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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:54:00 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La petite Jeanne + ou Le devoir + +Author: Zulma Carraud + +Release Date: June 29, 2006 [EBook #18715] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PETITE JEANNE *** + + + + +Produced by Suzanne Shell, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + LA + + PETITE JEANNE + + OU + + LE DEVOIR + + + LIVRE DE LECTURE COURANTE + SPÉCIALEMENT DESTINÉ AUX ÉCOLES PRIMAIRES DE FILLES + + PAR MME Z. CARRAUD + + OUVRAGE COURONNÉ PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE + + + + + NOUVELLE ÉDITION + + Imprimée sur papier teinté conformément aux prescriptions + de la commission de l'hygiène de la vue. + + + + + PARIS + LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie + 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 + + + + 1884 + + + + LA + PETITE JEANNE + OU + + LE DEVOIR. + + + + + + PREMIÈRE PARTIE. + + ENFANCE DE JEANNE. + + + La mère Nannette. + + +Il y avait dans un bourg du département du Cher une bonne veuve âgée de +soixante ans, qu'on appelait la mère Nannette. Elle possédait une petite +maison avec une petite chènevière et un jardin planté de pommiers, de +pruniers et de groseilliers. Du côté du chemin, un gros noyer, qui avait +plus de cent ans, ombrageait le devant de sa porte. Quand les fleurs de +cet arbre ne gelaient pas au printemps, il donnait assez de noix à la +mère Nannette pour qu'elle eût sa provision d'huile l'année suivante. +S'il se faisait deux bonnes récoltes de suite, elle vendait une partie +des noix, ce qui lui donnait un petit profit. Quoiqu'elle possédât une +vigne et un beau morceau de terre, elle n'avait que bien juste ce qu'il +lui fallait pour vivre. + +Elle semait du froment deux années de suite dans son champ, qui, la +troisième, rapportait alternativement du trèfle et des pommes de terre. +Elle récoltait assez de blé pour se nourrir pendant les trois ans. Mais +si l'année était mauvaise, la mère Nannette vendait la pièce de toile +qu'elle avait fait faire avec le chanvre amassé et filé pendant quatre +ans. L'argent qu'elle en retirait lui servait à compléter sa provision +de blé; et, malgré tout cela, elle pâtissait bien un peu l'hiver. + +Pour que la terre rapporte chaque année sans se reposer, il faut +beaucoup de fumier; la mère Nannette, qui le savait bien, avait une +vache et une chèvre qu'elle menait paître sur les communaux et le long +des haies. Avec leur lait elle faisait du beurre et des fromages, +qu'elle vendait à la ville voisine. Quand ses bêtes étaient rentrées à +l'étable, elle allait chercher pour elles de l'herbe dans les champs et +au bord des ruisseaux. Comme elle les tenait bien proprement, elles +étaient en bon état. L'hiver, elles mangeaient ou du trèfle qui avait +été rentré bien sec, ou du regain récolté après la fauche des grands +foins. + +La mère Nannette vendait son vin et ne buvait que sa boisson[1]; mais, +comme l'argent qu'elle tirait de son vin suffisait bien juste, avec +celui de son beurre et de ses fromages, à payer l'impôt et les façons de +son champ et de sa vigne, et qu'il lui fallait encore se procurer +quelque argent pour son entretien, elle élevait des oisons qu'elle +achetait au sortir de la coque. Elle se donnait beaucoup de mal pour +appâter ces petites bêtes et pour les garantir du froid pendant la +nuit. Ses voisines plumaient leurs oies quatre fois avant de les vendre; +mais la mère Nannette disait que c'était une mauvaise méthode, parce +qu'ainsi la plume n'avait pas le temps de se nourrir, et elle ne plumait +les siennes que trois fois; puis elle en vendait la moitié pour la +Toussaint et l'autre moitié à Noël. + +[Note 1: Eau passée sur la râpe ou le marc de la vendange.] + +[Illustration: Chaumière de la mère Nannette] + +Tout cela ne lui rapportait pas une grosse somme; mais elle était si +ménagère qu'il lui restait toujours un peu d'argent à la fin de l'année. +Pourtant elle ne se nourrissait pas trop mal, disant qu'elle aimait +mieux donner au boucher une pièce de cinquante centimes toutes les +semaines, que vingt-cinq francs par an au médecin et au pharmacien. + + + Catherine et Jeanne. + + +Un matin, la mère Nannette, tricotant devant sa porte, vit venir à elle +une jeune femme qui tenait par la main une petite fille de sept à huit +ans et qui lui demanda un morceau de pain. Comme cette femme était +très-pâle et avait l'air malade, la mère Nannette l'emmena dans sa +maison et la fit asseoir. Elle ralluma son feu, fit réchauffer un reste +de soupe qu'elle avait gardé pour son repas du soir et le donna aux deux +mendiantes. L'enfant mangea de si bon coeur, que la mère Nannette vit +bien que cette petite fille n'avait pas souvent si bonne chance. Ensuite +elle leur versa un verre de boisson à chacune, et dit à la pauvre femme: + +«Mon Dieu! il faut qu'il vous soit arrivé un bien grand malheur, pour +qu'une femme, aussi jeune que vous, ait pu se décider à demander son +pain! + +--Oh! oui, un bien grand malheur, ma chère femme. Il faut se trouver +dépourvue de toute ressource pour se résoudre à en venir là. J'ai bien +souffert de la faim avant de pouvoir me décider à tendre la main; je +crois que je me serais plutôt laissé mourir, si je n'avais la crainte +de Dieu et si je n'aimais tant cette pauvre innocente que voilà, et qui +serait morte aussi. Quand il m'en coûte trop pour aller demander, je la +regarde et je reprends courage. C'est bien triste, allez, ma chère +femme, quand on a du coeur, de vivre en ne faisant rien, aux dépens de +ceux qui travaillent! mais je ne peux pas faire autrement. + +[Illustration: Catherine et Jeanne.] + +--Pourquoi donc? dit la mère Nannette. Contez-moi ça.» + +La pauvre femme dit à la mère Nannette: + +«Je suis du village qui est auprès du Cher, à trois lieues d'ici. Il y a +deux mois, j'ai perdu mon mari à la suite d'une grosse maladie qui l'a +retenu au lit pendant bien longtemps. J'ai vendu tout ce que j'avais +afin de pouvoir le soigner. Quand il n'y a plus rien eu à la maison que +le lit sur lequel il était couché, il a bien fallu s'endetter. Après sa +mort, on a vendu la maison, le jardin, la chènevière, enfin tout, pour +payer le médecin et les autres, et je ne sais plus où me retirer. On ne +veut pas me louer, même une petite chambre, parce que je n'ai pas de +mobilier pour répondre du loyer. Je couche avec ma petite Jeanne dans +les granges, quand on veut bien m'y souffrir, ou bien sur les tas de +chaume. C'est bon à présent qu'il fait chaud; mais plus tard, comment +faire avec cette enfant, moi à qui les médecins ont défendu de sortir +pendant tout l'hiver?» + +Et la pauvre malheureuse se mit à pleurer. Sa petite fille pleura aussi +en l'embrassant. Elle avait l'air si doux et si aimable, cette petite, +que la mère Nannette sentit fondre son coeur en pensant à la misère +qu'elle endurerait quand l'hiver serait venu. Aussitôt il lui vint dans +l'idée de faire une bonne action. + +La mère Nannette donne asile à Catherine. + +«Comment vous appelez-vous donc? demanda la mère Nannette. + +--On m'appelle Catherine Leblanc. + +--Eh bien! Catherine, j'ai là un vieux lit, une paillasse et une +couverture; si vous voulez rester ici, je vous logerai de bien bon coeur +et je vous soignerai de mon mieux, ainsi que votre petite; j'aime +beaucoup les enfants; j'en ai eu quatre, que le bon Dieu m'a retirés, et +je suis bien seule au monde. + +--Grand merci! ma brave femme; vous me rendrez là un service qui nous +sauvera la vie à moi et à mon enfant. J'ai encore mon lit, avec un +coffre et une petite chaise. Maître Guillaume, le cousin de feu mon +pauvre homme, me les garde dans sa grange; il me les apportera bien +dimanche. Si vous me logez avec mon chétif mobilier, je vous donnerai +les sous que je ramasserai en allant aux portes. + +--Je ne vous demande rien, Catherine; j'aime déjà votre petite Jeanne et +j'en aurai bien soin. Dieu veut que nous fassions aux autres ce que +nous voudrions que les autres fissent pour nous; et si j'étais dans +votre position, je serais bien heureuse de trouver quelqu'un qui voulût +me recevoir dans sa maison.» + +Catherine était bien contente, et sa petite fille lui sauta au cou. + +«Maman! il ne faut plus pleurer,» lui dit-elle. + +Puis, se tournant du côté de la mère Nannette, elle dit en baissant la +tête: + +«Je voudrais bien vous embrasser aussi.» + +La mère Nannette la prit sur ses genoux et l'embrassa de bon coeur. + + + Catherine et Jeanne trouvent un bracelet. + + +Après que la mère et la fille se furent reposées, elles se remirent en +chemin pour aller chercher leur pain dans la campagne, en disant +qu'elles reviendraient le soir. Comme on était dans la saison des prunes +et des groseilles, la mère Nannette en alla cueillir au jardin et les +mit dans le bissac de Jeanne, pour qu'elle pût se rafraîchir quand elle +aurait trop chaud. + +Comme elles traversaient la grande route pour revenir chez la mère +Nannette, après avoir achevé leur tournée, la petite Jeanne vit briller +un objet au soleil; elle courut le ramasser et l'apporta joyeusement à +sa mère. + +«Voyez donc, maman, le joli collier que j'ai trouvé; je le mettrai +dimanche à mon cou. + +--Ma fille, ceci est un bijou qui se porte autour du bras et qu'on +appelle bracelet. Il n'est pas à nous, et nous ne pouvons pas le garder. + +--Pourquoi donc, maman? Puisque je l'ai trouvé, c'est bien à nous. + +--Non, ma fille; ce qu'on trouve ne nous appartient pas; il y a +toujours quelqu'un qui l'a perdu. + +--Mais, maman, si personne ne l'a perdu? + +--Ce n'est pas possible, mon enfant: les bijoux ne poussent pas comme +l'herbe dans les champs. + +--Et si personne ne le redemande? + +--Ça ne doit pas nous empêcher de chercher à qui ce bracelet peut +appartenir; nous nous en informerons dans tout le pays. + +--Et s'il n'est à personne? + +--Eh bien, nous le garderons soigneusement, et l'on finira par venir le +réclamer.» + +Jeanne ne paraissant pas très-contente, sa mère lui dit: «Écoute-moi, ma +Jeanne: si tu avais perdu ton bissac en chemin, ne serais-tu pas +contente qu'on te le rendît? + +--Oui, maman, car il m'est bien utile pour mettre le pain qu'on me +donne. + +--Eh bien! la dame qui a perdu ce joyau en est en peine; elle le +regrette comme tu regretterais ton bissac. Dès que nous saurons où elle +demeure, nous le lui reporterons.» + +Quand elles furent rentrées chez la mère Nannette, elles lui montrèrent +ce qu'elles avaient trouvé et lui demandèrent si elle savait qui pouvait +avoir perdu un si beau bijou. + +«Ce ne peut être que Mme Dumont; il n'y a qu'elle dans le pays qui porte +des choses pareilles. Elle demeure dans le voisinage, derrière les beaux +arbres que l'on voit d'ici. Il faut aller le lui reporter tout de +suite, si vous n'êtes point trop lasses; suis sûre qu'elle en est fort +inquiète. + +--Je suis trop fatiguée pour marcher encore; mais demain matin j'irai +chez cette dame avec Jeanne, et je lui rendrai ce qui est à elle. Comme +on nous a beaucoup donné aujourd'hui et que je suis très-lasse, je me +reposerai demain toute la journée, pour avoir la force d'aller samedi +dans notre village, prier maître Guillaume de m'apporter mon lit.» + + + Catherine et sa fille rapportent le bracelet. + + +Le lendemain matin, Catherine peigna les grands cheveux noirs de sa +petite fille avec encore plus de soin qu'à l'ordinaire; elle lui lava le +visage et les mains, l'habilla le plus proprement qu'elle le put, et +elles partirent pour aller chez Mme Dumont. + +Elles arrivèrent devant une grille qui servait de porte à un beau +jardin; mais, comme il n'y avait personne, Catherine suivit le mur et +vit une grande porte qui donnait dans la cour et qui était ouverte. Une +servante, qui l'aperçut, lui apporta un morceau de pain et deux sous. + +«Merci, mademoiselle, dit Catherine; mais je voudrais parler à votre +dame. + +--Ma pauvre femme, on ne peut guère la voir à cette heure-ci. + +--Eh bien! voulez-vous lui demander si c'est elle qui a perdu ce que +j'ai trouvé hier sur la grande route?» + +Et elle montra le bijou, qu'elle avait enveloppé d'un chiffon bien +blanc. + +«Justement! c'est le bracelet que madame a perdu hier en se promenant +avec les enfants! Elle va être bien contente de le retrouver; car nous +l'avons cherché jusqu'à la nuit. Je vais le lui porter: en attendant, ma +brave femme, asseyez-vous sur le banc. Petite, viens avec moi, tu +rendras toi-même le bracelet à madame.» + +La petite Jeanne regarda sa mère, qui lui dit: + +«Va, ma fille, et sois bien honnête.» + + + Madame Dumont. + + +La servante prit Jeanne par la main et la fit entrer dans la maison. +Elles montèrent un grand escalier et traversèrent une chambre pleine de +beaux meubles. Jeanne ouvrait de grands yeux, car elle n'avait jamais +rien vu de semblable. Elles entrèrent dans une autre chambre où il y +avait deux lits tout blancs. Mme Dumont était occupée à peigner les +cheveux blonds d'une petite demoiselle qui était de l'âge de Jeanne, et +qui se mit à dire: + +«Ah! maman, la jolie petite fille; voyez donc!» + +Mme Dumont leva les yeux, et sa servante lui dit: + +«Cette enfant a trouvé le bracelet de madame et vient le lui rapporter. +Allons, petite, avance donc; madame est bien bonne; n'aie pas peur!» + +Jeanne se laissa mener par la servante en tenant la tête baissée et +sans oser seulement lever les yeux. + +La dame lui dit: + +«Tu ne sais pas tout le plaisir que tu me fais, mon enfant, en me +rapportant ce bracelet. Qui es-tu donc?» + +Comme Jeanne ne disait rien, la servante répondit pour elle: + +«Madame, sa mère est en bas à la porte; c'est une pauvre femme qui +demande son pain. + +--Je descendrai la voir aussitôt que j'aurai relevé les cheveux +d'Isaure. + +--Madeleine, s'écria la petite demoiselle blonde, j'espère que tu ne +diras plus que le vendredi est un jour de malheur: tu vois bien que l'on +peut être heureux ce jour-là tout comme un autre. + +--Et je ne veux pas qu'il n'y ait de bonheur que pour moi aujourd'hui, +ajouta Mme Dumont; cette pauvre femme sera bien récompensée.» + +Mme Dumont descendit alors, suivie d'Isaure et de la servante, qui +tenait toujours Jeanne par la main. Quand elle fut arrivée au bas de +l'escalier, elle appela Catherine, et, la voyant si pâle, elle la fit +asseoir. + +«Où avez-vous donc trouvé mon bracelet? + +--Madame, c'est Jeanne, ma petite fille, qui l'a vu reluire au soleil et +qui l'a ramassé au bord du fossé sur la route. + +--Je vous remercie de me l'avoir rapporté, et voici quinze francs pour +vous récompenser de votre probité. + +--Oh! merci, madame: je n'ai fait que mon devoir en vous rendant ce qui +vous appartient; je ne dois pas en être récompensée. + +--Eh bien! comme vous m'avez fait un grand plaisir, je veux vous en +faire un aussi: prenez donc cet argent. + +--Que Dieu vous bénisse, madame, pour le bien que vous me faites! + +--Mais, dites-moi: il me semble que je ne vous ai jamais vue dans ce +pays-ci? Pourquoi mendiez-vous donc, étant encore dans la force de +l'âge? + +--C'est que, madame, j'y suis forcée par ma grande misère.» + +Alors elle raconta son malheur et la charité de la mère Nannette. + +«Catherine, vous enverrez votre petite fille ici tous les vendredis, et +je lui donnerai une pièce du cinquante centimes. + +--Que Dieu vous récompense, madame!» + +Et Catherine, ayant pris sa fille par la main, sortit pour retourner +chez la mère Nannette. + +En entrant, elle lui présenta les trois pièces de cinq francs qu'on lui +avait données: + +«Prenez-les, mère Nannette; ça vous dédommagera un peu; car il n'est pas +juste que vous me logiez pour rien si je puis vous donner quelque chose. + +--Vous savez bien, Catherine, que je ne veux rien accepter pour cela; +ce n'est pas une grande gêne pour moi de vous avoir dans ma maison, qui +peut nous loger toutes les deux; mon feu peut faire bouillir votre pot +en même temps que le mien. Mais donnez-moi votre argent; je vous le +garderai pour acheter ce qui vous sera nécessaire.» + + + Catherine va dans son village. + + +Après s'être reposée tout le reste de la journée, Catherine se coucha de +bonne heure. Le lendemain elle éveilla Jeanne de bon matin; elle +l'habilla et lui lava les mains et le visage; puis, après lui avoir fait +faire sa prière, elle lui dit: + +«Ma fille, il faut que j'aille à notre village pour prier maître +Guillaume de m'amener ici notre pauvre mobilier. Je ne peux pas +t'emmener, tu es trop petite pour faire tant de chemin; tu ne marcherais +pas pendant trois lieues de suite. Si la mère Nannette, qui est une +brave femme, veut bien te garder avec elle pendant ce temps-là, j'irai +trouver maître Guillaume, et tu m'attendras ici; je coucherai dans sa +grange, et demain de bonne heure je serai de retour.» + +La petite Jeanne pleura un peu; mais, quand elle eut considéré la bonne +figure de la mère Nannette, elle dit qu'elle voulait bien rester; +Catherine partit, et Jeanne, s'approchant tout doucement de la mère +Nannette, lui dit: + +«Voulez-vous m'emmener aux champs avec vous? je garderai bien les +oisons. + +--Oui, ma Jeanne, je ne demande pas mieux.» + +Après l'avoir fait déjeuner avec elle, la mère Nannette amena les oisons +sous le noyer, et Jeanne les garda pendant que la vieille femme +détachait sa vache et sa chèvre. Cette petite s'entendait si bien à +conduire les oies et à les empêcher de faire du dommage, que la mère +Nannette en était tout étonnée. + +Vers les dix heures, comme il commençait à faire chaud, elles firent +rentrer les bêtes, qui ne voulaient plus manger dehors, parce qu'elles +étaient tourmentées par les mouches. Jeanne voulut ensuite aller à +l'herbe; elle en ramassa un bon petit paquet qu'elle lia dans son +tablier, et elle le posa sur sa tête en le maintenant avec ses deux +petites mains, pour le rapporter à la maison. La mère Nannette lui donna +des prunes pour son goûter; et, quand la chaleur fut tombée, elles +firent sortir encore les bestiaux, et ne les ramenèrent qu'à la brune, +en passant par l'abreuvoir. On leur donna pour la nuit une grande partie +de l'herbe qui avait été ramassée. La mère Nannette fit une bonne soupe +aux pommes de terre, et Jeanne, qui n'était pas habituée à en avoir de +pareille, en mangea une grande assiettée; puis elle se coucha. L'enfant +était bien un peu lasse, mais très-contente d'avoir aidé la mère +Nannette. + + + La mère Nannette mène Jeanne à la messe. + + +Le lendemain, en s'éveillant, la petite Jeanne appela sa mère; puis, se +souvenant qu'elle n'était pas là, elle se leva, s'habilla et pria la +mère Nannette de la laver et de la peigner, comme faisait Catherine; +ensuite, elle se mit à genoux et fit sa prière. + +«Quelles prières sais-tu? lui demanda la mère Nannette. + +--Je sais _Notre Père_ et _Je vous salue, Marie_. + +--Dis-les donc tout haut.» + +Jeanne les récita sans en manquer un mot. Quand elle eut fini, comme +elle restait encore à genoux, la mère Nannette lui demanda: + +«Que dis-tu donc encore? + +--Je demande au bon Dieu d'avoir pitié de nous et de bénir tous ceux qui +nous assistent; je dis votre nom le premier et celui de Mme Dumont +après. Maman me l'a fait dire comme cela hier.» + +La messe sonna, et la mère Nannette prit ses beaux habits. Elle regarda +la petite Jeanne, et, lui voyant un fichu tout déchiré, elle lui en mit +un des siens; puis elles partirent pour l'église, emportant chacune sa +chaise. + +Pendant toute la messe, Jeanne tint un chapelet que lui avait prêté la +mère Nannette, et dit ses prières. Elle ne tourna point la tête pour +voir qui entrait ni qui sortait; elle se mettait à genoux en même temps +que tout le monde, et se relevait comme les autres. + +M. le curé, après la messe, demanda à la mère Nannette où elle avait +pris cette enfant-là. Alors elle lui raconta l'histoire de Catherine. + +«Mère Nannette, vous êtes une digne femme, lui dit-il; la parole de Dieu +n'est pas perdue pour vous.» + + + Retour de Catherine. + + +Vers midi, l'on vit venir maître Guillaume dans une charrette attelée +d'un bel âne brun. Il s'arrêta devant la porte de la mère Nannette, et +fit descendre Catherine, qui fut bien contente de revoir sa petite +Jeanne qu'elle n'avait jamais quittée auparavant. Elle détela l'âne; la +mère Nannette le prit par le licou pour l'attacher dans l'étable à côté +de sa vache; puis elle remplit le râtelier de bon trèfle, et revint +aider Guillaume à descendre le coffre et le lit de Catherine. Ce lit +avait des rideaux de toile rayée et une paillasse que Guillaume avait +remplie de paille fraîche, en souvenir de son amitié pour son parent, +l'homme défunt de Catherine. Il y avait aussi une petite chaise. On +monta le ciel du lit dans un coin de la chambre, qui était fort grande; +on mit le châlit dessous et le coffre au pied du lit. + +[Illustration: Jeanne récite ses prières.] + +«A présent que tout est en place, vous allez goûter avec nous, maître +Guillaume, dit la mère Nannette. J'ai fait une bonne fricassée de pommes +de terre nouvelles que j'ai accommodées avec mon beurre tout frais; j'ai +aussi cueilli une salade dans mon jardin, et nous l'assaisonnerons avec +l'huile de mon noyer. Mon pain n'a que quatre jours, et mes pruniers, +sans les vanter, donnent d'excellentes prunes.» + +En disant cela, elle alla au cellier avec la petite Jeanne, et en +rapporta du vin bien rouge, qui écumait tout autour de la gueule du +broc. + +«Voyez-vous, maître Guillaume, dit-elle en posant le vase sur la table, +j'ai toujours un quartaut de bon vin en perce. Si quelque voisin reçoit +un mauvais coup, je lui en porte un peu; quand un malade en +convalescence n'a pas de vin pour se refaire, je lui en donne aussi +longtemps qu'il en a besoin; et tous les dimanches j'en donne aussi une +chopine au père Bonnet, le vieux pauvre du bourg: ça le réchauffe, le +cher homme, qui aura quatre-vingts ans à Noël prochain. Pour moi, je +n'en bois guère que lorsque j'ai du monde, comme aujourd'hui.» + +L'on se mit à table et l'on mangea les pommes de terre, qui étaient +excellentes. Maître Guillaume, remplissant son verre jusqu'aux bords, se +leva, ôta son chapeau et dit: + +«Je bois à la santé de la mère Nannette, qui a compassion du pauvre +monde!» + +Quand on eut fini, la mère Nannette tira un bon seau d'eau fraîche pour +faire boire l'âne de maître Guillaume. Il l'attela et s'en retourna chez +lui. + + + Catherine va à la porte de M. le curé. + + +Après le départ de maître Guillaume, Catherine prit sa fille par la main +et lui donna son bissac; elles firent une tournée dans le bourg et dans +les métairies des environs. En passant, elles s'arrêtèrent devant la +porte de M. le curé, qui les fit entrer. + +«Ma bonne femme, dit-il à Catherine, pourquoi ne placez-vous pas cette +enfant chez quelque cultivateur qui l'enverrait aux champs garder les +bestiaux? Elle y serait plus heureuse qu'elle ne peut l'être avec vous, +et elle ne s'accoutumerait pas à mendier. Prenez garde! vous en ferez +une fainéante. + +--Monsieur le curé, il y a longtemps que j'y ai pensé, et je vous assure +que c'est un grand chagrin pour moi que de la voir aller aux portes: il +y a même des jours où elle ne peut s'y décider; mais je suis si faible, +si malade, que je ne pourrai sortir de tout l'hiver. + +--Pourquoi donc cela? + +--C'est que les médecins l'ont défendu, parce qu'ils disent que j'ai les +poumons attaqués. Je tousse beaucoup et je suis incapable de travailler; +si Jeanne ne va pas demander du pain pour moi, il faudra donc mourir de +faim! Mais soyez tranquille, monsieur le curé, je placerai ma petite +Jeanne chez d'honnêtes gens aussitôt que je le pourrai; ça me peine bien +trop de mendier à mon âge, pour vouloir que ma fille en fasse autant. + +--Vous avez raison, ma brave femme. Nous verrons dans quelque temps ce +qu'on pourra faire pour vous: en attendant, vous viendrez tous les +dimanches ici chercher vingt-cinq centimes. + +--Grand merci, monsieur le curé: ces vingt-cinq centimes-là, avec les +cinquante que me donne Mme Dumont, serviront à nous acheter quelque +chose pour nous habiller; car j'ai honte de nos guenilles.» + + + La mère Nannette fait la lessive. + + +Deux jours après, la mère Nannette dit qu'elle allait faire la lessive. +Catherine lui proposa de l'entasser pendant qu'elle mènerait ses bêtes +aux champs. La petite Jeanne alla toute seule aux portes: elle eut bien +de la peine à s'y décider; mais quand sa mère lui eut fait comprendre +que, si elle ne l'accompagnait pas, c'était pour rendre service à la +mère Nannette, la petite partit sans rien dire. Elle rentra le soir bien +joyeuse, parce qu'elle rapportait beaucoup de pain et une paire de +sabots presque neufs qu'une femme lui avait donnée; elle les avait mis +tout de suite à ses pieds, car les siens étaient tout percés. + +En passant auprès de l'abreuvoir, elle s'était arrêtée pour regarder un +homme qui lavait des radis et en faisait de petits paquets. Il lui avait +dit: + +«En veux-tu, petite, que tu les regardes si bien?» + +Jeanne baissa la tête et ne dit rien, car elle n'était pas hardie. + +«Allons, lui dit l'homme, tends ton tablier.» + +Et il lui en jeta une bonne poignée. La petite Jeanne le remercia et fut +bien contente. La mère Nannette lui donna du sel pour manger ses radis, +et elle fit un bon souper, ainsi que sa mère. + +Catherine dit à la mère Nannette: + +«Je chaufferai votre lessive demain et je vous aiderai à la laver +après-demain. On a beaucoup donné à Jeanne: elle ira à l'herbe et +conduira les oisons aux champs; cela vous fera gagner du temps, et vous +pourrez travailler un peu.» + + + La petite Jeanne va chez Mme Dumont. + + +Le vendredi, Jeanne, en s'éveillant, dit à sa mère: + +«C'est aujourd'hui que nous devons aller chez la dame chercher les +cinquante centimes; nous irons, n'est-ce pas, maman? + +--Ma fille, tu iras toute seule, car il faut que j'aide la mère Nannette +à laver son linge. Tu vas même y aller ce matin, afin de mener les +oisons et la chèvre aux champs quand tu seras revenue. + +--Maman, jamais je n'oserai entrer toute seule dans cette belle maison. + +--Pourquoi donc, ma Jeanne? Cette dame est si bonne, que tu ne dois pas +craindre de lui parler. Je vais t'habiller le plus proprement que je le +pourrai. Trouveras-tu bien la maison? + +--Oh! oui: je suivrai le ruisseau jusqu'au moulin, et j'y arriverai tout +droit.» + +En partant, Jeanne prit un bâton pour se défendre contre les chiens +qu'elle pourrait rencontrer. Elle arriva devant la grille du jardin, et +vit sous un berceau de chèvrefeuille M. et Mme Dumont qui déjeunaient +avec leurs enfants. Ce fut Isaure, la petite demoiselle aux cheveux +blonds, qui vit Jeanne la première: + +«Maman, voici la jolie petite fille qui a rapporté le bracelet.» + +Et elle se leva pour aller lui ouvrir la grille; mais son frère Auguste, +qui avait déjà treize ans, courut plus vite qu'elle et fit entrer +Jeanne. + +«Tu viens chercher les cinquante centimes?» dit Isaure, qui n'était pas +plus grande que Jeanne. + +Puis, avec la permission de sa mère, elle prit un gros morceau d'une +tarte aux prunes qui était sur la table, et le lui mit dans la main: + +«Mange, petite; c'est bien bon.» + +Jeanne prit la tarte, mais elle n'y toucha pas. + +«Tu n'as donc pas faim? + +--Si fait, mademoiselle, je n'ai pas encore déjeuné. + +--Tu n'aimes peut-être pas la tarte? + +--Je ne sais pas, je n'en ai jamais mangé; mais elle sent bien bon! je +crois que c'est encore meilleur que la galette. + +--Eh bien, pourquoi n'en manges-tu pas?» + +Jeanne ne répondit rien. + +Mme Dumont demanda aussi à Jeanne pourquoi elle ne touchait pas à sa +portion de tarte. Elle lui répondit en baissant la tête: + +«C'est que je voudrais l'emporter pour le goûter de maman et de la mère +Nannette. + +--Mon enfant, il n'y a pas de mal à cela, au contraire; tu fais bien de +partager ce que tu as de bon avec la mère Nannette, qui vient au secours +de votre grande misère; mais en voici un autre petit morceau, que tu vas +manger là, devant moi.» + +Quand Jeanne eut fini de manger, on lui fit boire un peu de vin et +d'eau, et on lui donna une pièce de cinquante centimes toute neuve. + + + La petite Jeanne sauve la cane de la meunière. + + +Comme Jeanne, en s'en retournant, passait auprès du moulin, elle vit un +jeune chien qui tenait une cane par la tête; il la secouait si fort +qu'il n'aurait pas tardé à lui arracher le cou, si la petite Jeanne, qui +était courageuse, n'eût frappé sur lui de toutes ses forces. Il lâcha la +cane qui resta comme morte, étendue par terre. Elle la ramassa et la +mit dans son tablier pour la porter à la meunière. On fit prendre +quelques gorgées de vin à la pauvre bête, et on la mit dans une +corbeille pleine de plumes. Cette cane avait dix-huit canetons qui +étaient restés au bord de l'eau; la meunière alla les chercher et en +donna deux à Jeanne en lui disant: + +«Tiens, ma petite, voilà deux canetons que je te donne, parce que tu as +sauvé la vie à ma cane. Si tu les soignes bien, ils deviendront beaux, +et tu pourras les vendre pour avoir un fichu et un tablier. Je vais +aller te chercher deux oeufs pour ton souper.» + +La petite Jeanne mit les oeufs et les canetons dans son tablier, et +rentra tout de suite. Elle commença par montrer à sa mère les deux +petits canards, et elle raconta comment la meunière les lui avait +donnés. Elle posa les oeufs sur la table, et tira de sa poche la pièce +de cinquante centimes et le morceau de tarte aux prunes, qu'on avait +enveloppé dans une feuille de papier. Elle répéta aussi tout ce qu'on +lui avait dit chez Mme Dumont. + +«Je vais acheter du beurre et du sel pour notre semaine avec ces +cinquante centimes-là, dit Catherine. + +--Pas encore, répondit la mère de Nannette; vous travaillez aujourd'hui +pour moi, il est bien juste que je trempe votre soupe en même temps que +la mienne; et j'ai là un fromage mou qui va bien régaler la petite +Jeanne. + +--Pourtant, mère Nannette, puisque vous me logez pour rien, je vous dois +mes services. + +--Si je ne vous récompensais pas quand vous travaillez pour moi, +Catherine, ce serait comme si je vous faisais payer votre loyer. Je +n'entends pas ça.» + + + Isaure va voir la petite Jeanne. + + +Quelques jours après, Isaure dit: + +«Maman, si nous allions voir la petite Jeanne et cette bonne mère +Nannette? + +--Je le veux bien,» dit Mme Dumont. + +Et elle se mit en route avec ses deux filles et son fils. En entrant +chez la mère Nannette, elles trouvèrent la veuve Catherine occupée à +battre le beurre. Mme Dumont lui demanda où était sa petite fille. + +«Elle est au lit, madame. + +--Est-ce qu'elle est malade? dit vivement Isaure en se tournant du côté +du lit, où l'on voyait la jolie tête de Jeanne sur le traversin. + +--Dieu merci, non, ma chère demoiselle; mais j'ai nettoyé ses habits ce +matin, et, comme elle n'a que ceux-là, il faut bien qu'elle reste au lit +pendant qu'ils sèchent. + +--Où est donc la mère Nannette? + +--Elle garde ses bêtes, mais elle ne tardera pas à rentrer. Madame, si +vous voulez vous asseoir en l'attendant, vous vous reposerez. Nous +n'avons que trois chaises, mais le jeune monsieur se mettra bien sur un +coffre.» + +En entrant, Mme Dumont avait vu du premier coup d'oeil que la maison et +les meubles étaient de la plus grande propreté; elle s'assit donc sans +crainte. + + + Isaure cause avec la petite Jeanne. + + +Pendant que sa mère parlait, Isaure était montée sur une chaise auprès +du lit de Jeanne, et causait avec elle. + +«Tu t'ennuies bien au lit, n'est-ce pas, petite Jeanne? + +--Oui, mademoiselle, j'aimerais mieux être levée et garder les oisons de +la mère Nannette; mais il faut bien que maman nettoie mes habits; elle +dit que c'est bien assez d'être pauvre, et qu'il ne faut pas causer de +répugnance aux gens qui nous soulagent. + +--Tu vas donc tous les jours chercher ton pain? + +--Oh! non, mademoiselle: quand on nous en donne beaucoup, nous restons à +la maison aussi longtemps qu'il y en a; c'est si pénible d'aller aux +portes! + +--Te donne-t-on toujours, quand tu demandes? + +--Mademoiselle, je ne demande rien; je reste à la porte jusqu'à ce qu'on +me donne. Quelquefois il n'y a personne dans les maisons, pendant la +moisson, ou bien en temps de fenaison. Ces jours-là, je ne trouve pas +grand'chose. + +--Et quand on ne te donne rien? + +--Nous nous couchons sans souper; ça nous est arrivé plus d'une fois +avant d'être chez la mère Nannette; mais elle ne veut pas que nous +souffrions la faim, et, quand nous n'avons point de pain, elle nous en +prête. + +--Vas-tu t'amuser quelquefois sur la place de l'église avec les petites +du bourg? + +--Oh! mademoiselle, elles ne voudraient pas de moi! + +--Tiens! pourquoi? + +--C'est que je cherche ma vie. + +--Sais-tu que c'est bien mal cela!» + +La mère Nannette rentra, et Mme Dumont la loua beaucoup de sa charité +envers la pauvre veuve et son enfant. + + + Isaure veut donner une de ses robes à la petite Jeanne. + + +«Mon Dieu, maman, dit Isaure en retournant au château, j'ai tant de +robes qui ne me servent plus! ne pourrais-tu pas en donner une à la +petite Jeanne? J'avais le coeur gros en la voyant au lit faute de +vêtements. + +--Ma fille, tes robes seraient d'un mauvais usage pour cette enfant; +elles resteraient accrochées aux épines des buissons auprès desquels il +faut qu'elle passe, et la boue des mauvais chemins où elle est obligée +de marcher emporterait le morceau quand elle voudrait les décrotter. + +--Comment faire alors, chère maman, pour lui donner une robe? + +--N'as-tu donc plus rien dans ta bourse, mon enfant? + +--Oh si! oh si! dit vivement la petite fille; je vais lui en acheter +une; de quelle étoffe, maman? + +--Il faut prendre le jupon en droguet bleu; c'est fort solide, et le +corsage en bonne cotonnade doublée. + +--Moi, dit Sophie, la soeur d'Isaure, qui avait quatorze ans, je +donnerai une jupe de dessous en flanelle rayée blanc et noir, et un +corset de nankin. + +--Et moi, que donnerai-je donc? dit Auguste. + +--Mon frère, tu as une cravate noire qui est tranchée au milieu, dont +les bouts sont tout neufs; ma bonne en fera un bonnet à Jeanne, et tu +achèteras de la dentelle noire pour le garnir. + +--Il ne me reste plus à donner que la chemise, le fichu et le tablier,» +dit en souriant Mme Dumont. + +Quand ils furent arrivés à la maison, les enfants racontèrent à leur +père ce qu'ils voulaient faire pour Jeanne. + +«Tout cela est très-bien, dit M. Dumont; mais je vois que personne n'a +pensé aux souliers. Vous habillez complètement cette petite, et vous la +laissez nu-pieds! + +--C'est pourtant vrai! dirent les enfants. Papa, il faut que vous +donniez les souliers, pour que rien ne lui manque.» + +On s'occupa le jour même d'acheter et de couper les vêtements de la +petite Jeanne, afin de pouvoir les lui donner le vendredi suivant; il +n'y avait plus que quatre jours, il ne fallait pas perdre de temps. +Isaure fit les ourlets, pendant que sa mère, sa soeur et la bonne +faisaient les coutures. Quand tout fut fini, la bonne dit: + +«Mesdemoiselles, vous croyez avoir pensé à tout; il me restera pourtant +quelque chose à donner aussi, et, quoique je ne sois pas riche, je veux +prendre part à la bonne action que vous faites. Vous avez oublié le +mouchoir et le serre-tête! j'en donnerai des miens.» + + + Isaure habille la petite Jeanne. + + +Le vendredi, Isaure s'éveilla plus tôt qu'à l'ordinaire; le coeur lui +battait bien fort en pensant au plaisir qu'elle allait faire à la petite +Jeanne. Longtemps avant le déjeuner, elle était à la grille, que son +frère lui avait ouverte, et à chaque instant elle allait sur le chemin +pour voir si Jeanne arrivait. Enfin, elle parut au bout de l'avenue: +Isaure alla au-devant d'elle et la prit par la main; elle l'amena +toujours courant dans le jardin, puis dans la maison, puis dans sa +chambre. Quand elles y furent entrées, Sophie et la bonne déshabillèrent +l'enfant et lui mirent sa chemise neuve et le reste de ses habits. On la +coiffa; mais, quand il fallut lui mettre ses souliers, on s'aperçut +qu'il manquait des bas. + +«C'est un petit malheur, dit la bonne; mesdemoiselles, il faudra lui en +tricoter; comme il fait grand chaud, elle s'en passera bien d'ici à ce +que vous lui en ayez fait. D'ailleurs, je crois bien que la pauvre +petite n'en porte pas souvent. + +--Oui! oui! dit Isaure, je vais commencer dès demain à lui en faire une +paire; le voulez-vous, dites, maman? ajouta-t-elle en s'adressant à Mme +Dumont, qui venait d'entrer dans la chambre. + +--Certainement, mon enfant; si tu emploies bien ton temps, tu les auras +finis dans quinze jours.» + +La petite Jeanne remercia ces dames de tout son coeur. Isaure la ramena +sous le berceau pour la faire voir à son père et à Auguste; on la fit +déjeuner, et, après avoir mis la pièce de cinquante centimes dans la +poche de son tablier neuf, on fit un paquet de ses vieux habits. Elle le +prit et s'en alla. + +Jeanne ne resta pas longtemps en chemin, tant elle était pressée de +faire voir ses beaux habits. La mère Nannette et Catherine travaillaient +à la porte de la maison. + +«Regardez donc, mère Nannette, dit la veuve, ne dirait-on pas que c'est +Jeanne qui court là-bas? Je le croirais presque, si cette petite fille +n'était pas si bien habillée. + +--Et vous n'auriez pas tort, répondit la mère Nannette après avoir +regardé un moment avec attention; c'est bien elle qui vient à nous +toujours courant. Elle est si belle qu'on la prendrait pour la fille de +maître Tixier, le fermier du Grand-Bail.» + +Quand Jeanne fut à portée de se faire entendre, elle cria: + +«Maman! mère Nannette! + +--Oh! mon Dieu! ma fille! où as-tu donc pris ces beaux habits-là? + +--Ce sont les dames Dumont qui les ont faits exprès pour moi, parce que +Mlle Isaure a eu du chagrin de me voir au lit le jour que vous avez lavé +ma robe; elles m'ont dit qu'il fallait mettre mes habits neufs le +dimanche pour aller à la messe, et quand vous nettoieriez les vieux. + +--Et tu les mettras aussi le vendredi pour aller chez ces dames, ma +fille.» + +Catherine laissa la petite Jeanne dans sa toilette jusqu'au soir, en lui +recommandant bien de ne pas se salir, et l'enfant s'occupa tout de suite +de donner à manger aux canards, qui venaient très-bien. + + + Jeanne s'avise de faire des bouquets pour les vendre. + + +La veille du marché, Jeanne, tout en gardant ses oisons, remarqua de +belles fleurs dans la haie du grand pré et au bord du ruisseau qui +traversait le bois. Elle eut l'idée d'en faire des bouquets; elle les +entremêla avec les épis de toutes sortes d'herbes des prés, et quand ils +furent faits, elle les posa pour la nuit sur une grosse touffe de gazon; +puis elle vint demander à la mère Nannette si elle voulait bien +l'emmener en ville avec elle pour vendre ses bouquets. La mère Nannette +dit que oui, et le lendemain Catherine mit à Jeanne ses beaux habits. +L'enfant trouva ses fleurs aussi fraîches que si elle venait de les +cueillir. + +Aussitôt que la mère Nannette fut arrivée sur la place, tout le monde +lui demanda où elle avait pris cette jolie petite fille. + +«C'est une pauvre enfant qui demande son pain, répondit-elle. + +--Elle est bien belle, pour demander l'aumône! + +--C'est que des dames charitables ont eu pitié d'elle et l'ont habillée +comme ça.» + +En regardant la petite Jeanne, on regardait ses bouquets et on les lui +marchandait. + +«Payez-les-moi ce que vous voudrez; c'est pour maman qui est malade.» + +On lui en donnait dix centimes; quelques dames qui étaient venues au +marché les lui payèrent quinze ou vingt, tant elles la trouvaient jolie +et modeste. Elle vendit tous ses bouquets, et rapporta un franc à sa +mère. Depuis elle ne manqua pas, quand il faisait beau, de faire des +bouquets pour aller les vendre. On ne les lui payait pas toujours aussi +cher; mais elle aimait mieux cela que d'aller aux portes. + + + La petite Jeanne apprend à tricoter. + + +Le vendredi suivant, Jeanne alla comme à l'ordinaire chercher les +cinquante centimes chez Mme Dumont. Sophie lui fit voir les bas qu'elle +lui tricotait et qui étaient presque finis. + +«Moi, je ne suis pas aussi avancée, dit Isaure; je n'en suis encore +qu'au premier bas: c'est que je ne travaille pas aussi vite que ma +soeur, parce que je suis plus petite qu'elle. + +--Que je voudrais donc bien en faire autant! dit Jeanne. + +--Veux-tu que je t'apprenne à tricoter? + +--Je le veux bien, mademoiselle. + +--Eh bien, dit Mme Dumont, tu viendras tous les lundis, les mercredis et +les vendredis à deux heures. + +--Oui, madame: ces jours-là je ne fais point de tournée, parce que maman +dit qu'il ne faut pas ennuyer les gens qui nous assistent. Elle ne peut +presque plus marcher, car ses jambes sont enflées, et je vais demander +toute seule. + +--Et comment fais-tu pour avoir un peu de bois? car il faut du feu pour +faire de la soupe? + +--La mère Nannette nous laisse mettre notre pot devant son feu; elle est +si bonne!» + +Jeanne ne manqua pas de venir apprendre à tricoter, et Isaure lui +commença une jarretière; rien n'était plus charmant à voir que ces deux +petites têtes si près l'une de l'autre et ces petites mains entrelacées. +Jeanne était assise sur un tabouret; Isaure, à genoux derrière elle, +tenait une des mains de son écolière dans chacune des siennes, pour lui +apprendre à se servir de ses aiguilles; elle passait sa tête par-dessus +l'épaule de Jeanne, afin de voir comment elle s'y prenait. + + + Mme Dumont interroge la petite Jeanne. + + +«As-tu les mains propres? lui demanda Mme Dumont. + +--Oui, madame, je me les suis frottées dans le son que la mère Nannette +a mis bouillir pour ses oisons. Maman se sert d'un petit bout de bois +bien pointu pour nettoyer mes ongles. + +--Elle est donc bien propre, ta maman? + +--Oui, madame; tous les matins elle peigne ses cheveux dans l'étable, et +les miens aussi; et quand elle allait chercher son pain avec moi, nous +nous arrêtions toujours au bord du ruisseau pour nous laver les pieds. + +--Fais-tu habituellement ta prière, petite Jeanne? + +--Oui, madame, je la fais tous les soirs et tous les matins. Quand le +temps est beau, nous la faisons dehors, et, quand nous passons devant +l'église, nous entrons toujours pour prier l'enfant Jésus. + +--Et que lui demandes-tu dans ta prière? + +--Je le prie de me faire devenir bien grande et bien forte pour gagner +notre vie, afin de ne plus demander à ceux qui ne nous doivent rien. + +--Tu seras donc bien contente quand tu pourras travailler? + +--Oh! oui, madame, je vous l'assure. + +--Et que feras-tu de l'argent que tu gagneras, quand tu seras grande? + +--Je donnerai du pain et une robe à maman; puis je donnerai aussi +quelque chose à la mère Nannette, qui est si charitable pour nous. + +--Mais elle me semble fort à l'aise, la mère Nannette. + +--Madame, elle n'est pas riche, et, si elle n'épargnait pas autant, elle +aurait bien de la peine à vivre.» + +Au bout de quinze jours, Jeanne sut assez bien tricoter pour faire un +bas. Sophie lui en commença un, et Jeanne fut très-joyeuse de faire voir +à sa maman et à la mère Nannette comment elle travaillait. Quand elle +gardait les oies et les deux petits canards, elle avait toujours son bas +à la main; elle ne le quittait pas non plus pour aller aux portes. Les +gens qui la voyaient si travailleuse lui donnaient souvent quelque chose +avec son pain, ou bien des légumes pour mettre dans le pot; et quand on +faisait de la galette dans les métairies, l'on gardait toujours la part +de la petite Jeanne. + + + Catherine garde le lit. + + +Jeanne continua d'aller trois fois par semaine chez Mme Dumont. Les deux +demoiselles avaient entrepris de lui enseigner à lire et à compter; +elles continuaient de lui apprendra à tricoter, et chaque vendredi elle +avait ses cinquante centimes. + +Elle fut toute une semaine sans venir. + +«Je crains bien que Jeanne ne soit malade, dit Mme Dumont; elle, qui est +si exacte, n'a pas paru depuis huit jours. + +--Maman, allons la voir! J'aime beaucoup la petite Jeanne; si elle était +malade, il faudrait venir à son secours: elle est trop pauvre pour se +procurer ce dont elle a besoin.» + +Et en disant cela Isaure courut appeler sa soeur et mettre son chapeau. + +En arrivant chez la mère Nannette, ces dames virent la petite Jeanne qui +pleurait à la porte de la maison. Isaure courut à elle: + +«Tu pleures, petite Jeanne? qu'as-tu? qui t'a fait du chagrin? + +--Mademoiselle, c'est que maman est bien malade.» + +Mme Dumont laissa ses filles avec Jeanne, et entra dans la maison. +Catherine était au lit, si pâle qu'on l'aurait crue morte déjà. + +«Pourquoi ne m'avoir pas fait dire que vous étiez malade, ma pauvre +femme? Ce n'est pas bien cela; il fallait envoyer votre petite fille +nous avertir. + +--Merci, ma chère dame; mais vous êtes si généreuse pour elle, que je +n'ai pas voulu abuser de votre bonté. D'ailleurs, je n'aurai bientôt +plus besoin de rien, je le sens; j'ai trop pâti depuis que j'ai perdu +mon mari, et j'ai eu trop de chagrin. Le bon Dieu a pitié de moi; il me +rappelle à lui, et je vais rejoindre mon pauvre Jacques. Tout ce qui +m'afflige, c'est de laisser ma petite Jeanne seule au monde. + +--Il ne faut pas perdre courage, Catherine; vous êtes jeune, et à votre +âge il y a toujours de la ressource. + +--Non, madame, il n'y a plus de ressource, parce que le chagrin et la +misère me minent depuis trop longtemps. + +--Avez-vous vu M. le curé? + +--Oui, madame, il vient me voir tous les jours et a la bonté de +m'envoyer un peu de bouillon. Il me console en me faisant voir la +miséricorde de Dieu, qui a mis sur mon chemin une aussi digne femme que +la mère Nannette, ainsi que vous, madame, qui avez tant de bontés pour +ma fille. La mère Nannette promet de la garder quand je ne serai plus, +et cela me tranquillise un peu. + +--Catherine, je n'abandonnerai pas Jeanne non plus, vous pouvez être +tranquille. Mais où est donc la mère Nannette? + +--Elle est allée mener son bétail à l'abreuvoir. La pauvre chère femme +me quitte le moins qu'elle le peut; elle me soigne comme si j'étais sa +fille et ne me laisse manquer de rien. + +--Adieu, Catherine, prenez courage; je reviendrai vous voir +après-demain.» + +En disant cela, Mme Dumont lui donna une pièce de cinq francs. + + + Catherine meurt. + + +Le surlendemain, ces dames retournèrent voir Catherine. En entrant, +elles remarquèrent que les rideaux de son lit étaient fermés; dans un +coin de la chambre, la mère Nannette tenait la petite Jeanne qui s'était +endormie sur ses genoux. + +Mme Dumont s'approcha. + +«C'est fini, ma chère dame: la pauvre âme est allée au bon Dieu; elle +est morte comme une sainte. M. le curé, qui ne l'a pas quittée, assure +qu'il y a bien longtemps qu'il n'a vu une mort pareille. + +--Et qu'allez-vous faire de cette enfant? + +--Je vais la garder avec moi, madame; comme je le disais hier à M. le +curé, c'est le bon Dieu qui me l'a envoyée; elle prendra soin de ma +vieillesse comme je vais prendre soin de son enfance. + +--L'enverrez-vous encore mendier? + +--Oh! non, madame. Je ne suis pas riche, mais il y aura bien assez de +pain ici pour nous deux. D'ailleurs, la voilà en âge de me rendre des +services qui me payeront sa nourriture. + +--Mère Nannette, il faut continuer d'envoyer Jeanne à la maison; mes +filles lui apprendront à écrire et à faire toutes sortes d'ouvrages. Je +me charge de son entretien; ainsi vous n'aurez rien à dépenser pour +elle. + +--Que le bon Dieu vous conserve, ma chère dame! En apprenant à Jeanne à +travailler, vous ferez plus que moi pour elle: vous lui mettrez le pain +à la main pour toute sa vie. + +--Mère Nannette, voici quinze francs pour faire enterrer cette pauvre +femme; il ne faut pas que ces frais-là retombent à votre charge.» + + + Docilité et intelligence de la petite Jeanne. + + +Quelques jours après la mort de sa mère, Jeanne alla chez Mme Dumont; on +lui mit des bas et un fichu noirs pour qu'elle portât le deuil. Le +dimanche suivant, Sophie l'habilla tout en noir. + +La pauvre enfant était bien triste; elle pleurait toujours en pensant à +sa mère; ses yeux étaient rouges et gonflés; elle ne disait rien et ne +mangeait presque pas. On la trouvait souvent à genoux, priant Dieu. La +mère Nannette craignait qu'elle ne tombât malade; mais, comme elle +n'avait que huit ans bien juste, elle finit par oublier un peu. Elle +continua d'aller chez Mme Dumont, et elle apprenait très-vite tout ce +qu'on lui montrait. Les deux jeunes demoiselles, en la trouvant si +docile et si travailleuse, s'attachèrent à elle de plus en plus. M. le +curé, qui la voyait toujours sage à l'église, lui donnait de temps en +temps de belles images. Quand elle sut bien lire, il lui fit cadeau d'un +petit livre d'heures, ce qui la rendit fort contente. + +A l'âge de douze ans, elle lisait et écrivait bien; elle faisait toutes +sortes d'ouvrages avec beaucoup d'adresse. La mère Nannette lui avait +appris à filer; et déjà son fil était plus fin que celui des autres +fileuses du bourg, parce qu'elle était bien attentive à ce qu'elle +faisait. + + + La petite Jeanne fait sa première communion. + + +Il y avait déjà un an que Jeanne allait à l'instruction de la paroisse +avec les autres enfants, quand M. le curé lui donna un Catéchisme et une +Histoire sainte pour qu'elle les apprît par coeur. Mme Dumont, qui lui +en faisait réciter un chapitre tous les jours, était charmée de son +intelligence et de sa mémoire. Jeanne écoutait très-attentivement toutes +les explications: aussi était-elle, avec Isaure, celle qui répondait le +mieux au catéchisme; et M. le curé les citait toutes les deux comme un +exemple à suivre, tant elles avaient bonne tenue à l'église. On ne les +voyait jamais ni causer ni tourner la tête au moindre bruit, comme +plusieurs autres enfants: elles priaient Dieu de si bon coeur, que ceux +qui les voyaient en étaient émerveillés. + +Quand M. le curé admit les enfants à faire leur première communion, il +mit Jeanne et Isaure à la tête des autres petites filles, parce qu'elles +étaient les plus instruites et les plus sages: elles n'en furent pas +pour cela moins modestes et moins humbles. + +Enfin le grand jour arriva. Dès la veille, Mme Dumont avait retenu +Jeanne, et elle l'avait même fait coucher au château, pour qu'elle eût +moins de distractions que dans le bourg. Le matin, Sophie lui apporta +une robe blanche et le reste de la toilette entièrement neuf, afin que, +dans ce beau jour, elle n'eût rien de vieux sur elle; elle lui dit que +sa mère voulait la récompenser ainsi de sa bonne conduite. + +Pendant la cérémonie, qui fut très-longue, Jeanne et Isaure montrèrent +tant de piété que tout le monde en était édifié. + +Après la messe, M. le curé, qui avait invité toute la famille Dumont à +déjeuner, voulut que Jeanne se mît aussi à table; il disait qu'il ne +pouvait pas faire trop d'honneur à une petite fille aussi pieuse. + +La mère Nannette était dans un coin de l'église, où elle pleurait de +contentement; il l'envoya chercher pour dîner avec sa gouvernante. + + + La petite Jeanne va toujours chez Mme Dumont. + + +Jeanne, après sa première communion, ne cessa pas d'aller chez Mme +Dumont. Le dimanche, on la faisait écrire, lire et compter, pour qu'elle +n'oubliât pas ce qu'elle savait. Si l'on faisait la lessive, elle aidait +à savonner le linge, à le mettre au bleu, à l'étendre et à le plier; +elle repassait les draps et les serviettes, et raccommodait ce qui était +déchiré: elle finit même par apprendre à repasser le linge fin. Quand il +y avait quelqu'un à dîner, Jeanne aidait à la cuisinière et au +domestique qui mettait le couvert, ce qui lui apprenait un peu le +service; on lui payait toujours sa journée quand elle la passait au +château. Comme elle cousait très-bien, la mère Nannette, qui connaissait +assez de monde en ville, lui rapportait de temps en temps quelque +ouvrage à faire, soit des chemises ou des draps, ce qui lui faisait un +petit profit. + +Les filles de Mme Dumont traitaient Jeanne en véritable amie, parce +qu'elle était aussi réservée dans son langage que sage dans sa conduite. +Elle les aimait tant, qu'elle se serait jetée au feu pour leur rendre +service. Elle allait très-souvent chez M. le curé, qui lui donnait de +bons conseils et lui faisait remarquer combien Dieu avait eu pitié +d'elle, pauvre enfant sans famille. + +Jeanne donnait à la mère Nannette tout ce qu'elle gagnait, car elle +n'avait besoin de rien acheter pour elle-même; Mme Dumont fournissait +tout ce qui était nécessaire pour l'habiller, comme elle l'avait promis +à la mère Nannette, après la mort de Catherine; Jeanne usait si peu de +chose que Mme Dumont lui disait quelquefois: + +«Comment fais-tu, Jeanne, pour que tes robes durent aussi longtemps? + +--Madame, je plie tous mes effets le soir et je les mets sur mon coffre. +Quand il y a trop de boue à mes jupons, j'en lave le bas, ce qui l'use +bien moins que de le décrotter, et puis je le repasse. Je visite mes +habits tous les matins, et, aussitôt que j'y vois le moindre trou, je le +raccommode. + +--C'est très-bien, Jeanne; tu as pris là une bonne habitude. + +--C'est bien le moins que je soigne mes habits, madame, puisque c'est +vous qui me les donnez!» + + + Jeanne a grand soin de la mère Nannette. + + +A seize ans, Jeanne était grande et forte: elle soignait toute seule le +bétail de la mère Nannette, qui se faisait vieille; elle pétrissait le +pain et chauffait le four; elle faisait le beurre et l'allait vendre à +la ville, car elle ne voulait pas que la mère Nannette eût la moindre +fatigue; et comme Jeanne savait bien prendre son temps, elle trouvait +encore le moyen de faire quelque ouvrage pour gagner un peu d'argent. + +«Ma chère mère, disait-elle quand la mère Nannette la grondait de ce +qu'elle voulait tout faire, vous avez eu pitié de moi quand j'étais +petite; vous m'avez soignée comme si j'eusse été votre propre enfant: il +est bien juste que j'aie toute la peine, à présent que je suis plus +forte que vous.» + +Plusieurs des personnes à qui Jeanne vendait son beurre lui avaient +offert de bons gages si elle voulait servir en ville; mais elle +répondait toujours qu'elle ne se résoudrait jamais à quitter la mère +Nannette. Quand elle lui racontait cela, cette excellente femme lui +disait: + +«Ma fille si tu es jamais obligée d'aller chez les autres, crois-moi, ne +te place pas en ville; on y gagne plus d'argent, c'est vrai; mais aussi +on y dépense davantage, et les jeunes filles y ont bien du désagrément.» + +La mère Nannette dépérissait peu à peu, et Jeanne en avait beaucoup de +chagrin. Elle conta sa peine à M. le curé, en qui elle avait grande +confiance. + +«La croyez-vous en danger de mort? lui dit-il; en ce cas il faudrait +voir le médecin. + +--Oui, monsieur, elle est en grand danger, mais elle ne s'en doute pas. +J'ai fait entrer l'autre jour, comme par hasard, le médecin qui était +venu saigner le maréchal; il a causé avec elle et l'a bien examinée; +quand il est sorti, je l'ai suivi sans rien dire; il m'a assuré qu'il +n'y avait rien à faire à la mère Nannette, parce que c'est un corps usé: +il dit qu'elle pourra traîner encore longtemps, et qu'elle s'éteindra +sans souffrir. + +--J'irai la voir. + +--Oh! oui, monsieur le curé, il faut y venir bien souvent; vos visites +la soulageront plus que celles d'un médecin; vous lui parlerez du bon +Dieu, et elle sera toute prête quand il lui plaira de l'appeler à lui.» + + + La mère Nannette devient dangereusement malade. + + +Au bout de dix-huit mois, la mère Nannette était devenue si faible +qu'elle ne sortait plus de la maison. Comme elle ne se plaignait de +rien, Jeanne ne lui disait pas combien elle la trouvait malade, de peur +de l'effrayer; mais, quand elle allait voir Mme Dumont, elle pleurait à +chaudes larmes, en disant qu'elle voyait bien que sa chère mère Nannette +ne passerait pas l'hiver. + +«Ne te désole pas trop, ma petite Jeanne; nous ne t'abandonnerons pas, +lui disait Isaure. + +--Je le sais bien, mademoiselle, et je vous en remercie de tout mon +coeur; mais ce n'est pas parce que je vais me trouver toute seule que je +pleure; grâce à Dieu, je suis forte, et, grâce à vous aussi, je saurai +bien gagner ma vie; je me désole parce que j'aime la mère Nannette de +toute mon âme; et puis, qui donc m'aimera jamais comme elle, qui m'a +prise toute petite et m'a accoutumée au travail, puis m'a appris à aimer +Dieu, et de qui j'ai toujours reçu de si bons exemples?» + +Jeanne soignait sa malade avec une extrême tendresse; elle trouvait le +moyen de lui faire venir un petit pain blanc tous les deux jours; quand +elle allait à la ville vendre son beurre, elle en rapportait de la +viande et quelque friandise. Quelquefois elle achetait un poulet ou bien +un canard dans le bourg, et elle les accommodait comme elle avait vu +faire à la cuisinière de Mme Dumont. Elle allait aussi au moulin +chercher un peu de poisson; d'autres fois, elle lui donnait une petite +crème, et, quand elle chauffait le four, elle lui faisait toujours cuire +quelque bonne pâtisserie; enfin, elle ne lui laissait boire que du bon +vin qu'elle sucrait un peu. + + + La mère Nannette trouve que Jeanne dépense trop. + + +La mère Nannette la laissait faire; pourtant elle lui disait +quelquefois: + +«Tu me gâtes, petite Jeanne; tu dépenses trop d'argent, ma fille: cela +n'est pas raisonnable. + +--Hé bien donc, répondait Jeanne, n'avez-vous pas assez travaillé quand +vous étiez jeune, et n'est-il pas juste que vous jouissiez à présent de +quelques douceurs? + +--Mais écoute donc, petite, si tu dépenses tout, tu te feras tort; car +c'est toi qui hériteras de ce que je laisserai, entends-tu! + +--C'est bon, c'est bon, ma chère mère; ne vous inquiétez pas de cela! +laissez-moi faire; j'en aurai toujours bien assez. N'ai-je pas de bons +bras pour travailler? Et d'ailleurs, ne faut-il pas que vous engraissiez +un peu pour aller faire la veillée cet hiver avec les voisines? + +--Eh bien, ma fille, j'entends que tu manges de toutes les bonnes +fricassées que tu me fais. + +--Merci, mère Nannette; ne serait-il pas honteux qu'il fallût des +fricassées à une grande fille comme moi!» + + + M. le curé vient voir tous les jours la mère Nannette. + + +M. le curé ne manquait pas de venir chaque jour voir la mère Nannette; +comme c'était une femme de grand sens, il parlait avec elle de la bonté +et de la miséricorde de Dieu, et la préparait à mourir sans qu'elle s'en +doutât. Il la confessait souvent et lui apportait la sainte communion, +afin qu'elle fût toujours en état de grâce; il lui faisait entendre +aussi que l'église était trop froide pour elle et qu'il ne voulait pas +qu'elle y entrât avant Pâques. + +On était à la fin de l'automne: la mère Nannette baissait de plus en +plus, et bientôt elle ne quitta plus le lit. Jeanne la mettait chaque +matin dans le sien propre, afin de faire prendre l'air à l'autre, +qu'elle exposait dehors si le temps le permettait. Le lit de Jeanne +était encore meilleur que celui de la mère Nannette, qui, pendant huit +ans, n'avait pas vendu la plume de ses oies, pour amasser le lit complet +de sa fille adoptive. La malade retrouvait le soir son coucher tout +frais, et elle dormait mieux la nuit. + + + La mère Nannette s'éteint tout à fait. + + +Un jour du mois de décembre, le soleil ayant percé les nuages, Jeanne +mena le bétail à l'abreuvoir. En revenant, elle fit le grand tour par la +pelouse; ses bêtes, qui ne sortaient pas depuis longtemps, étaient bien +contentes de se trouver dehors, et Jeanne se pressait d'autant moins de +les ramener à l'étable que la mère Nannette semblait mieux ce jour-là. +En rentrant, elle alla tout droit au lit de la malade qu'elle trouva +endormie et encore plus pâle que de coutume. Elle ralluma le feu tout +doucement pour lui faire chauffer un bouillon. Quand il fut chaud, elle +le mit dans un gobelet et le porta à sa chère mère; mais en lui +soulevant la tête pour la faire boire, elle la sentit toute froide. Elle +courut à la porte appeler du secours. Deux voisines entrèrent et virent +bien que tout était fini pour la mère Nannette. Elles voulurent emmener +Jeanne, en disant qu'elles se chargeraient de faire la veillée; mais +elle leur dit en pleurant à chaudes larmes qu'elle ne voulait pas +quitter sa chère mère Nannette avant qu'on l'eût portée en terre. L'une +des voisines alla faire la déclaration, pendant que l'autre aidait +Jeanne et lui tenait compagnie auprès du lit de la morte. + + + Désintéressement de Jeanne. + + +Le maire entra et demanda à Jeanne si la défunte avait fait un testament +pour lui donner son bien; car elle avait toujours dit que sa fille +adoptive serait son héritière. + +«Non, monsieur le maire, dit Jeanne; si elle avait fait quelque chose +pour moi, elle me l'aurait bien dit.... + +--Mais elle ne se croyait peut-être pas si près de sa fin; vous ne lui +avez donc pas rappelé ce qu'elle devait faire pour vous? + +--Non vraiment, monsieur le maire, j'en aurais été bien fâchée! Si la +pauvre femme s'était crue en danger, cette idée l'aurait peut-être fait +mourir plus tôt. Elle n'a pas eu un seul instant la pensée que tout +serait bientôt fini pour elle, et pour tout l'or du monde je ne le lui +aurais pas dit. D'ailleurs, je suis jeune et je peux travailler: il est +juste que son neveu hérite; il faudra l'avertir. + +--Je vais lui envoyer un exprès,» dit le maire. Et il sortit. + +[Illustration: Jeanne se mit à genoux] + +Jeanne se mit à genoux au pied du lit et lut les prières des morts; de +temps en temps elle se levait pour embrasser la défunte, puis elle +continuait ses prières en pleurant. Elle fit la veillée du corps en +compagnie des deux bonnes voisines qui ne voulurent pas la quitter. + + + On enterre la mère Nannette. + + +Comme la mère Nannette avait été une honnête femme, bien obligeante, +tout le monde du bourg, jusqu'aux petits enfants, vint, le lendemain +matin, la voir sur son lit de mort et lui apporter des bouquets d'herbes +fortes. Quoique Jeanne pleurât toujours, elle présentait le buis à tous +ceux qui voulaient jeter de l'eau bénite sur le corps. Vers midi, le +charpentier apporta la bière, et Jeanne, aidée de ses deux voisines, y +plaça le corps après l'avoir embrassé une dernière fois. Pendant qu'on +clouait le couvercle, la pauvre fille criait sans pouvoir se retenir. On +mit la bière devant la porte; alors le maire entra avec maître Gerbaud, +neveu et héritier de la défunte, et la maison s'emplit de monde. Jeanne, +la tête enfoncée dans sa capote, pleurait dans un coin. M. le curé vint +avec la croix, et l'on partit pour l'église. La pauvre fille n'aurait +pas pu suivre l'enterrement si les voisines ne l'eussent soutenue. + +Après la cérémonie, on la ramena dans la maison, où le maire et Gerbaud +étaient déjà rendus. M. le curé ne tarda pas à les y rejoindre. + +«Maître Gerbaud, dit-il, cette fille a son lit et son coffre, tout le +monde le sait; vous les lui laisserez bien emporter? + +--Elle a aussi huit draps tout neufs dans l'armoire de la défunte, dit +une des voisines; je les lui ai vu faire et marquer à son nom. + +--La mère Nannette avait l'argent de Jeanne, ajoute M. le curé. La +pauvre femme m'a souvent dit qu'elle la ferait son héritière; mais, +comme elle n'a pas laissé de testament, vous usez de votre droit: c'est +juste. + +--Monsieur le curé, dit Gerbaud, je ne veux rien prendre à cette fille: +qu'elle me dise combien d'argent elle a remis à ma tante, et je le lui +rendrai tout de suite avec ses draps. + +--Voyons, Jeanne, dit le maire, quelle somme avez-vous confiée à la mère +Nannette? + +--Monsieur, je serais bien en peine de le dire; à mesure que je gagnais +quelque chose, je le donnais à ma chère mère, et je ne lui ai pas +demandé de compte, bien sûrement. Maître Gerbaud, vous pouvez tout +garder; la pauvre femme a bien assez fait pour moi sans que je réclame +encore quelque chose; d'ailleurs, j'ai la force de travailler, et je ne +crains pas l'ouvrage.» + + + Maître Gerbaud se pique de générosité. + + +M. le curé dit que Jeanne agissait et parlait en honnête fille, et que +Gerbaud ne voudrait certainement pas qu'elle fût dupe de sa probité. + +«Non, monsieur le curé, elle ne sera pas dupe avec moi: ils disent tous +qu'elle a soigné ma pauvre tante aussi bien que si c'eût été sa propre +fille; et, pour lui prouver que je lui en sais bon gré, nous partagerons +par moitié l'argent qui se trouvera. Qu'en dites-vous? est-ce bien comme +ça? + +--Oui, Gerbaud, c'est bien.» + +On ouvrit l'armoire, et l'on en tira d'abord les huit draps de Jeanne, +qui étaient marqués à son nom. En bouleversant tout, on trouva, derrière +un paquet de vieux linge, cent pièces de cinq francs, dans un bas bleu +qui servait de bourse à la mère Nannette. + +«Je crois, dit Gerbaud, qu'il y a longtemps que le premier écu a été mis +au fond de cette bourse; car ma tante avait bien juste de quoi vivre. + +--Mais elle était si ménagère, dit une voisine, et elle travaillait +tant!» + +Gerbaud prit deux cent cinquante francs, qu'il donna à Jeanne. + +«Non, maître Gerbaud, pas tant que ça; je n'ai pas pu gagner une si +grosse somme. + +--Petite, j'ai dit que tu aurais la moitié de l'argent, et je n'ai +qu'une parole: ainsi, tu vas prendre cette somme; et, comme c'est toi +qui as filé cette pièce de toile qui n'est pas encore entamée, tu en +auras aussi la moitié pour ta peine; tu t'en feras des chemises. + +--Vous êtes trop bon, dit Jeanne, pour une pauvre fille que vous ne +connaissez seulement pas. + +--Je ne suis pas plus mauvais qu'un autre, quoique ma tante m'ait gardé +rancune, parce qu'autrefois j'ai eu noise avec son mari. + +--Et où vas-tu donc mettre tout ça? dit une voisine; ton coffre est trop +petit; puis il est si vieux qu'il pourrait bien se défoncer. + +--Allons! je vais aussi lui donner l'armoire, et je n'en serai pas plus +pauvre. + +--Au contraire, Gerbaud, dit M. le curé, vous faites là une bonne action +qui vous donnera plus de contentement que vous n'en auriez eu en gardant +tout ce que vous cédez si généreusement à Jeanne.» + +Tout le monde dit que Gerbaud était un brave homme et qu'il se +comportait bien. + +«Écoute, Jeanne, dit-il avant de partir, je n'affermerai pas la maison +avant Noël; tu peux y rester jusque-là si ça t'arrange. Je te laisse +tout le ménage avec la chèvre et les oisons; je vais emmener la vache +seulement. Je viendrai après-demain avec ma femme, qui choisira ce +qu'elle veut garder, et nous vendrons le reste.» + +Après avoir dit cela, il mit dans sa poche l'argent qui lui appartenait, +et alla chercher la vache à l'étable. Tout le monde sortit en même temps +que lui, à l'exception de M. le curé, qui resta avec Jeanne. + + + M. le curé trouve une place à Jeanne. + + +«Qu'allez-vous faire maintenant, Jeanne? dit M. le curé. + +--Je vais tâcher de me placer au plus vite; car, si je restais longtemps +seule dans cette maison, je sens bien que le chagrin me rendrait malade. + +--Voyons, Jeanne, il faut être raisonnable: la mère Nannette est plus +heureuse que nous maintenant; elle veillera sur vous. Dieu ne veut pas +qu'on s'abandonne ainsi à son chagrin. Si vous voulez vous placer en +ville, Mmes Dumont vous trouveront une bonne maison où vous aurez de +forts gages. + +--Monsieur le curé, je ne me placerai pas en ville; ma chère défunte me +l'a défendu, et, quoiqu'elle ne soit plus de ce monde, je veux toujours +lui obéir. + +--Puisque vous voulez rester à la campagne, j'irai voir la fermière du +Grand-Bail; sa servante se marie dans trois semaines: si elle n'a +personne encore, je vous y mènerai demain. + +--Grand merci, monsieur le curé; ce sont de braves gens, et je serai +bien contente d'être chez eux.» + +Quand Jeanne fut toute seule, elle soigna la chèvre et les oies comme à +l'ordinaire; elle remit dans l'armoire tout ce qu'on en avait tiré, puis +elle courut chez Mmes Dumont: elle leur dit tout en pleurant qu'on +devait parler pour elle à la mère Tixier, fermière du Grand-Bail. + +«Elle te prendra bien, ma bonne Jeanne, dit Sophie, qui était mariée +depuis deux ans: elle nous a souvent entendues parler de toi, et elle +sera bien heureuse de t'avoir dans sa maison, où tu seras comme de la +famille. Console-toi donc un peu! est-ce que nous ne te restons pas? + +--Sans vous, qu'est-ce que je deviendrais donc? aussi je vous serai +reconnaissante toute ma vie.» + +Le lendemain, M. le curé mena Jeanne au Grand-Bail, comme il l'avait +promis. La maîtresse l'accepta tout de suite à cause de sa bonne +renommée: elle lui offrit dix écus jusqu'à la Saint-Jean. + +«Mère Tixier, vous ne pouvez pas donner moins de douze écus à cette +fille; elle les gagnera bien, je vous le promets. + +--Je ne vous contredirai pas, monsieur le curé, elle aura douze écus. +Quand viendras-tu, petite Jeanne? + +--Maître Gerbaud arrive demain matin pour vendre les effets de sa tante; +je voudrais bien ne pas me trouver là, j'en aurais trop de chagrin. Si +vous pouvez m'envoyer chercher avant midi, je serai bien contente. J'ai +mon lit, mon coffre et l'armoire de la mère Nannette; pourrez-vous me +les loger? + +--Oui; il n'y a pas de lit dans la boulangerie; on y mettra le tien, et +tu y seras toute seule, à moins pourtant que tu ne prennes avec toi +l'une de mes trois filles, qui couchent dans un même lit et se disputent +souvent. + +--Je le veux bien, maîtresse; vous donnerez avec moi celle que vous +voudrez.» + + + Jeanne quitte la maison de la mère Nannette. + + +Dès le matin du jour suivant, Gerbaud amena sa femme dans une carriole +d'osier; le meunier le suivait avec une grande voiture pour emporter le +blé, le vin et tout le reste. Alors on vida l'armoire, et la femme de +Gerbaud mit de côté ce qu'elle voulait garder. On s'occupa de charger la +grande voiture. Jeanne était sortie pendant qu'on déménageait, pour ne +pas montrer son chagrin à des étrangers, ne pouvant supporter le séjour +de cette maison depuis qu'elle n'y voyait plus la mère Nannette. Elle +aperçut de loin venir la charrette du Grand-Bail, et, comme ses paquets +étaient faits d'avance, elle les apporta devant la porte: ses rideaux +étaient démontés et pliés bien proprement. Le charretier, qui était +grand et fort, chargea tout seul les meubles de Jeanne. Elle dit adieu à +maître Gerbaud et à sa femme, après les avoir bien remerciés; embrassa +aussi ses voisines, qui s'étaient rassemblées devant la porte pour la +voir partir, et enfin monta dans la charrette. Quand elle quitta le +bourg et qu'elle vit disparaître au détour du chemin la maison de la +mère Nannette, elle ne put s'empêcher de pleurer bien fort. + +«Est-ce que tu es fâchée de venir chez nous, petite? dit le charretier. + +--Mon Dieu non! ce n'est pas là ce qui me fait pleurer; c'est que je +pense à la mère Nannette, qui m'aimait tant. + +--Apaise-toi donc, va! la maîtresse est une bonne femme qui t'aimera +bien aussi.» + +Quand la charrette arriva au Grand-Bail, les pâtres et les bergères +étaient rangés devant la maison pour voir descendre Jeanne. Le +charretier, qu'on appelait grand Louis, déchargea les meubles à la porte +de la boulangerie: on l'aida à monter le ciel du lit; puis, quand tout +fut rangé, chacun s'en alla à son ouvrage, et Jeanne entra dans la +maison, où elle trouva maître Tixier tout seul avec sa femme. + + + + + SECONDE PARTIE. + + JEANNE EN SERVICE. + + + Jeanne donne son argent à garder à son maître. + + +«Notre maître, dit Jeanne en entrant, j'ai deux cent cinquante francs, +que je ne voudrais pas garder dans mon coffre; si vous vouliez me les +serrer avec votre argent, je vous serais bien obligée.» + +Et elle tira de sa poche le vieux bas de laine bleue qui avait servi de +bourse à la mère Nannette, et le posa sur la table. Maître Tixier le +vida et compta l'argent. + +«Il y a bien cinquante bons écus de cinq francs, ma foi! dit-il; je vais +te les garder, ma fille; mais d'où te vient donc tout cet argent-là?» + +Jeanne raconta comment maître Gerbaud avait partagé avec elle l'argent +de sa tante et la pièce de toile qu'on avait trouvée dans l'armoire, et +comment il lui avait donné cette armoire pour mettre son linge. + +«Je connais un peu ce Gerbaud pour m'être trouvé quelquefois en foire +avec lui; je ne l'aurais pas cru si généreux; quand je le rencontrerai, +je lui donnerai une poignée de main.» + +Jeanne se mit promptement au fait de son ouvrage; et, comme elle était +habile et courageuse, elle avait toujours le temps de coudre après avoir +fait le ménage. La maîtresse lui disait quelquefois: + +«Jeanne, tu ne me laisses rien à faire. Je vais devenir fainéante. Je ne +sais pas vraiment comment tu t'arranges; mais tu as du temps pour tout, +et il t'en reste encore pour faire l'ouvrage des autres. Est-ce que tu +crois que je ne te vois pas tous les soirs aider à cette grande sotte de +bergère, qui n'en a jamais fini? J'entends que tu profites de ton temps +pour toi, et que tu fasses tes chemises de la toile que Gerbaud t'a +donnée; tu te charges toujours de l'ouvrage de mes filles, et ce n'est +pas juste. J'ai mis avec toi Solange, parce que c'est la moins +raisonnable, quoique l'aînée; tâche donc de me la rendre bonne et +laborieuse comme toi.» + + + Grand Louis se met en colère. + + +Grand Louis le laboureur, qui n'était pas mauvais au fond, avait +l'humeur difficile; rien ne le contentait; on avait beau faire, il ne +trouvait jamais rien de bon. Les filles et les servantes de la maison ne +pouvaient pas le souffrir; il avait toujours de mauvaises paroles à leur +dire, et elles les lui rendaient bien. Il brusquait aussi la petite +Jeanne; mais elle ne lui répondait jamais. + +Un jour qu'il faisait beau soleil, grand Louis s'habilla pour aller à +l'assemblée[2] de Meunet-sur-Vatan[3]; il venait de mettre un pantalon +neuf et une blouse qui n'avait pas encore servi. Quand il voulut prendre +son carton à chapeau, qui était sur une planche de l'écurie à côté de +son lit, il monta sur la traverse d'une herse en fer dressée le long du +mur; mais le pied lui manqua à l'instant même où il venait d'atteindre +le carton, qui lui échappa; en voulant le rattraper, il s'accrocha aux +dents de la herse, qui déchirèrent son pantalon et sa blouse du haut +jusqu'en bas. Il se mit dans une si grande colère, qu'on l'entendait +jurer de la maison. Le bouvier alla voir ce qu'il avait, et revint le +raconter aux filles qui étaient devant la porte. + +[Note 2: Une assemblée est plus qu'une simple fête. On y vient de +loin. En Bretagne, cette fête s'appelle _pardon, kermesse_ en Flandre, +_ducasse_ ailleurs, etc.] + +[Note 3: Célèbre par le pèlerinage que les enfants y font pour +invoquer saint Loup.] + +«C'est bien fait pour lui, dit Solange; il est si butor, que ce n'est +pas dommage qu'il lui arrive quelque chose. + +--Sais-tu que c'est bien vilain ce que tu dis là, Solange! dit Jeanne; +grand Louis est le meilleur laboureur du pays, et il rend de grands +services à ton père. Ses habillements lui ont coûté de l'argent, et +c'est malheureux pour lui s'il ne peut plus s'en servir.» + +Les garçons du bourg, qui étaient venus chercher grand Louis, se +moquaient de lui; ils le pressaient d'en finir pour venir avec eux, car +on le regardait comme le chef de la jeunesse du pays, tant il était +grand et fort; et puis il avait plus d'esprit qu'eux tous. + +«Allons, allons, j'y vas!» dit-il en se dépêchant de se rhabiller; et +il jeta ses habits déchirés sur son lit, sans les ranger dans son coffre +comme à l'ordinaire. + +Quand ils furent tous partis, garçons et filles, Jeanne, qui n'allait +pas à cette fête, parce qu'elle était en deuil de la mère Nannette, fut +chercher à l'écurie la blouse et le pantalon déchirés. Comme ce n'était +pas un dimanche, elle demanda à la maîtresse si elle voulait lui +permettre de les raccommoder; et, comme Jeanne était habile à tout +faire, elle les arrangea si bien qu'on n'y reconnaissait aucune trace de +l'accident. Elle les plia et les reporta sur le lit de grand Louis. + +«En vérité, dit la maîtresse, tu es bien bonne fille de raccommoder les +effets de ce grand bourru qui ne t'épargne pas plus que les autres! + +--Que voulez-vous donc, maîtresse! c'est son naturel qui est comme ça; +mais il n'est pas plus méchant qu'un autre. Il jure bien quelquefois +après ses juments: c'est mal; mais voyez s'il les bat jamais! Y a-t-il +des bêtes plus belles et mieux soignées que les siennes? Et puis il n'a +pas son pareil à l'ouvrage. Le maître sait bien ce qu'il vaut, lui! +aussi il ne s'en fie pas à un autre pour les semailles et pour tout. Si +grand Louis était heureux, il ne nous tourmenterait pas autant; mais il +est comme moi: il a perdu ses parents, et c'est un grand malheur.» + + + La maîtresse fait honte à grand Louis de sa mauvaise humeur. + + +Un jour que grand Louis avait dételé plus tôt qu'à l'ordinaire, la soupe +n'était pas encore trempée quand il rentra. + +«Il n'y a jamais rien de prêt