trouvant +ces gouvernements animés des mêmes sentiments et mus par les mêmes +motifs, il a résolu, de concert avec ses alliés, de faire une offre +collective de la médiation des cinq puissances, dans le but de rétablir +la paix et la concorde entre les cantons dont se compose la +confédération suisse. Le soussigné est en conséquence chargé d'offrir la +médiation de la Grande-Bretagne pour cet objet, et conjointement avec +celle des quatre autres puissances. + +«Si, comme l'espère le gouvernement britannique, cette offre est +acceptée, une suspension immédiate des hostilités aura lieu entre les +parties belligérantes, et continuera jusqu'à la conclusion définitive +des négociations qui s'en suivront. + +«Dans ce cas, il sera en outre nécessaire d'établir immédiatement une +conférence composée d'un représentant de chacune des cinq puissances, +ainsi que d'un représentant de la diète et d'un représentant du +Sonderbund. Cette conférence se réunira à Londres. + +«La base sur laquelle on propose d'opérer une réconciliation entre la +diète et le Sonderbund consiste à faire disparaître les griefs que met +en avant chacune des parties. + +«Ces griefs paraissent être, d'une part l'établissement des jésuites en +Suisse et la formation de la ligue séparée du Sonderbund; de l'autre +part, la crainte des agressions des corps francs et le dessein attribué +à la diète de détruire ou de violer la souveraineté séparée des +différents cantons. + +«Voici donc les conditions que le gouvernement britannique proposerait +pour le rétablissement de la paix en Suisse: + +«D'abord les jésuites seraient retirés du territoire de la +confédération, moyennant une juste et suffisante indemnité pour toutes +les propriétés en terres et maisons qu'ils auraient à abandonner. + +«En second lieu, la diète renoncerait à toutes intentions hostiles à +l'égard des sept cantons et les garantirait d'agression de la part des +corps francs. Elle confirmerait en outre les déclarations qu'elle a +souvent faites de sa détermination de respecter le principe de la +souveraineté séparée des cantons confédérés, qui forme la base du pacte +fédéral. + +«Troisièmement, les sept cantons du Sonderbund dissoudraient alors +formellement et réellement leur ligue séparée. + +«Quatrièmement et enfin, les deux parties licencieraient leurs forces +respectives et reprendraient leur attitude ordinaire et pacifique. + +«Le soussigné est chargé d'exprimer le vif espoir du gouvernement +britannique que cette équitable proposition sera accueillie avec +empressement par les deux parties belligérantes; il est chargé en outre +de demander, de la diète et du Sonderbund, une prompte réponse.» + +C'était là, à coup sûr, une offre de médiation peu impartiale et +probablement vaine. Elle tranchait, contre les cantons catholiques, la +principale question, en posant d'abord l'entière expulsion des jésuites +comme base de la médiation; et la note était précédée d'un long exposé +des motifs qui non-seulement faisait à l'une des parties belligérantes +cette concession capitale, mais la justifiait en principe, sans tenir +compte, sans faire seulement mention de l'indépendance des cantons dans +leur gouvernement intérieur, ni de la liberté d'association religieuse, +ni de la liberté d'enseignement, ni du pacte fédéral, ni des droits de +la minorité en présence de la majorité. Le duc de Broglie, à qui lord +Palmerston donna connaissance de son projet au moment même où il +chargeait lord Normanby de me le communiquer, fut si frappé, à la +première lecture, de la différence des deux notes qu'il indiqua +sur-le-champ à lord Palmerston plusieurs modifications qui lui +paraissaient indispensables, notamment dans le paragraphe relatif aux +jésuites. En me rendant compte[220] de son entretien avec lord +Palmerston à ce sujet, il terminait ainsi sa dépêche: «En résumé, nous +sommes, je crois, placés dans ce dilemme: ou l'action à cinq, par voie +de persuasion exclusivement, toute menace disparaissant momentanément, +sauf à renaître si la médiation échoue; ou l'action à quatre, par voie +de menace exclusivement, toute persuasion étant de pure forme. Lequel +des deux partis sera le plus efficace? Je n'oserais le dire; cela dépend +de bien des hommes et de bien des événements. J'attendrai vos +instructions.» + +[Note 220: Le 16 novembre 1847.] + +Je soumis immédiatement au roi, dans son conseil, toutes ces pièces et +les questions qu'elles soulevaient, et dès le lendemain[221], d'un avis +unanime, je répondis au duc de Broglie: + +[Note 221: Le 19 novembre 1847.] + +«J'ai reçu la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire avant +hier 16 de ce mois, et lord Normanby m'a donné communication de la +dépêche, en date du même jour, par laquelle lord Palmerston explique les +sentiments du cabinet de Londres sur notre proposition de médiation dans +les affaires suisses, ainsi que du contre-projet rédigé par le principal +secrétaire d'État de S. M. Britannique pour la note identique à adresser +par les puissances médiatrices aux parties belligérantes. Désirant +sincèrement le concours du gouvernement anglais à notre proposition de +médiation, pour assurer la prompte et entière efficacité de cette +démarche d'humanité et de paix, le gouvernement du roi pense comme vous, +monsieur le duc, que le nouveau projet que lord Palmerston vient de nous +faire communiquer doit être pris en considération. Il regarde en même +temps comme très-justes et importantes les observations que vous avez +déjà présentées à lord Palmerston sur quelques parties de ce projet. Les +puissances médiatrices ne sauraient évidemment intervenir auprès du +saint-siége pour obtenir le rappel des jésuites sans avoir la certitude +que les cantons du Sonderbund consentent à cette démarche et se +soumettront à la décision du pape, comme ils en ont du reste déjà +manifesté l'intention. Il nous paraît également évident que l'engagement +général des douze cantons qu'ils ne veulent attenter, ni en droit, ni en +fait, à la souveraineté cantonnale, ne saurait suffire pour dissiper les +inquiétudes des cantons du Sonderbund et leur donner les garanties dont +ils ont besoin; il sera nécessaire de déclarer explicitement que, +conformément au droit actuellement existant, aucune modification ne +saurait être introduite dans le pacte fédéral sans le consentement +formel et unanime de toutes les parties intéressées, c'est-à-dire des +vingt-deux cantons formant la confédération helvétique. Je vois avec +plaisir, par votre dépêche, que, sur ces deux points, lord Palmerston +s'est montré disposé à admettre vos observations. + +«Les motifs qui vous font penser qu'il ne convient pas d'attacher, au +refus de notre médiation par l'une ou l'autre des parties belligérantes +suisses, la menace d'une intervention, me paraissent fondés; mais il +doit être bien entendu que cette question reste complétement en dehors +de la médiation, et que tous les droits qui peuvent appartenir à chacune +des puissances médiatrices, en raison de ses intérêts et des +circonstances, demeurent entiers et réservés. + +«Quant au siége des conférences, le gouvernement du roi ne fera, pour +son compte, aucune objection à ce que, selon le voeu du gouvernement +britannique, il soit établi à Londres; mais je ne saurais présumer +quelles seront, à ce sujet, les dispositions des autres cours +continentales. Le gouvernement du roi, uniquement préoccupé du désir de +placer les conférences dans un lieu rapproché des événements et des +puissances qui y sont le plus directement intéressées, a proposé une +ville du grand-duché de Bade, et cette proposition a été agréée à Berlin +et à Vienne. M. le baron d'Arnim est venu me dire hier que son +gouvernement désirerait que les conférences fussent établies à +Neufchâtel. C'est là un point qui pourra être réglé ultérieurement et +sur lequel le gouvernement du roi, complétement étranger à toute pensée +personnelle, acceptera sans difficulté ce qui conviendra aux cours +engagées avec lui dans l'oeuvre de cette médiation dont le succès +importe tant au rétablissement de la paix en Suisse, à la sécurité de +l'ordre et à la satisfaction du sentiment moral en Europe. + +«Je vous invite, monsieur le duc, à entretenir dans ce sens lord +Palmerston, et à presser de toutes vos instances une prompte conclusion. +La nécessité de réunir, sur un nouveau projet de note identique, l'avis +et l'adhésion des autres cours du continent entraînera déjà un fâcheux +retard.» + +Le duc de Broglie ne perdit pas une minute pour exécuter ces +instructions. Il m'écrivit le 20 novembre 1847: «J'ai reçu dans la nuit +du 19 au 20 votre lettre du 18. Ce matin, de bonne heure, j'ai écrit à +lord Palmerston pour lui demander un rendez-vous. Il m'a reçu à midi. Je +lui ai exposé sur-le-champ les intentions du gouvernement du roi:--Bien +qu'il existe, lui ai-je dit, quelques différences dans le point de vue +sous lequel le gouvernement britannique d'une part et le gouvernement +français de l'autre envisagent les affaires de Suisse, bien que le +gouvernement britannique se montre moins sévère que nous à l'égard de la +diète helvétique, il ne nous paraît pas que cette différence puisse +faire obstacle à l'accord des deux gouvernements, puisqu'ils arrivent, +en définitive, à des conclusions à peu près identiques. Une médiation, +l'arbitrage du saint-siége dans la question des jésuites, le maintien de +la souveraineté cantonnale, des garanties contre les corps francs, +telles sont, pour le gouvernement britannique comme pour le gouvernement +français, les conditions de la pacification de la Suisse. Cela étant, +l'action commune est possible, et il ne reste plus qu'à s'entendre +clairement sur la nature et les limites de ces conditions. + +«J'ai rappelé alors à lord Palmerston ce que j'avais eu l'honneur de lui +faire observer dans notre dernier entretien, en ce qui concerne les deux +premières bases de pacification indiquées dans le projet de note qu'il +nous a communiqué. + +«--Il doit être bien entendu, lui ai-je dit, que le rappel des jésuites +ne peut être légitimement imposé aux cantons du Sonderbund que par le +saint-siége. S'il l'était par la diète, la souveraineté de ces cantons +ne serait pas respectée; les médiateurs n'auraient, non plus, aucun +droit de l'exiger. Mais il est juste et naturel que ce soient les +cantons catholiques qui provoquent cette décision, et non pas les +cantons protestants; le saint-siége prononcera dans l'intérêt de la +religion et de la paix.»--En conséquence, j'ai proposé, pour prévenir +toute incertitude, de substituer au paragraphe correspondant de la note +de lord Palmerston la rédaction suivante: + +«--Que les sept cantons du Sonderbund s'adresseront au saint-siége pour +lui demander s'il ne convient pas, dans l'intérêt de la paix et de la +religion, d'interdire à l'ordre des jésuites tout établissement sur le +territoire de la confédération helvétique.» + +«Lord Palmerston n'y a trouvé aucune difficulté, en réservant toutefois +le consentement de S. M. Britannique et du cabinet. + +«Il doit être bien entendu, lui ai-je dit, que la première de toutes les +garanties contre toute atteinte à venir à la souveraineté des cantons +doit être l'engagement pris par la diète d'observer le pacte fédéral et +de n'y rien changer sans le consentement de tous les confédérés. Le +pacte fédéral est un traité entre vingt-deux États souverains, +indépendants l'un de l'autre au moment où ils l'ont signé, engagés l'un +envers l'autre dans les limites du pacte; il ne peut dépendre d'aucune +des parties contractantes de changer unilatéralement la condition des +autres. En conséquence, j'ai proposé de substituer au troisième +paragraphe correspondant du projet de note anglais la rédaction +suivante: + +«--Que la diète, confirmant ses déclarations précédentes, prendra +l'engagement: 1° de ne porter aucune atteinte à l'indépendance ni à la +souveraineté des cantons, telle qu'elle est garantie par le pacte +fédéral; 2° d'accorder, à l'avenir, une protection efficace aux cantons +qui seraient menacés par une invasion de corps francs; 3° et de +n'admettre, s'il y a lieu, dans le pacte fédéral, aucun article nouveau +sans l'assentiment de tous les membres de la confédération. + +«Lord Palmerston n'y a vu non plus aucune difficulté, toujours sous la +même réserve. + +«Enfin, ai-je ajouté, dans la dépêche communiquée à mon gouvernement par +lord Normanby, il se rencontre des réflexions auxquelles nous adhérons +pleinement. Le gouvernement britannique établit _qu'en cas de refus de +la médiation, soit par l'une, soit par l'autre des parties +belligérantes, soit par toutes deux, ce refus ne doit être considéré par +aucune des cinq puissances comme un motif d'intervention armée dans les +affaires de la Suisse_. Rien de plus juste et de plus naturel; mais il +doit être en même temps bien entendu que _chacune des cinq puissances +demeure à cet égard dans ses droits actuels, et conserve entièrement sa +liberté d'action_. + +«Lord Palmerston a trouvé l'observation parfaitement fondée. + +«Dès lors, ai-je repris, mon gouvernement ne voit, en ce qui le concerne +personnellement, aucun obstacle à l'accord entre les cinq puissances tel +qu'il est proposé par le gouvernement britannique. Il accepte la +désignation de Londres comme siége de la conférence, et il emploiera +tous ses efforts pour faire partager son sentiment aux cours de Berlin, +de Vienne et de Pétersbourg; il espère y réussir sans pouvoir en +répondre; il est néanmoins prévenu que M. le prince de Metternich, tout +en adhérant à la proposition du gouvernement français, a annoncé qu'il +demanderait des modifications à la rédaction de la note française. Ce +n'est qu'après avoir reçu les observations de M. le prince de Metternich +et les avoir pesées avec toute l'attention qu'elles méritent, que la +rédaction de la note, qui doit devenir commune entre les cinq +puissances, pourra être définitivement arrêtée. + +«D'ici là cependant, mon gouvernement pense qu'il ne serait pas +impossible, en se fondant sur l'espérance légitime d'un accord complet +entre les cinq puissances, de tenter une démarche préliminaire dans le +but d'arrêter l'effusion du sang. Il pense qu'on pourrait prévenir les +parties belligérantes que la médiation des cinq puissances va leur être +offerte, et leur demander de suspendre en attendant les hostilités. Il +espère que les ministres des trois cours continentales prendraient sur +eux de donner leur adhésion à cette démarche. + +«Lord Palmerston m'a fait observer que le succès de cette démarche +auprès des douze cantons, qui forment la majorité dans la diète, +dépendrait de la presque certitude qu'on pourrait leur donner du succès +de la médiation dans l'affaire des jésuites:--Sans cela, m'a-t-il dit, +ils ne renonceront point à leurs avantages, et ne laisseront point à +leurs adversaires le temps et les moyens d'organiser leur défense.--Nous +avons cherché alors comment on pourrait leur donner cette presque +certitude en respectant les conditions mêmes de la médiation telles +qu'elles sont posées dans la note du gouvernement britannique et +expliquées dans la présente dépêche. Il nous a paru que les cinq +puissances, par l'entremise de leurs ministres à Paris, pourraient faire +une démarche spontanée auprès du saint-siége pour prévenir le pape Pie +IX de la demande qui lui sera probablement adressée, et qu'en donnant +simultanément connaissance aux parties belligérantes de cette démarche +et de la médiation projetée, on obtiendrait probablement le but désiré. +En effet, si, sur le fondement de cette démarche, le Sonderbund consent +à la suspension d'armes, il aura implicitement consenti à s'en rapporter +à la décision du saint-siége dans l'affaire des jésuites, et les douze +cantons auront à peu près la certitude d'obtenir, sans coup férir, ce +qu'ils poursuivent au prix de leur sang et de celui de leurs confédérés. +La moitié de l'oeuvre de médiation sera à peu près faite. + +«Restait à préparer la rédaction de la note préliminaire. Lord +Palmerston a bien voulu me confier ce travail; mais l'heure du courrier +ne me permettant pas de m'y livrer aujourd'hui, je ferai en sorte de +l'avoir terminé demain, et si lord Palmerston en est satisfait, je vous +l'expédierai par un courrier extraordinaire. + +«Afin d'éviter tout malentendu dans une affaire si pressante, si +compliquée, et où cependant, attendu l'éloignement des cinq cours +médiatrices, tant de choses restent encore en suspens, je donnerai +lecture de la présente dépêche à lord Palmerston, et s'il y consent, je +lui en laisserai copie. + +«_Sept heures du soir_. Je sors de chez lord Palmerston. Il n'a fait +aucune objection à la teneur de cette dépêche, et il a gardé la copie.» + +L'adhésion du cabinet anglais aux modifications proposées par le duc de +Broglie dans le contre-projet de note identique de lord Palmerston +arrivait à propos pour atténuer le mouvement de méfiance et de colère +qu'avait suscité ce projet dans les cabinets de Vienne et de Berlin: +«J'ai vu M. de Canitz peu après la réception du travail de lord +Palmerston, m'écrivait le marquis de Dalmatie[222], et je l'ai trouvé +sous l'impression que ces propositions étaient complétement +insuffisantes, n'offrant aucune espèce de garanties, si ce n'est même +dérisoires. Il m'a lu ce qu'il était occupé à écrire à M. de Radowitz, +parti la veille au soir pour Vienne; il lui communique cette impression. + +[Note 222: Le 22 novembre 1847.] + +Il attend, non-seulement avec la plus grande impatience mais avec +anxiété, votre réponse à lord Palmerston. Le cabinet de Berlin, qui +naguère encore était tellement rapproché de l'Angleterre, en est bien +loin aujourd'hui. On dit tout haut maintenant que lord Palmerston est le +représentant du principe révolutionnaire, et que toute la cause du +principe conservateur est remise aux mains du gouvernement du roi.» + +A Vienne l'humeur était encore plus forte. Le prince de Metternich +regardait de plus en plus les affaires de Suisse comme intimement liées +aux affaires d'Italie, et mettait chaque jour plus d'importance à la +répression des radicaux au pied des Alpes pour être en mesure de +résister au mouvement qui éclatait sur toute la ligne des Apennins. Les +communications que m'apportait de sa part le comte Appony prouvaient que +mon attitude et mon langage ne lui suffisaient guère, et qu'il était +plutôt résigné que satisfait. + +Cependant, la situation était si pressante et notre concours si +indispensable aux cabinets de Vienne et de Berlin, que je ne désespérai +pas de leur faire accepter le nouveau projet de note identique tel que +l'avait fait modifier le duc de Broglie, quoiqu'il fût bien moins net et +moins efficace que notre première proposition. Dès que j'eus reçu ses +dépêches des 20 et 22 novembre, je me mis à l'oeuvre, et le 24 au soir +je lui écrivis: «J'ai rendu compte au roi en son conseil des +modifications que, conformément à mes instructions du 19 de ce mois, +vous avez proposées au projet de note présenté le 16 par le gouvernement +britannique, et qui ont été admises par lord Palmerston. J'ai en même +temps informé le roi et son conseil des difficultés que rencontrait +l'adoption d'une note préliminaire qui avait d'abord paru pouvoir être +immédiatement adressée par les cinq puissances aux parties belligérantes +pour les engager à une suspension d'armes, en attendant que les bases de +la médiation fussent définitivement arrêtées. Frappé de ces difficultés, +et désirant ne point perdre de temps dans l'oeuvre de pacification qu'il +poursuit, le gouvernement du roi a résolu d'écarter cette idée d'une +démarche préliminaire, et de presser l'adoption du projet définitif de +note identique modifié ainsi qu'il a été convenu le 20 entre vous et +lord Palmerston. Le roi m'a en conséquence autorisé à m'entendre, à ce +sujet, avec les représentants à Paris des cours d'Autriche, de Prusse et +de Russie, et j'ai la satisfaction de vous annoncer que, moyennant les +modifications ci-dessus rappelées, le projet de note identique, +contenant l'offre et les bases de la médiation des cinq puissances en +Suisse, a été adopté par M. l'ambassadeur d'Autriche et M. le ministre +de Prusse qui se sont engagés, dès que ce projet aurait reçu +l'approbation définitive du gouvernement britannique, à le transmettre, +comme nous, aux représentants de leurs cours auprès de la Confédération +helvétique, afin que ceux-ci eussent à le remettre, simultanément avec +l'ambassadeur de France et le chargé d'affaires d'Angleterre, au +président de la diète et au président du conseil de guerre du +Sonderbund. + +«M. le chargé d'affaires de Russie n'ayant encore reçu aucune +instruction de sa cour sur cette affaire, n'a pu s'engager à faire +immédiatement la même démarche; mais il a exprimé son approbation de la +résolution adoptée par ses collègues, et il pense que sa cour adhérera à +la marche suivie par les cours de Vienne et de Berlin. + +«Je vous renvoie donc, M. le duc, le projet modifié de note identique +maintenant revêtu de l'adhésion des représentants des cours d'Autriche +et de Prusse comme de la nôtre, et qui recevra très-probablement bientôt +celle de la cour de Russie. Je vous invite à presser le gouvernement +britannique, qui a présenté ce projet et accepté les modifications +proposées par vous, de le revêtir de sa sanction définitive, et de +prendre les mesures nécessaires pour que le représentant de Sa Majesté +Britannique en Suisse, de concert avec les représentants des autres +cours médiatrices, adresse sans retard cette note au président de la +diète et au président du conseil de guerre du Sonderbund. Le +gouvernement du roi espère que cette démarche unanime et amicale des +cinq puissances amènera le terme de la guerre civile qui désole la +Suisse et préoccupe justement l'Europe.» + +Ce ne fut pas sans surprise que le duc de Broglie rencontra à Londres de +nouvelles objections à ce projet, naguère si attentivement débattu et si +formellement accepté: «Je tenais l'affaire pour terminée, +m'écrivit-il[223], quand je me suis présenté ce matin chez lord +Palmerston. Je le lui ai dit. Je lui ai donné lecture de votre lettre, +et lui ai remis entre les mains le projet de note modifiée qui +l'accompagnait. + +[Note 223: Le 26 novembre 1847.] + +«Il l'a relu d'un bout à l'autre. Arrivé au paragraphe premier des bases +de médiation et lisant la rédaction substituée à la sienne, il a déclaré +que le principe de l'expulsion des jésuites ne lui paraissait pas assez +formellement stipulé. Je me suis borné à lui rappeler que cette +rédaction avait été approuvée par lui, remise entre ses mains par écrit, +que j'avais rendu compte de notre entretien dans une dépêche où cette +rédaction se trouvait insérée _in extenso_, qu'il avait reconnu la +parfaite exactitude de ce compte rendu, et que la copie de la dépêche +était entre ses mains. J'ai ajouté que dans cette rédaction était tout +le noeud de la question de médiation: si la démarche auprès du pape +n'était pas faite par les cantons du Sonderbund eux-mêmes, les +médiateurs ne feraient autre chose que de se réunir aux douze cantons de +la diète pour exiger des sept cantons du Sonderbund une soumission +entière, absolue, sans conditions ni limites; ce serait, de la part de +l'Europe, intervenir non pour prévenir, mais pour consacrer la violation +du pacte fédéral et l'oppression de la minorité par la majorité; nous +allions jusqu'à l'extrême limite en pesant réellement sur la minorité, +sous couleur de lui ménager un recours au saint-siége: aller plus loin +serait impossible. + +«Lord Palmerston s'est défendu sur le premier point en disant qu'il +n'avait pas compris que la rédaction proposée dût être substituée à la +sienne, qu'il l'avait comprise comme une explication que nous donnions à +notre pensée. J'ai regretté qu'il n'eût pas assez attentivement écouté +la lecture de la dépêche que je lui avais remise, en affirmant qu'elle +ne pouvait laisser sur ce point le moindre doute. + +«Il a insisté ensuite sur le peu de chance d'être écouté des vainqueurs +si on ne leur donnait pas l'assurance complète de l'expulsion des +jésuites. J'ai répliqué qu'à la vérité la chance d'être écouté n'était +pas très-grande si les douze cantons étaient complètement vainqueurs; +mais que le refus viendrait alors, non point des conditions de la +médiation, mais de la violence des passions populaires suisses; que +l'essentiel, en tentant cette démarche, c'était de maintenir le principe +de la souveraineté cantonnale, et qu'il valait beaucoup mieux ne rien +faire que de l'abandonner. + +«Lord Palmerston m'a dit alors que nous faisions beaucoup pour ce +principe, beaucoup pour les sept cantons en déclarant que le pacte ne +pourrait être modifié qu'à l'unanimité.--«Vous ne faites rien, ai-je +répondu, si vous consacrez la violation du pacte dans le cas actuel. +Qu'ont besoin les radicaux de changer le pacte s'ils peuvent, dans +chaque occasion, le violer avec l'assentiment et le concours de +l'Europe?» + +Pendant près de trois heures, la discussion continua sur ce terrain +entre les deux interlocuteurs. Lord Palmerston indiqua deux ou trois +modifications à la rédaction du paragraphe en question. Le duc de +Broglie les repoussa toutes, et maintint la rédaction primitive «comme +adoptée et irréformable.» Lord Palmerston se rabattit alors à demander +que, dans le quatrième paragraphe des bases de médiation, on ajoutât +quelques mots qui indiquassent que, tout en posant la question du rappel +des jésuites comme elle était posée dans le premier paragraphe, les cinq +puissances espéraient que le pape accueillerait la demande qui lui +serait adressée: «Cela m'a paru sans inconvénient, me disait le duc de +Broglie, et, après avoir cherché une rédaction qui répondît à la pensée +de lord Palmerston, nous nous sommes arrêtés à insérer dans le quatrième +paragraphe cette phrase que: «dès que la question des jésuites serait +complétement résolue, ainsi qu'il est indiqué au paragraphe premier, les +deux parties licencieraient leurs forces respectives et reprendraient +leur attitude ordinaire et pacifique.»--L'addition me semble tout à fait +exempte de reproches; à tel point même qu'il faut être bien au fait de +la discussion qui l'a produite pour comprendre qu'on y puisse attacher +la moindre importance. + +«J'ai quitté lord Palmerston en lui disant que j'allais expédier mon +courrier avec son consentement et l'assurance qu'il allait adresser ses +ordres à M. Peel, son chargé d'affaires en Suisse. Il me l'a donnée.» + +Le duc de Broglie n'était pas au bout. Il m'écrivit le lendemain[224]: +«Hier soir, deux heures après l'expédition de mon courrier, on m'a remis +un billet de lord Palmerston, accompagné d'une lettre officielle. Je ne +répondrai point au billet. Je réponds à la lettre officielle, dont je +joins ici copie avec ma réponse. + +[Note 224: Le 27 novembre 1847.] + +«_Lord Palmerston à M. le duc de Broglie_. + +Foreign-Office, 26 novembre 1847. + +«Monsieur le duc, + +«Au sujet de la conférence que j'ai eu l'honneur d'avoir ce matin avec +Votre Excellence sur les affaires de Suisse, et pour prévenir tout +malentendu futur, je crois devoir dire que si, pour assurer le concours +unanime des cinq puissances dans l'offre d'une médiation amicale entre +les parties belligérantes en Suisse, le gouvernement de Sa Majesté +Britannique a consenti aux modifications que Votre Excellence a +proposées dans le projet de note identique à présenter à la diète et au +Sonderbund, le gouvernement de Sa Majesté n'a agi ainsi que dans la +claire et positive idée que l'entier éloignement des jésuites de toutes +les parties du territoire de la confédération est la base nécessaire de +l'arrangement à proposer aux deux parties belligérantes pour la +pacification de la Suisse.» + +La réponse du duc de Broglie était courte et catégorique: + +«_Le duc de Broglie à lord Palmerston_, + +Londres, 27 novembre 1847. + +«Mylord, + +«Je concevrais difficilement que la rédaction substituée par mon +gouvernement au paragraphe premier du contre-projet britannique pût +devenir, entre nous, l'occasion d'un malentendu. Je me suis efforcé de +vous expliquer à plusieurs reprises, tant de vive voix que par écrit, le +sens et la portée de cette rédaction. Je ne puis que me référer à ces +explications, sans y rien ajouter, sans en rien retrancher.» + +Que signifiaient, de la part du cabinet anglais, cette incertitude, +cette mobilité de résolution et de langage? Était-ce seulement +l'embarras inhérent à une situation fausse? Lord Palmerston voulait à la +fois rester en Suisse l'ami particulier des radicaux, et ne pas rester +isolé en Europe en se séparant des quatre grandes puissances qui +voulaient leur résister. Y avait-il, dans ses hésitations et ses +procrastinations, un désir plus ou moins prémédité de traîner en +longueur et de laisser aux radicaux suisses le temps d'accomplir leur +oeuvre de guerre civile avant que la médiation européenne vînt les gêner +dans leur attaque? Sur le théâtre même des événements, des faits se +passaient, des paroles échappaient qui autorisaient cette conjecture. Le +gouvernement anglais avait pour chargé d'affaires en Suisse M. Peel, +fils aîné de sir Robert Peel et maintenant héritier de ce glorieux nom. +Il était jeune, impétueux et, tout en obéissant à ses instructions, +enclin dans son langage à des mouvements d'indépendance et +d'inconséquence généreuse. Il vivait à la fois en intimité avec M. +Ochsenbein et en bons rapports avec M. de Boislecomte. Dès le 7 novembre +1847, au moment même où la Diète helvétique engageait la guerre civile, +ce dernier m'écrivit: «M. Peel m'a dit combien sa position, sous un +ministre qui appartenait à un autre parti que son père, lui imposait de +réserve, et combien il aurait de plaisir à être plus expansif avec moi; +ce que, sous lord Aberdeen par exemple, il eût fait, même en ayant les +mêmes instructions. J'étais entré chez lui en lui disant que je ne +pouvais résister au plaisir de lui exprimer l'espoir que nos deux +gouvernements se missent enfin d'accord sur les affaires suisses, et je +lui avais confié, d'après la dépêche de Votre Excellence, ce qui m'en +donnait l'espoir.