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+The Project Gutenberg EBook of Le capitaine Pamphile, by Alexandre Dumas
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le capitaine Pamphile
+
+Author: Alexandre Dumas
+
+Release Date: June 26, 2006 [EBook #18697]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CAPITAINE PAMPHILE ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
+
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+
+
+
+
+Alexandre Dumas
+
+LE CAPITAINE PAMPHILE
+
+(1840)
+
+
+
+
+Table des matières
+
+PRÉFACE.
+
+Chapitre I _Introduction à l'aide de laquelle le lecteur fera
+connaissance avec les principaux personnages de cette histoire et
+l'auteur qui l'a écrite._
+
+Chapitre II _Comment Jacques Ier voua une haine féroce à Tom, et cela à
+propos d'une carotte._
+
+Chapitre III _Comment mademoiselle Camargo tomba en la possession de M.
+Decamps._
+
+Chapitre IV _Comment le capitaine Pamphile, commandant le brick de
+commerce la Roxelane fit, sur le bord de la rivière Bango, une meilleure
+chasse que n'avait fait Alexandre Decamps, dans la plaine Saint-Denis._
+
+Chapitre V _Comment Jacques Ier fut arraché des bras de sa mère
+expirante et porté à bord du brick de commerce la Roxelane (capitaine
+Pamphile)._
+
+Chapitre VI _Comment Jacques Ier commença par plumer des poules et finit
+par plumer un perroquet._
+
+Chapitre VII _Comment Tom embrassa la fille de la portière, qui montait
+de la crème, et quelle décision fut prise à propos de cet événement._
+
+Chapitre VIII _Comment Tom démit le poignet d'un garde municipal, et
+d'où venait la frayeur que lui inspirait cette respectable milice._
+
+Chapitre IX _Comment le capitaine Pamphile apaisa une sédition à bord du
+brick la Roxelane, et de ce qui s'ensuivit._
+
+Chapitre X _Comment le capitaine Pamphile, croyant aborder sur une île,
+aborda sur une baleine, et devint le serviteur du Serpent-Noir._
+
+Chapitre XI _Comment le capitaine Pamphile remonta le fleuve
+Saint-Laurent pendant cinq journées, et échappa au Serpent-Noir vers la
+fin de la sixième._
+
+Chapitre XII _Comment le capitaine Pamphile passa deux nuits fort
+agitées, l'une sur un arbre, l'autre dans une hutte._
+
+Chapitre XIII _Comment le capitaine Pamphile fit la rencontre de la mère
+de Tom sur les bords de la rivière Delawarre, et de ce qui s'ensuivit._
+
+Chapitre XIV _Comment Jacques Ier, n'ayant pu digérer l'épingle du
+papillon, fut atteint d'une perforation de la péritonite._
+
+Chapitre XV _Comment Tony Johannot, n'ayant pas assez de bois pour
+passer son hiver, se procura une chatte, et comment, cette chatte étant
+morte, Jacques II eut la queue gelée._
+
+Chapitre XVI _Comment le capitaine Pamphile proposa un prix de deux
+mille francs et la croix de la Légion d'honneur, afin de savoir si le
+nom de Jeanne d'Arc s'écrivait par un Q ou par un K._
+
+Chapitre XVII _Comment le capitaine Pamphile, ayant abordé sur la côte
+d'Afrique, au lieu d'un chargement d'ivoire qu'il venait y chercher, fut
+forcé de prendre une partie de bois d'ébène._
+
+Chapitre XVIII _Comment le capitaine Pamphile, s'étant défait
+avantageusement de sa cargaison de bois d'ébène à la Martinique, et de
+son alcool aux grandes Antilles, retrouva son ancien ami le Serpent-Noir
+cacique des Mosquitos, et acheta son caciquat pour une demi-pipe
+d'eau-de-vie._
+
+Chapitre XIX _Comment le cacique des Mosquitos donna une constitution à
+son peuple, pour se faciliter un emprunt de douze millions._
+
+Conclusion.
+
+Pièces justificatives.
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+_Résumé:_
+
+
+Ce récit plein de fantaisie, écrit en 1840, mêle histoires d'animaux et
+aventures maritimes. Avec une dose de satire sociale aux dépens du
+régime de Louis-Philippe.
+
+
+_Commentaires:_
+
+
+Ce roman trop oublié est un chef-d'oeuvre unique chez Dumas. Il aurait
+pu être signé de Sterne, ou de Swift: c'est dans leur ton qu'il évoque
+la traite des noirs. Le récit est plein de gaieté et de verve, de
+burlesque parodique: on y trouve les grandes scènes du roman
+d'aventures, la prise du navire marchand, la mutinerie à bord,
+l'Amérique de Fenimore Cooper. Les personnages sont empruntés à la
+tradition comique: l'Anglais en proie au spleen, le trompeur, le
+gourmand, le niais, le chef indien. C'est aussi une oeuvre sombre: une
+suite de morts, animaux massacrés, esclaves tués en route, immigrants
+anglais décimés par la maladie, indigènes exterminés. Le héros,
+Pamphile, incarne la société commerçante et pharisienne dans laquelle
+l'artiste est condamné à vivre. C'est le monde de Monte-Cristo sans le
+comte.
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+_Introduction à l'aide de laquelle le lecteur fera connaissance avec les
+principaux personnages de cette histoire et l'auteur qui l'a écrite._
+
+
+Je passais, en 1831, devant la porte de Chevet, lorsque j'aperçus, dans
+la boutique, un Anglais qui tournait et retournait en tous sens une
+tortue qu'il marchandait avec l'intention d'en faire, aussitôt qu'elle
+serait devenue sa propriété, une _turtle soup_.
+
+L'air de résignation profonde avec lequel le pauvre animal se laissait
+examiner, sans même essayer de se soustraire en rentrant dans son
+écaille, au regard cruellement gastronomique de son ennemi, me toucha.
+Il me prit une envie soudaine de l'arracher à la marmite, dans laquelle
+étaient déjà plongées ses pattes de derrière; j'entrai dans le magasin,
+où j'étais fort connu à cette époque, et, faisant un signe de l'oeil à
+madame Beauvais, je lui demandai si elle m'avait conservé la tortue que
+j'avais retenue, la veille, en passant.
+
+Madame Beauvais me comprit avec cette soudaineté d'intelligence qui
+distingue la classe marchande parisienne, et, faisant glisser poliment
+la bête des mains du marchandeur, elle la remit entre les miennes, en
+disant, avec un accent anglais très prononcé, à notre insulaire, qui la
+regardait la bouche béante:
+
+--Pardon, milord, la petite tortue, il être vendue à monsieur depuis ce
+matin.
+
+--Ah! me dit en très bon français le milord improvisé, c'est à vous,
+monsieur, qu'appartient cette charmante bête?
+
+--Yes, yes, milord, répondit madame Beauvais.
+
+--Eh bien, monsieur, continua-t-il, vous avez là un petit animal qui
+fera d'excellente soupe; je n'ai qu'un regret, c'est qu'il soit le seul
+de son espèce que possède en ce moment madame la marchande.
+
+--Nous _have la espoir_ d'en recevoir d'autres demain matin, répondit
+madame Beauvais.
+
+--Demain, il sera trop tard, répondit froidement l'Anglais; j'ai arrangé
+toutes mes affaires pour me brûler la cervelle cette nuit, et je
+désirais, auparavant, manger une soupe à la tortue.
+
+En disant ces mots, il me salua et sortit.
+
+--Pardieu! me dis-je après un moment de réflexion, c'est bien le moins
+qu'un aussi galant homme se passe un dernier caprice.
+
+Et je m'élançai hors du magasin en criant, comme madame Beauvais:
+
+--Milord! milord!
+
+Mais je ne savais pas où milord était passé; il me fut impossible de
+mettre la main dessus.
+
+Je revins chez moi tout pensif: mon humanité envers une bête était
+devenue une inhumanité envers un homme. La singulière machine que ce
+monde, où l'on ne peut faire le bien de l'un sans le mal de l'autre! Je
+gagnai la rue de l'Université, je montai mes trois étages, et je déposai
+mon acquisition sur le tapis.
+
+C'était tout bonnement une tortue de l'espèce la plus commune: _testudo
+lutaria_, _sive aquarum dulcium_; ce qui veut dire, selon Linné chez les
+anciens, et selon Ray chez les modernes, tortue de marais ou tortue
+d'eau douce.
+
+Or, la tortue de marais ou la tortue d'eau douce tient à peu près, dans
+l'ordre social des chéloniens, le rang correspondant à celui que
+tiennent chez nous, dans l'ordre civil, les épiciers, et, dans l'ordre
+militaire, la garde nationale.
+
+C'était bien, du reste, le plus singulier corps de tortue qui eût jamais
+passé les quatre pattes, la tête et la queue par les ouvertures d'une
+carapace. À peine se sentit-elle sur le plancher, qu'elle me donna une
+preuve de son originalité en piquant droit vers la cheminée avec une
+rapidité qui lui valut à l'instant même le nom de Gazelle, en faisant
+tous ses efforts pour passer entre les branches du garde-cendre, afin
+d'arriver jusqu'au feu, dont la lueur l'attirait; enfin, voyant, au bout
+d'une heure, que ce qu'elle désirait était impossible, elle prit le
+parti de s'endormir, après avoir préalablement passé sa tête et ses
+pattes par l'une des ouvertures les plus rapprochées du foyer,
+choisissant ainsi, pour son plaisir particulier, une température de
+cinquante à cinquante-cinq degrés de chaleur, à peu près; ce qui me fit
+croire que, soit vocation, soit fatalité, elle était destinée à être
+rôtie un jour ou l'autre, et que je n'avais fait que changer son mode de
+cuisson en la retirant du pot-au-feu de mon Anglais pour la transporter
+dans ma chambre. La suite de cette histoire prouvera que je ne m'étais
+pas trompé.
+
+Comme j'étais obligé de sortir et que je craignais qu'il n'arrivât
+malheur à Gazelle, j'appelai mon domestique.
+
+--Joseph, lui dis-je, lorsqu'il parut, vous prendrez garde à cette bête.
+
+Il s'en approcha avec curiosité.
+
+--Ah! tiens, dit-il, c'est une tortue... Ça porte une voiture.
+
+--Oui, je le sais; mais je désire qu'il ne vous en prenne jamais l'envie
+d'en faire l'expérience.
+
+--Oh! ça ne lui ferait pas de mal, reprit Joseph, qui tenait à déployer
+devant moi ses connaissances en histoire naturelle; la diligence de Laon
+passerait sur son dos, qu'elle ne l'écraserait pas.
+
+Joseph citait la diligence de Laon, parce qu'il était de Soissons.
+
+--Oui, lui dis-je, je crois bien que la grande tortue de mer, la tortue
+franche, _testudo mydas_, pourrait porter un pareil poids; mais je doute
+que celle-ci, qui est de plus petite espèce...
+
+--Ça ne veut rien dire, reprit Joseph: c'est fort comme un Turc, ces
+petites bêtes-là; et, voyez-vous, une charrette de roulier passerait...
+
+--C'est bien, c'est bien; vous lui achèterez de la salade et des
+escargots.
+
+--Tiens! des escargots?... Est-ce qu'elle a mal à la poitrine? Le maître
+chez lequel j'étais avant d'entrer chez monsieur prenait du bouillon
+d'escargots parce qu'il était physique; eh bien, ça ne l'a pas
+empêché...
+
+Je sortis sans écouter le reste de l'histoire; au milieu de l'escalier,
+je m'aperçus que j'avais oublié mon mouchoir de poche: je remontai
+aussitôt. Je trouvai Joseph, qui ne m'avait pas entendu rentrer, faisant
+l'Apollon du Belvédère, un pied posé sur le dos de Gazelle et l'autre
+suspendu en l'air, afin que pas un grain des cent trente livres que le
+drôle pesait ne fût perdu par la pauvre bête.
+
+--Que faites-vous là, imbécile?
+
+--Je vous l'avais bien dit, monsieur, répondit Joseph tout fier de
+m'avoir prouvé en partie ce qu'il avançait.
+
+--Donnez-moi un mouchoir, et ne touchez jamais à cette bête.
+
+--Voilà, monsieur, me dit Joseph en m'apportant l'objet demandé... Mais
+il n'y a aucune crainte à avoir pour elle... un wagon passerait
+dessus...
+
+Je m'enfuis au plus vite; mais je n'avais pas descendu vingt marches,
+que j'entendis Joseph qui fermait ma porte en marmottant entre ses
+dents:
+
+--Pardieu! je sais ce que je dis... Et puis, d'ailleurs, on voit bien, à
+la conformation de ces animaux, qu'un canon chargé à mitraille
+pourrait...
+
+Heureusement, le bruit qu'on faisait dans la rue m'empêcha d'entendre la
+fin de la maudite phrase.
+
+Le soir, je rentrai assez tard, comme c'est ma coutume. Aux premiers pas
+que je fis dans ma chambre, je sentis que quelque chose craquait sous ma
+botte. Je levai vitement le pied, rejetant tout le poids de mon corps
+sur l'autre jambe: le même craquement se fit entendre de nouveau; je
+crus que je marchais sur des oeufs. Je baissai ma bougie... Mon tapis
+était couvert d'escargots.
+
+Joseph m'avait ponctuellement obéi: il avait acheté de la salade et des
+escargots, avait mis le tout dans un panier au milieu de ma chambre; dix
+minutes après, soit que la température de l'appartement les eût
+dégourdis, soit que la peur d'être croqués se fût emparée d'eux, toute
+la caravane s'était mise en route, et elle avait même déjà fait
+passablement de chemin; ce qui était facile à juger par les traces
+argentées qu'ils avaient laissées sur les tapis et sur les meubles.
+
+Quant à Gazelle, elle était restée au fond du panier, contre les parois
+duquel elle n'avait pu grimper. Mais quelques coquilles vides me
+prouvèrent que la fuite des Israélites n'avait pas été si rapide,
+qu'elle n'eût mis la dent sur quelques-uns avant qu'ils eussent le temps
+de traverser la mer Rouge.
+
+Je commençai aussitôt une revue exacte du bataillon qui manoeuvrait dans
+ma chambre, et par lequel je me souciais peu d'être chargé pendant la
+nuit; puis, prenant délicatement de la main droite tous les promeneurs,
+je les fis rentrer, les uns après les autres, dans leur corps de garde,
+que je tenais de la main gauche, et dont je fermai le couvercle sur eux.
+
+Au bout de cinq minutes, je m'aperçus, que, si je laissais toute cette
+ménagerie dans ma chambre, je courais le risque de ne pas dormir une
+minute; c'était un bruit, comme si on eût enfermé une douzaine de souris
+dans un sac de noix: je pris donc le parti de transporter le tout à la
+cuisine.
+
+Chemin faisant, je songeai qu'au train dont allait Gazelle je la
+trouverais morte d'indigestion le lendemain si je la laissais au milieu
+d'un magasin de vivres aussi copieux; au même moment et comme par
+inspiration, j'avisai dans mon souvenir certain baquet placé dans la
+cour et dans lequel le restaurateur du rez-de-chaussée mettait dégorger
+son poisson: cela me parut une si merveilleuse hôtellerie pour une
+_testudo aquarum dulcium_, que je jugeai inutile de me casser la tête à
+lui en chercher une autre, et que, la tirant de son réfectoire, je la
+portai directement au lieu de sa destination.
+
+Je remontai bien vite et m'endormis, persuadé que j'étais l'homme de
+France le plus ingénieux en expédients.
+
+Le lendemain, Joseph me réveilla dès le matin.
+
+--Oh! monsieur, en voilà une farce! me dit-il en se plantant devant mon
+lit.
+
+--Quelle farce?
+
+--Celle que votre tortue a faite.
+
+--Comment?
+
+--Eh bien, croiriez-vous qu'elle est sortie de votre appartement, ça, je
+ne sais pas comment... qu'elle a descendu les trois étages, et qu'elle a
+été se mettre au frais dans le vivier du restaurateur?
+
+--Imbécile! tu n'as pas deviné que c'était moi qui l'y avais portée?
+
+--Ah bon!... Vous avez fait là un beau coup, alors!
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Pourquoi? Parce qu'elle a mangé la tanche, une tanche superbe qui
+pesait trois livres.
+
+--Allez me chercher Gazelle, et apportez-moi des balances.
+
+Pendant que Joseph exécutait cet ordre, j'allai à ma bibliothèque,
+j'ouvris mon Buffon à l'article tortue; car je tenais à m'assurer si ce
+chélonien était ichtyophage, et je lus ce qui suit:
+
+«Cette tortue d'eau douce, _testudo aquarum dulcium_ c'était bien cela,
+aime surtout les marais et les eaux dormantes; lorsqu'elle est dans une
+rivière ou dans un étang, alors elle attaque tous les poissons
+indistinctement, même les plus gros: elle les mord sous le ventre, les y
+blesse fortement, et, lorsqu'ils sont épuisés par la perte du sang, elle
+les dévore avec la plus grande avidité et ne laisse guère que les
+arêtes, la tête des poissons, et même leur vessie natatoire, qui remonte
+quelquefois à la surface de l'eau.»
+
+--Diable! diable! dis-je; le restaurateur a pour lui M. de Buffon: ce
+qu'il dit pourrait bien être vrai.
+
+J'étais en train de méditer sur la probabilité de l'accident, lorsque
+Joseph rentra, tenant l'accusée d'une main et les balances de l'autre.
+
+--Voyez-vous, me dit Joseph, ça mange beaucoup, ces sortes d'animaux,
+pour entretenir leurs forces, et du poisson surtout, parce que c'est
+très nourrissant; est-ce que vous croyez que, sans cela, ça pourrait
+porter une voiture?... Voyez, dans les ports de mer, comme les matelots
+sont robustes; c'est parce qu'ils ne mangent que du poisson.
+
+J'interrompis Joseph.
+
+--Combien pesait la tanche?
+
+--Trois livres: c'est neuf francs que le garçon réclame.
+
+--Et Gazelle l'a mangée tout entière?
+
+--Oh! elle n'a laissé que l'arête, la tête et la vessie.
+
+--C'est bien cela! M. de Buffon est un grand naturaliste. Cependant,
+continuai-je à demi-voix, trois livres... cela me parait fort.
+
+Je mis Gazelle dans la balance; elle ne pesait que deux livres et demie
+avec sa carapace.
+
+Il résultait de cette expérience, non point que Gazelle fût innocente du
+fait dont elle était accusée, mais qu'elle devait avoir commis le crime
+sur un cétacé d'un plus médiocre volume.
+
+Il paraît que ce fut aussi l'avis du garçon; car il parut fort content
+de l'indemnité de cinq francs que je lui donnai.
+
+L'aventure des limaçons et l'accident de la tanche me rendirent moins
+enthousiaste de ma nouvelle acquisition; et, comme le hasard fit que je
+rencontrai, le même jour, un de mes amis, homme original et peintre de
+génie, qui faisait à cette époque une ménagerie de son atelier, je le
+prévins que j'augmenterais le lendemain sa collection d'un nouveau
+sujet, appartenant à l'estimable catégorie des chéloniens, ce qui parut
+le réjouir beaucoup.
+
+Gazelle coucha cette nuit dans ma chambre, où tout se passa fort
+tranquillement, vu l'absence des escargots.
+
+Le lendemain, Joseph entra chez moi, comme d'habitude, roula le tapis de
+pied de mon lit, ouvrit la fenêtre, et se mit à le secouer pour en
+extraire la poussière; mais tout à coup il poussa un grand cri et se
+pencha hors de la fenêtre comme s'il eût voulu se précipiter.
+
+--Qu'y a-t-il donc, Joseph? dis-je à moitié éveillé.
+
+--Ah! monsieur, il y a que votre tortue était couchée sur le tapis, je
+ne l'ai pas vue...
+
+--Et...?
+
+--Et, ma foi! sans le faire exprès, je l'ai secouée par la fenêtre.
+
+--Imbécile!...
+
+Je sautai à bas de mon lit.
+
+--Tiens! dit Joseph, dont la figure et la voix reprenaient une
+expression de sérénité tout à fait rassurante, tiens! elle mange un
+chou!
+
+En effet, la bête, qui avait rentré par instinct tout son corps dans sa
+cuirasse, était tombée par hasard sur un tas d'écailles d'huîtres, dont
+la mobilité avait amorti le coup, et, trouvant à sa portée un légume à
+sa convenance, elle avait sorti tout doucement la tête hors de sa
+carapace, et s'occupait de son déjeuner aussi tranquillement que si elle
+ne venait pas de tomber d'un troisième étage.
+
+--Je vous le disais bien, monsieur! répétait Joseph dans la joie de son
+âme, je vous le disais bien, qu'à ces animaux rien ne leur faisait. Eh
+bien, pendant qu'elle mange, voyez-vous, une voiture passerait dessus...
+
+--N'importe, descendez vite et allez me la chercher.
+
+Joseph obéit. Pendant ce temps, je m'habillai, occupation que j'eus
+terminée avant que Joseph reparût; je descendis donc à sa rencontre et
+le trouvai pérorant au milieu d'un cercle de curieux, auxquels il
+expliquait l'événement qui venait d'arriver.
+
+Je lui pris Gazelle des mains, sautai dans un cabriolet, qui me
+descendit faubourg Saint-Denis, n° 109; je montai cinq étages, et
+j'entrai dans l'atelier de mon ami, qui était en train de peindre.
+
+Il y avait autour de lui un ours couché sur le dos, et jouant avec une
+bûche; un singe assis sur une chaise et arrachant, les uns après les
+autres, les poils d'un pinceau; et, dans un bocal, une grenouille
+accroupie sur la troisième traverse d'une petite échelle, à l'aide de
+laquelle elle pouvait monter jusqu'à la surface de l'eau.
+
+Mon ami s'appelait Decamps, l'ours Tom, le singe Jacques Ier, et la
+grenouille mademoiselle Camargo.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+_Comment Jacques Ier voua une haine féroce à Tom, et cela à propos d'une
+carotte._
+
+
+Mon entrée fit révolution.
+
+Decamps leva les yeux de dessus ce merveilleux petit tableau des _Chiens
+savants_ que vous connaissez tous, et qu'il achevait alors.
+
+Tom se laissa tomber sur le nez la bûche avec laquelle il jouait, et
+s'enfuit en grognant dans sa niche, bâtie entre les deux fenêtres.
+
+Jacques Ier jeta vivement son pinceau derrière lui et ramassa une paille
+qu'il porta innocemment à sa bouche avec sa main droite, tandis qu'il se
+grattait la cuisse de la main gauche et levait béatement les yeux au
+ciel.
+
+Enfin, mademoiselle Camargo monta languissamment un degré de son
+échelle; ce qui, dans toute autre circonstance, aurait pu être considéré
+comme un signe de pluie.
+
+Et moi, je posai Gazelle à la porte de la chambre, sur le seuil de
+laquelle je m'étais arrêté en disant:
+
+--Cher ami, voilà la bête. Vous voyez que je suis de parole.
+
+Gazelle n'était pas dans un moment heureux: le mouvement du cabriolet
+l'avait tellement désorientée, que, pour rassembler probablement toutes
+ses idées et réfléchir à sa situation le long de la route, elle avait
+rentré toute sa personne sous sa carapace; ce que je posais par terre
+avait donc l'air tout bonnement d'une écaille vide.
+
+Néanmoins, lorsque Gazelle sentit, par la reprise de son centre de
+gravité, qu'elle adhérait à un terrain solide, elle se hasarda de
+montrer son nez à l'ouverture supérieure de son écaille; pour plus de
+sûreté, cependant, cette partie de sa personne était prudemment
+accompagnée de ses deux pattes de devant; en même temps, et comme si
+tous les membres eussent unanimement obéi à l'élasticité d'un ressort
+intérieur, les deux pattes de derrière et la queue parurent à
+l'extrémité inférieure de la carapace. Cinq minutes après, Gazelle avait
+mis toutes voiles dehors.
+
+Elle resta cependant encore un instant en panne, branlant la tête à
+droite et à gauche comme pour s'orienter; puis tout à coup ses yeux
+devinrent fixes, et elle s'avança, aussi rapidement que si elle eût
+disputé le prix de la course au lièvre de la Fontaine, vers une carotte
+gisant aux pieds de la chaise qui servait de piédestal à Jacques Ier.
+
+Celui-ci regarda d'abord avec assez d'indifférence la nouvelle arrivée
+s'avancer de son côté; mais, dès qu'il s'aperçut du but qu'elle
+paraissait se proposer, il donna des signes d'une inquiétude réelle,
+qu'il manifesta par un grognement sourd, qui dégénéra, au fur et à
+mesure qu'elle gagnait du terrain, en cris aigus interrompus par des
+craquements de dents. Enfin, lorsqu'elle ne fut plus qu'à un pied de
+distance du précieux légume, l'agitation de Jacques prit tout le
+caractère d'un désespoir réel; il saisit, d'une main, le dossier de son
+siège, et, de l'autre, la traverse recouverte de paille, et,
+probablement dans l'espoir d'effrayer la bête parasite qui venait lui
+rogner son dîner, il secoua la chaise de toute la force de ses poignets,
+jetant ses deux pieds en arrière comme un cheval qui rue, et
+accompagnant ses évolutions de tous les gestes et de toutes les grimaces
+qu'il croyait capables de démonter l'impassibilité automatique de son
+ennemi. Mais tout était inutile; Gazelle n'en faisait pas pour cela un
+pas moins vite que l'autre. Jacques Ier ne savait plus à quel saint se
+vouer.
+
+Heureusement pour Jacques qu'il lui arriva, en ce moment, un secours
+inattendu. Tom, qui s'était retiré dans sa loge à mon arrivée, avait
+fini par se familiariser avec ma présence, et prêtait, comme nous tous,
+une certaine attention à la scène qui se passait; étonné d'abord de voir
+se remuer cet animal inconnu, devenu, grâce à moi, commensal de son
+logis, il l'avait suivi dans sa course vers la carotte avec une
+curiosité croissante. Or, comme Tom ne méprisait pas non plus les
+carottes, lorsqu'il vit Gazelle près d'atteindre le précieux légume, il
+fit trois pas en trottant et, levant sa grosse patte, il la posa
+lourdement sur le dos de la pauvre bête, qui, frappant la terre du plat
+de son écaille, rentra incontinent dans sa carapace et resta immobile à
+deux pouces de distance du comestible qui mettait en ce moment en jeu
+une triple ambition. Tom parut fort étonné de voir disparaître, comme
+par enchantement, tête, pattes et queue. Il approcha son nez de la
+carapace, souffla bruyamment dans les ouvertures; enfin, et comme pour
+se rendre plus parfaitement compte de la singulière organisation de
+l'objet qu'il avait sous les yeux, il le prit, le tournant et le
+retournant entre ses deux pattes; puis, comme convaincu qu'il s'était
+trompé en concevant l'absurde idée qu'une pareille chose fût douée de la
+vie et pût marcher, il la laissa négligemment retomber, prit la carotte
+entre ses dents, et se mit en devoir de regagner sa niche.
+
+Ce n'était point là l'affaire de Jacques: il n'avait pas compté que le
+service que lui rendait son ami Tom serait gâté par un pareil trait
+d'égoïsme; mais, comme il n'avait pas pour son camarade le même respect
+que pour l'étrangère, il sauta vivement de la chaise où il était
+prudemment resté pendant la scène que nous venons de décrire, et,
+saisissant d'une main, par sa chevelure verte, la carotte que Tom tenait
+par la racine, il se raidit de toutes ses forces, grimaçant, jurant,
+claquant des dents, tandis que, de la patte qui lui restait libre, il
+allongeait force soufflets sur le nez de son pacifique antagoniste, qui,
+sans riposter, mais aussi sans lâcher l'objet en litige, se contentait
+de coucher ses oreilles sur son cou, de fermer ses petits yeux noirs
+chaque fois que la main agile de Jacques se mettait en contact avec sa
+grosse figure; enfin la victoire resta, comme la chose arrive
+ordinairement, non pas au plus fort, mais au plus effronté. Tom desserra
+les dents, et Jacques, possesseur de la bienheureuse carotte, s'élança
+sur une échelle, emportant le prix du combat, qu'il alla cacher derrière
+un plâtre de Malagutti, sur un rayon fixé à six pieds de terre; cette
+opération finie, il descendit plus tranquillement, certain qu'il n'y
+avait ni ours ni tortue capables de l'aller dénicher là.
+
+Arrivé au dernier échelon, et lorsqu'il s'agit de remettre pied à terre,
+il s'arrêta prudemment, et, jetant les yeux sur Gazelle, qu'il avait
+oubliée dans la chaleur de sa dispute avec Tom, il s'aperçut qu'elle se
+trouvait dans une position qui n'était rien moins qu'offensive.
+
+En effet, Tom, au lieu de la replacer avec soin dans la situation où il
+l'avait prise, l'avait, comme nous l'avons dit, négligemment laissée
+tomber à tout hasard, de sorte qu'en reprenant ses sens, la malheureuse
+bête, au lieu de se retrouver dans sa situation normale, c'est-à-dire
+sur le ventre, s'était retrouvée sur le dos, position, comme chacun le
+sait, antipathique au suprême degré à tout individu faisant partie de la
+race des chéloniens.
+
+Il fut facile de voir à l'expression de confiance avec laquelle Jacques
+s'approcha de Gazelle, qu'il avait jugé au premier abord que son
+accident la mettait hors d'état de faire aucune défense. Cependant,
+arrivé à un demi-pied du _monstrum horrendum_, il s'arrêta un instant,
+regarda dans l'ouverture tournée de son côté, et se mit, sous un air de
+négligence apparente, à en faire le tour avec précaution, l'examinant à
+peu près comme un général fait d'une ville qu'il veut assiéger. Cette
+reconnaissance achevée, il allongea la main doucement, toucha du bout du
+doigt l'extrémité de l'écaille; puis aussitôt, se rejetant lestement en
+arrière, il se mit, sans perdre de vue l'objet qui le préoccupait, à
+danser joyeusement sur ses pieds et ses mains, accompagnant ce mouvement
+d'une espèce de chant de victoire qui lui était habituel toutes les fois
+que, par une difficulté vaincue ou un péril affronté, il croyait avoir à
+se féliciter de son habileté ou de son courage.
+
+Cependant cette danse et ce chant s'interrompirent soudainement; une
+idée nouvelle traversa le cerveau de Jacques, et parut absorber toutes
+ses facultés pensantes. Il regarda attentivement la tortue, à laquelle
+sa main, en la touchant, avait imprimé un mouvement d'oscillation que
+rendait plus prolongé la forme sphérique de son écaille, s'en approcha,
+marchant de côté comme un crabe; puis, arrivé près d'elle, se leva sur
+ses pieds de derrière, l'enjamba comme fait un cavalier de son cheval,
+la regarda un instant se mouvoir entre ses deux jambes; enfin,
+complètement rassuré, à ce qu'il paraît, par l'examen approfondi qu'il
+venait d'en faire, il s'assit sur ce siège mobile, et lui imprimant,
+sans cependant que ses pieds quittassent la terre, un mouvement rapide
+d'oscillation, il se balança joyeusement, se grattant le côté et
+clignant les yeux, gestes qui, pour ceux qui le connaissent, étaient
+l'expression d'une joie indéfinissable.
+
+Tout à coup Jacques poussa un cri perçant, fit un bond perpendiculaire
+de trois pieds, retomba sur les reins, et s'élançant sur son échelle,
+alla se réfugier derrière la tête de Malagutti. Cette révolution était
+causée par Gazelle, qui, fatiguée d'un jeu dans lequel le plaisir
+n'était évidemment pas pour elle, avait enfin donné signe de vie en
+éraflant de ses pattes froides et aiguës les cuisses pelées de Jacques
+Ier, qui fut d'autant plus bouleversé de cette agression, qu'il ne
+s'attendait à rien moins qu'une attaque de ce côté.
+
+En ce moment, un acheteur entra, et Decamps me fit signe qu'il désirait
+rester seul. Je pris mon chapeau et ma canne, et m'éloignai.
+
+J'étais sur le palier, lorsque Decamps me rappela.
+
+--À propos, me dit-il, venez donc demain passer la soirée avec nous.
+
+--Que faites-vous donc demain?
+
+--Nous avons souper et lecture.
+
+--Bah!
+
+--Oui, mademoiselle Camargo doit manger un cent de mouches, et Jadin
+lire un manuscrit.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+_Comment mademoiselle Camargo tomba en la possession de M. Decamps._
+
+
+Malgré l'invitation verbale que Decamps m'avait faite, je reçus le
+lendemain une lettre imprimée. Ce double emploi avait pour but de me
+rappeler la tenue de rigueur, les invités ne devant être admis qu'en
+robe de chambre et pantoufles. Je fus exact à l'heure et fidèle à
+l'uniforme.
+
+C'est une curieuse chose à voir, que l'atelier d'un peintre, lorsqu'il a
+coquettement pendu à ses quatre murailles, pour faire honneur aux
+invités, ses joyaux des grands jours, fournis par les quatre parties du
+monde. Vous croyez entrer dans la demeure d'un artiste, et vous vous
+trouvez au milieu d'un musée qui ferait honneur à plus d'une ville
+préfectorale de France. Ces armures, qui représentent l'Europe au Moyen
+Âge, datent de divers règnes et trahissent, par leur forme, l'époque de
+leur fabrication. Celle-ci, brunie sur les deux côtés de la poitrine,
+avec son arête aiguë et brillante et son crucifix gravé, aux pieds
+duquel est une Vierge en prière avec cette légende: _Mater Dei_, _ora
+pro nobis_, a été forgée en France et offerte au roi Louis XI, qui la
+fit appendre aux murs de son vieux château de Plessis-les-Tours.
+Celle-là, dont la poitrine bombée porte encore la marque des coups de
+masse dont elle a garanti son maître, a été bosselée dans les tournois
+de l'empereur Maximilien, et nous arrive d'Allemagne. Cette autre, qui
+représente en relief les robustes travaux d'Hercule, a peut-être été
+portée par le roi François Ier, et sort certainement des ateliers
+florentins de Benvenuto Cellini. Ce tomahawk canadien et ce couteau à
+scalper viennent d'Amérique: l'un a brisé des têtes françaises et
+l'autre enlevé des chevelures parfumées. Ces flèches et ce krid sont
+indiens; le fer des unes et la lame de l'autre sont mortels, car ils ont
+été empoisonnés dans le suc des herbes de Java. Ce sabre recourbé a été
+trempé à Damas. Ce yatagan, qui porte sur sa lame autant de crans qu'il
+a coupé de têtes, a été arraché aux mains mourantes d'un Bédouin. Enfin,
+ce long fusil à la crosse et aux capucines d'argent, a été rapporté de
+la Casaubah par Isabey peut-être, qui l'aura troqué avec Yousouf contre
+un croquis de la rade d'Alger ou un dessin du fort l'Empereur.
+
+Maintenant que nous avons examiné, les uns après les autres, ces
+trophées dont chacun représente un monde, jetez les yeux sur ces tables
+où sont épars, pêle-mêle, mille objets différents, étonnés de se trouver
+réunis. Voici des porcelaines du Japon, des figurines égyptiennes, des
+couteaux espagnols, des poignards turcs, des stylets italiens, des
+pantoufles algériennes, des calottes de Circassie, des idoles du Gange,
+des cristaux des Alpes. Regardez: il y en a pour un jour.
+
+Sous vos pieds, ce sont des peaux de tigre, de lion, de léopard,
+enlevées à l'Asie et à l'Afrique; sur vos têtes, les ailes étendues et
+comme douées de la vie, voilà le goéland, qui, au moment où la vague se
+courbe pour retomber, passe sous sa voûte comme sous une arche; le
+margat, qui, lorsqu'il voit apparaître un poisson à la surface de l'eau,
+plie ses ailes et se laisse tomber sur lui comme une pierre; le
+guillemot, qui, au moment où le fusil du chasseur se dirige contre lui,
+plonge, pour ne reparaître qu'à une distance qui le met hors de sa
+portée; enfin le martin-pêcheur, cet alcyon des anciens, sur le plumage
+duquel étincellent les couleurs les plus vives de l'aigue marine et du
+lapis-lazuli.
+
+Mais ce qui, un soir de réception chez un peintre, est surtout digne de
+fixer l'attention d'un amateur, c'est la collection hétérogène de pipes
+toutes bourrées qui attendent, comme l'homme de Prométhée, qu'on dérobe
+pour elle le feu du ciel. Car, afin que vous le sachiez, rien n'est plus
+fantasque et plus capricieux que l'esprit des fumeurs. L'un préfère la
+simple pipe de terre, à laquelle nos vieux grognards ont donné le nom
+expressif de brûle-gueule; celle-là se charge tout simplement avec le
+tabac de la régie, dit tabac de caporal. L'autre ne peut approcher de
+ses lèvres délicates que le bout ambré de la chibouque arabe, et
+celle-là se bourre avec le tabac noir d'Alger ou le tabac vert de Tunis.
+Celui-ci, grave comme un chef de Cooper, tire méthodiquement du calumet
+pacifique des bouffées de maryland; celui-là, plus sensuel qu'un nabab,
+tourne comme un serpent autour de son bras le tuyau flexible de son
+hucca indien, qui ne laisse arriver à sa bouche la vapeur du latakieh
+que refroidie et parfumée de rose et de benjoin. Il y en a qui, dans
+leurs habitudes, préfèrent la pipe d'écume de l'étudiant allemand, et le
+vigoureux cigare belge haché menu, au narghilé turc, chanté par
+Lamartine, et au tabac du Sinaï, dont la réputation hausse et baisse
+selon qu'il a été récolté sur la montagne ou dans la plaine. D'autres
+sont enfin qui, par originalité ou par caprice, se disloquent le cou
+pour maintenir dans une position perpendiculaire le gourgouri des
+nègres, tandis qu'un complaisant ami, monté sur une chaise, essaye, à
+grand renfort de braise et de souffle pulmonique, de sécher d'abord et
+d'allumer ensuite l'herbe glaiseuse de Madagascar.
+
+Lorsque j'entrai chez l'amphitryon, tous les choix étaient faits et
+toutes les places étaient prises; mais chacun se serra à ma vue; et, par
+un mouvement qui aurait fait honneur par sa précision à une compagnie de
+la garde nationale, tous les tuyaux, qu'ils fussent de bois ou de terre,
+de corne ou d'ivoire, de jasmin ou d'ambre, se détachèrent des lèvres
+amoureuses qui les pressaient, et s'étendirent vers moi. Je fis, de la
+main, un signe de remerciement, tirai de ma poche du papier réglisse, et
+me mis à rouler entre mes doigts le cigarillo andalou avec toute la
+patience et l'habileté d'un vieil Espagnol.
+
+Cinq minutes après, nous nagions dans une atmosphère à faire marcher un
+bateau à vapeur de la force de cent vingt chevaux.
+
+Autant que cette fumée pouvait le permettre, on distinguait, outre les
+invités, les commensaux ordinaires de la maison, avec lesquels le
+lecteur a déjà fait connaissance. C'était Gazelle, qui, à dater de ce
+soir-là, avait été prise d'une préoccupation singulière: c'était celle
+de monter le long de la cheminée de marbre, afin d'aller se chauffer à
+la lampe, et qui se livrait avec acharnement à cet incroyable exercice.
+C'était Tom, dont Alexandre Decamps s'était fait un appui, à peu près
+comme on fait d'un coussin de divan, et qui, de temps en temps, dressait
+tristement sa bonne tête sous le bras de son maître, soufflait
+bruyamment pour repousser la fumée qui lui entrait dans les narines,
+puis se recouchait avec un gros soupir. C'était Jacques Ier, assis sur
+un tabouret à côté de son vieil ami Fau qui, à grands coups de cravache,
+avait mené son éducation au point de perfection où elle était parvenue,
+et pour lequel il avait la reconnaissance la plus grande et surtout
+l'obéissance la plus passive. Enfin, c'était, au milieu du cercle, et de
+son bocal, mademoiselle Camargo, dont les exercices gymnastiques et
+gastronomiques devaient plus particulièrement faire les délices de la
+soirée.
+
+Il est important, arrivés au point où nous en sommes, de jeter un coup
+d'oeil en arrière, et d'apprendre à nos lecteurs par quel concours inouï
+de circonstances mademoiselle Camargo, qui était née dans la plaine
+Saint-Denis, se trouvait réunie à Tom, qui était originaire du Canada, à
+Jacques, qui avait vu le jour sur les côtes d'Angola, et à Gazelle, qui
+avait été pêchée dans les marais de Hollande.
+
+On sait quelle agitation se manifeste à Paris, dans les quartiers
+Saint-Martin et Saint-Denis, lorsque le mois de septembre ramène le
+retour de la chasse; on ne rencontre alors que bourgeois revenant du
+canal, où ils ont été se faire la main en tirant des hirondelles,
+traînant chiens en laisse, portant fusil sur l'épaule, se promettant
+d'être cette année moins mazettes que la dernière, et arrêtant toutes
+leurs connaissances pour leur dire: «Aimez-vous les cailles, les
+perdrix?--Oui.--Bon! je vous en enverrai le 3 ou le 4 du mois
+prochain...--Merci.--À propos, j'ai tué cinq hirondelles sur huit
+coups.--Très bien.--C'est pas mal tiré, n'est-ce
+pas?--Parfaitement.--Adieu.--Bonsoir.»
+
+Or, vers la fin du mois d'août 1829, un de ces chasseurs entra sous la
+grande porte de la maison du faubourg Saint-Denis, n° 109, demanda au
+concierge si Decamps était chez lui, et, sur sa réponse affirmative,
+monta, tirant son chien, marche par marche, et cognant le canon de son
+fusil à tous les angles du mur, les cinq étages qui conduisent à
+l'atelier de notre célèbre peintre.
+
+Il n'y trouva que son frère Alexandre.
+
+Alexandre est un de ces hommes spirituels et originaux qu'on reconnaît
+pour artiste rien qu'en les regardant passer; qui seraient bon à tout,
+s'ils n'étaient trop profondément paresseux pour jamais s'occuper
+sérieusement d'une chose; ayant en tout l'instinct du beau et du vrai,
+le reconnaissant partout où ils le rencontrent, sans s'inquiéter si
+l'oeuvre qui cause leur enthousiasme est avouée d'une coterie ou signée
+d'un nom; au reste, bon garçon dans toute l'acception du mot, toujours
+prêt à retourner ses poches pour ses amis, et, comme tous les gens
+préoccupés d'une idée qui en vaut la peine, facile à entraîner non par
+faiblesse de caractère, mais par ennui de la discussion et par crainte
+de la fatigue.
+
+Avec cette disposition d'esprit, Alexandre se laissa facilement
+persuader par le nouvel arrivant qu'il trouverait grand plaisir à ouvrir
+la chasse avec lui dans la plaine Saint-Denis, où il y avait, disait-on,
+cette année, des cailles par bandes, des perdrix par volées et des
+lièvres par troupeaux.
+
+En conséquence de cette conversation, Alexandre commanda une veste de
+chasse à Chevreuil, un fusil à Lepage et des guêtres à Boivin: le tout
+lui coûta six cent soixante francs, sans compter le port d'armes, qui
+lui fut délivré à la préfecture de police, sur la présentation du
+certificat de bonnes vie et moeurs, que lui octroya sans conteste le
+commissaire de son quartier.
+
+Le 31 août, Alexandre s'aperçut qu'il ne lui manquait qu'une chose pour
+être chasseur achevé: c'était un chien. Il courut aussitôt chez l'homme
+qui, pour le tableau des _Chiens savants_, avait posé, avec sa meute,
+devant son frère, et lui demanda s'il n'aurait pas ce qu'il lui fallait.
+
+L'homme lui répondit qu'il avait, sous ce rapport, des bêtes d'un
+instinct merveilleux, et, passant de sa chambre dans le chenil, avec
+lequel elle communiquait de plain-pied, il ôta en un tour de main le
+chapeau à trois cornes et l'habit qui décoraient une espèce de briquet
+noir et blanc, rentra immédiatement avec lui, et le présenta à Alexandre
+comme un chien de pure race. Celui-ci fit observer que le chien de race
+avait les oreilles droites, pointues, ce qui était contraire à toutes
+les habitudes reçues; mais à ceci l'homme répondit que Love était
+anglais, et qu'il était du suprême bon ton chez les chiens anglais de
+porter les oreilles ainsi. Comme, à tout prendre, la chose pouvait être
+vraie, Alexandre se contenta de l'explication et ramena Love chez lui.
+
+Le lendemain, à cinq heures du matin, notre chasseur vint réveiller
+Alexandre, qui dormait, comme un bienheureux, le tança violemment sur sa
+paresse, et lui reprocha un retard, grâce auquel il trouverait, en
+arrivant, toute la plaine brûlée.
+
+En effet, au fur et à mesure que l'on approchait de la barrière, les
+détonations devenaient plus vives et plus bruyantes. Nos chasseurs
+doublèrent le pas, dépassèrent la douane, enfilèrent la première ruelle
+qui conduisait à la plaine, se jetèrent dans un carré de choux et
+tombèrent au milieu d'une véritable affaire d'avant-garde.
+
+Il faut avoir vu la plaine Saint-Denis un jour d'ouverture, pour se
+faire une idée du spectacle insensé qu'elle présente. Pas une alouette,
+pas un moineau franc ne passe, qu'il ne soit salué d'un millier de coups
+de fusil. S'il tombe, trente carnassières s'ouvrent, trente chasseurs se
+disputent, trente chiens se mordent; s'il continue son chemin, tous les
+yeux sont fixés sur lui; s'il se pose, tout le monde court; s'il se
+relève, tout le monde tire. Il y a bien par-ci par-là quelques grains de
+plomb adressés aux bêtes et qui arrivent aux gens: il n'y faut pas
+regarder; d'ailleurs, il y a un vieux proverbe à l'usage des chasseurs
+parisiens qui dit que le plomb est l'ami de l'homme. À ce titre, j'ai
+pour mon compte trois amis qu'un quatrième m'a logés dans la cuisse.
+
+L'odeur de la poudre et le bruit des coups de fusil produisirent leur
+effet habituel. À peine notre chasseur eut-il flairé l'une et entendu
+l'autre, qu'il se précipita dans la mêlée et commença immédiatement à
+faire sa partie dans le sabbat infernal qui venait de l'envelopper dans
+son cercle d'attraction.
+
+Alexandre, moins impressionnable que lui, s'avança d'un pas plus modéré,
+religieusement suivi par Love, dont le nez ne quittait pas les talons de
+son maître. Or, chacun sait que le métier d'un chien de chasse est de
+battre la plaine et non de regarder s'il manque des clous à nos bottes:
+c'est la réflexion qui vint tout naturellement à Alexandre au bout d'une
+demi-heure. En conséquence, il fit un signe de la main à Love et lui
+dit:
+
+--Cherche!
+
+Love se leva aussitôt sur ses pattes de derrière et se mit à danser.
+
+--Tiens! dit Alexandre en posant la crosse de son fusil à terre et
+regardant son chien, il paraît que Love, outre son éducation
+universitaire, possède aussi des talents d'agrément. Je crois que j'ai
+fait là une excellente acquisition.
+
+Cependant, comme il avait acheté Love pour chasser et non pour danser,
+il profita du moment où celui-ci venait de retomber sur ses quatre
+pattes pour lui faire un second signe plus expressif, et lui dire d'une
+voix plus forte:
+
+--Cherche!
+
+Love se coucha de tout son long, ferma les yeux et fit le mort.
+
+Alexandre prit son lorgnon, regarda Love. L'intelligent animal était
+d'une immobilité parfaite; pas un poil de son corps ne bougeait; on
+l'eut cru trépassé depuis vingt-quatre heures.
+
+--Ceci est très joli, reprit Alexandre; mais, mon cher ami, ce n'est
+point ici le moment de nous livrer à ces sortes de plaisanteries; nous
+sommes venus pour chasser, chassons. Allons, la bête, allons!
+
+Love ne bougeait pas.
+
+--Attends, attends! dit Alexandre tirant de terre un échalas qui avait
+servi à ramer les pois, et s'avançant vers Love avec l'intention de lui
+en caresser les épaules, attends!
+
+À peine Love avait-il vu le bâton dans les mains de son maître, qu'il
+s'était remis sur ses pattes et avait suivi tous ses mouvements avec une
+expression d'intelligence remarquable. Alexandre, qui s'en était aperçu,
+différa donc la correction, et pensant que, cette fois, il allait enfin
+lui obéir, il étendit l'échalas devant Love, et lui dit pour la
+troisième fois:
+
+--Cherche!
+
+Love prit son élan et sauta par-dessus l'échalas.
+
+Love savait admirablement trois choses: danser sur les pattes de
+derrière, faire le mort et sauter pour le roi.
+
+Alexandre, qui, pour le moment, n'appréciait pas plus ce dernier talent
+que les autres, cassa l'échalas sur le dos de Love, qui se sauva en
+hurlant du côté de notre chasseur.
+
+Or, comme Love arrivait, notre chasseur tirait, et, par le plus grand
+hasard, une malheureuse alouette, qui s'était trouvée sous le coup,
+tombait dans la gueule de Love. Love remercia la Providence qui lui
+envoyait une pareille bénédiction; et sans s'inquiéter si elle était
+rôtie ou non, il n'en fit qu'une bouchée.
+
+Notre chasseur se précipita sur le malheureux chien avec les
+imprécations les plus terribles, le saisit à la gorge et la lui serra
+avec tant de force, qu'il le força d'ouvrir la gueule, quelque envie
+qu'il eût de n'en rien faire. Le chasseur y plongea frénétiquement la
+main jusqu'au gosier, et en tira trois plumes de la queue de l'alouette.
+Quant au corps, il n'y fallait plus penser.
+
+Le propriétaire de l'alouette chercha dans sa poche un couteau pour
+éventrer Love, et rentrer par ce moyen en possession de son gibier;
+mais, malheureusement pour lui, et heureusement pour Love, il avait
+prêté le sien, la veille au soir, à sa femme pour tailler d'avance les
+brochettes qui devaient enfiler ses perdrix, et sa femme avait oublié de
+le lui rendre. Forcé, en conséquence, de recourir à des moyens de
+punition moins violents, il donna à Love un coup de pied à enfoncer une
+porte cochère, mit soigneusement dans sa carnassière les trois plumes
+qu'il avait sauvées, et cria de toutes ses forces à Alexandre:
+
+--Vous pouvez être tranquille, mon cher ami, jamais je ne chasserai avec
+vous, à l'avenir. Votre gredin de Love vient de me dévorer une caille
+superbe! Ah! reviens-y, drôle!...
+
+Love n'avait garde d'y revenir. Il se sauvait, au contraire, tant qu'il
+avait de jambes, du côté de son maître; ce qui prouvait qu'à tout
+prendre, il aimait encore mieux les coups d'échalas que les coups de
+pied.
+
+Cependant l'alouette avait mis Love en appétit, et, comme il voyait de
+temps en temps se lever devant lui des individus qui paraissaient
+appartenir à la même espèce, il se prit à courir en tous sens dans
+l'espoir, sans doute, qu'il finirait par rencontrer une seconde aubaine
+pareille à la première.
+
+Alexandre le suivait à grand-peine et se damnait en le suivant: c'est
+que Love quêtait d'une manière toute contraire à celle adoptée par les
+autres chiens, c'est-à-dire le nez en l'air et la queue en bas. Cela
+dénotait qu'il avait une vue meilleure que l'odorat; mais ce déplacement
+de facultés physiques était intolérable pour son maître, à cent pas
+duquel il courait toujours, faisant lever le gibier à deux portées de
+fusil de distance et le chassant à voix jusqu'à la remise.
+
+Ce manège dura toute la journée.
+
+Vers les cinq heures du soir, Alexandre avait fait à peu près quinze
+lieues, et Love plus de cinquante: l'un était exténué de crier et
+l'autre d'aboyer; quant au chasseur, il avait accompli sa mission et
+s'était séparé de tous deux pour aller tirer des bécassines dans les
+marais de Pantin.
+
+Tout à coup Love tomba en arrêt.
+
+Mais un arrêt si ferme, si dur, qu'on aurait dit que, comme le chien de
+Céphale, il était changé en pierre. À cette vue, si nouvelle pour lui,
+Alexandre oublia sa fatigue, courut comme un dératé, tremblant toujours
+que Love ne forçât son arrêt avant qu'il fût arrivé à portée. Mais il
+n'y avait pas de danger: Love avait les quatre pattes rivées en terre.
+
+Alexandre le rejoignit, examina la direction de ses yeux, vit qu'ils
+étaient fixés sur une touffe d'herbe, et, sous cette touffe d'herbe,
+aperçut quelque chose de grisâtre. Il crut que c'était un jeune perdreau
+séparé de sa compagnie; et, se fiant plus à sa casquette qu'à son fusil,
+il coucha son arme à terre, prit sa casquette à sa main, et,
+s'approchant à pas de loup comme un enfant qui veut attraper un
+papillon, il abattit la susdite sur l'objet inconnu, fourra vivement la
+main dessous, et retira une grenouille.
+
+Un autre aurait jeté la grenouille à trente pas: Alexandre, au
+contraire, pensa que, puisque la Providence lui envoyait cette
+intéressante bête d'une manière si miraculeuse, c'est qu'elle avait sur
+elle des vues cachées et qu'elle la réservait à de grandes choses.
+
+En conséquence, il la mit soigneusement dans son carnier, la rapporta
+religieusement chez lui, la transvasa, aussitôt rentré, dans un bocal
+dont nous avions mangé, la veille, les dernières cerises, et lui versa
+sur la tête tout ce qui restait d'eau dans la carafe.
+
+Ces soins pour une grenouille auraient pu paraître extraordinaires de la
+part d'un homme qui se la serait procurée d'une manière moins compliquée
+que ne l'avait fait Alexandre; mais Alexandre savait ce que cette
+grenouille lui coûtait, et il la traitait en conséquence.
+
+Elle lui coûtait six cent soixante francs, sans compter le port d'armes.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+_Comment le capitaine Pamphile, commandant le brick de commerce la
+Roxelane fit, sur le bord de la rivière Bango, une meilleure chasse que
+n'avait fait Alexandre Decamps, dans la plaine Saint-Denis._
+
+
+--Ah! ah! fit le docteur Thierry en entrant, le lendemain, dans
+l'atelier, vous avez un nouveau locataire.
+
+Et, sans faire attention au grognement amical de Tom et aux grimaces
+prévenantes de Jacques, il s'avança vers le bocal qui contenait
+mademoiselle Camargo et y plongea la main.
+
+Mademoiselle Camargo, qui ne connaissait pas Thierry pour un médecin
+très savant et pour un homme fort spirituel, se mit à ramer
+circulairement le plus vite qu'elle put; ce qui ne l'empêcha pas d'être
+saisie, au bout d'un instant, par l'extrémité de la patte gauche, et de
+sortir de son domicile la tête en bas.
+
+--Tiens! dit Thierry en la faisant tourner à peu près comme une bergère
+fait tourner un fuseau, c'est la _rana temporaria_, voyez: ainsi nommée
+à cause de ces deux taches noires qui vont de l'oeil au tympan; qui vit
+également dans les eaux courantes et dans les marais; que quelques
+auteurs ont nommée la grenouille muette, parce qu'elle coasse au fond de
+l'eau tandis que la grenouille verte ne peut coasser qu'au dehors. Si
+vous en avez deux cents comme celle-ci, je vous donnerai le conseil de
+leur couper les cuisses de derrière, de les assaisonner en fricassée de
+poulet, d'envoyer chercher chez Corcelet deux bouteilles de
+bordeaux-mouton, et de m'inviter à dîner; mais, n'en ayant qu'une, nous
+nous contenterons, avec votre permission, d'éclaircir sur elle un point
+de science encore obscur, quoique soutenu par plusieurs naturalistes:
+c'est que cette grenouille peut rester six mois sans manger.
+
+À ces mots, il laissa retomber mademoiselle Camargo, qui se mit
+incontinent à faire deux ou trois fois, avec la souplesse joyeuse dont
+ses membres étaient capables, le périple de son bocal; après quoi,
+apercevant une mouche qui était tombée dans son domaine elle s'élança à
+la surface de l'eau et l'engloutit.
+
+--Je te passe encore celle-là, dit Thierry; mais fais bien attention
+qu'en voilà pour cent quatre-vingt-trois jours.
+
+Car, malheureusement pour mademoiselle Camargo, l'année 1831 était
+bissextile: la science gagnait douze heures à cet accident solaire.
+
+Mademoiselle Camargo ne parut nullement s'inquiéter de cette menace et
+resta gaillardement la tête hors de l'eau, les quatre pattes
+nonchalamment étendues sans mouvement aucun, et avec le même aplomb que
+si elle eût reposé sur un terrain solide.
+
+--Maintenant, dit Thierry faisant glisser un tiroir, pourvoyons à
+l'ameublement de la prisonnière.
+
+Il en tira deux cartouches, une vrille, un canif, deux pinceaux et
+quatre allumettes. Decamps le regardait faire en silence et sans rien
+comprendre à cette manoeuvre, à laquelle le docteur prêtait autant de
+soin qu'aux préparatifs d'une opération chirurgicale; puis il vida la
+poudre dans un porte-mouchette, et garda les balles, jeta la plume et le
+blaireau à Jacques, et garda les entes.
+
+--Quelle diable de bricole faites-vous là? dit Decamps arrachant à
+Jacques ses deux meilleurs pinceaux; mais vous ruinez mon établissement!
+
+--Je fais une échelle, dit gravement Thierry.
+
+En effet, il venait de percer, à l'aide de la vrille, les deux balles de
+plomb, avait assujetti dans les trous les entes des pinceaux, et, dans
+ces entes, destinées à faire les montants, il assujettissait
+transversalement les allumettes qui devaient servir d'échelons. Au bout
+de cinq minutes, l'échelle fut terminée et descendue dans le bocal, au
+fond duquel elle resta fixée par le poids des deux balles. Mademoiselle
+Camargo fut à peine propriétaire de ce meuble, qu'elle en fit l'essai,
+comme pour s'assurer de sa solidité, en montant jusqu'au dernier
+échelon.
+
+--Nous aurons de la pluie, dit Thierry.
+
+--Diable! fit Decamps, vous croyez? Et mon frère qui voulait retourner
+aujourd'hui à la chasse!
+
+--Mademoiselle Camargo ne lui donne pas ce conseil, répondit le docteur.
+
+--Comment?
+
+--Je viens de vous économiser un baromètre, cher ami. Toutes et quantes
+fois mademoiselle Camargo grimpera à son échelle, ce sera signe de
+pluie; lorsqu'elle en descendra, vous serez sûr d'avoir du beau temps;
+et, quand elle se tiendra au milieu, ne vous hasardez pas sans parasol
+ou sans manteau: variable! variable!
+
+--Tiens, tiens, tiens! dit Decamps.
+
+--Maintenant, continua Thierry, nous allons boucher le bocal avec un
+parchemin, comme s'il contenait encore ses cerises.
+
+--Voici, dit Decamps en lui présentant ce qu'il demandait.
+
+--Nous allons l'assujettir avec une ficelle.
+
+--Voilà!
+
+--Puis je vous demanderai de la cire! bon... une lumière! c'est ça...
+et, pour m'assurer de mon expérience--il alluma la cire, cacheta le
+noeud et appuya le chaton de sa bague sur le cachet--là, en voilà pour
+un semestre. Maintenant, continua-t-il en perçant, à l'aide du canif,
+quelques trous dans le parchemin, maintenant, une plume et de l'encre?
+Avez-vous jamais demandé une plume et de l'encre à un peintre?
+
+--Non.
+
+--Eh bien, ne lui en demandez pas; car il ferait ce que fit Decamps: il
+vous offrirait un crayon.
+
+Thierry prit le crayon et écrivit sur le parchemin:
+
+ _2 septembre 1830._
+
+Or, le soir de la réunion dont nous avons essayé de donner une idée à
+nos lecteurs, il y avait juste cent quatre-vingt-trois jours,
+c'est-à-dire six mois et douze heures que mademoiselle Camargo indiquait
+invariablement, et sans s'être dérangée une minute, la pluie, le beau
+temps et le variable: régularité d'autant plus remarquable, que, pendant
+ce laps de temps, elle n'avait pas ingurgité un atome de nourriture.
+
+Aussi, lorsque Thierry, tirant sa montre, eut annoncé que la dernière
+seconde de la soixantième minute de la douzième heure était écoulée, et
+qu'on eut apporté le bocal, un sentiment général de pitié s'empara de
+l'assemblée en voyant à quel état misérable était réduite la pauvre bête
+qui venait, aux dépens de son estomac, de jeter sur un point obscur de
+la science une si grande et si importante lumière.
+
+--Voyez, dit Thierry triomphant, Schneider et Roesel avaient raison!
+
+--Raison, raison, dit Jadin en prenant le bocal et en le portant à la
+hauteur de son oeil; il ne m'est pas bien prouvé que mademoiselle
+Camargo ne soit point défunte.
+
+--Il ne faut pas écouter Jadin, dit Flers; il a toujours été très mal
+pour mademoiselle Camargo.
+
+Thierry prit une lampe et la maintint derrière le bocal.
+
+--Regardez, dit-il, et vous verrez battre le coeur.
+
+En effet, mademoiselle Camargo était devenue si maigre, qu'elle était
+transparente comme un cristal, et que l'on distinguait tout l'appareil
+circulatoire; on pouvait même remarquer que le coeur n'avait qu'un
+ventricule et qu'une oreillette; mais ces organes faisaient leur office
+si faiblement, et Jadin s'était trompé de si peu, que ce n'était
+vraiment pas la peine de le démentir, car on n'aurait pas donné à la
+pauvre bête dix minutes à vivre. Ses jambes étaient devenues grêles
+comme des fils, et le train de derrière ne tenait à la partie antérieure
+du corps que par les os qui forment le ressort à l'aide duquel les
+grenouilles sautent au lieu de marcher. Il lui était poussé en outre,
+sur le dos, une espèce de mousse qui, à l'aide du microscope, devenait
+une véritable végétation marine, avec ses roseaux et ses fleurs.
+Thierry, en sa qualité de botaniste, prétendit même que cette
+imperceptible pousse appartenait à la famille des lentisques et des
+cressons. Personne n'entama de discussion là-dessus.
+
+--Maintenant, dit Thierry, lorsque chacun à son tour eut bien examiné
+mademoiselle Camargo, il faut la laisser souper tranquillement.
+
+--Et que va-t-elle manger? dit Flers.
+
+--J'ai son repas dans cette boîte.
+
+Et Thierry, soulevant le parchemin, introduisit dans l'espace réservé à
+l'air, une si grande quantité de mouches auxquelles il manquait une
+aile, qu'il était évident qu'il avait consacré sa matinée à les prendre
+et son après-midi à les mutiler. Nous crûmes que Mademoiselle Camargo en
+avait pour six autres mois: l'un de nous alla même jusqu'à émettre cette
+opinion.
+
+--Erreur, répondit Thierry; dans un quart d'heure, il n'y en aura plus
+une seule.
+
+Le moins incrédule de nous laissa échapper un geste de doute. Thierry,
+fort d'un premier succès, reporta mademoiselle Camargo à sa place
+habituelle, sans même daigner nous répondre.
+
+Il n'avait point encore repris sa place, lorsque la porte s'ouvrit, et
+que le maître du café voisin entra, portant un plateau sur lequel
+étaient un théière, un sucrier et des tasses. Il était immédiatement
+suivi de deux garçons qui portaient, dans une manne d'osier, un pain de
+munition, une brioche, une salade et une multitude de petits gâteaux de
+toutes les formes, de toutes les espèces.
+
+Ce pain de munition était pour Tom, la brioche pour Jacques, la salade
+pour Gazelle, et les petits gâteaux pour nous. On commença par servir
+les bêtes, puis on dit aux gens qu'ils étaient libres de se servir
+eux-mêmes comme ils l'entendaient: ce qui me paraît, sauf meilleur avis,
+être la meilleure manière de faire les honneurs de chez soi.
+
+Il y eut un instant de désordre apparent pendant lequel chacun
+s'accommoda à sa fantaisie et selon sa convenance. Tom emporta en
+grognant son pain dans sa niche; Jacques se réfugia, avec sa brioche,
+derrière les bustes de Malagutti et de Rata; Gazelle tira lentement la
+salade sous la table; quant à nous, nous primes, ainsi que cela se
+pratique assez généralement, une tasse de la main gauche et un gâteau de
+la main droite, et vice versa.
+
+Au bout de dix minutes, il n'y avait plus ni thé ni gâteaux.
+
+On sonna, en conséquence, le maître du café, qui reparut avec ses
+acolytes.
+
+--D'autres! dit Decamps.
+
+Le maître de café sortit à reculons et en s'inclinant pour obéir à cette
+injonction.
+
+--Maintenant, messieurs, dit Flers en regardant Thierry d'un air
+goguenard et Decamps d'un air respectueux, en attendant que mademoiselle
+Camargo ait soupé et que l'on nous apporte d'autres gâteaux, je crois
+qu'il serait bon de remplir l'intermède par la lecture du manuscrit de
+Jadin. Il traite des premières années de Jacques Ier, que nous avons
+tous l'honneur de connaître assez particulièrement, et auquel nous
+portons un intérêt trop cordial pour que les moindres détails recueillis
+sur lui n'acquièrent pas une grande importance à nos yeux. _Dixit_.
+
+Chacun s'inclina en signe de consentement; une ou deux personnes
+battirent même des mains.
+
+--Jacques, mon ami, dit Fau, lequel, en sa qualité de précepteur, était
+celui de nous tous qui était le plus intime avec le héros de cette
+histoire, vous voyez qu'on parle de vous: venez ici.
+
+Et, immédiatement après ces deux mots, il fit entendre un sifflement
+particulier si connu de Jacques, que l'intelligent animal ne fit qu'un
+bond de sa planche sur l'épaule de celui qui lui adressait la parole.
+
+--Bien, Jacques; c'est très beau d'être obéissant, surtout lorsqu'on a
+ses bajoues pleines de brioches. Saluez ces messieurs.
+
+Jacques porta la main à son front à la manière des militaires.
+
+--Et, si votre ami Jadin, qui va lire votre histoire, tenait sur votre
+compte quelques propos calomnieux, dites-lui que c'est un menteur.
+
+Jacques hocha la tête de haut en bas, en signe d'intelligence parfaite.
+
+C'est que Jacques et Fau étaient véritablement liés d'une amitié
+harmonique. C'était, de la part de l'animal surtout, une affection comme
+on n'en trouve plus chez les hommes; et à quoi cela tenait-il? Il faut
+l'avouer, à la honte de l'espèce simiane, ce n'était pas en ornant son
+esprit comme Fénelon avait fait pour le grand dauphin, c'était en
+flattant ses vices, comme l'avait fait Catherine à l'égard de Henri III,
+que le précepteur avait acquis sur l'élève cette déplorable influence.
+Ainsi Jacques, en arrivant à Paris, n'était qu'un amateur de bon vin:
+Fau en avait fait un ivrogne; ce n'était qu'un sybarite à la manière
+d'Alcibiade: Fau en avait fait un cynique de l'école de Diogène; il
+n'était que recherché, comme Lucullus: Fau l'avait rendu gourmand comme
+Grimod de la Reynière. Il est vrai qu'il avait gagné à cette corruption
+morale une foule d'agréments physiques qui en faisaient un animal très
+distingué. Il connaissait sa main droite de sa main gauche, faisait le
+mort pendant dix minutes, dansait sur la corde comme madame Saqui,
+allait à la chasse un fusil sous le bras et une carnassière sur le dos,
+montrait son port d'armes au garde champêtre et son derrière aux
+gendarmes. Bref, c'était un charmant mauvais sujet, qui n'avait eu que
+le tort de naître sous la Restauration au lieu de naître sous la
+Régence.
+
+Aussi, Fau frappait-il à la porte de la rue, Jacques tressaillait;
+montait-il l'escalier, Jacques le sentait venir. Alors il jetait de
+petits cris de joie, sautait sur ses pattes de derrière comme un
+kangourou; et, quand Fau ouvrait la porte, il s'élançait dans ses bras,
+comme on le fait encore au Théâtre-Français dans le drame des Deux
+Frères. Bref, tout ce qui était à Jacques était à Fau, et il se serait
+ôté la brioche de la bouche pour la lui offrir.
+
+--Messieurs, dit Jadin, si vous voulez vous asseoir et allumer les pipes
+et les cigares, je suis prêt.
+
+Chacun obéit. Jadin toussa, ouvrit le manuscrit, et lut ce qui suit:
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+_Comment Jacques Ier fut arraché des bras de sa mère expirante et porté
+à bord du brick de commerce la Roxelane (capitaine Pamphile)._
+
+
+«Le 24 juillet 1827, le brick la Roxelane faisait voile de Marseille, et
+allait charger du café à Moka, des épiceries à Bombay, et du thé à
+Canton; il relâcha, pour renouveler ses vivres, dans la baie de
+Saint-Paul-de-Loanda, située, comme chacun sait, au centre de la Guinée
+inférieure.
+
+«Pendant que les échanges se faisaient, le capitaine Pamphile, qui en
+était à son dixième voyage dans les Indes, prit son fusil, et, par une
+chaleur de soixante et dix degrés, s'amusa à remonter les rives de la
+rivière Bango. Le capitaine Pamphile était, depuis Nemrod, le plus grand
+chasseur devant Dieu qui eût paru sur la terre.
+
+«Il n'avait pas fait vingt pas dans les grandes herbes qui bordent le
+fleuve, qu'il sentit que le pied lui tournait sur un objet rond et
+glissant comme un troc d'un jeune arbre. Au même instant, il entendit un
+sifflement aigu, et, à dix pas devant lui, il vit se dresser la tête
+d'un énorme boa, sur la queue duquel il avait marché.
+
+«Un autre que le capitaine Pamphile eût certes ressenti quelque crainte,
+en se voyant menacé par cette tête monstrueuse dont les yeux sanglants
+brillaient, en le regardant, comme deux escarboucles; mais le boa ne
+connaissait pas le capitaine Pamphile.
+
+«Tron de Diou de répétile! essé qué tu crois me fairé peur? dit le
+capitaine.
+
+«Et, au moment où le serpent ouvrait la gueule, il lui envoya une balle
+qui lui traversa le palais et sortit par le haut de la tête. Le serpent
+tomba mort.
+
+«Le capitaine commença par recharger tranquillement son fusil; puis,
+tirant son couteau de sa poche, il alla vers l'animal, lui ouvrit le
+ventre, sépara le foie des entrailles, comme avait fait l'ange de Tobie,
+et, après un instant de recherche active, il y trouva une petite pierre
+bleue de la grosseur d'une noisette.
+
+«--Bon! dit-il.
+
+«Et il mit la pierre dans une bourse où il y en avait déjà une douzaine
+d'autres pareilles. Le capitaine Pamphile était lettré comme un
+mandarin: il avait lu les _Mille et Une Nuits_ et cherchait le bézoard
+enchanté du prince Caram-al-aman.
+
+«Dès qu'il crut l'avoir trouvé, il se remit en chasse.
+
+«Au bout d'un quart d'heure, il vit s'agiter les herbes à quarante pas
+devant lui et entendit un rugissement terrible. À ce bruit, tous les
+êtres semblèrent reconnaître le maître de la création. Les oiseaux, qui
+chantaient, se turent; deux gazelles, effarouchées, bondirent et
+s'élancèrent dans la plaine; un éléphant sauvage, qu'on apercevait à un
+quart de lieue de là, sur une colline, leva sa trompe pour se préparer
+au combat.
+
+«--Prrrou! prrrou! fit le capitaine Pamphile, comme s'il se fût agi de
+faire envoler une compagnie de perdreaux.
+
+«À ce bruit, un tigre, qui était resté couché jusqu'alors, se leva,
+battant ses flancs de sa queue: c'était un tigre royal de la plus grande
+taille. Il fit un bond et se rapprocha de vingt pieds du chasseur.
+
+«--Farceur! dit le capitaine Pamphile, tu crois qué jé vais té tirer à
+cetté distance, pour té gâter ta peau? Prrrou! prrrou!
+
+«Le tigre fit un second bond qui le rapprocha de vingt pieds encore;
+mais, au moment où il touchait la terre, le coup partit, et la balle
+l'atteignit dans l'oeil gauche. Le tigre boula comme un lièvre, et
+expira aussitôt.
+
+«Le capitaine Pamphile rechargea tranquillement son fusil, tira son
+couteau de sa poche, retourna le tigre sur le dos, lui fendit la peau
+sous le ventre, et le dépouilla comme une cuisinière fait d'un lapin.
+Ensuite il s'affubla de la fourrure de sa victime, comme l'avait fait,
+quatre mille ans auparavant, l'Hercule néméen, dont, en sa qualité de
+Marseillais, il avait la prétention de descendre; puis il se remit en
+chasse.
+
+«Une demi-heure ne s'était point écoulée, qu'il entendit une grande
+rumeur dans les eaux du fleuve dont il suivait les rives. Il courut
+vivement sur le bord, et reconnut que c'était un hippopotame qui allait
+contre le cours de l'eau, et qui, de temps en temps, montait à la
+surface pour souffler.
+
+«--Bagasse! dit le capitaine Pamphile, voilà qui va t'épargner pour six
+francs de verroteries.
+
+«C'était le prix courant des boeufs à Saint-Paul-de-Loanda, et le
+capitaine Pamphile passait pour être économe.
+
+«En conséquence, guidé par les bulles d'air qui dénonçaient
+l'hippopotame en venant crever à la surface de la rivière, il suivit la
+marche de l'animal, et, lorsque celui-ci sortit son énorme tête, le
+chasseur, choisissant le seul point qui soit vulnérable, lui envoya une
+balle dans l'oreille. Le capitaine Pamphile aurait, à cinq cents pas,
+touché Achille au talon.
+
+«Le monstre tournoya quelques secondes, mugissant effroyablement et
+battant l'eau de ses pieds. Un instant, on eût cru qu'il allait
+s'engloutir dans le tourbillon que lui creusait son agonie; mais bientôt
+ses forces s'épuisèrent, il roula comme un ballot; puis, peu à peu, la
+peau blanchâtre et lisse de son ventre apparut, au lieu de la peau noire
+et pleine de rugosités de son dos, et, dans son dernier effort, il vint
+s'échouer, les quatre pattes en l'air, au milieu des herbes qui
+poussaient au bord de la rivière.
+
+«Le capitaine Pamphile rechargea tranquillement son fusil, tira son
+couteau de sa poche, coupa un petit arbre de la grosseur d'un manche à
+balai, l'aiguisa par le bout, le fendit par l'autre, planta le bout
+aiguisé dans le ventre de l'hippopotame, et introduisit, dans le bout
+fendu, une feuille de son agenda, sur laquelle il écrivit au crayon:
+
+«Au cuisinier du brick de commerce la Roxelane, de la part du capitaine
+Pamphile, en chasse sur les rives de la rivière Bango.»
+
+«Puis il poussa du pied l'animal, qui prit le fil de l'eau et descendit
+tranquillement la rivière, étiqueté comme le portemanteau d'un commis
+voyageur.
+
+«--Ah! fit le capitaine Pamphile, lorsqu'il vit les provisions en bonne
+route vers son bâtiment, je crois que j'ai bien gagné que je déjeunasse.
+
+«Et, comme c'était une vérité que lui seul avait besoin de reconnaître
+pour que toutes ses conséquences en fussent déduites à l'instant même,
+il étendit par terre sa peau de tigre, s'assit dessus, tira de sa poche
+gauche une gourde de rhum qu'il posa à sa droite, de sa poche droite une
+superbe goyave qu'il posa à sa gauche, et de sa gibecière un morceau de
+biscuit qu'il plaça entre ses jambes, puis il se mit à charger sa pipe
+pour n'avoir rien de fatigant à faire après son repas.
+
+«Vous avez vu parfois Debureau, faire avec grand soin les préparatifs de
+son déjeuner pour que Arlequin le mange? Vous vous rappelez sa tête,
+n'est-ce pas, lorsqu'en se tournant, il voit son verre vide et sa pomme
+chippée?--Oui.--Eh bien, regardez le capitaine Pamphile, qui trouve sa
+gourde de rhum renversée, et sa goyave disparue.
+
+«Le capitaine Pamphile, à qui le privilège du ministre de l'intérieur
+n'a point interdit la parole, fit entendre le plus merveilleux «Tron de
+Diou!» qui soit sorti d'une bouche provençale depuis la fondation de
+Marseille; mais, comme il était moins crédule que Debureau, qu'il avait
+lu les philosophes anciens et modernes, et qu'il avait appris, dans
+Diogène de Laerce et dans M. de Voltaire, qu'il n'est point d'effet sans
+cause, il se mit immédiatement à chercher la cause dont l'effet lui
+était si préjudiciable, mais cela sans faire semblant de rien, sans
+bouger de la place où il était, et tout en ayant l'air de grignoter son
+pain sec. Sa tête seule tourna, cinq minutes à peu près, comme celle
+d'un magot de la Chine, et cela infructueusement, lorsque tout à coup un
+objet quelconque lui tomba sur la tête et s'arrêta dans ses cheveux. Le
+capitaine porta la main à l'endroit percuté et trouva la pelure de sa
+goyave. Le capitaine Pamphile leva le nez et aperçut, directement
+au-dessus de lui, un singe qui grimaçait dans les branches d'un arbre.
+
+«Le capitaine Pamphile étendit la main vers son fusil, sans perdre de
+vue son larron; puis, appuyant la crosse à son épaule, il lâcha le coup.
+La guenon tomba à côté de lui.
+
+«--Pécaïre! dit le capitaine Pamphile en jetant les yeux sur sa nouvelle
+proie, j'ai tué un singe bicéphale.
+
+«En effet, l'animal gisant aux pieds du capitaine Pamphile avait deux
+têtes bien séparées, bien distinctes, et le phénomène était d'autant
+plus remarquable, que l'une des deux têtes était morte et avait les yeux
+fermés, tandis que l'autre était vivante et avait les yeux ouverts.
+
+«Le capitaine Pamphile, qui voulait éclaircir ce point bizarre
+d'histoire naturelle, prit le monstre par la queue et l'examina avec
+attention; mais, à sa première inspection, tout étonnement disparut. Le
+singe était une guenon, et la seconde tête celle de son petit, qu'elle
+portait sur son dos au moment où elle avait reçu le coup, et qui était
+tombé de sa chute sans lâcher le sein maternel.
+
+«Le capitaine Pamphile, à qui le dévouement de Cléobis et de Biton
+n'aurait pas fait verser une larme, prit le petit singe par la peau du
+cou, l'arracha du cadavre qu'il tenait embrassé, l'examina un instant
+avec autant d'attention qu'aurait pu le faire M. de Buffon; et, pinçant
+les lèvres d'un air de satisfaction intérieure:
+
+«--Bagasse! s'écria-t-il, c'est un callitriche; cela vaut cinquante
+francs comme un liard, rendu sur le port de Marseille.
+
+«Et il le mit dans sa gibecière.
+
+«Puis, comme le capitaine Pamphile était à jeun par suite de l'incident
+que nous avons raconté, il se décida à reprendre la route de la baie.
+D'ailleurs, quoique sa chasse n'eût duré que deux heures environ, il
+avait tué, dans cet espace de temps, un serpent boa, un tigre, un
+hippopotame, et rapportait vivant un callitriche. Il y a bien des
+chasseurs parisiens qui se contenteraient d'une pareille chance pour
+toute la journée.
+
+«En arrivant sur le pont du brick, il vit tout l'équipage occupé autour
+de l'hippopotame, qui était heureusement parvenu à son adresse. Le
+chirurgien du navire lui arrachait les dents, afin d'en faire des
+manches de couteau pour Villenave et de faux râteliers pour Désirabode;
+le contremaître lui enlevait le cuir et le découpait en lanières, afin
+d'en confectionner des fouets à battre les chiens et des garcettes à
+épousseter les mousses; enfin, le cuisinier lui taillait des bifteks
+dans le filet et des grillades dans l'entre-côtes pour la table du
+capitaine Pamphile: le reste de l'animal devait être coupé par quartiers
+et salé à l'intention de l'équipage.
+
+«Le capitaine Pamphile fut si satisfait de cette activité, qu'il ordonna
+une distribution extraordinaire de rhum et fit remise de cinq coups de
+garcette à un mousse qui était condamné à en recevoir soixante et dix.
+
+«Le soir, on mit à la voile.
+
+«Vu ce surcroît de provisions, le capitaine Pamphile jugea inutile de
+relâcher au cap de Bonne-Espérance, et laissant à droite les îles du
+prince Édouard, et à sa gauche la terre de Madagascar, il s'élança dans
+la mer des Indes.
+
+«La Roxelane marchait donc bravement vent arrière, filant ses huit
+noeuds à l'heure, ce qui, au dire des marins, est un fort joli train
+pour un bâtiment de commerce, lorsqu'un matelot des vigies cria des
+huniers:
+
+«--Une voile à l'avant!
+
+«Le capitaine Pamphile prit sa lunette, la braqua sur le bâtiment
+signalé, regarda à l'oeil nu, rebraqua de nouveau sa lunette; puis
+après, un instant d'examen attentif, il appela le second et lui remit
+silencieusement l'instrument entre les mains. Celui-ci le porta aussitôt
+à son oeil.
+
+«--Eh bien, Policar, dit le capitaine, lorsqu'il crut que celui auquel
+il adressait la parole avait eu le temps d'examiner à son aise l'objet
+en question, que dis-tu de cette patache?
+
+«--Ma foi, capitaine, je dis qu'elle a une drôle de tournure. Quant à
+son pavillon--il reporta la lunette à son oeil--le diable me brûle si je
+sais quelle puissance il représente: c'est un dragon vert et jaune, sur
+un fond blanc.
+
+«--Eh bien, saluez jusqu'à terre, mon ami; car vous avez devant vous un
+bâtiment appartenant au fils du soleil, au père et à la mère du genre
+humain, au roi des rois, au sublime empereur de la Chine et de la
+Cochinchine; et, de plus, je reconnais, à sa couronne arrondie et à sa
+marche de tortue, qu'il ne rentre pas à Pékin le ventre vide.
+
+«--Diable! diable! fit Policar en se grattant l'oreille.
+
+«--Que penses-tu de la rencontre?
+
+«--Je pense que ce serait drôle...
+
+«--N'est-ce pas?... Eh bien, moi aussi, mon enfant.
+
+«--Alors, il faut...?
+
+«--Monter la ferraille sur le pont et déployer jusqu'au dernier pouce de
+toile.
+
+«--Ah! il nous a aperçus à son tour.
+
+«--Alors, attendons la nuit, et, jusque-là, filons honnêtement notre
+câble, afin qu'il ne se doute de rien. Autant que je puis juger de sa
+marche, avant cinq heures, nous serons dans ses eaux; toute la nuit,
+nous naviguerons bord à bord, et, demain, dès le matin, nous lui dirons
+bonjour.
+
+«Le capitaine Pamphile avait adopté un système. Au lieu de lester son
+bâtiment avec des pavés ou des gueuses, il mettait à fond de cale une
+demi-douzaine de pierriers, quatre ou cinq caronades de douze et une
+pièce de huit allongée; puis, à tout hasard, il y ajoutait quelques
+milliers de gargousses, une cinquantaine de fusils, et une vingtaine de
+sabres d'abordage. Une occasion semblable à celle dans laquelle on se
+trouvait se présentait-elle, il faisait monter toutes ces bricoles sur
+le pont, assujettissait les pierriers et les caronades sur leurs pivots,
+traînait la pièce de huit sur l'arrière, distribuait les fusils à ses
+hommes, et commençait à établir ce qu'il appelait son système d'échange.
+Ce fut dans ces dispositions commerciales que le bâtiment chinois le
+trouva le lendemain.
+
+«La stupéfaction fut grande à bord du navire impérial. Le capitaine
+avait reconnu, la veille, un navire marchand, et s'était endormi
+là-dessus en fumant sa pipe à opium; mais voilà que, dans la nuit, le
+chat était devenu tigre, et qu'il montrait ses griffes de fer et ses
+dents de bronze.
+
+«On alla prévenir le capitaine Kao-Kiou-Koan de la situation dans
+laquelle on se trouvait. Il achevait un rêve délicieux: le fils du
+soleil venait de lui donner une de ses soeurs en mariage, de sorte qu'il
+se trouvait beau-frère de la lune.
+
+«Aussi eut-il beaucoup de peine à comprendre ce que lui voulait le
+capitaine Pamphile. Il est vrai que celui-ci lui parlait en provençal et
+que le nouveau marié répondait en chinois. Enfin, il se trouva, à bord
+de la Roxelane, un Provençal qui savait un peu de chinois, et, à bord du
+bâtiment du sublime empereur, un chinois qui parlait passablement
+provençal, de sorte que les deux capitaines finirent par s'entendre.
+
+«Le résultat du dialogue fut que la moitié de la cargaison du bâtiment
+impérial capitaine Kao-Kiou-Koan passa immédiatement à bord du brick de
+commerce la Roxelane capitaine Pamphile.
+
+«Et, comme cette cargaison se composait justement de café, de riz et de
+thé, il en résulta que le capitaine Pamphile n'eut besoin de relâcher ni
+à Moka, ni à Bombay, ni à Pékin; ce qui lui fit une grande économie de
+temps et d'argent.
+
+«Cela le rendit de si bonne humeur, qu'en passant à l'île Rodrigue, il
+acheta un perroquet.
+
+«Arrivé à la pointe de Madagascar, on s'aperçut qu'on allait manquer
+d'eau; mais, comme la relâche du cap Sainte-Marie n'était pas sûre, pour
+un bâtiment aussi chargé que l'était la Roxelane, le capitaine mit son
+équipage à la demi-ration, et résolut de ne s'arrêter que dans la baie
+d'Algoa. Comme il procédait au chargement des barriques, il vit
+s'avancer vers lui un chef de Gonaquas, suivi de deux hommes qui
+portaient sur leurs épaules, à peu près comme les envoyés des Hébreux la
+grappe de raisin de la terre promise, une magnifique dent d'éléphant:
+c'était un échantillon que le chef Outavari, ce qui veut dire, dans la
+langue gonaquas, fils de l'orient, apportait à la côte, espérant obtenir
+une commande dans la partie.
+
+«Le capitaine Pamphile examina l'ivoire, le trouva de première qualité,
+et demanda au chef gonaquas ce que lui coûteraient deux mille dents
+d'éléphant pareilles à celle qu'il lui montrait. Outavari répondit que
+cela lui coûterait au juste trois mille bouteilles d'eau-de-vie. Le
+capitaine voulut marchander; mais le fils de l'orient tint bon, en
+soutenant qu'il n'avait point surfait; de sorte que le capitaine fut
+obligé d'en venir où le nègre voulait l'amener; ce qui, au reste, ne lui
+coûta pas extrêmement, attendu qu'à ce prix il y avait à peu près dix
+mille pour cent à gagner. Le capitaine demanda quand pourrait se faire
+la livraison; Outavari exigea deux ans; ce délai cadrait admirablement
+avec les engagements du capitaine Pamphile; aussi les deux dignes
+négociants se serrèrent la main et se séparèrent enchantés l'un de
+l'autre.
+
+«Cependant, ce marché, tout avantageux qu'il était, tourmentait la
+conscience mercantile du digne capitaine; il réfléchissait, à part lui,
+que, s'il avait eu l'ivoire à si bon marché à la pointe orientale de
+l'Afrique, il devait le trouver à moitié prix à la pointe occidentale,
+puisque c'était surtout de ce côté que les éléphants étaient en si grand
+nombre, qu'ils avaient donné leur nom à une rivière. Il voulut donc en
+avoir le coeur net, et, arrivé sous le 30e degré de latitude, il ordonna
+de mettre le cap sur la terre; seulement, s'étant trompé de quatre ou
+cinq degrés, il aborda à l'embouchure de la rivière d'Orange, au lieu de
+celle des Éléphants.
+
+«Le capitaine Pamphile ne s'en inquiéta point autrement; les distances
+étaient si rapprochées, qu'elles ne devaient produire aucune variété
+dans le prix; en conséquence, il fit mettre la chaloupe en mer et
+remonta le fleuve jusqu'à la ville capitale des petits Namaquois, située
+à deux journées dans l'intérieur des terres. Il trouva le chef Outavaro
+revenant d'une grande chasse où il avait tué quinze éléphants. Les
+échantillons ne manquaient donc pas, et le capitaine put se convaincre
+qu'ils étaient encore supérieurs à ceux d'Outavari.
+
+Il en résulta entre Outavaro et le capitaine un marché beaucoup plus
+avantageux encore pour ce dernier que celui qu'il avait passé avec
+Outavari. Le fils de l'occident donnait au capitaine Pamphile deux mille
+défenses pour quinze cents bouteilles d'eau-de-vie; c'était un tiers
+meilleur marché que son confrère; mais, comme lui, il demandait deux ans
+pour confectionner sa fourniture. Le capitaine Pamphile n'apporta point
+de discussion à propos de ce délai; au contraire, il y trouvait une
+économie, c'était de ne faire qu'un voyage pour les deux chargements.
+Outavaro et le capitaine se serrèrent la main en signe de marché fait,
+et se quittèrent les meilleurs amis du monde. Et le brick la Roxelane
+reprit sa route vers l'Europe.»
+
+À ce moment de l'histoire de Jadin, la pendule sonna minuit, heure
+militaire pour presque tous ceux qui logeaient au-dessus du cinquième
+étage. Chacun se levait donc pour se retirer, lorsque Flers rappela au
+docteur Thierry qu'il restait une dernière vérification à faire. Le
+docteur prit le bocal, l'exposa à la vue de tous. Il n'y restait pas une
+seule mouche; en revanche, mademoiselle Camargo avait acquis le volume
+d'un oeuf de dinde, et semblait sortir d'un pot à cirage. Chacun
+s'éloigna en félicitant Thierry sur son immense érudition.
+
+Le lendemain, nous reçûmes une lettre ainsi conçue:
+
+«MM. Eugène et Alexandre Decamps ont l'honneur de vous faire part de la
+perte douloureuse qu'ils viennent de faire de mademoiselle Camargo,
+morte d'indigestion, dans la nuit du 2 au 3 mars. Vous êtes invité au
+repas funèbre qui aura lieu dans la maison mortuaire, le 6 du courant, à
+cinq heures précises du soir.»
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+_Comment Jacques Ier commença par plumer des poules et finit par plumer
+un perroquet._
+
+
+Aussitôt après le dîner funéraire, qui finit sur les sept ou huit heures
+du soir, Jadin, dont le récit dans la précédente séance avait inspiré le
+plus vif intérêt, fut invité à le continuer. Mademoiselle Camargo tout
+intéressante qu'elle était, n'avait pu, vu l'existence claustrale
+qu'elle avait menée pendant les six mois et un jour qu'elle avait habité
+l'atelier de Decamps, laisser de profonds souvenirs ni dans l'esprit ni
+dans le coeur des habitués. Thierry était celui de nous avec lequel elle
+avait eu le plus de relations: encore ces relations étaient-elles
+purement scientifiques; il en résulta que les regrets causés par sa mort
+furent de courte durée et effacés bientôt par l'immense avantage qu'en
+avait retiré la science. On comprendra donc facilement ce retour rapide
+à la curiosité que nous inspiraient les aventures de notre ami Jacques,
+racontées par un narrateur aussi fidèle, aussi consciencieux et aussi
+habile que Jadin, dont la réputation était déjà faite comme peintre par
+son beau tableau des _Vaches_ et, comme historien par son _Histoire du
+prince Henry_, ouvrage composé en collaboration avec M. Dauzats, et qui
+même avant sa publication, jouit déjà dans le monde de toute la
+réputation qu'il mérite. Jadin tira donc sans se faire prier son
+manuscrit de sa poche, et reprit l'histoire où il l'avait laissée.
+
+«Le perroquet qu'avait acheté le capitaine Pamphile était un cacatois de
+la plus belle espèce, au corps blanc comme la neige, au bec noir comme
+l'ébène, et à la crête jaune comme du safran, crête qui se relevait ou
+s'abaissait selon qu'il était de bonne ou de mauvaise humeur, et lui
+donnait tantôt l'air paterne d'un épicier coiffé de sa casquette, tantôt
+l'aspect formidable d'un garde national orné de son bonnet à poils.
+Outre ces avantages physiques, Catacoua avait une foule de talents
+d'agrément; il parlait également bien l'anglais, l'espagnol et le
+français, chantait le _God save the king_ comme lord Wellington, le
+_Pensativo estaba el cid_ comme don Carlos, et la _Marseillaise_ comme
+le général La Fayette. On comprend qu'avec de pareilles dispositions
+philologiques, il ne tarda point, tombé qu'il était entre les mains de
+l'équipage de la Roxelane, à étendre rapidement le cercle de ses
+connaissances; si bien qu'à peine se trouva-t-on, au bout de huit jours,
+en vue de l'île Sainte-Hélène, qu'il commençait à jurer très proprement
+en provençal, à la grande jubilation du capitaine Pamphile, qui, comme
+les anciens troubadours, ne parlait que la langue d'oc.
+
+«Aussi, quand le capitaine Pamphile avait passé en se réveillant
+l'inspection de son bâtiment, regardé si chaque homme était à son poste
+et chaque chose à sa place; lorsqu'il avait fait distribuer la ration
+d'eau-de-vie aux matelots et les coups de garcette aux mousses;
+lorsqu'il avait examiné le ciel, étudié la mer et sifflé le vent;
+lorsqu'il arrivait enfin avec cette sérénité de l'âme que donne la
+certitude d'avoir rempli ses devoirs, il allait à Catacoua, suivi de
+Jacques, qui grossissait à vue d'oeil, et qui partageait avec son rival
+emplumé toute l'affection du capitaine Pamphile, et lui donnait sa leçon
+de provençal; puis, s'il était content de son élève, il introduisait un
+morceau de sucre entre les barreaux de la cage, récompense à laquelle
+Catacoua paraissait très sensible, et dont Jacques se montrait fort
+jaloux; aussi, dès qu'un incident imprévu attirait le capitaine Pamphile
+d'un autre côté, Jacques s'approchait de la cage, et faisait si bien,
+que le morceau de sucre changeait habituellement de destination, au
+grand désespoir de Catacoua, qui, la patte en l'air et la crête dressée,
+faisait alors retentir l'air de ses chants les plus formidables ou de
+ses jurons les plus terribles; quant à Jacques, il restait d'un air
+innocent auprès de la prison où le volé faisait rage, fourrant,
+lorsqu'il n'avait pas le temps de le croquer, dans les poches de ses
+joues le corps du délit, qui y fondait tout doucement, tandis qu'il se
+grattait le côté, clignait béatement les yeux, forcé qu'il était, pour
+toute punition, de boire son sucre au lieu de le manger.
+
+«On comprend que cette atteinte à la propriété mobilière était des plus
+désagréables à Catacoua, et, sitôt que le capitaine Pamphile
+s'approchait de lui, il défilait tout son répertoire. Malheureusement,
+aucun de ses instituteurs ne lui avait appris à crier au voleur, de
+sorte que son maître prenait cette sortie, qui n'était autre chose
+qu'une dénonciation en forme, pour le plaisir que lui causait sa
+présence, et, convaincu qu'il avait mangé son dessert, se contentait de
+lui gratter délicatement la tête; ce que Catacoua appréciait jusqu'à un
+certain point, mais infiniment moins cependant que le morceau de sucre
+en question. Catacoua comprit donc qu'il fallait qu'il s'en remît à lui
+seul du soin de sa vengeance, et, un jour qu'après lui avoir volé le
+morceau, Jacques repassait la main à travers la cage pour en ramasser
+les miettes, Catacoua se laissa pendre par une patte, et, tout en ayant
+l'air de s'occuper de gymnastique, attrapa le pouce de Jacques et le
+mordit outrageusement. Jacques jeta un cri perçant, s'accrocha aux
+cordages, monta tant qu'il trouva du chanvre et du bois; puis,
+s'arrêtant sur le point le plus élevé du navire, il resta là piteusement
+cramponné de ses trois pattes au mât, et secouant la quatrième comme
+s'il eût tenu un goupillon.
+
+«À l'heure du dîner, le capitaine Pamphile siffla Jacques: mais Jacques
+ne répondit pas; ce silence était si contraire à ses habitudes
+hygiéniques, que le capitaine Pamphile commença à s'en inquiéter; il
+siffla derechef, et, cette fois, il entendit une espèce de grondement
+qui semblait lui répondre des nuages; il leva les yeux et aperçut
+Jacques, qui donnait la bénédiction _urbi et orbi_: alors il s'établit
+entre Jacques et le capitaine Pamphile un échange de signaux, dont le
+résultat fut que Jacques refusait obstinément de descendre. Le capitaine
+Pamphile, qui avait formé son équipage à une obéissance passive, et qui
+ne voulait pas que ses mesures de discipline fussent faussées par un
+singe, prit son porte-voix et appela Double Bouche. L'individu
+interpellé apparut incontinent, montant à reculons l'échelle de la
+cuisine, et s'approcha du capitaine à peu près comme le chien qu'on
+dresse, s'approche du garde qui le châtie; le capitaine Pamphile, qui ne
+se prodiguait pas avec ses inférieurs, montra au mousse le récalcitrant
+qui grimaçait sur la pointe de son mâtereau; Double-Bouche comprit à
+l'instant même ce qu'on demandait de lui, s'accrocha à l'échelle qui
+conduisait aux haubans, et se mit à grimper avec une agilité qui
+indiquait que le capitaine Pamphile, en honorant Double-Bouche de cette
+mission hasardeuse, avait fait un choix des plus judicieux.
+
+«Un autre point, mais qui reposait tout entier, je ne dirai pas sur
+l'étude du coeur, mais sur la connaissance de l'estomac, avait encore
+influencé la détermination du capitaine Pamphile; Double-Bouche était
+spécialement employé à la cuisine, fonctions honorables appréciées de
+tout l'équipage, et notamment de Jacques, qui affectionnait surtout
+cette partie du bâtiment; il s'était donc lié d'une amitié sympathique
+avec le nouveau personnage que nous venons d'introduire en scène, lequel
+devait le nom expressif qui avait remplacé son appellation patronymique,
+à la facilité que lui donnait son poste de dîner avant les autres; ce
+qui ne l'empêchait pas de dîner encore après les autres. Jacques avait
+donc compris Double-Bouche, de même que Double-Bouche avait compris
+Jacques, et il résulta, de cette appréciation mutuelle, qu'au lieu de
+chercher à fuir, ce qu'il n'eût pas manqué de faire si tout autre que
+Double-Bouche lui eut été envoyé, Jacques fit la moitié du chemin, et
+que les deux amis se rencontrèrent sur la barre du grand perroquet, et
+redescendirent immédiatement, l'un portant l'autre, sur le pont, où le
+capitaine Pamphile les attendait.
+
+«Le capitaine Pamphile ne connaissait qu'un remède aux blessures, de
+quelque nature qu'elles fussent: c'était une compresse d'eau-de-vie, de
+tafia ou de rhum; il trempa donc un linge dans le liquide précité et en
+enveloppa le doigt du blessé; au contact de l'alcool et de la chair
+vive, Jacques commença par faire une grimace atroce; mais, comme il vit,
+pendant que le capitaine Pamphile avait le dos tourné, Double-Bouche
+avaler vivement ce qui était resté du liquide dans le verre où l'on
+avait trempé le linge, il comprit que la liqueur, douloureuse comme
+médicament, pouvait être bienfaisante comme boisson; en conséquence, il
+approcha la langue de l'appareil, lécha délicatement la compresse, et,
+peu à peu, prenant goût à la chose, finit tout bonnement par sucer son
+pouce; il en résultat que, comme le capitaine Pamphile avait recommandé
+que l'on imbibât le bandage de dix minutes en dix minutes, et que l'on
+exécutait ponctuellement ses ordres, au bout de deux heures, Jacques
+commença à cligner des yeux et à dodeliner la tête, et que, comme le
+traitement allait toujours son train, et que Jacques appréciait de plus
+en plus le traitement, il finit par tomber ivre-mort entre les bras de
+son ami Double-Bouche, qui descendit le blessé dans la cabine et le
+coucha dans son propre lit.
+
+«Jacques dormit douze heures de suite: et, lorsqu'il se réveilla, la
+première chose qui frappa ses yeux fut son ami Double-Bouche occupé à
+plumer une poule. Ce spectacle n'était pas nouveau pour Jacques;
+cependant, il parut, cette fois, y donner une attention singulière; il
+se leva doucement, s'approcha les yeux fixes, examina le mécanisme à
+l'aide duquel le travailleur procédait, et demeura immobile et préoccupé
+pendant tout le temps que dura l'opération; la poule plumée, Jacques,
+qui se sentait la tête encore un peu lourde, monta sur le pont afin de
+prendre l'air.
+
+«Le vent continuait d'être favorable le lendemain, de sorte que le
+capitaine Pamphile, voyant que tout marchait au gré de ses voeux, et
+jugeant inutile de transporter à Marseille les poules qui restaient à
+bord et qu'il n'avait point d'ailleurs achetées dans un but de
+spéculation, donna ordre, sous prétexte que sa santé commençait à se
+déranger, qu'on lui servît tous les jours, outre sa tranche
+d'hippopotame et sa bouillabaisse, une volaille fraîche, bouillie ou
+rôtie. Cinq minutes après ces ordres donnés, les cris d'un canard que
+l'on égorgeait se firent entendre.
+
+À ce bruit, Jacques descendit de la grande vergue si rapidement, que
+quelqu'un qui n'aurait point connu son caractère égoïste, aurait cru
+qu'il courait au secours de la victime, et se précipita dans la cabine.
+Il y trouva Double-Bouche, qui remplissait consciencieusement son office
+de marmiton, en plumant la volaille jusqu'à ce qu'il ne lui restât plus
+le moindre duvet sur le corps; cette fois comme l'autre, Jacques parut
+prendre le plus grand intérêt à la chose; puis il remonta sur le pont,
+lorsqu'elle fut finie, s'approcha pour la première fois depuis son
+accident de la cage de Catacoua, tourna plusieurs fois autour de lui,
+tout en ayant soin de se tenir hors de la portée de son bec; puis enfin,
+saisissant le moment favorable, il attrapa une plume de sa queue, et la
+tira tant et si bien, malgré les battements d'ailes et les jurements de
+Catacoua, qu'elle finit par lui rester dans les mains. Cette expérience,
+si peu importante qu'elle parut au premier abord, sembla cependant faire
+grand plaisir à Jacques; car il se mit à danser sur ses quatre pieds,
+s'élevant et retombant à la même place, ce qui était de sa part la
+manifestation du plus suprême contentement.
+
+«Cependant on avait perdu de vue la terre, et l'on voguait à pleines
+voiles dans l'océan Atlantique; partout le ciel et l'eau, et, derrière
+l'horizon, le sentiment de l'immensité. De temps en temps, des oiseaux
+de mer au long vol, mais ceux-là seulement, passaient à perte de vue se
+rendant d'un continent à l'autre; aussi le capitaine Pamphile, se fiant
+à l'instinct animal qui devait apprendre à Catacoua que ses ailes
+étaient trop faibles pour se hasarder dans un long voyage, ouvrit-il la
+prison de son pensionnaire et lui donna-t-il liberté entière de voltiger
+dans les cordages. Catacoua en profita aussitôt pour monter jusqu'au mât
+de perroquet, et, arrivé là, joyeux jusqu'au ravissement, il se mit, à
+la grande satisfaction de l'équipage, à défiler tout son répertoire,
+faisant autant de bruit à lui tout seul que les vingt-cinq matelots qui
+le regardaient.
+
+«Pendant que cette parade se passait sur le pont, une scène d'un autre
+genre s'accomplissait dans la cabine. Jacques selon son habitude,
+s'était approché de Double-Bouche au moment de la plumaison; mais, cette
+fois, le mousse, qui avait remarqué l'attention de son camarade à le
+regarder faire, avait cru reconnaître en lui une vocation inconnue
+jusqu'alors pour l'office qu'il exerçait. Il en résulta qu'une pensée
+des plus heureuses vint à l'esprit de Double-Bouche: c'était d'employer
+désormais Jacques à plumer ses poules et ses canards, tandis que,
+changeant de rôle, lui se croiserait les bras et le regarderait faire.
+Double-Bouche était un de ces esprits décidés qui mettent le moins
+d'intervalle possible entre l'idée et l'exécution; aussi s'avança-t-il
+doucement vers la porte qu'il ferma, se munit-il à tout hasard d'un
+fouet qu'il passa dans la ceinture de sa culotte, en ayant soin d'en
+laisser le manche parfaitement visible, et, revenant immédiatement à
+Jacques, lui mit-il entre les mains le canard qui devait se déplumer
+dans les siennes, lui montrant du bout de l'index le manche du fouet
+qu'il comptait, en cas de discussion, prendre pour tiers arbitre.
+
+«Mais Jacques ne lui donna même pas la peine de recourir à cette
+extrémité; soit que Double-Bouche eut deviné juste, soit que le nouveau
+talent qu'il mettait Jacques à même d'acquérir parût à ce dernier le
+complément obligé de toute éducation, il prit le canard entre ses deux
+genoux, comme il avait vu faire à son instituteur, et il se mit à la
+besogne avec une ardeur qui dispensa Double-Bouche de toute voie de fait
+envers lui; vers la fin même, et lorsqu'il vit que les plumes
+disparaissaient, faisant place au duvet et le duvet à la chair, le
+sentiment qui l'animait s'éleva jusqu'à l'enthousiasme; si bien que,
+lorsque la besogne fut entièrement terminée, Jacques se mit à danser,
+comme il avait fait la veille à côté de la cage de Catacoua.
+
+De son côté, Double-Bouche était dans la joie; il ne se faisait qu'un
+reproche, c'était de ne pas avoir profité plus tôt des dispositions de
+son acolyte; mais il se promit bien de ne pas les laisser refroidir;
+aussi, le lendemain, à la même heure, dans les mêmes circonstances, et
+les mêmes précautions prises, il recommença la seconde représentation de
+la pièce de la veille; elle eut le même succès que la première; de sorte
+que, le troisième jour, Double-Bouche, reconnaissant Jacques comme son
+égal, lui noua son tablier de cuisine à la ceinture et lui confia
+entièrement la partie des dindons, des poules et des canards; Jacques se
+montra digne de sa confiance, et, au bout d'une semaine, il avait laissé
+son professeur bien loin derrière lui en promptitude et en habileté.
+
+«Cependant le brick marchait comme un navire enchanté: il avait dépassé
+la terre natale de Jacques, laissé à sa gauche et hors de vue les îles
+de Sainte-Hélène et de l'Ascension, et s'avançait à pleines voiles vers
+l'équateur; c'était pendant une de ces journées des tropiques où le ciel
+pèse sur la terre: le pilote seul était à la barre, la vigie dans les
+haubans, et Catacoua sur son mâtereau: quant au reste de l'équipage, il
+cherchait le frais partout où il croyait pouvoir le trouver, tandis que
+le capitaine Pamphile lui-même, étendu dans son hamac et fumant son
+gourgouri, se faisait éventer par Double-Bouche avec une queue de paon.
+Cette fois, par extraordinaire, Jacques, au lieu de plumer sa poule,
+l'avait reposée intacte sur une chaise, s'était dépouillé de son tablier
+de cuisine et paraissait comme tout le monde, ou accablé par la chaleur
+ou perdu dans ses réflexions. Cependant cette atonie fut de courte
+durée: il jeta autour de lui un regard rapide et intelligent; puis,
+comme effrayé de sa hardiesse, il ramassa une plume, la porta à sa
+gueule, la laissa retomber avec indifférence, se gratta le côté en
+clignant de l'oeil, et, d'un bond où l'observateur le plus méticuleux
+n'aurait pu voir que l'effet d'un caprice, il sauta sur le premier bâton
+de l'échelle: là, il s'arrêta encore un instant, regardant le soleil par
+les écoutilles, puis il se mit à monter nonchalamment sur le pont, comme
+un flâneur qui ne sait que faire, et qui s'en va cherchant des
+distractions sur le boulevard des Italiens.
+
+«Arrivé au dernier échelon, Jacques vit le pont abandonné: on eût dit un
+navire vide qui flottait au hasard. Cette solitude parut satisfaire
+Jacques au dernier degré; il se gratta le côté, fit claquer ses dents,
+cligna les yeux et exécuta deux petits sauts perpendiculaires, tout en
+ayant soin de chercher des yeux Catacoua, qu'il aperçut enfin à sa place
+accoutumée, battant des ailes et chantant à plein bec le _God save the
+king_. Alors Jacques parut ne plus s'occuper de lui; il monta sur les
+bastingages les plus éloignés du mât d'artimon, au haut duquel son
+ennemi était perché, gagna les vergues, s'arrêta un instant dans les
+huniers, grimpa au mât de misaine, se hasarda sur le cordage isolé qui
+conduit au mât d'artimon; arrivé au milieu de ce chemin tremblant, il se
+suspendit par la queue lâcha les quatre pattes et se balança la tête en
+bas, comme s'il ne fût venu que pour jouer à l'escarpolette. Puis,
+convaincu que Catacoua ne faisait aucune attention à lui, il s'en
+approcha doucement, tout en ayant l'air de penser à autre chose, et, au
+moment où son rival était au plus fort de sa chanson et de sa joie,
+criant à tue-tête et battant l'air de ses bras emplumés, comme un cocher
+qui se réchauffe, Jacques rompit son ariette et sa jubilation, en le
+saisissant vigoureusement de la main gauche par l'endroit où les ailes
+s'attachent au corps. Catacoua jeta un cri de détresse; mais personne
+n'y fit attention, tant l'équipage entier était accablé par la chaleur
+étouffante que versait à flots le soleil à son zénith.
+
+«--Tron de l'air! dit tout à coup le capitaine Pamphile, en voilà un de
+phénomène, de la neige sous l'équateur...
+
+«--Eh non! dit Double-Bouche, ça n'est pas de la neige; c'est... Ah!
+bagasse!
+
+«Et il s'élança dans l'escalier.
+
+«--Eh bien, qu'est-ce que c'est? dit le capitaine Pamphile se soulevant
+de son hamac.
+
+«--Ce que c'est, cria Double-Bouche du haut de son échelle, c'est
+Jacques qui plume Catacoua.
+
+«Le capitaine Pamphile fit retentir les échos de son bâtiment d'un des
+plus magnifiques jurons qui aient jamais été entendus sous l'équateur,
+et monta lui-même sur le pont, tandis que tout l'équipage réveillé en
+sursaut comme par l'explosion de la sainte-barbe, grimpait à son tour
+par tout ce que la carcasse du brick présentait d'ouvertures.
+
+«--Eh bien, drôle! cria le capitaine Pamphile saisissant un épissoir, et
+s'adressant à Double-Bouche, qu'est-ce que tu fais donc? Alerte! alerte!
+
+«Double-Bouche s'accrocha aux cordages et grimpa comme un écureuil; mais
+plus il mettait de promptitude, plus Jacques mettait d'activité: les
+plumes de Catacoua formaient un véritable nuage et tombaient comme la
+neige au mois de décembre; de son côté, Catacoua, en voyant s'approcher
+Double-Bouche, redoubla de cris; mais, au moment où son sauveur étendait
+le bras vers lui, Jacques, qui n'avait, jusqu'alors, paru faire aucune
+attention à ce qui se passait sur le navire, jugea que sa besogne
+habituelle était suffisamment faite, et lâcha son ennemi, auquel il ne
+restait plus que les plumes des ailes. Catacoua, troublé au plus haut
+degré par la douleur et par la crainte, oublia que le contre-poids de sa
+queue lui manquait, voleta un instant d'une manière grotesque, et finit
+par tomber à la mer, où il se noya, n'ayant point les pieds palmés.»
+
+--Flers, dit Decamps interrompant le lecteur, toi qui as une belle voix,
+crie donc à la petite fille de la portière de nous monter de la crème,
+nous n'en avons plus.
+
+
+
+
+Chapitre VII
+
+_Comment Tom embrassa la fille de la portière, qui montait de la crème,
+et quelle décision fut prise à propos de cet événement._
+
+
+Flers ouvrit la porte et s'avança sur l'escalier, afin de réclamer la
+chose demandée; puis il rentra sans s'apercevoir que Tom, qui l'avait
+suivi, était resté dehors; alors Jadin, qui s'était interrompu à la mort
+de Catacoua, fut prié de continuer sa lecture.
+
+--Ici, messieurs, dit-il en montrant le manuscrit terminé, la simple
+narration va se substituer aux mémoires écrits, en raison du peu
+d'importance des événements qu'il nous reste à raconter; l'offrande
+faite par Jacques aux dieux de la mer les rendit favorables au bâtiment
+du capitaine Pamphile, de sorte que le reste de la traversée s'accomplit
+sans autres aventures que celles que nous avons rapportées; un seul
+jour, on craignit un accident funeste pour Jacques. Voici à quelle
+occasion:
+
+«Le capitaine Pamphile, en passant à la hauteur du cap des Palmes, en
+vue de la Guinée supérieure, avait attrapé dans sa chambre un magnifique
+papillon, véritable fleur volante des tropiques, aux ailes diaprées et
+étincelantes comme la gorge d'un colibri. Le capitaine, ainsi que nous
+l'avons vu, ne négligeait rien de ce qui pouvait avoir une valeur
+quelconque à son retour en Europe; en conséquence, il avait pris son
+hôte imprudent avec les plus grandes précautions, afin de ne point
+miroiter le velours de ses ailes, et l'avait cloué avec une épingle
+contre le lambris de l'appartement. Il n'y a pas un de vous qui n'ait vu
+l'agonie d'un papillon, et qui, entraîné par le désir de conserver, dans
+une boîte ou sous un verre, ce gracieux enfant de l'été, n'ait étouffé
+sous ce désir la sensibilité de son coeur. Vous savez donc combien de
+temps lutte, en tournant sur le pivot qui lui traverse le corps, la
+pauvre victime qui meurt de sa beauté. Le papillon du capitaine Pamphile
+vécut ainsi plusieurs jours, battant des ailes comme s'il eût sucé le
+suc d'une fleur; ce mouvement attira l'attention de Jacques, qui le
+regarda du coin de l'oeil sans faire semblant de rien voir, mais qui,
+profitant d'un moment où le capitaine Pamphile avait le dos tourné,
+sauta contre la boiserie, et, jugeant de la bonté de l'animal par
+l'excellence de ses couleurs, le dévora avec sa gloutonnerie accoutumée.
+Le capitaine Pamphile se retourna aux bonds et aux culbutes que faisait
+Jacques; en avalant le papillon, il avait avalé l'épingle; l'arête de
+cuivre lui était demeurée dans la gorge; le malheureux étranglait.
+
+«Le capitaine, qui ne connaissait point la cause de ses grimaces et de
+ses contorsions, le crut en gaieté, et s'amusa un instant de sa folie;
+mais, voyant qu'elle se prolongeait indéfiniment, que la voix du sauteur
+imitait de plus en plus l'accent de Polichinelle, et qu'au lieu de sucer
+son pouce comme il avait coutume de le faire depuis son traitement, il
+se fourrait jusqu'au coude la main dans le gosier, il se douta qu'il y
+avait dans toutes ces gambades quelque chose de plus pressant que le
+désir de lui être agréable, et alla vers Jacques; le pauvre diable
+roulait des yeux qui ne laissaient aucun doute sur la nature des
+sensations qu'il éprouvait, de sorte que le capitaine Pamphile, voyant
+que décidément son singe bien-aimé allait passer de vie à trépas, appela
+le docteur de toute la force de ses poumons: non qu'il crût beaucoup à
+la médecine, mais afin de n'avoir rien à se reprocher.
+
+«La voix du capitaine Pamphile avait pris, en raison de l'intérêt qu'il
+portait à Jacques, un tel caractère de détresse, que non seulement le
+docteur, mais encore tous ceux qui l'entendirent, accoururent aussitôt;
+parmi les plus empressés se trouva Double-Bouche, qui, occupé de ses
+fonctions habituelles, en avait été tiré par l'appel du capitaine et
+était accouru tenant à la main un poireau et une carotte qu'il était en
+train d'éplucher; le capitaine n'eut pas besoin d'expliquer la cause de
+ses cris; il n'eut qu'à montrer Jacques, qui continuait de donner, au
+milieu de la chambre, les mêmes signes d'agitation et de douleur. Chacun
+s'empressa autour du malade, le docteur déclara qu'il était atteint
+d'une congestion cérébrale, maladie à laquelle était particulièrement
+fort sujette l'espèce des callitriches, qui, ayant pris l'habitude de se
+suspendre par la queue, est naturellement exposée à ce que le sang lui
+porte à la tête, qu'il fallait, en conséquence, saigner Jacques sans
+retard, mais que, dans tous les cas, comme il n'avait pas été appelé dès
+les premiers symptômes de l'accident, il ne répondait pas de le sauver;
+après ce préambule, il tira sa trousse, apprêta sa lancette, et
+recommanda à Double-Bouche de maintenir le patient, pour qu'il ne lui
+ouvrit pas une artère au lieu d'une veine.
+
+Le capitaine et l'équipage avaient grande confiance dans le docteur;
+aussi écoutèrent-ils avec un profond respect la dissertation
+scientifique dont nous avons rapporté le principal argument: il n'y eut
+que Double-Bouche qui secoua la tête en signe de doute. Double-Bouche
+avait une vieille haine contre le docteur: un jour que des prunes
+confites dont le capitaine Pamphile faisait le plus grand cas, attendu
+qu'elles lui venaient de son épouse, un jour donc que ces prunes,
+renfermées dans une armoire particulière avaient visiblement diminué de
+nombre, il avait rassemblé son équipage pour connaître les voleurs
+capables de porter la dent sur les provisions particulières du chef
+suprême de la Roxelane: chacun avait nié, et Double-Bouche comme les
+autres; cependant, comme celui-ci était coutumier du fait, le capitaine
+avait pris sa dénégation pour ce qu'elle valait, et avait demandé au
+docteur s'il n'y avait pas quelque moyen d'arriver à la vérité. Le
+docteur, dont la devise était celle de Jean-Jacques, _vitam impendere
+vero_, avait répondu que rien n'était plus facile, et qu'il y avait pour
+cela deux moyens infaillibles: le premier et le plus prompt était
+d'ouvrir le ventre à Double-Bouche, opération qui pouvait se faire en
+sept secondes; le second était de lui donner un vomitif qui, selon son
+gré de force entraînerait un délai plus ou moins long, mais qui, dans
+tous les cas, ne dépasserait pas une heure; le capitaine Pamphile, qui
+était l'homme des moyens doux, opta pour le vomitif; sa médecine fut
+immédiatement et de force administrée, puis le délinquant remis aux
+mains de deux matelots, qui eurent ordre précis de le garder à vue.
+
+«Trente-neuf minutes après, montre en main, le docteur entra avec cinq
+noyaux de prune, que, pour plus grande sûreté, Double-Bouche avait cru
+devoir avaler avec le reste, et qu'il venait de restituer à son corps
+défendant. Les preuves du délit étaient palpables, Double-Bouche ayant
+positivement déclaré n'avoir mangé depuis huit jours que des bananes et
+des figues d'Inde; aussi la punition ne se fit pas attendre; le coupable
+fut condamné à quinze jours de pain et d'eau, puis après chaque repas, à
+recevoir, à titre de dessert, vingt-cinq coups de garcette qui lui
+furent administrés régulièrement par le contremaître. Il était résulté
+de ce petit événement que Double-Bouche, comme nous l'avons dit,
+détestait cordialement le docteur, et ne laissait jamais, depuis cette
+époque, échapper une occasion de lui être désagréable.
+
+Aussi Double-Bouche fut-il le seul qui ne crut pas un mot de ce que
+disait le docteur: il y avait dans la maladie de Jacques des symptômes
+que Double-Bouche connaissait parfaitement pour les avoir éprouvés
+lui-même, lorsqu'il lui était arrivé, surpris au moment où il goûtait à
+la bouillabaisse du capitaine, d'avaler un morceau de poisson, sans
+prendre le temps d'en extraire les arêtes. Ses yeux se portèrent donc
+instinctivement autour de lui pour chercher, par analogie, ce qui avait
+pu tenter la gourmandise de Jacques. Le papillon et l'épingle avaient
+disparu; il n'en fallut pas davantage à Double-Bouche pour lui révéler
+la vérité tout entière: Jacques avait le papillon dans le ventre et
+l'épingle dans le gosier.
+
+«Aussi, lorsque le docteur, la lancette à la main, s'approcha de
+Jacques, que Double-Bouche tenait entre ses bras, celui-ci déclara-t-il,
+à la grande stupéfaction et au grand scandale du capitaine et de
+l'équipage, que le docteur s'était trompé; que Jacques n'était pas le
+moins du monde menacé d'apoplexie, mais bien de strangulation, et qu'il
+n'avait pas pour le moment le moindre épanchement au cerveau, mais une
+épingle qui lui barrait l'oesophage, employant pour Jacques le remède
+qu'il pratiquait ordinairement sur lui-même, lui enfonça, à plusieurs
+reprises, dans le gosier le poireau qu'il tenait par hasard à la main
+lorsqu'il était accouru aux cris du capitaine, de manière à faire
+glisser vers des voies plus larges le corps étranger qui était resté
+dans les voies étroites; puis, certain que l'opération avait réussi à
+son honneur, il posa au milieu de la chambre le moribond, qui, au lieu
+de continuer les gambades exagérées auxquelles tout l'équipage l'avait
+vu se livrer cinq minutes auparavant, resta assis un instant dans une
+tranquillité parfaite, comme pour s'assurer que la douleur avait bien
+disparu; puis cligna des yeux, puis se mit à se gratter le ventre d'une
+main, puis à danser sur ses pattes de derrière; ce qui était, comme nos
+lecteur le savent, le signe chez Jacques du parfait contentement. Mais
+ce n'était pas tout encore, Double-Bouche, pour porter le dernier coup à
+la réputation du docteur, tendit au convalescent la carotte qu'il avait
+apportée, de sorte que Jacques, qui était on ne peut plus friand de ce
+légume, s'en empara immédiatement, et donna la preuve en le grignotant
+sans retard et sans interruption, que les voies nutritives étaient
+parfaitement débarrassées, et ne demandaient pas mieux que de reprendre
+leur service. L'opérateur était triomphant. Quant au docteur, il se
+promit de prendre sa revanche, si Double-Bouche tombait malade; mais,
+pendant le reste de la route, Double-Bouche n'eut malheureusement, à la
+hauteur des Açores, qu'une petite indigestion qu'il traita lui-même à la
+manière des anciens Romains, en s'introduisant le doigt dans la bouche.
+
+«Le brick la Roxelane, capitaine Pamphile, après une heureuse traversée,
+arriva donc, le 30 septembre, dans le port de Marseille, où il se défit
+avantageusement du café, du thé et des épiceries qu'il avait échangés,
+dans l'archipel Indien, avec le capitaine Kao-Kiou-Koan; quant à Jacques
+Ier, il fut vendu, pour la somme de soixante et quinze francs, à Eugène
+Isabey, qui le céda pour une pipe turque à Flers, qui le troqua contre
+un fusil grec avec Decamps.
+
+«Et voilà comment Jacques passa des bords de la rivière Bango à la rue
+du faubourg Saint-Denis, n° 109 où son éducation acquit, grâce aux soins
+paternels de Fau, le degré de perfection que vous lui connaissez.»
+
+Jadin s'inclinait modestement au milieu des applaudissements de
+l'assemblée, lorsqu'un grand cri se fit entendre du côté de la porte:
+nous nous précipitâmes vers l'escalier, et nous trouvâmes la petite
+fille de la portière à moitié évanouie entre les bras de Tom, qui,
+effrayé de notre sortie inattendue, se mit à descendre l'escalier au
+galop. Au même instant, nous entendîmes un second cri plus perçant
+encore que le premier; une vieille marquise, qui demeurait depuis
+trente-cinq ans au troisième étage, attirée par le bruit, était sortie,
+son bougeoir à la main, s'était trouvée face à face avec le fugitif et
+s'était évanouie tout à fait. Tom remonta quinze marches, trouva la
+porte du quatrième ouverte, entra comme chez lui, et tomba au milieu
+d'un repas de noces. Pour le coup, ce furent des hurlements; les
+convives, mariés en tête, se précipitèrent sur l'escalier. Toute la
+maison, de la cave aux mansardes, se trouva en un instant échelonnée de
+palier en palier, chacun parlant à la fois, et, comme il arrive en
+pareille circonstance, personne ne s'entendant plus.
+
+Enfin, on remonta à la source: la petite fille qui avait donné l'alarme,
+raconta qu'elle grimpait sans lumière, la crème demandée à la main,
+lorsqu'elle s'était senti prendre la taille; croyant que c'était quelque
+locataire impertinent qui se permettait cette familiarité, elle avait
+riposté à la déclaration par un vigoureux soufflet; Tom avait répondu au
+soufflet par un grognement qui avait à l'instant même révélé son
+incognito; la petite fille, épouvantée de se trouver dans les griffes
+d'un ours, quand elle se croyait saisie par les bras d'un homme, avait
+jeté le cri qui nous avait fait sortir; notre sortie, comme nous l'avons
+dit avait effrayé Tom et l'effroi de Tom avait amené les événements
+subséquents, c'est-à-dire l'évanouissement de la marquise et la déroute
+de la noce.
+
+Alexandre Decamps, qui était plus particulièrement lié avec lui, se
+chargea de l'excuser auprès de la société, et, comme preuve de sa
+sociabilité, il offrit d'aller chercher Tom partout où il serait et de
+le ramener comme sainte Marthe avait ramené la tarasque avec une simple
+faveur bleue ou rose: un petit drôle de douze à quinze ans s'avança
+alors et lui présenta la jarretière de la mariée, qu'il venait de
+prendre sous la table pour en décorer les convives lorsque l'alerte
+avait été donnée. Alexandre prit le ruban, entra dans la salle à manger,
+et trouva Tom qui se promenait avec une adresse merveilleuse sur la
+table toute servie: il en était à son troisième baba.
+
+Ce nouveau délit le perdit: le marié avait malheureusement les mêmes
+goûts que Tom; il fit appel aux amateurs de baba; de violents murmures
+s'élevèrent aussitôt, que ne put calmer la docilité avec laquelle le
+pauvre Tom suivit Alexandre. À la porte, il rencontra le propriétaire, à
+qui la marquise venait de signifier qu'elle donnait congé; le marié, de
+son côté, déclara qu'il ne resterait pas un quart d'heure de plus dans
+la maison, si on ne lui faisait pas justice; le reste des locataires fit
+chorus. Le propriétaire pâlit en voyant d'avance sa maison vide; il
+signifia, en conséquence, à Decamps que, quel que fût son désir de le
+garder chez lui, cela devenait impossible, s'il ne se défaisait
+immédiatement d'un animal qui donnait, à pareille heure et dans une
+maison honnête, de si graves sujets de scandale. De son côté, Decamps,
+qui commençait à se dégoûter de Tom, ne fit de résistance que juste ce
+qu'il en fallait pour qu'on lui sût gré de céder. Il engagea sa parole
+d'honneur que, le lendemain, Tom quitterait le logement, et, pour
+rassurer les locataires qui demandaient que l'expropriation se fît à
+l'heure même, déclarant que, s'il y avait retard, ils ne coucheraient
+pas chez eux, il descendit dans la cour, fit, bon gré mal gré, entrer
+Tom dans une niche à chien, tourna l'ouverture contre une muraille, et
+chargea la niche de pavés.
