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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:54:00 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Micah Clarke - Tome II + Le Capitaine Micah Clarke + +Author: Arthur Conan Doyle + +Translator: Albert Savine + +Release Date: June 29, 2006 [EBook #18717] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MICAH CLARKE - TOME II *** + + + + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + + + + + + + + + +Arthur Conan Doyle + + + + +MICAH CLARKE + +Tome II + +LE CAPITAINE MICAH CLARKE + +(1911) + +Table des matières + +I--Notre arrivée à Taunton. +II--Le rassemblement sur la place du Marché. +III--Maître Stephen Timewell, Maire de Taunton. +IV--Une mêlée nocturne. +V--La Revue des Hommes de l'Ouest. +VI--Un échange de poignées de mains entre moi et le Brandebourgeois. +VII--Nouvelles reçues de Havant. +VIII--Le piège tendu sur la route de Weston. +IX--De la bienvenue qui m'accueille à Badminton. +X--Des choses étranges qui se passent dans le Donjon des Botelers. +XI--La querelle au conseil. + + + + +I--Notre arrivée à Taunton. + + +Les ombres empourprées de soir s'étendaient sur la campagne. + +Le soleil s'était couché derrière les lointaines hauteurs de Quantock et +de Brendon quand la colonne d'infanterie, que formaient nos rudes +paysans, traversa de son pas lourd Curry Revel, Wrantage et Hendale. + +De tous les cottages situés sur le bord de la route, de toutes les +fermes aux tuiles rouges, les paysans sortaient en foule sur notre +passage, portant des cruches pleines de lait ou de bière, échangeant des +poignées de mains avec nos rustauds, les pressant d'accepter des vivres +ou des boissons. + +Dans les petits villages, jeunes et vieux accouraient en bourdonnant, +pour nous saluer, et poussaient des cris prolongés et sonores en +l'honneur du Roi Monmouth et de la Cause protestante. + +Les gens, qui restaient à la maison, étaient presque tous des vieillards +et des enfants, mais çà et là un jeune laboureur que l'hésitation ou +quelques devoirs avaient retenu, était si enthousiasmé de notre air +martial, des trophées visibles de notre victoire, qu'il s'emparait d'une +arme et se joignait à nos rangs. + +L'engagement avait diminué notre nombre, mais il avait produit un grand +effet moral et fait de notre cohue de paysans une véritable troupe de +soldats. + +L'autorité de Saxon, les phrases braves et âpres où il distribuait +l'éloge ou le blâme, avaient produit plus encore. + +Les hommes se disposaient en un certain ordre et marchaient d'un pas +alerte en corps compact. + +Le vieux soldat et moi, nous chevauchions en tête de la colonne, Master +Pettigrue cheminant toujours à pied entre nous. + +Puis, venait la charrette chargée de nos morts. + +Nous les emportions avec nous pour leur assurer une sépulture décente. + +Ensuite marchaient une quarantaine d'hommes armés de faux et de +faucilles, portant sur l'épaule leur arme primitive et précédant le +chariot où se trouvaient nos blessés. + +Après venait le gros de la troupe des paysans. + +L'arrière-garde était composée de dix ou douze hommes sous les ordres de +Lockarby et de Sir Gervas. + +Ils montaient les chevaux capturés et portaient les cuirasses, les épées +et les carabines des dragons. + +Je remarquai que Saxon chevauchait la tête tournée en arrière et jetait +de ce côté des regards inquiets, qu'il s'arrêtait près de toutes les +saillies du terrain, pour s'assurer que nous n'avions personne sur nos +talons pour nous poursuivre. + +Ce fut seulement quand on eut parcouru bien des milles d'un trajet +monotone, et quand le scintillement des lumières de Taunton put +s'apercevoir au loin dans la vallée, vers laquelle nous descendions, +qu'il poussa un profond soupir de soulagement et déclara qu'il nous +croyait hors de tout danger. + +--Je ne suis pas enclin à m'effrayer pour peu de chose, fit-il +remarquer, mais nous sommes embarrassés de blessés et de prisonniers, au +point que Petrinus lui-même aurait été fort empêché de dire ce que nous +aurions à faire, dans le cas où la cavalerie nous rattraperait. +Maintenant, Maître Pettigrue, je puis fumer ma pipe tranquillement, sans +dresser l'oreille au moindre grincement de roue, aux bâillements d'un +villageois en gaîté. + +--Alors même qu'on nous aurait poursuivis, dit le ministre d'un ton +résolu, tant que la main du Seigneur nous servira de bouclier, pourquoi +les craindrions nous? + +--Oui, oui, répondit Saxon impatienté, mais en certaines circonstances, +c'est le diable qui a le dessus. Le peuple lui-même n'a-t-il pas été +vaincu et emmené en captivité? Qu'en pensez-vous, Clarke? + +--Un engagement pareil, c'est assez pour une journée, fis-je remarquer. +Par ma foi, si au lieu de charger, ils avaient continué à faire feu de +leurs carabines, il nous aurait fallu faire une sortie ou tomber sous +les balles là où nous étions. + +--C'est pour cette raison-là que j'ai interdit à nos hommes armés de +mousquets de riposter, dit Saxon. Leur silence a fait croire à l'ennemi +que nous n'avions à nous tous qu'un ou deux pistolets. Aussi notre feu a +été d'autant plus terrifiant qu'il était plus inattendu. Je parierais +que parmi eux il n'y a pas un homme qui ne comprenne qu'il a été attiré +dans un piège. Remarquez comme ces coquins ont fait volte-face et pris +la fuite, comme si cela faisait partie de leur exercice journalier. + +--Les paysans ont reçu le choc comme des hommes, fis-je remarquer. + +--Il n'y a rien de tel qu'une teinture de calvinisme, pour tenir bien +raide une ligne de bataille, dit Saxon. Voyez le Suédois quand il est +dans ses foyers. Où trouverez-vous un homme au coeur plus honnête, plus +simple, plus dépourvu de toute qualité militaire, si ce n'est qu'il est +capable d'ingurgiter plus de bière de bouleau que vous ne pourrez en +payer. Et pourtant il suffit de le bourrer de quelques textes +énergiques, familiers, de lui mettre une pique entre les mains, et de +lui donner pour chef un Gustave, et il n'y a pas au monde d'infanterie +capable de lui résister. D'autre part, j'ai vu de jeunes Turcs, sans +éducation militaire, batailler en l'honneur du Koran avec autant +d'entrain que l'ont fait les gaillards, qui nous suivent, en l'honneur +de la Bible que Maître Pettigrue portait devant eux. + +--J'espère, dit gravement le ministre, que par ces remarques vous n'avez +pas l'intention d'établir une comparaison quelconque entre nos écritures +sacrées et les compositions de l'imposteur Mahomet, non plus que +d'inférer une analogie, entre la furie que le diable inspire aux +incroyants Sarrasins, et le courage chrétien des fidèles qui luttent. + +--En aucune façon, répondit Saxon en m'adressant un ricanement par +dessus la tête du ministre, je me bornais à montrer combien le malin est +habile à imiter les influences de l'Esprit. + +--Ce n'est que trop vrai, Maître Saxon, dit le ministre avec tristesse. +Parmi les débats et les discordes, il est bien difficile de discerner la +vraie route. Mais je m'émerveille de ce que, au milieu des pièges et +tentations qui assaillent la vie de soldat, vous vous soyez conservé pur +de souillure, et le coeur toujours fidèle à la vraie foi. + +--Cette force là ne me venait point de moi-même, dit Saxon d'un ton +pieux. + +--En vérité, en vérité, s'écria Maître Josué, des hommes comme vous sont +bien nécessaires dans l'armée de Monmouth. Il s'en trouve plusieurs, à +ce qu'on m'a dit, qui viennent de Hollande, du Brandebourg, de l'Écosse, +et qui ont été formés à l'art de la guerre, mais ils ont si peu cure de +la cause que nous soutenons, qu'ils jurent et sacrent de manière à +épouvanter nos paysans et à attirer sur l'armée une condamnation d'en +haut. Il en est d'autres qui tiennent fermement pour la vraie foi et qui +ont été élevés parmi les justes, mais hélas! ils n'ont aucune expérience +du camp et de la campagne. Notre Divin Maître peut agir par le moyen de +faibles instruments, mais il n'est pas moins certain que tel peux être +choisi pour briller dans la chaire, et être malgré cela peu capable de +se rendre utile dans une échauffourée comme celle que nous vîmes +aujourd'hui. Pour ma part, je sais disposer un discours de façon à +satisfaire mon troupeau, et que mes auditeurs soient fâchés de voir le +sablier fini, mais je sens que ce talent ne servirait à bien peu de +chose quand il s'agirait de dresser des barricades, ou d'employer les +armes charnelles. C'est ainsi que cela se passe dans l'armée des +fidèles: ceux qui ont les capacités pour commander sont mal vus du +peuple, tandis que ceux dont le peuple écoute volontiers la parole sont +peu entendus aux choses de la guerre. Maintenant nous avons vu en ce +jour que vous êtes un homme de tête et d'action, et néanmoins de vie +modeste et réservée, plein d'aspirations après la Parole, et de menaces +contre Apollyon. En conséquence, je vous le répète, vous serez parmi eux +un véritable Josué, ou bien un Samson, destiné à briser les colonnes +jumelles du Prélatisme et du Papisme, de façon à ensevelir dans sa chute +ce gouvernement corrompu. + +Decimus Saxon s'en tint pour toute réponse à un de ces grognements qui +passaient parmi ces fanatiques pour la manifestation d'une intense +agitation, d'une émotion intérieure. + +La physionomie était si austère, si pieuse, ses gestes si solennels. + +Il répétait tant de fois sa grimace, levant les yeux, joignant les +mains, et faisant tant d'autres simagrées qui caractérisaient le +sectaire exalté, que je ne pus m'empêcher d'admirer la profondeur et la +perfection de l'hypocrisie qui avait enveloppé si complètement sous son +manteau sa nature rapace. + +Un mouvement malicieux, que je ne pus maîtriser, me porta à lui rappeler +qu'il y avait au moins un homme qui appréciait à leur valeur les +apparences qu'il se donnait. + +--Avez-vous raconté au digne ministre, dis-je, votre captivité parmi les +Musulmans et la noble manière dont vous avez soutenu la foi catholique à +Istamboul? + +--Non, s'écria notre compagnon, j'aurais bien du plaisir à entendre ce +récit. Je m'émerveille de voir qu'un homme aussi fidèle, aussi +inflexible que vous, ait été jamais mis en liberté par les impurs et +sanguinaires sectateurs de Mahomet. + +--Il n'est pas bien séant que je fasse ce récit, dit Saxon avec un grand +sang-froid, en me jetant un regard de travers tout plein de venin. C'est +à mes camarades de mauvaise fortune et non à moi à décrire ce que j'ai +souffert pour la foi. Je suis à peu près certain, Maître Pettigrue, que +vous auriez fait comme moi, si vous vous étiez trouvé là-bas... La ville +de Taunton se déploie bien tranquillement devant nous, et il y a bien +peu de lumière pour une heure aussi avancée, vu qu'il est près de dix +heures. Il est clair que les troupes de Monmouth ne sont pas encore +arrivées, sans cela nous aurions vu des indices de bivouacs dans la +vallée; car s'il fait assez chaud pour dormir en plein air, les hommes +sont obligés de faire du feu pour préparer leur repas. + +--L'armée aurait eu quelque peine à arriver aussi loin dit le ministre. +Elle a, à ce qu'on m'a appris, été très retardée par le manque d'armes +et le défaut de discipline. Songez aussi, que c'est le onze que +s'effectua le débarquement de Monmouth à Lyme et nous ne sommes qu'à la +nuit du quatorze. Il a fallu faire bien des choses dans ce temps. + +--Quatre jours entiers! grommela le vieux soldat. Et pourtant je +n'attendais rien de mieux, vu le défaut de soldats éprouvés parmi eux, à +ce qu'on me dit. Par mon épée! Tilly ou Wallenstein n'auraient pas mis +quatre jours pour aller de Lyme à Taunton, quand même toute la cavalerie +du Roi Jacques aurait barré la route. Ce n'est pas ainsi, en lambinant, +qu'on mène les grandes entreprises. On doit frapper fortement, +brusquement. Mais, dites-moi, mon digne monsieur, car nous n'avons guère +recueilli en route que des rumeurs et des suppositions, n'y a-t-il pas +eu quelque sorte d'engagement à Bridport? + +--En effet, il y a eu un peu de sang versé dans cette localité. Ainsi +que je l'ai appris, les deux premiers jours ont été employés à enrôler +les fidèles, et à chercher des armes pour les en pourvoir. Vous avez +raison de hocher la tête, car les heures étaient précieuses. À la fin, +on parvint à mettre en un certain ordre environ cinq cents hommes, +auxquels on fit longer la côte, sous le commandement de Lord Grey de +Wark et de Wade, l'homme de loi. À Bridport, ils se trouvèrent en face +de la milice rouge du Dorset et d'une partie des Habits jaunes de +Portman. Si tout ce qu'on dit est vrai, on n'a pas lieu de se montrer +bien fier de part ni d'autre. Grey et sa cavalerie ne cessèrent de tirer +sur la bride que quand ils furent revenus se mettre en sûreté à Lyme. On +dit cependant que leur fuite est plutôt imputable à la dureté de la +bouche de leurs montures qu'au peu de coeur des cavaliers. Wade et ses +fantassins tinrent tête bravement et eurent le dessus sur les troupes du +Roi. On a beaucoup crié dans le camp contre Grey, mais Monmouth n'a +guère les moyens de se montrer sévère à l'égard du seul gentilhomme qui +ait rejoint son drapeau. + +--Peuh! fit Saxon, d'un ton bourru, les gentilshommes n'abondaient pas +dans l'armée de Cromwell, je crois, et pourtant elle a fait une bonne +figure contre le Roi, qui avait autour de lui autant de Lords qu'il y a +de baies dans un buisson. Si vous avez le peuple pour vous, à quoi bon +rechercher ces beaux gentlemen à perruque, dont les blanches mains et +les fines rapières rendent autant de services que des épingles à +cheveux. + +--Sur ma foi, dis-je, si tous les freluquets font aussi peu de cas de +leur vie que notre ami Sir Gervas, je ne souhaiterais pas de meilleurs +compagnons sur le champ de bataille. + +--Et c'est la vérité, oui, s'écria avec conviction Maître Pettigrue. Et +pourtant, comme Joseph, il porte un habit de bien des couleurs, et il a +d'étranges façons de parler. Personne n'aurait pu combattre avec tant de +bravoure, ni fait meilleure figure contre les ennemis d'Israël. +Assurément ce jeune homme a du bon dans le coeur, et deviendra un séjour +de la grâce et un vaisseau de l'Esprit, quoique pour le moment il soit +empêtré dans le filet des folies mondaines et des vanités charnelles. + +--Il faut l'espérer, dit dévotement Saxon. Mais avez-vous encore quelque +chose à nous apprendre au sujet de la révolte, digne monsieur? + +--Très peu, si ce n'est que les paysans sont accourus en si grand nombre +qu'il a fallu en renvoyer beaucoup, faute d'armes. Tous ceux qui paient +la dîme dans le comté de Somerset vont à la recherche de cognes et de +faux. Il n'y a pas un forgeron qui ne soit occupé dans sa forge du matin +au soir, à faire des fers de pique. Il y a six mille hommes comme cela +dans le camp, mais ils n'ont pas même un mousquet pour cinq. À ce qu'on +m'a dit, ils se sont mis en marche sur Axminster, où ils auront affaire +au Duc d'Albemarle qui est parti d'Exeter avec quatre mille hommes des +milices de Londres. + +--Alors, quoique nous fassions, nous arriverons trop tard, m'écriai-je. + +--Vous aurez assez de bataille avant que Monmouth échange son chapeau de +cheval contre une couronne et sa roquelaure à dentelles contre la +pourpre, dit Saxon. Si notre digne ami que voici est exactement +renseigné, et qu'un engagement de cette sorte ait lieu, ce ne sera que +le prologue de la pièce. Lorsque Churchill et Feversham arriveront avec +les propres troupes du Roi, ce sera alors que Monmouth fera le grand +saut, qui le portera sur le trône ou sur l'échafaud. + +Pendant qu'avait lieu cette conversation, nous avions mis nos chevaux au +pas pour descendre le sentier tortueux qui longe la pente Est de Taunton +Deane. + +Depuis quelque temps, nous avions pu voir dans la vallée au-dessous de +nous les lumières de la ville de Taunton, et la longue bande d'argent de +la rivière la Tone. + +La lune, brillant de tout son éclat dans un ciel sans nuages, répandait +un doux et paisible rayonnement sur la plus belle et la plus riche des +vallées anglaises. + +De magnifiques résidences seigneuriales, des tours crénelées, des +groupes de cottages bien abrités sous leurs toits de chaume, les vastes +et silencieuses étendues des champs de blé, de sombres bosquets, à +travers lesquels brillaient les fenêtres éclairées des maisons qui +peuplaient leurs profondeurs, tout cela se développait autour de nous, +ainsi que les paysages indéfinis, muets, qui se déploient devant nous en +nos rêves. + +Il y avait dans ce tableau tant de calme, tant de beauté, que nous +arrêtâmes nos chevaux à un coude que faisait le sentier, que les paysans +las, les pieds meurtris, firent halte, que les blessés eux-mêmes se +soulevèrent dans la charrette, pour réjouir leurs yeux par un regard +jeté sur cette terre promise. + +Tout à coup, du silence, monta une voix forte, fervente, qui s'adressait +à la Source de Vie pour lui demander de garder et préserver ce qu'elle +avait créé. + +C'était Maître Josué Pettigrue, qui, à genoux, implorait à la fois des +lumières pour l'avenir, et exprimait sa reconnaissance de ce que son +troupeau était sorti sain et sauf des dangers rencontrés sur son chemin. + +Je voudrais, mes enfants, posséder un de ces cristaux magiques dont vous +parlent les livres, afin de pouvoir vous y montrer cette scène: les +noires silhouettes des cavaliers, l'attitude grave, sérieuse des +paysans, les uns agenouillés pour prier, les autres s'appuyant sur leurs +armes grossières, l'expression à la fois soumise et narquoise des +dragons prisonniers, la rangée de figures pâles, contractées par la +souffrance, qui regardaient par-dessus le bord de la charrette, le +choeur de gémissements, de cris, de phrases entrecoupées qui +interrompait parfois la parole ferme et égale du pasteur. + +Si seulement j'étais capable de peindre une pareille scène avec le +pinceau d'un Verrio ou d'un Laguerre, je n'aurais pas besoin de la +décrire en ce langage décousu et faible. + +Maître Pettigrue avait terminé son discours d'actions de grâce, et +allait se relever quand le tintement musical d'une cloche nous arriva de +la ville endormie à nos pieds. + +Pendant une ou deux minutes, ce son s'éleva tour à tour fort et faible, +en sa douce et claire vibration. + +Il fut suivi d'un second coup d'un son plus grave, plus âpre, et d'un +troisième, et l'air finit par s'emplir d'un joyeux carillon. + +En même temps, on entendit une rumeur de cris, d'applaudissements, qui +s'enfla, s'étendit et devint un grondement puissant. + +Des lumières étincelèrent aux fenêtres. + +Des tambours battirent. + +Toute la ville fut en mouvement. + +Ces manifestations soudaines de réjouissance, suivant d'aussi près la +prière du ministre, furent regardées comme un heureux présage par les +superstitieux paysans, qui poussèrent un cri de joie et, se remettant en +marche, furent bientôt arrivés aux confins de la ville. + +Les sentiers et la chaussée étaient noirs d'une foule formée par la +population de la ville, hommes, femmes, enfants. + +Beaucoup d'entre eux portaient des torches et des lanternes, et cette +masse serrée allait dans une même direction. + +Nous les suivîmes, et nous nous trouvâmes sur la place du marché, où des +groupes de jeunes apprentis entassaient des fagots, pour un feu de joie, +tandis que d'autres mettaient en perce deux où trois grands tonneaux +d'ale. + +Ce qui donnait lieu à cette subite explosion de joie, c'était la +nouvelle toute fraîche que la milice d'Albemarle avait déserté en +partie, et que le reste avait été battu, ce matin là, à Axminster. + +Lorsqu'on apprit le succès de notre propre engagement, la joie populaire +devient plus tumultueuse que jamais. + +On se précipita au milieu de nous, on nous combla de bénédictions, en +cet étrange dialecte de l'ouest, à la prononciation épaisse. + +On embrassait nos chevaux autant que nous. + +Des préparatifs furent bientôt faits pour accueillir nos compagnons +fatigués. + +Un long édifice vide, qui servait de magasin pour les laines, fut garni +d'une épaisse couche de paille et mis à leur disposition. + +On y plaça un grand baquet rempli d'ale, et une abondante provision de +viandes froides et de pain de froment. + +De notre côté, nous descendîmes par la rue de l'Est, à travers les cris +et les poignées de main de la foule, pour nous rendre à l'hôtellerie du +_Blanc-Cerf_, où, après un repas hâtif, nous fûmes fort heureux de +nous mettre au lit. + +Mais à une heure avancée de la nuit, notre sommeil fut interrompu par +les réjouissances de la foule qui, après avoir brûlé en effigie Lord +Sunderland et Grégoire Alford, Maire de Lyme, s'attarda à chanter des +chansons du pays de l'Ouest et des hymnes puritains jusqu'aux premières +heures du matin. + + + + +II--Le rassemblement sur la place du Marché. + + +La belle ville où nous nous trouvions alors, était le véritable centre +de la rébellion, bien que Monmouth n'y fût pas encore arrivé. C'était +une localité florissante, faisant un grand commerce de laine et de draps +à côtes, qui donnait du travail à près de sept mille habitants. + +Ainsi elle occupait un rang élevé parmi les cités anglaises, et n'avait +au-dessus d'elle que Bristol, Norwich, Bath, Exeter, York, Worcester, +entre les villes de province. + +Taunton avait été longtemps fameux non seulement par ses ressources et +par l'initiative de ses habitants, mais encore par la beauté et la bonne +culture du pays qui s'étendait autour d'elle et produisait une vaillante +race de fermiers. + +Depuis un temps immémorial, la ville avait été un centre de ralliement +pour le parti de la liberté, et pendant bien des années elle avait +penché pour la République en politique et pour le puritanisme en matière +de religion. + +Aucune localité du Royaume n'avait combattu avec plus de bravoure pour +le Parlement, et bien qu'elle eût été deux fois assiégée par Goring, les +bourgeois, sous les ordres du courageux Robert Blake, avait lutté si +désespérément que chaque fois les Royalistes avaient été obligés de se +retirer déconfits. + +Pendant le second siège, la garnison avait été réduite à se nourrir de +la chair des chiens et des chevaux, mais pas un mot relatif à une +reddition n'était sorti de sa bouche, non plus que de celle de +l'héroïque commandant. + +C'était ce même Blake sous lequel le vieux marin Salomon Sprent avait +combattu contre les Hollandais. + +Après la Restauration, le Conseil Privé, pour faire voir qu'il se +souvenait du rôle joué par la glorieuse ville du comté de Somerset, +avait ordonné, par une mesure toute spéciale, la démolition des remparts +qui entouraient la cité vierge. + +Aussi, au temps dont je parle, il ne restait de l'enceinte de murs +épais, si bravement défendue par la dernière génération de citadins, que +quelques misérables amas de débris. + +Toutefois il restait encore bien des souvenirs de ces temps orageux. + +Les maisons du pourtour portaient encore les cicatrices et les lézardes +produites par les bombes et les grenades des cavaliers. + +D'ailleurs, la ville entière avait une farouche et martiale apparence. + +On eût dit un vétéran parmi les cités qui avaient combattu au temps +jadis. + +Elle ne redoutait point de voir encore une fois l'éclair des canons et +d'entendre le sifflement aigu des projectiles. + +Le Conseil de Charles pouvait détruire les remparts que ses soldats +avaient été incapables de prendre, mais nul édit royal n'avait le +pouvoir d'en finir avec le caractère résolu et les opinions avancées des +bourgeois. + +Bon nombre d'entre eux, nés et grandis dans le fracas de la guerre +civile, avaient subi dès leur enfance l'action incendiaire des récits de +la guerre de jadis, et des souvenirs du grand assaut où les mangeurs +d'enfants de Lumley furent précipités en bas de la brèche par les bras +vigoureux de leurs pères. + +Ainsi furent entretenues dans Taunton des dispositions plus énergiques, +un caractère plus guerrier qu'en toute autre ville provinciale +d'Angleterre. + +Cette flamme fut attisée par l'action infatigable d'une troupe d'élite +de prédicants non conformistes, parmi lesquels le plus en vue était +Joseph Alleine. + +On n'eût pu mieux choisir comme foyer d'une révolte, car aucune cité +n'attachait plus de prix aux libertés et à la croyance qui étaient +menacées. + +Une forte troupe de bourgeois était déjà partie pour rejoindre l'armée +rebelle, mais beaucoup étaient restés à la ville pour la défendre. + +Ceux-ci furent renforcés par des bandes de paysans, comme celle à +laquelle nous nous étions nous-mêmes attachés. + +Elles étaient accourues en masse des environs, et maintenant elles +partageaient leur temps entre les discours de leurs prédicateurs +favoris, et l'exercice qui consistait à s'aligner et à manier leurs +armes. + +Dans les cours, les rues, les places du marché, on apprenait la marche, +la manoeuvre, le soir, le matin, à midi. + +Lorsque nous sortîmes à cheval après le déjeuner, toute la ville +retentissait des cris de commandement et du fracas des armes. + +Nos amis d'hier se rendaient sur la place du marché au moment où nous y +arrivâmes, et ils nous eurent à peine vus qu'ils ôtèrent leurs chapeaux +et nous accueillirent par des acclamations nourries, et ils ne +consentirent à se taire que quand nous les eûmes rejoints au petit trot +pour prendre notre place à leur tête. + +--Ils ont juré qu'aucun autre ne serait leur chef, dit le ministre, +debout près de l'étrier de Saxon. + +--Je ne pouvais pas souhaiter de plus solides gaillards à conduire, +dit-il. + +--Qu'ils se déploient en double ligne, en avant de l'hôtel de ville! +Comme cela! c'est cela! + +--Rangez-vous bien, la ligne d'arrière! dit-il en se plaçant à cheval +vis-à-vis d'eux. Maintenant mettez-vous pour prendre position, le flanc +gauche immobile, pour servir de pivot à l'autre! C'est cela: voilà une +ligne aussi rigide, aussi droite qu'une épée sortant des mains d'Andrea +Ferrare... Je t'en prie, l'ami, ne tiens pas ta pique comme si c'était +une houe, quoique j'espère que tu feras de bonne besogne avec elle pour +émonder la vigne du Seigneur... Et vous, monsieur, il faut porter votre +mousqueton sur l'épaule au lieu de le tenir sous le bras comme un dandy +tient sa canne. Jamais malheureux soldat se vit-il obligé de mettre en +ordre une équipe aussi panachée! Mon bon ami le Flamand lui-même ne +servirait pas à grand-chose, ici, non plus que Petrinus qui, dans son +traité _De re militari_, ne donne nulles indications sur la façon de +faire faire l'exercice à un homme dont l'arme est une faucille ou une +faux. + +--Épaulez faux! Portez faux! Présentez faux! dit tout bas Ruben à +l'oreille de Sir Gervas. + +Et tous deux éclatèrent de rire sans se préoccuper des froncements de +sourcils de Saxon voûté. + +--Partageons-les, dit-il, en trois compagnies de quatre-vingts hommes. + +--Non, un instant... Combien avez-vous d'hommes armés de mousquets? +Cinquante-cinq. Qu'ils sortent des rangs! Ils formeront la première +ligne ou compagnie. Sir Gervas Jérôme, vous avez sans doute commandé la +milice de votre comté, et vous savez quelque chose sur l'exercice à feu. +Si je suis le chef de cette troupe, je vous nomme capitaine de cette +compagnie. Elle formera la première dans la bataille, et c'est une +position qui ne vous déplaira pas, je le sais. + +--Pardieu, il faudra qu'ils se poudrent la tête, dit Sir Gervas d'un ton +décidé. + +--Vous aurez à pourvoir à tout leur arrangement, répondit Saxon. Que la +première compagnie s'avance de six pas sur le pont! C'est cela!... +Maintenant que les hommes armés de piques se présentent! Quatre-vingt +sept! une compagnie bonne pour le service. Lockarby, chargez-vous de ces +hommes, et n'oubliez pas ceci: les guerres d'Allemagne l'ont démontré. +La meilleure cavalerie est aussi impuissante contre des piquiers bien +fermes que les vagues contre un rocher. Vous serez le capitaine de la +seconde compagnie. Allez vous placer à sa tête. + +--Par ma foi, s'ils ne savent pas mieux se battre que leur capitaine ne +sait se tenir à cheval, dit à demi-voix Ruben, ce sera une fâcheuse +affaire. J'espère qu'ils seront plus solides sur le champ de bataille +que je ne le suis en selle. + +--Quant à la troisième compagnie des hommes armés de faux, je la confie +à vos soins, capitaine Micah Clarke, reprit Saxon. Le bon Maître Josué +Pettigrue sera notre aumônier militaire. Sa voix et sa présence ne +seront-elles pas pour nous comme la manne dans le désert, comme des +sources d'eau dans les lieux arides. Quant aux sous-officiers, je vois +que vous les avez déjà choisis. Vos capitaines auront le droit d'ajouter +à ce nombre, ceux qui frappent avec sang-froid et ne font pas de +quartier. Maintenant j'ai encore une chose à vous dire. Je parle de +façon à ce que tout le monde m'entende, et que dans la suite personne ne +se plaigne de ce qu'on ne lui a pas fait connaître clairement les règles +de son service. Ainsi donc, je vous avertis que quand le clairon sonnera +l'appel du soir, qu'on aura déposé le casque et la pique, je suis comme +vous, et vous comme moi, les uns et les autres, des ouvriers dans le +même champ, et nous buvons aux mêmes sources de vie. Ainsi donc je +prierai avec vous, je prêcherai avec vous, je vous donnerai des +éclaircissements, je ferai tout ce qui peut convenir à un frère de +pèlerinage sur la route fatigante. Mais écoutez bien, amis, quand nous +sommes sous les armes, et qu'il y a de bonne besogne à faire, en marche, +ou sur le champ de bataille, ou à la revue, que votre tenue soit +régulière, militaire, scrupuleuse. Soyez vifs à entendre, alertes à +obéir, car je ne veux pas de flemmards, ni de traînards, et s'il s'en +trouvait, je leur ferais sentir le poids de ma main. Oui, j'irai même +jusqu'à les supprimer. Je vous le déclare, il n'y aura point de pitié +pour des gens de cette sorte. + +Sur ces mots il s'arrêta, promena ses regards sur sa troupe d'un air +sévère, ses paupières très baissées sur ses yeux brillants et mobiles. + +--Si donc, reprit-il, un homme se trouvait parmi vous qui redoute de se +soumettre à une discipline rigoureuse, qu'il sorte des rangs, et qu'il +se mette en quête d'un chef plus indulgent car je vous le dis, tant que +je commanderai ce corps, le régiment d'infanterie de Wiltshire, qui a +pour chef Saxon, sera digne de faire ses preuves en cette cause sainte +et si propre à élever les âmes. + +Le colonel se tut et resta immobile sur sa jument. + +Les paysans, formés en longue ligne levèrent les yeux, les uns d'un air +balourd, les autres d'un air d'admiration, certains avec une expression +de crainte devant ses traits sévères, osseux, et son regard plein de +menaces. + +Mais personne ne bougea. + +Il reprit: + +--L'honorable Maître Timewell, Maire de cette belle ville de Taunton, +laquelle a été une tour de force pour les fidèles pendant ces longues +années pleines d'épreuves pour l'esprit, se dispose à nous passer en +revue, quand les autres corps se seront réunis. Ainsi donc, capitaines, +à vos commandements... Là, les mousquetaires! Formez les rangs, avec +trois pas d'intervalle entre chaque ligne. Faucheurs, prenez place sur +la gauche; que les sous-officiers se postent sur les flancs et en +arrière. Comme cela! Voilà qui est bien manoeuvré pour un premier essai, +quoiqu'un bon adjudant avec sa trique, à la façon impériale, puisse +trouver encore ici pas mal de besogne. + +Pendant que nous étions occupés ainsi à nous organiser d'une manière +rapide et sérieuse un régiment, d'autres corps de paysans, plus ou moins +disciplinés, s'étaient rendus sur la Place du Marché et y avaient pris +position. + +Ceux de notre droite étaient venus de Frome et de Radstock, dans le nord +du comté de Somerset. + +C'était une simple cohue dont les armes consistaient en fléaux, +maillets, et autres outils de ce genre, et sans autres signes de +ralliement que des branches vertes fixées dans les rubans de leurs +chapeaux. + +Le corps, qui se trouvait à notre gauche, portait un drapeau indiquant +qu'il se composait d'hommes du comté de Dorset. + +Ils étaient moins nombreux, mais mieux équipés, car leur premier rang +tout entier était comme le nôtre, armé de mousquets. + +Pendant ce temps, les bons bourgeois de Taunton, leurs femmes et leurs +filles, s'étaient groupés sur les balcons et aux fenêtres qui avaient +vue sur la place du Marché, et d'où ils pouvaient assister au défilé. + +Ces graves bourgeois, aux barbes taillées en carré, aux vêtements de +drap, avec leurs imposantes moitiés en velours et taffetas à triple +poil, regardaient du haut de leurs observatoires, tandis que çà et là +s'entrevoyait sous la coiffe puritaine une jolie figure timide et très +propre à confirmer la renommée de Taunton, ville aussi célèbre par la +beauté de ses femmes que pour les prouesses de ses hommes. + +Les côtés de la place étaient occupés par la masse compacte des gens du +peuple, vieux tisseurs de laine à la barbe blanche, matrones aux faces +revêches, villageoises avec leurs châles posés sur la tête, essaims +d'enfants, qui de leurs voix aiguës acclamaient le Roi Monmouth et la +succession protestante. + +--Sur ma foi, dit Sir Gervas, en faisant reculer son cheval jusqu'à ce +qu'il se trouvât sur la même ligne que moi, nos amis aux bottes carrées +ne devraient pas être si pressés d'aller au ciel, alors qu'ils ont parmi +eux, sur terre, des anges en si grand nombre. Par le Corps Dieu! ne +sont-elles pas belles! Et à elles toutes, elles n'ont pas une mouche, +pas un diamant, et pourtant que ne donneraient pas vos belles fanées du +Mail ou de la Piazza pour avoir leur innocence et leur fraîcheur? + +--Je vous en prie, au nom du ciel, ne leur envoyez pas de ces sourires +et de ces saluts, dis-je. Ces politesses sont de mise à Londres, mais +elles seraient entendues de travers parmi ces simples villageoises au +Somerset et leurs parents, gens à la tête chaude, et qui frappent dur. + +J'avais à peine dit ces mots que la porte à deux vantaux de l'Hôtel de +Ville s'ouvrit, et que le cortège des pères de la cité apparut sur la +place du marché. + +Deux trompettes en justaucorps _ini-parti_ les précédaient, en +sonnant une fanfare sur leurs instruments. + +Derrière eux venaient les aldermen et les conseillers, graves et +vénérables vieillards, drapés dans des robes de soie noire à traîne, aux +collets et aux bords formés de coûteuses fourrures. + +Après eux s'avançait un petit homme rougeaud, bedonnant, qui tenait à la +main la verge, insigne de son office. + +C'était le secrétaire de la ville. + +Le défilé des dignitaires se terminait par la haute et imposante +personne de Stephen Timewell, Maire de Taunton. + +Il y avait dans l'extérieur de ce magistrat bien des choses faites pour +attirer l'attention, car tous les traits qui caractérisaient le parti +puritain, auquel il appartenait, se personnifiaient et s'exagéraient en +lui. + +Il était d'une taille très haute, extrêmement maigre, avec un air +fatigué, des paupières lourdes, qui trahissaient les jeûnes et les +veilles. + +Les épaules courbées, la tête penchée sur la poitrine marquaient les +effets de l'âge, mais ses yeux brillants, d'un gris d'acier, l'animation +qui se remarquait dans les traits de sa figure pleine de vivacité, +prouvaient à quelle hauteur l'enthousiasme religieux pouvait s'élever +au-dessus de la faiblesse corporelle. + +Une barbe pointue, en désordre, tombait à mi-chemin de sa ceinture. + +Ses longs cheveux, blancs comme la neige, s'échappaient en voltigeant de +dessous une calotte de velours. + +Cette calotte était fortement tendue sur le crâne de façon à faire +saillir les oreilles dans une position forcée, de chaque côté, coutume +qui a valu à son parti l'épithète de «dresse-l'oreille» qui lui fut si +souvent appliquée par ses adversaires. + +Son costume était d'une simplicité étudiée, de couleur sombre. + +Il se composait de son manteau noir, de culottes en velours foncé, de +bas de soie, avec des noeuds de velours aux souliers à la place des +boucles alors en usage. + +Une grosse chaîne d'or, qu'il portait au cou, était la marque de son +office. + +En avant de lui marchait à pas comptés le gros secrétaire de la ville, +au gilet rouge, une main sur la hanche, l'autre étendue pour brandir la +verge qui lui servait d'insigne. + +Il jetait des regards solennels à droite et à gauche, s'inclinait de +temps en temps comme s'il s'attribuait les applaudissements. + +Ce petit homme avait attaché à sa ceinture un énorme sabre qui résonnait +sur ses pas avec un bruit de ferraille sur le pavé formé de galets, et +qui de temps en temps se mettait entre ses jambes. + +Alors l'homme l'enjambait d'un air brave et reprenait sa marche sans +rien perdre de sa dignité. + +Trouvant à la fin ces interruptions trop fréquentes, il abaissa la +poignée de son sabre de manière à en élever la pointe, et il continua à +marcher avec l'air d'un coq bantam dont la queue aurait été réduite à +une seule plume. + +Lorsque le Maire eut passé en avant et en arrière des différents corps +et les eut inspectés avec une minutie et une attention bien propres à +prouver que l'âge n'avait point émoussé ses qualités militaires, il fit +demi-tour dans l'intention évidente de nous parler. + +Aussitôt son secrétaire s'élança devant lui, agitant les bras, et criant +à tue-tête: + +--Silence, bonnes gens! Silence pour le très honorable Maire de Taunton! +Silence pour le digne Maître Stephen Timewell. + +Et au milieu de ses gestes et de ses cris, il s'empêtra encore une fois +dans son arme démesurée, et alla s'étaler à quatre pattes dans le +ruisseau. + +--Silence, vous même, Maître Tetheridge, dit d'un ton sévère le +magistrat suprême, si l'on vous rognait votre épée et votre langue, ce +serait aussi avantageux pour vous que pour nous. Ne saurais-je dire +quelques mots opportuns à ces braves gens sans que vous veniez +m'interrompre par vos aboiements discordants? + +L'encombrant personnage se ramassa et s'esquiva derrière le groupe des +conseillers, pendant que le Maire gravissait avec lenteur les degrés de +la croix du marché. + +De là, il nous parla d'une voix haute, perçante, qui prenait plus +d'ampleur à chaque mot, si bien qu'elle s'entendait jusque dans les +coins les plus éloignés de la place. + +--Amis dans la foi, dit-il, je rends grâce au Seigneur d'avoir été +épargné dans ma vieillesse pour être présent à cette pieuse réunion. Car +nous, gens de Taunton, nous avons toujours entretenu vivante parmi nous +la flamme du Covenant, parfois peut-être obscurcie par les courtisans +des circonstances, mais restée toujours allumée dans les coeurs de notre +peuple. Toutefois il régnait autour de nous des ténèbres pires que +celles de l'Égypte, alors que Papisme et Prélatisme, Arminianisme et +Érastianisme faisaient rage et se donnaient libre cours sans rencontrer +d'obstacle ni de répression. Mais que vois-je maintenant? Vois-je les +fidèles se retirer tremblants en leurs cachettes, et dressant l'oreille +pour percevoir le bruit des fers des chevaux de leurs oppresseurs? +Vois-je une génération docile aux maîtres du jour, avec le mensonge aux +lèvres, et la vérité ensevelie au fond de son coeur? Non, je vois devant +moi des hommes pieux, qui viennent non seulement de cette belle cité, +mais encore de tout le pays à la ronde, et des comtés de Dorset, et de +Wilts, certains même, à ce qu'on me dit, du Hampshire, tous disposés, +empressés à besogner vigoureusement pour la cause du Seigneur. Et quand +je vois ces hommes fidèles, et quand je pense que chacune des grosses +pièces de monnaie qu'ils ont dans leurs caisses est prête à les +soutenir, et quand je sais que ceux qui, dans le pays, ont survécu aux +persécutions, rivalisent de prières pour nous, j'entends une voix +intérieure qui me dit que nous abattrons les idoles de Dagon et que nous +bâtirons dans cette Angleterre, notre pays, un temple de la vraie +religion tel que ni Papisme, ni Prélatisme, ni idolâtrie, ni aucune +autre invention du Mauvais ne prévaudra jamais contre lui. + +Un sourd murmure d'approbation que rien ne pouvait contenir, monta des +rangs compacts de l'infanterie insurgée, en même temps que les armes ou +mousquetons retombaient sur le pavé avec un bruit sonore. + +Saxon tourna à demi sa figure farouche, en levant la main d'un signe +d'impatience. + +Le grondement rauque s'éteignit parmi nos hommes, pendant que nos +compagnons de droite et de gauche, moins disciplinés, continuaient à +agiter leurs branches vertes et à faire sonner leurs armes. + +Les gens de Taunton restaient immobiles, résolus, silencieux, mais leurs +traits contractés, leurs sourcils froncés prouvaient que l'éloquence de +leur concitoyen avait remué jusqu'en ses profondeurs l'esprit fanatique +qui les distinguait. + +--J'ai en main, reprit le Maire, en tirant de sa poitrine un papier +roulé, la proclamation dont notre royal chef s'est fait précéder. En sa +grande bonté, en son abnégation, il a, dans le premier appel daté de +Lyme, fait savoir qu'il laisserait le choix d'un monarque aux Communes +d'Angleterre, mais ayant appris que ses ennemis faisaient de cette +déclaration l'usage le plus scandaleux, le plus vil, et assuraient qu'il +avait trop peu de confiance en sa propre cause pour surprendre +publiquement le titre qui lui était dû, il a décidé de mettre fin à ces +mauvais propos. + +«Sachez donc que par la présente il est proclamé que James, Duc de +Monmouth, est désormais le Roi légitime d'Angleterre, que Jacques +Stuart, le papiste et le fratricide, est un scélérat usurpateur, qu'il +est promis cinq mille guinées à quiconque le livrera mort ou vif, et que +l'assemblée siégeant actuellement à Westminster et se donnant le nom de +Communes d'Angleterre est une assemblée illégale, que ses actes sont +nuls et non avenus devant la loi. Dieu bénisse le Roi Monmouth et la +Religion protestante!» + +Les trompettes sonnèrent une fanfare, et le peuple applaudit, mais le +Maire, levant ses mains maigres et blanches pour réclamer le silence, +reprit: + +--Il est arrivé ce matin un message du Roi. Il envoie son salut à ses +fidèles sujets protestants, et ayant fait halte à Axminster, pour se +reposer après sa victoire, il se mettra bientôt en marche, et sera parmi +vous dans deux jours au plus tard. + +«Vous serez peinés d'apprendre que le bon Alderman Rider a péri, frappé +au plus fort de la mêlée. Il est mort en homme et en chrétien, léguant +toute sa fortune en ce monde, ainsi que sa fabrique de draps et ses +biens immeubles, pour la continuation de la guerre. + +«Parmi les autres morts, il n'y en a pas plus de dix qui soient de +Taunton. Deux vaillants jeunes pères ont été moissonnés, Ohosés et +Ephraïm Hollis, dont la pauvre mère... + +--Ne vous désolez pas à mon sujet, bon Maître Timewell, cria une voix de +femme dans la foule. J'ai trois autres fils, aussi solides, que j'offre +tous pour la même querelle. + +--Vous êtes une digne femme, _Mistress_ Hollis, répondit le Maire, et +vos enfants ne seront point perdus pour vous. Le nom suivant sur ma +liste est celui de Jessé Tréfail, puis viennent Joseph Millar et +Aminadab Holt... + +Un mousquetaire, homme d'un certain âge, se trouvant dans là première +ligne de l'infanterie Taunton, enfonça son chapeau sur ses yeux, et cria +d'une voix forte et ferme: + +--Le Seigneur me l'a donné, le Seigneur me l'a ôté. Béni soit le nom du +Seigneur! + +--C'est votre fils unique, Maître Holt, dit le Maire, mais le Seigneur a +aussi sacrifié son Fils unique pour que vous et moi nous puissions boire +aux eaux de la vie éternelle... Puis viennent Route-de-lumière-Régan, +James Fletcher, Salut-Smith et Robert Jolinstone. + +Le vieux Puritain roula ses papiers d'un air grave, et après être resté +quelques instants les mains croisées sur sa poitrine, en une silencieuse +prière, il descendit de la croix du marché, et s'éloigna suivi des +aldermen et des conseillers. + +La foule commença de même à se disperser, d'une façon posée et sans +désordre. + +Les figures étaient solennelles, sérieuses, les yeux baissés. + +Toutefois un grand nombre de paysans, plus curieux ou moins dévots que +les citadins, se groupèrent autour de notre régiment, pour voir ceux qui +avaient battu les dragons. + +--Vois-tu l'homme qui a une tête de gerfaut? s'écria l'un, en désignant +Saxon. C'est lui qui a abattu hier ce Philistin d'officier, et qui a +mené les fidèles à la victoire. + +--Remarquez-vous cet autre, s'écria une vieille dame, celui qui a la +figure blanche, et qui est habillé comme un prince? C'est un noble, qui +est venu de Londres pour rendre témoignage en faveur de la foi +protestante. C'est un bien pieux gentleman, oh, oui, et s'il était resté +dans la cité coupable, on lui aurait coupé la tête, comme on a fait au +bon Lord Russell, ou on l'aurait enchaîné avec le digne monsieur Baxter. + +--Par la Vierge Marie, compère, criait un autre, l'homme de grande +taille au cheval gris, voilà mon soldat à moi. Il a les joues aussi +lisses qu'une demoiselle, et des membres comme Goliath de Gath. Je vous +parie qu'il serait capable d'emporter ce vieux compère de Jones en +travers de sa selle aussi aisément que Towser enlève une donzelle. Mais +voici ce bon monsieur Tetheridge, le secrétaire: il est bien occupé, et +c'est un homme qui n'épargne ni le temps ni la peine pour la Grande +Cause. + +--Place, bonnes gens, place! criait le petit secrétaire affairé, l'air +autoritaire. N'entravez pas les hauts employés de la corporation dans +l'accomplissement de leurs fonctions. Vous ne devez pas non plus +encombrer les abords des combattants, vu que par là vous les empêchez de +se déployer et de s'étendre en ligne, ainsi que le demandent +actuellement plusieurs chefs importants. Je vous prie, quel est donc +celui qui commande cette cohorte, ou plutôt cette légion, vu que vous +avez le concours de cavalerie auxiliaire? + +--C'est un régiment, monsieur, dit Saxon d'un air bourru, le régiment du +colonel Saxon, infanterie du Comté de Wilts, que j'ai l'honneur de +commander. + +--Je demande pardon à monsieur le colonel, s'écria le secrétaire, d'un +air inquiet, en s'écartant du soldat à figure bronzée. J'ai entendu +parler de monsieur le colonel et de ses exploits dans les guerres +d'Allemagne. Moi-même, j'ai porté la pique dans ma jeunesse, et j'ai +brisé une ou deux têtes, oui, et même aussi un ou deux coeurs, au temps +où je portais justaucorps et bandoulière. + +--Faites connaître votre message, dit brièvement le colonel. + +--C'est de la part de son Excellence monsieur le Maire. Il s'adresse à +vous-même, et à vos capitaines, qui sans doute sont ces cavaliers de +haute stature que je vois à mes côtés. Beaux gaillards, sur ma foi, mais +vous et moi, colonel, nous savons bien qu'un petit tour d'escrime peut +mettre le plus petit d'entre nous au même niveau que le plus fendant. +Oui, je vous le garantis, vous et moi qui sommes des soldats, nous +pourrions, étant mis dos à dos, tenir tête à ces trois galants. + +--Parlez, mon garçon, gronda Saxon, en étendant un long bras musculeux +et saisissant par le revers de son habit le bavard secrétaire, et le +secouant de façon à faire sonner encore une fois son grand sabre. + +--Quoi! Colonel! Comment? s'écria Mr Tetheridge, dont l'habit parut +prendre une teinte plus foncée par le contraste avec la pâleur soudaine +de ses joues. Porteriez-vous une main irritée sur le représentant du +Maire? Moi aussi, je porte l'épée au côté, comme vous pouvez le voir. En +outre, je suis assez vif, assez prompt à me fâcher, et je vous avertis +en conséquence de ne rien faire que je puisse par hasard regarder comme +une offense personnelle. Quant à mon message, c'était pour vous dire que +son Excellence Mr le Maire désirait avoir un entretien avec vous et vos +capitaines à l'Hôtel de Ville. + +--Nous allons nous y rendre, dit Saxon. + +Puis, s'adressant au régiment, il se mit à expliquer quelques-uns des +mouvements et exercices les plus simples, en instruisant ses officiers +tout comme ses hommes, car si Sir Gervas connaissait un peu l'exercice, +Lockarby et moi, nous n'avions guère que de la bonne volonté à offrir +dans l'occasion. + +Lorsque l'ordre de rompre fut enfin donné, nos compagnies retournèrent à +leur casernement dans le magasin à laines, pendant que nous remettions +nos chevaux aux valets d'écurie du _Blanc-Cerf_ et que nous nous +mettions en route pour présenter nos respects au Maire. + + + + +III--Maître Stephen Timewell, Maire de Taunton. + + +Tout était en mouvement, en agitation, dans l'Hôtel de Ville. + +Sur un des côtés, à une table basse couverte de serge verte, étaient +assis deux écrivains, ayant devant eux de grands rouleaux de papier. + +Une longue procession de citadins défilaient devant eux. + +Chacun déposait un rouleau ou un sac de pièces de monnaies qui était +dûment enregistré par les receveurs. + +Une caisse carrée, renforcée de fer, se trouvait à côté d'eux. + +On y jetait l'argent et nous remarquâmes au passage qu'elle était à +moitié pleine de pièces d'or. + +Nous ne pûmes éviter de constater que parmi les donateurs, il y en avait +beaucoup dont les doublets râpés et les figures amaigries montraient que +les sommes si volontiers données par eux étaient le fruit de privations +qu'ils s'étaient imposés jusque dans leur nourriture. + +Beaucoup, parmi eux, accompagnaient leur offrande d'une courte prière, +ou de la citation d'un texte bien choisi, où il est parlé du trésor qui +ne se corrompt point, ou du prêt fait au Seigneur. + +Le secrétaire de la ville, debout près de la table, délivrait les reçus +pour chaque somme, et le mouvement incessant de sa langue emplissait la +salle, lorsqu'il lisait les noms et les sommes, en y intercalant ses +remarques: + +--Abraham Willis, criait-il à notre entrée, inscrivez-le pour vingt-six +livres dix shillings. Vous recevrez dix pour cent sur cette terre, +Maître Willis, et je vous garantis qu'ensuite vous ne serez point +oublié... John Standish, deux livres, William Simons, deux guinées... +Tiens-bon Bealing, quarante-cinq livres. Voilà un fameux coup dans le +flanc du Prélatisme, brave Maître Hoaling... Salomon Warren, cinq +guinées; James White, cinq shillings, l'obole de la veuve, James!... +Thomas Bakewell, cinq livres. Non, Maître Bakewell, avec trois fermes +sur les bords de la Tone et des pâturages dans l'endroit le plus fertile +d'Athelney, vous pouvez vous montrer plus libéral pour la bonne cause. +Nous vous reverrons sans doute. L'Alderman Smithson, quatre-vingt-dix +livres! Aha! voilà un soufflet sur la figure de la femme vêtue +d'écarlate. Encore quelques autres comme celui-là, et son trône se +changera en chaise à plongeon. Nous la démolirons, digne Maître +Smithson, ainsi que Jéhu, le fils de Nimshi, démolit la demeure de Baal. + +Et il bavardait, bavardait, faisant succéder éloges, conseils, +reproches, bien que les graves et solennels bourgeois ne prêtassent +guère attention à son vain jacassement. + +À l'autre côté de la salle, il y avait plusieurs longues auges de bois, +employées à loger les piques et les faux. + +Des messagers spéciaux, des appariteurs avaient été expédiés pour battre +le pays et réunir des armes. + +Ceux-ci, à leur retour, avaient déposé là leur butin sous la +surveillance de l'armurier en chef. + +Outre les armes ordinaires des paysans, on voyait un tonneau à moitié +plein de pistolets et de pétrinaux, sans compter un bon nombre de +mousquets, de fusils à écrou, des fusils hollandais, canardières, +carabines, ainsi qu'une douzaine de tromblons à canon de bronze, à +gueule évasée, quelques armes de rempart d'antique façon, telles que +sacres, couleuvrines, provenant des manoirs du comté. + +On avait pris sur les remparts, tiré des greniers de ces vieilles +demeures bien d'autres armes, que sans doute nos aïeux regardaient comme +des objets de prix, mais qui paraîtraient bien étranges en ce temps-ci, +où on peut tirer un coup de fusil toutes les deux minutes, et envoyer +aussi une balle à une distance de quatre cents pas. + +Il y avait des hallebardes, des haches de combat, des masses d'armes, +des lances, et d'antiques cottes de mailles, capables encore aujourd'hui +de mettre la vie d'un homme à l'abri d'un coup d'épée ou de pique. + +Maître Timewell, le Maire, était debout au milieu de ces allées et +venues, mettant de l'ordre dans toutes choses, en chef habile et +prévoyant. + +Je compris aisément la confiance et l'affection qu'éprouvaient pour lui +ses concitoyens, quand je le vis à l'oeuvre, et faisant preuve de toute +la sagesse de l'âge et de tout l'entrain de la jeunesse. + +Il était tout entier à sa besogne. + +Au moment de notre arrivée, il essayait le fonctionnement d'un +falconnette, mais en nous apercevant, il s'avança et nous salua avec +beaucoup de bienveillance. + +--J'ai entendu parler beaucoup de vous, dit-il, et raconter comment vous +avez maintenu ensemble les fidèles, et battu ainsi les cavaliers de +l'usurpateur. Ce ne sera pas la dernière fois, je l'espère, que vous +aurez vu leur dos. On m'a appris, Colonel Saxon, que vous avez beaucoup +servi à l'étranger. + +--J'ai été l'humble instrument de la Providence dans plus d'une bonne +besogne, dit Saxon en s'inclinant. J'ai combattu avec les Suédois contre +les Brandebourgeois, puis avec les Brandebourgeois contre les Suédois, +mon temps étant expiré et mes conditions satisfaites avec ces derniers. +Ensuite j'ai combattu avec les Bavarois contre les Suédois et les +Brandebourgeois réunis, sans parler de la part que j'ai prise aux +grandes guerres sur le Danube contre le Turc, et de deux campagnes dans +le Palatinat avec les _Messieurs_, ce qui toutefois peut passer pour +une distraction plutôt que pour de la guerre. + +--De vrais états de service pour un soldat! s'écria le Maire, en +caressant sa barbe blanche. J'ai entendu dire aussi que vous êtes +puissant dans la prière et le chant. Vous êtes, ce que je vois, colonel, +de la vieille race de mil six cent quarante, où les hommes passaient +toute la journée en selle, et la moitié de la nuit à genoux. Quand +reverrons-nous leurs pareils? Il ne reste plus que des débris tels que +moi, le feu de notre jeunesse entièrement éteint, et n'offrant plus que +des cendres léthargiques de la tiédeur. + +--Non, non, dit Saxon, la position et l'occupation où vous voilà +maintenant ne sont guère d'accord avec la modestie de votre langage. +Mais voici des jeunes gens qui trouveront l'ardeur, si leurs anciens +apportent le concours de leurs cerveaux. Voici le Capitaine Micah +Clarke, le Capitaine Lockarby, et le Capitaine Honorable Sir Gervas +Jérôme, qui sont venus de loin tirer leurs épées en faveur de la foi +foulée aux pieds. + +--Taunton vous souhaite la bienvenue jeunes messieurs, dit le Maire, en +regardant un peu de travers, du moins je me le figurais, le baronnet qui +avait tiré son miroir de poche et était occupé à se brosser les sourcils +J'espère que durant votre séjour en cette ville, vous voudrez bien vous +installer chez moi. C'est une maison sans façon, où la chère est simple, +mais un soldat a peu de besoins. Et maintenant, colonel, je serais +heureux de vous consulter au sujet de ces drags, et de savoir si après +avoir été recerclés, ils peuvent encore servir, ainsi qu'au sujet de ces +trois demi-canons, qui furent employés au temps ancien du Parlement et +diront peut-être leur mot dans la cause du peuple. + +Le vieux soldat et le Puritain s'enfoncèrent aussitôt dans une profonde +et savante discussion sur les mérites des pièces de rempart, des petits +canons, demi-couleuvrines, sacres, mignons, mortiers, faucons, +pierriers, autant de types d'artillerie sur chacun desquels Saxon avait +à exprimer des opinions bien tranchées, étayées de bien des aventures, +de bien des expériences personnelles. + +Il s'étendit ensuite sur les avantages des flèches à feu, des lances à +feu, dans l'attaque ou la défense des places fortes. + +Il termina par une longue dissertation sur les fortins, _directis +lareribus_, sur les ouvrages en demi-lune, en ligne droite, horizontaux, +obsculaires, avec tant de mentions des lignes de la Majesté Impériale, à +Gran, qu'il semblait que ce discours ne dût jamais finir. + +Nous nous esquivâmes pendant qu'il était en train de discuter sur les +efforts que produisirent les grenades autrichiennes sur une brigade de +piquiers bavarois à la bataille d'Obergranstock. + +--Que je sois maudit, si je suis disposé à accepter l'offre de ce +personnage, dit Sir Gervas à demi-voix. J'ai entendu parler des ménages +puritains. Beaucoup de prières, peu de vin du Rhin, et de tous côtés des +vols de textes aussi durs, aussi tranchants que des cailloux. On se +couche avec le soleil, et un sermon est là qui vous guette pour peu +qu'on regarde avec bienveillance la domestique, ou qu'on chantonne un +refrain de chanson à boire. + +--La maison peut être plus importante que celle de mon père, fis-je +remarquer, mais elle ne peut pas être plus rigoureuse. + +--Pour cela, je le garantis, s'écria Ruben. Quand nous allions à une +danse moresque, quand nous organisions un jeu des samedis soir, comme la +ronde aux baisers ou «le curé qui a perdu son habit», j'ai vu Joe Côte +de Fer nous jeter au passage un regard capable de geler le sourire sur +nos lèvres. Je vous réponds qu'il aurait aidé le Colonel Pride à tuer +les ours ou à abattre les maïs. + +--Un tel homme eût commis un fratricide en tuant des ours, dit Sir +Gervas, avec tout le respect que je professe pour votre honorable père, +ami Clarke. + +--Tout comme vous si vous aviez abattu un papegai, répondis-je en +souriant. Quant à l'offre du Maire, nous ne pouvons maintenant nous +dispenser d'aller à son repas, et si on le trouve ennuyeux, il vous sera +aisé de trouver une excuse, et de vous tirer honorablement de là. Mais +rappelez-vous ceci, Sir Gervas, ces intérieurs-là sont très différents +de tous ceux que vous connaissez. Aussi donc réfrénez votre langue: sans +quoi il pourrait y avoir quelqu'un de fâché. Si je fais hem! ou si je +tousse, cela signifiera que vous ferez bien de vous tenir sur vos +gardes. + +--Convenu, jeune Salomon, s'écria-t-il. Il fait réellement bon avoir un +pilote qui connaît comme vous ces eaux sacrées. Quant à moi, je ne me +doutais pas combien j'étais près des récifs. Mais nos amis ont fini la +bataille d'Ober... je ne sais pas quoi, et ils s'avancent vers nous. +J'espère, Monsieur le Maire, que toutes les difficultés sont résolues? + +--Elles le sont, répondit le Puritain. J'ai été extrêmement édifié par +les propos de votre colonel, et je suis certain qu'en servant sous ses +ordres vous ferez grand profit de sa mûre expérience. + +--Très probable, monsieur, très probable! dit Sir Gervas d'un ton +insouciant. + +--Mais, reprit le Maire, il est près d'une heure, et notre faible chair +demande à grands cris à manger et à boire. Je vous en prie, faites-moi +la faveur de m'accompagner en mon humble demeure, où nous trouverons le +repas de famille déjà servi. + +En disant ces mots, il nous précéda pour sortir de la salle, et +descendit lentement Fore Street, les gens s'écartant à droite et à +gauche sur son passage et se découvrant respectueusement devant lui. + +De place en place, ainsi qu'il nous le fit remarquer, des mesures +avaient été prises pour barrer la route avec de fortes chaînes, +destinées à rompre l'élan de la cavalerie. + +Dans certains endroits, à l'angle d'une maison un trou avait été +pratiqué dans la maçonnerie, et par là pointait la gueule noire d'une +caronade ou d'une pièce de rempart. + +Ces précautions étaient d'autant plus nécessaires, que plusieurs corps +de cavalerie, sans compter celui que nous avions repoussé, étaient +répandus dans les environs, on le savait, et que la ville, n'ayant plus +ses remparts, était exposée à une incursion d'un chef audacieux. + +La demeure du principal magistrat était une maison trapue, à façade +carrée en pierre, située dans une cour qui s'ouvrait sur la rue de +l'Est. + +La porte de chêne, à imposte pointue, parsemée de gros clous de fer, +avait un air sombre et maussade, mais le vestibule sur lequel elle +s'ouvrait était clair et aéré. + +Il avait un parquet de cèdre très poli et était lambrissé jusqu'à une +grande hauteur, d'un bois de nuance foncée qui répandait une odeur +agréable, analogue à celle de la violette. + +Un large escalier partait de l'autre bout du vestibule. + +Ce fut par là qu'arriva, d'une marche légère, au moment de notre entrée, +une jeune fille à la figure douce, suivie d'une vieille dame chargée de +lingerie blanche. + +En nous voyant, la personne âgée battit en retraite, remontant +l'escalier, pendant que la jeune personne descendait les marches trois à +trois, entourait de ses bras le cou du vieillard, et l'embrassait avec +tendresse, en le regardant bien en face, comme une mère regarde un +enfant, quand elle craint quelque chose d'inquiétant. + +--On s'est encore fatigué, grand-papa, encore fatigué, dit-elle en +hochant la tête, et lui posant sur chaque épaule une petite main +blanche. Vraiment, vraiment, ton courage est plus grand que tes forces. + +--Non, non, petite, dit-il, en passant affectueusement la main à travers +une opulente chevelure brune, l'ouvrier doit travailler jusqu'à ce que +sonne l'heure du repos. Gentilshommes, voici ma petite fille Ruth, tout +ce qui reste de ma famille, et la lumière de ma vieillesse. Tout le +bosquet a été abattu, et il ne reste plus que le vieux chêne et le jeune +rejeton. Ces cavaliers, ma petite, sont venus de loin pour servir la +cause, et ils nous ont fait l'honneur d'accepter notre hospitalité. + +--Vous êtes venus au bon moment, gentilshommes, répondit-elle en nous +regardant bien en face avec un bienveillant sourire, comme celui d'une +soeur accueillant ses frères. La maisonnée est réunie autour de la +table, et le repas est prêt. + +--Pas plus prêt que nous ne le sommes, s'écria le robuste vieux +bourgeois. Conduis nos hôtes à leurs places, pendant que j'ôterai cette +robe officielle, ma chaîne et mon col de fourrure, avant de rompre mon +jeûne. + +À la suite de notre jolie conductrice, nous entrâmes dans une chambre +très grande et très haute, dont les murs étaient revêtus de panneaux de +chêne et dont chaque extrémité était ornée d'une tapisserie. + +Le parquet était en marqueterie à la façon française et couvert d'une +quantité de peaux et de tapis. + +À un bout de la pièce se dressait une grande cheminée de marbre, assez +vaste pour former à elle seule une petite chambre, meublée, comme au +temps jadis, d'un appui pour les ferrures, dans le centre, et pourvue de +larges bancs en pierre sur les côtés. + +Au-dessus du manteau de la cheminée, des rangées de crochets avaient +servi, à ce qu'il me sembla, à supporter des armes, car les riches +marchands anglais avaient coutume d'en avoir chez eux au moins en +quantité suffisante pour équiper leurs apprentis et leurs ouvriers. + +Mais elles avaient été enlevées, et il ne restait plus d'autre indice +des temps de troubles, qu'un monceau de piques et de hallebardes +entassées dans un coin. + +Au milieu de la chambre s'étendait une longue table massive, autour de +laquelle étaient assis trente ou quarante personnes, pour la plupart des +hommes. + +Ils étaient tous debout à notre entrée. + +À l'extrémité la plus éloignée de la table, un individu à figure grave +débitait avec une prononciation traînante des actions de grâce qui n'en +finissaient pas. + +Cela commençait par une formule de reconnaissance, pour la nourriture, +mais se perdait dans des histoires d'Église et d'État, pour finir par +une supplication en faveur d'Israël, qui venait de prendre les armes +pour livrer les batailles du Seigneur. + +Pendant tout ce temps-là, nous formions un groupe près de la porte, +nu-tête, et nous nous occupions à observer la compagnie et nous pouvions +le faire de plus près que la politesse ne nous eût permis de le faire, +si les gens n'avaient pas tenu les yeux baissés, et si leur pensée ne +s'était pas portée ailleurs. + +Il y en avait de tous les âges, depuis les barbons jusqu'aux jeunes +garçons ayant à peine dépassé les dix-huit ans. + +Tous avaient sur les traits la même expression austère et solennelle. + +Tous étaient vêtus de la même façon, de costumes simples et sombres. + +À part la blancheur de leurs larges cols et de leurs manches, pas un +cordon de couleur n'égayait la triste sévérité de leur habillement. + +Leurs vestes et leurs gilets noirs étaient de coupe droite et collante, +et leurs souliers de cuir Cordoue, qui, au temps de notre jeunesse, +étaient d'ordinaire l'endroit préféré pour quelques menus ornements, +étaient tous, sans exception, à bouts carrés et attachés avec des +cordons de couleur foncée. + +La plupart portaient des baudriers simples en cuir non tanné, mais les +armes elles-mêmes, ainsi que les larges chapeaux de feutres et les +manteaux noirs, étaient entassés sur les bancs, ou déposés sur les +sièges le long des murs. + +Ils tenaient les mains jointes, la tête penchée et écoutaient cette +allocution inopportune, en témoignant de temps à autre, par un +gémissement ou une exclamation, de l'émotion que les paroles du +prédicant excitaient en eux. + +Les trop longues actions de grâces se terminèrent enfin. + +La troupe s'assit et se mit sans autre retard ni cérémonie à attaquer +les gros quartiers de viande qui fumaient devant elle. + +Notre jeune hôtesse nous conduisit au bout de la table, où une haute +chaise sculptée, pourvue d'un coussin noir, indiquait la place du maître +de la maison. + +_Mistress_ Timewell s'assit à la droite du Maire, ayant à côté d'elle +Sir Gervas et la place d'honneur, la gauche, étant donnée à Saxon. + +À ma gauche était assis Lockarby, dont j'avais vu les yeux se fixer avec +une admiration visible et persistante sur la jeune Puritaine depuis le +premier instant où il l'avait aperçue. + +La table n'étant pas très large, nous pouvions causer d'un bord à +l'autre malgré le fracas de vaisselle et des plats, malgré l'affairement +des domestiques et le grave bourdonnement des voix. + +--C'est le personnel de la maison de mon père, fit remarquer notre +hôtesse, s'adressant à Saxon. Il n'y a ici personne qui ne soit à son +service. Il a un grand nombre d'apprentis dans le commerce de la laine. +Nous sommes ici quarante à chaque repas, tous les jours de l'année. + +--Et un repas fameux, dit Saxon, en jetant un regard sur la table, du +saumon, des côtes de boeuf, des croupes de mouton, des pâtés de veau, +qu'est-ce qu'un homme peut désirer de plus? De la bière brassée à la +maison, servie en abondance, pour faire descendre tout cela. Si le digne +Maître Timewell trouve le moyen d'approvisionner l'armée de cette façon, +je serai le premier à lui en être reconnaissant. Une tasse d'eau sale, +et un morceau de viande enfilé sur une baguette de fusil et charbonnée +plutôt que rôtie au feu du bivouac, voilà probablement ce qui succédera +à ces douceurs. + +--Ne vaut-il pas mieux avoir la foi? dit la jeune Puritaine. Le Tout +Puissant ne nourrira-t-il pas ses soldats, tout de même qu'Élisée fut +nourri dans sa solitude et qu'Agar le fut dans le désert? + +--Oui, dit un jeune homme à la tignasse frisée, au teint basané, qui +était assis à la droite de Sir Gervas, il pourvoira à nos besoins, tout +de même qu'un ruisseau jaillit des endroits secs, tout de même que les +cailles et la manne tombèrent en abondance sur le sol stérile. + +--Je l'espère bien, mon jeune monsieur, dit Saxon, mais il ne nous +faudra pas moins organiser un service d'approvisionnement, avec une +escorte de chariots numérotés, et un intendant pour chacun, à la façon +allemande. Ce sont là choses qu'il ne faut point laisser au hasard. + +À cette remarque, la jolie _Mistress_ Timewell leva les yeux d'un air +presque effaré, comme si elle en était scandalisée. + +Ses pensées auraient pris la forme de paroles, si à ce moment même, son +père n'était entré dans la salle, où toute la compagnie se leva et +salua, pendant qu'il gagnait sa place. + +--Asseyez-vous, mes amis, dit-il, en faisant un geste de la main... +Colonel Saxon, nous sommes des gens simples, et l'antique vertu du +respect pour nos anciens n'est point entièrement éteinte chez nous. +J'espère, Ruth, reprit-il que tu as pourvu aux besoins de nos hôtes? + +Nous protestâmes d'une seule voix que nous n'avions jamais été l'objet +d'autant d'attention et d'hospitalité. + +--C'est bien, c'est bien, dit le bon tisseur de laine, mais vos +assiettes sont nettes et vos verres vides. William, veillez à cela. Un +bon travailleur sait toujours découper à table. Si un de mes apprentis +n'arrive pas à faire plat net, je sais que je ne tirerai pas grand chose +de lui quand il maniera l'outil à carder et le chardon à foulon. Les +muscles et les nerfs se font avec des matériaux... Une tranche de ce +quartier de boeuf, William... À propos de cette bataille +d'Obergranstock, colonel, quel fut le rôle qu'y joua ce régiment de +Pandous dans lequel vous aviez une commission? + +Sur une question de ce genre, vous pouviez vous imaginer que Saxon avait +bien des choses à dire. + +Les deux hommes ne tardèrent pas à s'enfoncer dans une discussion animée +où les incidents de la Dune de Roundway et de la bande de Marston furent +mis en parallèle avec les résultats d'une vingtaine d'affaires aux noms +impossibles à prononcer, dans les Alpes de Styrie et sur les bords du +Danube. + +Dans sa vaillante jeunesse, Maître Timewell avait commandé d'abord un +escadron, puis un régiment, pendant les guerres du Parlement, depuis la +bataille de Chalgrove jusqu'à la lutte finale à Worcester, en sorte que +ces aventures militaires, sans avoir autant de diversité et d'étendue +que celles de son interlocuteur, étaient suffisantes pour lui permettre +de formuler et défendre des opinions précises. + +Au fond, elles étaient les mêmes que celles du soldat de fortune, mais +lorsque leurs idées différaient sur quelque détail, aussitôt s'engageait +un feu croisé d'expressions militaires. + +Il était tant question d'estacades, de palissades, de comparaisons entre +la cavalerie légère et la grosse cavalerie, entre piquiers et +mousquetaires, entre lansquenets et lanciers que l'oreille du profane +était étourdie de ce torrent de mots. + +Enfin, à propos d'un détail de fortification, le Maire traça le plan de +ses ouvrages avancés avec des cuillers et des fourchettes, pendant que +Saxon ouvrait ses parallèles avec des lignes de morceaux de pain, les +poussait rapidement en traverses et chemins couverts, pour s'établir sur +l'angle rentrant de la redoute du Maire. + +De là partit une nouvelle discussion au sujet des contre mines, ce qui +eût pour effet de donner au débat un redoublement d'ardeur. + +Pendant que cette dispute amicale avait lieu entre les anciens, Sir +Gervas Jérôme et _Mistress_ s'étaient mis à causer d'un bout de +la table à l'autre. + +--Mes chers enfants, j'ai rarement vu une figure aussi belle que celle +de cette demoiselle puritaine. + +Elle était belle de cette sorte de beauté modeste et virginale où les +traits doivent leur charme au charme de l'âme qui les illumine. + +Le corps, dans sa perfection de forme, semblait n'être que l'expression +de l'esprit accompli qui l'habitait. + +Sa chevelure brun foncé tombait en arrière depuis son front large et +blanc, qu'embellissaient deux sourcils fortement marqués, et de grands +yeux bleus et pensifs. + +L'ensemble de ses traits avait un caractère de douceur qui faisait +songer à la tourterelle. + +Néanmoins il y avait dans la bouche une fermeté, dans le menton une +délicate saillie qui indiquaient qu'en des temps de trouble et de +danger, la petite demoiselle saurait se montrer la digne descendante du +soldat Tête-Ronde et du magistrat puritain. + +Je suis certain qu'en des circonstances où des matrones, à la voix plus +forte et plus autoritaire, se seraient vues réduites au silence, la +jeune fille du Maire, avec sa douce voix, n'aurait pas été longtemps à +perdre son accent de conciliation et à laisser apparaître l'énergie +naturelle qu'elle cachait. + +Je fus fort diverti en observant le mal que Sir Gervas se donnait pour +causer avec elle, car la demoiselle et lui appartenaient à des mondes si +profondément divers, qu'il lui fallait toute sa galanterie, tout son +esprit, pour se maintenir sur un terrain où ses propos fussent +intelligibles pour elle. + +--Sans doute, _Mistress_ Ruth, vous employez une grande partie de votre +temps à la lecture, remarqua Sir Gervas, je me demande si vous pouvez +faire autre chose, étant aussi loin de la Ville. + +--De la ville? dit-elle d'un air surpris. Est-ce que Taunton n'est point +une ville. + +--Le Ciel me préserve de dire le contraire, répondit Sir Gervas et tout +particulièrement en présence d'un aussi grand nombre de dignes bourgeois +qui passent pour être assez susceptibles en ce qui regarde l'honneur de +leur cité natale. Il n'en est pas moins vrai, belle _Mistress_, que la +ville de Londres l'emporte sur toutes les autres villes à tel point +qu'on la nomme la Ville, ainsi que je viens de le faire. + +--Elle est bien grande alors, s'écria-t-elle, avec un joli étonnement. +Mais on bâtit de nouvelles maisons à Taunton, en dehors des anciennes +murailles, et de l'autre côté de Shuttern, et même sur l'autre bord de +la rivière. Peut-être sera-t-elle aussi grande, avec le temps. + +--Quand bien même on ajouterait toute la population de Taunton à +Londres, dit Sir Gervas, personne n'y remarquerait le moindre +accroissement. + +--Mais non, vous vous moquez de moi, s'écria la petite provinciale. +C'est contre toute raison. + +--Votre grand-père confirmera mes paroles, dit Sir Gervas. Mais pour +revenir à vos lectures, je parierais qu'il n'y a pas une page de Scudéry +et de son _Grand Cyrus_ que vous n'ayez lue. Sans nul doute vous +connaissez très bien les choses sentimentales qui se trouvent dans +Cowley, dans Waller, ou Dryden? + +--Qui sont ces gens-là? demanda-t-elle. Dans quelle église prêchent-ils? + +--Sur ma foi! s'écria le baronnet en riant, l'honnête John prêche dans +l'église de Will Unwin, connue de tout le monde sous la dénomination de +«Chez Will», et bien souvent deux heures du matin sonnent avant la fin +de son sermon. Mais pourquoi cette question? Croyez-vous que nul n'a le +droit d'écrire sur du papier, à moins qu'il ne porte une robe et n'ait +grimpé dans une chaire. Je me figurais que toutes les personnes de votre +sexe avaient lu Dryden. Dites-moi, je vous prie, quels sont vos livres +favoris. + +--Il y a le _Tocsin sonné aux Inconvertis_ d'Alleine, dit-elle. +C'est un ouvrage qui vous remue, un ouvrage qui a opéré beaucoup de bien. +N'avez-vous pas ressenti des fruits abondants à sa lecture? + +--Je n'ai point lu l'ouvrage que vous désignez, avoua Sir Gervas. + +--Point lu? s'écria-t-elle en levant les sourcils. Vraiment, je croyais +que tout le monde avait lu le _Tocsin_. Alors, que pensez-vous des +_Combats du Fidèle_? + +--Je ne l'ai point lu. + +--Ou bien des _Sermons_ de Baxter? demanda-t-elle. + +--Je ne les ai point lus. + +--Et le _Cordial de l'Esprit_, par Bull? + +--Je ne l'ai point lu. + +_Mistress_ Ruth le regarda en ouvrant de grands yeux, pleins d'un +étonnement sincère. + +--Vous trouverez peut-être qu'en parlant ainsi je manque d'éducation, +mais je ne puis m'empêcher d'être surprise. Où donc avez-vous été? +Qu'avez-vous fait pendant toute votre vie? Mais voyons, les enfants des +rues eux-mêmes ont lu ces livres. + +--La vérité, c'est que des ouvrages de cette sorte ne se rencontrent +guère sur notre chemin, à Londres, répondit Sir Gervas. Une pièce de +Georges Etheredge, des bouts-rimés de Sir John Suckling sont choses plus +légères, bien qu'elles soient peut-être moins nourrissantes pour +l'esprit. À Londres, on peut se tenir au fait de ce qui se passe dans le +monde des lettres, sans avoir beaucoup de lectures à faire, car sans +parler des commérages des cafés et des nouvelles à la main qu'on +rencontre sur sa route, il y a les bavardages des poètes et les +beaux-esprits dans les assemblées, puis de temps en temps, peut-être une +soirée ou deux dans la semaine, le théâtre, avec Vanbrugh ou Farquhar. +Ainsi on ne fausse pas longtemps compagnie aux Muses. Puis, après la +pièce, si l'on se sent disposé à tenter la fortune au tapis-vert chez +Groom Porter, on peut aller faire un tour au «Cocotier» si l'on est +Tory, ou à Saint-James, si l'on est un Whig. Il y a dix contre un à +parier que la conversation tournera sur la façon de composer des +alcaïques, ou sur la rivalité entre le vers blanc et le vers rimé. Puis, +après un arrière-souper, on s'en ira chez Will ou chez Slaughter où l'on +trouvera le vieux John, ainsi que Tickell, Congrève, et le reste de la +troupe, en train de travailler ferme sur les unités dramatiques, ou sur +la justice poétique, ou d'autres sujets analogues. J'avoue que mes goûts +ne me portent guère dans cette direction, et qu'à cette heure-là, +j'avais le tort de consacrer mon temps à la bouteille de vin, au cornet +à dés, ou bien... + +--Hem! Hem! fis-je très bruyamment pour le mettre sur ses gardes, car +plusieurs des Puritains étaient aux écoutes, avec des mines qui +exprimaient toute autre chose que de l'approbation. + +--Ce que vous dites de Londres m'intéresse vivement, dit la jeune +Puritaine, bien que ces noms et ces endroits n'aient pas beaucoup de +sens pour mes oreilles d'ignorante. Mais vous avez parlé du théâtre. +Assurément, personne ne s'approche de ces antres d'iniquité, de ces +pièges que tend le Mauvais? Le bon et sanctifié Maître Bull déclara du +haut de la chaire que ce sont là les lieux où se rassemblent les +effrontés, les lieux que hantent de préférence les pervers Assyriens, et +qui sont aussi dangereux pour l'âme qu'aucune de ces constructions +papistes pourvues d'un clocher, où la créature est d'une manière +sacrilège confondue avec le Créateur. + +--Voilà qui est bien parlé, et qui est bien vrai, _Mistress_ Timewell, +s'écria le jeune et efflanqué Puritain de gauche, qui avait prêté une +oreille attentive à toute la conversation. Il y a plus de choses +mauvaises en ces maisons-là, qu'en toutes les cités de la plaine. Je ne +doute point que la colère du Seigneur ne fonde un jour sur elles et ne +les détruise entièrement, ainsi que les hommes dissolus et les femmes +perdues qui les fréquentent. + +--Vos opinions tranchées sont sans doute, mon ami, fondées sur une +connaissance complète de votre sujet, dit avec calme Sir Gervas. Combien +de fois, dites-moi, êtes-vous entré dans ces maisons que vous décriez? + +--Grâce au Seigneur, je n'ai jamais été tenté de m'écarter du droit +chemin jusqu'au point de mettre les pieds dans une seule. Je n'ai pas +même pénétré dans ce vaste égout qu'on appelle Londres. Toutefois, +j'espère, et avec moi d'autres fidèles, que nous arriverons un jour à +nous mettre en marche dans cette direction, nos estocs au côté, avant +que cette affaire-ci soit terminée, et alors, je vous en réponds, nous +ne nous bornerons pas, comme fit Cromwell, à clore ces séjours du vice, +mais nous n'en laisserons pas pierre sur pierre, nous sèmerons du sel +sur leur emplacement, si bien qu'ils deviennent pour le peuple un +proverbe et une occasion de siffler. + +--Vous avez raison, John Derrick, dit le Maire, qui avait saisi au vol +la fin de ces remarques. Toutefois m'est avis que de parler moins haut +et de vous mettre moins en avant, vous siérait mieux, quand vous vous +entretenez avec les invités de votre maître... À propos de ces mêmes +théâtres, colonel, cette fois-ci, quand nous aurons le dessus, nous ne +tolérerons pas que l'ivraie d'autrefois étouffe le nouveau froment. Nous +savons quel fruit ont produit ces endroits-là au temps de Charles, les +Gwynn, les Palmer, et toute la vile bande de parasites impurs, +prostitués. Êtes-vous jamais allé à Londres, capitaine Clarke? + +--Non, monsieur, je suis né et j'ai été élevé à la campagne. + +--Vous n'en valez que mieux, dit notre hôte. J'y suis allé deux fois. La +première, ce fut au temps du Parlement Croupion, lorsque Lambert amena +sa division pour terrifier les Communes. Je fus alors logé à l'_Enseigne +des Quatre Croix_ dans Southwark, alors tenue par un digne homme, un +nommé John Dolman, avec lequel j'eus plus d'un édifiant entretien au +sujet de la prédestination. Tout était tranquille et bien réglé alors, +je vous en réponds, et vous auriez pu aller à pied de Westminster à la +Tour, en pleine nuit, que vous n'auriez pas entendu d'autre bruit que le +murmure des prières et le chant des hymnes. Dès qu'il faisait sombre, on +ne rencontrait dans les rues pas un ruffian, pas une péronnelle, rien +que des citadins bien posés allant à leurs affaires, ou des +hallebardiers de la garde. La seconde visite que je fis eut lieu au +sujet de cette affaire de la démolition des remparts. Alors moi et l'ami +Foster, le gantier, nous fûmes envoyés à la tête d'une députation de +cette ville au Conseil Privé de Charles. Qui aurait cru que si peu +d'années auraient pu produire un pareil changement? Toutes les mauvaises +choses qu'on avait fait rentrer sous terre à coups de pieds avaient +germé, pullulé, si bien qu'enfin cette vermine déborda dans les rues, et +que les gens pieux furent réduits à fuir la lumière du jour. Apollyon en +personne triompha vraiment pendant quelque temps. Un homme paisible ne +pouvait parcourir à pied les rues sans être bousculé dans le ruisseau +par des bravaches, des rodomonts, ou accosté par des femelles fardées. +Brigands et volereaux, manteaux brodés, éperons sonores, bottes +découpées à jour, grandes plumes, querelleurs, souteneurs, jurons et +blasphèmes, je vous réponds que l'enfer s'enrichissait. Et jusque dans +l'isolement de votre voiture, vous n'étiez pas à l'abri du larron. + +--Comment cela, monsieur? demanda Ruben. + +--Eh bien, tenez, voici comment. Comme c'est moi qui en ai pâti, j'ai +mieux que tout autre le droit de conter la chose. Vous saurez qu'après +avoir été reçus, d'une façon très froide--car nous étions aussi bien vus +du Conseil Privé que le collecteur de l'impôt du foyer l'est de la +ménagère villageoise--on nous invita par raillerie, je suppose, plutôt +que par courtoisie, à la réception du soir au Palais de Buckingham. Nous +n'aurions pas demandé mieux, que de nous en excuser, mais nous +redoutions que notre refus ne fût regardé comme une offense gratuite, et +qu'il ne fût nuisible au succès de notre mission. Mes habits de gros +drap étaient un peu grossiers pour une telle circonstance, mais je +résolus de les garder pour me présenter, en y ajoutant un gilet neuf de +baye à devant de soie, et une bonne perruque, que je payai trois livres +dix shillings au Haymarket. + +Le jeune Puritain qui faisait vis-à-vis, fit des yeux blancs en +murmurant quelques mots comme «sacrifier à Dagon,» et qui heureusement +ne furent pas entendus de l'énergique vieillard. + +--Ce n'était là que vanité mondaine, dit le Maire, car avec toute la +déférence possible, Sir Gervas Jérôme, la chevelure naturelle d'un +homme, quand elle est arrangée avec un peu de goût, avec peut-être une +pincée de poudre, est, à mon avis, l'ornement qui convient le mieux à sa +tête. Ce qui a de la valeur, c'est le contenu et non le contenant. Après +avoir disposé cette friperie, le bon Maître Foster et moi nous louâmes +une _calash_, et on partit pour le Palais. Nous étions tout entiers dans +une conversation sérieuse, et, je l'espère, profitable, pendant qu'on +parcourait les rues interminables de la ville, lorsque soudain je sentis +une violente traction à la tête, et mon chapeau fut lancé sur mes +genoux. Je levai les mains: le croiriez-vous, elles touchèrent ma tête +nue. La perruque avait disparu. Nous descendions à ce moment +Fleet-Street, et il n'y avait dans la _calash_ d'autre personne que +l'ami Foster, qui était aussi abasourdi que moi. Nous regardâmes en +haut, en bas, sur les sièges et par-dessous: pas la moindre trace de la +perruque. Elle s'était évaporée sans laisser d'indices. + +--Dans quel endroit, alors? demandâmes-nous d'une seule voix. + +--C'était la question que nous cherchâmes à résoudre. Je vous assure que +pendant un moment nous crûmes que c'était là une punition pour avoir +accordé autant d'attention à de telles sottises charnelles. + +«Puis, il me vint à l'esprit que cela pourrait bien être le fait de +quelque lutin malicieux, comme le tambour de Tedworth, ou ceux qui +causèrent quelques désordres il n'y avait pas fort longtemps à la maison +Gast, à Little Burton dans notre comté de Somerset. + +«Croyant cela, nous appelâmes le cocher, et lui dîmes ce qui était +arrivé. L'homme descendit de son perchoir, et quand il eut entendu notre +récit, il se répandit en propos des plus grossiers, passa derrière son +_calash_, et nous fit voir qu'une fente avait été pratiquée dans +le cuir dont la capote était faite. + +«Le voleur avait glissé sa main par là et avait fait passer ma perruque +par le trou, en se tenant debout sur la barre de traverse de la voiture. + +«C'était chose assez commune, dit-il, et les voleurs de perruques +formaient une corporation nombreuse. Ils se tenaient au guet dans les +environs des boutiques des perruquiers, et lorsqu'ils voyaient un client +sortir avec une emplette qui en valait la peine, ils le suivaient et si +par hasard celui-ci partait en voiture, ils employaient ce moyen pour le +voler. + +«Qu'il en soit ainsi ou autrement, je n'ai jamais revu ma perruque, et +je fus obligé d'en acheter une autre, avant de me hasarder en présence +du Roi. + +--Voilà vraiment une étrange aventure, s'écria Saxon. Mais comment la +chose tourna-t-elle pour vous dans la soirée? + +--D'une façon fort piteuse, car la figure de Charles, qui avait le teint +assez sombre en tout temps, s'assombrit encore à notre entrée, et son +frère le Papiste ne se montra guère plus complaisant. On ne nous avait +amenés là que dans le but de nous éblouir de leur clinquant, de leurs +hochets, et pour que