--Je le désire autant qu'on peut désirer quelque chose +au monde, me dit M. Peel, et je ne suis pas sans espoir; la dernière +expédition de lord Palmerston était évidemment écrite dans un esprit de +rapprochement vers vous, et de mon côté, depuis les propositions faites +par les sept cantons, j'insiste chaque fois à écrire que maintenant tout +le droit est passé de leur côté, et qu'il n'y a plus d'autre parti à +prendre honorablement que celui de les soutenir.--Je dis alors à M. Peel +notre projet de médiation:--«Malheureusement, me dit M. Peel, les +meneurs de la diète ne l'accepteront pas; il n'y a que quatre jours +qu'ils ont refusé la médiation de l'Angleterre. J'ai en vain dit à M. +Ochsenbein que, si les petits cantons faisaient un appel à la France et +à l'Autriche, il était à croire que les deux puissances interviendraient +à main armée, et je lui ai laissé suffisamment à entendre que nous n'y +mettrions pas d'obstacle. Il s'est emporté; il a dit que tout cela était +l'ouvrage de M. de Metternich qui nous avait changés; il a parlé de ses +cent mille soldats, qu'ils ne reculeraient pas devant la France et +l'Autriche, qu'ils pourraient périr et la Suisse cesser d'être une +nation, mais que cela valait mieux que de courber la tête, et que, s'ils +étaient victorieux, ils ne s'arrêteraient pas en Suisse et se +répandraient sur l'Italie et sur l'Allemagne. A quoi je répondis que ce +pouvaient être là ses sentiments privés, mais que ce n'étaient pas ceux +du pays. C'est en sortant de cette conversation que M. Ochsenbein a été +se concerter avec MM. Druey, Munzinger et Furrer, et qu'ils ont résolu +de précipiter le mouvement et de prononcer l'arrêt d'exécution, ce qui a +été exécuté le soir même. Ils sont lancés et maintenant ils ne +s'arrêteront pas, même devant votre intervention armée.» + +Pendant qu'on discutait encore à Londres le sens et les bases de la +médiation, les radicaux suisses précipitèrent en effet leurs mouvements: +ils avaient mis sur pied des forces considérables: 52,000 hommes d'armée +active et 30,000 de réserve, avec 172 pièces d'artillerie[225]; un chef +expérimenté, le général Dufour, les commandait: il n'appartenait pas au +parti radical; mais la diète une fois engagée dans la lutte, la plupart +des modérés, qui avaient d'ailleurs peu de goût pour les jésuites et le +Sonderbund, croyaient de leur devoir de la soutenir: elle représentait, +à leurs yeux, la confédération et l'État. Dès les premiers coups, le +succès se déclara plus prompt et plus facile que ne l'avaient espéré les +plus confiants; le canton de Fribourg fut occupé et la ville capitula +sans résistance. Mais Lucerne tenait bon; sa population et celle des +petits cantons se montraient fort résolues à se battre: «La Suisse +entière, m'écrivait M. de Boislecomte[226], est dans une attente pleine +de passion et d'anxiété, les yeux tournés vers Lucerne. M. Peel a dit +hier à l'ambassade qu'il avait envoyé quelqu'un à Lucerne. Il paraît +très-embarrassé depuis quelques jours. Son langage est redevenu comme +aux premiers temps. On pensait qu'il avait envoyé à Lucerne, non pas à +la ville, mais au quartier général de l'armée, pour prévenir le général +Dufour et lui conseiller de presser les choses. J'apprends par +Neufchâtel que, le 21, un courrier anglais a traversé la ville, se +rendant à Berne. M. Peel, auquel je communique à peu près tout ce que je +reçois et ce que je fais, s'est bien gardé d'en rien dire à l'ambassade, +et c'est à la suite de la réception de ce courrier qu'il a fait, au +quartier du général Dufour, l'envoi dont il a parlé à mon attaché, M. de +Massignac. Il faut qu'il y ait quelque chose de faux au fond de toute la +situation prise par la cour de Londres pour qu'un caractère vrai et +généreux, comme celui de M. Peel, ne puisse cependant inspirer à +personne de sécurité.» + +[Note 225: Baumgartner, _die Schweitz von 1830 bis 1850_, t. IV, page +7.] + +[Note 226: Le 24 novembre 1847.] + +Ce fut la conviction générale, acceptée depuis comme un fait certain par +les historiens suisses les mieux informés, qu'au moment même où la note +identique était enfin sortie de toutes ses transformations et près +d'être expédiée en Suisse, lord Palmerston avait donné à M. Peel l'ordre +d'en prévenir le général Dufour, et de l'engager à presser la conquête +de Lucerne, pour qu'à l'arrivée de la note les cinq puissances qui +l'avaient signée, y compris l'Angleterre, trouvassent la guerre terminée +et leur médiation sans objet. Le chapelain de la légation anglaise en +Suisse avait été, disait-on, chargé de cette mission. + +M. de Boislecomte mit avec raison du prix à s'assurer de la réalité du +fait; il donna, dans ce but, ses instructions au jeune attaché qu'il +avait laissé à Berne, et le 29 novembre 1847, M. de Massignac lui +écrivit: «L'affaire de la mission du chapelain de la légation +d'Angleterre est éclaircie. Ce matin, je fus chez le ministre +d'Espagne[227]. Après avoir causé avec lui de la lettre que j'ai eu +l'honneur de vous adresser ce matin, et à laquelle il donne son entière +approbation quant à l'exactitude:--Je voudrais bien savoir, lui dis-je, +si vraiment Temperly a été, de la part de Peel, dire au général Dufour +de presser l'attaque contre Lucerne.--Qui est-ce qui en doute? me +répondit-il; pour moi, j'en suis sûr, je le tiens de bonne source, et +j'en mets ma main au feu, me répéta-t-il à plusieurs reprises.--Je le +crois, ajoutai-je, mais j'aurais quelque intérêt à le faire avouer à +Peel lui-même, et devant quelqu'un, vous, par exemple. + +[Note 227: M. de Zayas.] + +«L'occasion s'en est présentée dès ce matin. Nous parlions avec Zayas et +Peel des affaires suisses et de la manière dont les différents cabinets +les jugeaient. «--Aucun cabinet de l'Europe, excepté celui de +l'Angleterre, n'a compris les affaires de Suisse, a dit M. Peel, et lord +Palmerston a cessé de les comprendre lorsqu'il a approuvé la note +identique.--Avouez au moins, lui dis-je, qu'il a fait une belle fin, et +que vous nous avez joué un tour en pressant les événements.» Il se tut; +j'ajoutai: «--Pourquoi faire le mystérieux? Après une partie, on peut +bien dire le jeu qu'on a joué.--Eh bien, c'est vrai! dit-il alors, j'ai +fait dire au général Dufour d'en finir vite.» Je regardai M. de Zayas +pour constater ces paroles. Son regard me cherchait aussi. Cependant, +Monsieur l'ambassadeur, je n'ai pas voulu vous apprendre cet aveu +légèrement, et ce soir, j'ai demandé à M. de Zayas s'il considérait +l'aveu comme complet:--«Je ne sais pas ce que vous voudriez de plus, me +répondit-il, à moins que vous ne vouliez une déclaration écrite. Quand +je vous disais ce matin que j'en mettrais ma main au feu!» + +Ce fut seulement le 28 novembre 1847 que je pus adresser à M. de +Boislecomte une dépêche définitive et positive: «Le concert que nous +travaillons à établir entre les puissances est enfin réalisé. Vous +trouverez ci-joint le texte de la note identique qui doit être remise +aux parties belligérantes en Suisse pour leur offrir la médiation des +cinq cours. Vous voudrez bien, après en avoir fait dresser deux +expéditions et les avoir revêtues de votre signature, les adresser au +président de la diète et au président du conseil de guerre du +Sonderbund. M. Peel recevra des instructions conformes à celles que je +vous donne. M. le comte Appony et M. le baron d'Arnim écrivent dans le +même sens à M. de Kaisersfeldt et à M. de Sidow. La dépêche de M. +d'Appony est annexée à cette expédition, et je vous recommande de la +faire parvenir, sans perdre un moment, à M. de Kaisersfeldt. Quant à +celle de M. d'Arnim, elle est envoyée directement à M. de Sidow. M. de +Kisséleff ne s'étant pas trouvé en mesure de donner des directions +analogues à M. de Krudener, bien que les intentions de son gouvernement +ne soient pas douteuses, la communication de la Russie ne pourra avoir +lieu que plus tard. Mais il importe que celles de la France, de +l'Autriche et de la Prusse soient, autant que possible, simultanées, et +je vous prie de vous concerter à cet effet avec vos collègues en évitant +d'ailleurs tout ce qui entraînerait de nouveaux délais.» + +La note identique ainsi transmise était exactement conforme au texte +enfin convenu entre le duc de Broglie et lord Palmerston, dans leurs +derniers entretiens. + +Quand cette dépêche arriva[228] à M. de Boislecomte qui, d'après mes +instructions, s'était établi à Bale, Lucerne avait succombé après une +vive, bien que courte résistance; mais la lutte subsistait encore dans +le canton du Valais; M. de Boislecomte expédia sur-le-champ la note +identique au président de la diète à Berne et au dernier représentant du +Sonderbund vaincu. Il écrivit en même temps à M. Peel pour l'en +informer. En me rendant compte de ces derniers incidents et de l'état +des esprits en Suisse, il ajouta: «C'est avec regret que je dois vous +parler de M. Peel. Il paraît que, depuis mon départ de Berne, il était +retourné à ses anciennes amitiés, et qu'il se disposait à prendre +possession de la situation comme s'il avait jusqu'au bout et sans +distraction soutenu les radicaux. Il avait fait une visite de +félicitation à M. Ochsenbein, et il venait de l'inviter, avec d'autres +vainqueurs, à un grand dîner quand il a reçu ma lettre qui lui indiquait +l'entente conclue et la remise que je faisais immédiatement de la note +concertée. Il a aussitôt décommandé son dîner, et M. de Massignac étant +allé le voir, il lui a dit:«--Je ne comprends pas lord Palmerston, et si +je pouvais montrer ses dépêches, on ne le comprendrait pas plus que moi. +Je ne veux pas remettre la note qu'on m'enverra. Je donnerai ma +démission plutôt que de le faire. Le puis-je donc quand je viens de +faire une visite à Ochsenbein dans un sens tout opposé? Vous comprenez +bien que je ne me suis pas lié avec des gens comme les radicaux par +amitié pour eux; mais la guerre est finie, et l'on me fait jouer dans +tout cela un rôle qui me blesse beaucoup.» + +[Note 228: Le 30 novembre au matin 1847.] + +Lord Palmerston voulut sans doute épargner à son jeune agent l'embarras +que celui-ci repoussait, car il ne le chargea point de remettre la note +identique. L'ambassadeur d'Angleterre à Constantinople, sir Stratford +Canning, était alors à Londres, près d'en repartir pour retourner à son +poste; ce fut à lui que lord Palmerston donna ses instructions sur +l'attitude que le cabinet anglais voulait prendre dans le nouvel état +des affaires suisses; sir Stratford se mit en route par Paris et Berne. +J'eus avec lui, à son passage, un entretien plus libre de ma part que de +la sienne; je connaissais la ferme loyauté de son caractère, et je fus +peu surpris de le trouver un peu embarrassé de la politique dont il +était chargé de conduire le dénouement. J'écrivis le 3 décembre 1847, au +duc de Broglie: «Sir Stratford Canning est toujours ici, attendant +toujours une dépêche de Londres. La note anglaise ne sera probablement +pas remise. Mais il suffit, pour que la position soit prise, qu'un seul +ait parlé au nom des cinq.» + +Après le tour qu'avaient pris les événements, il n'y avait plus en +effet, pour nous en Suisse, qu'une question de position et d'avenir. Le +voisinage donnait à nos rapports avec ce pays bien plus d'importance +qu'ils n'en pouvaient avoir pour l'Angleterre. L'Autriche et la Prusse +étaient à cet égard dans une situation semblable à la nôtre; et on +était, à Vienne et à Berlin, si sérieusement préoccupé des affaires +suisses que, lorsque la crise éclata, bien loin de les considérer comme +terminées, ces deux cabinets virent, dans la défaite du Sonderbund, le +commencement d'une nouvelle phase qui appelait, de leur part, une égale +sollicitude et probablement de nouvelles démarches. Deux hommes +considérables, le comte de Colloredo pour l'Autriche et le général de +Radowitz pour la Prusse, vinrent à Paris avec une mission authentique, +quoique non officielle: «Ils y sont envoyés, m'écrivit le marquis de +Dalmatie[229], pour porter et pour se faire donner des termes précis. +D'abord, pour s'assurer de la stabilité de votre cabinet; ensuite, pour +savoir jusqu'à quel point on peut compter sur vous, jusqu'où vous voulez +et vous pouvez aller, quelles peuvent être les exigences parlementaires, +quelle influence peut exercer l'Angleterre. + +[Note 229: Le 19 décembre 1847.] + +On ne veut pas vous embarrasser; on ne veut pas nuire au cabinet; mais +on ne veut pas non plus s'engager plus avant avec nous sans savoir +positivement à quoi s'en tenir sur notre compte. Les instructions du +comte de Colloredo sont précises et catégoriques; on me l'a dit, et une +observation que j'ai faite me l'a confirmé. M. de Canitz m'a communiqué +à deux reprises, avant et après l'arrivée du comte de Colloredo à +Berlin, une portion des instructions qu'il prépare pour le général +Radowitz. J'ai remarqué entre ces deux fragments une différence de +nuance, d'abord dans le ton qui est plus décidé et plus incisif dans le +second. Il renferme un passage sur les révolutions qui ont eu lieu dans +divers cantons, et qui ont donné la majorité au radicalisme dans la +diète; et il pose la question de savoir si l'on ne pourrait pas trouver +un moyen de les prévenir. C'est aller bien loin; c'est passer de la +question fédérale et internationale à la question cantonnale et +intérieure; c'est dépasser les bornes de l'intervention que les +puissances sont fondées, en droit public, à exercer en Suisse. Après +m'avoir lu ce passage, M. de Canitz m'a dit que c'était là une addition +qu'il s'était permis d'apporter aux instructions données par le prince +de Metternich. J'en ai tiré la conclusion qu'il faut que ces +instructions, patentes ou secrètes, aillent déjà assez loin pour que la +cour de Prusse ait fait ce pas qui peut, à la vérité, être aussi bien +désapprouvé qu'approuvé à Vienne, mais qui indique toujours que le comte +de Colloredo a apporté avec lui quelque chose qui a enhardi la cour de +Prusse à le faire. Ajoutez-y ce qui est venu de Saint-Pétersbourg où +l'on s'est prononcé plus énergiquement encore dans le même +sens:--«L'empereur Nicolas, m'a dit M. de Canitz, ne veut se mêler de +l'affaire suisse qu'autant qu'il aura la certitude que les autres cours +y apportent des intentions sérieuses, et qu'elles ne s'arrêteront pas en +chemin. Autrement, il préfère y rester étranger. Ce n'est que par +complaisance qu'il a consenti à s'associer aux premières +démarches.»--Une autre personne me disait que l'empereur ne comprenait +pas la conférence dont on parle sur les affaires de Suisse si elle +n'avait pas 60,000 hommes derrière elle. + +L'empereur Nicolas avait alors pour représentant à Berlin le baron +Pierre de Meyendorff, aussi distingué par l'élévation et la finesse de +son esprit que par la droiture de son caractère, l'un de ces politiques +vraiment européens qui, tout en servant fidèlement les vues et les +intérêts de leur gouvernement, savent comprendre les institutions et les +intérêts des autres États, tiennent grand compte de ce qu'exige ou de ce +que comporte le bon ordre général des sociétés civilisées, et ne perdent +jamais de vue la raison et l'équité. «Il me disait hier, m'écrivit le +marquis de Dalmatie[230]:--Un seul motif peut vous décider à +l'intervention; c'est de voir l'Autriche intervenir; si elle entre en +Suisse, vous ne pouvez pas l'y laisser entrer seule.--Je sais, ajoutait +notre ambassadeur, qu'il en était question hier avec le comte de +Colloredo lui-même, d'une manière qui m'a donné lieu de croire qu'il +apportait déjà cette idée de Vienne; il a annoncé que quatre nouveaux +régiments étaient dirigés sur la frontière de Suisse. On jettera les +hauts cris en France; mais vous ne pourrez vous dispenser de faire +entrer les troupes françaises à Genève et dans le canton de Vaud, ne +fût-ce que pour observer les Autrichiens, comme on l'a fait jadis à +Ancône. Vous donneriez aux Chambres les explications que vous voudriez: +on y est préparé d'avance. Je ne vous donne pas ce plan comme arrêté; +mais on y songe comme à une extrémité à laquelle on pourra être réduit +après avoir épuisé les autres moyens, et que l'on envisage déjà.» + +[Note 230: Les 10 et 19 décembre 1847.] + +Telles furent en effet les perspectives que m'entrouvrirent loyalement +les deux envoyés allemands, hommes de sens et d'honneur l'un et l'autre, +et chargés d'exprimer une politique qui, loin de se dissimuler, +s'étalait avec un certain faste de principes et d'exemples, dans +l'espoir qu'en intimidant la Suisse et en entraînant la France, ou bien +l'Autriche serait dispensée d'agir, ou bien elle n'aurait pas à agir +seule. Je répondis à ces ouvertures avec une égale franchise. Nous +convînmes que nous nous retrouverions dans quelques semaines, quand on +pourrait voir un peu plus clair dans l'avenir, pour nous concerter sur +les mesures que nous pourrions avoir à prendre ensemble, dans l'intérêt +du droit public européen. Nous étions pour notre compte bien décidés, +d'une part, à n'intervenir en Suisse que si une longue, oppressive et +douloureuse anarchie en faisait généralement sentir la nécessité; +d'autre part, à ne pas souffrir qu'aucune autre puissance y intervînt +sans y prendre nous-mêmes une forte et sûre position. Je m'étais +entretenu avec le maréchal Bugeaud de ce qu'il y aurait à faire en +pareil cas. Nous n'aurions fait, en agissant ainsi, que poursuivre la +politique que nous avions annoncée et pratiquée depuis l'origine de la +question suisse, et le roi Louis-Philippe était, comme le cabinet, +résolu à y persister. + +Que serait-il arrivé si des événements bien autrement grands et +puissants n'étaient venus rejeter bien loin dans l'ombre les dissensions +des cantons suisses? Nul ne le saurait dire. Quoi qu'on en puisse +conjecturer, en présence du succès des radicaux suisses, de la +fermentation italienne et des ardents débats qui, dans nos Chambres, +menaçaient l'existence du cabinet français, le prince de Metternich +n'agit point, et ne nous mit point dans la nécessité d'agir. Quand le +cabinet du 29 octobre 1840 et la monarchie de 1830 furent tombés, +personne ne pensa plus à la Suisse; c'était l'Europe qui était en +question. + +Près de vingt ans se sont écoulés; on y pense encore moins aujourd'hui; +qui se souvient et se soucie de M. Ochsenbein et du Sonderbund? +L'histoire a des intermèdes pendant lesquels les événements et les +personnages qui viennent d'occuper la scène en sortent et disparaissent +pour un temps: pour le temps des générations voisines de celle qui a vu +et fait elle-même ces événements. L'histoire d'avant-hier est la moins +connue, on peut dire la plus oubliée du public d'aujourd'hui: ce n'est +plus là, pour les petits-fils des acteurs, le champ de l'activité +personnelle, et le jour de la curiosité désintéressée n'est pas encore +venu. Il faut beaucoup d'années, des siècles peut-être pour que +l'histoire d'une époque récente s'empare de nouveau de la pensée et de +l'intérêt des hommes. C'est en vue de ce retour que les acteurs et les +spectateurs de la veille peuvent et doivent parler de leur propre temps; +ils déposent des noms et des faits dans des tombeaux qu'on se plaira un +jour à rouvrir. C'est pour cet avenir que je retrace avec détail les +mariages espagnols et les négociations assez vaines dont le Sonderbund +fut l'objet: je tiens à ce que les curieux, quand ils viendront, +trouvent ce qu'ils chercheront et soient en mesure de bien connaître +pour bien juger. Je n'ai garde de prétendre à faire moi-même et +aujourd'hui leur jugement; je leur en transmets les matériaux, avec la +libre et sincère expression du mien. Dans notre conduite au sujet des +affaires suisses de 1840 à 1848, je fis deux fautes, l'une de mon fait, +l'autre amenée par le fait d'autrui. Je me trompai sur la convenance de +M. de Boislecomte pour la mission que je lui connais; il était homme +d'expérience et de devoir, capable, courageux et fidèle, mais trop +prévenu pour le parti catholique et trop enclin à en espérer le succès. +Entraîné par sa croyance et son désir, il se trompa sur les forces +relatives des deux partis, et compta trop sur l'énergie morale comme sur +la puissance matérielle des cantons catholiques. Ses appréciations et +ses prévisions nous jetèrent dans la même erreur. Notre politique +reposait sur la double idée qu'en droit la cause du Sonderbund était +bonne et qu'en fait sa résistance serait forte et longue. Nous avions +raison quant au droit: le pacte fédéral, l'indépendance des cantons dans +leur régime intérieur, la liberté d'association religieuse, la liberté +d'enseignement, le respect et les garanties dus par la majorité à la +minorité, tous les principes de gouvernement libre et d'ordre européen +étaient en faveur du Sonderbund; nous leur prêtions hautement notre +appui moral; mais nous regardions l'intervention matérielle à leur +profit comme une dernière et fâcheuse extrémité que nous ne voulions +accepter que lorsque, dans la pensée de l'Europe et dans le sentiment de +la Suisse même, les maux de la guerre civile et de l'anarchie l'auraient +rendue nécessaire. Cette extrémité n'arriva point; la brièveté de la +lutte et la facilité de la victoire firent paraître nos alarmes +excessives et rendirent le mal moins grand que nous ne l'avions prédit. +Si nous avions mieux connu les faits et mieux pressenti les chances, +nous aurions tenu le même langage et donné les mêmes conseils; mais nous +aurions gardé l'attitude de spectateurs moins inquiets et plus patients. + + + + + CHAPITRE XLVIII. + + LES RÉFORMES POLITIQUES ET LA CHUTE DU MINISTÈRE DU 29 OCTOBRE 1840. + + (1840-1848). + + +Ma disposition personnelle en terminant ces _Mémoires_.--Pensée +dominante et constante du ministère du 29 octobre 1840.--La +prépondérance des classes moyennes; ses motifs et son caractère.--Le +parti conservateur.--Le but des réformes électorale et parlementaire +était de changer cette politique.--Diversité des éléments de +l'opposition.--L'opposition monarchique et l'opposition +républicaine.--Diversité des éléments de l'opposition monarchique;--de +l'opposition républicaine.--De 1840 à 1847, la question des réformes +reste dans l'arène parlementaire.--Divers débats à ce sujet.--La +question passe dans le champ de l'agitation extérieure.--Les banquets de +1847.--Leur caractère.--Attitudes diverses de l'opposition monarchique +et de l'opposition républicaine.--Ascendant croissant de l'opposition +républicaine.--Attitude du gouvernement envers les banquets.--Ma +conversation avec M. de Morny.--Ma conversation avec le roi +Louis-Philippe.--Projet d'un nouveau banquet à Paris.--Ouverture de la +session de 1848.--Discussion de l'adresse.--Résolution et langage du +gouvernement sur la question des réformes.--L'opposition se décide à +assister au nouveau banquet proposé.--Le gouvernement se décide à +l'interdire.--Question de légalité élevée à ce sujet.--Compromis entre +des représentants du cabinet et des représentants de l'opposition pour +faire décider cette question par les tribunaux.--Luttes intérieures +entre les divers éléments de l'opposition.--Les meneurs révolutionnaires +de l'opposition républicaine ajoutent au banquet un plan de mouvement +populaire.--Manifeste publié dans ce but.--Changement de scène.--Le +gouvernement interdit le banquet.--L'opposition parlementaire y renonce +et propose à la Chambre des députés l'accusation du ministère.--Journées +des 21 et 22 février.--Le 23 février, manifestations réformistes dans +une partie de la garde nationale.--Conversation du roi, d'abord avec M. +Duchâtel, puis avec moi.--Chute du cabinet.--Je l'annonce à la +Chambre.--Émotion de la majorité.--Rapports entre le roi et le +cabinet.--Persistance des menées de l'opposition républicaine +révolutionnaire.--Mesures de résistance préparées par le +gouvernement.--Tragique incident, dans la soirée du 23 février, devant +le ministère des affaires étrangères.--Ses effets.--Nomination du +maréchal Bugeaud au commandement de la garde nationale et des troupes; +dernier acte du ministère.--Ma dernière visite au roi +Louis-Philippe.