+
+Cette promesse, qui venait de recevoir un commencement d'exécution si
+éclatant, parut suffisante aux plaignants; la petite fille de la
+portière essuya ses larmes, la marquise s'en tint à sa troisième attaque
+de nerfs, et le marié déclara magnanimement qu'à défaut de baba, il
+mangerait de la brioche. Chacun rentra chez soi, et, deux heures après,
+la tranquillité se trouva parfaitement rétablie.
+
+Quant à Tom, il essaya d'abord, comme Encelade, de se débarrasser de la
+montagne qui pesait sur lui; mais, voyant qu'il ne pouvait y réussir, il
+fit un trou au mur, et passa dans le jardin de la maison voisine.
+
+
+
+
+Chapitre VIII
+
+_Comment Tom démit le poignet d'un garde municipal, et d'où venait la
+frayeur que lui inspirait cette respectable milice._
+
+
+Le locataire du rez-de-chaussée du n° 111 ne fut pas médiocrement
+surpris de voir le lendemain matin, un ours se promener dans ses
+plates-bandes: il referma vivement la porte de son perron, qu'il avait
+ouverte à l'effet de se livrer au même exercice, et essaya de
+reconnaître, à travers les carreaux, par quelle voie ce nouvel amateur
+d'horticulture avait pénétré dans son jardin; malheureusement,
+l'ouverture était cachée par un massif de lilas, de sorte que
+l'inspection, si prolongée qu'elle fût, n'amena aucun résultat
+satisfaisant. Alors, comme le locataire du rez-de-chaussée du n° 111
+avait le bonheur d'être abonné au Constitutionnel, il se rappela avoir
+lu, quelques jours auparavant, sous la rubrique de Valenciennes, que
+cette ville avait été le théâtre d'un phénomène fort singulier: une
+pluie de crapauds était tombée avec accompagnement de tonnerre et
+d'éclairs, et cela en telle quantité, que les rues de la ville et les
+toits des maisons en avaient été couverts. Immédiatement après, le ciel,
+qui, deux heures auparavant, était gris de cendre, était devenu bleu
+indigo. L'abonné du Constitutionnel leva les yeux en l'air, et, voyant
+le ciel noir comme de l'encre et Tom dans son jardin, sans pouvoir se
+rendre compte de la manière dont il était entré, il commença à croire
+qu'un phénomène pareil à celui de Valenciennes était sur le point de se
+renouveler, avec cette seule différence qu'au lieu de crapauds, il
+allait pleuvoir des ours. L'un n'était pas plus étonnant que l'autre; la
+grêle était plus grosse et plus dangereuse: voilà tout. Préoccupé de
+cette idée, il se retourna vers son baromètre, l'aiguille indiquait
+pluie et tempête; en ce moment, le roulement de la foudre se fit
+entendre. La flamme bleuâtre d'un éclair pénétra dans l'appartement;
+l'abonné du Constitutionnel jugea qu'il n'y avait pas un instant à
+perdre, et, pensant qu'il allait y avoir concurrence, il envoya chercher
+par son valet de chambre le commissaire de police, et par sa cuisinière
+un caporal et neuf hommes, afin de se mettre à tout événement sous la
+protection de l'autorité civile et sous la garde de la force militaire.
+
+Cependant les passants, qui avaient vu sortir du n° 111 la cuisinière et
+le valet de chambre effarés, s'étaient assemblés devant la grande porte
+et se livraient aux conjectures les plus incohérentes; ils interrogèrent
+le portier; mais le portier, à son grand désappointement, n'en savait
+pas plus que les autres; tout ce qu'il put leur dire, c'est que
+l'alerte, quelle qu'elle fût, venait du corps de logis situé entre cour
+et jardin. En ce moment, l'abonné du Constitutionnel parut à la porte du
+perron qui donnait sur la cour, pâle, tremblant, et appelant à son aide;
+Tom l'avait aperçu à travers les carreaux, et, habitué à la société des
+hommes, il était arrivé en trottant, afin de faire connaissance avec
+lui; mais l'abonné du _Constitutionnel_, se méprenant à ses intentions,
+avait vu une déclaration de guerre dans ce qui n'était qu'une démarche
+de politesse, et avait prudemment battu en retraite. Arrivé à la porte
+de la cour, il avait entendu craquer les carreaux de la porte du jardin;
+alors la retraite s'était changée en véritable déroute, et le fuyard
+était apparu, comme nous l'avons dit, aux yeux des curieux et des
+badauds, donnant des signes visibles de la plus grande détresse et
+appelant au secours de toute la force de ses poumons.
+
+Or, il arriva ce qui arrive en pareille circonstance c'est qu'au lieu de
+répondre à l'appel qui lui était fait, la foule se dispersa; seul, un
+garde municipal, qui se trouvait dans les rangs, resta solide au poste,
+et, s'avançant vers l'abonné du _Constitutionnel_, il porta la main à
+son schako, et lui demanda en quoi il pouvait lui être agréable; mais
+celui auquel il s'adressait n'avait plus ni voix ni parole: il montra la
+porte qu'il venait d'ouvrir et le perron qu'il avait descendu avec tant
+de précipitation. Le garde municipal comprit que le danger venait de là,
+tira bravement son briquet, monta le perron, franchit la porte et se
+trouva dans l'appartement.
+
+La première chose qu'il aperçut en entrant dans le salon fut la figure
+bonasse de Tom, qui, debout sur ses pieds de derrière, avait passé la
+tête et les pattes de devant à travers une vitre, et qui, appuyé sur la
+traverse de bois, regardait curieusement l'intérieur de l'appartement
+qui lui était inconnu.
+
+Le garde municipal s'arrêta court, ne sachant, tout brave qu'il était,
+s'il devait avancer ou reculer; mais à peine Tom l'eut-il aperçu, que,
+fixant sur lui des yeux hagards, et soufflant bruyamment comme un buffle
+effrayé, il retira précipitamment sa tête du vasistas et se mit à fuir
+de toute la vitesse de ses quatre jambes vers le coin le plus reculé du
+jardin, en donnant des signes manifestes de terreur que lui inspirait
+l'uniforme municipal.
+
+Or, jusqu'à cette heure, nous avons présenté à nos lecteurs notre ami
+Tom comme un animal plein de raison et de sens il faut donc qu'ils nous
+permettent de nous interrompre un instant, malgré l'intérêt de la
+situation, pour leur raconter d'où lui venait cet effroi, que l'on
+pourrait croire prématuré, puisqu'il n'avait encore été provoqué par
+aucune démonstration hostile, et qui, par conséquent, pourrait nuire à
+la réputation irréprochable qu'il a laissée après lui.
+
+C'était un soir de carnaval de l'an de grâce 1831. Tom habitait Paris
+depuis six mois à peine, et déjà cependant la société artistique au
+milieu de laquelle il vivait l'avait civilisé au point que c'était un
+des ours les plus aimables que l'on pût voir: il allait ouvrir la porte
+quand on sonnait, montait la garde des heures entières debout sur ses
+pieds de derrière, une hallebarde à la main, et dansait le _menuet_
+d'Exaudet, en tenant, avec une grâce infinie, un manche à balai derrière
+sa tête. Il avait passé la journée à se livrer à ces exercices
+innocents, à la grande satisfaction de l'atelier, et venait de
+s'endormir du sommeil du juste dans l'armoire qui lui servait de niche,
+lorsque l'on frappa à la porte de la rue. Au même instant, Jacques donna
+des signes de joie si manifestes, que Decamps devina que c'était son
+instituteur bien-aimé qui lui venait faire visite.
+
+En effet, la porte s'ouvrit: Fau parut, habillé en paillasse, et
+Jacques, selon son habitude, s'élança dans ses bras.
+
+--C'est bien, c'est bien!... dit Fau en posant Jacques sur la table et
+en lui mettant sa canne entre les mains: vous êtes une charmante bête.
+Portez armes! présentez arme! en joue, feu! À merveille! Je vous ferai
+faire un uniforme complet de grenadier, et vous monterez la garde à ma
+place. Mais ce n'est pas à vous que j'ai affaire dans ce moment-ci,
+c'est à votre ami Tom. Où est l'animal demandé?
+
+--Mais dans sa niche, je crois, répondit Decamps.
+
+--Tom, ici, Tom! cria Fau.
+
+Tom fit entendre un grognement sourd, qui indiquait qu'il avait
+parfaitement compris que c'était de lui qu'il s'agissait, mais qu'il
+n'était nullement pressé de se rendre à l'invitation.
+
+--Eh bien, dit Fau, est-ce comme cela que l'on obéit quand je parle?
+Tom, mon ami, ne me forcez pas d'employer des moyens violents.
+
+Tom allongea une patte, qui sortit de son armoire sans qu'on aperçut
+aucune autre partie de sa personne, et se mit à bailler d'une manière
+plaintive et prolongée, comme un enfant qu'on réveille, et qui n'ose pas
+protester autrement contre la tyrannie de son professeur.
+
+--Où est le manche à balai? dit Fau en donnant à sa voix l'accent de la
+menace, et en remuant avec fracas les arcs sauvages, les sarbacanes et
+les lignes à pêcher entassés derrière la porte.
+
+--Présent! cria Alexandre en montrant Tom, qui, à ce bruit bien connu,
+s'était vivement levé et s'approchait de Fau en se dandinant d'un air
+innocent et paterne.
+
+--À la bonne heure! dit Fau; soyez donc aimable, quand on vient exprès
+pour vous du café Procope au faubourg Saint-Denis.
+
+Tom secoua la tête de haut en bas et de bas en haut.
+
+--C'est cela. Maintenant, donnez une poignée de main à vos amis. À
+merveille.
+
+--Est-ce que tu l'emmènes? dit Decamps.
+
+--Un peu, répondit Fau, et que nous allons lui procurer de l'agrément
+encore.
+
+--Et où allez-vous ensemble?
+
+--Au bal masqué, rien que cela... Allons, allons Tom, en route mon ami.
+Nous avons un fiacre à l'heure.
+
+Et comme si Tom eût comprit la valeur de ce dernier argument, il
+descendit les escaliers quatre à quatre, suivi de son introducteur.
+Arrivé au fiacre, le cocher ouvrit la portière, abaissa le marchepied,
+et Tom, guidé par Fau, monta dans l'équipage comme s'il n'avait pas fait
+autre chose toute sa vie.
+
+--Ah ben, en v'là un drôle de déguisement! dit le cocher; c'est qu'on
+dirait un ours tout de même. Où faut-il vous conduire, mes bourgeois?
+
+--À l'Odéon, répondit Fau.
+
+--Grooonnn! fit Tom.
+
+--Allons, allons, ne nous fâchons pas, dit le cocher; quoiqu'il y ait
+une trotte, on y arrivera, c'est bon.
+
+En effet, une demi-heure après, le fiacre s'arrêtait à la porte du
+théâtre. Fau descendit le premier et paya le cocher; puis il donna la
+main à Tom, prit deux billets au bureau, et entra dans la salle sans que
+le contrôleur fît la moindre observation.
+
+Au deuxième tour de foyer, on commença à suivre Tom. La vérité avec
+laquelle le nouveau venu imitait l'allure de l'animal dont il portait la
+peau avait frappé quelques amateurs d'histoire naturelle. Les curieux
+s'approchèrent donc de plus en plus, et, voulant s'assurer que son
+talent d'observation s'étendait jusqu'à la voix, il lui tirèrent les
+poils de la queue ou lui pincèrent la peau de l'oreille.
+
+--Grrrooon! fit Tom.
+
+Un cri d'admiration s'éleva dans la société: c'était à s'y méprendre.
+
+Fau conduisit Tom au buffet, lui offrit quelques petits gâteaux, dont il
+était très friand, et qu'il absorba avec une voracité si bien imitée,
+que la galerie en pouffa de rire; puis il lui versa un verre d'eau que
+Tom prit avec délicatesse entre ses pattes, ainsi qu'il avait l'habitude
+de le faire quand Decamps lui accordait par hasard l'honneur de
+l'admettre à sa table, et l'avala d'un trait. Alors l'enthousiasme fut à
+son comble.
+
+C'est au point que, lorsque Fau voulut quitter le buffet, il se trouva
+enfermé dans un cercle si serré, qu'il commença à craindre qu'il ne prit
+envie à Tom, pour en sortir, d'appeler à son secours ses dents et ses
+griffes, ce qui aurait compliqué la chose; il le conduisit, en
+conséquence, dans un coin, lui appuya le dos dans l'angle et lui ordonna
+de se tenir tranquille jusqu'à nouvel ordre. C'était, comme nous l'avons
+dit, un genre d'exercice très familier à Tom, que celui de monter sa
+garde, en ce qu'il était parfaitement approprié à l'indolence de son
+caractère. Aussi, plus fidèle observateur de sa consigne que beaucoup de
+gardes nationaux de ma connaissance, faisait-il en ce cas patiemment sa
+faction jusqu'à ce qu'on vînt le relever. Un arlequin offrit alors sa
+batte pour compléter la parodie, et Tom posa gravement sa lourde patte
+sur son fusil de bois.
+
+--Savez-vous, dit Fau à l'obligeant enfant de Bergame à qui vous venez
+de prêter votre batte?
+
+--Non, répondit l'arlequin.
+
+--Vous ne devinez pas?
+
+--Pas le moins du monde.
+
+--Voyons, regardez bien. À la grâce de ces mouvements, à son cou
+systématiquement penché sur l'épaule gauche, comme celui d'Alexandre le
+Grand, à l'imitation parfaite de l'organe... comment!... vous ne
+reconnaissez pas?
+
+--Parole d'honneur, non!
+
+--Odry, dit mystérieusement Fau; Odry, avec son costume de l'ours et le
+Pacha.
+
+--Mais non, il joue l'ourse blanche.
+
+--Justement! il a pris la peau de Vernet pour se déguiser.
+
+--Oh! farceur! dit l'arlequin.
+
+--Grrrooon! fit Tom.
+
+--Maintenant, je reconnais sa voix, dit l'interlocuteur de Fau; oh!
+c'est étonnant que je n'aie pas deviné plus tôt. Dites-lui de la
+déguiser davantage.
+
+--Oui, oui, répondit Fau en se dirigeant vers la salle; mais il ne
+faudrait pas trop l'ennuyer pour qu'il fût drôle. Je tâcherai qu'il
+danse le menuet.
+
+--Oh! vraiment?
+
+--Il me l'a promis. Dites cela à vos amis, afin qu'on ne lui fasse pas
+de mauvaises farces.
+
+--Soyez tranquille.
+
+Fau traversa le cercle, et l'arlequin, enchanté, alla de masque en
+masque annoncer la nouvelle et répéter les recommandations: alors chacun
+s'éloigna discrètement. En ce moment, le signal du galop se fit
+entendre, et le foyer tout entier se précipita dans la salle; mais,
+avant de suivre ses compagnons, le facétieux arlequin s'avança vers Tom,
+sur la pointe du pied, et, se penchant à son oreille:
+
+--Je te connais, beau masque, lui dit-il.
+
+--Grooonnn! fit Tom.
+
+--Oh! tu as beau faire gron gron, tu danseras le menuet: n'est-ce pas
+que tu danseras le menuet, Marécot de mon coeur?
+
+Tom fit aller sa tête de haut en bas et de bas en haut, selon son
+habitude lorsqu'on l'interrogeait, et l'arlequin, satisfait de cette
+réponse affirmative, se mit en quête d'une Colombine pour danser
+lui-même le galop.
+
+Pendant ce temps, Tom était resté en tête-à-tête avec la limonadière,
+immobile à son poste, mais les yeux invariablement fixés sur le
+comptoir, où s'élevaient en pyramides des piles de gâteaux. La
+limonadière remarqua cette attention continue, et, voyant un moyen de
+placer sa marchandise, elle prit une assiette et avança la main: Tom
+étendit la patte, prit délicatement un gâteau, puis un second, puis un
+troisième; la limonadière ne se lassait pas d'offrir, Tom ne se lassait
+pas d'accepter, et il résulta de cet échange de procédés qu'il entamait
+sa seconde douzaine lorsque le galop finit et que les danseurs
+rentrèrent dans le foyer. Arlequin avait recruté une bergère et une
+pierrette, et il amenait ces dames pour danser le menuet.
+
+Alors, en sa qualité de vieille connaissance, il s'approcha de Tom, lui
+dit quelques mots à l'oreille; Tom, que les gâteaux avaient mis d'une
+humeur charmante, répondit par un de ses plus aimables grognements.
+L'arlequin se tourna vers la galerie et annonça que le seigneur Marécot
+se rendait avec le plus grand plaisir à la demande de la société. À ces
+mots, les applaudissements éclatèrent, les cris «Dans la salle! dans la
+salle!» se firent entendre; la pierrette et la bergère prirent Tom
+chacune par une patte; Tom, de son côté, en cavalier galant, se laissa
+conduire, regardant tour à tour et d'un air étonné ses deux danseuses,
+avec lesquelles il se trouva bientôt au milieu du parterre. Chacun prit
+place, les uns dans les loges, les autres aux galeries; la plus grande
+partie faisait cercle; l'orchestre commença.
+
+Le menuet était le triomphe de Tom, et le chef-d'oeuvre chorégraphique
+de Fau. Aussi le succès se déclara-t-il dès les premières passes et
+alla-t-il croissant; aux dernières figures, c'était du délire. Tom fut
+emporté en triomphe dans une avant-scène; puis la bergère détacha sa
+couronne de roses et la lui posa sur la tête; toute la salle battit des
+mains et une voix alla jusqu'à crier dans son enthousiasme:
+
+--Vive Marécot Ier!
+
+Tom s'appuya sur la balustrade de sa loge avec une grâce toute
+particulière; au même instant, les premières mesures de la contredanse
+se firent entendre, chacun se précipita vers le parterre, à l'exception
+de quelques courtisans du nouveau roi, qui restèrent près de lui, dans
+l'espérance de lui accrocher un billet de spectacle; mais, à toutes
+leurs demandes, Tom ne répondit pas autre chose que son éternel
+grooonnn.
+
+Comme la plaisanterie commençait à devenir monotone, on s'éloigna peu à
+peu de l'obstiné ministre du grand Schahabaham, en reconnaissant ses
+talents pour la danse de corde, mais en le déclarant fort insipide dans
+la conversation. Bientôt trois ou quatre personnes à peine s'occupèrent
+de lui; une heure après, il était complètement oublié: ainsi passe la
+gloire du monde.
+
+Cependant l'heure de se retirer était venue; le parterre
+s'éclaircissait, les loges étaient vides. Quelques rayons blafards de
+jour se glissaient dans la salle à travers les fenêtres du foyer,
+lorsque l'ouvreuse, en faisant sa tournée, entendit sortir de
+l'avant-scène des premières un ronflement qui dénonçait la présence de
+quelque masque attardé; elle ouvrit la porte et trouva Tom, qui, fatigué
+de la nuit orageuse qu'il avait passée, s'était retiré dans le fond de
+sa loge et se livrait aux douceurs du sommeil. La consigne sur ce point
+est sévère, et l'ouvreuse est esclave de la consigne; elle entra donc,
+et, avec la politesse qui caractérise cette classe estimable de la
+société à laquelle elle avait l'honneur d'appartenir, elle fit observer
+à Tom qu'il était près de six heures du matin, heure raisonnable pour
+rentrer chez soi.
+
+--Grooonnn! fit Tom.
+
+--J'entends bien, répondit l'ouvreuse: vous dormez, mon brave homme;
+mais vous serez encore mieux dans votre lit; allez, allez. Votre femme
+doit être inquiète. Il n'entend pas, ma parole d'honneur! A-t-il le
+sommeil dur!
+
+Elle lui frappa sur l'épaule.
+
+--Grooonnn!
+
+--C'est bon, c'est bon. Ce n'est plus le moment d'intriguer; d'ailleurs,
+on vous connaît, beau masque. Tenez, voilà qu'on baisse la rampe et
+qu'on éteint le lustre. Voulez-vous qu'on aille chercher un fiacre?
+
+--Grooonnn!
+
+--Allons, allons, allons, la salle de l'Odéon n'est pas une auberge; en
+route! Ah! c'est comme cela que vous le prenez? oh! monsieur Odry, fi
+donc! À une ancienne artiste! Eh bien, monsieur Odry, je vais appeler la
+garde; le commissaire de police n'est pas couché encore. Ah! vous ne
+voulez pas vous conformer aux règlements? vous me donnez des coups de
+poing?... Vous battez une femme? Ah! nous allons voir. Monsieur le
+commissaire! monsieur le commissaire!
+
+--Qu'est-ce qu'il y a? répondit le pompier de garde.
+
+--À moi, monsieur le pompier! à moi! cria l'ouvreuse.
+
+--Ohé! les municipaux!...
+
+--Qu'est-ce? dit la voix du sergent qui commandait la patrouille.
+
+--C'est la mère Chose qui appelle au secours, à l'avant-scène des
+premières.
+
+--On y va.
+
+--Par ici, monsieur le sergent! par ici! cria l'ouvreuse.
+
+--Voilà, voilà, voilà. Où êtes-vous, l'amour?
+
+--N'ayez pas peur, il n'y a pas de marches. Par ici là! par ici! Il est
+dans le coin, contre la porte de communication du théâtre. Oh! le
+bandit! c'est qu'il est fort comme un Turc.
+
+--Grooonnn! fit Tom.
+
+--Tenez, l'entendez-vous? Je vous demande un peu si c'est une langue de
+chrétien.
+
+--Allons, mon ami, dit le sergent, dont les yeux habitués à l'ombre
+commençaient à distinguer Tom dans l'obscurité. Nous savons tous ce que
+c'est d'être jeune, et, tenez, moi comme un autre, j'aime à rire,
+n'est-ce pas la petite mère? mais je suis esclave des règlements;
+l'heure de rentrer au corps de garde paternel ou conjugal est arrivée;
+pas accéléré, en avant, marche! et vivement du pied gauche.
+
+--Grooonnn!
+
+--C'est très joli, et nous imitons à merveille le cri des animaux; mais
+passons à un autre genre d'exercice. Allons, allons, camarade, sortons
+de bonne volonté. Ah! nous ne voulons pas? nous faisons le méchant? Bon,
+bon, bon, nous allons rire. Empoignez-moi ce gaillard-là, et à la porte.
+
+--Il ne veut pas marcher, sergent.
+
+--Eh bien, mais pourquoi avons-nous des crosses à nos fusils? Allons,
+allons, dans les reins et dans le gras des jambes.
+
+--Grooonnn! grooonnn! grooonnn!
+
+--Tapez dessus, tapez dessus.
+
+--Dites donc, sergent, dit un des municipaux, m'est avis que c'est un
+ours véritable: je viens de l'empoigner au collet et la peau tient à la
+chair.
+
+--Alors, si c'est un ours, les plus grands ménagements pour l'animal:
+son propriétaire nous le ferait payer. Allez chercher la lanterne du
+pompier.
+
+--Grooonnn!
+
+--C'est égal, ours ou non, dit un des soldats, il a reçu une bonne
+volée, et, s'il a de la mémoire, il se souviendra de la garde
+municipale.
+
+--Voilà l'objet demandé, dit un membre de la patrouille en apportant la
+lanterne.
+
+--Approchez la lumière du visage du prévenu.
+
+Le soldat obéit.
+
+--C'est un museau, dit le sergent.
+
+--Jésus, mon Dieu! dit l'ouvreuse en se sauvant, un vrai ours!
+
+--Eh bien, oui, un vrai ours. Faut voir s'il a des papiers, et le
+reconduire à son domicile; il y aura probablement récompense; cet animal
+se sera égaré, et, comme il aime la société il sera entré au bal de
+l'Odéon.
+
+--Grooonnn!
+
+--Voyez-vous, il répond à la chose.
+
+--Tiens, tiens, tiens, fit un des soldats.
+
+--Qu'y a-t-il?
+
+--Il a un petit sac pendu au cou.
+
+--Ouvrez le sac.
+
+--Une carte!
+
+--Lisez la carte.
+
+Le soldat prit et lut:
+
+«Je m'appelle Tom; je demeure rue du Faubourg-Saint-Denis, n° 109; j'ai
+cent sous dans ma bourse, quarante sous pour le fiacre, trois francs
+pour ceux qui me reconduiront.»
+
+--En vérité Dieu, voilà les cent sous! s'écria le municipal.
+
+--Ce citoyen est parfaitement en règle, dit le sergent. Deux hommes de
+bonne volonté pour le reconduire à son domicile politique.
+
+--Voilà, dirent en choeur les municipaux.
+
+--Pas de passe-droit. Tout à l'ancienneté. Que les deux plus chevronnés
+jouissent du bénéfice de la chose. Allez, mes enfants.
+
+Deux gardes municipaux s'avancèrent vers Tom, lui passèrent au cou une
+corde à laquelle ils firent faire, pour plus grande précaution, trois
+tours autour du museau. Tom ne fit aucune résistance: les coups de
+crosse l'avaient rendu souple comme un gant. Arrivé à quarante pas de
+l'Odéon:
+
+--Bah! dit un des gardes, le temps est beau; si nous ne prenions pas le
+fiacre, ça promènerait le bourgeois.
+
+--Et puis nous aurions chacun quarante sous au lieu de trente.
+
+--Une demi-heure après, ils étaient à la porte du n° 109. Au troisième
+coup, la portière vint ouvrir elle-même, à moitié endormie.
+
+--Tenez, la mère l'Éveillée, dit un des gardes municipaux, voilà un de
+vos locataires. Reconnaissez-vous le particulier comme faisant partie de
+votre ménagerie?
+
+--Tiens, je crois bien, dit la portière; c'est l'ours de M. Decamps.
+
+Le même jour, on porta au domicile d'Odry une note de petits gâteaux, se
+montant à sept francs cinquante centimes. Mais le ministre de
+Schahabaham Ier prouva facilement son alibi; il était de garde aux
+Tuileries.
+
+Quant à Tom, il avait gardé, à compter de ce jour, une grande frayeur de
+ce corps respectable qui lui avait donné des coups de crosse dans les
+reins, et qui l'avait fait marcher à pied, quoiqu'il eût payé son
+fiacre.
+
+On ne s'étonnera donc pas qu'en voyant apparaître, à la porte d'entrée
+du salon, la figure du municipal, il ait à l'instant battu en retraite
+jusqu'au plus profond du jardin. Rien ne donne du coeur à un homme comme
+de voir reculer son ennemi. D'ailleurs, ainsi que nous l'avons dit, le
+garde municipal ne manquait pas de courage: il se mit donc à la
+poursuite de Tom, qui, acculé dans son coin, essaya d'abord de grimper
+contre le mur, et, voyant, après deux ou trois essais, que la tentative
+était illusoire, il se dressa sur ses pattes de derrière et se prépara à
+faire bonne défense, utilisant en cette circonstance les leçons de
+boxing que lui avait données son ami Fau.
+
+Le municipal, de son côté, se mit en garde et attaqua son adversaire
+dans toutes les règles de l'art. À la troisième passe, il fit feinte du
+coup de tête et porta le coup de cuisse; Tom arriva à la parade de
+seconde. Le municipal menaça Tom d'un coup droit; Tom revint en garde,
+fit un coupé sur les armes, et, attrapant de toute la force de son poing
+la garde du sabre de son ennemi, il lui renversa si violemment la main,
+qu'il lui luxa le poignet. Le municipal laissa tomber son sabre, et se
+trouva à la merci de son adversaire.
+
+Heureusement pour lui et malheureusement pour Tom, le commissaire
+arrivait en ce moment; il vit l'acte de rébellion qui venait d'avoir
+lieu contre la force armée, tira de sa poche son écharpe, la roula trois
+fois autour de son ventre, et, se sentant soutenu par la garde, fit
+descendre le caporal et les neuf hommes dans le jardin, leur ordonna de
+se ranger en bataille, et demeura sur le perron pour commander le feu.
+Tom préoccupé de ces dispositions, laissa le municipal battre en
+retraite, portant sa main droite dans sa main gauche, et resta debout et
+immobile contre le mur.
+
+Alors l'interrogatoire commença: Tom, accusé de s'être introduit
+nuitamment avec effraction dans une maison habitée et d'avoir commis sur
+la personne d'un agent public une tentative de meurtre qui n'avait
+échoué que par des circonstances indépendantes de sa volonté, n'ayant pu
+produire de témoin à décharge, fut condamné à la peine de mort; en
+conséquence, le caporal fut invité à procéder à l'exécution, et donna
+l'ordre aux soldats de préparer leurs armes.
+
+Alors il se répandit dans la foule accourue à la suite de la patrouille
+un grand silence, et la voix seule du caporal se fit entendre: il
+commanda les unes après les autres toutes les évolutions de la charge en
+douze temps. Cependant, après le mot en joue, il crut devoir se
+retourner une dernière fois vers le commissaire; alors un murmure de
+compassion circula parmi les assistants, mais le commissaire de police,
+qu'on avait dérangé au milieu de son déjeuner, fut inexorable; il
+étendit la main en signe de commandement.
+
+--Feu! dit le caporal.
+
+Les soldats obéirent, et le malheureux Tom tomba percé de huit balles.
+
+En ce moment, Alexandre Decamps rentrait avec une lettre de M. Cuvier,
+qui ouvrait à Tom les portes du Jardin des Plantes, et qui lui assurait
+la survivance de Martin.
+
+
+
+
+Chapitre IX
+
+_Comment le capitaine Pamphile apaisa une sédition à bord du brick la
+Roxelane, et de ce qui s'ensuivit._
+
+
+Tom était originaire du Canada: il appartenait à cette race herbivore,
+habituellement circonscrite dans les montagnes situées entre New-York et
+le lac Ontario, et qui, l'hiver, lorsque la neige la chasse de ses pics
+glacés, se hasarde à descendre parfois en bandes affamées jusque dans
+les faubourgs de Portland et de Boston.
+
+Maintenant, si nos lecteurs tiennent à savoir comment, des bords du
+fleuve Saint-Laurent, Tom était passé sur les rives de la Seine, qu'ils
+aient la bonté de se reporter à la fin de l'année 1829 et de nous suivre
+jusqu'à l'extrémité de l'océan Atlantique, entre l'Islande et la pointe
+du cap Farewell. Là, nous leur montrerons, marchant avec cette allure
+honnête qu'ils lui connaissent, le brick de notre ancien ami le
+capitaine Pamphile, qui, dérogeant cette fois à son goût pour l'orient,
+a remonté vers le pôle, non pas afin d'y chercher, comme Ross ou Parry,
+un passage entre l'île Melvil et la terre de Banks, mais dans un but
+plus utile et surtout plus lucratif: le capitaine Pamphile ayant deux
+années d'attente encore pour que son ivoire fût prêt, en avait profité
+pour essayer de naturaliser dans les mers du Nord le système d'échange
+que nous lui avons vu pratiquer avec tant de succès vers l'archipel
+Indien. Ce théâtre de ses anciens exploits devenait plus stérile,
+attendu ses fréquents colloques avec les navires en croisière sous cette
+latitude, et, d'ailleurs, il avait besoin de changer d'air. Seulement,
+cette fois, au lieu de chercher des épiceries ou du thé, c'était à
+l'huile de baleine que le capitaine Pamphile avait particulièrement
+affaire.
+
+Avec le caractère donné de notre brave flibustier, on comprend qu'il ne
+s'était pas amusé à recruter son équipage de matelots baleiniers, ni à
+surcharger son bâtiment de chaloupes, de cordages et de harpons. Il
+s'était contenté de visiter, au moment de se mettre en mer, les
+pierriers, les caronades et la pièce de huit qui, comme nous l'avons
+dit, lui servaient de lest; il avait passé l'inspection des fusils et
+fait donner le fil aux sabres d'abordage, s'était muni de vivres pour
+six semaines, avait franchi le détroit de Gibraltar, et, vers le mois de
+septembre, c'est-à-dire au moment où la pêche est en pleine activité il
+était arrivé vers le 60e degré de latitude, et avait incontinent
+commencé à exercer son industrie.
+
+Comme nous l'avons vu, le capitaine Pamphile aimait fort la besogne
+faite. Aussi c'était particulièrement aux bâtiments qu'il reconnaissait,
+à leur marche, pour être convenablement chargés, qu'il s'adressait de
+préférence. Nous savons quelle était sa manière de traiter dans ces
+circonstances délicates; il n'y avait apporté aucun changement, malgré
+la différence des localités: il est donc inutile de la rappeler à nos
+lecteurs; nous nous contenterons, en conséquence, de leur faire part de
+sa parfaite réussite. Aussi revenait-il avec une cinquantaine, tout au
+plus, de tonneaux vides, lorsqu'en passant à la hauteur du banc de
+Terre-Neuve, le hasard fit qu'il rencontra un navire qui revenait de la
+pêche de la morue. Le capitaine Pamphile, tout en se livrant aux grandes
+spéculations, ne méprisait pas, comme nous l'avons vu, les petites. Il
+ne négligea donc point cette occasion de compléter son chargement. Les
+cinquante tonneaux vides passèrent à bord du bâtiment pêcheur, qui, en
+échange, se fit un plaisir d'envoyer au capitaine Pamphile cinquante
+tonneaux pleins. Policar fit observer que les tonneaux pleins portaient
+trois pouces de hauteur de moins que les tonneaux vides; mais le
+capitaine Pamphile voulut bien passer sur cette irrégularité, en faveur
+de ce que la morue venait d'être salée la veille même; seulement, il
+examina les tonneaux les uns après les autres, pour s'assurer que le
+poisson était de bonne qualité; puis, les faisant clouer à mesure, il
+ordonna qu'on les transportât à fond de cale, à l'exception d'un seul
+qu'il garda pour son usage particulier.
+
+Le soir, le docteur descendit près de lui au moment où il allait se
+mettre à table. Il venait, au nom de l'équipage, demander l'abandon de
+trois ou quatre tonneaux de morue fraîche. Depuis près d'un mois, les
+vivres étaient épuisés, et les matelots ne mangeaient que des tranches
+de baleine et des côtelettes de phoque. Le capitaine Pamphile demanda au
+docteur si les provisions manquaient; le docteur répondit qu'il y en
+avait encore une certaine quantité de celles que nous venons de dire,
+mais que cette sorte de nourriture, déjà exécrable étant fraîche, ne se
+bonifiait aucunement par la salaison. Le capitaine Pamphile répondit
+qu'il était bien désolé, mais qu'il avait justement, de la maison Beda
+et compagnie, de Marseille, une commande de quarante-neuf tonneaux de
+morue salée, et qu'il ne pouvait manquer de parole à une si bonne
+pratique; d'ailleurs, que, si son équipage voulait de la morue fraîche,
+il n'avait qu'à en pêcher, ce dont il était parfaitement libre, lui,
+capitaine Pamphile, ne s'y opposant aucunement.
+
+Le docteur sortit.
+
+Au bout de dix minutes, le capitaine Pamphile entendit un grand bruit
+sur la Roxelane.
+
+Plusieurs voix disaient:
+
+--Aux piques! aux piques!
+
+Et un matelot cria:
+
+--Vive Policar! à bas le capitaine Pamphile!
+
+Le capitaine Pamphile pensa qu'il était temps de se montrer. Il se leva
+de table, passa une paire de pistolets à sa ceinture, alluma son
+brûle-gueule, ce qu'il ne faisait que dans les grandes tempêtes, prit
+une espèce de martinet d'honneur, confectionné avec un soin tout
+particulier, et duquel il ne se servait que dans les circonstances
+mémorables, et monta sur le pont. Il y avait émeute.
+
+Le capitaine Pamphile s'avança au milieu de l'équipage, divisé par
+groupes, regardant à droite et à gauche pour voir s'il y aurait, parmi
+tous ces hommes, un insolent qui osât lui adresser la parole. Pour un
+étranger, le capitaine Pamphile aurait paru faire une ronde ordinaire;
+mais, pour l'équipage de la Roxelane, qui le connaissait de longue main,
+c'était tout autre chose. On savait que le capitaine Pamphile n'était
+jamais si près d'éclater que lorsqu'il ne disait pas une parole; et,
+pour le moment, il avait adopté un silence effrayant. Enfin, après avoir
+fait deux ou trois tours, il s'arrêta devant son lieutenant, qui
+paraissait, comme les autres, n'être pas étranger à la révolte.
+
+--Policar, mon brave, demanda-t-il, pouvez-vous me dire à quoi est le
+vent?
+
+--Mais, capitaine, dit Policar, le vent est à... Vous dites... le vent?
+
+--Oui, le vent... à quoi est-il?
+
+--Ma foi, je ne sais pas, dit Policar.
+
+--Eh bien, je vais vous le dire, moi!
+
+Et le capitaine Pamphile examina avec un sérieux imperturbable le ciel,
+qui était sombre; puis, étendant la main dans la direction de la brise,
+il siffla selon l'habitude des matelots; en se tournant vers son
+lieutenant:
+
+--Eh bien, Policar, mon brave, je vais vous le dire, moi, à quoi est le
+vent; il est à la schlague.
+
+--Je m'en doutais, dit Policar.
+
+--Et maintenant, Policar, mon brave, voulez-vous me faire l'amitié de me
+dire ce qui va tomber?
+
+--Ce qui va tomber?
+
+--Oui, comme une grêle.
+
+--Ma foi, je ne sais pas, dit Policar.
+
+--Eh bien, des coups de garcette, mon brave, des coups de garcette.
+Ainsi donc, Policar, mon camarade, si tu as peur de la pluie, rentre
+vivement dans la cabine, et n'en sors pas que je ne te le dise,
+entends-tu, Policar?
+
+--J'entends, capitaine, dit Policar descendant l'escalier.
+
+--Ce garçon est plein d'intelligence, continua le capitaine Pamphile.
+
+Puis il fit de nouveau deux ou trois tours sur le pont et s'arrêta
+devant le maître charpentier, qui tenait une pique.
+
+--Bonjour, Georges, lui dit le capitaine; qu'est-ce que ce joujou, mon
+ami?
+
+--Mais, capitaine..., balbutia le charpentier.
+
+--Dieu me pardonne, c'est mon jonc à épousseter.
+
+Le charpentier laissa tomber la pique; le capitaine la ramassa et la
+cassa en deux, comme il eût fait d'une baguette de saule.
+
+--Je vois ce que c'est, continua le capitaine Pamphile; tu voulais
+battre tes habits. Bien, mon ami, bien! la propreté est une demi-vertu,
+comme disent les Italiens.
+
+Il fit signe à deux aides de s'approcher.
+
+--Venez ici, vous autres; prenez chacun cette badine, et tapez ferme sur
+la veste de ce pauvre Georges, et, toi, Georges, mon enfant, laisse le
+corps dessous, je te prie.
+
+--Combien de coups, capitaine? dirent les aides.
+
+--Mais vingt-cinq chacun.
+
+L'exécution commença, les deux aides opérant chacun à leur tour avec la
+régularité des bergers de Virgile; le capitaine comptait les coups. Au
+treizième, Georges s'évanouit.
+
+--C'est bien, dit le capitaine, emportez-le dans son hamac. On lui
+donnera le reste demain: à chacun son dû.
+
+On obéit au capitaine; il se remit à faire trois autres tours, puis il
+s'arrêta une dernière fois près du matelot qui avait crié: «Vive
+Policar! à bas le capitaine Pamphile!»
+
+--Eh bien, lui dit-il, comment va cette jolie voix, Gaetano, mon enfant?
+
+Gaetano voulut répondre; mais, quelque effort qu'il fît, il ne sortit de
+son gosier que des sons indistincts et inarticulés.
+
+--Bagasse! dit le capitaine, nous avons une extinction. Gaetano, mon
+enfant, ceci est dangereux, si l'on n'y porte pas remède. Docteur,
+envoyez moi quatre carabins.
+
+Le docteur désigna quatre hommes qui s'approchèrent de Gaetano.
+
+--Venez ici, mes amours, dit le capitaine, et suivez bien mon
+ordonnance: vous allez prendre une corde; vous l'assujettirez à une
+poulie, vous en passerez un bout, en guise de cravate, autour du cou de
+cet honnête garçon, vous tirerez l'autre bout jusqu'à ce que vous ayez
+élevé notre homme à une hauteur de trente pieds; vous l'y laisserez dix
+minutes, et, quand vous le descendrez, il parlera comme un merle, et
+sifflera comme un sansonnet. Faites vite, mes amours.
+
+L'exécution commença en silence et s'accomplit de point en point sans
+qu'un seul murmure se fît entendre. Le capitaine Pamphile y donna une si
+grande attention, qu'il laissa éteindre son brûle-gueule. Dix minutes
+après, le cadavre du matelot rebelle retombait sur le pont sans
+mouvement. Le docteur s'approcha de lui et s'assura qu'il était bien
+mort; alors on lui attacha un boulet au cou, deux aux pieds, et on le
+jeta à la mer.
+
+--Maintenant, dit le capitaine Pamphile en tirant son brûle-gueule
+éteint de sa bouche, allez me rallumer ma pipe tous ensemble, et qu'il
+n'y en ait qu'un qui me la rapporte.
+
+Le matelot le plus proche du capitaine prit, avec les marques du plus
+profond respect, la vénérable relique que lui présentait son supérieur,
+et descendit l'échelle de l'entrepont, suivi de tout l'équipage,
+laissant le capitaine seul avec le docteur. Au bout d'un instant,
+Double-Bouche parut, tenant le brûle-gueule rallumé.
+
+--Ah! c'est toi, brigand! dit le capitaine. Et que faisais-tu pendant
+que ces honnêtes gens se promenaient sur le pont en devisant de leurs
+affaires? Réponds, petite canaille!
+
+--Ma foi, dit Double-Bouche voyant à l'air du capitaine qu'il n'avait
+rien à craindre, je trempais mon pain dans le pot-au-feu pour voir si le
+potage serait bon, et mes doigts dans la casserole pour m'assurer que la
+sauce était bien salée.
+
+--Eh bien, drôle, prends le meilleur bouillon du pot-au-feu et le
+meilleur morceau de la casserole, et fais avec le reste de la soupe à
+mon chien; quant aux matelots, ils mangeront du pain et ils boiront de
+l'eau pendant trois jours; cela les assurera contre le scorbut. Allons
+dîner, docteur.
+
+Et le capitaine descendit dans sa chambre, fit apporter un couvert pour
+son convive, et se remit à manger de la morue fraîche comme si rien ne
+s'était passé entre le premier et le second service.
+
+En sortant de table, le capitaine remonta sur le pont pour faire son
+inspection du soir; tout était dans l'ordre le plus parfait: le matelot
+de quart à son poste, le pilote à son gouvernail, et la vigie à son mât.
+Le brick marchait sous toutes ses voiles, et filait bravement ses huit
+noeuds à l'heure, ayant à sa gauche le banc de Terre-Neuve et à sa
+droite le golfe Saint-Laurent; le vent soufflait ouest-nord-ouest, et
+promettait de tenir; de sorte que le capitaine Pamphile, après un jour
+orageux, comptant sur une nuit tranquille, descendit dans sa cabine, ôta
+son habit, alluma sa pipe et se mit à sa fenêtre, suivant des yeux
+tantôt la fumée du tabac, tantôt le sillage du vaisseau.
+
+Le capitaine Pamphile, comme on a pu en juger, avait plus d'originalité
+dans l'esprit que de poésie et de pittoresque dans l'imagination;
+cependant, en véritable marin qu'il était, il ne pouvait voir la lune
+brillante, au milieu d'une belle nuit, argenter les flots de l'océan
+sans se laisser aller à cette rêverie sympathique qu'éprouvent tous les
+hommes de mer pour l'élément sur lequel ils vivent; il était donc penché
+ainsi depuis deux heures à peu près, le corps à moitié sorti de sa
+fenêtre, n'entendant rien que le clapotement des vagues, ne voyant rien
+que la pointe de Saint-Jean, qui disparaissait à l'horizon comme une
+vapeur marine, lorsqu'il se sentit saisir vigoureusement par le collet
+de sa chemise et par le fond de sa culotte; en même temps, les deux
+mains qui se permettaient cette familiarité agirent en opérant un
+mouvement de bascule, l'une pesant, l'autre levant, de sorte que les
+pieds du capitaine Pamphile, quittant la terre, se trouvèrent
+immédiatement plus élevés que sa tête. Le capitaine voulut appeler au
+secours, mais il n'était plus temps; au moment où il ouvrait la bouche,
+la personne qui faisait sur lui cette étrange expérience, ayant vu que
+le corps était arrivé au degré d'inclinaison qu'elle désirait lui
+donner, lâcha à la fois la culotte et le collet de l'habit, de sorte que
+le capitaine Pamphile, obéissant malgré lui aux lois de l'équilibre et
+de la pesanteur, piqua une tête presque verticale et disparut dans le
+sillage de la Roxelane, qui continua sa route, gracieuse et rapide, sans
+se douter qu'elle fût veuve de son capitaine.
+
+Le lendemain, à dix heures du matin, comme le capitaine Pamphile, contre
+son habitude, n'avait point encore fait sa tournée sur le pont, le
+docteur entra dans sa chambre et la trouva vide; à l'instant, le bruit
+se répandit dans l'équipage que le patron avait disparu; le commandement
+du navire revenait de droit au lieutenant; on alla, en conséquence,
+tirer Policar de la cabine où il gardait religieusement ses arrêts, et
+on le proclama capitaine.
+
+Le premier acte de pouvoir du nouveau chef fut de faire distribuer à
+chaque homme une portion de morue, deux rations d'eau-de-vie, et de
+remettre à Georges les vingt coups de bâton qui lui restaient à
+recevoir.
+
+Trois jours après l'événement que nous venons de rapporter, il n'était
+plus question du capitaine Pamphile, à bord du brick la Roxelane, que si
+ce digne marin n'eut jamais existé.
+
+
+
+
+Chapitre X
+
+_Comment le capitaine Pamphile, croyant aborder sur une île, aborda sur
+une baleine, et devint le serviteur du Serpent-Noir._
+
+
+Lorsque le capitaine Pamphile revint sur l'eau, le brick la Roxelane
+était déjà hors de la portée de la voix; aussi ne jugea-t-il pas à
+propos de se fatiguer en cris inutiles: il commença par s'orienter pour
+voir quelle terre était la plus proche, et, ayant avisé que ce devait
+être le cap Breton, il se dirigea vers lui au moyen de l'étoile polaire,
+qu'il maintint soigneusement à sa droite.
+
+Le capitaine Pamphile nageait comme un phoque; cependant, au bout de
+quatre ou cinq heures de cet exercice, il commençait à être un peu
+fatigué; d'ailleurs, le ciel se couvrait, et le fanal qui dirigeait sa
+marche avait disparu; il pensa donc qu'il ne ferait pas mal de prendre
+quelque repos; en conséquence, il cessa de tirer sa marinière, et
+commença à faire la planche.
+
+Il resta à peu près une heure dans cette position, ne faisant que le
+mouvement strictement nécessaire pour se maintenir à fleur d'eau, et
+voyant s'effacer les unes après les autres toutes les étoiles du ciel.
+
+De quelque philosophie que fût doué le capitaine Pamphile, on comprend
+que la situation était peu récréative; il connaissait à merveille le
+gisement des côtes, et il savait qu'il devait être encore à trois ou
+quatre lieues de toute terre. Sentant ses forces revenues par le repos
+momentané qu'il avait pris, il venait de se remettre à nager avec une
+nouvelle ardeur, lorsqu'il aperçut, à quelques pas devant lui, une
+surface noire qu'il n'avait pu remarquer plus tôt, tant la nuit était
+sombre. Le capitaine Pamphile crut que c'était quelque îlot ou quelque
+rocher oublié par les navigateurs et les géographes, et se dirigea de ce
+côté. Il l'atteignit bientôt; mais il eut peine à prendre terre, tant la
+surface du sol, lavée incessamment par les vagues, était devenue
+glissante; il y parvint cependant après quelques efforts, et se trouva
+sur une petite île bombée, de vingt à vingt-cinq pas de longueur et
+élevée de six pieds à peu près au-dessus de la surface de l'eau; elle
+était complètement inhabitée.
+
+Le capitaine Pamphile eut bientôt fait le tour de son nouveau domaine;
+il était nu et stérile, à l'exception d'une espèce d'arbre de la
+grosseur d'un manche à balai, long de huit à dix pieds et entièrement
+dépourvu de branches et de feuilles, et de quelques herbes mouillées
+encore, qui indiquaient que, dans les grosses mers, la vague devait
+couvrir entièrement le rocher. Le capitaine Pamphile attribua cette
+circonstance à l'oubli incroyable des géographes, et se promit bien, une
+fois de retour en France, d'adresser à la Société des voyages un mémoire
+scientifique dans lequel il relèverait l'erreur de ses devanciers.
+
+Il en était là de ses plans et de ses projets, lorsqu'il crut entendre
+parler à quelque distance de lui. Il regarda de tous côtés; mais, comme
+nous l'avons dit, la nuit était si sombre, qu'il ne put rien apercevoir.
+Il écouta de nouveau, et, cette fois, il distingua parfaitement le son
+de plusieurs voix; quoique les paroles lui demeurassent inintelligibles,
+le capitaine Pamphile eut d'abord l'idée d'appeler à lui; mais, ne
+sachant si ceux qui s'approchaient dans l'obscurité étaient amis ou
+ennemis, il résolut d'attendre l'événement. En tout cas, l'île où il
+avait abordé n'était pas tellement éloignée de la terre, que, dans le
+golfe si fréquenté du Saint-Laurent, il eût la crainte de mourir de
+faim. Il résolut donc de se tenir coi jusqu'au jour, à moins qu'il ne
+fût découvert lui-même; en conséquence de cette résolution, il gagna
+l'extrémité de son île la plus éloignée du point où il avait cru
+entendre ces paroles humaines que, dans certaines circonstances, l'homme
+craint plus encore que le rugissement des bêtes féroces.
+
+Le silence s'était rétabli, et le capitaine Pamphile commençait à croire
+que tout se passerait sans encombre, lorsqu'il sentit le sol se mouvoir
+sous ses pieds. Sa première idée fut celle d'un tremblement de terre;
+mais, dans toute l'étendue de son île, il n'avait point aperçu la
+moindre montagne ayant l'apparence d'un volcan; il se rappela alors ce
+qu'il avait entendu souvent raconter de ces formations sous-marines qui
+apparaissent tout à coup à la surface de l'eau, y demeuraient
+quelquefois des jours, des mois, des années, donnaient à des colonies le
+temps de s'y établir, d'y semer leurs moissons, d'y bâtir leurs cabanes,
+puis qui, à un moment, à une heure donnés, détruites comme elles
+s'étaient formées, sans cause apparente, disparaissaient tout à coup,
+entraînant avec elles la trop confiante population qui s'était établie
+sur elles. En tous cas, comme le capitaine Pamphile n'avait eu le temps
+ni de semer ni de bâtir, et qu'il n'avait à regretter ni son blé ni ses
+maisons, il se prépara à continuer son excursion à la nage, trop heureux
+encore que son île miraculeuse eût apparu à la surface de la mer assez
+de temps pour qu'il s'y reposât. Il était donc parfaitement résigné à la
+volonté de Dieu, lorsqu'à son grand étonnement, il s'aperçut que le
+terrain, au lieu de s'enfoncer, semblait marcher en avant traçant
+derrière lui un sillage à la manière de la poupe d'un vaisseau. Le
+capitaine Pamphile était sur une île flottante; le prodige de Latone se
+renouvelait pour lui et il voguait, sur quelque Délos inconnue, vers les
+rivages du nouveau monde.
+
+Le capitaine Pamphile avait vu tant de choses dans le cours de sa vie
+nomade si aventureuse, qu'il n'était pas homme à s'étonner de si peu; il
+remarqua seulement que son île, avec une intelligence qu'il n'aurait pas
+osé exiger d'elle, se dirigeait directement vers la pointe
+septentrionale du cap Breton. Comme il n'avait pas de prédilection pour
+un point plutôt que pour un autre, il résolut de ne pas la contrarier et
+de la laisser aller tranquillement où elle avait affaire, et de profiter
+de la circonstance pour cheminer avec elle. Mais, comme la nature
+glissante du terrain était rendue plus dangereuse encore par le
+mouvement, le capitaine Pamphile, quoiqu'il eût le pied marin, n'en
+remonta pas moins vers la région élevée de son île; et, se soutenant à
+l'arbre isolé et sans feuillage qui semblait en marquer le centre, il
+attendit les événements avec patience et résignation.
+
+Cependant le capitaine Pamphile, qui était, comme on le comprendra
+facilement, devenu tout yeux et tout oreilles, dans les intervalles
+moins sombres où le vent chassant un nuage laissait briller quelque
+étoile comme un diamant de la parure céleste, croyait apercevoir,
+pareille à un point noir, une petite île qui servait de guide à la
+grande, marchant à la distance de cinquante pas d'elle, à peu près; et,
+quand la vague qui venait battre les flancs de son domaine était moins
+bruyante, ces mêmes voix qu'il avait entendues passaient de nouveau à
+ses oreilles emportées sur un souffle de brise, incertaines et
+inintelligibles comme le murmure des esprits de la mer.
+
+Ce fut lorsque le crépuscule commença de paraître à l'orient, que le
+capitaine Pamphile parvint à s'orienter complètement, et s'étonna, avec
+l'intelligence qu'il s'accordait à lui-même, de ne s'être pas rendu
+compte plus tôt de sa situation. La petite île qui marchait la première
+était une barque montée par six sauvages canadiens; la grande île où il
+se trouvait, une baleine que les anciens alliés de la France traînaient
+à la remorque; et l'arbre privé de branches et de feuilles contre lequel
+il était appuyé, le harpon qui avait donné la mort au géant de la mer,
+et qui entré dans la blessure à la profondeur de quatre ou cinq pieds,
+en sortait encore de huit ou neuf.
+
+Les Hurons, de leur côté, en voyant la double capture qu'ils avaient
+faite, laissèrent échapper une exclamation de surprise. Mais, jugeant
+aussitôt qu'il était au-dessous de la dignité de l'homme de paraître
+étonné de quelque chose, ils continuèrent à ramer silencieusement vers
+la terre sans s'occuper davantage du capitaine Pamphile, qui, voyant que
+les sauvages, malgré leur insouciance apparente, ne le perdaient pas de
+vue, affecta la plus grande tranquillité d'esprit, quelle que fût la
+préoccupation réelle que lui inspirait son étrange situation.
+
+Lorsque la baleine fut arrivée à un quart de lieue à peu près de
+l'extrémité nord du cap Breton, la chaloupe s'arrêta; mais l'énorme
+cétacé, continuant à suivre le mouvement d'impulsion qui lui était
+donné, s'approcha insensiblement du petit bateau, qu'il finit par
+joindre. Alors celui qui paraissait le maître de l'équipage, grand
+gaillard de cinq pieds huit pouces, peint en bleu et en rouge, avec un
+serpent noir tatoué sur la poitrine, et qui portait sur sa tête rasée
+une queue d'oiseau de paradis, implantée dans la seule mèche qu'il eût
+conservée de sa chevelure, passa un grand couteau dans son pagne, prit
+son tomahawk dans sa main droite, et s'avança lentement et avec dignité
+vers le capitaine Pamphile.
+
+Le capitaine Pamphile, qui de son côté avait vu tous les sauvages du
+monde connu, depuis ceux qui descendent de la Courtille le matin du
+mercredi des cendres, jusqu'à ceux des îles Sandwich, qui tuèrent
+traîtreusement le capitaine Cook, le laissa tranquillement approcher
+sans paraître faire la moindre attention à lui.
+
+Arrivé à trois pas de distance de l'Européen, le Huron s'arrêta et
+regarda le capitaine Pamphile; le capitaine Pamphile, décidé à ne pas
+reculer d'une semelle, regarda alors le Huron avec le même calme et la
+même tranquillité que celui-ci affectait; enfin, après dix minutes
+d'inspection réciproque:
+
+--Le Serpent-Noir est un grand chef, dit le Huron.
+
+--Pamphile, de Marseille, est un grand capitaine, dit le Provençal.
+
+--Et pourquoi mon frère, continua le Huron, a-t-il quitté son vaisseau
+pour s'embarquer sur la baleine du Serpent-Noir?
+
+--Parce que, répondit le capitaine Pamphile, son équipage l'a jeté à la
+mer, et que, fatigué de nager, il s'est reposé sur le premier objet venu
+sans s'inquiéter de savoir à qui il appartenait.
+
+--C'est bien, dit le Huron; le Serpent-Noir est un grand chef, et le
+capitaine Pamphile sera son serviteur.
+
+--Répète un peu ce que tu dis là, interrompit le capitaine d'un air
+goguenard.
+
+--Je dis, reprit le Huron, que le capitaine Pamphile ramera dans la
+barque du Serpent-Noir quand il sera sur l'eau, portera sa tente
+d'écorce de bouleau lorsqu'il voyagera par terre, allumera son feu quand
+il fera froid, chassera les mouches quand il fera chaud, et raccommodera
+ses mocassins quand ils seront usés; en échange de quoi, le Serpent-Noir
+donnera au capitaine Pamphile les restes de son dîner et les vieilles
+peaux de castor dont il ne pourrait pas se servir.
+
+--Ah! ah! fit le capitaine; et, si ces conventions ne plaisent pas à
+Pamphile et que Pamphile les refuse?
+
+--Alors le Serpent-Noir enlèvera la chevelure de Pamphile et la pendra
+devant sa porte, avec celles de sept Anglais, de neuf Espagnols et de
+onze Français qui y sont déjà.
+
+--C'est bien, dit le capitaine, qui vit qu'il n'était pas le plus fort:
+le Serpent Noir est un grand chef et Pamphile sera son serviteur.
+
+À ces mots, le Serpent-Noir fit un signe à son équipage, qui débarqua à
+son tour sur la baleine et entoura le capitaine Pamphile. Le chef dit
+quelques mots à ses hommes, qui transportèrent aussitôt sur l'animal
+plusieurs petites caisses, un castor, deux ou trois oiseaux qu'ils
+avaient tués à coup de flèche, et tout ce qu'il fallait pour faire du
+feu. Alors le Serpent-Noir descendit dans la pirogue, prit une pagaie de
+chaque main, et se mit à ramer dans la direction de la terre.
+
+Le capitaine était occupé à regarder avec la plus grande attention
+s'éloigner le grand chef, admirant avec quelle rapidité la petite barque
+glissait sur l'eau, lorsque trois Hurons s'approchèrent de lui; l'un lui
+détacha sa cravate, l'autre lui enleva sa chemise et le troisième le
+débarrassa de son pantalon, dans lequel était sa montre; puis deux
+autres lui succédèrent, dont l'un tenait un rasoir, et l'autre une
+espèce de palette composée de petites coquilles remplies de couleur
+jaune, rouge et bleue; ils firent signe au capitaine Pamphile de se
+coucher, et, tandis que le reste de l'équipage allumait le feu comme il
+aurait pu le faire sur une île véritable, plumait les oiseaux et
+dépouillait le castor, ils procédèrent à la toilette de leur nouveau
+camarade: l'un lui rasa la tête, à l'exception de la mèche que les
+sauvages ont l'habitude de conserver; l'autre lui promena son pinceau
+imprégné de différentes couleurs par tout le corps et le peignit à la
+dernière mode adoptée par les fashionables de la rivière Outava et du
+lac Huron.
+
+Cette première préparation terminée, les deux valets de chambre du
+capitaine Pamphile allèrent ramasser, l'un un bouquet de plumes arraché
+à la queue du _wipp-poor-will_ que l'on flambait en ce moment, et
+l'autre la peau de castor qui commençait à rôtir, et revinrent à leur
+victime; ils lui fixèrent le bouquet de plumes à l'unique mèche qui
+restait de son ancienne chevelure, et lui attachèrent la peau de castor
+autour des reins. Cette opération terminée, un des Hurons présenta un
+miroir au capitaine Pamphile: il était hideux!
+
+Pendant ce temps, le Serpent-Noir avait gagné la terre et s'était
+acheminé vers une habitation assez considérable que l'on voyait de loin
+s'élever blanchissante au bord de la mer; puis bientôt il en était sorti
+accompagné d'un homme vêtu à l'européenne, et l'on avait pu juger à ses
+gestes que l'enfant du désert montrait à l'homme de la civilisation la
+capture qu'il avait faite en pleine mer et amenée pendant la nuit à la
+vue des côtes.
+
+Au bout d'un instant, l'habitant du cap Breton monta à son tour dans une
+barque avec deux esclaves, rama vers la baleine, en fit le tour afin de
+la reconnaître, mais sans cependant y aborder; puis, après avoir
+probablement reconnu que le Huron lui avait dit la vérité, il reprit le
+chemin du cap, où le chef l'avait attendu assis et immobile.
+
+Un instant après, les esclaves de l'homme blanc portèrent différents
+objets que le capitaine Pamphile ne put distinguer, à cause de la
+distance, dans la pirogue de l'homme rouge, le chef huron reprit ses
+pagaies et se mit à ramer de nouveau vers l'île provisoire où
+l'attendaient son équipage et le capitaine Pamphile.
+
+Il y aborda au moment où le castor et les _wipp-poor-will_ étaient cuits
+à point, mangea la queue du castor et les ailes des _wipp-poor-will_,
+et, selon les conventions arrêtées, donna le reste de son repas à ses
+serviteurs au nombre desquels il parut enchanté de retrouver le
+capitaine Pamphile.
+
+Alors les Hurons apportèrent le butin fait sur leur prisonnier, afin
+qu'il choisît comme chef, parmi les dépouilles opimes, celles qui lui
+plairaient le mieux.
+
+Le Serpent-Noir examina avec assez de dédain la cravate, la chemise et
+le pantalon du capitaine; en revanche, il donna une attention toute
+particulière à la montre, dont il est évident qu'il ne connaissait pas
+l'usage; cependant, après l'avoir tournée et retournée en tous sens,
+suspendue par la petite chaîne, balancée par la grande, convaincu qu'il
+avait affaire à un être animé, il la porta à son oreille, écouta avec
+attention le mouvement, la tourna et la retourna encore pour tâcher d'en
+découvrir le mécanisme, mit une main sur son coeur, tandis que, de
+l'autre, il reportait une seconde fois le chronomètre à son oreille; et,
+convaincu que c'était un animal, puisqu'il avait un pouls qui battait à
+l'instar du sien, il la coucha avec le plus grand soin auprès d'une
+petite tortue large comme une pièce de cinq francs et grosse comme la
+moitié d'une noix, qu'il conservait précieusement dans une boîte qu'à la
+richesse de son incrustation en coquillages, on devinait facilement
+avoir fait partie de son trésor particulier; puis, comme satisfait de la
+part qu'il s'était appropriée, il poussa du pied la cravate, la chemise
+et le pantalon, les laissant généreusement à la disposition de son
+équipage.
+
+Le déjeuner terminé, le Serpent-Noir, les Hurons et le prisonnier
+passèrent de la baleine sur la pirogue. Le capitaine Pamphile vit alors
+que les objets apportés par les Hurons étaient deux carabines anglaises,
+quatre bouteilles d'eau-de-vie et un baril de poudre: le Serpent-Noir,
+jugeant au-dessous de sa dignité d'exploiter lui-même la baleine qu'il
+avait tuée, l'avait troquée avec un colon contre de l'alcool, des
+munitions et des armes.
+
+En ce moment, l'habitant du cap Breton reparut sur le rivage, accompagné
+de cinq ou six esclaves, descendit dans un canot plus grand que celui
+qu'il avait choisi pour sa première course, et se mit de nouveau en mer.
+Au moment où il quittait le rivage, le Serpent-Noir, de son côté, donna
+l'ordre de quitter la baleine, afin de n'inspirer aucune crainte à son
+nouveau propriétaire. Alors commença l'apprentissage du capitaine
+Pamphile. Un Huron, croyant l'embarrasser, lui mit une pagaie entre les
+mains; mais, comme il avait passé par tous les grades, depuis celui de
+mousse jusqu'à celui de capitaine, il se servit de l'instrument avec
+tant de force, de précision et d'adresse, que le Serpent-Noir, pour lui
+témoigner toute sa satisfaction, lui donna son coude à baiser.
+
+Le même soir, le chef huron et son équipage s'arrêtèrent sur un grand
+rocher qui s'étend à quelque distance d'un plus petit, au milieu du
+golfe Saint-Laurent. Les uns s'occupèrent aussitôt à dresser la tente
+d'écorce de bouleau que les sauvages de l'Amérique septentrionale
+portent presque constamment avec eux lorsqu'ils vont en voyage ou en
+chasse; les autres se répandirent autour du roc et se mirent à chercher,
+dans les anfractuosités, des huîtres, des moules, des oursins et autres
+fruits de mer, dont ils apportèrent une telle quantité, que, le
+Grand-Serpent rassasié, il en resta encore pour tout le monde.
+
+Le souper fini, le Grand-Serpent se fit apporter la boîte où il avait
+renfermé la montre, afin de voir s'il ne lui était arrivé aucun
+accident. Il la prit, comme le matin, avec la plus grande délicatesse;
+mais à peine l'eût-il entre les mains, qu'il s'aperçut que son coeur
+avait cessé de battre; il la porta à son oreille, et n'entendit aucun
+mouvement; alors il essaya de la réchauffer avec son souffle; mais,
+voyant que toute tentative était inutile:
+
+--Tiens, dit-il la rendant à son propriétaire avec une expression de
+profond dédain, voilà ta bête, elle est morte.
+
+Le capitaine Pamphile, qui tenait beaucoup à sa montre, attendu que
+c'était un cadeau de son épouse, ne se le fit pas dire deux fois, et
+passa la chaîne à son cou, enchanté de rentrer en possession de son
+bréguet, qu'il se garda bien de remonter.
+
+Au jour naissant, ils repartirent, continuant de s'avancer vers
+l'occident; le soir, ils débarquèrent dans une petite anse isolée de
+l'île Anticoste, et, le lendemain, vers quatre heures de l'après-midi,
+après avoir doublé le cap Gasoée, ils s'engagèrent dans le fleuve
+Saint-Laurent, qu'ils devaient remonter jusqu'au lac Ontario, d'où le
+grand chef comptait gagner le lac Huron, sur les rives duquel était
+situé son _wigwam_.
+
+
+
+
+Chapitre XI
+
+_Comment le capitaine Pamphile remonta le fleuve Saint-Laurent pendant
+cinq journées, et échappa au Serpent-Noir vers la fin de la sixième._
+
+
+Le capitaine Pamphile avait, comme nous l'avons vu, pris son parti avec
+plus de promptitude et de résignation qu'on aurait dû l'attendre d'un
+homme aussi violent et aussi absolu. C'est que, grâce aux différentes
+situations dans lesquelles il s'était trouvé pendant le cours d'une vie
+des plus orageuses, et dont nous n'avons montré à nos lecteurs que le
+côté brillant, il avait pris l'habitude de résolutions promptes et
+décisives; or, comme nous l'avons dit, voyant qu'il n'était pas le plus
+fort, il avait à l'instant même puisé, dans un vieux fond de philosophie
+qu'il tenait toujours en réserve pour les occasions semblables, une
+résignation apparente dont le Serpent-Noir, quelque rusé qu'il fût,
+avait été la dupe.
+
+Il est vrai d'ajouter que le capitaine Pamphile, amateur comme il
+l'était du grand art de la navigation, ne se trouve pas, sans un certain
+plaisir à même d'étudier le degré où cet art était arrivé chez les
+nations sauvages du haut Canada.
+
+La membrure du canot dans lequel le capitaine Pamphile était embarqué,
+lui sixième, était faite d'un bois très fort mais pliant, uni par des
+pièces d'écorce de bouleau cousues les unes aux autres, et recouvertes
+sur leurs coutures d'une forte couche de goudron. Quant à l'intérieur,
+il était doublé de planches de sapin très minces, placées l'une sur
+l'autre, comme les tuiles d'un toit.
+
+Notre observateur était trop impartial pour ne pas rendre justice aux
+ouvriers qui avaient construit le véhicule, grâce auquel il était
+transporté, bien malgré lui, du septentrion au sud; il avait donc, d'un
+seul signe, mais d'un signe d'amateur, indiqué qu'il était satisfait de
+la légèreté du canot; cette légèreté, en effet, lui donnait deux
+avantages immenses: le premier de dépasser, en supposant un nombre de
+rameurs égal, en moins de cinq minutes et d'une distance considérable,
+le canot anglais le plus fin et le mieux construit; le second, et qui
+était tout local, d'être facilement tiré à terre et transporté à l'aise
+par deux hommes, quand les rapides dont le fleuve est semé forcent les
+navigateurs à suivre la rive, quelquefois pendant l'espace de deux ou
+trois lieues. Il est vrai que ces deux avantages sont compensés par un
+inconvénient: un seul mouvement faux le fait chavirer à l'instant même.
+Mais cet inconvénient cesse d'en être un pour des hommes qui, comme les
+Canadiens, vivent autant dans l'eau que sur terre; quant au capitaine
+Pamphile, nous avons vu qu'il était de la famille des phoques, des
+lamentins et autres amphibies.
+
+Le soir du premier jour de navigation intérieure, la barque s'arrêta
+dans une petite anse de la rive droite: l'équipage la tira aussitôt à
+terre, et se prépara à passer la nuit sur le sol du Nouveau-Brunswick.
+
+Le Serpent-Noir avait été si content de l'intelligence et de la docilité
+de son nouveau serviteur pendant les quarante-huit heures qu'ils avaient
+passées ensemble, qu'après lui avoir laissé, comme la veille, une part
+très confortable de son souper, il lui donna une peau de buffle à
+laquelle il restait encore quelques poils, pour lui servir de matelas.
+Quant à la couverture, force fut au capitaine Pamphile de s'en priver.
+Or, comme nos lecteurs se rappelleront, s'ils ont bonne mémoire, qu'il
+n'avait pour tout vêtement qu'une peau de castor qui lui prenait au bas
+des côtes et lui retombait jusqu'à moitié des jambes, ils ne
+s'étonneront pas que ce digne négociant, habitué comme il l'était à la
+température de la Sénégambie et du Congo, ait passé la nuit presque
+entière à changer de place sa peau de castor, afin de réchauffer
+successivement les différentes parties de son individu; cependant, comme
+toute chose a son bon côté, son insomnie servit à lui prouver qu'il
+était, de la part de ses compagnons, l'objet d'une défiance assidue; à
+chaque mouvement, si léger qu'il fût, il voyait une tête se soulever et
+deux yeux brillant dans l'obscurité comme ceux d'un loup se fixer à
+l'instant sur lui. Le capitaine Pamphile comprit qu'il était observé, et
+sa prudence en redoubla.
+
+Le lendemain, avant le jour, les navigateurs se mirent en route; ils
+étaient encore dans cette partie de l'embouchure du fleuve si large
+qu'elle semble un lac se rendant à la mer. Rien ne s'opposait donc à
+leur marche, le courant était presque insensible; le vent, favorable au
+contraire, avait peu de prise sur la petite embarcation, et de chaque
+côté se déroulait aux yeux un paysage sans bornes, perdu dans un horizon
+bleu, au milieu duquel les maisons apparaissaient comme des points
+blancs; de temps en temps, dans les profondeurs où le regard perdu
+cessait de rien distinguer, on apercevait la cime neigeuse de quelques
+montagnes appartenant à cette chaîne qui s'étend du cap Gapsi aux
+sources de l'Ohio; mais la distance était si grande, qu'il était
+impossible de reconnaître si cette fugitive apparition appartenait au
+ciel ou à la terre.
+
+La journée se passa au milieu de ces aspects, auxquels le capitaine
+Pamphile parut donner une attention continue et accorder une admiration
+parfaite; cependant ce double sentiment, si puissant qu'il parût, ne le
+détourna pas un instant de ses devoirs comme matelot; de sorte que le
+Serpent-Noir, doublement flatté de son bon goût et de son bon service,
+lui passa, dans un moment de repos, une pipe toute bourrée, faveur que
+le capitaine Pamphile apprécia d'autant mieux, qu'il était privé de ce
+plaisir depuis le moment où Double-Bouche avait été rallumer son
+brûle-gueule éteint pendant la révolte de la Roxelane. Aussi
+s'inclina-t-il aussitôt en disant:
+
+--Le Serpent-Noir est un grand chef!
+
+Politesse à laquelle le Serpent-Noir répondit en disant à son tour:
+
+--Le capitaine Pamphile est un fidèle serviteur.
+
+La conversation en resta là, et chacun se mit à fumer.
+
+Le soir, on aborda dans une île; la cérémonie du souper se passa, comme
+d'habitude, à la satisfaction générale. Mais la nuit précédente ne
+laissait pas le capitaine Pamphile sans inquiétude sur la manière dont
+il pourrait combattre le froid, plus intense encore, on le sait, sur les
+îles à fleur d'eau que sur un continent boisé, lorsqu'en déroulant sa
+peau de buffle, il y trouva une couverture de laine; décidément, le
+Serpent-Noir était un assez bon diable de maître, et, si le capitaine
+Pamphile n'avait eu d'autres projets d'avenir, il serait probablement
+resté à son service; mais si bien qu'il se trouvât sur une île du fleuve
+Saint-Laurent, entre son matelas de peau de buffle et sa couverture de
+laine, il avait la faiblesse de préférer son lit à bord de la Roxelane;
+cependant, quelque inférieure que fût sa couche momentanée, le capitaine
+n'en dormit pas moins tout d'un trait jusqu'au jour.
+
+Vers les onze heures de la troisième journée, on commença d'apercevoir
+Québec. Le capitaine avait quelque espoir que le Serpent-Noir
+relâcherait dans cette ville; aussi, du moment qu'il l'aperçut, se
+mit-il à ramer avec une ardeur qui lui valut un supplément notable de
+considération dans l'esprit du grand chef, et qui ne lui permit pas
+d'accorder à la cascade de Montmorency toute l'attention qu'elle mérite.
+Mais il se trompait dans ses conjectures; la barque passa devant le
+port, doubla le cap du Diamant, et s'en alla aborder en face de la
+cascade de la Chaudière.
+
+Comme il faisait grand jour encore, le capitaine Pamphile put admirer
+alors cette magnifique chute d'eau qui tombe d'une hauteur de cent
+cinquante pieds sur une largeur de deux cent soixante, se déployant
+comme une nappe de neige sur un tapis de verdure, et, à travers des
+rives merveilleusement boisées, au milieu desquelles, de place en place,
+des masses de rochers s'élèvent, montrant leurs têtes chauves et
+blanches comme des fronts de vieillards. Le souper et la nuit se
+passèrent comme d'habitude.
+
+Le lendemain, la barque fut remise à flot au point du jour; malgré sa
+philosophie, le capitaine Pamphile commençait à éprouver quelque
+inquiétude. Il ne se dissimulait pas qu'à mesure qu'il s'enfonçait dans
+l'intérieur des terres, il s'éloignait de Marseille, et que son évasion
+devenait plus difficile: il ramait donc avec une nonchalance que le
+grand chef ne lui avait pas encore vue, mais qu'il lui pardonnait en
+faveur de ses antécédents, lorsque tout à coup ses yeux se fixèrent sur
+l'horizon, sa pagaie resta immobile; de sorte que, comme le matelot qui
+lui était opposé, continuait de ramer, le canot fit deux tours sur
+lui-même.
+
+--Qu'y a-t-il? dit le Serpent-Noir se soulevant du fond de la barque où
+il était couché, et ôtant son calumet de sa bouche.
+
+--Il y a, répondit le capitaine Pamphile en étendant la main vers le
+sud, ou que je ne me connais plus en navigation, ou que nous allons
+avoir un orage un peu drôle.
+
+--Et où mon frère voit-il quelque signe que Dieu ait dit à la tempête:
+«Souffle et détruis?»
+
+--Pardieu! répondit le capitaine, dans ce nuage qui nous arrive noir
+comme de l'encre.
+
+--Mon frère a des yeux de taupe, reprit le chef; ce qu'il aperçoit n'est
+point un nuage.
+
+--Farceur! dit le capitaine Pamphile.
+
+--Le Serpent-Noir a des yeux d'aigle, répondit le chef; que l'homme
+blanc attende, et il jugera.
+
+En effet, ce prétendu nuage s'avançait avec une promptitude et une
+intensité que le capitaine n'avait jamais remarquée dans aucun nuage
+véritable, quel que fût le vent qui le poussât; au bout de trois
+secondes, notre digne marin, si confiant dans son expérience, en était
+venu à douter de lui-même. Enfin, une minute ne s'était pas écoulée, que
+tous ses doutes furent fixés et qu'il reconnut que le Serpent Noir avait
+eu raison: ce nuage n'était rien autre chose qu'une bande innombrable de
+pigeons qui émigraient vers le nord.
+
+D'abord le capitaine Pamphile fut un instant sans en croire ses yeux:
+les oiseaux venaient avec un tel bruit et faisaient une telle masse,
+qu'il était impossible de croire que tous les pigeons du monde réunis
+pussent former un pareil nuage. Le ciel, qui au nord demeurait encore
+d'un bleu azur, était entièrement couvert au sud, et aussi loin que le
+regard pouvait s'étendre, d'une espèce de nappe grise dont on ne voyait
+pas les extrémités; bientôt cette nappe, s'étant répandue sur le soleil,
+en intercepta les rayons à l'instant même; de sorte qu'on eut dit un
+crépuscule qui s'avançait au-devant des navigateurs. À l'instant, une
+espèce d'avant-garde, composée de quelques milliers de ces animaux,
+passa au-dessus de la barque, emportée avec une rapidité magique; puis,
+presque aussitôt, le corps d'armée la suivit, et le jour disparut comme
+si l'aile de la tempête se fût déployée entre le ciel et la terre.
+
+Le capitaine Pamphile regardait ce phénomène avec un étonnement qui
+tenait de la stupeur, tandis que les Indiens, au contraire, habitués à
+ce spectacle, qui se renouvelle pour eux tous les cinq ou six ans,
+poussaient des cris de joie et préparaient leurs flèches afin de
+profiter de la manne ailée que le Seigneur leur envoyait. De son côté,
+le Serpent-Noir chargeait son fusil avec une tranquillité et une lenteur
+qui prouvaient une conviction profonde dans l'étendue du nuage vivant
+qui passait sur sa tête; enfin, il le porta à son épaule, et, sans se
+donner la peine de viser, il lâcha le coup; à l'instant même, une espèce
+d'ouverture pareille à celle d'un puits laissa passer un rayon de jour
+qui disparut aussitôt; une cinquantaine de pigeons, compris dans la
+circonférence embrassée par le plomb, tomba comme une pluie dans la
+barque et autour de la barque; les Indiens les ramassèrent jusqu'au
+dernier, au grand étonnement du capitaine Pamphile, qui ne voyait aucune
+raison de se donner tant de mal, tandis qu'avec un ou deux coups de
+fusil encore, et sans prendre la peine de s'écarter à droite ou à
+gauche, le canot en pouvait recueillir un nombre suffisant à
+l'approvisionnement de l'équipage; mais, en se retournant, il vit que le
+chef s'était recouché, avait posé son arme à côté de lui et repris son
+calumet.
+
+--Le Serpent-Noir a-t-il déjà fini sa chasse? dit le capitaine Pamphile.
+
+--Le Serpent-Noir a tué d'un seul coup tout ce qu'il lui fallait de
+pigeons pour son souper et celui de sa suite; un Huron n'est point un
+homme blanc pour détruire inutilement les créatures du Grand Esprit.
+
+--Ah! ah! fit le capitaine Pamphile se parlant à lui-même, ceci n'est
+pas mal raisonné pour un sauvage; mais je n'aurais pas été fâché de voir
+faire encore trois ou quatre trouées dans ce linceul emplumé qui est
+étendu sur notre tête, ne fût-ce que pour être sûr que le soleil est
+encore à sa place.
+
+--Regarde et tranquillise-toi, répondit le chef en étendant la main vers
+le sud.
+
+En effet, à l'horizon méridional, une lumière dorée commençait à se
+répandre, tandis qu'au contraire, en se retournant vers le nord, on
+apercevait tout le paysage plongé dans l'obscurité; alors la tête de la
+colonne devait être au moins parvenue à l'embouchure de la rivière
+Saint-Laurent. Elle avait fait en un quart d'heure le chemin que la
+barque avait parcouru en quatre jours. Au reste, la nappe grise
+continuait de passer comme si les génies du pôle l'eussent tirée à eux,
+tandis que le jour, rapide à son tour, ainsi que l'avait été la nuit,
+venait à grande course, descendant à flots sur les montagnes, ruisselant
+dans les vallées et s'étendant à la surface des prairies. Enfin,
+l'arrière-garde volante passa ainsi qu'une vapeur sur le visage du
+soleil, qui, ce dernier voile disparu, continua de sourire à la terre.
+
+Si brave que fût le capitaine Pamphile, et quelque peu de danger qu'il y
+eût dans les phénomènes qu'il venait de voir s'accomplir, il n'en avait
+pas moins été mal à l'aise tout le temps qu'avait duré cette nuit
+factice. Ce fut donc avec une joie véritable qu'il salua la lumière,
+reprit sa pagaie et se mit à ramer, tandis que les autres serviteurs du
+Serpent-Noir plumaient les pigeons qu'il avait abattu avec son fusil et
+eux avec leurs flèches.
+
+Le lendemain, la barque passa devant Montréal comme elle avait passé
+devant Québec, sans que le Serpent-Noir manifestât le moins du monde
+l'intention de s'arrêter dans cette ville; il fit, au contraire, un
+signe aux rameurs, et ils s'avancèrent vers la rive droite du fleuve;
+elle était habitée par une tribu d'Indiens Cochenonegas, dont le chef,
+accroupi et fumant sur la rive, échangea avec le Serpent-Noir quelques
+paroles dans une langue que le capitaine ne put comprendre. Un quart
+d'heure après, on rencontra les premiers rapides; mais, au lieu
+d'essayer de les franchir à l'aide des crochets placés à cet effet au
+fond de la barque, le Serpent-Noir ordonna d'aborder, et sauta à terre;
+le capitaine Pamphile le suivit. Les bateliers prirent le canot sur
+leurs épaules, l'équipage se fit caravane, et, au lieu de remonter
+laborieusement le fleuve, suivit tranquillement la rive. Au bout de deux
+heures, et les rapides étant franchis, la barque fut remise à flot et
+vola de nouveau sur la surface de la rivière.
+
+Elle voguait ainsi depuis trois heures, à peu près, lorsque le capitaine
+Pamphile fut tiré de ses réflexions par un cri de joie qu'à l'exception
+du chef poussèrent en même temps ses compagnons de voyage. Cette
+exclamation était produite par la vue d'un nouveau spectacle presque
+aussi curieux que celui de la veille; seulement, cette fois, le miracle,
+au lieu de se passer en l'air, s'accomplissait sur l'eau. Une bande
+d'écureuils noirs émigrait à son tour de l'est à l'ouest, comme les
+pigeons avaient émigré l'avant-veille du sud au nord, et traversait le
+Saint-Laurent dans toute sa largeur; sans doute, depuis plusieurs jours,
+elle était réunie sur la rive et attendait un vent favorable, car le
+courant ayant en cet endroit près de quatre milles de large, si bons
+nageurs que soient ces animaux, ils n'auraient pu le franchir sans
+l'aide que Dieu venait de leur envoyer: en effet, une charmante brise
+soufflait depuis une heure des montagnes de Boston et de Portland, de
+sorte que toute la flottille s'était mise à l'eau, étendant sa queue en
+guise de voile, et traversait tranquillement le fleuve vent arrière, ne
+se servant de ses pattes qu'autant qu'il lui était strictement
+nécessaire pour se maintenir dans sa direction.
+
+Comme les sauvages sont encore plus friands de la chair des écureuils
+que de celle des pigeons, l'équipage du canot s'apprêta aussitôt à
+donner la chasse aux émigrants; le grand chef lui-même ne parut pas
+mépriser ce genre de délassement. En conséquence, il prit une sarbacane,
+ouvrit une petite boîte d'écorce de bouleau merveilleusement brodée avec
+des poils d'élan, et en tira une vingtaine de petites flèches longues de
+deux pouces à peine et minces comme des fils de fer, dont l'une des
+extrémités était armée d'une pointe et l'autre garnie de duvet de
+chardon de manière à remplir la capacité du tube au moyen duquel elle
+devait être lancée. Deux Indiens en firent autant, deux autres furent
+désignés comme rameurs. Quant au capitaine Pamphile, il eut, avec le
+dernier, la charge de ramasser les morts et d'extraire de leurs cadavres
+les petits instruments à l'aide desquels les Indiens comptaient les
+faire passer de vie à trépas. Au bout de dix minutes, la barque se
+trouva à portée et la chasse commença.
+
+Le capitaine Pamphile était stupéfait, il n'avait jamais vu une adresse
+pareille. À trente et quarante pas, les Indiens atteignaient l'animal
+qu'ils visaient, et presque toujours dans la poitrine, de manière qu'au
+bout de dix minutes, le fleuve, dans une circonférence assez étendue, se
+trouva couvert de morts et de blessés; lorsqu'il y en eut une
+soixantaine, à peu près, couchés sur le champ de bataille, le
+Serpent-Noir, fidèle à ses principes, fit signe de cesser le carnage. Il
+fut obéi par ses hommes avec une soumission qui eût fait honneur à la
+discipline d'une escouade prussienne, et les fuyards qui, cette fois, ne
+croyaient pas avoir trop de leurs pattes et de leur queue combinées,
+gagnèrent hâtivement la terre sans que les Indiens songeassent à les
+poursuivre.
+
+Cependant, si peu de temps qu'eût duré cette chasse, elle avait suffi
+pour qu'un orage, que les Indiens n'avaient pas remarqué, s'amassât au
+ciel; de sorte que le capitaine Pamphile n'en était encore qu'à moitié
+de sa besogne, lorsqu'il fallut l'interrompre pour prendre sa part de la
+manoeuvre; elle était on ne peut plus simple, et consistait à ramer, lui
+quatrième, vers la terre où le Serpent-Noir espérait aborder avant que
+l'ouragan eût éclaté; malheureusement, comme nous l'avons dit, le vent
+soufflait de la rive même qu'il fallait atteindre, et les vagues se
+soulevaient avec tant de rapidité, qu'au bout d'un instant on eût pu se
+croire en pleine mer.
+
+Pour comble d'embarras, la nuit survint et le fleuve ne fut plus éclairé
+que par la lueur de la foudre; la petite barque était emportée comme une
+coquille de noix, tantôt au sommet d'une vague, et tantôt précipitée
+dans les profondeurs du fleuve; de sorte qu'à chaque instant elle était
+sur le point de chavirer. Cependant on approchait de la rive, et déjà,
+malgré l'obscurité de la nuit, on commençait à l'apercevoir, pareille à
+une ligne sombre, lorsque tout à coup le canot, lancé avec la rapidité
+d'une flèche, descendit d'une vague sur un rocher, et se brisa comme
+s'il eût été de verre.
+
+Chacun alors oublia ses compagnons pour ne s'occuper que de soi et tira
+vers la terre. Le Serpent-Noir fut celui qui y aborda le premier;
+aussitôt, il frotta l'un contre l'autre deux morceaux de bois sec et
+alluma un grand feu, afin que ses compagnons pussent le rejoindre; cette
+précaution ne fut pas inutile, et, dix minutes après, guidé par le phare
+sauveur, tout l'équipage--à l'exception du capitaine Pamphile--était
+réuni autour du grand chef.
+
+
+
+
+Chapitre XII
+
+_Comment le capitaine Pamphile passa deux nuits fort agitées, l'une sur
+un arbre, l'autre dans une hutte._
+
+
+_Première nuit:_
+
+Grâce au soin que nous avons pris de présenter à nos lecteurs le
+capitaine Pamphile comme un nageur de premier ordre, nous espérons
+qu'ils n'auront pas conçu une trop vive inquiétude en le voyant tomber à
+l'eau avec ses compagnons de voyage; en tout cas, nous nous empressons
+de les rassurer, en leur disant qu'au bout de dix minutes d'une coupe
+acharnée il gagna sain et sauf le rivage.
+
+À peine s'était-il secoué, opération qui ne fut pas longue vu l'exiguïté
+du costume auquel il était réduit, qu'il aperçut la flamme que le
+Serpent-Noir avait allumée pour rallier ses camarades. Son premier soin
+fut de tourner le dos à ce signal et de s'en éloigner au plus vite.
+
+Malgré les soins délicats que le grand chef avait eus de lui pendant les
+six journées qu'ils étaient restés ensemble, le capitaine Pamphile avait
+constamment nourri l'espoir qu'une occasion se présenterait un jour ou
+l'autre de s'en séparer; aussi, de peur que le hasard ne lui en envoyât
+pas une seconde il résolut de profiter de la première; et, malgré
+l'obscurité et la tempête, il s'enfonça dans les forêts qui s'étendent
+des rives du fleuve à la base des montagnes.
+
+Après deux heures de marche à peu près, le capitaine Pamphile, pensant
+qu'il avait mis une distance suffisante entre lui et ses ennemis, se
+décida à faire une pause et à songer aux moyens de passer la meilleure
+nuit possible.
+
+La position n'était rien moins que confortable; le fugitif se retrouvait
+avec sa peau de castor pour vêtement, et il fallait qu'elle lui tînt
+lieu, pour le moment de matelas et de couverture; il frissonnait
+d'avance à l'idée de la nuit qu'il allait passer, lorsqu'il entendit, de
+trois ou quatre côtés différents, des hurlements lointains qui
+détournèrent sa pensée de cette première préoccupation pour la reporter
+sur une autre perspective bien autrement inquiétante; dans ces
+hurlements, le capitaine Pamphile avait reconnu le cri nocturne et
+affamé des loups, si communs dans les forêts du Canada, qu'ils
+descendent parfois, lorsque la nourriture leur manque, jusque dans les
+rues de Portland et de Boston.
+
+Il n'avait pas encore eu le temps de prendre une résolution, lorsque de
+nouveaux hurlements retentirent plus rapprochés; il n'y avait pas un
+instant à perdre: le capitaine Pamphile, dont l'éducation gymnastique
+avait été soigneusement développée, comptait parmi ses talents les plus
+distingués celui de monter aux arbres comme un écureuil; il avisa donc
+un chêne d'une grosseur tout à fait raisonnable, l'empoigna corps à
+corps, comme s'il eût voulu le déraciner, et atteignit les premières
+branches au moment où les cris qui lui avaient donné l'éveil
+retentissaient pour la troisième fois, à cinquante pas à peine de lui;
+le capitaine Pamphile ne s'était pas trompé, une bande de loups
+dispersés dans la circonférence d'une lieue à peu près l'avaient éventé,
+et revenaient au grand galop vers le centre où ils espéraient trouver à
+souper. Ils arrivèrent trop tard: le capitaine Pamphile était perché.
+
+Cependant les loups ne se tinrent pas pour battus; rien n'est entêté
+comme un estomac vide; ils se rassemblèrent au pied de l'arbre et
+commencèrent à se plaindre si lamentablement, que le capitaine Pamphile,
+tout brave qu'il était, ne fut pas, en entendant ce cri triste et
+prolongé, à l'abri de toute terreur, quoique, de fait, il fût à l'abri
+de tout danger.
+
+La nuit était sombre, mais pas si sombre cependant qu'il n'aperçût dans
+l'obscurité, pareils aux flots d'une mer moutonneuse, les dos fauves de
+ses ennemis; d'ailleurs, chaque fois que l'un d'eux levait la tête, le
+capitaine Pamphile voyait luire dans l'ombre deux charbons ardents, et,
+comme le désappointement était général, il y avait des moments où ces
+têtes se dressant à la fois, la terre semblait semée d'escarboucles
+mouvantes qui, en se croisant, enlaçaient des chiffres étranges et
+diaboliques...
+
+Mais bientôt, à force de regarder fixement le même point, ses yeux se
+troublèrent; aux formes réelles succédèrent des formes fantastiques; son
+intelligence elle-même, tant soit peu brouillée par l'effet d'un trouble
+qui lui avait été jusqu'alors à peu près inconnu, cessa de se rendre
+compte du danger réel pour rêver des dangers surhumains. Une foule
+d'êtres qui n'étaient ni hommes ni animaux, lui apparurent en place des
+quadrupèdes bien connus qui s'agitaient au-dessous de lui; il lui sembla
+voir surgir des démons aux regards de flamme, qui se tenaient par la
+main et dansaient autour de lui la danse satanique; à cheval sur sa
+branche comme une sorcière sur son manche à balai, il se voyait le
+centre d'un sabbat infernal où il était appelé à jouer son rôle.
+
+Le capitaine sentit instinctivement que le vertige l'attirait en bas, et
+que, s'il obéissait à cette attraction, il était perdu; il rassembla
+toutes ses forces de corps et d'esprit dans un dernier acte
+d'intelligence, se lia fortement au tronc de l'arbre avec la corde qui
+maintenait autour de ses reins la peau de castor, et, se cramponnant de
+ses deux mains à la branche supérieure, il renversa la tête en arrière
+et ferma les yeux.
+
+Alors la folie et le délire triomphèrent complètement; le capitaine
+Pamphile sentit d'abord son arbre se mouvoir, se courbant et se relevant
+comme les mâts d'un vaisseau pendant la tempête; puis il lui sembla
+qu'il faisait, pour arracher ses racines du sol, des efforts pareils à
+ceux que tente un homme dont les pieds sont enfoncés dans un marais;
+après quelques instants de lutte, le chêne réussit, et, de cette
+blessure qu'il avait faite à la terre sortirent des flots de sang que
+les loups se mirent à boire; l'arbre profita de leur avidité pour
+s'éloigner d'eux et fuir, mais seulement par secousse, et comme un
+invalide qui sautille sur une jambe de bois. Bientôt, leur pâture
+épuisée, les loups, les démons, les vampires, dont croyait être
+débarrassé le brave capitaine, se mirent à sa poursuite; ils étaient
+conduits par une vieille femme dont on ne pouvait apercevoir la figure,
+et qui tenait un couteau à la main; et tout cela courait d'une course
+insensée.
+
+Enfin l'arbre, lassé, haletant, essoufflé, parut manquer de force, et se
+coucha comme un homme éperdu; alors, les loups, les démons, toujours
+conduits par la vieille femme, s'approchèrent avec leurs yeux brûlants
+et leurs langues sanglantes; le capitaine jeta un cri et voulut étendre
+les bras, mais aussitôt un sifflement aigu se fit entendre derrière sa
+tête, une impression glacée courut par tout son corps: il lui sembla
+sentir que de froids anneaux l'étouffaient en l'enlaçant; puis cette
+impression diminua graduellement, les fantômes disparurent, les
+hurlements s'éteignirent, l'arbre éprouva encore quelques secousses, et
+tout rentra dans le silence et l'obscurité.
+
+Peu à peu, grâce au silence, les nerfs du capitaine Pamphile se
+calmèrent; son sang, qui bouillonnait, enflammé par le délire, se
+refroidit, et ses esprits, plus tranquilles, rentrèrent des domaines
+fantastiques où ils s'étaient égarés dans la nature positive et réelle;
+il jeta les yeux autour de lui, et se retrouva au milieu de sa forêt
+sombre, solitaire et silencieuse. Il se tâta pour voir si c'était bien
+lui-même, et finit par reconnaître sa situation telle qu'elle était;
+attaché à son arbre, à cheval sur sa branche, il était, non pas aussi
+bien que dans son hamac de la Roxelane ou que sur la peau de buffle du
+grand chef, mais au moins en sûreté contre les attaques des loups, qui,
+au reste, avaient disparu. En reportant les yeux vers le bas du chêne,
+le capitaine crut bien encore distinguer une masse informe et mouvante
+qui paraissait rouler autour du tronc de l'arbre; mais, comme bientôt
+les plaintes qu'il avait cru entendre cessèrent, et comme l'objet sur
+lequel il avait les yeux fixés devint immobile, le capitaine Pamphile
+crut que c'était un reste du songe infernal qu'il venait de faire, et,
+haletant, couvert de sueur, écrasé de fatigue, il finit par s'endormir
+d'un sommeil aussi tranquille et aussi profond que le permettait la
+situation précaire dans laquelle il se livrait au repos.
+
+Le capitaine Pamphile fut éveillé au commencement du jour par le
+caquetage de mille oiseaux de différentes espèces qui voltigeaient
+joyeusement sous le dôme touffu de la forêt. Il ouvrit les yeux, et la
+première chose qu'il aperçut fut l'immense voûte de verdure qui
+s'étendait au-dessus de sa tête, et à travers les intervalles de
+laquelle glissaient obliquement les premiers rayons du soleil. Le
+capitaine Pamphile n'était pas dévot de sa nature; cependant, comme tous
+les marins, il avait ce sentiment de la grandeur et de la puissance de
+Dieu que développe la vue éternelle de l'océan au fond de l'âme de ceux
+qui labourent incessamment ses immenses solitudes; son premier mouvement
+fut donc une action de grâces à celui qui tient le monde dans sa main,
+que le monde s'endorme ou s'éveille: puis, après un instant de
+contemplation instinctive, il abaissa ses regards du ciel vers la terre,
+et, au premier coup d'oeil, toutes les impressions de la nuit lui furent
+expliquées.
+
+À vingt pas autour du chêne, la terre était écorchée par les griffes
+impatientes des loups, comme si une charrue y eût passé, tandis qu'au
+pied de l'arbre, un de ces animaux, brisé et sans forme, sortait aux
+deux tiers de la gueule d'un immense boa, dont la queue s'enroulait
+autour du tronc de l'arbre, à la hauteur de sept ou huit pieds. Le
+capitaine Pamphile s'était trouvé entre deux dangers qui s'étaient
+détruits l'un par l'autre: sous ses pieds les loups, sur sa tête un
+serpent; ce sifflement qu'il avait entendu, ce froid qu'il avait
+ressenti, ces anneaux qui l'avaient étouffé, c'était le sifflement, le
+froid et les anneaux du reptile, dont l'aspect avait fait fuir les
+animaux carnassiers qui l'assiégeaient; un seul, arrêté par les
+étreintes mortelles du monstre, avait été broyé dans ses replis; ce
+mouvement de l'arbre qu'avait senti le capitaine, c'étaient les
+secousses de son agonie; puis le serpent vainqueur avait commencé
+d'engloutir son adversaire, et, selon l'habitude des reptiles
+constricteurs, il en digérait une moitié, tandis que l'autre exposée
+encore à l'air, attendait son tour d'être engloutie.
+
+Le capitaine Pamphile resta un instant immobile et les regards fixés sur
+le spectacle qu'il avait à ses pieds; plusieurs fois, en Amérique et
+dans l'Inde, il avait vu des serpents semblables, mais jamais dans des
+circonstances aussi propres à l'impressionner: aussi, quoiqu'il sût
+parfaitement que, dans la position où il était, le reptile était
+incapable de lui faire aucun mal, il avisa au moyen de descendre
+autrement qu'en se laissant glisser le long du tronc; en conséquence, il
+commença par dénouer la corde qui l'attachait; puis, avançant à reculons
+sur la branche, jusqu'à ce qu'il la sentit plier, il se confia à sa
+flexibilité, et alors, la courbant sous son poids, il se suspendit par
+les deux mains et se trouva si près du sol, qu'il pensa qu'il pouvait
+sans inconvénient abandonner son soutien. L'événement seconda ses
+espérances: le capitaine lâcha sa branche et se trouva à terre sans
+accident.
+
+Il s'éloigna aussitôt, non sans regarder plus d'une fois derrière lui;
+il marcha au-devant du soleil. Aucune route n'était tracée dans la
+forêt; mais avec l'instinct du chasseur et la science du marin, il n'eut
+qu'à jeter un coup d'oeil sur la terre et le ciel pour s'orienter à
+l'instant; il s'avança donc sans hésitation, comme s'il eût été familier
+avec cette immense solitude; plus il pénétrait dans la forêt, plus elle
+prenait un caractère grandiose et sauvage. Peu à peu la voûte feuillée
+s'épaissit au point que le soleil cessa d'y pénétrer; les arbres
+poussaient rapprochés les uns des autres, droits et élancés comme des
+colonnes, et comme des colonnes supportant un toit impénétrable à la
+lumière. Le vent lui-même passait sur ce dôme de verdure, mais sans se
+glisser dans ce séjour des ombres: on eût dit que, depuis la création,
+toute cette partie de la forêt avait sommeillé dans un crépuscule
+éternel.
+
+À la lueur blafarde de ce demi-jour, le capitaine Pamphile voyait de
+grands oiseaux dont il lui semblait impossible de distinguer l'espèce,
+des écureuils ailés sauter légèrement et voler en silence d'une branche
+à l'autre; dans ces espèces de limbes, tout paraissait avoir perdu sa
+couleur naturelle et primitive pour prendre la teinte cendrée des
+papillons nocturnes; un daim, un lièvre et un renard qui se levèrent au
+bruit des pas de celui qui troublait leur demeure, tout en gardant des
+formes différentes, semblaient avoir revêtu la livrée monotone et
+uniforme de la mousse sur laquelle ils couraient sans bruit.
+
+De temps en temps, le capitaine Pamphile s'arrêtait les yeux fixes: des
+champignons fauves et gigantesques, appuyés les uns aux autres comme des
+boucliers, formaient des groupes si ressemblants par leur couleur et
+leur dimension à des lions couchés, que, quoiqu'il sût parfaitement que
+ce roi de la création n'habitait pas cette partie de son empire, il
+tressaillait au témoignage de ses yeux.
+
+De grandes plantes grimpantes et parasites, à qui la respiration
+semblait manquer, se tordaient autour des arbres, montaient avec eux,
+s'accrochant aux branches, et passant comme des festons de l'une à
+l'autre, jusqu'à ce qu'elles arrivassent à la voûte; là, elles se
+glissaient comme des serpents pour aller épanouir au soleil leurs
+corolles écarlates et parfumées, tandis que celles qui étaient forcées
+de s'ouvrir en chemin fleurissaient pâles, inodores, maladives et comme
+jalouses du bonheur de leurs amies, qui s'échauffaient à la clarté du
+jour et sous le sourire de Dieu.
+
+Sur les deux heures, le capitaine Pamphile sentit vers la région de
+l'estomac des tiraillements qui lui annoncèrent qu'il n'avait pas soupé
+la veille, et que l'heure de son déjeuner était passée depuis longtemps.
+Il regarda autour de lui: des oiseaux voletaient toujours d'arbre en
+arbre, des écureuils ailés sautaient incessamment de branche en branche,
+comme s'ils eussent fait la même route que lui; mais il n'avait ni fusil
+ni sarbacane pour les atteindre. Il essaya bien de leur jeter quelques
+pierres; mais il comprit bientôt que cet exercice ajouterait encore à
+son appétit sans amener de résultat propre à le calmer; en conséquence,
+il résolut de chercher d'autres ressources et de se rabattre sur les
+végétaux. Cette fois, sa quête fut plus heureuse: après quelques
+instants d'une recherche attentive, rendue difficile par cette
+demi-obscurité, il trouva deux ou trois racines de la famille des
+souchets, et quelques-unes de ces plantes appelées vulgairement choux
+caraïbes.
+
+C'était à peu près tout ce qu'il fallait pour amuser son estomac; mais
+le capitaine Pamphile était homme de précaution: il pensa qu'il n'aurait
+pas plus tôt calmé sa faim, qu'il allait avoir soif; alors il chercha un
+ruisseau comme il avait cherché des racines. Par malheur, la chose était
+plus rare.
+
+Il écouta avec attention: aucun murmure n'arriva jusqu'à lui; il aspira
+l'air pour tâcher d'y saisir quelque faible émanation; mais il n'y avait
+pas d'air sous cette voûte, toute gigantesque qu'elle était: il n'y
+régnait qu'une atmosphère lourde et épaisse, que les animaux et les
+plantes condamnés à ramper sur la terre respiraient avec effort, et qui
+semblait insuffisante à la vie.
+
+Alors le capitaine Pamphile prit son parti; il ramassa un caillou aigu;
+puis, au lieu de continuer une quête inutile, il s'en alla d'arbre en
+arbre, examinant chaque tige avec attention; enfin il parut avoir trouvé
+ce qu'il cherchait: c'était un magnifique érable, jeune, lisse et
+vigoureux. Il le prit alors dans son bras gauche, tandis que, de la main
+droite, il lui enfonça le caillou aigu dans l'écorce; quelques gouttes
+de ce sang végétal et précieux avec lequel les Canadiens font un sucre
+plus beau que celui de la canne s'en échappa aussitôt comme d'une
+blessure; le capitaine Pamphile, satisfait de l'expérience, s'assit
+tranquillement au pied de sa victime et commença son déjeuner; puis,
+lorsqu'il eut fini, il appliqua sa bouche altérée à la plaie dont la
+sève sortait alors comme d'une fontaine, et se remit en route plus
+frais, plus dispos et plus vigoureux que jamais.
+
+Vers les cinq heures du soir, à peu près, le capitaine Pamphile crut
+voir quelques rayons du jour se glisser à travers les ténèbres: sa
+marche en reprit une nouvelle ardeur, et il parvint aux limites de cette
+forêt pareille à celle de Dante, qui semblait n'appartenir ni à la vie
+ni à la mort, mais à une puissance intermédiaire et sans nom. Alors il
+lui sembla entrer dans un océan de lumière; il se précipita au milieu de
+ses vagues dorées par les rayons du soleil couchant, pareil à un
+plongeur qui, retenu longtemps au fond de la mer, accroché à quelque
+branche de corail, ou enlacé par quelque polype, se dégage de l'obstacle
+mortel, remonte à la surface de l'eau et respire.
+
+Il était arrivé à un de ces vastes steppes jetés comme des lacs de
+verdure et de lumière au milieu des immenses forêts du nouveau monde; de
+l'autre côté de cette clairière, une nouvelle ligne d'arbres s'étendait
+comme une muraille sombre et opaque, tandis qu'au-dessus d'elle on
+voyait capricieusement onduler dans les derniers flots du jour le sommet
+neigeux des montagnes dont la chaîne tortueuse sépare toute la
+presqu'île.
+
+Le capitaine jeta avec satisfaction ses regards autour de lui; car il
+voyait qu'il ne s'était pas écarté de sa route.
+
+Enfin ses yeux s'arrêtèrent sur une colonne blanchâtre et tortueuse qui
+se détachait sur le fond et montait en flottant vers le ciel: il ne lui
+fallut pas une longue inspection pour reconnaître la fumée d'une hutte,
+et presque aussitôt, amie ou ennemie, il se détermina à marcher vers
+elle, le souvenir de la nuit qu'il venait de passer ayant influé d'une
+manière prompte et décisive sur sa détermination.
+
+_Seconde nuit:_
+
+Le capitaine Pamphile trouva un petit sentier qui paraissait conduire de
+la forêt à la hutte. Il le prit, quoique ce ne fut pas sans quelque
+inquiétude des boquiéros et des serpents cuivrés, si communs dans ces
+cantons, qu'il marcha au milieu des herbes hautes et touffues.
+
+À mesure qu'il approchait de la fumée qui lui servait de guide, il
+voyait s'élever la hutte, située à la lisière de la plaine et de la
+forêt; la nuit vint avant qu'il l'eût jointe, mais sa route n'en fut que
+plus facile et mieux tracée.
+
+La porte s'ouvrait du côté du voyageur, et, en face de la porte, au fond
+de la hutte, brillait un feu qui semblait un phare allumé tout exprès
+pour le guider dans la solitude. De temps en temps, devant la flamme
+passait et repassait une figure qui se détachait en noir sur le foyer.
+
+Parvenu à quelque distance, il reconnut que c'était une femme, et en
+reprit une nouvelle confiance; enfin, arrivé sur le seuil, il s'arrêta
+et demanda s'il y avait place pour lui au foyer qu'il voyait briller de
+si loin, et qu'il désirait depuis si longtemps.
+
+Une espèce de grognement, que le capitaine interpréta à sa guise, lui
+répondit. En conséquence, il entra sans hésiter, et alla s'asseoir sur
+un vieil escabeau qui semblait l'attendre à une distance convenable de
+la flamme.
+
+De l'autre côté du foyer, les coudes sur les genoux et la tête dans ses
+mains, immobile et sans souffle comme une statue, était accroupi un
+jeune Indien rouge de la tribu des Sioux; son grand arc de bois d'érable
+était près de lui et à ses pieds gisaient plusieurs oiseaux de l'espèce
+des colombes et quelques petits quadrupèdes percés de flèches. Ni
+l'arrivée ni l'action de Pamphile ne parurent le tirer de cette apathie
+apparente sous laquelle les sauvages cachent la défiance éternelle
+qu'ils éprouvent à l'approche de l'homme civilisé; car, au seul bruit de
+ses pas, le jeune Sioux avait reconnu le voyageur pour un Européen. Le
+capitaine Pamphile, de son côté, le regarda avec l'attention profonde
+d'un homme qui sait que, pour une chance de rencontrer un ami, il y en a
+dix de trouver un ennemi. Puis, comme cet examen ne lui apprit rien
+autre chose que ce qu'il voyait, et que ce qu'il voyait le laissait dans
+son incertitude, il se décida à lui adresser la parole.
+
+--Mon frère est-il endormi, demanda-t-il, qu'il ne lève même pas la tête
+à l'arrivée d'un ami?
+
+L'Indien tressaillit; et, sans répondre que par l'action même, il
+souleva son front et montra du doigt au capitaine un de ses yeux sorti
+de son orbite, et pendant à un nerf, tandis que de la cavité qu'il avait
+occupée coulait sur le bas de sa figure et sur sa poitrine une rigole de
+sang; puis, sans dire une seule parole, sans pousser une seule plainte,
+il laissa retomber sa tête dans ses mains.
+
+Une flèche s'était cassée au moment où la corde de son arc était tendue,
+et un des fragments du roseau brisé était revenu crever l'oeil de
+l'Indien; le capitaine Pamphile comprit tout cela du premier regard et
+ne poussa pas plus loin ses questions, respectant la force d'âme de ce
+sauvage héros du désert. Alors il se retourna vers la femme.
+
+--Le voyageur est las et a faim; sa mère peut-elle lui donner un repas
+et un lit?
+
+--Il y a sous les cendres un gâteau et dans ce coin une peau d'ours, dit
+la vieille; mon fils peut manger l'un et se coucher sur l'autre.
+
+--N'avez-vous donc rien autre chose? continua le capitaine Pamphile,
+qui, après le dîner frugal qu'il avait fait dans la forêt, n'eût pas été
+fâché de trouver un souper plus substantiel.
+
+--Si fait, j'ai autre chose, dit la vieille se rapprochant d'un
+mouvement rapide, et fixant ses yeux avides sur la chaîne d'or qui
+soutenait, au cou du capitaine Pamphile, la montre que lui avait rendue
+le grand chef. J'ai... Mon fils a une bien belle chaîne!... J'ai de la
+chair de buffle salé et de bonne venaison. Je serais bien heureuse
+d'avoir une chaîne pareille.
+
+--Eh bien, apportez votre buffle salé et votre pâté de daim, répondit le
+capitaine Pamphile évitant de répondre au désir de la vieille, ni par
+une promesse, ni par un refus; puis, si vous aviez, dans quelque coin,
+une bouteille d'eau-de-vie d'érable, elle ne serait pas déplacée, je
+crois, en si bonne compagnie.
+
+La vieille s'éloigna, tournant de temps en temps la tête pour regarder
+encore le bijou qui lui faisait si visiblement envie; puis enfin,
+soulevant une natte de roseaux, elle passa dans une autre partie de la
+hutte. À peine eut-elle disparu, que le jeune Sioux releva vivement la
+tête.
+
+--Mon frère sait-il où il est? dit-il à voix basse au capitaine.
+
+--Ma foi, non, répondit celui-ci avec insouciance.
+
+--Mon frère a-t-il quelque arme pour se défendre? continua-t-il en
+baissant encore la voix.
+
+--Aucune, répondit le capitaine.
+
+--En ce cas, que mon frère prenne ce couteau et ne s'endorme pas.
+
+--Et toi? dit le capitaine Pamphile hésitant à accepter l'arme qu'on lui
+offrait.
+
+--Moi, j'ai mon tomahawk. Silence!
+
+À ces mots, le jeune sauvage laissa retomber sa tête dans ses mains et
+rentra dans son immobilité, la vieille soulevant la natte: elle
+apportait le souper. Le capitaine Pamphile passa le couteau à sa
+ceinture, la vieille jeta de nouveau les yeux sur la montre.
+
+--Mon fil, dit-elle, a rencontré un homme blanc sur le sentier de la
+guerre; il a tué l'homme blanc et lui a pris cette chaîne, puis il l'a
+frottée pour en effacer le sang. Voilà pourquoi elle est si brillante.
+
+--Ma mère se trompe, dit le capitaine Pamphile commençant à soupçonner
+le danger inconnu dont l'avait prévenu l'Indien: j'ai remonté la rivière
+Outava jusqu'au lac Supérieur, pour chasser le buffle et le castor;
+puis, quand j'ai eu beaucoup de peaux, j'ai été à la ville, et j'en ai
+échangé la moitié contre de l'eau-de-feu, et l'autre moitié contre cette
+montre.
+
+--J'ai deux fils, continua la vieille en posant la viande et
+l'eau-de-vie sur la table, qui chassent depuis dix ans le buffle et le
+castor, et jamais ils n'ont porté assez de peaux à la ville pour revenir
+avec une chaîne pareille. Mon fils a dit qu'il avait faim et soif,
+continua-t-elle, mon fils peut boire et manger.
+
+--Mon frère des prairies ne soupe-t-il pas? dit le capitaine Pamphile
+s'adressant au jeune Sioux et approchant son escabeau de la table.
+
+--La douleur nourrit, répondit le jeune chasseur sans faire un seul
+mouvement; je n'ai ni faim ni soif; j'ai sommeil et je vais dormir; que
+le Grand Esprit garde mon frère!
+
+--Combien mon fils a-t-il donné de peaux de castors pour cette montre?
+interrompit la vieille revenant à son sujet favori.
+
+--Cinquante, répondit à tout hasard le capitaine Pamphile en attaquant
+bravement un filet de buffle.
+
+--J'ai ici dix peaux d'ours et vingt peaux de castor; je les donne à mon
+fils rien que pour la chaîne.
+
+--La chaîne tient à la montre, répondit le capitaine, on ne peut pas les
+séparer; d'ailleurs, je désire ne me défaire ni de l'une ni de l'autre.
+
+--C'est bien, dit la vieille avec un sourire de sorcière, que mon fils
+les garde!... Tout homme vivant est maître de son bien. Il n'y a que les
+morts qui n'ont rien à eux.
+
+Le capitaine Pamphile jeta un coup d'oeil rapide sur le jeune Indien;
+mais il paraissait profondément endormi; il revint donc à son souper,
+auquel il fit à tout hasard le même honneur que s'il se fût trouvé dans
+une situation moins précaire; puis, le repas fini, il jeta une brassée
+de bois sur le feu et alla se coucher sur la peau de buffle étendue dans
+un coin de la hutte, non pas dans l'intention de dormir, mais pour ne
+donner aucun soupçon à la vieille, qui était rentrée dans le second
+compartiment et avait disparu.
+
+Un instant après que le capitaine Pamphile fut couché, la natte se
+souleva doucement, et l'horrible tête de la mégère reparut, fixant tour
+à tour ses petits yeux ardents sur chacun des dormeurs; ne leur voyant
+faire aucun mouvement, elle entra dans la chambre, alla à la porte de la
+hutte qui donnait à l'extérieur, et écouta comme si elle attendait
+quelqu'un; mais, aucun bruit n'étant parvenu à son oreille, elle se
+retourna, et, comme pour ne pas perdre son temps, elle alla détacher des
+parois de la hutte un long couteau de cuisine, et, se mettant à cheval
+sur une meule à repasser, elle la fit tourner avec le pied et commença
+d'aiguiser soigneusement son arme. Le capitaine Pamphile voyait l'eau
+tomber goutte à goutte sur la pierre, et ne perdait pas un de ces
+mouvements qu'éclairait la lueur tremblante du foyer; les préparatifs
+étaient parlants; le capitaine Pamphile tira son couteau de sa ceinture,
+l'ouvrit, en essaya la pointe avec le doigt, passa son pouce sur le
+tranchant, et, satisfait de l'examen, il attendit l'événement, immobile
+et simulant le sommeil le plus calme et le plus profond.
+
+La vieille continuait toujours son opération infernale; cependant elle
+s'interrompit tout à coup et prêta l'oreille. Le bruit qu'elle avait
+entendu se renouvela plus rapproché; elle se leva vivement comme si
+l'ardeur du meurtre eût rendu à ses membres toute leur souplesse,
+replaça le couteau à la muraille et alla de nouveau à la porte; cette
+fois, ceux qu'elle attendait arrivaient sans doute, car elle leur fit de
+la main un geste silencieux de se presser, et rentra dans la hutte pour
+jeter encore un coup d'oeil sur ses hôtes. Pas un d'eux n'avait fait un
+mouvement, et ils paraissaient toujours plongés dans le plus profond
+sommeil.
+
+Presque aussitôt deux jeunes gens de haute taille et de forte stature
+parurent sur le seuil de la hutte: ils portaient sur leurs épaules un
+daim qu'ils venaient de tuer. Ils s'arrêtèrent pour regarder
+silencieusement et d'un air sinistre les hôtes qu'ils trouvaient dans
+leur chaumière, puis l'un d'eux demanda en anglais à sa mère pourquoi
+elle avait reçu chez elle ces chiens de sauvages. La vieille lui fit
+signe du doigt de se taire: les chasseurs vinrent alors jeter le daim
+mort aux pieds du capitaine Pamphile. Ils disparurent derrière la natte;
+la vieille les suivit, emportant la bouteille d'eau-de-vie d'érable à
+laquelle avait à peine touché son hôte, et la hutte ne se trouva plus
+occupée que par les deux dormeurs.
+
+Le capitaine Pamphile resta un instant encore sans mouvement; on
+entendait pour tout bruit la respiration calme et égale de l'Indien; ce
+sommeil était si parfaitement simulé, que le capitaine Pamphile commença
+à croire que, tout en faisant semblant de dormir, il s'était endormi
+réellement. Alors, tâchant d'imiter le modèle qu'il avait sous les yeux,
+il se retourna, comme agité par un de ces mouvements capricieux
+communiqués au corps endormi par le cerveau qui veille, et, de cette
+manière, au lieu d'avoir le visage tourné contre le mur, il se trouva en
+face de l'Indien.
+
+Il demeura un instant immobile dans cette nouvelle position puis il
+entrouvrit ses paupières: il vit alors le jeune Sioux dans la même
+position où il l'avait laissé; seulement, sa tête n'était plus supportée
+que par sa main gauche; l'autre était retombée pendante auprès de lui et
+reposait près de son tomahawk.
+
+En ce moment, on entendit un léger bruit; les doigts de l'Indien se
+crispèrent aussitôt autour du manche de sa massue, et le capitaine vit
+que, comme lui, il veillait et s'apprêtait à faire face au danger
+commun.
+
+Bientôt la natte se souleva et donna passage aux deux jeunes gens, qui
+se glissèrent dessous, l'un après l'autre, rampant sans bruit comme des
+serpents, derrière eux et après eux apparut la tête de la vieille, dont
+le corps resta caché dans l'obscurité de l'autre chambre, et qui,
+pensant qu'il était inutile qu'elle prît part à la scène qui allait se
+passer, voulait du moins, si besoin était, exciter les assassins de la
+voix et du geste.
+
+Les jeunes gens se relevèrent lentement en silence, et sans perdre de
+vue l'Indien et le capitaine Pamphile; l'un d'eux tenait à la main une
+espèce de serpe recourbée et tranchante en dedans: il voulut s'avancer
+immédiatement vers l'Indien, mais son frère lui fit signe d'attendre
+qu'il se fût armé à son tour. En effet, il s'approcha de la muraille sur
+la pointe du pied et détacha le couteau; alors ils échangèrent un
+dernier regard d'intelligence, puis reportèrent les yeux sur leur mère
+comme pour l'interroger.
+
+--Ils dorment, dit la vieille à voix basse, allez.
+
+Les deux jeunes gens obéirent, s'approchant chacun de la victime qu'il
+avait choisie; l'un leva le bras pour frapper l'Indien, l'autre se
+pencha pour poignarder le capitaine Pamphile.
+
+Au même instant, les deux assassins reculèrent poussant chacun un cri:
+le capitaine avait plongé à l'un son couteau jusqu'au manche dans la
+poitrine, et le jeune Indien avait fendu la tête de l'autre avec son
+tomahawk. Tous deux restèrent encore debout un instant, oscillant sur
+leurs jambes comme s'ils étaient ivres, tandis que les voyageurs, d'un
+mouvement instinctif et spontané, s'étaient rapprochés l'un de l'autre;
+puis les deux jeunes gens tombèrent, pareils à des arbres déracinés par
+une tempête. Alors la vieille poussa une imprécation et le jeune Sioux
+un cri de triomphe: puis, prenant la corde de son arc, il s'élança dans
+le second compartiment, en ressortit bientôt traînant la vieille par les
+cheveux, et, la tirant hors de la hutte, il alla la garrotter à un jeune
+bouleau distant de la cabane d'une dizaine de pas. Puis il rentra
+bondissant comme un tigre, ramassa le couteau que l'un des assassins
+avait laissé tomber, tâta de la pointe s'ils étaient encore vivants;
+mais voyant que ni l'un ni l'autre ne remuaient, il fit signe au
+capitaine Pamphile de sortir; puis lorsque celui-ci eut obéi
+machinalement, le jeune Sioux prit au foyer une branche de sapin tout
+enflammée, mit le feu aux quatre coins de la cabane, sortit sa torche à
+la main, et commença d'exécuter autour de la hutte une danse étrange
+accompagnée d'un chant de victoire.
+
+Quelque habitué que fût le capitaine Pamphile aux scènes violentes, il
+ne put s'empêcher de donner à celle-ci son attention tout entière. En
+effet, le lieu, l'isolement, le danger qu'il venait de courir, tout
+donnait à l'acte de justice qui s'accomplissait un caractère de
+vengeance sauvage; il avait bien entendu dire parfois que, des chutes du
+Niagara aux rives de l'Atlantique, c'était une vieille législation
+établie que de brûler l'habitation des meurtriers; mais il n'avait
+jamais assisté à une exécution de ce genre.
+
+Appuyé contre un arbre et immobile comme s'il eût été garrotté lui-même,
+il vit d'abord une fumée noire et épaisse sortir par toutes les
+ouvertures, puis des langues de flamme traversèrent le toit, pareilles à
+des fers de lance rouges; bientôt de tous côtés, des colonnes de feu
+surgirent, suivant des ondulations de la brise, tantôt se tordant comme
+des serpents, tantôt flottant comme des banderoles.
+
+Pendant ce temps, et pareil au démon de l'incendie, le jeune Indien
+tournait, dansant et chantant toujours. Au bout d'un instant, toutes ces
+flammes se réunirent et formèrent un immense foyer qui jeta sa lueur à
+une demi-lieue à la ronde, s'étendant d'un côté sur l'immense steppe de
+verdure, plongeant de l'autre sous le dôme sombre de la forêt; enfin, la
+chaleur devint si violente, que la vieille, quoiqu'à dix pas de
+l'incendie, poussa des cris de douleur. Tout à coup le toit s'abîma, une
+colonne de flammes s'éleva, comme lancée par le cratère d'un volcan,
+poussant au ciel des milliers d'étincelles; puis successivement chaque
+paroi s'abattit, et, à chaque chute, le foyer diminua de chaleur et de
+lumière. L'obscurité reconquit peu à peu le terrain qu'elle avait perdu;
+enfin il ne resta bientôt de la hutte maudite qu'un amas de charbons
+brûlants amoncelés sur les cadavres des meurtriers.
+
+Alors le sauvage cessa sa danse et ses chants, alluma à sa torche une
+seconde branche de sapin, et la présenta au capitaine.
+
+--Maintenant, dit-il, de quel côté va mon frère?
+
+--À Philadelphie, répondit le capitaine.
+
+--Eh bien, que mon frère me suive, et je vais lui servir de guide
+jusqu'à ce qu'il ait atteint l'autre côté de la forêt.
+
+À ces mots, le jeune Sioux s'enfonça dans les profondeurs du bois,
+laissant la vieille à moitié brûlée près des débris fumants de sa
+cabane.
+
+Le capitaine Pamphile jeta un dernier regard sur cette scène de
+désolation et suivit son jeune et courageux compagnon de voyage. Au
+point du jour, ils arrivèrent à la lisière de la forêt et au pied des
+montagnes; là, le Sioux s'arrêta.
+
+--Mon frère est arrivé, dit-il; du haut de ces montagnes, il verra
+Philadelphie. Maintenant, que le Grand Esprit garde mon frère!
+
+Le capitaine Pamphile chercha ce qu'il pouvait donner au sauvage pour le
+récompenser du dévouement qu'il lui avait montré; et, ne possédant rien
+que sa montre, il s'apprêta à la détacher, mais son compagnon l'arrêta.
+
+--Mon frère ne me doit rien, dit-il: après un combat avec les Hurons, le
+jeune élan fut fait prisonnier et emmené sur les bords du lac Supérieur.
+Il était déjà attaché au poteau: les hommes apprêtaient leurs couteaux à
+scalper, et les femmes et les enfants dansaient autour de lui en
+chantant la chanson de mort, lorsque des soldats qui étaient nés comme
+mon frère de l'autre côté de la rivière salée dispersèrent les Hurons et
+délivrèrent le jeune élan. Je leur devais ma vie, j'ai sauvé la tienne.
+Lorsque tu rencontreras ces soldats, tu leur diras que nous sommes
+quittes.
+
+À ces mots, le jeune sauvage s'enfonça dans la forêt; le capitaine
+Pamphile le suivit des yeux tant qu'il pût le voir; puis, lorsqu'il eut
+disparu, notre digne marin cassa un jeune ébénier, qui pouvait lui
+servir à la fois de canne et de défense, et commença à escalader la
+montagne.
+
+Le jeune élan n'avait point menti: arrivé au sommet il aperçut
+Philadelphie s'élevant, pareille à une reine entre les eaux vertes de la
+Delawarre et les flots bleus de l'océan.
+
+
+
+
+Chapitre XIII
+
+_Comment le capitaine Pamphile fit la rencontre de la mère de Tom sur
+les bords de la rivière Delawarre, et de ce qui s'ensuivit._
+
+
+Quoiqu'il y eût à vue d'oeil deux bonnes journées de chemin de l'endroit
+où était parvenu le capitaine Pamphile jusqu'à Philadelphie, il n'en
+continua pas moins sa route avec une ardeur merveilleuse, ne s'arrêtant
+que pour chercher des oeufs d'oiseau ou des racines; quant à l'eau, il
+avait bientôt rencontré les sources de la Delawarre, et la rivière, qui
+coulait à plein bord, lui avait enlevé toute inquiétude à cet égard.
