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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:54:00 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of La petite Jeanne, by Zulma Carraud
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La petite Jeanne
+ ou Le devoir
+
+Author: Zulma Carraud
+
+Release Date: June 29, 2006 [EBook #18715]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PETITE JEANNE ***
+
+
+
+
+Produced by Suzanne Shell, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+ LA
+
+ PETITE JEANNE
+
+ OU
+
+ LE DEVOIR
+
+
+ LIVRE DE LECTURE COURANTE
+ SPÉCIALEMENT DESTINÉ AUX ÉCOLES PRIMAIRES DE FILLES
+
+ PAR MME Z. CARRAUD
+
+ OUVRAGE COURONNÉ PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE
+
+
+
+
+ NOUVELLE ÉDITION
+
+ Imprimée sur papier teinté conformément aux prescriptions
+ de la commission de l'hygiène de la vue.
+
+
+
+
+ PARIS
+ LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
+ 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
+
+
+
+ 1884
+
+
+
+ LA
+ PETITE JEANNE
+ OU
+
+ LE DEVOIR.
+
+
+
+
+
+ PREMIÈRE PARTIE.
+
+ ENFANCE DE JEANNE.
+
+
+ La mère Nannette.
+
+
+Il y avait dans un bourg du département du Cher une bonne veuve âgée de
+soixante ans, qu'on appelait la mère Nannette. Elle possédait une petite
+maison avec une petite chènevière et un jardin planté de pommiers, de
+pruniers et de groseilliers. Du côté du chemin, un gros noyer, qui avait
+plus de cent ans, ombrageait le devant de sa porte. Quand les fleurs de
+cet arbre ne gelaient pas au printemps, il donnait assez de noix à la
+mère Nannette pour qu'elle eût sa provision d'huile l'année suivante.
+S'il se faisait deux bonnes récoltes de suite, elle vendait une partie
+des noix, ce qui lui donnait un petit profit. Quoiqu'elle possédât une
+vigne et un beau morceau de terre, elle n'avait que bien juste ce qu'il
+lui fallait pour vivre.
+
+Elle semait du froment deux années de suite dans son champ, qui, la
+troisième, rapportait alternativement du trèfle et des pommes de terre.
+Elle récoltait assez de blé pour se nourrir pendant les trois ans. Mais
+si l'année était mauvaise, la mère Nannette vendait la pièce de toile
+qu'elle avait fait faire avec le chanvre amassé et filé pendant quatre
+ans. L'argent qu'elle en retirait lui servait à compléter sa provision
+de blé; et, malgré tout cela, elle pâtissait bien un peu l'hiver.
+
+Pour que la terre rapporte chaque année sans se reposer, il faut
+beaucoup de fumier; la mère Nannette, qui le savait bien, avait une
+vache et une chèvre qu'elle menait paître sur les communaux et le long
+des haies. Avec leur lait elle faisait du beurre et des fromages,
+qu'elle vendait à la ville voisine. Quand ses bêtes étaient rentrées à
+l'étable, elle allait chercher pour elles de l'herbe dans les champs et
+au bord des ruisseaux. Comme elle les tenait bien proprement, elles
+étaient en bon état. L'hiver, elles mangeaient ou du trèfle qui avait
+été rentré bien sec, ou du regain récolté après la fauche des grands
+foins.
+
+La mère Nannette vendait son vin et ne buvait que sa boisson[1]; mais,
+comme l'argent qu'elle tirait de son vin suffisait bien juste, avec
+celui de son beurre et de ses fromages, à payer l'impôt et les façons de
+son champ et de sa vigne, et qu'il lui fallait encore se procurer
+quelque argent pour son entretien, elle élevait des oisons qu'elle
+achetait au sortir de la coque. Elle se donnait beaucoup de mal pour
+appâter ces petites bêtes et pour les garantir du froid pendant la
+nuit. Ses voisines plumaient leurs oies quatre fois avant de les vendre;
+mais la mère Nannette disait que c'était une mauvaise méthode, parce
+qu'ainsi la plume n'avait pas le temps de se nourrir, et elle ne plumait
+les siennes que trois fois; puis elle en vendait la moitié pour la
+Toussaint et l'autre moitié à Noël.
+
+[Note 1: Eau passée sur la râpe ou le marc de la vendange.]
+
+[Illustration: Chaumière de la mère Nannette]
+
+Tout cela ne lui rapportait pas une grosse somme; mais elle était si
+ménagère qu'il lui restait toujours un peu d'argent à la fin de l'année.
+Pourtant elle ne se nourrissait pas trop mal, disant qu'elle aimait
+mieux donner au boucher une pièce de cinquante centimes toutes les
+semaines, que vingt-cinq francs par an au médecin et au pharmacien.
+
+
+ Catherine et Jeanne.
+
+
+Un matin, la mère Nannette, tricotant devant sa porte, vit venir à elle
+une jeune femme qui tenait par la main une petite fille de sept à huit
+ans et qui lui demanda un morceau de pain. Comme cette femme était
+très-pâle et avait l'air malade, la mère Nannette l'emmena dans sa
+maison et la fit asseoir. Elle ralluma son feu, fit réchauffer un reste
+de soupe qu'elle avait gardé pour son repas du soir et le donna aux deux
+mendiantes. L'enfant mangea de si bon coeur, que la mère Nannette vit
+bien que cette petite fille n'avait pas souvent si bonne chance. Ensuite
+elle leur versa un verre de boisson à chacune, et dit à la pauvre femme:
+
+«Mon Dieu! il faut qu'il vous soit arrivé un bien grand malheur, pour
+qu'une femme, aussi jeune que vous, ait pu se décider à demander son
+pain!
+
+--Oh! oui, un bien grand malheur, ma chère femme. Il faut se trouver
+dépourvue de toute ressource pour se résoudre à en venir là. J'ai bien
+souffert de la faim avant de pouvoir me décider à tendre la main; je
+crois que je me serais plutôt laissé mourir, si je n'avais la crainte
+de Dieu et si je n'aimais tant cette pauvre innocente que voilà, et qui
+serait morte aussi. Quand il m'en coûte trop pour aller demander, je la
+regarde et je reprends courage. C'est bien triste, allez, ma chère
+femme, quand on a du coeur, de vivre en ne faisant rien, aux dépens de
+ceux qui travaillent! mais je ne peux pas faire autrement.
+
+[Illustration: Catherine et Jeanne.]
+
+--Pourquoi donc? dit la mère Nannette. Contez-moi ça.»
+
+La pauvre femme dit à la mère Nannette:
+
+«Je suis du village qui est auprès du Cher, à trois lieues d'ici. Il y a
+deux mois, j'ai perdu mon mari à la suite d'une grosse maladie qui l'a
+retenu au lit pendant bien longtemps. J'ai vendu tout ce que j'avais
+afin de pouvoir le soigner. Quand il n'y a plus rien eu à la maison que
+le lit sur lequel il était couché, il a bien fallu s'endetter. Après sa
+mort, on a vendu la maison, le jardin, la chènevière, enfin tout, pour
+payer le médecin et les autres, et je ne sais plus où me retirer. On ne
+veut pas me louer, même une petite chambre, parce que je n'ai pas de
+mobilier pour répondre du loyer. Je couche avec ma petite Jeanne dans
+les granges, quand on veut bien m'y souffrir, ou bien sur les tas de
+chaume. C'est bon à présent qu'il fait chaud; mais plus tard, comment
+faire avec cette enfant, moi à qui les médecins ont défendu de sortir
+pendant tout l'hiver?»
+
+Et la pauvre malheureuse se mit à pleurer. Sa petite fille pleura aussi
+en l'embrassant. Elle avait l'air si doux et si aimable, cette petite,
+que la mère Nannette sentit fondre son coeur en pensant à la misère
+qu'elle endurerait quand l'hiver serait venu. Aussitôt il lui vint dans
+l'idée de faire une bonne action.
+
+La mère Nannette donne asile à Catherine.
+
+«Comment vous appelez-vous donc? demanda la mère Nannette.
+
+--On m'appelle Catherine Leblanc.
+
+--Eh bien! Catherine, j'ai là un vieux lit, une paillasse et une
+couverture; si vous voulez rester ici, je vous logerai de bien bon coeur
+et je vous soignerai de mon mieux, ainsi que votre petite; j'aime
+beaucoup les enfants; j'en ai eu quatre, que le bon Dieu m'a retirés, et
+je suis bien seule au monde.
+
+--Grand merci! ma brave femme; vous me rendrez là un service qui nous
+sauvera la vie à moi et à mon enfant. J'ai encore mon lit, avec un
+coffre et une petite chaise. Maître Guillaume, le cousin de feu mon
+pauvre homme, me les garde dans sa grange; il me les apportera bien
+dimanche. Si vous me logez avec mon chétif mobilier, je vous donnerai
+les sous que je ramasserai en allant aux portes.
+
+--Je ne vous demande rien, Catherine; j'aime déjà votre petite Jeanne et
+j'en aurai bien soin. Dieu veut que nous fassions aux autres ce que
+nous voudrions que les autres fissent pour nous; et si j'étais dans
+votre position, je serais bien heureuse de trouver quelqu'un qui voulût
+me recevoir dans sa maison.»
+
+Catherine était bien contente, et sa petite fille lui sauta au cou.
+
+«Maman! il ne faut plus pleurer,» lui dit-elle.
+
+Puis, se tournant du côté de la mère Nannette, elle dit en baissant la
+tête:
+
+«Je voudrais bien vous embrasser aussi.»
+
+La mère Nannette la prit sur ses genoux et l'embrassa de bon coeur.
+
+
+ Catherine et Jeanne trouvent un bracelet.
+
+
+Après que la mère et la fille se furent reposées, elles se remirent en
+chemin pour aller chercher leur pain dans la campagne, en disant
+qu'elles reviendraient le soir. Comme on était dans la saison des prunes
+et des groseilles, la mère Nannette en alla cueillir au jardin et les
+mit dans le bissac de Jeanne, pour qu'elle pût se rafraîchir quand elle
+aurait trop chaud.
+
+Comme elles traversaient la grande route pour revenir chez la mère
+Nannette, après avoir achevé leur tournée, la petite Jeanne vit briller
+un objet au soleil; elle courut le ramasser et l'apporta joyeusement à
+sa mère.
+
+«Voyez donc, maman, le joli collier que j'ai trouvé; je le mettrai
+dimanche à mon cou.
+
+--Ma fille, ceci est un bijou qui se porte autour du bras et qu'on
+appelle bracelet. Il n'est pas à nous, et nous ne pouvons pas le garder.
+
+--Pourquoi donc, maman? Puisque je l'ai trouvé, c'est bien à nous.
+
+--Non, ma fille; ce qu'on trouve ne nous appartient pas; il y a
+toujours quelqu'un qui l'a perdu.
+
+--Mais, maman, si personne ne l'a perdu?
+
+--Ce n'est pas possible, mon enfant: les bijoux ne poussent pas comme
+l'herbe dans les champs.
+
+--Et si personne ne le redemande?
+
+--Ça ne doit pas nous empêcher de chercher à qui ce bracelet peut
+appartenir; nous nous en informerons dans tout le pays.
+
+--Et s'il n'est à personne?
+
+--Eh bien, nous le garderons soigneusement, et l'on finira par venir le
+réclamer.»
+
+Jeanne ne paraissant pas très-contente, sa mère lui dit: «Écoute-moi, ma
+Jeanne: si tu avais perdu ton bissac en chemin, ne serais-tu pas
+contente qu'on te le rendît?
+
+--Oui, maman, car il m'est bien utile pour mettre le pain qu'on me
+donne.
+
+--Eh bien! la dame qui a perdu ce joyau en est en peine; elle le
+regrette comme tu regretterais ton bissac. Dès que nous saurons où elle
+demeure, nous le lui reporterons.»
+
+Quand elles furent rentrées chez la mère Nannette, elles lui montrèrent
+ce qu'elles avaient trouvé et lui demandèrent si elle savait qui pouvait
+avoir perdu un si beau bijou.
+
+«Ce ne peut être que Mme Dumont; il n'y a qu'elle dans le pays qui porte
+des choses pareilles. Elle demeure dans le voisinage, derrière les beaux
+arbres que l'on voit d'ici. Il faut aller le lui reporter tout de
+suite, si vous n'êtes point trop lasses; suis sûre qu'elle en est fort
+inquiète.
+
+--Je suis trop fatiguée pour marcher encore; mais demain matin j'irai
+chez cette dame avec Jeanne, et je lui rendrai ce qui est à elle. Comme
+on nous a beaucoup donné aujourd'hui et que je suis très-lasse, je me
+reposerai demain toute la journée, pour avoir la force d'aller samedi
+dans notre village, prier maître Guillaume de m'apporter mon lit.»
+
+
+ Catherine et sa fille rapportent le bracelet.
+
+
+Le lendemain matin, Catherine peigna les grands cheveux noirs de sa
+petite fille avec encore plus de soin qu'à l'ordinaire; elle lui lava le
+visage et les mains, l'habilla le plus proprement qu'elle le put, et
+elles partirent pour aller chez Mme Dumont.
+
+Elles arrivèrent devant une grille qui servait de porte à un beau
+jardin; mais, comme il n'y avait personne, Catherine suivit le mur et
+vit une grande porte qui donnait dans la cour et qui était ouverte. Une
+servante, qui l'aperçut, lui apporta un morceau de pain et deux sous.
+
+«Merci, mademoiselle, dit Catherine; mais je voudrais parler à votre
+dame.
+
+--Ma pauvre femme, on ne peut guère la voir à cette heure-ci.
+
+--Eh bien! voulez-vous lui demander si c'est elle qui a perdu ce que
+j'ai trouvé hier sur la grande route?»
+
+Et elle montra le bijou, qu'elle avait enveloppé d'un chiffon bien
+blanc.
+
+«Justement! c'est le bracelet que madame a perdu hier en se promenant
+avec les enfants! Elle va être bien contente de le retrouver; car nous
+l'avons cherché jusqu'à la nuit. Je vais le lui porter: en attendant, ma
+brave femme, asseyez-vous sur le banc. Petite, viens avec moi, tu
+rendras toi-même le bracelet à madame.»
+
+La petite Jeanne regarda sa mère, qui lui dit:
+
+«Va, ma fille, et sois bien honnête.»
+
+
+ Madame Dumont.
+
+
+La servante prit Jeanne par la main et la fit entrer dans la maison.
+Elles montèrent un grand escalier et traversèrent une chambre pleine de
+beaux meubles. Jeanne ouvrait de grands yeux, car elle n'avait jamais
+rien vu de semblable. Elles entrèrent dans une autre chambre où il y
+avait deux lits tout blancs. Mme Dumont était occupée à peigner les
+cheveux blonds d'une petite demoiselle qui était de l'âge de Jeanne, et
+qui se mit à dire:
+
+«Ah! maman, la jolie petite fille; voyez donc!»
+
+Mme Dumont leva les yeux, et sa servante lui dit:
+
+«Cette enfant a trouvé le bracelet de madame et vient le lui rapporter.
+Allons, petite, avance donc; madame est bien bonne; n'aie pas peur!»
+
+Jeanne se laissa mener par la servante en tenant la tête baissée et
+sans oser seulement lever les yeux.
+
+La dame lui dit:
+
+«Tu ne sais pas tout le plaisir que tu me fais, mon enfant, en me
+rapportant ce bracelet. Qui es-tu donc?»
+
+Comme Jeanne ne disait rien, la servante répondit pour elle:
+
+«Madame, sa mère est en bas à la porte; c'est une pauvre femme qui
+demande son pain.
+
+--Je descendrai la voir aussitôt que j'aurai relevé les cheveux
+d'Isaure.
+
+--Madeleine, s'écria la petite demoiselle blonde, j'espère que tu ne
+diras plus que le vendredi est un jour de malheur: tu vois bien que l'on
+peut être heureux ce jour-là tout comme un autre.
+
+--Et je ne veux pas qu'il n'y ait de bonheur que pour moi aujourd'hui,
+ajouta Mme Dumont; cette pauvre femme sera bien récompensée.»
+
+Mme Dumont descendit alors, suivie d'Isaure et de la servante, qui
+tenait toujours Jeanne par la main. Quand elle fut arrivée au bas de
+l'escalier, elle appela Catherine, et, la voyant si pâle, elle la fit
+asseoir.
+
+«Où avez-vous donc trouvé mon bracelet?
+
+--Madame, c'est Jeanne, ma petite fille, qui l'a vu reluire au soleil et
+qui l'a ramassé au bord du fossé sur la route.
+
+--Je vous remercie de me l'avoir rapporté, et voici quinze francs pour
+vous récompenser de votre probité.
+
+--Oh! merci, madame: je n'ai fait que mon devoir en vous rendant ce qui
+vous appartient; je ne dois pas en être récompensée.
+
+--Eh bien! comme vous m'avez fait un grand plaisir, je veux vous en
+faire un aussi: prenez donc cet argent.
+
+--Que Dieu vous bénisse, madame, pour le bien que vous me faites!
+
+--Mais, dites-moi: il me semble que je ne vous ai jamais vue dans ce
+pays-ci? Pourquoi mendiez-vous donc, étant encore dans la force de
+l'âge?
+
+--C'est que, madame, j'y suis forcée par ma grande misère.»
+
+Alors elle raconta son malheur et la charité de la mère Nannette.
+
+«Catherine, vous enverrez votre petite fille ici tous les vendredis, et
+je lui donnerai une pièce du cinquante centimes.
+
+--Que Dieu vous récompense, madame!»
+
+Et Catherine, ayant pris sa fille par la main, sortit pour retourner
+chez la mère Nannette.
+
+En entrant, elle lui présenta les trois pièces de cinq francs qu'on lui
+avait données:
+
+«Prenez-les, mère Nannette; ça vous dédommagera un peu; car il n'est pas
+juste que vous me logiez pour rien si je puis vous donner quelque chose.
+
+--Vous savez bien, Catherine, que je ne veux rien accepter pour cela;
+ce n'est pas une grande gêne pour moi de vous avoir dans ma maison, qui
+peut nous loger toutes les deux; mon feu peut faire bouillir votre pot
+en même temps que le mien. Mais donnez-moi votre argent; je vous le
+garderai pour acheter ce qui vous sera nécessaire.»
+
+
+ Catherine va dans son village.
+
+
+Après s'être reposée tout le reste de la journée, Catherine se coucha de
+bonne heure. Le lendemain elle éveilla Jeanne de bon matin; elle
+l'habilla et lui lava les mains et le visage; puis, après lui avoir fait
+faire sa prière, elle lui dit:
+
+«Ma fille, il faut que j'aille à notre village pour prier maître
+Guillaume de m'amener ici notre pauvre mobilier. Je ne peux pas
+t'emmener, tu es trop petite pour faire tant de chemin; tu ne marcherais
+pas pendant trois lieues de suite. Si la mère Nannette, qui est une
+brave femme, veut bien te garder avec elle pendant ce temps-là, j'irai
+trouver maître Guillaume, et tu m'attendras ici; je coucherai dans sa
+grange, et demain de bonne heure je serai de retour.»
+
+La petite Jeanne pleura un peu; mais, quand elle eut considéré la bonne
+figure de la mère Nannette, elle dit qu'elle voulait bien rester;
+Catherine partit, et Jeanne, s'approchant tout doucement de la mère
+Nannette, lui dit:
+
+«Voulez-vous m'emmener aux champs avec vous? je garderai bien les
+oisons.
+
+--Oui, ma Jeanne, je ne demande pas mieux.»
+
+Après l'avoir fait déjeuner avec elle, la mère Nannette amena les oisons
+sous le noyer, et Jeanne les garda pendant que la vieille femme
+détachait sa vache et sa chèvre. Cette petite s'entendait si bien à
+conduire les oies et à les empêcher de faire du dommage, que la mère
+Nannette en était tout étonnée.
+
+Vers les dix heures, comme il commençait à faire chaud, elles firent
+rentrer les bêtes, qui ne voulaient plus manger dehors, parce qu'elles
+étaient tourmentées par les mouches. Jeanne voulut ensuite aller à
+l'herbe; elle en ramassa un bon petit paquet qu'elle lia dans son
+tablier, et elle le posa sur sa tête en le maintenant avec ses deux
+petites mains, pour le rapporter à la maison. La mère Nannette lui donna
+des prunes pour son goûter; et, quand la chaleur fut tombée, elles
+firent sortir encore les bestiaux, et ne les ramenèrent qu'à la brune,
+en passant par l'abreuvoir. On leur donna pour la nuit une grande partie
+de l'herbe qui avait été ramassée. La mère Nannette fit une bonne soupe
+aux pommes de terre, et Jeanne, qui n'était pas habituée à en avoir de
+pareille, en mangea une grande assiettée; puis elle se coucha. L'enfant
+était bien un peu lasse, mais très-contente d'avoir aidé la mère
+Nannette.
+
+
+ La mère Nannette mène Jeanne à la messe.
+
+
+Le lendemain, en s'éveillant, la petite Jeanne appela sa mère; puis, se
+souvenant qu'elle n'était pas là, elle se leva, s'habilla et pria la
+mère Nannette de la laver et de la peigner, comme faisait Catherine;
+ensuite, elle se mit à genoux et fit sa prière.
+
+«Quelles prières sais-tu? lui demanda la mère Nannette.
+
+--Je sais _Notre Père_ et _Je vous salue, Marie_.
+
+--Dis-les donc tout haut.»
+
+Jeanne les récita sans en manquer un mot. Quand elle eut fini, comme
+elle restait encore à genoux, la mère Nannette lui demanda:
+
+«Que dis-tu donc encore?
+
+--Je demande au bon Dieu d'avoir pitié de nous et de bénir tous ceux qui
+nous assistent; je dis votre nom le premier et celui de Mme Dumont
+après. Maman me l'a fait dire comme cela hier.»
+
+La messe sonna, et la mère Nannette prit ses beaux habits. Elle regarda
+la petite Jeanne, et, lui voyant un fichu tout déchiré, elle lui en mit
+un des siens; puis elles partirent pour l'église, emportant chacune sa
+chaise.
+
+Pendant toute la messe, Jeanne tint un chapelet que lui avait prêté la
+mère Nannette, et dit ses prières. Elle ne tourna point la tête pour
+voir qui entrait ni qui sortait; elle se mettait à genoux en même temps
+que tout le monde, et se relevait comme les autres.
+
+M. le curé, après la messe, demanda à la mère Nannette où elle avait
+pris cette enfant-là. Alors elle lui raconta l'histoire de Catherine.
+
+«Mère Nannette, vous êtes une digne femme, lui dit-il; la parole de Dieu
+n'est pas perdue pour vous.»
+
+
+ Retour de Catherine.
+
+
+Vers midi, l'on vit venir maître Guillaume dans une charrette attelée
+d'un bel âne brun. Il s'arrêta devant la porte de la mère Nannette, et
+fit descendre Catherine, qui fut bien contente de revoir sa petite
+Jeanne qu'elle n'avait jamais quittée auparavant. Elle détela l'âne; la
+mère Nannette le prit par le licou pour l'attacher dans l'étable à côté
+de sa vache; puis elle remplit le râtelier de bon trèfle, et revint
+aider Guillaume à descendre le coffre et le lit de Catherine. Ce lit
+avait des rideaux de toile rayée et une paillasse que Guillaume avait
+remplie de paille fraîche, en souvenir de son amitié pour son parent,
+l'homme défunt de Catherine. Il y avait aussi une petite chaise. On
+monta le ciel du lit dans un coin de la chambre, qui était fort grande;
+on mit le châlit dessous et le coffre au pied du lit.
+
+[Illustration: Jeanne récite ses prières.]
+
+«A présent que tout est en place, vous allez goûter avec nous, maître
+Guillaume, dit la mère Nannette. J'ai fait une bonne fricassée de pommes
+de terre nouvelles que j'ai accommodées avec mon beurre tout frais; j'ai
+aussi cueilli une salade dans mon jardin, et nous l'assaisonnerons avec
+l'huile de mon noyer. Mon pain n'a que quatre jours, et mes pruniers,
+sans les vanter, donnent d'excellentes prunes.»
+
+En disant cela, elle alla au cellier avec la petite Jeanne, et en
+rapporta du vin bien rouge, qui écumait tout autour de la gueule du
+broc.
+
+«Voyez-vous, maître Guillaume, dit-elle en posant le vase sur la table,
+j'ai toujours un quartaut de bon vin en perce. Si quelque voisin reçoit
+un mauvais coup, je lui en porte un peu; quand un malade en
+convalescence n'a pas de vin pour se refaire, je lui en donne aussi
+longtemps qu'il en a besoin; et tous les dimanches j'en donne aussi une
+chopine au père Bonnet, le vieux pauvre du bourg: ça le réchauffe, le
+cher homme, qui aura quatre-vingts ans à Noël prochain. Pour moi, je
+n'en bois guère que lorsque j'ai du monde, comme aujourd'hui.»
+
+L'on se mit à table et l'on mangea les pommes de terre, qui étaient
+excellentes. Maître Guillaume, remplissant son verre jusqu'aux bords, se
+leva, ôta son chapeau et dit:
+
+«Je bois à la santé de la mère Nannette, qui a compassion du pauvre
+monde!»
+
+Quand on eut fini, la mère Nannette tira un bon seau d'eau fraîche pour
+faire boire l'âne de maître Guillaume. Il l'attela et s'en retourna chez
+lui.
+
+
+ Catherine va à la porte de M. le curé.
+
+
+Après le départ de maître Guillaume, Catherine prit sa fille par la main
+et lui donna son bissac; elles firent une tournée dans le bourg et dans
+les métairies des environs. En passant, elles s'arrêtèrent devant la
+porte de M. le curé, qui les fit entrer.
+
+«Ma bonne femme, dit-il à Catherine, pourquoi ne placez-vous pas cette
+enfant chez quelque cultivateur qui l'enverrait aux champs garder les
+bestiaux? Elle y serait plus heureuse qu'elle ne peut l'être avec vous,
+et elle ne s'accoutumerait pas à mendier. Prenez garde! vous en ferez
+une fainéante.
+
+--Monsieur le curé, il y a longtemps que j'y ai pensé, et je vous assure
+que c'est un grand chagrin pour moi que de la voir aller aux portes: il
+y a même des jours où elle ne peut s'y décider; mais je suis si faible,
+si malade, que je ne pourrai sortir de tout l'hiver.
+
+--Pourquoi donc cela?
+
+--C'est que les médecins l'ont défendu, parce qu'ils disent que j'ai les
+poumons attaqués. Je tousse beaucoup et je suis incapable de travailler;
+si Jeanne ne va pas demander du pain pour moi, il faudra donc mourir de
+faim! Mais soyez tranquille, monsieur le curé, je placerai ma petite
+Jeanne chez d'honnêtes gens aussitôt que je le pourrai; ça me peine bien
+trop de mendier à mon âge, pour vouloir que ma fille en fasse autant.
+
+--Vous avez raison, ma brave femme. Nous verrons dans quelque temps ce
+qu'on pourra faire pour vous: en attendant, vous viendrez tous les
+dimanches ici chercher vingt-cinq centimes.
+
+--Grand merci, monsieur le curé: ces vingt-cinq centimes-là, avec les
+cinquante que me donne Mme Dumont, serviront à nous acheter quelque
+chose pour nous habiller; car j'ai honte de nos guenilles.»
+
+
+ La mère Nannette fait la lessive.
+
+
+Deux jours après, la mère Nannette dit qu'elle allait faire la lessive.
+Catherine lui proposa de l'entasser pendant qu'elle mènerait ses bêtes
+aux champs. La petite Jeanne alla toute seule aux portes: elle eut bien
+de la peine à s'y décider; mais quand sa mère lui eut fait comprendre
+que, si elle ne l'accompagnait pas, c'était pour rendre service à la
+mère Nannette, la petite partit sans rien dire. Elle rentra le soir bien
+joyeuse, parce qu'elle rapportait beaucoup de pain et une paire de
+sabots presque neufs qu'une femme lui avait donnée; elle les avait mis
+tout de suite à ses pieds, car les siens étaient tout percés.
+
+En passant auprès de l'abreuvoir, elle s'était arrêtée pour regarder un
+homme qui lavait des radis et en faisait de petits paquets. Il lui avait
+dit:
+
+«En veux-tu, petite, que tu les regardes si bien?»
+
+Jeanne baissa la tête et ne dit rien, car elle n'était pas hardie.
+
+«Allons, lui dit l'homme, tends ton tablier.»
+
+Et il lui en jeta une bonne poignée. La petite Jeanne le remercia et fut
+bien contente. La mère Nannette lui donna du sel pour manger ses radis,
+et elle fit un bon souper, ainsi que sa mère.
+
+Catherine dit à la mère Nannette:
+
+«Je chaufferai votre lessive demain et je vous aiderai à la laver
+après-demain. On a beaucoup donné à Jeanne: elle ira à l'herbe et
+conduira les oisons aux champs; cela vous fera gagner du temps, et vous
+pourrez travailler un peu.»
+
+
+ La petite Jeanne va chez Mme Dumont.
+
+
+Le vendredi, Jeanne, en s'éveillant, dit à sa mère:
+
+«C'est aujourd'hui que nous devons aller chez la dame chercher les
+cinquante centimes; nous irons, n'est-ce pas, maman?
+
+--Ma fille, tu iras toute seule, car il faut que j'aide la mère Nannette
+à laver son linge. Tu vas même y aller ce matin, afin de mener les
+oisons et la chèvre aux champs quand tu seras revenue.
+
+--Maman, jamais je n'oserai entrer toute seule dans cette belle maison.
+
+--Pourquoi donc, ma Jeanne? Cette dame est si bonne, que tu ne dois pas
+craindre de lui parler. Je vais t'habiller le plus proprement que je le
+pourrai. Trouveras-tu bien la maison?
+
+--Oh! oui: je suivrai le ruisseau jusqu'au moulin, et j'y arriverai tout
+droit.»
+
+En partant, Jeanne prit un bâton pour se défendre contre les chiens
+qu'elle pourrait rencontrer. Elle arriva devant la grille du jardin, et
+vit sous un berceau de chèvrefeuille M. et Mme Dumont qui déjeunaient
+avec leurs enfants. Ce fut Isaure, la petite demoiselle aux cheveux
+blonds, qui vit Jeanne la première:
+
+«Maman, voici la jolie petite fille qui a rapporté le bracelet.»
+
+Et elle se leva pour aller lui ouvrir la grille; mais son frère Auguste,
+qui avait déjà treize ans, courut plus vite qu'elle et fit entrer
+Jeanne.
+
+«Tu viens chercher les cinquante centimes?» dit Isaure, qui n'était pas
+plus grande que Jeanne.
+
+Puis, avec la permission de sa mère, elle prit un gros morceau d'une
+tarte aux prunes qui était sur la table, et le lui mit dans la main:
+
+«Mange, petite; c'est bien bon.»
+
+Jeanne prit la tarte, mais elle n'y toucha pas.
+
+«Tu n'as donc pas faim?
+
+--Si fait, mademoiselle, je n'ai pas encore déjeuné.
+
+--Tu n'aimes peut-être pas la tarte?
+
+--Je ne sais pas, je n'en ai jamais mangé; mais elle sent bien bon! je
+crois que c'est encore meilleur que la galette.
+
+--Eh bien, pourquoi n'en manges-tu pas?»
+
+Jeanne ne répondit rien.
+
+Mme Dumont demanda aussi à Jeanne pourquoi elle ne touchait pas à sa
+portion de tarte. Elle lui répondit en baissant la tête:
+
+«C'est que je voudrais l'emporter pour le goûter de maman et de la mère
+Nannette.
+
+--Mon enfant, il n'y a pas de mal à cela, au contraire; tu fais bien de
+partager ce que tu as de bon avec la mère Nannette, qui vient au secours
+de votre grande misère; mais en voici un autre petit morceau, que tu vas
+manger là, devant moi.»
+
+Quand Jeanne eut fini de manger, on lui fit boire un peu de vin et
+d'eau, et on lui donna une pièce de cinquante centimes toute neuve.
+
+
+ La petite Jeanne sauve la cane de la meunière.
+
+
+Comme Jeanne, en s'en retournant, passait auprès du moulin, elle vit un
+jeune chien qui tenait une cane par la tête; il la secouait si fort
+qu'il n'aurait pas tardé à lui arracher le cou, si la petite Jeanne, qui
+était courageuse, n'eût frappé sur lui de toutes ses forces. Il lâcha la
+cane qui resta comme morte, étendue par terre. Elle la ramassa et la
+mit dans son tablier pour la porter à la meunière. On fit prendre
+quelques gorgées de vin à la pauvre bête, et on la mit dans une
+corbeille pleine de plumes. Cette cane avait dix-huit canetons qui
+étaient restés au bord de l'eau; la meunière alla les chercher et en
+donna deux à Jeanne en lui disant:
+
+«Tiens, ma petite, voilà deux canetons que je te donne, parce que tu as
+sauvé la vie à ma cane. Si tu les soignes bien, ils deviendront beaux,
+et tu pourras les vendre pour avoir un fichu et un tablier. Je vais
+aller te chercher deux oeufs pour ton souper.»
+
+La petite Jeanne mit les oeufs et les canetons dans son tablier, et
+rentra tout de suite. Elle commença par montrer à sa mère les deux
+petits canards, et elle raconta comment la meunière les lui avait
+donnés. Elle posa les oeufs sur la table, et tira de sa poche la pièce
+de cinquante centimes et le morceau de tarte aux prunes, qu'on avait
+enveloppé dans une feuille de papier. Elle répéta aussi tout ce qu'on
+lui avait dit chez Mme Dumont.
+
+«Je vais acheter du beurre et du sel pour notre semaine avec ces
+cinquante centimes-là, dit Catherine.
+
+--Pas encore, répondit la mère de Nannette; vous travaillez aujourd'hui
+pour moi, il est bien juste que je trempe votre soupe en même temps que
+la mienne; et j'ai là un fromage mou qui va bien régaler la petite
+Jeanne.
+
+--Pourtant, mère Nannette, puisque vous me logez pour rien, je vous dois
+mes services.
+
+--Si je ne vous récompensais pas quand vous travaillez pour moi,
+Catherine, ce serait comme si je vous faisais payer votre loyer. Je
+n'entends pas ça.»
+
+
+ Isaure va voir la petite Jeanne.
+
+
+Quelques jours après, Isaure dit:
+
+«Maman, si nous allions voir la petite Jeanne et cette bonne mère
+Nannette?
+
+--Je le veux bien,» dit Mme Dumont.
+
+Et elle se mit en route avec ses deux filles et son fils. En entrant
+chez la mère Nannette, elles trouvèrent la veuve Catherine occupée à
+battre le beurre. Mme Dumont lui demanda où était sa petite fille.
+
+«Elle est au lit, madame.
+
+--Est-ce qu'elle est malade? dit vivement Isaure en se tournant du côté
+du lit, où l'on voyait la jolie tête de Jeanne sur le traversin.
+
+--Dieu merci, non, ma chère demoiselle; mais j'ai nettoyé ses habits ce
+matin, et, comme elle n'a que ceux-là, il faut bien qu'elle reste au lit
+pendant qu'ils sèchent.
+
+--Où est donc la mère Nannette?
+
+--Elle garde ses bêtes, mais elle ne tardera pas à rentrer. Madame, si
+vous voulez vous asseoir en l'attendant, vous vous reposerez. Nous
+n'avons que trois chaises, mais le jeune monsieur se mettra bien sur un
+coffre.»
+
+En entrant, Mme Dumont avait vu du premier coup d'oeil que la maison et
+les meubles étaient de la plus grande propreté; elle s'assit donc sans
+crainte.
+
+
+ Isaure cause avec la petite Jeanne.
+
+
+Pendant que sa mère parlait, Isaure était montée sur une chaise auprès
+du lit de Jeanne, et causait avec elle.
+
+«Tu t'ennuies bien au lit, n'est-ce pas, petite Jeanne?
+
+--Oui, mademoiselle, j'aimerais mieux être levée et garder les oisons de
+la mère Nannette; mais il faut bien que maman nettoie mes habits; elle
+dit que c'est bien assez d'être pauvre, et qu'il ne faut pas causer de
+répugnance aux gens qui nous soulagent.
+
+--Tu vas donc tous les jours chercher ton pain?
+
+--Oh! non, mademoiselle: quand on nous en donne beaucoup, nous restons à
+la maison aussi longtemps qu'il y en a; c'est si pénible d'aller aux
+portes!
+
+--Te donne-t-on toujours, quand tu demandes?
+
+--Mademoiselle, je ne demande rien; je reste à la porte jusqu'à ce qu'on
+me donne. Quelquefois il n'y a personne dans les maisons, pendant la
+moisson, ou bien en temps de fenaison. Ces jours-là, je ne trouve pas
+grand'chose.
+
+--Et quand on ne te donne rien?
+
+--Nous nous couchons sans souper; ça nous est arrivé plus d'une fois
+avant d'être chez la mère Nannette; mais elle ne veut pas que nous
+souffrions la faim, et, quand nous n'avons point de pain, elle nous en
+prête.
+
+--Vas-tu t'amuser quelquefois sur la place de l'église avec les petites
+du bourg?
+
+--Oh! mademoiselle, elles ne voudraient pas de moi!
+
+--Tiens! pourquoi?
+
+--C'est que je cherche ma vie.
+
+--Sais-tu que c'est bien mal cela!»
+
+La mère Nannette rentra, et Mme Dumont la loua beaucoup de sa charité
+envers la pauvre veuve et son enfant.
+
+
+ Isaure veut donner une de ses robes à la petite Jeanne.
+
+
+«Mon Dieu, maman, dit Isaure en retournant au château, j'ai tant de
+robes qui ne me servent plus! ne pourrais-tu pas en donner une à la
+petite Jeanne? J'avais le coeur gros en la voyant au lit faute de
+vêtements.
+
+--Ma fille, tes robes seraient d'un mauvais usage pour cette enfant;
+elles resteraient accrochées aux épines des buissons auprès desquels il
+faut qu'elle passe, et la boue des mauvais chemins où elle est obligée
+de marcher emporterait le morceau quand elle voudrait les décrotter.
+
+--Comment faire alors, chère maman, pour lui donner une robe?
+
+--N'as-tu donc plus rien dans ta bourse, mon enfant?
+
+--Oh si! oh si! dit vivement la petite fille; je vais lui en acheter
+une; de quelle étoffe, maman?
+
+--Il faut prendre le jupon en droguet bleu; c'est fort solide, et le
+corsage en bonne cotonnade doublée.
+
+--Moi, dit Sophie, la soeur d'Isaure, qui avait quatorze ans, je
+donnerai une jupe de dessous en flanelle rayée blanc et noir, et un
+corset de nankin.
+
+--Et moi, que donnerai-je donc? dit Auguste.
+
+--Mon frère, tu as une cravate noire qui est tranchée au milieu, dont
+les bouts sont tout neufs; ma bonne en fera un bonnet à Jeanne, et tu
+achèteras de la dentelle noire pour le garnir.
+
+--Il ne me reste plus à donner que la chemise, le fichu et le tablier,»
+dit en souriant Mme Dumont.
+
+Quand ils furent arrivés à la maison, les enfants racontèrent à leur
+père ce qu'ils voulaient faire pour Jeanne.
+
+«Tout cela est très-bien, dit M. Dumont; mais je vois que personne n'a
+pensé aux souliers. Vous habillez complètement cette petite, et vous la
+laissez nu-pieds!
+
+--C'est pourtant vrai! dirent les enfants. Papa, il faut que vous
+donniez les souliers, pour que rien ne lui manque.»
+
+On s'occupa le jour même d'acheter et de couper les vêtements de la
+petite Jeanne, afin de pouvoir les lui donner le vendredi suivant; il
+n'y avait plus que quatre jours, il ne fallait pas perdre de temps.
+Isaure fit les ourlets, pendant que sa mère, sa soeur et la bonne
+faisaient les coutures. Quand tout fut fini, la bonne dit:
+
+«Mesdemoiselles, vous croyez avoir pensé à tout; il me restera pourtant
+quelque chose à donner aussi, et, quoique je ne sois pas riche, je veux
+prendre part à la bonne action que vous faites. Vous avez oublié le
+mouchoir et le serre-tête! j'en donnerai des miens.»
+
+
+ Isaure habille la petite Jeanne.
+
+
+Le vendredi, Isaure s'éveilla plus tôt qu'à l'ordinaire; le coeur lui
+battait bien fort en pensant au plaisir qu'elle allait faire à la petite
+Jeanne. Longtemps avant le déjeuner, elle était à la grille, que son
+frère lui avait ouverte, et à chaque instant elle allait sur le chemin
+pour voir si Jeanne arrivait. Enfin, elle parut au bout de l'avenue:
+Isaure alla au-devant d'elle et la prit par la main; elle l'amena
+toujours courant dans le jardin, puis dans la maison, puis dans sa
+chambre. Quand elles y furent entrées, Sophie et la bonne déshabillèrent
+l'enfant et lui mirent sa chemise neuve et le reste de ses habits. On la
+coiffa; mais, quand il fallut lui mettre ses souliers, on s'aperçut
+qu'il manquait des bas.
+
+«C'est un petit malheur, dit la bonne; mesdemoiselles, il faudra lui en
+tricoter; comme il fait grand chaud, elle s'en passera bien d'ici à ce
+que vous lui en ayez fait. D'ailleurs, je crois bien que la pauvre
+petite n'en porte pas souvent.
+
+--Oui! oui! dit Isaure, je vais commencer dès demain à lui en faire une
+paire; le voulez-vous, dites, maman? ajouta-t-elle en s'adressant à Mme
+Dumont, qui venait d'entrer dans la chambre.
+
+--Certainement, mon enfant; si tu emploies bien ton temps, tu les auras
+finis dans quinze jours.»
+
+La petite Jeanne remercia ces dames de tout son coeur. Isaure la ramena
+sous le berceau pour la faire voir à son père et à Auguste; on la fit
+déjeuner, et, après avoir mis la pièce de cinquante centimes dans la
+poche de son tablier neuf, on fit un paquet de ses vieux habits. Elle le
+prit et s'en alla.
+
+Jeanne ne resta pas longtemps en chemin, tant elle était pressée de
+faire voir ses beaux habits. La mère Nannette et Catherine travaillaient
+à la porte de la maison.
+
+«Regardez donc, mère Nannette, dit la veuve, ne dirait-on pas que c'est
+Jeanne qui court là-bas? Je le croirais presque, si cette petite fille
+n'était pas si bien habillée.
+
+--Et vous n'auriez pas tort, répondit la mère Nannette après avoir
+regardé un moment avec attention; c'est bien elle qui vient à nous
+toujours courant. Elle est si belle qu'on la prendrait pour la fille de
+maître Tixier, le fermier du Grand-Bail.»
+
+Quand Jeanne fut à portée de se faire entendre, elle cria:
+
+«Maman! mère Nannette!
+
+--Oh! mon Dieu! ma fille! où as-tu donc pris ces beaux habits-là?
+
+--Ce sont les dames Dumont qui les ont faits exprès pour moi, parce que
+Mlle Isaure a eu du chagrin de me voir au lit le jour que vous avez lavé
+ma robe; elles m'ont dit qu'il fallait mettre mes habits neufs le
+dimanche pour aller à la messe, et quand vous nettoieriez les vieux.
+
+--Et tu les mettras aussi le vendredi pour aller chez ces dames, ma
+fille.»
+
+Catherine laissa la petite Jeanne dans sa toilette jusqu'au soir, en lui
+recommandant bien de ne pas se salir, et l'enfant s'occupa tout de suite
+de donner à manger aux canards, qui venaient très-bien.
+
+
+ Jeanne s'avise de faire des bouquets pour les vendre.
+
+
+La veille du marché, Jeanne, tout en gardant ses oisons, remarqua de
+belles fleurs dans la haie du grand pré et au bord du ruisseau qui
+traversait le bois. Elle eut l'idée d'en faire des bouquets; elle les
+entremêla avec les épis de toutes sortes d'herbes des prés, et quand ils
+furent faits, elle les posa pour la nuit sur une grosse touffe de gazon;
+puis elle vint demander à la mère Nannette si elle voulait bien
+l'emmener en ville avec elle pour vendre ses bouquets. La mère Nannette
+dit que oui, et le lendemain Catherine mit à Jeanne ses beaux habits.
+L'enfant trouva ses fleurs aussi fraîches que si elle venait de les
+cueillir.
+
+Aussitôt que la mère Nannette fut arrivée sur la place, tout le monde
+lui demanda où elle avait pris cette jolie petite fille.
+
+«C'est une pauvre enfant qui demande son pain, répondit-elle.
+
+--Elle est bien belle, pour demander l'aumône!
+
+--C'est que des dames charitables ont eu pitié d'elle et l'ont habillée
+comme ça.»
+
+En regardant la petite Jeanne, on regardait ses bouquets et on les lui
+marchandait.
+
+«Payez-les-moi ce que vous voudrez; c'est pour maman qui est malade.»
+
+On lui en donnait dix centimes; quelques dames qui étaient venues au
+marché les lui payèrent quinze ou vingt, tant elles la trouvaient jolie
+et modeste. Elle vendit tous ses bouquets, et rapporta un franc à sa
+mère. Depuis elle ne manqua pas, quand il faisait beau, de faire des
+bouquets pour aller les vendre. On ne les lui payait pas toujours aussi
+cher; mais elle aimait mieux cela que d'aller aux portes.
+
+
+ La petite Jeanne apprend à tricoter.
+
+
+Le vendredi suivant, Jeanne alla comme à l'ordinaire chercher les
+cinquante centimes chez Mme Dumont. Sophie lui fit voir les bas qu'elle
+lui tricotait et qui étaient presque finis.
+
+«Moi, je ne suis pas aussi avancée, dit Isaure; je n'en suis encore
+qu'au premier bas: c'est que je ne travaille pas aussi vite que ma
+soeur, parce que je suis plus petite qu'elle.
+
+--Que je voudrais donc bien en faire autant! dit Jeanne.
+
+--Veux-tu que je t'apprenne à tricoter?
+
+--Je le veux bien, mademoiselle.
+
+--Eh bien, dit Mme Dumont, tu viendras tous les lundis, les mercredis et
+les vendredis à deux heures.
+
+--Oui, madame: ces jours-là je ne fais point de tournée, parce que maman
+dit qu'il ne faut pas ennuyer les gens qui nous assistent. Elle ne peut
+presque plus marcher, car ses jambes sont enflées, et je vais demander
+toute seule.
+
+--Et comment fais-tu pour avoir un peu de bois? car il faut du feu pour
+faire de la soupe?
+
+--La mère Nannette nous laisse mettre notre pot devant son feu; elle est
+si bonne!»
+
+Jeanne ne manqua pas de venir apprendre à tricoter, et Isaure lui
+commença une jarretière; rien n'était plus charmant à voir que ces deux
+petites têtes si près l'une de l'autre et ces petites mains entrelacées.
+Jeanne était assise sur un tabouret; Isaure, à genoux derrière elle,
+tenait une des mains de son écolière dans chacune des siennes, pour lui
+apprendre à se servir de ses aiguilles; elle passait sa tête par-dessus
+l'épaule de Jeanne, afin de voir comment elle s'y prenait.
+
+
+ Mme Dumont interroge la petite Jeanne.
+
+
+«As-tu les mains propres? lui demanda Mme Dumont.
+
+--Oui, madame, je me les suis frottées dans le son que la mère Nannette
+a mis bouillir pour ses oisons. Maman se sert d'un petit bout de bois
+bien pointu pour nettoyer mes ongles.
+
+--Elle est donc bien propre, ta maman?
+
+--Oui, madame; tous les matins elle peigne ses cheveux dans l'étable, et
+les miens aussi; et quand elle allait chercher son pain avec moi, nous
+nous arrêtions toujours au bord du ruisseau pour nous laver les pieds.
+
+--Fais-tu habituellement ta prière, petite Jeanne?
+
+--Oui, madame, je la fais tous les soirs et tous les matins. Quand le
+temps est beau, nous la faisons dehors, et, quand nous passons devant
+l'église, nous entrons toujours pour prier l'enfant Jésus.
+
+--Et que lui demandes-tu dans ta prière?
+
+--Je le prie de me faire devenir bien grande et bien forte pour gagner
+notre vie, afin de ne plus demander à ceux qui ne nous doivent rien.
+
+--Tu seras donc bien contente quand tu pourras travailler?
+
+--Oh! oui, madame, je vous l'assure.
+
+--Et que feras-tu de l'argent que tu gagneras, quand tu seras grande?
+
+--Je donnerai du pain et une robe à maman; puis je donnerai aussi
+quelque chose à la mère Nannette, qui est si charitable pour nous.
+
+--Mais elle me semble fort à l'aise, la mère Nannette.
+
+--Madame, elle n'est pas riche, et, si elle n'épargnait pas autant, elle
+aurait bien de la peine à vivre.»
+
+Au bout de quinze jours, Jeanne sut assez bien tricoter pour faire un
+bas. Sophie lui en commença un, et Jeanne fut très-joyeuse de faire voir
+à sa maman et à la mère Nannette comment elle travaillait. Quand elle
+gardait les oies et les deux petits canards, elle avait toujours son bas
+à la main; elle ne le quittait pas non plus pour aller aux portes. Les
+gens qui la voyaient si travailleuse lui donnaient souvent quelque chose
+avec son pain, ou bien des légumes pour mettre dans le pot; et quand on
+faisait de la galette dans les métairies, l'on gardait toujours la part
+de la petite Jeanne.
+
+
+ Catherine garde le lit.
+
+
+Jeanne continua d'aller trois fois par semaine chez Mme Dumont. Les deux
+demoiselles avaient entrepris de lui enseigner à lire et à compter;
+elles continuaient de lui apprendra à tricoter, et chaque vendredi elle
+avait ses cinquante centimes.
+
+Elle fut toute une semaine sans venir.
+
+«Je crains bien que Jeanne ne soit malade, dit Mme Dumont; elle, qui est
+si exacte, n'a pas paru depuis huit jours.
+
+--Maman, allons la voir! J'aime beaucoup la petite Jeanne; si elle était
+malade, il faudrait venir à son secours: elle est trop pauvre pour se
+procurer ce dont elle a besoin.»
+
+Et en disant cela Isaure courut appeler sa soeur et mettre son chapeau.
+
+En arrivant chez la mère Nannette, ces dames virent la petite Jeanne qui
+pleurait à la porte de la maison. Isaure courut à elle:
+
+«Tu pleures, petite Jeanne? qu'as-tu? qui t'a fait du chagrin?
+
+--Mademoiselle, c'est que maman est bien malade.»
+
+Mme Dumont laissa ses filles avec Jeanne, et entra dans la maison.
+Catherine était au lit, si pâle qu'on l'aurait crue morte déjà.
+
+«Pourquoi ne m'avoir pas fait dire que vous étiez malade, ma pauvre
+femme? Ce n'est pas bien cela; il fallait envoyer votre petite fille
+nous avertir.
+
+--Merci, ma chère dame; mais vous êtes si généreuse pour elle, que je
+n'ai pas voulu abuser de votre bonté. D'ailleurs, je n'aurai bientôt
+plus besoin de rien, je le sens; j'ai trop pâti depuis que j'ai perdu
+mon mari, et j'ai eu trop de chagrin. Le bon Dieu a pitié de moi; il me
+rappelle à lui, et je vais rejoindre mon pauvre Jacques. Tout ce qui
+m'afflige, c'est de laisser ma petite Jeanne seule au monde.
+
+--Il ne faut pas perdre courage, Catherine; vous êtes jeune, et à votre
+âge il y a toujours de la ressource.
+
+--Non, madame, il n'y a plus de ressource, parce que le chagrin et la
+misère me minent depuis trop longtemps.
+
+--Avez-vous vu M. le curé?
+
+--Oui, madame, il vient me voir tous les jours et a la bonté de
+m'envoyer un peu de bouillon. Il me console en me faisant voir la
+miséricorde de Dieu, qui a mis sur mon chemin une aussi digne femme que
+la mère Nannette, ainsi que vous, madame, qui avez tant de bontés pour
+ma fille. La mère Nannette promet de la garder quand je ne serai plus,
+et cela me tranquillise un peu.
+
+--Catherine, je n'abandonnerai pas Jeanne non plus, vous pouvez être
+tranquille. Mais où est donc la mère Nannette?
+
+--Elle est allée mener son bétail à l'abreuvoir. La pauvre chère femme
+me quitte le moins qu'elle le peut; elle me soigne comme si j'étais sa
+fille et ne me laisse manquer de rien.
+
+--Adieu, Catherine, prenez courage; je reviendrai vous voir
+après-demain.»
+
+En disant cela, Mme Dumont lui donna une pièce de cinq francs.
+
+
+ Catherine meurt.
+
+
+Le surlendemain, ces dames retournèrent voir Catherine. En entrant,
+elles remarquèrent que les rideaux de son lit étaient fermés; dans un
+coin de la chambre, la mère Nannette tenait la petite Jeanne qui s'était
+endormie sur ses genoux.
+
+Mme Dumont s'approcha.
+
+«C'est fini, ma chère dame: la pauvre âme est allée au bon Dieu; elle
+est morte comme une sainte. M. le curé, qui ne l'a pas quittée, assure
+qu'il y a bien longtemps qu'il n'a vu une mort pareille.
+
+--Et qu'allez-vous faire de cette enfant?
+
+--Je vais la garder avec moi, madame; comme je le disais hier à M. le
+curé, c'est le bon Dieu qui me l'a envoyée; elle prendra soin de ma
+vieillesse comme je vais prendre soin de son enfance.
+
+--L'enverrez-vous encore mendier?
+
+--Oh! non, madame. Je ne suis pas riche, mais il y aura bien assez de
+pain ici pour nous deux. D'ailleurs, la voilà en âge de me rendre des
+services qui me payeront sa nourriture.
+
+--Mère Nannette, il faut continuer d'envoyer Jeanne à la maison; mes
+filles lui apprendront à écrire et à faire toutes sortes d'ouvrages. Je
+me charge de son entretien; ainsi vous n'aurez rien à dépenser pour
+elle.
+
+--Que le bon Dieu vous conserve, ma chère dame! En apprenant à Jeanne à
+travailler, vous ferez plus que moi pour elle: vous lui mettrez le pain
+à la main pour toute sa vie.
+
+--Mère Nannette, voici quinze francs pour faire enterrer cette pauvre
+femme; il ne faut pas que ces frais-là retombent à votre charge.»
+
+
+ Docilité et intelligence de la petite Jeanne.
+
+
+Quelques jours après la mort de sa mère, Jeanne alla chez Mme Dumont; on
+lui mit des bas et un fichu noirs pour qu'elle portât le deuil. Le
+dimanche suivant, Sophie l'habilla tout en noir.
+
+La pauvre enfant était bien triste; elle pleurait toujours en pensant à
+sa mère; ses yeux étaient rouges et gonflés; elle ne disait rien et ne
+mangeait presque pas. On la trouvait souvent à genoux, priant Dieu. La
+mère Nannette craignait qu'elle ne tombât malade; mais, comme elle
+n'avait que huit ans bien juste, elle finit par oublier un peu. Elle
+continua d'aller chez Mme Dumont, et elle apprenait très-vite tout ce
+qu'on lui montrait. Les deux jeunes demoiselles, en la trouvant si
+docile et si travailleuse, s'attachèrent à elle de plus en plus. M. le
+curé, qui la voyait toujours sage à l'église, lui donnait de temps en
+temps de belles images. Quand elle sut bien lire, il lui fit cadeau d'un
+petit livre d'heures, ce qui la rendit fort contente.
+
+A l'âge de douze ans, elle lisait et écrivait bien; elle faisait toutes
+sortes d'ouvrages avec beaucoup d'adresse. La mère Nannette lui avait
+appris à filer; et déjà son fil était plus fin que celui des autres
+fileuses du bourg, parce qu'elle était bien attentive à ce qu'elle
+faisait.
+
+
+ La petite Jeanne fait sa première communion.
+
+
+Il y avait déjà un an que Jeanne allait à l'instruction de la paroisse
+avec les autres enfants, quand M. le curé lui donna un Catéchisme et une
+Histoire sainte pour qu'elle les apprît par coeur. Mme Dumont, qui lui
+en faisait réciter un chapitre tous les jours, était charmée de son
+intelligence et de sa mémoire. Jeanne écoutait très-attentivement toutes
+les explications: aussi était-elle, avec Isaure, celle qui répondait le
+mieux au catéchisme; et M. le curé les citait toutes les deux comme un
+exemple à suivre, tant elles avaient bonne tenue à l'église. On ne les
+voyait jamais ni causer ni tourner la tête au moindre bruit, comme
+plusieurs autres enfants: elles priaient Dieu de si bon coeur, que ceux
+qui les voyaient en étaient émerveillés.
+
+Quand M. le curé admit les enfants à faire leur première communion, il
+mit Jeanne et Isaure à la tête des autres petites filles, parce qu'elles
+étaient les plus instruites et les plus sages: elles n'en furent pas
+pour cela moins modestes et moins humbles.
+
+Enfin le grand jour arriva. Dès la veille, Mme Dumont avait retenu
+Jeanne, et elle l'avait même fait coucher au château, pour qu'elle eût
+moins de distractions que dans le bourg. Le matin, Sophie lui apporta
+une robe blanche et le reste de la toilette entièrement neuf, afin que,
+dans ce beau jour, elle n'eût rien de vieux sur elle; elle lui dit que
+sa mère voulait la récompenser ainsi de sa bonne conduite.
+
+Pendant la cérémonie, qui fut très-longue, Jeanne et Isaure montrèrent
+tant de piété que tout le monde en était édifié.
+
+Après la messe, M. le curé, qui avait invité toute la famille Dumont à
+déjeuner, voulut que Jeanne se mît aussi à table; il disait qu'il ne
+pouvait pas faire trop d'honneur à une petite fille aussi pieuse.
+
+La mère Nannette était dans un coin de l'église, où elle pleurait de
+contentement; il l'envoya chercher pour dîner avec sa gouvernante.
+
+
+ La petite Jeanne va toujours chez Mme Dumont.
+
+
+Jeanne, après sa première communion, ne cessa pas d'aller chez Mme
+Dumont. Le dimanche, on la faisait écrire, lire et compter, pour qu'elle
+n'oubliât pas ce qu'elle savait. Si l'on faisait la lessive, elle aidait
+à savonner le linge, à le mettre au bleu, à l'étendre et à le plier;
+elle repassait les draps et les serviettes, et raccommodait ce qui était
+déchiré: elle finit même par apprendre à repasser le linge fin. Quand il
+y avait quelqu'un à dîner, Jeanne aidait à la cuisinière et au
+domestique qui mettait le couvert, ce qui lui apprenait un peu le
+service; on lui payait toujours sa journée quand elle la passait au
+château. Comme elle cousait très-bien, la mère Nannette, qui connaissait
+assez de monde en ville, lui rapportait de temps en temps quelque
+ouvrage à faire, soit des chemises ou des draps, ce qui lui faisait un
+petit profit.
+
+Les filles de Mme Dumont traitaient Jeanne en véritable amie, parce
+qu'elle était aussi réservée dans son langage que sage dans sa conduite.
+Elle les aimait tant, qu'elle se serait jetée au feu pour leur rendre
+service. Elle allait très-souvent chez M. le curé, qui lui donnait de
+bons conseils et lui faisait remarquer combien Dieu avait eu pitié
+d'elle, pauvre enfant sans famille.
+
+Jeanne donnait à la mère Nannette tout ce qu'elle gagnait, car elle
+n'avait besoin de rien acheter pour elle-même; Mme Dumont fournissait
+tout ce qui était nécessaire pour l'habiller, comme elle l'avait promis
+à la mère Nannette, après la mort de Catherine; Jeanne usait si peu de
+chose que Mme Dumont lui disait quelquefois:
+
+«Comment fais-tu, Jeanne, pour que tes robes durent aussi longtemps?
+
+--Madame, je plie tous mes effets le soir et je les mets sur mon coffre.
+Quand il y a trop de boue à mes jupons, j'en lave le bas, ce qui l'use
+bien moins que de le décrotter, et puis je le repasse. Je visite mes
+habits tous les matins, et, aussitôt que j'y vois le moindre trou, je le
+raccommode.
+
+--C'est très-bien, Jeanne; tu as pris là une bonne habitude.
+
+--C'est bien le moins que je soigne mes habits, madame, puisque c'est
+vous qui me les donnez!»
+
+
+ Jeanne a grand soin de la mère Nannette.
+
+
+A seize ans, Jeanne était grande et forte: elle soignait toute seule le
+bétail de la mère Nannette, qui se faisait vieille; elle pétrissait le
+pain et chauffait le four; elle faisait le beurre et l'allait vendre à
+la ville, car elle ne voulait pas que la mère Nannette eût la moindre
+fatigue; et comme Jeanne savait bien prendre son temps, elle trouvait
+encore le moyen de faire quelque ouvrage pour gagner un peu d'argent.
+
+«Ma chère mère, disait-elle quand la mère Nannette la grondait de ce
+qu'elle voulait tout faire, vous avez eu pitié de moi quand j'étais
+petite; vous m'avez soignée comme si j'eusse été votre propre enfant: il
+est bien juste que j'aie toute la peine, à présent que je suis plus
+forte que vous.»
+
+Plusieurs des personnes à qui Jeanne vendait son beurre lui avaient
+offert de bons gages si elle voulait servir en ville; mais elle
+répondait toujours qu'elle ne se résoudrait jamais à quitter la mère
+Nannette. Quand elle lui racontait cela, cette excellente femme lui
+disait:
+
+«Ma fille si tu es jamais obligée d'aller chez les autres, crois-moi, ne
+te place pas en ville; on y gagne plus d'argent, c'est vrai; mais aussi
+on y dépense davantage, et les jeunes filles y ont bien du désagrément.»
+
+La mère Nannette dépérissait peu à peu, et Jeanne en avait beaucoup de
+chagrin. Elle conta sa peine à M. le curé, en qui elle avait grande
+confiance.
+
+«La croyez-vous en danger de mort? lui dit-il; en ce cas il faudrait
+voir le médecin.
+
+--Oui, monsieur, elle est en grand danger, mais elle ne s'en doute pas.
+J'ai fait entrer l'autre jour, comme par hasard, le médecin qui était
+venu saigner le maréchal; il a causé avec elle et l'a bien examinée;
+quand il est sorti, je l'ai suivi sans rien dire; il m'a assuré qu'il
+n'y avait rien à faire à la mère Nannette, parce que c'est un corps usé:
+il dit qu'elle pourra traîner encore longtemps, et qu'elle s'éteindra
+sans souffrir.
+
+--J'irai la voir.
+
+--Oh! oui, monsieur le curé, il faut y venir bien souvent; vos visites
+la soulageront plus que celles d'un médecin; vous lui parlerez du bon
+Dieu, et elle sera toute prête quand il lui plaira de l'appeler à lui.»
+
+
+ La mère Nannette devient dangereusement malade.
+
+
+Au bout de dix-huit mois, la mère Nannette était devenue si faible
+qu'elle ne sortait plus de la maison. Comme elle ne se plaignait de
+rien, Jeanne ne lui disait pas combien elle la trouvait malade, de peur
+de l'effrayer; mais, quand elle allait voir Mme Dumont, elle pleurait à
+chaudes larmes, en disant qu'elle voyait bien que sa chère mère Nannette
+ne passerait pas l'hiver.
+
+«Ne te désole pas trop, ma petite Jeanne; nous ne t'abandonnerons pas,
+lui disait Isaure.
+
+--Je le sais bien, mademoiselle, et je vous en remercie de tout mon
+coeur; mais ce n'est pas parce que je vais me trouver toute seule que je
+pleure; grâce à Dieu, je suis forte, et, grâce à vous aussi, je saurai
+bien gagner ma vie; je me désole parce que j'aime la mère Nannette de
+toute mon âme; et puis, qui donc m'aimera jamais comme elle, qui m'a
+prise toute petite et m'a accoutumée au travail, puis m'a appris à aimer
+Dieu, et de qui j'ai toujours reçu de si bons exemples?»
+
+Jeanne soignait sa malade avec une extrême tendresse; elle trouvait le
+moyen de lui faire venir un petit pain blanc tous les deux jours; quand
+elle allait à la ville vendre son beurre, elle en rapportait de la
+viande et quelque friandise. Quelquefois elle achetait un poulet ou bien
+un canard dans le bourg, et elle les accommodait comme elle avait vu
+faire à la cuisinière de Mme Dumont. Elle allait aussi au moulin
+chercher un peu de poisson; d'autres fois, elle lui donnait une petite
+crème, et, quand elle chauffait le four, elle lui faisait toujours cuire
+quelque bonne pâtisserie; enfin, elle ne lui laissait boire que du bon
+vin qu'elle sucrait un peu.
+
+
+ La mère Nannette trouve que Jeanne dépense trop.
+
+
+La mère Nannette la laissait faire; pourtant elle lui disait
+quelquefois:
+
+«Tu me gâtes, petite Jeanne; tu dépenses trop d'argent, ma fille: cela
+n'est pas raisonnable.
+
+--Hé bien donc, répondait Jeanne, n'avez-vous pas assez travaillé quand
+vous étiez jeune, et n'est-il pas juste que vous jouissiez à présent de
+quelques douceurs?
+
+--Mais écoute donc, petite, si tu dépenses tout, tu te feras tort; car
+c'est toi qui hériteras de ce que je laisserai, entends-tu!
+
+--C'est bon, c'est bon, ma chère mère; ne vous inquiétez pas de cela!
+laissez-moi faire; j'en aurai toujours bien assez. N'ai-je pas de bons
+bras pour travailler? Et d'ailleurs, ne faut-il pas que vous engraissiez
+un peu pour aller faire la veillée cet hiver avec les voisines?
+
+--Eh bien, ma fille, j'entends que tu manges de toutes les bonnes
+fricassées que tu me fais.
+
+--Merci, mère Nannette; ne serait-il pas honteux qu'il fallût des
+fricassées à une grande fille comme moi!»
+
+
+ M. le curé vient voir tous les jours la mère Nannette.
+
+
+M. le curé ne manquait pas de venir chaque jour voir la mère Nannette;
+comme c'était une femme de grand sens, il parlait avec elle de la bonté
+et de la miséricorde de Dieu, et la préparait à mourir sans qu'elle s'en
+doutât. Il la confessait souvent et lui apportait la sainte communion,
+afin qu'elle fût toujours en état de grâce; il lui faisait entendre
+aussi que l'église était trop froide pour elle et qu'il ne voulait pas
+qu'elle y entrât avant Pâques.
+
+On était à la fin de l'automne: la mère Nannette baissait de plus en
+plus, et bientôt elle ne quitta plus le lit. Jeanne la mettait chaque
+matin dans le sien propre, afin de faire prendre l'air à l'autre,
+qu'elle exposait dehors si le temps le permettait. Le lit de Jeanne
+était encore meilleur que celui de la mère Nannette, qui, pendant huit
+ans, n'avait pas vendu la plume de ses oies, pour amasser le lit complet
+de sa fille adoptive. La malade retrouvait le soir son coucher tout
+frais, et elle dormait mieux la nuit.
+
+
+ La mère Nannette s'éteint tout à fait.
+
+
+Un jour du mois de décembre, le soleil ayant percé les nuages, Jeanne
+mena le bétail à l'abreuvoir. En revenant, elle fit le grand tour par la
+pelouse; ses bêtes, qui ne sortaient pas depuis longtemps, étaient bien
+contentes de se trouver dehors, et Jeanne se pressait d'autant moins de
+les ramener à l'étable que la mère Nannette semblait mieux ce jour-là.
+En rentrant, elle alla tout droit au lit de la malade qu'elle trouva
+endormie et encore plus pâle que de coutume. Elle ralluma le feu tout
+doucement pour lui faire chauffer un bouillon. Quand il fut chaud, elle
+le mit dans un gobelet et le porta à sa chère mère; mais en lui
+soulevant la tête pour la faire boire, elle la sentit toute froide. Elle
+courut à la porte appeler du secours. Deux voisines entrèrent et virent
+bien que tout était fini pour la mère Nannette. Elles voulurent emmener
+Jeanne, en disant qu'elles se chargeraient de faire la veillée; mais
+elle leur dit en pleurant à chaudes larmes qu'elle ne voulait pas
+quitter sa chère mère Nannette avant qu'on l'eût portée en terre. L'une
+des voisines alla faire la déclaration, pendant que l'autre aidait
+Jeanne et lui tenait compagnie auprès du lit de la morte.
+
+
+ Désintéressement de Jeanne.
+
+
+Le maire entra et demanda à Jeanne si la défunte avait fait un testament
+pour lui donner son bien; car elle avait toujours dit que sa fille
+adoptive serait son héritière.
+
+«Non, monsieur le maire, dit Jeanne; si elle avait fait quelque chose
+pour moi, elle me l'aurait bien dit....
+
+--Mais elle ne se croyait peut-être pas si près de sa fin; vous ne lui
+avez donc pas rappelé ce qu'elle devait faire pour vous?
+
+--Non vraiment, monsieur le maire, j'en aurais été bien fâchée! Si la
+pauvre femme s'était crue en danger, cette idée l'aurait peut-être fait
+mourir plus tôt. Elle n'a pas eu un seul instant la pensée que tout
+serait bientôt fini pour elle, et pour tout l'or du monde je ne le lui
+aurais pas dit. D'ailleurs, je suis jeune et je peux travailler: il est
+juste que son neveu hérite; il faudra l'avertir.
+
+--Je vais lui envoyer un exprès,» dit le maire. Et il sortit.
+
+[Illustration: Jeanne se mit à genoux]
+
+Jeanne se mit à genoux au pied du lit et lut les prières des morts; de
+temps en temps elle se levait pour embrasser la défunte, puis elle
+continuait ses prières en pleurant. Elle fit la veillée du corps en
+compagnie des deux bonnes voisines qui ne voulurent pas la quitter.
+
+
+ On enterre la mère Nannette.
+
+
+Comme la mère Nannette avait été une honnête femme, bien obligeante,
+tout le monde du bourg, jusqu'aux petits enfants, vint, le lendemain
+matin, la voir sur son lit de mort et lui apporter des bouquets d'herbes
+fortes. Quoique Jeanne pleurât toujours, elle présentait le buis à tous
+ceux qui voulaient jeter de l'eau bénite sur le corps. Vers midi, le
+charpentier apporta la bière, et Jeanne, aidée de ses deux voisines, y
+plaça le corps après l'avoir embrassé une dernière fois. Pendant qu'on
+clouait le couvercle, la pauvre fille criait sans pouvoir se retenir. On
+mit la bière devant la porte; alors le maire entra avec maître Gerbaud,
+neveu et héritier de la défunte, et la maison s'emplit de monde. Jeanne,
+la tête enfoncée dans sa capote, pleurait dans un coin. M. le curé vint
+avec la croix, et l'on partit pour l'église. La pauvre fille n'aurait
+pas pu suivre l'enterrement si les voisines ne l'eussent soutenue.
+
+Après la cérémonie, on la ramena dans la maison, où le maire et Gerbaud
+étaient déjà rendus. M. le curé ne tarda pas à les y rejoindre.
+
+«Maître Gerbaud, dit-il, cette fille a son lit et son coffre, tout le
+monde le sait; vous les lui laisserez bien emporter?
+
+--Elle a aussi huit draps tout neufs dans l'armoire de la défunte, dit
+une des voisines; je les lui ai vu faire et marquer à son nom.
+
+--La mère Nannette avait l'argent de Jeanne, ajoute M. le curé. La
+pauvre femme m'a souvent dit qu'elle la ferait son héritière; mais,
+comme elle n'a pas laissé de testament, vous usez de votre droit: c'est
+juste.
+
+--Monsieur le curé, dit Gerbaud, je ne veux rien prendre à cette fille:
+qu'elle me dise combien d'argent elle a remis à ma tante, et je le lui
+rendrai tout de suite avec ses draps.
+
+--Voyons, Jeanne, dit le maire, quelle somme avez-vous confiée à la mère
+Nannette?
+
+--Monsieur, je serais bien en peine de le dire; à mesure que je gagnais
+quelque chose, je le donnais à ma chère mère, et je ne lui ai pas
+demandé de compte, bien sûrement. Maître Gerbaud, vous pouvez tout
+garder; la pauvre femme a bien assez fait pour moi sans que je réclame
+encore quelque chose; d'ailleurs, j'ai la force de travailler, et je ne
+crains pas l'ouvrage.»
+
+
+ Maître Gerbaud se pique de générosité.
+
+
+M. le curé dit que Jeanne agissait et parlait en honnête fille, et que
+Gerbaud ne voudrait certainement pas qu'elle fût dupe de sa probité.
+
+«Non, monsieur le curé, elle ne sera pas dupe avec moi: ils disent tous
+qu'elle a soigné ma pauvre tante aussi bien que si c'eût été sa propre
+fille; et, pour lui prouver que je lui en sais bon gré, nous partagerons
+par moitié l'argent qui se trouvera. Qu'en dites-vous? est-ce bien comme
+ça?
+
+--Oui, Gerbaud, c'est bien.»
+
+On ouvrit l'armoire, et l'on en tira d'abord les huit draps de Jeanne,
+qui étaient marqués à son nom. En bouleversant tout, on trouva, derrière
+un paquet de vieux linge, cent pièces de cinq francs, dans un bas bleu
+qui servait de bourse à la mère Nannette.
+
+«Je crois, dit Gerbaud, qu'il y a longtemps que le premier écu a été mis
+au fond de cette bourse; car ma tante avait bien juste de quoi vivre.
+
+--Mais elle était si ménagère, dit une voisine, et elle travaillait
+tant!»
+
+Gerbaud prit deux cent cinquante francs, qu'il donna à Jeanne.
+
+«Non, maître Gerbaud, pas tant que ça; je n'ai pas pu gagner une si
+grosse somme.
+
+--Petite, j'ai dit que tu aurais la moitié de l'argent, et je n'ai
+qu'une parole: ainsi, tu vas prendre cette somme; et, comme c'est toi
+qui as filé cette pièce de toile qui n'est pas encore entamée, tu en
+auras aussi la moitié pour ta peine; tu t'en feras des chemises.
+
+--Vous êtes trop bon, dit Jeanne, pour une pauvre fille que vous ne
+connaissez seulement pas.
+
+--Je ne suis pas plus mauvais qu'un autre, quoique ma tante m'ait gardé
+rancune, parce qu'autrefois j'ai eu noise avec son mari.
+
+--Et où vas-tu donc mettre tout ça? dit une voisine; ton coffre est trop
+petit; puis il est si vieux qu'il pourrait bien se défoncer.
+
+--Allons! je vais aussi lui donner l'armoire, et je n'en serai pas plus
+pauvre.
+
+--Au contraire, Gerbaud, dit M. le curé, vous faites là une bonne action
+qui vous donnera plus de contentement que vous n'en auriez eu en gardant
+tout ce que vous cédez si généreusement à Jeanne.»
+
+Tout le monde dit que Gerbaud était un brave homme et qu'il se
+comportait bien.
+
+«Écoute, Jeanne, dit-il avant de partir, je n'affermerai pas la maison
+avant Noël; tu peux y rester jusque-là si ça t'arrange. Je te laisse
+tout le ménage avec la chèvre et les oisons; je vais emmener la vache
+seulement. Je viendrai après-demain avec ma femme, qui choisira ce
+qu'elle veut garder, et nous vendrons le reste.»
+
+Après avoir dit cela, il mit dans sa poche l'argent qui lui appartenait,
+et alla chercher la vache à l'étable. Tout le monde sortit en même temps
+que lui, à l'exception de M. le curé, qui resta avec Jeanne.
+
+
+ M. le curé trouve une place à Jeanne.
+
+
+«Qu'allez-vous faire maintenant, Jeanne? dit M. le curé.
+
+--Je vais tâcher de me placer au plus vite; car, si je restais longtemps
+seule dans cette maison, je sens bien que le chagrin me rendrait malade.
+
+--Voyons, Jeanne, il faut être raisonnable: la mère Nannette est plus
+heureuse que nous maintenant; elle veillera sur vous. Dieu ne veut pas
+qu'on s'abandonne ainsi à son chagrin. Si vous voulez vous placer en
+ville, Mmes Dumont vous trouveront une bonne maison où vous aurez de
+forts gages.
+
+--Monsieur le curé, je ne me placerai pas en ville; ma chère défunte me
+l'a défendu, et, quoiqu'elle ne soit plus de ce monde, je veux toujours
+lui obéir.
+
+--Puisque vous voulez rester à la campagne, j'irai voir la fermière du
+Grand-Bail; sa servante se marie dans trois semaines: si elle n'a
+personne encore, je vous y mènerai demain.
+
+--Grand merci, monsieur le curé; ce sont de braves gens, et je serai
+bien contente d'être chez eux.»
+
+Quand Jeanne fut toute seule, elle soigna la chèvre et les oies comme à
+l'ordinaire; elle remit dans l'armoire tout ce qu'on en avait tiré, puis
+elle courut chez Mmes Dumont: elle leur dit tout en pleurant qu'on
+devait parler pour elle à la mère Tixier, fermière du Grand-Bail.
+
+«Elle te prendra bien, ma bonne Jeanne, dit Sophie, qui était mariée
+depuis deux ans: elle nous a souvent entendues parler de toi, et elle
+sera bien heureuse de t'avoir dans sa maison, où tu seras comme de la
+famille. Console-toi donc un peu! est-ce que nous ne te restons pas?
+
+--Sans vous, qu'est-ce que je deviendrais donc? aussi je vous serai
+reconnaissante toute ma vie.»
+
+Le lendemain, M. le curé mena Jeanne au Grand-Bail, comme il l'avait
+promis. La maîtresse l'accepta tout de suite à cause de sa bonne
+renommée: elle lui offrit dix écus jusqu'à la Saint-Jean.
+
+«Mère Tixier, vous ne pouvez pas donner moins de douze écus à cette
+fille; elle les gagnera bien, je vous le promets.
+
+--Je ne vous contredirai pas, monsieur le curé, elle aura douze écus.
+Quand viendras-tu, petite Jeanne?
+
+--Maître Gerbaud arrive demain matin pour vendre les effets de sa tante;
+je voudrais bien ne pas me trouver là, j'en aurais trop de chagrin. Si
+vous pouvez m'envoyer chercher avant midi, je serai bien contente. J'ai
+mon lit, mon coffre et l'armoire de la mère Nannette; pourrez-vous me
+les loger?
+
+--Oui; il n'y a pas de lit dans la boulangerie; on y mettra le tien, et
+tu y seras toute seule, à moins pourtant que tu ne prennes avec toi
+l'une de mes trois filles, qui couchent dans un même lit et se disputent
+souvent.
+
+--Je le veux bien, maîtresse; vous donnerez avec moi celle que vous
+voudrez.»
+
+
+ Jeanne quitte la maison de la mère Nannette.
+
+
+Dès le matin du jour suivant, Gerbaud amena sa femme dans une carriole
+d'osier; le meunier le suivait avec une grande voiture pour emporter le
+blé, le vin et tout le reste. Alors on vida l'armoire, et la femme de
+Gerbaud mit de côté ce qu'elle voulait garder. On s'occupa de charger la
+grande voiture. Jeanne était sortie pendant qu'on déménageait, pour ne
+pas montrer son chagrin à des étrangers, ne pouvant supporter le séjour
+de cette maison depuis qu'elle n'y voyait plus la mère Nannette. Elle
+aperçut de loin venir la charrette du Grand-Bail, et, comme ses paquets
+étaient faits d'avance, elle les apporta devant la porte: ses rideaux
+étaient démontés et pliés bien proprement. Le charretier, qui était
+grand et fort, chargea tout seul les meubles de Jeanne. Elle dit adieu à
+maître Gerbaud et à sa femme, après les avoir bien remerciés; embrassa
+aussi ses voisines, qui s'étaient rassemblées devant la porte pour la
+voir partir, et enfin monta dans la charrette. Quand elle quitta le
+bourg et qu'elle vit disparaître au détour du chemin la maison de la
+mère Nannette, elle ne put s'empêcher de pleurer bien fort.
+
+«Est-ce que tu es fâchée de venir chez nous, petite? dit le charretier.
+
+--Mon Dieu non! ce n'est pas là ce qui me fait pleurer; c'est que je
+pense à la mère Nannette, qui m'aimait tant.
+
+--Apaise-toi donc, va! la maîtresse est une bonne femme qui t'aimera
+bien aussi.»
+
+Quand la charrette arriva au Grand-Bail, les pâtres et les bergères
+étaient rangés devant la maison pour voir descendre Jeanne. Le
+charretier, qu'on appelait grand Louis, déchargea les meubles à la porte
+de la boulangerie: on l'aida à monter le ciel du lit; puis, quand tout
+fut rangé, chacun s'en alla à son ouvrage, et Jeanne entra dans la
+maison, où elle trouva maître Tixier tout seul avec sa femme.
+
+
+
+
+ SECONDE PARTIE.
+
+ JEANNE EN SERVICE.
+
+
+ Jeanne donne son argent à garder à son maître.
+
+
+«Notre maître, dit Jeanne en entrant, j'ai deux cent cinquante francs,
+que je ne voudrais pas garder dans mon coffre; si vous vouliez me les
+serrer avec votre argent, je vous serais bien obligée.»
+
+Et elle tira de sa poche le vieux bas de laine bleue qui avait servi de
+bourse à la mère Nannette, et le posa sur la table. Maître Tixier le
+vida et compta l'argent.
+
+«Il y a bien cinquante bons écus de cinq francs, ma foi! dit-il; je vais
+te les garder, ma fille; mais d'où te vient donc tout cet argent-là?»
+
+Jeanne raconta comment maître Gerbaud avait partagé avec elle l'argent
+de sa tante et la pièce de toile qu'on avait trouvée dans l'armoire, et
+comment il lui avait donné cette armoire pour mettre son linge.
+
+«Je connais un peu ce Gerbaud pour m'être trouvé quelquefois en foire
+avec lui; je ne l'aurais pas cru si généreux; quand je le rencontrerai,
+je lui donnerai une poignée de main.»
+
+Jeanne se mit promptement au fait de son ouvrage; et, comme elle était
+habile et courageuse, elle avait toujours le temps de coudre après avoir
+fait le ménage. La maîtresse lui disait quelquefois:
+
+«Jeanne, tu ne me laisses rien à faire. Je vais devenir fainéante. Je ne
+sais pas vraiment comment tu t'arranges; mais tu as du temps pour tout,
+et il t'en reste encore pour faire l'ouvrage des autres. Est-ce que tu
+crois que je ne te vois pas tous les soirs aider à cette grande sotte de
+bergère, qui n'en a jamais fini? J'entends que tu profites de ton temps
+pour toi, et que tu fasses tes chemises de la toile que Gerbaud t'a
+donnée; tu te charges toujours de l'ouvrage de mes filles, et ce n'est
+pas juste. J'ai mis avec toi Solange, parce que c'est la moins
+raisonnable, quoique l'aînée; tâche donc de me la rendre bonne et
+laborieuse comme toi.»
+
+
+ Grand Louis se met en colère.
+
+
+Grand Louis le laboureur, qui n'était pas mauvais au fond, avait
+l'humeur difficile; rien ne le contentait; on avait beau faire, il ne
+trouvait jamais rien de bon. Les filles et les servantes de la maison ne
+pouvaient pas le souffrir; il avait toujours de mauvaises paroles à leur
+dire, et elles les lui rendaient bien. Il brusquait aussi la petite
+Jeanne; mais elle ne lui répondait jamais.
+
+Un jour qu'il faisait beau soleil, grand Louis s'habilla pour aller à
+l'assemblée[2] de Meunet-sur-Vatan[3]; il venait de mettre un pantalon
+neuf et une blouse qui n'avait pas encore servi. Quand il voulut prendre
+son carton à chapeau, qui était sur une planche de l'écurie à côté de
+son lit, il monta sur la traverse d'une herse en fer dressée le long du
+mur; mais le pied lui manqua à l'instant même où il venait d'atteindre
+le carton, qui lui échappa; en voulant le rattraper, il s'accrocha aux
+dents de la herse, qui déchirèrent son pantalon et sa blouse du haut
+jusqu'en bas. Il se mit dans une si grande colère, qu'on l'entendait
+jurer de la maison. Le bouvier alla voir ce qu'il avait, et revint le
+raconter aux filles qui étaient devant la porte.
+
+[Note 2: Une assemblée est plus qu'une simple fête. On y vient de
+loin. En Bretagne, cette fête s'appelle _pardon, kermesse_ en Flandre,
+_ducasse_ ailleurs, etc.]
+
+[Note 3: Célèbre par le pèlerinage que les enfants y font pour
+invoquer saint Loup.]
+
+«C'est bien fait pour lui, dit Solange; il est si butor, que ce n'est
+pas dommage qu'il lui arrive quelque chose.
+
+--Sais-tu que c'est bien vilain ce que tu dis là, Solange! dit Jeanne;
+grand Louis est le meilleur laboureur du pays, et il rend de grands
+services à ton père. Ses habillements lui ont coûté de l'argent, et
+c'est malheureux pour lui s'il ne peut plus s'en servir.»
+
+Les garçons du bourg, qui étaient venus chercher grand Louis, se
+moquaient de lui; ils le pressaient d'en finir pour venir avec eux, car
+on le regardait comme le chef de la jeunesse du pays, tant il était
+grand et fort; et puis il avait plus d'esprit qu'eux tous.
+
+«Allons, allons, j'y vas!» dit-il en se dépêchant de se rhabiller; et
+il jeta ses habits déchirés sur son lit, sans les ranger dans son coffre
+comme à l'ordinaire.
+
+Quand ils furent tous partis, garçons et filles, Jeanne, qui n'allait
+pas à cette fête, parce qu'elle était en deuil de la mère Nannette, fut
+chercher à l'écurie la blouse et le pantalon déchirés. Comme ce n'était
+pas un dimanche, elle demanda à la maîtresse si elle voulait lui
+permettre de les raccommoder; et, comme Jeanne était habile à tout
+faire, elle les arrangea si bien qu'on n'y reconnaissait aucune trace de
+l'accident. Elle les plia et les reporta sur le lit de grand Louis.
+
+«En vérité, dit la maîtresse, tu es bien bonne fille de raccommoder les
+effets de ce grand bourru qui ne t'épargne pas plus que les autres!
+
+--Que voulez-vous donc, maîtresse! c'est son naturel qui est comme ça;
+mais il n'est pas plus méchant qu'un autre. Il jure bien quelquefois
+après ses juments: c'est mal; mais voyez s'il les bat jamais! Y a-t-il
+des bêtes plus belles et mieux soignées que les siennes? Et puis il n'a
+pas son pareil à l'ouvrage. Le maître sait bien ce qu'il vaut, lui!
+aussi il ne s'en fie pas à un autre pour les semailles et pour tout. Si
+grand Louis était heureux, il ne nous tourmenterait pas autant; mais il
+est comme moi: il a perdu ses parents, et c'est un grand malheur.»
+
+
+ La maîtresse fait honte à grand Louis de sa mauvaise humeur.
+
+
+Un jour que grand Louis avait dételé plus tôt qu'à l'ordinaire, la soupe
+n'était pas encore trempée quand il rentra.
+
+«Il n'y a jamais rien de prêt ici, dit-il pendant que Jeanne se
+dépêchait de mettre le couvert; demandez-moi ce qu'elles ont fait depuis
+le matin!»
+
+Solange murmura, mais Jeanne ne répondit pas, et prit le broc pour aller
+tirer à boire. Quand elle fut partie, la maîtresse dit:
+
+«Tu seras donc toujours bourru, grand Louis! tu ne changeras donc pas!
+Regarde un peu: y a-t-il une maison où les cuillers et les fourchettes
+soient plus claires qu'ici? on dirait que c'est de l'argent. As-tu vu
+quelque part des verres plus nets, du linge plus blanc, une maison plus
+propre? Vois s'il y a un seul grain de poussière sur les meubles, une
+seule toile d'araignée aux soliveaux! Tout n'est-il pas clair à se mirer
+dedans? Qui est-ce qui tient tout en état, si ce n'est la petite Jeanne?
+L'as-tu vue quelquefois perdre son temps? Avant qu'elle vînt remplacer
+Marie, je me tuais, et jamais rien n'était fini; à présent je ne prends
+plus grand'peine, et tout va bien. Il n'y a que toi au monde pour te
+plaindre d'une fille pareille! Qui donc t'a raccommodé ta blouse et ton
+pantalon pendant que tu faisais le beau à Meunet, l'autre jour, hein? ce
+n'est pas moi, bien sûrement.»