ici, dit-il pendant que Jeanne se +dépêchait de mettre le couvert; demandez-moi ce qu'elles ont fait depuis +le matin!» + +Solange murmura, mais Jeanne ne répondit pas, et prit le broc pour aller +tirer à boire. Quand elle fut partie, la maîtresse dit: + +«Tu seras donc toujours bourru, grand Louis! tu ne changeras donc pas! +Regarde un peu: y a-t-il une maison où les cuillers et les fourchettes +soient plus claires qu'ici? on dirait que c'est de l'argent. As-tu vu +quelque part des verres plus nets, du linge plus blanc, une maison plus +propre? Vois s'il y a un seul grain de poussière sur les meubles, une +seule toile d'araignée aux soliveaux! Tout n'est-il pas clair à se mirer +dedans? Qui est-ce qui tient tout en état, si ce n'est la petite Jeanne? +L'as-tu vue quelquefois perdre son temps? Avant qu'elle vînt remplacer +Marie, je me tuais, et jamais rien n'était fini; à présent je ne prends +plus grand'peine, et tout va bien. Il n'y a que toi au monde pour te +plaindre d'une fille pareille! Qui donc t'a raccommodé ta blouse et ton +pantalon pendant que tu faisais le beau à Meunet, l'autre jour, hein? ce +n'est pas moi, bien sûrement.» + +Jeanne rentra; les laboureurs se mirent à table; grand Louis dîna sans +mot dire, lui qui d'ordinaire parlait tant. Après les laboureurs, ce fut +le tour des petits pâtres. Jeanne secoua la nappe, rinça les verres et +leur coupa du pain. + + + Maître Tixier veut que Jeanne achète un morceau de vigne. + + +Un dimanche que Jeanne servait son maître qui soupait seul à sa petite +table, pendant que les autres hommes, grands et petits, mangeaient +ensemble, il lui dit: + +«Petite Jeanne, l'argent ne vaut rien à garder. Voilà Gerbaud qui vend +le bien de sa défunte tante la mère Nannette; tu sais qu'elle avait un +joli quartier de vigne dans les _Hautes-Roches_, tout contre la mienne; +si tu veux m'en croire, je te l'achèterai. + +--Comme vous voudrez, notre maître, répondit Jeanne, qui pleurait toutes +les fois qu'elle entendait prononcer le nom de sa chère mère Nannette; +mais il faut pourtant de l'argent tous les ans pour les façons et du +fumier pour les provins. + +--Qu'est-ce que tu dis donc là, petite Jeanne? Est-ce qu'en bêchant mon +arpent on ne donnera pas un coup de pioche à ton quartier? est-ce qu'en +menant du fumier à ma vigne on n'en pourra pas laisser un brin devant la +tienne? Nous les vendangerons toutes les deux ensemble; notre cuve est +bien assez grande pour tenir le tout, et tu auras le profit de la vigne +tout net: ça ne fait pas de mal à une jeunesse, pour se marier, que +d'avoir un bout de bien au soleil! + +--Notre maître, vous êtes trop bon pour moi: je ne suis pas pressée de +me marier; si vous ne me renvoyez pas, je ne vous quitterai jamais. + +--Te renvoyer, ma Jeanne! dit la maîtresse; ah! si tu ne quittes la +maison que quand je t'en mettrai dehors, tu es bien sûre d'y mourir. + +--Eh bien, c'est entendu, dit maître Tixier. On fait la criée +d'aujourd'hui en huit; j'irai, et je t'achèterai le quartier des +Hautes-Roches.» + +Le dimanche suivant, il dit à Jeanne: «Ma fille, c'est fini; jeudi, en +allant au marché, je te conduirai chez le notaire pour signer l'acte, +puisque tu sais écrire; j'ai eu bien de la peine à l'avoir, ce +quartier-là; il faisait envie à beaucoup de monde. Je l'ai emporté; mais +aussi il te coûte deux cent dix bons francs, le contrat à la main. Es-tu +contente? + +--Notre maître, ce que vous faites est bien fait,» répondit Jeanne. + + + Jeanne reproche à Solange sa négligence. + + +Un matin, en se levant, Jeanne dit à Solange, qui couchait avec elle: + +«Tes cheveux sont bien mêlés: tu ne les peignes donc jamais? je ne te +vois pas non plus laver ni tes bras ni ton cou. + +--A quoi ça sert-il, puisqu'on ne les voit pas? + +--D'abord, ça sert à être propre, ce qui est déjà un grand avantage. Tu +te tourmentes au lit, tu dors mal, parce que la tête te démange; tu +n'es, ma foi, pas aussi raisonnable que les oisons que tu mènes tous les +matins à l'abreuvoir. Tu n'as donc pas vu comme ils se baignent, comme +ils relèvent leurs plumes pour que l'eau touche à leur peau; ils +plongent leur tête et s'en servent après comme d'une vergette pour se +nettoyer et se lisser. Il n'y a pas jusqu'à la chatte, que tu aimes +tant, qui ne fasse sa toilette. Et tes mains! tu t'imagines qu'elles +sont propres parce que tu les a trempées dans l'eau; mais des filles +comme nous, qui touchent à tout, ont besoin de frotter ferme pour +nettoyer leurs mains; l'eau toute seule n'y fait rien; il faut les +dégraisser dans le son que l'on fait bouillir pour la volaille; ou bien, +si tu écrases une des pommes de terre que l'on met cuire pour les porcs +et que tu t'en frottes bien les mains, tu verras comme elles deviendront +nettes et douces. + +--Est-ce que je songe à tout cela, moi! + +--Je t'y ferai songer, sois tranquille, ainsi qu'à changer de chemise +tous les soirs. Crois-tu qu'il soit bien sain de garder sa chemise pour +coucher, quand on a eu bien chaud toute la journée? Et le matin, si tu +te lèves toute en moiteur, es-tu bien à ton aise quand ta chemise sèche +sur ton corps! Et la prière du matin, tu ne la fais pas souvent! +Pourquoi ne vas-tu jamais voir M. le curé? + +--Je n'oserais jamais y aller toute seule. + +--Viens-y avec moi; j'y vais toujours en sortant de vêpres ou de la +messe; tu verras comme on a le coeur content et l'esprit tranquille en +sortant de chez lui!» + +Depuis ce temps-là, Jeanne ne manquait pas de faire rester Solange pour +la prière du matin; elle parvint enfin à la rendre propre à force de +lui répéter ses bons conseils. + +Solange devint plus endurante à mesure qu'elle était plus contente +d'elle-même: elle profitait des avis de Jeanne, et elle commença à se +montrer bienveillante, à aimer tout le monde de la maison. + + + La maîtresse s'aperçoit du changement de Solange. + + +Les premiers jours de mars, la maîtresse dit à Jeanne: + +«Voilà le temps au beau, j'ai envie de faire la lessive. + +--Vous ferez bien, maîtresse; il faut dire à Solange de donner ses +agneaux à la bergère pour les mener aux champs avec les moutons; elle +viendra nous aider. + +--Ah bien oui! Solange va grogner comme à l'ordinaire. + +--Peut-être que non, maîtresse; appelez-la donc, et vous verrez!» + +La mère Tixier appela sa fille, et lui dit de donner ses agneaux à la +bergère pour venir aider à la lessive. Solange fit sans répliquer ce que +sa mère lui commandait. + +«Comment donc as-tu fait pour changer ainsi le caractère de Solange? +elle est toujours de bonne humeur à présent. En vérité, la bénédiction +du bon Dieu est entrée chez nous avec toi; il n'y a pas jusqu'à ce +bourru de grand Louis qui ne soit devenu doux comme un mouton.» + +Le jour où on lavait la lessive, Solange et Joséphine, les deux plus +grandes filles de maître Tixier, lavaient avec la bergère, pendant que +Jeanne savonnait les coiffes et les mettait au bleu, ainsi que le col +des chemises d'homme; puis elle étendait le linge à mesure qu'il était +lavé. La maîtresse, suivie de sa petite Louise, qui n'avait guère que +huit ans, allait et venait, et elle écoutait ce que disaient les jeunes +filles en travaillant. + +«Mon Dieu, que les riches sont heureux! disait la bergère. Que je +voudrais donc être comme la maîtresse, qui se promène là-bas sans rien +faire, pendant que nous nous fatiguons à taper ce linge! + +--Tu crois donc qu'elle n'a rien fait dans sa jeunesse, répondit +Solange, et que ce qu'elle a amassé est venu tout seul? + +--Moi, continua Marguerite (c'était le nom de la bergère), je voudrais +avoir des maisons, des vignes, des terres et ne rien faire du tout. + +--Tu n'en aurais pas pour longtemps, dit Jeanne, car ce n'est pas tout +que d'avoir du bien; il s'en va vite, si on ne le soigne pas; et tu ne +t'en occuperais guère, toi qui ne soignes seulement pas tes habits. + +--C'est bien vrai, dit Solange, tu es toujours sale et déchirée, et +pourtant tout ton gage passe sur ton corps; regarde donc la petite +Jeanne, qui n'achète jamais rien, comme elle est bien ajustée! On dirait +qu'elle a toujours ses habits des dimanches. + +--Peut-être bien; mais je n'ai pas été élevée par charité, moi.» + +Jeanne essuya une larme. + +«Voilà une méchanceté que je n'oublierai pas, dit la maîtresse qui +s'était approchée; Marguerite, tu auras affaire à moi. N'aie pas de +chagrin, ma Jeanne; quoique tu aies été demander ton pain, on ne t'en +estime pas moins. + +--Ça ne nous empêche pas de t'aimer comme notre soeur, ajouta la petite +Louise en l'embrassant. + +--Il est pourtant bien dur de s'entendre reprocher sa misère, dit +tristement Jeanne. + +--Ne dis rien, ma Jeanne, reprit la maîtresse; tu la verras un jour! la +paresse la mènera aux portes, comme ton malheur t'y avait conduite. +D'ailleurs, est-ce que le contentement se mesure à la richesse? Elle +aurait bien toutes les terres du monde qu'elle ne serait pas heureuse, +parce qu'elle n'a pas le coeur sain.» + + + Jeanne raccommode le linge de grand Louis. + + +Quand la lessive fut sèche, Jeanne apprit à Solange à bien étirer le +linge et à le plier de façon qu'il eût l'air d'avoir été repassé; elle +s'était aperçue que la maîtresse marchait difficilement depuis quelque +temps, et qu'elle avait de la peine à se servir de son bras gauche; elle +ne voulut donc pas que la mère Tixier prît la moindre fatigue à ranger +le linge; elle veilla un peu plus tard chaque jour pour finir de le +raccommoder. Comme elle savait bien se servir de son aiguille, elle +apprêtait toujours l'ouvrage des autres filles et leur apprenait à le +faire. + +En pliant les chemises de grand Louis, elle les trouva en bien mauvais +état. + +«Voyez donc, maîtresse, comme les chemises de grand Louis sont +déchirées! Si vous le vouliez, je veillerais pour les raccommoder, et je +couperais les plus mauvaises pour avoir des pièces. + +--Fais, petite Jeanne, fais comme tu l'entendras, quoique pourtant grand +Louis ne le mérite guère. + +--Ne dites donc pas ça, maîtresse; grand Louis prend mieux vos intérêts +que vos propres enfants; je le vois bien, moi, et c'est pour ça que je +veux soigner son linge.» + + Grand Louis veut payer Jeanne. + +Quand Jeanne eut fini de raccommoder les chemises de grand Louis, elle +choisit l'heure où elle ne le croyait pas à l'écurie pour les porter sur +son lit; mais grand Louis était un finaud, et, se doutant bien que +c'était Jeanne qui avait soin de ses effets, il la guettait depuis +plusieurs jours. Il se tapit derrière la porte quand il la vit venir les +bras chargés de linge, et, pendant qu'elle le posait sur le lit, il +sauta tout à coup auprès d'elle. + +«Mon Dieu! que vous m'avez donc fait peur! dit-elle toute honteuse. + +--Ha! ha! c'est donc toi, petite Jeanne, qui soignes mes effets? Je t'en +remercie; mais, comme il n'est pas juste que tu travailles pour rien, je +veux te payer. + +--Non, grand Louis, vous ne me devez rien; mon temps est à la maîtresse, +et c'est elle qui m'a laissé travailler à vos chemises. + +--Te l'a-t-elle commandé? + +--Je ne dis pas ça, grand Louis; mais, si elle me l'avait défendu, je ne +l'aurais pas fait. + +--Et ma blouse, et mon pantalon! Je te dis, moi, petite Jeanne, qu'il ne +faut pas tant faire la fière, et que je veux te donner quelque chose. + +--Non, grand Louis, vous ne me donnerez rien. Je ne toucherai plus à vos +effets si vous me payez, parce que vous croiriez que c'est par intérêt; +mais, pour vous prouver que ce n'est pas la fierté qui m'empêche +d'accepter votre argent, écoutez: Je suis une pauvre fille qui n'ai de +support de personne sur la terre; si je me trouve jamais dans la peine, +je n'irai pas à un autre qu'à vous. + +--C'est dit; tape là, petite Jeanne!» + +Et il lui tendit une main large comme un battoir. Jeanne frappa dedans, +et grand Louis, retenant un instant sa main dans la sienne, ajouta: + +«Je suis bien sûr que tu me tiendras parole!» + +Jeanne retira sa main et s'en retourna à la maison. + + + Grand Louis travaille à la vigne de Jeanne. + + +Après les semailles de mars, maître Tixier dit un soir: + +«Mes enfants, il faut conduire du fumier aux vignes demain matin, et +puis nous irons les piocher.» + +Le lendemain, quand ils furent dans les Hautes-Roches, grand Louis se mit +tout de suite à la vigne de Jeanne, pendant que les autres travaillaient +à celle du maître, et il n'y épargna pas le fumier. Vers midi, Jeanne +apporta le goûter, et maître Tixier, qui était avec elle, dit en voyant +l'ouvrage de grand Louis: + +«Ho! ho! comme tu y vas! c'est travaillé comme dans un jardin, et la +terre est si bien égrenée qu'on dirait qu'elle a été passée au crible; +mais n'aie pas peur, ce n'est pas un blâme que je te donne: la petite +Jeanne mérite bien ça.» + +Jeanne remercia grand Louis par un regard si doux, qu'il se sentit le +coeur tout joyeux. + + + Il arrive un colporteur au Grand-Bail. + + +Un dimanche, pendant les vêpres, Jeanne était seule auprès de la mère +Tixier, qui ne bougeait plus guère de son fauteuil; elle vit entrer un +jeune colporteur qui lui offrit des images et des livres: + +«Achetez-moi donc quelque chose, s'il vous plaît, dit-il; voilà le grand +saint Martin, le grand Napoléon! voyons, ma jolie brune, voulez-vous des +almanachs de l'année? + +--J'en prendrai peut-être un s'ils ne sont pas trop barbouillés; car +ordinairement ils sont si mal imprimés qu'il est impossible de les +lire.» + +Le marchand en présenta un à Jeanne; il lui convint, et elle l'acheta. +Pendant qu'elle le feuilletait, il ouvrit sa boîte, et en tira de +vilaines images qu'il se disposait à lui faire voir, quand on entendit +tout le monde revenir. + +«Ah! dit Jeanne, voilà le garde champêtre qui vient avec maître Tixier.» + +En entendant cela, le petit colporteur referma bien vite sa boîte, après +y avoir remis les images. + +«Pourquoi donc tant vous presser? lui dit Jeanne; les autres vous +achèteront peut-être quelque chose.» + +Il ne l'entendit pas, et sortit en courant; mais il s'embarrassa le pied +dans un morceau de bois qui était auprès de la porte, et il tomba de +toute sa hauteur. Sa tête porta sur une grosse pierre carrée qui servait +de banc, et il se la fendit si dangereusement qu'on le crut mort sur le +coup. Grand Louis l'enleva dans ses bras et le porta sur un lit dans la +maison; toutes les filles se mirent à pleurer, pendant que Jeanne lavait +la plaie et faisait respirer du vinaigre au blessé. + + + Jeanne envoie chercher M. le curé. + + +«Grand Louis, dit Jeanne, courez vite chez M. le curé; il s'entend à +toutes sortes de maux, et soulagera ce pauvre garçon, s'il est possible. + +--Il faut appliquer une compresse de persil trempé dans du vin vieux, +dit le garde, ça empêchera le sang de couler. + +--Non, du tout, répondit Jeanne; il faut toujours laisser saigner une +plaie avant de la panser. Tenez, voilà qu'il n'est déjà plus si pâle; il +faut lui faire un peu d'eau sucrée avec de la fleur d'oranger.» + +Joséphine prit la clef dans la poche de sa mère, et donna ce que Jeanne +demandait. + +M. le curé arriva au moment où le petit marchand ouvrait les yeux: il +trempa une compresse dans de l'eau fraîche, où il mit trois ou quatre +gouttes de teinture d'arnica, et il banda le front du blessé, qui se +l'était fendu depuis le sourcil gauche jusque dans les cheveux du côté +droit. On lui fit boire de l'eau sucrée, et on lui demanda comment il se +trouvait. + +«Il me semble que tout tourne devant moi, dit-il; et il retomba dans sa +faiblesse. + +--Maître Tixier, dit M. le curé, il faut garder ce pauvre garçon chez +vous jusqu'à ce qu'il puisse continuer sa route; je crains bien qu'il +n'ait de la fièvre demain; je viendrai le voir dès le matin.» + +Le lendemain, trouvant un peu de fièvre au colporteur, M. le curé ne lui +permit pas de se lever de toute la journée. Il lui demanda son âge et de +quel pays il était. + +«J'ai seize ans et je suis de Paris, monsieur. + +--Dites-moi donc comment vous avez fait pour tomber; car rien +n'embarrassait la porte, et vous pouviez bien passer au milieu sans +heurter ce morceau de bois. + +--Monsieur, c'est que je me pressais trop de sortir. + +--Et pourquoi donc tant vous presser, quand, au contraire, vous eussiez +mieux fait d'attendre, puisque vous aviez l'occasion de vendre votre +marchandise?» + +Le jeune homme ne répondit pas et rougit beaucoup, ce que le curé vit +bien; mais il ne lui adressa aucune observation à ce sujet. + + + Le colporteur ne sait plus sa prière. + + +Au bout de deux jours, M. le curé permit au colporteur de se lever, et +lui dit de remercier Dieu, qui l'avait sauvé d'une mort presque +certaine. + +«Vous savez bien votre prière, n'est-ce pas, mon enfant?» + +Le pauvre garçon baissa la tête sans mot dire. + +«Monsieur, quand j'étais tout petit, ma mère ne manquait jamais de me +faire prier matin et soir; mais je l'ai perdue à huit ans, et depuis ce +temps-là personne ne s'est occupé de moi. + +--Alors, vous n'avez pas fait votre première communion? + +--Si, monsieur; je l'ai faite à onze ans avec les autres enfants de ma +paroisse; mais depuis je n'ai plus pensé à tout cela. + +--Mon petit ami, je vais prier tout haut pour vous.» + +Et le saint homme pria Dieu de toute son âme; sa voix était si douce que +le malade en fut tout remué. Quand la prière fut finie, M. le curé lui +dit: + +«Vous savez sans doute lire, puisque vous vendez des livres? + +--Oui, monsieur, j'ai été aux écoles de charité. + +--Eh bien, pourquoi ne lisiez-vous pas vos prières dans les livres que +vous vendez?» + +Le colporteur rougit encore sans répondre. + +«Voyons-les donc, ces livres! Si j'en trouve quelques-uns qui me +conviennent, je vous les achèterai.» + +Il prit la boîte et l'apporta au jeune homme. + +«Ah! monsieur le curé, s'écria-t-il, ne l'ouvrez pas, je vous en prie. + +--Pourquoi donc, mon garçon? + +--C'est que.... c'est que....» + +Il n'en put pas dire davantage. + +«Allons, donnez-moi votre clef.» + + + M. le curé découvre ce qu'il y a dans la boîte + du colporteur. + +Le colporteur n'osa pas refuser sa clef à M. le curé; mais en la lui +donnant il se mit à ses genoux. + +«Ah! monsieur, dit le pauvre garçon, ne me perdez pas; ayez pitié de +moi, ne me faites pas mettre en prison. + +--Et pourquoi vous ferais-je mettre en prison, mon ami? + +--C'est que ma boîte est pleine de vilaines images et de livres mauvais, +et que l'on met en prison ceux qui en vendent.» + +En disant cela il fut encore pris d'une faiblesse. Quand on l'eut fait +revenir, M. le curé lui dit: + +«Comment, mon enfant, avez-vous pu, à votre âge, vous décider à faire un +tel commerce? + +--C'est qu'on m'avait dit qu'on y gagnait beaucoup d'argent, et je +voulais acheter un petit fonds d'étoffes aussitôt que j'aurais seulement +une centaine de francs. + +--Eh bien, vous a-t-on dit la vérité? Avez-vous gagné plus qu'en vendant +de bons livres? + +--Mon Dieu non: je ne suis pas assez hardi pour faire ce métier-là; j'ai +toujours peur d'être pris, et je ne vends presque rien. + +[Illustration: Mais... il se mit à ses genoux.] + +--Je suis sûr que c'est précisément pour cela que vous êtes sorti si +vite dimanche, quand tous les gens de la maison revenaient des vêpres. + +--Oui, monsieur, parce que j'avais vu le garde champêtre avec eux. + +--Voyez un peu! votre détestable commerce a failli vous coûter la vie. +Mon garçon, il n'y a jamais d'avantage à faire le mal; et vous en +faisiez plus aux gens de la campagne en leur vendant de mauvais livres, +que si vous leur eussiez volé leur argent: car leur argent était perdu +comme si vous l'aviez pris, et vous leur laissiez des livres qui leur +apprenaient à se mal conduire.» + + + Le colporteur envie le sort des gens du Grand-Bail. + + +Le jeune colporteur resta levé une bonne partie de la journée; il voyait +tout le monde si heureux dans la maison, qu'il enviait leur sort, +quoiqu'ils travaillassent beaucoup: car, si maître Tixier traitait bien +ses domestiques, il exigeait qu'ils fussent laborieux. Tous les soirs, +on faisait la prière tout haut, en commun; puis chacun allait se coucher +et dormait tranquillement jusqu'au lendemain matin. Le petit marchand +les trouvait bien heureux de n'être pas poursuivis par la peur des +gendarmes, car lui ne dormait jamais que d'un oeil, tant il craignait +que l'on ne devinât son genre de commerce: le pain qu'il mangeait ne lui +profitait point. Tout cela lui donnait à réfléchir. M. le curé, étant +venu le voir, le trouva tout triste. + +«Est-ce que vous souffrez davantage aujourd'hui? lui demanda-t-il. + +--Non, monsieur; mais j'ai bien pensé à tout ce que vous m'avez dit, et, +en voyant ces braves gens si heureux, j'ai encore plus de honte du +métier que je fais. Que je voudrais donc pouvoir gagner ma vie +honnêtement comme eux! + +--Et qui vous en empêche, mon garçon? + +--C'est que je n'ai rien au monde que ce qui est dans ma boîte, et il +faut bien que je le vende pour avoir de quoi acheter autre chose. + +--Pour combien y a-t-il de marchandises? + +--Pour cinquante francs, prix d'achat. + +--Eh bien, mon ami, je vous trouverai cinquante francs; je ne suis pas +assez riche pour les prendre dans ma bourse, mais j'irai quêter dans le +village, et je vous réponds de les trouver. Je commencerai par vous +donner dix francs; mais il faut auparavant que vous brûliez toute votre +marchandise. + +--Comme vous le voudrez, monsieur le curé; d'ailleurs, vous m'ôterez un +grand poids de dessus le coeur: je ne rêve que prison toutes les nuits. +Quand j'ai quitté mon père, il m'a bien recommandé de ne pas m'y faire +mettre, parce qu'on en sort toujours plus mauvais sujet qu'on n'y est +entré: aussi j'en ai une peur terrible.» + + + M. le curé brûle les livres du colporteur. + + +L'après-midi, M. le curé tira tous les livres et les images de la boîte +du marchand; grand Louis en fit un tas au milieu de la route; les petits +pâtres le couvrirent de chaume et de menu bois, et l'on y mit le feu, +qui flamba pendant près de quatre heures. Le jeune garçon était tout +triste en voyant brûler ses livres; M. le curé lui dit: + +«Est-ce que vous vous repentez de votre bonne résolution? + +--Non, monsieur, je ne m'en repens pas; mais c'était là tout mon bien! + +--Je vous ai promis que vous auriez vos cinquante francs. + +--Et si vous ne les trouvez pas, monsieur le curé? + +--Soyez tranquille, mon enfant; si je ne les trouve pas, je vendrai mon +grand gobelet et mon couvert d'argent pour compléter la somme.» + +Le colporteur le regarda avec de grands yeux, puis il se mit à fondre en +larmes; il n'avait pas cru qu'il y eût des gens aussi bons que cela au +monde. + +«Que le bon Dieu vous bénisse, dit-il en joignant les mains, pour avoir +eu pitié d'un pauvre garçon qui ne le méritait guère!» + +Tous les gens du bourg s'étant rassemblés autour du feu de joie, M. le +curé leur dit: + +«Voyez-vous, mes amis, je brûle les livres et les images de ce brave +garçon, qui me laisse faire, parce que je lui ai dit que c'était +offenser Dieu que de vendre des choses pareilles; et pourtant c'est là +tout son avoir.» + + + M. le curé va quêter avec le colporteur. + + +Deux jours après, le petit marchand, étant assez fort pour sortir, pria +Jeanne de le mener à la messe. Quand elle fut finie, M. le curé lui +demanda s'il pourrait venir avec lui quêter dans le village; le marchand +lui dit qu'il croyait bien en avoir la force; il retourna déjeuner au +Grand-Bail, et à midi M. le curé vint l'y prendre. + +«Monsieur le curé, c'est moi qui veux étrenner votre bourse, dit maître +Tixier. + +--Ce n'est pas juste, s'écria le colporteur, ce serait bien plutôt à moi +de vous donner de l'argent. + +--Apprends, jeune homme, que nous n'avons jamais fait payer les gens qui +mangent à notre table, et qu'il y a chez nous du pain pour tous ceux qui +en demandent. Voilà ma pièce de deux francs.» + +Les trois filles de Tixier donnèrent chacune une pièce de cinquante +centimes, et Jeanne, ainsi que grand Louis, une d'un franc. + +«Mon Dieu! que vous êtes donc tous généreux!» dit le colporteur. + +M. le curé emmena le jeune marchand dans le bourg. En entrant dans +chaque maison, il disait: + +«Voilà un garçon dont j'ai brûlé toute la marchandise; il y en avait +pour cinquante francs, et je ne suis pas assez riche pour les lui +rendre; je ne puis lui en donner que dix. Aidez-moi, mes braves gens, à +finir la somme; quelque peu que vous me donniez, je vous en saurai bon +gré. Le mérite de l'aumône ne se mesure pas à son importance, mais au +bon coeur qui la fait.» + +Et chacun donnait selon son pouvoir. M. le curé remerciait ceux qui +donnaient peu comme ceux qui donnaient beaucoup, car il savait bien que +chacun avait fait tout ce qu'il pouvait. Ils finirent leur tournée par +la maison de Mme Dumont. Cette dame avait su par Jeanne l'accident +arrivé au colporteur, et lui avait envoyé du bouillon et du vin vieux +pendant sa maladie. Chacun dans la maison lui donna cinq francs, et, +comme ils étaient cinq, cela fit vingt-cinq francs. + + + Le colporteur compte ce qu'il a reçu. + + +A leur retour au Grand-Bail, M. le curé vida la bourse sur un coffre, et +dit au jeune homme de compter ce qu'on leur avait donné; il trouva, tant +en sous qu'en petites pièces, trente-deux francs soixante-quinze +centimes, ce qui, avec les vingt-cinq francs de Mme Dumont, faisait +cinquante-sept francs soixante-quinze centimes. + +«Vous voilà riche, mon enfant, dit joyeusement le curé en mettant ses +dix francs sur le tas d'argent; je vous l'avais bien dit, que mes +paroissiens ne me laisseraient pas dans l'embarras! + +--Monsieur, j'ai plus que ne valaient tous mes livres: il ne faut pas me +donner en outre vos dix francs. + +--Si, mon ami, vous les aurez; car je vous les ai promis. + +--C'est vrai, monsieur; mais vous avez bien d'autres pauvres qui en ont +plus besoin que moi. + +--Je ne veux pas vous ôter le mérite de votre désintéressement; mais ce +n'est pas moi qui donnerai cette petite somme, ce sera vous. Sortons +ensemble, nous la porterons à un pauvre homme, simple d'esprit, et qui +est hors d'état de gagner son pain; cela l'aidera à payer son loyer. + +--Ma foi, monsieur le curé, dit le père Tixier, ce petit marchand est au +fond très-honnête; c'eût été bien dommage qu'il se perdît.» + +Le lendemain le colporteur alla encore à la messe; quand elle fut finie, +M. le curé lui demanda comment il allait employer son argent. + +«Je vais acheter de la mercerie et des mouchoirs; je courrai les foires +et les assemblées, et je ferai mes affaires, j'en suis bien certain. Je +reviendrai vous voir quelque jour, et vous n'aurez pas à vous repentir +de toutes vos bontés pour moi.» + + + Le colporteur renouvelle sa première communion. + + +«Mon ami, dit M. le curé, qui avait ramené le jeune marchand au +Grand-Bail, il faut demain, avant de partir, entendre la messe d'actions +de grâce que je dirai pour remercier Dieu d'avoir eu pitié de vous; je +suis bien sûr que tout le monde ici voudra y assister. + +--Pas encore, monsieur le curé! je voudrais renouveler ma première +communion à cette messe-là. On est si content ici en servant Dieu, que +je veux le servir aussi; mais je ne suis pas préparé pour cela. + +--Mon ami, dit M. le curé en l'embrassant, rien au monde ne pouvait me +causer plus de joie que cette bonne résolution. Venez passer le reste de +la semaine chez moi; nous ne sommes qu'au mardi, et quatre jours +d'instruction et de retraite suffiront à un garçon de votre âge qui a +bonne volonté; je serai tranquille sur vous maintenant; Dieu vous a +touché, vous ne quitterez plus le sentier du bien. + +--Reste donc ici, dit maître Tixier, tu ne nous gênes pas; le bien qu'on +fait aux pauvres gens, c'est la bénédiction d'une maison. + +--Puisque M. le curé veut bien me prendre, j'irai chez lui, parce qu'ici +j'aurais trop de distractions. Ça ne m'empêche pas, maître Tixier, de +vous remercier beaucoup pour ne pas vous être lassé de moi. + +Le dimanche suivant, le colporteur communia à la grand'messe, ainsi que +plusieurs autres personnes, entre autres Jeanne et Solange. Le jeune +homme, qui était encore bien pâle et avait le front bandé, édifia tout +le monde par sa piété. + +Après avoir déjeuné avec M. le curé, le jeune marchand lui dit adieu et +lui demanda la permission de l'embrasser. Quand il passa au Grand-Bail +pour y faire ses adieux, tout le monde était à dîner. + +«Je ne vous oublierai jamais, ni vos bontés non plus, mes braves gens; +quelque loin que j'aille, je penserai toujours que vous êtes la cause de +mon bonheur, car c'est pour être resté une semaine en votre compagnie +que j'ai voulu devenir honnête comme vous. + +--Tu as raison, mon garçon, de vouloir être honnête homme; crois-moi, on +n'est heureux qu'avec une conscience bien nette,» dit maître Tixier. + + + Maître Tixier fait ses conditions avec ses domestiques. + + +On approchait de la Saint-Jean; maître Tixier dit un soir à ses +domestiques: + +«Ah çà, vous autres, je n'aime pas à me trouver dans l'embarras: qui +veut quitter? qui veut rester?» + +Et comme personne ne parlait, il dit à grand Louis: «Voyons, toi qui es +le plus vieux, restes-tu? + +--Notre maître, si vous n'êtes pas las de moi, je ne suis pas las de +vous: ainsi je reste, si vous me gardez. + +--Te garder! je crois bien, grand Louis; il n'y a pas ton pareil pour le +labour à quatre lieues à la ronde; si tu es content, moi aussi je le +suis. Et toi, Claude? + +--Notre maître, si vous voulez me laisser aller m'amuser toute la +journée à la Saint-Jean et à la Saint-Pierre, je resterai. + +--La jeunesse est toujours la jeunesse! Claude, je t'accorde ces deux +jours, et tu auras une pièce de trois francs pour faire la fête; le père +Bonnet viendra soigner tes boeufs.» + +Le vacher et le porcher restèrent aussi; mais Marguerite, la bergère, +dit qu'elle voulait aller à la _louée_. + +«Notre maître, dit-elle, vous me relouerez sur la place, au prix des +autres. + +--Tu ne te trouves donc pas bien ici, Marguerite? dit la maîtresse. + +--Si fait, maîtresse, mais je veux aller à la _louée_ pour avoir un +_denier à Dieu_. D'ailleurs on m'a dit que les bergères gagnaient +vingt-cinq écus, et vous ne m'en donnez que vingt. + +--Tu crois ces bêtises-là, toi, Marguerite? + +--Dame! c'est Marie, de la ferme du Chétif-Bail, qui me l'a dit. + +--Eh bien, va-t'en si tu le veux; nous ne ferons pas une grande perte: +je n'ai pas oublié ce que tu as dit à la petite Jeanne. + +--Qu'elle fasse comme elle voudra, dit le maître; mais je t'avertis, +Marguerite, que, quand tu seras sortie de la maison, tu en seras bien +dehors, et que je ne te reprendrais pas, même pour rien. Tu me connais, +et tu sais que je tiens ma parole. Et toi, petite Jeanne, tu ne dis +rien? + +--Moi, notre maître! que voulez-vous que je dise? Est-ce qu'il y a pour +moi une autre maison que la vôtre? Je n'en sortirai que quand vous me +renverrez, je vous l'ai déjà dit. Je vous aime comme mon propre père, et +il me semble que vos filles sont mes soeurs: qu'est-ce qu'il me faut +donc de plus? + +--Si c'est comme ça, ma fille, nous ne nous quitterons pas de sitôt; +mais, comme nous ne sommes convenus de prix que jusqu'à la Saint-Jean, +il faut dire ce que tu veux gagner l'an prochain. + +--Notre maître, vous êtes un homme raisonnable; je prendrai ce que vous +me donnerez, ainsi n'en parlons plus. + +--Non pas, petite Jeanne, non pas! Il ne faut point que tu sois dupe. +Iras-tu à l'assemblée? + +--Non, notre maître, je n'ai pas le coeur à la joie; je pense toujours à +ma chère défunte, et je resterai. Je garderai toutes les bêtes pendant +que vos filles iront s'amuser. + +--Puisque tu ne veux pas aller à la fête, je sais bien ce que je ferai: +je marchanderai toutes les bonnes servantes de maison, et tu auras le +plus fort gage de la _louée_ car on n'y trouvera pas ta pareille. + +--Merci, notre maître, vous êtes trop bon.» + + + Jeanne conseille à Marguerite de rester. + + +Le lendemain, Jeanne, qui n'aidait plus aussi souvent à Marguerite +depuis qu'elle l'avait tant choquée, alla la trouver dans la bergerie. +Tout en soignant avec elle les moutons, elle lui dit: + +«Quel profit auras-tu donc, Marguerite, à quitter de si bons maîtres +pour aller chez tu ne sais pas qui? S'il est vrai qu'il y ait des +bergères à vingt-cinq écus, crois-tu que c'est toi qui les gagneras? +Es-tu assez habile pour soigner tes bêtes toute seule, et travailles-tu +jamais aux champs? + +--J'en vaux bien une autre, petite Jeanne! Ils pourront bien en prendre +une qui les volera, au lieu que moi je suis une honnête fille. + +--Écoute donc, Marguerite: il est bien vrai que tu ne prendrais pas une +fusée de fil à la maîtresse, ni un brin de laine non plus; mais quel +emploi fais-tu du temps qu'elle te paye; car enfin, il est à elle, et le +temps vaut de l'argent, puisque c'est avec le temps qu'on fait tout. +Quand tu ne travailles pas, n'est-ce pas comme si tu la volais? A quoi +t'occupes-tu en gardant tes bêtes, au lieu de filer ou de tricoter? Ne +faut-il pas que la maîtresse paye pour faire faire l'ouvrage que tu n'as +pas fait? Eh bien, c'est comme si tu lui prenais cet argent-là dans sa +poche. As-tu pensé quelquefois à cela? + +--Est-ce que je pense à quelque chose, moi? + +--Et tu n'en fais pas mieux. Et du pain, donc! en gaspilles-tu avec ta +chienne et tes moutons! Je devrais le dire à la maîtresse, moi qui suis +chargée du ménage; mais je n'ai pas voulu te faire renvoyer, parce que +je suis bien sûre qu'on ne voudra pas te souffrir ailleurs. + +--A savoir, petite Jeanne. + +--Tu ne trouveras toujours pas facilement une autre ferme où, comme ici, +l'on ne crie jamais après les domestiques, et où on les soigne quand ils +sont malades. Aie le malheur d'avoir seulement les fièvres, et l'on +t'enverra bien vite te faire soigner ailleurs, sans s'inquiéter si tu as +de l'argent ou non! Et puis, vois-tu, ma pauvre Marguerite, on n'amasse +jamais rien quand on change si souvent de condition: on a beau gagner de +bons gages, je ne sais comment cela se fait, mais l'argent coule comme +l'eau; au lieu qu'en restant toujours chez les mêmes maîtres, les gages +se mettent les uns sur les autres; et quand on se marie, on trouve une +bonne somme ronde pour acheter un lit et une armoire.» + + Remontrances de Jeanne à Marguerite. + +«Voyons, Marguerite, continua Jeanne, conte-moi pourquoi tu ne peux pas +rester longtemps dans la même place. Qu'est-ce qui te pousse à toujours +changer? + +--Veux-tu que je te le dise? c'est que mes maîtres ne m'ont jamais +aimée. + +--Mais, dis donc, Marguerite, les aimais-tu, toi, tes maîtres? Tu +n'aimes seulement pas le bon Dieu! Est-ce que je ne te vois pas le soir +agacer Claude pour le faire rire pendant la prière, au lieu d'écouter +notre maître? A l'église, tu parles, tu ris, tu fais la belle; tu +n'entends pas un mot de ce que dit M. le curé, et tu ne vas jamais à +confesse. Sais-tu que c'est bien vilain tout ça? + +--Ne voilà-t-il pas un grand mal! Je ne fais de tort à personne. + +--Mais c'est à toi que tu fais tort, sans compter que tu donnes le +mauvais exemple. Est-ce que l'église n'est pas la maison du bon Dieu? +Prends-tu ces airs-là quand la maîtresse t'envoie porter quelque chose +chez Mme Dumont? ris-tu, parles-tu, quand tu es dans ses belles +chambres? + +--Ma Jeanne, je n'ose seulement pas lever les yeux! + +--Est-ce que le bon Dieu qui est au ciel n'est pas plus que Mme Dumont? +As-tu seulement pris garde comment ces dames se tiennent à l'église, où +elles restent à genoux les trois quarts du temps? Je vais te dire la +vérité, moi: on ne t'aime pas parce que tu n'aimes personne et que tu ne +sais pas retenir ta langue. Si tu priais Dieu de tout ton coeur, si tu +aimais ceux qui t'entourent, tu verrais comme tu serais heureuse! +D'ailleurs, c'est la volonté du bon Dieu que l'on s'aime les uns les +autres, puisque l'on ne peut pas vivre tout seul. Je sais bien ça, moi, +qui aimais tant ma chère mère Nannette: quand je l'ai perdue, c'était +comme si j'eusse été seule sur la terre, et, si je ne m'étais pas +attachée a nos maîtres, j'aurais fini par mourir de chagrin de n'avoir +personne à aimer. Crois-moi donc, Marguerite, reste avec nous autres, +aime-nous bien, et tu verras comme tu seras contente!» + +Mais Jeanne eut beau dire, Marguerite voulut quitter le Grand-Bail. + + + Jeanne est menacée d'une plainte en contravention. + + +Le jour de la Saint-Jean, chacun mit ses plus beaux habits pour aller à +la fête, et prit à peine le temps de déjeuner. La maîtresse resta toute +seule avec Jeanne et le porcher, qui pleurait dans un coin. + +«Maîtresse, laissez-le donc aller avec les autres, ce pauvre petit! je +soignerai ses bêtes, et elles ne mourront pas pour rester au tect toute +la journée. + +--Allons, porcher, dit la maîtresse, va donc, puisque la petite Jeanne +le veut. Tiens, voilà cinquante centimes pour t'amuser.» + +L'enfant ne se le fit pas dire deux fois, et il courut s'habiller. + +A trois heures, Jeanne fit sortir toutes les bêtes à laine pour les +promener un peu, et elle les mena dans un champ tout près de la maison. +Il n'y avait pas longtemps qu'elle était là, quand elle vit passer un +chien avec la tête basse et la queue serrée: ses trois chiennes se +mirent à sa poursuite en jappant. Jeanne, qui voyait bien que c'était +un chien malade, criait et courait après les siens pour les faire +revenir. Enfin elle en vint à bout; mais, pendant ce temps-là, les +moutons étaient entrés dans une pièce d'avoine qui ne dépendait pas de +la ferme, et le propriétaire se trouvait là en ce moment avec deux +personnes. + +«Ha! ha! je t'y prends, petite Jeanne. Ton maître, qui ne fait grâce à +personne quand on va sur ses terres, aura donc son procès-verbal à son +tour! Il était si fier de n'avoir jamais été pris: il faudra bien qu'il +aille devant le juge de paix comme les autres. + +--Mon petit père Colis, dit Jeanne, vous ne ferez pas cet affront à mon +maître: ce n'est pas sa faute si je n'ai pas veillé sur ses bêtes; mais, +voyez-vous, je n'étais occupée que de ce chien enragé, et j'avais peur +qu'il ne mordît mes chiennes qui valent leur pesant d'or; si elles +avaient été mordues, il en serait arrivé du malheur dans le pays. +Estimez vous-même le dommage que vous ont fait mes moutons, et je vous +le payerai aussitôt que je serai rentrée à la maison. + +--Du tout, petite, du tout; je veux que le père Tixier ait sa +condamnation tout comme un autre, pour lui apprendre à avoir un peu plus +d'indulgence pour les pauvres gens qui sont pris sur ses terres. Je vais +aller en ville tout exprès. Tu vois que j'ai deux bons témoins.» + +[Illustration: Jeanne est menacée.] + + + Jeanne, dans son chagrin, a recours à grand Louis. + + +«Mon Dieu! que j'ai donc de chagrin!» se dit Jeanne quand elle fut +seule. + +Tout à coup elle pensa que grand Louis était l'ami du père Colis, et +elle espéra qu'il la tirerait de là. Elle fit rentrer bien vite ses +bêtes et dit à la maîtresse: + +«J'ai bien envie d'aller un instant à la ville voir l'assemblée. Si vous +le voulez, je vais faire le souper, et j'irai au bourg chercher la mère +Feuillet pour vous tenir compagnie: il n'est guère que cinq heures, et +ce soir il fera clair de lune. + +--Va, ma Jeanne, et amuse-toi bien. Ne t'inquiète pas du souper, je le +ferai faire par la mère Feuillet; d'ailleurs, ils n'auront pas +grand'faim tous en revenant. Allons, fais-toi bien brave.» + +Jeanne s'ajusta de son mieux et partit pour la ville, en passant par le +bourg. Quand elle fut sur la grande place, elle n'eut pas de peine à +reconnaître grand Louis, et elle le tira par sa manche. Il se retourna +tout en colère; mais aussitôt qu'il vit la petite Jeanne, il se mit à +rire d'aise et lui dit: + +«Je ne m'attendais guère à te voir ici! + +--Mon pauvre grand Louis, venez donc sur le banc là-bas; j'ai quelque +chose à vous dire, et je suis venue si vite que j'en suis tout +essoufflée.» + +Quand ils furent assis, Jeanne dit à grand Louis: + +«J'ai promis de m'adresser à vous si jamais je me trouvais dans la +peine, et m'y voilà; il n'y a que vous, grand Louis, qui puissiez m'en +tirer.» + +Alors elle lui raconta ce qui lui était arrivé avec le père Colis, et +comment il n'avait voulu entendre à rien. + +«Et, voyez-vous, dit-elle en finissant, ce qui me désole, c'est que +notre maître, qui est bien un peu fier et un peu dur pour ceux qui font +mal, va être humilié et que j'en serai la cause. Vous qui êtes ami avec +le père Colis, il faut aller le trouver tout de suite, mon bon grand +Louis: il est là sur cette place; promettez-lui de ma part tout ce qu'il +vous demandera: rien ne me coûtera pour épargner ce chagrin à notre +maître qui est si bon pour moi. + +--Ne t'inquiète pas, petite Jeanne; je vais le chercher, et je +l'entortillerai si bien qu'il ne sera plus question de rien; il faudra +qu'il ait la tête bien dure s'il ne fait pas ce que je veux. Tiens, +Solange est là-bas avec Joséphine; va-t'en auprès d'elles: il faudra +nous attendre tous sous le gros ormeau qui est au bout de la place, pour +retourner ensemble à la maison vers les neuf heures. Tu le diras aux +autres.» + +Jeanne eut bien vite rejoint Solange et sa soeur. En se promenant, elles +trouvèrent maître Tixier, qui leur dit avoir loué une bergère qui était +forte comme un homme, et qui saurait bien tendre les gerbes et faire +toute espèce d'ouvrage au besoin. En revenant, grand Louis dit à Jeanne: + +«Sois tranquille, le père Colis ne fera pas de plainte; il m'a même +bien promis que personne ne saurait qu'il t'avait prise dans son avoine. + +--Merci, grand Louis, vous m'avez tirée d'une grande peine.» + + + Jeanne continue de donner beaucoup de satisfaction + à ses maîtres. + + +M. le curé venait souvent voir la maîtresse, qui était paralysée et ne +pouvait plus marcher ni rien faire. Chaque fois qu'elle le voyait, elle +lui disait: + +«Que je vous ai d'obligations, monsieur le curé, d'avoir pensé à nous +donner la petite Jeanne! c'est un vrai trésor pour notre maison. +Qu'est-ce que je deviendrais donc dans l'état où je suis, et avec des +filles si jeunes, si j'avais une servante comme il y en a tant?» + +De son côté, Jeanne remerciait aussi le curé de l'avoir placée chez des +maîtres qui l'avaient adoptée comme leur enfant, et chez qui elle +n'avait jamais que de bons exemples sous les yeux. Elle s'échappait de +temps en temps pour aller voir les dames Dumont. Comme elle cherchait +tout ce qui pouvait faire plaisir à la maîtresse, elle avait demandé à +Mlle Isaure des livres et du papier pour enseigner à lire et à écrire à +la petite Louise. + + + Grand Louis fait un bon cailloutage devant la porte. + + +Les foins et la moisson se passèrent sans accidents. Jeanne faisait de +si bonne soupe aux moissonneurs, et son pain avait si bon goût, qu'ils +disaient n'avoir jamais été mieux régalés. Dès le matin, elle tirait de +l'eau et la jetait à pleins seaux dans la maison; puis elle balayait +pour ôter la boue et le fumier que chacun apportait aux pieds. Si grand +Louis la voyait faire, il allait lui chercher l'eau. Un jour il lui dit: + +«Petite Jeanne, ça m'ennuie de te voir te fatiguer, et pour rien encore! +tu as beau nettoyer le matin, à midi il y en a autant. + +--C'est bien vrai, grand Louis; mais, si je n'ôtais pas les ordures à +fond tous les jours, nous serions, sans comparaison, comme les bestiaux +dans l'étable. S'il y avait seulement un bon cailloutage devant notre +porte, la boue des sabots y resterait, et la maison ne serait pas si +sale.» + +Le lendemain, comme il avait beaucoup plu le matin, et que les gerbes +étaient trop mouillées pour être rentrées, grand Louis, après avoir aidé +à les mettre debout afin qu'elles pussent sécher, revint vers trois +heures, et, comme il n'avait rien à faire, il attela son tombereau et +fit plusieurs voyages à la carrière voisine; il en rapporta des +pierrailles et fit devant la maison un bon cailloutage. + +«Tu as fait là un fameux ouvrage, dit maître Tixier en soupant; c'était +bien nécessaire, et je ne sais pas pourquoi je n'y ai jamais pensé. +Comment l'idée t'en est-elle donc venue? + +--Ce n'est pas mon idée à moi, c'est celle de la petite Jeanne, qui a +dit que, s'il y avait un bon cailloutage devant la porte de la maison, +elle serait plus saine et plus propre. + +--Mon garçon, tu as bien raison de faire ce que la petite Jeanne te +commande. + +--Notre maître, dit Jeanne toute rouge, je ne lui ai rien commandé; il +l'a fait de sa bonne volonté. + +--C'est encore mieux, ma fille.» + + + Jeanne et grand Louis achètent des terres au père Colis. + + +«Mes amis, dit maître Tixier, vous ne savez pas ce que le père Colis +vient de me dire? Il se trouve trop cassé pour continuer à cultiver ses +terres; c'est trop fort pour lui maintenant; il ne veut garder que son +jardin, afin de s'occuper un peu. Comme il a perdu tous les siens et +qu'il est seul au monde, il veut vendre son bien en viager. Ma Jeanne, +j'ai pensé à toi pour cette bonne pièce de terre où il avait ses avoines +cette année: il en veut trente écus par an; c'est bien un peu lourd, et +pourtant ce serait dommage de manquer une si bonne occasion. Écoute: tu +me l'affermeras quarante-cinq francs; il t'en restera autant à donner +sur tes gages, juste la moitié de ce que tu gagnes, et l'autre moitié +suffira pour tes dépenses. Qu'en dis-tu? + +--Notre maître, si vous croyez que c'est pour mon avantage, il faut +m'acheter ce champ. Faites donc _comme pour vous_. + +--Moi, dit grand Louis, je m'arrangerais bien de son demi-arpent de +vigne dans les Pierres-Folles, et aussi de sa pièce de seigle. + +--Va donc le trouver demain matin. Il veut vendre sans que ça s'ébruite, +et, comme il fait grand cas de toi, tu auras de lui ce que tu voudras.» + +Le jeudi suivant, maître Tixier mena Jeanne et grand Louis chez le +notaire pour signer les actes. + + + Marguerite veut rentrer au Grand-Bail. + + +Vers le commencement des vendanges, Jeanne était seule à la maison avec +la maîtresse, qui ne quittait plus guère le lit depuis que les chaleurs +étaient passées. Elle vit entrer Marguerite, l'ancienne bergère; elle +était si changée que Jeanne eut de la peine à la reconnaître. + +«Tiens! te voilà ici, toi! lui dit-elle. + +--Mon Dieu, oui, ma Jeanne, et je suis bien dans la peine. + +--Est-ce que tu n'es plus en place? + +--Non; j'ai eu la fièvre à la fin de la moisson, et ceux de la +Périnnerie, où j'étais, m'ont renvoyée. Je me suis retirée dans le +bourg, chez la mère Feuillet; la pauvre femme m'a bien soignée, mais le +peu d'argent que j'avais y a passé, et il m'a fallu vendre ma robe de +cotonnade violette et mon tablier noir. Si je ne trouve pas une place +tout de suite, je serai obligée d'aller demander mon pain. + +--Eh bien! Marguerite, je te l'avais bien dit! + +--Ah oui! tu avais bien raison! j'y ai souvent songé, pendant que +j'étais au lit avec la fièvre et que je voyais mon pauvre argent s'en +aller.» + +La maîtresse, qui ne dormait pas, écarta son rideau et dit durement à +Marguerite: + +«Que viens-tu faire ici, toi? + +--Maîtresse, si vous vouliez me reprendre, vous me feriez une grande +charité. + +--Tu sais bien ce que le maître t'a dit; tu le connais, il ne revient +jamais sur sa parole.» + + + M. le curé engage la mère Tixier à reprendre Marguerite. + + +M. le curé entra et alla s'asseoir comme d'ordinaire au chevet de la +mère Tixier. + +«N'est-ce pas là Marguerite, votre ancienne bergère? + +--Oui, monsieur le curé. + +--Elle a donc quitté le pays? Je ne l'ai plus vue à l'église. + +--Non, monsieur, elle était à la Périnnerie, de l'autre côté du bourg. + +--Elle a donc été malade? + +--Oui, monsieur, dit Marguerite, et je n'ai plus de place; je demandais +à la maîtresse de me reprendre et elle ne le veut pas; priez-la donc +pour moi, monsieur le curé, je vous en prie! + +--Ce n'est pas à l'entrée de l'hiver qu'on se charge de bouches +inutiles, dit la maîtresse. + +--Votre bergère se marie pour la Toussaint: si le maître veut me +reprendre, il me donnera ce qu'il voudra, et je ferai tout comme la +petite Jeanne me dira. + +--Marguerite, continua la mère Tixier, je t'ai dit que le maître ne +voudrait pas te reprendre. + +--Maîtresse, si vous le lui demandiez bien! + +--Tiens, le voilà qui vient, va le lui demander toi-même. + +--Je n'oserai jamais; ma Jeanne, vas-y donc; il ne te refusera pas, +toi!» + +Jeanne sortit pour aller au-devant de maître Tixier; quand elle rentra +avec lui, il lui disait: + +M. le curé engage la mère Tixier à reprendre Marguerite. + +M. le curé entra et alla s'asseoir comme d'ordinaire au chevet de la +mère Tixier. + +«N'est-ce pas là Marguerite, votre ancienne bergère? + +--Oui, monsieur le curé. + +--Elle a donc quitté le pays? Je ne l'ai plus vue à l'église. + +--Non, monsieur, elle était à la Périnnerie, de l'autre côté du bourg. + +--Elle a donc été malade? + +--Oui, monsieur, dit Marguerite, et je n'ai plus de place; je demandais +à la maîtresse de me reprendre et elle ne le veut pas; priez-la donc +pour moi, monsieur le curé, je vous en prie! + +--Ce n'est pas à l'entrée de l'hiver qu'on se charge de bouches +inutiles, dit la maîtresse. + +--Votre bergère se marie pour la Toussaint: si le maître veut me +reprendre, il me donnera ce qu'il voudra, et je ferai tout comme la +petite Jeanne me dira. + +--Marguerite, continua la mère Tixier, je t'ai dit que le maître ne +voudrait pas te reprendre. + +--Maîtresse, si vous le lui demandiez bien! + +--Tiens, le voilà qui vient, va le lui demander toi-même. + +--Je n'oserai jamais; ma Jeanne, vas-y donc; il ne te refusera pas, +toi!» + +Jeanne sortit pour aller au-devant de maître Tixier; quand elle rentra +avec lui, il lui disait: + +--Vous voyez qu'elle en a été bien punie, et la voilà à l'aumône comme +Jeanne y a été; seulement Jeanne n'était pas en âge de travailler, ce +qui est bien différent. + +--Moi, je n'offense personne, monsieur le curé, et je ne veux pas qu'on +m'offense; aussi, quand on me fait une injure, je ne l'oublie jamais. + +--Et vous avez grand tort, car il faut toujours pardonner. Si Dieu nous +retirait son soleil chaque fois que nous l'offensons, nous n'aurions +guère d'épis mûrs pour la moisson. + +--Il me semble pourtant que, quand on a la conscience bien nette, on +peut sans pécher en vouloir à ceux de qui on a reçu quelque injure. + +--C'est de l'orgueil, cela, maître Tixier. Personne ne peut dire qu'il +ne péchera pas ni qu'il n'a pas offensé Dieu; c'est pourquoi il faut +toujours faire miséricorde à notre prochain. Le pardon profite à tout le +monde: il soulage le coeur qui pardonne; il ramène au bien celui qui a +commis la faute. + +--Qu'elle vienne donc à la Toussaint, monsieur le curé, puisque vous le +voulez. + +--Mais d'ici là, que voulez-vous qu'elle devienne, cette pauvre fille? +Père Tixier, il ne faut jamais faire le bien à demi. + +--D'ailleurs, dit la maîtresse, je lui ferai broyer le chanvre pendant +qu'il y a encore un peu de soleil, car ta bergère n'est plus bonne à +rien depuis qu'elle a le mariage en tête. + +--Qu'il en soit donc fait à votre volonté, monsieur le curé. Allons, va +chercher tes effets, Marguerite; et toi, Jeanne, je te charge de veiller +sur elle; si tu n'en es pas contente, tu la mettras à la porte.» + + + Marguerite remercie Jeanne. + + +Marguerite courut au bourg chercher son paquet, et elle revint pour le +souper; avant de se coucher, elle alla trouver Jeanne à la boulangerie. + +«Ma Jeanne, lui dit-elle, oublie ce que je t'ai dit, et demande-moi tout +ce que tu voudras, je le ferai; tu n'auras jamais de reproches à mon +sujet, et je t'aiderai à faire ton ouvrage. + +--Marguerite, je n'ai pas besoin que l'on m'aide, je fais bien mon +ouvrage toute seule; sois pieuse et n'aie plus de paresse, c'est tout ce +que je te demande. + +--Jeanne, il faudra que tu viennes avec moi remercier M. le curé. + +--Tu peux bien y aller sans moi. + +--Est-ce que je l'oserais! je n'ai pas mis le pied à l'église depuis que +je suis sortie d'ici; il ne voudrait pas seulement me voir. + +--Pourtant, c'est lui qui est cause qu'on t'a reprise. + +--C'est égal, je te dis qu'il ne me laisserait pas entrer chez lui. + +--On voit bien que tu ne le connais guère: n'aie pas peur, il te recevra +bien, quoique tu aies des torts; il dit que ce ne sont pas les bons qui +ont besoin de lui.» + + + Tout le monde aime Jeanne. + + +Tous ceux qui venaient au Grand-Bail aimaient Jeanne, parce qu'elle +était avenante pour tout le monde, pour les pauvres comme pour les +autres. + +Quand de petits enfants demandaient à la porte, elle les faisait entrer, +les débarbouillait, leur lavait les mains. Si elle n'avait rien à mettre +sur leur pain, elle tirait de la piquette pour qu'ils pussent le +tremper; ou bien, s'il y avait de _la beurrée_[4], elle la leur donnait +à boire. L'hiver, elle faisait cuire des pommes de terre sous la cendre +pour réchauffer l'estomac de ces pauvres petits. Si des femmes âgées +venaient demander l'aumône, elle les faisait asseoir au coin du feu; +elle ôtait elle-même leur capote et la posait sur un lit, puis elle +bassinait leurs sabots, et il était bien rare qu'elle n'eût pas quelque +reste de soupe à leur donner. Quand elles s'étaient bien reposées, elles +les reconduisait jusqu'au chemin, pour qu'elles ne se heurtassent pas +contre les charrettes, le bois, et tout ce qui encombre la cour d'une +ferme. + +Après la Toussaint, l'on cassa les noix à la veillée; Jeanne, qui allait +souvent chez Mme Dumont, en avait rapporté le _Livre de morale pratique_. +C'est un livre bien instructif et bien amusant, et elle en lisait tout +haut de beaux passages à la veillée du dimanche. + +[Note 4: Dans quelques pays on dit _batture_; c'est ce qui reste de +la crème, lorsqu'elle a été convertie en beurre.] + +Elle lisait fort bien. Quand les autres ne comprenaient pas, elle leur +faisait des explications parfaitement claires, avec toute la patience et +la complaisance possibles. Quelquefois, dans la semaine, les filles de +maître Tixier voulaient la forcer à lire; mais elle s'y refusait, en +disant qu'il fallait qu'elle cassât des noix comme tout le monde. Comme, +depuis que la mère Tixier était tout à fait arrêtée, on restait dans la +maison pour la désennuyer un peu, au lieu d'aller veiller dans la +bergerie, la bonne fermière disait à Jeanne: + +«Lis donc, les autres feront ta part d'ouvrage et veilleront un peu plus +tard. + +--Ce ne sera toujours pas grand Louis, dit la petite Louise; il reste là +la bouche ouverte, avec ses gros yeux fixés sur la petite Jeanne, comme +s'il voulait la manger.» + +C'est qu'en effet il était bien changé, grand Louis! Au lieu de brusquer +tout le monde, il était doux et complaisant, surtout pour Jeanne; il +n'allait plus aux têtes des villages, et on le trouvait souvent tout +songeur, les coudes sur ses genoux et la tête dans ses mains. + + + Grand Louis demande Jeanne en mariage. + + +On était en carnaval. Un matin, grand Louis entra dans la boulangerie, +où Jeanne était occupée à pétrir le pain. + +«Écoute, petite Jeanne, lui dit-il, il y a bien longtemps que j'ai +quelque chose à te dire; mais le courage m'a toujours manqué. Je suis +tout triste, je n'ai de coeur à rien; il faut pourtant que ça finisse: +veux-tu être ma femme? Tu me connais, et tu sais que tu ne seras pas +malheureuse avec moi; j'ai cinq cents bons francs dans mon coffre pour +nous mettre en ménage; nous avons chacun un morceau de terre et une +vigne; d'ailleurs je ne crains pas de travailler. Hein! qu'en dis-tu? + +--Merci, grand Louis, je ne veux pas me marier. + +--C'est ça! je m'en doutais! tu es trop demoiselle pour prendre un +paysan comme moi! Et pourtant, mon Dieu! tu n'en trouveras pas un en +ville qui t'aimera autant. + +--Vous avez tort de vous fâcher, grand Louis. Si je voulais me marier, +je ne pourrais trouver mieux que vous. Mais la maîtresse est dans son +lit, incapable de rien faire, et la pauvre femme n'a aucun espoir de +guérir; Solange ne tardera pas à être demandée en mariage et à quitter +la maison; Joséphine n'a que dix-sept ans, elle est trop jeune pour +soigner sa mère et tout: je ne peux donc pas quitter nos maîtres, que +j'aime tant; il y a quelque chose au-dedans de moi qui me dit que, si je +le faisais, ce serait mal. + +--Qu'à cela ne tienne, ma Jeanne, nous resterons ici; on ne demandera +pas mieux que de nous y garder. + +--Peut-être bien, grand Louis; mais les enfants viendront, et, quand on +a des enfants, il faut être à son ménage. On a déjà bien de la peine à +vivre toujours d'accord avec ses proches parents; c'est bien pis chez +des étrangers. Mais pour vous prouver que je fais grand cas de vous, si +vous voulez m'attendre, je vous promets de ne pas me marier à un autre; +je n'ai que vingt ans, vous n'en avez pas encore vingt-six, nous avons +du temps devant nous. + +--Comme tu voudras, Jeanne, quoique j'eusse mieux aimé nous marier tout +du suite.» + +Maître Tixier, qui cherchait grand Louis, entra dans la boulangerie +comme la petite Jeanne finissait de parler, et, comme elle était fort +rouge, il dit à son laboureur: + +«Pourquoi la brusques-tu encore? Qu'est-ce qu'elle n'a pas bien fait? + +--Notre maître, il ne faut pas vous fâcher contre lui; il ne me +brusquait pas, au contraire. + +--Oui, maître Tixier, je lui demandais si elle voulait se marier avec +moi, et elle dit que nous avons bien le temps. + +--Et elle a raison; vous avez bien le temps de vous mettre dans la +peine; mais tu n'es pas dégouté, dis donc! de vouloir prendre Jeanne +pour ta femme! + +--Vous voulez vous moquer, notre maître, répliqua Jeanne; grand Louis +peut bien choisir parmi toutes les jeunes filles du pays, il ne sera pas +refusé. + +--Et pourquoi le refuses-tu donc? + +--Je lui ai donné mes raisons, et il les comprend bien; et puis nous +mettrons un peu d'argent de côté d'ici à quelques années, et après, nous +verrons. + +--Tu as raison, ma Jeanne; allons, grand Louis, puisque les accords sont +faits, laisse-la tranquille, et retourne à tes juments.» + + + Maître Jusserand, des Ormeaux, vient demander Solange. + + +Solange était devenue une fille bien propre, bien soigneuse; depuis six +mois elle n'allait plus aux champs; elle remplaçait sa mère à la maison, +où elle aidait à Jeanne. C'était elle qui vendait au marché le beurre et +la volaille, et qui achetait tout ce qui était nécessaire dans le +ménage; elle avait si bien profité de tout ce que Jeanne lui avait +appris, qu'il n'y avait pas dans les environs une seule fille de métayer +qui la valût. Guillaume Jusserand, de la ferme des Ormeaux, désirait +vivement l'épouser; mais il n'avait pas encore tiré à la conscription, +et il n'osait faire connaître ses intentions, parce qu'il savait bien +que maître Tixier ne voudrait pas de lui pour gendre tant qu'il n'aurait +pas satisfait à la loi. Enfin le tirage se fit, et Guillaume eut un bon +numéro. Dès le lendemain, il vint en grande cérémonie, avec son père et +sa mère, pour demander Solange en mariage. + +«Tu es bien jeune pour te marier déjà, mon garçon, lui dit le fermier. + +--Tant mieux, maître Tixier, je travaillerai plus longtemps, et je +pourrai amasser quelque chose pour ne pas être à charge à mes enfants +quand je serai vieux. + +--Je vais appeler Solange pour savoir ce qu'elle en dit.» + +Elle, qui s'était bien douté du motif pour lequel Guillaume était venu, +s'était sauvée dans la boulangerie, où elle avait mis un bonnet blanc et +un joli fichu; quand son père l'appela, elle entra en baissant les yeux, +et, après avoir dit bonjour à tout le monde, elle s'assit au bout du +banc. + +«Sais-tu bien ce que Guillaume demande?» lui dit son père. + +Solange ne répondit pas, mais elle baissa la tête et devint rouge comme +une cerise. + +«Ha! ha! il paraît que tu t'en doutes. Qu'en dis-tu? veux-tu te marier? + +--A votre volonté, mon père. + +--A ma volonté, à ma volonté! mais je ne veux pas te contraindre. +Guillaume est un brave garçon à qui l'ouvrage ne fait pas peur; maître +Jusserand est un digne et honnête homme; enfin vous aurez quelque chose +tous les deux: mais encore faut-il que cela te convienne! + +--Si ça vous convient, mon père, ça me convient aussi. + +--Allons! allons! c'est bon. Si Guillaume ne te plaisait pas, tu saurais +bien le dire. Eh bien! maître Jusserand, puisque c'est ainsi, nous irons +dimanche de bon matin chez le notaire pour parler du contrat.» + +Pendant ce temps-là, Jeanne avait demandé la clef de l'armoire à la +maîtresse, qui la gardait toujours sous son oreiller: elle en avait tiré +une nappe bien blanche et l'avait mise sur la table; puis elle avait +pris des verres bien nets sur le dressoir, car elle les lavait toujours +après les repas. Comme elle avait chauffé le four le matin même, elle +servit une bonne galette au fromage; elle la faisait si bien qu'on n'en +mangeait pas de meilleure chez les pâtissiers de la ville. La compagnie +but un coup, et l'on convint que le mariage se ferait bientôt. + + + On fait une belle noce à Solange + + +On fit la noce au Grand-Bail; maître Tixier, qui était un peu vaniteux, +invita plus de cent personnes. Il fallait faire à manger pour tout ce +monde-là, et ce n'était pas une petite affaire. On prit des femmes de +journée que la maîtresse commandait de son lit; car, quoiqu'elle fût +infirme, rien ne se faisait dans la maison sans son avis. Jeanne +préparait les viandes et faisait la pâtisserie; Solange veillait à ce +qu'il n'y eût pas de gaspillage. La noce se faisait par moitié entre les +deux familles, comme c'est la coutume; les Jusserand avaient envoyé leur +part de farine, de vin, de beurre, de viande et de volailles, ainsi que +de l'huile pour les salades. La noce devait durer trois jours; tout fut +prêt à temps, et les cornemuses arrivèrent pour mener la mariée à +l'église. + +Tout était bien ordonné; on avait mis une table dans la belle chambre +pour M. le curé, la famille Dumont, le père et la mère du marié et les +parrains et marraines. Maître Tixier la gouvernait, et l'on avait levé +la maîtresse, qui était à un bout, dans son grand fauteuil, entourée +d'oreillers. La mariée servait avec le marié, et de temps en temps elle +allait visiter les autres tables. + +«Mon Dieu, mère Tixier, dit la mère Jusserand, on dirait que tu es +fâchée d'avoir mon Guillaume pour garçon? C'est pourtant un bon enfant, +je t'assure. + +--Ce n'est pas cela qui me peine, ma chère; mais tu vas emmener Solange +et j'en ai un grand chagrin. + +--Laisse donc! elle ne sera pas si loin de toi. + +--C'est vrai, mais je ne la verrai plus à tout moment, comme j'en ai la +coutume. + +--Ma femme, dit maître Tixier, sois donc plus raisonnable; est-ce qu'on +a des enfants pour soi? Ne faut-il pas que leur contentement passe avant +le nôtre? Voyons, fais-nous donc un meilleur visage! Tiens! voilà nos +maîtres qui viennent: ne vas-tu pas leur faire la mine?» + +La famille Dumont entra et se mit à table. Les demoiselles avaient +apporté une belle couverture de laine blanche à Solange et un gobelet +d'argent pour le marié. + + + Jeanne veille à tout. + + +Jeanne veillait à ce que rien ne manquât sur les tables dressées dans +la grange et sur celles de la maison. Quand un plat était fini, elle en +servait promptement un autre tout semblable. Elle faisait la part des +pauvres, qui s'étaient rangés le long des murs de la bergerie pour +recevoir ce qu'on leur donnerait; elle leur apportait de tout ce qu'il y +avait à la noce, et une chopine de bon vin à chacun. Les uns +s'asseyaient sur le chaume pour manger leur part, d'autres l'emportaient +à leurs enfants. Jeanne qui les connaissait tous, avantageait en +cachette ceux qui avaient beaucoup de famille; elle venait de temps en +temps voir s'il ne manquait rien à la table du maître, qui disait à sa +compagnie: + +«Vous voyez bien Jeanne! elle songe à tout. Je ne m'inquiète pas plus de +la noce que si ce n'était pas chez nous qu'elle se fît. Je suis sûr que +personne ne manquera de rien, pas plus les pauvres que les autres.» + +Après la noce, l'on prit une autre bergère, et Joséphine put rester à la +maison pour remplacer sa soeur. La maîtresse avait bien du chagrin du +départ de sa fille aînée; mais elle se consola quand Jeanne eut dressé +sa soeur. Louise grandissait à vue d'oeil et savait joliment lire, +écrire et compter; elle était fort adroite, et faisait de ses doigts ce +qu'elle voulait. Sa mère, qui la gâtait un peu, n'avait pas voulu +qu'elle allât aux champs comme les autres. Cette enfant ne pouvait pas +vivre sans sa Jeanne, et elle avait demandé à coucher dans la +boulangerie à la place de Solange. Tout allait bien à la maison, sauf la +maîtresse, qui gardait presque toujours le lit. + + + Grand Louis déclare à son maître qu'il veut se marier. + + +Il y avait déjà deux ans que Solange était mariée; on approchait de la +Saint-Jean. Grand Louis dit à Jeanne: + +«Tu as fait ton devoir, petite Jeanne; tu as bien soigné la maîtresse et +la maison aussi; à présent que Joséphine est capable de gouverner tout +le monde, veux-tu nous marier? + +--Grand Louis, si vous avez toujours votre idée sur moi, ce sera quand +vous voudrez; mais il faut en parler à maître Tixier. + +--C'est trop juste, ma Jeanne; je vais lui en dire un mot, et pas plus +tard que ce soir.» + +Au lieu d'aller à l'écurie se coucher en même temps que les autres, +grand Louis resta et, s'approchant de maître Tixier, il lui dit: + +«Notre maître, Jeanne et moi nous voulons nous marier, et nous vous +demandons votre avis. + +--Qu'est-ce que tu me dis là, grand Louis? Vous marier! me quitter! mais +tu veux donc ma ruine? Que veux-tu que devienne ma maison, quand vous +n'y serez plus? Qui donc aura soin de ma pauvre femme qui ne bouge plus +du lit? Joséphine est encore trop jeune pour gouverner le ménage; Simon, +qui n'a pas tiré à la conscription, n'est pas capable de tenir la +charrue toute la journée dans les terres fortes; et si je tombais malade +aussi, qui donc surveillerait les autres domestiques? Est-ce que tu veux +perdre ma maison? Qu'est-ce que je t'ai fait, pour que tu me mettes dans +une si grande peine? + +--Notre maître, il ne faut pas vous échauffer comme ça, il faut écouter +la raison. Vous savez bien qu'il y a trois ans j'ai demandé Jeanne, et +qu'elle a refusé de se marier parce qu'elle voyait que la maîtresse ne +pouvait se passer d'elle: la pauvre fille vous aimait trop pour vouloir +vous laisser dans l'embarras. Mais à présent que Joséphine peut +remplacer sa mère, nous voulons nous marier. C'est assez avoir attendu; +car enfin la jeunesse se passe, voyez-vous, notre maître!» + + + La maîtresse dit qu'il faut les laisser marier. + + +«C'est donc bien vrai que tu veux nous quitter, petite Jeanne? dit la +maîtresse, qui ne dormait pas et qui avait tout entendu. + +--Ma chère maîtresse, je n'ai point de parents; si j'avais le malheur de +vous perdre tous les deux, je ne pourrais me faire à d'autres maîtres, +et je ne trouverai jamais un autre homme comme grand Louis, que j'aime +depuis longtemps.» + +Maître Tixier avait la tête dans ses mains et restait sans mot dire. + +«Elle a raison, notre homme; il faut les laisser marier, mais à la +condition qu'ils ne nous quitteront pas. + +--Oui, dit le maître; promettez-moi de rester tant que Joséphine ne sera +pas mariée. + +--Puisque vous le voulez, nous resterons avec vous, n'est-ce pas, petite +Jeanne? + +--Mais, dit-elle, quand les enfants viendront, je ne pourrai plus faire +autant d'ouvrage; ils crieront et ça vous ennuiera. + +--Ne t'en inquiète pas, dit Louise; c'est moi qui les soignerai, tu n'en +auras pas l'embarras. + +--Est-ce que mes enfants n'ont pas crié? dit le maître; est-ce que ceux +qu'auront Joséphine et Simon, quand ils seront mariés, ne crieront pas? +et n'es-tu pas notre enfant aussi bien qu'eux? + +--Que vous êtes donc bons, tous! dit Jeanne. + +--Ainsi, c'est entendu, vous ne nous quitterez pas?» + +Jeanne et grand Louis promirent de rester. Un mois après ils se +marièrent sans noce et sans bruit. M. le curé, qui aimait beaucoup +Jeanne, lui donna un déjeuner après la messe du mariage; il y invita les +témoins, à la tête desquels se trouvait le père Tixier. Le soir, au +Grand-Bail, on donna du bon vin à tout le monde pour boire à la santé +des mariés. + + + + + TROISIÈME PARTIE. + + JEANNE ÉPOUSE ET MÈRE. + + + Il vient mal à la jambe de maître Tixier. + + +Jeanne était mariée depuis six mois, Joséphine gouvernait bien la +maison, et Louise continuait d'apprendre tout ce qu'elle voulait. Un +jour, maître Tixier rentra en traînant la jambe. + +«Qu'avez-vous donc, notre maître? est-ce que vous vous êtes fait mal? + +--Non, petite Jeanne; mais il m'est venu des boutons à la jambe; il y a +un mois que ça va et que ça vient, et depuis deux jours j'en souffre +tout à fait. + +--Il faut soigner ce mal-là. Je vais aller chez M. le curé, qui a des +remèdes pour tout; il trouvera bien ce qu'il faut pour vous guérir. + +--Laisse donc! ça n'en vaut pas la peine. + +--Si fait, notre maître, c'en vaut la peine; j'ai toujours entendu dire +à ma chère défunte, qu'un mal pris à temps n'était rien, mais qu'un mal +négligé c'était une ruine. + +--C'est bon! tu iras dimanche; ce n'est pas quelques jours de plus ou de +moins qui y feront grand'chose.» + +Le samedi, quand le meunier vint chercher la fournée, tous les hommes +étaient au travail; maître Tixier monta au grenier et mesura le blé pour +le donner à moudre. En descendant, son pied glissa le long de l'échelle, +comme il était presque en bas; sa jambe malade frotta et fut écorchée; +il rentra tout tremblant et se jeta sur une chaise. + +«Mon Dieu, notre maître, comme vous êtes pâle! Qu'est-ce qui vient donc +de vous arriver?» + +Maître Tixier, sans répondre, leva le bas de son pantalon, et Jeanne vit +une écorchure longue de quatre doigts, avec une entaille toute +saignante au bas. Elle chercha tout de suite un bout de linge, le trempa +dans l'eau fraîche et l'appliqua sur la plaie; puis elle envoya Louise +chez M. le curé. + +«Dis-lui que ton père s'est blessé sur un mal qu'il avait déjà; il +apportera ce qu'il faut.» + +M. le curé ne tarda pas à venir; il apportait une petite bouteille de +teinture d'arnica, dont il mit quelques gouttes dans l'eau, et il +mouilla une compresse; il en couvrit la plaie et banda la jambe, puis il +laissa une petite éponge à Jeanne en lui recommandant de s'en servir +pour mouiller le linge sans l'ôter, quand il serait sec; il dit au père +Tixier que, s'il voulait guérir, il fallait rester au lit sept ou huit +jours. + +«C'est bien difficile, monsieur le curé; il y a tant à faire ici! + +--Il faut pourtant rester tranquille; vous n'êtes plus jeune, mon ami, +et les plaies aux jambes ne guérissent pas facilement à votre âge. Si +vous ne voulez pas être infirme pour le reste de vos jours, restez en +repos comme je vous le dis. + +--Et comment donc faire? + +--Ne vous tourmentez pas, notre maître, dit Jeanne; est-ce que grand +Louis n'est pas là pour faire ce que vous commanderez? Soyez tranquille, +restez au lit une bonne huitaine, et rien n'en souffrira dans la +maison.» + + + Il vient un officier en remonte marchander les juments + de maître Tixier. + +Un matin, maître Tixier, qui ne marchait pas encore, était assis dans +son fauteuil auprès de la porte; il vit venir à lui un grand officier +de cuirassiers, suivi de son maréchal des logis. + +«Tiens! s'écrie-t-il en voyant le maréchal des logis, c'est Étienne +Durand, de la Tréchauderie! Comment se fait-il que tu sois dans le pays, +mon garçon? + +--Parce que j'y suis venu avec mon capitaine, que voilà. Nous achetons +des chevaux pour le régiment, et je me suis souvenu que votre écurie +était toujours bien montée. + +--Jeanne, va tirer du vin, et du meilleur! Monsieur l'officier, vous +allez boire un coup. + +--Merci, mon brave homme, je suis très-pressé. Faites donc sortir vos +chevaux de l'écurie, s'il vous plaît.» + +Jeanne appela son mari, qui amena les quatre juments devant la porte. + +«Voilà de belles bêtes, dit le capitaine, je n'en ai pas vu de +semblables dans tout le pays.» + +Et il se mit à les examiner, à les faire trotter, galoper; il rentra +pour en faire compliment à maître Tixier et lui demanda combien il +voulait les vendre. + +«Ma foi, monsieur l'officier, je ne me soucie pas de m'en défaire; ce +sont de braves bêtes sans défauts, et je ne les remplacerai jamais; et +puis, sans vous offenser, ce serait trop cher pour vous: on ne donne pas +des chevaux de ce prix-là aux soldats. + +--Vous voulez donc les vendre bien cher? + +--On m'a offert douze cents francs de la grise et trois mille francs des +trois autres ensemble. + +--C'était bien payé; mais ce n'est pas seulement pour mes hommes que +j'achète des chevaux; je suis quelquefois chargé par mes camarades de +leur trouver quelque belle bête, et justement mon colonel m'a demandé un +beau cheval de bataille; ainsi, nous ferons affaire ensemble, si vous le +voulez. + +--Je vous dis, monsieur le capitaine, que je n'ai pas envie de vendre +mes juments. + +--Pourquoi donc, mon ami? Avec la moitié du prix que je vous en +donnerai, vous aurez deux poulains de trente mois qui feront +parfaitement votre service et qui deviendront à leur tour de beaux +chevaux entre les mains de votre homme, qui s'entend si bien à les +soigner. + +--Monsieur l'officier, il faut dîner avec nous! nous traiterons cette +affaire-là le verre à la main. Ce n'est que le dîner d'un paysan, mais +le coeur y est. + +--Pas pour aujourd'hui, mon ami; j'ai un rendez-vous à la ville avec le +maquignon; mais je viendrai après-demain, et, si vous voulez que nous +fassions marché, je me prie à dîner sans cérémonie. + +--C'est dit, monsieur l'officier; et toi, Étienne, tu n'y manqueras pas: +il faut renouveler connaissance. + +--Merci, père Tixier; je viendrai, soyez-en sûr,» dit-il en regardant +Joséphine. + + + Maître Tixier veut qu'on donne un bon dîner + à l'officier. + + +«Allons, Jeanne, et toi, Joséphine, il faut se distinguer, mes enfants; +nous allons bien régaler l'officier, afin qu'il se souvienne des dîners +du Berry quand il sera retourné à son corps.» + +Le surlendemain, les deux militaires arrivèrent à midi. Le dîner était +prêt. Maître Tixier, assis dans son fauteuil de paille, avait la jambe +étendue sur une petite chaise et appuyée sur un oreiller; on donna le +fauteuil de la maîtresse à l'officier, qui dit en se mettant à table: + +«Eh bien? maître Tixier, avez-vous fait vos réflexions? + +--Monsieur le capitaine, mangeons d'abord en repos, puis on parlera +d'affaires. Simon, va-t'en au cellier, mon garçon; tu chercheras +derrière la cuve, dans le coin à gauche, il y a quelques bouteilles de +vin vieux que je gardais pour une bonne occasion; tu vas les apporter +sans les remuer et Jeanne les dépotera. + +--Mais pourquoi ces deux jolies filles ne se mettent-elles pas à table +avec nous? dit le capitaine en mangeant la soupe. + +--Monsieur, dans notre pays, les femmes ne se mettent jamais à table +avec les hommes, et le maître mange toujours tout seul; je trouve la +coutume bonne et je la conserve. + +--Vous avez là une belle famille, ma foi! je vous en fais mon +compliment. + +--Tout n'est pas là, monsieur: j'ai une fille mariée dans le voisinage; +mais cette grande brune n'est pas à moi: c'est notre servante, la femme +du laboureur qui soigne les juments; ce qui n'empêche pas que je l'aime +autant que mes propres enfants. Elle a dressé mes filles mieux que si je +les avais mises dans les pensions; et, si je n'avais pas ma pauvre femme +infirme, là, dans son lit, j'aurais le coeur léger et l'esprit +tranquille avec Jeanne et son mari pour soigner ma maison.» + + + Étienne Durand demande Joséphine à son père. + + +«Maître Tixier, dit l'officier, vous devez remercier Dieu de vous avoir +donné d'aussi bons domestiques, car on n'en rencontre pas souvent de +semblables. Savez-vous qu'on fait très-bonne chère chez vous? je n'ai +jamais rien mangé de meilleur que cette étuvée et cette fricassée noire. + +--Oh! c'est que la petite Jeanne est une fine cuisinière.» + +Quand on servit une belle dinde rôtie à point, l'officier s'écria: + +«Comment! ce n'est donc pas fini? + +--Et ce pâté, et les écrevisses, et la galette, et puis les friandises! +C'est que Jeanne veut que rien n'y manque. + +--C'est vraiment beaucoup trop! Que faites-vous donc, maître Tixier, +quand vous mariez vos filles, si vous donnez un repas comme celui-ci à +deux personnes? + +--Je n'en fais pas davantage, monsieur l'officier; seulement, au lieu +d'un pâté il y en a quarante; au lieu d'une dinde j'en mets quinze, et +ainsi de tout; puis l'on défonce deux pièces de vin pour qu'il soit plus +tôt tiré. + +--Hé! hé! comme vous y allez dans votre pays! Et quand marierez-vous +cette jolie blonde qui me donne une assiette? + +--Si maître Tixier veut m'écouter, dit Étienne Durand, le maréchal des +logis chef, et que Joséphine n'ait pas oublié son ancien ami Tiennaud, +qui s'amusait à la faire sauter quand elle était petite, ça ne tardera +pas. Si tu veux m'attendre, Joséphine, tu ne t'en repentiras pas; tu +seras bien heureuse avec moi. + +--Ça n'est pas de refus, Étienne, dit le père Tixier: vous êtes de +braves gens et ça me va; mais il me faut un gendre qui demeure avec moi, +je t'en avertis. + +--Justement, il y a trop de monde chez nous pour que j'y trouve place. +Voyons, Joséphine, est-ce que je te fais peur, que tu détournes la +tête?» + +Joséphine rougit et ne répondit rien; mais Jeanne dit: + +«Étienne, revenez après avoir fini votre temps de service, et ne vous +occupez pas du reste.» + + + L'officier demande à maître Tixier s'il est heureux. + + +«Vous m'avez l'air d'être fort heureux, maître Tixier, dit le capitaine; +je connais bien des gens plus riches que vous et qui n'ont pas le bon +esprit de savoir se contenter de leur sort. + +--Ma foi, monsieur l'officier, quand tout mon monde se porte bien et est +à l'ouvrage, que les blés sont bien venants et les bergeries en bon +état, je ne vois pas trop ce qui pourrait me manquer. + +--Mais la grêle, les maladies? + +--Que voulez-vous, monsieur! Dieu a bien fait ce qu'il a fait; nous +savons ça mieux que les autres, nous qui travaillons à la terre et qui +soignons le bétail. La grêle et les autres fléaux sont des épreuves que +Dieu nous envoie, et il ne faut pas en murmurer. Les maladies nous +avertissent que notre corps ne peut pas toujours durer, ou bien que +nous le gouvernons mal. + +--Ne trouvez-vous donc pas qu'il aurait mieux valu mourir sans souffrir? + +--Oh! que non; le mal que l'on endure fait penser à Dieu, qu'on n'est +déjà que trop porté à oublier. Si le corps ne ressentait aucun mal, on +ne saurait pas quand on abuse de ses forces. Et si, quand on se heurte +quelque part, la douleur ne nous avertissait pas du danger, on se +briserait comme verre sans s'en douter. + +--Savez-vous bien, maître Tixier, que vous parlez là comme un livre. + +--Je ne sais pourtant pas lire, malheureusement pour moi! mais je fais +attention à tout ce que j'entends, et je parle souvent avec notre curé, +qui est un savant homme; puis je rumine tout ça la nuit, car à mon âge +on ne dort plus guère, et j'ai reconnu que Dieu a fait tout pour le +mieux dans ce monde. + +--Moi, je ne suis pas tout à fait de cet avis-là; je me demande pourquoi +nous ne sommes pas nés avec une bonne toison sur le dos pour nous +préserver du froid qui nous fait tant souffrir; et aussi pourquoi nous +n'avons pas d'armes naturelles, comme les boeufs, par exemple, pour nous +défendre contre nos ennemis. Il me semble que Dieu ne nous a pas +favorisés. + +--Et cette tête, et cet esprit qui n'est jamais en repos, répondit +Tixier, les comptez-vous donc pour rien! Tenez, il y a des gens qui se +mettent de drôles idées dans la tête; ils feraient bien mieux de +remercier le bon Dieu qui les a créés que de critiquer son ouvrage. Moi, +je n'en cherche pas si long pour le bénir: il me suffit de regarder les +animaux qui sont autour de moi pour comprendre que je suis mieux partagé +qu'eux. Voyons, mon capitaine, avez-vous jamais vu des chevaux (et +pourtant cet animal n'est pas bête) semer de l'avoine, la récolter et la +mettre à l'abri pour l'hiver? Ont-ils jamais eu l'idée d'atteler les +hommes à la charrue et de les faire travailler pour eux? Et, ces boeufs +qui vous semblent si bien armés, un enfant les conduit avec une +baguette, et je crois bien que vous ne changeriez pas votre grand sabre +contre leurs cornes. + +--Mais il me semble que vous travaillez pour vos chevaux pendant une +bonne partie de l'année? + +--Écoutez donc! c'est trop juste. Je les prive de leur liberté à mon +profit; il faut bien qu'ils aient chez moi leur nourriture, puisqu'ils +ne peuvent pas aller la chercher à leur fantaisie; et mieux je les +nourris, plus ils travaillent: c'est donc dans mon intérêt que je tâche +de récolter beaucoup de trèfle et d'avoine. Mais, pour en revenir à ce +que nous disions tout à l'heure, qu'importe que l'homme n'ait ni plumes +ni toison, s'il a l'esprit de filer le chanvre et la laine? Qu'importe +qu'il naisse sans armes, s'il sait s'en faire avec tout? Tenez, monsieur +l'officier, c'est être ingrat et offenser Dieu que de penser qu'il nous +a moins bien traités que les animaux privés de raison, nous qui le +connaissons et savons le prier.» + +L'officier s'étonne d'entendre parler maître Tixier +de cette façon-là. + +«Mais où avez-vous pris tout ce que vous venez de me dire, maître +Tixier, puisque vous ne savez pas lire? + +--Je vous l'ai dit, mon capitaine; je fais attention à tout ce que +j'entends, et la nuit je le repasse dans ma tête.» + +Puis il ôta son chapeau, et, regardant le ciel, il continua: + +«Je lève souvent les yeux pour penser à celui qui est là-haut, et je les +abaisse sur la terre pour le bénir. Quand je vois le ciel avec son beau +soleil et ses étoiles, je dis que celui qui a fait tout ça s'y entend +mieux que nous, et qu'il n'y a rien à redire à son ouvrage. Le soleil +réchauffe les méchants comme les bons; la pluie fait pousser le blé de +tout le monde, sans préférence pour personne: c'est pour nous faire +comprendre qu'il faut être bon comme Dieu pour lui plaire. + +--Mais à ce compte-là, maître Tixier, les méchants seraient aussi bien +traités que les bons. + +--Le Seigneur est mort pour eux aussi, mon officier; mais on n'est pas +heureux en faisant le mal, demandez à notre curé! Il vous dira qu'il n'y +a point de repos pour les méchants, et que le mal qu'ils font les +tourmente plus qu'il ne nuit aux autres. D'ailleurs, est-ce que nous +n'avons pas les récompenses et les peines de l'autre vie pour nous +rassurer là-dessus? Laissons faire à la bonté de Dieu, et confions-nous +dans sa justice. + +--Maître Tixier, vous êtes un digne homme, et je vous offre mon amitié +en échange de la vôtre. Si vous l'acceptez, je m'en tiendrai fort +honoré. + +--Mon capitaine, tout l'honneur sera pour moi. Touchez là, et si jamais +vous avez besoin de Sylvain Tixier, venez le trouver sans crainte; la +nuit comme le jour, il sera prêt à vous servir. Parlons affaires, +maintenant. Jeanne, va chercher ton mari.» + + + Maître Tixier vend ses juments. + + +«Voyons, grand Louis, mets-toi là; tu vas boire un coup et manger des +gâteaux de ta femme. Louise, donne-lui un verre. Voilà monsieur +l'officier qui a grande envie de la Grise: faut-il la lui vendre? + +--Notre maître, à votre volonté; mais je vous avertis que, si vous la +vendez, la Blanche dépérira. Vous savez bien qu'elles ne peuvent pas se +passer l'une de l'autre; quand vous emmenez l'une des deux pour aller +seulement à la ville, l'autre ne travaille pas la moitié autant qu'à +l'ordinaire, et elle ne mange pas un seul brin de foin tant que vous +n'êtes pas revenu. + +--C'est une raison, ça; je n'y avais pas pensé. + +--Mon capitaine, dit Étienne Durand, le colonel a besoin de chevaux de +voiture: si l'on prenait la Grise et la Blanche, sauf meilleur avis? + +--Vous avez raison, Durand; voyons, maître Tixier, quel prix en +voulez-vous? + +--Vous savez, monsieur l'officier, que j'en ai refusé deux mille deux +cents francs, et je vous ai dit la vérité; mais, comme je ne veux pas +faire marchander un homme comme vous, donnez-moi deux mille francs nets +et je serai content. + +--C'est un peu cher, maître Tixier. + +--Je n'en peux rien rabattre, et je vous demanderai encore une pièce de +vingt francs par jument pour les épingles de grand Louis. Qu'en dis-tu, +toi? + +--Notre maître, répondit grand Louis, je dis que c'est leur prix; mais, +si monsieur l'officier sépare les pauvres bêtes, elles dépériront, je +l'en avertis, car elles ne se sont jamais quittées. + +--Allons, puisqu'il faut en passer par là, va donc pour deux mille +francs et les épingles. Vous, mon garçon, soyez tranquille; je vous +promets que vos juments vivront dans la même écurie et qu'elles seront +attelées à la même voiture. Maître Tixier, je ne peux pas prendre vos +bêtes tout de suite; vous me les amènerez à la foire de Vatan dans cinq +jours. Je n'achète pas comme un particulier, moi; il faut que mon marché +soit signé des autorités. Je vais laisser les épingles à votre homme, +pour qu'il soigne bien mes juments. Adieu, maître Tixier; merci de votre +bon accueil.» + +Étienne Durand demanda la permission de causer un instant avec +Joséphine, et partit plein d'espoir avec son officier. + + + Maître Tixier est content de son marché. + + +Maître Tixier dit à Jeanne qu'il fallait régaler tout le monde de la +maison avec les restes du dîner, afin que chacun eût sa part de plaisir. +A souper, grand Louis dit: + +«Notre maître, le coeur me saigne de perdre ma pauvre Grise et la +Blanche, que j'ai élevées et soignées depuis quatre ans. + +--Moi je ne me repens pas de mon marché. C'est une bêtise à un paysan +d'avoir de si beaux chevaux dans son écurie: s'il leur arrive un +accident, c'est une rude perte pour lui et dont il se ressent longtemps. +J'aurai pour huit cents francs deux beaux poulains, et le reste de mon +argent servira pour marier Joséphine. Enfants, les juments ne sont plus +à nous; ainsi ne vous avisez pas de les faire travailler; il faut me les +soigner mieux que si leur nouveau maître était là: entendez-vous?» + +La veille de la foire, Étienne Durand vint voir les chevaux; mais il +s'en occupa moins que de Joséphine; il avait vu son père, qui trouvait +bon qu'il épousât la fille de Tixier; il dit qu'il reviendrait dans huit +mois, et Joséphine, qui le trouvait à sa convenance, promit de +l'attendre. + + + Jeanne a une petite fille.