+
+Il cheminait donc joyeusement, voyant le repos au bout de tant de
+fatigues, admirant le paysage merveilleux qui se déroulait à sa vue, et
+dans cette heureuse disposition d'esprit où le voyageur solitaire ne
+regrette qu'une chose, celle de n'avoir pas un compagnon à qui
+communiquer le trop plein de ses pensées; lorsqu'en arrivant au sommet
+d'une petite montagne, il crut apercevoir, à une demi-lieue devant lui
+un point noir qui s'avançait à sa rencontre. Il chercha un instant à
+reconnaître quelle chose ce pouvait être; mais, la distance étant trop
+grande, il se remit en marche, continuant sa route sans s'inquiéter
+davantage de l'objet, qu'il perdit bientôt de vue, le terrain sur lequel
+il marchait étant très accidenté. Il allait donc devant lui, sifflotant
+un air fort en vogue sur la Cannebière et faisant le moulinet avec son
+bâton, lorsque le même objet s'offrit de nouveau à ses yeux, rapproché
+de quelques centaines de pas; cette fois, le capitaine était, de la part
+du nouveau personnage que nous introduisons sur la scène, l'objet du
+même examen que celui-ci était occupé à faire; le capitaine Pamphile se
+fit une espèce de longue-vue avec sa main, regarda un instant à travers
+le tube improvisé et reconnut que c'était un nègre.
+
+Cette rencontre tombait d'autant mieux que le capitaine Pamphile, peu
+curieux de passer une troisième nuit pareille aux deux nuits
+précédentes, comptait lui demander des renseignements sur la couchée: il
+doubla donc le pas, regrettant que les ondulations du terrain le
+forçassent de perdre de nouveau de vue celui qui pouvait lui donner de
+si précieux renseignements, mais qu'il espérait retrouver sur la cime
+d'un petit monticule qui formait à peu près le milieu du chemin à
+parcourir. Le capitaine Pamphile ne s'était pas trompé dans ses calculs
+stratégiques: au sommet de la montagne, il se trouva face à face avec ce
+qu'il cherchait; seulement, la couleur avait trompé le capitaine: ce
+n'était pas un nègre. C'était un ours.
+
+Le capitaine Pamphile mesura du premier coup d'oeil l'étendue du danger
+qui le menaçait; mais nous n'apprendrons rien de nouveau à nos lecteurs
+en leur disant que, en pareil cas, le digne marin était homme de
+ressource: il jeta un regard autour de lui pour examiner la topographie
+du terrain, et vit qu'il n'y avait pas moyen d'éviter l'animal. À
+gauche, le fleuve encaissé dans ses rives profondes, et trop rapide pour
+être traversé à la nage, sans que l'on s'exposât à un péril plus grand
+peut-être que celui qu'on fuyait; à droite, des rochers à pic,
+praticables pour les lézards, mais inaccessibles à tout autre animal;
+derrière et devant soi, une route ou plutôt un sentier large comme celui
+où Oedipe rencontra Laïus.
+
+De son côté, l'animal avait fait halte à une dizaine de pas du capitaine
+Pamphile, paraissant tout examiner lui-même avec une attention très
+particulière.
+
+Le capitaine Pamphile, qui avait rencontré dans sa vie une foule de
+poltrons déguisés en braves, en augura que l'ours avait peut-être aussi
+peur de lui qu'il avait peur de l'ours. Il marcha donc à sa rencontre,
+l'ours en fit autant; le capitaine Pamphile commença à croire qu'il
+s'était trompé dans ses conjectures, et s'arrêta; l'ours continua de
+marcher. La chose devenait claire comme le jour: ce n'était pas l'ours
+qui avait peur. Le capitaine Pamphile pivota sur le talon gauche, de
+manière à laisser le passage libre à son adversaire, et commença à
+battre en retraite. Il n'avait pas reculé de trois pas, qu'il trouva les
+rochers à pic; il s'y adossa pour n'être pas surpris par derrière, et
+attendit l'événement.
+
+L'attente ne fut pas longue; l'ours, qui était de la plus grosse espèce,
+s'avança sur la route jusqu'à l'endroit où l'avait quittée le capitaine
+Pamphile; puis, arrivé là, il dessina le même angle qu'avait tracé
+l'habile stratégiste auquel il avait affaire, et s'avança droit sur lui.
+La situation était critique; le lieu était désert; le capitaine Pamphile
+n'avait de secours à attendre de personne; il ne possédait pour toute
+arme que son bâton, moyen de défense assez médiocre: l'ours n'était qu'à
+deux pas de lui, il leva son bâton... À ce geste, l'ours se dressa sur
+ses pattes de derrière et se mit à danser.
+
+C'était un ours apprivoisé, qui avait rompu sa chaîne et s'était sauvé
+de New-York, où il avait eu l'honneur de faire ses exercices devant M.
+Jackson, président des États-unis.
+
+Le capitaine Pamphile, rassuré par les dispositions chorégraphiques de
+son ennemi, s'aperçut alors que celui-ci était muselé, et qu'un bout de
+chaîne brisée pendait à son cou: il calcula aussitôt le parti que
+pouvait tirer d'une pareille rencontre un homme réduit à la pénurie dans
+laquelle il se trouvait; et, comme ni sa naissance ni son éducation ne
+lui avaient donné ces fausses idées aristocratiques dont tout autre à sa
+place eut été peut-être préoccupé, il pensa que le métier de conducteur
+d'ours était fort honorable, relativement à une foule d'autres métiers
+qu'il avait vu exercer par quelques-uns de ses compatriotes, en France
+et à l'étranger. En conséquence, il prit le bout de la corde du danseur,
+lui appliqua un coup de bâton sur le museau pour lui expliquer qu'il
+était temps de terminer son menuet, et continua sa route vers
+Philadelphie, le conduisant en laisse comme il eût fait d'un chien de
+chasse.
+
+Le soir, comme il traversait la prairie, il s'aperçut que son ours
+s'arrêtait devant certaines plantes qui lui étaient inconnues; la vie
+nomade qu'il avait menée l'avait mis à même de faire de profondes études
+sur l'instinct des animaux. Il présuma que ces haltes renouvelées,
+quoique sans succès, avaient un motif quelconque; en effet, à la
+première démonstration du même genre que fit l'animal, le capitaine
+Pamphile s'arrêta et lui donna tout le temps de développer son
+attention. Les résultats ne se firent pas attendre: l'ours creusa la
+terre; puis, au bout de quelques secondes, il mit à nu un groupe de
+tubercules tout à fait appétissants à voir; le capitaine Pamphile y
+goûta; ils tenaient à la fois de la truffe et de la patate.
+
+La découverte était précieuse; aussi laissa-t-il toute liberté à son
+ours d'en chercher de nouvelles; au bout d'une heure, il y en avait une
+moisson suffisante au souper de l'homme et de l'animal. Le repas
+terminé, le capitaine Pamphile avisa un arbre isolé, et, après s'être
+assuré que son feuillage ne recélait point le plus petit reptile, il
+attacha son ours au tronc, et se servit de lui comme une courte échelle
+pour atteindre les premières branches. Arrivé là, il s'y établit comme
+il avait déjà fait dans la forêt; seulement, sa nuit fut parfaitement
+tranquille, les loups ayant été tenus à distance par l'odeur de l'ours.
+
+Le lendemain matin, le capitaine Pamphile se réveilla tout à fait calme
+et reposé. Son premier coup d'oeil fut pour son ours: il dormait
+tranquillement au pied de l'arbre. Le capitaine Pamphile descendit et le
+réveilla; puis tous deux reprirent amicalement le chemin de
+Philadelphie, où ils arrivèrent à onze heures du soir.
+
+Le capitaine Pamphile avait marché comme l'ogre du petit Poucet.
+
+Il se mit en quête d'une auberge; mais il ne trouva pas un seul hôtelier
+qui voulût loger à pareille heure un ours et un sauvage; il commençait
+donc à être plus embarrassé au milieu de la capitale de la Pensylvanie
+qu'il ne l'avait été au centre des forêts du fleuve Saint-Laurent,
+lorsqu'il vit une taverne chaudement éclairée, et d'où sortait un tel
+mélange de bruits de verres, d'éclats de rire et d'imprécations, qu'il
+était évident qu'il y avait là quelque équipage qui venait de toucher sa
+paye. L'espoir revint aussitôt au capitaine: ou il avait oublié ce que
+c'est qu'un marin, ou il y avait là pour lui du vin, de l'argent et un
+lit, trois choses de première nécessité dans sa situation; il
+s'approchait donc avec confiance, lorsque tout à coup il s'arrêta comme
+s'il était cloué à sa place.
+
+Au milieu du tapage, des cris et des jurements, il avait cru reconnaître
+un air provençal chanté par un des buveurs: il demeura donc le cou tendu
+et l'oreille ouverte, doutant encore, tant la chose lui paraissait
+invraisemblable; mais bientôt, à un refrain repris en choeur, il ne lui
+resta plus aucune incertitude: il avait là des compatriotes. Il fit
+alors et de nouveau quelques pas en avant et s'arrêta encore; mais,
+cette fois, sa figure prit une expression d'étonnement qui tenait de la
+stupidité: non seulement ces hommes étaient des compatriotes non
+seulement cette chanson, c'était une chanson provençale, mais encore
+celui qui la chantait, c'était Policar! L'équipage de la Roxelane
+mangeait son chargement à Philadelphie.
+
+Le capitaine Pamphile n'hésita pas un instant sur le parti qui lui
+restait à prendre; grâce au barbier et au peintre du Serpent-Noir, il
+était déguisé de manière à ne pas être reconnu de son meilleur ami; il
+ouvrit hardiment la porte de la taverne et entra avec son ours. Un
+hourra général accueillit les nouveaux venus.
+
+Un doute restait au capitaine Pamphile: il avait oublié de faire faire
+une répétition à son ours, de sorte qu'il ignorait absolument ce dont il
+était capable; mais l'intelligent animal se chargea lui-même de son
+prospectus. À peine entré dans le cabaret, il commença de trotter en
+rond pour faire former le cercle; les matelots montèrent sur les chaises
+et sur les bancs; Policar s'assit sur le poêle, et le spectacle
+commença.
+
+Tout ce qu'il est possible d'apprendre à un ours, l'ours du capitaine
+Pamphile le savait; il dansait le menuet comme Vestris, montait à cheval
+sur un manche à balai ni plus ni moins qu'un sorcier, et désignait le
+plus ivrogne de la compagnie, à rendre jaloux l'âne savant; aussi, la
+séance terminée, il n'y eut qu'un cri tellement unanime, que Policar
+déclara que, quelque prix que le maître de l'ours demandât de son élève,
+il le lui achetait pour en faire cadeau à l'équipage; cette décision fut
+accueillie par un vivat général. L'offre fut donc renouvelée d'une
+manière formelle; le capitaine Pamphile demanda dix écus de sa bête.
+Policar, qui était en générosité, lui en offrit quinze; moyennant quoi,
+il entra immédiatement en possession de l'animal. Quant au capitaine
+Pamphile, il sortit au premier exercice de la seconde représentation,
+sans que personne fît attention à lui, sans qu'aucun des matelots eût
+conçu le moindre soupçon.
+
+Nos lecteurs sont trop intelligents pour n'avoir pas deviné la cause de
+la disparition du capitaine Pamphile; cependant, comme quelques-uns
+pourraient n'être pas certains du fait, nous donnerons une explication
+courte et précise à l'usage des esprits paresseux ou ennemis des
+conjectures.
+
+Le capitaine Pamphile n'avait point perdu son temps; une fois entré dans
+la taverne, il avait suivi d'un oeil les exercices de son ours, et, de
+l'autre, il avait compté les matelots; tous étaient au cabaret depuis le
+premier jusqu'au dernier; il était donc évident que pas un n'était à
+bord. Double-Bouche seul manquait à la réunion; le capitaine Pamphile en
+augura qu'on l'avait laissé sur la Roxelane, de peur qu'il ne prît au
+bâtiment l'envie de retourner tout seul à Marseille. En conséquence de
+ce raisonnement tout mathématique, le capitaine Pamphile se dirigea vers
+la rade, en suivant Water-Street, qui se prolonge parallèlement aux
+quais.
+
+Arrivé sur le port, il jeta un coup d'oeil rapide sur tous les bâtiments
+au mouillage, et, malgré l'obscurité, il reconnut à cinq cents pas de
+lui la Roxelane, qui se balançait gracieusement, bercée par la marée
+montante. Au reste, pas une lumière à bord, rien qui indiquât que le
+bâtiment fût habité: le capitaine Pamphile avait deviné juste. Sans
+perdre un instant, il piqua une tête dans la rivière et se mit à nager
+en silence vers le navire.
+
+Le capitaine Pamphile fit deux fois le tour de la Roxelane pour
+s'assurer que personne ne veillait à bord; puis, satisfait de son
+examen, il se glissa sous le beaupré, gagna l'échelle de corde, et
+commença son ascension, s'arrêtant à chaque degré pour écouter s'il
+n'entendait aucun bruit. Tout resta muet; le capitaine fit une dernière
+enjambée et se trouva sur le pont de son navire; là, il commença de
+respirer, il était enfin chez lui.
+
+Le premier besoin du capitaine Pamphile était de changer de costume:
+celui qu'il portait était trop rapproché de la nature, et pouvait nier
+son identité. Il descendit donc à son ancienne cabine et retrouva tout à
+la même place, comme si rien ne s'était passé. Le seul changement opéré,
+c'est que Policar y avait fait apporter ses effets, et, en homme
+soigneux, avait rangé ceux du capitaine Pamphile dans une malle. Ce
+respect du mobilier avait été porté à un tel point, que le capitaine
+Pamphile n'eut qu'à tendre la main vers l'endroit où il plaçait
+ordinairement son briquet phosphorique, pour le retrouver à la même
+place, de sorte que, la neuvième allumette essayée, le capitaine
+Pamphile avait de la lumière.
+
+Il procéda aussitôt à sa toilette; c'était beaucoup d'avoir repris
+possession de son bâtiment, mais ce n'était pas assez: il lui fallait
+encore rentrer dans sa figure; la chose fut plus difficile. Le peintre
+du grand chef avait fait les choses en conscience; le capitaine Pamphile
+faillit laisser à sa serviette la peau de son visage. Enfin les
+ornements étrangers disparurent, et, à force de frotter, notre digne
+marin se trouva réduit à ses ornements personnels; il se regarda alors
+dans une petite glace, et, si peu amoureux qu'il fût de sa personne, il
+éprouva un certain plaisir à se revoir tel qu'il s'était toujours connu.
+
+Cette première transformation accomplie, le reste devint la chose la
+plus facile du monde: le capitaine Pamphile ouvrit sa malle, enfila son
+pantalon rayé en long, passa son gilet rayé en travers, endossa sa
+redingote de bouracan rayée en croix, décrocha son chapeau de paille du
+champignon où il était suspendu, roula sa ceinture rouge autour de son
+corps, passa ses pistolets garnis en argent dans sa ceinture, éteignit
+la lumière, et remonta sur le pont; il le retrouva dans la même solitude
+et le même silence. Double-Bouche était toujours invisible, comme s'il
+eût possédé l'anneau de Gigès, et qu'il en eût tourné le chaton en
+dedans.
+
+Heureusement que le capitaine Pamphile connaissait les habitudes de son
+subordonné, et qu'il savait où le trouver lorsqu'il n'était pas où il
+devait être. En effet, il s'avança sans hésitation vers l'escalier de la
+cuisine, descendit avec précaution les marches criardes, et, à travers
+la porte entrouverte, aperçut Double-Bouche occupé des préparatifs de
+son souper, et se faisant cuire un morceau de morue fraîche à la maître
+d'hôtel.
+
+Il paraît qu'au moment où le capitaine arriva, le poisson était arrivé à
+un degré de cuisson convenable; car Double-Bouche acheva de mettre son
+couvert, fit passer sa morue de la casserole sur une assiette, posa
+l'assiette sur la table, secoua son bidon, s'aperçut qu'il était entamé,
+et, craignant de manquer au milieu de son repas, sortit par la porte qui
+donnait sur la cambuse, afin d'aller chercher un supplément de liquide;
+le souper était tout dressé, le capitaine Pamphile avait faim, il entra
+et se mit à table.
+
+Soit que le capitaine, depuis quinze jours, n'eût pas goûté de cuisine
+européenne, soit qu'effectivement Double-Bouche possédât un talent
+distingué dans un art qu'il exerçait cependant comme amateur, celui qui
+profitait du souper, quoiqu'il n'eut pas été fait pour lui, le trouva
+excellent et procéda en conséquence. Il était au moment le plus brillant
+de son exécution, lorsqu'il entendit un cri; il retourna aussitôt la
+tête et aperçut Double-Bouche sur le seuil de la porte, stupéfait, pâle
+et immobile: il prenait le capitaine Pamphile pour un fantôme, quoique
+ledit capitaine se livrât à une occupation qui appartient exclusivement
+aux habitants de ce monde.
+
+--Eh bien, petit drôle, dit le capitaine sans s'interrompre, voyons,
+qu'est-ce que tu fais là? ne vois-tu pas bien que j'étrangle de soif?
+Allons, vite à boire!
+
+Les genoux de Double-Bouche commencèrent à trembler et ses dents
+claquèrent.
+
+--À qui est-ce que je parle? continua le capitaine Pamphile tendant son
+verre. Eh bien, un peu, nous décidons-nous?
+
+Double-Bouche s'approcha avec la même répugnance que s'il s'avançait
+vers un gibet, et essaya d'obéir; mais, dans sa terreur, il versa le vin
+moitié dans le verre, moitié à côté. Le capitaine ne fit pas semblant de
+s'apercevoir de cette maladresse, et porta son verre à ses lèvres. Puis,
+après avoir goûté au contenu, il fit claquer sa langue.
+
+--Bagasse! dit-il, il paraît que tu connais le bon endroit. Et d'où
+avez-vous tiré ce vin, dites-moi un peu, monsieur le sommelier?
+
+--Mais, répondit Double-Bouche arrivé au dernier degré de la terreur,
+mais au troisième tonneau à gauche.
+
+--Ah! ah! du bordeaux-laffitte. Tu aimes le bordeaux-laffitte?... Je
+demande si tu aimes le bordeaux-laffitte. Réponds un peu, voyons!
+
+--Certainement, répondit Double-Bouche, certainement, capitaine...
+Seulement...
+
+--Seulement, il ne supporte pas l'eau, n'est-ce pas? Eh bien, bois-le
+pur, mon enfant.
+
+Il prit le bidon des mains de Double-Bouche, versa un second verre de
+vin et le lui présenta. Double-Bouche le prit, hésita encore un instant;
+puis, adoptant enfin une résolution désespérée:
+
+--À votre santé, capitaine! dit le mousse.
+
+Et il avala la rasade sans perdre de vue celui qui la lui avait versée;
+l'effet du tonique fut rapide; Double-Bouche commença à se rassurer.
+
+--Eh bien, dit le capitaine, à qui cette amélioration dans les facultés
+physiques et morales de Double-Bouche n'avait point échappé, maintenant
+que je sais ton goût pour la morue à la maître d'hôtel et ta préférence
+pour le bordeaux-laffitte, parlons un peu de nos petites affaires. Que
+s'est-il passé depuis que j'ai quitté le bâtiment?
+
+--Eh bien, capitaine, ils ont nommé Policar à votre place.
+
+--Voyez-vous!
+
+--Puis ils ont décidé de faire voile pour Philadelphie, au lieu de
+revenir directement à Marseille, et d'y vendre la moitié de la
+cargaison.
+
+--Je m'en doutais.
+
+--De sorte qu'ils l'ont vendue, et, depuis trois jours, ils en mangent
+ce qu'ils ne peuvent pas boire, et ils en boivent ce qu'ils ne peuvent
+pas manger.
+
+--Oui, oui, répondit le capitaine, je les ai vus à l'oeuvre.
+
+--Voilà tout, capitaine.
+
+--Bagasse! mais il me semble que c'est bien assez. Et quand doivent-ils
+partir?
+
+--Demain.
+
+--Demain? oh! oh! il était un peu temps que je revinsse! Écoute, Double
+Bouche, mon ami, tu aimes la bonne soupe?
+
+--Oui, capitaine.
+
+--Le bon boeuf?
+
+--Encore.
+
+--La bonne volaille?
+
+--Toujours.
+
+--Et le bon bordeaux-laffitte?
+
+--À mort!
+
+--Eh bien, Double-Bouche mon ami, je te nomme maître coq de la Roxelane,
+avec cent écus de fixe par an et un vingtième dans les prises.
+
+--Vraiment? dit Double-Bouche, en vérité Dieu?
+
+--Parole d'honneur.
+
+--C'est dit, j'accepte; que faut-il que je fasse pour cela?
+
+--Il faut te taire.
+
+--Facile.
+
+--Ne dire à personne que je ne suis pas mort.
+
+--Bon!
+
+--Et, dans le cas où ils ne partiraient pas demain, m'apporter où je
+serai caché un peu de bonne morue et de cet excellent laffitte.
+
+--À merveille! Et où serez-vous caché, capitaine?
+
+--Dans la sainte-barbe, afin d'être à même de vous faire sauter tous, si
+cela ne va pas à ma guise.
+
+--C'est bien, capitaine, on tâchera que vous ne soyez pas trop
+mécontent.
+
+--Ainsi, c'est chose dite?
+
+--Oui capitaine.
+
+--Et tu m'apporteras deux fois par jour du bordeaux et de la morue?
+
+--Oui, capitaine.
+
+--Eh donc, bonsoir.
+
+--Bonsoir, capitaine! bonne nuit, capitaine! dormez bien, capitaine!
+
+Ces trois souhaits étaient à peu près inutiles; notre digne marin, tout
+robuste qu'il était, tombait de sommeil; aussi, une fois entré dans la
+sainte-barbe, et la porte fermée en dedans, à peine se donna-t-il le
+temps de se faire une espèce de lit entre deux tonneaux et de rouler un
+baril sous sa tête pour lui servir de traversin; après quoi, il tomba
+dans un sommeil aussi profond que s'il n'avait pas été obligé de quitter
+momentanément son navire par les circonstances que nous avons dites: le
+capitaine dormit douze heures tout d'un trait et les poings fermés.
+
+Lorsqu'il se réveilla, il sentit, au mouvement de la Roxelane, qu'elle
+s'était remise en marche; pendant son sommeil, le navire avait
+effectivement levé l'ancre et descendait vers la mer, ne se doutant pas
+du surcroît d'équipage qu'il avait à bord. Au milieu du bruit et de la
+confusion qui accompagnent toujours un départ, le capitaine entendit
+gratter à la porte de sa cachette: c'était Double-Bouche qui lui
+apportait sa ration.
+
+--Eh bien, mon enfant, dit le capitaine, nous voilà donc partis?
+
+--Vous voyez, cela marche.
+
+--Et où allons-nous?
+
+--À Nantes.
+
+--Et où sommes-nous?
+
+--À la hauteur de Reedy-Island.
+
+--Bon! ils sont tous à bord?
+
+--Oui, tous.
+
+--Et ils n'ont recruté personne?
+
+--Si fait, un ours.
+
+--Bon! et quand serons-nous en mer?
+
+--Oh! ce soir; nous avons pour nous la brise et le courant, et, à Bombay
+Hook, nous trouverons la marée.
+
+--Bon! et quelle heure est-il?
+
+--Dix heures.
+
+--Je suis parfaitement satisfait de ton intelligence et de ton
+exactitude, et j'ajoute cent livres à tes appointements.
+
+--Merci, capitaine.
+
+--Et maintenant file vivement et apporte-moi mon dîner à six heures.
+
+Double-Bouche fit signe qu'il serait exact et sortit enchanté des
+manières du capitaine. Dix minutes après, et comme le capitaine venait
+de finir son déjeuner, il entendit les cris de Double-Bouche; il
+reconnut aussitôt à leur régularité qu'ils étaient occasionnés par des
+coups de garcette. Il en compta vingt-cinq, non pas sans une certaine
+inquiétude; car il avait le pressentiment qu'il n'était pas étranger à
+la correction que recevait son pourvoyeur. Cependant, comme les cris
+cessèrent, que rien n'indiqua un événement quelconque à bord, et que la
+Roxelane continua de marcher avec la même rapidité, son inquiétude fut
+bientôt calmée. Une heure après, il sentit au roulis du navire qu'il
+devait être à la hauteur de Bombay-Hook, le mouvement de la marée ayant
+succédé à celui du courant. La journée se passa ainsi. Sur les sept
+heures du soir, on gratta de nouveau à la porte de la sainte-barbe, le
+capitaine Pamphile ouvrit, et Double-Bouche entra pour la seconde fois.
+
+--Ah! ah! mon enfant, dit le capitaine, qu'y a-t-il de nouveau à bord?
+
+--Rien, capitaine.
+
+--Il me semble que je t'ai entendu chanter un air que je connais.
+
+--Ah! ce matin?
+
+--Eh! oui.
+
+--Ils m'ont donné vingt-cinq coups de garcette.
+
+--Et pourquoi cela? Conte-moi la chose.
+
+--Pourquoi? Parce qu'ils m'ont vu entrer dans la sainte-barbe, et qu'ils
+m'ont demandé ce que j'y allais faire.
+
+--Ils sont bien curieux! Et que leur as-tu répondu, à ces indiscrets?
+
+--Ah! que j'allais voler de la poudre pour faire des fusées.
+
+--Et ils t'ont donné pour cela vingt-cinq coups de garcette?
+
+--Bah! ça n'est rien; il fait du vent, c'est déjà séché.
+
+--Cent livres de plus par an pour les coups de garcette.
+
+--Merci, capitaine.
+
+--Et maintenant, fais-toi une petite friction intérieure et extérieure
+avec du rhum, et va te coucher. Je n'ai pas besoin de te dire où est le
+rhum?
+
+--Non, capitaine.
+
+--Bonsoir, mon brave.
+
+--Bonne nuit, capitaine.
+
+--À propos, où sommes-nous?
+
+--Nous passons entre le cap May et le cap Heulopin.
+
+--Bon! bon! murmura le capitaine, dans trois heures nous serons en mer.
+
+Et Double-Bouche referma la porte, le laissant dans cette espérance.
+
+Quatre heures s'écoulèrent encore sans apporter de changement dans la
+situation respective des différents individus qui formaient l'équipage
+de la Roxelane; seulement, les dernières s'écoulèrent plus lentes et
+remplies d'anxiété pour le capitaine Pamphile. Il écouta avec une
+attention croissante les différents bruits qui lui annonçaient ce qui se
+passait autour et au-dessus de lui; il entendit les matelots se coucher
+dans leurs hamacs, il vit à travers les fentes de la porte les lumières
+s'éteindre; peu à peu le silence s'établit; puis les ronflements
+commencèrent, et le capitaine Pamphile, convaincu qu'il pouvait se
+hasarder à sortir de sa cachette, entrouvrit la porte de la sainte-barbe
+et passa la tête dans l'entrepont: il était tranquille comme un dortoir
+de religieuses.
+
+Le capitaine Pamphile monta les six marches qui conduisaient à la
+cabine, et s'avança sur la pointe du pied jusqu'à la porte; il la trouva
+entrouverte, s'arrêta un instant pour respirer, puis jeta un coup d'oeil
+dans l'intérieur. Il n'était éclairé que par quelques rayons obliques de
+la lune, qui glissaient par la fenêtre de l'arrière: ils tombaient sur
+un homme accroupi à cette fenêtre et regardant si attentivement un objet
+qui paraissait absorber toute son attention, qu'il n'entendit pas le
+capitaine Pamphile qui ouvrait la porte et la refermait au verrou
+derrière lui. Cette préoccupation de celui à qui il avait affaire et
+qu'il avait parfaitement reconnu pour Policar, quoiqu'il lui tournât le
+dos, parut amener un changement dans les intentions du capitaine; il
+repoussa dans sa ceinture son pistolet, qu'il en avait déjà à moitié
+tiré, s'approcha lentement et silencieusement de Policar, s'arrêtant à
+chaque pas, et retenant son souffle, afin de ne pas le distraire; puis
+enfin, lorsqu'il se trouva à portée, instruit de la manoeuvre dont
+lui-même avait été victime en pareille circonstance, il saisit Policar
+d'une main par le collet de l'habit, de l'autre par le fond de la
+culotte, opéra le même mouvement de bascule qu'il avait senti exécuter
+sur lui-même, et l'envoya, avant qu'il eût eu temps de faire la moindre
+résistance ou de pousser le plus petit cri, examiner de plus près
+l'objet qu'il regardait avec une si grande attention.
+
+Alors, voyant que l'événement qui venait de s'accomplir n'avait troublé
+en rien le sommeil de l'équipage, et que la Roxelane continuait de filer
+ses dix noeuds à l'heure, le capitaine se coucha tranquillement dans son
+hamac, dont il sentit d'autant mieux le prix, qu'il en avait été
+momentanément dépossédé, et s'y endormit bientôt du sommeil du juste.
+
+Or, ce que Policar regardait avec une si grande attention, c'était un
+requin affamé qui suivait le sillage du vaisseau, dans l'espérance qu'il
+en tomberait quelque chose.
+
+Le lendemain, au point du jour, le capitaine Pamphile se leva, alluma
+son brûle-gueule et monta sur le pont. Le matelot qui était de quart, et
+qui se promenait de long en large pour combattre le froid du matin, vit
+sortir successivement sa tête, ses épaules, sa poitrine et ses jambes de
+l'escalier, et s'arrêta, croyant qu'il rêvait; c'était justement
+Georges, dont le capitaine Pamphile avait fait, il y avait une quinzaine
+de jours, épousseter les habits avec le manche d'une pique.
+
+Le capitaine passa près de lui sans avoir l'air de remarquer son
+étonnement, et alla s'asseoir, selon son habitude, sur le capot du
+gaillard d'arrière. Il y était depuis une demi-heure à peu près,
+lorsqu'un autre matelot monta pour relever celui qui était de garde;
+mais à peine fut-il sorti de l'écoutille, qu'il s'arrêta à son tour en
+apercevant le capitaine: on eût dit que le brave marin possédait, comme
+Persée, la tête de Méduse.
+
+--Eh bien, dit le capitaine Pamphile après un moment de silence,
+qu'est-ce que tu fais donc, Baptiste? Tu ne relèves pas ce brave
+Georges, qui est tout gelé de froid, depuis trois grandes heures qu'il
+est de quart. Qu'est-ce que c'est que cela? Allons, dépêchons-nous un
+peu!
+
+Le matelot obéit machinalement, alla prendre la place de son camarade.
+
+--À la bonne heure! continua le capitaine Pamphile; chacun son tour,
+c'est de toute justice. Maintenant, viens ici, Georges, mon ami; prends
+ma pipe, qui est éteinte, va me la rallumer, et que tout le monde me la
+rapporte!
+
+Georges prit la pipe en tremblant, descendit, en chancelant comme un
+homme ivre, l'escalier de l'entrepont, et reparut un instant après, le
+brûle-gueule allumé à la main. Il était suivi par tout le reste de
+l'équipage, silencieux et stupéfait: les matelots se rangèrent sur le
+tillac sans prononcer une seule parole.
+
+Alors le capitaine Pamphile se leva et se promena d'une extrémité à
+l'autre du bâtiment, tantôt en long, tantôt en large, comme si rien ne
+s'était passé; à chaque aller et retour, les matelots s'écartaient
+devant lui comme si son seul contact eût été mortel, et cependant il
+n'avait aucune arme; il était seul, tandis que ces hommes étaient
+soixante et dix et avaient à leur disposition tout l'arsenal de la
+Roxelane.
+
+Au bout d'un quart d'heure de cette inspection, le capitaine s'arrêta à
+la rampe du commandant, jeta un regard autour de lui, descendit
+l'escalier, rentra dans sa cabine et demanda son déjeuner.
+
+Double-Bouche lui apporta une tranche de morue à la maître d'hôtel et
+une bouteille de bordeaux-laffitte. Il était entré en fonctions de
+maître coq.
+
+Ce fut le seul changement qui fut fait à bord de la Roxelane pendant la
+traversée de Philadelphie au Havre, où elle aborda après trente-sept
+jours d'une heureuse navigation, ramenant un homme de moins et un ours
+de plus.
+
+Or, comme, par hasard, cet ours était une femelle, et que, par miracle,
+cette femelle se trouva pleine au moment où le capitaine Pamphile la
+rencontra sur les bords de la Delawarre, elle mit bas en arrivant à
+Paris, où son maître l'avait conduite pour en faire hommage à M. Cuvier.
+
+Aussitôt, le capitaine Pamphile songea à tirer parti de cet événement,
+et, malgré le peu de défaite de sa marchandise, il finit par vendre un
+de ses oursons au propriétaire de l'hôtel de Montmorency, sur le balcon
+duquel nos lecteurs ont pu le voir se promener jusqu'au moment où un
+Anglais l'acheta et l'emmena à Londres; et l'autre à Alexandre Decamps,
+qui le baptisa du nom de Tom, et le confia à Fau, lequel, comme nous
+l'avons dit, lui donna une éducation qui eût fini par en faire un ours
+supérieur, même à la grande ourse de la mer Glaciale, sans l'événement
+malheureux que nous avons raconté, et auquel il succomba à la fleur de
+l'âge.
+
+Et voilà comment Tom était passé des bords du fleuve Saint-Laurent sur
+les rives de la Seine.
+
+
+
+
+Chapitre XIV
+
+_Comment Jacques Ier, n'ayant pu digérer l'épingle du papillon, fut
+atteint d'une perforation de la péritonite._
+
+
+«Les malheurs vont par troupe», dit un proverbe russe qui mérite de
+devenir français tant il est juste: quelques jours à peine s'étaient
+écoulés depuis la mort de Tom, que Jacques Ier donna des signes
+d'indisposition auxquels il n'y avait point à se tromper, et qui
+alarmèrent toute la colonie, à l'exception de Gazelle, qui, retirée dans
+sa carapace les trois quarts de la journée, paraissait fort insouciante
+à tout ce qui ne la touchait pas personnellement, et qui, d'ailleurs,
+nous le savons, n'était pas des plus intimes amies de Jacques.
+
+Les premiers symptômes de la maladie furent une somnolence continue,
+accompagnée de lourdeurs de tête; en deux jours, l'appétit disparut
+entièrement et fit place à une soif qui devint de plus en plus ardente;
+vers le troisième jour, les coliques légères qu'il avait éprouvées
+jusque-là prirent une intensité si grande et amenèrent une douleur
+tellement permanente, qu'Alexandre Decamps monta en cabriolet et alla
+chercher le docteur Thierry. Celui-ci reconnut à l'instant même la
+gravité de la maladie, sans cependant pouvoir la caractériser
+positivement, flottant qu'il était entre une invagination d'entrailles,
+une paralysie d'intestins, ou une inflammation de la péritonite. En tout
+cas, il pratiqua une saignée de deux palettes de sang, promit de revenir
+le même soir en pratiquer une seconde, et ordonna, dans l'intervalle qui
+devait s'écouler entre elles, l'application de trente sangsues sur la
+région abdominale; de plus, Jacques devait être mis aux boissons
+délayantes et à tout ce que le traitement antiphlogistique peut offrir
+de plus énergique. Jacques se prêta à tout avec une complaisance
+indiquant qu'il comprenait lui-même la gravité de la maladie.
+
+Le soir, lorsque le docteur revint, il trouva que la maladie, loin de
+céder au traitement, avait fait de nouveaux progrès; il y avait
+augmentation de soif, inappétence complète, ballonnement du ventre et
+rougeur de la langue; le pouls était petit, serré, concentré et
+fréquent, et les yeux enfoncés dans leur orbite dénotaient la souffrance
+que le pauvre Jacques éprouvait.
+
+Thierry pratiqua une seconde saignée de deux autres palettes, à laquelle
+Jacques se prêta avec résignation; car le matin, après pareille
+opération, il s'était senti momentanément soulagé. Le docteur ordonna de
+continuer les boissons délayantes pendant toute la nuit; on envoya
+chercher une garde pour les lui administrer d'heure en heure; bientôt
+vint une petite vieille qui avait l'air de la femelle de Jacques, et qui
+demanda, en voyant le malade, une augmentation au salaire qu'on lui
+donnait ordinairement, sous le vain prétexte qu'elle était habituée à
+soigner les hommes et non pas les singes, et que, comme elle dérogeait,
+il fallait l'indemniser de sa complaisance: cela s'arrangea comme avec
+tout ce qui déroge, en payant le double.
+
+La nuit fut mauvaise: Jacques empêcha la vieille de dormir, et la
+vieille battit Jacques; le bruit de la lutte parvint jusqu'à Alexandre,
+qui se leva et entra dans la chambre du malade. Jacques, exaspéré de la
+conduite déloyale de la vieille à son égard, avait rappelé toutes ses
+forces, et, au moment où elle se baissait vers lui pour le frapper, il
+lui avait arraché son bonnet et le mettait en morceaux.
+
+Alexandre arrivait à temps pour mettre le holà; la vieille exposa ses
+raisons, Jacques mima les siennes; Alexandre comprit que les torts
+étaient du côté de la vieille; elle voulut se défendre, mais la
+bouteille presque pleine, quoique la nuit fût aux deux tiers écoulée,
+emporta sa condamnation.
+
+La vieille fut payée et renvoyée malgré l'heure indue, et Alexandre, à
+la grande joie de Jacques, continua auprès du lit la veille commencée
+par la sorcière infâme qu'il venait de renvoyer. Alors à l'énergie
+qu'avait un instant déployée le malade, succéda une prostration
+complète. Jacques retomba comme expirant. Alexandre crut que le moment
+fatal était arrivé; mais, en se penchant vers Jacques, il vit que
+c'était de l'accablement et non de l'agonie.
+
+Vers les neuf heures du matin, Jacques tressaillit et se souleva sur sa
+couche, donnant quelques signes de joie; aussitôt on entendit des pas,
+et la sonnette fut agitée; à l'instant, Jacques tenta de se lever, mais
+il retomba sans force; aussitôt la porte s'ouvrit et Fau parut. Il avait
+été prévenu à l'instant même par le docteur Thierry de la maladie de
+Jacques, et il venait faire une visite à son élève.
+
+Ce fut un moment d'émotion pour Jacques, pendant lequel il parut oublier
+ses douleurs; mais bientôt la force morale céda aux accidents physiques;
+des nausées affreuses se déclarèrent, qui furent, au bout d'une
+demi-heure, suivies de vomissements.
+
+Le docteur arriva sur ces entrefaites: il trouva le malade couché sur le
+dos, ayant la langue blanchâtre, sèche et couverte d'un enduit muqueux.
+La respiration était fréquente et saccadée; la scène entre Jacques et la
+vieille avait fait faire des progrès effrayants à la maladie. Thierry
+écrivit aussitôt à un de ses confrères, le docteur Blasy, et fit porter
+la lettre par un rapin de Decamps. Une consultation était devenue
+nécessaire: Thierry ne répondait pas du malade.
+
+Vers midi, le docteur Blasy arriva; Thierry l'introduisit près de
+Jacques, lui détailla les accidents, et lui exposa ses ordonnances. Le
+docteur Blasy reconnut la sagesse et l'aptitude du traitement; puis,
+ayant examiné à son tour le malheureux Jacques, son avis, comme celui de
+Thierry, fut qu'il était atteint d'une paralysie d'intestins occasionnée
+par la quantité de blanc de plomb et de bleu de Prusse que Jacques avait
+dévorée.
+
+Le malade était si faible, que l'on n'osa point pratiquer une nouvelle
+saignée, et que les hommes de la science s'en remirent aux ressources de
+la nature. La journée se passa ainsi, accidentée à tout moment par des
+crises; le soir, Thierry revint et n'eut besoin que de jeter un seul
+coup d'oeil sur Jacques pour s'apercevoir que la maladie avait fait
+encore de nouveaux progrès. Il secoua tristement la tête, ne prescrivit
+rien de nouveau, et dit que, si le malade manifestait quelque caprice,
+on pouvait lui donner tout ce qu'il demanderait: même chose arrive pour
+les condamnés, la veille du jour où on les mène à la guillotine. Cette
+déclaration de Thierry jeta tout le monde dans la consternation.
+
+Le soir, Fau arriva, déclarant que personne autre que lui ne veillerait
+Jacques. En conséquence de la décision du docteur, il avait bourré ses
+poches de dragées, de pralines et d'amandes fraîches; ne pouvant sauver
+Jacques, il voulait au moins adoucir ses derniers moments.
+
+Jacques le reçut avec une suprême expression de joie: lorsqu'il le vit
+s'établir à la place où s'était assise la vieille, il comprit le
+dévouement de son maître, et l'en remercia par un petit grognement
+amical. Fau commença à lui donner un verre de la potion commandée par
+Thierry; Jacques, visiblement pour ne pas contrarier Fau, fit des
+efforts inouïs pour l'avaler; mais presque aussitôt il la rendit avec
+des efforts si violents, que Fau crut qu'il allait lui passer entre les
+bras; cependant, au bout de quelques minutes, les contractions de
+l'estomac cessèrent, et Jacques, quoique tremblotant encore de tous ses
+membres, tant la crise avait été forte, retrouva un instant non pas de
+repos, mais d'accablement.
+
+Vers les deux heures du matin, les premiers accidents cérébraux se
+manifestèrent; ne sachant que donner à Jacques pour le calmer, on lui
+présenta des pralines et des amandes: le malade reconnut aussitôt ces
+objets, qui tenaient un rang des plus distingués parmi ses souvenirs
+gastronomiques. Huit jours auparavant, il se serait fait fouetter et
+pendre pour des pralines et des amandes. Mais la maladie est une dure
+correction. Elle avait laissé à Jacques le désir et lui avait enlevé la
+possibilité: Jacques choisit tristement les pralines qui contenaient des
+amandes et qui avaient le sucre en plus, et, ne pouvant avaler, il les
+fourra dans les poches que la nature lui avait octroyées de chaque côté
+de la mâchoire: de sorte qu'au bout d'un instant ses joues s'abaissèrent
+sur sa poitrine, comme faisaient les favoris de Charlet avant qu'il ne
+les eût coupés.
+
+Cependant, quoique Jacques ne pût, à son grand regret, avaler les
+pralines, il éprouva un certain plaisir dans l'opération intermédiaire
+qu'il venait d'accomplir: humecté par la salive, le sucre qui
+enveloppait les amandes fondait doucement, ce qui n'était pas sans
+douceur pour le moribond; et, à mesure que le sucre fondait, le volume
+des provisions diminuait et laissa bientôt place dans les poches pour
+introduire de nouvelles pralines. Jacques étendit la main; Fau comprit
+Jacques, lui présenta une pleine poignée de dragées parmi lesquelles le
+malade choisit celles qu'il trouvait le plus à sa convenance, et les
+poches reprirent une rotondité tout à fait respectable; quant à Fau, il
+retrouva quelque espoir à ce désir, car, ayant vu les poches diminuer,
+il avait attribué à la mastication le phénomène de la fusion, et en
+avait auguré un mieux sensible dans l'état du malade, qui mangeait
+maintenant et qui tout à l'heure ne pouvait même pas boire.
+
+Malheureusement, Fau se trompait: vers les sept heures du matin, les
+accidents cérébraux devinrent effrayants; c'est ce qu'avait prévu
+Thierry; car, lorsqu'il entra, il ne s'informa point comment allait
+Jacques, mais demanda si Jacques était mort. Sur la réponse négative, il
+parut fort étonné, et entra dans la chambre où étaient déjà réunis Fau,
+Jadin, Alexandre et Eugène Decamps: le malade était à l'agonie. Alors,
+ne pouvant plus rien pour le sauver, et voyant que dans les deux heures
+il aurait cessé d'exister, il envoya le domestique chez Tony Johannot
+avec injonction de ramener Jacques II, afin que Jacques Ier mourant
+entre les bras d'un individu de son espèce, pût au moins lui communiquer
+ses suprêmes volontés et ses derniers désirs.
+
+Le spectacle était déchirant; tout le monde aimait Jacques, qui, à part
+les défauts inhérents à son espèce, était ce qu'on appelle entre garçons
+un bon vivant: il n'y avait que Gazelle qui, comme pour insulter au
+moribond, était passée de l'atelier dans la chambre, traînant une
+carotte qu'elle se mit à manger sous une table avec une impassibilité
+qui indiquait un excellent estomac, mais un fort mauvais coeur; Jacques
+la regarda plusieurs fois de côté avec une expression qui peut-être eut
+fait peu d'honneur à un chrétien, mais qui était tout à fait excusable
+chez un singe. Sur ces entrefaites, le domestique rentra: il apportait
+Jacques II.
+
+Jacques II n'était aucunement prévenu du spectacle qui l'attendait, de
+sorte que son premier mouvement fut tout à la crainte. Cette couche
+mortuaire sur laquelle était étendu un de ses semblables, ces animaux
+d'une autre espèce que la sienne qui entouraient le moribond, et dans
+lesquels il reconnut des hommes, c'est-à-dire une race habituée à
+persécuter la sienne, tout cela l'impressionna de telle façon, qu'il se
+mit à trembler de tous ses membres.
+
+Mais aussitôt Fau alla vers lui, une praline à la main; Jacques II prit
+le bonbon, le tourna et le retourna pour voir s'il n'y avait pas de
+surprise, le goûta du bout des dents, puis, convaincu par le témoignage
+de ses sens qu'on ne lui voulait aucun mal, revint peu à peu de son
+effroi.
+
+Alors le domestique le déposa près de la couche de son compatriote, qui,
+faisant un dernier effort, se retourna de son côté, la mort empreinte
+sur le visage. Jacques II comprit alors ou du moins parut comprendre la
+mission qu'il était appelé à remplir; il s'approcha du moribond, que les
+poches de ses bajoues pleines d'amandes rendaient méconnaissable; puis
+enfin, lui prenant la patte et le plaignant doucement, il parut
+l'inviter à lui confier ses dernières pensées. Le malade fit un effort
+visible pour rappeler toute son énergie, parvint à se mettre sur son
+séant; puis, marmottant dans sa langue maternelle quelques paroles à
+l'oreille de son ami, il lui montra Gazelle toujours impassible, avec un
+geste pareil à celui que faisait, dans le beau drame d'Alfred de Vigny,
+la maréchale d'Ancre montrant à son fils, au moment de mourir, Albert de
+Luynes, le meurtrier de son père. Jacques II fit un signe de tête,
+indiquant qu'il avait compris, et Jacques Ier retomba sans mouvement.
+
+Dix minutes après, il porta les deux mains à sa tête, regarda encore une
+fois ceux qui l'entouraient, comme pour leur adresser un dernier adieu,
+se souleva par un effort suprême, jeta un cri et retomba entre les bras
+de Jacques II.
+
+Jacques Ier était mort.
+
+Il y eut parmi les assistants un instant de stupeur profonde que parut
+d'abord partager Jacques II. Les yeux fixes, il regardait son ami qui
+venait de trépasser, immobile comme le cadavre lui-même; puis, lorsque,
+après cinq minutes d'examen, il se fut bien assuré qu'il ne restait plus
+l'ombre d'existence dans le corps qu'il avait sous les yeux, il porta
+les deux mains à la bouche du mort, la lui ouvrit en tirant les
+mâchoires en sens inverse, introduisit sa main dans les bajoues, en tira
+les amandes des pralines et les fourra immédiatement dans les siennes;
+ce que l'on avait pris pour le dévouement d'un ami n'était rien autre
+chose que la cupidité d'un héritier!...
+
+Fau arracha le cadavre de Jacques Ier des bras de son indigne exécuteur
+testamentaire, et le remit à Thierry et à Jadin, qui le réclamaient, le
+premier au nom de la science, le second au nom de l'art: Thierry voulait
+ouvrir le corps pour voir de quelle maladie il était mort; Jadin voulait
+mouler la tête afin de conserver son masque et d'enrichir la collection
+des masques célèbres: la priorité fut accordée à Jadin, afin qu'il
+accomplit son opération avant que la mort eût altéré les traits du
+visage, puis il fut convenu qu'il remettrait le cadavre à Thierry, qui
+procéderait à l'autopsie.
+
+Comme l'opération du moulage donnait une bonne heure à Thierry, il en
+profita pour aller chercher Blasy, avec lequel il devait se rendre chez
+Fontaine, où le corps allait être transporté, et serait remis à la
+disposition des deux docteurs.
+
+Ces dispositions prises, Jadin, Fau, Alexandre et Eugène Decamps
+montèrent aussitôt en fiacre pour se rendre chez Fontaine, emportant
+Jacques Ier avec eux et laissant Jacques II et Gazelle maîtres absolus
+de la maison.
+
+L'opération, faite avec le plus grand soin, réussit à merveille, et
+l'empreinte fut prise avec une justesse qui donna au moins la
+consolation aux amis de Jacques de garder sa ressemblance.
+
+Ils venaient de remplir cette triste et dernière fonction lorsque les
+deux docteurs entrèrent: l'art avait fait son oeuvre, la science
+demandait à commencer la sienne. Jadin seul eut le courage de rester à
+cette seconde opération; Fau, Alexandre et Eugène Decamps se retirèrent,
+ne pouvant prendre sur eux d'assister à ce triste spectacle.
+
+Autopsie faite, on trouva le péritoine fortement enflammé, présentant çà
+et là de légères taches blanches, puis épanchement d'un liquide
+séroso-sanguinolent; tout cela était l'effet et non la cause. Les deux
+docteurs poursuivirent donc leur investigation; enfin, vers le milieu à
+peu près de l'intestin grêle, ils découvrirent une légère ulcération
+livrant passage à la pointe d'une épingle, dont la tête était restée
+cachée dans l'intestin; ils se rappelèrent alors la fatale circonstance
+du papillon, et tout leur fut expliqué. La mort était donc inévitable,
+et les deux docteurs eurent la consolation de voir que, bien qu'ils
+eussent commis une légère erreur sur la cause de la maladie, celle de
+Jacques était mortelle, et que toutes les ressources de l'art ne
+pouvaient le sauver de l'accident causé par la gourmandise.
+
+Quant à Fau, à Alexandre et à Eugène Decamps, ils remontaient fort
+tristes l'escalier du n° 109, lorsque, arrivés au second étage, ils
+commencèrent à sentir une odeur de friture singulière; à mesure qu'ils
+montaient, l'odeur devenait plus forte, et, parvenus au palier de leur
+appartement, ils s'aperçurent que cette exhalaison venait de chez eux:
+ils ouvrirent la porte avec empressement, car, n'ayant pas laissé la
+cuisinière au logis, ils ne pouvaient se rendre compte de ces
+préparatifs culinaires; l'odeur venait de l'atelier.
+
+Ils y entrèrent vivement; on entendait frire quelque chose dans le poêle
+et une grande fumée en sortait. Alexandre en ouvrit vivement la porte et
+trouva sur la tôle rougie Gazelle retournée sur le dos, et cuisant à
+l'étouffée dans sa carapace.
+
+La vengeance de Jacques Ier avait été accomplie par Jacques II.
+
+On lui pardonna en faveur de l'intention, et on le renvoya chez son
+maître.
+
+
+
+
+Chapitre XV
+
+_Comment Tony Johannot, n'ayant pas assez de bois pour passer son hiver,
+se procura une chatte, et comment, cette chatte étant morte, Jacques II
+eut la queue gelée._
+
+
+Quelque temps après les événements que nous venons de raconter, l'hiver
+était survenu, et chacun avait fait, selon sa fortune ou ses prévisions,
+des arrangements pour le passer le plus confortablement possible;
+cependant, comme Matthieu Laensberg annonçait pour l'année un hiver peu
+rigoureux, beaucoup de personnes avaient assez médiocrement garni leur
+bûcher, et du nombre de ces personnes était Tony Johannot, soit qu'il
+eût confiance dans les prédictions de Matthieu Laensberg, soit par toute
+autre raison que nous avons été assez discret pour ne pas approfondir.
+Il résultait de cette négligence que, vers le 15 janvier, le spirituel
+illustrateur du Roi de Bohême et ses sept châteaux, allant chercher
+lui-même une bûche pour mettre dans son poêle, s'aperçut que, s'il
+continuait à faire du feu à la fois dans son atelier et dans sa chambre
+à coucher, il n'aurait plus de combustible que pour une quinzaine de
+jours à peine.
+
+Or, depuis une semaine, on patinait sur le canal, la rivière charriait
+comme au temps de Julien l'Apostat, et M. Arago, mal d'accord avec le
+chanoine de Saint-Barthélemy, annonçait, du haut de l'observatoire, que
+le froid, qui était arrivé à 15 degrés, continuerait de monter ainsi
+jusqu'à 23; c'était, à six degrés près, le froid qu'il fit pendant la
+retraite de Moscou. Et, comme le passé servait d'exemple à l'avenir,
+tout le monde commençait à croire que c'était M. Arago qui avait raison,
+et qu'une fois par hasard Matthieu Laensberg avait bien pu se tromper.
+
+Tony sortit du bûcher, très préoccupé de la certitude douloureuse qu'il
+venait d'acquérir: c'était à choisir, de geler le jour ou de geler la
+nuit. Cependant, après avoir profondément réfléchi, tout en bléreautant
+un tableau de l'Amiral de Coligny pendu à Montfaucon, il crut avoir
+trouvé un moyen d'arranger la chose: c'était de transporter son lit de
+sa chambre dans son atelier. Quant à Jacques II, une peau d'ours pliée
+en quatre ferait l'affaire. En effet, le même soir, le double
+déménagement fut accomplit; et Tony s'endormit caressé par une douce
+chaleur et se félicitant d'avoir reçu du ciel une imagination aussi
+fertile en ressources.
+
+Le lendemain, en se réveillant, il chercha un instant où il était, puis,
+reconnaissant son atelier, ses yeux, dirigés par la préoccupation
+paternelle qu'éprouve l'artiste pour son oeuvre, se tournèrent vers son
+chevalet; Jacques II était assis sur le dossier d'une chaise, juste à la
+hauteur et à la portée du tableau. Tony crut, au premier coup d'oeil,
+que l'intelligent animal, à force de voir la peinture, était décidément
+devenu connaisseur, et que, comme il paraissait regarder la toile de
+très près, il admirait le fini de l'exécution. Mais bientôt Tony
+s'aperçut qu'il était tombé dans une erreur profonde: Jacques II adorait
+le blanc de plomb, et, comme le tableau de Coligny était à peu près
+terminé, et que Tony avait fait toutes ses lumières avec cet ingrédient,
+Jacques passait sa langue partout où il en pouvait trouver.
+
+Tony sauta à bas de son lit, et Jacques à bas de sa chaise; mais il
+était trop tard, tous les nus exécutés au moyen de cette couleur avaient
+été léchés jusqu'à la toile, de sorte que le cadavre de l'amiral était
+déjà avalé; il y avait encore la potence et la corde, mais il n'y avait
+plus de pendu. C'était une exécution à refaire.
+
+Tony commença par se mettre dans une atroce colère contre Jacques; puis,
+réfléchissant qu'à tout prendre, c'était sa faute, puisqu'il n'aurait eu
+qu'à l'attacher, il alla chercher une chaîne et un crampon, scella le
+crampon dans le mur, y fixa un bout de la chaîne, et, ayant ainsi tout
+préparé pour la nuit suivante il se remit d'ardeur à son Coligny, qui se
+retrouva à peu près rependu vers les cinq heures du soir. Alors, pensant
+que c'était bien assez de besogne comme cela pour une journée, il alla
+faire un tour sur le boulevard, revint dîner à la taverne anglaise, puis
+s'en alla au spectacle, où il resta jusqu'à onze heures et demie.
+
+En entrant dans son atelier, qu'il trouva tiède encore de la chaleur de
+la journée, Tony vit avec satisfaction que rien n'avait été dérangé en
+son absence et que Jacques dormait sur son coussin: il se coucha donc à
+son tour dans une quiétude parfaite et s'endormit bientôt du sommeil du
+juste.
+
+Vers minuit, il fut réveillé par un bruit de vieilles ferrailles: on eût
+dit que tous les revenants d'Anne Radcliffe traînaient leurs chaînes
+dans l'atelier; Tony croyait peu aux fantômes, et, pensant qu'on venait
+lui voler le reste de son bois, il étendit sa main vers une vieille
+hallebarde damasquinée, et ornée d'une houppe qui faisait partie d'un
+trophée pendu au mur.
+
+Son erreur fut courte.
+
+Au bout d'un instant, il reconnut la cause de tout ce vacarme et
+enjoignit à Jacques de se recoucher. Jacques obéit, et Tony reprit, avec
+l'ardeur d'un homme qui a bien travaillé toute la journée, son sommeil
+momentanément interrompu. Au bout d'une demi-heure, il fut réveillé par
+des plaintes étouffées.
+
+Comme Tony demeurait dans une rue écartée, il crut qu'on assassinait
+quelqu'un sous ses fenêtres, sauta à bas de son lit, prit une paire de
+pistolets et courut ouvrir la croisée. La nuit était calme, la rue
+tranquille; pas un bruit ne troublait la solitude du quartier, si ce
+n'est le murmure sourd qui veille incessamment, planant au-dessus de
+Paris, et qui semble la respiration d'un géant endormi. Alors il referma
+sa fenêtre et s'aperçut que les plaintes venaient de la chambre même.
+
+Comme il n'y avait que lui et Jacques dans la chambre et que lui n'avait
+d'autre raison de se plaindre que d'être réveillé, il alla à Jacques;
+Jacques ne sachant que faire, s'était amusé à tourner au pied de la
+table sous laquelle il était couché; mais, au bout de cinq ou six tours,
+sa chaîne s'était rétrécie; Jacques n'en avait tenu compte et avait
+continué son manège; de sorte qu'il avait fini par se trouver arrêté par
+le collet, et, comme il poussait toujours en avant sans penser à
+retourner en arrière, il s'étranglait davantage à chaque effort qu'il
+faisait pour se dégager. De là les plaintes que Tony avait entendues.
+
+Tony, pour punir Jacques de sa stupidité, l'eût volontiers laissé dans
+la situation où il s'était placé; mais, en condamnant Jacques à la
+strangulation, il se vouait à l'insomnie: il détourna donc la corde
+autant de fois que Jacques l'avait tournée, et Jacques, satisfait de se
+trouver les voies respiratoires dégagées, se recoucha humblement et sans
+bruit. Tony, de son côté, en fit autant, espérant que rien ne
+troublerait son sommeil jusqu'au lendemain matin; Tony se trompait,
+Jacques avait été dérangé dans ses habitudes de sommeil et avait empiété
+sur sa nuit, de sorte que, maintenant qu'il avait dormi ses huit heures,
+c'était le chiffre de Jacques, il ne pouvait plus fermer l'oeil; il en
+résulta qu'au bout de vingt minutes, Tony sauta une troisième fois à bas
+de son lit; seulement, cette fois, ce ne fut ni une hallebarde, ni un
+pistolet qu'il prit, mais une cravache.
+
+Jacques le vit venir, reconnut ses intentions et se blottit sous son
+coussin; mais il était trop tard. Tony fut impitoyable et Jacques reçut
+une correction consciencieusement mesurée au délit. Cela le calma pour
+le reste de la nuit, mais alors ce fut à Tony qu'il fut impossible de se
+rendormir; ce que voyant, il se leva bravement, alluma sa lampe, et, ne
+pouvant peindre à la lumière, il commença un de ces bois délicieux qui
+l'ont fait le roi des illustrations.
+
+On comprend que, malgré le bénéfice pécuniaire que Tony trouvait à son
+insomnie, cela ne pouvait durer dans les mêmes conditions; aussi, le
+jour venu, pensa-t-il sérieusement à trouver un moyen qui conciliât les
+exigences de son sommeil et les intérêts de sa bourse: il était au plus
+abstrait de ses méditations, lorsqu'il vit entrer dans son atelier une
+jolie chatte de gouttière, nommée Michette, que Jacques aimait parce
+qu'elle faisait tout ce qu'il voulait, et qui, de son côté, aimait
+Jacques parce que Jacques lui cherchait ses puces.
+
+Tony ne se fut pas plus tôt rappelé cette douce intimité, qu'il pensa à
+en tirer parti. La chatte, avec sa fourrure hivernale pouvait
+parfaitement remplacer le poêle. En conséquence, il mit la main sur la
+chatte, qui, ignorant les dispositions que l'on venait de prendre à son
+égard, ne fit aucune tentative pour fuir, l'introduisit dans la niche
+grillée de Jacques, y poussa Jacques derrière elle, et rentra dans
+l'atelier afin de regarder par le trou de la serrure comment les choses
+allaient se passer.
+
+D'abord les deux captifs cherchèrent tous les moyens de sortir de leur
+prison, employant ceux qui leur étaient suggérés par leurs différents
+caractères: Jacques sauta alternativement contre les trois parois de sa
+niche, et revint secouer les barreaux, puis recommença vingt fois le
+même manège sans s'apercevoir qu'il était parfaitement inutile; quant à
+Michette, elle resta où on l'avait mise, regarda autour d'elle sans
+remuer autre chose que la tête, puis, revenant aux barreaux, elle les
+caressa doucement avec un côté, ensuite avec l'autre, en faisant le gros
+dos et en pliant sa queue en arc; puis, à la troisième fois, elle
+essaya, tout en ronronnant, de passer la tête entre chaque barreau;
+enfin, lorsque la chose lui fut démontrée impossible, elle fit entendre
+deux ou trois petits miaulements plaintifs; mais, voyant qu'ils
+demeuraient sans résultat, elle alla faire son nid dans un coin de la
+niche, se roula dans le foin, et présenta bientôt l'apparence d'un
+manchon d'hermine vu par l'une de ses extrémités.
+
+Quant à Jacques, il demeura un quart d'heure, à peu près, sautant,
+cambriolant et grognant; puis, voyant que toutes ses gambades étaient
+inutiles, il alla se blottir dans le coin opposé à celui de la chatte:
+animé par l'exercice qu'il venait de prendre, il demeura un instant
+accroupi et conservant un geste d'indignation, puis bientôt, le froid le
+gagnant, il se mit à grelotter de tous ses membres.
+
+Ce fut alors qu'il avisa son amie chaudement roulée dans sa fourrure, et
+que son instinct égoïste lui donna le secret du parti qu'il pouvait
+tirer de sa cohabitation forcée avec sa nouvelle compagne; en
+conséquence, il s'approcha doucement de Michette, se coucha près d'elle,
+lui passa un de ses bras sous le corps, introduisit l'autre dans
+l'ouverture supérieure du manchon naturel qu'elle formait, roula sa
+queue en spirale autour de la queue de sa voisine, qui ramena
+complaisamment le tout entre ses jambes, et parut aussitôt parfaitement
+rassuré sur son avenir.
+
+Cette persuasion gagna Tony, qui, satisfait de ce qu'il avait vu, retira
+son oeil de la serrure, sonna sa ménagère et lui ordonna, outre les
+carottes, les noix et les pommes de terre de Jacques une pâtée pour
+Michette.
+
+La ménagère suivit à la lettre cette injonction; et tout se serait
+honorablement passé pour l'ordinaire de Michette et de Jacques, si ce
+dernier, par sa gourmandise, ne fût venu tout bouleverser. Dès le
+premier jour, il avait remarqué, dans les deux repas qu'on lui servait
+régulièrement, l'un à neuf heures du matin, l'autre à cinq heures du
+soir, et qui, grâce à la complaisance de ses voies digestives, durait
+toute la journée, l'introduction d'un nouveau mets. Quant à Michette,
+elle avait parfaitement reconnu le matin sa pâtée au lait, et le soir sa
+pâtée à la viande, de sorte qu'elle s'était mise à manger l'une et
+l'autre, quoique parfaitement satisfaite du service, avec cette
+délicatesse dédaigneuse que tous les observateurs ont remarquée chez les
+chattes de bonne maison.
+
+D'abord, préoccupé de l'aspect des comestibles, Jacques l'avait regardée
+faire; puis, comme Michette, en chatte bien élevée, avait laissé de la
+pâtée au lait dans son assiette, Jacques était venu derrière elle,
+l'avait goûtée, et, la trouvant excellente avait achevé le plat. À
+dîner, il avait fait la même expérience et, trouvant la pâtée à la
+viande également à son goût, il avait, toujours chaudement accolé à
+Michette, passé la nuit à se demander pourquoi on lui donnait, à lui,
+commensal de la maison, des carottes, des noix, des pommes de terre et
+autres légumes crus, qui lui agaçaient les dents, tandis qu'on offrait à
+une étrangère tout ce qu'il y avait de plus velouté et de plus délicat
+en pâtée.
+
+Le résultat de cette veille fut que Jacques trouva la conduite de Tony
+souverainement injuste et résolut de rétablir les choses dans leur ordre
+naturel en mangeant la pâtée, et en laissant à Michette les carottes,
+les noix et les pommes de terre.
+
+En conséquence, le lendemain matin, au moment où la femme de charge
+venait de servir le double déjeuner de Jacques et de Michette, et où
+Michette s'approchait en ronronnant de sa soucoupe, Jacques la prit sous
+son bras, la tête tournée du côté opposé à la soucoupe, et la maintint
+dans cette position tout le temps qu'il y resta quelque chose à manger;
+puis, la pâtée achevée, et Jacques satisfait de son repas, il lâcha
+Michette, la laissant libre de déjeuner à son tour avec les légumes;
+Michette alla flairer successivement carottes, noix et pommes de terre;
+puis, mécontente de l'examen, elle revint, en miaulant avec tristesse,
+se coucher près de Jacques, qui, l'estomac confortablement garni,
+s'occupa immédiatement d'étendre la douce chaleur qu'il ressentait vers
+la région abdominale, à ses pattes et à sa queue, extrémités beaucoup
+plus sensibles au froid que tout le reste du corps.
+
+Au dîner, la même manoeuvre se renouvela; seulement, cette fois, Jacques
+se félicita davantage encore de son changement de régime, et la pâtée à
+la viande lui parut aussi supérieure à la pâtée au lait que la pâtée au
+lait l'était elle-même aux carottes, aux noix et aux pommes de terre.
+Grâce à cette nourriture plus confortable et à la fourrure de Michette,
+Jacques passa une nuit excellente, sans le moins du monde faire
+attention aux plaintes de la pauvre Michette, qui, l'estomac vide et
+affamé, miaula piteusement depuis le soir jusqu'au matin, tandis que
+Jacques ronflait comme un chanoine, et faisait des rêves d'or: cela dura
+trois jours ainsi, à la grande satisfaction de Jacques et au détriment
+de Michette.
+
+Enfin, le quatrième jour, lorsqu'on apporta le dîner, Michette n'eût
+plus même la force de faire sa démonstration accoutumée, et elle resta
+couché dans son coin, de sorte que Jacques, plus libre de ses
+mouvements, depuis qu'il n'était plus obligé de comprimer ceux de
+Michette, dîna mieux qu'il ne l'avait jamais fait; son dîner fini, il
+alla, selon son habitude, se coucher près de sa chatte, et, la sentant
+plus froide qu'à l'ordinaire, l'enlaça plus étroitement que d'habitude
+de ses pattes et de sa queue, grognant maussadement de ce que son
+calorifère se refroidissait.
+
+Le lendemain, Michette était morte et Jacques avait la queue gelée.
+
+Ce jour-là, ce fut Tony qui, inquiet du froid croissant de la nuit, alla
+visiter en se réveillant ses deux prisonniers, il trouva Jacques victime
+de son égoïsme et enchaîné à un cadavre; il prit la morte et le vivant,
+à peu près aussi immobiles, aussi froids l'un que l'autre, et les
+transporta dans son atelier. Il n'y avait pas de redoublement de chaleur
+capable de réchauffer Michette; quant à Jacques, comme il n'était
+qu'engourdi, peu à peu le mouvement lui revint dans tout le corps,
+excepté vers la région de la queue, qui demeura gelée, et qui, ayant été
+gelée pendant qu'elle était roulée en spirale autour de celle de
+Michette, conserva la forme d'un tire-bouchon, forme inouïe et inusitée
+jusqu'à ce jour dans l'espèce simiane, et qui donna dès lors à Jacques
+la tournure la plus fabuleusement chimérique qui se puisse imaginer.
+
+Trois jours après, le dégel arriva; or, le dégel amena un événement que
+nous ne pouvons passer sous silence, non pas à cause de son importance
+elle-même, mais à cause des suites désastreuses qu'il eut pour la queue
+de Jacques, déjà passablement hypothéquée par l'accident que nous venons
+de raconter.
+
+Tony avait reçu, pendant la gelée, deux peaux de lion qu'un de ses amis,
+qui pour le moment chassait dans l'Atlas, lui avait envoyées d'Alger.
+Ces deux peaux de lion, fraîchement écorchées, avaient été saisies par
+le froid en arrivant en France, ce qui leur avait fait perdre leur
+odeur, et attendaient, déposées dans la chambre de Tony, qui comptait
+les faire tanner un jour ou l'autre et en orner son atelier. Or, comme,
+le dégel était arrivé, toute chose dégela, excepté la queue de Jacques,
+les peaux, en s'amollissant, reprirent cette odeur âcre et fauve qui
+annonce de loin aux animaux épouvantés la présence du lion. Il résultat
+de cette circonstance que Jacques, qui, vu l'accident qui lui était
+arrivé, avait obtenu la permission de demeurer dans l'atelier, éventa,
+avec cette subtilité d'odorat particulière à sa race, l'odeur terrible
+qui se répandait peu à peu dans l'appartement, et donna des signes
+d'inquiétude visible, que Tony prit d'abord pour un malaise occasionné
+par le retranchement d'un de ses membres les plus essentiels.
+
+Cette inquiétude durait depuis deux jours; depuis deux jours, Jacques,
+éternellement préoccupé d'une même idée, aspirait tous les courants
+d'air qui arrivaient jusqu'à lui, sautait des chaises sur les tables et
+des tables sur les rayons, mangeait à la hâte et en regardant avec
+crainte autour de lui, buvait à grande gorgée et s'étranglait en buvant,
+enfin menait une vie des plus agitées, lorsque par hasard je vins faire
+une visite à Tony.
+
+Comme j'étais un des bons amis de Jacques, et que je ne me présentais
+jamais à l'atelier sans lui apporter quelques friandises, dès que
+Jacques m'aperçut, il accourut à moi pour s'assurer que je ne perdais
+pas mes bonnes habitudes; or, la première chose qui me frappa, en
+offrant à Jacques un cigare de la Havane dont il était fort friand--non
+pas pour le fumer à la manière de nos élégants, mais pour le chiquer
+tout bonnement, à l'imitation des matelots de la Roxelane--la première
+chose, dis-je, qui me frappa, fut cette queue fantastique que je ne lui
+avais jamais connue; puis, ensuite, ce tremblement nerveux, cette
+agitation fébrile que je n'avais point encore remarquée en lui. Tony me
+donna l'explication du premier phénomène, mais il était aussi ignorant
+que moi sur le second; il se proposait d'envoyer chercher Thierry pour
+le consulter à ce sujet.
+
+Je le quittai en l'affermissant dans cette intention, lorsqu'en
+traversant la chambre à coucher je fus frappé de l'odeur sauvagine que
+l'on y respirait. J'en demandai la cause à Tony, qui me montra les deux
+peaux de lion. Tout me fut expliqué par ce seul geste: il était évident
+que c'étaient ces peaux de lion qui tourmentaient Jacques. Tony n'en
+voulait rien croire, et, comme il continuait de penser que Jacques était
+sérieusement indisposé, je lui proposai de tenter une expérience qui lui
+démontrerait jusqu'à l'évidence que, si Jacques était malade, c'était de
+peur. Cette expérience était des plus simples et des plus faciles à
+exécuter; elle consistait purement et simplement à appeler ses deux
+rapins, qui profitaient de notre sortie momentanée pour jouer aux
+billes, à leur mettre à chacun un peau de lion sur les épaules, et à les
+faire entrer dans l'atelier à quatre pattes et vêtus en Hercules
+Néméens.
+
+Déjà, depuis que la porte de la chambre à coucher était ouverte et que
+l'odeur des lions pénétrait plus forte et plus directe jusqu'à lui,
+l'inquiétude de Jacques avait sensiblement augmenté: il s'était élancé
+sur une échelle double, et, monté sur le dernier échelon, tournait la
+tête de notre côté, aspirant l'air et poussant de petits cris d'effroi,
+indiquant qu'il sentait le péril s'approcher et qu'il devinait de quel
+côté il devait venir.
+
+En effet, au bout d'un instant, un des rapins, suffisamment caparaçonné,
+se mit à quatre pattes et marcha vers l'atelier, immédiatement suivi de
+son camarade; l'agitation de Jacques fut à son comble. Enfin il vit
+apparaître à la porte la tête du premier lion, et cette agitation devint
+de la terreur; mais une terreur insensée, sans calcul, sans espérance;
+cette terreur de l'oiseau qui se débat sous le regard du serpent; cette
+terreur qui brise les forces physiques, paralyse les facultés morales;
+cette terreur du vertige, qui fait qu'aux yeux effrayés le ciel tourne
+et la terre vacille, et que, toutes les forces s'anéantissant à la fois,
+on tombe haletant comme dans un songe, sans jeter un seul cri; voilà ce
+qu'avait produit le seul aspect des lions.
+
+Ils firent un pas vers Jacques, Jacques tomba de son échelle.
+
+Nous courûmes à lui, il était évanoui; nous le relevâmes: il n'avait
+plus de queue! la gelée l'avait rendue fragile comme du verre, de sorte
+que, dans sa chute, elle s'était brisée.
+
+Nous ne voulions pas pousser la plaisanterie aussi loin; aussi
+renvoyâmes-nous les peaux de lion au grenier, et, cinq minutes après,
+les rapins rentrèrent sous leur figure naturelle. Quant à Jacques, au
+bout d'un instant, il rouvrit tristement les yeux, poussant de petites
+plaintes; et, reconnaissant Tony, il lui jeta les bras autour du cou et
+se cacha la tête dans sa poitrine.
+
+Pendant ce temps, je préparais un verre de vin de Bordeaux pour rendre à
+Jacques le courage qu'il avait perdu; mais Jacques n'avait le coeur ni à
+boire ni à manger: au moindre bruit, il frémissait de tous ses membres,
+et cependant, petit à petit, et tout en humant l'air, il s'apercevait
+que le danger s'était éloigné.
+
+En ce moment, la porte se rouvrit, et Jacques ne fit qu'un bond des bras
+de Tony sur l'échelle double; mais, au lieu des monstres qu'il attendait
+par cette porte, Jacques vit paraître sa vieille amie la cuisinière;
+cette vue lui rendit un peu de sécurité. Je profitai de ce moment pour
+lui mettre sous le nez une soucoupe pleine de vin de Bordeaux. Il la
+regarda un instant avec défiance, reporta les yeux sur moi pour
+s'assurer que c'était bien un ami qui lui présentait le breuvage
+tonique, y trempa languissamment sa langue, la ramena dans sa bouche
+comme pour me faire plaisir; mais, s'étant aperçu, avec la finesse de
+dégustation qui le caractérisait, que le liquide inconnu avait un arôme
+des plus estimables, il y revint de lui-même; à la troisième ou
+quatrième lapée, ses yeux se ranimèrent, il fit entendre de petits
+grognements de plaisir qui indiquaient son retour vers des sensations
+plus joyeuses; enfin, la soucoupe vide, il se redressa sur ses pieds de
+derrière, regarda autour de lui pour voir où était la bouteille,
+l'aperçut sur une table, s'élança près d'elle avec une légèreté qui
+prouvait que ses muscles commençaient à reprendre leur élasticité
+première, et, se dressant devant la bouteille qu'il prit comme un joueur
+de clarinette prend son instrument, il introduisit sa langue dans le
+goulot. Malheureusement, elle se trouva de quelques pouces trop courte
+pour lui rendre le service qu'il attendait d'elle; alors Tony eut pitié
+de Jacques et lui versa une seconde soucoupe de vin.
+
+Cette fois, Jacques ne se fit pas prier; il y porta au contraire si
+vivement les lèvres, qu'il en avala d'abord autant par le nez que par la
+bouche, et qu'il fut obligé de s'arrêter pour éternuer. Mais cette
+interruption fut rapide comme la pensée. Jacques se remit immédiatement
+à l'oeuvre, et, au bout d'un instant, la soucoupe était nette comme si
+on l'eût essuyée avec une serviette; Jacques, en échange, commençait à
+être singulièrement aviné; toute trace de frayeur avait disparu pour
+faire place à un air crâne et vainqueur: il regarda de nouveau la
+bouteille, que Tony avait changée de place et qui se trouvait sur un
+autre meuble, voulut faire quelques pas debout pour aller à elle; mais,
+presque aussitôt, sentant qu'il y avait plus de sécurité pour lui en
+doublant ses points d'appui, il se remit à quatre pattes et s'achemina,
+avec la fixité de l'ivresse naissante, vers le but qu'il se proposait;
+il avait parcouru déjà les deux tiers, à peu près, de l'espace qui
+séparait son point de départ de la bouteille, lorsque, sur la route, il
+rencontra sa queue.
+
+Ce spectacle le tira momentanément de sa préoccupation. Il s'arrêta
+devant elle pour la regarder, agita le bout de fouet qui lui restait;
+et, après quelques secondes d'immobilité, il en fit le tour pour
+l'examiner plus en détail; l'examen fini, il la ramassa négligemment, la
+tourna et retourna entre ses mains comme une chose qui lui inspirait une
+assez médiocre curiosité, la flaira une dernière fois, y goûta du bout
+des dents, et, la trouvant d'un goût assez insipide, il la laissa tomber
+avec un profond dédain, et reprit sa route vers la bouteille.
+
+C'est le plus beau trait d'ivrognerie que j'aie vu faire de ma vie, et
+je le livre à l'admiration des amateurs.
+
+Jamais, depuis, Jacques ne reparla de sa queue; mais il ne se passa
+point un jour qu'il ne demandât sa bouteille. De sorte qu'aujourd'hui,
+ce dernier héros de notre histoire est non seulement affaibli par l'âge,
+mais encore abruti par la boisson.
+
+
+
+
+Chapitre XVI
+
+_Comment le capitaine Pamphile proposa un prix de deux mille francs et
+la croix de la Légion d'honneur, afin de savoir si le nom de Jeanne
+d'Arc s'écrivait par un Q ou par un K._
+
+
+Pour peu que nos lecteurs n'aient pas perdu, par suite du vif intérêt
+qu'ils ont dû prendre à la mort de Jacques Ier, la mémoire des
+événements antérieurs à ceux que nous venons de raconter, ils se
+rappelleront sans doute qu'en revenant de son onzième voyage dans l'Inde
+après avoir fait son chargement de thé, d'épices et d'indigo aux dépens
+du capitaine Kao-Kiou-Koan, et avoir acheté un perroquet aux îles
+Rodrigue, le respectable marin dont nous décrivons la véridique histoire
+avait successivement relâché dans la baie d'Algoa et à l'embouchure de
+la rivière orange.
+
+Sur chacune de ces deux côtes, il avait, on se le rappelle encore, fait
+marché, d'abord avec un chef cafre nommé Outavaro, et ensuite avec un
+chef namaquois nommé Outavari, pour quatre mille défenses d'éléphant.
+Or, c'était, comme nous l'avons dit, pour donner le temps à ses deux
+estimables commanditaires de se mettre en mesure de faire honneur à leur
+engagement, que le capitaine avait tenté cette fameuse spéculation de la
+pêche à la morue pendant laquelle il avait été soumis à de si terribles
+tribulations, et qui cependant s'était terminée à sa plus grande gloire,
+grâce à son courage et à sa présence d'esprit, secondé par le dévouement
+de Double-Bouche, qui avait été, à cette occasion, comme on se le
+rappelle, élevé au grade éminent de maître coq du brick de commerce la
+Roxelane.
+
+Aussi, le premier soin du capitaine Pamphile, après s'être défait
+avantageusement de sa morue au Havre et de ses oursons à Paris, avait-il
+été de recommencer ses apprêts pour un treizième voyage qui lui
+présentait des chances non moins sûres que les douze premiers. En
+conséquence, fidèle à ses antécédents dont il avait pu apprécier les
+bons résultats, il avait pris la voiture d'Orléans, rue de
+Grenelle-Saint-Honoré, était descendu à l'hôtel du Commerce, et, aux
+questions habituelles de l'aubergiste, il avait répondu qu'il était un
+membre de l'Institut, section des sciences historiques, et qu'il venait
+dans le chef-lieu du département du Loiret faire des recherches sur la
+véritable orthographe du nom de Jeanne d'Arc, que les uns écrivent par
+un Q et les autres par un K, sans compter ceux qui, comme moi,
+l'écrivent avec un C.
+
+Dans un moment où tous les esprits graves sont tournés vers les études
+historiques, un semblable prétexte devait paraître parfaitement
+plausible aux habitants d'Orléans, la discussion était assez importante,
+en effet, pour que l'Académie des inscriptions et belles-lettres s'en
+occupât sérieusement, et envoyât un de ses membres les plus distingués
+pour approfondir cette importante question; en conséquence, le jour même
+de son arrivée, l'illustre voyageur fut présenté par son hôte à un
+membre du conseil municipal, qui le présenta le lendemain à l'adjoint,
+qui le présenta le surlendemain au maire, lequel, avant la fin de la
+semaine, le présenta à son tour au préfet; celui-ci, flatté de l'honneur
+que recevait en sa personne la ville tout entière, invita le capitaine à
+dîner afin d'arriver plus vite et plus sûrement à la solution de ce
+grand problème, avec le dernier descendant de Bertrand de Pelonge,
+lequel, comme chacun sait, conduisit Jeanne la Pucelle de Domrémy à
+Chinon, et de Chinon à Orléans, où, ayant pris femme, sa race s'était
+perpétuée jusqu'à nos jours, et brillait de toute sa splendeur en la
+personne de M. Ignace Nicolas Pelonge, liquoriste en gros, place du
+Martroy, sergent-major de la garde nationale et membre correspondant des
+académies de Carcassonne et de Quimper-Corentin; quant à la suppression
+du «de» qui, comme Cassius et Brutus, brille par son absence, c'était un
+sacrifice que M. de Pelonge père avait fait à la cause du peuple pendant
+la fameuse nuit où M. de Montmorency brûla ses lettres de noblesse, et
+où M. de la Fayette renonça à son titre de marquis.
+
+Le hasard servait le digne capitaine au delà de ses souhaits: ce qu'il
+estimait, comme on peut bien le penser, dans le citoyen Ignace Nicolas
+Pelonge, sergent-major de la garde nationale et liquoriste en gros,
+c'était, non pas l'illustration qu'il tenait de ses ancêtres, mais celle
+qu'il s'était acquise par lui-même: le citoyen Ignace Nicolas Pelonge
+étant connu pour faire, non seulement en France, mais encore à
+l'étranger, des envois considérables de vinaigres et d'eau-de-vie. Or,
+on sait le besoin qu'éprouvait le capitaine Pamphile d'une partie assez
+considérable d'alcool, engagé qu'il était, avec Outavari et Outavaro, à
+leur en livrer, à l'un quinze cents, et à l'autre deux mille cinq cents
+bouteilles en échange d'un nombre égal de défenses d'éléphant; aussi
+accepta-t-il avec reconnaissance l'invitation que lui faisait M. le
+préfet.
+
+Le dîner fut véritablement académique. Les convives, qui savaient à quel
+homme ils avaient affaire, étaient arrivés avec tous les trésors de
+l'érudition locale, et chacun possédait une telle masse de preuves
+irrécusables en faveur de son opinion, que, lorsque arriva le dessert,
+les uns ayant pris parti pour Guillaume le Cruel, et les autres pour
+Pierre de Fenin, on allait se jeter les assiettes du gouvernement à la
+tête, si le capitaine Pamphile n'avait concilié toutes les opinions, en
+invitant leurs représentants à envoyer chacun un mémoire à l'Institut,
+promettant de faire distraire deux mille francs du prix Motyon, et une
+croix d'honneur de la distribution des 27, 28 et 29 juillet, pour les
+accorder à celui dont l'opinion prévaudrait.
+
+Cette offre fut accueillie avec enthousiasme, et le préfet, se levant,
+proposa un toast en l'honneur du corps respectable qui faisait à la
+ville d'Orléans cette grâce, de lui envoyer un de ses membres les plus
+distingués pour puiser aux sources locales un des rayons de cette
+lumière dont le soleil parisien éclaire le monde.
+
+Le capitaine Pamphile se leva, les larmes aux yeux, et, d'une voix qui
+trahissait son émotion, répondit, au nom du corps dont il faisait
+partie, que, si Paris était le soleil de la science, Orléans, grâce aux
+renseignements qui venaient de lui être donnés et qu'il s'empresserait
+de transmettre à ses illustres collègues, ne pouvait manquer avant peu
+d'en être déclaré la lune. Les convives jurèrent en choeur que c'était
+là toute leur ambition, et que le jour où cette ambition serait comblée,
+le département du Loiret serait le département le plus fier des
+quatre-vingt-six départements; sur quoi, le préfet mit la main sur sa
+poitrine, dit à ses convives qu'il les portait tous dans son coeur, et
+les invita à passer au salon pour prendre le café.
+
+C'était le moment que chacun attendait pour séduire le capitaine
+Pamphile; on n'ignorait pas l'influence qu'un membre si distingué, et
+qui avait fait preuve, pendant le dîner, d'une si vaste érudition,
+devait avoir sur les décisions de ses collègues; d'ailleurs, il avait
+adroitement insinué qu'il serait probablement nommé rapporteur de la
+commission, et, à ce titre, sa voix était d'un grand poids; aussi, son
+voisin de droite, au lieu de le laisser continuer sa route vers la porte
+du salon, l'attira-t-il dans le premier angle de la salle à manger, et,
+là, il lui demanda comment il avait trouvé le raisin sec. Le capitaine,
+qui n'avait rien contre cet estimable fruit, en fit le plus grand éloge;
+en raison de quoi, le voisin de droite lui prit la main, la lui serra en
+signe d'intelligence et lui demanda son adresse. Le digne savant
+répondit que son domicile scientifique était à l'Institut, mais que sa
+résidence réelle était au Havre, où il l'avait transportée pour être
+plus à même de faire des observations sur le départ et le retour des
+marées, et qu'on pouvait lui faire en ce port tous les envois possibles,
+à l'adresse du capitaine Pamphile, son frère, commandant le brick de
+commerce la Roxelane.
+
+Même chose arriva pour le voisin de gauche, qui guettait le moment où le
+rapporteur de la commission serait libre; celui-là était un confiseur
+fort estimable, lequel s'informa avec le même intérêt qu'avait fait son
+voisin l'épicier, du goût qu'avait le capitaine Pamphile pour les
+sucreries et les confitures. Le capitaine répondit qu'il était
+généralement reconnu que l'Académie était un corps très friand, et qu'en
+preuve de ce qu'il avançait, il voulait bien lui avouer que cette
+honorable assemblée, qui se rassemblait tous les jeudis sous le prétexte
+ostensible de discuter des questions de science ou de littérature
+n'avait d'autre but dans ces réunions à huis clos que de s'assurer, en
+mangeant de la conserve de rose et en buvant du sirop de groseille, des
+progrès que faisait l'art des Millelot et des Tanrade, que, depuis
+quelque temps, au reste, elle s'était aperçue de l'abus de la
+centralisation, sous le rapport de la confiserie, et que les pâtes
+d'Auvergne et le nougat de Marseille avaient été reconnus dignes des
+encouragements académiques; quant à lui, il était heureux d'avoir appris
+par expérience que les confitures d'Orléans, dont il n'avait jamais
+entendu parler jusqu'à ce jour, ne le cédaient en rien à celles de Bar
+et de Châlons: c'était une découverte dont il ne manquerait pas de faire
+part à l'Académie dans une de ses plus prochaines séances. Le voisin de
+gauche serra la main du capitaine Pamphile et lui demanda son adresse,
+et le capitaine Pamphile, lui ayant fait la même réponse qu'au voisin de
+droite, se trouva libre enfin d'entrer dans le salon, où le préfet
+l'attendait pour prendre le café.
+
+Quoique le capitaine fût un digne appréciateur de la fève d'Arabie, et
+que celle dont il savourait la flamme liquide lui parût venir
+directement de Moka, il réserva tous ses éloges pour le petit verre
+d'eau-de-vie qui l'accompagnait et qu'il compara au meilleur cognac
+qu'il eût jamais dégusté. À cet éloge, le descendant de Bertrand de
+Pelonge s'inclina: c'était le fournisseur ordinaire de la préfecture, et
+la flèche de la flatterie, décochée par le capitaine Pamphile, était
+allée frapper en plein but.
+
+Il s'ensuivit une longue conférence, entre le citoyen Ignace Nicolas
+Pelonge et le capitaine Amable Désiré Pamphile, dans laquelle le
+liquoriste montra une grande habitude pratique et l'académicien une
+profonde connaissance de la théorie. Le résultat de cette conversation,
+dans laquelle la question des liquides avait été profondément débattue,
+fut que le capitaine Pamphile apprit ce qu'il voulait savoir,
+c'est-à-dire que le citoyen Ignace Nicolas Pelonge était sur le point
+d'envoyer cinquante pipes de cette même eau-de-vie, contenant cinq cents
+bouteilles, à la maison Jackson et Williams, de New-York, avec laquelle
+il était en relation d'affaires, et que cet envoi, actuellement en
+charge sur le quai de l'Horloge, devait descendre la Loire jusqu'à
+Nantes, où il serait placé à bord du trois-mâts le Zéphir, capitaine
+Malvilain, en partance pour l'Amérique du Nord: le tout dans le délai de
+quinze à vingt jours.
+
+Il n'y avait pas une minute à perdre, si le capitaine Pamphile voulait
+arriver en temps opportun. Aussi prit-il, le même soir, congé des
+autorités d'Orléans, sous le prétexte que la lucidité des
+éclaircissements qu'il avait acquis rendait inutile un plus long séjour
+dans la capitale du département du Loiret: il serra donc encore une fois
+la main à l'épicier et au confiseur, embrassa le liquoriste, et quitta
+la même nuit Orléans, laissant les esprits les plus prévenus contre
+l'Académie entièrement revenus sur le compte de cet estimable corps.
+
+
+
+
+Chapitre XVII
+
+_Comment le capitaine Pamphile, ayant abordé sur la côte d'Afrique, au
+lieu d'un chargement d'ivoire qu'il venait y chercher, fut forcé de
+prendre une partie de bois d'ébène._
+
+
+Le lendemain de son arrivée au Havre, le capitaine Pamphile reçut un
+demi-quintal de raisins secs et six douzaines de pots de confiture,
+qu'il ordonna à Double-Bouche de faire amarrer dans son office
+particulier; puis il s'occupa des préparatifs d'appareillage qui ne
+furent pas longs, attendu que le digne marin naviguait presque toujours
+sur son lest, et, comme on l'a déjà vu, ne faisait ordinairement ses
+chargements qu'en pleine mer; si bien qu'au bout de huit jours il
+doublait la pointe de Cherbourg, et qu'au bout de quinze, il croisait
+entre le 47e et le 48e degré latitude, juste en travers de la route que
+devait suivre le trois-mâts le Zéphir pour se rendre de Nantes à
+New-York. Il résulta de cette savante manoeuvre qu'un beau matin que le
+capitaine Pamphile, moitié assoupi, moitié éveillé, rêvait
+paresseusement dans son hamac, il fut tiré tout à coup de ce
+demi-sommeil par le cri du matelot en vigie qui signalait une voile.
+
+Le capitaine Pamphile descendit de son hamac, sauta sur une longue-vue,
+et, sans prendre le temps de passer sa culotte, monta sur le pont de son
+bâtiment. Cette apparition tant soit peu mythologique aurait pu paraître
+inconvenante, peut-être, à bord d'un navire plus régulier que ne l'était
+la Roxelane; mais il faut avouer, à la honte de l'équipage, que pas un
+de ses membres ne fit la moindre attention à cette notable infraction
+aux règles de la pudeur, tant ils étaient habitués aux bizarreries du
+capitaine; quant à celui-ci, il traversa tranquillement le pont, grimpa
+sur le bastingage, enjamba quelques enfléchures des haubans, et, avec le
+même flegme que s'il eût été couvert d'un vêtement plus régulier, il se
+mit à examiner le navire en vue.
+
+Au bout d'un instant, il n'avait plus de doute: c'était bien celui qu'il
+attendait; aussi les ordres furent-ils immédiatement donnés pour placer
+les caronades sur leurs pivots et la pièce de huit sur son affût; puis,
+voyant que ses recommandations allaient être exécutées avec la
+promptitude ordinaire, le capitaine Pamphile ordonna au timonier de
+tenir toujours la même route, et descendit dans sa cabine, afin de se
+présenter devant son confrère le capitaine Malvilain d'une manière plus
+décente.
+
+Lorsque le capitaine remonta sur le pont, les deux bâtiments étaient à
+peu près à une lieue l'un de l'autre, et l'on pouvait reconnaître dans
+le nouvel arrivant l'honnête et grave démarche d'un navire marchand,
+qui, chargé, de toutes ses voiles et par une bonne brise, file décemment
+ses cinq ou six noeuds à l'heure; il en résultait que même eût-il tenté
+de prendre chasse, le Zéphir eut été rejoint au bout de deux heures par
+la vive et coquette Roxelane; mais il ne l'essaya même pas, confiant
+qu'il était dans la paix jurée par la Sainte-Alliance et dans
+l'extinction de la piraterie, dont il avait lu, huit jours encore avant
+son départ, la nécrologie dans le Constitutionnel. Il continua donc de
+s'avancer sur la foi des traités, et il n'était plus qu'à une
+demi-portée de canon du capitaine Pamphile, lorsque ces mots retentirent
+à bord de la Roxelane, et, portés par le vent, allèrent frapper les
+oreilles étonnées du capitaine du Zéphir:
+
+--Ohé! du trois-mâts! mettez une embarcation à la mer, et envoyez-nous
+le capitaine.
+
+Il y eut une pose d'un instant, puis ces mots, partis du bord du
+trois-mâts, parvinrent à leur tour jusqu'à la Roxelane:
+
+--Nous sommes le bâtiment de commerce le Zéphir, capitaine Malvilain,
+chargé d'eau-de-vie, et faisant route de Nantes à New-York.
+
+--Feu! dit le capitaine Pamphile.
+
+Un sillon de lumière accompagné d'un tourbillon de fumée, et suivi d'une
+détonation violente, partit aussitôt de l'avant de la Roxelane, et en
+même temps, on aperçut l'azur du ciel par un trou de la voile de misaine
+de l'innocent et inoffensif trois-mâts, qui, croyant que le bâtiment qui
+tirait sur lui avait mal entendu ou mal compris, répéta de nouveau et
+plus distinctement encore que la première fois:
+
+--Nous sommes le bâtiment de commerce le Zéphir, capitaine Malvilain,
+chargé d'eau-de-vie, et faisant route de Nantes à New-York.
+
+--Ohé! du trois-mâts! répondit la Roxelane, mettez une embarcation à la
+mer, et envoyez-nous le capitaine.
+
+Puis, voyant que le trois-mâts hésitait encore à obéir, et que la pièce
+de huit était rechargée:
+
+--Feu! dit une seconde fois le capitaine.
+
+Et l'on vit le boulet égratigner le sommet des vagues et aller se loger
+en plein bois, à dix-huit pouces au-dessus de l'eau.
+
+--Au nom du ciel, qui êtes-vous et que demandez-vous donc? cria une voix
+rendue encore plus lamentable par l'effet du porte-voix.
+
+--Ohé! du trois-mâts! répondit l'impassible Roxelane, mettez une
+embarcation à la mer, et envoyez-nous le capitaine.
+
+Cette fois, que le brick eût bien ou mal compris, qu'il fût réellement
+sourd, ou qu'il fît semblant de l'être, il n'y avait pas moyen de ne pas
+obéir: un troisième boulet au-dessous de la flottaison, et le Zéphir
+était coulé; aussi le malheureux capitaine ne se donna-t-il point le
+temps de répondre, mais il fut visible à tout oeil un peu exercé que son
+équipage se mettait en devoir de descendre la chaloupe à la mer.
+
+Au bout d'un instant, six matelots se laissèrent glisser les uns après
+les autres par un cordage; le capitaine les suivit, s'assit sur
+l'arrière, et la chaloupe, se détachant des flancs du trois-mâts, comme
+un enfant qui quitte sa mère, fit force de rames pour franchir la
+distance qui séparait le Zéphir de la Roxelane, et s'avança vers
+tribord; mais un matelot monté sur la muraille fit signe aux rameurs de
+passer à bâbord, c'est-à-dire du côté d'honneur. Le capitaine Malvilain
+n'avait rien à dire, il était reçu avec les égards dus à son rang.
+
+Au bout de l'échelle, le capitaine Pamphile attendait son confrère; or,
+comme notre digne marin était un homme qui savait vivre, il commença par
+s'excuser auprès du capitaine Malvilain, sur la manière dont il l'avait
+prié de lui rendre visite; puis il lui demanda des nouvelles de sa femme
+et de ses enfants, et, une fois rassuré sur leur santé, il invita le
+commandant du Zéphir à entrer dans sa cabine, où il avait, disait-il, à
+traiter avec lui d'une affaire importante.
+
+Les invitations du capitaine Pamphile étaient toujours faites d'une
+manière si irrésistible, qu'il n'y avait pas moyen de les refuser. Le
+capitaine Malvilain se rendit donc de bonne grâce aux désirs de son
+confrère, qui, après l'avoir fait passer le premier, malgré les
+difficultés de politesse qu'il opposa à cet honneur, referma la porte
+derrière lui, en ordonnant à Double-Bouche de se distinguer, afin que le
+capitaine Malvilain emportât une idée honnête de la chère que l'on
+faisait à bord de la Roxelane.
+
+Au bout d'une demi-heure, le capitaine Pamphile entrouvrit la porte, et
+remit à Georges, qui était de planton dans la salle à manger, une lettre
+adressée par le capitaine Malvilain à son lieutenant: cette lettre
+contenait l'ordre de faire passer à bord de la Roxelane douze des
+cinquante pipes d'eau-de-vie enregistrées à bord du Zéphir, sous la
+raison Ignace Nicolas Pelonge et compagnie. C'était juste deux mille
+bouteilles de plus que le capitaine Pamphile n'en avait strictement
+besoin; mais, en homme de précaution, le digne marin avait pensé au
+déchet qu'une navigation de deux mois pouvait apporter à sa cargaison;
+d'ailleurs, il pouvait tout prendre, et, en songeant à part lui à cette
+omnipotence dont son hôte usait si sobrement, le capitaine Malvilain
+rendit grâce à Notre-Dame de Guerrande de ce qu'il en était quitte à si
+bon marché.
+
+Au bout de deux heures, le transport était achevé, et le capitaine
+Pamphile, fidèle à son système de civilité, avait eu la politesse de
+faire exécuter son emménagement pendant le dîner, de manière à ce que
+son collègue ne vît rien de ce qui se passait. On en était aux
+confitures et aux raisins secs, lorsque Double-Bouche, qui s'était
+surpassé dans l'exécution du repas, vint dire un mot à l'oreille du
+capitaine: celui-ci fit de la tête un signe de satisfaction et demanda
+le café. On le lui apporta aussitôt, accompagné de deux bouteilles
+d'eau-de-vie, que le capitaine reconnut, au premier petit verre, pour
+être la même qu'il avait dégustée chez le préfet d'Orléans; cela lui
+donna une haute idée de la probité du citoyen Ignace Nicolas Pelonge,
+qui faisait ses envois si fidèles aux échantillons.
+
+Le café pris et les douze pipes d'eau-de-vie arrimées, le capitaine
+Pamphile n'ayant plus aucun motif de retenir son collègue à bord de la
+Roxelane, le reconduisit avec la même politesse qu'il l'avait reçu
+jusqu'à l'escalier de bâbord, où l'attendait sa chaloupe, et où il prit
+congé de lui, mais non sans le suivre des yeux jusqu'au Zéphir, avec
+tout l'intérêt d'une amitié naissante; puis, lorsqu'il le vit remonter
+sur son pont et qu'à la manoeuvre il reconnut qu'il allait se remettre
+en route, il emboucha de nouveau son porte-voix, mais, cette fois, pour
+lui souhaiter bon voyage.
+
+Le Zéphir, comme s'il n'eût attendu que cette permission, étendit alors
+toutes ses voiles, et le navire, cédant à l'action du vent, s'éloigna
+aussitôt dans la direction de l'ouest, tandis que la Roxelane mettait le
+cap vers le midi. Le capitaine Pamphile n'en continua pas moins de faire
+des signaux d'amitié, auxquels répondit le commandant Malvilain, et il
+n'y eut que la nuit qui, en succédant au jour, interrompit cet échange
+de bonnes relations. Le lendemain, au lever du soleil, les deux navires
+étaient hors de la vue l'un de l'autre.
+
+Deux mois après l'événement que nous venons de raconter le capitaine
+Pamphile mouillait à l'embouchure de la rivière Orange et remontait le
+fleuve, accompagné de vingt matelots bien armés, pour faire sa visite à
+Outavari.
+
+Le capitaine Pamphile, qui était observateur, remarqua avec étonnement
+le changement qui s'était opéré dans le pays depuis qu'il l'avait
+quitté. Au lieu de ces belles plaines de riz et de maïs qui trempaient
+leurs racines jusque dans la rivière au lieu des troupeaux nombreux qui
+venaient, en bêlant et en mugissant, se désaltérer sur ses bords, il n'y
+avait plus que des terres en friche et une solitude profonde. Il crut un
+instant s'être trompé et avoir pris la rivière des Poissons pour la
+rivière Orange; mais, ayant pris hauteur, il vit que son estime était
+juste: en effet, au bout de vingt heures de navigation, il arriva en vue
+de la capitale des Petits-Namaquois.
+
+La capitale des Petits-Namaquois n'était peuplée que de femmes,
+d'enfants et de vieillards, lesquels étaient dans la plus profonde
+désolation, car voici ce qui était arrivé:
+
+Aussitôt après le départ du capitaine Pamphile, Outavaro et Outavari
+alléchés, l'un par les deux mille cinq cents et l'autre par les quinze
+cents bouteilles d'eau-de-vie qu'ils devaient toucher en échange de leur
+fourniture d'ivoire, s'étaient mis chacun de son côté en chasse;
+malheureusement, les éléphants se tenaient dans une grande forêt qui
+séparait les États des Petits-Namaquois de ceux des Cafres, espèce de
+terrain neutre qui n'appartenait ni aux uns ni aux autres, et sur lequel
+les deux chefs ne se furent pas plus tôt rencontrés, que, voyant qu'ils
+venaient pour la même cause et que la spéculation de l'un nuirait
+nécessairement à celle de l'autre, les levains de vieille haine, qui ne
+s'étaient jamais bien éteints entre le fils de l'orient et le fils de
+l'occident se rallumèrent. Chacun était parti pour une chasse; tous, par
+conséquent, se trouvaient armés pour un combat, de sorte qu'au lieu de
+travailler de concert à réunir les quatre mille défenses, et de partager
+à l'amiable leur prix, ainsi que quelques vieillards à tête blanche le
+proposaient, ils en vinrent aux mains, et, dès le premier jour, quinze
+Cafres et dix-sept Petits-Namaquois restèrent sur le champ de bataille.
+
+Dès lors, il y eut entre les hordes une guerre acharnée et
+inextinguible, dans laquelle Outavaro avait été tué et Outavari blessé;
+mais les Cafres avaient nommé un nouveau chef, et Outavari s'était
+refait; de sorte que, se trouvant sur le même pied qu'auparavant, la
+lutte avait recommencé de plus belle, chaque pays s'épuisant de
+guerriers pour renforcer son parti; enfin un dernier effort avait été
+tenté par les deux peuples pour soutenir chacun son chef: tous les
+jeunes gens au-dessus de douze ans, et tous les hommes au-dessous de
+soixante, avaient rejoint leur armée respective, et les deux forces
+réunies des deux nations, devant sous peu de jours se trouver en face,
+une bataille générale allait décider du sort de la guerre.
+
+Voilà pourquoi il n'y avait plus que des femmes, des enfants et des
+vieillards dans la capitale des Petits-Namaquois; encore étaient-ils,
+comme nous l'avons dit, dans la désolation la plus profonde; quant aux
+éléphants, ils se battaient joyeusement les flancs avec leur trompe, et
+profitaient de ce que personne ne s'occupait d'eux pour venir jusqu'aux
+portes des villages manger le riz et le maïs.
+
+Le capitaine Pamphile vit à l'instant même le parti qu'il pouvait tirer
+de sa position; il avait traité avec Outavaro et non avec son
+successeur; il était donc délié avec celui-ci de tout engagement, et son
+allié naturel était Outavari. Il recommanda à sa troupe de faire une
+visite sévère des fusils et des pistolets, afin de s'assurer que le tout
+était en bon état; puis, ayant ordonné à chaque homme de se munir de
+quatre douzaines de cartouches, il demanda un jeune Namaquois assez
+intelligent pour lui servir de guide et mesurer la marche de manière à
+ce qu'il arrivât au camp en pleine nuit.
+
+Tout cela fut exécuté avec la plus grande intelligence, et, le
+surlendemain, sur les onze heures du soir, le capitaine Pamphile était
+introduit sous la tente d'Outavari, au moment où, ayant décidé de livrer
+le combat le lendemain, celui-ci tenait conseil avec les premiers et les
+plus sages de la nation.
+
+Outavari reconnut le capitaine Pamphile avec cette certitude et cette
+rapidité de souvenirs qui distinguent les nations sauvages; aussi, à
+peine l'eût-il aperçu, qu'il se leva, vint au-devant de lui, en mettant
+une main sur son coeur et l'autre sur sa bouche, pour lui exprimer que
+sa pensée et sa parole étaient d'accord dans ce qu'il allait dire; or,
+ce qu'il allait dire et ce qu'il lui dit en mauvais hollandais était
+qu'ayant manqué à l'engagement pris avec le capitaine Pamphile,
+puisqu'il ne pouvait tenir le marché convenu, sa langue qui avait menti
+et son coeur qui avait trompé étaient à sa disposition, et qu'il n'avait
+qu'à couper l'une et arracher l'autre, pour les donner à manger à ses
+chiens, comme on doit faire de la langue et du coeur d'un homme qui ne
+tient pas sa parole.
+
+Le capitaine, qui parlait le hollandais comme Guillaume d'orange,
+répondit qu'il n'avait que faire du coeur et de la langue d'Outavari,
+que ses chiens étaient rassasiés, ayant trouvé la route semée de
+cadavres de Cafres, et qu'il venait offrir un marché bien autrement
+avantageux à l'un et à l'autre que celui que lui proposait avec tant de
+loyauté et de désintéressement son fidèle ami et allié Outavari: c'était
+de le seconder dans sa guerre contre les Cafres, à la condition que tous
+les prisonniers faits après la bataille lui appartiendraient en toute
+propriété, pour, par lui ou ses ayant cause, en faire ce que bon leur
+semblerait: le capitaine Pamphile, comme on le voit à son style, avait
+été clerc d'avoué avant que d'être corsaire.
+
+La proposition était trop belle pour être refusée; aussi fut-elle reçue
+avec acclamation, non seulement par Outavari, mais encore par le conseil
+tout entier; le plus vieux et le plus sage des vieillards tira même sa
+chique de sa bouche et sa coupe de ses lèvres, pour offrir l'une et
+l'autre au chef blanc; mais le chef blanc dit majestueusement que
+c'était à lui de régaler le conseil, et il ordonna à Georges d'aller
+chercher dans ses bagages deux aunes de carotte de Virginie et quatre
+bouteilles d'eau-de-vie d'Orléans, qui furent reçues et dégustées avec
+une profonde reconnaissance.
+
+Cette collation achevée, et comme il était une heure du matin, Outavari
+envoya chacun se coucher à son poste, et resta seul avec le capitaine
+Pamphile, afin d'arrêter avec lui le plan de la bataille du lendemain.
+
+Le capitaine Pamphile, convaincu que le premier devoir d'un général est
+de prendre une parfaite connaissance des localités sur lesquelles il
+doit opérer, et n'ayant aucun espoir de se procurer une carte du pays,
+invita Outavari à le conduire sur le point le plus élevé des environs,
+la lune jetant une lumière assez vive pour que l'on pût distinguer les
+objets avec autant de lucidité que par un crépuscule d'occident.
+Justement, une petite colline s'élevait sur la lisière de la forêt, à
+laquelle était appuyée l'aile droite des Petits-Namaquois. Outavari fit
+signe au capitaine Pamphile de le suivre en silence, et, marchant le
+premier, il le conduisit par des chemins où tantôt ils étaient obligés
+de bondir comme des tigres, tantôt forcés de ramper comme des serpents.
+Heureusement que le capitaine Pamphile avait passé, dans le courant de
+sa vie, par bien d'autres difficultés, tant dans les marais que dans les
+forêts vierges de l'Amérique; de sorte qu'il bondit et rampa si bien,
+qu'au bout d'une demi-heure de marche, il était arrivé avec son guide au
+sommet de la colline.
+
+Là, si habitué que fût le capitaine Pamphile aux grands spectacles de la
+nature, il ne put s'empêcher de s'arrêter un instant et de contempler
+avec admiration celui qui se déroulait sous ses yeux. La forêt formait
+un immense demi-cercle dans lequel était enfermé le reste des deux
+peuples: c'était une masse noire qui projetait son ombre sur les deux
+camps, et dans laquelle l'oeil eût cherché en vain à pénétrer, tandis
+qu'au delà de cette ombre, réunissant un bout du demi-cercle à l'autre,
+et formant la corde de l'arc, la rivière orange brillait comme un
+ruisseau d'argent liquide, en même temps qu'au fond le paysage se
+perdait dans cet horizon sans bornes visibles et au delà duquel s'étend
+le pays des Grands-Namaquois.
+
+Toute cette immense étendue, qui conservait, même pendant la nuit, ses
+teintes chaudes et tranchées, était éclairée par cette lune brillante
+des tropiques, qui seule sait ce qui se passe au milieu des grandes
+solitudes du continent africain; de temps en temps, le silence était
+troublé par les rugissements des hyènes et des chacals qui suivaient les
+deux armées, et au-dessus desquels s'élevait, comme le roulement du
+tonnerre, le rauquement lointain de quelque lion. Alors tout se taisait,
+comme si l'univers eût reconnu la voix du maître, depuis le chant du
+bengali qui racontait ses amours, balancé dans le calice d'une fleur,
+jusqu'au sifflement du serpent qui, dressé sur sa queue, appelait sa
+femelle en élevant sa tête bleuâtre au-dessus de la bruyère; puis le
+lion se taisait à son tour, et tous les bruits divers qui lui avaient
+cédé l'espace s'emparaient de nouveau de la solitude et de la nuit.
+
+Le capitaine Pamphile resta un instant, comme nous l'avons dit, sous le
+poids de l'impression que devait produire un pareil spectacle; mais,
+comme on le sait, le digne marin n'était pas homme à se laisser
+longtemps détourner par des influences bucoliques d'une affaire aussi
+sérieuse que celle qui l'avait amené là. Sa seconde pensée le reporta
+donc de plein saut au milieu de ses intérêts matériels; alors il vit, de
+l'autre côté d'un petit ruisseau qui s'échappait de la forêt et allait
+se jeter dans l'orange, toute l'armée des Cafres campée et endormie,
+sous la garde de quelques hommes qu'à leur immobilité on eût pris pour
+des statues: comme les Petits-Namaquois, ils paraissaient être décidés à
+livrer la bataille le lendemain, et attendaient de pied ferme leurs
+ennemis.
+
+D'un coup d'oeil, le capitaine Pamphile eut mesuré leur position et
+calculé les chances d'une surprise; et, comme son plan était
+suffisamment arrêté, il fit signe à son compagnon qu'il était temps de
+regagner le camp; ce qu'ils firent avec les mêmes précautions qu'ils
+l'avaient quitté.
+
+À peine de retour, le capitaine réveilla ses hommes, en prit douze avec
+lui, en laissa huit à Outavari, et, accompagné d'une centaine de
+Petits-Namaquois, auxquels leur chef ordonna de suivre le capitaine
+blanc, il s'enfonça dans la forêt, fit un grand détour circulaire, et
+vint s'embusquer, avec sa troupe, sur la lisière de la forêt qui
+longeait le camp des Cafres.
+
+Arrivé là, il plaça quelques-uns de ses matelots de distance en
+distance, de manière à ce qu'entre deux marins il y eût dix ou douze
+Namaquois; puis il fit coucher tout le monde et attendit l'événement.
+
+L'événement ne se fit pas attendre: au point du jour, de grands cris
+annoncèrent au capitaine Pamphile et à sa troupe que les deux armées en
+venaient aux mains. Bientôt une fusillade activement nourrie se mêla à
+ces clameurs; aux même instant, toute l'armée ennemie fit volte-face
+dans le plus grand désordre, et essaya de regagner la forêt. C'était ce
+qu'attendait le capitaine Pamphile, qui n'eut qu'à se montrer, lui et
+ses hommes, pour compléter la défaite.
+
+Les malheureux Cafres, cernés en tête et en queue, enfermés, d'un côté,
+par la rivière, et, de l'autre, par la forêt, n'essayèrent même plus de
+fuir: ils tombèrent à genoux, croyant que leur dernière heure était
+arrivée, et, en effet, pas un seul n'en eût probablement réchappé, à la
+manière dont y allaient les Petits-Namaquois, si le capitaine Pamphile
+n'avait rappelé à Outavari que ce n'étaient point là leurs conventions.
+Le chef interposa son autorité, et, au lieu de frapper de la massue et
+du couteau, les vainqueurs se contentèrent de lier les mains et les
+pieds aux vaincus; puis, cette opération terminée, on ramassa, non pas
+les morts, mais les vivants. On donna du jeu à la corde qui leur
+entravait les jambes, et on les fit, de gré ou de force, marcher vers la
+capitale des Petits-Namaquois. Quant à ceux qui s'étaient échappés, on
+ne s'en inquiéta pas davantage, leur nombre étant trop faible pour
+causer désormais la moindre inquiétude.
+
+Comme cette grande et dernière victoire était due à l'intervention du
+capitaine Pamphile, il eut tous les honneurs du triomphe. Les femmes
+vinrent au-devant de lui avec des guirlandes. Les jeunes filles
+effeuillèrent des roses sous ses pas. Les vieillards lui décernèrent le
+titre de Lion blanc, et tous ensemble lui donnèrent un grand repas;
+puis, ces réjouissances terminées, le capitaine, après avoir remercié
+les Petits-Namaquois de leur hospitalité, déclara que le temps qu'il
+pouvait accorder aux plaisirs était écoulé, et qu'il fallait maintenant
+revenir aux affaires; en conséquence, il pria Outavari de lui faire
+délivrer ses prisonniers. Celui-ci reconnut la justesse de cette
+prétention, et le conduisit dans le grand hangar où on les avait
+entassés, le jour même de leur arrivée, et où on les avait oubliés
+depuis ce moment: or, trois jours s'étaient écoulés; les uns étaient
+morts de leurs blessures, les autres de faim, quelques-uns de chaud; si
+bien qu'il était temps, comme on le voit, que le capitaine Pamphile
+pensât à sa marchandise, car elle commençait à s'avarier.
+
+Le capitaine Pamphile parcourut les rangs des prisonniers, accompagné du
+docteur, touchant lui-même les malades, examinant les blessures,
+assistant au pansement, séparant les mauvais des bons, comme fera l'ange
+au jour du jugement dernier; puis, cette visite faite, il passa au
+recensement: il restait deux cent trente nègres en excellent état.
+
+Et ceux-là, on pouvait le dire, c'étaient des hommes éprouvés: ils
+avaient résisté au combat, à la marche et à la faim. On pouvait les
+vendre et les acheter de confiance, il n'y avait plus de déchet à
+craindre: aussi le capitaine fut si content de son marché, qu'il fit
+cadeau à Outavari d'une pipe d'eau-de-vie et de douze aunes de tabac en
+carotte. En échange de cette civilité, le chef des Petits-Namaquois lui
+prêta huit grandes barques pour conduire tous ses prisonniers; et,
+montant lui-même avec sa famille et les plus grands de son royaume dans
+la chaloupe du capitaine, il voulut l'accompagner jusqu'à son bâtiment.
+
+Le capitaine fut reçu par les matelots restés à bord avec une joie qui
+donna au chef des Petits-Namaquois une haute idée de l'amour
+qu'inspirait le digne marin à ses subordonnés; puis, comme le capitaine
+était, avant tout, un homme d'ordre, qu'aucune émotion ne pouvait
+distraire de ses devoirs, il laissa le docteur et Double-Bouche faire
+les honneurs de la Roxelane à ses hôtes, et descendit avec les
+charpentiers dans la cale.
+
+C'est que là se présentait une grave difficulté qui ne demandait rien
+moins que l'intelligence du capitaine Pamphile pour être résolue. En
+partant du Havre, le capitaine avait compté sur un échange; or, les
+objets échangés prenaient tout naturellement la place les uns des
+autres. Mais voilà que, par un concours de circonstances inattendues,
+non seulement le capitaine Pamphile emportait, mais encore rapportait.
+Il s'agissait donc de trouver le moyen de loger en plus, dans un navire
+déjà passablement chargé, deux cent trente nègres.
+
+Heureusement que c'était des hommes; si c'eût été des marchandises, la
+chose était physiquement impossible; mais c'est une si admirable machine
+que la machine humaine, elle est douée d'articulations si flexibles,
+elle se tient si facilement sur les pieds ou sur la tête, sur le côté
+droit ou sur le côté gauche, sur le ventre ou sur le dos, qu'il faudrait
+être bien maladroit pour n'en pas tirer parti; aussi le capitaine
+Pamphile eut bientôt trouvé moyen de tout concilier: il fit transporter
+ses onze pipes d'eau-de-vie dans la fosse aux lions et dans la soute aux
+voiles; car il tenait à ne pas mêler ses marchandises, prétendant avec
+raison, ou que les nègres feraient tort à l'eau-de-vie, ou que
+l'eau-de-vie ferait tort aux nègres; puis il mesura la longueur de la
+cale. Elle avait quatre-vingts pieds: c'était plus qu'il n'en fallait.
+Tout homme doit se trouver satisfait lorsqu'il occupe un pied de surface
+sur le globe, et, au compte du capitaine Pamphile, chacun aurait encore
+une ligne et demie de jeu. Comme on le voit, c'était du luxe, et le
+capitaine aurait pu embarquer dix hommes de plus.
+
+Or, le maître charpentier, d'après les ordres du capitaine, procéda de
+la manière suivante.
+
+Il établit à tribord et à bâbord une planche de dix pouces de hauteur,
+qui formait un angle avec la carène du bâtiment et qui devait servir à
+appuyer les pieds; de cette manière et grâce à ce soutien,
+soixante-dix-sept nègres pouvaient fort bien tenir adossés de chaque
+côté du navire, d'autant plus que, pour les empêcher de rouler les uns
+sur les autres, en cas de gros temps, ce qui n'aurait pas manqué
+d'arriver, on plaça entre chacun un anneau de fer qui devait servir à
+les amarrer. Il est vrai que l'anneau prenait un peu de la place sur
+laquelle avait compté le capitaine Pamphile, et qu'au lieu d'avoir une
+ligne et demie de trop, chaque homme se trouvait avoir trois lignes de
+moins; mais qu'est-ce que trois lignes pour un homme! trois lignes! il
+faudrait avoir l'esprit bien mal fait pour chicaner sur trois lignes,
+surtout lorsqu'il vous en reste cent quarante-deux.
+
+Même opération avait été établie pour le fond: les nègres, ainsi
+disposés sur deux rangs, laissaient vide un espace de douze pieds. Le
+capitaine Pamphile fit, au milieu de cet espace, pratiquer une espèce de
+lit de camp de la même largeur que les adossoirs; mais, comme il ne
+devait y avoir que soixante-seize nègres pour le remplir, chaque homme
+gagnait une demi-ligne trois douzièmes: aussi le maître charpentier
+appela-t-il très judicieusement le banc du milieu le banc des pachas.
+
+Comme ce banc avait six pieds de longueur, il laissait de chaque côté un
+intervalle de trois pieds pour le service et la promenade. C'était,
+comme on le voit, plus qu'il n'en fallait; d'ailleurs, le capitaine ne
+dissimulait pas qu'en passant deux fois sous les tropiques, le bois
+d'ébène ne pouvait pas manquer de jouer un peu, ce qui, malheureusement,
+ferait de la place pour les plus difficiles; mais toute spéculation a
+ses chances, et un négociant qui est doué de quelque prévoyance doit
+toujours compter sur le déchet.
+
+Ces mesures une fois prises, leur exécution regardait le maître
+charpentier; aussi, le capitaine Pamphile ayant accompli son devoir en
+philanthrope, remonta-t-il sur le pont pour voir comment on y faisait
+les honneurs à ses hôtes.
+
+Il trouva Outavari, sa famille et les grands de son royaume à même d'un
+magnifique festin présidé par le docteur. Le capitaine prit sa place au
+haut bout de la table, certain qu'il était de pouvoir entièrement se
+reposer sur l'adresse de son fondé de pouvoirs; en effet, à peine le
+repas était-il fini et avait-on reporté dans leur pirogue le chef des
+Petits-Namaquois, son auguste famille et les grands de son royaume, que
+le maître charpentier vint dire au capitaine Pamphile que tout était
+fini à fond de cale, et qu'il pouvait y descendre pour visiter
+l'arrimage; ce que fit aussitôt le digne capitaine.
+
+On ne l'avait pas trompé: tout était merveilleusement en ordre, et
+chaque nègre, fixé à la membrure de manière à croire qu'il faisait
+partie du bâtiment, semblait une momie qui n'attendait plus que l'heure
+d'être mise dans son coffre; on avait même sur ceux du fond gagné
+quelques pouces, de manière qu'on pouvait circuler autour de l'espèce de
+gril gigantesque sur lequel ils étaient étendus, si bien que le
+capitaine Pamphile eut un instant l'idée d'ajouter à sa collection le
+chef des Petits-Namaquois, son auguste famille et les grands de son
+royaume. Heureusement pour Outavari qu'à peine avait-il été reporté dans
+la pirogue royale, que ses sujets, qui n'avaient pas dans le Lion blanc
+la même confiance que leur roi, avaient profité de la liberté qui leur
+était laissée pour ramer de toutes leurs forces; de sorte que, lorsque
+le capitaine Pamphile remonta sur le pont avec la mauvaise pensée qui
+lui était venue dans la cale, la pirogue disparaissait à un angle de la
+rivière orange.
+
+À cette vue, le capitaine Pamphile poussa un soupir: c'était quinze à
+vingt mille francs qu'il perdait là par sa faute.
+
+
+
+
+Chapitre XVIII
+
+_Comment le capitaine Pamphile, s'étant défait avantageusement de sa
+cargaison de bois d'ébène à la Martinique, et de son alcool aux grandes
+Antilles, retrouva son ancien ami le Serpent-Noir cacique des Mosquitos,
+et acheta son caciquat pour une demi-pipe d'eau-de-vie._
+
+
+Après deux mois et demi d'une heureuse traversée pendant laquelle, grâce
+aux soins paternels que le capitaine prit de son chargement, il ne
+perdit que trente-deux nègres, la Roxelane entra dans le port de la
+Martinique.
+
+C'était un excellent moment pour se défaire de sa cargaison; grâce aux
+mesures philanthropiques prises d'un commun accord par les gouvernements
+civilisés, la traite, exposée aujourd'hui à des dangers ridicules,
+laisse manquer les colonies.
+
+La marchandise du capitaine Pamphile était donc en grande hausse
+lorsqu'il aborda à Saint-Pierre-Martinique: aussi n'y en eut-il que pour
+les plus riches. Il faut avouer aussi que tout ce qu'apportait le
+capitaine était de véritables échantillons de choix. Tous ces hommes
+pris sur un champ de bataille étaient les plus braves et les plus
+robustes de leur nation; puis ils n'avaient pas la face stupide et
+l'apathie animale des nègres du Congo; leurs relations avec le Cap les
+avait presque civilisés; ce n'étaient que des demi sauvages.
+
+Aussi le capitaine les vendit-il mille piastres l'un dans l'autre, ce
+qui lui fit un total de neuf cent quatre-vingt-dix mille francs; or, en
+sa qualité de capitaine, comme il avait moitié part, il encaissa à lui
+seul, tous frais prélevés, quatre cent vingt-deux mille francs; ce qui,
+comme on le voit, était un assez joli denier.
+
+Puis une circonstance inattendue donna encore moyen au capitaine
+Pamphile de tirer avantageusement parti d'une autre portion de son
+chargement. Au lieu de cinquante pipes d'eau-de-vie qu'elle attendait de
+la maison Ignace Nicolas Pelonge, d'Orléans, la maison Jackson et
+compagnie, de New-York, n'en ayant reçu que trente-huit, elle avait été,
+malgré sa fidélité ordinaire à remplir ses engagements, forcée de
+manquer de parole à quelques-unes de ses pratiques. Or, le capitaine
+Pamphile apprit, à Saint-Pierre, que les grandes Antilles manquaient
+entièrement d'alcool, et, comme il lui restait, si l'on se souvient,
+onze pipes trois quarts de cette liqueur dont il n'avait pas trouvé
+l'emploi, il résolut de faire voile pour la Jamaïque.
+
+On n'avait pas trompé le capitaine Pamphile; les Jamaïquois tiraient
+effroyablement la langue à l'endroit de l'eau-de-vie, dont ils
+manquaient depuis trois mois; aussi le digne capitaine fut-il reçu comme
+une véritable providence. Or, comme on ne marchande pas avec la
+providence, le capitaine vendit ses pipes sur le pied de vingt francs la
+bouteille; ce qui ajouta à son premier dividende de quatre cent
+vingt-deux mille francs une nouvelle part de cinquante mille livres,
+laquelle additionnée au-dessous de la première, donna un total de quatre
+cent soixante et douze mille francs; aussi le capitaine Pamphile, qui,
+jusque-là, n'avait jamais désiré que _l'aurea mediocritas_ d'Horace,
+résolut-il de mettre immédiatement à la voile pour Marseille, où, en
+réunissant tous les fonds qu'il avait épars sur les différentes parties
+du globe, il pouvait réaliser une petite fortune de soixante et quinze à
+quatre-vingt mille livres de rente.
+
+L'homme propose et Dieu dispose. À peine le capitaine Pamphile était-il
+sorti de la baie de Kinston, qu'un coup de vent le poussa vers la côte
+des Mosquitos, située au fond du golfe du Mexique, entre la baie de
+Honduras et la rivière Saint-Jean.
+
+Or, comme la Roxelane avait subi quelques avaries et qu'elle avait
+besoin d'un mât de perroquet et d'un boute-hors de clinfoc, le capitaine
+résolut de descendre à terre, quoique les naturels du pays fussent
+accourus en foule sur le rivage, et que quelques-uns, armés de fusils,
+parussent disposés à faire résistance: aussi, ayant fait appareiller la
+chaloupe, et ordonné qu'on y transportât à tout hasard une petite
+caronade de douze qui avait son pivot sur l'avant, il y descendit avec
+vingt hommes, et, sans s'inquiéter des démonstrations hostiles des
+indigènes, il rama vigoureusement vers la côte, résolu à se procurer un
+mât de perroquet et un boute-hors de clinfoc, à quelque prix que ce fût.