--Mon impression sur ses sentiments et ses dispositions +intérieures dans cette crise. + + +Je touche aux derniers jours et à la dernière crise de la lutte des +systèmes et des partis politiques qui, de 1830 à 1848, se sont déployés, +parmi nous, dans les Chambres, dans la presse, dans les élections, dans +les conversations, dans toutes les manifestations et sous toutes les +formes de la pensée, de la volonté, de l'imagination et de l'ambition +publiques. C'est sur la question des réformes à apporter dans notre +régime électoral et parlementaire que cette crise suprême a éclaté. En +retraçant, dans ces _Mémoires_, les principaux événements qui ont rempli +ces dix-huit années et la part que j'y ai prise, je me suis proposé d'en +écarter toute polémique rétrospective et de présenter constamment les +faits dans tout leur jour, et les hommes, adversaires ou amis, sous leur +meilleur jour. En agissant ainsi, j'ai obéi à mon penchant plutôt que je +n'ai exécuté un dessein: la longue et laborieuse expérience de la vie +politique m'a enseigné, non pas le doute, mais l'équité. Je dis +l'équité, non pas la modération, mot banal, ni l'indulgence, mot +impertinent, qui n'exprimeraient pas ma pensée. Dans les temps de +profonde fermentation sociale et morale, quand les nations et les âmes +sont violemment agitées, il y a, dans les opinions et les conduites les +plus diverses, plus de sincérité et de désintéressement qu'on ne croit; +la part de l'erreur est immense, infiniment plus grande que celle des +mauvais desseins; la vérité se brise en fragments épars, et chacun des +acteurs politiques en saisit quelqu'un, comme dit Corneille, + + Suivant l'occasion ou la nécessité, + Qui l'emporte vers l'un ou vers l'autre côté[231]. + +[Note 231: _Sertorius_, acte III, scène 2.] + +Les esprits en effet s'emportent alors en tous sens, attirés par les +lueurs qui brillent et les perspectives qui s'ouvrent dans un ciel +obscur et orageux, et la conscience suit l'esprit dans ses emportements. +J'ai vécu longtemps, comme l'un des acteurs, dans cette mêlée des idées +et des hommes; j'en suis sorti depuis longtemps; et aujourd'hui, +spectateur tranquille du passé comme du présent, je reste aussi +fermement attaché que jadis aux convictions qui ont dirigé ma conduite, +mais peu surpris que des hommes d'un esprit éminent et d'un coeur +honnête aient obéi à des convictions différentes. La crise suprême que +j'ai en ce moment à retracer est, de tous les événements de ce passé, +celui qui me rend le plus difficiles cette vue sereine et cette juste +appréciation des faits et des hommes; le dénouement en a été si grave et +si douloureux que toute mon âme s'émeut et se soulève à ces souvenirs. +Je veux pourtant et j'espère, à cette dernière heure, rester fidèle à la +disposition que, jusqu'ici, j'ai gardée sans effort en écrivant ces +_Mémoires_. Aujourd'hui, tous les partis, je pourrais dire tous les +hommes qui, n'importe en quel sens et dans quelle mesure, ont pris part +à la révolution de février, sont, comme moi, des vaincus. Nul d'entre +eux, à coup sur, ne se doutait de l'abîme où la diversité de nos idées +et de nos efforts devait sitôt nous jeter tous. + +Je voudrais marquer avec précision le point où nous en étions tous et +quelle était la vraie disposition de tous les partis à l'approche de la +catastrophe qui nous a fait subir, à tous, de tels coups et de tels +mécomptes. + +Le cabinet et ses amis politiques avaient une pensée et un dessein bien +déterminés. Ils aspiraient à clore en France l'ère des révolutions en +fondant le gouvernement libre qu'en 1789 la France s'était promis comme +la conséquence et la garantie politique de la révolution sociale qu'elle +accomplissait. Nous regardions la politique qui, à travers des incidents +passagers, avait prévalu en France depuis le ministère de M. Casimir +Périer, comme la seule efficace et sûre pour atteindre ce but. Cette +politique était réellement à la fois libérale et anti-révolutionnaire. + +Anti-révolutionnaire, au dehors comme au dedans, car elle voulait au +dehors le maintien de la paix européenne, au dedans celui de la +monarchie constitutionnelle. Libérale, car elle acceptait et respectait +pleinement les conditions essentielles du gouvernement libre, +l'intervention décisive du pays dans ses affaires, la discussion +constante et vivante, dans le public comme dans les Chambres, des idées +et des actes du pouvoir. En fait, de 1830 à 1848, ce double but a été +atteint. Au dehors, la paix a été maintenue, et je pense aujourd'hui +comme il y a vingt ans, que ni l'influence ni la considération de la +France en Europe n'y avaient rien perdu. Au dedans, de 1830 à 1848, la +liberté politique a été grande et forte; de 1840 à 1848 spécialement, +elle s'est déployée sans qu'aucune nouvelle limite légale lui ait été +imposée. Si je disais sans réserve ma pensée, je dirais que, +non-seulement les spectateurs impartiaux, mais la plupart des anciens +adversaires de notre politique reconnaissent aujourd'hui, dans leur +pensée intime, la vérité de ce double fait. + +La politique que nous soutenions et pratiquions ainsi avait son +principal point d'appui dans l'influence prépondérante des classes +moyennes: influence reconnue et acceptée dans l'intérêt général du pays, +et soumise à toutes les épreuves, à toutes les influences de la liberté +générale. Je ne discute pas ici le système; j'exprime le fait, et je +n'en atténue ni l'importance, ni le caractère. Les classes moyennes, +sans aucun privilége ni limite dans l'ordre civil, et incessamment +ouvertes, dans l'ordre politique, au mouvement ascendant de la nation +toute entière, étaient, à nos yeux, les meilleurs organes et les +meilleurs gardiens des principes de 1789, de l'ordre social comme du +gouvernement constitutionnel, de la liberté comme de l'ordre, des +libertés civiles comme de la liberté politique, du progrès comme de la +stabilité. + +A la suite de plusieurs élections générales dont la liberté et la +légalité ne sauraient être sérieusement contestées, et sous le coup de +graves débats incessamment répétés, l'influence prépondérante des +classes moyennes avait amené, dans les Chambres et dans le pays, la +formation d'une majorité qui approuvait la politique dont je viens de +rappeler les caractères, voulait son maintien et la soutenait à travers +les difficultés et les épreuves, intérieures ou extérieures, que lui +imposaient les événements. Cette majorité s'était successivement +renouvelée, recrutée, affermie, exercée à la vie publique, et de jour en +jour plus intimement unie au gouvernement comme le gouvernement à elle. +Selon la pente naturelle du gouvernement représentatif et libre, elle +était devenue le parti conservateur de la politique anti-révolutionnaire +et libérale dont elle avait, depuis 1831, voulu et secondé le succès. + +Le gouvernement parlementaire, forme pratique du gouvernement libre sous +la monarchie constitutionnelle; l'influence prépondérante des classes +moyennes, garantie efficace de la monarchie constitutionnelle et des +libertés politiques sous cette forme de gouvernement; le parti +conservateur, représentant naturel de l'influence des classes moyennes +et instrument nécessaire du gouvernement parlementaire: tels étaient, +dans notre profonde conviction, les moyens d'action et les conditions de +durée de la politique libérale et anti-révolutionnaire que nous avions à +coeur de pratiquer et de maintenir. + +C'était cette politique, telle que nous la concevions et pratiquions +avec le concours harmonique de la couronne, des Chambres et des +électeurs, que l'opposition voulait changer, et c'était pour la changer +qu'elle réclamait les réformes électorale et parlementaire. Ces réformes +étaient moins un but qu'un moyen: provoquées par l'état intérieur du +parlement bien plus que par le besoin et l'appel du pays, elles devaient +avoir pour résultat de défaire, dans la Chambre des députés, la majorité +qui y prévalait et le parti conservateur qu'elle avait formé, soit en en +expulsant, par l'extension des incompatibilités, une partie des +fonctionnaires publics qui y siégeaient, soit en y appelant, par +l'extension du droit de suffrage, des éléments nouveaux et d'un effet +inconnu. Nous n'avions, en principe et dans une certaine mesure, point +d'objection absolue et permanente à de telles réformes; l'extension du +droit de suffrage et l'incompatibilité de certaines fonctions avec la +mission de député pouvaient et devaient être les conséquences naturelles +et légitimes du mouvement ascendant de la société et de l'exercice +prolongé de la liberté politique. Mais dans le présent, ces innovations +n'étaient, selon nous, ni nécessaires, ni opportunes. Point nécessaires, +car depuis trente ans les événements avaient prouvé que, par les +institutions et les lois actuelles, la liberté et la force ne manquaient +point à l'intervention du pays dans ses affaires. Point opportunes, car +elles devaient apporter de nouvelles épreuves et de nouvelles +difficultés dans ce qui était, à nos yeux, le plus actuel et le plus +pressant intérêt du pays, la pratique et l'affermissement du +gouvernement libre encore si nouveau lui-même parmi nous. Là étaient à +la fois la cause et la limite de notre résistance aux innovations +immédiates qu'on demandait. + +L'opposition, je l'ai déjà dit, n'avait pas, comme le cabinet et le +parti conservateur, l'avantage d'être toute entière animée d'un même +sentiment et de se conduire dans un même dessein; elle contenait des +éléments profondément divers dans leurs principes comme dans leurs buts; +et chaque fois qu'une grande question d'institutions politiques était +soulevée, ces diversités se révélaient dans leur vérité et leur gravité. +Elles apparurent clairement, quels que fussent les ménagements et les +réticences, dès que les réformes électorale et parlementaire furent à +l'ordre du jour. Depuis 1840, et c'était là l'un de nos progrès, les +insurrections et les conspirations pour le renversement de la monarchie +de 1830 avaient cessé; de temps en temps, les tentatives d'assassinat du +roi se renouvelaient, comme d'odieuses et sournoises protestations +contre le régime établi; hors de ces crimes personnels, les partis +renfermaient dans l'arène parlementaire leurs luttes et leurs +espérances; mais là même ils avaient soin qu'on ne se méprît pas sur +leur vraie pensée et le vrai sens de leurs efforts; nous étions en +présence d'une opposition qui se déclarait loyalement monarchique et +dynastique, et d'une opposition qui, sous un voile transparent, se +laissait voir, s'avouait même républicaine. En dehors des Chambres et du +corps électoral, ces deux oppositions avaient, l'une et l'autre, leur +public et leur armée, très-divers et divisés comme les deux +états-majors, mais activement unis contre le cabinet, le parti +conservateur et sa politique. + +Homogène dans son intention générale, l'opposition monarchique et +dynastique ne l'était point dans ces dispositions plus instinctives que +volontaires qui sont comme le fond des âmes et qui les gouvernent +presque à leur insu. Elle comptait dans ses rangs des hommes qui, depuis +1830, avaient plusieurs fois approuvé, soutenu, pratiqué eux-mêmes la +politique dont le cabinet du 29 octobre 1840 se portait l'héritier. Avec +eux siégeaient et votaient des hommes qui avaient constamment blâmé et +combattu cette politique, soit qu'elle fût entre les mains de M. Casimir +Périer, de M. Thiers, de M. Molé, ou dans les miennes. Dans les +premiers, soit élévation d'esprit et lumières acquises par l'expérience, +soit modération et prudence de caractère, l'esprit de gouvernement avait +pris place à côté du goût des institutions libres; ils en comprenaient +les conditions et voulaient, au fond, le succès de la politique +conservatrice. Ils nous reprochaient de pousser trop loin cette +politique, de la proclamer trop haut, de ne pas faire aux goûts +populaires et à l'imagination nationale assez de concessions, d'en faire +trop aux étrangers. Les seconds, tout en souhaitant le maintien de la +monarchie de 1830, étaient encore profondément imbus des maximes et des +traditions très-peu monarchiques de 1791, les ménageaient +respectueusement dès qu'ils les rencontraient, et accusaient le +gouvernement du roi d'avoir faussé la révolution de 1830 en trompant ses +espérances de monarchie républicaine. Personnellement, les premiers +étaient, parmi nos adversaires, les plus éclairés et les plus habiles; +comme parti, les seconds étaient les plus puissants et les plus +redoutables, car ils étaient ceux qui trouvaient, dans les instincts +involontairement révolutionnaires d'une portion considérable du pays, le +plus de sympathie et d'appui. + +L'opposition républicaine n'était ni moins homogène dans son principe, +ni plus homogène dans sa composition que l'opposition monarchique. Elle +comptait des républicains systématiques qui répudiaient les folies +démagogiques comme les crimes de notre révolution, et prenaient, dans +les États-Unis d'Amérique, les exemples de leur république. Auprès d'eux +marchaient des républicains fanatiques, admirateurs immobiles de la +république une et indivisible de 1793, asservis aux traditions de la +Convention nationale, et qui persistaient à célébrer les odieux et +aveugles tyrans de cette époque comme les sauveurs et les plus grands +hommes de la France. A la suite de ces deux groupes venaient toute sorte +d'audacieux et ingénieux rêveurs qui aspiraient, non-seulement à +réformer le gouvernement, mais à transformer la société elle-même, son +organisation civile et domestique aussi bien que ses institutions +politiques, des socialistes, des communistes, des apôtres de théories +économiques, les unes despotiques, les autres anarchiques, tous ardents +à lancer dans un avenir inconnu les passions avec les espérances +populaires. Quelque divers que fussent ces éléments du parti, ils se +ralliaient tous sous un même drapeau et dans un même effort vers un même +but, le suffrage universel et la république. + +Malgré leurs ménagements mutuels d'attitude et de langage, ces deux +oppositions ne prétendaient pas dissimuler leur profonde diversité; +elles entendaient se servir d'instrument l'une à l'autre, et, dans leur +alliance, poursuivre chacune son propre but: l'une, le maintien de la +monarchie constitutionnelle en la réformant un peu au gré de l'autre; +celle-ci, le triomphe de la république en préparant, à la faveur des +réformes, la révolution qui devait l'amener. Mais de 1840 à 1847, elles +continrent l'une et l'autre, dans l'arène parlementaire, leur travail à +la fois concentrique et distinct. Dans ce travail, les deux réformes +indiquées, l'une pour diminuer dans la Chambre des députés le nombre des +fonctionnaires, l'autre pour accroître le nombre des électeurs, +marchèrent d'un pas inégal; la première seule attira d'abord +l'attention. En abaissant le cens électoral de 300 à 200 francs, la loi +du 19 avril 1831 avait, sur ce point, satisfait au sentiment de +l'opposition elle-même; et au moment où il demandait un abaissement plus +considérable, un député très-attentif à ménager la faveur populaire, M. +Mauguin disait: «Quand même vous n'abaisseriez le cens qu'à 200 francs, +vous auriez une Chambre qui représenterait l'opinion de la France, et +elle serait le pays le plus libre du monde[232]». De 1831 à 1839, les +pétitions en faveur de la réforme électorale furent rares et écartées +sans grand débat; évidemment la question ne préoccupait point le pays. +Celle de la réforme parlementaire obtint de bonne heure un peu plus de +faveur: dès 1831, des propositions furent faites pour diminuer dans la +Chambre le nombre des fonctionnaires; mais le moyen proposé fut +indirect, grossier et subalterne; on demanda que les fonctionnaires élus +fussent, pendant la durée des sessions législatives, privés de tout ou +partie du traitement attaché à leurs fonctions. De 1831 à 1839, la +réforme parlementaire reparut onze fois sous cette forme. Elle fut, en +1839, l'objet d'un sérieux examen et d'un remarquable rapport de M. de +Rémusat, au nom d'une commission où siégeaient MM. de Tocqueville, de +Sade et Odilon Barrot, et qui en proposa unanimement le rejet. Mais, en +écartant le moyen, la commission ne repoussa point le but, et sans se +prononcer définitivement, le rapporteur laissa clairement entrevoir +qu'il était, ainsi que ses amis, favorable à l'extension des +incompatibilités parlementaires. + +[Note 232: Chambre des députés, séance du 11 avril 1831; _Moniteur_ de +1831, p. 780.] + +De 1840 à 1847, les deux questions devinrent plus sérieuses, mais sans +vive insistance au début, et encore inégalement. Le cabinet formé le 1er +mars 1840 sous la présidence de M. Thiers les écarta de son programme, +et ce fut sous cette réserve positivement exprimée que je restai, à +cette époque, ambassadeur à Londres[233]. «Sur la réforme électorale, +dit M. Thiers en ouvrant le débat qui devait décider de l'existence de +son cabinet, la difficulté sera grande dans l'avenir; je ne le méconnais +pas; elle ne l'est pas aujourd'hui. Pourquoi? Y a-t-il, parmi les +adversaires de la réforme électorale, quelqu'un qui, devant le corps +électoral, devant la Chambre, et j'ajouterai devant la charte, ait dit: +_Jamais?_ Personne. La charte, et j'eus l'honneur d'être présent à la +conférence où cet article de la charte a été discuté, la charte a exclu +le cens électoral du nombre des articles qui la composent. Pourquoi? +Parce qu'on a compris que l'abaissement du cens devait être l'ouvrage du +temps et du progrès des esprits, lorsque la population plus éclairée +serait digne de concourir en plus grand nombre aux affaires de l'État. +Personne, devant le corps électoral, devant la Chambre, n'a dit: +_Jamais_. A côté de cela, même parmi les partisans de la réforme, y +a-t-il des orateurs qui aient dit: _Aujourd'hui?_ Aucun. Tous, j'entends +dans les nuances moyennes de la Chambre, ont reconnu que la question +appartenait à l'avenir, qu'elle n'appartenait pas au temps +présent[234].» + +[Note 233: Voir dans ces _Mémoires,_ t. V, p. 17-23.] + +[Note 234: Chambre des députés, séance du 24 mars 1840; _Moniteur,_ page +554.] + +Quelques mois auparavant, en traitant de la réforme parlementaire, M. de +Rémusat avait tenu le même langage: «Les questions qui touchent en +quelque chose au système électoral ne peuvent être traitées, avait-il +dit, qu'en vue d'une élection prochaine. Les innovations en ce genre, +quelque mesurées qu'elles soient, annoncent, préjugent, amènent une +dissolution. Il serait possible d'ailleurs que l'examen de la question +spéciale de l'admission des fonctionnaires dans la Chambre eût pour +effet d'atteindre moralement la situation parlementaire que d'honorables +collègues doivent tout ensemble à leur mérite, à la loi et à leur pays. +Ce sont là des motifs puissants pour ajourner un examen définitif, pour +laisser le temps aux opinions de s'éclairer, aux préjugés de s'évanouir, +pour léguer enfin aux sessions futures une question qu'il suffira +d'avoir élevée dans celle-ci[235].» + +[Note 235: Chambre des députés, séance du 20 juillet 1839; _Moniteur_ +pages 1471-1474.] + +Quand le ministère du 1er mars 1840 fut tombé et entré dans +l'opposition, il devint plus pressé et plus pressant: personne ne +pouvait s'en étonner; il avait renvoyé les deux questions à l'avenir, et +l'avenir arrivait rapidement. Quand le ministère du 29 octobre 1840 lui +eut succédé, du 20 février 1841 au 8 avril 1847, la réforme +parlementaire et la réforme électorale furent proposées et discutées +dans la Chambre des députés, la première sept fois, et la seconde trois +fois. Je n'ai garde de reproduire ici les débats dont elles furent +l'objet; ils sont écrits partout; le cabinet les repoussa constamment, +point au nom d'aucun principe général ni d'aucune résolution permanente, +mais comme inutiles et inopportunes dans l'intérêt du gouvernement libre +que nous travaillions à fonder. Sur la réforme électorale en +particulier, je développai deux fois avec soin les conditions sociales +et politiques qui, dans le présent, me décidaient à la combattre[236]. +L'opposition monarchique et l'opposition républicaine restèrent, l'une +et l'autre, dans leur opinion et leur situation bien connues. +L'opposition monarchique attaqua, avec un redoublement d'ardeur, notre +politique générale, intérieure ou extérieure, comme contraire aux +sentiments du pays, et elle réclama les deux réformes comme le moyen à +la fois efficace et légal de la changer. L'opposition républicaine porta +la question plus loin et dans un autre avenir: elle affirma le suffrage +universel comme la seule base légitime du droit électoral: «Son jour +viendra,» dit M. Garnier-Pagès[237]. C'était montrer la république en +perspective, et pour arriver à la république, une révolution. A l'aspect +de telles idées et de telles chances, la Chambre des députés repoussa +constamment les deux propositions. Elles furent même, à la dernière +tentative de 1847, écartées à de plus fortes majorités qu'elles n'en +avaient rencontré auparavant. + +Ce n'était cependant pas là un symptôme exact des dispositions et du +mouvement des esprits dans la Chambre des députés elle-même: les deux +réformes venaient d'être proposées immédiatement après les élections +générales de 1846, moment peu opportun, de l'aveu récent de l'opposition +elle-même, pour de telles innovations; cette circonstance ne fut pas +étrangère à l'accroissement de la dernière majorité qui les rejeta. Le +gros du parti conservateur continuait de les repousser comme inutiles, +prématurées, et propres uniquement à affaiblir la monarchie +constitutionnelle au profit de ses ennemis déclarés; mais les élections +avaient amené dans la Chambre quelques membres nouveaux qui, pour +réussir dans leur candidature, s'étaient présentés à la fois comme +conservateurs et comme réformateurs, et qui gardaient dans l'assemblée +cette attitude complexe et flottante: quoique peu nombreux, ce petit +groupe, qui se donnait le nom de conservateurs progressistes, était +remuant et bruyant. Non pas la conviction, mais la lassitude, et avec la +lassitude quelque inquiétude gagnaient, dans les rangs de la majorité, +quelques esprits modérés et prudents: il n'y avait, disaient-ils, point +de bonnes raisons pour réclamer ces innovations; mais il n'y en avait +pas non plus de bien impérieuses pour les refuser encore longtemps. On +pressentait que, par le cours régulier des idées et des faits, elles ne +tarderaient pas beaucoup à obtenir, dans la Chambre et dans une certaine +mesure, la majorité. + +[Note 236: Les 15 février 1842 et 26 mars 1847; _Recueil de mes Discours +politiques_, t. III, page 554; t. V, p. 380.] + +[Note 237: Dans la séance du 26 mars 1847.] + +Mais l'impatience et l'imprévoyance, ces deux fatales maladies de tant +d'acteurs politiques, gagnèrent les deux oppositions qui, dans des +desseins très-divers, attaquaient de concert le cabinet et le parti +conservateur. L'opposition monarchique ne se résigna pas à attendre +encore, de la lutte des pouvoirs constitutionnels, une victoire +paisible. L'opposition républicaine jugea le moment favorable pour +porter la lutte dans les régions d'où elle se promettait de tirer la +force qui lui manquait dans les Chambres. D'un commun accord, les deux +oppositions résolurent d'appeler à leur aide l'agitation extérieure; la +question passa de l'arène parlementaire dans le champ des passions +populaires; aux débats de la tribune succédèrent les banquets. + +De la fin de la session de 1847 à l'ouverture de celle de 1848, ils +tinrent la France dans un état de fièvre continue: fièvre factice et +trompeuse en ce sens qu'elle n'était pas le résultat naturel et spontané +des voeux et des besoins réels du pays; vraie et sérieuse en ce sens que +les partis politiques qui en avaient pris l'initiative trouvèrent, dans +une portion des classes moyennes et du peuple, une prompte et vive +adhésion à leur provocation. Commencés le 9 juillet 1847 par celui du +_Château-Rouge_ à Paris, les banquets se renouvelèrent pendant six mois +dans la plupart des départements, à Colmar, Strasbourg, Saint-Quentin, +Lille, Avesnes, Cosne, Châlons, Mâcon, Lyon, Montpellier, Rouen, etc., +avec des circonstances et sous des physionomies à la fois pareilles et +diverses, où éclataient le profond désaccord des provocateurs en même +temps que l'unité et l'entraînement de la provocation. Dans les uns, +d'un consentement préalable entre les représentants des divers partis, +le nom du roi et tout témoignage d'adhésion au gouvernement de 1830 +furent passés sous un complet silence; dans d'autres, l'opposition +monarchique réclama un _toast_ en l'honneur du roi; mais l'opposition +républicaine s'y refusa, et l'opposition monarchique se relira du +banquet pour aller obtenir ailleurs le _toast_ royal qu'elle désirait, +et devant lequel une partie de l'opposition républicaine se retirait à +son tour. Dans plusieurs villes, les révolutionnaires asservis aux +souvenirs de la Convention nationale firent éclater sans réserve leur +admiration pour ses plus tyranniques et sanguinaires chefs, Danton, +Robespierre, Saint-Just. Ailleurs ce furent les Girondins et les élans +de la politique oratoire ou poétique qui obtinrent les honneurs de +l'apothéose. A l'occasion des premiers banquets, les radicaux exclusifs +avaient blâmé l'alliance de l'opposition républicaine avec l'opposition +monarchique et avaient refusé de s'y associer; mais ils s'aperçurent +bientôt que le vent qu'on avait déchaîné soufflait dans leurs propres +voiles, et ils reprirent, dans quelques-uns des banquets suivants, +non-seulement leur place mais une influence prépondérante, en ouvrant à +leur tour les perspectives des réformes sociales les plus sympathiques +aux passions populaires. Les républicains modérés firent quelques +efforts pour se distinguer de ces compromettants associés; plusieurs des +principaux chefs de l'opposition monarchique refusèrent de prendre part +aux banquets. Mais à travers toutes ces diversités, toutes ces +précautions de conduite et de parole, dans cet incohérent et transparent +chaos, le caractère de l'événement fut partout le même et de plus en +plus évident: laquelle des oppositions ainsi entrées en scène serait +l'instrument et la dupe de l'autre? Telle fut la question clairement +posée et presque aussitôt résolue que posée. Je lis dans l'_Histoire de +la Révolution de 1848_, par M. Garnier-Pagès, cet honnête et clairvoyant +récit; l'opposition monarchique et l'opposition républicaine venaient de +conclure leur alliance pour le banquet du _Château-Rouge:_ «Sortis de +chez M. Odilon Barrot, les membres radicaux de la réunion marchèrent +quelque temps ensemble. Arrivés sur le boulevard, à la hauteur du +ministère des affaires étrangères, ils allaient se séparer:--Ma foi, dit +en ce moment M. Pagnerre, je n'espérais pas, pour nos propositions, un +succès aussi prompt et aussi complet. Ces messieurs voient-ils bien où +cela peut les conduire? Pour moi, je confesse que je ne le vois pas +clairement; mais ce n'est pas à nous radicaux de nous en effrayer.--Vous +voyez cet arbre, reprit alors M. Garnier-Pagès; eh bien, gravez sur son +écorce le souvenir de ce jour; ce que nous venons de décider, c'est une +révolution[238].» M. Garnier-Pagès ne prévoyait pas que la république de +1848, aussi bien que la monarchie de 1830, périrait à son tour, et bien +vite, dans cette révolution. + +[Note 238: _Histoire de la Révolution de 1848_, par Garnier-Pagès, t. +IV, page 102.] + +Charmés de voir la lutte ainsi transportée dans leur domaine, tous les +journaux de toutes les oppositions soutinrent, commentèrent, fomentèrent +ardemment les banquets. Avec les mêmes dissidences, les mêmes petits +combats intérieurs qui se manifestaient entre leurs patrons, mais aussi +avec une violence bien plus ouverte et un ascendant bien plus déclaré de +l'élément révolutionnaire sur l'élément monarchique. En présence de +cette fermentation ainsi aggravée, nous nous demandâmes s'il ne fallait +pas interdire complétement les banquets; le premier avait eu lieu sans +obstacle; l'opposition pouvait se prévaloir de l'exemple de quelques +banquets précédents spontanément réunis, dans d'autres circonstances, +sous le drapeau conservateur. Nous résolûmes de laisser à la liberté de +réunion son cours et d'attendre, pour combattre le mal, qu'il fût devenu +assez évident et assez pressant pour que le sentiment du public +tranquille réclamât l'action du pouvoir en faveur de l'ordre menacé. Ce +sentiment ne tarda pas à s'éveiller au sein du parti conservateur; mais, +à côté de celui-là, un autre sentiment parut, moins favorable à la +résistance. M. de Morny vint me voir un jour et me parla de la situation +avec quelque inquiétude, même avec quelque hésitation dans ses propres +vues: «Prenez-y garde, me dit-il; je ne dis pas que ce mouvement soit +bon, mais il est réel; il faut lui donner quelque satisfaction. Dans +quelle mesure? Je ne sais pas; mais il y a quelque concession à faire. +Plusieurs de nos amis le pensent sans vous le dire; si vous ne vous y +prêtez pas, on hésitera, on se divisera.» M. de Morny avait jusque-là, +et dans des occasions délicates, fermement soutenu le cabinet; je le +savais homme d'esprit et de courage; j'allai droit, avec lui, au fond +des choses: «Vous me connaissez assez, lui dis-je, pour ne pas supposer +qu'à les considérer en elles-mêmes, j'attache aux réformes dont on parle +une importance capitale; quelques électeurs de plus dans les colléges et +quelques fonctionnaires de moins dans la Chambre ne bouleverseraient pas +l'État. Je ne me fais pas non plus illusion sur la situation du cabinet; +il dure depuis bien longtemps; les assiégeants sont impatients; et parmi +nos amis assiégés avec nous, quelques-uns sont las et voudraient bien un +peu de repos. S'il ne s'agissait que de cela, ce serait facile à +arranger. Mais ne vous y trompez pas; l'affaire n'est plus dans la +Chambre; on l'en a fait sortir; elle a passé dans ce monde du dehors, +illimité, obscur, bouillonnant, que les brouillons et les badauds +appellent le peuple. C'est là qu'elle se débat en ce moment, par les +banquets et les journaux. Là, ce ne sont plus les réformistes, ce sont +les révolutionnaires qui dominent et font les événements.--Je le sais +bien, reprit M. de Morny, et c'est à cause de cela que je suis inquiet; +si ce mouvement continue, si on va où il pousse, nous arriverons je ne +sais où, à quelque catastrophe; il faut l'arrêter à tout prix, et on ne +le peut que par quelque concession.