+
+Jeanne rentra; les laboureurs se mirent à table; grand Louis dîna sans
+mot dire, lui qui d'ordinaire parlait tant. Après les laboureurs, ce fut
+le tour des petits pâtres. Jeanne secoua la nappe, rinça les verres et
+leur coupa du pain.
+
+
+ Maître Tixier veut que Jeanne achète un morceau de vigne.
+
+
+Un dimanche que Jeanne servait son maître qui soupait seul à sa petite
+table, pendant que les autres hommes, grands et petits, mangeaient
+ensemble, il lui dit:
+
+«Petite Jeanne, l'argent ne vaut rien à garder. Voilà Gerbaud qui vend
+le bien de sa défunte tante la mère Nannette; tu sais qu'elle avait un
+joli quartier de vigne dans les _Hautes-Roches_, tout contre la mienne;
+si tu veux m'en croire, je te l'achèterai.
+
+--Comme vous voudrez, notre maître, répondit Jeanne, qui pleurait toutes
+les fois qu'elle entendait prononcer le nom de sa chère mère Nannette;
+mais il faut pourtant de l'argent tous les ans pour les façons et du
+fumier pour les provins.
+
+--Qu'est-ce que tu dis donc là, petite Jeanne? Est-ce qu'en bêchant mon
+arpent on ne donnera pas un coup de pioche à ton quartier? est-ce qu'en
+menant du fumier à ma vigne on n'en pourra pas laisser un brin devant la
+tienne? Nous les vendangerons toutes les deux ensemble; notre cuve est
+bien assez grande pour tenir le tout, et tu auras le profit de la vigne
+tout net: ça ne fait pas de mal à une jeunesse, pour se marier, que
+d'avoir un bout de bien au soleil!
+
+--Notre maître, vous êtes trop bon pour moi: je ne suis pas pressée de
+me marier; si vous ne me renvoyez pas, je ne vous quitterai jamais.
+
+--Te renvoyer, ma Jeanne! dit la maîtresse; ah! si tu ne quittes la
+maison que quand je t'en mettrai dehors, tu es bien sûre d'y mourir.
+
+--Eh bien, c'est entendu, dit maître Tixier. On fait la criée
+d'aujourd'hui en huit; j'irai, et je t'achèterai le quartier des
+Hautes-Roches.»
+
+Le dimanche suivant, il dit à Jeanne: «Ma fille, c'est fini; jeudi, en
+allant au marché, je te conduirai chez le notaire pour signer l'acte,
+puisque tu sais écrire; j'ai eu bien de la peine à l'avoir, ce
+quartier-là; il faisait envie à beaucoup de monde. Je l'ai emporté; mais
+aussi il te coûte deux cent dix bons francs, le contrat à la main. Es-tu
+contente?
+
+--Notre maître, ce que vous faites est bien fait,» répondit Jeanne.
+
+
+ Jeanne reproche à Solange sa négligence.
+
+
+Un matin, en se levant, Jeanne dit à Solange, qui couchait avec elle:
+
+«Tes cheveux sont bien mêlés: tu ne les peignes donc jamais? je ne te
+vois pas non plus laver ni tes bras ni ton cou.
+
+--A quoi ça sert-il, puisqu'on ne les voit pas?
+
+--D'abord, ça sert à être propre, ce qui est déjà un grand avantage. Tu
+te tourmentes au lit, tu dors mal, parce que la tête te démange; tu
+n'es, ma foi, pas aussi raisonnable que les oisons que tu mènes tous les
+matins à l'abreuvoir. Tu n'as donc pas vu comme ils se baignent, comme
+ils relèvent leurs plumes pour que l'eau touche à leur peau; ils
+plongent leur tête et s'en servent après comme d'une vergette pour se
+nettoyer et se lisser. Il n'y a pas jusqu'à la chatte, que tu aimes
+tant, qui ne fasse sa toilette. Et tes mains! tu t'imagines qu'elles
+sont propres parce que tu les a trempées dans l'eau; mais des filles
+comme nous, qui touchent à tout, ont besoin de frotter ferme pour
+nettoyer leurs mains; l'eau toute seule n'y fait rien; il faut les
+dégraisser dans le son que l'on fait bouillir pour la volaille; ou bien,
+si tu écrases une des pommes de terre que l'on met cuire pour les porcs
+et que tu t'en frottes bien les mains, tu verras comme elles deviendront
+nettes et douces.
+
+--Est-ce que je songe à tout cela, moi!
+
+--Je t'y ferai songer, sois tranquille, ainsi qu'à changer de chemise
+tous les soirs. Crois-tu qu'il soit bien sain de garder sa chemise pour
+coucher, quand on a eu bien chaud toute la journée? Et le matin, si tu
+te lèves toute en moiteur, es-tu bien à ton aise quand ta chemise sèche
+sur ton corps! Et la prière du matin, tu ne la fais pas souvent!
+Pourquoi ne vas-tu jamais voir M. le curé?
+
+--Je n'oserais jamais y aller toute seule.
+
+--Viens-y avec moi; j'y vais toujours en sortant de vêpres ou de la
+messe; tu verras comme on a le coeur content et l'esprit tranquille en
+sortant de chez lui!»
+
+Depuis ce temps-là, Jeanne ne manquait pas de faire rester Solange pour
+la prière du matin; elle parvint enfin à la rendre propre à force de
+lui répéter ses bons conseils.
+
+Solange devint plus endurante à mesure qu'elle était plus contente
+d'elle-même: elle profitait des avis de Jeanne, et elle commença à se
+montrer bienveillante, à aimer tout le monde de la maison.
+
+
+ La maîtresse s'aperçoit du changement de Solange.
+
+
+Les premiers jours de mars, la maîtresse dit à Jeanne:
+
+«Voilà le temps au beau, j'ai envie de faire la lessive.
+
+--Vous ferez bien, maîtresse; il faut dire à Solange de donner ses
+agneaux à la bergère pour les mener aux champs avec les moutons; elle
+viendra nous aider.
+
+--Ah bien oui! Solange va grogner comme à l'ordinaire.
+
+--Peut-être que non, maîtresse; appelez-la donc, et vous verrez!»
+
+La mère Tixier appela sa fille, et lui dit de donner ses agneaux à la
+bergère pour venir aider à la lessive. Solange fit sans répliquer ce que
+sa mère lui commandait.
+
+«Comment donc as-tu fait pour changer ainsi le caractère de Solange?
+elle est toujours de bonne humeur à présent. En vérité, la bénédiction
+du bon Dieu est entrée chez nous avec toi; il n'y a pas jusqu'à ce
+bourru de grand Louis qui ne soit devenu doux comme un mouton.»
+
+Le jour où on lavait la lessive, Solange et Joséphine, les deux plus
+grandes filles de maître Tixier, lavaient avec la bergère, pendant que
+Jeanne savonnait les coiffes et les mettait au bleu, ainsi que le col
+des chemises d'homme; puis elle étendait le linge à mesure qu'il était
+lavé. La maîtresse, suivie de sa petite Louise, qui n'avait guère que
+huit ans, allait et venait, et elle écoutait ce que disaient les jeunes
+filles en travaillant.
+
+«Mon Dieu, que les riches sont heureux! disait la bergère. Que je
+voudrais donc être comme la maîtresse, qui se promène là-bas sans rien
+faire, pendant que nous nous fatiguons à taper ce linge!
+
+--Tu crois donc qu'elle n'a rien fait dans sa jeunesse, répondit
+Solange, et que ce qu'elle a amassé est venu tout seul?
+
+--Moi, continua Marguerite (c'était le nom de la bergère), je voudrais
+avoir des maisons, des vignes, des terres et ne rien faire du tout.
+
+--Tu n'en aurais pas pour longtemps, dit Jeanne, car ce n'est pas tout
+que d'avoir du bien; il s'en va vite, si on ne le soigne pas; et tu ne
+t'en occuperais guère, toi qui ne soignes seulement pas tes habits.
+
+--C'est bien vrai, dit Solange, tu es toujours sale et déchirée, et
+pourtant tout ton gage passe sur ton corps; regarde donc la petite
+Jeanne, qui n'achète jamais rien, comme elle est bien ajustée! On dirait
+qu'elle a toujours ses habits des dimanches.
+
+--Peut-être bien; mais je n'ai pas été élevée par charité, moi.»
+
+Jeanne essuya une larme.
+
+«Voilà une méchanceté que je n'oublierai pas, dit la maîtresse qui
+s'était approchée; Marguerite, tu auras affaire à moi. N'aie pas de
+chagrin, ma Jeanne; quoique tu aies été demander ton pain, on ne t'en
+estime pas moins.
+
+--Ça ne nous empêche pas de t'aimer comme notre soeur, ajouta la petite
+Louise en l'embrassant.
+
+--Il est pourtant bien dur de s'entendre reprocher sa misère, dit
+tristement Jeanne.
+
+--Ne dis rien, ma Jeanne, reprit la maîtresse; tu la verras un jour! la
+paresse la mènera aux portes, comme ton malheur t'y avait conduite.
+D'ailleurs, est-ce que le contentement se mesure à la richesse? Elle
+aurait bien toutes les terres du monde qu'elle ne serait pas heureuse,
+parce qu'elle n'a pas le coeur sain.»
+
+
+ Jeanne raccommode le linge de grand Louis.
+
+
+Quand la lessive fut sèche, Jeanne apprit à Solange à bien étirer le
+linge et à le plier de façon qu'il eût l'air d'avoir été repassé; elle
+s'était aperçue que la maîtresse marchait difficilement depuis quelque
+temps, et qu'elle avait de la peine à se servir de son bras gauche; elle
+ne voulut donc pas que la mère Tixier prît la moindre fatigue à ranger
+le linge; elle veilla un peu plus tard chaque jour pour finir de le
+raccommoder. Comme elle savait bien se servir de son aiguille, elle
+apprêtait toujours l'ouvrage des autres filles et leur apprenait à le
+faire.
+
+En pliant les chemises de grand Louis, elle les trouva en bien mauvais
+état.
+
+«Voyez donc, maîtresse, comme les chemises de grand Louis sont
+déchirées! Si vous le vouliez, je veillerais pour les raccommoder, et je
+couperais les plus mauvaises pour avoir des pièces.
+
+--Fais, petite Jeanne, fais comme tu l'entendras, quoique pourtant grand
+Louis ne le mérite guère.
+
+--Ne dites donc pas ça, maîtresse; grand Louis prend mieux vos intérêts
+que vos propres enfants; je le vois bien, moi, et c'est pour ça que je
+veux soigner son linge.»
+
+ Grand Louis veut payer Jeanne.
+
+Quand Jeanne eut fini de raccommoder les chemises de grand Louis, elle
+choisit l'heure où elle ne le croyait pas à l'écurie pour les porter sur
+son lit; mais grand Louis était un finaud, et, se doutant bien que
+c'était Jeanne qui avait soin de ses effets, il la guettait depuis
+plusieurs jours. Il se tapit derrière la porte quand il la vit venir les
+bras chargés de linge, et, pendant qu'elle le posait sur le lit, il
+sauta tout à coup auprès d'elle.
+
+«Mon Dieu! que vous m'avez donc fait peur! dit-elle toute honteuse.
+
+--Ha! ha! c'est donc toi, petite Jeanne, qui soignes mes effets? Je t'en
+remercie; mais, comme il n'est pas juste que tu travailles pour rien, je
+veux te payer.
+
+--Non, grand Louis, vous ne me devez rien; mon temps est à la maîtresse,
+et c'est elle qui m'a laissé travailler à vos chemises.
+
+--Te l'a-t-elle commandé?
+
+--Je ne dis pas ça, grand Louis; mais, si elle me l'avait défendu, je ne
+l'aurais pas fait.
+
+--Et ma blouse, et mon pantalon! Je te dis, moi, petite Jeanne, qu'il ne
+faut pas tant faire la fière, et que je veux te donner quelque chose.
+
+--Non, grand Louis, vous ne me donnerez rien. Je ne toucherai plus à vos
+effets si vous me payez, parce que vous croiriez que c'est par intérêt;
+mais, pour vous prouver que ce n'est pas la fierté qui m'empêche
+d'accepter votre argent, écoutez: Je suis une pauvre fille qui n'ai de
+support de personne sur la terre; si je me trouve jamais dans la peine,
+je n'irai pas à un autre qu'à vous.
+
+--C'est dit; tape là, petite Jeanne!»
+
+Et il lui tendit une main large comme un battoir. Jeanne frappa dedans,
+et grand Louis, retenant un instant sa main dans la sienne, ajouta:
+
+«Je suis bien sûr que tu me tiendras parole!»
+
+Jeanne retira sa main et s'en retourna à la maison.
+
+
+ Grand Louis travaille à la vigne de Jeanne.
+
+
+Après les semailles de mars, maître Tixier dit un soir:
+
+«Mes enfants, il faut conduire du fumier aux vignes demain matin, et
+puis nous irons les piocher.»
+
+Le lendemain, quand ils furent dans les Hautes-Roches, grand Louis se mit
+tout de suite à la vigne de Jeanne, pendant que les autres travaillaient
+à celle du maître, et il n'y épargna pas le fumier. Vers midi, Jeanne
+apporta le goûter, et maître Tixier, qui était avec elle, dit en voyant
+l'ouvrage de grand Louis:
+
+«Ho! ho! comme tu y vas! c'est travaillé comme dans un jardin, et la
+terre est si bien égrenée qu'on dirait qu'elle a été passée au crible;
+mais n'aie pas peur, ce n'est pas un blâme que je te donne: la petite
+Jeanne mérite bien ça.»
+
+Jeanne remercia grand Louis par un regard si doux, qu'il se sentit le
+coeur tout joyeux.
+
+
+ Il arrive un colporteur au Grand-Bail.
+
+
+Un dimanche, pendant les vêpres, Jeanne était seule auprès de la mère
+Tixier, qui ne bougeait plus guère de son fauteuil; elle vit entrer un
+jeune colporteur qui lui offrit des images et des livres:
+
+«Achetez-moi donc quelque chose, s'il vous plaît, dit-il; voilà le grand
+saint Martin, le grand Napoléon! voyons, ma jolie brune, voulez-vous des
+almanachs de l'année?
+
+--J'en prendrai peut-être un s'ils ne sont pas trop barbouillés; car
+ordinairement ils sont si mal imprimés qu'il est impossible de les
+lire.»
+
+Le marchand en présenta un à Jeanne; il lui convint, et elle l'acheta.
+Pendant qu'elle le feuilletait, il ouvrit sa boîte, et en tira de
+vilaines images qu'il se disposait à lui faire voir, quand on entendit
+tout le monde revenir.
+
+«Ah! dit Jeanne, voilà le garde champêtre qui vient avec maître Tixier.»
+
+En entendant cela, le petit colporteur referma bien vite sa boîte, après
+y avoir remis les images.
+
+«Pourquoi donc tant vous presser? lui dit Jeanne; les autres vous
+achèteront peut-être quelque chose.»
+
+Il ne l'entendit pas, et sortit en courant; mais il s'embarrassa le pied
+dans un morceau de bois qui était auprès de la porte, et il tomba de
+toute sa hauteur. Sa tête porta sur une grosse pierre carrée qui servait
+de banc, et il se la fendit si dangereusement qu'on le crut mort sur le
+coup. Grand Louis l'enleva dans ses bras et le porta sur un lit dans la
+maison; toutes les filles se mirent à pleurer, pendant que Jeanne lavait
+la plaie et faisait respirer du vinaigre au blessé.
+
+
+ Jeanne envoie chercher M. le curé.
+
+
+«Grand Louis, dit Jeanne, courez vite chez M. le curé; il s'entend à
+toutes sortes de maux, et soulagera ce pauvre garçon, s'il est possible.
+
+--Il faut appliquer une compresse de persil trempé dans du vin vieux,
+dit le garde, ça empêchera le sang de couler.
+
+--Non, du tout, répondit Jeanne; il faut toujours laisser saigner une
+plaie avant de la panser. Tenez, voilà qu'il n'est déjà plus si pâle; il
+faut lui faire un peu d'eau sucrée avec de la fleur d'oranger.»
+
+Joséphine prit la clef dans la poche de sa mère, et donna ce que Jeanne
+demandait.
+
+M. le curé arriva au moment où le petit marchand ouvrait les yeux: il
+trempa une compresse dans de l'eau fraîche, où il mit trois ou quatre
+gouttes de teinture d'arnica, et il banda le front du blessé, qui se
+l'était fendu depuis le sourcil gauche jusque dans les cheveux du côté
+droit. On lui fit boire de l'eau sucrée, et on lui demanda comment il se
+trouvait.
+
+«Il me semble que tout tourne devant moi, dit-il; et il retomba dans sa
+faiblesse.
+
+--Maître Tixier, dit M. le curé, il faut garder ce pauvre garçon chez
+vous jusqu'à ce qu'il puisse continuer sa route; je crains bien qu'il
+n'ait de la fièvre demain; je viendrai le voir dès le matin.»
+
+Le lendemain, trouvant un peu de fièvre au colporteur, M. le curé ne lui
+permit pas de se lever de toute la journée. Il lui demanda son âge et de
+quel pays il était.
+
+«J'ai seize ans et je suis de Paris, monsieur.
+
+--Dites-moi donc comment vous avez fait pour tomber; car rien
+n'embarrassait la porte, et vous pouviez bien passer au milieu sans
+heurter ce morceau de bois.
+
+--Monsieur, c'est que je me pressais trop de sortir.
+
+--Et pourquoi donc tant vous presser, quand, au contraire, vous eussiez
+mieux fait d'attendre, puisque vous aviez l'occasion de vendre votre
+marchandise?»
+
+Le jeune homme ne répondit pas et rougit beaucoup, ce que le curé vit
+bien; mais il ne lui adressa aucune observation à ce sujet.
+
+
+ Le colporteur ne sait plus sa prière.
+
+
+Au bout de deux jours, M. le curé permit au colporteur de se lever, et
+lui dit de remercier Dieu, qui l'avait sauvé d'une mort presque
+certaine.
+
+«Vous savez bien votre prière, n'est-ce pas, mon enfant?»
+
+Le pauvre garçon baissa la tête sans mot dire.
+
+«Monsieur, quand j'étais tout petit, ma mère ne manquait jamais de me
+faire prier matin et soir; mais je l'ai perdue à huit ans, et depuis ce
+temps-là personne ne s'est occupé de moi.
+
+--Alors, vous n'avez pas fait votre première communion?
+
+--Si, monsieur; je l'ai faite à onze ans avec les autres enfants de ma
+paroisse; mais depuis je n'ai plus pensé à tout cela.
+
+--Mon petit ami, je vais prier tout haut pour vous.»
+
+Et le saint homme pria Dieu de toute son âme; sa voix était si douce que
+le malade en fut tout remué. Quand la prière fut finie, M. le curé lui
+dit:
+
+«Vous savez sans doute lire, puisque vous vendez des livres?
+
+--Oui, monsieur, j'ai été aux écoles de charité.
+
+--Eh bien, pourquoi ne lisiez-vous pas vos prières dans les livres que
+vous vendez?»
+
+Le colporteur rougit encore sans répondre.
+
+«Voyons-les donc, ces livres! Si j'en trouve quelques-uns qui me
+conviennent, je vous les achèterai.»
+
+Il prit la boîte et l'apporta au jeune homme.
+
+«Ah! monsieur le curé, s'écria-t-il, ne l'ouvrez pas, je vous en prie.
+
+--Pourquoi donc, mon garçon?
+
+--C'est que.... c'est que....»
+
+Il n'en put pas dire davantage.
+
+«Allons, donnez-moi votre clef.»
+
+
+ M. le curé découvre ce qu'il y a dans la boîte
+ du colporteur.
+
+Le colporteur n'osa pas refuser sa clef à M. le curé; mais en la lui
+donnant il se mit à ses genoux.
+
+«Ah! monsieur, dit le pauvre garçon, ne me perdez pas; ayez pitié de
+moi, ne me faites pas mettre en prison.
+
+--Et pourquoi vous ferais-je mettre en prison, mon ami?
+
+--C'est que ma boîte est pleine de vilaines images et de livres mauvais,
+et que l'on met en prison ceux qui en vendent.»
+
+En disant cela il fut encore pris d'une faiblesse. Quand on l'eut fait
+revenir, M. le curé lui dit:
+
+«Comment, mon enfant, avez-vous pu, à votre âge, vous décider à faire un
+tel commerce?
+
+--C'est qu'on m'avait dit qu'on y gagnait beaucoup d'argent, et je
+voulais acheter un petit fonds d'étoffes aussitôt que j'aurais seulement
+une centaine de francs.
+
+--Eh bien, vous a-t-on dit la vérité? Avez-vous gagné plus qu'en vendant
+de bons livres?
+
+--Mon Dieu non: je ne suis pas assez hardi pour faire ce métier-là; j'ai
+toujours peur d'être pris, et je ne vends presque rien.
+
+[Illustration: Mais... il se mit à ses genoux.]
+
+--Je suis sûr que c'est précisément pour cela que vous êtes sorti si
+vite dimanche, quand tous les gens de la maison revenaient des vêpres.
+
+--Oui, monsieur, parce que j'avais vu le garde champêtre avec eux.
+
+--Voyez un peu! votre détestable commerce a failli vous coûter la vie.
+Mon garçon, il n'y a jamais d'avantage à faire le mal; et vous en
+faisiez plus aux gens de la campagne en leur vendant de mauvais livres,
+que si vous leur eussiez volé leur argent: car leur argent était perdu
+comme si vous l'aviez pris, et vous leur laissiez des livres qui leur
+apprenaient à se mal conduire.»
+
+
+ Le colporteur envie le sort des gens du Grand-Bail.
+
+
+Le jeune colporteur resta levé une bonne partie de la journée; il voyait
+tout le monde si heureux dans la maison, qu'il enviait leur sort,
+quoiqu'ils travaillassent beaucoup: car, si maître Tixier traitait bien
+ses domestiques, il exigeait qu'ils fussent laborieux. Tous les soirs,
+on faisait la prière tout haut, en commun; puis chacun allait se coucher
+et dormait tranquillement jusqu'au lendemain matin. Le petit marchand
+les trouvait bien heureux de n'être pas poursuivis par la peur des
+gendarmes, car lui ne dormait jamais que d'un oeil, tant il craignait
+que l'on ne devinât son genre de commerce: le pain qu'il mangeait ne lui
+profitait point. Tout cela lui donnait à réfléchir. M. le curé, étant
+venu le voir, le trouva tout triste.
+
+«Est-ce que vous souffrez davantage aujourd'hui? lui demanda-t-il.
+
+--Non, monsieur; mais j'ai bien pensé à tout ce que vous m'avez dit, et,
+en voyant ces braves gens si heureux, j'ai encore plus de honte du
+métier que je fais. Que je voudrais donc pouvoir gagner ma vie
+honnêtement comme eux!
+
+--Et qui vous en empêche, mon garçon?
+
+--C'est que je n'ai rien au monde que ce qui est dans ma boîte, et il
+faut bien que je le vende pour avoir de quoi acheter autre chose.
+
+--Pour combien y a-t-il de marchandises?
+
+--Pour cinquante francs, prix d'achat.
+
+--Eh bien, mon ami, je vous trouverai cinquante francs; je ne suis pas
+assez riche pour les prendre dans ma bourse, mais j'irai quêter dans le
+village, et je vous réponds de les trouver. Je commencerai par vous
+donner dix francs; mais il faut auparavant que vous brûliez toute votre
+marchandise.
+
+--Comme vous le voudrez, monsieur le curé; d'ailleurs, vous m'ôterez un
+grand poids de dessus le coeur: je ne rêve que prison toutes les nuits.
+Quand j'ai quitté mon père, il m'a bien recommandé de ne pas m'y faire
+mettre, parce qu'on en sort toujours plus mauvais sujet qu'on n'y est
+entré: aussi j'en ai une peur terrible.»
+
+
+ M. le curé brûle les livres du colporteur.
+
+
+L'après-midi, M. le curé tira tous les livres et les images de la boîte
+du marchand; grand Louis en fit un tas au milieu de la route; les petits
+pâtres le couvrirent de chaume et de menu bois, et l'on y mit le feu,
+qui flamba pendant près de quatre heures. Le jeune garçon était tout
+triste en voyant brûler ses livres; M. le curé lui dit:
+
+«Est-ce que vous vous repentez de votre bonne résolution?
+
+--Non, monsieur, je ne m'en repens pas; mais c'était là tout mon bien!
+
+--Je vous ai promis que vous auriez vos cinquante francs.
+
+--Et si vous ne les trouvez pas, monsieur le curé?
+
+--Soyez tranquille, mon enfant; si je ne les trouve pas, je vendrai mon
+grand gobelet et mon couvert d'argent pour compléter la somme.»
+
+Le colporteur le regarda avec de grands yeux, puis il se mit à fondre en
+larmes; il n'avait pas cru qu'il y eût des gens aussi bons que cela au
+monde.
+
+«Que le bon Dieu vous bénisse, dit-il en joignant les mains, pour avoir
+eu pitié d'un pauvre garçon qui ne le méritait guère!»
+
+Tous les gens du bourg s'étant rassemblés autour du feu de joie, M. le
+curé leur dit:
+
+«Voyez-vous, mes amis, je brûle les livres et les images de ce brave
+garçon, qui me laisse faire, parce que je lui ai dit que c'était
+offenser Dieu que de vendre des choses pareilles; et pourtant c'est là
+tout son avoir.»
+
+
+ M. le curé va quêter avec le colporteur.
+
+
+Deux jours après, le petit marchand, étant assez fort pour sortir, pria
+Jeanne de le mener à la messe. Quand elle fut finie, M. le curé lui
+demanda s'il pourrait venir avec lui quêter dans le village; le marchand
+lui dit qu'il croyait bien en avoir la force; il retourna déjeuner au
+Grand-Bail, et à midi M. le curé vint l'y prendre.
+
+«Monsieur le curé, c'est moi qui veux étrenner votre bourse, dit maître
+Tixier.
+
+--Ce n'est pas juste, s'écria le colporteur, ce serait bien plutôt à moi
+de vous donner de l'argent.
+
+--Apprends, jeune homme, que nous n'avons jamais fait payer les gens qui
+mangent à notre table, et qu'il y a chez nous du pain pour tous ceux qui
+en demandent. Voilà ma pièce de deux francs.»
+
+Les trois filles de Tixier donnèrent chacune une pièce de cinquante
+centimes, et Jeanne, ainsi que grand Louis, une d'un franc.
+
+«Mon Dieu! que vous êtes donc tous généreux!» dit le colporteur.
+
+M. le curé emmena le jeune marchand dans le bourg. En entrant dans
+chaque maison, il disait:
+
+«Voilà un garçon dont j'ai brûlé toute la marchandise; il y en avait
+pour cinquante francs, et je ne suis pas assez riche pour les lui
+rendre; je ne puis lui en donner que dix. Aidez-moi, mes braves gens, à
+finir la somme; quelque peu que vous me donniez, je vous en saurai bon
+gré. Le mérite de l'aumône ne se mesure pas à son importance, mais au
+bon coeur qui la fait.»
+
+Et chacun donnait selon son pouvoir. M. le curé remerciait ceux qui
+donnaient peu comme ceux qui donnaient beaucoup, car il savait bien que
+chacun avait fait tout ce qu'il pouvait. Ils finirent leur tournée par
+la maison de Mme Dumont. Cette dame avait su par Jeanne l'accident
+arrivé au colporteur, et lui avait envoyé du bouillon et du vin vieux
+pendant sa maladie. Chacun dans la maison lui donna cinq francs, et,
+comme ils étaient cinq, cela fit vingt-cinq francs.
+
+
+ Le colporteur compte ce qu'il a reçu.
+
+
+A leur retour au Grand-Bail, M. le curé vida la bourse sur un coffre, et
+dit au jeune homme de compter ce qu'on leur avait donné; il trouva, tant
+en sous qu'en petites pièces, trente-deux francs soixante-quinze
+centimes, ce qui, avec les vingt-cinq francs de Mme Dumont, faisait
+cinquante-sept francs soixante-quinze centimes.
+
+«Vous voilà riche, mon enfant, dit joyeusement le curé en mettant ses
+dix francs sur le tas d'argent; je vous l'avais bien dit, que mes
+paroissiens ne me laisseraient pas dans l'embarras!
+
+--Monsieur, j'ai plus que ne valaient tous mes livres: il ne faut pas me
+donner en outre vos dix francs.
+
+--Si, mon ami, vous les aurez; car je vous les ai promis.
+
+--C'est vrai, monsieur; mais vous avez bien d'autres pauvres qui en ont
+plus besoin que moi.
+
+--Je ne veux pas vous ôter le mérite de votre désintéressement; mais ce
+n'est pas moi qui donnerai cette petite somme, ce sera vous. Sortons
+ensemble, nous la porterons à un pauvre homme, simple d'esprit, et qui
+est hors d'état de gagner son pain; cela l'aidera à payer son loyer.
+
+--Ma foi, monsieur le curé, dit le père Tixier, ce petit marchand est au
+fond très-honnête; c'eût été bien dommage qu'il se perdît.»
+
+Le lendemain le colporteur alla encore à la messe; quand elle fut finie,
+M. le curé lui demanda comment il allait employer son argent.
+
+«Je vais acheter de la mercerie et des mouchoirs; je courrai les foires
+et les assemblées, et je ferai mes affaires, j'en suis bien certain. Je
+reviendrai vous voir quelque jour, et vous n'aurez pas à vous repentir
+de toutes vos bontés pour moi.»
+
+
+ Le colporteur renouvelle sa première communion.
+
+
+«Mon ami, dit M. le curé, qui avait ramené le jeune marchand au
+Grand-Bail, il faut demain, avant de partir, entendre la messe d'actions
+de grâce que je dirai pour remercier Dieu d'avoir eu pitié de vous; je
+suis bien sûr que tout le monde ici voudra y assister.
+
+--Pas encore, monsieur le curé! je voudrais renouveler ma première
+communion à cette messe-là. On est si content ici en servant Dieu, que
+je veux le servir aussi; mais je ne suis pas préparé pour cela.
+
+--Mon ami, dit M. le curé en l'embrassant, rien au monde ne pouvait me
+causer plus de joie que cette bonne résolution. Venez passer le reste de
+la semaine chez moi; nous ne sommes qu'au mardi, et quatre jours
+d'instruction et de retraite suffiront à un garçon de votre âge qui a
+bonne volonté; je serai tranquille sur vous maintenant; Dieu vous a
+touché, vous ne quitterez plus le sentier du bien.
+
+--Reste donc ici, dit maître Tixier, tu ne nous gênes pas; le bien qu'on
+fait aux pauvres gens, c'est la bénédiction d'une maison.
+
+--Puisque M. le curé veut bien me prendre, j'irai chez lui, parce qu'ici
+j'aurais trop de distractions. Ça ne m'empêche pas, maître Tixier, de
+vous remercier beaucoup pour ne pas vous être lassé de moi.
+
+Le dimanche suivant, le colporteur communia à la grand'messe, ainsi que
+plusieurs autres personnes, entre autres Jeanne et Solange. Le jeune
+homme, qui était encore bien pâle et avait le front bandé, édifia tout
+le monde par sa piété.
+
+Après avoir déjeuné avec M. le curé, le jeune marchand lui dit adieu et
+lui demanda la permission de l'embrasser. Quand il passa au Grand-Bail
+pour y faire ses adieux, tout le monde était à dîner.
+
+«Je ne vous oublierai jamais, ni vos bontés non plus, mes braves gens;
+quelque loin que j'aille, je penserai toujours que vous êtes la cause de
+mon bonheur, car c'est pour être resté une semaine en votre compagnie
+que j'ai voulu devenir honnête comme vous.
+
+--Tu as raison, mon garçon, de vouloir être honnête homme; crois-moi, on
+n'est heureux qu'avec une conscience bien nette,» dit maître Tixier.
+
+
+ Maître Tixier fait ses conditions avec ses domestiques.
+
+
+On approchait de la Saint-Jean; maître Tixier dit un soir à ses
+domestiques:
+
+«Ah çà, vous autres, je n'aime pas à me trouver dans l'embarras: qui
+veut quitter? qui veut rester?»
+
+Et comme personne ne parlait, il dit à grand Louis: «Voyons, toi qui es
+le plus vieux, restes-tu?
+
+--Notre maître, si vous n'êtes pas las de moi, je ne suis pas las de
+vous: ainsi je reste, si vous me gardez.
+
+--Te garder! je crois bien, grand Louis; il n'y a pas ton pareil pour le
+labour à quatre lieues à la ronde; si tu es content, moi aussi je le
+suis. Et toi, Claude?
+
+--Notre maître, si vous voulez me laisser aller m'amuser toute la
+journée à la Saint-Jean et à la Saint-Pierre, je resterai.
+
+--La jeunesse est toujours la jeunesse! Claude, je t'accorde ces deux
+jours, et tu auras une pièce de trois francs pour faire la fête; le père
+Bonnet viendra soigner tes boeufs.»
+
+Le vacher et le porcher restèrent aussi; mais Marguerite, la bergère,
+dit qu'elle voulait aller à la _louée_.
+
+«Notre maître, dit-elle, vous me relouerez sur la place, au prix des
+autres.
+
+--Tu ne te trouves donc pas bien ici, Marguerite? dit la maîtresse.
+
+--Si fait, maîtresse, mais je veux aller à la _louée_ pour avoir un
+_denier à Dieu_. D'ailleurs on m'a dit que les bergères gagnaient
+vingt-cinq écus, et vous ne m'en donnez que vingt.
+
+--Tu crois ces bêtises-là, toi, Marguerite?
+
+--Dame! c'est Marie, de la ferme du Chétif-Bail, qui me l'a dit.
+
+--Eh bien, va-t'en si tu le veux; nous ne ferons pas une grande perte:
+je n'ai pas oublié ce que tu as dit à la petite Jeanne.
+
+--Qu'elle fasse comme elle voudra, dit le maître; mais je t'avertis,
+Marguerite, que, quand tu seras sortie de la maison, tu en seras bien
+dehors, et que je ne te reprendrais pas, même pour rien. Tu me connais,
+et tu sais que je tiens ma parole. Et toi, petite Jeanne, tu ne dis
+rien?
+
+--Moi, notre maître! que voulez-vous que je dise? Est-ce qu'il y a pour
+moi une autre maison que la vôtre? Je n'en sortirai que quand vous me
+renverrez, je vous l'ai déjà dit. Je vous aime comme mon propre père, et
+il me semble que vos filles sont mes soeurs: qu'est-ce qu'il me faut
+donc de plus?
+
+--Si c'est comme ça, ma fille, nous ne nous quitterons pas de sitôt;
+mais, comme nous ne sommes convenus de prix que jusqu'à la Saint-Jean,
+il faut dire ce que tu veux gagner l'an prochain.
+
+--Notre maître, vous êtes un homme raisonnable; je prendrai ce que vous
+me donnerez, ainsi n'en parlons plus.
+
+--Non pas, petite Jeanne, non pas! Il ne faut point que tu sois dupe.
+Iras-tu à l'assemblée?
+
+--Non, notre maître, je n'ai pas le coeur à la joie; je pense toujours à
+ma chère défunte, et je resterai. Je garderai toutes les bêtes pendant
+que vos filles iront s'amuser.
+
+--Puisque tu ne veux pas aller à la fête, je sais bien ce que je ferai:
+je marchanderai toutes les bonnes servantes de maison, et tu auras le
+plus fort gage de la _louée_ car on n'y trouvera pas ta pareille.
+
+--Merci, notre maître, vous êtes trop bon.»
+
+
+ Jeanne conseille à Marguerite de rester.
+
+
+Le lendemain, Jeanne, qui n'aidait plus aussi souvent à Marguerite
+depuis qu'elle l'avait tant choquée, alla la trouver dans la bergerie.
+Tout en soignant avec elle les moutons, elle lui dit:
+
+«Quel profit auras-tu donc, Marguerite, à quitter de si bons maîtres
+pour aller chez tu ne sais pas qui? S'il est vrai qu'il y ait des
+bergères à vingt-cinq écus, crois-tu que c'est toi qui les gagneras?
+Es-tu assez habile pour soigner tes bêtes toute seule, et travailles-tu
+jamais aux champs?
+
+--J'en vaux bien une autre, petite Jeanne! Ils pourront bien en prendre
+une qui les volera, au lieu que moi je suis une honnête fille.
+
+--Écoute donc, Marguerite: il est bien vrai que tu ne prendrais pas une
+fusée de fil à la maîtresse, ni un brin de laine non plus; mais quel
+emploi fais-tu du temps qu'elle te paye; car enfin, il est à elle, et le
+temps vaut de l'argent, puisque c'est avec le temps qu'on fait tout.
+Quand tu ne travailles pas, n'est-ce pas comme si tu la volais? A quoi
+t'occupes-tu en gardant tes bêtes, au lieu de filer ou de tricoter? Ne
+faut-il pas que la maîtresse paye pour faire faire l'ouvrage que tu n'as
+pas fait? Eh bien, c'est comme si tu lui prenais cet argent-là dans sa
+poche. As-tu pensé quelquefois à cela?
+
+--Est-ce que je pense à quelque chose, moi?
+
+--Et tu n'en fais pas mieux. Et du pain, donc! en gaspilles-tu avec ta
+chienne et tes moutons! Je devrais le dire à la maîtresse, moi qui suis
+chargée du ménage; mais je n'ai pas voulu te faire renvoyer, parce que
+je suis bien sûre qu'on ne voudra pas te souffrir ailleurs.
+
+--A savoir, petite Jeanne.
+
+--Tu ne trouveras toujours pas facilement une autre ferme où, comme ici,
+l'on ne crie jamais après les domestiques, et où on les soigne quand ils
+sont malades. Aie le malheur d'avoir seulement les fièvres, et l'on
+t'enverra bien vite te faire soigner ailleurs, sans s'inquiéter si tu as
+de l'argent ou non! Et puis, vois-tu, ma pauvre Marguerite, on n'amasse
+jamais rien quand on change si souvent de condition: on a beau gagner de
+bons gages, je ne sais comment cela se fait, mais l'argent coule comme
+l'eau; au lieu qu'en restant toujours chez les mêmes maîtres, les gages
+se mettent les uns sur les autres; et quand on se marie, on trouve une
+bonne somme ronde pour acheter un lit et une armoire.»
+
+ Remontrances de Jeanne à Marguerite.
+
+«Voyons, Marguerite, continua Jeanne, conte-moi pourquoi tu ne peux pas
+rester longtemps dans la même place. Qu'est-ce qui te pousse à toujours
+changer?
+
+--Veux-tu que je te le dise? c'est que mes maîtres ne m'ont jamais
+aimée.
+
+--Mais, dis donc, Marguerite, les aimais-tu, toi, tes maîtres? Tu
+n'aimes seulement pas le bon Dieu! Est-ce que je ne te vois pas le soir
+agacer Claude pour le faire rire pendant la prière, au lieu d'écouter
+notre maître? A l'église, tu parles, tu ris, tu fais la belle; tu
+n'entends pas un mot de ce que dit M. le curé, et tu ne vas jamais à
+confesse. Sais-tu que c'est bien vilain tout ça?
+
+--Ne voilà-t-il pas un grand mal! Je ne fais de tort à personne.
+
+--Mais c'est à toi que tu fais tort, sans compter que tu donnes le
+mauvais exemple. Est-ce que l'église n'est pas la maison du bon Dieu?
+Prends-tu ces airs-là quand la maîtresse t'envoie porter quelque chose
+chez Mme Dumont? ris-tu, parles-tu, quand tu es dans ses belles
+chambres?
+
+--Ma Jeanne, je n'ose seulement pas lever les yeux!
+
+--Est-ce que le bon Dieu qui est au ciel n'est pas plus que Mme Dumont?
+As-tu seulement pris garde comment ces dames se tiennent à l'église, où
+elles restent à genoux les trois quarts du temps? Je vais te dire la
+vérité, moi: on ne t'aime pas parce que tu n'aimes personne et que tu ne
+sais pas retenir ta langue. Si tu priais Dieu de tout ton coeur, si tu
+aimais ceux qui t'entourent, tu verrais comme tu serais heureuse!
+D'ailleurs, c'est la volonté du bon Dieu que l'on s'aime les uns les
+autres, puisque l'on ne peut pas vivre tout seul. Je sais bien ça, moi,
+qui aimais tant ma chère mère Nannette: quand je l'ai perdue, c'était
+comme si j'eusse été seule sur la terre, et, si je ne m'étais pas
+attachée a nos maîtres, j'aurais fini par mourir de chagrin de n'avoir
+personne à aimer. Crois-moi donc, Marguerite, reste avec nous autres,
+aime-nous bien, et tu verras comme tu seras contente!»
+
+Mais Jeanne eut beau dire, Marguerite voulut quitter le Grand-Bail.
+
+
+ Jeanne est menacée d'une plainte en contravention.
+
+
+Le jour de la Saint-Jean, chacun mit ses plus beaux habits pour aller à
+la fête, et prit à peine le temps de déjeuner. La maîtresse resta toute
+seule avec Jeanne et le porcher, qui pleurait dans un coin.
+
+«Maîtresse, laissez-le donc aller avec les autres, ce pauvre petit! je
+soignerai ses bêtes, et elles ne mourront pas pour rester au tect toute
+la journée.
+
+--Allons, porcher, dit la maîtresse, va donc, puisque la petite Jeanne
+le veut. Tiens, voilà cinquante centimes pour t'amuser.»
+
+L'enfant ne se le fit pas dire deux fois, et il courut s'habiller.
+
+A trois heures, Jeanne fit sortir toutes les bêtes à laine pour les
+promener un peu, et elle les mena dans un champ tout près de la maison.
+Il n'y avait pas longtemps qu'elle était là, quand elle vit passer un
+chien avec la tête basse et la queue serrée: ses trois chiennes se
+mirent à sa poursuite en jappant. Jeanne, qui voyait bien que c'était
+un chien malade, criait et courait après les siens pour les faire
+revenir. Enfin elle en vint à bout; mais, pendant ce temps-là, les
+moutons étaient entrés dans une pièce d'avoine qui ne dépendait pas de
+la ferme, et le propriétaire se trouvait là en ce moment avec deux
+personnes.
+
+«Ha! ha! je t'y prends, petite Jeanne. Ton maître, qui ne fait grâce à
+personne quand on va sur ses terres, aura donc son procès-verbal à son
+tour! Il était si fier de n'avoir jamais été pris: il faudra bien qu'il
+aille devant le juge de paix comme les autres.
+
+--Mon petit père Colis, dit Jeanne, vous ne ferez pas cet affront à mon
+maître: ce n'est pas sa faute si je n'ai pas veillé sur ses bêtes; mais,
+voyez-vous, je n'étais occupée que de ce chien enragé, et j'avais peur
+qu'il ne mordît mes chiennes qui valent leur pesant d'or; si elles
+avaient été mordues, il en serait arrivé du malheur dans le pays.
+Estimez vous-même le dommage que vous ont fait mes moutons, et je vous
+le payerai aussitôt que je serai rentrée à la maison.
+
+--Du tout, petite, du tout; je veux que le père Tixier ait sa
+condamnation tout comme un autre, pour lui apprendre à avoir un peu plus
+d'indulgence pour les pauvres gens qui sont pris sur ses terres. Je vais
+aller en ville tout exprès. Tu vois que j'ai deux bons témoins.»
+
+[Illustration: Jeanne est menacée.]
+
+
+ Jeanne, dans son chagrin, a recours à grand Louis.
+
+
+«Mon Dieu! que j'ai donc de chagrin!» se dit Jeanne quand elle fut
+seule.
+
+Tout à coup elle pensa que grand Louis était l'ami du père Colis, et
+elle espéra qu'il la tirerait de là. Elle fit rentrer bien vite ses
+bêtes et dit à la maîtresse:
+
+«J'ai bien envie d'aller un instant à la ville voir l'assemblée. Si vous
+le voulez, je vais faire le souper, et j'irai au bourg chercher la mère
+Feuillet pour vous tenir compagnie: il n'est guère que cinq heures, et
+ce soir il fera clair de lune.
+
+--Va, ma Jeanne, et amuse-toi bien. Ne t'inquiète pas du souper, je le
+ferai faire par la mère Feuillet; d'ailleurs, ils n'auront pas
+grand'faim tous en revenant. Allons, fais-toi bien brave.»
+
+Jeanne s'ajusta de son mieux et partit pour la ville, en passant par le
+bourg. Quand elle fut sur la grande place, elle n'eut pas de peine à
+reconnaître grand Louis, et elle le tira par sa manche. Il se retourna
+tout en colère; mais aussitôt qu'il vit la petite Jeanne, il se mit à
+rire d'aise et lui dit:
+
+«Je ne m'attendais guère à te voir ici!
+
+--Mon pauvre grand Louis, venez donc sur le banc là-bas; j'ai quelque
+chose à vous dire, et je suis venue si vite que j'en suis tout
+essoufflée.»
+
+Quand ils furent assis, Jeanne dit à grand Louis:
+
+«J'ai promis de m'adresser à vous si jamais je me trouvais dans la
+peine, et m'y voilà; il n'y a que vous, grand Louis, qui puissiez m'en
+tirer.»
+
+Alors elle lui raconta ce qui lui était arrivé avec le père Colis, et
+comment il n'avait voulu entendre à rien.
+
+«Et, voyez-vous, dit-elle en finissant, ce qui me désole, c'est que
+notre maître, qui est bien un peu fier et un peu dur pour ceux qui font
+mal, va être humilié et que j'en serai la cause. Vous qui êtes ami avec
+le père Colis, il faut aller le trouver tout de suite, mon bon grand
+Louis: il est là sur cette place; promettez-lui de ma part tout ce qu'il
+vous demandera: rien ne me coûtera pour épargner ce chagrin à notre
+maître qui est si bon pour moi.
+
+--Ne t'inquiète pas, petite Jeanne; je vais le chercher, et je
+l'entortillerai si bien qu'il ne sera plus question de rien; il faudra
+qu'il ait la tête bien dure s'il ne fait pas ce que je veux. Tiens,
+Solange est là-bas avec Joséphine; va-t'en auprès d'elles: il faudra
+nous attendre tous sous le gros ormeau qui est au bout de la place, pour
+retourner ensemble à la maison vers les neuf heures. Tu le diras aux
+autres.»
+
+Jeanne eut bien vite rejoint Solange et sa soeur. En se promenant, elles
+trouvèrent maître Tixier, qui leur dit avoir loué une bergère qui était
+forte comme un homme, et qui saurait bien tendre les gerbes et faire
+toute espèce d'ouvrage au besoin. En revenant, grand Louis dit à Jeanne:
+
+«Sois tranquille, le père Colis ne fera pas de plainte; il m'a même
+bien promis que personne ne saurait qu'il t'avait prise dans son avoine.
+
+--Merci, grand Louis, vous m'avez tirée d'une grande peine.»
+
+
+ Jeanne continue de donner beaucoup de satisfaction
+ à ses maîtres.
+
+
+M. le curé venait souvent voir la maîtresse, qui était paralysée et ne
+pouvait plus marcher ni rien faire. Chaque fois qu'elle le voyait, elle
+lui disait:
+
+«Que je vous ai d'obligations, monsieur le curé, d'avoir pensé à nous
+donner la petite Jeanne! c'est un vrai trésor pour notre maison.
+Qu'est-ce que je deviendrais donc dans l'état où je suis, et avec des
+filles si jeunes, si j'avais une servante comme il y en a tant?»
+
+De son côté, Jeanne remerciait aussi le curé de l'avoir placée chez des
+maîtres qui l'avaient adoptée comme leur enfant, et chez qui elle
+n'avait jamais que de bons exemples sous les yeux. Elle s'échappait de
+temps en temps pour aller voir les dames Dumont. Comme elle cherchait
+tout ce qui pouvait faire plaisir à la maîtresse, elle avait demandé à
+Mlle Isaure des livres et du papier pour enseigner à lire et à écrire à
+la petite Louise.
+
+
+ Grand Louis fait un bon cailloutage devant la porte.
+
+
+Les foins et la moisson se passèrent sans accidents. Jeanne faisait de
+si bonne soupe aux moissonneurs, et son pain avait si bon goût, qu'ils
+disaient n'avoir jamais été mieux régalés. Dès le matin, elle tirait de
+l'eau et la jetait à pleins seaux dans la maison; puis elle balayait
+pour ôter la boue et le fumier que chacun apportait aux pieds. Si grand
+Louis la voyait faire, il allait lui chercher l'eau. Un jour il lui dit:
+
+«Petite Jeanne, ça m'ennuie de te voir te fatiguer, et pour rien encore!
+tu as beau nettoyer le matin, à midi il y en a autant.
+
+--C'est bien vrai, grand Louis; mais, si je n'ôtais pas les ordures à
+fond tous les jours, nous serions, sans comparaison, comme les bestiaux
+dans l'étable. S'il y avait seulement un bon cailloutage devant notre
+porte, la boue des sabots y resterait, et la maison ne serait pas si
+sale.»
+
+Le lendemain, comme il avait beaucoup plu le matin, et que les gerbes
+étaient trop mouillées pour être rentrées, grand Louis, après avoir aidé
+à les mettre debout afin qu'elles pussent sécher, revint vers trois
+heures, et, comme il n'avait rien à faire, il attela son tombereau et
+fit plusieurs voyages à la carrière voisine; il en rapporta des
+pierrailles et fit devant la maison un bon cailloutage.
+
+«Tu as fait là un fameux ouvrage, dit maître Tixier en soupant; c'était
+bien nécessaire, et je ne sais pas pourquoi je n'y ai jamais pensé.
+Comment l'idée t'en est-elle donc venue?
+
+--Ce n'est pas mon idée à moi, c'est celle de la petite Jeanne, qui a
+dit que, s'il y avait un bon cailloutage devant la porte de la maison,
+elle serait plus saine et plus propre.
+
+--Mon garçon, tu as bien raison de faire ce que la petite Jeanne te
+commande.
+
+--Notre maître, dit Jeanne toute rouge, je ne lui ai rien commandé; il
+l'a fait de sa bonne volonté.
+
+--C'est encore mieux, ma fille.»
+
+
+ Jeanne et grand Louis achètent des terres au père Colis.
+
+
+«Mes amis, dit maître Tixier, vous ne savez pas ce que le père Colis
+vient de me dire? Il se trouve trop cassé pour continuer à cultiver ses
+terres; c'est trop fort pour lui maintenant; il ne veut garder que son
+jardin, afin de s'occuper un peu. Comme il a perdu tous les siens et
+qu'il est seul au monde, il veut vendre son bien en viager. Ma Jeanne,
+j'ai pensé à toi pour cette bonne pièce de terre où il avait ses avoines
+cette année: il en veut trente écus par an; c'est bien un peu lourd, et
+pourtant ce serait dommage de manquer une si bonne occasion. Écoute: tu
+me l'affermeras quarante-cinq francs; il t'en restera autant à donner
+sur tes gages, juste la moitié de ce que tu gagnes, et l'autre moitié
+suffira pour tes dépenses. Qu'en dis-tu?
+
+--Notre maître, si vous croyez que c'est pour mon avantage, il faut
+m'acheter ce champ. Faites donc _comme pour vous_.
+
+--Moi, dit grand Louis, je m'arrangerais bien de son demi-arpent de
+vigne dans les Pierres-Folles, et aussi de sa pièce de seigle.
+
+--Va donc le trouver demain matin. Il veut vendre sans que ça s'ébruite,
+et, comme il fait grand cas de toi, tu auras de lui ce que tu voudras.»
+
+Le jeudi suivant, maître Tixier mena Jeanne et grand Louis chez le
+notaire pour signer les actes.
+
+
+ Marguerite veut rentrer au Grand-Bail.
+
+
+Vers le commencement des vendanges, Jeanne était seule à la maison avec
+la maîtresse, qui ne quittait plus guère le lit depuis que les chaleurs
+étaient passées. Elle vit entrer Marguerite, l'ancienne bergère; elle
+était si changée que Jeanne eut de la peine à la reconnaître.
+
+«Tiens! te voilà ici, toi! lui dit-elle.
+
+--Mon Dieu, oui, ma Jeanne, et je suis bien dans la peine.
+
+--Est-ce que tu n'es plus en place?
+
+--Non; j'ai eu la fièvre à la fin de la moisson, et ceux de la
+Périnnerie, où j'étais, m'ont renvoyée. Je me suis retirée dans le
+bourg, chez la mère Feuillet; la pauvre femme m'a bien soignée, mais le
+peu d'argent que j'avais y a passé, et il m'a fallu vendre ma robe de
+cotonnade violette et mon tablier noir. Si je ne trouve pas une place
+tout de suite, je serai obligée d'aller demander mon pain.
+
+--Eh bien! Marguerite, je te l'avais bien dit!
+
+--Ah oui! tu avais bien raison! j'y ai souvent songé, pendant que
+j'étais au lit avec la fièvre et que je voyais mon pauvre argent s'en
+aller.»
+
+La maîtresse, qui ne dormait pas, écarta son rideau et dit durement à
+Marguerite:
+
+«Que viens-tu faire ici, toi?
+
+--Maîtresse, si vous vouliez me reprendre, vous me feriez une grande
+charité.
+
+--Tu sais bien ce que le maître t'a dit; tu le connais, il ne revient
+jamais sur sa parole.»
+
+
+ M. le curé engage la mère Tixier à reprendre Marguerite.
+
+
+M. le curé entra et alla s'asseoir comme d'ordinaire au chevet de la
+mère Tixier.
+
+«N'est-ce pas là Marguerite, votre ancienne bergère?
+
+--Oui, monsieur le curé.
+
+--Elle a donc quitté le pays? Je ne l'ai plus vue à l'église.
+
+--Non, monsieur, elle était à la Périnnerie, de l'autre côté du bourg.
+
+--Elle a donc été malade?
+
+--Oui, monsieur, dit Marguerite, et je n'ai plus de place; je demandais
+à la maîtresse de me reprendre et elle ne le veut pas; priez-la donc
+pour moi, monsieur le curé, je vous en prie!
+
+--Ce n'est pas à l'entrée de l'hiver qu'on se charge de bouches
+inutiles, dit la maîtresse.
+
+--Votre bergère se marie pour la Toussaint: si le maître veut me
+reprendre, il me donnera ce qu'il voudra, et je ferai tout comme la
+petite Jeanne me dira.
+
+--Marguerite, continua la mère Tixier, je t'ai dit que le maître ne
+voudrait pas te reprendre.
+
+--Maîtresse, si vous le lui demandiez bien!
+
+--Tiens, le voilà qui vient, va le lui demander toi-même.
+
+--Je n'oserai jamais; ma Jeanne, vas-y donc; il ne te refusera pas,
+toi!»
+
+Jeanne sortit pour aller au-devant de maître Tixier; quand elle rentra
+avec lui, il lui disait:
+
+M. le curé engage la mère Tixier à reprendre Marguerite.
+
+M. le curé entra et alla s'asseoir comme d'ordinaire au chevet de la
+mère Tixier.
+
+«N'est-ce pas là Marguerite, votre ancienne bergère?
+
+--Oui, monsieur le curé.
+
+--Elle a donc quitté le pays? Je ne l'ai plus vue à l'église.
+
+--Non, monsieur, elle était à la Périnnerie, de l'autre côté du bourg.
+
+--Elle a donc été malade?
+
+--Oui, monsieur, dit Marguerite, et je n'ai plus de place; je demandais
+à la maîtresse de me reprendre et elle ne le veut pas; priez-la donc
+pour moi, monsieur le curé, je vous en prie!
+
+--Ce n'est pas à l'entrée de l'hiver qu'on se charge de bouches
+inutiles, dit la maîtresse.
+
+--Votre bergère se marie pour la Toussaint: si le maître veut me
+reprendre, il me donnera ce qu'il voudra, et je ferai tout comme la
+petite Jeanne me dira.
+
+--Marguerite, continua la mère Tixier, je t'ai dit que le maître ne
+voudrait pas te reprendre.
+
+--Maîtresse, si vous le lui demandiez bien!
+
+--Tiens, le voilà qui vient, va le lui demander toi-même.
+
+--Je n'oserai jamais; ma Jeanne, vas-y donc; il ne te refusera pas,
+toi!»
+
+Jeanne sortit pour aller au-devant de maître Tixier; quand elle rentra
+avec lui, il lui disait:
+
+--Vous voyez qu'elle en a été bien punie, et la voilà à l'aumône comme
+Jeanne y a été; seulement Jeanne n'était pas en âge de travailler, ce
+qui est bien différent.
+
+--Moi, je n'offense personne, monsieur le curé, et je ne veux pas qu'on
+m'offense; aussi, quand on me fait une injure, je ne l'oublie jamais.
+
+--Et vous avez grand tort, car il faut toujours pardonner. Si Dieu nous
+retirait son soleil chaque fois que nous l'offensons, nous n'aurions
+guère d'épis mûrs pour la moisson.
+
+--Il me semble pourtant que, quand on a la conscience bien nette, on
+peut sans pécher en vouloir à ceux de qui on a reçu quelque injure.
+
+--C'est de l'orgueil, cela, maître Tixier. Personne ne peut dire qu'il
+ne péchera pas ni qu'il n'a pas offensé Dieu; c'est pourquoi il faut
+toujours faire miséricorde à notre prochain. Le pardon profite à tout le
+monde: il soulage le coeur qui pardonne; il ramène au bien celui qui a
+commis la faute.
+
+--Qu'elle vienne donc à la Toussaint, monsieur le curé, puisque vous le
+voulez.
+
+--Mais d'ici là, que voulez-vous qu'elle devienne, cette pauvre fille?
+Père Tixier, il ne faut jamais faire le bien à demi.
+
+--D'ailleurs, dit la maîtresse, je lui ferai broyer le chanvre pendant
+qu'il y a encore un peu de soleil, car ta bergère n'est plus bonne à
+rien depuis qu'elle a le mariage en tête.
+
+--Qu'il en soit donc fait à votre volonté, monsieur le curé. Allons, va
+chercher tes effets, Marguerite; et toi, Jeanne, je te charge de veiller
+sur elle; si tu n'en es pas contente, tu la mettras à la porte.»
+
+
+ Marguerite remercie Jeanne.
+
+
+Marguerite courut au bourg chercher son paquet, et elle revint pour le
+souper; avant de se coucher, elle alla trouver Jeanne à la boulangerie.
+
+«Ma Jeanne, lui dit-elle, oublie ce que je t'ai dit, et demande-moi tout
+ce que tu voudras, je le ferai; tu n'auras jamais de reproches à mon
+sujet, et je t'aiderai à faire ton ouvrage.
+
+--Marguerite, je n'ai pas besoin que l'on m'aide, je fais bien mon
+ouvrage toute seule; sois pieuse et n'aie plus de paresse, c'est tout ce
+que je te demande.
+
+--Jeanne, il faudra que tu viennes avec moi remercier M. le curé.
+
+--Tu peux bien y aller sans moi.
+
+--Est-ce que je l'oserais! je n'ai pas mis le pied à l'église depuis que
+je suis sortie d'ici; il ne voudrait pas seulement me voir.
+
+--Pourtant, c'est lui qui est cause qu'on t'a reprise.
+
+--C'est égal, je te dis qu'il ne me laisserait pas entrer chez lui.
+
+--On voit bien que tu ne le connais guère: n'aie pas peur, il te recevra
+bien, quoique tu aies des torts; il dit que ce ne sont pas les bons qui
+ont besoin de lui.»
+
+
+ Tout le monde aime Jeanne.
+
+
+Tous ceux qui venaient au Grand-Bail aimaient Jeanne, parce qu'elle
+était avenante pour tout le monde, pour les pauvres comme pour les
+autres.
+
+Quand de petits enfants demandaient à la porte, elle les faisait entrer,
+les débarbouillait, leur lavait les mains. Si elle n'avait rien à mettre
+sur leur pain, elle tirait de la piquette pour qu'ils pussent le
+tremper; ou bien, s'il y avait de _la beurrée_[4], elle la leur donnait
+à boire. L'hiver, elle faisait cuire des pommes de terre sous la cendre
+pour réchauffer l'estomac de ces pauvres petits. Si des femmes âgées
+venaient demander l'aumône, elle les faisait asseoir au coin du feu;
+elle ôtait elle-même leur capote et la posait sur un lit, puis elle
+bassinait leurs sabots, et il était bien rare qu'elle n'eût pas quelque
+reste de soupe à leur donner. Quand elles s'étaient bien reposées, elles
+les reconduisait jusqu'au chemin, pour qu'elles ne se heurtassent pas
+contre les charrettes, le bois, et tout ce qui encombre la cour d'une
+ferme.
+
+Après la Toussaint, l'on cassa les noix à la veillée; Jeanne, qui allait
+souvent chez Mme Dumont, en avait rapporté le _Livre de morale pratique_.
+C'est un livre bien instructif et bien amusant, et elle en lisait tout
+haut de beaux passages à la veillée du dimanche.
+
+[Note 4: Dans quelques pays on dit _batture_; c'est ce qui reste de
+la crème, lorsqu'elle a été convertie en beurre.]
+
+Elle lisait fort bien. Quand les autres ne comprenaient pas, elle leur
+faisait des explications parfaitement claires, avec toute la patience et
+la complaisance possibles. Quelquefois, dans la semaine, les filles de
+maître Tixier voulaient la forcer à lire; mais elle s'y refusait, en
+disant qu'il fallait qu'elle cassât des noix comme tout le monde. Comme,
+depuis que la mère Tixier était tout à fait arrêtée, on restait dans la
+maison pour la désennuyer un peu, au lieu d'aller veiller dans la
+bergerie, la bonne fermière disait à Jeanne:
+
+«Lis donc, les autres feront ta part d'ouvrage et veilleront un peu plus
+tard.
+
+--Ce ne sera toujours pas grand Louis, dit la petite Louise; il reste là
+la bouche ouverte, avec ses gros yeux fixés sur la petite Jeanne, comme
+s'il voulait la manger.»
+
+C'est qu'en effet il était bien changé, grand Louis! Au lieu de brusquer
+tout le monde, il était doux et complaisant, surtout pour Jeanne; il
+n'allait plus aux têtes des villages, et on le trouvait souvent tout
+songeur, les coudes sur ses genoux et la tête dans ses mains.
+
+
+ Grand Louis demande Jeanne en mariage.
+
+
+On était en carnaval. Un matin, grand Louis entra dans la boulangerie,
+où Jeanne était occupée à pétrir le pain.
+
+«Écoute, petite Jeanne, lui dit-il, il y a bien longtemps que j'ai
+quelque chose à te dire; mais le courage m'a toujours manqué. Je suis
+tout triste, je n'ai de coeur à rien; il faut pourtant que ça finisse:
+veux-tu être ma femme? Tu me connais, et tu sais que tu ne seras pas
+malheureuse avec moi; j'ai cinq cents bons francs dans mon coffre pour
+nous mettre en ménage; nous avons chacun un morceau de terre et une
+vigne; d'ailleurs je ne crains pas de travailler. Hein! qu'en dis-tu?
+
+--Merci, grand Louis, je ne veux pas me marier.
+
+--C'est ça! je m'en doutais! tu es trop demoiselle pour prendre un
+paysan comme moi! Et pourtant, mon Dieu! tu n'en trouveras pas un en
+ville qui t'aimera autant.
+
+--Vous avez tort de vous fâcher, grand Louis. Si je voulais me marier,
+je ne pourrais trouver mieux que vous. Mais la maîtresse est dans son
+lit, incapable de rien faire, et la pauvre femme n'a aucun espoir de
+guérir; Solange ne tardera pas à être demandée en mariage et à quitter
+la maison; Joséphine n'a que dix-sept ans, elle est trop jeune pour
+soigner sa mère et tout: je ne peux donc pas quitter nos maîtres, que
+j'aime tant; il y a quelque chose au-dedans de moi qui me dit que, si je
+le faisais, ce serait mal.
+
+--Qu'à cela ne tienne, ma Jeanne, nous resterons ici; on ne demandera
+pas mieux que de nous y garder.
+
+--Peut-être bien, grand Louis; mais les enfants viendront, et, quand on
+a des enfants, il faut être à son ménage. On a déjà bien de la peine à
+vivre toujours d'accord avec ses proches parents; c'est bien pis chez
+des étrangers. Mais pour vous prouver que je fais grand cas de vous, si
+vous voulez m'attendre, je vous promets de ne pas me marier à un autre;
+je n'ai que vingt ans, vous n'en avez pas encore vingt-six, nous avons
+du temps devant nous.
+
+--Comme tu voudras, Jeanne, quoique j'eusse mieux aimé nous marier tout
+du suite.»
+
+Maître Tixier, qui cherchait grand Louis, entra dans la boulangerie
+comme la petite Jeanne finissait de parler, et, comme elle était fort
+rouge, il dit à son laboureur:
+
+«Pourquoi la brusques-tu encore? Qu'est-ce qu'elle n'a pas bien fait?
+
+--Notre maître, il ne faut pas vous fâcher contre lui; il ne me
+brusquait pas, au contraire.
+
+--Oui, maître Tixier, je lui demandais si elle voulait se marier avec
+moi, et elle dit que nous avons bien le temps.
+
+--Et elle a raison; vous avez bien le temps de vous mettre dans la
+peine; mais tu n'es pas dégouté, dis donc! de vouloir prendre Jeanne
+pour ta femme!
+
+--Vous voulez vous moquer, notre maître, répliqua Jeanne; grand Louis
+peut bien choisir parmi toutes les jeunes filles du pays, il ne sera pas
+refusé.
+
+--Et pourquoi le refuses-tu donc?
+
+--Je lui ai donné mes raisons, et il les comprend bien; et puis nous
+mettrons un peu d'argent de côté d'ici à quelques années, et après, nous
+verrons.
+
+--Tu as raison, ma Jeanne; allons, grand Louis, puisque les accords sont
+faits, laisse-la tranquille, et retourne à tes juments.»
+
+
+ Maître Jusserand, des Ormeaux, vient demander Solange.
+
+
+Solange était devenue une fille bien propre, bien soigneuse; depuis six
+mois elle n'allait plus aux champs; elle remplaçait sa mère à la maison,
+où elle aidait à Jeanne. C'était elle qui vendait au marché le beurre et
+la volaille, et qui achetait tout ce qui était nécessaire dans le
+ménage; elle avait si bien profité de tout ce que Jeanne lui avait
+appris, qu'il n'y avait pas dans les environs une seule fille de métayer
+qui la valût. Guillaume Jusserand, de la ferme des Ormeaux, désirait
+vivement l'épouser; mais il n'avait pas encore tiré à la conscription,
+et il n'osait faire connaître ses intentions, parce qu'il savait bien
+que maître Tixier ne voudrait pas de lui pour gendre tant qu'il n'aurait
+pas satisfait à la loi. Enfin le tirage se fit, et Guillaume eut un bon
+numéro. Dès le lendemain, il vint en grande cérémonie, avec son père et
+sa mère, pour demander Solange en mariage.
+
+«Tu es bien jeune pour te marier déjà, mon garçon, lui dit le fermier.
+
+--Tant mieux, maître Tixier, je travaillerai plus longtemps, et je
+pourrai amasser quelque chose pour ne pas être à charge à mes enfants
+quand je serai vieux.
+
+--Je vais appeler Solange pour savoir ce qu'elle en dit.»
+
+Elle, qui s'était bien douté du motif pour lequel Guillaume était venu,
+s'était sauvée dans la boulangerie, où elle avait mis un bonnet blanc et
+un joli fichu; quand son père l'appela, elle entra en baissant les yeux,
+et, après avoir dit bonjour à tout le monde, elle s'assit au bout du
+banc.
+
+«Sais-tu bien ce que Guillaume demande?» lui dit son père.
+
+Solange ne répondit pas, mais elle baissa la tête et devint rouge comme
+une cerise.
+
+«Ha! ha! il paraît que tu t'en doutes. Qu'en dis-tu? veux-tu te marier?
+
+--A votre volonté, mon père.
+
+--A ma volonté, à ma volonté! mais je ne veux pas te contraindre.
+Guillaume est un brave garçon à qui l'ouvrage ne fait pas peur; maître
+Jusserand est un digne et honnête homme; enfin vous aurez quelque chose
+tous les deux: mais encore faut-il que cela te convienne!
+
+--Si ça vous convient, mon père, ça me convient aussi.
+
+--Allons! allons! c'est bon. Si Guillaume ne te plaisait pas, tu saurais
+bien le dire. Eh bien! maître Jusserand, puisque c'est ainsi, nous irons
+dimanche de bon matin chez le notaire pour parler du contrat.»
+
+Pendant ce temps-là, Jeanne avait demandé la clef de l'armoire à la
+maîtresse, qui la gardait toujours sous son oreiller: elle en avait tiré
+une nappe bien blanche et l'avait mise sur la table; puis elle avait
+pris des verres bien nets sur le dressoir, car elle les lavait toujours
+après les repas. Comme elle avait chauffé le four le matin même, elle
+servit une bonne galette au fromage; elle la faisait si bien qu'on n'en
+mangeait pas de meilleure chez les pâtissiers de la ville. La compagnie
+but un coup, et l'on convint que le mariage se ferait bientôt.
+
+
+ On fait une belle noce à Solange
+
+
+On fit la noce au Grand-Bail; maître Tixier, qui était un peu vaniteux,
+invita plus de cent personnes. Il fallait faire à manger pour tout ce
+monde-là, et ce n'était pas une petite affaire. On prit des femmes de
+journée que la maîtresse commandait de son lit; car, quoiqu'elle fût
+infirme, rien ne se faisait dans la maison sans son avis. Jeanne
+préparait les viandes et faisait la pâtisserie; Solange veillait à ce
+qu'il n'y eût pas de gaspillage. La noce se faisait par moitié entre les
+deux familles, comme c'est la coutume; les Jusserand avaient envoyé leur
+part de farine, de vin, de beurre, de viande et de volailles, ainsi que
+de l'huile pour les salades. La noce devait durer trois jours; tout fut
+prêt à temps, et les cornemuses arrivèrent pour mener la mariée à
+l'église.
+
+Tout était bien ordonné; on avait mis une table dans la belle chambre
+pour M. le curé, la famille Dumont, le père et la mère du marié et les
+parrains et marraines. Maître Tixier la gouvernait, et l'on avait levé
+la maîtresse, qui était à un bout, dans son grand fauteuil, entourée
+d'oreillers. La mariée servait avec le marié, et de temps en temps elle
+allait visiter les autres tables.
+
+«Mon Dieu, mère Tixier, dit la mère Jusserand, on dirait que tu es
+fâchée d'avoir mon Guillaume pour garçon? C'est pourtant un bon enfant,
+je t'assure.
+
+--Ce n'est pas cela qui me peine, ma chère; mais tu vas emmener Solange
+et j'en ai un grand chagrin.
+
+--Laisse donc! elle ne sera pas si loin de toi.
+
+--C'est vrai, mais je ne la verrai plus à tout moment, comme j'en ai la
+coutume.
+
+--Ma femme, dit maître Tixier, sois donc plus raisonnable; est-ce qu'on
+a des enfants pour soi? Ne faut-il pas que leur contentement passe avant
+le nôtre? Voyons, fais-nous donc un meilleur visage! Tiens! voilà nos
+maîtres qui viennent: ne vas-tu pas leur faire la mine?»
+
+La famille Dumont entra et se mit à table. Les demoiselles avaient
+apporté une belle couverture de laine blanche à Solange et un gobelet
+d'argent pour le marié.
+
+
+ Jeanne veille à tout.
+
+
+Jeanne veillait à ce que rien ne manquât sur les tables dressées dans
+la grange et sur celles de la maison. Quand un plat était fini, elle en
+servait promptement un autre tout semblable. Elle faisait la part des
+pauvres, qui s'étaient rangés le long des murs de la bergerie pour
+recevoir ce qu'on leur donnerait; elle leur apportait de tout ce qu'il y
+avait à la noce, et une chopine de bon vin à chacun. Les uns
+s'asseyaient sur le chaume pour manger leur part, d'autres l'emportaient
+à leurs enfants. Jeanne qui les connaissait tous, avantageait en
+cachette ceux qui avaient beaucoup de famille; elle venait de temps en
+temps voir s'il ne manquait rien à la table du maître, qui disait à sa
+compagnie:
+
+«Vous voyez bien Jeanne! elle songe à tout. Je ne m'inquiète pas plus de
+la noce que si ce n'était pas chez nous qu'elle se fît. Je suis sûr que
+personne ne manquera de rien, pas plus les pauvres que les autres.»
+
+Après la noce, l'on prit une autre bergère, et Joséphine put rester à la
+maison pour remplacer sa soeur. La maîtresse avait bien du chagrin du
+départ de sa fille aînée; mais elle se consola quand Jeanne eut dressé
+sa soeur. Louise grandissait à vue d'oeil et savait joliment lire,
+écrire et compter; elle était fort adroite, et faisait de ses doigts ce
+qu'elle voulait. Sa mère, qui la gâtait un peu, n'avait pas voulu
+qu'elle allât aux champs comme les autres. Cette enfant ne pouvait pas
+vivre sans sa Jeanne, et elle avait demandé à coucher dans la
+boulangerie à la place de Solange. Tout allait bien à la maison, sauf la
+maîtresse, qui gardait presque toujours le lit.
+
+
+ Grand Louis déclare à son maître qu'il veut se marier.
+
+
+Il y avait déjà deux ans que Solange était mariée; on approchait de la
+Saint-Jean. Grand Louis dit à Jeanne:
+
+«Tu as fait ton devoir, petite Jeanne; tu as bien soigné la maîtresse et
+la maison aussi; à présent que Joséphine est capable de gouverner tout
+le monde, veux-tu nous marier?
+
+--Grand Louis, si vous avez toujours votre idée sur moi, ce sera quand
+vous voudrez; mais il faut en parler à maître Tixier.
+
+--C'est trop juste, ma Jeanne; je vais lui en dire un mot, et pas plus
+tard que ce soir.»
+
+Au lieu d'aller à l'écurie se coucher en même temps que les autres,
+grand Louis resta et, s'approchant de maître Tixier, il lui dit:
+
+«Notre maître, Jeanne et moi nous voulons nous marier, et nous vous
+demandons votre avis.
+
+--Qu'est-ce que tu me dis là, grand Louis? Vous marier! me quitter! mais
+tu veux donc ma ruine? Que veux-tu que devienne ma maison, quand vous
+n'y serez plus? Qui donc aura soin de ma pauvre femme qui ne bouge plus
+du lit? Joséphine est encore trop jeune pour gouverner le ménage; Simon,
+qui n'a pas tiré à la conscription, n'est pas capable de tenir la
+charrue toute la journée dans les terres fortes; et si je tombais malade
+aussi, qui donc surveillerait les autres domestiques? Est-ce que tu veux
+perdre ma maison? Qu'est-ce que je t'ai fait, pour que tu me mettes dans
+une si grande peine?
+
+--Notre maître, il ne faut pas vous échauffer comme ça, il faut écouter
+la raison. Vous savez bien qu'il y a trois ans j'ai demandé Jeanne, et
+qu'elle a refusé de se marier parce qu'elle voyait que la maîtresse ne
+pouvait se passer d'elle: la pauvre fille vous aimait trop pour vouloir
+vous laisser dans l'embarras. Mais à présent que Joséphine peut
+remplacer sa mère, nous voulons nous marier. C'est assez avoir attendu;
+car enfin la jeunesse se passe, voyez-vous, notre maître!»
+
+
+ La maîtresse dit qu'il faut les laisser marier.
+
+
+«C'est donc bien vrai que tu veux nous quitter, petite Jeanne? dit la
+maîtresse, qui ne dormait pas et qui avait tout entendu.
+
+--Ma chère maîtresse, je n'ai point de parents; si j'avais le malheur de
+vous perdre tous les deux, je ne pourrais me faire à d'autres maîtres,
+et je ne trouverai jamais un autre homme comme grand Louis, que j'aime
+depuis longtemps.»
+
+Maître Tixier avait la tête dans ses mains et restait sans mot dire.
+
+«Elle a raison, notre homme; il faut les laisser marier, mais à la
+condition qu'ils ne nous quitteront pas.
+
+--Oui, dit le maître; promettez-moi de rester tant que Joséphine ne sera
+pas mariée.
+
+--Puisque vous le voulez, nous resterons avec vous, n'est-ce pas, petite
+Jeanne?
+
+--Mais, dit-elle, quand les enfants viendront, je ne pourrai plus faire
+autant d'ouvrage; ils crieront et ça vous ennuiera.
+
+--Ne t'en inquiète pas, dit Louise; c'est moi qui les soignerai, tu n'en
+auras pas l'embarras.
+
+--Est-ce que mes enfants n'ont pas crié? dit le maître; est-ce que ceux
+qu'auront Joséphine et Simon, quand ils seront mariés, ne crieront pas?
+et n'es-tu pas notre enfant aussi bien qu'eux?
+
+--Que vous êtes donc bons, tous! dit Jeanne.
+
+--Ainsi, c'est entendu, vous ne nous quitterez pas?»
+
+Jeanne et grand Louis promirent de rester. Un mois après ils se
+marièrent sans noce et sans bruit. M. le curé, qui aimait beaucoup
+Jeanne, lui donna un déjeuner après la messe du mariage; il y invita les
+témoins, à la tête desquels se trouvait le père Tixier. Le soir, au
+Grand-Bail, on donna du bon vin à tout le monde pour boire à la santé
+des mariés.
+
+
+
+
+ TROISIÈME PARTIE.
+
+ JEANNE ÉPOUSE ET MÈRE.
+
+
+ Il vient mal à la jambe de maître Tixier.
+
+
+Jeanne était mariée depuis six mois, Joséphine gouvernait bien la
+maison, et Louise continuait d'apprendre tout ce qu'elle voulait. Un
+jour, maître Tixier rentra en traînant la jambe.
+
+«Qu'avez-vous donc, notre maître? est-ce que vous vous êtes fait mal?
+
+--Non, petite Jeanne; mais il m'est venu des boutons à la jambe; il y a
+un mois que ça va et que ça vient, et depuis deux jours j'en souffre
+tout à fait.
+
+--Il faut soigner ce mal-là. Je vais aller chez M. le curé, qui a des
+remèdes pour tout; il trouvera bien ce qu'il faut pour vous guérir.
+
+--Laisse donc! ça n'en vaut pas la peine.
+
+--Si fait, notre maître, c'en vaut la peine; j'ai toujours entendu dire
+à ma chère défunte, qu'un mal pris à temps n'était rien, mais qu'un mal
+négligé c'était une ruine.
+
+--C'est bon! tu iras dimanche; ce n'est pas quelques jours de plus ou de
+moins qui y feront grand'chose.»
+
+Le samedi, quand le meunier vint chercher la fournée, tous les hommes
+étaient au travail; maître Tixier monta au grenier et mesura le blé pour
+le donner à moudre. En descendant, son pied glissa le long de l'échelle,
+comme il était presque en bas; sa jambe malade frotta et fut écorchée;
+il rentra tout tremblant et se jeta sur une chaise.
+
+«Mon Dieu, notre maître, comme vous êtes pâle! Qu'est-ce qui vient donc
+de vous arriver?»
+
+Maître Tixier, sans répondre, leva le bas de son pantalon, et Jeanne vit
+une écorchure longue de quatre doigts, avec une entaille toute
+saignante au bas. Elle chercha tout de suite un bout de linge, le trempa
+dans l'eau fraîche et l'appliqua sur la plaie; puis elle envoya Louise
+chez M. le curé.
+
+«Dis-lui que ton père s'est blessé sur un mal qu'il avait déjà; il
+apportera ce qu'il faut.»
+
+M. le curé ne tarda pas à venir; il apportait une petite bouteille de
+teinture d'arnica, dont il mit quelques gouttes dans l'eau, et il
+mouilla une compresse; il en couvrit la plaie et banda la jambe, puis il
+laissa une petite éponge à Jeanne en lui recommandant de s'en servir
+pour mouiller le linge sans l'ôter, quand il serait sec; il dit au père
+Tixier que, s'il voulait guérir, il fallait rester au lit sept ou huit
+jours.
+
+«C'est bien difficile, monsieur le curé; il y a tant à faire ici!
+
+--Il faut pourtant rester tranquille; vous n'êtes plus jeune, mon ami,
+et les plaies aux jambes ne guérissent pas facilement à votre âge. Si
+vous ne voulez pas être infirme pour le reste de vos jours, restez en
+repos comme je vous le dis.
+
+--Et comment donc faire?
+
+--Ne vous tourmentez pas, notre maître, dit Jeanne; est-ce que grand
+Louis n'est pas là pour faire ce que vous commanderez? Soyez tranquille,
+restez au lit une bonne huitaine, et rien n'en souffrira dans la
+maison.»
+
+
+ Il vient un officier en remonte marchander les juments
+ de maître Tixier.
+
+Un matin, maître Tixier, qui ne marchait pas encore, était assis dans
+son fauteuil auprès de la porte; il vit venir à lui un grand officier
+de cuirassiers, suivi de son maréchal des logis.
+
+«Tiens! s'écrie-t-il en voyant le maréchal des logis, c'est Étienne
+Durand, de la Tréchauderie! Comment se fait-il que tu sois dans le pays,
+mon garçon?
+
+--Parce que j'y suis venu avec mon capitaine, que voilà. Nous achetons
+des chevaux pour le régiment, et je me suis souvenu que votre écurie
+était toujours bien montée.
+
+--Jeanne, va tirer du vin, et du meilleur! Monsieur l'officier, vous
+allez boire un coup.
+
+--Merci, mon brave homme, je suis très-pressé. Faites donc sortir vos
+chevaux de l'écurie, s'il vous plaît.»
+
+Jeanne appela son mari, qui amena les quatre juments devant la porte.
+
+«Voilà de belles bêtes, dit le capitaine, je n'en ai pas vu de
+semblables dans tout le pays.»
+
+Et il se mit à les examiner, à les faire trotter, galoper; il rentra
+pour en faire compliment à maître Tixier et lui demanda combien il
+voulait les vendre.
+
+«Ma foi, monsieur l'officier, je ne me soucie pas de m'en défaire; ce
+sont de braves bêtes sans défauts, et je ne les remplacerai jamais; et
+puis, sans vous offenser, ce serait trop cher pour vous: on ne donne pas
+des chevaux de ce prix-là aux soldats.
+
+--Vous voulez donc les vendre bien cher?
+
+--On m'a offert douze cents francs de la grise et trois mille francs des
+trois autres ensemble.
+
+--C'était bien payé; mais ce n'est pas seulement pour mes hommes que
+j'achète des chevaux; je suis quelquefois chargé par mes camarades de
+leur trouver quelque belle bête, et justement mon colonel m'a demandé un
+beau cheval de bataille; ainsi, nous ferons affaire ensemble, si vous le
+voulez.
+
+--Je vous dis, monsieur le capitaine, que je n'ai pas envie de vendre
+mes juments.
+
+--Pourquoi donc, mon ami? Avec la moitié du prix que je vous en
+donnerai, vous aurez deux poulains de trente mois qui feront
+parfaitement votre service et qui deviendront à leur tour de beaux
+chevaux entre les mains de votre homme, qui s'entend si bien à les
+soigner.
+
+--Monsieur l'officier, il faut dîner avec nous! nous traiterons cette
+affaire-là le verre à la main. Ce n'est que le dîner d'un paysan, mais
+le coeur y est.
+
+--Pas pour aujourd'hui, mon ami; j'ai un rendez-vous à la ville avec le
+maquignon; mais je viendrai après-demain, et, si vous voulez que nous
+fassions marché, je me prie à dîner sans cérémonie.
+
+--C'est dit, monsieur l'officier; et toi, Étienne, tu n'y manqueras pas:
+il faut renouveler connaissance.
+
+--Merci, père Tixier; je viendrai, soyez-en sûr,» dit-il en regardant
+Joséphine.
+
+
+ Maître Tixier veut qu'on donne un bon dîner
+ à l'officier.
+
+
+«Allons, Jeanne, et toi, Joséphine, il faut se distinguer, mes enfants;
+nous allons bien régaler l'officier, afin qu'il se souvienne des dîners
+du Berry quand il sera retourné à son corps.»
+
+Le surlendemain, les deux militaires arrivèrent à midi. Le dîner était
+prêt. Maître Tixier, assis dans son fauteuil de paille, avait la jambe
+étendue sur une petite chaise et appuyée sur un oreiller; on donna le
+fauteuil de la maîtresse à l'officier, qui dit en se mettant à table:
+
+«Eh bien? maître Tixier, avez-vous fait vos réflexions?
+
+--Monsieur le capitaine, mangeons d'abord en repos, puis on parlera
+d'affaires. Simon, va-t'en au cellier, mon garçon; tu chercheras
+derrière la cuve, dans le coin à gauche, il y a quelques bouteilles de
+vin vieux que je gardais pour une bonne occasion; tu vas les apporter
+sans les remuer et Jeanne les dépotera.
+
+--Mais pourquoi ces deux jolies filles ne se mettent-elles pas à table
+avec nous? dit le capitaine en mangeant la soupe.
+
+--Monsieur, dans notre pays, les femmes ne se mettent jamais à table
+avec les hommes, et le maître mange toujours tout seul; je trouve la
+coutume bonne et je la conserve.
+
+--Vous avez là une belle famille, ma foi! je vous en fais mon
+compliment.
+
+--Tout n'est pas là, monsieur: j'ai une fille mariée dans le voisinage;
+mais cette grande brune n'est pas à moi: c'est notre servante, la femme
+du laboureur qui soigne les juments; ce qui n'empêche pas que je l'aime
+autant que mes propres enfants. Elle a dressé mes filles mieux que si je
+les avais mises dans les pensions; et, si je n'avais pas ma pauvre femme
+infirme, là, dans son lit, j'aurais le coeur léger et l'esprit
+tranquille avec Jeanne et son mari pour soigner ma maison.»
+
+
+ Étienne Durand demande Joséphine à son père.
+
+
+«Maître Tixier, dit l'officier, vous devez remercier Dieu de vous avoir
+donné d'aussi bons domestiques, car on n'en rencontre pas souvent de
+semblables. Savez-vous qu'on fait très-bonne chère chez vous? je n'ai
+jamais rien mangé de meilleur que cette étuvée et cette fricassée noire.
+
+--Oh! c'est que la petite Jeanne est une fine cuisinière.»
+
+Quand on servit une belle dinde rôtie à point, l'officier s'écria:
+
+«Comment! ce n'est donc pas fini?
+
+--Et ce pâté, et les écrevisses, et la galette, et puis les friandises!
+C'est que Jeanne veut que rien n'y manque.
+
+--C'est vraiment beaucoup trop! Que faites-vous donc, maître Tixier,
+quand vous mariez vos filles, si vous donnez un repas comme celui-ci à
+deux personnes?
+
+--Je n'en fais pas davantage, monsieur l'officier; seulement, au lieu
+d'un pâté il y en a quarante; au lieu d'une dinde j'en mets quinze, et
+ainsi de tout; puis l'on défonce deux pièces de vin pour qu'il soit plus
+tôt tiré.
+
+--Hé! hé! comme vous y allez dans votre pays! Et quand marierez-vous
+cette jolie blonde qui me donne une assiette?
+
+--Si maître Tixier veut m'écouter, dit Étienne Durand, le maréchal des
+logis chef, et que Joséphine n'ait pas oublié son ancien ami Tiennaud,
+qui s'amusait à la faire sauter quand elle était petite, ça ne tardera
+pas. Si tu veux m'attendre, Joséphine, tu ne t'en repentiras pas; tu
+seras bien heureuse avec moi.
+
+--Ça n'est pas de refus, Étienne, dit le père Tixier: vous êtes de
+braves gens et ça me va; mais il me faut un gendre qui demeure avec moi,
+je t'en avertis.
+
+--Justement, il y a trop de monde chez nous pour que j'y trouve place.
+Voyons, Joséphine, est-ce que je te fais peur, que tu détournes la
+tête?»
+
+Joséphine rougit et ne répondit rien; mais Jeanne dit:
+
+«Étienne, revenez après avoir fini votre temps de service, et ne vous
+occupez pas du reste.»
+
+
+ L'officier demande à maître Tixier s'il est heureux.
+
+
+«Vous m'avez l'air d'être fort heureux, maître Tixier, dit le capitaine;
+je connais bien des gens plus riches que vous et qui n'ont pas le bon
+esprit de savoir se contenter de leur sort.