--La petite Nannette. + + +Jeanne eut une petite fille: elle n'en cacha pas sa joie, quoique grand +Louis, qui désirait un garçon, fit un peu la grimace; mais quand il eut +embrassé la petite Nannette (car Jeanne voulut donner à sa fille le nom +de l'excellente femme qui avait été pour elle une seconde mère), il fut +si aise, qu'il ne pensa plus au garçon. On baptisa l'enfant, dont Louise +fut marraine avec Guillaume, son beau-frère. + +La petite Nannette était si douce, si tranquille, qu'on ne l'entendait +jamais crier. Quand elle avait tout ce qu'il lui fallait, on la posait +sur le lit de la maîtresse, à côté d'elle, et on ne la tenait jamais +sur les bras. + +«Eh bien! disait maître Tixier, cette enfant qui devait me casser la +tête, je ne l'ai pas encore entendue. Vous la laissez sur le lit comme +une souche: si elle était méchante, vous seriez toutes après; et parce +qu'elle est douce, vous ne vous en occupez seulement pas. C'est toujours +comme ça. + +--C'est bien vrai, mon père, dit Louise; mais Jeanne ne veut jamais que +je la prenne. + +--Ne l'écoute pas, ma fille; moi, je te commande de la promener. + +--Notre maître, elle en prendra l'habitude, puis elle ne voudra plus +rester au lit. + +--Ne voilà-t-il pas un grand malheur! vous êtes six femmes ici, et vous +ne pouvez pas tenir cette petite les unes ou les autres! Si c'était +aussi bien l'enfant de Joséphine, tu ne le laisserais pas comme ça! + +--Mais, notre maître, ce n'est pas la même chose. + +--Et moi je dis que si, entends-tu?» + + + Étienne Durand revient du régiment pour épouser + Joséphine. + + +Étienne Durand revint au bout de huit mois, comme il l'avait promis. Il +passa au Grand-Bail avant d'aller chez son père, tant il était impatient +de savoir par lui-même si Joséphine l'avait attendu. On fut bien content +de le revoir, et, un mois après son retour, on fit la noce chez ses +parents, dont la ferme n'était qu'à un quart de lieue du Grand-Bail. + +«Qu'est devenu ton capitaine? dit maître Tixier en ramenant sa fille +chez lui. + +--Il a eu de l'avancement, et on l'a envoyé en Afrique.» + +Un jour que le père Tixier dînait à sa petite table, comme à son +ordinaire, son gendre lui dit: + +«Quel profit trouvez-vous donc, mon père, à manger du pain d'orge? C'est +une mauvaise nourriture: il en faut une très-grande quantité, et il n'y +a pas de pain qui se pétrisse plus mal ni qui soit plus difficile à +conserver. + +--Et que veux-tu que je fasse de mon orge, Étienne? + +--Il n'en faut pas récolter du tout, ou du moins n'en récolter que bien +peu. Dans un pays à froment comme celui-ci, c'est une duperie que de +semer de l'orge. + +--Mais je ne peux pas toujours faire du froment; la troisième année, il +faut bien occuper les terres. + +--D'abord, mon père, vous en labourez trop; si vous en faisiez un tiers +de moins, elles seraient mieux fumées, elles vous coûteraient moins de +façon et vous récolteriez autant. + +--C'est pourtant vrai, ce que tu dis là, Étienne! mais il faut cependant +que mes terres soient occupées. + +--Eh bien! vous sèmerez deux fois plus de trèfle et de sainfoin; vous +élèverez du bétail qui vous rapportera de bon argent, et vous pourrez +fumer davantage vos terres et les améliorer. C'est comme vos foins: +vous les coupez beaucoup trop tard, lorsqu'ils sont déjà durs. +Ordinairement, vers la fin de mai, il y a un vent qui souffle entre le +nord et le levant, et qui donne du beau temps pour une bonne semaine au +moins. Coupez votre foin alors; vous en aurez davantage, il aura plus de +goût, et vos bêtes le mangeront sans en gaspiller; et puis vos regains +seront plus précoces, vous les serrerez avant les pluies d'automne, qui +les gâtent si souvent. Voulez-vous me laisser essayer cette année? J'ai +bien observé ce que j'ai vu dans les autres pays, et je voudrais mieux +faire qu'on ne fait ici. C'est comme les moutons, à qui vous ne faites +de litière que tous les mois, et dont la bergerie n'est nettoyée que +deux fois par an; croyez-vous y trouver du profit? Mettez donc souvent +de la litière, et qu'on ôte le fumier tous les mois; le chaume ne manque +pas ici, et vous verrez vos bêtes!» + +Le père Tixier, qui n'était pas têtu, fit ce que voulait son gendre. Il +cultiva aussi des betteraves et des carottes dans ses terrains légers, +et il s'en trouva bien. + + + Simon tire au sort et amène un mauvais numéro. + + +Le jour du tirage approchait: maître Tixier consulta son gendre pour +savoir s'il valait mieux mettre à l'assurance pour Simon que de courir +la chance de tirer un bon numéro, quitte à chercher un homme si l'on en +avait besoin. + +«Moi, dit Étienne, je vous conseille de ne faire ni l'un ni l'autre. Si +votre fils tire un mauvais numéro, laissez-le partir; rien ne fait plus +de bien à un garçon que de voir un peu de pays: ça lui ouvre les idées. +Je serais bien fâché d'être resté chez nous, au lieu d'aller au +régiment. Je ne savais rien quand je suis parti, et maintenant je sais +lire, écrire et parfaitement compter. J'ai oublié toutes les bêtises +qu'on se met dans la tête quand on n'est jamais sorti de son endroit, et +j'ai de reste les quinze cents francs qu'un homme m'aurait coûté. Est-ce +que tu as peur de partir, Simon? + +--Mais non, pas trop; j'aimerais bien à voir du pays. + +--Tu as raison, mon frère; d'ailleurs, l'on apprend à obéir quand on est +au corps; et quand on sait bien obéir, on sait bien commander.» + +Le père Tixier suivit le conseil de son gendre; le sort tomba sur son +fils, et il attendit patiemment qu'on l'appelât sous les drapeaux. + + + Jeanne veut se faire bâtir une maison. + + +Jeanne dit un jour à son mari: + +«Grand Louis, Joséphine est mariée, nous avons un enfant, nous pouvons +en avoir d'autres: il faut songer à nous retirer, mon homme; nous +commençons à être de trop dans la maison. + +--Je crois que tu as raison, ma femme; mais où aller demeurer? + +--J'ai envie de bâtir une petite maison bien propre, bien commode, avec +un jardin par devant. Qu'en dis-tu? + +--Je dis que ça nous coûtera beaucoup; mais ce serait bien mieux. Et +puis les gens qui sont logés chez eux font meilleure figure. + +--Tiens, grand Louis, il faut la bâtir sur la pièce de terre que j'ai +achetée du père Colis; c'est tout auprès du chemin, et la terre est +excellente. Il ne faudra pas longtemps pour qu'elle fasse un bon jardin +et une bonne chènevière. Parlons-en à notre maître.» + +Tixier dit qu'ils n'avaient pas tort de vouloir être chez eux, mais +qu'on avait bien le temps d'y penser. + +«Pas déjà tant, maître; il faut commencer à s'en occuper: on ne plante +pas une maison comme un arbre.» + +Le dimanche suivant, ils allèrent voir le champ tous ensemble. Jeanne +expliqua qu'elle voulait que sa chambre fût élevée sur l'étable, qu'on +creuserait de deux pieds pour la rendre plus chaude l'hiver, et qu'elle +demanderait à Mme Isaure, qui s'était mariée presque en même temps +qu'elle, de lui en faire un dessin. + +«Allons-y tous trois de ce pas,» dit le père Tixier. + +Quand ils furent arrivés chez Mme Dumont, on leur fit voir différents +dessins de maisons. Jeanne en choisit une qui avait un petit perron de +dix marches sur le côté, et une galerie sur la façade. Le toit avançait +d'un mètre tout autour pour garantir le perron et la galerie; ce qui +permettait aussi de mettre les ustensiles de culture à l'abri sur les +deux autres côtés. Cette maison contenait d'abord l'étable en bas et un +cellier aussi creusé de deux pieds; et dans l'étable un petit endroit +qui n'existe pas ordinairement dans les maisons de paysans, et auquel +Jeanne tenait beaucoup par propreté. Au-dessus, deux chambres et un +petit escalier pour aller au grenier; car Jeanne trouvait bien laid pour +une femme de monter à l'échelle. Mais il fallait au moins quinze cents +francs pour bâtir cette maison, et grand Louis trouvait que c'était bien +lourd pour sa bourse. Maître Tixier lui dit: + +«Ne t'en inquiète pas, grand Louis; je te prêterai sept cents francs +remboursables en sept ans, et comme j'aime à être payé exactement, je te +les ferai gagner; de cette façon, tu pourras conserver un peu d'avance. + +--Mon Dieu, que vous êtes bon, notre maître! dit Jeanne; quand je serai +dans notre maison, je penserai toujours que c'est à vous que je dois mon +bonheur.» + + + On commence la maison de Jeanne. + + +«Puisque vous voulez bâtir, mes, enfants, dit maître Tixier en rentrant +chez lui, commencez donc tout de suite; pour qu'une maison soit saine, +il faut qu'elle sèche au moins pendant un an. Grand Louis, ce n'est pas +encore le temps des foins; profite de ce qu'il n'y a pas grand'chose à +faire ici pour te procurer des matériaux. + +--Notre maître, je vais prendre le père Darnaud, qui a un bon cheval et +qui me conduira tout ce qui est nécessaire. Il n'est pas juste que +j'emploie pour moi le temps que vous me payez. + +--Et moi, je te dis qu'il est juste d'aider un brave domestique qui m'a +servi pendant quinze ans; je n'entends pas que tu te serves d'autres +bêtes que des miennes.» + +Maître Tixier fit faucher le sainfoin qui était dans le champ de Jeanne, +et l'on mit les ouvriers à creuser les fondations. La bâtisse allait son +train; et quand Jeanne n'avait rien à faire, elle promenait la petite +Nannette jusque là; si les ouvriers ne comprenaient pas bien le plan de +Mme Isaure, elle le leur expliquait. + +Après la moisson, l'on posa la charpente; mais l'on n'enduisit pas +encore les murs, afin qu'ils eussent le temps de sécher entièrement +jusqu'au printemps suivant. Quand la maison fut couverte, Jeanne dit +qu'il fallait bêcher le jardin, afin de le planter à l'automne. + +«Je veux beaucoup d'arbres fruitiers, dit-elle, et de toutes les +espèces. Il y en aura au bord des allées qui couperont le jardin en +quatre carrés, et puis dans celle qui en fera le tour; et je veux des +pêchers le long du mur au midi, et des treilles qui garniront notre +galerie.» + + + Maître Tixier s'étonne que Jeanne veuille tant d'arbres + dans son jardin. + + +«Que veux-tu donc faire de tous ces arbres, ma Jeanne? lui dit son +maître. + +--Un jour ils rapporteront, notre maître; et ce sera le profit de +Nannette, qui vendra leurs fruits à la ville. Vous verrez comme elle +sera fière de vous porter ses premières pêches! + +--Et comment empêcheras-tu ton bétail de mettre le jardin en friche? + +--Mais la porte de l'étable donne sur le côté et au couchant; on fermera +la petite cour, et aucun animal, pas même les poules, ne viendra dans +mon jardin. C'est votre gendre qui m'a donné cette idée-là, quand je lui +ai dit combien je trouvais désagréable d'avoir le fumier devant ma porte +pour empester ma maison. Est-ce que vous croyez, notre maître, que les +gens du bourg en vaudraient pis, s'ils plantaient des vignes et des +arbres le long de leurs murs, comme on fait dans cette Normandie où +Durand est resté si longtemps? Le village est si sale qu'on ne sait +vraiment par où passer; ce n'est pas sain pour les enfants, toute cette +paille pourrie. Et la puanteur qu'elle donne! comment pourraient-ils +s'accoutumer à la propreté au milieu de cette ordure?» + +La famille Dumont vint voir la maison de Jeanne quand elle fut finie. On +parla des plantations, et M. Dumont dit que ses pépinières étant bien +garnies, il donnerait tous les arbres dont on aurait besoin. + +«Et moi, dit Mme Isaure, je t'apporterai des fraises de tous les mois +pour border tes allées. + +--Si tu m'en crois, petite Jeanne, dit M. Dumont, tu engageras ton mari +à peindre tous les bois qui sont exposés à l'air; ce sera un peu +coûteux, parce que ta charpente dépasse les murs; mais au fond c'est une +économie; la peinture préserve le bois des vers et de la pourriture. +D'ailleurs, grand Louis achètera de l'ocre à la livre et de l'huile de +rebut; il broiera lui-même la couleur et peindra ensuite, ce n'est pas +bien difficile. + +--Oui, monsieur; il n'est pas maladroit, et il en viendra bien à bout.» + + + Jeanne admire sa maison. + + +Vers la Saint-Jean de l'année suivante, l'on crépit les murs et l'on +plafonna les chambres pour qu'elles fussent plus chaudes. Jeanne fit +mettre une petite couche de plâtre à l'intérieur. Elle avait eu pendant +l'hiver un garçon à qui son parrain, maître Tixier, avait donné le nom +de Sylvain, et elle sentait qu'il était temps de quitter le Grand-Bail. +Quoique Étienne Durand, qui gouvernait à peu près tout dans la maison, +fût toujours bon pour elle et pour son mari, il aurait fini par +s'ennuyer de leurs enfants. Elle se mettait souvent à la porte pour +regarder sa maison. Louise lui disait: + +«Hein! comme tu voudrais y être déjà! + +--C'est vrai, ma Louise. Je vous aime pourtant de toutes mes forces, et +j'ai bien lieu de vous aimer; mais, vois-tu, c'est plus fort que moi: +quand je pense que nous serons dans une maison à nous, il me semble que +mon coeur éclate au dedans de moi. C'est si bon de se sentir chez soi et +de se dire qu'on est à l'abri pour le reste de ses jours! + +--Et des meubles, petite Jeanne! sais-tu que ton pauvre lit et l'armoire +de la mère Nannette ne feront pas grande figure dans ces chambres si +blanches? + +--C'est bien là mon souci: je n'ose pas en parler à grand Louis: les +hommes ne comprennent pas combien une ménagère est contente d'avoir un +joli mobilier; il a dépensé tant d'argent pour cette bâtisse, qu'il ne +serait peut-être pas raisonnable de penser à autre chose. Pourtant, +comme ton père lui en a avancé, nous avons bien encore de quoi acheter +une armoire et un lit. + +--Eh bien! moi, je lui en parlerai à souper, sois tranquille.» + + + Louise plaisante grand Louis sur son vilain mobilier. + + +Le soir, Louise dit à grand Louis: + +«Est-ce que tu comptes mettre dans ta belle chambre le vilain lit de +Jeanne et son vieux coffre? Ce sera joli! Tout le monde se moquera de +toi: ils diront qu'au dehors tu fais le faraud avec ta maison qui n'est +pas faite comme les autres, et qu'au dedans tu n'as pas seulement de +quoi te coucher. + +--Tu as bien raison, ma Louise, et j'y pense depuis longtemps. Je sais +bien que Jeanne a envie d'un mobilier neuf, quoiqu'elle n'en dise rien; +et moi je ne suis heureux que quand elle est contente. Il nous faudrait +un lit, une armoire et des chaises cirées; son vieux coffre servirait de +huche à pétrir le pain. + +--Et où donc veux-tu qu'elle mette le linge que vous quitterez toutes +les semaines, quand elle l'aura passé par l'eau? Il y aura trop de +choses dans le grenier pour l'y placer, et tu ne veux pas, j'espère, le +voir traîner dans la maison. + +--Mais, Louise, crois-tu que ce serait bien d'acheter du mobilier, quand +je dois tant d'argent à ton père? + +--Allons, dit maître Tixier, le voilà encore là-dessus! Mais puisque je +t'ai dit, têtu, que je te le ferai gagner! tu l'aurais là, dans le creux +de ta main, que je n'en voudrais pas: c'est une récompense que je veux +te donner, moi! es-tu donc trop fier pour la prendre tout simplement? +D'ailleurs, tu sais bien que je ne refuse pas d'obliger un ami dans +l'embarras; seulement je veux être remboursé au jour dit, car j'aime +l'exactitude avant tout. + +--C'est bien ça qui me tracasse; car si je venais à mourir avant de vous +avoir remboursé! + +--Eh bien! je prendrais un de tes champs en payement; ainsi n'en parlons +plus, ça m'ennuie. Ah! écoute donc ce que je vais te dire: Prévôt, de la +Bordinerie, n'a pas voulu me croire quand je lui disais: «Fauche tes +prés, tu laisses trop mûrir ton foin; tes seigles auront besoin d'être +coupés avant que tu aies fini ta fauchaison, et tu te trouveras dans +l'embarras; tu ne sauras auxquels aller; et, si le temps se mettait à la +pluie, comment ferais-tu?--Bah! père Tixier, me répondait-il, vous voyez +toujours tout en noir; parce que vous êtes plus vieux que moi, vous +voulez avoir raison sur tout.--C'est que, Prévôt, j'ai fait plus d'une +bêtise dans ma vie, et je sais ce qu'il en coûte! Tu ne veux pas +m'écouter, eh bien, tu verras!» Ça n'a pas manqué; voilà le temps qui +menace; il a été obligé de prendre le double de monde pour faucher et +pour faner, et il est venu demander à Étienne la grande voiture à +échelles et les juments; mais j'ai défendu de rien lui donner. Il a fait +la sottise, il faut qu'il la boive. + +--Notre maître, dit grand Louis, quand Prévôt est venu vous dire, l'an +passé, qu'il avait quelques bonnes bouteilles de vin blanc que sa +défunte tante lui avait laissées, et qu'il fallait venir les boire avec +lui, je me souviens que vous n'y avez pas manqué. + +--C'est vrai, et c'était du fameux vin, encore! + +--Pourquoi donc ne l'aideriez-vous pas à boire sa sottise aujourd'hui, +comme vous l'avez aidé à boire son vin l'an dernier? + +--C'est juste, grand Louis; j'ai tort, et tu as raison. Il faut aider +Prévôt, qui court grand risque de perdre ses foins. C'était mal, ce que +je disais là. On a beau faire, ce chien d'orgueil revient toujours! Tu +prendras tes juments et ta voiture à ridelles, et tu travailleras pour +lui tant qu'il n'aura pas serré son fourrage.» + + + Jeanne va commander ses meubles. + + +Le jeudi suivant, maître Tixier emmena Jeanne en ville pour acheter ses +meubles. + +«Mon père, dit Louise, emmenez-moi donc aussi: je voudrais choisir les +étoffes de son lit avec elle. + +--Et la petite Nannette? + +--Je vais la faire bien belle et je l'emmènerai comme Jeanne emmène +Sylvain.» + +En chemin, le père Tixier dit à Jeanne: + +«Ne va pas faire la sotte, au moins! j'entends que tu commandes tout ce +qu'il te faut; d'ailleurs, je serai là, et nous verrons bien!» + +Quand ils furent chez le menuisier, Jeanne commanda une belle armoire en +noyer, un lit, une table et une huche du même bois, et le menuisier dit +qu'il lui donnerait une table commune par-dessus le marché. + +«Et un moulin pour sasser ta farine? + +--Notre maître, ce n'est pas bien nécessaire pour l'instant; vous me +laisserez bien sasser chez vous; ce sera un peu de peine pour grand +Louis qui portera le sac, et voilà tout. + +--Je ne veux point de ça; tu vas te commander un joli moulin pareil aux +autres meubles; je n'entends pas qu'il manque quelque chose à ton +ménage.» + +Ils choisirent six chaises en noyer, et le père Tixier acheta un petit +fauteuil semblable, en disant que ce serait pour son filleul quand il +pourrait s'en servir. On alla ensuite chez le marchand d'étoffes pour +prendre les rideaux du lit. + +«J'aurais bien désiré qu'ils fussent en serge verte, dit Jeanne à +Louise, c'est plus cossu; mais je n'ai pas assez d'argent.» + +Elles choisirent donc une belle cotonnade rouge à raies; Louise força +Jeanne à prendre une jolie indienne à fleurs bleues sur un fond blanc +pour faire l'intérieur du lit et la courte-pointe, et enfin une bonne +couverture de laine. Puis elles achetèrent aussi tous les menus +ustensiles nécessaires dans un ménage. + +«Vois donc, ma Louise! j'avais apporté deux cents francs, et il ne m'en +reste plus que dix. Que ça coûte donc de se mettre à son ménage! + +--Que veux-tu, ma pauvre Jeanne? on ne s'y met qu'une fois dans la vie. +Mais tu es si propre, si ménagère, que tout ton mobilier aura toujours +l'air neuf.» + +Jeanne chargea une habile ouvrière de faire ses rideaux ainsi que la +garniture de son lit, et demanda qu'on les lui rendît le plus tôt +possible. + +«Pourquoi donc tant te presser, Jeanne! tu as bien le temps de te mettre +à ton ménage. + +--Non, je n'ai que le temps bien juste; avec mes deux enfants je ne fais +plus rien chez vous, c'est à peine si je gagne le pain que je mange; il +faut que ça ait une fin et que j'aille dans ma maison entre la moisson +et les vendanges, au temps où grand Louis n'est pas occupé.» + + + Jeanne déménage peu à peu. + + +Quand le mobilier fut rendu et mis en place, grand Louis dit à son +maître: + +«Votre maison est trop pleine, et cette autre là-bas s'ennuie d'être +vide. + +--C'est-à-dire que tu as grande envie d'y aller: c'est tout naturel, mes +enfants, arrangez ça ensemble; mais je te préviens que j'ai besoin de +toi jusqu'après les vendanges. + +--Est-ce que je ne serai pas toujours prêt pour vous servir, là-bas +comme ici? + +--Petite Jeanne, je te préviens aussi que je veux planter la crémaillère +le jour où tu feras bénir ta maison, et je ferai les frais du souper; tu +m'entends!» + +Jeanne emportait son linge et ses habits peu à peu, et elle les rangeait +au fur et à mesure; Louise l'aidait quand elle le pouvait, et bientôt il +n'y eut plus que son lit à transporter, car grand Louis avait déjà +conduit le coffre et l'armoire de la mère Nannette. Il fut convenu que +le dimanche au matin on démonterait le lit, M. le curé devant bénir la +maison le soir. + + + Le colporteur revient au Grand-Bail. + + +Le samedi, pendant le dîner, l'on vit venir une voiture attelée d'un +petit cheval qui paraissait fort vigoureux; elle s'arrêta à la porte, et +il en descendit un beau jeune homme qui sauta d'un bond dans la maison. +Chacun le regarda avec étonnement; quand il vit que personne ne le +reconnaissait, il ôta son chapeau, et maître Tixier s'écria: + +«Tiens! c'est le colporteur!» + +Et il n'était pas difficile de le reconnaître à la cicatrice qui lui +traversait le front. + +«Ma foi, mon garçon, j'ai bien cru que tu nous avais oubliés; nous +parlions de toi quelquefois avec M. le curé, qui disait toujours que +nous te reverrions tôt ou tard. + +--Il avait raison, le saint homme! Je n'oublie point ceux qui m'ont +obligé: parlez-moi de lui et dites-moi s'il va toujours bien. + +--Oui, Dieu merci, et j'espère qu'il vivra longtemps encore; mais, +puisque tu nous trouves à table, mets-toi à ton ancienne place, sans +cérémonie, tout comme autrefois. + +--De grand coeur, maître Tixier; mais auparavant je vais dételer mon +cheval qui a grand chaud. + +--C'est juste; il faut avoir soin des animaux qui nous rendent service; +mais ne te dérange pas; on va mettre ton cheval à l'abri et lui donner +ce qu'il lui faut.» + +Le colporteur se mit à table, et on lui apprit que Jeanne était mariée à +grand Louis, et qu'ils devaient se mettre à leur ménage le lendemain. + +«Je ne vois pas votre fille aînée, ni cette écervelée de Marguerite, ni +le bouvier Claude! + +--Ma Solange est mariée et demeure dans une métairie tout près d'ici, +qui appartient aussi à M. Dumont; Claude a épousé Marguerite et s'en est +allé dans le bourg. C'est un triste mariage qu'il a fait là; quoiqu'il +n'ait guère d'esprit, c'est un brave garçon et bien courageux. + +--Et cette jeune fille-là, dit le marchand en désignant Louise, est-ce +que c'est ce petit lutin qui sautait toute la journée autour de Jeanne? + +--Oui, mon ami; mais si elle a grandi, sais-tu que toi aussi tu es +grandi et changé? c'est à peine si je t'ai reconnu.» + +Après dîner, le marchand s'en alla chez M. le curé, et il n'en revint +que pour souper. Avant de se mettre à table, il entra dans la grange où +l'on avait rangé sa voiture, et il rapporta trois couvertures de coton, +deux cravates noires et un très-beau foulard. Il offrit une couverture à +chacune des filles mariées, l'autre à Jeanne et le foulard à Louise; +puis il prit les cravates noires et voulut en donner une à Etienne +Durand et l'autre au maître. + +«Mon garçon, dit celui-ci, je n'entends pas que tu te ruines pour nous. +Je veux bien t'acheter quelque chose, mais je n'accepterai rien, +absolument rien. + +--Maître Tixier, vous ne me causerez pas une humiliation pareille. Si on +impose des obligations à ceux à qui l'on rend service, on en contracte +aussi envers eux; il ne faut pas refuser aux gens à qui l'on fait du +bien le plaisir de se montrer reconnaissants. + +--Tu as raison: je n'ai plus rien à dire; donne, mon garçon, et grand +merci.» + +Et chacun prit ce que lui avait apporté le marchand. + + + Le colporteur vend à tout le village. + + +Le lendemain, après la messe, que le colporteur entendit bien +dévotement, il étala sa boutique sur la place de l'église, et il annonça +à haute voix qu'il vendrait ses marchandises au prix coûtant, en +reconnaissance du service qu'on lui avait rendu autrefois dans le pays. +Chacun s'approcha et acheta ce qui lui convenait. Il dîna chez M. le +curé. Pendant que les femmes de la ferme s'occupaient à préparer le +souper dans la maison de Jeanne et y transportaient tout ce qui était +nécessaire, Louise mit, sans en rien dire, une petite provision de +toute chose dans la huche de Jeanne avec deux grand pains de froment. + +Après les vêpres, M. le curé vint bénir la maison et ensuite l'on se mit +à table. Toute la famille du Grand-Bail était là, excepté la maîtresse, +qui ne se levait plus. Solange était venue aussi avec son mari. + +«Te voilà donc dans ta maison, ma Jeanne, dit maître Tixier; vas-tu être +heureuse! mais nous nous apercevrons bien que tu n'es plus avec nous. + +--Il fallait bien, dit M. le curé, que ces braves gens finissent par se +mettre à leur ménage. J'ai béni la maison de bon coeur, car je suis bien +sûr qu'il ne s'y fera jamais rien de mal et que les enfants y seront +bien élevés. + +--Elle s'y prendra de bonne heure, monsieur le curé; ne fait-elle pas +déjà compter sa petite Nannette! y a-t-il du bon sens? + +--Notre maître, est-ce que vous ne serez pas content quand, à la +veillée, la petite vous lira de jolies histoires? + +--Mais crois-tu, Jeanne, que, si elle apprend sitôt à lire, ça ne la +dégoûtera pas de travailler? + +--Soyez tranquille, notre maître! ce qui entre dans la tête ne gâte pas +les doigts; et ceux qui l'ont pleine de toutes sortes de bonnes choses +travaillent aussi bien que les autres, s'ils ont du courage; n'est-ce +pas, monsieur le curé?» + + + M. le curé donne raison à Jeanne. + + +«Jeanne a raison, dit le curé: ne vaut-il pas mieux, le dimanche, passer +son temps à faire une lecture, ou bien à enseigner à lire aux autres, +que de se disputer ou de faire des commérages au dépens du prochain? +J'ai toujours vu que les hommes qui savent quelque chose sont plus +faciles à vivre que les autres; et les femmes qui ont appris à lire, à +écrire, et qui savent se servir de l'aiguille, sont plus assidues dans +leur maison et la tiennent plus proprement. + +--Voyez donc grand Louis, pourtant! il ne sait pas seulement signer son +nom. + +--Aussi, notre maître, s'écria celui-ci, avant que d'avoir trouvé +Jeanne, je ne valais pas grand'chose; je brutalisais tout le monde. + +--Est-ce qu'elle aurait tant d'idée, Jeanne, dit Joséphine, est-ce +qu'elle serait si bonne si les dames Dumont ne lui avaient appris tant +de choses? + +--Tu as bien raison, ma Joséphine. J'aurais fait comme tant d'autres qui +ne pensent à rien du tout. Aussi, après le bon Dieu qui m'a donné une +âme, et ma pauvre mère, qui m'a mise au monde, après la mère Nannette, +qui m'a tirée de la misère, je dois tout à ces dames: car vous ne +m'auriez pas tant protégée, maître Tixier, si elles n'avaient pas pris +soin de moi. Aussi je serai reconnaissante envers elles jusqu'au dernier +jour de ma vie. + + + Le colporteur parle de ses affaires. + + +«Monsieur le curé, dit Louise, vous aviez une bien belle nappe d'autel, +ce matin, à la messe. Je parie que c'est ce jeune marchand qui vous l'a +apportée! + +--Oui, ma fille; il a voulu faire ce cadeau à ma pauvre église; c'est un +brave coeur qui n'a oublié aucun de ceux qui l'ont obligé. + +--Tu as donc fait de bonnes affaires, toi, dit maître Tixier en +s'adressant au colporteur; je vois que tu as un cheval et une voiture, +sans compter ce qu'il y a dedans. + +--Mais oui; mes petites affaires ne vont pas trop mal. + +--C'est la récompense de votre bonne conduite, dit le curé. + +--Pour vous dire toute la vérité, j'ai eu bien de la peine à prendre des +habitudes régulières. J'ai souvent rencontré d'anciens camarades qui se +moquaient de moi, et j'ai été plus d'une fois sur le point de céder à +leurs railleries et de les imiter. Mais quand mes yeux rencontraient un +miroir et que je voyais ma cicatrice, je pensais à vous tout de suite, +monsieur le curé, et aussi à la maison du père Tixier, et je redevenais +fort contre la tentation. Il est si difficile de rompre avec les +mauvaises habitudes! + +--Vous dites là une grande vérité, mon ami; c'est pourquoi l'on ne +saurait veiller de trop près à s'en préserver. + +--Enfin, j'ai contracté celle de la bonne conduite et du travail; je me +suis donné bien du mal; j'ai parcouru toute la France, marchant la nuit +et vendant le jour, faisant souvent beaucoup de chemin en vue d'un +petit bénéfice, et vivant de peu. J'arrive de Paris, où j'ai retrouvé +mon père, que je n'avais pas vu depuis huit ans. Jugez si j'ai été +heureux d'être en état de le tirer de la carrière où il travaillait, ce +qui était un métier trop dur pour son âge! J'ai pu lui acheter le fonds +d'un de ces petits commerces des rues, qui, à Paris, suffisent à nourrir +leur homme. Me voici le coeur content en pensant que mon pauvre père +n'aura plus à souffrir, et je compte bien l'aller voir de temps en +temps. + +--Nous sommes tous bien heureux, dit grand Louis, de vous voir en si bon +chemin.» + + + Maître Tixier vend de la plume à Jeanne. + + +Après le souper, maître Tixier visita les deux chambres de Jeanne, et +lui dit: + +«Je te vois bien deux châlits, ma fille, mais il y en a un vide, et ça +me choque. + +--Maître Tixier, j'ai acheté de la toile pour faire une paillasse; je +vais la coudre dès demain, et vous me donnerez bien de la paille fraîche +pour la remplir; quand mon mari battra votre avoine, il me vannera de la +bâle sur laquelle il couchera au besoin. + +--Et tu crois, toi, que je souffrirai que ton homme couche sur la bâle +quand il sera bien harassé? Il ne manque pas de plume à la maison; tu en +auras demain ce qu'il te faudra pour faire un lit; tu me payeras en +journées; grand Louis n'a pas besoin de se mêler de cela. + +--J'ai une belle pièce de coutil, dit le marchand, et je vous vendrai à +bon marché ce qui vous sera nécessaire; j'ai aussi remarqué qu'il manque +des rideaux à votre fenêtre; je me souviens d'avoir quelque part, dans +mes ballots, un reste d'indienne à raies blanches et rouges, qui ira +bien avec le lit. Je vous le donnerai en bon souvenir de notre souper +d'aujourd'hui et du plaisir que j'ai à vous retrouver tous. + +--Mais, monsieur le marchand, ma fenêtre se passera bien de rideaux; +c'est trop beau pour des gens comme nous. + +--Jeanne, quand vous me pansiez le front, je n'ai pas refusé vos soins, +et je n'ai pas craint de vous donner de la peine: pourquoi ne +voudriez-vous pas accepter ce que je vous offre? + +--Jeanne, il faut que personne ne sorte mécontent de chez vous +aujourd'hui, fit observer le curé. + +--Eh bien! merci de votre générosité, dit Jeanne au marchand; et, pour +tout dire, je ne serai pas fâchée d'avoir des rideaux.» + +Le colporteur dit au père Tixier, comme ils rentraient au Grand Bail: + +«En passant par la ville, j'ai vu un petit marchand tailleur qui m'a +cédé son fonds; je suis convenu de lui prendre l'année prochaine; mais +il me faudra une femme dans cette boutique. + +--Eh bien? + +--Si vous vouliez me donner votre Louise, je serais bien content; elle +connaît tout le pays, et, comme je ne vendrai guère qu'à la campagne, je +crois que nous ferions une bonne maison ensemble. + +--Lui en as-tu parlé? + +--Non, maître Tixier, je voulais savoir ce que vous en diriez. + +--Arrange-toi avec elle, je t'en donne la permission.» + +Le colporteur resta deux jours chez maître Tixier, et, quand il partit, +les accords étaient faits. + + + La famille Dumont vient voir Jeanne. + + +La famille Dumont vint, le mardi, voir Jeanne, qui leur avait dit la +veille qu'elle était emménagée. + +«Sais-tu que tu n'es pas du tout mal logée, petite Jeanne? lui dit Mme +Isaure; et qu'as-tu donc dans ta basse-cour? + +--Rien encore, madame; maître Tixier va me donner une chèvre, un coq et +deux poules. + +--Qu'il te donne plutôt deux canes et un canard, dit Mme Dumont; je +t'enverrai un coq et deux poulettes de ma belle race. + +--Et moi, dit Auguste, qui était devenu un bel officier, je t'apporterai +une paire de ces jolis pigeons que tu aimes tant. + +--Et moi, dit Mme Sophie, je te donnerai une jolie chatte à longs poils +pour te tenir compagnie; car, ma pauvre Jeanne, tu vas trouver la maison +bien grande quand tu seras seule toute la journée. + +--Oh! je vais chercher de l'ouvrage tout de suite après avoir sevré +Sylvain. Quand vous aurez besoin de quelqu'un, ne m'oubliez pas, s'il +vous plaît. + +--Et la petite Nannette, qu'en feras-tu quand tu iras travailler? + +--Je la mènerai au Grand-Bail, ainsi que son frère; ils s'amuseront +autour de la maison: Nannette gardera le petit, et Louise aura l'oeil +sur les deux. + +--Comme il est frais, ton Sylvain! Jeanne; si j'ai un enfant, tu me le +nourriras, dit Mme Isaure. + +--Avec grand plaisir, ma chère dame; ordonnez ici comme chez vous.» + + + Jeanne a de la peine à s'habituer à vivre seule. + + +Mme Sophie avait raison; Jeanne n'était pas accoutumée à tant de +tranquillité: il lui semblait qu'elle n'eût point d'occupation. Quand +son ménage était fait, qu'elle avait promené la chèvre et qu'elle lui +avait amassé de l'herbe, le reste de la journée lui paraissait bien +long. + +Elle filait sur sa galerie pendant que Nannette amusait son frère; quand +elle s'ennuyait trop, elle prenait ses deux enfants et les emmenait au +Grand-Bail. Là, elle aidait à Louise, et bien souvent on la retenait à +souper avec son mari qui battait à la grange; d'autres fois, elle +s'occupait de son jardin. Nannette la suivait partout, et, comme sa mère +lui apprenait beaucoup de choses, cette petite fille causait bien mieux +que les autres enfants du bourg. + +Quand les anciennes voisines de Jeanne passaient sur le chemin pour +aller au marché, elles entraient souvent chez elle, et après avoir +visité sa maison, elles lui disaient: + +«Elle doit te coûter bon ta maison, petite Jeanne! + +--Pourquoi donc ça? + +--C'est que tu as un beau jardin en avant; on ne voit ni fumier ni +immondices devant ta porte. Et avec quoi comptes-tu donc fumer tes +champs? + +--Je peux bien avoir de quoi fumer mes champs sans mettre mon fumier +sous mes fenêtres, pour empester ma maison et rendre mes enfants +malades. N'ai-je pas ma cour, où est l'étable? + +[Illustration: Jeanne et ses deux enfants.] + +--Mais si tu ne mets pas de la paille pourrir devant ta porte, le peu de +bétail que tu as ne pourra suffire à fumer tes champs. + +--Vous croyez donc que cette paille que vous mettez pourrir devant vos +portes fait un bon engrais? Vous vous trompez fort: c'est bon pour vous +donner la fièvre ainsi qu'à vos enfants, et voilà tout. + +--Comment fais-tu donc, toi? + +--Moi, je mets une couche de paille et une de terre sur mon fumier +chaque fois que grand Louis nettoie l'étable; j'empêche comme ça qu'il +ne sèche, et la paille et la terre qui le couvrent deviennent un +excellent engrais. Faites de la litière jusqu'au ventre à vos bêtes, et +tenez propre le devant de votre porte, vous verrez comme vous vous en +trouverez bien! + +--Qui est-ce qui t'a donc appris tout ça, Jeanne? + +--C'est Étienne Durand, le gendre de maître Tixier du Grand-Bail. + +--Il veut donc changer toutes les coutumes, celui-là? + +--Il ne veut rien changer; il veut seulement faire mieux, et il s'y +entend bien; grand Louis dit que c'est un excellent cultivateur.» + + + Jeanne a grande envie d'avoir une vache. + + +Jeanne désirait beaucoup avoir une vache, et en parlait souvent à son +mari, qui lui disait: + +«Ma pauvre femme, tu as deux enfants à soigner, bientôt trois; si Mme +Isaure t'en donne un a nourrir, ça fera quatre; je te demande si tu +pourras t'occuper de ta vache! + +--Je prendrai pour m'aider cette pauvre mère Henri qui demande son pain, +et elle viendra pour peu de chose. Elle gardera mes bêtes aux champs, +puis elle ira à l'herbe; je n'aurai que la peine de traire la vache et +la chèvre, de soigner le laitage, et tu nettoieras l'étable le soir. +Car, vois-tu, je veux avoir une vache bien propre; je la ferai étriller +tous les jours, comme Étienne Durand fait au Grand Bail; j'ai remarqué, +que, quand elles ont le poil bien brillant, elles donnent plus de lait +et du meilleur. + +--Si tu veux te faire aider, c'est différent, parce que je n'entends pas +que tu te tues à l'ouvrage, je t'en avertis. L'autre jour, le maréchal +m'a proposé un cheptel; veux-tu que j'aille lui demander s'il est +toujours dans la même intention? + +--Oh! oui, mon homme, va; ça vaudra mieux pour commencer, que d'acheter +une vache nous-mêmes et de rester sans le sou.» + +Grand Louis alla voir le maréchal et revint bien vite dire à sa femme +qu'on lui achèterait une vache, et que le père Tixier la choisirait +lui-même. + +Jeanne fut bien contente d'avoir une vache; elle la menait paître +souvent comme elle avait fait autrefois chez la mère Nannette; sa fille +conduisait la chèvre, et le petit Sylvain les suivait. + +L'année se passa bien, la récolte fut bonne, grand Louis serra ses +gerbes dans un coin de la grange du Grand-Bail; il fit son vin en commun +avec maître Tixier, chez lequel il travaillait toujours. + +Il paya les premiers cent francs avec son temps, et il gagna assez en +plus pour acquitter une bonne partie de la rente viagère du père Colis. +Jeanne eut un autre garçon qu'on appela Paul, et qu'elle nourrit sans +trop de fatigue. + + + Mme Isaure donne un enfant à nourrir à Jeanne. + + +Paul avait huit mois quand Mme Isaure vint voir Jeanne et lui dit: + +«Je vais te donner bientôt un nourrisson, ma bonne Jeanne; ton Paul +n'aura guère que neuf mois quand tu prendras mon enfant. Je ne veux pas +que tu les nourrisses tous les deux à la fois; toute forte que tu es, tu +serais bientôt épuisée; si tu veux mettre ton garçon en nourrice, je +payerai ses mois. + +--Merci, madame, je le sèvrerai; il est très-fort et mange déjà comme un +petit homme. Je vous promets qu'il ne prendra pas le lait de votre +enfant. + +--Je le sais bien, Jeanne; tu es trop honnête femme pour tromper +personne, moi moins que toute autre. Prépare-toi donc à recevoir bientôt +ton nouvel enfant; nous passerons l'hiver ici pour ne pas le quitter. +Mais, dis-moi, si tu prenais une petite fille pour t'aider? Tu ne +pourras pas suffire à tout. + +--Madame, j'emploie déjà la mère Henri une partie de la journée; je la +garderai tout à fait. La pauvre femme est bien malheureuse et ne manque +pas de courage; mais elle ne peut travailler aux champs: je serai plus +tranquille avec elle qu'avec une fillette de douze à treize ans. + +--Alors je payerai la mère Henri en sus de tes mois. + +--De mes mois, ma chère dame! est-ce que vous comptez me payer? Oh! vous +ne me ferez pas ce chagrin-là! + +--Mais, petite Jeanne, n'est-il pas juste que tu sois payée de la peine +que tu vas prendre pour mon enfant? + +--Ma récompense, madame, ce sera de vous rendre service et de +m'acquitter, selon mon pouvoir, des grandes obligations que je vous ai. +Que serais-je donc sans vous? Ne me payez pas, je vous en prie! +laissez-moi vous prouver combien je vous suis attachée, et que je +n'oublie pas tout le bien que vous m'avez fait. Si vous me payiez, je +croirais que vous ne faites aucune estime de moi, ajouta Jeanne en +pleurant. + +--Ne te désole pas, ma bonne Jeanne; tu as raison, je ne dois pas te +payer. D'ailleurs, on ne saurait reconnaître les soins d'une bonne +nourrice avec de l'argent; seulement, je tiens à payer la mère Henri; +car enfin, si je ne te donne rien, je ne puis souffrir que tu débourses +quelque chose pour moi.» + +Quinze jours après, Mme Isaure confia sa petite fille à Jeanne. + + + Les femmes du bourg s'étonnent de la propreté + de Jeanne. + + +Les femmes du bourg venaient souvent demander quelque service à Jeanne, +qui en savait plus long qu'elles, et qui était toujours prête à obliger. +Quand elles la voyaient habiller ses enfants, elles lui disaient: + +«Comment donc, Jeanne, tu peignes tes petits et tu les laves comme s'ils +étaient des enfants de bourgeois! + +--Parce qu'ils sont des paysans, est-ce une raison pour qu'ils soient +sales? Voyez s'ils ont le moindre bouton! Ce n'est pas une grande peine +pour moi de laver leur petit corps tous les matins en les levant, et de +leur brosser la tête; c'est bientôt fait, et je leur épargne par là bien +des petites misères. Si vous en faisiez autant, vos enfants se +porteraient mieux et ne crieraient pas tant. + +--Eh bien! on essayera. Dis-nous donc aussi comment tu fais pour que +leurs habits aient toujours l'air d'être neufs. + +--Je les plie quand les enfants sont au lit, je les mets en presse sur +mon coffre; et je serre leur bonnet pendant la nuit pour le garantir des +mouches. + +--Mais ils ne se salissent donc pas, tes petits? + +--Dame! j'y fais attention. D'abord, je ne les laisse pas manger toute +la journée, et quand ils mangent, je mets un linge devant eux pour que +leurs habits se salissent moins. Je n'ai pas besoin de les laver si +souvent, et cela m'épargne du temps et de l'argent.» + +Mme Isaure venait voir tous les jours sa petite fille qui croissait à +vue d'oeil, et elle remerciait Jeanne de ses bons soins. + +«Ma chère dame, si vous saviez combien je suis heureuse que vous ne +puissiez pas penser que c'est par intérêt que je soigne votre enfant! Je +l'aime comme les miens, je ne fais pas de différence entre eux.» + + + Jeanne rend son nourrisson. + + +Jeanne nourrit la fille de Mme Isaure et la lui rendit toute propre, +marchant déjà et commençant à parler. Toute la famille Dumont vint +chercher l'enfant, et Jeanne leur donna à déjeuner dans sa jolie +chambre; elle avait toujours quelques pots de fleurs sur sa galerie, ce +qui donnait à sa maison un air de fête. Pendant qu'on était à table, le +domestique de M. Dumont amena dans l'étable de Jeanne une très-belle +vache avec son veau; on habilla tout de neuf les trois enfants, qui en +furent bien joyeux, et tout le monde partit. + +Jeanne, qui était toute triste du départ de son nourrisson, descendit +pour traire sa vache, et fut grandement étonnée d'en trouver deux à +l'étable; elle n'eut pas d'abord la force de parler; puis elle cria à +son mari: + +«Grand Louis, viens vite, mon homme, viens vite!» + +Lui, qui travaillait dans son jardin, accourut promptement, croyant +qu'il était arrivé quelque malheur. Quand il vit Jeanne à la porte de +l'étable, le visage tout en larmes et riant en même temps, il lui dit: + +«Est-ce que tu deviens folle, ma pauvre femme?» + +Jeanne lui montra la crèche sans répondre, et grand Louis, en voyant la +vache, comprit tout. + +«Sont-ils bons! sont-ils donc bons! dit Jeanne quand elle put parler: +c'était justement ce que je désirais le plus au monde, que d'avoir une +vache à moi. + +--Jeanne, tu ne peux ni nourrir ni soigner deux vaches. Je vais de ce +pas chez le maréchal, pour lui dire de placer la sienne ailleurs.» + +Il alla tout de suite au bourg, où il conta le bonheur qui lui était +arrivé. + +«Grand Louis, dit le maréchal, je ne mettrai pas ma vache en d'autres +mains; elle dépérirait partout au sortir de celles de Jeanne. Nous la +vendrons à la foire prochaine: elle m'a coûté deux cents francs, et nous +aurions bien du malheur si nous n'en trouvions pas une quarantaine de +francs de plus; ça nous fera un joli petit bénéfice à chacun.» + + + Nannette a mal aux yeux. + + +Quelque temps après, Nannette eut grand mal aux yeux. Jeanne alla +chercher M. le curé, qui vit l'enfant et trouva le mal si grave qu'il +conseilla d'aller consulter le meilleur médecin de la ville. Maître +Tixier, en allant voir Louise, qui était mariée au marchand et qui +faisait bien ses affaires, conduisit dans sa carriole grand Louis, sa +femme et leur fille. Le médecin visita soigneusement les yeux de +Nannette; il fit une ordonnance, et dit: + +«Si vous faites exactement ce que j'ordonne, je réponds de la guérison +de votre enfant; autrement elle pourrait bien devenir aveugle. Mais vous +autres, gens de la campagne, aussitôt que vos malades vont un peu mieux, +vous cessez les remèdes. + +--C'est bien vrai, monsieur, dit Jeanne, c'est une mauvaise coutume; +mais que voulez-vous? on est si pauvre et on a si grand besoin de son +temps qu'on est négligent de sa santé. + +--C'est un fort mauvais calcul; car il faut toujours finir par +interrompre son travail et dépenser l'argent que vous avez voulu +économiser, et même plus; et l'on a souffert longtemps. Trop heureux +encore si le mal n'est pas devenu incurable! Vous êtes, en vérité, plus +soigneux de la santé de vos bestiaux que de la vôtre propre. + +--Monsieur, dit grand Louis, quand on perd une pièce de bétail, c'est la +ruine d'une petite maison. + +--Et si le chef de la famille meurt, n'est-elle pas ruinée aussi? + +--Oui, et c'est un grand malheur; mais soyez tranquille, monsieur: +Jeanne n'est pas une femme comme une autre; ce que vous lui direz, elle +le fera comme si c'était M. le curé qui l'eût recommandé.» + +Jeanne ramena sa fille et lui mit un bandeau sur les yeux, parce que le +médecin avait recommandé par-dessus tout qu'elle ne vît pas le jour. + + + Paul montre un mauvais caractère. + + +Nannette s'ennuyait un peu de ne pouvoir rien faire; sa mère lui donna +du gros chanvre à filer; elle entreprit de lui apprendre le catéchisme, +ce qui ne fut pas long; car Nannette avait bonne mémoire. Elle gardait +le petit Paul pendant que sa mère allait travailler hors de la maison et +que Sylvain était à l'école. Il fallait toute la patience de cette bonne +petite pour supporter les caprices de Paul, qui avait un mauvais +caractère et ne voulait jamais faire ce qui plaisait aux autres. Jeanne +en avait un grand chagrin; mais elle espérait qu'il deviendrait meilleur +en grandissant. Elle ne se lassait jamais de ses caprices, et employait +la plus grande douceur avec lui: mais l'enfant y était insensible; il ne +lui témoignait pas la moindre affection, et ne venait à elle que s'il +avait besoin de quelque chose, bien sûr de ne pas être refusé. Il ne +craignait que son père, qui s'irritait de le voir tourmenter sans cesse +Jeanne, et, quand elle pleurait en voyant Paul si différent de ses aînés +qui étaient d'excellents enfants, grand Louis avait envie de le battre +pour le corriger; mais sa femme le retenait toujours en lui disant que +les coups n'avaient jamais rien produit de bon. Pourtant Paul, tout +petit qu'il était, avait quelquefois des réponses si insolentes que +grand Louis, qui au fond n'était pas endurant, lui donnait quelques +bonnes tapes. Jeanne, qui craignait que ce petit coeur ne s'endurcît +encore, et qui pensait qu'une grande tendresse pourrait seule le +réchauffer, prit le parti de cacher à grand Louis toutes les fautes que +faisait son enfant. + + + La petite Nannette comprend la chagrin de sa mère + et le partage. + + +Nannette, qui avait bien compris le chagrin de sa mère, essayait +quelquefois de la consoler. + +«Ma pauvre fille, il n'y a pas de consolation pour une peine comme +celle-là. Si ton frère ne vaut rien quand il sera grand, ce sera le +chagrin de toute ma vie. Mon enfant, il faut cacher avec soin sa +mauvaise humeur et sa dureté. Vois-tu, il n'y a pas de plus grande +richesse que la bonne réputation, et elle commence en même temps que +nous. Si le monde savait combien Paul est mauvais, l'enfant aurait beau +se corriger par la suite, on n'en dirait pas moins qu'il ne vaut pas +grand'chose: n'en parle donc à personne, pas même à nos meilleurs amis +ni à M. le curé. + +--Oui, ma mère, soyez tranquille; d'ailleurs, puisque Dieu nous l'a +donné comme ça, il faut l'aimer pour tout le monde; car, au fond, il est +bien malheureux.» + +A force de douceur et de patience, Nannette vint à bout d'apprendre à +Paul sa prière; elle le faisait compter aussi deux fois par jour, et, +tantôt bon gré, tantôt mal gré, il apprit tout ce qu'un petit enfant de +son âge pouvait apprendre; comme il avait assez d'intelligence et qu'il +n'était mauvais qu'à la maison, on l'aimait bien ailleurs. Il s'attacha +à sa soeur plus qu'on ne l'eût cru capable de le faire. + +Nannette avait un caractère si heureux que tout le monde l'aimait comme +on avait aimé sa mère à son âge. Elle guérit enfin, parce qu'elle fut +bien docile et ne manqua jamais de faire ce que le médecin et M. le +curé, qui venait la voir tous les jours, lui avaient ordonné. + + + Une grêle terrible ravage tout le pays. + + +Tout allait au mieux dans le ménage de Jeanne; elle avait fait faire une +pièce de toile avec le chanvre qu'elle filait depuis quatre ans. Elle +comptait en faire quatre paires de draps et des chemises pour grand +Louis, dont les vieilles avaient servi pour les enfants. Son mari avait +déjà remboursé six cents francs au père Tixier et elle lui avait payé sa +plume. Nannette allait avoir douze ans; elle avait fait sa première +communion. Sylvain était enfant de choeur, et il restait chez M. le curé +pendant tout le temps qu'il ne passait pas à l'école. Il semblait que +rien ne dût troubler le bonheur de Jeanne, quand, au commencement de la +moisson, il vint un orage terrible. La grêle tombait grosse comme des +noix, et il ne resta pas un épis debout dans les champs. Ils avaient été +si bien hachés et entrés en terre, qu'on n'y voyait même pas un brin de +paille: c'était une désolation générale. Maître Tixier éprouva de +grandes pertes; pourtant il ne fut pas grêlé partout. Mais chez le +pauvre grand Louis, ce fut bien pis: il ne resta rien de sa récolte; en +voyant ses champs, l'on n'aurait jamais dit qu'il y avait eu là une +belle moisson quelques instants auparavant. + +Les arbres du jardin eurent presque toutes leurs branches cassées; le +chanvre était couché par terre. Le coeur de Jeanne saignait en voyant +tomber cette grêle qui la ruinait pour plus d'une année. Son mari revint +du Grand-Bail tout consterné. + +«Quel malheur, mon pauvre homme! mais c'est Dieu qui l'envoie, il n'y a +pas à murmurer. Il ne faut pas perdre courage; que de gens vont être +plus à plaindre que nous! + +--Ma Jeanne, ce n'est pas la peur de pâtir qui me rend si triste; mais +je pense aux enfants, à maître Tixier et à la pension du père Colis. +Comment faire pour vivre et payer tout ça? + +--Console-toi, grand Louis. Je n'ai pas encore coupé ma toile, +heureusement; tu vas emprunter l'âne au maréchal, et j'irai demain, +avant le jour, en ville, où le mari de Louise me la prendra et me la +payera comptant. Il n'est pas nécessaire qu'on me voie ni qu'on sache +que je l'ai vendue. + +--Combien comptes-tu en retirer? + +--J'en ai soixante et dix mètres, et elle vaut au moins deux francs. + +--C'est cent quarante francs qu'on t'en donnera; mais nous payons deux +cents francs au père Colis, et, si je laisse mes journées à maître +Tixier jusqu'à ce qu'il soit rentré dans les cent francs que nous lui +devons encore, comment ferons-nous pour vivre? + +--C'est juste, grand Louis; eh bien! il faut aller trouver le père +Colis, et lui demander crédit pour cette année. + +--On voit bien que tu ne le connais guère, ma Jeanne. Il va ma faire +faire un billet et me demander un gros intérêt. + +--Il n'y a pas moyen de s'en tirer autrement, pourtant; j'aurais bien du +chagrin qu'on sût notre détresse; c'est un grand sacrifice, mais que +veux-tu?» + + + Le père Colis fait faire un billet à Jeanne. + + +Le lendemain, Jeanne était revenue de la ville à huit heures, et elle en +rapportait cent cinquante francs qui devaient servir à les nourrir +pendant l'hiver; le soir, quand tous les enfants furent couchés, elle +sortit avec son mari, et ils entrèrent chez le père Colis. + +«Mon petit père Colis, dit Jeanne, nous venons vous demander une grande +grâce. + +--Qu'est-ce que c'est, petite Jeanne?... On dit que vous êtes bien +saccagés par la grêle. + +--C'est à cause de cela que nous venons vous demander crédit pour cette +année, mon père Colis. + +--Nous ne serons pas capables de vous payer, dit grand Louis. + +--Si vous ne me payez pas, avec quoi veux-tu donc que je vive? + +--Père Colis, vous ne serez pas pour cela dans l'embarras; on sait bien +que vous avez de l'argent. + +--Tu as tort de t'en fier aux mauvaises langues; je n'ai pas le sou au +contraire, et j'ai grand'peine à vivre. + +--Mon petit père Colis, dit Jeanne, vous ne voudrez pas nous faire +vendre le peu que nous avons? + +--Si le père Colis ne veut pas nous faire crédit, je sais bien où +trouver de l'argent pour le payer; il y en a plus d'un qui en prête dans +le village. + +--Allons, grand Louis, il ne faut pas te fâcher; j'aime mieux pâtir que +de vous faire de la peine: faites-moi un billet de deux cents francs +pour l'an prochain, et tout sera dit. + +--Je serais aussi embarrassé de vous payer alors que je le suis +aujourd'hui, car j'en aurai pour longtemps à me remettre d'un coup +pareil. Si vous le voulez, nous allons vous faire deux billets, chacun +de cent francs, payables l'un l'année prochaine, l'autre un an après. + +--Ho! ho! ça ne m'arrange guère. + +--Eh bien, adieu; nous allons chercher ailleurs. + +--Attends donc un instant, grand Louis; tu t'emportes comme une soupe au +lait. Comme vous êtes des gens exacts à payer, je vas m'arranger des +deux billets.» + +Jeanne les écrivit, bien étonnée qu'il ne fût pas question d'intérêts; +elle trouvait le monde bien méchant de mépriser ce brave homme et de le +faire passer pour un usurier. Quand les billets furent faits, elle les +fit signer à grand Louis, à qui elle avait appris à écrire son nom. + +«Il me faut aussi ta signature, ma Jeanne; car j'aime à prendre mes +sûretés. + +--C'est trop juste,» dit Jeanne; et elle signa. + +Ils remercièrent le père Colis de sa complaisance, et déjà grand Louis +ouvrait la porte pour sortir, quand le père Colis dit: + +«Un instant, un instant! et mes intérêts, vous n'y songez donc pas? Je +ne les fais jamais mettre sur le billet; on me paye comptant et +d'avance. + +--Combien faut-il donc? + +--Cinquante francs, mes enfants. + +--Cinquante francs! dit grand Louis, qui commençait à se mettre en +colère; voulez-vous rire? + +--Non, mon garçon, c'est à prendre ou à laisser. + +--Parbleu, je trouverai de l'argent à meilleur marché ailleurs. + +--Père Colis, dit Jeanne, vous êtes un brave homme, et vous ne voulez +pas notre ruine; je vas vous chercher trente francs, et tout sera dit. + +--Va donc, Jeanne; tu fais de moi tout ce que tu veux.» + +En sortant, grand Louis reprocha à sa femme de l'avoir empêché d'aller +emprunter à d'autres ce qu'il fallait pour payer la rente du père +Colis. + +«Mon homme, je conviens que cet argent est bien cher; mais je ne me +soucie pas qu'on connaisse notre embarras, et je suis sûre que le père +Colis ne dira pas que nous lui avons fait des billets; il a trop peur +qu'on ne sache qu'il a de l'argent. Nous vivrons cet hiver comme nous le +pourrons avec les cent vingt francs qui nous restent. + +--Ça n'empêche pas que le père Colis est un malhonnête homme. + +--Grand Louis, il nous oblige à sa manière, il ne faut pas en dire de +mal; d'ailleurs on ne l'estime que ce qu'il vaut; ce n'est pas à nous à +le décrier.» + +Jeanne apporta les trente francs au père Colis; mais le lendemain il +vint tout tremblant lui en rendre quinze: il avait entendu dire que la +justice ne plaisante pas avec les usuriers, et il se contenta de +l'intérêt légal. + + + Grand Louis laisse l'argent de sa moisson au père + Tixier. + + +Après la moisson, le père Tixier, qui avait employé grand Louis tout le +temps, voulut le payer comme les autres. + +«Maître Tixier, il faut garder cet argent-là; je vous compléterai les +cent francs à l'époque du battage. + +--Est-ce que tu comptes me payer dans une année comme celle-ci, où tu +n'as pas serré dix gerbes de blé pour ton hiver? + +--J'aime l'exactitude comme vous, et je ne dormirais pas bien si je ne +vous avais pas payé; et puis j'avais quelque avance. + +--En es-tu bien sûr? Tu as acheté un bout de terre l'an passé, et je ne +crois pas qu'il te soit resté grand argent. + +--Ne vous en inquiétez pas; je ne vous remercie pas moins de votre +complaisance. + +--Grand Louis, prends garde! si tu me trompes, je ne te le pardonnerai +pas.» + +L'hiver fut dur pour Jeanne; elle n'ôta que le gros son de sa farine et +elle fit du pain bien grossier; souvent elle n'acheta que de l'orge. +Elle vendit une petite génisse d'un an, qu'elle comptait garder, et cet +argent servit pour acheter de la semence. On but de l'eau dans la +maison, car on n'avait même pas fait de vendange; enfin, il y eut des +jours où le pain manqua; et, comme Jeanne ne voulait pas s'endetter, on +mangeait alors des pommes de terre cuites à l'eau. Paul, ne comprenant +pas la gêne de sa mère, la tourmentait sans pitié; Nannette se privait +de son pain pour lui. Sylvain mangeait chez le curé, qui avait bien +deviné la détresse de Jeanne, mais qui, voyant le soin qu'elle mettait à +la cacher, ne lui en avait jamais parlé par discrétion: cette détresse +était si bien dissimulée qu'aucune autre personne ne s'en douta, pas +même le père Tixier, qui était pourtant bien fin. + +Jeanne, n'ayant pas récolté de chanvre, n'avait rien à faire. Elle prit +de l'ouvrage en ville chez le mari de Louise qui avait acheté sa toile. +Il ne la payait qu'en marchandise, comme c'est la coutume; mais enfin +elle gagna dans son hiver de quoi vêtir son mari et ses enfants. + + + Maître Tixier découvre la gêne de Jeanne. + + +Un jour du printemps, maître Tixier entra chez Jeanne, avec M. le curé, +à l'instant où elle coupait sa soupe. + +«Quel pain coupes-tu donc là, Jeanne? il y a moitié son dedans.» + +Jeanne rougit et ne répondit pas. + +«Ah! c'est comme ça que grand Louis m'a trompé! Monsieur le curé, +jugez-en! J'ai voulu lui payer ses journées; et lui, par orgueil, m'a +dit qu'il avait de l'avance, et que je pouvais bien garder son gain pour +me rembourser. Est-ce bien, voyons? + +--Maître Tixier, dit Jeanne, il n'y a pas d'orgueil là dedans. Vous avez +été si bon pour nous, que c'était notre devoir de nous gêner pour vous +rendre votre argent; vous aviez bien vos peines, vous aussi! + +--Tu as beau dire, Jeanne, je ne te passe pas cette menterie-là. Voilà +donc pourquoi je vous trouvais si mauvaise mine à tous! Paul, dis-moi ce +que tu as mangé cet hiver? + +--Du pain d'orge bien souvent, et bien souvent rien du tout; on mangeait +des pommes de terre cuites à l'eau, absolument comme vos porcs. + +--Voyez-vous, monsieur le curé! Je vous dis que c'est de l'orgueil, moi! + +--Quoique j'admire votre courage, Jeanne, je m'étonne que vous n'ayez +pas voulu être assistée par votre ancien maître, ou par Mme Dumont, dit +le curé. + +--Monsieur, ils avaient bien assez de pauvres à nourrir, et qui étaient +plus malheureux que nous; nous devions encore cent francs à notre +maître, qui nous a aidés de si bon coeur à bâtir notre maison. On ne +sait ni qui vit ni qui meurt; si grand Louis venait à manquer, comment +ferais-je pour payer? Quand il y a des mineurs, on ne peut vendre qu'en +justice, et notre petit bien serait mangé en frais. Enfin, le mauvais +temps est passé, les journées de mon mari vont nous suffire à présent. +L'herbe pousse, et ma vache, qui ne m'a presque rien rapporté cet hiver, +faute de fourrage, va donner un peu de beurre que je vendrai chaque +semaine. + +--C'est égal, Jeanne, je ne suis pas content, et, si ton mari s'avise de +vouloir me payer le labourage de ses champs, je ne le regarderai de ma +vie. + +--Et comme il y a un peu d'orgueil au fond de tout cela, dit M. le curé, +je vais en rendre compte aux dames Dumont.» + + + Mme Isaure fait des reproches à Jeanne. + + +Une demi-heure après, Mme Isaure entra. + +«Comment, Jeanne, tu as souffert tout l'hiver, et tu ne m'en as rien +dit! et, quand je te demandais pourquoi tu étais si maigre, tu me +répondais que c'était le froid qui te faisait mal! Toi, mon amie, la +nourrice de ma fille, tu as manqué de pain, et je n'en ai rien su! + +--Ma chère dame, vous aviez bien assez de tous vos autres pauvres; il +n'y a pas eu grand mal, comme vous voyez, car nous sommes tous bien +portants. + +--Que tu aies eu le courage de souffrir, ainsi que ton mari, je le +conçois; mais je ne t'aurais pas crue capable de voir souffrir tes +enfants. + +--Madame, ne valait-il pas mieux qu'ils pâtissent un peu que de leur +donner l'habitude de demander et de compter toujours sur les autres? +S'ils ont été mal nourris, ils n'ont pas souffert de la faim, je vous +l'assure; ils n'ont pas trop mauvaise mine, et, si grand Louis et moi +sommes maigris, c'est plutôt par l'inquiétude que par le manque de +nourriture. + +--Jeanne, je t'en veux beaucoup de m'avoir caché ta position, surtout +quand je t'en ai parlé la première. Je t'en prie, dis-moi sincèrement si +tu as besoin de quelque chose. + +--Eh bien! ma chère dame, puisque vous êtes assez bonne pour vous +occuper de ce qui nous manque, je vous dirai que nous avons vendu notre +dernière pièce de vin pour payer l'impôt. Je me désole en pensant que +grand Louis va boire de l'eau pendant les chaleurs. Si vous pouviez nous +donner de la piquette, vous nous rendriez grand service. + +--Je ne veux pas que ton mari boive de la piquette; cet homme a grand +besoin de se restaurer et de reprendre des forces pour les travaux de la +saison; ce soir je t'enverrai une pièce de vin, tu peux y compter.» + + + Grand Louis fait une terrible chute. + + +Il y eut trois années de fertilité; grand Louis avait retiré ses deux +billets des mains du père Colis, qui était mort peu de temps après. +Jeanne, n'ayant plus rien à payer, vit l'aisance revenir chez elle et +put faire des économies. Nannette avait quatorze ans; elle savait +parfaitement lire, écrire et compter, et tenait la maison aussi bien que +sa mère, qui pouvait alors travailler pour les autres tous les jours. +Sylvain ne quittait plus M. le curé; Paul allait à l'école et apprenait +bien ce qu'on lui enseignait; mais son caractère ne s'améliorait pas. Il +faisait la désolation de sa famille, pour laquelle il ne semblait pas +avoir la moindre affection. + +Un jour que Jeanne fanait du sainfoin pour le père Tixier, elle entendit +un grand bruit du côté de la ferme; chacun courait et criait. Se doutant +bien qu'il était arrivé quelque malheur, elle courut ainsi que les +autres femmes. En arrivant auprès de la maison, elle vit tout le monde +rassemblé, et elle s'avança pour voir aussi. On était si occupé que +personne ne fit attention à elle. Tout à coup elle poussa un grand cri: +c'est qu'elle venait de voir son mari étendu par terre, sans +connaissance et la tête toute fracassée. Elle se jeta sur lui sans +pouvoir dire un mot. On était allé avertir M. le curé, qui vit tout de +suite qu'il n'y avait pas de remède; il dit pourtant qu'on allât +promptement chercher un médecin. On raconta comment le malheur était +arrivé: grand Louis était monté sur l'échafaud de la grange pour ranger +ce qui restait de l'ancien fourrage et faire de la place au sainfoin +nouveau; une planche ayant basculé, il était tombé sur la roue d'une +charrette qu'on avait remisée là, et il s'était crevé la tête. + +On posa le pauvre blessé sur une civière où l'on avait étendu un lit de +plumes, et on le porta chez lui. Sa femme le suivait suffoquée par les +larmes. M. le curé lava la plaie et la banda en attendant le médecin. On +fit respirer du vinaigre à grand Louis, il ouvrit les yeux et rencontra +ceux de Jeanne qui le regardait en pleurant. + +«Ma pauvre femme, lui dit-il, c'est fini, je le sens bien. J'ai le corps +brisé. Il ne faut pas trop te désoler; dans ton malheur, le bon Dieu a +eu pitié de toi en me faisant mourir tout d'un coup au lieu de me tenir +au lit pendant longtemps; tu aurais tout dépensé pour me soigner et tu +serais restée dans la gêne.» + +Jeanne l'embrassa sans pouvoir lui répondre. + + + Mort de grand Louis. + + +Le médecin arriva, et, après avoir déshabillé le malade, il déclara +qu'il avait quelque chose de rompu entièrement et qu'il ne pourrait en +revenir; il pansa pourtant sa plaie qui était affreuse, et dit en +partant à M. le curé que grand Louis ne passerait pas la nuit. + +Le digne prêtre ne voulut pas quitter Jeanne, à qui il ne cacha pas ce +qu'avait dit le médecin; ils restèrent auprès du malade, qui était +toujours assoupi. M. le curé récita tout haut les prières des +agonisants, et Jeanne alluma un cierge à côté du lit. Vers deux heures +du matin, grand Louis ouvrit les yeux et appela sa femme: + +«Amène-moi les enfants, que je les embrasse pour la dernière fois!» + +Ensuite il pria M. le curé d'entendre sa confession. Pendant ce +temps-là, Jeanne était à genoux au pied du lit, étouffant ses cris dans +les couvertures. Après avoir fini, grand Louis dit: + +«Monsieur le curé, je vous recommande ma femme et mes enfants; il y en a +un qui lui donnera bien du mal; soutenez-la, je vous en prie, pour +l'amour de Dieu. + +--Soyez tranquille, mon ami. Je suis fort attaché à Jeanne, qui a été +élevée sous mes yeux; elle est honnête et courageuse, et elle saura bien +se soutenir.» + +Grand Louis voulut répondre, mais il eut une convulsion et mourut. + +Jeanne se jeta sur lui et poussa des cris déchirants, auxquels se +joignirent ceux des enfants; ce fut une scène de désolation. Jeanne fut +prise d'une violente convulsion; quand elle fut revenue à elle, le curé +lui dit: + +«Jeanne, ce grand chagrin-là n'est pas d'une chrétienne; c'est une +révolte contre la volonté de Dieu. + +--Monsieur le curé, vous ne savez pas tout mon malheur! Je vais avoir un +autre enfant, un pauvre petit qui ne verra jamais son père!» + +Et elle recommença ses cris. + +«C'est une raison de plus pour vous calmer, Jeanne. Vous êtes plus +occupée de vous dans cette grande désolation que vous ne le croyez. +Votre mari reçoit en ce moment la récompense de sa vie honnête, et il +n'est plus à plaindre; le malheur tout entier est pour vous et pour vos +enfants, qui vont souffrir si vous ne vous occupez que de votre chagrin. +Dieu ne veut pas que l'on néglige les vivants pour les morts: c'est là +un grand péché, et je ne pense pas que vous veuillez offenser Dieu.» + + + On enterre grand Louis. + + +Jeanne fut frappée de ce que lui avait dit M. le curé; elle se calma et +fit de grands efforts pour retenir ses cris. Elle fit mettre ses enfants +à genoux devant le lit de leur père pour prier Dieu. Paul finit par se +rendormir, et elle le reporta sur son lit. M. le curé fit une lecture +pieuse, et il s'en alla au jour. En passant devant le Grand-Bail, il +annonça la mort de grand Louis au père Tixier, et lui dit qu'il fallait +s'occuper de l'enterrement, parce que Jeanne était incapable de prendre +ce soin. + +Maître Tixier eut un grand chagrin de la mort de grand Louis, surtout en +pensant qu'il s'était tué en travaillant pour lui. Le pauvre homme était +vieux et infirme, et depuis la mort de sa femme, qu'il avait perdue au +commencement de l'année, il baissait tous les jours. Il alla pourtant +voir Jeanne. + +«Ma chère fille, dit-il en entrant, voilà un grand malheur! Qui m'eût +dit, à moi qui suis si vieux, que j'enterrerais mon pauvre grand Louis? +Mais tu n'as pas tout perdu, ma Jeanne, puisque je suis encore là. Je ne +te ruinerai pas pour la façon de tes terres, soit tranquille! + +--Je sais bien que vous serez toujours bon, maître Tixier; mais qui me +rendra mon pauvre homme que j'aimais tant? Nous ne nous sommes jamais +disputés, nous étions toujours de bon accord; c'était un vrai petit +paradis que notre ménage. + +--Ma fille, comme c'est la volonté de Dieu que vous