--Retirez donc la question, lui +dis-je, des mains qui la tiennent aujourd'hui; qu'elle rentre dans la +Chambre; que la majorité fasse un pas dans le sens des concessions +indiquées; si petite qu'elle soit, je vous réponds qu'elle sera +comprise, et que vous aurez un nouveau cabinet qui fera ce que vous +croyez nécessaire.» La physionomie de M. de Morny devint soucieuse: +«C'est aisé à dire, reprit-il; mais ce sera là bien autre chose que la +retraite du cabinet; ce sera la défaite, la désorganisation plus ou +moins profonde, plus ou moins longue, du parti conservateur. Qui sait ce +qui en résulterait? et qui voudra se faire l'instrument d'un tel coup?» +Évidemment l'idée de sortir de son camp, et de se séparer, pour un +avenir si incertain, des amis avec lesquels il avait jusque-là combattu, +lui déplaisait fort: «Je vous comprends, lui dis-je; mais à coup sûr +vous comprenez aussi que ce n'est pas moi qui me chargerai de cette +oeuvre. Qu'une majorité nouvelle en décide; si la question rentre dans +la Chambre, c'est au groupe réformiste qu'il appartient de la vider.» + +Je m'arrête ici un moment pour dire quelques mots d'un reproche qu'on +m'a souvent adressé, et qui n'est pas dénué de vérité, quoiqu'il manque +complétement de justice. Je ne me préoccupais, a-t-on dit, que des +questions et des luttes parlementaires, point des intérêts et des +aspirations populaires; mes pensées et mes efforts se renfermaient dans +les Chambres et me faisaient oublier le pays; je faisais tout pour les +désirs et la prépondérance des classes moyennes, rien pour la +satisfaction et le progrès du peuple. Je repousse ces mots, _tout_ d'une +part et _rien_ de l'autre; je résumerai tout à l'heure, en terminant ces +_Mémoires_, les mesures prises et les innovations accomplies par le +gouvernement de 1830, au profit de toutes les classes, dans les +campagnes comme dans les villes, pour le bien-être moral et matériel du +peuple; les esprits tant soit peu équitables reconnaîtront que ni la +sympathie, ni les succès efficaces en ce sens n'ont manqué à cette +laborieuse époque. Mais je conviens que la fondation de la liberté +politique a été ma première pensée. J'étais et je demeure convaincu que +les principes et les actes de 1789 ont apporté, dans la société civile, +les réformes essentielles; la révolution sociale est accomplie; les +droits de la liberté et de l'égalité civile sont conquis; mais, après +cette grande oeuvre, la conquête de la liberté politique est restée +incomplète et précaire. C'est surtout vers cette liberté-là, vers +l'exercice des droits qui la prouvent et l'affermissement des +institutions qui la garantissent qu'ont été dirigés les efforts auxquels +j'ai eu l'honneur de prendre quelque part. Mais cette cause est celle de +la nation tout entière aussi bien que de telle ou de telle classe de +citoyens; la liberté politique est aussi nécessaire aux petits qu'aux +grands, aux pauvres qu'aux riches, aux ouvriers qu'aux bourgeois; sans +la liberté politique, la sécurité et la dignité manquent également aux +libertés civiles. Dans l'état actuel de notre société, quand je me suis +surtout préoccupé de la fondation du gouvernement libre, j'ai voulu et +cru servir le premier intérêt du peuple, de son bonheur et de ses +progrès. + +J'ajoute que, lorsqu'il s'agit de donner satisfaction aux voeux +populaires, il y a un danger et un tort que les hommes d'honneur et de +sens doivent avoir à coeur d'éviter: c'est le tort et le danger de +promettre plus qu'on ne peut tenir et de dire plus qu'on ne fait. Ce +genre de charlatanisme m'a toujours été particulièrement antipathique; +il tourne bientôt au détriment du pouvoir qui s'en sert et du peuple qui +s'y confie. + +Je reviens aux banquets de 1847 et à la situation qu'ils faisaient au +gouvernement et au pays. + +Ils portaient le trouble et l'inquiétude autour du roi et à la cour, +aussi bien que dans les Chambres et dans le public. Les gens de cour, je +ne veux pas dire les courtisans, car ils ne le sont pas tous, là aussi +il y a souvent plus de sincérité et de désintéressement qu'on ne pense, +les gens de cour, dis-je, sont, dans la politique, des spectateurs +très-intéressés, très-préoccupés de ce qui se fait ou se passe, et +pourtant très-oisifs; ils assistent de très-près aux événements grands +ou petits, et ils n'y exercent aucune influence publique et dont ils +aient à répondre; ce sont des acteurs qui ne vivent que dans les +coulisses. Situation fausse qui excite vivement la tentation de se +mêler, d'influer, et qui ne donne que des moyens indirects et cachés de +la satisfaire. Dans les monarchies absolues, la cour est le chemin et le +théâtre de la puissance; dans les gouvernements libres, elle devient, +pour les vrais et sérieux acteurs politiques, tantôt un embarras +fatigant, tantôt un appui compromettant; mais elle n'est pas sans +importance, soit comme embarras, soit comme appui. Je ne manquais pas, à +la cour du roi Louis-Philippe, de partisans et d'amis sincèrement +attachés à notre politique; mais j'y trouvais aussi des désapprobateurs, +des mécontents, des adversaires plus ou moins déclarés; et plus, dans le +pays et dans les Chambres, la situation devenait grave, plus, à la cour, +les inquiétudes des uns et les espérances des autres devenaient vives et +s'efforçaient de ne pas être vaines. Dans la famille royale elle-même, +les idées n'étaient pas unanimes; le roi Louis-Philippe y régnait et +gouvernait bien seul, en maître aussi bien qu'en père; mais il décidait +des actions plus qu'il ne dominait les esprits; ceux des princes ses +fils qui ne pensaient pas tout à fait comme lui se soumettaient, mais +avec indépendance; et même contenues, les dispositions des princes ne +laissent pas de percer et de peser sur la politique qui n'a pas leur +assentiment. Je ne me dissimulais pas les inconvénients et les périls de +ces dissidences domestiques au milieu de la grande lutte publique que +nous soutenions; je trouvais quelquefois au roi l'air soucieux et +abattu. Avant de nous engager et de l'engager lui-même dans les +difficiles épreuves de la session qui approchait, je voulus sonder sa +disposition et le mettre parfaitement à l'aise sur celle du cabinet: +«Que le roi, lui dis-je un jour, ait la bonté d'y penser sérieusement; +la situation est grave et peut provoquer des résolutions graves; on a +réussi à donner à cette question de la réforme électorale et +parlementaire une importance qu'en soi elle n'a pas, mais qui, dans +l'état des esprits, est devenue réelle; il n'est pas impossible que le +roi soit obligé de faire à cet égard quelque concession.--Que me +dites-vous là? s'écria-t-il avec un mouvement de vive impatience; +voulez-vous, vous aussi, m'abandonner, moi et la politique que nous +avons soutenue ensemble?--Non, Sire; personne n'est plus convaincu que +moi de la bonté de cette politique, et plus décidé à lui rester fidèle; +mais le roi le sait par sa propre expérience; il y a, dans le +gouvernement constitutionnel, des moments difficiles, des désagréments à +subir, des défilés à passer. C'est sur le roi lui-même, je le reconnais, +non sur ses ministres, que pèsent les situations de ce genre; les +ministres qui n'y conviennent pas peuvent et doivent se retirer; le roi +reste et doit rester. Si la question qui agite en ce moment le pays +plaçait le roi dans une nécessité semblable, il y aurait pour lui plus +de déplaisir que de danger; il trouverait dans les rangs de l'opposition +des conseillers qui lui sont sincèrement attachés, et qui accompliraient +probablement ces réformes dans une mesure conciliable avec la sûreté de +la monarchie. Et si cette mesure était dépassée, si les nouveaux +conseillers du roi ne contenaient pas le mouvement après l'avoir +satisfait, si la politique d'ordre et de paix était sérieusement +compromise, le roi ne tarderait pas à retrouver, pour la relever, +l'appui du pays.--Qui me le garantira? Qui sait où peut me mener la +pente où l'on veut que je me place? On est près de tomber quand on +commence à descendre; avec votre cabinet, je suis à l'abri des mauvais +premiers pas.--Pas autant que je le voudrais, Sire; le cabinet est bien +attaqué; il l'est non-seulement dans la Chambre, dans le public ardent +et bruyant; il l'est quelquefois auprès du roi lui-même, dans sa cour, +plus haut encore peut-être.--C'est vrai, et je m'en désole; ils ont même +inquiété et troublé un moment mon excellente reine; mais soyez +tranquille, je l'ai bien raffermie; elle tient à vous autant que +moi.--J'en suis bien heureux, Sire, et bien reconnaissant; mais tout +cela fait pour le cabinet une situation bien tendue; s'il doit en +résulter une crise ministérielle, il vaut mieux, infiniment mieux que la +question soit résolue avant la réunion des Chambres et leurs débats. +Aujourd'hui le roi peut changer son cabinet par prudence; la lutte une +fois engagée, il ne le changerait que par nécessité.--C'est précisément +là ma raison pour vous garder aujourd'hui, s'écria le roi; vous savez +bien, mon cher ministre, que je suis parfaitement résolu à ne pas sortir +du régime constitutionnel et à en accepter les nécessités, même +déplaisantes; mais aujourd'hui il n'y a point de nécessité +constitutionnelle; vous avez toujours eu la majorité; à qui céderais-je +en changeant aujourd'hui mes ministres? Ce ne serait pas aux Chambres, +ni au voeu clair et régulier du pays; ce serait à des manifestations +sans autre autorité que le goût de ceux qui s'y livrent, et à un bruit +au fond duquel il y a évidemment de mauvais desseins. Non, mon cher +ministre, si le régime constitutionnel veut que je me sépare de vous, +j'obéirai à mon devoir constitutionnel; mais je ne ferai pas ce +sacrifice d'avance et par complaisance pour des idées que je n'approuve +pas. Restez avec moi, défendez jusqu'au bout la politique que tous deux +nous croyons bonne; si on nous oblige à en sortir, que ceux qui nous y +obligeront en aient seuls la responsabilité.--Je n'hésite pas, Sire; +j'ai cru de mon devoir d'appeler toute l'attention du roi sur la gravité +de la situation; le cabinet aimerait mille fois mieux se retirer que de +compromettre le roi; mais il ne l'abandonnera point.» + +Il n'y a dans cet entretien pas une idée, pas un mouvement, je pourrais +dire pas une parole qui ne soient restés gravés dans ma mémoire, et que +je ne reproduise avec une scrupuleuse fidélité. + +Au moment où, dans de telles circonstances et de telles dispositions, la +session allait s'ouvrir, les oppositions résolurent de clore ce qu'on +appelait dès lors la _campagne des banquets_ par un nouveau et solennel +banquet réuni à Paris pour pousser jusqu'au bout, en présence des +Chambres, les mêmes manifestations et les mêmes attaques; tous les +députés qui avaient pris part à quelqu'un des banquets précédents y +devaient être invités. + +Le cabinet posa nettement dans le discours de la couronne les faits et +les questions: «Au milieu de l'agitation que fomentent des passions +ennemies ou aveugles, une conviction m'anime et me soutient, dit le roi: +c'est que nous possédons dans la monarchie constitutionnelle, dans +l'union des grands pouvoirs de l'État, les moyens assurés de surmonter +tous ces obstacles et de satisfaire à tous les intérêts moraux et +matériels de notre chère patrie. Maintenons fermement, selon la charte, +l'ordre social et toutes ses conditions; garantissons fidèlement, selon +la charte, les libertés publiques et tous leurs développements: nous +transmettrons intact aux générations qui viendront après nous le dépôt +qui nous est confié, et elles nous béniront d'avoir fondé et défendu +l'édifice à l'abri duquel elles vivront heureuses et libres.» + +Je ne retrouve pas sans une émotion profondément douloureuse ces trop +confiantes paroles. Ma confiance était grande, en effet, quoique mon +inquiétude fût vive. Ce fut là à cette époque, et je suis persuadé +qu'ils ne m'en désavoueront pas, l'erreur commune de tous les hommes +qui, dans les rangs de l'opposition comme dans les nôtres, voulaient +sincèrement le maintien du gouvernement libre dont le pays entrait en +possession. Nous avons trop et trop tôt compté sur le bon sens et la +prévoyance politique que répand la longue pratique de la liberté; nous +avons cru le régime constitutionnel plus fort qu'il ne l'était +réellement; nous avons trop exigé de ses éléments divers, royauté, +chambres, partis, bourgeoisie, peuple; nous n'avons pas assez ménagé +leur caractère et leur inexpérience. Il en est des nations comme des +individus: les leçons de la vie virile sont plus lentes et coûtent plus +cher que ne l'imaginent les présomptueuses espérances de la jeunesse. + +J'ai déjà rappelé dans ces _Mémoires_, à mesure que les questions se +sont présentées, les débats qui s'élevèrent, à l'ouverture de cette +session, sur les principaux faits de notre politique extérieure et +intérieure, les affaires de Suisse et d'Italie, le gouvernement de +l'Algérie, les accusations de corruption électorale et parlementaire, +etc. Je n'y reviens pas. Trois faits nouveaux et décisifs, la résolution +définitive du cabinet quant aux réformes demandées, sa conduite à +l'occasion du nouveau banquet projeté à Paris, et sa chute terminèrent, +dans l'arène constitutionnelle du moins, cette courte et tragique lutte. +Ce sont les seuls faits qui me restent à retracer et à caractériser. + +Le dernier paragraphe de l'adresse proposée par la commission de la +Chambre des députés, en réponse au discours du trône, contenait cette +phrase: «Les agitations que soulèvent des passions ennemies ou des +entraînements aveugles tomberont devant la raison publique éclairée par +nos libres discussions, et par la manifestation de toutes les opinions +légitimes. Dans une monarchie constitutionnelle, l'union des grands +pouvoirs de l'État surmonte tous les obstacles, et permet de satisfaire +à tous les intérêts moraux et matériels du pays.» Après d'ardents +débats, la Chambre avait voté à une forte majorité[239] la première +partie de cette phrase, jusqu'à ces mots inclusivement: «La raison +publique éclairée par nos libres discussions.» Un membre, du petit +groupe réformiste qui s'était séparé du parti conservateur, M. +Sallandrouze, proposa de substituer à la dernière partie un amendement +ainsi conçu: «Au milieu des manifestations diverses, votre gouvernement +saura reconnaître les voeux réels et légitimes du pays. Il prendra, nous +l'espérons, l'initiative des réformes sages et modérées que réclame +l'opinion publique, et parmi lesquelles il faut placer d'abord la +réforme parlementaire. Dans une grande monarchie constitutionnelle, +l'union des grands pouvoirs de l'État permet de suivre sans danger une +politique de progrès et de satisfaire à tous les intérêts moraux et +matériels du pays.» + +[Note 239: Le 11 février 1848 à 223 voix contre 18. La plus grande +Partie de l'opposition s'était abstenue.] + +Invité à m'expliquer sur l'amendement, je fis plus: je jugeai que le +moment était venu d'exprimer hautement la pensée générale du cabinet et +l'intention de sa conduite, actuelle et future, dans la question si +ardemment poursuivie. Nous n'avions, je l'ai déjà dit, point de +répulsion permanente pour les réformes proposées; mais nous ne pensions +pas qu'au milieu de la fermentation hostile au gouvernement tout entier +qu'on avait suscitée en leur nom, elles fussent opportunes, ni qu'il +convînt à un cabinet conservateur de les accueillir quand la grande +majorité du parti conservateur les repoussait. Nous étions bien résolus, +d'un côté, à sortir du pouvoir dès que la moindre majorité en faveur de +ces concessions apparaîtrait dans la Chambre; de l'autre, à ne pas nous +faire les instruments de la défaite et de la désorganisation de +l'ancienne majorité si elle persistait dans la politique générale que +nous avions soutenue ensemble. Dans l'état des choses, le sort de cette +politique dépendait du sort du parti qui lui avait prêté foi et force. +La fidélité aux idées et aux amis est l'une des conditions vitales du +gouvernement libre; mais elle n'entraîne point l'immobilité du +gouvernement lui-même: quand les idées et les alliances changent, les +personnes aussi doivent changer. Ce fut en vertu de ces maximes et pour +les mettre en pratique que je pris la parole: «Si je ne me trompe, +dis-je, ce qui importe et ce qui convient à tout le monde dans la +Chambre, c'est qu'il n'y ait ni perte de temps, ni obscurité dans la +situation et dans les paroles. Je viens donc, sans que ce débat se +prolonge davantage, dire ce que le ministère croit pouvoir dire et faire +aujourd'hui dans la question dont il s'agit. + +«Après ce qui s'est passé naguère dans le pays, en présence de ce qui se +passe en Europe, toute innovation du genre de celle qu'on vous indique, +et qui aboutirait nécessairement à la dissolution de la Chambre, serait, +à notre avis, au dedans une faiblesse, au dehors une grande imprudence. +Et la politique conservatrice, nous en sommes convaincus, en serait, au +dedans, comme au dehors, gravement compromise. + + +«Aujourd'hui donc, pour des mesures de ce genre, le ministère croirait +manquer à tous ses devoirs en s'y prêtant. + +«Le ministère croirait également manquer à ses devoirs s'il prenait +aujourd'hui, à cette tribune et pour l'avenir, un engagement. En +pareille matière, Messieurs, promettre c'est plus que faire; car en +promettant on détruit ce qui est et on ne le remplace pas. Un +gouvernement sensé peut et doit quelquefois faire des réformes, il ne +les proclame pas d'avance; quand il en croit le moment venu, il agit; +jusque-là, il se tait. Je pourrais dire plus: je pourrais dire, en +m'autorisant des plus illustres exemples, que jusque-là il combat; +plusieurs des grandes réformes qui ont été opérées en Angleterre l'ont +été par des hommes qui les avaient combattues jusqu'au moment où ils ont +cru devoir les accomplir. + +«En même temps que je dis cela, le ministère ne méconnaît pas l'état des +esprits, ni dans le pays, ni dans la Chambre; il ne le méconnaît pas et +il eu tient compte. Il reconnaît que ces questions doivent être +examinées à fond et vidées dans le cours de cette législature. + +«Ce que vous me demandez en ce moment, dans votre pensée, c'est ce que +fera le ministère le jour où viendra définitivement cette question, dans +le cours de cette législature; vous me demandez quel parti il prendra, +quelle conduite il tiendra. Voilà votre question; voici ma réponse. + +«Le maintien de l'unité du parti conservateur, le maintien de la +politique conservatrice et de sa force, voilà ce qui sera l'idée fixe et +la règle de conduite du cabinet. Le cabinet regarde l'unité et la force +du parti conservateur comme la garantie de tout ce qui est cher et +important au pays. Il fera de sincères efforts pour maintenir, pour +rétablir, si vous voulez, sur cette question, l'unité du parti +conservateur, pour que ce soit le parti conservateur lui-même, et tout +entier, qui en adopte et en donne au pays la solution. Si une telle +transaction dans le sein du parti conservateur est possible, si les +efforts du cabinet dans ce sens peuvent réussir, la transaction aura +lieu. Si cela n'est pas possible, si, sur ces questions, le parti +conservateur ne peut parvenir à se mettre d'accord et à maintenir la +force de la politique conservatrice, le cabinet laissera à d'autres la +triste tâche de présider à la désorganisation du parti conservateur et à +la ruine de sa politique. + +«Voilà quelle sera notre règle de conduite. Je repousse l'amendement.» + +La majorité me comprit et m'approuva. Après un court débat, l'amendement +de M. Sallandrouze fut rejeté par 222 voix contre 189, et l'adresse +entière fut votée, telle que l'avait proposée la commission. + +La situation était nettement déterminée. Dans le présent, le cabinet +repoussait les propositions de réforme électorale et parlementaire. Les +deux questions devaient être vidées dans le cours de la législature et +avant des élections nouvelles. Dans cet intervalle, le cabinet +essayerait de ramener, sur ces questions, l'unité dans le parti +conservateur, et de faire en sorte qu'il accomplît lui-même les réformes +en maintenant d'ailleurs la politique conservatrice. S'il n'était pas +possible d'atteindre ce but en rétablissant cet accord, le cabinet se +retirerait, et d'autres hommes, soutenus par une autre majorité, +viendraient pratiquer une autre politique. On ne pouvait satisfaire plus +complètement aux principes et aux conditions du gouvernement libre sous +la monarchie constitutionnelle. + +Mais c'était précisément la monarchie constitutionnelle elle-même qui +était en question, et ses adversaires déclarés marchaient d'un pas +pressé à sa ruine. Dès l'ouverture de la session, le journal qui passait +pour l'organe de l'opposition républicaine, le _National_ avait proclamé +que le roi Louis-Philippe était le véritable auteur responsable de la +politique de résistance à tout progrès. Il ajoutait qu'il n'y avait rien +non plus à attendre de la Chambre des députés: «Prolonger l'erreur de la +France en lui promettant une modification ministérielle désormais +impossible serait, de la part de l'opposition, une faute inexcusable. +L'important aujourd'hui est de bien faire comprendre au pays que la +minorité parlementaire est impuissante à résoudre les difficultés de la +situation et qu'il doit se sauver lui-même[240].» En même temps, +l'organe de l'opposition radicale la plus ardente, le journal _la +Réforme_ annonçait à ses amis que «ses ressources étaient épuisées, et +que, la république étant ajournée à la mort du roi Louis-Philippe, la +_Réforme_ ne vivrait plus que jusqu'au lendemain du banquet, afin de +mourir dans un triomphe de la démocratie[241].» Au dire de tout le +parti, il y avait urgence à agir. Il était impossible de faire plus +ouvertement et plus immédiatement appel à une révolution. + +[Note 240: _National_ du 31 décembre 1847.] + +[Note 241: _Histoire de la Révolution de 1848_, par M. Garnier-Pagès, t. +IV, p. 210.] + +Le lendemain du vote de l'adresse[242], l'opposition monarchique et +l'opposition républicaine se réunirent pour délibérer sur la conduite +qu'elles avaient à tenir. Les opinions furent diverses, mais +très-inégalement partagées: quelques-uns proposèrent que l'opposition +parlementaire tout entière donnât sa démission; c'était transporter +devant les collèges électoraux la question perdue dans la Chambre, et se +soustraire à la responsabilité des événements obscurs que pouvait amener +la campagne des banquets. La grande majorité des assistants repoussa +cette idée; ils ne voulaient pas, en rentrant ainsi dans une arène +légale, avoir l'air de désavouer la fermentation extérieure qu'ils +avaient provoquée et en perdre tout le fruit. La réunion décida que le +nouveau banquet proposé à Paris aurait lieu, que les membres de +l'opposition y assisteraient, et qu'une commission, composée des députés +de Paris, de trois membres de chaque fraction du côté gauche, des +délégués du Comité central et de quelques rédacteurs en chef des +journaux, serait chargée d'en préparer l'exécution. + +[Note 242: 13 février 1848.] + +En présence de cette résolution, que ferait le cabinet? Le ministre de +l'intérieur, M. Duchâtel, avait répondu d'avance à cette question: dès +le 18 janvier, dans la discussion de l'adresse à la Chambre des pairs, +il avait déclaré que le gouvernement se tenait pour investi du droit +d'interdire les banquets et autres réunions publiques quand il croyait +que l'ordre public en serait compromis; il usait ou n'usait pas de ce +droit selon que les circonstances lui semblaient ou non l'exiger; il +avait laissé naguère plusieurs banquets suivre leur cours, par +ménagement pour l'esprit de liberté, et parce qu'il avait jugé +nécessaire, pour éclairer la conscience publique, que le caractère et +l'effet de ces réunions se fussent pleinement manifestés. Il pensait que +maintenant la lumière était faite, et c'était par son ordre que le +préfet de police, M. Gabriel Delessert, avait récemment interdit le +banquet réformiste proposé dans le 12e arrondissement. Dans la +discussion de l'adresse à la Chambre des députés, M. Duchâtel et, avec +lui, le garde des sceaux, M. Hébert, maintinrent la même doctrine: ils +rappelèrent les lois de 1790, de 1791, les arrêtés consulaires de l'an +VIII et de l'an IX qui avaient réglé le pouvoir du préfet de police, et +la pratique constante de l'administration, après comme avant 1830, en +1831, en 1833, 1835, 1840, sous les cabinets divers, sous celui de M. +Casimir Périer, du duc de Broglie, de M. Thiers comme sous le nôtre. +L'opposition parlementaire contesta ardemment la législation et la +pratique; elle soutint qu'en soi, et surtout depuis la révolution de +1830, le droit de réunion était un droit public, antérieur et supérieur +à toute police, dont les abus devaient être punis, comme l'abus de tout +autre droit, mais qui ne pouvait, en aucun cas, être l'objet d'aucune +mesure préventive. Ce fut sur ce terrain que s'établit le débat, et que +le droit du gouvernement à interdire le nouveau banquet projeté dans +Paris fut passionnément nié par l'opposition. + +Il y avait évidemment là une question de légalité que ni les débats de +la tribune ni les actes de l'administration ne pouvaient résoudre. M. +Duvergier de Hauranne l'avait lui-même reconnu d'avance, car, dans la +discussion du dernier paragraphe de l'adresse, en contestant +très-vivement le droit du ministère à interdire les banquets: «Il s'agit +là, avait-il dit, d'un subterfuge dont les tribunaux ne peuvent manquer +de faire justice[243].» Il était urgent de faire vider cette question +par les tribunaux, car les républicains ardents pressaient les démarches +et les événements; le _National_ annonça le 17 février que le banquet +aurait lieu le dimanche 20, et il en désigna le local; le lendemain 18, +son assertion fut désavouée par la commission du banquet qui le fixa au +mardi 22, en disant que le local n'était pas encore déterminé; le +_National_ témoigna son humeur, se plaignant surtout qu'on renonçât au +dimanche, dont il se promettait sans doute un plus grand concours +populaire. De jour en jour, d'heure en heure, la diversité d'intention +et d'effort entre l'opposition monarchique et l'opposition républicaine +se marquait plus clairement: les chefs de l'opposition monarchique +commençaient à s'inquiéter; ils engagèrent des pourparlers avec +quelques-uns des amis du cabinet, et, le 19 février 1848, il en résulta, +sur la situation et la question pendantes, un engagement d'honneur qui +fut rédigé en ces termes: + +[Note 243: Chambre des députés, séance du 7 février 1848.] + +«_Procès-verbal._ + +«Dans le but d'éloigner une collision qui pourrait, en troublant l'ordre +public, compromettre nos institutions et nos libertés, et d'éviter +réciproquement, au gouvernement et au parti de l'opposition, un ridicule +ou un danger, MM. Duvergier de Hauranne, Léon de Malleville et Berger, +Vitet et de Morny se sont réunis en s'engageant à user de leur influence +pour faire adopter, chacun par leur parti, les résolutions et les +arrangements qu'ils auront jugé utile et prudent de prendre dans les +circonstances actuelles. + +«Le but de cette entrevue ainsi déterminé, la situation relative des +partis a été exposée ainsi qu'il suit: + +«Le ministère, dans la discussion de l'adresse, a déclaré qu'il croyait +avoir le droit d'interdire les banquets en vertu des lois et règlements +généraux de police, qu'il ne croyait donc pas nécessaire d'apporter aux +Chambres une loi nouvelle, se trouvant suffisamment armé à cet effet; +mais que la question de légalité se viderait ailleurs. + +«Or, quel est le moyen loyal et logique d'arriver à cette solution? +Évidemment aucun, si le gouvernement ne s'y prête pas jusqu'à un certain +point. Il faut d'abord qu'un banquet soit annoncé, que l'autorité en +soit avertie, le local désigné, les préparatifs disposés. Supposant +alors que le gouvernement, se croyant fort de son droit, fasse envahir +la salle et s'oppose par la force à l'entrée des convives, qu'en peut-il +résulter? deux alternatives: + +«Ou bien les députés et leur suite tenteront de forcer l'entrée; et +indépendamment de la gravité d'un pareil acte et de ses conséquences, ce +fait constituera un acte de rébellion. La question sera donc dénaturée +et la légalité demeurera incertaine. + +«Ou bien les députés et leur suite préféreront ne pas amener une +collision et s'en retourneront paisiblement. Alors il n'y aura ni délit, +ni contravention, rien à verbaliser, rien à juger, et la question +restera encore en suspens, comme un germe de fermentation entre les +partis. + +«Ni le gouvernement, ni l'opposition n'ont à gagner à aucune de ces deux +solutions. + +«Les cinq membres ont reconnu la vérité de ce premier exposé de la +question. Ils sont tombés d'accord que le seul moyen d'arriver à une +solution qui mît un terme à cette situation si tendue était que le +gouvernement consentît à laisser la contravention arriver au point où +elle pût être légalement constatée, afin qu'à la suite d'une +condamnation prononcée, par défaut, par un juge de paix, on pût, par +appel, soumettre la question légale à la juridiction éclairée de la cour +de cassation. + +«Les conventions suivantes ont donc été arrêtées de bonne foi entre les +cinq membres, comme gens loyaux et honnêtes, animés d'une intention sage +et patriotique. + +«Les députés de l'opposition feront tout ce qui leur sera humainement +possible pour que l'ordre ne soit pas troublé. Ils entreront +paisiblement dans la salle du banquet, malgré l'avertissement