+
+--Ma foi, monsieur l'officier, quand tout mon monde se porte bien et est
+à l'ouvrage, que les blés sont bien venants et les bergeries en bon
+état, je ne vois pas trop ce qui pourrait me manquer.
+
+--Mais la grêle, les maladies?
+
+--Que voulez-vous, monsieur! Dieu a bien fait ce qu'il a fait; nous
+savons ça mieux que les autres, nous qui travaillons à la terre et qui
+soignons le bétail. La grêle et les autres fléaux sont des épreuves que
+Dieu nous envoie, et il ne faut pas en murmurer. Les maladies nous
+avertissent que notre corps ne peut pas toujours durer, ou bien que
+nous le gouvernons mal.
+
+--Ne trouvez-vous donc pas qu'il aurait mieux valu mourir sans souffrir?
+
+--Oh! que non; le mal que l'on endure fait penser à Dieu, qu'on n'est
+déjà que trop porté à oublier. Si le corps ne ressentait aucun mal, on
+ne saurait pas quand on abuse de ses forces. Et si, quand on se heurte
+quelque part, la douleur ne nous avertissait pas du danger, on se
+briserait comme verre sans s'en douter.
+
+--Savez-vous bien, maître Tixier, que vous parlez là comme un livre.
+
+--Je ne sais pourtant pas lire, malheureusement pour moi! mais je fais
+attention à tout ce que j'entends, et je parle souvent avec notre curé,
+qui est un savant homme; puis je rumine tout ça la nuit, car à mon âge
+on ne dort plus guère, et j'ai reconnu que Dieu a fait tout pour le
+mieux dans ce monde.
+
+--Moi, je ne suis pas tout à fait de cet avis-là; je me demande pourquoi
+nous ne sommes pas nés avec une bonne toison sur le dos pour nous
+préserver du froid qui nous fait tant souffrir; et aussi pourquoi nous
+n'avons pas d'armes naturelles, comme les boeufs, par exemple, pour nous
+défendre contre nos ennemis. Il me semble que Dieu ne nous a pas
+favorisés.
+
+--Et cette tête, et cet esprit qui n'est jamais en repos, répondit
+Tixier, les comptez-vous donc pour rien! Tenez, il y a des gens qui se
+mettent de drôles idées dans la tête; ils feraient bien mieux de
+remercier le bon Dieu qui les a créés que de critiquer son ouvrage. Moi,
+je n'en cherche pas si long pour le bénir: il me suffit de regarder les
+animaux qui sont autour de moi pour comprendre que je suis mieux partagé
+qu'eux. Voyons, mon capitaine, avez-vous jamais vu des chevaux (et
+pourtant cet animal n'est pas bête) semer de l'avoine, la récolter et la
+mettre à l'abri pour l'hiver? Ont-ils jamais eu l'idée d'atteler les
+hommes à la charrue et de les faire travailler pour eux? Et, ces boeufs
+qui vous semblent si bien armés, un enfant les conduit avec une
+baguette, et je crois bien que vous ne changeriez pas votre grand sabre
+contre leurs cornes.
+
+--Mais il me semble que vous travaillez pour vos chevaux pendant une
+bonne partie de l'année?
+
+--Écoutez donc! c'est trop juste. Je les prive de leur liberté à mon
+profit; il faut bien qu'ils aient chez moi leur nourriture, puisqu'ils
+ne peuvent pas aller la chercher à leur fantaisie; et mieux je les
+nourris, plus ils travaillent: c'est donc dans mon intérêt que je tâche
+de récolter beaucoup de trèfle et d'avoine. Mais, pour en revenir à ce
+que nous disions tout à l'heure, qu'importe que l'homme n'ait ni plumes
+ni toison, s'il a l'esprit de filer le chanvre et la laine? Qu'importe
+qu'il naisse sans armes, s'il sait s'en faire avec tout? Tenez, monsieur
+l'officier, c'est être ingrat et offenser Dieu que de penser qu'il nous
+a moins bien traités que les animaux privés de raison, nous qui le
+connaissons et savons le prier.»
+
+L'officier s'étonne d'entendre parler maître Tixier
+de cette façon-là.
+
+«Mais où avez-vous pris tout ce que vous venez de me dire, maître
+Tixier, puisque vous ne savez pas lire?
+
+--Je vous l'ai dit, mon capitaine; je fais attention à tout ce que
+j'entends, et la nuit je le repasse dans ma tête.»
+
+Puis il ôta son chapeau, et, regardant le ciel, il continua:
+
+«Je lève souvent les yeux pour penser à celui qui est là-haut, et je les
+abaisse sur la terre pour le bénir. Quand je vois le ciel avec son beau
+soleil et ses étoiles, je dis que celui qui a fait tout ça s'y entend
+mieux que nous, et qu'il n'y a rien à redire à son ouvrage. Le soleil
+réchauffe les méchants comme les bons; la pluie fait pousser le blé de
+tout le monde, sans préférence pour personne: c'est pour nous faire
+comprendre qu'il faut être bon comme Dieu pour lui plaire.
+
+--Mais à ce compte-là, maître Tixier, les méchants seraient aussi bien
+traités que les bons.
+
+--Le Seigneur est mort pour eux aussi, mon officier; mais on n'est pas
+heureux en faisant le mal, demandez à notre curé! Il vous dira qu'il n'y
+a point de repos pour les méchants, et que le mal qu'ils font les
+tourmente plus qu'il ne nuit aux autres. D'ailleurs, est-ce que nous
+n'avons pas les récompenses et les peines de l'autre vie pour nous
+rassurer là-dessus? Laissons faire à la bonté de Dieu, et confions-nous
+dans sa justice.
+
+--Maître Tixier, vous êtes un digne homme, et je vous offre mon amitié
+en échange de la vôtre. Si vous l'acceptez, je m'en tiendrai fort
+honoré.
+
+--Mon capitaine, tout l'honneur sera pour moi. Touchez là, et si jamais
+vous avez besoin de Sylvain Tixier, venez le trouver sans crainte; la
+nuit comme le jour, il sera prêt à vous servir. Parlons affaires,
+maintenant. Jeanne, va chercher ton mari.»
+
+
+ Maître Tixier vend ses juments.
+
+
+«Voyons, grand Louis, mets-toi là; tu vas boire un coup et manger des
+gâteaux de ta femme. Louise, donne-lui un verre. Voilà monsieur
+l'officier qui a grande envie de la Grise: faut-il la lui vendre?
+
+--Notre maître, à votre volonté; mais je vous avertis que, si vous la
+vendez, la Blanche dépérira. Vous savez bien qu'elles ne peuvent pas se
+passer l'une de l'autre; quand vous emmenez l'une des deux pour aller
+seulement à la ville, l'autre ne travaille pas la moitié autant qu'à
+l'ordinaire, et elle ne mange pas un seul brin de foin tant que vous
+n'êtes pas revenu.
+
+--C'est une raison, ça; je n'y avais pas pensé.
+
+--Mon capitaine, dit Étienne Durand, le colonel a besoin de chevaux de
+voiture: si l'on prenait la Grise et la Blanche, sauf meilleur avis?
+
+--Vous avez raison, Durand; voyons, maître Tixier, quel prix en
+voulez-vous?
+
+--Vous savez, monsieur l'officier, que j'en ai refusé deux mille deux
+cents francs, et je vous ai dit la vérité; mais, comme je ne veux pas
+faire marchander un homme comme vous, donnez-moi deux mille francs nets
+et je serai content.
+
+--C'est un peu cher, maître Tixier.
+
+--Je n'en peux rien rabattre, et je vous demanderai encore une pièce de
+vingt francs par jument pour les épingles de grand Louis. Qu'en dis-tu,
+toi?
+
+--Notre maître, répondit grand Louis, je dis que c'est leur prix; mais,
+si monsieur l'officier sépare les pauvres bêtes, elles dépériront, je
+l'en avertis, car elles ne se sont jamais quittées.
+
+--Allons, puisqu'il faut en passer par là, va donc pour deux mille
+francs et les épingles. Vous, mon garçon, soyez tranquille; je vous
+promets que vos juments vivront dans la même écurie et qu'elles seront
+attelées à la même voiture. Maître Tixier, je ne peux pas prendre vos
+bêtes tout de suite; vous me les amènerez à la foire de Vatan dans cinq
+jours. Je n'achète pas comme un particulier, moi; il faut que mon marché
+soit signé des autorités. Je vais laisser les épingles à votre homme,
+pour qu'il soigne bien mes juments. Adieu, maître Tixier; merci de votre
+bon accueil.»
+
+Étienne Durand demanda la permission de causer un instant avec
+Joséphine, et partit plein d'espoir avec son officier.
+
+
+ Maître Tixier est content de son marché.
+
+
+Maître Tixier dit à Jeanne qu'il fallait régaler tout le monde de la
+maison avec les restes du dîner, afin que chacun eût sa part de plaisir.
+A souper, grand Louis dit:
+
+«Notre maître, le coeur me saigne de perdre ma pauvre Grise et la
+Blanche, que j'ai élevées et soignées depuis quatre ans.
+
+--Moi je ne me repens pas de mon marché. C'est une bêtise à un paysan
+d'avoir de si beaux chevaux dans son écurie: s'il leur arrive un
+accident, c'est une rude perte pour lui et dont il se ressent longtemps.
+J'aurai pour huit cents francs deux beaux poulains, et le reste de mon
+argent servira pour marier Joséphine. Enfants, les juments ne sont plus
+à nous; ainsi ne vous avisez pas de les faire travailler; il faut me les
+soigner mieux que si leur nouveau maître était là: entendez-vous?»
+
+La veille de la foire, Étienne Durand vint voir les chevaux; mais il
+s'en occupa moins que de Joséphine; il avait vu son père, qui trouvait
+bon qu'il épousât la fille de Tixier; il dit qu'il reviendrait dans huit
+mois, et Joséphine, qui le trouvait à sa convenance, promit de
+l'attendre.
+
+
+ Jeanne a une petite fille.--La petite Nannette.
+
+
+Jeanne eut une petite fille: elle n'en cacha pas sa joie, quoique grand
+Louis, qui désirait un garçon, fit un peu la grimace; mais quand il eut
+embrassé la petite Nannette (car Jeanne voulut donner à sa fille le nom
+de l'excellente femme qui avait été pour elle une seconde mère), il fut
+si aise, qu'il ne pensa plus au garçon. On baptisa l'enfant, dont Louise
+fut marraine avec Guillaume, son beau-frère.
+
+La petite Nannette était si douce, si tranquille, qu'on ne l'entendait
+jamais crier. Quand elle avait tout ce qu'il lui fallait, on la posait
+sur le lit de la maîtresse, à côté d'elle, et on ne la tenait jamais
+sur les bras.
+
+«Eh bien! disait maître Tixier, cette enfant qui devait me casser la
+tête, je ne l'ai pas encore entendue. Vous la laissez sur le lit comme
+une souche: si elle était méchante, vous seriez toutes après; et parce
+qu'elle est douce, vous ne vous en occupez seulement pas. C'est toujours
+comme ça.
+
+--C'est bien vrai, mon père, dit Louise; mais Jeanne ne veut jamais que
+je la prenne.
+
+--Ne l'écoute pas, ma fille; moi, je te commande de la promener.
+
+--Notre maître, elle en prendra l'habitude, puis elle ne voudra plus
+rester au lit.
+
+--Ne voilà-t-il pas un grand malheur! vous êtes six femmes ici, et vous
+ne pouvez pas tenir cette petite les unes ou les autres! Si c'était
+aussi bien l'enfant de Joséphine, tu ne le laisserais pas comme ça!
+
+--Mais, notre maître, ce n'est pas la même chose.
+
+--Et moi je dis que si, entends-tu?»
+
+
+ Étienne Durand revient du régiment pour épouser
+ Joséphine.
+
+
+Étienne Durand revint au bout de huit mois, comme il l'avait promis. Il
+passa au Grand-Bail avant d'aller chez son père, tant il était impatient
+de savoir par lui-même si Joséphine l'avait attendu. On fut bien content
+de le revoir, et, un mois après son retour, on fit la noce chez ses
+parents, dont la ferme n'était qu'à un quart de lieue du Grand-Bail.
+
+«Qu'est devenu ton capitaine? dit maître Tixier en ramenant sa fille
+chez lui.
+
+--Il a eu de l'avancement, et on l'a envoyé en Afrique.»
+
+Un jour que le père Tixier dînait à sa petite table, comme à son
+ordinaire, son gendre lui dit:
+
+«Quel profit trouvez-vous donc, mon père, à manger du pain d'orge? C'est
+une mauvaise nourriture: il en faut une très-grande quantité, et il n'y
+a pas de pain qui se pétrisse plus mal ni qui soit plus difficile à
+conserver.
+
+--Et que veux-tu que je fasse de mon orge, Étienne?
+
+--Il n'en faut pas récolter du tout, ou du moins n'en récolter que bien
+peu. Dans un pays à froment comme celui-ci, c'est une duperie que de
+semer de l'orge.
+
+--Mais je ne peux pas toujours faire du froment; la troisième année, il
+faut bien occuper les terres.
+
+--D'abord, mon père, vous en labourez trop; si vous en faisiez un tiers
+de moins, elles seraient mieux fumées, elles vous coûteraient moins de
+façon et vous récolteriez autant.
+
+--C'est pourtant vrai, ce que tu dis là, Étienne! mais il faut cependant
+que mes terres soient occupées.
+
+--Eh bien! vous sèmerez deux fois plus de trèfle et de sainfoin; vous
+élèverez du bétail qui vous rapportera de bon argent, et vous pourrez
+fumer davantage vos terres et les améliorer. C'est comme vos foins:
+vous les coupez beaucoup trop tard, lorsqu'ils sont déjà durs.
+Ordinairement, vers la fin de mai, il y a un vent qui souffle entre le
+nord et le levant, et qui donne du beau temps pour une bonne semaine au
+moins. Coupez votre foin alors; vous en aurez davantage, il aura plus de
+goût, et vos bêtes le mangeront sans en gaspiller; et puis vos regains
+seront plus précoces, vous les serrerez avant les pluies d'automne, qui
+les gâtent si souvent. Voulez-vous me laisser essayer cette année? J'ai
+bien observé ce que j'ai vu dans les autres pays, et je voudrais mieux
+faire qu'on ne fait ici. C'est comme les moutons, à qui vous ne faites
+de litière que tous les mois, et dont la bergerie n'est nettoyée que
+deux fois par an; croyez-vous y trouver du profit? Mettez donc souvent
+de la litière, et qu'on ôte le fumier tous les mois; le chaume ne manque
+pas ici, et vous verrez vos bêtes!»
+
+Le père Tixier, qui n'était pas têtu, fit ce que voulait son gendre. Il
+cultiva aussi des betteraves et des carottes dans ses terrains légers,
+et il s'en trouva bien.
+
+
+ Simon tire au sort et amène un mauvais numéro.
+
+
+Le jour du tirage approchait: maître Tixier consulta son gendre pour
+savoir s'il valait mieux mettre à l'assurance pour Simon que de courir
+la chance de tirer un bon numéro, quitte à chercher un homme si l'on en
+avait besoin.
+
+«Moi, dit Étienne, je vous conseille de ne faire ni l'un ni l'autre. Si
+votre fils tire un mauvais numéro, laissez-le partir; rien ne fait plus
+de bien à un garçon que de voir un peu de pays: ça lui ouvre les idées.
+Je serais bien fâché d'être resté chez nous, au lieu d'aller au
+régiment. Je ne savais rien quand je suis parti, et maintenant je sais
+lire, écrire et parfaitement compter. J'ai oublié toutes les bêtises
+qu'on se met dans la tête quand on n'est jamais sorti de son endroit, et
+j'ai de reste les quinze cents francs qu'un homme m'aurait coûté. Est-ce
+que tu as peur de partir, Simon?
+
+--Mais non, pas trop; j'aimerais bien à voir du pays.
+
+--Tu as raison, mon frère; d'ailleurs, l'on apprend à obéir quand on est
+au corps; et quand on sait bien obéir, on sait bien commander.»
+
+Le père Tixier suivit le conseil de son gendre; le sort tomba sur son
+fils, et il attendit patiemment qu'on l'appelât sous les drapeaux.
+
+
+ Jeanne veut se faire bâtir une maison.
+
+
+Jeanne dit un jour à son mari:
+
+«Grand Louis, Joséphine est mariée, nous avons un enfant, nous pouvons
+en avoir d'autres: il faut songer à nous retirer, mon homme; nous
+commençons à être de trop dans la maison.
+
+--Je crois que tu as raison, ma femme; mais où aller demeurer?
+
+--J'ai envie de bâtir une petite maison bien propre, bien commode, avec
+un jardin par devant. Qu'en dis-tu?
+
+--Je dis que ça nous coûtera beaucoup; mais ce serait bien mieux. Et
+puis les gens qui sont logés chez eux font meilleure figure.
+
+--Tiens, grand Louis, il faut la bâtir sur la pièce de terre que j'ai
+achetée du père Colis; c'est tout auprès du chemin, et la terre est
+excellente. Il ne faudra pas longtemps pour qu'elle fasse un bon jardin
+et une bonne chènevière. Parlons-en à notre maître.»
+
+Tixier dit qu'ils n'avaient pas tort de vouloir être chez eux, mais
+qu'on avait bien le temps d'y penser.
+
+«Pas déjà tant, maître; il faut commencer à s'en occuper: on ne plante
+pas une maison comme un arbre.»
+
+Le dimanche suivant, ils allèrent voir le champ tous ensemble. Jeanne
+expliqua qu'elle voulait que sa chambre fût élevée sur l'étable, qu'on
+creuserait de deux pieds pour la rendre plus chaude l'hiver, et qu'elle
+demanderait à Mme Isaure, qui s'était mariée presque en même temps
+qu'elle, de lui en faire un dessin.
+
+«Allons-y tous trois de ce pas,» dit le père Tixier.
+
+Quand ils furent arrivés chez Mme Dumont, on leur fit voir différents
+dessins de maisons. Jeanne en choisit une qui avait un petit perron de
+dix marches sur le côté, et une galerie sur la façade. Le toit avançait
+d'un mètre tout autour pour garantir le perron et la galerie; ce qui
+permettait aussi de mettre les ustensiles de culture à l'abri sur les
+deux autres côtés. Cette maison contenait d'abord l'étable en bas et un
+cellier aussi creusé de deux pieds; et dans l'étable un petit endroit
+qui n'existe pas ordinairement dans les maisons de paysans, et auquel
+Jeanne tenait beaucoup par propreté. Au-dessus, deux chambres et un
+petit escalier pour aller au grenier; car Jeanne trouvait bien laid pour
+une femme de monter à l'échelle. Mais il fallait au moins quinze cents
+francs pour bâtir cette maison, et grand Louis trouvait que c'était bien
+lourd pour sa bourse. Maître Tixier lui dit:
+
+«Ne t'en inquiète pas, grand Louis; je te prêterai sept cents francs
+remboursables en sept ans, et comme j'aime à être payé exactement, je te
+les ferai gagner; de cette façon, tu pourras conserver un peu d'avance.
+
+--Mon Dieu, que vous êtes bon, notre maître! dit Jeanne; quand je serai
+dans notre maison, je penserai toujours que c'est à vous que je dois mon
+bonheur.»
+
+
+ On commence la maison de Jeanne.
+
+
+«Puisque vous voulez bâtir, mes, enfants, dit maître Tixier en rentrant
+chez lui, commencez donc tout de suite; pour qu'une maison soit saine,
+il faut qu'elle sèche au moins pendant un an. Grand Louis, ce n'est pas
+encore le temps des foins; profite de ce qu'il n'y a pas grand'chose à
+faire ici pour te procurer des matériaux.
+
+--Notre maître, je vais prendre le père Darnaud, qui a un bon cheval et
+qui me conduira tout ce qui est nécessaire. Il n'est pas juste que
+j'emploie pour moi le temps que vous me payez.
+
+--Et moi, je te dis qu'il est juste d'aider un brave domestique qui m'a
+servi pendant quinze ans; je n'entends pas que tu te serves d'autres
+bêtes que des miennes.»
+
+Maître Tixier fit faucher le sainfoin qui était dans le champ de Jeanne,
+et l'on mit les ouvriers à creuser les fondations. La bâtisse allait son
+train; et quand Jeanne n'avait rien à faire, elle promenait la petite
+Nannette jusque là; si les ouvriers ne comprenaient pas bien le plan de
+Mme Isaure, elle le leur expliquait.
+
+Après la moisson, l'on posa la charpente; mais l'on n'enduisit pas
+encore les murs, afin qu'ils eussent le temps de sécher entièrement
+jusqu'au printemps suivant. Quand la maison fut couverte, Jeanne dit
+qu'il fallait bêcher le jardin, afin de le planter à l'automne.
+
+«Je veux beaucoup d'arbres fruitiers, dit-elle, et de toutes les
+espèces. Il y en aura au bord des allées qui couperont le jardin en
+quatre carrés, et puis dans celle qui en fera le tour; et je veux des
+pêchers le long du mur au midi, et des treilles qui garniront notre
+galerie.»
+
+
+ Maître Tixier s'étonne que Jeanne veuille tant d'arbres
+ dans son jardin.
+
+
+«Que veux-tu donc faire de tous ces arbres, ma Jeanne? lui dit son
+maître.
+
+--Un jour ils rapporteront, notre maître; et ce sera le profit de
+Nannette, qui vendra leurs fruits à la ville. Vous verrez comme elle
+sera fière de vous porter ses premières pêches!
+
+--Et comment empêcheras-tu ton bétail de mettre le jardin en friche?
+
+--Mais la porte de l'étable donne sur le côté et au couchant; on fermera
+la petite cour, et aucun animal, pas même les poules, ne viendra dans
+mon jardin. C'est votre gendre qui m'a donné cette idée-là, quand je lui
+ai dit combien je trouvais désagréable d'avoir le fumier devant ma porte
+pour empester ma maison. Est-ce que vous croyez, notre maître, que les
+gens du bourg en vaudraient pis, s'ils plantaient des vignes et des
+arbres le long de leurs murs, comme on fait dans cette Normandie où
+Durand est resté si longtemps? Le village est si sale qu'on ne sait
+vraiment par où passer; ce n'est pas sain pour les enfants, toute cette
+paille pourrie. Et la puanteur qu'elle donne! comment pourraient-ils
+s'accoutumer à la propreté au milieu de cette ordure?»
+
+La famille Dumont vint voir la maison de Jeanne quand elle fut finie. On
+parla des plantations, et M. Dumont dit que ses pépinières étant bien
+garnies, il donnerait tous les arbres dont on aurait besoin.
+
+«Et moi, dit Mme Isaure, je t'apporterai des fraises de tous les mois
+pour border tes allées.
+
+--Si tu m'en crois, petite Jeanne, dit M. Dumont, tu engageras ton mari
+à peindre tous les bois qui sont exposés à l'air; ce sera un peu
+coûteux, parce que ta charpente dépasse les murs; mais au fond c'est une
+économie; la peinture préserve le bois des vers et de la pourriture.
+D'ailleurs, grand Louis achètera de l'ocre à la livre et de l'huile de
+rebut; il broiera lui-même la couleur et peindra ensuite, ce n'est pas
+bien difficile.
+
+--Oui, monsieur; il n'est pas maladroit, et il en viendra bien à bout.»
+
+
+ Jeanne admire sa maison.
+
+
+Vers la Saint-Jean de l'année suivante, l'on crépit les murs et l'on
+plafonna les chambres pour qu'elles fussent plus chaudes. Jeanne fit
+mettre une petite couche de plâtre à l'intérieur. Elle avait eu pendant
+l'hiver un garçon à qui son parrain, maître Tixier, avait donné le nom
+de Sylvain, et elle sentait qu'il était temps de quitter le Grand-Bail.
+Quoique Étienne Durand, qui gouvernait à peu près tout dans la maison,
+fût toujours bon pour elle et pour son mari, il aurait fini par
+s'ennuyer de leurs enfants. Elle se mettait souvent à la porte pour
+regarder sa maison. Louise lui disait:
+
+«Hein! comme tu voudrais y être déjà!
+
+--C'est vrai, ma Louise. Je vous aime pourtant de toutes mes forces, et
+j'ai bien lieu de vous aimer; mais, vois-tu, c'est plus fort que moi:
+quand je pense que nous serons dans une maison à nous, il me semble que
+mon coeur éclate au dedans de moi. C'est si bon de se sentir chez soi et
+de se dire qu'on est à l'abri pour le reste de ses jours!
+
+--Et des meubles, petite Jeanne! sais-tu que ton pauvre lit et l'armoire
+de la mère Nannette ne feront pas grande figure dans ces chambres si
+blanches?
+
+--C'est bien là mon souci: je n'ose pas en parler à grand Louis: les
+hommes ne comprennent pas combien une ménagère est contente d'avoir un
+joli mobilier; il a dépensé tant d'argent pour cette bâtisse, qu'il ne
+serait peut-être pas raisonnable de penser à autre chose. Pourtant,
+comme ton père lui en a avancé, nous avons bien encore de quoi acheter
+une armoire et un lit.
+
+--Eh bien! moi, je lui en parlerai à souper, sois tranquille.»
+
+
+ Louise plaisante grand Louis sur son vilain mobilier.
+
+
+Le soir, Louise dit à grand Louis:
+
+«Est-ce que tu comptes mettre dans ta belle chambre le vilain lit de
+Jeanne et son vieux coffre? Ce sera joli! Tout le monde se moquera de
+toi: ils diront qu'au dehors tu fais le faraud avec ta maison qui n'est
+pas faite comme les autres, et qu'au dedans tu n'as pas seulement de
+quoi te coucher.
+
+--Tu as bien raison, ma Louise, et j'y pense depuis longtemps. Je sais
+bien que Jeanne a envie d'un mobilier neuf, quoiqu'elle n'en dise rien;
+et moi je ne suis heureux que quand elle est contente. Il nous faudrait
+un lit, une armoire et des chaises cirées; son vieux coffre servirait de
+huche à pétrir le pain.
+
+--Et où donc veux-tu qu'elle mette le linge que vous quitterez toutes
+les semaines, quand elle l'aura passé par l'eau? Il y aura trop de
+choses dans le grenier pour l'y placer, et tu ne veux pas, j'espère, le
+voir traîner dans la maison.
+
+--Mais, Louise, crois-tu que ce serait bien d'acheter du mobilier, quand
+je dois tant d'argent à ton père?
+
+--Allons, dit maître Tixier, le voilà encore là-dessus! Mais puisque je
+t'ai dit, têtu, que je te le ferai gagner! tu l'aurais là, dans le creux
+de ta main, que je n'en voudrais pas: c'est une récompense que je veux
+te donner, moi! es-tu donc trop fier pour la prendre tout simplement?
+D'ailleurs, tu sais bien que je ne refuse pas d'obliger un ami dans
+l'embarras; seulement je veux être remboursé au jour dit, car j'aime
+l'exactitude avant tout.
+
+--C'est bien ça qui me tracasse; car si je venais à mourir avant de vous
+avoir remboursé!
+
+--Eh bien! je prendrais un de tes champs en payement; ainsi n'en parlons
+plus, ça m'ennuie. Ah! écoute donc ce que je vais te dire: Prévôt, de la
+Bordinerie, n'a pas voulu me croire quand je lui disais: «Fauche tes
+prés, tu laisses trop mûrir ton foin; tes seigles auront besoin d'être
+coupés avant que tu aies fini ta fauchaison, et tu te trouveras dans
+l'embarras; tu ne sauras auxquels aller; et, si le temps se mettait à la
+pluie, comment ferais-tu?--Bah! père Tixier, me répondait-il, vous voyez
+toujours tout en noir; parce que vous êtes plus vieux que moi, vous
+voulez avoir raison sur tout.--C'est que, Prévôt, j'ai fait plus d'une
+bêtise dans ma vie, et je sais ce qu'il en coûte! Tu ne veux pas
+m'écouter, eh bien, tu verras!» Ça n'a pas manqué; voilà le temps qui
+menace; il a été obligé de prendre le double de monde pour faucher et
+pour faner, et il est venu demander à Étienne la grande voiture à
+échelles et les juments; mais j'ai défendu de rien lui donner. Il a fait
+la sottise, il faut qu'il la boive.
+
+--Notre maître, dit grand Louis, quand Prévôt est venu vous dire, l'an
+passé, qu'il avait quelques bonnes bouteilles de vin blanc que sa
+défunte tante lui avait laissées, et qu'il fallait venir les boire avec
+lui, je me souviens que vous n'y avez pas manqué.
+
+--C'est vrai, et c'était du fameux vin, encore!
+
+--Pourquoi donc ne l'aideriez-vous pas à boire sa sottise aujourd'hui,
+comme vous l'avez aidé à boire son vin l'an dernier?
+
+--C'est juste, grand Louis; j'ai tort, et tu as raison. Il faut aider
+Prévôt, qui court grand risque de perdre ses foins. C'était mal, ce que
+je disais là. On a beau faire, ce chien d'orgueil revient toujours! Tu
+prendras tes juments et ta voiture à ridelles, et tu travailleras pour
+lui tant qu'il n'aura pas serré son fourrage.»
+
+
+ Jeanne va commander ses meubles.
+
+
+Le jeudi suivant, maître Tixier emmena Jeanne en ville pour acheter ses
+meubles.
+
+«Mon père, dit Louise, emmenez-moi donc aussi: je voudrais choisir les
+étoffes de son lit avec elle.
+
+--Et la petite Nannette?
+
+--Je vais la faire bien belle et je l'emmènerai comme Jeanne emmène
+Sylvain.»
+
+En chemin, le père Tixier dit à Jeanne:
+
+«Ne va pas faire la sotte, au moins! j'entends que tu commandes tout ce
+qu'il te faut; d'ailleurs, je serai là, et nous verrons bien!»
+
+Quand ils furent chez le menuisier, Jeanne commanda une belle armoire en
+noyer, un lit, une table et une huche du même bois, et le menuisier dit
+qu'il lui donnerait une table commune par-dessus le marché.
+
+«Et un moulin pour sasser ta farine?
+
+--Notre maître, ce n'est pas bien nécessaire pour l'instant; vous me
+laisserez bien sasser chez vous; ce sera un peu de peine pour grand
+Louis qui portera le sac, et voilà tout.
+
+--Je ne veux point de ça; tu vas te commander un joli moulin pareil aux
+autres meubles; je n'entends pas qu'il manque quelque chose à ton
+ménage.»
+
+Ils choisirent six chaises en noyer, et le père Tixier acheta un petit
+fauteuil semblable, en disant que ce serait pour son filleul quand il
+pourrait s'en servir. On alla ensuite chez le marchand d'étoffes pour
+prendre les rideaux du lit.
+
+«J'aurais bien désiré qu'ils fussent en serge verte, dit Jeanne à
+Louise, c'est plus cossu; mais je n'ai pas assez d'argent.»
+
+Elles choisirent donc une belle cotonnade rouge à raies; Louise força
+Jeanne à prendre une jolie indienne à fleurs bleues sur un fond blanc
+pour faire l'intérieur du lit et la courte-pointe, et enfin une bonne
+couverture de laine. Puis elles achetèrent aussi tous les menus
+ustensiles nécessaires dans un ménage.
+
+«Vois donc, ma Louise! j'avais apporté deux cents francs, et il ne m'en
+reste plus que dix. Que ça coûte donc de se mettre à son ménage!
+
+--Que veux-tu, ma pauvre Jeanne? on ne s'y met qu'une fois dans la vie.
+Mais tu es si propre, si ménagère, que tout ton mobilier aura toujours
+l'air neuf.»
+
+Jeanne chargea une habile ouvrière de faire ses rideaux ainsi que la
+garniture de son lit, et demanda qu'on les lui rendît le plus tôt
+possible.
+
+«Pourquoi donc tant te presser, Jeanne! tu as bien le temps de te mettre
+à ton ménage.
+
+--Non, je n'ai que le temps bien juste; avec mes deux enfants je ne fais
+plus rien chez vous, c'est à peine si je gagne le pain que je mange; il
+faut que ça ait une fin et que j'aille dans ma maison entre la moisson
+et les vendanges, au temps où grand Louis n'est pas occupé.»
+
+
+ Jeanne déménage peu à peu.
+
+
+Quand le mobilier fut rendu et mis en place, grand Louis dit à son
+maître:
+
+«Votre maison est trop pleine, et cette autre là-bas s'ennuie d'être
+vide.
+
+--C'est-à-dire que tu as grande envie d'y aller: c'est tout naturel, mes
+enfants, arrangez ça ensemble; mais je te préviens que j'ai besoin de
+toi jusqu'après les vendanges.
+
+--Est-ce que je ne serai pas toujours prêt pour vous servir, là-bas
+comme ici?
+
+--Petite Jeanne, je te préviens aussi que je veux planter la crémaillère
+le jour où tu feras bénir ta maison, et je ferai les frais du souper; tu
+m'entends!»
+
+Jeanne emportait son linge et ses habits peu à peu, et elle les rangeait
+au fur et à mesure; Louise l'aidait quand elle le pouvait, et bientôt il
+n'y eut plus que son lit à transporter, car grand Louis avait déjà
+conduit le coffre et l'armoire de la mère Nannette. Il fut convenu que
+le dimanche au matin on démonterait le lit, M. le curé devant bénir la
+maison le soir.
+
+
+ Le colporteur revient au Grand-Bail.
+
+
+Le samedi, pendant le dîner, l'on vit venir une voiture attelée d'un
+petit cheval qui paraissait fort vigoureux; elle s'arrêta à la porte, et
+il en descendit un beau jeune homme qui sauta d'un bond dans la maison.
+Chacun le regarda avec étonnement; quand il vit que personne ne le
+reconnaissait, il ôta son chapeau, et maître Tixier s'écria:
+
+«Tiens! c'est le colporteur!»
+
+Et il n'était pas difficile de le reconnaître à la cicatrice qui lui
+traversait le front.
+
+«Ma foi, mon garçon, j'ai bien cru que tu nous avais oubliés; nous
+parlions de toi quelquefois avec M. le curé, qui disait toujours que
+nous te reverrions tôt ou tard.
+
+--Il avait raison, le saint homme! Je n'oublie point ceux qui m'ont
+obligé: parlez-moi de lui et dites-moi s'il va toujours bien.
+
+--Oui, Dieu merci, et j'espère qu'il vivra longtemps encore; mais,
+puisque tu nous trouves à table, mets-toi à ton ancienne place, sans
+cérémonie, tout comme autrefois.
+
+--De grand coeur, maître Tixier; mais auparavant je vais dételer mon
+cheval qui a grand chaud.
+
+--C'est juste; il faut avoir soin des animaux qui nous rendent service;
+mais ne te dérange pas; on va mettre ton cheval à l'abri et lui donner
+ce qu'il lui faut.»
+
+Le colporteur se mit à table, et on lui apprit que Jeanne était mariée à
+grand Louis, et qu'ils devaient se mettre à leur ménage le lendemain.
+
+«Je ne vois pas votre fille aînée, ni cette écervelée de Marguerite, ni
+le bouvier Claude!
+
+--Ma Solange est mariée et demeure dans une métairie tout près d'ici,
+qui appartient aussi à M. Dumont; Claude a épousé Marguerite et s'en est
+allé dans le bourg. C'est un triste mariage qu'il a fait là; quoiqu'il
+n'ait guère d'esprit, c'est un brave garçon et bien courageux.
+
+--Et cette jeune fille-là, dit le marchand en désignant Louise, est-ce
+que c'est ce petit lutin qui sautait toute la journée autour de Jeanne?
+
+--Oui, mon ami; mais si elle a grandi, sais-tu que toi aussi tu es
+grandi et changé? c'est à peine si je t'ai reconnu.»
+
+Après dîner, le marchand s'en alla chez M. le curé, et il n'en revint
+que pour souper. Avant de se mettre à table, il entra dans la grange où
+l'on avait rangé sa voiture, et il rapporta trois couvertures de coton,
+deux cravates noires et un très-beau foulard. Il offrit une couverture à
+chacune des filles mariées, l'autre à Jeanne et le foulard à Louise;
+puis il prit les cravates noires et voulut en donner une à Etienne
+Durand et l'autre au maître.
+
+«Mon garçon, dit celui-ci, je n'entends pas que tu te ruines pour nous.
+Je veux bien t'acheter quelque chose, mais je n'accepterai rien,
+absolument rien.
+
+--Maître Tixier, vous ne me causerez pas une humiliation pareille. Si on
+impose des obligations à ceux à qui l'on rend service, on en contracte
+aussi envers eux; il ne faut pas refuser aux gens à qui l'on fait du
+bien le plaisir de se montrer reconnaissants.
+
+--Tu as raison: je n'ai plus rien à dire; donne, mon garçon, et grand
+merci.»
+
+Et chacun prit ce que lui avait apporté le marchand.
+
+
+ Le colporteur vend à tout le village.
+
+
+Le lendemain, après la messe, que le colporteur entendit bien
+dévotement, il étala sa boutique sur la place de l'église, et il annonça
+à haute voix qu'il vendrait ses marchandises au prix coûtant, en
+reconnaissance du service qu'on lui avait rendu autrefois dans le pays.
+Chacun s'approcha et acheta ce qui lui convenait. Il dîna chez M. le
+curé. Pendant que les femmes de la ferme s'occupaient à préparer le
+souper dans la maison de Jeanne et y transportaient tout ce qui était
+nécessaire, Louise mit, sans en rien dire, une petite provision de
+toute chose dans la huche de Jeanne avec deux grand pains de froment.
+
+Après les vêpres, M. le curé vint bénir la maison et ensuite l'on se mit
+à table. Toute la famille du Grand-Bail était là, excepté la maîtresse,
+qui ne se levait plus. Solange était venue aussi avec son mari.
+
+«Te voilà donc dans ta maison, ma Jeanne, dit maître Tixier; vas-tu être
+heureuse! mais nous nous apercevrons bien que tu n'es plus avec nous.
+
+--Il fallait bien, dit M. le curé, que ces braves gens finissent par se
+mettre à leur ménage. J'ai béni la maison de bon coeur, car je suis bien
+sûr qu'il ne s'y fera jamais rien de mal et que les enfants y seront
+bien élevés.
+
+--Elle s'y prendra de bonne heure, monsieur le curé; ne fait-elle pas
+déjà compter sa petite Nannette! y a-t-il du bon sens?
+
+--Notre maître, est-ce que vous ne serez pas content quand, à la
+veillée, la petite vous lira de jolies histoires?
+
+--Mais crois-tu, Jeanne, que, si elle apprend sitôt à lire, ça ne la
+dégoûtera pas de travailler?
+
+--Soyez tranquille, notre maître! ce qui entre dans la tête ne gâte pas
+les doigts; et ceux qui l'ont pleine de toutes sortes de bonnes choses
+travaillent aussi bien que les autres, s'ils ont du courage; n'est-ce
+pas, monsieur le curé?»
+
+
+ M. le curé donne raison à Jeanne.
+
+
+«Jeanne a raison, dit le curé: ne vaut-il pas mieux, le dimanche, passer
+son temps à faire une lecture, ou bien à enseigner à lire aux autres,
+que de se disputer ou de faire des commérages au dépens du prochain?
+J'ai toujours vu que les hommes qui savent quelque chose sont plus
+faciles à vivre que les autres; et les femmes qui ont appris à lire, à
+écrire, et qui savent se servir de l'aiguille, sont plus assidues dans
+leur maison et la tiennent plus proprement.
+
+--Voyez donc grand Louis, pourtant! il ne sait pas seulement signer son
+nom.
+
+--Aussi, notre maître, s'écria celui-ci, avant que d'avoir trouvé
+Jeanne, je ne valais pas grand'chose; je brutalisais tout le monde.
+
+--Est-ce qu'elle aurait tant d'idée, Jeanne, dit Joséphine, est-ce
+qu'elle serait si bonne si les dames Dumont ne lui avaient appris tant
+de choses?
+
+--Tu as bien raison, ma Joséphine. J'aurais fait comme tant d'autres qui
+ne pensent à rien du tout. Aussi, après le bon Dieu qui m'a donné une
+âme, et ma pauvre mère, qui m'a mise au monde, après la mère Nannette,
+qui m'a tirée de la misère, je dois tout à ces dames: car vous ne
+m'auriez pas tant protégée, maître Tixier, si elles n'avaient pas pris
+soin de moi. Aussi je serai reconnaissante envers elles jusqu'au dernier
+jour de ma vie.
+
+
+ Le colporteur parle de ses affaires.
+
+
+«Monsieur le curé, dit Louise, vous aviez une bien belle nappe d'autel,
+ce matin, à la messe. Je parie que c'est ce jeune marchand qui vous l'a
+apportée!
+
+--Oui, ma fille; il a voulu faire ce cadeau à ma pauvre église; c'est un
+brave coeur qui n'a oublié aucun de ceux qui l'ont obligé.
+
+--Tu as donc fait de bonnes affaires, toi, dit maître Tixier en
+s'adressant au colporteur; je vois que tu as un cheval et une voiture,
+sans compter ce qu'il y a dedans.
+
+--Mais oui; mes petites affaires ne vont pas trop mal.
+
+--C'est la récompense de votre bonne conduite, dit le curé.
+
+--Pour vous dire toute la vérité, j'ai eu bien de la peine à prendre des
+habitudes régulières. J'ai souvent rencontré d'anciens camarades qui se
+moquaient de moi, et j'ai été plus d'une fois sur le point de céder à
+leurs railleries et de les imiter. Mais quand mes yeux rencontraient un
+miroir et que je voyais ma cicatrice, je pensais à vous tout de suite,
+monsieur le curé, et aussi à la maison du père Tixier, et je redevenais
+fort contre la tentation. Il est si difficile de rompre avec les
+mauvaises habitudes!
+
+--Vous dites là une grande vérité, mon ami; c'est pourquoi l'on ne
+saurait veiller de trop près à s'en préserver.
+
+--Enfin, j'ai contracté celle de la bonne conduite et du travail; je me
+suis donné bien du mal; j'ai parcouru toute la France, marchant la nuit
+et vendant le jour, faisant souvent beaucoup de chemin en vue d'un
+petit bénéfice, et vivant de peu. J'arrive de Paris, où j'ai retrouvé
+mon père, que je n'avais pas vu depuis huit ans. Jugez si j'ai été
+heureux d'être en état de le tirer de la carrière où il travaillait, ce
+qui était un métier trop dur pour son âge! J'ai pu lui acheter le fonds
+d'un de ces petits commerces des rues, qui, à Paris, suffisent à nourrir
+leur homme. Me voici le coeur content en pensant que mon pauvre père
+n'aura plus à souffrir, et je compte bien l'aller voir de temps en
+temps.
+
+--Nous sommes tous bien heureux, dit grand Louis, de vous voir en si bon
+chemin.»
+
+
+ Maître Tixier vend de la plume à Jeanne.
+
+
+Après le souper, maître Tixier visita les deux chambres de Jeanne, et
+lui dit:
+
+«Je te vois bien deux châlits, ma fille, mais il y en a un vide, et ça
+me choque.
+
+--Maître Tixier, j'ai acheté de la toile pour faire une paillasse; je
+vais la coudre dès demain, et vous me donnerez bien de la paille fraîche
+pour la remplir; quand mon mari battra votre avoine, il me vannera de la
+bâle sur laquelle il couchera au besoin.
+
+--Et tu crois, toi, que je souffrirai que ton homme couche sur la bâle
+quand il sera bien harassé? Il ne manque pas de plume à la maison; tu en
+auras demain ce qu'il te faudra pour faire un lit; tu me payeras en
+journées; grand Louis n'a pas besoin de se mêler de cela.
+
+--J'ai une belle pièce de coutil, dit le marchand, et je vous vendrai à
+bon marché ce qui vous sera nécessaire; j'ai aussi remarqué qu'il manque
+des rideaux à votre fenêtre; je me souviens d'avoir quelque part, dans
+mes ballots, un reste d'indienne à raies blanches et rouges, qui ira
+bien avec le lit. Je vous le donnerai en bon souvenir de notre souper
+d'aujourd'hui et du plaisir que j'ai à vous retrouver tous.
+
+--Mais, monsieur le marchand, ma fenêtre se passera bien de rideaux;
+c'est trop beau pour des gens comme nous.
+
+--Jeanne, quand vous me pansiez le front, je n'ai pas refusé vos soins,
+et je n'ai pas craint de vous donner de la peine: pourquoi ne
+voudriez-vous pas accepter ce que je vous offre?
+
+--Jeanne, il faut que personne ne sorte mécontent de chez vous
+aujourd'hui, fit observer le curé.
+
+--Eh bien! merci de votre générosité, dit Jeanne au marchand; et, pour
+tout dire, je ne serai pas fâchée d'avoir des rideaux.»
+
+Le colporteur dit au père Tixier, comme ils rentraient au Grand Bail:
+
+«En passant par la ville, j'ai vu un petit marchand tailleur qui m'a
+cédé son fonds; je suis convenu de lui prendre l'année prochaine; mais
+il me faudra une femme dans cette boutique.
+
+--Eh bien?
+
+--Si vous vouliez me donner votre Louise, je serais bien content; elle
+connaît tout le pays, et, comme je ne vendrai guère qu'à la campagne, je
+crois que nous ferions une bonne maison ensemble.
+
+--Lui en as-tu parlé?
+
+--Non, maître Tixier, je voulais savoir ce que vous en diriez.
+
+--Arrange-toi avec elle, je t'en donne la permission.»
+
+Le colporteur resta deux jours chez maître Tixier, et, quand il partit,
+les accords étaient faits.
+
+
+ La famille Dumont vient voir Jeanne.
+
+
+La famille Dumont vint, le mardi, voir Jeanne, qui leur avait dit la
+veille qu'elle était emménagée.
+
+«Sais-tu que tu n'es pas du tout mal logée, petite Jeanne? lui dit Mme
+Isaure; et qu'as-tu donc dans ta basse-cour?
+
+--Rien encore, madame; maître Tixier va me donner une chèvre, un coq et
+deux poules.
+
+--Qu'il te donne plutôt deux canes et un canard, dit Mme Dumont; je
+t'enverrai un coq et deux poulettes de ma belle race.
+
+--Et moi, dit Auguste, qui était devenu un bel officier, je t'apporterai
+une paire de ces jolis pigeons que tu aimes tant.
+
+--Et moi, dit Mme Sophie, je te donnerai une jolie chatte à longs poils
+pour te tenir compagnie; car, ma pauvre Jeanne, tu vas trouver la maison
+bien grande quand tu seras seule toute la journée.
+
+--Oh! je vais chercher de l'ouvrage tout de suite après avoir sevré
+Sylvain. Quand vous aurez besoin de quelqu'un, ne m'oubliez pas, s'il
+vous plaît.
+
+--Et la petite Nannette, qu'en feras-tu quand tu iras travailler?
+
+--Je la mènerai au Grand-Bail, ainsi que son frère; ils s'amuseront
+autour de la maison: Nannette gardera le petit, et Louise aura l'oeil
+sur les deux.
+
+--Comme il est frais, ton Sylvain! Jeanne; si j'ai un enfant, tu me le
+nourriras, dit Mme Isaure.
+
+--Avec grand plaisir, ma chère dame; ordonnez ici comme chez vous.»
+
+
+ Jeanne a de la peine à s'habituer à vivre seule.
+
+
+Mme Sophie avait raison; Jeanne n'était pas accoutumée à tant de
+tranquillité: il lui semblait qu'elle n'eût point d'occupation. Quand
+son ménage était fait, qu'elle avait promené la chèvre et qu'elle lui
+avait amassé de l'herbe, le reste de la journée lui paraissait bien
+long.
+
+Elle filait sur sa galerie pendant que Nannette amusait son frère; quand
+elle s'ennuyait trop, elle prenait ses deux enfants et les emmenait au
+Grand-Bail. Là, elle aidait à Louise, et bien souvent on la retenait à
+souper avec son mari qui battait à la grange; d'autres fois, elle
+s'occupait de son jardin. Nannette la suivait partout, et, comme sa mère
+lui apprenait beaucoup de choses, cette petite fille causait bien mieux
+que les autres enfants du bourg.
+
+Quand les anciennes voisines de Jeanne passaient sur le chemin pour
+aller au marché, elles entraient souvent chez elle, et après avoir
+visité sa maison, elles lui disaient:
+
+«Elle doit te coûter bon ta maison, petite Jeanne!
+
+--Pourquoi donc ça?
+
+--C'est que tu as un beau jardin en avant; on ne voit ni fumier ni
+immondices devant ta porte. Et avec quoi comptes-tu donc fumer tes
+champs?
+
+--Je peux bien avoir de quoi fumer mes champs sans mettre mon fumier
+sous mes fenêtres, pour empester ma maison et rendre mes enfants
+malades. N'ai-je pas ma cour, où est l'étable?
+
+[Illustration: Jeanne et ses deux enfants.]
+
+--Mais si tu ne mets pas de la paille pourrir devant ta porte, le peu de
+bétail que tu as ne pourra suffire à fumer tes champs.
+
+--Vous croyez donc que cette paille que vous mettez pourrir devant vos
+portes fait un bon engrais? Vous vous trompez fort: c'est bon pour vous
+donner la fièvre ainsi qu'à vos enfants, et voilà tout.
+
+--Comment fais-tu donc, toi?
+
+--Moi, je mets une couche de paille et une de terre sur mon fumier
+chaque fois que grand Louis nettoie l'étable; j'empêche comme ça qu'il
+ne sèche, et la paille et la terre qui le couvrent deviennent un
+excellent engrais. Faites de la litière jusqu'au ventre à vos bêtes, et
+tenez propre le devant de votre porte, vous verrez comme vous vous en
+trouverez bien!
+
+--Qui est-ce qui t'a donc appris tout ça, Jeanne?
+
+--C'est Étienne Durand, le gendre de maître Tixier du Grand-Bail.
+
+--Il veut donc changer toutes les coutumes, celui-là?
+
+--Il ne veut rien changer; il veut seulement faire mieux, et il s'y
+entend bien; grand Louis dit que c'est un excellent cultivateur.»
+
+
+ Jeanne a grande envie d'avoir une vache.
+
+
+Jeanne désirait beaucoup avoir une vache, et en parlait souvent à son
+mari, qui lui disait:
+
+«Ma pauvre femme, tu as deux enfants à soigner, bientôt trois; si Mme
+Isaure t'en donne un a nourrir, ça fera quatre; je te demande si tu
+pourras t'occuper de ta vache!
+
+--Je prendrai pour m'aider cette pauvre mère Henri qui demande son pain,
+et elle viendra pour peu de chose. Elle gardera mes bêtes aux champs,
+puis elle ira à l'herbe; je n'aurai que la peine de traire la vache et
+la chèvre, de soigner le laitage, et tu nettoieras l'étable le soir.
+Car, vois-tu, je veux avoir une vache bien propre; je la ferai étriller
+tous les jours, comme Étienne Durand fait au Grand Bail; j'ai remarqué,
+que, quand elles ont le poil bien brillant, elles donnent plus de lait
+et du meilleur.
+
+--Si tu veux te faire aider, c'est différent, parce que je n'entends pas
+que tu te tues à l'ouvrage, je t'en avertis. L'autre jour, le maréchal
+m'a proposé un cheptel; veux-tu que j'aille lui demander s'il est
+toujours dans la même intention?
+
+--Oh! oui, mon homme, va; ça vaudra mieux pour commencer, que d'acheter
+une vache nous-mêmes et de rester sans le sou.»
+
+Grand Louis alla voir le maréchal et revint bien vite dire à sa femme
+qu'on lui achèterait une vache, et que le père Tixier la choisirait
+lui-même.
+
+Jeanne fut bien contente d'avoir une vache; elle la menait paître
+souvent comme elle avait fait autrefois chez la mère Nannette; sa fille
+conduisait la chèvre, et le petit Sylvain les suivait.
+
+L'année se passa bien, la récolte fut bonne, grand Louis serra ses
+gerbes dans un coin de la grange du Grand-Bail; il fit son vin en commun
+avec maître Tixier, chez lequel il travaillait toujours.
+
+Il paya les premiers cent francs avec son temps, et il gagna assez en
+plus pour acquitter une bonne partie de la rente viagère du père Colis.
+Jeanne eut un autre garçon qu'on appela Paul, et qu'elle nourrit sans
+trop de fatigue.
+
+
+ Mme Isaure donne un enfant à nourrir à Jeanne.
+
+
+Paul avait huit mois quand Mme Isaure vint voir Jeanne et lui dit:
+
+«Je vais te donner bientôt un nourrisson, ma bonne Jeanne; ton Paul
+n'aura guère que neuf mois quand tu prendras mon enfant. Je ne veux pas
+que tu les nourrisses tous les deux à la fois; toute forte que tu es, tu
+serais bientôt épuisée; si tu veux mettre ton garçon en nourrice, je
+payerai ses mois.
+
+--Merci, madame, je le sèvrerai; il est très-fort et mange déjà comme un
+petit homme. Je vous promets qu'il ne prendra pas le lait de votre
+enfant.
+
+--Je le sais bien, Jeanne; tu es trop honnête femme pour tromper
+personne, moi moins que toute autre. Prépare-toi donc à recevoir bientôt
+ton nouvel enfant; nous passerons l'hiver ici pour ne pas le quitter.
+Mais, dis-moi, si tu prenais une petite fille pour t'aider? Tu ne
+pourras pas suffire à tout.
+
+--Madame, j'emploie déjà la mère Henri une partie de la journée; je la
+garderai tout à fait. La pauvre femme est bien malheureuse et ne manque
+pas de courage; mais elle ne peut travailler aux champs: je serai plus
+tranquille avec elle qu'avec une fillette de douze à treize ans.
+
+--Alors je payerai la mère Henri en sus de tes mois.
+
+--De mes mois, ma chère dame! est-ce que vous comptez me payer? Oh! vous
+ne me ferez pas ce chagrin-là!
+
+--Mais, petite Jeanne, n'est-il pas juste que tu sois payée de la peine
+que tu vas prendre pour mon enfant?
+
+--Ma récompense, madame, ce sera de vous rendre service et de
+m'acquitter, selon mon pouvoir, des grandes obligations que je vous ai.
+Que serais-je donc sans vous? Ne me payez pas, je vous en prie!
+laissez-moi vous prouver combien je vous suis attachée, et que je
+n'oublie pas tout le bien que vous m'avez fait. Si vous me payiez, je
+croirais que vous ne faites aucune estime de moi, ajouta Jeanne en
+pleurant.
+
+--Ne te désole pas, ma bonne Jeanne; tu as raison, je ne dois pas te
+payer. D'ailleurs, on ne saurait reconnaître les soins d'une bonne
+nourrice avec de l'argent; seulement, je tiens à payer la mère Henri;
+car enfin, si je ne te donne rien, je ne puis souffrir que tu débourses
+quelque chose pour moi.»
+
+Quinze jours après, Mme Isaure confia sa petite fille à Jeanne.
+
+
+ Les femmes du bourg s'étonnent de la propreté
+ de Jeanne.
+
+
+Les femmes du bourg venaient souvent demander quelque service à Jeanne,
+qui en savait plus long qu'elles, et qui était toujours prête à obliger.
+Quand elles la voyaient habiller ses enfants, elles lui disaient:
+
+«Comment donc, Jeanne, tu peignes tes petits et tu les laves comme s'ils
+étaient des enfants de bourgeois!
+
+--Parce qu'ils sont des paysans, est-ce une raison pour qu'ils soient
+sales? Voyez s'ils ont le moindre bouton! Ce n'est pas une grande peine
+pour moi de laver leur petit corps tous les matins en les levant, et de
+leur brosser la tête; c'est bientôt fait, et je leur épargne par là bien
+des petites misères. Si vous en faisiez autant, vos enfants se
+porteraient mieux et ne crieraient pas tant.
+
+--Eh bien! on essayera. Dis-nous donc aussi comment tu fais pour que
+leurs habits aient toujours l'air d'être neufs.
+
+--Je les plie quand les enfants sont au lit, je les mets en presse sur
+mon coffre; et je serre leur bonnet pendant la nuit pour le garantir des
+mouches.
+
+--Mais ils ne se salissent donc pas, tes petits?
+
+--Dame! j'y fais attention. D'abord, je ne les laisse pas manger toute
+la journée, et quand ils mangent, je mets un linge devant eux pour que
+leurs habits se salissent moins. Je n'ai pas besoin de les laver si
+souvent, et cela m'épargne du temps et de l'argent.»
+
+Mme Isaure venait voir tous les jours sa petite fille qui croissait à
+vue d'oeil, et elle remerciait Jeanne de ses bons soins.
+
+«Ma chère dame, si vous saviez combien je suis heureuse que vous ne
+puissiez pas penser que c'est par intérêt que je soigne votre enfant! Je
+l'aime comme les miens, je ne fais pas de différence entre eux.»
+
+
+ Jeanne rend son nourrisson.
+
+
+Jeanne nourrit la fille de Mme Isaure et la lui rendit toute propre,
+marchant déjà et commençant à parler. Toute la famille Dumont vint
+chercher l'enfant, et Jeanne leur donna à déjeuner dans sa jolie
+chambre; elle avait toujours quelques pots de fleurs sur sa galerie, ce
+qui donnait à sa maison un air de fête. Pendant qu'on était à table, le
+domestique de M. Dumont amena dans l'étable de Jeanne une très-belle
+vache avec son veau; on habilla tout de neuf les trois enfants, qui en
+furent bien joyeux, et tout le monde partit.
+
+Jeanne, qui était toute triste du départ de son nourrisson, descendit
+pour traire sa vache, et fut grandement étonnée d'en trouver deux à
+l'étable; elle n'eut pas d'abord la force de parler; puis elle cria à
+son mari:
+
+«Grand Louis, viens vite, mon homme, viens vite!»
+
+Lui, qui travaillait dans son jardin, accourut promptement, croyant
+qu'il était arrivé quelque malheur. Quand il vit Jeanne à la porte de
+l'étable, le visage tout en larmes et riant en même temps, il lui dit:
+
+«Est-ce que tu deviens folle, ma pauvre femme?»
+
+Jeanne lui montra la crèche sans répondre, et grand Louis, en voyant la
+vache, comprit tout.
+
+«Sont-ils bons! sont-ils donc bons! dit Jeanne quand elle put parler:
+c'était justement ce que je désirais le plus au monde, que d'avoir une
+vache à moi.
+
+--Jeanne, tu ne peux ni nourrir ni soigner deux vaches. Je vais de ce
+pas chez le maréchal, pour lui dire de placer la sienne ailleurs.»
+
+Il alla tout de suite au bourg, où il conta le bonheur qui lui était
+arrivé.
+
+«Grand Louis, dit le maréchal, je ne mettrai pas ma vache en d'autres
+mains; elle dépérirait partout au sortir de celles de Jeanne. Nous la
+vendrons à la foire prochaine: elle m'a coûté deux cents francs, et nous
+aurions bien du malheur si nous n'en trouvions pas une quarantaine de
+francs de plus; ça nous fera un joli petit bénéfice à chacun.»
+
+
+ Nannette a mal aux yeux.
+
+
+Quelque temps après, Nannette eut grand mal aux yeux. Jeanne alla
+chercher M. le curé, qui vit l'enfant et trouva le mal si grave qu'il
+conseilla d'aller consulter le meilleur médecin de la ville. Maître
+Tixier, en allant voir Louise, qui était mariée au marchand et qui
+faisait bien ses affaires, conduisit dans sa carriole grand Louis, sa
+femme et leur fille. Le médecin visita soigneusement les yeux de
+Nannette; il fit une ordonnance, et dit:
+
+«Si vous faites exactement ce que j'ordonne, je réponds de la guérison
+de votre enfant; autrement elle pourrait bien devenir aveugle. Mais vous
+autres, gens de la campagne, aussitôt que vos malades vont un peu mieux,
+vous cessez les remèdes.
+
+--C'est bien vrai, monsieur, dit Jeanne, c'est une mauvaise coutume;
+mais que voulez-vous? on est si pauvre et on a si grand besoin de son
+temps qu'on est négligent de sa santé.
+
+--C'est un fort mauvais calcul; car il faut toujours finir par
+interrompre son travail et dépenser l'argent que vous avez voulu
+économiser, et même plus; et l'on a souffert longtemps. Trop heureux
+encore si le mal n'est pas devenu incurable! Vous êtes, en vérité, plus
+soigneux de la santé de vos bestiaux que de la vôtre propre.
+
+--Monsieur, dit grand Louis, quand on perd une pièce de bétail, c'est la
+ruine d'une petite maison.
+
+--Et si le chef de la famille meurt, n'est-elle pas ruinée aussi?
+
+--Oui, et c'est un grand malheur; mais soyez tranquille, monsieur:
+Jeanne n'est pas une femme comme une autre; ce que vous lui direz, elle
+le fera comme si c'était M. le curé qui l'eût recommandé.»
+
+Jeanne ramena sa fille et lui mit un bandeau sur les yeux, parce que le
+médecin avait recommandé par-dessus tout qu'elle ne vît pas le jour.
+
+
+ Paul montre un mauvais caractère.
+
+
+Nannette s'ennuyait un peu de ne pouvoir rien faire; sa mère lui donna
+du gros chanvre à filer; elle entreprit de lui apprendre le catéchisme,
+ce qui ne fut pas long; car Nannette avait bonne mémoire. Elle gardait
+le petit Paul pendant que sa mère allait travailler hors de la maison et
+que Sylvain était à l'école. Il fallait toute la patience de cette bonne
+petite pour supporter les caprices de Paul, qui avait un mauvais
+caractère et ne voulait jamais faire ce qui plaisait aux autres. Jeanne
+en avait un grand chagrin; mais elle espérait qu'il deviendrait meilleur
+en grandissant. Elle ne se lassait jamais de ses caprices, et employait
+la plus grande douceur avec lui: mais l'enfant y était insensible; il ne
+lui témoignait pas la moindre affection, et ne venait à elle que s'il
+avait besoin de quelque chose, bien sûr de ne pas être refusé. Il ne
+craignait que son père, qui s'irritait de le voir tourmenter sans cesse
+Jeanne, et, quand elle pleurait en voyant Paul si différent de ses aînés
+qui étaient d'excellents enfants, grand Louis avait envie de le battre
+pour le corriger; mais sa femme le retenait toujours en lui disant que
+les coups n'avaient jamais rien produit de bon. Pourtant Paul, tout
+petit qu'il était, avait quelquefois des réponses si insolentes que
+grand Louis, qui au fond n'était pas endurant, lui donnait quelques
+bonnes tapes. Jeanne, qui craignait que ce petit coeur ne s'endurcît
+encore, et qui pensait qu'une grande tendresse pourrait seule le
+réchauffer, prit le parti de cacher à grand Louis toutes les fautes que
+faisait son enfant.
+
+
+ La petite Nannette comprend la chagrin de sa mère
+ et le partage.
+
+
+Nannette, qui avait bien compris le chagrin de sa mère, essayait
+quelquefois de la consoler.
+
+«Ma pauvre fille, il n'y a pas de consolation pour une peine comme
+celle-là. Si ton frère ne vaut rien quand il sera grand, ce sera le
+chagrin de toute ma vie. Mon enfant, il faut cacher avec soin sa
+mauvaise humeur et sa dureté. Vois-tu, il n'y a pas de plus grande
+richesse que la bonne réputation, et elle commence en même temps que
+nous. Si le monde savait combien Paul est mauvais, l'enfant aurait beau
+se corriger par la suite, on n'en dirait pas moins qu'il ne vaut pas
+grand'chose: n'en parle donc à personne, pas même à nos meilleurs amis
+ni à M. le curé.
+
+--Oui, ma mère, soyez tranquille; d'ailleurs, puisque Dieu nous l'a
+donné comme ça, il faut l'aimer pour tout le monde; car, au fond, il est
+bien malheureux.»
+
+A force de douceur et de patience, Nannette vint à bout d'apprendre à
+Paul sa prière; elle le faisait compter aussi deux fois par jour, et,
+tantôt bon gré, tantôt mal gré, il apprit tout ce qu'un petit enfant de
+son âge pouvait apprendre; comme il avait assez d'intelligence et qu'il
+n'était mauvais qu'à la maison, on l'aimait bien ailleurs. Il s'attacha
+à sa soeur plus qu'on ne l'eût cru capable de le faire.
+
+Nannette avait un caractère si heureux que tout le monde l'aimait comme
+on avait aimé sa mère à son âge. Elle guérit enfin, parce qu'elle fut
+bien docile et ne manqua jamais de faire ce que le médecin et M. le
+curé, qui venait la voir tous les jours, lui avaient ordonné.
+
+
+ Une grêle terrible ravage tout le pays.
+
+
+Tout allait au mieux dans le ménage de Jeanne; elle avait fait faire une
+pièce de toile avec le chanvre qu'elle filait depuis quatre ans. Elle
+comptait en faire quatre paires de draps et des chemises pour grand
+Louis, dont les vieilles avaient servi pour les enfants. Son mari avait
+déjà remboursé six cents francs au père Tixier et elle lui avait payé sa
+plume. Nannette allait avoir douze ans; elle avait fait sa première
+communion. Sylvain était enfant de choeur, et il restait chez M. le curé
+pendant tout le temps qu'il ne passait pas à l'école. Il semblait que
+rien ne dût troubler le bonheur de Jeanne, quand, au commencement de la
+moisson, il vint un orage terrible. La grêle tombait grosse comme des
+noix, et il ne resta pas un épis debout dans les champs. Ils avaient été
+si bien hachés et entrés en terre, qu'on n'y voyait même pas un brin de
+paille: c'était une désolation générale. Maître Tixier éprouva de
+grandes pertes; pourtant il ne fut pas grêlé partout. Mais chez le
+pauvre grand Louis, ce fut bien pis: il ne resta rien de sa récolte; en
+voyant ses champs, l'on n'aurait jamais dit qu'il y avait eu là une
+belle moisson quelques instants auparavant.
+
+Les arbres du jardin eurent presque toutes leurs branches cassées; le
+chanvre était couché par terre. Le coeur de Jeanne saignait en voyant
+tomber cette grêle qui la ruinait pour plus d'une année. Son mari revint
+du Grand-Bail tout consterné.
+
+«Quel malheur, mon pauvre homme! mais c'est Dieu qui l'envoie, il n'y a
+pas à murmurer. Il ne faut pas perdre courage; que de gens vont être
+plus à plaindre que nous!
+
+--Ma Jeanne, ce n'est pas la peur de pâtir qui me rend si triste; mais
+je pense aux enfants, à maître Tixier et à la pension du père Colis.
+Comment faire pour vivre et payer tout ça?
+
+--Console-toi, grand Louis. Je n'ai pas encore coupé ma toile,
+heureusement; tu vas emprunter l'âne au maréchal, et j'irai demain,
+avant le jour, en ville, où le mari de Louise me la prendra et me la
+payera comptant. Il n'est pas nécessaire qu'on me voie ni qu'on sache
+que je l'ai vendue.
+
+--Combien comptes-tu en retirer?
+
+--J'en ai soixante et dix mètres, et elle vaut au moins deux francs.
+
+--C'est cent quarante francs qu'on t'en donnera; mais nous payons deux
+cents francs au père Colis, et, si je laisse mes journées à maître
+Tixier jusqu'à ce qu'il soit rentré dans les cent francs que nous lui
+devons encore, comment ferons-nous pour vivre?
+
+--C'est juste, grand Louis; eh bien! il faut aller trouver le père
+Colis, et lui demander crédit pour cette année.
+
+--On voit bien que tu ne le connais guère, ma Jeanne. Il va ma faire
+faire un billet et me demander un gros intérêt.
+
+--Il n'y a pas moyen de s'en tirer autrement, pourtant; j'aurais bien du
+chagrin qu'on sût notre détresse; c'est un grand sacrifice, mais que
+veux-tu?»
+
+
+ Le père Colis fait faire un billet à Jeanne.
+
+
+Le lendemain, Jeanne était revenue de la ville à huit heures, et elle en
+rapportait cent cinquante francs qui devaient servir à les nourrir
+pendant l'hiver; le soir, quand tous les enfants furent couchés, elle
+sortit avec son mari, et ils entrèrent chez le père Colis.
+
+«Mon petit père Colis, dit Jeanne, nous venons vous demander une grande
+grâce.
+
+--Qu'est-ce que c'est, petite Jeanne?... On dit que vous êtes bien
+saccagés par la grêle.
+
+--C'est à cause de cela que nous venons vous demander crédit pour cette
+année, mon père Colis.
+
+--Nous ne serons pas capables de vous payer, dit grand Louis.
+
+--Si vous ne me payez pas, avec quoi veux-tu donc que je vive?
+
+--Père Colis, vous ne serez pas pour cela dans l'embarras; on sait bien
+que vous avez de l'argent.
+
+--Tu as tort de t'en fier aux mauvaises langues; je n'ai pas le sou au
+contraire, et j'ai grand'peine à vivre.
+
+--Mon petit père Colis, dit Jeanne, vous ne voudrez pas nous faire
+vendre le peu que nous avons?
+
+--Si le père Colis ne veut pas nous faire crédit, je sais bien où
+trouver de l'argent pour le payer; il y en a plus d'un qui en prête dans
+le village.
+
+--Allons, grand Louis, il ne faut pas te fâcher; j'aime mieux pâtir que
+de vous faire de la peine: faites-moi un billet de deux cents francs
+pour l'an prochain, et tout sera dit.
+
+--Je serais aussi embarrassé de vous payer alors que je le suis
+aujourd'hui, car j'en aurai pour longtemps à me remettre d'un coup
+pareil. Si vous le voulez, nous allons vous faire deux billets, chacun
+de cent francs, payables l'un l'année prochaine, l'autre un an après.
+
+--Ho! ho! ça ne m'arrange guère.
+
+--Eh bien, adieu; nous allons chercher ailleurs.
+
+--Attends donc un instant, grand Louis; tu t'emportes comme une soupe au
+lait. Comme vous êtes des gens exacts à payer, je vas m'arranger des
+deux billets.»
+
+Jeanne les écrivit, bien étonnée qu'il ne fût pas question d'intérêts;
+elle trouvait le monde bien méchant de mépriser ce brave homme et de le
+faire passer pour un usurier. Quand les billets furent faits, elle les
+fit signer à grand Louis, à qui elle avait appris à écrire son nom.
+
+«Il me faut aussi ta signature, ma Jeanne; car j'aime à prendre mes
+sûretés.
+
+--C'est trop juste,» dit Jeanne; et elle signa.
+
+Ils remercièrent le père Colis de sa complaisance, et déjà grand Louis
+ouvrait la porte pour sortir, quand le père Colis dit:
+
+«Un instant, un instant! et mes intérêts, vous n'y songez donc pas? Je
+ne les fais jamais mettre sur le billet; on me paye comptant et
+d'avance.
+
+--Combien faut-il donc?
+
+--Cinquante francs, mes enfants.
+
+--Cinquante francs! dit grand Louis, qui commençait à se mettre en
+colère; voulez-vous rire?
+
+--Non, mon garçon, c'est à prendre ou à laisser.
+
+--Parbleu, je trouverai de l'argent à meilleur marché ailleurs.
+
+--Père Colis, dit Jeanne, vous êtes un brave homme, et vous ne voulez
+pas notre ruine; je vas vous chercher trente francs, et tout sera dit.
+
+--Va donc, Jeanne; tu fais de moi tout ce que tu veux.»
+
+En sortant, grand Louis reprocha à sa femme de l'avoir empêché d'aller
+emprunter à d'autres ce qu'il fallait pour payer la rente du père
+Colis.
+
+«Mon homme, je conviens que cet argent est bien cher; mais je ne me
+soucie pas qu'on connaisse notre embarras, et je suis sûre que le père
+Colis ne dira pas que nous lui avons fait des billets; il a trop peur
+qu'on ne sache qu'il a de l'argent. Nous vivrons cet hiver comme nous le
+pourrons avec les cent vingt francs qui nous restent.
+
+--Ça n'empêche pas que le père Colis est un malhonnête homme.
+
+--Grand Louis, il nous oblige à sa manière, il ne faut pas en dire de
+mal; d'ailleurs on ne l'estime que ce qu'il vaut; ce n'est pas à nous à
+le décrier.»
+
+Jeanne apporta les trente francs au père Colis; mais le lendemain il
+vint tout tremblant lui en rendre quinze: il avait entendu dire que la
+justice ne plaisante pas avec les usuriers, et il se contenta de
+l'intérêt légal.
+
+
+ Grand Louis laisse l'argent de sa moisson au père
+ Tixier.
+
+
+Après la moisson, le père Tixier, qui avait employé grand Louis tout le
+temps, voulut le payer comme les autres.
+
+«Maître Tixier, il faut garder cet argent-là; je vous compléterai les
+cent francs à l'époque du battage.
+
+--Est-ce que tu comptes me payer dans une année comme celle-ci, où tu
+n'as pas serré dix gerbes de blé pour ton hiver?
+
+--J'aime l'exactitude comme vous, et je ne dormirais pas bien si je ne
+vous avais pas payé; et puis j'avais quelque avance.
+
+--En es-tu bien sûr? Tu as acheté un bout de terre l'an passé, et je ne
+crois pas qu'il te soit resté grand argent.
+
+--Ne vous en inquiétez pas; je ne vous remercie pas moins de votre
+complaisance.
+
+--Grand Louis, prends garde! si tu me trompes, je ne te le pardonnerai
+pas.»
+
+L'hiver fut dur pour Jeanne; elle n'ôta que le gros son de sa farine et
+elle fit du pain bien grossier; souvent elle n'acheta que de l'orge.
+Elle vendit une petite génisse d'un an, qu'elle comptait garder, et cet
+argent servit pour acheter de la semence. On but de l'eau dans la
+maison, car on n'avait même pas fait de vendange; enfin, il y eut des
+jours où le pain manqua; et, comme Jeanne ne voulait pas s'endetter, on
+mangeait alors des pommes de terre cuites à l'eau. Paul, ne comprenant
+pas la gêne de sa mère, la tourmentait sans pitié; Nannette se privait
+de son pain pour lui. Sylvain mangeait chez le curé, qui avait bien
+deviné la détresse de Jeanne, mais qui, voyant le soin qu'elle mettait à
+la cacher, ne lui en avait jamais parlé par discrétion: cette détresse
+était si bien dissimulée qu'aucune autre personne ne s'en douta, pas
+même le père Tixier, qui était pourtant bien fin.
+
+Jeanne, n'ayant pas récolté de chanvre, n'avait rien à faire. Elle prit
+de l'ouvrage en ville chez le mari de Louise qui avait acheté sa toile.
+Il ne la payait qu'en marchandise, comme c'est la coutume; mais enfin
+elle gagna dans son hiver de quoi vêtir son mari et ses enfants.
+
+
+ Maître Tixier découvre la gêne de Jeanne.
+
+
+Un jour du printemps, maître Tixier entra chez Jeanne, avec M. le curé,
+à l'instant où elle coupait sa soupe.
+
+«Quel pain coupes-tu donc là, Jeanne? il y a moitié son dedans.»
+
+Jeanne rougit et ne répondit pas.
+
+«Ah! c'est comme ça que grand Louis m'a trompé! Monsieur le curé,
+jugez-en! J'ai voulu lui payer ses journées; et lui, par orgueil, m'a
+dit qu'il avait de l'avance, et que je pouvais bien garder son gain pour
+me rembourser. Est-ce bien, voyons?
+
+--Maître Tixier, dit Jeanne, il n'y a pas d'orgueil là dedans. Vous avez
+été si bon pour nous, que c'était notre devoir de nous gêner pour vous
+rendre votre argent; vous aviez bien vos peines, vous aussi!
+
+--Tu as beau dire, Jeanne, je ne te passe pas cette menterie-là. Voilà
+donc pourquoi je vous trouvais si mauvaise mine à tous! Paul, dis-moi ce
+que tu as mangé cet hiver?
+
+--Du pain d'orge bien souvent, et bien souvent rien du tout; on mangeait
+des pommes de terre cuites à l'eau, absolument comme vos porcs.
+
+--Voyez-vous, monsieur le curé! Je vous dis que c'est de l'orgueil, moi!
+
+--Quoique j'admire votre courage, Jeanne, je m'étonne que vous n'ayez
+pas voulu être assistée par votre ancien maître, ou par Mme Dumont, dit
+le curé.
+
+--Monsieur, ils avaient bien assez de pauvres à nourrir, et qui étaient
+plus malheureux que nous; nous devions encore cent francs à notre
+maître, qui nous a aidés de si bon coeur à bâtir notre maison. On ne
+sait ni qui vit ni qui meurt; si grand Louis venait à manquer, comment
+ferais-je pour payer? Quand il y a des mineurs, on ne peut vendre qu'en
+justice, et notre petit bien serait mangé en frais. Enfin, le mauvais
+temps est passé, les journées de mon mari vont nous suffire à présent.
+L'herbe pousse, et ma vache, qui ne m'a presque rien rapporté cet hiver,
+faute de fourrage, va donner un peu de beurre que je vendrai chaque
+semaine.
+
+--C'est égal, Jeanne, je ne suis pas content, et, si ton mari s'avise de
+vouloir me payer le labourage de ses champs, je ne le regarderai de ma
+vie.
+
+--Et comme il y a un peu d'orgueil au fond de tout cela, dit M. le curé,
+je vais en rendre compte aux dames Dumont.»
+
+
+ Mme Isaure fait des reproches à Jeanne.
+
+
+Une demi-heure après, Mme Isaure entra.
+
+«Comment, Jeanne, tu as souffert tout l'hiver, et tu ne m'en as rien
+dit! et, quand je te demandais pourquoi tu étais si maigre, tu me
+répondais que c'était le froid qui te faisait mal! Toi, mon amie, la
+nourrice de ma fille, tu as manqué de pain, et je n'en ai rien su!
+
+--Ma chère dame, vous aviez bien assez de tous vos autres pauvres; il
+n'y a pas eu grand mal, comme vous voyez, car nous sommes tous bien
+portants.
+
+--Que tu aies eu le courage de souffrir, ainsi que ton mari, je le
+conçois; mais je ne t'aurais pas crue capable de voir souffrir tes
+enfants.
+
+--Madame, ne valait-il pas mieux qu'ils pâtissent un peu que de leur
+donner l'habitude de demander et de compter toujours sur les autres?
+S'ils ont été mal nourris, ils n'ont pas souffert de la faim, je vous
+l'assure; ils n'ont pas trop mauvaise mine, et, si grand Louis et moi
+sommes maigris, c'est plutôt par l'inquiétude que par le manque de
+nourriture.
+
+--Jeanne, je t'en veux beaucoup de m'avoir caché ta position, surtout
+quand je t'en ai parlé la première. Je t'en prie, dis-moi sincèrement si
+tu as besoin de quelque chose.
+
+--Eh bien! ma chère dame, puisque vous êtes assez bonne pour vous
+occuper de ce qui nous manque, je vous dirai que nous avons vendu notre
+dernière pièce de vin pour payer l'impôt. Je me désole en pensant que
+grand Louis va boire de l'eau pendant les chaleurs. Si vous pouviez nous
+donner de la piquette, vous nous rendriez grand service.
+
+--Je ne veux pas que ton mari boive de la piquette; cet homme a grand
+besoin de se restaurer et de reprendre des forces pour les travaux de la
+saison; ce soir je t'enverrai une pièce de vin, tu peux y compter.»
+
+
+ Grand Louis fait une terrible chute.
+
+
+Il y eut trois années de fertilité; grand Louis avait retiré ses deux
+billets des mains du père Colis, qui était mort peu de temps après.
+Jeanne, n'ayant plus rien à payer, vit l'aisance revenir chez elle et
+put faire des économies. Nannette avait quatorze ans; elle savait
+parfaitement lire, écrire et compter, et tenait la maison aussi bien que
+sa mère, qui pouvait alors travailler pour les autres tous les jours.
+Sylvain ne quittait plus M. le curé; Paul allait à l'école et apprenait
+bien ce qu'on lui enseignait; mais son caractère ne s'améliorait pas. Il
+faisait la désolation de sa famille, pour laquelle il ne semblait pas
+avoir la moindre affection.
+
+Un jour que Jeanne fanait du sainfoin pour le père Tixier, elle entendit
+un grand bruit du côté de la ferme; chacun courait et criait. Se doutant
+bien qu'il était arrivé quelque malheur, elle courut ainsi que les
+autres femmes. En arrivant auprès de la maison, elle vit tout le monde
+rassemblé, et elle s'avança pour voir aussi. On était si occupé que
+personne ne fit attention à elle. Tout à coup elle poussa un grand cri:
+c'est qu'elle venait de voir son mari étendu par terre, sans
+connaissance et la tête toute fracassée. Elle se jeta sur lui sans
+pouvoir dire un mot. On était allé avertir M. le curé, qui vit tout de
+suite qu'il n'y avait pas de remède; il dit pourtant qu'on allât
+promptement chercher un médecin. On raconta comment le malheur était
+arrivé: grand Louis était monté sur l'échafaud de la grange pour ranger
+ce qui restait de l'ancien fourrage et faire de la place au sainfoin
+nouveau; une planche ayant basculé, il était tombé sur la roue d'une
+charrette qu'on avait remisée là, et il s'était crevé la tête.
+
+On posa le pauvre blessé sur une civière où l'on avait étendu un lit de
+plumes, et on le porta chez lui. Sa femme le suivait suffoquée par les
+larmes. M. le curé lava la plaie et la banda en attendant le médecin. On
+fit respirer du vinaigre à grand Louis, il ouvrit les yeux et rencontra
+ceux de Jeanne qui le regardait en pleurant.
+
+«Ma pauvre femme, lui dit-il, c'est fini, je le sens bien. J'ai le corps
+brisé. Il ne faut pas trop te désoler; dans ton malheur, le bon Dieu a
+eu pitié de toi en me faisant mourir tout d'un coup au lieu de me tenir
+au lit pendant longtemps; tu aurais tout dépensé pour me soigner et tu
+serais restée dans la gêne.»
+
+Jeanne l'embrassa sans pouvoir lui répondre.
+
+
+ Mort de grand Louis.
+
+
+Le médecin arriva, et, après avoir déshabillé le malade, il déclara
+qu'il avait quelque chose de rompu entièrement et qu'il ne pourrait en
+revenir; il pansa pourtant sa plaie qui était affreuse, et dit en
+partant à M. le curé que grand Louis ne passerait pas la nuit.
+
+Le digne prêtre ne voulut pas quitter Jeanne, à qui il ne cacha pas ce
+qu'avait dit le médecin; ils restèrent auprès du malade, qui était
+toujours assoupi. M. le curé récita tout haut les prières des
+agonisants, et Jeanne alluma un cierge à côté du lit. Vers deux heures
+du matin, grand Louis ouvrit les yeux et appela sa femme:
+
+«Amène-moi les enfants, que je les embrasse pour la dernière fois!»
+
+Ensuite il pria M. le curé d'entendre sa confession. Pendant ce
+temps-là, Jeanne était à genoux au pied du lit, étouffant ses cris dans
+les couvertures. Après avoir fini, grand Louis dit:
+
+«Monsieur le curé, je vous recommande ma femme et mes enfants; il y en a
+un qui lui donnera bien du mal; soutenez-la, je vous en prie, pour
+l'amour de Dieu.
+
+--Soyez tranquille, mon ami. Je suis fort attaché à Jeanne, qui a été
+élevée sous mes yeux; elle est honnête et courageuse, et elle saura bien
+se soutenir.»
+
+Grand Louis voulut répondre, mais il eut une convulsion et mourut.
+
+Jeanne se jeta sur lui et poussa des cris déchirants, auxquels se
+joignirent ceux des enfants; ce fut une scène de désolation. Jeanne fut
+prise d'une violente convulsion; quand elle fut revenue à elle, le curé
+lui dit:
+
+«Jeanne, ce grand chagrin-là n'est pas d'une chrétienne; c'est une
+révolte contre la volonté de Dieu.
+
+--Monsieur le curé, vous ne savez pas tout mon malheur! Je vais avoir un
+autre enfant, un pauvre petit qui ne verra jamais son père!»
+
+Et elle recommença ses cris.
+
+«C'est une raison de plus pour vous calmer, Jeanne. Vous êtes plus
+occupée de vous dans cette grande désolation que vous ne le croyez.
+Votre mari reçoit en ce moment la récompense de sa vie honnête, et il
+n'est plus à plaindre; le malheur tout entier est pour vous et pour vos
+enfants, qui vont souffrir si vous ne vous occupez que de votre chagrin.
+Dieu ne veut pas que l'on néglige les vivants pour les morts: c'est là
+un grand péché, et je ne pense pas que vous veuillez offenser Dieu.»
+
+
+ On enterre grand Louis.
+
+
+Jeanne fut frappée de ce que lui avait dit M. le curé; elle se calma et
+fit de grands efforts pour retenir ses cris. Elle fit mettre ses enfants
+à genoux devant le lit de leur père pour prier Dieu. Paul finit par se
+rendormir, et elle le reporta sur son lit. M. le curé fit une lecture
+pieuse, et il s'en alla au jour. En passant devant le Grand-Bail, il
+annonça la mort de grand Louis au père Tixier, et lui dit qu'il fallait
+s'occuper de l'enterrement, parce que Jeanne était incapable de prendre
+ce soin.
+
+Maître Tixier eut un grand chagrin de la mort de grand Louis, surtout en
+pensant qu'il s'était tué en travaillant pour lui. Le pauvre homme était
+vieux et infirme, et depuis la mort de sa femme, qu'il avait perdue au
+commencement de l'année, il baissait tous les jours. Il alla pourtant
+voir Jeanne.
+
+«Ma chère fille, dit-il en entrant, voilà un grand malheur! Qui m'eût
+dit, à moi qui suis si vieux, que j'enterrerais mon pauvre grand Louis?
+Mais tu n'as pas tout perdu, ma Jeanne, puisque je suis encore là. Je ne
+te ruinerai pas pour la façon de tes terres, soit tranquille!
+
+--Je sais bien que vous serez toujours bon, maître Tixier; mais qui me
+rendra mon pauvre homme que j'aimais tant? Nous ne nous sommes jamais
+disputés, nous étions toujours de bon accord; c'était un vrai petit
+paradis que notre ménage.
+
+--Ma fille, comme c'est la volonté de Dieu que vous soyez séparés, il
+faut bien s'y soumettre.»
+
+Jeanne, aidée de Marguerite, ensevelit son mari avec beaucoup de
+courage. Le père Tixier avait tâché de l'emmener chez lui; elle avait
+répondu que son devoir était de rester auprès du corps tant qu'il ne
+serait pas en terre, et que son chagrin ne devait compter pour rien.
+Mais, quand elle vit emporter la bière, elle eut encore une terrible
+convulsion, qui la laissa comme morte. Le chant des prêtres la fit
+revenir à elle, et rien ne put l'empêcher de suivre l'enterrement
+jusqu'au cimetière. Elle prit ses deux garçons par la main, et Louise
+conduisait Nannette. Tout le village les suivait, car grand Louis
+jouissait d'une grande estime dans tout le pays.
+
+
+
+
+ QUATRIÈME PARTIE.
+
+ JEANNE VEUVE.
+
+
+ On fait l'inventaire.
+
+
+Quelques jours après, maître Tixier vint voir Jeanne et lui dit:
+
+«Ma fille, comme tu as des mineurs, il faut faire ton inventaire. Je t'y
+engage, dans ton intérêt et dans celui de tes enfants, pour t'épargner
+toute espèce de désagréments par la suite.
+
+--Mais ça va me coûter bien cher!
+
+--C'est égal, il faut le faire; quand on suit la loi, on est sûr qu'il
+n'arrive rien de fâcheux.
+
+--Voyez donc, père Tixier! si nous ne vous avions pas payé l'année de la
+grêle, je serais grandement embarrassée à cette heure.
+
+--Crois-tu donc que je t'aurais tourmentée?
+
+--Non, mais c'est moi qui me serais tourmentée, me voyant dans
+l'impossibilité de m'acquitter. Je n'aurais pas eu un seul moment de
+repos en me sentant des dettes.»
+
+
+ M. le curé fait une remontrance à Jeanne.
+
+
+«Jeanne, dit un jour M. le curé, je vous trouve bien mauvaise mine;
+seriez-vous malade?
+
+--Pas précisément, monsieur le curé; mais depuis que j'ai vu mon cher
+défunt baigné dans son sang, je ne puis plus dormir tranquille; toutes
+les nuits je le vois là, étendu devant moi, et je me réveille en criant;
+puis je m'agite dans mon lit pendant plus d'une heure sans pouvoir m'en
+retenir.