soyez séparés, il +faut bien s'y soumettre.» + +Jeanne, aidée de Marguerite, ensevelit son mari avec beaucoup de +courage. Le père Tixier avait tâché de l'emmener chez lui; elle avait +répondu que son devoir était de rester auprès du corps tant qu'il ne +serait pas en terre, et que son chagrin ne devait compter pour rien. +Mais, quand elle vit emporter la bière, elle eut encore une terrible +convulsion, qui la laissa comme morte. Le chant des prêtres la fit +revenir à elle, et rien ne put l'empêcher de suivre l'enterrement +jusqu'au cimetière. Elle prit ses deux garçons par la main, et Louise +conduisait Nannette. Tout le village les suivait, car grand Louis +jouissait d'une grande estime dans tout le pays. + + + + + QUATRIÈME PARTIE. + + JEANNE VEUVE. + + + On fait l'inventaire. + + +Quelques jours après, maître Tixier vint voir Jeanne et lui dit: + +«Ma fille, comme tu as des mineurs, il faut faire ton inventaire. Je t'y +engage, dans ton intérêt et dans celui de tes enfants, pour t'épargner +toute espèce de désagréments par la suite. + +--Mais ça va me coûter bien cher! + +--C'est égal, il faut le faire; quand on suit la loi, on est sûr qu'il +n'arrive rien de fâcheux. + +--Voyez donc, père Tixier! si nous ne vous avions pas payé l'année de la +grêle, je serais grandement embarrassée à cette heure. + +--Crois-tu donc que je t'aurais tourmentée? + +--Non, mais c'est moi qui me serais tourmentée, me voyant dans +l'impossibilité de m'acquitter. Je n'aurais pas eu un seul moment de +repos en me sentant des dettes.» + + + M. le curé fait une remontrance à Jeanne. + + +«Jeanne, dit un jour M. le curé, je vous trouve bien mauvaise mine; +seriez-vous malade? + +--Pas précisément, monsieur le curé; mais depuis que j'ai vu mon cher +défunt baigné dans son sang, je ne puis plus dormir tranquille; toutes +les nuits je le vois là, étendu devant moi, et je me réveille en criant; +puis je m'agite dans mon lit pendant plus d'une heure sans pouvoir m'en +retenir. + +--Ce n'est pas votre corps qui est malade, Jeanne, c'est votre esprit, +qui ne peut se soumettre à la volonté de Dieu. Vous oubliez les +souffrances que son Fils a endurées pour nous. Si vous y regardiez de +bien près, vous verriez que vous êtes encore mieux partagée que les +trois quarts des gens que vous connaissez. Cherchez autour de vous, et +dites-moi qui a reçu plus de grâce du ciel. De pauvre orpheline sans +parents et sans pain que vous étiez, vous voilà mère de famille, logée +dans la maison que vous avez fait bâtir, ayant de quoi vivre en +travaillant; et vous avez eu le grand avantage de ne rencontrer sur +votre chemin que d'honnêtes gens qui vous ont tous protégée. + +--Vous avez raison, monsieur le curé; quand vous avez passé quelques +moments auprès de moi, je suis toujours plus forte pour supporter mon +malheur; mais quand je suis seule avec les enfants, il me revient tout +de suite dans l'esprit, et je ne peux pas sécher mes larmes. + +--Je vais aller à l'église demander à Dieu qu'il vous donne des forces; +il faut, de votre côté, le prier aussitôt que vous sentez votre chagrin +prendre le dessus. Priez, soit chez vous, soit en travaillant chez les +autres; la prière est bonne partout, et, quand on appelle Dieu à son +aide, il ne se fait pas attendre.» + +Jeanne eut un petit garçon, dont Mme Isaure voulut être la marraine, et +qu'on appela Louis comme son père. Au bout d'un mois, elle le porta voir +à maître Tixier, qui le trouva plus beau et plus fort que les autres. + +«Cela doit te consoler un peu, ma Jeanne. + +--Ah! père Tixier, il ne faut pas se presser de se réjouir; il ne marche +pas encore et il peut lui arriver plus d'un malheur avant qu'il soit en +état de travailler. + +--N'as-tu donc pas assez de tes chagrins, ma Jeanne? faut-il donc que tu +t'en fasses encore d'autres?» + + + Le petit Louis tombe en langueur. + + +Le père Tixier labourait pour rien les terres de Jeanne; mais, comme +elle avait à payer les façons de ses vignes, l'impôt, la moisson, il lui +restait tout juste de quoi vivre et payer les mois d'école ainsi que les +livres de Paul. Cet enfant continuait d'être dur pour sa mère et pour +sa soeur. Hors de la maison, il était fort gentil; mais là, il +tyrannisait ceux qui l'aimaient le plus. Quelquefois Nannette en +pleurait; sa mère lui disait: + +«Nous sommes encore bien heureuses, ma fille, qu'il ne tourne pas au +mal! Avec un esprit comme le sien, il eût été impossible de le ramener +dans le bon chemin. Il est honnête garçon, Dieu merci! il n'y a que nous +qui souffrions de son mauvais caractère; aussi m'a-t-il enlevé le peu de +bonheur que Dieu m'avait laissé.» + +Un jour, Mme Isaure vint voir son filleul; elle le trouva bien chétif. + +«Jeanne, si tu étais raisonnable, tu sèvrerais Louis; tu lui donnes de +mauvais lait, parce que tu as trop de chagrin, et tu fais beaucoup de +mal à cet enfant. + +--Mais, ma chère dame, il n'a pas une seule dent, malgré ses dix mois. + +--C'est égal; le lait que tu lui donnes est un poison pour lui: +crois-moi, sèvre-le tout de suite.» + +Jeanne suivit son conseil: l'enfant se remit d'abord; mais il tomba +bientôt en langueur. Marguerite dit à Jeanne: + +«Si j'étais à ta place, j'emmènerais Louis à Sainte-Solange pour le +faire guérir: on lui dirait un évangile, et il serait tout de suite +remis. + +--Maman, dit Nannette, les évangiles de M. le curé de Sainte-Solange +valent donc mieux que ceux du nôtre? Pourtant on peut bien dire que +notre curé n'a pas son pareil sur la terre. + +--Entends-tu ce qu'elle te dit, Marguerite? Elle a bien raison; les +prières de notre curé, qui est un vrai saint, sont aussi bonnes que +celles des autres; est-ce que le bon Dieu ne les entend pas aussi bien +ici qu'à Solange? + +--Pourquoi y a-t-il donc tant de gens qui font le voyage? + +--Veux-tu que je te le dise? c'est pour courir, pour s'amuser; et puis, +quand vous êtes allés là avec vos enfants, vous ne vous en occupez plus: +il faut que le bon Dieu les guérisse tout seul; vous trouvez ça plus +commode. Pourtant, s'il nous a donné l'instinct de nous soigner quand +nous sommes malades, c'est qu'il veut qu'on prenne la peine de le faire. +Tiens, voilà monsieur le curé qui vient, demande-lui ce qu'il en pense.» + + + M le curé dit que la prière est bonne partout. + + +«Monsieur le curé, cria Marguerite, est-ce qu'il y a du mal à faire le +voyage de Sainte-Solange? + +--Non, certainement. Si, en quittant votre maison pendant plusieurs +jours, vous n'y laissez rien en souffrance, et que votre mari et vos +enfants soient bien soignés pendant que vous n'y serez pas, vous ferez +bien d'aller prier au tombeau de la sainte. + +--Qu'est-ce que je te disais, Marguerite? dit Jeanne; as-tu besoin de +laisser tout à l'abandon pour aller au loin prier Dieu, quand il y a une +église et un bon prêtre auprès de toi? Est-ce que Dieu n'est pas partout +et ne nous entend pas toujours? + +--Oui, sans doute; mais il guérit mieux à Sainte-Solange qu'ici; c'est +bien sûr. + +--Tu crois que quand tu auras traîné ton petit malade à neuf lieues, par +le froid de la nuit et la chaleur du jour, il sera mieux disposé à +guérir que si tu le soignais dans ta maison? + +--Vous avez raison, Jeanne, dit M. le curé; Dieu veille partout aux +besoins de ses créatures. Le plus petit insecte trouve à sa portée la +proie dont il se nourrit; la moindre fleur a sa goutte de rosée. +Écoutez, Marguerite, je suis loin de blâmer ceux qui vont à +Sainte-Solange. Il n'y a pas de mal à faire un pèlerinage, bien au +contraire; mais si quelque chose en souffre chez vous, vous désobéissez +à Dieu, qui veut que la femme s'occupe de sa maison et de ses enfants. + +--Ma foi, c'est un grand ennui que les enfants: j'en ai cinq, c'est bien +trois de trop. + +--Peux-tu dire des choses comme celles-là, Marguerite! c'est comme si tu +souhaitais la mort de ces pauvres petits. Que dirais-tu si l'on te +proposait de te débarrasser de ceux qui sont de trop? lesquels +choisirais-tu? + +--Tu me fais peur, Jeanne; je les aime tous de même, quoiqu'ils +m'ennuient bien souvent.» + + + M. le curé reproche à Marguerite d'être paresseuse. + + +«Conviens, Marguerite, dit Jeanne, que tu as autant d'envie de courir +que de prier au tombeau de sainte-Solange. + +--Dame! petite Jeanne, c'est bien amusant de voir tout ce monde! + +--Ainsi, c'est pour voir du monde que tu fais faire à ton enfant neuf +lieues pour aller et autant pour revenir, et que tu laisses les autres +tout seuls avec leur père, qui ne pourra pas s'en occuper, forcé qu'il +est de gagner ses journées; ils n'auront point de soupe à manger, ni les +uns, ni les autres, et leurs lits ne seront pas faits; puis tu seras si +lasse en revenant, que tu ne pourras rien faire le lendemain. Est-ce +raisonnable, voyons? + +--Écoutez bien ce que vous dit Jeanne, ajouta le curé; vous n'êtes pas +travailleuse, et, si Claude était malade seulement pendant huit jours, +il faudrait envoyer vos enfants mendier. Si vous étiez bien propre, bien +courageuse; si, au lieu d'aller causer dès le matin avec vos voisines, +vous faisiez votre ménage et que vous eussiez soin de tenir vos enfants +propres, ils se porteraient bien et vous n'auriez pas la douleur de les +voir dans un si triste état. Dieu bénit le travail, parce qu'il nous a +tous faits pour travailler, et c'est une bonne manière de le prier que +d'avoir du coeur à son ménage. Si vous désirez des neuvaines pour guérir +votre enfant, je les ferai pour vous, moi! + +--Vois donc, Marguerite, si tu mérites qu'on soit si bon pour toi! +Allons, dis-nous la vérité: es-tu contente quand tu as couru toute la +journée, un enfant sur les bras, au lieu de veiller à tes affaires? + +--Non, ma Jeanne; c'est bien vrai que je ne suis pas contente; je sens +au-dedans de moi quelque chose qui me gêne, qui me tourmente. + +--Et quand tu as bien travaillé toute la journée, que tu es à souper +avec ton homme et tes enfants, et que tu as ton gain dans ta poche, que +ressens-tu? + +--Jeanne, je suis légère comme l'oiseau; je vas, je viens, je chante, +j'embrasse les petits. + +--Marguerite, dit M. le curé, ce quelque chose qui n'est pas content +au-dedans de vous quand vous ne faites pas votre devoir, et qui chante +quand vous avez bien travaillé, c'est la conscience, c'est la voix de +Dieu qui parle dans votre coeur. Si vous l'écoutiez, vous seriez +toujours heureuse, et il y aurait plus d'aisance dans votre maison. + +--Monsieur le curé, c'est que, quand il me prend envie de faire quelque +chose, je le fais tout de suite sans en penser plus long. J'en suis +fâchée après, mais c'est plus fort que moi; il faudrait que Jeanne fût +toujours à mon côté. + +--Comme elle ne peut quitter sa maison ni son ouvrage pour s'occuper de +vous, ce sera moi qui irai tous les matins, avant de dire ma messe, voir +si vous êtes en bonne disposition de travailler. + +--Monsieur le curé, dit Jeanne, vous ferez là une grande charité; +Marguerite n'est pas plus mauvaise qu'une autre; mais je le lui ai déjà +dit, si elle continue, il lui arrivera malheur.» + + + M. le curé veut placer Sylvain en ville. + + +Jeanne dit un jour à M. le curé: + +«Vous avez pour mon Sylvain de trop grandes bontés, vous en faites un +monsieur; il serait bien temps qu'il s'occupât de cultiver nos terres; +il en sait plus long qu'il ne lui en faut; qu'il apprenne donc à présent +à manier la charrue. + +--Jeanne, cet enfant est si doux et en même temps si délicat, que je ne +puis m'habituer à penser qu'il passera sa vie à piocher la terre. N'y +a-t-il pas mille autres manières de gagner son pain? Il est +très-intelligent et beaucoup plus instruit que les autres enfants de son +âge, car il a bien profité de tout ce que je lui ai appris. Je voudrais +le placer chez un notaire de mes amis, à qui j'en ai déjà parlé. + +--Croyez-vous, monsieur le curé, qu'il puisse être heureux en ville, où +il n'aura personne pour l'aimer? + +--Laissez donc, Jeanne! les gens chez qui je le placerai lui serviront +de famille; c'est une maison honnête, où il sera bien tenu et ils ne lui +donneront que de bons exemples. + +--Monsieur le curé, vous en savez plus long que moi là-dessus; mais +j'aurais mieux aimé qu'il restât paysan comme son père; c'est encore +l'état qui donne le plus de bonheur et où on est le moins exposé à mal +faire. + +Jeanne s'occupa de mettre en ordre les effets de Sylvain; elle fit +refaire à sa taille les plus beaux habits de son père, et M. le curé le +mena chez son ami le notaire. + + + Jeanne s'aperçoit que le petit Louis sera un enfant + simple. + + +Louis avait trois ans; sa santé s'était raffermie et il était devenu +très-fort; il parlait peu, et ce qu'il disait ne ressemblait pas aux +propos des autres enfants; ses yeux étaient grands, mais tout +singuliers. Il courait après tout ce qui brillait pour s'en saisir. Il +s'était brûlé plus d'une fois à la chandelle, et plus d'une fois aussi +il avait retiré du feu le bois enflammé pour jouer avec; enfin, un jour +il s'était jeté dans le ruisseau pour prendre le soleil qu'il voyait +dans l'eau. Sa mère, ou bien sa soeur, ne le quittaient plus, de peur +d'accident. Jeanne dit à la marraine de l'enfant: + +«Je ne peux plus m'abuser, madame, mon pauvre Louis sera simple toute sa +vie, si même il ne devient pas idiot tout à fait. + +--Tu n'en sais rien encore, Jeanne; il pourra devenir un homme comme les +autres; pense donc qu'il est bien jeune! + +--Madame, je ne peux pas m'y tromper, parce que ce n'est pas la première +fois que je vois des simples; il sera toute sa vie l'enfant du bon Dieu; +je ne pourrai pas le quitter un instant. + +--Ma pauvre Jeanne, c'est une grande épreuve que le ciel t'envoie. + +--J'en ai du chagrin, madame, mais je n'en murmure pas; les enfants +simples ont une âme comme les autres, et ils n'offensent jamais le bon +Dieu. Puis il m'aime tant, le pauvre innocent! + +--Eh bien! Jeanne, si tu ne peux plus travailler à cause de Louis, +donne-moi Nannette, j'en aurai soin comme si elle était ma fille; elle +ne te coûtera plus rien à nourrir: au contraire, elle pourra t'aider +avec ce qu'elle gagnera chez moi. + +--Merci, ma chère dame; j'aurai bien de la peine à m'en séparer, car +elle aime mon Louis quasi plus que moi; mais nous sommes trop de deux +femmes dans la maison, et je serai bien heureuse de la savoir avec +vous.» + + + Nannette a un grand chagrin de quitter sa mère. + + +A peine Mme Isaure fut-elle partie, que Nannette, qui pleurait dans +l'autre chambre, parce qu'elle avait tout entendu, se mit à éclater: + +«Ma chère mère, il faut donc nous séparer! je ne le pourrai jamais; j'en +mourrai, bien sûr. + +--Ma pauvre fille, tu n'en mourras pas. Quand j'ai perdu ton père, je ne +suis pas morte, parce que j'ai pensé à vous, mes enfants; et tu penseras +à moi pour te donner du courage. + +--Mais, c'est si dur d'aller chez les autres! + +--Il est sûr qu'il vaut mieux rester avec ses parents, quand on le peut, +que d'aller dans la meilleure des conditions. C'est le malheur qui nous +force à nous quitter, ma Nannette; mais ce ne sera pas pour toujours. +Nous sommes trop de bouches ici, et puis je ne peux rien acheter pour ta +toilette; au lieu que tout ce que tu vas gagner sera pour toi, ma fille. + +--Et pour vous aussi, ma chère maman. Mais je ne pourrai jamais vivre +sans vous voir. + +--Si, ma fille; tu auras beaucoup d'ouvrage et tu penseras moins à nous. +Mme Isaure est bien bonne; ce ne sera pas une maîtresse ordinaire pour +toi: c'est elle qui m'a donné le premier argent que j'ai touché, qui m'a +appris tout ce que je sais; elle m'a toujours protégée; tu seras même +mieux auprès d'elle qu'auprès de moi, et tu l'aimeras bien vite, je t'en +réponds.» + +Mais Nannette ne se consolait point; sa mère lui dit: + +«Mon enfant, va voir M. le curé; il a de bonnes paroles pour toutes les +peines, et tu prieras Dieu avec lui.» + +M. le curé fit dîner Nannette à sa table, et la ramena le soir à sa +mère. + +«N'est-elle pas bien heureuse, dit Jeanne, dans notre malheur, de +trouver une place tout près de nous et chez des gens que nous aimons +tant? + +--Oui, Jeanne, et elle le comprend maintenant; je vous promets qu'elle +sera bien raisonnable. + +--Nannette, nous irons demain chez Mme Dumont pour savoir quand on aura +besoin de toi; si tu as les yeux gonflés, elle croira que tu as oublié +ce qu'elle a fait pour nous. + +--Ma mère, je vais mener notre vache aux champs, ça me remettra un peu.» + + + Mme Isaure caresse l'enfant simple de Jeanne. + + +Le lendemain, après midi, Jeanne et Nannette s'habillèrent, ainsi que +Louis, et elles allèrent chez Mme Dumont. + +Mme Isaure était dans le jardin, et avait une écharpe rouge. Louis +courut à elle, la lui arracha, et se la mit autour du corps avec une +joie bruyante. + +«Excusez-le, ma chère dame, dit Jeanne, il ne sait pas ce qu'il fait. + +--Pauvre petit, dit Mme Isaure en le prenant dans ses bras, comme il est +beau!» + +Elle lui fit cueillir un abricot, dans lequel il mordit avec avidité; +puis il appela sa mère et sa soeur pour leur en faire manger. + +«Il est d'un grand coeur, madame, dit Nannette; s'il a quelque chose de +bon, il faut que tout le monde y goûte.» + +Madame Isaure le mena dans sa chambre, lui donna des jouets et +l'embrassa plusieurs fois, car il était vraiment charmant; il la regarda +longtemps, puis il se jeta dans ses bras et pleura sur son épaule; elle +ne voulut pas qu'on le dérangeât, et il s'endormit. + +«Veux-tu venir demeurer avec moi, Nannette? + +--Oui, madame, j'en serai bien contente. + +--Mais tu dis cela en pleurant, mon enfant; je ne veux pas te +contrarier; si tu ne peux pas t'y décider, n'en parlons plus. + +--Mon Dieu! madame, dit Jeanne, nous ne nous sommes jamais séparées, et +il ne serait pas naturel qu'elle quittât la maison sans chagrin; mais, +je vous l'assure, elle vient de bonne volonté; vous savez bien que je ne +voudrais pas la contraindre. Quand désirez-vous qu'elle entre à votre +service? + +--Quand cela t'arrangera, Jeanne. + +--Alors, madame, si vous ne vous fâchez pas, elle restera chez nous +jusqu'après la moisson. J'ai été demandée pour faire le pain et la +cuisine aux moissonneurs de la Tréchauderie; je voudrais bien ne pas +perdre cette occasion de gagner un peu d'argent. Nannette gardera ses +frères et leur fera la soupe. Je ne viendrai que pour coucher le soir, +et encore faudra-t-il que je reparte à trois heures du matin. + +--Mais, Jeanne, tu vas te tuer à ce métier-là. + +--Je ne peux pas faire autrement; les enfants sont trop jeunes pour les +laisser coucher seuls à la maison. + +--Ne t'en inquiète pas; notre vieille bonne ira coucher avec Nannette; +et toi, tu ne seras pas obligée de faire une lieue matin et soir.» + + + La vieille bonne mène souvent les enfants au château. + + +Pendant l'absence de Jeanne, qui ne revenait que le samedi au soir, la +vieille bonne, qui l'avait vue toute petite et qui l'aimait beaucoup, +emmenait souvent les enfants au château. Elle faisait travailler +Nannette avec elle, tout en gardant Louis. Lorsque cet enfant voyait sa +marraine, il se couchait à ses pieds et roulait sa tête sur ses genoux; +d'autres fois, il prenait ses belles boucles blondes et les baisait, +ainsi que ses mains blanches. S'il survenait quelqu'un qu'il ne connût +pas, il allait se blottir sous quelque meuble. Nannette s'habitua ainsi +à être séparée de sa mère, et elle lui dit en la quittant tout à fait: + +«Je viendrai vous voir bien souvent, ma chère maman. + +--Ma fille, les maîtres ne se soucient guère de ces visites-là; viens le +dimanche seulement.» + +Jeanne cessa tout à fait d'aller en journée; elle entreprit d'apprendre +quelque chose à son petit Louis, qui passait des heures entières à la +regarder sans rien dire. Elle avait bien de la peine à captiver son +attention; pourtant, quand elle le tenait par la main en lui adressant +la parole, il semblait la mieux comprendre, surtout si elle lui parlait +des anges et du bon Dieu, et il revenait souvent sur ce sujet. Il +grandissait beaucoup et promettait de devenir fort comme son père. + +Paul était toujours mauvais pour sa mère; quelquefois pourtant, touché +de sa douceur, il lui disait les yeux humides: + +«Que vous êtes donc bonne, ma pauvre mère!» + +Mais ces bons moments étaient rares et duraient peu. Il apprenait bien +ce qu'on lui montrait à l'école, et, de ce côté du moins, Jeanne n'avait +pas à se plaindre de lui. + + + Jeanne passe une mauvaise année. + + +Il y eut une année pluvieuse: les grains mûrirent mal et les fourrages +furent de mauvaise qualité. Le père Tixier, qui avait coutume de venir +causer souvent avec Jeanne, était mort dans l'hiver. Le Grand-Bail était +resté à Étienne Durand, et il fallut que Jeanne payât le labourage de +ses terres; elle se trouva dans une grande gêne; mais, comme elle ne se +plaignait pas, personne n'en sut rien; il n'y eut que M. le curé qui vit +clair dans sa position. Sa vache mourut pour avoir mangé de mauvais +fourrage, ce qui fut une grande perte pour elle; il ne lui restait pas +assez d'avance pour en acheter une autre, parce que, le blé étant cher, +il fallait garder son argent pour en avoir. Elle avait employé les +économies qu'elle avait faites depuis son veuvage à acheter un bon pré +dont elle venait d'achever le payement. On lui offrit bien des cheptels; +mois, comme elle savait que son fourrage était malsain, elle ne voulut +pas risquer le bétail qu'on lui confierait. Elle passa un hiver +difficile et plein de privations, et Paul ne fut pas toujours +raisonnable; il murmurait souvent contre sa mère. + +Sylvain eut un congé de huit jours au printemps, et il fut très-content +de revenir chez lui. Il paraissait satisfait de sa position; ses +camarades se moquaient bien un peu de ses chemises de grosse toile, mais +il ne les écoutait pas; et, comme il était travailleur et rangé, son +patron l'aimait beaucoup. Il rapporta à sa mère une soixantaine de +francs qu'il avait gagnés dans l'étude, et il lui dit qu'il allait avoir +cinquante francs d'appointements par mois. + +«Je vais être riche, ma bonne mère, et il n'y aura plus de mauvais +hivers pour vous. + +--Mon Sylvain, je vais t'acheter des chemises de calicot et te les faire +tout de suite. + +--Non, ma mère, cet argent-là est pour vous avoir une vache. Je sais que +Nannette va vous en apporter autant au moins. Mais il me semble, Paul, +qu'il est temps de quitter l'école, et que tu peux travailler à notre +bien maintenant. + +--Moi, je ne veux pas être laboureur, dit Paul; il me faut un état qui +me convienne, et, si l'on veut me mettre chez le maréchal du bourg, je +veux bien commencer à travailler. J'y vais quelquefois entre les deux +classes, et je tiens les pieds des chevaux pendant qu'il les ferre; il +dit que je suis un luron, et que, si je veux travailler dans sa +boutique, il me prendra avec plaisir. + +--Ce n'est pourtant pas raisonnable, Paul, dit sa mère; les journées me +ruinent, et, si tu travaillais pour nous, je pourrais t'acheter ce dont +tu as besoin. + +--Je vous dis que je veux être maréchal, pour voir du pays quand je +serai grand et faire mon tour de France. Je saurai bien gagner de +l'argent, soyez tranquille! je ne vous en demanderai jamais. + +--Il faut le laisser faire. Mon Sylvain, veux-tu aller t'arranger avec +le père Maurice?» + +Sylvain fit ce que lui disait sa mère, et il revint dire que le père +Maurice, le maréchal, prendrait Paul pour deux ans de son temps, et +qu'il lui en avait fait l'éloge. + +«Tant mieux, mon garçon. Ainsi, Paul, tu y entreras à la fin de ton mois +d'école.» + + + On retrouve Pierre, le frère de Claude, qui s'était + perdu. + + +Un jour que Jeanne filait, assise dans sa galerie, elle vit passer +Marguerite, qui courait comme une folle. + +«Où vas-tu si vite? lui dit-elle. + +--Je cherche Pierre, le frère de mon homme, qui est perdu.» + +Jeanne ne fit pas grande attention à ce que Marguerite lui disait, parce +quelle la connaissait pour une tête éventée. + +Deux jours après, Marguerite vint lui dire d'un air effaré qu'on venait +seulement de trouver Pierre. + +«Viens donc le voir tout de suite chez nous; ma Jeanne; il est comme +mort. + +--Où l'a-t-on donc trouvé? + +--Dans la grande luzerne d'Étienne Durand.» + +Jeanne suivit Marguerite et emmena Louis avec elle. Elle trouva Pierre +étendu sur un lit, sans mouvement; elle lui frotta les tempes avec du +vinaigre et lui en fit respirer; puis elle défit sa cravate, et lui lava +le visage et les mains avec de l'eau fraîche. Il ouvrit les yeux; son +pouls était si faible, qu'on le sentait à peine. Jeanne lui demanda s'il +souffrait. + +«J'ai faim, dit-il bien bas. + +--Le malheureux! s'écria Claude, il meurt de faim!» + +Jeanne lui fit boire un peu de vin pour lui donner des forces, et dit +qu'il ne fallait pas beaucoup le faire manger, parce que c'était +dangereux, et qu'on allait lui faire de la soupe au lait. + +«Mais je n'ai pas de lait, moi, dit Marguerite. + +--Va en chercher au Grand-Bail, ils ne t'en refuseront pas.--Mais +pourquoi Pierre s'en est-il allé comme ça? dit-elle à Claude. + +--Je vas vous dire, Jeanne: il a un grand mal à la jambe depuis plus de +quatre ans. Il l'a caché à notre défunte mère pendant bien longtemps. +Elle le voyait dépérir sans pouvoir en deviner la cause. Enfin, un jour +il quitta sa place de charretier aux Ormeaux et s'en vint chez nous. A +force d'être tourmenté, il a fini par faire voir son mal. Notre mère l'a +fait rester au lit et l'a guéri. Il s'est encore placé au moulin du +bourg; son mal est revenu aux deux jambes, et il ne s'en est pas vanté. +Mais cette année, un peu avant la Saint-Jean, en chargeant sa voiture, +il a laissé tomber un poinçon vide sur sa jambe, et il y a fait un grand +trou; depuis ce temps-là, il est chez nous sans travailler. + +--Mais on ne le voyait jamais. + +--C'est qu'il se cachait, le pauvre garçon, comme s'il eût fait un +mauvais coup. + +--Pourquoi donc n'en avoir pas parlé à M. le curé? + +--Dame! il ne le voulait pas. + +--Êtes-vous simple aussi, vous, Claude, de l'avoir écouté! + +--Ce n'est pas tout, Jeanne; il a voulu se détruire déjà deux fois, +parce qu'il s'imaginait nous être à charge. Je l'en ai empêché, +heureusement, à temps; mais je vois bien que, cette fois, il voulait se +laisser mourir de faim. + +--Savez-vous, Claude, que c'eût été une grande honte pour votre famille +d'avoir un homme qui se serait tué! Sans compter que c'est un grand +péché que de se donner la mort.» + + + Pierre prie Jeanne de le guérir. + + +«Oh! Jeanne, vous qui savez tant de choses, vous pouvez bien me guérir, +si vous le voulez, demanda Pierre. + +--Maman, dit Louis, il ne faut pas le guérir. + +--Pourquoi donc, petit? repartit Pierre. + +--Parce que tu n'aimes pas le bon Dieu. + +--Qui est-ce qui t'a dit ça? + +--Personne; mais tu as voulu te tuer pour ne pas souffrir, et le bon +Dieu ne t'aime plus. + +--Entends-tu, Pierre? c'est Dieu qui parle par la bouche du pauvre +simple.» + +Pendant ce temps-là, on avait fait la soupe au lait, et Pierre la +mangea. + +«Pierre, dit Jeanne, pourquoi, dès le commencement de votre mal, +n'êtes-vous pas allé chez M. le curé, qui est si habile et si +secourable? + +--Jamais je n'aurais osé lui montrer mes jambes. + +--Et vous avez mieux aimé offenser Dieu en cherchant à vous détruire, et +rester à la charge de votre frère, qui n'est déjà pas trop à son aise! +Je veux bien vous soigner, mais seulement quand M. le curé aura vu votre +jambe. Je vais aller le chercher.» + +M. le curé, ayant développé la jambe, fut effrayé de l'état de la plaie; +Pierre, qui s'en aperçut, lui dit: + +«N'est-ce pas, monsieur le curé, que je ne guérirai jamais? + +--Je ne vous cache pas, mon garçon, que ce sera long et difficile: un +mal peut toujours se guérir quand il est pris à temps; mais, quand on le +garde pendant des années sans y rien faire, c'est quelquefois +impossible. Il vous faudra une grande patience et une grande docilité +pour guérir.» + +Et il lava la plaie avec soin, la pansa avec de la pommade camphrée +étendue sur de la charpie, et il la saupoudra auparavant avec du camphre +en Poudre. + +«Je viendrai vous panser tous les jours, dit-il en s'en allant. Il faut +vous coucher tôt, vous lever tard, et, quand vous serez levé, vous +tiendrez votre jambe étendue sur une petite chaise; si vous la posez par +terre, je n'en réponds pas.» + +Il faisait un beau clair de lune quand Jeanne et M. le curé sortirent. +Le petit Louis donnait la main à M. le curé, qui l'aimait beaucoup. Il +s'arrêta et dit en montrant le ciel et les étoiles: + +«Qui a fait tout ça? + +--Mon enfant, lui dit sa mère, je t'ai répété bien des fois que c'était +Dieu qui avait fait tout ce qui est au ciel et sur la terre.» + +L'enfant quitta la main de M. le curé et se mit à genoux. + +«Je veux voir Dieu, dit-il, je veux lui parler.» + +Ils étaient devant la porte de la cure, et ils y entrèrent tous les +trois; M. le curé prit le pauvre simple sur ses genoux et lui dit: + +«Mon petit Louis, le bon Dieu ne se voit pas avec les yeux du corps; +mais l'on sent qu'il est partout. Quand tu restes des heures entières à +regarder tes roses pousser, c'est lui qui les déploie et les fait sortir +si belles de leurs boutons; c'est lui aussi qui leur donne cette bonne +odeur que tu aimes tant. Quand tu donnes un morceau de pain à un pauvre, +c'est lui qui te met le contentement dans le coeur; et si tu embrasses +ta mère, c'est encore Dieu qui te rend heureux dans toute ta petite +personne. + +--C'est bon, dit Louis, je vas l'écouter. + +--Vous voyez bien, Jeanne, que cet enfant n'est pas aussi malheureux que +vous le croyez; il comprend Dieu.» + + + Jeanne gronde Marguerite. + + +Quelques jours après, Jeanne alla voir Pierre; elle trouva Marguerite +qui travaillait devant sa porte. + +«Marguerite, lui dit-elle, il ne me semble guère naturel que Pierre ait +voulu se détruire à trois fois différentes; il a son tiers dans votre +maison et dans votre champ, et il lui reste bien un peu d'argent de ses +gages. Je parierais que tu lui as dit quelque chose. + +--Oh! mon Dieu, pas grand'chose, va, Jeanne! Je lui disais qu'il était +au bout de son argent, et que, quand il n'en aurait plus, nous ne +pourrions pas le garder, parce que nous étions déjà trop dans la maison. + +--Lui disais-tu ces belles choses-là devant Claude? + +--Non pas! il est bien bon, Claude, mais il m'aurait donné une bonne +tape, s'il m'avait entendue parler comme ça à son frère. + +--Et tu as eu le coeur de dire des choses pareilles à cet infirme, au +frère de ton homme! + +--Tiens, voilà-t-il pas! + +--Il ne te rendait donc pas quelques services? + +--Si fait: il chauffait le four et enfournait le pain; il faisait des +mues et des paniers que je vendais à la ville, où le meunier me les +conduisait; enfin, il s'occupait toujours; il gardait aussi les petits +et leur faisait des amusettes. + +--Et tu as pu lui reprocher le pain qu'il mangeait et qu'il gagnait +bien, ma foi! Marguerite, je mourrais de honte si j'étais à ta place. Si +Pierre s'était détruit, tu en aurais répondu devant Dieu. + +--Jeanne, tu me fais toujours peur; je ne suis pourtant pas méchante. + +--C'est vrai, tu n'es pas méchante au fond; mais c'est pire que si tu +l'étais, parce que tu ne penses jamais ni à ce que tu dis ni à ce que +tu fais.» + + + Pierre guérit, puis retombe malade. + + +Pierre guérit au bout de trois mois. Quand la plaie fut fermée, M. le +curé lui dit: + +«Maintenant, mon ami, il ne faut plus penser à cultiver la terre, +cherchez un autre moyen de gagner votre vie. + +--Que voulez-vous donc que je fasse, monsieur le curé? + +--Apprenez un état qui ne fatigue pas vos jambes. + +--Mais j'ai vingt-cinq ans; et il est bien dur à mon âge d'entrer en +apprentissage. + +--Il serait encore plus dur d'aller mendier, mon cher; le mal ne se fait +jamais, en ce monde, que la punition ne le suive tôt ou tard. Vous avez +manqué de confiance en Dieu et en votre mère, qui représentait pour vous +sa providence sur la terre, et vous voilà incapable de travailler comme +tout le monde. Il n'y a donc pas à murmurer, puisque vous êtes l'auteur +de votre mal; et, quoique vous soyez guéri, rappelez-vous que vous ne +vous servirez jamais de vos jambes comme vous le faisiez auparavant sans +qu'elles redeviennent malades.» + +Quand M. le curé fut sorti, Marguerite dit à Pierre: + +«Bah! M. le curé dit ça; mais tu peux bien aller à la charrue, à présent +que tu n'as plus de mal.» + + + Pierre, qui se sentait fort, se loua comme laboureur. + + +Mais, au bout d'un mois, il revint chez son frère, plus malade que la +première fois. + + + Marguerite vient encore chercher Jeanne. + + +Marguerite alla trouver Jeanne, et lui dit: + +«Il faut pourtant que tu ailles chez M. le curé pour le prier de venir +voir Pierre, qui est revenu; moi, je n'oserais pas. + +--Pourquoi donc? est-ce qu'il est encore malade? + +--Il est pis que jamais.» + +Jeanne alla chercher M. le curé, qui recula en voyant les deux jambes de +Pierre. + +«Malheureux garçon! vous n'avez donc pas tenu compte de ce que je vous +ai dit? + +--Dame! quand j'ai vu, monsieur, que vous m'aviez si bien guéri, j'ai +cru que je pouvais travailler comme les autres.» + +Jeanne regarda Marguerite, qui rougit et détourna la tête. + +«Pierre, je vous l'ai déjà dit, on est toujours puni quand on fait mal. +Vous n'avez pas voulu me croire, moi, votre pasteur, et qui vous ai +soigné si longtemps; aujourd'hui, je ne puis plus vous guérir, parce +qu'il vous faut des soins et une nourriture que vous ne pourrez pas +trouver chez votre frère. Je vais tâcher de vous faire entrer à +l'hôpital de Bourges. + +--A l'hôpital, monsieur! + +--Oui, Pierre, à l'hôpital; vous y serez bien traité; je vous +recommanderai aux soeurs et à M. l'aumônier, qui s'occuperont de vous +trouver un apprentissage quand vous serez guéri. Je ne vois que trois +états qui vous conviennent: tailleur, cordonnier ou tisserand; encore +les jambes fatiguent-elles trop dans ce dernier métier. + +--Monsieur le curé, j'aimerais l'état de tailleur; je sais tenir une +aiguille, parce que je fais des chapeaux de paille, et je sens que je +n'y serais pas maladroit.» + + + Le petit Louis ne connaît pas le danger. + + +Longtemps après, un jour que M. le curé était chez Jeanne, on entendit +crier sur le chemin. Ils se mirent sur la galerie pour voir ce qui +occasionnait ce bruit. C'était une petite fille qui courait après sa +vache, que les taons avaient mise en furie. La bête allait passer sur le +corps des deux filles de Marguerite, qui venaient de chercher de l'herbe +pour leur chèvre, quand Louis, qui était descendu sans que sa mère le +vît, lui sauta aux cornes comme elle baissait la tête, et la retint sans +bouger. Quoiqu'il n'eût que dix ans, on lui en eût bien donné quatorze +pour la taille et la vigueur. + +Jeanne, qui en voyant cela était plus morte que vive, eut le sang-froid +de prendre une corde avant de descendre; elle l'attacha aux cornes de la +vache, pendant que M. le curé liait l'autre bout à une de ses jambes, et +Louis la laissa aller. + +«Mon cher enfant, dit Jeanne toute tremblante et en l'embrassant, tu te +serais fait tuer! + +--Ne vaudrait-il pas mieux que je fusse auprès du bon Dieu que de vous +gêner sur terre, moi qui ne suis bon à rien? + +--Il me dit souvent des choses semblables, pourtant! dit-elle en +regardant M. le curé. + +--Louis, dit M. le curé, chacun a sa place dans le monde, suivant les +desseins de Dieu; si tu étais mort par ta faute, il n'eût pas été +content de toi. + +--Mais cette mauvaise bête allait renverser les petites filles; il +fallait bien l'arrêter. + +--Tu es un brave garçon, Louis; tu verras Dieu un jour comme tu me vois. + +--Bien sûr? + +--Bien sûr; je te le promets.» + +Et les yeux de l'enfant brillèrent comme des étoiles. + + + Jeanne mène Louis chez sa marraine. + + +Jeanne mena Louis chez sa marraine et lui raconta ce trait de courage, +pendant qu'il était occupé à regarder les belles fleurs qui étaient +plantées devant les croisées. + +«Ma bonne Jeanne, cet enfant est une grande charge pour toi. Si tu le +voulais, je le ferais placer aux Incurables d'Issoudun, et il y serait +fort heureux, je t'assure. + +--Oh! non, madame, il n'y serait pas heureux! Vous ne sauriez croire +combien cet enfant a besoin d'être aimé; il est tout coeur. Tant que +j'aurai une bouchée de pain, je la partagerai avec lui; et si je n'en +avais plus, j'irais en demander pour lui en donner. Je l'aime pour tout +le monde; j'en suis occupée la nuit comme le jour; il n'a pas pu prendre +d'heures réglées pour ses repas; il demande du pain quand il est couché +comme s'il était levé. J'entends souvent dire que Dieu me ferait une +grande grâce s'il me le reprenait; rien ne me fait plus de peine qu'un +propos semblable; et comme on se trompe! J'ai mis tout mon bonheur en +lui; il sent quand je souffre, et alors il devient triste. Je n'ai pas +besoin de lui conter mes chagrins; on dirait que ma tristesse coule dans +son coeur «tant il me fait d'amitiés» s'il me sent de la peine; il me +manquerait encore plus que mes autres enfants, qui peuvent se passer de +moi. Tout son esprit est dans son coeur. Enfin, que voulez-vous que je +vous dise, ma chère dame? c'est tout le portrait de son père. + +--Qu'en comptes-tu donc faire alors? + +--Il travaille un peu au jardin; il est très-fort, et peut-être un jour +pourra-t-il labourer. Je suis si habituée à le voir tel qu'il est, que +je n'en suis plus chagrinée; quelquefois il passe des heures devant ses +rosiers, car il aime beaucoup les fleurs, et surtout les roses. On +dirait qu'il les regarde pousser. Je serais heureuse avec lui si je ne +craignais pas qu'il ne mît le feu sans le vouloir; c'est pourquoi je ne +le laisse jamais seul à la maison.» + +Pendant que sa mère parlait, Louis était rentré et s'était approché du +piano. Comme il touchait à tout, il avait posé un doigt sur une touche, +qui rendit un son. Il fut ravi et poussa un petit cri de joie; il +recommença, et les touches lui répondaient toujours. + +«Est-ce qu'il aime la musique? dit sa marraine. + +--Oh! beaucoup, madame; du plus loin qu'il entend une cornemuse, il +prête l'oreille; il est d'abord joyeux comme tout à l'heure, puis il +finit toujours par pleurer.» + +Mme Isaure se mit au piano et joua un air bien doux et un peu triste. +Louis la regardait avec des yeux brillants, puis il se mit à genoux +comme s'il priait Dieu. Quand elle eut fini, il se coucha à ses pieds et +pleura. Sa marraine lui joua aussitôt un air plus gai pour le remettre +un peu; mais il se leva subitement, et, lui arrêtant le bras, il +s'écria: + +«Non! pas ça, marraine, pas ça, l'autre!» + +On l'emmena dans le jardin pour le distraire, car Jeanne avait peur +qu'il ne se rendît malade; elle ne l'avait jamais vu dans un pareil +état. + + + Solange demande Nannette pour son garçon + + +A quelque temps de là, Solange, des Ormeaux, vint trouver Jeanne et lui +dit: + +«Veux-tu donner ta fille à mon Jean? Depuis qu'il est revenu de l'armée, +il ne pense qu'à elle; il dit qu'il n'y a pas une fille pareille; que, +si elle le refuse, il ne se mariera pas. + +--Ma Solange, il faut d'abord savoir ce qu'en dira Nannette. + +--Peut-être ne se souciera-t-elle pas de demeurer à la campagne, +maintenant qu'elle a tâté de la ville? + +--Tu te trompes, Solange; je sais qu'elle ne sera heureuse que quand +elle vivra auprès de moi; la pauvre enfant me donne plus de la moitié de +ses gages pour payer les façons de mes champs; car moi je ne peux plus +rien gagner à présent, et je crois bien qu'elle n'a pas de grandes +épargnes. + +--Ce n'est pas pour son argent que mon garçon la veut; tu sais qu'il +était le filleul du père Jusserand, qui lui a acheté un remplaçant au +bout de quatre ans de service, parce qu'il voulait le voir avant de +mourir; il lui a légué en mourant quinze cents francs d'argent, et, avec +les champs que nous lui donnerons en mariage, il aura de quoi vivre en +travaillant. + +--Mais, Solange, Nannette ne voudra qu'un homme qui vive dans notre +maison et cultive nos terres. + +--Justement, c'est le désir de Jean. + +--Il faut te dire aussi que je voudrais bien ne pas faire encore mes +partages, à cause de mes deux mineurs, parce que les frais nous +ruineraient. + +--Ne t'inquiète pas de ça, Jeanne; tout le monde sait comment tu as +gouverné ton bien depuis la mort de ton pauvre homme. Vous resterez tous +ensemble, et, quand tu auras un bon ouvrier dans ta maison, tu seras +enfin à ton aise. + +--Ce n'est pas tout encore, Solange: j'ai mon petit Louis, qui pourrait +bien ennuyer ton garçon. Nannette l'aime comme moi, et si Jean ne +pouvait l'endurer à la maison, elle serait malheureuse, et moi j'en +sortirais; car, pour rien au monde, je ne voudrais me séparer de mon +pauvre simple. + +--Ton petit Louis, qui est fort comme quatre, plaît beaucoup à Jean; il +dit que les enfants simples sont plus près du bon Dieu que les autres. +Il en parlait encore ce matin et disait qu'il se chargeait de lui +apprendre à labourer, et qu'il était bien sûr d'y réussir. Ainsi, sois +tranquille de ce côté. + +--Eh bien! puisque nous sommes d'accord sur tout, il faut que tu ailles +chez Mme Dumont, dire à Nannette que j'ai besoin de lui parler, et nous +saurons tout de suite ce qu'elle en pense.» + +Quand Nannette fut venue, sa mère lui dit: + +«Ma fille, la maîtresse Jusserand vient te demander pour son garçon. + +--Oui, ma petite Nannette, dit Solange, voudras-tu bien prendre un +paysan, maintenant que tu es quasi une demoiselle? + +--Ma mère, je ne me marierai que pour demeurer avec vous. + +--Ma fille, Jean Jusserand veut bien vivre dans notre maison et cultiver +notre bien: mais il ne faut pas penser à moi dans une affaire si +importante; je veux que tu me dises, comme devant Dieu, s'il te +convient. + +--Oui, ma mère, dit Nannette en rougissant; Jean est plus doux et bien +mieux appris que les autres garçons du bourg; mais je n'oserai jamais +dire à madame, qui est si bonne pour moi et que j'aime tant, que je vais +la quitter. + +--J'irai te reconduire. + +--Embrasse-moi, ma Nannette, dit Solange; tu ne sais pas comme je serai +contente de t'avoir pour bru, moi qui dois tout ce que je vaux à ta +mère!» + + + Jeanne annonce le mariage de Nannette à Mme Isaure. + + +Jeanne s'habilla et donna aussi ses beaux habits à Louis, qui n'en était +pas trop content. + +«Mon enfant, c'est pour aller voir ta marraine.» + +Il se laissa faire sans rien dire, parce qu'il se sentait heureux auprès +de sa marraine. En passant dans son jardin, il cueillit ses plus belles +roses et il les donna à Mme Isaure, puis il vint se coucher à ses pieds +et ferma les yeux comme s'il dormait. + +«Excusez-le, madame: le pauvre petit comprend que vous êtes bonne pour +lui, et il ne se gêne pas plus qu'avec moi. + +--Laisse-le donc faire, Jeanne. Mais comme tu es belle! Qu'as-tu donc à +me dire? + +--Madame, il m'en coûte un peu de vous parler de ce qui se passe, +quoique pourtant je sois sûre que vous ne vous en fâcherez pas. Il se +présente un bon parti pour Nannette, qui est en âge de se marier, et je +crois qu'elle aurait tort de le refuser. + +--Comment, Jeanne, tu veux m'ôter Nannette, qui m'est si utile pour ma +fille que je lui confie avec la plus grande sécurité! + +--Madame, Nannette ne trouvera jamais un autre homme comme Jean +Jusserand, de votre métairie des Ormeaux. Il est riche, il est d'un bon +naturel, il est mieux élevé que ne le sont d'ordinaire les paysans; +enfin il a tout pour lui! puis, il veut bien demeurer avec nous et +cultiver nos terres, et je suis sûre qu'il ne brutalisera jamais la +pauvre créature qui dort à vos pieds. Vous comprenez, madame, que c'est +une grande chose que celle-là, pour moi qui ne suis occupée que de ce +pauvre enfant! + +--Il me semble, Jeanne, qu'à ta place j'aurais voulu mieux que cela pour +Nannette, qui ne me paraît pas faite pour vivre à la campagne, je +pensais que quelque jour elle se marierait à un bon ouvrier de la ville. + +--Madame, dit Nannette, je ne connais que deux maisons où je puisse +vivre: la vôtre et celle de ma mère. Si je n'avais pas trouvé un homme +qui voulût demeurer avec elle, je n'aurais pas quitté votre service. + +--Et puis, madame, dit Jeanne, croyez bien que l'on est plus heureux en +cultivant ses terres qu'en travaillant pour des pratiques qui peuvent +vous quitter et vous mettre dans la gêne; au lieu que le cultivateur, +n'ayant affaire qu'à Dieu, ne murmure jamais. + +--Allons, Nannette, marie-toi donc, puisque tu le veux; mais j'aurai +besoin de toi souvent encore. + +--Madame, demeurant avec ma mère, qui soignera la maison, j'aurai la +facilité de travailler au dehors, et je serai bien heureuse toutes les +fois que madame voudra bien m'employer.» + + + Mme Isaure chante pour réveiller Louis. + + +«Jeanne, dit Mme Isaure, je vais chanter pour réveiller Louis. L'effet +que produit sur lui la musique est bien singulier! Il n'est donc pas +tout à fait idiot? + +--Non, madame; quand on dit quelque sottise devant lui, il sait bien en +faire la remarque. Si on lui demande son avis sur quelque chose, il le +donne juste, quoiqu'il ne le dise pas comme un autre. Quelquefois il +sent sa position, et alors il me dit des paroles qui me déchirent l'âme. + +--Qu'a-t-il donc? Quel est ce genre d'infirmité? + +--Je n'en sais rien, madame: c'est comme s'il ne gouvernait pas sa +volonté. Quand je ne suis pas avec lui, il n'est bon à rien. Pour le +faire parler un peu raisonnablement, je suis obligée de le tenir par la +main pendant tout le temps qu'il parle. Il est comme les tout petits +enfants, il aime tout ce qui brille. Je l'ai mené en ville: il avait +envie de tout ce qu'il voyait chez les orfèvres et chez les marchands de +cristaux; il n'a aucune idée du danger; enfin, si je le laissais faire, +il donnerait tout ce qu'il y a chez nous.» + +Mme Isaure chanta avec sa fille un air très doux. Louis se leva, pleura, +et demanda un autre air quand celui-là fut fini; on le contenta, et, en +partant, il mit les mains de sa marraine sur ses yeux trempés de larmes. +Elle lui donna une timbale d'argent bien claire, ce qui lui fit oublier +la tristesse que lui causait toujours la musique. + +«Tu boiras tous les jours dans ce gobelet, Louis, afin de penser +toujours à moi. + +--Oui, marraine, je penserai à vous qui chantez comme les anges.» + + + Mariage de Nannette + + +Quand Jeanne fut rentrée dans la maison, elle s'occupa d'écrire à +Sylvain et à Paul pour leur annoncer le mariage de leur soeur. Sylvain +répondit tout de suite qu'il était fort heureux de voir sa soeur entrer +dans une honnête famille et devenir la femme d'un aussi brave garçon que +Jean Jusserand. Il ajoutait qu'il se faisait une grande fête de venir +aux noces et de s'y retrouver au milieu de tous leurs amis. On n'avait +aucune nouvelle de Paul, et Jeanne commençait à s'en inquiéter +sérieusement, quand elle reçut, par occasion, une lettre du maréchal +chez lequel il travaillait, à Issoudun: cette lettre renfermait celle +que Jeanne avait écrite à son fils et une pièce de quarante francs. + +Le maréchal lui annonçait le départ de Paul, qui l'avait quitté depuis +plus d'un mois, à la suite d'une contestation qu'ils avaient eue +ensemble. Le malheureux garçon faisait le maître dans la boutique et +brusquait les ouvriers; il était même allé jusqu'à manquer de respect au +patron, qui l'avait tancé vertement. Le lendemain matin, Paul n'ayant +pas paru, l'on monta dans sa chambre, et l'on reconnut qu'il était parti +dans la nuit, sans même régler son compte avec le maréchal, qui se +trouvait lui devoir les quarante francs qu'il envoyait à Jeanne. Du +reste, cet homme rendait le meilleur témoignage sur la probité et le +travail de Paul. + +Jeanne fut très-affligée en voyant que son fils ne se corrigeait pas, et +surtout en ne sachant plus où le prendre. + +Le mariage de Nannette se fit en son temps. Sylvain vint aux noces de sa +soeur, comme il l'avait promis; c'était tout à fait un monsieur, mais +il ne s'en montrait pas plus fier, et il était facile de voir qu'il +éprouvait un véritable plaisir à se retrouver au milieu de sa famille et +de ses bons voisins. Il causait avec ses camarades d'enfance tout comme +s'il n'eût jamais quitté le village. Tout cela ne consolait pas Jeanne, +qui eût préféré le voir cultivateur. + +«Es-tu réellement heureux à la ville, mon cher enfant? lui disait-elle. + +--Ah! ma mère, il y a bien quelque chose à dire! Quand, par un beau +soleil, il faut que je reste assis toute la journée devant une table, +j'envie le sort de ceux qui sont libres dans les champs; mais j'éloigne +ces idées-là. D'ailleurs, j'ai l'avantage de n'être jamais exposé au +froid ni à la pluie, et c'est quelque chose; vraiment, si je pouvais +vous voir plus souvent, il ne me manquerait rien. Mais soyez tranquille, +ma chère mère, je n'ai pas d'ambition; aussitôt que j'aurai gagné une +honnête aisance, je viendrai bâtir une petite maison auprès de la vôtre, +et vous serez heureuse au milieu de tous vos enfants.» + +Jeanne sentit les larmes la gagner, car elle songeait à Paul. + + + Jeanne veut céder son bien à ses enfants. + + +«Mes enfants, dit Jeanne, quand Paul sera majeur, je vous abandonnerai +le bien et vous me ferez une pension. Il me faudra peu de chose pour +vivre; ainsi, ce ne sera pas une grande charge pour vous. + +--Ne faites jamais une chose semblable, ma chère mère, dit Sylvain; je +ne le souffrirai point. Il ne faut pas que les parents se dépouillent +pour leurs enfants; au contraire, si mon frère Paul ne change pas d'avis +(car, la dernière fois que j'en ai causé avec lui, nous étions d'accord +sur ce point), nous vous abandonnerons ce qui nous revient de notre +père; vous en jouirez votre vie durant, et le fonds sera donné au pauvre +Louis. Il est juste que Jean, qui le soignera, en soit récompensé; et, +comme l'enfant ne pourra jamais gérer son bien, c'est à ma soeur que +nous ferons notre donation, en laissant l'usufruit à notre mère d'abord, +et à Louis ensuite. + +--Vous êtes de braves enfants, dit Jeanne tout attendrie, et c'est pour +cela qu'en vous cédant tout de suite ce que j'ai, je n'aurai pas à +craindre, comme tant d'autres, d'avoir à m'en repentir. + +--D'abord, ma mère, il n'est pas dans l'ordre que les parents soient +dans la dépendance des enfants: puis vous pouvez vivre plus longtemps +que quelques-uns d'entre nous; vous ne savez pas ce que seront vos +petits-enfants; vous pouvez avoir affaire à des tuteurs qui ne soient +pas raisonnables. Enfin, c'est une grande faute que de céder son bien, +de n'être plus maître chez soi, où l'on doit être respecté jusqu'à son +dernier jour. On s'imagine faire par là le bonheur de ses enfants, et +l'on se trompe beaucoup. Si quelques-uns d'entre eux éprouvent un +malheur, n'est-il pas bien dur à un père ou à une pauvre mère de ne +pouvoir les secourir, et même d'être obligés de les tourmenter pour +avoir cette pension sans laquelle on ne peut vivre? Enfin, grâce à Dieu, +nous pouvons nous passer de ce que vous avez. Tout reviendra donc à Jean +après la mort de Louis, c'est justice. Quand Paul sera ici, nous +arrangerons cela; il entend bien son métier, et je ne suis pas en peine +de lui.» + + + Paul revient pour tirer. + + +Trois ans après le mariage de Nannette, dans les premiers jours de mars, +Jeanne était assise sur sa galerie, regardant Louis, qui labourait de +l'autre côté du chemin avec un soin et une intelligence qu'on n'aurait +pas attendus de lui. Elle pensait à Paul, dont elle n'avait pas eu de +nouvelles depuis plusieurs années. Le tirage était annoncé pour le +dimanche suivant, et elle était tourmentée de ce qui pourrait arriver si +son fils ne se présentait pas pour satisfaire à la loi. Ses yeux étaient +obscurcis par les larmes que faisait couler le souvenir de cet enfant +qu'elle aimait beaucoup, malgré son mauvais caractère; elle pensait +aussi à grand Louis, qui aurait eu la main plus ferme qu'elle pour +gouverner ce rude naturel. Jeanne était si occupée de ces pensées, +qu'elle n'entendit pas qu'on montait son escalier; et quand, levant les +yeux à un mouvement qui se fit auprès d'elle, elle vit un grand garçon à +ses genoux, elle fut si saisie, en reconnaissant Paul, qu'elle ne put +que lui ouvrir ses bras sans parler. Ils pleurèrent longtemps tous les +deux en silence. Paul se leva enfin, et sa mère le regarda avec orgueil, +tant il était devenu beau garçon. + +«Méchant enfant, lui dit-elle en l'embrassant encore, me laisser des +années entières sans nouvelles! et si j'étais morte? + +--Ah! ma mère, ne me parlez pas de cela; j'y ai pensé plus d'une fois, +et cette idée ne me laissait pas une goutte de sang dans les veines. + +--Et pourquoi ne pas nous écrire? + +--Je n'ai pas voulu vous donner de mes nouvelles avant d'être devenu +digne de vous.» + +L'heure de goûter étant arrivée, toute la famille se trouva réunie, et +chacun fêta le voyageur. Louis tournait autour de son frère, et il ne +consentit à l'embrasser que quand il se fut bien assuré qu'il +ressemblait à sa mère. Nannette prépara un repas meilleur qu'à +l'ordinaire, Jean tira du bon vin, et l'on se mit à table. + +«Ç'a été une triste noce que la nôtre, dit Nannette à son frère: +l'inquiétude où nous laissait ton sort a gâté tout notre bonheur, et +personne n'avait le coeur gai en voyant le visage désolé de notre pauvre +mère. + +--Et qu'es-tu donc devenu pendant tout ce temps? dit Jeanne. + +--Ah! mère, c'est une triste histoire.» + + + Paul raconte ce qu'il a fait en partant d'Issoudun. + + +«Après m'être querellé, à Issoudun, avec le bourgeois, dit Paul, je +montai à ma chambre, où je ne tardai pas à reconnaître mes torts; mais +j'étais trop orgueilleux pour en convenir, et je quittai la maison la +nuit, quand tout le monde était endormi. + +--Et pourquoi n'es-tu pas revenu ici? + +--Parce que j'étais honteux de la sottise que je venais de faire. Je +commençais à comprendre que j'avais mille fois abusé de votre +infatigable bonté, et je ne voulais pas recommencer. + +«J'allai, à Bourges, me présenter chez un maréchal, qui me demanda mon +livret. Comme il n'était pas signé de mon dernier maître, il refusa de +m'employer. Je commençai à réfléchir sur ma conduite inconsidérée, et, +quand j'eus mangé les quelques francs que j'avais apportés, je me +trouvai dans une si grande détresse, que je me décidai à casser les +pierres sur la grande route pour ne pas mourir de faim. J'avais beau +faire double tâche et vivre seulement de pain et d'eau, je ne pouvais +parvenir à amasser la somme nécessaire pour chercher fortune ailleurs. + +--Mon pauvre garçon! dit Jeanne, as-tu donc été aussi malheureux que +cela? + +--Ne me plaignez pas, ma mère; c'est à cette misère que j'ai dû de +comprendre tout ce que vous avez été pour moi. J'ai fait bien des +réflexions pendant que je broyais ces cailloux, et mon coeur, aussi dur +qu'eux, s'est amolli par le souvenir de la façon indigne dont j'avais +reconnu la bonté de Dieu, qui m'avait donné une mère telle que vous pour +le remplacer sur terre auprès de moi. + +«J'appris qu'on travaillait au canal de Berry, et je me dirigeai de ce +côté. Je passai dans la foule des ouvriers sans que l'on s'inquiétât +beaucoup de mes papiers. Au bout de quelques semaines d'un travail +assidu, je fus remarqué par mon chef de brigade, qui m'employa à la +surveillance, et j'eus une meilleure paye. Après la campagne, ayant +quelque argent à ma disposition, je résolus de reprendre mon tour de +France, et l'on me délivra un livret et un certificat de bonne conduite. + +[Illustration: Paul casse les pierres.] + +«Mon naturel peu endurant essaya plus d'une fois de se montrer; alors je +pensais aux pierres de la route, et je contins si bien mon humeur +qu'elle cessa de reparaître. Puis, en allant de boutique en boutique, +j'ai bien observé toutes les différentes familles, et j'y ai rarement +rencontré une femme comme vous, ma chère mère, et peu d'enfants qui +valussent Nannette et Sylvain. Je me demandais souvent ce que j'avais +été au milieu de vous tous, et la honte me couvrait le visage de +rougeur. + +«J'ai promis à Dieu de ne jamais vous causer volontairement aucune +peine; ainsi, ma mère, ne craignez pas que je trouble à présent la paix +de votre maison. Je sais maintenant ce que je vous dois, et je vous aime +d'un grand amour. Si le sort ne me fait pas soldat, j'irai travailler +dans la ville où demeure Sylvain, et je m'y établirai un peu plus tard; +car j'apporte quelques épargnes. + +--Comment as-tu fait, Paul, lui dit son beau-frère, pour mettre quelque +chose de côté? d'ordinaire, les compagnons ne sont guère économes, et +d'ailleurs l'on n'a pas toujours de l'ouvrage. + +--Jean, depuis qu'en cassant des pierres je suis descendu dans ma +conscience, j'ai voulu m'imposer une pénitence pour me réconcilier avec +moi-même. J'ai pris la résolution de ne me donner aucun plaisir et de +vivre durement. J'ai donc peu dépensé pour ma nourriture, et je n'ai pas +bu de vin depuis plus de trois ans. + +--Et tu t'es tenu cette parole? + +--Oui, je n'y ai jamais manqué, quoiqu'il m'en ait coûté beaucoup +quelquefois; mais, avec une bonne envie de faire son devoir et de la +confiance en Dieu, on surmonte tout.» + +Louis, qui avait écouté parler son frère avec la plus grande attention, +le prit par la main, et le menant devant Jeanne, il lui dit: + +«Mère, bénissez Paul.» + + + Jeanne retrouve un peu de bonheur. + + +Paul tira, et fut exempté par son numéro. Il avait alors vingt et un ans +accomplis. Sa mère lui demanda s'il avait toujours, comme Sylvain, +l'intention d'abandonner ses droits à Louis. Paul répondit qu'il ne +demandait pas mieux. Il écrivit sur-le-champ à Sylvain, qui arriva avec +le projet d'acte par lequel lui et Paul donnaient à leur soeur tout leur +héritage, dont leur mère aurait l'usufruit, et Louis après elle. + +«Mes frères, dit celui-ci qui avait attentivement écouté la lecture de +l'acte, Jean n'a pas besoin qu'on lui donne quelque chose pour me +garder, car il aime le pauvre simple comme s'il était son enfant. + +--C'est bien dit, ça, mon Louis! s'écria Jean; viens, mon garçon, que je +t'embrasse, toi qui as vu clair dans mon coeur! + +--Louis, dit Sylvain, Jean peut mourir avant toi, et il faut que tu aies +quelque chose à cultiver toi-même et une maison pour demeurer; et tu ne +seras pas fâché qu'après toi la famille de Jean en profite.» + +Jeanne retrouva un peu de tranquillité; sa fille, qui la laissait +maîtresse à la maison, prenait l'ouvrage qu'elle trouvait à faire, et +était employée la moitié de l'année chez Mme Dumont. Jean était un +véritable fils pour sa belle-mère, et se montrait plein d'attentions. Il +avait pris Louis en grande affection, et disait qu'il serait un jour, +comme son père, le meilleur laboureur du pays. Ce pauvre garçon, qui +n'était guère guidé que par ses instincts, chérissait son beau-frère et +lui était fort soumis; car il sentait bien qu'il en était véritablement +aimé. Il allait quelquefois voir sa marraine tout seul, le matin, quand +il croyait ne trouver personne chez elle. Alors, il la prenait par la +main et la conduisait au piano, puis la priait de chanter, et se mettait +à ses genoux; et, quoique la musique le fît toujours pleurer, il s'en +retournait tout heureux chez sa mère, et pendant deux ou trois jours il +semblait avoir l'esprit plus ouvert. + +Paul s'établit à la ville, où, après quelques années, il prit une +boutique et épousa la fille de Louise et du colporteur. Jeanne, dans ses +vieux jours, fut donc aussi heureuse que possible en voyant ses enfants +dans l'aisance, et surtout en grande estime dans le pays; elle disait +quelquefois: + +«Ah! si mon pauvre grand Louis était là, serait-il heureux de vous voir, +mes enfants, si bien établis! + +--Ma mère, répondait Paul, vous lui rendrez bon compte de la famille +qu'il vous a laissée; car en d'autres mains que les vôtres j'aurais mal +tourné. Aussi je vous promets de ne jamais rudoyer mes enfants; +non-seulement cela ne les corrige pas, mais ils s'endurcissent, au +contraire, par les mauvais traitements.» + +Jeanne vieillit doucement au milieu de sa famille et mourut dans un âge +fort avancé, regrettée de tout le monde, et surtout de ses enfants, qui +ne l'oublièrent jamais. + + +FIN. + + + + + TABLE DES MATIÈRES. + + +PREMIÈRE PARTIE. ENFANCE DE JEANNE. + +La mère Nannette. +Catherine et Jeanne. +La mère Nannette donne asile à Catherine. +Catherine et Jeanne trouvent un bracelet. +Catherine et sa fille reportent le bracelet. +Mme Dumont. +Catherine va dans son village. +La mère Nannette mène Jeanne à la messe. +Retour de Catherine. +Catherine va à la porte de M. le curé. +La mère Nannette fait la lessive. +La petite Jeanne va chez Mme Dumont. +La petite Jeanne sauve la cane de la meunière. +Isaure va voir la petite Jeanne. +Isaure cause avec la petite Jeanne. +Isaure veut donner une de ses robes à la petite Jeanne. +Isaure habille la petite Jeanne. +Jeanne s'avise de faire des bouquets pour les vendre. +La petite Jeanne apprend à tricoter. +Mme Dumont interroge la petite Jeanne. +Catherine garde le lit. +Catherine meurt. +Docilité et intelligence de la petite Jeanne. +La petite Jeanne fait sa première communion. +La petite Jeanne va toujours chez Mme Dumont. +Jeanne a grand soin de la mère Nannette. +La mère Nannette devient dangereusement malade. +La mère Nannette trouve que Jeanne dépense trop. +M. le curé vient voir tous les jours la mère Nannette. +La mère Nannette s'éteint tout à fait. +Désintéressement de Jeanne. +On enterre la mère Nannette. +Maître Gerbaud se pique de générosité. +M. le curé trouve une place à Jeanne. +Jeanne quitte la maison de la mère Nannette. + +SECONDE PARTIE. JEANNE EN SERVICE. + +Jeanne donne son argent à garder à son maître. +Grand Louis se met en colère. +La maîtresse fait honte à grand Louis de sa mauvaise humeur. +Maître Tixier veut que Jeanne achète un morceau de vigne. +Jeanne reproche à Solange sa négligence. +La maîtresse s'aperçoit du changement de Solange. +Jeanne raccommode le linge de grand Louis. +Grand Louis veut payer Jeanne. +Grand Louis travaille à la vigne de Jeanne. +Il arrive un colporteur au Grand-Bail. +Jeanne envoie chercher M. le curé. +Le colporteur ne sait plus sa prière. +M. le curé découvre ce qu'il y a dans la boîte du colporteur. +Le colporteur envie le sort des gens du Grand-Bail. +M. le curé brûle les livres du colporteur. +M. le curé va quêter avec le colporteur. +Le colporteur compte ce qu'il a reçu. +Le colporteur renouvelle sa première communion. +Maître Tixier fait ses conditions avec ses domestiques. +Jeanne conseille à Marguerite de rester. +Remontrances de Jeanne à Marguerite. +Jeanne est menacée d'une plainte en contravention. +Jeanne, dans son chagrin, a recours à grand Louis. +Jeanne continue de donner beaucoup de satisfaction à ses maîtres. +Grand Louis fait un bon cailloutage devant la porte. +Jeanne et grand Louis achètent des terres au père Colis. +Marguerite veut rentrer au Grand-Bail. +M. le curé engage la mère Tixier à reprendre Marguerite. +M. le curé veut que l'on pardonne toujours. +Marguerite remercie Jeanne. +Tout le monde aime Jeanne. +Grand Louis demande Jeanne en mariage. +Maître Jusserand, des Ormeaux, vient demander Solange. +On fait une belle noce à Solange. +Jeanne veille à tout. +Grand Louis déclare à son maître qu'il veut se marier. +La maîtresse dit qu'il faut les laisser marier. + +TROISIÈME PARTIE. JEANNE ÉPOUSE ET MÈRE. + +Il vient mal à la jambe de maître Tixier. +Il vient un officier en remonte marchander les juments de maître Tixier. +Maître Tixier veut qu'on donne un bon dîner à l'officier. +Étienne Durand demande Joséphine à son père. +L'officier demande à maître Tixier s'il est heureux. +L'officier s'étonne d'entendre parler maître Tixier de cette façon-là. +Maître Tixier vend ses juments. +Maître Tixier est content de son marché. +Jeanne a une petite fille.--La petite Nannette. +Étienne Durand revient du régiment pour épouser Joséphine. +Simon tire au sort et amène un mauvais numéro. +Jeanne veut se faire bâtir une maison. +On commence la maison de Jeanne. +Maître Tixier s'étonne que Jeanne veuille tant d'arbres dans son jardin. +Jeanne admire sa maison. +Louise plaisante grand Louis sur son vilain mobilier. +Jeanne va commander ses meubles. +Jeanne déménage peu à peu. +Le colporteur revient au Grand-Bail. +Le colporteur vend à tout le village. +M. le curé donne raison à Jeanne. +Le colporteur parle de ses affaires. +Maître Tixier vend de la plume à Jeanne. +La famille Dumont vient voir Jeanne. +Jeanne a de la peine à s'habituer à vivre seule. +Jeanne a grande envie d'avoir une vache. +Mme Isaure donne un enfant à nourrir à Jeanne. +Les femmes du bourg s'étonnent de la propreté de Jeanne. +Jeanne rend son nourrisson. +Nannette a mal aux yeux. +Paul montre un mauvais caractère. +La petite Nannette comprend le chagrin de sa mère et le partage. +Une grêle terrible ravage tout le pays. +Le père Colis fait faire un billet à Jeanne. +Grand Louis laisse l'argent de sa moisson au père Tixier. +Maître Tixier découvre la gêne de Jeanne. +Mme Isaure fait des reproches à Jeanne. +Grand Louis fait une terrible chute. +Mort de grand Louis. +On enterre grand Louis. + +QUATRIÈME PARTIE. JEANNE VEUVE. + +On fait l'inventaire. +M. le curé fait une remontrance à Jeanne. +Le petit Louis tombe en langueur. +M. le curé dit que la prière est bonne partout. +M. le curé reproche à Marguerite d'être paresseuse. +M. le curé veut placer Sylvain en ville. +Jeanne s'aperçoit que le petit Louis sera un enfant simple. +Nannette a un grand chagrin de quitter sa mère. +Mme Isaure caresse l'enfant simple de Jeanne. +La vieille bonne mène souvent les enfants au château. +Jeanne passe une mauvaise année. +On retrouve Pierre, le frère de Claude, qui s'était perdu. +Pierre prie Jeanne de le guérir. +Jeanne gronde Marguerite. +Pierre guérit, puis retombe malade. +Marguerite vient encore chercher Jeanne. +Le petit Louis ne connaît pas le danger. +Jeanne mène Louis chez sa marraine. +Solange demande Nannette pour son garçon. +Jeanne annonce le mariage de Nannette à Mme Isaure. +Mme Isaure chante pour réveiller Louis. +Mariage de Nannette. +Jeanne veut céder son bien à ses enfants. +Paul revient pour tirer. +Paul raconte ce qu'il a fait en partant d'Issoudun. +Jeanne retrouve un peu de bonheur. + +FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES. + + +BOURLOTON.--Imprimeries réunies, 2, rue Mignon, 2, Paris. + + + + + + +NOUVELLES PUBLICATIONS A L'USAGE DES ÉCOLES PRIMAIRES + +ALBERT-LÉVY. _Une première année de +sciences_, livre de lecture courante +à l'usage des élèves du cours +élémentaire de l'enseignement +primaire, 1 vol. In-16, illustré +de nombreuses gravures, cartonné, +1 fr. + +Ouvrage imprimé sur papier +teinté, conformément aux prescriptions +de la commission +de l'hygiène de la vue. + +BROUARD, inspecteur général de l'enseignement +primaire: _Leçons de +géographie_, 4 vol. in-16, cart. + +Inscrites sur la liste des ouvrages +fournis gratuitement par la ville +de Paris à ses écoles. + +_Cours élémentaire_, livre de +l'élève, 1 vol. avec 49 gravures +et une carte en couleurs. 75 c. + +Livre du maître, 1 vol... 1 fr. 50 + +_Cours moyen_, 1 vol. avec 48 grav. +ou cartes... 1 fr. 20 + +_Cours supérieur_, préparatoire au +certificat d'études, 1 vol. 1 fr. 20 + +_Leçons d'histoire de France_, 3 vol. +in-16, cartonnés. + +Inscrites sur la liste des ouvrages +fournis gratuitement par la +ville de Paris à ses écoles. + +_Cours élémentaire_. Livre de +l'élève. 1 vol. avec 49 grav. 60 c. + +Livre du maître. 1 vol... 1 fr. 50 + +_Cours moyen_. Livre du maître +1 vol... 1 fr. 50 + +BROUARD et Mme BERGER: _Leçons de +grammaire et de langue française_ +2 vol. in-16, cartonnés: + +Livre de l'élève. 1 vol. avec +gravures... 60 c. + +Livre du maître. 1 vol... 1 fr. 50 + +BROUARD et GAILLARD, inspecteur +primaire à Paris; _Leçons de +calcul_, d'après les programmes +de la Seine, _Cours élémentaire_ +(classe d'initiation). 2 vol. in-16, +cartonnés: + +Livre de l'élève. 1 vol. + +Livre du maître. 1 vol... 1 fr. 80 + +JOST, inspecteur primaire à Paris, +HUMBERT et BRAEUNIG, sous-directeur +de l'École alsacienne: +_Lectures pratiques_, leçons sur +les choses usuelles, 2 vol. in-16, +avec gravures dans le texte, cart. + +Inscrites sur la liste des ouvrages +fournis gratuitement par la +ville de Paris à ses écoles. + +_Cours élémentaire_. 1 vol. 80 c. + +_Cours moyen et cours supérieur_. +1 vol... 1 fr. 50 + +JOST et LEFORT. _Récits patriotiques_, +1 vol. in-16 avec cartes et gravures, +cartonné... 1 fr. 50 + +LEMONNIER et F. SCHRADER. _Éléments +de géographie_, livre-atlas. _Cours +élémentaire_. 1 vol. in-4° contenant +61 grav. et 26 cartes dans +le texte et 7 cartes en couleur +tirées à part, cartonné... 1 fr. +_Cours moyen_. 1 vol. in-4°. + +SAFFRAY (Dr): _Leçons de choses_, +cours méthodique contenant les +matières des programmes officiels; +2 vol. in-16, cartonnés. + +Inscrites sur la liste des ouvrages +fournis gratuitement par la ville +de Paris à ses écoles. + +_Livre de l'élève_. 1 vol. avec +341 gravures... 1 fr. 80 + +_Livre du maître_, avec questionnaires. +1 vol... 1 fr. 50 + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La petite Jeanne, by Zulma Carraud + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PETITE JEANNE *** + +***** This file should be named 18715-8.txt or 18715-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/7/1/18715/ + +Produced by Suzanne Shell, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/18715-8.zip b/18715-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7bd7b5a --- /dev/null +++ b/18715-8.zip diff --git a/18715-h.zip b/18715-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ac1d1e0 --- /dev/null +++ b/18715-h.zip diff --git a/18715-h/18715-h.htm b/18715-h/18715-h.htm new file mode 100644 index 0000000..538a22e --- /dev/null +++ b/18715-h/18715-h.htm @@ -0,0 +1,7457 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg eBook of La petite Jeanne, by Mme Z. Carraud</title> + + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +.mid {text-align: center} +.sml {font-size: 10pt} +hr {width: 50%; text-align: center} + +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + +--> +</style> + +</head> + +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of La petite Jeanne, by Zulma Carraud + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La petite Jeanne + ou Le devoir + +Author: Zulma Carraud + +Release Date: June 29, 2006 [EBook #18715] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PETITE JEANNE *** + + + + +Produced by Suzanne Shell, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p> + +<br> + +<h4>1884</h4> + +<br><br> + + + +<h2>PREMIÈRE PARTIE.</h2> + +<h2>ENFANCE DE JEANNE.</h2> + + +<h3>La mère Nannette.</h3> + +<p>Il y avait dans un bourg du département du Cher une bonne veuve âgée de +soixante ans, qu'on appelait la mère Nannette. Elle possédait une petite +maison avec une petite chènevière et un jardin planté de pommiers, de +pruniers et de groseilliers. Du côté du chemin, un gros noyer, qui avait +plus de cent ans, ombrageait le devant de sa porte. Quand les fleurs de +cet arbre ne gelaient pas au printemps, il donnait assez de noix à la +mère Nannette pour qu'elle eût sa provision d'huile l'année suivante. +S'il se faisait deux bonnes récoltes de suite, elle vendait une partie +des noix, ce qui lui donnait un petit profit. Quoiqu'elle possédât une +vigne et un beau morceau de terre, elle n'avait que bien juste ce qu'il +lui fallait pour vivre.</p> + +<p>Elle semait du froment deux années de suite dans son champ, qui, la +troisième, rapportait alternativement du trèfle et des pommes de terre. +Elle récoltait assez de blé pour se nourrir pendant les trois ans. Mais +si l'année était mauvaise, la mère Nannette vendait la pièce de toile +qu'elle avait fait faire avec le chanvre amassé et filé pendant quatre +ans. L'argent qu'elle en retirait lui servait à compléter sa provision +de blé; et, malgré tout cela, elle pâtissait bien un peu l'hiver.</p> + +<p>Pour que la terre rapporte chaque année sans se reposer, il faut +beaucoup de fumier; la mère Nannette, qui le savait bien, avait une +vache et une chèvre qu'elle menait paître sur les communaux et le long +des haies. Avec leur lait elle faisait du beurre et des fromages, +qu'elle vendait à la ville voisine. Quand ses bêtes étaient rentrées à +l'étable, elle allait chercher pour elles de l'herbe dans les champs et +au bord des ruisseaux. Comme elle les tenait bien proprement, elles +étaient en bon état. L'hiver, elles mangeaient ou du trèfle qui avait +été rentré bien sec, ou du regain récolté après la fauche des grands +foins.</p> + +<p>La mère Nannette vendait son vin et ne buvait que sa +boisson<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>; mais, +comme l'argent qu'elle tirait de son vin suffisait bien juste, avec +celui de son beurre et de ses fromages, à payer l'impôt et les façons de +son champ et de sa vigne, et qu'il lui fallait encore se procurer +quelque argent pour son entretien, elle élevait des oisons qu'elle +achetait au sortir de la coque. Elle se donnait beaucoup de mal pour +appâter ces petites bêtes et pour les garantir du froid pendant la +nuit. Ses voisines plumaient leurs oies quatre fois avant de les vendre; +mais la mère Nannette disait que c'était une mauvaise méthode, parce +qu'ainsi la plume n'avait pas le temps de se nourrir, et elle ne plumait +les siennes que trois fois; puis elle en vendait la moitié pour la +Toussaint et l'autre moitié à Noël.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> +Eau passée sur la râpe ou le marc de la vendange. +</blockquote> + + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/002.png"></p> + +<p>Tout cela ne lui rapportait pas une grosse somme; mais elle était si +ménagère qu'il lui restait toujours un peu d'argent à la fin de l'année. +Pourtant elle ne se nourrissait pas trop mal, disant qu'elle aimait +mieux donner au boucher une pièce de cinquante centimes toutes les +semaines, que vingt-cinq francs par an au médecin et au pharmacien.</p> + + +<h3>Catherine et Jeanne.</h3> + +<p>Un matin, la mère Nannette, tricotant devant sa porte, vit venir à elle +une jeune femme qui tenait par la main une petite fille de sept à huit +ans et qui lui demanda un morceau de pain. Comme cette femme était +très-pâle et avait l'air malade, la mère Nannette l'emmena dans sa +maison et la fit asseoir. Elle ralluma son feu, fit réchauffer un reste +de soupe qu'elle avait gardé pour son repas du soir et le donna aux deux +mendiantes. L'enfant mangea de si bon coeur, que la mère Nannette vit +bien que cette petite fille n'avait pas souvent si bonne chance. Ensuite +elle leur versa un verre de boisson à chacune, et dit à la pauvre femme:</p> + +<p>«Mon Dieu! il faut qu'il vous soit arrivé un bien grand malheur, pour +qu'une femme, aussi jeune que vous, ait pu se décider à demander son +pain!</p> + +<p>--Oh! oui, un bien grand malheur, ma chère femme. Il faut se trouver +dépourvue de toute ressource pour se résoudre à en venir là. J'ai bien +souffert de la faim avant de pouvoir me décider à tendre la main; je +crois que je me serais plutôt laissé mourir, si je n'avais la crainte +de Dieu et +si je n'aimais tant cette pauvre innocente que voilà, et qui serait +morte aussi. Quand il m'en coûte trop pour aller demander, je la regarde +et je reprends courage. C'est bien triste, allez, ma chère femme, quand +on a du coeur, de vivre en ne faisant rien, aux dépens de ceux qui +travaillent! mais je ne peux pas faire autrement.</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/003.png"></p> + +<p>--Pourquoi donc? dit la mère Nannette. Contez-moi ça.»</p> + +<p>La pauvre femme dit à la mère Nannette:</p> + +<p>«Je suis du village qui est auprès du Cher, à trois lieues d'ici. Il y a +deux mois, j'ai perdu mon mari à la suite d'une grosse maladie qui l'a +retenu au lit pendant bien longtemps. J'ai vendu tout ce que j'avais +afin de pouvoir le soigner. Quand il n'y a plus rien eu à la maison que +le lit sur lequel il était couché, il a bien fallu s'endetter. Après sa +mort, on a vendu la maison, le jardin, la chènevière, enfin tout, pour +payer le médecin et les autres, et je ne sais plus où me retirer. On ne +veut pas me louer, même une petite chambre, parce que je n'ai pas de +mobilier pour répondre du loyer. Je couche avec ma petite Jeanne dans +les granges, quand on veut bien m'y souffrir, ou bien sur les tas de +chaume. C'est bon à présent qu'il fait chaud; mais plus tard, comment +faire avec cette enfant, moi à qui les médecins ont défendu de sortir +pendant tout l'hiver?»</p> + +<p>Et la pauvre malheureuse se mit à pleurer. Sa petite fille pleura aussi +en l'embrassant. Elle avait l'air si doux et si aimable, cette petite, +que la mère Nannette sentit fondre son coeur en pensant à la misère +qu'elle endurerait quand l'hiver serait venu. Aussitôt il lui vint dans +l'idée de faire une bonne action.