+
+Le capitaine avait calculé juste en comptant sur cette démonstration
+franche et précise de sa volonté; car, à mesure qu'il avançait vers le
+rivage, les naturels, qui pouvaient parfaitement distinguer à l'oeil nu
+les dispositions guerrières du capitaine, reculaient dans l'intérieur
+des terres, au fond desquelles on apercevait quelques chétives cabanes,
+dont la plus haute était surmontée d'un drapeau trop éloigné pour qu'on
+pût en reconnaître les armes. Il en résulta qu'au moment où le capitaine
+aborda, les deux troupes, toujours séparées par le même espace, se
+trouvaient à mille pas, à peu près, l'une de l'autre, distance à
+laquelle il était difficile de se parler autrement que par signes; c'est
+ce que fit, au reste, immédiatement le capitaine Pamphile, qui, à peine
+débarqué, planta en terre un bâton au bout duquel flottait une serviette
+blanche; ce qui, dans tous les pays du monde, veut dire qu'on se
+présente avec des dispositions amies.
+
+Ce signal fut sans doute compris des Mosquitos; car, à peine
+l'eurent-ils aperçu, que celui qui paraissait leur chef, et qui, en
+cette qualité, était revêtu d'un vieil habit d'uniforme, qu'il portait
+sans chemise et sans pantalon, probablement à cause de la chaleur,
+déposa à terre son fusil, son tomahawk et son poignard, et, élevant les
+deux mains en l'air pour indiquer qu'il était sans armes, s'avança vers
+le rivage. Cette démonstration apparut à l'instant même au capitaine
+dans toute sa clarté; car, ne voulant pas rester en arrière, il déposa
+de son côté son fusil, son sabre et ses pistolets sur le rivage, éleva
+les mains en l'air à son tour, et s'avança vers le sauvage avec la même
+confiance que celui-ci montrait.
+
+Arrivé à cinquante pas du chef des mosquitos le capitaine Pamphile
+s'arrêta pour le regarder avec une plus grande attention; il lui
+semblait que cette figure ne lui était pas inconnue, et que ce n'était
+pas la première fois qu'il avait l'honneur de la contempler. De son
+côté, le sauvage semblait faire des réflexions à peu près pareilles, et
+le capitaine paraissait éveiller aussi dans sa mémoire quelques
+souvenirs confus et incertains; enfin, comme ils ne pouvaient se
+regarder éternellement, ils se remirent en route; puis, arrivés à dix
+pas l'un de l'autre, ils s'arrêtèrent de nouveau en poussant chacun une
+exclamation de surprise.
+
+--Heng! dit gravement le Mosquitos.
+
+--Sacredié! s'écria en riant le capitaine.
+
+--Le Serpent-Noir est un grand chef! continua le Huron.
+
+--Pamphile est un grand capitaine! reprit le marin.
+
+--Que vient chercher le capitaine Pamphile sur les terres du
+Serpent-Noir?
+
+--Deux misérables baguettes de saule, l'une pour faire un mât de
+perroquet et l'autre pour faire un boute-hors de clinfoc.
+
+--Et que donnera en échange le capitaine Pamphile au Serpent-Noir?
+
+--Une bouteille d'eau-de-feu.
+
+--Le capitaine Pamphile est le bien venu, dit le Huron après un moment
+de silence en tendant la main en signe d'adhésion.
+
+Le capitaine prit la main du chef et la lui serra de manière à la lui
+broyer en signe que c'était un marché fait. Le Serpent-Noir supporta la
+torture en véritable Indien, le calme dans les yeux et le sourire sur
+les lèvres; ce que voyant les marins d'un côté et les Mosquitos de
+l'autre, ils poussèrent trois grandes exclamations en signe de joie.
+
+--Et quand le capitaine Pamphile donnera-t-il l'eau-de-feu? demanda le
+Huron en dégageant ses doigts.
+
+--À l'instant même, répondit le marin.
+
+--Pamphile est un grand capitaine, dit le Huron en s'inclinant.
+
+--Le Serpent-Noir est un grand chef, répondit le marin en lui rendant
+son salut.
+
+Puis tous deux, se tournant le dos avec la même gravité, retournèrent
+d'un pas égal chacun vers sa troupe, afin de lui rendre compte de ce qui
+s'était passé.
+
+Une heure après, le Serpent-Noir tenait la bouteille d'eau-de-feu. Le
+même soir, le capitaine Pamphile avait avisé deux palmiers qui faisaient
+justement son affaire.
+
+Cependant, comme le maître charpentier demandait huit jours pour mettre
+son mâtereau et son boute-hors en état, le capitaine, jugeant que la
+bonne intelligence pouvait être interrompue pendant cet intervalle entre
+son équipage et les indigènes, fit tirer sur le rivage une ligne que ne
+pouvaient sous aucun prétexte dépasser les matelots. Le Serpent-Noir, de
+son côté, fixa aussi certaines limites que ses gens reçurent l'ordre de
+ne point franchir, puis, au milieu de l'espace qui séparait les deux
+camps, on dressa une tente qui devait servir de salon de conférence aux
+deux chefs, lorsque leurs affaires respectives exigeraient qu'ils
+s'abouchassent.
+
+Le lendemain, le Serpent-Noir s'achemina vers la tente, le calumet à la
+main. Le capitaine Pamphile, voyant les dispositions pacifiques du chef
+des Mosquitos, s'avança de son côté, le brûle-gueule à la bouche.
+
+Le Serpent-Noir avait avalé sa bouteille d'eau-de-feu, et il en désirait
+une autre. Le capitaine Pamphile, sans être autrement curieux, n'était
+point fâché d'apprendre comment il retrouvait à l'isthme de Panama, et
+chef des Mosquitos, un homme qu'il avait quitté sur le fleuve
+Saint-Laurent, et chef des Hurons.
+
+Or, comme tous deux étaient disposés à faire quelques concessions pour
+obtenir ce qu'ils désiraient, ils s'abordèrent ainsi que deux amis
+enchantés de se revoir; puis, comme preuve de fraternité complète, le
+Serpent-Noir prit le brûle-gueule du capitaine Pamphile, le capitaine
+Pamphile le calumet du Serpent-Noir, et tous deux se poussèrent
+gravement des bouffées de fumée au visage; puis, après un instant de
+silence:
+
+--Le tabac de mon frère le visage pâle est bien fort, dit le
+Serpent-Noir.
+
+--Ce qui veut dire que mon frère la peau rouge désire se rafraîchir la
+bouche avec de l'eau-de-feu, répondit le capitaine Pamphile.
+
+--L'eau-de-feu est le lait des Hurons, reprit le chef avec une dignité
+méprisante qui prouvait qu'il sentait, de ce côté-là, toute sa
+supériorité sur les Européens.
+
+--Que mon frère boive donc, dit le capitaine Pamphile en tirant une
+gourde de sa poche, et, quand le biberon sera vide, on le remplira.
+
+Le Serpent-Noir prit la gourde, la porta à sa bouche, et, de la première
+gorgée, en but à peu près le tiers.
+
+Le capitaine la prit ensuite, la secoua pour en calculer à peu près le
+déficit, et, la portant à ses lèvres, il lui donna une accolade qui ne
+le cédait en rien à celle de son convive. Celui-ci voulut la reprendre à
+son tour.
+
+--Un instant, dit le capitaine en plaçant entre ses jambes la gourde
+vide aux deux tiers; causons un peu de ce qui s'est passé depuis que
+nous nous sommes vus.
+
+--Que désire savoir mon frère? demanda le chef.
+
+--Ton frère désire savoir, reprit le capitaine Pamphile, si tu es venu
+ici par mer ou par terre.
+
+--Par mer, répondit laconiquement le Huron.
+
+--Et qui t'y a conduit?
+
+--Le chef des habits rouges.
+
+--Que le Serpent-Noir délie sa langue et raconte son histoire à son
+frère le visage pâle, reprit le capitaine Pamphile en présentant de
+nouveau la gourde au Huron, qui la vida d'un trait.
+
+--Mon frère écoute-t-il? demanda le chef, dont les yeux commençaient à
+s'animer.
+
+--Il écoute, répondit le capitaine employant pour la réponse le même
+laconisme qui avait dicté la demande.
+
+--Quand mon frère m'eut quitté au milieu de la tempête, dit le chef, le
+Serpent-Noir continua de remonter le fleuve aux grandes eaux, non plus
+dans sa barque, qui était brisée, mais en suivant à pied les rives. Il
+marcha ainsi cinq jours encore, et il se trouva sur les bords du lac
+Ontario; puis, le traversant à York, il eut bientôt gagné le lac Huron,
+où était son wigwam; mais, en son absence, de grands événements étaient
+arrivés.
+
+«Les Anglais, à force de repousser devant eux les peaux rouges, étaient
+parvenus peu à peu jusqu'aux bords du lac Supérieur: le Serpent-Noir
+trouva son village habité par des visages pâles et sa place prise par
+des étrangers au foyer de ses ancêtres.
+
+«Alors il se retira dans les montagnes où l'Otalawa prend sa source, et
+appela ses jeunes guerriers: ils déterrèrent le tomahawk et accoururent
+autour de lui, aussi nombreux que l'étaient les élans et les daims avant
+que les visages pâles eussent paru aux sources de la Delawarre et du
+Susquehennah. Alors les visages pâles eurent peur, et ils envoyèrent au
+nom du gouverneur une ambassade au Serpent-Noir. On lui offrait six
+fusils, deux barils de poudre et cinquante bouteilles d'eau-de-feu, s'il
+voulait vendre le toit de ses pères et le champ de ses aïeux; et en
+échange de ce toit et de ces champs, on lui donnait la terre des
+Mosquitos, qui venait d'être cédée par la république de Guatimala aux
+visages pâles. Le Serpent-Noir résista longtemps, quelque tentantes que
+fussent ces offres; mais il eut le malheur de goûter à l'eau-de-feu, et
+dès lors tout fut perdu: il consentit au traité et l'échange fut fait.
+Le Serpent-Noir jeta une pierre derrière son dos, en disant:
+
+«--Que le Manitou me jette loin de lui comme je fais de cette pierre, si
+jamais je remets le pied dans les forêts, dans les prairies ou sur les
+montagnes qui s'étendent du lac Érié à la mer d'Hudson, et du lac
+Ontario au lac Supérieur.
+
+«Aussitôt on le conduisit à Philadelphie, on le fit monter sur un
+vaisseau et on le transporta à Mosquitos; alors le Serpent-Noir et les
+jeunes guerriers qui l'avaient accompagné bâtirent les huttes que mon
+frère peut voir d'ici. Lorsqu'elles furent achevées, le chef des visages
+pâles planta sur la plus grande le drapeau de l'Angleterre, et remonta
+sur son vaisseau, en laissant au Serpent-Noir un papier écrit dans une
+langue inconnue.»
+
+À ces mots, le Serpent-Noir tira en soupirant un parchemin de sa
+poitrine et le déroula devant les yeux du capitaine Pamphile: c'était
+l'acte de cession qui lui était fait de tous les terrains situés entre
+la baie de Honduras et le lac de Nicaragua, sous la protection de
+l'Angleterre, et avec le titre de cacique des Mosquitos.
+
+Le gouvernement britannique se réservait la faculté de faire bâtir un ou
+plusieurs forts, en tels endroits qu'il lui plairait de choisir, sur les
+terres du caciquat.
+
+L'Angleterre est la nation de prévoyance par excellence: présumant qu'un
+jour ou l'autre on percerait l'isthme de Panama, soit à Chiapa, soit à
+Carthago, elle avait rêvé d'avance entre l'océan Atlantique et l'océan
+Boréal un Gibraltar américain.
+
+En lisant cet acte, il vint au capitaine Pamphile une singulière idée;
+il avait spéculé sur tout, thé, indigo, café, morue, singes, ours,
+eau-de-vie et Cafres; il lui restait à acheter un royaume.
+
+Seulement, celui-là lui coûta plus cher qu'il ne s'y était attendu
+d'abord, non pas à cause de la mer poissonneuse qui en baignait les
+côtes, non point à cause des hauts cocotiers qui en ombrageaient le
+rivage, non point encore à cause des vastes forêts qui couvraient la
+chaîne de montagnes qui coupe l'isthme en deux et sépare les Guatimalais
+des Mosquitos: non, tout cela était assez indifférent au Serpent-Noir;
+mais, en revanche, il tenait énormément au cachet rouge qui décorait le
+bas de son parchemin. Malheureusement, il n'y avait pas d'acte sans
+cachet, car ce cachet était celui de la chancellerie de Londres.
+
+Le cachet coûta au capitaine cent cinquante bouteilles d'eau-de-feu;
+mais il eut le parchemin par-dessus le marché.
+
+
+
+
+Chapitre XIX
+
+_Comment le cacique des Mosquitos donna une constitution à son peuple,
+pour se faciliter un emprunt de douze millions._
+
+
+Quatre mois environ après les événements que nous venons de raconter, un
+joli brick, portant un pavillon tiercé en fasce de sinople, d'argent et
+d'azur, abaissé au-dessous du pavillon royal d'Angleterre, qui se
+déployait fièrement au-dessus de lui en signe de suzeraineté, saluait de
+vingt coups de canon la forteresse de Portsmouth, qui lui rendait sa
+politesse par un nombre de coups égal!
+
+C'était le Soliman, navire fin voilier, détaché de la nombreuse marine
+militaire du cacique des Mosquitos, et qui amenait à Londres et à
+Édimbourg les consuls de Son Altesse, lesquels venaient, munis de l'acte
+de cession fait par le gouvernement anglais à leur maître, se faire
+reconnaître de Sa Majesté Guillaume IV.
+
+La curiosité avait été grande dès qu'on avait signalé dans la rade de
+Portsmouth un pavillon inconnu; mais cette curiosité augmenta encore
+lorsque l'on sut quels importants personnages il annonçait. Chacun se
+précipita aussitôt sur le port pour voir descendre les deux illustres
+envoyés du nouveau souverain que la Grande-Bretagne venait de ranger au
+nombre de ses vassaux. Il semblait aux Anglais, si avides de choses
+nouvelles, que les deux consuls devaient avoir quelque chose d'étrange,
+et qui sentit l'état sauvage dont allait les tirer le bienfaisant
+patronage de l'Angleterre. Mais, sur ce point, les prévisions des
+curieux furent complètement trompées: la chaloupe mit à terre deux
+hommes, dont l'un, déjà âgé de cinquante à cinquante-cinq ans, court,
+replet et haut en couleur, était le consul d'Angleterre; l'autre, âgé de
+vingt-deux à vingt-trois ans, grand et sec, était le consul d'Édimbourg;
+tous deux étaient revêtus d'un uniforme de fantaisie qui tenait le
+milieu entre le costume militaire et l'habit civil. Au reste, leur teint
+bruni par le soleil, leur accent méridional fortement accentué,
+indiquaient du premier coup, à l'oeil et à l'oreille, des enfants de
+l'équateur.
+
+Les nouveaux débarqués s'informèrent de la demeure du commandant de
+place, auquel ils firent leur visite, qui dura une heure, à peu près;
+puis ils retournèrent à bord du Soliman, toujours accompagnés de la même
+affluence. Le même soir, le bâtiment remit à la voile, et, huit jours
+après, on apprit par le Times, le Standard et le Sun leur heureuse
+arrivée à Londres, où ils avaient produit, disaient ces journaux, une
+grande sensation. Cela ne surprit point le gouverneur de Portsmouth, qui
+avait été étonné, disait-il à qui voulait l'entendre, de l'instruction
+variée des deux envoyés du cacique des Mosquitos, qui tous deux
+parlaient un français fort passable, et dont l'un, le consul
+d'Angleterre, possédait d'excellentes idées commerciales et même une
+légère teinte de médecine, tandis que l'autre, le consul d'Édimbourg,
+brillait surtout par un esprit très vif et une connaissance approfondie
+de la science culinaire des différents peuples du monde, que, tout jeune
+qu'il était, ses parents lui avaient fait parcourir, dans la prévision,
+sans doute, des hautes charges auxquelles la Providence l'avait appelé.
+
+Les deux consuls mosquitos avaient eu le même succès auprès des
+autorités de Londres qu'auprès du gouverneur de Portsmouth. Les
+ministres auxquels ils s'étaient présentés avaient remarqué en eux, il
+est vrai, une ignorance complète des usages du monde; mais cette absence
+de fashion, qu'on ne pouvait consciencieusement pas exiger d'hommes nés
+sous le 10e degré de latitude, était bien rachetée par les connaissances
+diverses qu'ils possédaient, et qui sont quelques fois parfaitement
+étrangères aux agents des nations les plus civilisées.
+
+Par exemple, le lord chancelier étant revenu, un soir, très enroué d'une
+séance de la chambre basse, où il avait été obligé de discuter contre
+O'Connell un nouveau projet d'impôts sur l'Irlande, le consul de
+Londres, qui se trouvait là par hasard à son retour, demanda à milady un
+jaune d'oeuf, un citron, un petit verre de rhum et quelques clous de
+girofle, prépara de ses propres mains une boisson agréable au goût et
+fort en usage, dit-il, à Comayagua pour ces sortes d'indispositions,
+boisson qu'ayant avalé de confiance le lord chancelier, il se trouva
+radicalement guéri le lendemain. Cette aventure fit, du reste, tant de
+bruit dans le monde diplomatique, que, depuis ce temps, on n'appelle
+plus le consul de Londres que le docteur.
+
+Une autre chose, non moins extraordinaire, arriva à M. le consul
+d'Édimbourg, sir Édouard Twomouth. Un jour que l'on causait chez le
+ministre de l'instruction publique des différents mets des différentes
+nations, sir Édouard Twomouth déploya une si vaste connaissance de la
+matière, depuis la carrick à l'indienne, fort en usage à Calcutta,
+jusqu'au pâté de bosse de bison, si généralement apprécié à
+Philadelphie, qu'il en fit venir l'eau à la bouche à toute l'honorable
+assemblée; ce que voyant le consul, il offrit avec une obligeance sans
+égale à M. le ministre de l'instruction publique de diriger un de ces
+prochains dîners dans lequel on ne servirait aux convives que des plats
+parfaitement inconnus en Europe. Le ministre de l'instruction publique,
+confus de tant de bonté, refusa longtemps d'accepter une pareille offre;
+mais sir Édouard Twomouth insista de telle façon et avec une si grande
+franchise, que Son Excellence finit par céder et invita tous ses
+collègues à cette solennité culinaire. En effet, au jour dit, le consul
+d'Édimbourg, qui avait donné la surveille à ses ordres pour les achats,
+arriva dès le matin, et, sans morgue, sans fierté, descendant à la
+cuisine, il se mit en chemise, au milieu des cuisiniers et des
+marmitons, qu'il dirigea comme s'il n'avait pas fait autre chose de
+toute sa vie. Puis, une demi-heure avant le dîner, il détacha la
+serviette qu'il avait nouée autour de ses reins, reprit son habit de
+consul, et, avec la simplicité du mérite réel, il entra au salon avec la
+même tranquillité que s'il descendait de son équipage.
+
+C'est ce dîner, lequel fit révolution dans le cabinet anglais, qui fut
+comparé au festin de Balthasar par le Constitutionnel, dans un article
+foudroyant intitulé Perfide Albion.
+
+Aussi, sir Édouard Twomouth souleva-t-il les plus vifs regrets dans le
+club gastronomique de Piccadilly, lorsque, impérieusement appelé par son
+devoir, il fut forcé de quitter Londres pour Édimbourg. Le docteur resta
+donc seul à Londres. Au bout de quelque temps, il notifia au corps
+diplomatique l'arrivée prochaine de son auguste maître, Son Altesse don
+Gusman y Pamphilos, ce qui produisit une grande sensation dans le monde
+aristocratique.
+
+En effet, un matin, on signala un bâtiment étranger qui remontait la
+Tamise, portant à sa corne le pavillon mosquitos, et, à son mât
+d'artimon, l'étendard de la Grande-Bretagne; c'était le brick le
+Mosquitos, du même port et de la même force que le Soliman, mais tout
+éclatant de dorures, et, le même jour, il mouilla dans les Docks. Il
+amenait à Londres Son Altesse le cacique en personne.
+
+Si l'affluence avait été déjà considérable au débarquement des consuls,
+on comprend ce qu'elle dut être au débarquement du maître. Londres tout
+entier était dans ses rues, et ce fut à grand-peine si le corps
+diplomatique parvint à se faire place, tant la foule était pressée, pour
+venir recevoir le nouveau souverain.
+
+C'était un homme de quarante-cinq à quarante-huit ans, chez lequel on
+reconnut à l'instant même le véritable type mexicain, avec ses yeux
+vifs, son teint hâlé, ses favoris noirs, son nez aquilin et ses dents de
+chacal. Il était vêtu d'un habit de général mosquitos, et portait pour
+tout ornement la plaque de son ordre; il parlait passablement l'anglais,
+mais avec un accent provençal très prononcé. Cela tenait à ce que le
+français était la première langue qu'il eût apprise, et qu'il l'avait
+apprise d'un maître marseillais; au reste, il répondit aux compliments
+avec aisance, parla à chaque ministre et à chaque chargé d'affaires dans
+sa langue: Son Altesse le cacique étant polyglotte au premier degré.
+
+Le lendemain, Son Altesse fut reçue par Sa Majesté Guillaume IV.
+
+Huit jours après, les murs de Londres se tapissèrent de lithographies
+représentant les différents uniformes de l'armée de terre et de mer du
+cacique des Mosquitos; puis de paysages représentant la baie de Carthago
+et le cap Garcias à Dios, à l'endroit où la rivière d'or se jette à la
+mer.
+
+Enfin parut une vue exacte de la place publique de la ville capitale,
+avec le palais du cacique au fond, le théâtre sur un côté et la bourse
+sur l'autre.
+
+Tous les soldats étaient gras et bien portants, et l'on expliquait ce
+phénomène par une note placée au bas des gravures et qui indiquait la
+paye que recevait chaque militaire; c'était trois francs par jour pour
+les simples soldats, cinq francs pour les caporaux, huit francs pour les
+sergents, quinze francs pour les sous-officiers, vingt-cinq francs pour
+les lieutenants et cinquante francs pour les capitaines. Quant à la
+cavalerie, elle touchait double paye, parce qu'elle était obligée de
+nourrir ses chevaux; cette magnificence, qu'on eût traitée de
+prodigalité à Londres et à Paris, était toute simple à Mosquitos, l'or
+roulant dans les fleuves et germant littéralement sous terre; de sorte
+qu'on n'avait qu'à se baisser et à le prendre.
+
+Quant aux paysages, c'étaient bien les plus riches points de vue qui se
+pussent voir: l'ancienne Sicile qui nourrissait Rome et l'Italie du
+superflu de ses douze millions d'habitants n'était qu'un désert auprès
+des plaines de Panamakas, de Caribania et de Tinto; c'étaient des champs
+de maïs, de riz, de cannes à sucre et de café, au milieu desquels les
+chemins étaient à peine tracés pour la circulation des exploitants;
+toutes ces terres rapportaient naturellement, et sans que l'homme s'en
+occupât le moins du monde. Cependant les naturels les labouraient, parce
+qu'il arrivait souvent qu'avec le soc de leur charrue, ils découvraient
+des lingots d'or de deux ou trois livres, et des diamants de trente à
+trente-cinq carats.
+
+Enfin, autant qu'on pouvait en juger par les trois magnifiques palais
+qui s'élevaient sur la place principale des Mosquitos, la ville était
+bâtie dans un style mélangé, qui participait à la fois de l'antique
+simplicité grecque, de la capricieuse ornementation du moyen âge et de
+la noble impuissance moderne; ainsi le palais du cacique était fait sur
+le modèle du Parthénon, le théâtre avait une façade dans le goût de
+celle du dôme de Milan, et la bourse ressemblant à l'église Notre-Dame
+de Lorette. Quant à la population, elle était vêtue d'habits
+magnifiques, tout resplendissants d'or et de pierreries. Des négresses
+suivaient les femmes avec des parasols de plumes de toucan et de
+colibri; les laquais faisaient l'aumône avec des pièces d'or, et il y
+avait dans un coin du tableau un pauvre qui nourrissait son chien avec
+des saucisses.
+
+Quinze jours après l'arrivée du cacique à Londres, il n'était bruit,
+depuis Dublin jusqu'à Édimbourg, que de l'Eldorado mosquitos; le peuple
+s'arrêtait devant ces magnifiques prospectus en telle affluence, que la
+baguette du constable devint insuffisante pour dissiper les
+attroupements: ce que voyant le cacique, il alla trouver le lord maire,
+en le priant de défendre l'exposition d'aucune gravure ou gouache
+représentant quoi que ce soit de son royaume. Le lord maire, qui,
+jusqu'à présent, ne l'avait pas fait dans la seule crainte de désobliger
+Son Altesse don Gusman y Pamphilos, ordonna, le jour même, la saisie des
+objets désignés chez tous les marchands de gravures; mais, s'ils étaient
+loin de la vue, ils n'étaient pas hors de la mémoire, et, le lendemain
+de cette exécution sans exemple dans un pays aussi libre que l'est la
+Grande-Bretagne, plus de cinquante personnes se présentèrent chez le
+consul, déclarant qu'elles étaient prêtes à émigrer, si les
+renseignements qu'elles venaient chercher étaient en harmonie avec ce
+qu'elles attendaient.
+
+Le consul leur répondit qu'il y avait aussi loin de l'idée qu'elles
+avaient pu prendre de cette bienheureuse terre, à ce qu'elle était en
+effet, qu'il y a loin de la nuit au jour et de la tempête au beau temps;
+que la lithographie était, comme chacun sait, un moyen très impuissant
+de traduire la nature, puisqu'elle n'avait qu'un ton gris et terne pour
+rendre non seulement toutes les couleurs, mais encore les milliers de
+nuances qui font le charme et l'harmonie de la création; que, par
+exemple, les oiseaux qui voltigeaient dans les paysages et qui avaient
+sur ceux de l'Europe l'avantage inappréciable de se nourrir d'insectes
+malfaisants, et de ne pas sentir le grain, semblaient tous sous les
+crayons du lithographe des moineaux francs ou des alouettes, tandis
+qu'ils brillaient en réalité de couleurs si fraîches et si vives, qu'ils
+semblaient des rubis animés et des topazes vivantes; que, d'ailleurs,
+s'ils voulaient se donner la peine de passer dans son cabinet, il leur
+montrerait ces mêmes oiseaux, qu'ils reconnaîtraient, non pas à leur
+plumage, mais à la forme de leur bec et à la longueur de leur queue, et
+qu'en les comparant à l'ignoble ressemblance que le peintre avait cru
+atteindre, ils pourraient juger de tout le reste sur un seul
+échantillon.
+
+Les braves gens entrèrent dans le cabinet, et, comme le docteur, grand
+amateur d'histoire naturelle, avait, dans ses différentes courses, réuni
+une collection précieuse de toutes les fleurs volantes qu'on appelle des
+colibris, des oiseaux-mouches et des bengalis, ils en sortirent
+parfaitement convaincus.
+
+Le lendemain, un bottier se présenta chez le consul et demanda si, à
+Mosquitos, les industries étaient libres. Le consul répondit que le
+gouvernement y était si paternel, que l'on n'y payait même pas de
+patente; ce qui établissait une concurrence qui tournait à la fois au
+profit des industriels et des consommateurs, attendu que tous les
+peuples environnants venaient s'approvisionner dans la capitale du
+caciquat, où ils trouvaient chaque chose tellement au-dessous du cours
+de leur paye, que rien que par cette différence ils étaient défrayés et
+au delà des dépenses de leur voyage; que les seuls privilèges qui
+dussent exister, car ils n'existaient pas encore, et c'était ce qu'il
+avait vu en Angleterre qui en avait donné l'idée au cacique, était la
+fourniture spéciale de sa personne sérénissime et de sa maison. Le
+bottier demanda aussitôt s'il y avait à Mosquitos un bottier de la
+couronne. Le consul répondit que beaucoup de demandes avaient été
+faites, mais qu'aucune n'avait encore été distinguée; que d'ailleurs, le
+cacique comptait soumissionner les charges, ce qui épargnerait toujours
+un grand embarras, attendu que cette mesure déjouait toutes les brigues
+et tuait la vénalité, ce vice fondamental des gouvernements européens.
+Le bottier demanda à quel taux était cotée la charge de bottier de la
+couronne. Le docteur consulta ses registres et répondit que la charge de
+bottier de la couronne était cotée à deux cent cinquante livres
+sterling. Le bottier bondit de joie: c'était pour rien! puis, tirant de
+sa poche cinq billets de banque qu'il présenta au consul, il le pria dès
+ce moment de le considérer comme seul et unique soumissionnaire, ce qui
+était d'autant plus juste qu'il y avait rempli la condition demandée,
+c'est-à-dire le paiement comptant et intégral de la soumission. Le
+consul trouva la demande si éminemment raisonnable, qu'il n'y répondit
+qu'en remplissant un brevet qu'il remit séance tenante au pétitionnaire,
+signé de sa main et revêtu du sceau de Son Altesse. Le bottier sortit du
+consulat sûr de sa fortune et enchanté d'avoir fait pour l'assurer un si
+mince sacrifice.
+
+Dès lors il y eut queue au bureau du consulat; au bottier succéda un
+tailleur, au tailleur un pharmacien; au bout de huit jours, chaque
+branche de l'industrie, du commerce ou de l'art eut son représentant
+breveté. Puis ensuite vinrent les achats de grades et de titres; le
+cacique fit des colonels et créa des barons, vendit des titres de
+noblesse personnelle et de la noblesse héréditaire. Un monsieur, qui
+avait déjà l'Éperon d'or et l'ordre d'Hohenlohe, lui fit même des
+propositions pour acheter l'Étoile de l'équateur, qu'il avait fondée
+pour récompenser le mérite civil et le courage militaire; mais le
+cacique répondit que, sur ce point seulement, il s'écarterait de
+l'exemple donné par les gouvernements européens, et qu'il faudrait
+gagner sa croix pour l'obtenir. Malgré ce refus, qui lui fit, au reste,
+le plus grand honneur dans l'esprit des radicaux anglais, le cacique
+encaissa dans son mois une recette de soixante mille livres sterling.
+
+Vers ce temps, et après un dîner à la cour, le cacique se hasarda à
+parler d'un emprunt de quatre millions. Le banquier de la couronne, qui
+était un juif prêtant de l'argent à tous les souverains, sourit de pitié
+à cette demande et répondit au cacique qu'il ne trouverait pas à
+emprunter moins de douze millions, toute affaire commerciale au-dessous
+de ce chiffre étant abandonnée aux carotteurs et aux courtiers marrons.
+Le cacique répondit que ce n'était pas cela qui empêcherait la chose de
+se faire, et que, quant à lui, il prendrait aussi bien douze millions
+que quatre. Le banquier lui dit alors de passer dans son bureau, et
+qu'il y trouverait son commis qui était chargé des emprunts au-dessous
+de cinquante millions; qu'il aurait reçu des ordres, et qu'il pourrait
+traiter avec ce jeune homme; que, quant à lui, il ne s'occupait que des
+spéculations qui dépassaient un milliard.
+
+Le lendemain, le cacique passa au bureau du banquier; tout avait été
+préparé comme celui-ci l'avait dit. L'emprunt se faisait à six pour
+cent; M. Samuel émettait d'abord tous les fonds; puis il se chargeait
+ensuite de trouver des soumissionnaires. Cependant c'était à une
+condition sine qua non. Le cacique frémit et demanda quelle était cette
+condition. Le commis répondit que cette condition était de donner une
+constitution à son peuple.
+
+Le cacique resta étourdi de la demande, non pas qu'il rechignât le moins
+du monde sur la constitution; il connaissait la valeur de ces sortes
+d'écrits et en aurait donné douze pour mille écus, à plus forte raison
+une pour douze millions; mais il ne savait pas que M. Samuel entreprît
+la liberté des peuples en partie double: il lui avait même entendu
+professer dans son patois, moitié allemand, moitié français, une
+profession de foi politique qui était si peu en harmonie avec la demande
+qu'il lui faisait faire à cette heure, qu'il ne put s'empêcher d'en
+manifester son étonnement au troisième commis.
+
+Celui-ci répondit au cacique que Son Altesse ne s'était point trompée à
+l'endroit des opinions de son patron; mais que, dans les gouvernements
+absolus, c'était le prince qui répondait des dettes de l'État, tandis
+que, dans les gouvernements constitutionnels, c'était l'État qui
+répondait des dettes du prince, et que, quelque fonds que fit M. Samuel
+sur la parole des rois, il avait encore plus de confiance dans les
+engagements des peuples.
+
+Le cacique, qui était un homme de jugement, fut forcé d'avouer que ce
+que lui disait ce troisième commis ne manquait pas de raison, et que M.
+Samuel, qu'il avait pris pour un turcaret, était, au contraire, un homme
+fort sensé: il promit, en conséquence, de rapporter le lendemain une
+constitution aussi libérale que celles qui avaient cours en Europe, et
+dont le principal article serait conçu en ces termes:
+
+ _De la dette publique_
+
+«Les dettes qui, jusqu'au jour de la prochaine convocation du parlement,
+ont été contractées par Son Altesse le cacique, sont déclarées dettes de
+l'État, et garanties par tous les revenus et toutes les propriétés de
+l'État.
+
+Une loi sera présentée à la prochaine cession du parlement, pour
+déterminer la portion des revenus publics qui sera affectée au service
+des intérêts et au rachat successif du capital de la dette actuelle.»
+
+C'était la rédaction même de M. Samuel.
+
+Le cacique n'y changea point une virgule, et, le lendemain, il rapporta
+la constitution entière, telle qu'on peut la voir aux pièces
+justificatives: elle était signée de sa main et scellée de son sceau. Le
+troisième commis la jugea convenable et la porta à M. Samuel. M. Samuel
+mit au bas: Bon à tirer, déchira un feuillet de son agenda, écrivit
+au-dessous: «Bon pour douze millions payables fin courant», et signa
+Samuel.
+
+Huit jours après, la constitution de la nation mosquitos avait paru dans
+tous les journaux anglais, et était reproduite par tous les journaux
+européens; ce fut à cette occasion que le Constitutionnel fit cet
+article remarquable qui est encore dans tous les souvenirs, intitulé
+Noble Angleterre.
+
+On comprend qu'une pareille largesse de la part d'un prince à qui on ne
+la demandait pas, redoubla la confiance qu'on avait en lui et tripla le
+nombre des émigrants. Le nombre s'éleva à seize mille six cent
+trente-neuf, et le consul signait le seize mille six cent
+trente-neuvième passeport, lorsque, remettant le susdit papier au seize
+mille six cent trente-neuvième émigrant, le consul lui demanda quel
+argent lui et ses compagnons emportaient. L'émigrant répondit qu'ils
+emportaient des billets de banque et des guinées. À ceci le consul
+répondit qu'il croyait devoir prévenir l'émigrant que les bank-notes
+perdaient à la banque mosquitos six pour cent, et l'or deux schellings
+par guinée, et cette perte était une chose qui se devait comprendre, à
+cause de l'éloignement des deux pays et de la rareté des relations, tout
+le commerce se faisant en général à Cuba, Haïti, la Jamaïque, l'Amérique
+du Nord et l'Amérique du Sud.
+
+L'émigrant, qui était un homme de sens, comprit parfaitement cette
+raison; mais, désolé du déficit que devait produire dans sa petite
+fortune le change qu'il serait obligé de subir une fois arrivé au lieu
+de sa destination, il demanda à Son Excellence le consul si, par faveur
+spéciale, il ne pourrait pas lui donner de l'argent ou de l'or mosquitos
+en échange de ses guinées et de ses bank-note. Le consul répondit qu'il
+gardait son or et son argent, parce qu'étant purs de tout alliage, ils
+gagnaient sur l'argent et sur l'or anglais, mais qu'il pouvait lui
+donner, moyennant une simple commission d'un demi pour cent, des billets
+de la banque du cacique, qui, une fois arrivé à Mosquitos, lui seraient
+échangés sans retenue contre de l'or et de l'argent du pays. L'émigrant
+demanda à embrasser les pieds du consul; mais celui-ci lui répondait
+avec une dignité vraiment républicaine que tous les hommes étaient
+égaux, et lui donna sa main à baiser.
+
+Dès ce jour, le change commença. Il dura une semaine. Au bout d'une
+semaine, le change avait produit quatre-vingt mille livres sterling,
+sans compter l'escompte.
+
+Vers le même temps, sir Édouard Twomouth, consul à Édimbourg, prévint
+son collègue de Londres qu'il avait encaissé, par des moyens à peu près
+analogues à ceux qui avaient été mis en usage dans la capitale des trois
+royaumes, une somme de cinquante mille livres sterling. Le docteur
+trouva d'abord que c'était bien peu; mais il réfléchit que l'Écosse
+était un pays pauvre qui ne pouvait pas rendre comme l'Angleterre.
+
+De son côté, Son Altesse le cacique don Gusman y Pamphilos, toucha, fin
+courant, les douze millions du banquier Samuel.
+
+
+
+
+Conclusion
+
+Les émigrants partirent sur huit bâtiments frétés à frais communs, et,
+après trois mois de navigation, arrivèrent en vue de la côte que vous
+savez, et jetèrent l'ancre dans la baie de Carthago.
+
+Ils y trouvèrent, pour toute ville, les cabanes que nous avons décrites,
+et, pour toute population, les gens du Serpent-Noir, qui les
+conduisirent à leur chef, lequel leur demanda s'ils lui apportaient de
+l'eau-de-feu.
+
+Une partie de ces malheureux, n'ayant plus aucune ressource en
+Angleterre, prirent le parti de rester à Mosquitos; les autres
+résolurent de revenir en Angleterre. En route, la moitié de cette moitié
+mourut de faim et de misère.
+
+Le quart qui revint à Londres n'eut pas plus tôt mis pied à terre, qu'il
+courut au palais du cacique et à l'hôtel du consul. Le cacique et le
+consul avaient disparu depuis huit jours, et l'on ignorait complètement
+ce qu'ils étaient devenus.
+
+Quant à nous, nous croyons que le cacique est incognito à Paris, et nous
+avons des raisons de penser qu'il n'est pas étranger à une grande partie
+des entreprises industrielles qui s'y font depuis quelque temps.
+
+Si nous en apprenons quelque nouvelle plus positive, nous nous
+empresserons d'en faire part à nos lecteurs.
+
+Au moment où nous mettons sous presse, nous lisons dans la Gazette
+médicale:
+
+«Jusqu'à présent, on n'avait constaté le fait de combustion instantanée
+que sur les hommes; un cas pareil vient, pour la première fois, d'être
+signalé par le docteur Thierry sur un animal appartenant à l'espèce
+simiane. Depuis cinq ou six ans, cet individu, par suite de la perte
+douloureuse qu'il avait faite de l'un de ses amis, avait pris l'habitude
+de se livrer à une intempérance journalière à l'endroit du vin et des
+liqueurs fortes; le jour même de l'accident, il avait bu trois petits
+verres de rhum et s'était retiré, selon son habitude, dans un coin de
+l'appartement, lorsque, tout à coup, on entendit de son côté un
+pétillement pareil à celui que produisent les étincelles qui s'échappent
+d'un foyer. La ménagère, qui faisait sa chambre, se retourna vivement du
+côté d'où venait le bruit, et vit l'animal enveloppé d'une flamme
+bleuâtre pareille à celle de l'esprit-de-vin, sans que cependant il fît
+le moindre mouvement pour échapper à l'incendie. La stupéfaction dans
+laquelle la plongea ce spectacle lui ôta la force d'aller à son secours,
+et ce ne fut que lorsque le feu fut éteint qu'elle osa s'approcher de
+l'endroit où il avait apparu; mais alors il était trop tard, l'animal
+était complètement mort.
+
+«Le singe sur lequel s'est accompli cet étrange phénomène appartenait à
+notre célèbre peintre, M. Tony Johannot.»
+
+
+
+
+Pièces justificatives
+
+Constitution de la nation des Mosquitos dans l'Amérique centrale:
+
+Don Gusman y Pamphilos, par la grâce de Dieu, cacique des Mosquitos,
+etc.
+
+Le peuple héroïque de cette contrée, ayant dans tous les temps conservé
+son indépendance par son courage et ses sacrifices, en jouissait
+paisiblement à l'époque où toutes les autres parties de l'Amérique
+gémissaient encore sous le joug du gouvernement espagnol. À la grande et
+mémorable époque de l'émancipation du nouvel hémisphère, les peuples de
+cette vaste région n'avaient été soumis par aucun peuple européen;
+l'Espagne n'avait exercé sur eux aucune autorité réelle, et avait été
+forcée de se borner à de chimériques prétentions contre lesquelles la
+bravoure et la constance des indigènes n'avaient cessé de protester. La
+nation des Mosquitos avait conservé intacte cette liberté primitive
+qu'elle tenait de son Créateur.
+
+Dans la vue de consolider son existence, pour défendre sa liberté, le
+premier de tous les biens d'un peuple, et pour guider ses progrès vers
+le bonheur de l'état social, cette contrée a bien voulu nous choisir
+pour la gouverner déjà, dans cette immortelle lutte de la liberté
+américaine, nous avions montré aux peuples de ce continent que nous
+n'étions pas indigne de contribuer à l'affranchissement de cette noble
+moitié de l'espèce humaine.
+
+Pénétré des devoirs que la Providence nous imposait en nous appelant,
+par le choix d'un peuple libre, au gouvernement de cette belle contrée,
+nous avions cru devoir différer, jusqu'à ce jour, la création des
+institutions qui doivent hâter son bonheur; nous jugions nécessaire de
+bien connaître auparavant les besoins de la nation à laquelle ces
+institutions devaient s'appliquer.
+
+Cette époque est enfin venue. Nous sommes heureux de pouvoir nous
+acquitter de ce devoir, dans un temps où la victoire vient de consacrer
+à jamais les destinées de ce continent, et de terminer, après quinze
+années, une lutte où nous avons, parmi les premiers, arboré l'étendard
+de l'indépendance et scellé de notre sang les droits imprescriptibles
+des peuples américains. À ces causes, nous avons décrété et ordonné,
+décrétons et ordonnons ce qui suit:
+
+Au nom de Dieu tout-puissant et miséricordieux:
+
+_Article premier:_
+
+Toutes les portions de ce pays, quelles que soient actuellement leurs
+dénominations, ne composeront à l'avenir qu'un seul État qui restera à
+jamais indivisible, sous la dénomination de l'État de Poyais.
+
+Les titres divers sous lesquels nous avons jusqu'à ce jour exercé notre
+autorité seront, à l'avenir, confondus et réunis dans celui de cacique
+de Poyais.
+
+_Art. 2:_
+
+Tous les habitants actuels de ce pays, et tous ceux qui, à l'avenir,
+recevront des lettres de naturalisation, ne feront qu'une seule nation,
+sous le nom de Poyaisiens, sans distinction d'origine, de naissance et
+de couleur.
+
+_Art. 3:_
+
+Tous les Poyaisiens sont égaux en devoirs et en droits.
+
+_Art. 4:_
+
+L'État de Poyais se divisera en douze provinces, savoir:
+
+ L'île de Boatan,
+ L'île de Guanaja,
+ Province de Caribania,
+ Province de Romanie,
+ Province de Tinto,
+ Province de Carthago,
+ Province de Neustrie,
+ Province de Panamakar,
+ Province de Towkas,
+ Province de Cacheras,
+ Province de Wolwas,
+ Province de Ramas.
+
+Chaque province se divise en districts, chaque district en paroisses;
+les limites de chaque province sont réglées par la loi.
+
+Dans chaque province, il y a un intendant nommé par le cacique.
+
+L'intendant s'occupera de l'administration particulière de la province;
+il sera assisté par un conseil de notables, choisi et organisé par une
+loi.
+
+Dans chaque district, il y a un sous-intendant, et dans chaque paroisse
+un maire.
+
+La nomination des sous-intendants et des maires, et leurs attributions,
+seront réglées par une loi.
+
+_Du cacique:_
+
+Le cacique est le commandant en chef de toutes les forces de terre et de
+mer.
+
+Il est chargé de les lever, armer, organiser, suivant ce qui sera
+disposé par la loi.
+
+Il nomme à tous les emplois civils et militaires que la constitution n'a
+pas réservés à la nomination du peuple.
+
+Il est administrateur général de tous les revenus de l'État, en se
+conformant aux lois, sur la nature, l'assiette, le recouvrement et la
+comptabilité.
+
+Il est chargé spécialement du maintien de l'ordre intérieur, fait les
+traités de paix, déclare la guerre. Toutefois, les traités sont soumis à
+l'approbation du sénat.
+
+Il envoie et reçoit les ambassadeurs et toute sorte d'agents
+diplomatiques.
+
+Il a seul le droit de proposer les lois au parlement et de les approuver
+ou de les rejeter, après la sanction du parlement.
+
+Les lois ne sont exécutoires qu'après sa sanction et sa promulgation.
+
+Il peut faire des règlements pour l'exécution des lois.
+
+Sont déclarés domaines du cacique toutes les terres qui n'appartiennent
+pas à des particuliers.
+
+Leur revenu et le produit de leur vente sont affectés à l'entretien de
+Son Altesse le cacique, de sa famille et de sa maison civile et
+militaire.
+
+Le cacique pourra, en conséquence, disposer desdits domaines, à tel
+titre qu'il avisera.
+
+À son avènement, le cacique prête serment à la constitution, entre les
+mains du parlement.
+
+Le cacique a le droit de grâce.
+
+La personne du cacique est inviolable; ses ministres sont seuls
+responsables.
+
+En cas de mauvaise santé, ou dans le cas d'absence, pour quelque raison
+grave, le cacique pourra choisir un ou plusieurs commissaires qui
+gouverneront en son nom.
+
+Notre fils aîné, issu de notre mariage avec dona Josepha-Antonia-Andrea
+de Xérès de Aristequicta y Lobera, né à Carracas, dans la république de
+Colombie, est déclaré héritier présomptif de la dignité de cacique des
+Mosquitos.
+
+Dans une des prochaines cessions du parlement, il sera pourvu par une
+loi au cas de la minorité du cacique.
+
+_Du parlement:_
+
+Le parlement exerce le pouvoir législatif, concurremment avec le
+cacique.
+
+Aucun emprunt ne pourra être fait à l'avenir, aucun impôt direct ni
+indirect ne peut être levé, sans avoir été décrété par le parlement.
+
+À l'ouverture de chaque session, les membres des deux chambres du
+parlement prêtent serment de fidélité au cacique et à la constitution.
+
+Le parlement détermine la valeur, le poids, le type et le titre des
+monnaies; fixe les poids et les mesures.
+
+Chaque chambre du parlement fait un règlement pour l'ordre de ses
+travaux, et a la police de ses séances.
+
+Chacune des deux chambres du parlement peut supplier le cacique de
+présenter un projet de loi sur tel ou tel objet déterminé.
+
+Le parlement se compose de deux chambres: le sénat et la chambre des
+représentants.
+
+_Du sénat:_
+
+Le sénat se compose de cinquante sénateurs.
+
+Quatre ans après la promulgation de la présente constitution, ce nombre
+pourra être augmenté par une loi.
+
+Les cinquante sénateurs qui vont composer le sénat seront nommés par le
+cacique, pour la première fois seulement.
+
+Les sénateurs sont nommés à vie.
+
+À l'avenir, lorsqu'il viendra à vaquer quelque place dans le sein du
+sénat, le sénat nommera à la place vacante, parmi les trois candidats
+qui lui seront présentés par le cacique.
+
+Pour être sénateur, il faudra être âgé de trente et un ans au moins,
+avoir résidé au moins trois ans dans le pays, et posséder une propriété
+foncière de trois mille acres d'étendue.
+
+Le sénat est présidé par le chancelier.
+
+L'évêque ou les évêques de Poyais seront de droit membres du sénat.
+
+Les séances du sénat sont publiques.
+
+_Chambre des représentants:_
+
+La chambre des représentants se composera de soixante députés cinq par
+province, jusqu'à ce qu'une loi ultérieure en ait augmenté le nombre.
+
+Pour être représentant du peuple de Poyais, il faut avoir vingt-cinq
+ans, et posséder une propriété foncière de mille acres d'étendue.
+
+La chambre des représentants vérifie les pouvoirs de ses membres.
+
+Chaque province nommera cinq députés, pour former la première session de
+la chambre.
+
+Dans la prochaine session du parlement, il sera pourvu par une loi à la
+répartition dudit nombre de soixante députés, entre les diverses
+provinces, suivant la force de leur population.
+
+De plus, dans la même prochaine session, le parlement pourra attribuer
+le droit d'avoir une représentation spéciale à celles des villes de
+notre État qu'il croira, à raison de leur importance, devoir élever à la
+dignité de cité.
+
+Pour l'élection des députés des districts, tous les habitants, nés ou
+naturalisés citoyens de cet État, qui payeront une contribution directe
+quelconque, et qui, étant âgés de vingt et un ans, ne seront ni
+domestiques, ni esclaves, ni interdits, ni faillis, ni repris de
+justice, se réuniront au chef-lieu du district, au jour qui sera indiqué
+par nos lettres patentes, et nommeront les députés parmi les personnes
+ayant les qualités nécessaires à cet effet.
+
+Les députés sont nommés pour quatre ans, et la chambre se renouvelle en
+entier.
+
+Le cacique nomme le président de la chambre des députés, sur une liste
+de trois candidats, qui lui est présentée par cette chambre.
+
+Les assemblées électorales sont présidées par un de leurs membres,
+choisi dans leur sein par le cacique.
+
+Les lois sur les douanes et les autres impôts directs ou indirects ne
+peuvent être proposées que dans le sein de la chambre des représentants,
+et ce n'est qu'à son approbation qu'elles peuvent être portées au sénat.
+
+Le cacique détermine, par une ordonnance, l'ouverture et la clôture de
+la session du parlement, qui doit être convoqué au moins une fois par
+an.
+
+Le cacique peut dissoudre la chambre des représentants, à la charge par
+lui d'en convoquer une nouvelle dans les trois mois.
+
+La chambre des représentants a le droit d'accuser les ministres devant
+le sénat, pour cause de concussion ou de trahison, malversation,
+mauvaise conduite ou usurpation de pouvoirs.
+
+Les séances de la chambre des représentants sont publiques.
+
+_De la religion:_
+
+La religion catholique, apostolique et romaine est la religion de
+l'État.
+
+Ses ministres sont dotés, et le territoire où ils doivent exercer leur
+ministère est déterminé par la loi.
+
+Toutes les religions sont protégées par l'État.
+
+La différence de croyance ne peut servir de motif ni de prétexte
+d'admission ou d'exclusion d'aucune charge ou emploi public.
+
+Les personnes professant une religion autre que la religion catholique,
+qui voudront élever un temple à leur usage, seront tenues d'en faire la
+déclaration à l'autorité civile, en assignant en même temps un fonds
+pour entretenir le ministre qui devra être attaché au service de ce
+temple.
+
+_De la dette publique:_
+
+Les dettes qui, jusqu'au jour de la prochaine convocation du parlement,
+ont été contractées par Son Altesse le cacique, sont déclarées dettes de
+l'État et garanties par tous les revenus et toutes les propriétés de
+l'État.
+
+Une loi sera présentée à la prochaine session du parlement, pour
+déterminer la portion des revenus publics qui sera affectée au service
+des intérêts et au rachat successif du capital de la dette actuelle.
+
+_Pouvoir judiciaire:_
+
+Les juges sont nommés par le cacique, sur la présentation de trois
+candidats par sénat.
+
+Il y aura six juges de l'État, lesquels parcourront successivement les
+provinces, pour y tenir des assises où s'administrera la justice civile
+et criminelle.
+
+Une loi ultérieure organisera l'application du jury en matière
+criminelle.
+
+Il sera établi, dans chaque district, un juge de paix chargé de
+concilier les procès, et, à défaut de conciliation, de mettre les procès
+en mesure d'être jugés par le juge de l'État, dans la tenue des assises.
+
+Les appels de jugements rendus par les assises de chaque province seront
+jugés par le sénat.
+
+Les recours en cassation contre les arrêts de la cour suprême seront
+portés devant le parlement.
+
+Aucun habitant ne peut être arrêté qu'en vertu d'un ordre d'un juge,
+portant implicitement la mention du motif, lequel ne pourra être qu'une
+accusation d'un crime ou délit qualifié par la loi.
+
+Aucun geôlier ne pourra, sous peine d'être poursuivi pour détention
+arbitraire, recevoir ou détenir un prisonnier sans mandat d'arrestation,
+dans la forme ci-dessus.
+
+Il sera procédé, le plus prochainement possible, à la rédaction d'un
+code de lois civiles et d'un code de lois criminelles, uniformes pour le
+pays.
+
+La présente constitution sera soumise à l'acceptation du parlement, qui
+est convoqué à cet effet le 1er septembre prochain.
+
+Fait à Londres, le 20 mars de l'an de grâce 1837, et de notre règne le
+premier.
+
+_Signé: Don Gusman y Pamphilos._
+
+_Lettre de M. Alphonse Karr:_
+
+«Mon cher Alexandre,
+
+Permettez-moi de vous adresser une réclamation.
+
+Il y a en France trente-deux millions d'habitants; si chacun occupe
+l'attention publique pendant un temps égal, c'est-à-dire si la gloire
+leur est équitablement partagée, ils auront chacun une minute et un
+tiers de minute en toute leur vie, que je suppose de quatre-vingts ans,
+à être l'objet de cette précieuse attention.
+
+C'est ce qui fait que l'on s'accroche de son mieux à tout ce qui fait du
+bruit et que l'on veut être quelque chose dans ce qui paraît, que bien
+des gens portent un peu envie au criminel que l'on guillotine, et n'ont
+de consolation qu'en disant: _Je l'ai beaucoup connu_ ou _J'ai passé
+dans la rue le lendemain de l'assassinat_.
+
+Je ne connais rien de plus amusant que ces livres si pleins d'humour et
+de malicieuse naïveté que vous publiez quelquefois quand vous ne faites
+pas de beaux drames ou de spirituelles comédies.
+
+En voilà un qui va absorber l'attention universelle pendant quinze
+jours, ici où on fait une révolution en trois jours; c'est donc, au
+compte que je faisais tout à l'heure, à peu près treize mille personnes
+dont on ne parlera jamais.
+
+J'ai le droit d'être dans votre livre, et j'en use: Jacques II m'a
+appartenu avant d'être à Tony Johannot. Notre bon et spirituel Tony
+pourrait vous dire comment un jour, il me montra un singe et comment ce
+singe me sauta au cou, me prit par la tête et m'embrassa sur les deux
+joues de la façon la plus attendrissante.
+
+Jacques II avait vécu un an avec moi quand je le perdis; je craignais à
+chaque instant de le rencontrer sur les boulevards, habillé en
+troubadour d'opéra-comique, devenu savant et se livrant au métier
+ignominieux de bateleur. Je fus bien heureux de le retrouver chez Tony,
+qui a beaucoup trop d'esprit pour en vouloir donner aux bêtes.
+
+Donc, mon cher Alexandre, je vous prie et au besoin vous somme, comme
+disent les journaux, d'insérer la présente réclamation dans vos pièces
+justificatives.
+
+Tout à vous.
+
+ Alphonse Karr.»
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Le capitaine Pamphile, by Alexandre Dumas
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CAPITAINE PAMPHILE ***
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
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+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
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+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
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+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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+ The Project Gutenberg eBook of Le capitaine Pamphile, by Alexandre Dumas
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+The Project Gutenberg EBook of Le capitaine Pamphile, by Alexandre Dumas
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Le capitaine Pamphile
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+Author: Alexandre Dumas
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+Release Date: June 26, 2006 [EBook #18697]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CAPITAINE PAMPHILE ***
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+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
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+<h1>LE CAPITAINE PAMPHILE</h1>
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+<h3>(1840)</h3>
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+
+<p><a name="table" id="table"></a></p>
+<table summary="table">
+<tr><td>
+<b>Table des mati&egrave;res</b><br /><br />
+<a href="#PREFACE"><b>Pr&eacute;face</b></a><br /><br />
+<a href="#Chapitre_I"><b>Chapitre I &mdash;<i>Introduction &agrave; l'aide de laquelle le lecteur fera connaissance avec les principaux personnages de cette histoire et l'auteur qui l'a &eacute;crite.</i></b></a><br /><br />
+<a href="#Chapitre_II"><b>Chapitre II &mdash;<i>Comment Jacques I<sup>er</sup> voua une haine f&eacute;roce &agrave; Tom, et cela &agrave; propos d'une carotte.</i></b></a><br /><br />
+<a href="#Chapitre_III"><b>Chapitre III &mdash;<i>Comment mademoiselle Camargo tomba en la possession de M. Decamps.</i></b></a><br /><br />
+<a href="#Chapitre_IV"><b>Chapitre IV &mdash;<i>Comment le capitaine Pamphile, commandant le brick de commerce la Roxelane fit, sur le bord de la rivi&egrave;re Bango, une meilleure chasse que n'avait fait Alexandre Decamps, dans la plaine Saint-Denis.</i></b></a><br /><br />
+<a href="#Chapitre_V"><b>Chapitre V &mdash;<i>Comment Jacques I<sup>er</sup> fut arrach&eacute; des bras de sa m&egrave;re expirante et port&eacute; &agrave; bord du brick de commerce la Roxelane (capitaine Pamphile).</i></b></a><br /><br />
+<a href="#Chapitre_VI"><b>Chapitre VI &mdash;<i>Comment Jacques I<sup>er</sup> commen&ccedil;a par plumer des poules et finit par plumer un perroquet.</i></b></a><br /><br />
+<a href="#Chapitre_VII"><b>Chapitre VII &mdash;<i>Comment Tom embrassa la fille de la porti&egrave;re, qui montait de la cr&egrave;me, et quelle d&eacute;cision fut prise &agrave; propos de cet &eacute;v&eacute;nement.</i></b></a><br /><br />
+<a href="#Chapitre_VIII"><b>Chapitre VIII &mdash;<i>Comment Tom d&eacute;mit le poignet d'un garde municipal, et d'o&ugrave; venait la frayeur que lui inspirait cette respectable milice.</i></b></a><br /><br />
+<a href="#Chapitre_IX"><b>Chapitre IX &mdash;<i>Comment le capitaine Pamphile apaisa une s&eacute;dition &agrave; bord du brick la Roxelane, et de ce qui s'ensuivit.</i></b></a><br /><br />
+<a href="#Chapitre_X"><b>Chapitre X &mdash;<i>Comment le capitaine Pamphile, croyant aborder sur une &icirc;le, aborda sur une baleine, et devint le serviteur du Serpent-Noir.</i></b></a><br /><br />
+<a href="#Chapitre_XI"><b>Chapitre XI &mdash;<i>Comment le capitaine Pamphile remonta le fleuve Saint-Laurent pendant cinq journ&eacute;es, et &eacute;chappa au Serpent-Noir vers la fin de la sixi&egrave;me.</i></b></a><br /><br />
+<a href="#Chapitre_XII"><b>Chapitre XII &mdash;<i>Comment le capitaine Pamphile passa deux nuits fort agit&eacute;es, l'une sur un arbre, l'autre dans une hutte.</i></b></a><br /><br />
+<a href="#Chapitre_XIII"><b>Chapitre XIII &mdash;<i>Comment le capitaine Pamphile fit la rencontre de la m&egrave;re de Tom sur les bords de la rivi&egrave;re Delawarre, et de ce qui s'ensuivit.</i></b></a><br /><br />
+<a href="#Chapitre_XIV"><b>Chapitre XIV &mdash;<i>Comment Jacques I<sup>er</sup>, n'ayant pu dig&eacute;rer l'&eacute;pingle du papillon, fut atteint d'une perforation de la p&eacute;ritonite.</i></b></a><br /><br />
+<a href="#Chapitre_XV"><b>Chapitre XV &mdash;<i>Comment Tony Johannot, n'ayant pas assez de bois pour passer son hiver, se procura une chatte, et comment, cette chatte &eacute;tant morte, Jacques II eut la queue gel&eacute;e.</i></b></a><br /><br />
+<a href="#Chapitre_XVI"><b>Chapitre XVI &mdash;<i>Comment le capitaine Pamphile proposa un prix de deux mille francs et la croix de la L&eacute;gion d'honneur, afin de savoir si le nom de Jeanne d'Arc s'&eacute;crivait par un Q ou par un K.</i></b></a><br /><br />
+<a href="#Chapitre_XVII"><b>Chapitre XVII &mdash;<i>Comment le capitaine Pamphile, ayant abord&eacute; sur la c&ocirc;te d'Afrique, au lieu d'un chargement d'ivoire qu'il venait y chercher, fut forc&eacute; de prendre une partie de bois d'&eacute;b&egrave;ne.</i></b></a><br /><br />
+<a href="#Chapitre_XVIII"><b>Chapitre XVIII &mdash;<i>Comment le capitaine Pamphile, s'&eacute;tant d&eacute;fait avantageusement de sa cargaison de bois d'&eacute;b&egrave;ne &agrave; la Martinique, et de son alcool aux grandes Antilles, retrouva son ancien ami le Serpent-Noir cacique des Mosquitos, et acheta son caciquat pour une demi-pipe d'eau-de-vie.</i></b></a><br /><br />
+<a href="#Chapitre_XIX"><b>Chapitre XIX &mdash;<i>Comment le cacique des Mosquitos donna une constitution &agrave; son peuple, pour se faciliter un emprunt de douze millions.</i></b></a><br /><br />
+<a href="#Conclusion"><b>Conclusion</b></a><br /><br />
+<a href="#Pieces"><b>Pi&egrave;ces justificatives</b></a><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="PREFACE" id="PREFACE"></a><a href="#table">Pr&eacute;face</a></h2>
+
+<h3><i>R&eacute;sum&eacute;:</i></h3>
+
+
+<p>Ce r&eacute;cit plein de fantaisie, &eacute;crit en 1840, m&ecirc;le histoires d'animaux et
+aventures maritimes. Avec une dose de satire sociale aux d&eacute;pens du
+r&eacute;gime de Louis-Philippe.</p>
+
+
+<h3><i>Commentaires:</i></h3>
+
+
+<p>Ce roman trop oubli&eacute; est un chef-d'&oelig;uvre unique chez Dumas. Il aurait
+pu &ecirc;tre sign&eacute; de Sterne, ou de Swift: c'est dans leur ton qu'il &eacute;voque
+la traite des noirs. Le r&eacute;cit est plein de gaiet&eacute; et de verve, de
+burlesque parodique: on y trouve les grandes sc&egrave;nes du roman
+d'aventures, la prise du navire marchand, la mutinerie &agrave; bord,
+l'Am&eacute;rique de Fenimore Cooper. Les personnages sont emprunt&eacute;s &agrave; la
+tradition comique: l'Anglais en proie au spleen, le trompeur, le
+gourmand, le niais, le chef indien. C'est aussi une &oelig;uvre sombre: une
+suite de morts, animaux massacr&eacute;s, esclaves tu&eacute;s en route, immigrants
+anglais d&eacute;cim&eacute;s par la maladie, indig&egrave;nes extermin&eacute;s. Le h&eacute;ros,
+Pamphile, incarne la soci&eacute;t&eacute; commer&ccedil;ante et pharisienne dans laquelle
+l'artiste est condamn&eacute; &agrave; vivre. C'est le monde de Monte-Cristo sans le
+comte.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_I" id="Chapitre_I"></a><a href="#table">Chapitre I</a></h2>
+
+<h3><i>Introduction &agrave; l'aide de laquelle le lecteur fera connaissance avec les
+principaux personnages de cette histoire et l'auteur qui l'a &eacute;crite.</i></h3>
+
+
+<p>Je passais, en 1831, devant la porte de Chevet, lorsque j'aper&ccedil;us, dans
+la boutique, un Anglais qui tournait et retournait en tous sens une
+tortue qu'il marchandait avec l'intention d'en faire, aussit&ocirc;t qu'elle
+serait devenue sa propri&eacute;t&eacute;, une <i>turtle soup</i>.</p>
+
+<p>L'air de r&eacute;signation profonde avec lequel le pauvre animal se laissait
+examiner, sans m&ecirc;me essayer de se soustraire en rentrant dans son
+&eacute;caille, au regard cruellement gastronomique de son ennemi, me toucha.
+Il me prit une envie soudaine de l'arracher &agrave; la marmite, dans laquelle
+&eacute;taient d&eacute;j&agrave; plong&eacute;es ses pattes de derri&egrave;re; j'entrai dans le magasin,
+o&ugrave; j'&eacute;tais fort connu &agrave; cette &eacute;poque, et, faisant un signe de l'&oelig;il &agrave;
+madame Beauvais, je lui demandai si elle m'avait conserv&eacute; la tortue que
+j'avais retenue, la veille, en passant.</p>
+
+<p>Madame Beauvais me comprit avec cette soudainet&eacute; d'intelligence qui
+distingue la classe marchande parisienne, et, faisant glisser poliment
+la b&ecirc;te des mains du marchandeur, elle la remit entre les miennes, en
+disant, avec un accent anglais tr&egrave;s prononc&eacute;, &agrave; notre insulaire, qui la
+regardait la bouche b&eacute;ante:</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, milord, la petite tortue, il &ecirc;tre vendue &agrave; monsieur depuis ce
+matin.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! me dit en tr&egrave;s bon fran&ccedil;ais le milord improvis&eacute;, c'est &agrave; vous,
+monsieur, qu'appartient cette charmante b&ecirc;te?</p>
+
+<p>&mdash;Yes, yes, milord, r&eacute;pondit madame Beauvais.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur, continua-t-il, vous avez l&agrave; un petit animal qui
+fera d'excellente soupe; je n'ai qu'un regret, c'est qu'il soit le seul
+de son esp&egrave;ce que poss&egrave;de en ce moment madame la marchande.</p>
+
+<p>&mdash;Nous <i>have la espoir</i> d'en recevoir d'autres demain matin, r&eacute;pondit
+madame Beauvais.</p>
+
+<p>&mdash;Demain, il sera trop tard, r&eacute;pondit froidement l'Anglais; j'ai arrang&eacute;
+toutes mes affaires pour me br&ucirc;ler la cervelle cette nuit, et je
+d&eacute;sirais, auparavant, manger une soupe &agrave; la tortue.</p>
+
+<p>En disant ces mots, il me salua et sortit.</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! me dis-je apr&egrave;s un moment de r&eacute;flexion, c'est bien le moins
+qu'un aussi galant homme se passe un dernier caprice.</p>
+
+<p>Et je m'&eacute;lan&ccedil;ai hors du magasin en criant, comme madame Beauvais:</p>
+
+<p>&mdash;Milord! milord!</p>
+
+<p>Mais je ne savais pas o&ugrave; milord &eacute;tait pass&eacute;; il me fut impossible de
+mettre la main dessus.</p>
+
+<p>Je revins chez moi tout pensif: mon humanit&eacute; envers une b&ecirc;te &eacute;tait
+devenue une inhumanit&eacute; envers un homme. La singuli&egrave;re machine que ce
+monde, o&ugrave; l'on ne peut faire le bien de l'un sans le mal de l'autre! Je
+gagnai la rue de l'Universit&eacute;, je montai mes trois &eacute;tages, et je d&eacute;posai
+mon acquisition sur le tapis.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait tout bonnement une tortue de l'esp&egrave;ce la plus commune: <i>testudo
+lutaria</i>, <i>sive aquarum dulcium</i>; ce qui veut dire, selon Linn&eacute; chez les
+anciens, et selon Ray chez les modernes, tortue de marais ou tortue
+d'eau douce.</p>
+
+<p>Or, la tortue de marais ou la tortue d'eau douce tient &agrave; peu pr&egrave;s, dans
+l'ordre social des ch&eacute;loniens, le rang correspondant &agrave; celui que
+tiennent chez nous, dans l'ordre civil, les &eacute;piciers, et, dans l'ordre
+militaire, la garde nationale.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait bien, du reste, le plus singulier corps de tortue qui e&ucirc;t jamais
+pass&eacute; les quatre pattes, la t&ecirc;te et la queue par les ouvertures d'une
+carapace. &Agrave; peine se sentit-elle sur le plancher, qu'elle me donna une
+preuve de son originalit&eacute; en piquant droit vers la chemin&eacute;e avec une
+rapidit&eacute; qui lui valut &agrave; l'instant m&ecirc;me le nom de Gazelle, en faisant
+tous ses efforts pour passer entre les branches du garde-cendre, afin
+d'arriver jusqu'au feu, dont la lueur l'attirait; enfin, voyant, au bout
+d'une heure, que ce qu'elle d&eacute;sirait &eacute;tait impossible, elle prit le
+parti de s'endormir, apr&egrave;s avoir pr&eacute;alablement pass&eacute; sa t&ecirc;te et ses
+pattes par l'une des ouvertures les plus rapproch&eacute;es du foyer,
+choisissant ainsi, pour son plaisir particulier, une temp&eacute;rature de
+cinquante &agrave; cinquante-cinq degr&eacute;s de chaleur, &agrave; peu pr&egrave;s; ce qui me fit
+croire que, soit vocation, soit fatalit&eacute;, elle &eacute;tait destin&eacute;e &agrave; &ecirc;tre
+r&ocirc;tie un jour ou l'autre, et que je n'avais fait que changer son mode de
+cuisson en la retirant du pot-au-feu de mon Anglais pour la transporter
+dans ma chambre. La suite de cette histoire prouvera que je ne m'&eacute;tais
+pas tromp&eacute;.</p>
+
+<p>Comme j'&eacute;tais oblig&eacute; de sortir et que je craignais qu'il n'arriv&acirc;t
+malheur &agrave; Gazelle, j'appelai mon domestique.</p>
+
+<p>&mdash;Joseph, lui dis-je, lorsqu'il parut, vous prendrez garde &agrave; cette b&ecirc;te.</p>
+
+<p>Il s'en approcha avec curiosit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tiens, dit-il, c'est une tortue... &Ccedil;a porte une voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je le sais; mais je d&eacute;sire qu'il ne vous en prenne jamais l'envie
+d'en faire l'exp&eacute;rience.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! &ccedil;a ne lui ferait pas de mal, reprit Joseph, qui tenait &agrave; d&eacute;ployer
+devant moi ses connaissances en histoire naturelle; la diligence de Laon
+passerait sur son dos, qu'elle ne l'&eacute;craserait pas.</p>
+
+<p>Joseph citait la diligence de Laon, parce qu'il &eacute;tait de Soissons.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, lui dis-je, je crois bien que la grande tortue de mer, la tortue
+franche, <i>testudo mydas</i>, pourrait porter un pareil poids; mais je doute
+que celle-ci, qui est de plus petite esp&egrave;ce...</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a ne veut rien dire, reprit Joseph: c'est fort comme un Turc, ces
+petites b&ecirc;tes-l&agrave;; et, voyez-vous, une charrette de roulier passerait...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, c'est bien; vous lui ach&egrave;terez de la salade et des
+escargots.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! des escargots?... Est-ce qu'elle a mal &agrave; la poitrine? Le ma&icirc;tre
+chez lequel j'&eacute;tais avant d'entrer chez monsieur prenait du bouillon
+d'escargots parce qu'il &eacute;tait physique; eh bien, &ccedil;a ne l'a pas
+emp&ecirc;ch&eacute;...</p>
+
+<p>Je sortis sans &eacute;couter le reste de l'histoire; au milieu de l'escalier,
+je m'aper&ccedil;us que j'avais oubli&eacute; mon mouchoir de poche: je remontai
+aussit&ocirc;t. Je trouvai Joseph, qui ne m'avait pas entendu rentrer, faisant
+l'Apollon du Belv&eacute;d&egrave;re, un pied pos&eacute; sur le dos de Gazelle et l'autre
+suspendu en l'air, afin que pas un grain des cent trente livres que le
+dr&ocirc;le pesait ne f&ucirc;t perdu par la pauvre b&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Que faites-vous l&agrave;, imb&eacute;cile?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'avais bien dit, monsieur, r&eacute;pondit Joseph tout fier de
+m'avoir prouv&eacute; en partie ce qu'il avan&ccedil;ait.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-moi un mouchoir, et ne touchez jamais &agrave; cette b&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;, monsieur, me dit Joseph en m'apportant l'objet demand&eacute;... Mais
+il n'y a aucune crainte &agrave; avoir pour elle... un wagon passerait
+dessus...</p>
+
+<p>Je m'enfuis au plus vite; mais je n'avais pas descendu vingt marches,
+que j'entendis Joseph qui fermait ma porte en marmottant entre ses
+dents:</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! je sais ce que je dis... Et puis, d'ailleurs, on voit bien, &agrave;
+la conformation de ces animaux, qu'un canon charg&eacute; &agrave; mitraille
+pourrait...</p>
+
+<p>Heureusement, le bruit qu'on faisait dans la rue m'emp&ecirc;cha d'entendre la
+fin de la maudite phrase.</p>
+
+<p>Le soir, je rentrai assez tard, comme c'est ma coutume. Aux premiers pas
+que je fis dans ma chambre, je sentis que quelque chose craquait sous ma
+botte. Je levai vitement le pied, rejetant tout le poids de mon corps
+sur l'autre jambe: le m&ecirc;me craquement se fit entendre de nouveau; je
+crus que je marchais sur des &oelig;ufs. Je baissai ma bougie... Mon tapis
+&eacute;tait couvert d'escargots.</p>
+
+<p>Joseph m'avait ponctuellement ob&eacute;i: il avait achet&eacute; de la salade et des
+escargots, avait mis le tout dans un panier au milieu de ma chambre; dix
+minutes apr&egrave;s, soit que la temp&eacute;rature de l'appartement les e&ucirc;t
+d&eacute;gourdis, soit que la peur d'&ecirc;tre croqu&eacute;s se f&ucirc;t empar&eacute;e d'eux, toute
+la caravane s'&eacute;tait mise en route, et elle avait m&ecirc;me d&eacute;j&agrave; fait
+passablement de chemin; ce qui &eacute;tait facile &agrave; juger par les traces
+argent&eacute;es qu'ils avaient laiss&eacute;es sur les tapis et sur les meubles.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Gazelle, elle &eacute;tait rest&eacute;e au fond du panier, contre les parois
+duquel elle n'avait pu grimper. Mais quelques coquilles vides me
+prouv&egrave;rent que la fuite des Isra&eacute;lites n'avait pas &eacute;t&eacute; si rapide,
+qu'elle n'e&ucirc;t mis la dent sur quelques-uns avant qu'ils eussent le temps
+de traverser la mer Rouge.</p>
+
+<p>Je commen&ccedil;ai aussit&ocirc;t une revue exacte du bataillon qui man&oelig;uvrait dans
+ma chambre, et par lequel je me souciais peu d'&ecirc;tre charg&eacute; pendant la
+nuit; puis, prenant d&eacute;licatement de la main droite tous les promeneurs,
+je les fis rentrer, les uns apr&egrave;s les autres, dans leur corps de garde,
+que je tenais de la main gauche, et dont je fermai le couvercle sur eux.</p>
+
+<p>Au bout de cinq minutes, je m'aper&ccedil;us, que, si je laissais toute cette
+m&eacute;nagerie dans ma chambre, je courais le risque de ne pas dormir une
+minute; c'&eacute;tait un bruit, comme si on e&ucirc;t enferm&eacute; une douzaine de souris
+dans un sac de noix: je pris donc le parti de transporter le tout &agrave; la
+cuisine.</p>
+
+<p>Chemin faisant, je songeai qu'au train dont allait Gazelle je la
+trouverais morte d'indigestion le lendemain si je la laissais au milieu
+d'un magasin de vivres aussi copieux; au m&ecirc;me moment et comme par
+inspiration, j'avisai dans mon souvenir certain baquet plac&eacute; dans la
+cour et dans lequel le restaurateur du rez-de-chauss&eacute;e mettait d&eacute;gorger
+son poisson: cela me parut une si merveilleuse h&ocirc;tellerie pour une
+<i>testudo aquarum dulcium</i>, que je jugeai inutile de me casser la t&ecirc;te &agrave;
+lui en chercher une autre, et que, la tirant de son r&eacute;fectoire, je la
+portai directement au lieu de sa destination.</p>
+
+<p>Je remontai bien vite et m'endormis, persuad&eacute; que j'&eacute;tais l'homme de
+France le plus ing&eacute;nieux en exp&eacute;dients.</p>
+
+<p>Le lendemain, Joseph me r&eacute;veilla d&egrave;s le matin.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, en voil&agrave; une farce! me dit-il en se plantant devant mon
+lit.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle farce?</p>
+
+<p>&mdash;Celle que votre tortue a faite.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, croiriez-vous qu'elle est sortie de votre appartement, &ccedil;a, je
+ne sais pas comment... qu'elle a descendu les trois &eacute;tages, et qu'elle a
+&eacute;t&eacute; se mettre au frais dans le vivier du restaurateur?</p>
+
+<p>&mdash;Imb&eacute;cile! tu n'as pas devin&eacute; que c'&eacute;tait moi qui l'y avais port&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Ah bon!... Vous avez fait l&agrave; un beau coup, alors!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? Parce qu'elle a mang&eacute; la tanche, une tanche superbe qui
+pesait trois livres.</p>
+
+<p>&mdash;Allez me chercher Gazelle, et apportez-moi des balances.</p>
+
+<p>Pendant que Joseph ex&eacute;cutait cet ordre, j'allai &agrave; ma biblioth&egrave;que,
+j'ouvris mon Buffon &agrave; l'article tortue; car je tenais &agrave; m'assurer si ce
+ch&eacute;lonien &eacute;tait ichtyophage, et je lus ce qui suit:</p>
+
+<p>&laquo;Cette tortue d'eau douce, <i>testudo aquarum dulcium</i> c'&eacute;tait bien cela,
+aime surtout les marais et les eaux dormantes; lorsqu'elle est dans une
+rivi&egrave;re ou dans un &eacute;tang, alors elle attaque tous les poissons
+indistinctement, m&ecirc;me les plus gros: elle les mord sous le ventre, les y
+blesse fortement, et, lorsqu'ils sont &eacute;puis&eacute;s par la perte du sang, elle
+les d&eacute;vore avec la plus grande avidit&eacute; et ne laisse gu&egrave;re que les
+ar&ecirc;tes, la t&ecirc;te des poissons, et m&ecirc;me leur vessie natatoire, qui remonte
+quelquefois &agrave; la surface de l'eau.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Diable! diable! dis-je; le restaurateur a pour lui M. de Buffon: ce
+qu'il dit pourrait bien &ecirc;tre vrai.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais en train de m&eacute;diter sur la probabilit&eacute; de l'accident, lorsque
+Joseph rentra, tenant l'accus&eacute;e d'une main et les balances de l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, me dit Joseph, &ccedil;a mange beaucoup, ces sortes d'animaux,
+pour entretenir leurs forces, et du poisson surtout, parce que c'est
+tr&egrave;s nourrissant; est-ce que vous croyez que, sans cela, &ccedil;a pourrait
+porter une voiture?... Voyez, dans les ports de mer, comme les matelots
+sont robustes; c'est parce qu'ils ne mangent que du poisson.</p>
+
+<p>J'interrompis Joseph.</p>
+
+<p>&mdash;Combien pesait la tanche?</p>
+
+<p>&mdash;Trois livres: c'est neuf francs que le gar&ccedil;on r&eacute;clame.</p>
+
+<p>&mdash;Et Gazelle l'a mang&eacute;e tout enti&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! elle n'a laiss&eacute; que l'ar&ecirc;te, la t&ecirc;te et la vessie.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien cela! M. de Buffon est un grand naturaliste. Cependant,
+continuai-je &agrave; demi-voix, trois livres... cela me parait fort.</p>
+
+<p>Je mis Gazelle dans la balance; elle ne pesait que deux livres et demie
+avec sa carapace.</p>
+
+<p>Il r&eacute;sultait de cette exp&eacute;rience, non point que Gazelle f&ucirc;t innocente du
+fait dont elle &eacute;tait accus&eacute;e, mais qu'elle devait avoir commis le crime
+sur un c&eacute;tac&eacute; d'un plus m&eacute;diocre volume.</p>
+
+<p>Il para&icirc;t que ce fut aussi l'avis du gar&ccedil;on; car il parut fort content
+de l'indemnit&eacute; de cinq francs que je lui donnai.</p>
+
+<p>L'aventure des lima&ccedil;ons et l'accident de la tanche me rendirent moins
+enthousiaste de ma nouvelle acquisition; et, comme le hasard fit que je
+rencontrai, le m&ecirc;me jour, un de mes amis, homme original et peintre de
+g&eacute;nie, qui faisait &agrave; cette &eacute;poque une m&eacute;nagerie de son atelier, je le
+pr&eacute;vins que j'augmenterais le lendemain sa collection d'un nouveau
+sujet, appartenant &agrave; l'estimable cat&eacute;gorie des ch&eacute;loniens, ce qui parut
+le r&eacute;jouir beaucoup.</p>
+
+<p>Gazelle coucha cette nuit dans ma chambre, o&ugrave; tout se passa fort
+tranquillement, vu l'absence des escargots.</p>
+
+<p>Le lendemain, Joseph entra chez moi, comme d'habitude, roula le tapis de
+pied de mon lit, ouvrit la fen&ecirc;tre, et se mit &agrave; le secouer pour en
+extraire la poussi&egrave;re; mais tout &agrave; coup il poussa un grand cri et se
+pencha hors de la fen&ecirc;tre comme s'il e&ucirc;t voulu se pr&eacute;cipiter.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il donc, Joseph? dis-je &agrave; moiti&eacute; &eacute;veill&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, il y a que votre tortue &eacute;tait couch&eacute;e sur le tapis, je
+ne l'ai pas vue...</p>
+
+<p>&mdash;Et...?</p>
+
+<p>&mdash;Et, ma foi! sans le faire expr&egrave;s, je l'ai secou&eacute;e par la fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Imb&eacute;cile!...</p>
+
+<p>Je sautai &agrave; bas de mon lit.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! dit Joseph, dont la figure et la voix reprenaient une
+expression de s&eacute;r&eacute;nit&eacute; tout &agrave; fait rassurante, tiens! elle mange un
+chou!</p>
+
+<p>En effet, la b&ecirc;te, qui avait rentr&eacute; par instinct tout son corps dans sa
+cuirasse, &eacute;tait tomb&eacute;e par hasard sur un tas d'&eacute;cailles d'hu&icirc;tres, dont
+la mobilit&eacute; avait amorti le coup, et, trouvant &agrave; sa port&eacute;e un l&eacute;gume &agrave;
+sa convenance, elle avait sorti tout doucement la t&ecirc;te hors de sa
+carapace, et s'occupait de son d&eacute;jeuner aussi tranquillement que si elle
+ne venait pas de tomber d'un troisi&egrave;me &eacute;tage.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le disais bien, monsieur! r&eacute;p&eacute;tait Joseph dans la joie de son
+&acirc;me, je vous le disais bien, qu'&agrave; ces animaux rien ne leur faisait. Eh
+bien, pendant qu'elle mange, voyez-vous, une voiture passerait dessus...</p>
+
+<p>&mdash;N'importe, descendez vite et allez me la chercher.</p>
+
+<p>Joseph ob&eacute;it. Pendant ce temps, je m'habillai, occupation que j'eus
+termin&eacute;e avant que Joseph repar&ucirc;t; je descendis donc &agrave; sa rencontre et
+le trouvai p&eacute;rorant au milieu d'un cercle de curieux, auxquels il
+expliquait l'&eacute;v&eacute;nement qui venait d'arriver.</p>
+
+<p>Je lui pris Gazelle des mains, sautai dans un cabriolet, qui me
+descendit faubourg Saint-Denis, n&deg; 109; je montai cinq &eacute;tages, et
+j'entrai dans l'atelier de mon ami, qui &eacute;tait en train de peindre.</p>
+
+<p>Il y avait autour de lui un ours couch&eacute; sur le dos, et jouant avec une
+b&ucirc;che; un singe assis sur une chaise et arrachant, les uns apr&egrave;s les
+autres, les poils d'un pinceau; et, dans un bocal, une grenouille
+accroupie sur la troisi&egrave;me traverse d'une petite &eacute;chelle, &agrave; l'aide de
+laquelle elle pouvait monter jusqu'&agrave; la surface de l'eau.</p>
+
+<p>Mon ami s'appelait Decamps, l'ours Tom, le singe Jacques I<sup>er</sup>, et la
+grenouille mademoiselle Camargo.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_II" id="Chapitre_II"></a><a href="#table">Chapitre II</a></h2>
+
+<h3><i>Comment Jacques I<sup>er</sup> voua une haine f&eacute;roce &agrave; Tom, et cela &agrave; propos d'une
+carotte.</i></h3>
+
+
+<p>Mon entr&eacute;e fit r&eacute;volution.</p>
+
+<p>Decamps leva les yeux de dessus ce merveilleux petit tableau des <i>Chiens
+savants</i> que vous connaissez tous, et qu'il achevait alors.</p>
+
+<p>Tom se laissa tomber sur le nez la b&ucirc;che avec laquelle il jouait, et
+s'enfuit en grognant dans sa niche, b&acirc;tie entre les deux fen&ecirc;tres.</p>
+
+<p>Jacques I<sup>er</sup> jeta vivement son pinceau derri&egrave;re lui et ramassa une paille
+qu'il porta innocemment &agrave; sa bouche avec sa main droite, tandis qu'il se
+grattait la cuisse de la main gauche et levait b&eacute;atement les yeux au
+ciel.</p>
+
+<p>Enfin, mademoiselle Camargo monta languissamment un degr&eacute; de son
+&eacute;chelle; ce qui, dans toute autre circonstance, aurait pu &ecirc;tre consid&eacute;r&eacute;
+comme un signe de pluie.</p>
+
+<p>Et moi, je posai Gazelle &agrave; la porte de la chambre, sur le seuil de
+laquelle je m'&eacute;tais arr&ecirc;t&eacute; en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Cher ami, voil&agrave; la b&ecirc;te. Vous voyez que je suis de parole.</p>
+
+<p>Gazelle n'&eacute;tait pas dans un moment heureux: le mouvement du cabriolet
+l'avait tellement d&eacute;sorient&eacute;e, que, pour rassembler probablement toutes
+ses id&eacute;es et r&eacute;fl&eacute;chir &agrave; sa situation le long de la route, elle avait
+rentr&eacute; toute sa personne sous sa carapace; ce que je posais par terre
+avait donc l'air tout bonnement d'une &eacute;caille vide.</p>
+
+<p>N&eacute;anmoins, lorsque Gazelle sentit, par la reprise de son centre de
+gravit&eacute;, qu'elle adh&eacute;rait &agrave; un terrain solide, elle se hasarda de
+montrer son nez &agrave; l'ouverture sup&eacute;rieure de son &eacute;caille; pour plus de
+s&ucirc;ret&eacute;, cependant, cette partie de sa personne &eacute;tait prudemment
+accompagn&eacute;e de ses deux pattes de devant; en m&ecirc;me temps, et comme si
+tous les membres eussent unanimement ob&eacute;i &agrave; l'&eacute;lasticit&eacute; d'un ressort
+int&eacute;rieur, les deux pattes de derri&egrave;re et la queue parurent &agrave;
+l'extr&eacute;mit&eacute; inf&eacute;rieure de la carapace. Cinq minutes apr&egrave;s, Gazelle avait
+mis toutes voiles dehors.</p>
+
+<p>Elle resta cependant encore un instant en panne, branlant la t&ecirc;te &agrave;
+droite et &agrave; gauche comme pour s'orienter; puis tout &agrave; coup ses yeux
+devinrent fixes, et elle s'avan&ccedil;a, aussi rapidement que si elle e&ucirc;t
+disput&eacute; le prix de la course au li&egrave;vre de la Fontaine, vers une carotte
+gisant aux pieds de la chaise qui servait de pi&eacute;destal &agrave; Jacques I<sup>er</sup>.</p>
+
+<p>Celui-ci regarda d'abord avec assez d'indiff&eacute;rence la nouvelle arriv&eacute;e
+s'avancer de son c&ocirc;t&eacute;; mais, d&egrave;s qu'il s'aper&ccedil;ut du but qu'elle
+paraissait se proposer, il donna des signes d'une inqui&eacute;tude r&eacute;elle,
+qu'il manifesta par un grognement sourd, qui d&eacute;g&eacute;n&eacute;ra, au fur et &agrave;
+mesure qu'elle gagnait du terrain, en cris aigus interrompus par des
+craquements de dents. Enfin, lorsqu'elle ne fut plus qu'&agrave; un pied de
+distance du pr&eacute;cieux l&eacute;gume, l'agitation de Jacques prit tout le
+caract&egrave;re d'un d&eacute;sespoir r&eacute;el; il saisit, d'une main, le dossier de son
+si&egrave;ge, et, de l'autre, la traverse recouverte de paille, et,
+probablement dans l'espoir d'effrayer la b&ecirc;te parasite qui venait lui
+rogner son d&icirc;ner, il secoua la chaise de toute la force de ses poignets,
+jetant ses deux pieds en arri&egrave;re comme un cheval qui rue, et
+accompagnant ses &eacute;volutions de tous les gestes et de toutes les grimaces
+qu'il croyait capables de d&eacute;monter l'impassibilit&eacute; automatique de son
+ennemi. Mais tout &eacute;tait inutile; Gazelle n'en faisait pas pour cela un
+pas moins vite que l'autre. Jacques I<sup>er</sup> ne savait plus &agrave; quel saint se
+vouer.</p>
+
+<p>Heureusement pour Jacques qu'il lui arriva, en ce moment, un secours
+inattendu. Tom, qui s'&eacute;tait retir&eacute; dans sa loge &agrave; mon arriv&eacute;e, avait
+fini par se familiariser avec ma pr&eacute;sence, et pr&ecirc;tait, comme nous tous,
+une certaine attention &agrave; la sc&egrave;ne qui se passait; &eacute;tonn&eacute; d'abord de voir
+se remuer cet animal inconnu, devenu, gr&acirc;ce &agrave; moi, commensal de son
+logis, il l'avait suivi dans sa course vers la carotte avec une
+curiosit&eacute; croissante. Or, comme Tom ne m&eacute;prisait pas non plus les
+carottes, lorsqu'il vit Gazelle pr&egrave;s d'atteindre le pr&eacute;cieux l&eacute;gume, il
+fit trois pas en trottant et, levant sa grosse patte, il la posa
+lourdement sur le dos de la pauvre b&ecirc;te, qui, frappant la terre du plat
+de son &eacute;caille, rentra incontinent dans sa carapace et resta immobile &agrave;
+deux pouces de distance du comestible qui mettait en ce moment en jeu
+une triple ambition. Tom parut fort &eacute;tonn&eacute; de voir dispara&icirc;tre, comme
+par enchantement, t&ecirc;te, pattes et queue. Il approcha son nez de la
+carapace, souffla bruyamment dans les ouvertures; enfin, et comme pour
+se rendre plus parfaitement compte de la singuli&egrave;re organisation de
+l'objet qu'il avait sous les yeux, il le prit, le tournant et le
+retournant entre ses deux pattes; puis, comme convaincu qu'il s'&eacute;tait
+tromp&eacute; en concevant l'absurde id&eacute;e qu'une pareille chose f&ucirc;t dou&eacute;e de la
+vie et p&ucirc;t marcher, il la laissa n&eacute;gligemment retomber, prit la carotte
+entre ses dents, et se mit en devoir de regagner sa niche.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait point l&agrave; l'affaire de Jacques: il n'avait pas compt&eacute; que le
+service que lui rendait son ami Tom serait g&acirc;t&eacute; par un pareil trait
+d'&eacute;go&iuml;sme; mais, comme il n'avait pas pour son camarade le m&ecirc;me respect
+que pour l'&eacute;trang&egrave;re, il sauta vivement de la chaise o&ugrave; il &eacute;tait
+prudemment rest&eacute; pendant la sc&egrave;ne que nous venons de d&eacute;crire, et,
+saisissant d'une main, par sa chevelure verte, la carotte que Tom tenait
+par la racine, il se raidit de toutes ses forces, grima&ccedil;ant, jurant,
+claquant des dents, tandis que, de la patte qui lui restait libre, il
+allongeait force soufflets sur le nez de son pacifique antagoniste, qui,
+sans riposter, mais aussi sans l&acirc;cher l'objet en litige, se contentait
+de coucher ses oreilles sur son cou, de fermer ses petits yeux noirs
+chaque fois que la main agile de Jacques se mettait en contact avec sa
+grosse figure; enfin la victoire resta, comme la chose arrive
+ordinairement, non pas au plus fort, mais au plus effront&eacute;. Tom desserra
+les dents, et Jacques, possesseur de la bienheureuse carotte, s'&eacute;lan&ccedil;a
+sur une &eacute;chelle, emportant le prix du combat, qu'il alla cacher derri&egrave;re
+un pl&acirc;tre de Malagutti, sur un rayon fix&eacute; &agrave; six pieds de terre; cette
+op&eacute;ration finie, il descendit plus tranquillement, certain qu'il n'y
+avait ni ours ni tortue capables de l'aller d&eacute;nicher l&agrave;.</p>
+
+<p>Arriv&eacute; au dernier &eacute;chelon, et lorsqu'il s'agit de remettre pied &agrave; terre,
+il s'arr&ecirc;ta prudemment, et, jetant les yeux sur Gazelle, qu'il avait
+oubli&eacute;e dans la chaleur de sa dispute avec Tom, il s'aper&ccedil;ut qu'elle se
+trouvait dans une position qui n'&eacute;tait rien moins qu'offensive.</p>
+
+<p>En effet, Tom, au lieu de la replacer avec soin dans la situation o&ugrave; il
+l'avait prise, l'avait, comme nous l'avons dit, n&eacute;gligemment laiss&eacute;e
+tomber &agrave; tout hasard, de sorte qu'en reprenant ses sens, la malheureuse
+b&ecirc;te, au lieu de se retrouver dans sa situation normale, c'est-&agrave;-dire
+sur le ventre, s'&eacute;tait retrouv&eacute;e sur le dos, position, comme chacun le
+sait, antipathique au supr&ecirc;me degr&eacute; &agrave; tout individu faisant partie de la
+race des ch&eacute;loniens.</p>
+
+<p>Il fut facile de voir &agrave; l'expression de confiance avec laquelle Jacques
+s'approcha de Gazelle, qu'il avait jug&eacute; au premier abord que son
+accident la mettait hors d'&eacute;tat de faire aucune d&eacute;fense. Cependant,
+arriv&eacute; &agrave; un demi-pied du <i>monstrum horrendum</i>, il s'arr&ecirc;ta un instant,
+regarda dans l'ouverture tourn&eacute;e de son c&ocirc;t&eacute;, et se mit, sous un air de
+n&eacute;gligence apparente, &agrave; en faire le tour avec pr&eacute;caution, l'examinant &agrave;
+peu pr&egrave;s comme un g&eacute;n&eacute;ral fait d'une ville qu'il veut assi&eacute;ger. Cette
+reconnaissance achev&eacute;e, il allongea la main doucement, toucha du bout du
+doigt l'extr&eacute;mit&eacute; de l'&eacute;caille; puis aussit&ocirc;t, se rejetant lestement en
+arri&egrave;re, il se mit, sans perdre de vue l'objet qui le pr&eacute;occupait, &agrave;
+danser joyeusement sur ses pieds et ses mains, accompagnant ce mouvement
+d'une esp&egrave;ce de chant de victoire qui lui &eacute;tait habituel toutes les fois
+que, par une difficult&eacute; vaincue ou un p&eacute;ril affront&eacute;, il croyait avoir &agrave;
+se f&eacute;liciter de son habilet&eacute; ou de son courage.</p>
+
+<p>Cependant cette danse et ce chant s'interrompirent soudainement; une
+id&eacute;e nouvelle traversa le cerveau de Jacques, et parut absorber toutes
+ses facult&eacute;s pensantes. Il regarda attentivement la tortue, &agrave; laquelle
+sa main, en la touchant, avait imprim&eacute; un mouvement d'oscillation que
+rendait plus prolong&eacute; la forme sph&eacute;rique de son &eacute;caille, s'en approcha,
+marchant de c&ocirc;t&eacute; comme un crabe; puis, arriv&eacute; pr&egrave;s d'elle, se leva sur
+ses pieds de derri&egrave;re, l'enjamba comme fait un cavalier de son cheval,
+la regarda un instant se mouvoir entre ses deux jambes; enfin,
+compl&egrave;tement rassur&eacute;, &agrave; ce qu'il para&icirc;t, par l'examen approfondi qu'il
+venait d'en faire, il s'assit sur ce si&egrave;ge mobile, et lui imprimant,
+sans cependant que ses pieds quittassent la terre, un mouvement rapide
+d'oscillation, il se balan&ccedil;a joyeusement, se grattant le c&ocirc;t&eacute; et
+clignant les yeux, gestes qui, pour ceux qui le connaissent, &eacute;taient
+l'expression d'une joie ind&eacute;finissable.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup Jacques poussa un cri per&ccedil;ant, fit un bond perpendiculaire
+de trois pieds, retomba sur les reins, et s'&eacute;lan&ccedil;ant sur son &eacute;chelle,
+alla se r&eacute;fugier derri&egrave;re la t&ecirc;te de Malagutti. Cette r&eacute;volution &eacute;tait
+caus&eacute;e par Gazelle, qui, fatigu&eacute;e d'un jeu dans lequel le plaisir
+n'&eacute;tait &eacute;videmment pas pour elle, avait enfin donn&eacute; signe de vie en
+&eacute;raflant de ses pattes froides et aigu&euml;s les cuisses pel&eacute;es de Jacques
+I<sup>er</sup>, qui fut d'autant plus boulevers&eacute; de cette agression, qu'il ne
+s'attendait &agrave; rien moins qu'une attaque de ce c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>En ce moment, un acheteur entra, et Decamps me fit signe qu'il d&eacute;sirait
+rester seul. Je pris mon chapeau et ma canne, et m'&eacute;loignai.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais sur le palier, lorsque Decamps me rappela.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; propos, me dit-il, venez donc demain passer la soir&eacute;e avec nous.</p>
+
+<p>&mdash;Que faites-vous donc demain?</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons souper et lecture.</p>
+
+<p>&mdash;Bah!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mademoiselle Camargo doit manger un cent de mouches, et Jadin
+lire un manuscrit.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_III" id="Chapitre_III"></a><a href="#table">Chapitre III</a></h2>
+
+<h3><i>Comment mademoiselle Camargo tomba en la possession de M. Decamps.</i></h3>
+
+
+<p>Malgr&eacute; l'invitation verbale que Decamps m'avait faite, je re&ccedil;us le
+lendemain une lettre imprim&eacute;e. Ce double emploi avait pour but de me
+rappeler la tenue de rigueur, les invit&eacute;s ne devant &ecirc;tre admis qu'en
+robe de chambre et pantoufles. Je fus exact &agrave; l'heure et fid&egrave;le &agrave;
+l'uniforme.</p>
+
+<p>C'est une curieuse chose &agrave; voir, que l'atelier d'un peintre, lorsqu'il a
+coquettement pendu &agrave; ses quatre murailles, pour faire honneur aux
+invit&eacute;s, ses joyaux des grands jours, fournis par les quatre parties du
+monde. Vous croyez entrer dans la demeure d'un artiste, et vous vous
+trouvez au milieu d'un mus&eacute;e qui ferait honneur &agrave; plus d'une ville
+pr&eacute;fectorale de France. Ces armures, qui repr&eacute;sentent l'Europe au Moyen
+&Acirc;ge, datent de divers r&egrave;gnes et trahissent, par leur forme, l'&eacute;poque de
+leur fabrication. Celle-ci, brunie sur les deux c&ocirc;t&eacute;s de la poitrine,
+avec son ar&ecirc;te aigu&euml; et brillante et son crucifix grav&eacute;, aux pieds
+duquel est une Vierge en pri&egrave;re avec cette l&eacute;gende: <i>Mater Dei</i>, <i>ora
+pro nobis</i>, a &eacute;t&eacute; forg&eacute;e en France et offerte au roi Louis XI, qui la
+fit appendre aux murs de son vieux ch&acirc;teau de Plessis-les-Tours.
+Celle-l&agrave;, dont la poitrine bomb&eacute;e porte encore la marque des coups de
+masse dont elle a garanti son ma&icirc;tre, a &eacute;t&eacute; bossel&eacute;e dans les tournois
+de l'empereur Maximilien, et nous arrive d'Allemagne. Cette autre, qui
+repr&eacute;sente en relief les robustes travaux d'Hercule, a peut-&ecirc;tre &eacute;t&eacute;
+port&eacute;e par le roi Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>, et sort certainement des ateliers
+florentins de Benvenuto Cellini. Ce tomahawk canadien et ce couteau &agrave;
+scalper viennent d'Am&eacute;rique: l'un a bris&eacute; des t&ecirc;tes fran&ccedil;aises et
+l'autre enlev&eacute; des chevelures parfum&eacute;es. Ces fl&egrave;ches et ce krid sont
+indiens; le fer des unes et la lame de l'autre sont mortels, car ils ont
+&eacute;t&eacute; empoisonn&eacute;s dans le suc des herbes de Java. Ce sabre recourb&eacute; a &eacute;t&eacute;
+tremp&eacute; &agrave; Damas. Ce yatagan, qui porte sur sa lame autant de crans qu'il
+a coup&eacute; de t&ecirc;tes, a &eacute;t&eacute; arrach&eacute; aux mains mourantes d'un B&eacute;douin. Enfin,
+ce long fusil &agrave; la crosse et aux capucines d'argent, a &eacute;t&eacute; rapport&eacute; de
+la Casaubah par Isabey peut-&ecirc;tre, qui l'aura troqu&eacute; avec Yousouf contre
+un croquis de la rade d'Alger ou un dessin du fort l'Empereur.</p>
+
+<p>Maintenant que nous avons examin&eacute;, les uns apr&egrave;s les autres, ces
+troph&eacute;es dont chacun repr&eacute;sente un monde, jetez les yeux sur ces tables
+o&ugrave; sont &eacute;pars, p&ecirc;le-m&ecirc;le, mille objets diff&eacute;rents, &eacute;tonn&eacute;s de se trouver
+r&eacute;unis. Voici des porcelaines du Japon, des figurines &eacute;gyptiennes, des
+couteaux espagnols, des poignards turcs, des stylets italiens, des
+pantoufles alg&eacute;riennes, des calottes de Circassie, des idoles du Gange,
+des cristaux des Alpes. Regardez: il y en a pour un jour.</p>
+
+<p>Sous vos pieds, ce sont des peaux de tigre, de lion, de l&eacute;opard,
+enlev&eacute;es &agrave; l'Asie et &agrave; l'Afrique; sur vos t&ecirc;tes, les ailes &eacute;tendues et
+comme dou&eacute;es de la vie, voil&agrave; le go&eacute;land, qui, au moment o&ugrave; la vague se
+courbe pour retomber, passe sous sa vo&ucirc;te comme sous une arche; le
+margat, qui, lorsqu'il voit appara&icirc;tre un poisson &agrave; la surface de l'eau,
+plie ses ailes et se laisse tomber sur lui comme une pierre; le
+guillemot, qui, au moment o&ugrave; le fusil du chasseur se dirige contre lui,
+plonge, pour ne repara&icirc;tre qu'&agrave; une distance qui le met hors de sa
+port&eacute;e; enfin le martin-p&ecirc;cheur, cet alcyon des anciens, sur le plumage
+duquel &eacute;tincellent les couleurs les plus vives de l'aigue marine et du
+lapis-lazuli.</p>
+
+<p>Mais ce qui, un soir de r&eacute;ception chez un peintre, est surtout digne de
+fixer l'attention d'un amateur, c'est la collection h&eacute;t&eacute;rog&egrave;ne de pipes
+toutes bourr&eacute;es qui attendent, comme l'homme de Prom&eacute;th&eacute;e, qu'on d&eacute;robe
+pour elle le feu du ciel. Car, afin que vous le sachiez, rien n'est plus
+fantasque et plus capricieux que l'esprit des fumeurs. L'un pr&eacute;f&egrave;re la
+simple pipe de terre, &agrave; laquelle nos vieux grognards ont donn&eacute; le nom
+expressif de br&ucirc;le-gueule; celle-l&agrave; se charge tout simplement avec le
+tabac de la r&eacute;gie, dit tabac de caporal. L'autre ne peut approcher de
+ses l&egrave;vres d&eacute;licates que le bout ambr&eacute; de la chibouque arabe, et
+celle-l&agrave; se bourre avec le tabac noir d'Alger ou le tabac vert de Tunis.
+Celui-ci, grave comme un chef de Cooper, tire m&eacute;thodiquement du calumet
+pacifique des bouff&eacute;es de maryland; celui-l&agrave;, plus sensuel qu'un nabab,
+tourne comme un serpent autour de son bras le tuyau flexible de son
+hucca indien, qui ne laisse arriver &agrave; sa bouche la vapeur du latakieh
+que refroidie et parfum&eacute;e de rose et de benjoin. Il y en a qui, dans
+leurs habitudes, pr&eacute;f&egrave;rent la pipe d'&eacute;cume de l'&eacute;tudiant allemand, et le
+vigoureux cigare belge hach&eacute; menu, au narghil&eacute; turc, chant&eacute; par
+Lamartine, et au tabac du Sina&iuml;, dont la r&eacute;putation hausse et baisse
+selon qu'il a &eacute;t&eacute; r&eacute;colt&eacute; sur la montagne ou dans la plaine. D'autres
+sont enfin qui, par originalit&eacute; ou par caprice, se disloquent le cou
+pour maintenir dans une position perpendiculaire le gourgouri des
+n&egrave;gres, tandis qu'un complaisant ami, mont&eacute; sur une chaise, essaye, &agrave;
+grand renfort de braise et de souffle pulmonique, de s&eacute;cher d'abord et
+d'allumer ensuite l'herbe glaiseuse de Madagascar.</p>
+
+<p>Lorsque j'entrai chez l'amphitryon, tous les choix &eacute;taient faits et
+toutes les places &eacute;taient prises; mais chacun se serra &agrave; ma vue; et, par
+un mouvement qui aurait fait honneur par sa pr&eacute;cision &agrave; une compagnie de
+la garde nationale, tous les tuyaux, qu'ils fussent de bois ou de terre,
+de corne ou d'ivoire, de jasmin ou d'ambre, se d&eacute;tach&egrave;rent des l&egrave;vres
+amoureuses qui les pressaient, et s'&eacute;tendirent vers moi. Je fis, de la
+main, un signe de remerciement, tirai de ma poche du papier r&eacute;glisse, et
+me mis &agrave; rouler entre mes doigts le cigarillo andalou avec toute la
+patience et l'habilet&eacute; d'un vieil Espagnol.</p>
+
+<p>Cinq minutes apr&egrave;s, nous nagions dans une atmosph&egrave;re &agrave; faire marcher un
+bateau &agrave; vapeur de la force de cent vingt chevaux.</p>
+
+<p>Autant que cette fum&eacute;e pouvait le permettre, on distinguait, outre les
+invit&eacute;s, les commensaux ordinaires de la maison, avec lesquels le
+lecteur a d&eacute;j&agrave; fait connaissance. C'&eacute;tait Gazelle, qui, &agrave; dater de ce
+soir-l&agrave;, avait &eacute;t&eacute; prise d'une pr&eacute;occupation singuli&egrave;re: c'&eacute;tait celle
+de monter le long de la chemin&eacute;e de marbre, afin d'aller se chauffer &agrave;
+la lampe, et qui se livrait avec acharnement &agrave; cet incroyable exercice.
+C'&eacute;tait Tom, dont Alexandre Decamps s'&eacute;tait fait un appui, &agrave; peu pr&egrave;s
+comme on fait d'un coussin de divan, et qui, de temps en temps, dressait
+tristement sa bonne t&ecirc;te sous le bras de son ma&icirc;tre, soufflait
+bruyamment pour repousser la fum&eacute;e qui lui entrait dans les narines,
+puis se recouchait avec un gros soupir. C'&eacute;tait Jacques I<sup>er</sup>, assis sur
+un tabouret &agrave; c&ocirc;t&eacute; de son vieil ami Fau qui, &agrave; grands coups de cravache,
+avait men&eacute; son &eacute;ducation au point de perfection o&ugrave; elle &eacute;tait parvenue,
+et pour lequel il avait la reconnaissance la plus grande et surtout
+l'ob&eacute;issance la plus passive. Enfin, c'&eacute;tait, au milieu du cercle, et de
+son bocal, mademoiselle Camargo, dont les exercices gymnastiques et
+gastronomiques devaient plus particuli&egrave;rement faire les d&eacute;lices de la
+soir&eacute;e.</p>
+
+<p>Il est important, arriv&eacute;s au point o&ugrave; nous en sommes, de jeter un coup
+d'&oelig;il en arri&egrave;re, et d'apprendre &agrave; nos lecteurs par quel concours inou&iuml;
+de circonstances mademoiselle Camargo, qui &eacute;tait n&eacute;e dans la plaine
+Saint-Denis, se trouvait r&eacute;unie &agrave; Tom, qui &eacute;tait originaire du Canada, &agrave;
+Jacques, qui avait vu le jour sur les c&ocirc;tes d'Angola, et &agrave; Gazelle, qui
+avait &eacute;t&eacute; p&ecirc;ch&eacute;e dans les marais de Hollande.</p>
+
+<p>On sait quelle agitation se manifeste &agrave; Paris, dans les quartiers
+Saint-Martin et Saint-Denis, lorsque le mois de septembre ram&egrave;ne le
+retour de la chasse; on ne rencontre alors que bourgeois revenant du
+canal, o&ugrave; ils ont &eacute;t&eacute; se faire la main en tirant des hirondelles,
+tra&icirc;nant chiens en laisse, portant fusil sur l'&eacute;paule, se promettant
+d'&ecirc;tre cette ann&eacute;e moins mazettes que la derni&egrave;re, et arr&ecirc;tant toutes
+leurs connaissances pour leur dire: &laquo;Aimez-vous les cailles, les
+perdrix?&mdash;Oui.&mdash;Bon! je vous en enverrai le 3 ou le 4 du mois
+prochain...&mdash;Merci.&mdash;&Agrave; propos, j'ai tu&eacute; cinq hirondelles sur huit
+coups.&mdash;Tr&egrave;s bien.&mdash;C'est pas mal tir&eacute;, n'est-ce
+pas?&mdash;Parfaitement.&mdash;Adieu.&mdash;Bonsoir.&raquo;</p>
+
+<p>Or, vers la fin du mois d'ao&ucirc;t 1829, un de ces chasseurs entra sous la
+grande porte de la maison du faubourg Saint-Denis, n&deg; 109, demanda au
+concierge si Decamps &eacute;tait chez lui, et, sur sa r&eacute;ponse affirmative,
+monta, tirant son chien, marche par marche, et cognant le canon de son
+fusil &agrave; tous les angles du mur, les cinq &eacute;tages qui conduisent &agrave;
+l'atelier de notre c&eacute;l&egrave;bre peintre.</p>
+
+<p>Il n'y trouva que son fr&egrave;re Alexandre.</p>
+
+<p>Alexandre est un de ces hommes spirituels et originaux qu'on reconna&icirc;t
+pour artiste rien qu'en les regardant passer; qui seraient bon &agrave; tout,
+s'ils n'&eacute;taient trop profond&eacute;ment paresseux pour jamais s'occuper
+s&eacute;rieusement d'une chose; ayant en tout l'instinct du beau et du vrai,
+le reconnaissant partout o&ugrave; ils le rencontrent, sans s'inqui&eacute;ter si
+l'&oelig;uvre qui cause leur enthousiasme est avou&eacute;e d'une coterie ou sign&eacute;e
+d'un nom; au reste, bon gar&ccedil;on dans toute l'acception du mot, toujours
+pr&ecirc;t &agrave; retourner ses poches pour ses amis, et, comme tous les gens
+pr&eacute;occup&eacute;s d'une id&eacute;e qui en vaut la peine, facile &agrave; entra&icirc;ner non par
+faiblesse de caract&egrave;re, mais par ennui de la discussion et par crainte
+de la fatigue.</p>
+
+<p>Avec cette disposition d'esprit, Alexandre se laissa facilement
+persuader par le nouvel arrivant qu'il trouverait grand plaisir &agrave; ouvrir
+la chasse avec lui dans la plaine Saint-Denis, o&ugrave; il y avait, disait-on,
+cette ann&eacute;e, des cailles par bandes, des perdrix par vol&eacute;es et des
+li&egrave;vres par troupeaux.</p>
+
+<p>En cons&eacute;quence de cette conversation, Alexandre commanda une veste de
+chasse &agrave; Chevreuil, un fusil &agrave; Lepage et des gu&ecirc;tres &agrave; Boivin: le tout
+lui co&ucirc;ta six cent soixante francs, sans compter le port d'armes, qui
+lui fut d&eacute;livr&eacute; &agrave; la pr&eacute;fecture de police, sur la pr&eacute;sentation du
+certificat de bonnes vie et m&oelig;urs, que lui octroya sans conteste le
+commissaire de son quartier.</p>
+
+<p>Le 31 ao&ucirc;t, Alexandre s'aper&ccedil;ut qu'il ne lui manquait qu'une chose pour
+&ecirc;tre chasseur achev&eacute;: c'&eacute;tait un chien. Il courut aussit&ocirc;t chez l'homme
+qui, pour le tableau des <i>Chiens savants</i>, avait pos&eacute;, avec sa meute,
+devant son fr&egrave;re, et lui demanda s'il n'aurait pas ce qu'il lui fallait.</p>
+
+<p>L'homme lui r&eacute;pondit qu'il avait, sous ce rapport, des b&ecirc;tes d'un
+instinct merveilleux, et, passant de sa chambre dans le chenil, avec
+lequel elle communiquait de plain-pied, il &ocirc;ta en un tour de main le
+chapeau &agrave; trois cornes et l'habit qui d&eacute;coraient une esp&egrave;ce de briquet
+noir et blanc, rentra imm&eacute;diatement avec lui, et le pr&eacute;senta &agrave; Alexandre
+comme un chien de pure race. Celui-ci fit observer que le chien de race
+avait les oreilles droites, pointues, ce qui &eacute;tait contraire &agrave; toutes
+les habitudes re&ccedil;ues; mais &agrave; ceci l'homme r&eacute;pondit que Love &eacute;tait
+anglais, et qu'il &eacute;tait du supr&ecirc;me bon ton chez les chiens anglais de
+porter les oreilles ainsi. Comme, &agrave; tout prendre, la chose pouvait &ecirc;tre
+vraie, Alexandre se contenta de l'explication et ramena Love chez lui.</p>
+
+<p>Le lendemain, &agrave; cinq heures du matin, notre chasseur vint r&eacute;veiller
+Alexandre, qui dormait, comme un bienheureux, le tan&ccedil;a violemment sur sa
+paresse, et lui reprocha un retard, gr&acirc;ce auquel il trouverait, en
+arrivant, toute la plaine br&ucirc;l&eacute;e.</p>
+
+<p>En effet, au fur et &agrave; mesure que l'on approchait de la barri&egrave;re, les
+d&eacute;tonations devenaient plus vives et plus bruyantes. Nos chasseurs
+doubl&egrave;rent le pas, d&eacute;pass&egrave;rent la douane, enfil&egrave;rent la premi&egrave;re ruelle
+qui conduisait &agrave; la plaine, se jet&egrave;rent dans un carr&eacute; de choux et
+tomb&egrave;rent au milieu d'une v&eacute;ritable affaire d'avant-garde.</p>
+
+<p>Il faut avoir vu la plaine Saint-Denis un jour d'ouverture, pour se
+faire une id&eacute;e du spectacle insens&eacute; qu'elle pr&eacute;sente. Pas une alouette,
+pas un moineau franc ne passe, qu'il ne soit salu&eacute; d'un millier de coups
+de fusil. S'il tombe, trente carnassi&egrave;res s'ouvrent, trente chasseurs se
+disputent, trente chiens se mordent; s'il continue son chemin, tous les
+yeux sont fix&eacute;s sur lui; s'il se pose, tout le monde court; s'il se
+rel&egrave;ve, tout le monde tire. Il y a bien par-ci par-l&agrave; quelques grains de
+plomb adress&eacute;s aux b&ecirc;tes et qui arrivent aux gens: il n'y faut pas
+regarder; d'ailleurs, il y a un vieux proverbe &agrave; l'usage des chasseurs
+parisiens qui dit que le plomb est l'ami de l'homme. &Agrave; ce titre, j'ai
+pour mon compte trois amis qu'un quatri&egrave;me m'a log&eacute;s dans la cuisse.</p>
+
+<p>L'odeur de la poudre et le bruit des coups de fusil produisirent leur
+effet habituel. &Agrave; peine notre chasseur eut-il flair&eacute; l'une et entendu
+l'autre, qu'il se pr&eacute;cipita dans la m&ecirc;l&eacute;e et commen&ccedil;a imm&eacute;diatement &agrave;
+faire sa partie dans le sabbat infernal qui venait de l'envelopper dans
+son cercle d'attraction.</p>
+
+<p>Alexandre, moins impressionnable que lui, s'avan&ccedil;a d'un pas plus mod&eacute;r&eacute;,
+religieusement suivi par Love, dont le nez ne quittait pas les talons de
+son ma&icirc;tre. Or, chacun sait que le m&eacute;tier d'un chien de chasse est de
+battre la plaine et non de regarder s'il manque des clous &agrave; nos bottes:
+c'est la r&eacute;flexion qui vint tout naturellement &agrave; Alexandre au bout d'une
+demi-heure. En cons&eacute;quence, il fit un signe de la main &agrave; Love et lui
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Cherche!</p>
+
+<p>Love se leva aussit&ocirc;t sur ses pattes de derri&egrave;re et se mit &agrave; danser.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! dit Alexandre en posant la crosse de son fusil &agrave; terre et
+regardant son chien, il para&icirc;t que Love, outre son &eacute;ducation
+universitaire, poss&egrave;de aussi des talents d'agr&eacute;ment. Je crois que j'ai
+fait l&agrave; une excellente acquisition.</p>
+
+<p>Cependant, comme il avait achet&eacute; Love pour chasser et non pour danser,
+il profita du moment o&ugrave; celui-ci venait de retomber sur ses quatre
+pattes pour lui faire un second signe plus expressif, et lui dire d'une
+voix plus forte:</p>
+
+<p>&mdash;Cherche!</p>
+
+<p>Love se coucha de tout son long, ferma les yeux et fit le mort.</p>
+
+<p>Alexandre prit son lorgnon, regarda Love. L'intelligent animal &eacute;tait
+d'une immobilit&eacute; parfaite; pas un poil de son corps ne bougeait; on
+l'eut cru tr&eacute;pass&eacute; depuis vingt-quatre heures.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci est tr&egrave;s joli, reprit Alexandre; mais, mon cher ami, ce n'est
+point ici le moment de nous livrer &agrave; ces sortes de plaisanteries; nous
+sommes venus pour chasser, chassons. Allons, la b&ecirc;te, allons!</p>
+
+<p>Love ne bougeait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Attends, attends! dit Alexandre tirant de terre un &eacute;chalas qui avait
+servi &agrave; ramer les pois, et s'avan&ccedil;ant vers Love avec l'intention de lui
+en caresser les &eacute;paules, attends!</p>
+
+<p>&Agrave; peine Love avait-il vu le b&acirc;ton dans les mains de son ma&icirc;tre, qu'il
+s'&eacute;tait remis sur ses pattes et avait suivi tous ses mouvements avec une
+expression d'intelligence remarquable. Alexandre, qui s'en &eacute;tait aper&ccedil;u,
+diff&eacute;ra donc la correction, et pensant que, cette fois, il allait enfin
+lui ob&eacute;ir, il &eacute;tendit l'&eacute;chalas devant Love, et lui dit pour la
+troisi&egrave;me fois:</p>
+
+<p>&mdash;Cherche!</p>
+
+<p>Love prit son &eacute;lan et sauta par-dessus l'&eacute;chalas.</p>
+
+<p>Love savait admirablement trois choses: danser sur les pattes de
+derri&egrave;re, faire le mort et sauter pour le roi.</p>
+
+<p>Alexandre, qui, pour le moment, n'appr&eacute;ciait pas plus ce dernier talent
+que les autres, cassa l'&eacute;chalas sur le dos de Love, qui se sauva en
+hurlant du c&ocirc;t&eacute; de notre chasseur.</p>
+
+<p>Or, comme Love arrivait, notre chasseur tirait, et, par le plus grand
+hasard, une malheureuse alouette, qui s'&eacute;tait trouv&eacute;e sous le coup,
+tombait dans la gueule de Love. Love remercia la Providence qui lui
+envoyait une pareille b&eacute;n&eacute;diction; et sans s'inqui&eacute;ter si elle &eacute;tait
+r&ocirc;tie ou non, il n'en fit qu'une bouch&eacute;e.</p>
+
+<p>Notre chasseur se pr&eacute;cipita sur le malheureux chien avec les
+impr&eacute;cations les plus terribles, le saisit &agrave; la gorge et la lui serra
+avec tant de force, qu'il le for&ccedil;a d'ouvrir la gueule, quelque envie
+qu'il e&ucirc;t de n'en rien faire. Le chasseur y plongea fr&eacute;n&eacute;tiquement la
+main jusqu'au gosier, et en tira trois plumes de la queue de l'alouette.