nous eussions à raconter de belles choses aux gens +de l'Ouest. + +«Il y avait là des courtisans à l'échine souple, des nobles à la +démarche guindée, des courtisanes aux épaules nues, et qui sans leur +haute naissance, auraient été envoyées à Bridewell aussi bien que pas +une des pauvres filles qu'on a promenées derrière une charrette. Puis, +il y avait là les gentilshommes de la chambre, avec leurs habits couleur +de cinnamome ou de prune, et un bel étalage de dentelle, d'or, de soie, +de plumes d'autruche. + +«L'ami Foster et moi, nous nous faisions l'effet de deux corbeaux qui se +seraient égarés parmi une troupe de paons. Mais nous avions présent à +l'esprit Celui à l'image duquel nous avons été créés, et nous nous +comportâmes, je l'espère, en citoyens anglais, indépendants. + +«Sa Grâce le Duc de Buckingham se permit de nous railler. + +«Rochester nous tint des propos narquois. + +«Les femmes minaudaient, mais nous présentâmes notre front de bataille, +mon ami et moi, pour discuter, ainsi que je m'en souviens bien, les très +précieuses doctrines de l'élection et de la réprobation, sans faire +grande attention à ceux qui se moquaient de nous, non plus qu'aux gens +qui jouaient, à notre gauche, ni aux gens qui dansaient à notre droite. + +«Nous tînmes bon ainsi pendant toute la soirée. + +«Alors s'apercevant que ces gens-là ne s'amuseraient guère à nos dépens, +Milord Clarendon, le chancelier, nous fit signe de nous retirer, ce que +nous fîmes sans nous presser, après avoir salué le Roi et la société. + +--Non, pour cela, je ne l'aurais jamais fait, s'écria le jeune Puritain +qui avait écouté attentivement le récit de son ancien. N'eût-il pas été +bien plus à propos de lever vos mains et d'appeler la vengeance sur eux, +ainsi que le fit le saint homme de jadis sur les cités criminelles. + +--Plus à propos, dites-vous? répondit le Maire avec impatience. Ce qui +est le plus à propos, c'est que la jeunesse se taise, jusqu'au moment où +on lui demande son avis sur des affaires de ce genre. La colère de Dieu +marche avec des pieds de plomb, mais elle frappe avec des mains de fer. +Au moment propice qu'il s'est choisi, il a jugé quand serait pleine à +déborder la coupe des iniquités de ces hommes-là. Ce n'est point à nous +à l'en instruire. Ainsi que l'a dit le Sage, les malédictions ont +l'habitude de revenir à leur perchoir. Mettez-vous cela dans l'esprit, +Maître Derrick, et n'en soyez pas trop libéral. + +Le jeune apprenti--car c'en était un--courba la tête d'un air maussade +sous cette réprimande. + +Puis le Maire, après un court silence, reprit son récit: + +--Comme la nuit était belle, dit-il, nous décidâmes de regagner à pied +notre logement, mais jamais je n'oublierai les scènes scandaleuses que +nous vîmes en route. Le bon Maître Bunyan, d'Elstow, aurait pu ajouter +quelques pages à sa description de la Foire aux Vanités, s'il s'était +trouvé avec nous. Des femmes avec des mouches, aux cheveux teints, aux +fronts d'airain, les hommes, aux allures désordonnées, tapageuses, et +blasphémant, et les cris, et le maquerellage, et l'ivrognerie. C'était +bien le royaume qui méritait d'être gouverné par une cour pareille. À la +fin, nous passâmes par des rues plus tranquilles, et nous espérions en +avoir fini avec nos aventures, quand tout à coup arriva au galop une +troupe de cavaliers à moitié ivres, sortant d'une rue latérale, qui +attaquèrent les passants à coups d'épée, comme si nous étions tombés +dans une embuscade de sauvages en quelques pays de mécréants. Ils +étaient, à ce que je supposais, de la même couvée que ceux au sujet de +qui l'excellent John Milton À écrit: «Fils de Bélial, gonflés +d'insolence et de vin.» Hélas! ma mémoire n'est plus ce qu'elle était: +car il fut un temps où j'aurais pu réciter par coeur des chants entiers +de ce noble et pieux poème. + +--Et comment vous êtes-vous tiré d'affaire avec ces querelleurs, +monsieur? demandai-je. + +--Ils nous assaillirent, nous et quelques autres honnêtes citadins qui +regagnaient leur domicile. Brandissant leurs épées, ils nous sommèrent +de poser les armes et de leur rendre hommage. + +«--À qui? demandai-je. + +«Ils montrèrent l'un d'eux qui était vêtu d'un costume plus voyant et +était un peu plus ivre que les autres. + +«--Voici notre très souverain soigneur. + +«--Souverain de quoi? demandai-je. + +«--Souverain des Tityre-tu, répondirent-ils. Oh! très barbares et cocus +de bourgeois, ne vous apercevez-vous pas que vous êtes tombés entre les +mains de cet ordre très noble? + +«--Ce n'est point votre véritable monarque, dis-je, car celui-ci est +enchaîné dans l'abîme, au-dessous de nous, et c'est là qu'un jour il +réunira autour de lui ses fidèles sujets. + +«--Entendez-vous, il a tenu des propos de traître, crièrent-ils. + +«Sur quoi, sans autre préambule, ils foncèrent sur nous, l'épée et le +poignard en main. + +«L'ami Foster et moi, nous nous adossâmes contre un mur, et nos manteaux +roulés autour de notre bras gauche, nous jouâmes de nos armes, et fîmes +si bien que nous atteignîmes un ou deux de ces fendants de la vieille +ruelle de Wigan. + +«L'ami Foster, en particulier, piqua le Roi de telle façon que Sa +Majesté s'enfuit dans la rue en hurlant comme un petit bouledogue qu'on +saigne. + +«Mais nous étions accablés par le nombre, et notre mission aurait +peut-être été terminée à ce moment et à cet endroit, si la garde n'était +pas entrée en scène, pour faire tomber nos armes d'un coup de +hallebarde, et n'avait ainsi arrêté toute la troupe. + +«Pendant qu'avait lieu cette échauffourée, les bourgeois des maisons +voisines versaient de l'eau sur nous, comme sur des chats de gouttières, +et si cela ne refroidit pas notre ardeur au combat, cela nous mit dans +un état fâcheux et peu présentable. + +«Nous fûmes traînés ainsi au poste de garde, et nous y passâmes la nuit +en compagnie de braillards, de voleurs et de marchandes d'oranges, mais +je suis fier de pouvoir dire que mon ami Foster et moi-même nous dîmes à +celles-ci quelques paroles de joie et de réconfort. + +«On nous relâcha dans la matinée, et secouant aussitôt de nos souliers +la poussière de Londres, nous partîmes. + +«Et je souhaite de n'y jamais retourner, à moins que ce ne soit à la +tête de nos régiments du Comte de Somerset, pour voir le Roi Monmouth +poser sur sa tête la couronne, qu'il aura arrachée, dans une lutte +loyale, au corrupteur papiste. + +Lorsque Maître Stephen Timewell eut achevé son récit, il se fit un +brouhaha général, et on se leva de tous côtés, ce qui annonçait la fin +du repas. + +La compagnie sortit en lent défilé par ordre d'ancienneté. + +Tous avaient la même expression sombre et sérieuse, la démarche grave, +les yeux baissés. + +Ces façons puritaines m'étaient, il est vrai, familières depuis mon +enfance, mais jusqu'alors je ne les avais point vu pratiquées par une +maisonnée nombreuse, et je n'avais point remarqué leur effet sur un +aussi grand nombre de jeunes gens. + +--Vous resterez quelques instants encore, dit le Maire, au moment où +nous allions les suivre. William, apportez un flacon de vieux vin du +Rhin à cachet vert. Ces réconforts charnels, je ne les offre point +devant mes jeunes gens, car ce qui leur convient le mieux, c'est le +boeuf et une bière saine. À l'occasion toutefois, je partage l'opinion +de Paul à savoir qu'un flacon de vin entre amis n'est point chose +mauvaise pour l'esprit et le corps. Vous pouvez vous retirer maintenant, +ma chérie, si vous avez quelque chose à faire. + +--Est-ce que vous allez sortir de nouveau? demanda Ruth. + +--Bientôt. Je dois aller à l'Hôtel de Ville. La revue des armes n'est +pas terminée. + +--Je tiendrai votre costume prêt, ainsi que les chambres de nos hôtes, +répondit-elle. + +Après quoi, nous adressant un joli sourire, elle partit de son pas +léger. + +--Je voudrais pouvoir gouverner la ville comme cette fillette dirige +cette maison, dit le Maire. Il n'est pas une chose nécessaire à laquelle +elle ne pourvoie, avant même qu'on n'en sente le besoin. Elle lit mes +pensées et y conforme ses actes avant que mes lèvres aient eu le temps +de les exprimer. S'il me reste encore quelque force à consacrer au +service public, c'est parce que ma vie privée est toute pleine d'une +paix reposante. N'ayez nulle crainte au sujet du vin du Rhin: il vient +de chez Brooke et Hellier, d'Abchurch-Lane, et il mérite toute +confiance. + +--Ce qui prouve que du moins il vient de Londres une bonne chose, fit +remarquer Sir Gervas. + +--Oui, c'est vrai, dit le vieillard, en souriant. Mais que pensez-vous +de mes jeunes gens, monsieur? Il faut qu'ils soient d'une classe très +différente de celle que vous connaissez, si comme on me le dit, vous +avez fréquenté le monde de la cour. + +--Mais parbleu oui, ce sont de fort braves jeunes gens, sans doute, +répondit Sir Gervas, d'un ton léger. M'est avis toutefois qu'ils +manquent un peu de sève. Ce qu'ils ont dans les veines, ce n'est pas du +sang, mais du petit lait aigri. + +--Non, non, répondit le Maire avec chaleur. Sur ce point, vous ne leur +rendez pas justice. Leurs passions, leurs sentiments sont soumis à un +contrôle. C'est ainsi qu'un bon cavalier tient son cheval en main. Mais +ils existent tout autant que dans l'animal il existe de la vitesse et de +l'endurance. Avez-vous remarqué le pieux jeune homme qui était assis à +votre droite, et que j'ai eu maintes fois sujet de réprimander pour son +excès de zèle? C'est un bon exemple à citer pour faire voir comment un +homme peut garder la haute-main sur ses sentiments, et les maintenir +sous la règle. + +--Et comment y est-il arrivé? demandai-je. + +--Hé bien, entre amis, dit le Maire, ce fut seulement à la dernière +Annonciation qu'il demanda la main de ma petite fille Ruth. Son temps +est presque terminé, et son père, Sam Derrick, est un estimable ouvrier, +en sorte que le mariage serait assez bien assorti. La jeune personne l'a +pris en grippe--les jeunes filles ont aussi leurs caprices--et il n'a +plus été question de rien. Et pourtant il demeure sous le même toit, il +la coudoie du matin jusqu'au soir, sans jamais laisser rien percer de +cette passion, qui n'a pas pu s'éteindre aussi vite. Deux fois mon +magasin à laines a été détruit au ras du sol par l'incendie, et deux +fois il s'est mis à la tête de ceux qui luttaient contre les flammes. +Bien peu de gens, après avoir vu leur demande repoussée, auraient été +capables de faire preuve d'autant de résignation et de patience. + +--Je suis tout disposé à reconnaître la justesse de votre appréciation, +dit Sir Gervas Jérôme. J'ai appris à ne pas prendre au mot les +antipathies trop promptes, et j'ai présent à l'esprit ce distique de +John Dryden: + + _Les erreurs, comme les brins de paille, flottent à la surface,_ + _Quiconque cherche des perles, doit plonger dans les profondeurs._ + +--Ou bien, dit Saxon, le digne Docteur Samuel Butler, qui dit, dans son +immortel poème d'Hudibras: + + _Le sot ne voit que la peau;_ + _Le sage s'efforce de regarder à l'intérieur._ + +--Je m'étonne, Colonel Saxon, dit notre hôte d'un ton sévère, de vous +entendre parler avec éloge de ce poème licencieux. D'après ce que j'ai +ouï dire, il a été composé dans le but exprès de jeter le ridicule sur +les gens pieux. Je n'aurais pas été plus surpris de vous entendre louer +l'ouvrage criminel et sot de Hobbes, qui soutient cette thèse +malfaisante: «_À Deo Rex, à Rege lex_»: «De Dieu vient le Roi, du Roi +vient la loi.» + +--Il est vrai que je méprise et dédaigne l'usage que Butler a fait de sa +satire, dit adroitement Saxon. Toutefois je puis admirer la satire +elle-même, tout comme je puis admirer une lame damasquinée, sans +approuver la querelle pour laquelle on la tire. + +--Ces distinctions-là, je le crains, sont trop subtiles pour ma vieille +cervelle, dit l'énergique vieux Puritain. Cette Angleterre, notre +patrie, est divisée en deux camps, celui de Dieu, et celui de +l'Antéchrist. Quiconque n'est point avec nous est contre nous, et aucun +de ceux qui servent sous la bannière du démon n'aura rien de moi, sinon +mon mépris et le tranchant acéré de mon épée. + +--Bien, bien, dit Saxon, en remplissant son verre, je ne suis point un +Laodicéen, non plus qu'un adorateur du succès. La cause ne trouvera +point en défaut ma langue ni mon épée. + +--Pour cela, j'en suis bien convaincu, mon digne ami, répondit le Maire, +et si j'ai parlé en termes trop secs, vous voudrez bien m'excuser. Mais +j'ai le regret d'avoir à vous annoncer de mauvaises nouvelles. Je ne les +ai point fait connaître au corps communal, de peur de le décourager, +mais je sais que l'adversité sera simplement la pierre sur laquelle +votre ardeur s'aiguisera et prendra un tranchant plus fin. Le +soulèvement d'Argyle a échoué. Lui et ses compagnons sont tombés entre +les mains de l'homme qui n'a jamais su ce que c'est que le pardon. + +À ces mots, nous sursautâmes tous sur nos chaises, en échangeant des +regards effarés, à l'exception de Sir Gervas Jérôme, dont la sérénité +naturelle était à l'épreuve de toute perturbation. + +Vous vous le rappelez sans doute, mes enfants quand j'ai commencé à vous +raconter ces incidents de ma vie, j'ai dit que les espérances du parti +de Monmouth reposaient en grande partie sur l'invasion des exilés +écossais dans le comté d'Ayr. + +On comptait y faire naître ainsi des troubles, tels qu'ils +détourneraient une bonne partie des forces du Roi Jacques, ce qui +rendrait notre marche sur Londres moins difficile. + +On y comptait d'autant plus sûrement que les domaines d'Argyle étaient +situés dans cette région de l'Écosse, où il pouvait lever cinq mille +hommes armés de sabres parmi les gens de son clan. + +En outre, il y avait, dans les comtés de l'Ouest, un très grand nombre +de farouches zélotes, tout prêts à soutenir la cause du Covenant, et qui +avaient prouvé, en maintes escarmouches, leurs brillantes qualités +guerrières. + +Il semblait certain qu'avec le concours des Highlanders et des +Covenantaires, Argyle serait capable de résister, d'autant mieux qu'il +avait emmené avec lui en Écosse le puritain anglais Rumbold, et un grand +nombre d'autres gens de guerre habiles. + +La nouvelle inattendue de sa défaite complète était donc un coup +terrible, car il en résultait que nous aurions affaire à toutes les +forces du Gouvernement. + +--Tenez-vous cette nouvelle d'une source sûre? demanda Decimus Saxon, +après un long silence. + +--C'est une certitude qui n'admet pas de doute, répondit Maître Stephen +Timewell. Toutefois je comprends bien votre surprise, car le Duc était +entouré de conseillers dignes de confiance. Il y avait Sir Patrick Hume, +de Polwarth. + +--Tout en paroles, rien en action, dit Saxon. + +--Et Richard Rumbold. + +--Tout en action, rien en paroles, dit notre compagnon. M'est avis qu'il +aurait dû faire en sorte qu'on parlât mieux de lui. + +--Puis il y avait le Major Elphinstone. + +--Un sot et un fanfaron. + +--Et Sir John Cochrane. + +--Un traînard captieux, à la langue longue, à l'intelligence courte, dit +le soldat de fortune. Commandée par de tels hommes, l'expédition était +condamnée dès le début. Pourtant je me figure que tout au moins, et en +admettant qu'ils ne fissent rien de plus, ils auraient pu se jeter dans +la région montagneuse, où ces _caterans_ aux jambes nues auraient pu se +maintenir parmi les nuages et les brouillards de leur pays natal. Tous +pris, dites-vous? C'est une leçon, un avertissement pour nous. Je vous +le dis, si Monmouth n'infuse pas plus d'énergie dans ses conseils, s'il +hésite à pousser tout droit vers le coeur, s'il fait des passes, des +feintes d'escrime aux extrémités, nous nous trouverons dans la situation +d'Argyle et de Rumbold. Que signifient ces deux journées gaspillées à +Axminster, en un temps où chaque heure a son prix? Faudra-t-il chaque +fois qu'il se frottera contre un corps de milice et le rejettera de +côté, qu'il se repose quarante-huit heures, pour chanter «_Te Deum_» +alors que Churchill et Feversham sont en route, je le sais, pour l'Ouest +avec tous les hommes qu'ils ont pu ramasser, et que les Grenadiers +hollandais pullulent comme les rats dans un magasin de grains? + +--Vous avez parfaitement raison, Colonel Saxon, répondit le Maire, et +j'espère que, quand le Roi arrivera ici, nous réussirons à lui inspirer +une action plus rapide. Il a grand besoin de conseillers plus entendus à +la guerre, car depuis le départ de Fletcher, il n'a guère autour de lui +de gens qui aient appris le métier des armes. + +--Bon, dit Saxon, d'un air bourru, maintenant qu'Argyle a disparu, nous +voici face à face avec le Roi Jacques, sans pouvoir compter sur autre +chose que nos bonnes épées. + +--Sur elles et sur la justice de notre cause. Comment trouvez-vous ces +nouvelles, jeunes messieurs? Est-ce qu'elles auraient fait perdre au vin +tout son bouquet? Seriez-vous enclins à déserter le drapeau du Seigneur? + +--Pour mon compte, dis-je, j'entends voir la chose jusqu'au dénouement. + +--Et moi, dit Ruben Lockarby, je suivrai Micah Clarke partout où il ira. + +--Quant à moi, dit Sir Gervas, la chose m'est parfaitement indifférente, +tant que je suis en bonne compagnie et qu'il y a de quoi donner de +fortes émotions. + +--En ce cas, dit le Maire, ce qu'il y a de mieux à faire, c'est que +chacun remplisse son rôle propre, et que nous nous tenions prêts pour +l'arrivée du Roi. Jusqu'alors, j'espère que vous me ferez l'honneur +d'agréer mon humble toit. + +--Je crains, dit Saxon, de ne pouvoir accepter cette offre si +bienveillante. Quand je suis sous les armes, je me lève tôt et me couche +tard. J'établirai donc mon quartier-général à l'auberge, qui n'est pas +très bien fournie au point de vue des victuailles, mais qui peut +m'offrir la nourriture simple à laquelle se bornent mes besoins, avec +mon quart de bière noire d'octobre, et ma pipe de Trinidad. + +Saxon tenant ferme dans sa décision, le Maire cessa d'insister auprès de +lui, mais mes deux amis s'empressèrent de se joindre à moi pour accepter +l'offre du digne marchand de laines, et nous nous installâmes pour la +durée de notre séjour sous son toit hospitalier. + + + + +IV--Une mêlée nocturne. + + +Si Decimus Saxon refusa de mettra à profit l'offre du logement et de la +table que lui avait faite Maître Timewell, ce fut, ainsi que je l'appris +plus tard, pour cette raison que le Maire étant un ferme Presbytérien, +il croyait inopportun de laisser s'établir entre eux une intimité trop +grande, qui lui nuirait auprès des Indépendants et autres zélotes. + +À vrai dire, mes chers enfants, cet homme plein de ruse commença, dès ce +jour, à régler sa vie et ses actes de façon à se concilier l'amitié des +Sectaires, et de se faire considérer par eux comme leur chef. + +En effet, il était fermement convaincu que dans des mouvements violents +comme celui où nous étions engagés, le parti le plus extrême est sûr +d'avoir enfin la haute main. + +--Fanatisme, me disait-il un jour, cela signifie ferveur, et ferveur +signifie qu'on sera âpre à la besogne, et l'âpreté à la besogne signifie +la puissance. + +Tel était le pivot de toutes ses intrigues, de tous ses projets. + +En premier lieu, il s'appliqua à prouver qu'il était un excellent +soldat. Il n'épargna ni le temps, ni la peine pour y arriver. + +Du matin jusqu'à midi, dans l'après-midi jusqu'à la nuit, nous faisions +l'exercice, et encore l'exercice, si bien qu'enfin les commandements +lancés à tue-tête, ce fracas des armes devinrent fatigants par leur +monotonie. + +Les bons bourgeois purent bien se figurer que l'infanterie du Wiltshire +sous le colonel Saxon, faisait partie de la place du Marché au même +titre que la croix de la ville ou le carcan de la paroisse. + +Il fallait faire bien des choses en peu de temps, et même tant de choses +que plus d'un aurait déclaré la tentative inutile. + +Ce n'était pas seulement la manoeuvre d'ensemble du régiment; il fallait +de plus que chacun de nous habituât sa compagnie à l'exercice qui lui +était propre. + +Il nous fallait apprendre de notre mieux les noms et les besoins des +hommes. + +Mais notre tâche fut rendue plus aisée par la certitude que ce n'était +point du temps perdu, car à chaque rassemblement nos patauds se tenaient +plus droit et maniaient leurs armes avec plus de dextérité. + +Depuis le chant du coq jusqu'au coucher du soleil, on n'entendit dans +les rues d'autres cris que: «Portez armes, préparez armes, reposez vos +armes, apprêtez vos amorces» et tous les autres commandements de +l'ancien exercice de peloton. + +À mesure que nous devenions meilleurs soldats, notre nombre augmentait, +car notre apparence coquette attirait dans nos rangs l'élite des +nouveaux-venus. + +Ma compagnie s'accrut au point qu'il fallût la dédoubler. + +Il en fut ainsi des autres dans la même proportion. + +Les mousquetaires du baronnet atteignirent le chiffre d'une bonne +centaine, gens sachant pour la plupart se servir du mousquet. + +En totalité, nous passâmes de trois cents à quatre cent cinquante, et +notre façon de manoeuvrer se perfectionna au point de nous valoir de +tous côtés des éloges sur l'état de nos hommes. + +À une heure avancée de la soirée, je rentrais à cheval, lentement, à la +maison de Maître Timewell, quand Ruben arriva à grand bruit derrière moi +et me pria de revenir sur mes pas avec lui pour assister à un spectacle +qui valait la peine d'être vu. + +Bien que je ne me sentisse guère disposé à ce genre de plaisirs, je fis +faire demi-tour à Covenant, et nous descendîmes toute la longueur de la +Grande Rue, pour entrer dans le faubourg qui se nomme Shuttern. + +Mon compagnon s'y arrêta devant un édifice nu, qui avait l'air d'une +grange, et me dit de regarder dans l'intérieur par la fenêtre. + +Le dedans se composait d'une seule grande chambre. + +C'était le magasin, alors vide, dans lequel on avait l'habitude de +mettre la laine. + +Il était éclairé d'un bout à l'autre par des lampes et des chandelles. + +Un grand nombre d'hommes parmi lesquels je reconnus des gens de ma +compagnie, ou de celle de mon camarade, étaient couchés des deux côtés, +occupés les uns à fumer, d'autres à prier, d'autres à polir leurs armes. + +Dans le centre, sur toute la longueur, des bancs avaient été rangés bout +à bout, et sur ses bancs étaient assis à cheval tous les cent +mousquetaires du baronnet. + +Chacun deux était en train de tresser en forme de queue la chevelure de +l'homme assis devant lui. + +Un jeune garçon allait et venait, un pot de graisse à la main, et avec +cet ingrédient et de la ficelle à fouet, la besogne marchait rondement. + +Sir Gervas en personne, muni d'une grande boîte pleine de farine, était +assis, perché sur un ballot de laine au bout de la rangée, et aussitôt +qu'une queue était achevée, il l'examinait à travers son monocle, et si +elle lui paraissait convenablement faite, il la saupoudrait d'un geste +précieux, en puisant dans sa boîte, et opérait avec autant de soin et de +sérieux que s'il se fut agi d'une cérémonie de l'Église. + +Jamais cuisinier, assaisonnant un plat, n'eût distribué ses épices avec +autant d'exactitude et de jugement que notre ami n'en mettait à +enfariner les têtes de sa compagnie. + +Au milieu de son travail, il leva les yeux, et vit une ou deux figures +souriantes à la fenêtre, mais son occupation l'absorbait trop pour qu'il +se permit de l'interrompre, et nous finîmes par repartir à cheval sans +lui avoir parlé. + +À ce moment, la ville était fort tranquille et silencieuse, car les gens +de cette région étaient habitués à se coucher tôt, à moins que quelque +occasion ne les tînt sur pied. + +Nous parcourions, au pas lent de nos chevaux, les rues muettes. + +Les fers de nos montures résonnaient d'un bruit clair sur le pavé de +galets, et nous tenions de ces propos légers qui sont d'usage entre +jeunes gens. + +Au dessus de nous, la lune brillait d'un vif éclat, répandait une lueur +argentée sur les larges rues, et dessinait en un réseau d'ombres les +pointes et les clochetons des églises. + +Arrivé dans la cour de Maître Timewell, je mis pied à terre, mais Ruben, +charmé par le calme et la beauté de la scène, continua sa promenade à +cheval, dans l'intention de pousser jusqu'à la porte de la ville. + +J'étais encore occupé à défaire les boucles de la sangle, et à enlever +mon harnais, quand tout à coup arriva d'une des rues voisines, un grand +cri, un bruit de lutte, de choc d'épées en même temps que la voix de mon +camarade appelant à l'aide. + +Je tirai mon épée et sortis en courant. + +À une faible distance de là, se trouvait un assez large espace, tout +blanc de clarté lunaire, et au centre j'aperçus la silhouette trapue de +mon ami. + +Il faisait des bonds avec une agilité dont je ne l'avais jamais cru +capable, et échangeait des coups de pointe avec trois ou quatre hommes +qui le serraient de près. + +Sur le sol gisait une figure sombre. + +Du groupe de combattants, la jument de Ruben se dressait, se baissait +comme si elle comprenait le danger que courait son maître. + +Comme j'accourais, criant, l'épée haute, les assaillants s'enfuirent par +une rue latérale, excepté l'un d'eux, un homme de haute taille, +musculeux, qui avait une épée. + +Il se lança contre Ruben, en lui portant un furieux coup de pointe, +jurant, et le traitant de trouble-fête. + +J'éprouvai une sensation d'horreur en voyant la lame passer à travers la +parade de mon ami, qui leva les bras, et tomba la face en avant, pendant +que l'autre, après avoir lancé un dernier coup, s'enfuyait par une des +ruelles étroites et tortueuses qui allaient de la rue de l'Est à la rive +de la Tone. + +--Au nom du ciel, où êtes-vous atteint? m'écriai-je en me jetant à +genoux près du corps étendu. Où êtes-vous blessé, Ruben? + +--Surtout dans le soufflet, dit-il en soufflant comme un soufflet de +forge, et aussi derrière la tête. Donnez-moi la main, je vous prie. + +--Vraiment, vous n'êtes pas touché? m'écriai-je, le coeur soulagé d'un +grand poids, en l'aidant à se relever. Je croyais que ce gredin vous +avait transpercé. + +--Autant chercher à percer un crabe de Warsash avec un épingle à +cheveux, dit-il. Grâce au bon Sir Jacob Clancing, jadis de Snellaby +Hall, et présentement de la Plaine de Salisbury, leurs rapières n'ont +produit d'autre effet que de rayer ma cuirasse impénétrable. Mais où en +est la demoiselle? + +--Quelle demoiselle? + +--Oui, c'était pour la sauver que j'ai dégainé. Elle était assaillie par +des rôdeurs de nuit. Voyez, elle se relève. Ils l'avaient jetée à terre +quand j'ai fondu sur eux. + +--Comment vous trouvez-vous, madame? demandai-je, car la personne +gisante à terre s'était relevée et avait pris l'aspect d'une femme, +jeune et gracieuse, d'après toutes les apparences, mais dont la figure +était enveloppée dans un manteau. J'espère que vous n'avez eu aucun mal? + +--Aucun, monsieur, répondit-elle d'une voix basse et douce, mais si j'ai +échappé, je le dois à la valeur et à l'empressement de votre ami, ainsi +qu'à la sagesse prévoyante de Celui qui confond les complots des +méchants. Sans doute tout homme digne de ce nom aurait rendu ce service +à une jeune personne en détresse, quelle qu'elle fût, et pourtant, ce +qui contribuera peut-être à votre satisfaction, ce sera d'apprendre que +votre protégée ne vous est pas inconnue. + +Et en parlant ainsi, elle laissa tomber son manteau et tourna sa figure +vers nous sous la clarté de la lune. + +--Grands Dieux! C'est _Mistress_ Timewell, m'écriai-je tout abasourdi. + +--Rentrons à la maison, dit-elle d'une voix ferme et rapide. Les voisins +ont pris l'alarme et il y aura bientôt un rassemblement de populace. +Échappons aux commentaires. + +En effet, on entendait déjà de tous côtés le bruit des fenêtres, et des +gens demandant à tue-tête de quel malheur il s'agissait. + +Bien loin, au bout de la rue, nous pouvions apercevoir la lueur des +lanternes se balançant et annonçant la patrouille qui arrivait à grands +pas. + +Nous nous dérobâmes cependant, à la faveur de l'ombre, et fûmes bientôt +en sûreté dans la cour du Maire, sans être interpellés ou arrêtés. + +--J'espère, monsieur, que vous n'avez pas été blessé, bien vrai? dit la +jeune demoiselle à mon compagnon. + +Depuis qu'elle avait découvert sa figure, Ruben n'avait pas dit un mot. + +Il avait tout l'air d'un homme qui est bercé par un rêve agréable et qui +n'est fâché que d'en être réveillé. + +--Non, je ne suis pas blessé, répondit-il, mais je voudrais que vous +nous disiez quels sont ces spadassins errants et où l'on peut les +trouver. + +--Non, non, dit-elle, le doigt levé, vous ne pousserez pas l'affaire +plus loin. Quant à ces hommes, je ne puis dire avec certitude qui ils +pouvaient être. J'étais sortie pour rendre visite à Dame Clatworthy, qui +a la fièvre tierce, et ils m'ont assaillie pendant que je revenais. +Peut-être sont-ce des gens qui ne partagent pas les opinions de mon +grand-père sur les affaires de l'État, et est-ce lui qu'ils ont visé +par-dessus moi. Mais vous fûtes tous deux si bons pour moi, que vous ne +me refuserez pas une autre faveur que j'ai à vous demander. + +Nous protestâmes que cela nous était impossible, en mettant la main sur +la garde de nos épées. + +--Non, gardez-les pour la cause de Dieu, dit-elle, en souriant de notre +geste. Tout ce que je vous demande, c'est de ne rien dire de cette +affaire à mon grand-père, car la moindre chose suffit pour le mettre en +feu, malgré son grand âge. Je ne voudrais pas que son attention fût +détournée des affaires publiques par un détail personnel comme celui-là. +Ai-je votre parole? + +--La mienne! dis-je en m'inclinant. + +--La mienne aussi! dit Lockarby. + +--Merci, mes bons amis! Ah! J'ai laissé tomber mon gant dans la rue. +Mais cela n'a pas d'importance. Je rends grâce à Dieu de ce qu'il n'est +arrivé malheur à personne. Merci encore une fois, et que des rêves +agréables vous attendent. + +Elle gravit lestement les marches et disparut en un instant. + +Ruben et moi, nous ôtâmes les harnais de nos chevaux et assistâmes en +silence aux soins qu'on leur donna. + +Nous entrâmes alors dans la maison, pour regagner nos chambres, toujours +sans mot dire. + +Arrivé sur le seuil de sa porte, Ruben s'arrêta. + +--J'ai déjà entendu la voix de l'homme au long corps, Micah, dit-il. + +--Et moi aussi, répondis-je. Le vieillard fera bien de se méfier de ses +apprentis. J'ai presque envie de sortir pour aller chercher le gant de +la fillette. + +Un joyeux clignement d'yeux brilla dans le nuage qui avait obscurci la +figure de Ruben. Il ouvrit la main gauche et me montra le gant de peau +de daim froissé entre ses doigts. + +--Je ne le troquerais pas contre tout l'or qui se trouve dans les +coffres de son grand-père, dit-il avec une explosion soudaine d'ardeur. + +Puis riant à la fois et rougissant, il se hâta de rentrer et me laissa à +mes pensées. + +Ce fut ainsi que j'appris pour la première fois, mes chers enfants, que +mon bon camarade avait été percé par les flèches du petit dieu. + +Quand un homme ne compte que vingt ans, l'amour jaillit en lui, ainsi +que la citrouille dont parle l'Écriture et qui poussa en une seule nuit. + +Je vous aurais mal raconté mon histoire, si je ne vous avais pas fait +comprendre que mon ami était un jeune homme franc, au coeur chaud, tout +de premier mouvement, chez qui la raison était rarement de faction en +présence de ses penchants. + +Un homme de cette sorte est aussi peu capable de s'éloigner d'une jeune +fille attrayante que l'aiguille de fuir l'aimant. + +Il aime, tout comme l'alouette chante, tout comme joue un chaton. + +Or, un garçon à l'esprit lent et lourd comme moi, et dans les veines +duquel le sang avait toujours coulé avec quelque froideur, quelque +réserve, peut entrer dans l'amour ainsi qu'un cheval entre dans un cours +d'eau aux rives en talus, degré par degré, mais un homme tel que Ruben +frappe du talon un seul instant sur le bord, et l'instant d'après, il +s'est lancé jusqu'aux oreilles dans l'endroit le plus profond. + +Le ciel seul sait quelle mèche avait mis le feu à l'étoupe. + +Tout ce que je puis dire, c'est que depuis ce jour, mon camarade était +mélancolique et assombri une heure, puis gai, et plein d'entrain l'heure +suivante. + +Il n'avait plus rien de son flot constant de bonne humeur, il devenait +aussi piteux qu'un poussin qui mue, chose qui m'a toujours paru un des +plus singuliers résultats de ce que les poètes ont appelé le joyeux état +de l'amour. + +Mais, il faut le dire, en ce monde, joie et plaisir se touchent de si +près, qu'on dirait qu'ils sont à l'attache dans des stalles contiguës, +et qu'une ruade suffirait pour faire tomber la cloison qui les sépare. + +Voici un homme aussi plein de soupirs qu'une grenade est bourrée de +poudre. + +Il fait triste figure; il a l'air abattu. Son esprit va à l'aventure et +si vous lui faites remarquer qu'il est très malheureux dans cet état, il +vous répondra, vous pouvez en être certain, qu'il ne l'échangerait pas +pour les Puissances ni pour les Principautés du ciel. + +Pour lui les larmes sont de l'or, et le rire n'est que de la fausse +monnaie. + +Mais, mes chers enfants, c'est peine perdue pour moi que de vous +expliquer une chose que moi-même je n'entends point. + +Si comme je l'ai entendu dire, il est impossible de trouver deux +empreintes du pouce qui soient identiques, comment espérer de faire +coïncider les pensées et les sentiments les plus intimes de deux êtres. + +Toutefois, il est une chose que je puis affirmer comme vraie, c'est que +quand je demandai la main de votre grand-mère, je ne m'abaissai point à +prendre la mine d'un homme qui mène un enterrement. + +Elle me rendra ce témoignage que j'allai à elle avec la figure +souriante, bien que j'eusse tout de même une petite palpitation au +coeur, et je lui dis... + +Mais diantre, ou me suis-je laissé entraîner? + +Qu'y a-t-il de commun entre tout cela et la ville de Taunton, et la +révolte de 1685? + +Le mercredi soir, 17 juin, nous apprîmes que le Roi, (c'était ainsi +qu'on désignait Monmouth dans tout l'Ouest) était campé à moins de dix +milles de là, avec toutes ces forces, et que le lendemain matin, il +ferait son entrée dans la fidèle ville de Taunton. + +On s'ingénia tant qu'on put, comme vous le pensez bien, pour lui +souhaiter la bienvenue d'une façon qui fût digne de la ville +d'Angleterre la plus attachée aux Whigs et au Protestantisme. + +Un arc de plantes vertes avait déjà été dressé à la porte de l'ouest. + +Il portait cette devise: «Bienvenue au Roi Monmouth!» + +Un second s'élevait depuis l'entrée de la place du Marché jusqu'à la +fenêtre la plus haute de l'hôtellerie du _Blanc-Cerf_, avec ces mots en +grandes lettres écarlate «Salut au Chef Protestant.» + +Un troisième, si je m'en souviens bien, surmontait l'entrée de la cour +du château, mais je ne me rappelle plus la devise qui s'y lisait. + +L'industrie du drap et de la laine est, ainsi que je vous l'ai dit, la +principale occupation de la ville. + +Les marchands n'avaient pas ménagé leurs marchandises. + +Ils les avaient étalées à profusion pour embellir les rues. + +De riches tapisseries, des velours lustrés, de précieux brocarts +flottaient aux fenêtres ou décoraient les balcons. + +La rue de l'Est, la Grande Rue, la rue d'Avant, étaient tendues des +greniers jusqu'à terre d'étoffes rares et belles. + +De gais étendards étaient suspendus aux toits des deux côtés, ou +voltigeaient en longues guirlandes d'une maison à l'autre. + +La bannière royale d'Angleterre était déployée au clocher élevé de +Sainte Marie-Madeleine, et le drapeau de Monmouth flottait au clocher +tout pareil de Saint Jacques. + +Jusqu'à une heure avancée de la nuit, on manoeuvra le rabot, le marteau, +on travailla, on inventa, si bien que le jeudi 18 juin, quand le soleil +se leva, il éclaira le plus beau déploiement de couleurs et de verdure +qui ait jamais paré une ville. + +Une sorte de magie avait changé la ville de Taunton en un jardin fleuri. + +Maître Stephen Timewell s'était occupé de ces préparatifs, mais il +s'était dit en même temps que le signe de bienvenue le plus agréable +qu'il pût offrir aux yeux de Monmouth serait la vue du gros corps +d'hommes armés qui étaient prêts à suivre sa fortune. + +Il y en avait seize cents dans la ville. + +Deux cents d'entre eux formaient la cavalerie. + +La plupart étaient bien armés et équipés. + +Ils furent rangés de façon que le Roi passât devant eux à son entrée. + +Les gens de la ville bordaient, sur trois rangs de profondeur, la place +du Marché, depuis la porte du Château jusqu'à l'entrée de la Grande Rue. + +De là jusqu'à Shuttern, les paysans du comté de Dorset et ceux de Frome +étaient placés sur les deux côtés de la rue. + +Notre régiment était posté à la porte de l'Ouest. + +Avec des armes bien astiquées, des rangs bien alignés, et des branches +vertes à tous les bonnets, aucun chef ne pouvait s'abstenir de souhaiter +de voir son armée ainsi accrue. + +Lorsque tous furent à leurs places, que les bourgeois et leurs épouses +se furent parés de leurs atours des jours de fête, avec des figures +réjouies, des corbeilles pleines de fleurs, tout fût prêt pour la +réception du royal visiteur. + +--Voici mes ordres, dit Saxon en s'avançant vers nous sur son cheval, au +moment où nous prenions nos places près de nos compagnons. Moi et mes +capitaines, nous nous réunirons à l'escorte du Roi, quand il passera, et +nous l'accompagnerons ainsi jusqu'à la place du Marché. Vos hommes +présenteront les armes et resteront en place jusqu'à notre retour. + +Nous tirâmes, tous les trois, nos sabres et nous fîmes le salut. + +--Si vous voulez bien venir avec moi, messieurs, et prendre position à +droite de cette porte-ci, dit-il, je pourrai vous dire quelques mots au +sujet de ces gens, quand ils défileront. Trente ans de guerre, sous bien +des climats, m'ont bien donné le droit de parler en maître-ouvrier qui +instruit ses apprentis. + +Nous suivîmes son invitation avec empressement. + +On franchit la porte, qui maintenant se réduisait à une large brèche +parmi les tas de déblais marquant l'emplacement des anciennes murailles. + +--On ne les aperçoit pas encore, fis-je remarquer, pendant que nous +montions sur une hauteur commode. Je suppose qu'ils doivent arriver par +cette route dont les détours suivent la vallée en face de vous. + +--Il y a deux sortes de mauvais généraux, dit Saxon, l'homme qui va trop +vite et celui qui va trop lentement. Les conseillers de Sa Majesté ne +seront jamais accusés du premier de ces défauts, quelques erreurs qu'ils +puissent commettre d'ailleurs. Le vieux Maréchal Grunberg, avec qui j'ai +fait trente-six mois de campagne en Bohème, avait pour principe de voler +à travers le pays, pêle-mêle, cavalerie, infanterie, artillerie, comme +s'il avait le diable à ses trousses. Il aurait pu commettre cinquante +fautes, mais l'ennemi n'avait jamais le temps d'en profiter. Je me +rappelle un raid que nous fîmes en Silésie. Après deux jours de marche +dans les montagnes, son chef d'état-major lui dit que l'artillerie était +hors d'état de suivre. + +«--Qu'on la laisse en arrière! répondit-il. + +«On abandonna donc les canons, et le lendemain au soir, l'infanterie +était fourbue. + +«--Ils ne peuvent pas faire un mille de plus, dit le chef. + +«--Qu'on les laisse en arrière, dit Grunberg. + +«Nous voilà donc partis avec la cavalerie. Pour mon malheur, j'étais +dans son régiment de pandours, après une escarmouche ou deux, tant par +l'état des routes que par le fait de l'ennemi, nos chevaux étaient +crevés inertes. + +«--Les chevaux sont fourbus, dit le capitaine en chef. + +«--Qu'on les laisse en arrière! crie-t-il. + +«Et je parie qu'il aurait poussé jusqu'à Prague avec son état-major, si +on l'avait laissé faire. Après cela, nous lui donnâmes comme surnom +«Général Laisse-en-arrière.» + +--Un brillant commandant, oh! oui, s'écria Sir Gervas, j'aurais aimé +servir sous lui. + +--Oui, et il avait une façon de former ces recrues qui n'aurait guère +été du goût de nos bons amis d'ici dans l'Ouest, dit Saxon. Je me +rappelle qu'après Salzbourg, quand nous eûmes pris le château ou la +forteresse de ce nom, nous fûmes renforcés d'environ quatre mille hommes +d'infanterie qui n'avaient point été dressés. Comme ils approchaient de +nos lignes, en agitant les mains, en sonnant du clairon, le vieux +Maréchal «Laisse-en-arrière» déchargea sur eux tous les canons qui se +trouvaient sur les murs, ce qui tua soixante hommes et jeta parmi le +reste une grande panique. + +«--Il faut que ces coquins apprennent tôt ou tard à tenir bon sous le +feu, dit-il. Ils peuvent bien commencer tout de suite leur éducation. + +--C'était un rude maître d'école, fis-je remarquer. Il aurait pu laisser +à l'ennemi partie de cet enseignement. + +--Et pourtant le soldat l'aimait, dit Saxon. Il n'était point homme, +quand une ville avait été prise d'assaut, à regarder de trop près quand +une femme braillait, non plus qu'à écouter tous les bourgeois qui +avaient par hasard trouvé leur coffre plus léger d'une bagatelle. Mais +parlons des chefs qui vont lentement. Je n'en ai connu aucun qui pût +être comparé au Brigadier Baumgarten, qui était aussi de l'armée +impériale. Il levait par exemple ses quartiers d'hiver, pour venir +s'établir devant une place forte. Il élevait un épaulement ici, là il +creusait une sape, si bien que ses soldats finissaient par avoir mal au +coeur rien qu'à regarder la place. Il jouait ainsi avec elle comme un +chat avec une souris, jusqu'au moment où elle allait ouvrir ses portes, +mais alors il pouvait bien prendre la fantaisie de lever le siège et de +se mettre en quartiers d'hiver. J'ai fait deux campagnes sous lui, sans +honneur, sans mise à sac, sans pillage, sans profit, excepté une +misérable solde de trois florins par jour, payée en pièces rognées, avec +six mois de retard... Mais voyez-vous les gens sur ce clocher! Ils +agitent leurs mouchoirs comme s'ils apercevaient quelque chose. + +--Je ne puis rien voir, répondis-je, en abritant mes yeux et promenant +mon regard sur la vallée semée d'arbres qui montait en pente douce +jusqu'aux collines couvertes de pâturages de Blackdown. + +--Les gens, qui sont sur les forts, agitent des mouchoirs et désignent +du geste quelque chose. Il me semble que j'entrevois l'éclair de l'acier +parmi les bois tout là-bas. + +--C'est ici, dit Saxon, étendant sa main armée d'un gantelet sur la rive +ouest de la Tone, tout près du pont de bois. Suivez mon doigt, Clarke, +et voyez si vous pouvez le discerner. + +--Oui, c'est vrai, m'écriai-je, je vois un reflet brillant qui va et +vient. Et ici, à gauche, à l'endroit où la route passe en courbe par +dessus la hauteur, apercevez-vous cette masse compacte d'hommes! Ha! la +tête de la colonne commence à sortir d'entre les arbres. + +Il n'y avait pas un nuage au ciel, mais la grande chaleur produisait une +buée qui s'étendait sur la vallée. + +Elle devenait très épaisse le long du cours sinueux de la rivière, et +flottait en petits flocons en lambeaux, au-dessus de la région boisée +qui avoisine ses bords. + +À travers cette mince couche de vapeur pénétrait de temps en temps un +éclair de vive lumière, quand les rayons du soleil tombaient sur une +cuirasse ou sur un casque. + +Par intervalles, la douce brise de l'été apportait à nos oreilles de +soudains éclats d'une musique militaire, où se mêlaient le son aigu des +trompettes et le sourd grondement des tambours. + +Puis, nos regards perçurent l'avant-garde de l'armée, qui commençait à +se dérouler, sortant de l'ombre des arbres et apparaissant en noir sur +la route blanche et poussiéreuse. + +La longue ligne continua à s'étendre, se tordant sur elle-même, à mesure +qu'elle sortait des bois, pareille à un serpent noir aux écailles +polies. + +Enfin, l'armée rebelle tout entière--cavalerie, infanterie, +artillerie--fut visible pour nous. + +L'éclat des armes, le flottement de nombreux drapeaux, les plumes des +chefs, les colonnes épaisses des hommes en marche, tout cela formait un +tableau qui remuait jusqu'au fond du coeur les citoyens de Taunton. + +Ceux-ci, du haut des toits, des éminences croulantes que formaient les +murs démantelés, pouvaient contempler les champions de leur foi. + +Si la seule vue d'un régiment qui passe est capable d'exciter un frisson +dans votre poitrine, vous vous imaginerez sans peine ce qui se passe, +quand les soldats que vous regardez ont pris les armes pour tout de bon +afin de défendre vos intérêts les plus chers, les plus aimés, et +viennent de sortir victorieux d'une lutte sanglante. + +Si la main de tous les autres hommes était levée contre nous, du moins +ceux-là étaient de notre côté, et nos coeurs allaient à eux comme à des +amis et à des frères. + +De tous les liens qui unissent les hommes en ce monde, il n'en est pas +de plus fort qu'un commun danger. + +Pour mes yeux inexpérimentés, tout cela apparaissait comme très +guerrier, très imposant, et en contemplant ce long défilé, je me disais +que notre cause était en quelque sorte gagnée. + +Mais à ma grande surprise, Saxon postait, jetait à demi-voix des peuh! +dédaigneux. + +À la fin, ne pouvant plus maîtriser son impatience, il éclata en paroles +brûlantes de mécontentement. + +--Regardez-moi seulement cette avant-garde pendant qu'elle descend la +pente, s'écria-t-il. Où est le groupe d'éclaireurs, de _vorreiter_, +comme disent les Allemands? Et où est l'espace qu'il faudrait laisser +entre l'avant-garde et le corps principal? Par l'épée de Scanderbeg, ils +me rappellent plutôt un troupeau de pèlerins, comme j'en ai vus, +lorsqu'ils s'approchent du sanctuaire de Saint Sébald, à Nuremberg, avec +leurs bannières et leurs flots de rubans. Et au centre, parmi cette +troupe de cavaliers, se trouve sans doute notre nouveau monarque. Quel +malheur pour lui de n'avoir point à ses côtés un homme capable de ranger +cet essaim de paysans en quelque chose qui ressemble à un ordre de +campagne! Maintenant regardez-moi ces quatre pièces de canon qui +traînent comme des moutons boiteux derrière le troupeau! _Carajo_, je +voudrais être un jeune officier du Roi avec un escadron de cavalerie +légère sur cette crête que voilà! Par ma foi, je fondrais sur ce +croisement de routes, comme un émouchet sur une bande de petits +pluviers. Alors et je taille, et je coupe. À bas ces canonniers qui +rampent, un feu de carabines pour nous couvrir, un mouvement enveloppant +de la cavalerie, et les canons des rebelles partent dans un nuage de +poussière. Qu'on dites-vous, Sir Gervas? + +--Un fameux sport, colonel, dit le baronet, dont une légère rougeur +anima les joues pâles. Je parie que vous faisiez trotter vos pandours! + +--Oui, les coquins avaient le choix: travailler ou être pendus. Mais il +me semble que nos amis sont loin d'être aussi nombreux qu'on le +rapportait. J'estime que la cavalerie se monte à un millier, et que +l'infanterie compte environ cinq mille deux cents hommes. J'ai été +regardé comme un bon appréciateur en fait de nombre en pareilles +occasions. Avec les quinze cents qu'il y a dans la ville, cela nous +ferait près de huit mille hommes, et ce n'est pas là une armée bien +considérable pour envahir un royaume et disputer une couronne. + +--Si l'Ouest peut fournir huit mille hommes, combien peuvent donner tous +les comtés d'Angleterre, demandai-je. N'est-ce pas la façon la plus +équitable d'envisager la situation? + +--La popularité de Monmouth est concentrée surtout dans l'Ouest, +répondit Saxon. C'est ce souvenir qui l'a décidé à lever son étendard +dans ces comtés. + +--Dites plutôt ses étendards, fit Ruben. Tenez, on dirait qu'ils ont mis +leur linge à sécher tout le long de la ligne. + +--C'est vrai, ils ont plus d'enseignes que je n'en vis jamais dans une +armée aussi faible, répondit Saxon, en se dressant sur ses étriers. Il y +en a un ou deux qui sont bleus. Tous les autres, autant que je pus en +juger, avec le soleil qui les éclaire, sont blancs, avec un mot ou une +devise. + +Pendant cette conversation, le corps de cavalerie qui formait +l'avant-garde de l'armée protestante était parvenu à moins d'un quart de +mille de la ville, lorsqu'une sonnerie bruyante et claire de trompettes +le fit s'arrêter. + +Ce signal fut répété dans chacun des régiments ou escadrons en sorte que +le son passa rapidement sur toute la longue rangée, jusqu'à ce qu'il +finit par se perdre dans l'éloignement. + +À la vue de ce câble humain qui couvrait toute la route, et qui était à +peine agité d'un mouvement de vibration, d'ondulation dans sa ligne +oscillante, l'analogie avec un serpent gigantesque me revint encore une +fois à l'esprit. + +--Je trouverais que cela ressemble à un grand boa, qui irait entourer la +ville de ses replis. + +--Un serpent à sonnettes plutôt, dit Ruben, en montrant les canons à +l'arrière-garde. C'est dans sa queue qu'il garde de quoi faire du bruit. + +--Voici sa tête qui approche, si je ne me trompe, dit Saxon. Il vaudrait +mieux, je crois, nous placer sur le côté de la porte. + +Comme il parlait, un groupe de cavaliers aux costumes voyants se détacha +du corps principal et se dirigea tout droit vers la ville. + +À leur tête se trouvait un jeune homme de haute taille, de tournure +svelte et élégante, qui montait avec la grâce d'un écuyer accompli. + +Il se faisait remarquer parmi ceux qui l'entouraient par la fierté de +son attitude et la richesse de son harnachement. + +Lorsqu'il se fut approché au galop de la porte, une clameur de +bienvenue, partit de la multitude, clameur qui se transmit et se +prolongea dans la foule plus éloignée. + +Celle-ci, ne pouvant voir ce qui se passait en avant, conclut de ces +acclamations que le Roi approchait. + + + + +V--La Revue des Hommes de l'Ouest. + + +Monmouth était alors dans sa trente-sixième année. + +Il se distinguait par ces grâces superficielles qui plaisent à la +multitude et mettent un homme en état de prendre la direction d'une +cause populaire. + +Il était jeune. + +Il avait la parole facile et spirituelle. + +Il était habile dans tous les exercices qui conviennent à un soldat et à +un homme. + +Pendant qu'il parcourait l'Ouest, il n'avait point jugé au-dessous de +lui d'embrasser les jeunes villageoises, d'offrir des prix pour les +sports champêtres, et de disputer, chaussé de bottes, la palme de la +course à pied avec les plus agiles des paysans courant nu-pieds. + +Il était d'un naturel vain et prodigue, mais il excellait en cette sorte +de magnificence qui frappe les yeux, et dans cette générosité +insouciante qui gagne les coeurs du peuple. + +Tant sur le Continent qu'à Bothwell-Bridge, il avait conduit des armées +avec succès. + +Sa bonté, sa pitié envers les Covenantaires, après la victoire, lui +avait valu autant d'estime auprès des whigs que Dalzell et Claverhouse +s'étaient attiré de haine. + +Au moment où il arrêta son beau cheval noir à la porte de la ville, il +ôta son chapeau _montero_ à plumes devant la foule qui l'acclamait. Il +avait une attitude si gracieuse et si digne qu'elle semblait bien celle +d'un chevalier errant de roman, combattant à armes très inégales pour +conquérir une couronne qui lui aurait été dérobée par la ruse d'un +tyran. + +On trouva qu'il avait bonne mine, mais je ne saurais dire que je fusse +de cet avis. + +Sa figure me parut trop allongée, trop pâle pour être agréable; mais ses +traits étaient accentués et nobles, son nez saillant, ses yeux +brillants, pénétrants. + +On aurait peut-être pu discerner dans le dessin de sa bouche quelques +indices de cette faiblesse qui entacha sa réputation, bien que +l'expression en fût douce et aimable. + +Il portait une jaquette de cheval en roquelaure pourpre foncé, avec des +bords et des revers de dentelle d'or, et qui, en s'écartant par devant, +laissait voir une brillante cuirasse d'argent. + +Son habillement était complété par un costume de velours d'une nuance +plus claire que la jaquette, une paire de bottes montantes en cuir jaune +de Cordoue, une rapière à poignée d'or qu'il portait d'un côté, et un +poignard de Parme de l'autre côté, ces deux armes suspendues à une +ceinture en cuir du Maroc. + +Un large col en dentelle de Malines flottait sur ses épaules et de ses +manches sortaient à flots des manchettes de cette même coûteuse +dentelle. + +Bien des fois, il souleva son chapeau et s'inclina sur le pommeau de sa +selle pour répondre au tonnerre des applaudissements. + +--Un Monmouth! Un Monmouth! criait le peuple. Salut au Chef Protestant! + +--Vive le Roi Monmouth! + +Et à toutes les fenêtres, sur tous les toits, à tous les balcons, les +mouchoirs, les chapeaux s'agitaient pour animer cette scène joyeuse. + +L'avant-garde des rebelles s'enflamma à cette vue et lança un grand cri +au timbre sourd qui fut repris et répété bien des fois par le reste de +l'armée et qui finit par remplir tout le pays. + +Pendant ce temps, les anciens de la cité, ayant à leur tête notre ami le +Maire, sortirent par la porte dans tout l'apparat des costumes de soie +et de fourrures pour rendre dommage au Roi. + +Le Maire mit un genou à terre à côté de l'étrier de Monmouth et baisa la +main que celui-ci lui tendit avec grâce. + +--Mon cher monsieur le Maire, dit le Roi d'une voix claire et forte, +c'est à mes ennemis à se prosterner devant moi, et non à mes amis. Je +vous en prie, qu'est-ce que ce rouleau que vous déployez? + +--C'est une allocution de bienvenue et de soumission, Votre Majesté, de +la part de votre loyale ville de Taunton. + +--Je n'ai pas besoin d'une telle allocution, dit le Roi Monmouth, en +promenant ses yeux autour de lui. Elle est écrite tout autour de moi en +plus beaux caractères qu'on n'en vit jamais sur parchemin. Mes bons amis +m'ont prouvé que je suis le bienvenu, sans recourir à l'aide d'un clerc +ou d'un écrivain. Vous vous nommez Stephen Timewell, digne Mr le Maire, +à ce qu'on m'a appris. + +--Oui, Majesté. + +--C'est un nom trop court pour un homme aussi digne de confiance, dit le +Roi en tirant son épée, et l'en touchant sur l'épaule, je veux +l'allonger de trois lettres. Relevez-vous, Sir Stephen, et puissé-je +trouver grand nombre d'autres chevaliers semblables dans mon royaume, et +aussi loyaux, aussi fermes. + +Le Maire se retira avec les conseillers au côté gauche de la porte, au +milieu des applaudissements que fit éclater cet honneur conféré à la +ville, pendant que Monmouth et son escorte formaient un groupe à droite. + +Sur un signal donné, un trompette sonna une fanfare. + +Les tambours firent entendre un roulement guerrier, et l'armée des +insurgés, en rangs serrés, bannières déployées, reprit sa marche vers la +ville. + +Pendant qu'elle approchait, Saxon nous désignait les différents chefs et +personnages de marque, qui entouraient le Roi, et nous disait leurs +noms, en y ajoutant quelques mots sur leur caractère. + +--Voici Lord Grey de Wark, dit-il. C'est ce petit homme maigre entre +deux âges, du côté gauche du Roi. Il a été mis une fois à la Tour pour +haute trahison. C'est lui qui s'enfuit avec Lady Henriette Berkeley, +soeur de sa femme. Un beau chef, vraiment, pour une cause pieuse. +L'homme à sa gauche, celui qui a une figure rouge, bouffie, et la plume +blanche à son bonnet, est le colonel Holmes. J'espère qu'il ne montrera +jamais la plume blanche ailleurs que sur la tête. L'autre, sur le cheval +bai-brun est un homme de loi, mais, à mon sens, un homme qui s'entend +mieux à disposer un bataillon qu'à rédiger une note de frais. C'est le +républicain Wade qui menait l'infanterie à l'engagement de Bridport et +qui l'a tiré de là sans dommage. Le grand, là-bas, avec de gros traits, +qui est coiffé d'un heaume d'acier, c'est Antoine Buyse, le +Brandebourgeois, un soldat de fortune, un homme de grand coeur, ainsi +que la plupart de ses compatriotes. J'ai bataillé tantôt avec lui, +tantôt contre lui, avant le jour présent. + +--Remarquez donc le personnage de haute taille, très maigre qui est +derrière lui, s'écria Ruben. Il a dégainé son épée et la brandit +au-dessus de sa tête. Voilà un moment et un endroit singulièrement +choisis pour l'exercice au sabre. Il est certainement fou. + +--Vous n'êtes peut-être pas très loin de la vérité, dit Saxon, et +pourtant par la garde de mon épée, sans cet homme-là, il n'y aurait +point d'armée protestante, comme celle qui s'avance vers nous par cette +route-ci. C'est lui qui en faisant voltiger la couronne sous les yeux de +Monmouth, lui a fait quitter sa confortable retraite en Brabant. Il n'y +a pas un de ces hommes qu'il n'ait séduit et attiré dans cette affaire +par tel ou tel appât. Avec Grey, ce fut un Duc, hé, avec Wade le sac de +laine, avec Buyse, la mise au pillage de Cheapside. Chacun a son motif +personnel, mais les ficelles qui les font mouvoir sont entre les mains +de ce fanatique enragé qui remue ces pantins à sa volonté. Il a comploté +plus, menti plus et souffert moins qu'aucun des Whigs du parti. + +--Ce doit être le docteur Robert Ferguson, dont j'ai entendu mon père +parler, dis-je. + +--Vous avez raison, c'est lui. Je l'ai vu une seule fois à Amsterdam, +mais je le reconnais à sa perruque ébouriffée et à ses épaules +difformes. On dit tout bas que son infatuation démesurée a troublé sa +raison. Voyez, l'Allemand lui met la main sur l'épaule et lui persuade +de rengainer son arme. Le Roi Monmouth regarde aussi autour de lui et +sourit comme s'il voyait en lui le bouffon de la cour, en manteau +genevois, au lieu de l'habit multicolore. Mais l'avant-garde arrive près +de nous. À vos compagnies, et n'oubliez pas de lever vos épées pour +saluer au passage le drapeau de chaque troupe. + +Pendant la conversation de notre compagnon, l'armée protestante tout +entière roulait vers la ville et la tête de l'avant-garde était au +niveau de la porte. + +Quatre escadrons de cavalerie marchaient en avant, mal harnachés, mal +montés, avec des cordes en guise de brides, et certains d'entre eux +ayant pour selles des carrés en toile à sac. + +La plupart des hommes avaient pour armes le sabre et le pistolet. + +Quelques-uns portaient la cotte de buffle, des pièces d'armure, des +casques pris à Axminster, et parfois tachés encore du sang de celui qui +les avait portés le dernier. + +Au milieu d'eux marchait un porte-drapeau. + +Il tenait un grand étendard carré suspendu à une hampe et celle-ci +reposait sur un trou pratiqué sur le côté de la selle. + +Sur ce drapeau étaient inscrits en lettres d'or les mots: «_Pio +libertate et religione nostra_.» + +Ces cavaliers appartenaient à la classe des petits propriétaires ruraux +et de leurs fils. + +Inaccoutumés à la discipline, ils avaient une haute opinion d'eux-mêmes, +en leur qualité de volontaires, ce qui les portait à plaisanter et +raisonner à propos de chaque commandement. + +Il en résulta que sans être dépourvus de courage naturel, ils rendirent +peu de services pendant la guerre et furent pour l'armée une cause +d'embarras plutôt qu'un secours utile. + +Après la cavalerie, venaient les fantassins, rangés sur six de front, +répartis en compagnies d'effectif variable. + +Chaque compagnie avait un étendard indiquant la ville ou le village où +elle avait été levée. + +On avait adopté cette façon d'ordonner les troupes parce qu'on avait +reconnu l'impossibilité de séparer des hommes unis par des liens de +parenté et des relations de voisinage. + +Ils entendaient, disaient-ils, se battre côte à côte, ou bien ne pas se +battre du tout. + +Pour mon compte, je trouve que ce n'est point une mauvaise idée, car +quand on en vient à jouer de la pique, chacun tient d'autant plus ferme, +s'il se sait flanqué à droite et à gauche de vieux amis éprouvés. + +J'arrivai dans la suite à connaître un grand nombre de localités par les +propos des hommes, et j'en traversai un grand nombre d'autres, en sorte +que les noms inscrits sur les bannières avaient pour moi un sens réel. + +Homère a consacré, à ce que je me rappelle, un chapitre ou un livre à +l'énumération de tous les chefs grecs, des localités d'où ils venaient +et du nombre d'hommes qu'ils amenèrent à la revue générale. + +Il est malheureux que l'Ouest n'ait pas eu son Homère pour conserver les +noms de ces braves paysans et artisans, rappeler ce que chacun d'eux +accomplit ou endura. + +Du moins les lieux de leur naissance ne seront point perdus dans +l'oubli, en tant que cela dépendra de ma faible mémoire. + +Le premier régiment d'infanterie, si l'on peut appeler ainsi une troupe +organisée d'une manière aussi rudimentaire, se composait des gens de +mer, pêcheurs, caboteurs vêtus des justaucorps de grosse étoffe bleue et +du grossier costume de leur classe. + +C'étaient des loups de mer bronzés, hâlés, avec des figures dures, de +couleur d'acajou, avec des armes variées, canardières, sabres +d'abordages, pistolets. + +Je me figure que ces armes n'étaient pas employées pour la première fois +contre le Roi Jacques, car les côtes de Somerset et de Devon étaient +fameuses par leur race de contrebandiers, et plus d'un lougre aux +allures capricieuses était sans doute amarré dans une crique ou dans une +baie, pendant que son équipage était parti à Taunton pour guerroyer. + +Quant à la discipline, ils n'en avaient aucune idée. + +Ils allaient de leurs pas de marins en vrais loups de mer, échangeant +des cris divers entre eux et avec la foule. + +Depuis la Star Point jusqu'à Portlands Roads, les filets allaient rester +inactifs pendant bien des semaines, et plus d'un poisson parcourut les +détroits de la mer, qui aurait dû former des piles à Lyme Cobb ou être +étalé en vente au marché de Plymouth. + +Chacun des groupes ou des bandes de ces gens de mer avait sa bannière. + +Celle de Lyme était en tête; puis venaient celles de Topsham, de +Colyfort, de Bridport, de Sidmouth, d'Otterton, d'Abbotsbury et de +Charmouth, villes qui sont toutes dans le Sud sur la côte ou tout près. + +Ils passèrent ainsi devant nous en troupe confuse et insouciante, les +chapeaux posés de travers, la fumée de leur tabac montant au-dessus +d'eux comme la vapeur du corps d'un cheval fatigué. + +Leur nombre devait s'élever à environ quatre cents. + +Les paysans de Rockbere, armés de fléaux et de faux, venaient en tête de +la colonne suivante, qui précédait la bannière de Honiton défendue par +deux cents robustes ouvriers en dentelles venus des rives de l'Otter. + +Ces hommes, ainsi que le montrait la teinte de leur figure, avaient été +retenus entre quatre murs par leur métier, mais ils étaient bien +supérieurs à leurs camarades les paysans par leurs façons alertes, et +leur attitude martiale. + +D'ailleurs, à propos de toutes les troupes en général, nous avons +remarqué que si les paysans montraient plus d'endurance et de bonne +volonté, les gens de métier prenaient plus vite l'air et l'esprit des +camps. + +Derrière les gens de Honiton venaient les tisseurs de draps, les +Puritains de Wellington, avec leur Maire monté sur un cheval blanc, à +côté de leur porte-étendard, et précédés d'une fanfare de vingt +instrumentistes. + +Avec leurs figures farouches, c'étaient des hommes réfléchis, posés. + +Le plus grand nombre étaient vêtus de gris et coiffés de chapeaux aux +larges bords. + +«Pour Dieu et la Foi» telle était la devise d'un étendard qui flottait +au milieu d'eux. + +Les drapiers formaient trois fortes compagnies, et le régiment entier +devait compter bien près de six cents hommes. + +Le troisième régiment avait en tête cinq cents fantassins fournis par +Taunton, gens de vie paisible et industrieux, mais profondément pénétrés +de ces grands principes de liberté civile et religieuse qui devaient +trois ans plus tard renverser tout devant eux en Angleterre. + +Lorsqu'ils franchirent la porte, ils furent salués par un tonnerre +d'applaudissements de leurs concitoyens postés sur les murs et aux +fenêtres. + +Leurs rangs réguliers et compacts, leurs larges et honnêtes figures de +bourgeois, me parurent avoir un air marqué de discipline et de besogne +bien faite. + +Derrière eux venaient les recrues de Winterbourne, d'Illminster, de +Chard, d'Yeovil, de Collumpton, chaque troupe d'au moins cent piquiers, +ce qui portait à mille hommes l'effectif du régiment. + +Puis passa au trot un escadron de cavalerie. + +Il était suivi de près par le quatrième régiment. + +L'avant-garde portait les étendards de Beaminster, de Crewkerne, de +Langport et de Chidiock, autant de paisibles villages du comté de +Somerset, qui avaient envoyé leurs hommes frapper un coup pour la +vieille cause. + +Des ministres puritains, coiffés du chapeau pointu, et vêtus des robes +genevoises, jadis noires, mais maintenant blanches de poussière, +marchaient d'un pas ferme à côté de leur troupeau. + +Puis venait une forte compagnie de pâtres sauvages, à peine armés, +sortis des grandes plaines qui s'étendent depuis les Blackdowns, dans le +Sud, jusqu'aux Mendips dans le Nord. + +Je vous réponds que ces gaillards-là n'avaient aucun trait de +ressemblance avec les Corydons, avec les Strephons de Maître Waller ou +de Maître Dryden, qui ont dépeint les bergers toujours occupés à verser +des larmes d'amour et à souffler dans un chalumeau plaintif. + +Je crains que Chloé, que Phyllis n'eussent trouvé de bien grossiers +amoureux chez ces sauvages de l'Ouest. + +Après eux venaient des mousquetaires de Dorchester, des piquiers de +Newton-Poppleford, d'un corps de solide infanterie fourni par les +tisseurs de serge d'Ottery Saint Mary. + +Ce quatrième régiment se montait à un peu plus de huit cents hommes, +mais par l'armement et la discipline, il était inférieur à celui qui le +précédait. + +Le cinquième régiment avait en tête une compagnie des gens habitant les +contrées marécageuses qui forment la monotone région des environs +d'Athelney. + +Ces hommes, en leurs logements sombres et sordides, avaient gardé le +même caractère libre et hardi qui, au temps jadis, avait fait d'eux la +dernière ressource du bon Roi Alfred et les défenseurs des comtés de +l'Ouest contre les incursions des Danois: ceux-ci ne purent jamais +pénétrer au coeur de leurs forteresses entourées par les eaux. + +Deux compagnies de ces hommes, à la chevelure d'étoupe, aux pieds nus, +mais ardents au chant des hymnes et aux prières, étaient venues de leurs +citadelles pour secourir la cause protestante. + +Après eux, venaient les bûcherons et charpentiers de Bishop's Lidiard, +hommes gros et vigoureux sous leurs justaucorps verts, puis les +villageois en manteaux blancs de Huish Champ-flover. + +Le régiment se terminait par quatre cents hommes en habits rouges, avec +des buffleteries blanches en croix et des mousquets bien polis. + +C'étaient des déserteurs de la Milice du comté de Devon. + +Ils avaient fait avec Albemarle le trajet depuis Exeter et s'étaient +réunis à l'armée de Monmouth sur le champ de bataille d'Axminster. + +Ceux-là étaient groupés en un seul corps, mais il y avait bon nombre +d'autres miliciens, les uns en habits rouges, les autres en habits +jaunes, disséminés parmi les différents corps que j'ai énumérés. + +Ce régiment pouvait compter sept cents hommes. + +La sixième et dernière colonne d'infanterie avait en tête une troupe de +paysans dont la bannière portait inscrit le nom de Minehead, avec les +trois ballots et le vaisseau aux voiles déployées qui forment les armes +de cette antique cité. + +La plupart étaient venus de la sauvage contrée qui s'étend au nord de +Dunster Castle, et longe les bords du canal de Bristol. + +Puis venaient les braconniers et les chasseurs de Porlock Quay. + +Ils avaient laissé le daim rouge de l'Exmoor brouter en paix pour se +mettre à la piste d'un plus noble gibier. + +Après eux, c'étaient des gens de Dulverton, des gens de Milverton, des +gens de Wiveliscombe, et des pentes ensoleillées des Quantocks, les +hommes hâlés, farouches, des stériles landes de Dunkerry Beacon, les +hauts et forts éleveurs de chevaux et marchands du bestiaux de Bampton. + +Les bannières de Bridgewater, de Shepton Mallet, et du Bas-Storvey +passèrent devant nous, avec celles des pêcheurs de Clovelly et des +carriers des Blackdowns. + +À l'arrière venaient trois compagnies d'hommes étranges, de taille +gigantesque, bien qu'un peu courbés par le travail, avec de longues +barbes en broussailles, et des cheveux tombant en désordre sur leurs +yeux. + +C'étaient les mineurs des collines de Mendip, et des vallées de l'Oare, +de Bagworthy, gens rudes, à demi sauvages, qui roulaient des yeux à la +vue des velours et des brocarts déployés par les citadins, criant à +tue-tête, ou bien ils fixaient leurs femmes souriantes avec une +intensité farouche qui terrifiait les paisibles bourgeois. + +La longue ligne se déroula ainsi, pour se terminer par quatre escadrons +de cavalerie, et quatre petits canons accompagnés de leurs artilleurs, +des Hollandais en vêtements bleus, qui se tenaient aussi raides que +leurs écouvillons. + +Une longue procession de chars et voitures, qui avaient suivi l'armée, +furent conduits dans les champs en dehors des murs et installés-là. + +Lorsque le dernier soldat eut franchi la porte de Shuttern, Monmouth et +ses chefs entrèrent lentement, à cheval, le Maire marchant à côté de la +monture du Roi. + +Au moment où nous les saluâmes, ils nous firent face, et je vis un +rapide éclair de joie passer sur la figure pâle de Monmouth, quand il +remarqua nos rangs compacts et notre aspect militaire. + +--Par ma foi, messieurs, dit-il, en promenant ses regards sur son +état-major, notre digne ami le Maire a dû hériter des dents du dragon de +Cadmus. Où avez-vous fait cette belle récolte, Sir Stephen? Comment +êtes-vous parvenu à les amener à une telle perfection, jusqu'au point +d'avoir des grenadiers poudrés? + +--J'ai quinze cents hommes dans la ville, répondit le vieux drapier avec +fierté, bien que tous ne soient pas aussi disciplinés. Ces gens-ci +viennent du comté de Wilts, les officiers, sont du Hampshire. Quant à +leur bon ordre, le mérite n'en revient point à moi, mais au vieux soldat +le colonel Decimus Saxon, qu'ils ont choisi pour commandant, ainsi que +les capitaines qui servent sous ses ordres. + +--Je vous dois mes remerciements, dit le Roi, s'adressant à Saxon, qui +s'inclina et baissa jusqu'à terre la pointe de son épée, et à vous +aussi, messieurs; je n'oublierai point l'ardente fidélité qui vous a +amenés du Hampshire en si peu de temps. Dieu veuille que je trouve la +même vertu en plus haut lieu. Mais à ce qu'on me dit, Colonel Saxon, +vous avez longtemps servi à l'étranger. Que pensez-vous de l'armée qui +vient de défiler devant vos yeux? + +--S'il plaît à Votre Majesté, répondit Saxon, elle ressemble à une +quantité de laine qui n'a pas encore été cardée, et qui est assez +grossière par elle-même, mais qui peut avec le temps se tisser pour +devenir un beau vêtement. + +--Hein! On n'aura pas beaucoup de loisir pour le tissage, dit Monmouth. +Mais ils se battent bien. Si vous aviez vu comment ils se sont conduits +à Axminster! Nous espérons vous voir et vous entendre exposer vos vues à +la table du conseil. Mais qu'est-ce? N'ai-je pas déjà vu la figure de ce +gentleman? + +--C'est l'honorable Sir Gervas Jérôme, du comté de Surrey, dit Saxon. + +--Votre Majesté a pu me voir à Saint-James, dit le Baronnet en se +découvrant, ou au balcon de Whitehall. J'allais beaucoup à la Cour +pendant les dernières années du défunt Roi. + +--Oui, oui, je me rappelle le nom aussi bien que la figure, s'écria +Monmouth... Vous le voyez, messieurs, reprit-il en s'adressant à son +état-major, les gens de la Cour se décident enfin à venir. N'êtes-vous +pas celui qui s'est battu avec Sir Thomas Killigrew, derrière Dunkirk +House? Je m'en doutais. Ne voulez-vous pas faire partie de ma suite +personnelle? + +--S'il plaît à Votre Majesté, répondit Sir Gervas, je crois que je +pourrai rendre plus de services à votre cause royale, en restant à la +tête de mes mousquetaires. + +--Eh bien, soit, soit! dit le Roi Monmouth. + +Puis, donnant de l'éperon à son cheval, il ôta son chapeau pour répondre +aux acclamations des troupes et parcourut au trot la Grande Rue sous une +pluie de fleurs qui tombaient des toits et des fenêtres sur lui, son +état-major et son escorte. + +Nous nous étions joints à sa troupe, ainsi que nous en avions reçu +l'ordre, en sorte que nous eûmes notre part de ce joyeux feu croisé. + +Une rose, qui voletait, fut happée au passage par Ruben. + +Je le remarquai, il la porta à ses lèvres, puis il la cacha sous sa +cuirasse. + +Je levai les yeux et je surpris la figure souriante de la petite fille +de notre hôte nous épiant à une fenêtre. + +--Quelle adresse, Ruben! dis-je à demi-voix. Au trictrac comme à la +balle au trou, vous avez toujours été notre meilleur joueur. + +--Ah! Micah, dit-il, je bénis le jour où j'ai eu l'idée de vous suivre à +la guerre. Aujourd'hui je ne changerais pas ma place avec celle de +Monmouth. + +--Nous en sommes déjà là! m'écriai-je. Quoi, mon garçon, vous avez à +peine ouvert la tranchée, et vous parlez comme si vous aviez emporté la +place. + +--Peut-être que je me laisse emporter par l'espoir, s'écria-t-il en +passant du chaud au froid ainsi qu'un homme le fait quand il est +amoureux, ou qu'il a la fièvre tierce ou quelque autre maladie du corps. +Dieu sait combien je suis peu digne d'elle, et pourtant... + +--N'attachez point votre coeur trop fortement à quelque chose qui pourra +bien être inaccessible pour vous, dis-je. Le vieillard est riche, et il +portera ses regards plus haut. + +--Je voudrais qu'il fût pauvre, soupira Ruben, avec tout l'égoïsme de +l'amoureux. Si cette guerre dure, je pourrais conquérir de l'honneur, un +titre. Qui sait? D'autres l'ont fait. Pourquoi ne le ferais-je pas? + +--Nous sommes partis trois de Havant, fis-je remarquer. L'un est +aiguillonné par l'ambition, l'autre par l'amour. Maintenant que faire, +moi qui suis indifférent aux grandes charges et qui n'ai cure de la +figure d'une demoiselle? Qu'est-ce qui peut m'entraîner au combat? + +--Nos mobiles viennent et s'en vont, mais le vôtre reste toujours en +vous. L'honneur et le devoir, Micah, voilà les deux étoiles qui ont +toujours guidé vos actions. + +--Sur ma foi! _Mistress_ Ruth vous a appris à faire de jolis discours, +dis-je, mais il me semble qu'elle devrait être ici au milieu des jeunes +filles de Taunton. + +Tout en causant, nous nous dirigions vers la place du Marché, que nos +troupes remplissaient à ce moment. + +Autour de la croix était rangé un groupe d'une vingtaine de jeunes +filles vêtues de costumes en mousseline blanche, avec des écharpes +bleues autour de la taille. + +À l'approche du Roi, ces jeunes demoiselles, avec une timidité pleine de +grâce, s'avancèrent à sa rencontre, et lui offrirent une bannière +qu'elles avaient brodée pour lui, ainsi qu'une Bible fort élégamment +reliée en or. + +Monmouth remit le drapeau à l'un de ses capitaines, mais il leva le +livre au-dessus de sa tête, en criant qu'il était venu défendre les +vérités qui y étaient contenues, ce qui donna un redoublement de vigueur +aux applaudissements et aux acclamations. + +On pensait qu'il haranguerait le peuple du haut de la croix, mais il se +borna à rester là pendant que les hérauts proclamaient ses titres à la +couronne. + +Après quoi, il donna l'ordre de se disperser, et les troupes gagnèrent +les divers lieux de rassemblement où on avait pourvu à leur nourriture. + +Le Roi et ses principaux officiers établirent leur quartier-général dans +le château, pendant que le Maire et les plus riches bourgeois +pourvoyaient au logement des autres. + +Quant aux simples soldats, un grand nombre d'entre eux furent mis en +subsistance chez les habitants. + +Beaucoup d'autres campèrent dans les rues et sur les terrains +environnant le château. + +Le reste s'installa dans les voitures et les charrettes laissées dans +les champs en dehors de la ville. + +Ils y allumaient de grands feux. + +Ils firent rôtir du mouton et couler la bière à flots, avec autant +d'entrain que s'il s'agissait d'une partie de campagne et non d'une +marche sur Londres. + + + + +VI--Un échange de poignées de mains entre moi et le Brandebourgeois. + + +Le Roi Monmouth avait convoqué une réunion du conseil pour la soirée et +donné au colonel Decimus Saxon l'ordre d'y venir. + +Je m'y rendis avec lui, muni du petit paquet que Sir Jacob Clancing +avait confié à ma garde. + +Arrivés au château, nous apprîmes que le Roi n'était pas encore sorti de +sa chambre. + +On nous introduisit dans le grand hall pour l'attendre. + +C'était une belle pièce avec de hautes fenêtres et un superbe plafond de +bois sculpté. + +Tout au fond on avait fixé les armoiries de Monmouth, mais sans la barre +à senestre qu'il avait portée jusqu'alors. + +Là étaient réunis les principaux chefs de l'armée, un grand nombre des +officiers subalternes des fonctionnaires de la ville, et d'autres +personnes qui avaient des requêtes à présenter. Lord Grey de Wark était +debout près d'une fenêtre et contemplait la campagne d'un air sombre. + +Wade et Holmes hochaient la tête et causaient à demi-voix dans un coin. + +Ferguson allait et venait à grands pas, sa perruque posée de travers, +lançant à tue-tête des exhortations et des prières, qu'il prononçait +avec l'accent écossais le plus marqué. + +Un certain nombre de personnages, aux costumes plus gais, s'étaient +groupés devant la cheminée sans feu et écoutaient l'un d'eux racontant +une histoire dans un langage bourré de jurons, et qui les faisait rire +aux éclats. + +Dans un autre coin, un groupe de fanatiques, en vêtements noirs ou +bruns, avec de larges poignets blancs et des manteaux traînants, +faisaient cercle autour de quelqu'un des prédicants les plus goûtés et +discutaient à demi-voix la philosophie calviniste dans ses rapports avec +la science du gouvernement. + +Un petit nombre de soldats aux costumes et aux façons simples qui +n'étaient ni des courtisans, ni des sectaires allaient et venaient, ou +regardaient fixement par les fenêtres le camp plein d'animation qui +était formé sur la pelouse du château. + +Saxon me conduisit vers l'un de ces hommes remarquable par sa haute +stature et la largeur de ses épaules, et le tirant par la manche, il lui +tendit la main comme à un vieil ami. + +--_Mein Gott!_ s'écria l'aventurier allemand, car c'était celui-là même +que Saxon m'avait désigné le matin, je me suis dit que c'était bien +vous, Saxon, quand je vous ai vu près de la porte, quoique vous soyez +encore plus maigre qu'autrefois. Comment se fait-il qu'après avoir lampé +autant de bonne bière bavaroise que vous l'avez fait, vous soyez resté +aussi décharné. Cela dépasse mon intelligence. Et comment vos affaires +ont-elles marché? + +--Comme, jadis, dit Saxon, plus de coups que de thalers, et j'ai eu plus +souvent besoin d'un chirurgien que d'un coffre-fort. Quand vous ai-je vu +pour la dernière fois, mon ami? N'était-ce pas à l'affaire de Nuremberg, +quand je commandais l'aile droite, et vous l'aile gauche de la grosse +cavalerie? + +--Non, dit Buyse, je vous ai rencontré depuis lors, sur le terrain des +affaires. Avez-vous oublié l'escarmouche sur les bords du Rhin, quand +vous avez déchargé sur moi votre fusil hollandais? Sans un gredin qui +éventra mon cheval, je vous aurais fait sauter la tête aussi aisément +qu'un gamin abat des chardons avec un bâton. + +--Oui, répondit Saxon avec placidité, je l'avais oublié. Vous avez été +fait prisonnier, si je m'en souviens bien, mais par la suite vous avez +assommé la sentinelle avec vos chaînes et franchi le Rhin à la nage sous +le feu d'un régiment. Et cependant, je crois, nous vous avions offert +les mêmes avantages que vous receviez des autres. + +--On m'a fait, en effet, de ces sales offres, dit l'Allemand, d'un ton +âpre. À quoi j'ai répondu que si je vendais mon épée, je ne vendais pas +mon honneur. Il est bon que des cavaliers de fortune fassent voir ce +qu'est pour eux un contrat... comment dites-vous... inviolable pour +toute la durée de la guerre. Alors on redevient parfaitement libre de +changer son payeur-général. Pourquoi pas? + +--C'est vrai, mon ami, c'est vrai, répondit Saxon. Les mendiants +d'Italiens et de Suisses ont fait du métier un vrai commerce. Ils se +sont vendus avec tant de sans-gêne, corps et âme, à celui qui a la +bourse la mieux garnie, que nous devons nous montrer chatouilleux sur le +point d'honneur. Mais vous vous rappelez la poignée de main d'autrefois +que pas un homme du Palatinat n'était de force à échanger avec vous. +Voici mon capitaine, Micah Clarke. Il faut qu'il voie quelle chaude +bienvenue peut vous faire un Allemand du Nord. + +Le Brandebourgeois montra ses dents blanches dans un ricanement en me +tendant sa large main brunie. Dès que la mienne y fut enfermée, il mit +brusquement toute sa force à la serrer, si bien que le sang se porta +vivement aux ongles, et que j'eus toute la main paralysée, impuissante. + +--_Donner wetter!