</p> + +<h3>La mère Nannette donne asile à Catherine.</h3> + +<p>«Comment vous appelez-vous donc? demanda la mère Nannette.</p> + +<p>--On m'appelle Catherine Leblanc.</p> + +<p>--Eh bien! Catherine, j'ai là un vieux lit, une paillasse et une +couverture; si vous voulez rester ici, je vous logerai de bien bon coeur +et je vous soignerai de mon mieux, ainsi que votre petite; j'aime +beaucoup les enfants; j'en ai eu quatre, que le bon Dieu m'a retirés, et +je suis bien seule au monde.</p> + +<p>--Grand merci! ma brave femme; vous me rendrez là un service qui nous +sauvera la vie à moi et à mon enfant. J'ai encore mon lit, avec un +coffre et une petite chaise. Maître Guillaume, le cousin de feu mon +pauvre homme, me les garde dans sa grange; il me les apportera bien +dimanche. Si vous me logez avec mon chétif mobilier, je vous donnerai +les sous que je ramasserai en allant aux portes.</p> + +<p>--Je ne vous demande rien, Catherine; j'aime déjà votre petite Jeanne et +j'en aurai bien soin. Dieu veut que nous fassions aux autres ce que +nous voudrions que les autres fissent pour nous; et si j'étais dans +votre position, je serais bien heureuse de trouver quelqu'un qui voulût +me recevoir dans sa maison.»</p> + +<p>Catherine était bien contente, et sa petite fille lui sauta au cou.</p> + +<p>«Maman! il ne faut plus pleurer,» lui dit-elle.</p> + +<p>Puis, se tournant du côté de la mère Nannette, elle dit en baissant la +tête:</p> + +<p>«Je voudrais bien vous embrasser aussi.»</p> + +<p>La mère Nannette la prit sur ses genoux et l'embrassa de bon coeur.</p> + + +<h3>Catherine et Jeanne trouvent un bracelet.</h3> + +<p>Après que la mère et la fille se furent reposées, elles se remirent en +chemin pour aller chercher leur pain dans la campagne, en disant +qu'elles reviendraient le soir. Comme on était dans la saison des prunes +et des groseilles, la mère Nannette en alla cueillir au jardin et les +mit dans le bissac de Jeanne, pour qu'elle pût se rafraîchir quand elle +aurait trop chaud.</p> + +<p>Comme elles traversaient la grande route pour revenir chez la mère +Nannette, après avoir achevé leur tournée, la petite Jeanne vit briller +un objet au soleil; elle courut le ramasser et l'apporta joyeusement à +sa mère.</p> + +<p>«Voyez donc, maman, le joli collier que j'ai trouvé; je le mettrai +dimanche à mon cou.</p> + +<p>--Ma fille, ceci est un bijou qui se porte autour du bras et qu'on +appelle bracelet. Il n'est pas à nous, et nous ne pouvons pas le garder.</p> + +<p>--Pourquoi donc, maman? Puisque je l'ai trouvé, c'est bien à nous.</p> + +<p>--Non, ma fille; ce qu'on trouve ne nous appartient pas; il y a +toujours quelqu'un qui l'a perdu.</p> + +<p>--Mais, maman, si personne ne l'a perdu?</p> + +<p>--Ce n'est pas possible, mon enfant: les bijoux ne poussent pas comme +l'herbe dans les champs.</p> + +<p>--Et si personne ne le redemande?</p> + +<p>--Ça ne doit pas nous empêcher de chercher à qui ce bracelet peut +appartenir; nous nous en informerons dans tout le pays.</p> + +<p>--Et s'il n'est à personne?</p> + +<p>--Eh bien, nous le garderons soigneusement, et l'on finira par venir le +réclamer.»</p> + +<p>Jeanne ne paraissant pas très-contente, sa mère lui dit: «Écoute-moi, ma +Jeanne: si tu avais perdu ton bissac en chemin, ne serais-tu pas +contente qu'on te le rendît?</p> + +<p>--Oui, maman, car il m'est bien utile pour mettre le pain qu'on me +donne.</p> + +<p>--Eh bien! la dame qui a perdu ce joyau en est en peine; elle le +regrette comme tu regretterais ton bissac. Dès que nous saurons où elle +demeure, nous le lui reporterons.»</p> + +<p>Quand elles furent rentrées chez la mère Nannette, elles lui montrèrent +ce qu'elles avaient trouvé et lui demandèrent si elle savait qui pouvait +avoir perdu un si beau bijou.</p> + +<p>«Ce ne peut être que Mme Dumont; il n'y a qu'elle dans le pays qui porte +des choses pareilles. Elle demeure dans le voisinage, derrière les beaux +arbres que l'on voit d'ici. Il faut aller le lui reporter tout de +suite, si vous n'êtes point trop lasses; suis sûre qu'elle en est fort +inquiète.</p> + +<p>--Je suis trop fatiguée pour marcher encore; mais demain matin j'irai +chez cette dame avec Jeanne, et je lui rendrai ce qui est à elle. Comme +on nous a beaucoup donné aujourd'hui et que je suis très-lasse, je me +reposerai demain toute la journée, pour avoir la force d'aller samedi +dans notre village, prier maître Guillaume de m'apporter mon lit.»</p> + + +<h3>Catherine et sa fille rapportent le bracelet.</h3> + +<p>Le lendemain matin, Catherine peigna les grands cheveux noirs de sa +petite fille avec encore plus de soin qu'à l'ordinaire; elle lui lava le +visage et les mains, l'habilla le plus proprement qu'elle le put, et +elles partirent pour aller chez Mme Dumont.</p> + +<p>Elles arrivèrent devant une grille qui servait de porte à un beau +jardin; mais, comme il n'y avait personne, Catherine suivit le mur et +vit une grande porte qui donnait dans la cour et qui était ouverte. Une +servante, qui l'aperçut, lui apporta un morceau de pain et deux sous.</p> + +<p>«Merci, mademoiselle, dit Catherine; mais je voudrais parler à votre +dame.</p> + +<p>--Ma pauvre femme, on ne peut guère la voir à cette heure-ci.</p> + +<p>--Eh bien! voulez-vous lui demander si c'est elle qui a perdu ce que +j'ai trouvé hier sur la grande route?»</p> + +<p>Et elle montra le bijou, qu'elle avait enveloppé d'un chiffon bien +blanc.</p> + +<p>«Justement! c'est le bracelet que madame a perdu hier en se promenant +avec les enfants! Elle va être bien contente de le retrouver; car nous +l'avons cherché jusqu'à la nuit. Je vais le lui porter: en attendant, ma +brave femme, asseyez-vous sur le banc. Petite, viens avec moi, tu +rendras toi-même le bracelet à madame.»</p> + +<p>La petite Jeanne regarda sa mère, qui lui dit:</p> + +<p>«Va, ma fille, et sois bien honnête.»</p> + + + + +<h3>Madame Dumont.</h3> + + +<p>La servante prit Jeanne par la main et la fit entrer dans la maison. +Elles montèrent un grand escalier et traversèrent une chambre pleine de +beaux meubles. Jeanne ouvrait de grands yeux, car elle n'avait jamais +rien vu de semblable. Elles entrèrent dans une autre chambre où il y +avait deux lits tout blancs. Mme Dumont était occupée à peigner les +cheveux blonds d'une petite demoiselle qui était de l'âge de Jeanne, et +qui se mit à dire:</p> + +<p>«Ah! maman, la jolie petite fille; voyez donc!»</p> + +<p>Mme Dumont leva les yeux, et sa servante lui dit:</p> + +<p>«Cette enfant a trouvé le bracelet de madame et vient le lui rapporter. +Allons, petite, avance donc; madame est bien bonne; n'aie pas peur!»</p> + +<p>Jeanne se laissa mener par la servante en tenant la tête baissée et +sans oser seulement lever les yeux.</p> + +<p>La dame lui dit:</p> + +<p>«Tu ne sais pas tout le plaisir que tu me fais, mon enfant, en me +rapportant ce bracelet. Qui es-tu donc?»</p> + +<p>Comme Jeanne ne disait rien, la servante répondit pour elle:</p> + +<p>«Madame, sa mère est en bas à la porte; c'est une pauvre femme qui +demande son pain.</p> + +<p>--Je descendrai la voir aussitôt que j'aurai relevé les cheveux +d'Isaure.</p> + +<p>--Madeleine, s'écria la petite demoiselle blonde, j'espère que tu ne +diras plus que le vendredi est un jour de malheur: tu vois bien que l'on +peut être heureux ce jour-là tout comme un autre.</p> + +<p>--Et je ne veux pas qu'il n'y ait de bonheur que pour moi aujourd'hui, +ajouta Mme Dumont; cette pauvre femme sera bien récompensée.»</p> + +<p>Mme Dumont descendit alors, suivie d'Isaure et de la servante, qui +tenait toujours Jeanne par la main. Quand elle fut arrivée au bas de +l'escalier, elle appela Catherine, et, la voyant si pâle, elle la fit +asseoir.</p> + +<p>«Où avez-vous donc trouvé mon bracelet?</p> + +<p>--Madame, c'est Jeanne, ma petite fille, qui l'a vu reluire au soleil et +qui l'a ramassé au bord du fossé sur la route.</p> + +<p>--Je vous remercie de me l'avoir rapporté, et voici quinze francs pour +vous récompenser de votre probité.</p> + +<p>--Oh! merci, madame: je n'ai fait que mon devoir en vous rendant ce qui +vous appartient; je ne dois pas en être récompensée.</p> + +<p>--Eh bien! comme vous m'avez fait un grand plaisir, je veux vous en +faire un aussi: prenez donc cet argent.</p> + +<p>--Que Dieu vous bénisse, madame, pour le bien que vous me faites!</p> + +<p>--Mais, dites-moi: il me semble que je ne vous ai jamais vue dans ce +pays-ci? Pourquoi mendiez-vous donc, étant encore dans la force de +l'âge?</p> + +<p>--C'est que, madame, j'y suis forcée par ma grande misère.»</p> + +<p>Alors elle raconta son malheur et la charité de la mère Nannette. + +«Catherine, vous enverrez votre petite fille ici tous les vendredis, et +je lui donnerai une pièce du cinquante centimes.</p> + +<p>--Que Dieu vous récompense, madame!»</p> + +<p>Et Catherine, ayant pris sa fille par la main, sortit pour retourner +chez la mère Nannette.</p> + +<p>En entrant, elle lui présenta les trois pièces de cinq francs qu'on lui +avait données:</p> + +<p>«Prenez-les, mère Nannette; ça vous dédommagera un peu; car il n'est pas +juste que vous me logiez pour rien si je puis vous donner quelque chose.</p> + +<p>--Vous savez bien, Catherine, que je ne veux rien accepter pour cela; +ce n'est pas une grande gêne pour moi de vous avoir dans ma maison, qui +peut nous loger toutes les deux; mon feu peut faire bouillir votre pot +en même temps que le mien. Mais donnez-moi votre argent; je vous le +garderai pour acheter ce qui vous sera nécessaire.»</p> + + + + +<h3>Catherine va dans son village.</h3> + + +<p>Après s'être reposée tout le reste de la journée, Catherine se coucha de +bonne heure. Le lendemain elle éveilla Jeanne de bon matin; elle +l'habilla et lui lava les mains et le visage; puis, après lui avoir fait +faire sa prière, elle lui dit:</p> + +<p>«Ma fille, il faut que j'aille à notre village pour prier maître +Guillaume de m'amener ici notre pauvre mobilier. Je ne peux pas +t'emmener, tu es trop petite pour faire tant de chemin; tu ne marcherais +pas pendant trois lieues de suite. Si la mère Nannette, qui est une +brave femme, veut bien te garder avec elle pendant ce temps-là, j'irai +trouver maître Guillaume, et tu m'attendras ici; je coucherai dans sa +grange, et demain de bonne heure je serai de retour.»</p> + +<p>La petite Jeanne pleura un peu; mais, quand elle eut considéré la bonne +figure de la mère Nannette, elle dit qu'elle voulait bien rester; +Catherine partit, et Jeanne, s'approchant tout doucement de la mère +Nannette, lui dit:</p> + +<p>«Voulez-vous m'emmener aux champs avec vous? je garderai bien les +oisons.</p> + +<p>--Oui, ma Jeanne, je ne demande pas mieux.»</p> + +<p>Après l'avoir fait déjeuner avec elle, la mère Nannette amena les oisons +sous le noyer, et Jeanne les garda pendant que la vieille femme +détachait sa vache et sa chèvre. Cette petite s'entendait si bien à +conduire les oies et à les empêcher de faire du dommage, que la mère +Nannette en était tout étonnée.</p> + +<p>Vers les dix heures, comme il commençait à faire chaud, elles firent +rentrer les bêtes, qui ne voulaient plus manger dehors, parce qu'elles +étaient tourmentées par les mouches. Jeanne voulut ensuite aller à +l'herbe; elle en ramassa un bon petit paquet qu'elle lia dans son +tablier, et elle le posa sur sa tête en le maintenant avec ses deux +petites mains, pour le rapporter à la maison. La mère Nannette lui donna +des prunes pour son goûter; et, quand la chaleur fut tombée, elles +firent sortir encore les bestiaux, et ne les ramenèrent qu'à la brune, +en passant par l'abreuvoir. On leur donna pour la nuit une grande partie +de l'herbe qui avait été ramassée. La mère Nannette fit une bonne soupe +aux pommes de terre, et Jeanne, qui n'était pas habituée à en avoir de +pareille, en mangea une grande assiettée; puis elle se coucha. L'enfant +était bien un peu lasse, mais très-contente d'avoir aidé la mère +Nannette.</p> + + + + +<h3>La mère Nannette mène Jeanne à la messe.</h3> + + +<p>Le lendemain, en s'éveillant, la petite Jeanne appela sa mère; puis, se +souvenant qu'elle n'était pas là, elle se leva, s'habilla et pria la +mère Nannette de la laver et de la peigner, comme faisait Catherine; +ensuite, elle se mit à genoux et fit sa prière.</p> + +<p>«Quelles prières sais-tu? lui demanda la mère Nannette.</p> + +<p>--Je sais <i>Notre Père</i> et <i>Je vous salue, Marie</i>.</p> + +<p>--Dis-les donc tout haut.»</p> + +<p>Jeanne les récita sans en manquer un mot. Quand elle eut fini, comme +elle restait encore à genoux, la mère Nannette lui demanda:</p> + +<p>«Que dis-tu donc encore?</p> + +<p>--Je demande au bon Dieu d'avoir pitié de nous et de bénir tous ceux qui +nous assistent; je dis votre nom le premier et celui de Mme Dumont +après. Maman me l'a fait dire comme cela hier.»</p> + +<p>La messe sonna, et la mère Nannette prit ses beaux habits. Elle regarda +la petite Jeanne, et, lui voyant un fichu tout déchiré, elle lui en mit +un des siens; puis elles partirent pour l'église, emportant chacune sa +chaise.</p> + +<p>Pendant toute la messe, Jeanne tint un chapelet que lui avait prêté la +mère Nannette, et dit ses prières. Elle ne tourna point la tête pour +voir qui entrait ni qui sortait; elle se mettait à genoux en même temps +que tout le monde, et se relevait comme les autres.</p> + +<p>M. le curé, après la messe, demanda à la mère Nannette où elle avait +pris cette enfant-là. Alors elle lui raconta l'histoire de Catherine.</p> + +<p>«Mère Nannette, vous êtes une digne femme, lui dit-il; la parole de Dieu +n'est pas perdue pour vous.»</p> + + + + +<h3>Retour de Catherine.</h3> + + +<p>Vers midi, l'on vit venir maître Guillaume dans une charrette attelée +d'un bel âne brun. Il s'arrêta devant la porte de la mère Nannette, et +fit descendre Catherine, qui fut bien contente de revoir sa petite +Jeanne qu'elle n'avait jamais quittée auparavant. Elle détela l'âne; la +mère Nannette le prit par le licou pour l'attacher dans l'étable à côté +de sa vache; puis elle remplit le râtelier de bon trèfle, et revint +aider Guillaume à descendre le coffre et le lit de Catherine. Ce lit +avait des rideaux de toile rayée et une paillasse que Guillaume avait +remplie de paille fraîche, en souvenir de son amitié +pour son parent, l'homme défunt de Catherine. Il y avait aussi une +petite chaise. On monta le ciel du lit dans un coin de la chambre, qui +était fort grande; on mit le châlit dessous et le coffre au pied du lit.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/004.png"></p> + +<p>«A présent que tout est en place, vous allez goûter avec nous, maître +Guillaume, dit la mère Nannette. J'ai fait une bonne fricassée de pommes +de terre nouvelles que j'ai accommodées avec mon beurre tout frais; j'ai +aussi cueilli une salade dans mon jardin, et nous l'assaisonnerons avec +l'huile de mon noyer. Mon pain n'a que quatre jours, et mes pruniers, +sans les vanter, donnent d'excellentes prunes.»</p> + +<p>En disant cela, elle alla au cellier avec la petite Jeanne, et en +rapporta du vin bien rouge, qui écumait tout autour de la gueule du +broc.</p> + +<p>«Voyez-vous, maître Guillaume, dit-elle en posant le vase sur la table, +j'ai toujours un quartaut de bon vin en perce. Si quelque voisin reçoit +un mauvais coup, je lui en porte un peu; quand un malade en +convalescence n'a pas de vin pour se refaire, je lui en donne aussi +longtemps qu'il en a besoin; et tous les dimanches j'en donne aussi une +chopine au père Bonnet, le vieux pauvre du bourg: ça le réchauffe, le +cher homme, qui aura quatre-vingts ans à Noël prochain. Pour moi, je +n'en bois guère que lorsque j'ai du monde, comme aujourd'hui.»</p> + +<p>L'on se mit à table et l'on mangea les pommes de terre, qui étaient +excellentes. Maître Guillaume, remplissant son verre jusqu'aux bords, se +leva, ôta son chapeau et dit:</p> + +<p>«Je bois à la santé de la mère Nannette, qui a compassion du pauvre +monde!»</p> + +<p>Quand on eut fini, la mère Nannette tira un bon seau d'eau fraîche pour +faire boire l'âne de maître Guillaume. Il l'attela et s'en retourna chez +lui.</p> + + + + +<h3>Catherine va à la porte de M. le curé.</h3> + + +<p>Après le départ de maître Guillaume, Catherine prit sa fille par la main +et lui donna son bissac; elles firent une tournée dans le bourg et dans +les métairies des environs. En passant, elles s'arrêtèrent devant la +porte de M. le curé, qui les fit entrer.</p> + +<p>«Ma bonne femme, dit-il à Catherine, pourquoi ne placez-vous pas cette +enfant chez quelque cultivateur qui l'enverrait aux champs garder les +bestiaux? Elle y serait plus heureuse qu'elle ne peut l'être avec vous, +et elle ne s'accoutumerait pas à mendier. Prenez garde! vous en ferez +une fainéante.</p> + +<p>--Monsieur le curé, il y a longtemps que j'y ai pensé, et je vous assure +que c'est un grand chagrin pour moi que de la voir aller aux portes: il +y a même des jours où elle ne peut s'y décider; mais je suis si faible, +si malade, que je ne pourrai sortir de tout l'hiver.</p> + +<p>--Pourquoi donc cela?</p> + +<p>--C'est que les médecins l'ont défendu, parce qu'ils disent que j'ai les +poumons attaqués. Je tousse beaucoup et je suis incapable de travailler; +si Jeanne ne va pas demander du pain pour moi, il faudra donc mourir de +faim! Mais soyez tranquille, monsieur le curé, je placerai ma petite +Jeanne chez d'honnêtes gens aussitôt que je le pourrai; ça me peine bien +trop de mendier à mon âge, pour vouloir que ma fille en fasse autant.</p> + +<p>--Vous avez raison, ma brave femme. Nous verrons dans quelque temps ce +qu'on pourra faire pour vous: en attendant, vous viendrez tous les +dimanches ici chercher vingt-cinq centimes.</p> + +<p>--Grand merci, monsieur le curé: ces vingt-cinq centimes-là, avec les +cinquante que me donne Mme Dumont, serviront à nous acheter quelque +chose pour nous habiller; car j'ai honte de nos guenilles.»</p> + + + + +<h3>La mère Nannette fait la lessive.</h3> + + +<p>Deux jours après, la mère Nannette dit qu'elle allait faire la lessive. +Catherine lui proposa de l'entasser pendant qu'elle mènerait ses bêtes +aux champs. La petite Jeanne alla toute seule aux portes: elle eut bien +de la peine à s'y décider; mais quand sa mère lui eut fait comprendre +que, si elle ne l'accompagnait pas, c'était pour rendre service à la +mère Nannette, la petite partit sans rien dire. Elle rentra le soir bien +joyeuse, parce qu'elle rapportait beaucoup de pain et une paire de +sabots presque neufs qu'une femme lui avait donnée; elle les avait mis +tout de suite à ses pieds, car les siens étaient tout percés.</p> + +<p>En passant auprès de l'abreuvoir, elle s'était arrêtée pour regarder un +homme qui lavait des radis et en faisait de petits paquets. Il lui avait +dit:</p> + +<p>«En veux-tu, petite, que tu les regardes si bien?»</p> + +<p>Jeanne baissa la tête et ne dit rien, car elle n'était pas hardie.</p> + +<p>«Allons, lui dit l'homme, tends ton tablier.»</p> + +<p>Et il lui en jeta une bonne poignée. La petite Jeanne le remercia et fut +bien contente. La mère Nannette lui donna du sel pour manger ses radis, +et elle fit un bon souper, ainsi que sa mère.</p> + +<p>Catherine dit à la mère Nannette:</p> + +<p>«Je chaufferai votre lessive demain et je vous aiderai à la laver +après-demain. On a beaucoup donné à Jeanne: elle ira à l'herbe et +conduira les oisons aux champs; cela vous fera gagner du temps, et vous +pourrez travailler un peu.»</p> + + + + +<h3>La petite Jeanne va chez Mme Dumont.</h3> + + +<p>Le vendredi, Jeanne, en s'éveillant, dit à sa mère:</p> + +<p>«C'est aujourd'hui que nous devons aller chez la dame chercher les +cinquante centimes; nous irons, n'est-ce pas, maman?</p> + +<p>--Ma fille, tu iras toute seule, car il faut que j'aide la mère Nannette +à laver son linge. Tu vas même y aller ce matin, afin de mener les +oisons et la chèvre aux champs quand tu seras revenue.</p> + +<p>--Maman, jamais je n'oserai entrer toute seule dans cette belle maison.</p> + +<p>--Pourquoi donc, ma Jeanne? Cette dame est si bonne, que tu ne dois pas +craindre de lui parler. Je vais t'habiller le plus proprement que je le +pourrai. Trouveras-tu bien la maison?</p> + +<p>--Oh! oui: je suivrai le ruisseau jusqu'au moulin, et j'y arriverai tout +droit.»</p> + +<p>En partant, Jeanne prit un bâton pour se défendre contre les chiens +qu'elle pourrait rencontrer. Elle arriva devant la grille du jardin, et +vit sous un berceau de chèvrefeuille M. et Mme Dumont qui déjeunaient +avec leurs enfants. Ce fut Isaure, la petite demoiselle aux cheveux +blonds, qui vit Jeanne la première:</p> + +<p>«Maman, voici la jolie petite fille qui a rapporté le bracelet.»</p> + +<p>Et elle se leva pour aller lui ouvrir la grille; mais son frère Auguste, +qui avait déjà treize ans, courut plus vite qu'elle et fit entrer +Jeanne.</p> + +<p>«Tu viens chercher les cinquante centimes?» dit Isaure, qui n'était pas +plus grande que Jeanne.</p> + +<p>Puis, avec la permission de sa mère, elle prit un gros morceau d'une +tarte aux prunes qui était sur la table, et le lui mit dans la main:</p> + +<p>«Mange, petite; c'est bien bon.»</p> + +<p>Jeanne prit la tarte, mais elle n'y toucha pas.</p> + +<p>«Tu n'as donc pas faim?</p> + +<p>--Si fait, mademoiselle, je n'ai pas encore déjeuné.</p> + +<p>--Tu n'aimes peut-être pas la tarte?</p> + +<p>--Je ne sais pas, je n'en ai jamais mangé; mais elle sent bien bon! je +crois que c'est encore meilleur que la galette.</p> + +<p>--Eh bien, pourquoi n'en manges-tu pas?»</p> + +<p>Jeanne ne répondit rien.</p> + +<p>Mme Dumont demanda aussi à Jeanne pourquoi elle ne touchait pas à sa +portion de tarte. Elle lui répondit en baissant la tête:</p> + +<p>«C'est que je voudrais l'emporter pour le goûter de maman et de la mère +Nannette.</p> + +<p>--Mon enfant, il n'y a pas de mal à cela, au contraire; tu fais bien de +partager ce que tu as de bon avec la mère Nannette, qui vient au secours +de votre grande misère; mais en voici un autre petit morceau, que tu vas +manger là, devant moi.»</p> + +<p>Quand Jeanne eut fini de manger, on lui fit boire un peu de vin et +d'eau, et on lui donna une pièce de cinquante centimes toute neuve.</p> + + + + +<h3>La petite Jeanne sauve la cane de la meunière.</h3> + + +<p>Comme Jeanne, en s'en retournant, passait auprès du moulin, elle vit un +jeune chien qui tenait une cane par la tête; il la secouait si fort +qu'il n'aurait pas tardé à lui arracher le cou, si la petite Jeanne, qui +était courageuse, n'eût frappé sur lui de toutes ses forces. Il lâcha la +cane qui resta comme morte, étendue par terre. Elle la ramassa et la +mit dans son tablier pour la porter à la meunière. On fit prendre +quelques gorgées de vin à la pauvre bête, et on la mit dans une +corbeille pleine de plumes. Cette cane avait dix-huit canetons qui +étaient restés au bord de l'eau; la meunière alla les chercher et en +donna deux à Jeanne en lui disant:</p> + +<p>«Tiens, ma petite, voilà deux canetons que je te donne, parce que tu as +sauvé la vie à ma cane. Si tu les soignes bien, ils deviendront beaux, +et tu pourras les vendre pour avoir un fichu et un tablier. Je vais +aller te chercher deux oeufs pour ton souper.»</p> + +<p>La petite Jeanne mit les oeufs et les canetons dans son tablier, et +rentra tout de suite. Elle commença par montrer à sa mère les deux +petits canards, et elle raconta comment la meunière les lui avait +donnés. Elle posa les oeufs sur la table, et tira de sa poche la pièce +de cinquante centimes et le morceau de tarte aux prunes, qu'on avait +enveloppé dans une feuille de papier. Elle répéta aussi tout ce qu'on +lui avait dit chez Mme Dumont.</p> + +<p>«Je vais acheter du beurre et du sel pour notre semaine avec ces +cinquante centimes-là, dit Catherine.</p> + +<p>--Pas encore, répondit la mère de Nannette; vous travaillez aujourd'hui +pour moi, il est bien juste que je trempe votre soupe en même temps que +la mienne; et j'ai là un fromage mou qui va bien régaler la petite +Jeanne.</p> + +<p>--Pourtant, mère Nannette, puisque vous me logez pour rien, je vous dois +mes services.</p> + +<p>--Si je ne vous récompensais pas quand vous travaillez pour moi, +Catherine, ce serait comme si je vous faisais payer votre loyer. Je +n'entends pas ça.»</p> + + + + +<h3>Isaure va voir la petite Jeanne.</h3> + + +<p>Quelques jours après, Isaure dit:</p> + +<p>«Maman, si nous allions voir la petite Jeanne et cette bonne mère +Nannette?</p> + +<p>--Je le veux bien,» dit Mme Dumont.</p> + +<p>Et elle se mit en route avec ses deux filles et son fils. En entrant +chez la mère Nannette, elles trouvèrent la veuve Catherine occupée à +battre le beurre. Mme Dumont lui demanda où était sa petite fille.</p> + +<p>«Elle est au lit, madame.</p> + +<p>--Est-ce qu'elle est malade? dit vivement Isaure en se tournant du côté +du lit, où l'on voyait la jolie tête de Jeanne sur le traversin.</p> + +<p>--Dieu merci, non, ma chère demoiselle; mais j'ai nettoyé ses habits ce +matin, et, comme elle n'a que ceux-là, il faut bien qu'elle reste au lit +pendant qu'ils sèchent.</p> + +<p>--Où est donc la mère Nannette?</p> + +<p>--Elle garde ses bêtes, mais elle ne tardera pas à rentrer. Madame, si +vous voulez vous asseoir en l'attendant, vous vous reposerez. Nous +n'avons que trois chaises, mais le jeune monsieur se mettra bien sur un +coffre.»</p> + +<p>En entrant, Mme Dumont avait vu du premier coup d'oeil que la maison et +les meubles étaient de la plus grande propreté; elle s'assit donc sans +crainte.</p> + + + + +<h3>Isaure cause avec la petite Jeanne.</h3> + + +<p>Pendant que sa mère parlait, Isaure était montée sur une chaise auprès +du lit de Jeanne, et causait avec elle.</p> + +<p>«Tu t'ennuies bien au lit, n'est-ce pas, petite Jeanne?</p> + +<p>--Oui, mademoiselle, j'aimerais mieux être levée et garder les oisons de +la mère Nannette; mais il faut bien que maman nettoie mes habits; elle +dit que c'est bien assez d'être pauvre, et qu'il ne faut pas causer de +répugnance aux gens qui nous soulagent.</p> + +<p>--Tu vas donc tous les jours chercher ton pain?</p> + +<p>--Oh! non, mademoiselle: quand on nous en donne beaucoup, nous restons à +la maison aussi longtemps qu'il y en a; c'est si pénible d'aller aux +portes!</p> + +<p>--Te donne-t-on toujours, quand tu demandes?</p> + +<p>--Mademoiselle, je ne demande rien; je reste à la porte jusqu'à ce qu'on +me donne. Quelquefois il n'y a personne dans les maisons, pendant la +moisson, ou bien en temps de fenaison. Ces jours-là, je ne trouve pas +grand'chose.</p> + +<p>--Et quand on ne te donne rien?</p> + +<p>--Nous nous couchons sans souper; ça nous est arrivé plus d'une fois +avant d'être chez la mère Nannette; mais elle ne veut pas que nous +souffrions la faim, et, quand nous n'avons point de pain, elle nous en +prête.</p> + +<p>--Vas-tu t'amuser quelquefois sur la place de l'église avec les petites +du bourg?</p> + +<p>--Oh! mademoiselle, elles ne voudraient pas de moi!</p> + +<p>--Tiens! pourquoi?</p> + +<p>--C'est que je cherche ma vie.</p> + +<p>--Sais-tu que c'est bien mal cela!»</p> + +<p>La mère Nannette rentra, et Mme Dumont la loua beaucoup de sa charité +envers la pauvre veuve et son enfant.</p> + + + +<h3>Isaure veut donner une de ses robes à la petite<br> + Jeanne.</h3> + + +<p>«Mon Dieu, maman, dit Isaure en retournant au château, j'ai tant de +robes qui ne me servent plus! ne pourrais-tu pas en donner une à la +petite Jeanne? J'avais le coeur gros en la voyant au lit faute de +vêtements.</p> + +<p>--Ma fille, tes robes seraient d'un mauvais usage pour cette enfant; +elles resteraient accrochées aux épines des buissons auprès desquels il +faut qu'elle passe, et la boue des mauvais chemins où elle est obligée +de marcher emporterait le morceau quand elle voudrait les décrotter.</p> + +<p>--Comment faire alors, chère maman, pour lui donner une robe?</p> + +<p>--N'as-tu donc plus rien dans ta bourse, mon enfant?</p> + +<p>--Oh si! oh si! dit vivement la petite fille; je vais lui en acheter +une; de quelle étoffe, maman?</p> + +<p>--Il faut prendre le jupon en droguet bleu; c'est fort solide, et le +corsage en bonne cotonnade doublée.</p> + +<p>--Moi, dit Sophie, la soeur d'Isaure, qui avait quatorze ans, je +donnerai une jupe de dessous en flanelle rayée blanc et noir, et un +corset de nankin.</p> + +<p>--Et moi, que donnerai-je donc? dit Auguste.</p> + +<p>--Mon frère, tu as une cravate noire qui est tranchée au milieu, dont +les bouts sont tout neufs; ma bonne en fera un bonnet à Jeanne, et tu +achèteras de la dentelle noire pour le garnir.</p> + +<p>--Il ne me reste plus à donner que la chemise, le fichu et le tablier,» +dit en souriant Mme Dumont.</p> + +<p>Quand ils furent arrivés à la maison, les enfants racontèrent à leur +père ce qu'ils voulaient faire pour Jeanne.</p> + +<p>«Tout cela est très-bien, dit M. Dumont; mais je vois que personne n'a +pensé aux souliers. Vous habillez complètement cette petite, et vous la +laissez nu-pieds!</p> + +<p>--C'est pourtant vrai! dirent les enfants. Papa, il faut que vous +donniez les souliers, pour que rien ne lui manque.»</p> + +<p>On s'occupa le jour même d'acheter et de couper les vêtements de la +petite Jeanne, afin de pouvoir les lui donner le vendredi suivant; il +n'y avait plus que quatre jours, il ne fallait pas perdre de temps. +Isaure fit les ourlets, pendant que sa mère, sa soeur et la bonne +faisaient les coutures. Quand tout fut fini, la bonne dit:</p> + +<p>«Mesdemoiselles, vous croyez avoir pensé à tout; il me restera pourtant +quelque chose à donner aussi, et, quoique je ne sois pas riche, je veux +prendre part à la bonne action que vous faites. Vous avez oublié le +mouchoir et le serre-tête! j'en donnerai des miens.»</p> + + + + +<h3>Isaure habille la petite Jeanne.</h3> + + +<p>Le vendredi, Isaure s'éveilla plus tôt qu'à l'ordinaire; le coeur lui +battait bien fort en pensant au plaisir qu'elle allait faire à la petite +Jeanne. Longtemps avant le déjeuner, elle était à la grille, que son +frère lui avait ouverte, et à chaque instant elle allait sur le chemin +pour voir si Jeanne arrivait. Enfin, elle parut au bout de l'avenue: +Isaure alla au-devant d'elle et la prit par la main; elle l'amena +toujours courant dans le jardin, puis dans la maison, puis dans sa +chambre. Quand elles y furent entrées, Sophie et la bonne déshabillèrent +l'enfant et lui mirent sa chemise neuve et le reste de ses habits. On la +coiffa; mais, quand il fallut lui mettre ses souliers, on s'aperçut +qu'il manquait des bas.</p> + +<p>«C'est un petit malheur, dit la bonne; mesdemoiselles, il faudra lui en +tricoter; comme il fait grand chaud, elle s'en passera bien d'ici à ce +que vous lui en ayez fait. D'ailleurs, je crois bien que la pauvre +petite n'en porte pas souvent.</p> + +<p>--Oui! oui! dit Isaure, je vais commencer dès demain à lui en faire une +paire; le voulez-vous, dites, maman? ajouta-t-elle en s'adressant à Mme +Dumont, qui venait d'entrer dans la chambre.</p> + +<p>--Certainement, mon enfant; si tu emploies bien ton temps, tu les auras +finis dans quinze jours.»</p> + +<p>La petite Jeanne remercia ces dames de tout son coeur. Isaure la ramena +sous le berceau pour la faire voir à son père et à Auguste; on la fit +déjeuner, et, après avoir mis la pièce de cinquante centimes dans la +poche de son tablier neuf, on fit un paquet de ses vieux habits. Elle le +prit et s'en alla.</p> + +<p>Jeanne ne resta pas longtemps en chemin, tant elle était pressée de +faire voir ses beaux habits. La mère Nannette et Catherine travaillaient +à la porte de la maison.</p> + +<p>«Regardez donc, mère Nannette, dit la veuve, ne dirait-on pas que c'est +Jeanne qui court là-bas? Je le croirais presque, si cette petite fille +n'était pas si bien habillée.</p> + +<p>--Et vous n'auriez pas tort, répondit la mère Nannette après avoir +regardé un moment avec attention; c'est bien elle qui vient à nous +toujours courant. Elle est si belle qu'on la prendrait pour la fille de +maître Tixier, le fermier du Grand-Bail.»</p> + +<p>Quand Jeanne fut à portée de se faire entendre, elle cria:</p> + +<p>«Maman! mère Nannette!</p> + +<p>--Oh! mon Dieu! ma fille! où as-tu donc pris ces beaux habits-là?</p> + +<p>--Ce sont les dames Dumont qui les ont faits exprès pour moi, parce que +Mlle Isaure a eu du chagrin de me voir au lit le jour que vous avez lavé +ma robe; elles m'ont dit qu'il fallait mettre mes habits neufs le +dimanche pour aller à la messe, et quand vous nettoieriez les vieux.</p> + +<p>--Et tu les mettras aussi le vendredi pour aller chez ces dames, ma +fille.»</p> + +<p>Catherine laissa la petite Jeanne dans sa toilette jusqu'au soir, en lui +recommandant bien de ne pas se salir, et l'enfant s'occupa tout de suite +de donner à manger aux canards, qui venaient très-bien.</p> + + + +<h3>Jeanne s'avise de faire des bouquets pour les vendre.</h3> + + +<p>La veille du marché, Jeanne, tout en gardant ses oisons, remarqua de +belles fleurs dans la haie du grand pré et au bord du ruisseau qui +traversait le bois. Elle eut l'idée d'en faire des bouquets; elle les +entremêla avec les épis de toutes sortes d'herbes des prés, et quand ils +furent faits, elle les posa pour la nuit sur une grosse touffe de gazon; +puis elle vint demander à la mère Nannette si elle voulait bien +l'emmener en ville avec elle pour vendre ses bouquets. La mère Nannette +dit que oui, et le lendemain Catherine mit à Jeanne ses beaux habits. +L'enfant trouva ses fleurs aussi fraîches que si elle venait de les +cueillir.</p> + +<p>Aussitôt que la mère Nannette fut arrivée sur la place, tout le monde +lui demanda où elle avait pris cette jolie petite fille.</p> + +<p>«C'est une pauvre enfant qui demande son pain, répondit-elle.</p> + +<p>--Elle est bien belle, pour demander l'aumône!</p> + +<p>--C'est que des dames charitables ont eu pitié d'elle et l'ont habillée +comme ça.»</p> + +<p>En regardant la petite Jeanne, on regardait ses bouquets et on les lui +marchandait.</p> + +<p>«Payez-les-moi ce que vous voudrez; c'est pour maman qui est malade.»</p> + +<p>On lui en donnait dix centimes; quelques dames qui étaient venues au +marché les lui payèrent quinze ou vingt, tant elles la trouvaient jolie +et modeste. Elle vendit tous ses bouquets, et rapporta un franc à sa +mère. Depuis elle ne manqua pas, quand il faisait beau, de faire des +bouquets pour aller les vendre. On ne les lui payait pas toujours aussi +cher; mais elle aimait mieux cela que d'aller aux portes.</p> + + + + +<h3>La petite Jeanne apprend à tricoter.</h3> + + +<p>Le vendredi suivant, Jeanne alla comme à l'ordinaire chercher les +cinquante centimes chez Mme Dumont. Sophie lui fit voir les bas qu'elle +lui tricotait et qui étaient presque finis.</p> + +<p>«Moi, je ne suis pas aussi avancée, dit Isaure; je n'en suis encore +qu'au premier bas: c'est que je ne travaille pas aussi vite que ma +soeur, parce que je suis plus petite qu'elle.</p> + +<p>--Que je voudrais donc bien en faire autant! dit Jeanne.</p> + +<p>--Veux-tu que je t'apprenne à tricoter?</p> + +<p>--Je le veux bien, mademoiselle.</p> + +<p>--Eh bien, dit Mme Dumont, tu viendras tous les lundis, les mercredis et +les vendredis à deux heures.</p> + +<p>--Oui, madame: ces jours-là je ne fais point de tournée, parce que maman +dit qu'il ne faut pas ennuyer les gens qui nous assistent. Elle ne peut +presque plus marcher, car ses jambes sont enflées, et je vais demander +toute seule.</p> + +<p>--Et comment fais-tu pour avoir un peu de bois? car il faut du feu pour +faire de la soupe?</p> + +<p>--La mère Nannette nous laisse mettre notre pot devant son feu; elle est +si bonne!»</p> + +<p>Jeanne ne manqua pas de venir apprendre à tricoter, et Isaure lui +commença une jarretière; rien n'était plus charmant à voir que ces deux +petites têtes si près l'une de l'autre et ces petites mains entrelacées. +Jeanne était assise sur un tabouret; Isaure, à genoux derrière elle, +tenait une des mains de son écolière dans chacune des siennes, pour lui +apprendre à se servir de ses aiguilles; elle passait sa tête par-dessus +l'épaule de Jeanne, afin de voir comment elle s'y prenait.</p> + + + + +<h3>Mme Dumont interroge la petite Jeanne.</h3> + + +<p>«As-tu les mains propres? lui demanda Mme Dumont.</p> + +<p>--Oui, madame, je me les suis frottées dans le son que la mère Nannette +a mis bouillir pour ses oisons. Maman se sert d'un petit bout de bois +bien pointu pour nettoyer mes ongles.</p> + +<p>--Elle est donc bien propre, ta maman?</p> + +<p>--Oui, madame; tous les matins elle peigne ses cheveux dans l'étable, et +les miens aussi; et quand elle allait chercher son pain avec moi, nous +nous arrêtions toujours au bord du ruisseau pour nous laver les pieds.</p> + +<p>--Fais-tu habituellement ta prière, petite Jeanne?</p> + +<p>--Oui, madame, je la fais tous les soirs et tous les matins. Quand le +temps est beau, nous la faisons dehors, et, quand nous passons devant +l'église, nous entrons toujours pour prier l'enfant Jésus.</p> + +<p>--Et que lui demandes-tu dans ta prière?</p> + +<p>--Je le prie de me faire devenir bien grande et bien forte pour gagner +notre vie, afin de ne plus demander à ceux qui ne nous doivent rien.</p> + +<p>--Tu seras donc bien contente quand tu pourras travailler?</p> + +<p>--Oh! oui, madame, je vous l'assure.</p> + +<p>--Et que feras-tu de l'argent que tu gagneras, quand tu seras grande?</p> + +<p>--Je donnerai du pain et une robe à maman; puis je donnerai aussi +quelque chose à la mère Nannette, qui est si charitable pour nous.</p> + +<p>--Mais elle me semble fort à l'aise, la mère Nannette.</p> + +<p>--Madame, elle n'est pas riche, et, si elle n'épargnait pas autant, elle +aurait bien de la peine à vivre.»</p> + +<p>Au bout de quinze jours, Jeanne sut assez bien tricoter pour faire un +bas. Sophie lui en commença un, et Jeanne fut très-joyeuse de faire voir +à sa maman et à la mère Nannette comment elle travaillait. Quand elle +gardait les oies et les deux petits canards, elle avait toujours son bas +à la main; elle ne le quittait pas non plus pour aller aux portes. Les +gens qui la voyaient si travailleuse lui donnaient souvent quelque chose +avec son pain, ou bien des légumes pour mettre dans le pot; et quand on +faisait de la galette dans les métairies, l'on gardait toujours la part +de la petite Jeanne.</p> + + +<h3>Catherine garde le lit.</h3> + + +<p>Jeanne continua d'aller trois fois par semaine chez Mme Dumont. Les deux +demoiselles avaient entrepris de lui enseigner à lire et à compter; +elles continuaient de lui apprendra à tricoter, et chaque vendredi elle +avait ses cinquante centimes.</p> + +<p>Elle fut toute une semaine sans venir.</p> + +<p>«Je crains bien que Jeanne ne soit malade, dit Mme Dumont; elle, qui est +si exacte, n'a pas paru depuis huit jours.</p> + +<p>--Maman, allons la voir! J'aime beaucoup la petite Jeanne; si elle était +malade, il faudrait venir à son secours: elle est trop pauvre pour se +procurer ce dont elle a besoin.»</p> + +<p>Et en disant cela Isaure courut appeler sa soeur et mettre son chapeau.</p> + +<p>En arrivant chez la mère Nannette, ces dames virent la petite Jeanne qui +pleurait à la porte de la maison. Isaure courut à elle:</p> + +<p>«Tu pleures, petite Jeanne? qu'as-tu? qui t'a fait du chagrin?</p> + +<p>--Mademoiselle, c'est que maman est bien malade.»</p> + +<p>Mme Dumont laissa ses filles avec Jeanne, et entra dans la maison. +Catherine était au lit, si pâle qu'on l'aurait crue morte déjà.</p> + +<p>«Pourquoi ne m'avoir pas fait dire que vous étiez malade, ma pauvre +femme? Ce n'est pas bien cela; il fallait envoyer votre petite fille +nous avertir.</p> + +<p>--Merci, ma chère dame; mais vous êtes si généreuse pour elle, que je +n'ai pas voulu abuser de votre bonté. D'ailleurs, je n'aurai bientôt +plus besoin de rien, je le sens; j'ai trop pâti depuis que j'ai perdu +mon mari, et j'ai eu trop de chagrin. Le bon Dieu a pitié de moi; il me +rappelle à lui, et je vais rejoindre mon pauvre Jacques. Tout ce qui +m'afflige, c'est de laisser ma petite Jeanne seule au monde.</p> + +<p>--Il ne faut pas perdre courage, Catherine; vous êtes jeune, et à votre +âge il y a toujours de la ressource.</p> + +<p>--Non, madame, il n'y a plus de ressource, parce que le chagrin et la +misère me minent depuis trop longtemps.</p> + +<p>--Avez-vous vu M. le curé?</p> + +<p>--Oui, madame, il vient me voir tous les jours et a la bonté de +m'envoyer un peu de bouillon. Il me console en me faisant voir la +miséricorde de Dieu, qui a mis sur mon chemin une aussi digne femme que +la mère Nannette, ainsi que vous, madame, qui avez tant de bontés pour +ma fille. La mère Nannette promet de la garder quand je ne serai plus, +et cela me tranquillise un peu.</p> + +<p>--Catherine, je n'abandonnerai pas Jeanne non plus, vous pouvez être +tranquille. Mais où est donc la mère Nannette?</p> + +<p>--Elle est allée mener son bétail à l'abreuvoir. La pauvre chère femme +me quitte le moins qu'elle le peut; elle me soigne comme si j'étais sa +fille et ne me laisse manquer de rien.</p> + +<p>--Adieu, Catherine, prenez courage; je reviendrai vous voir +après-demain.»</p> + +<p>En disant cela, Mme Dumont lui donna une pièce de cinq francs.</p> + + + + +<h3>Catherine meurt.</h3> + + +<p>Le surlendemain, ces dames retournèrent voir Catherine. En entrant, +elles remarquèrent que les rideaux de son lit étaient fermés; dans un +coin de la chambre, la mère Nannette tenait la petite Jeanne qui s'était +endormie sur ses genoux.</p> + +<p>Mme Dumont s'approcha.</p> + +<p>«C'est fini, ma chère dame: la pauvre âme est allée au bon Dieu; elle +est morte comme une sainte. M. le curé, qui ne l'a pas quittée, assure +qu'il y a bien longtemps qu'il n'a vu une mort pareille.</p> + +<p>--Et qu'allez-vous faire de cette enfant?</p> + +<p>--Je vais la garder avec moi, madame; comme je le disais hier à M. le +curé, c'est le bon Dieu qui me l'a envoyée; elle prendra soin de ma +vieillesse comme je vais prendre soin de son enfance.</p> + +<p>--L'enverrez-vous encore mendier?</p> + +<p>--Oh! non, madame. Je ne suis pas riche, mais il y aura bien assez de +pain ici pour nous deux. D'ailleurs, la voilà en âge de me rendre des +services qui me payeront sa nourriture.</p> + +<p>--Mère Nannette, il faut continuer d'envoyer Jeanne à la maison; mes +filles lui apprendront à écrire et à faire toutes sortes d'ouvrages. Je +me charge de son entretien; ainsi vous n'aurez rien à dépenser pour +elle.</p> + +<p>--Que le bon Dieu vous conserve, ma chère dame! En apprenant à Jeanne à +travailler, vous ferez plus que moi pour elle: vous lui mettrez le pain +à la main pour toute sa vie.</p> + +<p>--Mère Nannette, voici quinze francs pour faire enterrer cette pauvre +femme; il ne faut pas que ces frais-là retombent à votre charge.»</p> + + + + +<h3>Docilité et intelligence de la petite Jeanne.</h3> + + +<p>Quelques jours après la mort de sa mère, Jeanne alla chez Mme Dumont; on +lui mit des bas et un fichu noirs pour qu'elle portât le deuil. Le +dimanche suivant, Sophie l'habilla tout en noir.</p> + +<p>La pauvre enfant était bien triste; elle pleurait toujours en pensant à +sa mère; ses yeux étaient rouges et gonflés; elle ne disait rien et ne +mangeait presque pas. On la trouvait souvent à genoux, priant Dieu. La +mère Nannette craignait qu'elle ne tombât malade; mais, comme elle +n'avait que huit ans bien juste, elle finit par oublier un peu. Elle +continua d'aller chez Mme Dumont, et elle apprenait très-vite tout ce +qu'on lui montrait. Les deux jeunes demoiselles, en la trouvant si +docile et si travailleuse, s'attachèrent à elle de plus en plus. M. le +curé, qui la voyait toujours sage à l'église, lui donnait de temps en +temps de belles images. Quand elle sut bien lire, il lui fit cadeau d'un +petit livre d'heures, ce qui la rendit fort contente.</p> + +<p>A l'âge de douze ans, elle lisait et écrivait bien; elle faisait toutes +sortes d'ouvrages avec beaucoup d'adresse. La mère Nannette lui avait +appris à filer; et déjà son fil était plus fin que celui des autres +fileuses du bourg, parce qu'elle était bien attentive à ce qu'elle +faisait.</p> + + + + +<h3>La petite Jeanne fait sa première communion.</h3> + + +<p>Il y avait déjà un an que Jeanne allait à l'instruction de la paroisse +avec les autres enfants, quand M. le curé lui donna un Catéchisme et une +Histoire sainte pour qu'elle les apprît par coeur. Mme Dumont, qui lui +en faisait réciter un chapitre tous les jours, était charmée de son +intelligence et de sa mémoire. Jeanne écoutait très-attentivement toutes +les explications: aussi était-elle, avec Isaure, celle qui répondait le +mieux au catéchisme; et M. le curé les citait toutes les deux comme un +exemple à suivre, tant elles avaient bonne tenue à l'église. On ne les +voyait jamais ni causer ni tourner la tête au moindre bruit, comme +plusieurs autres enfants: elles priaient Dieu de si bon coeur, que ceux +qui les voyaient en étaient émerveillés.</p> + +<p>Quand M. le curé admit les enfants à faire leur première communion, il +mit Jeanne et Isaure à la tête des autres petites filles, parce qu'elles +étaient les plus instruites et les plus sages: elles n'en furent pas +pour cela moins modestes et moins humbles.</p> + +<p>Enfin le grand jour arriva. Dès la veille, Mme Dumont avait retenu +Jeanne, et elle l'avait même fait coucher au château, pour qu'elle eût +moins de distractions que dans le bourg. Le matin, Sophie lui apporta +une robe blanche et le reste de la toilette entièrement neuf, afin que, +dans ce beau jour, elle n'eût rien de vieux sur elle; elle lui dit que +sa mère voulait la récompenser ainsi de sa bonne conduite.</p> + +<p>Pendant la cérémonie, qui fut très-longue, Jeanne et Isaure montrèrent +tant de piété que tout le monde en était édifié.</p> + +<p>Après la messe, M. le curé, qui avait invité toute la famille Dumont à +déjeuner, voulut que Jeanne se mît aussi à table; il disait qu'il ne +pouvait pas faire trop d'honneur à une petite fille aussi pieuse.</p> + +<p>La mère Nannette était dans un coin de l'église, où elle pleurait de +contentement; il l'envoya chercher pour dîner avec sa gouvernante.</p> + + + + + + +<h3>La petite Jeanne va toujours chez Mme Dumont.</h3> + + +<p>Jeanne, après sa première communion, ne cessa pas d'aller chez Mme +Dumont. Le dimanche, on la faisait écrire, lire et compter, pour qu'elle +n'oubliât pas ce qu'elle savait. Si l'on faisait la lessive, elle aidait +à savonner le linge, à le mettre au bleu, à l'étendre et à le plier; +elle repassait les draps et les serviettes, et raccommodait ce qui était +déchiré: elle finit même par apprendre à repasser le linge fin. Quand il +y avait quelqu'un à dîner, Jeanne aidait à la cuisinière et au +domestique qui mettait le couvert, ce qui lui apprenait un peu le +service; on lui payait toujours sa journée quand elle la passait au +château. Comme elle cousait très-bien, la mère Nannette, qui connaissait +assez de monde en ville, lui rapportait de temps en temps quelque +ouvrage à faire, soit des chemises ou des draps, ce qui lui faisait un +petit profit.</p> + +<p>Les filles de Mme Dumont traitaient Jeanne en véritable amie, parce +qu'elle était aussi réservée dans son langage que sage dans sa conduite. +Elle les aimait tant, qu'elle se serait jetée au feu pour leur rendre +service. Elle allait très-souvent chez M. le curé, qui lui donnait de +bons conseils et lui faisait remarquer combien Dieu avait eu pitié +d'elle, pauvre enfant sans famille.</p> + +<p>Jeanne donnait à la mère Nannette tout ce qu'elle gagnait, car elle +n'avait besoin de rien acheter pour elle-même; Mme Dumont fournissait +tout ce qui était nécessaire pour l'habiller, comme elle l'avait promis +à la mère Nannette, après la mort de Catherine; Jeanne usait si peu de +chose que Mme Dumont lui disait quelquefois:</p> + +<p>«Comment fais-tu, Jeanne, pour que tes robes durent aussi longtemps?</p> + +<p>--Madame, je plie tous mes effets le soir et je les mets sur mon coffre. +Quand il y a trop de boue à mes jupons, j'en lave le bas, ce qui l'use +bien moins que de le décrotter, et puis je le repasse. Je visite mes +habits tous les matins, et, aussitôt que j'y vois le moindre trou, je le +raccommode.</p> + +<p>--C'est très-bien, Jeanne; tu as pris là une bonne habitude.</p> + +<p>--C'est bien le moins que je soigne mes habits, madame, puisque c'est +vous qui me les donnez!»</p> + + + + +<h3>Jeanne a grand soin de la mère Nannette.</h3> + + +<p>A seize ans, Jeanne était grande et forte: elle soignait toute seule le +bétail de la mère Nannette, qui se faisait vieille; elle pétrissait le +pain et chauffait le four; elle faisait le beurre et l'allait vendre à +la ville, car elle ne voulait pas que la mère Nannette eût la moindre +fatigue; et comme Jeanne savait bien prendre son temps, elle trouvait +encore le moyen de faire quelque ouvrage pour gagner un peu d'argent.</p> + +<p>«Ma chère mère, disait-elle quand la mère Nannette la grondait de ce +qu'elle voulait tout faire, vous avez eu pitié de moi quand j'étais +petite; vous m'avez soignée comme si j'eusse été votre propre enfant: il +est bien juste que j'aie toute la peine, à présent que je suis plus +forte que vous.»</p> + +<p>Plusieurs des personnes à qui Jeanne vendait son beurre lui avaient +offert de bons gages si elle voulait servir en ville; mais elle +répondait toujours qu'elle ne se résoudrait jamais à quitter la mère +Nannette. Quand elle lui racontait cela, cette excellente femme lui +disait:</p> + +<p>«Ma fille si tu es jamais obligée d'aller chez les autres, crois-moi, ne +te place pas en ville; on y gagne plus d'argent, c'est vrai; mais aussi +on y dépense davantage, et les jeunes filles y ont bien du désagrément.»</p> + +<p>La mère Nannette dépérissait peu à peu, et Jeanne en avait beaucoup de +chagrin. Elle conta sa peine à M. le curé, en qui elle avait grande +confiance.</p> + +<p>«La croyez-vous en danger de mort? lui dit-il; en ce cas il faudrait +voir le médecin.</p> + +<p>--Oui, monsieur, elle est en grand danger, mais elle ne s'en doute pas. +J'ai fait entrer l'autre jour, comme par hasard, le médecin qui était +venu saigner le maréchal; il a causé avec elle et l'a bien examinée; +quand il est sorti, je l'ai suivi sans rien dire; il m'a assuré qu'il +n'y avait rien à faire à la mère Nannette, parce que c'est un corps usé: +il dit qu'elle pourra traîner encore longtemps, et qu'elle s'éteindra +sans souffrir.</p> + +<p>--J'irai la voir.</p> + +<p>--Oh! oui, monsieur le curé, il faut y venir bien souvent; vos visites +la soulageront plus que celles d'un médecin; vous lui parlerez du bon +Dieu, et elle sera toute prête quand il lui plaira de l'appeler à lui.»</p> + + + + + +<h3>La mère Nannette devient dangereusement malade.</h3> + + +<p>Au bout de dix-huit mois, la mère Nannette était devenue si faible +qu'elle ne sortait plus de la maison. Comme elle ne se plaignait de +rien, Jeanne ne lui disait pas combien elle la trouvait malade, de peur +de l'effrayer; mais, quand elle allait voir Mme Dumont, elle pleurait à +chaudes larmes, en disant qu'elle voyait bien que sa chère mère Nannette +ne passerait pas l'hiver. + +«Ne te désole pas trop, ma petite Jeanne; nous ne t'abandonnerons pas, +lui disait Isaure.</p> + +<p>--Je le sais bien, mademoiselle, et je vous en remercie de tout mon +coeur; mais ce n'est pas parce que je vais me trouver toute seule que je +pleure; grâce à Dieu, je suis forte, et, grâce à vous aussi, je saurai +bien gagner ma vie; je me désole parce que j'aime la mère Nannette de +toute mon âme; et puis, qui donc m'aimera jamais comme elle, qui m'a +prise toute petite et m'a accoutumée au travail, puis m'a appris à aimer +Dieu, et de qui j'ai toujours reçu de si bons exemples?»</p> + +<p>Jeanne soignait sa malade avec une extrême tendresse; elle trouvait le +moyen de lui faire venir un petit pain blanc tous les deux jours; quand +elle allait à la ville vendre son beurre, elle en rapportait de la +viande et quelque friandise. Quelquefois elle achetait un poulet ou bien +un canard dans le bourg, et elle les accommodait comme elle avait vu +faire à la cuisinière de Mme Dumont. Elle allait aussi au moulin +chercher un peu de poisson; d'autres fois, elle lui donnait une petite +crème, et, quand elle chauffait le four, elle lui faisait toujours cuire +quelque bonne pâtisserie; enfin, elle ne lui laissait boire que du bon +vin qu'elle sucrait un peu.</p> + + + +<h3>La mère Nannette trouve que Jeanne dépense trop.</h3> + + +<p>La mère Nannette la laissait faire; pourtant elle lui disait +quelquefois:</p> + +<p>«Tu me gâtes, petite Jeanne; tu dépenses trop d'argent, ma fille: cela +n'est pas raisonnable.</p> + +<p>--Hé bien donc, répondait Jeanne, n'avez-vous pas assez travaillé quand +vous étiez jeune, et n'est-il pas juste que vous jouissiez à présent de +quelques douceurs?</p> + +<p>--Mais écoute donc, petite, si tu dépenses tout, tu te feras tort; car +c'est toi qui hériteras de ce que je laisserai, entends-tu!</p> + +<p>--C'est bon, c'est bon, ma chère mère; ne vous inquiétez pas de cela! +laissez-moi faire; j'en aurai toujours bien assez. N'ai-je pas de bons +bras pour travailler? Et d'ailleurs, ne faut-il pas que vous engraissiez +un peu pour aller faire la veillée cet hiver avec les voisines?</p> + +<p>--Eh bien, ma fille, j'entends que tu manges de toutes les bonnes +fricassées que tu me fais.</p> + +<p>--Merci, mère Nannette; ne serait-il pas honteux qu'il fallût des +fricassées à une grande fille comme moi!»</p> + + + +<h3>M. le curé vient voir tous les jours la mère Nannette.</h3> + + +<p>M. le curé ne manquait pas de venir chaque jour voir la mère Nannette; +comme c'était une femme de grand sens, il parlait avec elle de la bonté +et de la miséricorde de Dieu, et la préparait à mourir sans qu'elle s'en +doutât. Il la confessait souvent et lui apportait la sainte communion, +afin qu'elle fût toujours en état de grâce; il lui faisait entendre +aussi que l'église était trop froide pour elle et qu'il ne voulait pas +qu'elle y entrât avant Pâques.</p> + +<p>On était à la fin de l'automne: la mère Nannette baissait de plus en +plus, et bientôt elle ne quitta plus le lit. Jeanne la mettait chaque +matin dans le sien propre, afin de faire prendre l'air à l'autre, +qu'elle exposait dehors si le temps le permettait. Le lit de Jeanne +était encore meilleur que celui de la mère Nannette, qui, pendant huit +ans, n'avait pas vendu la plume de ses oies, pour amasser le lit complet +de sa fille adoptive. La malade retrouvait le soir son coucher tout +frais, et elle dormait mieux la nuit.</p> + + + + + + +<h3>La mère Nannette s'éteint tout à fait.</h3> + + +<p>Un jour du mois de décembre, le soleil ayant percé les nuages, Jeanne +mena le bétail à l'abreuvoir. En revenant, elle fit le grand tour par la +pelouse; ses bêtes, qui ne sortaient pas depuis longtemps, étaient bien +contentes de se trouver dehors, et Jeanne se pressait d'autant moins de +les ramener à l'étable que la mère Nannette semblait mieux ce jour-là. +En rentrant, elle alla tout droit au lit de la malade qu'elle trouva +endormie et encore plus pâle que de coutume. Elle ralluma le feu tout +doucement pour lui faire chauffer un bouillon. Quand il fut chaud, elle +le mit dans un gobelet et le porta à sa chère mère; mais en lui +soulevant la tête pour la faire boire, elle la sentit toute froide. Elle +courut à la porte appeler du secours. Deux voisines entrèrent et virent +bien que tout était fini pour la mère Nannette. Elles voulurent emmener +Jeanne, en disant qu'elles se chargeraient de faire la veillée; mais +elle leur dit en pleurant à chaudes larmes qu'elle ne voulait pas +quitter sa chère mère Nannette avant qu'on l'eût portée en terre. L'une +des voisines alla faire la déclaration, pendant que l'autre aidait +Jeanne et lui tenait compagnie auprès du lit de la morte.</p> + + +<h3>Désintéressement de Jeanne.</h3> + +<p>Le maire entra et demanda à Jeanne si la défunte avait fait un testament +pour lui donner son bien; car elle avait toujours dit que sa fille +adoptive serait son héritière.</p> + +<p>«Non, monsieur le maire, dit Jeanne; si elle avait fait quelque chose +pour moi, elle me l'aurait bien dit....</p> + +<p>--Mais elle ne se croyait peut-être pas si près de sa fin; vous ne lui +avez donc pas rappelé ce qu'elle devait faire pour vous?</p> + +<p>--Non vraiment, monsieur le maire, j'en aurais été bien fâchée! Si la +pauvre femme s'était crue en danger, cette idée l'aurait peut-être fait +mourir plus tôt. Elle n'a pas eu un seul instant la pensée que tout +serait bientôt fini pour elle, et pour tout l'or du monde je ne le lui +aurais pas dit. D'ailleurs, je suis jeune et je peux travailler: il est +juste que son neveu hérite; il faudra l'avertir.</p> + +<p>--Je vais lui envoyer un exprès,» dit le maire. Et il sortit.</p> + + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/005.png"></p> +[Illustration: Jeanne se mit à genoux] + +<p>Jeanne se mit à genoux au pied du lit et lut les prières des morts; de +temps en temps elle se levait pour embrasser la défunte, puis elle +continuait ses prières en pleurant. Elle fit la veillée du corps en +compagnie des deux bonnes voisines qui ne voulurent pas la quitter.</p> + + + +<h3>On enterre la mère Nannette.</h3> + + +<p>Comme la mère Nannette avait été une honnête femme, bien obligeante, +tout le monde du bourg, jusqu'aux petits enfants, vint, le lendemain +matin, la voir sur son lit de mort et lui apporter des bouquets d'herbes +fortes. Quoique Jeanne pleurât toujours, elle présentait le buis à tous +ceux qui voulaient jeter de l'eau bénite sur le corps. Vers midi, le +charpentier apporta la bière, et Jeanne, aidée de ses deux voisines, y +plaça le corps après l'avoir embrassé une dernière fois. Pendant qu'on +clouait le couvercle, la pauvre fille criait sans pouvoir se retenir. On +mit la bière devant la porte; alors le maire entra avec maître Gerbaud, +neveu et héritier de la défunte, et la maison s'emplit de monde. Jeanne, +la tête enfoncée dans sa capote, pleurait dans un coin. M. le curé vint +avec la croix, et l'on partit pour l'église. La pauvre fille n'aurait +pas pu suivre l'enterrement si les voisines ne l'eussent soutenue.</p> + +<p>Après la cérémonie, on la ramena dans la maison, où le maire et Gerbaud +étaient déjà rendus. M. le curé ne tarda pas à les y rejoindre.</p> + +<p>«Maître Gerbaud, dit-il, cette fille a son lit et son coffre, tout le +monde le sait; vous les lui laisserez bien emporter?</p> + +<p>--Elle a aussi huit draps tout neufs dans l'armoire de la défunte, dit +une des voisines; je les lui ai vu faire et marquer à son nom.</p> + +<p>--La mère Nannette avait l'argent de Jeanne, ajoute M. le curé. La +pauvre femme m'a souvent dit qu'elle la ferait son héritière; mais, +comme elle n'a pas laissé de testament, vous usez de votre droit: c'est +juste.</p> + +<p>--Monsieur le curé, dit Gerbaud, je ne veux rien prendre à cette fille: +qu'elle me dise combien d'argent elle a remis à ma tante, et je le lui +rendrai tout de suite avec ses draps.</p> + +<p>--Voyons, Jeanne, dit le maire, quelle somme avez-vous confiée à la mère +Nannette?</p> + +<p>--Monsieur, je serais bien en peine de le dire; à mesure que je gagnais +quelque chose, je le donnais à ma chère mère, et je ne lui ai pas +demandé de compte, bien sûrement. Maître Gerbaud, vous pouvez tout +garder; la pauvre femme a bien assez fait pour moi sans que je réclame +encore quelque chose; d'ailleurs, j'ai la force de travailler, et je ne +crains pas l'ouvrage.»</p> + + +<h3>Maître Gerbaud se pique de générosité.</h3> + + +<p>M. le curé dit que Jeanne agissait et parlait en honnête fille, et que +Gerbaud ne voudrait certainement pas qu'elle fût dupe de sa probité.</p> + +<p>«Non, monsieur le curé, elle ne sera pas dupe avec moi: ils disent tous +qu'elle a soigné ma pauvre tante aussi bien que si c'eût été sa propre +fille; et, pour lui prouver que je lui en sais bon gré, nous partagerons +par moitié l'argent qui se trouvera. Qu'en dites-vous? est-ce bien comme +ça?</p> + +<p>--Oui, Gerbaud, c'est bien.»</p> + +<p>On ouvrit l'armoire, et l'on en tira d'abord les huit draps de Jeanne, +qui étaient marqués à son nom. En bouleversant tout, on trouva, derrière +un paquet de vieux linge, cent pièces de cinq francs, dans un bas bleu +qui servait de bourse à la mère Nannette.</p> + +<p>«Je crois, dit Gerbaud, qu'il y a longtemps que le premier écu a été mis +au fond de cette bourse; car ma tante avait bien juste de quoi vivre.</p> + +<p>--Mais elle était si ménagère, dit une voisine, et elle travaillait +tant!»</p> + +<p>Gerbaud prit deux cent cinquante francs, qu'il donna à Jeanne.</p> + +<p>«Non, maître Gerbaud, pas tant que ça; je n'ai pas pu gagner une si +grosse somme.</p> + +<p>--Petite, j'ai dit que tu aurais la moitié de l'argent, et je n'ai +qu'une parole: ainsi, tu vas prendre cette somme; et, comme c'est toi +qui as filé cette pièce de toile qui n'est pas encore entamée, tu en +auras aussi la moitié pour ta peine; tu t'en feras des chemises.</p> + +<p>--Vous êtes trop bon, dit Jeanne, pour une pauvre fille que vous ne +connaissez seulement pas.</p> + +<p>--Je ne suis pas plus mauvais qu'un autre, quoique ma tante m'ait gardé +rancune, parce qu'autrefois j'ai eu noise avec son mari.</p> + +<p>--Et où vas-tu donc mettre tout ça? dit une voisine; ton coffre est trop +petit; puis il est si vieux qu'il pourrait bien se défoncer.</p> + +<p>--Allons! je vais aussi lui donner l'armoire, et je n'en serai pas plus +pauvre.</p> + +<p>--Au contraire, Gerbaud, dit M. le curé, vous faites là une bonne action +qui vous donnera plus de contentement que vous n'en auriez eu en gardant +tout ce que vous cédez si généreusement à Jeanne.»</p> + +<p>Tout le monde dit que Gerbaud était un brave homme et qu'il se +comportait bien.</p> + +<p>«Écoute, Jeanne, dit-il avant de partir, je n'affermerai pas la maison +avant Noël; tu peux y rester jusque-là si ça t'arrange. Je te laisse +tout le ménage avec la chèvre et les oisons; je vais emmener la vache +seulement. Je viendrai après-demain avec ma femme, qui choisira ce +qu'elle veut garder, et nous vendrons le reste.»</p> + +<p>Après avoir dit cela, il mit dans sa poche l'argent qui lui appartenait, +et alla chercher la vache à l'étable. Tout le monde sortit en même temps +que lui, à l'exception de M. le curé, qui resta avec Jeanne.</p> + + +<h3>M. le curé trouve une place à Jeanne.</h3> + + +<p>«Qu'allez-vous faire maintenant, Jeanne? dit M. le curé.</p> + +<p>--Je vais tâcher de me placer au plus vite; car, si je restais longtemps +seule dans cette maison, je sens bien que le chagrin me rendrait malade.</p> + +<p>--Voyons, Jeanne, il faut être raisonnable: la mère Nannette est plus +heureuse que nous maintenant; elle veillera sur vous. Dieu ne veut pas +qu'on s'abandonne ainsi à son chagrin. Si vous voulez vous placer en +ville, Mmes Dumont vous trouveront une bonne maison où vous aurez de +forts gages.</p> + +<p>--Monsieur le curé, je ne me placerai pas en ville; ma chère défunte me +l'a défendu, et, quoiqu'elle ne soit plus de ce monde, je veux toujours +lui obéir.</p> + +<p>--Puisque vous voulez rester à la campagne, j'irai voir la fermière du +Grand-Bail; sa servante se marie dans trois semaines: si elle n'a +personne encore, je vous y mènerai demain.</p> + +<p>--Grand merci, monsieur le curé; ce sont de braves gens, et je serai +bien contente d'être chez eux.»</p> + +<p>Quand Jeanne fut toute seule, elle soigna la chèvre et les oies comme à +l'ordinaire; elle remit dans l'armoire tout ce qu'on en avait tiré, puis +elle courut chez Mmes Dumont: elle leur dit tout en pleurant qu'on +devait parler pour elle à la mère Tixier, fermière du Grand-Bail.</p> + +<p>«Elle te prendra bien, ma bonne Jeanne, dit Sophie, qui était mariée +depuis deux ans: elle nous a souvent entendues parler de toi, et elle +sera bien heureuse de t'avoir dans sa maison, où tu seras comme de la +famille. Console-toi donc un peu! est-ce que nous ne te restons pas?</p> + +<p>--Sans vous, qu'est-ce que je deviendrais donc? aussi je vous serai +reconnaissante toute ma vie.»</p> + +<p>Le lendemain, M. le curé mena Jeanne au Grand-Bail, comme il l'avait +promis. La maîtresse l'accepta tout de suite à cause de sa bonne +renommée: elle lui offrit dix écus jusqu'à la Saint-Jean.</p> + +<p>«Mère Tixier, vous ne pouvez pas donner moins de douze écus à cette +fille; elle les gagnera bien, je vous le promets.</p> + +<p>--Je ne vous contredirai pas, monsieur le curé, elle aura douze écus. +Quand viendras-tu, petite Jeanne?</p> + +<p>--Maître Gerbaud arrive demain matin pour vendre les effets de sa tante; +je voudrais bien ne pas me trouver là, j'en aurais trop de chagrin. Si +vous pouvez m'envoyer chercher avant midi, je serai bien contente. J'ai +mon lit, mon coffre et l'armoire de la mère Nannette; pourrez-vous me +les loger?</p> + +<p>--Oui; il n'y a pas de lit dans la boulangerie; on y mettra le tien, et +tu y seras toute seule, à moins pourtant que tu ne prennes avec toi +l'une de mes trois filles, qui couchent dans un même lit et se disputent +souvent.</p> + +<p>--Je le veux bien, maîtresse; vous donnerez avec moi celle que vous +voudrez.»</p> + + +<h3>Jeanne quitte la maison de la mère Nannette.</h3> + + + +<p>Dès le matin du jour suivant, Gerbaud amena sa femme dans une carriole +d'osier; le meunier le suivait avec une grande voiture pour emporter le +blé, le vin et tout le reste. Alors on vida l'armoire, et la femme de +Gerbaud mit de côté ce qu'elle voulait garder. On s'occupa de charger la +grande voiture. Jeanne était sortie pendant qu'on déménageait, pour ne +pas montrer son chagrin à des étrangers, ne pouvant supporter le séjour +de cette maison depuis qu'elle n'y voyait plus la mère Nannette. Elle +aperçut de loin venir la charrette du Grand-Bail, et, comme ses paquets +étaient faits d'avance, elle les apporta devant la porte: ses rideaux +étaient démontés et pliés bien proprement. Le charretier, qui était +grand et fort, chargea tout seul les meubles de Jeanne. Elle dit adieu à +maître Gerbaud et à sa femme, après les avoir bien remerciés; embrassa +aussi ses voisines, qui s'étaient rassemblées devant la porte pour la +voir partir, et enfin monta dans la charrette. Quand elle quitta le +bourg et qu'elle vit disparaître au détour du chemin la maison de la +mère Nannette, elle ne put s'empêcher de pleurer bien fort.</p> + +<p>«Est-ce que tu es fâchée de venir chez nous, petite? dit le charretier.</p> + +<p>--Mon Dieu non! ce n'est pas là ce qui me fait pleurer; c'est que je +pense à la mère Nannette, qui m'aimait tant.</p> + +<p>--Apaise-toi donc, va! la maîtresse est une bonne femme qui t'aimera +bien aussi.»</p> + +<p>Quand la charrette arriva au Grand-Bail, les pâtres et les bergères +étaient rangés devant la maison pour voir descendre Jeanne. Le +charretier, qu'on appelait grand Louis, déchargea les meubles à la porte +de la boulangerie: on l'aida à monter le ciel du lit; puis, quand tout +fut rangé, chacun s'en alla à son ouvrage, et Jeanne entra dans la +maison, où elle trouva maître Tixier tout seul avec sa femme.</p> + +<br><br> + + + + +<h2>SECONDE PARTIE.</h2> + + +<h2>JEANNE EN SERVICE.</h2> +<br> + + +<h3>Jeanne donne son argent à garder à son maître.</h3> + + +<p>«Notre maître, dit Jeanne en entrant, j'ai deux cent cinquante francs, +que je ne voudrais pas garder dans mon coffre; si vous vouliez me les +serrer avec votre argent, je vous serais bien obligée.»</p> + +<p>Et elle tira de sa poche le vieux bas de laine bleue qui avait servi de +bourse à la mère Nannette, et le posa sur la table. Maître Tixier le +vida et compta l'argent.</p> + +<p>«Il y a bien cinquante bons écus de cinq francs, ma foi! dit-il; je vais +te les garder, ma fille; mais d'où te vient donc tout cet argent-là?»</p> + +<p>Jeanne raconta comment maître Gerbaud avait partagé avec elle l'argent +de sa tante et la pièce de toile qu'on avait trouvée dans l'armoire, et +comment il lui avait donné cette armoire pour mettre son linge.</p> + +<p>«Je connais un peu ce Gerbaud pour m'être trouvé quelquefois en foire +avec lui; je ne l'aurais pas cru si généreux; quand je le rencontrerai, +je lui donnerai une poignée de main.»</p> + +<p>Jeanne se mit promptement au fait de son ouvrage; et, comme elle était +habile et courageuse, elle avait toujours le temps de coudre après avoir +fait le ménage. La maîtresse lui disait quelquefois:</p> + +<p>«Jeanne, tu ne me laisses rien à faire. Je vais devenir fainéante. Je ne +sais pas vraiment comment tu t'arranges; mais tu as du temps pour tout, +et il t'en reste encore pour faire l'ouvrage des autres. Est-ce que tu +crois que je ne te vois pas tous les soirs aider à cette grande sotte de +bergère, qui n'en a jamais fini? J'entends que tu profites de ton temps +pour toi, et que tu fasses tes chemises de la toile que Gerbaud t'a +donnée; tu te charges toujours de l'ouvrage de mes filles, et ce n'est +pas juste. J'ai mis avec toi Solange, parce que c'est la moins +raisonnable, quoique l'aînée; tâche donc de me la rendre bonne et +laborieuse comme toi.»</p> + + +<h3>Grand Louis se met en colère.</h3> + + +<p>Grand Louis le laboureur, qui n'était pas mauvais au fond, avait +l'humeur difficile; rien ne le contentait; on avait beau faire, il ne +trouvait jamais rien de bon. Les filles et les servantes de la maison ne +pouvaient pas le souffrir; il avait toujours de mauvaises paroles à leur +dire, et elles les lui rendaient bien. Il brusquait aussi la petite +Jeanne; mais elle ne lui répondait jamais.</p> + +<p>Un jour qu'il faisait beau soleil, grand Louis s'habilla pour aller à +l'assemblée<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a> +de Meunet-sur-Vatan<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>; +il venait de mettre un pantalon +neuf et une blouse qui n'avait pas encore servi. Quand il voulut prendre +son carton à chapeau, qui était sur une planche de l'écurie à côté de +son lit, il monta sur la traverse d'une herse en fer dressée le long du +mur; mais le pied lui manqua à l'instant même où il venait d'atteindre +le carton, qui lui échappa; en voulant le rattraper, il s'accrocha aux +dents de la herse, qui déchirèrent son pantalon et sa blouse du haut +jusqu'en bas. Il se mit dans une si grande colère, qu'on l'entendait +jurer de la maison. Le bouvier alla voir ce qu'il avait, et revint le +raconter aux filles qui étaient devant la porte.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> + Une assemblée est plus qu'une simple fête. On y vient de +loin. En Bretagne, cette fête s'appelle <i>pardon, kermesse</i> en Flandre, +<i>ducasse</i> ailleurs, etc. +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> + Célèbre par le pèlerinage que les enfants y font pour +invoquer saint Loup. +</blockquote> + + + + +<p>«C'est bien fait pour lui, dit Solange; il est si butor, que ce n'est +pas dommage qu'il lui arrive quelque chose.</p> + +<p>--Sais-tu que c'est bien vilain ce que tu dis là, Solange! dit Jeanne; +grand Louis est le meilleur laboureur du pays, et il rend de grands +services à ton père. Ses habillements lui ont coûté de l'argent, et +c'est malheureux pour lui s'il ne peut plus s'en servir.»</p> + +<p>Les garçons du bourg, qui étaient venus chercher grand Louis, se +moquaient de lui; ils le pressaient d'en finir pour venir avec eux, car +on le regardait comme le chef de la jeunesse du pays, tant il était +grand et fort; et puis il avait plus d'esprit qu'eux tous.</p> + +<p>«Allons, allons, j'y vas!» dit-il en se dépêchant de se rhabiller; et +il jeta ses habits déchirés sur son lit, sans les ranger dans son coffre +comme à l'ordinaire.</p> + +<p>Quand ils furent tous partis, garçons et filles, Jeanne, qui n'allait +pas à cette fête, parce qu'elle était en deuil de la mère Nannette, fut +chercher à l'écurie la blouse et le pantalon déchirés. Comme ce n'était +pas un dimanche, elle demanda à la maîtresse si elle voulait lui +permettre de les raccommoder; et, comme Jeanne était habile à tout +faire, elle les arrangea si bien qu'on n'y reconnaissait aucune trace de +l'accident. Elle les plia et les reporta sur le lit de grand Louis.</p> + +<p>«En vérité, dit la maîtresse, tu es bien bonne fille de raccommoder les +effets de ce grand bourru qui ne t'épargne pas plus que les autres!</p> + +<p>--Que voulez-vous donc, maîtresse! c'est son naturel qui est comme ça; +mais il n'est pas plus méchant qu'un autre. Il jure bien quelquefois +après ses juments: c'est mal; mais voyez s'il les bat jamais! Y a-t-il +des bêtes plus belles et mieux soignées que les siennes? Et puis il n'a +pas son pareil à l'ouvrage. Le maître sait bien ce qu'il vaut, lui! +aussi il ne s'en fie pas à un autre pour les semailles et pour tout. Si +grand Louis était heureux, il ne nous tourmenterait pas autant; mais il +est comme moi: il a perdu ses parents, et c'est un grand malheur.»</p> + + +<h3>La maîtresse fait honte à grand Louis de sa mauvaise<br> + humeur.</h3> + + + +<p>Un jour que grand Louis avait dételé plus tôt qu'à l'ordinaire, la soupe +n'était pas encore trempée quand il rentra.</p> + +<p>«Il n'y a jamais rien de prêt ici, dit-il pendant que Jeanne se +dépêchait de mettre le couvert; demandez-moi ce qu'elles ont fait depuis +le matin!»</p> + +<p>Solange murmura, mais Jeanne ne répondit pas, et prit le broc pour aller +tirer à boire. Quand elle fut partie, la maîtresse dit:</p> + +<p>«Tu seras donc toujours bourru, grand Louis! tu ne changeras donc pas! +Regarde un peu: y a-t-il une maison où les cuillers et les fourchettes +soient plus claires qu'ici? on dirait que c'est de l'argent. As-tu vu +quelque part des verres plus nets, du linge plus blanc, une maison plus +propre? Vois s'il y a un seul grain de poussière sur les meubles, une +seule toile d'araignée aux soliveaux! Tout n'est-il pas clair à se mirer +dedans? Qui est-ce qui tient tout en état, si ce n'est la petite Jeanne? +L'as-tu vue quelquefois perdre son temps? Avant qu'elle vînt remplacer +Marie, je me tuais, et jamais rien n'était fini; à présent je ne prends +plus grand'peine, et tout va bien. Il n'y a que toi au monde pour te +plaindre d'une fille pareille! Qui donc t'a raccommodé ta blouse et ton +pantalon pendant que tu faisais le beau à Meunet, l'autre jour, hein? ce +n'est pas moi, bien sûrement.»</p> + +<p>Jeanne rentra; les laboureurs se mirent à table; grand Louis dîna sans +mot dire, lui qui d'ordinaire parlait tant. Après les laboureurs, ce fut +le tour des petits pâtres. Jeanne secoua la nappe, rinça les verres et +leur coupa du pain.</p> + + +<h3>Maître Tixier veut que Jeanne achète un morceau<br> +de vigne.</h3> + + +<p>Un dimanche que Jeanne servait son maître qui soupait seul à sa petite +table, pendant que les autres hommes, grands et petits, mangeaient +ensemble, il lui dit:</p> + +<p>«Petite Jeanne, l'argent ne vaut rien à garder. Voilà Gerbaud qui vend +le bien de sa défunte tante la mère Nannette; tu sais qu'elle avait un +joli quartier de vigne dans les <i>Hautes-Roches</i>, tout contre la mienne; +si tu veux m'en croire, je te l'achèterai.</p> + +<p>--Comme vous voudrez, notre maître, répondit Jeanne, qui pleurait toutes +les fois qu'elle entendait prononcer le nom de sa chère mère Nannette; +mais il faut pourtant de l'argent tous les ans pour les façons et du +fumier pour les provins.</p> + +<p>--Qu'est-ce que tu dis donc là, petite Jeanne? Est-ce qu'en bêchant mon +arpent on ne donnera pas un coup de pioche à ton quartier? est-ce qu'en +menant du fumier à ma vigne on n'en pourra pas laisser un brin devant la +tienne? Nous les vendangerons toutes les deux ensemble; notre cuve est +bien assez grande pour tenir le tout, et tu auras le profit de la vigne +tout net: ça ne fait pas de mal à une jeunesse, pour se marier, que +d'avoir un bout de bien au soleil!</p> + +<p>--Notre maître, vous êtes trop bon pour moi: je ne suis pas pressée de +me marier; si vous ne me renvoyez pas, je ne vous quitterai jamais.</p> + +<p>--Te renvoyer, ma Jeanne! dit la maîtresse; ah! si tu ne quittes la +maison que quand je t'en mettrai dehors, tu es bien sûre d'y mourir.</p> + +<p>--Eh bien, c'est entendu, dit maître Tixier. On fait la criée +d'aujourd'hui en huit; j'irai, et je t'achèterai le quartier des +Hautes-Roches.»</p> + +<p>Le dimanche suivant, il dit à Jeanne: «Ma fille, c'est fini; jeudi, en +allant au marché, je te conduirai chez le notaire pour signer l'acte, +puisque tu sais écrire; j'ai eu bien de la peine à l'avoir, ce +quartier-là; il faisait envie à beaucoup de monde. Je l'ai emporté; mais +aussi il te coûte deux cent dix bons francs, le contrat à la main. Es-tu +contente?</p> + +<p>--Notre maître, ce que vous faites est bien fait,» répondit Jeanne.</p> + +<h3>Jeanne reproche à Solange sa négligence.