+Quant au corps, il n'y fallait plus penser.</p>
+
+<p>Le propri&eacute;taire de l'alouette chercha dans sa poche un couteau pour
+&eacute;ventrer Love, et rentrer par ce moyen en possession de son gibier;
+mais, malheureusement pour lui, et heureusement pour Love, il avait
+pr&ecirc;t&eacute; le sien, la veille au soir, &agrave; sa femme pour tailler d'avance les
+brochettes qui devaient enfiler ses perdrix, et sa femme avait oubli&eacute; de
+le lui rendre. Forc&eacute;, en cons&eacute;quence, de recourir &agrave; des moyens de
+punition moins violents, il donna &agrave; Love un coup de pied &agrave; enfoncer une
+porte coch&egrave;re, mit soigneusement dans sa carnassi&egrave;re les trois plumes
+qu'il avait sauv&eacute;es, et cria de toutes ses forces &agrave; Alexandre:</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez &ecirc;tre tranquille, mon cher ami, jamais je ne chasserai avec
+vous, &agrave; l'avenir. Votre gredin de Love vient de me d&eacute;vorer une caille
+superbe! Ah! reviens-y, dr&ocirc;le!...</p>
+
+<p>Love n'avait garde d'y revenir. Il se sauvait, au contraire, tant qu'il
+avait de jambes, du c&ocirc;t&eacute; de son ma&icirc;tre; ce qui prouvait qu'&agrave; tout
+prendre, il aimait encore mieux les coups d'&eacute;chalas que les coups de
+pied.</p>
+
+<p>Cependant l'alouette avait mis Love en app&eacute;tit, et, comme il voyait de
+temps en temps se lever devant lui des individus qui paraissaient
+appartenir &agrave; la m&ecirc;me esp&egrave;ce, il se prit &agrave; courir en tous sens dans
+l'espoir, sans doute, qu'il finirait par rencontrer une seconde aubaine
+pareille &agrave; la premi&egrave;re.</p>
+
+<p>Alexandre le suivait &agrave; grand-peine et se damnait en le suivant: c'est
+que Love qu&ecirc;tait d'une mani&egrave;re toute contraire &agrave; celle adopt&eacute;e par les
+autres chiens, c'est-&agrave;-dire le nez en l'air et la queue en bas. Cela
+d&eacute;notait qu'il avait une vue meilleure que l'odorat; mais ce d&eacute;placement
+de facult&eacute;s physiques &eacute;tait intol&eacute;rable pour son ma&icirc;tre, &agrave; cent pas
+duquel il courait toujours, faisant lever le gibier &agrave; deux port&eacute;es de
+fusil de distance et le chassant &agrave; voix jusqu'&agrave; la remise.</p>
+
+<p>Ce man&egrave;ge dura toute la journ&eacute;e.</p>
+
+<p>Vers les cinq heures du soir, Alexandre avait fait &agrave; peu pr&egrave;s quinze
+lieues, et Love plus de cinquante: l'un &eacute;tait ext&eacute;nu&eacute; de crier et
+l'autre d'aboyer; quant au chasseur, il avait accompli sa mission et
+s'&eacute;tait s&eacute;par&eacute; de tous deux pour aller tirer des b&eacute;cassines dans les
+marais de Pantin.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup Love tomba en arr&ecirc;t.</p>
+
+<p>Mais un arr&ecirc;t si ferme, si dur, qu'on aurait dit que, comme le chien de
+C&eacute;phale, il &eacute;tait chang&eacute; en pierre. &Agrave; cette vue, si nouvelle pour lui,
+Alexandre oublia sa fatigue, courut comme un d&eacute;rat&eacute;, tremblant toujours
+que Love ne for&ccedil;&acirc;t son arr&ecirc;t avant qu'il f&ucirc;t arriv&eacute; &agrave; port&eacute;e. Mais il
+n'y avait pas de danger: Love avait les quatre pattes riv&eacute;es en terre.</p>
+
+<p>Alexandre le rejoignit, examina la direction de ses yeux, vit qu'ils
+&eacute;taient fix&eacute;s sur une touffe d'herbe, et, sous cette touffe d'herbe,
+aper&ccedil;ut quelque chose de gris&acirc;tre. Il crut que c'&eacute;tait un jeune perdreau
+s&eacute;par&eacute; de sa compagnie; et, se fiant plus &agrave; sa casquette qu'&agrave; son fusil,
+il coucha son arme &agrave; terre, prit sa casquette &agrave; sa main, et,
+s'approchant &agrave; pas de loup comme un enfant qui veut attraper un
+papillon, il abattit la susdite sur l'objet inconnu, fourra vivement la
+main dessous, et retira une grenouille.</p>
+
+<p>Un autre aurait jet&eacute; la grenouille &agrave; trente pas: Alexandre, au
+contraire, pensa que, puisque la Providence lui envoyait cette
+int&eacute;ressante b&ecirc;te d'une mani&egrave;re si miraculeuse, c'est qu'elle avait sur
+elle des vues cach&eacute;es et qu'elle la r&eacute;servait &agrave; de grandes choses.</p>
+
+<p>En cons&eacute;quence, il la mit soigneusement dans son carnier, la rapporta
+religieusement chez lui, la transvasa, aussit&ocirc;t rentr&eacute;, dans un bocal
+dont nous avions mang&eacute;, la veille, les derni&egrave;res cerises, et lui versa
+sur la t&ecirc;te tout ce qui restait d'eau dans la carafe.</p>
+
+<p>Ces soins pour une grenouille auraient pu para&icirc;tre extraordinaires de la
+part d'un homme qui se la serait procur&eacute;e d'une mani&egrave;re moins compliqu&eacute;e
+que ne l'avait fait Alexandre; mais Alexandre savait ce que cette
+grenouille lui co&ucirc;tait, et il la traitait en cons&eacute;quence.</p>
+
+<p>Elle lui co&ucirc;tait six cent soixante francs, sans compter le port d'armes.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IV" id="Chapitre_IV"></a><a href="#table">Chapitre IV</a></h2>
+
+<h3><i>Comment le capitaine Pamphile, commandant le brick de commerce la
+Roxelane fit, sur le bord de la rivi&egrave;re Bango, une meilleure chasse que
+n'avait fait Alexandre Decamps, dans la plaine Saint-Denis.</i></h3>
+
+
+<p>&mdash;Ah! ah! fit le docteur Thierry en entrant, le lendemain, dans
+l'atelier, vous avez un nouveau locataire.</p>
+
+<p>Et, sans faire attention au grognement amical de Tom et aux grimaces
+pr&eacute;venantes de Jacques, il s'avan&ccedil;a vers le bocal qui contenait
+mademoiselle Camargo et y plongea la main.</p>
+
+<p>Mademoiselle Camargo, qui ne connaissait pas Thierry pour un m&eacute;decin
+tr&egrave;s savant et pour un homme fort spirituel, se mit &agrave; ramer
+circulairement le plus vite qu'elle put; ce qui ne l'emp&ecirc;cha pas d'&ecirc;tre
+saisie, au bout d'un instant, par l'extr&eacute;mit&eacute; de la patte gauche, et de
+sortir de son domicile la t&ecirc;te en bas.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! dit Thierry en la faisant tourner &agrave; peu pr&egrave;s comme une berg&egrave;re
+fait tourner un fuseau, c'est la <i>rana temporaria</i>, voyez: ainsi nomm&eacute;e
+&agrave; cause de ces deux taches noires qui vont de l'&oelig;il au tympan; qui vit
+&eacute;galement dans les eaux courantes et dans les marais; que quelques
+auteurs ont nomm&eacute;e la grenouille muette, parce qu'elle coasse au fond de
+l'eau tandis que la grenouille verte ne peut coasser qu'au dehors. Si
+vous en avez deux cents comme celle-ci, je vous donnerai le conseil de
+leur couper les cuisses de derri&egrave;re, de les assaisonner en fricass&eacute;e de
+poulet, d'envoyer chercher chez Corcelet deux bouteilles de
+bordeaux-mouton, et de m'inviter &agrave; d&icirc;ner; mais, n'en ayant qu'une, nous
+nous contenterons, avec votre permission, d'&eacute;claircir sur elle un point
+de science encore obscur, quoique soutenu par plusieurs naturalistes:
+c'est que cette grenouille peut rester six mois sans manger.</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots, il laissa retomber mademoiselle Camargo, qui se mit
+incontinent &agrave; faire deux ou trois fois, avec la souplesse joyeuse dont
+ses membres &eacute;taient capables, le p&eacute;riple de son bocal; apr&egrave;s quoi,
+apercevant une mouche qui &eacute;tait tomb&eacute;e dans son domaine elle s'&eacute;lan&ccedil;a &agrave;
+la surface de l'eau et l'engloutit.</p>
+
+<p>&mdash;Je te passe encore celle-l&agrave;, dit Thierry; mais fais bien attention
+qu'en voil&agrave; pour cent quatre-vingt-trois jours.</p>
+
+<p>Car, malheureusement pour mademoiselle Camargo, l'ann&eacute;e 1831 &eacute;tait
+bissextile: la science gagnait douze heures &agrave; cet accident solaire.</p>
+
+<p>Mademoiselle Camargo ne parut nullement s'inqui&eacute;ter de cette menace et
+resta gaillardement la t&ecirc;te hors de l'eau, les quatre pattes
+nonchalamment &eacute;tendues sans mouvement aucun, et avec le m&ecirc;me aplomb que
+si elle e&ucirc;t repos&eacute; sur un terrain solide.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit Thierry faisant glisser un tiroir, pourvoyons &agrave;
+l'ameublement de la prisonni&egrave;re.</p>
+
+<p>Il en tira deux cartouches, une vrille, un canif, deux pinceaux et
+quatre allumettes. Decamps le regardait faire en silence et sans rien
+comprendre &agrave; cette man&oelig;uvre, &agrave; laquelle le docteur pr&ecirc;tait autant de
+soin qu'aux pr&eacute;paratifs d'une op&eacute;ration chirurgicale; puis il vida la
+poudre dans un porte-mouchette, et garda les balles, jeta la plume et le
+blaireau &agrave; Jacques, et garda les entes.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle diable de bricole faites-vous l&agrave;? dit Decamps arrachant &agrave;
+Jacques ses deux meilleurs pinceaux; mais vous ruinez mon &eacute;tablissement!</p>
+
+<p>&mdash;Je fais une &eacute;chelle, dit gravement Thierry.</p>
+
+<p>En effet, il venait de percer, &agrave; l'aide de la vrille, les deux balles de
+plomb, avait assujetti dans les trous les entes des pinceaux, et, dans
+ces entes, destin&eacute;es &agrave; faire les montants, il assujettissait
+transversalement les allumettes qui devaient servir d'&eacute;chelons. Au bout
+de cinq minutes, l'&eacute;chelle fut termin&eacute;e et descendue dans le bocal, au
+fond duquel elle resta fix&eacute;e par le poids des deux balles. Mademoiselle
+Camargo fut &agrave; peine propri&eacute;taire de ce meuble, qu'elle en fit l'essai,
+comme pour s'assurer de sa solidit&eacute;, en montant jusqu'au dernier
+&eacute;chelon.</p>
+
+<p>&mdash;Nous aurons de la pluie, dit Thierry.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! fit Decamps, vous croyez? Et mon fr&egrave;re qui voulait retourner
+aujourd'hui &agrave; la chasse!</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Camargo ne lui donne pas ce conseil, r&eacute;pondit le docteur.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Je viens de vous &eacute;conomiser un barom&egrave;tre, cher ami. Toutes et quantes
+fois mademoiselle Camargo grimpera &agrave; son &eacute;chelle, ce sera signe de
+pluie; lorsqu'elle en descendra, vous serez s&ucirc;r d'avoir du beau temps;
+et, quand elle se tiendra au milieu, ne vous hasardez pas sans parasol
+ou sans manteau: variable! variable!</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, tiens, tiens! dit Decamps.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, continua Thierry, nous allons boucher le bocal avec un
+parchemin, comme s'il contenait encore ses cerises.</p>
+
+<p>&mdash;Voici, dit Decamps en lui pr&eacute;sentant ce qu'il demandait.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons l'assujettir avec une ficelle.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;!</p>
+
+<p>&mdash;Puis je vous demanderai de la cire! bon... une lumi&egrave;re! c'est &ccedil;a...
+et, pour m'assurer de mon exp&eacute;rience&mdash;il alluma la cire, cacheta le
+n&oelig;ud et appuya le chaton de sa bague sur le cachet&mdash;l&agrave;, en voil&agrave; pour
+un semestre. Maintenant, continua-t-il en per&ccedil;ant, &agrave; l'aide du canif,
+quelques trous dans le parchemin, maintenant, une plume et de l'encre?
+Avez-vous jamais demand&eacute; une plume et de l'encre &agrave; un peintre?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ne lui en demandez pas; car il ferait ce que fit Decamps: il
+vous offrirait un crayon.</p>
+
+<p>Thierry prit le crayon et &eacute;crivit sur le parchemin:</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 10em;"><i>2 septembre 1830.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Or, le soir de la r&eacute;union dont nous avons essay&eacute; de donner une id&eacute;e &agrave;
+nos lecteurs, il y avait juste cent quatre-vingt-trois jours,
+c'est-&agrave;-dire six mois et douze heures que mademoiselle Camargo indiquait
+invariablement, et sans s'&ecirc;tre d&eacute;rang&eacute;e une minute, la pluie, le beau
+temps et le variable: r&eacute;gularit&eacute; d'autant plus remarquable, que, pendant
+ce laps de temps, elle n'avait pas ingurgit&eacute; un atome de nourriture.</p>
+
+<p>Aussi, lorsque Thierry, tirant sa montre, eut annonc&eacute; que la derni&egrave;re
+seconde de la soixanti&egrave;me minute de la douzi&egrave;me heure &eacute;tait &eacute;coul&eacute;e, et
+qu'on eut apport&eacute; le bocal, un sentiment g&eacute;n&eacute;ral de piti&eacute; s'empara de
+l'assembl&eacute;e en voyant &agrave; quel &eacute;tat mis&eacute;rable &eacute;tait r&eacute;duite la pauvre b&ecirc;te
+qui venait, aux d&eacute;pens de son estomac, de jeter sur un point obscur de
+la science une si grande et si importante lumi&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez, dit Thierry triomphant, Schneider et Roesel avaient raison!</p>
+
+<p>&mdash;Raison, raison, dit Jadin en prenant le bocal et en le portant &agrave; la
+hauteur de son &oelig;il; il ne m'est pas bien prouv&eacute; que mademoiselle
+Camargo ne soit point d&eacute;funte.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut pas &eacute;couter Jadin, dit Flers; il a toujours &eacute;t&eacute; tr&egrave;s mal
+pour mademoiselle Camargo.</p>
+
+<p>Thierry prit une lampe et la maintint derri&egrave;re le bocal.</p>
+
+<p>&mdash;Regardez, dit-il, et vous verrez battre le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>En effet, mademoiselle Camargo &eacute;tait devenue si maigre, qu'elle &eacute;tait
+transparente comme un cristal, et que l'on distinguait tout l'appareil
+circulatoire; on pouvait m&ecirc;me remarquer que le c&oelig;ur n'avait qu'un
+ventricule et qu'une oreillette; mais ces organes faisaient leur office
+si faiblement, et Jadin s'&eacute;tait tromp&eacute; de si peu, que ce n'&eacute;tait
+vraiment pas la peine de le d&eacute;mentir, car on n'aurait pas donn&eacute; &agrave; la
+pauvre b&ecirc;te dix minutes &agrave; vivre. Ses jambes &eacute;taient devenues gr&ecirc;les
+comme des fils, et le train de derri&egrave;re ne tenait &agrave; la partie ant&eacute;rieure
+du corps que par les os qui forment le ressort &agrave; l'aide duquel les
+grenouilles sautent au lieu de marcher. Il lui &eacute;tait pouss&eacute; en outre,
+sur le dos, une esp&egrave;ce de mousse qui, &agrave; l'aide du microscope, devenait
+une v&eacute;ritable v&eacute;g&eacute;tation marine, avec ses roseaux et ses fleurs.
+Thierry, en sa qualit&eacute; de botaniste, pr&eacute;tendit m&ecirc;me que cette
+imperceptible pousse appartenait &agrave; la famille des lentisques et des
+cressons. Personne n'entama de discussion l&agrave;-dessus.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit Thierry, lorsque chacun &agrave; son tour eut bien examin&eacute;
+mademoiselle Camargo, il faut la laisser souper tranquillement.</p>
+
+<p>&mdash;Et que va-t-elle manger? dit Flers.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai son repas dans cette bo&icirc;te.</p>
+
+<p>Et Thierry, soulevant le parchemin, introduisit dans l'espace r&eacute;serv&eacute; &agrave;
+l'air, une si grande quantit&eacute; de mouches auxquelles il manquait une
+aile, qu'il &eacute;tait &eacute;vident qu'il avait consacr&eacute; sa matin&eacute;e &agrave; les prendre
+et son apr&egrave;s-midi &agrave; les mutiler. Nous cr&ucirc;mes que Mademoiselle Camargo en
+avait pour six autres mois: l'un de nous alla m&ecirc;me jusqu'&agrave; &eacute;mettre cette
+opinion.</p>
+
+<p>&mdash;Erreur, r&eacute;pondit Thierry; dans un quart d'heure, il n'y en aura plus
+une seule.</p>
+
+<p>Le moins incr&eacute;dule de nous laissa &eacute;chapper un geste de doute. Thierry,
+fort d'un premier succ&egrave;s, reporta mademoiselle Camargo &agrave; sa place
+habituelle, sans m&ecirc;me daigner nous r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>Il n'avait point encore repris sa place, lorsque la porte s'ouvrit, et
+que le ma&icirc;tre du caf&eacute; voisin entra, portant un plateau sur lequel
+&eacute;taient un th&eacute;i&egrave;re, un sucrier et des tasses. Il &eacute;tait imm&eacute;diatement
+suivi de deux gar&ccedil;ons qui portaient, dans une manne d'osier, un pain de
+munition, une brioche, une salade et une multitude de petits g&acirc;teaux de
+toutes les formes, de toutes les esp&egrave;ces.</p>
+
+<p>Ce pain de munition &eacute;tait pour Tom, la brioche pour Jacques, la salade
+pour Gazelle, et les petits g&acirc;teaux pour nous. On commen&ccedil;a par servir
+les b&ecirc;tes, puis on dit aux gens qu'ils &eacute;taient libres de se servir
+eux-m&ecirc;mes comme ils l'entendaient: ce qui me para&icirc;t, sauf meilleur avis,
+&ecirc;tre la meilleure mani&egrave;re de faire les honneurs de chez soi.</p>
+
+<p>Il y eut un instant de d&eacute;sordre apparent pendant lequel chacun
+s'accommoda &agrave; sa fantaisie et selon sa convenance. Tom emporta en
+grognant son pain dans sa niche; Jacques se r&eacute;fugia, avec sa brioche,
+derri&egrave;re les bustes de Malagutti et de Rata; Gazelle tira lentement la
+salade sous la table; quant &agrave; nous, nous primes, ainsi que cela se
+pratique assez g&eacute;n&eacute;ralement, une tasse de la main gauche et un g&acirc;teau de
+la main droite, et vice versa.</p>
+
+<p>Au bout de dix minutes, il n'y avait plus ni th&eacute; ni g&acirc;teaux.</p>
+
+<p>On sonna, en cons&eacute;quence, le ma&icirc;tre du caf&eacute;, qui reparut avec ses
+acolytes.</p>
+
+<p>&mdash;D'autres! dit Decamps.</p>
+
+<p>Le ma&icirc;tre de caf&eacute; sortit &agrave; reculons et en s'inclinant pour ob&eacute;ir &agrave; cette
+injonction.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, messieurs, dit Flers en regardant Thierry d'un air
+goguenard et Decamps d'un air respectueux, en attendant que mademoiselle
+Camargo ait soup&eacute; et que l'on nous apporte d'autres g&acirc;teaux, je crois
+qu'il serait bon de remplir l'interm&egrave;de par la lecture du manuscrit de
+Jadin. Il traite des premi&egrave;res ann&eacute;es de Jacques I<sup>er</sup>, que nous avons
+tous l'honneur de conna&icirc;tre assez particuli&egrave;rement, et auquel nous
+portons un int&eacute;r&ecirc;t trop cordial pour que les moindres d&eacute;tails recueillis
+sur lui n'acqui&egrave;rent pas une grande importance &agrave; nos yeux. <i>Dixit</i>.</p>
+
+<p>Chacun s'inclina en signe de consentement; une ou deux personnes
+battirent m&ecirc;me des mains.</p>
+
+<p>&mdash;Jacques, mon ami, dit Fau, lequel, en sa qualit&eacute; de pr&eacute;cepteur, &eacute;tait
+celui de nous tous qui &eacute;tait le plus intime avec le h&eacute;ros de cette
+histoire, vous voyez qu'on parle de vous: venez ici.</p>
+
+<p>Et, imm&eacute;diatement apr&egrave;s ces deux mots, il fit entendre un sifflement
+particulier si connu de Jacques, que l'intelligent animal ne fit qu'un
+bond de sa planche sur l'&eacute;paule de celui qui lui adressait la parole.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, Jacques; c'est tr&egrave;s beau d'&ecirc;tre ob&eacute;issant, surtout lorsqu'on a
+ses bajoues pleines de brioches. Saluez ces messieurs.</p>
+
+<p>Jacques porta la main &agrave; son front &agrave; la mani&egrave;re des militaires.</p>
+
+<p>&mdash;Et, si votre ami Jadin, qui va lire votre histoire, tenait sur votre
+compte quelques propos calomnieux, dites-lui que c'est un menteur.</p>
+
+<p>Jacques hocha la t&ecirc;te de haut en bas, en signe d'intelligence parfaite.</p>
+
+<p>C'est que Jacques et Fau &eacute;taient v&eacute;ritablement li&eacute;s d'une amiti&eacute;
+harmonique. C'&eacute;tait, de la part de l'animal surtout, une affection comme
+on n'en trouve plus chez les hommes; et &agrave; quoi cela tenait-il? Il faut
+l'avouer, &agrave; la honte de l'esp&egrave;ce simiane, ce n'&eacute;tait pas en ornant son
+esprit comme F&eacute;nelon avait fait pour le grand dauphin, c'&eacute;tait en
+flattant ses vices, comme l'avait fait Catherine &agrave; l'&eacute;gard de Henri III,
+que le pr&eacute;cepteur avait acquis sur l'&eacute;l&egrave;ve cette d&eacute;plorable influence.
+Ainsi Jacques, en arrivant &agrave; Paris, n'&eacute;tait qu'un amateur de bon vin:
+Fau en avait fait un ivrogne; ce n'&eacute;tait qu'un sybarite &agrave; la mani&egrave;re
+d'Alcibiade: Fau en avait fait un cynique de l'&eacute;cole de Diog&egrave;ne; il
+n'&eacute;tait que recherch&eacute;, comme Lucullus: Fau l'avait rendu gourmand comme
+Grimod de la Reyni&egrave;re. Il est vrai qu'il avait gagn&eacute; &agrave; cette corruption
+morale une foule d'agr&eacute;ments physiques qui en faisaient un animal tr&egrave;s
+distingu&eacute;. Il connaissait sa main droite de sa main gauche, faisait le
+mort pendant dix minutes, dansait sur la corde comme madame Saqui,
+allait &agrave; la chasse un fusil sous le bras et une carnassi&egrave;re sur le dos,
+montrait son port d'armes au garde champ&ecirc;tre et son derri&egrave;re aux
+gendarmes. Bref, c'&eacute;tait un charmant mauvais sujet, qui n'avait eu que
+le tort de na&icirc;tre sous la Restauration au lieu de na&icirc;tre sous la
+R&eacute;gence.</p>
+
+<p>Aussi, Fau frappait-il &agrave; la porte de la rue, Jacques tressaillait;
+montait-il l'escalier, Jacques le sentait venir. Alors il jetait de
+petits cris de joie, sautait sur ses pattes de derri&egrave;re comme un
+kangourou; et, quand Fau ouvrait la porte, il s'&eacute;lan&ccedil;ait dans ses bras,
+comme on le fait encore au Th&eacute;&acirc;tre-Fran&ccedil;ais dans le drame des Deux
+Fr&egrave;res. Bref, tout ce qui &eacute;tait &agrave; Jacques &eacute;tait &agrave; Fau, et il se serait
+&ocirc;t&eacute; la brioche de la bouche pour la lui offrir.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit Jadin, si vous voulez vous asseoir et allumer les pipes
+et les cigares, je suis pr&ecirc;t.</p>
+
+<p>Chacun ob&eacute;it. Jadin toussa, ouvrit le manuscrit, et lut ce qui suit:</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_V" id="Chapitre_V"></a><a href="#table">Chapitre V</a></h2>
+
+<h3><i>Comment Jacques I<sup>er</sup> fut arrach&eacute; des bras de sa m&egrave;re expirante et port&eacute;
+&agrave; bord du brick de commerce la Roxelane (capitaine Pamphile).</i></h3>
+
+
+<p>&laquo;Le 24 juillet 1827, le brick la Roxelane faisait voile de Marseille, et
+allait charger du caf&eacute; &agrave; Moka, des &eacute;piceries &agrave; Bombay, et du th&eacute; &agrave;
+Canton; il rel&acirc;cha, pour renouveler ses vivres, dans la baie de
+Saint-Paul-de-Loanda, situ&eacute;e, comme chacun sait, au centre de la Guin&eacute;e
+inf&eacute;rieure.</p>
+
+<p>&laquo;Pendant que les &eacute;changes se faisaient, le capitaine Pamphile, qui en
+&eacute;tait &agrave; son dixi&egrave;me voyage dans les Indes, prit son fusil, et, par une
+chaleur de soixante et dix degr&eacute;s, s'amusa &agrave; remonter les rives de la
+rivi&egrave;re Bango. Le capitaine Pamphile &eacute;tait, depuis Nemrod, le plus grand
+chasseur devant Dieu qui e&ucirc;t paru sur la terre.</p>
+
+<p>&laquo;Il n'avait pas fait vingt pas dans les grandes herbes qui bordent le
+fleuve, qu'il sentit que le pied lui tournait sur un objet rond et
+glissant comme un troc d'un jeune arbre. Au m&ecirc;me instant, il entendit un
+sifflement aigu, et, &agrave; dix pas devant lui, il vit se dresser la t&ecirc;te
+d'un &eacute;norme boa, sur la queue duquel il avait march&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Un autre que le capitaine Pamphile e&ucirc;t certes ressenti quelque crainte,
+en se voyant menac&eacute; par cette t&ecirc;te monstrueuse dont les yeux sanglants
+brillaient, en le regardant, comme deux escarboucles; mais le boa ne
+connaissait pas le capitaine Pamphile.</p>
+
+<p>&laquo;Tron de Diou de r&eacute;p&eacute;tile! ess&eacute; qu&eacute; tu crois me fair&eacute; peur? dit le
+capitaine.</p>
+
+<p>&laquo;Et, au moment o&ugrave; le serpent ouvrait la gueule, il lui envoya une balle
+qui lui traversa le palais et sortit par le haut de la t&ecirc;te. Le serpent
+tomba mort.</p>
+
+<p>&laquo;Le capitaine commen&ccedil;a par recharger tranquillement son fusil; puis,
+tirant son couteau de sa poche, il alla vers l'animal, lui ouvrit le
+ventre, s&eacute;para le foie des entrailles, comme avait fait l'ange de Tobie,
+et, apr&egrave;s un instant de recherche active, il y trouva une petite pierre
+bleue de la grosseur d'une noisette.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Bon! dit-il.</p>
+
+<p>&laquo;Et il mit la pierre dans une bourse o&ugrave; il y en avait d&eacute;j&agrave; une douzaine
+d'autres pareilles. Le capitaine Pamphile &eacute;tait lettr&eacute; comme un
+mandarin: il avait lu les <i>Mille et Une Nuits</i> et cherchait le b&eacute;zoard
+enchant&eacute; du prince Caram-al-aman.</p>
+
+<p>&laquo;D&egrave;s qu'il crut l'avoir trouv&eacute;, il se remit en chasse.</p>
+
+<p>&laquo;Au bout d'un quart d'heure, il vit s'agiter les herbes &agrave; quarante pas
+devant lui et entendit un rugissement terrible. &Agrave; ce bruit, tous les
+&ecirc;tres sembl&egrave;rent reconna&icirc;tre le ma&icirc;tre de la cr&eacute;ation. Les oiseaux, qui
+chantaient, se turent; deux gazelles, effarouch&eacute;es, bondirent et
+s'&eacute;lanc&egrave;rent dans la plaine; un &eacute;l&eacute;phant sauvage, qu'on apercevait &agrave; un
+quart de lieue de l&agrave;, sur une colline, leva sa trompe pour se pr&eacute;parer
+au combat.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Prrrou! prrrou! fit le capitaine Pamphile, comme s'il se f&ucirc;t agi de
+faire envoler une compagnie de perdreaux.</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; ce bruit, un tigre, qui &eacute;tait rest&eacute; couch&eacute; jusqu'alors, se leva,
+battant ses flancs de sa queue: c'&eacute;tait un tigre royal de la plus grande
+taille. Il fit un bond et se rapprocha de vingt pieds du chasseur.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Farceur! dit le capitaine Pamphile, tu crois qu&eacute; j&eacute; vais t&eacute; tirer &agrave;
+cett&eacute; distance, pour t&eacute; g&acirc;ter ta peau? Prrrou! prrrou!</p>
+
+<p>&laquo;Le tigre fit un second bond qui le rapprocha de vingt pieds encore;
+mais, au moment o&ugrave; il touchait la terre, le coup partit, et la balle
+l'atteignit dans l'&oelig;il gauche. Le tigre boula comme un li&egrave;vre, et
+expira aussit&ocirc;t.</p>
+
+<p>&laquo;Le capitaine Pamphile rechargea tranquillement son fusil, tira son
+couteau de sa poche, retourna le tigre sur le dos, lui fendit la peau
+sous le ventre, et le d&eacute;pouilla comme une cuisini&egrave;re fait d'un lapin.
+Ensuite il s'affubla de la fourrure de sa victime, comme l'avait fait,
+quatre mille ans auparavant, l'Hercule n&eacute;m&eacute;en, dont, en sa qualit&eacute; de
+Marseillais, il avait la pr&eacute;tention de descendre; puis il se remit en
+chasse.</p>
+
+<p>&laquo;Une demi-heure ne s'&eacute;tait point &eacute;coul&eacute;e, qu'il entendit une grande
+rumeur dans les eaux du fleuve dont il suivait les rives. Il courut
+vivement sur le bord, et reconnut que c'&eacute;tait un hippopotame qui allait
+contre le cours de l'eau, et qui, de temps en temps, montait &agrave; la
+surface pour souffler.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Bagasse! dit le capitaine Pamphile, voil&agrave; qui va t'&eacute;pargner pour six
+francs de verroteries.</p>
+
+<p>&laquo;C'&eacute;tait le prix courant des b&oelig;ufs &agrave; Saint-Paul-de-Loanda, et le
+capitaine Pamphile passait pour &ecirc;tre &eacute;conome.</p>
+
+<p>&laquo;En cons&eacute;quence, guid&eacute; par les bulles d'air qui d&eacute;non&ccedil;aient
+l'hippopotame en venant crever &agrave; la surface de la rivi&egrave;re, il suivit la
+marche de l'animal, et, lorsque celui-ci sortit son &eacute;norme t&ecirc;te, le
+chasseur, choisissant le seul point qui soit vuln&eacute;rable, lui envoya une
+balle dans l'oreille. Le capitaine Pamphile aurait, &agrave; cinq cents pas,
+touch&eacute; Achille au talon.</p>
+
+<p>&laquo;Le monstre tournoya quelques secondes, mugissant effroyablement et
+battant l'eau de ses pieds. Un instant, on e&ucirc;t cru qu'il allait
+s'engloutir dans le tourbillon que lui creusait son agonie; mais bient&ocirc;t
+ses forces s'&eacute;puis&egrave;rent, il roula comme un ballot; puis, peu &agrave; peu, la
+peau blanch&acirc;tre et lisse de son ventre apparut, au lieu de la peau noire
+et pleine de rugosit&eacute;s de son dos, et, dans son dernier effort, il vint
+s'&eacute;chouer, les quatre pattes en l'air, au milieu des herbes qui
+poussaient au bord de la rivi&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Le capitaine Pamphile rechargea tranquillement son fusil, tira son
+couteau de sa poche, coupa un petit arbre de la grosseur d'un manche &agrave;
+balai, l'aiguisa par le bout, le fendit par l'autre, planta le bout
+aiguis&eacute; dans le ventre de l'hippopotame, et introduisit, dans le bout
+fendu, une feuille de son agenda, sur laquelle il &eacute;crivit au crayon:</p>
+
+<p>&laquo;Au cuisinier du brick de commerce la Roxelane, de la part du capitaine
+Pamphile, en chasse sur les rives de la rivi&egrave;re Bango.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Puis il poussa du pied l'animal, qui prit le fil de l'eau et descendit
+tranquillement la rivi&egrave;re, &eacute;tiquet&eacute; comme le portemanteau d'un commis
+voyageur.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Ah! fit le capitaine Pamphile, lorsqu'il vit les provisions en bonne
+route vers son b&acirc;timent, je crois que j'ai bien gagn&eacute; que je d&eacute;jeunasse.</p>
+
+<p>&laquo;Et, comme c'&eacute;tait une v&eacute;rit&eacute; que lui seul avait besoin de reconna&icirc;tre
+pour que toutes ses cons&eacute;quences en fussent d&eacute;duites &agrave; l'instant m&ecirc;me,
+il &eacute;tendit par terre sa peau de tigre, s'assit dessus, tira de sa poche
+gauche une gourde de rhum qu'il posa &agrave; sa droite, de sa poche droite une
+superbe goyave qu'il posa &agrave; sa gauche, et de sa gibeci&egrave;re un morceau de
+biscuit qu'il pla&ccedil;a entre ses jambes, puis il se mit &agrave; charger sa pipe
+pour n'avoir rien de fatigant &agrave; faire apr&egrave;s son repas.</p>
+
+<p>&laquo;Vous avez vu parfois Debureau, faire avec grand soin les pr&eacute;paratifs de
+son d&eacute;jeuner pour que Arlequin le mange? Vous vous rappelez sa t&ecirc;te,
+n'est-ce pas, lorsqu'en se tournant, il voit son verre vide et sa pomme
+chipp&eacute;e?&mdash;Oui.&mdash;Eh bien, regardez le capitaine Pamphile, qui trouve sa
+gourde de rhum renvers&eacute;e, et sa goyave disparue.</p>
+
+<p>&laquo;Le capitaine Pamphile, &agrave; qui le privil&egrave;ge du ministre de l'int&eacute;rieur
+n'a point interdit la parole, fit entendre le plus merveilleux &laquo;Tron de
+Diou!&raquo; qui soit sorti d'une bouche proven&ccedil;ale depuis la fondation de
+Marseille; mais, comme il &eacute;tait moins cr&eacute;dule que Debureau, qu'il avait
+lu les philosophes anciens et modernes, et qu'il avait appris, dans
+Diog&egrave;ne de Laerce et dans M. de Voltaire, qu'il n'est point d'effet sans
+cause, il se mit imm&eacute;diatement &agrave; chercher la cause dont l'effet lui
+&eacute;tait si pr&eacute;judiciable, mais cela sans faire semblant de rien, sans
+bouger de la place o&ugrave; il &eacute;tait, et tout en ayant l'air de grignoter son
+pain sec. Sa t&ecirc;te seule tourna, cinq minutes &agrave; peu pr&egrave;s, comme celle
+d'un magot de la Chine, et cela infructueusement, lorsque tout &agrave; coup un
+objet quelconque lui tomba sur la t&ecirc;te et s'arr&ecirc;ta dans ses cheveux. Le
+capitaine porta la main &agrave; l'endroit percut&eacute; et trouva la pelure de sa
+goyave. Le capitaine Pamphile leva le nez et aper&ccedil;ut, directement
+au-dessus de lui, un singe qui grima&ccedil;ait dans les branches d'un arbre.</p>
+
+<p>&laquo;Le capitaine Pamphile &eacute;tendit la main vers son fusil, sans perdre de
+vue son larron; puis, appuyant la crosse &agrave; son &eacute;paule, il l&acirc;cha le coup.
+La guenon tomba &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;P&eacute;ca&iuml;re! dit le capitaine Pamphile en jetant les yeux sur sa nouvelle
+proie, j'ai tu&eacute; un singe bic&eacute;phale.</p>
+
+<p>&laquo;En effet, l'animal gisant aux pieds du capitaine Pamphile avait deux
+t&ecirc;tes bien s&eacute;par&eacute;es, bien distinctes, et le ph&eacute;nom&egrave;ne &eacute;tait d'autant
+plus remarquable, que l'une des deux t&ecirc;tes &eacute;tait morte et avait les yeux
+ferm&eacute;s, tandis que l'autre &eacute;tait vivante et avait les yeux ouverts.</p>
+
+<p>&laquo;Le capitaine Pamphile, qui voulait &eacute;claircir ce point bizarre
+d'histoire naturelle, prit le monstre par la queue et l'examina avec
+attention; mais, &agrave; sa premi&egrave;re inspection, tout &eacute;tonnement disparut. Le
+singe &eacute;tait une guenon, et la seconde t&ecirc;te celle de son petit, qu'elle
+portait sur son dos au moment o&ugrave; elle avait re&ccedil;u le coup, et qui &eacute;tait
+tomb&eacute; de sa chute sans l&acirc;cher le sein maternel.</p>
+
+<p>&laquo;Le capitaine Pamphile, &agrave; qui le d&eacute;vouement de Cl&eacute;obis et de Biton
+n'aurait pas fait verser une larme, prit le petit singe par la peau du
+cou, l'arracha du cadavre qu'il tenait embrass&eacute;, l'examina un instant
+avec autant d'attention qu'aurait pu le faire M. de Buffon; et, pin&ccedil;ant
+les l&egrave;vres d'un air de satisfaction int&eacute;rieure:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Bagasse! s'&eacute;cria-t-il, c'est un callitriche; cela vaut cinquante
+francs comme un liard, rendu sur le port de Marseille.</p>
+
+<p>&laquo;Et il le mit dans sa gibeci&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Puis, comme le capitaine Pamphile &eacute;tait &agrave; jeun par suite de l'incident
+que nous avons racont&eacute;, il se d&eacute;cida &agrave; reprendre la route de la baie.
+D'ailleurs, quoique sa chasse n'e&ucirc;t dur&eacute; que deux heures environ, il
+avait tu&eacute;, dans cet espace de temps, un serpent boa, un tigre, un
+hippopotame, et rapportait vivant un callitriche. Il y a bien des
+chasseurs parisiens qui se contenteraient d'une pareille chance pour
+toute la journ&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;En arrivant sur le pont du brick, il vit tout l'&eacute;quipage occup&eacute; autour
+de l'hippopotame, qui &eacute;tait heureusement parvenu &agrave; son adresse. Le
+chirurgien du navire lui arrachait les dents, afin d'en faire des
+manches de couteau pour Villenave et de faux r&acirc;teliers pour D&eacute;sirabode;
+le contrema&icirc;tre lui enlevait le cuir et le d&eacute;coupait en lani&egrave;res, afin
+d'en confectionner des fouets &agrave; battre les chiens et des garcettes &agrave;
+&eacute;pousseter les mousses; enfin, le cuisinier lui taillait des bifteks
+dans le filet et des grillades dans l'entre-c&ocirc;tes pour la table du
+capitaine Pamphile: le reste de l'animal devait &ecirc;tre coup&eacute; par quartiers
+et sal&eacute; &agrave; l'intention de l'&eacute;quipage.</p>
+
+<p>&laquo;Le capitaine Pamphile fut si satisfait de cette activit&eacute;, qu'il ordonna
+une distribution extraordinaire de rhum et fit remise de cinq coups de
+garcette &agrave; un mousse qui &eacute;tait condamn&eacute; &agrave; en recevoir soixante et dix.</p>
+
+<p>&laquo;Le soir, on mit &agrave; la voile.</p>
+
+<p>&laquo;Vu ce surcro&icirc;t de provisions, le capitaine Pamphile jugea inutile de
+rel&acirc;cher au cap de Bonne-Esp&eacute;rance, et laissant &agrave; droite les &icirc;les du
+prince &Eacute;douard, et &agrave; sa gauche la terre de Madagascar, il s'&eacute;lan&ccedil;a dans
+la mer des Indes.</p>
+
+<p>&laquo;La Roxelane marchait donc bravement vent arri&egrave;re, filant ses huit
+n&oelig;uds &agrave; l'heure, ce qui, au dire des marins, est un fort joli train
+pour un b&acirc;timent de commerce, lorsqu'un matelot des vigies cria des
+huniers:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Une voile &agrave; l'avant!</p>
+
+<p>&laquo;Le capitaine Pamphile prit sa lunette, la braqua sur le b&acirc;timent
+signal&eacute;, regarda &agrave; l'&oelig;il nu, rebraqua de nouveau sa lunette; puis
+apr&egrave;s, un instant d'examen attentif, il appela le second et lui remit
+silencieusement l'instrument entre les mains. Celui-ci le porta aussit&ocirc;t
+&agrave; son &oelig;il.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Eh bien, Policar, dit le capitaine, lorsqu'il crut que celui auquel
+il adressait la parole avait eu le temps d'examiner &agrave; son aise l'objet
+en question, que dis-tu de cette patache?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Ma foi, capitaine, je dis qu'elle a une dr&ocirc;le de tournure. Quant &agrave;
+son pavillon&mdash;il reporta la lunette &agrave; son &oelig;il&mdash;le diable me br&ucirc;le si je
+sais quelle puissance il repr&eacute;sente: c'est un dragon vert et jaune, sur
+un fond blanc.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Eh bien, saluez jusqu'&agrave; terre, mon ami; car vous avez devant vous un
+b&acirc;timent appartenant au fils du soleil, au p&egrave;re et &agrave; la m&egrave;re du genre
+humain, au roi des rois, au sublime empereur de la Chine et de la
+Cochinchine; et, de plus, je reconnais, &agrave; sa couronne arrondie et &agrave; sa
+marche de tortue, qu'il ne rentre pas &agrave; P&eacute;kin le ventre vide.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Diable! diable! fit Policar en se grattant l'oreille.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Que penses-tu de la rencontre?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Je pense que ce serait dr&ocirc;le...</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;N'est-ce pas?... Eh bien, moi aussi, mon enfant.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Alors, il faut...?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Monter la ferraille sur le pont et d&eacute;ployer jusqu'au dernier pouce de
+toile.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Ah! il nous a aper&ccedil;us &agrave; son tour.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Alors, attendons la nuit, et, jusque-l&agrave;, filons honn&ecirc;tement notre
+c&acirc;ble, afin qu'il ne se doute de rien. Autant que je puis juger de sa
+marche, avant cinq heures, nous serons dans ses eaux; toute la nuit,
+nous naviguerons bord &agrave; bord, et, demain, d&egrave;s le matin, nous lui dirons
+bonjour.</p>
+
+<p>&laquo;Le capitaine Pamphile avait adopt&eacute; un syst&egrave;me. Au lieu de lester son
+b&acirc;timent avec des pav&eacute;s ou des gueuses, il mettait &agrave; fond de cale une
+demi-douzaine de pierriers, quatre ou cinq caronades de douze et une
+pi&egrave;ce de huit allong&eacute;e; puis, &agrave; tout hasard, il y ajoutait quelques
+milliers de gargousses, une cinquantaine de fusils, et une vingtaine de
+sabres d'abordage. Une occasion semblable &agrave; celle dans laquelle on se
+trouvait se pr&eacute;sentait-elle, il faisait monter toutes ces bricoles sur
+le pont, assujettissait les pierriers et les caronades sur leurs pivots,
+tra&icirc;nait la pi&egrave;ce de huit sur l'arri&egrave;re, distribuait les fusils &agrave; ses
+hommes, et commen&ccedil;ait &agrave; &eacute;tablir ce qu'il appelait son syst&egrave;me d'&eacute;change.
+Ce fut dans ces dispositions commerciales que le b&acirc;timent chinois le
+trouva le lendemain.</p>
+
+<p>&laquo;La stup&eacute;faction fut grande &agrave; bord du navire imp&eacute;rial. Le capitaine
+avait reconnu, la veille, un navire marchand, et s'&eacute;tait endormi
+l&agrave;-dessus en fumant sa pipe &agrave; opium; mais voil&agrave; que, dans la nuit, le
+chat &eacute;tait devenu tigre, et qu'il montrait ses griffes de fer et ses
+dents de bronze.</p>
+
+<p>&laquo;On alla pr&eacute;venir le capitaine Kao-Kiou-Koan de la situation dans
+laquelle on se trouvait. Il achevait un r&ecirc;ve d&eacute;licieux: le fils du
+soleil venait de lui donner une de ses s&oelig;urs en mariage, de sorte qu'il
+se trouvait beau-fr&egrave;re de la lune.</p>
+
+<p>&laquo;Aussi eut-il beaucoup de peine &agrave; comprendre ce que lui voulait le
+capitaine Pamphile. Il est vrai que celui-ci lui parlait en proven&ccedil;al et
+que le nouveau mari&eacute; r&eacute;pondait en chinois. Enfin, il se trouva, &agrave; bord
+de la Roxelane, un Proven&ccedil;al qui savait un peu de chinois, et, &agrave; bord du
+b&acirc;timent du sublime empereur, un chinois qui parlait passablement
+proven&ccedil;al, de sorte que les deux capitaines finirent par s'entendre.</p>
+
+<p>&laquo;Le r&eacute;sultat du dialogue fut que la moiti&eacute; de la cargaison du b&acirc;timent
+imp&eacute;rial capitaine Kao-Kiou-Koan passa imm&eacute;diatement &agrave; bord du brick de
+commerce la Roxelane capitaine Pamphile.</p>
+
+<p>&laquo;Et, comme cette cargaison se composait justement de caf&eacute;, de riz et de
+th&eacute;, il en r&eacute;sulta que le capitaine Pamphile n'eut besoin de rel&acirc;cher ni
+&agrave; Moka, ni &agrave; Bombay, ni &agrave; P&eacute;kin; ce qui lui fit une grande &eacute;conomie de
+temps et d'argent.</p>
+
+<p>&laquo;Cela le rendit de si bonne humeur, qu'en passant &agrave; l'&icirc;le Rodrigue, il
+acheta un perroquet.</p>
+
+<p>&laquo;Arriv&eacute; &agrave; la pointe de Madagascar, on s'aper&ccedil;ut qu'on allait manquer
+d'eau; mais, comme la rel&acirc;che du cap Sainte-Marie n'&eacute;tait pas s&ucirc;re, pour
+un b&acirc;timent aussi charg&eacute; que l'&eacute;tait la Roxelane, le capitaine mit son
+&eacute;quipage &agrave; la demi-ration, et r&eacute;solut de ne s'arr&ecirc;ter que dans la baie
+d'Algoa. Comme il proc&eacute;dait au chargement des barriques, il vit
+s'avancer vers lui un chef de Gonaquas, suivi de deux hommes qui
+portaient sur leurs &eacute;paules, &agrave; peu pr&egrave;s comme les envoy&eacute;s des H&eacute;breux la
+grappe de raisin de la terre promise, une magnifique dent d'&eacute;l&eacute;phant:
+c'&eacute;tait un &eacute;chantillon que le chef Outavari, ce qui veut dire, dans la
+langue gonaquas, fils de l'orient, apportait &agrave; la c&ocirc;te, esp&eacute;rant obtenir
+une commande dans la partie.</p>
+
+<p>&laquo;Le capitaine Pamphile examina l'ivoire, le trouva de premi&egrave;re qualit&eacute;,
+et demanda au chef gonaquas ce que lui co&ucirc;teraient deux mille dents
+d'&eacute;l&eacute;phant pareilles &agrave; celle qu'il lui montrait. Outavari r&eacute;pondit que
+cela lui co&ucirc;terait au juste trois mille bouteilles d'eau-de-vie. Le
+capitaine voulut marchander; mais le fils de l'orient tint bon, en
+soutenant qu'il n'avait point surfait; de sorte que le capitaine fut
+oblig&eacute; d'en venir o&ugrave; le n&egrave;gre voulait l'amener; ce qui, au reste, ne lui
+co&ucirc;ta pas extr&ecirc;mement, attendu qu'&agrave; ce prix il y avait &agrave; peu pr&egrave;s dix
+mille pour cent &agrave; gagner. Le capitaine demanda quand pourrait se faire
+la livraison; Outavari exigea deux ans; ce d&eacute;lai cadrait admirablement
+avec les engagements du capitaine Pamphile; aussi les deux dignes
+n&eacute;gociants se serr&egrave;rent la main et se s&eacute;par&egrave;rent enchant&eacute;s l'un de
+l'autre.</p>
+
+<p>&laquo;Cependant, ce march&eacute;, tout avantageux qu'il &eacute;tait, tourmentait la
+conscience mercantile du digne capitaine; il r&eacute;fl&eacute;chissait, &agrave; part lui,
+que, s'il avait eu l'ivoire &agrave; si bon march&eacute; &agrave; la pointe orientale de
+l'Afrique, il devait le trouver &agrave; moiti&eacute; prix &agrave; la pointe occidentale,
+puisque c'&eacute;tait surtout de ce c&ocirc;t&eacute; que les &eacute;l&eacute;phants &eacute;taient en si grand
+nombre, qu'ils avaient donn&eacute; leur nom &agrave; une rivi&egrave;re. Il voulut donc en
+avoir le c&oelig;ur net, et, arriv&eacute; sous le 30<sup>e</sup>degr&eacute; de latitude, il ordonna
+de mettre le cap sur la terre; seulement, s'&eacute;tant tromp&eacute; de quatre ou
+cinq degr&eacute;s, il aborda &agrave; l'embouchure de la rivi&egrave;re d'Orange, au lieu de
+celle des &Eacute;l&eacute;phants.</p>
+
+<p>&laquo;Le capitaine Pamphile ne s'en inqui&eacute;ta point autrement; les distances
+&eacute;taient si rapproch&eacute;es, qu'elles ne devaient produire aucune vari&eacute;t&eacute;
+dans le prix; en cons&eacute;quence, il fit mettre la chaloupe en mer et
+remonta le fleuve jusqu'&agrave; la ville capitale des petits Namaquois, situ&eacute;e
+&agrave; deux journ&eacute;es dans l'int&eacute;rieur des terres. Il trouva le chef Outavaro
+revenant d'une grande chasse o&ugrave; il avait tu&eacute; quinze &eacute;l&eacute;phants. Les
+&eacute;chantillons ne manquaient donc pas, et le capitaine put se convaincre
+qu'ils &eacute;taient encore sup&eacute;rieurs &agrave; ceux d'Outavari.</p>
+
+<p>Il en r&eacute;sulta entre Outavaro et le capitaine un march&eacute; beaucoup plus
+avantageux encore pour ce dernier que celui qu'il avait pass&eacute; avec
+Outavari. Le fils de l'occident donnait au capitaine Pamphile deux mille
+d&eacute;fenses pour quinze cents bouteilles d'eau-de-vie; c'&eacute;tait un tiers
+meilleur march&eacute; que son confr&egrave;re; mais, comme lui, il demandait deux ans
+pour confectionner sa fourniture. Le capitaine Pamphile n'apporta point
+de discussion &agrave; propos de ce d&eacute;lai; au contraire, il y trouvait une
+&eacute;conomie, c'&eacute;tait de ne faire qu'un voyage pour les deux chargements.
+Outavaro et le capitaine se serr&egrave;rent la main en signe de march&eacute; fait,
+et se quitt&egrave;rent les meilleurs amis du monde. Et le brick la Roxelane
+reprit sa route vers l'Europe.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment de l'histoire de Jadin, la pendule sonna minuit, heure
+militaire pour presque tous ceux qui logeaient au-dessus du cinqui&egrave;me
+&eacute;tage. Chacun se levait donc pour se retirer, lorsque Flers rappela au
+docteur Thierry qu'il restait une derni&egrave;re v&eacute;rification &agrave; faire. Le
+docteur prit le bocal, l'exposa &agrave; la vue de tous. Il n'y restait pas une
+seule mouche; en revanche, mademoiselle Camargo avait acquis le volume
+d'un &oelig;uf de dinde, et semblait sortir d'un pot &agrave; cirage. Chacun
+s'&eacute;loigna en f&eacute;licitant Thierry sur son immense &eacute;rudition.</p>
+
+<p>Le lendemain, nous re&ccedil;&ucirc;mes une lettre ainsi con&ccedil;ue:</p>
+
+<p>&laquo;MM. Eug&egrave;ne et Alexandre Decamps ont l'honneur de vous faire part de la
+perte douloureuse qu'ils viennent de faire de mademoiselle Camargo,
+morte d'indigestion, dans la nuit du 2 au 3 mars. Vous &ecirc;tes invit&eacute; au
+repas fun&egrave;bre qui aura lieu dans la maison mortuaire, le 6 du courant, &agrave;
+cinq heures pr&eacute;cises du soir.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VI" id="Chapitre_VI"></a><a href="#table">Chapitre VI</a></h2>
+
+<h3><i>Comment Jacques I<sup>er</sup> commen&ccedil;a par plumer des poules et finit par plumer
+un perroquet.</i></h3>
+
+
+<p>Aussit&ocirc;t apr&egrave;s le d&icirc;ner fun&eacute;raire, qui finit sur les sept ou huit heures
+du soir, Jadin, dont le r&eacute;cit dans la pr&eacute;c&eacute;dente s&eacute;ance avait inspir&eacute; le
+plus vif int&eacute;r&ecirc;t, fut invit&eacute; &agrave; le continuer. Mademoiselle Camargo tout
+int&eacute;ressante qu'elle &eacute;tait, n'avait pu, vu l'existence claustrale
+qu'elle avait men&eacute;e pendant les six mois et un jour qu'elle avait habit&eacute;
+l'atelier de Decamps, laisser de profonds souvenirs ni dans l'esprit ni
+dans le c&oelig;ur des habitu&eacute;s. Thierry &eacute;tait celui de nous avec lequel elle
+avait eu le plus de relations: encore ces relations &eacute;taient-elles
+purement scientifiques; il en r&eacute;sulta que les regrets caus&eacute;s par sa mort
+furent de courte dur&eacute;e et effac&eacute;s bient&ocirc;t par l'immense avantage qu'en
+avait retir&eacute; la science. On comprendra donc facilement ce retour rapide
+&agrave; la curiosit&eacute; que nous inspiraient les aventures de notre ami Jacques,
+racont&eacute;es par un narrateur aussi fid&egrave;le, aussi consciencieux et aussi
+habile que Jadin, dont la r&eacute;putation &eacute;tait d&eacute;j&agrave; faite comme peintre par
+son beau tableau des <i>Vaches</i> et, comme historien par son <i>Histoire du
+prince Henry</i>, ouvrage compos&eacute; en collaboration avec M. Dauzats, et qui
+m&ecirc;me avant sa publication, jouit d&eacute;j&agrave; dans le monde de toute la
+r&eacute;putation qu'il m&eacute;rite. Jadin tira donc sans se faire prier son
+manuscrit de sa poche, et reprit l'histoire o&ugrave; il l'avait laiss&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Le perroquet qu'avait achet&eacute; le capitaine Pamphile &eacute;tait un cacatois de
+la plus belle esp&egrave;ce, au corps blanc comme la neige, au bec noir comme
+l'&eacute;b&egrave;ne, et &agrave; la cr&ecirc;te jaune comme du safran, cr&ecirc;te qui se relevait ou
+s'abaissait selon qu'il &eacute;tait de bonne ou de mauvaise humeur, et lui
+donnait tant&ocirc;t l'air paterne d'un &eacute;picier coiff&eacute; de sa casquette, tant&ocirc;t
+l'aspect formidable d'un garde national orn&eacute; de son bonnet &agrave; poils.
+Outre ces avantages physiques, Catacoua avait une foule de talents
+d'agr&eacute;ment; il parlait &eacute;galement bien l'anglais, l'espagnol et le
+fran&ccedil;ais, chantait le <i>God save the king</i> comme lord Wellington, le
+<i>Pensativo estaba el cid</i> comme don Carlos, et la <i>Marseillaise</i> comme
+le g&eacute;n&eacute;ral La Fayette. On comprend qu'avec de pareilles dispositions
+philologiques, il ne tarda point, tomb&eacute; qu'il &eacute;tait entre les mains de
+l'&eacute;quipage de la Roxelane, &agrave; &eacute;tendre rapidement le cercle de ses
+connaissances; si bien qu'&agrave; peine se trouva-t-on, au bout de huit jours,
+en vue de l'&icirc;le Sainte-H&eacute;l&egrave;ne, qu'il commen&ccedil;ait &agrave; jurer tr&egrave;s proprement
+en proven&ccedil;al, &agrave; la grande jubilation du capitaine Pamphile, qui, comme
+les anciens troubadours, ne parlait que la langue d'oc.</p>
+
+<p>&laquo;Aussi, quand le capitaine Pamphile avait pass&eacute; en se r&eacute;veillant
+l'inspection de son b&acirc;timent, regard&eacute; si chaque homme &eacute;tait &agrave; son poste
+et chaque chose &agrave; sa place; lorsqu'il avait fait distribuer la ration
+d'eau-de-vie aux matelots et les coups de garcette aux mousses;
+lorsqu'il avait examin&eacute; le ciel, &eacute;tudi&eacute; la mer et siffl&eacute; le vent;
+lorsqu'il arrivait enfin avec cette s&eacute;r&eacute;nit&eacute; de l'&acirc;me que donne la
+certitude d'avoir rempli ses devoirs, il allait &agrave; Catacoua, suivi de
+Jacques, qui grossissait &agrave; vue d'&oelig;il, et qui partageait avec son rival
+emplum&eacute; toute l'affection du capitaine Pamphile, et lui donnait sa le&ccedil;on
+de proven&ccedil;al; puis, s'il &eacute;tait content de son &eacute;l&egrave;ve, il introduisait un
+morceau de sucre entre les barreaux de la cage, r&eacute;compense &agrave; laquelle
+Catacoua paraissait tr&egrave;s sensible, et dont Jacques se montrait fort
+jaloux; aussi, d&egrave;s qu'un incident impr&eacute;vu attirait le capitaine Pamphile
+d'un autre c&ocirc;t&eacute;, Jacques s'approchait de la cage, et faisait si bien,
+que le morceau de sucre changeait habituellement de destination, au
+grand d&eacute;sespoir de Catacoua, qui, la patte en l'air et la cr&ecirc;te dress&eacute;e,
+faisait alors retentir l'air de ses chants les plus formidables ou de
+ses jurons les plus terribles; quant &agrave; Jacques, il restait d'un air
+innocent aupr&egrave;s de la prison o&ugrave; le vol&eacute; faisait rage, fourrant,
+lorsqu'il n'avait pas le temps de le croquer, dans les poches de ses
+joues le corps du d&eacute;lit, qui y fondait tout doucement, tandis qu'il se
+grattait le c&ocirc;t&eacute;, clignait b&eacute;atement les yeux, forc&eacute; qu'il &eacute;tait, pour
+toute punition, de boire son sucre au lieu de le manger.</p>
+
+<p>&laquo;On comprend que cette atteinte &agrave; la propri&eacute;t&eacute; mobili&egrave;re &eacute;tait des plus
+d&eacute;sagr&eacute;ables &agrave; Catacoua, et, sit&ocirc;t que le capitaine Pamphile
+s'approchait de lui, il d&eacute;filait tout son r&eacute;pertoire. Malheureusement,
+aucun de ses instituteurs ne lui avait appris &agrave; crier au voleur, de
+sorte que son ma&icirc;tre prenait cette sortie, qui n'&eacute;tait autre chose
+qu'une d&eacute;nonciation en forme, pour le plaisir que lui causait sa
+pr&eacute;sence, et, convaincu qu'il avait mang&eacute; son dessert, se contentait de
+lui gratter d&eacute;licatement la t&ecirc;te; ce que Catacoua appr&eacute;ciait jusqu'&agrave; un
+certain point, mais infiniment moins cependant que le morceau de sucre
+en question. Catacoua comprit donc qu'il fallait qu'il s'en rem&icirc;t &agrave; lui
+seul du soin de sa vengeance, et, un jour qu'apr&egrave;s lui avoir vol&eacute; le
+morceau, Jacques repassait la main &agrave; travers la cage pour en ramasser
+les miettes, Catacoua se laissa pendre par une patte, et, tout en ayant
+l'air de s'occuper de gymnastique, attrapa le pouce de Jacques et le
+mordit outrageusement. Jacques jeta un cri per&ccedil;ant, s'accrocha aux
+cordages, monta tant qu'il trouva du chanvre et du bois; puis,
+s'arr&ecirc;tant sur le point le plus &eacute;lev&eacute; du navire, il resta l&agrave; piteusement
+cramponn&eacute; de ses trois pattes au m&acirc;t, et secouant la quatri&egrave;me comme
+s'il e&ucirc;t tenu un goupillon.</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; l'heure du d&icirc;ner, le capitaine Pamphile siffla Jacques: mais Jacques
+ne r&eacute;pondit pas; ce silence &eacute;tait si contraire &agrave; ses habitudes
+hygi&eacute;niques, que le capitaine Pamphile commen&ccedil;a &agrave; s'en inqui&eacute;ter; il
+siffla derechef, et, cette fois, il entendit une esp&egrave;ce de grondement
+qui semblait lui r&eacute;pondre des nuages; il leva les yeux et aper&ccedil;ut
+Jacques, qui donnait la b&eacute;n&eacute;diction <i>urbi et orbi</i>: alors il s'&eacute;tablit
+entre Jacques et le capitaine Pamphile un &eacute;change de signaux, dont le
+r&eacute;sultat fut que Jacques refusait obstin&eacute;ment de descendre. Le capitaine
+Pamphile, qui avait form&eacute; son &eacute;quipage &agrave; une ob&eacute;issance passive, et qui
+ne voulait pas que ses mesures de discipline fussent fauss&eacute;es par un
+singe, prit son porte-voix et appela Double Bouche. L'individu
+interpell&eacute; apparut incontinent, montant &agrave; reculons l'&eacute;chelle de la
+cuisine, et s'approcha du capitaine &agrave; peu pr&egrave;s comme le chien qu'on
+dresse, s'approche du garde qui le ch&acirc;tie; le capitaine Pamphile, qui ne
+se prodiguait pas avec ses inf&eacute;rieurs, montra au mousse le r&eacute;calcitrant
+qui grima&ccedil;ait sur la pointe de son m&acirc;tereau; Double-Bouche comprit &agrave;
+l'instant m&ecirc;me ce qu'on demandait de lui, s'accrocha &agrave; l'&eacute;chelle qui
+conduisait aux haubans, et se mit &agrave; grimper avec une agilit&eacute; qui
+indiquait que le capitaine Pamphile, en honorant Double-Bouche de cette
+mission hasardeuse, avait fait un choix des plus judicieux.</p>
+
+<p>&laquo;Un autre point, mais qui reposait tout entier, je ne dirai pas sur
+l'&eacute;tude du c&oelig;ur, mais sur la connaissance de l'estomac, avait encore
+influenc&eacute; la d&eacute;termination du capitaine Pamphile; Double-Bouche &eacute;tait
+sp&eacute;cialement employ&eacute; &agrave; la cuisine, fonctions honorables appr&eacute;ci&eacute;es de
+tout l'&eacute;quipage, et notamment de Jacques, qui affectionnait surtout
+cette partie du b&acirc;timent; il s'&eacute;tait donc li&eacute; d'une amiti&eacute; sympathique
+avec le nouveau personnage que nous venons d'introduire en sc&egrave;ne, lequel
+devait le nom expressif qui avait remplac&eacute; son appellation patronymique,
+&agrave; la facilit&eacute; que lui donnait son poste de d&icirc;ner avant les autres; ce
+qui ne l'emp&ecirc;chait pas de d&icirc;ner encore apr&egrave;s les autres. Jacques avait
+donc compris Double-Bouche, de m&ecirc;me que Double-Bouche avait compris
+Jacques, et il r&eacute;sulta, de cette appr&eacute;ciation mutuelle, qu'au lieu de
+chercher &agrave; fuir, ce qu'il n'e&ucirc;t pas manqu&eacute; de faire si tout autre que
+Double-Bouche lui eut &eacute;t&eacute; envoy&eacute;, Jacques fit la moiti&eacute; du chemin, et
+que les deux amis se rencontr&egrave;rent sur la barre du grand perroquet, et
+redescendirent imm&eacute;diatement, l'un portant l'autre, sur le pont, o&ugrave; le
+capitaine Pamphile les attendait.</p>
+
+<p>&laquo;Le capitaine Pamphile ne connaissait qu'un rem&egrave;de aux blessures, de
+quelque nature qu'elles fussent: c'&eacute;tait une compresse d'eau-de-vie, de
+tafia ou de rhum; il trempa donc un linge dans le liquide pr&eacute;cit&eacute; et en
+enveloppa le doigt du bless&eacute;; au contact de l'alcool et de la chair
+vive, Jacques commen&ccedil;a par faire une grimace atroce; mais, comme il vit,
+pendant que le capitaine Pamphile avait le dos tourn&eacute;, Double-Bouche
+avaler vivement ce qui &eacute;tait rest&eacute; du liquide dans le verre o&ugrave; l'on
+avait tremp&eacute; le linge, il comprit que la liqueur, douloureuse comme
+m&eacute;dicament, pouvait &ecirc;tre bienfaisante comme boisson; en cons&eacute;quence, il
+approcha la langue de l'appareil, l&eacute;cha d&eacute;licatement la compresse, et,
+peu &agrave; peu, prenant go&ucirc;t &agrave; la chose, finit tout bonnement par sucer son
+pouce; il en r&eacute;sultat que, comme le capitaine Pamphile avait recommand&eacute;
+que l'on imbib&acirc;t le bandage de dix minutes en dix minutes, et que l'on
+ex&eacute;cutait ponctuellement ses ordres, au bout de deux heures, Jacques
+commen&ccedil;a &agrave; cligner des yeux et &agrave; dodeliner la t&ecirc;te, et que, comme le
+traitement allait toujours son train, et que Jacques appr&eacute;ciait de plus
+en plus le traitement, il finit par tomber ivre-mort entre les bras de
+son ami Double-Bouche, qui descendit le bless&eacute; dans la cabine et le
+coucha dans son propre lit.</p>
+
+<p>&laquo;Jacques dormit douze heures de suite: et, lorsqu'il se r&eacute;veilla, la
+premi&egrave;re chose qui frappa ses yeux fut son ami Double-Bouche occup&eacute; &agrave;
+plumer une poule. Ce spectacle n'&eacute;tait pas nouveau pour Jacques;
+cependant, il parut, cette fois, y donner une attention singuli&egrave;re; il
+se leva doucement, s'approcha les yeux fixes, examina le m&eacute;canisme &agrave;
+l'aide duquel le travailleur proc&eacute;dait, et demeura immobile et pr&eacute;occup&eacute;
+pendant tout le temps que dura l'op&eacute;ration; la poule plum&eacute;e, Jacques,
+qui se sentait la t&ecirc;te encore un peu lourde, monta sur le pont afin de
+prendre l'air.</p>
+
+<p>&laquo;Le vent continuait d'&ecirc;tre favorable le lendemain, de sorte que le
+capitaine Pamphile, voyant que tout marchait au gr&eacute; de ses v&oelig;ux, et
+jugeant inutile de transporter &agrave; Marseille les poules qui restaient &agrave;
+bord et qu'il n'avait point d'ailleurs achet&eacute;es dans un but de
+sp&eacute;culation, donna ordre, sous pr&eacute;texte que sa sant&eacute; commen&ccedil;ait &agrave; se
+d&eacute;ranger, qu'on lui serv&icirc;t tous les jours, outre sa tranche
+d'hippopotame et sa bouillabaisse, une volaille fra&icirc;che, bouillie ou
+r&ocirc;tie. Cinq minutes apr&egrave;s ces ordres donn&eacute;s, les cris d'un canard que
+l'on &eacute;gorgeait se firent entendre.</p>
+
+<p>&Agrave; ce bruit, Jacques descendit de la grande vergue si rapidement, que
+quelqu'un qui n'aurait point connu son caract&egrave;re &eacute;go&iuml;ste, aurait cru
+qu'il courait au secours de la victime, et se pr&eacute;cipita dans la cabine.
+Il y trouva Double-Bouche, qui remplissait consciencieusement son office
+de marmiton, en plumant la volaille jusqu'&agrave; ce qu'il ne lui rest&acirc;t plus
+le moindre duvet sur le corps; cette fois comme l'autre, Jacques parut
+prendre le plus grand int&eacute;r&ecirc;t &agrave; la chose; puis il remonta sur le pont,
+lorsqu'elle fut finie, s'approcha pour la premi&egrave;re fois depuis son
+accident de la cage de Catacoua, tourna plusieurs fois autour de lui,
+tout en ayant soin de se tenir hors de la port&eacute;e de son bec; puis enfin,
+saisissant le moment favorable, il attrapa une plume de sa queue, et la
+tira tant et si bien, malgr&eacute; les battements d'ailes et les jurements de
+Catacoua, qu'elle finit par lui rester dans les mains. Cette exp&eacute;rience,
+si peu importante qu'elle parut au premier abord, sembla cependant faire
+grand plaisir &agrave; Jacques; car il se mit &agrave; danser sur ses quatre pieds,
+s'&eacute;levant et retombant &agrave; la m&ecirc;me place, ce qui &eacute;tait de sa part la
+manifestation du plus supr&ecirc;me contentement.</p>
+
+<p>&laquo;Cependant on avait perdu de vue la terre, et l'on voguait &agrave; pleines
+voiles dans l'oc&eacute;an Atlantique; partout le ciel et l'eau, et, derri&egrave;re
+l'horizon, le sentiment de l'immensit&eacute;. De temps en temps, des oiseaux
+de mer au long vol, mais ceux-l&agrave; seulement, passaient &agrave; perte de vue se
+rendant d'un continent &agrave; l'autre; aussi le capitaine Pamphile, se fiant
+&agrave; l'instinct animal qui devait apprendre &agrave; Catacoua que ses ailes
+&eacute;taient trop faibles pour se hasarder dans un long voyage, ouvrit-il la
+prison de son pensionnaire et lui donna-t-il libert&eacute; enti&egrave;re de voltiger
+dans les cordages. Catacoua en profita aussit&ocirc;t pour monter jusqu'au m&acirc;t
+de perroquet, et, arriv&eacute; l&agrave;, joyeux jusqu'au ravissement, il se mit, &agrave;
+la grande satisfaction de l'&eacute;quipage, &agrave; d&eacute;filer tout son r&eacute;pertoire,
+faisant autant de bruit &agrave; lui tout seul que les vingt-cinq matelots qui
+le regardaient.</p>
+
+<p>&laquo;Pendant que cette parade se passait sur le pont, une sc&egrave;ne d'un autre
+genre s'accomplissait dans la cabine. Jacques selon son habitude,
+s'&eacute;tait approch&eacute; de Double-Bouche au moment de la plumaison; mais, cette
+fois, le mousse, qui avait remarqu&eacute; l'attention de son camarade &agrave; le
+regarder faire, avait cru reconna&icirc;tre en lui une vocation inconnue
+jusqu'alors pour l'office qu'il exer&ccedil;ait. Il en r&eacute;sulta qu'une pens&eacute;e
+des plus heureuses vint &agrave; l'esprit de Double-Bouche: c'&eacute;tait d'employer
+d&eacute;sormais Jacques &agrave; plumer ses poules et ses canards, tandis que,
+changeant de r&ocirc;le, lui se croiserait les bras et le regarderait faire.
+Double-Bouche &eacute;tait un de ces esprits d&eacute;cid&eacute;s qui mettent le moins
+d'intervalle possible entre l'id&eacute;e et l'ex&eacute;cution; aussi s'avan&ccedil;a-t-il
+doucement vers la porte qu'il ferma, se munit-il &agrave; tout hasard d'un
+fouet qu'il passa dans la ceinture de sa culotte, en ayant soin d'en
+laisser le manche parfaitement visible, et, revenant imm&eacute;diatement &agrave;
+Jacques, lui mit-il entre les mains le canard qui devait se d&eacute;plumer
+dans les siennes, lui montrant du bout de l'index le manche du fouet
+qu'il comptait, en cas de discussion, prendre pour tiers arbitre.</p>
+
+<p>&laquo;Mais Jacques ne lui donna m&ecirc;me pas la peine de recourir &agrave; cette
+extr&eacute;mit&eacute;; soit que Double-Bouche eut devin&eacute; juste, soit que le nouveau
+talent qu'il mettait Jacques &agrave; m&ecirc;me d'acqu&eacute;rir par&ucirc;t &agrave; ce dernier le
+compl&eacute;ment oblig&eacute; de toute &eacute;ducation, il prit le canard entre ses deux
+genoux, comme il avait vu faire &agrave; son instituteur, et il se mit &agrave; la
+besogne avec une ardeur qui dispensa Double-Bouche de toute voie de fait
+envers lui; vers la fin m&ecirc;me, et lorsqu'il vit que les plumes
+disparaissaient, faisant place au duvet et le duvet &agrave; la chair, le
+sentiment qui l'animait s'&eacute;leva jusqu'&agrave; l'enthousiasme; si bien que,
+lorsque la besogne fut enti&egrave;rement termin&eacute;e, Jacques se mit &agrave; danser,
+comme il avait fait la veille &agrave; c&ocirc;t&eacute; de la cage de Catacoua.</p>
+
+<p>De son c&ocirc;t&eacute;, Double-Bouche &eacute;tait dans la joie; il ne se faisait qu'un
+reproche, c'&eacute;tait de ne pas avoir profit&eacute; plus t&ocirc;t des dispositions de
+son acolyte; mais il se promit bien de ne pas les laisser refroidir;
+aussi, le lendemain, &agrave; la m&ecirc;me heure, dans les m&ecirc;mes circonstances, et
+les m&ecirc;mes pr&eacute;cautions prises, il recommen&ccedil;a la seconde repr&eacute;sentation de
+la pi&egrave;ce de la veille; elle eut le m&ecirc;me succ&egrave;s que la premi&egrave;re; de sorte
+que, le troisi&egrave;me jour, Double-Bouche, reconnaissant Jacques comme son
+&eacute;gal, lui noua son tablier de cuisine &agrave; la ceinture et lui confia
+enti&egrave;rement la partie des dindons, des poules et des canards; Jacques se
+montra digne de sa confiance, et, au bout d'une semaine, il avait laiss&eacute;
+son professeur bien loin derri&egrave;re lui en promptitude et en habilet&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Cependant le brick marchait comme un navire enchant&eacute;: il avait d&eacute;pass&eacute;
+la terre natale de Jacques, laiss&eacute; &agrave; sa gauche et hors de vue les &icirc;les
+de Sainte-H&eacute;l&egrave;ne et de l'Ascension, et s'avan&ccedil;ait &agrave; pleines voiles vers
+l'&eacute;quateur; c'&eacute;tait pendant une de ces journ&eacute;es des tropiques o&ugrave; le ciel
+p&egrave;se sur la terre: le pilote seul &eacute;tait &agrave; la barre, la vigie dans les
+haubans, et Catacoua sur son m&acirc;tereau: quant au reste de l'&eacute;quipage, il
+cherchait le frais partout o&ugrave; il croyait pouvoir le trouver, tandis que
+le capitaine Pamphile lui-m&ecirc;me, &eacute;tendu dans son hamac et fumant son
+gourgouri, se faisait &eacute;venter par Double-Bouche avec une queue de paon.
+Cette fois, par extraordinaire, Jacques, au lieu de plumer sa poule,
+l'avait repos&eacute;e intacte sur une chaise, s'&eacute;tait d&eacute;pouill&eacute; de son tablier
+de cuisine et paraissait comme tout le monde, ou accabl&eacute; par la chaleur
+ou perdu dans ses r&eacute;flexions. Cependant cette atonie fut de courte
+dur&eacute;e: il jeta autour de lui un regard rapide et intelligent; puis,
+comme effray&eacute; de sa hardiesse, il ramassa une plume, la porta &agrave; sa
+gueule, la laissa retomber avec indiff&eacute;rence, se gratta le c&ocirc;t&eacute; en
+clignant de l'&oelig;il, et, d'un bond o&ugrave; l'observateur le plus m&eacute;ticuleux
+n'aurait pu voir que l'effet d'un caprice, il sauta sur le premier b&acirc;ton
+de l'&eacute;chelle: l&agrave;, il s'arr&ecirc;ta encore un instant, regardant le soleil par
+les &eacute;coutilles, puis il se mit &agrave; monter nonchalamment sur le pont, comme
+un fl&acirc;neur qui ne sait que faire, et qui s'en va cherchant des
+distractions sur le boulevard des Italiens.</p>
+
+<p>&laquo;Arriv&eacute; au dernier &eacute;chelon, Jacques vit le pont abandonn&eacute;: on e&ucirc;t dit un
+navire vide qui flottait au hasard. Cette solitude parut satisfaire
+Jacques au dernier degr&eacute;; il se gratta le c&ocirc;t&eacute;, fit claquer ses dents,
+cligna les yeux et ex&eacute;cuta deux petits sauts perpendiculaires, tout en
+ayant soin de chercher des yeux Catacoua, qu'il aper&ccedil;ut enfin &agrave; sa place
+accoutum&eacute;e, battant des ailes et chantant &agrave; plein bec le <i>God save the
+king</i>. Alors Jacques parut ne plus s'occuper de lui; il monta sur les
+bastingages les plus &eacute;loign&eacute;s du m&acirc;t d'artimon, au haut duquel son
+ennemi &eacute;tait perch&eacute;, gagna les vergues, s'arr&ecirc;ta un instant dans les
+huniers, grimpa au m&acirc;t de misaine, se hasarda sur le cordage isol&eacute; qui
+conduit au m&acirc;t d'artimon; arriv&eacute; au milieu de ce chemin tremblant, il se
+suspendit par la queue l&acirc;cha les quatre pattes et se balan&ccedil;a la t&ecirc;te en
+bas, comme s'il ne f&ucirc;t venu que pour jouer &agrave; l'escarpolette. Puis,
+convaincu que Catacoua ne faisait aucune attention &agrave; lui, il s'en
+approcha doucement, tout en ayant l'air de penser &agrave; autre chose, et, au
+moment o&ugrave; son rival &eacute;tait au plus fort de sa chanson et de sa joie,
+criant &agrave; tue-t&ecirc;te et battant l'air de ses bras emplum&eacute;s, comme un cocher
+qui se r&eacute;chauffe, Jacques rompit son ariette et sa jubilation, en le
+saisissant vigoureusement de la main gauche par l'endroit o&ugrave; les ailes
+s'attachent au corps. Catacoua jeta un cri de d&eacute;tresse; mais personne
+n'y fit attention, tant l'&eacute;quipage entier &eacute;tait accabl&eacute; par la chaleur
+&eacute;touffante que versait &agrave; flots le soleil &agrave; son z&eacute;nith.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Tron de l'air! dit tout &agrave; coup le capitaine Pamphile, en voil&agrave; un de
+ph&eacute;nom&egrave;ne, de la neige sous l'&eacute;quateur...</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Eh non! dit Double-Bouche, &ccedil;a n'est pas de la neige; c'est... Ah!
+bagasse!</p>
+
+<p>&laquo;Et il s'&eacute;lan&ccedil;a dans l'escalier.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Eh bien, qu'est-ce que c'est? dit le capitaine Pamphile se soulevant
+de son hamac.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Ce que c'est, cria Double-Bouche du haut de son &eacute;chelle, c'est
+Jacques qui plume Catacoua.</p>
+
+<p>&laquo;Le capitaine Pamphile fit retentir les &eacute;chos de son b&acirc;timent d'un des
+plus magnifiques jurons qui aient jamais &eacute;t&eacute; entendus sous l'&eacute;quateur,
+et monta lui-m&ecirc;me sur le pont, tandis que tout l'&eacute;quipage r&eacute;veill&eacute; en
+sursaut comme par l'explosion de la sainte-barbe, grimpait &agrave; son tour
+par tout ce que la carcasse du brick pr&eacute;sentait d'ouvertures.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Eh bien, dr&ocirc;le! cria le capitaine Pamphile saisissant un &eacute;pissoir, et
+s'adressant &agrave; Double-Bouche, qu'est-ce que tu fais donc? Alerte! alerte!</p>
+
+<p>&laquo;Double-Bouche s'accrocha aux cordages et grimpa comme un &eacute;cureuil; mais
+plus il mettait de promptitude, plus Jacques mettait d'activit&eacute;: les
+plumes de Catacoua formaient un v&eacute;ritable nuage et tombaient comme la
+neige au mois de d&eacute;cembre; de son c&ocirc;t&eacute;, Catacoua, en voyant s'approcher
+Double-Bouche, redoubla de cris; mais, au moment o&ugrave; son sauveur &eacute;tendait
+le bras vers lui, Jacques, qui n'avait, jusqu'alors, paru faire aucune
+attention &agrave; ce qui se passait sur le navire, jugea que sa besogne
+habituelle &eacute;tait suffisamment faite, et l&acirc;cha son ennemi, auquel il ne
+restait plus que les plumes des ailes. Catacoua, troubl&eacute; au plus haut
+degr&eacute; par la douleur et par la crainte, oublia que le contre-poids de sa
+queue lui manquait, voleta un instant d'une mani&egrave;re grotesque, et finit
+par tomber &agrave; la mer, o&ugrave; il se noya, n'ayant point les pieds palm&eacute;s.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Flers, dit Decamps interrompant le lecteur, toi qui as une belle voix,
+crie donc &agrave; la petite fille de la porti&egrave;re de nous monter de la cr&egrave;me,
+nous n'en avons plus.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VII" id="Chapitre_VII"></a><a href="#table">Chapitre VII</a></h2>
+
+<h3><i>Comment Tom embrassa la fille de la porti&egrave;re, qui montait de la cr&egrave;me,
+et quelle d&eacute;cision fut prise &agrave; propos de cet &eacute;v&eacute;nement.</i></h3>
+
+
+<p>Flers ouvrit la porte et s'avan&ccedil;a sur l'escalier, afin de r&eacute;clamer la
+chose demand&eacute;e; puis il rentra sans s'apercevoir que Tom, qui l'avait
+suivi, &eacute;tait rest&eacute; dehors; alors Jadin, qui s'&eacute;tait interrompu &agrave; la mort
+de Catacoua, fut pri&eacute; de continuer sa lecture.</p>
+
+<p>&mdash;Ici, messieurs, dit-il en montrant le manuscrit termin&eacute;, la simple
+narration va se substituer aux m&eacute;moires &eacute;crits, en raison du peu
+d'importance des &eacute;v&eacute;nements qu'il nous reste &agrave; raconter; l'offrande
+faite par Jacques aux dieux de la mer les rendit favorables au b&acirc;timent
+du capitaine Pamphile, de sorte que le reste de la travers&eacute;e s'accomplit
+sans autres aventures que celles que nous avons rapport&eacute;es; un seul
+jour, on craignit un accident funeste pour Jacques. Voici &agrave; quelle
+occasion:</p>
+
+<p>&laquo;Le capitaine Pamphile, en passant &agrave; la hauteur du cap des Palmes, en
+vue de la Guin&eacute;e sup&eacute;rieure, avait attrap&eacute; dans sa chambre un magnifique
+papillon, v&eacute;ritable fleur volante des tropiques, aux ailes diapr&eacute;es et
+&eacute;tincelantes comme la gorge d'un colibri. Le capitaine, ainsi que nous
+l'avons vu, ne n&eacute;gligeait rien de ce qui pouvait avoir une valeur
+quelconque &agrave; son retour en Europe; en cons&eacute;quence, il avait pris son
+h&ocirc;te imprudent avec les plus grandes pr&eacute;cautions, afin de ne point
+miroiter le velours de ses ailes, et l'avait clou&eacute; avec une &eacute;pingle
+contre le lambris de l'appartement. Il n'y a pas un de vous qui n'ait vu
+l'agonie d'un papillon, et qui, entra&icirc;n&eacute; par le d&eacute;sir de conserver, dans
+une bo&icirc;te ou sous un verre, ce gracieux enfant de l'&eacute;t&eacute;, n'ait &eacute;touff&eacute;
+sous ce d&eacute;sir la sensibilit&eacute; de son c&oelig;ur. Vous savez donc combien de
+temps lutte, en tournant sur le pivot qui lui traverse le corps, la
+pauvre victime qui meurt de sa beaut&eacute;. Le papillon du capitaine Pamphile
+v&eacute;cut ainsi plusieurs jours, battant des ailes comme s'il e&ucirc;t suc&eacute; le
+suc d'une fleur; ce mouvement attira l'attention de Jacques, qui le
+regarda du coin de l'&oelig;il sans faire semblant de rien voir, mais qui,
+profitant d'un moment o&ugrave; le capitaine Pamphile avait le dos tourn&eacute;,
+sauta contre la boiserie, et, jugeant de la bont&eacute; de l'animal par
+l'excellence de ses couleurs, le d&eacute;vora avec sa gloutonnerie accoutum&eacute;e.
+Le capitaine Pamphile se retourna aux bonds et aux culbutes que faisait
+Jacques; en avalant le papillon, il avait aval&eacute; l'&eacute;pingle; l'ar&ecirc;te de
+cuivre lui &eacute;tait demeur&eacute;e dans la gorge; le malheureux &eacute;tranglait.</p>
+
+<p>&laquo;Le capitaine, qui ne connaissait point la cause de ses grimaces et de
+ses contorsions, le crut en gaiet&eacute;, et s'amusa un instant de sa folie;
+mais, voyant qu'elle se prolongeait ind&eacute;finiment, que la voix du sauteur
+imitait de plus en plus l'accent de Polichinelle, et qu'au lieu de sucer
+son pouce comme il avait coutume de le faire depuis son traitement, il
+se fourrait jusqu'au coude la main dans le gosier, il se douta qu'il y
+avait dans toutes ces gambades quelque chose de plus pressant que le
+d&eacute;sir de lui &ecirc;tre agr&eacute;able, et alla vers Jacques; le pauvre diable
+roulait des yeux qui ne laissaient aucun doute sur la nature des
+sensations qu'il &eacute;prouvait, de sorte que le capitaine Pamphile, voyant
+que d&eacute;cid&eacute;ment son singe bien-aim&eacute; allait passer de vie &agrave; tr&eacute;pas, appela
+le docteur de toute la force de ses poumons: non qu'il cr&ucirc;t beaucoup &agrave;
+la m&eacute;decine, mais afin de n'avoir rien &agrave; se reprocher.</p>
+
+<p>&laquo;La voix du capitaine Pamphile avait pris, en raison de l'int&eacute;r&ecirc;t qu'il
+portait &agrave; Jacques, un tel caract&egrave;re de d&eacute;tresse, que non seulement le
+docteur, mais encore tous ceux qui l'entendirent, accoururent aussit&ocirc;t;
+parmi les plus empress&eacute;s se trouva Double-Bouche, qui, occup&eacute; de ses
+fonctions habituelles, en avait &eacute;t&eacute; tir&eacute; par l'appel du capitaine et
+&eacute;tait accouru tenant &agrave; la main un poireau et une carotte qu'il &eacute;tait en
+train d'&eacute;plucher; le capitaine n'eut pas besoin d'expliquer la cause de
+ses cris; il n'eut qu'&agrave; montrer Jacques, qui continuait de donner, au
+milieu de la chambre, les m&ecirc;mes signes d'agitation et de douleur. Chacun
+s'empressa autour du malade, le docteur d&eacute;clara qu'il &eacute;tait atteint
+d'une congestion c&eacute;r&eacute;brale, maladie &agrave; laquelle &eacute;tait particuli&egrave;rement
+fort sujette l'esp&egrave;ce des callitriches, qui, ayant pris l'habitude de se
+suspendre par la queue, est naturellement expos&eacute;e &agrave; ce que le sang lui
+porte &agrave; la t&ecirc;te, qu'il fallait, en cons&eacute;quence, saigner Jacques sans
+retard, mais que, dans tous les cas, comme il n'avait pas &eacute;t&eacute; appel&eacute; d&egrave;s
+les premiers sympt&ocirc;mes de l'accident, il ne r&eacute;pondait pas de le sauver;
+apr&egrave;s ce pr&eacute;ambule, il tira sa trousse, appr&ecirc;ta sa lancette, et
+recommanda &agrave; Double-Bouche de maintenir le patient, pour qu'il ne lui
+ouvrit pas une art&egrave;re au lieu d'une veine.</p>
+
+<p>Le capitaine et l'&eacute;quipage avaient grande confiance dans le docteur;
+aussi &eacute;cout&egrave;rent-ils avec un profond respect la dissertation
+scientifique dont nous avons rapport&eacute; le principal argument: il n'y eut
+que Double-Bouche qui secoua la t&ecirc;te en signe de doute. Double-Bouche
+avait une vieille haine contre le docteur: un jour que des prunes
+confites dont le capitaine Pamphile faisait le plus grand cas, attendu
+qu'elles lui venaient de son &eacute;pouse, un jour donc que ces prunes,
+renferm&eacute;es dans une armoire particuli&egrave;re avaient visiblement diminu&eacute; de
+nombre, il avait rassembl&eacute; son &eacute;quipage pour conna&icirc;tre les voleurs
+capables de porter la dent sur les provisions particuli&egrave;res du chef
+supr&ecirc;me de la Roxelane: chacun avait ni&eacute;, et Double-Bouche comme les
+autres; cependant, comme celui-ci &eacute;tait coutumier du fait, le capitaine
+avait pris sa d&eacute;n&eacute;gation pour ce qu'elle valait, et avait demand&eacute; au
+docteur s'il n'y avait pas quelque moyen d'arriver &agrave; la v&eacute;rit&eacute;. Le
+docteur, dont la devise &eacute;tait celle de Jean-Jacques, <i>vitam impendere
+vero</i>, avait r&eacute;pondu que rien n'&eacute;tait plus facile, et qu'il y avait pour
+cela deux moyens infaillibles: le premier et le plus prompt &eacute;tait
+d'ouvrir le ventre &agrave; Double-Bouche, op&eacute;ration qui pouvait se faire en
+sept secondes; le second &eacute;tait de lui donner un vomitif qui, selon son
+gr&eacute; de force entra&icirc;nerait un d&eacute;lai plus ou moins long, mais qui, dans
+tous les cas, ne d&eacute;passerait pas une heure; le capitaine Pamphile, qui
+&eacute;tait l'homme des moyens doux, opta pour le vomitif; sa m&eacute;decine fut
+imm&eacute;diatement et de force administr&eacute;e, puis le d&eacute;linquant remis aux
+mains de deux matelots, qui eurent ordre pr&eacute;cis de le garder &agrave; vue.</p>
+
+<p>&laquo;Trente-neuf minutes apr&egrave;s, montre en main, le docteur entra avec cinq
+noyaux de prune, que, pour plus grande s&ucirc;ret&eacute;, Double-Bouche avait cru
+devoir avaler avec le reste, et qu'il venait de restituer &agrave; son corps
+d&eacute;fendant. Les preuves du d&eacute;lit &eacute;taient palpables, Double-Bouche ayant
+positivement d&eacute;clar&eacute; n'avoir mang&eacute; depuis huit jours que des bananes et
+des figues d'Inde; aussi la punition ne se fit pas attendre; le coupable
+fut condamn&eacute; &agrave; quinze jours de pain et d'eau, puis apr&egrave;s chaque repas, &agrave;
+recevoir, &agrave; titre de dessert, vingt-cinq coups de garcette qui lui
+furent administr&eacute;s r&eacute;guli&egrave;rement par le contrema&icirc;tre. Il &eacute;tait r&eacute;sult&eacute;
+de ce petit &eacute;v&eacute;nement que Double-Bouche, comme nous l'avons dit,
+d&eacute;testait cordialement le docteur, et ne laissait jamais, depuis cette
+&eacute;poque, &eacute;chapper une occasion de lui &ecirc;tre d&eacute;sagr&eacute;able.</p>
+
+<p>Aussi Double-Bouche fut-il le seul qui ne crut pas un mot de ce que
+disait le docteur: il y avait dans la maladie de Jacques des sympt&ocirc;mes
+que Double-Bouche connaissait parfaitement pour les avoir &eacute;prouv&eacute;s
+lui-m&ecirc;me, lorsqu'il lui &eacute;tait arriv&eacute;, surpris au moment o&ugrave; il go&ucirc;tait &agrave;
+la bouillabaisse du capitaine, d'avaler un morceau de poisson, sans
+prendre le temps d'en extraire les ar&ecirc;tes. Ses yeux se port&egrave;rent donc
+instinctivement autour de lui pour chercher, par analogie, ce qui avait
+pu tenter la gourmandise de Jacques. Le papillon et l'&eacute;pingle avaient
+disparu; il n'en fallut pas davantage &agrave; Double-Bouche pour lui r&eacute;v&eacute;ler
+la v&eacute;rit&eacute; tout enti&egrave;re: Jacques avait le papillon dans le ventre et
+l'&eacute;pingle dans le gosier.</p>
+
+<p>&laquo;Aussi, lorsque le docteur, la lancette &agrave; la main, s'approcha de
+Jacques, que Double-Bouche tenait entre ses bras, celui-ci d&eacute;clara-t-il,
+&agrave; la grande stup&eacute;faction et au grand scandale du capitaine et de
+l'&eacute;quipage, que le docteur s'&eacute;tait tromp&eacute;; que Jacques n'&eacute;tait pas le
+moins du monde menac&eacute; d'apoplexie, mais bien de strangulation, et qu'il
+n'avait pas pour le moment le moindre &eacute;panchement au cerveau, mais une
+&eacute;pingle qui lui barrait l'oesophage, employant pour Jacques le rem&egrave;de
+qu'il pratiquait ordinairement sur lui-m&ecirc;me, lui enfon&ccedil;a, &agrave; plusieurs
+reprises, dans le gosier le poireau qu'il tenait par hasard &agrave; la main
+lorsqu'il &eacute;tait accouru aux cris du capitaine, de mani&egrave;re &agrave; faire
+glisser vers des voies plus larges le corps &eacute;tranger qui &eacute;tait rest&eacute;
+dans les voies &eacute;troites; puis, certain que l'op&eacute;ration avait r&eacute;ussi &agrave;
+son honneur, il posa au milieu de la chambre le moribond, qui, au lieu
+de continuer les gambades exag&eacute;r&eacute;es auxquelles tout l'&eacute;quipage l'avait
+vu se livrer cinq minutes auparavant, resta assis un instant dans une
+tranquillit&eacute; parfaite, comme pour s'assurer que la douleur avait bien
+disparu; puis cligna des yeux, puis se mit &agrave; se gratter le ventre d'une
+main, puis &agrave; danser sur ses pattes de derri&egrave;re; ce qui &eacute;tait, comme nos
+lecteur le savent, le signe chez Jacques du parfait contentement. Mais
+ce n'&eacute;tait pas tout encore, Double-Bouche, pour porter le dernier coup &agrave;
+la r&eacute;putation du docteur, tendit au convalescent la carotte qu'il avait
+apport&eacute;e, de sorte que Jacques, qui &eacute;tait on ne peut plus friand de ce
+l&eacute;gume, s'en empara imm&eacute;diatement, et donna la preuve en le grignotant
+sans retard et sans interruption, que les voies nutritives &eacute;taient
+parfaitement d&eacute;barrass&eacute;es, et ne demandaient pas mieux que de reprendre
+leur service. L'op&eacute;rateur &eacute;tait triomphant. Quant au docteur, il se
+promit de prendre sa revanche, si Double-Bouche tombait malade; mais,
+pendant le reste de la route, Double-Bouche n'eut malheureusement, &agrave; la
+hauteur des A&ccedil;ores, qu'une petite indigestion qu'il traita lui-m&ecirc;me &agrave; la
+mani&egrave;re des anciens Romains, en s'introduisant le doigt dans la bouche.</p>
+
+<p>&laquo;Le brick la Roxelane, capitaine Pamphile, apr&egrave;s une heureuse travers&eacute;e,
+arriva donc, le 30 septembre, dans le port de Marseille, o&ugrave; il se d&eacute;fit
+avantageusement du caf&eacute;, du th&eacute; et des &eacute;piceries qu'il avait &eacute;chang&eacute;s,
+dans l'archipel Indien, avec le capitaine Kao-Kiou-Koan; quant &agrave; Jacques
+I<sup>er</sup>, il fut vendu, pour la somme de soixante et quinze francs, &agrave; Eug&egrave;ne
+Isabey, qui le c&eacute;da pour une pipe turque &agrave; Flers, qui le troqua contre
+un fusil grec avec Decamps.</p>
+
+<p>&laquo;Et voil&agrave; comment Jacques passa des bords de la rivi&egrave;re Bango &agrave; la rue
+du faubourg Saint-Denis, n&deg; 109 o&ugrave; son &eacute;ducation acquit, gr&acirc;ce aux soins
+paternels de Fau, le degr&eacute; de perfection que vous lui connaissez.&raquo;</p>
+
+<p>Jadin s'inclinait modestement au milieu des applaudissements de
+l'assembl&eacute;e, lorsqu'un grand cri se fit entendre du c&ocirc;t&eacute; de la porte:
+nous nous pr&eacute;cipit&acirc;mes vers l'escalier, et nous trouv&acirc;mes la petite
+fille de la porti&egrave;re &agrave; moiti&eacute; &eacute;vanouie entre les bras de Tom, qui,
+effray&eacute; de notre sortie inattendue, se mit &agrave; descendre l'escalier au
+galop. Au m&ecirc;me instant, nous entend&icirc;mes un second cri plus per&ccedil;ant
+encore que le premier; une vieille marquise, qui demeurait depuis
+trente-cinq ans au troisi&egrave;me &eacute;tage, attir&eacute;e par le bruit, &eacute;tait sortie,
+son bougeoir &agrave; la main, s'&eacute;tait trouv&eacute;e face &agrave; face avec le fugitif et
+s'&eacute;tait &eacute;vanouie tout &agrave; fait. Tom remonta quinze marches, trouva la
+porte du quatri&egrave;me ouverte, entra comme chez lui, et tomba au milieu
+d'un repas de noces. Pour le coup, ce furent des hurlements; les
+convives, mari&eacute;s en t&ecirc;te, se pr&eacute;cipit&egrave;rent sur l'escalier. Toute la
+maison, de la cave aux mansardes, se trouva en un instant &eacute;chelonn&eacute;e de
+palier en palier, chacun parlant &agrave; la fois, et, comme il arrive en
+pareille circonstance, personne ne s'entendant plus.</p>
+
+<p>Enfin, on remonta &agrave; la source: la petite fille qui avait donn&eacute; l'alarme,
+raconta qu'elle grimpait sans lumi&egrave;re, la cr&egrave;me demand&eacute;e &agrave; la main,
+lorsqu'elle s'&eacute;tait senti prendre la taille; croyant que c'&eacute;tait quelque
+locataire impertinent qui se permettait cette familiarit&eacute;, elle avait
+ripost&eacute; &agrave; la d&eacute;claration par un vigoureux soufflet; Tom avait r&eacute;pondu au
+soufflet par un grognement qui avait &agrave; l'instant m&ecirc;me r&eacute;v&eacute;l&eacute; son
+incognito; la petite fille, &eacute;pouvant&eacute;e de se trouver dans les griffes
+d'un ours, quand elle se croyait saisie par les bras d'un homme, avait
+jet&eacute; le cri qui nous avait fait sortir; notre sortie, comme nous l'avons
+dit avait effray&eacute; Tom et l'effroi de Tom avait amen&eacute; les &eacute;v&eacute;nements
+subs&eacute;quents, c'est-&agrave;-dire l'&eacute;vanouissement de la marquise et la d&eacute;route
+de la noce.</p>
+
+<p>Alexandre Decamps, qui &eacute;tait plus particuli&egrave;rement li&eacute; avec lui, se
+chargea de l'excuser aupr&egrave;s de la soci&eacute;t&eacute;, et, comme preuve de sa
+sociabilit&eacute;, il offrit d'aller chercher Tom partout o&ugrave; il serait et de
+le ramener comme sainte Marthe avait ramen&eacute; la tarasque avec une simple
+faveur bleue ou rose: un petit dr&ocirc;le de douze &agrave; quinze ans s'avan&ccedil;a
+alors et lui pr&eacute;senta la jarreti&egrave;re de la mari&eacute;e, qu'il venait de
+prendre sous la table pour en d&eacute;corer les convives lorsque l'alerte
+avait &eacute;t&eacute; donn&eacute;e. Alexandre prit le ruban, entra dans la salle &agrave; manger,
+et trouva Tom qui se promenait avec une adresse merveilleuse sur la
+table toute servie: il en &eacute;tait &agrave; son troisi&egrave;me baba.</p>
+
+<p>Ce nouveau d&eacute;lit le perdit: le mari&eacute; avait malheureusement les m&ecirc;mes
+go&ucirc;ts que Tom; il fit appel aux amateurs de baba; de violents murmures
+s'&eacute;lev&egrave;rent aussit&ocirc;t, que ne put calmer la docilit&eacute; avec laquelle le
+pauvre Tom suivit Alexandre. &Agrave; la porte, il rencontra le propri&eacute;taire, &agrave;
+qui la marquise venait de signifier qu'elle donnait cong&eacute;; le mari&eacute;, de
+son c&ocirc;t&eacute;, d&eacute;clara qu'il ne resterait pas un quart d'heure de plus dans
+la maison, si on ne lui faisait pas justice; le reste des locataires fit
+chorus. Le propri&eacute;taire p&acirc;lit en voyant d'avance sa maison vide; il
+signifia, en cons&eacute;quence, &agrave; Decamps que, quel que f&ucirc;t son d&eacute;sir de le
+garder chez lui, cela devenait impossible, s'il ne se d&eacute;faisait
+imm&eacute;diatement d'un animal qui donnait, &agrave; pareille heure et dans une
+maison honn&ecirc;te, de si graves sujets de scandale. De son c&ocirc;t&eacute;, Decamps,
+qui commen&ccedil;ait &agrave; se d&eacute;go&ucirc;ter de Tom, ne fit de r&eacute;sistance que juste ce
+qu'il en fallait pour qu'on lui s&ucirc;t gr&eacute; de c&eacute;der. Il engagea sa parole
+d'honneur que, le lendemain, Tom quitterait le logement, et, pour
+rassurer les locataires qui demandaient que l'expropriation se f&icirc;t &agrave;
+l'heure m&ecirc;me, d&eacute;clarant que, s'il y avait retard, ils ne coucheraient
+pas chez eux, il descendit dans la cour, fit, bon gr&eacute; mal gr&eacute;, entrer
+Tom dans une niche &agrave; chien, tourna l'ouverture contre une muraille, et
+chargea la niche de pav&eacute;s.</p>
+
+<p>Cette promesse, qui venait de recevoir un commencement d'ex&eacute;cution si
+&eacute;clatant, parut suffisante aux plaignants; la petite fille de la
+porti&egrave;re essuya ses larmes, la marquise s'en tint &agrave; sa troisi&egrave;me attaque
+de nerfs, et le mari&eacute; d&eacute;clara magnanimement qu'&agrave; d&eacute;faut de baba, il
+mangerait de la brioche. Chacun rentra chez soi, et, deux heures apr&egrave;s,
+la tranquillit&eacute; se trouva parfaitement r&eacute;tablie.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Tom, il essaya d'abord, comme Encelade, de se d&eacute;barrasser de la
+montagne qui pesait sur lui; mais, voyant qu'il ne pouvait y r&eacute;ussir, il
+fit un trou au mur, et passa dans le jardin de la maison voisine.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VIII" id="Chapitre_VIII"></a><a href="#table">Chapitre VIII</a></h2>
+
+<h3><i>Comment Tom d&eacute;mit le poignet d'un garde municipal, et d'o&ugrave; venait la
+frayeur que lui inspirait cette respectable milice.</i></h3>
+
+
+<p>Le locataire du rez-de-chauss&eacute;e du n&deg; 111 ne fut pas m&eacute;diocrement
+surpris de voir le lendemain matin, un ours se promener dans ses
+plates-bandes: il referma vivement la porte de son perron, qu'il avait
+ouverte &agrave; l'effet de se livrer au m&ecirc;me exercice, et essaya de
+reconna&icirc;tre, &agrave; travers les carreaux, par quelle voie ce nouvel amateur
+d'horticulture avait p&eacute;n&eacute;tr&eacute; dans son jardin; malheureusement,
+l'ouverture &eacute;tait cach&eacute;e par un massif de lilas, de sorte que
+l'inspection, si prolong&eacute;e qu'elle f&ucirc;t, n'amena aucun r&eacute;sultat
+satisfaisant. Alors, comme le locataire du rez-de-chauss&eacute;e du n&deg; 111
+avait le bonheur d'&ecirc;tre abonn&eacute; au Constitutionnel, il se rappela avoir
+lu, quelques jours auparavant, sous la rubrique de Valenciennes, que
+cette ville avait &eacute;t&eacute; le th&eacute;&acirc;tre d'un ph&eacute;nom&egrave;ne fort singulier: une
+pluie de crapauds &eacute;tait tomb&eacute;e avec accompagnement de tonnerre et
+d'&eacute;clairs, et cela en telle quantit&eacute;, que les rues de la ville et les
+toits des maisons en avaient &eacute;t&eacute; couverts. Imm&eacute;diatement apr&egrave;s, le ciel,
+qui, deux heures auparavant, &eacute;tait gris de cendre, &eacute;tait devenu bleu
+indigo. L'abonn&eacute; du Constitutionnel leva les yeux en l'air, et, voyant
+le ciel noir comme de l'encre et Tom dans son jardin, sans pouvoir se
+rendre compte de la mani&egrave;re dont il &eacute;tait entr&eacute;, il commen&ccedil;a &agrave; croire
+qu'un ph&eacute;nom&egrave;ne pareil &agrave; celui de Valenciennes &eacute;tait sur le point de se
+renouveler, avec cette seule diff&eacute;rence qu'au lieu de crapauds, il
+allait pleuvoir des ours. L'un n'&eacute;tait pas plus &eacute;tonnant que l'autre; la
+gr&ecirc;le &eacute;tait plus grosse et plus dangereuse: voil&agrave; tout. Pr&eacute;occup&eacute; de
+cette id&eacute;e, il se retourna vers son barom&egrave;tre, l'aiguille indiquait
+pluie et temp&ecirc;te; en ce moment, le roulement de la foudre se fit
+entendre. La flamme bleu&acirc;tre d'un &eacute;clair p&eacute;n&eacute;tra dans l'appartement;
+l'abonn&eacute; du Constitutionnel jugea qu'il n'y avait pas un instant &agrave;
+perdre, et, pensant qu'il allait y avoir concurrence, il envoya chercher
+par son valet de chambre le commissaire de police, et par sa cuisini&egrave;re
+un caporal et neuf hommes, afin de se mettre &agrave; tout &eacute;v&eacute;nement sous la
+protection de l'autorit&eacute; civile et sous la garde de la force militaire.</p>
+
+<p>Cependant les passants, qui avaient vu sortir du n&deg; 111 la cuisini&egrave;re et
+le valet de chambre effar&eacute;s, s'&eacute;taient assembl&eacute;s devant la grande porte
+et se livraient aux conjectures les plus incoh&eacute;rentes; ils interrog&egrave;rent
+le portier; mais le portier, &agrave; son grand d&eacute;sappointement, n'en savait
+pas plus que les autres; tout ce qu'il put leur dire, c'est que
+l'alerte, quelle qu'elle f&ucirc;t, venait du corps de logis situ&eacute; entre cour
+et jardin. En ce moment, l'abonn&eacute; du Constitutionnel parut &agrave; la porte du
+perron qui donnait sur la cour, p&acirc;le, tremblant, et appelant &agrave; son aide;
+Tom l'avait aper&ccedil;u &agrave; travers les carreaux, et, habitu&eacute; &agrave; la soci&eacute;t&eacute; des
+hommes, il &eacute;tait arriv&eacute; en trottant, afin de faire connaissance avec
+lui; mais l'abonn&eacute; du <i>Constitutionnel</i>, se m&eacute;prenant &agrave; ses intentions,
+avait vu une d&eacute;claration de guerre dans ce qui n'&eacute;tait qu'une d&eacute;marche
+de politesse, et avait prudemment battu en retraite. Arriv&eacute; &agrave; la porte
+de la cour, il avait entendu craquer les carreaux de la porte du jardin;
+alors la retraite s'&eacute;tait chang&eacute;e en v&eacute;ritable d&eacute;route, et le fuyard
+&eacute;tait apparu, comme nous l'avons dit, aux yeux des curieux et des
+badauds, donnant des signes visibles de la plus grande d&eacute;tresse et
+appelant au secours de toute la force de ses poumons.</p>
+
+<p>Or, il arriva ce qui arrive en pareille circonstance c'est qu'au lieu de
+r&eacute;pondre &agrave; l'appel qui lui &eacute;tait fait, la foule se dispersa; seul, un
+garde municipal, qui se trouvait dans les rangs, resta solide au poste,
+et, s'avan&ccedil;ant vers l'abonn&eacute; du <i>Constitutionnel</i>, il porta la main &agrave;
+son schako, et lui demanda en quoi il pouvait lui &ecirc;tre agr&eacute;able; mais
+celui auquel il s'adressait n'avait plus ni voix ni parole: il montra la
+porte qu'il venait d'ouvrir et le perron qu'il avait descendu avec tant
+de pr&eacute;cipitation. Le garde municipal comprit que le danger venait de l&agrave;,
+tira bravement son briquet, monta le perron, franchit la porte et se
+trouva dans l'appartement.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re chose qu'il aper&ccedil;ut en entrant dans le salon fut la figure
+bonasse de Tom, qui, debout sur ses pieds de derri&egrave;re, avait pass&eacute; la
+t&ecirc;te et les pattes de devant &agrave; travers une vitre, et qui, appuy&eacute; sur la
+traverse de bois, regardait curieusement l'int&eacute;rieur de l'appartement
+qui lui &eacute;tait inconnu.</p>
+
+<p>Le garde municipal s'arr&ecirc;ta court, ne sachant, tout brave qu'il &eacute;tait,
+s'il devait avancer ou reculer; mais &agrave; peine Tom l'eut-il aper&ccedil;u, que,
+fixant sur lui des yeux hagards, et soufflant bruyamment comme un buffle
+effray&eacute;, il retira pr&eacute;cipitamment sa t&ecirc;te du vasistas et se mit &agrave; fuir
+de toute la vitesse de ses quatre jambes vers le coin le plus recul&eacute; du
+jardin, en donnant des signes manifestes de terreur que lui inspirait
+l'uniforme municipal.</p>
+
+<p>Or, jusqu'&agrave; cette heure, nous avons pr&eacute;sent&eacute; &agrave; nos lecteurs notre ami
+Tom comme un animal plein de raison et de sens il faut donc qu'ils nous
+permettent de nous interrompre un instant, malgr&eacute; l'int&eacute;r&ecirc;t de la
+situation, pour leur raconter d'o&ugrave; lui venait cet effroi, que l'on
+pourrait croire pr&eacute;matur&eacute;, puisqu'il n'avait encore &eacute;t&eacute; provoqu&eacute; par
+aucune d&eacute;monstration hostile, et qui, par cons&eacute;quent, pourrait nuire &agrave;
+la r&eacute;putation irr&eacute;prochable qu'il a laiss&eacute;e apr&egrave;s lui.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un soir de carnaval de l'an de gr&acirc;ce 1831. Tom habitait Paris
+depuis six mois &agrave; peine, et d&eacute;j&agrave; cependant la soci&eacute;t&eacute; artistique au
+milieu de laquelle il vivait l'avait civilis&eacute; au point que c'&eacute;tait un
+des ours les plus aimables que l'on p&ucirc;t voir: il allait ouvrir la porte
+quand on sonnait, montait la garde des heures enti&egrave;res debout sur ses
+pieds de derri&egrave;re, une hallebarde &agrave; la main, et dansait le <i>menuet</i>
+d'Exaudet, en tenant, avec une gr&acirc;ce infinie, un manche &agrave; balai derri&egrave;re
+sa t&ecirc;te. Il avait pass&eacute; la journ&eacute;e &agrave; se livrer &agrave; ces exercices
+innocents, &agrave; la grande satisfaction de l'atelier, et venait de
+s'endormir du sommeil du juste dans l'armoire qui lui servait de niche,
+lorsque l'on frappa &agrave; la porte de la rue. Au m&ecirc;me instant, Jacques donna
+des signes de joie si manifestes, que Decamps devina que c'&eacute;tait son
+instituteur bien-aim&eacute; qui lui venait faire visite.</p>
+
+<p>En effet, la porte s'ouvrit: Fau parut, habill&eacute; en paillasse, et
+Jacques, selon son habitude, s'&eacute;lan&ccedil;a dans ses bras.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, c'est bien!... dit Fau en posant Jacques sur la table et
+en lui mettant sa canne entre les mains: vous &ecirc;tes une charmante b&ecirc;te.
+Portez armes! pr&eacute;sentez arme! en joue, feu! &Agrave; merveille! Je vous ferai
+faire un uniforme complet de grenadier, et vous monterez la garde &agrave; ma
+place. Mais ce n'est pas &agrave; vous que j'ai affaire dans ce moment-ci,
+c'est &agrave; votre ami Tom. O&ugrave; est l'animal demand&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Mais dans sa niche, je crois, r&eacute;pondit Decamps.</p>
+
+<p>&mdash;Tom, ici, Tom! cria Fau.</p>
+
+<p>Tom fit entendre un grognement sourd, qui indiquait qu'il avait
+parfaitement compris que c'&eacute;tait de lui qu'il s'agissait, mais qu'il
+n'&eacute;tait nullement press&eacute; de se rendre &agrave; l'invitation.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit Fau, est-ce comme cela que l'on ob&eacute;it quand je parle?
+Tom, mon ami, ne me forcez pas d'employer des moyens violents.</p>
+
+<p>Tom allongea une patte, qui sortit de son armoire sans qu'on aper&ccedil;ut
+aucune autre partie de sa personne, et se mit &agrave; bailler d'une mani&egrave;re
+plaintive et prolong&eacute;e, comme un enfant qu'on r&eacute;veille, et qui n'ose pas
+protester autrement contre la tyrannie de son professeur.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; est le manche &agrave; balai? dit Fau en donnant &agrave; sa voix l'accent de la
+menace, et en remuant avec fracas les arcs sauvages, les sarbacanes et
+les lignes &agrave; p&ecirc;cher entass&eacute;s derri&egrave;re la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Pr&eacute;sent! cria Alexandre en montrant Tom, qui, &agrave; ce bruit bien connu,
+s'&eacute;tait vivement lev&eacute; et s'approchait de Fau en se dandinant d'un air
+innocent et paterne.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la bonne heure! dit Fau; soyez donc aimable, quand on vient expr&egrave;s
+pour vous du caf&eacute; Procope au faubourg Saint-Denis.</p>
+
+<p>Tom secoua la t&ecirc;te de haut en bas et de bas en haut.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela. Maintenant, donnez une poign&eacute;e de main &agrave; vos amis. &Agrave;
+merveille.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu l'emm&egrave;nes? dit Decamps.</p>
+
+<p>&mdash;Un peu, r&eacute;pondit Fau, et que nous allons lui procurer de l'agr&eacute;ment
+encore.</p>
+
+<p>&mdash;Et o&ugrave; allez-vous ensemble?</p>
+
+<p>&mdash;Au bal masqu&eacute;, rien que cela... Allons, allons Tom, en route mon ami.
+Nous avons un fiacre &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>Et comme si Tom e&ucirc;t comprit la valeur de ce dernier argument, il
+descendit les escaliers quatre &agrave; quatre, suivi de son introducteur.
+Arriv&eacute; au fiacre, le cocher ouvrit la porti&egrave;re, abaissa le marchepied,
+et Tom, guid&eacute; par Fau, monta dans l'&eacute;quipage comme s'il n'avait pas fait
+autre chose toute sa vie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah ben, en v'l&agrave; un dr&ocirc;le de d&eacute;guisement! dit le cocher; c'est qu'on
+dirait un ours tout de m&ecirc;me. O&ugrave; faut-il vous conduire, mes bourgeois?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; l'Od&eacute;on, r&eacute;pondit Fau.</p>
+
+<p>&mdash;Grooonnn! fit Tom.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, ne nous f&acirc;chons pas, dit le cocher; quoiqu'il y ait
+une trotte, on y arrivera, c'est bon.</p>
+
+<p>En effet, une demi-heure apr&egrave;s, le fiacre s'arr&ecirc;tait &agrave; la porte du
+th&eacute;&acirc;tre. Fau descendit le premier et paya le cocher; puis il donna la
+main &agrave; Tom, prit deux billets au bureau, et entra dans la salle sans que
+le contr&ocirc;leur f&icirc;t la moindre observation.</p>
+
+<p>Au deuxi&egrave;me tour de foyer, on commen&ccedil;a &agrave; suivre Tom. La v&eacute;rit&eacute; avec
+laquelle le nouveau venu imitait l'allure de l'animal dont il portait la
+peau avait frapp&eacute; quelques amateurs d'histoire naturelle. Les curieux
+s'approch&egrave;rent donc de plus en plus, et, voulant s'assurer que son
+talent d'observation s'&eacute;tendait jusqu'&agrave; la voix, il lui tir&egrave;rent les
+poils de la queue ou lui pinc&egrave;rent la peau de l'oreille.</p>
+
+<p>&mdash;Grrrooon! fit Tom.</p>
+
+<p>Un cri d'admiration s'&eacute;leva dans la soci&eacute;t&eacute;: c'&eacute;tait &agrave; s'y m&eacute;prendre.</p>
+
+<p>Fau conduisit Tom au buffet, lui offrit quelques petits g&acirc;teaux, dont il
+&eacute;tait tr&egrave;s friand, et qu'il absorba avec une voracit&eacute; si bien imit&eacute;e,
+que la galerie en pouffa de rire; puis il lui versa un verre d'eau que
+Tom prit avec d&eacute;licatesse entre ses pattes, ainsi qu'il avait l'habitude
+de le faire quand Decamps lui accordait par hasard l'honneur de
+l'admettre &agrave; sa table, et l'avala d'un trait. Alors l'enthousiasme fut &agrave;
+son comble.</p>
+
+<p>C'est au point que, lorsque Fau voulut quitter le buffet, il se trouva
+enferm&eacute; dans un cercle si serr&eacute;, qu'il commen&ccedil;a &agrave; craindre qu'il ne prit
+envie &agrave; Tom, pour en sortir, d'appeler &agrave; son secours ses dents et ses
+griffes, ce qui aurait compliqu&eacute; la chose; il le conduisit, en
+cons&eacute;quence, dans un coin, lui appuya le dos dans l'angle et lui ordonna
+de se tenir tranquille jusqu'&agrave; nouvel ordre. C'&eacute;tait, comme nous l'avons
+dit, un genre d'exercice tr&egrave;s familier &agrave; Tom, que celui de monter sa
+garde, en ce qu'il &eacute;tait parfaitement appropri&eacute; &agrave; l'indolence de son
+caract&egrave;re. Aussi, plus fid&egrave;le observateur de sa consigne que beaucoup de
+gardes nationaux de ma connaissance, faisait-il en ce cas patiemment sa
+faction jusqu'&agrave; ce qu'on v&icirc;nt le relever. Un arlequin offrit alors sa
+batte pour compl&eacute;ter la parodie, et Tom posa gravement sa lourde patte
+sur son fusil de bois.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous, dit Fau &agrave; l'obligeant enfant de Bergame &agrave; qui vous venez
+de pr&ecirc;ter votre batte?</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pondit l'arlequin.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne devinez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Pas le moins du monde.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, regardez bien. &Agrave; la gr&acirc;ce de ces mouvements, &agrave; son cou
+syst&eacute;matiquement pench&eacute; sur l'&eacute;paule gauche, comme celui d'Alexandre le
+Grand, &agrave; l'imitation parfaite de l'organe... comment!... vous ne
+reconnaissez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Parole d'honneur, non!</p>
+
+<p>&mdash;Odry, dit myst&eacute;rieusement Fau; Odry, avec son costume de l'ours et le
+Pacha.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, il joue l'ourse blanche.</p>
+
+<p>&mdash;Justement! il a pris la peau de Vernet pour se d&eacute;guiser.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! farceur! dit l'arlequin.</p>
+
+<p>&mdash;Grrrooon! fit Tom.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, je reconnais sa voix, dit l'interlocuteur de Fau; oh!
+c'est &eacute;tonnant que je n'aie pas devin&eacute; plus t&ocirc;t. Dites-lui de la
+d&eacute;guiser davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, r&eacute;pondit Fau en se dirigeant vers la salle; mais il ne
+faudrait pas trop l'ennuyer pour qu'il f&ucirc;t dr&ocirc;le. Je t&acirc;cherai qu'il
+danse le menuet.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vraiment?</p>
+
+<p>&mdash;Il me l'a promis. Dites cela &agrave; vos amis, afin qu'on ne lui fasse pas
+de mauvaises farces.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille.</p>
+
+<p>Fau traversa le cercle, et l'arlequin, enchant&eacute;, alla de masque en
+masque annoncer la nouvelle et r&eacute;p&eacute;ter les recommandations: alors chacun
+s'&eacute;loigna discr&egrave;tement. En ce moment, le signal du galop se fit
+entendre, et le foyer tout entier se pr&eacute;cipita dans la salle; mais,
+avant de suivre ses compagnons, le fac&eacute;tieux arlequin s'avan&ccedil;a vers Tom,
+sur la pointe du pied, et, se penchant &agrave; son oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Je te connais, beau masque, lui dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Grooonnn! fit Tom.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tu as beau faire gron gron, tu danseras le menuet: n'est-ce pas
+que tu danseras le menuet, Mar&eacute;cot de mon c&oelig;ur?</p>
+
+<p>Tom fit aller sa t&ecirc;te de haut en bas et de bas en haut, selon son
+habitude lorsqu'on l'interrogeait, et l'arlequin, satisfait de cette
+r&eacute;ponse affirmative, se mit en qu&ecirc;te d'une Colombine pour danser
+lui-m&ecirc;me le galop.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Tom &eacute;tait rest&eacute; en t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te avec la limonadi&egrave;re,
+immobile &agrave; son poste, mais les yeux invariablement fix&eacute;s sur le
+comptoir, o&ugrave; s'&eacute;levaient en pyramides des piles de g&acirc;teaux. La
+limonadi&egrave;re remarqua cette attention continue, et, voyant un moyen de
+placer sa marchandise, elle prit une assiette et avan&ccedil;a la main: Tom
+&eacute;tendit la patte, prit d&eacute;licatement un g&acirc;teau, puis un second, puis un
+troisi&egrave;me; la limonadi&egrave;re ne se lassait pas d'offrir, Tom ne se lassait
+pas d'accepter, et il r&eacute;sulta de cet &eacute;change de proc&eacute;d&eacute;s qu'il entamait
+sa seconde douzaine lorsque le galop finit et que les danseurs
+rentr&egrave;rent dans le foyer. Arlequin avait recrut&eacute; une berg&egrave;re et une
+pierrette, et il amenait ces dames pour danser le menuet.</p>
+
+<p>Alors, en sa qualit&eacute; de vieille connaissance, il s'approcha de Tom, lui
+dit quelques mots &agrave; l'oreille; Tom, que les g&acirc;teaux avaient mis d'une
+humeur charmante, r&eacute;pondit par un de ses plus aimables grognements.
+L'arlequin se tourna vers la galerie et annon&ccedil;a que le seigneur Mar&eacute;cot
+se rendait avec le plus grand plaisir &agrave; la demande de la soci&eacute;t&eacute;. &Agrave; ces
+mots, les applaudissements &eacute;clat&egrave;rent, les cris &laquo;Dans la salle! dans la
+salle!&raquo; se firent entendre; la pierrette et la berg&egrave;re prirent Tom
+chacune par une patte; Tom, de son c&ocirc;t&eacute;, en cavalier galant, se laissa
+conduire, regardant tour &agrave; tour et d'un air &eacute;tonn&eacute; ses deux danseuses,
+avec lesquelles il se trouva bient&ocirc;t au milieu du parterre. Chacun prit
+place, les uns dans les loges, les autres aux galeries; la plus grande
+partie faisait cercle; l'orchestre commen&ccedil;a.</p>
+
+<p>Le menuet &eacute;tait le triomphe de Tom, et le chef-d'&oelig;uvre chor&eacute;graphique
+de Fau. Aussi le succ&egrave;s se d&eacute;clara-t-il d&egrave;s les premi&egrave;res passes et
+alla-t-il croissant; aux derni&egrave;res figures, c'&eacute;tait du d&eacute;lire. Tom fut
+emport&eacute; en triomphe dans une avant-sc&egrave;ne; puis la berg&egrave;re d&eacute;tacha sa
+couronne de roses et la lui posa sur la t&ecirc;te; toute la salle battit des
+mains et une voix alla jusqu'&agrave; crier dans son enthousiasme:</p>
+
+<p>&mdash;Vive Mar&eacute;cot I<sup>er</sup>!</p>
+
+<p>Tom s'appuya sur la balustrade de sa loge avec une gr&acirc;ce toute
+particuli&egrave;re; au m&ecirc;me instant, les premi&egrave;res mesures de la contredanse
+se firent entendre, chacun se pr&eacute;cipita vers le parterre, &agrave; l'exception
+de quelques courtisans du nouveau roi, qui rest&egrave;rent pr&egrave;s de lui, dans
+l'esp&eacute;rance de lui accrocher un billet de spectacle; mais, &agrave; toutes
+leurs demandes, Tom ne r&eacute;pondit pas autre chose que son &eacute;ternel
+grooonnn.</p>
+
+<p>Comme la plaisanterie commen&ccedil;ait &agrave; devenir monotone, on s'&eacute;loigna peu &agrave;
+peu de l'obstin&eacute; ministre du grand Schahabaham, en reconnaissant ses
+talents pour la danse de corde, mais en le d&eacute;clarant fort insipide dans
+la conversation. Bient&ocirc;t trois ou quatre personnes &agrave; peine s'occup&egrave;rent
+de lui; une heure apr&egrave;s, il &eacute;tait compl&egrave;tement oubli&eacute;: ainsi passe la
+gloire du monde.</p>
+
+<p>Cependant l'heure de se retirer &eacute;tait venue; le parterre
+s'&eacute;claircissait, les loges &eacute;taient vides. Quelques rayons blafards de
+jour se glissaient dans la salle &agrave; travers les fen&ecirc;tres du foyer,
+lorsque l'ouvreuse, en faisant sa tourn&eacute;e, entendit sortir de
+l'avant-sc&egrave;ne des premi&egrave;res un ronflement qui d&eacute;non&ccedil;ait la pr&eacute;sence de
+quelque masque attard&eacute;; elle ouvrit la porte et trouva Tom, qui, fatigu&eacute;
+de la nuit orageuse qu'il avait pass&eacute;e, s'&eacute;tait retir&eacute; dans le fond de
+sa loge et se livrait aux douceurs du sommeil. La consigne sur ce point
+est s&eacute;v&egrave;re, et l'ouvreuse est esclave de la consigne; elle entra donc,
+et, avec la politesse qui caract&eacute;rise cette classe estimable de la
+soci&eacute;t&eacute; &agrave; laquelle elle avait l'honneur d'appartenir, elle fit observer
+&agrave; Tom qu'il &eacute;tait pr&egrave;s de six heures du matin, heure raisonnable pour
+rentrer chez soi.</p>
+
+<p>&mdash;Grooonnn! fit Tom.</p>
+
+<p>&mdash;J'entends bien, r&eacute;pondit l'ouvreuse: vous dormez, mon brave homme;
+mais vous serez encore mieux dans votre lit; allez, allez. Votre femme
+doit &ecirc;tre inqui&egrave;te. Il n'entend pas, ma parole d'honneur! A-t-il le
+sommeil dur!</p>
+
+<p>Elle lui frappa sur l'&eacute;paule.</p>
+
+<p>&mdash;Grooonnn!</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, c'est bon. Ce n'est plus le moment d'intriguer; d'ailleurs,
+on vous conna&icirc;t, beau masque. Tenez, voil&agrave; qu'on baisse la rampe et
+qu'on &eacute;teint le lustre. Voulez-vous qu'on aille chercher un fiacre?</p>
+
+<p>&mdash;Grooonnn!</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, allons, la salle de l'Od&eacute;on n'est pas une auberge; en
+route! Ah! c'est comme cela que vous le prenez? oh! monsieur Odry, fi
+donc! &Agrave; une ancienne artiste! Eh bien, monsieur Odry, je vais appeler la
+garde; le commissaire de police n'est pas couch&eacute; encore. Ah! vous ne
+voulez pas vous conformer aux r&egrave;glements? vous me donnez des coups de
+poing?... Vous battez une femme? Ah! nous allons voir. Monsieur le
+commissaire! monsieur le commissaire!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il y a? r&eacute;pondit le pompier de garde.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; moi, monsieur le pompier! &agrave; moi! cria l'ouvreuse.</p>
+
+<p>&mdash;Oh&eacute;! les municipaux!...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce? dit la voix du sergent qui commandait la patrouille.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la m&egrave;re Chose qui appelle au secours, &agrave; l'avant-sc&egrave;ne des
+premi&egrave;res.</p>
+
+<p>&mdash;On y va.</p>
+
+<p>&mdash;Par ici, monsieur le sergent! par ici! cria l'ouvreuse.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;, voil&agrave;, voil&agrave;. O&ugrave; &ecirc;tes-vous, l'amour?</p>
+
+<p>&mdash;N'ayez pas peur, il n'y a pas de marches. Par ici l&agrave;! par ici! Il est
+dans le coin, contre la porte de communication du th&eacute;&acirc;tre. Oh! le
+bandit! c'est qu'il est fort comme un Turc.</p>
+
+<p>&mdash;Grooonnn! fit Tom.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, l'entendez-vous? Je vous demande un peu si c'est une langue de
+chr&eacute;tien.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, mon ami, dit le sergent, dont les yeux habitu&eacute;s &agrave; l'ombre
+commen&ccedil;aient &agrave; distinguer Tom dans l'obscurit&eacute;. Nous savons tous ce que
+c'est d'&ecirc;tre jeune, et, tenez, moi comme un autre, j'aime &agrave; rire,
+n'est-ce pas la petite m&egrave;re? mais je suis esclave des r&egrave;glements;
+l'heure de rentrer au corps de garde paternel ou conjugal est arriv&eacute;e;
+pas acc&eacute;l&eacute;r&eacute;, en avant, marche! et vivement du pied gauche.</p>
+
+<p>&mdash;Grooonnn!</p>
+
+<p>&mdash;C'est tr&egrave;s joli, et nous imitons &agrave; merveille le cri des animaux; mais
+passons &agrave; un autre genre d'exercice. Allons, allons, camarade, sortons
+de bonne volont&eacute;. Ah! nous ne voulons pas? nous faisons le m&eacute;chant? Bon,
+bon, bon, nous allons rire. Empoignez-moi ce gaillard-l&agrave;, et &agrave; la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne veut pas marcher, sergent.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mais pourquoi avons-nous des crosses &agrave; nos fusils? Allons,
+allons, dans les reins et dans le gras des jambes.</p>
+
+<p>&mdash;Grooonnn! grooonnn! grooonnn!</p>
+
+<p>&mdash;Tapez dessus, tapez dessus.</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc, sergent, dit un des municipaux, m'est avis que c'est un
+ours v&eacute;ritable: je viens de l'empoigner au collet et la peau tient &agrave; la
+chair.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, si c'est un ours, les plus grands m&eacute;nagements pour l'animal:
+son propri&eacute;taire nous le ferait payer. Allez chercher la lanterne du
+pompier.</p>
+
+<p>&mdash;Grooonnn!</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;gal, ours ou non, dit un des soldats, il a re&ccedil;u une bonne
+vol&eacute;e, et, s'il a de la m&eacute;moire, il se souviendra de la garde
+municipale.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; l'objet demand&eacute;, dit un membre de la patrouille en apportant la
+lanterne.</p>
+
+<p>&mdash;Approchez la lumi&egrave;re du visage du pr&eacute;venu.</p>
+
+<p>Le soldat ob&eacute;it.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un museau, dit le sergent.</p>
+
+<p>&mdash;J&eacute;sus, mon Dieu! dit l'ouvreuse en se sauvant, un vrai ours!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, oui, un vrai ours. Faut voir s'il a des papiers, et le
+reconduire &agrave; son domicile; il y aura probablement r&eacute;compense; cet animal
+se sera &eacute;gar&eacute;, et, comme il aime la soci&eacute;t&eacute; il sera entr&eacute; au bal de
+l'Od&eacute;on.</p>
+
+<p>&mdash;Grooonnn!</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, il r&eacute;pond &agrave; la chose.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, tiens, tiens, fit un des soldats.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Il a un petit sac pendu au cou.</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez le sac.</p>
+
+<p>&mdash;Une carte!</p>
+
+<p>&mdash;Lisez la carte.</p>
+
+<p>Le soldat prit et lut:</p>
+
+<p>&laquo;Je m'appelle Tom; je demeure rue du Faubourg-Saint-Denis, n&deg; 109; j'ai
+cent sous dans ma bourse, quarante sous pour le fiacre, trois francs
+pour ceux qui me reconduiront.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute; Dieu, voil&agrave; les cent sous! s'&eacute;cria le municipal.</p>
+
+<p>&mdash;Ce citoyen est parfaitement en r&egrave;gle, dit le sergent. Deux hommes de
+bonne volont&eacute; pour le reconduire &agrave; son domicile politique.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;, dirent en ch&oelig;ur les municipaux.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de passe-droit. Tout &agrave; l'anciennet&eacute;. Que les deux plus chevronn&eacute;s
+jouissent du b&eacute;n&eacute;fice de la chose. Allez, mes enfants.</p>
+
+<p>Deux gardes municipaux s'avanc&egrave;rent vers Tom, lui pass&egrave;rent au cou une
+corde &agrave; laquelle ils firent faire, pour plus grande pr&eacute;caution, trois
+tours autour du museau. Tom ne fit aucune r&eacute;sistance: les coups de
+crosse l'avaient rendu souple comme un gant. Arriv&eacute; &agrave; quarante pas de
+l'Od&eacute;on:</p>
+
+<p>&mdash;Bah! dit un des gardes, le temps est beau; si nous ne prenions pas le
+fiacre, &ccedil;a prom&egrave;nerait le bourgeois.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis nous aurions chacun quarante sous au lieu de trente.</p>
+
+<p>&mdash;Une demi-heure apr&egrave;s, ils &eacute;taient &agrave; la porte du n&deg; 109. Au troisi&egrave;me
+coup, la porti&egrave;re vint ouvrir elle-m&ecirc;me, &agrave; moiti&eacute; endormie.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, la m&egrave;re l'&Eacute;veill&eacute;e, dit un des gardes municipaux, voil&agrave; un de
+vos locataires. Reconnaissez-vous le particulier comme faisant partie de
+votre m&eacute;nagerie?</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, je crois bien, dit la porti&egrave;re; c'est l'ours de M. Decamps.</p>
+
+<p>Le m&ecirc;me jour, on porta au domicile d'Odry une note de petits g&acirc;teaux, se
+montant &agrave; sept francs cinquante centimes. Mais le ministre de
+Schahabaham I<sup>er</sup> prouva facilement son alibi; il &eacute;tait de garde aux
+Tuileries.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Tom, il avait gard&eacute;, &agrave; compter de ce jour, une grande frayeur de
+ce corps respectable qui lui avait donn&eacute; des coups de crosse dans les
+reins, et qui l'avait fait marcher &agrave; pied, quoiqu'il e&ucirc;t pay&eacute; son
+fiacre.</p>
+
+<p>On ne s'&eacute;tonnera donc pas qu'en voyant appara&icirc;tre, &agrave; la porte d'entr&eacute;e
+du salon, la figure du municipal, il ait &agrave; l'instant battu en retraite
+jusqu'au plus profond du jardin. Rien ne donne du c&oelig;ur &agrave; un homme comme
+de voir reculer son ennemi. D'ailleurs, ainsi que nous l'avons dit, le
+garde municipal ne manquait pas de courage: il se mit donc &agrave; la
+poursuite de Tom, qui, accul&eacute; dans son coin, essaya d'abord de grimper
+contre le mur, et, voyant, apr&egrave;s deux ou trois essais, que la tentative
+&eacute;tait illusoire, il se dressa sur ses pattes de derri&egrave;re et se pr&eacute;para &agrave;
+faire bonne d&eacute;fense, utilisant en cette circonstance les le&ccedil;ons de
+boxing que lui avait donn&eacute;es son ami Fau.</p>
+
+<p>Le municipal, de son c&ocirc;t&eacute;, se mit en garde et attaqua son adversaire
+dans toutes les r&egrave;gles de l'art. &Agrave; la troisi&egrave;me passe, il fit feinte du
+coup de t&ecirc;te et porta le coup de cuisse; Tom arriva &agrave; la parade de
+seconde. Le municipal mena&ccedil;a Tom d'un coup droit; Tom revint en garde,
+fit un coup&eacute; sur les armes, et, attrapant de toute la force de son poing
+la garde du sabre de son ennemi, il lui renversa si violemment la main,
+qu'il lui luxa le poignet. Le municipal laissa tomber son sabre, et se
+trouva &agrave; la merci de son adversaire.</p>
+
+<p>Heureusement pour lui et malheureusement pour Tom, le commissaire
+arrivait en ce moment; il vit l'acte de r&eacute;bellion qui venait d'avoir
+lieu contre la force arm&eacute;e, tira de sa poche son &eacute;charpe, la roula trois
+fois autour de son ventre, et, se sentant soutenu par la garde, fit
+descendre le caporal et les neuf hommes dans le jardin, leur ordonna de
+se ranger en bataille, et demeura sur le perron pour commander le feu.