_ s'écria-t-il en riant à gorge déployée au sursaut de +douleur et de surprise que j'avais fait. C'est une grosse farce à la +Prussienne et les gamins d'Angleterre n'ont pas assez d'estomac pour +cela. + +--À vrai dire, fis-je, c'est la première fois que j'ai vu cet amusement +et je ne demanderais pas mieux que de m'y exercer sous un maître aussi +capable. + +--Comment? Encore une fois? s'écria-t-il, mais vous devez être encore +tout échaudé de la première. Eh bien, je ne vous la refuserai pas, +quoique, après cela, vous n'ayez plus la même force pour serrer la +poignée de votre sabre. + +En disant ces mots, il tendit sa main, que je saisis avec force, pouce +contre pouce, en levant le coude pour mettre toute ma force dans cette +pression. + +Ainsi que je l'avais remarqué, son artifice consistait à paralyser +l'autre main par un grand et brusque déploiement de force. + +J'y résistai en déployant moi-même toute la mienne. + +Pendant une ou deux minutes, nous restâmes immobiles, nous regardant +dans les yeux. + +Puis, je vis une goutte de sueur rouler sur son front. + +Je fus alors certain qu'il était vaincu. + +La pression diminua lentement. + +Sa main devint inerte, molle pendant que la mienne continuait à se +serrer si bien qu'enfin, d'une voix grognonne et étouffée, il fut +contraint de me demander de le lâcher. + +--Diable et Sorcellerie! s'écria-t-il en essuyant le sang qui sortait +goutte à goutte sous ses ongles, j'aurais mieux fait de mettre mes +doigts dans un piège à rats. Vous êtes le premier qui ait pu échanger +une vraie poignée de mains avec Antoine Buyse. + +--Nous produisons du muscle en Angleterre aussi bien que dans le +Brandebourg, dit Saxon qui riait aux éclats en voyant la déconfiture du +soldat allemand. Hé, tenez, j'ai vu ce jeune garçon prendre à +bras-le-corps un sergent de dragons de grandeur naturelle et le jeter +dans une charrette aussi aisément qu'il eût fait d'une pelletée de +terre. + +--Pour fort, il l'est! grogna Buyse, qui tordait encore sa main +paralysée, aussi fort que Goetz à la main de fer. Mais à quoi sert la +force toute seule pour le maniement d'une arme? Ce n'est pas la force du +coup, mais la manière dont il est porté, qui produit l'effet. Tenez, +votre sabre est plus lourd que le mien, à première vue, et cependant ma +lame ferait une entaille plus profonde. Eh! n'est-ce pas un jeu plus +digne d'un guerrier que ne l'est un amusement d'enfants, comme un +serrement de main, et le reste? + +--C'est un jeune homme modeste, dit Saxon, et pourtant je parierais pour +son coup contre le vôtre. + +--Quel enjeu? grogna l'Allemand. + +--Autant de vin que nous pourrons en boire en une séance. + +--Ce n'est pas peu dire, en effet, fit Buyse, un couple de gallons pour +le moins. Eh bien soit. Acceptez-vous la lutte? + +--Je ferai ce que je pourrai, dis-je, bien que je n'aie guère l'espoir +de frapper aussi fort qu'un vieux soldat éprouvé. + +--Que le diable emporte vos compliments! cria-t-il d'un ton rageur. Ce +fut avec de douces paroles que vous avez pris mes doigts dans ce piège à +imbéciles que voilà. Maintenant voici mon vieux casque d'acier espagnol. +Comme vous le voyez, il porte une ou deux traces de coups, et une +nouvelle marque ne lui fera pas grand mal. Je le pose ici sur cette +chaise qui est assez haute pour donner un jeu suffisant au coup de +sabre. Allons-y, mon gentilhomme, et voyons si vous êtes capable d'y +mettre votre marque. + +--Frappez le premier, monsieur, dis-je, puisque vous avez porté le défi. + +--Il me faudra abîmer mon propre casque pour refaire ma réputation de +soldat, grommela-t-il. Soit, soit, ces jours-ci il a résisté à plus d'un +coup de taille. + +Il tira son sabre, fit reculer la foule qui s'était amassée autour de +nous, brandit la lame avec une vigueur étonnante autour de sa tête, et +l'abattit dans tout son élan, avec justesse, sur le casque d'acier poli. + +L'objet rebondit très haut, puis retomba à grand bruit sur le parquet de +chêne. + +On y voyait une longue et profonde entaille qui avait pénétré à travers +l'épaisseur du métal. + +--Bien frappé! Un beau coup! crièrent les spectateurs. + +--C'est de l'acier mis à l'épreuve et trois fois trempé, garanti capable +de faire glisser une lame de sabre, dit quelqu'un après avoir ramassé le +casque pour l'examiner. + +Puis il le replaça sur la chaise. + +--J'ai vu mon père trancher de l'acier trempé avec ce vieux sabre, +dis-je, en tirant l'arme qui avait cinquante ans d'âge. Il y mettait un +peu plus de force que vous ne l'avez fait. Je lui ai entendu dire qu'un +bon coup venait plutôt du dos et des reins que des seuls muscles du +bras. + +--Ce n'est pas une conférence qu'il nous faut, mais un _beispiel_ ou +exemple, railla l'Allemand. C'est à votre coup que nous avons affaire, +et non aux leçons de votre père. + +--Mon coup, dis-je, est d'accord avec les leçons de mon père. + +Puis faisant tournoyer le sabre, je l'abattis de toute ma force sur le +casque de l'Allemand. + +La bonne vieille lame du temps de la République trancha la plaque +d'acier, coupa la chaise en deux et enfonça sa pointe à deux pouces de +profondeur dans le parquet de chêne. + +--Ce n'est qu'un tour, expliquai-je, un tour que j'ai exécuté à la +maison dans les soirées d'hiver. + +--Voilà un tour que je ne me soucierais guère de voir faire sur moi, dit +Lord Grey au milieu du murmure général d'applaudissements et de +surprise. Par ma foi, mon homme, vous êtes venu au monde deux siècles +trop tard. Quelle valeur auraient eue vos muscles avant que la poudre à +canon eût mis tous les hommes au même niveau! + +--Merveilleux! grogna Buyse, merveilleux! J'ai passé l'âge de la force, +mon jeune monsieur, et je puis bien vous laisser la palme de la vigueur. +C'était vraiment un coup magnifique. Voilà qui m'a coûté un baril ou +deux de vin des Canaries, et un bon vieux casque, mais je ne le regrette +pas, car la chose s'est faite en toute loyauté. Je suis heureux que ma +tête n'ait pas été dedans. Saxon, que voici, nous a fait voir quelques +beaux tours à l'épée, mais il n'a pas le poids qu'il faut pour des coups +assommants comme celui-ci. + +--J'ai encore le coup d'oeil juste et la main ferme, bien que le défaut +d'exercice leur ait fait perdre quelque chose, dit Saxon, trop heureux +de saisir cette occasion d'attirer sur lui les regards des chefs. Au +sabre, avec l'épée et la dague, l'épée et le bouclier, un seul fauchon +ou l'assortiment de fauchons, mon défi d'autrefois tient toujours contre +le premier venu, à l'exception de mon frère Quartus, qui joue aussi bien +que moi, mais il a un demi-pouce de taille qui lui donne l'avantage sur +moi. + +--J'ai étudié l'escrime au sabre sous le _signor_ Contarini, de Paris, +dit Lord Grey. Quel a été votre maître? + +--Mylord, dit Saxon, j'ai étudié sous le _signor_ l'Âpre Nécessité, +d'Europe. Pendant trente-cinq ans, chaque jour de ma vie a dépendu de ce +que j'étais en mesure de me défendre avec ce bout d'acier. Voici un +petit tour qui exige quelque justesse de coup d'oeil. Il consiste à +lancer cet anneau au plafond et à le recevoir à la pointe d'une rapière. +Cela semble peut-être facile, et cependant on ne peut y arriver sans +quelque pratique. + +--Facile! s'écria Wade, l'homme de loi, personnage à figure carrée, au +regard hardi. Mais l'anneau est juste assez large pour votre petit +doigt. On pourrait réussir ce tour une fois par hasard, mais on ne peut +y compter. + +--Je mets une guinée sur chaque coup, dit Saxon, et jetant en l'air le +petit cercle d'or, il brandit sa rapière et lança un coup de pointe. + +L'anneau glissa avec un bruit métallique le long de la lame et sonna +contre la garde, dextrement enfilé. D'un vif mouvement du poignet, il le +lança de nouveau au plafond, où l'anneau heurta une poutre sculptée et +changea de direction, mais il fit encore un prompt mouvement en avant, +se plaça dessous et le reçut sur la pointe de son épée. + +--Sûrement il y a dans l'assistance quelque cavalier capable de faire ce +tour-là aussi bien que moi, dit-il en remettant l'anneau à son doigt. + +--Colonel, je crois que je pourrais m'y risquer, dit une voix. + +Nous regardâmes autour de nous et vîmes que Monmouth était entré dans la +salle et attendait en silence, près du groupe nombreux. + +Il était resté inaperçu grâce à l'attention générale qu'avait absorbée +notre rivalité. + +--Non, non, gentilshommes, reprit-il d'un ton charmant, pendant que nous +nous inclinions et faisions des saluts d'un air assez embarrassé... Mes +fidèles compagnons ne sauraient mieux employer leur temps qu'à reprendre +un peu le souffle avec quelques petits jeux à l'épée. Je vous en prie, +colonel, prêtez-moi votre rapière. + +Il ôta de son doigt un anneau où était enchâssé un diamant, le lança en +l'air et l'enfila avec autant d'adresse que l'avait fait Saxon. + +--Je me suis exercé à ce tour à la Haye, où, sur ma foi, j'avais +beaucoup trop de loisirs à consacrer à de pareilles bagatelles. Mais que +signifient ces plaques d'acier, et ces éclats de bois épars sur le +plancher? + +--Un fils d'Anak est apparu parmi nous, dit Ferguson, levant de mon côté +sa figure toute ravagée et rougie par la scrofule. Un Goliath de Gath +dont le coup est pareil à celui d'une ensouple de tisserand. N'a-t-il +pas la joue lisse d'un petit enfant et les muscles de Bellemoth. + +--Un coup adroit, en vérité, dit le Roi en ramassant la moitié de la +chaise. Et comment se nomme notre champion? + +--Il est mon capitaine, Majesté, dit Saxon en remettant au fourreau +l'épée que le Roi lui avait tendue, Micah Clarke, natif du Hampshire. + +--Ce pays-là produit une bonne vieille race anglaise, dit Monmouth, mais +comment se fait-il que vous vous trouvez ici, monsieur? J'ai convoqué ce +matin ma suite personnelle, et les colonels des régiments. Si tous les +capitaines doivent être admis à nos conseils, nous serons obligé de le +tenir sur la pelouse du château, car il n'y aura pas de salle assez +grande pour nous. + +--Majesté, répondis-je, si je me suis hasardé à venir ici, c'est que, au +cours de mon voyage j'ai été chargé d'une commission, qui consistait à +remettre un paquet entre vos mains. J'ai donc cru qu'il était de mon +devoir de ne pas perdre un moment pour m'acquitter de ma mission. + +--Qu'est-ce que c'est? demanda-t-il. + +--Je l'ignore, répondis-je. + +Le Docteur Ferguson chuchota quelques mots à l'oreille du Roi, qui se +mit à rire, et tendit la main pour prendre le paquet. + +--Ta! Ta! dit-il, les temps des Borgia et des Médicis sont passés, +docteur. En outre ce jeune homme n'est point un conspirateur italien et +la Nature lui a donné comme certificat d'honnêteté de loyaux yeux bleus +et une chevelure couleur de chanvre. C'est bien lourd... un lingot de +plomb, à en juger par le poids. C'est enfermé dans de la toile cousue +avec du gros fil. Ha! c'est un barreau d'or, d'or vierge massif, +n'est-ce pas bien extraordinaire. Chargez-vous de cela, Wade, et veillez +à ce que cela entre dans le trésor commun. Ce petit morceau de métal +peut fournir dix piquiers. Qu'est-ce que ceci? Une lettre et un pli +fermé. «À James, Duc de Monmouth.» Hum! ceci a été écrit avant que nous +eussions pris notre titre royal: «Sir Jacob Clancing, jadis de +Snellaby-Hall, envoie ses salutations et une preuve d'affection. Menez +la bonne oeuvre à la bonne fin. Cent lingots pareils vous attendent +quand vous aurez traversé les plaines de Salisbury.» De magnifiques +promesses, Sir Jacob! Je souhaiterais que vous les eussiez envoyées. Eh +bien, messieurs, vous le voyez, l'aide et les témoignages de bonne +volonté affluent vers nous. N'est-ce pas l'heure de la marée montante? +L'usurpateur a-t-il quelque espoir de se maintenir? Ses gens lui +resteront-ils attachés? En un mois, et même moins du temps, je vous +verrai tous réunis autour de moi à Westminster, et alors aucun devoir ne +me sera plus agréable que de pourvoir à ce que tous, du plus haut +jusqu'au moindre, vous soyez récompensés de votre loyauté envers votre +monarque en cette heure sombre pour lui, en cette heure périlleuse. + +Un murmure de gratitude s'éleva du milieu des courtisans à ce gracieux +discours, mais l'Allemand tira saxon par la manche et dit tout bas: + +--Il a son accès de chaleur maintenant. Vous allez le voir se refroidir +bientôt. + +--Quinze cents hommes m'ont rejoint ici, où je n'en attendais qu'un +millier au plus, reprit le Roi. Si nous avions de grandes espérances +lors de notre débarquement à Lyme Cobb, où nous étions accompagné de +quatre-vingts personnes, que devons-nous penser maintenant, quand nous +nous trouvons dans la principale ville du Somerset avec huit mille +braves autour de nous? Encore une affaire comme celle d'Axminster, et le +pouvoir de mon oncle s'écroulera comme un château de cartes. Mais +réunissez-vous autour de la table, messieurs, et nous allons discuter +sur les affaires selon toutes les règles. + +--Voici encore un bout de papier que vous n'avez pas lu, sire, dit Wade +en lui tendant un billet qui avait été inclus dans la note. + +--C'est une attrape rimée, ou un refrain de ronde, dit Monmouth en y +jetant un coup d'oeil. Quel sens donnerons-nous à ceci? + + _Quand ton étoile sera dans le trine aspect,_ + _Entre l'éclat et les ténèbres,_ + _Duc Monmouth, Duc Monmouth,_ + _Méfie-toi du Rhin._ + +--Ton étoile dans le trine aspect? Qu'est-ce que cette mauvaise +plaisanterie. + +--S'il plaît à Votre Majesté, dis-je, j'ai des motifs de croire que la +personne qui vous a envoyé ce message est un des adeptes profondément +versés dans les arts de la divination, et qui prétendent annoncer les +destinées des hommes d'après les mouvements des corps célestes. + +--Ce gentleman a raison, sire, fit remarquer Lord Grey. Ton étoile dans +le trine aspect, est un terme d'astrologie qui signifie que votre +planète natale sera dans une certaine région du ciel. Ces vers tiennent +de la prophétie. Les Chaldéens et les Égyptiens du temps jadis passent +pour avoir acquis une grande habileté dans cet art, mais j'avoue que je +ne fais pas grand cas de l'opinion de ces prophètes des temps nouveaux +qui se donnent la peine de répondre aux sottes questions de la première +ménagère venue: + + _Et qui révèlent grâce à Vénus ou à la Lune_ + _Qui a volé un dé à coudre ou une cuiller._ + +dit à demi-voix Saxon, citant un passage de son poème favori. + +--Eh! voici que nos colonels prennent la maladie de la rime, dit le Roi +en riant. Nous allons donc poser l'épée pour prendre la harpe, ainsi que +le fit Alfred en ce même pays. Ou bien je deviendrai un Roi des bardes +et des trouvères, comme le bon Roi René de Provence. Mais, messieurs, si +c'est vraiment une prophétie, elle est, à mon avis, de bon augure pour +notre entreprise. Sans doute je suis invité à me défier du Rhin, mais il +est bien peu probable que notre querelle se décide par les armes sur ses +rives. + +--Tant pis! murmura l'Allemand entre ses dents. + +--Ainsi donc nous pouvons remercier ce Sir Jacob et son gigantesque +messager pour sa prédiction autant que pour son or. Mais voici le digne +Maire de Taunton, le plus âgé de nos conseillers et le plus récent de +nos chevaliers. Capitaine Clarke, je vous prie de vous poster en dedans +de la porte et de vous opposer à toute intrusion. Ce qui se passe entre +nous, sera, j'en suis certain, en sûreté sous votre garde. + +Je m'inclinai et pris le poste qui m'était assigné pendant que les +conseillers et les chefs militaires s'asseyaient autour de la grande +table de chêne qui occupait le centre du hall. + +La douce lumière du soir se répandait à flots par les trois fenêtres de +l'ouest, tandis que les conversations des soldats campés sur la pelouse +du château résonnait comme le bourdonnement endormant des insectes. + +Monmouth allait et venait d'un pas rapide, d'un air embarrassé, jusqu'au +bout de la pièce, jusqu'à ce que tout le monde fût assis. + +Alors il se tourna vers le groupe et lui adressa la parole: + +--Vous avez dû deviner, messieurs, dit-il, que si je vous ai réunis +aujourd'hui, c'est pour profiter de votre sagesse collective et me fixer +sur le parti que nous avons à prendre. Nous nous sommes avancés +d'environ quarante milles dans notre royaume, et nous avons trouvé +partout le chaleureux accueil auquel nous nous attendions. Bien près de +huit mille hommes suivent nos étendards et un nombre égal ont dû être +renvoyés faute d'armes. Nous nous sommes trouvés deux fois en présence +de l'ennemi, et le résultat de ces rencontres nous a livré ses mousquets +et ses pièces de campagne. Depuis le début jusqu'au dernier moment, il +ne s'est rien passé qui n'ait tourné à notre avantage. Nous devons faire +en sorte que l'avenir soit aussi heureux que le passé. C'est pour +assurer ce succès que je vous ai réunis, et maintenant je vous demande +de me donner votre avis sur notre situation, et de me laisser combiner +notre plan d'action après que je vous aurai entendus. Il y a parmi vous +des hommes d'état, il y a parmi vous des militaires, il y a parmi vous +des hommes de piété qui peuvent apercevoir un éclair de lumière alors +qu'hommes d'état et militaires sont dans les ténèbres. Donc parlez sans +crainte, faites-moi connaître vos pensées. + +De mon poste central près de la porte je voyais parfaitement les rangées +de figures de chaque côté de la table, les solennels Puritains à la face +rasée, les soldats brûlés par le soleil, les courtisans à moustaches et +en perruques blanches. + +Mes yeux se portèrent surtout sur les traits scorbutiques de Ferguson, +sur le profil dur, aquilin de Saxon, sur la face grossière de l'Allemand +et sur la figure pointue et pensive du lord de Wark. + +--Si aucun autre ne veut exprimer une opinion, s'écria le fanatique +docteur, je vais parler moi-même, comme étant inspiré par une voix +intérieure. Car n'ai-je pas travaillé pour la cause, ne m'en suis-je pas +fait l'esclave, pâtissant, souffrant, bien des choses par le fait de +l'audacieux? Par quoi mon esprit a fructifié avec abondance. N'ai-je pas +été foulé comme dans un pressoir à vin et jeté au rebut avec des +sifflets et du mépris? + +--Nous connaissons vos mérites et vos souffrances, docteur, dit le Roi. +La question qui nous est soumise est de savoir ce que nous avons à +faire. + +--Une voix ne s'est-elle pas fait entendre à l'Orient? cria le vieux +Whig. Un nom ne s'est-il pas élevé comme celui d'une grande clameur, de +grands pleurs pour un Covenant violé et une génération pécheresse. D'où +venait ce cri? Quelle était cette voix? N'était-elle pas celle de cet +homme, Robert Ferguson, qui s'est dressé contre les grands de la terre +et n'a pas voulu se laisser apaiser? + +--Oui, oui, docteur, dit Monmouth, avec impatience. Parlez de ce qui +nous occupe, ou faites place à un autre. + +--Je vais m'expliquer clairement, Majesté. N'avez-vous pas appris +qu'Argyle est pris. Et pourquoi est-il pris? Parce qu'il n'a point eu la +confiance qu'il devait avoir dans les oeuvres du Tout-Puissant, parce +qu'il lui a fallu rejeter l'aide des enfants de lumière pour accepter +celle des rejetons du Prélatisme, hommes aux jambes nues, à moitié +païens, à moitié papistes. S'il avait marché dans la voie du Seigneur, +il ne serait point enfermé dans la Prison d'Édimbourg, avec la corde ou +la hache en perspective. Que n'a-t-il ceint ses reins, pour marcher +droit en avant, avec l'étendard de la lumière, au lieu de s'amuser ici +et là, à attendre, ainsi qu'un Didyme au coeur incertain. Et notre sort +sera le même ou pire encore, si nous n'avançons pas dans l'intérieur, si +nous ne plantons pas nos étendards devant cette ville coupable de +Londres, la ville où l'oeuvre du Seigneur doit être faite, où l'ivraie +doit être séparée du froment, et entassée à part pour être brûlée. + +--En somme, vous êtes d'avis que nous nous mettions en marche, demanda +Monmouth. + +--Que nous marchions en avant, Majesté, et que nous nous préparions à +être les instruments de la grâce, que nous nous abstenions de souiller +la cause de l'Évangile en portant la livrée du diable, dit-il en lançant +un regard féroce à un cavalier au costume brillant qui était assis de +l'autre côté de la table, qu'on renonce à jouer aux cartes, à chanter +des chansons profanes, et à lancer des jurons, autant de fautes qui sont +commises chaque soir par les membres de cette armée, ce qui est un grand +scandale envers Dieu et le peuple. + +Un murmure d'assentiment et d'approbation s'éleva parmi les Puritains +les plus fermes de l'assemblée, quand ils entendirent exprimer cette +opinion, pendant que les gens de cour échangeaient des coups d'oeil et +avançaient les lèvres d'un air moqueur. Monmouth alla et vint deux ou +trois fois et demanda un autre avis. + +--Vous, Lord Grey, dit-il, vous êtes un soldat et un homme d'expérience; +quel est votre avis? Devons-nous faire halte ici ou pousser sur Londres? + +--Nous diriger vers l'Est serait aller à notre perte, selon mon humble +jugement, répondit Grey, en parlant avec lenteur, et du ton d'un homme +qui a longtemps et mûrement réfléchi avant de se prononcer. Jacques +Stuart a beaucoup de cavalerie, et nous en sommes entièrement dépourvus. +Nous pouvons tenir ferme derrière des haies, dans un pays accidenté, +mais quelle chance aurions-nous au milieu de la plaine de Salisbury? +Entourés par les dragons, nous serions comme un troupeau de moutons +cerné par une bande de loups. En outre, chaque pas que nous faisons dans +la direction de Londres nous éloigne du terrain qui nous est favorable, +et du pays fertile qui fournit à nos besoins, en même temps que cela +raccourcit la distance que Jacques Stuart doit parcourir pour amener ses +troupes et ses subsistances. Ainsi donc, à moins que nous ne recevions +la nouvelle d'un soulèvement important en notre faveur à Londres, nous +ferions mieux de défendre notre terrain et d'attendre une attaque. + +--Vous raisonnez avec finesse et justesse, Mylord Grey, dit le Roi. Mais +combien de temps attendrons-nous ce soulèvement qui ne se produit +jamais, ces appuis toujours promis qui n'arrivent point. Voici sept +longs jours que nous sommes en Angleterre et pendant ce temps, pas un +des membres de la Chambre des Communes n'est venu à nous, et parmi les +Lords il n'y a que Lord Grey qui était lui-même en exil. Pas un baron, +pas un comte, et un seul baronnet a pris les armes pour nous. Où sont +les homme que Danvers et Wildman m'avaient promis de Londres? Où sont +les remuants apprentis de la Cité qui, disait-on, me demandaient +instamment? Où sont les insurrections qui devaient s'étendre de Berwick +à Portland, à ce qu'on annonçait. Pas un homme n'a bougé, excepté ces +bons paysans. J'ai été trompé, attiré dans un piège, poussé dans une +trappe par de vils agents qui m'ont entraîné à l'abattoir. + +Il allait et venait en se tordant les mains, se mordant les lèvres, le +désespoir marqué en grands traits sur sa figure. + +Je remarquai que Buyse disait quelques mots à l'oreille de Saxon. + +C'était sans doute une allusion à la crise de froid dont il avait parlé. + +--Parlez, colonel Buyse, dit le Roi, faisant un violent effort pour +maîtriser son émotion. En qualité de soldat, êtes-vous d'accord avec +Mylord Grey? + +--Interrogez Saxon, Majesté, répondit l'Allemand. Dans une réunion du +Conseil, mon opinion, ainsi que je l'ai remarqué, est toujours la même +que la sienne. + +--Alors nous nous adressons à vous, colonel Saxon, dit Monmouth. Nous +avons dans ce conseil un parti en faveur d'une marche en avant, et un +autre qui propose de maintenir notre position. Si votre vote devait +faire pencher la balance, que décideriez-vous? + +Tous les regards se retournèrent vers notre chef, car son attitude +martiale et le respect que lui témoignait Buyse, un vétéran, faisaient +supposer avec toute probabilité que son avis l'emporterait. + +Il resta un instant silencieux, les mains sur sa figure. + +--Je vais dire ce que je pense, Majesté, fit-il enfin. Feversham et +Churchill marchent vers Salisbury avec trois mille hommes d'infanterie, +et ils ont lancé en avant huit cents hommes de la garde bleue et deux ou +trois régiments de dragons. Nous serions donc forcés de livrer bataille +dans la plaine de Salisbury, comme l'a dit Lord Grey, et notre +infanterie, qui a des armes de toutes les sortes, ne serait guère +capable de résister à leur caractère. Tout est possible au Seigneur, +ainsi que le dit sagement le docteur Ferguson; nous sommes comme des +grains de poussière dans le creux de sa main. Toutefois il nous a donné +de la cervelle pour que nous soyons en état de choisir le meilleur +parti, et si nous omettons d'en faire usage, nous aurons à supporter les +suites de notre sottise. + +Ferguson eut un rire dédaigneux, et marmotta une prière, mais bon nombre +de Puritains hochèrent la tête en signe d'assentiment, reconnaissant que +cette façon de voir les choses n'avait rien de déraisonnable. + +--D'un autre côté, reprit Saxon, il me semble également impossible que +nous restions ici. Les amis qu'a Votre Majesté dans toute l'Angleterre +seraient entièrement découragés si l'armée restait immobile, sans +frapper un coup. Les paysans retourneraient près de leurs femmes, dans +leurs foyers. Un tel exemple est contagieux. J'ai vu une grande armée se +fondre comme un glaçon au soleil. Une fois qu'ils seraient partis, il ne +serait pas facile de les réunir de nouveau. Pour les retenir, il faut +les occuper. Ne jamais les laisser une minute sans rien faire, les +exercer, les faire marcher, les faire manoeuvrer, les faire travailler, +leur prêcher, les faire obéir à Dieu et à leur colonel. Rien de cela +n'est possible dans une garnison confortable. Nous ne pouvons espérer de +mener à sa fin cette entreprise, tant que nous ne serons pas arrivés à +Londres. Ainsi donc, Londres doit être notre but. Mais il y a bien des +routes pour y arriver. Sire, vous avez bien des partisans à Bristol et +dans les Terres du centre, à ce que j'ai entendu dire. S'il m'est permis +de donner un conseil, je dirais: Marchons de ce côté-là. Chaque jour qui +passe augmentera le nombre de vos troupes et les rendra meilleures, si +l'on s'aperçoit qu'on se remue. Supposez que nous prenions Bristol--et +j'ai ouï dire que les ouvrages ne sont pas très forts--cela nous +donnerait une très bonne prise sur la navigation, et un centre d'action +comme il y en a peu. Si tout va bien pour nous, nous pourrions marcher +sur Londres à travers les comtés de Gloucester et de Worcester. En +attendant, je serais d'avis qu'une journée de peine et d'humiliation +soit imposée pour appeler une bénédiction sur la cause. + +Cette allocution, où étaient habilement combinées la sagesse de ce monde +et le zèle spirituel, conquit les applaudissements de toute l'assemblée, +et surtout du Roi Monmouth, dont l'humeur mélancolique se dissipa comme +par enchantement. + +--Par ma foi, Colonel, dit-il, ce que vous dites est clair comme le +jour. Naturellement, si nous prenons de la force dans l'Ouest et si mon +oncle est menacé de perdre des partisans quelque part, il n'aura aucune +chance de tenir contre nous. S'il veut nous combattre sur notre propre +terrain, il lui faudra dégarnir de troupes le Nord, le Sud et l'Est, +chose à laquelle on ne peut songer. Nous pouvons fort bien entreprendre +la marche sur Londres par la route de Bristol. + +--Je trouve le conseil bon, remarqua Lord Grey, mais je tiendrais à +savoir sur quoi se fonde le colonel Saxon, pour dire que Churchill et +Feversham sont en route avec trois mille hommes d'infanterie régulière, +et plusieurs régiments de dragons. + +--Sur les paroles d'un officier des Bleus avec lequel je me suis +entretenu à Salisbury, répondit Saxon. Il m'a fait ses confidences, +croyant que je faisais partie de la maison du Duc de Beaufort. Quant à +la cavalerie, une troupe de celle-ci nous a poursuivis dans la Plaine de +Salisbury avec des mâtins. Une autre nous a attaqués à moins de vingt +milles d'ici, et a perdu une vingtaine d'hommes et un cornette. + +--Nous avons entendu parler de l'affaire dit le Roi. Elle a été +bravement menée. Mais si ces gens-là sont aussi près, nous n'avons pas +beaucoup de temps pour nos préparatifs. + +--Leur infanterie ne peut être ici avant une semaine, dit le Maire, et à +ce moment-là nous serions de l'autre côté des murs de Bristol. + +--Il y a un point sur lequel on pourrait insister, dit Wade, l'homme de +loi. Ainsi que le dit avec grande vérité Votre Majesté, nous avons été +cruellement désappointés par ce fait qu'aucuns gentilshommes, et fort +peu de membres importants des Communes ne se sont déclarés pour nous. La +raison de cela, à mon avis, est que chacun d'eux attend que son voisin +se mette en mouvement. S'il nous en venait un ou deux, les autres ne +tarderaient pas à les imiter. Comment donc faire pour amener un ou deux +Ducs sous nos étendards? + +--Voilà la question, Maître Wade, dit Monmouth en hochant la tête d'un +air de découragement. + +--Je crois que la chose est possible, répondit le légiste whig. De +simples proclamations adressées à tout l'ensemble des citoyens +n'attraperont pas ces poissons dorés. Ils ne mordront point à l'hameçon +s'il n'y a point d'appât. Je recommanderais une sorte de convocation, +d'invitation qui serait envoyée à chacun d'eux, et qui les sommerait de +se rendre à notre camp, avant une certaine date, sous peine de haute +trahison. + +--Ainsi parla l'esprit des formes légales, dit le Roi Monmouth en riant. +Mais vous avez omis de nous dire comment la dite citation ou sommation +serait signifiée à ces mêmes délinquants. + +--Le Duc de Beaufort, reprit Wade, sans s'arrêter à l'objection du Roi, +est Président de Galles, et comme le sait Votre Majesté, lieutenant de +quatre comtés anglais. Son influence s'étend sur tout l'Ouest. Il a deux +cents chevaux dans ses écuries à Badminton, et, à ce que j'ai ouï dire, +mille hommes s'assoient chaque jour à ses tables. Pourquoi ne ferait-on +pas une tentative particulière pour gagner un tel personnage, d'autant +mieux que nous nous proposons de marcher dans sa direction? + +--Malheureusement Henri, Duc de Beaufort, est déjà en armes contre son +souverain, dit Monmouth, d'un air sombre. + +--Il l'est, Sire, mais on peut le décider à tourner en votre faveur +l'armée qu'il a levée contre vous. Il est protestant. On le dit Whig. +Pourquoi ne lui enverrions-nous pas un message? On flatterait son +orgueil. On ferait appel à sa religion. On lui ferait des caresses et +des menaces. Qui sait? Il peut avoir des griefs personnels que nous +ignorons. Il est peut-être mûr pour une pareille démarche. + +--Votre conseil est bon, Wade, dit Lord Grey, mais je trouve que Sa +Majesté a fait une question bien naturelle. Je crains que votre messager +n'en vienne à se balancer au bout d'une corde sur un des chênes de +Badminton, si le Duc veut faire parade de son loyalisme envers Jacques +Stuart. Où trouver un homme à la fois assez avisé, et assez hardi pour +une pareille mission, sans risquer un de nos chefs, dont nous aurions +peine à nous passer en un temps pareil? + +--C'est vrai, répondit Monmouth, il vaudrait mieux renoncer tout à fait +à cette aventure que de la tenter d'une façon maladroite et comme à +regret. Beaufort croirait que c'est un complot ayant pour but non point +de le gagner, mais de le compromettre. Mais où veut en venir notre géant +de la porte, avec ces signes qu'il nous fait? + +--S'il plaît à Votre Majesté, demandai-je, m'autorisera-t-elle à parler? + +--Nous ne demandons pas mieux que de vous écouter, capitaine, +répondit-il d'un ton plein de bienveillance, pour peu que votre +intelligence soit proportionnée à votre force, votre opinion doit avoir +du poids. + +--Alors, Majesté, dis-je, je m'offrirais comme messager propre à me +charger de l'affaire. Mon père m'a commandé de n'épargner ni ma vie, ni +mes membres en cette querelle, et si l'honorable Conseil pense qu'on +peut gagner le Duc, je suis prêt à garantir que le message lui sera +remis, si un homme à cheval peut accomplir la chose. + +--Je déclare qu'on ne saurait choisir un meilleur héraut, s'écria Saxon. +Ce jeune homme a du sang-froid et un coeur à toute épreuve. + +--Alors, jeune monsieur, nous agréons votre offre vaillante et loyale, +dit Monmouth. Êtes-vous d'accord sur ce point, messieurs? + +Un murmure d'assentiment partit de l'assemblée. + +--Vous rédigerez la lettre, Wade. Offrez-lui de l'argent, la préséance +dans l'ordre des Ducs, la présidence des Galles à perpétuité, ce que +vous voudrez, si vous pensez pouvoir le faire hésiter. Si non, le +séquestre, l'exil, l'infamie éternelle. Puis, écoutez-moi bien, vous +pouvez joindre une copie des documents écrits par Van Brunow, prouvant +le mariage de ma mère, ainsi que les attestations des témoins. Tenez +tout cela prêt pour demain matin à la pointe du jour, heure où le +messager pourra se mettre en route. + +--Tout cela sera prêt, Majesté, dit Wade. + +--En ce cas, messieurs, reprit le Roi Monmouth, je puis vous renvoyer à +vos postes. S'il survient quelque chose de nouveau, je vous réunirai une +seconde fois pour mettre à profit votre sagesse. Nous séjournerons ici, +avec la permission de Sir Stephen Timewell, jusqu'à ce que les hommes +soient reposés et les recrues enrôlées. Alors nous nous mettrons en +marche dans la direction de Bristol, et nous verrons quelle sorte de +chance nous aurons dans le Nord. Si Beaufort passe de notre côté, tout +ira bien. Adieu, mes bons amis, je n'ai pas besoin de vous recommander +la diligence et la fidélité. + +Le Conseil se leva à ce congé du Roi, et chacun s'inclinant devant-lui +sortit à la file du Hall du Château. Plusieurs des membres se groupèrent +autour de moi pour me donner des indications au sujet de mon voyage, ou +des avis sur la conduite à tenir. + +--C'est un homme plein d'orgueil et d'insolence, dit quelqu'un. +Parlez-lui humblement. Sans quoi il n'écoutera pas votre message et vous +fera chasser de sa présence à coups de fouet. + +--Non, non, s'écriait un autre, il est vif, mais il aime un homme qui +soit homme. Parlez-lui honnêtement, franchement: il est plus probable +qu'il entendra raison. + +--Parlez-lui comme le Seigneur vous inspirera de le faire, dit un +Puritain. C'est son message que vous portez, autant que celui du Roi. + +--Tâchez de l'entraîner à l'écart sous quelque prétexte, dit Buyse, puis +hop! en route, avec votre homme en travers de la selle. Tonnerre de +grêle, voilà qui serait bien joué. + +--Qu'on le laisse tranquille, s'écria Saxon. Le gars a autant de bon +sens qu'aucun de vous: il verra bien de quel côté le chat saute. Allons, +ami, revenons auprès de nos hommes. + +--Vraiment, je suis fâché de vous perdre, dit-il, pendant que nous nous +faisions passage à travers la foule des paysans et des soldats sur la +pelouse du Château. Votre compagnie vous regrettera vivement. Lockarby +devra en commander deux. Si tout va bien, vous devez être de retour dans +trois ou quatre jours. Je n'ai pas besoin de vous dire que vous allez à +un danger réel. Si le Duc tient à prouver à Jacques qu'il n'entend pas +qu'on cherche à le séduire, il ne peut le faire qu'en punissant le +messager, et en sa qualité de lieutenant du comté, il a le droit de le +faire dans les temps d'agitation politique. C'est un homme dur, si les +on-dit sont vrais. D'autre part, si vous avez la chance de réussir, cela +peut être le fondement de votre fortune, ainsi que le moyen de sauver +Monmouth. Ah! il a besoin d'aide, par le Lord Harry! Jamais je ne vis +une cohue comme son armée. Buyse dit qu'ils se sont battus avec entrain +à Axminster, mais il est d'accord avec moi pour déclarer que quelques +coups de canon et quelques charges de cavalerie les éparpilleront par +tout le pays. Avez-vous quelques messages à laisser? + +--Non, rien que de rappeler mon affection à ma mère. + +--C'est bien. Si vous succombez d'une façon déloyale, je n'oublierai pas +Sa Grâce le Duc de Beaufort, et le premier de ses gentilshommes qui +tombera entre mes mains sera pendu aussi haut qu'Aman. Et maintenant +vous n'avez rien de mieux à faire que de gagner votre chambre, et de +dormir aussi bien que possible, car votre nouvelle mission commence +demain au chant du coq. + + + + +VII--Nouvelles reçues de Havant. + + +Après avoir donné mes ordres pour que Covenant fût sellé et harnaché le +lendemain à la pointe du jour, j'étais rentré dans ma chambre, et je me +préparais pour une longue nuit de repos, quand Sir Gervas, qui couchait +dans la même pièce, entra en dansant et agitant au-dessus de sa tête un +paquet de papiers. + +--Trois devinettes, Clarke, cria-t-il. Qu'est-ce que vous désireriez le +plus? + +--Des lettres de Havant, dis-je vivement. + +--Juste! répondit-il en les jetant sur mes genoux. En voilà trois, et +pas une qui soit d'une écriture féminine. Je veux être pendu si je +comprends ce que vous avez fait de toute votre vie: + + _Comment un coeur jeune peut-il renoncer_ + _À l'amour de la femme, au vin qui pétille?_ + +«Mais vous êtes si absorbé par vos nouvelles que vous n'avez pas +remarqué ma transformation. + +--Ah! où donc avez-vous trouvé tout cela? demandai-je, fort étonné. + +Il était vêtu d'un costume de nuance prune très délicate avec des +boutons et des bordures d'or, que faisaient ressortir des culottes de +soie et des souliers à l'espagnole avec des roses sur le cou-de-pied. + +--Cela sent plus la Cour que le camp, dit Sir Gervas en se frottant les +mains et promenant sur sa personne des regards fort satisfaits. Je suis +également ravitaillé en fait de ratafia et d'eau de fleur d'oranger. En +plus, j'ai deux perruques, une courte, et une de gala, une livre du +tabac à priser impérial qui se vend à l'enseigne de «l'Homme noir», une +boîte de poudre à cheveux de De Crépigny, mon manchon en peau de renard +et plusieurs autres choses indispensables. Mais je vous gêne dans votre +lecture. + +--J'en ai vu assez pour être assuré que tout va bien à la maison, +répondis-je en jetant un coup d'oeil sur la lettre de mon père. Mais +comment sont venues toutes ces choses? + +--Des cavaliers sont arrivés de Petersfield et les ont apportées. Quant +à ma petite caisse, garnie par un bon ami que j'ai à la ville, elle a +été expédiée à Bristol, où on suppose que je me trouve présentement, et +où je serais en effet si je n'avais eu la bonne fortune de rencontrer +votre troupe. La caisse a néanmoins trouvé le moyen d'arriver à +l'Hôtellerie de Bruton, et la bonne femme qui la dirige et dont je me +suis fait une amie, a su s'arranger pour me la faire parvenir. C'est une +règle utile à suivre, Clarke, dans ce pèlerinage terrestre: il faut +toujours embrasser l'hôtelière. C'est peut-être peu de close, mais en +somme la vie est faite de petites choses. J'ai peu de principes fixes, +je le crains, mais il en est deux que je puis me flatter de ne jamais +violer. Je suis toujours pourvu d'un tire-bouchon, et jamais je ne +manque d'embrasser l'hôtelière. + +--D'après ce que j'ai vu de vous, dis-je en riant, je pourrais me porter +garant que ces deux devoirs sont toujours accomplis. + +--J'ai des lettres moi aussi, dit-il en s'asseyant sur le bord du lit, +et parcourant un rouleau de papiers. «Votre Araminte au coeur brisé.» +Hum! la donzelle ne doit pas savoir que je suis ruiné. Sans quoi son +coeur serait bientôt raccommodé... Qu'est-ce que cela? Un défi pour +faire combattre mon coq Julius contre le jeune coq de Lord Dorchester, +enjeu cent guinées. Par ma foi, j'ai trop d'occupation à soutenir +l'oiseau de Monmouth, pour l'enjeu du championnat... Un autre m'invite à +une partie de chasse au cerf à Epping... Diantre, si je n'avais pas +gagné au large, je me verrais moi-même aux abois, avec une meute de +mâtins d'huissiers aux talons... Une lettre où mon drapier me réclame +son dû. Il peut supporter cette perte. Je lui ai réglé plus d'une note +bien longue... Une offre de trois mille livres que me fait le petit +Dicky Chichester! Non, non, Dicky, pas de cela. Un gentleman ne doit pas +vivre aux crochets de ses amis. On n'en est pas moins très +reconnaissant... Qu'est-ce maintenant? De _Mistress_ Butterworth. Pas +d'argent depuis trois semaines: des garnisaires dans la maison! Non, +malédiction, voilà qui est trop fort! + +--Qu'y a-t-il? demandai-je en interrompant la lecture de mes propres +lettres. + +La figure pâle du baronnet avait pris une légère coloration, et il +arpentait la pièce d'un air furieux, une lettre froissée à la main. + +--C'est une honte abominable, Clarke, s'écria-t-il. Par la corde, elle +aura ma montre, qui sort de chez Tompion, à l'enseigne des +Trois-Couronnes, dans la Cour de Saint-Paul, et qui a coûté toute neuve +cent livres! Cela pourra assurer son existence pendant quelques mois... +Pour cela Mortimer aura à se mesurer à l'épée avec moi. J'écrirai le mot +de _vilain_ sur lui avec la pointe de ma rapière. + +--Je ne vous ai jamais vu en colère jusqu'à ce jour, dis-je. + +--Non, répondit-il en riant. Bien des gens m'ont fréquenté pendant des +années et me donneraient un certificat d'égalité d'humeur. Mais cela est +trop fort. Sir Edward Mortimer est le frère cadet de ma mère, mais il +n'est pas mon aîné de beaucoup. Un jeune homme convenable, tiré à quatre +épingles, à la voix douce, le voilà tel qu'il fut toujours. En +conséquence de quoi, il a réussi dans le monde, et a joint les terres +aux terres, selon le langage de l'Écriture. Au temps jadis, je l'ai aidé +de ma bourse, mais il n'a pas tardé à devenir plus riche que moi, car il +gardait tout ce qu'il gagnait. Moi au contraire, tout ce que je +gagnais... Bah! cela s'est dissipé comme la fumée de la pipe que vous +allumez en ce moment. Lorsque je m'aperçus qu'il n'y avait plus rien, je +reçus de Mortimer un prêt qui était suffisant pour me permettre de me +rendre dans la Virginie, ainsi que je le désirais, et de faire emplette +d'un cheval et d'un équipement. La chance pouvait tourner de telle +sorte, Clarke, que les domaines des Jérôme lui revinssent, s'il +m'arrivait un accident. Aussi ne voyait-il aucun inconvénient à ce que +je partisse pour le pays des fièvres et des couteaux à scalper. Non, ne +hochez pas la tête, mon cher campagnard, vous êtes peu au fait des +malices du monde. + +--Faites-lui crédit, jusqu'à ce que le pire soit prouvé, dis-je en +m'asseyant sur le lit, et fumant, mes lettres étalées devant moi. + +--Il est prouvé, le pire, dit Sir Gervas, dont la figure s'assombrit. +Comme je l'ai dit, j'ai rendu à Mortimer quelques services, dont il +aurait bien dû garder le souvenir, quoique je ne juge pas convenable de +les lui rappeler. Cette _Mistress_ Butterworth a été ma nourrice, et ma +famille avait l'habitude de pourvoir à son entretien. Je ne pouvais me +faire à l'idée que la ruine de ma fortune lui ferait perdre une ou deux +pauvres guinées par semaine, sa seule ressource contre la faim. Je +demandai donc à Mortimer une seule chose, au nom de notre ancienne +amitié, c'était de continuer cette aumône. Je lui promis que si je +réussissais, je le rembourserais entièrement. Ce vilain au coeur bas me +serra la main avec chaleur et jura de le faire. Combien la nature +humaine est chose vile, Clarke! Pour cette misérable somme, lui, un +homme riche, il a manqué à son engagement. Il a abandonné cette pauvre +femme à la mort par la faim. Mais il me paiera cela. Il me croit sur +l'Atlantique. Si je marche sur Londres avec ces braves garçons, je +dérangerai l'harmonie de sa pieuse existence jusqu'à ce jour... Je me +contenterai des cadrans solaires, et ma montre ira aux mains de la mère +Butterworth. Bénis soient ses amples seins! J'ai goûté de bien des +liquides, mais je parierais volontiers que le premier de tous était le +plus salutaire. Eh bien? Et vos lettres? Vous avez eu des froncements et +des sourires comme un jour d'Avril. + +--En voici une de mon père, à laquelle ma mère a ajouté un mot, dis-je. +La seconde est d'un vieil ami à moi, Zacharie Palmer, le charpentier du +village. La troisième est de Salomon Sprent, un marin retiré, pour qui +j'ai de l'affection et du respect. + +--Voilà un rare trio de porteurs de nouvelles, Clarke. Je voudrais +connaître votre père. D'après ce que vous dites, ce doit être un solide +bloc de chêne anglais. Je disais, il n'y a qu'un instant, que vous ne +connaissiez guère le monde, mais vraiment il peut se faire que dans +votre village on voit l'humanité exempte de tout vernis, et qu'ainsi on +en vienne à mieux voir le bon côté de la nature humaine. Avec ou sans +vernis, le mauvais finit toujours par percer à jour. Or, sans aucun +doute, ce charpentier et ce marin se montrent tels qu'ils sont. On peut +connaître, pendant toute la durée d'une existence, mes amis de la cour +sans jamais pénétrer jusqu'à leur nature réelle, et peut-être aussi se +trouverait-on mal récompensé de cette recherche. Peste! voilà que je +deviens philosophe, ce qui fut toujours le refuge de l'homme ruiné. +Qu'on me donne un tonneau, je le mettrai sur la Piazza de Covent-Garden, +et je serai le Diogène de Londres. Je ne demande pas à redevenir riche, +Micah! Que dit donc le vieux couplet: + + _Notre argent ne sera pas notre maître,_ + _Et ne nous traînera pas à Goldsmith Hall._ + _Ni pirates ni naufrages ne peuvent nous effrayer,_ + _Nous qui ne possédons point de domaines,_ + _Qui ne redoutons ni pillages ni impôts,_ + _Qui n'avons nul besoin de fermer nos portes à clef._ + _Quand on est à terre, on ne risque plus de tomber._ + +«Ce dernier vers ferait une jolie devise pour un asile de mendiants. + +--Vous allez réveiller Sir Stephen, dis-je pour le mettre sur ses +gardes, car il chantait à tue-tête. + +--Pas de danger. Lui et ses apprentis s'exerçaient au sabre dans le +hall, lorsque je l'ai traversé. C'est un coup d'oeil qui en vaut la +peine. Le vieux qui bat du pied, qui brandit son arme et crie: Ha! en +l'abaissant. _Mistress_ Ruth et l'ami Lockarby sont dans la chambre aux +tapisseries. Elle est occupée à filer, et lui à lire à haute voix un de +ces divertissants ouvrages qu'elle aurait voulu me voir lire. M'est avis +qu'elle a entrepris de le convertir, et cela finira peut-être en ceci: +que c'est lui qui la convertira de fille en femme mariée. Ainsi donc +vous allez trouver le Duc de Beaufort! Eh bien, je serais charmé de +faire le voyage avec vous, mais Saxon ne voudra rien entendre, et je +dois m'occuper avant tout de mes mousquetaires. Que Dieu vous ramène +sain et sauf! Où sont ma poudre au jasmin et ma boîte à mouches? +Lisez-moi vos lettres, s'il y a quelque chose d'intéressant. J'ai cassé +le cou à une bouteille, à l'auberge, en compagnie de notre vaillant +colonel, et il m'en a dit assez long sur votre intérieur à Havant pour +me faire désirer de le mieux connaître. + +--C'est un intérieur un peu sérieux, dis-je. + +--Non, j'ai l'esprit tourné aux choses sérieuses. Allez-y, quand même il +y aurait là toute la philosophie platonicienne. + +--Celle-ci est du vénérable charpentier qui a été pendant de longues +années mon conseiller et mon ami. Cet homme est religieux sans rien du +sectaire, philosophe sans être attaché à un parti, affectueux sans +faiblesse. + +--Un modèle, vraiment, s'écria Sir Gervas, occupé à manier sa brosse à +sourcils. + +--Voici ce qu'il dit, repris-je. + +Puis, je me mis à lire la lettre même que je vous transcris maintenant: + +«Ayant appris par votre père, mon cher garçon, qu'il y avait quelque +possibilité de vous faire parvenir une lettre, j'ai écrit celle-ci, que +je vous envoie par les soins du digne John Packingham, de Chichester, +qui part maintenant pour l'Ouest. + +«J'espère que vous êtes sain et sauf, avec l'armée de Monmouth, et que +vous y avez obtenu un emploi honorable. + +«Je suis certain que vous trouverez parmi vos camarades un certain +nombre de sectaires excessifs, ainsi que d'autres qui sont des railleurs +et des incroyants. + +«Suivez mes conseils, ami, écartez-vous des uns et des autres. + +«Car le fanatique est l'homme qui ne s'en tient pas à défendre la +liberté de son propre culte, ce qui ne serait que justice, mais veut +encore s'imposer à la conscience d'autrui, et par là tombe dans cette +même erreur contre laquelle il combat. + +«D'autre part, le simple railleur sans cervelle est inférieur à la bête +des champs, car il n'en a pas l'instinctif respect de soi-même et +l'humble résignation... + +--Par ma foi, s'écria le baronnet, le vieux gentleman a un côté de la +langue assez rude. + +«Prenons la religion par sa base la plus large, car la vérité a plus de +largeur que nous ne sommes capables d'en concevoir. + +«La présence d'une table prouve l'existence d'un charpentier, et de même +la présence de l'univers prouve celle d'un être qui a fait l'univers, +quelque soit ce nom qu'on lui donne. + +«Jusque là vous avez sous les pieds un sol très ferme, sans qu'il y ait +besoin d'inspiration, d'enseignement, ni d'une aide quelconque. + +«Dès lors, puisqu'il doit y arriver un auteur de l'univers, jugeons de +sa nature par son oeuvre. + +«Nous ne pouvons observer les gloires du firmament, son étendue infinie, +sa beauté, et l'art divin avec lequel il a été pourvu aux besoins de +toutes les plantes, de tous les animaux, et ne point voir qu'il est +plein de sagesse, d'intelligence et de puissance. + +«Nous somme encore ici, vous le reconnaîtrez, sur un terrain solide, +sans avoir besoin d'appeler à notre aide autre chose que la pure raison. + +«Quand nous sommes parvenus à ce point, demandons-nous pour quelle fin +l'univers a été fait et pour quelle fin nous y avons été mis. + +«La nature tout entière nous enseigne que ce doit être pour nous +perfectionner, pour tendre plus haut, pour croître en vertu véritable, +en science, en sagesse. + +«La Nature est un prédicateur muet qui se fait entendre les jours de la +semaine comme le jour du Sabbat. + +«Nous voyons le gland grandir en un chêne, l'oeuf produire l'oiseau, la +chenille devenir papillon. + +«Dès lors, douterons-nous que l'âme humaine, de toutes les choses la +plus précieuse, ne soit aussi sur la route qui monte. + +«Et comment l'âme peut-elle faire du progrès, sinon en cultivant la +vertu et l'empire sur elle-même? + +«Peut-il exister une autre voie? + +«Il n'en est aucune. + +«Ainsi donc nous pouvons dire avec confiance que nous sommes placés +ici-bas pour croître en science et en vertu. + +«Voilà l'essence intime de la religion, et pour aller jusque-là, il +n'est pas besoin de foi. + +«Cela est aussi vrai et aussi susceptible de démonstration qu'aucun des +exercices d'Euclide que nous avons étudiés ensemble. + +«Sur ce terrain commun les hommes ont élevé bien des édifices +différents. + +«Le Christianisme, la religion de Mahomet, la croyance des Orientaux, +toutes ont une même substance. + +«Les diversités se trouvent dans les formes et les détails. + +«Tenons-nous en à notre foi chrétienne, la doctrine de l'amour, celle +qui est si belle, qui a été souvent enseignée, et rarement mise en +pratique, mais ne méprisons point nos semblables, car tous nous sommes +les branches issues d'une même racine, la vérité. + +«L'homme quitte les ténèbres pour la lumière: il y passe quelque temps, +puis il retourne dans les ténèbres. + +«Micah, mon garçon, les jours passent, pour moi comme pour toi. + +«Qu'ils ne se passent point en pure perte! + +«Leur nombre est bien petit. + +«Que dit Pétrarque?: _À celui qui y entre, la vie parait l'infini; à +celui qui la quitte, le néant_. + +«Que chaque jour, chaque heure soient employés à seconder les vues du +Créateur, à mettre en oeuvre toutes les puissances du bien qui sont en +vous. + +«Qu'est-ce que la douleur, le travail, le chagrin? + +«C'est le nuage qui passe devant le soleil. Ce qui est tout, c'est le +résultat de l'oeuvre bien faite. + +«Il est éternel; il vit et s'accroît de siècle en siècle. + +«Ne vous arrêtez pas pour vous reposer. + +«Le repos viendra quand sera achevée l'heure du travail. + +«Que Dieu vous protège et vous garde! + +«Il n'y a pas grand-chose de nouveau. + +«La garnison de Portsmouth est partie pour l'Ouest. + +«Sir John Lawson, le magistrat, est venu ici et a fait des menaces à +votre père et à d'autres, mais il ne peut faire grand-chose faute de +preuves. + +«L'Église et les Dissenters se prennent à la gorge, comme toujours. + +«Vraiment l'austère Loi de Moïse règne plus longtemps que les douces +paroles du Christ. + +«Adieu, mon cher garçon, recevez les meilleurs souhaits de votre ami à +la tête grisonnante. + + «ZACHARIE PALMER» + +--Corbleu! s'écria Sir Gervas, pendant que je repliais la lettre, j'ai +entendu Stillingfleet et Tenison, mais je n'ai jamais écouté un meilleur +sermon. Celui-là, c'est un évêque déguisé en charpentier. Mais voyons +notre ami le marin. Est-ce un théologien en droit, un docteur en droit +canon parmi les loups de mer? + +--Salomon Sprent est un personnage tout différent, bien qu'il soit fort +bon en son genre, dis-je, mais vous allez juger de lui par sa lettre. + +--Maître Clarke. + +«La dernière fois que nous fûmes de compagnie, j'ai couru sous les +batteries, en service d'enlèvement, pendant que vous restiez au large et +attendiez les signaux. + +«M'étant arrêté pour me radouber et passer l'examen de ma prise, qui +s'est trouvée être en bonne condition pour le gréement et la +charpente... + +--Que diable veut-il dire? demanda Sir Gervas. + +--C'est d'une demoiselle qu'il parle, Phébé Dawson, la soeur du +forgeron. Il est resté pendant plus de quarante ans presque sans mettre +le pied sur la terre ferme. Aussi s'exprime-t-il en ce jargon maritime, +tout en s'imaginant qu'il parle un anglais aussi pur que n'importe qui +dans le Hampshire. + +--Alors, continuez, dit le baronnet. + +«Lui ayant lu les règlements de guerre, je lui ai expliqué les +conditions d'après lesquelles nous devions naviguer de conserve dans le +voyage de la vie, savoir: + +«Premièrement: elle obéira aux signaux sans faire de questions, dès +qu'ils seront reçus. + +«Deuxièmement: elle gouvernera d'après mon calcul. + +«Troisièmement: elle me soutiendra en fidèle navire de conserve, qu'il +fasse mauvais temps, ou dans la bataille, ou dans le naufrage. + +«Quatrièmement: elle se mettra à l'abri sous mes canons, en cas +d'attaque par des bandits, corsaires, ou garde-côtes. + +«Cinquièmement: j'aurai à la tenir en bon état, à la mettre en cale +sèche de temps en temps, et pourvoir à ce qu'elle soit bien repeinte, +approvisionné de parois, d'étamine, ainsi qu'il convient pour un coquet +navire d'agrément. + +«Sixièmement: je m'interdirai de prendre à la remorque aucun autre +bateau, et s'il s'en trouve un qui me soit amarré présentement, je +couperai les aussières. + +«Septièmement: je devrai la ravitailler chaque jour. + +«Huitièmement: si par hasard elle venait à avoir une voie d'eau, ou à se +trouver échouée et prisonnière dans un banc de sable, j'aurai à la +soutenir, la vider avec la pompe, et la redresser. + +«Neuvièmement: arborer le pavillon protestant à la pomme du grand mât +pendant la traversée de la vie, et tracer notre route vers le grand +port, avec l'espoir de rencontrer un amarrage et un fond propre à jeter +l'ancre, pour deux navires de construction anglaise, quand ils seront +désarmés pour l'éternité. + +«Le huitième coup du quart de midi allait sonner quand ces articles ont +été signés et scellés. + +«Ensuite, lorsque j'ai piqué sur vous, je n'ai pas seulement aperçu le +bout de notre hunier. + +«Bientôt après, j'ai appris que vous étiez parti pour servir comme +soldat, en compagnie de ce bâtiment efflanqué, dégingandé, aux longs +espars, à la mine de corsaire, que j'avais vu quelques jours auparavant +dans le village. + +«Je trouve que vous ne vous êtes pas trop bien conduit envers moi, en +partant sans même me saluer de votre pavillon. + +«Mais peut-être que la marée était favorable, et que vous ne pouviez pas +attendre. + +«Si je n'avais pas été affligé d'un mât de fortune, un de mes espars +coupé, j'aurais eu le plus grand plaisir à ceindre mon sabre d'abordage +et à sentir encore la poudre à canon. + +«Et je le ferais encore, malgré ma patte de bois et le reste, sans mon +vaisseau compagnon, qui pourrait se plaindre de la violation du contrat +et dès lors s'esquiver. + +«Il faut que je suive le feu de sa poupe jusqu'au jour où nous serons +légalement unis. + +«Adieu, matelot! + +«Dans l'action, suivez le conseil d'un vieux marin, gardez la position +du vent, et à l'abordage! + +«Dites cela à votre amiral le jour de la bataille. + +«Dites-le lui tout bas, à l'oreille. + +«Dites-lui: _gardez la position du vent et allez-y: à l'abordage_. + +«Dites-lui aussi qu'il frappe vite, qu'il frappe fort, qu'il frappe +toujours. + +«C'est ainsi que parlait Christophe Minga, et jamais on ne mit à la mer +un homme meilleur, bien qu'il ait eu à grimper à travers le tuyau à +aussière. + +«Bien à vous et à vos ordres. + + «SALOMON SPRENT» + +Pendant toute la lecture de cette épître, Sir Gervas n'avait fait que +rire en dedans, mais la dernière partie nous fit rire aux éclats. + +--Qu'il soit à terre ou à bord, il veut absolument que toute bataille +soit un combat naval, dit le baronnet. Il aurait fallu que vous eussiez +ce sage conseil à proposer dans la réunion convoquée aujourd'hui par +Monmouth. Si jamais il vous demande votre avis, répondez-lui: «Gardez la +position du vent et montez à l'abordage!» + +--Il faut que je dorme, dis-je en posant ma pipe. Je dois me mettre en +route dès la pointe du jour. + +--Non, je vous en prie, mettez le comble à votre bonté en me permettant +d'entrevoir votre respectable père, la Tête-Ronde. + +--Il n'y a que quelques lignes, répondis-je. Il a toujours été bref dans +son langage, mais puisqu'elles vous intéressent, je vais vous le lire: + +«Je vous envoie la présente, mon cher fils, par un homme pieux, pour +vous dire que j'espère que vous vous comportez ainsi qu'il vous +convient. + +«Dans toutes les difficultés et tous les dangers, ne comptez pas sur +vous, mais invoquez l'aide d'en haut. + +«Si vous exercez un commandement, enseignez à vos hommes à chanter des +psaumes au moment où ils se rangent en bataille, selon la bonne vieille +coutume. + +«Dans l'action, usez de la pointe plutôt que du tranchant. + +«Un coup d'estoc doit parer un coup de taille. + +«Votre mère et les autres vous envoient leur affection. + +«Sir John Lawson a tourné autour d'ici comme un loup affamé, mais il n'a +pu trouver aucune preuve contre moi. + +«John Marchbank, de Bedhampton, a été jeté en prison. + +«Véritablement l'Antéchrist règne sur le pays, mais le royaume de la +lumière est proche. + +«Frappez avec entrain pour la vérité et la conscience. + +«Votre père affectueux, + + «JOSEPH CLARKE» + +«Post-scriptum (de ma mère): J'espère que vous vous rappelez ce que je +vous ai dit au sujet de vos caleçons et aussi des larges collets de +toile, que vous trouverez dans le sac. + +«Il n'y a guère plus d'une semaine que vous êtes parti, et pourtant cela +paraît une année. + +«Quand vous aurez froid ou que vous serez mouillé, prenez dix gouttes de +l'élixir de Daffy dans un petit verre d'eau de vie. + +«Si les pieds vous cuisent, frottez le dedans de vos bottes avec du +suif. + +«Rappelez-moi à Maître Saxon, et à Maître Lockarby, s'il est avec vous. + +«Son père a été dans une rage folle par suite de son départ, car il +avait à brasser une grande quantité de bière et personne pour surveiller +la cuve à fermentation. + +«Ruth a fait cuire un gâteau, mais le four lui a joué un mauvais tour, +et le dedans est resté en pâte molle. + +«Un millier de baisers, cher coeur, de la part de votre tendre mère. + + «M. C.» + +--Un couple de gens sensés, dit Sir Gervas qui, après avoir achevé sa +toilette, s'était mis au lit. Maintenant je commence à comprendre +comment vous êtes fabriqué, Clarke. Je vois les fils dont on s'est servi +pour vous tisser. Votre père veille à vos besoins spirituels; votre mère +se préoccupe des besoins matériels. Mais je crois que le prêche du vieux +charpentier est plus à votre goût. Vous êtes un infâme latitudinaire, +mon homme. Sir Stephen crierait haro sur vous et Josué Pettigrue vous +renierait. Bon! éteignons la lumière, car nous devons tous les deux être +en mouvement au chant du coq. Voilà notre religion pour le moment. + +--Celle des premiers Chrétiens, suggérai-je. + +Sur quoi on rit tous les deux. + +Puis, on s'endormit. + + + + +VIII--Le piège tendu sur la route de Weston. + + +Aussitôt après le lever du soleil, je fus réveillé par un des +domestiques du Maire qui me prévint que l'honorable Maître Wade +m'attendait en bas. + +M'étant levé et habillé, je le trouvai assis à la table du salon, avec +des papiers, une boîte de pains à cacheter, et occupé à sceller la +missive que je devais porter. + +C'était un homme de petite taille, vieilli, à la figure blême, se tenant +très droit, brusque dans son langage, et dont la tournure faisait songer +à un soldat plutôt qu'à un homme de loi. + +--Voilà, dit-il en appuyant le cachet sur la cire qui couvrait le noeud +du cordon. Je vois que votre cheval vous attend tout sellé, dehors. Vous +ferez bien de passer par Nether le Bas, et le Canal de Bristol, car nous +avons appris que la cavalerie ennemie garde les routes jusqu'au delà de +Wells. Voici votre paquet. + +Je m'inclinai et plaçai le pli dans l'intérieur de ma tunique. + +--C'est un ordre écrit, ainsi qu'il a été proposé dans le conseil. Le +Duc répondra peut-être par écrit, peut-être de vive voix. Dans les deux +cas, conservez bien sa réponse. Le paquet contient aussi les dépositions +du clergyman de la Haye, et celles des deux témoins présents au mariage +de Charles d'Angleterre avec Lucy Walters, la mère de Sa Majesté. Votre +mission est d'une importance telle que le succès de notre entreprise +peut en dépendre entièrement. Faites en sorte de remettre le papier à +Beaufort en personne. Sans quoi il n'aurait peut-être aucune valeur +devant un tribunal. + +Je promis de le faire, si la chose était possible. + +--Je vous engagerais aussi, reprit-il, à emporter le sabre et le +pistolet pour vous prémunir contre les dangers de la route, mais à +laisser ici casque et cuirasse, qui vous donneraient une tournure trop +guerrière pour un paisible messager. + +--J'avais déjà pris ce parti, dis-je. + +--Il n'y a plus rien à ajouter, capitaine, dit l'homme de loi, en me +tendant la main. Puisse la bonne fortune vous accompagner! Ayez la +langue muette et l'oreille au guet. Veillez attentivement sur tout ce +qui se passera. Examinez bien quelles gens auront l'air sombre ou l'air +content. Il peut se faire que le Duc soit à Bristol, mais il est +préférable que vous alliez à sa résidence de Badminton. Notre mot de +passe est aujourd'hui Tewkesbury. + +Après avoir remercié mon instructeur de ses conseils, je sortis et +montai sur Covenant, qui piétinait le sol et rongeait son frein, tout +joyeux de son nouveau voyage. + +Fort peu de citadins étaient dehors, mais plus d'une tête coiffée du +bonnet de nuit me regarda avec étonnement par la fenêtre. + +Je pris la précaution de faire marcher Covenant avec le moins de bruit +possible, jusqu'à ce que nous fussions à une bonne distance de la +maison, car je n'avais pas dit un mot à Ruben du voyage que je +projetais. + +J'étais convaincu que s'il était mis au fait, ni la discipline, ni même +les chaînes toutes neuves de son amour ne sauraient l'empêcher de partir +avec moi. + +Malgré mon attention, les fers de Covenant rendaient un son clair sur +les galets, mais en me retournant, je vis que les stores restaient +abaissés à la chambre de mon fidèle ami, et que tout paraissait +tranquille dans la maison. + +Aussi j'agitai ma bride et partis à un trot rapide, par les rues +silencieuses, encore jonchées des fleurs fanées, encore égayées de +rubans. + +À la porte du nord était de garde une demi-compagnie, qui me laissa +franchir la muraille, sitôt que j'eus prononcé le mot de passe. + +Aussitôt que je fus hors des anciens murs, je me trouvai en pleine +campagne, orienté vers le nord, et la route libre devant moi. + +C'était une matinée superbe. + +Le soleil se levait au-dessus de ses collines lointaines. + +Ciel et terre prenaient des teintes de rouille et d'or. + +Les arbres des vergers, qui bordaient la route, étaient peuplés +d'innombrables oiseaux qui babillaient, chantaient, remplissaient l'air +de leur ramage aigu. + +Il y avait dans chaque souffle quelque chose qui vous rendait plus +léger, plus joyeux. + +Le bétail roux du Somerset avec ses yeux curieux se rangeait le long des +haies, projetant de grandes ombres sur les champs, et me regardait au +passage. + +Des chevaux de ferme posaient la tête par-dessus les portes à +claire-voie et hennissaient comme pour saluer leur frère à la robe +lustrée. + +Un grand troupeau de moutons à toison de neige descendit vers nous sur +la pente d'une hauteur et se mit à sauter et gambader au soleil. + +Tout n'était que vie innocente, depuis l'alouette qui chantait dans les +airs jusqu'à la menue musaraigne qui courait par le blé mûrissant, +jusqu'au martinet qui partait au bruit de mon approche. + +Partout, la vie, dans son innocence. + +Que devons-nous penser, mes chers enfants, quand nous voyons les bêtes +des champs pleines de bienveillance, de vertu, et de gratitude. + +Où est-elle cette supériorité dont, nous parlons! + +Sur le terrain dominant qui montait au Nord, je me retournai pour +contempler la ville endormie, avec cette large bordure de tentes et de +chariots, qui faisait bien voir combien sa population s'était accrue +subitement. + +L'étendard royal flottait encore au clocher de Sainte-Madeleine, pendant +que le beau clocher symétrique de Saint-Jacques portait bien haut le +drapeau bleu de Monmouth. + +Pendant que je les contemplais, le vif et pétulant roulement d'un +tambour se fit entendre dans l'air matinal, en même temps que le chant +clair et vibrant des trompettes, tirant les troupes de leur sommeil. + +Au loin, et des deux côtés de la ville se déployait une magnifique +perspective sur les collines du comté de Somerset, formant des +ondulations jusqu'à la mer lointaine, peuplée de villes, de hameaux, de +châteaux à tourelles, de clochers, avec des combes boisées, des étendues +de terres à blé, un spectacle aussi beau que l'oeil pouvait le +souhaiter. + +Quand j'eus fait faire demi-tour à mon cheval pour reprendre ma route, +je sentis, mes chers enfants, qu'un tel pays méritait qu'on se battit +pour lui et que la vie d'un homme était bien peu de chose, du moment +qu'il pouvait contribuer, pour si peu que ce fût, à lui assurer la +liberté et le bonheur. + +Dans un petit village de l'autre côté de la hauteur, je rencontrai un +poste de cavalerie dont le chef m'accompagna quelque temps à cheval et +me mit sur la route de Stowey le Bas. + +Mes yeux de natif du Hampshire furent étonnés en remarquant la couleur +rouge uniforme du sol de cette région qui est bien différente du +calcaire et du gravier de Havant. + +Les vaches sont également rousses, en majorité. + +Les cottages ne sont point bâtis en briques ni en bois, mais d'une sorte +de pisé qu'on nomme cob et qui garde sa solidité et son état lisse tant +qu'il n'a pas été mouillé. + +En conséquence, on protège les murs contre la pluie au moyen de toits de +chaume qui s'avancent beaucoup. + +Il y a à peine un clocher dans toute cette région, chose encore qui +parait étrange aux habitants des autres parties de l'Angleterre. + +Toutes les églises ont une tour carrée, avec des clochetons aux angles. + +Les tours sont presque toujours très larges et contiennent de très beaux +carillons. + +La route, que je devais suivre, longeait la base des belles collines de +Quantock, où des combes aux denses forêts sont éparses parmi des dunes +vastes, couvertes de bruyères et d'un épais tapis de fougères et de +myrtilles. + +De chaque côté du chemin descendaient des ravins tortueux bordés d'ajonc +jaune, qui jaillissait de l'épaisse couche de terre rouge comme une +flamme sortant de cendres chaudes. + +Des ruisseaux d'une eau colorée par la tourbe descendaient à grand bruit +de ces vallons et passaient par-dessus la route. + +Covenant y enfonçait jusqu'aux pâturons et avait des mouvement de +surprise, en voyant des truites au large dos passer comme des flèches +entre ses pieds de devant. + +Je voyageai pendant tout un jour à travers ce beau pays, où je fis peu +de rencontres, car je me tenais à distance des grandes routes. + +Quelques pâtres et fermiers, un clergyman aux longues jambes, un +colporteur avec sa mule, un cavalier portant une grande sacoche et qui +me fit l'effet d'un acheteur de chevelures, voilà tout ce que je peux me +rappeler. + +Une cruche noire d'une demi pinte d'ale et un croûton de pain dans une +auberge voisine de la route, tel fut mon seul repas. + +Près de Combwich, Covenant perdit un fer et j'eus à perdre deux heures +dans la ville, avant de trouver une forge et de pouvoir faire remédier à +l'accident. + +Ce fut seulement dans la soirée que j'arrivai enfin sur les bords du +Canal de Bristol, à un endroit nommé les Shurton Bars, où les flots +vaseux du Parret se déversent dans la mer. + +En cet endroit, le canal est si large, que l'on distingue à peine les +montagnes galloises. + +Le rivage est plat, noir, bourbeux, piqué çà et là de taches blanches +qui sont des oiseaux de mer, mais plus loin, vers l'est, surgit une +ligne de collines fort sauvages, fort escarpées, qui en certains +endroits se dressent en murailles à pic. + +Ces falaises se dirigent vers la mer, et les intervalles, que laissent +leurs entailles, forment un grand nombre de petits ports, de baies à sec +pendant la moitié de la journée, mais capables de porter un bateau de +belle taille, dès que le flux est à la moitié. + +La route suivait ces crêtes nues et rocheuses, qu'habite une population +clairsemée de pêcheurs et de pâtres farouches. + +Ils venaient sur le seuil de leurs cabanes en entendant résonner les +fers de mon cheval, et me lançaient au passage quelqu'une des grosses +plaisanteries qui ont cours dans l'Ouest. + +À mesure que la nuit approchait, le pays se faisait plus triste et plus +désert. + +À de rares intervalles clignotait une lumière lointaine venant d'un +cottage solitaire au flanc des collines. + +C'était le seul indice de la présence de l'homme. + +Le rude sentier se rapprochait de la mer, mais malgré son élévation, les +embruns produits par les brisants le franchissaient. + +J'avais les lèvres saupoudrées de sel. + +L'air était plein du grondement rauque de la houle, du sifflement grêle +des courlis, qui m'effleuraient de leur vol, pareils à des créatures de +l'autre monde, blanches, vagues, à la voix mélancolique. + +Le vent soufflait par bouffées courtes, brusques, irritées, venant de +l'Ouest. + +Bien loin, sur les eaux noires, s'apercevait un point lumineux, unique, +montant, descendant, oscillant, puis disparaissant à la vue, ce qui +indiquait la violence de la tempête qui avait éclaté sur le canal. + +Pendant que je chevauchais par le crépuscule à travers ce paysage +étrange et sombre, mon esprit se tourna naturellement vers le passé. + +Je songeai à mon père, à ma mère, au vieux charpentier, à Salomon +Sprent. + +Puis, mes pensées se reportèrent sur Decimus Saxon, dont le caractère +aux faces multiples offrait autant de sujets d'admiration et de sujets +d'horreur. + +L'aimais-je, ne l'aimais-je pas? + +C'était plus que je ne pouvais dire. + +Après lui, je me rappelai mon fidèle Ruben, et son idylle amoureuse avec +la jolie Puritaine, pour songer ensuite à Sir Gervas et au naufrage de +sa fortune. + +De là mon esprit se reporta à l'état de l'armée, et à l'avenir de la +rébellion, ce qui me ramena à ma mission présente, à ses périls et à ses +difficultés. + +Après avoir retourné en mon esprit toutes ces choses, je commençais à +m'assoupir sur le dos de mon cheval. + +Je succombais à la fatigue du voyage et à l'endormante cantilène des +vagues. + +Je venais justement de commencer un rêve où je voyais Ruben Lockarby +couronné Roi d'Angleterre par _Mistress_ Ruth Timewell, pendant que +Decimus Saxon se préparait à décharger sur lui son pistolet bourré d'un +flacon de l'élixir de Daffy, lorsque tout à coup, sans avertissement, je +fus violemment jeté à bas de mon cheval, et me trouvai étendu à moitié +évanoui, sur le sentier pierreux. + +J'étais si étourdi, si ébranlé par cette chute inattendue, que je restai +quelques minutes incapable de comprendre où j'étais et ce qui m'était +arrivé, bien que j'entrevisse vaguement des gens qui se penchaient sur +moi et que des rires rauques retentissent à mes oreilles. + +Lorsqu'enfin je fis un effort pour me remettre debout, je m'aperçus +qu'un tour de corde avait été passé autour de mes bras et de mes jambes, +de façon à les rendre immobiles. D'un violent effort, je parvins à +dégager une main et la lançai à la face d'un des hommes qui me +maintenaient, mais aussitôt toute la bande, au moins une douzaine, se +jeta sur moi. + +Les uns me donnaient des coups de poing ou de pied. + +D'autres serraient une autre corde sur mes coudes et la nouaient si +adroitement que j'étais tout à fait impuissant. + +M'apercevant que dans mon état de faiblesse et d'étourdissement, tous +mes efforts seraient vains, je restai étendu dans un silence grognon, +mais l'oeil au guet, sans prendre garde aux nouvelles bourrades qui +fondaient sur moi. + +Il faisait si noir qu'il me fut impossible de voir les figures de mes +agresseurs, ni de faire la moindre supposition sur ce qu'ils pouvaient +être, ou sur la façon dont ils m'avaient fait tomber de ma selle. + +Le bruit que faisait un cheval en rongeant son frein et piétinant tout +près de là, m'apprit que Covenant était prisonnier, aussi bien que son +maître. + +--Pete le Hollandais en a reçu autant qu'il peut en porter, dit une voix +rude et rauque. Il gît sur la route aussi inerte qu'un congre. + +--Ah! Pauvre Pete! dit à demi-voix un autre. Il ne touchera plus à une +carte; il ne videra plus son verre de cognac. + +--Pour ça, vous mentez, mon bon ami, dit l'homme frappé, d'une voix +faible et chevrotante, et je vous prouverai que vous mentez, si vous +avez un flacon dans votre poche. + +--Quand même Pete serait mort et enterré, dit celui qui avait parlé le +premier, il suffirait du mot d'eau-de-vie pour le faire revenir. +Donnez-lui une gorgée de votre bouteille, Dicon. + +On entendit dans l'obscurité un bruit de glouglou et d'aspiration, suivi +d'une forte inspiration du buveur. + +--_Gott sei gelobt_! (Dieu soit loué) s'écria-t-il d'une voix plus +forte. J'ai vu plus d'étoiles qu'il n'en a été fait. Si ma _kopf_ +(tête) n'avait pas été bien cerclée, il l'aurait démolie comme un baril +mal lié. Il a un coup de poing qui vaut une ruade de cheval. + +Comme il parlait, le rebord de la lune se montra par-dessus un +escarpement et jeta un flot de froide et claire lumière sur la scène. + +Levant les yeux, je vis qu'une grosse corde avait été tendue en travers +de la route, d'un tronc d'arbre à un autre, à une hauteur d'environ huit +pieds au-dessus du sol. + +Je n'aurais pu m'en apercevoir dans les ténèbres, lors même que j'eusse +été tout à fait éveillé, mais comme elle me rencontra au niveau de la +poitrine, pendant que Covenant passait par-dessous au trot, elle +m'arrêta brusquement et me jeta à terre avec une grande violence. + +Soit par l'effet de la chute, soit par celui des coups reçus, j'avais +des coupures profondes, en sorte que je sentais le sang couler en nappe +chaude sur mon oreille et mon cou. + +Néanmoins je ne fis aucune tentative pour remuer. + +J'attendis en silence pour voir qui étaient les gens aux mains desquels +j'étais tombé. + +Je ne craignais qu'une chose, qu'on m'enlevât mes lettres et que ma +mission n'eût plus de but. + +À la seule pensée d'être désarmé sans combattre et de perdre les papiers +qui m'avaient été confiés, et cela la première fois que l'on me +chargeait d'une tâche pareille, le sang me monta tout bouillant à la +figure, tant j'étais honteux. + +La bande, qui m'avait capturé, se composait de gaillards aux barbes +incultes, coiffés de bonnets de fourrure, vêtus de jaquettes de futaine, +avec des ceintures de buffle auxquelles étaient suspendus des épées +courtes et droites. + +Leurs figures hâlées, tannées par le soleil, et leurs grandes bottes +montraient que c'étaient des pêcheurs ou des marins, et on eût pu, +d'ailleurs, le deviner à leur rude langage maritime. + +Deux d'entre eux se tenaient à genoux de chaque côté de moi avec leurs +mains sur mes bras. + +Un troisième était debout en arrière tenant un pistolet armé, pendant +que les autres, au nombre de sept ou huit, aidaient à se remettre sur +pied l'homme que j'avais frappé, et qui saignait abondamment par une +entaille au-dessus de l'oeil. + +--Emmenez le cheval chez le père Microft, dit un homme trapu, à barbe +noire, qui paraissait être leur chef. Ça n'est pas une rosse louée pour +un dragon, mais une belle bête, dans toute sa force, qui se vendra au +moins soixante pièces. Avec votre part, Pete, vous aurez de quoi acheter +onguent et emplâtres pour votre blessure. + +--Ha! chien! cria le Hollandais en me montrant le poing, vous voudriez +bien tomber sur Peter, n'est-ce pas? Vous voudriez bien saigner Peter, +n'est-ce pas? Mille diables, mon homme, si vous et moi, nous étions +ensemble sur la cime de la montagne, on verrait bien lequel est le plus +fort. + +--Embrayez votre machine à bavarder, Pete, grogna un de ses camarades. +Ce gaillard-là est, bien sûr, un membre de Satan, et il exerce une +profession qu'un gredin à l'âme basse, rampante, un coquin de vile +naissance est seul capable d'embrasser. Et pourtant, je vous le +garantis, rien qu'à le voir, il vous trousserait comme un coq de +bruyère, s'il posait sur vous ses grandes mains. Et vous crieriez au +secours, comme vous l'avez fait à la dernière Saint-Martin, quand vous +avez pris la femme de Dick le tonnelier, pour un employé de l'excise. + +--Me trousser, n'est-ce pas? Mort et enfer! cria l'autre que sa blessure +et l'eau-de-vie avaient mis dans une rage folle, nous allons voir, +attrape-ça, frai du diable, attrape-ça. + +Et courant à moi, il me donna des coups de pieds de toute sa force, avec +ses lourdes bottes de marin. + +Quelques-uns de la bande riaient, mais l'homme, qui avait parlé le +premier, donna au Hollandais une poussée qui le fit tourner sur +lui-même. + +--Pas de ça! dit-il d'un ton rude. Sur le sol anglais, on se bat +loyalement à l'anglaise. Pas de vos mauvais coups du continent. Ce n'est +pas moi qui resterai là à voir donner des coups de pied à un Anglais, +par le fils d'une fille de joie d'Amsterdam, un individu au ventre en +tonneau, au lécheur de schnaps, au coeur de poulet. Qu'on le pende, si +cela plaît au patron! Tout ça se passera à bord, à découvert, mais, par +le tonnerre, c'est une bataille que vous allez avoir, si vous touchez +encore à cet homme-là. + +--Tout doux, Dicon, dit leur chef, d'une voix conciliante, nous savons +tous que Pete n'est pas de taille à se battre, mais il est le meilleur +tonnelier de la côte. Eh! Pete! Il n'a pas son pareil pour faire une +douve, pour cercler, pour assembler. Qu'on lui donne une planche, et il +en aura fait un baril, pendant le temps qu'un autre se demandera comment +il faut faire. + +--Ah! vous vous rappelez cela, Capitaine Murgatroyd, dit le Hollandais +d'un ton maussade, mais vous me regardez assommer, battre, et narguer, +et injurier, et qu'est-ce qu'on fait pour moi? Je vous le jure, quand la +_Maria_ retournera au Texel, je me remettrai à mon ancien métier, je +vous en réponds, et je ne remettrai plus le pied sur son bord. + +--Pas de danger! répondit le Capitaine, en riant. Tant que la _Maria_ +ramassera ses cinq mille pièces d'or et sera capable de montrer ses +talons à n'importe quel cotre de la côte, on n'a pas à craindre que cet +avaricieux de Pete perde sa part de gain. Comment l'ami, si cela +continue, vous serez assez riche dans un an ou deux pour monter une +baraque à votre compte, avec une pelouse bien tondue par-devant, des +arbres taillés en forme de paons, des fleurs formant un dessin, un canal +près de la porte, et une grande ménagère, pleine d'entrain, tout comme +si vous étiez un bourgmestre! Il s'est fait plus d'une fortune, grâce +aux malines et au cognac. + +--Oui, et grâce aux malines et au cognac, il y a eu plus d'une tête +cassée, grogna mon ennemi. Tonnerre! Il y a autre chose à envisager que +les baraques et les plates-bandes. Il y a les côtes qui donnent des +coups de vent, et les tempêtes du Nord-Ouest, et la police, et les +espions. + +--Et c'est justement par là que le marin adroit l'emporte sur le pêcheur +de harengs, ou sur le caboteur aux allures timides, qui se donne tant de +mal d'un Noël à l'autre, qui risque tous les dangers et n'a pas de ces +petits profits. Mais assez causé! En route avec le prisonnier, et qu'on +le mette en sûreté avec les entraves aux pieds! + +Je fus remis debout, et tantôt porté, tantôt traîné au milieu de la +bande. + +Mon cheval avait déjà été emmené dans la direction opposée. + +Notre trajet s'écartait de la route, pour descendre par un ravin très +rocheux, très accidenté qui allait en pente vers la mer. + +Il semblait qu'il n'y eût pas trace de sentier. + +Je ne pouvais que marcher d'un pas incertain en me butant aux pierres et +aux buissons, du mieux que je pouvais, enchaîné et impuissant comme je +l'étais. + +Mais le sang s'était séché sur mes blessures, et la fraîche brise de la +mer, qui se jouait sur mon front, me rendit des forces, ce qui me permit +de me faire une idée plus claire de ma situation. + +D'après leurs propos, il était évident que ces hommes étaient des +contrebandiers. + +Dès lors, ils ne devaient pas éprouver une sympathie bien vive pour le +gouvernement, ni souhaiter de soutenir le Roi Jacques en quoi que ce +fût. + +Il était probable, au contraire, qu'ils étaient portés vers Monmouth. + +En effet, n'avais-je pas vu, la veille un régiment entier d'infanterie +de son armée, lequel avait été levé parmi les gens de la côte. + +D'autre part, il se pouvait que leur avidité l'emportât sur leur +loyalisme et les décidât à me remettre à la justice, par l'espoir d'une +récompense. + +Tout bien considéré, il valait mieux, à mon avis, ne rien dire de ma +mission et tenir cachés mes papiers aussi longtemps que possible. + +Mais je ne pus m'empêcher de me demander, pendant qu'on m'entraînait, +quel motif avait poussé ces gens-là à m'attendre dans une embuscade, +ainsi qu'ils l'avaient fait. + +La route que j'avais suivie était fort écartée, et pourtant bon nombre +des voyageurs qui se rendaient de l'Ouest à Bristol, par Weston, +devaient la prendre. + +La bande ne pouvait pas être occupée sans cesse à la garder. + +Dès lors pourquoi avait-elle tendu ce piège, cette nuit-là? + +Les contrebandiers, gens sans crainte de la loi, gens décidés à tout, ne +s'abaissaient point, généralement, au rôle de voleurs allant à pied, de +brigands. + +Tant qu'on ne se mêlait pas de leurs affaires, il était rare qu'ils +fussent les premiers à causer du désordre. + +Donc, pourquoi m'avaient-ils guetté, moi qui ne leur avais jamais causé +aucun tort? + +Pouvait-il se faire que je leur eusse été dénoncé? + +Je continuais à tourner et retourner ces questions en mon esprit, quand +tout ce monde s'arrêta. + +Le capitaine lança un coup de sifflet perçant, au moyen d'un sifflet +qu'il portait suspendu au cou. + +L'endroit où nous nous trouvions était le plus sombre et le plus +accidenté de toute cette gorge sauvage. + +Des deux côtés se dressaient de grands escarpements qui se rapprochaient +au-dessus de nos têtes en une voûte dont les bords étaient frangés de +bruyères et d'ajoncs, en sorte que le ciel noir et les étoiles +scintillantes étaient presque cachés. + +De gros rochers noirs apparaissaient vaguement dans la lumière indécise, +et devant nous un haut fouillis de quelque chose qui ressemblait à des +broussailles nous barrait le chemin. + +Mais sur un second coup de sifflet, on aperçut à travers les branches un +point lumineux, et toute la masse s'écarta d'un côté comme si elle avait +tourné sur un pivot. + +De l'autre côté se voyait un couloir sombre et tortueux, ouvert dans le +flanc de la colline. + +Nous descendîmes par là en nous baissant, car la voûte de rochers +n'était pas très haute. + +De chaque côté résonnait le bruit cadencé de la mer. + +Après avoir franchi l'entrée, qui avait dû être pratiquée à grand +renfort de travail à travers le roc massif, nous pénétrâmes dans un +souterrain élevé et spacieux, éclairé à un bout par un feu et par +plusieurs torches. + +À en juger par leur lueur jaune et fumeuse, je pus voir que le toit +était au moins à cinquante pieds au-dessus de nous, et que de tous côtés +en pendaient des cristaux calcaires qui scintillaient de l'éclat le plus +vif. + +Le sol du souterrain était composé d'un sable fin, aussi doux, aussi +velouté qu'un tapis de Wilton, et formant une pente douce. + +Cela prouvait que l'ouverture du souterrain devait donner sur la mer; +supposition confirmée par le bruit sourd et l'éclaboussement des vagues, +par la fraîcheur et le goût salin de l'air qui remplissait toute la +grotte. + +Mais je ne vis pas l'eau, car un brusque changement de direction déroba +l'issue à mes regards. + +Dans cet espace libre, au sein des rochers, qui pouvait avoir soixante +pas de long et trente de large, étaient entassés de grandes piles de +barils, de tonneaux, de caisses, des mousquets. + +Des coutelas, des bâtons, des triques, et de la paille étaient épars sur +le sol. + +À une extrémité flambait joyeusement un feu de bois, qui projetait des +ombres bizarres sur les parois et se reflétait en milliers d'étincelles +pareilles à des diamants, sur les cristaux de la voûte. + +La fumée sortait par une grande fissure parmi les rochers. + +Sept ou huit autres membres de la bande, les uns assis sur des caisses, +les autres étendus sur le sable autour du feu, se levèrent promptement +et allèrent au-devant de nous à notre entrée. + +--L'avez-vous pris? crièrent-ils. Est-ce qu'il est vraiment venu? +Était-il accompagné? + +--Le voici, et il est seul, répondit le capitaine. Notre câble l'a +descendu de cheval aussi proprement qu'une mouette est prise au filet +par un grimpeur de falaises. Qu'avez-vous fait en notre absence, Silas? + +--Nous avons préparé les ballots pour le transport, répondit l'homme +interpellé, un marin solide, hâlé, d'âge moyen. La soie et la dentelle +sont emballées dans ces caisses carrées couvertes de toile à sac. J'ai +marqué l'une du mot: _traîne_, et l'autre, _jute_; il y a un +millier de malines, et un cent de brillant. Cela se fera contrepoids sur +le dos d'une mule. L'eau-de-vie, le _schnaps_, le _seniedam_, +l'eau d'or de Hambourg, tout est rangé en bon ordre. Le tabac est dans +les caisses plates là-bas du côté du Trou Noir. Voilà une besogne qui +nous a donné bien du mal, mais enfin ça a pris la tournure d'un arrimage. +Le lougre flotte comme un plat à passoire, et il a tout juste assez de +lest pour se tenir droit pour une brise de cinq noeuds. + +--A-t-on aperçu quelque indice de la _Fairy-Queen_ (Reine des fées)? + +--Aucun. Le grand John est là-bas, au bord de l'eau, à guetter ses feux. +Ce vent-ci devrait l'amener, si elle avait doublé la Pointe de la Combe +Martin. On a vu une voile à environ dix milles à l'Est-Nord-Est vers le +coucher du soleil. Il se peut que ce soit un schooner de Bristol. Il se +peut aussi que ce soit un navire du roi, un bateau-mouche. + +--Un bateau escargot, dit le Capitaine Murgatroyd, d'un air narquois. +Nous ne pouvons pas pendre l'homme de l'Excise, avant que Venables amène +la _Fairy-Queen_, car, après tout, c'est un homme de son équipage qui a +écopé. Qu'il fasse lui-même sa sale besogne! + +--Mille éclairs! cria le coquin de Hollandais. Ne serait-ce pas une +galante façon d'accueillir le capitaine Venables que d'envoyer le +gabelou par le Trou Noir avant son arrivée? Il peut bien avoir quelque +autre besogne à faire pour nous un autre jour. + +--Hein! l'ami, est-ce vous ou moi qui commande ici? dit le chef, d'une +voix irritée. Qu'on amène le prisonnier devant ce feu! Maintenant +entendez bien, chien de requin de terre, vous êtes aussi sûr de mourir +que si vous étiez déjà allongé dans la bière, avec les cierges allumés. +Regardez par ici. + +À ces mots il prit une torche, et à sa rouge lumière, montra une large +fente qui traversait le sol, à l'autre bout du souterrain. + +--Vous pourrez juger de la profondeur du Trou-Noir, dit-il en prenant un +baril vide, et le lançant dans le gouffre béant. + +Nous écoutâmes en silence pendant dix secondes avant qu'un bruit +lointain et sourd d'un objet qui se brise nous apprit qu'il était arrivé +au fond. + +--Ça le portera jusqu'à mi-chemin de l'enfer, avant que le souffle +l'abandonne, dit l'un d'eux. + +--C'est une mort plus douce que sur la potence de Devizes, dit un autre. + +--Non, il faut qu'il aille d'abord à la potence, cria un troisième. +C'est seulement son enterrement que nous arrangeons. + +--Il n'a pas ouvert la bouche depuis, le moment où nous l'avons pris, +dit l'homme qu'on nommait Dicon. Il est donc muet? Retrouvez votre +langue, mon beau gaillard et apprenez-nous comment vous vous appelez. Il +aurait mieux valu pour vous être muet de naissance, car vous n'auriez pu +prêter un serment qui a causé la mort de notre camarade. + +--J'attendais qu'on m'interrogeât poliment après tous ces braillements +et ces injures, dis-je. Mon nom est Micah Clarke. Maintenant, veuillez +me dire qui vous pouvez être, et de quel droit vous arrêtez les +voyageurs paisibles sur la route publique. + +--Notre droit, le voici, répondit Murgatroyd en mettant la main sur la +poignée de son coutelas. Quant à ce que nous sommes, vous le savez de +reste. Vous vous nommez non point Clarke, mais Westhouse ou Waterhouse, +et vous êtes ce même, ce maudit employé de l'Excise qui a pincé notre +pauvre camarade le tonnelier Dick, et dont le serment a causé sa mort à +Ilchester. + +--Je jure que vous vous trompez, répondis-je. Jamais de ma vie je ne +suis allé dans ce pays-là! + +--Belles paroles? Belles paroles! cria un autre contrebandier. Employé +de l'Excise ou non, vous aurez à faire le saut, puisque vous connaissez +le secret de notre souterrain. + +--Votre secret ne court aucun danger avec moi, répondis-je, mais si vous +voulez me mettre à mort, j'accueillerai mon sort comme doit le faire un +soldat. J'aurais préféré mourir sur le champ de bataille plutôt que +d'être à la merci d'une pareille meute de rats-d'eau dans leur terrier. + +--Par ma foi, dit Murgatroyd, voilà un langage trop fier pour être celui +d'un homme de l'Excise. Puis il a l'attitude d'un vrai soldat. Il serait +possible qu'en tendant un piège à la chouette, nous ayons pris le +faucon. Et pourtant nous savions de source certaine qu'il passerait par +là, et monté sur un cheval tout pareil. + +--Qu'on