du +commissaire de police qui, placé à la porte, les préviendra, dès leur +entrée, qu'ils violent un arrêté du préfet de police. Ils recommanderont +aux convives de ne pas insulter ni huer le commissaire de police (ce +point intéressant autant la dignité de la réunion que celle de l'agent +de l'autorité). Ils prendront place. Aussitôt qu'ils seront assis, le +commissaire de police constatera la contravention, et verbalisera contre +M. Boissel ou tout autre, en déclarant à la réunion qu'elle ait à se +séparer, sans quoi lui, commissaire, serait obligé d'employer la force +pour l'y contraindre. + +«A cette injonction, M. Barrot répondra par une allocution brève dans +laquelle il maintiendra le droit de réunion; il protestera contre cet +abus d'autorité de la part du gouvernement; il constatera qu'il n'a +voulu que faire juger judiciairement la question, et il engagera la +réunion à se séparer avec calme, tout en déclarant ne céder qu'à la +force. Il fera comprendre à l'Assemblée que toute rébellion ou insulte +envers un officier public dénaturerait complétement la question et +manquerait le but que l'opposition a voulu atteindre. Il est loyalement +convenu qu'il ne fera pas de discours contre le gouvernement et la +majorité, qu'enfin il ne donnera pas à la réunion l'air d'un banquet +accompli malgré le gouvernement. + +«Aussitôt dit, les députés donneront l'exemple en se retirant eux-mêmes, +et ils déclareront en sortant, afin que le public du dehors ne se +méprenne pas et ne s'irrite pas, qu'ils en sont venus à leurs fins, et +qu'ils ont pris la seule voie pour arriver à un jugement. + +«Les membres prennent loyalement, de part et d'autre, l'engagement +d'agir sur les journaux organes de leurs partis, _Débats, Conservateur, +Constitutionnel, Siècle, National_, de façon qu'aucun article +provocateur ou railleur ne puisse envenimer les esprits, dénaturer les +faits ci-dessus détaillés, et en faire une arme contre le gouvernement +ou l'opposition. La polémique à ce sujet restera dans l'esprit qui a +donné lieu à la présente convention. L'attitude de l'opposition sera +traitée comme une démarche digne et modérée; le gouvernement ne sera pas +accusé de faiblesse, de reculade, et la mesure dans laquelle il aura usé +de son autorité sera considérée comme le désir sincère de tenir +l'engagement pris dans la discussion, celui d'arriver à une solution +judiciaire. + +«Le commissaire ayant verbalisé contre M. Boissel ou tout autre, +l'autorisation de la Chambre sera réciproquement accordée sans +difficulté, sans discours. + +«Les députés de l'opposition prennent l'engagement de ne patronner, +présider, encourager, par leurs discours ou leur présence, aucun banquet +à Paris ou ailleurs, défendu par la municipalité, jusqu'au jugement de +la cour de cassation, et de ne pas attaquer le gouvernement sur les +moyens qu'il croirait devoir prendre pour empêcher qu'il ne s'en +organise d'autres. + +«Enfin, sans pouvoir préciser tous les détails, l'esprit de cette note, +compris avec la bonne foi et l'intelligence qui appartiennent à des +hommes aussi haut placés et aussi respectables que les cinq membres qui +se sont réunis, présidera, avant et après le banquet, à toute leur +participation et leur immixtion dans les actes qui en seront la +préparation et la conséquence. + +«Paris, ce 19 février 1848.» + +Dès le lendemain 20 février, M. Duchâtel porta au conseil du roi +l'arrangement ainsi conclu avec les représentants de l'opposition pour +arriver, sans trouble ni violence et par la voie judiciaire, à la +solution de la question de légalité sur laquelle portait le débat. Après +un sérieux examen, la proposition fut adoptée par le conseil, dans la +confiance que la conduite convenue serait, des deux parts, +scrupuleusement tenue. Non-seulement le roi approuva l'arrangement; mais +dans l'intérieur de la famille royale et au sein du parti conservateur, +on s'en montra satisfait. M. Dupin, en l'apprenant quelques heures après +le conseil, en félicita vivement le garde des sceaux, et lui dit +spontanément qu'il irait lui-même, comme procureur général, porter la +parole et soutenir le droit du gouvernement devant la cour de cassation +si elle était appelée à se prononcer. Les magistrats gardaient la +réserve convenable; mais tout indiquait que leur opinion sur la question +de légalité était d'accord avec la conduite du gouvernement; il y avait +lieu d'espérer que la crise aurait une issue tranquille; les plus +modérés de l'opposition républicaine paraissaient eux-mêmes s'y +résigner. + +Mais il en était tout autrement dans le gros et le foyer du parti: la +solution légale et tranquille de la question lui enlevait toute chance +de ce succès que, tant de fois avant 1840, il avait en vain demandé aux +conspirations et aux insurrections, et que le mouvement confusément +réformateur et révolutionnaire des banquets lui avait fait espérer. Les +vrais meneurs républicains ne se soumirent point à la situation que +faisait à l'opposition toute entière l'arrangement convenu entre MM. +Duvergier de Hauranne, Léon de Malleville, Berger, Vitet et de Morny, et +accepté par le cabinet; n'osant pas le repousser ouvertement, ils +résolurent de le rendre vain en transportant ailleurs que dans le +banquet même la fermentation révolutionnaire et les chances qu'ils s'en +promettaient. Le 21 février, lendemain de l'acceptation, par le +gouvernement, du programme arrêté de concert avec l'opposition, les +organes du parti républicain, le _National_, la _Réforme_ et la +_Démocratie pacifique,_ et ces journaux-là seulement, publièrent une +pièce ainsi conçue: + +«Voici la lettre que les députés de l'opposition ont adressée à la +commission du banquet du 12e arrondissement, en réponse à l'invitation +collective qu'ils ont reçue: + +«A Messieurs les président et membres de la commission du banquet du 12e +arrondissement: + + + Paris, 18 février 1848. + + «Messieurs, + + «Nous avons reçu l'invitation que vous nous avez fait l'honneur de + nous adresser pour le banquet du 12e arrondissement de Paris. + + «Le droit de réunion politique sans autorisation préalable ayant + été nié par le ministère dans la discussion de l'adresse, nous + voyons dans ce banquet le moyen de maintenir un droit + constitutionnel contre les prétentions de l'arbitraire, et de le + faire consacrer définitivement. + + «Nous regardons dès lors comme un devoir impérieux de nous joindre + à la manifestation légale et pacifique que vous préparez, et + d'accepter votre invitation.» + + +Suivaient les signatures de 92 députés des diverses oppositions. A quoi +le _National_ ajoutait: «Nous donnons la liste des députés qui ont signé +la lettre d'acceptation. Mardi matin, nous compléterons la liste des +adhérents à la manifestation du 12e arrondissement de Paris; nous +donnerons également la liste des absents et de ceux qui n'ont pas cru +devoir s'associer à leurs collègues.» + +Après cette note, et séparément, venait le programme intitulé: + +«_Manifestation réformiste_. + +«La commission générale chargée d'organiser le banquet du 12e +arrondissement croit devoir rappeler que la manifestation fixée à mardi +prochain a pour objet l'exercice légal et pacifique d'un droit +constitutionnel, le droit de réunion politique sans lequel le +gouvernement représentatif ne serait qu'une dérision. + +«Le ministère ayant déclaré et soutenu à la tribune que la pratique de +ce droit était soumise au bon plaisir de la police, les députés de +l'opposition, des pairs de France, d'anciens députés, des membres du +conseil général, des magistrats, des officiers, sous-officiers et +soldats de la garde nationale, des membres du comité central des +électeurs de l'opposition, des rédacteurs des journaux de Paris ont +accepté l'invitation qui leur était faite de prendre part à la +manifestation, afin de protester, en vertu de la loi, contre une +prétention illégale et arbitraire. + +«Comme il est naturel de prévoir que cette manifestation publique peut +attirer un concours considérable de citoyens, comme on doit présumer +aussi que les gardes nationaux de Paris, fidèles à leur devise: +_Liberté, Ordre public_, voudront en cette circonstance accomplir ce +double devoir, qu'ils voudront défendre la liberté en se joignant à la +manifestation, protéger l'ordre et empêcher toute collision par leur +présence; que, dans la prévision d'une réunion nombreuse de gardes +nationaux et de citoyens, il semble convenable de prendre des +dispositions qui éloignent toute cause de trouble et de tumulte. + +«La commission a pensé que la manifestation devait avoir lieu dans le +quartier de la capitale où la largeur des rues et des places permet à la +population de s'agglomérer sans qu'il en résulte d'encombrement. + +«A cet effet, les députés, les pairs de France et les autres personnes +invitées au banquet s'assembleront mardi prochain, à onze heures, au +lieu ordinaire des réunions de l'opposition parlementaire, place de la +Madeleine, nº 2. + +«Les souscripteurs du banquet qui font partie de la garde nationale sont +priés de se réunir devant l'église de la Madeleine, et de former deux +haies parallèles entre lesquelles se placeront les invités. + +«Le cortége aura en tête des officiers supérieurs de la garde nationale +qui se présenteront pour se joindre à la manifestation. + +«Immédiatement après les invités et les convives, se placera un rang +d'officiers de la garde nationale. + +«Derrière ceux-ci, les gardes nationaux formés en colonnes, suivant le +numéro des légions. + +«Entre la troisième et la quatrième colonnes, les jeunes gens des +écoles, sous la conduite de commissaires désignés par eux. + +«Puis les autres gardes nationaux de Paris et de la banlieue, dans +l'ordre désigné plus haut. + +«Le cortége partira à onze heures et demie et se dirigera, par la place +de la Concorde et les Champs-Élysées, vers le lieu du banquet. + +«La commission, convaincue que cette manifestation sera d'autant plus +efficace qu'elle sera plus calme, d'autant plus imposante qu'elle +évitera même toute espèce de conflit, invite les citoyens à ne pousser +aucun cri, à ne porter ni drapeau, ni signe extérieur; elle invite les +gardes nationaux qui prendront part à la manifestation à se présenter +sans armes. Il s'agit ici d'une protestation légale et pacifique, qui +doit être surtout puissante par le nombre et l'attitude ferme et +tranquille des citoyens. + +«La commission espère que, dans cette occasion, tout homme présent se +conduira comme un fonctionnaire chargé de faire respecter l'ordre; elle +se confie à la présence des gardes nationaux; elle se confie aux +sentiments de la population parisienne, qui veut la paix publique avec +la liberté, et qui sait que, pour assurer le maintien de ses droits, +elle n'a besoin que d'une démonstration paisible, comme il convient à +une nation intelligente, éclairée, qui a la conscience de l'autorité +irrésistible de sa force morale, et qui est assurée de faire prévaloir +ses voeux légitimes par l'expression légale et calme de son opinion.» + +A coup sûr les bonnes paroles et les sages recommandations ne manquaient +pas dans cette pièce; peut-être même, à force d'être répétées, +laissaient-elles percer un secret sentiment de leur urgence et quelque +doute de leur efficacité. Mais il n'y a point de paroles qui puissent +changer la nature et l'effet des actes; le programme ainsi publié avait +évidemment pour but et pour résultat de déplacer complétement la +question posée et le théâtre de l'événement attendu. Il ne s'agissait +plus d'arriver à une solution judiciaire, mais de faire éclater un +mouvement populaire; ce n'était plus dans la salle du banquet, mais dans +les rues que la question était posée, et l'événement ne dépendait plus +de l'attitude des députés présents au banquet, mais de celle de la foule +réunie pour les y conduire. Et dans l'état des faits et des partis, ce +n'était pas là seulement une foule réunie pour manifester son opinion et +son voeu; il y avait, dans l'appel spécial aux gardes nationaux invités +à venir sous ce titre, sinon en armes, du moins en uniforme et à leur +rang dans leurs légions, une grave atteinte aux lois sur le régime de +cette armée civile. Pour quiconque ne s'arrêtait pas aux paroles et aux +apparences, ce vaste rassemblement n'était, à vrai dire, qu'un coup +audacieux des meneurs républicains révolutionnaires pour réunir et +étaler leurs forces dans une circonstance favorable et avec des chances +imprévues. Aucun gouvernement sérieux ne pouvait se méprendre sur le +caractère d'un tel fait, ni accepter indolemment une situation pleine de +péril, non-seulement pour l'ordre public, mais pour l'ensemble de nos +institutions et la monarchie constitutionnelle elle-même. + +Le cabinet n'hésita pas un moment. Informé, le 20 février au soir, du +manifeste qui devait être publié le lendemain, M. Duchâtel en donna +sur-le-champ connaissance à MM. Vitet et de Morny, qui la veille avaient +réglé, avec MM. Duvergier de Hauranne, Léon de Malleville et Berger, +l'attitude réciproque du gouvernement et de l'opposition dans l'affaire +du banquet. Les deux commissaires conservateurs ne voulaient pas croire +à l'authenticité de cette pièce, tant elle leur paraissait en désaccord +avec les procédés convenus et les paroles données; ils allèrent en +demander l'explication aux commissaires de l'opposition. Ceux-ci se +montrèrent troublés et affligés; ils désavouèrent dans la conversation +le programme annoncé, et offrirent de faire insérer dans l'un de leurs +journaux une note destinée à l'atténuer en le commentant; mais ils +n'osèrent en promettre le désaveu public. Le pouvoir, qui depuis six +mois glissait, de jour en jour, hors des mains de l'opposition +monarchique, lui avait enfin complètement échappé, et le parti +républicain révolutionnaire, maître de la situation, entraînait à sa +suite ses tristes et timides alliés. + +Le lundi 21 février, à dix heures du matin, le cabinet se réunit au +ministère de l'intérieur pour prendre, dans ces nouvelles circonstances, +des mesures définitives: «Que pensez-vous à présent du banquet? dit M. +de Salvandy à M. Hébert qui entrait dans le salon.--J'en pense, et plus +que jamais, ce que j'en ai toujours pensé, répondit le garde des sceaux; +qu'il ne doit pas se faire, et qu'il y a lieu de l'interdire.--En ce +cas, reprit M. de Salvandy, nous sommes tous du même avis.» La +résolution fut en effet unanime: le cabinet décida qu'il maintiendrait +ce qu'il avait accordé, et offrirait toujours à l'opposition l'épreuve +convenue pour arriver à une solution judiciaire; mais qu'il interdirait, +et qu'au besoin il réprimerait toute manifestation contraire aux lois et +dangereuse pour l'ordre public. La décision fut immédiatement exécutée. +Un arrêté du préfet de police interdit formellement le banquet annoncé; +un ordre du jour du commandant supérieur de la garde nationale de Paris +rappela aux gardes nationaux les lois qui ne leur permettaient pas de se +rassembler, à ce titre, sans l'ordre de leurs chefs immédiats et la +réquisition de l'autorité civile; et pour que le public connût bien +l'état de la question et les motifs de la conduite du gouvernement, M. +Gabriel Delessert publia, en même temps que son arrêté d'interdiction du +banquet, une proclamation ainsi conçue: + + + «Habitants de Paris! + + «Une inquiétude qui nuit au travail et aux affaires règne depuis + quelques jours dans les esprits. Elle provient des manifestations + qui se préparent. Le gouvernement, déterminé par des motifs d'ordre + public qui ne sont que trop justifiés, et usant d'un droit que les + lois lui donnent et qui a été constamment exercé sans contestation, + a interdit le banquet du 12e arrondissement. Néanmoins, comme il a + déclaré, devant la + + Chambre des députés, que cette question était de nature à recevoir + une solution judiciaire, au lieu de s'opposer par la force à la + réunion projetée, il a pris la résolution de laisser constater la + contravention en permettant l'entrée des convives dans la salle du + banquet, espérant que ces convives auraient la sagesse de se + retirer à la première sommation, afin de ne pas convertir une + simple contravention en un acte de rébellion. C'était le seul moyen + de faire juger la question devant l'autorité suprême de la cour de + cassation. + + «Le gouvernement persiste dans cette détermination; mais le + manifeste publié ce matin par les journaux de l'opposition annonce + un autre but, d'autres intentions; il élève un gouvernement à côté + du véritable gouvernement du pays, de celui qui est institué par la + Charte et qui s'appuie sur la majorité des Chambres; il appelle une + manifestation publique, dangereuse pour le repos de la cité; il + convoque, en violation de la loi du 22 mars 1831, les gardes + nationaux qu'il dispose à l'avance, en haie régulière, par numéro + de légion, les officiers en tête. Ici aucun doute n'est possible de + bonne foi; les lois les plus claires, les mieux établies sont + violées. Le gouvernement saura les faire respecter; elles sont le + fondement et la garantie de l'ordre public. + + «J'invite tous les bons citoyens à se conformer à ces lois, à ne se + joindre à aucun rassemblement, de crainte de donner lieu à des + troubles regrettables. Je fais cet appel à leur patriotisme et à + leur raison, au nom de nos institutions, du repos public et des + intérêts les plus chers de la cité. + + «Paris, le 21 février 1848, Le pair de France, préfet de police, + + «G. DELESSERT.» + + +Le même jour, dans la séance de la Chambre des députés, les résolutions +du gouvernement furent vivement attaquées: M. Duchâtel les justifia et +les maintint avec autant de mesure dans les termes que de fermeté au +fond; au nom de l'opposition monarchique, M. Odilon Barrot continua de +les combattre, non sans quelque inquiétude «et en laissant, dit-il, de +côté quelques expressions plus ou moins convenables d'un acte que je +n'avoue ni ne désavoue, quoiqu'il me soit étranger;» et comme ces +paroles excitaient dans la Chambre un certain mouvement: «J'avoue +très-hautement, reprit-il, l'intention de cet acte; j'en désavoue les +expressions[244].» + +[Note 244: Chambre des députés, séance du 21 février 1848; _Moniteur,_ +page 481.] + +Les journaux du soir annoncèrent qu'après la séance, l'opposition +s'était réunie chez M. Odilon Barrot, «et que ne voulant prendre ni +directement ni indirectement la responsabilité des conséquences qui +pouvaient résulter des nouvelles mesures adoptées aujourd'hui par le +gouvernement, elle renonçait à se rendre au banquet. + +«Elle adjure, ajoutait-on, les bons citoyens de s'abstenir de tout +rassemblement et de toute manifestation qui pourraient servir de +prétexte à des actes de violence. + +«En même temps l'opposition toute entière comprend que les nouvelles +résolutions du ministère lui imposent de nouveaux et graves devoirs +qu'elle saura remplir.» + +Le lendemain 22 février, non pas l'opposition toute entière, mais +cinquante-deux de ses membres firent connaître quels étaient les +nouveaux et graves devoirs qu'ils se proposaient de remplir; ils +déposèrent, sur le bureau de la Chambre des députés, une proposition +pour la mise en accusation du ministère, à raison de sa politique, +extérieure et intérieure, dans tout le cours de son administration. + +De tous les actes de l'opposition dans cette ardente lutte, celui-là est +le seul qui m'ait causé quelque surprise. Ni la profonde diversité de +ses idées et des nôtres, soit sur la politique générale, soit sur les +faits spéciaux, ni l'âpreté et, selon moi, l'injustice de ses attaques +ne m'avaient étonné: je n'y avais vu que le cours naturel du +gouvernement représentatif et la rude guerre des partis. Mais qu'une +politique pratiquée pendant huit ans au sein de la plus entière liberté +publique, éprouvée par les discussions les plus vives à la tribune et +dans la presse, sanctionnée par l'adhésion d'une majorité constante, par +plusieurs élections générales et par l'accord des grands pouvoirs de +l'État, pure ainsi de toute tentative, de toute apparence +inconstitutionnelle ou illégale, qu'une telle politique, dis-je, fût +qualifiée de trahison, de contre-révolution, de tyrannie, et devînt tout +à coup l'objet d'une accusation judiciaire, ce fait dépassait ma +prévoyance. Quelques années plus tard, après les orages de la République +et dans le calme de l'Empire, je demandai à un membre de l'ancienne +opposition, qui avait été complétement étranger à cet acte, quel motif +avait pu y porter ses amis: «Que voulez-vous? me dit-il; ils venaient de +faire avorter le banquet en déclarant qu'ils n'iraient pas; il fallait +bien qu'ils fissent quelque chose pour compenser et racheter un peu ce +refus.» + +J'admis l'explication. Aux plus tragiques époques de notre Révolution, +que d'actes déplorables n'ont été déterminés que par de tels embarras de +situation personnelle, sans aucun plus grand ni plus légitime motif! + +Le 22 février fut une journée d'agitation plus que d'action. De part et +d'autre, surtout dans les rangs un peu élevés de l'opposition comme au +sein du pouvoir, on s'observait, on s'attendait. Le gouvernement voulait +éviter toute apparence de provocation et rester dans son attitude +légalement défensive. L'opposition était dans une crise de +désorganisation; la retraite de l'opposition monarchique avait en même +temps irrité et embarrassé le parti républicain; ses sociétés secrètes, +ses troupes populaires bouillonnaient de colère et d'impatience; mais, +dans son état-major, quelques-uns hésitaient, les uns par crainte de la +responsabilité, les autres par doute du succès. Le 21 février, vers le +soir, quand l'interdiction du banquet eut été partout déclarée, M. +Duchâtel, pour en assurer l'efficacité, et sur la proposition du préfet +de police, avait ordonné l'arrestation des principaux meneurs +républicains. + +Vingt-deux mandats avaient été préparés; mais un peu plus tard, dans la +soirée, la nouvelle arriva au ministère de l'intérieur qu'au bureau même +de la _Réforme_, on avait résolu de renoncer au banquet, et le président +de la commission du banquet, M. Boissel, vint lui-même en informer M. +Duchâtel. La nouvelle était, non pas fausse, mais exagérée; quand on +avait appris, au bureau de la _Réforme_, que l'opposition parlementaire +ne voulait plus du banquet, la colère avait été au comble; les plus +ardents des assistants avaient déclaré qu'ils ne se soumettraient point +à cette résolution qu'ils qualifiaient de lâcheté, et que, si le banquet +n'avait pas lieu, la manifestation populaire annoncée n'en suivrait pas +moins son cours et n'en serait que plus décisive. Il y avait discorde +dans le camp, et les passions révolutionnaires s'échauffaient de plus en +plus dans leur travail et dans leur espoir. Pour mettre la discorde à +profit et ne fournir aux passions aucun prétexte, l'exécution des +mandats d'arrêt fut suspendue, et lorsque le lendemain, en présence de +troubles sérieux, l'ordre fut donné d'y procéder, on n'arrêta que cinq +des meneurs révolutionnaires, et des moins considérables; avertis ou +inquiets, les autres s'étaient cachés. Dans la nuit du 21 au 22, M. +Gabriel Delessert et les deux généraux commandants de la garde nationale +et des troupes dans Paris, le général Jacqueminot et le général Tiburce +Sébastiani, instruits de l'ajournement du banquet, vinrent engager le +ministre de l'intérieur à contremander le grand déploiement de forces +qui avait été prescrit pour le lendemain dans les divers quartiers de la +ville, selon le système de mesures défensives institué par le maréchal +Gérard. La mesure réclamée était trop pressée pour attendre la réunion +du conseil; M. Duchâtel envoya le général Jacqueminot prendre l'avis du +roi. Le roi répondit que non-seulement il approuvait cette proposition, +mais que la même pensée lui était venue, et qu'il se disposait à la +communiquer au ministre de l'intérieur. Le contre-ordre fut donc donné +dans le seul but d'éviter tout étalage prématuré et toute démonstration +provoquante; les troupes furent en même temps consignées dans leurs +quartiers, prêtes à marcher. + +Roi, ministres, généraux et agents supérieurs du pouvoir, nous étions +tous encore, comme dans la semaine précédente, sous l'empire de cette +idée que le banquet était la grande affaire du moment, et que, puisqu'il +était désorganisé et ajourné, le plus mauvais défilé était passé. +Quoique nous eussions été déterminés à l'interdiction du banquet par le +programme de manifestation extérieure et hostile que le parti +républicain y avait joint, nous n'étions pas assez préoccupés de la +gravité de ce nouveau fait et du changement qu'il avait apporté dans la +situation. Loin d'avoir ralenti le mouvement en se retirant de la scène, +l'opposition monarchique l'avait à la fois irrité et dégagé de toute +entrave. Dans l'opposition républicaine elle-même, toute autorité, toute +discipline avaient disparu: parmi les chefs apparents, les uns +hésitaient; les autres, entraînés ou enivrés eux-mêmes, échauffaient de +plus en plus la foule en lui prêtant l'éclat de leur nom et de leur +parole; le pouvoir avait passé tout entier aux conspirateurs et aux +fanatiques révolutionnaires, résolus à tout tenter et à saisir toutes +les chances pour décider de l'événement selon leur passion. Quelques +personnes, parmi lesquelles je remarquai surtout le baron de +Chabaud-Latour, alors colonel du génie, naguère officier d'ordonnance de +M. le duc d'Orléans et devenu l'un des aides de camp du jeune prince son +fils, vinrent me voir, et appelèrent avec instance, sur le péril de +cette situation, toute ma sollicitude. Leurs renseignements n'avaient +rien de bien nouveau ni de bien précis; j'en parlai à mes collègues, qui +ne méconnaissaient point le danger de l'attaque inconnue qu'on préparait +et la nécessité de la vigilance; mais nous avions pour réprimer +l'insurrection, si elle éclatait, des forces au moins égales à celles +qui avaient suffi à réprimer les diverses insurrections tentées de 1830 +à 1840, et nous étions bien décidés à les déployer dès que nous y +serions provoqués[245]. + +[Note 245: Je joins ici le tableau des forces réunies à ce moment, dans +Paris, ses forts et sa banlieue, tel que me le fournit le ministre de la +guerre, le général Trézel, le plus consciencieux comme le plus courageux +des hommes. + + + hommes. chevaux. + 43 bataillons d'infanterie, à 500 hommes 21,500 23,500 + 2 bataillons de garde municipale 2,000 + 20 escadrons de cavalerie, 3e et 8e dragons, + 13e chasseurs, 2e et 6e cuirassiers 2,000 2,000 + 1 régiment à 5 escadrons de garde municipale + à cheval 600 600 + 1 compagnie de gendarmes à cheval 200 150 + + _A reporter_ 26,300 2,750 + + hommes. chevaux. + _Report_ 26,300 2,750 + + 13 batteries du 5e régiment d'artillerie dont + quatre montées, à l'Ecole-Militaire; le + reste à Vincennes 3,000 2,400 + 14 batteries du 6e régiment à Vincennes + 3 compagnies de sapeurs des 1er et 3e régiments 450 20 + 4 compagnies de sous-officiers vétérans 400 + 5 compagnies de sapeurs-pompiers 500 + 1 compagnie d'ouvriers d'administration 150 + 1 escadron du train des équipages 200 200 + + En tout 31,000 5,370] + + +Le roi était content et confiant: en quelques paroles brèves, il me +témoigna, et à M. Duchâtel, sa reconnaissance de notre attitude et sa +satisfaction du résultat déjà acquis, l'abandon du banquet. Avec le +ministre des travaux publics, M. Jayr, il fut plus expansif; en entrant +aux Tuileries, le mardi matin 22 février, M. Jayr y trouva le maréchal +Soult qui venait répéter au roi les témoignages de son dévouement et se +mettre à sa disposition: «le maréchal promptement remercié et reparti, +le roi vint à moi, le visage rayonnant (je reproduis les termes de M. +Jayr):--«Eh bien! vous venez me féliciter; c'est qu'en effet l'affaire +tourne à merveille. Que je vous sais gré, mes chers ministres, de la +manière dont elle a été conduite! Vous savez qu'ils ont renoncé au +banquet. Ils ont vu, un peu tard il est vrai, que c'était jouer gros +jeu. Quand je pense que beaucoup de nos amis voulaient qu'on cédât! Mais +ceci va réconforter la majorité.» M. Jayr trouvait la situation encore +grave: «En venant au château, dit-il au roi, j'ai vu un courant continu +d'hommes en blouse se dirigeant par les deux quais vers la place de la +Concorde; les faubourgs envoyaient là leur avant-garde. Nous aurons, +sinon une grande bataille, du moins une forte sédition. Il faut s'y +tenir prêts.