</h3> + + +<p>Un matin, en se levant, Jeanne dit à Solange, qui couchait avec elle:</p> + +<p>«Tes cheveux sont bien mêlés: tu ne les peignes donc jamais? je ne te +vois pas non plus laver ni tes bras ni ton cou.</p> + +<p>--A quoi ça sert-il, puisqu'on ne les voit pas?</p><p> + +--D'abord, ça sert à être propre, ce qui est déjà un grand avantage. Tu +te tourmentes au lit, tu dors mal, parce que la tête te démange; tu +n'es, ma foi, pas aussi raisonnable que les oisons que tu mènes tous les +matins à l'abreuvoir. Tu n'as donc pas vu comme ils se baignent, comme +ils relèvent leurs plumes pour que l'eau touche à leur peau; ils +plongent leur tête et s'en servent après comme d'une vergette pour se +nettoyer et se lisser. Il n'y a pas jusqu'à la chatte, que tu aimes +tant, qui ne fasse sa toilette. Et tes mains! tu t'imagines qu'elles +sont propres parce que tu les a trempées dans l'eau; mais des filles +comme nous, qui touchent à tout, ont besoin de frotter ferme pour +nettoyer leurs mains; l'eau toute seule n'y fait rien; il faut les +dégraisser dans le son que l'on fait bouillir pour la volaille; ou bien, +si tu écrases une des pommes de terre que l'on met cuire pour les porcs +et que tu t'en frottes bien les mains, tu verras comme elles deviendront +nettes et douces.</p> + +<p>--Est-ce que je songe à tout cela, moi!</p> + +<p>--Je t'y ferai songer, sois tranquille, ainsi qu'à changer de chemise +tous les soirs. Crois-tu qu'il soit bien sain de garder sa chemise pour +coucher, quand on a eu bien chaud toute la journée? Et le matin, si tu +te lèves toute en moiteur, es-tu bien à ton aise quand ta chemise sèche +sur ton corps! Et la prière du matin, tu ne la fais pas souvent! +Pourquoi ne vas-tu jamais voir M. le curé?</p> + +<p>--Je n'oserais jamais y aller toute seule.</p> + +<p>--Viens-y avec moi; j'y vais toujours en sortant de vêpres ou de la +messe; tu verras comme on a le coeur content et l'esprit tranquille en +sortant de chez lui!»</p> + +<p>Depuis ce temps-là, Jeanne ne manquait pas de faire rester Solange pour +la prière du matin; elle parvint enfin à la rendre propre à force de +lui répéter ses bons conseils.</p> + +<p>Solange devint plus endurante à mesure qu'elle était plus contente +d'elle-même: elle profitait des avis de Jeanne, et elle commença à se +montrer bienveillante, à aimer tout le monde de la maison.</p> + + +<h3>La maîtresse s'aperçoit du changement de Solange.</h3> + + +<p>Les premiers jours de mars, la maîtresse dit à Jeanne:</p> + +<p>«Voilà le temps au beau, j'ai envie de faire la lessive.</p> + +<p>--Vous ferez bien, maîtresse; il faut dire à Solange de donner ses +agneaux à la bergère pour les mener aux champs avec les moutons; elle +viendra nous aider.</p> + +<p>--Ah bien oui! Solange va grogner comme à l'ordinaire.</p> + +<p>--Peut-être que non, maîtresse; appelez-la donc, et vous verrez!»</p> + +<p>La mère Tixier appela sa fille, et lui dit de donner ses agneaux à la +bergère pour venir aider à la lessive. Solange fit sans répliquer ce que +sa mère lui commandait.</p> + +<p>«Comment donc as-tu fait pour changer ainsi le caractère de Solange? +elle est toujours de bonne humeur à présent. En vérité, la bénédiction +du bon Dieu est entrée chez nous avec toi; il n'y a pas jusqu'à ce +bourru de grand Louis qui ne soit devenu doux comme un mouton.»</p> + +<p>Le jour où on lavait la lessive, Solange et Joséphine, les deux plus +grandes filles de maître Tixier, lavaient avec la bergère, pendant que +Jeanne savonnait les coiffes et les mettait au bleu, ainsi que le col +des chemises d'homme; puis elle étendait le linge à mesure qu'il était +lavé. La maîtresse, suivie de sa petite Louise, qui n'avait guère que +huit ans, allait et venait, et elle écoutait ce que disaient les jeunes +filles en travaillant.</p> + +<p>«Mon Dieu, que les riches sont heureux! disait la bergère. Que je +voudrais donc être comme la maîtresse, qui se promène là-bas sans rien +faire, pendant que nous nous fatiguons à taper ce linge!</p> + +<p>--Tu crois donc qu'elle n'a rien fait dans sa jeunesse, répondit +Solange, et que ce qu'elle a amassé est venu tout seul?</p> + +<p>--Moi, continua Marguerite (c'était le nom de la bergère), je voudrais +avoir des maisons, des vignes, des terres et ne rien faire du tout.</p> + +<p>--Tu n'en aurais pas pour longtemps, dit Jeanne, car ce n'est pas tout +que d'avoir du bien; il s'en va vite, si on ne le soigne pas; et tu ne +t'en occuperais guère, toi qui ne soignes seulement pas tes habits.</p> + +<p>--C'est bien vrai, dit Solange, tu es toujours sale et déchirée, et +pourtant tout ton gage passe sur ton corps; regarde donc la petite +Jeanne, qui n'achète jamais rien, comme elle est bien ajustée! On dirait +qu'elle a toujours ses habits des dimanches.</p> + +<p>--Peut-être bien; mais je n'ai pas été élevée par charité, moi.»</p> + +<p>Jeanne essuya une larme.</p> + +<p>«Voilà une méchanceté que je n'oublierai pas, dit la maîtresse qui +s'était approchée; Marguerite, tu auras affaire à moi. N'aie pas de +chagrin, ma Jeanne; quoique tu aies été demander ton pain, on ne t'en +estime pas moins.</p> + +<p>--Ça ne nous empêche pas de t'aimer comme notre soeur, ajouta la petite +Louise en l'embrassant.</p> + +<p>--Il est pourtant bien dur de s'entendre reprocher sa misère, dit +tristement Jeanne.</p> + +<p>--Ne dis rien, ma Jeanne, reprit la maîtresse; tu la verras un jour! la +paresse la mènera aux portes, comme ton malheur t'y avait conduite. +D'ailleurs, est-ce que le contentement se mesure à la richesse? Elle +aurait bien toutes les terres du monde qu'elle ne serait pas heureuse, +parce qu'elle n'a pas le coeur sain.»</p> + + +<h3>Jeanne raccommode le linge de grand Louis.</h3> + + +<p>Quand la lessive fut sèche, Jeanne apprit à Solange à bien étirer le +linge et à le plier de façon qu'il eût l'air d'avoir été repassé; elle +s'était aperçue que la maîtresse marchait difficilement depuis quelque +temps, et qu'elle avait de la peine à se servir de son bras gauche; elle +ne voulut donc pas que la mère Tixier prît la moindre fatigue à ranger +le linge; elle veilla un peu plus tard chaque jour pour finir de le +raccommoder. Comme elle savait bien se servir de son aiguille, elle +apprêtait toujours l'ouvrage des autres filles et leur apprenait à le +faire.</p> + +<p>En pliant les chemises de grand Louis, elle les trouva en bien mauvais +état.</p> + +<p>«Voyez donc, maîtresse, comme les chemises de grand Louis sont +déchirées! Si vous le vouliez, je veillerais pour les raccommoder, et je +couperais les plus mauvaises pour avoir des pièces.</p> + +<p>--Fais, petite Jeanne, fais comme tu l'entendras, quoique pourtant grand +Louis ne le mérite guère.</p> + +<p>--Ne dites donc pas ça, maîtresse; grand Louis prend mieux vos intérêts +que vos propres enfants; je le vois bien, moi, et c'est pour ça que je +veux soigner son linge.»</p> + + + +<h3>Grand Louis veut payer Jeanne.</h3> + +<p>Quand Jeanne eut fini de raccommoder les chemises de grand Louis, elle +choisit l'heure où elle ne le croyait pas à l'écurie pour les porter sur +son lit; mais grand Louis était un finaud, et, se doutant bien que +c'était Jeanne qui avait soin de ses effets, il la guettait depuis +plusieurs jours. Il se tapit derrière la porte quand il la vit venir les +bras chargés de linge, et, pendant qu'elle le posait sur le lit, il +sauta tout à coup auprès d'elle.</p> + +<p>«Mon Dieu! que vous m'avez donc fait peur! dit-elle toute honteuse.</p> + +<p>--Ha! ha! c'est donc toi, petite Jeanne, qui soignes mes effets? Je t'en +remercie; mais, comme il n'est pas juste que tu travailles pour rien, je +veux te payer.</p> + +<p>--Non, grand Louis, vous ne me devez rien; mon temps est à la maîtresse, +et c'est elle qui m'a laissé travailler à vos chemises.</p> + +<p>--Te l'a-t-elle commandé?</p> + +<p>--Je ne dis pas ça, grand Louis; mais, si elle me l'avait défendu, je ne +l'aurais pas fait.</p> + +<p>--Et ma blouse, et mon pantalon! Je te dis, moi, petite Jeanne, qu'il ne +faut pas tant faire la fière, et que je veux te donner quelque chose.</p> + +<p>--Non, grand Louis, vous ne me donnerez rien. Je ne toucherai plus à vos +effets si vous me payez, parce que vous croiriez que c'est par intérêt; +mais, pour vous prouver que ce n'est pas la fierté qui m'empêche +d'accepter votre argent, écoutez: Je suis une pauvre fille qui n'ai de +support de personne sur la terre; si je me trouve jamais dans la peine, +je n'irai pas à un autre qu'à vous.</p> + +<p>--C'est dit; tape là, petite Jeanne!»</p> + +<p>Et il lui tendit une main large comme un battoir. Jeanne frappa dedans, +et grand Louis, retenant un instant sa main dans la sienne, ajouta:</p> + +<p>«Je suis bien sûr que tu me tiendras parole!»</p> + +<p>Jeanne retira sa main et s'en retourna à la maison.</p> + + +<h3>Grand Louis travaille à la vigne de Jeanne.</h3> + + +<p>Après les semailles de mars, maître Tixier dit un soir:</p> + +<p>«Mes enfants, il faut conduire du fumier aux vignes demain matin, et +puis nous irons les piocher.»</p> + +<p>Le lendemain, quand ils furent dans les Hautes-Roches, grand Louis se mit +tout de suite à la vigne de Jeanne, pendant que les autres travaillaient +à celle du maître, et il n'y épargna pas le fumier. Vers midi, Jeanne +apporta le goûter, et maître Tixier, qui était avec elle, dit en voyant +l'ouvrage de grand Louis:</p> + +<p>«Ho! ho! comme tu y vas! c'est travaillé comme dans un jardin, et la +terre est si bien égrenée qu'on dirait qu'elle a été passée au crible; +mais n'aie pas peur, ce n'est pas un blâme que je te donne: la petite +Jeanne mérite bien ça.»</p> + +<p>Jeanne remercia grand Louis par un regard si doux, qu'il se sentit le +coeur tout joyeux.</p> + +<h3>Il arrive un colporteur au Grand-Bail.</h3> + +<p>Un dimanche, pendant les vêpres, Jeanne était seule auprès de la mère +Tixier, qui ne bougeait plus guère de son fauteuil; elle vit entrer un +jeune colporteur qui lui offrit des images et des livres:</p> + +<p>«Achetez-moi donc quelque chose, s'il vous plaît, dit-il; voilà le grand +saint Martin, le grand Napoléon! voyons, ma jolie brune, voulez-vous des +almanachs de l'année?</p> + +<p>--J'en prendrai peut-être un s'ils ne sont pas trop barbouillés; car +ordinairement ils sont si mal imprimés qu'il est impossible de les +lire.»</p> + +<p>Le marchand en présenta un à Jeanne; il lui convint, et elle l'acheta. +Pendant qu'elle le feuilletait, il ouvrit sa boîte, et en tira de +vilaines images qu'il se disposait à lui faire voir, quand on entendit +tout le monde revenir.</p> + +<p>«Ah! dit Jeanne, voilà le garde champêtre qui vient avec maître Tixier.»</p> + +<p>En entendant cela, le petit colporteur referma bien vite sa boîte, après +y avoir remis les images.</p> + +<p>«Pourquoi donc tant vous presser? lui dit Jeanne; les autres vous +achèteront peut-être quelque chose.»</p> + +<p>Il ne l'entendit pas, et sortit en courant; mais il s'embarrassa le pied +dans un morceau de bois qui était auprès de la porte, et il tomba de +toute sa hauteur. Sa tête porta sur une grosse pierre carrée qui servait +de banc, et il se la fendit si dangereusement qu'on le crut mort sur le +coup. Grand Louis l'enleva dans ses bras et le porta sur un lit dans la +maison; toutes les filles se mirent à pleurer, pendant que Jeanne lavait +la plaie et faisait respirer du vinaigre au blessé.</p> + + + + +<h3>Jeanne envoie chercher M. le curé.</h3> + +<p>«Grand Louis, dit Jeanne, courez vite chez M. le curé; il s'entend à +toutes sortes de maux, et soulagera ce pauvre garçon, s'il est possible.</p> + +<p>--Il faut appliquer une compresse de persil trempé dans du vin vieux, +dit le garde, ça empêchera le sang de couler.</p> + +<p>--Non, du tout, répondit Jeanne; il faut toujours laisser saigner une +plaie avant de la panser. Tenez, voilà qu'il n'est déjà plus si pâle; il +faut lui faire un peu d'eau sucrée avec de la fleur d'oranger.»</p> + +<p>Joséphine prit la clef dans la poche de sa mère, et donna ce que Jeanne +demandait.</p> + +<p>M. le curé arriva au moment où le petit marchand ouvrait les yeux: il +trempa une compresse dans de l'eau fraîche, où il mit trois ou quatre +gouttes de teinture d'arnica, et il banda le front du blessé, qui se +l'était fendu depuis le sourcil gauche jusque dans les cheveux du côté +droit. On lui fit boire de l'eau sucrée, et on lui demanda comment il se +trouvait.</p> + +<p>«Il me semble que tout tourne devant moi, dit-il; et il retomba dans sa +faiblesse.</p> + +<p>--Maître Tixier, dit M. le curé, il faut garder ce pauvre garçon chez +vous jusqu'à ce qu'il puisse continuer sa route; je crains bien qu'il +n'ait de la fièvre demain; je viendrai le voir dès le matin.»</p> + +<p>Le lendemain, trouvant un peu de fièvre au colporteur, M. le curé ne lui +permit pas de se lever de toute la journée. Il lui demanda son âge et de +quel pays il était.</p> + +<p>«J'ai seize ans et je suis de Paris, monsieur.</p> + +<p>--Dites-moi donc comment vous avez fait pour tomber; car rien +n'embarrassait la porte, et vous pouviez bien passer au milieu sans +heurter ce morceau de bois.</p> + +<p>--Monsieur, c'est que je me pressais trop de sortir.</p> + +<p>--Et pourquoi donc tant vous presser, quand, au contraire, vous eussiez +mieux fait d'attendre, puisque vous aviez l'occasion de vendre votre +marchandise?»</p> + + + +<p>Le jeune homme ne répondit pas et rougit beaucoup, ce que le curé vit +bien; mais il ne lui adressa aucune observation à ce sujet.</p> + +<h3>Le colporteur ne sait plus sa prière.</h3> + + +<p>Au bout de deux jours, M. le curé permit au colporteur de se lever, et +lui dit de remercier Dieu, qui l'avait sauvé d'une mort presque +certaine.</p> + +<p>«Vous savez bien votre prière, n'est-ce pas, mon enfant?»</p> + +<p>Le pauvre garçon baissa la tête sans mot dire.</p> + +<p>«Monsieur, quand j'étais tout petit, ma mère ne manquait jamais de me +faire prier matin et soir; mais je l'ai perdue à huit ans, et depuis ce +temps-là personne ne s'est occupé de moi.</p> + +<p>--Alors, vous n'avez pas fait votre première communion?</p> + +<p>--Si, monsieur; je l'ai faite à onze ans avec les autres enfants de ma +paroisse; mais depuis je n'ai plus pensé à tout cela.</p> + +<p>--Mon petit ami, je vais prier tout haut pour vous.»</p> + +<p>Et le saint homme pria Dieu de toute son âme; sa voix était si douce que +le malade en fut tout remué. Quand la prière fut finie, M. le curé lui +dit:</p> + +<p>«Vous savez sans doute lire, puisque vous vendez des livres?</p> + +<p>--Oui, monsieur, j'ai été aux écoles de charité.</p> + +<p>--Eh bien, pourquoi ne lisiez-vous pas vos prières dans les livres que +vous vendez?»</p> + +<p>Le colporteur rougit encore sans répondre.</p> + +<p>«Voyons-les donc, ces livres! Si j'en trouve quelques-uns qui me +conviennent, je vous les achèterai.»</p> + +<p>Il prit la boîte et l'apporta au jeune homme.</p> + +<p>«Ah! monsieur le curé, s'écria-t-il, ne l'ouvrez pas, je vous en prie.</p> + +<p>--Pourquoi donc, mon garçon?</p> + +<p>--C'est que.... c'est que....»</p> + +<p>Il n'en put pas dire davantage.</p> + +<p>«Allons, donnez-moi votre clef.»</p> + +<h3>M. le curé découvre ce qu'il y a dans la boîte<br> + du colporteur.</h3> + +<p>Le colporteur n'osa pas refuser sa clef à M. le curé; mais en la lui +donnant il se mit à ses genoux.</p> + +<p>«Ah! monsieur, dit le pauvre garçon, ne me perdez pas; ayez pitié de +moi, ne me faites pas mettre en prison.</p> + +<p>--Et pourquoi vous ferais-je mettre en prison, mon ami?</p> + +<p>--C'est que ma boîte est pleine de vilaines images et de livres mauvais, +et que l'on met en prison ceux qui en vendent.»</p> + +<p>En disant cela il fut encore pris d'une faiblesse. Quand on l'eut fait +revenir, M. le curé lui dit:</p> + +<p>«Comment, mon enfant, avez-vous pu, à votre âge, vous décider à faire un +tel commerce?</p> + +<p>--C'est qu'on m'avait dit qu'on y gagnait beaucoup d'argent, et je +voulais acheter un petit fonds d'étoffes aussitôt que j'aurais seulement +une centaine de francs.</p> + +<p>--Eh bien, vous a-t-on dit la vérité? Avez-vous gagné plus qu'en vendant +de bons livres?</p> + +<p>--Mon Dieu non: je ne suis pas assez hardi pour faire ce métier-là; j'ai +toujours peur d'être pris, et je ne vends presque rien.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/006.png"></p> + + +<p>--Je suis sûr que c'est précisément pour cela que vous êtes sorti si +vite dimanche, quand tous les gens de la maison revenaient des vêpres.</p> + +<p>--Oui, monsieur, parce que j'avais vu le garde champêtre avec eux.</p> + +<p>--Voyez un peu! votre détestable commerce a failli vous coûter la vie. +Mon garçon, il n'y a jamais d'avantage à faire le mal; et vous en +faisiez plus aux gens de la campagne en leur vendant de mauvais livres, +que si vous leur eussiez volé leur argent: car leur argent était perdu +comme si vous l'aviez pris, et vous leur laissiez des livres qui leur +apprenaient à se mal conduire.»</p> + + + +<h3>Le colporteur envie le sort des gens du Grand-Bail.</h3> + +<p>Le jeune colporteur resta levé une bonne partie de la journée; il voyait +tout le monde si heureux dans la maison, qu'il enviait leur sort, +quoiqu'ils travaillassent beaucoup: car, si maître Tixier traitait bien +ses domestiques, il exigeait qu'ils fussent laborieux. Tous les soirs, +on faisait la prière tout haut, en commun; puis chacun allait se coucher +et dormait tranquillement jusqu'au lendemain matin. Le petit marchand +les trouvait bien heureux de n'être pas poursuivis par la peur des +gendarmes, car lui ne dormait jamais que d'un oeil, tant il craignait +que l'on ne devinât son genre de commerce: le pain qu'il mangeait ne lui +profitait point. Tout cela lui donnait à réfléchir. M. le curé, étant +venu le voir, le trouva tout triste.</p> + +<p>«Est-ce que vous souffrez davantage aujourd'hui? lui demanda-t-il.</p> + +<p>--Non, monsieur; mais j'ai bien pensé à tout ce que vous m'avez dit, et, +en voyant ces braves gens si heureux, j'ai encore plus de honte du +métier que je fais. Que je voudrais donc pouvoir gagner ma vie +honnêtement comme eux!</p> + +<p>--Et qui vous en empêche, mon garçon?</p> + +<p>--C'est que je n'ai rien au monde que ce qui est dans ma boîte, et il +faut bien que je le vende pour avoir de quoi acheter autre chose.</p> + +<p>--Pour combien y a-t-il de marchandises?</p> + +<p>--Pour cinquante francs, prix d'achat.</p> + +<p>--Eh bien, mon ami, je vous trouverai cinquante francs; je ne suis pas +assez riche pour les prendre dans ma bourse, mais j'irai quêter dans le +village, et je vous réponds de les trouver. Je commencerai par vous +donner dix francs; mais il faut auparavant que vous brûliez toute votre +marchandise.</p> + +<p>--Comme vous le voudrez, monsieur le curé; d'ailleurs, vous m'ôterez un +grand poids de dessus le coeur: je ne rêve que prison toutes les nuits. +Quand j'ai quitté mon père, il m'a bien recommandé de ne pas m'y faire +mettre, parce qu'on en sort toujours plus mauvais sujet qu'on n'y est +entré: aussi j'en ai une peur terrible.»</p> + + +<h3>M. le curé brûle les livres du colporteur.</h3> + + +<p>L'après-midi, M. le curé tira tous les livres et les images de la boîte +du marchand; grand Louis en fit un tas au milieu de la route; les petits +pâtres le couvrirent de chaume et de menu bois, et l'on y mit le feu, +qui flamba pendant près de quatre heures. Le jeune garçon était tout +triste en voyant brûler ses livres; M. le curé lui dit:</p> + +<p>«Est-ce que vous vous repentez de votre bonne résolution?</p> + +<p>--Non, monsieur, je ne m'en repens pas; mais c'était là tout mon bien!</p> + +<p>--Je vous ai promis que vous auriez vos cinquante francs.</p> + +<p>--Et si vous ne les trouvez pas, monsieur le curé?</p> + +<p>--Soyez tranquille, mon enfant; si je ne les trouve pas, je vendrai mon +grand gobelet et mon couvert d'argent pour compléter la somme.»</p> + +<p>Le colporteur le regarda avec de grands yeux, puis il se mit à fondre en +larmes; il n'avait pas cru qu'il y eût des gens aussi bons que cela au +monde.</p> + +<p>«Que le bon Dieu vous bénisse, dit-il en joignant les mains, pour avoir +eu pitié d'un pauvre garçon qui ne le méritait guère!»</p> + +<p>Tous les gens du bourg s'étant rassemblés autour du feu de joie, M. le +curé leur dit:</p> + +<p>«Voyez-vous, mes amis, je brûle les livres et les images de ce brave +garçon, qui me laisse faire, parce que je lui ai dit que c'était +offenser Dieu que de vendre des choses pareilles; et pourtant c'est là +tout son avoir.»</p> + + +<h3>M. le curé va quêter avec le colporteur.</h3> + +<p>Deux jours après, le petit marchand, étant assez fort pour sortir, pria +Jeanne de le mener à la messe. Quand elle fut finie, M. le curé lui +demanda s'il pourrait venir avec lui quêter dans le village; le marchand +lui dit qu'il croyait bien en avoir la force; il retourna déjeuner au +Grand-Bail, et à midi M. le curé vint l'y prendre.</p> + +<p>«Monsieur le curé, c'est moi qui veux étrenner votre bourse, dit maître +Tixier.</p> + +<p>--Ce n'est pas juste, s'écria le colporteur, ce serait bien plutôt à moi +de vous donner de l'argent.</p> + +<p>--Apprends, jeune homme, que nous n'avons jamais fait payer les gens qui +mangent à notre table, et qu'il y a chez nous du pain pour tous ceux qui +en demandent. Voilà ma pièce de deux francs.»</p> + +<p>Les trois filles de Tixier donnèrent chacune une pièce de cinquante +centimes, et Jeanne, ainsi que grand Louis, une d'un franc.</p> + +<p>«Mon Dieu! que vous êtes donc tous généreux!» dit le colporteur.</p> + +<p>M. le curé emmena le jeune marchand dans le bourg. En entrant dans +chaque maison, il disait:</p> + +<p>«Voilà un garçon dont j'ai brûlé toute la marchandise; il y en avait +pour cinquante francs, et je ne suis pas assez riche pour les lui +rendre; je ne puis lui en donner que dix. Aidez-moi, mes braves gens, à +finir la somme; quelque peu que vous me donniez, je vous en saurai bon +gré. Le mérite de l'aumône ne se mesure pas à son importance, mais au +bon coeur qui la fait.»</p> + +<p>Et chacun donnait selon son pouvoir. M. le curé remerciait ceux qui +donnaient peu comme ceux qui donnaient beaucoup, car il savait bien que +chacun avait fait tout ce qu'il pouvait. Ils finirent leur tournée par +la maison de Mme Dumont. Cette dame avait su par Jeanne l'accident +arrivé au colporteur, et lui avait envoyé du bouillon et du vin vieux +pendant sa maladie. Chacun dans la maison lui donna cinq francs, et, +comme ils étaient cinq, cela fit vingt-cinq francs.</p> + + +<h3>Le colporteur compte ce qu'il a reçu.</h3> + + +<p>A leur retour au Grand-Bail, M. le curé vida la bourse sur un coffre, et +dit au jeune homme de compter ce qu'on leur avait donné; il trouva, tant +en sous qu'en petites pièces, trente-deux francs soixante-quinze +centimes, ce qui, avec les vingt-cinq francs de Mme Dumont, faisait +cinquante-sept francs soixante-quinze centimes.</p> + +<p>«Vous voilà riche, mon enfant, dit joyeusement le curé en mettant ses +dix francs sur le tas d'argent; je vous l'avais bien dit, que mes +paroissiens ne me laisseraient pas dans l'embarras!</p> + +<p>--Monsieur, j'ai plus que ne valaient tous mes livres: il ne faut pas me +donner en outre vos dix francs.</p> + +<p>--Si, mon ami, vous les aurez; car je vous les ai promis.</p> + +<p>--C'est vrai, monsieur; mais vous avez bien d'autres pauvres qui en ont +plus besoin que moi.</p> + +<p>--Je ne veux pas vous ôter le mérite de votre désintéressement; mais ce +n'est pas moi qui donnerai cette petite somme, ce sera vous. Sortons +ensemble, nous la porterons à un pauvre homme, simple d'esprit, et qui +est hors d'état de gagner son pain; cela l'aidera à payer son loyer.</p> + +<p>--Ma foi, monsieur le curé, dit le père Tixier, ce petit marchand est au +fond très-honnête; c'eût été bien dommage qu'il se perdît.»</p> + +<p>Le lendemain le colporteur alla encore à la messe; quand elle fut finie, +M. le curé lui demanda comment il allait employer son argent.</p> + +<p>«Je vais acheter de la mercerie et des mouchoirs; je courrai les foires +et les assemblées, et je ferai mes affaires, j'en suis bien certain. Je +reviendrai vous voir quelque jour, et vous n'aurez pas à vous repentir +de toutes vos bontés pour moi.»</p> + + +<h3>Le colporteur renouvelle sa première communion.</h3> + +<p>«Mon ami, dit M. le curé, qui avait ramené le jeune marchand au +Grand-Bail, il faut demain, avant de partir, entendre la messe d'actions +de grâce que je dirai pour remercier Dieu d'avoir eu pitié de vous; je +suis bien sûr que tout le monde ici voudra y assister.</p> + +<p>--Pas encore, monsieur le curé! je voudrais renouveler ma première +communion à cette messe-là. On est si content ici en servant Dieu, que +je veux le servir aussi; mais je ne suis pas préparé pour cela.</p> + +<p>--Mon ami, dit M. le curé en l'embrassant, rien au monde ne pouvait me +causer plus de joie que cette bonne résolution. Venez passer le reste de +la semaine chez moi; nous ne sommes qu'au mardi, et quatre jours +d'instruction et de retraite suffiront à un garçon de votre âge qui a +bonne volonté; je serai tranquille sur vous maintenant; Dieu vous a +touché, vous ne quitterez plus le sentier du bien.</p> + +<p>--Reste donc ici, dit maître Tixier, tu ne nous gênes pas; le bien qu'on +fait aux pauvres gens, c'est la bénédiction d'une maison.</p> + +<p>--Puisque M. le curé veut bien me prendre, j'irai chez lui, parce qu'ici +j'aurais trop de distractions. Ça ne m'empêche pas, maître Tixier, de +vous remercier beaucoup pour ne pas vous être lassé de moi.</p> + +<p>Le dimanche suivant, le colporteur communia à la grand'messe, ainsi que +plusieurs autres personnes, entre autres Jeanne et Solange. Le jeune +homme, qui était encore bien pâle et avait le front bandé, édifia tout +le monde par sa piété.</p> + +<p>Après avoir déjeuné avec M. le curé, le jeune marchand lui dit adieu et +lui demanda la permission de l'embrasser. Quand il passa au Grand-Bail +pour y faire ses adieux, tout le monde était à dîner.</p> + +<p>«Je ne vous oublierai jamais, ni vos bontés non plus, mes braves gens; +quelque loin que j'aille, je penserai toujours que vous êtes la cause de +mon bonheur, car c'est pour être resté une semaine en votre compagnie +que j'ai voulu devenir honnête comme vous.</p> + +<p>--Tu as raison, mon garçon, de vouloir être honnête homme; crois-moi, on +n'est heureux qu'avec une conscience bien nette,» dit maître Tixier.</p> + +<h3>Maître Tixier fait ses conditions avec ses domestiques.</h3> + + +<p>On approchait de la Saint-Jean; maître Tixier dit un soir à ses +domestiques:</p> + +<p>«Ah çà, vous autres, je n'aime pas à me trouver dans l'embarras: qui +veut quitter? qui veut rester?»</p> + +<p>Et comme personne ne parlait, il dit à grand Louis: «Voyons, toi qui es +le plus vieux, restes-tu?</p> + +<p>--Notre maître, si vous n'êtes pas las de moi, je ne suis pas las de +vous: ainsi je reste, si vous me gardez.</p> + +<p>--Te garder! je crois bien, grand Louis; il n'y a pas ton pareil pour le +labour à quatre lieues à la ronde; si tu es content, moi aussi je le +suis. Et toi, Claude?</p> + +<p>--Notre maître, si vous voulez me laisser aller m'amuser toute la +journée à la Saint-Jean et à la Saint-Pierre, je resterai.</p> + +<p>--La jeunesse est toujours la jeunesse! Claude, je t'accorde ces deux +jours, et tu auras une pièce de trois francs pour faire la fête; le père +Bonnet viendra soigner tes boeufs.»</p> + +<p>Le vacher et le porcher restèrent aussi; mais Marguerite, la bergère, +dit qu'elle voulait aller à la <i>louée</i>.</p> + +<p>«Notre maître, dit-elle, vous me relouerez sur la place, au prix des +autres.</p> + +<p>--Tu ne te trouves donc pas bien ici, Marguerite? dit la maîtresse.</p> + +<p>--Si fait, maîtresse, mais je veux aller à la <i>louée</i> pour avoir un +<i>denier à Dieu</i>. D'ailleurs on m'a dit que les bergères gagnaient +vingt-cinq écus, et vous ne m'en donnez que vingt.</p> + +<p>--Tu crois ces bêtises-là, toi, Marguerite?</p> + +<p>--Dame! c'est Marie, de la ferme du Chétif-Bail, qui me l'a dit.</p> + +<p>--Eh bien, va-t'en si tu le veux; nous ne ferons pas une grande perte: +je n'ai pas oublié ce que tu as dit à la petite Jeanne.</p> + +<p>--Qu'elle fasse comme elle voudra, dit le maître; mais je t'avertis, +Marguerite, que, quand tu seras sortie de la maison, tu en seras bien +dehors, et que je ne te reprendrais pas, même pour rien. Tu me connais, +et tu sais que je tiens ma parole. Et toi, petite Jeanne, tu ne dis +rien?</p> + +<p>--Moi, notre maître! que voulez-vous que je dise? Est-ce qu'il y a pour +moi une autre maison que la vôtre? Je n'en sortirai que quand vous me +renverrez, je vous l'ai déjà dit. Je vous aime comme mon propre père, et +il me semble que vos filles sont mes soeurs: qu'est-ce qu'il me faut +donc de plus?</p> + +<p>--Si c'est comme ça, ma fille, nous ne nous quitterons pas de sitôt; +mais, comme nous ne sommes convenus de prix que jusqu'à la Saint-Jean, +il faut dire ce que tu veux gagner l'an prochain.</p> + +<p>--Notre maître, vous êtes un homme raisonnable; je prendrai ce que vous +me donnerez, ainsi n'en parlons plus.</p> + +<p>--Non pas, petite Jeanne, non pas! Il ne faut point que tu sois dupe. +Iras-tu à l'assemblée?</p> + +<p>--Non, notre maître, je n'ai pas le coeur à la joie; je pense toujours à +ma chère défunte, et je resterai. Je garderai toutes les bêtes pendant +que vos filles iront s'amuser.</p> + +<p>--Puisque tu ne veux pas aller à la fête, je sais bien ce que je ferai: +je marchanderai toutes les bonnes servantes de maison, et tu auras le +plus fort gage de la <i>louée</i> car on n'y trouvera pas ta pareille.</p> + +<p>--Merci, notre maître, vous êtes trop bon.»</p> + + + +<h3>Jeanne conseille à Marguerite de rester.</h3> + + +<p>Le lendemain, Jeanne, qui n'aidait plus aussi souvent à Marguerite +depuis qu'elle l'avait tant choquée, alla la trouver dans la bergerie. +Tout en soignant avec elle les moutons, elle lui dit:</p> + +<p>«Quel profit auras-tu donc, Marguerite, à quitter de si bons maîtres +pour aller chez tu ne sais pas qui? S'il est vrai qu'il y ait des +bergères à vingt-cinq écus, crois-tu que c'est toi qui les gagneras? +Es-tu assez habile pour soigner tes bêtes toute seule, et travailles-tu +jamais aux champs?</p> + +<p>--J'en vaux bien une autre, petite Jeanne! Ils pourront bien en prendre +une qui les volera, au lieu que moi je suis une honnête fille.</p> + +<p>--Écoute donc, Marguerite: il est bien vrai que tu ne prendrais pas une +fusée de fil à la maîtresse, ni un brin de laine non plus; mais quel +emploi fais-tu du temps qu'elle te paye; car enfin, il est à elle, et le +temps vaut de l'argent, puisque c'est avec le temps qu'on fait tout. +Quand tu ne travailles pas, n'est-ce pas comme si tu la volais? A quoi +t'occupes-tu en gardant tes bêtes, au lieu de filer ou de tricoter? Ne +faut-il pas que la maîtresse paye pour faire faire l'ouvrage que tu n'as +pas fait? Eh bien, c'est comme si tu lui prenais cet argent-là dans sa +poche. As-tu pensé quelquefois à cela?</p> + +<p>--Est-ce que je pense à quelque chose, moi?</p> + +<p>--Et tu n'en fais pas mieux. Et du pain, donc! en gaspilles-tu avec ta +chienne et tes moutons! Je devrais le dire à la maîtresse, moi qui suis +chargée du ménage; mais je n'ai pas voulu te faire renvoyer, parce que +je suis bien sûre qu'on ne voudra pas te souffrir ailleurs.</p> + +<p>--A savoir, petite Jeanne.</p> + +<p>--Tu ne trouveras toujours pas facilement une autre ferme où, comme ici, +l'on ne crie jamais après les domestiques, et où on les soigne quand ils +sont malades. Aie le malheur d'avoir seulement les fièvres, et l'on +t'enverra bien vite te faire soigner ailleurs, sans s'inquiéter si tu as +de l'argent ou non! Et puis, vois-tu, ma pauvre Marguerite, on n'amasse +jamais rien quand on change si souvent de condition: on a beau gagner de +bons gages, je ne sais comment cela se fait, mais l'argent coule comme +l'eau; au lieu qu'en restant toujours chez les mêmes maîtres, les gages +se mettent les uns sur les autres; et quand on se marie, on trouve une +bonne somme ronde pour acheter un lit et une armoire.»</p> + +<h3>Remontrances de Jeanne à Marguerite.</h3> + +<p>«Voyons, Marguerite, continua Jeanne, conte-moi pourquoi tu ne peux pas +rester longtemps dans la même place. Qu'est-ce qui te pousse à toujours +changer?</p> + +<p>--Veux-tu que je te le dise? c'est que mes maîtres ne m'ont jamais +aimée.</p> + +<p>--Mais, dis donc, Marguerite, les aimais-tu, toi, tes maîtres? Tu +n'aimes seulement pas le bon Dieu! Est-ce que je ne te vois pas le soir +agacer Claude pour le faire rire pendant la prière, au lieu d'écouter +notre maître? A l'église, tu parles, tu ris, tu fais la belle; tu +n'entends pas un mot de ce que dit M. le curé, et tu ne vas jamais à +confesse. Sais-tu que c'est bien vilain tout ça?</p> + +<p>--Ne voilà-t-il pas un grand mal! Je ne fais de tort à personne.</p> + +<p>--Mais c'est à toi que tu fais tort, sans compter que tu donnes le +mauvais exemple. Est-ce que l'église n'est pas la maison du bon Dieu? +Prends-tu ces airs-là quand la maîtresse t'envoie porter quelque chose +chez Mme Dumont? ris-tu, parles-tu, quand tu es dans ses belles +chambres?</p> + +<p>--Ma Jeanne, je n'ose seulement pas lever les yeux!</p> + +<p>--Est-ce que le bon Dieu qui est au ciel n'est pas plus que Mme Dumont? +As-tu seulement pris garde comment ces dames se tiennent à l'église, où +elles restent à genoux les trois quarts du temps? Je vais te dire la +vérité, moi: on ne t'aime pas parce que tu n'aimes personne et que tu ne +sais pas retenir ta langue. Si tu priais Dieu de tout ton coeur, si tu +aimais ceux qui t'entourent, tu verrais comme tu serais heureuse! +D'ailleurs, c'est la volonté du bon Dieu que l'on s'aime les uns les +autres, puisque l'on ne peut pas vivre tout seul. Je sais bien ça, moi, +qui aimais tant ma chère mère Nannette: quand je l'ai perdue, c'était +comme si j'eusse été seule sur la terre, et, si je ne m'étais pas +attachée a nos maîtres, j'aurais fini par mourir de chagrin de n'avoir +personne à aimer. Crois-moi donc, Marguerite, reste avec nous autres, +aime-nous bien, et tu verras comme tu seras contente!»</p> + +<p>Mais Jeanne eut beau dire, Marguerite voulut quitter le Grand-Bail.</p> + +<h3>Jeanne est menacée d'une plainte en contravention.</h3> + +<p>Le jour de la Saint-Jean, chacun mit ses plus beaux habits pour aller à +la fête, et prit à peine le temps de déjeuner. La maîtresse resta toute +seule avec Jeanne et le porcher, qui pleurait dans un coin.</p> + +<p>«Maîtresse, laissez-le donc aller avec les autres, ce pauvre petit! je +soignerai ses bêtes, et elles ne mourront pas pour rester au tect toute +la journée.</p> + +<p>--Allons, porcher, dit la maîtresse, va donc, puisque la petite Jeanne +le veut. Tiens, voilà cinquante centimes pour t'amuser.»</p> + +<p>L'enfant ne se le fit pas dire deux fois, et il courut s'habiller.</p> + +<p>A trois heures, Jeanne fit sortir toutes les bêtes à laine pour les +promener un peu, et elle les mena dans un champ tout près de la maison. +Il n'y avait pas longtemps qu'elle était là, quand elle vit passer un +chien avec la tête basse et la queue serrée: ses trois chiennes se +mirent à sa poursuite en jappant. Jeanne, qui voyait bien que c'était +un chien malade, criait et courait après les siens pour les faire +revenir. Enfin elle en vint à bout; mais, pendant ce temps-là, les +moutons étaient entrés dans une pièce d'avoine qui ne dépendait pas de +la ferme, et le propriétaire se trouvait là en ce moment avec deux +personnes.</p> + +<p>«Ha! ha! je t'y prends, petite Jeanne. Ton maître, qui ne fait grâce à +personne quand on va sur ses terres, aura donc son procès-verbal à son +tour! Il était si fier de n'avoir jamais été pris: il faudra bien qu'il +aille devant le juge de paix comme les autres.</p> + +<p>--Mon petit père Colis, dit Jeanne, vous ne ferez pas cet affront à mon +maître: ce n'est pas sa faute si je n'ai pas veillé sur ses bêtes; mais, +voyez-vous, je n'étais occupée que de ce chien enragé, et j'avais peur +qu'il ne mordît mes chiennes qui valent leur pesant d'or; si elles +avaient été mordues, il en serait arrivé du malheur dans le pays. +Estimez vous-même le dommage que vous ont fait mes moutons, et je vous +le payerai aussitôt que je serai rentrée à la maison.</p> + +<p>--Du tout, petite, du tout; je veux que le père Tixier ait sa +condamnation tout comme un autre, pour lui apprendre à avoir un peu plus +d'indulgence pour les pauvres gens qui sont pris sur ses terres. Je vais +aller en ville tout exprès. Tu vois que j'ai deux bons témoins.»</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/007.png"></p> + + +<h3>Jeanne, dans son chagrin, a recours à grand Louis.</h3> + + +<p>«Mon Dieu! que j'ai donc de chagrin!» se dit Jeanne quand elle fut +seule.</p> + +<p>Tout à coup elle pensa que grand Louis était l'ami du père Colis, et +elle espéra qu'il la tirerait de là. Elle fit rentrer bien vite ses +bêtes et dit à la maîtresse:</p> + +<p>«J'ai bien envie d'aller un instant à la ville voir l'assemblée. Si vous +le voulez, je vais faire le souper, et j'irai au bourg chercher la mère +Feuillet pour vous tenir compagnie: il n'est guère que cinq heures, et +ce soir il fera clair de lune.</p> + +<p>--Va, ma Jeanne, et amuse-toi bien. Ne t'inquiète pas du souper, je le +ferai faire par la mère Feuillet; d'ailleurs, ils n'auront pas +grand'faim tous en revenant. Allons, fais-toi bien brave.»</p> + +<p>Jeanne s'ajusta de son mieux et partit pour la ville, en passant par le +bourg. Quand elle fut sur la grande place, elle n'eut pas de peine à +reconnaître grand Louis, et elle le tira par sa manche. Il se retourna +tout en colère; mais aussitôt qu'il vit la petite Jeanne, il se mit à +rire d'aise et lui dit:</p> + +<p>«Je ne m'attendais guère à te voir ici!</p> + +<p>--Mon pauvre grand Louis, venez donc sur le banc là-bas; j'ai quelque +chose à vous dire, et je suis venue si vite que j'en suis tout +essoufflée.»</p> + +<p>Quand ils furent assis, Jeanne dit à grand Louis:</p> + +<p>«J'ai promis de m'adresser à vous si jamais je me trouvais dans la +peine, et m'y voilà; il n'y a que vous, grand Louis, qui puissiez m'en +tirer.»</p> + +<p>Alors elle lui raconta ce qui lui était arrivé avec le père Colis, et +comment il n'avait voulu entendre à rien.</p> + +<p>«Et, voyez-vous, dit-elle en finissant, ce qui me désole, c'est que +notre maître, qui est bien un peu fier et un peu dur pour ceux qui font +mal, va être humilié et que j'en serai la cause. Vous qui êtes ami avec +le père Colis, il faut aller le trouver tout de suite, mon bon grand +Louis: il est là sur cette place; promettez-lui de ma part tout ce qu'il +vous demandera: rien ne me coûtera pour épargner ce chagrin à notre +maître qui est si bon pour moi.</p> + +<p>--Ne t'inquiète pas, petite Jeanne; je vais le chercher, et je +l'entortillerai si bien qu'il ne sera plus question de rien; il faudra +qu'il ait la tête bien dure s'il ne fait pas ce que je veux. Tiens, +Solange est là-bas avec Joséphine; va-t'en auprès d'elles: il faudra +nous attendre tous sous le gros ormeau qui est au bout de la place, pour +retourner ensemble à la maison vers les neuf heures. Tu le diras aux +autres.»</p> + +<p>Jeanne eut bien vite rejoint Solange et sa soeur. En se promenant, elles +trouvèrent maître Tixier, qui leur dit avoir loué une bergère qui était +forte comme un homme, et qui saurait bien tendre les gerbes et faire +toute espèce d'ouvrage au besoin. En revenant, grand Louis dit à Jeanne:</p> + +<p>«Sois tranquille, le père Colis ne fera pas de plainte; il m'a même +bien promis que personne ne saurait qu'il t'avait prise dans son avoine.</p> + +<p>--Merci, grand Louis, vous m'avez tirée d'une grande peine.»</p> + + + +<h3>Jeanne continue de donner beaucoup de satisfaction<br> + à ses maîtres.</h3> + + +<p>M. le curé venait souvent voir la maîtresse, qui était paralysée et ne +pouvait plus marcher ni rien faire. Chaque fois qu'elle le voyait, elle +lui disait:</p> + +<p>«Que je vous ai d'obligations, monsieur le curé, d'avoir pensé à nous +donner la petite Jeanne! c'est un vrai trésor pour notre maison. +Qu'est-ce que je deviendrais donc dans l'état où je suis, et avec des +filles si jeunes, si j'avais une servante comme il y en a tant?»</p> + +<p>De son côté, Jeanne remerciait aussi le curé de l'avoir placée chez des +maîtres qui l'avaient adoptée comme leur enfant, et chez qui elle +n'avait jamais que de bons exemples sous les yeux. Elle s'échappait de +temps en temps pour aller voir les dames Dumont. Comme elle cherchait +tout ce qui pouvait faire plaisir à la maîtresse, elle avait demandé à +Mlle Isaure des livres et du papier pour enseigner à lire et à écrire à +la petite Louise.</p> + + +<h3>Grand Louis fait un bon cailloutage devant la porte.</h3> + + +<p>Les foins et la moisson se passèrent sans accidents. Jeanne faisait de +si bonne soupe aux moissonneurs, et son pain avait si bon goût, qu'ils +disaient n'avoir jamais été mieux régalés. Dès le matin, elle tirait de +l'eau et la jetait à pleins seaux dans la maison; puis elle balayait +pour ôter la boue et le fumier que chacun apportait aux pieds. Si grand +Louis la voyait faire, il allait lui chercher l'eau. Un jour il lui dit:</p> + +<p>«Petite Jeanne, ça m'ennuie de te voir te fatiguer, et pour rien encore! +tu as beau nettoyer le matin, à midi il y en a autant.</p> + +<p>--C'est bien vrai, grand Louis; mais, si je n'ôtais pas les ordures à +fond tous les jours, nous serions, sans comparaison, comme les bestiaux +dans l'étable. S'il y avait seulement un bon cailloutage devant notre +porte, la boue des sabots y resterait, et la maison ne serait pas si +sale.»</p> + +<p>Le lendemain, comme il avait beaucoup plu le matin, et que les gerbes +étaient trop mouillées pour être rentrées, grand Louis, après avoir aidé +à les mettre debout afin qu'elles pussent sécher, revint vers trois +heures, et, comme il n'avait rien à faire, il attela son tombereau et +fit plusieurs voyages à la carrière voisine; il en rapporta des +pierrailles et fit devant la maison un bon cailloutage.</p> + +<p>«Tu as fait là un fameux ouvrage, dit maître Tixier en soupant; c'était +bien nécessaire, et je ne sais pas pourquoi je n'y ai jamais pensé. +Comment l'idée t'en est-elle donc venue?</p> + +<p>--Ce n'est pas mon idée à moi, c'est celle de la petite Jeanne, qui a +dit que, s'il y avait un bon cailloutage devant la porte de la maison, +elle serait plus saine et plus propre.</p> + +<p>--Mon garçon, tu as bien raison de faire ce que la petite Jeanne te +commande.</p> + +<p>--Notre maître, dit Jeanne toute rouge, je ne lui ai rien commandé; il +l'a fait de sa bonne volonté.</p> + +<p>--C'est encore mieux, ma fille.»</p> + +<h3>Jeanne et grand Louis achètent des terres au père Colis.</h3> + + +<p>«Mes amis, dit maître Tixier, vous ne savez pas ce que le père Colis +vient de me dire? Il se trouve trop cassé pour continuer à cultiver ses +terres; c'est trop fort pour lui maintenant; il ne veut garder que son +jardin, afin de s'occuper un peu. Comme il a perdu tous les siens et +qu'il est seul au monde, il veut vendre son bien en viager. Ma Jeanne, +j'ai pensé à toi pour cette bonne pièce de terre où il avait ses avoines +cette année: il en veut trente écus par an; c'est bien un peu lourd, et +pourtant ce serait dommage de manquer une si bonne occasion. Écoute: tu +me l'affermeras quarante-cinq francs; il t'en restera autant à donner +sur tes gages, juste la moitié de ce que tu gagnes, et l'autre moitié +suffira pour tes dépenses. Qu'en dis-tu?</p> + +<p>--Notre maître, si vous croyez que c'est pour mon avantage, il faut +m'acheter ce champ. Faites donc <i>comme pour vous</i>.</p> + +<p>--Moi, dit grand Louis, je m'arrangerais bien de son demi-arpent de +vigne dans les Pierres-Folles, et aussi de sa pièce de seigle.</p> + +<p>--Va donc le trouver demain matin. Il veut vendre sans que ça s'ébruite, +et, comme il fait grand cas de toi, tu auras de lui ce que tu voudras.»</p> + +<p>Le jeudi suivant, maître Tixier mena Jeanne et grand Louis chez le +notaire pour signer les actes.</p> + + +<h3>Marguerite veut rentrer au Grand-Bail.</h3> + + +<p>Vers le commencement des vendanges, Jeanne était seule à la maison avec +la maîtresse, qui ne quittait plus guère le lit depuis que les chaleurs +étaient passées. Elle vit entrer Marguerite, l'ancienne bergère; elle +était si changée que Jeanne eut de la peine à la reconnaître.</p> + +<p>«Tiens! te voilà ici, toi! lui dit-elle.</p> + +<p>--Mon Dieu, oui, ma Jeanne, et je suis bien dans la peine.</p> + +<p>--Est-ce que tu n'es plus en place?</p> + +<p>--Non; j'ai eu la fièvre à la fin de la moisson, et ceux de la +Périnnerie, où j'étais, m'ont renvoyée. Je me suis retirée dans le +bourg, chez la mère Feuillet; la pauvre femme m'a bien soignée, mais le +peu d'argent que j'avais y a passé, et il m'a fallu vendre ma robe de +cotonnade violette et mon tablier noir. Si je ne trouve pas une place +tout de suite, je serai obligée d'aller demander mon pain.</p> + +<p>--Eh bien! Marguerite, je te l'avais bien dit!</p> + +<p>--Ah oui! tu avais bien raison! j'y ai souvent songé, pendant que +j'étais au lit avec la fièvre et que je voyais mon pauvre argent s'en +aller.»</p> + +<p>La maîtresse, qui ne dormait pas, écarta son rideau et dit durement à +Marguerite:</p> + +<p>«Que viens-tu faire ici, toi?</p> + +<p>--Maîtresse, si vous vouliez me reprendre, vous me feriez une grande +charité.</p> + +<p>--Tu sais bien ce que le maître t'a dit; tu le connais, il ne revient +jamais sur sa parole.»</p> + + + +<h3>M. le curé engage la mère Tixier à reprendre Marguerite.</h3> + +<p>M. le curé entra et alla s'asseoir comme d'ordinaire au chevet de la +mère Tixier.</p> + +<p>«N'est-ce pas là Marguerite, votre ancienne bergère?</p> + +<p>--Oui, monsieur le curé.</p> + +<p>--Elle a donc quitté le pays? Je ne l'ai plus vue à l'église.</p> + +<p>--Non, monsieur, elle était à la Périnnerie, de l'autre côté du bourg.</p> + +<p>--Elle a donc été malade?</p> + +<p>--Oui, monsieur, dit Marguerite, et je n'ai plus de place; je demandais +à la maîtresse de me reprendre et elle ne le veut pas; priez-la donc +pour moi, monsieur le curé, je vous en prie!</p> + +<p>--Ce n'est pas à l'entrée de l'hiver qu'on se charge de bouches +inutiles, dit la maîtresse.</p> + +<p>--Votre bergère se marie pour la Toussaint: si le maître veut me +reprendre, il me donnera ce qu'il voudra, et je ferai tout comme la +petite Jeanne me dira.</p> + +<p>--Marguerite, continua la mère Tixier, je t'ai dit que le maître ne +voudrait pas te reprendre.</p> + +<p>--Maîtresse, si vous le lui demandiez bien!</p> + +<p>--Tiens, le voilà qui vient, va le lui demander toi-même.</p> + +<p>--Je n'oserai jamais; ma Jeanne, vas-y donc; il ne te refusera pas, +toi!»</p> + +<p>Jeanne sortit pour aller au-devant de maître Tixier; quand elle rentra +avec lui, il lui disait:</p> + +<p>M. le curé engage la mère Tixier à reprendre Marguerite.</p> + +<p>M. le curé entra et alla s'asseoir comme d'ordinaire au chevet de la +mère Tixier.</p> + +<p>«N'est-ce pas là Marguerite, votre ancienne bergère?</p> + +<p>--Oui, monsieur le curé.</p> + +<p>--Elle a donc quitté le pays? Je ne l'ai plus vue à l'église.</p> + +<p>--Non, monsieur, elle était à la Périnnerie, de l'autre côté du bourg.</p> + +<p>--Elle a donc été malade?</p> + +<p>--Oui, monsieur, dit Marguerite, et je n'ai plus de place; je demandais +à la maîtresse de me reprendre et elle ne le veut pas; priez-la donc +pour moi, monsieur le curé, je vous en prie!</p> + +<p>--Ce n'est pas à l'entrée de l'hiver qu'on se charge de bouches +inutiles, dit la maîtresse.</p> + +<p>--Votre bergère se marie pour la Toussaint: si le maître veut me +reprendre, il me donnera ce qu'il voudra, et je ferai tout comme la +petite Jeanne me dira.</p> + +<p>--Marguerite, continua la mère Tixier, je t'ai dit que le maître ne +voudrait pas te reprendre.</p> + +<p>--Maîtresse, si vous le lui demandiez bien!</p> + +<p>--Tiens, le voilà qui vient, va le lui demander toi-même.</p> + +<p>--Je n'oserai jamais; ma Jeanne, vas-y donc; il ne te refusera pas, +toi!»</p> + +<p>Jeanne sortit pour aller au-devant de maître Tixier; quand elle rentra +avec lui, il lui disait:</p> + +<p>--Vous voyez qu'elle en a été bien punie, et la voilà à l'aumône comme +Jeanne y a été; seulement Jeanne n'était pas en âge de travailler, ce +qui est bien différent.</p> + +<p>--Moi, je n'offense personne, monsieur le curé, et je ne veux pas qu'on +m'offense; aussi, quand on me fait une injure, je ne l'oublie jamais.</p> + +<p>--Et vous avez grand tort, car il faut toujours pardonner. Si Dieu nous +retirait son soleil chaque fois que nous l'offensons, nous n'aurions +guère d'épis mûrs pour la moisson.</p> + +<p>--Il me semble pourtant que, quand on a la conscience bien nette, on +peut sans pécher en vouloir à ceux de qui on a reçu quelque injure.</p> + +<p>--C'est de l'orgueil, cela, maître Tixier. Personne ne peut dire qu'il +ne péchera pas ni qu'il n'a pas offensé Dieu; c'est pourquoi il faut +toujours faire miséricorde à notre prochain. Le pardon profite à tout le +monde: il soulage le coeur qui pardonne; il ramène au bien celui qui a +commis la faute.</p> + +<p>--Qu'elle vienne donc à la Toussaint, monsieur le curé, puisque vous le +voulez.</p> + +<p>--Mais d'ici là, que voulez-vous qu'elle devienne, cette pauvre fille? +Père Tixier, il ne faut jamais faire le bien à demi.</p> + +<p>--D'ailleurs, dit la maîtresse, je lui ferai broyer le chanvre pendant +qu'il y a encore un peu de soleil, car ta bergère n'est plus bonne à +rien depuis qu'elle a le mariage en tête.</p> + +<p>--Qu'il en soit donc fait à votre volonté, monsieur le curé. Allons, va +chercher tes effets, Marguerite; et toi, Jeanne, je te charge de veiller +sur elle; si tu n'en es pas contente, tu la mettras à la porte.»</p> + + + + + +<h3>Marguerite remercie Jeanne.</h3> + +<p>Marguerite courut au bourg chercher son paquet, et elle revint pour le +souper; avant de se coucher, elle alla trouver Jeanne à la boulangerie.</p> + +<p>«Ma Jeanne, lui dit-elle, oublie ce que je t'ai dit, et demande-moi tout +ce que tu voudras, je le ferai; tu n'auras jamais de reproches à mon +sujet, et je t'aiderai à faire ton ouvrage.</p> + +<p>--Marguerite, je n'ai pas besoin que l'on m'aide, je fais bien mon +ouvrage toute seule; sois pieuse et n'aie plus de paresse, c'est tout ce +que je te demande.</p> + +<p>--Jeanne, il faudra que tu viennes avec moi remercier M. le curé.</p> + +<p>--Tu peux bien y aller sans moi.</p> + +<p>--Est-ce que je l'oserais! je n'ai pas mis le pied à l'église depuis que +je suis sortie d'ici; il ne voudrait pas seulement me voir.</p> + +<p>--Pourtant, c'est lui qui est cause qu'on t'a reprise.</p> + +<p>--C'est égal, je te dis qu'il ne me laisserait pas entrer chez lui.</p> + +<p>--On voit bien que tu ne le connais guère: n'aie pas peur, il te recevra +bien, quoique tu aies des torts; il dit que ce ne sont pas les bons qui +ont besoin de lui.»</p> + + + +<h3>Tout le monde aime Jeanne.</h3> + + +<p>Tous ceux qui venaient au Grand-Bail aimaient Jeanne, parce qu'elle +était avenante pour tout le monde, pour les pauvres comme pour les +autres.</p> + +<p>Quand de petits enfants demandaient à la porte, elle les faisait entrer, +les débarbouillait, leur lavait les mains. Si elle n'avait rien à mettre +sur leur pain, elle tirait de la piquette pour qu'ils pussent le +tremper; ou bien, s'il y avait de <i>la beurrée</i><a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>, +elle la leur donnait +à boire. L'hiver, elle faisait cuire des pommes de terre sous la cendre +pour réchauffer l'estomac de ces pauvres petits. Si des femmes âgées +venaient demander l'aumône, elle les faisait asseoir au coin du feu; +elle ôtait elle-même leur capote et la posait sur un lit, puis elle +bassinait leurs sabots, et il était bien rare qu'elle n'eût pas quelque +reste de soupe à leur donner. Quand elles s'étaient bien reposées, elles +les reconduisait jusqu'au chemin, pour qu'elles ne se heurtassent pas +contre les charrettes, le bois, et tout ce qui encombre la cour d'une +ferme.</p> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> + Dans quelques pays on dit <i>batture</i>; c'est ce qui reste de +la crème, lorsqu'elle a été convertie en beurre. +</blockquote> + + + +<p>Après la Toussaint, l'on cassa les noix à la veillée; Jeanne, qui allait +souvent chez Mme Dumont, en avait rapporté le <i>Livre de morale pratique</i>. +C'est un livre bien instructif et bien amusant, et elle en lisait tout +haut de beaux passages à la veillée du dimanche.</p> + +<p>Elle lisait fort bien. Quand les autres ne comprenaient pas, elle leur +faisait des explications parfaitement claires, avec toute la patience et +la complaisance possibles. Quelquefois, dans la semaine, les filles de +maître Tixier voulaient la forcer à lire; mais elle s'y refusait, en +disant qu'il fallait qu'elle cassât des noix comme tout le monde. Comme, +depuis que la mère Tixier était tout à fait arrêtée, on restait dans la +maison pour la désennuyer un peu, au lieu d'aller veiller dans la +bergerie, la bonne fermière disait à Jeanne:</p> + +<p>«Lis donc, les autres feront ta part d'ouvrage et veilleront un peu plus +tard.</p> + +<p>--Ce ne sera toujours pas grand Louis, dit la petite Louise; il reste là +la bouche ouverte, avec ses gros yeux fixés sur la petite Jeanne, comme +s'il voulait la manger.»</p> + +<p>C'est qu'en effet il était bien changé, grand Louis! Au lieu de brusquer +tout le monde, il était doux et complaisant, surtout pour Jeanne; il +n'allait plus aux têtes des villages, et on le trouvait souvent tout +songeur, les coudes sur ses genoux et la tête dans ses mains.</p> + + +<h3>Grand Louis demande Jeanne en mariage.</h3> + +<p>On était en carnaval. Un matin, grand Louis entra dans la boulangerie, +où Jeanne était occupée à pétrir le pain.</p> + +<p>«Écoute, petite Jeanne, lui dit-il, il y a bien longtemps que j'ai +quelque chose à te dire; mais le courage m'a toujours manqué. Je suis +tout triste, je n'ai de coeur à rien; il faut pourtant que ça finisse: +veux-tu être ma femme? Tu me connais, et tu sais que tu ne seras pas +malheureuse avec moi; j'ai cinq cents bons francs dans mon coffre pour +nous mettre en ménage; nous avons chacun un morceau de terre et une +vigne; d'ailleurs je ne crains pas de travailler. Hein! qu'en dis-tu?</p> + +<p>--Merci, grand Louis, je ne veux pas me marier.</p> + +<p>--C'est ça! je m'en doutais! tu es trop demoiselle pour prendre un +paysan comme moi! Et pourtant, mon Dieu! tu n'en trouveras pas un en +ville qui t'aimera autant.</p> + +<p>--Vous avez tort de vous fâcher, grand Louis. Si je voulais me marier, +je ne pourrais trouver mieux que vous. Mais la maîtresse est dans son +lit, incapable de rien faire, et la pauvre femme n'a aucun espoir de +guérir; Solange ne tardera pas à être demandée en mariage et à quitter +la maison; Joséphine n'a que dix-sept ans, elle est trop jeune pour +soigner sa mère et tout: je ne peux donc pas quitter nos maîtres, que +j'aime tant; il y a quelque chose au-dedans de moi qui me dit que, si je +le faisais, ce serait mal.</p> + +<p>--Qu'à cela ne tienne, ma Jeanne, nous resterons ici; on ne demandera +pas mieux que de nous y garder.</p> + +<p>--Peut-être bien, grand Louis; mais les enfants viendront, et, quand on +a des enfants, il faut être à son ménage. On a déjà bien de la peine à +vivre toujours d'accord avec ses proches parents; c'est bien pis chez +des étrangers. Mais pour vous prouver que je fais grand cas de vous, si +vous voulez m'attendre, je vous promets de ne pas me marier à un autre; +je n'ai que vingt ans, vous n'en avez pas encore vingt-six, nous avons +du temps devant nous.</p> + +<p>--Comme tu voudras, Jeanne, quoique j'eusse mieux aimé nous marier tout +du suite.»</p> + +<p>Maître Tixier, qui cherchait grand Louis, entra dans la boulangerie +comme la petite Jeanne finissait de parler, et, comme elle était fort +rouge, il dit à son laboureur:</p> + +<p>«Pourquoi la brusques-tu encore? Qu'est-ce qu'elle n'a pas bien fait?</p> + +<p>--Notre maître, il ne faut pas vous fâcher contre lui; il ne me +brusquait pas, au contraire.</p> + +<p>--Oui, maître Tixier, je lui demandais si elle voulait se marier avec +moi, et elle dit que nous avons bien le temps.</p> + +<p>--Et elle a raison; vous avez bien le temps de vous mettre dans la +peine; mais tu n'es pas dégouté, dis donc! de vouloir prendre Jeanne +pour ta femme!</p> + +<p>--Vous voulez vous moquer, notre maître, répliqua Jeanne; grand Louis +peut bien choisir parmi toutes les jeunes filles du pays, il ne sera pas +refusé.</p> + +<p>--Et pourquoi le refuses-tu donc?</p> + +<p>--Je lui ai donné mes raisons, et il les comprend bien; et puis nous +mettrons un peu d'argent de côté d'ici à quelques années, et après, nous +verrons.</p> + +<p>--Tu as raison, ma Jeanne; allons, grand Louis, puisque les accords sont +faits, laisse-la tranquille, et retourne à tes juments.»</p> + + +<h3>Maître Jusserand, des Ormeaux, vient demander<br> + Solange.</h3> + +<p>Solange était devenue une fille bien propre, bien soigneuse; depuis six +mois elle n'allait plus aux champs; elle remplaçait sa mère à la maison, +où elle aidait à Jeanne. C'était elle qui vendait au marché le beurre et +la volaille, et qui achetait tout ce qui était nécessaire dans le +ménage; elle avait si bien profité de tout ce que Jeanne lui avait +appris, qu'il n'y avait pas dans les environs une seule fille de métayer +qui la valût. Guillaume Jusserand, de la ferme des Ormeaux, désirait +vivement l'épouser; mais il n'avait pas encore tiré à la conscription, +et il n'osait faire connaître ses intentions, parce qu'il savait bien +que maître Tixier ne voudrait pas de lui pour gendre tant qu'il n'aurait +pas satisfait à la loi. Enfin le tirage se fit, et Guillaume eut un bon +numéro. Dès le lendemain, il vint en grande cérémonie, avec son père et +sa mère, pour demander Solange en mariage.</p> + +<p>«Tu es bien jeune pour te marier déjà, mon garçon, lui dit le fermier.</p> + +<p>--Tant mieux, maître Tixier, je travaillerai plus longtemps, et je +pourrai amasser quelque chose pour ne pas être à charge à mes enfants +quand je serai vieux.</p> + +<p>--Je vais appeler Solange pour savoir ce qu'elle en dit.»</p> + +<p>Elle, qui s'était bien douté du motif pour lequel Guillaume était venu, +s'était sauvée dans la boulangerie, où elle avait mis un bonnet blanc et +un joli fichu; quand son père l'appela, elle entra en baissant les yeux, +et, après avoir dit bonjour à tout le monde, elle s'assit au bout du +banc.</p> + +<p>«Sais-tu bien ce que Guillaume demande?» lui dit son père.</p> + +<p>Solange ne répondit pas, mais elle baissa la tête et devint rouge comme +une cerise.</p> + +<p>«Ha! ha! il paraît que tu t'en doutes. Qu'en dis-tu? veux-tu te marier?</p> + +<p>--A votre volonté, mon père.</p> + +<p>--A ma volonté, à ma volonté! mais je ne veux pas te contraindre. +Guillaume est un brave garçon à qui l'ouvrage ne fait pas peur; maître +Jusserand est un digne et honnête homme; enfin vous aurez quelque chose +tous les deux: mais encore faut-il que cela te convienne!</p> + +<p>--Si ça vous convient, mon père, ça me convient aussi.</p> + +<p>--Allons! allons! c'est bon. Si Guillaume ne te plaisait pas, tu saurais +bien le dire. Eh bien! maître Jusserand, puisque c'est ainsi, nous irons +dimanche de bon matin chez le notaire pour parler du contrat.»</p> + +<p>Pendant ce temps-là, Jeanne avait demandé la clef de l'armoire à la +maîtresse, qui la gardait toujours sous son oreiller: elle en avait tiré +une nappe bien blanche et l'avait mise sur la table; puis elle avait +pris des verres bien nets sur le dressoir, car elle les lavait toujours +après les repas. Comme elle avait chauffé le four le matin même, elle +servit une bonne galette au fromage; elle la faisait si bien qu'on n'en +mangeait pas de meilleure chez les pâtissiers de la ville. La compagnie +but un coup, et l'on convint que le mariage se ferait bientôt.</p> + + + +<h3>On fait une belle noce à Solange.</h3> + +<p>On fit la noce au Grand-Bail; maître Tixier, qui était un peu vaniteux, +invita plus de cent personnes. Il fallait faire à manger pour tout ce +monde-là, et ce n'était pas une petite affaire. On prit des femmes de +journée que la maîtresse commandait de son lit; car, quoiqu'elle fût +infirme, rien ne se faisait dans la maison sans son avis. Jeanne +préparait les viandes et faisait la pâtisserie; Solange veillait à ce +qu'il n'y eût pas de gaspillage. La noce se faisait par moitié entre les +deux familles, comme c'est la coutume; les Jusserand avaient envoyé leur +part de farine, de vin, de beurre, de viande et de volailles, ainsi que +de l'huile pour les salades. La noce devait durer trois jours; tout fut +prêt à temps, et les cornemuses arrivèrent pour mener la mariée à +l'église.</p> + +<p>Tout était bien ordonné; on avait mis une table dans la belle chambre +pour M. le curé, la famille Dumont, le père et la mère du marié et les +parrains et marraines. Maître Tixier la gouvernait, et l'on avait levé +la maîtresse, qui était à un bout, dans son grand fauteuil, entourée +d'oreillers. La mariée servait avec le marié, et de temps en temps elle +allait visiter les autres tables.</p> + +<p>«Mon Dieu, mère Tixier, dit la mère Jusserand, on dirait que tu es +fâchée d'avoir mon Guillaume pour garçon? C'est pourtant un bon enfant, +je t'assure.</p> + +<p>--Ce n'est pas cela qui me peine, ma chère; mais tu vas emmener Solange +et j'en ai un grand chagrin.</p> + +<p>--Laisse donc! elle ne sera pas si loin de toi.</p> + +<p>--C'est vrai, mais je ne la verrai plus à tout moment, comme j'en ai la +coutume.</p> + +<p>--Ma femme, dit maître Tixier, sois donc plus raisonnable; est-ce qu'on +a des enfants pour soi? Ne faut-il pas que leur contentement passe avant +le nôtre? Voyons, fais-nous donc un meilleur visage! Tiens! voilà nos +maîtres qui viennent: ne vas-tu pas leur faire la mine?»</p> + +<p>La famille Dumont entra et se mit à table. Les demoiselles avaient +apporté une belle couverture de laine blanche à Solange et un gobelet +d'argent pour le marié.</p> + + + +<h3>Jeanne veille à tout.</h3> + +<p>Jeanne veillait à ce que rien ne manquât sur les tables dressées dans +la grange et sur celles de la maison. Quand un plat était fini, elle en +servait promptement un autre tout semblable. Elle faisait la part des +pauvres, qui s'étaient rangés le long des murs de la bergerie pour +recevoir ce qu'on leur donnerait; elle leur apportait de tout ce qu'il y +avait à la noce, et une chopine de bon vin à chacun. Les uns +s'asseyaient sur le chaume pour manger leur part, d'autres l'emportaient +à leurs enfants. Jeanne qui les connaissait tous, avantageait en +cachette ceux qui avaient beaucoup de famille; elle venait de temps en +temps voir s'il ne manquait rien à la table du maître, qui disait à sa +compagnie:</p> + +<p>«Vous voyez bien Jeanne! elle songe à tout. Je ne m'inquiète pas plus de +la noce que si ce n'était pas chez nous qu'elle se fît. Je suis sûr que +personne ne manquera de rien, pas plus les pauvres que les autres.»</p> + +<p>Après la noce, l'on prit une autre bergère, et Joséphine put rester à la +maison pour remplacer sa soeur. La maîtresse avait bien du chagrin du +départ de sa fille aînée; mais elle se consola quand Jeanne eut dressé +sa soeur. Louise grandissait à vue d'oeil et savait joliment lire, +écrire et compter; elle était fort adroite, et faisait de ses doigts ce +qu'elle voulait. Sa mère, qui la gâtait un peu, n'avait pas voulu +qu'elle allât aux champs comme les autres. Cette enfant ne pouvait pas +vivre sans sa Jeanne, et elle avait demandé à coucher dans la +boulangerie à la place de Solange. Tout allait bien à la maison, sauf la +maîtresse, qui gardait presque toujours le lit.</p> + + +<h3>Grand Louis déclare à son maître qu'il veut se marier.</h3> + +<p>Il y avait déjà deux ans que Solange était mariée; on approchait de la +Saint-Jean. Grand Louis dit à Jeanne:</p> + +<p>«Tu as fait ton devoir, petite Jeanne; tu as bien soigné la maîtresse et +la maison aussi; à présent que Joséphine est capable de gouverner tout +le monde, veux-tu nous marier?</p> + +<p>--Grand Louis, si vous avez toujours votre idée sur moi, ce sera quand +vous voudrez; mais il faut en parler à maître Tixier.</p> + +<p>--C'est trop juste, ma Jeanne; je vais lui en dire un mot, et pas plus +tard que ce soir.»</p> + +<p>Au lieu d'aller à l'écurie se coucher en même temps que les autres, +grand Louis resta et, s'approchant de maître Tixier, il lui dit:</p> + +<p>«Notre maître, Jeanne et moi nous voulons nous marier, et nous vous +demandons votre avis.</p> + +<p>--Qu'est-ce que tu me dis là, grand Louis? Vous marier! me quitter! mais +tu veux donc ma ruine? Que veux-tu que devienne ma maison, quand vous +n'y serez plus? Qui donc aura soin de ma pauvre femme qui ne bouge plus +du lit? Joséphine est encore trop jeune pour gouverner le ménage; Simon, +qui n'a pas tiré à la conscription, n'est pas capable de tenir la +charrue toute la journée dans les terres fortes; et si je tombais malade +aussi, qui donc surveillerait les autres domestiques? Est-ce que tu veux +perdre ma maison? Qu'est-ce que je t'ai fait, pour que tu me mettes dans +une si grande peine?</p> + +<p>--Notre maître, il ne faut pas vous échauffer comme ça, il faut écouter +la raison. Vous savez bien qu'il y a trois ans j'ai demandé Jeanne, et +qu'elle a refusé de se marier parce qu'elle voyait que la maîtresse ne +pouvait se passer d'elle: la pauvre fille vous aimait trop pour vouloir +vous laisser dans l'embarras. Mais à présent que Joséphine peut +remplacer sa mère, nous voulons nous marier. C'est assez avoir attendu; +car enfin la jeunesse se passe, voyez-vous, notre maître!»</p> + + +<h3>La maîtresse dit qu'il faut les laisser marier.</h3> + +<p>«C'est donc bien vrai que tu veux nous quitter, petite Jeanne? dit la +maîtresse, qui ne dormait pas et qui avait tout entendu.</p> + +<p>--Ma chère maîtresse, je n'ai point de parents; si j'avais le malheur de +vous perdre tous les deux, je ne pourrais me faire à d'autres maîtres, +et je ne trouverai jamais un autre homme comme grand Louis, que j'aime +depuis longtemps.»</p> + +<p>Maître Tixier avait la tête dans ses mains et restait sans mot dire.</p> + +<p>«Elle a raison, notre homme; il faut les laisser marier, mais à la +condition qu'ils ne nous quitteront pas.</p> + +<p>--Oui, dit le maître; promettez-moi de rester tant que Joséphine ne sera +pas mariée. + +--Puisque vous le voulez, nous resterons avec vous, n'est-ce pas, petite +Jeanne?</p> + +<p>--Mais, dit-elle, quand les enfants viendront, je ne pourrai plus faire +autant d'ouvrage; ils crieront et ça vous ennuiera.</p> + +<p>--Ne t'en inquiète pas, dit Louise; c'est moi qui les soignerai, tu n'en +auras pas l'embarras.</p> + +<p>--Est-ce que mes enfants n'ont pas crié? dit le maître; est-ce que ceux +qu'auront Joséphine et Simon, quand ils seront mariés, ne crieront pas? +et n'es-tu pas notre enfant aussi bien qu'eux?</p> + +<p>--Que vous êtes donc bons, tous! dit Jeanne.</p> + +<p>--Ainsi, c'est entendu, vous ne nous quitterez pas?»</p> + +<p>Jeanne et grand Louis promirent de rester. Un mois après ils se +marièrent sans noce et sans bruit. M. le curé, qui aimait beaucoup +Jeanne, lui donna un déjeuner après la messe du mariage; il y invita les +témoins, à la tête desquels se trouvait le père Tixier. Le soir, au +Grand-Bail, on donna du bon vin à tout le monde pour boire à la santé +des mariés.</p> + +<br><br> + + + + +<h2>TROISIÈME PARTIE.</h2> + +<h2>JEANNE ÉPOUSE ET MÈRE.</h2> +<br> + + +<h3>Il vient mal à la jambe de maître Tixier.</h3> + + +<p>Jeanne était mariée depuis six mois, Joséphine gouvernait bien la +maison, et Louise continuait d'apprendre tout ce qu'elle voulait. Un +jour, maître Tixier rentra en traînant la jambe.</p> + +<p>«Qu'avez-vous donc, notre maître? est-ce que vous vous êtes fait mal?</p> + +<p>--Non, petite Jeanne; mais il m'est venu des boutons à la jambe; il y a +un mois que ça va et que ça vient, et depuis deux jours j'en souffre +tout à fait.</p> + +<p>--Il faut soigner ce mal-là. Je vais aller chez M. le curé, qui a des +remèdes pour tout; il trouvera bien ce qu'il faut pour vous guérir.</p> + +<p>--Laisse donc! ça n'en vaut pas la peine.</p> + +<p>--Si fait, notre maître, c'en vaut la peine; j'ai toujours entendu dire +à ma chère défunte, qu'un mal pris à temps n'était rien, mais qu'un mal +négligé c'était une ruine.</p> + +<p>--C'est bon! tu iras dimanche; ce n'est pas quelques jours de plus ou de +moins qui y feront grand'chose.»</p> + +<p>Le samedi, quand le meunier vint chercher la fournée, tous les hommes +étaient au travail; maître Tixier monta au grenier et mesura le blé pour +le donner à moudre. En descendant, son pied glissa le long de l'échelle, +comme il était presque en bas; sa jambe malade frotta et fut écorchée; +il rentra tout tremblant et se jeta sur une chaise.</p> + +<p>«Mon Dieu, notre maître, comme vous êtes pâle! Qu'est-ce qui vient donc +de vous arriver?»</p> + +<p>Maître Tixier, sans répondre, leva le bas de son pantalon, et Jeanne vit +une écorchure longue de quatre doigts, avec une entaille toute +saignante au bas. Elle chercha tout de suite un bout de linge, le trempa +dans l'eau fraîche et l'appliqua sur la plaie; puis elle envoya Louise +chez M. le curé.</p> + +<p>«Dis-lui que ton père s'est blessé sur un mal qu'il avait déjà; il +apportera ce qu'il faut.»</p> + +<p>M. le curé ne tarda pas à venir; il apportait une petite bouteille de +teinture d'arnica, dont il mit quelques gouttes dans l'eau, et il +mouilla une compresse; il en couvrit la plaie et banda la jambe, puis il +laissa une petite éponge à Jeanne en lui recommandant de s'en servir +pour mouiller le linge sans l'ôter, quand il serait sec; il dit au père +Tixier que, s'il voulait guérir, il fallait rester au lit sept ou huit +jours.</p> + +<p>«C'est bien difficile, monsieur le curé; il y a tant à faire ici!</p> + +<p>--Il faut pourtant rester tranquille; vous n'êtes plus jeune, mon ami, +et les plaies aux jambes ne guérissent pas facilement à votre âge. Si +vous ne voulez pas être infirme pour le reste de vos jours, restez en +repos comme je vous le dis.</p> + +<p>--Et comment donc faire?</p> + +<p>--Ne vous tourmentez pas, notre maître, dit Jeanne; est-ce que grand +Louis n'est pas là pour faire ce que vous commanderez? Soyez tranquille, +restez au lit une bonne huitaine, et rien n'en souffrira dans la +maison.»</p> + + +<h3>Il vient un officier en remonte marchander les juments<br> + de maître Tixier.</h3> + +<p>Un matin, maître Tixier, qui ne marchait pas encore, était assis dans +son fauteuil auprès de la porte; il vit venir à lui un grand officier +de cuirassiers, suivi de son maréchal des logis.</p> + +<p>«Tiens! s'écrie-t-il en voyant le maréchal des logis, c'est Étienne +Durand, de la Tréchauderie! Comment se fait-il que tu sois dans le pays, +mon garçon?</p> + +<p>--Parce que j'y suis venu avec mon capitaine, que voilà. Nous achetons +des chevaux pour le régiment, et je me suis souvenu que votre écurie +était toujours bien montée.</p> + +<p>--Jeanne, va tirer du vin, et du meilleur! Monsieur l'officier, vous +allez boire un coup.</p> + +<p>--Merci, mon brave homme, je suis très-pressé. Faites donc sortir vos +chevaux de l'écurie, s'il vous plaît.»</p> + +<p>Jeanne appela son mari, qui amena les quatre juments devant la porte.</p> + +<p>«Voilà de belles bêtes, dit le capitaine, je n'en ai pas vu de +semblables dans tout le pays.»</p> + +<p>Et il se mit à les examiner, à les faire trotter, galoper; il rentra +pour en faire compliment à maître Tixier et lui demanda combien il +voulait les vendre.</p> + +<p>«Ma foi, monsieur l'officier, je ne me soucie pas de m'en défaire; ce +sont de braves bêtes sans défauts, et je ne les remplacerai jamais; et +puis, sans vous offenser, ce serait trop cher pour vous: on ne donne pas +des chevaux de ce prix-là aux soldats.</p> + +<p>--Vous voulez donc les vendre bien cher?</p> + +<p>--On m'a offert douze cents francs de la grise et trois mille francs des +trois autres ensemble.</p> + +<p>--C'était bien payé; mais ce n'est pas seulement pour mes hommes que +j'achète des chevaux; je suis quelquefois chargé par mes camarades de +leur trouver quelque belle bête, et justement mon colonel m'a demandé un +beau cheval de bataille; ainsi, nous ferons affaire ensemble, si vous le +voulez.</p> + +<p>--Je vous dis, monsieur le capitaine, que je n'ai pas envie de vendre +mes juments.</p> + +<p>--Pourquoi donc, mon ami? Avec la moitié du prix que je vous en +donnerai, vous aurez deux poulains de trente mois qui feront +parfaitement votre service et qui deviendront à leur tour de beaux +chevaux entre les mains de votre homme, qui s'entend si bien à les +soigner.</p> + +<p>--Monsieur l'officier, il faut dîner avec nous! nous traiterons cette +affaire-là le verre à la main. Ce n'est que le dîner d'un paysan, mais +le coeur y est.</p> + +<p>--Pas pour aujourd'hui, mon ami; j'ai un rendez-vous à la ville avec le +maquignon; mais je viendrai après-demain, et, si vous voulez que nous +fassions marché, je me prie à dîner sans cérémonie.</p> + +<p>--C'est dit, monsieur l'officier; et toi, Étienne, tu n'y manqueras pas: +il faut renouveler connaissance.</p> + +<p>--Merci, père Tixier; je viendrai, soyez-en sûr,» dit-il en regardant +Joséphine.</p> + + +<h3>Maître Tixier veut qu'on donne un bon dîner<br> + à l'officier.</h3> + +<p>«Allons, Jeanne, et toi, Joséphine, il faut se distinguer, mes enfants; +nous allons bien régaler l'officier, afin qu'il se souvienne des dîners +du Berry quand il sera retourné à son corps.»</p> + +<p>Le surlendemain, les deux militaires arrivèrent à midi. Le dîner était +prêt. Maître Tixier, assis dans son fauteuil de paille, avait la jambe +étendue sur une petite chaise et appuyée sur un oreiller; on donna le +fauteuil de la maîtresse à l'officier, qui dit en se mettant à table:</p> + +<p>«Eh bien? maître Tixier, avez-vous fait vos réflexions?</p> + +<p>--Monsieur le capitaine, mangeons d'abord en repos, puis on parlera +d'affaires. Simon, va-t'en au cellier, mon garçon; tu chercheras +derrière la cuve, dans le coin à gauche, il y a quelques bouteilles de +vin vieux que je gardais pour une bonne occasion; tu vas les apporter +sans les remuer et Jeanne les dépotera.</p> + +<p>--Mais pourquoi ces deux jolies filles ne se mettent-elles pas à table +avec nous? dit le capitaine en mangeant la soupe.</p> + +<p>--Monsieur, dans notre pays, les femmes ne se mettent jamais à table +avec les hommes, et le maître mange toujours tout seul; je trouve la +coutume bonne et je la conserve.</p> + +<p>--Vous avez là une belle famille, ma foi! je vous en fais mon +compliment.</p> + +<p>--Tout n'est pas là, monsieur: j'ai une fille mariée dans le voisinage; +mais cette grande brune n'est pas à moi: c'est notre servante, la femme +du laboureur qui soigne les juments; ce qui n'empêche pas que je l'aime +autant que mes propres enfants. Elle a dressé mes filles mieux que si je +les avais mises dans les pensions; et, si je n'avais pas ma pauvre femme +infirme, là, dans son lit, j'aurais le coeur léger et l'esprit +tranquille avec Jeanne et son mari pour soigner ma maison.»</p> + + + +<h3>Étienne Durand demande Joséphine à son père.</h3> + +<p>«Maître Tixier, dit l'officier, vous devez remercier Dieu de vous avoir +donné d'aussi bons domestiques, car on n'en rencontre pas souvent de +semblables. Savez-vous qu'on fait très-bonne chère chez vous? je n'ai +jamais rien mangé de meilleur que cette étuvée et cette fricassée noire.</p> + +<p>--Oh! c'est que la petite Jeanne est une fine cuisinière.»</p> + +<p>Quand on servit une belle dinde rôtie à point, l'officier s'écria:</p> + +<p>«Comment! ce n'est donc pas fini?</p> + +<p>--Et ce pâté, et les écrevisses, et la galette, et puis les friandises! +C'est que Jeanne veut que rien n'y manque.</p> + +<p>--C'est vraiment beaucoup trop! Que faites-vous donc, maître Tixier, +quand vous mariez vos filles, si vous donnez un repas comme celui-ci à +deux personnes?</p> + +<p>--Je n'en fais pas davantage, monsieur l'officier; seulement, au lieu +d'un pâté il y en a quarante; au lieu d'une dinde j'en mets quinze, et +ainsi de tout; puis l'on défonce deux pièces de vin pour qu'il soit plus +tôt tiré.</p> + +<p>--Hé! hé! comme vous y allez dans votre pays! Et quand marierez-vous +cette jolie blonde qui me donne une assiette?</p> + +<p>--Si maître Tixier veut m'écouter, dit Étienne Durand, le maréchal des +logis chef, et que Joséphine n'ait pas oublié son ancien ami Tiennaud, +qui s'amusait à la faire sauter quand elle était petite, ça ne tardera +pas. Si tu veux m'attendre, Joséphine, tu ne t'en repentiras pas; tu +seras bien heureuse avec moi.