fasse venir le grand John! suggéra le Hollandais. Je ne +donnerais pas une chique de tabac de la Trinité pour la parole du +coquin. Le grand John était avec Dick le tonnelier quand il a été pris. + +--Oui, grogna le matelot Silas, il a reçu sur le bras une estafilade du +couteau de l'employé. Si quelqu'un le reconnaît à sa figure, ce sera +lui. + +--Qu'on l'appelle alors! + +Bientôt arriva de l'entrée du souterrain un long dégingandé, qui y était +de garde. + +Il avait autour du front un mouchoir rouge, et un tricot bleu, dont il +releva lentement la manche tout en s'approchant. + +--Où est l'employé Westhouse? cria-t-il. Il a laissé sa marque sur mon +bras. Par ma foi, c'est à peine si elle est guérie. Cette fois, le +soleil est du côté du mur ou nous sommes, l'employé. Mais... Hallo! +camarade. Quel est-il celui que vous avez mis aux fers? Ce n'est pas +notre homme. + +--Pas notre homme! crièrent-ils avec une volée de jurons. + +--Mais ce gaillard ferait deux hommes de la taille de l'employé, et il +resterait de quoi faire le secrétaire d'un magistrat. Vous pouvez le +pendre, pour plus de sûreté, mais enfin ce n'est pas notre homme. + +--Oui, qu'on le pende! dit Pete le Hollandais. Sapperment! Faut-il que +notre souterrain fasse parler de lui dans tout le pays? Alors où +ira-t-elle la jolie _Maria_, avec ses soieries, et ses satins, ses +barils et ses caisses? Faut-il risquer notre souterrain pour faire +plaisir à cet individu? En outre, est-ce qu'il ne m'a pas frappé à la +tête, n'a-t-il pas frappé la tête de votre tonnelier, comme s'il avait +tapé sur moi avec mon propre maillet. Est-ce que ça ne mérite pas une +cravate de chanvre? + +--Est-ce que ça ne mérite pas un grand _rumbo_? s'écria Dicon. Avec +votre permission, capitaine, je voudrais dire que nous ne sommes point +une bande de brigands ni de petits voleurs, mais un équipage d'honnêtes +marins, incapables de faire du mal excepté à ceux qui nous en font. +L'employé de l'excise Westhouse a fait périr Dick le tonnelier et il est +juste qu'il en soit puni par la mort, mais pour ce qui est de mettre à +mort ce jeune soldat, je penserais plutôt à saborder la coquette _Maria_ +ou à hisser le gros Roger à la pomme de son mât. + +Je ne sais quelle réponse on aurait faite à ce discours, car à ce moment +même un coup de sifflet aigu retentit en dehors du souterrain, et deux +contrebandiers parurent portant entre eux le corps d'un homme. + +Celui-ci se laissait aller d'un air si inerte, que d'abord je le crus +mort, mais lorsqu'ils l'eurent jeté sur le sable, il remua, et enfin se +mit sur son séant avec l'expression d'un homme à demi tiré d'un +évanouissement. + +C'était un personnage trapu, à figure résolue, dont une longue cicatrice +blanche traversait la joue. + +Il était vêtu d'un habit bleu collant à boutons de cuivre. + +--C'est l'homme de l'Excise, Westhouse, crièrent les voix avec ensemble. + +--Oui, c'est l'homme de l'Excise, Westhouse, dit l'homme avec calme, en +tordant le cou, comme s'il souffrait. Je représente la loi du Roi, et au +nom de la loi, je vous arrête tous. Je déclare confisquées et saisies +toutes les marchandises de contrebande que je vois autour de moi, +conformément à la seconde section de la première clause du Statut sur le +commerce illégal. S'il y a des honnêtes gens dans la compagnie, ils +m'aideront à faire mon devoir. + +En parlant ainsi, il fit un effort pour se mettre debout, mais il avait +plus de courage que de force, et il retomba sur le sable au milieu des +bruyants éclats de rires des grossiers marins. + +--Nous l'avons trouvé étendu sur la route, en revenant de chez le père +Microft, dit un des nouveaux venus. + +C'étaient ceux qui avaient emmené mon cheval. + +--Il a du passer aussitôt après vous. La corde l'a pris sous le menton +et l'a fait tomber à une douzaine de pas. Nous avons vu sur son habit le +bouton de l'Excise, c'est pourquoi nous l'avons apporté. Par mon corps, +il en a donné des coups de pied et fait des ruades, jusqu'à ce qu'il fût +aux trois quarts assommé. + +--Avez-vous détendu la corde? demanda le capitaine. + +--Nous avons dénoué un des bouts et laissé l'autre en place. + +--C'est bien. Nous aurons à le garder pour le capitaine Venables. Mais +maintenant il s'agit de notre premier prisonnier. Il faut le fouiller et +examiner ses papiers, car il y a tant de navires qui font voile sous un +faux pavillon, que nous sommes forcés d'être attentifs. Vous entendez, +monsieur le soldat? Qu'est-ce qui vous amène dans ce pays et quel Roi +servez-vous? Car j'ai entendu parler d'une mutinerie et de deux patrons +qui se disputent le même grade dans le vieux vaisseau anglais. + +--Je sers sous le Roi Monmouth, répondis-je, voyant que la fouille en +question aboutirait à la découverte de mes papiers. + +--Sous le Roi Monmouth! s'écria le contrebandier. Non, mon ami, voilà +qui a un air de mensonge. Le bon Roi a trop grand besoin de ses amis +dans le Sud, à ce que j'ai oui dire, pour envoyer un aussi bon soldat à +l'aventure le long de la côte, comme un naufrageur de Cornouailles par +un temps de Sud-Ouest. + +--Je porte, dis-je, des dépêches de la propre main du Roi, adressées à +Henri, Duc de Beaufort, dans son château de Badminton. Vous pourrez les +trouver dans ma poche de dedans, mais je vous prie de ne pas rompre le +cachet, car cela jetterait du discrédit sur ma mission. + +--Monsieur, cria l'employé de l'Excise, en se soulevant sur son coude, +je vous déclare pour cela en état d'arrestation, sous l'accusation de +trahison, de fauteur de trahison, de vagabond et d'individu sans maître +aux termes du quatrième statut de l'Acte. En ma qualité de représentant +de la loi, je vous somme de vous soumettre à mon mandat. + +--Fermez-lui la gueule avec votre écharpe, Jim, dit Murgatroyd. Quand +Venables viendra, il trouvera bientôt le moyen d'enrayer son débit... +Oui, reprit-il, en examinant le verso de mes papiers, il y est écrit: +«De la part de Jacques II d'Angleterre, connu jusqu'à ce jour sous le +nom de Duc de Monmouth, à Henri, Duc de Beaufort, Président de Galles, +par les mains du capitaine Micah Clarke, du régiment d'infanterie du +comté de Wilts, du colonel Saxon.» Enlevez les cordes, Dicon. Ainsi +donc, Capitaine, vous voici redevenu libre, et je suis fâché que nous +vous ayons maltraité sans le savoir. Nous sommes du premier au dernier, +de bons Luthériens, et plus disposés à vous aider qu'à vous entraver +dans votre mission. + +--Ne pourrions-nous pas en effet l'aider à faire son voyage? dit le +lieutenant Silas. Pour mon compte, je ne craindrais pas de mouiller ma +jaquette ou de barbouiller ma main de goudron en faveur de la cause, et +je suis certain que vous êtes tous dans les mêmes dispositions que moi. +Maintenant, avec cette brise, nous pourrions pousser jusqu'à Bristol et +débarquer le capitaine, le matin. Cela lui éviterait le danger d'être +saisi au vol, par quelqu'un des requins de terre qui sont sur la route. + +--Oui, oui, s'écria le grand John, la cavalerie du Roi bat le pays +jusqu'au delà de Weston, mais il pourrait leur brûler la politesse, s'il +était à bord de la _Maria_. + +--Bon, dit Murgatroyd, nous pourrions être de retour en trois longues +bordées. Venables aura besoin d'un jour ou deux pour débarquer ses +marchandises. Si nous devons naviguer de compagnie, nous aurons du temps +de reste. Ce plan vous arrangera-t-il, capitaine? + +--Mon cheval, objectai-je. + +--Il ne faut pas que cela nous arrête. Je peux gréer une écurie +confortable avec mes espars de rechange et du grillage. Le vent est +tombé. Le lougre pourrait être amené à la côte de l'Homme Mort, et on y +ferait entrer le cheval. Courez chez le vieux père, Jim, et vous, Silas, +occupez-vous du bateau. Voici de la viande froide, capitaine, et du +biscuit--l'ordinaire du marin--avec un verre de vrai Jamaïque pour les +faire descendre, et vous ne devez pas avoir l'estomac trop délicat pour +des mets grossiers. + +Je m'assis sur un baril près du feu et étirai mes membres raidis et +engourdis par leur immobilité pendant qu'un des marins lavait la coupure +de ma tête avec un mouchoir mouillé et qu'un autre mettait de la +nourriture sur une caisse devant moi. + +Le reste de la bande s'était rendu à l'entrée de la caverne pour mettre +le lougre en état, à l'exception de deux ou trois qui gardaient +l'infortuné employé de l'Excise. + +Il était assis le dos contre la paroi de la caverne, les bras croisés +sur sa poitrine, jetant de temps à autre sur les contrebandiers des +regards menaçants, tels qu'un vieux mâtin plein de courage en jetterait +à une meute de loups qui l'auraient terrassé. + +Je me demandais intérieurement s'il ne serait pas possible de tenter +quelque chose pour le tirer d'affaire, quand Murgatroyd survint, et +plongeant une tasse de fer blanc dans le baril de rhum défoncé, la vida +au succès de ma mission. + +--J'enverrai Silas Bolitho avec vous, dit-il, pendant que je resterai +ici à attendre Venables, qui commande mon navire compagnon. Si je puis +faire quelque chose pour vous faire oublier ce mauvais traitement... + +--Une seule chose, dis-je avec vivacité. C'est autant, ou plus encore +pour vous que pour moi, que je vous le demande. Ne laissez pas tuer ce +malheureux. + +La figure de Murgatroyd s'empourpra de colère. + +--Vous avez le langage franc, dit-il. Ce n'est point un meurtre, mais un +acte de justice. Quel mal faisons-nous ici? Il n'y a pas dans tout le +pays une seule vieille ménagère qui ne nous bénisse. Où achètera-t-elle +son souchong, ou son eau-de-vie, si ce n'est chez nous? Nous demandons +un faible profit, et n'imposons nos marchandises à personne. Nous sommes +de paisibles commerçants. Et pourtant cet homme et ses pareils sont sans +cesse à aboyer sur nos talons. On dirait des chiens marins après un banc +de morues. Nous avons été harcelés, pourchassés. Nous avons reçu des +balles, au point qu'il nous a fallu chercher un abri dans des cavernes +comme celle-ci. Il y a un mois, quatre de nos hommes portaient un baril, +de l'autre côté de la montagne au fermier Black, qui a fait des affaires +avec nous depuis ces cinq dernières années. Tout à coup surgissent une +dizaine de cavaliers, conduits par cet employé de l'Excise. Ils jouent +de la pointe et du tranchant, fendent le bras au grand John et font +prisonnier Dick le tonnelier. + +«Dick a été traîné dans la prison d'Ilchester, et pendu après les +assises, comme on pend une fouine sur la porte d'un garde-chasse. Nous +avons appris que ce même employé de l'Excise passerait par là, et il ne +se doutait guère que nous le guetterions. Qu'y a-t-il d'étonnant à ce +que nous lui ayons tendu un piège et qu'après l'avoir pris, nous lui +fassions subir la même justice qu'il a infligée à nos camarades! + +--Il n'est qu'un serviteur, objectai-je; ce n'est pas lui qui a fait la +loi; c'est son devoir de l'appliquer. C'est avec la loi elle-même que +vous êtes en querelle. + +--Vous avez raison, dit le contrebandier d'un air sombre. C'est surtout +avec le juge Moorcroft que nous aurons à régler le compte. Il se peut +que dans sa tournée il passe sur cette route. Fasse le ciel qu'il prenne +ce chemin! Mais nous pendrons aussi l'employé de l'Excise. Maintenant il +connaît notre souterrain, et ce serait folie de le laisser partir. + +Je vis qu'il était inutile d'argumenter plus longtemps. + +Aussi je me contentai de laisser tomber mon couteau de poche sur le +sable à portée de la main du prisonnier dans l'espoir que cela pourrait +lui servir. + +Ses gardes riaient et plaisantaient ensemble, et ne s'occupaient guère +de leur captif, mais l'employé avait l'esprit suffisamment en éveil, car +je vis sa main se fermer sur le couteau. + +J'avais passé environ une heure à me promener en fumant, lorsque le +lieutenant Silas reparut, annonçant que le lougre était prêt, et le +cheval à bord. + +Je dis adieu à Murgatroyd, et hasardais en faveur de l'employé de +l'Excise quelques mots qui furent accueillis par un froncement de +sourcils et un serrement de main où il y avait de la mauvaise humeur. + +Un canot était tiré sur le sable en dedans du souterrain, près du bord +de l'eau. + +J'y entrai, comme on me dit de le faire, avec mon sabre et mes +pistolets, qui m'avaient été rendus. + +L'équipage le poussa au large et s'y embarqua d'un saut dès qu'il fut en +eau profonde. + +À la faible lueur de la torche unique que Murgatroyd tenait sur +l'extrême bord, je vis que le toit de la grotte s'abaissait rapidement +au-dessus de nous, pendant que nous ramions du côté de l'entrée. Il +finissait par baisser tellement qu'il y avait à peine quelques pieds de +distance entre lui et la mer, et qu'il nous fallut courber la tête pour +éviter les rochers qui nous dominaient. + +Les rameurs donnèrent deux bons coups d'aviron, et nous passâmes +brusquement sous le rideau vertical, pour nous trouver au grand air, +sous les étoiles, qui brillaient d'un éclat trouble, et la lune, qui se +montrait en un contour vague et indécis, à travers un brouillard de plus +en plus dense. + +Juste en face de nous se présentait une tache foncée, mal délimitée, qui +à notre approche prit la forme d'un lougre de grande taille se soulevant +et s'abaissant suivant les pulsations de la mer. + +Ses vergues longues et minces, le réseau délicat des cordages montaient +au-dessus de nous pendant que nous nous glissions sous la voûte, et que +le grincement des poulies, le froissement des câbles, indiquaient qu'il +était prêt à accomplir ce voyage. + +Il allait d'une allure légère et gracieuse, pareil à un gigantesque +oiseau de mer déployant une aile, puis l'autre, pour se préparer à +prendre son vol. + +Les bateliers nous mirent bord à bord et attachèrent le canot, pendant +que j'escaladais les bastingages et mettais le pied sur le pont. + +C'était un navire spacieux, très large au milieu, avec une élégante +courbure aux bans, et des mâts d'une hauteur bien supérieure à tous ceux +que j'avais vus aux navires de ce genre sur le Solent. + +Il était ponté à l'avant, mais avait l'arrière fort profond, avec des +cordages figés sur toute la longueur des côtés pour assujettir les +barils, lorsque la soute était pleine. + +Au milieu de cet arrière-pont, les marins avaient établi une solide +écurie où se tenait debout mon brave cheval devant un seau d'avoine. + +Mon vieil ami frotta ses naseaux contre ma figure, dès que je fus à +bord, et poussa un hennissement de joie en retrouvant son maître. + +Nous étions encore à échanger des caresses, lorsque la tête grisonnante +du lieutenant Bolitho apparut brusquement à l'écoutille de la cabine. + +--Nous voici en bon chemin, Capitaine Clarke, dit-il, la brise est tout +à fait tombée, comme vous pouvez le voir, et il pourra s'écouler assez +longtemps avant que nous soyons arrivés à votre port. N'êtes-vous pas +fatigué? + +--Je suis un peu las, avouai-je. J'ai encore des battements dans la tête +par suite de la fêlure que j'ai attrapé quand votre corde m'a jetée à +terre. + +--Une heure ou deux de sommeil vous rendront aussi dispos qu'un poulet +de la mère Carey. Votre cheval est bien soigné, et vous pouvez le +quitter sans crainte. Je chargerai un homme de s'occuper de lui, bien +que, à dire la vérité, les coquins s'entendent en bonnettes et en +drisses, mieux qu'en ce qui regarde les chevaux et leurs besoins. En +tous cas, il ne peut lui survenir rien de fâcheux. Aussi ferez-vous +mieux de descendre et d'entrer. + +Je descendis donc les marches raides qui conduisaient à la cabine basse +de plafond du lougre. + +Des deux côtés un enfoncement dans la paroi avait été aménagé en +couchette. + +--Voici votre lit, dit-il, en me montrant l'une d'elles. Nous vous +appellerons quand nous aurons du nouveau à vous apprendre. + +Je n'eus pas besoin d'une seconde invitation. Je m'étendis aussitôt sans +me déshabiller, et au bout de quelques minutes je tombai dans un sommeil +sans rêves, que ne purent interrompre ni le doux mouvement du navire, ni +les piétinements qui résonnaient au-dessus de ma tête. + + + + +IX--De la bienvenue qui m'accueille à Badminton. + + +Lorsque j'ouvris les yeux, j'eus quelque peine à me rappeler où j'étais, +mais le souvenir m'en fut brusquement ramené par le choc violent de ma +tête contre le plafond bas quand je voulus me mettre sur mon séant. + +De l'autre côté de la cabine, Silas Bolitho était couché de tout son +long, la tête enveloppée d'un bonnet de laine rouge. + +Il dormait profondément, en ronflant. + +Au milieu de la cabine se balançait une table suspendue, très usée, et +marquée d'innombrables taches par d'innombrables verres et cruches. + +Un banc de bois vissé au plancher complétait l'ameublement. + +Il faut toutefois y ajouter un râtelier garni de mousquets, sur l'un des +côtés. + +Au-dessus et au-dessous des compartiments qui nous servaient de +couchettes, étaient des rangées de coffres contenant, sans aucun doute, +ce qu'il y avait de plus précieux en fait de dentelles et de soieries. + +Le vaisseau s'élevait et s'abaissait avec un mouvement doux, mais +d'après le flottement des voiles, je jugeai qu'il y avait peu de vent. + +Je me glissai sans bruit hors de ma couchette, de façon à ne pas +réveiller le lieutenant, et me rendis sur le pont. + +Nous étions non seulement en plein calme, mais emprisonnés dans une +épaisse masse de brouillards qui nous cernaient de tous côtés, et nous +dérobaient même la vue de l'eau qui nous portait. + +On aurait pu nous prendre pour un vaisseau aérien naviguant à la surface +d'un vaste nuage blanc. + +De temps à autre un léger souffle agitait la voile de misaine et +l'enflait un instant, mais ce n'était que pour la laisser retomber sur +le mât immobile, pendante. + +Parfois un rayon de soleil perçait à travers l'épaisseur du brouillard +et colorait la muraille morne et grise d'une bande irisée, mais la brume +l'emportait de nouveau et faisait disparaître le brillant envahisseur. + +Covenant regardait à droite et à gauche, ouvrant de grands yeux +interrogateurs. + +Les matelots étaient groupés le long des bastingages, fumant leur pipe, +et cherchant à percer du regard le dense brouillard. + +--Bonjour, capitaine, fit Dicon, en portant la main à son bonnet de +fourrures. Nous avons marché magnifiquement, tant qu'a duré la brise, et +le lieutenant, avant de descendre, a calculé que nous ne devions pas +être bien loin de Bristol. + +--En ce cas, mon brave garçon, répondis-je, vous pouvez me débarquer, +car je n'ai pas beaucoup de trajet à faire. + +--Oui, mais il faut nous attendre que le brouillard se soit dissipé, dit +le long John. Voyez-vous, il n'y a par ici qu'un endroit où nous +puissions débarquer notre cargaison sans qu'on s'en mêle. Quand il fera +clair, nous nous dirigerons de ce côté-là, mais jusqu'au moment où nous +pourrons relever notre position nous aurons bien des soucis avec les +bancs de sable du côté pour le vent. + +--Ayez l'oeil par là, Tom Baldock, cria Dicon à un homme porté à +l'avant. Nous sommes sur le passage de tous les navires de Bristol, et +bien qu'il y ait très peu de vent, un navire à haute mâture pourrait +profiter d'une brise que nous manquerions. + +--Chut! dit tout à coup le grand John, levant la main en signe +d'avertissement, chut! + +--Appelez le lieutenant, dit à demi-voix le matelot. Il y a un navire +près de nous. J'ai entendu le grincement d'un cordage sur son pont. + +Silas Bolitho fut sur pied en un instant, et nous restâmes tous +immobiles, l'oreille tendue, cherchant à voir à travers le brouillard +épais. + +Nous étions presque convaincus que c'était une fausse alerte, et le +lieutenant s'en allait d'assez mauvaise humeur, quand une cloche au son +fort et clair tinta sept fois fort près de nous, et ce son fut suivi +d'un coup de sifflet aigu, puis d'un bruit confus de cris et de pas. + +--C'est un navire du Roi, grommela le lieutenant, c'est la septième +heure, et le contremaître fait monter les hommes de quart. + +--Il était à l'arrière de notre travers, dit tout bas quelqu'un. + +--Non, dit un autre, je crois qu'il était près de notre ban de bâbord. + +Le lieutenant leva la main. + +Nous attendîmes en silence qu'un nouvel indice nous révélât la position +de notre malencontreux voisin. + +Le vent avait un peu fraîchi, et nous glissions sur l'eau avec une +vitesse de quatre à cinq noeuds à l'heure. + +Soudain une voix rauque se fit entendre presque bord à bord. + +--Tout le monde sur le pont! criait-elle, qu'on mette des hommes aux +bras du dessous du vent, par ici. Du monde aux drisses! Donnez un coup +de main, coquins de fainéants, ou je vais tomber sur vous avec ma canne, +et que le diable vous emporte! + +--C'est un navire du Roi, voilà qui est certain, et il se trouve juste +par ici, dit le grand John, en montrant la hanche. Sur les navires du +commerce, on vous parle poliment. Ce sont ces personnages aux habits +bleus, aux galons dorés, ces louchons au gaillard d'arrière, qui parlent +de cannes. Ha! ne vous l'avais-je pas dit! + +Comme il parlait encore, le voile blanc de vapeurs se leva comme on +remonte un rideau de théâtre, et laissa apercevoir un imposant vaisseau +de guerre, si proche de nous, qu'on aurait pu y jeter des biscuits. + +Sa coque longue, grêle, noire, se soulevait et s'abaissait avec une +cadence gracieuse, ses belles vergues et ses voiles d'une blancheur de +neige montaient jusqu'à ce qu'elles disparussent dans les traînées de +brouillards qui flottaient encore autour de lui. + +Neuf brillants canons de bronze nous regardaient par les sabords. + +Au-dessus de la rangée de hamacs suspendus comme de la laine cardée le +long de ses bastingages, nous apercevions sans peine les figures des +matelots qui nous contemplaient avec étonnement et nous montraient les +uns les autres. + +Sur la haute poupe était debout un officier d'un certain âge, en +tricorne, et en belle perruque blanche, qui s'arma aussitôt d'une +longue-vue et la dirigea sur nous. + +--Ohé! là-bas, cria-t-il en se penchant par-dessus le couronnement de la +poupe, qu'est-ce que ce lougre? + +--La _Lucie_, répondit le lieutenant, en route de Portlockquay pour +Bristol avec des peaux et du suif... Tenez-vous prêts à virer de bord, +reprit-il plus bas, voilà que le brouillard redescend. + +--Vous avez là une des peaux avec le cheval dedans, cria l'officier. +Mettez-vous sous notre soute, il faut que nous y regardions de plus +près. + +--Oui, oui, monsieur, dit le lieutenant, qui donna un fort coup de +barre. + +Le boute-hors se mit en travers, et la _Maria_ partit à toute vitesse, +dans le brouillard, pareille à un oiseau de mer qu'on a effrayé. + +Lorsque nous regardâmes en arrière, une masse foncée nous indiqua seule +la position où nous avions laissé le grand vaisseau. + +Mais nous entendions encore les ordres lancés à haute voix et le +va-et-vient des hommes. + +--Gare à l'averse, mes enfants, cria le lieutenant. Il va nous en donner +maintenant. + +Il avait à peine dit ces mots qu'une demi-douzaine de flammes brillèrent +derrière nous dans le brouillard, pendant que le même nombre de boulets +sifflaient à travers nos agrès. + +L'un d'eux trancha l'extrémité de la vergue et la laissa pendante. + +Un autre effleura le beaupré et éparpilla en l'air un nuage d'éclats +blancs. + +--Chaude affaire, hein, capitaine, dit le vieux Silas, en se frottant +les mains. Par ma foi, ils tirent mieux dans les ténèbres qu'ils ne +l'ont jamais fait en pleine lumière. On a tiré sur ce lougre-ci plus de +boulets qu'il ne pourrait en porter s'il en était chargé. Et cependant +pas un n'a même rayé sa peinture jusqu'à présent. Ils recommencent! + +Une nouvelle bordée partit du navire de guerre, mais cette fois, il +avait perdu toute trace, et tirait au jugé. + +--C'est leur dernier coup de gueule, fit Dicon. + +--N'ayez pas peur, grogna un autre des contrebandiers. Ils vont faire +flamber la poudre pendant tout le reste du jour. Tenez, Dieu vous +bénisse! N'est-ce pas un bon exercice pour l'équipage? Et comme les +munitions sont au Roi, cela ne coûte un liard à personne. + +--Il est heureux que la brise ait fraîchi, dit le grand John, car j'ai +entendu le grincement des _davits_ aussitôt après la première décharge. +Il mettait ses canots à la mer, ou bien traitez-moi de Hollandais. + +--Ça serait très flatteur pour vous, espèce de morue de sept pieds, cria +mon ennemi le tonnelier, dont la figure n'était point embellie par un +large emplâtre posé sur un oeil. Vous auriez appris à faire quelque +chose de mieux que de tirer sur un cordage, ou à laver le pont tout +votre vie, comme une femme. + +--Je vous jetterai à la dérive dans un de vos tonneaux, saindoux coulé +dans une vessie, riposta le marin. Combien de fois nous faudra-t-il vous +battre pour vous faire dégorger votre sauce? + +--Le brouillard s'éclaircit un peu du côté de la terre, fit remarquer +Silas. Il me semble que je reconnais la cime de la Pointe +Saint-Augustin. Elle se dresse par là sur le ban de tribord. + +--C'est elle, pour sûr, monsieur, s'écria un des marins, en montrant un +cap noir, qui fendait le brouillard. + +--Barrez pour la crique de trois brasses, alors, dit le lieutenant, +quand nous aurons doublé la pointe, capitaine Clarke, nous pourrons vous +débarquer, ainsi que votre monture. Alors vous n'aurez plus qu'une +chevauchée de quelques heures pour atteindre votre destination. + +Je pris à part le vieux marin, et après l'avoir remercié de la +bienveillance qu'il m'avait témoignée, je lui parlai de l'employé de +l'Excise, et le suppliai d'user de son influence pour le sauver. + +--Cela regarde le capitaine Venables, dit-il d'un air sombre. Si nous le +laissons partir, qu'adviendra-t-il de notre souterrain? + +--N'y a-t-il aucun moyen de s'assurer de son silence? + +--Peut-être pourrions-nous l'embarquer pour les plantations, dit le +lieutenant. Nous pourrions l'emmener avec nous au Texel, et obtenir du +capitaine Donders ou de quelqu'autre qu'il le prenne à bord pour la +traversée de l'Océan Pacifique. + +--Faites-le, dis-je, et je veillerai à ce que le Roi Monmouth soit mis +au fait de l'aide que vous avez donnée à son messager. + +--Bon, nous serons là en une ou deux bordées, fit-il remarquer. +Descendons, et garnissez bien votre rez-de-chaussée, car il n'y a rien +de tel qu'une soute bien lestée pour faire un bon départ. + +Suivant le conseil du marin, je descendis avec lui, et fis un repas +grossier mais copieux. + +Au moment où nous le finissions, le lougre avait été amené dans une +crique étroite que bordait de chaque côté une côte sablonneuse en pente +douce. + +La région était inculte, marécageuse, et présentait peu d'indices +d'habitations. + +À force de caresses, je décidai Covenant à se mettre à l'eau. + +Il gagna aisément la côte à la nage pendant que je le suivais dans la +yole du lougre. + +On me lança quelques adieux, en un langage plein d'une rude cordialité. + +J'assistai au retour de la yole. + +Le beau navire reprit la route du large et ne tarda pas à s'effacer une +fois de plus dans le brouillard qui couvrait encore la surface des eaux. + +Vraiment la Providence intervient d'étrange façon, mes enfants, et avant +d'être arrivé à l'automne de la vie, on aurait peine à distinguer ce qui +est imputable à la bonne ou à la mauvaise fortune. + +Car parmi toutes les aventures de mon existence errante, qui m'ont paru +fâcheuses, il n'en est aucune que je n'aie fini par regarder comme un +bienfait. + +Et si vous gravez avec soin cela dans votre coeur, ce sera d'un puissant +secours pour vous mettre en état d'affronter, les lèvres serrées, tous +les ennuis. + +En effet, pourquoi s'affliger, tant qu'on n'est pas absolument certain +que l'événement ne peut pas tourner de façon à vous apporter de la joie? + +Aussi, maintenant vous voyez bien que j'ai commencé par être jeté à bas +sur une route pierreuse, par recevoir des coups de poing, des coups de +pieds, et qu'enfin j'ai failli être mis à mort étant pris pour un autre. + +Et pourtant l'issue de tout cela fut de me faire arriver sain et sauf au +but de mon voyage. + +Si au contraire j'avais pris la route de terre, il est plus que probable +que j'aurais été pris à Weston, car, comme je l'appris plus tard, une +troupe de cavalerie battait activement tout le pays, en fermant les +routes et arrêtant tous ceux qui s'y présentaient. + +Maintenant que je me trouvais seul, mon premier soin fut de me baigner +la figure et les mains dans un ruisseau, qui descendait à la mer, et de +faire disparaître toutes les traces de mes aventures de la nuit +précédente. + +Mon entaille était fort peu de chose et mes cheveux la cachaient. + +Après m'être rendu à peu près présentable, je frictionnai aussitôt mon +cheval aussi bien que possible et arrangeai de nouveau sa sangle et sa +selle. + +Puis, je le conduisis par la bride au haut d'une éminence voisine, de +laquelle je pensais pouvoir me faire quelque idée de l'endroit où je me +trouvais. + +Le brouillard s'étendait fort épais sur le Canal, mais du côté de la +terre tout était clair et transparent. + +Le pays, qui longeait la mer, était désolé et marécageux, mais de +l'autre côté s'étendait devant moi une belle plaine fertile, bien +cultivée. + +Une chaîne de hautes montagnes, qui me parurent être les Mendips, +bordait tout l'horizon, et plus loin encore au nord apparaissaient les +cimes bleues d'une autre chaîne. + +L'Aven scintillant coulait dans la campagne comme un serpent d'argent +dans un parterre fleuri. + +Tout près de son embouchure à deux lieues au plus de l'endroit où +j'étais, s'élevaient les clochers et les tours de l'imposante ville de +Bristol, la Reine de l'Ouest, qui était, et qui est peut-être encore la +seconde cité du royaume. + +Les forêts de mâts qui s'élevaient comme un bois de pins au-dessus des +toits des maison prouvaient l'importance des relations commerciales tant +avec l'Irlande qu'avec les Colonies, qui avaient fait naître cette +florissante cité. + +Sachant que la résidence du Duc était à bien des milles de la cité dans +la direction du comté de Gloucester, et craignant d'être arrêté et +interrogé si je me hasardais à franchir les portes, je pris à travers +champs pour contourner l'enceinte, et éviter ainsi ce péril. + +Le sentier, que je suivis, me conduisit à une ruelle champêtre qui, à +son tour, déboucha sur une grande route couverte de voyageurs, les uns à +cheval, les autres à pied. + +Comme les troubles, qui régnaient alors, obligeaient les gens à voyager +armés, il n'y avait rien dans mon équipement qui pût exciter +l'attention, et il me fut facile d'aller mon train parmi les autres +cavaliers, sans être questionné, ni soupçonné. + +À en juger par leur apparence, c'étaient pour la plupart des fermiers ou +de petits gentilshommes, qui se rendaient à Bristol pour s'informer des +nouvelles, ou pour mettre à l'abri dans une place forte ce qu'ils +avaient de plus précieux. + +--Avec votre permission, monsieur, dit un gros homme aux traits épais, +vêtu d'une jaquette de velours, qui chevauchait à ma gauche, +pourriez-vous me dire si Sa Grâce de Beaufort est à Bristol ou dans sa +maison de Badminton? + +Je lui répondis que je ne pouvais le lui dire, mais que j'allais +moi-même le trouver. + +--Il était hier à Bristol, occupé à faire faire l'exercice aux +volontaires, dit l'inconnu, mais, il faut le dire, Sa Grâce est si +loyaliste et se donne tant de peine pour la cause de Sa Majesté, que +c'est par le plus grand des hasards qu'on peut mettre la main sur lui. +Mais si vous le cherchez, où voulez-vous aller? + +--J'irai à Badminton et je l'y attendrai. Pouvez-vous m'indiquer la +route? + +--Comment! il ne connaît pas la route de Badminton? s'écria-t-il tout +ébahi, et ouvrant de grands yeux. Eh bien, je croyais que l'univers +entier la connaissait! Vous n'êtes pas de Galles, ni d'un des comtés de +la frontière, monsieur, voilà qui est bien clair. + +--Je suis du Hampshire, dis-je, et je suis venu d'assez loin pour voir +le Duc. + +--Oui, je m'en serais douté, s'écria-t-il en riant à gorge déployée. Si +vous ne savez pas la route de Badminton, vous n'en savez pas long. Mais +j'irai avec vous, je veux être pendu si je n'y vais pas, je vous +montrerai le chemin, et je tenterai ma chance d'y trouver le Duc. +Comment vous appelez-vous? + +--Je me nomme Micah Clarke. + +--Et moi, je suis le fermier Brown, John Brown, sur le registre, mais +plus connu comme le Fermier. Prenez ce tournant sur la droite de la +grande route. Maintenant nous pouvons mettre nos bêtes au trot, sans +être étouffés par la poussière des autres. Et pourquoi allez-vous +trouver Beaufort? + +--Pour des affaires particulières qui ne comportent pas d'explications, +répondis-je. + +--Diable à présent! Des affaires d'État, probablement, dit-il en +sifflotant. Bon, une langue, qui se tait, a sauvé le cou de plus d'un. +Je suis de mon côté un homme précautionné et nous sommes en un temps où +je me garderais de dire tout bas certaines idées à moi. Non, je ne les +dirais pas même à l'oreille de ma vieille jument brune que voici, de +peur de la voir à la barre des témoins, déposant contre moi. + +--On parait très affairé par ici, remarquai-je, car nous avions alors +sous nos yeux les murs de Bristol, que des équipes d'ouvriers étaient +occupés à réparer, le pic et la pelle à la main. + +--Oui, on est pas mal affairé. On fait des préparatifs dans le cas où +les rebelles arriveraient de ce côté. Cromwell et ses noirauds ont +trouvé ici à qui parler, au temps de mon père, et il en arrivera sans +doute autant à Monmouth. + +--Il y a aussi une forte garnison? dis-je, me rappelant le conseil donné +par Saxon à Salisbury. Je vois là-bas deux ou trois régiments sur ce +terrain nu et découvert. + +--Il y a quarante mille hommes d'infanterie, et mille de cavalerie, +répondit le fermier, mais les fantassins ne sont que des apprentis; pas +moyen de compter sur eux après Axminster. On dit par ici que les +rebelles sont près de vingt mille et qu'ils ne font point quartier. Eh +bien, si nous devons avoir la guerre civile, j'espère que cela ira +chaudement, vivement, au lieu de traîner pendant une douzaine d'années +comme la dernière. Si l'on doit nous couper la gorge, que ce soit avec +un couteau bien affilé, et non avec de vieux ciseaux à ébrancher. + +--Que dites-vous d'un pot de cidre? demandai-je, car nous passions +devant une auberge vêtue de lierre, dont l'enseigne portait ces mots: +«Aux Armes de Beaufort.» + +--De tout mon coeur, mon garçon, répondit mon compagnon. Holà! par ici! +deux pintes d'ale, de la vieille et de la forte! Voilà qui fera passer +la poussière de la route. Les véritables «Armes de Beaufort» sont +là-bas, à Badminton, car au guichet du cellier, le premier venu peut +demander ce qu'il veut, pourvu qu'il soit raisonnable, sans rien tirer +de sa poche. + +--Vous parlez de la maison comme si vous la connaissiez bien, dis-je. + +--Qui donc la connaîtrait mieux? demanda le gros fermier, en s'essuyant +les lèvres, quand on se remit en route. Il me semble qu'hier encore, +nous jouions à cache-cache, mes frères et moi, dans le vieux château des +Botelers, qui s'élevait près de la nouvelle maison de Badminton, où +Acton Turville, comme quelques-uns la nomment. Le Duc l'a bâtie il y a +seulement quelques années, et à vrai dire son titre de Duc n'est guère +plus ancien. Certains trouvent qu'il aurait mieux fait de garder le nom +que portaient ses ancêtres. + +--Quelle sorte d'homme est le Duc? demandai-je. + +--Emporté, précipité, comme tous ceux de sa famille. Mais quand il a le +temps de réfléchir, et qu'il s'est refroidi, il est juste, en somme. +Votre cheval a été dans l'eau ce matin, mon ami? + +--Oui, dis-je d'un ton bref, il a pris un bain. + +--C'est pour une affaire de cheval que je vais trouver Sa Grâce, dit mon +compagnon. Ses officiers ont requis mon cheval pie de quatre ans et +l'ont emmené sans même dire: «Avec votre permission... Permettez-vous» +pour le service du Roi. Je tiens à leur apprendre qu'il y a quelque +chose au-dessus du Duc et même du Roi. Il y a la loi anglaise, qui +accorde protection aux gens et à ce qu'ils possèdent. Je ferais +n'importe quoi de raisonnable pour le service du Roi Jacques, mais mon +cheval pie de quatre ans! C'est trop. + +--Je crains que les besoins du service de l'État ne fassent passer +par-dessus votre objection, dis-je. + +--Comment! Mais c'est assez pour faire de vous un Whig, s'écria-t-il. +Les Têtes-Rondes eux-mêmes payaient jusqu'au dernier penny tout ce +qu'ils prenaient. Il est vrai qu'ils en prenaient pour la valeur de leur +argent. J'ai entendu mon père dire que jamais le commerce n'alla aussi +bien qu'en quarante-six, quand ils étaient par ici. Le vieux Noll avait +une cravate de chanvre prête pour les voleurs de chevaux, qu'ils +tinssent pour le Roi ou pour le Parlement. Mais voici la voiture du Duc, +si je ne me trompe. + +Comme il parlait encore, un grand et lourd coche jaune, traîné par six +juments flamandes couleur crème, arriva à grand train sur la route et +nous dépassa rapidement. + +Deux laquais à cheval galopaient en avant, deux autres, tous en livrée +bleu et argent chevauchaient de chaque côté. + +--Sa Grâce n'est point dedans. Sans cela il y aurait eu une escorte +derrière, dit le fermier, pendant que nous tirions sur les rênes pour +ranger nos chevaux de côté pour faire place. + +Il leur lança au passage une question pour savoir si le Duc était à +Badminton et reçut comme réponse un signe d'assentiment du majestueux +cocher en perruque. + +--Nous avons de la chance, nous le joindrons, dit le fermier Brown. En +ces jours-ci, il est aussi malaisé de mettre la main sur lui, que +d'attraper un râle dans un champ de blé. Nous serons arrivés dans une +heure au plus. C'est grâce à vous que je n'aurai pas fait inutilement le +voyage de Bristol. Quelle était, disiez-vous, votre commission? + +Je fus contraint une fois encore de lui assurer que l'affaire n'était +point de celles dont je puisse m'entretenir avec un inconnu, ce qui +parut le vexer. + +Aussi fîmes-nous plusieurs milles sans qu'il ouvrit la bouche. + +Des bouquets d'arbres bordaient les deux côtés de la route et nous +sentions la douce odeur des pins. + +Au loin, dans l'air ardent de l'été, flottait le son musical tantôt +vibrant, tantôt affaibli d'une cloche. + +L'ombre des branches était bienvenue, car un soleil, très chaud, +flamboyant, dans un ciel sans nuage, faisait monter des champs et des +vallées une buée. + +--Cela, c'est la cloche de Chipping Sodbury, dit enfin mon compagnon en +épongeant sa face rougeaude. Voici l'église de Sodbury de ce côté, +par-dessus la hauteur; puis, ici à droite, voici l'entrée du Parc de +Badminton. + +De hautes portes en fer, avec le léopard et le griffon qui sont les +supports des armoiries de Beaufort, fixées au haut des piliers qui les +flanquaient, s'ouvraient sur un beau parc formé de pelouses et de +prairies, avec des bouquets d'arbres disséminés çà et là, et de grandes +pièces d'eau, ou pullulaient les oiseaux sauvages. + +À chaque détour de l'avenue sinueuse que nous parcourions à cheval, se +présentait à nos yeux quelque beauté nouvelle, que le Fermier Brown me +signalait et m'expliquait. + +Il avait l'air aussi fier de cet endroit que s'il en eût été le +propriétaire. + +Ici c'était un ouvrage en rocaille où des milliers de pierres aux +brillantes couleurs s'entrevoyaient sous les fougères et les plantes +grimpantes qui avaient été placées de manière à les revêtir. + +Là c'était un joli ruisseau babillard dont le lit avait été tracé de +telle sorte qu'il franchissait en écumant un bord formé de roches à pic. + +Ou bien c'était la statue d'une nymphe, d'un dieu des forêts, ou encore +une retraite construite avec art et dissimulée sous les roses et les +chèvrefeuilles. + +Je n'avais jamais vu un parc disposé avec autant de goût, et c'était +arrangé comme doit l'être toute oeuvre d'art excellente, en suivant la +nature de si près, que la seule différence consistait dans +l'accumulation de ces ouvrages dans un espace aussi restreint. + +Quelques années plus tard, notre goût anglais, si sain, fut gâté par le +jardinage pédantesque des Hollandais, avec ses pièces d'eau remarquables +par leur platitude et leurs lignes droites, par ses arbres qui tous +étaient taillés, tous alignés, comme des grenadiers végétaux. + +À vrai dire, je trouve que le Prince d'Orange et Sir William Temple sont +amplement responsables de ce changement, mais aujourd'hui le mal est +réparé, à ce que j'ai ouï dire, et nous avons cessé de vouloir en +remontrer à la nature dans nos domaines d'agrément. + +Comme nous approchions de la maison, nous arrivâmes près d'une vaste +pelouse horizontale, où s'exerçaient des cavaliers. + +À ce que m'apprit mon compagnon, ils avaient été recrutés uniquement +dans la domesticité qui entourait la personne du Duc. + +Après les avoir dépassée, nous traversâmes un bouquet d'arbres +d'essences rares, et nous nous trouvâmes sur une vaste place sablée +devant la façade de la maison. + +L'édifice lui-même était de grande étendue, construit dans le nouveau +style italien, plutôt en vue d'une installation confortable que pour s'y +défendre, mais à une des ailes, on avait conservé, ainsi que mon +compagnon me le montra, une partie du vieux donjon et des murs du +château féodal du Botelers, qui avait l'air aussi déplacé qu'un +vertugadin de la reine Elisabeth ajusté à une toilette de cour arrivée +de Paris tout récemment. + +On accédait à la principale entrée par une colonnade et un large +escalier de marbre, sur les marches duquel se tenait debout un groupe de +valets de pieds et de palefreniers, qui prirent nos chevaux, quand nous +mîmes pied à terre. + +Un intendant ou majordome grisonnant s'enquit de ce qui nous amenait, et +en apprenant que nous désirions voir le Duc en personne, il nous dit que +Sa Grâce donnerait audience aux étrangers dans l'après-midi à trois +heures et demie. + +Il ajouta qu'en attendant, le repas des hôtes venait d'être servi dans +le hall, et que son maître entendait que personne de ceux qui +viendraient à Badminton n'en partit affamé. + +Mon compagnon et moi, nous fûmes fort heureux d'accepter l'invitation de +l'intendant. + +Aussi, après avoir visité la salle de bains, et pourvu aux soins +qu'exigeait notre costume, nous suivîmes un valet de pied qui nous +introduisit dans une vaste pièce où était déjà réunie la société. + +Les hôtes devaient être au nombre d'environ cinquante ou soixante, +jeunes, vieux, gentlemen et roturiers, offrant les types et les +apparences les plus diverses. + +Je remarquai que beaucoup d'entre eux jetaient autour d'eux des regards +hautains et interrogateurs, dans les intervalles du service, comme si +chacun s'étonnait de se voir dans une société aussi mêlée. + +Le seul trait qui leur fût commun était l'accueil empressé qu'ils +faisaient aux plats et aux bouteilles de vin. + +On ne conversait guère, car il y avait fort peu de gens qui connussent +leurs voisins. + +C'étaient des soldats venus pour offrir leur épée et leurs services au +lieutenant du Roi. + +D'autres étaient des marchands de Bristol, qu'amenait le désir de faire +quelque proposition ou suggestion relative à la sûreté de leurs biens. + +Il y avait deux ou trois hauts fonctionnaires de la ville, qui étaient +venus recevoir des instructions relatives à sa défense. + +Je remarquai aussi par ci par là quelque fils d'Israël, qui avait trouvé +le moyen de pénétrer jusque là dans l'espoir que ces temps de trouble +lui amèneraient des personnages importants et de nobles emprunteurs. + +Des marchands de chevaux, des selliers, des armuriers, des chirurgiens, +et des clergymen formaient le reste de la compagnie qui était servie par +une troupe de domestiques poudrés et en livrée. + +Ils apportaient et remportaient les plats avec le silence et la +dextérité qui annoncent une longue pratique. + +La pièce contrastait avec la simplicité nue de la salle à manger de Sir +Stephen Timewell, à Taunton, car elle était richement lambrissée à +panneaux, et son pourtour décoré avec luxe. + +Le parquet était fait de carrés en marbre blanc, ou noir. + +Aux murailles revêtues de chêne poli, étaient suspendus, formant une +longue série, les portraits de la famille de Somerset, à partir de Jean +de Gand. + +Le plafond était aussi orné avec goût de peintures représentant des +fleurs et des nymphes, et on avait le temps de s'engourdir le cou avant +d'y avoir tout admiré. + +À l'autre bout de la salle s'ouvrait largement une cheminée de marbre +blanc, au-dessus de laquelle étaient sculptés sur bois les lions et les +lis des armoiries des Somerset. + +Elles étaient surmontées d'une longue bande dorée qui portait la devise +de la famille: _Mutare vel timere sperno_, (je dédaigne de changer ou de +craindre). + +Les tables massives, auxquelles nous étions assis, étaient couvertes de +grands plats et de candélabres d'argent, et on y voyait briller la +somptueuse argenterie qui avait rendu Badminton fameux. + +Je ne pus m'empêcher de songer que si Decimus Saxon pouvait jeter les +yeux sur tout cela, il ne perdrait pas un moment pour demander +instamment que la guerre fût poussée dans cette direction. + +Après le dîner, on conduisit tout le monde dans une petite antichambre, +autour de laquelle se voyaient des sièges couverts de velours, et où +nous devions attendre que le Duc fût prêt à nous recevoir. + +Au centre de la pièce, il y avait plusieurs caisses à dessus de verre, +et doublées de soie, dans lesquelles on voyait de petites verges d'acier +et de fer, avec des tubes de cuivre et d'autres objets très polis, très +ingénieux, bien qu'il me fût impossible de deviner dans quel but ils +avaient été assemblés. + +Un gentilhomme-chambellan fit le tour de la compagnie, avec du papier et +une écritoire de corne, pour marquer nos noms et notre affaire. + +Je m'adressai à lui pour savoir s'il ne serait pas possible d'avoir une +audience rigoureusement en tête-à-tête. + +--Sa Grâce ne donne jamais d'audience privée, répondit-il. Il est +toujours entouré de ses conseillers intimes et des officiers à son +service. + +--Mais l'affaire en question est telle que lui seul doit l'entendre, +insistai-je. + +--Sa Grâce est d'avis qu'il n'y a aucune affaire qu'il doive être seul à +entendre, dit le gentilhomme. C'est à vous de vous arranger de votre +mieux, quand vous lui serez présenté. Toutefois je veux bien vous +promettre que votre requête lui sera soumise, mais je vous avertir +qu'elle ne sera point accueillie. + +Je le remerciai de ses bons offices, et le quittai pour aller avec le +fermier jeter un coup d'oeil sur les singuliers petits engins contenus +dans les caisses. + +--Qu'est-ce que cela? demandai-je, jamais je n'ai rien vu de pareil. + +--C'est, dit-il, l'ouvrage de ce fou de marquis de Worcester. Il était +le grand-père du Duc, et il passait tout son temps à inventer et +fabriquer de ces joujoux, mais ils n'ont jamais servi, ni à lui ni à +d'autres. À présent regardez-moi cela. Celui qui a des roues s'appelait +la machine à eau: il s'était mis en tête la baroque idée qu'en chauffant +l'eau de cette chaudière que voici, on pourrait faire tourner les roues, +et qu'ainsi on pourrait voyager sur des barres de fer plus vite qu'un +cheval. Hou! j'engagerais bien ma vieille jument brune contre des +mécaniques de cette sorte, jusqu'à la fin du monde. Mais reprenons nos +places, car voilà le Duc. + +Nous nous étions à peine assis avec les autres solliciteurs, que la +porte s'ouvrit à deux battants. + +Un homme trapu, gros, courtaud, d'une cinquantaine d'années, entra dans +la pièce d'un air affairé, et la parcourut à grandes enjambées entre +deux rangées de protégés qui s'inclinaient. + +Il avait de grands yeux bleus, saillants, au-dessous desquels la peau +formait deux grosses poches, et le visage jaune, blême. + +Sur ses talons venaient une douzaine d'officiers, et de gens de +naissance, aux perruques flottantes, aux épées sonores. + +À peine avaient-ils franchi la porte d'en face qui conduisait dans la +chambre même du Duc, que le gentilhomme à la liste appela un nom, qui +commença le défilé des gens venus pour se trouver en présence du grand +personnage. + +--Il me semble que Sa Grâce n'est pas de très bonne humeur, dit le +fermier Brown. Avez-vous remarqué, quand il a passé, comme il se mordait +la lèvre inférieure? + +--Il a pourtant l'air d'un gentilhomme bien pacifique, dis-je, mais Job +et lui-même serait mis à une rude épreuve, s'il lui fallait recevoir +tout ce monde dans un après-midi. + +--Écoutez-moi cela! dit-il tout bas, en levant le doigt. + +Et comme il parlait encore, on entendit la voix du Duc toute vibrante de +colère, dans la chambre du fond, et un petit homme à figure pointue +sortit et traversa l'antichambre en courant, comme si la frayeur lui +avait fait perdre la tête. + +--C'est un armurier de Bristol, dit à demi-voix un de mes voisins. Il +est probable que le Duc n'a pu s'entendre avec lui sur les conditions +d'un contrat. + +--Non, dit un autre, c'est qu'il a fourni des sabres, à l'escadron de +Sir Marmaduke Hyson, et l'on dit que les lames se ploient comme si elles +étaient en plomb. Pour peu qu'elles aient servi, il est impossible de +les faire rentrer dans le fourreau. + +--L'homme de haute taille qui entre maintenant, dit le premier, est un +inventeur. Il possède le secret d'un certain feu très meurtrier, dans le +genre de celui que les Grecs ont employé contre les Turcs dans le +Levant, et il désire le vendre pour mieux défendre Bristol. + +Sans doute le feu grégeois ne parut pas indispensable au Duc, car +l'inventeur sortit bientôt, la figure aussi rouge que si elle eût été en +contact avec sa composition. + +Celui qui se trouvait ensuite sur la liste était mon ami le brave +fermier. + +L'accent irrité qui l'accueillit, était de fâcheux augure pour le sort +du cheval de quatre ans, mais une accalmie se produisit. + +Le fermier sortit et vint se rasseoir en frottant ses grosses mains +rouges avec satisfaction. + +--Par dieu! dit-il tout bas, il s'est diablement emporté en commençant, +mais ça s'est arrangé, et il m'a promis que si je paie l'entretien d'un +dragon pour toute la durée de la guerre, on me rendra mon cheval pie. + +J'étais resté assis pendant tout ce temps-là, me demandant quelle idée +le ciel m'inspirerait pour mener mon affaire au milieu de ce +fourmillement de solliciteurs, parmi cette cohue d'officiers qui +entouraient le Duc. + +S'il y avait eu la moindre chance d'obtenir une audience de lui par un +autre moyen, je l'aurais saisie avec empressement, mais tout ce que +j'avais tenté dans ce but avait échoué. + +Si je ne saisissais pas cette occasion, il se pourrait que jamais je ne +me retrouvasse en face de lui. + +Mais lui était-il possible de réfléchir à une telle affaire, ou de la +discuter en présence d'autres personnes? + +Quelle chance avait-elle d'être examinée ainsi que cela convenait? + +Alors même que ses dispositions le porteraient de ce côté, il n'oserait +laisser entrevoir son indécision quand tant d'yeux étaient fixés sur +lui. + +Je fus tenté de prendre un autre motif pour expliquer ma venue, et de +compter sur la fortune pour obtenir d'elle une chance plus favorable +pour la remise de mes papiers. + +Mais enfin cette chance pouvait ne point se présenter, et le temps +pressait. + +On disait qu'il retournerait à Bristol le lendemain. + +Tout bien considéré, il me parut que je devais tirer le meilleur parti +possible de ma situation actuelle et espérer que la discrétion et le +sang-froid du Duc le décideraient à m'accorder une entrevue plus +particulière, quand il aurait vu l'adresse inscrite sur mes dépêches. + +J'avais à peine formé cette résolution que mon nom fut appelé. + +Aussitôt je me levai et entrai dans la chambre du fond. + +Elle était petite, mais fort haute, tendue de soie bleue, avec une large +corniche dorée. + +Au milieu se voyait une table carrée encombrée de piles de papiers. + +De l'autre côté était Sa Grâce, en grande perruque retombant jusque sur +ses épaules, la mine majestueuse, imposante. + +Il avait ce même air insaisissable de la Cour, que j'avais remarqué tant +chez Monmouth que chez Sir Gervas, et cela joint à ses traits bien +marqués, énergiques, à ses grands yeux perçants, le désignait comme un +meneur d'hommes. + +Son secrétaire particulier était auprès de lui, notant ses ordres. + +Les autres personnes étaient rangées derrière lui en demi-cercle, ou +échangeaient des prises de tabac dans la profonde embrasure de la +fenêtre. + +--Marquez la commande faite à Smithson, disait-il lorsque j'entrai, cent +casques, et autant de pièces de cuirasse, devants et dos, à tenir prêts +pour mardi, en outre cent vingt fusils hollandais pour les +mousquetaires, avec deux cents bêches en plus pour les ouvriers, marquez +que cette commande sera tenue pour nulle et non avenue si elle n'est +point exécutée au jour dit. + +--C'est marqué, Votre Grâce. + +--Capitaine Micah Clarke, dit le Duc, en lisant la liste qu'il avait +devant lui. Que désirez-vous, capitaine? + +--Il serait préférable que je puisse en entretenir Votre Grâce en +particulier, répondis-je. + +--Ah! c'est vous qui demandiez l'audience particulière? Eh bien, +capitaine, voici mon conseil, et mon conseil est un autre moi-même. +Ainsi donc vous pouvez vous regarder comme en tête-à-tête. Ce que je +peux entendre, ils peuvent l'entendre. Pardieu, mon homme, au lieu de +bégayer et de rouler de gros yeux, dites votre affaire. + +Ma demande avait attiré l'attention de l'assistance. + +Ceux qui étaient à la fenêtre se rapprochèrent de la table. + +Rien ne pouvait être plus défavorable au succès de ma mission, et +pourtant il n'y avait pas d'autre parti à prendre que de remettre mes +dépêches. + +Je puis le dire en toute conscience, et sans aucune vantardise, je ne +redoutais rien pour moi-même. + +Accomplir mon devoir était la seule pensée présente à mon esprit. + +Et ici, je puis le dire une fois pour toutes, mes chers enfants, je +parle de moi-même dans tout le cours de ce récit, avec la même liberté +que s'il s'agissait d'un autre homme. + +À dire vrai, le vigoureux et actif jeune homme de vingt et un ans était +bien, en effet, un autre homme que le vieux bonhomme à tête grise assis +au coin de la cheminée, et incapable de faire autre chose que de +raconter des vieilles histoires aux petits. + +Moins l'eau est profonde, plus elle éclabousse. + +Aussi un faiseur d'embarras m'a toujours paru un objet méprisable. + +J'espère donc que vous ne vous figurerez jamais que votre grand papa +chante ses propres louanges, ou se pose en être supérieur à son +prochain. + +Je me borne à vous exposer les faits, aussi bien que je puis me les +rappeler, avec une parfaite franchise, et dans toute leur vérité. + +Mon court retard, mon hésitation avaient fait monter à la figure du Duc +une vive rougeur de colère. + +Aussi je tirai de ma poche intérieure le paquet de papiers, que je lui +tendis en m'inclinant avec respect. + +Lorsque ses yeux tombèrent sur la suscription, il eut un sursaut de +surprise et d'agitation et fit un mouvement comme pour les cacher dans +son habit. + +Si tel fut son premier mouvement, il le maîtrisa et resta perdu dans des +réflexions pendant une minute au moins les papiers à la main. + +Puis, avec un rapide hochement de tête, de l'air d'un homme qui a pris +son parti, il rompit les sceaux et parcourut le texte, qu'il jeta +ensuite sur la table avec un rire amer. + +--Qu'en dites-vous, gentilshommes, s'écria-t-il, en jetant autour de lui +un regard dédaigneux, que pensez-vous que soit ce message particulier? +C'est une lettre que le traître Monmouth m'adresse pour m'inviter à +abandonner le service de mon souverain naturel et à tirer l'épée en sa +faveur. Si j'agis ainsi, je puis compter sur la grâce de sa faveur et de +sa protection. Sinon, j'encours la confiscation, le bannissement et la +ruine. Il croit que la loyauté de Beaufort s'achète comme la marchandise +d'un colporteur, ou qu'on peut le contraindre à s'en départir par un +langage menaçant. Le descendant de Jean de Gand rendra donc hommage au +rejeton d'une actrice ambulante! + +Plusieurs des personnes présentes se dressèrent brusquement, et un +bourdonnement général de surprise et de colère succéda aux paroles du +Duc. + +Il resta assis les sourcils baissés, frappant le sol du pied et remuant +les papiers sur la table. + +--Qu'est-ce qui a élevé ses espérances à une telle hauteur? +s'écria-t-il. Comment ose-t-il envoyer une pareille lettre à un homme de +ma qualité. Est-ce parce qu'il a vu une meute de méprisables miliciens +lui montrer les talons, et parce qu'il a fait quitter la charrue à +quelques centaines de mangeurs de lard pour les décider à suivre son +drapeau, qu'il ose tenir un pareil langage au Président des Galles? Mais +vous me rendrez témoignage des dispositions avec lesquelles je l'ai +accueilli. + +--Nous saurons mettre votre Grâce à l'abri de tout danger d'être +calomniée sur ce point, dit un officier d'un certain âge dont la +remarque fut suivie d'un murmure approbateur de tous les autres. + +--Et vous, s'écria Beaufort, en élevant la voix et dirigeant sur moi ses +yeux flamboyants, qui êtes-vous pour oser porter un pareil message à +Badminton? Vous avez certainement donné congé à votre bon sens, avant de +partir pour une commission de cette sorte. + +--Ici comme partout ailleurs je suis dans la main de Dieu, répondis-je, +dans un éclair du fatalisme paternel. J'ai fait ce que j'avais promis de +faire. Le reste ne me regarde point. + +--Vous allez voir que cela vous regarde de fort près, hurla-t-il, en +s'élançant de son siège et arpentant la pièce, de si près que cela +mettra fin à toutes les autres choses de ce monde qui vous regardent. +Qu'on appelle les hallebardiers du premier vestibule! Maintenant, mon +homme, qu'avez-vous à dire pour votre défense? + +--Il n'y a rien à dire, répondis-je. + +--Mais il y a quelque chose à faire, répliqua-t-il avec un redoublement +de fureur. Qu'on saisisse cet homme et qu'on lui lie les mains! + +Quatre hallebardiers, qui avaient répondu à l'appel du Duc, s'avancèrent +et mirent la main sur moi. + +Résister eût été de la folie, car je n'avais nulle intention de malmener +des gens qui faisaient leur devoir. + +J'étais venu en acceptant mon destin, et si ce destin devait être la +mort, ainsi que cela semblait alors très probable, il faudrait m'y +résigner comme à une chose prévue. + +Alors me revinrent à la pensée ces vers distiques que Maître +Chillingfoot avait toujours recommandés à notre admiration: + + _Non civium ardor prava jubentium,_ + _Non vultus instantis tyranni,_ + _Mente quatit solida._ + +(L'emportement des citoyens exigeant des choses coupables, ni le visage +du tyran qui menace, n'ébranlent sa fermeté d'âme). + +Il était là, _vultus instantis tyranni_, en cet homme corpulent, en +perruque, en dentelles, à la face jaune. + +J'avais obéi au poète en ce sens que mon courage n'avait point été +ébranlé. + +J'avoue que cette masse de poussière tournant sur elle-même, qu'on nomme +le monde, ne m'avait jamais séduit au point qu'il m'en coûtât un +gémissement lorsque je la quitterais--jamais, jusqu'au jour de mon +mariage--et c'est là, ainsi que vous le reconnaîtrez, un fait qui change +vos idées sur le prix de la vie, ainsi que bien d'autres idées. + +Les choses étant ainsi, je me tins ferme, les yeux fixés sur le +gentilhomme en colère, pendant que ses soldats mettaient les menottes à +mes poignets. + + + + +X--Des choses étranges qui se passent dans le Donjon des Botelers. + + +--Écrivez les paroles de cet individu, dit le Duc à son secrétaire. +Maintenant, monsieur, il peut se faire que vous ignoriez que Sa +Gracieuse Majesté le Roi m'a conféré pleins pouvoirs pendant cette +période d'agitation, et que j'ai son autorisation pour agir à l'égard +des traîtres sans jury ni juge. À ce que je comprends, vous avez un +grade dans la troupe rebelle désignée ici sous le nom de régiment de +Saxon, de l'infanterie du comté de Wilts. Dites la vérité, si vous tenez +à votre cou. + +--Je dirai la vérité pour quelque chose qui a plus d'importance que +cela, Votre Grâce, répondis je. Je commande une compagnie dans ce +régiment. + +--Et qui est ce Saxon? + +--Je répondrai de mon mieux sur ce qui me regardera moi-même, dis-je, +mais pas un mot qui puisse compromettre autrui. + +--Ha! hurla-t-il, tout bouillant de colère, voici que notre joli +gentilhomme juge à propos de faire le délicat en matière d'honneur, +après avoir pris les armes contre son Roi. Je vous le déclare, monsieur, +votre honneur est déjà en si fâcheux état que vous pouvez bien y +renoncer pour ne songer qu'à votre sûreté. Le soleil va se coucher à +l'ouest. Avant qu'il soit couché, il peut se faire que ce soit aussi le +couchant de votre vie. + +--Je suis le gardien de mon honneur, Votre Grâce, répondis-je. Quant à +ma vie, si je craignais beaucoup de la perdre, je ne serais pas ici. Il +est bon de vous informer que mon colonel a juré d'exercer d'exactes +représailles, dans le cas où il m'arriverait malheur, sur vous ou sur +toutes les personnes de votre maison qui tomberont entre ses mains. +Cela, je le dis non point comme une menace, mais comme un avertissement, +car je le sais homme à ne point manquer à sa parole. + +--Votre colonel, comme vous l'appelez, pourra avoir bientôt assez de +difficulté à se sauver lui-même, répondit le Duc d'un air narquois. +Combien d'hommes Monmouth a-t-il avec lui? + +Je souris et hochai la tête. + +--Comment ferons-nous pour que ce traître retrouve sa langue? +demanda-t-il avec colère, en s'adressant à son Conseil. + +--Je lui mettrais les poucettes, dit un vieux soldat à mine farouche. + +--J'ai entendu dire qu'une mèche allumée entre les doigts opère des +prodiges, suggéra un autre. Dans la guerre d'Écosse, Sir Thomas Dalzell +a pu convertir par cet argument-là plusieurs personnes de cette race si +entêtée, si endurcie que sont les Covenantaires. + +--Sir Thomas Dalzell, dit un gentleman âgé, vêtu de velours noir, a +étudié l'art de la guerre chez les Moscovites, dans leurs rencontres +barbares et sanglantes avec les Turcs. Dieu veuille que nous autres +Chrétiens d'Angleterre, nous n'allions pas chercher nos modèles parmi +les idolâtres vêtus de peaux de bêtes d'un pays sauvage. + +--Sir William voudrait que la guerre se fît conformément aux règles de +la plus pure courtoisie, dit celui qui avait pris le premier la parole. +Une bataille se livrerait comme on danse un menuet solennel, sans aucune +atteinte à la dignité ou à l'étiquette. + +--Monsieur, répondit l'autre avec vivacité, je me suis trouvé sur le +champ de bataille, alors que vous étiez encore dans les langes, et j'ai +joué de l'épée quand vous aviez à peine la force d'agiter un hochet. +Dans les sièges et dans les engagements, le métier de soldat veut force +et rigueur, mais je dis que la torture, dont l'emploi a été supprimé par +la loi anglaise, devrait l'être aussi par le droit des gens. + +--Assez, gentilshommes, assez, s'écria le Duc, voyant que la dispute +allait probablement s'échauffer. Nous faisons grand cas de votre +opinion, Sir William, ainsi que de la vôtre, colonel Marne. Nous les +discuterons plus amplement en notre particulier. Hallebardiers, emmenez +le prisonnier, et qu'on lui envoie un prêtre pour pourvoir aux besoins +de son âme. + +--Le conduirons-nous à la chambre de force, Votre Grâce? demanda le +capitaine des Hallebardiers. + +--Non, au vieux donjon des Botelers, répondit-il. + +Et j'entendis appeler le nom qui venait ensuite sur la liste, pendant +qu'on me faisait franchir une porte latérale, précédé et suivi d'un +garde. + +Nous traversâmes un nombre infini de passages, de couloirs, qui +retentissaient de nos pas lourds et du bruit des armes, et nous +arrivâmes enfin à l'aile ancienne. + +Là, dans la tourelle de l'angle, existait une petite chambre nue, où +l'humidité entretenait la moisissure. + +Elle avait un plafond élevé, en forme de voûte et une longue fente dans +le mur extérieur laissait seule entrer le jour. + +Une petite couchette de bois et un siège grossier formaient tout le +mobilier. + +Ce fut là que m'introduisit le capitaine, qui, après avoir posté un +factionnaire près de la porte, entra avec moi et délia mes poignets. + +C'était un homme à mine mélancolique. + +Ses yeux graves, enfoncés, sa figure lugubre, juraient avec son +équipement aux couleurs vives et le joli noeud de rubans de son épée. + +--Ayez du courage, mon garçon, dit-il d'une voix creuse. On se sent +étranglé, on gigote et c'est fini. Il y a un jour ou deux, nous avons eu +la même corvée à faire, et l'homme a à peine gémi. Le vieux Spender, qui +est maréchal-ferrant du Duc, a une façon à lui pour serrer le noeud, et +non moins de jugement pour ménager la chute, qui vaut celle de Dun, de +Tyburn. Donc ayez du courage, car vous ne passerez point par les mains +d'un apprenti. + +--Je voudrais pouvoir informer Monmouth que ses lettres ont été remises, +m'écriai-je, en m'asseyant sur le bord de la couchette. + +--Sur ma foi, elles ont été remises. Quand vous auriez été le porteur de +lettres à un penny de Mr Robert Murray, dont nous avons tant entendu +parler à Londres au printemps dernier, elles ne seraient point parvenues +plus directement. Pourquoi n'avez-vous parlé doucement au Duc? C'est un +gentilhomme bienveillant. Il a bon coeur, excepté quand on le contrarie. +Quelques mots sur le nombre des rebelles, sur leurs dispositions, +auraient pu vous sauver. + +--Je m'étonne que vous, un soldat, vous puissiez parler ou penser ainsi, +dis-je avec froideur. + +--Bon, bon, votre cou est à vous. S'il vous plaît de faire un saut dans +le néant, ce serait dommage de vous contrarier. Mais Sa Grâce a voulu +que vous voyez le chapelain: il faut que j'aille le chercher. + +--Je vous en prie, ne l'amenez pas, dis-je, car j'appartiens à une +famille de dissenters, et j'aperçois une Bible là-bas dans cette niche. +Aucun homme ne saurait m'aider à me réconcilier avec Dieu. + +--Cela se trouve à point, répondit-il, car le Doyen Newby est venu de +Chippenham, et en ce moment-ci, il discourt avec notre bon chapelain sur +la nécessité de s'imposer des privations, tout en s'humectant la gorge +avec une bouteille de Tokay premier choix. Au dîner, je l'ai entendu +dire les grâces pour ce qu'il allait recevoir, et presque sans reprendre +haleine, demander au maître d'hôtel comment il avait l'audace de servir +à un diacre de l'Église un poulet non truffé. Mais peut être +désirez-vous le secours spirituel du Doyen Newby? Non? En tout cas je +ferai pour vous tout ce qu'on peut faire raisonnablement, puisque vous +n'êtes pas pour longtemps entre nos mains. Et surtout ayez du courage. + +Il sortit de la cellule, mais il rouvrit bientôt la porte, et montra sa +lugubre figure dans l'entrebâillement. + +--Je suis le capitaine Sinclair, de la maison du Duc, dit-il, si vous +avez besoin de me demander quelque chose. Vous feriez bien de vous +assurer le secours spirituel, car je vous apprendrai que dans cette +cellule-ci il y a eu quelque chose de pire que jamais ne le fut un +gardien ou un prisonnier. + +--Quoi donc? demandai-je. + +--Eh bien, oui, le diable, rien que cela! répondit-il, en entrant et +fermant la porte. Voici comment cela s'est fait. Il y a deux ans, Hector +Marot, le détrousseur de grands chemins, fut enfermé dans cette même +tour des Botelers. Cette nuit là, j'étais moi-même de garde dans le +couloir, et à dix heures je vis le prisonnier assis sur le lit, tout +comme vous l'êtes en ce moment. À minuit, j'eus l'occasion de donner un +coup d'oeil, selon mon habitude, dans l'espoir d'égayer ses heures de +solitude. Il avait disparu! Oui, vous pouvez bien ouvrir de grands yeux. +Je n'avais pas perdu de vue la porte un seul instant, et vous vous +rendrez compte par vous-même de la possibilité qu'il fût parti par les +fenêtres. Les murs et le plancher sont en blocs de pierre, autant dire +du roc massif, pour la solidité. Lorsque j'entrai, il y avait une +affreuse odeur de souffre, et la flamme de ma lanterne bleuit. Oui, il +n'y a pas de quoi sourire. Si le diable n'est point parti en emportant +Marot, je vous le demande, qu'est-ce qui l'a fait? Car je suis bien +convaincu qu'un bon ange ne serait jamais venu le délivrer, comme cela +eut lieu jadis pour l'apôtre Pierre. Peut-être le Malin tient-il à un +autre oiseau de la même cage. Aussi puis-je vous avertir de vous +prémunir contre ses attaques. + +--Non, je ne le crains point, répondis-je. + +--C'est bien, croassa le capitaine, ne soyez pas abattu. + +Sa tête disparut et la clef tourna dans la serrure grinçante. + +Les murs étaient d'une épaisseur telle, que quand la porte eut été +fermée, il me fut impossible d'entendre aucun bruit. + +À part la plainte du vent dans les branches des arbres en dehors de +l'étroite fenêtre, tout était silencieux comme la tombe dans l'intérieur +du donjon. + +Ainsi abandonné à moi-même, je m'efforçai de me conformer au conseil du +Capitaine Sinclair, et d'avoir le coeur ferme, bien que ses propos +fussent loin d'être encourageants. + +Au temps de mon enfance, et tout particulièrement parmi les sectaires +avec lesquels je m'étais trouvé en contact, la croyance que le Prince +des Ténèbres se montrait à l'occasion, et qu'il intervenait sous une +forme corporelle dans les affaires humaines était très répandue et +incontestée. + +Les philosophes, dans la paix de leur chambre, peuvent raisonner +doctement sur l'absurdité de ces choses-là, mais dans un donjon où règne +un demi-jour, où l'on est séparé du monde, où la lueur grise domine de +plus en plus, où votre destinée est suspendue au fléau de la balance, il +en est tout autrement. + +Si le récit du capitaine était vrai, l'évasion paraissait tenir du +miracle. + +J'examinai très attentivement les murs de la cellule. + +Ils étaient formés de grands blocs carrés habilement ajustés ensemble. + +La mince fente ou fenêtre était percée au milieu d'un gros bloc de +pierre. + +Partout où la main pouvait atteindre, la surface des murs était couverte +de lettres et d'inscriptions gravées par bien des générations de +prisonniers. + +Le sol était formé de dalles usées par les pas, et solidement réunies +ensemble. + +La recherche la plus minutieuse ne laissait apercevoir aucun trou, +aucune fissure par où un rat eût pu s'enfuir, et à plus forte raison un +homme. + +C'est chose bien étrange, mes enfants, que d'être ainsi couché, d'avoir +tout son sang-froid et de se dire que selon toutes les probabilités, +dans quelques heures votre pouls aura battu pour la dernière fois, et +que votre âme aura été lancée vers sa destination suprême. + +C'est étrange, et très impressionnant. + +Quand on se lance à cheval en pleine mêlée, la mâchoire contractée, les +mains fortement serrées sur la bride et sur la poignée du sabre, on ne +peut sentir les mêmes émotions, car l'esprit humain est ainsi fait qu'un +frisson en efface toujours un autre. De même quand l'homme baisse et +respire péniblement sur le lit ou il va mourir de maladie, on ne saurait +dire qu'il a éprouvé ce frisson, car l'esprit, affaibli par la maladie, +ne peut que s'abandonner, et est incapable d'envisager de trop près ce à +quoi il s'abandonne. + +Mais quand un homme, plein de jeunesse et de vigueur, est ainsi seul, +qu'il voit la mort en face de lui, suspendue sur lui, il a pour +entretenir ses pensées des choses telles que, s'il survit, s'il atteint +à l'âge où les cheveux grisonnent, toute sa vie subira l'empreinte, le +changement que produisent ces heures solennelles, ainsi qu'un cours +d'eau dont la direction est brusquement modifiée par le rude choc d'une +rive contre laquelle il s'est heurté. + +Toutes les fautes, même les moindres, même les travers, apparaissent +avec clarté, en présence de la mort, comme les atomes de poussière +deviennent visibles quand le rayon de soleil pénètre dans une chambre où +l'on a fait l'obscurité. + +Je les remarquai alors, et depuis, je l'espère, je les ai toujours +remarqués. + +J'étais assis la tête penchée sur ma poitrine, profondément absorbé par +ce solennel enchaînement de pensées, lorsque j'en fus brusquement tiré +par un bruit de coups très distinct, tel que le produirait un homme qui +voudrait attirer l'attention. + +Je me levai d'un bond et plongeai mes regards dans l'obscurité +croissante sans pouvoir me rendre compte de quel côté cela venait. + +Je m'étais déjà presque persuadé que mes sens m'avaient trompé, quand le +bruit se répéta, plus fort que la première fois. + +Je levai les yeux et vis une figure qui m'épiait à travers la +meurtrière, ou plutôt une partie de la figure, car je ne pouvais +apercevoir que l'oeil et le bord de la joue. + +En montant sur mon siège, je reconnus que ce n'était rien autre que le +fermier qui m'avait tenu compagnie en route. + +--Chut, mon garçon! dit-il à demi-voix dans le plus pur anglais et non +plus dans le patois de l'ouest comme le matin. + +Il passait son doigt à travers l'étroite fente, pour m'inviter au +silence. + +--Parlez bas, ou il pourra arriver que la garde nous entende... +Qu'est-ce que je puis faire pour vous? + +--Comment avez-vous fait pour savoir où je suis? demandai-je avec +étonnement. + +--Mais, mon homme, répondit-il, c'est que je connais cette maison-ci +aussi bien que Beaufort lui-même la connaît. Avant que Badminton fût +construit, mes frères et moi, nous avons passé plus d'un jour à grimper +sur la vieille tour des Botelers. Ce n'est pas la première fois que j'ai +parlé par cette fenêtre. Mais vite, voyons, que puis-je faire pour vous? + +--Je vous suis obligé, monsieur, répondis je, mais je crains que vous ne +puissiez rien faire pour m'être utile, à moins vraiment, que vous ne +soyez en mesure d'informer les amis que j'ai à l'armée, de ce qui m'est +arrivé. + +--Pour cela, je pourrais le faire, répondit le fermier Brown. Écoutez, +mon garçon, ce que je vais vous dire à l'oreille et dont je n'ai soufflé +mot à personne jusqu'à présent. Ma conscience me reproche parfois que +nous étayons un Papiste, pour qu'il règne sur une nation protestante. +Que les gouvernants soient comme les gouvernés, voilà mon opinion. Aux +élections, j'ai fait à cheval le voyage à Sudbury, et j'ai voté pour +Maître Evans, de Turnford, qui était en faveur des Exclusionnistes. Pour +sûr, si le Bill en question avait été adopté, c'est le Duc qui serait +assis sur le trône de son père. La loi aurait dit oui. À présent elle +dit: non. C'est une bien drôle chose que la loi, avec ses oui, oui, ses +non, non, comme ceux de Barclay, le Quaker, qui est venu par ici, +complètement habillé de basane, et a qualifié le curé d'homme coiffé +d'un clocher. La loi est là. Ce n'est pas la peine de tirer des coups de +feu contre elle, ni de lui passer des piques au travers, ni de lancer +contre elle un escadron. Si elle commence par dire non, elle dira non +jusqu'à la fin du chapitre. Autant se battre contre le livre de la +Genèse. Que Monmouth fasse changer la loi, cela fera plus pour lui que +tous les Ducs d'Angleterre. Car enfin, malgré tout, il est protestant, +et je voudrais faire de mon mieux pour le servir. + +--Voyez-vous, dis-je, le capitaine Lockarby sert dans le régiment du +Colonel Saxon, à l'armée de Monmouth. Si les choses tournent mal pour +moi, je regarderais comme une preuve de grande bienveillance de votre +part que vous lui fassiez part de mon affection et lui demandiez +d'annoncer l'événement de vive voix ou par une lettre, avec tous les +ménagements nécessaires, aux gens de Havant. Si j'étais certain que cela +sera fait, ce serait un grand soulagement pour mon esprit. + +--Ce sera fait, mon garçon, dit le bon fermier. J'enverrai mon homme le +plus sûr et mon cheval le plus rapide ce soir même, pour qu'on sache +dans quel passe fâcheuse vous êtes. J'ai ici une lime qui pourrait vous +être utile. + +--Non, répondis-je, l'aide des hommes peut faire bien peu de chose pour +moi ici. + +--Il y avait autrefois un trou dans la voûte. Regardez en haut, et +tâchez de voir s'il y a quelque trace d'une ouverture. + +--La voûte est bien haute, répondis-je, en levant les yeux, mais il n'y +a pas d'indice d'une ouverture. + +--Il y en avait une, répéta-t-il. Mon frère Roger est descendu par là +avec une corde. Dans l'ancien temps, c'était ainsi qu'on descendait les +prisonniers, comme on fit pour Joseph, dans le puits. La porte est chose +toute moderne. + +--Qu'il y ait un trou, qu'il n'y en ait pas, cela ne peut me servir à +rien, répondis-je. Il m'est impossible de grimper jusque-là. Ne restez +pas plus longtemps, mon ami, ou vous en aurez peut-être des ennuis. + +--Alors adieu, mon brave coeur! dit-il à demi voix. + +Et l'oeil gris, si plein d'honnêteté, disparut de la fenêtre, ainsi que +le bout de joue rouge. + +Bien des fois, pendant cette longue soirée, je levai les yeux, dans +l'espoir insensé qu'il reviendrait peut-être. + +Le moindre froissement des branches au dehors me faisait quitter mon +siège, mais c'était bien pour la dernière fois que j'avais vu le fermier +Brown. + +Cette visite amicale, si courte qu'elle eût été, me soulagea grandement +l'esprit, car j'avais la promesse d'un homme digne de confiance, que, +quoi qu'il arrivât, mes amis sauraient quelque chose de mon sort. + +Il faisait alors tout à fait sombre. + +J'allais et venais dans la petite chambre, lorsque j'entendis la clef +grincer dans la porte. + +Le capitaine entra, portant une lampe et un grand bol de pain et de +lait. + +--Voici votre souper, mon ami, dit-il. Prenez-le, que vous ayez ou non +de l'appétit, car cela vous donnera de la force pour vous conduire en +homme quand viendra le moment que vous savez. On dit qu'il fut beau de +voir mourir Mylord Russell sur le tertre de la Tour. Ayez du coeur. Que +les gens puissent en dire autant de vous! Sa Grâce est dans une terrible +humeur. Il va et vient, se mord la lèvre, serre les poings en homme qui +peut à peine maîtriser sa colère. Il se peut que ce ne soit pas contre +vous, mais je ne vois pas quelle autre chose l'a mis dans cette colère. + +Je ne répondis point à ce consolateur du genre de Job. + +Aussi me laissa-t-il bientôt, après avoir posé le bol sur le siège et la +lampe à côté. + +Je mangeai tout ce qui m'était servi et alors, me sentant mieux, je +m'étendis sur la couchette et tombai dans un sommeil sans rêves. + +Ce sommeil dura probablement trois ou quatre heures. + +J'en fus tout à coup tiré par un bruit pareil à des grincements de +gonds. + +Je me mis sur mon séant et regardai autour de moi. + +La lampe avait fini par s'éteindre et la cellule était plongée dans une +obscurité impénétrable. + +Une lueur grisâtre à un bout indiquait seule et vaguement la place de +l'ouverture. + +Ailleurs tout était d'une noirceur dense. + +Je tendis l'oreille, mais je ne perçus aucun son. + +Et pourtant j'étais certain de ne m'être point trompé, certain que le +bruit qui m'avait éveillé s'était produit dans l'intérieur même de ma +chambre. + +Je me levai et fis à tâtons le tour des murs, en marchant lentement et +promenant ma main sur les murs et la porte. + +Puis, je passai en tous sens sur le sol pour me rendre compte de l'état +du plancher. + +Autour de moi, comme sous mes pieds je ne reconnus aucun changement. + +Dès lors d'où venait le bruit? + +Je m'assois sur le bord du lit et attendis patiemment dans l'espoir de +l'entendre une seconde fois. + +Il se répéta bientôt. + +C'était un gémissement sourd, un craquement pareil à celui qui se +produit quand on remue avec lenteur et précaution une porte ou un volet +restés longtemps immobiles. + +En même temps, une lumière d'un jaune foncé parut en haut, sortant d'une +mince fente dans le toit en voûte concave qui était au-dessus de moi. + +Pendant que je l'épiais, cette fente s'élargit peu à peu et s'agrandit +comme si l'on tirait un panneau à coulisses, et enfin je vis un trou +assez grand, par lequel passait une tête qui me regardait, et dont le +contour était dessiné par la lumière confuse qui se trouvait derrière +elle. + +Le bout noué d'une corde fut passé à travers cette ouverture et tomba +presque sur le sol de la prison. + +C'était une grosse et solide corde de chanvre, assez forte pour porter +le poids d'un homme lourd, et en tirant dessus, je m'aperçus qu'elle +était fortement assujettie en haut. + +Évidemment mon bienfaiteur inconnu désirait que je m'en servisse pour +monter. + +Je le fis donc, en me servant d'une main après l'autre. + +J'éprouvai quelque peine à passer mes épaules à travers le trou, et je +réussis à atteindre la pièce qui se trouvait au-dessus. + +Pendant que j'étais encore à me frotter les yeux après ce passage +brusque de l'obscurité à la lumière, la corde fut rapidement remontée, +et le panneau glissant refermé. + +Pour ceux qui n'étaient point dans le secret, il ne restait rien qui pût +expliquer ma disparition. + +Je me trouvai en présence d'un homme replet, de petite taille, vêtu d'un +justaucorps grossier et de culottes de basane, ce qui lui donnait +jusqu'à un certain point l'air d'un valet d'écurie. + +Il avait un large chapeau de feutre très enfoncé sur ses yeux et le bas +de sa figure était entouré d'une épaisse cravate. + +Il tenait une lanterne de corne, dont la lumière me permit de voir que +la chambre, où nous nous trouvions, avait la même dimension que +l'oubliette située au-dessous d'elle et n'en différait que par la +présence d'une large fenêtre, qui donnait sur la parc. + +Il n'y avait dans cette pièce aucun meuble, mais elle était traversée +par une grande poutre, sur laquelle avait été assujettie la corde qui +avait servi à mon ascension. + +--Parlez bas, l'ami, dit l'inconnu. Les murs sont épais, et les portes +ferment bien, mais je ne tiens pas à ce que vos gardiens sachent par +quels moyens vous avez été volatilisé. + +--À vrai dire, monsieur, répondis-je, je puis à peine croire que ce soit +autre chose qu'un rêve. Il est extraordinaire qu'on puisse pénétrer +aussi aisément dans ma prison, et plus extraordinaire encore pour moi de +me trouver un ami qui veuille s'exposer ainsi pour moi. + +--Regardez par ici, dit-il, en abaissant sa lanterne de façon à éclairer +la partie du plancher où le panneau était encastrée, ne voyez-vous pas +combien est vieille et moisie la maçonnerie qui l'entoure? Cette +ouverture du toit est aussi ancienne que le donjon même, et bien plus +ancienne que la porte par laquelle vous y avez été introduit. C'était, +en effet, une de ces cellules en forme de bouteille ou oubliettes, que +les rudes gens de jadis avaient inventées pour garder sûrement leurs +prisonniers. Une fois descendu par ce trou dans le puits aux parois de +pierre, l'homme n'avait plus qu'à se ronger le coeur, car son destin +était scellé. Et pourtant, comme vous le voyez, le même procédé qui +jadis empêchait son évasion, vous a rendu aujourd'hui la liberté. + +--Grâce à votre clémence, Monseigneur, dis-je, en jetant un regard +pénétrant sur mon interlocuteur. + +--À présent, assez de déguisement comme cela! s'écria-t-il d'un ton +boudeur, en rejetant en arrière le chapeau à larges bords et me +montrant, ainsi que je m'y attendais, les traits du Duc. Même un jeune +soldat sans expérience voit clair à travers mes efforts pour garder +l'incognito. Je crains de ne faire qu'un piètre conspirateur, capitaine, +car j'ai le caractère ouvert... Oui, après tout, comme le vôtre. Je ne +saurais prendre un meilleur terme de comparaison. + +--Quand on a entendu une fois la voix de Votre Grâce, on ne l'oublie pas +aisément, dis-je. + +--Surtout quand elle parle de chanvre et de prisons, répondit-il en +souriant. Mais si je vous ai fourré en prison, vous devez avouer que je +vous ai offert une compensation en vous en retirant au bout de ma ligne, +comme on tire une épinoche d'une bouteille. Mais comment en êtes-vous +arrivé à me remettre de tels papiers en présence de mon conseil? + +--J'ai fait tout mon possible pour les remettre en particulier, dis-je, +et je vous ai envoyé un message dans ce but. + +--C'est vrai, répondit-il, mais il m'arrive des messages de cette sorte +de tout soldat qui veut vendre son épée, de tout inventeur qui a la +langue longue et la bourse plate. Comment deviner que l'affaire était +réellement importante? + +--J'ai craint de laisser échapper une chance qui pourrait ne jamais +revenir, dis-je. On m'a appris que Votre Grâce n'a que peu de loisir +dans l'époque présente. + +--Je ne saurais vous blâmer, répondit-il, en arpentant la pièce, mais +c'était malencontreux. J'aurais pu dissimuler les dépêches, mais cela +eût excité les soupçons. Votre plan aurait été percé à jour. Il y a bien +des gens qui portent envie à ma haute fortune, et qui sauteraient sur +une occasion de me nuire auprès du Roi Jacques. Sunderland ou Somers, +n'importe lequel d'entre eux, attiseraient la moindre rumeur en une +flamme qu'il serait impossible d'éteindre. Il n'y avait donc d'autre +parti à prendre que de montrer les papiers. La langue la plus venimeuse +n'a pu rien trouver à blâmer dans ma conduite. Quelle attitude +auriez-vous conseillée en pareilles circonstances? + +--Celle qui aurait consisté à aller droit au but, répondis-je. + +--Oui, oui, monsieur La Probité, mais les hommes publics sont tenus à +marcher avec toute la précaution possible, car la ligne droite les +conduirait trop souvent au bord du précipice. La Tour ne serait pas +assez vaste pour loger tous ses hôtes, si tout le monde allait le coeur +dans sa main. Mais à vous, dans ce tête-à-tête, je puis dire mes pensées +véritables sans crainte d'être trahi ou mal compris. Je n'écrirai pas un +mot sur du papier. Il faut que votre mémoire soit la feuille qui portera +ma réponse à Monmouth. Et pour commencer, effacez-en tout ce que vous +avez entendu dans la salle du Conseil. Que cela soit comme si l'on +n'avait rien dit! Est-ce fait? + +--Je comprends que cela ne