--Sans doute, reprit le roi, Paris est ému; comment ne le +serait-il pas? Mais cette émotion se calmera d'elle-même. Après le +_lâche-pied_ de la nuit dernière, il est impossible que le désordre +prenne des proportions sérieuses. Du reste, vous savez que les mesures +sont prises.» + +Sur plusieurs points et sous plusieurs formes, le désordre ne laissa pas +d'être grave dans cette journée; des rassemblements se formèrent autour +de la Madeleine; les chaises, les baraques, le mobilier du corps de +garde de l'allée Marigny furent brisés, entassés et incendiés aux +Champs-Élysées; d'autres corps de garde furent attaqués; des barricades +s'élevèrent dans divers quartiers; des bandes erraient ça et là; +quelques-unes s'arrêtèrent devant le ministère des affaires étrangères +et la chancellerie, poussant des cris menaçants et tentant des +violences; l'une d'elles se porta sur la Chambre des députés; quelques +hommes pénétrèrent même dans la salle, d'où ils furent expulsés à +l'instant. La répression fut partout efficace et douce; les troupes ne +firent nul usage de leurs armes; à leur aspect et sur leurs sommations +la foule se dispersait, mais pour se reformer bientôt ou se porter +ailleurs. La lutte n'était pas définitivement engagée; mais la +fermentation était profonde, répandue et obstinée. Dans la soirée, le +roi témoigna les mêmes dispositions confiantes. M. Duchâtel trouva la +reine alarmée. Toutes les mesures furent prises, tous les ordres donnés, +toutes les troupes prêtes, pour que le lendemain la sédition, si elle +s'aggravait, fût promptement et fortement réprimée. + +La nuit du 22 au 23 février se passa dans le même trouble, sans +incidents graves: des bandes continuèrent d'errer, quelquefois +aggressives et pillardes; des prisonniers furent amenés à la préfecture +de police. Dès le matin du 23, des rassemblements plus considérables se +formèrent dans le faubourg Saint-Antoine; beaucoup d'ouvriers oisifs +parcouraient les rues; beaucoup de passants s'arrêtaient; beaucoup +d'habitants se tenaient devant leurs portes, la plupart en curieux +indifférents ou inquiets, attendant des événements que tous +pressentaient, ceux qui les redoutaient comme ceux qui se disposaient à +y prendre part. + +Vers dix heures le mouvement s'aggrava, en changeant de caractère et +d'acteurs. Les meneurs républicains avaient compris que, mises en +première ligne, leurs troupes accoutumées et connues servaient mal leur +cause; ils pressèrent leurs alliés momentanés, les réformistes de la +garde nationale, d'entrer eux-mêmes en scène sous un drapeau moins +suspect. Plusieurs détachements des 7e, 3e, 2e et 10e légions se mirent +en marche, les uns dans le faubourg Saint-Antoine, les autres vers la +place du Palais-Royal, d'autres vers le bureau du _National_, rue +Lepelletier; d'autres dans le quartier des écoles des faubourgs +Saint-Germain et Saint-Jacques, criant partout: _Vive la réforme!_ et +entrant en relations amicales avec les rassemblements populaires qu'ils +rencontraient. Dans l'ensemble de la garde nationale, ces détachements +ne formaient qu'une faible minorité; mais leur hardiesse, la nature de +leur cri, le bruit qu'ils faisaient et la faveur qu'ils trouvaient dans +les rues intimidaient ou embarrassaient les gardes nationaux, beaucoup +plus nombreux, qui ne voulaient ni révolution ni réformes arrachées par +l'émeute aux pouvoirs légaux, mais qui hésitaient à entrer en lutte avec +l'uniforme de leurs corps et le voeu en apparence modéré de leurs +camarades. L'un de nos plus dévoués amis, M. François Delessert, vint +témoigner à M. Duchâtel son inquiétude en lui disant que, dans les +meilleures compagnies de la 3e légion, notamment dans celle que +commandait son fils, la plupart des conservateurs ne se rendaient pas à +l'appel. D'un côté étaient la passion et le mouvement, de l'autre la +tristesse et l'inertie. + +J'étais à la Chambre des députés avec la plupart des membres du cabinet; +M. Duchâtel seul y manquait. On annonçait des interpellations sur les +incidents du jour. Je fus averti que, hors de la Chambre, M. Duchâtel me +demandait: en y venant, il avait passé par les Tuileries; je montai dans +sa voiture et nous retournâmes ensemble au palais. Je reproduis son +récit de l'entretien qu'il venait en hâte m'en rapporter: «Le roi, me +dit-il, me demanda aussitôt où nous en étions. Je lui répondis que +l'affaire était plus sérieuse que la veille et l'horizon plus chargé, +mais qu'avec de l'énergie dans la résistance on s'en tirerait. Il me +répondit que c'était aussi son sentiment; il ajouta qu'on lui donnait, +de tous côtés, le conseil de terminer la crise en changeant le cabinet, +mais qu'il ne voulait pas s'y prêter.--«Le roi sait bien, lui dis-je, +que, pour ma part, je ne tiens pas à garder le pouvoir, et que je ne +ferais pas un grand sacrifice en y renonçant; mais les concessions +arrachées par la violence à tous les pouvoirs légaux ne sont pas un +moyen de salut; une première défaite en amènerait bientôt une nouvelle; +il n'y a pas eu loin, dans la Révolution, du 20 juin au 10 août, et +aujourd'hui les choses marchent plus vite que dans ce temps-là; les +événements vont à la vapeur, comme les voyageurs. + +«Je n'avais pas, en ce moment, ajouta M. Duchâtel, l'idée que le +changement du cabinet fût entré dans l'esprit du roi. Y avait-il déjà +songé sérieusement, ou bien la résolution de se soumettre à une +concession qui lui coûtait beaucoup lui vint-elle soudainement, sous la +pression d'une émotion vive? Je ne pourrais trancher la question; mais +j'incline à croire qu'il se décida brusquement, emporté par cette espèce +de trouble que produit le passage d'une sécurité complète à l'apparition +subite d'un grand péril.--«Je crois comme vous, me dit le roi, qu'il +faut tenir bon; mais causez un moment avec la reine; elle est +très-effrayée. Je désire que vous lui parliez.» Il l'appela. + +La grande âme de la reine Marie-Amélie, toujours héroïque au jour de +l'épreuve, était aussi passionnée que noble, et elle pouvait quelquefois +s'alarmer vivement d'avance sur la situation de son mari et de ses +enfants. «Elle entra dans le cabinet du roi, me dit M. Duchâtel, suivie +du duc de Montpensier. Elle était très-agitée et sous l'empire d'une +vive excitation.--» M. Duchâtel, me dit-elle, je connais le dévouement +de M. Guizot pour le roi et pour la France; s'il le consulte, il ne +restera pas un instant de plus au pouvoir.--Madame, lui répondis-je, un +peu ému de cette sortie si vive, M. Guizot, comme tous ses collègues, +est prêt à se dévouer pour le roi jusqu'à la dernière goutte de son +sang; mais il n'a pas la prétention de s'imposer au roi malgré lui. Le +roi est le maître de donner ou de retirer sa confiance, selon qu'il le +juge convenable pour les intérêts de sa couronne.--Ne dis pas des choses +pareilles, ma chère amie, dit le roi; si M. Guizot le savait!...--Je ne +demande pas mieux qu'il le sache, répliqua la reine; je le lui dirai à +lui-même; je l'estime assez pour cela; il est homme d'honneur et me +comprendra.»--J'ajoutai alors que je ne devais pas cacher au roi qu'il +me serait impossible de ne pas communiquer à M. Guizot tout ce que je +venais d'entendre; c'était un élément important de la situation; je ne +pouvais lui en dérober la connaissance, ni comme collègue ni comme ami. +Le roi était devenu sombre et soucieux.--«Il y aurait peut-être lieu, me +dit-il, de convoquer sur-le-champ le conseil.--Je crois, lui +répondis-je, qu'il y aurait peut-être des inconvénients à une +convocation subite du conseil; la Chambre est assemblée et ne peut pas +rester sans ministres. Le roi ferait mieux, ce me semble, de causer +d'abord avec M. Guizot.--Vous avez raison, me dit-il; allez trouver M. +Guizot sans perdre un instant; et amenez-le moi.» + +En nous rendant ensemble aux Tuileries, nous causâmes, à coeur ouvert, +M. Duchâtel et moi, de la situation, et, sans la moindre discussion, +nous fûmes tous deux du même sentiment sur la conduite que nous avions à +tenir. En ce qui nous concernait, nous étions et nous devions nous +montrer décidés à maintenir jusqu'au bout la politique que nous avions +pratiquée et que nous persistions à croire la seule bonne; mais si, dans +l'intérêt de sa couronne dont il était juge, le roi croyait devoir +changer le ministère, il ne nous convenait d'opposer ni résistance, ni +plainte. Dans l'état général du pays, et à plus forte raison dans la +crise du jour, ce n'était pas trop, c'était à peine assez, on le voyait +bien, de l'accord des grands pouvoirs de l'État pour faire prévaloir +leur politique commune contre ses divers adversaires. Si cet accord +cessait, n'importe de quel côté, la défense serait trop faible pour +l'attaque. Le roi ne pouvait se passer du concours de la majorité des +Chambres, et la majorité des Chambres n'était ni assez forte, ni assez +liée, ni assez expérimentée pour se passer de l'appui du roi. Si nous +prétendions, en ce moment, imposer au roi chancelant le maintien du +cabinet ébranlé, nous ne lui assurerions pas les avantages d'une +résistance énergique, car il n'accepterait pas ou ne soutiendrait pas +les mesures qu'elle exigerait, et nous ne réussirions même pas à +prolonger longtemps notre faible situation, car le roi ne persévérerait +pas avec nous jusqu'au terme de la crise. C'était, pour nous-mêmes, la +seule conduite sensée et digne, et envers la royauté notre devoir +impérieux de la laisser choisir librement dans son hésitation, sans +aggraver les conditions des deux conduites entre lesquelles elle avait à +se prononcer. + +Nous entrâmes vers deux heures et demie dans le cabinet du roi. La +reine, M. le duc de Nemours et M. le duc de Montpensier y étaient +réunis. Le roi exposa la situation, s'appesantit sur la gravité des +circonstances, parla beaucoup de son désir, qui était très-sincère, de +garder le ministère, du regret qu'il éprouvait à être obligé de se +séparer de nous, ajoutant qu'il aimerait mieux abdiquer:--Tu ne peux pas +dire cela, mon ami, dit la reine; tu te dois à la France; tu ne +t'appartiens pas.--C'est vrai, dit le roi; je suis plus malheureux que +les ministres; je ne puis pas donner ma démission.» Ce préambule +couvrait évidemment une résolution arrêtée; pour ceux qui connaissaient +les allures de l'esprit du roi, le doute n'était pas possible. Je +l'avais écouté en silence; je pris la parole: «C'est à Votre Majesté, +dis-je, à prononcer: le cabinet est prêt, ou à défendre jusqu'au bout le +roi et la politique conservatrice qui est la nôtre, ou à accepter sans +plainte le parti que le roi prendrait d'appeler d'autres hommes au +pouvoir. Il n'y a point d'illusion à se faire, Sire; une telle question +est résolue par cela seul que, dans un tel moment, elle est posée. +Aujourd'hui plus que jamais le cabinet, pour soutenir la lutte avec +chance de succès, a besoin de l'appui décidé du roi. Dès qu'on saurait +dans le public, comme cela serait inévitable, que le roi hésite, le +cabinet perdrait toute force morale et serait hors d'état d'accomplir sa +tâche.»--Le roi, sur ces paroles, laissa de côté toute hésitation, toute +précaution de langage, et considérant la question comme +tranchée:--«C'est avec un bien amer regret, nous dit-il, que je me +sépare de vous; mais la nécessité et le salut de la monarchie exigent ce +sacrifice. Ma volonté cède; je vais perdre beaucoup de terrain; il me +faudra du temps pour le regagner.» La reine et le duc de Montpensier +ajoutèrent des paroles dans le même sens. Le duc de Montpensier me dit +qu'il fallait que sa conviction fût bien profonde pour qu'elle +l'emportât sur la reconnaissance qu'il me devait. Après ces témoignages +d'estime et de regret, le roi dit qu'il songeait à M. Molé et nous +demanda ce que nous en pensions. Nous n'avions à faire et nous ne fîmes +aucune objection. «Je vais donc le faire appeler,» reprit le roi. Puis +il nous fit ses adieux, ainsi que la famille royale, en nous embrassant +avec larmes: «Vous serez toujours les amis du roi, dit la reine; vous le +soutiendrez.--Nous ne ferons que de la résistance au petit pied et sur +le second plan, me dit le duc de Nemours; mais sur ce terrain, nous +comptons retrouver votre appui.» Le roi était triste et troublé; la +gravité de la résolution qu'il venait de prendre semblait grandir à ses +yeux. Il sentait surtout combien il allait perdre en Europe, et quel +coup en recevrait sa considération. Nous sortîmes du cabinet; M. +Duchâtel était le dernier près de la porte; le roi lui tendit la main +une dernière fois: «Vous êtes plus heureux que moi, vous autres,» lui +dit-il; et il prononça à voix basse quelques mots que j'entendis +imparfaitement, et où se révélait à quel point sa résolution lui était +amère. + +Nous retournâmes sur-le-champ à la Chambre des députés; on nous y +attendait dans une agitation immobile; il était encore question +d'interpellations, de pétitions. Je montai à la tribune: «Je crois, +dis-je, qu'il ne serait ni conforme à l'intérêt public, ni à propos pour +la Chambre d'entrer, en ce moment, dans aucun semblable débat. Le roi +vient de faire appeler M. le comte Molé pour le charger de former un +nouveau cabinet. Tant que le cabinet actuel sera chargé des affaires, il +maintiendra ou rétablira l'ordre, et fera respecter les lois selon sa +conscience, comme il l'a fait jusqu'à présent.» + +M. Odilon Barrot demanda aussitôt la parole. Il eut quelque peine à la +prendre au milieu du tumulte qui s'éleva dans la Chambre; il voulait +parler de la fixation de l'ordre du jour pour la séance du lendemain, +séance dans laquelle la proposition d'accusation du ministère devait +être renvoyée à l'examen des bureaux: «J'avais cru, dit-il, que la +conséquence naturelle, inévitable même, de la réserve que M. le +président du conseil montrait sur les interpellations qui lui étaient +adressées, à raison de la gravité des circonstances et de la situation +spéciale du cabinet, j'avais cru, dis-je, que la conséquence naturelle, +inévitable, était l'ajournement de l'ordre du jour indiqué, c'est-à-dire +l'ajournement de la discussion sur la proposition que j'ai déposée hier +sur le bureau. Je suis, à cet égard, parfaitement subordonné aux +convenances de la Chambre et du ministère lui-même.» + +M. Dupin prit vivement la parole: «Le premier besoin de la cité, dit-il, +est le rétablissement de la paix publique, la cessation des troubles, +pour assurer la libre et régulière action de tous les grands pouvoirs de +l'État. Il faut que les masses comprennent qu'elles n'ont pas le droit +de délibérer, de décider. Il faut que les gens qui ont eu recours aux +armes comprennent qu'ils n'ont pas le droit de commander, et qu'ils +n'ont qu'à attendre l'exécution de la loi et les mesures qui seront +jugées nécessaires par la couronne et par les Chambres. Dans cette +situation, devons-nous introduire ici des délibérations irritantes, des +délibérations d'accusation qui, quelle que fût la solution, iraient +certainement contre le but que vous devez vous proposer, l'apaisement +des esprits et le rétablissement de l'ordre? Je crois qu'il faut adhérer +à la demande d'ajournement que j'appuie de toutes mes forces.» + +Nous ne pouvions souffrir que l'accusation proposée contre nous restât +ainsi en suspens dès que, par la chute du cabinet, l'opposition aurait +atteint son but. Je me levai immédiatement: «Je disais tout à l'heure +que, tant que le cabinet aurait l'honneur d'être chargé des affaires, il +maintiendrait ou rétablirait l'ordre et ferait respecter les lois. Le +cabinet ne voit, pour son compte, aucune raison à ce qu'aucun des +travaux de la Chambre soit interrompu, à ce qu'aucune des questions +élevées dans cette Chambre ne reçoive pas sa solution. La couronne +exerce sa prérogative. La prérogative de la couronne doit être +respectée; mais le cabinet est prêt à répondre à toutes les questions, à +entrer dans tous les débats. C'est à la Chambre à décider ce qui lui +convient.» + +M. Dupin, qui voulait sincèrement que le trouble public cessât, et dont +l'équité comme le bon sens étaient choqués de l'accusation proposée +contre le ministère, persista dans sa demande d'ajournement: «Je +conçois, dit-il, le langage et l'attitude de M. le président du conseil. +C'est un langage digne; c'est le langage qui convient à la situation +qu'on aurait voulu lui faire par l'accusation même. Mais en même temps +que le ministère ne s'oppose pas à ce que la Chambre se saisisse de +telle ou telle question, la Chambre a aussi le droit de décider +l'opportunité d'une question. Eh bien, dans la situation où le ministère +continue à être chargé provisoirement d'une difficile mission, à +laquelle vous pourrez, je l'espère, efficacement concourir, l'apaisement +et la conciliation des esprits, pendant ce temps on va s'occuper à +mettre les ministres en accusation! On les obligerait à s'occuper de +leur propre défense! Cela est impossible. Malgré vous, Messieurs les +ministres, malgré la majorité, je demande l'ajournement.» + +La majorité partageait le sentiment que j'avais exprimé, et me vint +fermement en aide. Par l'organe de M. de Peyramont, elle demanda que la +proposition d'accusation contre le ministère fût maintenue à l'ordre du +jour, et la séance ne fut levée qu'après cette résolution. + +A l'annonce de la chute du cabinet, l'émotion, je devrais dire +l'irritation, avait été profonde dans la majorité; elle y voyait sa +propre chute et celle de la politique qu'elle soutenait courageusement +depuis dix-sept ans. Plus clairvoyants encore et plus expérimentés dans +les crises révolutionnaires, quelques-uns de ses membres pressentirent +immédiatement dans celle-ci bien plus que la chute du cabinet: un de mes +amis particuliers, M. Muret de Bord, qui s'était vivement prononcé dans +ces dernières circonstances, était assis à côté de l'ancien et habile +directeur général de l'enregistrement et des domaines, M. Calmon, qui, +en entendant ma déclaration, lui dit en lui frappant sur l'épaule: +«Citoyen Muret de Bord, dites à la citoyenne Muret de Bord de préparer +ses paquets; la République ne vous aimera pas.» Dans l'opposition même, +les esprits élevés étaient soucieux: «Je désirais vivement la chute du +cabinet, dit à M. Duchâtel M. Jules de Lasteyrie; mais j'aurais mieux +aimé vous voir rester dix ans de plus que sortir par cette porte.» Au +même instant, M. de Rémusat, ami et camarade de collége de M. Dumon, +vint s'asseoir près de lui au banc des ministres: «Je sais, lui dit-il, +que ta sortie du ministère ne te contrarie pas beaucoup; je puis donc +venir causer avec toi. Si j'entre dans le nouveau ministère, j'espère +que nous causerons souvent ensemble, et que nous pourrons nous +entendre.--Je ne demande pas mieux, lui répondit M. Dumon; pourvu que la +Chambre ne soit pas dissoute et que les réformes ne soient pas +excessives, je ne ferai aucune opposition.--C'eût été bien facile, +reprit M. de Rémusat, si nous étions arrivés par un mouvement de +Chambre; mais qui peut mesurer les conséquences d'un mouvement dans la +rue?» + +A quatre heures et demie, le cabinet se réunit aux Tuileries. De +plusieurs côtés, le bruit de l'irritation de la majorité parlementaire +était arrivé au roi; il en était visiblement troublé. Il essaya +d'alléger un peu, pour lui-même, la résolution qu'il venait de prendre +en donnant à entendre que j'avais, ainsi que M. Duchâtel, partagé son +avis. Je rétablis, en termes positifs, ce que je lui avais dit dans +notre première entrevue. «Nous étions décidés et prêts, lui redis-je, à +soutenir jusqu'au bout la politique d'ordre et de résistance légale que +nous trouvons la seule bonne; mais le roi s'était montré disposé à +penser qu'il devait changer son ministère. Poser une telle question, +dans un tel moment, c'était la résoudre.» Le roi n'insista pas. MM. +Hébert, de Salvandy et Jayr exprimèrent nettement leur désapprobation de +sa résolution. Nous sortîmes des Tuileries pour ne plus nous occuper, en +attendant la formation d'un nouveau cabinet, que de défendre partout +l'ordre toujours violemment attaqué. La nouvelle de la chute du +ministère n'avait point fait cesser la lutte; elle continuait sans que +nulle part l'insurrection triomphât ou cédât. L'événement tombait de +plus en plus entre les mains des républicains fanatiques résolus à le +pousser jusqu'à une révolution. Nous allions d'heure en heure, M. +Duchâtel et moi, rendre compte au roi de l'état des choses. Vers six +heures, il nous témoigna le désir de donner le commandement général dans +Paris au maréchal Bugeaud. Nous fîmes sur-le-champ, auprès des généraux +Jacqueminot et Tiburce Sébastiani, une démarche pour les en prévenir; +puis, le roi préféra attendre l'avis du cabinet qu'il travaillait à +former. Il n'avançait guère dans son travail; M. Molé discutait, +négociait, cherchait des alliés efficaces. Vers huit heures, M. Jayr, +qui avait quelques signatures de travaux publics à demander au roi, +retourna aux Tuileries; il le trouva seul, agité et taciturne. En lui +soumettant son travail administratif, M. Jayr lui représenta la +nécessité de reconstituer promptement le pouvoir politique et le +commandement militaire, l'un et l'autre ébranlés et flottants au milieu +d'une crise aussi obstinée que violente. Le roi signait et l'écoutait en +silence; puis tout à coup: «Et quand je pense, dit-il, que cette +résolution a été prise et exécutée en un quart d'heure!» M. Jayr se +retira sans autre réponse. + +Personne n'ignore l'événement (je ne décide pas s'il faut dire fortuit +ou criminel) qui éclata à neuf heures du soir, sur le boulevard, devant +l'hôtel des affaires étrangères. Une bande d'insurgés, armés de piques, +de pistolets, de bâtons, portant des signes de luttes récentes, et +partis d'abord de la place de la Bastille, s'était avancée le long des +boulevards, grossie dans sa route par des passants et des curieux; après +plusieurs stations et plusieurs démonstrations bruyantes, entre autres +devant le bureau du _National_, elle arrivait près du ministère des +affaires étrangères, plus d'une fois menacé depuis le commencement de +l'insurrection. Un bataillon d'infanterie de ligne en couvrait les +approches. Au milieu de la pression désordonnée qu'exerçait la foule et +de la résistance immobile que lui opposait la troupe, un coup de feu +partit; selon les uns, des rangs de la troupe même et par un accident du +fusil d'un soldat; selon les autres, le coup fut tiré du sein de la +foule, sur la troupe, et par un des insurgés. Quoi qu'il en soit, la +troupe, se croyant attaquée, fit feu; beaucoup de personnes tombèrent, +les unes frappées à mort, les autres blessées, d'autres renversées et +foulées aux pieds. Un désordre immense, mêlé d'effroi et de colère, +éclata sur le théâtre et tout à l'entour de l'événement; la passion a de +soudains et puissants instincts au service de sa cause; quelques-uns des +insurgés relevèrent des cadavres, seize, dit-on, les placèrent sur un +chariot qui se trouvait là, et ce cortège funèbre se promena jusqu'à une +heure du matin, sur les boulevards, devant les bureaux du _National_ et +de la _Réforme_, dans tout le centre de la ville, au milieu des cris: +«Vengeance! aux armes! aux barricades!» provoquant partout un nouvel et +plus ardent élan d'insurrection et de lutte. La nuit se passa à +exploiter ainsi ce malheur ou ce crime, pour transformer l'émeute en +révolution. + +J'étais au ministère de l'intérieur quand la nouvelle de ce fatal +incident y arriva. Plusieurs de mes collègues et de nos amis y étaient +réunis. De leur avis unanime, je me rendis sur le champ aux Tuileries, +avec M. Dumon, pour insister auprès du roi sur l'urgence de la +nomination du maréchal Bugeaud au commandement de toutes les forces +militaires. Il en reconnut la nécessité; mais il ne savait pas encore +quel cabinet il parviendrait à former. Je le quittai sans qu'il eût rien +décidé. Entre minuit et une heure, il m'envoya chercher, et me dit qu'à +la fin de la soirée, M. Molé était venu lui annoncer qu'il n'avait pu +réussir à former un cabinet: «Je fais appeler M. Thiers, ajouta-t-il; +mais, en attendant, la lutte devient de plus en plus grave; il y faut +sur-le-champ un chef militaire, d'une capacité et d'une autorité +éprouvées, et qui puisse porter le fardeau jusqu'à l'installation du +nouveau ministère. Je vous demande la nomination immédiate du maréchal +Bugeaud au commandement de la garde nationale et de l'armée. M. Thiers +ne voudrait peut-être pas le nommer lui-même; mais il l'acceptera, je +n'en doute pas, s'il le trouve nommé et installé. C'est au nom du salut +de la monarchie que je fais cet appel au dévouement de mes anciens +ministres.»--Le roi sait, lui dis-je, que nous sommes tout prêts à +accomplir son désir.