+
+--Ce n'est pas votre corps qui est malade, Jeanne, c'est votre esprit,
+qui ne peut se soumettre à la volonté de Dieu. Vous oubliez les
+souffrances que son Fils a endurées pour nous. Si vous y regardiez de
+bien près, vous verriez que vous êtes encore mieux partagée que les
+trois quarts des gens que vous connaissez. Cherchez autour de vous, et
+dites-moi qui a reçu plus de grâce du ciel. De pauvre orpheline sans
+parents et sans pain que vous étiez, vous voilà mère de famille, logée
+dans la maison que vous avez fait bâtir, ayant de quoi vivre en
+travaillant; et vous avez eu le grand avantage de ne rencontrer sur
+votre chemin que d'honnêtes gens qui vous ont tous protégée.
+
+--Vous avez raison, monsieur le curé; quand vous avez passé quelques
+moments auprès de moi, je suis toujours plus forte pour supporter mon
+malheur; mais quand je suis seule avec les enfants, il me revient tout
+de suite dans l'esprit, et je ne peux pas sécher mes larmes.
+
+--Je vais aller à l'église demander à Dieu qu'il vous donne des forces;
+il faut, de votre côté, le prier aussitôt que vous sentez votre chagrin
+prendre le dessus. Priez, soit chez vous, soit en travaillant chez les
+autres; la prière est bonne partout, et, quand on appelle Dieu à son
+aide, il ne se fait pas attendre.»
+
+Jeanne eut un petit garçon, dont Mme Isaure voulut être la marraine, et
+qu'on appela Louis comme son père. Au bout d'un mois, elle le porta voir
+à maître Tixier, qui le trouva plus beau et plus fort que les autres.
+
+«Cela doit te consoler un peu, ma Jeanne.
+
+--Ah! père Tixier, il ne faut pas se presser de se réjouir; il ne marche
+pas encore et il peut lui arriver plus d'un malheur avant qu'il soit en
+état de travailler.
+
+--N'as-tu donc pas assez de tes chagrins, ma Jeanne? faut-il donc que tu
+t'en fasses encore d'autres?»
+
+
+ Le petit Louis tombe en langueur.
+
+
+Le père Tixier labourait pour rien les terres de Jeanne; mais, comme
+elle avait à payer les façons de ses vignes, l'impôt, la moisson, il lui
+restait tout juste de quoi vivre et payer les mois d'école ainsi que les
+livres de Paul. Cet enfant continuait d'être dur pour sa mère et pour
+sa soeur. Hors de la maison, il était fort gentil; mais là, il
+tyrannisait ceux qui l'aimaient le plus. Quelquefois Nannette en
+pleurait; sa mère lui disait:
+
+«Nous sommes encore bien heureuses, ma fille, qu'il ne tourne pas au
+mal! Avec un esprit comme le sien, il eût été impossible de le ramener
+dans le bon chemin. Il est honnête garçon, Dieu merci! il n'y a que nous
+qui souffrions de son mauvais caractère; aussi m'a-t-il enlevé le peu de
+bonheur que Dieu m'avait laissé.»
+
+Un jour, Mme Isaure vint voir son filleul; elle le trouva bien chétif.
+
+«Jeanne, si tu étais raisonnable, tu sèvrerais Louis; tu lui donnes de
+mauvais lait, parce que tu as trop de chagrin, et tu fais beaucoup de
+mal à cet enfant.
+
+--Mais, ma chère dame, il n'a pas une seule dent, malgré ses dix mois.
+
+--C'est égal; le lait que tu lui donnes est un poison pour lui:
+crois-moi, sèvre-le tout de suite.»
+
+Jeanne suivit son conseil: l'enfant se remit d'abord; mais il tomba
+bientôt en langueur. Marguerite dit à Jeanne:
+
+«Si j'étais à ta place, j'emmènerais Louis à Sainte-Solange pour le
+faire guérir: on lui dirait un évangile, et il serait tout de suite
+remis.
+
+--Maman, dit Nannette, les évangiles de M. le curé de Sainte-Solange
+valent donc mieux que ceux du nôtre? Pourtant on peut bien dire que
+notre curé n'a pas son pareil sur la terre.
+
+--Entends-tu ce qu'elle te dit, Marguerite? Elle a bien raison; les
+prières de notre curé, qui est un vrai saint, sont aussi bonnes que
+celles des autres; est-ce que le bon Dieu ne les entend pas aussi bien
+ici qu'à Solange?
+
+--Pourquoi y a-t-il donc tant de gens qui font le voyage?
+
+--Veux-tu que je te le dise? c'est pour courir, pour s'amuser; et puis,
+quand vous êtes allés là avec vos enfants, vous ne vous en occupez plus:
+il faut que le bon Dieu les guérisse tout seul; vous trouvez ça plus
+commode. Pourtant, s'il nous a donné l'instinct de nous soigner quand
+nous sommes malades, c'est qu'il veut qu'on prenne la peine de le faire.
+Tiens, voilà monsieur le curé qui vient, demande-lui ce qu'il en pense.»
+
+
+ M le curé dit que la prière est bonne partout.
+
+
+«Monsieur le curé, cria Marguerite, est-ce qu'il y a du mal à faire le
+voyage de Sainte-Solange?
+
+--Non, certainement. Si, en quittant votre maison pendant plusieurs
+jours, vous n'y laissez rien en souffrance, et que votre mari et vos
+enfants soient bien soignés pendant que vous n'y serez pas, vous ferez
+bien d'aller prier au tombeau de la sainte.
+
+--Qu'est-ce que je te disais, Marguerite? dit Jeanne; as-tu besoin de
+laisser tout à l'abandon pour aller au loin prier Dieu, quand il y a une
+église et un bon prêtre auprès de toi? Est-ce que Dieu n'est pas partout
+et ne nous entend pas toujours?
+
+--Oui, sans doute; mais il guérit mieux à Sainte-Solange qu'ici; c'est
+bien sûr.
+
+--Tu crois que quand tu auras traîné ton petit malade à neuf lieues, par
+le froid de la nuit et la chaleur du jour, il sera mieux disposé à
+guérir que si tu le soignais dans ta maison?
+
+--Vous avez raison, Jeanne, dit M. le curé; Dieu veille partout aux
+besoins de ses créatures. Le plus petit insecte trouve à sa portée la
+proie dont il se nourrit; la moindre fleur a sa goutte de rosée.
+Écoutez, Marguerite, je suis loin de blâmer ceux qui vont à
+Sainte-Solange. Il n'y a pas de mal à faire un pèlerinage, bien au
+contraire; mais si quelque chose en souffre chez vous, vous désobéissez
+à Dieu, qui veut que la femme s'occupe de sa maison et de ses enfants.
+
+--Ma foi, c'est un grand ennui que les enfants: j'en ai cinq, c'est bien
+trois de trop.
+
+--Peux-tu dire des choses comme celles-là, Marguerite! c'est comme si tu
+souhaitais la mort de ces pauvres petits. Que dirais-tu si l'on te
+proposait de te débarrasser de ceux qui sont de trop? lesquels
+choisirais-tu?
+
+--Tu me fais peur, Jeanne; je les aime tous de même, quoiqu'ils
+m'ennuient bien souvent.»
+
+
+ M. le curé reproche à Marguerite d'être paresseuse.
+
+
+«Conviens, Marguerite, dit Jeanne, que tu as autant d'envie de courir
+que de prier au tombeau de sainte-Solange.
+
+--Dame! petite Jeanne, c'est bien amusant de voir tout ce monde!
+
+--Ainsi, c'est pour voir du monde que tu fais faire à ton enfant neuf
+lieues pour aller et autant pour revenir, et que tu laisses les autres
+tout seuls avec leur père, qui ne pourra pas s'en occuper, forcé qu'il
+est de gagner ses journées; ils n'auront point de soupe à manger, ni les
+uns, ni les autres, et leurs lits ne seront pas faits; puis tu seras si
+lasse en revenant, que tu ne pourras rien faire le lendemain. Est-ce
+raisonnable, voyons?
+
+--Écoutez bien ce que vous dit Jeanne, ajouta le curé; vous n'êtes pas
+travailleuse, et, si Claude était malade seulement pendant huit jours,
+il faudrait envoyer vos enfants mendier. Si vous étiez bien propre, bien
+courageuse; si, au lieu d'aller causer dès le matin avec vos voisines,
+vous faisiez votre ménage et que vous eussiez soin de tenir vos enfants
+propres, ils se porteraient bien et vous n'auriez pas la douleur de les
+voir dans un si triste état. Dieu bénit le travail, parce qu'il nous a
+tous faits pour travailler, et c'est une bonne manière de le prier que
+d'avoir du coeur à son ménage. Si vous désirez des neuvaines pour guérir
+votre enfant, je les ferai pour vous, moi!
+
+--Vois donc, Marguerite, si tu mérites qu'on soit si bon pour toi!
+Allons, dis-nous la vérité: es-tu contente quand tu as couru toute la
+journée, un enfant sur les bras, au lieu de veiller à tes affaires?
+
+--Non, ma Jeanne; c'est bien vrai que je ne suis pas contente; je sens
+au-dedans de moi quelque chose qui me gêne, qui me tourmente.
+
+--Et quand tu as bien travaillé toute la journée, que tu es à souper
+avec ton homme et tes enfants, et que tu as ton gain dans ta poche, que
+ressens-tu?
+
+--Jeanne, je suis légère comme l'oiseau; je vas, je viens, je chante,
+j'embrasse les petits.
+
+--Marguerite, dit M. le curé, ce quelque chose qui n'est pas content
+au-dedans de vous quand vous ne faites pas votre devoir, et qui chante
+quand vous avez bien travaillé, c'est la conscience, c'est la voix de
+Dieu qui parle dans votre coeur. Si vous l'écoutiez, vous seriez
+toujours heureuse, et il y aurait plus d'aisance dans votre maison.
+
+--Monsieur le curé, c'est que, quand il me prend envie de faire quelque
+chose, je le fais tout de suite sans en penser plus long. J'en suis
+fâchée après, mais c'est plus fort que moi; il faudrait que Jeanne fût
+toujours à mon côté.
+
+--Comme elle ne peut quitter sa maison ni son ouvrage pour s'occuper de
+vous, ce sera moi qui irai tous les matins, avant de dire ma messe, voir
+si vous êtes en bonne disposition de travailler.
+
+--Monsieur le curé, dit Jeanne, vous ferez là une grande charité;
+Marguerite n'est pas plus mauvaise qu'une autre; mais je le lui ai déjà
+dit, si elle continue, il lui arrivera malheur.»
+
+
+ M. le curé veut placer Sylvain en ville.
+
+
+Jeanne dit un jour à M. le curé:
+
+«Vous avez pour mon Sylvain de trop grandes bontés, vous en faites un
+monsieur; il serait bien temps qu'il s'occupât de cultiver nos terres;
+il en sait plus long qu'il ne lui en faut; qu'il apprenne donc à présent
+à manier la charrue.
+
+--Jeanne, cet enfant est si doux et en même temps si délicat, que je ne
+puis m'habituer à penser qu'il passera sa vie à piocher la terre. N'y
+a-t-il pas mille autres manières de gagner son pain? Il est
+très-intelligent et beaucoup plus instruit que les autres enfants de son
+âge, car il a bien profité de tout ce que je lui ai appris. Je voudrais
+le placer chez un notaire de mes amis, à qui j'en ai déjà parlé.
+
+--Croyez-vous, monsieur le curé, qu'il puisse être heureux en ville, où
+il n'aura personne pour l'aimer?
+
+--Laissez donc, Jeanne! les gens chez qui je le placerai lui serviront
+de famille; c'est une maison honnête, où il sera bien tenu et ils ne lui
+donneront que de bons exemples.
+
+--Monsieur le curé, vous en savez plus long que moi là-dessus; mais
+j'aurais mieux aimé qu'il restât paysan comme son père; c'est encore
+l'état qui donne le plus de bonheur et où on est le moins exposé à mal
+faire.
+
+Jeanne s'occupa de mettre en ordre les effets de Sylvain; elle fit
+refaire à sa taille les plus beaux habits de son père, et M. le curé le
+mena chez son ami le notaire.
+
+
+ Jeanne s'aperçoit que le petit Louis sera un enfant
+ simple.
+
+
+Louis avait trois ans; sa santé s'était raffermie et il était devenu
+très-fort; il parlait peu, et ce qu'il disait ne ressemblait pas aux
+propos des autres enfants; ses yeux étaient grands, mais tout
+singuliers. Il courait après tout ce qui brillait pour s'en saisir. Il
+s'était brûlé plus d'une fois à la chandelle, et plus d'une fois aussi
+il avait retiré du feu le bois enflammé pour jouer avec; enfin, un jour
+il s'était jeté dans le ruisseau pour prendre le soleil qu'il voyait
+dans l'eau. Sa mère, ou bien sa soeur, ne le quittaient plus, de peur
+d'accident. Jeanne dit à la marraine de l'enfant:
+
+«Je ne peux plus m'abuser, madame, mon pauvre Louis sera simple toute sa
+vie, si même il ne devient pas idiot tout à fait.
+
+--Tu n'en sais rien encore, Jeanne; il pourra devenir un homme comme les
+autres; pense donc qu'il est bien jeune!
+
+--Madame, je ne peux pas m'y tromper, parce que ce n'est pas la première
+fois que je vois des simples; il sera toute sa vie l'enfant du bon Dieu;
+je ne pourrai pas le quitter un instant.
+
+--Ma pauvre Jeanne, c'est une grande épreuve que le ciel t'envoie.
+
+--J'en ai du chagrin, madame, mais je n'en murmure pas; les enfants
+simples ont une âme comme les autres, et ils n'offensent jamais le bon
+Dieu. Puis il m'aime tant, le pauvre innocent!
+
+--Eh bien! Jeanne, si tu ne peux plus travailler à cause de Louis,
+donne-moi Nannette, j'en aurai soin comme si elle était ma fille; elle
+ne te coûtera plus rien à nourrir: au contraire, elle pourra t'aider
+avec ce qu'elle gagnera chez moi.
+
+--Merci, ma chère dame; j'aurai bien de la peine à m'en séparer, car
+elle aime mon Louis quasi plus que moi; mais nous sommes trop de deux
+femmes dans la maison, et je serai bien heureuse de la savoir avec
+vous.»
+
+
+ Nannette a un grand chagrin de quitter sa mère.
+
+
+A peine Mme Isaure fut-elle partie, que Nannette, qui pleurait dans
+l'autre chambre, parce qu'elle avait tout entendu, se mit à éclater:
+
+«Ma chère mère, il faut donc nous séparer! je ne le pourrai jamais; j'en
+mourrai, bien sûr.
+
+--Ma pauvre fille, tu n'en mourras pas. Quand j'ai perdu ton père, je ne
+suis pas morte, parce que j'ai pensé à vous, mes enfants; et tu penseras
+à moi pour te donner du courage.
+
+--Mais, c'est si dur d'aller chez les autres!
+
+--Il est sûr qu'il vaut mieux rester avec ses parents, quand on le peut,
+que d'aller dans la meilleure des conditions. C'est le malheur qui nous
+force à nous quitter, ma Nannette; mais ce ne sera pas pour toujours.
+Nous sommes trop de bouches ici, et puis je ne peux rien acheter pour ta
+toilette; au lieu que tout ce que tu vas gagner sera pour toi, ma fille.
+
+--Et pour vous aussi, ma chère maman. Mais je ne pourrai jamais vivre
+sans vous voir.
+
+--Si, ma fille; tu auras beaucoup d'ouvrage et tu penseras moins à nous.
+Mme Isaure est bien bonne; ce ne sera pas une maîtresse ordinaire pour
+toi: c'est elle qui m'a donné le premier argent que j'ai touché, qui m'a
+appris tout ce que je sais; elle m'a toujours protégée; tu seras même
+mieux auprès d'elle qu'auprès de moi, et tu l'aimeras bien vite, je t'en
+réponds.»
+
+Mais Nannette ne se consolait point; sa mère lui dit:
+
+«Mon enfant, va voir M. le curé; il a de bonnes paroles pour toutes les
+peines, et tu prieras Dieu avec lui.»
+
+M. le curé fit dîner Nannette à sa table, et la ramena le soir à sa
+mère.
+
+«N'est-elle pas bien heureuse, dit Jeanne, dans notre malheur, de
+trouver une place tout près de nous et chez des gens que nous aimons
+tant?
+
+--Oui, Jeanne, et elle le comprend maintenant; je vous promets qu'elle
+sera bien raisonnable.
+
+--Nannette, nous irons demain chez Mme Dumont pour savoir quand on aura
+besoin de toi; si tu as les yeux gonflés, elle croira que tu as oublié
+ce qu'elle a fait pour nous.
+
+--Ma mère, je vais mener notre vache aux champs, ça me remettra un peu.»
+
+
+ Mme Isaure caresse l'enfant simple de Jeanne.
+
+
+Le lendemain, après midi, Jeanne et Nannette s'habillèrent, ainsi que
+Louis, et elles allèrent chez Mme Dumont.
+
+Mme Isaure était dans le jardin, et avait une écharpe rouge. Louis
+courut à elle, la lui arracha, et se la mit autour du corps avec une
+joie bruyante.
+
+«Excusez-le, ma chère dame, dit Jeanne, il ne sait pas ce qu'il fait.
+
+--Pauvre petit, dit Mme Isaure en le prenant dans ses bras, comme il est
+beau!»
+
+Elle lui fit cueillir un abricot, dans lequel il mordit avec avidité;
+puis il appela sa mère et sa soeur pour leur en faire manger.
+
+«Il est d'un grand coeur, madame, dit Nannette; s'il a quelque chose de
+bon, il faut que tout le monde y goûte.»
+
+Madame Isaure le mena dans sa chambre, lui donna des jouets et
+l'embrassa plusieurs fois, car il était vraiment charmant; il la regarda
+longtemps, puis il se jeta dans ses bras et pleura sur son épaule; elle
+ne voulut pas qu'on le dérangeât, et il s'endormit.
+
+«Veux-tu venir demeurer avec moi, Nannette?
+
+--Oui, madame, j'en serai bien contente.
+
+--Mais tu dis cela en pleurant, mon enfant; je ne veux pas te
+contrarier; si tu ne peux pas t'y décider, n'en parlons plus.
+
+--Mon Dieu! madame, dit Jeanne, nous ne nous sommes jamais séparées, et
+il ne serait pas naturel qu'elle quittât la maison sans chagrin; mais,
+je vous l'assure, elle vient de bonne volonté; vous savez bien que je ne
+voudrais pas la contraindre. Quand désirez-vous qu'elle entre à votre
+service?
+
+--Quand cela t'arrangera, Jeanne.
+
+--Alors, madame, si vous ne vous fâchez pas, elle restera chez nous
+jusqu'après la moisson. J'ai été demandée pour faire le pain et la
+cuisine aux moissonneurs de la Tréchauderie; je voudrais bien ne pas
+perdre cette occasion de gagner un peu d'argent. Nannette gardera ses
+frères et leur fera la soupe. Je ne viendrai que pour coucher le soir,
+et encore faudra-t-il que je reparte à trois heures du matin.
+
+--Mais, Jeanne, tu vas te tuer à ce métier-là.
+
+--Je ne peux pas faire autrement; les enfants sont trop jeunes pour les
+laisser coucher seuls à la maison.
+
+--Ne t'en inquiète pas; notre vieille bonne ira coucher avec Nannette;
+et toi, tu ne seras pas obligée de faire une lieue matin et soir.»
+
+
+ La vieille bonne mène souvent les enfants au château.
+
+
+Pendant l'absence de Jeanne, qui ne revenait que le samedi au soir, la
+vieille bonne, qui l'avait vue toute petite et qui l'aimait beaucoup,
+emmenait souvent les enfants au château. Elle faisait travailler
+Nannette avec elle, tout en gardant Louis. Lorsque cet enfant voyait sa
+marraine, il se couchait à ses pieds et roulait sa tête sur ses genoux;
+d'autres fois, il prenait ses belles boucles blondes et les baisait,
+ainsi que ses mains blanches. S'il survenait quelqu'un qu'il ne connût
+pas, il allait se blottir sous quelque meuble. Nannette s'habitua ainsi
+à être séparée de sa mère, et elle lui dit en la quittant tout à fait:
+
+«Je viendrai vous voir bien souvent, ma chère maman.
+
+--Ma fille, les maîtres ne se soucient guère de ces visites-là; viens le
+dimanche seulement.»
+
+Jeanne cessa tout à fait d'aller en journée; elle entreprit d'apprendre
+quelque chose à son petit Louis, qui passait des heures entières à la
+regarder sans rien dire. Elle avait bien de la peine à captiver son
+attention; pourtant, quand elle le tenait par la main en lui adressant
+la parole, il semblait la mieux comprendre, surtout si elle lui parlait
+des anges et du bon Dieu, et il revenait souvent sur ce sujet. Il
+grandissait beaucoup et promettait de devenir fort comme son père.
+
+Paul était toujours mauvais pour sa mère; quelquefois pourtant, touché
+de sa douceur, il lui disait les yeux humides:
+
+«Que vous êtes donc bonne, ma pauvre mère!»
+
+Mais ces bons moments étaient rares et duraient peu. Il apprenait bien
+ce qu'on lui montrait à l'école, et, de ce côté du moins, Jeanne n'avait
+pas à se plaindre de lui.
+
+
+ Jeanne passe une mauvaise année.
+
+
+Il y eut une année pluvieuse: les grains mûrirent mal et les fourrages
+furent de mauvaise qualité. Le père Tixier, qui avait coutume de venir
+causer souvent avec Jeanne, était mort dans l'hiver. Le Grand-Bail était
+resté à Étienne Durand, et il fallut que Jeanne payât le labourage de
+ses terres; elle se trouva dans une grande gêne; mais, comme elle ne se
+plaignait pas, personne n'en sut rien; il n'y eut que M. le curé qui vit
+clair dans sa position. Sa vache mourut pour avoir mangé de mauvais
+fourrage, ce qui fut une grande perte pour elle; il ne lui restait pas
+assez d'avance pour en acheter une autre, parce que, le blé étant cher,
+il fallait garder son argent pour en avoir. Elle avait employé les
+économies qu'elle avait faites depuis son veuvage à acheter un bon pré
+dont elle venait d'achever le payement. On lui offrit bien des cheptels;
+mois, comme elle savait que son fourrage était malsain, elle ne voulut
+pas risquer le bétail qu'on lui confierait. Elle passa un hiver
+difficile et plein de privations, et Paul ne fut pas toujours
+raisonnable; il murmurait souvent contre sa mère.
+
+Sylvain eut un congé de huit jours au printemps, et il fut très-content
+de revenir chez lui. Il paraissait satisfait de sa position; ses
+camarades se moquaient bien un peu de ses chemises de grosse toile, mais
+il ne les écoutait pas; et, comme il était travailleur et rangé, son
+patron l'aimait beaucoup. Il rapporta à sa mère une soixantaine de
+francs qu'il avait gagnés dans l'étude, et il lui dit qu'il allait avoir
+cinquante francs d'appointements par mois.
+
+«Je vais être riche, ma bonne mère, et il n'y aura plus de mauvais
+hivers pour vous.
+
+--Mon Sylvain, je vais t'acheter des chemises de calicot et te les faire
+tout de suite.
+
+--Non, ma mère, cet argent-là est pour vous avoir une vache. Je sais que
+Nannette va vous en apporter autant au moins. Mais il me semble, Paul,
+qu'il est temps de quitter l'école, et que tu peux travailler à notre
+bien maintenant.
+
+--Moi, je ne veux pas être laboureur, dit Paul; il me faut un état qui
+me convienne, et, si l'on veut me mettre chez le maréchal du bourg, je
+veux bien commencer à travailler. J'y vais quelquefois entre les deux
+classes, et je tiens les pieds des chevaux pendant qu'il les ferre; il
+dit que je suis un luron, et que, si je veux travailler dans sa
+boutique, il me prendra avec plaisir.
+
+--Ce n'est pourtant pas raisonnable, Paul, dit sa mère; les journées me
+ruinent, et, si tu travaillais pour nous, je pourrais t'acheter ce dont
+tu as besoin.
+
+--Je vous dis que je veux être maréchal, pour voir du pays quand je
+serai grand et faire mon tour de France. Je saurai bien gagner de
+l'argent, soyez tranquille! je ne vous en demanderai jamais.
+
+--Il faut le laisser faire. Mon Sylvain, veux-tu aller t'arranger avec
+le père Maurice?»
+
+Sylvain fit ce que lui disait sa mère, et il revint dire que le père
+Maurice, le maréchal, prendrait Paul pour deux ans de son temps, et
+qu'il lui en avait fait l'éloge.
+
+«Tant mieux, mon garçon. Ainsi, Paul, tu y entreras à la fin de ton mois
+d'école.»
+
+
+ On retrouve Pierre, le frère de Claude, qui s'était
+ perdu.
+
+
+Un jour que Jeanne filait, assise dans sa galerie, elle vit passer
+Marguerite, qui courait comme une folle.
+
+«Où vas-tu si vite? lui dit-elle.
+
+--Je cherche Pierre, le frère de mon homme, qui est perdu.»
+
+Jeanne ne fit pas grande attention à ce que Marguerite lui disait, parce
+quelle la connaissait pour une tête éventée.
+
+Deux jours après, Marguerite vint lui dire d'un air effaré qu'on venait
+seulement de trouver Pierre.
+
+«Viens donc le voir tout de suite chez nous; ma Jeanne; il est comme
+mort.
+
+--Où l'a-t-on donc trouvé?
+
+--Dans la grande luzerne d'Étienne Durand.»
+
+Jeanne suivit Marguerite et emmena Louis avec elle. Elle trouva Pierre
+étendu sur un lit, sans mouvement; elle lui frotta les tempes avec du
+vinaigre et lui en fit respirer; puis elle défit sa cravate, et lui lava
+le visage et les mains avec de l'eau fraîche. Il ouvrit les yeux; son
+pouls était si faible, qu'on le sentait à peine. Jeanne lui demanda s'il
+souffrait.
+
+«J'ai faim, dit-il bien bas.
+
+--Le malheureux! s'écria Claude, il meurt de faim!»
+
+Jeanne lui fit boire un peu de vin pour lui donner des forces, et dit
+qu'il ne fallait pas beaucoup le faire manger, parce que c'était
+dangereux, et qu'on allait lui faire de la soupe au lait.
+
+«Mais je n'ai pas de lait, moi, dit Marguerite.
+
+--Va en chercher au Grand-Bail, ils ne t'en refuseront pas.--Mais
+pourquoi Pierre s'en est-il allé comme ça? dit-elle à Claude.
+
+--Je vas vous dire, Jeanne: il a un grand mal à la jambe depuis plus de
+quatre ans. Il l'a caché à notre défunte mère pendant bien longtemps.
+Elle le voyait dépérir sans pouvoir en deviner la cause. Enfin, un jour
+il quitta sa place de charretier aux Ormeaux et s'en vint chez nous. A
+force d'être tourmenté, il a fini par faire voir son mal. Notre mère l'a
+fait rester au lit et l'a guéri. Il s'est encore placé au moulin du
+bourg; son mal est revenu aux deux jambes, et il ne s'en est pas vanté.
+Mais cette année, un peu avant la Saint-Jean, en chargeant sa voiture,
+il a laissé tomber un poinçon vide sur sa jambe, et il y a fait un grand
+trou; depuis ce temps-là, il est chez nous sans travailler.
+
+--Mais on ne le voyait jamais.
+
+--C'est qu'il se cachait, le pauvre garçon, comme s'il eût fait un
+mauvais coup.
+
+--Pourquoi donc n'en avoir pas parlé à M. le curé?
+
+--Dame! il ne le voulait pas.
+
+--Êtes-vous simple aussi, vous, Claude, de l'avoir écouté!
+
+--Ce n'est pas tout, Jeanne; il a voulu se détruire déjà deux fois,
+parce qu'il s'imaginait nous être à charge. Je l'en ai empêché,
+heureusement, à temps; mais je vois bien que, cette fois, il voulait se
+laisser mourir de faim.
+
+--Savez-vous, Claude, que c'eût été une grande honte pour votre famille
+d'avoir un homme qui se serait tué! Sans compter que c'est un grand
+péché que de se donner la mort.»
+
+
+ Pierre prie Jeanne de le guérir.
+
+
+«Oh! Jeanne, vous qui savez tant de choses, vous pouvez bien me guérir,
+si vous le voulez, demanda Pierre.
+
+--Maman, dit Louis, il ne faut pas le guérir.
+
+--Pourquoi donc, petit? repartit Pierre.
+
+--Parce que tu n'aimes pas le bon Dieu.
+
+--Qui est-ce qui t'a dit ça?
+
+--Personne; mais tu as voulu te tuer pour ne pas souffrir, et le bon
+Dieu ne t'aime plus.
+
+--Entends-tu, Pierre? c'est Dieu qui parle par la bouche du pauvre
+simple.»
+
+Pendant ce temps-là, on avait fait la soupe au lait, et Pierre la
+mangea.
+
+«Pierre, dit Jeanne, pourquoi, dès le commencement de votre mal,
+n'êtes-vous pas allé chez M. le curé, qui est si habile et si
+secourable?
+
+--Jamais je n'aurais osé lui montrer mes jambes.
+
+--Et vous avez mieux aimé offenser Dieu en cherchant à vous détruire, et
+rester à la charge de votre frère, qui n'est déjà pas trop à son aise!
+Je veux bien vous soigner, mais seulement quand M. le curé aura vu votre
+jambe. Je vais aller le chercher.»
+
+M. le curé, ayant développé la jambe, fut effrayé de l'état de la plaie;
+Pierre, qui s'en aperçut, lui dit:
+
+«N'est-ce pas, monsieur le curé, que je ne guérirai jamais?
+
+--Je ne vous cache pas, mon garçon, que ce sera long et difficile: un
+mal peut toujours se guérir quand il est pris à temps; mais, quand on le
+garde pendant des années sans y rien faire, c'est quelquefois
+impossible. Il vous faudra une grande patience et une grande docilité
+pour guérir.»
+
+Et il lava la plaie avec soin, la pansa avec de la pommade camphrée
+étendue sur de la charpie, et il la saupoudra auparavant avec du camphre
+en Poudre.
+
+«Je viendrai vous panser tous les jours, dit-il en s'en allant. Il faut
+vous coucher tôt, vous lever tard, et, quand vous serez levé, vous
+tiendrez votre jambe étendue sur une petite chaise; si vous la posez par
+terre, je n'en réponds pas.»
+
+Il faisait un beau clair de lune quand Jeanne et M. le curé sortirent.
+Le petit Louis donnait la main à M. le curé, qui l'aimait beaucoup. Il
+s'arrêta et dit en montrant le ciel et les étoiles:
+
+«Qui a fait tout ça?
+
+--Mon enfant, lui dit sa mère, je t'ai répété bien des fois que c'était
+Dieu qui avait fait tout ce qui est au ciel et sur la terre.»
+
+L'enfant quitta la main de M. le curé et se mit à genoux.
+
+«Je veux voir Dieu, dit-il, je veux lui parler.»
+
+Ils étaient devant la porte de la cure, et ils y entrèrent tous les
+trois; M. le curé prit le pauvre simple sur ses genoux et lui dit:
+
+«Mon petit Louis, le bon Dieu ne se voit pas avec les yeux du corps;
+mais l'on sent qu'il est partout. Quand tu restes des heures entières à
+regarder tes roses pousser, c'est lui qui les déploie et les fait sortir
+si belles de leurs boutons; c'est lui aussi qui leur donne cette bonne
+odeur que tu aimes tant. Quand tu donnes un morceau de pain à un pauvre,
+c'est lui qui te met le contentement dans le coeur; et si tu embrasses
+ta mère, c'est encore Dieu qui te rend heureux dans toute ta petite
+personne.
+
+--C'est bon, dit Louis, je vas l'écouter.
+
+--Vous voyez bien, Jeanne, que cet enfant n'est pas aussi malheureux que
+vous le croyez; il comprend Dieu.»
+
+
+ Jeanne gronde Marguerite.
+
+
+Quelques jours après, Jeanne alla voir Pierre; elle trouva Marguerite
+qui travaillait devant sa porte.
+
+«Marguerite, lui dit-elle, il ne me semble guère naturel que Pierre ait
+voulu se détruire à trois fois différentes; il a son tiers dans votre
+maison et dans votre champ, et il lui reste bien un peu d'argent de ses
+gages. Je parierais que tu lui as dit quelque chose.
+
+--Oh! mon Dieu, pas grand'chose, va, Jeanne! Je lui disais qu'il était
+au bout de son argent, et que, quand il n'en aurait plus, nous ne
+pourrions pas le garder, parce que nous étions déjà trop dans la maison.
+
+--Lui disais-tu ces belles choses-là devant Claude?
+
+--Non pas! il est bien bon, Claude, mais il m'aurait donné une bonne
+tape, s'il m'avait entendue parler comme ça à son frère.
+
+--Et tu as eu le coeur de dire des choses pareilles à cet infirme, au
+frère de ton homme!
+
+--Tiens, voilà-t-il pas!
+
+--Il ne te rendait donc pas quelques services?
+
+--Si fait: il chauffait le four et enfournait le pain; il faisait des
+mues et des paniers que je vendais à la ville, où le meunier me les
+conduisait; enfin, il s'occupait toujours; il gardait aussi les petits
+et leur faisait des amusettes.
+
+--Et tu as pu lui reprocher le pain qu'il mangeait et qu'il gagnait
+bien, ma foi! Marguerite, je mourrais de honte si j'étais à ta place. Si
+Pierre s'était détruit, tu en aurais répondu devant Dieu.
+
+--Jeanne, tu me fais toujours peur; je ne suis pourtant pas méchante.
+
+--C'est vrai, tu n'es pas méchante au fond; mais c'est pire que si tu
+l'étais, parce que tu ne penses jamais ni à ce que tu dis ni à ce que
+tu fais.»
+
+
+ Pierre guérit, puis retombe malade.
+
+
+Pierre guérit au bout de trois mois. Quand la plaie fut fermée, M. le
+curé lui dit:
+
+«Maintenant, mon ami, il ne faut plus penser à cultiver la terre,
+cherchez un autre moyen de gagner votre vie.
+
+--Que voulez-vous donc que je fasse, monsieur le curé?
+
+--Apprenez un état qui ne fatigue pas vos jambes.
+
+--Mais j'ai vingt-cinq ans; et il est bien dur à mon âge d'entrer en
+apprentissage.
+
+--Il serait encore plus dur d'aller mendier, mon cher; le mal ne se fait
+jamais, en ce monde, que la punition ne le suive tôt ou tard. Vous avez
+manqué de confiance en Dieu et en votre mère, qui représentait pour vous
+sa providence sur la terre, et vous voilà incapable de travailler comme
+tout le monde. Il n'y a donc pas à murmurer, puisque vous êtes l'auteur
+de votre mal; et, quoique vous soyez guéri, rappelez-vous que vous ne
+vous servirez jamais de vos jambes comme vous le faisiez auparavant sans
+qu'elles redeviennent malades.»
+
+Quand M. le curé fut sorti, Marguerite dit à Pierre:
+
+«Bah! M. le curé dit ça; mais tu peux bien aller à la charrue, à présent
+que tu n'as plus de mal.»
+
+
+ Pierre, qui se sentait fort, se loua comme laboureur.
+
+
+Mais, au bout d'un mois, il revint chez son frère, plus malade que la
+première fois.
+
+
+ Marguerite vient encore chercher Jeanne.
+
+
+Marguerite alla trouver Jeanne, et lui dit:
+
+«Il faut pourtant que tu ailles chez M. le curé pour le prier de venir
+voir Pierre, qui est revenu; moi, je n'oserais pas.
+
+--Pourquoi donc? est-ce qu'il est encore malade?
+
+--Il est pis que jamais.»
+
+Jeanne alla chercher M. le curé, qui recula en voyant les deux jambes de
+Pierre.
+
+«Malheureux garçon! vous n'avez donc pas tenu compte de ce que je vous
+ai dit?
+
+--Dame! quand j'ai vu, monsieur, que vous m'aviez si bien guéri, j'ai
+cru que je pouvais travailler comme les autres.»
+
+Jeanne regarda Marguerite, qui rougit et détourna la tête.
+
+«Pierre, je vous l'ai déjà dit, on est toujours puni quand on fait mal.
+Vous n'avez pas voulu me croire, moi, votre pasteur, et qui vous ai
+soigné si longtemps; aujourd'hui, je ne puis plus vous guérir, parce
+qu'il vous faut des soins et une nourriture que vous ne pourrez pas
+trouver chez votre frère. Je vais tâcher de vous faire entrer à
+l'hôpital de Bourges.
+
+--A l'hôpital, monsieur!
+
+--Oui, Pierre, à l'hôpital; vous y serez bien traité; je vous
+recommanderai aux soeurs et à M. l'aumônier, qui s'occuperont de vous
+trouver un apprentissage quand vous serez guéri. Je ne vois que trois
+états qui vous conviennent: tailleur, cordonnier ou tisserand; encore
+les jambes fatiguent-elles trop dans ce dernier métier.
+
+--Monsieur le curé, j'aimerais l'état de tailleur; je sais tenir une
+aiguille, parce que je fais des chapeaux de paille, et je sens que je
+n'y serais pas maladroit.»
+
+
+ Le petit Louis ne connaît pas le danger.
+
+
+Longtemps après, un jour que M. le curé était chez Jeanne, on entendit
+crier sur le chemin. Ils se mirent sur la galerie pour voir ce qui
+occasionnait ce bruit. C'était une petite fille qui courait après sa
+vache, que les taons avaient mise en furie. La bête allait passer sur le
+corps des deux filles de Marguerite, qui venaient de chercher de l'herbe
+pour leur chèvre, quand Louis, qui était descendu sans que sa mère le
+vît, lui sauta aux cornes comme elle baissait la tête, et la retint sans
+bouger. Quoiqu'il n'eût que dix ans, on lui en eût bien donné quatorze
+pour la taille et la vigueur.
+
+Jeanne, qui en voyant cela était plus morte que vive, eut le sang-froid
+de prendre une corde avant de descendre; elle l'attacha aux cornes de la
+vache, pendant que M. le curé liait l'autre bout à une de ses jambes, et
+Louis la laissa aller.
+
+«Mon cher enfant, dit Jeanne toute tremblante et en l'embrassant, tu te
+serais fait tuer!
+
+--Ne vaudrait-il pas mieux que je fusse auprès du bon Dieu que de vous
+gêner sur terre, moi qui ne suis bon à rien?
+
+--Il me dit souvent des choses semblables, pourtant! dit-elle en
+regardant M. le curé.
+
+--Louis, dit M. le curé, chacun a sa place dans le monde, suivant les
+desseins de Dieu; si tu étais mort par ta faute, il n'eût pas été
+content de toi.
+
+--Mais cette mauvaise bête allait renverser les petites filles; il
+fallait bien l'arrêter.
+
+--Tu es un brave garçon, Louis; tu verras Dieu un jour comme tu me vois.
+
+--Bien sûr?
+
+--Bien sûr; je te le promets.»
+
+Et les yeux de l'enfant brillèrent comme des étoiles.
+
+
+ Jeanne mène Louis chez sa marraine.
+
+
+Jeanne mena Louis chez sa marraine et lui raconta ce trait de courage,
+pendant qu'il était occupé à regarder les belles fleurs qui étaient
+plantées devant les croisées.
+
+«Ma bonne Jeanne, cet enfant est une grande charge pour toi. Si tu le
+voulais, je le ferais placer aux Incurables d'Issoudun, et il y serait
+fort heureux, je t'assure.
+
+--Oh! non, madame, il n'y serait pas heureux! Vous ne sauriez croire
+combien cet enfant a besoin d'être aimé; il est tout coeur. Tant que
+j'aurai une bouchée de pain, je la partagerai avec lui; et si je n'en
+avais plus, j'irais en demander pour lui en donner. Je l'aime pour tout
+le monde; j'en suis occupée la nuit comme le jour; il n'a pas pu prendre
+d'heures réglées pour ses repas; il demande du pain quand il est couché
+comme s'il était levé. J'entends souvent dire que Dieu me ferait une
+grande grâce s'il me le reprenait; rien ne me fait plus de peine qu'un
+propos semblable; et comme on se trompe! J'ai mis tout mon bonheur en
+lui; il sent quand je souffre, et alors il devient triste. Je n'ai pas
+besoin de lui conter mes chagrins; on dirait que ma tristesse coule dans
+son coeur «tant il me fait d'amitiés» s'il me sent de la peine; il me
+manquerait encore plus que mes autres enfants, qui peuvent se passer de
+moi. Tout son esprit est dans son coeur. Enfin, que voulez-vous que je
+vous dise, ma chère dame? c'est tout le portrait de son père.
+
+--Qu'en comptes-tu donc faire alors?
+
+--Il travaille un peu au jardin; il est très-fort, et peut-être un jour
+pourra-t-il labourer. Je suis si habituée à le voir tel qu'il est, que
+je n'en suis plus chagrinée; quelquefois il passe des heures devant ses
+rosiers, car il aime beaucoup les fleurs, et surtout les roses. On
+dirait qu'il les regarde pousser. Je serais heureuse avec lui si je ne
+craignais pas qu'il ne mît le feu sans le vouloir; c'est pourquoi je ne
+le laisse jamais seul à la maison.»
+
+Pendant que sa mère parlait, Louis était rentré et s'était approché du
+piano. Comme il touchait à tout, il avait posé un doigt sur une touche,
+qui rendit un son. Il fut ravi et poussa un petit cri de joie; il
+recommença, et les touches lui répondaient toujours.
+
+«Est-ce qu'il aime la musique? dit sa marraine.
+
+--Oh! beaucoup, madame; du plus loin qu'il entend une cornemuse, il
+prête l'oreille; il est d'abord joyeux comme tout à l'heure, puis il
+finit toujours par pleurer.»
+
+Mme Isaure se mit au piano et joua un air bien doux et un peu triste.
+Louis la regardait avec des yeux brillants, puis il se mit à genoux
+comme s'il priait Dieu. Quand elle eut fini, il se coucha à ses pieds et
+pleura. Sa marraine lui joua aussitôt un air plus gai pour le remettre
+un peu; mais il se leva subitement, et, lui arrêtant le bras, il
+s'écria:
+
+«Non! pas ça, marraine, pas ça, l'autre!»
+
+On l'emmena dans le jardin pour le distraire, car Jeanne avait peur
+qu'il ne se rendît malade; elle ne l'avait jamais vu dans un pareil
+état.
+
+
+ Solange demande Nannette pour son garçon
+
+
+A quelque temps de là, Solange, des Ormeaux, vint trouver Jeanne et lui
+dit:
+
+«Veux-tu donner ta fille à mon Jean? Depuis qu'il est revenu de l'armée,
+il ne pense qu'à elle; il dit qu'il n'y a pas une fille pareille; que,
+si elle le refuse, il ne se mariera pas.
+
+--Ma Solange, il faut d'abord savoir ce qu'en dira Nannette.
+
+--Peut-être ne se souciera-t-elle pas de demeurer à la campagne,
+maintenant qu'elle a tâté de la ville?
+
+--Tu te trompes, Solange; je sais qu'elle ne sera heureuse que quand
+elle vivra auprès de moi; la pauvre enfant me donne plus de la moitié de
+ses gages pour payer les façons de mes champs; car moi je ne peux plus
+rien gagner à présent, et je crois bien qu'elle n'a pas de grandes
+épargnes.
+
+--Ce n'est pas pour son argent que mon garçon la veut; tu sais qu'il
+était le filleul du père Jusserand, qui lui a acheté un remplaçant au
+bout de quatre ans de service, parce qu'il voulait le voir avant de
+mourir; il lui a légué en mourant quinze cents francs d'argent, et, avec
+les champs que nous lui donnerons en mariage, il aura de quoi vivre en
+travaillant.
+
+--Mais, Solange, Nannette ne voudra qu'un homme qui vive dans notre
+maison et cultive nos terres.
+
+--Justement, c'est le désir de Jean.
+
+--Il faut te dire aussi que je voudrais bien ne pas faire encore mes
+partages, à cause de mes deux mineurs, parce que les frais nous
+ruineraient.
+
+--Ne t'inquiète pas de ça, Jeanne; tout le monde sait comment tu as
+gouverné ton bien depuis la mort de ton pauvre homme. Vous resterez tous
+ensemble, et, quand tu auras un bon ouvrier dans ta maison, tu seras
+enfin à ton aise.
+
+--Ce n'est pas tout encore, Solange: j'ai mon petit Louis, qui pourrait
+bien ennuyer ton garçon. Nannette l'aime comme moi, et si Jean ne
+pouvait l'endurer à la maison, elle serait malheureuse, et moi j'en
+sortirais; car, pour rien au monde, je ne voudrais me séparer de mon
+pauvre simple.
+
+--Ton petit Louis, qui est fort comme quatre, plaît beaucoup à Jean; il
+dit que les enfants simples sont plus près du bon Dieu que les autres.
+Il en parlait encore ce matin et disait qu'il se chargeait de lui
+apprendre à labourer, et qu'il était bien sûr d'y réussir. Ainsi, sois
+tranquille de ce côté.
+
+--Eh bien! puisque nous sommes d'accord sur tout, il faut que tu ailles
+chez Mme Dumont, dire à Nannette que j'ai besoin de lui parler, et nous
+saurons tout de suite ce qu'elle en pense.»
+
+Quand Nannette fut venue, sa mère lui dit:
+
+«Ma fille, la maîtresse Jusserand vient te demander pour son garçon.
+
+--Oui, ma petite Nannette, dit Solange, voudras-tu bien prendre un
+paysan, maintenant que tu es quasi une demoiselle?
+
+--Ma mère, je ne me marierai que pour demeurer avec vous.
+
+--Ma fille, Jean Jusserand veut bien vivre dans notre maison et cultiver
+notre bien: mais il ne faut pas penser à moi dans une affaire si
+importante; je veux que tu me dises, comme devant Dieu, s'il te
+convient.
+
+--Oui, ma mère, dit Nannette en rougissant; Jean est plus doux et bien
+mieux appris que les autres garçons du bourg; mais je n'oserai jamais
+dire à madame, qui est si bonne pour moi et que j'aime tant, que je vais
+la quitter.
+
+--J'irai te reconduire.
+
+--Embrasse-moi, ma Nannette, dit Solange; tu ne sais pas comme je serai
+contente de t'avoir pour bru, moi qui dois tout ce que je vaux à ta
+mère!»
+
+
+ Jeanne annonce le mariage de Nannette à Mme Isaure.
+
+
+Jeanne s'habilla et donna aussi ses beaux habits à Louis, qui n'en était
+pas trop content.
+
+«Mon enfant, c'est pour aller voir ta marraine.»
+
+Il se laissa faire sans rien dire, parce qu'il se sentait heureux auprès
+de sa marraine. En passant dans son jardin, il cueillit ses plus belles
+roses et il les donna à Mme Isaure, puis il vint se coucher à ses pieds
+et ferma les yeux comme s'il dormait.
+
+«Excusez-le, madame: le pauvre petit comprend que vous êtes bonne pour
+lui, et il ne se gêne pas plus qu'avec moi.
+
+--Laisse-le donc faire, Jeanne. Mais comme tu es belle! Qu'as-tu donc à
+me dire?
+
+--Madame, il m'en coûte un peu de vous parler de ce qui se passe,
+quoique pourtant je sois sûre que vous ne vous en fâcherez pas. Il se
+présente un bon parti pour Nannette, qui est en âge de se marier, et je
+crois qu'elle aurait tort de le refuser.
+
+--Comment, Jeanne, tu veux m'ôter Nannette, qui m'est si utile pour ma
+fille que je lui confie avec la plus grande sécurité!
+
+--Madame, Nannette ne trouvera jamais un autre homme comme Jean
+Jusserand, de votre métairie des Ormeaux. Il est riche, il est d'un bon
+naturel, il est mieux élevé que ne le sont d'ordinaire les paysans;
+enfin il a tout pour lui! puis, il veut bien demeurer avec nous et
+cultiver nos terres, et je suis sûre qu'il ne brutalisera jamais la
+pauvre créature qui dort à vos pieds. Vous comprenez, madame, que c'est
+une grande chose que celle-là, pour moi qui ne suis occupée que de ce
+pauvre enfant!
+
+--Il me semble, Jeanne, qu'à ta place j'aurais voulu mieux que cela pour
+Nannette, qui ne me paraît pas faite pour vivre à la campagne, je
+pensais que quelque jour elle se marierait à un bon ouvrier de la ville.
+
+--Madame, dit Nannette, je ne connais que deux maisons où je puisse
+vivre: la vôtre et celle de ma mère. Si je n'avais pas trouvé un homme
+qui voulût demeurer avec elle, je n'aurais pas quitté votre service.
+
+--Et puis, madame, dit Jeanne, croyez bien que l'on est plus heureux en
+cultivant ses terres qu'en travaillant pour des pratiques qui peuvent
+vous quitter et vous mettre dans la gêne; au lieu que le cultivateur,
+n'ayant affaire qu'à Dieu, ne murmure jamais.
+
+--Allons, Nannette, marie-toi donc, puisque tu le veux; mais j'aurai
+besoin de toi souvent encore.
+
+--Madame, demeurant avec ma mère, qui soignera la maison, j'aurai la
+facilité de travailler au dehors, et je serai bien heureuse toutes les
+fois que madame voudra bien m'employer.»
+
+
+ Mme Isaure chante pour réveiller Louis.
+
+
+«Jeanne, dit Mme Isaure, je vais chanter pour réveiller Louis. L'effet
+que produit sur lui la musique est bien singulier! Il n'est donc pas
+tout à fait idiot?
+
+--Non, madame; quand on dit quelque sottise devant lui, il sait bien en
+faire la remarque. Si on lui demande son avis sur quelque chose, il le
+donne juste, quoiqu'il ne le dise pas comme un autre. Quelquefois il
+sent sa position, et alors il me dit des paroles qui me déchirent l'âme.
+
+--Qu'a-t-il donc? Quel est ce genre d'infirmité?
+
+--Je n'en sais rien, madame: c'est comme s'il ne gouvernait pas sa
+volonté. Quand je ne suis pas avec lui, il n'est bon à rien. Pour le
+faire parler un peu raisonnablement, je suis obligée de le tenir par la
+main pendant tout le temps qu'il parle. Il est comme les tout petits
+enfants, il aime tout ce qui brille. Je l'ai mené en ville: il avait
+envie de tout ce qu'il voyait chez les orfèvres et chez les marchands de
+cristaux; il n'a aucune idée du danger; enfin, si je le laissais faire,
+il donnerait tout ce qu'il y a chez nous.»
+
+Mme Isaure chanta avec sa fille un air très doux. Louis se leva, pleura,
+et demanda un autre air quand celui-là fut fini; on le contenta, et, en
+partant, il mit les mains de sa marraine sur ses yeux trempés de larmes.
+Elle lui donna une timbale d'argent bien claire, ce qui lui fit oublier
+la tristesse que lui causait toujours la musique.
+
+«Tu boiras tous les jours dans ce gobelet, Louis, afin de penser
+toujours à moi.
+
+--Oui, marraine, je penserai à vous qui chantez comme les anges.»
+
+
+ Mariage de Nannette
+
+
+Quand Jeanne fut rentrée dans la maison, elle s'occupa d'écrire à
+Sylvain et à Paul pour leur annoncer le mariage de leur soeur. Sylvain
+répondit tout de suite qu'il était fort heureux de voir sa soeur entrer
+dans une honnête famille et devenir la femme d'un aussi brave garçon que
+Jean Jusserand. Il ajoutait qu'il se faisait une grande fête de venir
+aux noces et de s'y retrouver au milieu de tous leurs amis. On n'avait
+aucune nouvelle de Paul, et Jeanne commençait à s'en inquiéter
+sérieusement, quand elle reçut, par occasion, une lettre du maréchal
+chez lequel il travaillait, à Issoudun: cette lettre renfermait celle
+que Jeanne avait écrite à son fils et une pièce de quarante francs.
+
+Le maréchal lui annonçait le départ de Paul, qui l'avait quitté depuis
+plus d'un mois, à la suite d'une contestation qu'ils avaient eue
+ensemble. Le malheureux garçon faisait le maître dans la boutique et
+brusquait les ouvriers; il était même allé jusqu'à manquer de respect au
+patron, qui l'avait tancé vertement. Le lendemain matin, Paul n'ayant
+pas paru, l'on monta dans sa chambre, et l'on reconnut qu'il était parti
+dans la nuit, sans même régler son compte avec le maréchal, qui se
+trouvait lui devoir les quarante francs qu'il envoyait à Jeanne. Du
+reste, cet homme rendait le meilleur témoignage sur la probité et le
+travail de Paul.
+
+Jeanne fut très-affligée en voyant que son fils ne se corrigeait pas, et
+surtout en ne sachant plus où le prendre.
+
+Le mariage de Nannette se fit en son temps. Sylvain vint aux noces de sa
+soeur, comme il l'avait promis; c'était tout à fait un monsieur, mais
+il ne s'en montrait pas plus fier, et il était facile de voir qu'il
+éprouvait un véritable plaisir à se retrouver au milieu de sa famille et
+de ses bons voisins. Il causait avec ses camarades d'enfance tout comme
+s'il n'eût jamais quitté le village. Tout cela ne consolait pas Jeanne,
+qui eût préféré le voir cultivateur.
+
+«Es-tu réellement heureux à la ville, mon cher enfant? lui disait-elle.
+
+--Ah! ma mère, il y a bien quelque chose à dire! Quand, par un beau
+soleil, il faut que je reste assis toute la journée devant une table,
+j'envie le sort de ceux qui sont libres dans les champs; mais j'éloigne
+ces idées-là. D'ailleurs, j'ai l'avantage de n'être jamais exposé au
+froid ni à la pluie, et c'est quelque chose; vraiment, si je pouvais
+vous voir plus souvent, il ne me manquerait rien. Mais soyez tranquille,
+ma chère mère, je n'ai pas d'ambition; aussitôt que j'aurai gagné une
+honnête aisance, je viendrai bâtir une petite maison auprès de la vôtre,
+et vous serez heureuse au milieu de tous vos enfants.»
+
+Jeanne sentit les larmes la gagner, car elle songeait à Paul.
+
+
+ Jeanne veut céder son bien à ses enfants.
+
+
+«Mes enfants, dit Jeanne, quand Paul sera majeur, je vous abandonnerai
+le bien et vous me ferez une pension. Il me faudra peu de chose pour
+vivre; ainsi, ce ne sera pas une grande charge pour vous.
+
+--Ne faites jamais une chose semblable, ma chère mère, dit Sylvain; je
+ne le souffrirai point. Il ne faut pas que les parents se dépouillent
+pour leurs enfants; au contraire, si mon frère Paul ne change pas d'avis
+(car, la dernière fois que j'en ai causé avec lui, nous étions d'accord
+sur ce point), nous vous abandonnerons ce qui nous revient de notre
+père; vous en jouirez votre vie durant, et le fonds sera donné au pauvre
+Louis. Il est juste que Jean, qui le soignera, en soit récompensé; et,
+comme l'enfant ne pourra jamais gérer son bien, c'est à ma soeur que
+nous ferons notre donation, en laissant l'usufruit à notre mère d'abord,
+et à Louis ensuite.
+
+--Vous êtes de braves enfants, dit Jeanne tout attendrie, et c'est pour
+cela qu'en vous cédant tout de suite ce que j'ai, je n'aurai pas à
+craindre, comme tant d'autres, d'avoir à m'en repentir.
+
+--D'abord, ma mère, il n'est pas dans l'ordre que les parents soient
+dans la dépendance des enfants: puis vous pouvez vivre plus longtemps
+que quelques-uns d'entre nous; vous ne savez pas ce que seront vos
+petits-enfants; vous pouvez avoir affaire à des tuteurs qui ne soient
+pas raisonnables. Enfin, c'est une grande faute que de céder son bien,
+de n'être plus maître chez soi, où l'on doit être respecté jusqu'à son
+dernier jour. On s'imagine faire par là le bonheur de ses enfants, et
+l'on se trompe beaucoup. Si quelques-uns d'entre eux éprouvent un
+malheur, n'est-il pas bien dur à un père ou à une pauvre mère de ne
+pouvoir les secourir, et même d'être obligés de les tourmenter pour
+avoir cette pension sans laquelle on ne peut vivre? Enfin, grâce à Dieu,
+nous pouvons nous passer de ce que vous avez. Tout reviendra donc à Jean
+après la mort de Louis, c'est justice. Quand Paul sera ici, nous
+arrangerons cela; il entend bien son métier, et je ne suis pas en peine
+de lui.»
+
+
+ Paul revient pour tirer.
+
+
+Trois ans après le mariage de Nannette, dans les premiers jours de mars,
+Jeanne était assise sur sa galerie, regardant Louis, qui labourait de
+l'autre côté du chemin avec un soin et une intelligence qu'on n'aurait
+pas attendus de lui. Elle pensait à Paul, dont elle n'avait pas eu de
+nouvelles depuis plusieurs années. Le tirage était annoncé pour le
+dimanche suivant, et elle était tourmentée de ce qui pourrait arriver si
+son fils ne se présentait pas pour satisfaire à la loi. Ses yeux étaient
+obscurcis par les larmes que faisait couler le souvenir de cet enfant
+qu'elle aimait beaucoup, malgré son mauvais caractère; elle pensait
+aussi à grand Louis, qui aurait eu la main plus ferme qu'elle pour
+gouverner ce rude naturel. Jeanne était si occupée de ces pensées,
+qu'elle n'entendit pas qu'on montait son escalier; et quand, levant les
+yeux à un mouvement qui se fit auprès d'elle, elle vit un grand garçon à
+ses genoux, elle fut si saisie, en reconnaissant Paul, qu'elle ne put
+que lui ouvrir ses bras sans parler. Ils pleurèrent longtemps tous les
+deux en silence. Paul se leva enfin, et sa mère le regarda avec orgueil,
+tant il était devenu beau garçon.
+
+«Méchant enfant, lui dit-elle en l'embrassant encore, me laisser des
+années entières sans nouvelles! et si j'étais morte?
+
+--Ah! ma mère, ne me parlez pas de cela; j'y ai pensé plus d'une fois,
+et cette idée ne me laissait pas une goutte de sang dans les veines.
+
+--Et pourquoi ne pas nous écrire?
+
+--Je n'ai pas voulu vous donner de mes nouvelles avant d'être devenu
+digne de vous.»
+
+L'heure de goûter étant arrivée, toute la famille se trouva réunie, et
+chacun fêta le voyageur. Louis tournait autour de son frère, et il ne
+consentit à l'embrasser que quand il se fut bien assuré qu'il
+ressemblait à sa mère. Nannette prépara un repas meilleur qu'à
+l'ordinaire, Jean tira du bon vin, et l'on se mit à table.
+
+«Ç'a été une triste noce que la nôtre, dit Nannette à son frère:
+l'inquiétude où nous laissait ton sort a gâté tout notre bonheur, et
+personne n'avait le coeur gai en voyant le visage désolé de notre pauvre
+mère.
+
+--Et qu'es-tu donc devenu pendant tout ce temps? dit Jeanne.
+
+--Ah! mère, c'est une triste histoire.»
+
+
+ Paul raconte ce qu'il a fait en partant d'Issoudun.
+
+
+«Après m'être querellé, à Issoudun, avec le bourgeois, dit Paul, je
+montai à ma chambre, où je ne tardai pas à reconnaître mes torts; mais
+j'étais trop orgueilleux pour en convenir, et je quittai la maison la
+nuit, quand tout le monde était endormi.
+
+--Et pourquoi n'es-tu pas revenu ici?
+
+--Parce que j'étais honteux de la sottise que je venais de faire. Je
+commençais à comprendre que j'avais mille fois abusé de votre
+infatigable bonté, et je ne voulais pas recommencer.
+
+«J'allai, à Bourges, me présenter chez un maréchal, qui me demanda mon
+livret. Comme il n'était pas signé de mon dernier maître, il refusa de
+m'employer. Je commençai à réfléchir sur ma conduite inconsidérée, et,
+quand j'eus mangé les quelques francs que j'avais apportés, je me
+trouvai dans une si grande détresse, que je me décidai à casser les
+pierres sur la grande route pour ne pas mourir de faim. J'avais beau
+faire double tâche et vivre seulement de pain et d'eau, je ne pouvais
+parvenir à amasser la somme nécessaire pour chercher fortune ailleurs.
+
+--Mon pauvre garçon! dit Jeanne, as-tu donc été aussi malheureux que
+cela?
+
+--Ne me plaignez pas, ma mère; c'est à cette misère que j'ai dû de
+comprendre tout ce que vous avez été pour moi. J'ai fait bien des
+réflexions pendant que je broyais ces cailloux, et mon coeur, aussi dur
+qu'eux, s'est amolli par le souvenir de la façon indigne dont j'avais
+reconnu la bonté de Dieu, qui m'avait donné une mère telle que vous pour
+le remplacer sur terre auprès de moi.
+
+«J'appris qu'on travaillait au canal de Berry, et je me dirigeai de ce
+côté. Je passai dans la foule des ouvriers sans que l'on s'inquiétât
+beaucoup de mes papiers. Au bout de quelques semaines d'un travail
+assidu, je fus remarqué par mon chef de brigade, qui m'employa à la
+surveillance, et j'eus une meilleure paye. Après la campagne, ayant
+quelque argent à ma disposition, je résolus de reprendre mon tour de
+France, et l'on me délivra un livret et un certificat de bonne conduite.
+
+[Illustration: Paul casse les pierres.]
+
+«Mon naturel peu endurant essaya plus d'une fois de se montrer; alors je
+pensais aux pierres de la route, et je contins si bien mon humeur
+qu'elle cessa de reparaître. Puis, en allant de boutique en boutique,
+j'ai bien observé toutes les différentes familles, et j'y ai rarement
+rencontré une femme comme vous, ma chère mère, et peu d'enfants qui
+valussent Nannette et Sylvain. Je me demandais souvent ce que j'avais
+été au milieu de vous tous, et la honte me couvrait le visage de
+rougeur.
+
+«J'ai promis à Dieu de ne jamais vous causer volontairement aucune
+peine; ainsi, ma mère, ne craignez pas que je trouble à présent la paix
+de votre maison. Je sais maintenant ce que je vous dois, et je vous aime
+d'un grand amour. Si le sort ne me fait pas soldat, j'irai travailler
+dans la ville où demeure Sylvain, et je m'y établirai un peu plus tard;
+car j'apporte quelques épargnes.
+
+--Comment as-tu fait, Paul, lui dit son beau-frère, pour mettre quelque
+chose de côté? d'ordinaire, les compagnons ne sont guère économes, et
+d'ailleurs l'on n'a pas toujours de l'ouvrage.
+
+--Jean, depuis qu'en cassant des pierres je suis descendu dans ma
+conscience, j'ai voulu m'imposer une pénitence pour me réconcilier avec
+moi-même. J'ai pris la résolution de ne me donner aucun plaisir et de
+vivre durement. J'ai donc peu dépensé pour ma nourriture, et je n'ai pas
+bu de vin depuis plus de trois ans.
+
+--Et tu t'es tenu cette parole?
+
+--Oui, je n'y ai jamais manqué, quoiqu'il m'en ait coûté beaucoup
+quelquefois; mais, avec une bonne envie de faire son devoir et de la
+confiance en Dieu, on surmonte tout.»
+
+Louis, qui avait écouté parler son frère avec la plus grande attention,
+le prit par la main, et le menant devant Jeanne, il lui dit:
+
+«Mère, bénissez Paul.»
+
+
+ Jeanne retrouve un peu de bonheur.
+
+
+Paul tira, et fut exempté par son numéro. Il avait alors vingt et un ans
+accomplis. Sa mère lui demanda s'il avait toujours, comme Sylvain,
+l'intention d'abandonner ses droits à Louis. Paul répondit qu'il ne
+demandait pas mieux. Il écrivit sur-le-champ à Sylvain, qui arriva avec
+le projet d'acte par lequel lui et Paul donnaient à leur soeur tout leur
+héritage, dont leur mère aurait l'usufruit, et Louis après elle.
+
+«Mes frères, dit celui-ci qui avait attentivement écouté la lecture de
+l'acte, Jean n'a pas besoin qu'on lui donne quelque chose pour me
+garder, car il aime le pauvre simple comme s'il était son enfant.
+
+--C'est bien dit, ça, mon Louis! s'écria Jean; viens, mon garçon, que je
+t'embrasse, toi qui as vu clair dans mon coeur!
+
+--Louis, dit Sylvain, Jean peut mourir avant toi, et il faut que tu aies
+quelque chose à cultiver toi-même et une maison pour demeurer; et tu ne
+seras pas fâché qu'après toi la famille de Jean en profite.»
+
+Jeanne retrouva un peu de tranquillité; sa fille, qui la laissait
+maîtresse à la maison, prenait l'ouvrage qu'elle trouvait à faire, et
+était employée la moitié de l'année chez Mme Dumont. Jean était un
+véritable fils pour sa belle-mère, et se montrait plein d'attentions. Il
+avait pris Louis en grande affection, et disait qu'il serait un jour,
+comme son père, le meilleur laboureur du pays. Ce pauvre garçon, qui
+n'était guère guidé que par ses instincts, chérissait son beau-frère et
+lui était fort soumis; car il sentait bien qu'il en était véritablement
+aimé. Il allait quelquefois voir sa marraine tout seul, le matin, quand
+il croyait ne trouver personne chez elle. Alors, il la prenait par la
+main et la conduisait au piano, puis la priait de chanter, et se mettait
+à ses genoux; et, quoique la musique le fît toujours pleurer, il s'en
+retournait tout heureux chez sa mère, et pendant deux ou trois jours il
+semblait avoir l'esprit plus ouvert.
+
+Paul s'établit à la ville, où, après quelques années, il prit une
+boutique et épousa la fille de Louise et du colporteur. Jeanne, dans ses
+vieux jours, fut donc aussi heureuse que possible en voyant ses enfants
+dans l'aisance, et surtout en grande estime dans le pays; elle disait
+quelquefois:
+
+«Ah! si mon pauvre grand Louis était là, serait-il heureux de vous voir,
+mes enfants, si bien établis!
+
+--Ma mère, répondait Paul, vous lui rendrez bon compte de la famille
+qu'il vous a laissée; car en d'autres mains que les vôtres j'aurais mal
+tourné. Aussi je vous promets de ne jamais rudoyer mes enfants;
+non-seulement cela ne les corrige pas, mais ils s'endurcissent, au
+contraire, par les mauvais traitements.»
+
+Jeanne vieillit doucement au milieu de sa famille et mourut dans un âge
+fort avancé, regrettée de tout le monde, et surtout de ses enfants, qui
+ne l'oublièrent jamais.
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+ TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+PREMIÈRE PARTIE. ENFANCE DE JEANNE.
+
+La mère Nannette.
+Catherine et Jeanne.
+La mère Nannette donne asile à Catherine.
+Catherine et Jeanne trouvent un bracelet.
+Catherine et sa fille reportent le bracelet.
+Mme Dumont.
+Catherine va dans son village.
+La mère Nannette mène Jeanne à la messe.
+Retour de Catherine.
+Catherine va à la porte de M. le curé.
+La mère Nannette fait la lessive.
+La petite Jeanne va chez Mme Dumont.
+La petite Jeanne sauve la cane de la meunière.
+Isaure va voir la petite Jeanne.
+Isaure cause avec la petite Jeanne.
+Isaure veut donner une de ses robes à la petite Jeanne.
+Isaure habille la petite Jeanne.
+Jeanne s'avise de faire des bouquets pour les vendre.
+La petite Jeanne apprend à tricoter.
+Mme Dumont interroge la petite Jeanne.
+Catherine garde le lit.
+Catherine meurt.
+Docilité et intelligence de la petite Jeanne.
+La petite Jeanne fait sa première communion.
+La petite Jeanne va toujours chez Mme Dumont.
+Jeanne a grand soin de la mère Nannette.
+La mère Nannette devient dangereusement malade.
+La mère Nannette trouve que Jeanne dépense trop.
+M. le curé vient voir tous les jours la mère Nannette.
+La mère Nannette s'éteint tout à fait.
+Désintéressement de Jeanne.
+On enterre la mère Nannette.
+Maître Gerbaud se pique de générosité.
+M. le curé trouve une place à Jeanne.
+Jeanne quitte la maison de la mère Nannette.
+
+SECONDE PARTIE. JEANNE EN SERVICE.
+
+Jeanne donne son argent à garder à son maître.
+Grand Louis se met en colère.
+La maîtresse fait honte à grand Louis de sa mauvaise humeur.
+Maître Tixier veut que Jeanne achète un morceau de vigne.
+Jeanne reproche à Solange sa négligence.
+La maîtresse s'aperçoit du changement de Solange.
+Jeanne raccommode le linge de grand Louis.
+Grand Louis veut payer Jeanne.
+Grand Louis travaille à la vigne de Jeanne.
+Il arrive un colporteur au Grand-Bail.
+Jeanne envoie chercher M. le curé.
+Le colporteur ne sait plus sa prière.
+M. le curé découvre ce qu'il y a dans la boîte du colporteur.
+Le colporteur envie le sort des gens du Grand-Bail.
+M. le curé brûle les livres du colporteur.
+M. le curé va quêter avec le colporteur.
+Le colporteur compte ce qu'il a reçu.
+Le colporteur renouvelle sa première communion.
+Maître Tixier fait ses conditions avec ses domestiques.
+Jeanne conseille à Marguerite de rester.
+Remontrances de Jeanne à Marguerite.
+Jeanne est menacée d'une plainte en contravention.
+Jeanne, dans son chagrin, a recours à grand Louis.
+Jeanne continue de donner beaucoup de satisfaction à ses maîtres.
+Grand Louis fait un bon cailloutage devant la porte.
+Jeanne et grand Louis achètent des terres au père Colis.
+Marguerite veut rentrer au Grand-Bail.
+M. le curé engage la mère Tixier à reprendre Marguerite.
+M. le curé veut que l'on pardonne toujours.
+Marguerite remercie Jeanne.
+Tout le monde aime Jeanne.
+Grand Louis demande Jeanne en mariage.
+Maître Jusserand, des Ormeaux, vient demander Solange.
+On fait une belle noce à Solange.
+Jeanne veille à tout.
+Grand Louis déclare à son maître qu'il veut se marier.
+La maîtresse dit qu'il faut les laisser marier.
+
+TROISIÈME PARTIE. JEANNE ÉPOUSE ET MÈRE.
+
+Il vient mal à la jambe de maître Tixier.
+Il vient un officier en remonte marchander les juments de maître Tixier.
+Maître Tixier veut qu'on donne un bon dîner à l'officier.
+Étienne Durand demande Joséphine à son père.
+L'officier demande à maître Tixier s'il est heureux.
+L'officier s'étonne d'entendre parler maître Tixier de cette façon-là.
+Maître Tixier vend ses juments.
+Maître Tixier est content de son marché.
+Jeanne a une petite fille.--La petite Nannette.
+Étienne Durand revient du régiment pour épouser Joséphine.
+Simon tire au sort et amène un mauvais numéro.
+Jeanne veut se faire bâtir une maison.
+On commence la maison de Jeanne.
+Maître Tixier s'étonne que Jeanne veuille tant d'arbres dans son jardin.
+Jeanne admire sa maison.
+Louise plaisante grand Louis sur son vilain mobilier.
+Jeanne va commander ses meubles.
+Jeanne déménage peu à peu.
+Le colporteur revient au Grand-Bail.
+Le colporteur vend à tout le village.
+M. le curé donne raison à Jeanne.
+Le colporteur parle de ses affaires.
+Maître Tixier vend de la plume à Jeanne.
+La famille Dumont vient voir Jeanne.
+Jeanne a de la peine à s'habituer à vivre seule.
+Jeanne a grande envie d'avoir une vache.
+Mme Isaure donne un enfant à nourrir à Jeanne.
+Les femmes du bourg s'étonnent de la propreté de Jeanne.
+Jeanne rend son nourrisson.
+Nannette a mal aux yeux.
+Paul montre un mauvais caractère.
+La petite Nannette comprend le chagrin de sa mère et le partage.
+Une grêle terrible ravage tout le pays.
+Le père Colis fait faire un billet à Jeanne.
+Grand Louis laisse l'argent de sa moisson au père Tixier.
+Maître Tixier découvre la gêne de Jeanne.
+Mme Isaure fait des reproches à Jeanne.
+Grand Louis fait une terrible chute.
+Mort de grand Louis.
+On enterre grand Louis.
+
+QUATRIÈME PARTIE. JEANNE VEUVE.
+
+On fait l'inventaire.
+M. le curé fait une remontrance à Jeanne.
+Le petit Louis tombe en langueur.
+M. le curé dit que la prière est bonne partout.
+M. le curé reproche à Marguerite d'être paresseuse.
+M. le curé veut placer Sylvain en ville.
+Jeanne s'aperçoit que le petit Louis sera un enfant simple.
+Nannette a un grand chagrin de quitter sa mère.
+Mme Isaure caresse l'enfant simple de Jeanne.
+La vieille bonne mène souvent les enfants au château.
+Jeanne passe une mauvaise année.
+On retrouve Pierre, le frère de Claude, qui s'était perdu.
+Pierre prie Jeanne de le guérir.
+Jeanne gronde Marguerite.
+Pierre guérit, puis retombe malade.
+Marguerite vient encore chercher Jeanne.
+Le petit Louis ne connaît pas le danger.
+Jeanne mène Louis chez sa marraine.
+Solange demande Nannette pour son garçon.
+Jeanne annonce le mariage de Nannette à Mme Isaure.
+Mme Isaure chante pour réveiller Louis.
+Mariage de Nannette.
+Jeanne veut céder son bien à ses enfants.
+Paul revient pour tirer.
+Paul raconte ce qu'il a fait en partant d'Issoudun.
+Jeanne retrouve un peu de bonheur.
+
+FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+BOURLOTON.--Imprimeries réunies, 2, rue Mignon, 2, Paris.
+
+
+
+
+
+
+NOUVELLES PUBLICATIONS A L'USAGE DES ÉCOLES PRIMAIRES
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+ALBERT-LÉVY. _Une première année de
+sciences_, livre de lecture courante
+à l'usage des élèves du cours
+élémentaire de l'enseignement
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+de nombreuses gravures, cartonné,
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+Ouvrage imprimé sur papier
+teinté, conformément aux prescriptions
+de la commission
+de l'hygiène de la vue.
+
+BROUARD, inspecteur général de l'enseignement
+primaire: _Leçons de
+géographie_, 4 vol. in-16, cart.
+
+Inscrites sur la liste des ouvrages
+fournis gratuitement par la ville
+de Paris à ses écoles.
+
+_Cours élémentaire_, livre de
+l'élève, 1 vol. avec 49 gravures
+et une carte en couleurs. 75 c.
+
+Livre du maître, 1 vol... 1 fr. 50
+
+_Cours moyen_, 1 vol. avec 48 grav.
+ou cartes... 1 fr. 20
+
+_Cours supérieur_, préparatoire au
+certificat d'études, 1 vol. 1 fr. 20
+
+_Leçons d'histoire de France_, 3 vol.
+in-16, cartonnés.
+
+Inscrites sur la liste des ouvrages
+fournis gratuitement par la
+ville de Paris à ses écoles.
+
+_Cours élémentaire_. Livre de
+l'élève. 1 vol. avec 49 grav. 60 c.
+
+Livre du maître. 1 vol... 1 fr. 50
+
+_Cours moyen_. Livre du maître
+1 vol... 1 fr. 50
+
+BROUARD et Mme BERGER: _Leçons de
+grammaire et de langue française_
+2 vol. in-16, cartonnés:
+
+Livre de l'élève. 1 vol. avec
+gravures... 60 c.
+
+Livre du maître. 1 vol... 1 fr. 50
+
+BROUARD et GAILLARD, inspecteur
+primaire à Paris; _Leçons de
+calcul_, d'après les programmes
+de la Seine, _Cours élémentaire_
+(classe d'initiation). 2 vol. in-16,
+cartonnés:
+
+Livre de l'élève. 1 vol.
+
+Livre du maître. 1 vol... 1 fr. 80
+
+JOST, inspecteur primaire à Paris,
+HUMBERT et BRAEUNIG, sous-directeur
+de l'École alsacienne:
+_Lectures pratiques_, leçons sur
+les choses usuelles, 2 vol. in-16,
+avec gravures dans le texte, cart.
+
+Inscrites sur la liste des ouvrages
+fournis gratuitement par la
+ville de Paris à ses écoles.
+
+_Cours élémentaire_. 1 vol. 80 c.
+
+_Cours moyen et cours supérieur_.
+1 vol... 1 fr. 50
+
+JOST et LEFORT. _Récits patriotiques_,
+1 vol. in-16 avec cartes et gravures,
+cartonné... 1 fr. 50
+
+LEMONNIER et F. SCHRADER. _Éléments
+de géographie_, livre-atlas. _Cours
+élémentaire_. 1 vol. in-4° contenant
+61 grav. et 26 cartes dans
+le texte et 7 cartes en couleur
+tirées à part, cartonné... 1 fr.
+_Cours moyen_. 1 vol. in-4°.
+
+SAFFRAY (Dr): _Leçons de choses_,
+cours méthodique contenant les
+matières des programmes officiels;
+2 vol. in-16, cartonnés.
+
+Inscrites sur la liste des ouvrages
+fournis gratuitement par la ville
+de Paris à ses écoles.
+
+_Livre de l'élève_. 1 vol. avec
+341 gravures... 1 fr. 80
+
+_Livre du maître_, avec questionnaires.
+1 vol... 1 fr. 50
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La petite Jeanne, by Zulma Carraud
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PETITE JEANNE ***
+
+***** This file should be named 18715-8.txt or 18715-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/1/8/7/1/18715/
+
+Produced by Suzanne Shell, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+distribution of electronic works, by using or distributing this work
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+http://gutenberg.org/license).
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
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+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
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+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
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+License as specified in paragraph 1.E.1.
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+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
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+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
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+your equipment.
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+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
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+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
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+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html>
+<head>
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+ <title>The Project Gutenberg eBook of La petite Jeanne, by Mme Z. Carraud</title>
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+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of La petite Jeanne, by Zulma Carraud
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La petite Jeanne
+ ou Le devoir
+
+Author: Zulma Carraud
+
+Release Date: June 29, 2006 [EBook #18715]
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+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PETITE JEANNE ***
+
+
+
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+Produced by Suzanne Shell, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
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+
+
+
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+
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+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p>
+
+<br>
+
+<h4>1884</h4>
+
+<br><br>
+
+
+
+<h2>PREMIÈRE PARTIE.</h2>
+
+<h2>ENFANCE DE JEANNE.</h2>
+
+
+<h3>La mère Nannette.</h3>
+
+<p>Il y avait dans un bourg du département du Cher une bonne veuve âgée de
+soixante ans, qu'on appelait la mère Nannette. Elle possédait une petite
+maison avec une petite chènevière et un jardin planté de pommiers, de
+pruniers et de groseilliers. Du côté du chemin, un gros noyer, qui avait
+plus de cent ans, ombrageait le devant de sa porte. Quand les fleurs de
+cet arbre ne gelaient pas au printemps, il donnait assez de noix à la
+mère Nannette pour qu'elle eût sa provision d'huile l'année suivante.
+S'il se faisait deux bonnes récoltes de suite, elle vendait une partie
+des noix, ce qui lui donnait un petit profit. Quoiqu'elle possédât une
+vigne et un beau morceau de terre, elle n'avait que bien juste ce qu'il
+lui fallait pour vivre.</p>
+
+<p>Elle semait du froment deux années de suite dans son champ, qui, la
+troisième, rapportait alternativement du trèfle et des pommes de terre.
+Elle récoltait assez de blé pour se nourrir pendant les trois ans. Mais
+si l'année était mauvaise, la mère Nannette vendait la pièce de toile
+qu'elle avait fait faire avec le chanvre amassé et filé pendant quatre
+ans. L'argent qu'elle en retirait lui servait à compléter sa provision
+de blé; et, malgré tout cela, elle pâtissait bien un peu l'hiver.</p>
+
+<p>Pour que la terre rapporte chaque année sans se reposer, il faut
+beaucoup de fumier; la mère Nannette, qui le savait bien, avait une
+vache et une chèvre qu'elle menait paître sur les communaux et le long
+des haies. Avec leur lait elle faisait du beurre et des fromages,
+qu'elle vendait à la ville voisine. Quand ses bêtes étaient rentrées à
+l'étable, elle allait chercher pour elles de l'herbe dans les champs et
+au bord des ruisseaux. Comme elle les tenait bien proprement, elles
+étaient en bon état. L'hiver, elles mangeaient ou du trèfle qui avait
+été rentré bien sec, ou du regain récolté après la fauche des grands
+foins.</p>
+
+<p>La mère Nannette vendait son vin et ne buvait que sa
+boisson<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>; mais,
+comme l'argent qu'elle tirait de son vin suffisait bien juste, avec
+celui de son beurre et de ses fromages, à payer l'impôt et les façons de
+son champ et de sa vigne, et qu'il lui fallait encore se procurer
+quelque argent pour son entretien, elle élevait des oisons qu'elle
+achetait au sortir de la coque. Elle se donnait beaucoup de mal pour
+appâter ces petites bêtes et pour les garantir du froid pendant la
+nuit. Ses voisines plumaient leurs oies quatre fois avant de les vendre;
+mais la mère Nannette disait que c'était une mauvaise méthode, parce
+qu'ainsi la plume n'avait pas le temps de se nourrir, et elle ne plumait
+les siennes que trois fois; puis elle en vendait la moitié pour la
+Toussaint et l'autre moitié à Noël.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a>
+Eau passée sur la râpe ou le marc de la vendange.
+</blockquote>
+
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/002.png"></p>
+
+<p>Tout cela ne lui rapportait pas une grosse somme; mais elle était si
+ménagère qu'il lui restait toujours un peu d'argent à la fin de l'année.
+Pourtant elle ne se nourrissait pas trop mal, disant qu'elle aimait
+mieux donner au boucher une pièce de cinquante centimes toutes les
+semaines, que vingt-cinq francs par an au médecin et au pharmacien.</p>
+
+
+<h3>Catherine et Jeanne.</h3>
+
+<p>Un matin, la mère Nannette, tricotant devant sa porte, vit venir à elle
+une jeune femme qui tenait par la main une petite fille de sept à huit
+ans et qui lui demanda un morceau de pain. Comme cette femme était
+très-pâle et avait l'air malade, la mère Nannette l'emmena dans sa
+maison et la fit asseoir. Elle ralluma son feu, fit réchauffer un reste
+de soupe qu'elle avait gardé pour son repas du soir et le donna aux deux
+mendiantes. L'enfant mangea de si bon coeur, que la mère Nannette vit
+bien que cette petite fille n'avait pas souvent si bonne chance. Ensuite
+elle leur versa un verre de boisson à chacune, et dit à la pauvre femme:</p>
+
+<p>«Mon Dieu! il faut qu'il vous soit arrivé un bien grand malheur, pour
+qu'une femme, aussi jeune que vous, ait pu se décider à demander son
+pain!</p>
+
+<p>--Oh! oui, un bien grand malheur, ma chère femme. Il faut se trouver
+dépourvue de toute ressource pour se résoudre à en venir là. J'ai bien
+souffert de la faim avant de pouvoir me décider à tendre la main; je
+crois que je me serais plutôt laissé mourir, si je n'avais la crainte
+de Dieu et
+si je n'aimais tant cette pauvre innocente que voilà, et qui serait
+morte aussi. Quand il m'en coûte trop pour aller demander, je la regarde
+et je reprends courage. C'est bien triste, allez, ma chère femme, quand
+on a du coeur, de vivre en ne faisant rien, aux dépens de ceux qui
+travaillent! mais je ne peux pas faire autrement.</p>
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/003.png"></p>
+
+<p>--Pourquoi donc? dit la mère Nannette. Contez-moi ça.»</p>
+
+<p>La pauvre femme dit à la mère Nannette:</p>
+
+<p>«Je suis du village qui est auprès du Cher, à trois lieues d'ici. Il y a
+deux mois, j'ai perdu mon mari à la suite d'une grosse maladie qui l'a
+retenu au lit pendant bien longtemps. J'ai vendu tout ce que j'avais
+afin de pouvoir le soigner. Quand il n'y a plus rien eu à la maison que
+le lit sur lequel il était couché, il a bien fallu s'endetter. Après sa
+mort, on a vendu la maison, le jardin, la chènevière, enfin tout, pour
+payer le médecin et les autres, et je ne sais plus où me retirer. On ne
+veut pas me louer, même une petite chambre, parce que je n'ai pas de
+mobilier pour répondre du loyer. Je couche avec ma petite Jeanne dans
+les granges, quand on veut bien m'y souffrir, ou bien sur les tas de
+chaume. C'est bon à présent qu'il fait chaud; mais plus tard, comment
+faire avec cette enfant, moi à qui les médecins ont défendu de sortir
+pendant tout l'hiver?»</p>
+
+<p>Et la pauvre malheureuse se mit à pleurer. Sa petite fille pleura aussi
+en l'embrassant. Elle avait l'air si doux et si aimable, cette petite,
+que la mère Nannette sentit fondre son coeur en pensant à la misère
+qu'elle endurerait quand l'hiver serait venu. Aussitôt il lui vint dans
+l'idée de faire une bonne action.</p>
+
+<h3>La mère Nannette donne asile à Catherine.</h3>
+
+<p>«Comment vous appelez-vous donc? demanda la mère Nannette.</p>
+
+<p>--On m'appelle Catherine Leblanc.</p>
+
+<p>--Eh bien! Catherine, j'ai là un vieux lit, une paillasse et une
+couverture; si vous voulez rester ici, je vous logerai de bien bon coeur
+et je vous soignerai de mon mieux, ainsi que votre petite; j'aime
+beaucoup les enfants; j'en ai eu quatre, que le bon Dieu m'a retirés, et
+je suis bien seule au monde.</p>
+
+<p>--Grand merci! ma brave femme; vous me rendrez là un service qui nous
+sauvera la vie à moi et à mon enfant. J'ai encore mon lit, avec un
+coffre et une petite chaise. Maître Guillaume, le cousin de feu mon
+pauvre homme, me les garde dans sa grange; il me les apportera bien
+dimanche. Si vous me logez avec mon chétif mobilier, je vous donnerai
+les sous que je ramasserai en allant aux portes.</p>
+
+<p>--Je ne vous demande rien, Catherine; j'aime déjà votre petite Jeanne et
+j'en aurai bien soin. Dieu veut que nous fassions aux autres ce que
+nous voudrions que les autres fissent pour nous; et si j'étais dans
+votre position, je serais bien heureuse de trouver quelqu'un qui voulût
+me recevoir dans sa maison.»</p>
+
+<p>Catherine était bien contente, et sa petite fille lui sauta au cou.</p>
+
+<p>«Maman! il ne faut plus pleurer,» lui dit-elle.</p>
+
+<p>Puis, se tournant du côté de la mère Nannette, elle dit en baissant la
+tête:</p>
+
+<p>«Je voudrais bien vous embrasser aussi.»</p>
+
+<p>La mère Nannette la prit sur ses genoux et l'embrassa de bon coeur.</p>
+
+
+<h3>Catherine et Jeanne trouvent un bracelet.</h3>
+
+<p>Après que la mère et la fille se furent reposées, elles se remirent en
+chemin pour aller chercher leur pain dans la campagne, en disant
+qu'elles reviendraient le soir. Comme on était dans la saison des prunes
+et des groseilles, la mère Nannette en alla cueillir au jardin et les
+mit dans le bissac de Jeanne, pour qu'elle pût se rafraîchir quand elle
+aurait trop chaud.</p>
+
+<p>Comme elles traversaient la grande route pour revenir chez la mère
+Nannette, après avoir achevé leur tournée, la petite Jeanne vit briller
+un objet au soleil; elle courut le ramasser et l'apporta joyeusement à
+sa mère.</p>
+
+<p>«Voyez donc, maman, le joli collier que j'ai trouvé; je le mettrai
+dimanche à mon cou.</p>
+
+<p>--Ma fille, ceci est un bijou qui se porte autour du bras et qu'on
+appelle bracelet. Il n'est pas à nous, et nous ne pouvons pas le garder.</p>
+
+<p>--Pourquoi donc, maman? Puisque je l'ai trouvé, c'est bien à nous.</p>
+
+<p>--Non, ma fille; ce qu'on trouve ne nous appartient pas; il y a
+toujours quelqu'un qui l'a perdu.</p>
+
+<p>--Mais, maman, si personne ne l'a perdu?</p>
+
+<p>--Ce n'est pas possible, mon enfant: les bijoux ne poussent pas comme
+l'herbe dans les champs.</p>
+
+<p>--Et si personne ne le redemande?</p>
+
+<p>--Ça ne doit pas nous empêcher de chercher à qui ce bracelet peut
+appartenir; nous nous en informerons dans tout le pays.</p>
+
+<p>--Et s'il n'est à personne?</p>
+
+<p>--Eh bien, nous le garderons soigneusement, et l'on finira par venir le
+réclamer.»</p>
+
+<p>Jeanne ne paraissant pas très-contente, sa mère lui dit: «Écoute-moi, ma
+Jeanne: si tu avais perdu ton bissac en chemin, ne serais-tu pas
+contente qu'on te le rendît?</p>
+
+<p>--Oui, maman, car il m'est bien utile pour mettre le pain qu'on me
+donne.</p>
+
+<p>--Eh bien! la dame qui a perdu ce joyau en est en peine; elle le
+regrette comme tu regretterais ton bissac. Dès que nous saurons où elle
+demeure, nous le lui reporterons.»</p>
+
+<p>Quand elles furent rentrées chez la mère Nannette, elles lui montrèrent
+ce qu'elles avaient trouvé et lui demandèrent si elle savait qui pouvait
+avoir perdu un si beau bijou.</p>
+
+<p>«Ce ne peut être que Mme Dumont; il n'y a qu'elle dans le pays qui porte
+des choses pareilles. Elle demeure dans le voisinage, derrière les beaux
+arbres que l'on voit d'ici. Il faut aller le lui reporter tout de
+suite, si vous n'êtes point trop lasses; suis sûre qu'elle en est fort
+inquiète.</p>
+
+<p>--Je suis trop fatiguée pour marcher encore; mais demain matin j'irai
+chez cette dame avec Jeanne, et je lui rendrai ce qui est à elle. Comme
+on nous a beaucoup donné aujourd'hui et que je suis très-lasse, je me
+reposerai demain toute la journée, pour avoir la force d'aller samedi
+dans notre village, prier maître Guillaume de m'apporter mon lit.»</p>
+
+
+<h3>Catherine et sa fille rapportent le bracelet.</h3>
+
+<p>Le lendemain matin, Catherine peigna les grands cheveux noirs de sa
+petite fille avec encore plus de soin qu'à l'ordinaire; elle lui lava le
+visage et les mains, l'habilla le plus proprement qu'elle le put, et
+elles partirent pour aller chez Mme Dumont.</p>
+
+<p>Elles arrivèrent devant une grille qui servait de porte à un beau
+jardin; mais, comme il n'y avait personne, Catherine suivit le mur et
+vit une grande porte qui donnait dans la cour et qui était ouverte. Une
+servante, qui l'aperçut, lui apporta un morceau de pain et deux sous.</p>
+
+<p>«Merci, mademoiselle, dit Catherine; mais je voudrais parler à votre
+dame.</p>
+
+<p>--Ma pauvre femme, on ne peut guère la voir à cette heure-ci.</p>
+
+<p>--Eh bien! voulez-vous lui demander si c'est elle qui a perdu ce que
+j'ai trouvé hier sur la grande route?»</p>
+
+<p>Et elle montra le bijou, qu'elle avait enveloppé d'un chiffon bien
+blanc.</p>
+
+<p>«Justement! c'est le bracelet que madame a perdu hier en se promenant
+avec les enfants! Elle va être bien contente de le retrouver; car nous
+l'avons cherché jusqu'à la nuit. Je vais le lui porter: en attendant, ma
+brave femme, asseyez-vous sur le banc. Petite, viens avec moi, tu
+rendras toi-même le bracelet à madame.»</p>
+
+<p>La petite Jeanne regarda sa mère, qui lui dit:</p>
+
+<p>«Va, ma fille, et sois bien honnête.»</p>
+
+
+
+
+<h3>Madame Dumont.</h3>
+
+
+<p>La servante prit Jeanne par la main et la fit entrer dans la maison.