représentait point les véritables pensées de +Votre Grâce. + +--Il s'en fallait de beaucoup, capitaine. Mais je vous en prie, +dites-moi quelles raisons les rebelles ont-ils de compter sur le succès? +Vous avez dû entendre votre colonel et d'autres discuter sur ce sujet, +ou remarquer d'après leur attitude ce qu'ils en pensaient. A-t-on bon +espoir de tenir tête aux troupes du Roi? + +--Jusqu'à présent, répondis-je, on n'a eu que des succès. + +--Contre les gens de la milice. Mais ils verront qu'il en est tout +autrement quand ils auront affaire à des troupes exercées. Et +pourtant!... et pourtant... Il y a une chose que je sais, c'est que tout +échec de l'armée de Feversham causerait un soulèvement général dans tout +le pays. D'autre part, le parti du Roi est actif. Chaque courrier nous +apporte la nouvelle de renforcements par des levées. Albemarle maintient +encore la milice dans l'Ouest. Le comte de Pembroke est en armes dans le +Comté de Wilts. Lord Lumley arrive de l'Est avec les troupes du Sussex. +Le Comte d'Abingdon tient le Comté d'Oxford. À l'Université, les bonnets +et les robes font partout place aux casques et aux cuirasses. Les +régiments hollandais de Jacques se sont embarqués à Amsterdam. Et +pourtant Monmouth a gagné deux batailles. Pourquoi n'en gagnerait-il pas +une troisième. Les eaux sont troubles... bien troubles. + +Le Duc allait et venait, les sourcils froncés, se disait tout cela à +lui-même plutôt qu'à moi, hochait la tête de l'air d'un homme dans la +plus embarrassante incertitude. + +--Je voudrais que vous disiez à Monmouth, fit-il enfin, que je lui sais +gré des papiers qu'il m'a envoyés, que je les lirai et les examinerai +avec l'attention convenable, et que je l'aiderais si je n'étais entravé +par des gens qui me serrent de près et qui me dénonceraient si je +laissais voir mes véritables pensées. Dites-lui que s'il amène son armée +dans ce pays-ci, je pourrai alors me déclarer ouvertement pour lui, mais +que le faire en ce moment serait ruiner la fortune de ma maison sans lui +être utile en quoi que ce soit. Pouvez-vous lui porter ce message? + +--Je le ferai, Votre Grâce. + +--Dites-moi, demanda-t-il, comment Monmouth se comporte-t-il en cette +entreprise. + +--En chef sage et vaillant, répondis-je. + +--C'est étrange, murmura-t-il. À la cour, on ne cessait de dire, par +manière de plaisanterie, qu'il avait à peine assez d'énergie ou de +constance pour achever une partie à la balle et qu'il jetait toujours sa +raquette avant d'avoir amener le coup gagnant. Ses projets étaient comme +une girouette, tournant à tous les vents. Il n'avait de constant que son +inconstance. Il est vrai qu'il a commandé les troupes du Roi en Écosse, +mais tout le monde savait que Claverhouse et Dalzell ont été les +véritables vainqueurs au Pont de Bothwell. À mon avis, il ressemble à ce +Brutus de l'Histoire Romaine qui feignit d'être faible d'esprit pour +masquer ses ambitions. + +Le Duc avait repris ses propos qu'il adressait à lui-même plutôt qu'à +moi. + +Aussi ne fis-je aucune remarque, si ce n'est pour rappeler que Monmouth +s'était gagné le coeur du petit peuple. + +--C'est là qu'est sa force, dit Beaufort. Il a dans les veines le sang +de sa mère. Il ne trouve pas indigne de serrer la patte sale de Jerry le +rétameur, ou de disputer le prix de la course à un rustaud sur la +pelouse du village. Ce sont ces mêmes rustauds qui l'ont soutenu, alors +que des amis de la haute noblesse sont restés à l'écart. Je voudrais +bien pouvoir lire dans l'avenir. Mais vous avez mon message, capitaine, +et j'espère que si vous y changez quelque chose en le faisant connaître, +ce sera pour y mettre plus de chaleur et de bienveillance. Maintenant il +est temps que vous partiez, car les gardes seront relevés dans moins de +trois heures et votre évasion sera découverte. + +--Mais comment partir? demandai-je. + +--Par ici, répondit-il, en ouvrant la fenêtre et faisant glisser la +corde sur la poutre dans ce sens. La corde sera peut-être trop courte +d'un ou deux pieds, mais vous avez de la taille de reste pour y +suppléer. Lorsque vous aurez pris terre, suivez le chemin sablé qui +tourne à droite jusqu'à ce qu'il vous amène sous les grands arbres du +parc. Le septième de ces arbres a une grosse branche qui passa +par-dessus le mur de clôture. Grimpez sur cette branche et laissez-vous +tomber de l'autre côté. Vous y trouverez mon valet qui vous attend avec +votre cheval. Et en selle, jouez de l'éperon, en toute hâte, avec la +vitesse de la poste, dans la direction du Sud. Quand il fera jour, vous +devrez vous trouver en dehors du terrain dangereux. + +--Mon épée! demandai-je. + +--Tout ce qui vous appartient est ici. Redites à Monmouth ce que je vous +ai dit et faites lui savoir que je vous ai traité avec toute la +bienveillance possible. + +--Mais que dira le Conseil de Votre Grâce, en apprenant ma disparition? + +--Peuh! mon garçon, ne vous mettez pas en peine de cela. Je partirai +pour Bristol dès la pointe du jour et je donnerai à mon conseil assez de +sujets de réflexions pour qu'il n'ait pas le loisir de songer à ce que +vous êtes devenu. Les soldats ne verront là qu'un autre exemple de +l'intervention du Père du Mal, qui depuis longtemps passe pour être +épris de cette cellule au-dessous de nous. Sur ma foi, si tout ce qu'on +raconte est vrai, il s'y est passé assez de choses horribles pour faire +sortir tout ce qu'il y a de diables dans l'abîme. Mais le temps presse. +Passez sans bruit par la fenêtre. C'est cela! Rappelez-vous le message. + +--Adieu, Votre Grâce, répondis-je. + +Et, saisissant la corde, je me laissai glisser à terre rapidement, sans +bruit. + +Alors il la remonta et ferma la fenêtre. + +Lorsque je regardai autour de moi, mon regard tomba sur la fente étroite +qui s'ouvrait sur ma cellule et à travers laquelle ce brave fermier +Brown avait causé avec moi. + +Une demi-heure auparavant, j'étais étendu sur la couchette de la prison, +sans espoir, sans aucune idée d'évasion. + +Et maintenant me voilà de nouveau au grand air. + +Nulle main ne s'étend pour m'arrêter. + +Je respire librement. + +Prison et potence ont également disparu, comme de mauvais rêves qu'on +chasse en se réveillant. + +Le coeur, capable de se bien tremper, s'adoucit grâce à la certitude de +la sécurité. + +Aussi j'ai vu un honnête commerçant se comporter bravement tant qu'il +fut convaincu que sa fortune avait été engloutie par l'Océan, mais +perdre toute sa philosophie en apprenant que la nouvelle était fausse, +et que ses biens avaient traversé le péril sains et saufs. + +Pour ma part, assuré comme je le suis que le hasard n'a aucune part dans +les affaires humaines, je sentais que j'avais été soumis à cette épreuve +pour m'inspirer des pensées sérieuses, et que j'en avais été tiré afin +de pouvoir traduire ces pensées en actes. + +Comme gage des efforts que je ferais dans ce but, je me mis à genoux sur +l'herbe à l'ombre de la tour des Botelers, et je priai, afin de devenir +en ce monde un homme utile, d'obtenir le secours nécessaire pour +m'élever au-dessus de mes besoins et de mes intérêts pour concourir à +tout ce qui se ferait de bon ou de noble dans mon temps. + +Il s'est bien passé cinquante ans, mes chers enfants, depuis le jour ou +je courbai mon intelligence devant le grand Inconnu, dans le parc de +Badminton éclairé par la lune, mais je puis dire sincèrement qu'à partir +de ce jour-là jusqu'au jour présent, les objets, que je m'étais +proposés, m'ont servi de boussole sur les flots sombres de la +vie--boussole à laquelle il m'arrive parfois de ne point obéir--car la +chair est faible et frêle, mais qui du moins a toujours été là, pour que +je puisse la consulter dans les périodes de doute et de danger. + +Le sentier de droite traversait des bosquets et longeait des pièces +d'eau peuplées de carpes pendant un bon mille. + +J'arrivai enfin à la rangée d'arbres qui suivait le mur de clôture. + +Je ne vis pas un être vivant sur mon trajet, excepté une harde de daims +qui s'enfuirent comme des ombres légères sous le clair de lune +pâlissant. + +Je me retournai. + +Je vis les hautes tours et les pignons de l'aile des Botelers se +dessiner en noir d'un air menaçant contre le ciel étoilé. + +J'arrivai au septième arbre. + +Je grimpai sur la grosse branche qui passait par-dessus la muraille du +parc et je me laissai tomber de l'autre côté, où je trouvai mon bon +vieux gris-pommelé m'attendant sous la surveillance d'un palefrenier. + +Je m'élançai en selle, me ceignis une fois encore de mon épée et partie +au galop, d'un train aussi rapide que le comportaient quatre jambes +pleines de bonne volonté, pour retourner à mon point de départ. + +Je chevauchai pendant toute cette nuit-là sans tirer les rênes, +traversant des hameaux endormis, des fermes baignées de clair de lune, +longeant des cours d'eau brillants, furtifs, franchissant des collines +couvertes de bouleaux. + +Quand le ciel d'Orient passa de la teinte rouge à la teinte écarlate, et +que le grand soleil montra son bord par-dessus les hauteurs bleues du +comté de Somerset, j'avais déjà accompli une bonne partie de mon trajet. + +C'était au matin d'un jour de sabbat et de tous les villages arrivait le +doux tintement d'appel des cloches. + +Je ne portais alors sur moi plus de papiers compromettants. + +Aussi pouvais-je voyager avec plus d'insouciance. + +Quelque part, un gardien de route au regard pénétrant me demanda où +j'allais, mais lorsque je lui eus répondu que je venais de chez Sa Grâce +le Duc de Beaufort, cela suffit pour dissiper ses soupçons. + +Plus loin, près d'Axbridge, je rencontrai un marchand de bestiaux qui se +rendait à Wells au trot lourd de son cob luisant. + +Je chevauchai quelque temps en sa compagnie et appris que toute la +région nord du comté de Somerset était maintenant en pleine révolte, et +que Wells, Shepton Mallet et Glastonbury étaient occupés par les +volontaires en armes du Roi Monmouth. + +Toutes les forces royales s'étaient repliées vers l'Ouest ou l'Est, +jusqu'à ce qu'il leur vint des renforts. + +En traversant les villages, je vis le drapeau bleu aux clochers des +églises, les paysans s'exerçant sur la pelouse, et je n'aperçus nulle +part de fantassins ou de dragons pour faire reconnaître l'autorité des +Stuarts. + +Mon trajet me fit passer par Shepton Diallet, l'auberge du joueur de +flûte, Bridgewater, et North Petherton. + +Enfin, quand arriva la fraîcheur du soir, j'arrêtai mon cheval fatigué à +l'enseigne des _Mains jointes_ et aperçus les clochers de Taunton dans +la vallée au-dessous de moi. + +Une cruche de bière pour le cavalier, un grand seau d'avoine pour le +cheval rendirent leur ardeur à l'un et à l'autre, et nous nous étions +remis en route, quand accoururent, descendant la pente avec toute la +vitesse dont ils étaient capables, une quarantaine de cavaliers. + +Ils allaient d'un tel train, que je m'arrêtai, ne sachant si c'étaient +des amis ou des ennemis, mais quand ce tourbillon arriva près de moi, je +reconnus dans les deux officiers qui les conduisaient, Ruben Lockarby et +Sir Gervas Jérôme. + +En me voyant, ils agitèrent les mains, et Ruben fit un bond qui le jeta +sur la crinière de son cheval, où il resta un instant, jambe de çà, +jambe de là, jusqu'au moment où l'animal le rejeta en selle. + +--C'est Micah! criait-il d'une voix haletante. + +Après quoi il resta la bouche béante, les larmes jaillissant sur sa +bonne figure. + +--Corbleu, l'ami! Comment êtes-vous venu ici? dit Sir Gervas en me +lardant avec son index comme pour s'assurer que j'étais là en chair et +en os. Nous partions en enfants perdus dans le pays de Beaufort, pour le +rosser et lui brûler sous le nez sa belle maison, s'il vous était arrivé +malheur. Un valet d'écurie est arrivé il n'y a qu'un instant, envoyé par +un fermier de là-bas, pour nous informer que vous étiez sous le coup +d'une condamnation à mort. Sur quoi je suis parti, avec ma perruque à +moitié frisée, et j'ai appris que l'ami Lockarby avait obtenu de Lord +Grey un congé pour se rendre dans la Nord avec ces hommes. Mais comment +avez-vous été traité? + +--Bien et mal, répondis-je en serrant les mains d'amis. La nuit +dernière, je ne comptais pas voir un nouveau lever de soleil, et +pourtant vous me revoyez ici bien portant, au complet. Mais il faudrait +du temps pour raconter tout cela. + +--Oui, et le Roi Monmouth sera sur les épines, en vous attendant. +Volte-face, mes gars, et en route pour le camp. Jamais mission ne fut +plus vite et plus heureusement terminée que la nôtre. Il aurait fait +mauvais pour Badminton si vous aviez été endommagé. + +Les troupiers firent demi-tour et revinrent au petit trot à Taunton, où +je rentrai entre mes deux fidèles amis. + +Ils m'apprirent tout ce qui s'était passé en mon absence, et de mon côté +je leur contai mes aventures. + +La nuit était venue avant que nous eussions franchi les portes. + +J'y confiai Covenant aux soins du valet d'écurie du Maire et me rendis +tout droit au château pour faire mon rapport sur ma mission. + + + + +XI--La querelle au conseil. + + +Au moment où je me présentai, le Conseil du Roi Monmouth était réuni, et +mon entrée causa une joyeuse surprise, car on venait justement +d'apprendre ma situation périlleuse. + +La présence du Roi lui-même ne put empêcher plusieurs membres et parmi +eux les deux vieux soldats de fortune, de se lever brusquement et de me +serrer la main avec chaleur. + +Monmouth dit, lui aussi, quelques mots pleins de grâce et m'invita à +m'asseoir à la table avec les autres. + +--Vous avez conquis le droit de prendre place dans notre Conseil, +dit-il, et pour qu'il ne naisse point de jalousie parmi d'autres +capitaines, en vous voyant au milieu de nous, je vous octroie +présentement le titre spécial de commandant des éclaireurs, fonction qui +n'ajoutera que peu, sinon rien, à votre tâche actuelle, dans l'état où +sont maintenant nos forces, mais qui vous donnera la préséance sur vos +camarades. Nous avons appris que vous avez été accueilli par Beaufort de +la façon la plus rude et que vous étiez en terrible situation dans ses +prisons. Mais vous êtes arrivé sain et sauf, sur les talons mêmes de +l'homme qui a apporté la nouvelle. Dites-nous ce qui vous est survenu +depuis le premier moment jusqu'à la fin. + +J'aurais voulu me borner à parler de Beaufort et de son message, mais +comme le Conseil semblait désireux d'entendre tout le récit de mon +voyage, je dis en langage aussi bref, aussi simple que possible, les +divers incidents qui m'étaient arrivés, l'embuscade des contrebandiers, +la caverne, la capture de l'employé de l'Excise, le voyage à bord du +lougre, comment j'avais fait la connaissance du fermier Brown, comment +j'avais été jeté en prison et en avais été délivré, le message que +j'étais chargé d'apporter. + +Tout cela fut écouté par le Conseil avec la plus grande attention. + +De temps à autre, un juron mal contenu d'un courtisan, un gémissement et +une prière d'un Puritain, montraient avec quel ardent intérêt on suivait +les phases diverses de mon aventure. Mais ce qui attira le plus +l'attention, ce fut le langage de Beaufort. + +On m'interrompit plus d'une fois quand on croyait que je passais sur +quelqu'une des choses dites ou faites sans donner le temps de +l'apprécier. + +Lorsque je fus enfin arrivé au bout, tout le monde resta silencieux. + +On se regardait les uns les autres, à attendre que quelqu'un formulât +une opinion. + +--Sur ma parole, dit Monmouth, voici un jeune Ulysse, bien que son +Odyssée n'ait exigé que trois jours pour s'accomplir. Scudéry ne serait +pas aussi ennuyeuse si elle s'inspirait de cette caverne, de +contrebandiers et de ce panneau à coulisse. Qu'en dites-vous, Grey? + +--En effet, il a eu sa part d'aventures, répondit le gentilhomme, et il +a accompli sa mission en héraut intrépide et zélé. Vous dites que +Beaufort ne vous a rien donné par écrit? + +--Pas un seul mot, Mylord, répondis-je. + +--Et son message confidentiel consistait à dire qu'il était bien disposé +pour nous et qu'il se joindrait à nous, si nous étions dans son pays. + +--C'était bien le sens de ses paroles, Mylord. + +--Et cependant, devant son conseil, il a prononcé des paroles amères +contre nous. Il a fait un affront au Roi et il a traité fort légèrement +ses justes appels à la loyauté de sa noblesse. + +--Il l'a fait, répondis-je. + +--Il voudrait bien se trouver à la fois des deux côtés de la haie, dit +le Roi Monmouth. Un homme de cette sorte finira probablement par n'être +ni de l'un ni de l'autre côté, mais au milieu des ronces. Il peut +cependant se faire que nous ayons avantage à faire un mouvement de son +côté, de manière à lui donner la possibilité de se déclarer. + +--En tout cas, Votre Majesté se souvient, dit Saxon, que nous avons +décidé de marcher dans la direction de Bristol et de faire une tentative +sur la ville. + +--On s'occupe à fortifier les ouvrages, dis-je, et il s'y trouve cinq +mille volontaires du Comté de Gloucester. En passant, j'ai vu les +ouvriers au travail sur les remparts. + +--Si nous gagnons Beaufort, nous aurons la ville, dit Sir Stephen +Timewell. Il s'y trouve déjà nombre de gens pieux et honnêtes, qui se +réjouiraient de voir une armée protestante dans leurs murs. Si nous +avions à faire le siège, nous pourrions compter sur leur concours. + +--Grêle et éclairs! s'écria le guerrier allemand avec une impatience que +ne pouvait contenir la présence même du Roi, comment nous parler de +sièges et de blocus, alors que nous n'avons pas même une pièce de siège +avec nous. + +--Le Seigneur nous fournira des pièces de siège, s'écria Ferguson, de sa +voix étrange et nasillarde. Le Seigneur n'a-t-il point brisé les tours +de Jéricho sans l'aide de la poudre à canon. Le Seigneur n'a-t-il pas +fait surgir le brave Robert Ferguson? Ne l'a-t-il pas sauvé malgré +trente-cinq sommations à comparaître et vingt-deux proclamations des +impies? Quelle chose lui est impossible? Hosannah! Hosannah! + +--Le Docteur a raison, dit un Indépendant anglais à la face carrée, à la +peau tannée, nous parlons trop des moyens de la chair, des chances du +siècle, et nous comptons sans cette bienveillance céleste qui devrait +nous servir de bâton sur les routes pleines de cailloux et de +fondrières... Oui, messieurs, reprit-il, en élevant la voix et regardant +les courtisans assis de l'autre côté de la table, vous pouvez accueillir +d'un air moqueur les paroles pieuses, mais je vous le dis, c'est vous, +avec vos pareils, qui attirerez sur cette armée la colère de Dieu. + +--Et moi aussi, je le dis, cria d'un ton farouche un autre sectaire. + +--Et moi aussi... Et moi aussi, crièrent plusieurs autres, parmi +lesquels était Saxon. + +--Est-ce que Votre Majesté trouve bon que nous soyons insultés à la +table de votre propre Conseil? s'écria un des courtisans, en se levant +tout à coup, la figure rougie. Faudra-t-il que nous supportions encore +longtemps cette violence, parce que nous avons la religion du +gentilhomme, et que nous préférons la pratiquer dans le secret de nos +coeurs plutôt qu'au coin des rues, avec ces Pharisiens. + +--Ne parlez pas contre les Saints de Dieu, s'écria un Puritain d'un ton +haut et farouche. J'entends au-dedans de moi une voix qui me dit qu'il +vaudrait mieux te frapper à mort, oui, même en présence du Roi, plutôt +que de te permettre de semer le mépris sur ceux qui ont été régénérés. + +Plusieurs, des deux côtés, s'étaient levés. + +Les mains étaient posées sur les poignées des épées et l'on échangeait +des regards plus terribles que des coups de rapières. + +Mais les conseillers plus calmes et plus raisonnables réussirent à +rétablir la paix et à faire rasseoir à leurs places les adversaires qui +se chamaillaient. + +--Qu'est-ce à dire, messieurs, s'écria le Roi, la figure assombrie par +la colère, quand le silence fut enfin rétabli. Est-ce là que s'arrête +mon autorité, au point qu'on bavarde et qu'on se dispute comme si la +salle de mon Conseil était celle d'une taverne de Fleet-Street? Est-ce +ainsi que vous respectez ma personne? Je vous le dis, j'aimerais mieux +renoncer pour toujours à mes justes droits sur la couronne, et retourner +en Hollande, ou consacrer mon épée à la défense de la Chrétienté contre +le Turc que de souffrir pareille indignité. Si quelqu'un est convaincu +d'avoir excité la discorde chez les soldats ou parmi les citoyens sous +couleur de religion, je sais ce que j'aurai à faire à son égard. Que +chacun prêche aux siens, que nul ne se mêle du troupeau de son prochain. +Quant à vous, Mr Bramwell, et Mr Joyce, ainsi que vous, Mr Henry +Nuttall, nous vous regarderons comme dispensés d'assister à ces réunions +jusqu'au jour où nous songerons de nouveau à vous. Vous pouvez +maintenant vous séparer et rentrer chacun dans vos quartiers. Demain +matin, avec l'aide de Dieu, nous nous mettrons en route dans la +direction du Nord, pour voir quelle fortune attend notre entreprise dans +ces contrées. + +Le Roi s'inclina pour faire entendre que la réunion officielle était +terminée, et prenant Lord Grey à part, dans une embrasure de fenêtre, il +s'entretint avec lui d'un air préoccupé. + +Les Courtisans, qui comptaient parmi eux plusieurs Anglais et des +gentilshommes étrangers, venus avec quelques esquires des comtés de +Devon et de Somerset, sortirent en masse, l'air provocateur, avec un +grand bruit d'éperons et de sabres. + +Les Puritains se groupèrent, la mine grave, et partirent, après eux, non +point avec des façons réservées, et les yeux baissés, comme ils le +faisaient d'ordinaire, mais avec les traits farouches, les sourcils +froncés, et tels que les Juifs d'autrefois se montraient quand l'appel +«À vos tentes, Israël» vibrait encore à leurs oreilles. + +Véritablement la discorde religieuse, l'ardeur sectaire étaient dans +l'air. + +Au dehors, sur la pelouse du château, les voix des prédicants montaient +comme un bourdonnement d'insectes. + +Tous les chariots, les barils, les caisses que le hasard avait mis à +leur disposition étaient changés en autant de chaires, chacune ayant son +orateur et son petit cercle d'auditeurs empressés. + +Ici c'était un volontaire de Taunton, en costume de bure, en bottes +montantes et à bandoulière, qui dissertait sur la Justification par les +oeuvres. + +Ailleurs un grenadier de la milice, à l'habit d'un rouge flamboyant, aux +buffleteries blanches, s'enfonçait dans le mystère de la Trinité. + +Sur certains points, où les chaires improvisées étaient trop +rapprochées, les sermons avaient tourné en une ardente discussion entre +les deux prédicateurs, et l'auditoire y participait par des murmures +sourds, des gémissements, et chacun applaudissait le champion dont les +doctrines étaient les plus conformes aux siennes. + +Ce fut à travers cette scène, rendue plus frappante encore par la lueur +rouge et tremblotante des feux de bivouacs, que je me frayai passage, le +coeur lourd, car je sentais combien il était vain d'espérer le succès, +quand régnait tant de discorde. + +Quant à Saxon, ses yeux brillaient. + +Il se frottait les mains avec satisfaction. + +--Le ferment opère, dit-il, et ce ferment produira des résultats. + +--Je ne vois pas ce qui peut en sortir, si ce n'est du désordre et de la +faiblesse, répondis-je. + +--Il en sortira de bons soldats, mon garçon, dit-il. Ils sont en train +de s'aiguiser, chacun de la façon qui lui est propre, sur la pierre de +la religion. Ces disputes engendrent des fanatiques, et le fanatique est +l'étoffe dont sont fait les conquérants. N'avez-vous pas entendu dire +que l'armée du Vieux Noll était divisée entre Presbytériens, +Indépendants, Antinomiens, Hommes de la Cinquième Monarchie, Brownistes, +et une vingtaine d'autres sectes, dont les querelles ont créé les plus +beaux régiments qui se soient jamais alignés sur un champ de bataille. + + _Ainsi que le font ceux qui établissent leur foi_ + _Sur l'épée et le fusil comme texte sacré._ + +«Vous connaissez ce distique du vieux Samuel. Je vous le dis, j'aime +mieux les voir occupés à cela qu'à leur exercice, avec toutes leurs +bisbilles et leur vacarme. + +--Mais ce désaccord au Conseil? demandai-je. + +--Ah! cela c'est chose plus grave. Toutes les religions peuvent se +souder ensemble. Mais le Puritain et le Libertin, c'est comme l'huile et +l'eau. Mais le Puritain, c'est l'huile, car il est toujours en haut. Ces +courtisans n'ont en vue qu'eux-mêmes; tandis que les autres ont derrière +eux l'élite, le nerf de l'armée. Il est heureux qu'on se mette en marche +demain. Les troupes royales, ainsi quel je l'ai appris, affluent dans la +plaine de Salisbury, mais leur artillerie et leurs convois de vivres les +retardent. Elles savent bien qu'elles doivent apporter tout ce qui leur +est nécessaire et qu'elles doivent compter fort peu sur le bon vouloir +des paysans de la contrée. Ah! l'ami Buyse, comment cela va-t-il? + +--_Gans gut_, dit le gros Allemand, qui surgit devant nous dans +l'obscurité. Mais Sapperment! Quelles clameurs! quels croassements, on +dirait une volée de corneilles au moment du coucher. Vous autres +Anglais, vous êtes... oui, tonnerre et éclair! un singulier peuple. Il +n'y en a pas deux d'entre vous sous le ciel qui soient du même avis sur +n'importe quel sujet. Le Cavalier tient à son bel habit et à son +franc-parler. Le Puritain vous coupera la gorge plutôt que de renoncer à +son costume sombre et à sa Bible. «Le Roi Jacques I» crient les uns. «Le +Roi Monmouth» crient les paysans. «Le Roi Jésus» disent les Hommes de la +cinquième Monarchie: «À bas tous les Rois!» crient Maître Wade et +quelques autres qui tiennent pour la République. + +«Depuis le jour où je me suis embarqué à Amsterdam sur le Helderenbergh, +je me suis toujours senti la tête tourner quand j'ai taché de comprendre +ce que vous voulez, car avant que l'un ait fini d'expliquer son affaire, +et que je commence à voir un peu clair dans le _Finsterniss_ (les +ténèbres), un autre arrive avec une autre histoire, et me voilà dans le +même embarras qu'au premier moment. Mais vous, mon jeune Hercule, je +suis vraiment content de vous voir revenu sain et sauf. J'hésite un peu +à vous tendre ma main, après le traitement que vous lui avez fait subir +récemment. J'espère que vous ne vous en portez que mieux, malgré les +dangers que vous avez courus. + +--À vrai dire, répondis-je, je me sens les paupières très lourdes. À +part une heure ou deux sur le lougre et à peu près autant de temps sur +la couchette de la prison, je n'ai pas fermé l'oeil depuis que j'ai +quitté le camp. + +--Rassemblement au second coup de clairon, vers huit heures! dit Saxon. +Donc nous allons vous quitter pour que vous puissiez vous reposer de vos +fatigues. + +Les deux vieux soldats, après m'avoir fait de la tête un signe d'adieu, +se dirigèrent ensemble à grands pas vers la rue encombrée qui se nommait +Fore Street, pendant que je me frayais passage de mon mieux pour gagner +la demeure hospitalière du Maire. + +Et il me fallut recommencer mon récit d'un bout à l'autre, avant qu'on +me permît enfin de rentrer dans ma chambre. + + + + + +End of Project Gutenberg's Micah Clarke - Tome II, by Arthur Conan Doyle + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MICAH CLARKE - TOME II *** + +***** This file should be named 18717-8.txt or 18717-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/7/1/18717/ + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Micah Clarke - Tome II + Le Capitaine Micah Clarke + +Author: Arthur Conan Doyle + +Translator: Albert Savine + +Release Date: June 29, 2006 [EBook #18717] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MICAH CLARKE - TOME II *** + + + + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + + + + + +</pre> + +<h1>Arthur Conan Doyle</h1> +<hr style="width: 65%;" /> +<h1>MICAH CLARKE</h1> +<h2>Tome II</h2> +<h2>LE CAPITAINE MICAH CLARKE</h2> +<h3>(1911)</h3> +<hr style="width: 65%;" /> +<p><a name="table" id="table"></a></p> +<table summary="table"> +<tr><td> +<b>Table des matières</b><br /> +<a href="#I_Notre_arrivee_a_Taunton"><b>I—Notre arrivée à Taunton.</b></a><br /> +<a href="#II_Le_rassemblement_sur_la_place_du_Marche"><b>II—Le rassemblement sur la place du Marché.</b></a><br /> +<a href="#III_Maitre_Stephen_Timewell_Maire_de_Taunton"><b>III—Maître Stephen Timewell, Maire de Taunton.</b></a><br /> +<a href="#IV_Une_melee_nocturne"><b>IV—Une mêlée nocturne.</b></a><br /> +<a href="#V_La_Revue_des_Hommes_de_lOuest"><b>V—La Revue des Hommes de l'Ouest.</b></a><br /> +<a href="#VI_Un_echange_de_poignees_de_mains_entre_moi_et_le_Brandebourgeois"><b>VI—Un échange de poignées de mains entre moi et le Brandebourgeois.</b></a><br /> +<a href="#VII_Nouvelles_recues_de_Havant"><b>VII—Nouvelles reçues de Havant.</b></a><br /> +<a href="#VIII_Le_piege_tendu_sur_la_route_de_Weston"><b>VIII—Le piège tendu sur la route de Weston.</b></a><br /> +<a href="#IX_De_la_bienvenue_qui_maccueille_a_Badminton"><b>IX—De la bienvenue qui m'accueille à Badminton.</b></a><br /> +<a href="#X_Des_choses_etranges_qui_se_passent_dans_le_Donjon_des_Botelers"><b>X—Des choses étranges qui se passent dans le Donjon des Botelers.</b></a><br /> +<a href="#XI_La_querelle_au_conseil"><b>XI—La querelle au conseil.</b></a><br /> +</td></tr> +</table> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="I_Notre_arrivee_a_Taunton" id="I_Notre_arrivee_a_Taunton"></a><a href="#table">I—Notre arrivée à Taunton.</a></h2> + + +<p>Les ombres empourprées de soir s'étendaient sur la campagne.</p> + +<p>Le soleil s'était couché derrière les lointaines hauteurs de Quantock et +de Brendon quand la colonne d'infanterie, que formaient nos rudes +paysans, traversa de son pas lourd Curry Revel, Wrantage et Hendale.</p> + +<p>De tous les cottages situés sur le bord de la route, de toutes les +fermes aux tuiles rouges, les paysans sortaient en foule sur notre +passage, portant des cruches pleines de lait ou de bière, échangeant des +poignées de mains avec nos rustauds, les pressant d'accepter des vivres +ou des boissons.</p> + +<p>Dans les petits villages, jeunes et vieux accouraient en bourdonnant, +pour nous saluer, et poussaient des cris prolongés et sonores en +l'honneur du Roi Monmouth et de la Cause protestante.</p> + +<p>Les gens, qui restaient à la maison, étaient presque tous des vieillards +et des enfants, mais çà et là un jeune laboureur que l'hésitation ou +quelques devoirs avaient retenu, était si enthousiasmé de notre air +martial, des trophées visibles de notre victoire, qu'il s'emparait d'une +arme et se joignait à nos rangs.</p> + +<p>L'engagement avait diminué notre nombre, mais il avait produit un grand +effet moral et fait de notre cohue de paysans une véritable troupe de +soldats.</p> + +<p>L'autorité de Saxon, les phrases braves et âpres où il distribuait +l'éloge ou le blâme, avaient produit plus encore.</p> + +<p>Les hommes se disposaient en un certain ordre et marchaient d'un pas +alerte en corps compact.</p> + +<p>Le vieux soldat et moi, nous chevauchions en tête de la colonne, Master +Pettigrue cheminant toujours à pied entre nous.</p> + +<p>Puis, venait la charrette chargée de nos morts.</p> + +<p>Nous les emportions avec nous pour leur assurer une sépulture décente.</p> + +<p>Ensuite marchaient une quarantaine d'hommes armés de faux et de +faucilles, portant sur l'épaule leur arme primitive et précédant le +chariot où se trouvaient nos blessés.</p> + +<p>Après venait le gros de la troupe des paysans.</p> + +<p>L'arrière-garde était composée de dix ou douze hommes sous les ordres de +Lockarby et de Sir Gervas.</p> + +<p>Ils montaient les chevaux capturés et portaient les cuirasses, les épées +et les carabines des dragons.</p> + +<p>Je remarquai que Saxon chevauchait la tête tournée en arrière et jetait +de ce côté des regards inquiets, qu'il s'arrêtait près de toutes les +saillies du terrain, pour s'assurer que nous n'avions personne sur nos +talons pour nous poursuivre.</p> + +<p>Ce fut seulement quand on eut parcouru bien des milles d'un trajet +monotone, et quand le scintillement des lumières de Taunton put +s'apercevoir au loin dans la vallée, vers laquelle nous descendions, +qu'il poussa un profond soupir de soulagement et déclara qu'il nous +croyait hors de tout danger.</p> + +<p>—Je ne suis pas enclin à m'effrayer pour peu de chose, fit-il +remarquer, mais nous sommes embarrassés de blessés et de prisonniers, au +point que Petrinus lui-même aurait été fort empêché de dire ce que nous +aurions à faire, dans le cas où la cavalerie nous rattraperait. +Maintenant, Maître Pettigrue, je puis fumer ma pipe tranquillement, sans +dresser l'oreille au moindre grincement de roue, aux bâillements d'un +villageois en gaîté.</p> + +<p>—Alors même qu'on nous aurait poursuivis, dit le ministre d'un ton +résolu, tant que la main du Seigneur nous servira de bouclier, pourquoi +les craindrions nous?</p> + +<p>—Oui, oui, répondit Saxon impatienté, mais en certaines circonstances, +c'est le diable qui a le dessus. Le peuple lui-même n'a-t-il pas été +vaincu et emmené en captivité? Qu'en pensez-vous, Clarke?</p> + +<p>—Un engagement pareil, c'est assez pour une journée, fis-je remarquer. +Par ma foi, si au lieu de charger, ils avaient continué à faire feu de +leurs carabines, il nous aurait fallu faire une sortie ou tomber sous +les balles là où nous étions.</p> + +<p>—C'est pour cette raison-là que j'ai interdit à nos hommes armés de +mousquets de riposter, dit Saxon. Leur silence a fait croire à l'ennemi +que nous n'avions à nous tous qu'un ou deux pistolets. Aussi notre feu a +été d'autant plus terrifiant qu'il était plus inattendu. Je parierais +que parmi eux il n'y a pas un homme qui ne comprenne qu'il a été attiré +dans un piège. Remarquez comme ces coquins ont fait volte-face et pris +la fuite, comme si cela faisait partie de leur exercice journalier.</p> + +<p>—Les paysans ont reçu le choc comme des hommes, fis-je remarquer.</p> + +<p>—Il n'y a rien de tel qu'une teinture de calvinisme, pour tenir bien +raide une ligne de bataille, dit Saxon. Voyez le Suédois quand il est +dans ses foyers. Où trouverez-vous un homme au cœur plus honnête, plus +simple, plus dépourvu de toute qualité militaire, si ce n'est qu'il est +capable d'ingurgiter plus de bière de bouleau que vous ne pourrez en +payer. Et pourtant il suffit de le bourrer de quelques textes +énergiques, familiers, de lui mettre une pique entre les mains, et de +lui donner pour chef un Gustave, et il n'y a pas au monde d'infanterie +capable de lui résister. D'autre part, j'ai vu de jeunes Turcs, sans +éducation militaire, batailler en l'honneur du Koran avec autant +d'entrain que l'ont fait les gaillards, qui nous suivent, en l'honneur +de la Bible que Maître Pettigrue portait devant eux.</p> + +<p>—J'espère, dit gravement le ministre, que par ces remarques vous n'avez +pas l'intention d'établir une comparaison quelconque entre nos écritures +sacrées et les compositions de l'imposteur Mahomet, non plus que +d'inférer une analogie, entre la furie que le diable inspire aux +incroyants Sarrasins, et le courage chrétien des fidèles qui luttent.</p> + +<p>—En aucune façon, répondit Saxon en m'adressant un ricanement par +dessus la tête du ministre, je me bornais à montrer combien le malin est +habile à imiter les influences de l'Esprit.</p> + +<p>—Ce n'est que trop vrai, Maître Saxon, dit le ministre avec tristesse. +Parmi les débats et les discordes, il est bien difficile de discerner la +vraie route. Mais je m'émerveille de ce que, au milieu des pièges et +tentations qui assaillent la vie de soldat, vous vous soyez conservé pur +de souillure, et le cœur toujours fidèle à la vraie foi.</p> + +<p>—Cette force là ne me venait point de moi-même, dit Saxon d'un ton +pieux.</p> + +<p>—En vérité, en vérité, s'écria Maître Josué, des hommes comme vous sont +bien nécessaires dans l'armée de Monmouth. Il s'en trouve plusieurs, à +ce qu'on m'a dit, qui viennent de Hollande, du Brandebourg, de l'Écosse, +et qui ont été formés à l'art de la guerre, mais ils ont si peu cure de +la cause que nous soutenons, qu'ils jurent et sacrent de manière à +épouvanter nos paysans et à attirer sur l'armée une condamnation d'en +haut. Il en est d'autres qui tiennent fermement pour la vraie foi et qui +ont été élevés parmi les justes, mais hélas! ils n'ont aucune expérience +du camp et de la campagne. Notre Divin Maître peut agir par le moyen de +faibles instruments, mais il n'est pas moins certain que tel peux être +choisi pour briller dans la chaire, et être malgré cela peu capable de +se rendre utile dans une échauffourée comme celle que nous vîmes +aujourd'hui. Pour ma part, je sais disposer un discours de façon à +satisfaire mon troupeau, et que mes auditeurs soient fâchés de voir le +sablier fini, mais je sens que ce talent ne servirait à bien peu de +chose quand il s'agirait de dresser des barricades, ou d'employer les +armes charnelles. C'est ainsi que cela se passe dans l'armée des +fidèles: ceux qui ont les capacités pour commander sont mal vus du +peuple, tandis que ceux dont le peuple écoute volontiers la parole sont +peu entendus aux choses de la guerre. Maintenant nous avons vu en ce +jour que vous êtes un homme de tête et d'action, et néanmoins de vie +modeste et réservée, plein d'aspirations après la Parole, et de menaces +contre Apollyon. En conséquence, je vous le répète, vous serez parmi eux +un véritable Josué, ou bien un Samson, destiné à briser les colonnes +jumelles du Prélatisme et du Papisme, de façon à ensevelir dans sa chute +ce gouvernement corrompu.</p> + +<p>Decimus Saxon s'en tint pour toute réponse à un de ces grognements qui +passaient parmi ces fanatiques pour la manifestation d'une intense +agitation, d'une émotion intérieure.</p> + +<p>La physionomie était si austère, si pieuse, ses gestes si solennels.</p> + +<p>Il répétait tant de fois sa grimace, levant les yeux, joignant les +mains, et faisant tant d'autres simagrées qui caractérisaient le +sectaire exalté, que je ne pus m'empêcher d'admirer la profondeur et la +perfection de l'hypocrisie qui avait enveloppé si complètement sous son +manteau sa nature rapace.</p> + +<p>Un mouvement malicieux, que je ne pus maîtriser, me porta à lui rappeler +qu'il y avait au moins un homme qui appréciait à leur valeur les +apparences qu'il se donnait.</p> + +<p>—Avez-vous raconté au digne ministre, dis-je, votre captivité parmi les +Musulmans et la noble manière dont vous avez soutenu la foi catholique à +Istamboul?</p> + +<p>—Non, s'écria notre compagnon, j'aurais bien du plaisir à entendre ce +récit. Je m'émerveille de voir qu'un homme aussi fidèle, aussi +inflexible que vous, ait été jamais mis en liberté par les impurs et +sanguinaires sectateurs de Mahomet.</p> + +<p>—Il n'est pas bien séant que je fasse ce récit, dit Saxon avec un grand +sang-froid, en me jetant un regard de travers tout plein de venin. C'est +à mes camarades de mauvaise fortune et non à moi à décrire ce que j'ai +souffert pour la foi. Je suis à peu près certain, Maître Pettigrue, que +vous auriez fait comme moi, si vous vous étiez trouvé là-bas... La ville +de Taunton se déploie bien tranquillement devant nous, et il y a bien +peu de lumière pour une heure aussi avancée, vu qu'il est près de dix +heures. Il est clair que les troupes de Monmouth ne sont pas encore +arrivées, sans cela nous aurions vu des indices de bivouacs dans la +vallée; car s'il fait assez chaud pour dormir en plein air, les hommes +sont obligés de faire du feu pour préparer leur repas.</p> + +<p>—L'armée aurait eu quelque peine à arriver aussi loin dit le ministre. +Elle a, à ce qu'on m'a appris, été très retardée par le manque d'armes +et le défaut de discipline. Songez aussi, que c'est le onze que +s'effectua le débarquement de Monmouth à Lyme et nous ne sommes qu'à la +nuit du quatorze. Il a fallu faire bien des choses dans ce temps.</p> + +<p>—Quatre jours entiers! grommela le vieux soldat. Et pourtant je +n'attendais rien de mieux, vu le défaut de soldats éprouvés parmi eux, à +ce qu'on me dit. Par mon épée! Tilly ou Wallenstein n'auraient pas mis +quatre jours pour aller de Lyme à Taunton, quand même toute la cavalerie +du Roi Jacques aurait barré la route. Ce n'est pas ainsi, en lambinant, +qu'on mène les grandes entreprises. On doit frapper fortement, +brusquement. Mais, dites-moi, mon digne monsieur, car nous n'avons guère +recueilli en route que des rumeurs et des suppositions, n'y a-t-il pas +eu quelque sorte d'engagement à Bridport?</p> + +<p>—En effet, il y a eu un peu de sang versé dans cette localité. Ainsi +que je l'ai appris, les deux premiers jours ont été employés à enrôler +les fidèles, et à chercher des armes pour les en pourvoir. Vous avez +raison de hocher la tête, car les heures étaient précieuses. À la fin, +on parvint à mettre en un certain ordre environ cinq cents hommes, +auxquels on fit longer la côte, sous le commandement de Lord Grey de +Wark et de Wade, l'homme de loi. À Bridport, ils se trouvèrent en face +de la milice rouge du Dorset et d'une partie des Habits jaunes de +Portman. Si tout ce qu'on dit est vrai, on n'a pas lieu de se montrer +bien fier de part ni d'autre. Grey et sa cavalerie ne cessèrent de tirer +sur la bride que quand ils furent revenus se mettre en sûreté à Lyme. On +dit cependant que leur fuite est plutôt imputable à la dureté de la +bouche de leurs montures qu'au peu de cœur des cavaliers. Wade et ses +fantassins tinrent tête bravement et eurent le dessus sur les troupes du +Roi. On a beaucoup crié dans le camp contre Grey, mais Monmouth n'a +guère les moyens de se montrer sévère à l'égard du seul gentilhomme qui +ait rejoint son drapeau.</p> + +<p>—Peuh! fit Saxon, d'un ton bourru, les gentilshommes n'abondaient pas +dans l'armée de Cromwell, je crois, et pourtant elle a fait une bonne +figure contre le Roi, qui avait autour de lui autant de Lords qu'il y a +de baies dans un buisson. Si vous avez le peuple pour vous, à quoi bon +rechercher ces beaux gentlemen à perruque, dont les blanches mains et +les fines rapières rendent autant de services que des épingles à +cheveux.</p> + +<p>—Sur ma foi, dis-je, si tous les freluquets font aussi peu de cas de +leur vie que notre ami Sir Gervas, je ne souhaiterais pas de meilleurs +compagnons sur le champ de bataille.</p> + +<p>—Et c'est la vérité, oui, s'écria avec conviction Maître Pettigrue. Et +pourtant, comme Joseph, il porte un habit de bien des couleurs, et il a +d'étranges façons de parler. Personne n'aurait pu combattre avec tant de +bravoure, ni fait meilleure figure contre les ennemis d'Israël. +Assurément ce jeune homme a du bon dans le cœur, et deviendra un séjour +de la grâce et un vaisseau de l'Esprit, quoique pour le moment il soit +empêtré dans le filet des folies mondaines et des vanités charnelles.</p> + +<p>—Il faut l'espérer, dit dévotement Saxon. Mais avez-vous encore quelque +chose à nous apprendre au sujet de la révolte, digne monsieur?</p> + +<p>—Très peu, si ce n'est que les paysans sont accourus en si grand nombre +qu'il a fallu en renvoyer beaucoup, faute d'armes. Tous ceux qui paient +la dîme dans le comté de Somerset vont à la recherche de cognes et de +faux. Il n'y a pas un forgeron qui ne soit occupé dans sa forge du matin +au soir, à faire des fers de pique. Il y a six mille hommes comme cela +dans le camp, mais ils n'ont pas même un mousquet pour cinq. À ce qu'on +m'a dit, ils se sont mis en marche sur Axminster, où ils auront affaire +au Duc d'Albemarle qui est parti d'Exeter avec quatre mille hommes des +milices de Londres.</p> + +<p>—Alors, quoique nous fassions, nous arriverons trop tard, m'écriai-je.</p> + +<p>—Vous aurez assez de bataille avant que Monmouth échange son chapeau de +cheval contre une couronne et sa roquelaure à dentelles contre la +pourpre, dit Saxon. Si notre digne ami que voici est exactement +renseigné, et qu'un engagement de cette sorte ait lieu, ce ne sera que +le prologue de la pièce. Lorsque Churchill et Feversham arriveront avec +les propres troupes du Roi, ce sera alors que Monmouth fera le grand +saut, qui le portera sur le trône ou sur l'échafaud.</p> + +<p>Pendant qu'avait lieu cette conversation, nous avions mis nos chevaux au +pas pour descendre le sentier tortueux qui longe la pente Est de Taunton +Deane.</p> + +<p>Depuis quelque temps, nous avions pu voir dans la vallée au-dessous de +nous les lumières de la ville de Taunton, et la longue bande d'argent de +la rivière la Tone.</p> + +<p>La lune, brillant de tout son éclat dans un ciel sans nuages, répandait +un doux et paisible rayonnement sur la plus belle et la plus riche des +vallées anglaises.</p> + +<p>De magnifiques résidences seigneuriales, des tours crénelées, des +groupes de cottages bien abrités sous leurs toits de chaume, les vastes +et silencieuses étendues des champs de blé, de sombres bosquets, à +travers lesquels brillaient les fenêtres éclairées des maisons qui +peuplaient leurs profondeurs, tout cela se développait autour de nous, +ainsi que les paysages indéfinis, muets, qui se déploient devant nous en +nos rêves.</p> + +<p>Il y avait dans ce tableau tant de calme, tant de beauté, que nous +arrêtâmes nos chevaux à un coude que faisait le sentier, que les paysans +las, les pieds meurtris, firent halte, que les blessés eux-mêmes se +soulevèrent dans la charrette, pour réjouir leurs yeux par un regard +jeté sur cette terre promise.</p> + +<p>Tout à coup, du silence, monta une voix forte, fervente, qui s'adressait +à la Source de Vie pour lui demander de garder et préserver ce qu'elle +avait créé.</p> + +<p>C'était Maître Josué Pettigrue, qui, à genoux, implorait à la fois des +lumières pour l'avenir, et exprimait sa reconnaissance de ce que son +troupeau était sorti sain et sauf des dangers rencontrés sur son chemin.</p> + +<p>Je voudrais, mes enfants, posséder un de ces cristaux magiques dont vous +parlent les livres, afin de pouvoir vous y montrer cette scène: les +noires silhouettes des cavaliers, l'attitude grave, sérieuse des +paysans, les uns agenouillés pour prier, les autres s'appuyant sur leurs +armes grossières, l'expression à la fois soumise et narquoise des +dragons prisonniers, la rangée de figures pâles, contractées par la +souffrance, qui regardaient par-dessus le bord de la charrette, le +chœur de gémissements, de cris, de phrases entrecoupées qui +interrompait parfois la parole ferme et égale du pasteur.</p> + +<p>Si seulement j'étais capable de peindre une pareille scène avec le +pinceau d'un Verrio ou d'un Laguerre, je n'aurais pas besoin de la +décrire en ce langage décousu et faible.</p> + +<p>Maître Pettigrue avait terminé son discours d'actions de grâce, et +allait se relever quand le tintement musical d'une cloche nous arriva de +la ville endormie à nos pieds.</p> + +<p>Pendant une ou deux minutes, ce son s'éleva tour à tour fort et faible, +en sa douce et claire vibration.</p> + +<p>Il fut suivi d'un second coup d'un son plus grave, plus âpre, et d'un +troisième, et l'air finit par s'emplir d'un joyeux carillon.</p> + +<p>En même temps, on entendit une rumeur de cris, d'applaudissements, qui +s'enfla, s'étendit et devint un grondement puissant.</p> + +<p>Des lumières étincelèrent aux fenêtres.</p> + +<p>Des tambours battirent.</p> + +<p>Toute la ville fut en mouvement.</p> + +<p>Ces manifestations soudaines de réjouissance, suivant d'aussi près la +prière du ministre, furent regardées comme un heureux présage par les +superstitieux paysans, qui poussèrent un cri de joie et, se remettant en +marche, furent bientôt arrivés aux confins de la ville.</p> + +<p>Les sentiers et la chaussée étaient noirs d'une foule formée par la +population de la ville, hommes, femmes, enfants.</p> + +<p>Beaucoup d'entre eux portaient des torches et des lanternes, et cette +masse serrée allait dans une même direction.</p> + +<p>Nous les suivîmes, et nous nous trouvâmes sur la place du marché, où des +groupes de jeunes apprentis entassaient des fagots, pour un feu de joie, +tandis que d'autres mettaient en perce deux où trois grands tonneaux +d'ale.</p> + +<p>Ce qui donnait lieu à cette subite explosion de joie, c'était la +nouvelle toute fraîche que la milice d'Albemarle avait déserté en +partie, et que le reste avait été battu, ce matin là, à Axminster.</p> + +<p>Lorsqu'on apprit le succès de notre propre engagement, la joie populaire +devient plus tumultueuse que jamais.</p> + +<p>On se précipita au milieu de nous, on nous combla de bénédictions, en +cet étrange dialecte de l'ouest, à la prononciation épaisse.</p> + +<p>On embrassait nos chevaux autant que nous.</p> + +<p>Des préparatifs furent bientôt faits pour accueillir nos compagnons +fatigués.</p> + +<p>Un long édifice vide, qui servait de magasin pour les laines, fut garni +d'une épaisse couche de paille et mis à leur disposition.</p> + +<p>On y plaça un grand baquet rempli d'ale, et une abondante provision de +viandes froides et de pain de froment.</p> + +<p>De notre côté, nous descendîmes par la rue de l'Est, à travers les cris +et les poignées de main de la foule, pour nous rendre à l'hôtellerie du +<i>Blanc-Cerf</i>, où, après un repas hâtif, nous fûmes fort heureux de +nous mettre au lit.</p> + +<p>Mais à une heure avancée de la nuit, notre sommeil fut interrompu par +les réjouissances de la foule qui, après avoir brûlé en effigie Lord +Sunderland et Grégoire Alford, Maire de Lyme, s'attarda à chanter des +chansons du pays de l'Ouest et des hymnes puritains jusqu'aux premières +heures du matin.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="II_Le_rassemblement_sur_la_place_du_Marche" id="II_Le_rassemblement_sur_la_place_du_Marche"></a><a href="#table">II—Le rassemblement sur la place du Marché.</a></h2> + + +<p>La belle ville où nous nous trouvions alors, était le véritable centre +de la rébellion, bien que Monmouth n'y fût pas encore arrivé. C'était +une localité florissante, faisant un grand commerce de laine et de draps +à côtes, qui donnait du travail à près de sept mille habitants.</p> + +<p>Ainsi elle occupait un rang élevé parmi les cités anglaises, et n'avait +au-dessus d'elle que Bristol, Norwich, Bath, Exeter, York, Worcester, +entre les villes de province.</p> + +<p>Taunton avait été longtemps fameux non seulement par ses ressources et +par l'initiative de ses habitants, mais encore par la beauté et la bonne +culture du pays qui s'étendait autour d'elle et produisait une vaillante +race de fermiers.</p> + +<p>Depuis un temps immémorial, la ville avait été un centre de ralliement +pour le parti de la liberté, et pendant bien des années elle avait +penché pour la République en politique et pour le puritanisme en matière +de religion.</p> + +<p>Aucune localité du Royaume n'avait combattu avec plus de bravoure pour +le Parlement, et bien qu'elle eût été deux fois assiégée par Goring, les +bourgeois, sous les ordres du courageux Robert Blake, avait lutté si +désespérément que chaque fois les Royalistes avaient été obligés de se +retirer déconfits.</p> + +<p>Pendant le second siège, la garnison avait été réduite à se nourrir de +la chair des chiens et des chevaux, mais pas un mot relatif à une +reddition n'était sorti de sa bouche, non plus que de celle de +l'héroïque commandant.</p> + +<p>C'était ce même Blake sous lequel le vieux marin Salomon Sprent avait +combattu contre les Hollandais.</p> + +<p>Après la Restauration, le Conseil Privé, pour faire voir qu'il se +souvenait du rôle joué par la glorieuse ville du comté de Somerset, +avait ordonné, par une mesure toute spéciale, la démolition des remparts +qui entouraient la cité vierge.</p> + +<p>Aussi, au temps dont je parle, il ne restait de l'enceinte de murs +épais, si bravement défendue par la dernière génération de citadins, que +quelques misérables amas de débris.</p> + +<p>Toutefois il restait encore bien des souvenirs de ces temps orageux.</p> + +<p>Les maisons du pourtour portaient encore les cicatrices et les lézardes +produites par les bombes et les grenades des cavaliers.</p> + +<p>D'ailleurs, la ville entière avait une farouche et martiale apparence.</p> + +<p>On eût dit un vétéran parmi les cités qui avaient combattu au temps +jadis.</p> + +<p>Elle ne redoutait point de voir encore une fois l'éclair des canons et +d'entendre le sifflement aigu des projectiles.</p> + +<p>Le Conseil de Charles pouvait détruire les remparts que ses soldats +avaient été incapables de prendre, mais nul édit royal n'avait le +pouvoir d'en finir avec le caractère résolu et les opinions avancées des +bourgeois.</p> + +<p>Bon nombre d'entre eux, nés et grandis dans le fracas de la guerre +civile, avaient subi dès leur enfance l'action incendiaire des récits de +la guerre de jadis, et des souvenirs du grand assaut où les mangeurs +d'enfants de Lumley furent précipités en bas de la brèche par les bras +vigoureux de leurs pères.</p> + +<p>Ainsi furent entretenues dans Taunton des dispositions plus énergiques, +un caractère plus guerrier qu'en toute autre ville provinciale +d'Angleterre.</p> + +<p>Cette flamme fut attisée par l'action infatigable d'une troupe d'élite +de prédicants non conformistes, parmi lesquels le plus en vue était +Joseph Alleine.</p> + +<p>On n'eût pu mieux choisir comme foyer d'une révolte, car aucune cité +n'attachait plus de prix aux libertés et à la croyance qui étaient +menacées.</p> + +<p>Une forte troupe de bourgeois était déjà partie pour rejoindre l'armée +rebelle, mais beaucoup étaient restés à la ville pour la défendre.</p> + +<p>Ceux-ci furent renforcés par des bandes de paysans, comme celle à +laquelle nous nous étions nous-mêmes attachés.</p> + +<p>Elles étaient accourues en masse des environs, et maintenant elles +partageaient leur temps entre les discours de leurs prédicateurs +favoris, et l'exercice qui consistait à s'aligner et à manier leurs +armes.</p> + +<p>Dans les cours, les rues, les places du marché, on apprenait la marche, +la manœuvre, le soir, le matin, à midi.</p> + +<p>Lorsque nous sortîmes à cheval après le déjeuner, toute la ville +retentissait des cris de commandement et du fracas des armes.</p> + +<p>Nos amis d'hier se rendaient sur la place du marché au moment où nous y +arrivâmes, et ils nous eurent à peine vus qu'ils ôtèrent leurs chapeaux +et nous accueillirent par des acclamations nourries, et ils ne +consentirent à se taire que quand nous les eûmes rejoints au petit trot +pour prendre notre place à leur tête.</p> + +<p>—Ils ont juré qu'aucun autre ne serait leur chef, dit le ministre, +debout près de l'étrier de Saxon.</p> + +<p>—Je ne pouvais pas souhaiter de plus solides gaillards à conduire, +dit-il.</p> + +<p>—Qu'ils se déploient en double ligne, en avant de l'hôtel de ville! +Comme cela! c'est cela!</p> + +<p>—Rangez-vous bien, la ligne d'arrière! dit-il en se plaçant à cheval +vis-à-vis d'eux. Maintenant mettez-vous pour prendre position, le flanc +gauche immobile, pour servir de pivot à l'autre! C'est cela: voilà une +ligne aussi rigide, aussi droite qu'une épée sortant des mains d'Andrea +Ferrare... Je t'en prie, l'ami, ne tiens pas ta pique comme si c'était +une houe, quoique j'espère que tu feras de bonne besogne avec elle pour +émonder la vigne du Seigneur... Et vous, monsieur, il faut porter votre +mousqueton sur l'épaule au lieu de le tenir sous le bras comme un dandy +tient sa canne. Jamais malheureux soldat se vit-il obligé de mettre en +ordre une équipe aussi panachée! Mon bon ami le Flamand lui-même ne +servirait pas à grand-chose, ici, non plus que Petrinus qui, dans son +traité <i>De re militari</i>, ne donne nulles indications sur la façon de +faire faire l'exercice à un homme dont l'arme est une faucille ou une +faux.</p> + +<p>—Épaulez faux! Portez faux! Présentez faux! dit tout bas Ruben à +l'oreille de Sir Gervas.</p> + +<p>Et tous deux éclatèrent de rire sans se préoccuper des froncements de +sourcils de Saxon voûté.</p> + +<p>—Partageons-les, dit-il, en trois compagnies de quatre-vingts hommes.</p> + +<p>—Non, un instant... Combien avez-vous d'hommes armés de mousquets? +Cinquante-cinq. Qu'ils sortent des rangs! Ils formeront la première +ligne ou compagnie. Sir Gervas Jérôme, vous avez sans doute commandé la +milice de votre comté, et vous savez quelque chose sur l'exercice à feu. +Si je suis le chef de cette troupe, je vous nomme capitaine de cette +compagnie. Elle formera la première dans la bataille, et c'est une +position qui ne vous déplaira pas, je le sais.</p> + +<p>—Pardieu, il faudra qu'ils se poudrent la tête, dit Sir Gervas d'un ton +décidé.</p> + +<p>—Vous aurez à pourvoir à tout leur arrangement, répondit Saxon. Que la +première compagnie s'avance de six pas sur le pont! C'est cela!... +Maintenant que les hommes armés de piques se présentent! Quatre-vingt +sept! une compagnie bonne pour le service. Lockarby, chargez-vous de ces +hommes, et n'oubliez pas ceci: les guerres d'Allemagne l'ont démontré. +La meilleure cavalerie est aussi impuissante contre des piquiers bien +fermes que les vagues contre un rocher. Vous serez le capitaine de la +seconde compagnie. Allez vous placer à sa tête.</p> + +<p>—Par ma foi, s'ils ne savent pas mieux se battre que leur capitaine ne +sait se tenir à cheval, dit à demi-voix Ruben, ce sera une fâcheuse +affaire. J'espère qu'ils seront plus solides sur le champ de bataille +que je ne le suis en selle.</p> + +<p>—Quant à la troisième compagnie des hommes armés de faux, je la confie +à vos soins, capitaine Micah Clarke, reprit Saxon. Le bon Maître Josué +Pettigrue sera notre aumônier militaire. Sa voix et sa présence ne +seront-elles pas pour nous comme la manne dans le désert, comme des +sources d'eau dans les lieux arides. Quant aux sous-officiers, je vois +que vous les avez déjà choisis. Vos capitaines auront le droit d'ajouter +à ce nombre, ceux qui frappent avec sang-froid et ne font pas de +quartier. Maintenant j'ai encore une chose à vous dire. Je parle de +façon à ce que tout le monde m'entende, et que dans la suite personne ne +se plaigne de ce qu'on ne lui a pas fait connaître clairement les règles +de son service. Ainsi donc, je vous avertis que quand le clairon sonnera +l'appel du soir, qu'on aura déposé le casque et la pique, je suis comme +vous, et vous comme moi, les uns et les autres, des ouvriers dans le +même champ, et nous buvons aux mêmes sources de vie. Ainsi donc je +prierai avec vous, je prêcherai avec vous, je vous donnerai des +éclaircissements, je ferai tout ce qui peut convenir à un frère de +pèlerinage sur la route fatigante. Mais écoutez bien, amis, quand nous +sommes sous les armes, et qu'il y a de bonne besogne à faire, en marche, +ou sur le champ de bataille, ou à la revue, que votre tenue soit +régulière, militaire, scrupuleuse. Soyez vifs à entendre, alertes à +obéir, car je ne veux pas de flemmards, ni de traînards, et s'il s'en +trouvait, je leur ferais sentir le poids de ma main. Oui, j'irai même +jusqu'à les supprimer. Je vous le déclare, il n'y aura point de pitié +pour des gens de cette sorte.</p> + +<p>Sur ces mots il s'arrêta, promena ses regards sur sa troupe d'un air +sévère, ses paupières très baissées sur ses yeux brillants et mobiles.</p> + +<p>—Si donc, reprit-il, un homme se trouvait parmi vous qui redoute de se +soumettre à une discipline rigoureuse, qu'il sorte des rangs, et qu'il +se mette en quête d'un chef plus indulgent car je vous le dis, tant que +je commanderai ce corps, le régiment d'infanterie de Wiltshire, qui a +pour chef Saxon, sera digne de faire ses preuves en cette cause sainte +et si propre à élever les âmes.</p> + +<p>Le colonel se tut et resta immobile sur sa jument.</p> + +<p>Les paysans, formés en longue ligne levèrent les yeux, les uns d'un air +balourd, les autres d'un air d'admiration, certains avec une expression +de crainte devant ses traits sévères, osseux, et son regard plein de +menaces.</p> + +<p>Mais personne ne bougea.</p> + +<p>Il reprit:</p> + +<p>—L'honorable Maître Timewell, Maire de cette belle ville de Taunton, +laquelle a été une tour de force pour les fidèles pendant ces longues +années pleines d'épreuves pour l'esprit, se dispose à nous passer en +revue, quand les autres corps se seront réunis. Ainsi donc, capitaines, +à vos commandements... Là, les mousquetaires! Formez les rangs, avec +trois pas d'intervalle entre chaque ligne. Faucheurs, prenez place sur +la gauche; que les sous-officiers se postent sur les flancs et en +arrière. Comme cela! Voilà qui est bien manœuvré pour un premier essai, +quoiqu'un bon adjudant avec sa trique, à la façon impériale, puisse +trouver encore ici pas mal de besogne.</p> + +<p>Pendant que nous étions occupés ainsi à nous organiser d'une manière +rapide et sérieuse un régiment, d'autres corps de paysans, plus ou moins +disciplinés, s'étaient rendus sur la Place du Marché et y avaient pris +position.</p> + +<p>Ceux de notre droite étaient venus de Frome et de Radstock, dans le nord +du comté de Somerset.</p> + +<p>C'était une simple cohue dont les armes consistaient en fléaux, +maillets, et autres outils de ce genre, et sans autres signes de +ralliement que des branches vertes fixées dans les rubans de leurs +chapeaux.</p> + +<p>Le corps, qui se trouvait à notre gauche, portait un drapeau indiquant +qu'il se composait d'hommes du comté de Dorset.</p> + +<p>Ils étaient moins nombreux, mais mieux équipés, car leur premier rang +tout entier était comme le nôtre, armé de mousquets.</p> + +<p>Pendant ce temps, les bons bourgeois de Taunton, leurs femmes et leurs +filles, s'étaient groupés sur les balcons et aux fenêtres qui avaient +vue sur la place du Marché, et d'où ils pouvaient assister au défilé.</p> + +<p>Ces graves bourgeois, aux barbes taillées en carré, aux vêtements de +drap, avec leurs imposantes moitiés en velours et taffetas à triple +poil, regardaient du haut de leurs observatoires, tandis que çà et là +s'entrevoyait sous la coiffe puritaine une jolie figure timide et très +propre à confirmer la renommée de Taunton, ville aussi célèbre par la +beauté de ses femmes que pour les prouesses de ses hommes.</p> + +<p>Les côtés de la place étaient occupés par la masse compacte des gens du +peuple, vieux tisseurs de laine à la barbe blanche, matrones aux faces +revêches, villageoises avec leurs châles posés sur la tête, essaims +d'enfants, qui de leurs voix aiguës acclamaient le Roi Monmouth et la +succession protestante.</p> + +<p>—Sur ma foi, dit Sir Gervas, en faisant reculer son cheval jusqu'à ce +qu'il se trouvât sur la même ligne que moi, nos amis aux bottes carrées +ne devraient pas être si pressés d'aller au ciel, alors qu'ils ont parmi +eux, sur terre, des anges en si grand nombre. Par le Corps Dieu! ne +sont-elles pas belles! Et à elles toutes, elles n'ont pas une mouche, +pas un diamant, et pourtant que ne donneraient pas vos belles fanées du +Mail ou de la Piazza pour avoir leur innocence et leur fraîcheur?</p> + +<p>—Je vous en prie, au nom du ciel, ne leur envoyez pas de ces sourires +et de ces saluts, dis-je. Ces politesses sont de mise à Londres, mais +elles seraient entendues de travers parmi ces simples villageoises au +Somerset et leurs parents, gens à la tête chaude, et qui frappent dur.</p> + +<p>J'avais à peine dit ces mots que la porte à deux vantaux de l'Hôtel de +Ville s'ouvrit, et que le cortège des pères de la cité apparut sur la +place du marché.</p> + +<p>Deux trompettes en justaucorps <i>ini-parti</i> les précédaient, en +sonnant une fanfare sur leurs instruments.</p> + +<p>Derrière eux venaient les aldermen et les conseillers, graves et +vénérables vieillards, drapés dans des robes de soie noire à traîne, aux +collets et aux bords formés de coûteuses fourrures.</p> + +<p>Après eux s'avançait un petit homme rougeaud, bedonnant, qui tenait à la +main la verge, insigne de son office.</p> + +<p>C'était le secrétaire de la ville.</p> + +<p>Le défilé des dignitaires se terminait par la haute et imposante +personne de Stephen Timewell, Maire de Taunton.</p> + +<p>Il y avait dans l'extérieur de ce magistrat bien des choses faites pour +attirer l'attention, car tous les traits qui caractérisaient le parti +puritain, auquel il appartenait, se personnifiaient et s'exagéraient en +lui.</p> + +<p>Il était d'une taille très haute, extrêmement maigre, avec un air +fatigué, des paupières lourdes, qui trahissaient les jeûnes et les +veilles.</p> + +<p>Les épaules courbées, la tête penchée sur la poitrine marquaient les +effets de l'âge, mais ses yeux brillants, d'un gris d'acier, l'animation +qui se remarquait dans les traits de sa figure pleine de vivacité, +prouvaient à quelle hauteur l'enthousiasme religieux pouvait s'élever +au-dessus de la faiblesse corporelle.</p> + +<p>Une barbe pointue, en désordre, tombait à mi-chemin de sa ceinture.</p> + +<p>Ses longs cheveux, blancs comme la neige, s'échappaient en voltigeant de +dessous une calotte de velours.</p> + +<p>Cette calotte était fortement tendue sur le crâne de façon à faire +saillir les oreilles dans une position forcée, de chaque côté, coutume +qui a valu à son parti l'épithète de «dresse-l'oreille» qui lui fut si +souvent appliquée par ses adversaires.</p> + +<p>Son costume était d'une simplicité étudiée, de couleur sombre.</p> + +<p>Il se composait de son manteau noir, de culottes en velours foncé, de +bas de soie, avec des nœuds de velours aux souliers à la place des +boucles alors en usage.</p> + +<p>Une grosse chaîne d'or, qu'il portait au cou, était la marque de son +office.</p> + +<p>En avant de lui marchait à pas comptés le gros secrétaire de la ville, +au gilet rouge, une main sur la hanche, l'autre étendue pour brandir la +verge qui lui servait d'insigne.</p> + +<p>Il jetait des regards solennels à droite et à gauche, s'inclinait de +temps en temps comme s'il s'attribuait les applaudissements.</p> + +<p>Ce petit homme avait attaché à sa ceinture un énorme sabre qui résonnait +sur ses pas avec un bruit de ferraille sur le pavé formé de galets, et +qui de temps en temps se mettait entre ses jambes.</p> + +<p>Alors l'homme l'enjambait d'un air brave et reprenait sa marche sans +rien perdre de sa dignité.</p> + +<p>Trouvant à la fin ces interruptions trop fréquentes, il abaissa la +poignée de son sabre de manière à en élever la pointe, et il continua à +marcher avec l'air d'un coq bantam dont la queue aurait été réduite à +une seule plume.</p> + +<p>Lorsque le Maire eut passé en avant et en arrière des différents corps +et les eut inspectés avec une minutie et une attention bien propres à +prouver que l'âge n'avait point émoussé ses qualités militaires, il fit +demi-tour dans l'intention évidente de nous parler.</p> + +<p>Aussitôt son secrétaire s'élança devant lui, agitant les bras, et criant +à tue-tête:</p> + +<p>—Silence, bonnes gens! Silence pour le très honorable Maire de Taunton! +Silence pour le digne Maître Stephen Timewell.</p> + +<p>Et au milieu de ses gestes et de ses cris, il s'empêtra encore une fois +dans son arme démesurée, et alla s'étaler à quatre pattes dans le +ruisseau.</p> + +<p>—Silence, vous même, Maître Tetheridge, dit d'un ton sévère le +magistrat suprême, si l'on vous rognait votre épée et votre langue, ce +serait aussi avantageux pour vous que pour nous. Ne saurais-je dire +quelques mots opportuns à ces braves gens sans que vous veniez +m'interrompre par vos aboiements discordants?</p> + +<p>L'encombrant personnage se ramassa et s'esquiva derrière le groupe des +conseillers, pendant que le Maire gravissait avec lenteur les degrés de +la croix du marché.</p> + +<p>De là, il nous parla d'une voix haute, perçante, qui prenait plus +d'ampleur à chaque mot, si bien qu'elle s'entendait jusque dans les +coins les plus éloignés de la place.</p> + +<p>—Amis dans la foi, dit-il, je rends grâce au Seigneur d'avoir été +épargné dans ma vieillesse pour être présent à cette pieuse réunion. Car +nous, gens de Taunton, nous avons toujours entretenu vivante parmi nous +la flamme du Covenant, parfois peut-être obscurcie par les courtisans +des circonstances, mais restée toujours allumée dans les cœurs de notre +peuple. Toutefois il régnait autour de nous des ténèbres pires que +celles de l'Égypte, alors que Papisme et Prélatisme, Arminianisme et +Érastianisme faisaient rage et se donnaient libre cours sans rencontrer +d'obstacle ni de répression. Mais que vois-je maintenant? Vois-je les +fidèles se retirer tremblants en leurs cachettes, et dressant l'oreille +pour percevoir le bruit des fers des chevaux de leurs oppresseurs? +Vois-je une génération docile aux maîtres du jour, avec le mensonge aux +lèvres, et la vérité ensevelie au fond de son cœur? Non, je vois devant +moi des hommes pieux, qui viennent non seulement de cette belle cité, +mais encore de tout le pays à la ronde, et des comtés de Dorset, et de +Wilts, certains même, à ce qu'on me dit, du Hampshire, tous disposés, +empressés à besogner vigoureusement pour la cause du Seigneur. Et quand +je vois ces hommes fidèles, et quand je pense que chacune des grosses +pièces de monnaie qu'ils ont dans leurs caisses est prête à les +soutenir, et quand je sais que ceux qui, dans le pays, ont survécu aux +persécutions, rivalisent de prières pour nous, j'entends une voix +intérieure qui me dit que nous abattrons les idoles de Dagon et que nous +bâtirons dans cette Angleterre, notre pays, un temple de la vraie +religion tel que ni Papisme, ni Prélatisme, ni idolâtrie, ni aucune +autre invention du Mauvais ne prévaudra jamais contre lui.</p> + +<p>Un sourd murmure d'approbation que rien ne pouvait contenir, monta des +rangs compacts de l'infanterie insurgée, en même temps que les armes ou +mousquetons retombaient sur le pavé avec un bruit sonore.</p> + +<p>Saxon tourna à demi sa figure farouche, en levant la main d'un signe +d'impatience.</p> + +<p>Le grondement rauque s'éteignit parmi nos hommes, pendant que nos +compagnons de droite et de gauche, moins disciplinés, continuaient à +agiter leurs branches vertes et à faire sonner leurs armes.</p> + +<p>Les gens de Taunton restaient immobiles, résolus, silencieux, mais leurs +traits contractés, leurs sourcils froncés prouvaient que l'éloquence de +leur concitoyen avait remué jusqu'en ses profondeurs l'esprit fanatique +qui les distinguait.</p> + +<p>—J'ai en main, reprit le Maire, en tirant de sa poitrine un papier +roulé, la proclamation dont notre royal chef s'est fait précéder. En sa +grande bonté, en son abnégation, il a, dans le premier appel daté de +Lyme, fait savoir qu'il laisserait le choix d'un monarque aux Communes +d'Angleterre, mais ayant appris que ses ennemis faisaient de cette +déclaration l'usage le plus scandaleux, le plus vil, et assuraient qu'il +avait trop peu de confiance en sa propre cause pour surprendre +publiquement le titre qui lui était dû, il a décidé de mettre fin à ces +mauvais propos.</p> + +<p>«Sachez donc que par la présente il est proclamé que James, Duc de +Monmouth, est désormais le Roi légitime d'Angleterre, que Jacques +Stuart, le papiste et le fratricide, est un scélérat usurpateur, qu'il +est promis cinq mille guinées à quiconque le livrera mort ou vif, et que +l'assemblée siégeant actuellement à Westminster et se donnant le nom de +Communes d'Angleterre est une assemblée illégale, que ses actes sont +nuls et non avenus devant la loi. Dieu bénisse le Roi Monmouth et la +Religion protestante!»</p> + +<p>Les trompettes sonnèrent une fanfare, et le peuple applaudit, mais le +Maire, levant ses mains maigres et blanches pour réclamer le silence, +reprit:</p> + +<p>—Il est arrivé ce matin un message du Roi. Il envoie son salut à ses +fidèles sujets protestants, et ayant fait halte à Axminster, pour se +reposer après sa victoire, il se mettra bientôt en marche, et sera parmi +vous dans deux jours au plus tard.</p> + +<p>«Vous serez peinés d'apprendre que le bon Alderman Rider a péri, frappé +au plus fort de la mêlée. Il est mort en homme et en chrétien, léguant +toute sa fortune en ce monde, ainsi que sa fabrique de draps et ses +biens immeubles, pour la continuation de la guerre.</p> + +<p>«Parmi les autres morts, il n'y en a pas plus de dix qui soient de +Taunton. Deux vaillants jeunes pères ont été moissonnés, Ohosés et +Ephraïm Hollis, dont la pauvre mère...</p> + +<p>—Ne vous désolez pas à mon sujet, bon Maître Timewell, cria une voix de +femme dans la foule. J'ai trois autres fils, aussi solides, que j'offre +tous pour la même querelle.</p> + +<p>—Vous êtes une digne femme, <i>Mistress</i> Hollis, répondit le Maire, et +vos enfants ne seront point perdus pour vous. Le nom suivant sur ma +liste est celui de Jessé Tréfail, puis viennent Joseph Millar et +Aminadab Holt...</p> + +<p>Un mousquetaire, homme d'un certain âge, se trouvant dans là première +ligne de l'infanterie Taunton, enfonça son chapeau sur ses yeux, et cria +d'une voix forte et ferme:</p> + +<p>—Le Seigneur me l'a donné, le Seigneur me l'a ôté. Béni soit le nom du +Seigneur!</p> + +<p>—C'est votre fils unique, Maître Holt, dit le Maire, mais le Seigneur a +aussi sacrifié son Fils unique pour que vous et moi nous puissions boire +aux eaux de la vie éternelle... Puis viennent Route-de-lumière-Régan, +James Fletcher, Salut-Smith et Robert Jolinstone.</p> + +<p>Le vieux Puritain roula ses papiers d'un air grave, et après être resté +quelques instants les mains croisées sur sa poitrine, en une silencieuse +prière, il descendit de la croix du marché, et s'éloigna suivi des +aldermen et des conseillers.</p> + +<p>La foule commença de même à se disperser, d'une façon posée et sans +désordre.</p> + +<p>Les figures étaient solennelles, sérieuses, les yeux baissés.</p> + +<p>Toutefois un grand nombre de paysans, plus curieux ou moins dévots que +les citadins, se groupèrent autour de notre régiment, pour voir ceux qui +avaient battu les dragons.</p> + +<p>—Vois-tu l'homme qui a une tête de gerfaut? s'écria l'un, en désignant +Saxon. C'est lui qui a abattu hier ce Philistin d'officier, et qui a +mené les fidèles à la victoire.</p> + +<p>—Remarquez-vous cet autre, s'écria une vieille dame, celui qui a la +figure blanche, et qui est habillé comme un prince? C'est un noble, qui +est venu de Londres pour rendre témoignage en faveur de la foi +protestante. C'est un bien pieux gentleman, oh, oui, et s'il était resté +dans la cité coupable, on lui aurait coupé la tête, comme on a fait au +bon Lord Russell, ou on l'aurait enchaîné avec le digne monsieur Baxter.</p> + +<p>—Par la Vierge Marie, compère, criait un autre, l'homme de grande +taille au cheval gris, voilà mon soldat à moi. Il a les joues aussi +lisses qu'une demoiselle, et des membres comme Goliath de Gath. Je vous +parie qu'il serait capable d'emporter ce vieux compère de Jones en +travers de sa selle aussi aisément que Towser enlève une donzelle. Mais +voici ce bon monsieur Tetheridge, le secrétaire: il est bien occupé, et +c'est un homme qui n'épargne ni le temps ni la peine pour la Grande +Cause.</p> + +<p>—Place, bonnes gens, place! criait le petit secrétaire affairé, l'air +autoritaire. N'entravez pas les hauts employés de la corporation dans +l'accomplissement de leurs fonctions. Vous ne devez pas non plus +encombrer les abords des combattants, vu que par là vous les empêchez de +se déployer et de s'étendre en ligne, ainsi que le demandent +actuellement plusieurs chefs importants. Je vous prie, quel est donc +celui qui commande cette cohorte, ou plutôt cette légion, vu que vous +avez le concours de cavalerie auxiliaire?</p> + +<p>—C'est un régiment, monsieur, dit Saxon d'un air bourru, le régiment du +colonel Saxon, infanterie du Comté de Wilts, que j'ai l'honneur de +commander.</p> + +<p>—Je demande pardon à monsieur le colonel, s'écria le secrétaire, d'un +air inquiet, en s'écartant du soldat à figure bronzée. J'ai entendu +parler de monsieur le colonel et de ses exploits dans les guerres +d'Allemagne. Moi-même, j'ai porté la pique dans ma jeunesse, et j'ai +brisé une ou deux têtes, oui, et même aussi un ou deux cœurs, au temps +où je portais justaucorps et bandoulière.</p> + +<p>—Faites connaître votre message, dit brièvement le colonel.</p> + +<p>—C'est de la part de son Excellence monsieur le Maire. Il s'adresse à +vous-même, et à vos capitaines, qui sans doute sont ces cavaliers de +haute stature que je vois à mes côtés. Beaux gaillards, sur ma foi, mais +vous et moi, colonel, nous savons bien qu'un petit tour d'escrime peut +mettre le plus petit d'entre nous au même niveau que le plus fendant. +Oui, je vous le garantis, vous et moi qui sommes des soldats, nous +pourrions, étant mis dos à dos, tenir tête à ces trois galants.</p> + +<p>—Parlez, mon garçon, gronda Saxon, en étendant un long bras musculeux +et saisissant par le revers de son habit le bavard secrétaire, et le +secouant de façon à faire sonner encore une fois son grand sabre.</p> + +<p>—Quoi! Colonel! Comment? s'écria Mr Tetheridge, dont l'habit parut +prendre une teinte plus foncée par le contraste avec la pâleur soudaine +de ses joues. Porteriez-vous une main irritée sur le représentant du +Maire? Moi aussi, je porte l'épée au côté, comme vous pouvez le voir. En +outre, je suis assez vif, assez prompt à me fâcher, et je vous avertis +en conséquence de ne rien faire que je puisse par hasard regarder comme +une offense personnelle. Quant à mon message, c'était pour vous dire que +son Excellence Mr le Maire désirait avoir un entretien avec vous et vos +capitaines à l'Hôtel de Ville.</p> + +<p>—Nous allons nous y rendre, dit Saxon.</p> + +<p>Puis, s'adressant au régiment, il se mit à expliquer quelques-uns des +mouvements et exercices les plus simples, en instruisant ses officiers +tout comme ses hommes, car si Sir Gervas connaissait un peu l'exercice, +Lockarby et moi, nous n'avions guère que de la bonne volonté à offrir +dans l'occasion.</p> + +<p>Lorsque l'ordre de rompre fut enfin donné, nos compagnies retournèrent à +leur casernement dans le magasin à laines, pendant que nous remettions +nos chevaux aux valets d'écurie du <i>Blanc-Cerf</i> et que nous nous +mettions en route pour présenter nos respects au Maire.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="III_Maitre_Stephen_Timewell_Maire_de_Taunton" id="III_Maitre_Stephen_Timewell_Maire_de_Taunton"></a><a href="#table">III—Maître Stephen Timewell, Maire de Taunton.</a></h2> + + +<p>Tout était en mouvement, en agitation, dans l'Hôtel de Ville.</p> + +<p>Sur un des côtés, à une table basse couverte de serge verte, étaient +assis deux écrivains, ayant devant eux de grands rouleaux de papier.</p> + +<p>Une longue procession de citadins défilaient devant eux.</p> + +<p>Chacun déposait un rouleau ou un sac de pièces de monnaies qui était +dûment enregistré par les receveurs.</p> + +<p>Une caisse carrée, renforcée de fer, se trouvait à côté d'eux.</p> + +<p>On y jetait l'argent et nous remarquâmes au passage qu'elle était à +moitié pleine de pièces d'or.</p> + +<p>Nous ne pûmes éviter de constater que parmi les donateurs, il y en avait +beaucoup dont les doublets râpés et les figures amaigries montraient que +les sommes si volontiers données par eux étaient le fruit de privations +qu'ils s'étaient imposés jusque dans leur nourriture.</p> + +<p>Beaucoup, parmi eux, accompagnaient leur offrande d'une courte prière, +ou de la citation d'un texte bien choisi, où il est parlé du trésor qui +ne se corrompt point, ou du prêt fait au Seigneur.</p> + +<p>Le secrétaire de la ville, debout près de la table, délivrait les reçus +pour chaque somme, et le mouvement incessant de sa langue emplissait la +salle, lorsqu'il lisait les noms et les sommes, en y intercalant ses +remarques:</p> + +<p>—Abraham Willis, criait-il à notre entrée, inscrivez-le pour vingt-six +livres dix shillings. Vous recevrez dix pour cent sur cette terre, +Maître Willis, et je vous garantis qu'ensuite vous ne serez point +oublié... John Standish, deux livres, William Simons, deux guinées... +Tiens-bon Bealing, quarante-cinq livres. Voilà un fameux coup dans le +flanc du Prélatisme, brave Maître Hoaling... Salomon Warren, cinq +guinées; James White, cinq shillings, l'obole de la veuve, James!... +Thomas Bakewell, cinq livres. Non, Maître Bakewell, avec trois fermes +sur les bords de la Tone et des pâturages dans l'endroit le plus fertile +d'Athelney, vous pouvez vous montrer plus libéral pour la bonne cause. +Nous vous reverrons sans doute. L'Alderman Smithson, quatre-vingt-dix +livres! Aha! voilà un soufflet sur la figure de la femme vêtue +d'écarlate. Encore quelques autres comme celui-là, et son trône se +changera en chaise à plongeon. Nous la démolirons, digne Maître +Smithson, ainsi que Jéhu, le fils de Nimshi, démolit la demeure de Baal.</p> + +<p>Et il bavardait, bavardait, faisant succéder éloges, conseils, +reproches, bien que les graves et solennels bourgeois ne prêtassent +guère attention à son vain jacassement.</p> + +<p>À l'autre côté de la salle, il y avait plusieurs longues auges de bois, +employées à loger les piques et les faux.</p> + +<p>Des messagers spéciaux, des appariteurs avaient été expédiés pour battre +le pays et réunir des armes.</p> + +<p>Ceux-ci, à leur retour, avaient déposé là leur butin sous la +surveillance de l'armurier en chef.</p> + +<p>Outre les armes ordinaires des paysans, on voyait un tonneau à moitié +plein de pistolets et de pétrinaux, sans compter un bon nombre de +mousquets, de fusils à écrou, des fusils hollandais, canardières, +carabines, ainsi qu'une douzaine de tromblons à canon de bronze, à +gueule évasée, quelques armes de rempart d'antique façon, telles que +sacres, couleuvrines, provenant des manoirs du comté.</p> + +<p>On avait pris sur les remparts, tiré des greniers de ces vieilles +demeures bien d'autres armes, que sans doute nos aïeux regardaient comme +des objets de prix, mais qui paraîtraient bien étranges en ce temps-ci, +où on peut tirer un coup de fusil toutes les deux minutes, et envoyer +aussi une balle à une distance de quatre cents pas.</p> + +<p>Il y avait des hallebardes, des haches de combat, des masses d'armes, +des lances, et d'antiques cottes de mailles, capables encore aujourd'hui +de mettre la vie d'un homme à l'abri d'un coup d'épée ou de pique.</p> + +<p>Maître Timewell, le Maire, était debout au milieu de ces allées et +venues, mettant de l'ordre dans toutes choses, en chef habile et +prévoyant.</p> + +<p>Je compris aisément la confiance et l'affection qu'éprouvaient pour lui +ses concitoyens, quand je le vis à l'œuvre, et faisant preuve de toute +la sagesse de l'âge et de tout l'entrain de la jeunesse.</p> + +<p>Il était tout entier à sa besogne.</p> + +<p>Au moment de notre arrivée, il essayait le fonctionnement d'un +falconnette, mais en nous apercevant, il s'avança et nous salua avec +beaucoup de bienveillance.</p> + +<p>—J'ai entendu parler beaucoup de vous, dit-il, et raconter comment vous +avez maintenu ensemble les fidèles, et battu ainsi les cavaliers de +l'usurpateur. Ce ne sera pas la dernière fois, je l'espère, que vous +aurez vu leur dos. On m'a appris, Colonel Saxon, que vous avez beaucoup +servi à l'étranger.</p> + +<p>—J'ai été l'humble instrument de la Providence dans plus d'une bonne +besogne, dit Saxon en s'inclinant. J'ai combattu avec les Suédois contre +les Brandebourgeois, puis avec les Brandebourgeois contre les Suédois, +mon temps étant expiré et mes conditions satisfaites avec ces derniers. +Ensuite j'ai combattu avec les Bavarois contre les Suédois et les +Brandebourgeois réunis, sans parler de la part que j'ai prise aux +grandes guerres sur le Danube contre le Turc, et de deux campagnes dans +le Palatinat avec les <i>Messieurs</i>, ce qui toutefois peut passer pour +une distraction plutôt que pour de la guerre.</p> + +<p>—De vrais états de service pour un soldat! s'écria le Maire, en +caressant sa barbe blanche. J'ai entendu dire aussi que vous êtes +puissant dans la prière et le chant. Vous êtes, ce que je vois, colonel, +de la vieille race de mil six cent quarante, où les hommes passaient +toute la journée en selle, et la moitié de la nuit à genoux. Quand +reverrons-nous leurs pareils? Il ne reste plus que des débris tels que +moi, le feu de notre jeunesse entièrement éteint, et n'offrant plus que +des cendres léthargiques de la tiédeur.</p> + +<p>—Non, non, dit Saxon, la position et l'occupation où vous voilà +maintenant ne sont guère d'accord avec la modestie de votre langage. +Mais voici des jeunes gens qui trouveront l'ardeur, si leurs anciens +apportent le concours de leurs cerveaux. Voici le Capitaine Micah +Clarke, le Capitaine Lockarby, et le Capitaine Honorable Sir Gervas +Jérôme, qui sont venus de loin tirer leurs épées en faveur de la foi +foulée aux pieds.</p> + +<p>—Taunton vous souhaite la bienvenue jeunes messieurs, dit le Maire, en +regardant un peu de travers, du moins je me le figurais, le baronnet qui +avait tiré son miroir de poche et était occupé à se brosser les sourcils +J'espère que durant votre séjour en cette ville, vous voudrez bien vous +installer chez moi. C'est une maison sans façon, où la chère est simple, +mais un soldat a peu de besoins. Et maintenant, colonel, je serais +heureux de vous consulter au sujet de ces drags, et de savoir si après +avoir été recerclés, ils peuvent encore servir, ainsi qu'au sujet de ces +trois demi-canons, qui furent employés au temps ancien du Parlement et +diront peut-être leur mot dans la cause du peuple.</p> + +<p>Le vieux soldat et le Puritain s'enfoncèrent aussitôt dans une profonde +et savante discussion sur les mérites des pièces de rempart, des petits +canons, demi-couleuvrines, sacres, mignons, mortiers, faucons, +pierriers, autant de types d'artillerie sur chacun desquels Saxon avait +à exprimer des opinions bien tranchées, étayées de bien des aventures, +de bien des expériences personnelles.</p> + +<p>Il s'étendit ensuite sur les avantages des flèches à feu, des lances à +feu, dans l'attaque ou la défense des places fortes.