--Il envoya chercher M. Duchâtel et le général +Trézel dont la signature était nécessaire pour cette nomination. Ils +arrivèrent et donnèrent sur-le-champ au roi leur assentiment et leur +concours. Le maréchal Bugeaud arriva aussi. Le duc de Nemours, le duc de +Montpensier et M. de Montolivet étaient présents. Les deux ordonnances +signées, le duc de Nemours, M. Duchâtel et moi, nous accompagnâmes le +maréchal Bugeaud pour l'installer à l'État-major. Il s'arrêta sur la +place du Carrousel pour visiter les troupes qui y étaient réunies. Nous +lui demandâmes ce qu'il pensait de la journée du lendemain: «Il est un +peu tard, nous dit-il; mais je n'ai jamais été battu et je ne +commencerai pas demain. Qu'on me laisse faire et tirer le canon, il y +aura du sang répandu; mais demain soir la force sera du côté de la loi, +et les factieux auront reçu leur compte.» + +Ce fut là le dernier acte du cabinet et ma dernière entrevue avec le +maréchal Bugeaud. Je ne retournai aux Tuileries, le lendemain 24 +février, vers huit heures du matin, que pour prendre définitivement +congé du roi, que je ne revis plus qu'à Claremont. Ce qu'on a dit de +prétendus conseils qu'il m'aurait demandés et que je lui aurais donnés, +à ce moment, sur ses rapports avec son nouveau cabinet et les +concessions qu'il devait lui faire, est dénué de tout fondement. Il se +borna à m'annoncer que MM. Thiers et Odilon Barrot avaient accepté le +ministère, et moi à lui témoigner ma satisfaction qu'au moins la crise +ministérielle fût terminée. Depuis cette dernière heure du cabinet du 29 +octobre 1840 jusqu'à la dernière heure de la monarchie de 1830, j'ai été +absolument étranger à tout ce qui s'est dit, fait et passé. + +Dix-neuf ans se sont écoulés, et aujourd'hui comme il y a dix-neuf ans, +je ne puis penser sans une émotion douloureuse à l'état d'âme où j'ai vu +le roi Louis-Philippe pendant cette crise si tragiquement terminée. +Jamais prince n'a été plus sincèrement convaincu que la politique qu'il +avait adoptée était la meilleure, la seule bonne pour son pays et pour +le régime qu'il avait été appelé à fonder dans son pays. Resté, comme +dans sa jeunesse, libéral et patriote de 1789, à ses yeux cette +politique consacrait et mettait en pratique les principes de 1789, en +mettant fin aux entraînements et aux aveuglements révolutionnaires qui, +tantôt sous la forme de l'anarchie, tantôt sous celle du despotisme, les +avaient faussés et compromis. Il la regardait comme aussi essentielle +pour l'influence et la grandeur de la France en Europe que pour sa +prospérité et ses progrès à l'intérieur. Il l'avait pratiquée de concert +avec les grands pouvoirs constitutionnels, sous le feu des libertés +publiques, en usant de ses droits constitutionnels, mais sans jamais +croire ni vouloir les dépasser. Il avait courageusement sacrifié, au +maintien de cette politique, un bien qui lui était cher et doux, les +démonstrations empressées et le bruit flatteur de la popularité. Et +après dix-sept années de ces efforts et de ce sacrifice, il se voyait +méconnu, mal compris, non-seulement attaqué par les factions ennemies, +mais harassé, délaissé par une portion de ces classes moyennes qui +étaient son principal point d'appui. Aux bruyantes agitations dans la +garde nationale se joignaient les dissentiments respectueux, mais réels, +dans la famille royale. Sous l'atteinte de ces faits réunis, le roi +était profondément triste et perplexe, résigné aux déplaisirs et aux +difficultés qu'il prévoyait, décidé à n'y opposer que ses moyens légaux +de concession ou de résistance, mais accessible à ces troubles +momentanés, à ces résolutions soudaines qui surgissent dans les âmes +fatiguées des longues luttes et dégoûtées des perspectives obscures. Ni +la persévérance ni l'espérance n'étaient pourtant éteintes dans l'âme du +roi Louis-Philippe: soit par nature, soit par son expérience des +vicissitudes et des réactions qui se succèdent dans les révolutions, il +était de ceux qui pensent que, pour retrouver de bonnes chances et une +bonne veine, il suffit de savoir survivre et attendre. En 1848, sa +lassitude était extrême; il fléchissait sous son fardeau, et, pour le +porter plus loin, il avait besoin de reprendre haleine; mais je suis +convaincu qu'au milieu de ses mécomptes et de son découragement, il +était loin de désespérer de son propre avenir, et que, tout en acceptant +les lois du régime constitutionnel, il se promettait d'y reprendre +l'influence qu'il croyait nécessaire pour faire légalement prévaloir la +politique qu'il croyait indispensable au bien de son pays et au salut de +son trône. Les hommes ne lui en ont pas laissé le temps; Dieu ne lui en +a pas accordé la faveur. + + + + + CHAPITRE XLIX. + + RÉSUMÉ. + + +Deux choses déterminent le caractère des gouvernements et les sentiments +d'estime ou de blâme, de sympathie ou de répulsion qui leur sont dus: le +sort, bon ou mauvais, qu'ils ont fait aux générations qui ont vécu sous +leur empire; le bien ou le mal qu'ils ont légué aux générations qui les +ont suivis. + +Je n'ai pas raconté le règne du roi Louis-Philippe; j'ai pris, dans ce +règne, les événements et les actes considérables auxquels j'ai été mêlé, +et je me suis appliqué à les faire bien connaître et apprécier en les +retraçant avec détail et précision. Ce n'est pas toute l'histoire de +cette époque; mais c'est assez, je pense, pour que je sois en mesure et +en droit d'en résumer les principaux résultats. Quelle influence a +exercée, pendant sa durée, sur le sort et l'état de la France, le +gouvernement qu'elle a possédé de 1830 à 1848? Qu'est-il resté et que +reste-t-il à la France de l'influence et des oeuvres de ce gouvernement? +Je ne ferai à ces questions que les réponses les plus simples et les +plus brèves; je ne veux que recueillir des faits avérés, sans discussion +ni commentaire. + +Je regarde d'abord à la politique générale, et je cherche quels +résultats a obtenus pour ses contemporains, quelles traditions a +laissées à ses successeurs le gouvernement de 1830. Ce gouvernement a eu +l'honneur de naître d'une révolution accomplie pour la défense des lois +et des libertés violées. Il a eu le malheur de naître d'une révolution, +et d'une révolution accomplie aux dépens du principe essentiel de la +monarchie, et avec le concours de partis et de passions qui dépassaient +de beaucoup son but. Entreprise au nom des droits de la monarchie +constitutionnelle, la révolution de 1830 a ouvert la porte aux +tentatives républicaines et aux perspectives indéfinies de l'imagination +humaine, honnêtes ou perverses. Le gouvernement de 1830 a courageusement +fait le départ entre ces idées et ces forces diverses déployées autour +de son berceau; il a accepté comme sa source et sa règle: 1° les droits +de l'indépendance nationale; 2° le respect des lois, des droits et des +libertés publiques; 3° les principes et la pratique du régime +constitutionnel. Point d'intervention ni d'immixtion étrangère dans les +affaires et les résolutions intérieures de la France. Point de lois +d'exception ni de suspension des libertés publiques. Les pouvoirs +constitutionnels en plein exercice et toujours appelés à débattre et à +régler ensemble les affaires du pays. + +Le gouvernement de 1830 ne s'est pas borné à mettre ces principes en +pratique à l'intérieur et pour la France elle-même; ils ont présidé à +ses relations avec les autres États, spécialement avec les États assez +voisins de la France pour que leur situation et leur destinée importent +à la sienne. Il a déclaré qu'en Belgique, en Suisse, en Piémont, en +Espagne, il ne souffrirait aucune intervention étrangère sans y +intervenir aussi, dans l'intérêt français. En reconnaissant le droit de +ces peuples à modifier leurs institutions, il a efficacement protégé, +tout autour de la France, l'indépendance nationale de ses voisins et +l'établissement ou les progrès du régime constitutionnel. A coup sûr, ce +n'était pas là une politique facile à faire accepter de la plupart des +grandes puissances européennes, au sortir d'un temps plein de guerres de +conquête et d'interventions étrangères. Pourtant le gouvernement de 1830 +y a réussi, et c'est au nom de la paix européenne qu'il a réussi. Le +congrès de Vienne avait fondé la paix européenne sur la domination +générale des grandes puissances et le régime stationnaire des États. Le +gouvernement de 1830 a maintenu la paix européenne en en brisant les +pesantes conditions. Il a concilié les bienfaits de la paix avec +l'indépendance des peuples et les progrès de la liberté. + +Les politiques clairvoyants de l'Europe ne se sont pas mépris sur les +résultats de cette conduite du gouvernement de 1830 pour la grandeur de +la France. Le 24 février 1848, au moment même de la chute imprévue de ce +gouvernement, le chancelier de l'empire russe, le comte de Nesselrode, +écrivait à l'ambassadeur de Russie à Londres: «La France aura gagné à la +paix plus que ne lui aurait donné la guerre. Elle se verra entourée de +tous côtés par un rempart d'États constitutionnels, organisés sur le +modèle français, vivant de son esprit, agissant sous son influence.» + +L'influence du gouvernement de 1830 a survécu même à sa ruine. Au +dehors, c'est en maintenant sa politique extérieure que la République +qui lui a succédé s'est fait reconnaître et accepter de l'Europe. Au +dedans, sous le coup de cette disparition soudaine de tous les pouvoirs +organisés et dans cette explosion soudaine de toutes les ambitions +humaines, que serait devenue la société française si, depuis trente ans, +elle n'avait été accoutumée et formée, par le spectacle et la pratique +de son gouvernement, au respect du droit et de la liberté? C'est par les +traditions et les habitudes du gouvernement libre qu'elle venait de +renverser que la révolution de 1848 a été défendue contre sa propre +pente. Qui pourrait dire quels coups elle aurait portés à l'ordre social +et à la paix européenne, si l'esprit légal et pacifique du régime déchu +n'avait encore plané au-dessus de ses ruines? + +Je descends de la politique générale aux actes spéciaux du gouvernement +de 1830 dans l'administration intérieure du pays, et je constate, par la +simple énumération des faits et des chiffres, quelles ont été ses +oeuvres, leur impulsion et leurs résultats. + +Pour rendre ce tableau des principaux actes du gouvernement de 1830 +clair et concluant, je range ces actes sous trois chefs qui comprennent +les diverses mesures législatives et administratives, incontestablement +bien qu'inégalement importantes, accomplies à cette époque: + +Législation politique et sociale; + +Administration des finances; + +Travaux publics. + +L'un de mes plus fidèles et plus éclairés amis, M. Moulin, jadis député +du département du Puy-de-Dôme, a bien voulu se charger de vérifier +l'exactitude de ces documents, et venir ainsi en aide à la mémoire de la +politique conservatrice et libérale après l'avoir fermement soutenue +quand elle était en action. + + +I + +Législation politique et sociale. + +Je comprends sous ce chef: 1° les lois d'organisation et de garantie +pour la force publique, pour les libertés publiques, pour l'ordre +public; 2° les lois de réforme et d'amélioration sociale. + +1° _Lois d'organisation et de garantie politique._ + +1830. 12 _septembre_. Loi qui soumet à la réélection les députés promus +à des fonctions publiques. + +10 _décembre_. Loi sur la police des afficheurs et crieurs publics. + +1831. 4 _mars_. Loi sur la composition des cours d'assises et sur la +majorité nécessaire pour les décisions rendues par le jury contre +l'accusé. + +1831. 21 _mars_. Loi qui fixe, pour le jugement des conflits entre +l'autorité administrative et les tribunaux, un délai d'un mois, passé +lequel le conflit peut être considéré comme non avenu. + +21 _mars_. Loi sur la formation et l'organisation des conseils +municipaux par la voie de l'élection. + +22 _mars_. Loi sur l'organisation de la garde nationale sédentaire et +mobile, par l'élection directe des sous-officiers et l'élection +indirecte des officiers supérieurs. + +19 _avril_. Loi sur les élections législatives qui abaisse le cens +électoral de 300 à 200 fr. et le cens d'éligibilité de 1,000 à 500 fr. + +1832. 22 _mars_. Loi sur le recrutement militaire et la formation de +l'armée. + +1833. 24 _avril_. Loi sur le régime législatif dans les colonies. + +24 _avril_. Loi sur l'exercice des droits civils et politiques dans les +colonies. + +22 _juin_. Loi sur l'organisation des conseils généraux de département +et des conseils d'arrondissement, par la voie de l'élection, avec +adjonction des capacités portées sur la seconde liste du jury aux +possesseurs du cens électoral politique, et fixation d'un _minimum_ pour +le nombre des électeurs. + +7 _juillet_. Loi sur l'expropriation pour cause d'utilité publique. Elle +établit par quel mode légal l'utilité publique est déclarée, et elle +soumet au jury l'estimation et le règlement des indemnités. Cette loi a +été modifiée et complétée par une autre loi du 3 mai 1841. + +1834. 16 _février_. Loi sur les crieurs publics d'écrits. + +10 _avril_. Loi sur les associations. + +1834. 20 _avril_. Loi sur l'organisation du conseil général et des +conseils d'arrondissement du département de la Seine et du conseil +municipal de la ville de Paris, par la voie de l'élection. + +19 _mai_. Loi sur l'état des officiers. + +1835. 9 _septembre_. Loi sur les crimes, délits et contraventions commis +par la voie de la presse et autres moyens de publication. + +9 _septembre_. Loi sur les cours d'assises. + +9 _septembre_. Loi portant modification des articles 341, 345, 346, 347 +et 352 du Code d'instruction criminelle, et de l'art. 17 du Code pénal. + +1837. 1er _avril_. Loi qui détermine l'autorité des arrêts de la Cour de +cassation après deux pourvois. + +18 _juillet_. Loi sur l'administration communale et les attributions des +conseils municipaux. + +1838. 10 _mai_. Loi sur les attributions des conseils généraux de +département et des conseils d'arrondissement. + +1839. 3 _août_. Loi qui fixe le cadre de l'état-major de l'armée de +terre. + +1841. 17 _juin_. Loi d'organisation de l'état-major de l'armée navale. + +1842. 30 _août_. Loi sur la régence du royaume. + + +2° _Lois de réforme et d'amélioration sociale._ + +1831. 8 _février_. Loi qui admet le culte israélite au nombre des cultes +reconnus par l'État et met le traitement de ses ministres à la charge du +trésor public. + +4 _mars_. Loi pour la répression de la traite des nègres. + +1832. 17 _avril_. Loi apportant divers adoucissements à la contrainte +par corps. + +1832. 28. _avril_. Loi apportant de nombreuses et importantes réformes +dans la législation pénale; entre autres l'admission des circonstances +atténuantes et l'abolition de onze cas de peine de mort. + +1833. 28 _juin_. Loi organique de l'instruction primaire, élémentaire et +supérieure. + +1835. 25 _mai_. Loi relative à l'administration des biens ruraux des +communes, hospices et autres établissements publics. + +5 _juin_. Loi qui confère aux caisses d'épargne la qualité de personnes +civiles pouvant recevoir des dons et legs; une seconde loi du 31 _mars_ +1837 chargea la caisse des dépôts et consignations de recevoir et +d'administrer les fonds que les caisses d'épargne seraient admises à +placer au trésor. + +1836. 21 _mai_. Loi qui supprime et prohibe les loteries. + +21 _mai_. Loi organique sur la construction et l'administration des +chemins vicinaux. + +1837. 4 _juillet_. Loi sur les poids et mesures, qui consacre le système +métrique comme obligatoire. + +1838. 11 _avril_. Loi qui élève la compétence des tribunaux civils de +première instance. + +25 _mai_. Loi qui élève la compétence des juges de paix. + +28 _mai_. Loi sur les faillites et banqueroutes apportant de graves +réformes dans le Code de commerce. + +20. _juin_. Loi sur les aliénés et sur les établissements consacrés au +traitement de l'aliénation mentale. + +1840. 8 _mars_. Loi sur l'organisation et l'extension de la compétence +des tribunaux de commerce. + +6 _juin_. Loi apportant diverses modifications au régime de la pêche +fluviale. + +1841. 22 _mars_. Loi sur le régime et les conditions du travail des +enfants employés dans les manufactures. + +2 _juin_. Loi apportant de graves modifications au code de procédure +civile sur la vente judiciaire des biens immeubles. + +14 _juin._ Loi qui modifie le code de commerce sur la responsabilité des +propriétaires de navires de commerce. + +25 _juin_. Loi sur la vente en détail des marchandises aux enchères, ou +à cri public. + +25 _juin_. Loi sur la transmission des offices réglant la forme et les +droits d'enregistrement des traités. + +1843. 18 _juin_. Loi sur les commissaires-priseurs. + +1844. 3 _mai_. Loi sur la chasse. + +5 _juillet_. Loi sur les brevets d'invention. + +3 _août_. Loi qui accorde, à la veuve et aux enfants des auteurs +d'ouvrages représentés sur un théâtre, le droit garanti par le décret du +5 février 1810 à la veuve et aux enfants des auteurs d'écrits imprimés. + +1845. 29 _avril_ (et 11 _juillet_ 1847). Loi sur le régime des +irrigations. + +21 _juin_. Loi qui supprime les droits de vacation des juges de paix et +augmente leur traitement. + +22 _juin_. Loi qui fixe le _maximum_ et le _minimum_ des versements dans +les caisses d'épargne. + +15 _juillet_. Loi sur la police des chemins de fer. + +18 _juillet_. Loi qui apporte règlement et adoucissement dans le régime +de l'esclavage aux colonies. + +9 _août_ 1847. Une nouvelle loi ajoute aux mesures favorables de la loi +précédente, et institue des cours criminelles chargées de connaître des +crimes commis envers et par des esclaves. + +1846. 3 _juillet_. Loi qui modifie le régime de postes en supprimant le +décime rural et en réduisant la taxe sur les envois de fonds. + + +Il suffit de parcourir cette simple nomenclature législative pour +reconnaître qu'il n'est aucune des grandes questions d'intérêt national +ou social, dont notre temps est avec raison préoccupé, qui n'ait été, +pour le gouvernement de 1830, l'objet d'une sérieuse attention et d'une +féconde activité. + +Dans l'ordre politique, il a efficacement organisé et réglé la force +publique, le mode de sa formation, ses divers éléments, l'état de ses +officiers, la composition de ses états-majors[246]; et notre armée de +terre et de mer ainsi constituée a glorieusement suffi jusqu'ici à +toutes les missions, à toutes les épreuves auxquelles elle a été +appelée, aux campagnes de Crimée et d'Italie comme à la conquête de +l'Algérie. + +[Note 246: Par les lois des 22 mars 1831, 22 mars 1832, 19 mai 1834, 9 +août 1839 et 17 juin 1841.] + +Le gouvernement de 1830 n'a pas donné moins de soin à la vie intérieure +de la France qu'à sa force au dehors: le principe électif, gage +nécessaire d'influence et de contrôle pour toute société, grande ou +petite, a été introduit dans l'administration des départements et des +communes, y compris celle de la ville de Paris[247]; et en même temps +que la liberté devenait ainsi un droit actif sur tous les points du +territoire comme au centre de l'État, la loi du 28 juin 1833 sur +l'instruction primaire, la loi du 21 mai 1836 sur les chemins vicinaux +et les deux lois du 11 juin 1842 et du 15 juillet 1845, l'une sur la +constitution du réseau général, l'autre sur la police des chemins de +fer, imprimaient partout, dans les campagnes comme dans les villes, un +mouvement permanent de progrès moral et matériel. + +[Note 247: Par les lois des 21 mars 1831, 22 juin 1833, 20 avril 1834, +18 juillet 1837 et 10 mai 1838.] + +Dans l'ordre civil, nos divers codes ont reçu d'importantes réformes, +toutes dirigées vers l'efficacité pratique et l'adoucissement des lois, +la simplification des affaires, la garantie de la propriété et des +droits privés dans leurs rapports avec l'État[248]. + +[Note 248: Par les lois des 4 et 21 mars 1831, 7 juillet 1833, 7 avril +1837, 17 et 28 avril 1832, 25 mai 1835, 11 avril, 25 et 28 mai 1838, 8 +mars 1840, 2, 14 et 25 juin 1841, 18 juin 1843, 3 mai, 5 juillet et 3 +août 1844, 28 avril, 21 et 22 juin 1845.] + +L'ordre moral n'a pas été plus négligé que l'ordre politique et l'ordre +civil: les caisses d'épargne, le travail des enfants dans les +manufactures, le sort des aliénés et les établissements consacrés à +cette triste misère humaine, l'état des prisons, l'abolition de la +traite des nègres, le régime de nos colonies, la condition des esclaves, +leurs rapports avec les maîtres, la préparation de l'abolition de +l'esclavage, l'abolition des loteries et des jeux, toutes les questions +où sont engagés soit l'état actuel, soit les longues espérances de +l'humanité dans les diverses conditions sociales[249], ont été abordées, +étudiées, débattues, quelques-unes résolues, toutes mises en état de +travail et de progrès. + +[Note 249: Par les lois des 24 juin 1833, 4 mars 1831, 5 juin 1835, 21 +mai 1836, 20 juin 1838, 22 mars 1841, 3 août 1844, 18 juillet 1845 Et 9 +août 1847.] + +Je n'ai fait entrer, dans ce tableau de l'activité législative du +gouvernement de 1830, que les lois adoptées, promulguées et mises en +vigueur pendant sa durée. Je n'ai voulu inscrire au compte définitif de +ce gouvernement que des faits accomplis et des résultats acquis. Je dois +cependant à sa mémoire quelque mention des travaux qu'il avait préparés +et livrés aux épreuves du régime constitutionnel dans les sessions +voisines de sa chute. L'instruction primaire et la situation des +instituteurs, l'instruction secondaire et la liberté d'enseignement, +l'enseignement du droit et celui de la pharmacie, l'exercice de la +médecine, la réforme des prisons et l'établissement du régime +pénitentiaire, les sociétés de secours mutuels, les caisses de retraite +pour la vieillesse, la réforme du système hypothécaire, la navigation +intérieure, le reboisement des montagnes, tous ces intérêts de l'ordre +moral, social, matériel, étaient l'objet de nombreux projets de loi +présentés aux Chambres, que leurs commissions étudiaient, et qu'elles +étaient près de discuter quand la révolution du 24 février renversa les +Chambres et la monarchie constitutionnelle elle-même. A ces témoignages +de l'activité législative je devrais joindre ceux de l'activité +administrative et les nombreuses mesures d'amélioration et de progrès +accomplies par ordonnances royales dans les services publics. Je n'en +citerai que deux, très-diverses quant à leur objet et à leur date, mais +empreintes, chacune à son tour, de l'une des deux idées qui ont +simultanément présidé au gouvernement de 1830. Le 27 août 1830, une +ordonnance du roi rendit au barreau français ses anciennes franchises en +reconnaissant à tout avocat inscrit au tableau le droit de concourir, +_par élection directe_, à la nomination des membres du conseil et du +bâtonnier de l'ordre, ainsi que le droit de plaider devant toutes les +cours et tous les tribunaux du royaume sans avoir besoin d'aucune +autorisation. Le 31 mai 1838, une ordonnance du roi régla le régime de +la comptabilité publique, d'une façon générale et destinée à maintenir +un ordre sévère dans cette branche de l'administration. Soit qu'il agît +de concert avec les Chambres ou par la Couronne seule, le Gouvernement +avait pour égale règle de conduite le soin de l'ordre et le respect de +la liberté. + +Je passe de la législation politique et sociale, de 1830 à 1848, à +l'administration des finances durant la même époque, et j'en constate +pareillement les résultats en prenant pour point de comparaison, d'après +les comptes généraux et définitifs de cette administration, les deux +exercices de 1829 et de 1847, les derniers qui aient complétement +appartenu, le premier au gouvernement de la Restauration, le second au +gouvernement de 1830. + + +II + +Administration des finances. + +1° _Revenus ordinaires._ + + En 1829, les revenus ordinaires ont + été de 993,396,000 fr. + + En 1847, ils ont été de 1,342,809,354 + + L'accroissement des revenus ordinaires + de 1829 à 1847 a donc été de 349,413,354 + + Savoir: + + 1° Sur les contributions directes de 94,000,560 fr. + + 2° Sur les contributions indirectes de 243,317,400 + + 3° Produits divers de toute nature. 12,095,394. + + +Aucun impôt nouveau n'a été créé durant cette époque. J'indiquerai tout +à l'heure les augmentations qu'ont reçues quelques-uns des impôts déjà +établis. + +L'accroissement du revenu public est provenu: + +--Sur les contributions directes: 1° de l'addition faite en 1832 au +principal de la contribution personnelle et mobilière et de la taxe des +portes et fenêtres, qui a ajouté environ 11 millions aux ressources de +l'État et 5 millions à celles des départements; 2° de l'application de +la loi des finances de 1835 qui soumit à l'impôt les bâtiments +nouvellement construits et en déchargea les bâtiments démolis; 3° du +développement des centimes additionnels départementaux. + +--Sur les contributions indirectes, l'accroissement du produit a été +presque uniquement le résultat du progrès continu de l'aisance générale +et de la richesse nationale. Quelques élévations de tarifs ont influé, +dans une certaine mesure, sur la plus-value des produits de +l'enregistrement; mais cette plus-value a été beaucoup plus que +compensée par des dégrèvements considérables, savoir: 1° par une +réduction de 30 millions opérée en 1830 sur l'impôt des boissons; 2° par +une réduction de 12,792,000 fr. sur le revenu des douanes, réduction +amenée par les abaissements de tarifs de 1830 à 1836; 3° par une +réduction d'un million sur le produit des postes. + +--Sur les produits divers de toute nature, l'accroissement de 12,095,000 +fr. a eu lieu malgré la réduction de 18,000,000 amenée par l'abolition +de la loterie et des jeux, et malgré la suppression de la rétribution +universitaire qui avait produit, en 1844, 1,982,000 fr. + +Ces réductions réunies, toutes opérées par les plus justes motifs, ont +imposé au Trésor un sacrifice annuel de 63,000,000. + +Si donc le revenu public ordinaire avait été perçu en 1847 sur les mêmes +bases qu'en 1829, il aurait reçu un accroissement bien plus considérable +que celui qu'il a effectivement atteint et que je viens de rappeler. + + +2° _Dépenses ordinaires._ + + + En 1829, les dépenses ordinaires ont + été de 1,014,914,000 fr. + + En 1847, elles ont été de 1,452,226,564 + + + + De 1829 à 1847 l'accroissement des + dépenses ordinaires a donc été de 437,312,564 fr. + + +Les causes de cet accroissement ont été: + +1° Les dépenses occasionnées par la conquête et l'occupation de +l'Algérie. Ces dépenses ont toujours été comprises dans les dépenses +ordinaires de l'État. De 1830 au 31 décembre 1847, elles se sont élevées +à plus d'un milliard. Dans les derniers exercices de 1830, elles +grevaient le budget annuel des dépenses ordinaires de plus de 100 +millions. + +2° Les armements, les approvisionnements militaires et l'extension des +cadres de l'armée nécessités par les circonstances politiques, d'abord +au début du gouvernement de 1830, ensuite en 1840; les inondations et la +crise de la cherté alimentaire en 1846 et 1847. + +3° Le développement naturel et nécessaire, quoique modéré et lent, des +divers services publics. J'en consigne ici les détails les plus +importants. + + +_Ministère de la Justice et des Cultes._ + + Le budget de la justice qui était en + 1829 de 19,588,000 fr. + + s'est élevé en 1847 à 27,457,724 + +Cette augmentation de 7,869,724 fr. est provenue: 1° de l'amélioration +des traitements de la magistrature, principalement dans les degrés +inférieurs; 2° de la suppression des vacations des juges de paix +remplacées par une addition à leur traitement fixe; 3° de +l'accroissement des frais de justice criminelle. + + Le budget des cultes était en 1829 de 35,481,000 fr. + + Il s'est élevé en 1847 à 39,367,395 + +La construction ou la restauration d'édifices diocésains, les +subventions accordées pour la construction ou la restauration d'édifices +paroissiaux, la création des succursales et des vicariats, l'érection +d'un certain nombre de cures inamovibles, les améliorations apportées +dans les traitements des desservants catholiques et des pasteurs +protestants, les traitements des ministres israélites et autres frais de +culte inscrits pour la première fois au budget sous le gouvernement de +1830, ont déterminé cette augmentation de 3,886,395 fr. + +_Ministère de l'Instruction publique._ + + + Le budget de ce ministère était en + 1829 de 7,292,000 fr. + + Il s'est élevé en 1847 à 19,269,438 + + +L'augmentation de 11,787,438 fr. a eu pour causes: 1° le rétablissement +de la cinquième classe de l'Institut (Académie des sciences morales et +politiques); 2° la création de nouvelles facultés dans les départements +et de nouvelles chaires dans les facultés existantes, au Collége de +France et au Muséum d'histoire naturelle; 3° le développement des écoles +de pharmacie rattachées pour la première fois au budget de l'instruction +publique; 4° le rétablissement de l'École normale supérieure; 5° +l'institution de quatorze nouveaux colléges royaux et l'augmentation des +encouragements accordés aux études et aux travaux scientifiques et +historiques; 6° enfin et surtout la grande extension du service de +l'instruction primaire organisée par la loi du 28 juin 1833. Je +n'insiste pas sur les résultats de cette loi; ils sont trop positivement +constatés et trop universellement reconnus pour qu'il me convienne de +m'y arrêter. Je ne signalerai qu'un fait. En 1832, avant la loi du 28 +juin 1833, il y avait en France 42,092 écoles primaires, communales ou +privées, et dans ces écoles 1,935,624 élèves, garçons ou filles. Au 1er +janvier 1848, sous l'influence de la loi du 28 juin 1833, le nombre des +écoles primaires s'était élevé à 63,028, et celui des élèves à +3,530,135. Ainsi, dans l'espace de quatorze ans, l'instruction primaire +avait acquis 20,936 écoles et 1,594,511 élèves de plus. + +_Ministère de l'Intérieur._ + + Ce budget était en 1829 de 53,370,000 fr. + + Il s'est élevé en 1847 à 142,465,747 + +L'augmentation de 89,096,747 fr., dont il faut déduire 66,000,000 de +dépenses départementales, est due aux notables améliorations morales et +matérielles apportées dans le régime des prisons, au développement des +lignes télégraphiques, à la conservation des monuments historiques, aux +subventions allouées aux ponts à péage des chemins vicinaux, aux +nouvelles allocations accordées aux établissements de bienfaisance et +aux beaux-arts, aux dépenses de la garde nationale, etc., etc. + +_Ministère de l'Agriculture et du Commerce._ + + Ce budget était en 1829 de 10,177,000 fr. + + Il s'est élevé en 1847 à 14,015,000 + +Cette augmentation d'environ 4 millions a été appliquée aux +encouragements à l'agriculture, aux pêches maritimes, au Conservatoire +des arts et métiers, aux établissements thermaux et sanitaires, aux +secours pour inondations et au développement des haras. + +_Ministère des Travaux publics._ + + Ce budget était en 1829 de 33,397,000 fr. + + Il s'est élevé en 1847 à 69,474,765 + + +Cette forte augmentation a eu pour cause les nombreux travaux publics +entrepris et exécutés sur le budget ordinaire de l'État, l'ouverture des +lacunes et les rectifications des routes royales, l'amélioration de la +navigation intérieure, la construction ou l'agrandissement des ports +maritimes, les réparations et les constructions de monuments publics et, +par une conséquence nécessaire, le développement des cadres du personnel +des ponts et chaussées et des mines. + +Pour l'achèvement du seul port de Cherbourg, le gouvernement de 1830 a +dépensé, de 1830 à 1848, 49,123,695 fr., somme très-supérieure à celles +qu'ont dépensées pour ce grand travail les divers gouvernements qui y +ont concouru depuis son origine jusqu'à son achèvement (1783-1867). + +_Ministère de la Guerre._ + + Ce budget était en 1829 de 214,367,000 fr. + + Il s'est élevé en 1847 à 349,310,950 + +Les dépenses de l'Algérie figurent dans cette augmentation pour plus de +104 millions. Un accroissement d'effectif de 17 à 18,000 hommes sur +l'effectif de 1829, une amélioration de solde et d'entretien pour les +soldats et les grades inférieurs, l'extension des écoles régimentaires +et les changements dans la proportion des armes ont déterminé le surplus +de l'augmentation. + +_Ministère de la Marine._ + + Ce budget était en 1829 de 72,935,000 fr. + + Il s'est élevé en 1847 à 133,732,030 + +Les trois principales causes qui ont amené cette augmentation de 60 +millions ont été: 1° la création de services qui n'existaient pas au +budget du département de la marine en 1829, tels que l'infanterie de +marine, la gendarmerie maritime et les gardes