</p> + +<p>--Ça n'est pas de refus, Étienne, dit le père Tixier: vous êtes de +braves gens et ça me va; mais il me faut un gendre qui demeure avec moi, +je t'en avertis.</p> + +<p>--Justement, il y a trop de monde chez nous pour que j'y trouve place. +Voyons, Joséphine, est-ce que je te fais peur, que tu détournes la +tête?»</p> + +<p>Joséphine rougit et ne répondit rien; mais Jeanne dit:</p> + +<p>«Étienne, revenez après avoir fini votre temps de service, et ne vous +occupez pas du reste.»</p> + + + +<h3>L'officier demande à maître Tixier s'il est heureux.</h3> + +<p>«Vous m'avez l'air d'être fort heureux, maître Tixier, dit le capitaine; +je connais bien des gens plus riches que vous et qui n'ont pas le bon +esprit de savoir se contenter de leur sort.</p> + +<p>--Ma foi, monsieur l'officier, quand tout mon monde se porte bien et est +à l'ouvrage, que les blés sont bien venants et les bergeries en bon +état, je ne vois pas trop ce qui pourrait me manquer.</p> + +<p>--Mais la grêle, les maladies?</p> + +<p>--Que voulez-vous, monsieur! Dieu a bien fait ce qu'il a fait; nous +savons ça mieux que les autres, nous qui travaillons à la terre et qui +soignons le bétail. La grêle et les autres fléaux sont des épreuves que +Dieu nous envoie, et il ne faut pas en murmurer. Les maladies nous +avertissent que notre corps ne peut pas toujours durer, ou bien que +nous le gouvernons mal.</p> + +<p>--Ne trouvez-vous donc pas qu'il aurait mieux valu mourir sans souffrir?</p> + +<p>--Oh! que non; le mal que l'on endure fait penser à Dieu, qu'on n'est +déjà que trop porté à oublier. Si le corps ne ressentait aucun mal, on +ne saurait pas quand on abuse de ses forces. Et si, quand on se heurte +quelque part, la douleur ne nous avertissait pas du danger, on se +briserait comme verre sans s'en douter.</p> + +<p>--Savez-vous bien, maître Tixier, que vous parlez là comme un livre.</p> + +<p>--Je ne sais pourtant pas lire, malheureusement pour moi! mais je fais +attention à tout ce que j'entends, et je parle souvent avec notre curé, +qui est un savant homme; puis je rumine tout ça la nuit, car à mon âge +on ne dort plus guère, et j'ai reconnu que Dieu a fait tout pour le +mieux dans ce monde.</p> + +<p>--Moi, je ne suis pas tout à fait de cet avis-là; je me demande pourquoi +nous ne sommes pas nés avec une bonne toison sur le dos pour nous +préserver du froid qui nous fait tant souffrir; et aussi pourquoi nous +n'avons pas d'armes naturelles, comme les boeufs, par exemple, pour nous +défendre contre nos ennemis. Il me semble que Dieu ne nous a pas +favorisés.</p> + +<p>--Et cette tête, et cet esprit qui n'est jamais en repos, répondit +Tixier, les comptez-vous donc pour rien! Tenez, il y a des gens qui se +mettent de drôles idées dans la tête; ils feraient bien mieux de +remercier le bon Dieu qui les a créés que de critiquer son ouvrage. Moi, +je n'en cherche pas si long pour le bénir: il me suffit de regarder les +animaux qui sont autour de moi pour comprendre que je suis mieux partagé +qu'eux. Voyons, mon capitaine, avez-vous jamais vu des chevaux (et +pourtant cet animal n'est pas bête) semer de l'avoine, la récolter et la +mettre à l'abri pour l'hiver? Ont-ils jamais eu l'idée d'atteler les +hommes à la charrue et de les faire travailler pour eux? Et, ces boeufs +qui vous semblent si bien armés, un enfant les conduit avec une +baguette, et je crois bien que vous ne changeriez pas votre grand sabre +contre leurs cornes.</p> + +<p>--Mais il me semble que vous travaillez pour vos chevaux pendant une +bonne partie de l'année?</p> + +<p>--Écoutez donc! c'est trop juste. Je les prive de leur liberté à mon +profit; il faut bien qu'ils aient chez moi leur nourriture, puisqu'ils +ne peuvent pas aller la chercher à leur fantaisie; et mieux je les +nourris, plus ils travaillent: c'est donc dans mon intérêt que je tâche +de récolter beaucoup de trèfle et d'avoine. Mais, pour en revenir à ce +que nous disions tout à l'heure, qu'importe que l'homme n'ait ni plumes +ni toison, s'il a l'esprit de filer le chanvre et la laine? Qu'importe +qu'il naisse sans armes, s'il sait s'en faire avec tout? Tenez, monsieur +l'officier, c'est être ingrat et offenser Dieu que de penser qu'il nous +a moins bien traités que les animaux privés de raison, nous qui le +connaissons et savons le prier.»</p> + +<h3>L'officier s'étonne d'entendre parler maître Tixier<br> +de cette façon-là.</h3> + +<p>«Mais où avez-vous pris tout ce que vous venez de me dire, maître +Tixier, puisque vous ne savez pas lire?</p> + +<p>--Je vous l'ai dit, mon capitaine; je fais attention à tout ce que +j'entends, et la nuit je le repasse dans ma tête.»</p> + +<p>Puis il ôta son chapeau, et, regardant le ciel, il continua:</p> + +<p>«Je lève souvent les yeux pour penser à celui qui est là-haut, et je les +abaisse sur la terre pour le bénir. Quand je vois le ciel avec son beau +soleil et ses étoiles, je dis que celui qui a fait tout ça s'y entend +mieux que nous, et qu'il n'y a rien à redire à son ouvrage. Le soleil +réchauffe les méchants comme les bons; la pluie fait pousser le blé de +tout le monde, sans préférence pour personne: c'est pour nous faire +comprendre qu'il faut être bon comme Dieu pour lui plaire.</p> + +<p>--Mais à ce compte-là, maître Tixier, les méchants seraient aussi bien +traités que les bons.</p> + +<p>--Le Seigneur est mort pour eux aussi, mon officier; mais on n'est pas +heureux en faisant le mal, demandez à notre curé! Il vous dira qu'il n'y +a point de repos pour les méchants, et que le mal qu'ils font les +tourmente plus qu'il ne nuit aux autres. D'ailleurs, est-ce que nous +n'avons pas les récompenses et les peines de l'autre vie pour nous +rassurer là-dessus? Laissons faire à la bonté de Dieu, et confions-nous +dans sa justice.</p> + +<p>--Maître Tixier, vous êtes un digne homme, et je vous offre mon amitié +en échange de la vôtre. Si vous l'acceptez, je m'en tiendrai fort +honoré.</p> + +<p>--Mon capitaine, tout l'honneur sera pour moi. Touchez là, et si jamais +vous avez besoin de Sylvain Tixier, venez le trouver sans crainte; la +nuit comme le jour, il sera prêt à vous servir. Parlons affaires, +maintenant. Jeanne, va chercher ton mari.»</p> + + +<h3>Maître Tixier vend ses juments.</h3> + +<p>«Voyons, grand Louis, mets-toi là; tu vas boire un coup et manger des +gâteaux de ta femme. Louise, donne-lui un verre. Voilà monsieur +l'officier qui a grande envie de la Grise: faut-il la lui vendre?</p> + +<p>--Notre maître, à votre volonté; mais je vous avertis que, si vous la +vendez, la Blanche dépérira. Vous savez bien qu'elles ne peuvent pas se +passer l'une de l'autre; quand vous emmenez l'une des deux pour aller +seulement à la ville, l'autre ne travaille pas la moitié autant qu'à +l'ordinaire, et elle ne mange pas un seul brin de foin tant que vous +n'êtes pas revenu.</p> + +<p>--C'est une raison, ça; je n'y avais pas pensé.</p> + +<p>--Mon capitaine, dit Étienne Durand, le colonel a besoin de chevaux de +voiture: si l'on prenait la Grise et la Blanche, sauf meilleur avis?</p> + +<p>--Vous avez raison, Durand; voyons, maître Tixier, quel prix en +voulez-vous?</p> + +<p>--Vous savez, monsieur l'officier, que j'en ai refusé deux mille deux +cents francs, et je vous ai dit la vérité; mais, comme je ne veux pas +faire marchander un homme comme vous, donnez-moi deux mille francs nets +et je serai content.</p> + +<p>--C'est un peu cher, maître Tixier.</p> + +<p>--Je n'en peux rien rabattre, et je vous demanderai encore une pièce de +vingt francs par jument pour les épingles de grand Louis. Qu'en dis-tu, +toi?</p> + +<p>--Notre maître, répondit grand Louis, je dis que c'est leur prix; mais, +si monsieur l'officier sépare les pauvres bêtes, elles dépériront, je +l'en avertis, car elles ne se sont jamais quittées. + +--Allons, puisqu'il faut en passer par là, va donc pour deux mille +francs et les épingles. Vous, mon garçon, soyez tranquille; je vous +promets que vos juments vivront dans la même écurie et qu'elles seront +attelées à la même voiture. Maître Tixier, je ne peux pas prendre vos +bêtes tout de suite; vous me les amènerez à la foire de Vatan dans cinq +jours. Je n'achète pas comme un particulier, moi; il faut que mon marché +soit signé des autorités. Je vais laisser les épingles à votre homme, +pour qu'il soigne bien mes juments. Adieu, maître Tixier; merci de votre +bon accueil.»</p> + +<p>Étienne Durand demanda la permission de causer un instant avec +Joséphine, et partit plein d'espoir avec son officier.</p> + + +<h3>Maître Tixier est content de son marché.</h3> + +<p>Maître Tixier dit à Jeanne qu'il fallait régaler tout le monde de la +maison avec les restes du dîner, afin que chacun eût sa part de plaisir. +A souper, grand Louis dit:</p> + +<p>«Notre maître, le coeur me saigne de perdre ma pauvre Grise et la +Blanche, que j'ai élevées et soignées depuis quatre ans.</p> + +<p>--Moi je ne me repens pas de mon marché. C'est une bêtise à un paysan +d'avoir de si beaux chevaux dans son écurie: s'il leur arrive un +accident, c'est une rude perte pour lui et dont il se ressent longtemps. +J'aurai pour huit cents francs deux beaux poulains, et le reste de mon +argent servira pour marier Joséphine. Enfants, les juments ne sont plus +à nous; ainsi ne vous avisez pas de les faire travailler; il faut me les +soigner mieux que si leur nouveau maître était là: entendez-vous?»</p> + +<p>La veille de la foire, Étienne Durand vint voir les chevaux; mais il +s'en occupa moins que de Joséphine; il avait vu son père, qui trouvait +bon qu'il épousât la fille de Tixier; il dit qu'il reviendrait dans huit +mois, et Joséphine, qui le trouvait à sa convenance, promit de +l'attendre.</p> + + +<h3>Jeanne a une petite fille.--La petite Nannette.</h3> + +<p>Jeanne eut une petite fille: elle n'en cacha pas sa joie, quoique grand +Louis, qui désirait un garçon, fit un peu la grimace; mais quand il eut +embrassé la petite Nannette (car Jeanne voulut donner à sa fille le nom +de l'excellente femme qui avait été pour elle une seconde mère), il fut +si aise, qu'il ne pensa plus au garçon. On baptisa l'enfant, dont Louise +fut marraine avec Guillaume, son beau-frère.</p> + +<p>La petite Nannette était si douce, si tranquille, qu'on ne l'entendait +jamais crier. Quand elle avait tout ce qu'il lui fallait, on la posait +sur le lit de la maîtresse, à côté d'elle, et on ne la tenait jamais +sur les bras.</p> + +<p>«Eh bien! disait maître Tixier, cette enfant qui devait me casser la +tête, je ne l'ai pas encore entendue. Vous la laissez sur le lit comme +une souche: si elle était méchante, vous seriez toutes après; et parce +qu'elle est douce, vous ne vous en occupez seulement pas. C'est toujours +comme ça.</p> + +<p>--C'est bien vrai, mon père, dit Louise; mais Jeanne ne veut jamais que +je la prenne.</p> + +<p>--Ne l'écoute pas, ma fille; moi, je te commande de la promener.</p> + +<p>--Notre maître, elle en prendra l'habitude, puis elle ne voudra plus +rester au lit.</p> + +<p>--Ne voilà-t-il pas un grand malheur! vous êtes six femmes ici, et vous +ne pouvez pas tenir cette petite les unes ou les autres! Si c'était +aussi bien l'enfant de Joséphine, tu ne le laisserais pas comme ça!</p> + +<p>--Mais, notre maître, ce n'est pas la même chose.</p> + +<p>--Et moi je dis que si, entends-tu?»</p> + + +<h3>Étienne Durand revient du régiment pour épouser<br> + Joséphine.</h3> + +<p>Étienne Durand revint au bout de huit mois, comme il l'avait promis. Il +passa au Grand-Bail avant d'aller chez son père, tant il était impatient +de savoir par lui-même si Joséphine l'avait attendu. On fut bien content +de le revoir, et, un mois après son retour, on fit la noce chez ses +parents, dont la ferme n'était qu'à un quart de lieue du Grand-Bail.</p> + +<p>«Qu'est devenu ton capitaine? dit maître Tixier en ramenant sa fille +chez lui.</p> + +<p>--Il a eu de l'avancement, et on l'a envoyé en Afrique.»</p> + +<p>Un jour que le père Tixier dînait à sa petite table, comme à son +ordinaire, son gendre lui dit:</p> + +<p>«Quel profit trouvez-vous donc, mon père, à manger du pain d'orge? C'est +une mauvaise nourriture: il en faut une très-grande quantité, et il n'y +a pas de pain qui se pétrisse plus mal ni qui soit plus difficile à +conserver.</p> + +<p>--Et que veux-tu que je fasse de mon orge, Étienne?</p> + +<p>--Il n'en faut pas récolter du tout, ou du moins n'en récolter que bien +peu. Dans un pays à froment comme celui-ci, c'est une duperie que de +semer de l'orge.</p> + +<p>--Mais je ne peux pas toujours faire du froment; la troisième année, il +faut bien occuper les terres.</p> + +<p>--D'abord, mon père, vous en labourez trop; si vous en faisiez un tiers +de moins, elles seraient mieux fumées, elles vous coûteraient moins de +façon et vous récolteriez autant.</p> + +<p>--C'est pourtant vrai, ce que tu dis là, Étienne! mais il faut cependant +que mes terres soient occupées.</p> + +<p>--Eh bien! vous sèmerez deux fois plus de trèfle et de sainfoin; vous +élèverez du bétail qui vous rapportera de bon argent, et vous pourrez +fumer davantage vos terres et les améliorer. C'est comme vos foins: +vous les coupez beaucoup trop tard, lorsqu'ils sont déjà durs. +Ordinairement, vers la fin de mai, il y a un vent qui souffle entre le +nord et le levant, et qui donne du beau temps pour une bonne semaine au +moins. Coupez votre foin alors; vous en aurez davantage, il aura plus de +goût, et vos bêtes le mangeront sans en gaspiller; et puis vos regains +seront plus précoces, vous les serrerez avant les pluies d'automne, qui +les gâtent si souvent. Voulez-vous me laisser essayer cette année? J'ai +bien observé ce que j'ai vu dans les autres pays, et je voudrais mieux +faire qu'on ne fait ici. C'est comme les moutons, à qui vous ne faites +de litière que tous les mois, et dont la bergerie n'est nettoyée que +deux fois par an; croyez-vous y trouver du profit? Mettez donc souvent +de la litière, et qu'on ôte le fumier tous les mois; le chaume ne manque +pas ici, et vous verrez vos bêtes!»</p> + +<p>Le père Tixier, qui n'était pas têtu, fit ce que voulait son gendre. Il +cultiva aussi des betteraves et des carottes dans ses terrains légers, +et il s'en trouva bien.</p> + + +<h3>Simon tire au sort et amène un mauvais numéro.</h3> + +<p>Le jour du tirage approchait: maître Tixier consulta son gendre pour +savoir s'il valait mieux mettre à l'assurance pour Simon que de courir +la chance de tirer un bon numéro, quitte à chercher un homme si l'on en +avait besoin.</p> + +<p>«Moi, dit Étienne, je vous conseille de ne faire ni l'un ni l'autre. Si +votre fils tire un mauvais numéro, laissez-le partir; rien ne fait plus +de bien à un garçon que de voir un peu de pays: ça lui ouvre les idées. +Je serais bien fâché d'être resté chez nous, au lieu d'aller au +régiment. Je ne savais rien quand je suis parti, et maintenant je sais +lire, écrire et parfaitement compter. J'ai oublié toutes les bêtises +qu'on se met dans la tête quand on n'est jamais sorti de son endroit, et +j'ai de reste les quinze cents francs qu'un homme m'aurait coûté. Est-ce +que tu as peur de partir, Simon?</p> + +<p>--Mais non, pas trop; j'aimerais bien à voir du pays.</p> + +<p>--Tu as raison, mon frère; d'ailleurs, l'on apprend à obéir quand on est +au corps; et quand on sait bien obéir, on sait bien commander.»</p> + +<p>Le père Tixier suivit le conseil de son gendre; le sort tomba sur son +fils, et il attendit patiemment qu'on l'appelât sous les drapeaux.</p> + +<h3>Jeanne veut se faire bâtir une maison.</h3> + +<p>Jeanne dit un jour à son mari:</p> + +<p>«Grand Louis, Joséphine est mariée, nous avons un enfant, nous pouvons +en avoir d'autres: il faut songer à nous retirer, mon homme; nous +commençons à être de trop dans la maison.</p> + +<p>--Je crois que tu as raison, ma femme; mais où aller demeurer?</p> + +<p>--J'ai envie de bâtir une petite maison bien propre, bien commode, avec +un jardin par devant. Qu'en dis-tu?</p> + +<p>--Je dis que ça nous coûtera beaucoup; mais ce serait bien mieux. Et +puis les gens qui sont logés chez eux font meilleure figure.</p> + +<p>--Tiens, grand Louis, il faut la bâtir sur la pièce de terre que j'ai +achetée du père Colis; c'est tout auprès du chemin, et la terre est +excellente. Il ne faudra pas longtemps pour qu'elle fasse un bon jardin +et une bonne chènevière. Parlons-en à notre maître.»</p> + +<p>Tixier dit qu'ils n'avaient pas tort de vouloir être chez eux, mais +qu'on avait bien le temps d'y penser.</p> + +<p>«Pas déjà tant, maître; il faut commencer à s'en occuper: on ne plante +pas une maison comme un arbre.»</p> + +<p>Le dimanche suivant, ils allèrent voir le champ tous ensemble. Jeanne +expliqua qu'elle voulait que sa chambre fût élevée sur l'étable, qu'on +creuserait de deux pieds pour la rendre plus chaude l'hiver, et qu'elle +demanderait à Mme Isaure, qui s'était mariée presque en même temps +qu'elle, de lui en faire un dessin.</p> + +<p>«Allons-y tous trois de ce pas,» dit le père Tixier.</p> + +<p>Quand ils furent arrivés chez Mme Dumont, on leur fit voir différents +dessins de maisons. Jeanne en choisit une qui avait un petit perron de +dix marches sur le côté, et une galerie sur la façade. Le toit avançait +d'un mètre tout autour pour garantir le perron et la galerie; ce qui +permettait aussi de mettre les ustensiles de culture à l'abri sur les +deux autres côtés. Cette maison contenait d'abord l'étable en bas et un +cellier aussi creusé de deux pieds; et dans l'étable un petit endroit +qui n'existe pas ordinairement dans les maisons de paysans, et auquel +Jeanne tenait beaucoup par propreté. Au-dessus, deux chambres et un +petit escalier pour aller au grenier; car Jeanne trouvait bien laid pour +une femme de monter à l'échelle. Mais il fallait au moins quinze cents +francs pour bâtir cette maison, et grand Louis trouvait que c'était bien +lourd pour sa bourse. Maître Tixier lui dit:</p> + +<p>«Ne t'en inquiète pas, grand Louis; je te prêterai sept cents francs +remboursables en sept ans, et comme j'aime à être payé exactement, je te +les ferai gagner; de cette façon, tu pourras conserver un peu d'avance.</p> + +<p>--Mon Dieu, que vous êtes bon, notre maître! dit Jeanne; quand je serai +dans notre maison, je penserai toujours que c'est à vous que je dois mon +bonheur.»</p> + + +<h3>On commence la maison de Jeanne.</h3> + +<p>«Puisque vous voulez bâtir, mes, enfants, dit maître Tixier en rentrant +chez lui, commencez donc tout de suite; pour qu'une maison soit saine, +il faut qu'elle sèche au moins pendant un an. Grand Louis, ce n'est pas +encore le temps des foins; profite de ce qu'il n'y a pas grand'chose à +faire ici pour te procurer des matériaux.</p> + +<p>--Notre maître, je vais prendre le père Darnaud, qui a un bon cheval et +qui me conduira tout ce qui est nécessaire. Il n'est pas juste que +j'emploie pour moi le temps que vous me payez.</p> + +<p>--Et moi, je te dis qu'il est juste d'aider un brave domestique qui m'a +servi pendant quinze ans; je n'entends pas que tu te serves d'autres +bêtes que des miennes.»</p> + +<p>Maître Tixier fit faucher le sainfoin qui était dans le champ de Jeanne, +et l'on mit les ouvriers à creuser les fondations. La bâtisse allait son +train; et quand Jeanne n'avait rien à faire, elle promenait la petite +Nannette jusque là; si les ouvriers ne comprenaient pas bien le plan de +Mme Isaure, elle le leur expliquait.</p> + +<p>Après la moisson, l'on posa la charpente; mais l'on n'enduisit pas +encore les murs, afin qu'ils eussent le temps de sécher entièrement +jusqu'au printemps suivant. Quand la maison fut couverte, Jeanne dit +qu'il fallait bêcher le jardin, afin de le planter à l'automne.</p> + +<p>«Je veux beaucoup d'arbres fruitiers, dit-elle, et de toutes les +espèces. Il y en aura au bord des allées qui couperont le jardin en +quatre carrés, et puis dans celle qui en fera le tour; et je veux des +pêchers le long du mur au midi, et des treilles qui garniront notre +galerie.»</p> + + +<h3>Maître Tixier s'étonne que Jeanne veuille tant d'arbres<br> + dans son jardin.</h3> + +<p>«Que veux-tu donc faire de tous ces arbres, ma Jeanne? lui dit son +maître.</p> + +<p>--Un jour ils rapporteront, notre maître; et ce sera le profit de +Nannette, qui vendra leurs fruits à la ville. Vous verrez comme elle +sera fière de vous porter ses premières pêches!</p> + +<p>--Et comment empêcheras-tu ton bétail de mettre le jardin en friche?</p> + +<p>--Mais la porte de l'étable donne sur le côté et au couchant; on fermera +la petite cour, et aucun animal, pas même les poules, ne viendra dans +mon jardin. C'est votre gendre qui m'a donné cette idée-là, quand je lui +ai dit combien je trouvais désagréable d'avoir le fumier devant ma porte +pour empester ma maison. Est-ce que vous croyez, notre maître, que les +gens du bourg en vaudraient pis, s'ils plantaient des vignes et des +arbres le long de leurs murs, comme on fait dans cette Normandie où +Durand est resté si longtemps? Le village est si sale qu'on ne sait +vraiment par où passer; ce n'est pas sain pour les enfants, toute cette +paille pourrie. Et la puanteur qu'elle donne! comment pourraient-ils +s'accoutumer à la propreté au milieu de cette ordure?»</p> + +<p>La famille Dumont vint voir la maison de Jeanne quand elle fut finie. On +parla des plantations, et M. Dumont dit que ses pépinières étant bien +garnies, il donnerait tous les arbres dont on aurait besoin.</p> + +<p>«Et moi, dit Mme Isaure, je t'apporterai des fraises de tous les mois +pour border tes allées.</p> + +<p>--Si tu m'en crois, petite Jeanne, dit M. Dumont, tu engageras ton mari +à peindre tous les bois qui sont exposés à l'air; ce sera un peu +coûteux, parce que ta charpente dépasse les murs; mais au fond c'est une +économie; la peinture préserve le bois des vers et de la pourriture. +D'ailleurs, grand Louis achètera de l'ocre à la livre et de l'huile de +rebut; il broiera lui-même la couleur et peindra ensuite, ce n'est pas +bien difficile.</p> + +<p>--Oui, monsieur; il n'est pas maladroit, et il en viendra bien à bout.»</p> + + +<h3>Jeanne admire sa maison.</h3> + + +<p>Vers la Saint-Jean de l'année suivante, l'on crépit les murs et l'on +plafonna les chambres pour qu'elles fussent plus chaudes. Jeanne fit +mettre une petite couche de plâtre à l'intérieur. Elle avait eu pendant +l'hiver un garçon à qui son parrain, maître Tixier, avait donné le nom +de Sylvain, et elle sentait qu'il était temps de quitter le Grand-Bail. +Quoique Étienne Durand, qui gouvernait à peu près tout dans la maison, +fût toujours bon pour elle et pour son mari, il aurait fini par +s'ennuyer de leurs enfants. Elle se mettait souvent à la porte pour +regarder sa maison. Louise lui disait:</p> + +<p>«Hein! comme tu voudrais y être déjà!</p> + +<p>--C'est vrai, ma Louise. Je vous aime pourtant de toutes mes forces, et +j'ai bien lieu de vous aimer; mais, vois-tu, c'est plus fort que moi: +quand je pense que nous serons dans une maison à nous, il me semble que +mon coeur éclate au dedans de moi. C'est si bon de se sentir chez soi et +de se dire qu'on est à l'abri pour le reste de ses jours!</p> + +<p>--Et des meubles, petite Jeanne! sais-tu que ton pauvre lit et l'armoire +de la mère Nannette ne feront pas grande figure dans ces chambres si +blanches?</p> + +<p>--C'est bien là mon souci: je n'ose pas en parler à grand Louis: les +hommes ne comprennent pas combien une ménagère est contente d'avoir un +joli mobilier; il a dépensé tant d'argent pour cette bâtisse, qu'il ne +serait peut-être pas raisonnable de penser à autre chose. Pourtant, +comme ton père lui en a avancé, nous avons bien encore de quoi acheter +une armoire et un lit.</p> + +<p>--Eh bien! moi, je lui en parlerai à souper, sois tranquille.»</p> + + + +<h3>Louise plaisante grand Louis sur son vilain mobilier.</h3> + + + +<p>Le soir, Louise dit à grand Louis:</p> + +<p>«Est-ce que tu comptes mettre dans ta belle chambre le vilain lit de +Jeanne et son vieux coffre? Ce sera joli! Tout le monde se moquera de +toi: ils diront qu'au dehors tu fais le faraud avec ta maison qui n'est +pas faite comme les autres, et qu'au dedans tu n'as pas seulement de +quoi te coucher.</p> + +<p>--Tu as bien raison, ma Louise, et j'y pense depuis longtemps. Je sais +bien que Jeanne a envie d'un mobilier neuf, quoiqu'elle n'en dise rien; +et moi je ne suis heureux que quand elle est contente. Il nous faudrait +un lit, une armoire et des chaises cirées; son vieux coffre servirait de +huche à pétrir le pain.</p> + +<p>--Et où donc veux-tu qu'elle mette le linge que vous quitterez toutes +les semaines, quand elle l'aura passé par l'eau? Il y aura trop de +choses dans le grenier pour l'y placer, et tu ne veux pas, j'espère, le +voir traîner dans la maison.</p> + +<p>--Mais, Louise, crois-tu que ce serait bien d'acheter du mobilier, quand +je dois tant d'argent à ton père?</p> + +<p>--Allons, dit maître Tixier, le voilà encore là-dessus! Mais puisque je +t'ai dit, têtu, que je te le ferai gagner! tu l'aurais là, dans le creux +de ta main, que je n'en voudrais pas: c'est une récompense que je veux +te donner, moi! es-tu donc trop fier pour la prendre tout simplement? +D'ailleurs, tu sais bien que je ne refuse pas d'obliger un ami dans +l'embarras; seulement je veux être remboursé au jour dit, car j'aime +l'exactitude avant tout.</p> + +<p>--C'est bien ça qui me tracasse; car si je venais à mourir avant de vous +avoir remboursé!</p> + +<p>--Eh bien! je prendrais un de tes champs en payement; ainsi n'en parlons +plus, ça m'ennuie. Ah! écoute donc ce que je vais te dire: Prévôt, de la +Bordinerie, n'a pas voulu me croire quand je lui disais: «Fauche tes +prés, tu laisses trop mûrir ton foin; tes seigles auront besoin d'être +coupés avant que tu aies fini ta fauchaison, et tu te trouveras dans +l'embarras; tu ne sauras auxquels aller; et, si le temps se mettait à la +pluie, comment ferais-tu?--Bah! père Tixier, me répondait-il, vous voyez +toujours tout en noir; parce que vous êtes plus vieux que moi, vous +voulez avoir raison sur tout.--C'est que, Prévôt, j'ai fait plus d'une +bêtise dans ma vie, et je sais ce qu'il en coûte! Tu ne veux pas +m'écouter, eh bien, tu verras!» Ça n'a pas manqué; voilà le temps qui +menace; il a été obligé de prendre le double de monde pour faucher et +pour faner, et il est venu demander à Étienne la grande voiture à +échelles et les juments; mais j'ai défendu de rien lui donner. Il a fait +la sottise, il faut qu'il la boive.</p> + +<p>--Notre maître, dit grand Louis, quand Prévôt est venu vous dire, l'an +passé, qu'il avait quelques bonnes bouteilles de vin blanc que sa +défunte tante lui avait laissées, et qu'il fallait venir les boire avec +lui, je me souviens que vous n'y avez pas manqué.</p> + +<p>--C'est vrai, et c'était du fameux vin, encore!</p> + +<p>--Pourquoi donc ne l'aideriez-vous pas à boire sa sottise aujourd'hui, +comme vous l'avez aidé à boire son vin l'an dernier?</p> + +<p>--C'est juste, grand Louis; j'ai tort, et tu as raison. Il faut aider +Prévôt, qui court grand risque de perdre ses foins. C'était mal, ce que +je disais là. On a beau faire, ce chien d'orgueil revient toujours! Tu +prendras tes juments et ta voiture à ridelles, et tu travailleras pour +lui tant qu'il n'aura pas serré son fourrage.»</p> + + +<h3>Jeanne va commander ses meubles.</h3> + +<p>Le jeudi suivant, maître Tixier emmena Jeanne en ville pour acheter ses +meubles.</p> + +<p>«Mon père, dit Louise, emmenez-moi donc aussi: je voudrais choisir les +étoffes de son lit avec elle.</p> + +<p>--Et la petite Nannette?</p> + +<p>--Je vais la faire bien belle et je l'emmènerai comme Jeanne emmène +Sylvain.»</p> + +<p>En chemin, le père Tixier dit à Jeanne:</p> + +<p>«Ne va pas faire la sotte, au moins! j'entends que tu commandes tout ce +qu'il te faut; d'ailleurs, je serai là, et nous verrons bien!»</p> + +<p>Quand ils furent chez le menuisier, Jeanne commanda une belle armoire en +noyer, un lit, une table et une huche du même bois, et le menuisier dit +qu'il lui donnerait une table commune par-dessus le marché.</p> + +<p>«Et un moulin pour sasser ta farine?</p> + +<p>--Notre maître, ce n'est pas bien nécessaire pour l'instant; vous me +laisserez bien sasser chez vous; ce sera un peu de peine pour grand +Louis qui portera le sac, et voilà tout.</p> + +<p>--Je ne veux point de ça; tu vas te commander un joli moulin pareil aux +autres meubles; je n'entends pas qu'il manque quelque chose à ton +ménage.»</p> + +<p>Ils choisirent six chaises en noyer, et le père Tixier acheta un petit +fauteuil semblable, en disant que ce serait pour son filleul quand il +pourrait s'en servir. On alla ensuite chez le marchand d'étoffes pour +prendre les rideaux du lit.</p> + +<p>«J'aurais bien désiré qu'ils fussent en serge verte, dit Jeanne à +Louise, c'est plus cossu; mais je n'ai pas assez d'argent.»</p> + +<p>Elles choisirent donc une belle cotonnade rouge à raies; Louise força +Jeanne à prendre une jolie indienne à fleurs bleues sur un fond blanc +pour faire l'intérieur du lit et la courte-pointe, et enfin une bonne +couverture de laine. Puis elles achetèrent aussi tous les menus +ustensiles nécessaires dans un ménage.</p> + +<p>«Vois donc, ma Louise! j'avais apporté deux cents francs, et il ne m'en +reste plus que dix. Que ça coûte donc de se mettre à son ménage!</p> + +<p>--Que veux-tu, ma pauvre Jeanne? on ne s'y met qu'une fois dans la vie. +Mais tu es si propre, si ménagère, que tout ton mobilier aura toujours +l'air neuf.»</p> + +<p>Jeanne chargea une habile ouvrière de faire ses rideaux ainsi que la +garniture de son lit, et demanda qu'on les lui rendît le plus tôt +possible.</p> + +<p>«Pourquoi donc tant te presser, Jeanne! tu as bien le temps de te mettre +à ton ménage.</p> + +<p>--Non, je n'ai que le temps bien juste; avec mes deux enfants je ne fais +plus rien chez vous, c'est à peine si je gagne le pain que je mange; il +faut que ça ait une fin et que j'aille dans ma maison entre la moisson +et les vendanges, au temps où grand Louis n'est pas occupé.»</p> + + +<h3>Jeanne déménage peu à peu.</h3> + +<p>Quand le mobilier fut rendu et mis en place, grand Louis dit à son +maître:</p> + +<p>«Votre maison est trop pleine, et cette autre là-bas s'ennuie d'être +vide.</p> + +<p>--C'est-à-dire que tu as grande envie d'y aller: c'est tout naturel, mes +enfants, arrangez ça ensemble; mais je te préviens que j'ai besoin de +toi jusqu'après les vendanges.</p> + +<p>--Est-ce que je ne serai pas toujours prêt pour vous servir, là-bas +comme ici?</p> + +<p>--Petite Jeanne, je te préviens aussi que je veux planter la crémaillère +le jour où tu feras bénir ta maison, et je ferai les frais du souper; tu +m'entends!»</p> + +<p>Jeanne emportait son linge et ses habits peu à peu, et elle les rangeait +au fur et à mesure; Louise l'aidait quand elle le pouvait, et bientôt il +n'y eut plus que son lit à transporter, car grand Louis avait déjà +conduit le coffre et l'armoire de la mère Nannette. Il fut convenu que +le dimanche au matin on démonterait le lit, M. le curé devant bénir la +maison le soir.</p> + + +<h3>Le colporteur revient au Grand-Bail.</h3> + + +<p>Le samedi, pendant le dîner, l'on vit venir une voiture attelée d'un +petit cheval qui paraissait fort vigoureux; elle s'arrêta à la porte, et +il en descendit un beau jeune homme qui sauta d'un bond dans la maison. +Chacun le regarda avec étonnement; quand il vit que personne ne le +reconnaissait, il ôta son chapeau, et maître Tixier s'écria:</p> + +<p>«Tiens! c'est le colporteur!»</p> + +<p>Et il n'était pas difficile de le reconnaître à la cicatrice qui lui +traversait le front.</p> + +<p>«Ma foi, mon garçon, j'ai bien cru que tu nous avais oubliés; nous +parlions de toi quelquefois avec M. le curé, qui disait toujours que +nous te reverrions tôt ou tard.</p> + +<p>--Il avait raison, le saint homme! Je n'oublie point ceux qui m'ont +obligé: parlez-moi de lui et dites-moi s'il va toujours bien.</p> + +<p>--Oui, Dieu merci, et j'espère qu'il vivra longtemps encore; mais, +puisque tu nous trouves à table, mets-toi à ton ancienne place, sans +cérémonie, tout comme autrefois.</p> + +<p>--De grand coeur, maître Tixier; mais auparavant je vais dételer mon +cheval qui a grand chaud.</p> + +<p>--C'est juste; il faut avoir soin des animaux qui nous rendent service; +mais ne te dérange pas; on va mettre ton cheval à l'abri et lui donner +ce qu'il lui faut.»</p> + +<p>Le colporteur se mit à table, et on lui apprit que Jeanne était mariée à +grand Louis, et qu'ils devaient se mettre à leur ménage le lendemain.</p> + +<p>«Je ne vois pas votre fille aînée, ni cette écervelée de Marguerite, ni +le bouvier Claude!</p> + +<p>--Ma Solange est mariée et demeure dans une métairie tout près d'ici, +qui appartient aussi à M. Dumont; Claude a épousé Marguerite et s'en est +allé dans le bourg. C'est un triste mariage qu'il a fait là; quoiqu'il +n'ait guère d'esprit, c'est un brave garçon et bien courageux.</p> + +<p>--Et cette jeune fille-là, dit le marchand en désignant Louise, est-ce +que c'est ce petit lutin qui sautait toute la journée autour de Jeanne?</p> + +<p>--Oui, mon ami; mais si elle a grandi, sais-tu que toi aussi tu es +grandi et changé? c'est à peine si je t'ai reconnu.»</p> + +<p>Après dîner, le marchand s'en alla chez M. le curé, et il n'en revint +que pour souper. Avant de se mettre à table, il entra dans la grange où +l'on avait rangé sa voiture, et il rapporta trois couvertures de coton, +deux cravates noires et un très-beau foulard. Il offrit une couverture à +chacune des filles mariées, l'autre à Jeanne et le foulard à Louise; +puis il prit les cravates noires et voulut en donner une à Etienne +Durand et l'autre au maître.</p> + +<p>«Mon garçon, dit celui-ci, je n'entends pas que tu te ruines pour nous. +Je veux bien t'acheter quelque chose, mais je n'accepterai rien, +absolument rien.</p> + +<p>--Maître Tixier, vous ne me causerez pas une humiliation pareille. Si on +impose des obligations à ceux à qui l'on rend service, on en contracte +aussi envers eux; il ne faut pas refuser aux gens à qui l'on fait du +bien le plaisir de se montrer reconnaissants.</p> + +<p>--Tu as raison: je n'ai plus rien à dire; donne, mon garçon, et grand +merci.»</p> + +<p>Et chacun prit ce que lui avait apporté le marchand.</p> + + + +<h3>Le colporteur vend à tout le village.</h3> + +<p>Le lendemain, après la messe, que le colporteur entendit bien +dévotement, il étala sa boutique sur la place de l'église, et il annonça +à haute voix qu'il vendrait ses marchandises au prix coûtant, en +reconnaissance du service qu'on lui avait rendu autrefois dans le pays. +Chacun s'approcha et acheta ce qui lui convenait. Il dîna chez M. le +curé. Pendant que les femmes de la ferme s'occupaient à préparer le +souper dans la maison de Jeanne et y transportaient tout ce qui était +nécessaire, Louise mit, sans en rien dire, une petite provision de +toute chose dans la huche de Jeanne avec deux grand pains de froment.</p> + +<p>Après les vêpres, M. le curé vint bénir la maison et ensuite l'on se mit +à table. Toute la famille du Grand-Bail était là, excepté la maîtresse, +qui ne se levait plus. Solange était venue aussi avec son mari.</p> + +<p>«Te voilà donc dans ta maison, ma Jeanne, dit maître Tixier; vas-tu être +heureuse! mais nous nous apercevrons bien que tu n'es plus avec nous.</p> + +<p>--Il fallait bien, dit M. le curé, que ces braves gens finissent par se +mettre à leur ménage. J'ai béni la maison de bon coeur, car je suis bien +sûr qu'il ne s'y fera jamais rien de mal et que les enfants y seront +bien élevés.</p> + +<p>--Elle s'y prendra de bonne heure, monsieur le curé; ne fait-elle pas +déjà compter sa petite Nannette! y a-t-il du bon sens?</p> + +<p>--Notre maître, est-ce que vous ne serez pas content quand, à la +veillée, la petite vous lira de jolies histoires?</p> + +<p>--Mais crois-tu, Jeanne, que, si elle apprend sitôt à lire, ça ne la +dégoûtera pas de travailler?</p> + +<p>--Soyez tranquille, notre maître! ce qui entre dans la tête ne gâte pas +les doigts; et ceux qui l'ont pleine de toutes sortes de bonnes choses +travaillent aussi bien que les autres, s'ils ont du courage; n'est-ce +pas, monsieur le curé?»</p> + + +<h3>M. le curé donne raison à Jeanne.</h3> + +<p>«Jeanne a raison, dit le curé: ne vaut-il pas mieux, le dimanche, passer +son temps à faire une lecture, ou bien à enseigner à lire aux autres, +que de se disputer ou de faire des commérages au dépens du prochain? +J'ai toujours vu que les hommes qui savent quelque chose sont plus +faciles à vivre que les autres; et les femmes qui ont appris à lire, à +écrire, et qui savent se servir de l'aiguille, sont plus assidues dans +leur maison et la tiennent plus proprement.</p> + +<p>--Voyez donc grand Louis, pourtant! il ne sait pas seulement signer son +nom.</p> + +<p>--Aussi, notre maître, s'écria celui-ci, avant que d'avoir trouvé +Jeanne, je ne valais pas grand'chose; je brutalisais tout le monde.</p> + +<p>--Est-ce qu'elle aurait tant d'idée, Jeanne, dit Joséphine, est-ce +qu'elle serait si bonne si les dames Dumont ne lui avaient appris tant +de choses?</p> + +<p>--Tu as bien raison, ma Joséphine. J'aurais fait comme tant d'autres qui +ne pensent à rien du tout. Aussi, après le bon Dieu qui m'a donné une +âme, et ma pauvre mère, qui m'a mise au monde, après la mère Nannette, +qui m'a tirée de la misère, je dois tout à ces dames: car vous ne +m'auriez pas tant protégée, maître Tixier, si elles n'avaient pas pris +soin de moi. Aussi je serai reconnaissante envers elles jusqu'au dernier +jour de ma vie.</p> + + + +<h3>Le colporteur parle de ses affaires.</h3> + +<p>«Monsieur le curé, dit Louise, vous aviez une bien belle nappe d'autel, +ce matin, à la messe. Je parie que c'est ce jeune marchand qui vous l'a +apportée!</p> + +<p>--Oui, ma fille; il a voulu faire ce cadeau à ma pauvre église; c'est un +brave coeur qui n'a oublié aucun de ceux qui l'ont obligé.</p> + +<p>--Tu as donc fait de bonnes affaires, toi, dit maître Tixier en +s'adressant au colporteur; je vois que tu as un cheval et une voiture, +sans compter ce qu'il y a dedans.</p> + +<p>--Mais oui; mes petites affaires ne vont pas trop mal.</p> + +<p>--C'est la récompense de votre bonne conduite, dit le curé.</p> + +<p>--Pour vous dire toute la vérité, j'ai eu bien de la peine à prendre des +habitudes régulières. J'ai souvent rencontré d'anciens camarades qui se +moquaient de moi, et j'ai été plus d'une fois sur le point de céder à +leurs railleries et de les imiter. Mais quand mes yeux rencontraient un +miroir et que je voyais ma cicatrice, je pensais à vous tout de suite, +monsieur le curé, et aussi à la maison du père Tixier, et je redevenais +fort contre la tentation. Il est si difficile de rompre avec les +mauvaises habitudes!</p> + +<p>--Vous dites là une grande vérité, mon ami; c'est pourquoi l'on ne +saurait veiller de trop près à s'en préserver.</p> + +<p>--Enfin, j'ai contracté celle de la bonne conduite et du travail; je me +suis donné bien du mal; j'ai parcouru toute la France, marchant la nuit +et vendant le jour, faisant souvent beaucoup de chemin en vue d'un +petit bénéfice, et vivant de peu. J'arrive de Paris, où j'ai retrouvé +mon père, que je n'avais pas vu depuis huit ans. Jugez si j'ai été +heureux d'être en état de le tirer de la carrière où il travaillait, ce +qui était un métier trop dur pour son âge! J'ai pu lui acheter le fonds +d'un de ces petits commerces des rues, qui, à Paris, suffisent à nourrir +leur homme. Me voici le coeur content en pensant que mon pauvre père +n'aura plus à souffrir, et je compte bien l'aller voir de temps en +temps.</p> + +<p>--Nous sommes tous bien heureux, dit grand Louis, de vous voir en si bon +chemin.»</p> + + + +<h3>Maître Tixier vend de la plume à Jeanne.</h3> + +<p>Après le souper, maître Tixier visita les deux chambres de Jeanne, et +lui dit:</p> + +<p>«Je te vois bien deux châlits, ma fille, mais il y en a un vide, et ça +me choque.</p> + +<p>--Maître Tixier, j'ai acheté de la toile pour faire une paillasse; je +vais la coudre dès demain, et vous me donnerez bien de la paille fraîche +pour la remplir; quand mon mari battra votre avoine, il me vannera de la +bâle sur laquelle il couchera au besoin.</p> + +<p>--Et tu crois, toi, que je souffrirai que ton homme couche sur la bâle +quand il sera bien harassé? Il ne manque pas de plume à la maison; tu en +auras demain ce qu'il te faudra pour faire un lit; tu me payeras en +journées; grand Louis n'a pas besoin de se mêler de cela.</p> + +<p>--J'ai une belle pièce de coutil, dit le marchand, et je vous vendrai à +bon marché ce qui vous sera nécessaire; j'ai aussi remarqué qu'il manque +des rideaux à votre fenêtre; je me souviens d'avoir quelque part, dans +mes ballots, un reste d'indienne à raies blanches et rouges, qui ira +bien avec le lit. Je vous le donnerai en bon souvenir de notre souper +d'aujourd'hui et du plaisir que j'ai à vous retrouver tous. + +--Mais, monsieur le marchand, ma fenêtre se passera bien de rideaux; +c'est trop beau pour des gens comme nous.</p> + +<p>--Jeanne, quand vous me pansiez le front, je n'ai pas refusé vos soins, +et je n'ai pas craint de vous donner de la peine: pourquoi ne +voudriez-vous pas accepter ce que je vous offre?</p> + +<p>--Jeanne, il faut que personne ne sorte mécontent de chez vous +aujourd'hui, fit observer le curé.</p> + +<p>--Eh bien! merci de votre générosité, dit Jeanne au marchand; et, pour +tout dire, je ne serai pas fâchée d'avoir des rideaux.»</p> + +<p>Le colporteur dit au père Tixier, comme ils rentraient au Grand Bail:</p> + +<p>«En passant par la ville, j'ai vu un petit marchand tailleur qui m'a +cédé son fonds; je suis convenu de lui prendre l'année prochaine; mais +il me faudra une femme dans cette boutique.</p> + +<p>--Eh bien?</p> + +<p>--Si vous vouliez me donner votre Louise, je serais bien content; elle +connaît tout le pays, et, comme je ne vendrai guère qu'à la campagne, je +crois que nous ferions une bonne maison ensemble.</p> + +<p>--Lui en as-tu parlé?</p> + +<p>--Non, maître Tixier, je voulais savoir ce que vous en diriez.</p> + +<p>--Arrange-toi avec elle, je t'en donne la permission.»</p> + +<p>Le colporteur resta deux jours chez maître Tixier, et, quand il partit, +les accords étaient faits.</p> + + +<h3>La famille Dumont vient voir Jeanne.</h3> + + +<p>La famille Dumont vint, le mardi, voir Jeanne, qui leur avait dit la +veille qu'elle était emménagée.</p> + +<p>«Sais-tu que tu n'es pas du tout mal logée, petite Jeanne? lui dit Mme +Isaure; et qu'as-tu donc dans ta basse-cour?</p> + +<p>--Rien encore, madame; maître Tixier va me donner une chèvre, un coq et +deux poules.</p> + +<p>--Qu'il te donne plutôt deux canes et un canard, dit Mme Dumont; je +t'enverrai un coq et deux poulettes de ma belle race.</p> + +<p>--Et moi, dit Auguste, qui était devenu un bel officier, je t'apporterai +une paire de ces jolis pigeons que tu aimes tant.</p> + +<p>--Et moi, dit Mme Sophie, je te donnerai une jolie chatte à longs poils +pour te tenir compagnie; car, ma pauvre Jeanne, tu vas trouver la maison +bien grande quand tu seras seule toute la journée.</p> + +<p>--Oh! je vais chercher de l'ouvrage tout de suite après avoir sevré +Sylvain. Quand vous aurez besoin de quelqu'un, ne m'oubliez pas, s'il +vous plaît.</p> + +<p>--Et la petite Nannette, qu'en feras-tu quand tu iras travailler?</p> + +<p>--Je la mènerai au Grand-Bail, ainsi que son frère; ils s'amuseront +autour de la maison: Nannette gardera le petit, et Louise aura l'oeil +sur les deux.</p> + +<p>--Comme il est frais, ton Sylvain! Jeanne; si j'ai un enfant, tu me le +nourriras, dit Mme Isaure.</p> + +<p>--Avec grand plaisir, ma chère dame; ordonnez ici comme chez vous.»</p> + + +<h3>Jeanne a de la peine à s'habituer à vivre seule.</h3> + + + +<p>Mme Sophie avait raison; Jeanne n'était pas accoutumée à tant de +tranquillité: il lui semblait qu'elle n'eût point d'occupation. Quand +son ménage était fait, qu'elle avait promené la chèvre et qu'elle lui +avait amassé de l'herbe, le reste de la journée lui paraissait bien +long.</p> + +<p>Elle filait sur sa galerie pendant que Nannette amusait son frère; quand +elle s'ennuyait trop, elle prenait ses deux enfants et les emmenait au +Grand-Bail. Là, elle aidait à Louise, et bien souvent on la retenait à +souper avec son mari qui battait à la grange; d'autres fois, elle +s'occupait de son jardin. Nannette la suivait partout, et, comme sa mère +lui apprenait beaucoup de choses, cette petite fille causait bien mieux +que les autres enfants du bourg.</p> + +<p>Quand les anciennes voisines de Jeanne passaient sur le chemin pour +aller au marché, elles entraient souvent chez elle, et après avoir +visité sa maison, elles lui disaient:</p> + +<p>«Elle doit te coûter bon ta maison, petite Jeanne!</p> + +<p>--Pourquoi donc ça?</p> + +<p>--C'est que tu as un beau jardin en avant; on ne voit ni fumier ni +immondices devant ta porte. Et avec quoi comptes-tu donc fumer tes +champs?</p> + +<p>--Je peux bien avoir de quoi fumer mes champs sans mettre mon fumier +sous mes fenêtres, pour empester ma maison et rendre mes enfants +malades. N'ai-je pas ma cour, où est l'étable?</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/008.png"></p> + + +<p>--Mais si tu ne mets pas de la paille pourrir devant ta porte, le peu de +bétail que tu as ne pourra suffire à fumer tes champs.</p> + +<p>--Vous croyez donc que cette paille que vous mettez pourrir devant vos +portes fait un bon engrais? Vous vous trompez fort: c'est bon pour vous +donner la fièvre ainsi qu'à vos enfants, et voilà tout.</p> + +<p>--Comment fais-tu donc, toi?</p> + +<p>--Moi, je mets une couche de paille et une de terre sur mon fumier +chaque fois que grand Louis nettoie l'étable; j'empêche comme ça qu'il +ne sèche, et la paille et la terre qui le couvrent deviennent un +excellent engrais. Faites de la litière jusqu'au ventre à vos bêtes, et +tenez propre le devant de votre porte, vous verrez comme vous vous en +trouverez bien!</p> + +<p>--Qui est-ce qui t'a donc appris tout ça, Jeanne?</p> + +<p>--C'est Étienne Durand, le gendre de maître Tixier du Grand-Bail.</p> + +<p>--Il veut donc changer toutes les coutumes, celui-là?</p> + +<p>--Il ne veut rien changer; il veut seulement faire mieux, et il s'y +entend bien; grand Louis dit que c'est un excellent cultivateur.»</p> + + +<h3>Jeanne a grande envie d'avoir une vache.</h3> + + + +<p>Jeanne désirait beaucoup avoir une vache, et en parlait souvent à son +mari, qui lui disait:</p> + +<p>«Ma pauvre femme, tu as deux enfants à soigner, bientôt trois; si Mme +Isaure t'en donne un a nourrir, ça fera quatre; je te demande si tu +pourras t'occuper de ta vache!</p> + +<p>--Je prendrai pour m'aider cette pauvre mère Henri qui demande son pain, +et elle viendra pour peu de chose. Elle gardera mes bêtes aux champs, +puis elle ira à l'herbe; je n'aurai que la peine de traire la vache et +la chèvre, de soigner le laitage, et tu nettoieras l'étable le soir. +Car, vois-tu, je veux avoir une vache bien propre; je la ferai étriller +tous les jours, comme Étienne Durand fait au Grand Bail; j'ai remarqué, +que, quand elles ont le poil bien brillant, elles donnent plus de lait +et du meilleur.</p> + +<p>--Si tu veux te faire aider, c'est différent, parce que je n'entends pas +que tu te tues à l'ouvrage, je t'en avertis. L'autre jour, le maréchal +m'a proposé un cheptel; veux-tu que j'aille lui demander s'il est +toujours dans la même intention?</p> + +<p>--Oh! oui, mon homme, va; ça vaudra mieux pour commencer, que d'acheter +une vache nous-mêmes et de rester sans le sou.»</p> + +<p>Grand Louis alla voir le maréchal et revint bien vite dire à sa femme +qu'on lui achèterait une vache, et que le père Tixier la choisirait +lui-même.</p> + +<p>Jeanne fut bien contente d'avoir une vache; elle la menait paître +souvent comme elle avait fait autrefois chez la mère Nannette; sa fille +conduisait la chèvre, et le petit Sylvain les suivait.</p> + +<p>L'année se passa bien, la récolte fut bonne, grand Louis serra ses +gerbes dans un coin de la grange du Grand-Bail; il fit son vin en commun +avec maître Tixier, chez lequel il travaillait toujours.</p> + +<p>Il paya les premiers cent francs avec son temps, et il gagna assez en +plus pour acquitter une bonne partie de la rente viagère du père Colis. +Jeanne eut un autre garçon qu'on appela Paul, et qu'elle nourrit sans +trop de fatigue.</p> + + +<h3>Mme Isaure donne un enfant à nourrir à Jeanne.</h3> + + +<p>Paul avait huit mois quand Mme Isaure vint voir Jeanne et lui dit:</p> + +<p>«Je vais te donner bientôt un nourrisson, ma bonne Jeanne; ton Paul +n'aura guère que neuf mois quand tu prendras mon enfant. Je ne veux pas +que tu les nourrisses tous les deux à la fois; toute forte que tu es, tu +serais bientôt épuisée; si tu veux mettre ton garçon en nourrice, je +payerai ses mois.</p> + +<p>--Merci, madame, je le sèvrerai; il est très-fort et mange déjà comme un +petit homme. Je vous promets qu'il ne prendra pas le lait de votre +enfant.</p> + +<p>--Je le sais bien, Jeanne; tu es trop honnête femme pour tromper +personne, moi moins que toute autre. Prépare-toi donc à recevoir bientôt +ton nouvel enfant; nous passerons l'hiver ici pour ne pas le quitter. +Mais, dis-moi, si tu prenais une petite fille pour t'aider? Tu ne +pourras pas suffire à tout.</p> + +<p>--Madame, j'emploie déjà la mère Henri une partie de la journée; je la +garderai tout à fait. La pauvre femme est bien malheureuse et ne manque +pas de courage; mais elle ne peut travailler aux champs: je serai plus +tranquille avec elle qu'avec une fillette de douze à treize ans.</p> + +<p>--Alors je payerai la mère Henri en sus de tes mois.</p> + +<p>--De mes mois, ma chère dame! est-ce que vous comptez me payer? Oh! vous +ne me ferez pas ce chagrin-là!</p> + +<p>--Mais, petite Jeanne, n'est-il pas juste que tu sois payée de la peine +que tu vas prendre pour mon enfant?</p> + +<p>--Ma récompense, madame, ce sera de vous rendre service et de +m'acquitter, selon mon pouvoir, des grandes obligations que je vous ai. +Que serais-je donc sans vous? Ne me payez pas, je vous en prie! +laissez-moi vous prouver combien je vous suis attachée, et que je +n'oublie pas tout le bien que vous m'avez fait. Si vous me payiez, je +croirais que vous ne faites aucune estime de moi, ajouta Jeanne en +pleurant.</p> + +<p>--Ne te désole pas, ma bonne Jeanne; tu as raison, je ne dois pas te +payer. D'ailleurs, on ne saurait reconnaître les soins d'une bonne +nourrice avec de l'argent; seulement, je tiens à payer la mère Henri; +car enfin, si je ne te donne rien, je ne puis souffrir que tu débourses +quelque chose pour moi.»</p> + +<p>Quinze jours après, Mme Isaure confia sa petite fille à Jeanne.</p> + + +<h3>Les femmes du bourg s'étonnent de la propreté<br> + de Jeanne.</h3> + + + + +<p>Les femmes du bourg venaient souvent demander quelque service à Jeanne, +qui en savait plus long qu'elles, et qui était toujours prête à obliger. +Quand elles la voyaient habiller ses enfants, elles lui disaient:</p> + +<p>«Comment donc, Jeanne, tu peignes tes petits et tu les laves comme s'ils +étaient des enfants de bourgeois!</p> + +<p>--Parce qu'ils sont des paysans, est-ce une raison pour qu'ils soient +sales? Voyez s'ils ont le moindre bouton! Ce n'est pas une grande peine +pour moi de laver leur petit corps tous les matins en les levant, et de +leur brosser la tête; c'est bientôt fait, et je leur épargne par là bien +des petites misères. Si vous en faisiez autant, vos enfants se +porteraient mieux et ne crieraient pas tant.</p> + +<p>--Eh bien! on essayera. Dis-nous donc aussi comment tu fais pour que +leurs habits aient toujours l'air d'être neufs.</p> + +<p>--Je les plie quand les enfants sont au lit, je les mets en presse sur +mon coffre; et je serre leur bonnet pendant la nuit pour le garantir des +mouches.</p> + +<p>--Mais ils ne se salissent donc pas, tes petits?</p> + +<p>--Dame! j'y fais attention. D'abord, je ne les laisse pas manger toute +la journée, et quand ils mangent, je mets un linge devant eux pour que +leurs habits se salissent moins. Je n'ai pas besoin de les laver si +souvent, et cela m'épargne du temps et de l'argent.»</p> + +<p>Mme Isaure venait voir tous les jours sa petite fille qui croissait à +vue d'oeil, et elle remerciait Jeanne de ses bons soins.</p> + +<p>«Ma chère dame, si vous saviez combien je suis heureuse que vous ne +puissiez pas penser que c'est par intérêt que je soigne votre enfant! Je +l'aime comme les miens, je ne fais pas de différence entre eux.»</p> + + +<h3>Jeanne rend son nourrisson.</h3> + +<p>Jeanne nourrit la fille de Mme Isaure et la lui rendit toute propre, +marchant déjà et commençant à parler. Toute la famille Dumont vint +chercher l'enfant, et Jeanne leur donna à déjeuner dans sa jolie +chambre; elle avait toujours quelques pots de fleurs sur sa galerie, ce +qui donnait à sa maison un air de fête. Pendant qu'on était à table, le +domestique de M. Dumont amena dans l'étable de Jeanne une très-belle +vache avec son veau; on habilla tout de neuf les trois enfants, qui en +furent bien joyeux, et tout le monde partit.</p> + +<p>Jeanne, qui était toute triste du départ de son nourrisson, descendit +pour traire sa vache, et fut grandement étonnée d'en trouver deux à +l'étable; elle n'eut pas d'abord la force de parler; puis elle cria à +son mari:</p> + +<p>«Grand Louis, viens vite, mon homme, viens vite!»</p> + +<p>Lui, qui travaillait dans son jardin, accourut promptement, croyant +qu'il était arrivé quelque malheur. Quand il vit Jeanne à la porte de +l'étable, le visage tout en larmes et riant en même temps, il lui dit:</p> + +<p>«Est-ce que tu deviens folle, ma pauvre femme?»</p> + +<p>Jeanne lui montra la crèche sans répondre, et grand Louis, en voyant la +vache, comprit tout.</p> + +<p>«Sont-ils bons! sont-ils donc bons! dit Jeanne quand elle put parler: +c'était justement ce que je désirais le plus au monde, que d'avoir une +vache à moi.</p> + +<p>--Jeanne, tu ne peux ni nourrir ni soigner deux vaches. Je vais de ce +pas chez le maréchal, pour lui dire de placer la sienne ailleurs.»</p> + +<p>Il alla tout de suite au bourg, où il conta le bonheur qui lui était +arrivé.</p> + +<p>«Grand Louis, dit le maréchal, je ne mettrai pas ma vache en d'autres +mains; elle dépérirait partout au sortir de celles de Jeanne. Nous la +vendrons à la foire prochaine: elle m'a coûté deux cents francs, et nous +aurions bien du malheur si nous n'en trouvions pas une quarantaine de +francs de plus; ça nous fera un joli petit bénéfice à chacun.»</p> + + +<h3>Nannette a mal aux yeux.</h3> + +<p>Quelque temps après, Nannette eut grand mal aux yeux. Jeanne alla +chercher M. le curé, qui vit l'enfant et trouva le mal si grave qu'il +conseilla d'aller consulter le meilleur médecin de la ville. Maître +Tixier, en allant voir Louise, qui était mariée au marchand et qui +faisait bien ses affaires, conduisit dans sa carriole grand Louis, sa +femme et leur fille. Le médecin visita soigneusement les yeux de +Nannette; il fit une ordonnance, et dit:</p> + +<p>«Si vous faites exactement ce que j'ordonne, je réponds de la guérison +de votre enfant; autrement elle pourrait bien devenir aveugle. Mais vous +autres, gens de la campagne, aussitôt que vos malades vont un peu mieux, +vous cessez les remèdes.</p> + +<p>--C'est bien vrai, monsieur, dit Jeanne, c'est une mauvaise coutume; +mais que voulez-vous? on est si pauvre et on a si grand besoin de son +temps qu'on est négligent de sa santé.</p> + +<p>--C'est un fort mauvais calcul; car il faut toujours finir par +interrompre son travail et dépenser l'argent que vous avez voulu +économiser, et même plus; et l'on a souffert longtemps. Trop heureux +encore si le mal n'est pas devenu incurable! Vous êtes, en vérité, plus +soigneux de la santé de vos bestiaux que de la vôtre propre.</p> + +<p>--Monsieur, dit grand Louis, quand on perd une pièce de bétail, c'est la +ruine d'une petite maison.</p> + +<p>--Et si le chef de la famille meurt, n'est-elle pas ruinée aussi?</p> + +<p>--Oui, et c'est un grand malheur; mais soyez tranquille, monsieur: +Jeanne n'est pas une femme comme une autre; ce que vous lui direz, elle +le fera comme si c'était M. le curé qui l'eût recommandé.»</p> + +<p>Jeanne ramena sa fille et lui mit un bandeau sur les yeux, parce que le +médecin avait recommandé par-dessus tout qu'elle ne vît pas le jour.</p> + + +<h3>Paul montre un mauvais caractère.</h3> + +<p>Nannette s'ennuyait un peu de ne pouvoir rien faire; sa mère lui donna +du gros chanvre à filer; elle entreprit de lui apprendre le catéchisme, +ce qui ne fut pas long; car Nannette avait bonne mémoire. Elle gardait +le petit Paul pendant que sa mère allait travailler hors de la maison et +que Sylvain était à l'école. Il fallait toute la patience de cette bonne +petite pour supporter les caprices de Paul, qui avait un mauvais +caractère et ne voulait jamais faire ce qui plaisait aux autres. Jeanne +en avait un grand chagrin; mais elle espérait qu'il deviendrait meilleur +en grandissant. Elle ne se lassait jamais de ses caprices, et employait +la plus grande douceur avec lui: mais l'enfant y était insensible; il ne +lui témoignait pas la moindre affection, et ne venait à elle que s'il +avait besoin de quelque chose, bien sûr de ne pas être refusé. Il ne +craignait que son père, qui s'irritait de le voir tourmenter sans cesse +Jeanne, et, quand elle pleurait en voyant Paul si différent de ses aînés +qui étaient d'excellents enfants, grand Louis avait envie de le battre +pour le corriger; mais sa femme le retenait toujours en lui disant que +les coups n'avaient jamais rien produit de bon. Pourtant Paul, tout +petit qu'il était, avait quelquefois des réponses si insolentes que +grand Louis, qui au fond n'était pas endurant, lui donnait quelques +bonnes tapes. Jeanne, qui craignait que ce petit coeur ne s'endurcît +encore, et qui pensait qu'une grande tendresse pourrait seule le +réchauffer, prit le parti de cacher à grand Louis toutes les fautes que +faisait son enfant.</p> + + +<h3>La petite Nannette comprend la chagrin de sa mère<br> + et le partage.</h3> + + +<p>Nannette, qui avait bien compris le chagrin de sa mère, essayait +quelquefois de la consoler.</p> + +<p>«Ma pauvre fille, il n'y a pas de consolation pour une peine comme +celle-là. Si ton frère ne vaut rien quand il sera grand, ce sera le +chagrin de toute ma vie. Mon enfant, il faut cacher avec soin sa +mauvaise humeur et sa dureté. Vois-tu, il n'y a pas de plus grande +richesse que la bonne réputation, et elle commence en même temps que +nous. Si le monde savait combien Paul est mauvais, l'enfant aurait beau +se corriger par la suite, on n'en dirait pas moins qu'il ne vaut pas +grand'chose: n'en parle donc à personne, pas même à nos meilleurs amis +ni à M. le curé.</p> + +<p>--Oui, ma mère, soyez tranquille; d'ailleurs, puisque Dieu nous l'a +donné comme ça, il faut l'aimer pour tout le monde; car, au fond, il est +bien malheureux.»</p> + +<p>A force de douceur et de patience, Nannette vint à bout d'apprendre à +Paul sa prière; elle le faisait compter aussi deux fois par jour, et, +tantôt bon gré, tantôt mal gré, il apprit tout ce qu'un petit enfant de +son âge pouvait apprendre; comme il avait assez d'intelligence et qu'il +n'était mauvais qu'à la maison, on l'aimait bien ailleurs. Il s'attacha +à sa soeur plus qu'on ne l'eût cru capable de le faire.</p> + +<p>Nannette avait un caractère si heureux que tout le monde l'aimait comme +on avait aimé sa mère à son âge. Elle guérit enfin, parce qu'elle fut +bien docile et ne manqua jamais de faire ce que le médecin et M. le +curé, qui venait la voir tous les jours, lui avaient ordonné.</p> + + +<h3>Une grêle terrible ravage tout le pays.</h3> + +<p>Tout allait au mieux dans le ménage de Jeanne; elle avait fait faire une +pièce de toile avec le chanvre qu'elle filait depuis quatre ans. Elle +comptait en faire quatre paires de draps et des chemises pour grand +Louis, dont les vieilles avaient servi pour les enfants. Son mari avait +déjà remboursé six cents francs au père Tixier et elle lui avait payé sa +plume. Nannette allait avoir douze ans; elle avait fait sa première +communion. Sylvain était enfant de choeur, et il restait chez M. le curé +pendant tout le temps qu'il ne passait pas à l'école. Il semblait que +rien ne dût troubler le bonheur de Jeanne, quand, au commencement de la +moisson, il vint un orage terrible. La grêle tombait grosse comme des +noix, et il ne resta pas un épis debout dans les champs. Ils avaient été +si bien hachés et entrés en terre, qu'on n'y voyait même pas un brin de +paille: c'était une désolation générale. Maître Tixier éprouva de +grandes pertes; pourtant il ne fut pas grêlé partout. Mais chez le +pauvre grand Louis, ce fut bien pis: il ne resta rien de sa récolte; en +voyant ses champs, l'on n'aurait jamais dit qu'il y avait eu là une +belle moisson quelques instants auparavant.</p> + +<p>Les arbres du jardin eurent presque toutes leurs branches cassées; le +chanvre était couché par terre. Le coeur de Jeanne saignait en voyant +tomber cette grêle qui la ruinait pour plus d'une année. Son mari revint +du Grand-Bail tout consterné.</p> + +<p>«Quel malheur, mon pauvre homme! mais c'est Dieu qui l'envoie, il n'y a +pas à murmurer. Il ne faut pas perdre courage; que de gens vont être +plus à plaindre que nous!</p> + +<p>--Ma Jeanne, ce n'est pas la peur de pâtir qui me rend si triste; mais +je pense aux enfants, à maître Tixier et à la pension du père Colis. +Comment faire pour vivre et payer tout ça?</p> + +<p>--Console-toi, grand Louis. Je n'ai pas encore coupé ma toile, +heureusement; tu vas emprunter l'âne au maréchal, et j'irai demain, +avant le jour, en ville, où le mari de Louise me la prendra et me la +payera comptant. Il n'est pas nécessaire qu'on me voie ni qu'on sache +que je l'ai vendue.</p> + +<p>--Combien comptes-tu en retirer?</p> + +<p>--J'en ai soixante et dix mètres, et elle vaut au moins deux francs.</p> + +<p>--C'est cent quarante francs qu'on t'en donnera; mais nous payons deux +cents francs au père Colis, et, si je laisse mes journées à maître +Tixier jusqu'à ce qu'il soit rentré dans les cent francs que nous lui +devons encore, comment ferons-nous pour vivre?</p> + +<p>--C'est juste, grand Louis; eh bien! il faut aller trouver le père +Colis, et lui demander crédit pour cette année.</p> + +<p>--On voit bien que tu ne le connais guère, ma Jeanne. Il va ma faire +faire un billet et me demander un gros intérêt.</p> + +<p>--Il n'y a pas moyen de s'en tirer autrement, pourtant; j'aurais bien du +chagrin qu'on sût notre détresse; c'est un grand sacrifice, mais que +veux-tu?»</p> + + +<h3>Le père Colis fait faire un billet à Jeanne.</h3> + +<p>Le lendemain, Jeanne était revenue de la ville à huit heures, et elle en +rapportait cent cinquante francs qui devaient servir à les nourrir +pendant l'hiver; le soir, quand tous les enfants furent couchés, elle +sortit avec son mari, et ils entrèrent chez le père Colis.</p> + +<p>«Mon petit père Colis, dit Jeanne, nous venons vous demander une grande +grâce.</p> + +<p>--Qu'est-ce que c'est, petite Jeanne?... On dit que vous êtes bien +saccagés par la grêle.</p> + +<p>--C'est à cause de cela que nous venons vous demander crédit pour cette +année, mon père Colis.</p> + +<p>--Nous ne serons pas capables de vous payer, dit grand Louis.</p> + +<p>--Si vous ne me payez pas, avec quoi veux-tu donc que je vive?</p> + +<p>--Père Colis, vous ne serez pas pour cela dans l'embarras; on sait bien +que vous avez de l'argent.</p> + +<p>--Tu as tort de t'en fier aux mauvaises langues; je n'ai pas le sou au +contraire, et j'ai grand'peine à vivre. + +--Mon petit père Colis, dit Jeanne, vous ne voudrez pas nous faire +vendre le peu que nous avons?</p> + +<p>--Si le père Colis ne veut pas nous faire crédit, je sais bien où +trouver de l'argent pour le payer; il y en a plus d'un qui en prête dans +le village.</p> + +<p>--Allons, grand Louis, il ne faut pas te fâcher; j'aime mieux pâtir que +de vous faire de la peine: faites-moi un billet de deux cents francs +pour l'an prochain, et tout sera dit.</p> + +<p>--Je serais aussi embarrassé de vous payer alors que je le suis +aujourd'hui, car j'en aurai pour longtemps à me remettre d'un coup +pareil. Si vous le voulez, nous allons vous faire deux billets, chacun +de cent francs, payables l'un l'année prochaine, l'autre un an après.</p> + +<p>--Ho! ho! ça ne m'arrange guère.</p> + +<p>--Eh bien, adieu; nous allons chercher ailleurs.</p> + +<p>--Attends donc un instant, grand Louis; tu t'emportes comme une soupe au +lait. Comme vous êtes des gens exacts à payer, je vas m'arranger des +deux billets.»</p> + +<p>Jeanne les écrivit, bien étonnée qu'il ne fût pas question d'intérêts; +elle trouvait le monde bien méchant de mépriser ce brave homme et de le +faire passer pour un usurier. Quand les billets furent faits, elle les +fit signer à grand Louis, à qui elle avait appris à écrire son nom.</p> + +<p>«Il me faut aussi ta signature, ma Jeanne; car j'aime à prendre mes +sûretés.</p> + +<p>--C'est trop juste,» dit Jeanne; et elle signa.</p> + +<p>Ils remercièrent le père Colis de sa complaisance, et déjà grand Louis +ouvrait la porte pour sortir, quand le père Colis dit:</p> + +<p>«Un instant, un instant! et mes intérêts, vous n'y songez donc pas? Je +ne les fais jamais mettre sur le billet; on me paye comptant et +d'avance.</p> + +<p>--Combien faut-il donc?</p> + +<p>--Cinquante francs, mes enfants.</p> + +<p>--Cinquante francs! dit grand Louis, qui commençait à se mettre en +colère; voulez-vous rire?</p> + +<p>--Non, mon garçon, c'est à prendre ou à laisser.</p> + +<p>--Parbleu, je trouverai de l'argent à meilleur marché ailleurs.</p> + +<p>--Père Colis, dit Jeanne, vous êtes un brave homme, et vous ne voulez +pas notre ruine; je vas vous chercher trente francs, et tout sera dit.</p> + +<p>--Va donc, Jeanne; tu fais de moi tout ce que tu veux.»</p> + +<p>En sortant, grand Louis reprocha à sa femme de l'avoir empêché d'aller +emprunter à d'autres ce qu'il fallait pour payer la rente du père +Colis.</p> + +<p>«Mon homme, je conviens que cet argent est bien cher; mais je ne me +soucie pas qu'on connaisse notre embarras, et je suis sûre que le père +Colis ne dira pas que nous lui avons fait des billets; il a trop peur +qu'on ne sache qu'il a de l'argent. Nous vivrons cet hiver comme nous le +pourrons avec les cent vingt francs qui nous restent.</p> + +<p>--Ça n'empêche pas que le père Colis est un malhonnête homme.</p> + +<p>--Grand Louis, il nous oblige à sa manière, il ne faut pas en dire de +mal; d'ailleurs on ne l'estime que ce qu'il vaut; ce n'est pas à nous à +le décrier.»</p> + +<p>Jeanne apporta les trente francs au père Colis; mais le lendemain il +vint tout tremblant lui en rendre quinze: il avait entendu dire que la +justice ne plaisante pas avec les usuriers, et il se contenta de +l'intérêt légal.</p> + + +<h3>Grand Louis laisse l'argent de sa moisson au père<br> + Tixier.</h3> + + +<p>Après la moisson, le père Tixier, qui avait employé grand Louis tout le +temps, voulut le payer comme les autres.</p> + +<p>«Maître Tixier, il faut garder cet argent-là; je vous compléterai les +cent francs à l'époque du battage.</p> + +<p>--Est-ce que tu comptes me payer dans une année comme celle-ci, où tu +n'as pas serré dix gerbes de blé pour ton hiver?</p> + +<p>--J'aime l'exactitude comme vous, et je ne dormirais pas bien si je ne +vous avais pas payé; et puis j'avais quelque avance.</p> + +<p>--En es-tu bien sûr? Tu as acheté un bout de terre l'an passé, et je ne +crois pas qu'il te soit resté grand argent.</p> + +<p>--Ne vous en inquiétez pas; je ne vous remercie pas moins de votre +complaisance.</p> + +<p>--Grand Louis, prends garde! si tu me trompes, je ne te le pardonnerai +pas.»</p> + +<p>L'hiver fut dur pour Jeanne; elle n'ôta que le gros son de sa farine et +elle fit du pain bien grossier; souvent elle n'acheta que de l'orge. +Elle vendit une petite génisse d'un an, qu'elle comptait garder, et cet +argent servit pour acheter de la semence. On but de l'eau dans la +maison, car on n'avait même pas fait de vendange; enfin, il y eut des +jours où le pain manqua; et, comme Jeanne ne voulait pas s'endetter, on +mangeait alors des pommes de terre cuites à l'eau. Paul, ne comprenant +pas la gêne de sa mère, la tourmentait sans pitié; Nannette se privait +de son pain pour lui. Sylvain mangeait chez le curé, qui avait bien +deviné la détresse de Jeanne, mais qui, voyant le soin qu'elle mettait à +la cacher, ne lui en avait jamais parlé par discrétion: cette détresse +était si bien dissimulée qu'aucune autre personne ne s'en douta, pas +même le père Tixier, qui était pourtant bien fin.</p> + +<p>Jeanne, n'ayant pas récolté de chanvre, n'avait rien à faire. Elle prit +de l'ouvrage en ville chez le mari de Louise qui avait acheté sa toile. +Il ne la payait qu'en marchandise, comme c'est la coutume; mais enfin +elle gagna dans son hiver de quoi vêtir son mari et ses enfants.</p> + + +<h3>Maître Tixier découvre la gêne de Jeanne.</h3> + +<p>Un jour du printemps, maître Tixier entra chez Jeanne, avec M. le curé, +à l'instant où elle coupait sa soupe.</p> + +<p>«Quel pain coupes-tu donc là, Jeanne? il y a moitié son dedans.»</p> + +<p>Jeanne rougit et ne répondit pas.</p> + +<p>«Ah! c'est comme ça que grand Louis m'a trompé! Monsieur le curé, +jugez-en! J'ai voulu lui payer ses journées; et lui, par orgueil, m'a +dit qu'il avait de l'avance, et que je pouvais bien garder son gain pour +me rembourser. Est-ce bien, voyons?</p> + +<p>--Maître Tixier, dit Jeanne, il n'y a pas d'orgueil là dedans. Vous avez +été si bon pour nous, que c'était notre devoir de nous gêner pour vous +rendre votre argent; vous aviez bien vos peines, vous aussi!</p> + +<p>--Tu as beau dire, Jeanne, je ne te passe pas cette menterie-là. Voilà +donc pourquoi je vous trouvais si mauvaise mine à tous! Paul, dis-moi ce +que tu as mangé cet hiver?</p> + +<p>--Du pain d'orge bien souvent, et bien souvent rien du tout; on mangeait +des pommes de terre cuites à l'eau, absolument comme vos porcs.</p> + +<p>--Voyez-vous, monsieur le curé! Je vous dis que c'est de l'orgueil, moi!</p> + +<p>--Quoique j'admire votre courage, Jeanne, je m'étonne que vous n'ayez +pas voulu être assistée par votre ancien maître, ou par Mme Dumont, dit +le curé.</p> + +<p>--Monsieur, ils avaient bien assez de pauvres à nourrir, et qui étaient +plus malheureux que nous; nous devions encore cent francs à notre +maître, qui nous a aidés de si bon coeur à bâtir notre maison. On ne +sait ni qui vit ni qui meurt; si grand Louis venait à manquer, comment +ferais-je pour payer? Quand il y a des mineurs, on ne peut vendre qu'en +justice, et notre petit bien serait mangé en frais. Enfin, le mauvais +temps est passé, les journées de mon mari vont nous suffire à présent. +L'herbe pousse, et ma vache, qui ne m'a presque rien rapporté cet hiver, +faute de fourrage, va donner un peu de beurre que je vendrai chaque +semaine.</p> + +<p>--C'est égal, Jeanne, je ne suis pas content, et, si ton mari s'avise de +vouloir me payer le labourage de ses champs, je ne le regarderai de ma +vie.</p> + +<p>--Et comme il y a un peu d'orgueil au fond de tout cela, dit M. le curé, +je vais en rendre compte aux dames Dumont.»</p> + + +<h3>Mme Isaure fait des reproches à Jeanne.</h3> + +<p>Une demi-heure après, Mme Isaure entra.</p> + +<p>«Comment, Jeanne, tu as souffert tout l'hiver, et tu ne m'en as rien +dit! et, quand je te demandais pourquoi tu étais si maigre, tu me +répondais que c'était le froid qui te faisait mal! Toi, mon amie, la +nourrice de ma fille, tu as manqué de pain, et je n'en ai rien su!</p> + +<p>--Ma chère dame, vous aviez bien assez de tous vos autres pauvres; il +n'y a pas eu grand mal, comme vous voyez, car nous sommes tous bien +portants.</p> + +<p>--Que tu aies eu le courage de souffrir, ainsi que ton mari, je le +conçois; mais je ne t'aurais pas crue capable de voir souffrir tes +enfants.</p> + +<p>--Madame, ne valait-il pas mieux qu'ils pâtissent un peu que de leur +donner l'habitude de demander et de compter toujours sur les autres? +S'ils ont été mal nourris, ils n'ont pas souffert de la faim, je vous +l'assure; ils n'ont pas trop mauvaise mine, et, si grand Louis et moi +sommes maigris, c'est plutôt par l'inquiétude que par le manque de +nourriture.</p> + +<p>--Jeanne, je t'en veux beaucoup de m'avoir caché ta position, surtout +quand je t'en ai parlé la première. Je t'en prie, dis-moi sincèrement si +tu as besoin de quelque chose.</p> + +<p>--Eh bien! ma chère dame, puisque vous êtes assez bonne pour vous +occuper de ce qui nous manque, je vous dirai que nous avons vendu notre +dernière pièce de vin pour payer l'impôt. Je me désole en pensant que +grand Louis va boire de l'eau pendant les chaleurs. Si vous pouviez nous +donner de la piquette, vous nous rendriez grand service.</p> + +<p>--Je ne veux pas que ton mari boive de la piquette; cet homme a grand +besoin de se restaurer et de reprendre des forces pour les travaux de la +saison; ce soir je t'enverrai une pièce de vin, tu peux y compter.»</p> + + +<h3>Grand Louis fait une terrible chute.</h3> + +<p>Il y eut trois années de fertilité; grand Louis avait retiré ses deux +billets des mains du père Colis, qui était mort peu de temps après. +Jeanne, n'ayant plus rien à payer, vit l'aisance revenir chez elle et +put faire des économies. Nannette avait quatorze ans; elle savait +parfaitement lire, écrire et compter, et tenait la maison aussi bien que +sa mère, qui pouvait alors travailler pour les autres tous les jours. +Sylvain ne quittait plus M. le curé; Paul allait à l'école et apprenait +bien ce qu'on lui enseignait; mais son caractère ne s'améliorait pas. Il +faisait la désolation de sa famille, pour laquelle il ne semblait pas +avoir la moindre affection.</p> + +<p>Un jour que Jeanne fanait du sainfoin pour le père Tixier, elle entendit +un grand bruit du côté de la ferme; chacun courait et criait. Se doutant +bien qu'il était arrivé quelque malheur, elle courut ainsi que les +autres femmes. En arrivant auprès de la maison, elle vit tout le monde +rassemblé, et elle s'avança pour voir aussi. On était si occupé que +personne ne fit attention à elle. Tout à coup elle poussa un grand cri: +c'est qu'elle venait de voir son mari étendu par terre, sans +connaissance et la tête toute fracassée. Elle se jeta sur lui sans +pouvoir dire un mot. On était allé avertir M. le curé, qui vit tout de +suite qu'il n'y avait pas de remède; il dit pourtant qu'on allât +promptement chercher un médecin. On raconta comment le malheur était +arrivé: grand Louis était monté sur l'échafaud de la grange pour ranger +ce qui restait de l'ancien fourrage et faire de la place au sainfoin +nouveau; une planche ayant basculé, il était tombé sur la roue d'une +charrette qu'on avait remisée là, et il s'était crevé la tête.</p> + +<p>On posa le pauvre blessé sur une civière où l'on avait étendu un lit de +plumes, et on le porta chez lui. Sa femme le suivait suffoquée par les +larmes. M. le curé lava la plaie et la banda en attendant le médecin. On +fit respirer du vinaigre à grand Louis, il ouvrit les yeux et rencontra +ceux de Jeanne qui le regardait en pleurant.</p> + +<p>«Ma pauvre femme, lui dit-il, c'est fini, je le sens bien. J'ai le corps +brisé. Il ne faut pas trop te désoler; dans ton malheur, le bon Dieu a +eu pitié de toi en me faisant mourir tout d'un coup au lieu de me tenir +au lit pendant longtemps; tu aurais tout dépensé pour me soigner et tu +serais restée dans la gêne.»</p> + +<p>Jeanne l'embrassa sans pouvoir lui répondre.</p> + + +<h3>Mort de grand Louis.</h3> + +<p>Le médecin arriva, et, après avoir déshabillé le malade, il déclara +qu'il avait quelque chose de rompu entièrement et qu'il ne pourrait en +revenir; il pansa pourtant sa plaie qui était affreuse, et dit en +partant à M. le curé que grand Louis ne passerait pas la nuit.</p> + +<p>Le digne prêtre ne voulut pas quitter Jeanne, à qui il ne cacha pas ce +qu'avait dit le médecin; ils restèrent auprès du malade, qui était +toujours assoupi. M. le curé récita tout haut les prières des +agonisants, et Jeanne alluma un cierge à côté du lit. Vers deux heures +du matin, grand Louis ouvrit les yeux et appela sa femme:</p> + +<p>«Amène-moi les enfants, que je les embrasse pour la dernière fois!»</p> + +<p>Ensuite il pria M. le curé d'entendre sa confession. Pendant ce +temps-là, Jeanne était à genoux au pied du lit, étouffant ses cris dans +les couvertures. Après avoir fini, grand Louis dit:</p> + +<p>«Monsieur le curé, je vous recommande ma femme et mes enfants; il y en a +un qui lui donnera bien du mal; soutenez-la, je vous en prie, pour +l'amour de Dieu.</p> + +<p>--Soyez tranquille, mon ami. Je suis fort attaché à Jeanne, qui a été +élevée sous mes yeux; elle est honnête et courageuse, et elle saura bien +se soutenir.»