</p> + +<p>Il termina par une longue dissertation sur les fortins, <i>directis +lareribus</i>, sur les ouvrages en demi-lune, en ligne droite, horizontaux, +obsculaires, avec tant de mentions des lignes de la Majesté Impériale, à +Gran, qu'il semblait que ce discours ne dût jamais finir.</p> + +<p>Nous nous esquivâmes pendant qu'il était en train de discuter sur les +efforts que produisirent les grenades autrichiennes sur une brigade de +piquiers bavarois à la bataille d'Obergranstock.</p> + +<p>—Que je sois maudit, si je suis disposé à accepter l'offre de ce +personnage, dit Sir Gervas à demi-voix. J'ai entendu parler des ménages +puritains. Beaucoup de prières, peu de vin du Rhin, et de tous côtés des +vols de textes aussi durs, aussi tranchants que des cailloux. On se +couche avec le soleil, et un sermon est là qui vous guette pour peu +qu'on regarde avec bienveillance la domestique, ou qu'on chantonne un +refrain de chanson à boire.</p> + +<p>—La maison peut être plus importante que celle de mon père, fis-je +remarquer, mais elle ne peut pas être plus rigoureuse.</p> + +<p>—Pour cela, je le garantis, s'écria Ruben. Quand nous allions à une +danse moresque, quand nous organisions un jeu des samedis soir, comme la +ronde aux baisers ou «le curé qui a perdu son habit», j'ai vu Joe Côte +de Fer nous jeter au passage un regard capable de geler le sourire sur +nos lèvres. Je vous réponds qu'il aurait aidé le Colonel Pride à tuer +les ours ou à abattre les maïs.</p> + +<p>—Un tel homme eût commis un fratricide en tuant des ours, dit Sir +Gervas, avec tout le respect que je professe pour votre honorable père, +ami Clarke.</p> + +<p>—Tout comme vous si vous aviez abattu un papegai, répondis-je en +souriant. Quant à l'offre du Maire, nous ne pouvons maintenant nous +dispenser d'aller à son repas, et si on le trouve ennuyeux, il vous sera +aisé de trouver une excuse, et de vous tirer honorablement de là. Mais +rappelez-vous ceci, Sir Gervas, ces intérieurs-là sont très différents +de tous ceux que vous connaissez. Aussi donc réfrénez votre langue: sans +quoi il pourrait y avoir quelqu'un de fâché. Si je fais hem! ou si je +tousse, cela signifiera que vous ferez bien de vous tenir sur vos +gardes.</p> + +<p>—Convenu, jeune Salomon, s'écria-t-il. Il fait réellement bon avoir un +pilote qui connaît comme vous ces eaux sacrées. Quant à moi, je ne me +doutais pas combien j'étais près des récifs. Mais nos amis ont fini la +bataille d'Ober... je ne sais pas quoi, et ils s'avancent vers nous. +J'espère, Monsieur le Maire, que toutes les difficultés sont résolues?</p> + +<p>—Elles le sont, répondit le Puritain. J'ai été extrêmement édifié par +les propos de votre colonel, et je suis certain qu'en servant sous ses +ordres vous ferez grand profit de sa mûre expérience.</p> + +<p>—Très probable, monsieur, très probable! dit Sir Gervas d'un ton +insouciant.</p> + +<p>—Mais, reprit le Maire, il est près d'une heure, et notre faible chair +demande à grands cris à manger et à boire. Je vous en prie, faites-moi +la faveur de m'accompagner en mon humble demeure, où nous trouverons le +repas de famille déjà servi.</p> + +<p>En disant ces mots, il nous précéda pour sortir de la salle, et +descendit lentement Fore Street, les gens s'écartant à droite et à +gauche sur son passage et se découvrant respectueusement devant lui.</p> + +<p>De place en place, ainsi qu'il nous le fit remarquer, des mesures +avaient été prises pour barrer la route avec de fortes chaînes, +destinées à rompre l'élan de la cavalerie.</p> + +<p>Dans certains endroits, à l'angle d'une maison un trou avait été +pratiqué dans la maçonnerie, et par là pointait la gueule noire d'une +caronade ou d'une pièce de rempart.</p> + +<p>Ces précautions étaient d'autant plus nécessaires, que plusieurs corps +de cavalerie, sans compter celui que nous avions repoussé, étaient +répandus dans les environs, on le savait, et que la ville, n'ayant plus +ses remparts, était exposée à une incursion d'un chef audacieux.</p> + +<p>La demeure du principal magistrat était une maison trapue, à façade +carrée en pierre, située dans une cour qui s'ouvrait sur la rue de +l'Est.</p> + +<p>La porte de chêne, à imposte pointue, parsemée de gros clous de fer, +avait un air sombre et maussade, mais le vestibule sur lequel elle +s'ouvrait était clair et aéré.</p> + +<p>Il avait un parquet de cèdre très poli et était lambrissé jusqu'à une +grande hauteur, d'un bois de nuance foncée qui répandait une odeur +agréable, analogue à celle de la violette.</p> + +<p>Un large escalier partait de l'autre bout du vestibule.</p> + +<p>Ce fut par là qu'arriva, d'une marche légère, au moment de notre entrée, +une jeune fille à la figure douce, suivie d'une vieille dame chargée de +lingerie blanche.</p> + +<p>En nous voyant, la personne âgée battit en retraite, remontant +l'escalier, pendant que la jeune personne descendait les marches trois à +trois, entourait de ses bras le cou du vieillard, et l'embrassait avec +tendresse, en le regardant bien en face, comme une mère regarde un +enfant, quand elle craint quelque chose d'inquiétant.</p> + +<p>—On s'est encore fatigué, grand-papa, encore fatigué, dit-elle en +hochant la tête, et lui posant sur chaque épaule une petite main +blanche. Vraiment, vraiment, ton courage est plus grand que tes forces.</p> + +<p>—Non, non, petite, dit-il, en passant affectueusement la main à travers +une opulente chevelure brune, l'ouvrier doit travailler jusqu'à ce que +sonne l'heure du repos. Gentilshommes, voici ma petite fille Ruth, tout +ce qui reste de ma famille, et la lumière de ma vieillesse. Tout le +bosquet a été abattu, et il ne reste plus que le vieux chêne et le jeune +rejeton. Ces cavaliers, ma petite, sont venus de loin pour servir la +cause, et ils nous ont fait l'honneur d'accepter notre hospitalité.</p> + +<p>—Vous êtes venus au bon moment, gentilshommes, répondit-elle en nous +regardant bien en face avec un bienveillant sourire, comme celui d'une +sœur accueillant ses frères. La maisonnée est réunie autour de la +table, et le repas est prêt.</p> + +<p>—Pas plus prêt que nous ne le sommes, s'écria le robuste vieux +bourgeois. Conduis nos hôtes à leurs places, pendant que j'ôterai cette +robe officielle, ma chaîne et mon col de fourrure, avant de rompre mon +jeûne.</p> + +<p>À la suite de notre jolie conductrice, nous entrâmes dans une chambre +très grande et très haute, dont les murs étaient revêtus de panneaux de +chêne et dont chaque extrémité était ornée d'une tapisserie.</p> + +<p>Le parquet était en marqueterie à la façon française et couvert d'une +quantité de peaux et de tapis.</p> + +<p>À un bout de la pièce se dressait une grande cheminée de marbre, assez +vaste pour former à elle seule une petite chambre, meublée, comme au +temps jadis, d'un appui pour les ferrures, dans le centre, et pourvue de +larges bancs en pierre sur les côtés.</p> + +<p>Au-dessus du manteau de la cheminée, des rangées de crochets avaient +servi, à ce qu'il me sembla, à supporter des armes, car les riches +marchands anglais avaient coutume d'en avoir chez eux au moins en +quantité suffisante pour équiper leurs apprentis et leurs ouvriers.</p> + +<p>Mais elles avaient été enlevées, et il ne restait plus d'autre indice +des temps de troubles, qu'un monceau de piques et de hallebardes +entassées dans un coin.</p> + +<p>Au milieu de la chambre s'étendait une longue table massive, autour de +laquelle étaient assis trente ou quarante personnes, pour la plupart des +hommes.</p> + +<p>Ils étaient tous debout à notre entrée.</p> + +<p>À l'extrémité la plus éloignée de la table, un individu à figure grave +débitait avec une prononciation traînante des actions de grâce qui n'en +finissaient pas.</p> + +<p>Cela commençait par une formule de reconnaissance, pour la nourriture, +mais se perdait dans des histoires d'Église et d'État, pour finir par +une supplication en faveur d'Israël, qui venait de prendre les armes +pour livrer les batailles du Seigneur.</p> + +<p>Pendant tout ce temps-là, nous formions un groupe près de la porte, +nu-tête, et nous nous occupions à observer la compagnie et nous pouvions +le faire de plus près que la politesse ne nous eût permis de le faire, +si les gens n'avaient pas tenu les yeux baissés, et si leur pensée ne +s'était pas portée ailleurs.</p> + +<p>Il y en avait de tous les âges, depuis les barbons jusqu'aux jeunes +garçons ayant à peine dépassé les dix-huit ans.</p> + +<p>Tous avaient sur les traits la même expression austère et solennelle.</p> + +<p>Tous étaient vêtus de la même façon, de costumes simples et sombres.</p> + +<p>À part la blancheur de leurs larges cols et de leurs manches, pas un +cordon de couleur n'égayait la triste sévérité de leur habillement.</p> + +<p>Leurs vestes et leurs gilets noirs étaient de coupe droite et collante, +et leurs souliers de cuir Cordoue, qui, au temps de notre jeunesse, +étaient d'ordinaire l'endroit préféré pour quelques menus ornements, +étaient tous, sans exception, à bouts carrés et attachés avec des +cordons de couleur foncée.</p> + +<p>La plupart portaient des baudriers simples en cuir non tanné, mais les +armes elles-mêmes, ainsi que les larges chapeaux de feutres et les +manteaux noirs, étaient entassés sur les bancs, ou déposés sur les +sièges le long des murs.</p> + +<p>Ils tenaient les mains jointes, la tête penchée et écoutaient cette +allocution inopportune, en témoignant de temps à autre, par un +gémissement ou une exclamation, de l'émotion que les paroles du +prédicant excitaient en eux.</p> + +<p>Les trop longues actions de grâces se terminèrent enfin.</p> + +<p>La troupe s'assit et se mit sans autre retard ni cérémonie à attaquer +les gros quartiers de viande qui fumaient devant elle.</p> + +<p>Notre jeune hôtesse nous conduisit au bout de la table, où une haute +chaise sculptée, pourvue d'un coussin noir, indiquait la place du maître +de la maison.</p> + +<p><i>Mistress</i> Timewell s'assit à la droite du Maire, ayant à côté d'elle +Sir Gervas et la place d'honneur, la gauche, étant donnée à Saxon.</p> + +<p>À ma gauche était assis Lockarby, dont j'avais vu les yeux se fixer avec +une admiration visible et persistante sur la jeune Puritaine depuis le +premier instant où il l'avait aperçue.</p> + +<p>La table n'étant pas très large, nous pouvions causer d'un bord à +l'autre malgré le fracas de vaisselle et des plats, malgré l'affairement +des domestiques et le grave bourdonnement des voix.</p> + +<p>—C'est le personnel de la maison de mon père, fit remarquer notre +hôtesse, s'adressant à Saxon. Il n'y a ici personne qui ne soit à son +service. Il a un grand nombre d'apprentis dans le commerce de la laine. +Nous sommes ici quarante à chaque repas, tous les jours de l'année.</p> + +<p>—Et un repas fameux, dit Saxon, en jetant un regard sur la table, du +saumon, des côtes de bœuf, des croupes de mouton, des pâtés de veau, +qu'est-ce qu'un homme peut désirer de plus? De la bière brassée à la +maison, servie en abondance, pour faire descendre tout cela. Si le digne +Maître Timewell trouve le moyen d'approvisionner l'armée de cette façon, +je serai le premier à lui en être reconnaissant. Une tasse d'eau sale, +et un morceau de viande enfilé sur une baguette de fusil et charbonnée +plutôt que rôtie au feu du bivouac, voilà probablement ce qui succédera +à ces douceurs.</p> + +<p>—Ne vaut-il pas mieux avoir la foi? dit la jeune Puritaine. Le Tout +Puissant ne nourrira-t-il pas ses soldats, tout de même qu'Élisée fut +nourri dans sa solitude et qu'Agar le fut dans le désert?</p> + +<p>—Oui, dit un jeune homme à la tignasse frisée, au teint basané, qui +était assis à la droite de Sir Gervas, il pourvoira à nos besoins, tout +de même qu'un ruisseau jaillit des endroits secs, tout de même que les +cailles et la manne tombèrent en abondance sur le sol stérile.</p> + +<p>—Je l'espère bien, mon jeune monsieur, dit Saxon, mais il ne nous +faudra pas moins organiser un service d'approvisionnement, avec une +escorte de chariots numérotés, et un intendant pour chacun, à la façon +allemande. Ce sont là choses qu'il ne faut point laisser au hasard.</p> + +<p>À cette remarque, la jolie <i>Mistress</i> Timewell leva les yeux d'un air +presque effaré, comme si elle en était scandalisée.</p> + +<p>Ses pensées auraient pris la forme de paroles, si à ce moment même, son +père n'était entré dans la salle, où toute la compagnie se leva et +salua, pendant qu'il gagnait sa place.</p> + +<p>—Asseyez-vous, mes amis, dit-il, en faisant un geste de la main... +Colonel Saxon, nous sommes des gens simples, et l'antique vertu du +respect pour nos anciens n'est point entièrement éteinte chez nous. +J'espère, Ruth, reprit-il que tu as pourvu aux besoins de nos hôtes?</p> + +<p>Nous protestâmes d'une seule voix que nous n'avions jamais été l'objet +d'autant d'attention et d'hospitalité.</p> + +<p>—C'est bien, c'est bien, dit le bon tisseur de laine, mais vos +assiettes sont nettes et vos verres vides. William, veillez à cela. Un +bon travailleur sait toujours découper à table. Si un de mes apprentis +n'arrive pas à faire plat net, je sais que je ne tirerai pas grand chose +de lui quand il maniera l'outil à carder et le chardon à foulon. Les +muscles et les nerfs se font avec des matériaux... Une tranche de ce +quartier de bœuf, William... À propos de cette bataille +d'Obergranstock, colonel, quel fut le rôle qu'y joua ce régiment de +Pandous dans lequel vous aviez une commission?</p> + +<p>Sur une question de ce genre, vous pouviez vous imaginer que Saxon avait +bien des choses à dire.</p> + +<p>Les deux hommes ne tardèrent pas à s'enfoncer dans une discussion animée +où les incidents de la Dune de Roundway et de la bande de Marston furent +mis en parallèle avec les résultats d'une vingtaine d'affaires aux noms +impossibles à prononcer, dans les Alpes de Styrie et sur les bords du +Danube.</p> + +<p>Dans sa vaillante jeunesse, Maître Timewell avait commandé d'abord un +escadron, puis un régiment, pendant les guerres du Parlement, depuis la +bataille de Chalgrove jusqu'à la lutte finale à Worcester, en sorte que +ces aventures militaires, sans avoir autant de diversité et d'étendue +que celles de son interlocuteur, étaient suffisantes pour lui permettre +de formuler et défendre des opinions précises.</p> + +<p>Au fond, elles étaient les mêmes que celles du soldat de fortune, mais +lorsque leurs idées différaient sur quelque détail, aussitôt s'engageait +un feu croisé d'expressions militaires.</p> + +<p>Il était tant question d'estacades, de palissades, de comparaisons entre +la cavalerie légère et la grosse cavalerie, entre piquiers et +mousquetaires, entre lansquenets et lanciers que l'oreille du profane +était étourdie de ce torrent de mots.</p> + +<p>Enfin, à propos d'un détail de fortification, le Maire traça le plan de +ses ouvrages avancés avec des cuillers et des fourchettes, pendant que +Saxon ouvrait ses parallèles avec des lignes de morceaux de pain, les +poussait rapidement en traverses et chemins couverts, pour s'établir sur +l'angle rentrant de la redoute du Maire.</p> + +<p>De là partit une nouvelle discussion au sujet des contre mines, ce qui +eût pour effet de donner au débat un redoublement d'ardeur.</p> + +<p>Pendant que cette dispute amicale avait lieu entre les anciens, Sir +Gervas Jérôme et <i>Mistress</i> s'étaient mis à causer d'un bout de +la table à l'autre.</p> + +<p>—Mes chers enfants, j'ai rarement vu une figure aussi belle que celle +de cette demoiselle puritaine.</p> + +<p>Elle était belle de cette sorte de beauté modeste et virginale où les +traits doivent leur charme au charme de l'âme qui les illumine.</p> + +<p>Le corps, dans sa perfection de forme, semblait n'être que l'expression +de l'esprit accompli qui l'habitait.</p> + +<p>Sa chevelure brun foncé tombait en arrière depuis son front large et +blanc, qu'embellissaient deux sourcils fortement marqués, et de grands +yeux bleus et pensifs.</p> + +<p>L'ensemble de ses traits avait un caractère de douceur qui faisait +songer à la tourterelle.</p> + +<p>Néanmoins il y avait dans la bouche une fermeté, dans le menton une +délicate saillie qui indiquaient qu'en des temps de trouble et de +danger, la petite demoiselle saurait se montrer la digne descendante du +soldat Tête-Ronde et du magistrat puritain.</p> + +<p>Je suis certain qu'en des circonstances où des matrones, à la voix plus +forte et plus autoritaire, se seraient vues réduites au silence, la +jeune fille du Maire, avec sa douce voix, n'aurait pas été longtemps à +perdre son accent de conciliation et à laisser apparaître l'énergie +naturelle qu'elle cachait.</p> + +<p>Je fus fort diverti en observant le mal que Sir Gervas se donnait pour +causer avec elle, car la demoiselle et lui appartenaient à des mondes si +profondément divers, qu'il lui fallait toute sa galanterie, tout son +esprit, pour se maintenir sur un terrain où ses propos fussent +intelligibles pour elle.</p> + +<p>—Sans doute, <i>Mistress</i> Ruth, vous employez une grande partie de votre +temps à la lecture, remarqua Sir Gervas, je me demande si vous pouvez +faire autre chose, étant aussi loin de la Ville.</p> + +<p>—De la ville? dit-elle d'un air surpris. Est-ce que Taunton n'est point +une ville.</p> + +<p>—Le Ciel me préserve de dire le contraire, répondit Sir Gervas et tout +particulièrement en présence d'un aussi grand nombre de dignes bourgeois +qui passent pour être assez susceptibles en ce qui regarde l'honneur de +leur cité natale. Il n'en est pas moins vrai, belle <i>Mistress</i>, que la +ville de Londres l'emporte sur toutes les autres villes à tel point +qu'on la nomme la Ville, ainsi que je viens de le faire.</p> + +<p>—Elle est bien grande alors, s'écria-t-elle, avec un joli étonnement. +Mais on bâtit de nouvelles maisons à Taunton, en dehors des anciennes +murailles, et de l'autre côté de Shuttern, et même sur l'autre bord de +la rivière. Peut-être sera-t-elle aussi grande, avec le temps.</p> + +<p>—Quand bien même on ajouterait toute la population de Taunton à +Londres, dit Sir Gervas, personne n'y remarquerait le moindre +accroissement.</p> + +<p>—Mais non, vous vous moquez de moi, s'écria la petite provinciale. +C'est contre toute raison.</p> + +<p>—Votre grand-père confirmera mes paroles, dit Sir Gervas. Mais pour +revenir à vos lectures, je parierais qu'il n'y a pas une page de Scudéry +et de son <i>Grand Cyrus</i> que vous n'ayez lue. Sans nul doute vous +connaissez très bien les choses sentimentales qui se trouvent dans +Cowley, dans Waller, ou Dryden?</p> + +<p>—Qui sont ces gens-là? demanda-t-elle. Dans quelle église prêchent-ils?</p> + +<p>—Sur ma foi! s'écria le baronnet en riant, l'honnête John prêche dans +l'église de Will Unwin, connue de tout le monde sous la dénomination de +«Chez Will», et bien souvent deux heures du matin sonnent avant la fin +de son sermon. Mais pourquoi cette question? Croyez-vous que nul n'a le +droit d'écrire sur du papier, à moins qu'il ne porte une robe et n'ait +grimpé dans une chaire. Je me figurais que toutes les personnes de votre +sexe avaient lu Dryden. Dites-moi, je vous prie, quels sont vos livres +favoris.</p> + +<p>—Il y a le <i>Tocsin sonné aux Inconvertis</i> d'Alleine, dit-elle. +C'est un ouvrage qui vous remue, un ouvrage qui a opéré beaucoup de bien. +N'avez-vous pas ressenti des fruits abondants à sa lecture?</p> + +<p>—Je n'ai point lu l'ouvrage que vous désignez, avoua Sir Gervas.</p> + +<p>—Point lu? s'écria-t-elle en levant les sourcils. Vraiment, je croyais +que tout le monde avait lu le <i>Tocsin</i>. Alors, que pensez-vous des +<i>Combats du Fidèle</i>?</p> + +<p>—Je ne l'ai point lu.</p> + +<p>—Ou bien des <i>Sermons</i> de Baxter? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Je ne les ai point lus.</p> + +<p>—Et le <i>Cordial de l'Esprit</i>, par Bull?</p> + +<p>—Je ne l'ai point lu.</p> + +<p><i>Mistress</i> Ruth le regarda en ouvrant de grands yeux, pleins d'un +étonnement sincère.</p> + +<p>—Vous trouverez peut-être qu'en parlant ainsi je manque d'éducation, +mais je ne puis m'empêcher d'être surprise. Où donc avez-vous été? +Qu'avez-vous fait pendant toute votre vie? Mais voyons, les enfants des +rues eux-mêmes ont lu ces livres.</p> + +<p>—La vérité, c'est que des ouvrages de cette sorte ne se rencontrent +guère sur notre chemin, à Londres, répondit Sir Gervas. Une pièce de +Georges Etheredge, des bouts-rimés de Sir John Suckling sont choses plus +légères, bien qu'elles soient peut-être moins nourrissantes pour +l'esprit. À Londres, on peut se tenir au fait de ce qui se passe dans le +monde des lettres, sans avoir beaucoup de lectures à faire, car sans +parler des commérages des cafés et des nouvelles à la main qu'on +rencontre sur sa route, il y a les bavardages des poètes et les +beaux-esprits dans les assemblées, puis de temps en temps, peut-être une +soirée ou deux dans la semaine, le théâtre, avec Vanbrugh ou Farquhar. +Ainsi on ne fausse pas longtemps compagnie aux Muses. Puis, après la +pièce, si l'on se sent disposé à tenter la fortune au tapis-vert chez +Groom Porter, on peut aller faire un tour au «Cocotier» si l'on est +Tory, ou à Saint-James, si l'on est un Whig. Il y a dix contre un à +parier que la conversation tournera sur la façon de composer des +alcaïques, ou sur la rivalité entre le vers blanc et le vers rimé. Puis, +après un arrière-souper, on s'en ira chez Will ou chez Slaughter où l'on +trouvera le vieux John, ainsi que Tickell, Congrève, et le reste de la +troupe, en train de travailler ferme sur les unités dramatiques, ou sur +la justice poétique, ou d'autres sujets analogues. J'avoue que mes goûts +ne me portent guère dans cette direction, et qu'à cette heure-là, +j'avais le tort de consacrer mon temps à la bouteille de vin, au cornet +à dés, ou bien...</p> + +<p>—Hem! Hem! fis-je très bruyamment pour le mettre sur ses gardes, car +plusieurs des Puritains étaient aux écoutes, avec des mines qui +exprimaient toute autre chose que de l'approbation.</p> + +<p>—Ce que vous dites de Londres m'intéresse vivement, dit la jeune +Puritaine, bien que ces noms et ces endroits n'aient pas beaucoup de +sens pour mes oreilles d'ignorante. Mais vous avez parlé du théâtre. +Assurément, personne ne s'approche de ces antres d'iniquité, de ces +pièges que tend le Mauvais? Le bon et sanctifié Maître Bull déclara du +haut de la chaire que ce sont là les lieux où se rassemblent les +effrontés, les lieux que hantent de préférence les pervers Assyriens, et +qui sont aussi dangereux pour l'âme qu'aucune de ces constructions +papistes pourvues d'un clocher, où la créature est d'une manière +sacrilège confondue avec le Créateur.</p> + +<p>—Voilà qui est bien parlé, et qui est bien vrai, <i>Mistress</i> Timewell, +s'écria le jeune et efflanqué Puritain de gauche, qui avait prêté une +oreille attentive à toute la conversation. Il y a plus de choses +mauvaises en ces maisons-là, qu'en toutes les cités de la plaine. Je ne +doute point que la colère du Seigneur ne fonde un jour sur elles et ne +les détruise entièrement, ainsi que les hommes dissolus et les femmes +perdues qui les fréquentent.</p> + +<p>—Vos opinions tranchées sont sans doute, mon ami, fondées sur une +connaissance complète de votre sujet, dit avec calme Sir Gervas. Combien +de fois, dites-moi, êtes-vous entré dans ces maisons que vous décriez?</p> + +<p>—Grâce au Seigneur, je n'ai jamais été tenté de m'écarter du droit +chemin jusqu'au point de mettre les pieds dans une seule. Je n'ai pas +même pénétré dans ce vaste égout qu'on appelle Londres. Toutefois, +j'espère, et avec moi d'autres fidèles, que nous arriverons un jour à +nous mettre en marche dans cette direction, nos estocs au côté, avant +que cette affaire-ci soit terminée, et alors, je vous en réponds, nous +ne nous bornerons pas, comme fit Cromwell, à clore ces séjours du vice, +mais nous n'en laisserons pas pierre sur pierre, nous sèmerons du sel +sur leur emplacement, si bien qu'ils deviennent pour le peuple un +proverbe et une occasion de siffler.</p> + +<p>—Vous avez raison, John Derrick, dit le Maire, qui avait saisi au vol +la fin de ces remarques. Toutefois m'est avis que de parler moins haut +et de vous mettre moins en avant, vous siérait mieux, quand vous vous +entretenez avec les invités de votre maître... À propos de ces mêmes +théâtres, colonel, cette fois-ci, quand nous aurons le dessus, nous ne +tolérerons pas que l'ivraie d'autrefois étouffe le nouveau froment. Nous +savons quel fruit ont produit ces endroits-là au temps de Charles, les +Gwynn, les Palmer, et toute la vile bande de parasites impurs, +prostitués. Êtes-vous jamais allé à Londres, capitaine Clarke?</p> + +<p>—Non, monsieur, je suis né et j'ai été élevé à la campagne.</p> + +<p>—Vous n'en valez que mieux, dit notre hôte. J'y suis allé deux fois. La +première, ce fut au temps du Parlement Croupion, lorsque Lambert amena +sa division pour terrifier les Communes. Je fus alors logé à l'<i>Enseigne +des Quatre Croix</i> dans Southwark, alors tenue par un digne homme, un +nommé John Dolman, avec lequel j'eus plus d'un édifiant entretien au +sujet de la prédestination. Tout était tranquille et bien réglé alors, +je vous en réponds, et vous auriez pu aller à pied de Westminster à la +Tour, en pleine nuit, que vous n'auriez pas entendu d'autre bruit que le +murmure des prières et le chant des hymnes. Dès qu'il faisait sombre, on +ne rencontrait dans les rues pas un ruffian, pas une péronnelle, rien +que des citadins bien posés allant à leurs affaires, ou des +hallebardiers de la garde. La seconde visite que je fis eut lieu au +sujet de cette affaire de la démolition des remparts. Alors moi et l'ami +Foster, le gantier, nous fûmes envoyés à la tête d'une députation de +cette ville au Conseil Privé de Charles. Qui aurait cru que si peu +d'années auraient pu produire un pareil changement? Toutes les mauvaises +choses qu'on avait fait rentrer sous terre à coups de pieds avaient +germé, pullulé, si bien qu'enfin cette vermine déborda dans les rues, et +que les gens pieux furent réduits à fuir la lumière du jour. Apollyon en +personne triompha vraiment pendant quelque temps. Un homme paisible ne +pouvait parcourir à pied les rues sans être bousculé dans le ruisseau +par des bravaches, des rodomonts, ou accosté par des femelles fardées. +Brigands et volereaux, manteaux brodés, éperons sonores, bottes +découpées à jour, grandes plumes, querelleurs, souteneurs, jurons et +blasphèmes, je vous réponds que l'enfer s'enrichissait. Et jusque dans +l'isolement de votre voiture, vous n'étiez pas à l'abri du larron.</p> + +<p>—Comment cela, monsieur? demanda Ruben.</p> + +<p>—Eh bien, tenez, voici comment. Comme c'est moi qui en ai pâti, j'ai +mieux que tout autre le droit de conter la chose. Vous saurez qu'après +avoir été reçus, d'une façon très froide—car nous étions aussi bien vus +du Conseil Privé que le collecteur de l'impôt du foyer l'est de la +ménagère villageoise—on nous invita par raillerie, je suppose, plutôt +que par courtoisie, à la réception du soir au Palais de Buckingham. Nous +n'aurions pas demandé mieux, que de nous en excuser, mais nous +redoutions que notre refus ne fût regardé comme une offense gratuite, et +qu'il ne fût nuisible au succès de notre mission. Mes habits de gros +drap étaient un peu grossiers pour une telle circonstance, mais je +résolus de les garder pour me présenter, en y ajoutant un gilet neuf de +baye à devant de soie, et une bonne perruque, que je payai trois livres +dix shillings au Haymarket.</p> + +<p>Le jeune Puritain qui faisait vis-à-vis, fit des yeux blancs en +murmurant quelques mots comme «sacrifier à Dagon,» et qui heureusement +ne furent pas entendus de l'énergique vieillard.</p> + +<p>—Ce n'était là que vanité mondaine, dit le Maire, car avec toute la +déférence possible, Sir Gervas Jérôme, la chevelure naturelle d'un +homme, quand elle est arrangée avec un peu de goût, avec peut-être une +pincée de poudre, est, à mon avis, l'ornement qui convient le mieux à sa +tête. Ce qui a de la valeur, c'est le contenu et non le contenant. Après +avoir disposé cette friperie, le bon Maître Foster et moi nous louâmes +une <i>calash</i>, et on partit pour le Palais. Nous étions tout entiers dans +une conversation sérieuse, et, je l'espère, profitable, pendant qu'on +parcourait les rues interminables de la ville, lorsque soudain je sentis +une violente traction à la tête, et mon chapeau fut lancé sur mes +genoux. Je levai les mains: le croiriez-vous, elles touchèrent ma tête +nue. La perruque avait disparu. Nous descendions à ce moment +Fleet-Street, et il n'y avait dans la <i>calash</i> d'autre personne que +l'ami Foster, qui était aussi abasourdi que moi. Nous regardâmes en +haut, en bas, sur les sièges et par-dessous: pas la moindre trace de la +perruque. Elle s'était évaporée sans laisser d'indices.</p> + +<p>—Dans quel endroit, alors? demandâmes-nous d'une seule voix.</p> + +<p>—C'était la question que nous cherchâmes à résoudre. Je vous assure que +pendant un moment nous crûmes que c'était là une punition pour avoir +accordé autant d'attention à de telles sottises charnelles.</p> + +<p>«Puis, il me vint à l'esprit que cela pourrait bien être le fait de +quelque lutin malicieux, comme le tambour de Tedworth, ou ceux qui +causèrent quelques désordres il n'y avait pas fort longtemps à la maison +Gast, à Little Burton dans notre comté de Somerset.</p> + +<p>«Croyant cela, nous appelâmes le cocher, et lui dîmes ce qui était +arrivé. L'homme descendit de son perchoir, et quand il eut entendu notre +récit, il se répandit en propos des plus grossiers, passa derrière son +<i>calash</i>, et nous fit voir qu'une fente avait été pratiquée dans +le cuir dont la capote était faite.</p> + +<p>«Le voleur avait glissé sa main par là et avait fait passer ma perruque +par le trou, en se tenant debout sur la barre de traverse de la voiture.</p> + +<p>«C'était chose assez commune, dit-il, et les voleurs de perruques +formaient une corporation nombreuse. Ils se tenaient au guet dans les +environs des boutiques des perruquiers, et lorsqu'ils voyaient un client +sortir avec une emplette qui en valait la peine, ils le suivaient et si +par hasard celui-ci partait en voiture, ils employaient ce moyen pour le +voler.</p> + +<p>«Qu'il en soit ainsi ou autrement, je n'ai jamais revu ma perruque, et +je fus obligé d'en acheter une autre, avant de me hasarder en présence +du Roi.</p> + +<p>—Voilà vraiment une étrange aventure, s'écria Saxon. Mais comment la +chose tourna-t-elle pour vous dans la soirée?</p> + +<p>—D'une façon fort piteuse, car la figure de Charles, qui avait le teint +assez sombre en tout temps, s'assombrit encore à notre entrée, et son +frère le Papiste ne se montra guère plus complaisant. On ne nous avait +amenés là que dans le but de nous éblouir de leur clinquant, de leurs +hochets, et pour que nous eussions à raconter de belles choses aux gens +de l'Ouest.</p> + +<p>«Il y avait là des courtisans à l'échine souple, des nobles à la +démarche guindée, des courtisanes aux épaules nues, et qui sans leur +haute naissance, auraient été envoyées à Bridewell aussi bien que pas +une des pauvres filles qu'on a promenées derrière une charrette. Puis, +il y avait là les gentilshommes de la chambre, avec leurs habits couleur +de cinnamome ou de prune, et un bel étalage de dentelle, d'or, de soie, +de plumes d'autruche.</p> + +<p>«L'ami Foster et moi, nous nous faisions l'effet de deux corbeaux qui se +seraient égarés parmi une troupe de paons. Mais nous avions présent à +l'esprit Celui à l'image duquel nous avons été créés, et nous nous +comportâmes, je l'espère, en citoyens anglais, indépendants.</p> + +<p>«Sa Grâce le Duc de Buckingham se permit de nous railler.</p> + +<p>«Rochester nous tint des propos narquois.</p> + +<p>«Les femmes minaudaient, mais nous présentâmes notre front de bataille, +mon ami et moi, pour discuter, ainsi que je m'en souviens bien, les très +précieuses doctrines de l'élection et de la réprobation, sans faire +grande attention à ceux qui se moquaient de nous, non plus qu'aux gens +qui jouaient, à notre gauche, ni aux gens qui dansaient à notre droite.</p> + +<p>«Nous tînmes bon ainsi pendant toute la soirée.</p> + +<p>«Alors s'apercevant que ces gens-là ne s'amuseraient guère à nos dépens, +Milord Clarendon, le chancelier, nous fit signe de nous retirer, ce que +nous fîmes sans nous presser, après avoir salué le Roi et la société.</p> + +<p>—Non, pour cela, je ne l'aurais jamais fait, s'écria le jeune Puritain +qui avait écouté attentivement le récit de son ancien. N'eût-il pas été +bien plus à propos de lever vos mains et d'appeler la vengeance sur eux, +ainsi que le fit le saint homme de jadis sur les cités criminelles.</p> + +<p>—Plus à propos, dites-vous? répondit le Maire avec impatience. Ce qui +est le plus à propos, c'est que la jeunesse se taise, jusqu'au moment où +on lui demande son avis sur des affaires de ce genre. La colère de Dieu +marche avec des pieds de plomb, mais elle frappe avec des mains de fer. +Au moment propice qu'il s'est choisi, il a jugé quand serait pleine à +déborder la coupe des iniquités de ces hommes-là. Ce n'est point à nous +à l'en instruire. Ainsi que l'a dit le Sage, les malédictions ont +l'habitude de revenir à leur perchoir. Mettez-vous cela dans l'esprit, +Maître Derrick, et n'en soyez pas trop libéral.</p> + +<p>Le jeune apprenti—car c'en était un—courba la tête d'un air maussade +sous cette réprimande.</p> + +<p>Puis le Maire, après un court silence, reprit son récit:</p> + +<p>—Comme la nuit était belle, dit-il, nous décidâmes de regagner à pied +notre logement, mais jamais je n'oublierai les scènes scandaleuses que +nous vîmes en route. Le bon Maître Bunyan, d'Elstow, aurait pu ajouter +quelques pages à sa description de la Foire aux Vanités, s'il s'était +trouvé avec nous. Des femmes avec des mouches, aux cheveux teints, aux +fronts d'airain, les hommes, aux allures désordonnées, tapageuses, et +blasphémant, et les cris, et le maquerellage, et l'ivrognerie. C'était +bien le royaume qui méritait d'être gouverné par une cour pareille. À la +fin, nous passâmes par des rues plus tranquilles, et nous espérions en +avoir fini avec nos aventures, quand tout à coup arriva au galop une +troupe de cavaliers à moitié ivres, sortant d'une rue latérale, qui +attaquèrent les passants à coups d'épée, comme si nous étions tombés +dans une embuscade de sauvages en quelques pays de mécréants. Ils +étaient, à ce que je supposais, de la même couvée que ceux au sujet de +qui l'excellent John Milton À écrit: «Fils de Bélial, gonflés +d'insolence et de vin.» Hélas! ma mémoire n'est plus ce qu'elle était: +car il fut un temps où j'aurais pu réciter par cœur des chants entiers +de ce noble et pieux poème.</p> + +<p>—Et comment vous êtes-vous tiré d'affaire avec ces querelleurs, +monsieur? demandai-je.</p> + +<p>—Ils nous assaillirent, nous et quelques autres honnêtes citadins qui +regagnaient leur domicile. Brandissant leurs épées, ils nous sommèrent +de poser les armes et de leur rendre hommage.</p> + +<p>«—À qui? demandai-je.</p> + +<p>«Ils montrèrent l'un d'eux qui était vêtu d'un costume plus voyant et +était un peu plus ivre que les autres.</p> + +<p>«—Voici notre très souverain soigneur.</p> + +<p>«—Souverain de quoi? demandai-je.</p> + +<p>«—Souverain des Tityre-tu, répondirent-ils. Oh! très barbares et cocus +de bourgeois, ne vous apercevez-vous pas que vous êtes tombés entre les +mains de cet ordre très noble?</p> + +<p>«—Ce n'est point votre véritable monarque, dis-je, car celui-ci est +enchaîné dans l'abîme, au-dessous de nous, et c'est là qu'un jour il +réunira autour de lui ses fidèles sujets.</p> + +<p>«—Entendez-vous, il a tenu des propos de traître, crièrent-ils.</p> + +<p>«Sur quoi, sans autre préambule, ils foncèrent sur nous, l'épée et le +poignard en main.</p> + +<p>«L'ami Foster et moi, nous nous adossâmes contre un mur, et nos manteaux +roulés autour de notre bras gauche, nous jouâmes de nos armes, et fîmes +si bien que nous atteignîmes un ou deux de ces fendants de la vieille +ruelle de Wigan.</p> + +<p>«L'ami Foster, en particulier, piqua le Roi de telle façon que Sa +Majesté s'enfuit dans la rue en hurlant comme un petit bouledogue qu'on +saigne.</p> + +<p>«Mais nous étions accablés par le nombre, et notre mission aurait +peut-être été terminée à ce moment et à cet endroit, si la garde n'était +pas entrée en scène, pour faire tomber nos armes d'un coup de +hallebarde, et n'avait ainsi arrêté toute la troupe.</p> + +<p>«Pendant qu'avait lieu cette échauffourée, les bourgeois des maisons +voisines versaient de l'eau sur nous, comme sur des chats de gouttières, +et si cela ne refroidit pas notre ardeur au combat, cela nous mit dans +un état fâcheux et peu présentable.</p> + +<p>«Nous fûmes traînés ainsi au poste de garde, et nous y passâmes la nuit +en compagnie de braillards, de voleurs et de marchandes d'oranges, mais +je suis fier de pouvoir dire que mon ami Foster et moi-même nous dîmes à +celles-ci quelques paroles de joie et de réconfort.</p> + +<p>«On nous relâcha dans la matinée, et secouant aussitôt de nos souliers +la poussière de Londres, nous partîmes.</p> + +<p>«Et je souhaite de n'y jamais retourner, à moins que ce ne soit à la +tête de nos régiments du Comte de Somerset, pour voir le Roi Monmouth +poser sur sa tête la couronne, qu'il aura arrachée, dans une lutte +loyale, au corrupteur papiste.</p> + +<p>Lorsque Maître Stephen Timewell eut achevé son récit, il se fit un +brouhaha général, et on se leva de tous côtés, ce qui annonçait la fin +du repas.</p> + +<p>La compagnie sortit en lent défilé par ordre d'ancienneté.</p> + +<p>Tous avaient la même expression sombre et sérieuse, la démarche grave, +les yeux baissés.</p> + +<p>Ces façons puritaines m'étaient, il est vrai, familières depuis mon +enfance, mais jusqu'alors je ne les avais point vu pratiquées par une +maisonnée nombreuse, et je n'avais point remarqué leur effet sur un +aussi grand nombre de jeunes gens.</p> + +<p>—Vous resterez quelques instants encore, dit le Maire, au moment où +nous allions les suivre. William, apportez un flacon de vieux vin du +Rhin à cachet vert. Ces réconforts charnels, je ne les offre point +devant mes jeunes gens, car ce qui leur convient le mieux, c'est le +bœuf et une bière saine. À l'occasion toutefois, je partage l'opinion +de Paul à savoir qu'un flacon de vin entre amis n'est point chose +mauvaise pour l'esprit et le corps. Vous pouvez vous retirer maintenant, +ma chérie, si vous avez quelque chose à faire.</p> + +<p>—Est-ce que vous allez sortir de nouveau? demanda Ruth.</p> + +<p>—Bientôt. Je dois aller à l'Hôtel de Ville. La revue des armes n'est +pas terminée.</p> + +<p>—Je tiendrai votre costume prêt, ainsi que les chambres de nos hôtes, +répondit-elle.</p> + +<p>Après quoi, nous adressant un joli sourire, elle partit de son pas +léger.</p> + +<p>—Je voudrais pouvoir gouverner la ville comme cette fillette dirige +cette maison, dit le Maire. Il n'est pas une chose nécessaire à laquelle +elle ne pourvoie, avant même qu'on n'en sente le besoin. Elle lit mes +pensées et y conforme ses actes avant que mes lèvres aient eu le temps +de les exprimer. S'il me reste encore quelque force à consacrer au +service public, c'est parce que ma vie privée est toute pleine d'une +paix reposante. N'ayez nulle crainte au sujet du vin du Rhin: il vient +de chez Brooke et Hellier, d'Abchurch-Lane, et il mérite toute +confiance.</p> + +<p>—Ce qui prouve que du moins il vient de Londres une bonne chose, fit +remarquer Sir Gervas.</p> + +<p>—Oui, c'est vrai, dit le vieillard, en souriant. Mais que pensez-vous +de mes jeunes gens, monsieur? Il faut qu'ils soient d'une classe très +différente de celle que vous connaissez, si comme on me le dit, vous +avez fréquenté le monde de la cour.</p> + +<p>—Mais parbleu oui, ce sont de fort braves jeunes gens, sans doute, +répondit Sir Gervas, d'un ton léger. M'est avis toutefois qu'ils +manquent un peu de sève. Ce qu'ils ont dans les veines, ce n'est pas du +sang, mais du petit lait aigri.</p> + +<p>—Non, non, répondit le Maire avec chaleur. Sur ce point, vous ne leur +rendez pas justice. Leurs passions, leurs sentiments sont soumis à un +contrôle. C'est ainsi qu'un bon cavalier tient son cheval en main. Mais +ils existent tout autant que dans l'animal il existe de la vitesse et de +l'endurance. Avez-vous remarqué le pieux jeune homme qui était assis à +votre droite, et que j'ai eu maintes fois sujet de réprimander pour son +excès de zèle? C'est un bon exemple à citer pour faire voir comment un +homme peut garder la haute-main sur ses sentiments, et les maintenir +sous la règle.</p> + +<p>—Et comment y est-il arrivé? demandai-je.</p> + +<p>—Hé bien, entre amis, dit le Maire, ce fut seulement à la dernière +Annonciation qu'il demanda la main de ma petite fille Ruth. Son temps +est presque terminé, et son père, Sam Derrick, est un estimable ouvrier, +en sorte que le mariage serait assez bien assorti. La jeune personne l'a +pris en grippe—les jeunes filles ont aussi leurs caprices—et il n'a +plus été question de rien. Et pourtant il demeure sous le même toit, il +la coudoie du matin jusqu'au soir, sans jamais laisser rien percer de +cette passion, qui n'a pas pu s'éteindre aussi vite. Deux fois mon +magasin à laines a été détruit au ras du sol par l'incendie, et deux +fois il s'est mis à la tête de ceux qui luttaient contre les flammes. +Bien peu de gens, après avoir vu leur demande repoussée, auraient été +capables de faire preuve d'autant de résignation et de patience.</p> + +<p>—Je suis tout disposé à reconnaître la justesse de votre appréciation, +dit Sir Gervas Jérôme. J'ai appris à ne pas prendre au mot les +antipathies trop promptes, et j'ai présent à l'esprit ce distique de +John Dryden:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Les erreurs, comme les brins de paille, flottent à la surface,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Quiconque cherche des perles, doit plonger dans les profondeurs.</i><br /></span> +</div></div> + +<p>—Ou bien, dit Saxon, le digne Docteur Samuel Butler, qui dit, dans son +immortel poème d'Hudibras:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Le sot ne voit que la peau;</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Le sage s'efforce de regarder à l'intérieur.</i><br /></span> +</div></div> + +<p>—Je m'étonne, Colonel Saxon, dit notre hôte d'un ton sévère, de vous +entendre parler avec éloge de ce poème licencieux. D'après ce que j'ai +ouï dire, il a été composé dans le but exprès de jeter le ridicule sur +les gens pieux. Je n'aurais pas été plus surpris de vous entendre louer +l'ouvrage criminel et sot de Hobbes, qui soutient cette thèse +malfaisante: «<i>À Deo Rex, à Rege lex</i>»: «De Dieu vient le Roi, du Roi +vient la loi.»</p> + +<p>—Il est vrai que je méprise et dédaigne l'usage que Butler a fait de sa +satire, dit adroitement Saxon. Toutefois je puis admirer la satire +elle-même, tout comme je puis admirer une lame damasquinée, sans +approuver la querelle pour laquelle on la tire.</p> + +<p>—Ces distinctions-là, je le crains, sont trop subtiles pour ma vieille +cervelle, dit l'énergique vieux Puritain. Cette Angleterre, notre +patrie, est divisée en deux camps, celui de Dieu, et celui de +l'Antéchrist. Quiconque n'est point avec nous est contre nous, et aucun +de ceux qui servent sous la bannière du démon n'aura rien de moi, sinon +mon mépris et le tranchant acéré de mon épée.</p> + +<p>—Bien, bien, dit Saxon, en remplissant son verre, je ne suis point un +Laodicéen, non plus qu'un adorateur du succès. La cause ne trouvera +point en défaut ma langue ni mon épée.</p> + +<p>—Pour cela, j'en suis bien convaincu, mon digne ami, répondit le Maire, +et si j'ai parlé en termes trop secs, vous voudrez bien m'excuser. Mais +j'ai le regret d'avoir à vous annoncer de mauvaises nouvelles. Je ne les +ai point fait connaître au corps communal, de peur de le décourager, +mais je sais que l'adversité sera simplement la pierre sur laquelle +votre ardeur s'aiguisera et prendra un tranchant plus fin. Le +soulèvement d'Argyle a échoué. Lui et ses compagnons sont tombés entre +les mains de l'homme qui n'a jamais su ce que c'est que le pardon.</p> + +<p>À ces mots, nous sursautâmes tous sur nos chaises, en échangeant des +regards effarés, à l'exception de Sir Gervas Jérôme, dont la sérénité +naturelle était à l'épreuve de toute perturbation.</p> + +<p>Vous vous le rappelez sans doute, mes enfants quand j'ai commencé à vous +raconter ces incidents de ma vie, j'ai dit que les espérances du parti +de Monmouth reposaient en grande partie sur l'invasion des exilés +écossais dans le comté d'Ayr.</p> + +<p>On comptait y faire naître ainsi des troubles, tels qu'ils +détourneraient une bonne partie des forces du Roi Jacques, ce qui +rendrait notre marche sur Londres moins difficile.</p> + +<p>On y comptait d'autant plus sûrement que les domaines d'Argyle étaient +situés dans cette région de l'Écosse, où il pouvait lever cinq mille +hommes armés de sabres parmi les gens de son clan.</p> + +<p>En outre, il y avait, dans les comtés de l'Ouest, un très grand nombre +de farouches zélotes, tout prêts à soutenir la cause du Covenant, et qui +avaient prouvé, en maintes escarmouches, leurs brillantes qualités +guerrières.</p> + +<p>Il semblait certain qu'avec le concours des Highlanders et des +Covenantaires, Argyle serait capable de résister, d'autant mieux qu'il +avait emmené avec lui en Écosse le puritain anglais Rumbold, et un grand +nombre d'autres gens de guerre habiles.</p> + +<p>La nouvelle inattendue de sa défaite complète était donc un coup +terrible, car il en résultait que nous aurions affaire à toutes les +forces du Gouvernement.</p> + +<p>—Tenez-vous cette nouvelle d'une source sûre? demanda Decimus Saxon, +après un long silence.</p> + +<p>—C'est une certitude qui n'admet pas de doute, répondit Maître Stephen +Timewell. Toutefois je comprends bien votre surprise, car le Duc était +entouré de conseillers dignes de confiance. Il y avait Sir Patrick Hume, +de Polwarth.</p> + +<p>—Tout en paroles, rien en action, dit Saxon.</p> + +<p>—Et Richard Rumbold.</p> + +<p>—Tout en action, rien en paroles, dit notre compagnon. M'est avis qu'il +aurait dû faire en sorte qu'on parlât mieux de lui.</p> + +<p>—Puis il y avait le Major Elphinstone.</p> + +<p>—Un sot et un fanfaron.</p> + +<p>—Et Sir John Cochrane.</p> + +<p>—Un traînard captieux, à la langue longue, à l'intelligence courte, dit +le soldat de fortune. Commandée par de tels hommes, l'expédition était +condamnée dès le début. Pourtant je me figure que tout au moins, et en +admettant qu'ils ne fissent rien de plus, ils auraient pu se jeter dans +la région montagneuse, où ces <i>caterans</i> aux jambes nues auraient pu se +maintenir parmi les nuages et les brouillards de leur pays natal. Tous +pris, dites-vous? C'est une leçon, un avertissement pour nous. Je vous +le dis, si Monmouth n'infuse pas plus d'énergie dans ses conseils, s'il +hésite à pousser tout droit vers le cœur, s'il fait des passes, des +feintes d'escrime aux extrémités, nous nous trouverons dans la situation +d'Argyle et de Rumbold. Que signifient ces deux journées gaspillées à +Axminster, en un temps où chaque heure a son prix? Faudra-t-il chaque +fois qu'il se frottera contre un corps de milice et le rejettera de +côté, qu'il se repose quarante-huit heures, pour chanter «<i>Te Deum</i>» +alors que Churchill et Feversham sont en route, je le sais, pour l'Ouest +avec tous les hommes qu'ils ont pu ramasser, et que les Grenadiers +hollandais pullulent comme les rats dans un magasin de grains?</p> + +<p>—Vous avez parfaitement raison, Colonel Saxon, répondit le Maire, et +j'espère que, quand le Roi arrivera ici, nous réussirons à lui inspirer +une action plus rapide. Il a grand besoin de conseillers plus entendus à +la guerre, car depuis le départ de Fletcher, il n'a guère autour de lui +de gens qui aient appris le métier des armes.</p> + +<p>—Bon, dit Saxon, d'un air bourru, maintenant qu'Argyle a disparu, nous +voici face à face avec le Roi Jacques, sans pouvoir compter sur autre +chose que nos bonnes épées.</p> + +<p>—Sur elles et sur la justice de notre cause. Comment trouvez-vous ces +nouvelles, jeunes messieurs? Est-ce qu'elles auraient fait perdre au vin +tout son bouquet? Seriez-vous enclins à déserter le drapeau du Seigneur?</p> + +<p>—Pour mon compte, dis-je, j'entends voir la chose jusqu'au dénouement.</p> + +<p>—Et moi, dit Ruben Lockarby, je suivrai Micah Clarke partout où il ira.</p> + +<p>—Quant à moi, dit Sir Gervas, la chose m'est parfaitement indifférente, +tant que je suis en bonne compagnie et qu'il y a de quoi donner de +fortes émotions.</p> + +<p>—En ce cas, dit le Maire, ce qu'il y a de mieux à faire, c'est que +chacun remplisse son rôle propre, et que nous nous tenions prêts pour +l'arrivée du Roi. Jusqu'alors, j'espère que vous me ferez l'honneur +d'agréer mon humble toit.</p> + +<p>—Je crains, dit Saxon, de ne pouvoir accepter cette offre si +bienveillante. Quand je suis sous les armes, je me lève tôt et me couche +tard. J'établirai donc mon quartier-général à l'auberge, qui n'est pas +très bien fournie au point de vue des victuailles, mais qui peut +m'offrir la nourriture simple à laquelle se bornent mes besoins, avec +mon quart de bière noire d'octobre, et ma pipe de Trinidad.</p> + +<p>Saxon tenant ferme dans sa décision, le Maire cessa d'insister auprès de +lui, mais mes deux amis s'empressèrent de se joindre à moi pour accepter +l'offre du digne marchand de laines, et nous nous installâmes pour la +durée de notre séjour sous son toit hospitalier.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IV_Une_melee_nocturne" id="IV_Une_melee_nocturne"></a><a href="#table">IV—Une mêlée nocturne.</a></h2> + + +<p>Si Decimus Saxon refusa de mettra à profit l'offre du logement et de la +table que lui avait faite Maître Timewell, ce fut, ainsi que je l'appris +plus tard, pour cette raison que le Maire étant un ferme Presbytérien, +il croyait inopportun de laisser s'établir entre eux une intimité trop +grande, qui lui nuirait auprès des Indépendants et autres zélotes.</p> + +<p>À vrai dire, mes chers enfants, cet homme plein de ruse commença, dès ce +jour, à régler sa vie et ses actes de façon à se concilier l'amitié des +Sectaires, et de se faire considérer par eux comme leur chef.</p> + +<p>En effet, il était fermement convaincu que dans des mouvements violents +comme celui où nous étions engagés, le parti le plus extrême est sûr +d'avoir enfin la haute main.</p> + +<p>—Fanatisme, me disait-il un jour, cela signifie ferveur, et ferveur +signifie qu'on sera âpre à la besogne, et l'âpreté à la besogne signifie +la puissance.</p> + +<p>Tel était le pivot de toutes ses intrigues, de tous ses projets.</p> + +<p>En premier lieu, il s'appliqua à prouver qu'il était un excellent +soldat. Il n'épargna ni le temps, ni la peine pour y arriver.</p> + +<p>Du matin jusqu'à midi, dans l'après-midi jusqu'à la nuit, nous faisions +l'exercice, et encore l'exercice, si bien qu'enfin les commandements +lancés à tue-tête, ce fracas des armes devinrent fatigants par leur +monotonie.</p> + +<p>Les bons bourgeois purent bien se figurer que l'infanterie du Wiltshire +sous le colonel Saxon, faisait partie de la place du Marché au même +titre que la croix de la ville ou le carcan de la paroisse.</p> + +<p>Il fallait faire bien des choses en peu de temps, et même tant de choses +que plus d'un aurait déclaré la tentative inutile.</p> + +<p>Ce n'était pas seulement la manœuvre d'ensemble du régiment; il fallait +de plus que chacun de nous habituât sa compagnie à l'exercice qui lui +était propre.</p> + +<p>Il nous fallait apprendre de notre mieux les noms et les besoins des +hommes.</p> + +<p>Mais notre tâche fut rendue plus aisée par la certitude que ce n'était +point du temps perdu, car à chaque rassemblement nos patauds se tenaient +plus droit et maniaient leurs armes avec plus de dextérité.</p> + +<p>Depuis le chant du coq jusqu'au coucher du soleil, on n'entendit dans +les rues d'autres cris que: «Portez armes, préparez armes, reposez vos +armes, apprêtez vos amorces» et tous les autres commandements de +l'ancien exercice de peloton.</p> + +<p>À mesure que nous devenions meilleurs soldats, notre nombre augmentait, +car notre apparence coquette attirait dans nos rangs l'élite des +nouveaux-venus.</p> + +<p>Ma compagnie s'accrut au point qu'il fallût la dédoubler.</p> + +<p>Il en fut ainsi des autres dans la même proportion.</p> + +<p>Les mousquetaires du baronnet atteignirent le chiffre d'une bonne +centaine, gens sachant pour la plupart se servir du mousquet.</p> + +<p>En totalité, nous passâmes de trois cents à quatre cent cinquante, et +notre façon de manœuvrer se perfectionna au point de nous valoir de +tous côtés des éloges sur l'état de nos hommes.</p> + +<p>À une heure avancée de la soirée, je rentrais à cheval, lentement, à la +maison de Maître Timewell, quand Ruben arriva à grand bruit derrière moi +et me pria de revenir sur mes pas avec lui pour assister à un spectacle +qui valait la peine d'être vu.</p> + +<p>Bien que je ne me sentisse guère disposé à ce genre de plaisirs, je fis +faire demi-tour à Covenant, et nous descendîmes toute la longueur de la +Grande Rue, pour entrer dans le faubourg qui se nomme Shuttern.</p> + +<p>Mon compagnon s'y arrêta devant un édifice nu, qui avait l'air d'une +grange, et me dit de regarder dans l'intérieur par la fenêtre.</p> + +<p>Le dedans se composait d'une seule grande chambre.</p> + +<p>C'était le magasin, alors vide, dans lequel on avait l'habitude de +mettre la laine.</p> + +<p>Il était éclairé d'un bout à l'autre par des lampes et des chandelles.</p> + +<p>Un grand nombre d'hommes parmi lesquels je reconnus des gens de ma +compagnie, ou de celle de mon camarade, étaient couchés des deux côtés, +occupés les uns à fumer, d'autres à prier, d'autres à polir leurs armes.</p> + +<p>Dans le centre, sur toute la longueur, des bancs avaient été rangés bout +à bout, et sur ses bancs étaient assis à cheval tous les cent +mousquetaires du baronnet.</p> + +<p>Chacun deux était en train de tresser en forme de queue la chevelure de +l'homme assis devant lui.</p> + +<p>Un jeune garçon allait et venait, un pot de graisse à la main, et avec +cet ingrédient et de la ficelle à fouet, la besogne marchait rondement.</p> + +<p>Sir Gervas en personne, muni d'une grande boîte pleine de farine, était +assis, perché sur un ballot de laine au bout de la rangée, et aussitôt +qu'une queue était achevée, il l'examinait à travers son monocle, et si +elle lui paraissait convenablement faite, il la saupoudrait d'un geste +précieux, en puisant dans sa boîte, et opérait avec autant de soin et de +sérieux que s'il se fut agi d'une cérémonie de l'Église.</p> + +<p>Jamais cuisinier, assaisonnant un plat, n'eût distribué ses épices avec +autant d'exactitude et de jugement que notre ami n'en mettait à +enfariner les têtes de sa compagnie.</p> + +<p>Au milieu de son travail, il leva les yeux, et vit une ou deux figures +souriantes à la fenêtre, mais son occupation l'absorbait trop pour qu'il +se permit de l'interrompre, et nous finîmes par repartir à cheval sans +lui avoir parlé.</p> + +<p>À ce moment, la ville était fort tranquille et silencieuse, car les gens +de cette région étaient habitués à se coucher tôt, à moins que quelque +occasion ne les tînt sur pied.</p> + +<p>Nous parcourions, au pas lent de nos chevaux, les rues muettes.</p> + +<p>Les fers de nos montures résonnaient d'un bruit clair sur le pavé de +galets, et nous tenions de ces propos légers qui sont d'usage entre +jeunes gens.</p> + +<p>Au dessus de nous, la lune brillait d'un vif éclat, répandait une lueur +argentée sur les larges rues, et dessinait en un réseau d'ombres les +pointes et les clochetons des églises.</p> + +<p>Arrivé dans la cour de Maître Timewell, je mis pied à terre, mais Ruben, +charmé par le calme et la beauté de la scène, continua sa promenade à +cheval, dans l'intention de pousser jusqu'à la porte de la ville.</p> + +<p>J'étais encore occupé à défaire les boucles de la sangle, et à enlever +mon harnais, quand tout à coup arriva d'une des rues voisines, un grand +cri, un bruit de lutte, de choc d'épées en même temps que la voix de mon +camarade appelant à l'aide.</p> + +<p>Je tirai mon épée et sortis en courant.</p> + +<p>À une faible distance de là, se trouvait un assez large espace, tout +blanc de clarté lunaire, et au centre j'aperçus la silhouette trapue de +mon ami.</p> + +<p>Il faisait des bonds avec une agilité dont je ne l'avais jamais cru +capable, et échangeait des coups de pointe avec trois ou quatre hommes +qui le serraient de près.</p> + +<p>Sur le sol gisait une figure sombre.</p> + +<p>Du groupe de combattants, la jument de Ruben se dressait, se baissait +comme si elle comprenait le danger que courait son maître.</p> + +<p>Comme j'accourais, criant, l'épée haute, les assaillants s'enfuirent par +une rue latérale, excepté l'un d'eux, un homme de haute taille, +musculeux, qui avait une épée.</p> + +<p>Il se lança contre Ruben, en lui portant un furieux coup de pointe, +jurant, et le traitant de trouble-fête.</p> + +<p>J'éprouvai une sensation d'horreur en voyant la lame passer à travers la +parade de mon ami, qui leva les bras, et tomba la face en avant, pendant +que l'autre, après avoir lancé un dernier coup, s'enfuyait par une des +ruelles étroites et tortueuses qui allaient de la rue de l'Est à la rive +de la Tone.</p> + +<p>—Au nom du ciel, où êtes-vous atteint? m'écriai-je en me jetant à +genoux près du corps étendu. Où êtes-vous blessé, Ruben?</p> + +<p>—Surtout dans le soufflet, dit-il en soufflant comme un soufflet de +forge, et aussi derrière la tête. Donnez-moi la main, je vous prie.</p> + +<p>—Vraiment, vous n'êtes pas touché? m'écriai-je, le cœur soulagé d'un +grand poids, en l'aidant à se relever. Je croyais que ce gredin vous +avait transpercé.</p> + +<p>—Autant chercher à percer un crabe de Warsash avec un épingle à +cheveux, dit-il. Grâce au bon Sir Jacob Clancing, jadis de Snellaby +Hall, et présentement de la Plaine de Salisbury, leurs rapières n'ont +produit d'autre effet que de rayer ma cuirasse impénétrable. Mais où en +est la demoiselle?</p> + +<p>—Quelle demoiselle?</p> + +<p>—Oui, c'était pour la sauver que j'ai dégainé. Elle était assaillie par +des rôdeurs de nuit. Voyez, elle se relève. Ils l'avaient jetée à terre +quand j'ai fondu sur eux.</p> + +<p>—Comment vous trouvez-vous, madame? demandai-je, car la personne +gisante à terre s'était relevée et avait pris l'aspect d'une femme, +jeune et gracieuse, d'après toutes les apparences, mais dont la figure +était enveloppée dans un manteau. J'espère que vous n'avez eu aucun mal?</p> + +<p>—Aucun, monsieur, répondit-elle d'une voix basse et douce, mais si j'ai +échappé, je le dois à la valeur et à l'empressement de votre ami, ainsi +qu'à la sagesse prévoyante de Celui qui confond les complots des +méchants. Sans doute tout homme digne de ce nom aurait rendu ce service +à une jeune personne en détresse, quelle qu'elle fût, et pourtant, ce +qui contribuera peut-être à votre satisfaction, ce sera d'apprendre que +votre protégée ne vous est pas inconnue.</p> + +<p>Et en parlant ainsi, elle laissa tomber son manteau et tourna sa figure +vers nous sous la clarté de la lune.</p> + +<p>—Grands Dieux! C'est <i>Mistress</i> Timewell, m'écriai-je tout abasourdi.</p> + +<p>—Rentrons à la maison, dit-elle d'une voix ferme et rapide. Les voisins +ont pris l'alarme et il y aura bientôt un rassemblement de populace. +Échappons aux commentaires.</p> + +<p>En effet, on entendait déjà de tous côtés le bruit des fenêtres, et des +gens demandant à tue-tête de quel malheur il s'agissait.</p> + +<p>Bien loin, au bout de la rue, nous pouvions apercevoir la lueur des +lanternes se balançant et annonçant la patrouille qui arrivait à grands +pas.</p> + +<p>Nous nous dérobâmes cependant, à la faveur de l'ombre, et fûmes bientôt +en sûreté dans la cour du Maire, sans être interpellés ou arrêtés.</p> + +<p>—J'espère, monsieur, que vous n'avez pas été blessé, bien vrai? dit la +jeune demoiselle à mon compagnon.</p> + +<p>Depuis qu'elle avait découvert sa figure, Ruben n'avait pas dit un mot.</p> + +<p>Il avait tout l'air d'un homme qui est bercé par un rêve agréable et qui +n'est fâché que d'en être réveillé.</p> + +<p>—Non, je ne suis pas blessé, répondit-il, mais je voudrais que vous +nous disiez quels sont ces spadassins errants et où l'on peut les +trouver.</p> + +<p>—Non, non, dit-elle, le doigt levé, vous ne pousserez pas l'affaire +plus loin. Quant à ces hommes, je ne puis dire avec certitude qui ils +pouvaient être. J'étais sortie pour rendre visite à Dame Clatworthy, qui +a la fièvre tierce, et ils m'ont assaillie pendant que je revenais. +Peut-être sont-ce des gens qui ne partagent pas les opinions de mon +grand-père sur les affaires de l'État, et est-ce lui qu'ils ont visé +par-dessus moi. Mais vous fûtes tous deux si bons pour moi, que vous ne +me refuserez pas une autre faveur que j'ai à vous demander.</p> + +<p>Nous protestâmes que cela nous était impossible, en mettant la main sur +la garde de nos épées.</p> + +<p>—Non, gardez-les pour la cause de Dieu, dit-elle, en souriant de notre +geste. Tout ce que je vous demande, c'est de ne rien dire de cette +affaire à mon grand-père, car la moindre chose suffit pour le mettre en +feu, malgré son grand âge. Je ne voudrais pas que son attention fût +détournée des affaires publiques par un détail personnel comme celui-là. +Ai-je votre parole?</p> + +<p>—La mienne! dis-je en m'inclinant.</p> + +<p>—La mienne aussi! dit Lockarby.</p> + +<p>—Merci, mes bons amis! Ah! J'ai laissé tomber mon gant dans la rue. +Mais cela n'a pas d'importance. Je rends grâce à Dieu de ce qu'il n'est +arrivé malheur à personne. Merci encore une fois, et que des rêves +agréables vous attendent.</p> + +<p>Elle gravit lestement les marches et disparut en un instant.</p> + +<p>Ruben et moi, nous ôtâmes les harnais de nos chevaux et assistâmes en +silence aux soins qu'on leur donna.</p> + +<p>Nous entrâmes alors dans la maison, pour regagner nos chambres, toujours +sans mot dire.</p> + +<p>Arrivé sur le seuil de sa porte, Ruben s'arrêta.</p> + +<p>—J'ai déjà entendu la voix de l'homme au long corps, Micah, dit-il.</p> + +<p>—Et moi aussi, répondis-je. Le vieillard fera bien de se méfier de ses +apprentis. J'ai presque envie de sortir pour aller chercher le gant de +la fillette.</p> + +<p>Un joyeux clignement d'yeux brilla dans le nuage qui avait obscurci la +figure de Ruben. Il ouvrit la main gauche et me montra le gant de peau +de daim froissé entre ses doigts.</p> + +<p>—Je ne le troquerais pas contre tout l'or qui se trouve dans les +coffres de son grand-père, dit-il avec une explosion soudaine d'ardeur.</p> + +<p>Puis riant à la fois et rougissant, il se hâta de rentrer et me laissa à +mes pensées.</p> + +<p>Ce fut ainsi que j'appris pour la première fois, mes chers enfants, que +mon bon camarade avait été percé par les flèches du petit dieu.</p> + +<p>Quand un homme ne compte que vingt ans, l'amour jaillit en lui, ainsi +que la citrouille dont parle l'Écriture et qui poussa en une seule nuit.</p> + +<p>Je vous aurais mal raconté mon histoire, si je ne vous avais pas fait +comprendre que mon ami était un jeune homme franc, au cœur chaud, tout +de premier mouvement, chez qui la raison était rarement de faction en +présence de ses penchants.</p> + +<p>Un homme de cette sorte est aussi peu capable de s'éloigner d'une jeune +fille attrayante que l'aiguille de fuir l'aimant.</p> + +<p>Il aime, tout comme l'alouette chante, tout comme joue un chaton.</p> + +<p>Or, un garçon à l'esprit lent et lourd comme moi, et dans les veines +duquel le sang avait toujours coulé avec quelque froideur, quelque +réserve, peut entrer dans l'amour ainsi qu'un cheval entre dans un cours +d'eau aux rives en talus, degré par degré, mais un homme tel que Ruben +frappe du talon un seul instant sur le bord, et l'instant d'après, il +s'est lancé jusqu'aux oreilles dans l'endroit le plus profond.</p> + +<p>Le ciel seul sait quelle mèche avait mis le feu à l'étoupe.</p> + +<p>Tout ce que je puis dire, c'est que depuis ce jour, mon camarade était +mélancolique et assombri une heure, puis gai, et plein d'entrain l'heure +suivante.</p> + +<p>Il n'avait plus rien de son flot constant de bonne humeur, il devenait +aussi piteux qu'un poussin qui mue, chose qui m'a toujours paru un des +plus singuliers résultats de ce que les poètes ont appelé le joyeux état +de l'amour.</p> + +<p>Mais, il faut le dire, en ce monde, joie et plaisir se touchent de si +près, qu'on dirait qu'ils sont à l'attache dans des stalles contiguës, +et qu'une ruade suffirait pour faire tomber la cloison qui les sépare.</p> + +<p>Voici un homme aussi plein de soupirs qu'une grenade est bourrée de +poudre.</p> + +<p>Il fait triste figure; il a l'air abattu. Son esprit va à l'aventure et +si vous lui faites remarquer qu'il est très malheureux dans cet état, il +vous répondra, vous pouvez en être certain, qu'il ne l'échangerait pas +pour les Puissances ni pour les Principautés du ciel.</p> + +<p>Pour lui les larmes sont de l'or, et le rire n'est que de la fausse +monnaie.</p> + +<p>Mais, mes chers enfants, c'est peine perdue pour moi que de vous +expliquer une chose que moi-même je n'entends point.</p> + +<p>Si comme je l'ai entendu dire, il est impossible de trouver deux +empreintes du pouce qui soient identiques, comment espérer de faire +coïncider les pensées et les sentiments les plus intimes de deux êtres.</p> + +<p>Toutefois, il est une chose que je puis affirmer comme vraie, c'est que +quand je demandai la main de votre grand-mère, je ne m'abaissai point à +prendre la mine d'un homme qui mène un enterrement.</p> + +<p>Elle me rendra ce témoignage que j'allai à elle avec la figure +souriante, bien que j'eusse tout de même une petite palpitation au +cœur, et je lui dis...</p> + +<p>Mais diantre, ou me suis-je laissé entraîner?</p> + +<p>Qu'y a-t-il de commun entre tout cela et la ville de Taunton, et la +révolte de 1685?</p> + +<p>Le mercredi soir, 17 juin, nous apprîmes que le Roi, (c'était ainsi +qu'on désignait Monmouth dans tout l'Ouest) était campé à moins de dix +milles de là, avec toutes ces forces, et que le lendemain matin, il +ferait son entrée dans la fidèle ville de Taunton.</p> + +<p>On s'ingénia tant qu'on put, comme vous le pensez bien, pour lui +souhaiter la bienvenue d'une façon qui fût digne de la ville +d'Angleterre la plus attachée aux Whigs et au Protestantisme.</p> + +<p>Un arc de plantes vertes avait déjà été dressé à la porte de l'ouest.</p> + +<p>Il portait cette devise: «Bienvenue au Roi Monmouth!»</p> + +<p>Un second s'élevait depuis l'entrée de la place du Marché jusqu'à la +fenêtre la plus haute de l'hôtellerie du <i>Blanc-Cerf</i>, avec ces mots en +grandes lettres écarlate «Salut au Chef Protestant.»</p> + +<p>Un troisième, si je m'en souviens bien, surmontait l'entrée de la cour +du château, mais je ne me rappelle plus la devise qui s'y lisait.</p> + +<p>L'industrie du drap et de la laine est, ainsi que je vous l'ai dit, la +principale occupation de la ville.</p> + +<p>Les marchands n'avaient pas ménagé leurs marchandises.</p> + +<p>Ils les avaient étalées à profusion pour embellir les rues.</p> + +<p>De riches tapisseries, des velours lustrés, de précieux brocarts +flottaient aux fenêtres ou décoraient les balcons.</p> + +<p>La rue de l'Est, la Grande Rue, la rue d'Avant, étaient tendues des +greniers jusqu'à terre d'étoffes rares et belles.</p> + +<p>De gais étendards étaient suspendus aux toits des deux côtés, ou +voltigeaient en longues guirlandes d'une maison à l'autre.</p> + +<p>La bannière royale d'Angleterre était déployée au clocher élevé de +Sainte Marie-Madeleine, et le drapeau de Monmouth flottait au clocher +tout pareil de Saint Jacques.</p> + +<p>Jusqu'à une heure avancée de la nuit, on manœuvra le rabot, le marteau, +on travailla, on inventa, si bien que le jeudi 18 juin, quand le soleil +se leva, il éclaira le plus beau déploiement de couleurs et de verdure +qui ait jamais paré une ville.</p> + +<p>Une sorte de magie avait changé la ville de Taunton en un jardin fleuri.</p> + +<p>Maître Stephen Timewell s'était occupé de ces préparatifs, mais il +s'était dit en même temps que le signe de bienvenue le plus agréable +qu'il pût offrir aux yeux de Monmouth serait la vue du gros corps +d'hommes armés qui étaient prêts à suivre sa fortune.</p> + +<p>Il y en avait seize cents dans la ville.</p> + +<p>Deux cents d'entre eux formaient la cavalerie.</p> + +<p>La plupart étaient bien armés et équipés.</p> + +<p>Ils furent rangés de façon que le Roi passât devant eux à son entrée.</p> + +<p>Les gens de la ville bordaient, sur trois rangs de profondeur, la place +du Marché, depuis la porte du Château jusqu'à l'entrée de la Grande Rue.</p> + +<p>De là jusqu'à Shuttern, les paysans du comté de Dorset et ceux de Frome +étaient placés sur les deux côtés de la rue.</p> + +<p>Notre régiment était posté à la porte de l'Ouest.</p> + +<p>Avec des armes bien astiquées, des rangs bien alignés, et des branches +vertes à tous les bonnets, aucun chef ne pouvait s'abstenir de souhaiter +de voir son armée ainsi accrue.</p> + +<p>Lorsque tous furent à leurs places, que les bourgeois et leurs épouses +se furent parés de leurs atours des jours de fête, avec des figures +réjouies, des corbeilles pleines de fleurs, tout fût prêt pour la +réception du royal visiteur.</p> + +<p>—Voici mes ordres, dit Saxon en s'avançant vers nous sur son cheval, au +moment où nous prenions nos places près de nos compagnons. Moi et mes +capitaines, nous nous réunirons à l'escorte du Roi, quand il passera, et +nous l'accompagnerons ainsi jusqu'à la place du Marché. Vos hommes +présenteront les armes et resteront en place jusqu'à notre retour.</p> + +<p>Nous tirâmes, tous les trois, nos sabres et nous fîmes le salut.</p> + +<p>—Si vous voulez bien venir avec moi, messieurs, et prendre position à +droite de cette porte-ci, dit-il, je pourrai vous dire quelques mots au +sujet de ces gens, quand ils défileront. Trente ans de guerre, sous bien +des climats, m'ont bien donné le droit de parler en maître-ouvrier qui +instruit ses apprentis.</p> + +<p>Nous suivîmes son invitation avec empressement.</p> + +<p>On franchit la porte, qui maintenant se réduisait à une large brèche +parmi les tas de déblais marquant l'emplacement des anciennes murailles.</p> + +<p>—On ne les aperçoit pas encore, fis-je remarquer, pendant que nous +montions sur une hauteur commode. Je suppose qu'ils doivent arriver par +cette route dont les détours suivent la vallée en face de vous.</p> + +<p>—Il y a deux sortes de mauvais généraux, dit Saxon, l'homme qui va trop +vite et celui qui va trop lentement. Les conseillers de Sa Majesté ne +seront jamais accusés du premier de ces défauts, quelques erreurs qu'ils +puissent commettre d'ailleurs. Le vieux Maréchal Grunberg, avec qui j'ai +fait trente-six mois de campagne en Bohème, avait pour principe de voler +à travers le pays, pêle-mêle, cavalerie, infanterie, artillerie, comme +s'il avait le diable à ses trousses. Il aurait pu commettre cinquante +fautes, mais l'ennemi n'avait jamais le temps d'en profiter. Je me +rappelle un raid que nous fîmes en Silésie. Après deux jours de marche +dans les montagnes, son chef d'état-major lui dit que l'artillerie était +hors d'état de suivre.</p> + +<p>«—Qu'on la laisse en arrière! répondit-il.</p> + +<p>«On abandonna donc les canons, et le lendemain au soir, l'infanterie +était fourbue.</p> + +<p>«—Ils ne peuvent pas faire un mille de plus, dit le chef.</p> + +<p>«—Qu'on les laisse en arrière, dit Grunberg.</p> + +<p>«Nous voilà donc partis avec la cavalerie. Pour mon malheur, j'étais +dans son régiment de pandours, après une escarmouche ou deux, tant par +l'état des routes que par le fait de l'ennemi, nos chevaux étaient +crevés inertes.</p> + +<p>«—Les chevaux sont fourbus, dit le capitaine en chef.</p> + +<p>«—Qu'on les laisse en arrière! crie-t-il.</p> + +<p>«Et je parie qu'il aurait poussé jusqu'à Prague avec son état-major, si +on l'avait laissé faire. Après cela, nous lui donnâmes comme surnom +«Général Laisse-en-arrière.»</p> + +<p>—Un brillant commandant, oh! oui, s'écria Sir Gervas, j'aurais aimé +servir sous lui.</p> + +<p>—Oui, et il avait une façon de former ces recrues qui n'aurait guère +été du goût de nos bons amis d'ici dans l'Ouest, dit Saxon. Je me +rappelle qu'après Salzbourg, quand nous eûmes pris le château ou la +forteresse de ce nom, nous fûmes renforcés d'environ quatre mille hommes +d'infanterie qui n'avaient point été dressés. Comme ils approchaient de +nos lignes, en agitant les mains, en sonnant du clairon, le vieux +Maréchal «Laisse-en-arrière» déchargea sur eux tous les canons qui se +trouvaient sur les murs, ce qui tua soixante hommes et jeta parmi le +reste une grande panique.</p> + +<p>«—Il faut que ces coquins apprennent tôt ou tard à tenir bon sous le +feu, dit-il. Ils peuvent bien commencer tout de suite leur éducation.</p> + +<p>—C'était un rude maître d'école, fis-je remarquer. Il aurait pu laisser +à l'ennemi partie de cet enseignement.</p> + +<p>—Et pourtant le soldat l'aimait, dit Saxon. Il n'était point homme, +quand une ville avait été prise d'assaut, à regarder de trop près quand +une femme braillait, non plus qu'à écouter tous les bourgeois qui +avaient par hasard trouvé leur coffre plus léger d'une bagatelle. Mais +parlons des chefs qui vont lentement. Je n'en ai connu aucun qui pût +être comparé au Brigadier Baumgarten, qui était aussi de l'armée +impériale. Il levait par exemple ses quartiers d'hiver, pour venir +s'établir devant une place forte. Il élevait un épaulement ici, là il +creusait une sape, si bien que ses soldats finissaient par avoir mal au +cœur rien qu'à regarder la place. Il jouait ainsi avec elle comme un +chat avec une souris, jusqu'au moment où elle allait ouvrir ses portes, +mais alors il pouvait bien prendre la fantaisie de lever le siège et de +se mettre en quartiers d'hiver. J'ai fait deux campagnes sous lui, sans +honneur, sans mise à sac, sans pillage, sans profit, excepté une +misérable solde de trois florins par jour, payée en pièces rognées, avec +six mois de retard... Mais voyez-vous les gens sur ce clocher! Ils +agitent leurs mouchoirs comme s'ils apercevaient quelque chose.</p> + +<p>—Je ne puis rien voir, répondis-je, en abritant mes yeux et promenant +mon regard sur la vallée semée d'arbres qui montait en pente douce +jusqu'aux collines couvertes de pâturages de Blackdown.</p> + +<p>—Les gens, qui sont sur les forts, agitent des mouchoirs et désignent +du geste quelque chose. Il me semble que j'entrevois l'éclair de l'acier +parmi les bois tout là-bas.</p> + +<p>—C'est ici, dit Saxon, étendant sa main armée d'un gantelet sur la rive +ouest de la Tone, tout près du pont de bois. Suivez mon doigt, Clarke, +et voyez si vous pouvez le discerner.</p> + +<p>—Oui, c'est vrai, m'écriai-je, je vois un reflet brillant qui va et +vient. Et ici, à gauche, à l'endroit où la route passe en courbe par +dessus la hauteur, apercevez-vous cette masse compacte d'hommes! Ha! la +tête de la colonne commence à sortir d'entre les arbres.</p> + +<p>Il n'y avait pas un nuage au ciel, mais la grande chaleur produisait une +buée qui s'étendait sur la vallée.</p> + +<p>Elle devenait très épaisse le long du cours sinueux de la rivière, et +flottait en petits flocons en lambeaux, au-dessus de la région boisée +qui avoisine ses bords.</p> + +<p>À travers cette mince couche de vapeur pénétrait de temps en temps un +éclair de vive lumière, quand les rayons du soleil tombaient sur une +cuirasse ou sur un casque.</p> + +<p>Par intervalles, la douce brise de l'été apportait à nos oreilles de +soudains éclats d'une musique militaire, où se mêlaient le son aigu des +trompettes et le sourd grondement des tambours.</p> + +<p>Puis, nos regards perçurent l'avant-garde de l'armée, qui commençait à +se dérouler, sortant de l'ombre des arbres et apparaissant en noir sur +la route blanche et poussiéreuse.</p> + +<p>La longue ligne continua à s'étendre, se tordant sur elle-même, à mesure +qu'elle sortait des bois, pareille à un serpent noir aux écailles +polies.</p> + +<p>Enfin, l'armée rebelle tout entière—cavalerie, infanterie, +artillerie—fut visible pour nous.</p> + +<p>L'éclat des armes, le flottement de nombreux drapeaux, les plumes des +chefs, les colonnes épaisses des hommes en marche, tout cela formait un +tableau qui remuait jusqu'au fond du cœur les citoyens de Taunton.</p> + +<p>Ceux-ci, du haut des toits, des éminences croulantes que formaient les +murs démantelés, pouvaient contempler les champions de leur foi.</p> + +<p>Si la seule vue d'un régiment qui passe est capable d'exciter un frisson +dans votre poitrine, vous vous imaginerez sans peine ce qui se passe, +quand les soldats que vous regardez ont pris les armes pour tout de bon +afin de défendre vos intérêts les plus chers, les plus aimés, et +viennent de sortir victorieux d'une lutte sanglante.</p> + +<p>Si la main de tous les autres hommes était levée contre nous, du moins +ceux-là étaient de notre côté, et nos cœurs allaient à eux comme à des +amis et à des frères.</p> + +<p>De tous les liens qui unissent les hommes en ce monde, il n'en est pas +de plus fort qu'un commun danger.</p> + +<p>Pour mes yeux inexpérimentés, tout cela apparaissait comme très +guerrier, très imposant, et en contemplant ce long défilé, je me disais +que notre cause était en quelque sorte gagnée.</p> + +<p>Mais à ma grande surprise, Saxon postait, jetait à demi-voix des peuh! +dédaigneux.</p> + +<p>À la fin, ne pouvant plus maîtriser son impatience, il éclata en paroles +brûlantes de mécontentement.</p> + +<p>—Regardez-moi seulement cette avant-garde pendant qu'elle descend la +pente, s'écria-t-il. Où est le groupe d'éclaireurs, de <i>vorreiter</i>, +comme disent les Allemands? Et où est l'espace qu'il faudrait laisser +entre l'avant-garde et le corps principal? Par l'épée de Scanderbeg, ils +me rappellent plutôt un troupeau de pèlerins, comme j'en ai vus, +lorsqu'ils s'approchent du sanctuaire de Saint Sébald, à Nuremberg, avec +leurs bannières et leurs flots de rubans. Et au centre, parmi cette +troupe de cavaliers, se trouve sans doute notre nouveau monarque. Quel +malheur pour lui de n'avoir point à ses côtés un homme capable de ranger +cet essaim de paysans en quelque chose qui ressemble à un ordre de +campagne! Maintenant regardez-moi ces quatre pièces de canon qui +traînent comme des moutons boiteux derrière le troupeau! <i>Carajo</i>, je +voudrais être un jeune officier du Roi avec un escadron de cavalerie +légère sur cette crête que voilà! Par ma foi, je fondrais sur ce +croisement de routes, comme un émouchet sur une bande de petits +pluviers. Alors et je taille, et je coupe. À bas ces canonniers qui +rampent, un feu de carabines pour nous couvrir, un mouvement enveloppant +de la cavalerie, et les canons des rebelles partent dans un nuage de +poussière. Qu'on dites-vous, Sir Gervas?</p> + +<p>—Un fameux sport, colonel, dit le baronet, dont une légère rougeur +anima les joues pâles. Je parie que vous faisiez trotter vos pandours!</p> + +<p>—Oui, les coquins avaient le choix: travailler ou être pendus. Mais il +me semble que nos amis sont loin d'être aussi nombreux qu'on le +rapportait. J'estime que la cavalerie se monte à un millier, et que +l'infanterie compte environ cinq mille deux cents hommes. J'ai été +regardé comme un bon appréciateur en fait de nombre en pareilles +occasions. Avec les quinze cents qu'il y a dans la ville, cela nous +ferait près de huit mille hommes, et ce n'est pas là une armée bien +considérable pour envahir un royaume et disputer une couronne.</p> + +<p>—Si l'Ouest peut fournir huit mille hommes, combien peuvent donner tous +les comtés d'Angleterre, demandai-je. N'est-ce pas la façon la plus +équitable d'envisager la situation?</p> + +<p>—La popularité de Monmouth est concentrée surtout dans l'Ouest, +répondit Saxon. C'est ce souvenir qui l'a décidé à lever son étendard +dans ces comtés.</p> + +<p>—Dites plutôt ses étendards, fit Ruben. Tenez, on dirait qu'ils ont mis +leur linge à sécher tout le long de la ligne.</p> + +<p>—C'est vrai, ils ont plus d'enseignes que je n'en vis jamais dans une +armée aussi faible, répondit Saxon, en se dressant sur ses étriers. Il y +en a un ou deux qui sont bleus. Tous les autres, autant que je pus en +juger, avec le soleil qui les éclaire, sont blancs, avec un mot ou une +devise.</p> + +<p>Pendant cette conversation, le corps de cavalerie qui formait +l'avant-garde de l'armée protestante était parvenu à moins d'un quart de +mille de la ville, lorsqu'une sonnerie bruyante et claire de trompettes +le fit s'arrêter.</p> + +<p>Ce signal fut répété dans chacun des régiments ou escadrons en sorte que +le son passa rapidement sur toute la longue rangée, jusqu'à ce qu'il +finit par se perdre dans l'éloignement.</p> + +<p>À la vue de ce câble humain qui couvrait toute la route, et qui était à +peine agité d'un mouvement de vibration, d'ondulation dans sa ligne +oscillante, l'analogie avec un serpent gigantesque me revint encore une +fois à l'esprit.</p> + +<p>—Je trouverais que cela ressemble à un grand boa, qui irait entourer la +ville de ses replis.</p> + +<p>—Un serpent à sonnettes plutôt, dit Ruben, en montrant les canons à +l'arrière-garde. C'est dans sa queue qu'il garde de quoi faire du bruit.</p> + +<p>—Voici sa tête qui approche, si je ne me trompe, dit Saxon. Il vaudrait +mieux, je crois, nous placer sur le côté de la porte.</p> + +<p>Comme il parlait, un groupe de cavaliers aux costumes voyants se détacha +du corps principal et se dirigea tout droit vers la ville.</p> + +<p>À leur tête se trouvait un jeune homme de haute taille, de tournure +svelte et élégante, qui montait avec la grâce d'un écuyer accompli.</p> + +<p>Il se faisait remarquer parmi ceux qui l'entouraient par la fierté de +son attitude et la richesse de son harnachement.</p> + +<p>Lorsqu'il se fut approché au galop de la porte, une clameur de +bienvenue, partit de la multitude, clameur qui se transmit et se +prolongea dans la foule plus éloignée.</p> + +<p>Celle-ci, ne pouvant voir ce qui se passait en avant, conclut de ces +acclamations que le Roi approchait.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="V_La_Revue_des_Hommes_de_lOuest" id="V_La_Revue_des_Hommes_de_lOuest"></a><a href="#table">V—La Revue des Hommes de l'Ouest.</a></h2> + + +<p>Monmouth était alors dans sa trente-sixième année.</p> + +<p>Il se distinguait par ces grâces superficielles qui plaisent à la +multitude et mettent un homme en état de prendre la direction d'une +cause populaire.</p> + +<p>Il était jeune.</p> + +<p>Il avait la parole facile et spirituelle.</p> + +<p>Il était habile dans tous les exercices qui conviennent à un soldat et à +un homme.</p> + +<p>Pendant qu'il parcourait l'Ouest, il n'avait point jugé au-dessous de +lui d'embrasser les jeunes villageoises, d'offrir des prix pour les +sports champêtres, et de disputer, chaussé de bottes, la palme de la +course à pied avec les plus agiles des paysans courant nu-pieds.</p> + +<p>Il était d'un naturel vain et prodigue, mais il excellait en cette sorte +de magnificence qui frappe les yeux, et dans cette générosité +insouciante qui gagne les cœurs du peuple.</p> + +<p>Tant sur le Continent qu'à Bothwell-Bridge, il avait conduit des armées +avec succès.</p> + +<p>Sa bonté, sa pitié envers les Covenantaires, après la victoire, lui +avait valu autant d'estime auprès des whigs que Dalzell et Claverhouse +s'étaient attiré de haine.</p> + +<p>Au moment où il arrêta son beau cheval noir à la porte de la ville, il +ôta son chapeau <i>montero</i> à plumes devant la foule qui l'acclamait. Il +avait une attitude si gracieuse et si digne qu'elle semblait bien celle +d'un chevalier errant de roman, combattant à armes très inégales pour +conquérir une couronne qui lui aurait été dérobée par la ruse d'un +tyran.</p> + +<p>On trouva qu'il avait bonne mine, mais je ne saurais dire que je fusse +de cet avis.</p> + +<p>Sa figure me parut trop allongée, trop pâle pour être agréable; mais ses +traits étaient accentués et nobles, son nez saillant, ses yeux +brillants, pénétrants.</p> + +<p>On aurait peut-être pu discerner dans le dessin de sa bouche quelques +indices de cette faiblesse qui entacha sa réputation, bien que +l'expression en fût douce et aimable.</p> + +<p>Il portait une jaquette de cheval en roquelaure pourpre foncé, avec des +bords et des revers de dentelle d'or, et qui, en s'écartant par devant, +laissait voir une brillante cuirasse d'argent.</p> + +<p>Son habillement était complété par un costume de velours d'une nuance +plus claire que la jaquette, une paire de bottes montantes en cuir jaune +de Cordoue, une rapière à poignée d'or qu'il portait d'un côté, et un +poignard de Parme de l'autre côté, ces deux armes suspendues à une +ceinture en cuir du Maroc.</p> + +<p>Un large col en dentelle de Malines flottait sur ses épaules et de ses +manches sortaient à flots des manchettes de cette même coûteuse +dentelle.</p> + +<p>Bien des fois, il souleva son chapeau et s'inclina sur le pommeau de sa +selle pour répondre au tonnerre des applaudissements.</p> + +<p>—Un Monmouth! Un Monmouth! criait le peuple. Salut au Chef Protestant!</p> + +<p>—Vive le Roi Monmouth!