+Elles montèrent un grand escalier et traversèrent une chambre pleine de
+beaux meubles. Jeanne ouvrait de grands yeux, car elle n'avait jamais
+rien vu de semblable. Elles entrèrent dans une autre chambre où il y
+avait deux lits tout blancs. Mme Dumont était occupée à peigner les
+cheveux blonds d'une petite demoiselle qui était de l'âge de Jeanne, et
+qui se mit à dire:</p>
+
+<p>«Ah! maman, la jolie petite fille; voyez donc!»</p>
+
+<p>Mme Dumont leva les yeux, et sa servante lui dit:</p>
+
+<p>«Cette enfant a trouvé le bracelet de madame et vient le lui rapporter.
+Allons, petite, avance donc; madame est bien bonne; n'aie pas peur!»</p>
+
+<p>Jeanne se laissa mener par la servante en tenant la tête baissée et
+sans oser seulement lever les yeux.</p>
+
+<p>La dame lui dit:</p>
+
+<p>«Tu ne sais pas tout le plaisir que tu me fais, mon enfant, en me
+rapportant ce bracelet. Qui es-tu donc?»</p>
+
+<p>Comme Jeanne ne disait rien, la servante répondit pour elle:</p>
+
+<p>«Madame, sa mère est en bas à la porte; c'est une pauvre femme qui
+demande son pain.</p>
+
+<p>--Je descendrai la voir aussitôt que j'aurai relevé les cheveux
+d'Isaure.</p>
+
+<p>--Madeleine, s'écria la petite demoiselle blonde, j'espère que tu ne
+diras plus que le vendredi est un jour de malheur: tu vois bien que l'on
+peut être heureux ce jour-là tout comme un autre.</p>
+
+<p>--Et je ne veux pas qu'il n'y ait de bonheur que pour moi aujourd'hui,
+ajouta Mme Dumont; cette pauvre femme sera bien récompensée.»</p>
+
+<p>Mme Dumont descendit alors, suivie d'Isaure et de la servante, qui
+tenait toujours Jeanne par la main. Quand elle fut arrivée au bas de
+l'escalier, elle appela Catherine, et, la voyant si pâle, elle la fit
+asseoir.</p>
+
+<p>«Où avez-vous donc trouvé mon bracelet?</p>
+
+<p>--Madame, c'est Jeanne, ma petite fille, qui l'a vu reluire au soleil et
+qui l'a ramassé au bord du fossé sur la route.</p>
+
+<p>--Je vous remercie de me l'avoir rapporté, et voici quinze francs pour
+vous récompenser de votre probité.</p>
+
+<p>--Oh! merci, madame: je n'ai fait que mon devoir en vous rendant ce qui
+vous appartient; je ne dois pas en être récompensée.</p>
+
+<p>--Eh bien! comme vous m'avez fait un grand plaisir, je veux vous en
+faire un aussi: prenez donc cet argent.</p>
+
+<p>--Que Dieu vous bénisse, madame, pour le bien que vous me faites!</p>
+
+<p>--Mais, dites-moi: il me semble que je ne vous ai jamais vue dans ce
+pays-ci? Pourquoi mendiez-vous donc, étant encore dans la force de
+l'âge?</p>
+
+<p>--C'est que, madame, j'y suis forcée par ma grande misère.»</p>
+
+<p>Alors elle raconta son malheur et la charité de la mère Nannette.
+
+«Catherine, vous enverrez votre petite fille ici tous les vendredis, et
+je lui donnerai une pièce du cinquante centimes.</p>
+
+<p>--Que Dieu vous récompense, madame!»</p>
+
+<p>Et Catherine, ayant pris sa fille par la main, sortit pour retourner
+chez la mère Nannette.</p>
+
+<p>En entrant, elle lui présenta les trois pièces de cinq francs qu'on lui
+avait données:</p>
+
+<p>«Prenez-les, mère Nannette; ça vous dédommagera un peu; car il n'est pas
+juste que vous me logiez pour rien si je puis vous donner quelque chose.</p>
+
+<p>--Vous savez bien, Catherine, que je ne veux rien accepter pour cela;
+ce n'est pas une grande gêne pour moi de vous avoir dans ma maison, qui
+peut nous loger toutes les deux; mon feu peut faire bouillir votre pot
+en même temps que le mien. Mais donnez-moi votre argent; je vous le
+garderai pour acheter ce qui vous sera nécessaire.»</p>
+
+
+
+
+<h3>Catherine va dans son village.</h3>
+
+
+<p>Après s'être reposée tout le reste de la journée, Catherine se coucha de
+bonne heure. Le lendemain elle éveilla Jeanne de bon matin; elle
+l'habilla et lui lava les mains et le visage; puis, après lui avoir fait
+faire sa prière, elle lui dit:</p>
+
+<p>«Ma fille, il faut que j'aille à notre village pour prier maître
+Guillaume de m'amener ici notre pauvre mobilier. Je ne peux pas
+t'emmener, tu es trop petite pour faire tant de chemin; tu ne marcherais
+pas pendant trois lieues de suite. Si la mère Nannette, qui est une
+brave femme, veut bien te garder avec elle pendant ce temps-là, j'irai
+trouver maître Guillaume, et tu m'attendras ici; je coucherai dans sa
+grange, et demain de bonne heure je serai de retour.»</p>
+
+<p>La petite Jeanne pleura un peu; mais, quand elle eut considéré la bonne
+figure de la mère Nannette, elle dit qu'elle voulait bien rester;
+Catherine partit, et Jeanne, s'approchant tout doucement de la mère
+Nannette, lui dit:</p>
+
+<p>«Voulez-vous m'emmener aux champs avec vous? je garderai bien les
+oisons.</p>
+
+<p>--Oui, ma Jeanne, je ne demande pas mieux.»</p>
+
+<p>Après l'avoir fait déjeuner avec elle, la mère Nannette amena les oisons
+sous le noyer, et Jeanne les garda pendant que la vieille femme
+détachait sa vache et sa chèvre. Cette petite s'entendait si bien à
+conduire les oies et à les empêcher de faire du dommage, que la mère
+Nannette en était tout étonnée.</p>
+
+<p>Vers les dix heures, comme il commençait à faire chaud, elles firent
+rentrer les bêtes, qui ne voulaient plus manger dehors, parce qu'elles
+étaient tourmentées par les mouches. Jeanne voulut ensuite aller à
+l'herbe; elle en ramassa un bon petit paquet qu'elle lia dans son
+tablier, et elle le posa sur sa tête en le maintenant avec ses deux
+petites mains, pour le rapporter à la maison. La mère Nannette lui donna
+des prunes pour son goûter; et, quand la chaleur fut tombée, elles
+firent sortir encore les bestiaux, et ne les ramenèrent qu'à la brune,
+en passant par l'abreuvoir. On leur donna pour la nuit une grande partie
+de l'herbe qui avait été ramassée. La mère Nannette fit une bonne soupe
+aux pommes de terre, et Jeanne, qui n'était pas habituée à en avoir de
+pareille, en mangea une grande assiettée; puis elle se coucha. L'enfant
+était bien un peu lasse, mais très-contente d'avoir aidé la mère
+Nannette.</p>
+
+
+
+
+<h3>La mère Nannette mène Jeanne à la messe.</h3>
+
+
+<p>Le lendemain, en s'éveillant, la petite Jeanne appela sa mère; puis, se
+souvenant qu'elle n'était pas là, elle se leva, s'habilla et pria la
+mère Nannette de la laver et de la peigner, comme faisait Catherine;
+ensuite, elle se mit à genoux et fit sa prière.</p>
+
+<p>«Quelles prières sais-tu? lui demanda la mère Nannette.</p>
+
+<p>--Je sais <i>Notre Père</i> et <i>Je vous salue, Marie</i>.</p>
+
+<p>--Dis-les donc tout haut.»</p>
+
+<p>Jeanne les récita sans en manquer un mot. Quand elle eut fini, comme
+elle restait encore à genoux, la mère Nannette lui demanda:</p>
+
+<p>«Que dis-tu donc encore?</p>
+
+<p>--Je demande au bon Dieu d'avoir pitié de nous et de bénir tous ceux qui
+nous assistent; je dis votre nom le premier et celui de Mme Dumont
+après. Maman me l'a fait dire comme cela hier.»</p>
+
+<p>La messe sonna, et la mère Nannette prit ses beaux habits. Elle regarda
+la petite Jeanne, et, lui voyant un fichu tout déchiré, elle lui en mit
+un des siens; puis elles partirent pour l'église, emportant chacune sa
+chaise.</p>
+
+<p>Pendant toute la messe, Jeanne tint un chapelet que lui avait prêté la
+mère Nannette, et dit ses prières. Elle ne tourna point la tête pour
+voir qui entrait ni qui sortait; elle se mettait à genoux en même temps
+que tout le monde, et se relevait comme les autres.</p>
+
+<p>M. le curé, après la messe, demanda à la mère Nannette où elle avait
+pris cette enfant-là. Alors elle lui raconta l'histoire de Catherine.</p>
+
+<p>«Mère Nannette, vous êtes une digne femme, lui dit-il; la parole de Dieu
+n'est pas perdue pour vous.»</p>
+
+
+
+
+<h3>Retour de Catherine.</h3>
+
+
+<p>Vers midi, l'on vit venir maître Guillaume dans une charrette attelée
+d'un bel âne brun. Il s'arrêta devant la porte de la mère Nannette, et
+fit descendre Catherine, qui fut bien contente de revoir sa petite
+Jeanne qu'elle n'avait jamais quittée auparavant. Elle détela l'âne; la
+mère Nannette le prit par le licou pour l'attacher dans l'étable à côté
+de sa vache; puis elle remplit le râtelier de bon trèfle, et revint
+aider Guillaume à descendre le coffre et le lit de Catherine. Ce lit
+avait des rideaux de toile rayée et une paillasse que Guillaume avait
+remplie de paille fraîche, en souvenir de son amitié
+pour son parent, l'homme défunt de Catherine. Il y avait aussi une
+petite chaise. On monta le ciel du lit dans un coin de la chambre, qui
+était fort grande; on mit le châlit dessous et le coffre au pied du lit.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/004.png"></p>
+
+<p>«A présent que tout est en place, vous allez goûter avec nous, maître
+Guillaume, dit la mère Nannette. J'ai fait une bonne fricassée de pommes
+de terre nouvelles que j'ai accommodées avec mon beurre tout frais; j'ai
+aussi cueilli une salade dans mon jardin, et nous l'assaisonnerons avec
+l'huile de mon noyer. Mon pain n'a que quatre jours, et mes pruniers,
+sans les vanter, donnent d'excellentes prunes.»</p>
+
+<p>En disant cela, elle alla au cellier avec la petite Jeanne, et en
+rapporta du vin bien rouge, qui écumait tout autour de la gueule du
+broc.</p>
+
+<p>«Voyez-vous, maître Guillaume, dit-elle en posant le vase sur la table,
+j'ai toujours un quartaut de bon vin en perce. Si quelque voisin reçoit
+un mauvais coup, je lui en porte un peu; quand un malade en
+convalescence n'a pas de vin pour se refaire, je lui en donne aussi
+longtemps qu'il en a besoin; et tous les dimanches j'en donne aussi une
+chopine au père Bonnet, le vieux pauvre du bourg: ça le réchauffe, le
+cher homme, qui aura quatre-vingts ans à Noël prochain. Pour moi, je
+n'en bois guère que lorsque j'ai du monde, comme aujourd'hui.»</p>
+
+<p>L'on se mit à table et l'on mangea les pommes de terre, qui étaient
+excellentes. Maître Guillaume, remplissant son verre jusqu'aux bords, se
+leva, ôta son chapeau et dit:</p>
+
+<p>«Je bois à la santé de la mère Nannette, qui a compassion du pauvre
+monde!»</p>
+
+<p>Quand on eut fini, la mère Nannette tira un bon seau d'eau fraîche pour
+faire boire l'âne de maître Guillaume. Il l'attela et s'en retourna chez
+lui.</p>
+
+
+
+
+<h3>Catherine va à la porte de M. le curé.</h3>
+
+
+<p>Après le départ de maître Guillaume, Catherine prit sa fille par la main
+et lui donna son bissac; elles firent une tournée dans le bourg et dans
+les métairies des environs. En passant, elles s'arrêtèrent devant la
+porte de M. le curé, qui les fit entrer.</p>
+
+<p>«Ma bonne femme, dit-il à Catherine, pourquoi ne placez-vous pas cette
+enfant chez quelque cultivateur qui l'enverrait aux champs garder les
+bestiaux? Elle y serait plus heureuse qu'elle ne peut l'être avec vous,
+et elle ne s'accoutumerait pas à mendier. Prenez garde! vous en ferez
+une fainéante.</p>
+
+<p>--Monsieur le curé, il y a longtemps que j'y ai pensé, et je vous assure
+que c'est un grand chagrin pour moi que de la voir aller aux portes: il
+y a même des jours où elle ne peut s'y décider; mais je suis si faible,
+si malade, que je ne pourrai sortir de tout l'hiver.</p>
+
+<p>--Pourquoi donc cela?</p>
+
+<p>--C'est que les médecins l'ont défendu, parce qu'ils disent que j'ai les
+poumons attaqués. Je tousse beaucoup et je suis incapable de travailler;
+si Jeanne ne va pas demander du pain pour moi, il faudra donc mourir de
+faim! Mais soyez tranquille, monsieur le curé, je placerai ma petite
+Jeanne chez d'honnêtes gens aussitôt que je le pourrai; ça me peine bien
+trop de mendier à mon âge, pour vouloir que ma fille en fasse autant.</p>
+
+<p>--Vous avez raison, ma brave femme. Nous verrons dans quelque temps ce
+qu'on pourra faire pour vous: en attendant, vous viendrez tous les
+dimanches ici chercher vingt-cinq centimes.</p>
+
+<p>--Grand merci, monsieur le curé: ces vingt-cinq centimes-là, avec les
+cinquante que me donne Mme Dumont, serviront à nous acheter quelque
+chose pour nous habiller; car j'ai honte de nos guenilles.»</p>
+
+
+
+
+<h3>La mère Nannette fait la lessive.</h3>
+
+
+<p>Deux jours après, la mère Nannette dit qu'elle allait faire la lessive.
+Catherine lui proposa de l'entasser pendant qu'elle mènerait ses bêtes
+aux champs. La petite Jeanne alla toute seule aux portes: elle eut bien
+de la peine à s'y décider; mais quand sa mère lui eut fait comprendre
+que, si elle ne l'accompagnait pas, c'était pour rendre service à la
+mère Nannette, la petite partit sans rien dire. Elle rentra le soir bien
+joyeuse, parce qu'elle rapportait beaucoup de pain et une paire de
+sabots presque neufs qu'une femme lui avait donnée; elle les avait mis
+tout de suite à ses pieds, car les siens étaient tout percés.</p>
+
+<p>En passant auprès de l'abreuvoir, elle s'était arrêtée pour regarder un
+homme qui lavait des radis et en faisait de petits paquets. Il lui avait
+dit:</p>
+
+<p>«En veux-tu, petite, que tu les regardes si bien?»</p>
+
+<p>Jeanne baissa la tête et ne dit rien, car elle n'était pas hardie.</p>
+
+<p>«Allons, lui dit l'homme, tends ton tablier.»</p>
+
+<p>Et il lui en jeta une bonne poignée. La petite Jeanne le remercia et fut
+bien contente. La mère Nannette lui donna du sel pour manger ses radis,
+et elle fit un bon souper, ainsi que sa mère.</p>
+
+<p>Catherine dit à la mère Nannette:</p>
+
+<p>«Je chaufferai votre lessive demain et je vous aiderai à la laver
+après-demain. On a beaucoup donné à Jeanne: elle ira à l'herbe et
+conduira les oisons aux champs; cela vous fera gagner du temps, et vous
+pourrez travailler un peu.»</p>
+
+
+
+
+<h3>La petite Jeanne va chez Mme Dumont.</h3>
+
+
+<p>Le vendredi, Jeanne, en s'éveillant, dit à sa mère:</p>
+
+<p>«C'est aujourd'hui que nous devons aller chez la dame chercher les
+cinquante centimes; nous irons, n'est-ce pas, maman?</p>
+
+<p>--Ma fille, tu iras toute seule, car il faut que j'aide la mère Nannette
+à laver son linge. Tu vas même y aller ce matin, afin de mener les
+oisons et la chèvre aux champs quand tu seras revenue.</p>
+
+<p>--Maman, jamais je n'oserai entrer toute seule dans cette belle maison.</p>
+
+<p>--Pourquoi donc, ma Jeanne? Cette dame est si bonne, que tu ne dois pas
+craindre de lui parler. Je vais t'habiller le plus proprement que je le
+pourrai. Trouveras-tu bien la maison?</p>
+
+<p>--Oh! oui: je suivrai le ruisseau jusqu'au moulin, et j'y arriverai tout
+droit.»</p>
+
+<p>En partant, Jeanne prit un bâton pour se défendre contre les chiens
+qu'elle pourrait rencontrer. Elle arriva devant la grille du jardin, et
+vit sous un berceau de chèvrefeuille M. et Mme Dumont qui déjeunaient
+avec leurs enfants. Ce fut Isaure, la petite demoiselle aux cheveux
+blonds, qui vit Jeanne la première:</p>
+
+<p>«Maman, voici la jolie petite fille qui a rapporté le bracelet.»</p>
+
+<p>Et elle se leva pour aller lui ouvrir la grille; mais son frère Auguste,
+qui avait déjà treize ans, courut plus vite qu'elle et fit entrer
+Jeanne.</p>
+
+<p>«Tu viens chercher les cinquante centimes?» dit Isaure, qui n'était pas
+plus grande que Jeanne.</p>
+
+<p>Puis, avec la permission de sa mère, elle prit un gros morceau d'une
+tarte aux prunes qui était sur la table, et le lui mit dans la main:</p>
+
+<p>«Mange, petite; c'est bien bon.»</p>
+
+<p>Jeanne prit la tarte, mais elle n'y toucha pas.</p>
+
+<p>«Tu n'as donc pas faim?</p>
+
+<p>--Si fait, mademoiselle, je n'ai pas encore déjeuné.</p>
+
+<p>--Tu n'aimes peut-être pas la tarte?</p>
+
+<p>--Je ne sais pas, je n'en ai jamais mangé; mais elle sent bien bon! je
+crois que c'est encore meilleur que la galette.</p>
+
+<p>--Eh bien, pourquoi n'en manges-tu pas?»</p>
+
+<p>Jeanne ne répondit rien.</p>
+
+<p>Mme Dumont demanda aussi à Jeanne pourquoi elle ne touchait pas à sa
+portion de tarte. Elle lui répondit en baissant la tête:</p>
+
+<p>«C'est que je voudrais l'emporter pour le goûter de maman et de la mère
+Nannette.</p>
+
+<p>--Mon enfant, il n'y a pas de mal à cela, au contraire; tu fais bien de
+partager ce que tu as de bon avec la mère Nannette, qui vient au secours
+de votre grande misère; mais en voici un autre petit morceau, que tu vas
+manger là, devant moi.»</p>
+
+<p>Quand Jeanne eut fini de manger, on lui fit boire un peu de vin et
+d'eau, et on lui donna une pièce de cinquante centimes toute neuve.</p>
+
+
+
+
+<h3>La petite Jeanne sauve la cane de la meunière.</h3>
+
+
+<p>Comme Jeanne, en s'en retournant, passait auprès du moulin, elle vit un
+jeune chien qui tenait une cane par la tête; il la secouait si fort
+qu'il n'aurait pas tardé à lui arracher le cou, si la petite Jeanne, qui
+était courageuse, n'eût frappé sur lui de toutes ses forces. Il lâcha la
+cane qui resta comme morte, étendue par terre. Elle la ramassa et la
+mit dans son tablier pour la porter à la meunière. On fit prendre
+quelques gorgées de vin à la pauvre bête, et on la mit dans une
+corbeille pleine de plumes. Cette cane avait dix-huit canetons qui
+étaient restés au bord de l'eau; la meunière alla les chercher et en
+donna deux à Jeanne en lui disant:</p>
+
+<p>«Tiens, ma petite, voilà deux canetons que je te donne, parce que tu as
+sauvé la vie à ma cane. Si tu les soignes bien, ils deviendront beaux,
+et tu pourras les vendre pour avoir un fichu et un tablier. Je vais
+aller te chercher deux oeufs pour ton souper.»</p>
+
+<p>La petite Jeanne mit les oeufs et les canetons dans son tablier, et
+rentra tout de suite. Elle commença par montrer à sa mère les deux
+petits canards, et elle raconta comment la meunière les lui avait
+donnés. Elle posa les oeufs sur la table, et tira de sa poche la pièce
+de cinquante centimes et le morceau de tarte aux prunes, qu'on avait
+enveloppé dans une feuille de papier. Elle répéta aussi tout ce qu'on
+lui avait dit chez Mme Dumont.</p>
+
+<p>«Je vais acheter du beurre et du sel pour notre semaine avec ces
+cinquante centimes-là, dit Catherine.</p>
+
+<p>--Pas encore, répondit la mère de Nannette; vous travaillez aujourd'hui
+pour moi, il est bien juste que je trempe votre soupe en même temps que
+la mienne; et j'ai là un fromage mou qui va bien régaler la petite
+Jeanne.</p>
+
+<p>--Pourtant, mère Nannette, puisque vous me logez pour rien, je vous dois
+mes services.</p>
+
+<p>--Si je ne vous récompensais pas quand vous travaillez pour moi,
+Catherine, ce serait comme si je vous faisais payer votre loyer. Je
+n'entends pas ça.»</p>
+
+
+
+
+<h3>Isaure va voir la petite Jeanne.</h3>
+
+
+<p>Quelques jours après, Isaure dit:</p>
+
+<p>«Maman, si nous allions voir la petite Jeanne et cette bonne mère
+Nannette?</p>
+
+<p>--Je le veux bien,» dit Mme Dumont.</p>
+
+<p>Et elle se mit en route avec ses deux filles et son fils. En entrant
+chez la mère Nannette, elles trouvèrent la veuve Catherine occupée à
+battre le beurre. Mme Dumont lui demanda où était sa petite fille.</p>
+
+<p>«Elle est au lit, madame.</p>
+
+<p>--Est-ce qu'elle est malade? dit vivement Isaure en se tournant du côté
+du lit, où l'on voyait la jolie tête de Jeanne sur le traversin.</p>
+
+<p>--Dieu merci, non, ma chère demoiselle; mais j'ai nettoyé ses habits ce
+matin, et, comme elle n'a que ceux-là, il faut bien qu'elle reste au lit
+pendant qu'ils sèchent.</p>
+
+<p>--Où est donc la mère Nannette?</p>
+
+<p>--Elle garde ses bêtes, mais elle ne tardera pas à rentrer. Madame, si
+vous voulez vous asseoir en l'attendant, vous vous reposerez. Nous
+n'avons que trois chaises, mais le jeune monsieur se mettra bien sur un
+coffre.»</p>
+
+<p>En entrant, Mme Dumont avait vu du premier coup d'oeil que la maison et
+les meubles étaient de la plus grande propreté; elle s'assit donc sans
+crainte.</p>
+
+
+
+
+<h3>Isaure cause avec la petite Jeanne.</h3>
+
+
+<p>Pendant que sa mère parlait, Isaure était montée sur une chaise auprès
+du lit de Jeanne, et causait avec elle.</p>
+
+<p>«Tu t'ennuies bien au lit, n'est-ce pas, petite Jeanne?</p>
+
+<p>--Oui, mademoiselle, j'aimerais mieux être levée et garder les oisons de
+la mère Nannette; mais il faut bien que maman nettoie mes habits; elle
+dit que c'est bien assez d'être pauvre, et qu'il ne faut pas causer de
+répugnance aux gens qui nous soulagent.</p>
+
+<p>--Tu vas donc tous les jours chercher ton pain?</p>
+
+<p>--Oh! non, mademoiselle: quand on nous en donne beaucoup, nous restons à
+la maison aussi longtemps qu'il y en a; c'est si pénible d'aller aux
+portes!</p>
+
+<p>--Te donne-t-on toujours, quand tu demandes?</p>
+
+<p>--Mademoiselle, je ne demande rien; je reste à la porte jusqu'à ce qu'on
+me donne. Quelquefois il n'y a personne dans les maisons, pendant la
+moisson, ou bien en temps de fenaison. Ces jours-là, je ne trouve pas
+grand'chose.</p>
+
+<p>--Et quand on ne te donne rien?</p>
+
+<p>--Nous nous couchons sans souper; ça nous est arrivé plus d'une fois
+avant d'être chez la mère Nannette; mais elle ne veut pas que nous
+souffrions la faim, et, quand nous n'avons point de pain, elle nous en
+prête.</p>
+
+<p>--Vas-tu t'amuser quelquefois sur la place de l'église avec les petites
+du bourg?</p>
+
+<p>--Oh! mademoiselle, elles ne voudraient pas de moi!</p>
+
+<p>--Tiens! pourquoi?</p>
+
+<p>--C'est que je cherche ma vie.</p>
+
+<p>--Sais-tu que c'est bien mal cela!»</p>
+
+<p>La mère Nannette rentra, et Mme Dumont la loua beaucoup de sa charité
+envers la pauvre veuve et son enfant.</p>
+
+
+
+<h3>Isaure veut donner une de ses robes à la petite<br>
+ Jeanne.</h3>
+
+
+<p>«Mon Dieu, maman, dit Isaure en retournant au château, j'ai tant de
+robes qui ne me servent plus! ne pourrais-tu pas en donner une à la
+petite Jeanne? J'avais le coeur gros en la voyant au lit faute de
+vêtements.</p>
+
+<p>--Ma fille, tes robes seraient d'un mauvais usage pour cette enfant;
+elles resteraient accrochées aux épines des buissons auprès desquels il
+faut qu'elle passe, et la boue des mauvais chemins où elle est obligée
+de marcher emporterait le morceau quand elle voudrait les décrotter.</p>
+
+<p>--Comment faire alors, chère maman, pour lui donner une robe?</p>
+
+<p>--N'as-tu donc plus rien dans ta bourse, mon enfant?</p>
+
+<p>--Oh si! oh si! dit vivement la petite fille; je vais lui en acheter
+une; de quelle étoffe, maman?</p>
+
+<p>--Il faut prendre le jupon en droguet bleu; c'est fort solide, et le
+corsage en bonne cotonnade doublée.</p>
+
+<p>--Moi, dit Sophie, la soeur d'Isaure, qui avait quatorze ans, je
+donnerai une jupe de dessous en flanelle rayée blanc et noir, et un
+corset de nankin.</p>
+
+<p>--Et moi, que donnerai-je donc? dit Auguste.</p>
+
+<p>--Mon frère, tu as une cravate noire qui est tranchée au milieu, dont
+les bouts sont tout neufs; ma bonne en fera un bonnet à Jeanne, et tu
+achèteras de la dentelle noire pour le garnir.</p>
+
+<p>--Il ne me reste plus à donner que la chemise, le fichu et le tablier,»
+dit en souriant Mme Dumont.</p>
+
+<p>Quand ils furent arrivés à la maison, les enfants racontèrent à leur
+père ce qu'ils voulaient faire pour Jeanne.</p>
+
+<p>«Tout cela est très-bien, dit M. Dumont; mais je vois que personne n'a
+pensé aux souliers. Vous habillez complètement cette petite, et vous la
+laissez nu-pieds!</p>
+
+<p>--C'est pourtant vrai! dirent les enfants. Papa, il faut que vous
+donniez les souliers, pour que rien ne lui manque.»</p>
+
+<p>On s'occupa le jour même d'acheter et de couper les vêtements de la
+petite Jeanne, afin de pouvoir les lui donner le vendredi suivant; il
+n'y avait plus que quatre jours, il ne fallait pas perdre de temps.
+Isaure fit les ourlets, pendant que sa mère, sa soeur et la bonne
+faisaient les coutures. Quand tout fut fini, la bonne dit:</p>
+
+<p>«Mesdemoiselles, vous croyez avoir pensé à tout; il me restera pourtant
+quelque chose à donner aussi, et, quoique je ne sois pas riche, je veux
+prendre part à la bonne action que vous faites. Vous avez oublié le
+mouchoir et le serre-tête! j'en donnerai des miens.»</p>
+
+
+
+
+<h3>Isaure habille la petite Jeanne.</h3>
+
+
+<p>Le vendredi, Isaure s'éveilla plus tôt qu'à l'ordinaire; le coeur lui
+battait bien fort en pensant au plaisir qu'elle allait faire à la petite
+Jeanne. Longtemps avant le déjeuner, elle était à la grille, que son
+frère lui avait ouverte, et à chaque instant elle allait sur le chemin
+pour voir si Jeanne arrivait. Enfin, elle parut au bout de l'avenue:
+Isaure alla au-devant d'elle et la prit par la main; elle l'amena
+toujours courant dans le jardin, puis dans la maison, puis dans sa
+chambre. Quand elles y furent entrées, Sophie et la bonne déshabillèrent
+l'enfant et lui mirent sa chemise neuve et le reste de ses habits. On la
+coiffa; mais, quand il fallut lui mettre ses souliers, on s'aperçut
+qu'il manquait des bas.</p>
+
+<p>«C'est un petit malheur, dit la bonne; mesdemoiselles, il faudra lui en
+tricoter; comme il fait grand chaud, elle s'en passera bien d'ici à ce
+que vous lui en ayez fait. D'ailleurs, je crois bien que la pauvre
+petite n'en porte pas souvent.</p>
+
+<p>--Oui! oui! dit Isaure, je vais commencer dès demain à lui en faire une
+paire; le voulez-vous, dites, maman? ajouta-t-elle en s'adressant à Mme
+Dumont, qui venait d'entrer dans la chambre.</p>
+
+<p>--Certainement, mon enfant; si tu emploies bien ton temps, tu les auras
+finis dans quinze jours.»</p>
+
+<p>La petite Jeanne remercia ces dames de tout son coeur. Isaure la ramena
+sous le berceau pour la faire voir à son père et à Auguste; on la fit
+déjeuner, et, après avoir mis la pièce de cinquante centimes dans la
+poche de son tablier neuf, on fit un paquet de ses vieux habits. Elle le
+prit et s'en alla.</p>
+
+<p>Jeanne ne resta pas longtemps en chemin, tant elle était pressée de
+faire voir ses beaux habits. La mère Nannette et Catherine travaillaient
+à la porte de la maison.</p>
+
+<p>«Regardez donc, mère Nannette, dit la veuve, ne dirait-on pas que c'est
+Jeanne qui court là-bas? Je le croirais presque, si cette petite fille
+n'était pas si bien habillée.</p>
+
+<p>--Et vous n'auriez pas tort, répondit la mère Nannette après avoir
+regardé un moment avec attention; c'est bien elle qui vient à nous
+toujours courant. Elle est si belle qu'on la prendrait pour la fille de
+maître Tixier, le fermier du Grand-Bail.»</p>
+
+<p>Quand Jeanne fut à portée de se faire entendre, elle cria:</p>
+
+<p>«Maman! mère Nannette!</p>
+
+<p>--Oh! mon Dieu! ma fille! où as-tu donc pris ces beaux habits-là?</p>
+
+<p>--Ce sont les dames Dumont qui les ont faits exprès pour moi, parce que
+Mlle Isaure a eu du chagrin de me voir au lit le jour que vous avez lavé
+ma robe; elles m'ont dit qu'il fallait mettre mes habits neufs le
+dimanche pour aller à la messe, et quand vous nettoieriez les vieux.</p>
+
+<p>--Et tu les mettras aussi le vendredi pour aller chez ces dames, ma
+fille.»</p>
+
+<p>Catherine laissa la petite Jeanne dans sa toilette jusqu'au soir, en lui
+recommandant bien de ne pas se salir, et l'enfant s'occupa tout de suite
+de donner à manger aux canards, qui venaient très-bien.</p>
+
+
+
+<h3>Jeanne s'avise de faire des bouquets pour les vendre.</h3>
+
+
+<p>La veille du marché, Jeanne, tout en gardant ses oisons, remarqua de
+belles fleurs dans la haie du grand pré et au bord du ruisseau qui
+traversait le bois. Elle eut l'idée d'en faire des bouquets; elle les
+entremêla avec les épis de toutes sortes d'herbes des prés, et quand ils
+furent faits, elle les posa pour la nuit sur une grosse touffe de gazon;
+puis elle vint demander à la mère Nannette si elle voulait bien
+l'emmener en ville avec elle pour vendre ses bouquets. La mère Nannette
+dit que oui, et le lendemain Catherine mit à Jeanne ses beaux habits.
+L'enfant trouva ses fleurs aussi fraîches que si elle venait de les
+cueillir.</p>
+
+<p>Aussitôt que la mère Nannette fut arrivée sur la place, tout le monde
+lui demanda où elle avait pris cette jolie petite fille.</p>
+
+<p>«C'est une pauvre enfant qui demande son pain, répondit-elle.</p>
+
+<p>--Elle est bien belle, pour demander l'aumône!</p>
+
+<p>--C'est que des dames charitables ont eu pitié d'elle et l'ont habillée
+comme ça.»</p>
+
+<p>En regardant la petite Jeanne, on regardait ses bouquets et on les lui
+marchandait.</p>
+
+<p>«Payez-les-moi ce que vous voudrez; c'est pour maman qui est malade.»</p>
+
+<p>On lui en donnait dix centimes; quelques dames qui étaient venues au
+marché les lui payèrent quinze ou vingt, tant elles la trouvaient jolie
+et modeste. Elle vendit tous ses bouquets, et rapporta un franc à sa
+mère. Depuis elle ne manqua pas, quand il faisait beau, de faire des
+bouquets pour aller les vendre. On ne les lui payait pas toujours aussi
+cher; mais elle aimait mieux cela que d'aller aux portes.</p>
+
+
+
+
+<h3>La petite Jeanne apprend à tricoter.</h3>
+
+
+<p>Le vendredi suivant, Jeanne alla comme à l'ordinaire chercher les
+cinquante centimes chez Mme Dumont. Sophie lui fit voir les bas qu'elle
+lui tricotait et qui étaient presque finis.</p>
+
+<p>«Moi, je ne suis pas aussi avancée, dit Isaure; je n'en suis encore
+qu'au premier bas: c'est que je ne travaille pas aussi vite que ma
+soeur, parce que je suis plus petite qu'elle.</p>
+
+<p>--Que je voudrais donc bien en faire autant! dit Jeanne.</p>
+
+<p>--Veux-tu que je t'apprenne à tricoter?</p>
+
+<p>--Je le veux bien, mademoiselle.</p>
+
+<p>--Eh bien, dit Mme Dumont, tu viendras tous les lundis, les mercredis et
+les vendredis à deux heures.</p>
+
+<p>--Oui, madame: ces jours-là je ne fais point de tournée, parce que maman
+dit qu'il ne faut pas ennuyer les gens qui nous assistent. Elle ne peut
+presque plus marcher, car ses jambes sont enflées, et je vais demander
+toute seule.</p>
+
+<p>--Et comment fais-tu pour avoir un peu de bois? car il faut du feu pour
+faire de la soupe?</p>
+
+<p>--La mère Nannette nous laisse mettre notre pot devant son feu; elle est
+si bonne!»</p>
+
+<p>Jeanne ne manqua pas de venir apprendre à tricoter, et Isaure lui
+commença une jarretière; rien n'était plus charmant à voir que ces deux
+petites têtes si près l'une de l'autre et ces petites mains entrelacées.
+Jeanne était assise sur un tabouret; Isaure, à genoux derrière elle,
+tenait une des mains de son écolière dans chacune des siennes, pour lui
+apprendre à se servir de ses aiguilles; elle passait sa tête par-dessus
+l'épaule de Jeanne, afin de voir comment elle s'y prenait.</p>
+
+
+
+
+<h3>Mme Dumont interroge la petite Jeanne.</h3>
+
+
+<p>«As-tu les mains propres? lui demanda Mme Dumont.</p>
+
+<p>--Oui, madame, je me les suis frottées dans le son que la mère Nannette
+a mis bouillir pour ses oisons. Maman se sert d'un petit bout de bois
+bien pointu pour nettoyer mes ongles.</p>
+
+<p>--Elle est donc bien propre, ta maman?</p>
+
+<p>--Oui, madame; tous les matins elle peigne ses cheveux dans l'étable, et
+les miens aussi; et quand elle allait chercher son pain avec moi, nous
+nous arrêtions toujours au bord du ruisseau pour nous laver les pieds.</p>
+
+<p>--Fais-tu habituellement ta prière, petite Jeanne?</p>
+
+<p>--Oui, madame, je la fais tous les soirs et tous les matins. Quand le
+temps est beau, nous la faisons dehors, et, quand nous passons devant
+l'église, nous entrons toujours pour prier l'enfant Jésus.</p>
+
+<p>--Et que lui demandes-tu dans ta prière?</p>
+
+<p>--Je le prie de me faire devenir bien grande et bien forte pour gagner
+notre vie, afin de ne plus demander à ceux qui ne nous doivent rien.</p>
+
+<p>--Tu seras donc bien contente quand tu pourras travailler?</p>
+
+<p>--Oh! oui, madame, je vous l'assure.</p>
+
+<p>--Et que feras-tu de l'argent que tu gagneras, quand tu seras grande?</p>
+
+<p>--Je donnerai du pain et une robe à maman; puis je donnerai aussi
+quelque chose à la mère Nannette, qui est si charitable pour nous.</p>
+
+<p>--Mais elle me semble fort à l'aise, la mère Nannette.</p>
+
+<p>--Madame, elle n'est pas riche, et, si elle n'épargnait pas autant, elle
+aurait bien de la peine à vivre.»</p>
+
+<p>Au bout de quinze jours, Jeanne sut assez bien tricoter pour faire un
+bas. Sophie lui en commença un, et Jeanne fut très-joyeuse de faire voir
+à sa maman et à la mère Nannette comment elle travaillait. Quand elle
+gardait les oies et les deux petits canards, elle avait toujours son bas
+à la main; elle ne le quittait pas non plus pour aller aux portes. Les
+gens qui la voyaient si travailleuse lui donnaient souvent quelque chose
+avec son pain, ou bien des légumes pour mettre dans le pot; et quand on
+faisait de la galette dans les métairies, l'on gardait toujours la part
+de la petite Jeanne.</p>
+
+
+<h3>Catherine garde le lit.</h3>
+
+
+<p>Jeanne continua d'aller trois fois par semaine chez Mme Dumont. Les deux
+demoiselles avaient entrepris de lui enseigner à lire et à compter;
+elles continuaient de lui apprendra à tricoter, et chaque vendredi elle
+avait ses cinquante centimes.</p>
+
+<p>Elle fut toute une semaine sans venir.</p>
+
+<p>«Je crains bien que Jeanne ne soit malade, dit Mme Dumont; elle, qui est
+si exacte, n'a pas paru depuis huit jours.</p>
+
+<p>--Maman, allons la voir! J'aime beaucoup la petite Jeanne; si elle était
+malade, il faudrait venir à son secours: elle est trop pauvre pour se
+procurer ce dont elle a besoin.»</p>
+
+<p>Et en disant cela Isaure courut appeler sa soeur et mettre son chapeau.</p>
+
+<p>En arrivant chez la mère Nannette, ces dames virent la petite Jeanne qui
+pleurait à la porte de la maison. Isaure courut à elle:</p>
+
+<p>«Tu pleures, petite Jeanne? qu'as-tu? qui t'a fait du chagrin?</p>
+
+<p>--Mademoiselle, c'est que maman est bien malade.»</p>
+
+<p>Mme Dumont laissa ses filles avec Jeanne, et entra dans la maison.
+Catherine était au lit, si pâle qu'on l'aurait crue morte déjà.</p>
+
+<p>«Pourquoi ne m'avoir pas fait dire que vous étiez malade, ma pauvre
+femme? Ce n'est pas bien cela; il fallait envoyer votre petite fille
+nous avertir.</p>
+
+<p>--Merci, ma chère dame; mais vous êtes si généreuse pour elle, que je
+n'ai pas voulu abuser de votre bonté. D'ailleurs, je n'aurai bientôt
+plus besoin de rien, je le sens; j'ai trop pâti depuis que j'ai perdu
+mon mari, et j'ai eu trop de chagrin. Le bon Dieu a pitié de moi; il me
+rappelle à lui, et je vais rejoindre mon pauvre Jacques. Tout ce qui
+m'afflige, c'est de laisser ma petite Jeanne seule au monde.</p>
+
+<p>--Il ne faut pas perdre courage, Catherine; vous êtes jeune, et à votre
+âge il y a toujours de la ressource.</p>
+
+<p>--Non, madame, il n'y a plus de ressource, parce que le chagrin et la
+misère me minent depuis trop longtemps.</p>
+
+<p>--Avez-vous vu M. le curé?</p>
+
+<p>--Oui, madame, il vient me voir tous les jours et a la bonté de
+m'envoyer un peu de bouillon. Il me console en me faisant voir la
+miséricorde de Dieu, qui a mis sur mon chemin une aussi digne femme que
+la mère Nannette, ainsi que vous, madame, qui avez tant de bontés pour
+ma fille. La mère Nannette promet de la garder quand je ne serai plus,
+et cela me tranquillise un peu.</p>
+
+<p>--Catherine, je n'abandonnerai pas Jeanne non plus, vous pouvez être
+tranquille. Mais où est donc la mère Nannette?</p>
+
+<p>--Elle est allée mener son bétail à l'abreuvoir. La pauvre chère femme
+me quitte le moins qu'elle le peut; elle me soigne comme si j'étais sa
+fille et ne me laisse manquer de rien.</p>
+
+<p>--Adieu, Catherine, prenez courage; je reviendrai vous voir
+après-demain.»</p>
+
+<p>En disant cela, Mme Dumont lui donna une pièce de cinq francs.</p>
+
+
+
+
+<h3>Catherine meurt.</h3>
+
+
+<p>Le surlendemain, ces dames retournèrent voir Catherine. En entrant,
+elles remarquèrent que les rideaux de son lit étaient fermés; dans un
+coin de la chambre, la mère Nannette tenait la petite Jeanne qui s'était
+endormie sur ses genoux.</p>
+
+<p>Mme Dumont s'approcha.</p>
+
+<p>«C'est fini, ma chère dame: la pauvre âme est allée au bon Dieu; elle
+est morte comme une sainte. M. le curé, qui ne l'a pas quittée, assure
+qu'il y a bien longtemps qu'il n'a vu une mort pareille.</p>
+
+<p>--Et qu'allez-vous faire de cette enfant?</p>
+
+<p>--Je vais la garder avec moi, madame; comme je le disais hier à M. le
+curé, c'est le bon Dieu qui me l'a envoyée; elle prendra soin de ma
+vieillesse comme je vais prendre soin de son enfance.</p>
+
+<p>--L'enverrez-vous encore mendier?</p>
+
+<p>--Oh! non, madame. Je ne suis pas riche, mais il y aura bien assez de
+pain ici pour nous deux. D'ailleurs, la voilà en âge de me rendre des
+services qui me payeront sa nourriture.</p>
+
+<p>--Mère Nannette, il faut continuer d'envoyer Jeanne à la maison; mes
+filles lui apprendront à écrire et à faire toutes sortes d'ouvrages. Je
+me charge de son entretien; ainsi vous n'aurez rien à dépenser pour
+elle.</p>
+
+<p>--Que le bon Dieu vous conserve, ma chère dame! En apprenant à Jeanne à
+travailler, vous ferez plus que moi pour elle: vous lui mettrez le pain
+à la main pour toute sa vie.</p>
+
+<p>--Mère Nannette, voici quinze francs pour faire enterrer cette pauvre
+femme; il ne faut pas que ces frais-là retombent à votre charge.»</p>
+
+
+
+
+<h3>Docilité et intelligence de la petite Jeanne.</h3>
+
+
+<p>Quelques jours après la mort de sa mère, Jeanne alla chez Mme Dumont; on
+lui mit des bas et un fichu noirs pour qu'elle portât le deuil. Le
+dimanche suivant, Sophie l'habilla tout en noir.</p>
+
+<p>La pauvre enfant était bien triste; elle pleurait toujours en pensant à
+sa mère; ses yeux étaient rouges et gonflés; elle ne disait rien et ne
+mangeait presque pas. On la trouvait souvent à genoux, priant Dieu. La
+mère Nannette craignait qu'elle ne tombât malade; mais, comme elle
+n'avait que huit ans bien juste, elle finit par oublier un peu. Elle
+continua d'aller chez Mme Dumont, et elle apprenait très-vite tout ce
+qu'on lui montrait. Les deux jeunes demoiselles, en la trouvant si
+docile et si travailleuse, s'attachèrent à elle de plus en plus. M. le
+curé, qui la voyait toujours sage à l'église, lui donnait de temps en
+temps de belles images. Quand elle sut bien lire, il lui fit cadeau d'un
+petit livre d'heures, ce qui la rendit fort contente.</p>
+
+<p>A l'âge de douze ans, elle lisait et écrivait bien; elle faisait toutes
+sortes d'ouvrages avec beaucoup d'adresse. La mère Nannette lui avait
+appris à filer; et déjà son fil était plus fin que celui des autres
+fileuses du bourg, parce qu'elle était bien attentive à ce qu'elle
+faisait.</p>
+
+
+
+
+<h3>La petite Jeanne fait sa première communion.</h3>
+
+
+<p>Il y avait déjà un an que Jeanne allait à l'instruction de la paroisse
+avec les autres enfants, quand M. le curé lui donna un Catéchisme et une
+Histoire sainte pour qu'elle les apprît par coeur. Mme Dumont, qui lui
+en faisait réciter un chapitre tous les jours, était charmée de son
+intelligence et de sa mémoire. Jeanne écoutait très-attentivement toutes
+les explications: aussi était-elle, avec Isaure, celle qui répondait le
+mieux au catéchisme; et M. le curé les citait toutes les deux comme un
+exemple à suivre, tant elles avaient bonne tenue à l'église. On ne les
+voyait jamais ni causer ni tourner la tête au moindre bruit, comme
+plusieurs autres enfants: elles priaient Dieu de si bon coeur, que ceux
+qui les voyaient en étaient émerveillés.</p>
+
+<p>Quand M. le curé admit les enfants à faire leur première communion, il
+mit Jeanne et Isaure à la tête des autres petites filles, parce qu'elles
+étaient les plus instruites et les plus sages: elles n'en furent pas
+pour cela moins modestes et moins humbles.</p>
+
+<p>Enfin le grand jour arriva. Dès la veille, Mme Dumont avait retenu
+Jeanne, et elle l'avait même fait coucher au château, pour qu'elle eût
+moins de distractions que dans le bourg. Le matin, Sophie lui apporta
+une robe blanche et le reste de la toilette entièrement neuf, afin que,
+dans ce beau jour, elle n'eût rien de vieux sur elle; elle lui dit que
+sa mère voulait la récompenser ainsi de sa bonne conduite.</p>
+
+<p>Pendant la cérémonie, qui fut très-longue, Jeanne et Isaure montrèrent
+tant de piété que tout le monde en était édifié.</p>
+
+<p>Après la messe, M. le curé, qui avait invité toute la famille Dumont à
+déjeuner, voulut que Jeanne se mît aussi à table; il disait qu'il ne
+pouvait pas faire trop d'honneur à une petite fille aussi pieuse.</p>
+
+<p>La mère Nannette était dans un coin de l'église, où elle pleurait de
+contentement; il l'envoya chercher pour dîner avec sa gouvernante.</p>
+
+
+
+
+
+
+<h3>La petite Jeanne va toujours chez Mme Dumont.</h3>
+
+
+<p>Jeanne, après sa première communion, ne cessa pas d'aller chez Mme
+Dumont. Le dimanche, on la faisait écrire, lire et compter, pour qu'elle
+n'oubliât pas ce qu'elle savait. Si l'on faisait la lessive, elle aidait
+à savonner le linge, à le mettre au bleu, à l'étendre et à le plier;
+elle repassait les draps et les serviettes, et raccommodait ce qui était
+déchiré: elle finit même par apprendre à repasser le linge fin. Quand il
+y avait quelqu'un à dîner, Jeanne aidait à la cuisinière et au
+domestique qui mettait le couvert, ce qui lui apprenait un peu le
+service; on lui payait toujours sa journée quand elle la passait au
+château. Comme elle cousait très-bien, la mère Nannette, qui connaissait
+assez de monde en ville, lui rapportait de temps en temps quelque
+ouvrage à faire, soit des chemises ou des draps, ce qui lui faisait un
+petit profit.</p>
+
+<p>Les filles de Mme Dumont traitaient Jeanne en véritable amie, parce
+qu'elle était aussi réservée dans son langage que sage dans sa conduite.
+Elle les aimait tant, qu'elle se serait jetée au feu pour leur rendre
+service. Elle allait très-souvent chez M. le curé, qui lui donnait de
+bons conseils et lui faisait remarquer combien Dieu avait eu pitié
+d'elle, pauvre enfant sans famille.</p>
+
+<p>Jeanne donnait à la mère Nannette tout ce qu'elle gagnait, car elle
+n'avait besoin de rien acheter pour elle-même; Mme Dumont fournissait
+tout ce qui était nécessaire pour l'habiller, comme elle l'avait promis
+à la mère Nannette, après la mort de Catherine; Jeanne usait si peu de
+chose que Mme Dumont lui disait quelquefois:</p>
+
+<p>«Comment fais-tu, Jeanne, pour que tes robes durent aussi longtemps?</p>
+
+<p>--Madame, je plie tous mes effets le soir et je les mets sur mon coffre.
+Quand il y a trop de boue à mes jupons, j'en lave le bas, ce qui l'use
+bien moins que de le décrotter, et puis je le repasse. Je visite mes
+habits tous les matins, et, aussitôt que j'y vois le moindre trou, je le
+raccommode.</p>
+
+<p>--C'est très-bien, Jeanne; tu as pris là une bonne habitude.</p>
+
+<p>--C'est bien le moins que je soigne mes habits, madame, puisque c'est
+vous qui me les donnez!»</p>
+
+
+
+
+<h3>Jeanne a grand soin de la mère Nannette.</h3>
+
+
+<p>A seize ans, Jeanne était grande et forte: elle soignait toute seule le
+bétail de la mère Nannette, qui se faisait vieille; elle pétrissait le
+pain et chauffait le four; elle faisait le beurre et l'allait vendre à
+la ville, car elle ne voulait pas que la mère Nannette eût la moindre
+fatigue; et comme Jeanne savait bien prendre son temps, elle trouvait
+encore le moyen de faire quelque ouvrage pour gagner un peu d'argent.</p>
+
+<p>«Ma chère mère, disait-elle quand la mère Nannette la grondait de ce
+qu'elle voulait tout faire, vous avez eu pitié de moi quand j'étais
+petite; vous m'avez soignée comme si j'eusse été votre propre enfant: il
+est bien juste que j'aie toute la peine, à présent que je suis plus
+forte que vous.»</p>
+
+<p>Plusieurs des personnes à qui Jeanne vendait son beurre lui avaient
+offert de bons gages si elle voulait servir en ville; mais elle
+répondait toujours qu'elle ne se résoudrait jamais à quitter la mère
+Nannette. Quand elle lui racontait cela, cette excellente femme lui
+disait:</p>
+
+<p>«Ma fille si tu es jamais obligée d'aller chez les autres, crois-moi, ne
+te place pas en ville; on y gagne plus d'argent, c'est vrai; mais aussi
+on y dépense davantage, et les jeunes filles y ont bien du désagrément.»</p>
+
+<p>La mère Nannette dépérissait peu à peu, et Jeanne en avait beaucoup de
+chagrin. Elle conta sa peine à M. le curé, en qui elle avait grande
+confiance.</p>
+
+<p>«La croyez-vous en danger de mort? lui dit-il; en ce cas il faudrait
+voir le médecin.</p>
+
+<p>--Oui, monsieur, elle est en grand danger, mais elle ne s'en doute pas.
+J'ai fait entrer l'autre jour, comme par hasard, le médecin qui était
+venu saigner le maréchal; il a causé avec elle et l'a bien examinée;
+quand il est sorti, je l'ai suivi sans rien dire; il m'a assuré qu'il
+n'y avait rien à faire à la mère Nannette, parce que c'est un corps usé:
+il dit qu'elle pourra traîner encore longtemps, et qu'elle s'éteindra
+sans souffrir.</p>
+
+<p>--J'irai la voir.</p>
+
+<p>--Oh! oui, monsieur le curé, il faut y venir bien souvent; vos visites
+la soulageront plus que celles d'un médecin; vous lui parlerez du bon
+Dieu, et elle sera toute prête quand il lui plaira de l'appeler à lui.»</p>
+
+
+
+
+
+<h3>La mère Nannette devient dangereusement malade.</h3>
+
+
+<p>Au bout de dix-huit mois, la mère Nannette était devenue si faible
+qu'elle ne sortait plus de la maison. Comme elle ne se plaignait de
+rien, Jeanne ne lui disait pas combien elle la trouvait malade, de peur
+de l'effrayer; mais, quand elle allait voir Mme Dumont, elle pleurait à
+chaudes larmes, en disant qu'elle voyait bien que sa chère mère Nannette
+ne passerait pas l'hiver.
+
+«Ne te désole pas trop, ma petite Jeanne; nous ne t'abandonnerons pas,
+lui disait Isaure.</p>
+
+<p>--Je le sais bien, mademoiselle, et je vous en remercie de tout mon
+coeur; mais ce n'est pas parce que je vais me trouver toute seule que je
+pleure; grâce à Dieu, je suis forte, et, grâce à vous aussi, je saurai
+bien gagner ma vie; je me désole parce que j'aime la mère Nannette de
+toute mon âme; et puis, qui donc m'aimera jamais comme elle, qui m'a
+prise toute petite et m'a accoutumée au travail, puis m'a appris à aimer
+Dieu, et de qui j'ai toujours reçu de si bons exemples?»</p>
+
+<p>Jeanne soignait sa malade avec une extrême tendresse; elle trouvait le
+moyen de lui faire venir un petit pain blanc tous les deux jours; quand
+elle allait à la ville vendre son beurre, elle en rapportait de la
+viande et quelque friandise. Quelquefois elle achetait un poulet ou bien
+un canard dans le bourg, et elle les accommodait comme elle avait vu
+faire à la cuisinière de Mme Dumont. Elle allait aussi au moulin
+chercher un peu de poisson; d'autres fois, elle lui donnait une petite
+crème, et, quand elle chauffait le four, elle lui faisait toujours cuire
+quelque bonne pâtisserie; enfin, elle ne lui laissait boire que du bon
+vin qu'elle sucrait un peu.</p>
+
+
+
+<h3>La mère Nannette trouve que Jeanne dépense trop.</h3>
+
+
+<p>La mère Nannette la laissait faire; pourtant elle lui disait
+quelquefois:</p>
+
+<p>«Tu me gâtes, petite Jeanne; tu dépenses trop d'argent, ma fille: cela
+n'est pas raisonnable.</p>
+
+<p>--Hé bien donc, répondait Jeanne, n'avez-vous pas assez travaillé quand
+vous étiez jeune, et n'est-il pas juste que vous jouissiez à présent de
+quelques douceurs?</p>
+
+<p>--Mais écoute donc, petite, si tu dépenses tout, tu te feras tort; car
+c'est toi qui hériteras de ce que je laisserai, entends-tu!</p>
+
+<p>--C'est bon, c'est bon, ma chère mère; ne vous inquiétez pas de cela!
+laissez-moi faire; j'en aurai toujours bien assez. N'ai-je pas de bons
+bras pour travailler? Et d'ailleurs, ne faut-il pas que vous engraissiez
+un peu pour aller faire la veillée cet hiver avec les voisines?</p>
+
+<p>--Eh bien, ma fille, j'entends que tu manges de toutes les bonnes
+fricassées que tu me fais.</p>
+
+<p>--Merci, mère Nannette; ne serait-il pas honteux qu'il fallût des
+fricassées à une grande fille comme moi!»</p>
+
+
+
+<h3>M. le curé vient voir tous les jours la mère Nannette.</h3>
+
+
+<p>M. le curé ne manquait pas de venir chaque jour voir la mère Nannette;
+comme c'était une femme de grand sens, il parlait avec elle de la bonté
+et de la miséricorde de Dieu, et la préparait à mourir sans qu'elle s'en
+doutât. Il la confessait souvent et lui apportait la sainte communion,
+afin qu'elle fût toujours en état de grâce; il lui faisait entendre
+aussi que l'église était trop froide pour elle et qu'il ne voulait pas
+qu'elle y entrât avant Pâques.</p>
+
+<p>On était à la fin de l'automne: la mère Nannette baissait de plus en
+plus, et bientôt elle ne quitta plus le lit. Jeanne la mettait chaque
+matin dans le sien propre, afin de faire prendre l'air à l'autre,
+qu'elle exposait dehors si le temps le permettait. Le lit de Jeanne
+était encore meilleur que celui de la mère Nannette, qui, pendant huit
+ans, n'avait pas vendu la plume de ses oies, pour amasser le lit complet
+de sa fille adoptive. La malade retrouvait le soir son coucher tout
+frais, et elle dormait mieux la nuit.</p>
+
+
+
+
+
+
+<h3>La mère Nannette s'éteint tout à fait.</h3>
+
+
+<p>Un jour du mois de décembre, le soleil ayant percé les nuages, Jeanne
+mena le bétail à l'abreuvoir. En revenant, elle fit le grand tour par la
+pelouse; ses bêtes, qui ne sortaient pas depuis longtemps, étaient bien
+contentes de se trouver dehors, et Jeanne se pressait d'autant moins de
+les ramener à l'étable que la mère Nannette semblait mieux ce jour-là.
+En rentrant, elle alla tout droit au lit de la malade qu'elle trouva
+endormie et encore plus pâle que de coutume. Elle ralluma le feu tout
+doucement pour lui faire chauffer un bouillon. Quand il fut chaud, elle
+le mit dans un gobelet et le porta à sa chère mère; mais en lui
+soulevant la tête pour la faire boire, elle la sentit toute froide. Elle
+courut à la porte appeler du secours. Deux voisines entrèrent et virent
+bien que tout était fini pour la mère Nannette. Elles voulurent emmener
+Jeanne, en disant qu'elles se chargeraient de faire la veillée; mais
+elle leur dit en pleurant à chaudes larmes qu'elle ne voulait pas
+quitter sa chère mère Nannette avant qu'on l'eût portée en terre. L'une
+des voisines alla faire la déclaration, pendant que l'autre aidait
+Jeanne et lui tenait compagnie auprès du lit de la morte.</p>
+
+
+<h3>Désintéressement de Jeanne.</h3>
+
+<p>Le maire entra et demanda à Jeanne si la défunte avait fait un testament
+pour lui donner son bien; car elle avait toujours dit que sa fille
+adoptive serait son héritière.</p>
+
+<p>«Non, monsieur le maire, dit Jeanne; si elle avait fait quelque chose
+pour moi, elle me l'aurait bien dit....</p>
+
+<p>--Mais elle ne se croyait peut-être pas si près de sa fin; vous ne lui
+avez donc pas rappelé ce qu'elle devait faire pour vous?</p>
+
+<p>--Non vraiment, monsieur le maire, j'en aurais été bien fâchée! Si la
+pauvre femme s'était crue en danger, cette idée l'aurait peut-être fait
+mourir plus tôt. Elle n'a pas eu un seul instant la pensée que tout
+serait bientôt fini pour elle, et pour tout l'or du monde je ne le lui
+aurais pas dit. D'ailleurs, je suis jeune et je peux travailler: il est
+juste que son neveu hérite; il faudra l'avertir.</p>
+
+<p>--Je vais lui envoyer un exprès,» dit le maire. Et il sortit.</p>
+
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005.png"></p>
+[Illustration: Jeanne se mit à genoux]
+
+<p>Jeanne se mit à genoux au pied du lit et lut les prières des morts; de
+temps en temps elle se levait pour embrasser la défunte, puis elle
+continuait ses prières en pleurant. Elle fit la veillée du corps en
+compagnie des deux bonnes voisines qui ne voulurent pas la quitter.</p>
+
+
+
+<h3>On enterre la mère Nannette.</h3>
+
+
+<p>Comme la mère Nannette avait été une honnête femme, bien obligeante,
+tout le monde du bourg, jusqu'aux petits enfants, vint, le lendemain
+matin, la voir sur son lit de mort et lui apporter des bouquets d'herbes
+fortes. Quoique Jeanne pleurât toujours, elle présentait le buis à tous
+ceux qui voulaient jeter de l'eau bénite sur le corps. Vers midi, le
+charpentier apporta la bière, et Jeanne, aidée de ses deux voisines, y
+plaça le corps après l'avoir embrassé une dernière fois. Pendant qu'on
+clouait le couvercle, la pauvre fille criait sans pouvoir se retenir. On
+mit la bière devant la porte; alors le maire entra avec maître Gerbaud,
+neveu et héritier de la défunte, et la maison s'emplit de monde. Jeanne,
+la tête enfoncée dans sa capote, pleurait dans un coin. M. le curé vint
+avec la croix, et l'on partit pour l'église. La pauvre fille n'aurait
+pas pu suivre l'enterrement si les voisines ne l'eussent soutenue.</p>
+
+<p>Après la cérémonie, on la ramena dans la maison, où le maire et Gerbaud
+étaient déjà rendus. M. le curé ne tarda pas à les y rejoindre.</p>
+
+<p>«Maître Gerbaud, dit-il, cette fille a son lit et son coffre, tout le
+monde le sait; vous les lui laisserez bien emporter?</p>
+
+<p>--Elle a aussi huit draps tout neufs dans l'armoire de la défunte, dit
+une des voisines; je les lui ai vu faire et marquer à son nom.</p>
+
+<p>--La mère Nannette avait l'argent de Jeanne, ajoute M. le curé. La
+pauvre femme m'a souvent dit qu'elle la ferait son héritière; mais,
+comme elle n'a pas laissé de testament, vous usez de votre droit: c'est
+juste.</p>
+
+<p>--Monsieur le curé, dit Gerbaud, je ne veux rien prendre à cette fille:
+qu'elle me dise combien d'argent elle a remis à ma tante, et je le lui
+rendrai tout de suite avec ses draps.</p>
+
+<p>--Voyons, Jeanne, dit le maire, quelle somme avez-vous confiée à la mère
+Nannette?</p>
+
+<p>--Monsieur, je serais bien en peine de le dire; à mesure que je gagnais
+quelque chose, je le donnais à ma chère mère, et je ne lui ai pas
+demandé de compte, bien sûrement. Maître Gerbaud, vous pouvez tout
+garder; la pauvre femme a bien assez fait pour moi sans que je réclame
+encore quelque chose; d'ailleurs, j'ai la force de travailler, et je ne
+crains pas l'ouvrage.»</p>
+
+
+<h3>Maître Gerbaud se pique de générosité.</h3>
+
+
+<p>M. le curé dit que Jeanne agissait et parlait en honnête fille, et que
+Gerbaud ne voudrait certainement pas qu'elle fût dupe de sa probité.</p>
+
+<p>«Non, monsieur le curé, elle ne sera pas dupe avec moi: ils disent tous
+qu'elle a soigné ma pauvre tante aussi bien que si c'eût été sa propre
+fille; et, pour lui prouver que je lui en sais bon gré, nous partagerons
+par moitié l'argent qui se trouvera. Qu'en dites-vous? est-ce bien comme
+ça?</p>
+
+<p>--Oui, Gerbaud, c'est bien.»</p>
+
+<p>On ouvrit l'armoire, et l'on en tira d'abord les huit draps de Jeanne,
+qui étaient marqués à son nom. En bouleversant tout, on trouva, derrière
+un paquet de vieux linge, cent pièces de cinq francs, dans un bas bleu
+qui servait de bourse à la mère Nannette.</p>
+
+<p>«Je crois, dit Gerbaud, qu'il y a longtemps que le premier écu a été mis
+au fond de cette bourse; car ma tante avait bien juste de quoi vivre.</p>
+
+<p>--Mais elle était si ménagère, dit une voisine, et elle travaillait
+tant!»</p>
+
+<p>Gerbaud prit deux cent cinquante francs, qu'il donna à Jeanne.</p>
+
+<p>«Non, maître Gerbaud, pas tant que ça; je n'ai pas pu gagner une si
+grosse somme.</p>
+
+<p>--Petite, j'ai dit que tu aurais la moitié de l'argent, et je n'ai
+qu'une parole: ainsi, tu vas prendre cette somme; et, comme c'est toi
+qui as filé cette pièce de toile qui n'est pas encore entamée, tu en
+auras aussi la moitié pour ta peine; tu t'en feras des chemises.</p>
+
+<p>--Vous êtes trop bon, dit Jeanne, pour une pauvre fille que vous ne
+connaissez seulement pas.</p>
+
+<p>--Je ne suis pas plus mauvais qu'un autre, quoique ma tante m'ait gardé
+rancune, parce qu'autrefois j'ai eu noise avec son mari.</p>
+
+<p>--Et où vas-tu donc mettre tout ça? dit une voisine; ton coffre est trop
+petit; puis il est si vieux qu'il pourrait bien se défoncer.</p>
+
+<p>--Allons! je vais aussi lui donner l'armoire, et je n'en serai pas plus
+pauvre.</p>
+
+<p>--Au contraire, Gerbaud, dit M. le curé, vous faites là une bonne action
+qui vous donnera plus de contentement que vous n'en auriez eu en gardant
+tout ce que vous cédez si généreusement à Jeanne.»</p>
+
+<p>Tout le monde dit que Gerbaud était un brave homme et qu'il se
+comportait bien.</p>
+
+<p>«Écoute, Jeanne, dit-il avant de partir, je n'affermerai pas la maison
+avant Noël; tu peux y rester jusque-là si ça t'arrange. Je te laisse
+tout le ménage avec la chèvre et les oisons; je vais emmener la vache
+seulement. Je viendrai après-demain avec ma femme, qui choisira ce
+qu'elle veut garder, et nous vendrons le reste.»</p>
+
+<p>Après avoir dit cela, il mit dans sa poche l'argent qui lui appartenait,
+et alla chercher la vache à l'étable. Tout le monde sortit en même temps
+que lui, à l'exception de M. le curé, qui resta avec Jeanne.</p>
+
+
+<h3>M. le curé trouve une place à Jeanne.</h3>
+
+
+<p>«Qu'allez-vous faire maintenant, Jeanne? dit M. le curé.</p>
+
+<p>--Je vais tâcher de me placer au plus vite; car, si je restais longtemps
+seule dans cette maison, je sens bien que le chagrin me rendrait malade.</p>
+
+<p>--Voyons, Jeanne, il faut être raisonnable: la mère Nannette est plus
+heureuse que nous maintenant; elle veillera sur vous. Dieu ne veut pas
+qu'on s'abandonne ainsi à son chagrin. Si vous voulez vous placer en
+ville, Mmes Dumont vous trouveront une bonne maison où vous aurez de
+forts gages.</p>
+
+<p>--Monsieur le curé, je ne me placerai pas en ville; ma chère défunte me
+l'a défendu, et, quoiqu'elle ne soit plus de ce monde, je veux toujours
+lui obéir.</p>
+
+<p>--Puisque vous voulez rester à la campagne, j'irai voir la fermière du
+Grand-Bail; sa servante se marie dans trois semaines: si elle n'a
+personne encore, je vous y mènerai demain.</p>
+
+<p>--Grand merci, monsieur le curé; ce sont de braves gens, et je serai
+bien contente d'être chez eux.»</p>
+
+<p>Quand Jeanne fut toute seule, elle soigna la chèvre et les oies comme à
+l'ordinaire; elle remit dans l'armoire tout ce qu'on en avait tiré, puis
+elle courut chez Mmes Dumont: elle leur dit tout en pleurant qu'on
+devait parler pour elle à la mère Tixier, fermière du Grand-Bail.</p>
+
+<p>«Elle te prendra bien, ma bonne Jeanne, dit Sophie, qui était mariée
+depuis deux ans: elle nous a souvent entendues parler de toi, et elle
+sera bien heureuse de t'avoir dans sa maison, où tu seras comme de la
+famille. Console-toi donc un peu! est-ce que nous ne te restons pas?</p>
+
+<p>--Sans vous, qu'est-ce que je deviendrais donc? aussi je vous serai
+reconnaissante toute ma vie.»</p>
+
+<p>Le lendemain, M. le curé mena Jeanne au Grand-Bail, comme il l'avait
+promis. La maîtresse l'accepta tout de suite à cause de sa bonne
+renommée: elle lui offrit dix écus jusqu'à la Saint-Jean.</p>
+
+<p>«Mère Tixier, vous ne pouvez pas donner moins de douze écus à cette
+fille; elle les gagnera bien, je vous le promets.</p>
+
+<p>--Je ne vous contredirai pas, monsieur le curé, elle aura douze écus.
+Quand viendras-tu, petite Jeanne?</p>
+
+<p>--Maître Gerbaud arrive demain matin pour vendre les effets de sa tante;
+je voudrais bien ne pas me trouver là, j'en aurais trop de chagrin. Si
+vous pouvez m'envoyer chercher avant midi, je serai bien contente. J'ai
+mon lit, mon coffre et l'armoire de la mère Nannette; pourrez-vous me
+les loger?</p>
+
+<p>--Oui; il n'y a pas de lit dans la boulangerie; on y mettra le tien, et
+tu y seras toute seule, à moins pourtant que tu ne prennes avec toi
+l'une de mes trois filles, qui couchent dans un même lit et se disputent
+souvent.</p>
+
+<p>--Je le veux bien, maîtresse; vous donnerez avec moi celle que vous
+voudrez.»</p>
+
+
+<h3>Jeanne quitte la maison de la mère Nannette.</h3>
+
+
+
+<p>Dès le matin du jour suivant, Gerbaud amena sa femme dans une carriole
+d'osier; le meunier le suivait avec une grande voiture pour emporter le
+blé, le vin et tout le reste. Alors on vida l'armoire, et la femme de
+Gerbaud mit de côté ce qu'elle voulait garder. On s'occupa de charger la
+grande voiture. Jeanne était sortie pendant qu'on déménageait, pour ne
+pas montrer son chagrin à des étrangers, ne pouvant supporter le séjour
+de cette maison depuis qu'elle n'y voyait plus la mère Nannette. Elle
+aperçut de loin venir la charrette du Grand-Bail, et, comme ses paquets
+étaient faits d'avance, elle les apporta devant la porte: ses rideaux
+étaient démontés et pliés bien proprement. Le charretier, qui était
+grand et fort, chargea tout seul les meubles de Jeanne. Elle dit adieu à
+maître Gerbaud et à sa femme, après les avoir bien remerciés; embrassa
+aussi ses voisines, qui s'étaient rassemblées devant la porte pour la
+voir partir, et enfin monta dans la charrette. Quand elle quitta le
+bourg et qu'elle vit disparaître au détour du chemin la maison de la
+mère Nannette, elle ne put s'empêcher de pleurer bien fort.</p>
+
+<p>«Est-ce que tu es fâchée de venir chez nous, petite? dit le charretier.</p>
+
+<p>--Mon Dieu non! ce n'est pas là ce qui me fait pleurer; c'est que je
+pense à la mère Nannette, qui m'aimait tant.</p>
+
+<p>--Apaise-toi donc, va! la maîtresse est une bonne femme qui t'aimera
+bien aussi.»</p>
+
+<p>Quand la charrette arriva au Grand-Bail, les pâtres et les bergères
+étaient rangés devant la maison pour voir descendre Jeanne. Le
+charretier, qu'on appelait grand Louis, déchargea les meubles à la porte
+de la boulangerie: on l'aida à monter le ciel du lit; puis, quand tout
+fut rangé, chacun s'en alla à son ouvrage, et Jeanne entra dans la
+maison, où elle trouva maître Tixier tout seul avec sa femme.</p>
+
+<br><br>
+
+
+
+
+<h2>SECONDE PARTIE.</h2>
+
+
+<h2>JEANNE EN SERVICE.</h2>
+<br>
+
+
+<h3>Jeanne donne son argent à garder à son maître.</h3>
+
+
+<p>«Notre maître, dit Jeanne en entrant, j'ai deux cent cinquante francs,
+que je ne voudrais pas garder dans mon coffre; si vous vouliez me les
+serrer avec votre argent, je vous serais bien obligée.»</p>
+
+<p>Et elle tira de sa poche le vieux bas de laine bleue qui avait servi de
+bourse à la mère Nannette, et le posa sur la table. Maître Tixier le
+vida et compta l'argent.</p>
+
+<p>«Il y a bien cinquante bons écus de cinq francs, ma foi! dit-il; je vais
+te les garder, ma fille; mais d'où te vient donc tout cet argent-là?»</p>
+
+<p>Jeanne raconta comment maître Gerbaud avait partagé avec elle l'argent
+de sa tante et la pièce de toile qu'on avait trouvée dans l'armoire, et
+comment il lui avait donné cette armoire pour mettre son linge.</p>
+
+<p>«Je connais un peu ce Gerbaud pour m'être trouvé quelquefois en foire
+avec lui; je ne l'aurais pas cru si généreux; quand je le rencontrerai,
+je lui donnerai une poignée de main.»</p>
+
+<p>Jeanne se mit promptement au fait de son ouvrage; et, comme elle était
+habile et courageuse, elle avait toujours le temps de coudre après avoir
+fait le ménage. La maîtresse lui disait quelquefois:</p>
+
+<p>«Jeanne, tu ne me laisses rien à faire. Je vais devenir fainéante. Je ne
+sais pas vraiment comment tu t'arranges; mais tu as du temps pour tout,
+et il t'en reste encore pour faire l'ouvrage des autres. Est-ce que tu
+crois que je ne te vois pas tous les soirs aider à cette grande sotte de
+bergère, qui n'en a jamais fini? J'entends que tu profites de ton temps
+pour toi, et que tu fasses tes chemises de la toile que Gerbaud t'a
+donnée; tu te charges toujours de l'ouvrage de mes filles, et ce n'est
+pas juste. J'ai mis avec toi Solange, parce que c'est la moins
+raisonnable, quoique l'aînée; tâche donc de me la rendre bonne et
+laborieuse comme toi.»</p>
+
+
+<h3>Grand Louis se met en colère.</h3>
+
+
+<p>Grand Louis le laboureur, qui n'était pas mauvais au fond, avait
+l'humeur difficile; rien ne le contentait; on avait beau faire, il ne
+trouvait jamais rien de bon. Les filles et les servantes de la maison ne
+pouvaient pas le souffrir; il avait toujours de mauvaises paroles à leur
+dire, et elles les lui rendaient bien. Il brusquait aussi la petite
+Jeanne; mais elle ne lui répondait jamais.</p>
+
+<p>Un jour qu'il faisait beau soleil, grand Louis s'habilla pour aller à
+l'assemblée<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>
+de Meunet-sur-Vatan<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>;
+il venait de mettre un pantalon
+neuf et une blouse qui n'avait pas encore servi. Quand il voulut prendre
+son carton à chapeau, qui était sur une planche de l'écurie à côté de
+son lit, il monta sur la traverse d'une herse en fer dressée le long du
+mur; mais le pied lui manqua à l'instant même où il venait d'atteindre
+le carton, qui lui échappa; en voulant le rattraper, il s'accrocha aux
+dents de la herse, qui déchirèrent son pantalon et sa blouse du haut
+jusqu'en bas. Il se mit dans une si grande colère, qu'on l'entendait
+jurer de la maison. Le bouvier alla voir ce qu'il avait, et revint le
+raconter aux filles qui étaient devant la porte.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a>
+ Une assemblée est plus qu'une simple fête. On y vient de
+loin. En Bretagne, cette fête s'appelle <i>pardon, kermesse</i> en Flandre,
+<i>ducasse</i> ailleurs, etc.
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a>
+ Célèbre par le pèlerinage que les enfants y font pour
+invoquer saint Loup.
+</blockquote>
+
+
+
+
+<p>«C'est bien fait pour lui, dit Solange; il est si butor, que ce n'est
+pas dommage qu'il lui arrive quelque chose.</p>
+
+<p>--Sais-tu que c'est bien vilain ce que tu dis là, Solange! dit Jeanne;
+grand Louis est le meilleur laboureur du pays, et il rend de grands
+services à ton père. Ses habillements lui ont coûté de l'argent, et
+c'est malheureux pour lui s'il ne peut plus s'en servir.»</p>
+
+<p>Les garçons du bourg, qui étaient venus chercher grand Louis, se
+moquaient de lui; ils le pressaient d'en finir pour venir avec eux, car
+on le regardait comme le chef de la jeunesse du pays, tant il était
+grand et fort; et puis il avait plus d'esprit qu'eux tous.</p>
+
+<p>«Allons, allons, j'y vas!» dit-il en se dépêchant de se rhabiller; et
+il jeta ses habits déchirés sur son lit, sans les ranger dans son coffre
+comme à l'ordinaire.</p>
+
+<p>Quand ils furent tous partis, garçons et filles, Jeanne, qui n'allait
+pas à cette fête, parce qu'elle était en deuil de la mère Nannette, fut
+chercher à l'écurie la blouse et le pantalon déchirés. Comme ce n'était
+pas un dimanche, elle demanda à la maîtresse si elle voulait lui
+permettre de les raccommoder; et, comme Jeanne était habile à tout
+faire, elle les arrangea si bien qu'on n'y reconnaissait aucune trace de
+l'accident. Elle les plia et les reporta sur le lit de grand Louis.</p>
+
+<p>«En vérité, dit la maîtresse, tu es bien bonne fille de raccommoder les
+effets de ce grand bourru qui ne t'épargne pas plus que les autres!</p>
+
+<p>--Que voulez-vous donc, maîtresse! c'est son naturel qui est comme ça;
+mais il n'est pas plus méchant qu'un autre. Il jure bien quelquefois
+après ses juments: c'est mal; mais voyez s'il les bat jamais! Y a-t-il
+des bêtes plus belles et mieux soignées que les siennes? Et puis il n'a
+pas son pareil à l'ouvrage. Le maître sait bien ce qu'il vaut, lui!
+aussi il ne s'en fie pas à un autre pour les semailles et pour tout. Si
+grand Louis était heureux, il ne nous tourmenterait pas autant; mais il
+est comme moi: il a perdu ses parents, et c'est un grand malheur.»</p>
+
+
+<h3>La maîtresse fait honte à grand Louis de sa mauvaise<br>
+ humeur.</h3>
+
+
+
+<p>Un jour que grand Louis avait dételé plus tôt qu'à l'ordinaire, la soupe
+n'était pas encore trempée quand il rentra.</p>
+
+<p>«Il n'y a jamais rien de prêt ici, dit-il pendant que Jeanne se
+dépêchait de mettre le couvert; demandez-moi ce qu'elles ont fait depuis
+le matin!»</p>
+
+<p>Solange murmura, mais Jeanne ne répondit pas, et prit le broc pour aller
+tirer à boire. Quand elle fut partie, la maîtresse dit:</p>
+
+<p>«Tu seras donc toujours bourru, grand Louis! tu ne changeras donc pas!
+Regarde un peu: y a-t-il une maison où les cuillers et les fourchettes
+soient plus claires qu'ici? on dirait que c'est de l'argent. As-tu vu
+quelque part des verres plus nets, du linge plus blanc, une maison plus
+propre? Vois s'il y a un seul grain de poussière sur les meubles, une
+seule toile d'araignée aux soliveaux! Tout n'est-il pas clair à se mirer
+dedans? Qui est-ce qui tient tout en état, si ce n'est la petite Jeanne?
+L'as-tu vue quelquefois perdre son temps? Avant qu'elle vînt remplacer
+Marie, je me tuais, et jamais rien n'était fini; à présent je ne prends
+plus grand'peine, et tout va bien. Il n'y a que toi au monde pour te
+plaindre d'une fille pareille! Qui donc t'a raccommodé ta blouse et ton
+pantalon pendant que tu faisais le beau à Meunet, l'autre jour, hein? ce
+n'est pas moi, bien sûrement.»</p>
+
+<p>Jeanne rentra; les laboureurs se mirent à table; grand Louis dîna sans
+mot dire, lui qui d'ordinaire parlait tant. Après les laboureurs, ce fut
+le tour des petits pâtres. Jeanne secoua la nappe, rinça les verres et
+leur coupa du pain.</p>
+
+
+<h3>Maître Tixier veut que Jeanne achète un morceau<br>
+de vigne.</h3>
+
+
+<p>Un dimanche que Jeanne servait son maître qui soupait seul à sa petite
+table, pendant que les autres hommes, grands et petits, mangeaient
+ensemble, il lui dit:</p>
+
+<p>«Petite Jeanne, l'argent ne vaut rien à garder. Voilà Gerbaud qui vend
+le bien de sa défunte tante la mère Nannette; tu sais qu'elle avait un
+joli quartier de vigne dans les <i>Hautes-Roches</i>, tout contre la mienne;
+si tu veux m'en croire, je te l'achèterai.</p>
+
+<p>--Comme vous voudrez, notre maître, répondit Jeanne, qui pleurait toutes
+les fois qu'elle entendait prononcer le nom de sa chère mère Nannette;
+mais il faut pourtant de l'argent tous les ans pour les façons et du
+fumier pour les provins.</p>
+
+<p>--Qu'est-ce que tu dis donc là, petite Jeanne? Est-ce qu'en bêchant mon
+arpent on ne donnera pas un coup de pioche à ton quartier? est-ce qu'en
+menant du fumier à ma vigne on n'en pourra pas laisser un brin devant la
+tienne? Nous les vendangerons toutes les deux ensemble; notre cuve est
+bien assez grande pour tenir le tout, et tu auras le profit de la vigne
+tout net: ça ne fait pas de mal à une jeunesse, pour se marier, que
+d'avoir un bout de bien au soleil!</p>
+
+<p>--Notre maître, vous êtes trop bon pour moi: je ne suis pas pressée de
+me marier; si vous ne me renvoyez pas, je ne vous quitterai jamais.</p>
+
+<p>--Te renvoyer, ma Jeanne! dit la maîtresse; ah! si tu ne quittes la
+maison que quand je t'en mettrai dehors, tu es bien sûre d'y mourir.</p>
+
+<p>--Eh bien, c'est entendu, dit maître Tixier. On fait la criée
+d'aujourd'hui en huit; j'irai, et je t'achèterai le quartier des
+Hautes-Roches.»</p>
+
+<p>Le dimanche suivant, il dit à Jeanne: «Ma fille, c'est fini; jeudi, en
+allant au marché, je te conduirai chez le notaire pour signer l'acte,
+puisque tu sais écrire; j'ai eu bien de la peine à l'avoir, ce
+quartier-là; il faisait envie à beaucoup de monde. Je l'ai emporté; mais
+aussi il te coûte deux cent dix bons francs, le contrat à la main. Es-tu
+contente?</p>
+
+<p>--Notre maître, ce que vous faites est bien fait,» répondit Jeanne.</p>
+
+<h3>Jeanne reproche à Solange sa négligence.</h3>
+
+
+<p>Un matin, en se levant, Jeanne dit à Solange, qui couchait avec elle:</p>
+
+<p>«Tes cheveux sont bien mêlés: tu ne les peignes donc jamais? je ne te
+vois pas non plus laver ni tes bras ni ton cou.</p>
+
+<p>--A quoi ça sert-il, puisqu'on ne les voit pas?</p><p>
+
+--D'abord, ça sert à être propre, ce qui est déjà un grand avantage. Tu
+te tourmentes au lit, tu dors mal, parce que la tête te démange; tu
+n'es, ma foi, pas aussi raisonnable que les oisons que tu mènes tous les
+matins à l'abreuvoir. Tu n'as donc pas vu comme ils se baignent, comme
+ils relèvent leurs plumes pour que l'eau touche à leur peau; ils
+plongent leur tête et s'en servent après comme d'une vergette pour se
+nettoyer et se lisser. Il n'y a pas jusqu'à la chatte, que tu aimes
+tant, qui ne fasse sa toilette. Et tes mains! tu t'imagines qu'elles
+sont propres parce que tu les a trempées dans l'eau; mais des filles
+comme nous, qui touchent à tout, ont besoin de frotter ferme pour
+nettoyer leurs mains; l'eau toute seule n'y fait rien; il faut les
+dégraisser dans le son que l'on fait bouillir pour la volaille; ou bien,
+si tu écrases une des pommes de terre que l'on met cuire pour les porcs
+et que tu t'en frottes bien les mains, tu verras comme elles deviendront
+nettes et douces.</p>
+
+<p>--Est-ce que je songe à tout cela, moi!</p>
+
+<p>--Je t'y ferai songer, sois tranquille, ainsi qu'à changer de chemise
+tous les soirs. Crois-tu qu'il soit bien sain de garder sa chemise pour
+coucher, quand on a eu bien chaud toute la journée? Et le matin, si tu
+te lèves toute en moiteur, es-tu bien à ton aise quand ta chemise sèche
+sur ton corps! Et la prière du matin, tu ne la fais pas souvent!