+Tom pr&eacute;occup&eacute; de ces dispositions, laissa le municipal battre en
+retraite, portant sa main droite dans sa main gauche, et resta debout et
+immobile contre le mur.</p>
+
+<p>Alors l'interrogatoire commen&ccedil;a: Tom, accus&eacute; de s'&ecirc;tre introduit
+nuitamment avec effraction dans une maison habit&eacute;e et d'avoir commis sur
+la personne d'un agent public une tentative de meurtre qui n'avait
+&eacute;chou&eacute; que par des circonstances ind&eacute;pendantes de sa volont&eacute;, n'ayant pu
+produire de t&eacute;moin &agrave; d&eacute;charge, fut condamn&eacute; &agrave; la peine de mort; en
+cons&eacute;quence, le caporal fut invit&eacute; &agrave; proc&eacute;der &agrave; l'ex&eacute;cution, et donna
+l'ordre aux soldats de pr&eacute;parer leurs armes.</p>
+
+<p>Alors il se r&eacute;pandit dans la foule accourue &agrave; la suite de la patrouille
+un grand silence, et la voix seule du caporal se fit entendre: il
+commanda les unes apr&egrave;s les autres toutes les &eacute;volutions de la charge en
+douze temps. Cependant, apr&egrave;s le mot en joue, il crut devoir se
+retourner une derni&egrave;re fois vers le commissaire; alors un murmure de
+compassion circula parmi les assistants, mais le commissaire de police,
+qu'on avait d&eacute;rang&eacute; au milieu de son d&eacute;jeuner, fut inexorable; il
+&eacute;tendit la main en signe de commandement.</p>
+
+<p>&mdash;Feu! dit le caporal.</p>
+
+<p>Les soldats ob&eacute;irent, et le malheureux Tom tomba perc&eacute; de huit balles.</p>
+
+<p>En ce moment, Alexandre Decamps rentrait avec une lettre de M. Cuvier,
+qui ouvrait &agrave; Tom les portes du Jardin des Plantes, et qui lui assurait
+la survivance de Martin.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IX" id="Chapitre_IX"></a><a href="#table">Chapitre IX</a></h2>
+
+<h3><i>Comment le capitaine Pamphile apaisa une s&eacute;dition &agrave; bord du brick la
+Roxelane, et de ce qui s'ensuivit.</i></h3>
+
+
+<p>Tom &eacute;tait originaire du Canada: il appartenait &agrave; cette race herbivore,
+habituellement circonscrite dans les montagnes situ&eacute;es entre New-York et
+le lac Ontario, et qui, l'hiver, lorsque la neige la chasse de ses pics
+glac&eacute;s, se hasarde &agrave; descendre parfois en bandes affam&eacute;es jusque dans
+les faubourgs de Portland et de Boston.</p>
+
+<p>Maintenant, si nos lecteurs tiennent &agrave; savoir comment, des bords du
+fleuve Saint-Laurent, Tom &eacute;tait pass&eacute; sur les rives de la Seine, qu'ils
+aient la bont&eacute; de se reporter &agrave; la fin de l'ann&eacute;e 1829 et de nous suivre
+jusqu'&agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; de l'oc&eacute;an Atlantique, entre l'Islande et la pointe
+du cap Farewell. L&agrave;, nous leur montrerons, marchant avec cette allure
+honn&ecirc;te qu'ils lui connaissent, le brick de notre ancien ami le
+capitaine Pamphile, qui, d&eacute;rogeant cette fois &agrave; son go&ucirc;t pour l'orient,
+a remont&eacute; vers le p&ocirc;le, non pas afin d'y chercher, comme Ross ou Parry,
+un passage entre l'&icirc;le Melvil et la terre de Banks, mais dans un but
+plus utile et surtout plus lucratif: le capitaine Pamphile ayant deux
+ann&eacute;es d'attente encore pour que son ivoire f&ucirc;t pr&ecirc;t, en avait profit&eacute;
+pour essayer de naturaliser dans les mers du Nord le syst&egrave;me d'&eacute;change
+que nous lui avons vu pratiquer avec tant de succ&egrave;s vers l'archipel
+Indien. Ce th&eacute;&acirc;tre de ses anciens exploits devenait plus st&eacute;rile,
+attendu ses fr&eacute;quents colloques avec les navires en croisi&egrave;re sous cette
+latitude, et, d'ailleurs, il avait besoin de changer d'air. Seulement,
+cette fois, au lieu de chercher des &eacute;piceries ou du th&eacute;, c'&eacute;tait &agrave;
+l'huile de baleine que le capitaine Pamphile avait particuli&egrave;rement
+affaire.</p>
+
+<p>Avec le caract&egrave;re donn&eacute; de notre brave flibustier, on comprend qu'il ne
+s'&eacute;tait pas amus&eacute; &agrave; recruter son &eacute;quipage de matelots baleiniers, ni &agrave;
+surcharger son b&acirc;timent de chaloupes, de cordages et de harpons. Il
+s'&eacute;tait content&eacute; de visiter, au moment de se mettre en mer, les
+pierriers, les caronades et la pi&egrave;ce de huit qui, comme nous l'avons
+dit, lui servaient de lest; il avait pass&eacute; l'inspection des fusils et
+fait donner le fil aux sabres d'abordage, s'&eacute;tait muni de vivres pour
+six semaines, avait franchi le d&eacute;troit de Gibraltar, et, vers le mois de
+septembre, c'est-&agrave;-dire au moment o&ugrave; la p&ecirc;che est en pleine activit&eacute; il
+&eacute;tait arriv&eacute; vers le 60<sup>e</sup>degr&eacute; de latitude, et avait incontinent
+commenc&eacute; &agrave; exercer son industrie.</p>
+
+<p>Comme nous l'avons vu, le capitaine Pamphile aimait fort la besogne
+faite. Aussi c'&eacute;tait particuli&egrave;rement aux b&acirc;timents qu'il reconnaissait,
+&agrave; leur marche, pour &ecirc;tre convenablement charg&eacute;s, qu'il s'adressait de
+pr&eacute;f&eacute;rence. Nous savons quelle &eacute;tait sa mani&egrave;re de traiter dans ces
+circonstances d&eacute;licates; il n'y avait apport&eacute; aucun changement, malgr&eacute;
+la diff&eacute;rence des localit&eacute;s: il est donc inutile de la rappeler &agrave; nos
+lecteurs; nous nous contenterons, en cons&eacute;quence, de leur faire part de
+sa parfaite r&eacute;ussite. Aussi revenait-il avec une cinquantaine, tout au
+plus, de tonneaux vides, lorsqu'en passant &agrave; la hauteur du banc de
+Terre-Neuve, le hasard fit qu'il rencontra un navire qui revenait de la
+p&ecirc;che de la morue. Le capitaine Pamphile, tout en se livrant aux grandes
+sp&eacute;culations, ne m&eacute;prisait pas, comme nous l'avons vu, les petites. Il
+ne n&eacute;gligea donc point cette occasion de compl&eacute;ter son chargement. Les
+cinquante tonneaux vides pass&egrave;rent &agrave; bord du b&acirc;timent p&ecirc;cheur, qui, en
+&eacute;change, se fit un plaisir d'envoyer au capitaine Pamphile cinquante
+tonneaux pleins. Policar fit observer que les tonneaux pleins portaient
+trois pouces de hauteur de moins que les tonneaux vides; mais le
+capitaine Pamphile voulut bien passer sur cette irr&eacute;gularit&eacute;, en faveur
+de ce que la morue venait d'&ecirc;tre sal&eacute;e la veille m&ecirc;me; seulement, il
+examina les tonneaux les uns apr&egrave;s les autres, pour s'assurer que le
+poisson &eacute;tait de bonne qualit&eacute;; puis, les faisant clouer &agrave; mesure, il
+ordonna qu'on les transport&acirc;t &agrave; fond de cale, &agrave; l'exception d'un seul
+qu'il garda pour son usage particulier.</p>
+
+<p>Le soir, le docteur descendit pr&egrave;s de lui au moment o&ugrave; il allait se
+mettre &agrave; table. Il venait, au nom de l'&eacute;quipage, demander l'abandon de
+trois ou quatre tonneaux de morue fra&icirc;che. Depuis pr&egrave;s d'un mois, les
+vivres &eacute;taient &eacute;puis&eacute;s, et les matelots ne mangeaient que des tranches
+de baleine et des c&ocirc;telettes de phoque. Le capitaine Pamphile demanda au
+docteur si les provisions manquaient; le docteur r&eacute;pondit qu'il y en
+avait encore une certaine quantit&eacute; de celles que nous venons de dire,
+mais que cette sorte de nourriture, d&eacute;j&agrave; ex&eacute;crable &eacute;tant fra&icirc;che, ne se
+bonifiait aucunement par la salaison. Le capitaine Pamphile r&eacute;pondit
+qu'il &eacute;tait bien d&eacute;sol&eacute;, mais qu'il avait justement, de la maison Beda
+et compagnie, de Marseille, une commande de quarante-neuf tonneaux de
+morue sal&eacute;e, et qu'il ne pouvait manquer de parole &agrave; une si bonne
+pratique; d'ailleurs, que, si son &eacute;quipage voulait de la morue fra&icirc;che,
+il n'avait qu'&agrave; en p&ecirc;cher, ce dont il &eacute;tait parfaitement libre, lui,
+capitaine Pamphile, ne s'y opposant aucunement.</p>
+
+<p>Le docteur sortit.</p>
+
+<p>Au bout de dix minutes, le capitaine Pamphile entendit un grand bruit
+sur la Roxelane.</p>
+
+<p>Plusieurs voix disaient:</p>
+
+<p>&mdash;Aux piques! aux piques!</p>
+
+<p>Et un matelot cria:</p>
+
+<p>&mdash;Vive Policar! &agrave; bas le capitaine Pamphile!</p>
+
+<p>Le capitaine Pamphile pensa qu'il &eacute;tait temps de se montrer. Il se leva
+de table, passa une paire de pistolets &agrave; sa ceinture, alluma son
+br&ucirc;le-gueule, ce qu'il ne faisait que dans les grandes temp&ecirc;tes, prit
+une esp&egrave;ce de martinet d'honneur, confectionn&eacute; avec un soin tout
+particulier, et duquel il ne se servait que dans les circonstances
+m&eacute;morables, et monta sur le pont. Il y avait &eacute;meute.</p>
+
+<p>Le capitaine Pamphile s'avan&ccedil;a au milieu de l'&eacute;quipage, divis&eacute; par
+groupes, regardant &agrave; droite et &agrave; gauche pour voir s'il y aurait, parmi
+tous ces hommes, un insolent qui os&acirc;t lui adresser la parole. Pour un
+&eacute;tranger, le capitaine Pamphile aurait paru faire une ronde ordinaire;
+mais, pour l'&eacute;quipage de la Roxelane, qui le connaissait de longue main,
+c'&eacute;tait tout autre chose. On savait que le capitaine Pamphile n'&eacute;tait
+jamais si pr&egrave;s d'&eacute;clater que lorsqu'il ne disait pas une parole; et,
+pour le moment, il avait adopt&eacute; un silence effrayant. Enfin, apr&egrave;s avoir
+fait deux ou trois tours, il s'arr&ecirc;ta devant son lieutenant, qui
+paraissait, comme les autres, n'&ecirc;tre pas &eacute;tranger &agrave; la r&eacute;volte.</p>
+
+<p>&mdash;Policar, mon brave, demanda-t-il, pouvez-vous me dire &agrave; quoi est le
+vent?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, capitaine, dit Policar, le vent est &agrave;... Vous dites... le vent?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, le vent... &agrave; quoi est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, je ne sais pas, dit Policar.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je vais vous le dire, moi!</p>
+
+<p>Et le capitaine Pamphile examina avec un s&eacute;rieux imperturbable le ciel,
+qui &eacute;tait sombre; puis, &eacute;tendant la main dans la direction de la brise,
+il siffla selon l'habitude des matelots; en se tournant vers son
+lieutenant:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Policar, mon brave, je vais vous le dire, moi, &agrave; quoi est le
+vent; il est &agrave; la schlague.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en doutais, dit Policar.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, Policar, mon brave, voulez-vous me faire l'amiti&eacute; de me
+dire ce qui va tomber?</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui va tomber?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, comme une gr&ecirc;le.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, je ne sais pas, dit Policar.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, des coups de garcette, mon brave, des coups de garcette.
+Ainsi donc, Policar, mon camarade, si tu as peur de la pluie, rentre
+vivement dans la cabine, et n'en sors pas que je ne te le dise,
+entends-tu, Policar?</p>
+
+<p>&mdash;J'entends, capitaine, dit Policar descendant l'escalier.</p>
+
+<p>&mdash;Ce gar&ccedil;on est plein d'intelligence, continua le capitaine Pamphile.</p>
+
+<p>Puis il fit de nouveau deux ou trois tours sur le pont et s'arr&ecirc;ta
+devant le ma&icirc;tre charpentier, qui tenait une pique.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, Georges, lui dit le capitaine; qu'est-ce que ce joujou, mon
+ami?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, capitaine..., balbutia le charpentier.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu me pardonne, c'est mon jonc &agrave; &eacute;pousseter.</p>
+
+<p>Le charpentier laissa tomber la pique; le capitaine la ramassa et la
+cassa en deux, comme il e&ucirc;t fait d'une baguette de saule.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois ce que c'est, continua le capitaine Pamphile; tu voulais
+battre tes habits. Bien, mon ami, bien! la propret&eacute; est une demi-vertu,
+comme disent les Italiens.</p>
+
+<p>Il fit signe &agrave; deux aides de s'approcher.</p>
+
+<p>&mdash;Venez ici, vous autres; prenez chacun cette badine, et tapez ferme sur
+la veste de ce pauvre Georges, et, toi, Georges, mon enfant, laisse le
+corps dessous, je te prie.</p>
+
+<p>&mdash;Combien de coups, capitaine? dirent les aides.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vingt-cinq chacun.</p>
+
+<p>L'ex&eacute;cution commen&ccedil;a, les deux aides op&eacute;rant chacun &agrave; leur tour avec la
+r&eacute;gularit&eacute; des bergers de Virgile; le capitaine comptait les coups. Au
+treizi&egrave;me, Georges s'&eacute;vanouit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit le capitaine, emportez-le dans son hamac. On lui
+donnera le reste demain: &agrave; chacun son d&ucirc;.</p>
+
+<p>On ob&eacute;it au capitaine; il se remit &agrave; faire trois autres tours, puis il
+s'arr&ecirc;ta une derni&egrave;re fois pr&egrave;s du matelot qui avait cri&eacute;: &laquo;Vive
+Policar! &agrave; bas le capitaine Pamphile!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, lui dit-il, comment va cette jolie voix, Gaetano, mon enfant?</p>
+
+<p>Gaetano voulut r&eacute;pondre; mais, quelque effort qu'il f&icirc;t, il ne sortit de
+son gosier que des sons indistincts et inarticul&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Bagasse! dit le capitaine, nous avons une extinction. Gaetano, mon
+enfant, ceci est dangereux, si l'on n'y porte pas rem&egrave;de. Docteur,
+envoyez moi quatre carabins.</p>
+
+<p>Le docteur d&eacute;signa quatre hommes qui s'approch&egrave;rent de Gaetano.</p>
+
+<p>&mdash;Venez ici, mes amours, dit le capitaine, et suivez bien mon
+ordonnance: vous allez prendre une corde; vous l'assujettirez &agrave; une
+poulie, vous en passerez un bout, en guise de cravate, autour du cou de
+cet honn&ecirc;te gar&ccedil;on, vous tirerez l'autre bout jusqu'&agrave; ce que vous ayez
+&eacute;lev&eacute; notre homme &agrave; une hauteur de trente pieds; vous l'y laisserez dix
+minutes, et, quand vous le descendrez, il parlera comme un merle, et
+sifflera comme un sansonnet. Faites vite, mes amours.</p>
+
+<p>L'ex&eacute;cution commen&ccedil;a en silence et s'accomplit de point en point sans
+qu'un seul murmure se f&icirc;t entendre. Le capitaine Pamphile y donna une si
+grande attention, qu'il laissa &eacute;teindre son br&ucirc;le-gueule. Dix minutes
+apr&egrave;s, le cadavre du matelot rebelle retombait sur le pont sans
+mouvement. Le docteur s'approcha de lui et s'assura qu'il &eacute;tait bien
+mort; alors on lui attacha un boulet au cou, deux aux pieds, et on le
+jeta &agrave; la mer.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit le capitaine Pamphile en tirant son br&ucirc;le-gueule
+&eacute;teint de sa bouche, allez me rallumer ma pipe tous ensemble, et qu'il
+n'y en ait qu'un qui me la rapporte.</p>
+
+<p>Le matelot le plus proche du capitaine prit, avec les marques du plus
+profond respect, la v&eacute;n&eacute;rable relique que lui pr&eacute;sentait son sup&eacute;rieur,
+et descendit l'&eacute;chelle de l'entrepont, suivi de tout l'&eacute;quipage,
+laissant le capitaine seul avec le docteur. Au bout d'un instant,
+Double-Bouche parut, tenant le br&ucirc;le-gueule rallum&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est toi, brigand! dit le capitaine. Et que faisais-tu pendant
+que ces honn&ecirc;tes gens se promenaient sur le pont en devisant de leurs
+affaires? R&eacute;ponds, petite canaille!</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, dit Double-Bouche voyant &agrave; l'air du capitaine qu'il n'avait
+rien &agrave; craindre, je trempais mon pain dans le pot-au-feu pour voir si le
+potage serait bon, et mes doigts dans la casserole pour m'assurer que la
+sauce &eacute;tait bien sal&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dr&ocirc;le, prends le meilleur bouillon du pot-au-feu et le
+meilleur morceau de la casserole, et fais avec le reste de la soupe &agrave;
+mon chien; quant aux matelots, ils mangeront du pain et ils boiront de
+l'eau pendant trois jours; cela les assurera contre le scorbut. Allons
+d&icirc;ner, docteur.</p>
+
+<p>Et le capitaine descendit dans sa chambre, fit apporter un couvert pour
+son convive, et se remit &agrave; manger de la morue fra&icirc;che comme si rien ne
+s'&eacute;tait pass&eacute; entre le premier et le second service.</p>
+
+<p>En sortant de table, le capitaine remonta sur le pont pour faire son
+inspection du soir; tout &eacute;tait dans l'ordre le plus parfait: le matelot
+de quart &agrave; son poste, le pilote &agrave; son gouvernail, et la vigie &agrave; son m&acirc;t.
+Le brick marchait sous toutes ses voiles, et filait bravement ses huit
+n&oelig;uds &agrave; l'heure, ayant &agrave; sa gauche le banc de Terre-Neuve et &agrave; sa
+droite le golfe Saint-Laurent; le vent soufflait ouest-nord-ouest, et
+promettait de tenir; de sorte que le capitaine Pamphile, apr&egrave;s un jour
+orageux, comptant sur une nuit tranquille, descendit dans sa cabine, &ocirc;ta
+son habit, alluma sa pipe et se mit &agrave; sa fen&ecirc;tre, suivant des yeux
+tant&ocirc;t la fum&eacute;e du tabac, tant&ocirc;t le sillage du vaisseau.</p>
+
+<p>Le capitaine Pamphile, comme on a pu en juger, avait plus d'originalit&eacute;
+dans l'esprit que de po&eacute;sie et de pittoresque dans l'imagination;
+cependant, en v&eacute;ritable marin qu'il &eacute;tait, il ne pouvait voir la lune
+brillante, au milieu d'une belle nuit, argenter les flots de l'oc&eacute;an
+sans se laisser aller &agrave; cette r&ecirc;verie sympathique qu'&eacute;prouvent tous les
+hommes de mer pour l'&eacute;l&eacute;ment sur lequel ils vivent; il &eacute;tait donc pench&eacute;
+ainsi depuis deux heures &agrave; peu pr&egrave;s, le corps &agrave; moiti&eacute; sorti de sa
+fen&ecirc;tre, n'entendant rien que le clapotement des vagues, ne voyant rien
+que la pointe de Saint-Jean, qui disparaissait &agrave; l'horizon comme une
+vapeur marine, lorsqu'il se sentit saisir vigoureusement par le collet
+de sa chemise et par le fond de sa culotte; en m&ecirc;me temps, les deux
+mains qui se permettaient cette familiarit&eacute; agirent en op&eacute;rant un
+mouvement de bascule, l'une pesant, l'autre levant, de sorte que les
+pieds du capitaine Pamphile, quittant la terre, se trouv&egrave;rent
+imm&eacute;diatement plus &eacute;lev&eacute;s que sa t&ecirc;te. Le capitaine voulut appeler au
+secours, mais il n'&eacute;tait plus temps; au moment o&ugrave; il ouvrait la bouche,
+la personne qui faisait sur lui cette &eacute;trange exp&eacute;rience, ayant vu que
+le corps &eacute;tait arriv&eacute; au degr&eacute; d'inclinaison qu'elle d&eacute;sirait lui
+donner, l&acirc;cha &agrave; la fois la culotte et le collet de l'habit, de sorte que
+le capitaine Pamphile, ob&eacute;issant malgr&eacute; lui aux lois de l'&eacute;quilibre et
+de la pesanteur, piqua une t&ecirc;te presque verticale et disparut dans le
+sillage de la Roxelane, qui continua sa route, gracieuse et rapide, sans
+se douter qu'elle f&ucirc;t veuve de son capitaine.</p>
+
+<p>Le lendemain, &agrave; dix heures du matin, comme le capitaine Pamphile, contre
+son habitude, n'avait point encore fait sa tourn&eacute;e sur le pont, le
+docteur entra dans sa chambre et la trouva vide; &agrave; l'instant, le bruit
+se r&eacute;pandit dans l'&eacute;quipage que le patron avait disparu; le commandement
+du navire revenait de droit au lieutenant; on alla, en cons&eacute;quence,
+tirer Policar de la cabine o&ugrave; il gardait religieusement ses arr&ecirc;ts, et
+on le proclama capitaine.</p>
+
+<p>Le premier acte de pouvoir du nouveau chef fut de faire distribuer &agrave;
+chaque homme une portion de morue, deux rations d'eau-de-vie, et de
+remettre &agrave; Georges les vingt coups de b&acirc;ton qui lui restaient &agrave;
+recevoir.</p>
+
+<p>Trois jours apr&egrave;s l'&eacute;v&eacute;nement que nous venons de rapporter, il n'&eacute;tait
+plus question du capitaine Pamphile, &agrave; bord du brick la Roxelane, que si
+ce digne marin n'eut jamais exist&eacute;.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_X" id="Chapitre_X"></a><a href="#table">Chapitre X</a></h2>
+
+<h3><i>Comment le capitaine Pamphile, croyant aborder sur une &icirc;le, aborda sur
+une baleine, et devint le serviteur du Serpent-Noir.</i></h3>
+
+
+<p>Lorsque le capitaine Pamphile revint sur l'eau, le brick la Roxelane
+&eacute;tait d&eacute;j&agrave; hors de la port&eacute;e de la voix; aussi ne jugea-t-il pas &agrave;
+propos de se fatiguer en cris inutiles: il commen&ccedil;a par s'orienter pour
+voir quelle terre &eacute;tait la plus proche, et, ayant avis&eacute; que ce devait
+&ecirc;tre le cap Breton, il se dirigea vers lui au moyen de l'&eacute;toile polaire,
+qu'il maintint soigneusement &agrave; sa droite.</p>
+
+<p>Le capitaine Pamphile nageait comme un phoque; cependant, au bout de
+quatre ou cinq heures de cet exercice, il commen&ccedil;ait &agrave; &ecirc;tre un peu
+fatigu&eacute;; d'ailleurs, le ciel se couvrait, et le fanal qui dirigeait sa
+marche avait disparu; il pensa donc qu'il ne ferait pas mal de prendre
+quelque repos; en cons&eacute;quence, il cessa de tirer sa marini&egrave;re, et
+commen&ccedil;a &agrave; faire la planche.</p>
+
+<p>Il resta &agrave; peu pr&egrave;s une heure dans cette position, ne faisant que le
+mouvement strictement n&eacute;cessaire pour se maintenir &agrave; fleur d'eau, et
+voyant s'effacer les unes apr&egrave;s les autres toutes les &eacute;toiles du ciel.</p>
+
+<p>De quelque philosophie que f&ucirc;t dou&eacute; le capitaine Pamphile, on comprend
+que la situation &eacute;tait peu r&eacute;cr&eacute;ative; il connaissait &agrave; merveille le
+gisement des c&ocirc;tes, et il savait qu'il devait &ecirc;tre encore &agrave; trois ou
+quatre lieues de toute terre. Sentant ses forces revenues par le repos
+momentan&eacute; qu'il avait pris, il venait de se remettre &agrave; nager avec une
+nouvelle ardeur, lorsqu'il aper&ccedil;ut, &agrave; quelques pas devant lui, une
+surface noire qu'il n'avait pu remarquer plus t&ocirc;t, tant la nuit &eacute;tait
+sombre. Le capitaine Pamphile crut que c'&eacute;tait quelque &icirc;lot ou quelque
+rocher oubli&eacute; par les navigateurs et les g&eacute;ographes, et se dirigea de ce
+c&ocirc;t&eacute;. Il l'atteignit bient&ocirc;t; mais il eut peine &agrave; prendre terre, tant la
+surface du sol, lav&eacute;e incessamment par les vagues, &eacute;tait devenue
+glissante; il y parvint cependant apr&egrave;s quelques efforts, et se trouva
+sur une petite &icirc;le bomb&eacute;e, de vingt &agrave; vingt-cinq pas de longueur et
+&eacute;lev&eacute;e de six pieds &agrave; peu pr&egrave;s au-dessus de la surface de l'eau; elle
+&eacute;tait compl&egrave;tement inhabit&eacute;e.</p>
+
+<p>Le capitaine Pamphile eut bient&ocirc;t fait le tour de son nouveau domaine;
+il &eacute;tait nu et st&eacute;rile, &agrave; l'exception d'une esp&egrave;ce d'arbre de la
+grosseur d'un manche &agrave; balai, long de huit &agrave; dix pieds et enti&egrave;rement
+d&eacute;pourvu de branches et de feuilles, et de quelques herbes mouill&eacute;es
+encore, qui indiquaient que, dans les grosses mers, la vague devait
+couvrir enti&egrave;rement le rocher. Le capitaine Pamphile attribua cette
+circonstance &agrave; l'oubli incroyable des g&eacute;ographes, et se promit bien, une
+fois de retour en France, d'adresser &agrave; la Soci&eacute;t&eacute; des voyages un m&eacute;moire
+scientifique dans lequel il rel&egrave;verait l'erreur de ses devanciers.</p>
+
+<p>Il en &eacute;tait l&agrave; de ses plans et de ses projets, lorsqu'il crut entendre
+parler &agrave; quelque distance de lui. Il regarda de tous c&ocirc;t&eacute;s; mais, comme
+nous l'avons dit, la nuit &eacute;tait si sombre, qu'il ne put rien apercevoir.
+Il &eacute;couta de nouveau, et, cette fois, il distingua parfaitement le son
+de plusieurs voix; quoique les paroles lui demeurassent inintelligibles,
+le capitaine Pamphile eut d'abord l'id&eacute;e d'appeler &agrave; lui; mais, ne
+sachant si ceux qui s'approchaient dans l'obscurit&eacute; &eacute;taient amis ou
+ennemis, il r&eacute;solut d'attendre l'&eacute;v&eacute;nement. En tout cas, l'&icirc;le o&ugrave; il
+avait abord&eacute; n'&eacute;tait pas tellement &eacute;loign&eacute;e de la terre, que, dans le
+golfe si fr&eacute;quent&eacute; du Saint-Laurent, il e&ucirc;t la crainte de mourir de
+faim. Il r&eacute;solut donc de se tenir coi jusqu'au jour, &agrave; moins qu'il ne
+f&ucirc;t d&eacute;couvert lui-m&ecirc;me; en cons&eacute;quence de cette r&eacute;solution, il gagna
+l'extr&eacute;mit&eacute; de son &icirc;le la plus &eacute;loign&eacute;e du point o&ugrave; il avait cru
+entendre ces paroles humaines que, dans certaines circonstances, l'homme
+craint plus encore que le rugissement des b&ecirc;tes f&eacute;roces.</p>
+
+<p>Le silence s'&eacute;tait r&eacute;tabli, et le capitaine Pamphile commen&ccedil;ait &agrave; croire
+que tout se passerait sans encombre, lorsqu'il sentit le sol se mouvoir
+sous ses pieds. Sa premi&egrave;re id&eacute;e fut celle d'un tremblement de terre;
+mais, dans toute l'&eacute;tendue de son &icirc;le, il n'avait point aper&ccedil;u la
+moindre montagne ayant l'apparence d'un volcan; il se rappela alors ce
+qu'il avait entendu souvent raconter de ces formations sous-marines qui
+apparaissent tout &agrave; coup &agrave; la surface de l'eau, y demeuraient
+quelquefois des jours, des mois, des ann&eacute;es, donnaient &agrave; des colonies le
+temps de s'y &eacute;tablir, d'y semer leurs moissons, d'y b&acirc;tir leurs cabanes,
+puis qui, &agrave; un moment, &agrave; une heure donn&eacute;s, d&eacute;truites comme elles
+s'&eacute;taient form&eacute;es, sans cause apparente, disparaissaient tout &agrave; coup,
+entra&icirc;nant avec elles la trop confiante population qui s'&eacute;tait &eacute;tablie
+sur elles. En tous cas, comme le capitaine Pamphile n'avait eu le temps
+ni de semer ni de b&acirc;tir, et qu'il n'avait &agrave; regretter ni son bl&eacute; ni ses
+maisons, il se pr&eacute;para &agrave; continuer son excursion &agrave; la nage, trop heureux
+encore que son &icirc;le miraculeuse e&ucirc;t apparu &agrave; la surface de la mer assez
+de temps pour qu'il s'y repos&acirc;t. Il &eacute;tait donc parfaitement r&eacute;sign&eacute; &agrave; la
+volont&eacute; de Dieu, lorsqu'&agrave; son grand &eacute;tonnement, il s'aper&ccedil;ut que le
+terrain, au lieu de s'enfoncer, semblait marcher en avant tra&ccedil;ant
+derri&egrave;re lui un sillage &agrave; la mani&egrave;re de la poupe d'un vaisseau. Le
+capitaine Pamphile &eacute;tait sur une &icirc;le flottante; le prodige de Latone se
+renouvelait pour lui et il voguait, sur quelque D&eacute;los inconnue, vers les
+rivages du nouveau monde.</p>
+
+<p>Le capitaine Pamphile avait vu tant de choses dans le cours de sa vie
+nomade si aventureuse, qu'il n'&eacute;tait pas homme &agrave; s'&eacute;tonner de si peu; il
+remarqua seulement que son &icirc;le, avec une intelligence qu'il n'aurait pas
+os&eacute; exiger d'elle, se dirigeait directement vers la pointe
+septentrionale du cap Breton. Comme il n'avait pas de pr&eacute;dilection pour
+un point plut&ocirc;t que pour un autre, il r&eacute;solut de ne pas la contrarier et
+de la laisser aller tranquillement o&ugrave; elle avait affaire, et de profiter
+de la circonstance pour cheminer avec elle. Mais, comme la nature
+glissante du terrain &eacute;tait rendue plus dangereuse encore par le
+mouvement, le capitaine Pamphile, quoiqu'il e&ucirc;t le pied marin, n'en
+remonta pas moins vers la r&eacute;gion &eacute;lev&eacute;e de son &icirc;le; et, se soutenant &agrave;
+l'arbre isol&eacute; et sans feuillage qui semblait en marquer le centre, il
+attendit les &eacute;v&eacute;nements avec patience et r&eacute;signation.</p>
+
+<p>Cependant le capitaine Pamphile, qui &eacute;tait, comme on le comprendra
+facilement, devenu tout yeux et tout oreilles, dans les intervalles
+moins sombres o&ugrave; le vent chassant un nuage laissait briller quelque
+&eacute;toile comme un diamant de la parure c&eacute;leste, croyait apercevoir,
+pareille &agrave; un point noir, une petite &icirc;le qui servait de guide &agrave; la
+grande, marchant &agrave; la distance de cinquante pas d'elle, &agrave; peu pr&egrave;s; et,
+quand la vague qui venait battre les flancs de son domaine &eacute;tait moins
+bruyante, ces m&ecirc;mes voix qu'il avait entendues passaient de nouveau &agrave;
+ses oreilles emport&eacute;es sur un souffle de brise, incertaines et
+inintelligibles comme le murmure des esprits de la mer.</p>
+
+<p>Ce fut lorsque le cr&eacute;puscule commen&ccedil;a de para&icirc;tre &agrave; l'orient, que le
+capitaine Pamphile parvint &agrave; s'orienter compl&egrave;tement, et s'&eacute;tonna, avec
+l'intelligence qu'il s'accordait &agrave; lui-m&ecirc;me, de ne s'&ecirc;tre pas rendu
+compte plus t&ocirc;t de sa situation. La petite &icirc;le qui marchait la premi&egrave;re
+&eacute;tait une barque mont&eacute;e par six sauvages canadiens; la grande &icirc;le o&ugrave; il
+se trouvait, une baleine que les anciens alli&eacute;s de la France tra&icirc;naient
+&agrave; la remorque; et l'arbre priv&eacute; de branches et de feuilles contre lequel
+il &eacute;tait appuy&eacute;, le harpon qui avait donn&eacute; la mort au g&eacute;ant de la mer,
+et qui entr&eacute; dans la blessure &agrave; la profondeur de quatre ou cinq pieds,
+en sortait encore de huit ou neuf.</p>
+
+<p>Les Hurons, de leur c&ocirc;t&eacute;, en voyant la double capture qu'ils avaient
+faite, laiss&egrave;rent &eacute;chapper une exclamation de surprise. Mais, jugeant
+aussit&ocirc;t qu'il &eacute;tait au-dessous de la dignit&eacute; de l'homme de para&icirc;tre
+&eacute;tonn&eacute; de quelque chose, ils continu&egrave;rent &agrave; ramer silencieusement vers
+la terre sans s'occuper davantage du capitaine Pamphile, qui, voyant que
+les sauvages, malgr&eacute; leur insouciance apparente, ne le perdaient pas de
+vue, affecta la plus grande tranquillit&eacute; d'esprit, quelle que f&ucirc;t la
+pr&eacute;occupation r&eacute;elle que lui inspirait son &eacute;trange situation.</p>
+
+<p>Lorsque la baleine fut arriv&eacute;e &agrave; un quart de lieue &agrave; peu pr&egrave;s de
+l'extr&eacute;mit&eacute; nord du cap Breton, la chaloupe s'arr&ecirc;ta; mais l'&eacute;norme
+c&eacute;tac&eacute;, continuant &agrave; suivre le mouvement d'impulsion qui lui &eacute;tait
+donn&eacute;, s'approcha insensiblement du petit bateau, qu'il finit par
+joindre. Alors celui qui paraissait le ma&icirc;tre de l'&eacute;quipage, grand
+gaillard de cinq pieds huit pouces, peint en bleu et en rouge, avec un
+serpent noir tatou&eacute; sur la poitrine, et qui portait sur sa t&ecirc;te ras&eacute;e
+une queue d'oiseau de paradis, implant&eacute;e dans la seule m&egrave;che qu'il e&ucirc;t
+conserv&eacute;e de sa chevelure, passa un grand couteau dans son pagne, prit
+son tomahawk dans sa main droite, et s'avan&ccedil;a lentement et avec dignit&eacute;
+vers le capitaine Pamphile.</p>
+
+<p>Le capitaine Pamphile, qui de son c&ocirc;t&eacute; avait vu tous les sauvages du
+monde connu, depuis ceux qui descendent de la Courtille le matin du
+mercredi des cendres, jusqu'&agrave; ceux des &icirc;les Sandwich, qui tu&egrave;rent
+tra&icirc;treusement le capitaine Cook, le laissa tranquillement approcher
+sans para&icirc;tre faire la moindre attention &agrave; lui.</p>
+
+<p>Arriv&eacute; &agrave; trois pas de distance de l'Europ&eacute;en, le Huron s'arr&ecirc;ta et
+regarda le capitaine Pamphile; le capitaine Pamphile, d&eacute;cid&eacute; &agrave; ne pas
+reculer d'une semelle, regarda alors le Huron avec le m&ecirc;me calme et la
+m&ecirc;me tranquillit&eacute; que celui-ci affectait; enfin, apr&egrave;s dix minutes
+d'inspection r&eacute;ciproque:</p>
+
+<p>&mdash;Le Serpent-Noir est un grand chef, dit le Huron.</p>
+
+<p>&mdash;Pamphile, de Marseille, est un grand capitaine, dit le Proven&ccedil;al.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi mon fr&egrave;re, continua le Huron, a-t-il quitt&eacute; son vaisseau
+pour s'embarquer sur la baleine du Serpent-Noir?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, r&eacute;pondit le capitaine Pamphile, son &eacute;quipage l'a jet&eacute; &agrave; la
+mer, et que, fatigu&eacute; de nager, il s'est repos&eacute; sur le premier objet venu
+sans s'inqui&eacute;ter de savoir &agrave; qui il appartenait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit le Huron; le Serpent-Noir est un grand chef, et le
+capitaine Pamphile sera son serviteur.</p>
+
+<p>&mdash;R&eacute;p&egrave;te un peu ce que tu dis l&agrave;, interrompit le capitaine d'un air
+goguenard.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis, reprit le Huron, que le capitaine Pamphile ramera dans la
+barque du Serpent-Noir quand il sera sur l'eau, portera sa tente
+d'&eacute;corce de bouleau lorsqu'il voyagera par terre, allumera son feu quand
+il fera froid, chassera les mouches quand il fera chaud, et raccommodera
+ses mocassins quand ils seront us&eacute;s; en &eacute;change de quoi, le Serpent-Noir
+donnera au capitaine Pamphile les restes de son d&icirc;ner et les vieilles
+peaux de castor dont il ne pourrait pas se servir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! fit le capitaine; et, si ces conventions ne plaisent pas &agrave;
+Pamphile et que Pamphile les refuse?</p>
+
+<p>&mdash;Alors le Serpent-Noir enl&egrave;vera la chevelure de Pamphile et la pendra
+devant sa porte, avec celles de sept Anglais, de neuf Espagnols et de
+onze Fran&ccedil;ais qui y sont d&eacute;j&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit le capitaine, qui vit qu'il n'&eacute;tait pas le plus fort:
+le Serpent Noir est un grand chef et Pamphile sera son serviteur.</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots, le Serpent-Noir fit un signe &agrave; son &eacute;quipage, qui d&eacute;barqua &agrave;
+son tour sur la baleine et entoura le capitaine Pamphile. Le chef dit
+quelques mots &agrave; ses hommes, qui transport&egrave;rent aussit&ocirc;t sur l'animal
+plusieurs petites caisses, un castor, deux ou trois oiseaux qu'ils
+avaient tu&eacute;s &agrave; coup de fl&egrave;che, et tout ce qu'il fallait pour faire du
+feu. Alors le Serpent-Noir descendit dans la pirogue, prit une pagaie de
+chaque main, et se mit &agrave; ramer dans la direction de la terre.</p>
+
+<p>Le capitaine &eacute;tait occup&eacute; &agrave; regarder avec la plus grande attention
+s'&eacute;loigner le grand chef, admirant avec quelle rapidit&eacute; la petite barque
+glissait sur l'eau, lorsque trois Hurons s'approch&egrave;rent de lui; l'un lui
+d&eacute;tacha sa cravate, l'autre lui enleva sa chemise et le troisi&egrave;me le
+d&eacute;barrassa de son pantalon, dans lequel &eacute;tait sa montre; puis deux
+autres lui succ&eacute;d&egrave;rent, dont l'un tenait un rasoir, et l'autre une
+esp&egrave;ce de palette compos&eacute;e de petites coquilles remplies de couleur
+jaune, rouge et bleue; ils firent signe au capitaine Pamphile de se
+coucher, et, tandis que le reste de l'&eacute;quipage allumait le feu comme il
+aurait pu le faire sur une &icirc;le v&eacute;ritable, plumait les oiseaux et
+d&eacute;pouillait le castor, ils proc&eacute;d&egrave;rent &agrave; la toilette de leur nouveau
+camarade: l'un lui rasa la t&ecirc;te, &agrave; l'exception de la m&egrave;che que les
+sauvages ont l'habitude de conserver; l'autre lui promena son pinceau
+impr&eacute;gn&eacute; de diff&eacute;rentes couleurs par tout le corps et le peignit &agrave; la
+derni&egrave;re mode adopt&eacute;e par les fashionables de la rivi&egrave;re Outava et du
+lac Huron.</p>
+
+<p>Cette premi&egrave;re pr&eacute;paration termin&eacute;e, les deux valets de chambre du
+capitaine Pamphile all&egrave;rent ramasser, l'un un bouquet de plumes arrach&eacute;
+&agrave; la queue du <i>wipp-poor-will</i> que l'on flambait en ce moment, et
+l'autre la peau de castor qui commen&ccedil;ait &agrave; r&ocirc;tir, et revinrent &agrave; leur
+victime; ils lui fix&egrave;rent le bouquet de plumes &agrave; l'unique m&egrave;che qui
+restait de son ancienne chevelure, et lui attach&egrave;rent la peau de castor
+autour des reins. Cette op&eacute;ration termin&eacute;e, un des Hurons pr&eacute;senta un
+miroir au capitaine Pamphile: il &eacute;tait hideux!</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le Serpent-Noir avait gagn&eacute; la terre et s'&eacute;tait
+achemin&eacute; vers une habitation assez consid&eacute;rable que l'on voyait de loin
+s'&eacute;lever blanchissante au bord de la mer; puis bient&ocirc;t il en &eacute;tait sorti
+accompagn&eacute; d'un homme v&ecirc;tu &agrave; l'europ&eacute;enne, et l'on avait pu juger &agrave; ses
+gestes que l'enfant du d&eacute;sert montrait &agrave; l'homme de la civilisation la
+capture qu'il avait faite en pleine mer et amen&eacute;e pendant la nuit &agrave; la
+vue des c&ocirc;tes.</p>
+
+<p>Au bout d'un instant, l'habitant du cap Breton monta &agrave; son tour dans une
+barque avec deux esclaves, rama vers la baleine, en fit le tour afin de
+la reconna&icirc;tre, mais sans cependant y aborder; puis, apr&egrave;s avoir
+probablement reconnu que le Huron lui avait dit la v&eacute;rit&eacute;, il reprit le
+chemin du cap, o&ugrave; le chef l'avait attendu assis et immobile.</p>
+
+<p>Un instant apr&egrave;s, les esclaves de l'homme blanc port&egrave;rent diff&eacute;rents
+objets que le capitaine Pamphile ne put distinguer, &agrave; cause de la
+distance, dans la pirogue de l'homme rouge, le chef huron reprit ses
+pagaies et se mit &agrave; ramer de nouveau vers l'&icirc;le provisoire o&ugrave;
+l'attendaient son &eacute;quipage et le capitaine Pamphile.</p>
+
+<p>Il y aborda au moment o&ugrave; le castor et les <i>wipp-poor-will</i> &eacute;taient cuits
+&agrave; point, mangea la queue du castor et les ailes des <i>wipp-poor-will</i>,
+et, selon les conventions arr&ecirc;t&eacute;es, donna le reste de son repas &agrave; ses
+serviteurs au nombre desquels il parut enchant&eacute; de retrouver le
+capitaine Pamphile.</p>
+
+<p>Alors les Hurons apport&egrave;rent le butin fait sur leur prisonnier, afin
+qu'il chois&icirc;t comme chef, parmi les d&eacute;pouilles opimes, celles qui lui
+plairaient le mieux.</p>
+
+<p>Le Serpent-Noir examina avec assez de d&eacute;dain la cravate, la chemise et
+le pantalon du capitaine; en revanche, il donna une attention toute
+particuli&egrave;re &agrave; la montre, dont il est &eacute;vident qu'il ne connaissait pas
+l'usage; cependant, apr&egrave;s l'avoir tourn&eacute;e et retourn&eacute;e en tous sens,
+suspendue par la petite cha&icirc;ne, balanc&eacute;e par la grande, convaincu qu'il
+avait affaire &agrave; un &ecirc;tre anim&eacute;, il la porta &agrave; son oreille, &eacute;couta avec
+attention le mouvement, la tourna et la retourna encore pour t&acirc;cher d'en
+d&eacute;couvrir le m&eacute;canisme, mit une main sur son c&oelig;ur, tandis que, de
+l'autre, il reportait une seconde fois le chronom&egrave;tre &agrave; son oreille; et,
+convaincu que c'&eacute;tait un animal, puisqu'il avait un pouls qui battait &agrave;
+l'instar du sien, il la coucha avec le plus grand soin aupr&egrave;s d'une
+petite tortue large comme une pi&egrave;ce de cinq francs et grosse comme la
+moiti&eacute; d'une noix, qu'il conservait pr&eacute;cieusement dans une bo&icirc;te qu'&agrave; la
+richesse de son incrustation en coquillages, on devinait facilement
+avoir fait partie de son tr&eacute;sor particulier; puis, comme satisfait de la
+part qu'il s'&eacute;tait appropri&eacute;e, il poussa du pied la cravate, la chemise
+et le pantalon, les laissant g&eacute;n&eacute;reusement &agrave; la disposition de son
+&eacute;quipage.</p>
+
+<p>Le d&eacute;jeuner termin&eacute;, le Serpent-Noir, les Hurons et le prisonnier
+pass&egrave;rent de la baleine sur la pirogue. Le capitaine Pamphile vit alors
+que les objets apport&eacute;s par les Hurons &eacute;taient deux carabines anglaises,
+quatre bouteilles d'eau-de-vie et un baril de poudre: le Serpent-Noir,
+jugeant au-dessous de sa dignit&eacute; d'exploiter lui-m&ecirc;me la baleine qu'il
+avait tu&eacute;e, l'avait troqu&eacute;e avec un colon contre de l'alcool, des
+munitions et des armes.</p>
+
+<p>En ce moment, l'habitant du cap Breton reparut sur le rivage, accompagn&eacute;
+de cinq ou six esclaves, descendit dans un canot plus grand que celui
+qu'il avait choisi pour sa premi&egrave;re course, et se mit de nouveau en mer.
+Au moment o&ugrave; il quittait le rivage, le Serpent-Noir, de son c&ocirc;t&eacute;, donna
+l'ordre de quitter la baleine, afin de n'inspirer aucune crainte &agrave; son
+nouveau propri&eacute;taire. Alors commen&ccedil;a l'apprentissage du capitaine
+Pamphile. Un Huron, croyant l'embarrasser, lui mit une pagaie entre les
+mains; mais, comme il avait pass&eacute; par tous les grades, depuis celui de
+mousse jusqu'&agrave; celui de capitaine, il se servit de l'instrument avec
+tant de force, de pr&eacute;cision et d'adresse, que le Serpent-Noir, pour lui
+t&eacute;moigner toute sa satisfaction, lui donna son coude &agrave; baiser.</p>
+
+<p>Le m&ecirc;me soir, le chef huron et son &eacute;quipage s'arr&ecirc;t&egrave;rent sur un grand
+rocher qui s'&eacute;tend &agrave; quelque distance d'un plus petit, au milieu du
+golfe Saint-Laurent. Les uns s'occup&egrave;rent aussit&ocirc;t &agrave; dresser la tente
+d'&eacute;corce de bouleau que les sauvages de l'Am&eacute;rique septentrionale
+portent presque constamment avec eux lorsqu'ils vont en voyage ou en
+chasse; les autres se r&eacute;pandirent autour du roc et se mirent &agrave; chercher,
+dans les anfractuosit&eacute;s, des hu&icirc;tres, des moules, des oursins et autres
+fruits de mer, dont ils apport&egrave;rent une telle quantit&eacute;, que, le
+Grand-Serpent rassasi&eacute;, il en resta encore pour tout le monde.</p>
+
+<p>Le souper fini, le Grand-Serpent se fit apporter la bo&icirc;te o&ugrave; il avait
+renferm&eacute; la montre, afin de voir s'il ne lui &eacute;tait arriv&eacute; aucun
+accident. Il la prit, comme le matin, avec la plus grande d&eacute;licatesse;
+mais &agrave; peine l'e&ucirc;t-il entre les mains, qu'il s'aper&ccedil;ut que son c&oelig;ur
+avait cess&eacute; de battre; il la porta &agrave; son oreille, et n'entendit aucun
+mouvement; alors il essaya de la r&eacute;chauffer avec son souffle; mais,
+voyant que toute tentative &eacute;tait inutile:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, dit-il la rendant &agrave; son propri&eacute;taire avec une expression de
+profond d&eacute;dain, voil&agrave; ta b&ecirc;te, elle est morte.</p>
+
+<p>Le capitaine Pamphile, qui tenait beaucoup &agrave; sa montre, attendu que
+c'&eacute;tait un cadeau de son &eacute;pouse, ne se le fit pas dire deux fois, et
+passa la cha&icirc;ne &agrave; son cou, enchant&eacute; de rentrer en possession de son
+br&eacute;guet, qu'il se garda bien de remonter.</p>
+
+<p>Au jour naissant, ils repartirent, continuant de s'avancer vers
+l'occident; le soir, ils d&eacute;barqu&egrave;rent dans une petite anse isol&eacute;e de
+l'&icirc;le Anticoste, et, le lendemain, vers quatre heures de l'apr&egrave;s-midi,
+apr&egrave;s avoir doubl&eacute; le cap Gaso&eacute;e, ils s'engag&egrave;rent dans le fleuve
+Saint-Laurent, qu'ils devaient remonter jusqu'au lac Ontario, d'o&ugrave; le
+grand chef comptait gagner le lac Huron, sur les rives duquel &eacute;tait
+situ&eacute; son <i>wigwam</i>.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XI" id="Chapitre_XI"></a><a href="#table">Chapitre XI</a></h2>
+
+<h3><i>Comment le capitaine Pamphile remonta le fleuve Saint-Laurent pendant
+cinq journ&eacute;es, et &eacute;chappa au Serpent-Noir vers la fin de la sixi&egrave;me.</i></h3>
+
+
+<p>Le capitaine Pamphile avait, comme nous l'avons vu, pris son parti avec
+plus de promptitude et de r&eacute;signation qu'on aurait d&ucirc; l'attendre d'un
+homme aussi violent et aussi absolu. C'est que, gr&acirc;ce aux diff&eacute;rentes
+situations dans lesquelles il s'&eacute;tait trouv&eacute; pendant le cours d'une vie
+des plus orageuses, et dont nous n'avons montr&eacute; &agrave; nos lecteurs que le
+c&ocirc;t&eacute; brillant, il avait pris l'habitude de r&eacute;solutions promptes et
+d&eacute;cisives; or, comme nous l'avons dit, voyant qu'il n'&eacute;tait pas le plus
+fort, il avait &agrave; l'instant m&ecirc;me puis&eacute;, dans un vieux fond de philosophie
+qu'il tenait toujours en r&eacute;serve pour les occasions semblables, une
+r&eacute;signation apparente dont le Serpent-Noir, quelque rus&eacute; qu'il f&ucirc;t,
+avait &eacute;t&eacute; la dupe.</p>
+
+<p>Il est vrai d'ajouter que le capitaine Pamphile, amateur comme il
+l'&eacute;tait du grand art de la navigation, ne se trouve pas, sans un certain
+plaisir &agrave; m&ecirc;me d'&eacute;tudier le degr&eacute; o&ugrave; cet art &eacute;tait arriv&eacute; chez les
+nations sauvages du haut Canada.</p>
+
+<p>La membrure du canot dans lequel le capitaine Pamphile &eacute;tait embarqu&eacute;,
+lui sixi&egrave;me, &eacute;tait faite d'un bois tr&egrave;s fort mais pliant, uni par des
+pi&egrave;ces d'&eacute;corce de bouleau cousues les unes aux autres, et recouvertes
+sur leurs coutures d'une forte couche de goudron. Quant &agrave; l'int&eacute;rieur,
+il &eacute;tait doubl&eacute; de planches de sapin tr&egrave;s minces, plac&eacute;es l'une sur
+l'autre, comme les tuiles d'un toit.</p>
+
+<p>Notre observateur &eacute;tait trop impartial pour ne pas rendre justice aux
+ouvriers qui avaient construit le v&eacute;hicule, gr&acirc;ce auquel il &eacute;tait
+transport&eacute;, bien malgr&eacute; lui, du septentrion au sud; il avait donc, d'un
+seul signe, mais d'un signe d'amateur, indiqu&eacute; qu'il &eacute;tait satisfait de
+la l&eacute;g&egrave;ret&eacute; du canot; cette l&eacute;g&egrave;ret&eacute;, en effet, lui donnait deux
+avantages immenses: le premier de d&eacute;passer, en supposant un nombre de
+rameurs &eacute;gal, en moins de cinq minutes et d'une distance consid&eacute;rable,
+le canot anglais le plus fin et le mieux construit; le second, et qui
+&eacute;tait tout local, d'&ecirc;tre facilement tir&eacute; &agrave; terre et transport&eacute; &agrave; l'aise
+par deux hommes, quand les rapides dont le fleuve est sem&eacute; forcent les
+navigateurs &agrave; suivre la rive, quelquefois pendant l'espace de deux ou
+trois lieues. Il est vrai que ces deux avantages sont compens&eacute;s par un
+inconv&eacute;nient: un seul mouvement faux le fait chavirer &agrave; l'instant m&ecirc;me.
+Mais cet inconv&eacute;nient cesse d'en &ecirc;tre un pour des hommes qui, comme les
+Canadiens, vivent autant dans l'eau que sur terre; quant au capitaine
+Pamphile, nous avons vu qu'il &eacute;tait de la famille des phoques, des
+lamentins et autres amphibies.</p>
+
+<p>Le soir du premier jour de navigation int&eacute;rieure, la barque s'arr&ecirc;ta
+dans une petite anse de la rive droite: l'&eacute;quipage la tira aussit&ocirc;t &agrave;
+terre, et se pr&eacute;para &agrave; passer la nuit sur le sol du Nouveau-Brunswick.</p>
+
+<p>Le Serpent-Noir avait &eacute;t&eacute; si content de l'intelligence et de la docilit&eacute;
+de son nouveau serviteur pendant les quarante-huit heures qu'ils avaient
+pass&eacute;es ensemble, qu'apr&egrave;s lui avoir laiss&eacute;, comme la veille, une part
+tr&egrave;s confortable de son souper, il lui donna une peau de buffle &agrave;
+laquelle il restait encore quelques poils, pour lui servir de matelas.
+Quant &agrave; la couverture, force fut au capitaine Pamphile de s'en priver.
+Or, comme nos lecteurs se rappelleront, s'ils ont bonne m&eacute;moire, qu'il
+n'avait pour tout v&ecirc;tement qu'une peau de castor qui lui prenait au bas
+des c&ocirc;tes et lui retombait jusqu'&agrave; moiti&eacute; des jambes, ils ne
+s'&eacute;tonneront pas que ce digne n&eacute;gociant, habitu&eacute; comme il l'&eacute;tait &agrave; la
+temp&eacute;rature de la S&eacute;n&eacute;gambie et du Congo, ait pass&eacute; la nuit presque
+enti&egrave;re &agrave; changer de place sa peau de castor, afin de r&eacute;chauffer
+successivement les diff&eacute;rentes parties de son individu; cependant, comme
+toute chose a son bon c&ocirc;t&eacute;, son insomnie servit &agrave; lui prouver qu'il
+&eacute;tait, de la part de ses compagnons, l'objet d'une d&eacute;fiance assidue; &agrave;
+chaque mouvement, si l&eacute;ger qu'il f&ucirc;t, il voyait une t&ecirc;te se soulever et
+deux yeux brillant dans l'obscurit&eacute; comme ceux d'un loup se fixer &agrave;
+l'instant sur lui. Le capitaine Pamphile comprit qu'il &eacute;tait observ&eacute;, et
+sa prudence en redoubla.</p>
+
+<p>Le lendemain, avant le jour, les navigateurs se mirent en route; ils
+&eacute;taient encore dans cette partie de l'embouchure du fleuve si large
+qu'elle semble un lac se rendant &agrave; la mer. Rien ne s'opposait donc &agrave;
+leur marche, le courant &eacute;tait presque insensible; le vent, favorable au
+contraire, avait peu de prise sur la petite embarcation, et de chaque
+c&ocirc;t&eacute; se d&eacute;roulait aux yeux un paysage sans bornes, perdu dans un horizon
+bleu, au milieu duquel les maisons apparaissaient comme des points
+blancs; de temps en temps, dans les profondeurs o&ugrave; le regard perdu
+cessait de rien distinguer, on apercevait la cime neigeuse de quelques
+montagnes appartenant &agrave; cette cha&icirc;ne qui s'&eacute;tend du cap Gapsi aux
+sources de l'Ohio; mais la distance &eacute;tait si grande, qu'il &eacute;tait
+impossible de reconna&icirc;tre si cette fugitive apparition appartenait au
+ciel ou &agrave; la terre.</p>
+
+<p>La journ&eacute;e se passa au milieu de ces aspects, auxquels le capitaine
+Pamphile parut donner une attention continue et accorder une admiration
+parfaite; cependant ce double sentiment, si puissant qu'il par&ucirc;t, ne le
+d&eacute;tourna pas un instant de ses devoirs comme matelot; de sorte que le
+Serpent-Noir, doublement flatt&eacute; de son bon go&ucirc;t et de son bon service,
+lui passa, dans un moment de repos, une pipe toute bourr&eacute;e, faveur que
+le capitaine Pamphile appr&eacute;cia d'autant mieux, qu'il &eacute;tait priv&eacute; de ce
+plaisir depuis le moment o&ugrave; Double-Bouche avait &eacute;t&eacute; rallumer son
+br&ucirc;le-gueule &eacute;teint pendant la r&eacute;volte de la Roxelane. Aussi
+s'inclina-t-il aussit&ocirc;t en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Le Serpent-Noir est un grand chef!</p>
+
+<p>Politesse &agrave; laquelle le Serpent-Noir r&eacute;pondit en disant &agrave; son tour:</p>
+
+<p>&mdash;Le capitaine Pamphile est un fid&egrave;le serviteur.</p>
+
+<p>La conversation en resta l&agrave;, et chacun se mit &agrave; fumer.</p>
+
+<p>Le soir, on aborda dans une &icirc;le; la c&eacute;r&eacute;monie du souper se passa, comme
+d'habitude, &agrave; la satisfaction g&eacute;n&eacute;rale. Mais la nuit pr&eacute;c&eacute;dente ne
+laissait pas le capitaine Pamphile sans inqui&eacute;tude sur la mani&egrave;re dont
+il pourrait combattre le froid, plus intense encore, on le sait, sur les
+&icirc;les &agrave; fleur d'eau que sur un continent bois&eacute;, lorsqu'en d&eacute;roulant sa
+peau de buffle, il y trouva une couverture de laine; d&eacute;cid&eacute;ment, le
+Serpent-Noir &eacute;tait un assez bon diable de ma&icirc;tre, et, si le capitaine
+Pamphile n'avait eu d'autres projets d'avenir, il serait probablement
+rest&eacute; &agrave; son service; mais si bien qu'il se trouv&acirc;t sur une &icirc;le du fleuve
+Saint-Laurent, entre son matelas de peau de buffle et sa couverture de
+laine, il avait la faiblesse de pr&eacute;f&eacute;rer son lit &agrave; bord de la Roxelane;
+cependant, quelque inf&eacute;rieure que f&ucirc;t sa couche momentan&eacute;e, le capitaine
+n'en dormit pas moins tout d'un trait jusqu'au jour.</p>
+
+<p>Vers les onze heures de la troisi&egrave;me journ&eacute;e, on commen&ccedil;a d'apercevoir
+Qu&eacute;bec. Le capitaine avait quelque espoir que le Serpent-Noir
+rel&acirc;cherait dans cette ville; aussi, du moment qu'il l'aper&ccedil;ut, se
+mit-il &agrave; ramer avec une ardeur qui lui valut un suppl&eacute;ment notable de
+consid&eacute;ration dans l'esprit du grand chef, et qui ne lui permit pas
+d'accorder &agrave; la cascade de Montmorency toute l'attention qu'elle m&eacute;rite.
+Mais il se trompait dans ses conjectures; la barque passa devant le
+port, doubla le cap du Diamant, et s'en alla aborder en face de la
+cascade de la Chaudi&egrave;re.</p>
+
+<p>Comme il faisait grand jour encore, le capitaine Pamphile put admirer
+alors cette magnifique chute d'eau qui tombe d'une hauteur de cent
+cinquante pieds sur une largeur de deux cent soixante, se d&eacute;ployant
+comme une nappe de neige sur un tapis de verdure, et, &agrave; travers des
+rives merveilleusement bois&eacute;es, au milieu desquelles, de place en place,
+des masses de rochers s'&eacute;l&egrave;vent, montrant leurs t&ecirc;tes chauves et
+blanches comme des fronts de vieillards. Le souper et la nuit se
+pass&egrave;rent comme d'habitude.</p>
+
+<p>Le lendemain, la barque fut remise &agrave; flot au point du jour; malgr&eacute; sa
+philosophie, le capitaine Pamphile commen&ccedil;ait &agrave; &eacute;prouver quelque
+inqui&eacute;tude. Il ne se dissimulait pas qu'&agrave; mesure qu'il s'enfon&ccedil;ait dans
+l'int&eacute;rieur des terres, il s'&eacute;loignait de Marseille, et que son &eacute;vasion
+devenait plus difficile: il ramait donc avec une nonchalance que le
+grand chef ne lui avait pas encore vue, mais qu'il lui pardonnait en
+faveur de ses ant&eacute;c&eacute;dents, lorsque tout &agrave; coup ses yeux se fix&egrave;rent sur
+l'horizon, sa pagaie resta immobile; de sorte que, comme le matelot qui
+lui &eacute;tait oppos&eacute;, continuait de ramer, le canot fit deux tours sur
+lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il? dit le Serpent-Noir se soulevant du fond de la barque o&ugrave;
+il &eacute;tait couch&eacute;, et &ocirc;tant son calumet de sa bouche.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a, r&eacute;pondit le capitaine Pamphile en &eacute;tendant la main vers le
+sud, ou que je ne me connais plus en navigation, ou que nous allons
+avoir un orage un peu dr&ocirc;le.</p>
+
+<p>&mdash;Et o&ugrave; mon fr&egrave;re voit-il quelque signe que Dieu ait dit &agrave; la temp&ecirc;te:
+&laquo;Souffle et d&eacute;truis?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! r&eacute;pondit le capitaine, dans ce nuage qui nous arrive noir
+comme de l'encre.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fr&egrave;re a des yeux de taupe, reprit le chef; ce qu'il aper&ccedil;oit n'est
+point un nuage.</p>
+
+<p>&mdash;Farceur! dit le capitaine Pamphile.</p>
+
+<p>&mdash;Le Serpent-Noir a des yeux d'aigle, r&eacute;pondit le chef; que l'homme
+blanc attende, et il jugera.</p>
+
+<p>En effet, ce pr&eacute;tendu nuage s'avan&ccedil;ait avec une promptitude et une
+intensit&eacute; que le capitaine n'avait jamais remarqu&eacute;e dans aucun nuage
+v&eacute;ritable, quel que f&ucirc;t le vent qui le pouss&acirc;t; au bout de trois
+secondes, notre digne marin, si confiant dans son exp&eacute;rience, en &eacute;tait
+venu &agrave; douter de lui-m&ecirc;me. Enfin, une minute ne s'&eacute;tait pas &eacute;coul&eacute;e, que
+tous ses doutes furent fix&eacute;s et qu'il reconnut que le Serpent Noir avait
+eu raison: ce nuage n'&eacute;tait rien autre chose qu'une bande innombrable de
+pigeons qui &eacute;migraient vers le nord.</p>
+
+<p>D'abord le capitaine Pamphile fut un instant sans en croire ses yeux:
+les oiseaux venaient avec un tel bruit et faisaient une telle masse,
+qu'il &eacute;tait impossible de croire que tous les pigeons du monde r&eacute;unis
+pussent former un pareil nuage. Le ciel, qui au nord demeurait encore
+d'un bleu azur, &eacute;tait enti&egrave;rement couvert au sud, et aussi loin que le
+regard pouvait s'&eacute;tendre, d'une esp&egrave;ce de nappe grise dont on ne voyait
+pas les extr&eacute;mit&eacute;s; bient&ocirc;t cette nappe, s'&eacute;tant r&eacute;pandue sur le soleil,
+en intercepta les rayons &agrave; l'instant m&ecirc;me; de sorte qu'on eut dit un
+cr&eacute;puscule qui s'avan&ccedil;ait au-devant des navigateurs. &Agrave; l'instant, une
+esp&egrave;ce d'avant-garde, compos&eacute;e de quelques milliers de ces animaux,
+passa au-dessus de la barque, emport&eacute;e avec une rapidit&eacute; magique; puis,
+presque aussit&ocirc;t, le corps d'arm&eacute;e la suivit, et le jour disparut comme
+si l'aile de la temp&ecirc;te se f&ucirc;t d&eacute;ploy&eacute;e entre le ciel et la terre.</p>
+
+<p>Le capitaine Pamphile regardait ce ph&eacute;nom&egrave;ne avec un &eacute;tonnement qui
+tenait de la stupeur, tandis que les Indiens, au contraire, habitu&eacute;s &agrave;
+ce spectacle, qui se renouvelle pour eux tous les cinq ou six ans,
+poussaient des cris de joie et pr&eacute;paraient leurs fl&egrave;ches afin de
+profiter de la manne ail&eacute;e que le Seigneur leur envoyait. De son c&ocirc;t&eacute;,
+le Serpent-Noir chargeait son fusil avec une tranquillit&eacute; et une lenteur
+qui prouvaient une conviction profonde dans l'&eacute;tendue du nuage vivant
+qui passait sur sa t&ecirc;te; enfin, il le porta &agrave; son &eacute;paule, et, sans se
+donner la peine de viser, il l&acirc;cha le coup; &agrave; l'instant m&ecirc;me, une esp&egrave;ce
+d'ouverture pareille &agrave; celle d'un puits laissa passer un rayon de jour
+qui disparut aussit&ocirc;t; une cinquantaine de pigeons, compris dans la
+circonf&eacute;rence embrass&eacute;e par le plomb, tomba comme une pluie dans la
+barque et autour de la barque; les Indiens les ramass&egrave;rent jusqu'au
+dernier, au grand &eacute;tonnement du capitaine Pamphile, qui ne voyait aucune
+raison de se donner tant de mal, tandis qu'avec un ou deux coups de
+fusil encore, et sans prendre la peine de s'&eacute;carter &agrave; droite ou &agrave;
+gauche, le canot en pouvait recueillir un nombre suffisant &agrave;
+l'approvisionnement de l'&eacute;quipage; mais, en se retournant, il vit que le
+chef s'&eacute;tait recouch&eacute;, avait pos&eacute; son arme &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui et repris son
+calumet.</p>
+
+<p>&mdash;Le Serpent-Noir a-t-il d&eacute;j&agrave; fini sa chasse? dit le capitaine Pamphile.</p>
+
+<p>&mdash;Le Serpent-Noir a tu&eacute; d'un seul coup tout ce qu'il lui fallait de
+pigeons pour son souper et celui de sa suite; un Huron n'est point un
+homme blanc pour d&eacute;truire inutilement les cr&eacute;atures du Grand Esprit.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! fit le capitaine Pamphile se parlant &agrave; lui-m&ecirc;me, ceci n'est
+pas mal raisonn&eacute; pour un sauvage; mais je n'aurais pas &eacute;t&eacute; f&acirc;ch&eacute; de voir
+faire encore trois ou quatre trou&eacute;es dans ce linceul emplum&eacute; qui est
+&eacute;tendu sur notre t&ecirc;te, ne f&ucirc;t-ce que pour &ecirc;tre s&ucirc;r que le soleil est
+encore &agrave; sa place.</p>
+
+<p>&mdash;Regarde et tranquillise-toi, r&eacute;pondit le chef en &eacute;tendant la main vers
+le sud.</p>
+
+<p>En effet, &agrave; l'horizon m&eacute;ridional, une lumi&egrave;re dor&eacute;e commen&ccedil;ait &agrave; se
+r&eacute;pandre, tandis qu'au contraire, en se retournant vers le nord, on
+apercevait tout le paysage plong&eacute; dans l'obscurit&eacute;; alors la t&ecirc;te de la
+colonne devait &ecirc;tre au moins parvenue &agrave; l'embouchure de la rivi&egrave;re
+Saint-Laurent. Elle avait fait en un quart d'heure le chemin que la
+barque avait parcouru en quatre jours. Au reste, la nappe grise
+continuait de passer comme si les g&eacute;nies du p&ocirc;le l'eussent tir&eacute;e &agrave; eux,
+tandis que le jour, rapide &agrave; son tour, ainsi que l'avait &eacute;t&eacute; la nuit,
+venait &agrave; grande course, descendant &agrave; flots sur les montagnes, ruisselant
+dans les vall&eacute;es et s'&eacute;tendant &agrave; la surface des prairies. Enfin,
+l'arri&egrave;re-garde volante passa ainsi qu'une vapeur sur le visage du
+soleil, qui, ce dernier voile disparu, continua de sourire &agrave; la terre.</p>
+
+<p>Si brave que f&ucirc;t le capitaine Pamphile, et quelque peu de danger qu'il y
+e&ucirc;t dans les ph&eacute;nom&egrave;nes qu'il venait de voir s'accomplir, il n'en avait
+pas moins &eacute;t&eacute; mal &agrave; l'aise tout le temps qu'avait dur&eacute; cette nuit
+factice. Ce fut donc avec une joie v&eacute;ritable qu'il salua la lumi&egrave;re,
+reprit sa pagaie et se mit &agrave; ramer, tandis que les autres serviteurs du
+Serpent-Noir plumaient les pigeons qu'il avait abattu avec son fusil et
+eux avec leurs fl&egrave;ches.</p>
+
+<p>Le lendemain, la barque passa devant Montr&eacute;al comme elle avait pass&eacute;
+devant Qu&eacute;bec, sans que le Serpent-Noir manifest&acirc;t le moins du monde
+l'intention de s'arr&ecirc;ter dans cette ville; il fit, au contraire, un
+signe aux rameurs, et ils s'avanc&egrave;rent vers la rive droite du fleuve;
+elle &eacute;tait habit&eacute;e par une tribu d'Indiens Cochenonegas, dont le chef,
+accroupi et fumant sur la rive, &eacute;changea avec le Serpent-Noir quelques
+paroles dans une langue que le capitaine ne put comprendre. Un quart
+d'heure apr&egrave;s, on rencontra les premiers rapides; mais, au lieu
+d'essayer de les franchir &agrave; l'aide des crochets plac&eacute;s &agrave; cet effet au
+fond de la barque, le Serpent-Noir ordonna d'aborder, et sauta &agrave; terre;
+le capitaine Pamphile le suivit. Les bateliers prirent le canot sur
+leurs &eacute;paules, l'&eacute;quipage se fit caravane, et, au lieu de remonter
+laborieusement le fleuve, suivit tranquillement la rive. Au bout de deux
+heures, et les rapides &eacute;tant franchis, la barque fut remise &agrave; flot et
+vola de nouveau sur la surface de la rivi&egrave;re.</p>
+
+<p>Elle voguait ainsi depuis trois heures, &agrave; peu pr&egrave;s, lorsque le capitaine
+Pamphile fut tir&eacute; de ses r&eacute;flexions par un cri de joie qu'&agrave; l'exception
+du chef pouss&egrave;rent en m&ecirc;me temps ses compagnons de voyage. Cette
+exclamation &eacute;tait produite par la vue d'un nouveau spectacle presque
+aussi curieux que celui de la veille; seulement, cette fois, le miracle,
+au lieu de se passer en l'air, s'accomplissait sur l'eau. Une bande
+d'&eacute;cureuils noirs &eacute;migrait &agrave; son tour de l'est &agrave; l'ouest, comme les
+pigeons avaient &eacute;migr&eacute; l'avant-veille du sud au nord, et traversait le
+Saint-Laurent dans toute sa largeur; sans doute, depuis plusieurs jours,
+elle &eacute;tait r&eacute;unie sur la rive et attendait un vent favorable, car le
+courant ayant en cet endroit pr&egrave;s de quatre milles de large, si bons
+nageurs que soient ces animaux, ils n'auraient pu le franchir sans
+l'aide que Dieu venait de leur envoyer: en effet, une charmante brise
+soufflait depuis une heure des montagnes de Boston et de Portland, de
+sorte que toute la flottille s'&eacute;tait mise &agrave; l'eau, &eacute;tendant sa queue en
+guise de voile, et traversait tranquillement le fleuve vent arri&egrave;re, ne
+se servant de ses pattes qu'autant qu'il lui &eacute;tait strictement
+n&eacute;cessaire pour se maintenir dans sa direction.</p>
+
+<p>Comme les sauvages sont encore plus friands de la chair des &eacute;cureuils
+que de celle des pigeons, l'&eacute;quipage du canot s'appr&ecirc;ta aussit&ocirc;t &agrave;
+donner la chasse aux &eacute;migrants; le grand chef lui-m&ecirc;me ne parut pas
+m&eacute;priser ce genre de d&eacute;lassement. En cons&eacute;quence, il prit une sarbacane,
+ouvrit une petite bo&icirc;te d'&eacute;corce de bouleau merveilleusement brod&eacute;e avec
+des poils d'&eacute;lan, et en tira une vingtaine de petites fl&egrave;ches longues de
+deux pouces &agrave; peine et minces comme des fils de fer, dont l'une des
+extr&eacute;mit&eacute;s &eacute;tait arm&eacute;e d'une pointe et l'autre garnie de duvet de
+chardon de mani&egrave;re &agrave; remplir la capacit&eacute; du tube au moyen duquel elle
+devait &ecirc;tre lanc&eacute;e. Deux Indiens en firent autant, deux autres furent
+d&eacute;sign&eacute;s comme rameurs. Quant au capitaine Pamphile, il eut, avec le
+dernier, la charge de ramasser les morts et d'extraire de leurs cadavres
+les petits instruments &agrave; l'aide desquels les Indiens comptaient les
+faire passer de vie &agrave; tr&eacute;pas. Au bout de dix minutes, la barque se
+trouva &agrave; port&eacute;e et la chasse commen&ccedil;a.</p>
+
+<p>Le capitaine Pamphile &eacute;tait stup&eacute;fait, il n'avait jamais vu une adresse
+pareille. &Agrave; trente et quarante pas, les Indiens atteignaient l'animal
+qu'ils visaient, et presque toujours dans la poitrine, de mani&egrave;re qu'au
+bout de dix minutes, le fleuve, dans une circonf&eacute;rence assez &eacute;tendue, se
+trouva couvert de morts et de bless&eacute;s; lorsqu'il y en eut une
+soixantaine, &agrave; peu pr&egrave;s, couch&eacute;s sur le champ de bataille, le
+Serpent-Noir, fid&egrave;le &agrave; ses principes, fit signe de cesser le carnage. Il
+fut ob&eacute;i par ses hommes avec une soumission qui e&ucirc;t fait honneur &agrave; la
+discipline d'une escouade prussienne, et les fuyards qui, cette fois, ne
+croyaient pas avoir trop de leurs pattes et de leur queue combin&eacute;es,
+gagn&egrave;rent h&acirc;tivement la terre sans que les Indiens songeassent &agrave; les
+poursuivre.</p>
+
+<p>Cependant, si peu de temps qu'e&ucirc;t dur&eacute; cette chasse, elle avait suffi
+pour qu'un orage, que les Indiens n'avaient pas remarqu&eacute;, s'amass&acirc;t au
+ciel; de sorte que le capitaine Pamphile n'en &eacute;tait encore qu'&agrave; moiti&eacute;
+de sa besogne, lorsqu'il fallut l'interrompre pour prendre sa part de la
+man&oelig;uvre; elle &eacute;tait on ne peut plus simple, et consistait &agrave; ramer, lui
+quatri&egrave;me, vers la terre o&ugrave; le Serpent-Noir esp&eacute;rait aborder avant que
+l'ouragan e&ucirc;t &eacute;clat&eacute;; malheureusement, comme nous l'avons dit, le vent
+soufflait de la rive m&ecirc;me qu'il fallait atteindre, et les vagues se
+soulevaient avec tant de rapidit&eacute;, qu'au bout d'un instant on e&ucirc;t pu se
+croire en pleine mer.</p>
+
+<p>Pour comble d'embarras, la nuit survint et le fleuve ne fut plus &eacute;clair&eacute;
+que par la lueur de la foudre; la petite barque &eacute;tait emport&eacute;e comme une
+coquille de noix, tant&ocirc;t au sommet d'une vague, et tant&ocirc;t pr&eacute;cipit&eacute;e
+dans les profondeurs du fleuve; de sorte qu'&agrave; chaque instant elle &eacute;tait
+sur le point de chavirer. Cependant on approchait de la rive, et d&eacute;j&agrave;,
+malgr&eacute; l'obscurit&eacute; de la nuit, on commen&ccedil;ait &agrave; l'apercevoir, pareille &agrave;
+une ligne sombre, lorsque tout &agrave; coup le canot, lanc&eacute; avec la rapidit&eacute;
+d'une fl&egrave;che, descendit d'une vague sur un rocher, et se brisa comme
+s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; de verre.</p>
+
+<p>Chacun alors oublia ses compagnons pour ne s'occuper que de soi et tira
+vers la terre. Le Serpent-Noir fut celui qui y aborda le premier;
+aussit&ocirc;t, il frotta l'un contre l'autre deux morceaux de bois sec et
+alluma un grand feu, afin que ses compagnons pussent le rejoindre; cette
+pr&eacute;caution ne fut pas inutile, et, dix minutes apr&egrave;s, guid&eacute; par le phare
+sauveur, tout l'&eacute;quipage&mdash;&agrave; l'exception du capitaine Pamphile&mdash;&eacute;tait
+r&eacute;uni autour du grand chef.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XII" id="Chapitre_XII"></a><a href="#table">Chapitre XII</a></h2>
+
+<h3><i>Comment le capitaine Pamphile passa deux nuits fort agit&eacute;es, l'une sur
+un arbre, l'autre dans une hutte.</i></h3>
+
+
+<p><i>Premi&egrave;re nuit:</i></p>
+
+<p>Gr&acirc;ce au soin que nous avons pris de pr&eacute;senter &agrave; nos lecteurs le
+capitaine Pamphile comme un nageur de premier ordre, nous esp&eacute;rons
+qu'ils n'auront pas con&ccedil;u une trop vive inqui&eacute;tude en le voyant tomber &agrave;
+l'eau avec ses compagnons de voyage; en tout cas, nous nous empressons
+de les rassurer, en leur disant qu'au bout de dix minutes d'une coupe
+acharn&eacute;e il gagna sain et sauf le rivage.</p>
+
+<p>&Agrave; peine s'&eacute;tait-il secou&eacute;, op&eacute;ration qui ne fut pas longue vu l'exigu&iuml;t&eacute;
+du costume auquel il &eacute;tait r&eacute;duit, qu'il aper&ccedil;ut la flamme que le
+Serpent-Noir avait allum&eacute;e pour rallier ses camarades. Son premier soin
+fut de tourner le dos &agrave; ce signal et de s'en &eacute;loigner au plus vite.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; les soins d&eacute;licats que le grand chef avait eus de lui pendant les
+six journ&eacute;es qu'ils &eacute;taient rest&eacute;s ensemble, le capitaine Pamphile avait
+constamment nourri l'espoir qu'une occasion se pr&eacute;senterait un jour ou
+l'autre de s'en s&eacute;parer; aussi, de peur que le hasard ne lui en envoy&acirc;t
+pas une seconde il r&eacute;solut de profiter de la premi&egrave;re; et, malgr&eacute;
+l'obscurit&eacute; et la temp&ecirc;te, il s'enfon&ccedil;a dans les for&ecirc;ts qui s'&eacute;tendent
+des rives du fleuve &agrave; la base des montagnes.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s deux heures de marche &agrave; peu pr&egrave;s, le capitaine Pamphile, pensant
+qu'il avait mis une distance suffisante entre lui et ses ennemis, se
+d&eacute;cida &agrave; faire une pause et &agrave; songer aux moyens de passer la meilleure
+nuit possible.</p>
+
+<p>La position n'&eacute;tait rien moins que confortable; le fugitif se retrouvait
+avec sa peau de castor pour v&ecirc;tement, et il fallait qu'elle lui t&icirc;nt
+lieu, pour le moment de matelas et de couverture; il frissonnait
+d'avance &agrave; l'id&eacute;e de la nuit qu'il allait passer, lorsqu'il entendit, de
+trois ou quatre c&ocirc;t&eacute;s diff&eacute;rents, des hurlements lointains qui
+d&eacute;tourn&egrave;rent sa pens&eacute;e de cette premi&egrave;re pr&eacute;occupation pour la reporter
+sur une autre perspective bien autrement inqui&eacute;tante; dans ces
+hurlements, le capitaine Pamphile avait reconnu le cri nocturne et
+affam&eacute; des loups, si communs dans les for&ecirc;ts du Canada, qu'ils
+descendent parfois, lorsque la nourriture leur manque, jusque dans les
+rues de Portland et de Boston.</p>
+
+<p>Il n'avait pas encore eu le temps de prendre une r&eacute;solution, lorsque de
+nouveaux hurlements retentirent plus rapproch&eacute;s; il n'y avait pas un
+instant &agrave; perdre: le capitaine Pamphile, dont l'&eacute;ducation gymnastique
+avait &eacute;t&eacute; soigneusement d&eacute;velopp&eacute;e, comptait parmi ses talents les plus
+distingu&eacute;s celui de monter aux arbres comme un &eacute;cureuil; il avisa donc
+un ch&ecirc;ne d'une grosseur tout &agrave; fait raisonnable, l'empoigna corps &agrave;
+corps, comme s'il e&ucirc;t voulu le d&eacute;raciner, et atteignit les premi&egrave;res
+branches au moment o&ugrave; les cris qui lui avaient donn&eacute; l'&eacute;veil
+retentissaient pour la troisi&egrave;me fois, &agrave; cinquante pas &agrave; peine de lui;
+le capitaine Pamphile ne s'&eacute;tait pas tromp&eacute;, une bande de loups
+dispers&eacute;s dans la circonf&eacute;rence d'une lieue &agrave; peu pr&egrave;s l'avaient &eacute;vent&eacute;,
+et revenaient au grand galop vers le centre o&ugrave; ils esp&eacute;raient trouver &agrave;
+souper. Ils arriv&egrave;rent trop tard: le capitaine Pamphile &eacute;tait perch&eacute;.</p>
+
+<p>Cependant les loups ne se tinrent pas pour battus; rien n'est ent&ecirc;t&eacute;
+comme un estomac vide; ils se rassembl&egrave;rent au pied de l'arbre et
+commenc&egrave;rent &agrave; se plaindre si lamentablement, que le capitaine Pamphile,
+tout brave qu'il &eacute;tait, ne fut pas, en entendant ce cri triste et
+prolong&eacute;, &agrave; l'abri de toute terreur, quoique, de fait, il f&ucirc;t &agrave; l'abri
+de tout danger.</p>
+
+<p>La nuit &eacute;tait sombre, mais pas si sombre cependant qu'il n'aper&ccedil;&ucirc;t dans
+l'obscurit&eacute;, pareils aux flots d'une mer moutonneuse, les dos fauves de
+ses ennemis; d'ailleurs, chaque fois que l'un d'eux levait la t&ecirc;te, le
+capitaine Pamphile voyait luire dans l'ombre deux charbons ardents, et,
+comme le d&eacute;sappointement &eacute;tait g&eacute;n&eacute;ral, il y avait des moments o&ugrave; ces
+t&ecirc;tes se dressant &agrave; la fois, la terre semblait sem&eacute;e d'escarboucles
+mouvantes qui, en se croisant, enla&ccedil;aient des chiffres &eacute;tranges et
+diaboliques...</p>
+
+<p>Mais bient&ocirc;t, &agrave; force de regarder fixement le m&ecirc;me point, ses yeux se
+troubl&egrave;rent; aux formes r&eacute;elles succ&eacute;d&egrave;rent des formes fantastiques; son
+intelligence elle-m&ecirc;me, tant soit peu brouill&eacute;e par l'effet d'un trouble
+qui lui avait &eacute;t&eacute; jusqu'alors &agrave; peu pr&egrave;s inconnu, cessa de se rendre
+compte du danger r&eacute;el pour r&ecirc;ver des dangers surhumains. Une foule
+d'&ecirc;tres qui n'&eacute;taient ni hommes ni animaux, lui apparurent en place des
+quadrup&egrave;des bien connus qui s'agitaient au-dessous de lui; il lui sembla
+voir surgir des d&eacute;mons aux regards de flamme, qui se tenaient par la
+main et dansaient autour de lui la danse satanique; &agrave; cheval sur sa
+branche comme une sorci&egrave;re sur son manche &agrave; balai, il se voyait le
+centre d'un sabbat infernal o&ugrave; il &eacute;tait appel&eacute; &agrave; jouer son r&ocirc;le.</p>
+
+<p>Le capitaine sentit instinctivement que le vertige l'attirait en bas, et
+que, s'il ob&eacute;issait &agrave; cette attraction, il &eacute;tait perdu; il rassembla
+toutes ses forces de corps et d'esprit dans un dernier acte
+d'intelligence, se lia fortement au tronc de l'arbre avec la corde qui
+maintenait autour de ses reins la peau de castor, et, se cramponnant de
+ses deux mains &agrave; la branche sup&eacute;rieure, il renversa la t&ecirc;te en arri&egrave;re
+et ferma les yeux.</p>
+
+<p>Alors la folie et le d&eacute;lire triomph&egrave;rent compl&egrave;tement; le capitaine
+Pamphile sentit d'abord son arbre se mouvoir, se courbant et se relevant
+comme les m&acirc;ts d'un vaisseau pendant la temp&ecirc;te; puis il lui sembla
+qu'il faisait, pour arracher ses racines du sol, des efforts pareils &agrave;
+ceux que tente un homme dont les pieds sont enfonc&eacute;s dans un marais;
+apr&egrave;s quelques instants de lutte, le ch&ecirc;ne r&eacute;ussit, et, de cette
+blessure qu'il avait faite &agrave; la terre sortirent des flots de sang que
+les loups se mirent &agrave; boire; l'arbre profita de leur avidit&eacute; pour
+s'&eacute;loigner d'eux et fuir, mais seulement par secousse, et comme un
+invalide qui sautille sur une jambe de bois. Bient&ocirc;t, leur p&acirc;ture
+&eacute;puis&eacute;e, les loups, les d&eacute;mons, les vampires, dont croyait &ecirc;tre
+d&eacute;barrass&eacute; le brave capitaine, se mirent &agrave; sa poursuite; ils &eacute;taient
+conduits par une vieille femme dont on ne pouvait apercevoir la figure,
+et qui tenait un couteau &agrave; la main; et tout cela courait d'une course
+insens&eacute;e.</p>
+
+<p>Enfin l'arbre, lass&eacute;, haletant, essouffl&eacute;, parut manquer de force, et se
+coucha comme un homme &eacute;perdu; alors, les loups, les d&eacute;mons, toujours
+conduits par la vieille femme, s'approch&egrave;rent avec leurs yeux br&ucirc;lants
+et leurs langues sanglantes; le capitaine jeta un cri et voulut &eacute;tendre
+les bras, mais aussit&ocirc;t un sifflement aigu se fit entendre derri&egrave;re sa
+t&ecirc;te, une impression glac&eacute;e courut par tout son corps: il lui sembla
+sentir que de froids anneaux l'&eacute;touffaient en l'enla&ccedil;ant; puis cette
+impression diminua graduellement, les fant&ocirc;mes disparurent, les
+hurlements s'&eacute;teignirent, l'arbre &eacute;prouva encore quelques secousses, et
+tout rentra dans le silence et l'obscurit&eacute;.</p>
+
+<p>Peu &agrave; peu, gr&acirc;ce au silence, les nerfs du capitaine Pamphile se
+calm&egrave;rent; son sang, qui bouillonnait, enflamm&eacute; par le d&eacute;lire, se
+refroidit, et ses esprits, plus tranquilles, rentr&egrave;rent des domaines
+fantastiques o&ugrave; ils s'&eacute;taient &eacute;gar&eacute;s dans la nature positive et r&eacute;elle;
+il jeta les yeux autour de lui, et se retrouva au milieu de sa for&ecirc;t
+sombre, solitaire et silencieuse. Il se t&acirc;ta pour voir si c'&eacute;tait bien
+lui-m&ecirc;me, et finit par reconna&icirc;tre sa situation telle qu'elle &eacute;tait;
+attach&eacute; &agrave; son arbre, &agrave; cheval sur sa branche, il &eacute;tait, non pas aussi
+bien que dans son hamac de la Roxelane ou que sur la peau de buffle du
+grand chef, mais au moins en s&ucirc;ret&eacute; contre les attaques des loups, qui,
+au reste, avaient disparu. En reportant les yeux vers le bas du ch&ecirc;ne,
+le capitaine crut bien encore distinguer une masse informe et mouvante
+qui paraissait rouler autour du tronc de l'arbre; mais, comme bient&ocirc;t
+les plaintes qu'il avait cru entendre cess&egrave;rent, et comme l'objet sur
+lequel il avait les yeux fix&eacute;s devint immobile, le capitaine Pamphile
+crut que c'&eacute;tait un reste du songe infernal qu'il venait de faire, et,
+haletant, couvert de sueur, &eacute;cras&eacute; de fatigue, il finit par s'endormir
+d'un sommeil aussi tranquille et aussi profond que le permettait la
+situation pr&eacute;caire dans laquelle il se livrait au repos.</p>
+
+<p>Le capitaine Pamphile fut &eacute;veill&eacute; au commencement du jour par le
+caquetage de mille oiseaux de diff&eacute;rentes esp&egrave;ces qui voltigeaient
+joyeusement sous le d&ocirc;me touffu de la for&ecirc;t. Il ouvrit les yeux, et la
+premi&egrave;re chose qu'il aper&ccedil;ut fut l'immense vo&ucirc;te de verdure qui
+s'&eacute;tendait au-dessus de sa t&ecirc;te, et &agrave; travers les intervalles de
+laquelle glissaient obliquement les premiers rayons du soleil. Le
+capitaine Pamphile n'&eacute;tait pas d&eacute;vot de sa nature; cependant, comme tous
+les marins, il avait ce sentiment de la grandeur et de la puissance de
+Dieu que d&eacute;veloppe la vue &eacute;ternelle de l'oc&eacute;an au fond de l'&acirc;me de ceux
+qui labourent incessamment ses immenses solitudes; son premier mouvement
+fut donc une action de gr&acirc;ces &agrave; celui qui tient le monde dans sa main,
+que le monde s'endorme ou s'&eacute;veille: puis, apr&egrave;s un instant de
+contemplation instinctive, il abaissa ses regards du ciel vers la terre,
+et, au premier coup d'&oelig;il, toutes les impressions de la nuit lui furent
+expliqu&eacute;es.</p>
+
+<p>&Agrave; vingt pas autour du ch&ecirc;ne, la terre &eacute;tait &eacute;corch&eacute;e par les griffes
+impatientes des loups, comme si une charrue y e&ucirc;t pass&eacute;, tandis qu'au
+pied de l'arbre, un de ces animaux, bris&eacute; et sans forme, sortait aux
+deux tiers de la gueule d'un immense boa, dont la queue s'enroulait
+autour du tronc de l'arbre, &agrave; la hauteur de sept ou huit pieds. Le
+capitaine Pamphile s'&eacute;tait trouv&eacute; entre deux dangers qui s'&eacute;taient
+d&eacute;truits l'un par l'autre: sous ses pieds les loups, sur sa t&ecirc;te un
+serpent; ce sifflement qu'il avait entendu, ce froid qu'il avait
+ressenti, ces anneaux qui l'avaient &eacute;touff&eacute;, c'&eacute;tait le sifflement, le
+froid et les anneaux du reptile, dont l'aspect avait fait fuir les
+animaux carnassiers qui l'assi&eacute;geaient; un seul, arr&ecirc;t&eacute; par les
+&eacute;treintes mortelles du monstre, avait &eacute;t&eacute; broy&eacute; dans ses replis; ce
+mouvement de l'arbre qu'avait senti le capitaine, c'&eacute;taient les
+secousses de son agonie; puis le serpent vainqueur avait commenc&eacute;
+d'engloutir son adversaire, et, selon l'habitude des reptiles
+constricteurs, il en dig&eacute;rait une moiti&eacute;, tandis que l'autre expos&eacute;e
+encore &agrave; l'air, attendait son tour d'&ecirc;tre engloutie.</p>
+
+<p>Le capitaine Pamphile resta un instant immobile et les regards fix&eacute;s sur
+le spectacle qu'il avait &agrave; ses pieds; plusieurs fois, en Am&eacute;rique et
+dans l'Inde, il avait vu des serpents semblables, mais jamais dans des
+circonstances aussi propres &agrave; l'impressionner: aussi, quoiqu'il s&ucirc;t
+parfaitement que, dans la position o&ugrave; il &eacute;tait, le reptile &eacute;tait
+incapable de lui faire aucun mal, il avisa au moyen de descendre
+autrement qu'en se laissant glisser le long du tronc; en cons&eacute;quence, il
+commen&ccedil;a par d&eacute;nouer la corde qui l'attachait; puis, avan&ccedil;ant &agrave; reculons
+sur la branche, jusqu'&agrave; ce qu'il la sentit plier, il se confia &agrave; sa
+flexibilit&eacute;, et alors, la courbant sous son poids, il se suspendit par
+les deux mains et se trouva si pr&egrave;s du sol, qu'il pensa qu'il pouvait
+sans inconv&eacute;nient abandonner son soutien. L'&eacute;v&eacute;nement seconda ses
+esp&eacute;rances: le capitaine l&acirc;cha sa branche et se trouva &agrave; terre sans
+accident.</p>
+
+<p>Il s'&eacute;loigna aussit&ocirc;t, non sans regarder plus d'une fois derri&egrave;re lui;
+il marcha au-devant du soleil. Aucune route n'&eacute;tait trac&eacute;e dans la
+for&ecirc;t; mais avec l'instinct du chasseur et la science du marin, il n'eut
+qu'&agrave; jeter un coup d'&oelig;il sur la terre et le ciel pour s'orienter &agrave;
+l'instant; il s'avan&ccedil;a donc sans h&eacute;sitation, comme s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; familier
+avec cette immense solitude; plus il p&eacute;n&eacute;trait dans la for&ecirc;t, plus elle
+prenait un caract&egrave;re grandiose et sauvage. Peu &agrave; peu la vo&ucirc;te feuill&eacute;e
+s'&eacute;paissit au point que le soleil cessa d'y p&eacute;n&eacute;trer; les arbres
+poussaient rapproch&eacute;s les uns des autres, droits et &eacute;lanc&eacute;s comme des
+colonnes, et comme des colonnes supportant un toit imp&eacute;n&eacute;trable &agrave; la
+lumi&egrave;re. Le vent lui-m&ecirc;me passait sur ce d&ocirc;me de verdure, mais sans se
+glisser dans ce s&eacute;jour des ombres: on e&ucirc;t dit que, depuis la cr&eacute;ation,
+toute cette partie de la for&ecirc;t avait sommeill&eacute; dans un cr&eacute;puscule
+&eacute;ternel.</p>
+
+<p>&Agrave; la lueur blafarde de ce demi-jour, le capitaine Pamphile voyait de
+grands oiseaux dont il lui semblait impossible de distinguer l'esp&egrave;ce,
+des &eacute;cureuils ail&eacute;s sauter l&eacute;g&egrave;rement et voler en silence d'une branche
+&agrave; l'autre; dans ces esp&egrave;ces de limbes, tout paraissait avoir perdu sa
+couleur naturelle et primitive pour prendre la teinte cendr&eacute;e des
+papillons nocturnes; un daim, un li&egrave;vre et un renard qui se lev&egrave;rent au
+bruit des pas de celui qui troublait leur demeure, tout en gardant des
+formes diff&eacute;rentes, semblaient avoir rev&ecirc;tu la livr&eacute;e monotone et
+uniforme de la mousse sur laquelle ils couraient sans bruit.</p>
+
+<p>De temps en temps, le capitaine Pamphile s'arr&ecirc;tait les yeux fixes: des
+champignons fauves et gigantesques, appuy&eacute;s les uns aux autres comme des
+boucliers, formaient des groupes si ressemblants par leur couleur et
+leur dimension &agrave; des lions couch&eacute;s, que, quoiqu'il s&ucirc;t parfaitement que
+ce roi de la cr&eacute;ation n'habitait pas cette partie de son empire, il
+tressaillait au t&eacute;moignage de ses yeux.</p>
+
+<p>De grandes plantes grimpantes et parasites, &agrave; qui la respiration
+semblait manquer, se tordaient autour des arbres, montaient avec eux,
+s'accrochant aux branches, et passant comme des festons de l'une &agrave;
+l'autre, jusqu'&agrave; ce qu'elles arrivassent &agrave; la vo&ucirc;te; l&agrave;, elles se
+glissaient comme des serpents pour aller &eacute;panouir au soleil leurs
+corolles &eacute;carlates et parfum&eacute;es, tandis que celles qui &eacute;taient forc&eacute;es
+de s'ouvrir en chemin fleurissaient p&acirc;les, inodores, maladives et comme
+jalouses du bonheur de leurs amies, qui s'&eacute;chauffaient &agrave; la clart&eacute; du
+jour et sous le sourire de Dieu.</p>
+
+<p>Sur les deux heures, le capitaine Pamphile sentit vers la r&eacute;gion de
+l'estomac des tiraillements qui lui annonc&egrave;rent qu'il n'avait pas soup&eacute;
+la veille, et que l'heure de son d&eacute;jeuner &eacute;tait pass&eacute;e depuis longtemps.
+Il regarda autour de lui: des oiseaux voletaient toujours d'arbre en
+arbre, des &eacute;cureuils ail&eacute;s sautaient incessamment de branche en branche,
+comme s'ils eussent fait la m&ecirc;me route que lui; mais il n'avait ni fusil
+ni sarbacane pour les atteindre. Il essaya bien de leur jeter quelques
+pierres; mais il comprit bient&ocirc;t que cet exercice ajouterait encore &agrave;
+son app&eacute;tit sans amener de r&eacute;sultat propre &agrave; le calmer; en cons&eacute;quence,
+il r&eacute;solut de chercher d'autres ressources et de se rabattre sur les
+v&eacute;g&eacute;taux. Cette fois, sa qu&ecirc;te fut plus heureuse: apr&egrave;s quelques
+instants d'une recherche attentive, rendue difficile par cette
+demi-obscurit&eacute;, il trouva deux ou trois racines de la famille des
+souchets, et quelques-unes de ces plantes appel&eacute;es vulgairement choux
+cara&iuml;bes.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait &agrave; peu pr&egrave;s tout ce qu'il fallait pour amuser son estomac; mais
+le capitaine Pamphile &eacute;tait homme de pr&eacute;caution: il pensa qu'il n'aurait
+pas plus t&ocirc;t calm&eacute; sa faim, qu'il allait avoir soif; alors il chercha un
+ruisseau comme il avait cherch&eacute; des racines. Par malheur, la chose &eacute;tait
+plus rare.</p>
+
+<p>Il &eacute;couta avec attention: aucun murmure n'arriva jusqu'&agrave; lui; il aspira
+l'air pour t&acirc;cher d'y saisir quelque faible &eacute;manation; mais il n'y avait
+pas d'air sous cette vo&ucirc;te, toute gigantesque qu'elle &eacute;tait: il n'y
+r&eacute;gnait qu'une atmosph&egrave;re lourde et &eacute;paisse, que les animaux et les
+plantes condamn&eacute;s &agrave; ramper sur la terre respiraient avec effort, et qui
+semblait insuffisante &agrave; la vie.</p>
+
+<p>Alors le capitaine Pamphile prit son parti; il ramassa un caillou aigu;
+puis, au lieu de continuer une qu&ecirc;te inutile, il s'en alla d'arbre en
+arbre, examinant chaque tige avec attention; enfin il parut avoir trouv&eacute;
+ce qu'il cherchait: c'&eacute;tait un magnifique &eacute;rable, jeune, lisse et
+vigoureux. Il le prit alors dans son bras gauche, tandis que, de la main
+droite, il lui enfon&ccedil;a le caillou aigu dans l'&eacute;corce; quelques gouttes
+de ce sang v&eacute;g&eacute;tal et pr&eacute;cieux avec lequel les Canadiens font un sucre
+plus beau que celui de la canne s'en &eacute;chappa aussit&ocirc;t comme d'une
+blessure; le capitaine Pamphile, satisfait de l'exp&eacute;rience, s'assit
+tranquillement au pied de sa victime et commen&ccedil;a son d&eacute;jeuner; puis,
+lorsqu'il eut fini, il appliqua sa bouche alt&eacute;r&eacute;e &agrave; la plaie dont la
+s&egrave;ve sortait alors comme d'une fontaine, et se remit en route plus
+frais, plus dispos et plus vigoureux que jamais.</p>
+
+<p>Vers les cinq heures du soir, &agrave; peu pr&egrave;s, le capitaine Pamphile crut
+voir quelques rayons du jour se glisser &agrave; travers les t&eacute;n&egrave;bres: sa
+marche en reprit une nouvelle ardeur, et il parvint aux limites de cette
+for&ecirc;t pareille &agrave; celle de Dante, qui semblait n'appartenir ni &agrave; la vie
+ni &agrave; la mort, mais &agrave; une puissance interm&eacute;diaire et sans nom. Alors il
+lui sembla entrer dans un oc&eacute;an de lumi&egrave;re; il se pr&eacute;cipita au milieu de
+ses vagues dor&eacute;es par les rayons du soleil couchant, pareil &agrave; un
+plongeur qui, retenu longtemps au fond de la mer, accroch&eacute; &agrave; quelque
+branche de corail, ou enlac&eacute; par quelque polype, se d&eacute;gage de l'obstacle
+mortel, remonte &agrave; la surface de l'eau et respire.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait arriv&eacute; &agrave; un de ces vastes steppes jet&eacute;s comme des lacs de
+verdure et de lumi&egrave;re au milieu des immenses for&ecirc;ts du nouveau monde; de
+l'autre c&ocirc;t&eacute; de cette clairi&egrave;re, une nouvelle ligne d'arbres s'&eacute;tendait
+comme une muraille sombre et opaque, tandis qu'au-dessus d'elle on
+voyait capricieusement onduler dans les derniers flots du jour le sommet
+neigeux des montagnes dont la cha&icirc;ne tortueuse s&eacute;pare toute la
+presqu'&icirc;le.</p>
+
+<p>Le capitaine jeta avec satisfaction ses regards autour de lui; car il
+voyait qu'il ne s'&eacute;tait pas &eacute;cart&eacute; de sa route.</p>
+
+<p>Enfin ses yeux s'arr&ecirc;t&egrave;rent sur une colonne blanch&acirc;tre et tortueuse qui
+se d&eacute;tachait sur le fond et montait en flottant vers le ciel: il ne lui
+fallut pas une longue inspection pour reconna&icirc;tre la fum&eacute;e d'une hutte,
+et presque aussit&ocirc;t, amie ou ennemie, il se d&eacute;termina &agrave; marcher vers
+elle, le souvenir de la nuit qu'il venait de passer ayant influ&eacute; d'une
+mani&egrave;re prompte et d&eacute;cisive sur sa d&eacute;termination.</p>
+
+<p><i>Seconde nuit:</i></p>
+
+<p>Le capitaine Pamphile trouva un petit sentier qui paraissait conduire de
+la for&ecirc;t &agrave; la hutte. Il le prit, quoique ce ne fut pas sans quelque
+inqui&eacute;tude des boqui&eacute;ros et des serpents cuivr&eacute;s, si communs dans ces
+cantons, qu'il marcha au milieu des herbes hautes et touffues.</p>
+
+<p>&Agrave; mesure qu'il approchait de la fum&eacute;e qui lui servait de guide, il
+voyait s'&eacute;lever la hutte, situ&eacute;e &agrave; la lisi&egrave;re de la plaine et de la
+for&ecirc;t; la nuit vint avant qu'il l'e&ucirc;t jointe, mais sa route n'en fut que
+plus facile et mieux trac&eacute;e.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrait du c&ocirc;t&eacute; du voyageur, et, en face de la porte, au fond
+de la hutte, brillait un feu qui semblait un phare allum&eacute; tout expr&egrave;s
+pour le guider dans la solitude. De temps en temps, devant la flamme
+passait et repassait une figure qui se d&eacute;tachait en noir sur le foyer.</p>
+
+<p>Parvenu &agrave; quelque distance, il reconnut que c'&eacute;tait une femme, et en
+reprit une nouvelle confiance; enfin, arriv&eacute; sur le seuil, il s'arr&ecirc;ta
+et demanda s'il y avait place pour lui au foyer qu'il voyait briller de
+si loin, et qu'il d&eacute;sirait depuis si longtemps.</p>
+
+<p>Une esp&egrave;ce de grognement, que le capitaine interpr&eacute;ta &agrave; sa guise, lui
+r&eacute;pondit. En cons&eacute;quence, il entra sans h&eacute;siter, et alla s'asseoir sur
+un vieil escabeau qui semblait l'attendre &agrave; une distance convenable de
+la flamme.</p>
+
+<p>De l'autre c&ocirc;t&eacute; du foyer, les coudes sur les genoux et la t&ecirc;te dans ses
+mains, immobile et sans souffle comme une statue, &eacute;tait accroupi un
+jeune Indien rouge de la tribu des Sioux; son grand arc de bois d'&eacute;rable
+&eacute;tait pr&egrave;s de lui et &agrave; ses pieds gisaient plusieurs oiseaux de l'esp&egrave;ce
+des colombes et quelques petits quadrup&egrave;des perc&eacute;s de fl&egrave;ches. Ni
+l'arriv&eacute;e ni l'action de Pamphile ne parurent le tirer de cette apathie
+apparente sous laquelle les sauvages cachent la d&eacute;fiance &eacute;ternelle
+qu'ils &eacute;prouvent &agrave; l'approche de l'homme civilis&eacute;; car, au seul bruit de
+ses pas, le jeune Sioux avait reconnu le voyageur pour un Europ&eacute;en. Le
+capitaine Pamphile, de son c&ocirc;t&eacute;, le regarda avec l'attention profonde
+d'un homme qui sait que, pour une chance de rencontrer un ami, il y en a
+dix de trouver un ennemi. Puis, comme cet examen ne lui apprit rien
+autre chose que ce qu'il voyait, et que ce qu'il voyait le laissait dans
+son incertitude, il se d&eacute;cida &agrave; lui adresser la parole.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fr&egrave;re est-il endormi, demanda-t-il, qu'il ne l&egrave;ve m&ecirc;me pas la t&ecirc;te
+&agrave; l'arriv&eacute;e d'un ami?</p>
+
+<p>L'Indien tressaillit; et, sans r&eacute;pondre que par l'action m&ecirc;me, il
+souleva son front et montra du doigt au capitaine un de ses yeux sorti
+de son orbite, et pendant &agrave; un nerf, tandis que de la cavit&eacute; qu'il avait
+occup&eacute;e coulait sur le bas de sa figure et sur sa poitrine une rigole de
+sang; puis, sans dire une seule parole, sans pousser une seule plainte,
+il laissa retomber sa t&ecirc;te dans ses mains.</p>
+
+<p>Une fl&egrave;che s'&eacute;tait cass&eacute;e au moment o&ugrave; la corde de son arc &eacute;tait tendue,
+et un des fragments du roseau bris&eacute; &eacute;tait revenu crever l'&oelig;il de
+l'Indien; le capitaine Pamphile comprit tout cela du premier regard et
+ne poussa pas plus loin ses questions, respectant la force d'&acirc;me de ce
+sauvage h&eacute;ros du d&eacute;sert. Alors il se retourna vers la femme.</p>
+
+<p>&mdash;Le voyageur est las et a faim; sa m&egrave;re peut-elle lui donner un repas
+et un lit?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a sous les cendres un g&acirc;teau et dans ce coin une peau d'ours, dit
+la vieille; mon fils peut manger l'un et se coucher sur l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;N'avez-vous donc rien autre chose? continua le capitaine Pamphile,
+qui, apr&egrave;s le d&icirc;ner frugal qu'il avait fait dans la for&ecirc;t, n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute;
+f&acirc;ch&eacute; de trouver un souper plus substantiel.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, j'ai autre chose, dit la vieille se rapprochant d'un
+mouvement rapide, et fixant ses yeux avides sur la cha&icirc;ne d'or qui
+soutenait, au cou du capitaine Pamphile, la montre que lui avait rendue
+le grand chef. J'ai... Mon fils a une bien belle cha&icirc;ne!... J'ai de la
+chair de buffle sal&eacute; et de bonne venaison. Je serais bien heureuse
+d'avoir une cha&icirc;ne pareille.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, apportez votre buffle sal&eacute; et votre p&acirc;t&eacute; de daim, r&eacute;pondit le
+capitaine Pamphile &eacute;vitant de r&eacute;pondre au d&eacute;sir de la vieille, ni par
+une promesse, ni par un refus; puis, si vous aviez, dans quelque coin,
+une bouteille d'eau-de-vie d'&eacute;rable, elle ne serait pas d&eacute;plac&eacute;e, je
+crois, en si bonne compagnie.</p>
+
+<p>La vieille s'&eacute;loigna, tournant de temps en temps la t&ecirc;te pour regarder
+encore le bijou qui lui faisait si visiblement envie; puis enfin,
+soulevant une natte de roseaux, elle passa dans une autre partie de la
+hutte. &Agrave; peine eut-elle disparu, que le jeune Sioux releva vivement la
+t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fr&egrave;re sait-il o&ugrave; il est? dit-il &agrave; voix basse au capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, non, r&eacute;pondit celui-ci avec insouciance.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fr&egrave;re a-t-il quelque arme pour se d&eacute;fendre? continua-t-il en
+baissant encore la voix.</p>
+
+<p>&mdash;Aucune, r&eacute;pondit le capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, que mon fr&egrave;re prenne ce couteau et ne s'endorme pas.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi? dit le capitaine Pamphile h&eacute;sitant &agrave; accepter l'arme qu'on lui
+offrait.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, j'ai mon tomahawk. Silence!</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots, le jeune sauvage laissa retomber sa t&ecirc;te dans ses mains et
+rentra dans son immobilit&eacute;, la vieille soulevant la natte: elle
+apportait le souper. Le capitaine Pamphile passa le couteau &agrave; sa
+ceinture, la vieille jeta de nouveau les yeux sur la montre.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fil, dit-elle, a rencontr&eacute; un homme blanc sur le sentier de la
+guerre; il a tu&eacute; l'homme blanc et lui a pris cette cha&icirc;ne, puis il l'a
+frott&eacute;e pour en effacer le sang. Voil&agrave; pourquoi elle est si brillante.</p>
+
+<p>&mdash;Ma m&egrave;re se trompe, dit le capitaine Pamphile commen&ccedil;ant &agrave; soup&ccedil;onner
+le danger inconnu dont l'avait pr&eacute;venu l'Indien: j'ai remont&eacute; la rivi&egrave;re
+Outava jusqu'au lac Sup&eacute;rieur, pour chasser le buffle et le castor;
+puis, quand j'ai eu beaucoup de peaux, j'ai &eacute;t&eacute; &agrave; la ville, et j'en ai
+&eacute;chang&eacute; la moiti&eacute; contre de l'eau-de-feu, et l'autre moiti&eacute; contre cette
+montre.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai deux fils, continua la vieille en posant la viande et
+l'eau-de-vie sur la table, qui chassent depuis dix ans le buffle et le
+castor, et jamais ils n'ont port&eacute; assez de peaux &agrave; la ville pour revenir
+avec une cha&icirc;ne pareille. Mon fils a dit qu'il avait faim et soif,
+continua-t-elle, mon fils peut boire et manger.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fr&egrave;re des prairies ne soupe-t-il pas? dit le capitaine Pamphile
+s'adressant au jeune Sioux et approchant son escabeau de la table.</p>
+
+<p>&mdash;La douleur nourrit, r&eacute;pondit le jeune chasseur sans faire un seul
+mouvement; je n'ai ni faim ni soif; j'ai sommeil et je vais dormir; que
+le Grand Esprit garde mon fr&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;Combien mon fils a-t-il donn&eacute; de peaux de castors pour cette montre?
+interrompit la vieille revenant &agrave; son sujet favori.</p>
+
+<p>&mdash;Cinquante, r&eacute;pondit &agrave; tout hasard le capitaine Pamphile en attaquant
+bravement un filet de buffle.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai ici dix peaux d'ours et vingt peaux de castor; je les donne &agrave; mon
+fils rien que pour la cha&icirc;ne.</p>
+
+<p>&mdash;La cha&icirc;ne tient &agrave; la montre, r&eacute;pondit le capitaine, on ne peut pas les
+s&eacute;parer; d'ailleurs, je d&eacute;sire ne me d&eacute;faire ni de l'une ni de l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit la vieille avec un sourire de sorci&egrave;re, que mon fils
+les garde!... Tout homme vivant est ma&icirc;tre de son bien. Il n'y a que les
+morts qui n'ont rien &agrave; eux.</p>
+
+<p>Le capitaine Pamphile jeta un coup d'&oelig;il rapide sur le jeune Indien;
+mais il paraissait profond&eacute;ment endormi; il revint donc &agrave; son souper,
+auquel il fit &agrave; tout hasard le m&ecirc;me honneur que s'il se f&ucirc;t trouv&eacute; dans
+une situation moins pr&eacute;caire; puis, le repas fini, il jeta une brass&eacute;e
+de bois sur le feu et alla se coucher sur la peau de buffle &eacute;tendue dans
+un coin de la hutte, non pas dans l'intention de dormir, mais pour ne
+donner aucun soup&ccedil;on &agrave; la vieille, qui &eacute;tait rentr&eacute;e dans le second
+compartiment et avait disparu.</p>
+
+<p>Un instant apr&egrave;s que le capitaine Pamphile fut couch&eacute;, la natte se
+souleva doucement, et l'horrible t&ecirc;te de la m&eacute;g&egrave;re reparut, fixant tour
+&agrave; tour ses petits yeux ardents sur chacun des dormeurs; ne leur voyant
+faire aucun mouvement, elle entra dans la chambre, alla &agrave; la porte de la
+hutte qui donnait &agrave; l'ext&eacute;rieur, et &eacute;couta comme si elle attendait
+quelqu'un; mais, aucun bruit n'&eacute;tant parvenu &agrave; son oreille, elle se
+retourna, et, comme pour ne pas perdre son temps, elle alla d&eacute;tacher des
+parois de la hutte un long couteau de cuisine, et, se mettant &agrave; cheval
+sur une meule &agrave; repasser, elle la fit tourner avec le pied et commen&ccedil;a
+d'aiguiser soigneusement son arme. Le capitaine Pamphile voyait l'eau
+tomber goutte &agrave; goutte sur la pierre, et ne perdait pas un de ces
+mouvements qu'&eacute;clairait la lueur tremblante du foyer; les pr&eacute;paratifs
+&eacute;taient parlants; le capitaine Pamphile tira son couteau de sa ceinture,
+l'ouvrit, en essaya la pointe avec le doigt, passa son pouce sur le
+tranchant, et, satisfait de l'examen, il attendit l'&eacute;v&eacute;nement, immobile
+et simulant le sommeil le plus calme et le plus profond.</p>
+
+<p>La vieille continuait toujours son op&eacute;ration infernale; cependant elle
+s'interrompit tout &agrave; coup et pr&ecirc;ta l'oreille. Le bruit qu'elle avait
+entendu se renouvela plus rapproch&eacute;; elle se leva vivement comme si
+l'ardeur du meurtre e&ucirc;t rendu &agrave; ses membres toute leur souplesse,
+repla&ccedil;a le couteau &agrave; la muraille et alla de nouveau &agrave; la porte; cette
+fois, ceux qu'elle attendait arrivaient sans doute, car elle leur fit de
+la main un geste silencieux de se presser, et rentra dans la hutte pour
+jeter encore un coup d'&oelig;il sur ses h&ocirc;tes. Pas un d'eux n'avait fait un
+mouvement, et ils paraissaient toujours plong&eacute;s dans le plus profond
+sommeil.</p>
+
+<p>Presque aussit&ocirc;t deux jeunes gens de haute taille et de forte stature
+parurent sur le seuil de la hutte: ils portaient sur leurs &eacute;paules un
+daim qu'ils venaient de tuer. Ils s'arr&ecirc;t&egrave;rent pour regarder
+silencieusement et d'un air sinistre les h&ocirc;tes qu'ils trouvaient dans
+leur chaumi&egrave;re, puis l'un d'eux demanda en anglais &agrave; sa m&egrave;re pourquoi
+elle avait re&ccedil;u chez elle ces chiens de sauvages. La vieille lui fit
+signe du doigt de se taire: les chasseurs vinrent alors jeter le daim
+mort aux pieds du capitaine Pamphile. Ils disparurent derri&egrave;re la natte;
+la vieille les suivit, emportant la bouteille d'eau-de-vie d'&eacute;rable &agrave;
+laquelle avait &agrave; peine touch&eacute; son h&ocirc;te, et la hutte ne se trouva plus
+occup&eacute;e que par les deux dormeurs.</p>
+
+<p>Le capitaine Pamphile resta un instant encore sans mouvement; on
+entendait pour tout bruit la respiration calme et &eacute;gale de l'Indien; ce
+sommeil &eacute;tait si parfaitement simul&eacute;, que le capitaine Pamphile commen&ccedil;a
+&agrave; croire que, tout en faisant semblant de dormir, il s'&eacute;tait endormi
+r&eacute;ellement. Alors, t&acirc;chant d'imiter le mod&egrave;le qu'il avait sous les yeux,
+il se retourna, comme agit&eacute; par un de ces mouvements capricieux
+communiqu&eacute;s au corps endormi par le cerveau qui veille, et, de cette
+mani&egrave;re, au lieu d'avoir le visage tourn&eacute; contre le mur, il se trouva en
+face de l'Indien.</p>
+
+<p>Il demeura un instant immobile dans cette nouvelle position puis il
+entrouvrit ses paupi&egrave;res: il vit alors le jeune Sioux dans la m&ecirc;me
+position o&ugrave; il l'avait laiss&eacute;; seulement, sa t&ecirc;te n'&eacute;tait plus support&eacute;e
+que par sa main gauche; l'autre &eacute;tait retomb&eacute;e pendante aupr&egrave;s de lui et
+reposait pr&egrave;s de son tomahawk.</p>
+
+<p>En ce moment, on entendit un l&eacute;ger bruit; les doigts de l'Indien se
+crisp&egrave;rent aussit&ocirc;t autour du manche de sa massue, et le capitaine vit
+que, comme lui, il veillait et s'appr&ecirc;tait &agrave; faire face au danger
+commun.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t la natte se souleva et donna passage aux deux jeunes gens, qui
+se gliss&egrave;rent dessous, l'un apr&egrave;s l'autre, rampant sans bruit comme des
+serpents, derri&egrave;re eux et apr&egrave;s eux apparut la t&ecirc;te de la vieille, dont
+le corps resta cach&eacute; dans l'obscurit&eacute; de l'autre chambre, et qui,
+pensant qu'il &eacute;tait inutile qu'elle pr&icirc;t part &agrave; la sc&egrave;ne qui allait se
+passer, voulait du moins, si besoin &eacute;tait, exciter les assassins de la
+voix et du geste.</p>
+
+<p>Les jeunes gens se relev&egrave;rent lentement en silence, et sans perdre de
+vue l'Indien et le capitaine Pamphile; l'un d'eux tenait &agrave; la main une
+esp&egrave;ce de serpe recourb&eacute;e et tranchante en dedans: il voulut s'avancer
+imm&eacute;diatement vers l'Indien, mais son fr&egrave;re lui fit signe d'attendre
+qu'il se f&ucirc;t arm&eacute; &agrave; son tour. En effet, il s'approcha de la muraille sur
+la pointe du pied et d&eacute;tacha le couteau; alors ils &eacute;chang&egrave;rent un
+dernier regard d'intelligence, puis report&egrave;rent les yeux sur leur m&egrave;re
+comme pour l'interroger.</p>
+
+<p>&mdash;Ils dorment, dit la vieille &agrave; voix basse, allez.</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens ob&eacute;irent, s'approchant chacun de la victime qu'il
+avait choisie; l'un leva le bras pour frapper l'Indien, l'autre se
+pencha pour poignarder le capitaine Pamphile.</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me instant, les deux assassins recul&egrave;rent poussant chacun un cri:
+le capitaine avait plong&eacute; &agrave; l'un son couteau jusqu'au manche dans la
+poitrine, et le jeune Indien avait fendu la t&ecirc;te de l'autre avec son
+tomahawk. Tous deux rest&egrave;rent encore debout un instant, oscillant sur
+leurs jambes comme s'ils &eacute;taient ivres, tandis que les voyageurs, d'un
+mouvement instinctif et spontan&eacute;, s'&eacute;taient rapproch&eacute;s l'un de l'autre;
+puis les deux jeunes gens tomb&egrave;rent, pareils &agrave; des arbres d&eacute;racin&eacute;s par
+une temp&ecirc;te. Alors la vieille poussa une impr&eacute;cation et le jeune Sioux
+un cri de triomphe: puis, prenant la corde de son arc, il s'&eacute;lan&ccedil;a dans
+le second compartiment, en ressortit bient&ocirc;t tra&icirc;nant la vieille par les
+cheveux, et, la tirant hors de la hutte, il alla la garrotter &agrave; un jeune
+bouleau distant de la cabane d'une dizaine de pas. Puis il rentra
+bondissant comme un tigre, ramassa le couteau que l'un des assassins
+avait laiss&eacute; tomber, t&acirc;ta de la pointe s'ils &eacute;taient encore vivants;
+mais voyant que ni l'un ni l'autre ne remuaient, il fit signe au
+capitaine Pamphile de sortir; puis lorsque celui-ci eut ob&eacute;i
+machinalement, le jeune Sioux prit au foyer une branche de sapin tout
+enflamm&eacute;e, mit le feu aux quatre coins de la cabane, sortit sa torche &agrave;
+la main, et commen&ccedil;a d'ex&eacute;cuter autour de la hutte une danse &eacute;trange
+accompagn&eacute;e d'un chant de victoire.</p>
+
+<p>Quelque habitu&eacute; que f&ucirc;t le capitaine Pamphile aux sc&egrave;nes violentes, il
+ne put s'emp&ecirc;cher de donner &agrave; celle-ci son attention tout enti&egrave;re. En
+effet, le lieu, l'isolement, le danger qu'il venait de courir, tout
+donnait &agrave; l'acte de justice qui s'accomplissait un caract&egrave;re de
+vengeance sauvage; il avait bien entendu dire parfois que, des chutes du
+Niagara aux rives de l'Atlantique, c'&eacute;tait une vieille l&eacute;gislation
+&eacute;tablie que de br&ucirc;ler l'habitation des meurtriers; mais il n'avait
+jamais assist&eacute; &agrave; une ex&eacute;cution de ce genre.</p>
+
+<p>Appuy&eacute; contre un arbre et immobile comme s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; garrott&eacute; lui-m&ecirc;me,
+il vit d'abord une fum&eacute;e noire et &eacute;paisse sortir par toutes les
+ouvertures, puis des langues de flamme travers&egrave;rent le toit, pareilles &agrave;
+des fers de lance rouges; bient&ocirc;t de tous c&ocirc;t&eacute;s, des colonnes de feu
+surgirent, suivant des ondulations de la brise, tant&ocirc;t se tordant comme
+des serpents, tant&ocirc;t flottant comme des banderoles.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, et pareil au d&eacute;mon de l'incendie, le jeune Indien
+tournait, dansant et chantant toujours. Au bout d'un instant, toutes ces
+flammes se r&eacute;unirent et form&egrave;rent un immense foyer qui jeta sa lueur &agrave;
+une demi-lieue &agrave; la ronde, s'&eacute;tendant d'un c&ocirc;t&eacute; sur l'immense steppe de
+verdure, plongeant de l'autre sous le d&ocirc;me sombre de la for&ecirc;t; enfin, la
+chaleur devint si violente, que la vieille, quoiqu'&agrave; dix pas de
+l'incendie, poussa des cris de douleur. Tout &agrave; coup le toit s'ab&icirc;ma, une
+colonne de flammes s'&eacute;leva, comme lanc&eacute;e par le crat&egrave;re d'un volcan,
+poussant au ciel des milliers d'&eacute;tincelles; puis successivement chaque
+paroi s'abattit, et, &agrave; chaque chute, le foyer diminua de chaleur et de
+lumi&egrave;re. L'obscurit&eacute; reconquit peu &agrave; peu le terrain qu'elle avait perdu;
+enfin il ne resta bient&ocirc;t de la hutte maudite qu'un amas de charbons
+br&ucirc;lants amoncel&eacute;s sur les cadavres des meurtriers.</p>
+
+<p>Alors le sauvage cessa sa danse et ses chants, alluma &agrave; sa torche une
+seconde branche de sapin, et la pr&eacute;senta au capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit-il, de quel c&ocirc;t&eacute; va mon fr&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; Philadelphie, r&eacute;pondit le capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, que mon fr&egrave;re me suive, et je vais lui servir de guide
+jusqu'&agrave; ce qu'il ait atteint l'autre c&ocirc;t&eacute; de la for&ecirc;t.</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots, le jeune Sioux s'enfon&ccedil;a dans les profondeurs du bois,
+laissant la vieille &agrave; moiti&eacute; br&ucirc;l&eacute;e pr&egrave;s des d&eacute;bris fumants de sa
+cabane.</p>
+
+<p>Le capitaine Pamphile jeta un dernier regard sur cette sc&egrave;ne de
+d&eacute;solation et suivit son jeune et courageux compagnon de voyage. Au
+point du jour, ils arriv&egrave;rent &agrave; la lisi&egrave;re de la for&ecirc;t et au pied des
+montagnes; l&agrave;, le Sioux s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fr&egrave;re est arriv&eacute;, dit-il; du haut de ces montagnes, il verra
+Philadelphie. Maintenant, que le Grand Esprit garde mon fr&egrave;re!</p>
+
+<p>Le capitaine Pamphile chercha ce qu'il pouvait donner au sauvage pour le
+r&eacute;compenser du d&eacute;vouement qu'il lui avait montr&eacute;; et, ne poss&eacute;dant rien
+que sa montre, il s'appr&ecirc;ta &agrave; la d&eacute;tacher, mais son compagnon l'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fr&egrave;re ne me doit rien, dit-il: apr&egrave;s un combat avec les Hurons, le
+jeune &eacute;lan fut fait prisonnier et emmen&eacute; sur les bords du lac Sup&eacute;rieur.