</p> + +<p>Et à toutes les fenêtres, sur tous les toits, à tous les balcons, les +mouchoirs, les chapeaux s'agitaient pour animer cette scène joyeuse.</p> + +<p>L'avant-garde des rebelles s'enflamma à cette vue et lança un grand cri +au timbre sourd qui fut repris et répété bien des fois par le reste de +l'armée et qui finit par remplir tout le pays.</p> + +<p>Pendant ce temps, les anciens de la cité, ayant à leur tête notre ami le +Maire, sortirent par la porte dans tout l'apparat des costumes de soie +et de fourrures pour rendre dommage au Roi.</p> + +<p>Le Maire mit un genou à terre à côté de l'étrier de Monmouth et baisa la +main que celui-ci lui tendit avec grâce.</p> + +<p>—Mon cher monsieur le Maire, dit le Roi d'une voix claire et forte, +c'est à mes ennemis à se prosterner devant moi, et non à mes amis. Je +vous en prie, qu'est-ce que ce rouleau que vous déployez?</p> + +<p>—C'est une allocution de bienvenue et de soumission, Votre Majesté, de +la part de votre loyale ville de Taunton.</p> + +<p>—Je n'ai pas besoin d'une telle allocution, dit le Roi Monmouth, en +promenant ses yeux autour de lui. Elle est écrite tout autour de moi en +plus beaux caractères qu'on n'en vit jamais sur parchemin. Mes bons amis +m'ont prouvé que je suis le bienvenu, sans recourir à l'aide d'un clerc +ou d'un écrivain. Vous vous nommez Stephen Timewell, digne Mr le Maire, +à ce qu'on m'a appris.</p> + +<p>—Oui, Majesté.</p> + +<p>—C'est un nom trop court pour un homme aussi digne de confiance, dit le +Roi en tirant son épée, et l'en touchant sur l'épaule, je veux +l'allonger de trois lettres. Relevez-vous, Sir Stephen, et puissé-je +trouver grand nombre d'autres chevaliers semblables dans mon royaume, et +aussi loyaux, aussi fermes.</p> + +<p>Le Maire se retira avec les conseillers au côté gauche de la porte, au +milieu des applaudissements que fit éclater cet honneur conféré à la +ville, pendant que Monmouth et son escorte formaient un groupe à droite.</p> + +<p>Sur un signal donné, un trompette sonna une fanfare.</p> + +<p>Les tambours firent entendre un roulement guerrier, et l'armée des +insurgés, en rangs serrés, bannières déployées, reprit sa marche vers la +ville.</p> + +<p>Pendant qu'elle approchait, Saxon nous désignait les différents chefs et +personnages de marque, qui entouraient le Roi, et nous disait leurs +noms, en y ajoutant quelques mots sur leur caractère.</p> + +<p>—Voici Lord Grey de Wark, dit-il. C'est ce petit homme maigre entre +deux âges, du côté gauche du Roi. Il a été mis une fois à la Tour pour +haute trahison. C'est lui qui s'enfuit avec Lady Henriette Berkeley, +sœur de sa femme. Un beau chef, vraiment, pour une cause pieuse. +L'homme à sa gauche, celui qui a une figure rouge, bouffie, et la plume +blanche à son bonnet, est le colonel Holmes. J'espère qu'il ne montrera +jamais la plume blanche ailleurs que sur la tête. L'autre, sur le cheval +bai-brun est un homme de loi, mais, à mon sens, un homme qui s'entend +mieux à disposer un bataillon qu'à rédiger une note de frais. C'est le +républicain Wade qui menait l'infanterie à l'engagement de Bridport et +qui l'a tiré de là sans dommage. Le grand, là-bas, avec de gros traits, +qui est coiffé d'un heaume d'acier, c'est Antoine Buyse, le +Brandebourgeois, un soldat de fortune, un homme de grand cœur, ainsi +que la plupart de ses compatriotes. J'ai bataillé tantôt avec lui, +tantôt contre lui, avant le jour présent.</p> + +<p>—Remarquez donc le personnage de haute taille, très maigre qui est +derrière lui, s'écria Ruben. Il a dégainé son épée et la brandit +au-dessus de sa tête. Voilà un moment et un endroit singulièrement +choisis pour l'exercice au sabre. Il est certainement fou.</p> + +<p>—Vous n'êtes peut-être pas très loin de la vérité, dit Saxon, et +pourtant par la garde de mon épée, sans cet homme-là, il n'y aurait +point d'armée protestante, comme celle qui s'avance vers nous par cette +route-ci. C'est lui qui en faisant voltiger la couronne sous les yeux de +Monmouth, lui a fait quitter sa confortable retraite en Brabant. Il n'y +a pas un de ces hommes qu'il n'ait séduit et attiré dans cette affaire +par tel ou tel appât. Avec Grey, ce fut un Duc, hé, avec Wade le sac de +laine, avec Buyse, la mise au pillage de Cheapside. Chacun a son motif +personnel, mais les ficelles qui les font mouvoir sont entre les mains +de ce fanatique enragé qui remue ces pantins à sa volonté. Il a comploté +plus, menti plus et souffert moins qu'aucun des Whigs du parti.</p> + +<p>—Ce doit être le docteur Robert Ferguson, dont j'ai entendu mon père +parler, dis-je.</p> + +<p>—Vous avez raison, c'est lui. Je l'ai vu une seule fois à Amsterdam, +mais je le reconnais à sa perruque ébouriffée et à ses épaules +difformes. On dit tout bas que son infatuation démesurée a troublé sa +raison. Voyez, l'Allemand lui met la main sur l'épaule et lui persuade +de rengainer son arme. Le Roi Monmouth regarde aussi autour de lui et +sourit comme s'il voyait en lui le bouffon de la cour, en manteau +genevois, au lieu de l'habit multicolore. Mais l'avant-garde arrive près +de nous. À vos compagnies, et n'oubliez pas de lever vos épées pour +saluer au passage le drapeau de chaque troupe.</p> + +<p>Pendant la conversation de notre compagnon, l'armée protestante tout +entière roulait vers la ville et la tête de l'avant-garde était au +niveau de la porte.</p> + +<p>Quatre escadrons de cavalerie marchaient en avant, mal harnachés, mal +montés, avec des cordes en guise de brides, et certains d'entre eux +ayant pour selles des carrés en toile à sac.</p> + +<p>La plupart des hommes avaient pour armes le sabre et le pistolet.</p> + +<p>Quelques-uns portaient la cotte de buffle, des pièces d'armure, des +casques pris à Axminster, et parfois tachés encore du sang de celui qui +les avait portés le dernier.</p> + +<p>Au milieu d'eux marchait un porte-drapeau.</p> + +<p>Il tenait un grand étendard carré suspendu à une hampe et celle-ci +reposait sur un trou pratiqué sur le côté de la selle.</p> + +<p>Sur ce drapeau étaient inscrits en lettres d'or les mots: «<i>Pio +libertate et religione nostra</i>.»</p> + +<p>Ces cavaliers appartenaient à la classe des petits propriétaires ruraux +et de leurs fils.</p> + +<p>Inaccoutumés à la discipline, ils avaient une haute opinion d'eux-mêmes, +en leur qualité de volontaires, ce qui les portait à plaisanter et +raisonner à propos de chaque commandement.</p> + +<p>Il en résulta que sans être dépourvus de courage naturel, ils rendirent +peu de services pendant la guerre et furent pour l'armée une cause +d'embarras plutôt qu'un secours utile.</p> + +<p>Après la cavalerie, venaient les fantassins, rangés sur six de front, +répartis en compagnies d'effectif variable.</p> + +<p>Chaque compagnie avait un étendard indiquant la ville ou le village où +elle avait été levée.</p> + +<p>On avait adopté cette façon d'ordonner les troupes parce qu'on avait +reconnu l'impossibilité de séparer des hommes unis par des liens de +parenté et des relations de voisinage.</p> + +<p>Ils entendaient, disaient-ils, se battre côte à côte, ou bien ne pas se +battre du tout.</p> + +<p>Pour mon compte, je trouve que ce n'est point une mauvaise idée, car +quand on en vient à jouer de la pique, chacun tient d'autant plus ferme, +s'il se sait flanqué à droite et à gauche de vieux amis éprouvés.</p> + +<p>J'arrivai dans la suite à connaître un grand nombre de localités par les +propos des hommes, et j'en traversai un grand nombre d'autres, en sorte +que les noms inscrits sur les bannières avaient pour moi un sens réel.</p> + +<p>Homère a consacré, à ce que je me rappelle, un chapitre ou un livre à +l'énumération de tous les chefs grecs, des localités d'où ils venaient +et du nombre d'hommes qu'ils amenèrent à la revue générale.</p> + +<p>Il est malheureux que l'Ouest n'ait pas eu son Homère pour conserver les +noms de ces braves paysans et artisans, rappeler ce que chacun d'eux +accomplit ou endura.</p> + +<p>Du moins les lieux de leur naissance ne seront point perdus dans +l'oubli, en tant que cela dépendra de ma faible mémoire.</p> + +<p>Le premier régiment d'infanterie, si l'on peut appeler ainsi une troupe +organisée d'une manière aussi rudimentaire, se composait des gens de +mer, pêcheurs, caboteurs vêtus des justaucorps de grosse étoffe bleue et +du grossier costume de leur classe.</p> + +<p>C'étaient des loups de mer bronzés, hâlés, avec des figures dures, de +couleur d'acajou, avec des armes variées, canardières, sabres +d'abordages, pistolets.</p> + +<p>Je me figure que ces armes n'étaient pas employées pour la première fois +contre le Roi Jacques, car les côtes de Somerset et de Devon étaient +fameuses par leur race de contrebandiers, et plus d'un lougre aux +allures capricieuses était sans doute amarré dans une crique ou dans une +baie, pendant que son équipage était parti à Taunton pour guerroyer.</p> + +<p>Quant à la discipline, ils n'en avaient aucune idée.</p> + +<p>Ils allaient de leurs pas de marins en vrais loups de mer, échangeant +des cris divers entre eux et avec la foule.</p> + +<p>Depuis la Star Point jusqu'à Portlands Roads, les filets allaient rester +inactifs pendant bien des semaines, et plus d'un poisson parcourut les +détroits de la mer, qui aurait dû former des piles à Lyme Cobb ou être +étalé en vente au marché de Plymouth.</p> + +<p>Chacun des groupes ou des bandes de ces gens de mer avait sa bannière.</p> + +<p>Celle de Lyme était en tête; puis venaient celles de Topsham, de +Colyfort, de Bridport, de Sidmouth, d'Otterton, d'Abbotsbury et de +Charmouth, villes qui sont toutes dans le Sud sur la côte ou tout près.</p> + +<p>Ils passèrent ainsi devant nous en troupe confuse et insouciante, les +chapeaux posés de travers, la fumée de leur tabac montant au-dessus +d'eux comme la vapeur du corps d'un cheval fatigué.</p> + +<p>Leur nombre devait s'élever à environ quatre cents.</p> + +<p>Les paysans de Rockbere, armés de fléaux et de faux, venaient en tête de +la colonne suivante, qui précédait la bannière de Honiton défendue par +deux cents robustes ouvriers en dentelles venus des rives de l'Otter.</p> + +<p>Ces hommes, ainsi que le montrait la teinte de leur figure, avaient été +retenus entre quatre murs par leur métier, mais ils étaient bien +supérieurs à leurs camarades les paysans par leurs façons alertes, et +leur attitude martiale.</p> + +<p>D'ailleurs, à propos de toutes les troupes en général, nous avons +remarqué que si les paysans montraient plus d'endurance et de bonne +volonté, les gens de métier prenaient plus vite l'air et l'esprit des +camps.</p> + +<p>Derrière les gens de Honiton venaient les tisseurs de draps, les +Puritains de Wellington, avec leur Maire monté sur un cheval blanc, à +côté de leur porte-étendard, et précédés d'une fanfare de vingt +instrumentistes.</p> + +<p>Avec leurs figures farouches, c'étaient des hommes réfléchis, posés.</p> + +<p>Le plus grand nombre étaient vêtus de gris et coiffés de chapeaux aux +larges bords.</p> + +<p>«Pour Dieu et la Foi» telle était la devise d'un étendard qui flottait +au milieu d'eux.</p> + +<p>Les drapiers formaient trois fortes compagnies, et le régiment entier +devait compter bien près de six cents hommes.</p> + +<p>Le troisième régiment avait en tête cinq cents fantassins fournis par +Taunton, gens de vie paisible et industrieux, mais profondément pénétrés +de ces grands principes de liberté civile et religieuse qui devaient +trois ans plus tard renverser tout devant eux en Angleterre.</p> + +<p>Lorsqu'ils franchirent la porte, ils furent salués par un tonnerre +d'applaudissements de leurs concitoyens postés sur les murs et aux +fenêtres.</p> + +<p>Leurs rangs réguliers et compacts, leurs larges et honnêtes figures de +bourgeois, me parurent avoir un air marqué de discipline et de besogne +bien faite.</p> + +<p>Derrière eux venaient les recrues de Winterbourne, d'Illminster, de +Chard, d'Yeovil, de Collumpton, chaque troupe d'au moins cent piquiers, +ce qui portait à mille hommes l'effectif du régiment.</p> + +<p>Puis passa au trot un escadron de cavalerie.</p> + +<p>Il était suivi de près par le quatrième régiment.</p> + +<p>L'avant-garde portait les étendards de Beaminster, de Crewkerne, de +Langport et de Chidiock, autant de paisibles villages du comté de +Somerset, qui avaient envoyé leurs hommes frapper un coup pour la +vieille cause.</p> + +<p>Des ministres puritains, coiffés du chapeau pointu, et vêtus des robes +genevoises, jadis noires, mais maintenant blanches de poussière, +marchaient d'un pas ferme à côté de leur troupeau.</p> + +<p>Puis venait une forte compagnie de pâtres sauvages, à peine armés, +sortis des grandes plaines qui s'étendent depuis les Blackdowns, dans le +Sud, jusqu'aux Mendips dans le Nord.</p> + +<p>Je vous réponds que ces gaillards-là n'avaient aucun trait de +ressemblance avec les Corydons, avec les Strephons de Maître Waller ou +de Maître Dryden, qui ont dépeint les bergers toujours occupés à verser +des larmes d'amour et à souffler dans un chalumeau plaintif.</p> + +<p>Je crains que Chloé, que Phyllis n'eussent trouvé de bien grossiers +amoureux chez ces sauvages de l'Ouest.</p> + +<p>Après eux venaient des mousquetaires de Dorchester, des piquiers de +Newton-Poppleford, d'un corps de solide infanterie fourni par les +tisseurs de serge d'Ottery Saint Mary.</p> + +<p>Ce quatrième régiment se montait à un peu plus de huit cents hommes, +mais par l'armement et la discipline, il était inférieur à celui qui le +précédait.</p> + +<p>Le cinquième régiment avait en tête une compagnie des gens habitant les +contrées marécageuses qui forment la monotone région des environs +d'Athelney.</p> + +<p>Ces hommes, en leurs logements sombres et sordides, avaient gardé le +même caractère libre et hardi qui, au temps jadis, avait fait d'eux la +dernière ressource du bon Roi Alfred et les défenseurs des comtés de +l'Ouest contre les incursions des Danois: ceux-ci ne purent jamais +pénétrer au cœur de leurs forteresses entourées par les eaux.</p> + +<p>Deux compagnies de ces hommes, à la chevelure d'étoupe, aux pieds nus, +mais ardents au chant des hymnes et aux prières, étaient venues de leurs +citadelles pour secourir la cause protestante.</p> + +<p>Après eux, venaient les bûcherons et charpentiers de Bishop's Lidiard, +hommes gros et vigoureux sous leurs justaucorps verts, puis les +villageois en manteaux blancs de Huish Champ-flover.</p> + +<p>Le régiment se terminait par quatre cents hommes en habits rouges, avec +des buffleteries blanches en croix et des mousquets bien polis.</p> + +<p>C'étaient des déserteurs de la Milice du comté de Devon.</p> + +<p>Ils avaient fait avec Albemarle le trajet depuis Exeter et s'étaient +réunis à l'armée de Monmouth sur le champ de bataille d'Axminster.</p> + +<p>Ceux-là étaient groupés en un seul corps, mais il y avait bon nombre +d'autres miliciens, les uns en habits rouges, les autres en habits +jaunes, disséminés parmi les différents corps que j'ai énumérés.</p> + +<p>Ce régiment pouvait compter sept cents hommes.</p> + +<p>La sixième et dernière colonne d'infanterie avait en tête une troupe de +paysans dont la bannière portait inscrit le nom de Minehead, avec les +trois ballots et le vaisseau aux voiles déployées qui forment les armes +de cette antique cité.</p> + +<p>La plupart étaient venus de la sauvage contrée qui s'étend au nord de +Dunster Castle, et longe les bords du canal de Bristol.</p> + +<p>Puis venaient les braconniers et les chasseurs de Porlock Quay.</p> + +<p>Ils avaient laissé le daim rouge de l'Exmoor brouter en paix pour se +mettre à la piste d'un plus noble gibier.</p> + +<p>Après eux, c'étaient des gens de Dulverton, des gens de Milverton, des +gens de Wiveliscombe, et des pentes ensoleillées des Quantocks, les +hommes hâlés, farouches, des stériles landes de Dunkerry Beacon, les +hauts et forts éleveurs de chevaux et marchands du bestiaux de Bampton.</p> + +<p>Les bannières de Bridgewater, de Shepton Mallet, et du Bas-Storvey +passèrent devant nous, avec celles des pêcheurs de Clovelly et des +carriers des Blackdowns.</p> + +<p>À l'arrière venaient trois compagnies d'hommes étranges, de taille +gigantesque, bien qu'un peu courbés par le travail, avec de longues +barbes en broussailles, et des cheveux tombant en désordre sur leurs +yeux.</p> + +<p>C'étaient les mineurs des collines de Mendip, et des vallées de l'Oare, +de Bagworthy, gens rudes, à demi sauvages, qui roulaient des yeux à la +vue des velours et des brocarts déployés par les citadins, criant à +tue-tête, ou bien ils fixaient leurs femmes souriantes avec une +intensité farouche qui terrifiait les paisibles bourgeois.</p> + +<p>La longue ligne se déroula ainsi, pour se terminer par quatre escadrons +de cavalerie, et quatre petits canons accompagnés de leurs artilleurs, +des Hollandais en vêtements bleus, qui se tenaient aussi raides que +leurs écouvillons.</p> + +<p>Une longue procession de chars et voitures, qui avaient suivi l'armée, +furent conduits dans les champs en dehors des murs et installés-là.</p> + +<p>Lorsque le dernier soldat eut franchi la porte de Shuttern, Monmouth et +ses chefs entrèrent lentement, à cheval, le Maire marchant à côté de la +monture du Roi.</p> + +<p>Au moment où nous les saluâmes, ils nous firent face, et je vis un +rapide éclair de joie passer sur la figure pâle de Monmouth, quand il +remarqua nos rangs compacts et notre aspect militaire.</p> + +<p>—Par ma foi, messieurs, dit-il, en promenant ses regards sur son +état-major, notre digne ami le Maire a dû hériter des dents du dragon de +Cadmus. Où avez-vous fait cette belle récolte, Sir Stephen? Comment +êtes-vous parvenu à les amener à une telle perfection, jusqu'au point +d'avoir des grenadiers poudrés?</p> + +<p>—J'ai quinze cents hommes dans la ville, répondit le vieux drapier avec +fierté, bien que tous ne soient pas aussi disciplinés. Ces gens-ci +viennent du comté de Wilts, les officiers, sont du Hampshire. Quant à +leur bon ordre, le mérite n'en revient point à moi, mais au vieux soldat +le colonel Decimus Saxon, qu'ils ont choisi pour commandant, ainsi que +les capitaines qui servent sous ses ordres.</p> + +<p>—Je vous dois mes remerciements, dit le Roi, s'adressant à Saxon, qui +s'inclina et baissa jusqu'à terre la pointe de son épée, et à vous +aussi, messieurs; je n'oublierai point l'ardente fidélité qui vous a +amenés du Hampshire en si peu de temps. Dieu veuille que je trouve la +même vertu en plus haut lieu. Mais à ce qu'on me dit, Colonel Saxon, +vous avez longtemps servi à l'étranger. Que pensez-vous de l'armée qui +vient de défiler devant vos yeux?</p> + +<p>—S'il plaît à Votre Majesté, répondit Saxon, elle ressemble à une +quantité de laine qui n'a pas encore été cardée, et qui est assez +grossière par elle-même, mais qui peut avec le temps se tisser pour +devenir un beau vêtement.</p> + +<p>—Hein! On n'aura pas beaucoup de loisir pour le tissage, dit Monmouth. +Mais ils se battent bien. Si vous aviez vu comment ils se sont conduits +à Axminster! Nous espérons vous voir et vous entendre exposer vos vues à +la table du conseil. Mais qu'est-ce? N'ai-je pas déjà vu la figure de ce +gentleman?</p> + +<p>—C'est l'honorable Sir Gervas Jérôme, du comté de Surrey, dit Saxon.</p> + +<p>—Votre Majesté a pu me voir à Saint-James, dit le Baronnet en se +découvrant, ou au balcon de Whitehall. J'allais beaucoup à la Cour +pendant les dernières années du défunt Roi.</p> + +<p>—Oui, oui, je me rappelle le nom aussi bien que la figure, s'écria +Monmouth... Vous le voyez, messieurs, reprit-il en s'adressant à son +état-major, les gens de la Cour se décident enfin à venir. N'êtes-vous +pas celui qui s'est battu avec Sir Thomas Killigrew, derrière Dunkirk +House? Je m'en doutais. Ne voulez-vous pas faire partie de ma suite +personnelle?</p> + +<p>—S'il plaît à Votre Majesté, répondit Sir Gervas, je crois que je +pourrai rendre plus de services à votre cause royale, en restant à la +tête de mes mousquetaires.</p> + +<p>—Eh bien, soit, soit! dit le Roi Monmouth.</p> + +<p>Puis, donnant de l'éperon à son cheval, il ôta son chapeau pour répondre +aux acclamations des troupes et parcourut au trot la Grande Rue sous une +pluie de fleurs qui tombaient des toits et des fenêtres sur lui, son +état-major et son escorte.</p> + +<p>Nous nous étions joints à sa troupe, ainsi que nous en avions reçu +l'ordre, en sorte que nous eûmes notre part de ce joyeux feu croisé.</p> + +<p>Une rose, qui voletait, fut happée au passage par Ruben.</p> + +<p>Je le remarquai, il la porta à ses lèvres, puis il la cacha sous sa +cuirasse.</p> + +<p>Je levai les yeux et je surpris la figure souriante de la petite fille +de notre hôte nous épiant à une fenêtre.</p> + +<p>—Quelle adresse, Ruben! dis-je à demi-voix. Au trictrac comme à la +balle au trou, vous avez toujours été notre meilleur joueur.</p> + +<p>—Ah! Micah, dit-il, je bénis le jour où j'ai eu l'idée de vous suivre à +la guerre. Aujourd'hui je ne changerais pas ma place avec celle de +Monmouth.</p> + +<p>—Nous en sommes déjà là! m'écriai-je. Quoi, mon garçon, vous avez à +peine ouvert la tranchée, et vous parlez comme si vous aviez emporté la +place.</p> + +<p>—Peut-être que je me laisse emporter par l'espoir, s'écria-t-il en +passant du chaud au froid ainsi qu'un homme le fait quand il est +amoureux, ou qu'il a la fièvre tierce ou quelque autre maladie du corps. +Dieu sait combien je suis peu digne d'elle, et pourtant...</p> + +<p>—N'attachez point votre cœur trop fortement à quelque chose qui pourra +bien être inaccessible pour vous, dis-je. Le vieillard est riche, et il +portera ses regards plus haut.</p> + +<p>—Je voudrais qu'il fût pauvre, soupira Ruben, avec tout l'égoïsme de +l'amoureux. Si cette guerre dure, je pourrais conquérir de l'honneur, un +titre. Qui sait? D'autres l'ont fait. Pourquoi ne le ferais-je pas?</p> + +<p>—Nous sommes partis trois de Havant, fis-je remarquer. L'un est +aiguillonné par l'ambition, l'autre par l'amour. Maintenant que faire, +moi qui suis indifférent aux grandes charges et qui n'ai cure de la +figure d'une demoiselle? Qu'est-ce qui peut m'entraîner au combat?</p> + +<p>—Nos mobiles viennent et s'en vont, mais le vôtre reste toujours en +vous. L'honneur et le devoir, Micah, voilà les deux étoiles qui ont +toujours guidé vos actions.</p> + +<p>—Sur ma foi! <i>Mistress</i> Ruth vous a appris à faire de jolis discours, +dis-je, mais il me semble qu'elle devrait être ici au milieu des jeunes +filles de Taunton.</p> + +<p>Tout en causant, nous nous dirigions vers la place du Marché, que nos +troupes remplissaient à ce moment.</p> + +<p>Autour de la croix était rangé un groupe d'une vingtaine de jeunes +filles vêtues de costumes en mousseline blanche, avec des écharpes +bleues autour de la taille.</p> + +<p>À l'approche du Roi, ces jeunes demoiselles, avec une timidité pleine de +grâce, s'avancèrent à sa rencontre, et lui offrirent une bannière +qu'elles avaient brodée pour lui, ainsi qu'une Bible fort élégamment +reliée en or.</p> + +<p>Monmouth remit le drapeau à l'un de ses capitaines, mais il leva le +livre au-dessus de sa tête, en criant qu'il était venu défendre les +vérités qui y étaient contenues, ce qui donna un redoublement de vigueur +aux applaudissements et aux acclamations.</p> + +<p>On pensait qu'il haranguerait le peuple du haut de la croix, mais il se +borna à rester là pendant que les hérauts proclamaient ses titres à la +couronne.</p> + +<p>Après quoi, il donna l'ordre de se disperser, et les troupes gagnèrent +les divers lieux de rassemblement où on avait pourvu à leur nourriture.</p> + +<p>Le Roi et ses principaux officiers établirent leur quartier-général dans +le château, pendant que le Maire et les plus riches bourgeois +pourvoyaient au logement des autres.</p> + +<p>Quant aux simples soldats, un grand nombre d'entre eux furent mis en +subsistance chez les habitants.</p> + +<p>Beaucoup d'autres campèrent dans les rues et sur les terrains +environnant le château.</p> + +<p>Le reste s'installa dans les voitures et les charrettes laissées dans +les champs en dehors de la ville.</p> + +<p>Ils y allumaient de grands feux.</p> + +<p>Ils firent rôtir du mouton et couler la bière à flots, avec autant +d'entrain que s'il s'agissait d'une partie de campagne et non d'une +marche sur Londres.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VI_Un_echange_de_poignees_de_mains_entre_moi_et_le_Brandebourgeois" id="VI_Un_echange_de_poignees_de_mains_entre_moi_et_le_Brandebourgeois"></a><a href="#table">VI—Un échange de poignées de mains entre moi et le Brandebourgeois.</a></h2> + + +<p>Le Roi Monmouth avait convoqué une réunion du conseil pour la soirée et +donné au colonel Decimus Saxon l'ordre d'y venir.</p> + +<p>Je m'y rendis avec lui, muni du petit paquet que Sir Jacob Clancing +avait confié à ma garde.</p> + +<p>Arrivés au château, nous apprîmes que le Roi n'était pas encore sorti de +sa chambre.</p> + +<p>On nous introduisit dans le grand hall pour l'attendre.</p> + +<p>C'était une belle pièce avec de hautes fenêtres et un superbe plafond de +bois sculpté.</p> + +<p>Tout au fond on avait fixé les armoiries de Monmouth, mais sans la barre +à senestre qu'il avait portée jusqu'alors.</p> + +<p>Là étaient réunis les principaux chefs de l'armée, un grand nombre des +officiers subalternes des fonctionnaires de la ville, et d'autres +personnes qui avaient des requêtes à présenter. Lord Grey de Wark était +debout près d'une fenêtre et contemplait la campagne d'un air sombre.</p> + +<p>Wade et Holmes hochaient la tête et causaient à demi-voix dans un coin.</p> + +<p>Ferguson allait et venait à grands pas, sa perruque posée de travers, +lançant à tue-tête des exhortations et des prières, qu'il prononçait +avec l'accent écossais le plus marqué.</p> + +<p>Un certain nombre de personnages, aux costumes plus gais, s'étaient +groupés devant la cheminée sans feu et écoutaient l'un d'eux racontant +une histoire dans un langage bourré de jurons, et qui les faisait rire +aux éclats.</p> + +<p>Dans un autre coin, un groupe de fanatiques, en vêtements noirs ou +bruns, avec de larges poignets blancs et des manteaux traînants, +faisaient cercle autour de quelqu'un des prédicants les plus goûtés et +discutaient à demi-voix la philosophie calviniste dans ses rapports avec +la science du gouvernement.</p> + +<p>Un petit nombre de soldats aux costumes et aux façons simples qui +n'étaient ni des courtisans, ni des sectaires allaient et venaient, ou +regardaient fixement par les fenêtres le camp plein d'animation qui +était formé sur la pelouse du château.</p> + +<p>Saxon me conduisit vers l'un de ces hommes remarquable par sa haute +stature et la largeur de ses épaules, et le tirant par la manche, il lui +tendit la main comme à un vieil ami.</p> + +<p>—<i>Mein Gott!</i> s'écria l'aventurier allemand, car c'était celui-là même +que Saxon m'avait désigné le matin, je me suis dit que c'était bien +vous, Saxon, quand je vous ai vu près de la porte, quoique vous soyez +encore plus maigre qu'autrefois. Comment se fait-il qu'après avoir lampé +autant de bonne bière bavaroise que vous l'avez fait, vous soyez resté +aussi décharné. Cela dépasse mon intelligence. Et comment vos affaires +ont-elles marché?</p> + +<p>—Comme, jadis, dit Saxon, plus de coups que de thalers, et j'ai eu plus +souvent besoin d'un chirurgien que d'un coffre-fort. Quand vous ai-je vu +pour la dernière fois, mon ami? N'était-ce pas à l'affaire de Nuremberg, +quand je commandais l'aile droite, et vous l'aile gauche de la grosse +cavalerie?</p> + +<p>—Non, dit Buyse, je vous ai rencontré depuis lors, sur le terrain des +affaires. Avez-vous oublié l'escarmouche sur les bords du Rhin, quand +vous avez déchargé sur moi votre fusil hollandais? Sans un gredin qui +éventra mon cheval, je vous aurais fait sauter la tête aussi aisément +qu'un gamin abat des chardons avec un bâton.</p> + +<p>—Oui, répondit Saxon avec placidité, je l'avais oublié. Vous avez été +fait prisonnier, si je m'en souviens bien, mais par la suite vous avez +assommé la sentinelle avec vos chaînes et franchi le Rhin à la nage sous +le feu d'un régiment. Et cependant, je crois, nous vous avions offert +les mêmes avantages que vous receviez des autres.</p> + +<p>—On m'a fait, en effet, de ces sales offres, dit l'Allemand, d'un ton +âpre. À quoi j'ai répondu que si je vendais mon épée, je ne vendais pas +mon honneur. Il est bon que des cavaliers de fortune fassent voir ce +qu'est pour eux un contrat... comment dites-vous... inviolable pour +toute la durée de la guerre. Alors on redevient parfaitement libre de +changer son payeur-général. Pourquoi pas?</p> + +<p>—C'est vrai, mon ami, c'est vrai, répondit Saxon. Les mendiants +d'Italiens et de Suisses ont fait du métier un vrai commerce. Ils se +sont vendus avec tant de sans-gêne, corps et âme, à celui qui a la +bourse la mieux garnie, que nous devons nous montrer chatouilleux sur le +point d'honneur. Mais vous vous rappelez la poignée de main d'autrefois +que pas un homme du Palatinat n'était de force à échanger avec vous. +Voici mon capitaine, Micah Clarke. Il faut qu'il voie quelle chaude +bienvenue peut vous faire un Allemand du Nord.</p> + +<p>Le Brandebourgeois montra ses dents blanches dans un ricanement en me +tendant sa large main brunie. Dès que la mienne y fut enfermée, il mit +brusquement toute sa force à la serrer, si bien que le sang se porta +vivement aux ongles, et que j'eus toute la main paralysée, impuissante.</p> + +<p>—<i>Donner wetter!</i> s'écria-t-il en riant à gorge déployée au sursaut de +douleur et de surprise que j'avais fait. C'est une grosse farce à la +Prussienne et les gamins d'Angleterre n'ont pas assez d'estomac pour +cela.</p> + +<p>—À vrai dire, fis-je, c'est la première fois que j'ai vu cet amusement +et je ne demanderais pas mieux que de m'y exercer sous un maître aussi +capable.</p> + +<p>—Comment? Encore une fois? s'écria-t-il, mais vous devez être encore +tout échaudé de la première. Eh bien, je ne vous la refuserai pas, +quoique, après cela, vous n'ayez plus la même force pour serrer la +poignée de votre sabre.</p> + +<p>En disant ces mots, il tendit sa main, que je saisis avec force, pouce +contre pouce, en levant le coude pour mettre toute ma force dans cette +pression.</p> + +<p>Ainsi que je l'avais remarqué, son artifice consistait à paralyser +l'autre main par un grand et brusque déploiement de force.</p> + +<p>J'y résistai en déployant moi-même toute la mienne.</p> + +<p>Pendant une ou deux minutes, nous restâmes immobiles, nous regardant +dans les yeux.</p> + +<p>Puis, je vis une goutte de sueur rouler sur son front.</p> + +<p>Je fus alors certain qu'il était vaincu.</p> + +<p>La pression diminua lentement.</p> + +<p>Sa main devint inerte, molle pendant que la mienne continuait à se +serrer si bien qu'enfin, d'une voix grognonne et étouffée, il fut +contraint de me demander de le lâcher.</p> + +<p>—Diable et Sorcellerie! s'écria-t-il en essuyant le sang qui sortait +goutte à goutte sous ses ongles, j'aurais mieux fait de mettre mes +doigts dans un piège à rats. Vous êtes le premier qui ait pu échanger +une vraie poignée de mains avec Antoine Buyse.</p> + +<p>—Nous produisons du muscle en Angleterre aussi bien que dans le +Brandebourg, dit Saxon qui riait aux éclats en voyant la déconfiture du +soldat allemand. Hé, tenez, j'ai vu ce jeune garçon prendre à +bras-le-corps un sergent de dragons de grandeur naturelle et le jeter +dans une charrette aussi aisément qu'il eût fait d'une pelletée de +terre.</p> + +<p>—Pour fort, il l'est! grogna Buyse, qui tordait encore sa main +paralysée, aussi fort que Goetz à la main de fer. Mais à quoi sert la +force toute seule pour le maniement d'une arme? Ce n'est pas la force du +coup, mais la manière dont il est porté, qui produit l'effet. Tenez, +votre sabre est plus lourd que le mien, à première vue, et cependant ma +lame ferait une entaille plus profonde. Eh! n'est-ce pas un jeu plus +digne d'un guerrier que ne l'est un amusement d'enfants, comme un +serrement de main, et le reste?</p> + +<p>—C'est un jeune homme modeste, dit Saxon, et pourtant je parierais pour +son coup contre le vôtre.</p> + +<p>—Quel enjeu? grogna l'Allemand.</p> + +<p>—Autant de vin que nous pourrons en boire en une séance.</p> + +<p>—Ce n'est pas peu dire, en effet, fit Buyse, un couple de gallons pour +le moins. Eh bien soit. Acceptez-vous la lutte?</p> + +<p>—Je ferai ce que je pourrai, dis-je, bien que je n'aie guère l'espoir +de frapper aussi fort qu'un vieux soldat éprouvé.</p> + +<p>—Que le diable emporte vos compliments! cria-t-il d'un ton rageur. Ce +fut avec de douces paroles que vous avez pris mes doigts dans ce piège à +imbéciles que voilà. Maintenant voici mon vieux casque d'acier espagnol. +Comme vous le voyez, il porte une ou deux traces de coups, et une +nouvelle marque ne lui fera pas grand mal. Je le pose ici sur cette +chaise qui est assez haute pour donner un jeu suffisant au coup de +sabre. Allons-y, mon gentilhomme, et voyons si vous êtes capable d'y +mettre votre marque.</p> + +<p>—Frappez le premier, monsieur, dis-je, puisque vous avez porté le défi.</p> + +<p>—Il me faudra abîmer mon propre casque pour refaire ma réputation de +soldat, grommela-t-il. Soit, soit, ces jours-ci il a résisté à plus d'un +coup de taille.</p> + +<p>Il tira son sabre, fit reculer la foule qui s'était amassée autour de +nous, brandit la lame avec une vigueur étonnante autour de sa tête, et +l'abattit dans tout son élan, avec justesse, sur le casque d'acier poli.</p> + +<p>L'objet rebondit très haut, puis retomba à grand bruit sur le parquet de +chêne.</p> + +<p>On y voyait une longue et profonde entaille qui avait pénétré à travers +l'épaisseur du métal.</p> + +<p>—Bien frappé! Un beau coup! crièrent les spectateurs.</p> + +<p>—C'est de l'acier mis à l'épreuve et trois fois trempé, garanti capable +de faire glisser une lame de sabre, dit quelqu'un après avoir ramassé le +casque pour l'examiner.</p> + +<p>Puis il le replaça sur la chaise.</p> + +<p>—J'ai vu mon père trancher de l'acier trempé avec ce vieux sabre, +dis-je, en tirant l'arme qui avait cinquante ans d'âge. Il y mettait un +peu plus de force que vous ne l'avez fait. Je lui ai entendu dire qu'un +bon coup venait plutôt du dos et des reins que des seuls muscles du +bras.</p> + +<p>—Ce n'est pas une conférence qu'il nous faut, mais un <i>beispiel</i> ou +exemple, railla l'Allemand. C'est à votre coup que nous avons affaire, +et non aux leçons de votre père.</p> + +<p>—Mon coup, dis-je, est d'accord avec les leçons de mon père.</p> + +<p>Puis faisant tournoyer le sabre, je l'abattis de toute ma force sur le +casque de l'Allemand.</p> + +<p>La bonne vieille lame du temps de la République trancha la plaque +d'acier, coupa la chaise en deux et enfonça sa pointe à deux pouces de +profondeur dans le parquet de chêne.</p> + +<p>—Ce n'est qu'un tour, expliquai-je, un tour que j'ai exécuté à la +maison dans les soirées d'hiver.</p> + +<p>—Voilà un tour que je ne me soucierais guère de voir faire sur moi, dit +Lord Grey au milieu du murmure général d'applaudissements et de +surprise. Par ma foi, mon homme, vous êtes venu au monde deux siècles +trop tard. Quelle valeur auraient eue vos muscles avant que la poudre à +canon eût mis tous les hommes au même niveau!</p> + +<p>—Merveilleux! grogna Buyse, merveilleux! J'ai passé l'âge de la force, +mon jeune monsieur, et je puis bien vous laisser la palme de la vigueur. +C'était vraiment un coup magnifique. Voilà qui m'a coûté un baril ou +deux de vin des Canaries, et un bon vieux casque, mais je ne le regrette +pas, car la chose s'est faite en toute loyauté. Je suis heureux que ma +tête n'ait pas été dedans. Saxon, que voici, nous a fait voir quelques +beaux tours à l'épée, mais il n'a pas le poids qu'il faut pour des coups +assommants comme celui-ci.</p> + +<p>—J'ai encore le coup d'œil juste et la main ferme, bien que le défaut +d'exercice leur ait fait perdre quelque chose, dit Saxon, trop heureux +de saisir cette occasion d'attirer sur lui les regards des chefs. Au +sabre, avec l'épée et la dague, l'épée et le bouclier, un seul fauchon +ou l'assortiment de fauchons, mon défi d'autrefois tient toujours contre +le premier venu, à l'exception de mon frère Quartus, qui joue aussi bien +que moi, mais il a un demi-pouce de taille qui lui donne l'avantage sur +moi.</p> + +<p>—J'ai étudié l'escrime au sabre sous le <i>signor</i> Contarini, de Paris, +dit Lord Grey. Quel a été votre maître?</p> + +<p>—Mylord, dit Saxon, j'ai étudié sous le <i>signor</i> l'Âpre Nécessité, +d'Europe. Pendant trente-cinq ans, chaque jour de ma vie a dépendu de ce +que j'étais en mesure de me défendre avec ce bout d'acier. Voici un +petit tour qui exige quelque justesse de coup d'œil. Il consiste à +lancer cet anneau au plafond et à le recevoir à la pointe d'une rapière. +Cela semble peut-être facile, et cependant on ne peut y arriver sans +quelque pratique.</p> + +<p>—Facile! s'écria Wade, l'homme de loi, personnage à figure carrée, au +regard hardi. Mais l'anneau est juste assez large pour votre petit +doigt. On pourrait réussir ce tour une fois par hasard, mais on ne peut +y compter.</p> + +<p>—Je mets une guinée sur chaque coup, dit Saxon, et jetant en l'air le +petit cercle d'or, il brandit sa rapière et lança un coup de pointe.</p> + +<p>L'anneau glissa avec un bruit métallique le long de la lame et sonna +contre la garde, dextrement enfilé. D'un vif mouvement du poignet, il le +lança de nouveau au plafond, où l'anneau heurta une poutre sculptée et +changea de direction, mais il fit encore un prompt mouvement en avant, +se plaça dessous et le reçut sur la pointe de son épée.</p> + +<p>—Sûrement il y a dans l'assistance quelque cavalier capable de faire ce +tour-là aussi bien que moi, dit-il en remettant l'anneau à son doigt.</p> + +<p>—Colonel, je crois que je pourrais m'y risquer, dit une voix.</p> + +<p>Nous regardâmes autour de nous et vîmes que Monmouth était entré dans la +salle et attendait en silence, près du groupe nombreux.</p> + +<p>Il était resté inaperçu grâce à l'attention générale qu'avait absorbée +notre rivalité.</p> + +<p>—Non, non, gentilshommes, reprit-il d'un ton charmant, pendant que nous +nous inclinions et faisions des saluts d'un air assez embarrassé... Mes +fidèles compagnons ne sauraient mieux employer leur temps qu'à reprendre +un peu le souffle avec quelques petits jeux à l'épée. Je vous en prie, +colonel, prêtez-moi votre rapière.</p> + +<p>Il ôta de son doigt un anneau où était enchâssé un diamant, le lança en +l'air et l'enfila avec autant d'adresse que l'avait fait Saxon.</p> + +<p>—Je me suis exercé à ce tour à la Haye, où, sur ma foi, j'avais +beaucoup trop de loisirs à consacrer à de pareilles bagatelles. Mais que +signifient ces plaques d'acier, et ces éclats de bois épars sur le +plancher?</p> + +<p>—Un fils d'Anak est apparu parmi nous, dit Ferguson, levant de mon côté +sa figure toute ravagée et rougie par la scrofule. Un Goliath de Gath +dont le coup est pareil à celui d'une ensouple de tisserand. N'a-t-il +pas la joue lisse d'un petit enfant et les muscles de Bellemoth.</p> + +<p>—Un coup adroit, en vérité, dit le Roi en ramassant la moitié de la +chaise. Et comment se nomme notre champion?</p> + +<p>—Il est mon capitaine, Majesté, dit Saxon en remettant au fourreau +l'épée que le Roi lui avait tendue, Micah Clarke, natif du Hampshire.</p> + +<p>—Ce pays-là produit une bonne vieille race anglaise, dit Monmouth, mais +comment se fait-il que vous vous trouvez ici, monsieur? J'ai convoqué ce +matin ma suite personnelle, et les colonels des régiments. Si tous les +capitaines doivent être admis à nos conseils, nous serons obligé de le +tenir sur la pelouse du château, car il n'y aura pas de salle assez +grande pour nous.</p> + +<p>—Majesté, répondis-je, si je me suis hasardé à venir ici, c'est que, au +cours de mon voyage j'ai été chargé d'une commission, qui consistait à +remettre un paquet entre vos mains. J'ai donc cru qu'il était de mon +devoir de ne pas perdre un moment pour m'acquitter de ma mission.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est? demanda-t-il.</p> + +<p>—Je l'ignore, répondis-je.</p> + +<p>Le Docteur Ferguson chuchota quelques mots à l'oreille du Roi, qui se +mit à rire, et tendit la main pour prendre le paquet.</p> + +<p>—Ta! Ta! dit-il, les temps des Borgia et des Médicis sont passés, +docteur. En outre ce jeune homme n'est point un conspirateur italien et +la Nature lui a donné comme certificat d'honnêteté de loyaux yeux bleus +et une chevelure couleur de chanvre. C'est bien lourd... un lingot de +plomb, à en juger par le poids. C'est enfermé dans de la toile cousue +avec du gros fil. Ha! c'est un barreau d'or, d'or vierge massif, +n'est-ce pas bien extraordinaire. Chargez-vous de cela, Wade, et veillez +à ce que cela entre dans le trésor commun. Ce petit morceau de métal +peut fournir dix piquiers. Qu'est-ce que ceci? Une lettre et un pli +fermé. «À James, Duc de Monmouth.» Hum! ceci a été écrit avant que nous +eussions pris notre titre royal: «Sir Jacob Clancing, jadis de +Snellaby-Hall, envoie ses salutations et une preuve d'affection. Menez +la bonne œuvre à la bonne fin. Cent lingots pareils vous attendent +quand vous aurez traversé les plaines de Salisbury.» De magnifiques +promesses, Sir Jacob! Je souhaiterais que vous les eussiez envoyées. Eh +bien, messieurs, vous le voyez, l'aide et les témoignages de bonne +volonté affluent vers nous. N'est-ce pas l'heure de la marée montante? +L'usurpateur a-t-il quelque espoir de se maintenir? Ses gens lui +resteront-ils attachés? En un mois, et même moins du temps, je vous +verrai tous réunis autour de moi à Westminster, et alors aucun devoir ne +me sera plus agréable que de pourvoir à ce que tous, du plus haut +jusqu'au moindre, vous soyez récompensés de votre loyauté envers votre +monarque en cette heure sombre pour lui, en cette heure périlleuse.</p> + +<p>Un murmure de gratitude s'éleva du milieu des courtisans à ce gracieux +discours, mais l'Allemand tira saxon par la manche et dit tout bas:</p> + +<p>—Il a son accès de chaleur maintenant. Vous allez le voir se refroidir +bientôt.</p> + +<p>—Quinze cents hommes m'ont rejoint ici, où je n'en attendais qu'un +millier au plus, reprit le Roi. Si nous avions de grandes espérances +lors de notre débarquement à Lyme Cobb, où nous étions accompagné de +quatre-vingts personnes, que devons-nous penser maintenant, quand nous +nous trouvons dans la principale ville du Somerset avec huit mille +braves autour de nous? Encore une affaire comme celle d'Axminster, et le +pouvoir de mon oncle s'écroulera comme un château de cartes. Mais +réunissez-vous autour de la table, messieurs, et nous allons discuter +sur les affaires selon toutes les règles.</p> + +<p>—Voici encore un bout de papier que vous n'avez pas lu, sire, dit Wade +en lui tendant un billet qui avait été inclus dans la note.</p> + +<p>—C'est une attrape rimée, ou un refrain de ronde, dit Monmouth en y +jetant un coup d'œil. Quel sens donnerons-nous à ceci?</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Quand ton étoile sera dans le trine aspect,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Entre l'éclat et les ténèbres,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Duc Monmouth, Duc Monmouth,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Méfie-toi du Rhin.</i><br /></span> +</div></div> + +<p>—Ton étoile dans le trine aspect? Qu'est-ce que cette mauvaise +plaisanterie.</p> + +<p>—S'il plaît à Votre Majesté, dis-je, j'ai des motifs de croire que la +personne qui vous a envoyé ce message est un des adeptes profondément +versés dans les arts de la divination, et qui prétendent annoncer les +destinées des hommes d'après les mouvements des corps célestes.</p> + +<p>—Ce gentleman a raison, sire, fit remarquer Lord Grey. Ton étoile dans +le trine aspect, est un terme d'astrologie qui signifie que votre +planète natale sera dans une certaine région du ciel. Ces vers tiennent +de la prophétie. Les Chaldéens et les Égyptiens du temps jadis passent +pour avoir acquis une grande habileté dans cet art, mais j'avoue que je +ne fais pas grand cas de l'opinion de ces prophètes des temps nouveaux +qui se donnent la peine de répondre aux sottes questions de la première +ménagère venue:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Et qui révèlent grâce à Vénus ou à la Lune</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Qui a volé un dé à coudre ou une cuiller.</i><br /></span> +</div></div> + +<p>dit à demi-voix Saxon, citant un passage de son poème favori.</p> + +<p>—Eh! voici que nos colonels prennent la maladie de la rime, dit le Roi +en riant. Nous allons donc poser l'épée pour prendre la harpe, ainsi que +le fit Alfred en ce même pays. Ou bien je deviendrai un Roi des bardes +et des trouvères, comme le bon Roi René de Provence. Mais, messieurs, si +c'est vraiment une prophétie, elle est, à mon avis, de bon augure pour +notre entreprise. Sans doute je suis invité à me défier du Rhin, mais il +est bien peu probable que notre querelle se décide par les armes sur ses +rives.</p> + +<p>—Tant pis! murmura l'Allemand entre ses dents.</p> + +<p>—Ainsi donc nous pouvons remercier ce Sir Jacob et son gigantesque +messager pour sa prédiction autant que pour son or. Mais voici le digne +Maire de Taunton, le plus âgé de nos conseillers et le plus récent de +nos chevaliers. Capitaine Clarke, je vous prie de vous poster en dedans +de la porte et de vous opposer à toute intrusion. Ce qui se passe entre +nous, sera, j'en suis certain, en sûreté sous votre garde.</p> + +<p>Je m'inclinai et pris le poste qui m'était assigné pendant que les +conseillers et les chefs militaires s'asseyaient autour de la grande +table de chêne qui occupait le centre du hall.</p> + +<p>La douce lumière du soir se répandait à flots par les trois fenêtres de +l'ouest, tandis que les conversations des soldats campés sur la pelouse +du château résonnait comme le bourdonnement endormant des insectes.</p> + +<p>Monmouth allait et venait d'un pas rapide, d'un air embarrassé, jusqu'au +bout de la pièce, jusqu'à ce que tout le monde fût assis.</p> + +<p>Alors il se tourna vers le groupe et lui adressa la parole:</p> + +<p>—Vous avez dû deviner, messieurs, dit-il, que si je vous ai réunis +aujourd'hui, c'est pour profiter de votre sagesse collective et me fixer +sur le parti que nous avons à prendre. Nous nous sommes avancés +d'environ quarante milles dans notre royaume, et nous avons trouvé +partout le chaleureux accueil auquel nous nous attendions. Bien près de +huit mille hommes suivent nos étendards et un nombre égal ont dû être +renvoyés faute d'armes. Nous nous sommes trouvés deux fois en présence +de l'ennemi, et le résultat de ces rencontres nous a livré ses mousquets +et ses pièces de campagne. Depuis le début jusqu'au dernier moment, il +ne s'est rien passé qui n'ait tourné à notre avantage. Nous devons faire +en sorte que l'avenir soit aussi heureux que le passé. C'est pour +assurer ce succès que je vous ai réunis, et maintenant je vous demande +de me donner votre avis sur notre situation, et de me laisser combiner +notre plan d'action après que je vous aurai entendus. Il y a parmi vous +des hommes d'état, il y a parmi vous des militaires, il y a parmi vous +des hommes de piété qui peuvent apercevoir un éclair de lumière alors +qu'hommes d'état et militaires sont dans les ténèbres. Donc parlez sans +crainte, faites-moi connaître vos pensées.</p> + +<p>De mon poste central près de la porte je voyais parfaitement les rangées +de figures de chaque côté de la table, les solennels Puritains à la face +rasée, les soldats brûlés par le soleil, les courtisans à moustaches et +en perruques blanches.</p> + +<p>Mes yeux se portèrent surtout sur les traits scorbutiques de Ferguson, +sur le profil dur, aquilin de Saxon, sur la face grossière de l'Allemand +et sur la figure pointue et pensive du lord de Wark.</p> + +<p>—Si aucun autre ne veut exprimer une opinion, s'écria le fanatique +docteur, je vais parler moi-même, comme étant inspiré par une voix +intérieure. Car n'ai-je pas travaillé pour la cause, ne m'en suis-je pas +fait l'esclave, pâtissant, souffrant, bien des choses par le fait de +l'audacieux? Par quoi mon esprit a fructifié avec abondance. N'ai-je pas +été foulé comme dans un pressoir à vin et jeté au rebut avec des +sifflets et du mépris?</p> + +<p>—Nous connaissons vos mérites et vos souffrances, docteur, dit le Roi. +La question qui nous est soumise est de savoir ce que nous avons à +faire.</p> + +<p>—Une voix ne s'est-elle pas fait entendre à l'Orient? cria le vieux +Whig. Un nom ne s'est-il pas élevé comme celui d'une grande clameur, de +grands pleurs pour un Covenant violé et une génération pécheresse. D'où +venait ce cri? Quelle était cette voix? N'était-elle pas celle de cet +homme, Robert Ferguson, qui s'est dressé contre les grands de la terre +et n'a pas voulu se laisser apaiser?</p> + +<p>—Oui, oui, docteur, dit Monmouth, avec impatience. Parlez de ce qui +nous occupe, ou faites place à un autre.</p> + +<p>—Je vais m'expliquer clairement, Majesté. N'avez-vous pas appris +qu'Argyle est pris. Et pourquoi est-il pris? Parce qu'il n'a point eu la +confiance qu'il devait avoir dans les œuvres du Tout-Puissant, parce +qu'il lui a fallu rejeter l'aide des enfants de lumière pour accepter +celle des rejetons du Prélatisme, hommes aux jambes nues, à moitié +païens, à moitié papistes. S'il avait marché dans la voie du Seigneur, +il ne serait point enfermé dans la Prison d'Édimbourg, avec la corde ou +la hache en perspective. Que n'a-t-il ceint ses reins, pour marcher +droit en avant, avec l'étendard de la lumière, au lieu de s'amuser ici +et là, à attendre, ainsi qu'un Didyme au cœur incertain. Et notre sort +sera le même ou pire encore, si nous n'avançons pas dans l'intérieur, si +nous ne plantons pas nos étendards devant cette ville coupable de +Londres, la ville où l'œuvre du Seigneur doit être faite, où l'ivraie +doit être séparée du froment, et entassée à part pour être brûlée.</p> + +<p>—En somme, vous êtes d'avis que nous nous mettions en marche, demanda +Monmouth.</p> + +<p>—Que nous marchions en avant, Majesté, et que nous nous préparions à +être les instruments de la grâce, que nous nous abstenions de souiller +la cause de l'Évangile en portant la livrée du diable, dit-il en lançant +un regard féroce à un cavalier au costume brillant qui était assis de +l'autre côté de la table, qu'on renonce à jouer aux cartes, à chanter +des chansons profanes, et à lancer des jurons, autant de fautes qui sont +commises chaque soir par les membres de cette armée, ce qui est un grand +scandale envers Dieu et le peuple.</p> + +<p>Un murmure d'assentiment et d'approbation s'éleva parmi les Puritains +les plus fermes de l'assemblée, quand ils entendirent exprimer cette +opinion, pendant que les gens de cour échangeaient des coups d'œil et +avançaient les lèvres d'un air moqueur. Monmouth alla et vint deux ou +trois fois et demanda un autre avis.</p> + +<p>—Vous, Lord Grey, dit-il, vous êtes un soldat et un homme d'expérience; +quel est votre avis? Devons-nous faire halte ici ou pousser sur Londres?</p> + +<p>—Nous diriger vers l'Est serait aller à notre perte, selon mon humble +jugement, répondit Grey, en parlant avec lenteur, et du ton d'un homme +qui a longtemps et mûrement réfléchi avant de se prononcer. Jacques +Stuart a beaucoup de cavalerie, et nous en sommes entièrement dépourvus. +Nous pouvons tenir ferme derrière des haies, dans un pays accidenté, +mais quelle chance aurions-nous au milieu de la plaine de Salisbury? +Entourés par les dragons, nous serions comme un troupeau de moutons +cerné par une bande de loups. En outre, chaque pas que nous faisons dans +la direction de Londres nous éloigne du terrain qui nous est favorable, +et du pays fertile qui fournit à nos besoins, en même temps que cela +raccourcit la distance que Jacques Stuart doit parcourir pour amener ses +troupes et ses subsistances. Ainsi donc, à moins que nous ne recevions +la nouvelle d'un soulèvement important en notre faveur à Londres, nous +ferions mieux de défendre notre terrain et d'attendre une attaque.</p> + +<p>—Vous raisonnez avec finesse et justesse, Mylord Grey, dit le Roi. Mais +combien de temps attendrons-nous ce soulèvement qui ne se produit +jamais, ces appuis toujours promis qui n'arrivent point. Voici sept +longs jours que nous sommes en Angleterre et pendant ce temps, pas un +des membres de la Chambre des Communes n'est venu à nous, et parmi les +Lords il n'y a que Lord Grey qui était lui-même en exil. Pas un baron, +pas un comte, et un seul baronnet a pris les armes pour nous. Où sont +les homme que Danvers et Wildman m'avaient promis de Londres? Où sont +les remuants apprentis de la Cité qui, disait-on, me demandaient +instamment? Où sont les insurrections qui devaient s'étendre de Berwick +à Portland, à ce qu'on annonçait. Pas un homme n'a bougé, excepté ces +bons paysans. J'ai été trompé, attiré dans un piège, poussé dans une +trappe par de vils agents qui m'ont entraîné à l'abattoir.</p> + +<p>Il allait et venait en se tordant les mains, se mordant les lèvres, le +désespoir marqué en grands traits sur sa figure.</p> + +<p>Je remarquai que Buyse disait quelques mots à l'oreille de Saxon.</p> + +<p>C'était sans doute une allusion à la crise de froid dont il avait parlé.</p> + +<p>—Parlez, colonel Buyse, dit le Roi, faisant un violent effort pour +maîtriser son émotion. En qualité de soldat, êtes-vous d'accord avec +Mylord Grey?</p> + +<p>—Interrogez Saxon, Majesté, répondit l'Allemand. Dans une réunion du +Conseil, mon opinion, ainsi que je l'ai remarqué, est toujours la même +que la sienne.</p> + +<p>—Alors nous nous adressons à vous, colonel Saxon, dit Monmouth. Nous +avons dans ce conseil un parti en faveur d'une marche en avant, et un +autre qui propose de maintenir notre position. Si votre vote devait +faire pencher la balance, que décideriez-vous?</p> + +<p>Tous les regards se retournèrent vers notre chef, car son attitude +martiale et le respect que lui témoignait Buyse, un vétéran, faisaient +supposer avec toute probabilité que son avis l'emporterait.</p> + +<p>Il resta un instant silencieux, les mains sur sa figure.</p> + +<p>—Je vais dire ce que je pense, Majesté, fit-il enfin. Feversham et +Churchill marchent vers Salisbury avec trois mille hommes d'infanterie, +et ils ont lancé en avant huit cents hommes de la garde bleue et deux ou +trois régiments de dragons. Nous serions donc forcés de livrer bataille +dans la plaine de Salisbury, comme l'a dit Lord Grey, et notre +infanterie, qui a des armes de toutes les sortes, ne serait guère +capable de résister à leur caractère. Tout est possible au Seigneur, +ainsi que le dit sagement le docteur Ferguson; nous sommes comme des +grains de poussière dans le creux de sa main. Toutefois il nous a donné +de la cervelle pour que nous soyons en état de choisir le meilleur +parti, et si nous omettons d'en faire usage, nous aurons à supporter les +suites de notre sottise.</p> + +<p>Ferguson eut un rire dédaigneux, et marmotta une prière, mais bon nombre +de Puritains hochèrent la tête en signe d'assentiment, reconnaissant que +cette façon de voir les choses n'avait rien de déraisonnable.</p> + +<p>—D'un autre côté, reprit Saxon, il me semble également impossible que +nous restions ici. Les amis qu'a Votre Majesté dans toute l'Angleterre +seraient entièrement découragés si l'armée restait immobile, sans +frapper un coup. Les paysans retourneraient près de leurs femmes, dans +leurs foyers. Un tel exemple est contagieux. J'ai vu une grande armée se +fondre comme un glaçon au soleil. Une fois qu'ils seraient partis, il ne +serait pas facile de les réunir de nouveau. Pour les retenir, il faut +les occuper. Ne jamais les laisser une minute sans rien faire, les +exercer, les faire marcher, les faire manœuvrer, les faire travailler, +leur prêcher, les faire obéir à Dieu et à leur colonel. Rien de cela +n'est possible dans une garnison confortable. Nous ne pouvons espérer de +mener à sa fin cette entreprise, tant que nous ne serons pas arrivés à +Londres. Ainsi donc, Londres doit être notre but. Mais il y a bien des +routes pour y arriver. Sire, vous avez bien des partisans à Bristol et +dans les Terres du centre, à ce que j'ai entendu dire. S'il m'est permis +de donner un conseil, je dirais: Marchons de ce côté-là. Chaque jour qui +passe augmentera le nombre de vos troupes et les rendra meilleures, si +l'on s'aperçoit qu'on se remue. Supposez que nous prenions Bristol—et +j'ai ouï dire que les ouvrages ne sont pas très forts—cela nous +donnerait une très bonne prise sur la navigation, et un centre d'action +comme il y en a peu. Si tout va bien pour nous, nous pourrions marcher +sur Londres à travers les comtés de Gloucester et de Worcester. En +attendant, je serais d'avis qu'une journée de peine et d'humiliation +soit imposée pour appeler une bénédiction sur la cause.</p> + +<p>Cette allocution, où étaient habilement combinées la sagesse de ce monde +et le zèle spirituel, conquit les applaudissements de toute l'assemblée, +et surtout du Roi Monmouth, dont l'humeur mélancolique se dissipa comme +par enchantement.</p> + +<p>—Par ma foi, Colonel, dit-il, ce que vous dites est clair comme le +jour. Naturellement, si nous prenons de la force dans l'Ouest et si mon +oncle est menacé de perdre des partisans quelque part, il n'aura aucune +chance de tenir contre nous. S'il veut nous combattre sur notre propre +terrain, il lui faudra dégarnir de troupes le Nord, le Sud et l'Est, +chose à laquelle on ne peut songer. Nous pouvons fort bien entreprendre +la marche sur Londres par la route de Bristol.</p> + +<p>—Je trouve le conseil bon, remarqua Lord Grey, mais je tiendrais à +savoir sur quoi se fonde le colonel Saxon, pour dire que Churchill et +Feversham sont en route avec trois mille hommes d'infanterie régulière, +et plusieurs régiments de dragons.</p> + +<p>—Sur les paroles d'un officier des Bleus avec lequel je me suis +entretenu à Salisbury, répondit Saxon. Il m'a fait ses confidences, +croyant que je faisais partie de la maison du Duc de Beaufort. Quant à +la cavalerie, une troupe de celle-ci nous a poursuivis dans la Plaine de +Salisbury avec des mâtins. Une autre nous a attaqués à moins de vingt +milles d'ici, et a perdu une vingtaine d'hommes et un cornette.</p> + +<p>—Nous avons entendu parler de l'affaire dit le Roi. Elle a été +bravement menée. Mais si ces gens-là sont aussi près, nous n'avons pas +beaucoup de temps pour nos préparatifs.</p> + +<p>—Leur infanterie ne peut être ici avant une semaine, dit le Maire, et à +ce moment-là nous serions de l'autre côté des murs de Bristol.</p> + +<p>—Il y a un point sur lequel on pourrait insister, dit Wade, l'homme de +loi. Ainsi que le dit avec grande vérité Votre Majesté, nous avons été +cruellement désappointés par ce fait qu'aucuns gentilshommes, et fort +peu de membres importants des Communes ne se sont déclarés pour nous. La +raison de cela, à mon avis, est que chacun d'eux attend que son voisin +se mette en mouvement. S'il nous en venait un ou deux, les autres ne +tarderaient pas à les imiter. Comment donc faire pour amener un ou deux +Ducs sous nos étendards?</p> + +<p>—Voilà la question, Maître Wade, dit Monmouth en hochant la tête d'un +air de découragement.</p> + +<p>—Je crois que la chose est possible, répondit le légiste whig. De +simples proclamations adressées à tout l'ensemble des citoyens +n'attraperont pas ces poissons dorés. Ils ne mordront point à l'hameçon +s'il n'y a point d'appât. Je recommanderais une sorte de convocation, +d'invitation qui serait envoyée à chacun d'eux, et qui les sommerait de +se rendre à notre camp, avant une certaine date, sous peine de haute +trahison.</p> + +<p>—Ainsi parla l'esprit des formes légales, dit le Roi Monmouth en riant. +Mais vous avez omis de nous dire comment la dite citation ou sommation +serait signifiée à ces mêmes délinquants.</p> + +<p>—Le Duc de Beaufort, reprit Wade, sans s'arrêter à l'objection du Roi, +est Président de Galles, et comme le sait Votre Majesté, lieutenant de +quatre comtés anglais. Son influence s'étend sur tout l'Ouest. Il a deux +cents chevaux dans ses écuries à Badminton, et, à ce que j'ai ouï dire, +mille hommes s'assoient chaque jour à ses tables. Pourquoi ne ferait-on +pas une tentative particulière pour gagner un tel personnage, d'autant +mieux que nous nous proposons de marcher dans sa direction?</p> + +<p>—Malheureusement Henri, Duc de Beaufort, est déjà en armes contre son +souverain, dit Monmouth, d'un air sombre.</p> + +<p>—Il l'est, Sire, mais on peut le décider à tourner en votre faveur +l'armée qu'il a levée contre vous. Il est protestant. On le dit Whig. +Pourquoi ne lui enverrions-nous pas un message? On flatterait son +orgueil. On ferait appel à sa religion. On lui ferait des caresses et +des menaces. Qui sait? Il peut avoir des griefs personnels que nous +ignorons. Il est peut-être mûr pour une pareille démarche.</p> + +<p>—Votre conseil est bon, Wade, dit Lord Grey, mais je trouve que Sa +Majesté a fait une question bien naturelle. Je crains que votre messager +n'en vienne à se balancer au bout d'une corde sur un des chênes de +Badminton, si le Duc veut faire parade de son loyalisme envers Jacques +Stuart. Où trouver un homme à la fois assez avisé, et assez hardi pour +une pareille mission, sans risquer un de nos chefs, dont nous aurions +peine à nous passer en un temps pareil?</p> + +<p>—C'est vrai, répondit Monmouth, il vaudrait mieux renoncer tout à fait +à cette aventure que de la tenter d'une façon maladroite et comme à +regret. Beaufort croirait que c'est un complot ayant pour but non point +de le gagner, mais de le compromettre. Mais où veut en venir notre géant +de la porte, avec ces signes qu'il nous fait?</p> + +<p>—S'il plaît à Votre Majesté, demandai-je, m'autorisera-t-elle à parler?</p> + +<p>—Nous ne demandons pas mieux que de vous écouter, capitaine, +répondit-il d'un ton plein de bienveillance, pour peu que votre +intelligence soit proportionnée à votre force, votre opinion doit avoir +du poids.</p> + +<p>—Alors, Majesté, dis-je, je m'offrirais comme messager propre à me +charger de l'affaire. Mon père m'a commandé de n'épargner ni ma vie, ni +mes membres en cette querelle, et si l'honorable Conseil pense qu'on +peut gagner le Duc, je suis prêt à garantir que le message lui sera +remis, si un homme à cheval peut accomplir la chose.</p> + +<p>—Je déclare qu'on ne saurait choisir un meilleur héraut, s'écria Saxon. +Ce jeune homme a du sang-froid et un cœur à toute épreuve.</p> + +<p>—Alors, jeune monsieur, nous agréons votre offre vaillante et loyale, +dit Monmouth. Êtes-vous d'accord sur ce point, messieurs?</p> + +<p>Un murmure d'assentiment partit de l'assemblée.</p> + +<p>—Vous rédigerez la lettre, Wade. Offrez-lui de l'argent, la préséance +dans l'ordre des Ducs, la présidence des Galles à perpétuité, ce que +vous voudrez, si vous pensez pouvoir le faire hésiter. Si non, le +séquestre, l'exil, l'infamie éternelle. Puis, écoutez-moi bien, vous +pouvez joindre une copie des documents écrits par Van Brunow, prouvant +le mariage de ma mère, ainsi que les attestations des témoins. Tenez +tout cela prêt pour demain matin à la pointe du jour, heure où le +messager pourra se mettre en route.</p> + +<p>—Tout cela sera prêt, Majesté, dit Wade.</p> + +<p>—En ce cas, messieurs, reprit le Roi Monmouth, je puis vous renvoyer à +vos postes. S'il survient quelque chose de nouveau, je vous réunirai une +seconde fois pour mettre à profit votre sagesse. Nous séjournerons ici, +avec la permission de Sir Stephen Timewell, jusqu'à ce que les hommes +soient reposés et les recrues enrôlées. Alors nous nous mettrons en +marche dans la direction de Bristol, et nous verrons quelle sorte de +chance nous aurons dans le Nord. Si Beaufort passe de notre côté, tout +ira bien. Adieu, mes bons amis, je n'ai pas besoin de vous recommander +la diligence et la fidélité.</p> + +<p>Le Conseil se leva à ce congé du Roi, et chacun s'inclinant devant-lui +sortit à la file du Hall du Château. Plusieurs des membres se groupèrent +autour de moi pour me donner des indications au sujet de mon voyage, ou +des avis sur la conduite à tenir.</p> + +<p>—C'est un homme plein d'orgueil et d'insolence, dit quelqu'un. +Parlez-lui humblement. Sans quoi il n'écoutera pas votre message et vous +fera chasser de sa présence à coups de fouet.</p> + +<p>—Non, non, s'écriait un autre, il est vif, mais il aime un homme qui +soit homme. Parlez-lui honnêtement, franchement: il est plus probable +qu'il entendra raison.</p> + +<p>—Parlez-lui comme le Seigneur vous inspirera de le faire, dit un +Puritain. C'est son message que vous portez, autant que celui du Roi.</p> + +<p>—Tâchez de l'entraîner à l'écart sous quelque prétexte, dit Buyse, puis +hop! en route, avec votre homme en travers de la selle. Tonnerre de +grêle, voilà qui serait bien joué.</p> + +<p>—Qu'on le laisse tranquille, s'écria Saxon. Le gars a autant de bon +sens qu'aucun de vous: il verra bien de quel côté le chat saute. Allons, +ami, revenons auprès de nos hommes.</p> + +<p>—Vraiment, je suis fâché de vous perdre, dit-il, pendant que nous nous +faisions passage à travers la foule des paysans et des soldats sur la +pelouse du Château. Votre compagnie vous regrettera vivement. Lockarby +devra en commander deux. Si tout va bien, vous devez être de retour dans +trois ou quatre jours. Je n'ai pas besoin de vous dire que vous allez à +un danger réel. Si le Duc tient à prouver à Jacques qu'il n'entend pas +qu'on cherche à le séduire, il ne peut le faire qu'en punissant le +messager, et en sa qualité de lieutenant du comté, il a le droit de le +faire dans les temps d'agitation politique. C'est un homme dur, si les +on-dit sont vrais. D'autre part, si vous avez la chance de réussir, cela +peut être le fondement de votre fortune, ainsi que le moyen de sauver +Monmouth. Ah! il a besoin d'aide, par le Lord Harry! Jamais je ne vis +une cohue comme son armée. Buyse dit qu'ils se sont battus avec entrain +à Axminster, mais il est d'accord avec moi pour déclarer que quelques +coups de canon et quelques charges de cavalerie les éparpilleront par +tout le pays. Avez-vous quelques messages à laisser?</p> + +<p>—Non, rien que de rappeler mon affection à ma mère.</p> + +<p>—C'est bien. Si vous succombez d'une façon déloyale, je n'oublierai pas +Sa Grâce le Duc de Beaufort, et le premier de ses gentilshommes qui +tombera entre mes mains sera pendu aussi haut qu'Aman. Et maintenant +vous n'avez rien de mieux à faire que de gagner votre chambre, et de +dormir aussi bien que possible, car votre nouvelle mission commence +demain au chant du coq.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VII_Nouvelles_recues_de_Havant" id="VII_Nouvelles_recues_de_Havant"></a><a href="#table">VII—Nouvelles reçues de Havant.</a></h2> + + +<p>Après avoir donné mes ordres pour que Covenant fût sellé et harnaché le +lendemain à la pointe du jour, j'étais rentré dans ma chambre, et je me +préparais pour une longue nuit de repos, quand Sir Gervas, qui couchait +dans la même pièce, entra en dansant et agitant au-dessus de sa tête un +paquet de papiers.</p> + +<p>—Trois devinettes, Clarke, cria-t-il. Qu'est-ce que vous désireriez le +plus?</p> + +<p>—Des lettres de Havant, dis-je vivement.</p> + +<p>—Juste! répondit-il en les jetant sur mes genoux. En voilà trois, et +pas une qui soit d'une écriture féminine. Je veux être pendu si je +comprends ce que vous avez fait de toute votre vie:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Comment un cœur jeune peut-il renoncer</i><br /></span> +<span class="i0"><i>À l'amour de la femme, au vin qui pétille?</i><br /></span> +</div></div> + +<p>«Mais vous êtes si absorbé par vos nouvelles que vous n'avez pas +remarqué ma transformation.</p> + +<p>—Ah! où donc avez-vous trouvé tout cela? demandai-je, fort étonné.</p> + +<p>Il était vêtu d'un costume de nuance prune très délicate avec des +boutons et des bordures d'or, que faisaient ressortir des culottes de +soie et des souliers à l'espagnole avec des roses sur le cou-de-pied.</p> + +<p>—Cela sent plus la Cour que le camp, dit Sir Gervas en se frottant les +mains et promenant sur sa personne des regards fort satisfaits. Je suis +également ravitaillé en fait de ratafia et d'eau de fleur d'oranger. En +plus, j'ai deux perruques, une courte, et une de gala, une livre du +tabac à priser impérial qui se vend à l'enseigne de «l'Homme noir», une +boîte de poudre à cheveux de De Crépigny, mon manchon en peau de renard +et plusieurs autres choses indispensables. Mais je vous gêne dans votre +lecture.</p> + +<p>—J'en ai vu assez pour être assuré que tout va bien à la maison, +répondis-je en jetant un coup d'œil sur la lettre de mon père. Mais +comment sont venues toutes ces choses?</p> + +<p>—Des cavaliers sont arrivés de Petersfield et les ont apportées. Quant +à ma petite caisse, garnie par un bon ami que j'ai à la ville, elle a +été expédiée à Bristol, où on suppose que je me trouve présentement, et +où je serais en effet si je n'avais eu la bonne fortune de rencontrer +votre troupe. La caisse a néanmoins trouvé le moyen d'arriver à +l'Hôtellerie de Bruton, et la bonne femme qui la dirige et dont je me +suis fait une amie, a su s'arranger pour me la faire parvenir. C'est une +règle utile à suivre, Clarke, dans ce pèlerinage terrestre: il faut +toujours embrasser l'hôtelière. C'est peut-être peu de close, mais en +somme la vie est faite de petites choses. J'ai peu de principes fixes, +je le crains, mais il en est deux que je puis me flatter de ne jamais +violer. Je suis toujours pourvu d'un tire-bouchon, et jamais je ne +manque d'embrasser l'hôtelière.</p> + +<p>—D'après ce que j'ai vu de vous, dis-je en riant, je pourrais me porter +garant que ces deux devoirs sont toujours accomplis.</p> + +<p>—J'ai des lettres moi aussi, dit-il en s'asseyant sur le bord du lit, +et parcourant un rouleau de papiers. «Votre Araminte au cœur brisé.» +Hum! la donzelle ne doit pas savoir que je suis ruiné. Sans quoi son +cœur serait bientôt raccommodé... Qu'est-ce que cela? Un défi pour +faire combattre mon coq Julius contre le jeune coq de Lord Dorchester, +enjeu cent guinées. Par ma foi, j'ai trop d'occupation à soutenir +l'oiseau de Monmouth, pour l'enjeu du championnat... Un autre m'invite à +une partie de chasse au cerf à Epping... Diantre, si je n'avais pas +gagné au large, je me verrais moi-même aux abois, avec une meute de +mâtins d'huissiers aux talons... Une lettre où mon drapier me réclame +son dû. Il peut supporter cette perte. Je lui ai réglé plus d'une note +bien longue... Une offre de trois mille livres que me fait le petit +Dicky Chichester! Non, non, Dicky, pas de cela. Un gentleman ne doit pas +vivre aux crochets de ses amis. On n'en est pas moins très +reconnaissant... Qu'est-ce maintenant? De <i>Mistress</i> Butterworth. Pas +d'argent depuis trois semaines: des garnisaires dans la maison! Non, +malédiction, voilà qui est trop fort!</p> + +<p>—Qu'y a-t-il? demandai-je en interrompant la lecture de mes propres +lettres.</p> + +<p>La figure pâle du baronnet avait pris une légère coloration, et il +arpentait la pièce d'un air furieux, une lettre froissée à la main.</p> + +<p>—C'est une honte abominable, Clarke, s'écria-t-il. Par la corde, elle +aura ma montre, qui sort de chez Tompion, à l'enseigne des +Trois-Couronnes, dans la Cour de Saint-Paul, et qui a coûté toute neuve +cent livres! Cela pourra assurer son existence pendant quelques mois... +Pour cela Mortimer aura à se mesurer à l'épée avec moi. J'écrirai le mot +de <i>vilain</i> sur lui avec la pointe de ma rapière.</p> + +<p>—Je ne vous ai jamais vu en colère jusqu'à ce jour, dis-je.</p> + +<p>—Non, répondit-il en riant. Bien des gens m'ont fréquenté pendant des +années et me donneraient un certificat d'égalité d'humeur. Mais cela est +trop fort. Sir Edward Mortimer est le frère cadet de ma mère, mais il +n'est pas mon aîné de beaucoup. Un jeune homme convenable, tiré à quatre +épingles, à la voix douce, le voilà tel qu'il fut toujours. En +conséquence de quoi, il a réussi dans le monde, et a joint les terres +aux terres, selon le langage de l'Écriture. Au temps jadis, je l'ai aidé +de ma bourse, mais il n'a pas tardé à devenir plus riche que moi, car il +gardait tout ce qu'il gagnait. Moi au contraire, tout ce que je +gagnais... Bah! cela s'est dissipé comme la fumée de la pipe que vous +allumez en ce moment. Lorsque je m'aperçus qu'il n'y avait plus rien, je +reçus de Mortimer un prêt qui était suffisant pour me permettre de me +rendre dans la Virginie, ainsi que je le désirais, et de faire emplette +d'un cheval et d'un équipement. La chance pouvait tourner de telle +sorte, Clarke, que les domaines des Jérôme lui revinssent, s'il +m'arrivait un accident. Aussi ne voyait-il aucun inconvénient à ce que +je partisse pour le pays des fièvres et des couteaux à scalper. Non, ne +hochez pas la tête, mon cher campagnard, vous êtes peu au fait des +malices du monde.</p> + +<p>—Faites-lui crédit, jusqu'à ce que le pire soit prouvé, dis-je en +m'asseyant sur le lit, et fumant, mes lettres étalées devant moi.</p> + +<p>—Il est prouvé, le pire, dit Sir Gervas, dont la figure s'assombrit. +Comme je l'ai dit, j'ai rendu à Mortimer quelques services, dont il +aurait bien dû garder le souvenir, quoique je ne juge pas convenable de +les lui rappeler. Cette <i>Mistress</i> Butterworth a été ma nourrice, et ma +famille avait l'habitude de pourvoir à son entretien. Je ne pouvais me +faire à l'idée que la ruine de ma fortune lui ferait perdre une ou deux +pauvres guinées par semaine, sa seule ressource contre la faim. Je +demandai donc à Mortimer une seule chose, au nom de notre ancienne +amitié, c'était de continuer cette aumône. Je lui promis que si je +réussissais, je le rembourserais entièrement. Ce vilain au cœur bas me +serra la main avec chaleur et jura de le faire. Combien la nature +humaine est chose vile, Clarke! Pour cette misérable somme, lui, un +homme riche, il a manqué à son engagement. Il a abandonné cette pauvre +femme à la mort par la faim. Mais il me paiera cela. Il me croit sur +l'Atlantique. Si je marche sur Londres avec ces braves garçons, je +dérangerai l'harmonie de sa pieuse existence jusqu'à ce jour... Je me +contenterai des cadrans solaires, et ma montre ira aux mains de la mère +Butterworth. Bénis soient ses amples seins! J'ai goûté de bien des +liquides, mais je parierais volontiers que le premier de tous était le +plus salutaire. Eh bien? Et vos lettres? Vous avez eu des froncements et +des sourires comme un jour d'Avril.</p> + +<p>—En voici une de mon père, à laquelle ma mère a ajouté un mot, dis-je. +La seconde est d'un vieil ami à moi, Zacharie Palmer, le charpentier du +village. La troisième est de Salomon Sprent, un marin retiré, pour qui +j'ai de l'affection et du respect.</p> + +<p>—Voilà un rare trio de porteurs de nouvelles, Clarke. Je voudrais +connaître votre père. D'après ce que vous dites, ce doit être un solide +bloc de chêne anglais. Je disais, il n'y a qu'un instant, que vous ne +connaissiez guère le monde, mais vraiment il peut se faire que dans +votre village on voit l'humanité exempte de tout vernis, et qu'ainsi on +en vienne à mieux voir le bon côté de la nature humaine. Avec ou sans +vernis, le mauvais finit toujours par percer à jour. Or, sans aucun +doute, ce charpentier et ce marin se montrent tels qu'ils sont. On peut +connaître, pendant toute la durée d'une existence, mes amis de la cour +sans jamais pénétrer jusqu'à leur nature réelle, et peut-être aussi se +trouverait-on mal récompensé de cette recherche. Peste! voilà que je +deviens philosophe, ce qui fut toujours le refuge de l'homme ruiné. +Qu'on me donne un tonneau, je le mettrai sur la Piazza de Covent-Garden, +et je serai le Diogène de Londres. Je ne demande pas à redevenir riche, +Micah! Que dit donc le vieux couplet:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Notre argent ne sera pas notre maître,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Et ne nous traînera pas à Goldsmith Hall.</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Ni pirates ni naufrages ne peuvent nous effrayer,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Nous qui ne possédons point de domaines,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Qui ne redoutons ni pillages ni impôts,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Qui n'avons nul besoin de fermer nos portes à clef.</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Quand on est à terre, on ne risque plus de tomber.</i><br /></span> +</div></div> + +<p>«Ce dernier vers ferait une jolie devise pour un asile de mendiants.</p> + +<p>—Vous allez réveiller Sir Stephen, dis-je pour le mettre sur ses +gardes, car il chantait à tue-tête.</p> + +<p>—Pas de danger. Lui et ses apprentis s'exerçaient au sabre dans le +hall, lorsque je l'ai traversé. C'est un coup d'œil qui en vaut la +peine. Le vieux qui bat du pied, qui brandit son arme et crie: Ha! en +l'abaissant. <i>Mistress</i> Ruth et l'ami Lockarby sont dans la chambre aux +tapisseries. Elle est occupée à filer, et lui à lire à haute voix un de +ces divertissants ouvrages qu'elle aurait voulu me voir lire. M'est avis +qu'elle a entrepris de le convertir, et cela finira peut-être en ceci: +que c'est lui qui la convertira de fille en femme mariée. Ainsi donc +vous allez trouver le Duc de Beaufort! Eh bien, je serais charmé de +faire le voyage avec vous, mais Saxon ne voudra rien entendre, et je +dois m'occuper avant tout de mes mousquetaires. Que Dieu vous ramène +sain et sauf! Où sont ma poudre au jasmin et ma boîte à mouches? +Lisez-moi vos lettres, s'il y a quelque chose d'intéressant. J'ai cassé +le cou à une bouteille, à l'auberge, en compagnie de notre vaillant +colonel, et il m'en a dit assez long sur votre intérieur à Havant pour +me faire désirer de le mieux connaître.</p> + +<p>—C'est un intérieur un peu sérieux, dis-je.</p> + +<p>—Non, j'ai l'esprit tourné aux choses sérieuses. Allez-y, quand même il +y aurait là toute la philosophie platonicienne.</p> + +<p>—Celle-ci est du vénérable charpentier qui a été pendant de longues +années mon conseiller et mon ami. Cet homme est religieux sans rien du +sectaire, philosophe sans être attaché à un parti, affectueux sans +faiblesse.</p> + +<p>—Un modèle, vraiment, s'écria Sir Gervas, occupé à manier sa brosse à +sourcils.</p> + +<p>—Voici ce qu'il dit, repris-je.</p> + +<p>Puis, je me mis à lire la lettre même que je vous transcris maintenant:</p> + +<p>«Ayant appris par votre père, mon cher garçon, qu'il y avait quelque +possibilité de vous faire parvenir une lettre, j'ai écrit celle-ci, que +je vous envoie par les soins du digne John Packingham, de Chichester, +qui part maintenant pour l'Ouest.</p> + +<p>«J'espère que vous êtes sain et sauf, avec l'armée de Monmouth, et que +vous y avez obtenu un emploi honorable.</p> + +<p>«Je suis certain que vous trouverez parmi vos camarades un certain +nombre de sectaires excessifs, ainsi que d'autres qui sont des railleurs +et des incroyants.</p> + +<p>«Suivez mes conseils, ami, écartez-vous des uns et des autres.</p> + +<p>«Car le fanatique est l'homme qui ne s'en tient pas à défendre la +liberté de son propre culte, ce qui ne serait que justice, mais veut +encore s'imposer à la conscience d'autrui, et par là tombe dans cette +même erreur contre laquelle il combat.</p> + +<p>«D'autre part, le simple railleur sans cervelle est inférieur à la bête +des champs, car il n'en a pas l'instinctif respect de soi-même et +l'humble résignation...</p> + +<p>—Par ma foi, s'écria le baronnet, le vieux gentleman a un côté de la +langue assez rude.</p> + +<p>«Prenons la religion par sa base la plus large, car la vérité a plus de +largeur que nous ne sommes capables d'en concevoir.</p> + +<p>«La présence d'une table prouve l'existence d'un charpentier, et de même +la présence de l'univers prouve celle d'un être qui a fait l'univers, +quelque soit ce nom qu'on lui donne.</p> + +<p>«Jusque là vous avez sous les pieds un sol très ferme, sans qu'il y ait +besoin d'inspiration, d'enseignement, ni d'une aide quelconque.</p> + +<p>«Dès lors, puisqu'il doit y arriver un auteur de l'univers, jugeons de +sa nature par son œuvre.</p> + +<p>«Nous ne pouvons observer les gloires du firmament, son étendue infinie, +sa beauté, et l'art divin avec lequel il a été pourvu aux besoins de +toutes les plantes, de tous les animaux, et ne point voir qu'il est +plein de sagesse, d'intelligence et de puissance.</p> + +<p>«Nous somme encore ici, vous le reconnaîtrez, sur un terrain solide, +sans avoir besoin d'appeler à notre aide autre chose que la pure raison.</p> + +<p>«Quand nous sommes parvenus à ce point, demandons-nous pour quelle fin +l'univers a été fait et pour quelle fin nous y avons été mis.</p> + +<p>«La nature tout entière nous enseigne que ce doit être pour nous +perfectionner, pour tendre plus haut, pour croître en vertu véritable, +en science, en sagesse.</p> + +<p>«La Nature est un prédicateur muet qui se fait entendre les jours de la +semaine comme le jour du Sabbat.</p> + +<p>«Nous voyons le gland grandir en un chêne, l'œuf produire l'oiseau, la +chenille devenir papillon.</p> + +<p>«Dès lors, douterons-nous que l'âme humaine, de toutes les choses la +plus précieuse, ne soit aussi sur la route qui monte.</p> + +<p>«Et comment l'âme peut-elle faire du progrès, sinon en cultivant la +vertu et l'empire sur elle-même?</p> + +<p>«Peut-il exister une autre voie?</p> + +<p>«Il n'en est aucune.</p> + +<p>«Ainsi donc nous pouvons dire avec confiance que nous sommes placés +ici-bas pour croître en science et en vertu.</p> + +<p>«Voilà l'essence intime de la religion, et pour aller jusque-là, il +n'est pas besoin de foi.</p> + +<p>«Cela est aussi vrai et aussi susceptible de démonstration qu'aucun des +exercices d'Euclide que nous avons étudiés ensemble.</p> + +<p>«Sur ce terrain commun les hommes ont élevé bien des édifices +différents.</p> + +<p>«Le Christianisme, la religion de Mahomet, la croyance des Orientaux, +toutes ont une même substance.</p> + +<p>«Les diversités se trouvent dans les formes et les détails.</p> + +<p>«Tenons-nous en à notre foi chrétienne, la doctrine de l'amour, celle +qui est si belle, qui a été souvent enseignée, et rarement mise en +pratique, mais ne méprisons point nos semblables, car tous nous sommes +les branches issues d'une même racine, la vérité.</p> + +<p>«L'homme quitte les ténèbres pour la lumière: il y passe quelque temps, +puis il retourne dans les ténèbres.</p> + +<p>«Micah, mon garçon, les jours passent, pour moi comme pour toi.</p> + +<p>«Qu'ils ne se passent point en pure perte!</p> + +<p>«Leur nombre est bien petit.</p> + +<p>«Que dit Pétrarque?: <i>À celui qui y entre, la vie parait l'infini; à +celui qui la quitte, le néant</i>.</p> + +<p>«Que chaque jour, chaque heure soient employés à seconder les vues du +Créateur, à mettre en œuvre toutes les puissances du bien qui sont en +vous.</p> + +<p>«Qu'est-ce que la douleur, le travail, le chagrin?</p> + +<p>«C'est le nuage qui passe devant le soleil. Ce qui est tout, c'est le +résultat de l'œuvre bien faite.</p> + +<p>«Il est éternel; il vit et s'accroît de siècle en siècle.</p> + +<p>«Ne vous arrêtez pas pour vous reposer.</p> + +<p>«Le repos viendra quand sera achevée l'heure du travail.</p> + +<p>«Que Dieu vous protège et vous garde!</p> + +<p>«Il n'y a pas grand-chose de nouveau.</p> + +<p>«La garnison de Portsmouth est partie pour l'Ouest.</p> + +<p>«Sir John Lawson, le magistrat, est venu ici et a fait des menaces à +votre père et à d'autres, mais il ne peut faire grand-chose faute de +preuves.</p> + +<p>«L'Église et les Dissenters se prennent à la gorge, comme toujours.</p> + +<p>«Vraiment l'austère Loi de Moïse règne plus longtemps que les douces +paroles du Christ.</p> + +<p>«Adieu, mon cher garçon, recevez les meilleurs souhaits de votre ami à +la tête grisonnante.</p> + +<p class="center"> +«ZACHARIE PALMER» +</p> + +<p>—Corbleu! s'écria Sir Gervas, pendant que je repliais la lettre, j'ai +entendu Stillingfleet et Tenison, mais je n'ai jamais écouté un meilleur +sermon. Celui-là, c'est un évêque déguisé en charpentier. Mais voyons +notre ami le marin. Est-ce un théologien en droit, un docteur en droit +canon parmi les loups de mer?</p> + +<p>—Salomon Sprent est un personnage tout différent, bien qu'il soit fort +bon en son genre, dis-je, mais vous allez juger de lui par sa lettre.</p> + +<p>—Maître Clarke.</p> + +<p>«La dernière fois que nous fûmes de compagnie, j'ai couru sous les +batteries, en service d'enlèvement, pendant que vous restiez au large et +attendiez les signaux.</p> + +<p>«M'étant arrêté pour me radouber et passer l'examen de ma prise, qui +s'est trouvée être en bonne condition pour le gréement et la +charpente...</p> + +<p>—Que diable veut-il dire? demanda Sir Gervas.</p> + +<p>—C'est d'une demoiselle qu'il parle, Phébé Dawson, la sœur du +forgeron. Il est resté pendant plus de quarante ans presque sans mettre +le pied sur la terre ferme. Aussi s'exprime-t-il en ce jargon maritime, +tout en s'imaginant qu'il parle un anglais aussi pur que n'importe qui +dans le Hampshire.</p> + +<p>—Alors, continuez, dit le baronnet.</p> + +<p>«Lui ayant lu les règlements de guerre, je lui ai expliqué les +conditions d'après lesquelles nous devions naviguer de conserve dans le +voyage de la vie, savoir:</p> + +<p>«Premièrement: elle obéira aux signaux sans faire de questions, dès +qu'ils seront reçus.</p> + +<p>«Deuxièmement: elle gouvernera d'après mon calcul.