maritimes; 2° les +améliorations introduites, comme pour l'armée de terre, dans la +condition, la nourriture et la solde des officiers, sous-officiers, +soldats, matelots et ouvriers; 3° le développement de nos forces +navales, soit par les armements, soit par les travaux maritimes; +développement rendu nécessaire par la conquête de l'Algérie, par le +progrès du commerce extérieur, par nos nouveaux établissements +lointains, et par le rôle de plus en plus important que la marine est +appelée à jouer pour l'extension et la protection de l'activité et des +intérêts nationaux dans toutes les parties du monde. + +Je résume, d'après ces faits et ces chiffres, les résultats de +l'administration des revenus et des dépenses ordinaires, de 1830 à 1848: + +1° Aucune création d'impôts nouveaux. Nulle autre augmentation des +impôts existants en 1830 que l'addition de 16,000,000 au principal de la +contribution personnelle et mobilière et de la taxe des portes et +fenêtres, quelques élévations de tarifs dans les droits d'enregistrement +et les centimes additionnels votés par les conseils généraux. + +2° Réduction de 63,000,000 d'impôts divers, savoir: + + 30 millions sur l'impôt des boissons. + 12 millions sur les douanes. + 1 million sur les droits de poste. + 18 millions pour l'abolition de la loterie et des jeux. + 2 millions par l'abolition de la rétribution universitaire. + + Total 63 millions. + +3° Malgré ces réductions de taxes diverses, l'augmentation progressive +des produits des contributions indirectes, augmentation amenée par la +seule puissance de la prospérité publique et du travail national, a +apporté dans les revenus ordinaires de l'État, de 1829 à 1847, un +accroissement d'environ 244 millions. + +4° Ainsi, réduits d'une part et accrus de l'autre, les revenus +ordinaires ont suffi, de 1838 à 1848: 1° à l'acquittement de toutes les +dépenses ordinaires de l'État, y compris celles qu'ont entraînées la +conquête et l'occupation de l'Algérie et les armements extraordinaires +nécessités en 1830 et en 1840 par les circonstances politiques; 2° à de +nombreuses et importantes améliorations apportées dans tous les services +publics, de l'ordre moral comme de l'ordre matériel, de la guerre comme +de la paix, et au profit de toutes les classes de citoyens. + +Ce résultat est incontestable aujourd'hui. Tous les comptes du +gouvernement de 1830 ont été l'objet de règlements législatifs, et le +déficit du dernier exercice (1847) n'a laissé, pour toute la durée de ce +gouvernement, qu'un découvert de 13,762,000 fr. + +Je dois reconnaître que, dans les premières années de son existence, +pour subvenir aux frais inséparables de toute révolution, le +gouvernement de 1830 a eu recours à des ressources extraordinaires: il a +aliéné des bois de l'État; il a annulé des rentes rachetées par +l'amortissement, et il a fait appel au crédit jusqu'à concurrence de +290,000,000 fr. Mais, à partir de 1833, non-seulement ses ressources +ordinaires lui ont suffi; elles ont de plus fourni, aux travaux publics +extraordinaires qu'il a entrepris et accomplis, des voies et moyens +très-considérables. C'est le grand fait qui me reste à constater. + + +III + +TRAVAUX PUBLICS. + + +Je persiste, pour ce résumé des travaux publics de 1830 à 1848, dans +l'ordre que j'ai adopté pour le résumé de l'administration générale des +finances. J'indique d'abord la somme et la nature des fonds qui ont été +affectés à cet emploi. + +Ces fonds ont été puisés à des sources diverses: + +1° Dans les ressources ordinaires des budgets. De 1830 à 1847, dans tous +les budgets ordinaires, des crédits ont été ouverts pour des travaux +publics extraordinaires. Ces crédits sont épars dans les budgets de +l'intérieur, des travaux publics, de la guerre et de la marine. Ils se +sont élevés à 328,135,000 fr. + +2° Les réserves de l'amortissement, ou budget extraordinaire créé par la +loi du 17 mai 1837, ont été la seconde source ouverte à +l'accomplissement des travaux publics extraordinaires. Sous le +gouvernement de 1830, l'amortissement de la dette publique a constamment +fonctionné; mais les fonds que le crédit public avait portés et +soutenait au-dessus du pair, le 5, le 4 1/2 et le 4 p. % ne pouvaient +continuer à être amortis sans imposer au Trésor une perte considérable. +La dotation et les rentes rachetées appartenant à chacun de ces fonds +n'étaient donc plus employées en achats nouveaux, et constituaient un +fonds provisoirement disponible auquel on donna le nom de _réserves de +l'amortissement_. Ce fut ce fonds que la loi du 17 mai 1837 affecta aux +travaux publics extraordinaires. Il leur a fourni 225,624,000 fr. Il +faut remarquer que ces 225,624,000 fr. avaient été produits par les +revenus ordinaires de l'État, et ne peuvent être rangés parmi les +ressources extraordinaires. + +3° Les emprunts soit en rentes, soit en dette flottante, ont été la +troisième des ressources affectées aux travaux publics extraordinaires. +J'en indique la date et le montant. + +1° La loi du 27 juin 1833 autorisa l'émission de 5 millions de rentes 5 +p. %, en prononçant l'annulation d'une même quantité de rentes sur +celles qui avaient été rachetées par l'amortissement. Cette émission a +produit 93,852,000 fr. + +2° La loi du 25 juin 1841 autorisa une émission de rentes 3 p. %, qui +s'éleva à 12,810,245 fr. de rente et qui a produit 450,000,000 fr. + +3° La loi du 11 juin 1842, qui établit le réseau général de nos chemins +de fer, ordonna que les dépenses des travaux qui devaient rester à la +charge de l'État seraient provisoirement supportées par la dette +flottante. Au 31 décembre 1847, les avances s'élevaient à 441,000,000 fr. + +Le 10 novembre 1847, un emprunt en rentes 3 p. % (9,966,777 fr. de +rentes), autorisé par une loi du 11 août précédent, avec affectation aux +travaux publics extraordinaires, produisit 250,000,000 qui devaient +réduire d'autant le chiffre de la dette flottante. Cette somme ne +pourrait, sans un double emploi évident, être comprise parmi les +ressources extraordinaires créées pour les grands travaux publics. Sur +ces 250,000,000, une somme de 82,000,000 déjà versés se trouvait, le 24 +février 1848, dans l'encaisse du Trésor, et les versements qui restaient +à effectuer (168,000,000) ont été reçus par le gouvernement de la +République. + +Au moment de sa chute, le gouvernement de 1830 possédait, pour faire +face à sa dette flottante de 441,000,000 fr.: + + + 1° Les ressources provenant des travaux exécutés à l'aide de cette + dette flottante, savoir les remboursements dûs: + + + Par la compagnie du chemin de fer du Nord. 93,592,000 fr. + + Par la compagnie du chemin de fer de Lyon. 42,000,000 fr. + + Par la compagnie du chemin de fer de + Tours à Nantes, environ. 6,000,000 fr. + + Par diverses compagnies pour prêts. 56,268,000 fr. + + Pour le prix des terrains de l'ancien + hôtel des affaires étrangères, environ. 7,000,000 fr. + + Total. 204,860,000 fr. + + +Les comptes successifs de l'administration des finances depuis 1848 +constatent que ces ressources ont été réalisées. + +2° A ces recouvrements qui devaient décharger d'autant la dette +flottante de 441 millions, il faut ajouter les réserves de +l'amortissement restées sans emploi, grâce à l'élévation constante du 5, +du 4 1/2 et du 4 p. % au-dessus du pair, réserves que la loi du 11 juin +1843 avait affectées à l'extinction des découverts du budget. Le 31 +décembre 1847, ces réserves s'élevaient à 80 millions, et le découvert +du budget n'était plus alors, comme cela a été constaté, que de +13,762,000 fr. Les réserves de l'amortissement allaient donc devenir +disponibles, du moins en grande partie, et elles auraient pu être +affectées à la réduction de la dette flottante jusqu'à concurrence de +leur disponibilité. + +Enfin, à la date du 31 décembre 1847, l'amortissement du 3 p. %, qui +n'avait pas été suspendu un seul jour, avait racheté 17,603,712 fr. de +rentes; et si on liquide à cette époque l'administration financière du +gouvernement de 1830, ces rentes rachetées avec ses revenus ordinaires +font incontestablement partie de son actif. + + +J'arrive à la conclusion qui découle de ces faits et de ces chiffres +scrupuleusement recueillis. + +De 1830 à 1847, le gouvernement de cette époque a exécuté pour +1,538,000,000 de grands travaux publics. Pour accomplir cette oeuvre, il +n'a eu recours aux moyens de crédit, ou, en d'autres termes, il n'a +grevé l'avenir que jusqu'à concurrence de 984,000,000, même en y +comprenant les 441,000,000 de dette flottante, quoiqu'il ait laissé, +dans son actif, des ressources suffisantes pour les couvrir. Si donc, +dans les premières années de son existence, le gouvernement de 1830 a dû +recourir à des ressources extraordinaires pour payer une partie des +dépenses de son établissement, il a, pour ainsi dire, restitué ces +dépenses en payant sur ses ressources ordinaires une partie +(554,000,000) des grands travaux publics que les gouvernements ont +toujours payés avec des ressources extraordinaires. + +Comment ont été employés les crédits que je viens d'indiquer? Quels +grands travaux publics extraordinaires ont été accomplis de 1830 à 1848? +C'est le dernier fait que je tiens à mettre en lumière. + +Le gouvernement de 1830 a continué d'abord les oeuvres commencées par +ses prédécesseurs. Les nombreuses lacunes que présentaient les anciennes +routes royales ont été achevées. Les pentes qui les rendaient +dangereuses ou impraticables ont été rectifiées. Les canaux entrepris +par la Restauration ont été complétement exécutés, et les grands ports +maritimes encore inachevés énergiquement continués. D'anciennes et +célèbres cathédrales ont été restaurées. Les monuments entrepris par +l'ancienne monarchie ou par l'Empire, les églises de Sainte-Geneviève et +de la Madeleine, la Sainte-Chapelle, l'arc de triomphe de l'Étoile, le +Muséum d'histoire naturelle, l'École des beaux-arts, les palais +législatifs ou ont été terminés ou agrandis ou embellis. Les besoins +nouveaux ont reçu aussi leur satisfaction; une nouvelle école normale +supérieure a été offerte à l'enseignement public grandement et +libéralement développé. Les maisons centrales de détention ont été +appropriées à un meilleur régime pénitentiaire. Les hospices des aliénés +et des sourds-muets ont été mis en état de mieux répondre à leur +destination. De nouvelles routes ont été ouvertes pour pacifier et +enrichir les contrées qu'avait désolées la guerre civile. Les voies +navigables à l'intérieur du pays ont été perfectionnées. Deux grands +canaux, celui de la Marne au Rhin et le canal latéral à la Garonne, ont +été ouverts. Le réseau télégraphique a été étendu. Le matériel de la +guerre et de la marine a été complété et amélioré à grands frais. Paris +et Lyon ont été fortifiés. + +Je trouve dans un écrit publié en 1848, peu de mois après la révolution +de février[250], par M. Lacave-Laplagne, mon collègue comme ministre des +finances de 1842 à 1847, un tableau des fonds affectés, sur les +ressources ordinaires et extraordinaires des budgets, aux travaux +publics extraordinaires, notamment à ceux que je viens de rappeler. Ce +tableau, dressé en 1848, a pu être complété par des renseignements plus +récents qu'il serait trop long d'expliquer ici. J'en tire cependant +quelques chiffres, qui donnent une idée approximativement juste de +l'importance des principaux travaux ainsi accomplis. De 1830 à 1847 +inclusivement, il a été dépensé sur les ressources ordinaires des +budgets: + +[Note 250: _Observations sur l'administration des finances pendant le +gouvernement de Juillet, et sur ses résultats_, par M. Lacave-Laplagne; +Paris, 1848. Cet ouvrage et quatre autres écrits publiés de 1848 à 1864, +savoir: 1° _Histoire financière du gouvernement de Juillet, _par M. L. +Vitet, 1848; 2° _De l'équilibre des budgets sous la monarchie de _1830, +par M. S. Dumon, ancien ministre des finances (1849); 3° _Le roi +Louis-Philippe; liste civile_: par M. le comte de Montalivet (1851); 4° +_Rien! Dix-huit années de gouvernement parlementaire, _par M. le comte +de Montalivet (1864); contiennent, sur l'administration politique et +financière du gouvernement de 1830 et sur ses résultats, des +renseignements aussi véridiques que circonstanciés.] + + + Pour les canaux. 35,773,000 fr. + Pour les routes royales, ponts, etc. 14,708,000 + Pour les routes départementales. 3,996,000 + Pour les monuments publics de divers genres. 46,388,000 + + +La somme totale des fonds affectés, sur les ressources ordinaires des +budgets, aux travaux publics extraordinaires, s'élève, selon ce tableau, +à 328,125,000 fr.; + +Et ce chiffre est conforme à celui que j'ai déjà indiqué. + +La somme totale des fonds appliqués, sur les ressources extraordinaires +portées dans des budgets spéciaux, à des emplois de même nature, +s'élève, selon le tableau de M. Lacave-Laplagne, à 1,136,280,000 fr. + +Ce qui fait, en tout, pour les travaux publics extraordinaires exécutés +de 1830 à 1848, une somme totale de 1,461,415,000 fr. + +Les renseignements plus complets que j'ai recueillis portent ce total, +comme je l'ai dit d'abord, à la somme de 1,538,000,000 +fr. + +Le plus considérable de ces travaux a été sans contredit l'établissement +des chemins de fer. Non-seulement c'est sous le gouvernement de 1830 que +cette grande oeuvre a pris son premier élan; c'est de lui qu'elle a reçu +la forte impulsion et les lois fondamentales qui ont présidé à ses +développements et déterminé son succès. De 1833 à 1847, je trouve, dans +le tableau chronologique des travaux législatifs de cette époque, +trente-cinq lois proposées, discutées et promulguées pour l'étude et +l'exécution des chemins de fer successivement entrepris dans toute +l'étendue de la France[251]. Et, à l'origine comme au terme de cette +législation, se placent deux grandes lois: l'une 9 _août_ 1847.--Loi sur +l'achèvement du chemin de fer de Paris à Valenciennes. + + [Note 251: En voici le tableau: + + 27 _juin_ 1833.--Loi pour des études sur les chemins de fer. + + 9 _juillet_ 1836.--Loi d'établissement du chemin de fer de Paris à + Versailles. + + Chemin de fer de Montpellier à Cette. + + 6 _mai_ 1838.--Chemin de fer de Strasbourg à Bâle. + + 26 _juillet_ 1839.--Chemin de fer de Lille à Dunkerque. + + 1er _août_ 1839.--Chemin de fer de Paris à Versailles. + + --de Paris à Orléans. + + --de Paris au Havre et à Dieppe. + + 15 _juillet_ 1840.--Loi qui modifie quelques-unes des lois + précédentes. + + 13 _juin_ 1841.--Chemin de fer de Bordeaux à la Teste. + + 11 _juin_ 1842.--Prolongement du chemin de fer de Paris à Rouen + jusqu'au Havre.--Loi pour l'établissement d'un système général de + chemins de fer en France. + + 28 _juillet_ 1843.--Chemin de fer d'Avignon à Marseille. + + 7 _juillet_ 1844.--Chemin de fer de Montpellier à Nîmes. + + 26 _juillet_ 1844.--Chemin de fer de Paris à la frontière d'Espagne + (entre Tours et Bordeaux). + + --De Paris à la Méditerranée par Lyon (entre Paris et Dijon, Châlons + et Lyon). + + --De Paris sur l'Océan (par Tours et Nantes). + + 26 _juillet_ 1844.--De Paris sur l'ouest de la France (par Chartres, + Laval et Rennes). + + --De Paris sur l'Angleterre et la frontière de Belgique (par Calais, + Dunkerque et Boulogne). + + --D'Orléans à Vierzon et de Vierzon à Bourges. + + --De Paris sur le centre de la France (du 11 juin 1842) qui a + posé les bases du réseau général des chemins de fer et qu'on a + justement appelée leur charte; l'autre (du 15 juillet 1845) qui a + réglé la police des chemins de fer et fondé ainsi le régime + permanent de ce grand et nouveau système de communication. Cette + dernière loi, présentée et soutenue par M. Dumon, alors ministre des + travaux publics, n'a pas cessé d'être en vigueur. + + Au 31 décembre 1847, il y avait 2,059 kilomètres de chemins de fer + en pleine exploitation, et 2,144 kilomètres de chemins de fer en + construction. + + Châteauroux et Limoges, par Bourges sur Clermont. + + 2 _août_ 1844.--De Paris sur la frontière d'Allemagne, par Nancy et + Strasbourg. + + 5 _août_ 1844.--De Paris à Sceaux. + + 5 _juillet_ 1845.--De Lille à la frontière de Belgique. + + 15 _juillet_ 1845.--Loi sur la police des chemins de fer. + + 16 _juillet_ 1845.--Loi complémentaire sur le chemin de fer de Paris + à Lyon et de Lyon à Avignon. + + 19 _juillet_ 1845.--Loi complémentaire des chemins de fer de Tours à + Nantes et de Paris à Strasbourg.--Embranchement sur Reims et + Metz--sur Dieppe et Fécamp--de Rouen au Havre--d'Aix sur Marseille + et Avignon. + + 21 _juin_ 1846.--Chemin de fer de Dijon sur Mulhouse avec + embranchements. + + --Développements du réseau de l'Ouest. + + --De Bordeaux à Cette. + + 3 _juillet_ 1846.--D'Orléans à Vierzon et de Nîmes à Montpellier + (loi complémentaire).] + +--Loi sur des modifications aux conditions de concession du chemin de +fer de Paris à Lyon. + +--Loi sur le classement du chemin de fer de Montereau à Troyes. + +Je n'ajoute rien à ces faits. Ils contiennent une claire et concluante +réponse aux deux questions que j'ai posées en tête de ce résumé: «Quelle +influence a exercée, pendant sa durée, sur l'état et le sort de la +France, le gouvernement de 1830? Qu'est-il resté et que reste-t-il à la +France de l'influence et des oeuvres de ce gouvernement?» Évidemment +l'ordre politique et l'ordre civil, l'ordre moral et l'ordre matériel, +les droits de la liberté et ceux de la sécurité publique, les progrès de +la prospérité et du bien-être dans toutes les classes de la nation ont +été, pour le gouvernement de 1830, l'objet d'une constante préoccupation +et d'une honnête et efficace action. Il a compris sa mission et +poursuivi son but, sérieusement, simplement, sans charlatanerie, sans +fantaisie, et le bien de ses oeuvres a survécu au malheur de sa chute. +Il a eu les caractères essentiels et il atteignait de jour en jour les +résultats essentiels d'un gouvernement légal et libre. Ce fut son +travail. Ce sera son honneur. + + +FIN DU HUITIÈME ET DERNIER VOLUME. + + + + TABLE DES MATIÈRES + + DU TOME HUITIÈME. + + +CHAPITRE XLIV. + +LE GOUVERNEMENT PARLEMENTAIRE. + +(1840-1848.) + + Le gouvernement libre est le but et le besoin des sociétés + modernes.--La responsabilité du pouvoir est le principe essentiel + du gouvernement libre.--Le gouvernement libre peut et doit avoir, + selon les lieux et les temps, des formes différentes.--Exemples: + l'Angleterre et la France, les États-Unis d'Amérique et la + Suisse.--Le gouvernement parlementaire est l'une des formes du + gouvernement libre.--La formation des partis politiques est l'une + des conditions du gouvernement parlementaire.--Accomplissement de + ces conditions par le cabinet du 29 octobre 1840.--Son homogénéité + et son unité.--Les changements survenus dans sa composition ne les + altèrent point.--Rapports de ses membres entre eux.--Ses rapports + avec les Chambres.--Formation et action du parti conservateur.--De + la corruption électorale et parlementaire.--De l'opposition + parlementaire.--Séance du 26 janvier 1844 à la Chambre des + députés.--Rapports du cabinet et mes rapports personnels avec le + roi Louis-Philippe.--De la maxime: «Le roi règne et ne gouverne + pas.»--Caractères du gouvernement parlementaire pendant la durée du + cabinet du 29 octobre 1840. + +CHAPITRE XLV. + +LES MARIAGES ESPAGNOLS. + +(1842-1847.) + + Notre politique envers l'Espagne de 1833 à 1842 et ses deux + principes.--Question du mariage de la reine Isabelle.--Notre + politique dans cette question.--Mission de M. Pageot à Londres, + Vienne et Berlin.--Idée du prince de Metternich.--Idée de la cour + de Londres pour le prince Léopold de Coburg.--Mes communications + avec le cabinet anglais à ce sujet.--Chute du régent + Espartero.--Changement d'attitude du cabinet anglais.--M. Olozaga + et la reine Isabelle.--M. Gonzalès Bravo.--M. Bresson, ambassadeur + de France à Madrid.--Sir Henri Bulwer, ministre d'Angleterre à + Madrid.--Retour de la reine Christine en Espagne.--Réforme de la + constitution espagnole de 1837.--Le général Narvaez.--Situation des + divers prétendants à la main de la reine Isabelle.--Mort de + l'infante doña Carlotta.--Le comte de Trapani.--Conversation du roi + Louis-Philippe avec le comte Appony.--Abdication de don + Carlos.--Négociation pour le mariage de la reine Isabelle avec le + comte de Trapani.--Nos relations à ce sujet avec le cabinet + anglais.--Vrai sentiment de la reine Christine pour le mariage de + ses deux filles.--Première idée du mariage du duc de Montpensier + avec l'infante doña Fernanda.--Entretiens, au château d'Eu, avec + lord Aberdeen à ce sujet.--Menées entre Madrid et Lisbonne en + faveur du prince Léopold de Coburg.--Participation de sir Henri + Bulwer.--Avertissement loyal de lord Aberdeen.--Mes instructions à + M. Bresson.--Chute du général Narvaez.--Cabinet Miraflores.--Mon + mémorandum du 27 février 1846.--Cabinet Isturiz.--Chute du cabinet + de sir Robert Peel et de lord Aberdeen.--Avénement de lord + Palmerston au _Foreign-Office_.--Sa dépêche du 19 juillet + 1846.--Mes instructions à M. Bresson.--Résolution de la reine + Christine pour les deux mariages de ses filles.--Le duc de Cadix et + le duc de Montpensier.--Négociation à ce sujet.--Conclusion des + deux mariages.--Le duc de Montpensier et le duc d'Aumale en + Espagne.--Opposition du cabinet anglais.--Son + inefficacité.--Célébration des deux mariages.--Leurs conséquences. + +CHAPITRE XLVI. + +L'ITALIE ET LE PAPE PIE IX. + +(1846-1848.) + + Pie IX en 1846 et en 1866.--Contraste entre ces deux + époques.--Quelle est la part de Pie IX lui-même dans sa + destinée?--Mes instructions à M. Rossi pour le conclave de + 1846.--Amnistie de Pie IX à son avénement--Le cardinal Gizzi, + secrétaire d'État.--Pie IX réformateur.--Ses premières + conversations avec M. Rossi.--Inexpérience et faiblesse politique + de la cour de Rome.--La question romaine et la question + italienne.--Le cardinal Ferretti, secrétaire d'État.--Occupation de + Ferrare par les Autrichiens.--Réformes accomplies à Rome.--Le parti + libéral romain modéré et laïque.--Sa bonne attitude en 1847 pour la + fête anniversaire de l'amnistie.--Garde civique romaine.--Lettre + que m'adresse M. J. Mazzini sur le parti modéré en Italie.--Dépêche + du prince de Metternich sur le même sujet.--Complication des + questions romaines et des questions italiennes.--Notre politique en + Italie.--Lettre du prince de Joinville à cet égard.--Ma + réponse.--Mes instructions à nos agents en Italie.--Installation de + la _consulta_ d'État à Rome.--L'esprit réformateur, l'esprit + national et l'esprit révolutionnaire en Italie.--Nos préparatifs + pour une expédition destinée à protéger le pape, en janvier + 1848.--Chute du cabinet du 29 octobre 1840 et révolution du 24 + février 1848.--Crise radicale dans la situation de Pie + IX.--Ministère et assassinat de M. Rossi.--Un abîme entre le pape + réformateur et le pape révolutionnaire.--Quelle est la part des + peuples dans l'insuccès des gouvernements?--Louis XVI et Pie + IX.--Lettre de M. Rossi à moi après la révolution du 24 février + 1848. + +CHAPITRE XLVII. + +LA SUISSE ET LE SONDERBUND. + +(1840-1848.) + + Sentiments du roi Louis-Philippe sur la Suisse.--Leur fondement + historique.--Napoléon Ier et l'acte de médiation de 1803.--Le + congrès de Vienne et le pacte fédéral de 1815.--Les révolutions + cantonnales de 1830.--En 1832, la révision du pacte fédéral + échoue.--Ma situation personnelle envers la Suisse.--Lutte des + conservateurs et des radicaux suisses.--Abolition des couvents et + confiscation de leurs biens dans le canton d'Argovie.--Appel des + jésuites pour l'instruction publique dans le canton de + Lucerne.--Première expédition des corps francs contre + Lucerne.--Hésitation et inertie de la Diète helvétique.--Notre + attitude diplomatique envers la Suisse.--Seconde expédition des + corps francs contre le canton de Lucerne.--Installation des + jésuites à Lucerne.--Révolutions radicales dans les cantons de Vaud + et de Berne.--Assassinat de M. Jacob Leu, d'Ébersol.--Formation du + Sonderbund, ligue des cantons catholiques.--M. de Boislecomte, + ambassadeur de France en Suisse.--Ses conversations avec M. + Ochsenbein, président de la Diète.--Révolution radicale dans le + canton de Genève.--Nos relations avec les cours de Vienne, de + Berlin et de Pétersbourg sur les affaires de Suisse.--Mon + insistance pour que nous nous entendions aussi avec + l'Angleterre.--Le duc de Broglie ambassadeur à Londres.--Ses + conversations avec lord Palmerston.--Négociations sur un projet de + note identique et de médiation à présenter par les cinq puissances + à la Diète helvétique et au Sonderbund.--La guerre civile éclate en + Suisse.--M. Peel chargé d'affaires d'Angleterre en Suisse.--Défaite + du Sonderbund.--Présentation tardive de la note identique des cinq + puissances.--Vues des cours de Vienne et de Berlin.--Le comte de + Colloredo et le général Radowitz à Paris.--Notre attitude envers + eux.--Résumé de nos vues et de nos actes envers la Suisse à cette + époque. + +CHAPITRE XLVIII. + +LES RÉFORMES POLITIQUES ET LA CHUTE DU MINISTÈRE DU 29 OCTOBRE 1840. + +(1840-1848.) + + Ma disposition personnelle en terminant ces _Mémoires_.--Pensée + dominante et constante du ministère du 29 octobre 1840.--La + prépondérance des classes moyennes; ses motifs et son + caractère.--Le parti conservateur.--Le but des réformes électorale + et parlementaire était de changer cette politique.--Diversité des + éléments de l'opposition.--L'opposition monarchique et l'opposition + républicaine.--Diversité des éléments de l'opposition + monarchique;--de l'opposition républicaine.--De 1840 à 1847, la + question des réformes reste dans l'arène parlementaire.--Divers + débats à ce sujet.--La question passe dans le champ de l'agitation + extérieure.--Les banquets de 1847.--Leur caractère.--Attitudes + diverses de l'opposition monarchique et de l'opposition + républicaine.--Ascendant croissant de l'opposition + républicaine.--Attitude du gouvernement envers les banquets.--Ma + conversation avec M. de Morny.--Ma conversation avec le roi + Louis-Philippe.--Projet d'un nouveau banquet à Paris.--Ouverture de + la session de 1848.--Discussion de l'adresse.--Résolution et + langage du gouvernement sur la question des réformes.--L'opposition + se décide à assister au nouveau banquet proposé.--Le gouvernement + se décide à l'interdire.--Question de légalité élevée à ce + sujet.--Compromis entre des représentants du cabinet et des + représentants de l'opposition pour faire décider cette question par + les tribunaux.--Luttes intérieures entre les divers éléments de + l'opposition.--Les meneurs révolutionnaires de l'opposition + républicaine ajoutent au banquet un plan de mouvement + populaire.--Manifeste publié dans ce but.--Changement de scène.--Le + gouvernement interdit le banquet.--L'opposition parlementaire y + renonce et propose à la Chambre des députés l'accusation du + ministère.--Journées des 21 et 22 février.--Le 23 février, + manifestations réformistes dans une partie de la garde + nationale.--Conversation du roi, d'abord avec M. Duchâtel, puis + avec moi.--Chute du cabinet.--Je l'annonce à la Chambre.--Émotion + de la majorité.--Rapports entre le roi et le cabinet.--Persistance + des menées de l'opposition républicaine révolutionnaire.--Mesures + de résistance préparées par le gouvernement.--Tragique incident, + dans la soirée du 23 février, devant le ministère des affaires + étrangères.--Ses effets.--Nomination du maréchal Bugeaud au + commandement de la garde nationale et des troupes; dernier acte du + ministère.--Ma dernière visite au roi Louis-Philippe.--Mon + impression sur ses sentiments et ses dispositions intérieures dans + cette crise. + +CHAPITRE XLIX + +RÉSUMÉ. + +FIN DE LA TABLE DU TOME HUITIÈME ET DERNIER. + + + +________________________________________ +PARIS.--IMPRIMÉ CHEZ JULES BONAVENTURE. +55, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS. + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires pour servir à l'Histoire de +mon temps (Tome 8), by François Pierre Guillaume Guizot + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES POUR SERVIR À *** + +***** This file should be named 18695-8.txt or 18695-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/6/9/18695/ + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/18695-8.zip b/18695-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f440da8 --- /dev/null +++ b/18695-8.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..a6cf1ca --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #18695 (https://www.gutenberg.org/ebooks/18695) |