+Pourquoi ne vas-tu jamais voir M. le curé?</p>
+
+<p>--Je n'oserais jamais y aller toute seule.</p>
+
+<p>--Viens-y avec moi; j'y vais toujours en sortant de vêpres ou de la
+messe; tu verras comme on a le coeur content et l'esprit tranquille en
+sortant de chez lui!»</p>
+
+<p>Depuis ce temps-là, Jeanne ne manquait pas de faire rester Solange pour
+la prière du matin; elle parvint enfin à la rendre propre à force de
+lui répéter ses bons conseils.</p>
+
+<p>Solange devint plus endurante à mesure qu'elle était plus contente
+d'elle-même: elle profitait des avis de Jeanne, et elle commença à se
+montrer bienveillante, à aimer tout le monde de la maison.</p>
+
+
+<h3>La maîtresse s'aperçoit du changement de Solange.</h3>
+
+
+<p>Les premiers jours de mars, la maîtresse dit à Jeanne:</p>
+
+<p>«Voilà le temps au beau, j'ai envie de faire la lessive.</p>
+
+<p>--Vous ferez bien, maîtresse; il faut dire à Solange de donner ses
+agneaux à la bergère pour les mener aux champs avec les moutons; elle
+viendra nous aider.</p>
+
+<p>--Ah bien oui! Solange va grogner comme à l'ordinaire.</p>
+
+<p>--Peut-être que non, maîtresse; appelez-la donc, et vous verrez!»</p>
+
+<p>La mère Tixier appela sa fille, et lui dit de donner ses agneaux à la
+bergère pour venir aider à la lessive. Solange fit sans répliquer ce que
+sa mère lui commandait.</p>
+
+<p>«Comment donc as-tu fait pour changer ainsi le caractère de Solange?
+elle est toujours de bonne humeur à présent. En vérité, la bénédiction
+du bon Dieu est entrée chez nous avec toi; il n'y a pas jusqu'à ce
+bourru de grand Louis qui ne soit devenu doux comme un mouton.»</p>
+
+<p>Le jour où on lavait la lessive, Solange et Joséphine, les deux plus
+grandes filles de maître Tixier, lavaient avec la bergère, pendant que
+Jeanne savonnait les coiffes et les mettait au bleu, ainsi que le col
+des chemises d'homme; puis elle étendait le linge à mesure qu'il était
+lavé. La maîtresse, suivie de sa petite Louise, qui n'avait guère que
+huit ans, allait et venait, et elle écoutait ce que disaient les jeunes
+filles en travaillant.</p>
+
+<p>«Mon Dieu, que les riches sont heureux! disait la bergère. Que je
+voudrais donc être comme la maîtresse, qui se promène là-bas sans rien
+faire, pendant que nous nous fatiguons à taper ce linge!</p>
+
+<p>--Tu crois donc qu'elle n'a rien fait dans sa jeunesse, répondit
+Solange, et que ce qu'elle a amassé est venu tout seul?</p>
+
+<p>--Moi, continua Marguerite (c'était le nom de la bergère), je voudrais
+avoir des maisons, des vignes, des terres et ne rien faire du tout.</p>
+
+<p>--Tu n'en aurais pas pour longtemps, dit Jeanne, car ce n'est pas tout
+que d'avoir du bien; il s'en va vite, si on ne le soigne pas; et tu ne
+t'en occuperais guère, toi qui ne soignes seulement pas tes habits.</p>
+
+<p>--C'est bien vrai, dit Solange, tu es toujours sale et déchirée, et
+pourtant tout ton gage passe sur ton corps; regarde donc la petite
+Jeanne, qui n'achète jamais rien, comme elle est bien ajustée! On dirait
+qu'elle a toujours ses habits des dimanches.</p>
+
+<p>--Peut-être bien; mais je n'ai pas été élevée par charité, moi.»</p>
+
+<p>Jeanne essuya une larme.</p>
+
+<p>«Voilà une méchanceté que je n'oublierai pas, dit la maîtresse qui
+s'était approchée; Marguerite, tu auras affaire à moi. N'aie pas de
+chagrin, ma Jeanne; quoique tu aies été demander ton pain, on ne t'en
+estime pas moins.</p>
+
+<p>--Ça ne nous empêche pas de t'aimer comme notre soeur, ajouta la petite
+Louise en l'embrassant.</p>
+
+<p>--Il est pourtant bien dur de s'entendre reprocher sa misère, dit
+tristement Jeanne.</p>
+
+<p>--Ne dis rien, ma Jeanne, reprit la maîtresse; tu la verras un jour! la
+paresse la mènera aux portes, comme ton malheur t'y avait conduite.
+D'ailleurs, est-ce que le contentement se mesure à la richesse? Elle
+aurait bien toutes les terres du monde qu'elle ne serait pas heureuse,
+parce qu'elle n'a pas le coeur sain.»</p>
+
+
+<h3>Jeanne raccommode le linge de grand Louis.</h3>
+
+
+<p>Quand la lessive fut sèche, Jeanne apprit à Solange à bien étirer le
+linge et à le plier de façon qu'il eût l'air d'avoir été repassé; elle
+s'était aperçue que la maîtresse marchait difficilement depuis quelque
+temps, et qu'elle avait de la peine à se servir de son bras gauche; elle
+ne voulut donc pas que la mère Tixier prît la moindre fatigue à ranger
+le linge; elle veilla un peu plus tard chaque jour pour finir de le
+raccommoder. Comme elle savait bien se servir de son aiguille, elle
+apprêtait toujours l'ouvrage des autres filles et leur apprenait à le
+faire.</p>
+
+<p>En pliant les chemises de grand Louis, elle les trouva en bien mauvais
+état.</p>
+
+<p>«Voyez donc, maîtresse, comme les chemises de grand Louis sont
+déchirées! Si vous le vouliez, je veillerais pour les raccommoder, et je
+couperais les plus mauvaises pour avoir des pièces.</p>
+
+<p>--Fais, petite Jeanne, fais comme tu l'entendras, quoique pourtant grand
+Louis ne le mérite guère.</p>
+
+<p>--Ne dites donc pas ça, maîtresse; grand Louis prend mieux vos intérêts
+que vos propres enfants; je le vois bien, moi, et c'est pour ça que je
+veux soigner son linge.»</p>
+
+
+
+<h3>Grand Louis veut payer Jeanne.</h3>
+
+<p>Quand Jeanne eut fini de raccommoder les chemises de grand Louis, elle
+choisit l'heure où elle ne le croyait pas à l'écurie pour les porter sur
+son lit; mais grand Louis était un finaud, et, se doutant bien que
+c'était Jeanne qui avait soin de ses effets, il la guettait depuis
+plusieurs jours. Il se tapit derrière la porte quand il la vit venir les
+bras chargés de linge, et, pendant qu'elle le posait sur le lit, il
+sauta tout à coup auprès d'elle.</p>
+
+<p>«Mon Dieu! que vous m'avez donc fait peur! dit-elle toute honteuse.</p>
+
+<p>--Ha! ha! c'est donc toi, petite Jeanne, qui soignes mes effets? Je t'en
+remercie; mais, comme il n'est pas juste que tu travailles pour rien, je
+veux te payer.</p>
+
+<p>--Non, grand Louis, vous ne me devez rien; mon temps est à la maîtresse,
+et c'est elle qui m'a laissé travailler à vos chemises.</p>
+
+<p>--Te l'a-t-elle commandé?</p>
+
+<p>--Je ne dis pas ça, grand Louis; mais, si elle me l'avait défendu, je ne
+l'aurais pas fait.</p>
+
+<p>--Et ma blouse, et mon pantalon! Je te dis, moi, petite Jeanne, qu'il ne
+faut pas tant faire la fière, et que je veux te donner quelque chose.</p>
+
+<p>--Non, grand Louis, vous ne me donnerez rien. Je ne toucherai plus à vos
+effets si vous me payez, parce que vous croiriez que c'est par intérêt;
+mais, pour vous prouver que ce n'est pas la fierté qui m'empêche
+d'accepter votre argent, écoutez: Je suis une pauvre fille qui n'ai de
+support de personne sur la terre; si je me trouve jamais dans la peine,
+je n'irai pas à un autre qu'à vous.</p>
+
+<p>--C'est dit; tape là, petite Jeanne!»</p>
+
+<p>Et il lui tendit une main large comme un battoir. Jeanne frappa dedans,
+et grand Louis, retenant un instant sa main dans la sienne, ajouta:</p>
+
+<p>«Je suis bien sûr que tu me tiendras parole!»</p>
+
+<p>Jeanne retira sa main et s'en retourna à la maison.</p>
+
+
+<h3>Grand Louis travaille à la vigne de Jeanne.</h3>
+
+
+<p>Après les semailles de mars, maître Tixier dit un soir:</p>
+
+<p>«Mes enfants, il faut conduire du fumier aux vignes demain matin, et
+puis nous irons les piocher.»</p>
+
+<p>Le lendemain, quand ils furent dans les Hautes-Roches, grand Louis se mit
+tout de suite à la vigne de Jeanne, pendant que les autres travaillaient
+à celle du maître, et il n'y épargna pas le fumier. Vers midi, Jeanne
+apporta le goûter, et maître Tixier, qui était avec elle, dit en voyant
+l'ouvrage de grand Louis:</p>
+
+<p>«Ho! ho! comme tu y vas! c'est travaillé comme dans un jardin, et la
+terre est si bien égrenée qu'on dirait qu'elle a été passée au crible;
+mais n'aie pas peur, ce n'est pas un blâme que je te donne: la petite
+Jeanne mérite bien ça.»</p>
+
+<p>Jeanne remercia grand Louis par un regard si doux, qu'il se sentit le
+coeur tout joyeux.</p>
+
+<h3>Il arrive un colporteur au Grand-Bail.</h3>
+
+<p>Un dimanche, pendant les vêpres, Jeanne était seule auprès de la mère
+Tixier, qui ne bougeait plus guère de son fauteuil; elle vit entrer un
+jeune colporteur qui lui offrit des images et des livres:</p>
+
+<p>«Achetez-moi donc quelque chose, s'il vous plaît, dit-il; voilà le grand
+saint Martin, le grand Napoléon! voyons, ma jolie brune, voulez-vous des
+almanachs de l'année?</p>
+
+<p>--J'en prendrai peut-être un s'ils ne sont pas trop barbouillés; car
+ordinairement ils sont si mal imprimés qu'il est impossible de les
+lire.»</p>
+
+<p>Le marchand en présenta un à Jeanne; il lui convint, et elle l'acheta.
+Pendant qu'elle le feuilletait, il ouvrit sa boîte, et en tira de
+vilaines images qu'il se disposait à lui faire voir, quand on entendit
+tout le monde revenir.</p>
+
+<p>«Ah! dit Jeanne, voilà le garde champêtre qui vient avec maître Tixier.»</p>
+
+<p>En entendant cela, le petit colporteur referma bien vite sa boîte, après
+y avoir remis les images.</p>
+
+<p>«Pourquoi donc tant vous presser? lui dit Jeanne; les autres vous
+achèteront peut-être quelque chose.»</p>
+
+<p>Il ne l'entendit pas, et sortit en courant; mais il s'embarrassa le pied
+dans un morceau de bois qui était auprès de la porte, et il tomba de
+toute sa hauteur. Sa tête porta sur une grosse pierre carrée qui servait
+de banc, et il se la fendit si dangereusement qu'on le crut mort sur le
+coup. Grand Louis l'enleva dans ses bras et le porta sur un lit dans la
+maison; toutes les filles se mirent à pleurer, pendant que Jeanne lavait
+la plaie et faisait respirer du vinaigre au blessé.</p>
+
+
+
+
+<h3>Jeanne envoie chercher M. le curé.</h3>
+
+<p>«Grand Louis, dit Jeanne, courez vite chez M. le curé; il s'entend à
+toutes sortes de maux, et soulagera ce pauvre garçon, s'il est possible.</p>
+
+<p>--Il faut appliquer une compresse de persil trempé dans du vin vieux,
+dit le garde, ça empêchera le sang de couler.</p>
+
+<p>--Non, du tout, répondit Jeanne; il faut toujours laisser saigner une
+plaie avant de la panser. Tenez, voilà qu'il n'est déjà plus si pâle; il
+faut lui faire un peu d'eau sucrée avec de la fleur d'oranger.»</p>
+
+<p>Joséphine prit la clef dans la poche de sa mère, et donna ce que Jeanne
+demandait.</p>
+
+<p>M. le curé arriva au moment où le petit marchand ouvrait les yeux: il
+trempa une compresse dans de l'eau fraîche, où il mit trois ou quatre
+gouttes de teinture d'arnica, et il banda le front du blessé, qui se
+l'était fendu depuis le sourcil gauche jusque dans les cheveux du côté
+droit. On lui fit boire de l'eau sucrée, et on lui demanda comment il se
+trouvait.</p>
+
+<p>«Il me semble que tout tourne devant moi, dit-il; et il retomba dans sa
+faiblesse.</p>
+
+<p>--Maître Tixier, dit M. le curé, il faut garder ce pauvre garçon chez
+vous jusqu'à ce qu'il puisse continuer sa route; je crains bien qu'il
+n'ait de la fièvre demain; je viendrai le voir dès le matin.»</p>
+
+<p>Le lendemain, trouvant un peu de fièvre au colporteur, M. le curé ne lui
+permit pas de se lever de toute la journée. Il lui demanda son âge et de
+quel pays il était.</p>
+
+<p>«J'ai seize ans et je suis de Paris, monsieur.</p>
+
+<p>--Dites-moi donc comment vous avez fait pour tomber; car rien
+n'embarrassait la porte, et vous pouviez bien passer au milieu sans
+heurter ce morceau de bois.</p>
+
+<p>--Monsieur, c'est que je me pressais trop de sortir.</p>
+
+<p>--Et pourquoi donc tant vous presser, quand, au contraire, vous eussiez
+mieux fait d'attendre, puisque vous aviez l'occasion de vendre votre
+marchandise?»</p>
+
+
+
+<p>Le jeune homme ne répondit pas et rougit beaucoup, ce que le curé vit
+bien; mais il ne lui adressa aucune observation à ce sujet.</p>
+
+<h3>Le colporteur ne sait plus sa prière.</h3>
+
+
+<p>Au bout de deux jours, M. le curé permit au colporteur de se lever, et
+lui dit de remercier Dieu, qui l'avait sauvé d'une mort presque
+certaine.</p>
+
+<p>«Vous savez bien votre prière, n'est-ce pas, mon enfant?»</p>
+
+<p>Le pauvre garçon baissa la tête sans mot dire.</p>
+
+<p>«Monsieur, quand j'étais tout petit, ma mère ne manquait jamais de me
+faire prier matin et soir; mais je l'ai perdue à huit ans, et depuis ce
+temps-là personne ne s'est occupé de moi.</p>
+
+<p>--Alors, vous n'avez pas fait votre première communion?</p>
+
+<p>--Si, monsieur; je l'ai faite à onze ans avec les autres enfants de ma
+paroisse; mais depuis je n'ai plus pensé à tout cela.</p>
+
+<p>--Mon petit ami, je vais prier tout haut pour vous.»</p>
+
+<p>Et le saint homme pria Dieu de toute son âme; sa voix était si douce que
+le malade en fut tout remué. Quand la prière fut finie, M. le curé lui
+dit:</p>
+
+<p>«Vous savez sans doute lire, puisque vous vendez des livres?</p>
+
+<p>--Oui, monsieur, j'ai été aux écoles de charité.</p>
+
+<p>--Eh bien, pourquoi ne lisiez-vous pas vos prières dans les livres que
+vous vendez?»</p>
+
+<p>Le colporteur rougit encore sans répondre.</p>
+
+<p>«Voyons-les donc, ces livres! Si j'en trouve quelques-uns qui me
+conviennent, je vous les achèterai.»</p>
+
+<p>Il prit la boîte et l'apporta au jeune homme.</p>
+
+<p>«Ah! monsieur le curé, s'écria-t-il, ne l'ouvrez pas, je vous en prie.</p>
+
+<p>--Pourquoi donc, mon garçon?</p>
+
+<p>--C'est que.... c'est que....»</p>
+
+<p>Il n'en put pas dire davantage.</p>
+
+<p>«Allons, donnez-moi votre clef.»</p>
+
+<h3>M. le curé découvre ce qu'il y a dans la boîte<br>
+ du colporteur.</h3>
+
+<p>Le colporteur n'osa pas refuser sa clef à M. le curé; mais en la lui
+donnant il se mit à ses genoux.</p>
+
+<p>«Ah! monsieur, dit le pauvre garçon, ne me perdez pas; ayez pitié de
+moi, ne me faites pas mettre en prison.</p>
+
+<p>--Et pourquoi vous ferais-je mettre en prison, mon ami?</p>
+
+<p>--C'est que ma boîte est pleine de vilaines images et de livres mauvais,
+et que l'on met en prison ceux qui en vendent.»</p>
+
+<p>En disant cela il fut encore pris d'une faiblesse. Quand on l'eut fait
+revenir, M. le curé lui dit:</p>
+
+<p>«Comment, mon enfant, avez-vous pu, à votre âge, vous décider à faire un
+tel commerce?</p>
+
+<p>--C'est qu'on m'avait dit qu'on y gagnait beaucoup d'argent, et je
+voulais acheter un petit fonds d'étoffes aussitôt que j'aurais seulement
+une centaine de francs.</p>
+
+<p>--Eh bien, vous a-t-on dit la vérité? Avez-vous gagné plus qu'en vendant
+de bons livres?</p>
+
+<p>--Mon Dieu non: je ne suis pas assez hardi pour faire ce métier-là; j'ai
+toujours peur d'être pris, et je ne vends presque rien.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/006.png"></p>
+
+
+<p>--Je suis sûr que c'est précisément pour cela que vous êtes sorti si
+vite dimanche, quand tous les gens de la maison revenaient des vêpres.</p>
+
+<p>--Oui, monsieur, parce que j'avais vu le garde champêtre avec eux.</p>
+
+<p>--Voyez un peu! votre détestable commerce a failli vous coûter la vie.
+Mon garçon, il n'y a jamais d'avantage à faire le mal; et vous en
+faisiez plus aux gens de la campagne en leur vendant de mauvais livres,
+que si vous leur eussiez volé leur argent: car leur argent était perdu
+comme si vous l'aviez pris, et vous leur laissiez des livres qui leur
+apprenaient à se mal conduire.»</p>
+
+
+
+<h3>Le colporteur envie le sort des gens du Grand-Bail.</h3>
+
+<p>Le jeune colporteur resta levé une bonne partie de la journée; il voyait
+tout le monde si heureux dans la maison, qu'il enviait leur sort,
+quoiqu'ils travaillassent beaucoup: car, si maître Tixier traitait bien
+ses domestiques, il exigeait qu'ils fussent laborieux. Tous les soirs,
+on faisait la prière tout haut, en commun; puis chacun allait se coucher
+et dormait tranquillement jusqu'au lendemain matin. Le petit marchand
+les trouvait bien heureux de n'être pas poursuivis par la peur des
+gendarmes, car lui ne dormait jamais que d'un oeil, tant il craignait
+que l'on ne devinât son genre de commerce: le pain qu'il mangeait ne lui
+profitait point. Tout cela lui donnait à réfléchir. M. le curé, étant
+venu le voir, le trouva tout triste.</p>
+
+<p>«Est-ce que vous souffrez davantage aujourd'hui? lui demanda-t-il.</p>
+
+<p>--Non, monsieur; mais j'ai bien pensé à tout ce que vous m'avez dit, et,
+en voyant ces braves gens si heureux, j'ai encore plus de honte du
+métier que je fais. Que je voudrais donc pouvoir gagner ma vie
+honnêtement comme eux!</p>
+
+<p>--Et qui vous en empêche, mon garçon?</p>
+
+<p>--C'est que je n'ai rien au monde que ce qui est dans ma boîte, et il
+faut bien que je le vende pour avoir de quoi acheter autre chose.</p>
+
+<p>--Pour combien y a-t-il de marchandises?</p>
+
+<p>--Pour cinquante francs, prix d'achat.</p>
+
+<p>--Eh bien, mon ami, je vous trouverai cinquante francs; je ne suis pas
+assez riche pour les prendre dans ma bourse, mais j'irai quêter dans le
+village, et je vous réponds de les trouver. Je commencerai par vous
+donner dix francs; mais il faut auparavant que vous brûliez toute votre
+marchandise.</p>
+
+<p>--Comme vous le voudrez, monsieur le curé; d'ailleurs, vous m'ôterez un
+grand poids de dessus le coeur: je ne rêve que prison toutes les nuits.
+Quand j'ai quitté mon père, il m'a bien recommandé de ne pas m'y faire
+mettre, parce qu'on en sort toujours plus mauvais sujet qu'on n'y est
+entré: aussi j'en ai une peur terrible.»</p>
+
+
+<h3>M. le curé brûle les livres du colporteur.</h3>
+
+
+<p>L'après-midi, M. le curé tira tous les livres et les images de la boîte
+du marchand; grand Louis en fit un tas au milieu de la route; les petits
+pâtres le couvrirent de chaume et de menu bois, et l'on y mit le feu,
+qui flamba pendant près de quatre heures. Le jeune garçon était tout
+triste en voyant brûler ses livres; M. le curé lui dit:</p>
+
+<p>«Est-ce que vous vous repentez de votre bonne résolution?</p>
+
+<p>--Non, monsieur, je ne m'en repens pas; mais c'était là tout mon bien!</p>
+
+<p>--Je vous ai promis que vous auriez vos cinquante francs.</p>
+
+<p>--Et si vous ne les trouvez pas, monsieur le curé?</p>
+
+<p>--Soyez tranquille, mon enfant; si je ne les trouve pas, je vendrai mon
+grand gobelet et mon couvert d'argent pour compléter la somme.»</p>
+
+<p>Le colporteur le regarda avec de grands yeux, puis il se mit à fondre en
+larmes; il n'avait pas cru qu'il y eût des gens aussi bons que cela au
+monde.</p>
+
+<p>«Que le bon Dieu vous bénisse, dit-il en joignant les mains, pour avoir
+eu pitié d'un pauvre garçon qui ne le méritait guère!»</p>
+
+<p>Tous les gens du bourg s'étant rassemblés autour du feu de joie, M. le
+curé leur dit:</p>
+
+<p>«Voyez-vous, mes amis, je brûle les livres et les images de ce brave
+garçon, qui me laisse faire, parce que je lui ai dit que c'était
+offenser Dieu que de vendre des choses pareilles; et pourtant c'est là
+tout son avoir.»</p>
+
+
+<h3>M. le curé va quêter avec le colporteur.</h3>
+
+<p>Deux jours après, le petit marchand, étant assez fort pour sortir, pria
+Jeanne de le mener à la messe. Quand elle fut finie, M. le curé lui
+demanda s'il pourrait venir avec lui quêter dans le village; le marchand
+lui dit qu'il croyait bien en avoir la force; il retourna déjeuner au
+Grand-Bail, et à midi M. le curé vint l'y prendre.</p>
+
+<p>«Monsieur le curé, c'est moi qui veux étrenner votre bourse, dit maître
+Tixier.</p>
+
+<p>--Ce n'est pas juste, s'écria le colporteur, ce serait bien plutôt à moi
+de vous donner de l'argent.</p>
+
+<p>--Apprends, jeune homme, que nous n'avons jamais fait payer les gens qui
+mangent à notre table, et qu'il y a chez nous du pain pour tous ceux qui
+en demandent. Voilà ma pièce de deux francs.»</p>
+
+<p>Les trois filles de Tixier donnèrent chacune une pièce de cinquante
+centimes, et Jeanne, ainsi que grand Louis, une d'un franc.</p>
+
+<p>«Mon Dieu! que vous êtes donc tous généreux!» dit le colporteur.</p>
+
+<p>M. le curé emmena le jeune marchand dans le bourg. En entrant dans
+chaque maison, il disait:</p>
+
+<p>«Voilà un garçon dont j'ai brûlé toute la marchandise; il y en avait
+pour cinquante francs, et je ne suis pas assez riche pour les lui
+rendre; je ne puis lui en donner que dix. Aidez-moi, mes braves gens, à
+finir la somme; quelque peu que vous me donniez, je vous en saurai bon
+gré. Le mérite de l'aumône ne se mesure pas à son importance, mais au
+bon coeur qui la fait.»</p>
+
+<p>Et chacun donnait selon son pouvoir. M. le curé remerciait ceux qui
+donnaient peu comme ceux qui donnaient beaucoup, car il savait bien que
+chacun avait fait tout ce qu'il pouvait. Ils finirent leur tournée par
+la maison de Mme Dumont. Cette dame avait su par Jeanne l'accident
+arrivé au colporteur, et lui avait envoyé du bouillon et du vin vieux
+pendant sa maladie. Chacun dans la maison lui donna cinq francs, et,
+comme ils étaient cinq, cela fit vingt-cinq francs.</p>
+
+
+<h3>Le colporteur compte ce qu'il a reçu.</h3>
+
+
+<p>A leur retour au Grand-Bail, M. le curé vida la bourse sur un coffre, et
+dit au jeune homme de compter ce qu'on leur avait donné; il trouva, tant
+en sous qu'en petites pièces, trente-deux francs soixante-quinze
+centimes, ce qui, avec les vingt-cinq francs de Mme Dumont, faisait
+cinquante-sept francs soixante-quinze centimes.</p>
+
+<p>«Vous voilà riche, mon enfant, dit joyeusement le curé en mettant ses
+dix francs sur le tas d'argent; je vous l'avais bien dit, que mes
+paroissiens ne me laisseraient pas dans l'embarras!</p>
+
+<p>--Monsieur, j'ai plus que ne valaient tous mes livres: il ne faut pas me
+donner en outre vos dix francs.</p>
+
+<p>--Si, mon ami, vous les aurez; car je vous les ai promis.</p>
+
+<p>--C'est vrai, monsieur; mais vous avez bien d'autres pauvres qui en ont
+plus besoin que moi.</p>
+
+<p>--Je ne veux pas vous ôter le mérite de votre désintéressement; mais ce
+n'est pas moi qui donnerai cette petite somme, ce sera vous. Sortons
+ensemble, nous la porterons à un pauvre homme, simple d'esprit, et qui
+est hors d'état de gagner son pain; cela l'aidera à payer son loyer.</p>
+
+<p>--Ma foi, monsieur le curé, dit le père Tixier, ce petit marchand est au
+fond très-honnête; c'eût été bien dommage qu'il se perdît.»</p>
+
+<p>Le lendemain le colporteur alla encore à la messe; quand elle fut finie,
+M. le curé lui demanda comment il allait employer son argent.</p>
+
+<p>«Je vais acheter de la mercerie et des mouchoirs; je courrai les foires
+et les assemblées, et je ferai mes affaires, j'en suis bien certain. Je
+reviendrai vous voir quelque jour, et vous n'aurez pas à vous repentir
+de toutes vos bontés pour moi.»</p>
+
+
+<h3>Le colporteur renouvelle sa première communion.</h3>
+
+<p>«Mon ami, dit M. le curé, qui avait ramené le jeune marchand au
+Grand-Bail, il faut demain, avant de partir, entendre la messe d'actions
+de grâce que je dirai pour remercier Dieu d'avoir eu pitié de vous; je
+suis bien sûr que tout le monde ici voudra y assister.</p>
+
+<p>--Pas encore, monsieur le curé! je voudrais renouveler ma première
+communion à cette messe-là. On est si content ici en servant Dieu, que
+je veux le servir aussi; mais je ne suis pas préparé pour cela.</p>
+
+<p>--Mon ami, dit M. le curé en l'embrassant, rien au monde ne pouvait me
+causer plus de joie que cette bonne résolution. Venez passer le reste de
+la semaine chez moi; nous ne sommes qu'au mardi, et quatre jours
+d'instruction et de retraite suffiront à un garçon de votre âge qui a
+bonne volonté; je serai tranquille sur vous maintenant; Dieu vous a
+touché, vous ne quitterez plus le sentier du bien.</p>
+
+<p>--Reste donc ici, dit maître Tixier, tu ne nous gênes pas; le bien qu'on
+fait aux pauvres gens, c'est la bénédiction d'une maison.</p>
+
+<p>--Puisque M. le curé veut bien me prendre, j'irai chez lui, parce qu'ici
+j'aurais trop de distractions. Ça ne m'empêche pas, maître Tixier, de
+vous remercier beaucoup pour ne pas vous être lassé de moi.</p>
+
+<p>Le dimanche suivant, le colporteur communia à la grand'messe, ainsi que
+plusieurs autres personnes, entre autres Jeanne et Solange. Le jeune
+homme, qui était encore bien pâle et avait le front bandé, édifia tout
+le monde par sa piété.</p>
+
+<p>Après avoir déjeuné avec M. le curé, le jeune marchand lui dit adieu et
+lui demanda la permission de l'embrasser. Quand il passa au Grand-Bail
+pour y faire ses adieux, tout le monde était à dîner.</p>
+
+<p>«Je ne vous oublierai jamais, ni vos bontés non plus, mes braves gens;
+quelque loin que j'aille, je penserai toujours que vous êtes la cause de
+mon bonheur, car c'est pour être resté une semaine en votre compagnie
+que j'ai voulu devenir honnête comme vous.</p>
+
+<p>--Tu as raison, mon garçon, de vouloir être honnête homme; crois-moi, on
+n'est heureux qu'avec une conscience bien nette,» dit maître Tixier.</p>
+
+<h3>Maître Tixier fait ses conditions avec ses domestiques.</h3>
+
+
+<p>On approchait de la Saint-Jean; maître Tixier dit un soir à ses
+domestiques:</p>
+
+<p>«Ah çà, vous autres, je n'aime pas à me trouver dans l'embarras: qui
+veut quitter? qui veut rester?»</p>
+
+<p>Et comme personne ne parlait, il dit à grand Louis: «Voyons, toi qui es
+le plus vieux, restes-tu?</p>
+
+<p>--Notre maître, si vous n'êtes pas las de moi, je ne suis pas las de
+vous: ainsi je reste, si vous me gardez.</p>
+
+<p>--Te garder! je crois bien, grand Louis; il n'y a pas ton pareil pour le
+labour à quatre lieues à la ronde; si tu es content, moi aussi je le
+suis. Et toi, Claude?</p>
+
+<p>--Notre maître, si vous voulez me laisser aller m'amuser toute la
+journée à la Saint-Jean et à la Saint-Pierre, je resterai.</p>
+
+<p>--La jeunesse est toujours la jeunesse! Claude, je t'accorde ces deux
+jours, et tu auras une pièce de trois francs pour faire la fête; le père
+Bonnet viendra soigner tes boeufs.»</p>
+
+<p>Le vacher et le porcher restèrent aussi; mais Marguerite, la bergère,
+dit qu'elle voulait aller à la <i>louée</i>.</p>
+
+<p>«Notre maître, dit-elle, vous me relouerez sur la place, au prix des
+autres.</p>
+
+<p>--Tu ne te trouves donc pas bien ici, Marguerite? dit la maîtresse.</p>
+
+<p>--Si fait, maîtresse, mais je veux aller à la <i>louée</i> pour avoir un
+<i>denier à Dieu</i>. D'ailleurs on m'a dit que les bergères gagnaient
+vingt-cinq écus, et vous ne m'en donnez que vingt.</p>
+
+<p>--Tu crois ces bêtises-là, toi, Marguerite?</p>
+
+<p>--Dame! c'est Marie, de la ferme du Chétif-Bail, qui me l'a dit.</p>
+
+<p>--Eh bien, va-t'en si tu le veux; nous ne ferons pas une grande perte:
+je n'ai pas oublié ce que tu as dit à la petite Jeanne.</p>
+
+<p>--Qu'elle fasse comme elle voudra, dit le maître; mais je t'avertis,
+Marguerite, que, quand tu seras sortie de la maison, tu en seras bien
+dehors, et que je ne te reprendrais pas, même pour rien. Tu me connais,
+et tu sais que je tiens ma parole. Et toi, petite Jeanne, tu ne dis
+rien?</p>
+
+<p>--Moi, notre maître! que voulez-vous que je dise? Est-ce qu'il y a pour
+moi une autre maison que la vôtre? Je n'en sortirai que quand vous me
+renverrez, je vous l'ai déjà dit. Je vous aime comme mon propre père, et
+il me semble que vos filles sont mes soeurs: qu'est-ce qu'il me faut
+donc de plus?</p>
+
+<p>--Si c'est comme ça, ma fille, nous ne nous quitterons pas de sitôt;
+mais, comme nous ne sommes convenus de prix que jusqu'à la Saint-Jean,
+il faut dire ce que tu veux gagner l'an prochain.</p>
+
+<p>--Notre maître, vous êtes un homme raisonnable; je prendrai ce que vous
+me donnerez, ainsi n'en parlons plus.</p>
+
+<p>--Non pas, petite Jeanne, non pas! Il ne faut point que tu sois dupe.
+Iras-tu à l'assemblée?</p>
+
+<p>--Non, notre maître, je n'ai pas le coeur à la joie; je pense toujours à
+ma chère défunte, et je resterai. Je garderai toutes les bêtes pendant
+que vos filles iront s'amuser.</p>
+
+<p>--Puisque tu ne veux pas aller à la fête, je sais bien ce que je ferai:
+je marchanderai toutes les bonnes servantes de maison, et tu auras le
+plus fort gage de la <i>louée</i> car on n'y trouvera pas ta pareille.</p>
+
+<p>--Merci, notre maître, vous êtes trop bon.»</p>
+
+
+
+<h3>Jeanne conseille à Marguerite de rester.</h3>
+
+
+<p>Le lendemain, Jeanne, qui n'aidait plus aussi souvent à Marguerite
+depuis qu'elle l'avait tant choquée, alla la trouver dans la bergerie.
+Tout en soignant avec elle les moutons, elle lui dit:</p>
+
+<p>«Quel profit auras-tu donc, Marguerite, à quitter de si bons maîtres
+pour aller chez tu ne sais pas qui? S'il est vrai qu'il y ait des
+bergères à vingt-cinq écus, crois-tu que c'est toi qui les gagneras?
+Es-tu assez habile pour soigner tes bêtes toute seule, et travailles-tu
+jamais aux champs?</p>
+
+<p>--J'en vaux bien une autre, petite Jeanne! Ils pourront bien en prendre
+une qui les volera, au lieu que moi je suis une honnête fille.</p>
+
+<p>--Écoute donc, Marguerite: il est bien vrai que tu ne prendrais pas une
+fusée de fil à la maîtresse, ni un brin de laine non plus; mais quel
+emploi fais-tu du temps qu'elle te paye; car enfin, il est à elle, et le
+temps vaut de l'argent, puisque c'est avec le temps qu'on fait tout.
+Quand tu ne travailles pas, n'est-ce pas comme si tu la volais? A quoi
+t'occupes-tu en gardant tes bêtes, au lieu de filer ou de tricoter? Ne
+faut-il pas que la maîtresse paye pour faire faire l'ouvrage que tu n'as
+pas fait? Eh bien, c'est comme si tu lui prenais cet argent-là dans sa
+poche. As-tu pensé quelquefois à cela?</p>
+
+<p>--Est-ce que je pense à quelque chose, moi?</p>
+
+<p>--Et tu n'en fais pas mieux. Et du pain, donc! en gaspilles-tu avec ta
+chienne et tes moutons! Je devrais le dire à la maîtresse, moi qui suis
+chargée du ménage; mais je n'ai pas voulu te faire renvoyer, parce que
+je suis bien sûre qu'on ne voudra pas te souffrir ailleurs.</p>
+
+<p>--A savoir, petite Jeanne.</p>
+
+<p>--Tu ne trouveras toujours pas facilement une autre ferme où, comme ici,
+l'on ne crie jamais après les domestiques, et où on les soigne quand ils
+sont malades. Aie le malheur d'avoir seulement les fièvres, et l'on
+t'enverra bien vite te faire soigner ailleurs, sans s'inquiéter si tu as
+de l'argent ou non! Et puis, vois-tu, ma pauvre Marguerite, on n'amasse
+jamais rien quand on change si souvent de condition: on a beau gagner de
+bons gages, je ne sais comment cela se fait, mais l'argent coule comme
+l'eau; au lieu qu'en restant toujours chez les mêmes maîtres, les gages
+se mettent les uns sur les autres; et quand on se marie, on trouve une
+bonne somme ronde pour acheter un lit et une armoire.»</p>
+
+<h3>Remontrances de Jeanne à Marguerite.</h3>
+
+<p>«Voyons, Marguerite, continua Jeanne, conte-moi pourquoi tu ne peux pas
+rester longtemps dans la même place. Qu'est-ce qui te pousse à toujours
+changer?</p>
+
+<p>--Veux-tu que je te le dise? c'est que mes maîtres ne m'ont jamais
+aimée.</p>
+
+<p>--Mais, dis donc, Marguerite, les aimais-tu, toi, tes maîtres? Tu
+n'aimes seulement pas le bon Dieu! Est-ce que je ne te vois pas le soir
+agacer Claude pour le faire rire pendant la prière, au lieu d'écouter
+notre maître? A l'église, tu parles, tu ris, tu fais la belle; tu
+n'entends pas un mot de ce que dit M. le curé, et tu ne vas jamais à
+confesse. Sais-tu que c'est bien vilain tout ça?</p>
+
+<p>--Ne voilà-t-il pas un grand mal! Je ne fais de tort à personne.</p>
+
+<p>--Mais c'est à toi que tu fais tort, sans compter que tu donnes le
+mauvais exemple. Est-ce que l'église n'est pas la maison du bon Dieu?
+Prends-tu ces airs-là quand la maîtresse t'envoie porter quelque chose
+chez Mme Dumont? ris-tu, parles-tu, quand tu es dans ses belles
+chambres?</p>
+
+<p>--Ma Jeanne, je n'ose seulement pas lever les yeux!</p>
+
+<p>--Est-ce que le bon Dieu qui est au ciel n'est pas plus que Mme Dumont?
+As-tu seulement pris garde comment ces dames se tiennent à l'église, où
+elles restent à genoux les trois quarts du temps? Je vais te dire la
+vérité, moi: on ne t'aime pas parce que tu n'aimes personne et que tu ne
+sais pas retenir ta langue. Si tu priais Dieu de tout ton coeur, si tu
+aimais ceux qui t'entourent, tu verrais comme tu serais heureuse!
+D'ailleurs, c'est la volonté du bon Dieu que l'on s'aime les uns les
+autres, puisque l'on ne peut pas vivre tout seul. Je sais bien ça, moi,
+qui aimais tant ma chère mère Nannette: quand je l'ai perdue, c'était
+comme si j'eusse été seule sur la terre, et, si je ne m'étais pas
+attachée a nos maîtres, j'aurais fini par mourir de chagrin de n'avoir
+personne à aimer. Crois-moi donc, Marguerite, reste avec nous autres,
+aime-nous bien, et tu verras comme tu seras contente!»</p>
+
+<p>Mais Jeanne eut beau dire, Marguerite voulut quitter le Grand-Bail.</p>
+
+<h3>Jeanne est menacée d'une plainte en contravention.</h3>
+
+<p>Le jour de la Saint-Jean, chacun mit ses plus beaux habits pour aller à
+la fête, et prit à peine le temps de déjeuner. La maîtresse resta toute
+seule avec Jeanne et le porcher, qui pleurait dans un coin.</p>
+
+<p>«Maîtresse, laissez-le donc aller avec les autres, ce pauvre petit! je
+soignerai ses bêtes, et elles ne mourront pas pour rester au tect toute
+la journée.</p>
+
+<p>--Allons, porcher, dit la maîtresse, va donc, puisque la petite Jeanne
+le veut. Tiens, voilà cinquante centimes pour t'amuser.»</p>
+
+<p>L'enfant ne se le fit pas dire deux fois, et il courut s'habiller.</p>
+
+<p>A trois heures, Jeanne fit sortir toutes les bêtes à laine pour les
+promener un peu, et elle les mena dans un champ tout près de la maison.
+Il n'y avait pas longtemps qu'elle était là, quand elle vit passer un
+chien avec la tête basse et la queue serrée: ses trois chiennes se
+mirent à sa poursuite en jappant. Jeanne, qui voyait bien que c'était
+un chien malade, criait et courait après les siens pour les faire
+revenir. Enfin elle en vint à bout; mais, pendant ce temps-là, les
+moutons étaient entrés dans une pièce d'avoine qui ne dépendait pas de
+la ferme, et le propriétaire se trouvait là en ce moment avec deux
+personnes.</p>
+
+<p>«Ha! ha! je t'y prends, petite Jeanne. Ton maître, qui ne fait grâce à
+personne quand on va sur ses terres, aura donc son procès-verbal à son
+tour! Il était si fier de n'avoir jamais été pris: il faudra bien qu'il
+aille devant le juge de paix comme les autres.</p>
+
+<p>--Mon petit père Colis, dit Jeanne, vous ne ferez pas cet affront à mon
+maître: ce n'est pas sa faute si je n'ai pas veillé sur ses bêtes; mais,
+voyez-vous, je n'étais occupée que de ce chien enragé, et j'avais peur
+qu'il ne mordît mes chiennes qui valent leur pesant d'or; si elles
+avaient été mordues, il en serait arrivé du malheur dans le pays.
+Estimez vous-même le dommage que vous ont fait mes moutons, et je vous
+le payerai aussitôt que je serai rentrée à la maison.</p>
+
+<p>--Du tout, petite, du tout; je veux que le père Tixier ait sa
+condamnation tout comme un autre, pour lui apprendre à avoir un peu plus
+d'indulgence pour les pauvres gens qui sont pris sur ses terres. Je vais
+aller en ville tout exprès. Tu vois que j'ai deux bons témoins.»</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/007.png"></p>
+
+
+<h3>Jeanne, dans son chagrin, a recours à grand Louis.</h3>
+
+
+<p>«Mon Dieu! que j'ai donc de chagrin!» se dit Jeanne quand elle fut
+seule.</p>
+
+<p>Tout à coup elle pensa que grand Louis était l'ami du père Colis, et
+elle espéra qu'il la tirerait de là. Elle fit rentrer bien vite ses
+bêtes et dit à la maîtresse:</p>
+
+<p>«J'ai bien envie d'aller un instant à la ville voir l'assemblée. Si vous
+le voulez, je vais faire le souper, et j'irai au bourg chercher la mère
+Feuillet pour vous tenir compagnie: il n'est guère que cinq heures, et
+ce soir il fera clair de lune.</p>
+
+<p>--Va, ma Jeanne, et amuse-toi bien. Ne t'inquiète pas du souper, je le
+ferai faire par la mère Feuillet; d'ailleurs, ils n'auront pas
+grand'faim tous en revenant. Allons, fais-toi bien brave.»</p>
+
+<p>Jeanne s'ajusta de son mieux et partit pour la ville, en passant par le
+bourg. Quand elle fut sur la grande place, elle n'eut pas de peine à
+reconnaître grand Louis, et elle le tira par sa manche. Il se retourna
+tout en colère; mais aussitôt qu'il vit la petite Jeanne, il se mit à
+rire d'aise et lui dit:</p>
+
+<p>«Je ne m'attendais guère à te voir ici!</p>
+
+<p>--Mon pauvre grand Louis, venez donc sur le banc là-bas; j'ai quelque
+chose à vous dire, et je suis venue si vite que j'en suis tout
+essoufflée.»</p>
+
+<p>Quand ils furent assis, Jeanne dit à grand Louis:</p>
+
+<p>«J'ai promis de m'adresser à vous si jamais je me trouvais dans la
+peine, et m'y voilà; il n'y a que vous, grand Louis, qui puissiez m'en
+tirer.»</p>
+
+<p>Alors elle lui raconta ce qui lui était arrivé avec le père Colis, et
+comment il n'avait voulu entendre à rien.</p>
+
+<p>«Et, voyez-vous, dit-elle en finissant, ce qui me désole, c'est que
+notre maître, qui est bien un peu fier et un peu dur pour ceux qui font
+mal, va être humilié et que j'en serai la cause. Vous qui êtes ami avec
+le père Colis, il faut aller le trouver tout de suite, mon bon grand
+Louis: il est là sur cette place; promettez-lui de ma part tout ce qu'il
+vous demandera: rien ne me coûtera pour épargner ce chagrin à notre
+maître qui est si bon pour moi.</p>
+
+<p>--Ne t'inquiète pas, petite Jeanne; je vais le chercher, et je
+l'entortillerai si bien qu'il ne sera plus question de rien; il faudra
+qu'il ait la tête bien dure s'il ne fait pas ce que je veux. Tiens,
+Solange est là-bas avec Joséphine; va-t'en auprès d'elles: il faudra
+nous attendre tous sous le gros ormeau qui est au bout de la place, pour
+retourner ensemble à la maison vers les neuf heures. Tu le diras aux
+autres.»</p>
+
+<p>Jeanne eut bien vite rejoint Solange et sa soeur. En se promenant, elles
+trouvèrent maître Tixier, qui leur dit avoir loué une bergère qui était
+forte comme un homme, et qui saurait bien tendre les gerbes et faire
+toute espèce d'ouvrage au besoin. En revenant, grand Louis dit à Jeanne:</p>
+
+<p>«Sois tranquille, le père Colis ne fera pas de plainte; il m'a même
+bien promis que personne ne saurait qu'il t'avait prise dans son avoine.</p>
+
+<p>--Merci, grand Louis, vous m'avez tirée d'une grande peine.»</p>
+
+
+
+<h3>Jeanne continue de donner beaucoup de satisfaction<br>
+ à ses maîtres.</h3>
+
+
+<p>M. le curé venait souvent voir la maîtresse, qui était paralysée et ne
+pouvait plus marcher ni rien faire. Chaque fois qu'elle le voyait, elle
+lui disait:</p>
+
+<p>«Que je vous ai d'obligations, monsieur le curé, d'avoir pensé à nous
+donner la petite Jeanne! c'est un vrai trésor pour notre maison.
+Qu'est-ce que je deviendrais donc dans l'état où je suis, et avec des
+filles si jeunes, si j'avais une servante comme il y en a tant?»</p>
+
+<p>De son côté, Jeanne remerciait aussi le curé de l'avoir placée chez des
+maîtres qui l'avaient adoptée comme leur enfant, et chez qui elle
+n'avait jamais que de bons exemples sous les yeux. Elle s'échappait de
+temps en temps pour aller voir les dames Dumont. Comme elle cherchait
+tout ce qui pouvait faire plaisir à la maîtresse, elle avait demandé à
+Mlle Isaure des livres et du papier pour enseigner à lire et à écrire à
+la petite Louise.</p>
+
+
+<h3>Grand Louis fait un bon cailloutage devant la porte.</h3>
+
+
+<p>Les foins et la moisson se passèrent sans accidents. Jeanne faisait de
+si bonne soupe aux moissonneurs, et son pain avait si bon goût, qu'ils
+disaient n'avoir jamais été mieux régalés. Dès le matin, elle tirait de
+l'eau et la jetait à pleins seaux dans la maison; puis elle balayait
+pour ôter la boue et le fumier que chacun apportait aux pieds. Si grand
+Louis la voyait faire, il allait lui chercher l'eau. Un jour il lui dit:</p>
+
+<p>«Petite Jeanne, ça m'ennuie de te voir te fatiguer, et pour rien encore!
+tu as beau nettoyer le matin, à midi il y en a autant.</p>
+
+<p>--C'est bien vrai, grand Louis; mais, si je n'ôtais pas les ordures à
+fond tous les jours, nous serions, sans comparaison, comme les bestiaux
+dans l'étable. S'il y avait seulement un bon cailloutage devant notre
+porte, la boue des sabots y resterait, et la maison ne serait pas si
+sale.»</p>
+
+<p>Le lendemain, comme il avait beaucoup plu le matin, et que les gerbes
+étaient trop mouillées pour être rentrées, grand Louis, après avoir aidé
+à les mettre debout afin qu'elles pussent sécher, revint vers trois
+heures, et, comme il n'avait rien à faire, il attela son tombereau et
+fit plusieurs voyages à la carrière voisine; il en rapporta des
+pierrailles et fit devant la maison un bon cailloutage.</p>
+
+<p>«Tu as fait là un fameux ouvrage, dit maître Tixier en soupant; c'était
+bien nécessaire, et je ne sais pas pourquoi je n'y ai jamais pensé.
+Comment l'idée t'en est-elle donc venue?</p>
+
+<p>--Ce n'est pas mon idée à moi, c'est celle de la petite Jeanne, qui a
+dit que, s'il y avait un bon cailloutage devant la porte de la maison,
+elle serait plus saine et plus propre.</p>
+
+<p>--Mon garçon, tu as bien raison de faire ce que la petite Jeanne te
+commande.</p>
+
+<p>--Notre maître, dit Jeanne toute rouge, je ne lui ai rien commandé; il
+l'a fait de sa bonne volonté.</p>
+
+<p>--C'est encore mieux, ma fille.»</p>
+
+<h3>Jeanne et grand Louis achètent des terres au père Colis.</h3>
+
+
+<p>«Mes amis, dit maître Tixier, vous ne savez pas ce que le père Colis
+vient de me dire? Il se trouve trop cassé pour continuer à cultiver ses
+terres; c'est trop fort pour lui maintenant; il ne veut garder que son
+jardin, afin de s'occuper un peu. Comme il a perdu tous les siens et
+qu'il est seul au monde, il veut vendre son bien en viager. Ma Jeanne,
+j'ai pensé à toi pour cette bonne pièce de terre où il avait ses avoines
+cette année: il en veut trente écus par an; c'est bien un peu lourd, et
+pourtant ce serait dommage de manquer une si bonne occasion. Écoute: tu
+me l'affermeras quarante-cinq francs; il t'en restera autant à donner
+sur tes gages, juste la moitié de ce que tu gagnes, et l'autre moitié
+suffira pour tes dépenses. Qu'en dis-tu?</p>
+
+<p>--Notre maître, si vous croyez que c'est pour mon avantage, il faut
+m'acheter ce champ. Faites donc <i>comme pour vous</i>.</p>
+
+<p>--Moi, dit grand Louis, je m'arrangerais bien de son demi-arpent de
+vigne dans les Pierres-Folles, et aussi de sa pièce de seigle.</p>
+
+<p>--Va donc le trouver demain matin. Il veut vendre sans que ça s'ébruite,
+et, comme il fait grand cas de toi, tu auras de lui ce que tu voudras.»</p>
+
+<p>Le jeudi suivant, maître Tixier mena Jeanne et grand Louis chez le
+notaire pour signer les actes.</p>
+
+
+<h3>Marguerite veut rentrer au Grand-Bail.</h3>
+
+
+<p>Vers le commencement des vendanges, Jeanne était seule à la maison avec
+la maîtresse, qui ne quittait plus guère le lit depuis que les chaleurs
+étaient passées. Elle vit entrer Marguerite, l'ancienne bergère; elle
+était si changée que Jeanne eut de la peine à la reconnaître.</p>
+
+<p>«Tiens! te voilà ici, toi! lui dit-elle.</p>
+
+<p>--Mon Dieu, oui, ma Jeanne, et je suis bien dans la peine.</p>
+
+<p>--Est-ce que tu n'es plus en place?</p>
+
+<p>--Non; j'ai eu la fièvre à la fin de la moisson, et ceux de la
+Périnnerie, où j'étais, m'ont renvoyée. Je me suis retirée dans le
+bourg, chez la mère Feuillet; la pauvre femme m'a bien soignée, mais le
+peu d'argent que j'avais y a passé, et il m'a fallu vendre ma robe de
+cotonnade violette et mon tablier noir. Si je ne trouve pas une place
+tout de suite, je serai obligée d'aller demander mon pain.</p>
+
+<p>--Eh bien! Marguerite, je te l'avais bien dit!</p>
+
+<p>--Ah oui! tu avais bien raison! j'y ai souvent songé, pendant que
+j'étais au lit avec la fièvre et que je voyais mon pauvre argent s'en
+aller.»</p>
+
+<p>La maîtresse, qui ne dormait pas, écarta son rideau et dit durement à
+Marguerite:</p>
+
+<p>«Que viens-tu faire ici, toi?</p>
+
+<p>--Maîtresse, si vous vouliez me reprendre, vous me feriez une grande
+charité.</p>
+
+<p>--Tu sais bien ce que le maître t'a dit; tu le connais, il ne revient
+jamais sur sa parole.»</p>
+
+
+
+<h3>M. le curé engage la mère Tixier à reprendre Marguerite.</h3>
+
+<p>M. le curé entra et alla s'asseoir comme d'ordinaire au chevet de la
+mère Tixier.</p>
+
+<p>«N'est-ce pas là Marguerite, votre ancienne bergère?</p>
+
+<p>--Oui, monsieur le curé.</p>
+
+<p>--Elle a donc quitté le pays? Je ne l'ai plus vue à l'église.</p>
+
+<p>--Non, monsieur, elle était à la Périnnerie, de l'autre côté du bourg.</p>
+
+<p>--Elle a donc été malade?</p>
+
+<p>--Oui, monsieur, dit Marguerite, et je n'ai plus de place; je demandais
+à la maîtresse de me reprendre et elle ne le veut pas; priez-la donc
+pour moi, monsieur le curé, je vous en prie!</p>
+
+<p>--Ce n'est pas à l'entrée de l'hiver qu'on se charge de bouches
+inutiles, dit la maîtresse.</p>
+
+<p>--Votre bergère se marie pour la Toussaint: si le maître veut me
+reprendre, il me donnera ce qu'il voudra, et je ferai tout comme la
+petite Jeanne me dira.</p>
+
+<p>--Marguerite, continua la mère Tixier, je t'ai dit que le maître ne
+voudrait pas te reprendre.</p>
+
+<p>--Maîtresse, si vous le lui demandiez bien!</p>
+
+<p>--Tiens, le voilà qui vient, va le lui demander toi-même.</p>
+
+<p>--Je n'oserai jamais; ma Jeanne, vas-y donc; il ne te refusera pas,
+toi!»</p>
+
+<p>Jeanne sortit pour aller au-devant de maître Tixier; quand elle rentra
+avec lui, il lui disait:</p>
+
+<p>M. le curé engage la mère Tixier à reprendre Marguerite.</p>
+
+<p>M. le curé entra et alla s'asseoir comme d'ordinaire au chevet de la
+mère Tixier.</p>
+
+<p>«N'est-ce pas là Marguerite, votre ancienne bergère?</p>
+
+<p>--Oui, monsieur le curé.</p>
+
+<p>--Elle a donc quitté le pays? Je ne l'ai plus vue à l'église.</p>
+
+<p>--Non, monsieur, elle était à la Périnnerie, de l'autre côté du bourg.</p>
+
+<p>--Elle a donc été malade?</p>
+
+<p>--Oui, monsieur, dit Marguerite, et je n'ai plus de place; je demandais
+à la maîtresse de me reprendre et elle ne le veut pas; priez-la donc
+pour moi, monsieur le curé, je vous en prie!</p>
+
+<p>--Ce n'est pas à l'entrée de l'hiver qu'on se charge de bouches
+inutiles, dit la maîtresse.</p>
+
+<p>--Votre bergère se marie pour la Toussaint: si le maître veut me
+reprendre, il me donnera ce qu'il voudra, et je ferai tout comme la
+petite Jeanne me dira.</p>
+
+<p>--Marguerite, continua la mère Tixier, je t'ai dit que le maître ne
+voudrait pas te reprendre.</p>
+
+<p>--Maîtresse, si vous le lui demandiez bien!</p>
+
+<p>--Tiens, le voilà qui vient, va le lui demander toi-même.</p>
+
+<p>--Je n'oserai jamais; ma Jeanne, vas-y donc; il ne te refusera pas,
+toi!»</p>
+
+<p>Jeanne sortit pour aller au-devant de maître Tixier; quand elle rentra
+avec lui, il lui disait:</p>
+
+<p>--Vous voyez qu'elle en a été bien punie, et la voilà à l'aumône comme
+Jeanne y a été; seulement Jeanne n'était pas en âge de travailler, ce
+qui est bien différent.</p>
+
+<p>--Moi, je n'offense personne, monsieur le curé, et je ne veux pas qu'on
+m'offense; aussi, quand on me fait une injure, je ne l'oublie jamais.</p>
+
+<p>--Et vous avez grand tort, car il faut toujours pardonner. Si Dieu nous
+retirait son soleil chaque fois que nous l'offensons, nous n'aurions
+guère d'épis mûrs pour la moisson.</p>
+
+<p>--Il me semble pourtant que, quand on a la conscience bien nette, on
+peut sans pécher en vouloir à ceux de qui on a reçu quelque injure.</p>
+
+<p>--C'est de l'orgueil, cela, maître Tixier. Personne ne peut dire qu'il
+ne péchera pas ni qu'il n'a pas offensé Dieu; c'est pourquoi il faut
+toujours faire miséricorde à notre prochain. Le pardon profite à tout le
+monde: il soulage le coeur qui pardonne; il ramène au bien celui qui a
+commis la faute.</p>
+
+<p>--Qu'elle vienne donc à la Toussaint, monsieur le curé, puisque vous le
+voulez.</p>
+
+<p>--Mais d'ici là, que voulez-vous qu'elle devienne, cette pauvre fille?
+Père Tixier, il ne faut jamais faire le bien à demi.</p>
+
+<p>--D'ailleurs, dit la maîtresse, je lui ferai broyer le chanvre pendant
+qu'il y a encore un peu de soleil, car ta bergère n'est plus bonne à
+rien depuis qu'elle a le mariage en tête.</p>
+
+<p>--Qu'il en soit donc fait à votre volonté, monsieur le curé. Allons, va
+chercher tes effets, Marguerite; et toi, Jeanne, je te charge de veiller
+sur elle; si tu n'en es pas contente, tu la mettras à la porte.»</p>
+
+
+
+
+
+<h3>Marguerite remercie Jeanne.</h3>
+
+<p>Marguerite courut au bourg chercher son paquet, et elle revint pour le
+souper; avant de se coucher, elle alla trouver Jeanne à la boulangerie.</p>
+
+<p>«Ma Jeanne, lui dit-elle, oublie ce que je t'ai dit, et demande-moi tout
+ce que tu voudras, je le ferai; tu n'auras jamais de reproches à mon
+sujet, et je t'aiderai à faire ton ouvrage.</p>
+
+<p>--Marguerite, je n'ai pas besoin que l'on m'aide, je fais bien mon
+ouvrage toute seule; sois pieuse et n'aie plus de paresse, c'est tout ce
+que je te demande.</p>
+
+<p>--Jeanne, il faudra que tu viennes avec moi remercier M. le curé.</p>
+
+<p>--Tu peux bien y aller sans moi.</p>
+
+<p>--Est-ce que je l'oserais! je n'ai pas mis le pied à l'église depuis que
+je suis sortie d'ici; il ne voudrait pas seulement me voir.</p>
+
+<p>--Pourtant, c'est lui qui est cause qu'on t'a reprise.</p>
+
+<p>--C'est égal, je te dis qu'il ne me laisserait pas entrer chez lui.</p>
+
+<p>--On voit bien que tu ne le connais guère: n'aie pas peur, il te recevra
+bien, quoique tu aies des torts; il dit que ce ne sont pas les bons qui
+ont besoin de lui.»</p>
+
+
+
+<h3>Tout le monde aime Jeanne.</h3>
+
+
+<p>Tous ceux qui venaient au Grand-Bail aimaient Jeanne, parce qu'elle
+était avenante pour tout le monde, pour les pauvres comme pour les
+autres.</p>
+
+<p>Quand de petits enfants demandaient à la porte, elle les faisait entrer,
+les débarbouillait, leur lavait les mains. Si elle n'avait rien à mettre
+sur leur pain, elle tirait de la piquette pour qu'ils pussent le
+tremper; ou bien, s'il y avait de <i>la beurrée</i><a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>,
+elle la leur donnait
+à boire. L'hiver, elle faisait cuire des pommes de terre sous la cendre
+pour réchauffer l'estomac de ces pauvres petits. Si des femmes âgées
+venaient demander l'aumône, elle les faisait asseoir au coin du feu;
+elle ôtait elle-même leur capote et la posait sur un lit, puis elle
+bassinait leurs sabots, et il était bien rare qu'elle n'eût pas quelque
+reste de soupe à leur donner. Quand elles s'étaient bien reposées, elles
+les reconduisait jusqu'au chemin, pour qu'elles ne se heurtassent pas
+contre les charrettes, le bois, et tout ce qui encombre la cour d'une
+ferme.</p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a>
+ Dans quelques pays on dit <i>batture</i>; c'est ce qui reste de
+la crème, lorsqu'elle a été convertie en beurre.
+</blockquote>
+
+
+
+<p>Après la Toussaint, l'on cassa les noix à la veillée; Jeanne, qui allait
+souvent chez Mme Dumont, en avait rapporté le <i>Livre de morale pratique</i>.
+C'est un livre bien instructif et bien amusant, et elle en lisait tout
+haut de beaux passages à la veillée du dimanche.</p>
+
+<p>Elle lisait fort bien. Quand les autres ne comprenaient pas, elle leur
+faisait des explications parfaitement claires, avec toute la patience et
+la complaisance possibles. Quelquefois, dans la semaine, les filles de
+maître Tixier voulaient la forcer à lire; mais elle s'y refusait, en
+disant qu'il fallait qu'elle cassât des noix comme tout le monde. Comme,
+depuis que la mère Tixier était tout à fait arrêtée, on restait dans la
+maison pour la désennuyer un peu, au lieu d'aller veiller dans la
+bergerie, la bonne fermière disait à Jeanne:</p>
+
+<p>«Lis donc, les autres feront ta part d'ouvrage et veilleront un peu plus
+tard.</p>
+
+<p>--Ce ne sera toujours pas grand Louis, dit la petite Louise; il reste là
+la bouche ouverte, avec ses gros yeux fixés sur la petite Jeanne, comme
+s'il voulait la manger.»</p>
+
+<p>C'est qu'en effet il était bien changé, grand Louis! Au lieu de brusquer
+tout le monde, il était doux et complaisant, surtout pour Jeanne; il
+n'allait plus aux têtes des villages, et on le trouvait souvent tout
+songeur, les coudes sur ses genoux et la tête dans ses mains.</p>
+
+
+<h3>Grand Louis demande Jeanne en mariage.</h3>
+
+<p>On était en carnaval. Un matin, grand Louis entra dans la boulangerie,
+où Jeanne était occupée à pétrir le pain.</p>
+
+<p>«Écoute, petite Jeanne, lui dit-il, il y a bien longtemps que j'ai
+quelque chose à te dire; mais le courage m'a toujours manqué. Je suis
+tout triste, je n'ai de coeur à rien; il faut pourtant que ça finisse:
+veux-tu être ma femme? Tu me connais, et tu sais que tu ne seras pas
+malheureuse avec moi; j'ai cinq cents bons francs dans mon coffre pour
+nous mettre en ménage; nous avons chacun un morceau de terre et une
+vigne; d'ailleurs je ne crains pas de travailler. Hein! qu'en dis-tu?</p>
+
+<p>--Merci, grand Louis, je ne veux pas me marier.</p>
+
+<p>--C'est ça! je m'en doutais! tu es trop demoiselle pour prendre un
+paysan comme moi! Et pourtant, mon Dieu! tu n'en trouveras pas un en
+ville qui t'aimera autant.</p>
+
+<p>--Vous avez tort de vous fâcher, grand Louis. Si je voulais me marier,
+je ne pourrais trouver mieux que vous. Mais la maîtresse est dans son
+lit, incapable de rien faire, et la pauvre femme n'a aucun espoir de
+guérir; Solange ne tardera pas à être demandée en mariage et à quitter
+la maison; Joséphine n'a que dix-sept ans, elle est trop jeune pour
+soigner sa mère et tout: je ne peux donc pas quitter nos maîtres, que
+j'aime tant; il y a quelque chose au-dedans de moi qui me dit que, si je
+le faisais, ce serait mal.</p>
+
+<p>--Qu'à cela ne tienne, ma Jeanne, nous resterons ici; on ne demandera
+pas mieux que de nous y garder.</p>
+
+<p>--Peut-être bien, grand Louis; mais les enfants viendront, et, quand on
+a des enfants, il faut être à son ménage. On a déjà bien de la peine à
+vivre toujours d'accord avec ses proches parents; c'est bien pis chez
+des étrangers. Mais pour vous prouver que je fais grand cas de vous, si
+vous voulez m'attendre, je vous promets de ne pas me marier à un autre;
+je n'ai que vingt ans, vous n'en avez pas encore vingt-six, nous avons
+du temps devant nous.</p>
+
+<p>--Comme tu voudras, Jeanne, quoique j'eusse mieux aimé nous marier tout
+du suite.»</p>
+
+<p>Maître Tixier, qui cherchait grand Louis, entra dans la boulangerie
+comme la petite Jeanne finissait de parler, et, comme elle était fort
+rouge, il dit à son laboureur:</p>
+
+<p>«Pourquoi la brusques-tu encore? Qu'est-ce qu'elle n'a pas bien fait?</p>
+
+<p>--Notre maître, il ne faut pas vous fâcher contre lui; il ne me
+brusquait pas, au contraire.</p>
+
+<p>--Oui, maître Tixier, je lui demandais si elle voulait se marier avec
+moi, et elle dit que nous avons bien le temps.</p>
+
+<p>--Et elle a raison; vous avez bien le temps de vous mettre dans la
+peine; mais tu n'es pas dégouté, dis donc! de vouloir prendre Jeanne
+pour ta femme!</p>
+
+<p>--Vous voulez vous moquer, notre maître, répliqua Jeanne; grand Louis
+peut bien choisir parmi toutes les jeunes filles du pays, il ne sera pas
+refusé.</p>
+
+<p>--Et pourquoi le refuses-tu donc?</p>
+
+<p>--Je lui ai donné mes raisons, et il les comprend bien; et puis nous
+mettrons un peu d'argent de côté d'ici à quelques années, et après, nous
+verrons.</p>
+
+<p>--Tu as raison, ma Jeanne; allons, grand Louis, puisque les accords sont
+faits, laisse-la tranquille, et retourne à tes juments.»</p>
+
+
+<h3>Maître Jusserand, des Ormeaux, vient demander<br>
+ Solange.</h3>
+
+<p>Solange était devenue une fille bien propre, bien soigneuse; depuis six
+mois elle n'allait plus aux champs; elle remplaçait sa mère à la maison,
+où elle aidait à Jeanne. C'était elle qui vendait au marché le beurre et
+la volaille, et qui achetait tout ce qui était nécessaire dans le
+ménage; elle avait si bien profité de tout ce que Jeanne lui avait
+appris, qu'il n'y avait pas dans les environs une seule fille de métayer
+qui la valût. Guillaume Jusserand, de la ferme des Ormeaux, désirait
+vivement l'épouser; mais il n'avait pas encore tiré à la conscription,
+et il n'osait faire connaître ses intentions, parce qu'il savait bien
+que maître Tixier ne voudrait pas de lui pour gendre tant qu'il n'aurait
+pas satisfait à la loi. Enfin le tirage se fit, et Guillaume eut un bon
+numéro. Dès le lendemain, il vint en grande cérémonie, avec son père et
+sa mère, pour demander Solange en mariage.</p>
+
+<p>«Tu es bien jeune pour te marier déjà, mon garçon, lui dit le fermier.</p>
+
+<p>--Tant mieux, maître Tixier, je travaillerai plus longtemps, et je
+pourrai amasser quelque chose pour ne pas être à charge à mes enfants
+quand je serai vieux.</p>
+
+<p>--Je vais appeler Solange pour savoir ce qu'elle en dit.»</p>
+
+<p>Elle, qui s'était bien douté du motif pour lequel Guillaume était venu,
+s'était sauvée dans la boulangerie, où elle avait mis un bonnet blanc et
+un joli fichu; quand son père l'appela, elle entra en baissant les yeux,
+et, après avoir dit bonjour à tout le monde, elle s'assit au bout du
+banc.</p>
+
+<p>«Sais-tu bien ce que Guillaume demande?» lui dit son père.</p>
+
+<p>Solange ne répondit pas, mais elle baissa la tête et devint rouge comme
+une cerise.</p>
+
+<p>«Ha! ha! il paraît que tu t'en doutes. Qu'en dis-tu? veux-tu te marier?</p>
+
+<p>--A votre volonté, mon père.</p>
+
+<p>--A ma volonté, à ma volonté! mais je ne veux pas te contraindre.
+Guillaume est un brave garçon à qui l'ouvrage ne fait pas peur; maître
+Jusserand est un digne et honnête homme; enfin vous aurez quelque chose
+tous les deux: mais encore faut-il que cela te convienne!</p>
+
+<p>--Si ça vous convient, mon père, ça me convient aussi.</p>
+
+<p>--Allons! allons! c'est bon. Si Guillaume ne te plaisait pas, tu saurais
+bien le dire. Eh bien! maître Jusserand, puisque c'est ainsi, nous irons
+dimanche de bon matin chez le notaire pour parler du contrat.»</p>
+
+<p>Pendant ce temps-là, Jeanne avait demandé la clef de l'armoire à la
+maîtresse, qui la gardait toujours sous son oreiller: elle en avait tiré
+une nappe bien blanche et l'avait mise sur la table; puis elle avait
+pris des verres bien nets sur le dressoir, car elle les lavait toujours
+après les repas. Comme elle avait chauffé le four le matin même, elle
+servit une bonne galette au fromage; elle la faisait si bien qu'on n'en
+mangeait pas de meilleure chez les pâtissiers de la ville. La compagnie
+but un coup, et l'on convint que le mariage se ferait bientôt.</p>
+
+
+
+<h3>On fait une belle noce à Solange.</h3>
+
+<p>On fit la noce au Grand-Bail; maître Tixier, qui était un peu vaniteux,
+invita plus de cent personnes. Il fallait faire à manger pour tout ce
+monde-là, et ce n'était pas une petite affaire. On prit des femmes de
+journée que la maîtresse commandait de son lit; car, quoiqu'elle fût
+infirme, rien ne se faisait dans la maison sans son avis. Jeanne
+préparait les viandes et faisait la pâtisserie; Solange veillait à ce
+qu'il n'y eût pas de gaspillage. La noce se faisait par moitié entre les
+deux familles, comme c'est la coutume; les Jusserand avaient envoyé leur
+part de farine, de vin, de beurre, de viande et de volailles, ainsi que
+de l'huile pour les salades. La noce devait durer trois jours; tout fut
+prêt à temps, et les cornemuses arrivèrent pour mener la mariée à
+l'église.</p>
+
+<p>Tout était bien ordonné; on avait mis une table dans la belle chambre
+pour M. le curé, la famille Dumont, le père et la mère du marié et les
+parrains et marraines. Maître Tixier la gouvernait, et l'on avait levé
+la maîtresse, qui était à un bout, dans son grand fauteuil, entourée
+d'oreillers. La mariée servait avec le marié, et de temps en temps elle
+allait visiter les autres tables.</p>
+
+<p>«Mon Dieu, mère Tixier, dit la mère Jusserand, on dirait que tu es
+fâchée d'avoir mon Guillaume pour garçon? C'est pourtant un bon enfant,
+je t'assure.</p>
+
+<p>--Ce n'est pas cela qui me peine, ma chère; mais tu vas emmener Solange
+et j'en ai un grand chagrin.</p>
+
+<p>--Laisse donc! elle ne sera pas si loin de toi.</p>
+
+<p>--C'est vrai, mais je ne la verrai plus à tout moment, comme j'en ai la
+coutume.</p>
+
+<p>--Ma femme, dit maître Tixier, sois donc plus raisonnable; est-ce qu'on
+a des enfants pour soi? Ne faut-il pas que leur contentement passe avant
+le nôtre? Voyons, fais-nous donc un meilleur visage! Tiens! voilà nos
+maîtres qui viennent: ne vas-tu pas leur faire la mine?»</p>
+
+<p>La famille Dumont entra et se mit à table. Les demoiselles avaient
+apporté une belle couverture de laine blanche à Solange et un gobelet
+d'argent pour le marié.</p>
+
+
+
+<h3>Jeanne veille à tout.</h3>
+
+<p>Jeanne veillait à ce que rien ne manquât sur les tables dressées dans
+la grange et sur celles de la maison. Quand un plat était fini, elle en
+servait promptement un autre tout semblable. Elle faisait la part des
+pauvres, qui s'étaient rangés le long des murs de la bergerie pour
+recevoir ce qu'on leur donnerait; elle leur apportait de tout ce qu'il y
+avait à la noce, et une chopine de bon vin à chacun. Les uns
+s'asseyaient sur le chaume pour manger leur part, d'autres l'emportaient
+à leurs enfants. Jeanne qui les connaissait tous, avantageait en
+cachette ceux qui avaient beaucoup de famille; elle venait de temps en
+temps voir s'il ne manquait rien à la table du maître, qui disait à sa
+compagnie:</p>
+
+<p>«Vous voyez bien Jeanne! elle songe à tout. Je ne m'inquiète pas plus de
+la noce que si ce n'était pas chez nous qu'elle se fît. Je suis sûr que
+personne ne manquera de rien, pas plus les pauvres que les autres.»</p>
+
+<p>Après la noce, l'on prit une autre bergère, et Joséphine put rester à la
+maison pour remplacer sa soeur. La maîtresse avait bien du chagrin du
+départ de sa fille aînée; mais elle se consola quand Jeanne eut dressé
+sa soeur. Louise grandissait à vue d'oeil et savait joliment lire,
+écrire et compter; elle était fort adroite, et faisait de ses doigts ce
+qu'elle voulait. Sa mère, qui la gâtait un peu, n'avait pas voulu
+qu'elle allât aux champs comme les autres. Cette enfant ne pouvait pas
+vivre sans sa Jeanne, et elle avait demandé à coucher dans la
+boulangerie à la place de Solange. Tout allait bien à la maison, sauf la
+maîtresse, qui gardait presque toujours le lit.</p>
+
+
+<h3>Grand Louis déclare à son maître qu'il veut se marier.</h3>
+
+<p>Il y avait déjà deux ans que Solange était mariée; on approchait de la
+Saint-Jean. Grand Louis dit à Jeanne:</p>
+
+<p>«Tu as fait ton devoir, petite Jeanne; tu as bien soigné la maîtresse et
+la maison aussi; à présent que Joséphine est capable de gouverner tout
+le monde, veux-tu nous marier?</p>
+
+<p>--Grand Louis, si vous avez toujours votre idée sur moi, ce sera quand
+vous voudrez; mais il faut en parler à maître Tixier.</p>
+
+<p>--C'est trop juste, ma Jeanne; je vais lui en dire un mot, et pas plus
+tard que ce soir.»</p>
+
+<p>Au lieu d'aller à l'écurie se coucher en même temps que les autres,
+grand Louis resta et, s'approchant de maître Tixier, il lui dit:</p>
+
+<p>«Notre maître, Jeanne et moi nous voulons nous marier, et nous vous
+demandons votre avis.</p>
+
+<p>--Qu'est-ce que tu me dis là, grand Louis? Vous marier! me quitter! mais
+tu veux donc ma ruine? Que veux-tu que devienne ma maison, quand vous
+n'y serez plus? Qui donc aura soin de ma pauvre femme qui ne bouge plus
+du lit? Joséphine est encore trop jeune pour gouverner le ménage; Simon,
+qui n'a pas tiré à la conscription, n'est pas capable de tenir la
+charrue toute la journée dans les terres fortes; et si je tombais malade
+aussi, qui donc surveillerait les autres domestiques? Est-ce que tu veux
+perdre ma maison? Qu'est-ce que je t'ai fait, pour que tu me mettes dans
+une si grande peine?</p>
+
+<p>--Notre maître, il ne faut pas vous échauffer comme ça, il faut écouter
+la raison. Vous savez bien qu'il y a trois ans j'ai demandé Jeanne, et
+qu'elle a refusé de se marier parce qu'elle voyait que la maîtresse ne
+pouvait se passer d'elle: la pauvre fille vous aimait trop pour vouloir
+vous laisser dans l'embarras. Mais à présent que Joséphine peut
+remplacer sa mère, nous voulons nous marier. C'est assez avoir attendu;
+car enfin la jeunesse se passe, voyez-vous, notre maître!»</p>
+
+
+<h3>La maîtresse dit qu'il faut les laisser marier.</h3>
+
+<p>«C'est donc bien vrai que tu veux nous quitter, petite Jeanne? dit la
+maîtresse, qui ne dormait pas et qui avait tout entendu.</p>
+
+<p>--Ma chère maîtresse, je n'ai point de parents; si j'avais le malheur de
+vous perdre tous les deux, je ne pourrais me faire à d'autres maîtres,
+et je ne trouverai jamais un autre homme comme grand Louis, que j'aime
+depuis longtemps.»</p>
+
+<p>Maître Tixier avait la tête dans ses mains et restait sans mot dire.</p>
+
+<p>«Elle a raison, notre homme; il faut les laisser marier, mais à la
+condition qu'ils ne nous quitteront pas.</p>
+
+<p>--Oui, dit le maître; promettez-moi de rester tant que Joséphine ne sera
+pas mariée.
+
+--Puisque vous le voulez, nous resterons avec vous, n'est-ce pas, petite
+Jeanne?</p>
+
+<p>--Mais, dit-elle, quand les enfants viendront, je ne pourrai plus faire
+autant d'ouvrage; ils crieront et ça vous ennuiera.</p>
+
+<p>--Ne t'en inquiète pas, dit Louise; c'est moi qui les soignerai, tu n'en
+auras pas l'embarras.</p>
+
+<p>--Est-ce que mes enfants n'ont pas crié? dit le maître; est-ce que ceux
+qu'auront Joséphine et Simon, quand ils seront mariés, ne crieront pas?
+et n'es-tu pas notre enfant aussi bien qu'eux?</p>
+
+<p>--Que vous êtes donc bons, tous! dit Jeanne.</p>
+
+<p>--Ainsi, c'est entendu, vous ne nous quitterez pas?»</p>
+
+<p>Jeanne et grand Louis promirent de rester. Un mois après ils se
+marièrent sans noce et sans bruit. M. le curé, qui aimait beaucoup
+Jeanne, lui donna un déjeuner après la messe du mariage; il y invita les
+témoins, à la tête desquels se trouvait le père Tixier. Le soir, au
+Grand-Bail, on donna du bon vin à tout le monde pour boire à la santé
+des mariés.</p>
+
+<br><br>
+
+
+
+
+<h2>TROISIÈME PARTIE.</h2>
+
+<h2>JEANNE ÉPOUSE ET MÈRE.</h2>
+<br>
+
+
+<h3>Il vient mal à la jambe de maître Tixier.</h3>
+
+
+<p>Jeanne était mariée depuis six mois, Joséphine gouvernait bien la
+maison, et Louise continuait d'apprendre tout ce qu'elle voulait. Un
+jour, maître Tixier rentra en traînant la jambe.</p>
+
+<p>«Qu'avez-vous donc, notre maître? est-ce que vous vous êtes fait mal?</p>
+
+<p>--Non, petite Jeanne; mais il m'est venu des boutons à la jambe; il y a
+un mois que ça va et que ça vient, et depuis deux jours j'en souffre
+tout à fait.</p>
+
+<p>--Il faut soigner ce mal-là. Je vais aller chez M. le curé, qui a des
+remèdes pour tout; il trouvera bien ce qu'il faut pour vous guérir.</p>
+
+<p>--Laisse donc! ça n'en vaut pas la peine.</p>
+
+<p>--Si fait, notre maître, c'en vaut la peine; j'ai toujours entendu dire
+à ma chère défunte, qu'un mal pris à temps n'était rien, mais qu'un mal
+négligé c'était une ruine.</p>
+
+<p>--C'est bon! tu iras dimanche; ce n'est pas quelques jours de plus ou de
+moins qui y feront grand'chose.»</p>
+
+<p>Le samedi, quand le meunier vint chercher la fournée, tous les hommes
+étaient au travail; maître Tixier monta au grenier et mesura le blé pour
+le donner à moudre. En descendant, son pied glissa le long de l'échelle,
+comme il était presque en bas; sa jambe malade frotta et fut écorchée;
+il rentra tout tremblant et se jeta sur une chaise.</p>
+
+<p>«Mon Dieu, notre maître, comme vous êtes pâle! Qu'est-ce qui vient donc
+de vous arriver?»</p>
+
+<p>Maître Tixier, sans répondre, leva le bas de son pantalon, et Jeanne vit
+une écorchure longue de quatre doigts, avec une entaille toute
+saignante au bas. Elle chercha tout de suite un bout de linge, le trempa
+dans l'eau fraîche et l'appliqua sur la plaie; puis elle envoya Louise
+chez M. le curé.</p>
+
+<p>«Dis-lui que ton père s'est blessé sur un mal qu'il avait déjà; il
+apportera ce qu'il faut.»</p>
+
+<p>M. le curé ne tarda pas à venir; il apportait une petite bouteille de
+teinture d'arnica, dont il mit quelques gouttes dans l'eau, et il
+mouilla une compresse; il en couvrit la plaie et banda la jambe, puis il
+laissa une petite éponge à Jeanne en lui recommandant de s'en servir
+pour mouiller le linge sans l'ôter, quand il serait sec; il dit au père
+Tixier que, s'il voulait guérir, il fallait rester au lit sept ou huit
+jours.</p>
+
+<p>«C'est bien difficile, monsieur le curé; il y a tant à faire ici!</p>
+
+<p>--Il faut pourtant rester tranquille; vous n'êtes plus jeune, mon ami,
+et les plaies aux jambes ne guérissent pas facilement à votre âge. Si
+vous ne voulez pas être infirme pour le reste de vos jours, restez en
+repos comme je vous le dis.</p>
+
+<p>--Et comment donc faire?</p>
+
+<p>--Ne vous tourmentez pas, notre maître, dit Jeanne; est-ce que grand
+Louis n'est pas là pour faire ce que vous commanderez? Soyez tranquille,
+restez au lit une bonne huitaine, et rien n'en souffrira dans la
+maison.»</p>
+
+
+<h3>Il vient un officier en remonte marchander les juments<br>
+ de maître Tixier.</h3>
+
+<p>Un matin, maître Tixier, qui ne marchait pas encore, était assis dans
+son fauteuil auprès de la porte; il vit venir à lui un grand officier
+de cuirassiers, suivi de son maréchal des logis.</p>
+
+<p>«Tiens! s'écrie-t-il en voyant le maréchal des logis, c'est Étienne
+Durand, de la Tréchauderie! Comment se fait-il que tu sois dans le pays,
+mon garçon?</p>
+
+<p>--Parce que j'y suis venu avec mon capitaine, que voilà. Nous achetons
+des chevaux pour le régiment, et je me suis souvenu que votre écurie
+était toujours bien montée.</p>
+
+<p>--Jeanne, va tirer du vin, et du meilleur! Monsieur l'officier, vous
+allez boire un coup.</p>
+
+<p>--Merci, mon brave homme, je suis très-pressé. Faites donc sortir vos
+chevaux de l'écurie, s'il vous plaît.»</p>
+
+<p>Jeanne appela son mari, qui amena les quatre juments devant la porte.</p>
+
+<p>«Voilà de belles bêtes, dit le capitaine, je n'en ai pas vu de
+semblables dans tout le pays.»</p>
+
+<p>Et il se mit à les examiner, à les faire trotter, galoper; il rentra
+pour en faire compliment à maître Tixier et lui demanda combien il
+voulait les vendre.</p>
+
+<p>«Ma foi, monsieur l'officier, je ne me soucie pas de m'en défaire; ce
+sont de braves bêtes sans défauts, et je ne les remplacerai jamais; et
+puis, sans vous offenser, ce serait trop cher pour vous: on ne donne pas
+des chevaux de ce prix-là aux soldats.</p>
+
+<p>--Vous voulez donc les vendre bien cher?</p>
+
+<p>--On m'a offert douze cents francs de la grise et trois mille francs des
+trois autres ensemble.</p>
+
+<p>--C'était bien payé; mais ce n'est pas seulement pour mes hommes que
+j'achète des chevaux; je suis quelquefois chargé par mes camarades de
+leur trouver quelque belle bête, et justement mon colonel m'a demandé un
+beau cheval de bataille; ainsi, nous ferons affaire ensemble, si vous le
+voulez.</p>
+
+<p>--Je vous dis, monsieur le capitaine, que je n'ai pas envie de vendre
+mes juments.</p>
+
+<p>--Pourquoi donc, mon ami? Avec la moitié du prix que je vous en
+donnerai, vous aurez deux poulains de trente mois qui feront
+parfaitement votre service et qui deviendront à leur tour de beaux
+chevaux entre les mains de votre homme, qui s'entend si bien à les
+soigner.</p>
+
+<p>--Monsieur l'officier, il faut dîner avec nous! nous traiterons cette
+affaire-là le verre à la main. Ce n'est que le dîner d'un paysan, mais
+le coeur y est.</p>
+
+<p>--Pas pour aujourd'hui, mon ami; j'ai un rendez-vous à la ville avec le
+maquignon; mais je viendrai après-demain, et, si vous voulez que nous
+fassions marché, je me prie à dîner sans cérémonie.</p>
+
+<p>--C'est dit, monsieur l'officier; et toi, Étienne, tu n'y manqueras pas:
+il faut renouveler connaissance.</p>
+
+<p>--Merci, père Tixier; je viendrai, soyez-en sûr,» dit-il en regardant
+Joséphine.</p>
+
+
+<h3>Maître Tixier veut qu'on donne un bon dîner<br>
+ à l'officier.</h3>
+
+<p>«Allons, Jeanne, et toi, Joséphine, il faut se distinguer, mes enfants;
+nous allons bien régaler l'officier, afin qu'il se souvienne des dîners
+du Berry quand il sera retourné à son corps.»</p>
+
+<p>Le surlendemain, les deux militaires arrivèrent à midi. Le dîner était
+prêt. Maître Tixier, assis dans son fauteuil de paille, avait la jambe
+étendue sur une petite chaise et appuyée sur un oreiller; on donna le
+fauteuil de la maîtresse à l'officier, qui dit en se mettant à table:</p>
+
+<p>«Eh bien? maître Tixier, avez-vous fait vos réflexions?</p>
+
+<p>--Monsieur le capitaine, mangeons d'abord en repos, puis on parlera
+d'affaires. Simon, va-t'en au cellier, mon garçon; tu chercheras
+derrière la cuve, dans le coin à gauche, il y a quelques bouteilles de
+vin vieux que je gardais pour une bonne occasion; tu vas les apporter
+sans les remuer et Jeanne les dépotera.</p>
+
+<p>--Mais pourquoi ces deux jolies filles ne se mettent-elles pas à table
+avec nous? dit le capitaine en mangeant la soupe.</p>
+
+<p>--Monsieur, dans notre pays, les femmes ne se mettent jamais à table
+avec les hommes, et le maître mange toujours tout seul; je trouve la
+coutume bonne et je la conserve.</p>
+
+<p>--Vous avez là une belle famille, ma foi! je vous en fais mon
+compliment.</p>
+
+<p>--Tout n'est pas là, monsieur: j'ai une fille mariée dans le voisinage;
+mais cette grande brune n'est pas à moi: c'est notre servante, la femme
+du laboureur qui soigne les juments; ce qui n'empêche pas que je l'aime
+autant que mes propres enfants. Elle a dressé mes filles mieux que si je
+les avais mises dans les pensions; et, si je n'avais pas ma pauvre femme
+infirme, là, dans son lit, j'aurais le coeur léger et l'esprit
+tranquille avec Jeanne et son mari pour soigner ma maison.»</p>
+
+
+
+<h3>Étienne Durand demande Joséphine à son père.</h3>
+
+<p>«Maître Tixier, dit l'officier, vous devez remercier Dieu de vous avoir
+donné d'aussi bons domestiques, car on n'en rencontre pas souvent de
+semblables. Savez-vous qu'on fait très-bonne chère chez vous? je n'ai
+jamais rien mangé de meilleur que cette étuvée et cette fricassée noire.</p>
+
+<p>--Oh! c'est que la petite Jeanne est une fine cuisinière.»</p>
+
+<p>Quand on servit une belle dinde rôtie à point, l'officier s'écria:</p>
+
+<p>«Comment! ce n'est donc pas fini?</p>
+
+<p>--Et ce pâté, et les écrevisses, et la galette, et puis les friandises!