+Il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; attach&eacute; au poteau: les hommes appr&ecirc;taient leurs couteaux &agrave;
+scalper, et les femmes et les enfants dansaient autour de lui en
+chantant la chanson de mort, lorsque des soldats qui &eacute;taient n&eacute;s comme
+mon fr&egrave;re de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la rivi&egrave;re sal&eacute;e dispers&egrave;rent les Hurons et
+d&eacute;livr&egrave;rent le jeune &eacute;lan. Je leur devais ma vie, j'ai sauv&eacute; la tienne.
+Lorsque tu rencontreras ces soldats, tu leur diras que nous sommes
+quittes.</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots, le jeune sauvage s'enfon&ccedil;a dans la for&ecirc;t; le capitaine
+Pamphile le suivit des yeux tant qu'il p&ucirc;t le voir; puis, lorsqu'il eut
+disparu, notre digne marin cassa un jeune &eacute;b&eacute;nier, qui pouvait lui
+servir &agrave; la fois de canne et de d&eacute;fense, et commen&ccedil;a &agrave; escalader la
+montagne.</p>
+
+<p>Le jeune &eacute;lan n'avait point menti: arriv&eacute; au sommet il aper&ccedil;ut
+Philadelphie s'&eacute;levant, pareille &agrave; une reine entre les eaux vertes de la
+Delawarre et les flots bleus de l'oc&eacute;an.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XIII" id="Chapitre_XIII"></a><a href="#table">Chapitre XIII</a></h2>
+
+<h3><i>Comment le capitaine Pamphile fit la rencontre de la m&egrave;re de Tom sur
+les bords de la rivi&egrave;re Delawarre, et de ce qui s'ensuivit.</i></h3>
+
+
+<p>Quoiqu'il y e&ucirc;t &agrave; vue d'&oelig;il deux bonnes journ&eacute;es de chemin de l'endroit
+o&ugrave; &eacute;tait parvenu le capitaine Pamphile jusqu'&agrave; Philadelphie, il n'en
+continua pas moins sa route avec une ardeur merveilleuse, ne s'arr&ecirc;tant
+que pour chercher des &oelig;ufs d'oiseau ou des racines; quant &agrave; l'eau, il
+avait bient&ocirc;t rencontr&eacute; les sources de la Delawarre, et la rivi&egrave;re, qui
+coulait &agrave; plein bord, lui avait enlev&eacute; toute inqui&eacute;tude &agrave; cet &eacute;gard.</p>
+
+<p>Il cheminait donc joyeusement, voyant le repos au bout de tant de
+fatigues, admirant le paysage merveilleux qui se d&eacute;roulait &agrave; sa vue, et
+dans cette heureuse disposition d'esprit o&ugrave; le voyageur solitaire ne
+regrette qu'une chose, celle de n'avoir pas un compagnon &agrave; qui
+communiquer le trop plein de ses pens&eacute;es; lorsqu'en arrivant au sommet
+d'une petite montagne, il crut apercevoir, &agrave; une demi-lieue devant lui
+un point noir qui s'avan&ccedil;ait &agrave; sa rencontre. Il chercha un instant &agrave;
+reconna&icirc;tre quelle chose ce pouvait &ecirc;tre; mais, la distance &eacute;tant trop
+grande, il se remit en marche, continuant sa route sans s'inqui&eacute;ter
+davantage de l'objet, qu'il perdit bient&ocirc;t de vue, le terrain sur lequel
+il marchait &eacute;tant tr&egrave;s accident&eacute;. Il allait donc devant lui, sifflotant
+un air fort en vogue sur la Cannebi&egrave;re et faisant le moulinet avec son
+b&acirc;ton, lorsque le m&ecirc;me objet s'offrit de nouveau &agrave; ses yeux, rapproch&eacute;
+de quelques centaines de pas; cette fois, le capitaine &eacute;tait, de la part
+du nouveau personnage que nous introduisons sur la sc&egrave;ne, l'objet du
+m&ecirc;me examen que celui-ci &eacute;tait occup&eacute; &agrave; faire; le capitaine Pamphile se
+fit une esp&egrave;ce de longue-vue avec sa main, regarda un instant &agrave; travers
+le tube improvis&eacute; et reconnut que c'&eacute;tait un n&egrave;gre.</p>
+
+<p>Cette rencontre tombait d'autant mieux que le capitaine Pamphile, peu
+curieux de passer une troisi&egrave;me nuit pareille aux deux nuits
+pr&eacute;c&eacute;dentes, comptait lui demander des renseignements sur la couch&eacute;e: il
+doubla donc le pas, regrettant que les ondulations du terrain le
+for&ccedil;assent de perdre de nouveau de vue celui qui pouvait lui donner de
+si pr&eacute;cieux renseignements, mais qu'il esp&eacute;rait retrouver sur la cime
+d'un petit monticule qui formait &agrave; peu pr&egrave;s le milieu du chemin &agrave;
+parcourir. Le capitaine Pamphile ne s'&eacute;tait pas tromp&eacute; dans ses calculs
+strat&eacute;giques: au sommet de la montagne, il se trouva face &agrave; face avec ce
+qu'il cherchait; seulement, la couleur avait tromp&eacute; le capitaine: ce
+n'&eacute;tait pas un n&egrave;gre. C'&eacute;tait un ours.</p>
+
+<p>Le capitaine Pamphile mesura du premier coup d'&oelig;il l'&eacute;tendue du danger
+qui le mena&ccedil;ait; mais nous n'apprendrons rien de nouveau &agrave; nos lecteurs
+en leur disant que, en pareil cas, le digne marin &eacute;tait homme de
+ressource: il jeta un regard autour de lui pour examiner la topographie
+du terrain, et vit qu'il n'y avait pas moyen d'&eacute;viter l'animal. &Agrave;
+gauche, le fleuve encaiss&eacute; dans ses rives profondes, et trop rapide pour
+&ecirc;tre travers&eacute; &agrave; la nage, sans que l'on s'expos&acirc;t &agrave; un p&eacute;ril plus grand
+peut-&ecirc;tre que celui qu'on fuyait; &agrave; droite, des rochers &agrave; pic,
+praticables pour les l&eacute;zards, mais inaccessibles &agrave; tout autre animal;
+derri&egrave;re et devant soi, une route ou plut&ocirc;t un sentier large comme celui
+o&ugrave; Oedipe rencontra La&iuml;us.</p>
+
+<p>De son c&ocirc;t&eacute;, l'animal avait fait halte &agrave; une dizaine de pas du capitaine
+Pamphile, paraissant tout examiner lui-m&ecirc;me avec une attention tr&egrave;s
+particuli&egrave;re.</p>
+
+<p>Le capitaine Pamphile, qui avait rencontr&eacute; dans sa vie une foule de
+poltrons d&eacute;guis&eacute;s en braves, en augura que l'ours avait peut-&ecirc;tre aussi
+peur de lui qu'il avait peur de l'ours. Il marcha donc &agrave; sa rencontre,
+l'ours en fit autant; le capitaine Pamphile commen&ccedil;a &agrave; croire qu'il
+s'&eacute;tait tromp&eacute; dans ses conjectures, et s'arr&ecirc;ta; l'ours continua de
+marcher. La chose devenait claire comme le jour: ce n'&eacute;tait pas l'ours
+qui avait peur. Le capitaine Pamphile pivota sur le talon gauche, de
+mani&egrave;re &agrave; laisser le passage libre &agrave; son adversaire, et commen&ccedil;a &agrave;
+battre en retraite. Il n'avait pas recul&eacute; de trois pas, qu'il trouva les
+rochers &agrave; pic; il s'y adossa pour n'&ecirc;tre pas surpris par derri&egrave;re, et
+attendit l'&eacute;v&eacute;nement.</p>
+
+<p>L'attente ne fut pas longue; l'ours, qui &eacute;tait de la plus grosse esp&egrave;ce,
+s'avan&ccedil;a sur la route jusqu'&agrave; l'endroit o&ugrave; l'avait quitt&eacute;e le capitaine
+Pamphile; puis, arriv&eacute; l&agrave;, il dessina le m&ecirc;me angle qu'avait trac&eacute;
+l'habile strat&eacute;giste auquel il avait affaire, et s'avan&ccedil;a droit sur lui.
+La situation &eacute;tait critique; le lieu &eacute;tait d&eacute;sert; le capitaine Pamphile
+n'avait de secours &agrave; attendre de personne; il ne poss&eacute;dait pour toute
+arme que son b&acirc;ton, moyen de d&eacute;fense assez m&eacute;diocre: l'ours n'&eacute;tait qu'&agrave;
+deux pas de lui, il leva son b&acirc;ton... &Agrave; ce geste, l'ours se dressa sur
+ses pattes de derri&egrave;re et se mit &agrave; danser.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un ours apprivois&eacute;, qui avait rompu sa cha&icirc;ne et s'&eacute;tait sauv&eacute;
+de New-York, o&ugrave; il avait eu l'honneur de faire ses exercices devant M.
+Jackson, pr&eacute;sident des &Eacute;tats-unis.</p>
+
+<p>Le capitaine Pamphile, rassur&eacute; par les dispositions chor&eacute;graphiques de
+son ennemi, s'aper&ccedil;ut alors que celui-ci &eacute;tait musel&eacute;, et qu'un bout de
+cha&icirc;ne bris&eacute;e pendait &agrave; son cou: il calcula aussit&ocirc;t le parti que
+pouvait tirer d'une pareille rencontre un homme r&eacute;duit &agrave; la p&eacute;nurie dans
+laquelle il se trouvait; et, comme ni sa naissance ni son &eacute;ducation ne
+lui avaient donn&eacute; ces fausses id&eacute;es aristocratiques dont tout autre &agrave; sa
+place eut &eacute;t&eacute; peut-&ecirc;tre pr&eacute;occup&eacute;, il pensa que le m&eacute;tier de conducteur
+d'ours &eacute;tait fort honorable, relativement &agrave; une foule d'autres m&eacute;tiers
+qu'il avait vu exercer par quelques-uns de ses compatriotes, en France
+et &agrave; l'&eacute;tranger. En cons&eacute;quence, il prit le bout de la corde du danseur,
+lui appliqua un coup de b&acirc;ton sur le museau pour lui expliquer qu'il
+&eacute;tait temps de terminer son menuet, et continua sa route vers
+Philadelphie, le conduisant en laisse comme il e&ucirc;t fait d'un chien de
+chasse.</p>
+
+<p>Le soir, comme il traversait la prairie, il s'aper&ccedil;ut que son ours
+s'arr&ecirc;tait devant certaines plantes qui lui &eacute;taient inconnues; la vie
+nomade qu'il avait men&eacute;e l'avait mis &agrave; m&ecirc;me de faire de profondes &eacute;tudes
+sur l'instinct des animaux. Il pr&eacute;suma que ces haltes renouvel&eacute;es,
+quoique sans succ&egrave;s, avaient un motif quelconque; en effet, &agrave; la
+premi&egrave;re d&eacute;monstration du m&ecirc;me genre que fit l'animal, le capitaine
+Pamphile s'arr&ecirc;ta et lui donna tout le temps de d&eacute;velopper son
+attention. Les r&eacute;sultats ne se firent pas attendre: l'ours creusa la
+terre; puis, au bout de quelques secondes, il mit &agrave; nu un groupe de
+tubercules tout &agrave; fait app&eacute;tissants &agrave; voir; le capitaine Pamphile y
+go&ucirc;ta; ils tenaient &agrave; la fois de la truffe et de la patate.</p>
+
+<p>La d&eacute;couverte &eacute;tait pr&eacute;cieuse; aussi laissa-t-il toute libert&eacute; &agrave; son
+ours d'en chercher de nouvelles; au bout d'une heure, il y en avait une
+moisson suffisante au souper de l'homme et de l'animal. Le repas
+termin&eacute;, le capitaine Pamphile avisa un arbre isol&eacute;, et, apr&egrave;s s'&ecirc;tre
+assur&eacute; que son feuillage ne rec&eacute;lait point le plus petit reptile, il
+attacha son ours au tronc, et se servit de lui comme une courte &eacute;chelle
+pour atteindre les premi&egrave;res branches. Arriv&eacute; l&agrave;, il s'y &eacute;tablit comme
+il avait d&eacute;j&agrave; fait dans la for&ecirc;t; seulement, sa nuit fut parfaitement
+tranquille, les loups ayant &eacute;t&eacute; tenus &agrave; distance par l'odeur de l'ours.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, le capitaine Pamphile se r&eacute;veilla tout &agrave; fait calme
+et repos&eacute;. Son premier coup d'&oelig;il fut pour son ours: il dormait
+tranquillement au pied de l'arbre. Le capitaine Pamphile descendit et le
+r&eacute;veilla; puis tous deux reprirent amicalement le chemin de
+Philadelphie, o&ugrave; ils arriv&egrave;rent &agrave; onze heures du soir.</p>
+
+<p>Le capitaine Pamphile avait march&eacute; comme l'ogre du petit Poucet.</p>
+
+<p>Il se mit en qu&ecirc;te d'une auberge; mais il ne trouva pas un seul h&ocirc;telier
+qui voul&ucirc;t loger &agrave; pareille heure un ours et un sauvage; il commen&ccedil;ait
+donc &agrave; &ecirc;tre plus embarrass&eacute; au milieu de la capitale de la Pensylvanie
+qu'il ne l'avait &eacute;t&eacute; au centre des for&ecirc;ts du fleuve Saint-Laurent,
+lorsqu'il vit une taverne chaudement &eacute;clair&eacute;e, et d'o&ugrave; sortait un tel
+m&eacute;lange de bruits de verres, d'&eacute;clats de rire et d'impr&eacute;cations, qu'il
+&eacute;tait &eacute;vident qu'il y avait l&agrave; quelque &eacute;quipage qui venait de toucher sa
+paye. L'espoir revint aussit&ocirc;t au capitaine: ou il avait oubli&eacute; ce que
+c'est qu'un marin, ou il y avait l&agrave; pour lui du vin, de l'argent et un
+lit, trois choses de premi&egrave;re n&eacute;cessit&eacute; dans sa situation; il
+s'approchait donc avec confiance, lorsque tout &agrave; coup il s'arr&ecirc;ta comme
+s'il &eacute;tait clou&eacute; &agrave; sa place.</p>
+
+<p>Au milieu du tapage, des cris et des jurements, il avait cru reconna&icirc;tre
+un air proven&ccedil;al chant&eacute; par un des buveurs: il demeura donc le cou tendu
+et l'oreille ouverte, doutant encore, tant la chose lui paraissait
+invraisemblable; mais bient&ocirc;t, &agrave; un refrain repris en ch&oelig;ur, il ne lui
+resta plus aucune incertitude: il avait l&agrave; des compatriotes. Il fit
+alors et de nouveau quelques pas en avant et s'arr&ecirc;ta encore; mais,
+cette fois, sa figure prit une expression d'&eacute;tonnement qui tenait de la
+stupidit&eacute;: non seulement ces hommes &eacute;taient des compatriotes non
+seulement cette chanson, c'&eacute;tait une chanson proven&ccedil;ale, mais encore
+celui qui la chantait, c'&eacute;tait Policar! L'&eacute;quipage de la Roxelane
+mangeait son chargement &agrave; Philadelphie.</p>
+
+<p>Le capitaine Pamphile n'h&eacute;sita pas un instant sur le parti qui lui
+restait &agrave; prendre; gr&acirc;ce au barbier et au peintre du Serpent-Noir, il
+&eacute;tait d&eacute;guis&eacute; de mani&egrave;re &agrave; ne pas &ecirc;tre reconnu de son meilleur ami; il
+ouvrit hardiment la porte de la taverne et entra avec son ours. Un
+hourra g&eacute;n&eacute;ral accueillit les nouveaux venus.</p>
+
+<p>Un doute restait au capitaine Pamphile: il avait oubli&eacute; de faire faire
+une r&eacute;p&eacute;tition &agrave; son ours, de sorte qu'il ignorait absolument ce dont il
+&eacute;tait capable; mais l'intelligent animal se chargea lui-m&ecirc;me de son
+prospectus. &Agrave; peine entr&eacute; dans le cabaret, il commen&ccedil;a de trotter en
+rond pour faire former le cercle; les matelots mont&egrave;rent sur les chaises
+et sur les bancs; Policar s'assit sur le po&ecirc;le, et le spectacle
+commen&ccedil;a.</p>
+
+<p>Tout ce qu'il est possible d'apprendre &agrave; un ours, l'ours du capitaine
+Pamphile le savait; il dansait le menuet comme Vestris, montait &agrave; cheval
+sur un manche &agrave; balai ni plus ni moins qu'un sorcier, et d&eacute;signait le
+plus ivrogne de la compagnie, &agrave; rendre jaloux l'&acirc;ne savant; aussi, la
+s&eacute;ance termin&eacute;e, il n'y eut qu'un cri tellement unanime, que Policar
+d&eacute;clara que, quelque prix que le ma&icirc;tre de l'ours demand&acirc;t de son &eacute;l&egrave;ve,
+il le lui achetait pour en faire cadeau &agrave; l'&eacute;quipage; cette d&eacute;cision fut
+accueillie par un vivat g&eacute;n&eacute;ral. L'offre fut donc renouvel&eacute;e d'une
+mani&egrave;re formelle; le capitaine Pamphile demanda dix &eacute;cus de sa b&ecirc;te.
+Policar, qui &eacute;tait en g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;, lui en offrit quinze; moyennant quoi,
+il entra imm&eacute;diatement en possession de l'animal. Quant au capitaine
+Pamphile, il sortit au premier exercice de la seconde repr&eacute;sentation,
+sans que personne f&icirc;t attention &agrave; lui, sans qu'aucun des matelots e&ucirc;t
+con&ccedil;u le moindre soup&ccedil;on.</p>
+
+<p>Nos lecteurs sont trop intelligents pour n'avoir pas devin&eacute; la cause de
+la disparition du capitaine Pamphile; cependant, comme quelques-uns
+pourraient n'&ecirc;tre pas certains du fait, nous donnerons une explication
+courte et pr&eacute;cise &agrave; l'usage des esprits paresseux ou ennemis des
+conjectures.</p>
+
+<p>Le capitaine Pamphile n'avait point perdu son temps; une fois entr&eacute; dans
+la taverne, il avait suivi d'un &oelig;il les exercices de son ours, et, de
+l'autre, il avait compt&eacute; les matelots; tous &eacute;taient au cabaret depuis le
+premier jusqu'au dernier; il &eacute;tait donc &eacute;vident que pas un n'&eacute;tait &agrave;
+bord. Double-Bouche seul manquait &agrave; la r&eacute;union; le capitaine Pamphile en
+augura qu'on l'avait laiss&eacute; sur la Roxelane, de peur qu'il ne pr&icirc;t au
+b&acirc;timent l'envie de retourner tout seul &agrave; Marseille. En cons&eacute;quence de
+ce raisonnement tout math&eacute;matique, le capitaine Pamphile se dirigea vers
+la rade, en suivant Water-Street, qui se prolonge parall&egrave;lement aux
+quais.</p>
+
+<p>Arriv&eacute; sur le port, il jeta un coup d'&oelig;il rapide sur tous les b&acirc;timents
+au mouillage, et, malgr&eacute; l'obscurit&eacute;, il reconnut &agrave; cinq cents pas de
+lui la Roxelane, qui se balan&ccedil;ait gracieusement, berc&eacute;e par la mar&eacute;e
+montante. Au reste, pas une lumi&egrave;re &agrave; bord, rien qui indiqu&acirc;t que le
+b&acirc;timent f&ucirc;t habit&eacute;: le capitaine Pamphile avait devin&eacute; juste. Sans
+perdre un instant, il piqua une t&ecirc;te dans la rivi&egrave;re et se mit &agrave; nager
+en silence vers le navire.</p>
+
+<p>Le capitaine Pamphile fit deux fois le tour de la Roxelane pour
+s'assurer que personne ne veillait &agrave; bord; puis, satisfait de son
+examen, il se glissa sous le beaupr&eacute;, gagna l'&eacute;chelle de corde, et
+commen&ccedil;a son ascension, s'arr&ecirc;tant &agrave; chaque degr&eacute; pour &eacute;couter s'il
+n'entendait aucun bruit. Tout resta muet; le capitaine fit une derni&egrave;re
+enjamb&eacute;e et se trouva sur le pont de son navire; l&agrave;, il commen&ccedil;a de
+respirer, il &eacute;tait enfin chez lui.</p>
+
+<p>Le premier besoin du capitaine Pamphile &eacute;tait de changer de costume:
+celui qu'il portait &eacute;tait trop rapproch&eacute; de la nature, et pouvait nier
+son identit&eacute;. Il descendit donc &agrave; son ancienne cabine et retrouva tout &agrave;
+la m&ecirc;me place, comme si rien ne s'&eacute;tait pass&eacute;. Le seul changement op&eacute;r&eacute;,
+c'est que Policar y avait fait apporter ses effets, et, en homme
+soigneux, avait rang&eacute; ceux du capitaine Pamphile dans une malle. Ce
+respect du mobilier avait &eacute;t&eacute; port&eacute; &agrave; un tel point, que le capitaine
+Pamphile n'eut qu'&agrave; tendre la main vers l'endroit o&ugrave; il pla&ccedil;ait
+ordinairement son briquet phosphorique, pour le retrouver &agrave; la m&ecirc;me
+place, de sorte que, la neuvi&egrave;me allumette essay&eacute;e, le capitaine
+Pamphile avait de la lumi&egrave;re.</p>
+
+<p>Il proc&eacute;da aussit&ocirc;t &agrave; sa toilette; c'&eacute;tait beaucoup d'avoir repris
+possession de son b&acirc;timent, mais ce n'&eacute;tait pas assez: il lui fallait
+encore rentrer dans sa figure; la chose fut plus difficile. Le peintre
+du grand chef avait fait les choses en conscience; le capitaine Pamphile
+faillit laisser &agrave; sa serviette la peau de son visage. Enfin les
+ornements &eacute;trangers disparurent, et, &agrave; force de frotter, notre digne
+marin se trouva r&eacute;duit &agrave; ses ornements personnels; il se regarda alors
+dans une petite glace, et, si peu amoureux qu'il f&ucirc;t de sa personne, il
+&eacute;prouva un certain plaisir &agrave; se revoir tel qu'il s'&eacute;tait toujours connu.</p>
+
+<p>Cette premi&egrave;re transformation accomplie, le reste devint la chose la
+plus facile du monde: le capitaine Pamphile ouvrit sa malle, enfila son
+pantalon ray&eacute; en long, passa son gilet ray&eacute; en travers, endossa sa
+redingote de bouracan ray&eacute;e en croix, d&eacute;crocha son chapeau de paille du
+champignon o&ugrave; il &eacute;tait suspendu, roula sa ceinture rouge autour de son
+corps, passa ses pistolets garnis en argent dans sa ceinture, &eacute;teignit
+la lumi&egrave;re, et remonta sur le pont; il le retrouva dans la m&ecirc;me solitude
+et le m&ecirc;me silence. Double-Bouche &eacute;tait toujours invisible, comme s'il
+e&ucirc;t poss&eacute;d&eacute; l'anneau de Gig&egrave;s, et qu'il en e&ucirc;t tourn&eacute; le chaton en
+dedans.</p>
+
+<p>Heureusement que le capitaine Pamphile connaissait les habitudes de son
+subordonn&eacute;, et qu'il savait o&ugrave; le trouver lorsqu'il n'&eacute;tait pas o&ugrave; il
+devait &ecirc;tre. En effet, il s'avan&ccedil;a sans h&eacute;sitation vers l'escalier de la
+cuisine, descendit avec pr&eacute;caution les marches criardes, et, &agrave; travers
+la porte entrouverte, aper&ccedil;ut Double-Bouche occup&eacute; des pr&eacute;paratifs de
+son souper, et se faisant cuire un morceau de morue fra&icirc;che &agrave; la ma&icirc;tre
+d'h&ocirc;tel.</p>
+
+<p>Il para&icirc;t qu'au moment o&ugrave; le capitaine arriva, le poisson &eacute;tait arriv&eacute; &agrave;
+un degr&eacute; de cuisson convenable; car Double-Bouche acheva de mettre son
+couvert, fit passer sa morue de la casserole sur une assiette, posa
+l'assiette sur la table, secoua son bidon, s'aper&ccedil;ut qu'il &eacute;tait entam&eacute;,
+et, craignant de manquer au milieu de son repas, sortit par la porte qui
+donnait sur la cambuse, afin d'aller chercher un suppl&eacute;ment de liquide;
+le souper &eacute;tait tout dress&eacute;, le capitaine Pamphile avait faim, il entra
+et se mit &agrave; table.</p>
+
+<p>Soit que le capitaine, depuis quinze jours, n'e&ucirc;t pas go&ucirc;t&eacute; de cuisine
+europ&eacute;enne, soit qu'effectivement Double-Bouche poss&eacute;d&acirc;t un talent
+distingu&eacute; dans un art qu'il exer&ccedil;ait cependant comme amateur, celui qui
+profitait du souper, quoiqu'il n'eut pas &eacute;t&eacute; fait pour lui, le trouva
+excellent et proc&eacute;da en cons&eacute;quence. Il &eacute;tait au moment le plus brillant
+de son ex&eacute;cution, lorsqu'il entendit un cri; il retourna aussit&ocirc;t la
+t&ecirc;te et aper&ccedil;ut Double-Bouche sur le seuil de la porte, stup&eacute;fait, p&acirc;le
+et immobile: il prenait le capitaine Pamphile pour un fant&ocirc;me, quoique
+ledit capitaine se livr&acirc;t &agrave; une occupation qui appartient exclusivement
+aux habitants de ce monde.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, petit dr&ocirc;le, dit le capitaine sans s'interrompre, voyons,
+qu'est-ce que tu fais l&agrave;? ne vois-tu pas bien que j'&eacute;trangle de soif?
+Allons, vite &agrave; boire!</p>
+
+<p>Les genoux de Double-Bouche commenc&egrave;rent &agrave; trembler et ses dents
+claqu&egrave;rent.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; qui est-ce que je parle? continua le capitaine Pamphile tendant son
+verre. Eh bien, un peu, nous d&eacute;cidons-nous?</p>
+
+<p>Double-Bouche s'approcha avec la m&ecirc;me r&eacute;pugnance que s'il s'avan&ccedil;ait
+vers un gibet, et essaya d'ob&eacute;ir; mais, dans sa terreur, il versa le vin
+moiti&eacute; dans le verre, moiti&eacute; &agrave; c&ocirc;t&eacute;. Le capitaine ne fit pas semblant de
+s'apercevoir de cette maladresse, et porta son verre &agrave; ses l&egrave;vres. Puis,
+apr&egrave;s avoir go&ucirc;t&eacute; au contenu, il fit claquer sa langue.</p>
+
+<p>&mdash;Bagasse! dit-il, il para&icirc;t que tu connais le bon endroit. Et d'o&ugrave;
+avez-vous tir&eacute; ce vin, dites-moi un peu, monsieur le sommelier?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, r&eacute;pondit Double-Bouche arriv&eacute; au dernier degr&eacute; de la terreur,
+mais au troisi&egrave;me tonneau &agrave; gauche.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! du bordeaux-laffitte. Tu aimes le bordeaux-laffitte?... Je
+demande si tu aimes le bordeaux-laffitte. R&eacute;ponds un peu, voyons!</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, r&eacute;pondit Double-Bouche, certainement, capitaine...
+Seulement...</p>
+
+<p>&mdash;Seulement, il ne supporte pas l'eau, n'est-ce pas? Eh bien, bois-le
+pur, mon enfant.</p>
+
+<p>Il prit le bidon des mains de Double-Bouche, versa un second verre de
+vin et le lui pr&eacute;senta. Double-Bouche le prit, h&eacute;sita encore un instant;
+puis, adoptant enfin une r&eacute;solution d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; votre sant&eacute;, capitaine! dit le mousse.</p>
+
+<p>Et il avala la rasade sans perdre de vue celui qui la lui avait vers&eacute;e;
+l'effet du tonique fut rapide; Double-Bouche commen&ccedil;a &agrave; se rassurer.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit le capitaine, &agrave; qui cette am&eacute;lioration dans les facult&eacute;s
+physiques et morales de Double-Bouche n'avait point &eacute;chapp&eacute;, maintenant
+que je sais ton go&ucirc;t pour la morue &agrave; la ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel et ta pr&eacute;f&eacute;rence
+pour le bordeaux-laffitte, parlons un peu de nos petites affaires. Que
+s'est-il pass&eacute; depuis que j'ai quitt&eacute; le b&acirc;timent?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, capitaine, ils ont nomm&eacute; Policar &agrave; votre place.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous!</p>
+
+<p>&mdash;Puis ils ont d&eacute;cid&eacute; de faire voile pour Philadelphie, au lieu de
+revenir directement &agrave; Marseille, et d'y vendre la moiti&eacute; de la
+cargaison.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en doutais.</p>
+
+<p>&mdash;De sorte qu'ils l'ont vendue, et, depuis trois jours, ils en mangent
+ce qu'ils ne peuvent pas boire, et ils en boivent ce qu'ils ne peuvent
+pas manger.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, r&eacute;pondit le capitaine, je les ai vus &agrave; l'&oelig;uvre.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; tout, capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Bagasse! mais il me semble que c'est bien assez. Et quand doivent-ils
+partir?</p>
+
+<p>&mdash;Demain.</p>
+
+<p>&mdash;Demain? oh! oh! il &eacute;tait un peu temps que je revinsse! &Eacute;coute, Double
+Bouche, mon ami, tu aimes la bonne soupe?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Le bon b&oelig;uf?</p>
+
+<p>&mdash;Encore.</p>
+
+<p>&mdash;La bonne volaille?</p>
+
+<p>&mdash;Toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Et le bon bordeaux-laffitte?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; mort!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Double-Bouche mon ami, je te nomme ma&icirc;tre coq de la Roxelane,
+avec cent &eacute;cus de fixe par an et un vingti&egrave;me dans les prises.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment? dit Double-Bouche, en v&eacute;rit&eacute; Dieu?</p>
+
+<p>&mdash;Parole d'honneur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est dit, j'accepte; que faut-il que je fasse pour cela?</p>
+
+<p>&mdash;Il faut te taire.</p>
+
+<p>&mdash;Facile.</p>
+
+<p>&mdash;Ne dire &agrave; personne que je ne suis pas mort.</p>
+
+<p>&mdash;Bon!</p>
+
+<p>&mdash;Et, dans le cas o&ugrave; ils ne partiraient pas demain, m'apporter o&ugrave; je
+serai cach&eacute; un peu de bonne morue et de cet excellent laffitte.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; merveille! Et o&ugrave; serez-vous cach&eacute;, capitaine?</p>
+
+<p>&mdash;Dans la sainte-barbe, afin d'&ecirc;tre &agrave; m&ecirc;me de vous faire sauter tous, si
+cela ne va pas &agrave; ma guise.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, capitaine, on t&acirc;chera que vous ne soyez pas trop
+m&eacute;content.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, c'est chose dite?</p>
+
+<p>&mdash;Oui capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu m'apporteras deux fois par jour du bordeaux et de la morue?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Eh donc, bonsoir.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, capitaine! bonne nuit, capitaine! dormez bien, capitaine!</p>
+
+<p>Ces trois souhaits &eacute;taient &agrave; peu pr&egrave;s inutiles; notre digne marin, tout
+robuste qu'il &eacute;tait, tombait de sommeil; aussi, une fois entr&eacute; dans la
+sainte-barbe, et la porte ferm&eacute;e en dedans, &agrave; peine se donna-t-il le
+temps de se faire une esp&egrave;ce de lit entre deux tonneaux et de rouler un
+baril sous sa t&ecirc;te pour lui servir de traversin; apr&egrave;s quoi, il tomba
+dans un sommeil aussi profond que s'il n'avait pas &eacute;t&eacute; oblig&eacute; de quitter
+momentan&eacute;ment son navire par les circonstances que nous avons dites: le
+capitaine dormit douze heures tout d'un trait et les poings ferm&eacute;s.</p>
+
+<p>Lorsqu'il se r&eacute;veilla, il sentit, au mouvement de la Roxelane, qu'elle
+s'&eacute;tait remise en marche; pendant son sommeil, le navire avait
+effectivement lev&eacute; l'ancre et descendait vers la mer, ne se doutant pas
+du surcro&icirc;t d'&eacute;quipage qu'il avait &agrave; bord. Au milieu du bruit et de la
+confusion qui accompagnent toujours un d&eacute;part, le capitaine entendit
+gratter &agrave; la porte de sa cachette: c'&eacute;tait Double-Bouche qui lui
+apportait sa ration.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon enfant, dit le capitaine, nous voil&agrave; donc partis?</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, cela marche.</p>
+
+<p>&mdash;Et o&ugrave; allons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; Nantes.</p>
+
+<p>&mdash;Et o&ugrave; sommes-nous?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la hauteur de Reedy-Island.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! ils sont tous &agrave; bord?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tous.</p>
+
+<p>&mdash;Et ils n'ont recrut&eacute; personne?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, un ours.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! et quand serons-nous en mer?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce soir; nous avons pour nous la brise et le courant, et, &agrave; Bombay
+Hook, nous trouverons la mar&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! et quelle heure est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Dix heures.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis parfaitement satisfait de ton intelligence et de ton
+exactitude, et j'ajoute cent livres &agrave; tes appointements.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant file vivement et apporte-moi mon d&icirc;ner &agrave; six heures.</p>
+
+<p>Double-Bouche fit signe qu'il serait exact et sortit enchant&eacute; des
+mani&egrave;res du capitaine. Dix minutes apr&egrave;s, et comme le capitaine venait
+de finir son d&eacute;jeuner, il entendit les cris de Double-Bouche; il
+reconnut aussit&ocirc;t &agrave; leur r&eacute;gularit&eacute; qu'ils &eacute;taient occasionn&eacute;s par des
+coups de garcette. Il en compta vingt-cinq, non pas sans une certaine
+inqui&eacute;tude; car il avait le pressentiment qu'il n'&eacute;tait pas &eacute;tranger &agrave;
+la correction que recevait son pourvoyeur. Cependant, comme les cris
+cess&egrave;rent, que rien n'indiqua un &eacute;v&eacute;nement quelconque &agrave; bord, et que la
+Roxelane continua de marcher avec la m&ecirc;me rapidit&eacute;, son inqui&eacute;tude fut
+bient&ocirc;t calm&eacute;e. Une heure apr&egrave;s, il sentit au roulis du navire qu'il
+devait &ecirc;tre &agrave; la hauteur de Bombay-Hook, le mouvement de la mar&eacute;e ayant
+succ&eacute;d&eacute; &agrave; celui du courant. La journ&eacute;e se passa ainsi. Sur les sept
+heures du soir, on gratta de nouveau &agrave; la porte de la sainte-barbe, le
+capitaine Pamphile ouvrit, et Double-Bouche entra pour la seconde fois.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! mon enfant, dit le capitaine, qu'y a-t-il de nouveau &agrave; bord?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble que je t'ai entendu chanter un air que je connais.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ce matin?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! oui.</p>
+
+<p>&mdash;Ils m'ont donn&eacute; vingt-cinq coups de garcette.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi cela? Conte-moi la chose.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? Parce qu'ils m'ont vu entrer dans la sainte-barbe, et qu'ils
+m'ont demand&eacute; ce que j'y allais faire.</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont bien curieux! Et que leur as-tu r&eacute;pondu, &agrave; ces indiscrets?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! que j'allais voler de la poudre pour faire des fus&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Et ils t'ont donn&eacute; pour cela vingt-cinq coups de garcette?</p>
+
+<p>&mdash;Bah! &ccedil;a n'est rien; il fait du vent, c'est d&eacute;j&agrave; s&eacute;ch&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Cent livres de plus par an pour les coups de garcette.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, fais-toi une petite friction int&eacute;rieure et ext&eacute;rieure
+avec du rhum, et va te coucher. Je n'ai pas besoin de te dire o&ugrave; est le
+rhum?</p>
+
+<p>&mdash;Non, capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, mon brave.</p>
+
+<p>&mdash;Bonne nuit, capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; propos, o&ugrave; sommes-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Nous passons entre le cap May et le cap Heulopin.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! bon! murmura le capitaine, dans trois heures nous serons en mer.</p>
+
+<p>Et Double-Bouche referma la porte, le laissant dans cette esp&eacute;rance.</p>
+
+<p>Quatre heures s'&eacute;coul&egrave;rent encore sans apporter de changement dans la
+situation respective des diff&eacute;rents individus qui formaient l'&eacute;quipage
+de la Roxelane; seulement, les derni&egrave;res s'&eacute;coul&egrave;rent plus lentes et
+remplies d'anxi&eacute;t&eacute; pour le capitaine Pamphile. Il &eacute;couta avec une
+attention croissante les diff&eacute;rents bruits qui lui annon&ccedil;aient ce qui se
+passait autour et au-dessus de lui; il entendit les matelots se coucher
+dans leurs hamacs, il vit &agrave; travers les fentes de la porte les lumi&egrave;res
+s'&eacute;teindre; peu &agrave; peu le silence s'&eacute;tablit; puis les ronflements
+commenc&egrave;rent, et le capitaine Pamphile, convaincu qu'il pouvait se
+hasarder &agrave; sortir de sa cachette, entrouvrit la porte de la sainte-barbe
+et passa la t&ecirc;te dans l'entrepont: il &eacute;tait tranquille comme un dortoir
+de religieuses.</p>
+
+<p>Le capitaine Pamphile monta les six marches qui conduisaient &agrave; la
+cabine, et s'avan&ccedil;a sur la pointe du pied jusqu'&agrave; la porte; il la trouva
+entrouverte, s'arr&ecirc;ta un instant pour respirer, puis jeta un coup d'&oelig;il
+dans l'int&eacute;rieur. Il n'&eacute;tait &eacute;clair&eacute; que par quelques rayons obliques de
+la lune, qui glissaient par la fen&ecirc;tre de l'arri&egrave;re: ils tombaient sur
+un homme accroupi &agrave; cette fen&ecirc;tre et regardant si attentivement un objet
+qui paraissait absorber toute son attention, qu'il n'entendit pas le
+capitaine Pamphile qui ouvrait la porte et la refermait au verrou
+derri&egrave;re lui. Cette pr&eacute;occupation de celui &agrave; qui il avait affaire et
+qu'il avait parfaitement reconnu pour Policar, quoiqu'il lui tourn&acirc;t le
+dos, parut amener un changement dans les intentions du capitaine; il
+repoussa dans sa ceinture son pistolet, qu'il en avait d&eacute;j&agrave; &agrave; moiti&eacute;
+tir&eacute;, s'approcha lentement et silencieusement de Policar, s'arr&ecirc;tant &agrave;
+chaque pas, et retenant son souffle, afin de ne pas le distraire; puis
+enfin, lorsqu'il se trouva &agrave; port&eacute;e, instruit de la man&oelig;uvre dont
+lui-m&ecirc;me avait &eacute;t&eacute; victime en pareille circonstance, il saisit Policar
+d'une main par le collet de l'habit, de l'autre par le fond de la
+culotte, op&eacute;ra le m&ecirc;me mouvement de bascule qu'il avait senti ex&eacute;cuter
+sur lui-m&ecirc;me, et l'envoya, avant qu'il e&ucirc;t eu temps de faire la moindre
+r&eacute;sistance ou de pousser le plus petit cri, examiner de plus pr&egrave;s
+l'objet qu'il regardait avec une si grande attention.</p>
+
+<p>Alors, voyant que l'&eacute;v&eacute;nement qui venait de s'accomplir n'avait troubl&eacute;
+en rien le sommeil de l'&eacute;quipage, et que la Roxelane continuait de filer
+ses dix n&oelig;uds &agrave; l'heure, le capitaine se coucha tranquillement dans son
+hamac, dont il sentit d'autant mieux le prix, qu'il en avait &eacute;t&eacute;
+momentan&eacute;ment d&eacute;poss&eacute;d&eacute;, et s'y endormit bient&ocirc;t du sommeil du juste.</p>
+
+<p>Or, ce que Policar regardait avec une si grande attention, c'&eacute;tait un
+requin affam&eacute; qui suivait le sillage du vaisseau, dans l'esp&eacute;rance qu'il
+en tomberait quelque chose.</p>
+
+<p>Le lendemain, au point du jour, le capitaine Pamphile se leva, alluma
+son br&ucirc;le-gueule et monta sur le pont. Le matelot qui &eacute;tait de quart, et
+qui se promenait de long en large pour combattre le froid du matin, vit
+sortir successivement sa t&ecirc;te, ses &eacute;paules, sa poitrine et ses jambes de
+l'escalier, et s'arr&ecirc;ta, croyant qu'il r&ecirc;vait; c'&eacute;tait justement
+Georges, dont le capitaine Pamphile avait fait, il y avait une quinzaine
+de jours, &eacute;pousseter les habits avec le manche d'une pique.</p>
+
+<p>Le capitaine passa pr&egrave;s de lui sans avoir l'air de remarquer son
+&eacute;tonnement, et alla s'asseoir, selon son habitude, sur le capot du
+gaillard d'arri&egrave;re. Il y &eacute;tait depuis une demi-heure &agrave; peu pr&egrave;s,
+lorsqu'un autre matelot monta pour relever celui qui &eacute;tait de garde;
+mais &agrave; peine fut-il sorti de l'&eacute;coutille, qu'il s'arr&ecirc;ta &agrave; son tour en
+apercevant le capitaine: on e&ucirc;t dit que le brave marin poss&eacute;dait, comme
+Pers&eacute;e, la t&ecirc;te de M&eacute;duse.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit le capitaine Pamphile apr&egrave;s un moment de silence,
+qu'est-ce que tu fais donc, Baptiste? Tu ne rel&egrave;ves pas ce brave
+Georges, qui est tout gel&eacute; de froid, depuis trois grandes heures qu'il
+est de quart. Qu'est-ce que c'est que cela? Allons, d&eacute;p&ecirc;chons-nous un
+peu!</p>
+
+<p>Le matelot ob&eacute;it machinalement, alla prendre la place de son camarade.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la bonne heure! continua le capitaine Pamphile; chacun son tour,
+c'est de toute justice. Maintenant, viens ici, Georges, mon ami; prends
+ma pipe, qui est &eacute;teinte, va me la rallumer, et que tout le monde me la
+rapporte!</p>
+
+<p>Georges prit la pipe en tremblant, descendit, en chancelant comme un
+homme ivre, l'escalier de l'entrepont, et reparut un instant apr&egrave;s, le
+br&ucirc;le-gueule allum&eacute; &agrave; la main. Il &eacute;tait suivi par tout le reste de
+l'&eacute;quipage, silencieux et stup&eacute;fait: les matelots se rang&egrave;rent sur le
+tillac sans prononcer une seule parole.</p>
+
+<p>Alors le capitaine Pamphile se leva et se promena d'une extr&eacute;mit&eacute; &agrave;
+l'autre du b&acirc;timent, tant&ocirc;t en long, tant&ocirc;t en large, comme si rien ne
+s'&eacute;tait pass&eacute;; &agrave; chaque aller et retour, les matelots s'&eacute;cartaient
+devant lui comme si son seul contact e&ucirc;t &eacute;t&eacute; mortel, et cependant il
+n'avait aucune arme; il &eacute;tait seul, tandis que ces hommes &eacute;taient
+soixante et dix et avaient &agrave; leur disposition tout l'arsenal de la
+Roxelane.</p>
+
+<p>Au bout d'un quart d'heure de cette inspection, le capitaine s'arr&ecirc;ta &agrave;
+la rampe du commandant, jeta un regard autour de lui, descendit
+l'escalier, rentra dans sa cabine et demanda son d&eacute;jeuner.</p>
+
+<p>Double-Bouche lui apporta une tranche de morue &agrave; la ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel et
+une bouteille de bordeaux-laffitte. Il &eacute;tait entr&eacute; en fonctions de
+ma&icirc;tre coq.</p>
+
+<p>Ce fut le seul changement qui fut fait &agrave; bord de la Roxelane pendant la
+travers&eacute;e de Philadelphie au Havre, o&ugrave; elle aborda apr&egrave;s trente-sept
+jours d'une heureuse navigation, ramenant un homme de moins et un ours
+de plus.</p>
+
+<p>Or, comme, par hasard, cet ours &eacute;tait une femelle, et que, par miracle,
+cette femelle se trouva pleine au moment o&ugrave; le capitaine Pamphile la
+rencontra sur les bords de la Delawarre, elle mit bas en arrivant &agrave;
+Paris, o&ugrave; son ma&icirc;tre l'avait conduite pour en faire hommage &agrave; M. Cuvier.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t, le capitaine Pamphile songea &agrave; tirer parti de cet &eacute;v&eacute;nement,
+et, malgr&eacute; le peu de d&eacute;faite de sa marchandise, il finit par vendre un
+de ses oursons au propri&eacute;taire de l'h&ocirc;tel de Montmorency, sur le balcon
+duquel nos lecteurs ont pu le voir se promener jusqu'au moment o&ugrave; un
+Anglais l'acheta et l'emmena &agrave; Londres; et l'autre &agrave; Alexandre Decamps,
+qui le baptisa du nom de Tom, et le confia &agrave; Fau, lequel, comme nous
+l'avons dit, lui donna une &eacute;ducation qui e&ucirc;t fini par en faire un ours
+sup&eacute;rieur, m&ecirc;me &agrave; la grande ourse de la mer Glaciale, sans l'&eacute;v&eacute;nement
+malheureux que nous avons racont&eacute;, et auquel il succomba &agrave; la fleur de
+l'&acirc;ge.</p>
+
+<p>Et voil&agrave; comment Tom &eacute;tait pass&eacute; des bords du fleuve Saint-Laurent sur
+les rives de la Seine.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XIV" id="Chapitre_XIV"></a><a href="#table">Chapitre XIV</a></h2>
+
+<h3><i>Comment Jacques I<sup>er</sup>, n'ayant pu dig&eacute;rer l'&eacute;pingle du papillon, fut
+atteint d'une perforation de la p&eacute;ritonite.</i></h3>
+
+
+<p>&laquo;Les malheurs vont par troupe&raquo;, dit un proverbe russe qui m&eacute;rite de
+devenir fran&ccedil;ais tant il est juste: quelques jours &agrave; peine s'&eacute;taient
+&eacute;coul&eacute;s depuis la mort de Tom, que Jacques I<sup>er</sup> donna des signes
+d'indisposition auxquels il n'y avait point &agrave; se tromper, et qui
+alarm&egrave;rent toute la colonie, &agrave; l'exception de Gazelle, qui, retir&eacute;e dans
+sa carapace les trois quarts de la journ&eacute;e, paraissait fort insouciante
+&agrave; tout ce qui ne la touchait pas personnellement, et qui, d'ailleurs,
+nous le savons, n'&eacute;tait pas des plus intimes amies de Jacques.</p>
+
+<p>Les premiers sympt&ocirc;mes de la maladie furent une somnolence continue,
+accompagn&eacute;e de lourdeurs de t&ecirc;te; en deux jours, l'app&eacute;tit disparut
+enti&egrave;rement et fit place &agrave; une soif qui devint de plus en plus ardente;
+vers le troisi&egrave;me jour, les coliques l&eacute;g&egrave;res qu'il avait &eacute;prouv&eacute;es
+jusque-l&agrave; prirent une intensit&eacute; si grande et amen&egrave;rent une douleur
+tellement permanente, qu'Alexandre Decamps monta en cabriolet et alla
+chercher le docteur Thierry. Celui-ci reconnut &agrave; l'instant m&ecirc;me la
+gravit&eacute; de la maladie, sans cependant pouvoir la caract&eacute;riser
+positivement, flottant qu'il &eacute;tait entre une invagination d'entrailles,
+une paralysie d'intestins, ou une inflammation de la p&eacute;ritonite. En tout
+cas, il pratiqua une saign&eacute;e de deux palettes de sang, promit de revenir
+le m&ecirc;me soir en pratiquer une seconde, et ordonna, dans l'intervalle qui
+devait s'&eacute;couler entre elles, l'application de trente sangsues sur la
+r&eacute;gion abdominale; de plus, Jacques devait &ecirc;tre mis aux boissons
+d&eacute;layantes et &agrave; tout ce que le traitement antiphlogistique peut offrir
+de plus &eacute;nergique. Jacques se pr&ecirc;ta &agrave; tout avec une complaisance
+indiquant qu'il comprenait lui-m&ecirc;me la gravit&eacute; de la maladie.</p>
+
+<p>Le soir, lorsque le docteur revint, il trouva que la maladie, loin de
+c&eacute;der au traitement, avait fait de nouveaux progr&egrave;s; il y avait
+augmentation de soif, inapp&eacute;tence compl&egrave;te, ballonnement du ventre et
+rougeur de la langue; le pouls &eacute;tait petit, serr&eacute;, concentr&eacute; et
+fr&eacute;quent, et les yeux enfonc&eacute;s dans leur orbite d&eacute;notaient la souffrance
+que le pauvre Jacques &eacute;prouvait.</p>
+
+<p>Thierry pratiqua une seconde saign&eacute;e de deux autres palettes, &agrave; laquelle
+Jacques se pr&ecirc;ta avec r&eacute;signation; car le matin, apr&egrave;s pareille
+op&eacute;ration, il s'&eacute;tait senti momentan&eacute;ment soulag&eacute;. Le docteur ordonna de
+continuer les boissons d&eacute;layantes pendant toute la nuit; on envoya
+chercher une garde pour les lui administrer d'heure en heure; bient&ocirc;t
+vint une petite vieille qui avait l'air de la femelle de Jacques, et qui
+demanda, en voyant le malade, une augmentation au salaire qu'on lui
+donnait ordinairement, sous le vain pr&eacute;texte qu'elle &eacute;tait habitu&eacute;e &agrave;
+soigner les hommes et non pas les singes, et que, comme elle d&eacute;rogeait,
+il fallait l'indemniser de sa complaisance: cela s'arrangea comme avec
+tout ce qui d&eacute;roge, en payant le double.</p>
+
+<p>La nuit fut mauvaise: Jacques emp&ecirc;cha la vieille de dormir, et la
+vieille battit Jacques; le bruit de la lutte parvint jusqu'&agrave; Alexandre,
+qui se leva et entra dans la chambre du malade. Jacques, exasp&eacute;r&eacute; de la
+conduite d&eacute;loyale de la vieille &agrave; son &eacute;gard, avait rappel&eacute; toutes ses
+forces, et, au moment o&ugrave; elle se baissait vers lui pour le frapper, il
+lui avait arrach&eacute; son bonnet et le mettait en morceaux.</p>
+
+<p>Alexandre arrivait &agrave; temps pour mettre le hol&agrave;; la vieille exposa ses
+raisons, Jacques mima les siennes; Alexandre comprit que les torts
+&eacute;taient du c&ocirc;t&eacute; de la vieille; elle voulut se d&eacute;fendre, mais la
+bouteille presque pleine, quoique la nuit f&ucirc;t aux deux tiers &eacute;coul&eacute;e,
+emporta sa condamnation.</p>
+
+<p>La vieille fut pay&eacute;e et renvoy&eacute;e malgr&eacute; l'heure indue, et Alexandre, &agrave;
+la grande joie de Jacques, continua aupr&egrave;s du lit la veille commenc&eacute;e
+par la sorci&egrave;re inf&acirc;me qu'il venait de renvoyer. Alors &agrave; l'&eacute;nergie
+qu'avait un instant d&eacute;ploy&eacute;e le malade, succ&eacute;da une prostration
+compl&egrave;te. Jacques retomba comme expirant. Alexandre crut que le moment
+fatal &eacute;tait arriv&eacute;; mais, en se penchant vers Jacques, il vit que
+c'&eacute;tait de l'accablement et non de l'agonie.</p>
+
+<p>Vers les neuf heures du matin, Jacques tressaillit et se souleva sur sa
+couche, donnant quelques signes de joie; aussit&ocirc;t on entendit des pas,
+et la sonnette fut agit&eacute;e; &agrave; l'instant, Jacques tenta de se lever, mais
+il retomba sans force; aussit&ocirc;t la porte s'ouvrit et Fau parut. Il avait
+&eacute;t&eacute; pr&eacute;venu &agrave; l'instant m&ecirc;me par le docteur Thierry de la maladie de
+Jacques, et il venait faire une visite &agrave; son &eacute;l&egrave;ve.</p>
+
+<p>Ce fut un moment d'&eacute;motion pour Jacques, pendant lequel il parut oublier
+ses douleurs; mais bient&ocirc;t la force morale c&eacute;da aux accidents physiques;
+des naus&eacute;es affreuses se d&eacute;clar&egrave;rent, qui furent, au bout d'une
+demi-heure, suivies de vomissements.</p>
+
+<p>Le docteur arriva sur ces entrefaites: il trouva le malade couch&eacute; sur le
+dos, ayant la langue blanch&acirc;tre, s&egrave;che et couverte d'un enduit muqueux.
+La respiration &eacute;tait fr&eacute;quente et saccad&eacute;e; la sc&egrave;ne entre Jacques et la
+vieille avait fait faire des progr&egrave;s effrayants &agrave; la maladie. Thierry
+&eacute;crivit aussit&ocirc;t &agrave; un de ses confr&egrave;res, le docteur Blasy, et fit porter
+la lettre par un rapin de Decamps. Une consultation &eacute;tait devenue
+n&eacute;cessaire: Thierry ne r&eacute;pondait pas du malade.</p>
+
+<p>Vers midi, le docteur Blasy arriva; Thierry l'introduisit pr&egrave;s de
+Jacques, lui d&eacute;tailla les accidents, et lui exposa ses ordonnances. Le
+docteur Blasy reconnut la sagesse et l'aptitude du traitement; puis,
+ayant examin&eacute; &agrave; son tour le malheureux Jacques, son avis, comme celui de
+Thierry, fut qu'il &eacute;tait atteint d'une paralysie d'intestins occasionn&eacute;e
+par la quantit&eacute; de blanc de plomb et de bleu de Prusse que Jacques avait
+d&eacute;vor&eacute;e.</p>
+
+<p>Le malade &eacute;tait si faible, que l'on n'osa point pratiquer une nouvelle
+saign&eacute;e, et que les hommes de la science s'en remirent aux ressources de
+la nature. La journ&eacute;e se passa ainsi, accident&eacute;e &agrave; tout moment par des
+crises; le soir, Thierry revint et n'eut besoin que de jeter un seul
+coup d'&oelig;il sur Jacques pour s'apercevoir que la maladie avait fait
+encore de nouveaux progr&egrave;s. Il secoua tristement la t&ecirc;te, ne prescrivit
+rien de nouveau, et dit que, si le malade manifestait quelque caprice,
+on pouvait lui donner tout ce qu'il demanderait: m&ecirc;me chose arrive pour
+les condamn&eacute;s, la veille du jour o&ugrave; on les m&egrave;ne &agrave; la guillotine. Cette
+d&eacute;claration de Thierry jeta tout le monde dans la consternation.</p>
+
+<p>Le soir, Fau arriva, d&eacute;clarant que personne autre que lui ne veillerait
+Jacques. En cons&eacute;quence de la d&eacute;cision du docteur, il avait bourr&eacute; ses
+poches de drag&eacute;es, de pralines et d'amandes fra&icirc;ches; ne pouvant sauver
+Jacques, il voulait au moins adoucir ses derniers moments.</p>
+
+<p>Jacques le re&ccedil;ut avec une supr&ecirc;me expression de joie: lorsqu'il le vit
+s'&eacute;tablir &agrave; la place o&ugrave; s'&eacute;tait assise la vieille, il comprit le
+d&eacute;vouement de son ma&icirc;tre, et l'en remercia par un petit grognement
+amical. Fau commen&ccedil;a &agrave; lui donner un verre de la potion command&eacute;e par
+Thierry; Jacques, visiblement pour ne pas contrarier Fau, fit des
+efforts inou&iuml;s pour l'avaler; mais presque aussit&ocirc;t il la rendit avec
+des efforts si violents, que Fau crut qu'il allait lui passer entre les
+bras; cependant, au bout de quelques minutes, les contractions de
+l'estomac cess&egrave;rent, et Jacques, quoique tremblotant encore de tous ses
+membres, tant la crise avait &eacute;t&eacute; forte, retrouva un instant non pas de
+repos, mais d'accablement.</p>
+
+<p>Vers les deux heures du matin, les premiers accidents c&eacute;r&eacute;braux se
+manifest&egrave;rent; ne sachant que donner &agrave; Jacques pour le calmer, on lui
+pr&eacute;senta des pralines et des amandes: le malade reconnut aussit&ocirc;t ces
+objets, qui tenaient un rang des plus distingu&eacute;s parmi ses souvenirs
+gastronomiques. Huit jours auparavant, il se serait fait fouetter et
+pendre pour des pralines et des amandes. Mais la maladie est une dure
+correction. Elle avait laiss&eacute; &agrave; Jacques le d&eacute;sir et lui avait enlev&eacute; la
+possibilit&eacute;: Jacques choisit tristement les pralines qui contenaient des
+amandes et qui avaient le sucre en plus, et, ne pouvant avaler, il les
+fourra dans les poches que la nature lui avait octroy&eacute;es de chaque c&ocirc;t&eacute;
+de la m&acirc;choire: de sorte qu'au bout d'un instant ses joues s'abaiss&egrave;rent
+sur sa poitrine, comme faisaient les favoris de Charlet avant qu'il ne
+les e&ucirc;t coup&eacute;s.</p>
+
+<p>Cependant, quoique Jacques ne p&ucirc;t, &agrave; son grand regret, avaler les
+pralines, il &eacute;prouva un certain plaisir dans l'op&eacute;ration interm&eacute;diaire
+qu'il venait d'accomplir: humect&eacute; par la salive, le sucre qui
+enveloppait les amandes fondait doucement, ce qui n'&eacute;tait pas sans
+douceur pour le moribond; et, &agrave; mesure que le sucre fondait, le volume
+des provisions diminuait et laissa bient&ocirc;t place dans les poches pour
+introduire de nouvelles pralines. Jacques &eacute;tendit la main; Fau comprit
+Jacques, lui pr&eacute;senta une pleine poign&eacute;e de drag&eacute;es parmi lesquelles le
+malade choisit celles qu'il trouvait le plus &agrave; sa convenance, et les
+poches reprirent une rotondit&eacute; tout &agrave; fait respectable; quant &agrave; Fau, il
+retrouva quelque espoir &agrave; ce d&eacute;sir, car, ayant vu les poches diminuer,
+il avait attribu&eacute; &agrave; la mastication le ph&eacute;nom&egrave;ne de la fusion, et en
+avait augur&eacute; un mieux sensible dans l'&eacute;tat du malade, qui mangeait
+maintenant et qui tout &agrave; l'heure ne pouvait m&ecirc;me pas boire.</p>
+
+<p>Malheureusement, Fau se trompait: vers les sept heures du matin, les
+accidents c&eacute;r&eacute;braux devinrent effrayants; c'est ce qu'avait pr&eacute;vu
+Thierry; car, lorsqu'il entra, il ne s'informa point comment allait
+Jacques, mais demanda si Jacques &eacute;tait mort. Sur la r&eacute;ponse n&eacute;gative, il
+parut fort &eacute;tonn&eacute;, et entra dans la chambre o&ugrave; &eacute;taient d&eacute;j&agrave; r&eacute;unis Fau,
+Jadin, Alexandre et Eug&egrave;ne Decamps: le malade &eacute;tait &agrave; l'agonie. Alors,
+ne pouvant plus rien pour le sauver, et voyant que dans les deux heures
+il aurait cess&eacute; d'exister, il envoya le domestique chez Tony Johannot
+avec injonction de ramener Jacques II, afin que Jacques I<sup>er</sup> mourant
+entre les bras d'un individu de son esp&egrave;ce, p&ucirc;t au moins lui communiquer
+ses supr&ecirc;mes volont&eacute;s et ses derniers d&eacute;sirs.</p>
+
+<p>Le spectacle &eacute;tait d&eacute;chirant; tout le monde aimait Jacques, qui, &agrave; part
+les d&eacute;fauts inh&eacute;rents &agrave; son esp&egrave;ce, &eacute;tait ce qu'on appelle entre gar&ccedil;ons
+un bon vivant: il n'y avait que Gazelle qui, comme pour insulter au
+moribond, &eacute;tait pass&eacute;e de l'atelier dans la chambre, tra&icirc;nant une
+carotte qu'elle se mit &agrave; manger sous une table avec une impassibilit&eacute;
+qui indiquait un excellent estomac, mais un fort mauvais c&oelig;ur; Jacques
+la regarda plusieurs fois de c&ocirc;t&eacute; avec une expression qui peut-&ecirc;tre eut
+fait peu d'honneur &agrave; un chr&eacute;tien, mais qui &eacute;tait tout &agrave; fait excusable
+chez un singe. Sur ces entrefaites, le domestique rentra: il apportait
+Jacques II.</p>
+
+<p>Jacques II n'&eacute;tait aucunement pr&eacute;venu du spectacle qui l'attendait, de
+sorte que son premier mouvement fut tout &agrave; la crainte. Cette couche
+mortuaire sur laquelle &eacute;tait &eacute;tendu un de ses semblables, ces animaux
+d'une autre esp&egrave;ce que la sienne qui entouraient le moribond, et dans
+lesquels il reconnut des hommes, c'est-&agrave;-dire une race habitu&eacute;e &agrave;
+pers&eacute;cuter la sienne, tout cela l'impressionna de telle fa&ccedil;on, qu'il se
+mit &agrave; trembler de tous ses membres.</p>
+
+<p>Mais aussit&ocirc;t Fau alla vers lui, une praline &agrave; la main; Jacques II prit
+le bonbon, le tourna et le retourna pour voir s'il n'y avait pas de
+surprise, le go&ucirc;ta du bout des dents, puis, convaincu par le t&eacute;moignage
+de ses sens qu'on ne lui voulait aucun mal, revint peu &agrave; peu de son
+effroi.</p>
+
+<p>Alors le domestique le d&eacute;posa pr&egrave;s de la couche de son compatriote, qui,
+faisant un dernier effort, se retourna de son c&ocirc;t&eacute;, la mort empreinte
+sur le visage. Jacques II comprit alors ou du moins parut comprendre la
+mission qu'il &eacute;tait appel&eacute; &agrave; remplir; il s'approcha du moribond, que les
+poches de ses bajoues pleines d'amandes rendaient m&eacute;connaissable; puis
+enfin, lui prenant la patte et le plaignant doucement, il parut
+l'inviter &agrave; lui confier ses derni&egrave;res pens&eacute;es. Le malade fit un effort
+visible pour rappeler toute son &eacute;nergie, parvint &agrave; se mettre sur son
+s&eacute;ant; puis, marmottant dans sa langue maternelle quelques paroles &agrave;
+l'oreille de son ami, il lui montra Gazelle toujours impassible, avec un
+geste pareil &agrave; celui que faisait, dans le beau drame d'Alfred de Vigny,
+la mar&eacute;chale d'Ancre montrant &agrave; son fils, au moment de mourir, Albert de
+Luynes, le meurtrier de son p&egrave;re. Jacques II fit un signe de t&ecirc;te,
+indiquant qu'il avait compris, et Jacques I<sup>er</sup> retomba sans mouvement.</p>
+
+<p>Dix minutes apr&egrave;s, il porta les deux mains &agrave; sa t&ecirc;te, regarda encore une
+fois ceux qui l'entouraient, comme pour leur adresser un dernier adieu,
+se souleva par un effort supr&ecirc;me, jeta un cri et retomba entre les bras
+de Jacques II.</p>
+
+<p>Jacques I<sup>er</sup> &eacute;tait mort.</p>
+
+<p>Il y eut parmi les assistants un instant de stupeur profonde que parut
+d'abord partager Jacques II. Les yeux fixes, il regardait son ami qui
+venait de tr&eacute;passer, immobile comme le cadavre lui-m&ecirc;me; puis, lorsque,
+apr&egrave;s cinq minutes d'examen, il se fut bien assur&eacute; qu'il ne restait plus
+l'ombre d'existence dans le corps qu'il avait sous les yeux, il porta
+les deux mains &agrave; la bouche du mort, la lui ouvrit en tirant les
+m&acirc;choires en sens inverse, introduisit sa main dans les bajoues, en tira
+les amandes des pralines et les fourra imm&eacute;diatement dans les siennes;
+ce que l'on avait pris pour le d&eacute;vouement d'un ami n'&eacute;tait rien autre
+chose que la cupidit&eacute; d'un h&eacute;ritier!...</p>
+
+<p>Fau arracha le cadavre de Jacques I<sup>er</sup> des bras de son indigne ex&eacute;cuteur
+testamentaire, et le remit &agrave; Thierry et &agrave; Jadin, qui le r&eacute;clamaient, le
+premier au nom de la science, le second au nom de l'art: Thierry voulait
+ouvrir le corps pour voir de quelle maladie il &eacute;tait mort; Jadin voulait
+mouler la t&ecirc;te afin de conserver son masque et d'enrichir la collection
+des masques c&eacute;l&egrave;bres: la priorit&eacute; fut accord&eacute;e &agrave; Jadin, afin qu'il
+accomplit son op&eacute;ration avant que la mort e&ucirc;t alt&eacute;r&eacute; les traits du
+visage, puis il fut convenu qu'il remettrait le cadavre &agrave; Thierry, qui
+proc&eacute;derait &agrave; l'autopsie.</p>
+
+<p>Comme l'op&eacute;ration du moulage donnait une bonne heure &agrave; Thierry, il en
+profita pour aller chercher Blasy, avec lequel il devait se rendre chez
+Fontaine, o&ugrave; le corps allait &ecirc;tre transport&eacute;, et serait remis &agrave; la
+disposition des deux docteurs.</p>
+
+<p>Ces dispositions prises, Jadin, Fau, Alexandre et Eug&egrave;ne Decamps
+mont&egrave;rent aussit&ocirc;t en fiacre pour se rendre chez Fontaine, emportant
+Jacques I<sup>er</sup> avec eux et laissant Jacques II et Gazelle ma&icirc;tres absolus
+de la maison.</p>
+
+<p>L'op&eacute;ration, faite avec le plus grand soin, r&eacute;ussit &agrave; merveille, et
+l'empreinte fut prise avec une justesse qui donna au moins la
+consolation aux amis de Jacques de garder sa ressemblance.</p>
+
+<p>Ils venaient de remplir cette triste et derni&egrave;re fonction lorsque les
+deux docteurs entr&egrave;rent: l'art avait fait son &oelig;uvre, la science
+demandait &agrave; commencer la sienne. Jadin seul eut le courage de rester &agrave;
+cette seconde op&eacute;ration; Fau, Alexandre et Eug&egrave;ne Decamps se retir&egrave;rent,
+ne pouvant prendre sur eux d'assister &agrave; ce triste spectacle.</p>
+
+<p>Autopsie faite, on trouva le p&eacute;ritoine fortement enflamm&eacute;, pr&eacute;sentant &ccedil;&agrave;
+et l&agrave; de l&eacute;g&egrave;res taches blanches, puis &eacute;panchement d'un liquide
+s&eacute;roso-sanguinolent; tout cela &eacute;tait l'effet et non la cause. Les deux
+docteurs poursuivirent donc leur investigation; enfin, vers le milieu &agrave;
+peu pr&egrave;s de l'intestin gr&ecirc;le, ils d&eacute;couvrirent une l&eacute;g&egrave;re ulc&eacute;ration
+livrant passage &agrave; la pointe d'une &eacute;pingle, dont la t&ecirc;te &eacute;tait rest&eacute;e
+cach&eacute;e dans l'intestin; ils se rappel&egrave;rent alors la fatale circonstance
+du papillon, et tout leur fut expliqu&eacute;. La mort &eacute;tait donc in&eacute;vitable,
+et les deux docteurs eurent la consolation de voir que, bien qu'ils
+eussent commis une l&eacute;g&egrave;re erreur sur la cause de la maladie, celle de
+Jacques &eacute;tait mortelle, et que toutes les ressources de l'art ne
+pouvaient le sauver de l'accident caus&eacute; par la gourmandise.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Fau, &agrave; Alexandre et &agrave; Eug&egrave;ne Decamps, ils remontaient fort
+tristes l'escalier du n&deg; 109, lorsque, arriv&eacute;s au second &eacute;tage, ils
+commenc&egrave;rent &agrave; sentir une odeur de friture singuli&egrave;re; &agrave; mesure qu'ils
+montaient, l'odeur devenait plus forte, et, parvenus au palier de leur
+appartement, ils s'aper&ccedil;urent que cette exhalaison venait de chez eux:
+ils ouvrirent la porte avec empressement, car, n'ayant pas laiss&eacute; la
+cuisini&egrave;re au logis, ils ne pouvaient se rendre compte de ces
+pr&eacute;paratifs culinaires; l'odeur venait de l'atelier.</p>
+
+<p>Ils y entr&egrave;rent vivement; on entendait frire quelque chose dans le po&ecirc;le
+et une grande fum&eacute;e en sortait. Alexandre en ouvrit vivement la porte et
+trouva sur la t&ocirc;le rougie Gazelle retourn&eacute;e sur le dos, et cuisant &agrave;
+l'&eacute;touff&eacute;e dans sa carapace.</p>
+
+<p>La vengeance de Jacques I<sup>er</sup> avait &eacute;t&eacute; accomplie par Jacques II.</p>
+
+<p>On lui pardonna en faveur de l'intention, et on le renvoya chez son
+ma&icirc;tre.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XV" id="Chapitre_XV"></a><a href="#table">Chapitre XV</a></h2>
+
+<h3><i>Comment Tony Johannot, n'ayant pas assez de bois pour passer son hiver,
+se procura une chatte, et comment, cette chatte &eacute;tant morte, Jacques II
+eut la queue gel&eacute;e.</i></h3>
+
+
+<p>Quelque temps apr&egrave;s les &eacute;v&eacute;nements que nous venons de raconter, l'hiver
+&eacute;tait survenu, et chacun avait fait, selon sa fortune ou ses pr&eacute;visions,
+des arrangements pour le passer le plus confortablement possible;
+cependant, comme Matthieu Laensberg annon&ccedil;ait pour l'ann&eacute;e un hiver peu
+rigoureux, beaucoup de personnes avaient assez m&eacute;diocrement garni leur
+b&ucirc;cher, et du nombre de ces personnes &eacute;tait Tony Johannot, soit qu'il
+e&ucirc;t confiance dans les pr&eacute;dictions de Matthieu Laensberg, soit par toute
+autre raison que nous avons &eacute;t&eacute; assez discret pour ne pas approfondir.
+Il r&eacute;sultait de cette n&eacute;gligence que, vers le 15 janvier, le spirituel
+illustrateur du Roi de Boh&ecirc;me et ses sept ch&acirc;teaux, allant chercher
+lui-m&ecirc;me une b&ucirc;che pour mettre dans son po&ecirc;le, s'aper&ccedil;ut que, s'il
+continuait &agrave; faire du feu &agrave; la fois dans son atelier et dans sa chambre
+&agrave; coucher, il n'aurait plus de combustible que pour une quinzaine de
+jours &agrave; peine.</p>
+
+<p>Or, depuis une semaine, on patinait sur le canal, la rivi&egrave;re charriait
+comme au temps de Julien l'Apostat, et M. Arago, mal d'accord avec le
+chanoine de Saint-Barth&eacute;lemy, annon&ccedil;ait, du haut de l'observatoire, que
+le froid, qui &eacute;tait arriv&eacute; &agrave; 15 degr&eacute;s, continuerait de monter ainsi
+jusqu'&agrave; 23; c'&eacute;tait, &agrave; six degr&eacute;s pr&egrave;s, le froid qu'il fit pendant la
+retraite de Moscou. Et, comme le pass&eacute; servait d'exemple &agrave; l'avenir,
+tout le monde commen&ccedil;ait &agrave; croire que c'&eacute;tait M. Arago qui avait raison,
+et qu'une fois par hasard Matthieu Laensberg avait bien pu se tromper.</p>
+
+<p>Tony sortit du b&ucirc;cher, tr&egrave;s pr&eacute;occup&eacute; de la certitude douloureuse qu'il
+venait d'acqu&eacute;rir: c'&eacute;tait &agrave; choisir, de geler le jour ou de geler la
+nuit. Cependant, apr&egrave;s avoir profond&eacute;ment r&eacute;fl&eacute;chi, tout en bl&eacute;reautant
+un tableau de l'Amiral de Coligny pendu &agrave; Montfaucon, il crut avoir
+trouv&eacute; un moyen d'arranger la chose: c'&eacute;tait de transporter son lit de
+sa chambre dans son atelier. Quant &agrave; Jacques II, une peau d'ours pli&eacute;e
+en quatre ferait l'affaire. En effet, le m&ecirc;me soir, le double
+d&eacute;m&eacute;nagement fut accomplit; et Tony s'endormit caress&eacute; par une douce
+chaleur et se f&eacute;licitant d'avoir re&ccedil;u du ciel une imagination aussi
+fertile en ressources.</p>
+
+<p>Le lendemain, en se r&eacute;veillant, il chercha un instant o&ugrave; il &eacute;tait, puis,
+reconnaissant son atelier, ses yeux, dirig&eacute;s par la pr&eacute;occupation
+paternelle qu'&eacute;prouve l'artiste pour son &oelig;uvre, se tourn&egrave;rent vers son
+chevalet; Jacques II &eacute;tait assis sur le dossier d'une chaise, juste &agrave; la
+hauteur et &agrave; la port&eacute;e du tableau. Tony crut, au premier coup d'&oelig;il,
+que l'intelligent animal, &agrave; force de voir la peinture, &eacute;tait d&eacute;cid&eacute;ment
+devenu connaisseur, et que, comme il paraissait regarder la toile de
+tr&egrave;s pr&egrave;s, il admirait le fini de l'ex&eacute;cution. Mais bient&ocirc;t Tony
+s'aper&ccedil;ut qu'il &eacute;tait tomb&eacute; dans une erreur profonde: Jacques II adorait
+le blanc de plomb, et, comme le tableau de Coligny &eacute;tait &agrave; peu pr&egrave;s
+termin&eacute;, et que Tony avait fait toutes ses lumi&egrave;res avec cet ingr&eacute;dient,
+Jacques passait sa langue partout o&ugrave; il en pouvait trouver.</p>
+
+<p>Tony sauta &agrave; bas de son lit, et Jacques &agrave; bas de sa chaise; mais il
+&eacute;tait trop tard, tous les nus ex&eacute;cut&eacute;s au moyen de cette couleur avaient
+&eacute;t&eacute; l&eacute;ch&eacute;s jusqu'&agrave; la toile, de sorte que le cadavre de l'amiral &eacute;tait
+d&eacute;j&agrave; aval&eacute;; il y avait encore la potence et la corde, mais il n'y avait
+plus de pendu. C'&eacute;tait une ex&eacute;cution &agrave; refaire.</p>
+
+<p>Tony commen&ccedil;a par se mettre dans une atroce col&egrave;re contre Jacques; puis,
+r&eacute;fl&eacute;chissant qu'&agrave; tout prendre, c'&eacute;tait sa faute, puisqu'il n'aurait eu
+qu'&agrave; l'attacher, il alla chercher une cha&icirc;ne et un crampon, scella le
+crampon dans le mur, y fixa un bout de la cha&icirc;ne, et, ayant ainsi tout
+pr&eacute;par&eacute; pour la nuit suivante il se remit d'ardeur &agrave; son Coligny, qui se
+retrouva &agrave; peu pr&egrave;s rependu vers les cinq heures du soir. Alors, pensant
+que c'&eacute;tait bien assez de besogne comme cela pour une journ&eacute;e, il alla
+faire un tour sur le boulevard, revint d&icirc;ner &agrave; la taverne anglaise, puis
+s'en alla au spectacle, o&ugrave; il resta jusqu'&agrave; onze heures et demie.</p>
+
+<p>En entrant dans son atelier, qu'il trouva ti&egrave;de encore de la chaleur de
+la journ&eacute;e, Tony vit avec satisfaction que rien n'avait &eacute;t&eacute; d&eacute;rang&eacute; en
+son absence et que Jacques dormait sur son coussin: il se coucha donc &agrave;
+son tour dans une qui&eacute;tude parfaite et s'endormit bient&ocirc;t du sommeil du
+juste.</p>
+
+<p>Vers minuit, il fut r&eacute;veill&eacute; par un bruit de vieilles ferrailles: on e&ucirc;t
+dit que tous les revenants d'Anne Radcliffe tra&icirc;naient leurs cha&icirc;nes
+dans l'atelier; Tony croyait peu aux fant&ocirc;mes, et, pensant qu'on venait
+lui voler le reste de son bois, il &eacute;tendit sa main vers une vieille
+hallebarde damasquin&eacute;e, et orn&eacute;e d'une houppe qui faisait partie d'un
+troph&eacute;e pendu au mur.</p>
+
+<p>Son erreur fut courte.</p>
+
+<p>Au bout d'un instant, il reconnut la cause de tout ce vacarme et
+enjoignit &agrave; Jacques de se recoucher. Jacques ob&eacute;it, et Tony reprit, avec
+l'ardeur d'un homme qui a bien travaill&eacute; toute la journ&eacute;e, son sommeil
+momentan&eacute;ment interrompu. Au bout d'une demi-heure, il fut r&eacute;veill&eacute; par
+des plaintes &eacute;touff&eacute;es.</p>
+
+<p>Comme Tony demeurait dans une rue &eacute;cart&eacute;e, il crut qu'on assassinait
+quelqu'un sous ses fen&ecirc;tres, sauta &agrave; bas de son lit, prit une paire de
+pistolets et courut ouvrir la crois&eacute;e. La nuit &eacute;tait calme, la rue
+tranquille; pas un bruit ne troublait la solitude du quartier, si ce
+n'est le murmure sourd qui veille incessamment, planant au-dessus de
+Paris, et qui semble la respiration d'un g&eacute;ant endormi. Alors il referma
+sa fen&ecirc;tre et s'aper&ccedil;ut que les plaintes venaient de la chambre m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Comme il n'y avait que lui et Jacques dans la chambre et que lui n'avait
+d'autre raison de se plaindre que d'&ecirc;tre r&eacute;veill&eacute;, il alla &agrave; Jacques;
+Jacques ne sachant que faire, s'&eacute;tait amus&eacute; &agrave; tourner au pied de la
+table sous laquelle il &eacute;tait couch&eacute;; mais, au bout de cinq ou six tours,
+sa cha&icirc;ne s'&eacute;tait r&eacute;tr&eacute;cie; Jacques n'en avait tenu compte et avait
+continu&eacute; son man&egrave;ge; de sorte qu'il avait fini par se trouver arr&ecirc;t&eacute; par
+le collet, et, comme il poussait toujours en avant sans penser &agrave;
+retourner en arri&egrave;re, il s'&eacute;tranglait davantage &agrave; chaque effort qu'il
+faisait pour se d&eacute;gager. De l&agrave; les plaintes que Tony avait entendues.</p>
+
+<p>Tony, pour punir Jacques de sa stupidit&eacute;, l'e&ucirc;t volontiers laiss&eacute; dans
+la situation o&ugrave; il s'&eacute;tait plac&eacute;; mais, en condamnant Jacques &agrave; la
+strangulation, il se vouait &agrave; l'insomnie: il d&eacute;tourna donc la corde
+autant de fois que Jacques l'avait tourn&eacute;e, et Jacques, satisfait de se
+trouver les voies respiratoires d&eacute;gag&eacute;es, se recoucha humblement et sans
+bruit. Tony, de son c&ocirc;t&eacute;, en fit autant, esp&eacute;rant que rien ne
+troublerait son sommeil jusqu'au lendemain matin; Tony se trompait,
+Jacques avait &eacute;t&eacute; d&eacute;rang&eacute; dans ses habitudes de sommeil et avait empi&eacute;t&eacute;
+sur sa nuit, de sorte que, maintenant qu'il avait dormi ses huit heures,
+c'&eacute;tait le chiffre de Jacques, il ne pouvait plus fermer l'&oelig;il; il en
+r&eacute;sulta qu'au bout de vingt minutes, Tony sauta une troisi&egrave;me fois &agrave; bas
+de son lit; seulement, cette fois, ce ne fut ni une hallebarde, ni un
+pistolet qu'il prit, mais une cravache.</p>
+
+<p>Jacques le vit venir, reconnut ses intentions et se blottit sous son
+coussin; mais il &eacute;tait trop tard. Tony fut impitoyable et Jacques re&ccedil;ut
+une correction consciencieusement mesur&eacute;e au d&eacute;lit. Cela le calma pour
+le reste de la nuit, mais alors ce fut &agrave; Tony qu'il fut impossible de se
+rendormir; ce que voyant, il se leva bravement, alluma sa lampe, et, ne
+pouvant peindre &agrave; la lumi&egrave;re, il commen&ccedil;a un de ces bois d&eacute;licieux qui
+l'ont fait le roi des illustrations.</p>
+
+<p>On comprend que, malgr&eacute; le b&eacute;n&eacute;fice p&eacute;cuniaire que Tony trouvait &agrave; son
+insomnie, cela ne pouvait durer dans les m&ecirc;mes conditions; aussi, le
+jour venu, pensa-t-il s&eacute;rieusement &agrave; trouver un moyen qui concili&acirc;t les
+exigences de son sommeil et les int&eacute;r&ecirc;ts de sa bourse: il &eacute;tait au plus
+abstrait de ses m&eacute;ditations, lorsqu'il vit entrer dans son atelier une
+jolie chatte de goutti&egrave;re, nomm&eacute;e Michette, que Jacques aimait parce
+qu'elle faisait tout ce qu'il voulait, et qui, de son c&ocirc;t&eacute;, aimait
+Jacques parce que Jacques lui cherchait ses puces.</p>
+
+<p>Tony ne se fut pas plus t&ocirc;t rappel&eacute; cette douce intimit&eacute;, qu'il pensa &agrave;
+en tirer parti. La chatte, avec sa fourrure hivernale pouvait
+parfaitement remplacer le po&ecirc;le. En cons&eacute;quence, il mit la main sur la
+chatte, qui, ignorant les dispositions que l'on venait de prendre &agrave; son
+&eacute;gard, ne fit aucune tentative pour fuir, l'introduisit dans la niche
+grill&eacute;e de Jacques, y poussa Jacques derri&egrave;re elle, et rentra dans
+l'atelier afin de regarder par le trou de la serrure comment les choses
+allaient se passer.</p>
+
+<p>D'abord les deux captifs cherch&egrave;rent tous les moyens de sortir de leur
+prison, employant ceux qui leur &eacute;taient sugg&eacute;r&eacute;s par leurs diff&eacute;rents
+caract&egrave;res: Jacques sauta alternativement contre les trois parois de sa
+niche, et revint secouer les barreaux, puis recommen&ccedil;a vingt fois le
+m&ecirc;me man&egrave;ge sans s'apercevoir qu'il &eacute;tait parfaitement inutile; quant &agrave;
+Michette, elle resta o&ugrave; on l'avait mise, regarda autour d'elle sans
+remuer autre chose que la t&ecirc;te, puis, revenant aux barreaux, elle les
+caressa doucement avec un c&ocirc;t&eacute;, ensuite avec l'autre, en faisant le gros
+dos et en pliant sa queue en arc; puis, &agrave; la troisi&egrave;me fois, elle
+essaya, tout en ronronnant, de passer la t&ecirc;te entre chaque barreau;
+enfin, lorsque la chose lui fut d&eacute;montr&eacute;e impossible, elle fit entendre
+deux ou trois petits miaulements plaintifs; mais, voyant qu'ils
+demeuraient sans r&eacute;sultat, elle alla faire son nid dans un coin de la
+niche, se roula dans le foin, et pr&eacute;senta bient&ocirc;t l'apparence d'un
+manchon d'hermine vu par l'une de ses extr&eacute;mit&eacute;s.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Jacques, il demeura un quart d'heure, &agrave; peu pr&egrave;s, sautant,
+cambriolant et grognant; puis, voyant que toutes ses gambades &eacute;taient
+inutiles, il alla se blottir dans le coin oppos&eacute; &agrave; celui de la chatte:
+anim&eacute; par l'exercice qu'il venait de prendre, il demeura un instant
+accroupi et conservant un geste d'indignation, puis bient&ocirc;t, le froid le
+gagnant, il se mit &agrave; grelotter de tous ses membres.</p>
+
+<p>Ce fut alors qu'il avisa son amie chaudement roul&eacute;e dans sa fourrure, et
+que son instinct &eacute;go&iuml;ste lui donna le secret du parti qu'il pouvait
+tirer de sa cohabitation forc&eacute;e avec sa nouvelle compagne; en
+cons&eacute;quence, il s'approcha doucement de Michette, se coucha pr&egrave;s d'elle,
+lui passa un de ses bras sous le corps, introduisit l'autre dans
+l'ouverture sup&eacute;rieure du manchon naturel qu'elle formait, roula sa
+queue en spirale autour de la queue de sa voisine, qui ramena
+complaisamment le tout entre ses jambes, et parut aussit&ocirc;t parfaitement
+rassur&eacute; sur son avenir.</p>
+
+<p>Cette persuasion gagna Tony, qui, satisfait de ce qu'il avait vu, retira
+son &oelig;il de la serrure, sonna sa m&eacute;nag&egrave;re et lui ordonna, outre les
+carottes, les noix et les pommes de terre de Jacques une p&acirc;t&eacute;e pour
+Michette.</p>
+
+<p>La m&eacute;nag&egrave;re suivit &agrave; la lettre cette injonction; et tout se serait
+honorablement pass&eacute; pour l'ordinaire de Michette et de Jacques, si ce
+dernier, par sa gourmandise, ne f&ucirc;t venu tout bouleverser. D&egrave;s le
+premier jour, il avait remarqu&eacute;, dans les deux repas qu'on lui servait
+r&eacute;guli&egrave;rement, l'un &agrave; neuf heures du matin, l'autre &agrave; cinq heures du
+soir, et qui, gr&acirc;ce &agrave; la complaisance de ses voies digestives, durait
+toute la journ&eacute;e, l'introduction d'un nouveau mets. Quant &agrave; Michette,
+elle avait parfaitement reconnu le matin sa p&acirc;t&eacute;e au lait, et le soir sa
+p&acirc;t&eacute;e &agrave; la viande, de sorte qu'elle s'&eacute;tait mise &agrave; manger l'une et
+l'autre, quoique parfaitement satisfaite du service, avec cette
+d&eacute;licatesse d&eacute;daigneuse que tous les observateurs ont remarqu&eacute;e chez les
+chattes de bonne maison.</p>
+
+<p>D'abord, pr&eacute;occup&eacute; de l'aspect des comestibles, Jacques l'avait regard&eacute;e
+faire; puis, comme Michette, en chatte bien &eacute;lev&eacute;e, avait laiss&eacute; de la
+p&acirc;t&eacute;e au lait dans son assiette, Jacques &eacute;tait venu derri&egrave;re elle,
+l'avait go&ucirc;t&eacute;e, et, la trouvant excellente avait achev&eacute; le plat. &Agrave;
+d&icirc;ner, il avait fait la m&ecirc;me exp&eacute;rience et, trouvant la p&acirc;t&eacute;e &agrave; la
+viande &eacute;galement &agrave; son go&ucirc;t, il avait, toujours chaudement accol&eacute; &agrave;
+Michette, pass&eacute; la nuit &agrave; se demander pourquoi on lui donnait, &agrave; lui,
+commensal de la maison, des carottes, des noix, des pommes de terre et
+autres l&eacute;gumes crus, qui lui aga&ccedil;aient les dents, tandis qu'on offrait &agrave;
+une &eacute;trang&egrave;re tout ce qu'il y avait de plus velout&eacute; et de plus d&eacute;licat
+en p&acirc;t&eacute;e.</p>
+
+<p>Le r&eacute;sultat de cette veille fut que Jacques trouva la conduite de Tony
+souverainement injuste et r&eacute;solut de r&eacute;tablir les choses dans leur ordre
+naturel en mangeant la p&acirc;t&eacute;e, et en laissant &agrave; Michette les carottes,
+les noix et les pommes de terre.</p>
+
+<p>En cons&eacute;quence, le lendemain matin, au moment o&ugrave; la femme de charge
+venait de servir le double d&eacute;jeuner de Jacques et de Michette, et o&ugrave;
+Michette s'approchait en ronronnant de sa soucoupe, Jacques la prit sous
+son bras, la t&ecirc;te tourn&eacute;e du c&ocirc;t&eacute; oppos&eacute; &agrave; la soucoupe, et la maintint
+dans cette position tout le temps qu'il y resta quelque chose &agrave; manger;
+puis, la p&acirc;t&eacute;e achev&eacute;e, et Jacques satisfait de son repas, il l&acirc;cha
+Michette, la laissant libre de d&eacute;jeuner &agrave; son tour avec les l&eacute;gumes;
+Michette alla flairer successivement carottes, noix et pommes de terre;
+puis, m&eacute;contente de l'examen, elle revint, en miaulant avec tristesse,
+se coucher pr&egrave;s de Jacques, qui, l'estomac confortablement garni,
+s'occupa imm&eacute;diatement d'&eacute;tendre la douce chaleur qu'il ressentait vers
+la r&eacute;gion abdominale, &agrave; ses pattes et &agrave; sa queue, extr&eacute;mit&eacute;s beaucoup
+plus sensibles au froid que tout le reste du corps.</p>
+
+<p>Au d&icirc;ner, la m&ecirc;me man&oelig;uvre se renouvela; seulement, cette fois, Jacques
+se f&eacute;licita davantage encore de son changement de r&eacute;gime, et la p&acirc;t&eacute;e &agrave;
+la viande lui parut aussi sup&eacute;rieure &agrave; la p&acirc;t&eacute;e au lait que la p&acirc;t&eacute;e au
+lait l'&eacute;tait elle-m&ecirc;me aux carottes, aux noix et aux pommes de terre.
+Gr&acirc;ce &agrave; cette nourriture plus confortable et &agrave; la fourrure de Michette,
+Jacques passa une nuit excellente, sans le moins du monde faire
+attention aux plaintes de la pauvre Michette, qui, l'estomac vide et
+affam&eacute;, miaula piteusement depuis le soir jusqu'au matin, tandis que
+Jacques ronflait comme un chanoine, et faisait des r&ecirc;ves d'or: cela dura
+trois jours ainsi, &agrave; la grande satisfaction de Jacques et au d&eacute;triment
+de Michette.</p>
+
+<p>Enfin, le quatri&egrave;me jour, lorsqu'on apporta le d&icirc;ner, Michette n'e&ucirc;t
+plus m&ecirc;me la force de faire sa d&eacute;monstration accoutum&eacute;e, et elle resta
+couch&eacute; dans son coin, de sorte que Jacques, plus libre de ses
+mouvements, depuis qu'il n'&eacute;tait plus oblig&eacute; de comprimer ceux de
+Michette, d&icirc;na mieux qu'il ne l'avait jamais fait; son d&icirc;ner fini, il
+alla, selon son habitude, se coucher pr&egrave;s de sa chatte, et, la sentant
+plus froide qu'&agrave; l'ordinaire, l'enla&ccedil;a plus &eacute;troitement que d'habitude
+de ses pattes et de sa queue, grognant maussadement de ce que son
+calorif&egrave;re se refroidissait.</p>
+
+<p>Le lendemain, Michette &eacute;tait morte et Jacques avait la queue gel&eacute;e.</p>
+
+<p>Ce jour-l&agrave;, ce fut Tony qui, inquiet du froid croissant de la nuit, alla
+visiter en se r&eacute;veillant ses deux prisonniers, il trouva Jacques victime
+de son &eacute;go&iuml;sme et encha&icirc;n&eacute; &agrave; un cadavre; il prit la morte et le vivant,
+&agrave; peu pr&egrave;s aussi immobiles, aussi froids l'un que l'autre, et les
+transporta dans son atelier. Il n'y avait pas de redoublement de chaleur
+capable de r&eacute;chauffer Michette; quant &agrave; Jacques, comme il n'&eacute;tait
+qu'engourdi, peu &agrave; peu le mouvement lui revint dans tout le corps,
+except&eacute; vers la r&eacute;gion de la queue, qui demeura gel&eacute;e, et qui, ayant &eacute;t&eacute;
+gel&eacute;e pendant qu'elle &eacute;tait roul&eacute;e en spirale autour de celle de
+Michette, conserva la forme d'un tire-bouchon, forme inou&iuml;e et inusit&eacute;e
+jusqu'&agrave; ce jour dans l'esp&egrave;ce simiane, et qui donna d&egrave;s lors &agrave; Jacques
+la tournure la plus fabuleusement chim&eacute;rique qui se puisse imaginer.</p>
+
+<p>Trois jours apr&egrave;s, le d&eacute;gel arriva; or, le d&eacute;gel amena un &eacute;v&eacute;nement que
+nous ne pouvons passer sous silence, non pas &agrave; cause de son importance
+elle-m&ecirc;me, mais &agrave; cause des suites d&eacute;sastreuses qu'il eut pour la queue
+de Jacques, d&eacute;j&agrave; passablement hypoth&eacute;qu&eacute;e par l'accident que nous venons
+de raconter.</p>
+
+<p>Tony avait re&ccedil;u, pendant la gel&eacute;e, deux peaux de lion qu'un de ses amis,
+qui pour le moment chassait dans l'Atlas, lui avait envoy&eacute;es d'Alger.
+Ces deux peaux de lion, fra&icirc;chement &eacute;corch&eacute;es, avaient &eacute;t&eacute; saisies par
+le froid en arrivant en France, ce qui leur avait fait perdre leur
+odeur, et attendaient, d&eacute;pos&eacute;es dans la chambre de Tony, qui comptait
+les faire tanner un jour ou l'autre et en orner son atelier. Or, comme,
+le d&eacute;gel &eacute;tait arriv&eacute;, toute chose d&eacute;gela, except&eacute; la queue de Jacques,
+les peaux, en s'amollissant, reprirent cette odeur &acirc;cre et fauve qui
+annonce de loin aux animaux &eacute;pouvant&eacute;s la pr&eacute;sence du lion. Il r&eacute;sultat
+de cette circonstance que Jacques, qui, vu l'accident qui lui &eacute;tait
+arriv&eacute;, avait obtenu la permission de demeurer dans l'atelier, &eacute;venta,
+avec cette subtilit&eacute; d'odorat particuli&egrave;re &agrave; sa race, l'odeur terrible
+qui se r&eacute;pandait peu &agrave; peu dans l'appartement, et donna des signes
+d'inqui&eacute;tude visible, que Tony prit d'abord pour un malaise occasionn&eacute;
+par le retranchement d'un de ses membres les plus essentiels.</p>
+
+<p>Cette inqui&eacute;tude durait depuis deux jours; depuis deux jours, Jacques,
+&eacute;ternellement pr&eacute;occup&eacute; d'une m&ecirc;me id&eacute;e, aspirait tous les courants
+d'air qui arrivaient jusqu'&agrave; lui, sautait des chaises sur les tables et
+des tables sur les rayons, mangeait &agrave; la h&acirc;te et en regardant avec
+crainte autour de lui, buvait &agrave; grande gorg&eacute;e et s'&eacute;tranglait en buvant,
+enfin menait une vie des plus agit&eacute;es, lorsque par hasard je vins faire
+une visite &agrave; Tony.</p>
+
+<p>Comme j'&eacute;tais un des bons amis de Jacques, et que je ne me pr&eacute;sentais
+jamais &agrave; l'atelier sans lui apporter quelques friandises, d&egrave;s que
+Jacques m'aper&ccedil;ut, il accourut &agrave; moi pour s'assurer que je ne perdais
+pas mes bonnes habitudes; or, la premi&egrave;re chose qui me frappa, en
+offrant &agrave; Jacques un cigare de la Havane dont il &eacute;tait fort friand&mdash;non
+pas pour le fumer &agrave; la mani&egrave;re de nos &eacute;l&eacute;gants, mais pour le chiquer
+tout bonnement, &agrave; l'imitation des matelots de la Roxelane&mdash;la premi&egrave;re
+chose, dis-je, qui me frappa, fut cette queue fantastique que je ne lui
+avais jamais connue; puis, ensuite, ce tremblement nerveux, cette
+agitation f&eacute;brile que je n'avais point encore remarqu&eacute;e en lui. Tony me
+donna l'explication du premier ph&eacute;nom&egrave;ne, mais il &eacute;tait aussi ignorant
+que moi sur le second; il se proposait d'envoyer chercher Thierry pour
+le consulter &agrave; ce sujet.</p>
+
+<p>Je le quittai en l'affermissant dans cette intention, lorsqu'en
+traversant la chambre &agrave; coucher je fus frapp&eacute; de l'odeur sauvagine que
+l'on y respirait. J'en demandai la cause &agrave; Tony, qui me montra les deux
+peaux de lion. Tout me fut expliqu&eacute; par ce seul geste: il &eacute;tait &eacute;vident
+que c'&eacute;taient ces peaux de lion qui tourmentaient Jacques. Tony n'en
+voulait rien croire, et, comme il continuait de penser que Jacques &eacute;tait
+s&eacute;rieusement indispos&eacute;, je lui proposai de tenter une exp&eacute;rience qui lui
+d&eacute;montrerait jusqu'&agrave; l'&eacute;vidence que, si Jacques &eacute;tait malade, c'&eacute;tait de
+peur. Cette exp&eacute;rience &eacute;tait des plus simples et des plus faciles &agrave;
+ex&eacute;cuter; elle consistait purement et simplement &agrave; appeler ses deux
+rapins, qui profitaient de notre sortie momentan&eacute;e pour jouer aux
+billes, &agrave; leur mettre &agrave; chacun un peau de lion sur les &eacute;paules, et &agrave; les
+faire entrer dans l'atelier &agrave; quatre pattes et v&ecirc;tus en Hercules
+N&eacute;m&eacute;ens.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave;, depuis que la porte de la chambre &agrave; coucher &eacute;tait ouverte et que
+l'odeur des lions p&eacute;n&eacute;trait plus forte et plus directe jusqu'&agrave; lui,
+l'inqui&eacute;tude de Jacques avait sensiblement augment&eacute;: il s'&eacute;tait &eacute;lanc&eacute;
+sur une &eacute;chelle double, et, mont&eacute; sur le dernier &eacute;chelon, tournait la
+t&ecirc;te de notre c&ocirc;t&eacute;, aspirant l'air et poussant de petits cris d'effroi,
+indiquant qu'il sentait le p&eacute;ril s'approcher et qu'il devinait de quel
+c&ocirc;t&eacute; il devait venir.</p>
+
+<p>En effet, au bout d'un instant, un des rapins, suffisamment capara&ccedil;onn&eacute;,
+se mit &agrave; quatre pattes et marcha vers l'atelier, imm&eacute;diatement suivi de
+son camarade; l'agitation de Jacques fut &agrave; son comble. Enfin il vit
+appara&icirc;tre &agrave; la porte la t&ecirc;te du premier lion, et cette agitation devint
+de la terreur; mais une terreur insens&eacute;e, sans calcul, sans esp&eacute;rance;
+cette terreur de l'oiseau qui se d&eacute;bat sous le regard du serpent; cette
+terreur qui brise les forces physiques, paralyse les facult&eacute;s morales;
+cette terreur du vertige, qui fait qu'aux yeux effray&eacute;s le ciel tourne
+et la terre vacille, et que, toutes les forces s'an&eacute;antissant &agrave; la fois,
+on tombe haletant comme dans un songe, sans jeter un seul cri; voil&agrave; ce
+qu'avait produit le seul aspect des lions.</p>
+
+<p>Ils firent un pas vers Jacques, Jacques tomba de son &eacute;chelle.</p>
+
+<p>Nous cour&ucirc;mes &agrave; lui, il &eacute;tait &eacute;vanoui; nous le relev&acirc;mes: il n'avait
+plus de queue! la gel&eacute;e l'avait rendue fragile comme du verre, de sorte
+que, dans sa chute, elle s'&eacute;tait bris&eacute;e.</p>
+
+<p>Nous ne voulions pas pousser la plaisanterie aussi loin; aussi
+renvoy&acirc;mes-nous les peaux de lion au grenier, et, cinq minutes apr&egrave;s,
+les rapins rentr&egrave;rent sous leur figure naturelle. Quant &agrave; Jacques, au
+bout d'un instant, il rouvrit tristement les yeux, poussant de petites
+plaintes; et, reconnaissant Tony, il lui jeta les bras autour du cou et
+se cacha la t&ecirc;te dans sa poitrine.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, je pr&eacute;parais un verre de vin de Bordeaux pour rendre &agrave;
+Jacques le courage qu'il avait perdu; mais Jacques n'avait le c&oelig;ur ni &agrave;
+boire ni &agrave; manger: au moindre bruit, il fr&eacute;missait de tous ses membres,
+et cependant, petit &agrave; petit, et tout en humant l'air, il s'apercevait
+que le danger s'&eacute;tait &eacute;loign&eacute;.</p>
+
+<p>En ce moment, la porte se rouvrit, et Jacques ne fit qu'un bond des bras
+de Tony sur l'&eacute;chelle double; mais, au lieu des monstres qu'il attendait
+par cette porte, Jacques vit para&icirc;tre sa vieille amie la cuisini&egrave;re;
+cette vue lui rendit un peu de s&eacute;curit&eacute;. Je profitai de ce moment pour
+lui mettre sous le nez une soucoupe pleine de vin de Bordeaux. Il la
+regarda un instant avec d&eacute;fiance, reporta les yeux sur moi pour
+s'assurer que c'&eacute;tait bien un ami qui lui pr&eacute;sentait le breuvage
+tonique, y trempa languissamment sa langue, la ramena dans sa bouche
+comme pour me faire plaisir; mais, s'&eacute;tant aper&ccedil;u, avec la finesse de
+d&eacute;gustation qui le caract&eacute;risait, que le liquide inconnu avait un ar&ocirc;me
+des plus estimables, il y revint de lui-m&ecirc;me; &agrave; la troisi&egrave;me ou
+quatri&egrave;me lap&eacute;e, ses yeux se ranim&egrave;rent, il fit entendre de petits
+grognements de plaisir qui indiquaient son retour vers des sensations
+plus joyeuses; enfin, la soucoupe vide, il se redressa sur ses pieds de
+derri&egrave;re, regarda autour de lui pour voir o&ugrave; &eacute;tait la bouteille,
+l'aper&ccedil;ut sur une table, s'&eacute;lan&ccedil;a pr&egrave;s d'elle avec une l&eacute;g&egrave;ret&eacute; qui
+prouvait que ses muscles commen&ccedil;aient &agrave; reprendre leur &eacute;lasticit&eacute;
+premi&egrave;re, et, se dressant devant la bouteille qu'il prit comme un joueur
+de clarinette prend son instrument, il introduisit sa langue dans le
+goulot. Malheureusement, elle se trouva de quelques pouces trop courte
+pour lui rendre le service qu'il attendait d'elle; alors Tony eut piti&eacute;
+de Jacques et lui versa une seconde soucoupe de vin.</p>
+
+<p>Cette fois, Jacques ne se fit pas prier; il y porta au contraire si
+vivement les l&egrave;vres, qu'il en avala d'abord autant par le nez que par la
+bouche, et qu'il fut oblig&eacute; de s'arr&ecirc;ter pour &eacute;ternuer. Mais cette
+interruption fut rapide comme la pens&eacute;e. Jacques se remit imm&eacute;diatement
+&agrave; l'&oelig;uvre, et, au bout d'un instant, la soucoupe &eacute;tait nette comme si
+on l'e&ucirc;t essuy&eacute;e avec une serviette; Jacques, en &eacute;change, commen&ccedil;ait &agrave;
+&ecirc;tre singuli&egrave;rement avin&eacute;; toute trace de frayeur avait disparu pour
+faire place &agrave; un air cr&acirc;ne et vainqueur: il regarda de nouveau la
+bouteille, que Tony avait chang&eacute;e de place et qui se trouvait sur un
+autre meuble, voulut faire quelques pas debout pour aller &agrave; elle; mais,
+presque aussit&ocirc;t, sentant qu'il y avait plus de s&eacute;curit&eacute; pour lui en
+doublant ses points d'appui, il se remit &agrave; quatre pattes et s'achemina,
+avec la fixit&eacute; de l'ivresse naissante, vers le but qu'il se proposait;
+il avait parcouru d&eacute;j&agrave; les deux tiers, &agrave; peu pr&egrave;s, de l'espace qui
+s&eacute;parait son point de d&eacute;part de la bouteille, lorsque, sur la route, il
+rencontra sa queue.</p>
+
+<p>Ce spectacle le tira momentan&eacute;ment de sa pr&eacute;occupation. Il s'arr&ecirc;ta
+devant elle pour la regarder, agita le bout de fouet qui lui restait;
+et, apr&egrave;s quelques secondes d'immobilit&eacute;, il en fit le tour pour
+l'examiner plus en d&eacute;tail; l'examen fini, il la ramassa n&eacute;gligemment, la
+tourna et retourna entre ses mains comme une chose qui lui inspirait une
+assez m&eacute;diocre curiosit&eacute;, la flaira une derni&egrave;re fois, y go&ucirc;ta du bout
+des dents, et, la trouvant d'un go&ucirc;t assez insipide, il la laissa tomber
+avec un profond d&eacute;dain, et reprit sa route vers la bouteille.</p>
+
+<p>C'est le plus beau trait d'ivrognerie que j'aie vu faire de ma vie, et
+je le livre &agrave; l'admiration des amateurs.</p>
+
+<p>Jamais, depuis, Jacques ne reparla de sa queue; mais il ne se passa
+point un jour qu'il ne demand&acirc;t sa bouteille. De sorte qu'aujourd'hui,
+ce dernier h&eacute;ros de notre histoire est non seulement affaibli par l'&acirc;ge,
+mais encore abruti par la boisson.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XVI" id="Chapitre_XVI"></a><a href="#table">Chapitre XVI</a></h2>
+
+<h3><i>Comment le capitaine Pamphile proposa un prix de deux mille francs et
+la croix de la L&eacute;gion d'honneur, afin de savoir si le nom de Jeanne
+d'Arc s'&eacute;crivait par un Q ou par un K.</i></h3>
+
+
+<p>Pour peu que nos lecteurs n'aient pas perdu, par suite du vif int&eacute;r&ecirc;t
+qu'ils ont d&ucirc; prendre &agrave; la mort de Jacques I<sup>er</sup>, la m&eacute;moire des
+&eacute;v&eacute;nements ant&eacute;rieurs &agrave; ceux que nous venons de raconter, ils se
+rappelleront sans doute qu'en revenant de son onzi&egrave;me voyage dans l'Inde
+apr&egrave;s avoir fait son chargement de th&eacute;, d'&eacute;pices et d'indigo aux d&eacute;pens
+du capitaine Kao-Kiou-Koan, et avoir achet&eacute; un perroquet aux &icirc;les
+Rodrigue, le respectable marin dont nous d&eacute;crivons la v&eacute;ridique histoire
+avait successivement rel&acirc;ch&eacute; dans la baie d'Algoa et &agrave; l'embouchure de
+la rivi&egrave;re orange.</p>
+
+<p>Sur chacune de ces deux c&ocirc;tes, il avait, on se le rappelle encore, fait
+march&eacute;, d'abord avec un chef cafre nomm&eacute; Outavaro, et ensuite avec un
+chef namaquois nomm&eacute; Outavari, pour quatre mille d&eacute;fenses d'&eacute;l&eacute;phant.