</p> + +<p>Grand Louis voulut répondre, mais il eut une convulsion et mourut.</p> + +<p>Jeanne se jeta sur lui et poussa des cris déchirants, auxquels se +joignirent ceux des enfants; ce fut une scène de désolation. Jeanne fut +prise d'une violente convulsion; quand elle fut revenue à elle, le curé +lui dit:</p> + +<p>«Jeanne, ce grand chagrin-là n'est pas d'une chrétienne; c'est une +révolte contre la volonté de Dieu.</p> + +<p>--Monsieur le curé, vous ne savez pas tout mon malheur! Je vais avoir un +autre enfant, un pauvre petit qui ne verra jamais son père!»</p> + +<p>Et elle recommença ses cris.</p> + +<p>«C'est une raison de plus pour vous calmer, Jeanne. Vous êtes plus +occupée de vous dans cette grande désolation que vous ne le croyez. +Votre mari reçoit en ce moment la récompense de sa vie honnête, et il +n'est plus à plaindre; le malheur tout entier est pour vous et pour vos +enfants, qui vont souffrir si vous ne vous occupez que de votre chagrin. +Dieu ne veut pas que l'on néglige les vivants pour les morts: c'est là +un grand péché, et je ne pense pas que vous veuillez offenser Dieu.»</p> + + +<h3>On enterre grand Louis.</h3> + + +<p>Jeanne fut frappée de ce que lui avait dit M. le curé; elle se calma et +fit de grands efforts pour retenir ses cris. Elle fit mettre ses enfants +à genoux devant le lit de leur père pour prier Dieu. Paul finit par se +rendormir, et elle le reporta sur son lit. M. le curé fit une lecture +pieuse, et il s'en alla au jour. En passant devant le Grand-Bail, il +annonça la mort de grand Louis au père Tixier, et lui dit qu'il fallait +s'occuper de l'enterrement, parce que Jeanne était incapable de prendre +ce soin.</p> + +<p>Maître Tixier eut un grand chagrin de la mort de grand Louis, surtout en +pensant qu'il s'était tué en travaillant pour lui. Le pauvre homme était +vieux et infirme, et depuis la mort de sa femme, qu'il avait perdue au +commencement de l'année, il baissait tous les jours. Il alla pourtant +voir Jeanne.</p> + +<p>«Ma chère fille, dit-il en entrant, voilà un grand malheur! Qui m'eût +dit, à moi qui suis si vieux, que j'enterrerais mon pauvre grand Louis? +Mais tu n'as pas tout perdu, ma Jeanne, puisque je suis encore là. Je ne +te ruinerai pas pour la façon de tes terres, soit tranquille!</p> + +<p>--Je sais bien que vous serez toujours bon, maître Tixier; mais qui me +rendra mon pauvre homme que j'aimais tant? Nous ne nous sommes jamais +disputés, nous étions toujours de bon accord; c'était un vrai petit +paradis que notre ménage.</p> + +<p>--Ma fille, comme c'est la volonté de Dieu que vous soyez séparés, il +faut bien s'y soumettre.»</p> + +<p>Jeanne, aidée de Marguerite, ensevelit son mari avec beaucoup de +courage. Le père Tixier avait tâché de l'emmener chez lui; elle avait +répondu que son devoir était de rester auprès du corps tant qu'il ne +serait pas en terre, et que son chagrin ne devait compter pour rien. +Mais, quand elle vit emporter la bière, elle eut encore une terrible +convulsion, qui la laissa comme morte. Le chant des prêtres la fit +revenir à elle, et rien ne put l'empêcher de suivre l'enterrement +jusqu'au cimetière. Elle prit ses deux garçons par la main, et Louise +conduisait Nannette. Tout le village les suivait, car grand Louis +jouissait d'une grande estime dans tout le pays.</p> + +<br><br> + + + + +<h2>QUATRIÈME PARTIE.</h2> + + +<h2>JEANNE VEUVE.</h2> +<br> + + + + + +<h3>On fait l'inventaire.</h3> + +<p>Quelques jours après, maître Tixier vint voir Jeanne et lui dit:</p> + +<p>«Ma fille, comme tu as des mineurs, il faut faire ton inventaire. Je t'y +engage, dans ton intérêt et dans celui de tes enfants, pour t'épargner +toute espèce de désagréments par la suite. + +--Mais ça va me coûter bien cher!</p> + +<p>--C'est égal, il faut le faire; quand on suit la loi, on est sûr qu'il +n'arrive rien de fâcheux.</p> + +<p>--Voyez donc, père Tixier! si nous ne vous avions pas payé l'année de la +grêle, je serais grandement embarrassée à cette heure.</p> + +<p>--Crois-tu donc que je t'aurais tourmentée?</p> + +<p>--Non, mais c'est moi qui me serais tourmentée, me voyant dans +l'impossibilité de m'acquitter. Je n'aurais pas eu un seul moment de +repos en me sentant des dettes.»</p> + + +<h3>M. le curé fait une remontrance à Jeanne.</h3> + + +<p>«Jeanne, dit un jour M. le curé, je vous trouve bien mauvaise mine; +seriez-vous malade?</p> + +<p>--Pas précisément, monsieur le curé; mais depuis que j'ai vu mon cher +défunt baigné dans son sang, je ne puis plus dormir tranquille; toutes +les nuits je le vois là, étendu devant moi, et je me réveille en criant; +puis je m'agite dans mon lit pendant plus d'une heure sans pouvoir m'en +retenir.</p> + +<p>--Ce n'est pas votre corps qui est malade, Jeanne, c'est votre esprit, +qui ne peut se soumettre à la volonté de Dieu. Vous oubliez les +souffrances que son Fils a endurées pour nous. Si vous y regardiez de +bien près, vous verriez que vous êtes encore mieux partagée que les +trois quarts des gens que vous connaissez. Cherchez autour de vous, et +dites-moi qui a reçu plus de grâce du ciel. De pauvre orpheline sans +parents et sans pain que vous étiez, vous voilà mère de famille, logée +dans la maison que vous avez fait bâtir, ayant de quoi vivre en +travaillant; et vous avez eu le grand avantage de ne rencontrer sur +votre chemin que d'honnêtes gens qui vous ont tous protégée.</p> + +<p>--Vous avez raison, monsieur le curé; quand vous avez passé quelques +moments auprès de moi, je suis toujours plus forte pour supporter mon +malheur; mais quand je suis seule avec les enfants, il me revient tout +de suite dans l'esprit, et je ne peux pas sécher mes larmes.</p> + +<p>--Je vais aller à l'église demander à Dieu qu'il vous donne des forces; +il faut, de votre côté, le prier aussitôt que vous sentez votre chagrin +prendre le dessus. Priez, soit chez vous, soit en travaillant chez les +autres; la prière est bonne partout, et, quand on appelle Dieu à son +aide, il ne se fait pas attendre.»</p> + +<p>Jeanne eut un petit garçon, dont Mme Isaure voulut être la marraine, et +qu'on appela Louis comme son père. Au bout d'un mois, elle le porta voir +à maître Tixier, qui le trouva plus beau et plus fort que les autres.</p> + +<p>«Cela doit te consoler un peu, ma Jeanne.</p> + +<p>--Ah! père Tixier, il ne faut pas se presser de se réjouir; il ne marche +pas encore et il peut lui arriver plus d'un malheur avant qu'il soit en +état de travailler.</p> + +<p>--N'as-tu donc pas assez de tes chagrins, ma Jeanne? faut-il donc que tu +t'en fasses encore d'autres?»</p> + + +<h3>Le petit Louis tombe en langueur.</h3> + +<p>Le père Tixier labourait pour rien les terres de Jeanne; mais, comme +elle avait à payer les façons de ses vignes, l'impôt, la moisson, il lui +restait tout juste de quoi vivre et payer les mois d'école ainsi que les +livres de Paul. Cet enfant continuait d'être dur pour sa mère et pour +sa soeur. Hors de la maison, il était fort gentil; mais là, il +tyrannisait ceux qui l'aimaient le plus. Quelquefois Nannette en +pleurait; sa mère lui disait:</p> + +<p>«Nous sommes encore bien heureuses, ma fille, qu'il ne tourne pas au +mal! Avec un esprit comme le sien, il eût été impossible de le ramener +dans le bon chemin. Il est honnête garçon, Dieu merci! il n'y a que nous +qui souffrions de son mauvais caractère; aussi m'a-t-il enlevé le peu de +bonheur que Dieu m'avait laissé.»</p> + +<p>Un jour, Mme Isaure vint voir son filleul; elle le trouva bien chétif.</p> + +<p>«Jeanne, si tu étais raisonnable, tu sèvrerais Louis; tu lui donnes de +mauvais lait, parce que tu as trop de chagrin, et tu fais beaucoup de +mal à cet enfant.</p> + +<p>--Mais, ma chère dame, il n'a pas une seule dent, malgré ses dix mois.</p> + +<p>--C'est égal; le lait que tu lui donnes est un poison pour lui: +crois-moi, sèvre-le tout de suite.»</p> + +<p>Jeanne suivit son conseil: l'enfant se remit d'abord; mais il tomba +bientôt en langueur. Marguerite dit à Jeanne:</p> + +<p>«Si j'étais à ta place, j'emmènerais Louis à Sainte-Solange pour le +faire guérir: on lui dirait un évangile, et il serait tout de suite +remis.</p> + +<p>--Maman, dit Nannette, les évangiles de M. le curé de Sainte-Solange +valent donc mieux que ceux du nôtre? Pourtant on peut bien dire que +notre curé n'a pas son pareil sur la terre.</p> + +<p>--Entends-tu ce qu'elle te dit, Marguerite? Elle a bien raison; les +prières de notre curé, qui est un vrai saint, sont aussi bonnes que +celles des autres; est-ce que le bon Dieu ne les entend pas aussi bien +ici qu'à Solange?</p> + +<p>--Pourquoi y a-t-il donc tant de gens qui font le voyage?</p> + +<p>--Veux-tu que je te le dise? c'est pour courir, pour s'amuser; et puis, +quand vous êtes allés là avec vos enfants, vous ne vous en occupez plus: +il faut que le bon Dieu les guérisse tout seul; vous trouvez ça plus +commode. Pourtant, s'il nous a donné l'instinct de nous soigner quand +nous sommes malades, c'est qu'il veut qu'on prenne la peine de le faire. +Tiens, voilà monsieur le curé qui vient, demande-lui ce qu'il en pense.»</p> + + +<h3>M le curé dit que la prière est bonne partout.</h3> + +<p>«Monsieur le curé, cria Marguerite, est-ce qu'il y a du mal à faire le +voyage de Sainte-Solange?</p> + +<p>--Non, certainement. Si, en quittant votre maison pendant plusieurs +jours, vous n'y laissez rien en souffrance, et que votre mari et vos +enfants soient bien soignés pendant que vous n'y serez pas, vous ferez +bien d'aller prier au tombeau de la sainte.</p> + +<p>--Qu'est-ce que je te disais, Marguerite? dit Jeanne; as-tu besoin de +laisser tout à l'abandon pour aller au loin prier Dieu, quand il y a une +église et un bon prêtre auprès de toi? Est-ce que Dieu n'est pas partout +et ne nous entend pas toujours?</p> + +<p>--Oui, sans doute; mais il guérit mieux à Sainte-Solange qu'ici; c'est +bien sûr.</p> + +<p>--Tu crois que quand tu auras traîné ton petit malade à neuf lieues, par +le froid de la nuit et la chaleur du jour, il sera mieux disposé à +guérir que si tu le soignais dans ta maison?</p> + +<p>--Vous avez raison, Jeanne, dit M. le curé; Dieu veille partout aux +besoins de ses créatures. Le plus petit insecte trouve à sa portée la +proie dont il se nourrit; la moindre fleur a sa goutte de rosée. +Écoutez, Marguerite, je suis loin de blâmer ceux qui vont à +Sainte-Solange. Il n'y a pas de mal à faire un pèlerinage, bien au +contraire; mais si quelque chose en souffre chez vous, vous désobéissez +à Dieu, qui veut que la femme s'occupe de sa maison et de ses enfants.</p> + +<p>--Ma foi, c'est un grand ennui que les enfants: j'en ai cinq, c'est bien +trois de trop.</p> + +<p>--Peux-tu dire des choses comme celles-là, Marguerite! c'est comme si tu +souhaitais la mort de ces pauvres petits. Que dirais-tu si l'on te +proposait de te débarrasser de ceux qui sont de trop? lesquels +choisirais-tu?</p> + +<p>--Tu me fais peur, Jeanne; je les aime tous de même, quoiqu'ils +m'ennuient bien souvent.»</p> + + +<h3>M. le curé reproche à Marguerite d'être paresseuse.</h3> + +<p>«Conviens, Marguerite, dit Jeanne, que tu as autant d'envie de courir +que de prier au tombeau de sainte-Solange.</p> + +<p>--Dame! petite Jeanne, c'est bien amusant de voir tout ce monde!</p> + +<p>--Ainsi, c'est pour voir du monde que tu fais faire à ton enfant neuf +lieues pour aller et autant pour revenir, et que tu laisses les autres +tout seuls avec leur père, qui ne pourra pas s'en occuper, forcé qu'il +est de gagner ses journées; ils n'auront point de soupe à manger, ni les +uns, ni les autres, et leurs lits ne seront pas faits; puis tu seras si +lasse en revenant, que tu ne pourras rien faire le lendemain. Est-ce +raisonnable, voyons?</p> + +<p>--Écoutez bien ce que vous dit Jeanne, ajouta le curé; vous n'êtes pas +travailleuse, et, si Claude était malade seulement pendant huit jours, +il faudrait envoyer vos enfants mendier. Si vous étiez bien propre, bien +courageuse; si, au lieu d'aller causer dès le matin avec vos voisines, +vous faisiez votre ménage et que vous eussiez soin de tenir vos enfants +propres, ils se porteraient bien et vous n'auriez pas la douleur de les +voir dans un si triste état. Dieu bénit le travail, parce qu'il nous a +tous faits pour travailler, et c'est une bonne manière de le prier que +d'avoir du coeur à son ménage. Si vous désirez des neuvaines pour guérir +votre enfant, je les ferai pour vous, moi!</p> + +<p>--Vois donc, Marguerite, si tu mérites qu'on soit si bon pour toi! +Allons, dis-nous la vérité: es-tu contente quand tu as couru toute la +journée, un enfant sur les bras, au lieu de veiller à tes affaires?</p> + +<p>--Non, ma Jeanne; c'est bien vrai que je ne suis pas contente; je sens +au-dedans de moi quelque chose qui me gêne, qui me tourmente.</p> + +<p>--Et quand tu as bien travaillé toute la journée, que tu es à souper +avec ton homme et tes enfants, et que tu as ton gain dans ta poche, que +ressens-tu?</p> + +<p>--Jeanne, je suis légère comme l'oiseau; je vas, je viens, je chante, +j'embrasse les petits.</p> + +<p>--Marguerite, dit M. le curé, ce quelque chose qui n'est pas content +au-dedans de vous quand vous ne faites pas votre devoir, et qui chante +quand vous avez bien travaillé, c'est la conscience, c'est la voix de +Dieu qui parle dans votre coeur. Si vous l'écoutiez, vous seriez +toujours heureuse, et il y aurait plus d'aisance dans votre maison.</p> + +<p>--Monsieur le curé, c'est que, quand il me prend envie de faire quelque +chose, je le fais tout de suite sans en penser plus long. J'en suis +fâchée après, mais c'est plus fort que moi; il faudrait que Jeanne fût +toujours à mon côté.</p> + +<p>--Comme elle ne peut quitter sa maison ni son ouvrage pour s'occuper de +vous, ce sera moi qui irai tous les matins, avant de dire ma messe, voir +si vous êtes en bonne disposition de travailler.</p> + +<p>--Monsieur le curé, dit Jeanne, vous ferez là une grande charité; +Marguerite n'est pas plus mauvaise qu'une autre; mais je le lui ai déjà +dit, si elle continue, il lui arrivera malheur.»</p> + + +<h3>M. le curé veut placer Sylvain en ville.</h3> + +<p>Jeanne dit un jour à M. le curé:</p> + +<p>«Vous avez pour mon Sylvain de trop grandes bontés, vous en faites un +monsieur; il serait bien temps qu'il s'occupât de cultiver nos terres; +il en sait plus long qu'il ne lui en faut; qu'il apprenne donc à présent +à manier la charrue.</p> + +<p>--Jeanne, cet enfant est si doux et en même temps si délicat, que je ne +puis m'habituer à penser qu'il passera sa vie à piocher la terre. N'y +a-t-il pas mille autres manières de gagner son pain? Il est +très-intelligent et beaucoup plus instruit que les autres enfants de son +âge, car il a bien profité de tout ce que je lui ai appris. Je voudrais +le placer chez un notaire de mes amis, à qui j'en ai déjà parlé.</p> + +<p>--Croyez-vous, monsieur le curé, qu'il puisse être heureux en ville, où +il n'aura personne pour l'aimer?</p> + +<p>--Laissez donc, Jeanne! les gens chez qui je le placerai lui serviront +de famille; c'est une maison honnête, où il sera bien tenu et ils ne lui +donneront que de bons exemples.</p> + +<p>--Monsieur le curé, vous en savez plus long que moi là-dessus; mais +j'aurais mieux aimé qu'il restât paysan comme son père; c'est encore +l'état qui donne le plus de bonheur et où on est le moins exposé à mal +faire.</p> + +<p>Jeanne s'occupa de mettre en ordre les effets de Sylvain; elle fit +refaire à sa taille les plus beaux habits de son père, et M. le curé le +mena chez son ami le notaire.</p> + + +<h3>Jeanne s'aperçoit que le petit Louis sera un enfant<br> + simple.</h3> + +<p>Louis avait trois ans; sa santé s'était raffermie et il était devenu +très-fort; il parlait peu, et ce qu'il disait ne ressemblait pas aux +propos des autres enfants; ses yeux étaient grands, mais tout +singuliers. Il courait après tout ce qui brillait pour s'en saisir. Il +s'était brûlé plus d'une fois à la chandelle, et plus d'une fois aussi +il avait retiré du feu le bois enflammé pour jouer avec; enfin, un jour +il s'était jeté dans le ruisseau pour prendre le soleil qu'il voyait +dans l'eau. Sa mère, ou bien sa soeur, ne le quittaient plus, de peur +d'accident. Jeanne dit à la marraine de l'enfant:</p> + +<p>«Je ne peux plus m'abuser, madame, mon pauvre Louis sera simple toute sa +vie, si même il ne devient pas idiot tout à fait.</p> + +<p>--Tu n'en sais rien encore, Jeanne; il pourra devenir un homme comme les +autres; pense donc qu'il est bien jeune!</p> + +<p>--Madame, je ne peux pas m'y tromper, parce que ce n'est pas la première +fois que je vois des simples; il sera toute sa vie l'enfant du bon Dieu; +je ne pourrai pas le quitter un instant.</p> + +<p>--Ma pauvre Jeanne, c'est une grande épreuve que le ciel t'envoie.</p> + +<p>--J'en ai du chagrin, madame, mais je n'en murmure pas; les enfants +simples ont une âme comme les autres, et ils n'offensent jamais le bon +Dieu. Puis il m'aime tant, le pauvre innocent!</p> + +<p>--Eh bien! Jeanne, si tu ne peux plus travailler à cause de Louis, +donne-moi Nannette, j'en aurai soin comme si elle était ma fille; elle +ne te coûtera plus rien à nourrir: au contraire, elle pourra t'aider +avec ce qu'elle gagnera chez moi.</p> + +<p>--Merci, ma chère dame; j'aurai bien de la peine à m'en séparer, car +elle aime mon Louis quasi plus que moi; mais nous sommes trop de deux +femmes dans la maison, et je serai bien heureuse de la savoir avec +vous.»</p> + + +<h3>Nannette a un grand chagrin de quitter sa mère.</h3> + +<p>A peine Mme Isaure fut-elle partie, que Nannette, qui pleurait dans +l'autre chambre, parce qu'elle avait tout entendu, se mit à éclater:</p> + +<p>«Ma chère mère, il faut donc nous séparer! je ne le pourrai jamais; j'en +mourrai, bien sûr.</p> + +<p>--Ma pauvre fille, tu n'en mourras pas. Quand j'ai perdu ton père, je ne +suis pas morte, parce que j'ai pensé à vous, mes enfants; et tu penseras +à moi pour te donner du courage.</p> + +<p>--Mais, c'est si dur d'aller chez les autres!</p> + +<p>--Il est sûr qu'il vaut mieux rester avec ses parents, quand on le peut, +que d'aller dans la meilleure des conditions. C'est le malheur qui nous +force à nous quitter, ma Nannette; mais ce ne sera pas pour toujours. +Nous sommes trop de bouches ici, et puis je ne peux rien acheter pour ta +toilette; au lieu que tout ce que tu vas gagner sera pour toi, ma fille.</p> + +<p>--Et pour vous aussi, ma chère maman. Mais je ne pourrai jamais vivre +sans vous voir.</p> + +<p>--Si, ma fille; tu auras beaucoup d'ouvrage et tu penseras moins à nous. +Mme Isaure est bien bonne; ce ne sera pas une maîtresse ordinaire pour +toi: c'est elle qui m'a donné le premier argent que j'ai touché, qui m'a +appris tout ce que je sais; elle m'a toujours protégée; tu seras même +mieux auprès d'elle qu'auprès de moi, et tu l'aimeras bien vite, je t'en +réponds.»</p> + +<p>Mais Nannette ne se consolait point; sa mère lui dit:</p> + +<p>«Mon enfant, va voir M. le curé; il a de bonnes paroles pour toutes les +peines, et tu prieras Dieu avec lui.»</p> + +<p>M. le curé fit dîner Nannette à sa table, et la ramena le soir à sa +mère.</p> + +<p>«N'est-elle pas bien heureuse, dit Jeanne, dans notre malheur, de +trouver une place tout près de nous et chez des gens que nous aimons +tant?</p> + +<p>--Oui, Jeanne, et elle le comprend maintenant; je vous promets qu'elle +sera bien raisonnable.</p> + +<p>--Nannette, nous irons demain chez Mme Dumont pour savoir quand on aura +besoin de toi; si tu as les yeux gonflés, elle croira que tu as oublié +ce qu'elle a fait pour nous.</p> + +<p>--Ma mère, je vais mener notre vache aux champs, ça me remettra un peu.»</p> + + +<h3>Mme Isaure caresse l'enfant simple de Jeanne.</h3> + +<p>Le lendemain, après midi, Jeanne et Nannette s'habillèrent, ainsi que +Louis, et elles allèrent chez Mme Dumont.</p> + +<p>Mme Isaure était dans le jardin, et avait une écharpe rouge. Louis +courut à elle, la lui arracha, et se la mit autour du corps avec une +joie bruyante.</p> + +<p>«Excusez-le, ma chère dame, dit Jeanne, il ne sait pas ce qu'il fait.</p> + +<p>--Pauvre petit, dit Mme Isaure en le prenant dans ses bras, comme il est +beau!»</p> + +<p>Elle lui fit cueillir un abricot, dans lequel il mordit avec avidité; +puis il appela sa mère et sa soeur pour leur en faire manger.</p> + +<p>«Il est d'un grand coeur, madame, dit Nannette; s'il a quelque chose de +bon, il faut que tout le monde y goûte.»</p> + +<p>Madame Isaure le mena dans sa chambre, lui donna des jouets et +l'embrassa plusieurs fois, car il était vraiment charmant; il la regarda +longtemps, puis il se jeta dans ses bras et pleura sur son épaule; elle +ne voulut pas qu'on le dérangeât, et il s'endormit.</p> + +<p>«Veux-tu venir demeurer avec moi, Nannette?</p> + +<p>--Oui, madame, j'en serai bien contente.</p> + +<p>--Mais tu dis cela en pleurant, mon enfant; je ne veux pas te +contrarier; si tu ne peux pas t'y décider, n'en parlons plus.</p> + +<p>--Mon Dieu! madame, dit Jeanne, nous ne nous sommes jamais séparées, et +il ne serait pas naturel qu'elle quittât la maison sans chagrin; mais, +je vous l'assure, elle vient de bonne volonté; vous savez bien que je ne +voudrais pas la contraindre. Quand désirez-vous qu'elle entre à votre +service?</p> + +<p>--Quand cela t'arrangera, Jeanne.</p> + +<p>--Alors, madame, si vous ne vous fâchez pas, elle restera chez nous +jusqu'après la moisson. J'ai été demandée pour faire le pain et la +cuisine aux moissonneurs de la Tréchauderie; je voudrais bien ne pas +perdre cette occasion de gagner un peu d'argent. Nannette gardera ses +frères et leur fera la soupe. Je ne viendrai que pour coucher le soir, +et encore faudra-t-il que je reparte à trois heures du matin.</p> + +<p>--Mais, Jeanne, tu vas te tuer à ce métier-là.</p> + +<p>--Je ne peux pas faire autrement; les enfants sont trop jeunes pour les +laisser coucher seuls à la maison.</p> + +<p>--Ne t'en inquiète pas; notre vieille bonne ira coucher avec Nannette; +et toi, tu ne seras pas obligée de faire une lieue matin et soir.»</p> + + +<h3>La vieille bonne mène souvent les enfants au château.</h3> + +<p>Pendant l'absence de Jeanne, qui ne revenait que le samedi au soir, la +vieille bonne, qui l'avait vue toute petite et qui l'aimait beaucoup, +emmenait souvent les enfants au château. Elle faisait travailler +Nannette avec elle, tout en gardant Louis. Lorsque cet enfant voyait sa +marraine, il se couchait à ses pieds et roulait sa tête sur ses genoux; +d'autres fois, il prenait ses belles boucles blondes et les baisait, +ainsi que ses mains blanches. S'il survenait quelqu'un qu'il ne connût +pas, il allait se blottir sous quelque meuble. Nannette s'habitua ainsi +à être séparée de sa mère, et elle lui dit en la quittant tout à fait:</p> + +<p>«Je viendrai vous voir bien souvent, ma chère maman.</p> + +<p>--Ma fille, les maîtres ne se soucient guère de ces visites-là; viens le +dimanche seulement.»</p> + +<p>Jeanne cessa tout à fait d'aller en journée; elle entreprit d'apprendre +quelque chose à son petit Louis, qui passait des heures entières à la +regarder sans rien dire. Elle avait bien de la peine à captiver son +attention; pourtant, quand elle le tenait par la main en lui adressant +la parole, il semblait la mieux comprendre, surtout si elle lui parlait +des anges et du bon Dieu, et il revenait souvent sur ce sujet. Il +grandissait beaucoup et promettait de devenir fort comme son père.</p> + +<p>Paul était toujours mauvais pour sa mère; quelquefois pourtant, touché +de sa douceur, il lui disait les yeux humides:</p> + +<p>«Que vous êtes donc bonne, ma pauvre mère!»</p> + +<p>Mais ces bons moments étaient rares et duraient peu. Il apprenait bien +ce qu'on lui montrait à l'école, et, de ce côté du moins, Jeanne n'avait +pas à se plaindre de lui.</p> + + +<h3>Jeanne passe une mauvaise année.</h3> + +<p>Il y eut une année pluvieuse: les grains mûrirent mal et les fourrages +furent de mauvaise qualité. Le père Tixier, qui avait coutume de venir +causer souvent avec Jeanne, était mort dans l'hiver. Le Grand-Bail était +resté à Étienne Durand, et il fallut que Jeanne payât le labourage de +ses terres; elle se trouva dans une grande gêne; mais, comme elle ne se +plaignait pas, personne n'en sut rien; il n'y eut que M. le curé qui vit +clair dans sa position. Sa vache mourut pour avoir mangé de mauvais +fourrage, ce qui fut une grande perte pour elle; il ne lui restait pas +assez d'avance pour en acheter une autre, parce que, le blé étant cher, +il fallait garder son argent pour en avoir. Elle avait employé les +économies qu'elle avait faites depuis son veuvage à acheter un bon pré +dont elle venait d'achever le payement. On lui offrit bien des cheptels; +mois, comme elle savait que son fourrage était malsain, elle ne voulut +pas risquer le bétail qu'on lui confierait. Elle passa un hiver +difficile et plein de privations, et Paul ne fut pas toujours +raisonnable; il murmurait souvent contre sa mère.</p> + +<p>Sylvain eut un congé de huit jours au printemps, et il fut très-content +de revenir chez lui. Il paraissait satisfait de sa position; ses +camarades se moquaient bien un peu de ses chemises de grosse toile, mais +il ne les écoutait pas; et, comme il était travailleur et rangé, son +patron l'aimait beaucoup. Il rapporta à sa mère une soixantaine de +francs qu'il avait gagnés dans l'étude, et il lui dit qu'il allait avoir +cinquante francs d'appointements par mois.</p> + +<p>«Je vais être riche, ma bonne mère, et il n'y aura plus de mauvais +hivers pour vous.</p> + +<p>--Mon Sylvain, je vais t'acheter des chemises de calicot et te les faire +tout de suite.</p> + +<p>--Non, ma mère, cet argent-là est pour vous avoir une vache. Je sais que +Nannette va vous en apporter autant au moins. Mais il me semble, Paul, +qu'il est temps de quitter l'école, et que tu peux travailler à notre +bien maintenant.</p> + +<p>--Moi, je ne veux pas être laboureur, dit Paul; il me faut un état qui +me convienne, et, si l'on veut me mettre chez le maréchal du bourg, je +veux bien commencer à travailler. J'y vais quelquefois entre les deux +classes, et je tiens les pieds des chevaux pendant qu'il les ferre; il +dit que je suis un luron, et que, si je veux travailler dans sa +boutique, il me prendra avec plaisir.</p> + +<p>--Ce n'est pourtant pas raisonnable, Paul, dit sa mère; les journées me +ruinent, et, si tu travaillais pour nous, je pourrais t'acheter ce dont +tu as besoin.</p> + +<p>--Je vous dis que je veux être maréchal, pour voir du pays quand je +serai grand et faire mon tour de France. Je saurai bien gagner de +l'argent, soyez tranquille! je ne vous en demanderai jamais.</p> + +<p>--Il faut le laisser faire. Mon Sylvain, veux-tu aller t'arranger avec +le père Maurice?»</p> + +<p>Sylvain fit ce que lui disait sa mère, et il revint dire que le père +Maurice, le maréchal, prendrait Paul pour deux ans de son temps, et +qu'il lui en avait fait l'éloge.</p> + +<p>«Tant mieux, mon garçon. Ainsi, Paul, tu y entreras à la fin de ton mois +d'école.»</p> + + +<h3>On retrouve Pierre, le frère de Claude, qui s'était<br> + perdu.</h3> + +<p>Un jour que Jeanne filait, assise dans sa galerie, elle vit passer +Marguerite, qui courait comme une folle.</p> + +<p>«Où vas-tu si vite? lui dit-elle.</p> + +<p>--Je cherche Pierre, le frère de mon homme, qui est perdu.»</p> + +<p>Jeanne ne fit pas grande attention à ce que Marguerite lui disait, parce +quelle la connaissait pour une tête éventée.</p> + +<p>Deux jours après, Marguerite vint lui dire d'un air effaré qu'on venait +seulement de trouver Pierre.</p> + +<p>«Viens donc le voir tout de suite chez nous; ma Jeanne; il est comme +mort.</p> + +<p>--Où l'a-t-on donc trouvé?</p> + +<p>--Dans la grande luzerne d'Étienne Durand.»</p> + +<p>Jeanne suivit Marguerite et emmena Louis avec elle. Elle trouva Pierre +étendu sur un lit, sans mouvement; elle lui frotta les tempes avec du +vinaigre et lui en fit respirer; puis elle défit sa cravate, et lui lava +le visage et les mains avec de l'eau fraîche. Il ouvrit les yeux; son +pouls était si faible, qu'on le sentait à peine. Jeanne lui demanda s'il +souffrait.</p> + +<p>«J'ai faim, dit-il bien bas.</p> + +<p>--Le malheureux! s'écria Claude, il meurt de faim!»</p> + +<p>Jeanne lui fit boire un peu de vin pour lui donner des forces, et dit +qu'il ne fallait pas beaucoup le faire manger, parce que c'était +dangereux, et qu'on allait lui faire de la soupe au lait.</p> + +<p>«Mais je n'ai pas de lait, moi, dit Marguerite.</p> + +<p>--Va en chercher au Grand-Bail, ils ne t'en refuseront pas.--Mais +pourquoi Pierre s'en est-il allé comme ça? dit-elle à Claude.</p> + +<p>--Je vas vous dire, Jeanne: il a un grand mal à la jambe depuis plus de +quatre ans. Il l'a caché à notre défunte mère pendant bien longtemps. +Elle le voyait dépérir sans pouvoir en deviner la cause. Enfin, un jour +il quitta sa place de charretier aux Ormeaux et s'en vint chez nous. A +force d'être tourmenté, il a fini par faire voir son mal. Notre mère l'a +fait rester au lit et l'a guéri. Il s'est encore placé au moulin du +bourg; son mal est revenu aux deux jambes, et il ne s'en est pas vanté. +Mais cette année, un peu avant la Saint-Jean, en chargeant sa voiture, +il a laissé tomber un poinçon vide sur sa jambe, et il y a fait un grand +trou; depuis ce temps-là, il est chez nous sans travailler.</p> + +<p>--Mais on ne le voyait jamais.</p> + +<p>--C'est qu'il se cachait, le pauvre garçon, comme s'il eût fait un +mauvais coup.</p> + +<p>--Pourquoi donc n'en avoir pas parlé à M. le curé?</p> + +<p>--Dame! il ne le voulait pas.</p> + +<p>--Êtes-vous simple aussi, vous, Claude, de l'avoir écouté!</p> + +<p>--Ce n'est pas tout, Jeanne; il a voulu se détruire déjà deux fois, +parce qu'il s'imaginait nous être à charge. Je l'en ai empêché, +heureusement, à temps; mais je vois bien que, cette fois, il voulait se +laisser mourir de faim.</p> + +<p>--Savez-vous, Claude, que c'eût été une grande honte pour votre famille +d'avoir un homme qui se serait tué! Sans compter que c'est un grand +péché que de se donner la mort.»</p> + + +<h3>Pierre prie Jeanne de le guérir.</h3> + + +<p>«Oh! Jeanne, vous qui savez tant de choses, vous pouvez bien me guérir, +si vous le voulez, demanda Pierre.</p> + +<p>--Maman, dit Louis, il ne faut pas le guérir.</p> + +<p>--Pourquoi donc, petit? repartit Pierre.</p> + +<p>--Parce que tu n'aimes pas le bon Dieu.</p> + +<p>--Qui est-ce qui t'a dit ça?</p> + +<p>--Personne; mais tu as voulu te tuer pour ne pas souffrir, et le bon +Dieu ne t'aime plus.</p> + +<p>--Entends-tu, Pierre? c'est Dieu qui parle par la bouche du pauvre +simple.»</p> + +<p>Pendant ce temps-là, on avait fait la soupe au lait, et Pierre la +mangea.</p> + +<p>«Pierre, dit Jeanne, pourquoi, dès le commencement de votre mal, +n'êtes-vous pas allé chez M. le curé, qui est si habile et si +secourable?</p> + +<p>--Jamais je n'aurais osé lui montrer mes jambes.</p> + +<p>--Et vous avez mieux aimé offenser Dieu en cherchant à vous détruire, et +rester à la charge de votre frère, qui n'est déjà pas trop à son aise! +Je veux bien vous soigner, mais seulement quand M. le curé aura vu votre +jambe. Je vais aller le chercher.»</p> + +<p>M. le curé, ayant développé la jambe, fut effrayé de l'état de la plaie; +Pierre, qui s'en aperçut, lui dit:</p> + +<p>«N'est-ce pas, monsieur le curé, que je ne guérirai jamais?</p> + +<p>--Je ne vous cache pas, mon garçon, que ce sera long et difficile: un +mal peut toujours se guérir quand il est pris à temps; mais, quand on le +garde pendant des années sans y rien faire, c'est quelquefois +impossible. Il vous faudra une grande patience et une grande docilité +pour guérir.»</p> + +<p>Et il lava la plaie avec soin, la pansa avec de la pommade camphrée +étendue sur de la charpie, et il la saupoudra auparavant avec du camphre +en Poudre.</p> + +<p>«Je viendrai vous panser tous les jours, dit-il en s'en allant. Il faut +vous coucher tôt, vous lever tard, et, quand vous serez levé, vous +tiendrez votre jambe étendue sur une petite chaise; si vous la posez par +terre, je n'en réponds pas.»</p> + +<p>Il faisait un beau clair de lune quand Jeanne et M. le curé sortirent. +Le petit Louis donnait la main à M. le curé, qui l'aimait beaucoup. Il +s'arrêta et dit en montrant le ciel et les étoiles:</p> + +<p>«Qui a fait tout ça?</p> + +<p>--Mon enfant, lui dit sa mère, je t'ai répété bien des fois que c'était +Dieu qui avait fait tout ce qui est au ciel et sur la terre.»</p> + +<p>L'enfant quitta la main de M. le curé et se mit à genoux.</p> + +<p>«Je veux voir Dieu, dit-il, je veux lui parler.»</p> + +<p>Ils étaient devant la porte de la cure, et ils y entrèrent tous les +trois; M. le curé prit le pauvre simple sur ses genoux et lui dit:</p> + +<p>«Mon petit Louis, le bon Dieu ne se voit pas avec les yeux du corps; +mais l'on sent qu'il est partout. Quand tu restes des heures entières à +regarder tes roses pousser, c'est lui qui les déploie et les fait sortir +si belles de leurs boutons; c'est lui aussi qui leur donne cette bonne +odeur que tu aimes tant. Quand tu donnes un morceau de pain à un pauvre, +c'est lui qui te met le contentement dans le coeur; et si tu embrasses +ta mère, c'est encore Dieu qui te rend heureux dans toute ta petite +personne.</p> + +<p>--C'est bon, dit Louis, je vas l'écouter.</p> + +<p>--Vous voyez bien, Jeanne, que cet enfant n'est pas aussi malheureux que +vous le croyez; il comprend Dieu.»</p> + + +<h3>Jeanne gronde Marguerite.</h3> + +<p>Quelques jours après, Jeanne alla voir Pierre; elle trouva Marguerite +qui travaillait devant sa porte.</p> + +<p>«Marguerite, lui dit-elle, il ne me semble guère naturel que Pierre ait +voulu se détruire à trois fois différentes; il a son tiers dans votre +maison et dans votre champ, et il lui reste bien un peu d'argent de ses +gages. Je parierais que tu lui as dit quelque chose.</p> + +<p>--Oh! mon Dieu, pas grand'chose, va, Jeanne! Je lui disais qu'il était +au bout de son argent, et que, quand il n'en aurait plus, nous ne +pourrions pas le garder, parce que nous étions déjà trop dans la maison.</p> + +<p>--Lui disais-tu ces belles choses-là devant Claude?</p> + +<p>--Non pas! il est bien bon, Claude, mais il m'aurait donné une bonne +tape, s'il m'avait entendue parler comme ça à son frère.</p> + +<p>--Et tu as eu le coeur de dire des choses pareilles à cet infirme, au +frère de ton homme!</p> + +<p>--Tiens, voilà-t-il pas!</p> + +<p>--Il ne te rendait donc pas quelques services?</p> + +<p>--Si fait: il chauffait le four et enfournait le pain; il faisait des +mues et des paniers que je vendais à la ville, où le meunier me les +conduisait; enfin, il s'occupait toujours; il gardait aussi les petits +et leur faisait des amusettes.</p> + +<p>--Et tu as pu lui reprocher le pain qu'il mangeait et qu'il gagnait +bien, ma foi! Marguerite, je mourrais de honte si j'étais à ta place. Si +Pierre s'était détruit, tu en aurais répondu devant Dieu.</p> + +<p>--Jeanne, tu me fais toujours peur; je ne suis pourtant pas méchante.</p> + +<p>--C'est vrai, tu n'es pas méchante au fond; mais c'est pire que si tu +l'étais, parce que tu ne penses jamais ni à ce que tu dis ni à ce que +tu fais.»</p> + + +<h3>Pierre guérit, puis retombe malade.</h3> + +<p>Pierre guérit au bout de trois mois. Quand la plaie fut fermée, M. le +curé lui dit:</p> + +<p>«Maintenant, mon ami, il ne faut plus penser à cultiver la terre, +cherchez un autre moyen de gagner votre vie.</p> + +<p>--Que voulez-vous donc que je fasse, monsieur le curé?</p> + +<p>--Apprenez un état qui ne fatigue pas vos jambes.</p> + +<p>--Mais j'ai vingt-cinq ans; et il est bien dur à mon âge d'entrer en +apprentissage.</p> + +<p>--Il serait encore plus dur d'aller mendier, mon cher; le mal ne se fait +jamais, en ce monde, que la punition ne le suive tôt ou tard. Vous avez +manqué de confiance en Dieu et en votre mère, qui représentait pour vous +sa providence sur la terre, et vous voilà incapable de travailler comme +tout le monde. Il n'y a donc pas à murmurer, puisque vous êtes l'auteur +de votre mal; et, quoique vous soyez guéri, rappelez-vous que vous ne +vous servirez jamais de vos jambes comme vous le faisiez auparavant sans +qu'elles redeviennent malades.»</p> + +<p>Quand M. le curé fut sorti, Marguerite dit à Pierre:</p> + +<p>«Bah! M. le curé dit ça; mais tu peux bien aller à la charrue, à présent +que tu n'as plus de mal.»</p> + + +<h3>Pierre, qui se sentait fort, se loua comme laboureur.</h3> + +<p>Mais, au bout d'un mois, il revint chez son frère, plus malade que la +première fois.</p> + + + + +<h3>Marguerite vient encore chercher Jeanne.</h3> + +<p>Marguerite alla trouver Jeanne, et lui dit:</p> + +<p>«Il faut pourtant que tu ailles chez M. le curé pour le prier de venir +voir Pierre, qui est revenu; moi, je n'oserais pas.</p> + +<p>--Pourquoi donc? est-ce qu'il est encore malade?</p> + +<p>--Il est pis que jamais.»</p> + +<p>Jeanne alla chercher M. le curé, qui recula en voyant les deux jambes de +Pierre.</p> + +<p>«Malheureux garçon! vous n'avez donc pas tenu compte de ce que je vous +ai dit?</p> + +<p>--Dame! quand j'ai vu, monsieur, que vous m'aviez si bien guéri, j'ai +cru que je pouvais travailler comme les autres.»</p> + +<p>Jeanne regarda Marguerite, qui rougit et détourna la tête.</p> + +<p>Pierre, je vous l'ai déjà dit, on est toujours puni quand on fait mal. +Vous n'avez pas voulu me croire, moi, votre pasteur, et qui vous ai +soigné si longtemps; aujourd'hui, je ne puis plus vous guérir, parce +qu'il vous faut des soins et une nourriture que vous ne pourrez pas +trouver chez votre frère. Je vais tâcher de vous faire entrer à +l'hôpital de Bourges.</p> + +<p>--A l'hôpital, monsieur!</p> + +<p>--Oui, Pierre, à l'hôpital; vous y serez bien traité; je vous +recommanderai aux soeurs et à M. l'aumônier, qui s'occuperont de vous +trouver un apprentissage quand vous serez guéri. Je ne vois que trois +états qui vous conviennent: tailleur, cordonnier ou tisserand; encore +les jambes fatiguent-elles trop dans ce dernier métier.</p> + +<p>--Monsieur le curé, j'aimerais l'état de tailleur; je sais tenir une +aiguille, parce que je fais des chapeaux de paille, et je sens que je +n'y serais pas maladroit.»</p> + + +<h3>Le petit Louis ne connaît pas le danger.</h3> + + +<p>Longtemps après, un jour que M. le curé était chez Jeanne, on entendit +crier sur le chemin. Ils se mirent sur la galerie pour voir ce qui +occasionnait ce bruit. C'était une petite fille qui courait après sa +vache, que les taons avaient mise en furie. La bête allait passer sur le +corps des deux filles de Marguerite, qui venaient de chercher de l'herbe +pour leur chèvre, quand Louis, qui était descendu sans que sa mère le +vît, lui sauta aux cornes comme elle baissait la tête, et la retint sans +bouger. Quoiqu'il n'eût que dix ans, on lui en eût bien donné quatorze +pour la taille et la vigueur.</p> + +<p>Jeanne, qui en voyant cela était plus morte que vive, eut le sang-froid +de prendre une corde avant de descendre; elle l'attacha aux cornes de la +vache, pendant que M. le curé liait l'autre bout à une de ses jambes, et +Louis la laissa aller.</p> + +<p>«Mon cher enfant, dit Jeanne toute tremblante et en l'embrassant, tu te +serais fait tuer!</p> + +<p>--Ne vaudrait-il pas mieux que je fusse auprès du bon Dieu que de vous +gêner sur terre, moi qui ne suis bon à rien?</p> + +<p>--Il me dit souvent des choses semblables, pourtant! dit-elle en +regardant M. le curé.</p> + +<p>--Louis, dit M. le curé, chacun a sa place dans le monde, suivant les +desseins de Dieu; si tu étais mort par ta faute, il n'eût pas été +content de toi.</p> + +<p>--Mais cette mauvaise bête allait renverser les petites filles; il +fallait bien l'arrêter.</p> + +<p>--Tu es un brave garçon, Louis; tu verras Dieu un jour comme tu me vois.</p> + +<p>--Bien sûr?</p> + +<p>--Bien sûr; je te le promets.»</p> + +<p>Et les yeux de l'enfant brillèrent comme des étoiles.</p> + + +<h3>Jeanne mène Louis chez sa marraine.</h3> + +<p>Jeanne mena Louis chez sa marraine et lui raconta ce trait de courage, +pendant qu'il était occupé à regarder les belles fleurs qui étaient +plantées devant les croisées.</p> + +<p>«Ma bonne Jeanne, cet enfant est une grande charge pour toi. Si tu le +voulais, je le ferais placer aux Incurables d'Issoudun, et il y serait +fort heureux, je t'assure.</p> + +<p>--Oh! non, madame, il n'y serait pas heureux! Vous ne sauriez croire +combien cet enfant a besoin d'être aimé; il est tout coeur. Tant que +j'aurai une bouchée de pain, je la partagerai avec lui; et si je n'en +avais plus, j'irais en demander pour lui en donner. Je l'aime pour tout +le monde; j'en suis occupée la nuit comme le jour; il n'a pas pu prendre +d'heures réglées pour ses repas; il demande du pain quand il est couché +comme s'il était levé. J'entends souvent dire que Dieu me ferait une +grande grâce s'il me le reprenait; rien ne me fait plus de peine qu'un +propos semblable; et comme on se trompe! J'ai mis tout mon bonheur en +lui; il sent quand je souffre, et alors il devient triste. Je n'ai pas +besoin de lui conter mes chagrins; on dirait que ma tristesse coule dans +son coeur «tant il me fait d'amitiés» s'il me sent de la peine; il me +manquerait encore plus que mes autres enfants, qui peuvent se passer de +moi. Tout son esprit est dans son coeur. Enfin, que voulez-vous que je +vous dise, ma chère dame? c'est tout le portrait de son père.</p> + +<p>--Qu'en comptes-tu donc faire alors?</p> + +<p>--Il travaille un peu au jardin; il est très-fort, et peut-être un jour +pourra-t-il labourer. Je suis si habituée à le voir tel qu'il est, que +je n'en suis plus chagrinée; quelquefois il passe des heures devant ses +rosiers, car il aime beaucoup les fleurs, et surtout les roses. On +dirait qu'il les regarde pousser. Je serais heureuse avec lui si je ne +craignais pas qu'il ne mît le feu sans le vouloir; c'est pourquoi je ne +le laisse jamais seul à la maison.»</p> + +<p>Pendant que sa mère parlait, Louis était rentré et s'était approché du +piano. Comme il touchait à tout, il avait posé un doigt sur une touche, +qui rendit un son. Il fut ravi et poussa un petit cri de joie; il +recommença, et les touches lui répondaient toujours.</p> + +<p>«Est-ce qu'il aime la musique? dit sa marraine.</p> + +<p>--Oh! beaucoup, madame; du plus loin qu'il entend une cornemuse, il +prête l'oreille; il est d'abord joyeux comme tout à l'heure, puis il +finit toujours par pleurer.»</p> + +<p>Mme Isaure se mit au piano et joua un air bien doux et un peu triste. +Louis la regardait avec des yeux brillants, puis il se mit à genoux +comme s'il priait Dieu. Quand elle eut fini, il se coucha à ses pieds et +pleura. Sa marraine lui joua aussitôt un air plus gai pour le remettre +un peu; mais il se leva subitement, et, lui arrêtant le bras, il +s'écria:</p> + +<p>«Non! pas ça, marraine, pas ça, l'autre!»</p> + +<p>On l'emmena dans le jardin pour le distraire, car Jeanne avait peur +qu'il ne se rendît malade; elle ne l'avait jamais vu dans un pareil +état.</p> + + +<h3>Solange demande Nannette pour son garçon.</h3> + +<p>A quelque temps de là, Solange, des Ormeaux, vint trouver Jeanne et lui +dit:</p> + +<p>«Veux-tu donner ta fille à mon Jean? Depuis qu'il est revenu de l'armée, +il ne pense qu'à elle; il dit qu'il n'y a pas une fille pareille; que, +si elle le refuse, il ne se mariera pas.</p> + +<p>--Ma Solange, il faut d'abord savoir ce qu'en dira Nannette.</p> + +<p>--Peut-être ne se souciera-t-elle pas de demeurer à la campagne, +maintenant qu'elle a tâté de la ville?</p> + +<p>--Tu te trompes, Solange; je sais qu'elle ne sera heureuse que quand +elle vivra auprès de moi; la pauvre enfant me donne plus de la moitié de +ses gages pour payer les façons de mes champs; car moi je ne peux plus +rien gagner à présent, et je crois bien qu'elle n'a pas de grandes +épargnes.</p> + +<p>--Ce n'est pas pour son argent que mon garçon la veut; tu sais qu'il +était le filleul du père Jusserand, qui lui a acheté un remplaçant au +bout de quatre ans de service, parce qu'il voulait le voir avant de +mourir; il lui a légué en mourant quinze cents francs d'argent, et, avec +les champs que nous lui donnerons en mariage, il aura de quoi vivre en +travaillant.</p> + +<p>--Mais, Solange, Nannette ne voudra qu'un homme qui vive dans notre +maison et cultive nos terres.</p> + +<p>--Justement, c'est le désir de Jean.</p> + +<p>--Il faut te dire aussi que je voudrais bien ne pas faire encore mes +partages, à cause de mes deux mineurs, parce que les frais nous +ruineraient.</p> + +<p>--Ne t'inquiète pas de ça, Jeanne; tout le monde sait comment tu as +gouverné ton bien depuis la mort de ton pauvre homme. Vous resterez tous +ensemble, et, quand tu auras un bon ouvrier dans ta maison, tu seras +enfin à ton aise.</p> + +<p>--Ce n'est pas tout encore, Solange: j'ai mon petit Louis, qui pourrait +bien ennuyer ton garçon. Nannette l'aime comme moi, et si Jean ne +pouvait l'endurer à la maison, elle serait malheureuse, et moi j'en +sortirais; car, pour rien au monde, je ne voudrais me séparer de mon +pauvre simple.</p> + +<p>--Ton petit Louis, qui est fort comme quatre, plaît beaucoup à Jean; il +dit que les enfants simples sont plus près du bon Dieu que les autres. +Il en parlait encore ce matin et disait qu'il se chargeait de lui +apprendre à labourer, et qu'il était bien sûr d'y réussir. Ainsi, sois +tranquille de ce côté.</p> + +<p>--Eh bien! puisque nous sommes d'accord sur tout, il faut que tu ailles +chez Mme Dumont, dire à Nannette que j'ai besoin de lui parler, et nous +saurons tout de suite ce qu'elle en pense.»</p> + +<p>Quand Nannette fut venue, sa mère lui dit:</p> + +<p>«Ma fille, la maîtresse Jusserand vient te demander pour son garçon.</p> + +<p>--Oui, ma petite Nannette, dit Solange, voudras-tu bien prendre un +paysan, maintenant que tu es quasi une demoiselle?</p> + +<p>--Ma mère, je ne me marierai que pour demeurer avec vous.</p> + +<p>--Ma fille, Jean Jusserand veut bien vivre dans notre maison et cultiver +notre bien: mais il ne faut pas penser à moi dans une affaire si +importante; je veux que tu me dises, comme devant Dieu, s'il te +convient.</p> + +<p>--Oui, ma mère, dit Nannette en rougissant; Jean est plus doux et bien +mieux appris que les autres garçons du bourg; mais je n'oserai jamais +dire à madame, qui est si bonne pour moi et que j'aime tant, que je vais +la quitter.</p> + +<p>--J'irai te reconduire.</p> + +<p>--Embrasse-moi, ma Nannette, dit Solange; tu ne sais pas comme je serai +contente de t'avoir pour bru, moi qui dois tout ce que je vaux à ta +mère!»</p> + + +<h3>Jeanne annonce le mariage de Nannette à Mme Isaure.</h3> + +<p>Jeanne s'habilla et donna aussi ses beaux habits à Louis, qui n'en était +pas trop content.</p> + +<p>«Mon enfant, c'est pour aller voir ta marraine.»</p> + +<p>Il se laissa faire sans rien dire, parce qu'il se sentait heureux auprès +de sa marraine. En passant dans son jardin, il cueillit ses plus belles +roses et il les donna à Mme Isaure, puis il vint se coucher à ses pieds +et ferma les yeux comme s'il dormait.</p> + +<p>«Excusez-le, madame: le pauvre petit comprend que vous êtes bonne pour +lui, et il ne se gêne pas plus qu'avec moi.</p> + +<p>--Laisse-le donc faire, Jeanne. Mais comme tu es belle! Qu'as-tu donc à +me dire?</p> + +<p>--Madame, il m'en coûte un peu de vous parler de ce qui se passe, +quoique pourtant je sois sûre que vous ne vous en fâcherez pas. Il se +présente un bon parti pour Nannette, qui est en âge de se marier, et je +crois qu'elle aurait tort de le refuser.</p> + +<p>--Comment, Jeanne, tu veux m'ôter Nannette, qui m'est si utile pour ma +fille que je lui confie avec la plus grande sécurité!</p> + +<p>--Madame, Nannette ne trouvera jamais un autre homme comme Jean +Jusserand, de votre métairie des Ormeaux. Il est riche, il est d'un bon +naturel, il est mieux élevé que ne le sont d'ordinaire les paysans; +enfin il a tout pour lui! puis, il veut bien demeurer avec nous et +cultiver nos terres, et je suis sûre qu'il ne brutalisera jamais la +pauvre créature qui dort à vos pieds. Vous comprenez, madame, que c'est +une grande chose que celle-là, pour moi qui ne suis occupée que de ce +pauvre enfant!</p> + +<p>--Il me semble, Jeanne, qu'à ta place j'aurais voulu mieux que cela pour +Nannette, qui ne me paraît pas faite pour vivre à la campagne, je +pensais que quelque jour elle se marierait à un bon ouvrier de la ville.</p> + +<p>--Madame, dit Nannette, je ne connais que deux maisons où je puisse +vivre: la vôtre et celle de ma mère. Si je n'avais pas trouvé un homme +qui voulût demeurer avec elle, je n'aurais pas quitté votre service.</p> + +<p>--Et puis, madame, dit Jeanne, croyez bien que l'on est plus heureux en +cultivant ses terres qu'en travaillant pour des pratiques qui peuvent +vous quitter et vous mettre dans la gêne; au lieu que le cultivateur, +n'ayant affaire qu'à Dieu, ne murmure jamais.</p> + +<p>--Allons, Nannette, marie-toi donc, puisque tu le veux; mais j'aurai +besoin de toi souvent encore.</p> + +<p>--Madame, demeurant avec ma mère, qui soignera la maison, j'aurai la +facilité de travailler au dehors, et je serai bien heureuse toutes les +fois que madame voudra bien m'employer.»</p> + + +<h3>Mme Isaure chante pour réveiller Louis.</h3> + +<p>«Jeanne, dit Mme Isaure, je vais chanter pour réveiller Louis. L'effet +que produit sur lui la musique est bien singulier! Il n'est donc pas +tout à fait idiot?</p> + +<p>--Non, madame; quand on dit quelque sottise devant lui, il sait bien en +faire la remarque. Si on lui demande son avis sur quelque chose, il le +donne juste, quoiqu'il ne le dise pas comme un autre. Quelquefois il +sent sa position, et alors il me dit des paroles qui me déchirent l'âme.</p> + +<p>--Qu'a-t-il donc? Quel est ce genre d'infirmité?</p> + +<p>--Je n'en sais rien, madame: c'est comme s'il ne gouvernait pas sa +volonté. Quand je ne suis pas avec lui, il n'est bon à rien. Pour le +faire parler un peu raisonnablement, je suis obligée de le tenir par la +main pendant tout le temps qu'il parle. Il est comme les tout petits +enfants, il aime tout ce qui brille. Je l'ai mené en ville: il avait +envie de tout ce qu'il voyait chez les orfèvres et chez les marchands de +cristaux; il n'a aucune idée du danger; enfin, si je le laissais faire, +il donnerait tout ce qu'il y a chez nous.»</p> + +<p>Mme Isaure chanta avec sa fille un air très doux. Louis se leva, pleura, +et demanda un autre air quand celui-là fut fini; on le contenta, et, en +partant, il mit les mains de sa marraine sur ses yeux trempés de larmes. +Elle lui donna une timbale d'argent bien claire, ce qui lui fit oublier +la tristesse que lui causait toujours la musique.</p> + +<p>«Tu boiras tous les jours dans ce gobelet, Louis, afin de penser +toujours à moi.</p> + +<p>--Oui, marraine, je penserai à vous qui chantez comme les anges.»</p> + + +<h3>Mariage de Nannette.</h3> + +<p>Quand Jeanne fut rentrée dans la maison, elle s'occupa d'écrire à +Sylvain et à Paul pour leur annoncer le mariage de leur soeur. Sylvain +répondit tout de suite qu'il était fort heureux de voir sa soeur entrer +dans une honnête famille et devenir la femme d'un aussi brave garçon que +Jean Jusserand. Il ajoutait qu'il se faisait une grande fête de venir +aux noces et de s'y retrouver au milieu de tous leurs amis. On n'avait +aucune nouvelle de Paul, et Jeanne commençait à s'en inquiéter +sérieusement, quand elle reçut, par occasion, une lettre du maréchal +chez lequel il travaillait, à Issoudun: cette lettre renfermait celle +que Jeanne avait écrite à son fils et une pièce de quarante francs.</p> + +<p>Le maréchal lui annonçait le départ de Paul, qui l'avait quitté depuis +plus d'un mois, à la suite d'une contestation qu'ils avaient eue +ensemble. Le malheureux garçon faisait le maître dans la boutique et +brusquait les ouvriers; il était même allé jusqu'à manquer de respect au +patron, qui l'avait tancé vertement. Le lendemain matin, Paul n'ayant +pas paru, l'on monta dans sa chambre, et l'on reconnut qu'il était parti +dans la nuit, sans même régler son compte avec le maréchal, qui se +trouvait lui devoir les quarante francs qu'il envoyait à Jeanne. Du +reste, cet homme rendait le meilleur témoignage sur la probité et le +travail de Paul.</p> + +<p>Jeanne fut très-affligée en voyant que son fils ne se corrigeait pas, et +surtout en ne sachant plus où le prendre.</p> + +<p>Le mariage de Nannette se fit en son temps. Sylvain vint aux noces de sa +soeur, comme il l'avait promis; c'était tout à fait un monsieur, mais +il ne s'en montrait pas plus fier, et il était facile de voir qu'il +éprouvait un véritable plaisir à se retrouver au milieu de sa famille et +de ses bons voisins. Il causait avec ses camarades d'enfance tout comme +s'il n'eût jamais quitté le village. Tout cela ne consolait pas Jeanne, +qui eût préféré le voir cultivateur.</p> + +<p>«Es-tu réellement heureux à la ville, mon cher enfant? lui disait-elle.</p> + +<p>--Ah! ma mère, il y a bien quelque chose à dire! Quand, par un beau +soleil, il faut que je reste assis toute la journée devant une table, +j'envie le sort de ceux qui sont libres dans les champs; mais j'éloigne +ces idées-là. D'ailleurs, j'ai l'avantage de n'être jamais exposé au +froid ni à la pluie, et c'est quelque chose; vraiment, si je pouvais +vous voir plus souvent, il ne me manquerait rien. Mais soyez tranquille, +ma chère mère, je n'ai pas d'ambition; aussitôt que j'aurai gagné une +honnête aisance, je viendrai bâtir une petite maison auprès de la vôtre, +et vous serez heureuse au milieu de tous vos enfants.»</p> + +<p>Jeanne sentit les larmes la gagner, car elle songeait à Paul.</p> + + +<h3>Jeanne veut céder son bien à ses enfants.</h3> + +<p>«Mes enfants, dit Jeanne, quand Paul sera majeur, je vous abandonnerai +le bien et vous me ferez une pension. Il me faudra peu de chose pour +vivre; ainsi, ce ne sera pas une grande charge pour vous.</p> + +<p>--Ne faites jamais une chose semblable, ma chère mère, dit Sylvain; je +ne le souffrirai point. Il ne faut pas que les parents se dépouillent +pour leurs enfants; au contraire, si mon frère Paul ne change pas d'avis +(car, la dernière fois que j'en ai causé avec lui, nous étions d'accord +sur ce point), nous vous abandonnerons ce qui nous revient de notre +père; vous en jouirez votre vie durant, et le fonds sera donné au pauvre +Louis. Il est juste que Jean, qui le soignera, en soit récompensé; et, +comme l'enfant ne pourra jamais gérer son bien, c'est à ma soeur que +nous ferons notre donation, en laissant l'usufruit à notre mère d'abord, +et à Louis ensuite.</p> + +<p>--Vous êtes de braves enfants, dit Jeanne tout attendrie, et c'est pour +cela qu'en vous cédant tout de suite ce que j'ai, je n'aurai pas à +craindre, comme tant d'autres, d'avoir à m'en repentir.</p> + +<p>--D'abord, ma mère, il n'est pas dans l'ordre que les parents soient +dans la dépendance des enfants: puis vous pouvez vivre plus longtemps +que quelques-uns d'entre nous; vous ne savez pas ce que seront vos +petits-enfants; vous pouvez avoir affaire à des tuteurs qui ne soient +pas raisonnables. Enfin, c'est une grande faute que de céder son bien, +de n'être plus maître chez soi, où l'on doit être respecté jusqu'à son +dernier jour. On s'imagine faire par là le bonheur de ses enfants, et +l'on se trompe beaucoup. Si quelques-uns d'entre eux éprouvent un +malheur, n'est-il pas bien dur à un père ou à une pauvre mère de ne +pouvoir les secourir, et même d'être obligés de les tourmenter pour +avoir cette pension sans laquelle on ne peut vivre? Enfin, grâce à Dieu, +nous pouvons nous passer de ce que vous avez. Tout reviendra donc à Jean +après la mort de Louis, c'est justice. Quand Paul sera ici, nous +arrangerons cela; il entend bien son métier, et je ne suis pas en peine +de lui.»</p> + + +<h3>Paul revient pour tirer.</h3> + +<p>Trois ans après le mariage de Nannette, dans les premiers jours de mars, +Jeanne était assise sur sa galerie, regardant Louis, qui labourait de +l'autre côté du chemin avec un soin et une intelligence qu'on n'aurait +pas attendus de lui. Elle pensait à Paul, dont elle n'avait pas eu de +nouvelles depuis plusieurs années. Le tirage était annoncé pour le +dimanche suivant, et elle était tourmentée de ce qui pourrait arriver si +son fils ne se présentait pas pour satisfaire à la loi. Ses yeux étaient +obscurcis par les larmes que faisait couler le souvenir de cet enfant +qu'elle aimait beaucoup, malgré son mauvais caractère; elle pensait +aussi à grand Louis, qui aurait eu la main plus ferme qu'elle pour +gouverner ce rude naturel. Jeanne était si occupée de ces pensées, +qu'elle n'entendit pas qu'on montait son escalier; et quand, levant les +yeux à un mouvement qui se fit auprès d'elle, elle vit un grand garçon à +ses genoux, elle fut si saisie, en reconnaissant Paul, qu'elle ne put +que lui ouvrir ses bras sans parler. Ils pleurèrent longtemps tous les +deux en silence. Paul se leva enfin, et sa mère le regarda avec orgueil, +tant il était devenu beau garçon.</p> + +<p>«Méchant enfant, lui dit-elle en l'embrassant encore, me laisser des +années entières sans nouvelles! et si j'étais morte?</p> + +<p>--Ah! ma mère, ne me parlez pas de cela; j'y ai pensé plus d'une fois, +et cette idée ne me laissait pas une goutte de sang dans les veines.</p> + +<p>--Et pourquoi ne pas nous écrire?</p> + +<p>--Je n'ai pas voulu vous donner de mes nouvelles avant d'être devenu +digne de vous.»</p> + +<p>L'heure de goûter étant arrivée, toute la famille se trouva réunie, et +chacun fêta le voyageur. Louis tournait autour de son frère, et il ne +consentit à l'embrasser que quand il se fut bien assuré qu'il +ressemblait à sa mère. Nannette prépara un repas meilleur qu'à +l'ordinaire, Jean tira du bon vin, et l'on se mit à table.</p> + +<p>«Ç'a été une triste noce que la nôtre, dit Nannette à son frère: +l'inquiétude où nous laissait ton sort a gâté tout notre bonheur, et +personne n'avait le coeur gai en voyant le visage désolé de notre pauvre +mère.</p> + +<p>--Et qu'es-tu donc devenu pendant tout ce temps? dit Jeanne.</p> + +<p>--Ah! mère, c'est une triste histoire.»</p> + + +<h3>Paul raconte ce qu'il a fait en partant d'Issoudun.</h3> + +<p>«Après m'être querellé, à Issoudun, avec le bourgeois, dit Paul, je +montai à ma chambre, où je ne tardai pas à reconnaître mes torts; mais +j'étais trop orgueilleux pour en convenir, et je quittai la maison la +nuit, quand tout le monde était endormi.</p> + +<p>--Et pourquoi n'es-tu pas revenu ici?</p> + +<p>--Parce que j'étais honteux de la sottise que je venais de faire. Je +commençais à comprendre que j'avais mille fois abusé de votre +infatigable bonté, et je ne voulais pas recommencer.</p> + +<p>«J'allai, à Bourges, me présenter chez un maréchal, qui me demanda mon +livret. Comme il n'était pas signé de mon dernier maître, il refusa de +m'employer. Je commençai à réfléchir sur ma conduite inconsidérée, et, +quand j'eus mangé les quelques francs que j'avais apportés, je me +trouvai dans une si grande détresse, que je me décidai à casser les +pierres sur la grande route pour ne pas mourir de faim. J'avais beau +faire double tâche et vivre seulement de pain et d'eau, je ne pouvais +parvenir à amasser la somme nécessaire pour chercher fortune ailleurs.</p> + +<p>--Mon pauvre garçon! dit Jeanne, as-tu donc été aussi malheureux que +cela?</p> + +<p>--Ne me plaignez pas, ma mère; c'est à cette misère que j'ai dû de +comprendre tout ce que vous avez été pour moi. J'ai fait bien des +réflexions pendant que je broyais ces cailloux, et mon coeur, aussi dur +qu'eux, s'est amolli par le souvenir de la façon indigne dont j'avais +reconnu la bonté de Dieu, qui m'avait donné une mère telle que vous pour +le remplacer sur terre auprès de moi.</p> + +<p>«J'appris qu'on travaillait au canal de Berry, et je me dirigeai de ce +côté. Je passai dans la foule des ouvriers sans que l'on s'inquiétât +beaucoup de mes papiers. Au bout de quelques semaines d'un travail +assidu, je fus remarqué par mon chef de brigade, qui m'employa à la +surveillance, et j'eus une meilleure paye. Après la campagne, ayant +quelque argent à ma disposition, je résolus de reprendre mon tour de +France, et l'on me délivra un livret et un certificat de bonne conduite.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/009.png"></p> + + + +<p>«Mon naturel peu endurant essaya plus d'une fois de se montrer; alors je +pensais aux pierres de la route, et je contins si bien mon humeur +qu'elle cessa de reparaître. Puis, en allant de boutique en boutique, +j'ai bien observé toutes les différentes familles, et j'y ai rarement +rencontré une femme comme vous, ma chère mère, et peu d'enfants qui +valussent Nannette et Sylvain. Je me demandais souvent ce que j'avais +été au milieu de vous tous, et la honte me couvrait le visage de +rougeur.</p> + +<p>«J'ai promis à Dieu de ne jamais vous causer volontairement aucune +peine; ainsi, ma mère, ne craignez pas que je trouble à présent la paix +de votre maison. Je sais maintenant ce que je vous dois, et je vous aime +d'un grand amour. Si le sort ne me fait pas soldat, j'irai travailler +dans la ville où demeure Sylvain, et je m'y établirai un peu plus tard; +car j'apporte quelques épargnes.</p> + +<p>--Comment as-tu fait, Paul, lui dit son beau-frère, pour mettre quelque +chose de côté? d'ordinaire, les compagnons ne sont guère économes, et +d'ailleurs l'on n'a pas toujours de l'ouvrage.</p> + +<p>--Jean, depuis qu'en cassant des pierres je suis descendu dans ma +conscience, j'ai voulu m'imposer une pénitence pour me réconcilier avec +moi-même. J'ai pris la résolution de ne me donner aucun plaisir et de +vivre durement. J'ai donc peu dépensé pour ma nourriture, et je n'ai pas +bu de vin depuis plus de trois ans.</p> + +<p>--Et tu t'es tenu cette parole?</p> + +<p>--Oui, je n'y ai jamais manqué, quoiqu'il m'en ait coûté beaucoup +quelquefois; mais, avec une bonne envie de faire son devoir et de la +confiance en Dieu, on surmonte tout.»</p> + +<p>Louis, qui avait écouté parler son frère avec la plus grande attention, +le prit par la main, et le menant devant Jeanne, il lui dit:</p> + +<p>«Mère, bénissez Paul.»</p> + + +<h3>Jeanne retrouve un peu de bonheur.</h3> + + +<p>Paul tira, et fut exempté par son numéro. Il avait alors vingt et un ans +accomplis. Sa mère lui demanda s'il avait toujours, comme Sylvain, +l'intention d'abandonner ses droits à Louis. Paul répondit qu'il ne +demandait pas mieux. Il écrivit sur-le-champ à Sylvain, qui arriva avec +le projet d'acte par lequel lui et Paul donnaient à leur soeur tout leur +héritage, dont leur mère aurait l'usufruit, et Louis après elle.</p> + +<p>«Mes frères, dit celui-ci qui avait attentivement écouté la lecture de +l'acte, Jean n'a pas besoin qu'on lui donne quelque chose pour me +garder, car il aime le pauvre simple comme s'il était son enfant.</p> + +<p>--C'est bien dit, ça, mon Louis! s'écria Jean; viens, mon garçon, que je +t'embrasse, toi qui as vu clair dans mon coeur!</p> + +<p>--Louis, dit Sylvain, Jean peut mourir avant toi, et il faut que tu aies +quelque chose à cultiver toi-même et une maison pour demeurer; et tu ne +seras pas fâché qu'après toi la famille de Jean en profite.»</p> + +<p>Jeanne retrouva un peu de tranquillité; sa fille, qui la laissait +maîtresse à la maison, prenait l'ouvrage qu'elle trouvait à faire, et +était employée la moitié de l'année chez Mme Dumont. Jean était un +véritable fils pour sa belle-mère, et se montrait plein d'attentions. Il +avait pris Louis en grande affection, et disait qu'il serait un jour, +comme son père, le meilleur laboureur du pays. Ce pauvre garçon, qui +n'était guère guidé que par ses instincts, chérissait son beau-frère et +lui était fort soumis; car il sentait bien qu'il en était véritablement +aimé. Il allait quelquefois voir sa marraine tout seul, le matin, quand +il croyait ne trouver personne chez elle. Alors, il la prenait par la +main et la conduisait au piano, puis la priait de chanter, et se mettait +à ses genoux; et, quoique la musique le fît toujours pleurer, il s'en +retournait tout heureux chez sa mère, et pendant deux ou trois jours il +semblait avoir l'esprit plus ouvert.</p> + +<p>Paul s'établit à la ville, où, après quelques années, il prit une +boutique et épousa la fille de Louise et du colporteur. Jeanne, dans ses +vieux jours, fut donc aussi heureuse que possible en voyant ses enfants +dans l'aisance, et surtout en grande estime dans le pays; elle disait +quelquefois:</p> + +<p>«Ah! si mon pauvre grand Louis était là, serait-il heureux de vous voir, +mes enfants, si bien établis!</p> + +<p>--Ma mère, répondait Paul, vous lui rendrez bon compte de la famille +qu'il vous a laissée; car en d'autres mains que les vôtres j'aurais mal +tourné. Aussi je vous promets de ne jamais rudoyer mes enfants; +non-seulement cela ne les corrige pas, mais ils s'endurcissent, au +contraire, par les mauvais traitements.»</p> + +<p>Jeanne vieillit doucement au milieu de sa famille et mourut dans un âge +fort avancé, regrettée de tout le monde, et surtout de ses enfants, qui +ne l'oublièrent jamais.</p> + +<br> + +<b>FIN.</b> +<br> + +<h3>TABLE DES MATIÈRES.</h3> + +PREMIÈRE PARTIE. ENFANCE DE JEANNE. + +<p>La mère Nannette.<br> +Catherine et Jeanne.<br> +La mère Nannette donne asile à Catherine.<br> +Catherine et Jeanne trouvent un bracelet.<br> +Catherine et sa fille reportent le bracelet.<br> +Mme Dumont.<br> +Catherine va dans son village.<br> +La mère Nannette mène Jeanne à la messe.<br> +Retour de Catherine.<br> +Catherine va à la porte de M. le curé.<br> +La mère Nannette fait la lessive.<br> +La petite Jeanne va chez Mme Dumont.<br> +La petite Jeanne sauve la cane de la meunière.<br> +Isaure va voir la petite Jeanne.<br> +Isaure cause avec la petite Jeanne.<br> +Isaure veut donner une de ses robes à la petite Jeanne.<br> +Isaure habille la petite Jeanne.<br> +Jeanne s'avise de faire des bouquets pour les vendre.<br> +La petite Jeanne apprend à tricoter.<br> +Mme Dumont interroge la petite Jeanne.<br> +Catherine garde le lit.<br> +Catherine meurt.<br> +Docilité et intelligence de la petite Jeanne.<br> +La petite Jeanne fait sa première communion.<br> +La petite Jeanne va toujours chez Mme Dumont.<br> +Jeanne a grand soin de la mère Nannette.<br> +La mère Nannette devient dangereusement malade.<br> +La mère Nannette trouve que Jeanne dépense trop.<br> +M. le curé vient voir tous les jours la mère Nannette.<br> +La mère Nannette s'éteint tout à fait.<br> +Désintéressement de Jeanne.<br> +On enterre la mère Nannette.<br> +Maître Gerbaud se pique de générosité.<br> +M. le curé trouve une place à Jeanne.<br> +Jeanne quitte la maison de la mère Nannette.</p> + +<p>SECONDE PARTIE. JEANNE EN SERVICE.</p> + +<p>Jeanne donne son argent à garder à son maître.<br> +Grand Louis se met en colère.<br> +La maîtresse fait honte à grand Louis de sa mauvaise humeur.<br> +Maître Tixier veut que Jeanne achète un morceau de vigne.<br> +Jeanne reproche à Solange sa négligence.<br> +La maîtresse s'aperçoit du changement de Solange.<br> +Jeanne raccommode le linge de grand Louis.<br> +Grand Louis veut payer Jeanne.<br> +Grand Louis travaille à la vigne de Jeanne.<br> +Il arrive un colporteur au Grand-Bail.<br> +Jeanne envoie chercher M. le curé.<br> +Le colporteur ne sait plus sa prière.<br> +M. le curé découvre ce qu'il y a dans la boîte du colporteur.<br> +Le colporteur envie le sort des gens du Grand-Bail.<br> +M. le curé brûle les livres du colporteur.<br> +M. le curé va quêter avec le colporteur.<br> +Le colporteur compte ce qu'il a reçu.<br> +Le colporteur renouvelle sa première communion.<br> +Maître Tixier fait ses conditions avec ses domestiques.<br> +Jeanne conseille à Marguerite de rester.<br> +Remontrances de Jeanne à Marguerite.<br> +Jeanne est menacée d'une plainte en contravention.<br> +Jeanne, dans son chagrin, a recours à grand Louis.<br> +Jeanne continue de donner beaucoup de satisfaction à ses maîtres.<br> +Grand Louis fait un bon cailloutage devant la porte.<br> +Jeanne et grand Louis achètent des terres au père Colis.<br> +Marguerite veut rentrer au Grand-Bail.<br> +M. le curé engage la mère Tixier à reprendre Marguerite.<br> +M. le curé veut que l'on pardonne toujours.<br> +Marguerite remercie Jeanne.<br> +Tout le monde aime Jeanne.<br> +Grand Louis demande Jeanne en mariage.<br> +Maître Jusserand, des Ormeaux, vient demander Solange.<br> +On fait une belle noce à Solange.<br> +Jeanne veille à tout.<br> +Grand Louis déclare à son maître qu'il veut se marier.<br> +La maîtresse dit qu'il faut les laisser marier</p> + + +<p>TROISIÈME PARTIE. JEANNE ÉPOUSE ET MÈRE.</p> + +<p>Il vient mal à la jambe de maître Tixier.<br> +Il vient un officier en remonte marchander les juments de +maître Tixier.<br> +Maître Tixier veut qu'on donne un bon dîner à l'officier.<br> +Étienne Durand demande Joséphine à son père.<br> +L'officier demande à maître Tixier s'il est heureux.<br> +L'officier s'étonne d'entendre parler maître Tixier de cette +façon-là.<br> +Maître Tixier vend ses juments.<br> +Maître Tixier est content de son marché.<br> +Jeanne a une petite fille.--La petite Nannette.<br> +Étienne Durand revient du régiment pour épouser Joséphine.<br> +Simon tire au sort et amène un mauvais numéro.<br> +Jeanne veut se faire bâtir une maison.<br> +On commence la maison de Jeanne.<br> +Maître Tixier s'étonne que Jeanne veuille tant d'arbres dans +son jardin.<br> +Jeanne admire sa maison.<br> +Louise plaisante grand Louis sur son vilain mobilier.<br> +Jeanne va commander ses meubles.<br> +Jeanne déménage peu à peu.<br> +Le colporteur revient au Grand-Bail.<br> +Le colporteur vend à tout le village.<br> +M. le curé donne raison à Jeanne.<br> +Le colporteur parle de ses affaires.<br> +Maître Tixier vend de la plume à Jeanne.<br> +La famille Dumont vient voir Jeanne.<br> +Jeanne a de la peine à s'habituer à vivre seule.<br> +Jeanne a grande envie d'avoir une vache.<br> +Mme Isaure donne un enfant à nourrir à Jeanne.<br> +Les femmes du bourg s'étonnent de la propreté de Jeanne.<br> +Jeanne rend son nourrisson.<br> +Nannette a mal aux yeux.<br> +Paul montre un mauvais caractère.<br> +La petite Nannette comprend le chagrin de sa mère et le +partage.<br> +Une grêle terrible ravage tout le pays.<br> +Le père Colis fait faire un billet à Jeanne.<br> +Grand Louis laisse l'argent de sa moisson au père Tixier.<br> +Maître Tixier découvre la gêne de Jeanne.<br> +Mme Isaure fait des reproches à Jeanne.<br> +Grand Louis fait une terrible chute.<br> +Mort de grand Louis.<br> +On enterre grand Louis.</p> + + + +<p>QUATRIÈME PARTIE. JEANNE VEUVE.</p> + +<p>On fait l'inventaire.<br> +M. le curé fait une remontrance à Jeanne.<br> +Le petit Louis tombe en langueur.<br> +M. le curé dit que la prière est bonne partout.<br> +M. le curé reproche à Marguerite d'être paresseuse.<br> +M. le curé veut placer Sylvain en ville.<br> +Jeanne s'aperçoit que le petit Louis sera un enfant simple.<br> +Nannette a un grand chagrin de quitter sa mère.<br> +Mme Isaure caresse l'enfant simple de Jeanne.<br> +La vieille bonne mène souvent les enfants au château.<br> +Jeanne passe une mauvaise année.<br> +On retrouve Pierre, le frère de Claude, qui s'était perdu.<br> +Pierre prie Jeanne de le guérir.<br> +Jeanne gronde Marguerite.<br> +Pierre guérit, puis retombe malade.<br> +Marguerite vient encore chercher Jeanne.<br> +Le petit Louis ne connaît pas le danger.<br> +Jeanne mène Louis chez sa marraine.<br> +Solange demande Nannette pour son garçon.<br> +Jeanne annonce le mariage de Nannette à Mme Isaure.<br> +Mme Isaure chante pour réveiller Louis.<br> +Mariage de Nannette.<br> +Jeanne veut céder son bien à ses enfants.<br> +Paul revient pour tirer.<br> +Paul raconte ce qu'il a fait en partant d'Issoudun.<br> +Jeanne retrouve un peu de bonheur</p><br> + +<p class="mid">FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.</p> + +<br> +<p>BOURLOTON.--Imprimeries réunies,<br> +2, rue Mignon, 2, Paris.</p> +<br><br><br> + + + +<pre class="sml"> + +NOUVELLES PUBLICATIONS A L'USAGE DES ÉCOLES PRIMAIRES + +ALBERT-LÉVY. <i>Une première année de +sciences</i>, livre de lecture courante +à l'usage des élèves du cours +élémentaire de l'enseignement +primaire, 1 vol. In-16, illustré +de nombreuses gravures, cartonné, +1 fr. + +Ouvrage imprimé sur papier +teinté, conformément aux prescriptions +de la commission +de l'hygiène de la vue. + +BROUARD, inspecteur général de l'enseignement +primaire: <i>Leçons de +géographie</i>, 4 vol. in-16, cart.: + +Inscrites sur la liste des ouvrages +fournis gratuitement par la ville +de Paris à ses écoles. + +<i>Cours élémentaire</i>, livre de +l'élève, 1 vol. avec 49 gravures +et une carte en couleurs. 75 c. + +Livre du maître, 1 vol... 1 fr. 50 + +<i>Cours moyen</i>, 1 vol. avec 48 grav. +ou cartes... 1 fr. 20 + +<i>Cours supérieur</i>, préparatoire au +certificat d'études, 1 vol. 1 fr. 20 + +<i>Leçons d'histoire de France</i>, 3 vol. +in-16, cartonnés. + +Inscrites sur la liste des ouvrages +fournis gratuitement par la +ville de Paris à ses écoles. + +<i>Cours élémentaire</i>. Livre de +l'élève. 1 vol. avec 49 grav. 60 c. + +Livre du maître. 1 vol... 1 fr. 50 + +<i>Cours moyen</i>. Livre du maître +1 vol... 1 fr. 50 + +BROUARD et Mme BERGER: <i>Leçons de +grammaire et de langue française</i> +2 vol. in-16, cartonnés: + +Livre de l'élève. 1 vol. avec +gravures... 60 c. + +Livre du maître. 1 vol... 1 fr. 50 + +BROUARD et GAILLARD, inspecteur +primaire à Paris; <i>Leçons de +calcul</i>, d'après les programmes +de la Seine, <i>Cours élémentaire</i> +(classe d'initiation). 2 vol. in-16, +cartonnés; + +Livre de l'élève. 1 vol... » » + +Livre du maître. 1 vol... 1 fr. 80 + +JOST, inspecteur primaire à Paris, +HUMBERT et BRAEUNIG, sous-directeur +de l'École alsacienne: +<i>Lectures pratiques</i>, leçons sur +les choses usuelles, 2 vol. in-16, +avec gravures dans le texte, cart.; + +Inscrites sur la liste des ouvrages +fournis gratuitement par la +ville de Paris à ses écoles. + +<i>Cours élémentaire</i>. 1 vol. 80 c. + +<i>Cours moyen et cours supérieur</i>. +1 vol... 1 fr. 50 + +JOST et LEFORT. <i>Récits patriotiques</i>, +1 vol. in-16 avec cartes et gravures, +cartonné... 1 fr. 50 + +LEMONNIER et F. SCHRADER. <i>Éléments +de géographie</i>, livre-atlas. <i>Cours +élémentaire</i>. 1 vol. in-4° contenant +61 grav. et 26 cartes dans +le texte et 7 cartes en couleur +tirées à part, cartonné... 1 fr. +<i>Cours moyen</i>. 1 vol. in-4°. + +SAFFRAY (Dr): <i>Leçons de choses</i>, +cours méthodique contenant les +matières des programmes officiels; +2 vol. in-16, cartonnés. + +Inscrites sur la liste des ouvrages +fournis gratuitement par la ville +de Paris à ses écoles. + +<i>Livre de l'élève</i>. 1 vol. avec +341 gravures... 1 fr. 80 + +<i>Livre du maître</i>, avec questionnaires. +1 vol... 1 fr. 50 +</pre> +<br> +<hr> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La petite Jeanne, by Zulma Carraud + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PETITE JEANNE *** + +***** This file should be named 18715-h.htm or 18715-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/7/1/18715/ + +Produced by Suzanne Shell, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + + + +</pre> + +</body> +</html> + + diff --git a/18715-h/images/001.png b/18715-h/images/001.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ad6d097 --- /dev/null +++ b/18715-h/images/001.png diff --git a/18715-h/images/002.png b/18715-h/images/002.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a26bc34 --- /dev/null +++ b/18715-h/images/002.png diff --git a/18715-h/images/003.png b/18715-h/images/003.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..fc449b2 --- /dev/null +++ b/18715-h/images/003.png diff --git a/18715-h/images/004.png b/18715-h/images/004.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..26bdbe7 --- /dev/null +++ b/18715-h/images/004.png diff --git a/18715-h/images/005.png b/18715-h/images/005.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3a08979 --- /dev/null +++ b/18715-h/images/005.png diff --git a/18715-h/images/006.png b/18715-h/images/006.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..82c4c48 --- /dev/null +++ b/18715-h/images/006.png diff --git a/18715-h/images/007.png b/18715-h/images/007.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3dcc22d --- /dev/null +++ b/18715-h/images/007.png diff --git a/18715-h/images/008.png b/18715-h/images/008.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6c73743 --- /dev/null +++ b/18715-h/images/008.png diff --git a/18715-h/images/009.png b/18715-h/images/009.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..90c5e8a --- /dev/null +++ b/18715-h/images/009.png diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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