+C'est que Jeanne veut que rien n'y manque.</p>
+
+<p>--C'est vraiment beaucoup trop! Que faites-vous donc, maître Tixier,
+quand vous mariez vos filles, si vous donnez un repas comme celui-ci à
+deux personnes?</p>
+
+<p>--Je n'en fais pas davantage, monsieur l'officier; seulement, au lieu
+d'un pâté il y en a quarante; au lieu d'une dinde j'en mets quinze, et
+ainsi de tout; puis l'on défonce deux pièces de vin pour qu'il soit plus
+tôt tiré.</p>
+
+<p>--Hé! hé! comme vous y allez dans votre pays! Et quand marierez-vous
+cette jolie blonde qui me donne une assiette?</p>
+
+<p>--Si maître Tixier veut m'écouter, dit Étienne Durand, le maréchal des
+logis chef, et que Joséphine n'ait pas oublié son ancien ami Tiennaud,
+qui s'amusait à la faire sauter quand elle était petite, ça ne tardera
+pas. Si tu veux m'attendre, Joséphine, tu ne t'en repentiras pas; tu
+seras bien heureuse avec moi.</p>
+
+<p>--Ça n'est pas de refus, Étienne, dit le père Tixier: vous êtes de
+braves gens et ça me va; mais il me faut un gendre qui demeure avec moi,
+je t'en avertis.</p>
+
+<p>--Justement, il y a trop de monde chez nous pour que j'y trouve place.
+Voyons, Joséphine, est-ce que je te fais peur, que tu détournes la
+tête?»</p>
+
+<p>Joséphine rougit et ne répondit rien; mais Jeanne dit:</p>
+
+<p>«Étienne, revenez après avoir fini votre temps de service, et ne vous
+occupez pas du reste.»</p>
+
+
+
+<h3>L'officier demande à maître Tixier s'il est heureux.</h3>
+
+<p>«Vous m'avez l'air d'être fort heureux, maître Tixier, dit le capitaine;
+je connais bien des gens plus riches que vous et qui n'ont pas le bon
+esprit de savoir se contenter de leur sort.</p>
+
+<p>--Ma foi, monsieur l'officier, quand tout mon monde se porte bien et est
+à l'ouvrage, que les blés sont bien venants et les bergeries en bon
+état, je ne vois pas trop ce qui pourrait me manquer.</p>
+
+<p>--Mais la grêle, les maladies?</p>
+
+<p>--Que voulez-vous, monsieur! Dieu a bien fait ce qu'il a fait; nous
+savons ça mieux que les autres, nous qui travaillons à la terre et qui
+soignons le bétail. La grêle et les autres fléaux sont des épreuves que
+Dieu nous envoie, et il ne faut pas en murmurer. Les maladies nous
+avertissent que notre corps ne peut pas toujours durer, ou bien que
+nous le gouvernons mal.</p>
+
+<p>--Ne trouvez-vous donc pas qu'il aurait mieux valu mourir sans souffrir?</p>
+
+<p>--Oh! que non; le mal que l'on endure fait penser à Dieu, qu'on n'est
+déjà que trop porté à oublier. Si le corps ne ressentait aucun mal, on
+ne saurait pas quand on abuse de ses forces. Et si, quand on se heurte
+quelque part, la douleur ne nous avertissait pas du danger, on se
+briserait comme verre sans s'en douter.</p>
+
+<p>--Savez-vous bien, maître Tixier, que vous parlez là comme un livre.</p>
+
+<p>--Je ne sais pourtant pas lire, malheureusement pour moi! mais je fais
+attention à tout ce que j'entends, et je parle souvent avec notre curé,
+qui est un savant homme; puis je rumine tout ça la nuit, car à mon âge
+on ne dort plus guère, et j'ai reconnu que Dieu a fait tout pour le
+mieux dans ce monde.</p>
+
+<p>--Moi, je ne suis pas tout à fait de cet avis-là; je me demande pourquoi
+nous ne sommes pas nés avec une bonne toison sur le dos pour nous
+préserver du froid qui nous fait tant souffrir; et aussi pourquoi nous
+n'avons pas d'armes naturelles, comme les boeufs, par exemple, pour nous
+défendre contre nos ennemis. Il me semble que Dieu ne nous a pas
+favorisés.</p>
+
+<p>--Et cette tête, et cet esprit qui n'est jamais en repos, répondit
+Tixier, les comptez-vous donc pour rien! Tenez, il y a des gens qui se
+mettent de drôles idées dans la tête; ils feraient bien mieux de
+remercier le bon Dieu qui les a créés que de critiquer son ouvrage. Moi,
+je n'en cherche pas si long pour le bénir: il me suffit de regarder les
+animaux qui sont autour de moi pour comprendre que je suis mieux partagé
+qu'eux. Voyons, mon capitaine, avez-vous jamais vu des chevaux (et
+pourtant cet animal n'est pas bête) semer de l'avoine, la récolter et la
+mettre à l'abri pour l'hiver? Ont-ils jamais eu l'idée d'atteler les
+hommes à la charrue et de les faire travailler pour eux? Et, ces boeufs
+qui vous semblent si bien armés, un enfant les conduit avec une
+baguette, et je crois bien que vous ne changeriez pas votre grand sabre
+contre leurs cornes.</p>
+
+<p>--Mais il me semble que vous travaillez pour vos chevaux pendant une
+bonne partie de l'année?</p>
+
+<p>--Écoutez donc! c'est trop juste. Je les prive de leur liberté à mon
+profit; il faut bien qu'ils aient chez moi leur nourriture, puisqu'ils
+ne peuvent pas aller la chercher à leur fantaisie; et mieux je les
+nourris, plus ils travaillent: c'est donc dans mon intérêt que je tâche
+de récolter beaucoup de trèfle et d'avoine. Mais, pour en revenir à ce
+que nous disions tout à l'heure, qu'importe que l'homme n'ait ni plumes
+ni toison, s'il a l'esprit de filer le chanvre et la laine? Qu'importe
+qu'il naisse sans armes, s'il sait s'en faire avec tout? Tenez, monsieur
+l'officier, c'est être ingrat et offenser Dieu que de penser qu'il nous
+a moins bien traités que les animaux privés de raison, nous qui le
+connaissons et savons le prier.»</p>
+
+<h3>L'officier s'étonne d'entendre parler maître Tixier<br>
+de cette façon-là.</h3>
+
+<p>«Mais où avez-vous pris tout ce que vous venez de me dire, maître
+Tixier, puisque vous ne savez pas lire?</p>
+
+<p>--Je vous l'ai dit, mon capitaine; je fais attention à tout ce que
+j'entends, et la nuit je le repasse dans ma tête.»</p>
+
+<p>Puis il ôta son chapeau, et, regardant le ciel, il continua:</p>
+
+<p>«Je lève souvent les yeux pour penser à celui qui est là-haut, et je les
+abaisse sur la terre pour le bénir. Quand je vois le ciel avec son beau
+soleil et ses étoiles, je dis que celui qui a fait tout ça s'y entend
+mieux que nous, et qu'il n'y a rien à redire à son ouvrage. Le soleil
+réchauffe les méchants comme les bons; la pluie fait pousser le blé de
+tout le monde, sans préférence pour personne: c'est pour nous faire
+comprendre qu'il faut être bon comme Dieu pour lui plaire.</p>
+
+<p>--Mais à ce compte-là, maître Tixier, les méchants seraient aussi bien
+traités que les bons.</p>
+
+<p>--Le Seigneur est mort pour eux aussi, mon officier; mais on n'est pas
+heureux en faisant le mal, demandez à notre curé! Il vous dira qu'il n'y
+a point de repos pour les méchants, et que le mal qu'ils font les
+tourmente plus qu'il ne nuit aux autres. D'ailleurs, est-ce que nous
+n'avons pas les récompenses et les peines de l'autre vie pour nous
+rassurer là-dessus? Laissons faire à la bonté de Dieu, et confions-nous
+dans sa justice.</p>
+
+<p>--Maître Tixier, vous êtes un digne homme, et je vous offre mon amitié
+en échange de la vôtre. Si vous l'acceptez, je m'en tiendrai fort
+honoré.</p>
+
+<p>--Mon capitaine, tout l'honneur sera pour moi. Touchez là, et si jamais
+vous avez besoin de Sylvain Tixier, venez le trouver sans crainte; la
+nuit comme le jour, il sera prêt à vous servir. Parlons affaires,
+maintenant. Jeanne, va chercher ton mari.»</p>
+
+
+<h3>Maître Tixier vend ses juments.</h3>
+
+<p>«Voyons, grand Louis, mets-toi là; tu vas boire un coup et manger des
+gâteaux de ta femme. Louise, donne-lui un verre. Voilà monsieur
+l'officier qui a grande envie de la Grise: faut-il la lui vendre?</p>
+
+<p>--Notre maître, à votre volonté; mais je vous avertis que, si vous la
+vendez, la Blanche dépérira. Vous savez bien qu'elles ne peuvent pas se
+passer l'une de l'autre; quand vous emmenez l'une des deux pour aller
+seulement à la ville, l'autre ne travaille pas la moitié autant qu'à
+l'ordinaire, et elle ne mange pas un seul brin de foin tant que vous
+n'êtes pas revenu.</p>
+
+<p>--C'est une raison, ça; je n'y avais pas pensé.</p>
+
+<p>--Mon capitaine, dit Étienne Durand, le colonel a besoin de chevaux de
+voiture: si l'on prenait la Grise et la Blanche, sauf meilleur avis?</p>
+
+<p>--Vous avez raison, Durand; voyons, maître Tixier, quel prix en
+voulez-vous?</p>
+
+<p>--Vous savez, monsieur l'officier, que j'en ai refusé deux mille deux
+cents francs, et je vous ai dit la vérité; mais, comme je ne veux pas
+faire marchander un homme comme vous, donnez-moi deux mille francs nets
+et je serai content.</p>
+
+<p>--C'est un peu cher, maître Tixier.</p>
+
+<p>--Je n'en peux rien rabattre, et je vous demanderai encore une pièce de
+vingt francs par jument pour les épingles de grand Louis. Qu'en dis-tu,
+toi?</p>
+
+<p>--Notre maître, répondit grand Louis, je dis que c'est leur prix; mais,
+si monsieur l'officier sépare les pauvres bêtes, elles dépériront, je
+l'en avertis, car elles ne se sont jamais quittées.
+
+--Allons, puisqu'il faut en passer par là, va donc pour deux mille
+francs et les épingles. Vous, mon garçon, soyez tranquille; je vous
+promets que vos juments vivront dans la même écurie et qu'elles seront
+attelées à la même voiture. Maître Tixier, je ne peux pas prendre vos
+bêtes tout de suite; vous me les amènerez à la foire de Vatan dans cinq
+jours. Je n'achète pas comme un particulier, moi; il faut que mon marché
+soit signé des autorités. Je vais laisser les épingles à votre homme,
+pour qu'il soigne bien mes juments. Adieu, maître Tixier; merci de votre
+bon accueil.»</p>
+
+<p>Étienne Durand demanda la permission de causer un instant avec
+Joséphine, et partit plein d'espoir avec son officier.</p>
+
+
+<h3>Maître Tixier est content de son marché.</h3>
+
+<p>Maître Tixier dit à Jeanne qu'il fallait régaler tout le monde de la
+maison avec les restes du dîner, afin que chacun eût sa part de plaisir.
+A souper, grand Louis dit:</p>
+
+<p>«Notre maître, le coeur me saigne de perdre ma pauvre Grise et la
+Blanche, que j'ai élevées et soignées depuis quatre ans.</p>
+
+<p>--Moi je ne me repens pas de mon marché. C'est une bêtise à un paysan
+d'avoir de si beaux chevaux dans son écurie: s'il leur arrive un
+accident, c'est une rude perte pour lui et dont il se ressent longtemps.
+J'aurai pour huit cents francs deux beaux poulains, et le reste de mon
+argent servira pour marier Joséphine. Enfants, les juments ne sont plus
+à nous; ainsi ne vous avisez pas de les faire travailler; il faut me les
+soigner mieux que si leur nouveau maître était là: entendez-vous?»</p>
+
+<p>La veille de la foire, Étienne Durand vint voir les chevaux; mais il
+s'en occupa moins que de Joséphine; il avait vu son père, qui trouvait
+bon qu'il épousât la fille de Tixier; il dit qu'il reviendrait dans huit
+mois, et Joséphine, qui le trouvait à sa convenance, promit de
+l'attendre.</p>
+
+
+<h3>Jeanne a une petite fille.--La petite Nannette.</h3>
+
+<p>Jeanne eut une petite fille: elle n'en cacha pas sa joie, quoique grand
+Louis, qui désirait un garçon, fit un peu la grimace; mais quand il eut
+embrassé la petite Nannette (car Jeanne voulut donner à sa fille le nom
+de l'excellente femme qui avait été pour elle une seconde mère), il fut
+si aise, qu'il ne pensa plus au garçon. On baptisa l'enfant, dont Louise
+fut marraine avec Guillaume, son beau-frère.</p>
+
+<p>La petite Nannette était si douce, si tranquille, qu'on ne l'entendait
+jamais crier. Quand elle avait tout ce qu'il lui fallait, on la posait
+sur le lit de la maîtresse, à côté d'elle, et on ne la tenait jamais
+sur les bras.</p>
+
+<p>«Eh bien! disait maître Tixier, cette enfant qui devait me casser la
+tête, je ne l'ai pas encore entendue. Vous la laissez sur le lit comme
+une souche: si elle était méchante, vous seriez toutes après; et parce
+qu'elle est douce, vous ne vous en occupez seulement pas. C'est toujours
+comme ça.</p>
+
+<p>--C'est bien vrai, mon père, dit Louise; mais Jeanne ne veut jamais que
+je la prenne.</p>
+
+<p>--Ne l'écoute pas, ma fille; moi, je te commande de la promener.</p>
+
+<p>--Notre maître, elle en prendra l'habitude, puis elle ne voudra plus
+rester au lit.</p>
+
+<p>--Ne voilà-t-il pas un grand malheur! vous êtes six femmes ici, et vous
+ne pouvez pas tenir cette petite les unes ou les autres! Si c'était
+aussi bien l'enfant de Joséphine, tu ne le laisserais pas comme ça!</p>
+
+<p>--Mais, notre maître, ce n'est pas la même chose.</p>
+
+<p>--Et moi je dis que si, entends-tu?»</p>
+
+
+<h3>Étienne Durand revient du régiment pour épouser<br>
+ Joséphine.</h3>
+
+<p>Étienne Durand revint au bout de huit mois, comme il l'avait promis. Il
+passa au Grand-Bail avant d'aller chez son père, tant il était impatient
+de savoir par lui-même si Joséphine l'avait attendu. On fut bien content
+de le revoir, et, un mois après son retour, on fit la noce chez ses
+parents, dont la ferme n'était qu'à un quart de lieue du Grand-Bail.</p>
+
+<p>«Qu'est devenu ton capitaine? dit maître Tixier en ramenant sa fille
+chez lui.</p>
+
+<p>--Il a eu de l'avancement, et on l'a envoyé en Afrique.»</p>
+
+<p>Un jour que le père Tixier dînait à sa petite table, comme à son
+ordinaire, son gendre lui dit:</p>
+
+<p>«Quel profit trouvez-vous donc, mon père, à manger du pain d'orge? C'est
+une mauvaise nourriture: il en faut une très-grande quantité, et il n'y
+a pas de pain qui se pétrisse plus mal ni qui soit plus difficile à
+conserver.</p>
+
+<p>--Et que veux-tu que je fasse de mon orge, Étienne?</p>
+
+<p>--Il n'en faut pas récolter du tout, ou du moins n'en récolter que bien
+peu. Dans un pays à froment comme celui-ci, c'est une duperie que de
+semer de l'orge.</p>
+
+<p>--Mais je ne peux pas toujours faire du froment; la troisième année, il
+faut bien occuper les terres.</p>
+
+<p>--D'abord, mon père, vous en labourez trop; si vous en faisiez un tiers
+de moins, elles seraient mieux fumées, elles vous coûteraient moins de
+façon et vous récolteriez autant.</p>
+
+<p>--C'est pourtant vrai, ce que tu dis là, Étienne! mais il faut cependant
+que mes terres soient occupées.</p>
+
+<p>--Eh bien! vous sèmerez deux fois plus de trèfle et de sainfoin; vous
+élèverez du bétail qui vous rapportera de bon argent, et vous pourrez
+fumer davantage vos terres et les améliorer. C'est comme vos foins:
+vous les coupez beaucoup trop tard, lorsqu'ils sont déjà durs.
+Ordinairement, vers la fin de mai, il y a un vent qui souffle entre le
+nord et le levant, et qui donne du beau temps pour une bonne semaine au
+moins. Coupez votre foin alors; vous en aurez davantage, il aura plus de
+goût, et vos bêtes le mangeront sans en gaspiller; et puis vos regains
+seront plus précoces, vous les serrerez avant les pluies d'automne, qui
+les gâtent si souvent. Voulez-vous me laisser essayer cette année? J'ai
+bien observé ce que j'ai vu dans les autres pays, et je voudrais mieux
+faire qu'on ne fait ici. C'est comme les moutons, à qui vous ne faites
+de litière que tous les mois, et dont la bergerie n'est nettoyée que
+deux fois par an; croyez-vous y trouver du profit? Mettez donc souvent
+de la litière, et qu'on ôte le fumier tous les mois; le chaume ne manque
+pas ici, et vous verrez vos bêtes!»</p>
+
+<p>Le père Tixier, qui n'était pas têtu, fit ce que voulait son gendre. Il
+cultiva aussi des betteraves et des carottes dans ses terrains légers,
+et il s'en trouva bien.</p>
+
+
+<h3>Simon tire au sort et amène un mauvais numéro.</h3>
+
+<p>Le jour du tirage approchait: maître Tixier consulta son gendre pour
+savoir s'il valait mieux mettre à l'assurance pour Simon que de courir
+la chance de tirer un bon numéro, quitte à chercher un homme si l'on en
+avait besoin.</p>
+
+<p>«Moi, dit Étienne, je vous conseille de ne faire ni l'un ni l'autre. Si
+votre fils tire un mauvais numéro, laissez-le partir; rien ne fait plus
+de bien à un garçon que de voir un peu de pays: ça lui ouvre les idées.
+Je serais bien fâché d'être resté chez nous, au lieu d'aller au
+régiment. Je ne savais rien quand je suis parti, et maintenant je sais
+lire, écrire et parfaitement compter. J'ai oublié toutes les bêtises
+qu'on se met dans la tête quand on n'est jamais sorti de son endroit, et
+j'ai de reste les quinze cents francs qu'un homme m'aurait coûté. Est-ce
+que tu as peur de partir, Simon?</p>
+
+<p>--Mais non, pas trop; j'aimerais bien à voir du pays.</p>
+
+<p>--Tu as raison, mon frère; d'ailleurs, l'on apprend à obéir quand on est
+au corps; et quand on sait bien obéir, on sait bien commander.»</p>
+
+<p>Le père Tixier suivit le conseil de son gendre; le sort tomba sur son
+fils, et il attendit patiemment qu'on l'appelât sous les drapeaux.</p>
+
+<h3>Jeanne veut se faire bâtir une maison.</h3>
+
+<p>Jeanne dit un jour à son mari:</p>
+
+<p>«Grand Louis, Joséphine est mariée, nous avons un enfant, nous pouvons
+en avoir d'autres: il faut songer à nous retirer, mon homme; nous
+commençons à être de trop dans la maison.</p>
+
+<p>--Je crois que tu as raison, ma femme; mais où aller demeurer?</p>
+
+<p>--J'ai envie de bâtir une petite maison bien propre, bien commode, avec
+un jardin par devant. Qu'en dis-tu?</p>
+
+<p>--Je dis que ça nous coûtera beaucoup; mais ce serait bien mieux. Et
+puis les gens qui sont logés chez eux font meilleure figure.</p>
+
+<p>--Tiens, grand Louis, il faut la bâtir sur la pièce de terre que j'ai
+achetée du père Colis; c'est tout auprès du chemin, et la terre est
+excellente. Il ne faudra pas longtemps pour qu'elle fasse un bon jardin
+et une bonne chènevière. Parlons-en à notre maître.»</p>
+
+<p>Tixier dit qu'ils n'avaient pas tort de vouloir être chez eux, mais
+qu'on avait bien le temps d'y penser.</p>
+
+<p>«Pas déjà tant, maître; il faut commencer à s'en occuper: on ne plante
+pas une maison comme un arbre.»</p>
+
+<p>Le dimanche suivant, ils allèrent voir le champ tous ensemble. Jeanne
+expliqua qu'elle voulait que sa chambre fût élevée sur l'étable, qu'on
+creuserait de deux pieds pour la rendre plus chaude l'hiver, et qu'elle
+demanderait à Mme Isaure, qui s'était mariée presque en même temps
+qu'elle, de lui en faire un dessin.</p>
+
+<p>«Allons-y tous trois de ce pas,» dit le père Tixier.</p>
+
+<p>Quand ils furent arrivés chez Mme Dumont, on leur fit voir différents
+dessins de maisons. Jeanne en choisit une qui avait un petit perron de
+dix marches sur le côté, et une galerie sur la façade. Le toit avançait
+d'un mètre tout autour pour garantir le perron et la galerie; ce qui
+permettait aussi de mettre les ustensiles de culture à l'abri sur les
+deux autres côtés. Cette maison contenait d'abord l'étable en bas et un
+cellier aussi creusé de deux pieds; et dans l'étable un petit endroit
+qui n'existe pas ordinairement dans les maisons de paysans, et auquel
+Jeanne tenait beaucoup par propreté. Au-dessus, deux chambres et un
+petit escalier pour aller au grenier; car Jeanne trouvait bien laid pour
+une femme de monter à l'échelle. Mais il fallait au moins quinze cents
+francs pour bâtir cette maison, et grand Louis trouvait que c'était bien
+lourd pour sa bourse. Maître Tixier lui dit:</p>
+
+<p>«Ne t'en inquiète pas, grand Louis; je te prêterai sept cents francs
+remboursables en sept ans, et comme j'aime à être payé exactement, je te
+les ferai gagner; de cette façon, tu pourras conserver un peu d'avance.</p>
+
+<p>--Mon Dieu, que vous êtes bon, notre maître! dit Jeanne; quand je serai
+dans notre maison, je penserai toujours que c'est à vous que je dois mon
+bonheur.»</p>
+
+
+<h3>On commence la maison de Jeanne.</h3>
+
+<p>«Puisque vous voulez bâtir, mes, enfants, dit maître Tixier en rentrant
+chez lui, commencez donc tout de suite; pour qu'une maison soit saine,
+il faut qu'elle sèche au moins pendant un an. Grand Louis, ce n'est pas
+encore le temps des foins; profite de ce qu'il n'y a pas grand'chose à
+faire ici pour te procurer des matériaux.</p>
+
+<p>--Notre maître, je vais prendre le père Darnaud, qui a un bon cheval et
+qui me conduira tout ce qui est nécessaire. Il n'est pas juste que
+j'emploie pour moi le temps que vous me payez.</p>
+
+<p>--Et moi, je te dis qu'il est juste d'aider un brave domestique qui m'a
+servi pendant quinze ans; je n'entends pas que tu te serves d'autres
+bêtes que des miennes.»</p>
+
+<p>Maître Tixier fit faucher le sainfoin qui était dans le champ de Jeanne,
+et l'on mit les ouvriers à creuser les fondations. La bâtisse allait son
+train; et quand Jeanne n'avait rien à faire, elle promenait la petite
+Nannette jusque là; si les ouvriers ne comprenaient pas bien le plan de
+Mme Isaure, elle le leur expliquait.</p>
+
+<p>Après la moisson, l'on posa la charpente; mais l'on n'enduisit pas
+encore les murs, afin qu'ils eussent le temps de sécher entièrement
+jusqu'au printemps suivant. Quand la maison fut couverte, Jeanne dit
+qu'il fallait bêcher le jardin, afin de le planter à l'automne.</p>
+
+<p>«Je veux beaucoup d'arbres fruitiers, dit-elle, et de toutes les
+espèces. Il y en aura au bord des allées qui couperont le jardin en
+quatre carrés, et puis dans celle qui en fera le tour; et je veux des
+pêchers le long du mur au midi, et des treilles qui garniront notre
+galerie.»</p>
+
+
+<h3>Maître Tixier s'étonne que Jeanne veuille tant d'arbres<br>
+ dans son jardin.</h3>
+
+<p>«Que veux-tu donc faire de tous ces arbres, ma Jeanne? lui dit son
+maître.</p>
+
+<p>--Un jour ils rapporteront, notre maître; et ce sera le profit de
+Nannette, qui vendra leurs fruits à la ville. Vous verrez comme elle
+sera fière de vous porter ses premières pêches!</p>
+
+<p>--Et comment empêcheras-tu ton bétail de mettre le jardin en friche?</p>
+
+<p>--Mais la porte de l'étable donne sur le côté et au couchant; on fermera
+la petite cour, et aucun animal, pas même les poules, ne viendra dans
+mon jardin. C'est votre gendre qui m'a donné cette idée-là, quand je lui
+ai dit combien je trouvais désagréable d'avoir le fumier devant ma porte
+pour empester ma maison. Est-ce que vous croyez, notre maître, que les
+gens du bourg en vaudraient pis, s'ils plantaient des vignes et des
+arbres le long de leurs murs, comme on fait dans cette Normandie où
+Durand est resté si longtemps? Le village est si sale qu'on ne sait
+vraiment par où passer; ce n'est pas sain pour les enfants, toute cette
+paille pourrie. Et la puanteur qu'elle donne! comment pourraient-ils
+s'accoutumer à la propreté au milieu de cette ordure?»</p>
+
+<p>La famille Dumont vint voir la maison de Jeanne quand elle fut finie. On
+parla des plantations, et M. Dumont dit que ses pépinières étant bien
+garnies, il donnerait tous les arbres dont on aurait besoin.</p>
+
+<p>«Et moi, dit Mme Isaure, je t'apporterai des fraises de tous les mois
+pour border tes allées.</p>
+
+<p>--Si tu m'en crois, petite Jeanne, dit M. Dumont, tu engageras ton mari
+à peindre tous les bois qui sont exposés à l'air; ce sera un peu
+coûteux, parce que ta charpente dépasse les murs; mais au fond c'est une
+économie; la peinture préserve le bois des vers et de la pourriture.
+D'ailleurs, grand Louis achètera de l'ocre à la livre et de l'huile de
+rebut; il broiera lui-même la couleur et peindra ensuite, ce n'est pas
+bien difficile.</p>
+
+<p>--Oui, monsieur; il n'est pas maladroit, et il en viendra bien à bout.»</p>
+
+
+<h3>Jeanne admire sa maison.</h3>
+
+
+<p>Vers la Saint-Jean de l'année suivante, l'on crépit les murs et l'on
+plafonna les chambres pour qu'elles fussent plus chaudes. Jeanne fit
+mettre une petite couche de plâtre à l'intérieur. Elle avait eu pendant
+l'hiver un garçon à qui son parrain, maître Tixier, avait donné le nom
+de Sylvain, et elle sentait qu'il était temps de quitter le Grand-Bail.
+Quoique Étienne Durand, qui gouvernait à peu près tout dans la maison,
+fût toujours bon pour elle et pour son mari, il aurait fini par
+s'ennuyer de leurs enfants. Elle se mettait souvent à la porte pour
+regarder sa maison. Louise lui disait:</p>
+
+<p>«Hein! comme tu voudrais y être déjà!</p>
+
+<p>--C'est vrai, ma Louise. Je vous aime pourtant de toutes mes forces, et
+j'ai bien lieu de vous aimer; mais, vois-tu, c'est plus fort que moi:
+quand je pense que nous serons dans une maison à nous, il me semble que
+mon coeur éclate au dedans de moi. C'est si bon de se sentir chez soi et
+de se dire qu'on est à l'abri pour le reste de ses jours!</p>
+
+<p>--Et des meubles, petite Jeanne! sais-tu que ton pauvre lit et l'armoire
+de la mère Nannette ne feront pas grande figure dans ces chambres si
+blanches?</p>
+
+<p>--C'est bien là mon souci: je n'ose pas en parler à grand Louis: les
+hommes ne comprennent pas combien une ménagère est contente d'avoir un
+joli mobilier; il a dépensé tant d'argent pour cette bâtisse, qu'il ne
+serait peut-être pas raisonnable de penser à autre chose. Pourtant,
+comme ton père lui en a avancé, nous avons bien encore de quoi acheter
+une armoire et un lit.</p>
+
+<p>--Eh bien! moi, je lui en parlerai à souper, sois tranquille.»</p>
+
+
+
+<h3>Louise plaisante grand Louis sur son vilain mobilier.</h3>
+
+
+
+<p>Le soir, Louise dit à grand Louis:</p>
+
+<p>«Est-ce que tu comptes mettre dans ta belle chambre le vilain lit de
+Jeanne et son vieux coffre? Ce sera joli! Tout le monde se moquera de
+toi: ils diront qu'au dehors tu fais le faraud avec ta maison qui n'est
+pas faite comme les autres, et qu'au dedans tu n'as pas seulement de
+quoi te coucher.</p>
+
+<p>--Tu as bien raison, ma Louise, et j'y pense depuis longtemps. Je sais
+bien que Jeanne a envie d'un mobilier neuf, quoiqu'elle n'en dise rien;
+et moi je ne suis heureux que quand elle est contente. Il nous faudrait
+un lit, une armoire et des chaises cirées; son vieux coffre servirait de
+huche à pétrir le pain.</p>
+
+<p>--Et où donc veux-tu qu'elle mette le linge que vous quitterez toutes
+les semaines, quand elle l'aura passé par l'eau? Il y aura trop de
+choses dans le grenier pour l'y placer, et tu ne veux pas, j'espère, le
+voir traîner dans la maison.</p>
+
+<p>--Mais, Louise, crois-tu que ce serait bien d'acheter du mobilier, quand
+je dois tant d'argent à ton père?</p>
+
+<p>--Allons, dit maître Tixier, le voilà encore là-dessus! Mais puisque je
+t'ai dit, têtu, que je te le ferai gagner! tu l'aurais là, dans le creux
+de ta main, que je n'en voudrais pas: c'est une récompense que je veux
+te donner, moi! es-tu donc trop fier pour la prendre tout simplement?
+D'ailleurs, tu sais bien que je ne refuse pas d'obliger un ami dans
+l'embarras; seulement je veux être remboursé au jour dit, car j'aime
+l'exactitude avant tout.</p>
+
+<p>--C'est bien ça qui me tracasse; car si je venais à mourir avant de vous
+avoir remboursé!</p>
+
+<p>--Eh bien! je prendrais un de tes champs en payement; ainsi n'en parlons
+plus, ça m'ennuie. Ah! écoute donc ce que je vais te dire: Prévôt, de la
+Bordinerie, n'a pas voulu me croire quand je lui disais: «Fauche tes
+prés, tu laisses trop mûrir ton foin; tes seigles auront besoin d'être
+coupés avant que tu aies fini ta fauchaison, et tu te trouveras dans
+l'embarras; tu ne sauras auxquels aller; et, si le temps se mettait à la
+pluie, comment ferais-tu?--Bah! père Tixier, me répondait-il, vous voyez
+toujours tout en noir; parce que vous êtes plus vieux que moi, vous
+voulez avoir raison sur tout.--C'est que, Prévôt, j'ai fait plus d'une
+bêtise dans ma vie, et je sais ce qu'il en coûte! Tu ne veux pas
+m'écouter, eh bien, tu verras!» Ça n'a pas manqué; voilà le temps qui
+menace; il a été obligé de prendre le double de monde pour faucher et
+pour faner, et il est venu demander à Étienne la grande voiture à
+échelles et les juments; mais j'ai défendu de rien lui donner. Il a fait
+la sottise, il faut qu'il la boive.</p>
+
+<p>--Notre maître, dit grand Louis, quand Prévôt est venu vous dire, l'an
+passé, qu'il avait quelques bonnes bouteilles de vin blanc que sa
+défunte tante lui avait laissées, et qu'il fallait venir les boire avec
+lui, je me souviens que vous n'y avez pas manqué.</p>
+
+<p>--C'est vrai, et c'était du fameux vin, encore!</p>
+
+<p>--Pourquoi donc ne l'aideriez-vous pas à boire sa sottise aujourd'hui,
+comme vous l'avez aidé à boire son vin l'an dernier?</p>
+
+<p>--C'est juste, grand Louis; j'ai tort, et tu as raison. Il faut aider
+Prévôt, qui court grand risque de perdre ses foins. C'était mal, ce que
+je disais là. On a beau faire, ce chien d'orgueil revient toujours! Tu
+prendras tes juments et ta voiture à ridelles, et tu travailleras pour
+lui tant qu'il n'aura pas serré son fourrage.»</p>
+
+
+<h3>Jeanne va commander ses meubles.</h3>
+
+<p>Le jeudi suivant, maître Tixier emmena Jeanne en ville pour acheter ses
+meubles.</p>
+
+<p>«Mon père, dit Louise, emmenez-moi donc aussi: je voudrais choisir les
+étoffes de son lit avec elle.</p>
+
+<p>--Et la petite Nannette?</p>
+
+<p>--Je vais la faire bien belle et je l'emmènerai comme Jeanne emmène
+Sylvain.»</p>
+
+<p>En chemin, le père Tixier dit à Jeanne:</p>
+
+<p>«Ne va pas faire la sotte, au moins! j'entends que tu commandes tout ce
+qu'il te faut; d'ailleurs, je serai là, et nous verrons bien!»</p>
+
+<p>Quand ils furent chez le menuisier, Jeanne commanda une belle armoire en
+noyer, un lit, une table et une huche du même bois, et le menuisier dit
+qu'il lui donnerait une table commune par-dessus le marché.</p>
+
+<p>«Et un moulin pour sasser ta farine?</p>
+
+<p>--Notre maître, ce n'est pas bien nécessaire pour l'instant; vous me
+laisserez bien sasser chez vous; ce sera un peu de peine pour grand
+Louis qui portera le sac, et voilà tout.</p>
+
+<p>--Je ne veux point de ça; tu vas te commander un joli moulin pareil aux
+autres meubles; je n'entends pas qu'il manque quelque chose à ton
+ménage.»</p>
+
+<p>Ils choisirent six chaises en noyer, et le père Tixier acheta un petit
+fauteuil semblable, en disant que ce serait pour son filleul quand il
+pourrait s'en servir. On alla ensuite chez le marchand d'étoffes pour
+prendre les rideaux du lit.</p>
+
+<p>«J'aurais bien désiré qu'ils fussent en serge verte, dit Jeanne à
+Louise, c'est plus cossu; mais je n'ai pas assez d'argent.»</p>
+
+<p>Elles choisirent donc une belle cotonnade rouge à raies; Louise força
+Jeanne à prendre une jolie indienne à fleurs bleues sur un fond blanc
+pour faire l'intérieur du lit et la courte-pointe, et enfin une bonne
+couverture de laine. Puis elles achetèrent aussi tous les menus
+ustensiles nécessaires dans un ménage.</p>
+
+<p>«Vois donc, ma Louise! j'avais apporté deux cents francs, et il ne m'en
+reste plus que dix. Que ça coûte donc de se mettre à son ménage!</p>
+
+<p>--Que veux-tu, ma pauvre Jeanne? on ne s'y met qu'une fois dans la vie.
+Mais tu es si propre, si ménagère, que tout ton mobilier aura toujours
+l'air neuf.»</p>
+
+<p>Jeanne chargea une habile ouvrière de faire ses rideaux ainsi que la
+garniture de son lit, et demanda qu'on les lui rendît le plus tôt
+possible.</p>
+
+<p>«Pourquoi donc tant te presser, Jeanne! tu as bien le temps de te mettre
+à ton ménage.</p>
+
+<p>--Non, je n'ai que le temps bien juste; avec mes deux enfants je ne fais
+plus rien chez vous, c'est à peine si je gagne le pain que je mange; il
+faut que ça ait une fin et que j'aille dans ma maison entre la moisson
+et les vendanges, au temps où grand Louis n'est pas occupé.»</p>
+
+
+<h3>Jeanne déménage peu à peu.</h3>
+
+<p>Quand le mobilier fut rendu et mis en place, grand Louis dit à son
+maître:</p>
+
+<p>«Votre maison est trop pleine, et cette autre là-bas s'ennuie d'être
+vide.</p>
+
+<p>--C'est-à-dire que tu as grande envie d'y aller: c'est tout naturel, mes
+enfants, arrangez ça ensemble; mais je te préviens que j'ai besoin de
+toi jusqu'après les vendanges.</p>
+
+<p>--Est-ce que je ne serai pas toujours prêt pour vous servir, là-bas
+comme ici?</p>
+
+<p>--Petite Jeanne, je te préviens aussi que je veux planter la crémaillère
+le jour où tu feras bénir ta maison, et je ferai les frais du souper; tu
+m'entends!»</p>
+
+<p>Jeanne emportait son linge et ses habits peu à peu, et elle les rangeait
+au fur et à mesure; Louise l'aidait quand elle le pouvait, et bientôt il
+n'y eut plus que son lit à transporter, car grand Louis avait déjà
+conduit le coffre et l'armoire de la mère Nannette. Il fut convenu que
+le dimanche au matin on démonterait le lit, M. le curé devant bénir la
+maison le soir.</p>
+
+
+<h3>Le colporteur revient au Grand-Bail.</h3>
+
+
+<p>Le samedi, pendant le dîner, l'on vit venir une voiture attelée d'un
+petit cheval qui paraissait fort vigoureux; elle s'arrêta à la porte, et
+il en descendit un beau jeune homme qui sauta d'un bond dans la maison.
+Chacun le regarda avec étonnement; quand il vit que personne ne le
+reconnaissait, il ôta son chapeau, et maître Tixier s'écria:</p>
+
+<p>«Tiens! c'est le colporteur!»</p>
+
+<p>Et il n'était pas difficile de le reconnaître à la cicatrice qui lui
+traversait le front.</p>
+
+<p>«Ma foi, mon garçon, j'ai bien cru que tu nous avais oubliés; nous
+parlions de toi quelquefois avec M. le curé, qui disait toujours que
+nous te reverrions tôt ou tard.</p>
+
+<p>--Il avait raison, le saint homme! Je n'oublie point ceux qui m'ont
+obligé: parlez-moi de lui et dites-moi s'il va toujours bien.</p>
+
+<p>--Oui, Dieu merci, et j'espère qu'il vivra longtemps encore; mais,
+puisque tu nous trouves à table, mets-toi à ton ancienne place, sans
+cérémonie, tout comme autrefois.</p>
+
+<p>--De grand coeur, maître Tixier; mais auparavant je vais dételer mon
+cheval qui a grand chaud.</p>
+
+<p>--C'est juste; il faut avoir soin des animaux qui nous rendent service;
+mais ne te dérange pas; on va mettre ton cheval à l'abri et lui donner
+ce qu'il lui faut.»</p>
+
+<p>Le colporteur se mit à table, et on lui apprit que Jeanne était mariée à
+grand Louis, et qu'ils devaient se mettre à leur ménage le lendemain.</p>
+
+<p>«Je ne vois pas votre fille aînée, ni cette écervelée de Marguerite, ni
+le bouvier Claude!</p>
+
+<p>--Ma Solange est mariée et demeure dans une métairie tout près d'ici,
+qui appartient aussi à M. Dumont; Claude a épousé Marguerite et s'en est
+allé dans le bourg. C'est un triste mariage qu'il a fait là; quoiqu'il
+n'ait guère d'esprit, c'est un brave garçon et bien courageux.</p>
+
+<p>--Et cette jeune fille-là, dit le marchand en désignant Louise, est-ce
+que c'est ce petit lutin qui sautait toute la journée autour de Jeanne?</p>
+
+<p>--Oui, mon ami; mais si elle a grandi, sais-tu que toi aussi tu es
+grandi et changé? c'est à peine si je t'ai reconnu.»</p>
+
+<p>Après dîner, le marchand s'en alla chez M. le curé, et il n'en revint
+que pour souper. Avant de se mettre à table, il entra dans la grange où
+l'on avait rangé sa voiture, et il rapporta trois couvertures de coton,
+deux cravates noires et un très-beau foulard. Il offrit une couverture à
+chacune des filles mariées, l'autre à Jeanne et le foulard à Louise;
+puis il prit les cravates noires et voulut en donner une à Etienne
+Durand et l'autre au maître.</p>
+
+<p>«Mon garçon, dit celui-ci, je n'entends pas que tu te ruines pour nous.
+Je veux bien t'acheter quelque chose, mais je n'accepterai rien,
+absolument rien.</p>
+
+<p>--Maître Tixier, vous ne me causerez pas une humiliation pareille. Si on
+impose des obligations à ceux à qui l'on rend service, on en contracte
+aussi envers eux; il ne faut pas refuser aux gens à qui l'on fait du
+bien le plaisir de se montrer reconnaissants.</p>
+
+<p>--Tu as raison: je n'ai plus rien à dire; donne, mon garçon, et grand
+merci.»</p>
+
+<p>Et chacun prit ce que lui avait apporté le marchand.</p>
+
+
+
+<h3>Le colporteur vend à tout le village.</h3>
+
+<p>Le lendemain, après la messe, que le colporteur entendit bien
+dévotement, il étala sa boutique sur la place de l'église, et il annonça
+à haute voix qu'il vendrait ses marchandises au prix coûtant, en
+reconnaissance du service qu'on lui avait rendu autrefois dans le pays.
+Chacun s'approcha et acheta ce qui lui convenait. Il dîna chez M. le
+curé. Pendant que les femmes de la ferme s'occupaient à préparer le
+souper dans la maison de Jeanne et y transportaient tout ce qui était
+nécessaire, Louise mit, sans en rien dire, une petite provision de
+toute chose dans la huche de Jeanne avec deux grand pains de froment.</p>
+
+<p>Après les vêpres, M. le curé vint bénir la maison et ensuite l'on se mit
+à table. Toute la famille du Grand-Bail était là, excepté la maîtresse,
+qui ne se levait plus. Solange était venue aussi avec son mari.</p>
+
+<p>«Te voilà donc dans ta maison, ma Jeanne, dit maître Tixier; vas-tu être
+heureuse! mais nous nous apercevrons bien que tu n'es plus avec nous.</p>
+
+<p>--Il fallait bien, dit M. le curé, que ces braves gens finissent par se
+mettre à leur ménage. J'ai béni la maison de bon coeur, car je suis bien
+sûr qu'il ne s'y fera jamais rien de mal et que les enfants y seront
+bien élevés.</p>
+
+<p>--Elle s'y prendra de bonne heure, monsieur le curé; ne fait-elle pas
+déjà compter sa petite Nannette! y a-t-il du bon sens?</p>
+
+<p>--Notre maître, est-ce que vous ne serez pas content quand, à la
+veillée, la petite vous lira de jolies histoires?</p>
+
+<p>--Mais crois-tu, Jeanne, que, si elle apprend sitôt à lire, ça ne la
+dégoûtera pas de travailler?</p>
+
+<p>--Soyez tranquille, notre maître! ce qui entre dans la tête ne gâte pas
+les doigts; et ceux qui l'ont pleine de toutes sortes de bonnes choses
+travaillent aussi bien que les autres, s'ils ont du courage; n'est-ce
+pas, monsieur le curé?»</p>
+
+
+<h3>M. le curé donne raison à Jeanne.</h3>
+
+<p>«Jeanne a raison, dit le curé: ne vaut-il pas mieux, le dimanche, passer
+son temps à faire une lecture, ou bien à enseigner à lire aux autres,
+que de se disputer ou de faire des commérages au dépens du prochain?
+J'ai toujours vu que les hommes qui savent quelque chose sont plus
+faciles à vivre que les autres; et les femmes qui ont appris à lire, à
+écrire, et qui savent se servir de l'aiguille, sont plus assidues dans
+leur maison et la tiennent plus proprement.</p>
+
+<p>--Voyez donc grand Louis, pourtant! il ne sait pas seulement signer son
+nom.</p>
+
+<p>--Aussi, notre maître, s'écria celui-ci, avant que d'avoir trouvé
+Jeanne, je ne valais pas grand'chose; je brutalisais tout le monde.</p>
+
+<p>--Est-ce qu'elle aurait tant d'idée, Jeanne, dit Joséphine, est-ce
+qu'elle serait si bonne si les dames Dumont ne lui avaient appris tant
+de choses?</p>
+
+<p>--Tu as bien raison, ma Joséphine. J'aurais fait comme tant d'autres qui
+ne pensent à rien du tout. Aussi, après le bon Dieu qui m'a donné une
+âme, et ma pauvre mère, qui m'a mise au monde, après la mère Nannette,
+qui m'a tirée de la misère, je dois tout à ces dames: car vous ne
+m'auriez pas tant protégée, maître Tixier, si elles n'avaient pas pris
+soin de moi. Aussi je serai reconnaissante envers elles jusqu'au dernier
+jour de ma vie.</p>
+
+
+
+<h3>Le colporteur parle de ses affaires.</h3>
+
+<p>«Monsieur le curé, dit Louise, vous aviez une bien belle nappe d'autel,
+ce matin, à la messe. Je parie que c'est ce jeune marchand qui vous l'a
+apportée!</p>
+
+<p>--Oui, ma fille; il a voulu faire ce cadeau à ma pauvre église; c'est un
+brave coeur qui n'a oublié aucun de ceux qui l'ont obligé.</p>
+
+<p>--Tu as donc fait de bonnes affaires, toi, dit maître Tixier en
+s'adressant au colporteur; je vois que tu as un cheval et une voiture,
+sans compter ce qu'il y a dedans.</p>
+
+<p>--Mais oui; mes petites affaires ne vont pas trop mal.</p>
+
+<p>--C'est la récompense de votre bonne conduite, dit le curé.</p>
+
+<p>--Pour vous dire toute la vérité, j'ai eu bien de la peine à prendre des
+habitudes régulières. J'ai souvent rencontré d'anciens camarades qui se
+moquaient de moi, et j'ai été plus d'une fois sur le point de céder à
+leurs railleries et de les imiter. Mais quand mes yeux rencontraient un
+miroir et que je voyais ma cicatrice, je pensais à vous tout de suite,
+monsieur le curé, et aussi à la maison du père Tixier, et je redevenais
+fort contre la tentation. Il est si difficile de rompre avec les
+mauvaises habitudes!</p>
+
+<p>--Vous dites là une grande vérité, mon ami; c'est pourquoi l'on ne
+saurait veiller de trop près à s'en préserver.</p>
+
+<p>--Enfin, j'ai contracté celle de la bonne conduite et du travail; je me
+suis donné bien du mal; j'ai parcouru toute la France, marchant la nuit
+et vendant le jour, faisant souvent beaucoup de chemin en vue d'un
+petit bénéfice, et vivant de peu. J'arrive de Paris, où j'ai retrouvé
+mon père, que je n'avais pas vu depuis huit ans. Jugez si j'ai été
+heureux d'être en état de le tirer de la carrière où il travaillait, ce
+qui était un métier trop dur pour son âge! J'ai pu lui acheter le fonds
+d'un de ces petits commerces des rues, qui, à Paris, suffisent à nourrir
+leur homme. Me voici le coeur content en pensant que mon pauvre père
+n'aura plus à souffrir, et je compte bien l'aller voir de temps en
+temps.</p>
+
+<p>--Nous sommes tous bien heureux, dit grand Louis, de vous voir en si bon
+chemin.»</p>
+
+
+
+<h3>Maître Tixier vend de la plume à Jeanne.</h3>
+
+<p>Après le souper, maître Tixier visita les deux chambres de Jeanne, et
+lui dit:</p>
+
+<p>«Je te vois bien deux châlits, ma fille, mais il y en a un vide, et ça
+me choque.</p>
+
+<p>--Maître Tixier, j'ai acheté de la toile pour faire une paillasse; je
+vais la coudre dès demain, et vous me donnerez bien de la paille fraîche
+pour la remplir; quand mon mari battra votre avoine, il me vannera de la
+bâle sur laquelle il couchera au besoin.</p>
+
+<p>--Et tu crois, toi, que je souffrirai que ton homme couche sur la bâle
+quand il sera bien harassé? Il ne manque pas de plume à la maison; tu en
+auras demain ce qu'il te faudra pour faire un lit; tu me payeras en
+journées; grand Louis n'a pas besoin de se mêler de cela.</p>
+
+<p>--J'ai une belle pièce de coutil, dit le marchand, et je vous vendrai à
+bon marché ce qui vous sera nécessaire; j'ai aussi remarqué qu'il manque
+des rideaux à votre fenêtre; je me souviens d'avoir quelque part, dans
+mes ballots, un reste d'indienne à raies blanches et rouges, qui ira
+bien avec le lit. Je vous le donnerai en bon souvenir de notre souper
+d'aujourd'hui et du plaisir que j'ai à vous retrouver tous.
+
+--Mais, monsieur le marchand, ma fenêtre se passera bien de rideaux;
+c'est trop beau pour des gens comme nous.</p>
+
+<p>--Jeanne, quand vous me pansiez le front, je n'ai pas refusé vos soins,
+et je n'ai pas craint de vous donner de la peine: pourquoi ne
+voudriez-vous pas accepter ce que je vous offre?</p>
+
+<p>--Jeanne, il faut que personne ne sorte mécontent de chez vous
+aujourd'hui, fit observer le curé.</p>
+
+<p>--Eh bien! merci de votre générosité, dit Jeanne au marchand; et, pour
+tout dire, je ne serai pas fâchée d'avoir des rideaux.»</p>
+
+<p>Le colporteur dit au père Tixier, comme ils rentraient au Grand Bail:</p>
+
+<p>«En passant par la ville, j'ai vu un petit marchand tailleur qui m'a
+cédé son fonds; je suis convenu de lui prendre l'année prochaine; mais
+il me faudra une femme dans cette boutique.</p>
+
+<p>--Eh bien?</p>
+
+<p>--Si vous vouliez me donner votre Louise, je serais bien content; elle
+connaît tout le pays, et, comme je ne vendrai guère qu'à la campagne, je
+crois que nous ferions une bonne maison ensemble.</p>
+
+<p>--Lui en as-tu parlé?</p>
+
+<p>--Non, maître Tixier, je voulais savoir ce que vous en diriez.</p>
+
+<p>--Arrange-toi avec elle, je t'en donne la permission.»</p>
+
+<p>Le colporteur resta deux jours chez maître Tixier, et, quand il partit,
+les accords étaient faits.</p>
+
+
+<h3>La famille Dumont vient voir Jeanne.</h3>
+
+
+<p>La famille Dumont vint, le mardi, voir Jeanne, qui leur avait dit la
+veille qu'elle était emménagée.</p>
+
+<p>«Sais-tu que tu n'es pas du tout mal logée, petite Jeanne? lui dit Mme
+Isaure; et qu'as-tu donc dans ta basse-cour?</p>
+
+<p>--Rien encore, madame; maître Tixier va me donner une chèvre, un coq et
+deux poules.</p>
+
+<p>--Qu'il te donne plutôt deux canes et un canard, dit Mme Dumont; je
+t'enverrai un coq et deux poulettes de ma belle race.</p>
+
+<p>--Et moi, dit Auguste, qui était devenu un bel officier, je t'apporterai
+une paire de ces jolis pigeons que tu aimes tant.</p>
+
+<p>--Et moi, dit Mme Sophie, je te donnerai une jolie chatte à longs poils
+pour te tenir compagnie; car, ma pauvre Jeanne, tu vas trouver la maison
+bien grande quand tu seras seule toute la journée.</p>
+
+<p>--Oh! je vais chercher de l'ouvrage tout de suite après avoir sevré
+Sylvain. Quand vous aurez besoin de quelqu'un, ne m'oubliez pas, s'il
+vous plaît.</p>
+
+<p>--Et la petite Nannette, qu'en feras-tu quand tu iras travailler?</p>
+
+<p>--Je la mènerai au Grand-Bail, ainsi que son frère; ils s'amuseront
+autour de la maison: Nannette gardera le petit, et Louise aura l'oeil
+sur les deux.</p>
+
+<p>--Comme il est frais, ton Sylvain! Jeanne; si j'ai un enfant, tu me le
+nourriras, dit Mme Isaure.</p>
+
+<p>--Avec grand plaisir, ma chère dame; ordonnez ici comme chez vous.»</p>
+
+
+<h3>Jeanne a de la peine à s'habituer à vivre seule.</h3>
+
+
+
+<p>Mme Sophie avait raison; Jeanne n'était pas accoutumée à tant de
+tranquillité: il lui semblait qu'elle n'eût point d'occupation. Quand
+son ménage était fait, qu'elle avait promené la chèvre et qu'elle lui
+avait amassé de l'herbe, le reste de la journée lui paraissait bien
+long.</p>
+
+<p>Elle filait sur sa galerie pendant que Nannette amusait son frère; quand
+elle s'ennuyait trop, elle prenait ses deux enfants et les emmenait au
+Grand-Bail. Là, elle aidait à Louise, et bien souvent on la retenait à
+souper avec son mari qui battait à la grange; d'autres fois, elle
+s'occupait de son jardin. Nannette la suivait partout, et, comme sa mère
+lui apprenait beaucoup de choses, cette petite fille causait bien mieux
+que les autres enfants du bourg.</p>
+
+<p>Quand les anciennes voisines de Jeanne passaient sur le chemin pour
+aller au marché, elles entraient souvent chez elle, et après avoir
+visité sa maison, elles lui disaient:</p>
+
+<p>«Elle doit te coûter bon ta maison, petite Jeanne!</p>
+
+<p>--Pourquoi donc ça?</p>
+
+<p>--C'est que tu as un beau jardin en avant; on ne voit ni fumier ni
+immondices devant ta porte. Et avec quoi comptes-tu donc fumer tes
+champs?</p>
+
+<p>--Je peux bien avoir de quoi fumer mes champs sans mettre mon fumier
+sous mes fenêtres, pour empester ma maison et rendre mes enfants
+malades. N'ai-je pas ma cour, où est l'étable?</p>
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008.png"></p>
+
+
+<p>--Mais si tu ne mets pas de la paille pourrir devant ta porte, le peu de
+bétail que tu as ne pourra suffire à fumer tes champs.</p>
+
+<p>--Vous croyez donc que cette paille que vous mettez pourrir devant vos
+portes fait un bon engrais? Vous vous trompez fort: c'est bon pour vous
+donner la fièvre ainsi qu'à vos enfants, et voilà tout.</p>
+
+<p>--Comment fais-tu donc, toi?</p>
+
+<p>--Moi, je mets une couche de paille et une de terre sur mon fumier
+chaque fois que grand Louis nettoie l'étable; j'empêche comme ça qu'il
+ne sèche, et la paille et la terre qui le couvrent deviennent un
+excellent engrais. Faites de la litière jusqu'au ventre à vos bêtes, et
+tenez propre le devant de votre porte, vous verrez comme vous vous en
+trouverez bien!</p>
+
+<p>--Qui est-ce qui t'a donc appris tout ça, Jeanne?</p>
+
+<p>--C'est Étienne Durand, le gendre de maître Tixier du Grand-Bail.</p>
+
+<p>--Il veut donc changer toutes les coutumes, celui-là?</p>
+
+<p>--Il ne veut rien changer; il veut seulement faire mieux, et il s'y
+entend bien; grand Louis dit que c'est un excellent cultivateur.»</p>
+
+
+<h3>Jeanne a grande envie d'avoir une vache.</h3>
+
+
+
+<p>Jeanne désirait beaucoup avoir une vache, et en parlait souvent à son
+mari, qui lui disait:</p>
+
+<p>«Ma pauvre femme, tu as deux enfants à soigner, bientôt trois; si Mme
+Isaure t'en donne un a nourrir, ça fera quatre; je te demande si tu
+pourras t'occuper de ta vache!</p>
+
+<p>--Je prendrai pour m'aider cette pauvre mère Henri qui demande son pain,
+et elle viendra pour peu de chose. Elle gardera mes bêtes aux champs,
+puis elle ira à l'herbe; je n'aurai que la peine de traire la vache et
+la chèvre, de soigner le laitage, et tu nettoieras l'étable le soir.
+Car, vois-tu, je veux avoir une vache bien propre; je la ferai étriller
+tous les jours, comme Étienne Durand fait au Grand Bail; j'ai remarqué,
+que, quand elles ont le poil bien brillant, elles donnent plus de lait
+et du meilleur.</p>
+
+<p>--Si tu veux te faire aider, c'est différent, parce que je n'entends pas
+que tu te tues à l'ouvrage, je t'en avertis. L'autre jour, le maréchal
+m'a proposé un cheptel; veux-tu que j'aille lui demander s'il est
+toujours dans la même intention?</p>
+
+<p>--Oh! oui, mon homme, va; ça vaudra mieux pour commencer, que d'acheter
+une vache nous-mêmes et de rester sans le sou.»</p>
+
+<p>Grand Louis alla voir le maréchal et revint bien vite dire à sa femme
+qu'on lui achèterait une vache, et que le père Tixier la choisirait
+lui-même.</p>
+
+<p>Jeanne fut bien contente d'avoir une vache; elle la menait paître
+souvent comme elle avait fait autrefois chez la mère Nannette; sa fille
+conduisait la chèvre, et le petit Sylvain les suivait.</p>
+
+<p>L'année se passa bien, la récolte fut bonne, grand Louis serra ses
+gerbes dans un coin de la grange du Grand-Bail; il fit son vin en commun
+avec maître Tixier, chez lequel il travaillait toujours.</p>
+
+<p>Il paya les premiers cent francs avec son temps, et il gagna assez en
+plus pour acquitter une bonne partie de la rente viagère du père Colis.
+Jeanne eut un autre garçon qu'on appela Paul, et qu'elle nourrit sans
+trop de fatigue.</p>
+
+
+<h3>Mme Isaure donne un enfant à nourrir à Jeanne.</h3>
+
+
+<p>Paul avait huit mois quand Mme Isaure vint voir Jeanne et lui dit:</p>
+
+<p>«Je vais te donner bientôt un nourrisson, ma bonne Jeanne; ton Paul
+n'aura guère que neuf mois quand tu prendras mon enfant. Je ne veux pas
+que tu les nourrisses tous les deux à la fois; toute forte que tu es, tu
+serais bientôt épuisée; si tu veux mettre ton garçon en nourrice, je
+payerai ses mois.</p>
+
+<p>--Merci, madame, je le sèvrerai; il est très-fort et mange déjà comme un
+petit homme. Je vous promets qu'il ne prendra pas le lait de votre
+enfant.</p>
+
+<p>--Je le sais bien, Jeanne; tu es trop honnête femme pour tromper
+personne, moi moins que toute autre. Prépare-toi donc à recevoir bientôt
+ton nouvel enfant; nous passerons l'hiver ici pour ne pas le quitter.
+Mais, dis-moi, si tu prenais une petite fille pour t'aider? Tu ne
+pourras pas suffire à tout.</p>
+
+<p>--Madame, j'emploie déjà la mère Henri une partie de la journée; je la
+garderai tout à fait. La pauvre femme est bien malheureuse et ne manque
+pas de courage; mais elle ne peut travailler aux champs: je serai plus
+tranquille avec elle qu'avec une fillette de douze à treize ans.</p>
+
+<p>--Alors je payerai la mère Henri en sus de tes mois.</p>
+
+<p>--De mes mois, ma chère dame! est-ce que vous comptez me payer? Oh! vous
+ne me ferez pas ce chagrin-là!</p>
+
+<p>--Mais, petite Jeanne, n'est-il pas juste que tu sois payée de la peine
+que tu vas prendre pour mon enfant?</p>
+
+<p>--Ma récompense, madame, ce sera de vous rendre service et de
+m'acquitter, selon mon pouvoir, des grandes obligations que je vous ai.
+Que serais-je donc sans vous? Ne me payez pas, je vous en prie!
+laissez-moi vous prouver combien je vous suis attachée, et que je
+n'oublie pas tout le bien que vous m'avez fait. Si vous me payiez, je
+croirais que vous ne faites aucune estime de moi, ajouta Jeanne en
+pleurant.</p>
+
+<p>--Ne te désole pas, ma bonne Jeanne; tu as raison, je ne dois pas te
+payer. D'ailleurs, on ne saurait reconnaître les soins d'une bonne
+nourrice avec de l'argent; seulement, je tiens à payer la mère Henri;
+car enfin, si je ne te donne rien, je ne puis souffrir que tu débourses
+quelque chose pour moi.»</p>
+
+<p>Quinze jours après, Mme Isaure confia sa petite fille à Jeanne.</p>
+
+
+<h3>Les femmes du bourg s'étonnent de la propreté<br>
+ de Jeanne.</h3>
+
+
+
+
+<p>Les femmes du bourg venaient souvent demander quelque service à Jeanne,
+qui en savait plus long qu'elles, et qui était toujours prête à obliger.
+Quand elles la voyaient habiller ses enfants, elles lui disaient:</p>
+
+<p>«Comment donc, Jeanne, tu peignes tes petits et tu les laves comme s'ils
+étaient des enfants de bourgeois!</p>
+
+<p>--Parce qu'ils sont des paysans, est-ce une raison pour qu'ils soient
+sales? Voyez s'ils ont le moindre bouton! Ce n'est pas une grande peine
+pour moi de laver leur petit corps tous les matins en les levant, et de
+leur brosser la tête; c'est bientôt fait, et je leur épargne par là bien
+des petites misères. Si vous en faisiez autant, vos enfants se
+porteraient mieux et ne crieraient pas tant.</p>
+
+<p>--Eh bien! on essayera. Dis-nous donc aussi comment tu fais pour que
+leurs habits aient toujours l'air d'être neufs.</p>
+
+<p>--Je les plie quand les enfants sont au lit, je les mets en presse sur
+mon coffre; et je serre leur bonnet pendant la nuit pour le garantir des
+mouches.</p>
+
+<p>--Mais ils ne se salissent donc pas, tes petits?</p>
+
+<p>--Dame! j'y fais attention. D'abord, je ne les laisse pas manger toute
+la journée, et quand ils mangent, je mets un linge devant eux pour que
+leurs habits se salissent moins. Je n'ai pas besoin de les laver si
+souvent, et cela m'épargne du temps et de l'argent.»</p>
+
+<p>Mme Isaure venait voir tous les jours sa petite fille qui croissait à
+vue d'oeil, et elle remerciait Jeanne de ses bons soins.</p>
+
+<p>«Ma chère dame, si vous saviez combien je suis heureuse que vous ne
+puissiez pas penser que c'est par intérêt que je soigne votre enfant! Je
+l'aime comme les miens, je ne fais pas de différence entre eux.»</p>
+
+
+<h3>Jeanne rend son nourrisson.</h3>
+
+<p>Jeanne nourrit la fille de Mme Isaure et la lui rendit toute propre,
+marchant déjà et commençant à parler. Toute la famille Dumont vint
+chercher l'enfant, et Jeanne leur donna à déjeuner dans sa jolie
+chambre; elle avait toujours quelques pots de fleurs sur sa galerie, ce
+qui donnait à sa maison un air de fête. Pendant qu'on était à table, le
+domestique de M. Dumont amena dans l'étable de Jeanne une très-belle
+vache avec son veau; on habilla tout de neuf les trois enfants, qui en
+furent bien joyeux, et tout le monde partit.</p>
+
+<p>Jeanne, qui était toute triste du départ de son nourrisson, descendit
+pour traire sa vache, et fut grandement étonnée d'en trouver deux à
+l'étable; elle n'eut pas d'abord la force de parler; puis elle cria à
+son mari:</p>
+
+<p>«Grand Louis, viens vite, mon homme, viens vite!»</p>
+
+<p>Lui, qui travaillait dans son jardin, accourut promptement, croyant
+qu'il était arrivé quelque malheur. Quand il vit Jeanne à la porte de
+l'étable, le visage tout en larmes et riant en même temps, il lui dit:</p>
+
+<p>«Est-ce que tu deviens folle, ma pauvre femme?»</p>
+
+<p>Jeanne lui montra la crèche sans répondre, et grand Louis, en voyant la
+vache, comprit tout.</p>
+
+<p>«Sont-ils bons! sont-ils donc bons! dit Jeanne quand elle put parler:
+c'était justement ce que je désirais le plus au monde, que d'avoir une
+vache à moi.</p>
+
+<p>--Jeanne, tu ne peux ni nourrir ni soigner deux vaches. Je vais de ce
+pas chez le maréchal, pour lui dire de placer la sienne ailleurs.»</p>
+
+<p>Il alla tout de suite au bourg, où il conta le bonheur qui lui était
+arrivé.</p>
+
+<p>«Grand Louis, dit le maréchal, je ne mettrai pas ma vache en d'autres
+mains; elle dépérirait partout au sortir de celles de Jeanne. Nous la
+vendrons à la foire prochaine: elle m'a coûté deux cents francs, et nous
+aurions bien du malheur si nous n'en trouvions pas une quarantaine de
+francs de plus; ça nous fera un joli petit bénéfice à chacun.»</p>
+
+
+<h3>Nannette a mal aux yeux.</h3>
+
+<p>Quelque temps après, Nannette eut grand mal aux yeux. Jeanne alla
+chercher M. le curé, qui vit l'enfant et trouva le mal si grave qu'il
+conseilla d'aller consulter le meilleur médecin de la ville. Maître
+Tixier, en allant voir Louise, qui était mariée au marchand et qui
+faisait bien ses affaires, conduisit dans sa carriole grand Louis, sa
+femme et leur fille. Le médecin visita soigneusement les yeux de
+Nannette; il fit une ordonnance, et dit:</p>
+
+<p>«Si vous faites exactement ce que j'ordonne, je réponds de la guérison
+de votre enfant; autrement elle pourrait bien devenir aveugle. Mais vous
+autres, gens de la campagne, aussitôt que vos malades vont un peu mieux,
+vous cessez les remèdes.</p>
+
+<p>--C'est bien vrai, monsieur, dit Jeanne, c'est une mauvaise coutume;
+mais que voulez-vous? on est si pauvre et on a si grand besoin de son
+temps qu'on est négligent de sa santé.</p>
+
+<p>--C'est un fort mauvais calcul; car il faut toujours finir par
+interrompre son travail et dépenser l'argent que vous avez voulu
+économiser, et même plus; et l'on a souffert longtemps. Trop heureux
+encore si le mal n'est pas devenu incurable! Vous êtes, en vérité, plus
+soigneux de la santé de vos bestiaux que de la vôtre propre.</p>
+
+<p>--Monsieur, dit grand Louis, quand on perd une pièce de bétail, c'est la
+ruine d'une petite maison.</p>
+
+<p>--Et si le chef de la famille meurt, n'est-elle pas ruinée aussi?</p>
+
+<p>--Oui, et c'est un grand malheur; mais soyez tranquille, monsieur:
+Jeanne n'est pas une femme comme une autre; ce que vous lui direz, elle
+le fera comme si c'était M. le curé qui l'eût recommandé.»</p>
+
+<p>Jeanne ramena sa fille et lui mit un bandeau sur les yeux, parce que le
+médecin avait recommandé par-dessus tout qu'elle ne vît pas le jour.</p>
+
+
+<h3>Paul montre un mauvais caractère.</h3>
+
+<p>Nannette s'ennuyait un peu de ne pouvoir rien faire; sa mère lui donna
+du gros chanvre à filer; elle entreprit de lui apprendre le catéchisme,
+ce qui ne fut pas long; car Nannette avait bonne mémoire. Elle gardait
+le petit Paul pendant que sa mère allait travailler hors de la maison et
+que Sylvain était à l'école. Il fallait toute la patience de cette bonne
+petite pour supporter les caprices de Paul, qui avait un mauvais
+caractère et ne voulait jamais faire ce qui plaisait aux autres. Jeanne
+en avait un grand chagrin; mais elle espérait qu'il deviendrait meilleur
+en grandissant. Elle ne se lassait jamais de ses caprices, et employait
+la plus grande douceur avec lui: mais l'enfant y était insensible; il ne
+lui témoignait pas la moindre affection, et ne venait à elle que s'il
+avait besoin de quelque chose, bien sûr de ne pas être refusé. Il ne
+craignait que son père, qui s'irritait de le voir tourmenter sans cesse
+Jeanne, et, quand elle pleurait en voyant Paul si différent de ses aînés
+qui étaient d'excellents enfants, grand Louis avait envie de le battre
+pour le corriger; mais sa femme le retenait toujours en lui disant que
+les coups n'avaient jamais rien produit de bon. Pourtant Paul, tout
+petit qu'il était, avait quelquefois des réponses si insolentes que
+grand Louis, qui au fond n'était pas endurant, lui donnait quelques
+bonnes tapes. Jeanne, qui craignait que ce petit coeur ne s'endurcît
+encore, et qui pensait qu'une grande tendresse pourrait seule le
+réchauffer, prit le parti de cacher à grand Louis toutes les fautes que
+faisait son enfant.</p>
+
+
+<h3>La petite Nannette comprend la chagrin de sa mère<br>
+ et le partage.</h3>
+
+
+<p>Nannette, qui avait bien compris le chagrin de sa mère, essayait
+quelquefois de la consoler.</p>
+
+<p>«Ma pauvre fille, il n'y a pas de consolation pour une peine comme
+celle-là. Si ton frère ne vaut rien quand il sera grand, ce sera le
+chagrin de toute ma vie. Mon enfant, il faut cacher avec soin sa
+mauvaise humeur et sa dureté. Vois-tu, il n'y a pas de plus grande
+richesse que la bonne réputation, et elle commence en même temps que
+nous. Si le monde savait combien Paul est mauvais, l'enfant aurait beau
+se corriger par la suite, on n'en dirait pas moins qu'il ne vaut pas
+grand'chose: n'en parle donc à personne, pas même à nos meilleurs amis
+ni à M. le curé.</p>
+
+<p>--Oui, ma mère, soyez tranquille; d'ailleurs, puisque Dieu nous l'a
+donné comme ça, il faut l'aimer pour tout le monde; car, au fond, il est
+bien malheureux.»</p>
+
+<p>A force de douceur et de patience, Nannette vint à bout d'apprendre à
+Paul sa prière; elle le faisait compter aussi deux fois par jour, et,
+tantôt bon gré, tantôt mal gré, il apprit tout ce qu'un petit enfant de
+son âge pouvait apprendre; comme il avait assez d'intelligence et qu'il
+n'était mauvais qu'à la maison, on l'aimait bien ailleurs. Il s'attacha
+à sa soeur plus qu'on ne l'eût cru capable de le faire.</p>
+
+<p>Nannette avait un caractère si heureux que tout le monde l'aimait comme
+on avait aimé sa mère à son âge. Elle guérit enfin, parce qu'elle fut
+bien docile et ne manqua jamais de faire ce que le médecin et M. le
+curé, qui venait la voir tous les jours, lui avaient ordonné.</p>
+
+
+<h3>Une grêle terrible ravage tout le pays.</h3>
+
+<p>Tout allait au mieux dans le ménage de Jeanne; elle avait fait faire une
+pièce de toile avec le chanvre qu'elle filait depuis quatre ans. Elle
+comptait en faire quatre paires de draps et des chemises pour grand
+Louis, dont les vieilles avaient servi pour les enfants. Son mari avait
+déjà remboursé six cents francs au père Tixier et elle lui avait payé sa
+plume. Nannette allait avoir douze ans; elle avait fait sa première
+communion. Sylvain était enfant de choeur, et il restait chez M. le curé
+pendant tout le temps qu'il ne passait pas à l'école. Il semblait que
+rien ne dût troubler le bonheur de Jeanne, quand, au commencement de la
+moisson, il vint un orage terrible. La grêle tombait grosse comme des
+noix, et il ne resta pas un épis debout dans les champs. Ils avaient été
+si bien hachés et entrés en terre, qu'on n'y voyait même pas un brin de
+paille: c'était une désolation générale. Maître Tixier éprouva de
+grandes pertes; pourtant il ne fut pas grêlé partout. Mais chez le
+pauvre grand Louis, ce fut bien pis: il ne resta rien de sa récolte; en
+voyant ses champs, l'on n'aurait jamais dit qu'il y avait eu là une
+belle moisson quelques instants auparavant.</p>
+
+<p>Les arbres du jardin eurent presque toutes leurs branches cassées; le
+chanvre était couché par terre. Le coeur de Jeanne saignait en voyant
+tomber cette grêle qui la ruinait pour plus d'une année. Son mari revint
+du Grand-Bail tout consterné.</p>
+
+<p>«Quel malheur, mon pauvre homme! mais c'est Dieu qui l'envoie, il n'y a
+pas à murmurer. Il ne faut pas perdre courage; que de gens vont être
+plus à plaindre que nous!</p>
+
+<p>--Ma Jeanne, ce n'est pas la peur de pâtir qui me rend si triste; mais
+je pense aux enfants, à maître Tixier et à la pension du père Colis.
+Comment faire pour vivre et payer tout ça?</p>
+
+<p>--Console-toi, grand Louis. Je n'ai pas encore coupé ma toile,
+heureusement; tu vas emprunter l'âne au maréchal, et j'irai demain,
+avant le jour, en ville, où le mari de Louise me la prendra et me la
+payera comptant. Il n'est pas nécessaire qu'on me voie ni qu'on sache
+que je l'ai vendue.</p>
+
+<p>--Combien comptes-tu en retirer?</p>
+
+<p>--J'en ai soixante et dix mètres, et elle vaut au moins deux francs.</p>
+
+<p>--C'est cent quarante francs qu'on t'en donnera; mais nous payons deux
+cents francs au père Colis, et, si je laisse mes journées à maître
+Tixier jusqu'à ce qu'il soit rentré dans les cent francs que nous lui
+devons encore, comment ferons-nous pour vivre?</p>
+
+<p>--C'est juste, grand Louis; eh bien! il faut aller trouver le père
+Colis, et lui demander crédit pour cette année.</p>
+
+<p>--On voit bien que tu ne le connais guère, ma Jeanne. Il va ma faire
+faire un billet et me demander un gros intérêt.</p>
+
+<p>--Il n'y a pas moyen de s'en tirer autrement, pourtant; j'aurais bien du
+chagrin qu'on sût notre détresse; c'est un grand sacrifice, mais que
+veux-tu?»</p>
+
+
+<h3>Le père Colis fait faire un billet à Jeanne.</h3>
+
+<p>Le lendemain, Jeanne était revenue de la ville à huit heures, et elle en
+rapportait cent cinquante francs qui devaient servir à les nourrir
+pendant l'hiver; le soir, quand tous les enfants furent couchés, elle
+sortit avec son mari, et ils entrèrent chez le père Colis.</p>
+
+<p>«Mon petit père Colis, dit Jeanne, nous venons vous demander une grande
+grâce.</p>
+
+<p>--Qu'est-ce que c'est, petite Jeanne?... On dit que vous êtes bien
+saccagés par la grêle.</p>
+
+<p>--C'est à cause de cela que nous venons vous demander crédit pour cette
+année, mon père Colis.</p>
+
+<p>--Nous ne serons pas capables de vous payer, dit grand Louis.</p>
+
+<p>--Si vous ne me payez pas, avec quoi veux-tu donc que je vive?</p>
+
+<p>--Père Colis, vous ne serez pas pour cela dans l'embarras; on sait bien
+que vous avez de l'argent.</p>
+
+<p>--Tu as tort de t'en fier aux mauvaises langues; je n'ai pas le sou au
+contraire, et j'ai grand'peine à vivre.
+
+--Mon petit père Colis, dit Jeanne, vous ne voudrez pas nous faire
+vendre le peu que nous avons?</p>
+
+<p>--Si le père Colis ne veut pas nous faire crédit, je sais bien où
+trouver de l'argent pour le payer; il y en a plus d'un qui en prête dans
+le village.</p>
+
+<p>--Allons, grand Louis, il ne faut pas te fâcher; j'aime mieux pâtir que
+de vous faire de la peine: faites-moi un billet de deux cents francs
+pour l'an prochain, et tout sera dit.</p>
+
+<p>--Je serais aussi embarrassé de vous payer alors que je le suis
+aujourd'hui, car j'en aurai pour longtemps à me remettre d'un coup
+pareil. Si vous le voulez, nous allons vous faire deux billets, chacun
+de cent francs, payables l'un l'année prochaine, l'autre un an après.</p>
+
+<p>--Ho! ho! ça ne m'arrange guère.</p>
+
+<p>--Eh bien, adieu; nous allons chercher ailleurs.</p>
+
+<p>--Attends donc un instant, grand Louis; tu t'emportes comme une soupe au
+lait. Comme vous êtes des gens exacts à payer, je vas m'arranger des
+deux billets.»</p>
+
+<p>Jeanne les écrivit, bien étonnée qu'il ne fût pas question d'intérêts;
+elle trouvait le monde bien méchant de mépriser ce brave homme et de le
+faire passer pour un usurier. Quand les billets furent faits, elle les
+fit signer à grand Louis, à qui elle avait appris à écrire son nom.</p>
+
+<p>«Il me faut aussi ta signature, ma Jeanne; car j'aime à prendre mes
+sûretés.</p>
+
+<p>--C'est trop juste,» dit Jeanne; et elle signa.</p>
+
+<p>Ils remercièrent le père Colis de sa complaisance, et déjà grand Louis
+ouvrait la porte pour sortir, quand le père Colis dit:</p>
+
+<p>«Un instant, un instant! et mes intérêts, vous n'y songez donc pas? Je
+ne les fais jamais mettre sur le billet; on me paye comptant et
+d'avance.</p>
+
+<p>--Combien faut-il donc?</p>
+
+<p>--Cinquante francs, mes enfants.</p>
+
+<p>--Cinquante francs! dit grand Louis, qui commençait à se mettre en
+colère; voulez-vous rire?</p>
+
+<p>--Non, mon garçon, c'est à prendre ou à laisser.</p>
+
+<p>--Parbleu, je trouverai de l'argent à meilleur marché ailleurs.</p>
+
+<p>--Père Colis, dit Jeanne, vous êtes un brave homme, et vous ne voulez
+pas notre ruine; je vas vous chercher trente francs, et tout sera dit.</p>
+
+<p>--Va donc, Jeanne; tu fais de moi tout ce que tu veux.»</p>
+
+<p>En sortant, grand Louis reprocha à sa femme de l'avoir empêché d'aller
+emprunter à d'autres ce qu'il fallait pour payer la rente du père
+Colis.</p>
+
+<p>«Mon homme, je conviens que cet argent est bien cher; mais je ne me
+soucie pas qu'on connaisse notre embarras, et je suis sûre que le père
+Colis ne dira pas que nous lui avons fait des billets; il a trop peur
+qu'on ne sache qu'il a de l'argent. Nous vivrons cet hiver comme nous le
+pourrons avec les cent vingt francs qui nous restent.</p>
+
+<p>--Ça n'empêche pas que le père Colis est un malhonnête homme.</p>
+
+<p>--Grand Louis, il nous oblige à sa manière, il ne faut pas en dire de
+mal; d'ailleurs on ne l'estime que ce qu'il vaut; ce n'est pas à nous à
+le décrier.»</p>
+
+<p>Jeanne apporta les trente francs au père Colis; mais le lendemain il
+vint tout tremblant lui en rendre quinze: il avait entendu dire que la
+justice ne plaisante pas avec les usuriers, et il se contenta de
+l'intérêt légal.</p>
+
+
+<h3>Grand Louis laisse l'argent de sa moisson au père<br>
+ Tixier.</h3>
+
+
+<p>Après la moisson, le père Tixier, qui avait employé grand Louis tout le
+temps, voulut le payer comme les autres.</p>
+
+<p>«Maître Tixier, il faut garder cet argent-là; je vous compléterai les
+cent francs à l'époque du battage.</p>
+
+<p>--Est-ce que tu comptes me payer dans une année comme celle-ci, où tu
+n'as pas serré dix gerbes de blé pour ton hiver?</p>
+
+<p>--J'aime l'exactitude comme vous, et je ne dormirais pas bien si je ne
+vous avais pas payé; et puis j'avais quelque avance.</p>
+
+<p>--En es-tu bien sûr? Tu as acheté un bout de terre l'an passé, et je ne
+crois pas qu'il te soit resté grand argent.</p>
+
+<p>--Ne vous en inquiétez pas; je ne vous remercie pas moins de votre
+complaisance.</p>
+
+<p>--Grand Louis, prends garde! si tu me trompes, je ne te le pardonnerai
+pas.»</p>
+
+<p>L'hiver fut dur pour Jeanne; elle n'ôta que le gros son de sa farine et
+elle fit du pain bien grossier; souvent elle n'acheta que de l'orge.
+Elle vendit une petite génisse d'un an, qu'elle comptait garder, et cet
+argent servit pour acheter de la semence. On but de l'eau dans la
+maison, car on n'avait même pas fait de vendange; enfin, il y eut des
+jours où le pain manqua; et, comme Jeanne ne voulait pas s'endetter, on
+mangeait alors des pommes de terre cuites à l'eau. Paul, ne comprenant
+pas la gêne de sa mère, la tourmentait sans pitié; Nannette se privait
+de son pain pour lui. Sylvain mangeait chez le curé, qui avait bien
+deviné la détresse de Jeanne, mais qui, voyant le soin qu'elle mettait à
+la cacher, ne lui en avait jamais parlé par discrétion: cette détresse
+était si bien dissimulée qu'aucune autre personne ne s'en douta, pas
+même le père Tixier, qui était pourtant bien fin.</p>
+
+<p>Jeanne, n'ayant pas récolté de chanvre, n'avait rien à faire. Elle prit
+de l'ouvrage en ville chez le mari de Louise qui avait acheté sa toile.
+Il ne la payait qu'en marchandise, comme c'est la coutume; mais enfin
+elle gagna dans son hiver de quoi vêtir son mari et ses enfants.</p>
+
+
+<h3>Maître Tixier découvre la gêne de Jeanne.</h3>
+
+<p>Un jour du printemps, maître Tixier entra chez Jeanne, avec M. le curé,
+à l'instant où elle coupait sa soupe.</p>
+
+<p>«Quel pain coupes-tu donc là, Jeanne? il y a moitié son dedans.»</p>
+
+<p>Jeanne rougit et ne répondit pas.</p>
+
+<p>«Ah! c'est comme ça que grand Louis m'a trompé! Monsieur le curé,
+jugez-en! J'ai voulu lui payer ses journées; et lui, par orgueil, m'a
+dit qu'il avait de l'avance, et que je pouvais bien garder son gain pour
+me rembourser. Est-ce bien, voyons?</p>
+
+<p>--Maître Tixier, dit Jeanne, il n'y a pas d'orgueil là dedans. Vous avez
+été si bon pour nous, que c'était notre devoir de nous gêner pour vous
+rendre votre argent; vous aviez bien vos peines, vous aussi!</p>
+
+<p>--Tu as beau dire, Jeanne, je ne te passe pas cette menterie-là. Voilà
+donc pourquoi je vous trouvais si mauvaise mine à tous! Paul, dis-moi ce
+que tu as mangé cet hiver?</p>
+
+<p>--Du pain d'orge bien souvent, et bien souvent rien du tout; on mangeait
+des pommes de terre cuites à l'eau, absolument comme vos porcs.</p>
+
+<p>--Voyez-vous, monsieur le curé! Je vous dis que c'est de l'orgueil, moi!</p>
+
+<p>--Quoique j'admire votre courage, Jeanne, je m'étonne que vous n'ayez
+pas voulu être assistée par votre ancien maître, ou par Mme Dumont, dit
+le curé.</p>
+
+<p>--Monsieur, ils avaient bien assez de pauvres à nourrir, et qui étaient
+plus malheureux que nous; nous devions encore cent francs à notre
+maître, qui nous a aidés de si bon coeur à bâtir notre maison. On ne
+sait ni qui vit ni qui meurt; si grand Louis venait à manquer, comment
+ferais-je pour payer? Quand il y a des mineurs, on ne peut vendre qu'en
+justice, et notre petit bien serait mangé en frais. Enfin, le mauvais
+temps est passé, les journées de mon mari vont nous suffire à présent.
+L'herbe pousse, et ma vache, qui ne m'a presque rien rapporté cet hiver,
+faute de fourrage, va donner un peu de beurre que je vendrai chaque
+semaine.</p>
+
+<p>--C'est égal, Jeanne, je ne suis pas content, et, si ton mari s'avise de
+vouloir me payer le labourage de ses champs, je ne le regarderai de ma
+vie.</p>
+
+<p>--Et comme il y a un peu d'orgueil au fond de tout cela, dit M. le curé,
+je vais en rendre compte aux dames Dumont.»</p>
+
+
+<h3>Mme Isaure fait des reproches à Jeanne.</h3>
+
+<p>Une demi-heure après, Mme Isaure entra.</p>
+
+<p>«Comment, Jeanne, tu as souffert tout l'hiver, et tu ne m'en as rien
+dit! et, quand je te demandais pourquoi tu étais si maigre, tu me
+répondais que c'était le froid qui te faisait mal! Toi, mon amie, la
+nourrice de ma fille, tu as manqué de pain, et je n'en ai rien su!</p>
+
+<p>--Ma chère dame, vous aviez bien assez de tous vos autres pauvres; il
+n'y a pas eu grand mal, comme vous voyez, car nous sommes tous bien
+portants.</p>
+
+<p>--Que tu aies eu le courage de souffrir, ainsi que ton mari, je le
+conçois; mais je ne t'aurais pas crue capable de voir souffrir tes
+enfants.</p>
+
+<p>--Madame, ne valait-il pas mieux qu'ils pâtissent un peu que de leur
+donner l'habitude de demander et de compter toujours sur les autres?
+S'ils ont été mal nourris, ils n'ont pas souffert de la faim, je vous
+l'assure; ils n'ont pas trop mauvaise mine, et, si grand Louis et moi
+sommes maigris, c'est plutôt par l'inquiétude que par le manque de
+nourriture.</p>
+
+<p>--Jeanne, je t'en veux beaucoup de m'avoir caché ta position, surtout
+quand je t'en ai parlé la première. Je t'en prie, dis-moi sincèrement si
+tu as besoin de quelque chose.</p>
+
+<p>--Eh bien! ma chère dame, puisque vous êtes assez bonne pour vous
+occuper de ce qui nous manque, je vous dirai que nous avons vendu notre
+dernière pièce de vin pour payer l'impôt. Je me désole en pensant que
+grand Louis va boire de l'eau pendant les chaleurs. Si vous pouviez nous
+donner de la piquette, vous nous rendriez grand service.</p>
+
+<p>--Je ne veux pas que ton mari boive de la piquette; cet homme a grand
+besoin de se restaurer et de reprendre des forces pour les travaux de la
+saison; ce soir je t'enverrai une pièce de vin, tu peux y compter.»</p>
+
+
+<h3>Grand Louis fait une terrible chute.</h3>
+
+<p>Il y eut trois années de fertilité; grand Louis avait retiré ses deux
+billets des mains du père Colis, qui était mort peu de temps après.
+Jeanne, n'ayant plus rien à payer, vit l'aisance revenir chez elle et
+put faire des économies. Nannette avait quatorze ans; elle savait
+parfaitement lire, écrire et compter, et tenait la maison aussi bien que
+sa mère, qui pouvait alors travailler pour les autres tous les jours.