+Or, c'&eacute;tait, comme nous l'avons dit, pour donner le temps &agrave; ses deux
+estimables commanditaires de se mettre en mesure de faire honneur &agrave; leur
+engagement, que le capitaine avait tent&eacute; cette fameuse sp&eacute;culation de la
+p&ecirc;che &agrave; la morue pendant laquelle il avait &eacute;t&eacute; soumis &agrave; de si terribles
+tribulations, et qui cependant s'&eacute;tait termin&eacute;e &agrave; sa plus grande gloire,
+gr&acirc;ce &agrave; son courage et &agrave; sa pr&eacute;sence d'esprit, second&eacute; par le d&eacute;vouement
+de Double-Bouche, qui avait &eacute;t&eacute;, &agrave; cette occasion, comme on se le
+rappelle, &eacute;lev&eacute; au grade &eacute;minent de ma&icirc;tre coq du brick de commerce la
+Roxelane.</p>
+
+<p>Aussi, le premier soin du capitaine Pamphile, apr&egrave;s s'&ecirc;tre d&eacute;fait
+avantageusement de sa morue au Havre et de ses oursons &agrave; Paris, avait-il
+&eacute;t&eacute; de recommencer ses appr&ecirc;ts pour un treizi&egrave;me voyage qui lui
+pr&eacute;sentait des chances non moins s&ucirc;res que les douze premiers. En
+cons&eacute;quence, fid&egrave;le &agrave; ses ant&eacute;c&eacute;dents dont il avait pu appr&eacute;cier les
+bons r&eacute;sultats, il avait pris la voiture d'Orl&eacute;ans, rue de
+Grenelle-Saint-Honor&eacute;, &eacute;tait descendu &agrave; l'h&ocirc;tel du Commerce, et, aux
+questions habituelles de l'aubergiste, il avait r&eacute;pondu qu'il &eacute;tait un
+membre de l'Institut, section des sciences historiques, et qu'il venait
+dans le chef-lieu du d&eacute;partement du Loiret faire des recherches sur la
+v&eacute;ritable orthographe du nom de Jeanne d'Arc, que les uns &eacute;crivent par
+un Q et les autres par un K, sans compter ceux qui, comme moi,
+l'&eacute;crivent avec un C.</p>
+
+<p>Dans un moment o&ugrave; tous les esprits graves sont tourn&eacute;s vers les &eacute;tudes
+historiques, un semblable pr&eacute;texte devait para&icirc;tre parfaitement
+plausible aux habitants d'Orl&eacute;ans, la discussion &eacute;tait assez importante,
+en effet, pour que l'Acad&eacute;mie des inscriptions et belles-lettres s'en
+occup&acirc;t s&eacute;rieusement, et envoy&acirc;t un de ses membres les plus distingu&eacute;s
+pour approfondir cette importante question; en cons&eacute;quence, le jour m&ecirc;me
+de son arriv&eacute;e, l'illustre voyageur fut pr&eacute;sent&eacute; par son h&ocirc;te &agrave; un
+membre du conseil municipal, qui le pr&eacute;senta le lendemain &agrave; l'adjoint,
+qui le pr&eacute;senta le surlendemain au maire, lequel, avant la fin de la
+semaine, le pr&eacute;senta &agrave; son tour au pr&eacute;fet; celui-ci, flatt&eacute; de l'honneur
+que recevait en sa personne la ville tout enti&egrave;re, invita le capitaine &agrave;
+d&icirc;ner afin d'arriver plus vite et plus s&ucirc;rement &agrave; la solution de ce
+grand probl&egrave;me, avec le dernier descendant de Bertrand de Pelonge,
+lequel, comme chacun sait, conduisit Jeanne la Pucelle de Domr&eacute;my &agrave;
+Chinon, et de Chinon &agrave; Orl&eacute;ans, o&ugrave;, ayant pris femme, sa race s'&eacute;tait
+perp&eacute;tu&eacute;e jusqu'&agrave; nos jours, et brillait de toute sa splendeur en la
+personne de M. Ignace Nicolas Pelonge, liquoriste en gros, place du
+Martroy, sergent-major de la garde nationale et membre correspondant des
+acad&eacute;mies de Carcassonne et de Quimper-Corentin; quant &agrave; la suppression
+du &laquo;de&raquo; qui, comme Cassius et Brutus, brille par son absence, c'&eacute;tait un
+sacrifice que M. de Pelonge p&egrave;re avait fait &agrave; la cause du peuple pendant
+la fameuse nuit o&ugrave; M. de Montmorency br&ucirc;la ses lettres de noblesse, et
+o&ugrave; M. de la Fayette renon&ccedil;a &agrave; son titre de marquis.</p>
+
+<p>Le hasard servait le digne capitaine au del&agrave; de ses souhaits: ce qu'il
+estimait, comme on peut bien le penser, dans le citoyen Ignace Nicolas
+Pelonge, sergent-major de la garde nationale et liquoriste en gros,
+c'&eacute;tait, non pas l'illustration qu'il tenait de ses anc&ecirc;tres, mais celle
+qu'il s'&eacute;tait acquise par lui-m&ecirc;me: le citoyen Ignace Nicolas Pelonge
+&eacute;tant connu pour faire, non seulement en France, mais encore &agrave;
+l'&eacute;tranger, des envois consid&eacute;rables de vinaigres et d'eau-de-vie. Or,
+on sait le besoin qu'&eacute;prouvait le capitaine Pamphile d'une partie assez
+consid&eacute;rable d'alcool, engag&eacute; qu'il &eacute;tait, avec Outavari et Outavaro, &agrave;
+leur en livrer, &agrave; l'un quinze cents, et &agrave; l'autre deux mille cinq cents
+bouteilles en &eacute;change d'un nombre &eacute;gal de d&eacute;fenses d'&eacute;l&eacute;phant; aussi
+accepta-t-il avec reconnaissance l'invitation que lui faisait M. le
+pr&eacute;fet.</p>
+
+<p>Le d&icirc;ner fut v&eacute;ritablement acad&eacute;mique. Les convives, qui savaient &agrave; quel
+homme ils avaient affaire, &eacute;taient arriv&eacute;s avec tous les tr&eacute;sors de
+l'&eacute;rudition locale, et chacun poss&eacute;dait une telle masse de preuves
+irr&eacute;cusables en faveur de son opinion, que, lorsque arriva le dessert,
+les uns ayant pris parti pour Guillaume le Cruel, et les autres pour
+Pierre de Fenin, on allait se jeter les assiettes du gouvernement &agrave; la
+t&ecirc;te, si le capitaine Pamphile n'avait concili&eacute; toutes les opinions, en
+invitant leurs repr&eacute;sentants &agrave; envoyer chacun un m&eacute;moire &agrave; l'Institut,
+promettant de faire distraire deux mille francs du prix Motyon, et une
+croix d'honneur de la distribution des 27, 28 et 29 juillet, pour les
+accorder &agrave; celui dont l'opinion pr&eacute;vaudrait.</p>
+
+<p>Cette offre fut accueillie avec enthousiasme, et le pr&eacute;fet, se levant,
+proposa un toast en l'honneur du corps respectable qui faisait &agrave; la
+ville d'Orl&eacute;ans cette gr&acirc;ce, de lui envoyer un de ses membres les plus
+distingu&eacute;s pour puiser aux sources locales un des rayons de cette
+lumi&egrave;re dont le soleil parisien &eacute;claire le monde.</p>
+
+<p>Le capitaine Pamphile se leva, les larmes aux yeux, et, d'une voix qui
+trahissait son &eacute;motion, r&eacute;pondit, au nom du corps dont il faisait
+partie, que, si Paris &eacute;tait le soleil de la science, Orl&eacute;ans, gr&acirc;ce aux
+renseignements qui venaient de lui &ecirc;tre donn&eacute;s et qu'il s'empresserait
+de transmettre &agrave; ses illustres coll&egrave;gues, ne pouvait manquer avant peu
+d'en &ecirc;tre d&eacute;clar&eacute; la lune. Les convives jur&egrave;rent en ch&oelig;ur que c'&eacute;tait
+l&agrave; toute leur ambition, et que le jour o&ugrave; cette ambition serait combl&eacute;e,
+le d&eacute;partement du Loiret serait le d&eacute;partement le plus fier des
+quatre-vingt-six d&eacute;partements; sur quoi, le pr&eacute;fet mit la main sur sa
+poitrine, dit &agrave; ses convives qu'il les portait tous dans son c&oelig;ur, et
+les invita &agrave; passer au salon pour prendre le caf&eacute;.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le moment que chacun attendait pour s&eacute;duire le capitaine
+Pamphile; on n'ignorait pas l'influence qu'un membre si distingu&eacute;, et
+qui avait fait preuve, pendant le d&icirc;ner, d'une si vaste &eacute;rudition,
+devait avoir sur les d&eacute;cisions de ses coll&egrave;gues; d'ailleurs, il avait
+adroitement insinu&eacute; qu'il serait probablement nomm&eacute; rapporteur de la
+commission, et, &agrave; ce titre, sa voix &eacute;tait d'un grand poids; aussi, son
+voisin de droite, au lieu de le laisser continuer sa route vers la porte
+du salon, l'attira-t-il dans le premier angle de la salle &agrave; manger, et,
+l&agrave;, il lui demanda comment il avait trouv&eacute; le raisin sec. Le capitaine,
+qui n'avait rien contre cet estimable fruit, en fit le plus grand &eacute;loge;
+en raison de quoi, le voisin de droite lui prit la main, la lui serra en
+signe d'intelligence et lui demanda son adresse. Le digne savant
+r&eacute;pondit que son domicile scientifique &eacute;tait &agrave; l'Institut, mais que sa
+r&eacute;sidence r&eacute;elle &eacute;tait au Havre, o&ugrave; il l'avait transport&eacute;e pour &ecirc;tre
+plus &agrave; m&ecirc;me de faire des observations sur le d&eacute;part et le retour des
+mar&eacute;es, et qu'on pouvait lui faire en ce port tous les envois possibles,
+&agrave; l'adresse du capitaine Pamphile, son fr&egrave;re, commandant le brick de
+commerce la Roxelane.</p>
+
+<p>M&ecirc;me chose arriva pour le voisin de gauche, qui guettait le moment o&ugrave; le
+rapporteur de la commission serait libre; celui-l&agrave; &eacute;tait un confiseur
+fort estimable, lequel s'informa avec le m&ecirc;me int&eacute;r&ecirc;t qu'avait fait son
+voisin l'&eacute;picier, du go&ucirc;t qu'avait le capitaine Pamphile pour les
+sucreries et les confitures. Le capitaine r&eacute;pondit qu'il &eacute;tait
+g&eacute;n&eacute;ralement reconnu que l'Acad&eacute;mie &eacute;tait un corps tr&egrave;s friand, et qu'en
+preuve de ce qu'il avan&ccedil;ait, il voulait bien lui avouer que cette
+honorable assembl&eacute;e, qui se rassemblait tous les jeudis sous le pr&eacute;texte
+ostensible de discuter des questions de science ou de litt&eacute;rature
+n'avait d'autre but dans ces r&eacute;unions &agrave; huis clos que de s'assurer, en
+mangeant de la conserve de rose et en buvant du sirop de groseille, des
+progr&egrave;s que faisait l'art des Millelot et des Tanrade, que, depuis
+quelque temps, au reste, elle s'&eacute;tait aper&ccedil;ue de l'abus de la
+centralisation, sous le rapport de la confiserie, et que les p&acirc;tes
+d'Auvergne et le nougat de Marseille avaient &eacute;t&eacute; reconnus dignes des
+encouragements acad&eacute;miques; quant &agrave; lui, il &eacute;tait heureux d'avoir appris
+par exp&eacute;rience que les confitures d'Orl&eacute;ans, dont il n'avait jamais
+entendu parler jusqu'&agrave; ce jour, ne le c&eacute;daient en rien &agrave; celles de Bar
+et de Ch&acirc;lons: c'&eacute;tait une d&eacute;couverte dont il ne manquerait pas de faire
+part &agrave; l'Acad&eacute;mie dans une de ses plus prochaines s&eacute;ances. Le voisin de
+gauche serra la main du capitaine Pamphile et lui demanda son adresse,
+et le capitaine Pamphile, lui ayant fait la m&ecirc;me r&eacute;ponse qu'au voisin de
+droite, se trouva libre enfin d'entrer dans le salon, o&ugrave; le pr&eacute;fet
+l'attendait pour prendre le caf&eacute;.</p>
+
+<p>Quoique le capitaine f&ucirc;t un digne appr&eacute;ciateur de la f&egrave;ve d'Arabie, et
+que celle dont il savourait la flamme liquide lui par&ucirc;t venir
+directement de Moka, il r&eacute;serva tous ses &eacute;loges pour le petit verre
+d'eau-de-vie qui l'accompagnait et qu'il compara au meilleur cognac
+qu'il e&ucirc;t jamais d&eacute;gust&eacute;. &Agrave; cet &eacute;loge, le descendant de Bertrand de
+Pelonge s'inclina: c'&eacute;tait le fournisseur ordinaire de la pr&eacute;fecture, et
+la fl&egrave;che de la flatterie, d&eacute;coch&eacute;e par le capitaine Pamphile, &eacute;tait
+all&eacute;e frapper en plein but.</p>
+
+<p>Il s'ensuivit une longue conf&eacute;rence, entre le citoyen Ignace Nicolas
+Pelonge et le capitaine Amable D&eacute;sir&eacute; Pamphile, dans laquelle le
+liquoriste montra une grande habitude pratique et l'acad&eacute;micien une
+profonde connaissance de la th&eacute;orie. Le r&eacute;sultat de cette conversation,
+dans laquelle la question des liquides avait &eacute;t&eacute; profond&eacute;ment d&eacute;battue,
+fut que le capitaine Pamphile apprit ce qu'il voulait savoir,
+c'est-&agrave;-dire que le citoyen Ignace Nicolas Pelonge &eacute;tait sur le point
+d'envoyer cinquante pipes de cette m&ecirc;me eau-de-vie, contenant cinq cents
+bouteilles, &agrave; la maison Jackson et Williams, de New-York, avec laquelle
+il &eacute;tait en relation d'affaires, et que cet envoi, actuellement en
+charge sur le quai de l'Horloge, devait descendre la Loire jusqu'&agrave;
+Nantes, o&ugrave; il serait plac&eacute; &agrave; bord du trois-m&acirc;ts le Z&eacute;phir, capitaine
+Malvilain, en partance pour l'Am&eacute;rique du Nord: le tout dans le d&eacute;lai de
+quinze &agrave; vingt jours.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas une minute &agrave; perdre, si le capitaine Pamphile voulait
+arriver en temps opportun. Aussi prit-il, le m&ecirc;me soir, cong&eacute; des
+autorit&eacute;s d'Orl&eacute;ans, sous le pr&eacute;texte que la lucidit&eacute; des
+&eacute;claircissements qu'il avait acquis rendait inutile un plus long s&eacute;jour
+dans la capitale du d&eacute;partement du Loiret: il serra donc encore une fois
+la main &agrave; l'&eacute;picier et au confiseur, embrassa le liquoriste, et quitta
+la m&ecirc;me nuit Orl&eacute;ans, laissant les esprits les plus pr&eacute;venus contre
+l'Acad&eacute;mie enti&egrave;rement revenus sur le compte de cet estimable corps.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XVII" id="Chapitre_XVII"></a><a href="#table">Chapitre XVII</a></h2>
+
+<h3><i>Comment le capitaine Pamphile, ayant abord&eacute; sur la c&ocirc;te d'Afrique, au
+lieu d'un chargement d'ivoire qu'il venait y chercher, fut forc&eacute; de
+prendre une partie de bois d'&eacute;b&egrave;ne.</i></h3>
+
+
+<p>Le lendemain de son arriv&eacute;e au Havre, le capitaine Pamphile re&ccedil;ut un
+demi-quintal de raisins secs et six douzaines de pots de confiture,
+qu'il ordonna &agrave; Double-Bouche de faire amarrer dans son office
+particulier; puis il s'occupa des pr&eacute;paratifs d'appareillage qui ne
+furent pas longs, attendu que le digne marin naviguait presque toujours
+sur son lest, et, comme on l'a d&eacute;j&agrave; vu, ne faisait ordinairement ses
+chargements qu'en pleine mer; si bien qu'au bout de huit jours il
+doublait la pointe de Cherbourg, et qu'au bout de quinze, il croisait
+entre le 47<sup>e</sup>et le 48<sup>e</sup>degr&eacute; latitude, juste en travers de la route que
+devait suivre le trois-m&acirc;ts le Z&eacute;phir pour se rendre de Nantes &agrave;
+New-York. Il r&eacute;sulta de cette savante man&oelig;uvre qu'un beau matin que le
+capitaine Pamphile, moiti&eacute; assoupi, moiti&eacute; &eacute;veill&eacute;, r&ecirc;vait
+paresseusement dans son hamac, il fut tir&eacute; tout &agrave; coup de ce
+demi-sommeil par le cri du matelot en vigie qui signalait une voile.</p>
+
+<p>Le capitaine Pamphile descendit de son hamac, sauta sur une longue-vue,
+et, sans prendre le temps de passer sa culotte, monta sur le pont de son
+b&acirc;timent. Cette apparition tant soit peu mythologique aurait pu para&icirc;tre
+inconvenante, peut-&ecirc;tre, &agrave; bord d'un navire plus r&eacute;gulier que ne l'&eacute;tait
+la Roxelane; mais il faut avouer, &agrave; la honte de l'&eacute;quipage, que pas un
+de ses membres ne fit la moindre attention &agrave; cette notable infraction
+aux r&egrave;gles de la pudeur, tant ils &eacute;taient habitu&eacute;s aux bizarreries du
+capitaine; quant &agrave; celui-ci, il traversa tranquillement le pont, grimpa
+sur le bastingage, enjamba quelques enfl&eacute;chures des haubans, et, avec le
+m&ecirc;me flegme que s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; couvert d'un v&ecirc;tement plus r&eacute;gulier, il se
+mit &agrave; examiner le navire en vue.</p>
+
+<p>Au bout d'un instant, il n'avait plus de doute: c'&eacute;tait bien celui qu'il
+attendait; aussi les ordres furent-ils imm&eacute;diatement donn&eacute;s pour placer
+les caronades sur leurs pivots et la pi&egrave;ce de huit sur son aff&ucirc;t; puis,
+voyant que ses recommandations allaient &ecirc;tre ex&eacute;cut&eacute;es avec la
+promptitude ordinaire, le capitaine Pamphile ordonna au timonier de
+tenir toujours la m&ecirc;me route, et descendit dans sa cabine, afin de se
+pr&eacute;senter devant son confr&egrave;re le capitaine Malvilain d'une mani&egrave;re plus
+d&eacute;cente.</p>
+
+<p>Lorsque le capitaine remonta sur le pont, les deux b&acirc;timents &eacute;taient &agrave;
+peu pr&egrave;s &agrave; une lieue l'un de l'autre, et l'on pouvait reconna&icirc;tre dans
+le nouvel arrivant l'honn&ecirc;te et grave d&eacute;marche d'un navire marchand,
+qui, charg&eacute;, de toutes ses voiles et par une bonne brise, file d&eacute;cemment
+ses cinq ou six n&oelig;uds &agrave; l'heure; il en r&eacute;sultait que m&ecirc;me e&ucirc;t-il tent&eacute;
+de prendre chasse, le Z&eacute;phir eut &eacute;t&eacute; rejoint au bout de deux heures par
+la vive et coquette Roxelane; mais il ne l'essaya m&ecirc;me pas, confiant
+qu'il &eacute;tait dans la paix jur&eacute;e par la Sainte-Alliance et dans
+l'extinction de la piraterie, dont il avait lu, huit jours encore avant
+son d&eacute;part, la n&eacute;crologie dans le Constitutionnel. Il continua donc de
+s'avancer sur la foi des trait&eacute;s, et il n'&eacute;tait plus qu'&agrave; une
+demi-port&eacute;e de canon du capitaine Pamphile, lorsque ces mots retentirent
+&agrave; bord de la Roxelane, et, port&eacute;s par le vent, all&egrave;rent frapper les
+oreilles &eacute;tonn&eacute;es du capitaine du Z&eacute;phir:</p>
+
+<p>&mdash;Oh&eacute;! du trois-m&acirc;ts! mettez une embarcation &agrave; la mer, et envoyez-nous
+le capitaine.</p>
+
+<p>Il y eut une pose d'un instant, puis ces mots, partis du bord du
+trois-m&acirc;ts, parvinrent &agrave; leur tour jusqu'&agrave; la Roxelane:</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes le b&acirc;timent de commerce le Z&eacute;phir, capitaine Malvilain,
+charg&eacute; d'eau-de-vie, et faisant route de Nantes &agrave; New-York.</p>
+
+<p>&mdash;Feu! dit le capitaine Pamphile.</p>
+
+<p>Un sillon de lumi&egrave;re accompagn&eacute; d'un tourbillon de fum&eacute;e, et suivi d'une
+d&eacute;tonation violente, partit aussit&ocirc;t de l'avant de la Roxelane, et en
+m&ecirc;me temps, on aper&ccedil;ut l'azur du ciel par un trou de la voile de misaine
+de l'innocent et inoffensif trois-m&acirc;ts, qui, croyant que le b&acirc;timent qui
+tirait sur lui avait mal entendu ou mal compris, r&eacute;p&eacute;ta de nouveau et
+plus distinctement encore que la premi&egrave;re fois:</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes le b&acirc;timent de commerce le Z&eacute;phir, capitaine Malvilain,
+charg&eacute; d'eau-de-vie, et faisant route de Nantes &agrave; New-York.</p>
+
+<p>&mdash;Oh&eacute;! du trois-m&acirc;ts! r&eacute;pondit la Roxelane, mettez une embarcation &agrave; la
+mer, et envoyez-nous le capitaine.</p>
+
+<p>Puis, voyant que le trois-m&acirc;ts h&eacute;sitait encore &agrave; ob&eacute;ir, et que la pi&egrave;ce
+de huit &eacute;tait recharg&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Feu! dit une seconde fois le capitaine.</p>
+
+<p>Et l'on vit le boulet &eacute;gratigner le sommet des vagues et aller se loger
+en plein bois, &agrave; dix-huit pouces au-dessus de l'eau.</p>
+
+<p>&mdash;Au nom du ciel, qui &ecirc;tes-vous et que demandez-vous donc? cria une voix
+rendue encore plus lamentable par l'effet du porte-voix.</p>
+
+<p>&mdash;Oh&eacute;! du trois-m&acirc;ts! r&eacute;pondit l'impassible Roxelane, mettez une
+embarcation &agrave; la mer, et envoyez-nous le capitaine.</p>
+
+<p>Cette fois, que le brick e&ucirc;t bien ou mal compris, qu'il f&ucirc;t r&eacute;ellement
+sourd, ou qu'il f&icirc;t semblant de l'&ecirc;tre, il n'y avait pas moyen de ne pas
+ob&eacute;ir: un troisi&egrave;me boulet au-dessous de la flottaison, et le Z&eacute;phir
+&eacute;tait coul&eacute;; aussi le malheureux capitaine ne se donna-t-il point le
+temps de r&eacute;pondre, mais il fut visible &agrave; tout &oelig;il un peu exerc&eacute; que son
+&eacute;quipage se mettait en devoir de descendre la chaloupe &agrave; la mer.</p>
+
+<p>Au bout d'un instant, six matelots se laiss&egrave;rent glisser les uns apr&egrave;s
+les autres par un cordage; le capitaine les suivit, s'assit sur
+l'arri&egrave;re, et la chaloupe, se d&eacute;tachant des flancs du trois-m&acirc;ts, comme
+un enfant qui quitte sa m&egrave;re, fit force de rames pour franchir la
+distance qui s&eacute;parait le Z&eacute;phir de la Roxelane, et s'avan&ccedil;a vers
+tribord; mais un matelot mont&eacute; sur la muraille fit signe aux rameurs de
+passer &agrave; b&acirc;bord, c'est-&agrave;-dire du c&ocirc;t&eacute; d'honneur. Le capitaine Malvilain
+n'avait rien &agrave; dire, il &eacute;tait re&ccedil;u avec les &eacute;gards dus &agrave; son rang.</p>
+
+<p>Au bout de l'&eacute;chelle, le capitaine Pamphile attendait son confr&egrave;re; or,
+comme notre digne marin &eacute;tait un homme qui savait vivre, il commen&ccedil;a par
+s'excuser aupr&egrave;s du capitaine Malvilain, sur la mani&egrave;re dont il l'avait
+pri&eacute; de lui rendre visite; puis il lui demanda des nouvelles de sa femme
+et de ses enfants, et, une fois rassur&eacute; sur leur sant&eacute;, il invita le
+commandant du Z&eacute;phir &agrave; entrer dans sa cabine, o&ugrave; il avait, disait-il, &agrave;
+traiter avec lui d'une affaire importante.</p>
+
+<p>Les invitations du capitaine Pamphile &eacute;taient toujours faites d'une
+mani&egrave;re si irr&eacute;sistible, qu'il n'y avait pas moyen de les refuser. Le
+capitaine Malvilain se rendit donc de bonne gr&acirc;ce aux d&eacute;sirs de son
+confr&egrave;re, qui, apr&egrave;s l'avoir fait passer le premier, malgr&eacute; les
+difficult&eacute;s de politesse qu'il opposa &agrave; cet honneur, referma la porte
+derri&egrave;re lui, en ordonnant &agrave; Double-Bouche de se distinguer, afin que le
+capitaine Malvilain emport&acirc;t une id&eacute;e honn&ecirc;te de la ch&egrave;re que l'on
+faisait &agrave; bord de la Roxelane.</p>
+
+<p>Au bout d'une demi-heure, le capitaine Pamphile entrouvrit la porte, et
+remit &agrave; Georges, qui &eacute;tait de planton dans la salle &agrave; manger, une lettre
+adress&eacute;e par le capitaine Malvilain &agrave; son lieutenant: cette lettre
+contenait l'ordre de faire passer &agrave; bord de la Roxelane douze des
+cinquante pipes d'eau-de-vie enregistr&eacute;es &agrave; bord du Z&eacute;phir, sous la
+raison Ignace Nicolas Pelonge et compagnie. C'&eacute;tait juste deux mille
+bouteilles de plus que le capitaine Pamphile n'en avait strictement
+besoin; mais, en homme de pr&eacute;caution, le digne marin avait pens&eacute; au
+d&eacute;chet qu'une navigation de deux mois pouvait apporter &agrave; sa cargaison;
+d'ailleurs, il pouvait tout prendre, et, en songeant &agrave; part lui &agrave; cette
+omnipotence dont son h&ocirc;te usait si sobrement, le capitaine Malvilain
+rendit gr&acirc;ce &agrave; Notre-Dame de Guerrande de ce qu'il en &eacute;tait quitte &agrave; si
+bon march&eacute;.</p>
+
+<p>Au bout de deux heures, le transport &eacute;tait achev&eacute;, et le capitaine
+Pamphile, fid&egrave;le &agrave; son syst&egrave;me de civilit&eacute;, avait eu la politesse de
+faire ex&eacute;cuter son emm&eacute;nagement pendant le d&icirc;ner, de mani&egrave;re &agrave; ce que
+son coll&egrave;gue ne v&icirc;t rien de ce qui se passait. On en &eacute;tait aux
+confitures et aux raisins secs, lorsque Double-Bouche, qui s'&eacute;tait
+surpass&eacute; dans l'ex&eacute;cution du repas, vint dire un mot &agrave; l'oreille du
+capitaine: celui-ci fit de la t&ecirc;te un signe de satisfaction et demanda
+le caf&eacute;. On le lui apporta aussit&ocirc;t, accompagn&eacute; de deux bouteilles
+d'eau-de-vie, que le capitaine reconnut, au premier petit verre, pour
+&ecirc;tre la m&ecirc;me qu'il avait d&eacute;gust&eacute;e chez le pr&eacute;fet d'Orl&eacute;ans; cela lui
+donna une haute id&eacute;e de la probit&eacute; du citoyen Ignace Nicolas Pelonge,
+qui faisait ses envois si fid&egrave;les aux &eacute;chantillons.</p>
+
+<p>Le caf&eacute; pris et les douze pipes d'eau-de-vie arrim&eacute;es, le capitaine
+Pamphile n'ayant plus aucun motif de retenir son coll&egrave;gue &agrave; bord de la
+Roxelane, le reconduisit avec la m&ecirc;me politesse qu'il l'avait re&ccedil;u
+jusqu'&agrave; l'escalier de b&acirc;bord, o&ugrave; l'attendait sa chaloupe, et o&ugrave; il prit
+cong&eacute; de lui, mais non sans le suivre des yeux jusqu'au Z&eacute;phir, avec
+tout l'int&eacute;r&ecirc;t d'une amiti&eacute; naissante; puis, lorsqu'il le vit remonter
+sur son pont et qu'&agrave; la man&oelig;uvre il reconnut qu'il allait se remettre
+en route, il emboucha de nouveau son porte-voix, mais, cette fois, pour
+lui souhaiter bon voyage.</p>
+
+<p>Le Z&eacute;phir, comme s'il n'e&ucirc;t attendu que cette permission, &eacute;tendit alors
+toutes ses voiles, et le navire, c&eacute;dant &agrave; l'action du vent, s'&eacute;loigna
+aussit&ocirc;t dans la direction de l'ouest, tandis que la Roxelane mettait le
+cap vers le midi. Le capitaine Pamphile n'en continua pas moins de faire
+des signaux d'amiti&eacute;, auxquels r&eacute;pondit le commandant Malvilain, et il
+n'y eut que la nuit qui, en succ&eacute;dant au jour, interrompit cet &eacute;change
+de bonnes relations. Le lendemain, au lever du soleil, les deux navires
+&eacute;taient hors de la vue l'un de l'autre.</p>
+
+<p>Deux mois apr&egrave;s l'&eacute;v&eacute;nement que nous venons de raconter le capitaine
+Pamphile mouillait &agrave; l'embouchure de la rivi&egrave;re Orange et remontait le
+fleuve, accompagn&eacute; de vingt matelots bien arm&eacute;s, pour faire sa visite &agrave;
+Outavari.</p>
+
+<p>Le capitaine Pamphile, qui &eacute;tait observateur, remarqua avec &eacute;tonnement
+le changement qui s'&eacute;tait op&eacute;r&eacute; dans le pays depuis qu'il l'avait
+quitt&eacute;. Au lieu de ces belles plaines de riz et de ma&iuml;s qui trempaient
+leurs racines jusque dans la rivi&egrave;re au lieu des troupeaux nombreux qui
+venaient, en b&ecirc;lant et en mugissant, se d&eacute;salt&eacute;rer sur ses bords, il n'y
+avait plus que des terres en friche et une solitude profonde. Il crut un
+instant s'&ecirc;tre tromp&eacute; et avoir pris la rivi&egrave;re des Poissons pour la
+rivi&egrave;re Orange; mais, ayant pris hauteur, il vit que son estime &eacute;tait
+juste: en effet, au bout de vingt heures de navigation, il arriva en vue
+de la capitale des Petits-Namaquois.</p>
+
+<p>La capitale des Petits-Namaquois n'&eacute;tait peupl&eacute;e que de femmes,
+d'enfants et de vieillards, lesquels &eacute;taient dans la plus profonde
+d&eacute;solation, car voici ce qui &eacute;tait arriv&eacute;:</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t apr&egrave;s le d&eacute;part du capitaine Pamphile, Outavaro et Outavari
+all&eacute;ch&eacute;s, l'un par les deux mille cinq cents et l'autre par les quinze
+cents bouteilles d'eau-de-vie qu'ils devaient toucher en &eacute;change de leur
+fourniture d'ivoire, s'&eacute;taient mis chacun de son c&ocirc;t&eacute; en chasse;
+malheureusement, les &eacute;l&eacute;phants se tenaient dans une grande for&ecirc;t qui
+s&eacute;parait les &Eacute;tats des Petits-Namaquois de ceux des Cafres, esp&egrave;ce de
+terrain neutre qui n'appartenait ni aux uns ni aux autres, et sur lequel
+les deux chefs ne se furent pas plus t&ocirc;t rencontr&eacute;s, que, voyant qu'ils
+venaient pour la m&ecirc;me cause et que la sp&eacute;culation de l'un nuirait
+n&eacute;cessairement &agrave; celle de l'autre, les levains de vieille haine, qui ne
+s'&eacute;taient jamais bien &eacute;teints entre le fils de l'orient et le fils de
+l'occident se rallum&egrave;rent. Chacun &eacute;tait parti pour une chasse; tous, par
+cons&eacute;quent, se trouvaient arm&eacute;s pour un combat, de sorte qu'au lieu de
+travailler de concert &agrave; r&eacute;unir les quatre mille d&eacute;fenses, et de partager
+&agrave; l'amiable leur prix, ainsi que quelques vieillards &agrave; t&ecirc;te blanche le
+proposaient, ils en vinrent aux mains, et, d&egrave;s le premier jour, quinze
+Cafres et dix-sept Petits-Namaquois rest&egrave;rent sur le champ de bataille.</p>
+
+<p>D&egrave;s lors, il y eut entre les hordes une guerre acharn&eacute;e et
+inextinguible, dans laquelle Outavaro avait &eacute;t&eacute; tu&eacute; et Outavari bless&eacute;;
+mais les Cafres avaient nomm&eacute; un nouveau chef, et Outavari s'&eacute;tait
+refait; de sorte que, se trouvant sur le m&ecirc;me pied qu'auparavant, la
+lutte avait recommenc&eacute; de plus belle, chaque pays s'&eacute;puisant de
+guerriers pour renforcer son parti; enfin un dernier effort avait &eacute;t&eacute;
+tent&eacute; par les deux peuples pour soutenir chacun son chef: tous les
+jeunes gens au-dessus de douze ans, et tous les hommes au-dessous de
+soixante, avaient rejoint leur arm&eacute;e respective, et les deux forces
+r&eacute;unies des deux nations, devant sous peu de jours se trouver en face,
+une bataille g&eacute;n&eacute;rale allait d&eacute;cider du sort de la guerre.</p>
+
+<p>Voil&agrave; pourquoi il n'y avait plus que des femmes, des enfants et des
+vieillards dans la capitale des Petits-Namaquois; encore &eacute;taient-ils,
+comme nous l'avons dit, dans la d&eacute;solation la plus profonde; quant aux
+&eacute;l&eacute;phants, ils se battaient joyeusement les flancs avec leur trompe, et
+profitaient de ce que personne ne s'occupait d'eux pour venir jusqu'aux
+portes des villages manger le riz et le ma&iuml;s.</p>
+
+<p>Le capitaine Pamphile vit &agrave; l'instant m&ecirc;me le parti qu'il pouvait tirer
+de sa position; il avait trait&eacute; avec Outavaro et non avec son
+successeur; il &eacute;tait donc d&eacute;li&eacute; avec celui-ci de tout engagement, et son
+alli&eacute; naturel &eacute;tait Outavari. Il recommanda &agrave; sa troupe de faire une
+visite s&eacute;v&egrave;re des fusils et des pistolets, afin de s'assurer que le tout
+&eacute;tait en bon &eacute;tat; puis, ayant ordonn&eacute; &agrave; chaque homme de se munir de
+quatre douzaines de cartouches, il demanda un jeune Namaquois assez
+intelligent pour lui servir de guide et mesurer la marche de mani&egrave;re &agrave;
+ce qu'il arriv&acirc;t au camp en pleine nuit.</p>
+
+<p>Tout cela fut ex&eacute;cut&eacute; avec la plus grande intelligence, et, le
+surlendemain, sur les onze heures du soir, le capitaine Pamphile &eacute;tait
+introduit sous la tente d'Outavari, au moment o&ugrave;, ayant d&eacute;cid&eacute; de livrer
+le combat le lendemain, celui-ci tenait conseil avec les premiers et les
+plus sages de la nation.</p>
+
+<p>Outavari reconnut le capitaine Pamphile avec cette certitude et cette
+rapidit&eacute; de souvenirs qui distinguent les nations sauvages; aussi, &agrave;
+peine l'e&ucirc;t-il aper&ccedil;u, qu'il se leva, vint au-devant de lui, en mettant
+une main sur son c&oelig;ur et l'autre sur sa bouche, pour lui exprimer que
+sa pens&eacute;e et sa parole &eacute;taient d'accord dans ce qu'il allait dire; or,
+ce qu'il allait dire et ce qu'il lui dit en mauvais hollandais &eacute;tait
+qu'ayant manqu&eacute; &agrave; l'engagement pris avec le capitaine Pamphile,
+puisqu'il ne pouvait tenir le march&eacute; convenu, sa langue qui avait menti
+et son c&oelig;ur qui avait tromp&eacute; &eacute;taient &agrave; sa disposition, et qu'il n'avait
+qu'&agrave; couper l'une et arracher l'autre, pour les donner &agrave; manger &agrave; ses
+chiens, comme on doit faire de la langue et du c&oelig;ur d'un homme qui ne
+tient pas sa parole.</p>
+
+<p>Le capitaine, qui parlait le hollandais comme Guillaume d'orange,
+r&eacute;pondit qu'il n'avait que faire du c&oelig;ur et de la langue d'Outavari,
+que ses chiens &eacute;taient rassasi&eacute;s, ayant trouv&eacute; la route sem&eacute;e de
+cadavres de Cafres, et qu'il venait offrir un march&eacute; bien autrement
+avantageux &agrave; l'un et &agrave; l'autre que celui que lui proposait avec tant de
+loyaut&eacute; et de d&eacute;sint&eacute;ressement son fid&egrave;le ami et alli&eacute; Outavari: c'&eacute;tait
+de le seconder dans sa guerre contre les Cafres, &agrave; la condition que tous
+les prisonniers faits apr&egrave;s la bataille lui appartiendraient en toute
+propri&eacute;t&eacute;, pour, par lui ou ses ayant cause, en faire ce que bon leur
+semblerait: le capitaine Pamphile, comme on le voit &agrave; son style, avait
+&eacute;t&eacute; clerc d'avou&eacute; avant que d'&ecirc;tre corsaire.</p>
+
+<p>La proposition &eacute;tait trop belle pour &ecirc;tre refus&eacute;e; aussi fut-elle re&ccedil;ue
+avec acclamation, non seulement par Outavari, mais encore par le conseil
+tout entier; le plus vieux et le plus sage des vieillards tira m&ecirc;me sa
+chique de sa bouche et sa coupe de ses l&egrave;vres, pour offrir l'une et
+l'autre au chef blanc; mais le chef blanc dit majestueusement que
+c'&eacute;tait &agrave; lui de r&eacute;galer le conseil, et il ordonna &agrave; Georges d'aller
+chercher dans ses bagages deux aunes de carotte de Virginie et quatre
+bouteilles d'eau-de-vie d'Orl&eacute;ans, qui furent re&ccedil;ues et d&eacute;gust&eacute;es avec
+une profonde reconnaissance.</p>
+
+<p>Cette collation achev&eacute;e, et comme il &eacute;tait une heure du matin, Outavari
+envoya chacun se coucher &agrave; son poste, et resta seul avec le capitaine
+Pamphile, afin d'arr&ecirc;ter avec lui le plan de la bataille du lendemain.</p>
+
+<p>Le capitaine Pamphile, convaincu que le premier devoir d'un g&eacute;n&eacute;ral est
+de prendre une parfaite connaissance des localit&eacute;s sur lesquelles il
+doit op&eacute;rer, et n'ayant aucun espoir de se procurer une carte du pays,
+invita Outavari &agrave; le conduire sur le point le plus &eacute;lev&eacute; des environs,
+la lune jetant une lumi&egrave;re assez vive pour que l'on p&ucirc;t distinguer les
+objets avec autant de lucidit&eacute; que par un cr&eacute;puscule d'occident.
+Justement, une petite colline s'&eacute;levait sur la lisi&egrave;re de la for&ecirc;t, &agrave;
+laquelle &eacute;tait appuy&eacute;e l'aile droite des Petits-Namaquois. Outavari fit
+signe au capitaine Pamphile de le suivre en silence, et, marchant le
+premier, il le conduisit par des chemins o&ugrave; tant&ocirc;t ils &eacute;taient oblig&eacute;s
+de bondir comme des tigres, tant&ocirc;t forc&eacute;s de ramper comme des serpents.
+Heureusement que le capitaine Pamphile avait pass&eacute;, dans le courant de
+sa vie, par bien d'autres difficult&eacute;s, tant dans les marais que dans les
+for&ecirc;ts vierges de l'Am&eacute;rique; de sorte qu'il bondit et rampa si bien,
+qu'au bout d'une demi-heure de marche, il &eacute;tait arriv&eacute; avec son guide au
+sommet de la colline.</p>
+
+<p>L&agrave;, si habitu&eacute; que f&ucirc;t le capitaine Pamphile aux grands spectacles de la
+nature, il ne put s'emp&ecirc;cher de s'arr&ecirc;ter un instant et de contempler
+avec admiration celui qui se d&eacute;roulait sous ses yeux. La for&ecirc;t formait
+un immense demi-cercle dans lequel &eacute;tait enferm&eacute; le reste des deux
+peuples: c'&eacute;tait une masse noire qui projetait son ombre sur les deux
+camps, et dans laquelle l'&oelig;il e&ucirc;t cherch&eacute; en vain &agrave; p&eacute;n&eacute;trer, tandis
+qu'au del&agrave; de cette ombre, r&eacute;unissant un bout du demi-cercle &agrave; l'autre,
+et formant la corde de l'arc, la rivi&egrave;re orange brillait comme un
+ruisseau d'argent liquide, en m&ecirc;me temps qu'au fond le paysage se
+perdait dans cet horizon sans bornes visibles et au del&agrave; duquel s'&eacute;tend
+le pays des Grands-Namaquois.</p>
+
+<p>Toute cette immense &eacute;tendue, qui conservait, m&ecirc;me pendant la nuit, ses
+teintes chaudes et tranch&eacute;es, &eacute;tait &eacute;clair&eacute;e par cette lune brillante
+des tropiques, qui seule sait ce qui se passe au milieu des grandes
+solitudes du continent africain; de temps en temps, le silence &eacute;tait
+troubl&eacute; par les rugissements des hy&egrave;nes et des chacals qui suivaient les
+deux arm&eacute;es, et au-dessus desquels s'&eacute;levait, comme le roulement du
+tonnerre, le rauquement lointain de quelque lion. Alors tout se taisait,
+comme si l'univers e&ucirc;t reconnu la voix du ma&icirc;tre, depuis le chant du
+bengali qui racontait ses amours, balanc&eacute; dans le calice d'une fleur,
+jusqu'au sifflement du serpent qui, dress&eacute; sur sa queue, appelait sa
+femelle en &eacute;levant sa t&ecirc;te bleu&acirc;tre au-dessus de la bruy&egrave;re; puis le
+lion se taisait &agrave; son tour, et tous les bruits divers qui lui avaient
+c&eacute;d&eacute; l'espace s'emparaient de nouveau de la solitude et de la nuit.</p>
+
+<p>Le capitaine Pamphile resta un instant, comme nous l'avons dit, sous le
+poids de l'impression que devait produire un pareil spectacle; mais,
+comme on le sait, le digne marin n'&eacute;tait pas homme &agrave; se laisser
+longtemps d&eacute;tourner par des influences bucoliques d'une affaire aussi
+s&eacute;rieuse que celle qui l'avait amen&eacute; l&agrave;. Sa seconde pens&eacute;e le reporta
+donc de plein saut au milieu de ses int&eacute;r&ecirc;ts mat&eacute;riels; alors il vit, de
+l'autre c&ocirc;t&eacute; d'un petit ruisseau qui s'&eacute;chappait de la for&ecirc;t et allait
+se jeter dans l'orange, toute l'arm&eacute;e des Cafres camp&eacute;e et endormie,
+sous la garde de quelques hommes qu'&agrave; leur immobilit&eacute; on e&ucirc;t pris pour
+des statues: comme les Petits-Namaquois, ils paraissaient &ecirc;tre d&eacute;cid&eacute;s &agrave;
+livrer la bataille le lendemain, et attendaient de pied ferme leurs
+ennemis.</p>
+
+<p>D'un coup d'&oelig;il, le capitaine Pamphile eut mesur&eacute; leur position et
+calcul&eacute; les chances d'une surprise; et, comme son plan &eacute;tait
+suffisamment arr&ecirc;t&eacute;, il fit signe &agrave; son compagnon qu'il &eacute;tait temps de
+regagner le camp; ce qu'ils firent avec les m&ecirc;mes pr&eacute;cautions qu'ils
+l'avaient quitt&eacute;.</p>
+
+<p>&Agrave; peine de retour, le capitaine r&eacute;veilla ses hommes, en prit douze avec
+lui, en laissa huit &agrave; Outavari, et, accompagn&eacute; d'une centaine de
+Petits-Namaquois, auxquels leur chef ordonna de suivre le capitaine
+blanc, il s'enfon&ccedil;a dans la for&ecirc;t, fit un grand d&eacute;tour circulaire, et
+vint s'embusquer, avec sa troupe, sur la lisi&egrave;re de la for&ecirc;t qui
+longeait le camp des Cafres.</p>
+
+<p>Arriv&eacute; l&agrave;, il pla&ccedil;a quelques-uns de ses matelots de distance en
+distance, de mani&egrave;re &agrave; ce qu'entre deux marins il y e&ucirc;t dix ou douze
+Namaquois; puis il fit coucher tout le monde et attendit l'&eacute;v&eacute;nement.</p>
+
+<p>L'&eacute;v&eacute;nement ne se fit pas attendre: au point du jour, de grands cris
+annonc&egrave;rent au capitaine Pamphile et &agrave; sa troupe que les deux arm&eacute;es en
+venaient aux mains. Bient&ocirc;t une fusillade activement nourrie se m&ecirc;la &agrave;
+ces clameurs; aux m&ecirc;me instant, toute l'arm&eacute;e ennemie fit volte-face
+dans le plus grand d&eacute;sordre, et essaya de regagner la for&ecirc;t. C'&eacute;tait ce
+qu'attendait le capitaine Pamphile, qui n'eut qu'&agrave; se montrer, lui et
+ses hommes, pour compl&eacute;ter la d&eacute;faite.</p>
+
+<p>Les malheureux Cafres, cern&eacute;s en t&ecirc;te et en queue, enferm&eacute;s, d'un c&ocirc;t&eacute;,
+par la rivi&egrave;re, et, de l'autre, par la for&ecirc;t, n'essay&egrave;rent m&ecirc;me plus de
+fuir: ils tomb&egrave;rent &agrave; genoux, croyant que leur derni&egrave;re heure &eacute;tait
+arriv&eacute;e, et, en effet, pas un seul n'en e&ucirc;t probablement r&eacute;chapp&eacute;, &agrave; la
+mani&egrave;re dont y allaient les Petits-Namaquois, si le capitaine Pamphile
+n'avait rappel&eacute; &agrave; Outavari que ce n'&eacute;taient point l&agrave; leurs conventions.
+Le chef interposa son autorit&eacute;, et, au lieu de frapper de la massue et
+du couteau, les vainqueurs se content&egrave;rent de lier les mains et les
+pieds aux vaincus; puis, cette op&eacute;ration termin&eacute;e, on ramassa, non pas
+les morts, mais les vivants. On donna du jeu &agrave; la corde qui leur
+entravait les jambes, et on les fit, de gr&eacute; ou de force, marcher vers la
+capitale des Petits-Namaquois. Quant &agrave; ceux qui s'&eacute;taient &eacute;chapp&eacute;s, on
+ne s'en inqui&eacute;ta pas davantage, leur nombre &eacute;tant trop faible pour
+causer d&eacute;sormais la moindre inqui&eacute;tude.</p>
+
+<p>Comme cette grande et derni&egrave;re victoire &eacute;tait due &agrave; l'intervention du
+capitaine Pamphile, il eut tous les honneurs du triomphe. Les femmes
+vinrent au-devant de lui avec des guirlandes. Les jeunes filles
+effeuill&egrave;rent des roses sous ses pas. Les vieillards lui d&eacute;cern&egrave;rent le
+titre de Lion blanc, et tous ensemble lui donn&egrave;rent un grand repas;
+puis, ces r&eacute;jouissances termin&eacute;es, le capitaine, apr&egrave;s avoir remerci&eacute;
+les Petits-Namaquois de leur hospitalit&eacute;, d&eacute;clara que le temps qu'il
+pouvait accorder aux plaisirs &eacute;tait &eacute;coul&eacute;, et qu'il fallait maintenant
+revenir aux affaires; en cons&eacute;quence, il pria Outavari de lui faire
+d&eacute;livrer ses prisonniers. Celui-ci reconnut la justesse de cette
+pr&eacute;tention, et le conduisit dans le grand hangar o&ugrave; on les avait
+entass&eacute;s, le jour m&ecirc;me de leur arriv&eacute;e, et o&ugrave; on les avait oubli&eacute;s
+depuis ce moment: or, trois jours s'&eacute;taient &eacute;coul&eacute;s; les uns &eacute;taient
+morts de leurs blessures, les autres de faim, quelques-uns de chaud; si
+bien qu'il &eacute;tait temps, comme on le voit, que le capitaine Pamphile
+pens&acirc;t &agrave; sa marchandise, car elle commen&ccedil;ait &agrave; s'avarier.</p>
+
+<p>Le capitaine Pamphile parcourut les rangs des prisonniers, accompagn&eacute; du
+docteur, touchant lui-m&ecirc;me les malades, examinant les blessures,
+assistant au pansement, s&eacute;parant les mauvais des bons, comme fera l'ange
+au jour du jugement dernier; puis, cette visite faite, il passa au
+recensement: il restait deux cent trente n&egrave;gres en excellent &eacute;tat.</p>
+
+<p>Et ceux-l&agrave;, on pouvait le dire, c'&eacute;taient des hommes &eacute;prouv&eacute;s: ils
+avaient r&eacute;sist&eacute; au combat, &agrave; la marche et &agrave; la faim. On pouvait les
+vendre et les acheter de confiance, il n'y avait plus de d&eacute;chet &agrave;
+craindre: aussi le capitaine fut si content de son march&eacute;, qu'il fit
+cadeau &agrave; Outavari d'une pipe d'eau-de-vie et de douze aunes de tabac en
+carotte. En &eacute;change de cette civilit&eacute;, le chef des Petits-Namaquois lui
+pr&ecirc;ta huit grandes barques pour conduire tous ses prisonniers; et,
+montant lui-m&ecirc;me avec sa famille et les plus grands de son royaume dans
+la chaloupe du capitaine, il voulut l'accompagner jusqu'&agrave; son b&acirc;timent.</p>
+
+<p>Le capitaine fut re&ccedil;u par les matelots rest&eacute;s &agrave; bord avec une joie qui
+donna au chef des Petits-Namaquois une haute id&eacute;e de l'amour
+qu'inspirait le digne marin &agrave; ses subordonn&eacute;s; puis, comme le capitaine
+&eacute;tait, avant tout, un homme d'ordre, qu'aucune &eacute;motion ne pouvait
+distraire de ses devoirs, il laissa le docteur et Double-Bouche faire
+les honneurs de la Roxelane &agrave; ses h&ocirc;tes, et descendit avec les
+charpentiers dans la cale.</p>
+
+<p>C'est que l&agrave; se pr&eacute;sentait une grave difficult&eacute; qui ne demandait rien
+moins que l'intelligence du capitaine Pamphile pour &ecirc;tre r&eacute;solue. En
+partant du Havre, le capitaine avait compt&eacute; sur un &eacute;change; or, les
+objets &eacute;chang&eacute;s prenaient tout naturellement la place les uns des
+autres. Mais voil&agrave; que, par un concours de circonstances inattendues,
+non seulement le capitaine Pamphile emportait, mais encore rapportait.
+Il s'agissait donc de trouver le moyen de loger en plus, dans un navire
+d&eacute;j&agrave; passablement charg&eacute;, deux cent trente n&egrave;gres.</p>
+
+<p>Heureusement que c'&eacute;tait des hommes; si c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; des marchandises, la
+chose &eacute;tait physiquement impossible; mais c'est une si admirable machine
+que la machine humaine, elle est dou&eacute;e d'articulations si flexibles,
+elle se tient si facilement sur les pieds ou sur la t&ecirc;te, sur le c&ocirc;t&eacute;
+droit ou sur le c&ocirc;t&eacute; gauche, sur le ventre ou sur le dos, qu'il faudrait
+&ecirc;tre bien maladroit pour n'en pas tirer parti; aussi le capitaine
+Pamphile eut bient&ocirc;t trouv&eacute; moyen de tout concilier: il fit transporter
+ses onze pipes d'eau-de-vie dans la fosse aux lions et dans la soute aux
+voiles; car il tenait &agrave; ne pas m&ecirc;ler ses marchandises, pr&eacute;tendant avec
+raison, ou que les n&egrave;gres feraient tort &agrave; l'eau-de-vie, ou que
+l'eau-de-vie ferait tort aux n&egrave;gres; puis il mesura la longueur de la
+cale. Elle avait quatre-vingts pieds: c'&eacute;tait plus qu'il n'en fallait.
+Tout homme doit se trouver satisfait lorsqu'il occupe un pied de surface
+sur le globe, et, au compte du capitaine Pamphile, chacun aurait encore
+une ligne et demie de jeu. Comme on le voit, c'&eacute;tait du luxe, et le
+capitaine aurait pu embarquer dix hommes de plus.</p>
+
+<p>Or, le ma&icirc;tre charpentier, d'apr&egrave;s les ordres du capitaine, proc&eacute;da de
+la mani&egrave;re suivante.</p>
+
+<p>Il &eacute;tablit &agrave; tribord et &agrave; b&acirc;bord une planche de dix pouces de hauteur,
+qui formait un angle avec la car&egrave;ne du b&acirc;timent et qui devait servir &agrave;
+appuyer les pieds; de cette mani&egrave;re et gr&acirc;ce &agrave; ce soutien,
+soixante-dix-sept n&egrave;gres pouvaient fort bien tenir adoss&eacute;s de chaque
+c&ocirc;t&eacute; du navire, d'autant plus que, pour les emp&ecirc;cher de rouler les uns
+sur les autres, en cas de gros temps, ce qui n'aurait pas manqu&eacute;
+d'arriver, on pla&ccedil;a entre chacun un anneau de fer qui devait servir &agrave;
+les amarrer. Il est vrai que l'anneau prenait un peu de la place sur
+laquelle avait compt&eacute; le capitaine Pamphile, et qu'au lieu d'avoir une
+ligne et demie de trop, chaque homme se trouvait avoir trois lignes de
+moins; mais qu'est-ce que trois lignes pour un homme! trois lignes! il
+faudrait avoir l'esprit bien mal fait pour chicaner sur trois lignes,
+surtout lorsqu'il vous en reste cent quarante-deux.</p>
+
+<p>M&ecirc;me op&eacute;ration avait &eacute;t&eacute; &eacute;tablie pour le fond: les n&egrave;gres, ainsi
+dispos&eacute;s sur deux rangs, laissaient vide un espace de douze pieds. Le
+capitaine Pamphile fit, au milieu de cet espace, pratiquer une esp&egrave;ce de
+lit de camp de la m&ecirc;me largeur que les adossoirs; mais, comme il ne
+devait y avoir que soixante-seize n&egrave;gres pour le remplir, chaque homme
+gagnait une demi-ligne trois douzi&egrave;mes: aussi le ma&icirc;tre charpentier
+appela-t-il tr&egrave;s judicieusement le banc du milieu le banc des pachas.</p>
+
+<p>Comme ce banc avait six pieds de longueur, il laissait de chaque c&ocirc;t&eacute; un
+intervalle de trois pieds pour le service et la promenade. C'&eacute;tait,
+comme on le voit, plus qu'il n'en fallait; d'ailleurs, le capitaine ne
+dissimulait pas qu'en passant deux fois sous les tropiques, le bois
+d'&eacute;b&egrave;ne ne pouvait pas manquer de jouer un peu, ce qui, malheureusement,
+ferait de la place pour les plus difficiles; mais toute sp&eacute;culation a
+ses chances, et un n&eacute;gociant qui est dou&eacute; de quelque pr&eacute;voyance doit
+toujours compter sur le d&eacute;chet.</p>
+
+<p>Ces mesures une fois prises, leur ex&eacute;cution regardait le ma&icirc;tre
+charpentier; aussi, le capitaine Pamphile ayant accompli son devoir en
+philanthrope, remonta-t-il sur le pont pour voir comment on y faisait
+les honneurs &agrave; ses h&ocirc;tes.</p>
+
+<p>Il trouva Outavari, sa famille et les grands de son royaume &agrave; m&ecirc;me d'un
+magnifique festin pr&eacute;sid&eacute; par le docteur. Le capitaine prit sa place au
+haut bout de la table, certain qu'il &eacute;tait de pouvoir enti&egrave;rement se
+reposer sur l'adresse de son fond&eacute; de pouvoirs; en effet, &agrave; peine le
+repas &eacute;tait-il fini et avait-on report&eacute; dans leur pirogue le chef des
+Petits-Namaquois, son auguste famille et les grands de son royaume, que
+le ma&icirc;tre charpentier vint dire au capitaine Pamphile que tout &eacute;tait
+fini &agrave; fond de cale, et qu'il pouvait y descendre pour visiter
+l'arrimage; ce que fit aussit&ocirc;t le digne capitaine.</p>
+
+<p>On ne l'avait pas tromp&eacute;: tout &eacute;tait merveilleusement en ordre, et
+chaque n&egrave;gre, fix&eacute; &agrave; la membrure de mani&egrave;re &agrave; croire qu'il faisait
+partie du b&acirc;timent, semblait une momie qui n'attendait plus que l'heure
+d'&ecirc;tre mise dans son coffre; on avait m&ecirc;me sur ceux du fond gagn&eacute;
+quelques pouces, de mani&egrave;re qu'on pouvait circuler autour de l'esp&egrave;ce de
+gril gigantesque sur lequel ils &eacute;taient &eacute;tendus, si bien que le
+capitaine Pamphile eut un instant l'id&eacute;e d'ajouter &agrave; sa collection le
+chef des Petits-Namaquois, son auguste famille et les grands de son
+royaume. Heureusement pour Outavari qu'&agrave; peine avait-il &eacute;t&eacute; report&eacute; dans
+la pirogue royale, que ses sujets, qui n'avaient pas dans le Lion blanc
+la m&ecirc;me confiance que leur roi, avaient profit&eacute; de la libert&eacute; qui leur
+&eacute;tait laiss&eacute;e pour ramer de toutes leurs forces; de sorte que, lorsque
+le capitaine Pamphile remonta sur le pont avec la mauvaise pens&eacute;e qui
+lui &eacute;tait venue dans la cale, la pirogue disparaissait &agrave; un angle de la
+rivi&egrave;re orange.</p>
+
+<p>&Agrave; cette vue, le capitaine Pamphile poussa un soupir: c'&eacute;tait quinze &agrave;
+vingt mille francs qu'il perdait l&agrave; par sa faute.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XVIII" id="Chapitre_XVIII"></a><a href="#table">Chapitre XVIII</a></h2>
+
+<h3><i>Comment le capitaine Pamphile, s'&eacute;tant d&eacute;fait avantageusement de sa
+cargaison de bois d'&eacute;b&egrave;ne &agrave; la Martinique, et de son alcool aux grandes
+Antilles, retrouva son ancien ami le Serpent-Noir cacique des Mosquitos,
+et acheta son caciquat pour une demi-pipe d'eau-de-vie.</i></h3>
+
+
+<p>Apr&egrave;s deux mois et demi d'une heureuse travers&eacute;e pendant laquelle, gr&acirc;ce
+aux soins paternels que le capitaine prit de son chargement, il ne
+perdit que trente-deux n&egrave;gres, la Roxelane entra dans le port de la
+Martinique.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un excellent moment pour se d&eacute;faire de sa cargaison; gr&acirc;ce aux
+mesures philanthropiques prises d'un commun accord par les gouvernements
+civilis&eacute;s, la traite, expos&eacute;e aujourd'hui &agrave; des dangers ridicules,
+laisse manquer les colonies.</p>
+
+<p>La marchandise du capitaine Pamphile &eacute;tait donc en grande hausse
+lorsqu'il aborda &agrave; Saint-Pierre-Martinique: aussi n'y en eut-il que pour
+les plus riches. Il faut avouer aussi que tout ce qu'apportait le
+capitaine &eacute;tait de v&eacute;ritables &eacute;chantillons de choix. Tous ces hommes
+pris sur un champ de bataille &eacute;taient les plus braves et les plus
+robustes de leur nation; puis ils n'avaient pas la face stupide et
+l'apathie animale des n&egrave;gres du Congo; leurs relations avec le Cap les
+avait presque civilis&eacute;s; ce n'&eacute;taient que des demi sauvages.</p>
+
+<p>Aussi le capitaine les vendit-il mille piastres l'un dans l'autre, ce
+qui lui fit un total de neuf cent quatre-vingt-dix mille francs; or, en
+sa qualit&eacute; de capitaine, comme il avait moiti&eacute; part, il encaissa &agrave; lui
+seul, tous frais pr&eacute;lev&eacute;s, quatre cent vingt-deux mille francs; ce qui,
+comme on le voit, &eacute;tait un assez joli denier.</p>
+
+<p>Puis une circonstance inattendue donna encore moyen au capitaine
+Pamphile de tirer avantageusement parti d'une autre portion de son
+chargement. Au lieu de cinquante pipes d'eau-de-vie qu'elle attendait de
+la maison Ignace Nicolas Pelonge, d'Orl&eacute;ans, la maison Jackson et
+compagnie, de New-York, n'en ayant re&ccedil;u que trente-huit, elle avait &eacute;t&eacute;,
+malgr&eacute; sa fid&eacute;lit&eacute; ordinaire &agrave; remplir ses engagements, forc&eacute;e de
+manquer de parole &agrave; quelques-unes de ses pratiques. Or, le capitaine
+Pamphile apprit, &agrave; Saint-Pierre, que les grandes Antilles manquaient
+enti&egrave;rement d'alcool, et, comme il lui restait, si l'on se souvient,
+onze pipes trois quarts de cette liqueur dont il n'avait pas trouv&eacute;
+l'emploi, il r&eacute;solut de faire voile pour la Jama&iuml;que.</p>
+
+<p>On n'avait pas tromp&eacute; le capitaine Pamphile; les Jama&iuml;quois tiraient
+effroyablement la langue &agrave; l'endroit de l'eau-de-vie, dont ils
+manquaient depuis trois mois; aussi le digne capitaine fut-il re&ccedil;u comme
+une v&eacute;ritable providence. Or, comme on ne marchande pas avec la
+providence, le capitaine vendit ses pipes sur le pied de vingt francs la
+bouteille; ce qui ajouta &agrave; son premier dividende de quatre cent
+vingt-deux mille francs une nouvelle part de cinquante mille livres,
+laquelle additionn&eacute;e au-dessous de la premi&egrave;re, donna un total de quatre
+cent soixante et douze mille francs; aussi le capitaine Pamphile, qui,
+jusque-l&agrave;, n'avait jamais d&eacute;sir&eacute; que <i>l'aurea mediocritas</i> d'Horace,
+r&eacute;solut-il de mettre imm&eacute;diatement &agrave; la voile pour Marseille, o&ugrave;, en
+r&eacute;unissant tous les fonds qu'il avait &eacute;pars sur les diff&eacute;rentes parties
+du globe, il pouvait r&eacute;aliser une petite fortune de soixante et quinze &agrave;
+quatre-vingt mille livres de rente.</p>
+
+<p>L'homme propose et Dieu dispose. &Agrave; peine le capitaine Pamphile &eacute;tait-il
+sorti de la baie de Kinston, qu'un coup de vent le poussa vers la c&ocirc;te
+des Mosquitos, situ&eacute;e au fond du golfe du Mexique, entre la baie de
+Honduras et la rivi&egrave;re Saint-Jean.</p>
+
+<p>Or, comme la Roxelane avait subi quelques avaries et qu'elle avait
+besoin d'un m&acirc;t de perroquet et d'un boute-hors de clinfoc, le capitaine
+r&eacute;solut de descendre &agrave; terre, quoique les naturels du pays fussent
+accourus en foule sur le rivage, et que quelques-uns, arm&eacute;s de fusils,
+parussent dispos&eacute;s &agrave; faire r&eacute;sistance: aussi, ayant fait appareiller la
+chaloupe, et ordonn&eacute; qu'on y transport&acirc;t &agrave; tout hasard une petite
+caronade de douze qui avait son pivot sur l'avant, il y descendit avec
+vingt hommes, et, sans s'inqui&eacute;ter des d&eacute;monstrations hostiles des
+indig&egrave;nes, il rama vigoureusement vers la c&ocirc;te, r&eacute;solu &agrave; se procurer un
+m&acirc;t de perroquet et un boute-hors de clinfoc, &agrave; quelque prix que ce f&ucirc;t.</p>
+
+<p>Le capitaine avait calcul&eacute; juste en comptant sur cette d&eacute;monstration
+franche et pr&eacute;cise de sa volont&eacute;; car, &agrave; mesure qu'il avan&ccedil;ait vers le
+rivage, les naturels, qui pouvaient parfaitement distinguer &agrave; l'&oelig;il nu
+les dispositions guerri&egrave;res du capitaine, reculaient dans l'int&eacute;rieur
+des terres, au fond desquelles on apercevait quelques ch&eacute;tives cabanes,
+dont la plus haute &eacute;tait surmont&eacute;e d'un drapeau trop &eacute;loign&eacute; pour qu'on
+p&ucirc;t en reconna&icirc;tre les armes. Il en r&eacute;sulta qu'au moment o&ugrave; le capitaine
+aborda, les deux troupes, toujours s&eacute;par&eacute;es par le m&ecirc;me espace, se
+trouvaient &agrave; mille pas, &agrave; peu pr&egrave;s, l'une de l'autre, distance &agrave;
+laquelle il &eacute;tait difficile de se parler autrement que par signes; c'est
+ce que fit, au reste, imm&eacute;diatement le capitaine Pamphile, qui, &agrave; peine
+d&eacute;barqu&eacute;, planta en terre un b&acirc;ton au bout duquel flottait une serviette
+blanche; ce qui, dans tous les pays du monde, veut dire qu'on se
+pr&eacute;sente avec des dispositions amies.</p>
+
+<p>Ce signal fut sans doute compris des Mosquitos; car, &agrave; peine
+l'eurent-ils aper&ccedil;u, que celui qui paraissait leur chef, et qui, en
+cette qualit&eacute;, &eacute;tait rev&ecirc;tu d'un vieil habit d'uniforme, qu'il portait
+sans chemise et sans pantalon, probablement &agrave; cause de la chaleur,
+d&eacute;posa &agrave; terre son fusil, son tomahawk et son poignard, et, &eacute;levant les
+deux mains en l'air pour indiquer qu'il &eacute;tait sans armes, s'avan&ccedil;a vers
+le rivage. Cette d&eacute;monstration apparut &agrave; l'instant m&ecirc;me au capitaine
+dans toute sa clart&eacute;; car, ne voulant pas rester en arri&egrave;re, il d&eacute;posa
+de son c&ocirc;t&eacute; son fusil, son sabre et ses pistolets sur le rivage, &eacute;leva
+les mains en l'air &agrave; son tour, et s'avan&ccedil;a vers le sauvage avec la m&ecirc;me
+confiance que celui-ci montrait.</p>
+
+<p>Arriv&eacute; &agrave; cinquante pas du chef des mosquitos le capitaine Pamphile
+s'arr&ecirc;ta pour le regarder avec une plus grande attention; il lui
+semblait que cette figure ne lui &eacute;tait pas inconnue, et que ce n'&eacute;tait
+pas la premi&egrave;re fois qu'il avait l'honneur de la contempler. De son
+c&ocirc;t&eacute;, le sauvage semblait faire des r&eacute;flexions &agrave; peu pr&egrave;s pareilles, et
+le capitaine paraissait &eacute;veiller aussi dans sa m&eacute;moire quelques
+souvenirs confus et incertains; enfin, comme ils ne pouvaient se
+regarder &eacute;ternellement, ils se remirent en route; puis, arriv&eacute;s &agrave; dix
+pas l'un de l'autre, ils s'arr&ecirc;t&egrave;rent de nouveau en poussant chacun une
+exclamation de surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Heng! dit gravement le Mosquitos.</p>
+
+<p>&mdash;Sacredi&eacute;! s'&eacute;cria en riant le capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Le Serpent-Noir est un grand chef! continua le Huron.</p>
+
+<p>&mdash;Pamphile est un grand capitaine! reprit le marin.</p>
+
+<p>&mdash;Que vient chercher le capitaine Pamphile sur les terres du
+Serpent-Noir?</p>
+
+<p>&mdash;Deux mis&eacute;rables baguettes de saule, l'une pour faire un m&acirc;t de
+perroquet et l'autre pour faire un boute-hors de clinfoc.</p>
+
+<p>&mdash;Et que donnera en &eacute;change le capitaine Pamphile au Serpent-Noir?</p>
+
+<p>&mdash;Une bouteille d'eau-de-feu.</p>
+
+<p>&mdash;Le capitaine Pamphile est le bien venu, dit le Huron apr&egrave;s un moment
+de silence en tendant la main en signe d'adh&eacute;sion.</p>
+
+<p>Le capitaine prit la main du chef et la lui serra de mani&egrave;re &agrave; la lui
+broyer en signe que c'&eacute;tait un march&eacute; fait. Le Serpent-Noir supporta la
+torture en v&eacute;ritable Indien, le calme dans les yeux et le sourire sur
+les l&egrave;vres; ce que voyant les marins d'un c&ocirc;t&eacute; et les Mosquitos de
+l'autre, ils pouss&egrave;rent trois grandes exclamations en signe de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand le capitaine Pamphile donnera-t-il l'eau-de-feu? demanda le
+Huron en d&eacute;gageant ses doigts.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; l'instant m&ecirc;me, r&eacute;pondit le marin.</p>
+
+<p>&mdash;Pamphile est un grand capitaine, dit le Huron en s'inclinant.</p>
+
+<p>&mdash;Le Serpent-Noir est un grand chef, r&eacute;pondit le marin en lui rendant
+son salut.</p>
+
+<p>Puis tous deux, se tournant le dos avec la m&ecirc;me gravit&eacute;, retourn&egrave;rent
+d'un pas &eacute;gal chacun vers sa troupe, afin de lui rendre compte de ce qui
+s'&eacute;tait pass&eacute;.</p>
+
+<p>Une heure apr&egrave;s, le Serpent-Noir tenait la bouteille d'eau-de-feu. Le
+m&ecirc;me soir, le capitaine Pamphile avait avis&eacute; deux palmiers qui faisaient
+justement son affaire.</p>
+
+<p>Cependant, comme le ma&icirc;tre charpentier demandait huit jours pour mettre
+son m&acirc;tereau et son boute-hors en &eacute;tat, le capitaine, jugeant que la
+bonne intelligence pouvait &ecirc;tre interrompue pendant cet intervalle entre
+son &eacute;quipage et les indig&egrave;nes, fit tirer sur le rivage une ligne que ne
+pouvaient sous aucun pr&eacute;texte d&eacute;passer les matelots. Le Serpent-Noir, de
+son c&ocirc;t&eacute;, fixa aussi certaines limites que ses gens re&ccedil;urent l'ordre de
+ne point franchir, puis, au milieu de l'espace qui s&eacute;parait les deux
+camps, on dressa une tente qui devait servir de salon de conf&eacute;rence aux
+deux chefs, lorsque leurs affaires respectives exigeraient qu'ils
+s'abouchassent.</p>
+
+<p>Le lendemain, le Serpent-Noir s'achemina vers la tente, le calumet &agrave; la
+main. Le capitaine Pamphile, voyant les dispositions pacifiques du chef
+des Mosquitos, s'avan&ccedil;a de son c&ocirc;t&eacute;, le br&ucirc;le-gueule &agrave; la bouche.</p>
+
+<p>Le Serpent-Noir avait aval&eacute; sa bouteille d'eau-de-feu, et il en d&eacute;sirait
+une autre. Le capitaine Pamphile, sans &ecirc;tre autrement curieux, n'&eacute;tait
+point f&acirc;ch&eacute; d'apprendre comment il retrouvait &agrave; l'isthme de Panama, et
+chef des Mosquitos, un homme qu'il avait quitt&eacute; sur le fleuve
+Saint-Laurent, et chef des Hurons.</p>
+
+<p>Or, comme tous deux &eacute;taient dispos&eacute;s &agrave; faire quelques concessions pour
+obtenir ce qu'ils d&eacute;siraient, ils s'abord&egrave;rent ainsi que deux amis
+enchant&eacute;s de se revoir; puis, comme preuve de fraternit&eacute; compl&egrave;te, le
+Serpent-Noir prit le br&ucirc;le-gueule du capitaine Pamphile, le capitaine
+Pamphile le calumet du Serpent-Noir, et tous deux se pouss&egrave;rent
+gravement des bouff&eacute;es de fum&eacute;e au visage; puis, apr&egrave;s un instant de
+silence:</p>
+
+<p>&mdash;Le tabac de mon fr&egrave;re le visage p&acirc;le est bien fort, dit le
+Serpent-Noir.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui veut dire que mon fr&egrave;re la peau rouge d&eacute;sire se rafra&icirc;chir la
+bouche avec de l'eau-de-feu, r&eacute;pondit le capitaine Pamphile.</p>
+
+<p>&mdash;L'eau-de-feu est le lait des Hurons, reprit le chef avec une dignit&eacute;
+m&eacute;prisante qui prouvait qu'il sentait, de ce c&ocirc;t&eacute;-l&agrave;, toute sa
+sup&eacute;riorit&eacute; sur les Europ&eacute;ens.</p>
+
+<p>&mdash;Que mon fr&egrave;re boive donc, dit le capitaine Pamphile en tirant une
+gourde de sa poche, et, quand le biberon sera vide, on le remplira.</p>
+
+<p>Le Serpent-Noir prit la gourde, la porta &agrave; sa bouche, et, de la premi&egrave;re
+gorg&eacute;e, en but &agrave; peu pr&egrave;s le tiers.</p>
+
+<p>Le capitaine la prit ensuite, la secoua pour en calculer &agrave; peu pr&egrave;s le
+d&eacute;ficit, et, la portant &agrave; ses l&egrave;vres, il lui donna une accolade qui ne
+le c&eacute;dait en rien &agrave; celle de son convive. Celui-ci voulut la reprendre &agrave;
+son tour.</p>
+
+<p>&mdash;Un instant, dit le capitaine en pla&ccedil;ant entre ses jambes la gourde
+vide aux deux tiers; causons un peu de ce qui s'est pass&eacute; depuis que
+nous nous sommes vus.</p>
+
+<p>&mdash;Que d&eacute;sire savoir mon fr&egrave;re? demanda le chef.</p>
+
+<p>&mdash;Ton fr&egrave;re d&eacute;sire savoir, reprit le capitaine Pamphile, si tu es venu
+ici par mer ou par terre.</p>
+
+<p>&mdash;Par mer, r&eacute;pondit laconiquement le Huron.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui t'y a conduit?</p>
+
+<p>&mdash;Le chef des habits rouges.</p>
+
+<p>&mdash;Que le Serpent-Noir d&eacute;lie sa langue et raconte son histoire &agrave; son
+fr&egrave;re le visage p&acirc;le, reprit le capitaine Pamphile en pr&eacute;sentant de
+nouveau la gourde au Huron, qui la vida d'un trait.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fr&egrave;re &eacute;coute-t-il? demanda le chef, dont les yeux commen&ccedil;aient &agrave;
+s'animer.</p>
+
+<p>&mdash;Il &eacute;coute, r&eacute;pondit le capitaine employant pour la r&eacute;ponse le m&ecirc;me
+laconisme qui avait dict&eacute; la demande.</p>
+
+<p>&mdash;Quand mon fr&egrave;re m'eut quitt&eacute; au milieu de la temp&ecirc;te, dit le chef, le
+Serpent-Noir continua de remonter le fleuve aux grandes eaux, non plus
+dans sa barque, qui &eacute;tait bris&eacute;e, mais en suivant &agrave; pied les rives. Il
+marcha ainsi cinq jours encore, et il se trouva sur les bords du lac
+Ontario; puis, le traversant &agrave; York, il eut bient&ocirc;t gagn&eacute; le lac Huron,
+o&ugrave; &eacute;tait son wigwam; mais, en son absence, de grands &eacute;v&eacute;nements &eacute;taient
+arriv&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;Les Anglais, &agrave; force de repousser devant eux les peaux rouges, &eacute;taient
+parvenus peu &agrave; peu jusqu'aux bords du lac Sup&eacute;rieur: le Serpent-Noir
+trouva son village habit&eacute; par des visages p&acirc;les et sa place prise par
+des &eacute;trangers au foyer de ses anc&ecirc;tres.</p>
+
+<p>&laquo;Alors il se retira dans les montagnes o&ugrave; l'Otalawa prend sa source, et
+appela ses jeunes guerriers: ils d&eacute;terr&egrave;rent le tomahawk et accoururent
+autour de lui, aussi nombreux que l'&eacute;taient les &eacute;lans et les daims avant
+que les visages p&acirc;les eussent paru aux sources de la Delawarre et du
+Susquehennah. Alors les visages p&acirc;les eurent peur, et ils envoy&egrave;rent au
+nom du gouverneur une ambassade au Serpent-Noir. On lui offrait six
+fusils, deux barils de poudre et cinquante bouteilles d'eau-de-feu, s'il
+voulait vendre le toit de ses p&egrave;res et le champ de ses a&iuml;eux; et en
+&eacute;change de ce toit et de ces champs, on lui donnait la terre des
+Mosquitos, qui venait d'&ecirc;tre c&eacute;d&eacute;e par la r&eacute;publique de Guatimala aux
+visages p&acirc;les. Le Serpent-Noir r&eacute;sista longtemps, quelque tentantes que
+fussent ces offres; mais il eut le malheur de go&ucirc;ter &agrave; l'eau-de-feu, et
+d&egrave;s lors tout fut perdu: il consentit au trait&eacute; et l'&eacute;change fut fait.
+Le Serpent-Noir jeta une pierre derri&egrave;re son dos, en disant:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Que le Manitou me jette loin de lui comme je fais de cette pierre, si
+jamais je remets le pied dans les for&ecirc;ts, dans les prairies ou sur les
+montagnes qui s'&eacute;tendent du lac &Eacute;ri&eacute; &agrave; la mer d'Hudson, et du lac
+Ontario au lac Sup&eacute;rieur.</p>
+
+<p>&laquo;Aussit&ocirc;t on le conduisit &agrave; Philadelphie, on le fit monter sur un
+vaisseau et on le transporta &agrave; Mosquitos; alors le Serpent-Noir et les
+jeunes guerriers qui l'avaient accompagn&eacute; b&acirc;tirent les huttes que mon
+fr&egrave;re peut voir d'ici. Lorsqu'elles furent achev&eacute;es, le chef des visages
+p&acirc;les planta sur la plus grande le drapeau de l'Angleterre, et remonta
+sur son vaisseau, en laissant au Serpent-Noir un papier &eacute;crit dans une
+langue inconnue.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots, le Serpent-Noir tira en soupirant un parchemin de sa
+poitrine et le d&eacute;roula devant les yeux du capitaine Pamphile: c'&eacute;tait
+l'acte de cession qui lui &eacute;tait fait de tous les terrains situ&eacute;s entre
+la baie de Honduras et le lac de Nicaragua, sous la protection de
+l'Angleterre, et avec le titre de cacique des Mosquitos.</p>
+
+<p>Le gouvernement britannique se r&eacute;servait la facult&eacute; de faire b&acirc;tir un ou
+plusieurs forts, en tels endroits qu'il lui plairait de choisir, sur les
+terres du caciquat.</p>
+
+<p>L'Angleterre est la nation de pr&eacute;voyance par excellence: pr&eacute;sumant qu'un
+jour ou l'autre on percerait l'isthme de Panama, soit &agrave; Chiapa, soit &agrave;
+Carthago, elle avait r&ecirc;v&eacute; d'avance entre l'oc&eacute;an Atlantique et l'oc&eacute;an
+Bor&eacute;al un Gibraltar am&eacute;ricain.</p>
+
+<p>En lisant cet acte, il vint au capitaine Pamphile une singuli&egrave;re id&eacute;e;
+il avait sp&eacute;cul&eacute; sur tout, th&eacute;, indigo, caf&eacute;, morue, singes, ours,
+eau-de-vie et Cafres; il lui restait &agrave; acheter un royaume.</p>
+
+<p>Seulement, celui-l&agrave; lui co&ucirc;ta plus cher qu'il ne s'y &eacute;tait attendu
+d'abord, non pas &agrave; cause de la mer poissonneuse qui en baignait les
+c&ocirc;tes, non point &agrave; cause des hauts cocotiers qui en ombrageaient le
+rivage, non point encore &agrave; cause des vastes for&ecirc;ts qui couvraient la
+cha&icirc;ne de montagnes qui coupe l'isthme en deux et s&eacute;pare les Guatimalais
+des Mosquitos: non, tout cela &eacute;tait assez indiff&eacute;rent au Serpent-Noir;
+mais, en revanche, il tenait &eacute;norm&eacute;ment au cachet rouge qui d&eacute;corait le
+bas de son parchemin. Malheureusement, il n'y avait pas d'acte sans
+cachet, car ce cachet &eacute;tait celui de la chancellerie de Londres.</p>
+
+<p>Le cachet co&ucirc;ta au capitaine cent cinquante bouteilles d'eau-de-feu;
+mais il eut le parchemin par-dessus le march&eacute;.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XIX" id="Chapitre_XIX"></a><a href="#table">Chapitre XIX</a></h2>
+
+<h3><i>Comment le cacique des Mosquitos donna une constitution &agrave; son peuple,
+pour se faciliter un emprunt de douze millions.</i></h3>
+
+
+<p>Quatre mois environ apr&egrave;s les &eacute;v&eacute;nements que nous venons de raconter, un
+joli brick, portant un pavillon tierc&eacute; en fasce de sinople, d'argent et
+d'azur, abaiss&eacute; au-dessous du pavillon royal d'Angleterre, qui se
+d&eacute;ployait fi&egrave;rement au-dessus de lui en signe de suzerainet&eacute;, saluait de
+vingt coups de canon la forteresse de Portsmouth, qui lui rendait sa
+politesse par un nombre de coups &eacute;gal!</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le Soliman, navire fin voilier, d&eacute;tach&eacute; de la nombreuse marine
+militaire du cacique des Mosquitos, et qui amenait &agrave; Londres et &agrave;
+&Eacute;dimbourg les consuls de Son Altesse, lesquels venaient, munis de l'acte
+de cession fait par le gouvernement anglais &agrave; leur ma&icirc;tre, se faire
+reconna&icirc;tre de Sa Majest&eacute; Guillaume IV.</p>
+
+<p>La curiosit&eacute; avait &eacute;t&eacute; grande d&egrave;s qu'on avait signal&eacute; dans la rade de
+Portsmouth un pavillon inconnu; mais cette curiosit&eacute; augmenta encore
+lorsque l'on sut quels importants personnages il annon&ccedil;ait. Chacun se
+pr&eacute;cipita aussit&ocirc;t sur le port pour voir descendre les deux illustres
+envoy&eacute;s du nouveau souverain que la Grande-Bretagne venait de ranger au
+nombre de ses vassaux. Il semblait aux Anglais, si avides de choses
+nouvelles, que les deux consuls devaient avoir quelque chose d'&eacute;trange,
+et qui sentit l'&eacute;tat sauvage dont allait les tirer le bienfaisant
+patronage de l'Angleterre. Mais, sur ce point, les pr&eacute;visions des
+curieux furent compl&egrave;tement tromp&eacute;es: la chaloupe mit &agrave; terre deux
+hommes, dont l'un, d&eacute;j&agrave; &acirc;g&eacute; de cinquante &agrave; cinquante-cinq ans, court,
+replet et haut en couleur, &eacute;tait le consul d'Angleterre; l'autre, &acirc;g&eacute; de
+vingt-deux &agrave; vingt-trois ans, grand et sec, &eacute;tait le consul d'&Eacute;dimbourg;
+tous deux &eacute;taient rev&ecirc;tus d'un uniforme de fantaisie qui tenait le
+milieu entre le costume militaire et l'habit civil. Au reste, leur teint
+bruni par le soleil, leur accent m&eacute;ridional fortement accentu&eacute;,
+indiquaient du premier coup, &agrave; l'&oelig;il et &agrave; l'oreille, des enfants de
+l'&eacute;quateur.</p>
+
+<p>Les nouveaux d&eacute;barqu&eacute;s s'inform&egrave;rent de la demeure du commandant de
+place, auquel ils firent leur visite, qui dura une heure, &agrave; peu pr&egrave;s;
+puis ils retourn&egrave;rent &agrave; bord du Soliman, toujours accompagn&eacute;s de la m&ecirc;me
+affluence. Le m&ecirc;me soir, le b&acirc;timent remit &agrave; la voile, et, huit jours
+apr&egrave;s, on apprit par le Times, le Standard et le Sun leur heureuse
+arriv&eacute;e &agrave; Londres, o&ugrave; ils avaient produit, disaient ces journaux, une
+grande sensation. Cela ne surprit point le gouverneur de Portsmouth, qui
+avait &eacute;t&eacute; &eacute;tonn&eacute;, disait-il &agrave; qui voulait l'entendre, de l'instruction
+vari&eacute;e des deux envoy&eacute;s du cacique des Mosquitos, qui tous deux
+parlaient un fran&ccedil;ais fort passable, et dont l'un, le consul
+d'Angleterre, poss&eacute;dait d'excellentes id&eacute;es commerciales et m&ecirc;me une
+l&eacute;g&egrave;re teinte de m&eacute;decine, tandis que l'autre, le consul d'&Eacute;dimbourg,
+brillait surtout par un esprit tr&egrave;s vif et une connaissance approfondie
+de la science culinaire des diff&eacute;rents peuples du monde, que, tout jeune
+qu'il &eacute;tait, ses parents lui avaient fait parcourir, dans la pr&eacute;vision,
+sans doute, des hautes charges auxquelles la Providence l'avait appel&eacute;.</p>
+
+<p>Les deux consuls mosquitos avaient eu le m&ecirc;me succ&egrave;s aupr&egrave;s des
+autorit&eacute;s de Londres qu'aupr&egrave;s du gouverneur de Portsmouth. Les
+ministres auxquels ils s'&eacute;taient pr&eacute;sent&eacute;s avaient remarqu&eacute; en eux, il
+est vrai, une ignorance compl&egrave;te des usages du monde; mais cette absence
+de fashion, qu'on ne pouvait consciencieusement pas exiger d'hommes n&eacute;s
+sous le 10<sup>e</sup>degr&eacute; de latitude, &eacute;tait bien rachet&eacute;e par les connaissances
+diverses qu'ils poss&eacute;daient, et qui sont quelques fois parfaitement
+&eacute;trang&egrave;res aux agents des nations les plus civilis&eacute;es.</p>
+
+<p>Par exemple, le lord chancelier &eacute;tant revenu, un soir, tr&egrave;s enrou&eacute; d'une
+s&eacute;ance de la chambre basse, o&ugrave; il avait &eacute;t&eacute; oblig&eacute; de discuter contre
+O'Connell un nouveau projet d'imp&ocirc;ts sur l'Irlande, le consul de
+Londres, qui se trouvait l&agrave; par hasard &agrave; son retour, demanda &agrave; milady un
+jaune d'&oelig;uf, un citron, un petit verre de rhum et quelques clous de
+girofle, pr&eacute;para de ses propres mains une boisson agr&eacute;able au go&ucirc;t et
+fort en usage, dit-il, &agrave; Comayagua pour ces sortes d'indispositions,
+boisson qu'ayant aval&eacute; de confiance le lord chancelier, il se trouva
+radicalement gu&eacute;ri le lendemain. Cette aventure fit, du reste, tant de
+bruit dans le monde diplomatique, que, depuis ce temps, on n'appelle
+plus le consul de Londres que le docteur.</p>
+
+<p>Une autre chose, non moins extraordinaire, arriva &agrave; M. le consul
+d'&Eacute;dimbourg, sir &Eacute;douard Twomouth. Un jour que l'on causait chez le
+ministre de l'instruction publique des diff&eacute;rents mets des diff&eacute;rentes
+nations, sir &Eacute;douard Twomouth d&eacute;ploya une si vaste connaissance de la
+mati&egrave;re, depuis la carrick &agrave; l'indienne, fort en usage &agrave; Calcutta,
+jusqu'au p&acirc;t&eacute; de bosse de bison, si g&eacute;n&eacute;ralement appr&eacute;ci&eacute; &agrave;
+Philadelphie, qu'il en fit venir l'eau &agrave; la bouche &agrave; toute l'honorable
+assembl&eacute;e; ce que voyant le consul, il offrit avec une obligeance sans
+&eacute;gale &agrave; M. le ministre de l'instruction publique de diriger un de ces
+prochains d&icirc;ners dans lequel on ne servirait aux convives que des plats
+parfaitement inconnus en Europe. Le ministre de l'instruction publique,
+confus de tant de bont&eacute;, refusa longtemps d'accepter une pareille offre;
+mais sir &Eacute;douard Twomouth insista de telle fa&ccedil;on et avec une si grande
+franchise, que Son Excellence finit par c&eacute;der et invita tous ses
+coll&egrave;gues &agrave; cette solennit&eacute; culinaire. En effet, au jour dit, le consul
+d'&Eacute;dimbourg, qui avait donn&eacute; la surveille &agrave; ses ordres pour les achats,
+arriva d&egrave;s le matin, et, sans morgue, sans fiert&eacute;, descendant &agrave; la
+cuisine, il se mit en chemise, au milieu des cuisiniers et des
+marmitons, qu'il dirigea comme s'il n'avait pas fait autre chose de
+toute sa vie. Puis, une demi-heure avant le d&icirc;ner, il d&eacute;tacha la
+serviette qu'il avait nou&eacute;e autour de ses reins, reprit son habit de
+consul, et, avec la simplicit&eacute; du m&eacute;rite r&eacute;el, il entra au salon avec la
+m&ecirc;me tranquillit&eacute; que s'il descendait de son &eacute;quipage.</p>
+
+<p>C'est ce d&icirc;ner, lequel fit r&eacute;volution dans le cabinet anglais, qui fut
+compar&eacute; au festin de Balthasar par le Constitutionnel, dans un article
+foudroyant intitul&eacute; Perfide Albion.</p>
+
+<p>Aussi, sir &Eacute;douard Twomouth souleva-t-il les plus vifs regrets dans le
+club gastronomique de Piccadilly, lorsque, imp&eacute;rieusement appel&eacute; par son
+devoir, il fut forc&eacute; de quitter Londres pour &Eacute;dimbourg. Le docteur resta
+donc seul &agrave; Londres. Au bout de quelque temps, il notifia au corps
+diplomatique l'arriv&eacute;e prochaine de son auguste ma&icirc;tre, Son Altesse don
+Gusman y Pamphilos, ce qui produisit une grande sensation dans le monde
+aristocratique.</p>
+
+<p>En effet, un matin, on signala un b&acirc;timent &eacute;tranger qui remontait la
+Tamise, portant &agrave; sa corne le pavillon mosquitos, et, &agrave; son m&acirc;t
+d'artimon, l'&eacute;tendard de la Grande-Bretagne; c'&eacute;tait le brick le
+Mosquitos, du m&ecirc;me port et de la m&ecirc;me force que le Soliman, mais tout
+&eacute;clatant de dorures, et, le m&ecirc;me jour, il mouilla dans les Docks. Il
+amenait &agrave; Londres Son Altesse le cacique en personne.</p>
+
+<p>Si l'affluence avait &eacute;t&eacute; d&eacute;j&agrave; consid&eacute;rable au d&eacute;barquement des consuls,
+on comprend ce qu'elle dut &ecirc;tre au d&eacute;barquement du ma&icirc;tre. Londres tout
+entier &eacute;tait dans ses rues, et ce fut &agrave; grand-peine si le corps
+diplomatique parvint &agrave; se faire place, tant la foule &eacute;tait press&eacute;e, pour
+venir recevoir le nouveau souverain.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un homme de quarante-cinq &agrave; quarante-huit ans, chez lequel on
+reconnut &agrave; l'instant m&ecirc;me le v&eacute;ritable type mexicain, avec ses yeux
+vifs, son teint h&acirc;l&eacute;, ses favoris noirs, son nez aquilin et ses dents de
+chacal. Il &eacute;tait v&ecirc;tu d'un habit de g&eacute;n&eacute;ral mosquitos, et portait pour
+tout ornement la plaque de son ordre; il parlait passablement l'anglais,
+mais avec un accent proven&ccedil;al tr&egrave;s prononc&eacute;. Cela tenait &agrave; ce que le
+fran&ccedil;ais &eacute;tait la premi&egrave;re langue qu'il e&ucirc;t apprise, et qu'il l'avait
+apprise d'un ma&icirc;tre marseillais; au reste, il r&eacute;pondit aux compliments
+avec aisance, parla &agrave; chaque ministre et &agrave; chaque charg&eacute; d'affaires dans
+sa langue: Son Altesse le cacique &eacute;tant polyglotte au premier degr&eacute;.</p>
+
+<p>Le lendemain, Son Altesse fut re&ccedil;ue par Sa Majest&eacute; Guillaume IV.</p>
+
+<p>Huit jours apr&egrave;s, les murs de Londres se tapiss&egrave;rent de lithographies
+repr&eacute;sentant les diff&eacute;rents uniformes de l'arm&eacute;e de terre et de mer du
+cacique des Mosquitos; puis de paysages repr&eacute;sentant la baie de Carthago
+et le cap Garcias &agrave; Dios, &agrave; l'endroit o&ugrave; la rivi&egrave;re d'or se jette &agrave; la
+mer.</p>
+
+<p>Enfin parut une vue exacte de la place publique de la ville capitale,
+avec le palais du cacique au fond, le th&eacute;&acirc;tre sur un c&ocirc;t&eacute; et la bourse
+sur l'autre.</p>
+
+<p>Tous les soldats &eacute;taient gras et bien portants, et l'on expliquait ce
+ph&eacute;nom&egrave;ne par une note plac&eacute;e au bas des gravures et qui indiquait la
+paye que recevait chaque militaire; c'&eacute;tait trois francs par jour pour
+les simples soldats, cinq francs pour les caporaux, huit francs pour les
+sergents, quinze francs pour les sous-officiers, vingt-cinq francs pour
+les lieutenants et cinquante francs pour les capitaines. Quant &agrave; la
+cavalerie, elle touchait double paye, parce qu'elle &eacute;tait oblig&eacute;e de
+nourrir ses chevaux; cette magnificence, qu'on e&ucirc;t trait&eacute;e de
+prodigalit&eacute; &agrave; Londres et &agrave; Paris, &eacute;tait toute simple &agrave; Mosquitos, l'or
+roulant dans les fleuves et germant litt&eacute;ralement sous terre; de sorte
+qu'on n'avait qu'&agrave; se baisser et &agrave; le prendre.</p>
+
+<p>Quant aux paysages, c'&eacute;taient bien les plus riches points de vue qui se
+pussent voir: l'ancienne Sicile qui nourrissait Rome et l'Italie du
+superflu de ses douze millions d'habitants n'&eacute;tait qu'un d&eacute;sert aupr&egrave;s
+des plaines de Panamakas, de Caribania et de Tinto; c'&eacute;taient des champs
+de ma&iuml;s, de riz, de cannes &agrave; sucre et de caf&eacute;, au milieu desquels les
+chemins &eacute;taient &agrave; peine trac&eacute;s pour la circulation des exploitants;
+toutes ces terres rapportaient naturellement, et sans que l'homme s'en
+occup&acirc;t le moins du monde. Cependant les naturels les labouraient, parce
+qu'il arrivait souvent qu'avec le soc de leur charrue, ils d&eacute;couvraient
+des lingots d'or de deux ou trois livres, et des diamants de trente &agrave;
+trente-cinq carats.</p>
+
+<p>Enfin, autant qu'on pouvait en juger par les trois magnifiques palais
+qui s'&eacute;levaient sur la place principale des Mosquitos, la ville &eacute;tait
+b&acirc;tie dans un style m&eacute;lang&eacute;, qui participait &agrave; la fois de l'antique
+simplicit&eacute; grecque, de la capricieuse ornementation du moyen &acirc;ge et de
+la noble impuissance moderne; ainsi le palais du cacique &eacute;tait fait sur
+le mod&egrave;le du Parth&eacute;non, le th&eacute;&acirc;tre avait une fa&ccedil;ade dans le go&ucirc;t de
+celle du d&ocirc;me de Milan, et la bourse ressemblant &agrave; l'&eacute;glise Notre-Dame
+de Lorette. Quant &agrave; la population, elle &eacute;tait v&ecirc;tue d'habits
+magnifiques, tout resplendissants d'or et de pierreries. Des n&eacute;gresses
+suivaient les femmes avec des parasols de plumes de toucan et de
+colibri; les laquais faisaient l'aum&ocirc;ne avec des pi&egrave;ces d'or, et il y
+avait dans un coin du tableau un pauvre qui nourrissait son chien avec
+des saucisses.</p>
+
+<p>Quinze jours apr&egrave;s l'arriv&eacute;e du cacique &agrave; Londres, il n'&eacute;tait bruit,
+depuis Dublin jusqu'&agrave; &Eacute;dimbourg, que de l'Eldorado mosquitos; le peuple
+s'arr&ecirc;tait devant ces magnifiques prospectus en telle affluence, que la
+baguette du constable devint insuffisante pour dissiper les
+attroupements: ce que voyant le cacique, il alla trouver le lord maire,
+en le priant de d&eacute;fendre l'exposition d'aucune gravure ou gouache
+repr&eacute;sentant quoi que ce soit de son royaume. Le lord maire, qui,
+jusqu'&agrave; pr&eacute;sent, ne l'avait pas fait dans la seule crainte de d&eacute;sobliger
+Son Altesse don Gusman y Pamphilos, ordonna, le jour m&ecirc;me, la saisie des
+objets d&eacute;sign&eacute;s chez tous les marchands de gravures; mais, s'ils &eacute;taient
+loin de la vue, ils n'&eacute;taient pas hors de la m&eacute;moire, et, le lendemain
+de cette ex&eacute;cution sans exemple dans un pays aussi libre que l'est la
+Grande-Bretagne, plus de cinquante personnes se pr&eacute;sent&egrave;rent chez le
+consul, d&eacute;clarant qu'elles &eacute;taient pr&ecirc;tes &agrave; &eacute;migrer, si les
+renseignements qu'elles venaient chercher &eacute;taient en harmonie avec ce
+qu'elles attendaient.</p>
+
+<p>Le consul leur r&eacute;pondit qu'il y avait aussi loin de l'id&eacute;e qu'elles
+avaient pu prendre de cette bienheureuse terre, &agrave; ce qu'elle &eacute;tait en
+effet, qu'il y a loin de la nuit au jour et de la temp&ecirc;te au beau temps;
+que la lithographie &eacute;tait, comme chacun sait, un moyen tr&egrave;s impuissant
+de traduire la nature, puisqu'elle n'avait qu'un ton gris et terne pour
+rendre non seulement toutes les couleurs, mais encore les milliers de
+nuances qui font le charme et l'harmonie de la cr&eacute;ation; que, par
+exemple, les oiseaux qui voltigeaient dans les paysages et qui avaient
+sur ceux de l'Europe l'avantage inappr&eacute;ciable de se nourrir d'insectes
+malfaisants, et de ne pas sentir le grain, semblaient tous sous les
+crayons du lithographe des moineaux francs ou des alouettes, tandis
+qu'ils brillaient en r&eacute;alit&eacute; de couleurs si fra&icirc;ches et si vives, qu'ils
+semblaient des rubis anim&eacute;s et des topazes vivantes; que, d'ailleurs,
+s'ils voulaient se donner la peine de passer dans son cabinet, il leur
+montrerait ces m&ecirc;mes oiseaux, qu'ils reconna&icirc;traient, non pas &agrave; leur
+plumage, mais &agrave; la forme de leur bec et &agrave; la longueur de leur queue, et
+qu'en les comparant &agrave; l'ignoble ressemblance que le peintre avait cru
+atteindre, ils pourraient juger de tout le reste sur un seul
+&eacute;chantillon.</p>
+
+<p>Les braves gens entr&egrave;rent dans le cabinet, et, comme le docteur, grand
+amateur d'histoire naturelle, avait, dans ses diff&eacute;rentes courses, r&eacute;uni
+une collection pr&eacute;cieuse de toutes les fleurs volantes qu'on appelle des
+colibris, des oiseaux-mouches et des bengalis, ils en sortirent
+parfaitement convaincus.</p>
+
+<p>Le lendemain, un bottier se pr&eacute;senta chez le consul et demanda si, &agrave;
+Mosquitos, les industries &eacute;taient libres. Le consul r&eacute;pondit que le
+gouvernement y &eacute;tait si paternel, que l'on n'y payait m&ecirc;me pas de
+patente; ce qui &eacute;tablissait une concurrence qui tournait &agrave; la fois au
+profit des industriels et des consommateurs, attendu que tous les
+peuples environnants venaient s'approvisionner dans la capitale du
+caciquat, o&ugrave; ils trouvaient chaque chose tellement au-dessous du cours
+de leur paye, que rien que par cette diff&eacute;rence ils &eacute;taient d&eacute;fray&eacute;s et
+au del&agrave; des d&eacute;penses de leur voyage; que les seuls privil&egrave;ges qui
+dussent exister, car ils n'existaient pas encore, et c'&eacute;tait ce qu'il
+avait vu en Angleterre qui en avait donn&eacute; l'id&eacute;e au cacique, &eacute;tait la
+fourniture sp&eacute;ciale de sa personne s&eacute;r&eacute;nissime et de sa maison. Le
+bottier demanda aussit&ocirc;t s'il y avait &agrave; Mosquitos un bottier de la
+couronne. Le consul r&eacute;pondit que beaucoup de demandes avaient &eacute;t&eacute;
+faites, mais qu'aucune n'avait encore &eacute;t&eacute; distingu&eacute;e; que d'ailleurs, le
+cacique comptait soumissionner les charges, ce qui &eacute;pargnerait toujours
+un grand embarras, attendu que cette mesure d&eacute;jouait toutes les brigues
+et tuait la v&eacute;nalit&eacute;, ce vice fondamental des gouvernements europ&eacute;ens.
+Le bottier demanda &agrave; quel taux &eacute;tait cot&eacute;e la charge de bottier de la
+couronne. Le docteur consulta ses registres et r&eacute;pondit que la charge de
+bottier de la couronne &eacute;tait cot&eacute;e &agrave; deux cent cinquante livres
+sterling. Le bottier bondit de joie: c'&eacute;tait pour rien! puis, tirant de
+sa poche cinq billets de banque qu'il pr&eacute;senta au consul, il le pria d&egrave;s
+ce moment de le consid&eacute;rer comme seul et unique soumissionnaire, ce qui
+&eacute;tait d'autant plus juste qu'il y avait rempli la condition demand&eacute;e,
+c'est-&agrave;-dire le paiement comptant et int&eacute;gral de la soumission. Le
+consul trouva la demande si &eacute;minemment raisonnable, qu'il n'y r&eacute;pondit
+qu'en remplissant un brevet qu'il remit s&eacute;ance tenante au p&eacute;titionnaire,
+sign&eacute; de sa main et rev&ecirc;tu du sceau de Son Altesse. Le bottier sortit du
+consulat s&ucirc;r de sa fortune et enchant&eacute; d'avoir fait pour l'assurer un si
+mince sacrifice.</p>
+
+<p>D&egrave;s lors il y eut queue au bureau du consulat; au bottier succ&eacute;da un
+tailleur, au tailleur un pharmacien; au bout de huit jours, chaque
+branche de l'industrie, du commerce ou de l'art eut son repr&eacute;sentant
+brevet&eacute;. Puis ensuite vinrent les achats de grades et de titres; le
+cacique fit des colonels et cr&eacute;a des barons, vendit des titres de
+noblesse personnelle et de la noblesse h&eacute;r&eacute;ditaire. Un monsieur, qui
+avait d&eacute;j&agrave; l'&Eacute;peron d'or et l'ordre d'Hohenlohe, lui fit m&ecirc;me des
+propositions pour acheter l'&Eacute;toile de l'&eacute;quateur, qu'il avait fond&eacute;e
+pour r&eacute;compenser le m&eacute;rite civil et le courage militaire; mais le
+cacique r&eacute;pondit que, sur ce point seulement, il s'&eacute;carterait de
+l'exemple donn&eacute; par les gouvernements europ&eacute;ens, et qu'il faudrait
+gagner sa croix pour l'obtenir. Malgr&eacute; ce refus, qui lui fit, au reste,
+le plus grand honneur dans l'esprit des radicaux anglais, le cacique
+encaissa dans son mois une recette de soixante mille livres sterling.</p>
+
+<p>Vers ce temps, et apr&egrave;s un d&icirc;ner &agrave; la cour, le cacique se hasarda &agrave;
+parler d'un emprunt de quatre millions. Le banquier de la couronne, qui
+&eacute;tait un juif pr&ecirc;tant de l'argent &agrave; tous les souverains, sourit de piti&eacute;
+&agrave; cette demande et r&eacute;pondit au cacique qu'il ne trouverait pas &agrave;
+emprunter moins de douze millions, toute affaire commerciale au-dessous
+de ce chiffre &eacute;tant abandonn&eacute;e aux carotteurs et aux courtiers marrons.
+Le cacique r&eacute;pondit que ce n'&eacute;tait pas cela qui emp&ecirc;cherait la chose de
+se faire, et que, quant &agrave; lui, il prendrait aussi bien douze millions
+que quatre. Le banquier lui dit alors de passer dans son bureau, et
+qu'il y trouverait son commis qui &eacute;tait charg&eacute; des emprunts au-dessous
+de cinquante millions; qu'il aurait re&ccedil;u des ordres, et qu'il pourrait
+traiter avec ce jeune homme; que, quant &agrave; lui, il ne s'occupait que des
+sp&eacute;culations qui d&eacute;passaient un milliard.</p>
+
+<p>Le lendemain, le cacique passa au bureau du banquier; tout avait &eacute;t&eacute;
+pr&eacute;par&eacute; comme celui-ci l'avait dit. L'emprunt se faisait &agrave; six pour
+cent; M. Samuel &eacute;mettait d'abord tous les fonds; puis il se chargeait
+ensuite de trouver des soumissionnaires. Cependant c'&eacute;tait &agrave; une
+condition sine qua non. Le cacique fr&eacute;mit et demanda quelle &eacute;tait cette
+condition. Le commis r&eacute;pondit que cette condition &eacute;tait de donner une
+constitution &agrave; son peuple.</p>
+
+<p>Le cacique resta &eacute;tourdi de la demande, non pas qu'il rechign&acirc;t le moins
+du monde sur la constitution; il connaissait la valeur de ces sortes
+d'&eacute;crits et en aurait donn&eacute; douze pour mille &eacute;cus, &agrave; plus forte raison
+une pour douze millions; mais il ne savait pas que M. Samuel entrepr&icirc;t
+la libert&eacute; des peuples en partie double: il lui avait m&ecirc;me entendu
+professer dans son patois, moiti&eacute; allemand, moiti&eacute; fran&ccedil;ais, une
+profession de foi politique qui &eacute;tait si peu en harmonie avec la demande
+qu'il lui faisait faire &agrave; cette heure, qu'il ne put s'emp&ecirc;cher d'en
+manifester son &eacute;tonnement au troisi&egrave;me commis.</p>
+
+<p>Celui-ci r&eacute;pondit au cacique que Son Altesse ne s'&eacute;tait point tromp&eacute;e &agrave;
+l'endroit des opinions de son patron; mais que, dans les gouvernements
+absolus, c'&eacute;tait le prince qui r&eacute;pondait des dettes de l'&Eacute;tat, tandis
+que, dans les gouvernements constitutionnels, c'&eacute;tait l'&Eacute;tat qui
+r&eacute;pondait des dettes du prince, et que, quelque fonds que fit M. Samuel
+sur la parole des rois, il avait encore plus de confiance dans les
+engagements des peuples.</p>
+
+<p>Le cacique, qui &eacute;tait un homme de jugement, fut forc&eacute; d'avouer que ce
+que lui disait ce troisi&egrave;me commis ne manquait pas de raison, et que M.
+Samuel, qu'il avait pris pour un turcaret, &eacute;tait, au contraire, un homme
+fort sens&eacute;: il promit, en cons&eacute;quence, de rapporter le lendemain une
+constitution aussi lib&eacute;rale que celles qui avaient cours en Europe, et
+dont le principal article serait con&ccedil;u en ces termes:</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 10em;"><i>De la dette publique</i></span><br />
+</p>
+
+<p>&laquo;Les dettes qui, jusqu'au jour de la prochaine convocation du parlement,
+ont &eacute;t&eacute; contract&eacute;es par Son Altesse le cacique, sont d&eacute;clar&eacute;es dettes de
+l'&Eacute;tat, et garanties par tous les revenus et toutes les propri&eacute;t&eacute;s de
+l'&Eacute;tat.</p>
+
+<p>Une loi sera pr&eacute;sent&eacute;e &agrave; la prochaine cession du parlement, pour
+d&eacute;terminer la portion des revenus publics qui sera affect&eacute;e au service
+des int&eacute;r&ecirc;ts et au rachat successif du capital de la dette actuelle.&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la r&eacute;daction m&ecirc;me de M. Samuel.</p>
+
+<p>Le cacique n'y changea point une virgule, et, le lendemain, il rapporta
+la constitution enti&egrave;re, telle qu'on peut la voir aux pi&egrave;ces
+justificatives: elle &eacute;tait sign&eacute;e de sa main et scell&eacute;e de son sceau. Le
+troisi&egrave;me commis la jugea convenable et la porta &agrave; M. Samuel. M. Samuel
+mit au bas: Bon &agrave; tirer, d&eacute;chira un feuillet de son agenda, &eacute;crivit
+au-dessous: &laquo;Bon pour douze millions payables fin courant&raquo;, et signa
+Samuel.</p>
+
+<p>Huit jours apr&egrave;s, la constitution de la nation mosquitos avait paru dans
+tous les journaux anglais, et &eacute;tait reproduite par tous les journaux
+europ&eacute;ens; ce fut &agrave; cette occasion que le Constitutionnel fit cet
+article remarquable qui est encore dans tous les souvenirs, intitul&eacute;
+Noble Angleterre.</p>
+
+<p>On comprend qu'une pareille largesse de la part d'un prince &agrave; qui on ne
+la demandait pas, redoubla la confiance qu'on avait en lui et tripla le
+nombre des &eacute;migrants. Le nombre s'&eacute;leva &agrave; seize mille six cent
+trente-neuf, et le consul signait le seize mille six cent
+trente-neuvi&egrave;me passeport, lorsque, remettant le susdit papier au seize
+mille six cent trente-neuvi&egrave;me &eacute;migrant, le consul lui demanda quel
+argent lui et ses compagnons emportaient. L'&eacute;migrant r&eacute;pondit qu'ils
+emportaient des billets de banque et des guin&eacute;es. &Agrave; ceci le consul
+r&eacute;pondit qu'il croyait devoir pr&eacute;venir l'&eacute;migrant que les bank-notes
+perdaient &agrave; la banque mosquitos six pour cent, et l'or deux schellings
+par guin&eacute;e, et cette perte &eacute;tait une chose qui se devait comprendre, &agrave;
+cause de l'&eacute;loignement des deux pays et de la raret&eacute; des relations, tout
+le commerce se faisant en g&eacute;n&eacute;ral &agrave; Cuba, Ha&iuml;ti, la Jama&iuml;que, l'Am&eacute;rique
+du Nord et l'Am&eacute;rique du Sud.</p>
+
+<p>L'&eacute;migrant, qui &eacute;tait un homme de sens, comprit parfaitement cette
+raison; mais, d&eacute;sol&eacute; du d&eacute;ficit que devait produire dans sa petite
+fortune le change qu'il serait oblig&eacute; de subir une fois arriv&eacute; au lieu
+de sa destination, il demanda &agrave; Son Excellence le consul si, par faveur
+sp&eacute;ciale, il ne pourrait pas lui donner de l'argent ou de l'or mosquitos
+en &eacute;change de ses guin&eacute;es et de ses bank-note. Le consul r&eacute;pondit qu'il
+gardait son or et son argent, parce qu'&eacute;tant purs de tout alliage, ils
+gagnaient sur l'argent et sur l'or anglais, mais qu'il pouvait lui
+donner, moyennant une simple commission d'un demi pour cent, des billets
+de la banque du cacique, qui, une fois arriv&eacute; &agrave; Mosquitos, lui seraient
+&eacute;chang&eacute;s sans retenue contre de l'or et de l'argent du pays. L'&eacute;migrant
+demanda &agrave; embrasser les pieds du consul; mais celui-ci lui r&eacute;pondait
+avec une dignit&eacute; vraiment r&eacute;publicaine que tous les hommes &eacute;taient
+&eacute;gaux, et lui donna sa main &agrave; baiser.</p>
+
+<p>D&egrave;s ce jour, le change commen&ccedil;a. Il dura une semaine. Au bout d'une
+semaine, le change avait produit quatre-vingt mille livres sterling,
+sans compter l'escompte.</p>
+
+<p>Vers le m&ecirc;me temps, sir &Eacute;douard Twomouth, consul &agrave; &Eacute;dimbourg, pr&eacute;vint
+son coll&egrave;gue de Londres qu'il avait encaiss&eacute;, par des moyens &agrave; peu pr&egrave;s
+analogues &agrave; ceux qui avaient &eacute;t&eacute; mis en usage dans la capitale des trois
+royaumes, une somme de cinquante mille livres sterling. Le docteur
+trouva d'abord que c'&eacute;tait bien peu; mais il r&eacute;fl&eacute;chit que l'&Eacute;cosse
+&eacute;tait un pays pauvre qui ne pouvait pas rendre comme l'Angleterre.</p>
+
+<p>De son c&ocirc;t&eacute;, Son Altesse le cacique don Gusman y Pamphilos, toucha, fin
+courant, les douze millions du banquier Samuel.</p>
+
+
+<h2><a name="Conclusion" id="Conclusion"></a><a href="#table">Conclusion</a></h2>
+
+<p>Les &eacute;migrants partirent sur huit b&acirc;timents fr&eacute;t&eacute;s &agrave; frais communs, et,
+apr&egrave;s trois mois de navigation, arriv&egrave;rent en vue de la c&ocirc;te que vous
+savez, et jet&egrave;rent l'ancre dans la baie de Carthago.</p>
+
+<p>Ils y trouv&egrave;rent, pour toute ville, les cabanes que nous avons d&eacute;crites,
+et, pour toute population, les gens du Serpent-Noir, qui les
+conduisirent &agrave; leur chef, lequel leur demanda s'ils lui apportaient de
+l'eau-de-feu.</p>
+
+<p>Une partie de ces malheureux, n'ayant plus aucune ressource en
+Angleterre, prirent le parti de rester &agrave; Mosquitos; les autres
+r&eacute;solurent de revenir en Angleterre. En route, la moiti&eacute; de cette moiti&eacute;
+mourut de faim et de mis&egrave;re.</p>
+
+<p>Le quart qui revint &agrave; Londres n'eut pas plus t&ocirc;t mis pied &agrave; terre, qu'il
+courut au palais du cacique et &agrave; l'h&ocirc;tel du consul. Le cacique et le
+consul avaient disparu depuis huit jours, et l'on ignorait compl&egrave;tement
+ce qu'ils &eacute;taient devenus.</p>
+
+<p>Quant &agrave; nous, nous croyons que le cacique est incognito &agrave; Paris, et nous
+avons des raisons de penser qu'il n'est pas &eacute;tranger &agrave; une grande partie
+des entreprises industrielles qui s'y font depuis quelque temps.</p>
+
+<p>Si nous en apprenons quelque nouvelle plus positive, nous nous
+empresserons d'en faire part &agrave; nos lecteurs.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; nous mettons sous presse, nous lisons dans la Gazette
+m&eacute;dicale:</p>
+
+<p>&laquo;Jusqu'&agrave; pr&eacute;sent, on n'avait constat&eacute; le fait de combustion instantan&eacute;e
+que sur les hommes; un cas pareil vient, pour la premi&egrave;re fois, d'&ecirc;tre
+signal&eacute; par le docteur Thierry sur un animal appartenant &agrave; l'esp&egrave;ce
+simiane. Depuis cinq ou six ans, cet individu, par suite de la perte
+douloureuse qu'il avait faite de l'un de ses amis, avait pris l'habitude
+de se livrer &agrave; une intemp&eacute;rance journali&egrave;re &agrave; l'endroit du vin et des
+liqueurs fortes; le jour m&ecirc;me de l'accident, il avait bu trois petits
+verres de rhum et s'&eacute;tait retir&eacute;, selon son habitude, dans un coin de
+l'appartement, lorsque, tout &agrave; coup, on entendit de son c&ocirc;t&eacute; un
+p&eacute;tillement pareil &agrave; celui que produisent les &eacute;tincelles qui s'&eacute;chappent
+d'un foyer. La m&eacute;nag&egrave;re, qui faisait sa chambre, se retourna vivement du
+c&ocirc;t&eacute; d'o&ugrave; venait le bruit, et vit l'animal envelopp&eacute; d'une flamme
+bleu&acirc;tre pareille &agrave; celle de l'esprit-de-vin, sans que cependant il f&icirc;t
+le moindre mouvement pour &eacute;chapper &agrave; l'incendie. La stup&eacute;faction dans
+laquelle la plongea ce spectacle lui &ocirc;ta la force d'aller &agrave; son secours,
+et ce ne fut que lorsque le feu fut &eacute;teint qu'elle osa s'approcher de
+l'endroit o&ugrave; il avait apparu; mais alors il &eacute;tait trop tard, l'animal
+&eacute;tait compl&egrave;tement mort.</p>
+
+<p>&laquo;Le singe sur lequel s'est accompli cet &eacute;trange ph&eacute;nom&egrave;ne appartenait &agrave;
+notre c&eacute;l&egrave;bre peintre, M. Tony Johannot.&raquo;</p>
+
+
+<h2><a name="Pieces" id="Pieces"></a><a href="#table">Pi&egrave;ces justificatives</a></h2>
+
+<h3>Constitution de la nation des Mosquitos dans l'Am&eacute;rique centrale:</h3>
+
+<p>Don Gusman y Pamphilos, par la gr&acirc;ce de Dieu, cacique des Mosquitos,
+etc.</p>
+
+<p>Le peuple h&eacute;ro&iuml;que de cette contr&eacute;e, ayant dans tous les temps conserv&eacute;
+son ind&eacute;pendance par son courage et ses sacrifices, en jouissait
+paisiblement &agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; toutes les autres parties de l'Am&eacute;rique
+g&eacute;missaient encore sous le joug du gouvernement espagnol. &Agrave; la grande et
+m&eacute;morable &eacute;poque de l'&eacute;mancipation du nouvel h&eacute;misph&egrave;re, les peuples de
+cette vaste r&eacute;gion n'avaient &eacute;t&eacute; soumis par aucun peuple europ&eacute;en;
+l'Espagne n'avait exerc&eacute; sur eux aucune autorit&eacute; r&eacute;elle, et avait &eacute;t&eacute;
+forc&eacute;e de se borner &agrave; de chim&eacute;riques pr&eacute;tentions contre lesquelles la
+bravoure et la constance des indig&egrave;nes n'avaient cess&eacute; de protester. La
+nation des Mosquitos avait conserv&eacute; intacte cette libert&eacute; primitive
+qu'elle tenait de son Cr&eacute;ateur.</p>
+
+<p>Dans la vue de consolider son existence, pour d&eacute;fendre sa libert&eacute;, le
+premier de tous les biens d'un peuple, et pour guider ses progr&egrave;s vers
+le bonheur de l'&eacute;tat social, cette contr&eacute;e a bien voulu nous choisir
+pour la gouverner d&eacute;j&agrave;, dans cette immortelle lutte de la libert&eacute;
+am&eacute;ricaine, nous avions montr&eacute; aux peuples de ce continent que nous
+n'&eacute;tions pas indigne de contribuer &agrave; l'affranchissement de cette noble
+moiti&eacute; de l'esp&egrave;ce humaine.</p>
+
+<p>P&eacute;n&eacute;tr&eacute; des devoirs que la Providence nous imposait en nous appelant,
+par le choix d'un peuple libre, au gouvernement de cette belle contr&eacute;e,
+nous avions cru devoir diff&eacute;rer, jusqu'&agrave; ce jour, la cr&eacute;ation des
+institutions qui doivent h&acirc;ter son bonheur; nous jugions n&eacute;cessaire de
+bien conna&icirc;tre auparavant les besoins de la nation &agrave; laquelle ces
+institutions devaient s'appliquer.</p>
+
+<p>Cette &eacute;poque est enfin venue. Nous sommes heureux de pouvoir nous
+acquitter de ce devoir, dans un temps o&ugrave; la victoire vient de consacrer
+&agrave; jamais les destin&eacute;es de ce continent, et de terminer, apr&egrave;s quinze
+ann&eacute;es, une lutte o&ugrave; nous avons, parmi les premiers, arbor&eacute; l'&eacute;tendard
+de l'ind&eacute;pendance et scell&eacute; de notre sang les droits imprescriptibles
+des peuples am&eacute;ricains. &Agrave; ces causes, nous avons d&eacute;cr&eacute;t&eacute; et ordonn&eacute;,
+d&eacute;cr&eacute;tons et ordonnons ce qui suit:</p>
+
+<p>Au nom de Dieu tout-puissant et mis&eacute;ricordieux:</p>
+
+<p><i>Article premier:</i></p>
+
+<p>Toutes les portions de ce pays, quelles que soient actuellement leurs
+d&eacute;nominations, ne composeront &agrave; l'avenir qu'un seul &Eacute;tat qui restera &agrave;
+jamais indivisible, sous la d&eacute;nomination de l'&Eacute;tat de Poyais.</p>
+
+<p>Les titres divers sous lesquels nous avons jusqu'&agrave; ce jour exerc&eacute; notre
+autorit&eacute; seront, &agrave; l'avenir, confondus et r&eacute;unis dans celui de cacique
+de Poyais.</p>
+
+<p><i>Art. 2:</i></p>
+
+<p>Tous les habitants actuels de ce pays, et tous ceux qui, &agrave; l'avenir,
+recevront des lettres de naturalisation, ne feront qu'une seule nation,
+sous le nom de Poyaisiens, sans distinction d'origine, de naissance et
+de couleur.</p>
+
+<p><i>Art. 3:</i></p>
+
+<p>Tous les Poyaisiens sont &eacute;gaux en devoirs et en droits.</p>
+
+<p><i>Art. 4:</i></p>
+
+<p>L'&Eacute;tat de Poyais se divisera en douze provinces, savoir:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 10em;">L'&icirc;le de Boatan,</span><br />
+<span style="margin-left: 10em;">L'&icirc;le de Guanaja,</span><br />
+<span style="margin-left: 10em;">Province de Caribania,</span><br />
+<span style="margin-left: 10em;">Province de Romanie,</span><br />
+<span style="margin-left: 10em;">Province de Tinto,</span><br />
+<span style="margin-left: 10em;">Province de Carthago,</span><br />
+<span style="margin-left: 10em;">Province de Neustrie,</span><br />
+<span style="margin-left: 10em;">Province de Panamakar,</span><br />
+<span style="margin-left: 10em;">Province de Towkas,</span><br />
+<span style="margin-left: 10em;">Province de Cacheras,</span><br />
+<span style="margin-left: 10em;">Province de Wolwas,</span><br />
+<span style="margin-left: 10em;">Province de Ramas.</span><br />
+</p>
+
+<p>Chaque province se divise en districts, chaque district en paroisses;
+les limites de chaque province sont r&eacute;gl&eacute;es par la loi.</p>
+
+<p>Dans chaque province, il y a un intendant nomm&eacute; par le cacique.</p>
+
+<p>L'intendant s'occupera de l'administration particuli&egrave;re de la province;
+il sera assist&eacute; par un conseil de notables, choisi et organis&eacute; par une
+loi.</p>
+
+<p>Dans chaque district, il y a un sous-intendant, et dans chaque paroisse
+un maire.</p>
+
+<p>La nomination des sous-intendants et des maires, et leurs attributions,
+seront r&eacute;gl&eacute;es par une loi.</p>
+
+<p><i>Du cacique:</i></p>
+
+<p>Le cacique est le commandant en chef de toutes les forces de terre et de
+mer.</p>
+
+<p>Il est charg&eacute; de les lever, armer, organiser, suivant ce qui sera
+dispos&eacute; par la loi.</p>
+
+<p>Il nomme &agrave; tous les emplois civils et militaires que la constitution n'a
+pas r&eacute;serv&eacute;s &agrave; la nomination du peuple.</p>
+
+<p>Il est administrateur g&eacute;n&eacute;ral de tous les revenus de l'&Eacute;tat, en se
+conformant aux lois, sur la nature, l'assiette, le recouvrement et la
+comptabilit&eacute;.</p>
+
+<p>Il est charg&eacute; sp&eacute;cialement du maintien de l'ordre int&eacute;rieur, fait les
+trait&eacute;s de paix, d&eacute;clare la guerre. Toutefois, les trait&eacute;s sont soumis &agrave;
+l'approbation du s&eacute;nat.</p>
+
+<p>Il envoie et re&ccedil;oit les ambassadeurs et toute sorte d'agents
+diplomatiques.</p>
+
+<p>Il a seul le droit de proposer les lois au parlement et de les approuver
+ou de les rejeter, apr&egrave;s la sanction du parlement.</p>
+
+<p>Les lois ne sont ex&eacute;cutoires qu'apr&egrave;s sa sanction et sa promulgation.</p>
+
+<p>Il peut faire des r&egrave;glements pour l'ex&eacute;cution des lois.</p>
+
+<p>Sont d&eacute;clar&eacute;s domaines du cacique toutes les terres qui n'appartiennent
+pas &agrave; des particuliers.</p>
+
+<p>Leur revenu et le produit de leur vente sont affect&eacute;s &agrave; l'entretien de
+Son Altesse le cacique, de sa famille et de sa maison civile et
+militaire.</p>
+
+<p>Le cacique pourra, en cons&eacute;quence, disposer desdits domaines, &agrave; tel
+titre qu'il avisera.</p>
+
+<p>&Agrave; son av&egrave;nement, le cacique pr&ecirc;te serment &agrave; la constitution, entre les
+mains du parlement.</p>
+
+<p>Le cacique a le droit de gr&acirc;ce.</p>
+
+<p>La personne du cacique est inviolable; ses ministres sont seuls
+responsables.</p>
+
+<p>En cas de mauvaise sant&eacute;, ou dans le cas d'absence, pour quelque raison
+grave, le cacique pourra choisir un ou plusieurs commissaires qui
+gouverneront en son nom.</p>
+
+<p>Notre fils a&icirc;n&eacute;, issu de notre mariage avec dona Josepha-Antonia-Andrea
+de X&eacute;r&egrave;s de Aristequicta y Lobera, n&eacute; &agrave; Carracas, dans la r&eacute;publique de
+Colombie, est d&eacute;clar&eacute; h&eacute;ritier pr&eacute;somptif de la dignit&eacute; de cacique des
+Mosquitos.</p>
+
+<p>Dans une des prochaines cessions du parlement, il sera pourvu par une
+loi au cas de la minorit&eacute; du cacique.</p>
+
+<p><i>Du parlement:</i></p>
+
+<p>Le parlement exerce le pouvoir l&eacute;gislatif, concurremment avec le
+cacique.</p>
+
+<p>Aucun emprunt ne pourra &ecirc;tre fait &agrave; l'avenir, aucun imp&ocirc;t direct ni
+indirect ne peut &ecirc;tre lev&eacute;, sans avoir &eacute;t&eacute; d&eacute;cr&eacute;t&eacute; par le parlement.</p>
+
+<p>&Agrave; l'ouverture de chaque session, les membres des deux chambres du
+parlement pr&ecirc;tent serment de fid&eacute;lit&eacute; au cacique et &agrave; la constitution.</p>
+
+<p>Le parlement d&eacute;termine la valeur, le poids, le type et le titre des
+monnaies; fixe les poids et les mesures.</p>
+
+<p>Chaque chambre du parlement fait un r&egrave;glement pour l'ordre de ses
+travaux, et a la police de ses s&eacute;ances.</p>
+
+<p>Chacune des deux chambres du parlement peut supplier le cacique de
+pr&eacute;senter un projet de loi sur tel ou tel objet d&eacute;termin&eacute;.</p>
+
+<p>Le parlement se compose de deux chambres: le s&eacute;nat et la chambre des
+repr&eacute;sentants.</p>
+
+<p><i>Du s&eacute;nat:</i></p>
+
+<p>Le s&eacute;nat se compose de cinquante s&eacute;nateurs.</p>
+
+<p>Quatre ans apr&egrave;s la promulgation de la pr&eacute;sente constitution, ce nombre
+pourra &ecirc;tre augment&eacute; par une loi.</p>
+
+<p>Les cinquante s&eacute;nateurs qui vont composer le s&eacute;nat seront nomm&eacute;s par le
+cacique, pour la premi&egrave;re fois seulement.</p>
+
+<p>Les s&eacute;nateurs sont nomm&eacute;s &agrave; vie.</p>
+
+<p>&Agrave; l'avenir, lorsqu'il viendra &agrave; vaquer quelque place dans le sein du
+s&eacute;nat, le s&eacute;nat nommera &agrave; la place vacante, parmi les trois candidats
+qui lui seront pr&eacute;sent&eacute;s par le cacique.</p>
+
+<p>Pour &ecirc;tre s&eacute;nateur, il faudra &ecirc;tre &acirc;g&eacute; de trente et un ans au moins,
+avoir r&eacute;sid&eacute; au moins trois ans dans le pays, et poss&eacute;der une propri&eacute;t&eacute;
+fonci&egrave;re de trois mille acres d'&eacute;tendue.</p>
+
+<p>Le s&eacute;nat est pr&eacute;sid&eacute; par le chancelier.</p>
+
+<p>L'&eacute;v&ecirc;que ou les &eacute;v&ecirc;ques de Poyais seront de droit membres du s&eacute;nat.</p>
+
+<p>Les s&eacute;ances du s&eacute;nat sont publiques.</p>
+
+<p><i>Chambre des repr&eacute;sentants:</i></p>
+
+<p>La chambre des repr&eacute;sentants se composera de soixante d&eacute;put&eacute;s cinq par
+province, jusqu'&agrave; ce qu'une loi ult&eacute;rieure en ait augment&eacute; le nombre.</p>
+
+<p>Pour &ecirc;tre repr&eacute;sentant du peuple de Poyais, il faut avoir vingt-cinq
+ans, et poss&eacute;der une propri&eacute;t&eacute; fonci&egrave;re de mille acres d'&eacute;tendue.</p>
+
+<p>La chambre des repr&eacute;sentants v&eacute;rifie les pouvoirs de ses membres.</p>
+
+<p>Chaque province nommera cinq d&eacute;put&eacute;s, pour former la premi&egrave;re session de
+la chambre.</p>
+
+<p>Dans la prochaine session du parlement, il sera pourvu par une loi &agrave; la
+r&eacute;partition dudit nombre de soixante d&eacute;put&eacute;s, entre les diverses
+provinces, suivant la force de leur population.</p>
+
+<p>De plus, dans la m&ecirc;me prochaine session, le parlement pourra attribuer
+le droit d'avoir une repr&eacute;sentation sp&eacute;ciale &agrave; celles des villes de
+notre &Eacute;tat qu'il croira, &agrave; raison de leur importance, devoir &eacute;lever &agrave; la
+dignit&eacute; de cit&eacute;.</p>
+
+<p>Pour l'&eacute;lection des d&eacute;put&eacute;s des districts, tous les habitants, n&eacute;s ou
+naturalis&eacute;s citoyens de cet &Eacute;tat, qui payeront une contribution directe
+quelconque, et qui, &eacute;tant &acirc;g&eacute;s de vingt et un ans, ne seront ni
+domestiques, ni esclaves, ni interdits, ni faillis, ni repris de
+justice, se r&eacute;uniront au chef-lieu du district, au jour qui sera indiqu&eacute;
+par nos lettres patentes, et nommeront les d&eacute;put&eacute;s parmi les personnes
+ayant les qualit&eacute;s n&eacute;cessaires &agrave; cet effet.</p>
+
+<p>Les d&eacute;put&eacute;s sont nomm&eacute;s pour quatre ans, et la chambre se renouvelle en
+entier.</p>
+
+<p>Le cacique nomme le pr&eacute;sident de la chambre des d&eacute;put&eacute;s, sur une liste
+de trois candidats, qui lui est pr&eacute;sent&eacute;e par cette chambre.</p>
+
+<p>Les assembl&eacute;es &eacute;lectorales sont pr&eacute;sid&eacute;es par un de leurs membres,
+choisi dans leur sein par le cacique.</p>
+
+<p>Les lois sur les douanes et les autres imp&ocirc;ts directs ou indirects ne
+peuvent &ecirc;tre propos&eacute;es que dans le sein de la chambre des repr&eacute;sentants,
+et ce n'est qu'&agrave; son approbation qu'elles peuvent &ecirc;tre port&eacute;es au s&eacute;nat.</p>
+
+<p>Le cacique d&eacute;termine, par une ordonnance, l'ouverture et la cl&ocirc;ture de
+la session du parlement, qui doit &ecirc;tre convoqu&eacute; au moins une fois par
+an.</p>
+
+<p>Le cacique peut dissoudre la chambre des repr&eacute;sentants, &agrave; la charge par
+lui d'en convoquer une nouvelle dans les trois mois.</p>
+
+<p>La chambre des repr&eacute;sentants a le droit d'accuser les ministres devant
+le s&eacute;nat, pour cause de concussion ou de trahison, malversation,
+mauvaise conduite ou usurpation de pouvoirs.</p>
+
+<p>Les s&eacute;ances de la chambre des repr&eacute;sentants sont publiques.</p>
+
+<p><i>De la religion:</i></p>
+
+<p>La religion catholique, apostolique et romaine est la religion de
+l'&Eacute;tat.</p>
+
+<p>Ses ministres sont dot&eacute;s, et le territoire o&ugrave; ils doivent exercer leur
+minist&egrave;re est d&eacute;termin&eacute; par la loi.</p>
+
+<p>Toutes les religions sont prot&eacute;g&eacute;es par l'&Eacute;tat.</p>
+
+<p>La diff&eacute;rence de croyance ne peut servir de motif ni de pr&eacute;texte
+d'admission ou d'exclusion d'aucune charge ou emploi public.</p>
+
+<p>Les personnes professant une religion autre que la religion catholique,
+qui voudront &eacute;lever un temple &agrave; leur usage, seront tenues d'en faire la
+d&eacute;claration &agrave; l'autorit&eacute; civile, en assignant en m&ecirc;me temps un fonds
+pour entretenir le ministre qui devra &ecirc;tre attach&eacute; au service de ce
+temple.</p>
+
+<p><i>De la dette publique:</i></p>
+
+<p>Les dettes qui, jusqu'au jour de la prochaine convocation du parlement,
+ont &eacute;t&eacute; contract&eacute;es par Son Altesse le cacique, sont d&eacute;clar&eacute;es dettes de
+l'&Eacute;tat et garanties par tous les revenus et toutes les propri&eacute;t&eacute;s de
+l'&Eacute;tat.</p>
+
+<p>Une loi sera pr&eacute;sent&eacute;e &agrave; la prochaine session du parlement, pour
+d&eacute;terminer la portion des revenus publics qui sera affect&eacute;e au service
+des int&eacute;r&ecirc;ts et au rachat successif du capital de la dette actuelle.</p>
+
+<p><i>Pouvoir judiciaire:</i></p>
+
+<p>Les juges sont nomm&eacute;s par le cacique, sur la pr&eacute;sentation de trois
+candidats par s&eacute;nat.</p>
+
+<p>Il y aura six juges de l'&Eacute;tat, lesquels parcourront successivement les
+provinces, pour y tenir des assises o&ugrave; s'administrera la justice civile
+et criminelle.</p>
+
+<p>Une loi ult&eacute;rieure organisera l'application du jury en mati&egrave;re
+criminelle.</p>
+
+<p>Il sera &eacute;tabli, dans chaque district, un juge de paix charg&eacute; de
+concilier les proc&egrave;s, et, &agrave; d&eacute;faut de conciliation, de mettre les proc&egrave;s
+en mesure d'&ecirc;tre jug&eacute;s par le juge de l'&Eacute;tat, dans la tenue des assises.</p>
+
+<p>Les appels de jugements rendus par les assises de chaque province seront
+jug&eacute;s par le s&eacute;nat.</p>
+
+<p>Les recours en cassation contre les arr&ecirc;ts de la cour supr&ecirc;me seront
+port&eacute;s devant le parlement.</p>
+
+<p>Aucun habitant ne peut &ecirc;tre arr&ecirc;t&eacute; qu'en vertu d'un ordre d'un juge,
+portant implicitement la mention du motif, lequel ne pourra &ecirc;tre qu'une
+accusation d'un crime ou d&eacute;lit qualifi&eacute; par la loi.</p>
+
+<p>Aucun ge&ocirc;lier ne pourra, sous peine d'&ecirc;tre poursuivi pour d&eacute;tention
+arbitraire, recevoir ou d&eacute;tenir un prisonnier sans mandat d'arrestation,
+dans la forme ci-dessus.</p>
+
+<p>Il sera proc&eacute;d&eacute;, le plus prochainement possible, &agrave; la r&eacute;daction d'un
+code de lois civiles et d'un code de lois criminelles, uniformes pour le
+pays.</p>
+
+<p>La pr&eacute;sente constitution sera soumise &agrave; l'acceptation du parlement, qui
+est convoqu&eacute; &agrave; cet effet le 1<sup>er</sup> septembre prochain.</p>
+
+<p>Fait &agrave; Londres, le 20 mars de l'an de gr&acirc;ce 1837, et de notre r&egrave;gne le
+premier.</p>
+
+<p class="droit"><i>Sign&eacute;: Don Gusman y Pamphilos</i>.</p>
+
+<p><i>Lettre de M. Alphonse Karr:</i></p>
+
+<p>&laquo;Mon cher Alexandre,</p>
+
+<p>Permettez-moi de vous adresser une r&eacute;clamation.</p>
+
+<p>Il y a en France trente-deux millions d'habitants; si chacun occupe
+l'attention publique pendant un temps &eacute;gal, c'est-&agrave;-dire si la gloire
+leur est &eacute;quitablement partag&eacute;e, ils auront chacun une minute et un
+tiers de minute en toute leur vie, que je suppose de quatre-vingts ans,
+&agrave; &ecirc;tre l'objet de cette pr&eacute;cieuse attention.</p>
+
+<p>C'est ce qui fait que l'on s'accroche de son mieux &agrave; tout ce qui fait du
+bruit et que l'on veut &ecirc;tre quelque chose dans ce qui para&icirc;t, que bien
+des gens portent un peu envie au criminel que l'on guillotine, et n'ont
+de consolation qu'en disant: <i>Je l'ai beaucoup connu</i> ou <i>J'ai pass&eacute;
+dans la rue le lendemain de l'assassinat</i>.</p>
+
+<p>Je ne connais rien de plus amusant que ces livres si pleins d'humour et
+de malicieuse na&iuml;vet&eacute; que vous publiez quelquefois quand vous ne faites
+pas de beaux drames ou de spirituelles com&eacute;dies.</p>
+
+<p>En voil&agrave; un qui va absorber l'attention universelle pendant quinze
+jours, ici o&ugrave; on fait une r&eacute;volution en trois jours; c'est donc, au
+compte que je faisais tout &agrave; l'heure, &agrave; peu pr&egrave;s treize mille personnes
+dont on ne parlera jamais.</p>
+
+<p>J'ai le droit d'&ecirc;tre dans votre livre, et j'en use: Jacques II m'a
+appartenu avant d'&ecirc;tre &agrave; Tony Johannot. Notre bon et spirituel Tony
+pourrait vous dire comment un jour, il me montra un singe et comment ce
+singe me sauta au cou, me prit par la t&ecirc;te et m'embrassa sur les deux
+joues de la fa&ccedil;on la plus attendrissante.</p>
+
+<p>Jacques II avait v&eacute;cu un an avec moi quand je le perdis; je craignais &agrave;
+chaque instant de le rencontrer sur les boulevards, habill&eacute; en
+troubadour d'op&eacute;ra-comique, devenu savant et se livrant au m&eacute;tier
+ignominieux de bateleur. Je fus bien heureux de le retrouver chez Tony,
+qui a beaucoup trop d'esprit pour en vouloir donner aux b&ecirc;tes.</p>
+
+<p>Donc, mon cher Alexandre, je vous prie et au besoin vous somme, comme
+disent les journaux, d'ins&eacute;rer la pr&eacute;sente r&eacute;clamation dans vos pi&egrave;ces
+justificatives.</p>
+
+<p>Tout &agrave; vous.</p>
+
+<p class="droit">Alphonse Karr.&raquo;</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Le capitaine Pamphile, by Alexandre Dumas
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CAPITAINE PAMPHILE ***
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
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+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+ http://www.gutenberg.org
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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