+Sylvain ne quittait plus M. le curé; Paul allait à l'école et apprenait
+bien ce qu'on lui enseignait; mais son caractère ne s'améliorait pas. Il
+faisait la désolation de sa famille, pour laquelle il ne semblait pas
+avoir la moindre affection.</p>
+
+<p>Un jour que Jeanne fanait du sainfoin pour le père Tixier, elle entendit
+un grand bruit du côté de la ferme; chacun courait et criait. Se doutant
+bien qu'il était arrivé quelque malheur, elle courut ainsi que les
+autres femmes. En arrivant auprès de la maison, elle vit tout le monde
+rassemblé, et elle s'avança pour voir aussi. On était si occupé que
+personne ne fit attention à elle. Tout à coup elle poussa un grand cri:
+c'est qu'elle venait de voir son mari étendu par terre, sans
+connaissance et la tête toute fracassée. Elle se jeta sur lui sans
+pouvoir dire un mot. On était allé avertir M. le curé, qui vit tout de
+suite qu'il n'y avait pas de remède; il dit pourtant qu'on allât
+promptement chercher un médecin. On raconta comment le malheur était
+arrivé: grand Louis était monté sur l'échafaud de la grange pour ranger
+ce qui restait de l'ancien fourrage et faire de la place au sainfoin
+nouveau; une planche ayant basculé, il était tombé sur la roue d'une
+charrette qu'on avait remisée là, et il s'était crevé la tête.</p>
+
+<p>On posa le pauvre blessé sur une civière où l'on avait étendu un lit de
+plumes, et on le porta chez lui. Sa femme le suivait suffoquée par les
+larmes. M. le curé lava la plaie et la banda en attendant le médecin. On
+fit respirer du vinaigre à grand Louis, il ouvrit les yeux et rencontra
+ceux de Jeanne qui le regardait en pleurant.</p>
+
+<p>«Ma pauvre femme, lui dit-il, c'est fini, je le sens bien. J'ai le corps
+brisé. Il ne faut pas trop te désoler; dans ton malheur, le bon Dieu a
+eu pitié de toi en me faisant mourir tout d'un coup au lieu de me tenir
+au lit pendant longtemps; tu aurais tout dépensé pour me soigner et tu
+serais restée dans la gêne.»</p>
+
+<p>Jeanne l'embrassa sans pouvoir lui répondre.</p>
+
+
+<h3>Mort de grand Louis.</h3>
+
+<p>Le médecin arriva, et, après avoir déshabillé le malade, il déclara
+qu'il avait quelque chose de rompu entièrement et qu'il ne pourrait en
+revenir; il pansa pourtant sa plaie qui était affreuse, et dit en
+partant à M. le curé que grand Louis ne passerait pas la nuit.</p>
+
+<p>Le digne prêtre ne voulut pas quitter Jeanne, à qui il ne cacha pas ce
+qu'avait dit le médecin; ils restèrent auprès du malade, qui était
+toujours assoupi. M. le curé récita tout haut les prières des
+agonisants, et Jeanne alluma un cierge à côté du lit. Vers deux heures
+du matin, grand Louis ouvrit les yeux et appela sa femme:</p>
+
+<p>«Amène-moi les enfants, que je les embrasse pour la dernière fois!»</p>
+
+<p>Ensuite il pria M. le curé d'entendre sa confession. Pendant ce
+temps-là, Jeanne était à genoux au pied du lit, étouffant ses cris dans
+les couvertures. Après avoir fini, grand Louis dit:</p>
+
+<p>«Monsieur le curé, je vous recommande ma femme et mes enfants; il y en a
+un qui lui donnera bien du mal; soutenez-la, je vous en prie, pour
+l'amour de Dieu.</p>
+
+<p>--Soyez tranquille, mon ami. Je suis fort attaché à Jeanne, qui a été
+élevée sous mes yeux; elle est honnête et courageuse, et elle saura bien
+se soutenir.»</p>
+
+<p>Grand Louis voulut répondre, mais il eut une convulsion et mourut.</p>
+
+<p>Jeanne se jeta sur lui et poussa des cris déchirants, auxquels se
+joignirent ceux des enfants; ce fut une scène de désolation. Jeanne fut
+prise d'une violente convulsion; quand elle fut revenue à elle, le curé
+lui dit:</p>
+
+<p>«Jeanne, ce grand chagrin-là n'est pas d'une chrétienne; c'est une
+révolte contre la volonté de Dieu.</p>
+
+<p>--Monsieur le curé, vous ne savez pas tout mon malheur! Je vais avoir un
+autre enfant, un pauvre petit qui ne verra jamais son père!»</p>
+
+<p>Et elle recommença ses cris.</p>
+
+<p>«C'est une raison de plus pour vous calmer, Jeanne. Vous êtes plus
+occupée de vous dans cette grande désolation que vous ne le croyez.
+Votre mari reçoit en ce moment la récompense de sa vie honnête, et il
+n'est plus à plaindre; le malheur tout entier est pour vous et pour vos
+enfants, qui vont souffrir si vous ne vous occupez que de votre chagrin.
+Dieu ne veut pas que l'on néglige les vivants pour les morts: c'est là
+un grand péché, et je ne pense pas que vous veuillez offenser Dieu.»</p>
+
+
+<h3>On enterre grand Louis.</h3>
+
+
+<p>Jeanne fut frappée de ce que lui avait dit M. le curé; elle se calma et
+fit de grands efforts pour retenir ses cris. Elle fit mettre ses enfants
+à genoux devant le lit de leur père pour prier Dieu. Paul finit par se
+rendormir, et elle le reporta sur son lit. M. le curé fit une lecture
+pieuse, et il s'en alla au jour. En passant devant le Grand-Bail, il
+annonça la mort de grand Louis au père Tixier, et lui dit qu'il fallait
+s'occuper de l'enterrement, parce que Jeanne était incapable de prendre
+ce soin.</p>
+
+<p>Maître Tixier eut un grand chagrin de la mort de grand Louis, surtout en
+pensant qu'il s'était tué en travaillant pour lui. Le pauvre homme était
+vieux et infirme, et depuis la mort de sa femme, qu'il avait perdue au
+commencement de l'année, il baissait tous les jours. Il alla pourtant
+voir Jeanne.</p>
+
+<p>«Ma chère fille, dit-il en entrant, voilà un grand malheur! Qui m'eût
+dit, à moi qui suis si vieux, que j'enterrerais mon pauvre grand Louis?
+Mais tu n'as pas tout perdu, ma Jeanne, puisque je suis encore là. Je ne
+te ruinerai pas pour la façon de tes terres, soit tranquille!</p>
+
+<p>--Je sais bien que vous serez toujours bon, maître Tixier; mais qui me
+rendra mon pauvre homme que j'aimais tant? Nous ne nous sommes jamais
+disputés, nous étions toujours de bon accord; c'était un vrai petit
+paradis que notre ménage.</p>
+
+<p>--Ma fille, comme c'est la volonté de Dieu que vous soyez séparés, il
+faut bien s'y soumettre.»</p>
+
+<p>Jeanne, aidée de Marguerite, ensevelit son mari avec beaucoup de
+courage. Le père Tixier avait tâché de l'emmener chez lui; elle avait
+répondu que son devoir était de rester auprès du corps tant qu'il ne
+serait pas en terre, et que son chagrin ne devait compter pour rien.
+Mais, quand elle vit emporter la bière, elle eut encore une terrible
+convulsion, qui la laissa comme morte. Le chant des prêtres la fit
+revenir à elle, et rien ne put l'empêcher de suivre l'enterrement
+jusqu'au cimetière. Elle prit ses deux garçons par la main, et Louise
+conduisait Nannette. Tout le village les suivait, car grand Louis
+jouissait d'une grande estime dans tout le pays.</p>
+
+<br><br>
+
+
+
+
+<h2>QUATRIÈME PARTIE.</h2>
+
+
+<h2>JEANNE VEUVE.</h2>
+<br>
+
+
+
+
+
+<h3>On fait l'inventaire.</h3>
+
+<p>Quelques jours après, maître Tixier vint voir Jeanne et lui dit:</p>
+
+<p>«Ma fille, comme tu as des mineurs, il faut faire ton inventaire. Je t'y
+engage, dans ton intérêt et dans celui de tes enfants, pour t'épargner
+toute espèce de désagréments par la suite.
+
+--Mais ça va me coûter bien cher!</p>
+
+<p>--C'est égal, il faut le faire; quand on suit la loi, on est sûr qu'il
+n'arrive rien de fâcheux.</p>
+
+<p>--Voyez donc, père Tixier! si nous ne vous avions pas payé l'année de la
+grêle, je serais grandement embarrassée à cette heure.</p>
+
+<p>--Crois-tu donc que je t'aurais tourmentée?</p>
+
+<p>--Non, mais c'est moi qui me serais tourmentée, me voyant dans
+l'impossibilité de m'acquitter. Je n'aurais pas eu un seul moment de
+repos en me sentant des dettes.»</p>
+
+
+<h3>M. le curé fait une remontrance à Jeanne.</h3>
+
+
+<p>«Jeanne, dit un jour M. le curé, je vous trouve bien mauvaise mine;
+seriez-vous malade?</p>
+
+<p>--Pas précisément, monsieur le curé; mais depuis que j'ai vu mon cher
+défunt baigné dans son sang, je ne puis plus dormir tranquille; toutes
+les nuits je le vois là, étendu devant moi, et je me réveille en criant;
+puis je m'agite dans mon lit pendant plus d'une heure sans pouvoir m'en
+retenir.</p>
+
+<p>--Ce n'est pas votre corps qui est malade, Jeanne, c'est votre esprit,
+qui ne peut se soumettre à la volonté de Dieu. Vous oubliez les
+souffrances que son Fils a endurées pour nous. Si vous y regardiez de
+bien près, vous verriez que vous êtes encore mieux partagée que les
+trois quarts des gens que vous connaissez. Cherchez autour de vous, et
+dites-moi qui a reçu plus de grâce du ciel. De pauvre orpheline sans
+parents et sans pain que vous étiez, vous voilà mère de famille, logée
+dans la maison que vous avez fait bâtir, ayant de quoi vivre en
+travaillant; et vous avez eu le grand avantage de ne rencontrer sur
+votre chemin que d'honnêtes gens qui vous ont tous protégée.</p>
+
+<p>--Vous avez raison, monsieur le curé; quand vous avez passé quelques
+moments auprès de moi, je suis toujours plus forte pour supporter mon
+malheur; mais quand je suis seule avec les enfants, il me revient tout
+de suite dans l'esprit, et je ne peux pas sécher mes larmes.</p>
+
+<p>--Je vais aller à l'église demander à Dieu qu'il vous donne des forces;
+il faut, de votre côté, le prier aussitôt que vous sentez votre chagrin
+prendre le dessus. Priez, soit chez vous, soit en travaillant chez les
+autres; la prière est bonne partout, et, quand on appelle Dieu à son
+aide, il ne se fait pas attendre.»</p>
+
+<p>Jeanne eut un petit garçon, dont Mme Isaure voulut être la marraine, et
+qu'on appela Louis comme son père. Au bout d'un mois, elle le porta voir
+à maître Tixier, qui le trouva plus beau et plus fort que les autres.</p>
+
+<p>«Cela doit te consoler un peu, ma Jeanne.</p>
+
+<p>--Ah! père Tixier, il ne faut pas se presser de se réjouir; il ne marche
+pas encore et il peut lui arriver plus d'un malheur avant qu'il soit en
+état de travailler.</p>
+
+<p>--N'as-tu donc pas assez de tes chagrins, ma Jeanne? faut-il donc que tu
+t'en fasses encore d'autres?»</p>
+
+
+<h3>Le petit Louis tombe en langueur.</h3>
+
+<p>Le père Tixier labourait pour rien les terres de Jeanne; mais, comme
+elle avait à payer les façons de ses vignes, l'impôt, la moisson, il lui
+restait tout juste de quoi vivre et payer les mois d'école ainsi que les
+livres de Paul. Cet enfant continuait d'être dur pour sa mère et pour
+sa soeur. Hors de la maison, il était fort gentil; mais là, il
+tyrannisait ceux qui l'aimaient le plus. Quelquefois Nannette en
+pleurait; sa mère lui disait:</p>
+
+<p>«Nous sommes encore bien heureuses, ma fille, qu'il ne tourne pas au
+mal! Avec un esprit comme le sien, il eût été impossible de le ramener
+dans le bon chemin. Il est honnête garçon, Dieu merci! il n'y a que nous
+qui souffrions de son mauvais caractère; aussi m'a-t-il enlevé le peu de
+bonheur que Dieu m'avait laissé.»</p>
+
+<p>Un jour, Mme Isaure vint voir son filleul; elle le trouva bien chétif.</p>
+
+<p>«Jeanne, si tu étais raisonnable, tu sèvrerais Louis; tu lui donnes de
+mauvais lait, parce que tu as trop de chagrin, et tu fais beaucoup de
+mal à cet enfant.</p>
+
+<p>--Mais, ma chère dame, il n'a pas une seule dent, malgré ses dix mois.</p>
+
+<p>--C'est égal; le lait que tu lui donnes est un poison pour lui:
+crois-moi, sèvre-le tout de suite.»</p>
+
+<p>Jeanne suivit son conseil: l'enfant se remit d'abord; mais il tomba
+bientôt en langueur. Marguerite dit à Jeanne:</p>
+
+<p>«Si j'étais à ta place, j'emmènerais Louis à Sainte-Solange pour le
+faire guérir: on lui dirait un évangile, et il serait tout de suite
+remis.</p>
+
+<p>--Maman, dit Nannette, les évangiles de M. le curé de Sainte-Solange
+valent donc mieux que ceux du nôtre? Pourtant on peut bien dire que
+notre curé n'a pas son pareil sur la terre.</p>
+
+<p>--Entends-tu ce qu'elle te dit, Marguerite? Elle a bien raison; les
+prières de notre curé, qui est un vrai saint, sont aussi bonnes que
+celles des autres; est-ce que le bon Dieu ne les entend pas aussi bien
+ici qu'à Solange?</p>
+
+<p>--Pourquoi y a-t-il donc tant de gens qui font le voyage?</p>
+
+<p>--Veux-tu que je te le dise? c'est pour courir, pour s'amuser; et puis,
+quand vous êtes allés là avec vos enfants, vous ne vous en occupez plus:
+il faut que le bon Dieu les guérisse tout seul; vous trouvez ça plus
+commode. Pourtant, s'il nous a donné l'instinct de nous soigner quand
+nous sommes malades, c'est qu'il veut qu'on prenne la peine de le faire.
+Tiens, voilà monsieur le curé qui vient, demande-lui ce qu'il en pense.»</p>
+
+
+<h3>M le curé dit que la prière est bonne partout.</h3>
+
+<p>«Monsieur le curé, cria Marguerite, est-ce qu'il y a du mal à faire le
+voyage de Sainte-Solange?</p>
+
+<p>--Non, certainement. Si, en quittant votre maison pendant plusieurs
+jours, vous n'y laissez rien en souffrance, et que votre mari et vos
+enfants soient bien soignés pendant que vous n'y serez pas, vous ferez
+bien d'aller prier au tombeau de la sainte.</p>
+
+<p>--Qu'est-ce que je te disais, Marguerite? dit Jeanne; as-tu besoin de
+laisser tout à l'abandon pour aller au loin prier Dieu, quand il y a une
+église et un bon prêtre auprès de toi? Est-ce que Dieu n'est pas partout
+et ne nous entend pas toujours?</p>
+
+<p>--Oui, sans doute; mais il guérit mieux à Sainte-Solange qu'ici; c'est
+bien sûr.</p>
+
+<p>--Tu crois que quand tu auras traîné ton petit malade à neuf lieues, par
+le froid de la nuit et la chaleur du jour, il sera mieux disposé à
+guérir que si tu le soignais dans ta maison?</p>
+
+<p>--Vous avez raison, Jeanne, dit M. le curé; Dieu veille partout aux
+besoins de ses créatures. Le plus petit insecte trouve à sa portée la
+proie dont il se nourrit; la moindre fleur a sa goutte de rosée.
+Écoutez, Marguerite, je suis loin de blâmer ceux qui vont à
+Sainte-Solange. Il n'y a pas de mal à faire un pèlerinage, bien au
+contraire; mais si quelque chose en souffre chez vous, vous désobéissez
+à Dieu, qui veut que la femme s'occupe de sa maison et de ses enfants.</p>
+
+<p>--Ma foi, c'est un grand ennui que les enfants: j'en ai cinq, c'est bien
+trois de trop.</p>
+
+<p>--Peux-tu dire des choses comme celles-là, Marguerite! c'est comme si tu
+souhaitais la mort de ces pauvres petits. Que dirais-tu si l'on te
+proposait de te débarrasser de ceux qui sont de trop? lesquels
+choisirais-tu?</p>
+
+<p>--Tu me fais peur, Jeanne; je les aime tous de même, quoiqu'ils
+m'ennuient bien souvent.»</p>
+
+
+<h3>M. le curé reproche à Marguerite d'être paresseuse.</h3>
+
+<p>«Conviens, Marguerite, dit Jeanne, que tu as autant d'envie de courir
+que de prier au tombeau de sainte-Solange.</p>
+
+<p>--Dame! petite Jeanne, c'est bien amusant de voir tout ce monde!</p>
+
+<p>--Ainsi, c'est pour voir du monde que tu fais faire à ton enfant neuf
+lieues pour aller et autant pour revenir, et que tu laisses les autres
+tout seuls avec leur père, qui ne pourra pas s'en occuper, forcé qu'il
+est de gagner ses journées; ils n'auront point de soupe à manger, ni les
+uns, ni les autres, et leurs lits ne seront pas faits; puis tu seras si
+lasse en revenant, que tu ne pourras rien faire le lendemain. Est-ce
+raisonnable, voyons?</p>
+
+<p>--Écoutez bien ce que vous dit Jeanne, ajouta le curé; vous n'êtes pas
+travailleuse, et, si Claude était malade seulement pendant huit jours,
+il faudrait envoyer vos enfants mendier. Si vous étiez bien propre, bien
+courageuse; si, au lieu d'aller causer dès le matin avec vos voisines,
+vous faisiez votre ménage et que vous eussiez soin de tenir vos enfants
+propres, ils se porteraient bien et vous n'auriez pas la douleur de les
+voir dans un si triste état. Dieu bénit le travail, parce qu'il nous a
+tous faits pour travailler, et c'est une bonne manière de le prier que
+d'avoir du coeur à son ménage. Si vous désirez des neuvaines pour guérir
+votre enfant, je les ferai pour vous, moi!</p>
+
+<p>--Vois donc, Marguerite, si tu mérites qu'on soit si bon pour toi!
+Allons, dis-nous la vérité: es-tu contente quand tu as couru toute la
+journée, un enfant sur les bras, au lieu de veiller à tes affaires?</p>
+
+<p>--Non, ma Jeanne; c'est bien vrai que je ne suis pas contente; je sens
+au-dedans de moi quelque chose qui me gêne, qui me tourmente.</p>
+
+<p>--Et quand tu as bien travaillé toute la journée, que tu es à souper
+avec ton homme et tes enfants, et que tu as ton gain dans ta poche, que
+ressens-tu?</p>
+
+<p>--Jeanne, je suis légère comme l'oiseau; je vas, je viens, je chante,
+j'embrasse les petits.</p>
+
+<p>--Marguerite, dit M. le curé, ce quelque chose qui n'est pas content
+au-dedans de vous quand vous ne faites pas votre devoir, et qui chante
+quand vous avez bien travaillé, c'est la conscience, c'est la voix de
+Dieu qui parle dans votre coeur. Si vous l'écoutiez, vous seriez
+toujours heureuse, et il y aurait plus d'aisance dans votre maison.</p>
+
+<p>--Monsieur le curé, c'est que, quand il me prend envie de faire quelque
+chose, je le fais tout de suite sans en penser plus long. J'en suis
+fâchée après, mais c'est plus fort que moi; il faudrait que Jeanne fût
+toujours à mon côté.</p>
+
+<p>--Comme elle ne peut quitter sa maison ni son ouvrage pour s'occuper de
+vous, ce sera moi qui irai tous les matins, avant de dire ma messe, voir
+si vous êtes en bonne disposition de travailler.</p>
+
+<p>--Monsieur le curé, dit Jeanne, vous ferez là une grande charité;
+Marguerite n'est pas plus mauvaise qu'une autre; mais je le lui ai déjà
+dit, si elle continue, il lui arrivera malheur.»</p>
+
+
+<h3>M. le curé veut placer Sylvain en ville.</h3>
+
+<p>Jeanne dit un jour à M. le curé:</p>
+
+<p>«Vous avez pour mon Sylvain de trop grandes bontés, vous en faites un
+monsieur; il serait bien temps qu'il s'occupât de cultiver nos terres;
+il en sait plus long qu'il ne lui en faut; qu'il apprenne donc à présent
+à manier la charrue.</p>
+
+<p>--Jeanne, cet enfant est si doux et en même temps si délicat, que je ne
+puis m'habituer à penser qu'il passera sa vie à piocher la terre. N'y
+a-t-il pas mille autres manières de gagner son pain? Il est
+très-intelligent et beaucoup plus instruit que les autres enfants de son
+âge, car il a bien profité de tout ce que je lui ai appris. Je voudrais
+le placer chez un notaire de mes amis, à qui j'en ai déjà parlé.</p>
+
+<p>--Croyez-vous, monsieur le curé, qu'il puisse être heureux en ville, où
+il n'aura personne pour l'aimer?</p>
+
+<p>--Laissez donc, Jeanne! les gens chez qui je le placerai lui serviront
+de famille; c'est une maison honnête, où il sera bien tenu et ils ne lui
+donneront que de bons exemples.</p>
+
+<p>--Monsieur le curé, vous en savez plus long que moi là-dessus; mais
+j'aurais mieux aimé qu'il restât paysan comme son père; c'est encore
+l'état qui donne le plus de bonheur et où on est le moins exposé à mal
+faire.</p>
+
+<p>Jeanne s'occupa de mettre en ordre les effets de Sylvain; elle fit
+refaire à sa taille les plus beaux habits de son père, et M. le curé le
+mena chez son ami le notaire.</p>
+
+
+<h3>Jeanne s'aperçoit que le petit Louis sera un enfant<br>
+ simple.</h3>
+
+<p>Louis avait trois ans; sa santé s'était raffermie et il était devenu
+très-fort; il parlait peu, et ce qu'il disait ne ressemblait pas aux
+propos des autres enfants; ses yeux étaient grands, mais tout
+singuliers. Il courait après tout ce qui brillait pour s'en saisir. Il
+s'était brûlé plus d'une fois à la chandelle, et plus d'une fois aussi
+il avait retiré du feu le bois enflammé pour jouer avec; enfin, un jour
+il s'était jeté dans le ruisseau pour prendre le soleil qu'il voyait
+dans l'eau. Sa mère, ou bien sa soeur, ne le quittaient plus, de peur
+d'accident. Jeanne dit à la marraine de l'enfant:</p>
+
+<p>«Je ne peux plus m'abuser, madame, mon pauvre Louis sera simple toute sa
+vie, si même il ne devient pas idiot tout à fait.</p>
+
+<p>--Tu n'en sais rien encore, Jeanne; il pourra devenir un homme comme les
+autres; pense donc qu'il est bien jeune!</p>
+
+<p>--Madame, je ne peux pas m'y tromper, parce que ce n'est pas la première
+fois que je vois des simples; il sera toute sa vie l'enfant du bon Dieu;
+je ne pourrai pas le quitter un instant.</p>
+
+<p>--Ma pauvre Jeanne, c'est une grande épreuve que le ciel t'envoie.</p>
+
+<p>--J'en ai du chagrin, madame, mais je n'en murmure pas; les enfants
+simples ont une âme comme les autres, et ils n'offensent jamais le bon
+Dieu. Puis il m'aime tant, le pauvre innocent!</p>
+
+<p>--Eh bien! Jeanne, si tu ne peux plus travailler à cause de Louis,
+donne-moi Nannette, j'en aurai soin comme si elle était ma fille; elle
+ne te coûtera plus rien à nourrir: au contraire, elle pourra t'aider
+avec ce qu'elle gagnera chez moi.</p>
+
+<p>--Merci, ma chère dame; j'aurai bien de la peine à m'en séparer, car
+elle aime mon Louis quasi plus que moi; mais nous sommes trop de deux
+femmes dans la maison, et je serai bien heureuse de la savoir avec
+vous.»</p>
+
+
+<h3>Nannette a un grand chagrin de quitter sa mère.</h3>
+
+<p>A peine Mme Isaure fut-elle partie, que Nannette, qui pleurait dans
+l'autre chambre, parce qu'elle avait tout entendu, se mit à éclater:</p>
+
+<p>«Ma chère mère, il faut donc nous séparer! je ne le pourrai jamais; j'en
+mourrai, bien sûr.</p>
+
+<p>--Ma pauvre fille, tu n'en mourras pas. Quand j'ai perdu ton père, je ne
+suis pas morte, parce que j'ai pensé à vous, mes enfants; et tu penseras
+à moi pour te donner du courage.</p>
+
+<p>--Mais, c'est si dur d'aller chez les autres!</p>
+
+<p>--Il est sûr qu'il vaut mieux rester avec ses parents, quand on le peut,
+que d'aller dans la meilleure des conditions. C'est le malheur qui nous
+force à nous quitter, ma Nannette; mais ce ne sera pas pour toujours.
+Nous sommes trop de bouches ici, et puis je ne peux rien acheter pour ta
+toilette; au lieu que tout ce que tu vas gagner sera pour toi, ma fille.</p>
+
+<p>--Et pour vous aussi, ma chère maman. Mais je ne pourrai jamais vivre
+sans vous voir.</p>
+
+<p>--Si, ma fille; tu auras beaucoup d'ouvrage et tu penseras moins à nous.
+Mme Isaure est bien bonne; ce ne sera pas une maîtresse ordinaire pour
+toi: c'est elle qui m'a donné le premier argent que j'ai touché, qui m'a
+appris tout ce que je sais; elle m'a toujours protégée; tu seras même
+mieux auprès d'elle qu'auprès de moi, et tu l'aimeras bien vite, je t'en
+réponds.»</p>
+
+<p>Mais Nannette ne se consolait point; sa mère lui dit:</p>
+
+<p>«Mon enfant, va voir M. le curé; il a de bonnes paroles pour toutes les
+peines, et tu prieras Dieu avec lui.»</p>
+
+<p>M. le curé fit dîner Nannette à sa table, et la ramena le soir à sa
+mère.</p>
+
+<p>«N'est-elle pas bien heureuse, dit Jeanne, dans notre malheur, de
+trouver une place tout près de nous et chez des gens que nous aimons
+tant?</p>
+
+<p>--Oui, Jeanne, et elle le comprend maintenant; je vous promets qu'elle
+sera bien raisonnable.</p>
+
+<p>--Nannette, nous irons demain chez Mme Dumont pour savoir quand on aura
+besoin de toi; si tu as les yeux gonflés, elle croira que tu as oublié
+ce qu'elle a fait pour nous.</p>
+
+<p>--Ma mère, je vais mener notre vache aux champs, ça me remettra un peu.»</p>
+
+
+<h3>Mme Isaure caresse l'enfant simple de Jeanne.</h3>
+
+<p>Le lendemain, après midi, Jeanne et Nannette s'habillèrent, ainsi que
+Louis, et elles allèrent chez Mme Dumont.</p>
+
+<p>Mme Isaure était dans le jardin, et avait une écharpe rouge. Louis
+courut à elle, la lui arracha, et se la mit autour du corps avec une
+joie bruyante.</p>
+
+<p>«Excusez-le, ma chère dame, dit Jeanne, il ne sait pas ce qu'il fait.</p>
+
+<p>--Pauvre petit, dit Mme Isaure en le prenant dans ses bras, comme il est
+beau!»</p>
+
+<p>Elle lui fit cueillir un abricot, dans lequel il mordit avec avidité;
+puis il appela sa mère et sa soeur pour leur en faire manger.</p>
+
+<p>«Il est d'un grand coeur, madame, dit Nannette; s'il a quelque chose de
+bon, il faut que tout le monde y goûte.»</p>
+
+<p>Madame Isaure le mena dans sa chambre, lui donna des jouets et
+l'embrassa plusieurs fois, car il était vraiment charmant; il la regarda
+longtemps, puis il se jeta dans ses bras et pleura sur son épaule; elle
+ne voulut pas qu'on le dérangeât, et il s'endormit.</p>
+
+<p>«Veux-tu venir demeurer avec moi, Nannette?</p>
+
+<p>--Oui, madame, j'en serai bien contente.</p>
+
+<p>--Mais tu dis cela en pleurant, mon enfant; je ne veux pas te
+contrarier; si tu ne peux pas t'y décider, n'en parlons plus.</p>
+
+<p>--Mon Dieu! madame, dit Jeanne, nous ne nous sommes jamais séparées, et
+il ne serait pas naturel qu'elle quittât la maison sans chagrin; mais,
+je vous l'assure, elle vient de bonne volonté; vous savez bien que je ne
+voudrais pas la contraindre. Quand désirez-vous qu'elle entre à votre
+service?</p>
+
+<p>--Quand cela t'arrangera, Jeanne.</p>
+
+<p>--Alors, madame, si vous ne vous fâchez pas, elle restera chez nous
+jusqu'après la moisson. J'ai été demandée pour faire le pain et la
+cuisine aux moissonneurs de la Tréchauderie; je voudrais bien ne pas
+perdre cette occasion de gagner un peu d'argent. Nannette gardera ses
+frères et leur fera la soupe. Je ne viendrai que pour coucher le soir,
+et encore faudra-t-il que je reparte à trois heures du matin.</p>
+
+<p>--Mais, Jeanne, tu vas te tuer à ce métier-là.</p>
+
+<p>--Je ne peux pas faire autrement; les enfants sont trop jeunes pour les
+laisser coucher seuls à la maison.</p>
+
+<p>--Ne t'en inquiète pas; notre vieille bonne ira coucher avec Nannette;
+et toi, tu ne seras pas obligée de faire une lieue matin et soir.»</p>
+
+
+<h3>La vieille bonne mène souvent les enfants au château.</h3>
+
+<p>Pendant l'absence de Jeanne, qui ne revenait que le samedi au soir, la
+vieille bonne, qui l'avait vue toute petite et qui l'aimait beaucoup,
+emmenait souvent les enfants au château. Elle faisait travailler
+Nannette avec elle, tout en gardant Louis. Lorsque cet enfant voyait sa
+marraine, il se couchait à ses pieds et roulait sa tête sur ses genoux;
+d'autres fois, il prenait ses belles boucles blondes et les baisait,
+ainsi que ses mains blanches. S'il survenait quelqu'un qu'il ne connût
+pas, il allait se blottir sous quelque meuble. Nannette s'habitua ainsi
+à être séparée de sa mère, et elle lui dit en la quittant tout à fait:</p>
+
+<p>«Je viendrai vous voir bien souvent, ma chère maman.</p>
+
+<p>--Ma fille, les maîtres ne se soucient guère de ces visites-là; viens le
+dimanche seulement.»</p>
+
+<p>Jeanne cessa tout à fait d'aller en journée; elle entreprit d'apprendre
+quelque chose à son petit Louis, qui passait des heures entières à la
+regarder sans rien dire. Elle avait bien de la peine à captiver son
+attention; pourtant, quand elle le tenait par la main en lui adressant
+la parole, il semblait la mieux comprendre, surtout si elle lui parlait
+des anges et du bon Dieu, et il revenait souvent sur ce sujet. Il
+grandissait beaucoup et promettait de devenir fort comme son père.</p>
+
+<p>Paul était toujours mauvais pour sa mère; quelquefois pourtant, touché
+de sa douceur, il lui disait les yeux humides:</p>
+
+<p>«Que vous êtes donc bonne, ma pauvre mère!»</p>
+
+<p>Mais ces bons moments étaient rares et duraient peu. Il apprenait bien
+ce qu'on lui montrait à l'école, et, de ce côté du moins, Jeanne n'avait
+pas à se plaindre de lui.</p>
+
+
+<h3>Jeanne passe une mauvaise année.</h3>
+
+<p>Il y eut une année pluvieuse: les grains mûrirent mal et les fourrages
+furent de mauvaise qualité. Le père Tixier, qui avait coutume de venir
+causer souvent avec Jeanne, était mort dans l'hiver. Le Grand-Bail était
+resté à Étienne Durand, et il fallut que Jeanne payât le labourage de
+ses terres; elle se trouva dans une grande gêne; mais, comme elle ne se
+plaignait pas, personne n'en sut rien; il n'y eut que M. le curé qui vit
+clair dans sa position. Sa vache mourut pour avoir mangé de mauvais
+fourrage, ce qui fut une grande perte pour elle; il ne lui restait pas
+assez d'avance pour en acheter une autre, parce que, le blé étant cher,
+il fallait garder son argent pour en avoir. Elle avait employé les
+économies qu'elle avait faites depuis son veuvage à acheter un bon pré
+dont elle venait d'achever le payement. On lui offrit bien des cheptels;
+mois, comme elle savait que son fourrage était malsain, elle ne voulut
+pas risquer le bétail qu'on lui confierait. Elle passa un hiver
+difficile et plein de privations, et Paul ne fut pas toujours
+raisonnable; il murmurait souvent contre sa mère.</p>
+
+<p>Sylvain eut un congé de huit jours au printemps, et il fut très-content
+de revenir chez lui. Il paraissait satisfait de sa position; ses
+camarades se moquaient bien un peu de ses chemises de grosse toile, mais
+il ne les écoutait pas; et, comme il était travailleur et rangé, son
+patron l'aimait beaucoup. Il rapporta à sa mère une soixantaine de
+francs qu'il avait gagnés dans l'étude, et il lui dit qu'il allait avoir
+cinquante francs d'appointements par mois.</p>
+
+<p>«Je vais être riche, ma bonne mère, et il n'y aura plus de mauvais
+hivers pour vous.</p>
+
+<p>--Mon Sylvain, je vais t'acheter des chemises de calicot et te les faire
+tout de suite.</p>
+
+<p>--Non, ma mère, cet argent-là est pour vous avoir une vache. Je sais que
+Nannette va vous en apporter autant au moins. Mais il me semble, Paul,
+qu'il est temps de quitter l'école, et que tu peux travailler à notre
+bien maintenant.</p>
+
+<p>--Moi, je ne veux pas être laboureur, dit Paul; il me faut un état qui
+me convienne, et, si l'on veut me mettre chez le maréchal du bourg, je
+veux bien commencer à travailler. J'y vais quelquefois entre les deux
+classes, et je tiens les pieds des chevaux pendant qu'il les ferre; il
+dit que je suis un luron, et que, si je veux travailler dans sa
+boutique, il me prendra avec plaisir.</p>
+
+<p>--Ce n'est pourtant pas raisonnable, Paul, dit sa mère; les journées me
+ruinent, et, si tu travaillais pour nous, je pourrais t'acheter ce dont
+tu as besoin.</p>
+
+<p>--Je vous dis que je veux être maréchal, pour voir du pays quand je
+serai grand et faire mon tour de France. Je saurai bien gagner de
+l'argent, soyez tranquille! je ne vous en demanderai jamais.</p>
+
+<p>--Il faut le laisser faire. Mon Sylvain, veux-tu aller t'arranger avec
+le père Maurice?»</p>
+
+<p>Sylvain fit ce que lui disait sa mère, et il revint dire que le père
+Maurice, le maréchal, prendrait Paul pour deux ans de son temps, et
+qu'il lui en avait fait l'éloge.</p>
+
+<p>«Tant mieux, mon garçon. Ainsi, Paul, tu y entreras à la fin de ton mois
+d'école.»</p>
+
+
+<h3>On retrouve Pierre, le frère de Claude, qui s'était<br>
+ perdu.</h3>
+
+<p>Un jour que Jeanne filait, assise dans sa galerie, elle vit passer
+Marguerite, qui courait comme une folle.</p>
+
+<p>«Où vas-tu si vite? lui dit-elle.</p>
+
+<p>--Je cherche Pierre, le frère de mon homme, qui est perdu.»</p>
+
+<p>Jeanne ne fit pas grande attention à ce que Marguerite lui disait, parce
+quelle la connaissait pour une tête éventée.</p>
+
+<p>Deux jours après, Marguerite vint lui dire d'un air effaré qu'on venait
+seulement de trouver Pierre.</p>
+
+<p>«Viens donc le voir tout de suite chez nous; ma Jeanne; il est comme
+mort.</p>
+
+<p>--Où l'a-t-on donc trouvé?</p>
+
+<p>--Dans la grande luzerne d'Étienne Durand.»</p>
+
+<p>Jeanne suivit Marguerite et emmena Louis avec elle. Elle trouva Pierre
+étendu sur un lit, sans mouvement; elle lui frotta les tempes avec du
+vinaigre et lui en fit respirer; puis elle défit sa cravate, et lui lava
+le visage et les mains avec de l'eau fraîche. Il ouvrit les yeux; son
+pouls était si faible, qu'on le sentait à peine. Jeanne lui demanda s'il
+souffrait.</p>
+
+<p>«J'ai faim, dit-il bien bas.</p>
+
+<p>--Le malheureux! s'écria Claude, il meurt de faim!»</p>
+
+<p>Jeanne lui fit boire un peu de vin pour lui donner des forces, et dit
+qu'il ne fallait pas beaucoup le faire manger, parce que c'était
+dangereux, et qu'on allait lui faire de la soupe au lait.</p>
+
+<p>«Mais je n'ai pas de lait, moi, dit Marguerite.</p>
+
+<p>--Va en chercher au Grand-Bail, ils ne t'en refuseront pas.--Mais
+pourquoi Pierre s'en est-il allé comme ça? dit-elle à Claude.</p>
+
+<p>--Je vas vous dire, Jeanne: il a un grand mal à la jambe depuis plus de
+quatre ans. Il l'a caché à notre défunte mère pendant bien longtemps.
+Elle le voyait dépérir sans pouvoir en deviner la cause. Enfin, un jour
+il quitta sa place de charretier aux Ormeaux et s'en vint chez nous. A
+force d'être tourmenté, il a fini par faire voir son mal. Notre mère l'a
+fait rester au lit et l'a guéri. Il s'est encore placé au moulin du
+bourg; son mal est revenu aux deux jambes, et il ne s'en est pas vanté.
+Mais cette année, un peu avant la Saint-Jean, en chargeant sa voiture,
+il a laissé tomber un poinçon vide sur sa jambe, et il y a fait un grand
+trou; depuis ce temps-là, il est chez nous sans travailler.</p>
+
+<p>--Mais on ne le voyait jamais.</p>
+
+<p>--C'est qu'il se cachait, le pauvre garçon, comme s'il eût fait un
+mauvais coup.</p>
+
+<p>--Pourquoi donc n'en avoir pas parlé à M. le curé?</p>
+
+<p>--Dame! il ne le voulait pas.</p>
+
+<p>--Êtes-vous simple aussi, vous, Claude, de l'avoir écouté!</p>
+
+<p>--Ce n'est pas tout, Jeanne; il a voulu se détruire déjà deux fois,
+parce qu'il s'imaginait nous être à charge. Je l'en ai empêché,
+heureusement, à temps; mais je vois bien que, cette fois, il voulait se
+laisser mourir de faim.</p>
+
+<p>--Savez-vous, Claude, que c'eût été une grande honte pour votre famille
+d'avoir un homme qui se serait tué! Sans compter que c'est un grand
+péché que de se donner la mort.»</p>
+
+
+<h3>Pierre prie Jeanne de le guérir.</h3>
+
+
+<p>«Oh! Jeanne, vous qui savez tant de choses, vous pouvez bien me guérir,
+si vous le voulez, demanda Pierre.</p>
+
+<p>--Maman, dit Louis, il ne faut pas le guérir.</p>
+
+<p>--Pourquoi donc, petit? repartit Pierre.</p>
+
+<p>--Parce que tu n'aimes pas le bon Dieu.</p>
+
+<p>--Qui est-ce qui t'a dit ça?</p>
+
+<p>--Personne; mais tu as voulu te tuer pour ne pas souffrir, et le bon
+Dieu ne t'aime plus.</p>
+
+<p>--Entends-tu, Pierre? c'est Dieu qui parle par la bouche du pauvre
+simple.»</p>
+
+<p>Pendant ce temps-là, on avait fait la soupe au lait, et Pierre la
+mangea.</p>
+
+<p>«Pierre, dit Jeanne, pourquoi, dès le commencement de votre mal,
+n'êtes-vous pas allé chez M. le curé, qui est si habile et si
+secourable?</p>
+
+<p>--Jamais je n'aurais osé lui montrer mes jambes.</p>
+
+<p>--Et vous avez mieux aimé offenser Dieu en cherchant à vous détruire, et
+rester à la charge de votre frère, qui n'est déjà pas trop à son aise!
+Je veux bien vous soigner, mais seulement quand M. le curé aura vu votre
+jambe. Je vais aller le chercher.»</p>
+
+<p>M. le curé, ayant développé la jambe, fut effrayé de l'état de la plaie;
+Pierre, qui s'en aperçut, lui dit:</p>
+
+<p>«N'est-ce pas, monsieur le curé, que je ne guérirai jamais?</p>
+
+<p>--Je ne vous cache pas, mon garçon, que ce sera long et difficile: un
+mal peut toujours se guérir quand il est pris à temps; mais, quand on le
+garde pendant des années sans y rien faire, c'est quelquefois
+impossible. Il vous faudra une grande patience et une grande docilité
+pour guérir.»</p>
+
+<p>Et il lava la plaie avec soin, la pansa avec de la pommade camphrée
+étendue sur de la charpie, et il la saupoudra auparavant avec du camphre
+en Poudre.</p>
+
+<p>«Je viendrai vous panser tous les jours, dit-il en s'en allant. Il faut
+vous coucher tôt, vous lever tard, et, quand vous serez levé, vous
+tiendrez votre jambe étendue sur une petite chaise; si vous la posez par
+terre, je n'en réponds pas.»</p>
+
+<p>Il faisait un beau clair de lune quand Jeanne et M. le curé sortirent.
+Le petit Louis donnait la main à M. le curé, qui l'aimait beaucoup. Il
+s'arrêta et dit en montrant le ciel et les étoiles:</p>
+
+<p>«Qui a fait tout ça?</p>
+
+<p>--Mon enfant, lui dit sa mère, je t'ai répété bien des fois que c'était
+Dieu qui avait fait tout ce qui est au ciel et sur la terre.»</p>
+
+<p>L'enfant quitta la main de M. le curé et se mit à genoux.</p>
+
+<p>«Je veux voir Dieu, dit-il, je veux lui parler.»</p>
+
+<p>Ils étaient devant la porte de la cure, et ils y entrèrent tous les
+trois; M. le curé prit le pauvre simple sur ses genoux et lui dit:</p>
+
+<p>«Mon petit Louis, le bon Dieu ne se voit pas avec les yeux du corps;
+mais l'on sent qu'il est partout. Quand tu restes des heures entières à
+regarder tes roses pousser, c'est lui qui les déploie et les fait sortir
+si belles de leurs boutons; c'est lui aussi qui leur donne cette bonne
+odeur que tu aimes tant. Quand tu donnes un morceau de pain à un pauvre,
+c'est lui qui te met le contentement dans le coeur; et si tu embrasses
+ta mère, c'est encore Dieu qui te rend heureux dans toute ta petite
+personne.</p>
+
+<p>--C'est bon, dit Louis, je vas l'écouter.</p>
+
+<p>--Vous voyez bien, Jeanne, que cet enfant n'est pas aussi malheureux que
+vous le croyez; il comprend Dieu.»</p>
+
+
+<h3>Jeanne gronde Marguerite.</h3>
+
+<p>Quelques jours après, Jeanne alla voir Pierre; elle trouva Marguerite
+qui travaillait devant sa porte.</p>
+
+<p>«Marguerite, lui dit-elle, il ne me semble guère naturel que Pierre ait
+voulu se détruire à trois fois différentes; il a son tiers dans votre
+maison et dans votre champ, et il lui reste bien un peu d'argent de ses
+gages. Je parierais que tu lui as dit quelque chose.</p>
+
+<p>--Oh! mon Dieu, pas grand'chose, va, Jeanne! Je lui disais qu'il était
+au bout de son argent, et que, quand il n'en aurait plus, nous ne
+pourrions pas le garder, parce que nous étions déjà trop dans la maison.</p>
+
+<p>--Lui disais-tu ces belles choses-là devant Claude?</p>
+
+<p>--Non pas! il est bien bon, Claude, mais il m'aurait donné une bonne
+tape, s'il m'avait entendue parler comme ça à son frère.</p>
+
+<p>--Et tu as eu le coeur de dire des choses pareilles à cet infirme, au
+frère de ton homme!</p>
+
+<p>--Tiens, voilà-t-il pas!</p>
+
+<p>--Il ne te rendait donc pas quelques services?</p>
+
+<p>--Si fait: il chauffait le four et enfournait le pain; il faisait des
+mues et des paniers que je vendais à la ville, où le meunier me les
+conduisait; enfin, il s'occupait toujours; il gardait aussi les petits
+et leur faisait des amusettes.</p>
+
+<p>--Et tu as pu lui reprocher le pain qu'il mangeait et qu'il gagnait
+bien, ma foi! Marguerite, je mourrais de honte si j'étais à ta place. Si
+Pierre s'était détruit, tu en aurais répondu devant Dieu.</p>
+
+<p>--Jeanne, tu me fais toujours peur; je ne suis pourtant pas méchante.</p>
+
+<p>--C'est vrai, tu n'es pas méchante au fond; mais c'est pire que si tu
+l'étais, parce que tu ne penses jamais ni à ce que tu dis ni à ce que
+tu fais.»</p>
+
+
+<h3>Pierre guérit, puis retombe malade.</h3>
+
+<p>Pierre guérit au bout de trois mois. Quand la plaie fut fermée, M. le
+curé lui dit:</p>
+
+<p>«Maintenant, mon ami, il ne faut plus penser à cultiver la terre,
+cherchez un autre moyen de gagner votre vie.</p>
+
+<p>--Que voulez-vous donc que je fasse, monsieur le curé?</p>
+
+<p>--Apprenez un état qui ne fatigue pas vos jambes.</p>
+
+<p>--Mais j'ai vingt-cinq ans; et il est bien dur à mon âge d'entrer en
+apprentissage.</p>
+
+<p>--Il serait encore plus dur d'aller mendier, mon cher; le mal ne se fait
+jamais, en ce monde, que la punition ne le suive tôt ou tard. Vous avez
+manqué de confiance en Dieu et en votre mère, qui représentait pour vous
+sa providence sur la terre, et vous voilà incapable de travailler comme
+tout le monde. Il n'y a donc pas à murmurer, puisque vous êtes l'auteur
+de votre mal; et, quoique vous soyez guéri, rappelez-vous que vous ne
+vous servirez jamais de vos jambes comme vous le faisiez auparavant sans
+qu'elles redeviennent malades.»</p>
+
+<p>Quand M. le curé fut sorti, Marguerite dit à Pierre:</p>
+
+<p>«Bah! M. le curé dit ça; mais tu peux bien aller à la charrue, à présent
+que tu n'as plus de mal.»</p>
+
+
+<h3>Pierre, qui se sentait fort, se loua comme laboureur.</h3>
+
+<p>Mais, au bout d'un mois, il revint chez son frère, plus malade que la
+première fois.</p>
+
+
+
+
+<h3>Marguerite vient encore chercher Jeanne.</h3>
+
+<p>Marguerite alla trouver Jeanne, et lui dit:</p>
+
+<p>«Il faut pourtant que tu ailles chez M. le curé pour le prier de venir
+voir Pierre, qui est revenu; moi, je n'oserais pas.</p>
+
+<p>--Pourquoi donc? est-ce qu'il est encore malade?</p>
+
+<p>--Il est pis que jamais.»</p>
+
+<p>Jeanne alla chercher M. le curé, qui recula en voyant les deux jambes de
+Pierre.</p>
+
+<p>«Malheureux garçon! vous n'avez donc pas tenu compte de ce que je vous
+ai dit?</p>
+
+<p>--Dame! quand j'ai vu, monsieur, que vous m'aviez si bien guéri, j'ai
+cru que je pouvais travailler comme les autres.»</p>
+
+<p>Jeanne regarda Marguerite, qui rougit et détourna la tête.</p>
+
+<p>Pierre, je vous l'ai déjà dit, on est toujours puni quand on fait mal.
+Vous n'avez pas voulu me croire, moi, votre pasteur, et qui vous ai
+soigné si longtemps; aujourd'hui, je ne puis plus vous guérir, parce
+qu'il vous faut des soins et une nourriture que vous ne pourrez pas
+trouver chez votre frère. Je vais tâcher de vous faire entrer à
+l'hôpital de Bourges.</p>
+
+<p>--A l'hôpital, monsieur!</p>
+
+<p>--Oui, Pierre, à l'hôpital; vous y serez bien traité; je vous
+recommanderai aux soeurs et à M. l'aumônier, qui s'occuperont de vous
+trouver un apprentissage quand vous serez guéri. Je ne vois que trois
+états qui vous conviennent: tailleur, cordonnier ou tisserand; encore
+les jambes fatiguent-elles trop dans ce dernier métier.</p>
+
+<p>--Monsieur le curé, j'aimerais l'état de tailleur; je sais tenir une
+aiguille, parce que je fais des chapeaux de paille, et je sens que je
+n'y serais pas maladroit.»</p>
+
+
+<h3>Le petit Louis ne connaît pas le danger.</h3>
+
+
+<p>Longtemps après, un jour que M. le curé était chez Jeanne, on entendit
+crier sur le chemin. Ils se mirent sur la galerie pour voir ce qui
+occasionnait ce bruit. C'était une petite fille qui courait après sa
+vache, que les taons avaient mise en furie. La bête allait passer sur le
+corps des deux filles de Marguerite, qui venaient de chercher de l'herbe
+pour leur chèvre, quand Louis, qui était descendu sans que sa mère le
+vît, lui sauta aux cornes comme elle baissait la tête, et la retint sans
+bouger. Quoiqu'il n'eût que dix ans, on lui en eût bien donné quatorze
+pour la taille et la vigueur.</p>
+
+<p>Jeanne, qui en voyant cela était plus morte que vive, eut le sang-froid
+de prendre une corde avant de descendre; elle l'attacha aux cornes de la
+vache, pendant que M. le curé liait l'autre bout à une de ses jambes, et
+Louis la laissa aller.</p>
+
+<p>«Mon cher enfant, dit Jeanne toute tremblante et en l'embrassant, tu te
+serais fait tuer!</p>
+
+<p>--Ne vaudrait-il pas mieux que je fusse auprès du bon Dieu que de vous
+gêner sur terre, moi qui ne suis bon à rien?</p>
+
+<p>--Il me dit souvent des choses semblables, pourtant! dit-elle en
+regardant M. le curé.</p>
+
+<p>--Louis, dit M. le curé, chacun a sa place dans le monde, suivant les
+desseins de Dieu; si tu étais mort par ta faute, il n'eût pas été
+content de toi.</p>
+
+<p>--Mais cette mauvaise bête allait renverser les petites filles; il
+fallait bien l'arrêter.</p>
+
+<p>--Tu es un brave garçon, Louis; tu verras Dieu un jour comme tu me vois.</p>
+
+<p>--Bien sûr?</p>
+
+<p>--Bien sûr; je te le promets.»</p>
+
+<p>Et les yeux de l'enfant brillèrent comme des étoiles.</p>
+
+
+<h3>Jeanne mène Louis chez sa marraine.</h3>
+
+<p>Jeanne mena Louis chez sa marraine et lui raconta ce trait de courage,
+pendant qu'il était occupé à regarder les belles fleurs qui étaient
+plantées devant les croisées.</p>
+
+<p>«Ma bonne Jeanne, cet enfant est une grande charge pour toi. Si tu le
+voulais, je le ferais placer aux Incurables d'Issoudun, et il y serait
+fort heureux, je t'assure.</p>
+
+<p>--Oh! non, madame, il n'y serait pas heureux! Vous ne sauriez croire
+combien cet enfant a besoin d'être aimé; il est tout coeur. Tant que
+j'aurai une bouchée de pain, je la partagerai avec lui; et si je n'en
+avais plus, j'irais en demander pour lui en donner. Je l'aime pour tout
+le monde; j'en suis occupée la nuit comme le jour; il n'a pas pu prendre
+d'heures réglées pour ses repas; il demande du pain quand il est couché
+comme s'il était levé. J'entends souvent dire que Dieu me ferait une
+grande grâce s'il me le reprenait; rien ne me fait plus de peine qu'un
+propos semblable; et comme on se trompe! J'ai mis tout mon bonheur en
+lui; il sent quand je souffre, et alors il devient triste. Je n'ai pas
+besoin de lui conter mes chagrins; on dirait que ma tristesse coule dans
+son coeur «tant il me fait d'amitiés» s'il me sent de la peine; il me
+manquerait encore plus que mes autres enfants, qui peuvent se passer de
+moi. Tout son esprit est dans son coeur. Enfin, que voulez-vous que je
+vous dise, ma chère dame? c'est tout le portrait de son père.</p>
+
+<p>--Qu'en comptes-tu donc faire alors?</p>
+
+<p>--Il travaille un peu au jardin; il est très-fort, et peut-être un jour
+pourra-t-il labourer. Je suis si habituée à le voir tel qu'il est, que
+je n'en suis plus chagrinée; quelquefois il passe des heures devant ses
+rosiers, car il aime beaucoup les fleurs, et surtout les roses. On
+dirait qu'il les regarde pousser. Je serais heureuse avec lui si je ne
+craignais pas qu'il ne mît le feu sans le vouloir; c'est pourquoi je ne
+le laisse jamais seul à la maison.»</p>
+
+<p>Pendant que sa mère parlait, Louis était rentré et s'était approché du
+piano. Comme il touchait à tout, il avait posé un doigt sur une touche,
+qui rendit un son. Il fut ravi et poussa un petit cri de joie; il
+recommença, et les touches lui répondaient toujours.</p>
+
+<p>«Est-ce qu'il aime la musique? dit sa marraine.</p>
+
+<p>--Oh! beaucoup, madame; du plus loin qu'il entend une cornemuse, il
+prête l'oreille; il est d'abord joyeux comme tout à l'heure, puis il
+finit toujours par pleurer.»</p>
+
+<p>Mme Isaure se mit au piano et joua un air bien doux et un peu triste.
+Louis la regardait avec des yeux brillants, puis il se mit à genoux
+comme s'il priait Dieu. Quand elle eut fini, il se coucha à ses pieds et
+pleura. Sa marraine lui joua aussitôt un air plus gai pour le remettre
+un peu; mais il se leva subitement, et, lui arrêtant le bras, il
+s'écria:</p>
+
+<p>«Non! pas ça, marraine, pas ça, l'autre!»</p>
+
+<p>On l'emmena dans le jardin pour le distraire, car Jeanne avait peur
+qu'il ne se rendît malade; elle ne l'avait jamais vu dans un pareil
+état.</p>
+
+
+<h3>Solange demande Nannette pour son garçon.</h3>
+
+<p>A quelque temps de là, Solange, des Ormeaux, vint trouver Jeanne et lui
+dit:</p>
+
+<p>«Veux-tu donner ta fille à mon Jean? Depuis qu'il est revenu de l'armée,
+il ne pense qu'à elle; il dit qu'il n'y a pas une fille pareille; que,
+si elle le refuse, il ne se mariera pas.</p>
+
+<p>--Ma Solange, il faut d'abord savoir ce qu'en dira Nannette.</p>
+
+<p>--Peut-être ne se souciera-t-elle pas de demeurer à la campagne,
+maintenant qu'elle a tâté de la ville?</p>
+
+<p>--Tu te trompes, Solange; je sais qu'elle ne sera heureuse que quand
+elle vivra auprès de moi; la pauvre enfant me donne plus de la moitié de
+ses gages pour payer les façons de mes champs; car moi je ne peux plus
+rien gagner à présent, et je crois bien qu'elle n'a pas de grandes
+épargnes.</p>
+
+<p>--Ce n'est pas pour son argent que mon garçon la veut; tu sais qu'il
+était le filleul du père Jusserand, qui lui a acheté un remplaçant au
+bout de quatre ans de service, parce qu'il voulait le voir avant de
+mourir; il lui a légué en mourant quinze cents francs d'argent, et, avec
+les champs que nous lui donnerons en mariage, il aura de quoi vivre en
+travaillant.</p>
+
+<p>--Mais, Solange, Nannette ne voudra qu'un homme qui vive dans notre
+maison et cultive nos terres.</p>
+
+<p>--Justement, c'est le désir de Jean.</p>
+
+<p>--Il faut te dire aussi que je voudrais bien ne pas faire encore mes
+partages, à cause de mes deux mineurs, parce que les frais nous
+ruineraient.</p>
+
+<p>--Ne t'inquiète pas de ça, Jeanne; tout le monde sait comment tu as
+gouverné ton bien depuis la mort de ton pauvre homme. Vous resterez tous
+ensemble, et, quand tu auras un bon ouvrier dans ta maison, tu seras
+enfin à ton aise.</p>
+
+<p>--Ce n'est pas tout encore, Solange: j'ai mon petit Louis, qui pourrait
+bien ennuyer ton garçon. Nannette l'aime comme moi, et si Jean ne
+pouvait l'endurer à la maison, elle serait malheureuse, et moi j'en
+sortirais; car, pour rien au monde, je ne voudrais me séparer de mon
+pauvre simple.</p>
+
+<p>--Ton petit Louis, qui est fort comme quatre, plaît beaucoup à Jean; il
+dit que les enfants simples sont plus près du bon Dieu que les autres.
+Il en parlait encore ce matin et disait qu'il se chargeait de lui
+apprendre à labourer, et qu'il était bien sûr d'y réussir. Ainsi, sois
+tranquille de ce côté.</p>
+
+<p>--Eh bien! puisque nous sommes d'accord sur tout, il faut que tu ailles
+chez Mme Dumont, dire à Nannette que j'ai besoin de lui parler, et nous
+saurons tout de suite ce qu'elle en pense.»</p>
+
+<p>Quand Nannette fut venue, sa mère lui dit:</p>
+
+<p>«Ma fille, la maîtresse Jusserand vient te demander pour son garçon.</p>
+
+<p>--Oui, ma petite Nannette, dit Solange, voudras-tu bien prendre un
+paysan, maintenant que tu es quasi une demoiselle?</p>
+
+<p>--Ma mère, je ne me marierai que pour demeurer avec vous.</p>
+
+<p>--Ma fille, Jean Jusserand veut bien vivre dans notre maison et cultiver
+notre bien: mais il ne faut pas penser à moi dans une affaire si
+importante; je veux que tu me dises, comme devant Dieu, s'il te
+convient.</p>
+
+<p>--Oui, ma mère, dit Nannette en rougissant; Jean est plus doux et bien
+mieux appris que les autres garçons du bourg; mais je n'oserai jamais
+dire à madame, qui est si bonne pour moi et que j'aime tant, que je vais
+la quitter.</p>
+
+<p>--J'irai te reconduire.</p>
+
+<p>--Embrasse-moi, ma Nannette, dit Solange; tu ne sais pas comme je serai
+contente de t'avoir pour bru, moi qui dois tout ce que je vaux à ta
+mère!»</p>
+
+
+<h3>Jeanne annonce le mariage de Nannette à Mme Isaure.</h3>
+
+<p>Jeanne s'habilla et donna aussi ses beaux habits à Louis, qui n'en était
+pas trop content.</p>
+
+<p>«Mon enfant, c'est pour aller voir ta marraine.»</p>
+
+<p>Il se laissa faire sans rien dire, parce qu'il se sentait heureux auprès
+de sa marraine. En passant dans son jardin, il cueillit ses plus belles
+roses et il les donna à Mme Isaure, puis il vint se coucher à ses pieds
+et ferma les yeux comme s'il dormait.</p>
+
+<p>«Excusez-le, madame: le pauvre petit comprend que vous êtes bonne pour
+lui, et il ne se gêne pas plus qu'avec moi.</p>
+
+<p>--Laisse-le donc faire, Jeanne. Mais comme tu es belle! Qu'as-tu donc à
+me dire?</p>
+
+<p>--Madame, il m'en coûte un peu de vous parler de ce qui se passe,
+quoique pourtant je sois sûre que vous ne vous en fâcherez pas. Il se
+présente un bon parti pour Nannette, qui est en âge de se marier, et je
+crois qu'elle aurait tort de le refuser.</p>
+
+<p>--Comment, Jeanne, tu veux m'ôter Nannette, qui m'est si utile pour ma
+fille que je lui confie avec la plus grande sécurité!</p>
+
+<p>--Madame, Nannette ne trouvera jamais un autre homme comme Jean
+Jusserand, de votre métairie des Ormeaux. Il est riche, il est d'un bon
+naturel, il est mieux élevé que ne le sont d'ordinaire les paysans;
+enfin il a tout pour lui! puis, il veut bien demeurer avec nous et
+cultiver nos terres, et je suis sûre qu'il ne brutalisera jamais la
+pauvre créature qui dort à vos pieds. Vous comprenez, madame, que c'est
+une grande chose que celle-là, pour moi qui ne suis occupée que de ce
+pauvre enfant!</p>
+
+<p>--Il me semble, Jeanne, qu'à ta place j'aurais voulu mieux que cela pour
+Nannette, qui ne me paraît pas faite pour vivre à la campagne, je
+pensais que quelque jour elle se marierait à un bon ouvrier de la ville.</p>
+
+<p>--Madame, dit Nannette, je ne connais que deux maisons où je puisse
+vivre: la vôtre et celle de ma mère. Si je n'avais pas trouvé un homme
+qui voulût demeurer avec elle, je n'aurais pas quitté votre service.</p>
+
+<p>--Et puis, madame, dit Jeanne, croyez bien que l'on est plus heureux en
+cultivant ses terres qu'en travaillant pour des pratiques qui peuvent
+vous quitter et vous mettre dans la gêne; au lieu que le cultivateur,
+n'ayant affaire qu'à Dieu, ne murmure jamais.</p>
+
+<p>--Allons, Nannette, marie-toi donc, puisque tu le veux; mais j'aurai
+besoin de toi souvent encore.</p>
+
+<p>--Madame, demeurant avec ma mère, qui soignera la maison, j'aurai la
+facilité de travailler au dehors, et je serai bien heureuse toutes les
+fois que madame voudra bien m'employer.»</p>
+
+
+<h3>Mme Isaure chante pour réveiller Louis.</h3>
+
+<p>«Jeanne, dit Mme Isaure, je vais chanter pour réveiller Louis. L'effet
+que produit sur lui la musique est bien singulier! Il n'est donc pas
+tout à fait idiot?</p>
+
+<p>--Non, madame; quand on dit quelque sottise devant lui, il sait bien en
+faire la remarque. Si on lui demande son avis sur quelque chose, il le
+donne juste, quoiqu'il ne le dise pas comme un autre. Quelquefois il
+sent sa position, et alors il me dit des paroles qui me déchirent l'âme.</p>
+
+<p>--Qu'a-t-il donc? Quel est ce genre d'infirmité?</p>
+
+<p>--Je n'en sais rien, madame: c'est comme s'il ne gouvernait pas sa
+volonté. Quand je ne suis pas avec lui, il n'est bon à rien. Pour le
+faire parler un peu raisonnablement, je suis obligée de le tenir par la
+main pendant tout le temps qu'il parle. Il est comme les tout petits
+enfants, il aime tout ce qui brille. Je l'ai mené en ville: il avait
+envie de tout ce qu'il voyait chez les orfèvres et chez les marchands de
+cristaux; il n'a aucune idée du danger; enfin, si je le laissais faire,
+il donnerait tout ce qu'il y a chez nous.»</p>
+
+<p>Mme Isaure chanta avec sa fille un air très doux. Louis se leva, pleura,
+et demanda un autre air quand celui-là fut fini; on le contenta, et, en
+partant, il mit les mains de sa marraine sur ses yeux trempés de larmes.
+Elle lui donna une timbale d'argent bien claire, ce qui lui fit oublier
+la tristesse que lui causait toujours la musique.</p>
+
+<p>«Tu boiras tous les jours dans ce gobelet, Louis, afin de penser
+toujours à moi.</p>
+
+<p>--Oui, marraine, je penserai à vous qui chantez comme les anges.»</p>
+
+
+<h3>Mariage de Nannette.</h3>
+
+<p>Quand Jeanne fut rentrée dans la maison, elle s'occupa d'écrire à
+Sylvain et à Paul pour leur annoncer le mariage de leur soeur. Sylvain
+répondit tout de suite qu'il était fort heureux de voir sa soeur entrer
+dans une honnête famille et devenir la femme d'un aussi brave garçon que
+Jean Jusserand. Il ajoutait qu'il se faisait une grande fête de venir
+aux noces et de s'y retrouver au milieu de tous leurs amis. On n'avait
+aucune nouvelle de Paul, et Jeanne commençait à s'en inquiéter
+sérieusement, quand elle reçut, par occasion, une lettre du maréchal
+chez lequel il travaillait, à Issoudun: cette lettre renfermait celle
+que Jeanne avait écrite à son fils et une pièce de quarante francs.</p>
+
+<p>Le maréchal lui annonçait le départ de Paul, qui l'avait quitté depuis
+plus d'un mois, à la suite d'une contestation qu'ils avaient eue
+ensemble. Le malheureux garçon faisait le maître dans la boutique et
+brusquait les ouvriers; il était même allé jusqu'à manquer de respect au
+patron, qui l'avait tancé vertement. Le lendemain matin, Paul n'ayant
+pas paru, l'on monta dans sa chambre, et l'on reconnut qu'il était parti
+dans la nuit, sans même régler son compte avec le maréchal, qui se
+trouvait lui devoir les quarante francs qu'il envoyait à Jeanne. Du
+reste, cet homme rendait le meilleur témoignage sur la probité et le
+travail de Paul.</p>
+
+<p>Jeanne fut très-affligée en voyant que son fils ne se corrigeait pas, et
+surtout en ne sachant plus où le prendre.</p>
+
+<p>Le mariage de Nannette se fit en son temps. Sylvain vint aux noces de sa
+soeur, comme il l'avait promis; c'était tout à fait un monsieur, mais
+il ne s'en montrait pas plus fier, et il était facile de voir qu'il
+éprouvait un véritable plaisir à se retrouver au milieu de sa famille et
+de ses bons voisins. Il causait avec ses camarades d'enfance tout comme
+s'il n'eût jamais quitté le village. Tout cela ne consolait pas Jeanne,
+qui eût préféré le voir cultivateur.</p>
+
+<p>«Es-tu réellement heureux à la ville, mon cher enfant? lui disait-elle.</p>
+
+<p>--Ah! ma mère, il y a bien quelque chose à dire! Quand, par un beau
+soleil, il faut que je reste assis toute la journée devant une table,
+j'envie le sort de ceux qui sont libres dans les champs; mais j'éloigne
+ces idées-là. D'ailleurs, j'ai l'avantage de n'être jamais exposé au
+froid ni à la pluie, et c'est quelque chose; vraiment, si je pouvais
+vous voir plus souvent, il ne me manquerait rien. Mais soyez tranquille,
+ma chère mère, je n'ai pas d'ambition; aussitôt que j'aurai gagné une
+honnête aisance, je viendrai bâtir une petite maison auprès de la vôtre,
+et vous serez heureuse au milieu de tous vos enfants.»</p>
+
+<p>Jeanne sentit les larmes la gagner, car elle songeait à Paul.</p>
+
+
+<h3>Jeanne veut céder son bien à ses enfants.</h3>
+
+<p>«Mes enfants, dit Jeanne, quand Paul sera majeur, je vous abandonnerai
+le bien et vous me ferez une pension. Il me faudra peu de chose pour
+vivre; ainsi, ce ne sera pas une grande charge pour vous.</p>
+
+<p>--Ne faites jamais une chose semblable, ma chère mère, dit Sylvain; je
+ne le souffrirai point. Il ne faut pas que les parents se dépouillent
+pour leurs enfants; au contraire, si mon frère Paul ne change pas d'avis
+(car, la dernière fois que j'en ai causé avec lui, nous étions d'accord
+sur ce point), nous vous abandonnerons ce qui nous revient de notre
+père; vous en jouirez votre vie durant, et le fonds sera donné au pauvre
+Louis. Il est juste que Jean, qui le soignera, en soit récompensé; et,
+comme l'enfant ne pourra jamais gérer son bien, c'est à ma soeur que
+nous ferons notre donation, en laissant l'usufruit à notre mère d'abord,
+et à Louis ensuite.</p>
+
+<p>--Vous êtes de braves enfants, dit Jeanne tout attendrie, et c'est pour
+cela qu'en vous cédant tout de suite ce que j'ai, je n'aurai pas à
+craindre, comme tant d'autres, d'avoir à m'en repentir.</p>
+
+<p>--D'abord, ma mère, il n'est pas dans l'ordre que les parents soient
+dans la dépendance des enfants: puis vous pouvez vivre plus longtemps
+que quelques-uns d'entre nous; vous ne savez pas ce que seront vos
+petits-enfants; vous pouvez avoir affaire à des tuteurs qui ne soient
+pas raisonnables. Enfin, c'est une grande faute que de céder son bien,
+de n'être plus maître chez soi, où l'on doit être respecté jusqu'à son
+dernier jour. On s'imagine faire par là le bonheur de ses enfants, et
+l'on se trompe beaucoup. Si quelques-uns d'entre eux éprouvent un
+malheur, n'est-il pas bien dur à un père ou à une pauvre mère de ne
+pouvoir les secourir, et même d'être obligés de les tourmenter pour
+avoir cette pension sans laquelle on ne peut vivre? Enfin, grâce à Dieu,
+nous pouvons nous passer de ce que vous avez. Tout reviendra donc à Jean
+après la mort de Louis, c'est justice. Quand Paul sera ici, nous
+arrangerons cela; il entend bien son métier, et je ne suis pas en peine
+de lui.»</p>
+
+
+<h3>Paul revient pour tirer.</h3>
+
+<p>Trois ans après le mariage de Nannette, dans les premiers jours de mars,
+Jeanne était assise sur sa galerie, regardant Louis, qui labourait de
+l'autre côté du chemin avec un soin et une intelligence qu'on n'aurait
+pas attendus de lui. Elle pensait à Paul, dont elle n'avait pas eu de
+nouvelles depuis plusieurs années. Le tirage était annoncé pour le
+dimanche suivant, et elle était tourmentée de ce qui pourrait arriver si
+son fils ne se présentait pas pour satisfaire à la loi. Ses yeux étaient
+obscurcis par les larmes que faisait couler le souvenir de cet enfant
+qu'elle aimait beaucoup, malgré son mauvais caractère; elle pensait
+aussi à grand Louis, qui aurait eu la main plus ferme qu'elle pour
+gouverner ce rude naturel. Jeanne était si occupée de ces pensées,
+qu'elle n'entendit pas qu'on montait son escalier; et quand, levant les
+yeux à un mouvement qui se fit auprès d'elle, elle vit un grand garçon à
+ses genoux, elle fut si saisie, en reconnaissant Paul, qu'elle ne put
+que lui ouvrir ses bras sans parler. Ils pleurèrent longtemps tous les
+deux en silence. Paul se leva enfin, et sa mère le regarda avec orgueil,
+tant il était devenu beau garçon.</p>
+
+<p>«Méchant enfant, lui dit-elle en l'embrassant encore, me laisser des
+années entières sans nouvelles! et si j'étais morte?</p>
+
+<p>--Ah! ma mère, ne me parlez pas de cela; j'y ai pensé plus d'une fois,
+et cette idée ne me laissait pas une goutte de sang dans les veines.</p>
+
+<p>--Et pourquoi ne pas nous écrire?</p>
+
+<p>--Je n'ai pas voulu vous donner de mes nouvelles avant d'être devenu
+digne de vous.»</p>
+
+<p>L'heure de goûter étant arrivée, toute la famille se trouva réunie, et
+chacun fêta le voyageur. Louis tournait autour de son frère, et il ne
+consentit à l'embrasser que quand il se fut bien assuré qu'il
+ressemblait à sa mère. Nannette prépara un repas meilleur qu'à
+l'ordinaire, Jean tira du bon vin, et l'on se mit à table.</p>
+
+<p>«Ç'a été une triste noce que la nôtre, dit Nannette à son frère:
+l'inquiétude où nous laissait ton sort a gâté tout notre bonheur, et
+personne n'avait le coeur gai en voyant le visage désolé de notre pauvre
+mère.</p>
+
+<p>--Et qu'es-tu donc devenu pendant tout ce temps? dit Jeanne.</p>
+
+<p>--Ah! mère, c'est une triste histoire.»</p>
+
+
+<h3>Paul raconte ce qu'il a fait en partant d'Issoudun.</h3>
+
+<p>«Après m'être querellé, à Issoudun, avec le bourgeois, dit Paul, je
+montai à ma chambre, où je ne tardai pas à reconnaître mes torts; mais
+j'étais trop orgueilleux pour en convenir, et je quittai la maison la
+nuit, quand tout le monde était endormi.</p>
+
+<p>--Et pourquoi n'es-tu pas revenu ici?</p>
+
+<p>--Parce que j'étais honteux de la sottise que je venais de faire. Je
+commençais à comprendre que j'avais mille fois abusé de votre
+infatigable bonté, et je ne voulais pas recommencer.</p>
+
+<p>«J'allai, à Bourges, me présenter chez un maréchal, qui me demanda mon
+livret. Comme il n'était pas signé de mon dernier maître, il refusa de
+m'employer. Je commençai à réfléchir sur ma conduite inconsidérée, et,
+quand j'eus mangé les quelques francs que j'avais apportés, je me
+trouvai dans une si grande détresse, que je me décidai à casser les
+pierres sur la grande route pour ne pas mourir de faim. J'avais beau
+faire double tâche et vivre seulement de pain et d'eau, je ne pouvais
+parvenir à amasser la somme nécessaire pour chercher fortune ailleurs.</p>
+
+<p>--Mon pauvre garçon! dit Jeanne, as-tu donc été aussi malheureux que
+cela?</p>
+
+<p>--Ne me plaignez pas, ma mère; c'est à cette misère que j'ai dû de
+comprendre tout ce que vous avez été pour moi. J'ai fait bien des
+réflexions pendant que je broyais ces cailloux, et mon coeur, aussi dur
+qu'eux, s'est amolli par le souvenir de la façon indigne dont j'avais
+reconnu la bonté de Dieu, qui m'avait donné une mère telle que vous pour
+le remplacer sur terre auprès de moi.</p>
+
+<p>«J'appris qu'on travaillait au canal de Berry, et je me dirigeai de ce
+côté. Je passai dans la foule des ouvriers sans que l'on s'inquiétât
+beaucoup de mes papiers. Au bout de quelques semaines d'un travail
+assidu, je fus remarqué par mon chef de brigade, qui m'employa à la
+surveillance, et j'eus une meilleure paye. Après la campagne, ayant
+quelque argent à ma disposition, je résolus de reprendre mon tour de
+France, et l'on me délivra un livret et un certificat de bonne conduite.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/009.png"></p>
+
+
+
+<p>«Mon naturel peu endurant essaya plus d'une fois de se montrer; alors je
+pensais aux pierres de la route, et je contins si bien mon humeur
+qu'elle cessa de reparaître. Puis, en allant de boutique en boutique,
+j'ai bien observé toutes les différentes familles, et j'y ai rarement
+rencontré une femme comme vous, ma chère mère, et peu d'enfants qui
+valussent Nannette et Sylvain. Je me demandais souvent ce que j'avais
+été au milieu de vous tous, et la honte me couvrait le visage de
+rougeur.</p>
+
+<p>«J'ai promis à Dieu de ne jamais vous causer volontairement aucune
+peine; ainsi, ma mère, ne craignez pas que je trouble à présent la paix
+de votre maison. Je sais maintenant ce que je vous dois, et je vous aime
+d'un grand amour. Si le sort ne me fait pas soldat, j'irai travailler
+dans la ville où demeure Sylvain, et je m'y établirai un peu plus tard;
+car j'apporte quelques épargnes.</p>
+
+<p>--Comment as-tu fait, Paul, lui dit son beau-frère, pour mettre quelque
+chose de côté? d'ordinaire, les compagnons ne sont guère économes, et
+d'ailleurs l'on n'a pas toujours de l'ouvrage.</p>
+
+<p>--Jean, depuis qu'en cassant des pierres je suis descendu dans ma
+conscience, j'ai voulu m'imposer une pénitence pour me réconcilier avec
+moi-même. J'ai pris la résolution de ne me donner aucun plaisir et de
+vivre durement. J'ai donc peu dépensé pour ma nourriture, et je n'ai pas
+bu de vin depuis plus de trois ans.</p>
+
+<p>--Et tu t'es tenu cette parole?</p>
+
+<p>--Oui, je n'y ai jamais manqué, quoiqu'il m'en ait coûté beaucoup
+quelquefois; mais, avec une bonne envie de faire son devoir et de la
+confiance en Dieu, on surmonte tout.»</p>
+
+<p>Louis, qui avait écouté parler son frère avec la plus grande attention,
+le prit par la main, et le menant devant Jeanne, il lui dit:</p>
+
+<p>«Mère, bénissez Paul.»</p>
+
+
+<h3>Jeanne retrouve un peu de bonheur.</h3>
+
+
+<p>Paul tira, et fut exempté par son numéro. Il avait alors vingt et un ans
+accomplis. Sa mère lui demanda s'il avait toujours, comme Sylvain,
+l'intention d'abandonner ses droits à Louis. Paul répondit qu'il ne
+demandait pas mieux. Il écrivit sur-le-champ à Sylvain, qui arriva avec
+le projet d'acte par lequel lui et Paul donnaient à leur soeur tout leur
+héritage, dont leur mère aurait l'usufruit, et Louis après elle.</p>
+
+<p>«Mes frères, dit celui-ci qui avait attentivement écouté la lecture de
+l'acte, Jean n'a pas besoin qu'on lui donne quelque chose pour me
+garder, car il aime le pauvre simple comme s'il était son enfant.</p>
+
+<p>--C'est bien dit, ça, mon Louis! s'écria Jean; viens, mon garçon, que je
+t'embrasse, toi qui as vu clair dans mon coeur!</p>
+
+<p>--Louis, dit Sylvain, Jean peut mourir avant toi, et il faut que tu aies
+quelque chose à cultiver toi-même et une maison pour demeurer; et tu ne
+seras pas fâché qu'après toi la famille de Jean en profite.»</p>
+
+<p>Jeanne retrouva un peu de tranquillité; sa fille, qui la laissait
+maîtresse à la maison, prenait l'ouvrage qu'elle trouvait à faire, et
+était employée la moitié de l'année chez Mme Dumont. Jean était un
+véritable fils pour sa belle-mère, et se montrait plein d'attentions. Il
+avait pris Louis en grande affection, et disait qu'il serait un jour,
+comme son père, le meilleur laboureur du pays. Ce pauvre garçon, qui
+n'était guère guidé que par ses instincts, chérissait son beau-frère et
+lui était fort soumis; car il sentait bien qu'il en était véritablement
+aimé. Il allait quelquefois voir sa marraine tout seul, le matin, quand
+il croyait ne trouver personne chez elle. Alors, il la prenait par la
+main et la conduisait au piano, puis la priait de chanter, et se mettait
+à ses genoux; et, quoique la musique le fît toujours pleurer, il s'en
+retournait tout heureux chez sa mère, et pendant deux ou trois jours il
+semblait avoir l'esprit plus ouvert.</p>
+
+<p>Paul s'établit à la ville, où, après quelques années, il prit une
+boutique et épousa la fille de Louise et du colporteur. Jeanne, dans ses
+vieux jours, fut donc aussi heureuse que possible en voyant ses enfants
+dans l'aisance, et surtout en grande estime dans le pays; elle disait
+quelquefois:</p>
+
+<p>«Ah! si mon pauvre grand Louis était là, serait-il heureux de vous voir,
+mes enfants, si bien établis!</p>
+
+<p>--Ma mère, répondait Paul, vous lui rendrez bon compte de la famille
+qu'il vous a laissée; car en d'autres mains que les vôtres j'aurais mal
+tourné. Aussi je vous promets de ne jamais rudoyer mes enfants;
+non-seulement cela ne les corrige pas, mais ils s'endurcissent, au
+contraire, par les mauvais traitements.»</p>
+
+<p>Jeanne vieillit doucement au milieu de sa famille et mourut dans un âge
+fort avancé, regrettée de tout le monde, et surtout de ses enfants, qui
+ne l'oublièrent jamais.</p>
+
+<br>
+
+<b>FIN.</b>
+<br>
+
+<h3>TABLE DES MATIÈRES.</h3>
+
+PREMIÈRE PARTIE. ENFANCE DE JEANNE.
+
+<p>La mère Nannette.<br>
+Catherine et Jeanne.<br>
+La mère Nannette donne asile à Catherine.<br>
+Catherine et Jeanne trouvent un bracelet.<br>
+Catherine et sa fille reportent le bracelet.<br>
+Mme Dumont.<br>
+Catherine va dans son village.<br>
+La mère Nannette mène Jeanne à la messe.<br>
+Retour de Catherine.<br>
+Catherine va à la porte de M. le curé.<br>
+La mère Nannette fait la lessive.<br>
+La petite Jeanne va chez Mme Dumont.<br>
+La petite Jeanne sauve la cane de la meunière.<br>
+Isaure va voir la petite Jeanne.<br>
+Isaure cause avec la petite Jeanne.<br>
+Isaure veut donner une de ses robes à la petite Jeanne.<br>
+Isaure habille la petite Jeanne.<br>
+Jeanne s'avise de faire des bouquets pour les vendre.<br>
+La petite Jeanne apprend à tricoter.<br>
+Mme Dumont interroge la petite Jeanne.<br>
+Catherine garde le lit.<br>
+Catherine meurt.<br>
+Docilité et intelligence de la petite Jeanne.<br>
+La petite Jeanne fait sa première communion.<br>
+La petite Jeanne va toujours chez Mme Dumont.<br>
+Jeanne a grand soin de la mère Nannette.<br>
+La mère Nannette devient dangereusement malade.<br>
+La mère Nannette trouve que Jeanne dépense trop.<br>
+M. le curé vient voir tous les jours la mère Nannette.<br>
+La mère Nannette s'éteint tout à fait.<br>
+Désintéressement de Jeanne.<br>
+On enterre la mère Nannette.<br>
+Maître Gerbaud se pique de générosité.<br>
+M. le curé trouve une place à Jeanne.<br>
+Jeanne quitte la maison de la mère Nannette.</p>
+
+<p>SECONDE PARTIE. JEANNE EN SERVICE.</p>
+
+<p>Jeanne donne son argent à garder à son maître.<br>
+Grand Louis se met en colère.<br>
+La maîtresse fait honte à grand Louis de sa mauvaise humeur.<br>
+Maître Tixier veut que Jeanne achète un morceau de vigne.<br>
+Jeanne reproche à Solange sa négligence.<br>
+La maîtresse s'aperçoit du changement de Solange.<br>
+Jeanne raccommode le linge de grand Louis.<br>
+Grand Louis veut payer Jeanne.<br>
+Grand Louis travaille à la vigne de Jeanne.<br>
+Il arrive un colporteur au Grand-Bail.<br>
+Jeanne envoie chercher M. le curé.<br>
+Le colporteur ne sait plus sa prière.<br>
+M. le curé découvre ce qu'il y a dans la boîte du colporteur.<br>
+Le colporteur envie le sort des gens du Grand-Bail.<br>
+M. le curé brûle les livres du colporteur.<br>
+M. le curé va quêter avec le colporteur.<br>
+Le colporteur compte ce qu'il a reçu.<br>
+Le colporteur renouvelle sa première communion.<br>
+Maître Tixier fait ses conditions avec ses domestiques.<br>
+Jeanne conseille à Marguerite de rester.<br>
+Remontrances de Jeanne à Marguerite.<br>
+Jeanne est menacée d'une plainte en contravention.<br>
+Jeanne, dans son chagrin, a recours à grand Louis.<br>
+Jeanne continue de donner beaucoup de satisfaction à ses maîtres.<br>
+Grand Louis fait un bon cailloutage devant la porte.<br>
+Jeanne et grand Louis achètent des terres au père Colis.<br>
+Marguerite veut rentrer au Grand-Bail.<br>
+M. le curé engage la mère Tixier à reprendre Marguerite.<br>
+M. le curé veut que l'on pardonne toujours.<br>
+Marguerite remercie Jeanne.<br>
+Tout le monde aime Jeanne.<br>
+Grand Louis demande Jeanne en mariage.<br>
+Maître Jusserand, des Ormeaux, vient demander Solange.<br>
+On fait une belle noce à Solange.<br>
+Jeanne veille à tout.<br>
+Grand Louis déclare à son maître qu'il veut se marier.<br>
+La maîtresse dit qu'il faut les laisser marier</p>
+
+
+<p>TROISIÈME PARTIE. JEANNE ÉPOUSE ET MÈRE.</p>
+
+<p>Il vient mal à la jambe de maître Tixier.<br>
+Il vient un officier en remonte marchander les juments de
+maître Tixier.<br>
+Maître Tixier veut qu'on donne un bon dîner à l'officier.<br>
+Étienne Durand demande Joséphine à son père.<br>
+L'officier demande à maître Tixier s'il est heureux.<br>
+L'officier s'étonne d'entendre parler maître Tixier de cette
+façon-là.<br>
+Maître Tixier vend ses juments.<br>
+Maître Tixier est content de son marché.<br>
+Jeanne a une petite fille.--La petite Nannette.<br>
+Étienne Durand revient du régiment pour épouser Joséphine.<br>
+Simon tire au sort et amène un mauvais numéro.<br>
+Jeanne veut se faire bâtir une maison.<br>
+On commence la maison de Jeanne.<br>
+Maître Tixier s'étonne que Jeanne veuille tant d'arbres dans
+son jardin.<br>
+Jeanne admire sa maison.<br>
+Louise plaisante grand Louis sur son vilain mobilier.<br>
+Jeanne va commander ses meubles.<br>
+Jeanne déménage peu à peu.<br>
+Le colporteur revient au Grand-Bail.<br>
+Le colporteur vend à tout le village.<br>
+M. le curé donne raison à Jeanne.<br>
+Le colporteur parle de ses affaires.<br>
+Maître Tixier vend de la plume à Jeanne.<br>
+La famille Dumont vient voir Jeanne.<br>
+Jeanne a de la peine à s'habituer à vivre seule.<br>
+Jeanne a grande envie d'avoir une vache.<br>
+Mme Isaure donne un enfant à nourrir à Jeanne.<br>
+Les femmes du bourg s'étonnent de la propreté de Jeanne.<br>
+Jeanne rend son nourrisson.<br>
+Nannette a mal aux yeux.<br>
+Paul montre un mauvais caractère.<br>
+La petite Nannette comprend le chagrin de sa mère et le
+partage.<br>
+Une grêle terrible ravage tout le pays.<br>
+Le père Colis fait faire un billet à Jeanne.<br>
+Grand Louis laisse l'argent de sa moisson au père Tixier.<br>
+Maître Tixier découvre la gêne de Jeanne.<br>
+Mme Isaure fait des reproches à Jeanne.<br>
+Grand Louis fait une terrible chute.<br>
+Mort de grand Louis.<br>
+On enterre grand Louis.</p>
+
+
+
+<p>QUATRIÈME PARTIE. JEANNE VEUVE.</p>
+
+<p>On fait l'inventaire.<br>
+M. le curé fait une remontrance à Jeanne.<br>
+Le petit Louis tombe en langueur.<br>
+M. le curé dit que la prière est bonne partout.<br>
+M. le curé reproche à Marguerite d'être paresseuse.<br>
+M. le curé veut placer Sylvain en ville.<br>
+Jeanne s'aperçoit que le petit Louis sera un enfant simple.<br>
+Nannette a un grand chagrin de quitter sa mère.<br>
+Mme Isaure caresse l'enfant simple de Jeanne.<br>
+La vieille bonne mène souvent les enfants au château.<br>
+Jeanne passe une mauvaise année.<br>
+On retrouve Pierre, le frère de Claude, qui s'était perdu.<br>
+Pierre prie Jeanne de le guérir.<br>
+Jeanne gronde Marguerite.<br>
+Pierre guérit, puis retombe malade.<br>
+Marguerite vient encore chercher Jeanne.<br>
+Le petit Louis ne connaît pas le danger.<br>
+Jeanne mène Louis chez sa marraine.<br>
+Solange demande Nannette pour son garçon.<br>
+Jeanne annonce le mariage de Nannette à Mme Isaure.<br>
+Mme Isaure chante pour réveiller Louis.<br>
+Mariage de Nannette.<br>
+Jeanne veut céder son bien à ses enfants.<br>
+Paul revient pour tirer.<br>
+Paul raconte ce qu'il a fait en partant d'Issoudun.<br>
+Jeanne retrouve un peu de bonheur</p><br>
+
+<p class="mid">FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.</p>
+
+<br>
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+*** END: FULL LICENSE ***
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
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