</p> + +<p>«Troisièmement: elle me soutiendra en fidèle navire de conserve, qu'il +fasse mauvais temps, ou dans la bataille, ou dans le naufrage.</p> + +<p>«Quatrièmement: elle se mettra à l'abri sous mes canons, en cas +d'attaque par des bandits, corsaires, ou garde-côtes.</p> + +<p>«Cinquièmement: j'aurai à la tenir en bon état, à la mettre en cale +sèche de temps en temps, et pourvoir à ce qu'elle soit bien repeinte, +approvisionné de parois, d'étamine, ainsi qu'il convient pour un coquet +navire d'agrément.</p> + +<p>«Sixièmement: je m'interdirai de prendre à la remorque aucun autre +bateau, et s'il s'en trouve un qui me soit amarré présentement, je +couperai les aussières.</p> + +<p>«Septièmement: je devrai la ravitailler chaque jour.</p> + +<p>«Huitièmement: si par hasard elle venait à avoir une voie d'eau, ou à se +trouver échouée et prisonnière dans un banc de sable, j'aurai à la +soutenir, la vider avec la pompe, et la redresser.</p> + +<p>«Neuvièmement: arborer le pavillon protestant à la pomme du grand mât +pendant la traversée de la vie, et tracer notre route vers le grand +port, avec l'espoir de rencontrer un amarrage et un fond propre à jeter +l'ancre, pour deux navires de construction anglaise, quand ils seront +désarmés pour l'éternité.</p> + +<p>«Le huitième coup du quart de midi allait sonner quand ces articles ont +été signés et scellés.</p> + +<p>«Ensuite, lorsque j'ai piqué sur vous, je n'ai pas seulement aperçu le +bout de notre hunier.</p> + +<p>«Bientôt après, j'ai appris que vous étiez parti pour servir comme +soldat, en compagnie de ce bâtiment efflanqué, dégingandé, aux longs +espars, à la mine de corsaire, que j'avais vu quelques jours auparavant +dans le village.</p> + +<p>«Je trouve que vous ne vous êtes pas trop bien conduit envers moi, en +partant sans même me saluer de votre pavillon.</p> + +<p>«Mais peut-être que la marée était favorable, et que vous ne pouviez pas +attendre.</p> + +<p>«Si je n'avais pas été affligé d'un mât de fortune, un de mes espars +coupé, j'aurais eu le plus grand plaisir à ceindre mon sabre d'abordage +et à sentir encore la poudre à canon.</p> + +<p>«Et je le ferais encore, malgré ma patte de bois et le reste, sans mon +vaisseau compagnon, qui pourrait se plaindre de la violation du contrat +et dès lors s'esquiver.</p> + +<p>«Il faut que je suive le feu de sa poupe jusqu'au jour où nous serons +légalement unis.</p> + +<p>«Adieu, matelot!</p> + +<p>«Dans l'action, suivez le conseil d'un vieux marin, gardez la position +du vent, et à l'abordage!</p> + +<p>«Dites cela à votre amiral le jour de la bataille.</p> + +<p>«Dites-le lui tout bas, à l'oreille.</p> + +<p>«Dites-lui: <i>gardez la position du vent et allez-y: à l'abordage</i>.</p> + +<p>«Dites-lui aussi qu'il frappe vite, qu'il frappe fort, qu'il frappe +toujours.</p> + +<p>«C'est ainsi que parlait Christophe Minga, et jamais on ne mit à la mer +un homme meilleur, bien qu'il ait eu à grimper à travers le tuyau à +aussière.</p> + +<p>«Bien à vous et à vos ordres.</p> + +<p class="center"> +«SALOMON SPRENT» +</p> + +<p>Pendant toute la lecture de cette épître, Sir Gervas n'avait fait que +rire en dedans, mais la dernière partie nous fit rire aux éclats.</p> + +<p>—Qu'il soit à terre ou à bord, il veut absolument que toute bataille +soit un combat naval, dit le baronnet. Il aurait fallu que vous eussiez +ce sage conseil à proposer dans la réunion convoquée aujourd'hui par +Monmouth. Si jamais il vous demande votre avis, répondez-lui: «Gardez la +position du vent et montez à l'abordage!»</p> + +<p>—Il faut que je dorme, dis-je en posant ma pipe. Je dois me mettre en +route dès la pointe du jour.</p> + +<p>—Non, je vous en prie, mettez le comble à votre bonté en me permettant +d'entrevoir votre respectable père, la Tête-Ronde.</p> + +<p>—Il n'y a que quelques lignes, répondis-je. Il a toujours été bref dans +son langage, mais puisqu'elles vous intéressent, je vais vous le lire:</p> + +<p>«Je vous envoie la présente, mon cher fils, par un homme pieux, pour +vous dire que j'espère que vous vous comportez ainsi qu'il vous +convient.</p> + +<p>«Dans toutes les difficultés et tous les dangers, ne comptez pas sur +vous, mais invoquez l'aide d'en haut.</p> + +<p>«Si vous exercez un commandement, enseignez à vos hommes à chanter des +psaumes au moment où ils se rangent en bataille, selon la bonne vieille +coutume.</p> + +<p>«Dans l'action, usez de la pointe plutôt que du tranchant.</p> + +<p>«Un coup d'estoc doit parer un coup de taille.</p> + +<p>«Votre mère et les autres vous envoient leur affection.</p> + +<p>«Sir John Lawson a tourné autour d'ici comme un loup affamé, mais il n'a +pu trouver aucune preuve contre moi.</p> + +<p>«John Marchbank, de Bedhampton, a été jeté en prison.</p> + +<p>«Véritablement l'Antéchrist règne sur le pays, mais le royaume de la +lumière est proche.</p> + +<p>«Frappez avec entrain pour la vérité et la conscience.</p> + +<p>«Votre père affectueux,</p> + +<p class="center"> +«JOSEPH CLARKE» +</p> + +<p>«Post-scriptum (de ma mère): J'espère que vous vous rappelez ce que je +vous ai dit au sujet de vos caleçons et aussi des larges collets de +toile, que vous trouverez dans le sac.</p> + +<p>«Il n'y a guère plus d'une semaine que vous êtes parti, et pourtant cela +paraît une année.</p> + +<p>«Quand vous aurez froid ou que vous serez mouillé, prenez dix gouttes de +l'élixir de Daffy dans un petit verre d'eau de vie.</p> + +<p>«Si les pieds vous cuisent, frottez le dedans de vos bottes avec du +suif.</p> + +<p>«Rappelez-moi à Maître Saxon, et à Maître Lockarby, s'il est avec vous.</p> + +<p>«Son père a été dans une rage folle par suite de son départ, car il +avait à brasser une grande quantité de bière et personne pour surveiller +la cuve à fermentation.</p> + +<p>«Ruth a fait cuire un gâteau, mais le four lui a joué un mauvais tour, +et le dedans est resté en pâte molle.</p> + +<p>«Un millier de baisers, cher cœur, de la part de votre tendre mère.</p> + +<p class="center"> +«M. C.» +</p> + +<p>—Un couple de gens sensés, dit Sir Gervas qui, après avoir achevé sa +toilette, s'était mis au lit. Maintenant je commence à comprendre +comment vous êtes fabriqué, Clarke. Je vois les fils dont on s'est servi +pour vous tisser. Votre père veille à vos besoins spirituels; votre mère +se préoccupe des besoins matériels. Mais je crois que le prêche du vieux +charpentier est plus à votre goût. Vous êtes un infâme latitudinaire, +mon homme. Sir Stephen crierait haro sur vous et Josué Pettigrue vous +renierait. Bon! éteignons la lumière, car nous devons tous les deux être +en mouvement au chant du coq. Voilà notre religion pour le moment.</p> + +<p>—Celle des premiers Chrétiens, suggérai-je.</p> + +<p>Sur quoi on rit tous les deux.</p> + +<p>Puis, on s'endormit.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VIII_Le_piege_tendu_sur_la_route_de_Weston" id="VIII_Le_piege_tendu_sur_la_route_de_Weston"></a><a href="#table">VIII—Le piège tendu sur la route de Weston.</a></h2> + + +<p>Aussitôt après le lever du soleil, je fus réveillé par un des +domestiques du Maire qui me prévint que l'honorable Maître Wade +m'attendait en bas.</p> + +<p>M'étant levé et habillé, je le trouvai assis à la table du salon, avec +des papiers, une boîte de pains à cacheter, et occupé à sceller la +missive que je devais porter.</p> + +<p>C'était un homme de petite taille, vieilli, à la figure blême, se tenant +très droit, brusque dans son langage, et dont la tournure faisait songer +à un soldat plutôt qu'à un homme de loi.</p> + +<p>—Voilà, dit-il en appuyant le cachet sur la cire qui couvrait le nœud +du cordon. Je vois que votre cheval vous attend tout sellé, dehors. Vous +ferez bien de passer par Nether le Bas, et le Canal de Bristol, car nous +avons appris que la cavalerie ennemie garde les routes jusqu'au delà de +Wells. Voici votre paquet.</p> + +<p>Je m'inclinai et plaçai le pli dans l'intérieur de ma tunique.</p> + +<p>—C'est un ordre écrit, ainsi qu'il a été proposé dans le conseil. Le +Duc répondra peut-être par écrit, peut-être de vive voix. Dans les deux +cas, conservez bien sa réponse. Le paquet contient aussi les dépositions +du clergyman de la Haye, et celles des deux témoins présents au mariage +de Charles d'Angleterre avec Lucy Walters, la mère de Sa Majesté. Votre +mission est d'une importance telle que le succès de notre entreprise +peut en dépendre entièrement. Faites en sorte de remettre le papier à +Beaufort en personne. Sans quoi il n'aurait peut-être aucune valeur +devant un tribunal.</p> + +<p>Je promis de le faire, si la chose était possible.</p> + +<p>—Je vous engagerais aussi, reprit-il, à emporter le sabre et le +pistolet pour vous prémunir contre les dangers de la route, mais à +laisser ici casque et cuirasse, qui vous donneraient une tournure trop +guerrière pour un paisible messager.</p> + +<p>—J'avais déjà pris ce parti, dis-je.</p> + +<p>—Il n'y a plus rien à ajouter, capitaine, dit l'homme de loi, en me +tendant la main. Puisse la bonne fortune vous accompagner! Ayez la +langue muette et l'oreille au guet. Veillez attentivement sur tout ce +qui se passera. Examinez bien quelles gens auront l'air sombre ou l'air +content. Il peut se faire que le Duc soit à Bristol, mais il est +préférable que vous alliez à sa résidence de Badminton. Notre mot de +passe est aujourd'hui Tewkesbury.</p> + +<p>Après avoir remercié mon instructeur de ses conseils, je sortis et +montai sur Covenant, qui piétinait le sol et rongeait son frein, tout +joyeux de son nouveau voyage.</p> + +<p>Fort peu de citadins étaient dehors, mais plus d'une tête coiffée du +bonnet de nuit me regarda avec étonnement par la fenêtre.</p> + +<p>Je pris la précaution de faire marcher Covenant avec le moins de bruit +possible, jusqu'à ce que nous fussions à une bonne distance de la +maison, car je n'avais pas dit un mot à Ruben du voyage que je +projetais.</p> + +<p>J'étais convaincu que s'il était mis au fait, ni la discipline, ni même +les chaînes toutes neuves de son amour ne sauraient l'empêcher de partir +avec moi.</p> + +<p>Malgré mon attention, les fers de Covenant rendaient un son clair sur +les galets, mais en me retournant, je vis que les stores restaient +abaissés à la chambre de mon fidèle ami, et que tout paraissait +tranquille dans la maison.</p> + +<p>Aussi j'agitai ma bride et partis à un trot rapide, par les rues +silencieuses, encore jonchées des fleurs fanées, encore égayées de +rubans.</p> + +<p>À la porte du nord était de garde une demi-compagnie, qui me laissa +franchir la muraille, sitôt que j'eus prononcé le mot de passe.</p> + +<p>Aussitôt que je fus hors des anciens murs, je me trouvai en pleine +campagne, orienté vers le nord, et la route libre devant moi.</p> + +<p>C'était une matinée superbe.</p> + +<p>Le soleil se levait au-dessus de ses collines lointaines.</p> + +<p>Ciel et terre prenaient des teintes de rouille et d'or.</p> + +<p>Les arbres des vergers, qui bordaient la route, étaient peuplés +d'innombrables oiseaux qui babillaient, chantaient, remplissaient l'air +de leur ramage aigu.</p> + +<p>Il y avait dans chaque souffle quelque chose qui vous rendait plus +léger, plus joyeux.</p> + +<p>Le bétail roux du Somerset avec ses yeux curieux se rangeait le long des +haies, projetant de grandes ombres sur les champs, et me regardait au +passage.</p> + +<p>Des chevaux de ferme posaient la tête par-dessus les portes à +claire-voie et hennissaient comme pour saluer leur frère à la robe +lustrée.</p> + +<p>Un grand troupeau de moutons à toison de neige descendit vers nous sur +la pente d'une hauteur et se mit à sauter et gambader au soleil.</p> + +<p>Tout n'était que vie innocente, depuis l'alouette qui chantait dans les +airs jusqu'à la menue musaraigne qui courait par le blé mûrissant, +jusqu'au martinet qui partait au bruit de mon approche.</p> + +<p>Partout, la vie, dans son innocence.</p> + +<p>Que devons-nous penser, mes chers enfants, quand nous voyons les bêtes +des champs pleines de bienveillance, de vertu, et de gratitude.</p> + +<p>Où est-elle cette supériorité dont, nous parlons!</p> + +<p>Sur le terrain dominant qui montait au Nord, je me retournai pour +contempler la ville endormie, avec cette large bordure de tentes et de +chariots, qui faisait bien voir combien sa population s'était accrue +subitement.</p> + +<p>L'étendard royal flottait encore au clocher de Sainte-Madeleine, pendant +que le beau clocher symétrique de Saint-Jacques portait bien haut le +drapeau bleu de Monmouth.</p> + +<p>Pendant que je les contemplais, le vif et pétulant roulement d'un +tambour se fit entendre dans l'air matinal, en même temps que le chant +clair et vibrant des trompettes, tirant les troupes de leur sommeil.</p> + +<p>Au loin, et des deux côtés de la ville se déployait une magnifique +perspective sur les collines du comté de Somerset, formant des +ondulations jusqu'à la mer lointaine, peuplée de villes, de hameaux, de +châteaux à tourelles, de clochers, avec des combes boisées, des étendues +de terres à blé, un spectacle aussi beau que l'œil pouvait le +souhaiter.</p> + +<p>Quand j'eus fait faire demi-tour à mon cheval pour reprendre ma route, +je sentis, mes chers enfants, qu'un tel pays méritait qu'on se battit +pour lui et que la vie d'un homme était bien peu de chose, du moment +qu'il pouvait contribuer, pour si peu que ce fût, à lui assurer la +liberté et le bonheur.</p> + +<p>Dans un petit village de l'autre côté de la hauteur, je rencontrai un +poste de cavalerie dont le chef m'accompagna quelque temps à cheval et +me mit sur la route de Stowey le Bas.</p> + +<p>Mes yeux de natif du Hampshire furent étonnés en remarquant la couleur +rouge uniforme du sol de cette région qui est bien différente du +calcaire et du gravier de Havant.</p> + +<p>Les vaches sont également rousses, en majorité.</p> + +<p>Les cottages ne sont point bâtis en briques ni en bois, mais d'une sorte +de pisé qu'on nomme cob et qui garde sa solidité et son état lisse tant +qu'il n'a pas été mouillé.</p> + +<p>En conséquence, on protège les murs contre la pluie au moyen de toits de +chaume qui s'avancent beaucoup.</p> + +<p>Il y a à peine un clocher dans toute cette région, chose encore qui +parait étrange aux habitants des autres parties de l'Angleterre.</p> + +<p>Toutes les églises ont une tour carrée, avec des clochetons aux angles.</p> + +<p>Les tours sont presque toujours très larges et contiennent de très beaux +carillons.</p> + +<p>La route, que je devais suivre, longeait la base des belles collines de +Quantock, où des combes aux denses forêts sont éparses parmi des dunes +vastes, couvertes de bruyères et d'un épais tapis de fougères et de +myrtilles.</p> + +<p>De chaque côté du chemin descendaient des ravins tortueux bordés d'ajonc +jaune, qui jaillissait de l'épaisse couche de terre rouge comme une +flamme sortant de cendres chaudes.</p> + +<p>Des ruisseaux d'une eau colorée par la tourbe descendaient à grand bruit +de ces vallons et passaient par-dessus la route.</p> + +<p>Covenant y enfonçait jusqu'aux pâturons et avait des mouvement de +surprise, en voyant des truites au large dos passer comme des flèches +entre ses pieds de devant.</p> + +<p>Je voyageai pendant tout un jour à travers ce beau pays, où je fis peu +de rencontres, car je me tenais à distance des grandes routes.</p> + +<p>Quelques pâtres et fermiers, un clergyman aux longues jambes, un +colporteur avec sa mule, un cavalier portant une grande sacoche et qui +me fit l'effet d'un acheteur de chevelures, voilà tout ce que je peux me +rappeler.</p> + +<p>Une cruche noire d'une demi pinte d'ale et un croûton de pain dans une +auberge voisine de la route, tel fut mon seul repas.</p> + +<p>Près de Combwich, Covenant perdit un fer et j'eus à perdre deux heures +dans la ville, avant de trouver une forge et de pouvoir faire remédier à +l'accident.</p> + +<p>Ce fut seulement dans la soirée que j'arrivai enfin sur les bords du +Canal de Bristol, à un endroit nommé les Shurton Bars, où les flots +vaseux du Parret se déversent dans la mer.</p> + +<p>En cet endroit, le canal est si large, que l'on distingue à peine les +montagnes galloises.</p> + +<p>Le rivage est plat, noir, bourbeux, piqué çà et là de taches blanches +qui sont des oiseaux de mer, mais plus loin, vers l'est, surgit une +ligne de collines fort sauvages, fort escarpées, qui en certains +endroits se dressent en murailles à pic.</p> + +<p>Ces falaises se dirigent vers la mer, et les intervalles, que laissent +leurs entailles, forment un grand nombre de petits ports, de baies à sec +pendant la moitié de la journée, mais capables de porter un bateau de +belle taille, dès que le flux est à la moitié.</p> + +<p>La route suivait ces crêtes nues et rocheuses, qu'habite une population +clairsemée de pêcheurs et de pâtres farouches.</p> + +<p>Ils venaient sur le seuil de leurs cabanes en entendant résonner les +fers de mon cheval, et me lançaient au passage quelqu'une des grosses +plaisanteries qui ont cours dans l'Ouest.</p> + +<p>À mesure que la nuit approchait, le pays se faisait plus triste et plus +désert.</p> + +<p>À de rares intervalles clignotait une lumière lointaine venant d'un +cottage solitaire au flanc des collines.</p> + +<p>C'était le seul indice de la présence de l'homme.</p> + +<p>Le rude sentier se rapprochait de la mer, mais malgré son élévation, les +embruns produits par les brisants le franchissaient.</p> + +<p>J'avais les lèvres saupoudrées de sel.</p> + +<p>L'air était plein du grondement rauque de la houle, du sifflement grêle +des courlis, qui m'effleuraient de leur vol, pareils à des créatures de +l'autre monde, blanches, vagues, à la voix mélancolique.</p> + +<p>Le vent soufflait par bouffées courtes, brusques, irritées, venant de +l'Ouest.</p> + +<p>Bien loin, sur les eaux noires, s'apercevait un point lumineux, unique, +montant, descendant, oscillant, puis disparaissant à la vue, ce qui +indiquait la violence de la tempête qui avait éclaté sur le canal.</p> + +<p>Pendant que je chevauchais par le crépuscule à travers ce paysage +étrange et sombre, mon esprit se tourna naturellement vers le passé.</p> + +<p>Je songeai à mon père, à ma mère, au vieux charpentier, à Salomon +Sprent.</p> + +<p>Puis, mes pensées se reportèrent sur Decimus Saxon, dont le caractère +aux faces multiples offrait autant de sujets d'admiration et de sujets +d'horreur.</p> + +<p>L'aimais-je, ne l'aimais-je pas?</p> + +<p>C'était plus que je ne pouvais dire.</p> + +<p>Après lui, je me rappelai mon fidèle Ruben, et son idylle amoureuse avec +la jolie Puritaine, pour songer ensuite à Sir Gervas et au naufrage de +sa fortune.</p> + +<p>De là mon esprit se reporta à l'état de l'armée, et à l'avenir de la +rébellion, ce qui me ramena à ma mission présente, à ses périls et à ses +difficultés.</p> + +<p>Après avoir retourné en mon esprit toutes ces choses, je commençais à +m'assoupir sur le dos de mon cheval.</p> + +<p>Je succombais à la fatigue du voyage et à l'endormante cantilène des +vagues.</p> + +<p>Je venais justement de commencer un rêve où je voyais Ruben Lockarby +couronné Roi d'Angleterre par <i>Mistress</i> Ruth Timewell, pendant que +Decimus Saxon se préparait à décharger sur lui son pistolet bourré d'un +flacon de l'élixir de Daffy, lorsque tout à coup, sans avertissement, je +fus violemment jeté à bas de mon cheval, et me trouvai étendu à moitié +évanoui, sur le sentier pierreux.</p> + +<p>J'étais si étourdi, si ébranlé par cette chute inattendue, que je restai +quelques minutes incapable de comprendre où j'étais et ce qui m'était +arrivé, bien que j'entrevisse vaguement des gens qui se penchaient sur +moi et que des rires rauques retentissent à mes oreilles.</p> + +<p>Lorsqu'enfin je fis un effort pour me remettre debout, je m'aperçus +qu'un tour de corde avait été passé autour de mes bras et de mes jambes, +de façon à les rendre immobiles. D'un violent effort, je parvins à +dégager une main et la lançai à la face d'un des hommes qui me +maintenaient, mais aussitôt toute la bande, au moins une douzaine, se +jeta sur moi.</p> + +<p>Les uns me donnaient des coups de poing ou de pied.</p> + +<p>D'autres serraient une autre corde sur mes coudes et la nouaient si +adroitement que j'étais tout à fait impuissant.</p> + +<p>M'apercevant que dans mon état de faiblesse et d'étourdissement, tous +mes efforts seraient vains, je restai étendu dans un silence grognon, +mais l'œil au guet, sans prendre garde aux nouvelles bourrades qui +fondaient sur moi.</p> + +<p>Il faisait si noir qu'il me fut impossible de voir les figures de mes +agresseurs, ni de faire la moindre supposition sur ce qu'ils pouvaient +être, ou sur la façon dont ils m'avaient fait tomber de ma selle.</p> + +<p>Le bruit que faisait un cheval en rongeant son frein et piétinant tout +près de là, m'apprit que Covenant était prisonnier, aussi bien que son +maître.</p> + +<p>—Pete le Hollandais en a reçu autant qu'il peut en porter, dit une voix +rude et rauque. Il gît sur la route aussi inerte qu'un congre.</p> + +<p>—Ah! Pauvre Pete! dit à demi-voix un autre. Il ne touchera plus à une +carte; il ne videra plus son verre de cognac.</p> + +<p>—Pour ça, vous mentez, mon bon ami, dit l'homme frappé, d'une voix +faible et chevrotante, et je vous prouverai que vous mentez, si vous +avez un flacon dans votre poche.</p> + +<p>—Quand même Pete serait mort et enterré, dit celui qui avait parlé le +premier, il suffirait du mot d'eau-de-vie pour le faire revenir. +Donnez-lui une gorgée de votre bouteille, Dicon.</p> + +<p>On entendit dans l'obscurité un bruit de glouglou et d'aspiration, suivi +d'une forte inspiration du buveur.</p> + +<p>—<i>Gott sei gelobt</i>! (Dieu soit loué) s'écria-t-il d'une voix plus +forte. J'ai vu plus d'étoiles qu'il n'en a été fait. Si ma <i>kopf</i> +(tête) n'avait pas été bien cerclée, il l'aurait démolie comme un baril +mal lié. Il a un coup de poing qui vaut une ruade de cheval.</p> + +<p>Comme il parlait, le rebord de la lune se montra par-dessus un +escarpement et jeta un flot de froide et claire lumière sur la scène.</p> + +<p>Levant les yeux, je vis qu'une grosse corde avait été tendue en travers +de la route, d'un tronc d'arbre à un autre, à une hauteur d'environ huit +pieds au-dessus du sol.</p> + +<p>Je n'aurais pu m'en apercevoir dans les ténèbres, lors même que j'eusse +été tout à fait éveillé, mais comme elle me rencontra au niveau de la +poitrine, pendant que Covenant passait par-dessous au trot, elle +m'arrêta brusquement et me jeta à terre avec une grande violence.</p> + +<p>Soit par l'effet de la chute, soit par celui des coups reçus, j'avais +des coupures profondes, en sorte que je sentais le sang couler en nappe +chaude sur mon oreille et mon cou.</p> + +<p>Néanmoins je ne fis aucune tentative pour remuer.</p> + +<p>J'attendis en silence pour voir qui étaient les gens aux mains desquels +j'étais tombé.</p> + +<p>Je ne craignais qu'une chose, qu'on m'enlevât mes lettres et que ma +mission n'eût plus de but.</p> + +<p>À la seule pensée d'être désarmé sans combattre et de perdre les papiers +qui m'avaient été confiés, et cela la première fois que l'on me +chargeait d'une tâche pareille, le sang me monta tout bouillant à la +figure, tant j'étais honteux.</p> + +<p>La bande, qui m'avait capturé, se composait de gaillards aux barbes +incultes, coiffés de bonnets de fourrure, vêtus de jaquettes de futaine, +avec des ceintures de buffle auxquelles étaient suspendus des épées +courtes et droites.</p> + +<p>Leurs figures hâlées, tannées par le soleil, et leurs grandes bottes +montraient que c'étaient des pêcheurs ou des marins, et on eût pu, +d'ailleurs, le deviner à leur rude langage maritime.</p> + +<p>Deux d'entre eux se tenaient à genoux de chaque côté de moi avec leurs +mains sur mes bras.</p> + +<p>Un troisième était debout en arrière tenant un pistolet armé, pendant +que les autres, au nombre de sept ou huit, aidaient à se remettre sur +pied l'homme que j'avais frappé, et qui saignait abondamment par une +entaille au-dessus de l'œil.</p> + +<p>—Emmenez le cheval chez le père Microft, dit un homme trapu, à barbe +noire, qui paraissait être leur chef. Ça n'est pas une rosse louée pour +un dragon, mais une belle bête, dans toute sa force, qui se vendra au +moins soixante pièces. Avec votre part, Pete, vous aurez de quoi acheter +onguent et emplâtres pour votre blessure.</p> + +<p>—Ha! chien! cria le Hollandais en me montrant le poing, vous voudriez +bien tomber sur Peter, n'est-ce pas? Vous voudriez bien saigner Peter, +n'est-ce pas? Mille diables, mon homme, si vous et moi, nous étions +ensemble sur la cime de la montagne, on verrait bien lequel est le plus +fort.</p> + +<p>—Embrayez votre machine à bavarder, Pete, grogna un de ses camarades. +Ce gaillard-là est, bien sûr, un membre de Satan, et il exerce une +profession qu'un gredin à l'âme basse, rampante, un coquin de vile +naissance est seul capable d'embrasser. Et pourtant, je vous le +garantis, rien qu'à le voir, il vous trousserait comme un coq de +bruyère, s'il posait sur vous ses grandes mains. Et vous crieriez au +secours, comme vous l'avez fait à la dernière Saint-Martin, quand vous +avez pris la femme de Dick le tonnelier, pour un employé de l'excise.</p> + +<p>—Me trousser, n'est-ce pas? Mort et enfer! cria l'autre que sa blessure +et l'eau-de-vie avaient mis dans une rage folle, nous allons voir, +attrape-ça, frai du diable, attrape-ça.</p> + +<p>Et courant à moi, il me donna des coups de pieds de toute sa force, avec +ses lourdes bottes de marin.</p> + +<p>Quelques-uns de la bande riaient, mais l'homme, qui avait parlé le +premier, donna au Hollandais une poussée qui le fit tourner sur +lui-même.</p> + +<p>—Pas de ça! dit-il d'un ton rude. Sur le sol anglais, on se bat +loyalement à l'anglaise. Pas de vos mauvais coups du continent. Ce n'est +pas moi qui resterai là à voir donner des coups de pied à un Anglais, +par le fils d'une fille de joie d'Amsterdam, un individu au ventre en +tonneau, au lécheur de schnaps, au cœur de poulet. Qu'on le pende, si +cela plaît au patron! Tout ça se passera à bord, à découvert, mais, par +le tonnerre, c'est une bataille que vous allez avoir, si vous touchez +encore à cet homme-là.</p> + +<p>—Tout doux, Dicon, dit leur chef, d'une voix conciliante, nous savons +tous que Pete n'est pas de taille à se battre, mais il est le meilleur +tonnelier de la côte. Eh! Pete! Il n'a pas son pareil pour faire une +douve, pour cercler, pour assembler. Qu'on lui donne une planche, et il +en aura fait un baril, pendant le temps qu'un autre se demandera comment +il faut faire.</p> + +<p>—Ah! vous vous rappelez cela, Capitaine Murgatroyd, dit le Hollandais +d'un ton maussade, mais vous me regardez assommer, battre, et narguer, +et injurier, et qu'est-ce qu'on fait pour moi? Je vous le jure, quand la +<i>Maria</i> retournera au Texel, je me remettrai à mon ancien métier, je +vous en réponds, et je ne remettrai plus le pied sur son bord.</p> + +<p>—Pas de danger! répondit le Capitaine, en riant. Tant que la <i>Maria</i> +ramassera ses cinq mille pièces d'or et sera capable de montrer ses +talons à n'importe quel cotre de la côte, on n'a pas à craindre que cet +avaricieux de Pete perde sa part de gain. Comment l'ami, si cela +continue, vous serez assez riche dans un an ou deux pour monter une +baraque à votre compte, avec une pelouse bien tondue par-devant, des +arbres taillés en forme de paons, des fleurs formant un dessin, un canal +près de la porte, et une grande ménagère, pleine d'entrain, tout comme +si vous étiez un bourgmestre! Il s'est fait plus d'une fortune, grâce +aux malines et au cognac.</p> + +<p>—Oui, et grâce aux malines et au cognac, il y a eu plus d'une tête +cassée, grogna mon ennemi. Tonnerre! Il y a autre chose à envisager que +les baraques et les plates-bandes. Il y a les côtes qui donnent des +coups de vent, et les tempêtes du Nord-Ouest, et la police, et les +espions.</p> + +<p>—Et c'est justement par là que le marin adroit l'emporte sur le pêcheur +de harengs, ou sur le caboteur aux allures timides, qui se donne tant de +mal d'un Noël à l'autre, qui risque tous les dangers et n'a pas de ces +petits profits. Mais assez causé! En route avec le prisonnier, et qu'on +le mette en sûreté avec les entraves aux pieds!</p> + +<p>Je fus remis debout, et tantôt porté, tantôt traîné au milieu de la +bande.</p> + +<p>Mon cheval avait déjà été emmené dans la direction opposée.</p> + +<p>Notre trajet s'écartait de la route, pour descendre par un ravin très +rocheux, très accidenté qui allait en pente vers la mer.</p> + +<p>Il semblait qu'il n'y eût pas trace de sentier.</p> + +<p>Je ne pouvais que marcher d'un pas incertain en me butant aux pierres et +aux buissons, du mieux que je pouvais, enchaîné et impuissant comme je +l'étais.</p> + +<p>Mais le sang s'était séché sur mes blessures, et la fraîche brise de la +mer, qui se jouait sur mon front, me rendit des forces, ce qui me permit +de me faire une idée plus claire de ma situation.</p> + +<p>D'après leurs propos, il était évident que ces hommes étaient des +contrebandiers.</p> + +<p>Dès lors, ils ne devaient pas éprouver une sympathie bien vive pour le +gouvernement, ni souhaiter de soutenir le Roi Jacques en quoi que ce +fût.</p> + +<p>Il était probable, au contraire, qu'ils étaient portés vers Monmouth.</p> + +<p>En effet, n'avais-je pas vu, la veille un régiment entier d'infanterie +de son armée, lequel avait été levé parmi les gens de la côte.</p> + +<p>D'autre part, il se pouvait que leur avidité l'emportât sur leur +loyalisme et les décidât à me remettre à la justice, par l'espoir d'une +récompense.</p> + +<p>Tout bien considéré, il valait mieux, à mon avis, ne rien dire de ma +mission et tenir cachés mes papiers aussi longtemps que possible.</p> + +<p>Mais je ne pus m'empêcher de me demander, pendant qu'on m'entraînait, +quel motif avait poussé ces gens-là à m'attendre dans une embuscade, +ainsi qu'ils l'avaient fait.</p> + +<p>La route que j'avais suivie était fort écartée, et pourtant bon nombre +des voyageurs qui se rendaient de l'Ouest à Bristol, par Weston, +devaient la prendre.</p> + +<p>La bande ne pouvait pas être occupée sans cesse à la garder.</p> + +<p>Dès lors pourquoi avait-elle tendu ce piège, cette nuit-là?</p> + +<p>Les contrebandiers, gens sans crainte de la loi, gens décidés à tout, ne +s'abaissaient point, généralement, au rôle de voleurs allant à pied, de +brigands.</p> + +<p>Tant qu'on ne se mêlait pas de leurs affaires, il était rare qu'ils +fussent les premiers à causer du désordre.</p> + +<p>Donc, pourquoi m'avaient-ils guetté, moi qui ne leur avais jamais causé +aucun tort?</p> + +<p>Pouvait-il se faire que je leur eusse été dénoncé?</p> + +<p>Je continuais à tourner et retourner ces questions en mon esprit, quand +tout ce monde s'arrêta.</p> + +<p>Le capitaine lança un coup de sifflet perçant, au moyen d'un sifflet +qu'il portait suspendu au cou.</p> + +<p>L'endroit où nous nous trouvions était le plus sombre et le plus +accidenté de toute cette gorge sauvage.</p> + +<p>Des deux côtés se dressaient de grands escarpements qui se rapprochaient +au-dessus de nos têtes en une voûte dont les bords étaient frangés de +bruyères et d'ajoncs, en sorte que le ciel noir et les étoiles +scintillantes étaient presque cachés.</p> + +<p>De gros rochers noirs apparaissaient vaguement dans la lumière indécise, +et devant nous un haut fouillis de quelque chose qui ressemblait à des +broussailles nous barrait le chemin.</p> + +<p>Mais sur un second coup de sifflet, on aperçut à travers les branches un +point lumineux, et toute la masse s'écarta d'un côté comme si elle avait +tourné sur un pivot.</p> + +<p>De l'autre côté se voyait un couloir sombre et tortueux, ouvert dans le +flanc de la colline.</p> + +<p>Nous descendîmes par là en nous baissant, car la voûte de rochers +n'était pas très haute.</p> + +<p>De chaque côté résonnait le bruit cadencé de la mer.</p> + +<p>Après avoir franchi l'entrée, qui avait dû être pratiquée à grand +renfort de travail à travers le roc massif, nous pénétrâmes dans un +souterrain élevé et spacieux, éclairé à un bout par un feu et par +plusieurs torches.</p> + +<p>À en juger par leur lueur jaune et fumeuse, je pus voir que le toit +était au moins à cinquante pieds au-dessus de nous, et que de tous côtés +en pendaient des cristaux calcaires qui scintillaient de l'éclat le plus +vif.</p> + +<p>Le sol du souterrain était composé d'un sable fin, aussi doux, aussi +velouté qu'un tapis de Wilton, et formant une pente douce.</p> + +<p>Cela prouvait que l'ouverture du souterrain devait donner sur la mer; +supposition confirmée par le bruit sourd et l'éclaboussement des vagues, +par la fraîcheur et le goût salin de l'air qui remplissait toute la +grotte.</p> + +<p>Mais je ne vis pas l'eau, car un brusque changement de direction déroba +l'issue à mes regards.</p> + +<p>Dans cet espace libre, au sein des rochers, qui pouvait avoir soixante +pas de long et trente de large, étaient entassés de grandes piles de +barils, de tonneaux, de caisses, des mousquets.</p> + +<p>Des coutelas, des bâtons, des triques, et de la paille étaient épars sur +le sol.</p> + +<p>À une extrémité flambait joyeusement un feu de bois, qui projetait des +ombres bizarres sur les parois et se reflétait en milliers d'étincelles +pareilles à des diamants, sur les cristaux de la voûte.</p> + +<p>La fumée sortait par une grande fissure parmi les rochers.</p> + +<p>Sept ou huit autres membres de la bande, les uns assis sur des caisses, +les autres étendus sur le sable autour du feu, se levèrent promptement +et allèrent au-devant de nous à notre entrée.</p> + +<p>—L'avez-vous pris? crièrent-ils. Est-ce qu'il est vraiment venu? +Était-il accompagné?</p> + +<p>—Le voici, et il est seul, répondit le capitaine. Notre câble l'a +descendu de cheval aussi proprement qu'une mouette est prise au filet +par un grimpeur de falaises. Qu'avez-vous fait en notre absence, Silas?</p> + +<p>—Nous avons préparé les ballots pour le transport, répondit l'homme +interpellé, un marin solide, hâlé, d'âge moyen. La soie et la dentelle +sont emballées dans ces caisses carrées couvertes de toile à sac. J'ai +marqué l'une du mot: <i>traîne</i>, et l'autre, <i>jute</i>; il y a un +millier de malines, et un cent de brillant. Cela se fera contrepoids sur +le dos d'une mule. L'eau-de-vie, le <i>schnaps</i>, le <i>seniedam</i>, +l'eau d'or de Hambourg, tout est rangé en bon ordre. Le tabac est dans +les caisses plates là-bas du côté du Trou Noir. Voilà une besogne qui +nous a donné bien du mal, mais enfin ça a pris la tournure d'un arrimage. +Le lougre flotte comme un plat à passoire, et il a tout juste assez de +lest pour se tenir droit pour une brise de cinq nœuds.</p> + +<p>—A-t-on aperçu quelque indice de la <i>Fairy-Queen</i> (Reine des fées)?</p> + +<p>—Aucun. Le grand John est là-bas, au bord de l'eau, à guetter ses feux. +Ce vent-ci devrait l'amener, si elle avait doublé la Pointe de la Combe +Martin. On a vu une voile à environ dix milles à l'Est-Nord-Est vers le +coucher du soleil. Il se peut que ce soit un schooner de Bristol. Il se +peut aussi que ce soit un navire du roi, un bateau-mouche.</p> + +<p>—Un bateau escargot, dit le Capitaine Murgatroyd, d'un air narquois. +Nous ne pouvons pas pendre l'homme de l'Excise, avant que Venables amène +la <i>Fairy-Queen</i>, car, après tout, c'est un homme de son équipage qui a +écopé. Qu'il fasse lui-même sa sale besogne!</p> + +<p>—Mille éclairs! cria le coquin de Hollandais. Ne serait-ce pas une +galante façon d'accueillir le capitaine Venables que d'envoyer le +gabelou par le Trou Noir avant son arrivée? Il peut bien avoir quelque +autre besogne à faire pour nous un autre jour.</p> + +<p>—Hein! l'ami, est-ce vous ou moi qui commande ici? dit le chef, d'une +voix irritée. Qu'on amène le prisonnier devant ce feu! Maintenant +entendez bien, chien de requin de terre, vous êtes aussi sûr de mourir +que si vous étiez déjà allongé dans la bière, avec les cierges allumés. +Regardez par ici.</p> + +<p>À ces mots il prit une torche, et à sa rouge lumière, montra une large +fente qui traversait le sol, à l'autre bout du souterrain.</p> + +<p>—Vous pourrez juger de la profondeur du Trou-Noir, dit-il en prenant un +baril vide, et le lançant dans le gouffre béant.</p> + +<p>Nous écoutâmes en silence pendant dix secondes avant qu'un bruit +lointain et sourd d'un objet qui se brise nous apprit qu'il était arrivé +au fond.</p> + +<p>—Ça le portera jusqu'à mi-chemin de l'enfer, avant que le souffle +l'abandonne, dit l'un d'eux.</p> + +<p>—C'est une mort plus douce que sur la potence de Devizes, dit un autre.</p> + +<p>—Non, il faut qu'il aille d'abord à la potence, cria un troisième. +C'est seulement son enterrement que nous arrangeons.</p> + +<p>—Il n'a pas ouvert la bouche depuis, le moment où nous l'avons pris, +dit l'homme qu'on nommait Dicon. Il est donc muet? Retrouvez votre +langue, mon beau gaillard et apprenez-nous comment vous vous appelez. Il +aurait mieux valu pour vous être muet de naissance, car vous n'auriez pu +prêter un serment qui a causé la mort de notre camarade.</p> + +<p>—J'attendais qu'on m'interrogeât poliment après tous ces braillements +et ces injures, dis-je. Mon nom est Micah Clarke. Maintenant, veuillez +me dire qui vous pouvez être, et de quel droit vous arrêtez les +voyageurs paisibles sur la route publique.</p> + +<p>—Notre droit, le voici, répondit Murgatroyd en mettant la main sur la +poignée de son coutelas. Quant à ce que nous sommes, vous le savez de +reste. Vous vous nommez non point Clarke, mais Westhouse ou Waterhouse, +et vous êtes ce même, ce maudit employé de l'Excise qui a pincé notre +pauvre camarade le tonnelier Dick, et dont le serment a causé sa mort à +Ilchester.</p> + +<p>—Je jure que vous vous trompez, répondis-je. Jamais de ma vie je ne +suis allé dans ce pays-là!</p> + +<p>—Belles paroles? Belles paroles! cria un autre contrebandier. Employé +de l'Excise ou non, vous aurez à faire le saut, puisque vous connaissez +le secret de notre souterrain.</p> + +<p>—Votre secret ne court aucun danger avec moi, répondis-je, mais si vous +voulez me mettre à mort, j'accueillerai mon sort comme doit le faire un +soldat. J'aurais préféré mourir sur le champ de bataille plutôt que +d'être à la merci d'une pareille meute de rats-d'eau dans leur terrier.</p> + +<p>—Par ma foi, dit Murgatroyd, voilà un langage trop fier pour être celui +d'un homme de l'Excise. Puis il a l'attitude d'un vrai soldat. Il serait +possible qu'en tendant un piège à la chouette, nous ayons pris le +faucon. Et pourtant nous savions de source certaine qu'il passerait par +là, et monté sur un cheval tout pareil.</p> + +<p>—Qu'on fasse venir le grand John! suggéra le Hollandais. Je ne +donnerais pas une chique de tabac de la Trinité pour la parole du +coquin. Le grand John était avec Dick le tonnelier quand il a été pris.</p> + +<p>—Oui, grogna le matelot Silas, il a reçu sur le bras une estafilade du +couteau de l'employé. Si quelqu'un le reconnaît à sa figure, ce sera +lui.</p> + +<p>—Qu'on l'appelle alors!</p> + +<p>Bientôt arriva de l'entrée du souterrain un long dégingandé, qui y était +de garde.</p> + +<p>Il avait autour du front un mouchoir rouge, et un tricot bleu, dont il +releva lentement la manche tout en s'approchant.</p> + +<p>—Où est l'employé Westhouse? cria-t-il. Il a laissé sa marque sur mon +bras. Par ma foi, c'est à peine si elle est guérie. Cette fois, le +soleil est du côté du mur ou nous sommes, l'employé. Mais... Hallo! +camarade. Quel est-il celui que vous avez mis aux fers? Ce n'est pas +notre homme.</p> + +<p>—Pas notre homme! crièrent-ils avec une volée de jurons.</p> + +<p>—Mais ce gaillard ferait deux hommes de la taille de l'employé, et il +resterait de quoi faire le secrétaire d'un magistrat. Vous pouvez le +pendre, pour plus de sûreté, mais enfin ce n'est pas notre homme.</p> + +<p>—Oui, qu'on le pende! dit Pete le Hollandais. Sapperment! Faut-il que +notre souterrain fasse parler de lui dans tout le pays? Alors où +ira-t-elle la jolie <i>Maria</i>, avec ses soieries, et ses satins, ses +barils et ses caisses? Faut-il risquer notre souterrain pour faire +plaisir à cet individu? En outre, est-ce qu'il ne m'a pas frappé à la +tête, n'a-t-il pas frappé la tête de votre tonnelier, comme s'il avait +tapé sur moi avec mon propre maillet. Est-ce que ça ne mérite pas une +cravate de chanvre?</p> + +<p>—Est-ce que ça ne mérite pas un grand <i>rumbo</i>? s'écria Dicon. Avec +votre permission, capitaine, je voudrais dire que nous ne sommes point +une bande de brigands ni de petits voleurs, mais un équipage d'honnêtes +marins, incapables de faire du mal excepté à ceux qui nous en font. +L'employé de l'excise Westhouse a fait périr Dick le tonnelier et il est +juste qu'il en soit puni par la mort, mais pour ce qui est de mettre à +mort ce jeune soldat, je penserais plutôt à saborder la coquette <i>Maria</i> +ou à hisser le gros Roger à la pomme de son mât.</p> + +<p>Je ne sais quelle réponse on aurait faite à ce discours, car à ce moment +même un coup de sifflet aigu retentit en dehors du souterrain, et deux +contrebandiers parurent portant entre eux le corps d'un homme.</p> + +<p>Celui-ci se laissait aller d'un air si inerte, que d'abord je le crus +mort, mais lorsqu'ils l'eurent jeté sur le sable, il remua, et enfin se +mit sur son séant avec l'expression d'un homme à demi tiré d'un +évanouissement.</p> + +<p>C'était un personnage trapu, à figure résolue, dont une longue cicatrice +blanche traversait la joue.</p> + +<p>Il était vêtu d'un habit bleu collant à boutons de cuivre.</p> + +<p>—C'est l'homme de l'Excise, Westhouse, crièrent les voix avec ensemble.</p> + +<p>—Oui, c'est l'homme de l'Excise, Westhouse, dit l'homme avec calme, en +tordant le cou, comme s'il souffrait. Je représente la loi du Roi, et au +nom de la loi, je vous arrête tous. Je déclare confisquées et saisies +toutes les marchandises de contrebande que je vois autour de moi, +conformément à la seconde section de la première clause du Statut sur le +commerce illégal. S'il y a des honnêtes gens dans la compagnie, ils +m'aideront à faire mon devoir.</p> + +<p>En parlant ainsi, il fit un effort pour se mettre debout, mais il avait +plus de courage que de force, et il retomba sur le sable au milieu des +bruyants éclats de rires des grossiers marins.</p> + +<p>—Nous l'avons trouvé étendu sur la route, en revenant de chez le père +Microft, dit un des nouveaux venus.</p> + +<p>C'étaient ceux qui avaient emmené mon cheval.</p> + +<p>—Il a du passer aussitôt après vous. La corde l'a pris sous le menton +et l'a fait tomber à une douzaine de pas. Nous avons vu sur son habit le +bouton de l'Excise, c'est pourquoi nous l'avons apporté. Par mon corps, +il en a donné des coups de pied et fait des ruades, jusqu'à ce qu'il fût +aux trois quarts assommé.</p> + +<p>—Avez-vous détendu la corde? demanda le capitaine.</p> + +<p>—Nous avons dénoué un des bouts et laissé l'autre en place.</p> + +<p>—C'est bien. Nous aurons à le garder pour le capitaine Venables. Mais +maintenant il s'agit de notre premier prisonnier. Il faut le fouiller et +examiner ses papiers, car il y a tant de navires qui font voile sous un +faux pavillon, que nous sommes forcés d'être attentifs. Vous entendez, +monsieur le soldat? Qu'est-ce qui vous amène dans ce pays et quel Roi +servez-vous? Car j'ai entendu parler d'une mutinerie et de deux patrons +qui se disputent le même grade dans le vieux vaisseau anglais.</p> + +<p>—Je sers sous le Roi Monmouth, répondis-je, voyant que la fouille en +question aboutirait à la découverte de mes papiers.</p> + +<p>—Sous le Roi Monmouth! s'écria le contrebandier. Non, mon ami, voilà +qui a un air de mensonge. Le bon Roi a trop grand besoin de ses amis +dans le Sud, à ce que j'ai oui dire, pour envoyer un aussi bon soldat à +l'aventure le long de la côte, comme un naufrageur de Cornouailles par +un temps de Sud-Ouest.</p> + +<p>—Je porte, dis-je, des dépêches de la propre main du Roi, adressées à +Henri, Duc de Beaufort, dans son château de Badminton. Vous pourrez les +trouver dans ma poche de dedans, mais je vous prie de ne pas rompre le +cachet, car cela jetterait du discrédit sur ma mission.</p> + +<p>—Monsieur, cria l'employé de l'Excise, en se soulevant sur son coude, +je vous déclare pour cela en état d'arrestation, sous l'accusation de +trahison, de fauteur de trahison, de vagabond et d'individu sans maître +aux termes du quatrième statut de l'Acte. En ma qualité de représentant +de la loi, je vous somme de vous soumettre à mon mandat.</p> + +<p>—Fermez-lui la gueule avec votre écharpe, Jim, dit Murgatroyd. Quand +Venables viendra, il trouvera bientôt le moyen d'enrayer son débit... +Oui, reprit-il, en examinant le verso de mes papiers, il y est écrit: +«De la part de Jacques II d'Angleterre, connu jusqu'à ce jour sous le +nom de Duc de Monmouth, à Henri, Duc de Beaufort, Président de Galles, +par les mains du capitaine Micah Clarke, du régiment d'infanterie du +comté de Wilts, du colonel Saxon.» Enlevez les cordes, Dicon. Ainsi +donc, Capitaine, vous voici redevenu libre, et je suis fâché que nous +vous ayons maltraité sans le savoir. Nous sommes du premier au dernier, +de bons Luthériens, et plus disposés à vous aider qu'à vous entraver +dans votre mission.</p> + +<p>—Ne pourrions-nous pas en effet l'aider à faire son voyage? dit le +lieutenant Silas. Pour mon compte, je ne craindrais pas de mouiller ma +jaquette ou de barbouiller ma main de goudron en faveur de la cause, et +je suis certain que vous êtes tous dans les mêmes dispositions que moi. +Maintenant, avec cette brise, nous pourrions pousser jusqu'à Bristol et +débarquer le capitaine, le matin. Cela lui éviterait le danger d'être +saisi au vol, par quelqu'un des requins de terre qui sont sur la route.</p> + +<p>—Oui, oui, s'écria le grand John, la cavalerie du Roi bat le pays +jusqu'au delà de Weston, mais il pourrait leur brûler la politesse, s'il +était à bord de la <i>Maria</i>.</p> + +<p>—Bon, dit Murgatroyd, nous pourrions être de retour en trois longues +bordées. Venables aura besoin d'un jour ou deux pour débarquer ses +marchandises. Si nous devons naviguer de compagnie, nous aurons du temps +de reste. Ce plan vous arrangera-t-il, capitaine?</p> + +<p>—Mon cheval, objectai-je.</p> + +<p>—Il ne faut pas que cela nous arrête. Je peux gréer une écurie +confortable avec mes espars de rechange et du grillage. Le vent est +tombé. Le lougre pourrait être amené à la côte de l'Homme Mort, et on y +ferait entrer le cheval. Courez chez le vieux père, Jim, et vous, Silas, +occupez-vous du bateau. Voici de la viande froide, capitaine, et du +biscuit—l'ordinaire du marin—avec un verre de vrai Jamaïque pour les +faire descendre, et vous ne devez pas avoir l'estomac trop délicat pour +des mets grossiers.</p> + +<p>Je m'assis sur un baril près du feu et étirai mes membres raidis et +engourdis par leur immobilité pendant qu'un des marins lavait la coupure +de ma tête avec un mouchoir mouillé et qu'un autre mettait de la +nourriture sur une caisse devant moi.</p> + +<p>Le reste de la bande s'était rendu à l'entrée de la caverne pour mettre +le lougre en état, à l'exception de deux ou trois qui gardaient +l'infortuné employé de l'Excise.</p> + +<p>Il était assis le dos contre la paroi de la caverne, les bras croisés +sur sa poitrine, jetant de temps à autre sur les contrebandiers des +regards menaçants, tels qu'un vieux mâtin plein de courage en jetterait +à une meute de loups qui l'auraient terrassé.</p> + +<p>Je me demandais intérieurement s'il ne serait pas possible de tenter +quelque chose pour le tirer d'affaire, quand Murgatroyd survint, et +plongeant une tasse de fer blanc dans le baril de rhum défoncé, la vida +au succès de ma mission.</p> + +<p>—J'enverrai Silas Bolitho avec vous, dit-il, pendant que je resterai +ici à attendre Venables, qui commande mon navire compagnon. Si je puis +faire quelque chose pour vous faire oublier ce mauvais traitement...</p> + +<p>—Une seule chose, dis-je avec vivacité. C'est autant, ou plus encore +pour vous que pour moi, que je vous le demande. Ne laissez pas tuer ce +malheureux.</p> + +<p>La figure de Murgatroyd s'empourpra de colère.</p> + +<p>—Vous avez le langage franc, dit-il. Ce n'est point un meurtre, mais un +acte de justice. Quel mal faisons-nous ici? Il n'y a pas dans tout le +pays une seule vieille ménagère qui ne nous bénisse. Où achètera-t-elle +son souchong, ou son eau-de-vie, si ce n'est chez nous? Nous demandons +un faible profit, et n'imposons nos marchandises à personne. Nous sommes +de paisibles commerçants. Et pourtant cet homme et ses pareils sont sans +cesse à aboyer sur nos talons. On dirait des chiens marins après un banc +de morues. Nous avons été harcelés, pourchassés. Nous avons reçu des +balles, au point qu'il nous a fallu chercher un abri dans des cavernes +comme celle-ci. Il y a un mois, quatre de nos hommes portaient un baril, +de l'autre côté de la montagne au fermier Black, qui a fait des affaires +avec nous depuis ces cinq dernières années. Tout à coup surgissent une +dizaine de cavaliers, conduits par cet employé de l'Excise. Ils jouent +de la pointe et du tranchant, fendent le bras au grand John et font +prisonnier Dick le tonnelier.</p> + +<p>«Dick a été traîné dans la prison d'Ilchester, et pendu après les +assises, comme on pend une fouine sur la porte d'un garde-chasse. Nous +avons appris que ce même employé de l'Excise passerait par là, et il ne +se doutait guère que nous le guetterions. Qu'y a-t-il d'étonnant à ce +que nous lui ayons tendu un piège et qu'après l'avoir pris, nous lui +fassions subir la même justice qu'il a infligée à nos camarades!</p> + +<p>—Il n'est qu'un serviteur, objectai-je; ce n'est pas lui qui a fait la +loi; c'est son devoir de l'appliquer. C'est avec la loi elle-même que +vous êtes en querelle.</p> + +<p>—Vous avez raison, dit le contrebandier d'un air sombre. C'est surtout +avec le juge Moorcroft que nous aurons à régler le compte. Il se peut +que dans sa tournée il passe sur cette route. Fasse le ciel qu'il prenne +ce chemin! Mais nous pendrons aussi l'employé de l'Excise. Maintenant il +connaît notre souterrain, et ce serait folie de le laisser partir.</p> + +<p>Je vis qu'il était inutile d'argumenter plus longtemps.</p> + +<p>Aussi je me contentai de laisser tomber mon couteau de poche sur le +sable à portée de la main du prisonnier dans l'espoir que cela pourrait +lui servir.</p> + +<p>Ses gardes riaient et plaisantaient ensemble, et ne s'occupaient guère +de leur captif, mais l'employé avait l'esprit suffisamment en éveil, car +je vis sa main se fermer sur le couteau.</p> + +<p>J'avais passé environ une heure à me promener en fumant, lorsque le +lieutenant Silas reparut, annonçant que le lougre était prêt, et le +cheval à bord.</p> + +<p>Je dis adieu à Murgatroyd, et hasardais en faveur de l'employé de +l'Excise quelques mots qui furent accueillis par un froncement de +sourcils et un serrement de main où il y avait de la mauvaise humeur.</p> + +<p>Un canot était tiré sur le sable en dedans du souterrain, près du bord +de l'eau.</p> + +<p>J'y entrai, comme on me dit de le faire, avec mon sabre et mes +pistolets, qui m'avaient été rendus.</p> + +<p>L'équipage le poussa au large et s'y embarqua d'un saut dès qu'il fut en +eau profonde.</p> + +<p>À la faible lueur de la torche unique que Murgatroyd tenait sur +l'extrême bord, je vis que le toit de la grotte s'abaissait rapidement +au-dessus de nous, pendant que nous ramions du côté de l'entrée. Il +finissait par baisser tellement qu'il y avait à peine quelques pieds de +distance entre lui et la mer, et qu'il nous fallut courber la tête pour +éviter les rochers qui nous dominaient.</p> + +<p>Les rameurs donnèrent deux bons coups d'aviron, et nous passâmes +brusquement sous le rideau vertical, pour nous trouver au grand air, +sous les étoiles, qui brillaient d'un éclat trouble, et la lune, qui se +montrait en un contour vague et indécis, à travers un brouillard de plus +en plus dense.</p> + +<p>Juste en face de nous se présentait une tache foncée, mal délimitée, qui +à notre approche prit la forme d'un lougre de grande taille se soulevant +et s'abaissant suivant les pulsations de la mer.</p> + +<p>Ses vergues longues et minces, le réseau délicat des cordages montaient +au-dessus de nous pendant que nous nous glissions sous la voûte, et que +le grincement des poulies, le froissement des câbles, indiquaient qu'il +était prêt à accomplir ce voyage.</p> + +<p>Il allait d'une allure légère et gracieuse, pareil à un gigantesque +oiseau de mer déployant une aile, puis l'autre, pour se préparer à +prendre son vol.</p> + +<p>Les bateliers nous mirent bord à bord et attachèrent le canot, pendant +que j'escaladais les bastingages et mettais le pied sur le pont.</p> + +<p>C'était un navire spacieux, très large au milieu, avec une élégante +courbure aux bans, et des mâts d'une hauteur bien supérieure à tous ceux +que j'avais vus aux navires de ce genre sur le Solent.</p> + +<p>Il était ponté à l'avant, mais avait l'arrière fort profond, avec des +cordages figés sur toute la longueur des côtés pour assujettir les +barils, lorsque la soute était pleine.</p> + +<p>Au milieu de cet arrière-pont, les marins avaient établi une solide +écurie où se tenait debout mon brave cheval devant un seau d'avoine.</p> + +<p>Mon vieil ami frotta ses naseaux contre ma figure, dès que je fus à +bord, et poussa un hennissement de joie en retrouvant son maître.</p> + +<p>Nous étions encore à échanger des caresses, lorsque la tête grisonnante +du lieutenant Bolitho apparut brusquement à l'écoutille de la cabine.</p> + +<p>—Nous voici en bon chemin, Capitaine Clarke, dit-il, la brise est tout +à fait tombée, comme vous pouvez le voir, et il pourra s'écouler assez +longtemps avant que nous soyons arrivés à votre port. N'êtes-vous pas +fatigué?</p> + +<p>—Je suis un peu las, avouai-je. J'ai encore des battements dans la tête +par suite de la fêlure que j'ai attrapé quand votre corde m'a jetée à +terre.</p> + +<p>—Une heure ou deux de sommeil vous rendront aussi dispos qu'un poulet +de la mère Carey. Votre cheval est bien soigné, et vous pouvez le +quitter sans crainte. Je chargerai un homme de s'occuper de lui, bien +que, à dire la vérité, les coquins s'entendent en bonnettes et en +drisses, mieux qu'en ce qui regarde les chevaux et leurs besoins. En +tous cas, il ne peut lui survenir rien de fâcheux. Aussi ferez-vous +mieux de descendre et d'entrer.</p> + +<p>Je descendis donc les marches raides qui conduisaient à la cabine basse +de plafond du lougre.</p> + +<p>Des deux côtés un enfoncement dans la paroi avait été aménagé en +couchette.</p> + +<p>—Voici votre lit, dit-il, en me montrant l'une d'elles. Nous vous +appellerons quand nous aurons du nouveau à vous apprendre.</p> + +<p>Je n'eus pas besoin d'une seconde invitation. Je m'étendis aussitôt sans +me déshabiller, et au bout de quelques minutes je tombai dans un sommeil +sans rêves, que ne purent interrompre ni le doux mouvement du navire, ni +les piétinements qui résonnaient au-dessus de ma tête.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IX_De_la_bienvenue_qui_maccueille_a_Badminton" id="IX_De_la_bienvenue_qui_maccueille_a_Badminton"></a><a href="#table">IX—De la bienvenue qui m'accueille à Badminton.</a></h2> + + +<p>Lorsque j'ouvris les yeux, j'eus quelque peine à me rappeler où j'étais, +mais le souvenir m'en fut brusquement ramené par le choc violent de ma +tête contre le plafond bas quand je voulus me mettre sur mon séant.</p> + +<p>De l'autre côté de la cabine, Silas Bolitho était couché de tout son +long, la tête enveloppée d'un bonnet de laine rouge.</p> + +<p>Il dormait profondément, en ronflant.</p> + +<p>Au milieu de la cabine se balançait une table suspendue, très usée, et +marquée d'innombrables taches par d'innombrables verres et cruches.</p> + +<p>Un banc de bois vissé au plancher complétait l'ameublement.</p> + +<p>Il faut toutefois y ajouter un râtelier garni de mousquets, sur l'un des +côtés.</p> + +<p>Au-dessus et au-dessous des compartiments qui nous servaient de +couchettes, étaient des rangées de coffres contenant, sans aucun doute, +ce qu'il y avait de plus précieux en fait de dentelles et de soieries.</p> + +<p>Le vaisseau s'élevait et s'abaissait avec un mouvement doux, mais +d'après le flottement des voiles, je jugeai qu'il y avait peu de vent.</p> + +<p>Je me glissai sans bruit hors de ma couchette, de façon à ne pas +réveiller le lieutenant, et me rendis sur le pont.</p> + +<p>Nous étions non seulement en plein calme, mais emprisonnés dans une +épaisse masse de brouillards qui nous cernaient de tous côtés, et nous +dérobaient même la vue de l'eau qui nous portait.</p> + +<p>On aurait pu nous prendre pour un vaisseau aérien naviguant à la surface +d'un vaste nuage blanc.</p> + +<p>De temps à autre un léger souffle agitait la voile de misaine et +l'enflait un instant, mais ce n'était que pour la laisser retomber sur +le mât immobile, pendante.</p> + +<p>Parfois un rayon de soleil perçait à travers l'épaisseur du brouillard +et colorait la muraille morne et grise d'une bande irisée, mais la brume +l'emportait de nouveau et faisait disparaître le brillant envahisseur.</p> + +<p>Covenant regardait à droite et à gauche, ouvrant de grands yeux +interrogateurs.</p> + +<p>Les matelots étaient groupés le long des bastingages, fumant leur pipe, +et cherchant à percer du regard le dense brouillard.</p> + +<p>—Bonjour, capitaine, fit Dicon, en portant la main à son bonnet de +fourrures. Nous avons marché magnifiquement, tant qu'a duré la brise, et +le lieutenant, avant de descendre, a calculé que nous ne devions pas +être bien loin de Bristol.</p> + +<p>—En ce cas, mon brave garçon, répondis-je, vous pouvez me débarquer, +car je n'ai pas beaucoup de trajet à faire.</p> + +<p>—Oui, mais il faut nous attendre que le brouillard se soit dissipé, dit +le long John. Voyez-vous, il n'y a par ici qu'un endroit où nous +puissions débarquer notre cargaison sans qu'on s'en mêle. Quand il fera +clair, nous nous dirigerons de ce côté-là, mais jusqu'au moment où nous +pourrons relever notre position nous aurons bien des soucis avec les +bancs de sable du côté pour le vent.</p> + +<p>—Ayez l'œil par là, Tom Baldock, cria Dicon à un homme porté à +l'avant. Nous sommes sur le passage de tous les navires de Bristol, et +bien qu'il y ait très peu de vent, un navire à haute mâture pourrait +profiter d'une brise que nous manquerions.</p> + +<p>—Chut! dit tout à coup le grand John, levant la main en signe +d'avertissement, chut!</p> + +<p>—Appelez le lieutenant, dit à demi-voix le matelot. Il y a un navire +près de nous. J'ai entendu le grincement d'un cordage sur son pont.</p> + +<p>Silas Bolitho fut sur pied en un instant, et nous restâmes tous +immobiles, l'oreille tendue, cherchant à voir à travers le brouillard +épais.</p> + +<p>Nous étions presque convaincus que c'était une fausse alerte, et le +lieutenant s'en allait d'assez mauvaise humeur, quand une cloche au son +fort et clair tinta sept fois fort près de nous, et ce son fut suivi +d'un coup de sifflet aigu, puis d'un bruit confus de cris et de pas.</p> + +<p>—C'est un navire du Roi, grommela le lieutenant, c'est la septième +heure, et le contremaître fait monter les hommes de quart.</p> + +<p>—Il était à l'arrière de notre travers, dit tout bas quelqu'un.</p> + +<p>—Non, dit un autre, je crois qu'il était près de notre ban de bâbord.</p> + +<p>Le lieutenant leva la main.</p> + +<p>Nous attendîmes en silence qu'un nouvel indice nous révélât la position +de notre malencontreux voisin.</p> + +<p>Le vent avait un peu fraîchi, et nous glissions sur l'eau avec une +vitesse de quatre à cinq nœuds à l'heure.</p> + +<p>Soudain une voix rauque se fit entendre presque bord à bord.</p> + +<p>—Tout le monde sur le pont! criait-elle, qu'on mette des hommes aux +bras du dessous du vent, par ici. Du monde aux drisses! Donnez un coup +de main, coquins de fainéants, ou je vais tomber sur vous avec ma canne, +et que le diable vous emporte!</p> + +<p>—C'est un navire du Roi, voilà qui est certain, et il se trouve juste +par ici, dit le grand John, en montrant la hanche. Sur les navires du +commerce, on vous parle poliment. Ce sont ces personnages aux habits +bleus, aux galons dorés, ces louchons au gaillard d'arrière, qui parlent +de cannes. Ha! ne vous l'avais-je pas dit!</p> + +<p>Comme il parlait encore, le voile blanc de vapeurs se leva comme on +remonte un rideau de théâtre, et laissa apercevoir un imposant vaisseau +de guerre, si proche de nous, qu'on aurait pu y jeter des biscuits.</p> + +<p>Sa coque longue, grêle, noire, se soulevait et s'abaissait avec une +cadence gracieuse, ses belles vergues et ses voiles d'une blancheur de +neige montaient jusqu'à ce qu'elles disparussent dans les traînées de +brouillards qui flottaient encore autour de lui.</p> + +<p>Neuf brillants canons de bronze nous regardaient par les sabords.</p> + +<p>Au-dessus de la rangée de hamacs suspendus comme de la laine cardée le +long de ses bastingages, nous apercevions sans peine les figures des +matelots qui nous contemplaient avec étonnement et nous montraient les +uns les autres.</p> + +<p>Sur la haute poupe était debout un officier d'un certain âge, en +tricorne, et en belle perruque blanche, qui s'arma aussitôt d'une +longue-vue et la dirigea sur nous.</p> + +<p>—Ohé! là-bas, cria-t-il en se penchant par-dessus le couronnement de la +poupe, qu'est-ce que ce lougre?</p> + +<p>—La <i>Lucie</i>, répondit le lieutenant, en route de Portlockquay pour +Bristol avec des peaux et du suif... Tenez-vous prêts à virer de bord, +reprit-il plus bas, voilà que le brouillard redescend.</p> + +<p>—Vous avez là une des peaux avec le cheval dedans, cria l'officier. +Mettez-vous sous notre soute, il faut que nous y regardions de plus +près.</p> + +<p>—Oui, oui, monsieur, dit le lieutenant, qui donna un fort coup de +barre.</p> + +<p>Le boute-hors se mit en travers, et la <i>Maria</i> partit à toute vitesse, +dans le brouillard, pareille à un oiseau de mer qu'on a effrayé.</p> + +<p>Lorsque nous regardâmes en arrière, une masse foncée nous indiqua seule +la position où nous avions laissé le grand vaisseau.</p> + +<p>Mais nous entendions encore les ordres lancés à haute voix et le +va-et-vient des hommes.</p> + +<p>—Gare à l'averse, mes enfants, cria le lieutenant. Il va nous en donner +maintenant.</p> + +<p>Il avait à peine dit ces mots qu'une demi-douzaine de flammes brillèrent +derrière nous dans le brouillard, pendant que le même nombre de boulets +sifflaient à travers nos agrès.</p> + +<p>L'un d'eux trancha l'extrémité de la vergue et la laissa pendante.</p> + +<p>Un autre effleura le beaupré et éparpilla en l'air un nuage d'éclats +blancs.</p> + +<p>—Chaude affaire, hein, capitaine, dit le vieux Silas, en se frottant +les mains. Par ma foi, ils tirent mieux dans les ténèbres qu'ils ne +l'ont jamais fait en pleine lumière. On a tiré sur ce lougre-ci plus de +boulets qu'il ne pourrait en porter s'il en était chargé. Et cependant +pas un n'a même rayé sa peinture jusqu'à présent. Ils recommencent!</p> + +<p>Une nouvelle bordée partit du navire de guerre, mais cette fois, il +avait perdu toute trace, et tirait au jugé.</p> + +<p>—C'est leur dernier coup de gueule, fit Dicon.</p> + +<p>—N'ayez pas peur, grogna un autre des contrebandiers. Ils vont faire +flamber la poudre pendant tout le reste du jour. Tenez, Dieu vous +bénisse! N'est-ce pas un bon exercice pour l'équipage? Et comme les +munitions sont au Roi, cela ne coûte un liard à personne.</p> + +<p>—Il est heureux que la brise ait fraîchi, dit le grand John, car j'ai +entendu le grincement des <i>davits</i> aussitôt après la première décharge. +Il mettait ses canots à la mer, ou bien traitez-moi de Hollandais.</p> + +<p>—Ça serait très flatteur pour vous, espèce de morue de sept pieds, cria +mon ennemi le tonnelier, dont la figure n'était point embellie par un +large emplâtre posé sur un œil. Vous auriez appris à faire quelque +chose de mieux que de tirer sur un cordage, ou à laver le pont tout +votre vie, comme une femme.</p> + +<p>—Je vous jetterai à la dérive dans un de vos tonneaux, saindoux coulé +dans une vessie, riposta le marin. Combien de fois nous faudra-t-il vous +battre pour vous faire dégorger votre sauce?</p> + +<p>—Le brouillard s'éclaircit un peu du côté de la terre, fit remarquer +Silas. Il me semble que je reconnais la cime de la Pointe +Saint-Augustin. Elle se dresse par là sur le ban de tribord.</p> + +<p>—C'est elle, pour sûr, monsieur, s'écria un des marins, en montrant un +cap noir, qui fendait le brouillard.</p> + +<p>—Barrez pour la crique de trois brasses, alors, dit le lieutenant, +quand nous aurons doublé la pointe, capitaine Clarke, nous pourrons vous +débarquer, ainsi que votre monture. Alors vous n'aurez plus qu'une +chevauchée de quelques heures pour atteindre votre destination.</p> + +<p>Je pris à part le vieux marin, et après l'avoir remercié de la +bienveillance qu'il m'avait témoignée, je lui parlai de l'employé de +l'Excise, et le suppliai d'user de son influence pour le sauver.</p> + +<p>—Cela regarde le capitaine Venables, dit-il d'un air sombre. Si nous le +laissons partir, qu'adviendra-t-il de notre souterrain?</p> + +<p>—N'y a-t-il aucun moyen de s'assurer de son silence?</p> + +<p>—Peut-être pourrions-nous l'embarquer pour les plantations, dit le +lieutenant. Nous pourrions l'emmener avec nous au Texel, et obtenir du +capitaine Donders ou de quelqu'autre qu'il le prenne à bord pour la +traversée de l'Océan Pacifique.</p> + +<p>—Faites-le, dis-je, et je veillerai à ce que le Roi Monmouth soit mis +au fait de l'aide que vous avez donnée à son messager.</p> + +<p>—Bon, nous serons là en une ou deux bordées, fit-il remarquer. +Descendons, et garnissez bien votre rez-de-chaussée, car il n'y a rien +de tel qu'une soute bien lestée pour faire un bon départ.</p> + +<p>Suivant le conseil du marin, je descendis avec lui, et fis un repas +grossier mais copieux.</p> + +<p>Au moment où nous le finissions, le lougre avait été amené dans une +crique étroite que bordait de chaque côté une côte sablonneuse en pente +douce.</p> + +<p>La région était inculte, marécageuse, et présentait peu d'indices +d'habitations.</p> + +<p>À force de caresses, je décidai Covenant à se mettre à l'eau.</p> + +<p>Il gagna aisément la côte à la nage pendant que je le suivais dans la +yole du lougre.</p> + +<p>On me lança quelques adieux, en un langage plein d'une rude cordialité.</p> + +<p>J'assistai au retour de la yole.</p> + +<p>Le beau navire reprit la route du large et ne tarda pas à s'effacer une +fois de plus dans le brouillard qui couvrait encore la surface des eaux.</p> + +<p>Vraiment la Providence intervient d'étrange façon, mes enfants, et avant +d'être arrivé à l'automne de la vie, on aurait peine à distinguer ce qui +est imputable à la bonne ou à la mauvaise fortune.</p> + +<p>Car parmi toutes les aventures de mon existence errante, qui m'ont paru +fâcheuses, il n'en est aucune que je n'aie fini par regarder comme un +bienfait.</p> + +<p>Et si vous gravez avec soin cela dans votre cœur, ce sera d'un puissant +secours pour vous mettre en état d'affronter, les lèvres serrées, tous +les ennuis.</p> + +<p>En effet, pourquoi s'affliger, tant qu'on n'est pas absolument certain +que l'événement ne peut pas tourner de façon à vous apporter de la joie?</p> + +<p>Aussi, maintenant vous voyez bien que j'ai commencé par être jeté à bas +sur une route pierreuse, par recevoir des coups de poing, des coups de +pieds, et qu'enfin j'ai failli être mis à mort étant pris pour un autre.</p> + +<p>Et pourtant l'issue de tout cela fut de me faire arriver sain et sauf au +but de mon voyage.</p> + +<p>Si au contraire j'avais pris la route de terre, il est plus que probable +que j'aurais été pris à Weston, car, comme je l'appris plus tard, une +troupe de cavalerie battait activement tout le pays, en fermant les +routes et arrêtant tous ceux qui s'y présentaient.</p> + +<p>Maintenant que je me trouvais seul, mon premier soin fut de me baigner +la figure et les mains dans un ruisseau, qui descendait à la mer, et de +faire disparaître toutes les traces de mes aventures de la nuit +précédente.</p> + +<p>Mon entaille était fort peu de chose et mes cheveux la cachaient.</p> + +<p>Après m'être rendu à peu près présentable, je frictionnai aussitôt mon +cheval aussi bien que possible et arrangeai de nouveau sa sangle et sa +selle.</p> + +<p>Puis, je le conduisis par la bride au haut d'une éminence voisine, de +laquelle je pensais pouvoir me faire quelque idée de l'endroit où je me +trouvais.</p> + +<p>Le brouillard s'étendait fort épais sur le Canal, mais du côté de la +terre tout était clair et transparent.</p> + +<p>Le pays, qui longeait la mer, était désolé et marécageux, mais de +l'autre côté s'étendait devant moi une belle plaine fertile, bien +cultivée.</p> + +<p>Une chaîne de hautes montagnes, qui me parurent être les Mendips, +bordait tout l'horizon, et plus loin encore au nord apparaissaient les +cimes bleues d'une autre chaîne.</p> + +<p>L'Aven scintillant coulait dans la campagne comme un serpent d'argent +dans un parterre fleuri.</p> + +<p>Tout près de son embouchure à deux lieues au plus de l'endroit où +j'étais, s'élevaient les clochers et les tours de l'imposante ville de +Bristol, la Reine de l'Ouest, qui était, et qui est peut-être encore la +seconde cité du royaume.</p> + +<p>Les forêts de mâts qui s'élevaient comme un bois de pins au-dessus des +toits des maison prouvaient l'importance des relations commerciales tant +avec l'Irlande qu'avec les Colonies, qui avaient fait naître cette +florissante cité.</p> + +<p>Sachant que la résidence du Duc était à bien des milles de la cité dans +la direction du comté de Gloucester, et craignant d'être arrêté et +interrogé si je me hasardais à franchir les portes, je pris à travers +champs pour contourner l'enceinte, et éviter ainsi ce péril.</p> + +<p>Le sentier, que je suivis, me conduisit à une ruelle champêtre qui, à +son tour, déboucha sur une grande route couverte de voyageurs, les uns à +cheval, les autres à pied.</p> + +<p>Comme les troubles, qui régnaient alors, obligeaient les gens à voyager +armés, il n'y avait rien dans mon équipement qui pût exciter +l'attention, et il me fut facile d'aller mon train parmi les autres +cavaliers, sans être questionné, ni soupçonné.</p> + +<p>À en juger par leur apparence, c'étaient pour la plupart des fermiers ou +de petits gentilshommes, qui se rendaient à Bristol pour s'informer des +nouvelles, ou pour mettre à l'abri dans une place forte ce qu'ils +avaient de plus précieux.</p> + +<p>—Avec votre permission, monsieur, dit un gros homme aux traits épais, +vêtu d'une jaquette de velours, qui chevauchait à ma gauche, +pourriez-vous me dire si Sa Grâce de Beaufort est à Bristol ou dans sa +maison de Badminton?</p> + +<p>Je lui répondis que je ne pouvais le lui dire, mais que j'allais +moi-même le trouver.</p> + +<p>—Il était hier à Bristol, occupé à faire faire l'exercice aux +volontaires, dit l'inconnu, mais, il faut le dire, Sa Grâce est si +loyaliste et se donne tant de peine pour la cause de Sa Majesté, que +c'est par le plus grand des hasards qu'on peut mettre la main sur lui. +Mais si vous le cherchez, où voulez-vous aller?</p> + +<p>—J'irai à Badminton et je l'y attendrai. Pouvez-vous m'indiquer la +route?</p> + +<p>—Comment! il ne connaît pas la route de Badminton? s'écria-t-il tout +ébahi, et ouvrant de grands yeux. Eh bien, je croyais que l'univers +entier la connaissait! Vous n'êtes pas de Galles, ni d'un des comtés de +la frontière, monsieur, voilà qui est bien clair.</p> + +<p>—Je suis du Hampshire, dis-je, et je suis venu d'assez loin pour voir +le Duc.</p> + +<p>—Oui, je m'en serais douté, s'écria-t-il en riant à gorge déployée. Si +vous ne savez pas la route de Badminton, vous n'en savez pas long. Mais +j'irai avec vous, je veux être pendu si je n'y vais pas, je vous +montrerai le chemin, et je tenterai ma chance d'y trouver le Duc. +Comment vous appelez-vous?</p> + +<p>—Je me nomme Micah Clarke.</p> + +<p>—Et moi, je suis le fermier Brown, John Brown, sur le registre, mais +plus connu comme le Fermier. Prenez ce tournant sur la droite de la +grande route. Maintenant nous pouvons mettre nos bêtes au trot, sans +être étouffés par la poussière des autres. Et pourquoi allez-vous +trouver Beaufort?</p> + +<p>—Pour des affaires particulières qui ne comportent pas d'explications, +répondis-je.</p> + +<p>—Diable à présent! Des affaires d'État, probablement, dit-il en +sifflotant. Bon, une langue, qui se tait, a sauvé le cou de plus d'un. +Je suis de mon côté un homme précautionné et nous sommes en un temps où +je me garderais de dire tout bas certaines idées à moi. Non, je ne les +dirais pas même à l'oreille de ma vieille jument brune que voici, de +peur de la voir à la barre des témoins, déposant contre moi.</p> + +<p>—On parait très affairé par ici, remarquai-je, car nous avions alors +sous nos yeux les murs de Bristol, que des équipes d'ouvriers étaient +occupés à réparer, le pic et la pelle à la main.</p> + +<p>—Oui, on est pas mal affairé. On fait des préparatifs dans le cas où +les rebelles arriveraient de ce côté. Cromwell et ses noirauds ont +trouvé ici à qui parler, au temps de mon père, et il en arrivera sans +doute autant à Monmouth.</p> + +<p>—Il y a aussi une forte garnison? dis-je, me rappelant le conseil donné +par Saxon à Salisbury. Je vois là-bas deux ou trois régiments sur ce +terrain nu et découvert.</p> + +<p>—Il y a quarante mille hommes d'infanterie, et mille de cavalerie, +répondit le fermier, mais les fantassins ne sont que des apprentis; pas +moyen de compter sur eux après Axminster. On dit par ici que les +rebelles sont près de vingt mille et qu'ils ne font point quartier. Eh +bien, si nous devons avoir la guerre civile, j'espère que cela ira +chaudement, vivement, au lieu de traîner pendant une douzaine d'années +comme la dernière. Si l'on doit nous couper la gorge, que ce soit avec +un couteau bien affilé, et non avec de vieux ciseaux à ébrancher.</p> + +<p>—Que dites-vous d'un pot de cidre? demandai-je, car nous passions +devant une auberge vêtue de lierre, dont l'enseigne portait ces mots: +«Aux Armes de Beaufort.»</p> + +<p>—De tout mon cœur, mon garçon, répondit mon compagnon. Holà! par ici! +deux pintes d'ale, de la vieille et de la forte! Voilà qui fera passer +la poussière de la route. Les véritables «Armes de Beaufort» sont +là-bas, à Badminton, car au guichet du cellier, le premier venu peut +demander ce qu'il veut, pourvu qu'il soit raisonnable, sans rien tirer +de sa poche.</p> + +<p>—Vous parlez de la maison comme si vous la connaissiez bien, dis-je.</p> + +<p>—Qui donc la connaîtrait mieux? demanda le gros fermier, en s'essuyant +les lèvres, quand on se remit en route. Il me semble qu'hier encore, +nous jouions à cache-cache, mes frères et moi, dans le vieux château des +Botelers, qui s'élevait près de la nouvelle maison de Badminton, où +Acton Turville, comme quelques-uns la nomment. Le Duc l'a bâtie il y a +seulement quelques années, et à vrai dire son titre de Duc n'est guère +plus ancien. Certains trouvent qu'il aurait mieux fait de garder le nom +que portaient ses ancêtres.</p> + +<p>—Quelle sorte d'homme est le Duc? demandai-je.</p> + +<p>—Emporté, précipité, comme tous ceux de sa famille. Mais quand il a le +temps de réfléchir, et qu'il s'est refroidi, il est juste, en somme. +Votre cheval a été dans l'eau ce matin, mon ami?</p> + +<p>—Oui, dis-je d'un ton bref, il a pris un bain.</p> + +<p>—C'est pour une affaire de cheval que je vais trouver Sa Grâce, dit mon +compagnon. Ses officiers ont requis mon cheval pie de quatre ans et +l'ont emmené sans même dire: «Avec votre permission... Permettez-vous» +pour le service du Roi. Je tiens à leur apprendre qu'il y a quelque +chose au-dessus du Duc et même du Roi. Il y a la loi anglaise, qui +accorde protection aux gens et à ce qu'ils possèdent. Je ferais +n'importe quoi de raisonnable pour le service du Roi Jacques, mais mon +cheval pie de quatre ans! C'est trop.</p> + +<p>—Je crains que les besoins du service de l'État ne fassent passer +par-dessus votre objection, dis-je.</p> + +<p>—Comment! Mais c'est assez pour faire de vous un Whig, s'écria-t-il. +Les Têtes-Rondes eux-mêmes payaient jusqu'au dernier penny tout ce +qu'ils prenaient. Il est vrai qu'ils en prenaient pour la valeur de leur +argent. J'ai entendu mon père dire que jamais le commerce n'alla aussi +bien qu'en quarante-six, quand ils étaient par ici. Le vieux Noll avait +une cravate de chanvre prête pour les voleurs de chevaux, qu'ils +tinssent pour le Roi ou pour le Parlement. Mais voici la voiture du Duc, +si je ne me trompe.</p> + +<p>Comme il parlait encore, un grand et lourd coche jaune, traîné par six +juments flamandes couleur crème, arriva à grand train sur la route et +nous dépassa rapidement.</p> + +<p>Deux laquais à cheval galopaient en avant, deux autres, tous en livrée +bleu et argent chevauchaient de chaque côté.</p> + +<p>—Sa Grâce n'est point dedans. Sans cela il y aurait eu une escorte +derrière, dit le fermier, pendant que nous tirions sur les rênes pour +ranger nos chevaux de côté pour faire place.</p> + +<p>Il leur lança au passage une question pour savoir si le Duc était à +Badminton et reçut comme réponse un signe d'assentiment du majestueux +cocher en perruque.</p> + +<p>—Nous avons de la chance, nous le joindrons, dit le fermier Brown. En +ces jours-ci, il est aussi malaisé de mettre la main sur lui, que +d'attraper un râle dans un champ de blé. Nous serons arrivés dans une +heure au plus. C'est grâce à vous que je n'aurai pas fait inutilement le +voyage de Bristol. Quelle était, disiez-vous, votre commission?</p> + +<p>Je fus contraint une fois encore de lui assurer que l'affaire n'était +point de celles dont je puisse m'entretenir avec un inconnu, ce qui +parut le vexer.</p> + +<p>Aussi fîmes-nous plusieurs milles sans qu'il ouvrit la bouche.</p> + +<p>Des bouquets d'arbres bordaient les deux côtés de la route et nous +sentions la douce odeur des pins.</p> + +<p>Au loin, dans l'air ardent de l'été, flottait le son musical tantôt +vibrant, tantôt affaibli d'une cloche.</p> + +<p>L'ombre des branches était bienvenue, car un soleil, très chaud, +flamboyant, dans un ciel sans nuage, faisait monter des champs et des +vallées une buée.</p> + +<p>—Cela, c'est la cloche de Chipping Sodbury, dit enfin mon compagnon en +épongeant sa face rougeaude. Voici l'église de Sodbury de ce côté, +par-dessus la hauteur; puis, ici à droite, voici l'entrée du Parc de +Badminton.</p> + +<p>De hautes portes en fer, avec le léopard et le griffon qui sont les +supports des armoiries de Beaufort, fixées au haut des piliers qui les +flanquaient, s'ouvraient sur un beau parc formé de pelouses et de +prairies, avec des bouquets d'arbres disséminés çà et là, et de grandes +pièces d'eau, ou pullulaient les oiseaux sauvages.</p> + +<p>À chaque détour de l'avenue sinueuse que nous parcourions à cheval, se +présentait à nos yeux quelque beauté nouvelle, que le Fermier Brown me +signalait et m'expliquait.</p> + +<p>Il avait l'air aussi fier de cet endroit que s'il en eût été le +propriétaire.</p> + +<p>Ici c'était un ouvrage en rocaille où des milliers de pierres aux +brillantes couleurs s'entrevoyaient sous les fougères et les plantes +grimpantes qui avaient été placées de manière à les revêtir.</p> + +<p>Là c'était un joli ruisseau babillard dont le lit avait été tracé de +telle sorte qu'il franchissait en écumant un bord formé de roches à pic.</p> + +<p>Ou bien c'était la statue d'une nymphe, d'un dieu des forêts, ou encore +une retraite construite avec art et dissimulée sous les roses et les +chèvrefeuilles.</p> + +<p>Je n'avais jamais vu un parc disposé avec autant de goût, et c'était +arrangé comme doit l'être toute œuvre d'art excellente, en suivant la +nature de si près, que la seule différence consistait dans +l'accumulation de ces ouvrages dans un espace aussi restreint.</p> + +<p>Quelques années plus tard, notre goût anglais, si sain, fut gâté par le +jardinage pédantesque des Hollandais, avec ses pièces d'eau remarquables +par leur platitude et leurs lignes droites, par ses arbres qui tous +étaient taillés, tous alignés, comme des grenadiers végétaux.</p> + +<p>À vrai dire, je trouve que le Prince d'Orange et Sir William Temple sont +amplement responsables de ce changement, mais aujourd'hui le mal est +réparé, à ce que j'ai ouï dire, et nous avons cessé de vouloir en +remontrer à la nature dans nos domaines d'agrément.</p> + +<p>Comme nous approchions de la maison, nous arrivâmes près d'une vaste +pelouse horizontale, où s'exerçaient des cavaliers.</p> + +<p>À ce que m'apprit mon compagnon, ils avaient été recrutés uniquement +dans la domesticité qui entourait la personne du Duc.</p> + +<p>Après les avoir dépassée, nous traversâmes un bouquet d'arbres +d'essences rares, et nous nous trouvâmes sur une vaste place sablée +devant la façade de la maison.</p> + +<p>L'édifice lui-même était de grande étendue, construit dans le nouveau +style italien, plutôt en vue d'une installation confortable que pour s'y +défendre, mais à une des ailes, on avait conservé, ainsi que mon +compagnon me le montra, une partie du vieux donjon et des murs du +château féodal du Botelers, qui avait l'air aussi déplacé qu'un +vertugadin de la reine Elisabeth ajusté à une toilette de cour arrivée +de Paris tout récemment.</p> + +<p>On accédait à la principale entrée par une colonnade et un large +escalier de marbre, sur les marches duquel se tenait debout un groupe de +valets de pieds et de palefreniers, qui prirent nos chevaux, quand nous +mîmes pied à terre.</p> + +<p>Un intendant ou majordome grisonnant s'enquit de ce qui nous amenait, et +en apprenant que nous désirions voir le Duc en personne, il nous dit que +Sa Grâce donnerait audience aux étrangers dans l'après-midi à trois +heures et demie.</p> + +<p>Il ajouta qu'en attendant, le repas des hôtes venait d'être servi dans +le hall, et que son maître entendait que personne de ceux qui +viendraient à Badminton n'en partit affamé.</p> + +<p>Mon compagnon et moi, nous fûmes fort heureux d'accepter l'invitation de +l'intendant.</p> + +<p>Aussi, après avoir visité la salle de bains, et pourvu aux soins +qu'exigeait notre costume, nous suivîmes un valet de pied qui nous +introduisit dans une vaste pièce où était déjà réunie la société.</p> + +<p>Les hôtes devaient être au nombre d'environ cinquante ou soixante, +jeunes, vieux, gentlemen et roturiers, offrant les types et les +apparences les plus diverses.</p> + +<p>Je remarquai que beaucoup d'entre eux jetaient autour d'eux des regards +hautains et interrogateurs, dans les intervalles du service, comme si +chacun s'étonnait de se voir dans une société aussi mêlée.</p> + +<p>Le seul trait qui leur fût commun était l'accueil empressé qu'ils +faisaient aux plats et aux bouteilles de vin.</p> + +<p>On ne conversait guère, car il y avait fort peu de gens qui connussent +leurs voisins.</p> + +<p>C'étaient des soldats venus pour offrir leur épée et leurs services au +lieutenant du Roi.</p> + +<p>D'autres étaient des marchands de Bristol, qu'amenait le désir de faire +quelque proposition ou suggestion relative à la sûreté de leurs biens.</p> + +<p>Il y avait deux ou trois hauts fonctionnaires de la ville, qui étaient +venus recevoir des instructions relatives à sa défense.</p> + +<p>Je remarquai aussi par ci par là quelque fils d'Israël, qui avait trouvé +le moyen de pénétrer jusque là dans l'espoir que ces temps de trouble +lui amèneraient des personnages importants et de nobles emprunteurs.</p> + +<p>Des marchands de chevaux, des selliers, des armuriers, des chirurgiens, +et des clergymen formaient le reste de la compagnie qui était servie par +une troupe de domestiques poudrés et en livrée.</p> + +<p>Ils apportaient et remportaient les plats avec le silence et la +dextérité qui annoncent une longue pratique.</p> + +<p>La pièce contrastait avec la simplicité nue de la salle à manger de Sir +Stephen Timewell, à Taunton, car elle était richement lambrissée à +panneaux, et son pourtour décoré avec luxe.</p> + +<p>Le parquet était fait de carrés en marbre blanc, ou noir.</p> + +<p>Aux murailles revêtues de chêne poli, étaient suspendus, formant une +longue série, les portraits de la famille de Somerset, à partir de Jean +de Gand.</p> + +<p>Le plafond était aussi orné avec goût de peintures représentant des +fleurs et des nymphes, et on avait le temps de s'engourdir le cou avant +d'y avoir tout admiré.</p> + +<p>À l'autre bout de la salle s'ouvrait largement une cheminée de marbre +blanc, au-dessus de laquelle étaient sculptés sur bois les lions et les +lis des armoiries des Somerset.</p> + +<p>Elles étaient surmontées d'une longue bande dorée qui portait la devise +de la famille: <i>Mutare vel timere sperno</i>, (je dédaigne de changer ou de +craindre).</p> + +<p>Les tables massives, auxquelles nous étions assis, étaient couvertes de +grands plats et de candélabres d'argent, et on y voyait briller la +somptueuse argenterie qui avait rendu Badminton fameux.</p> + +<p>Je ne pus m'empêcher de songer que si Decimus Saxon pouvait jeter les +yeux sur tout cela, il ne perdrait pas un moment pour demander +instamment que la guerre fût poussée dans cette direction.</p> + +<p>Après le dîner, on conduisit tout le monde dans une petite antichambre, +autour de laquelle se voyaient des sièges couverts de velours, et où +nous devions attendre que le Duc fût prêt à nous recevoir.</p> + +<p>Au centre de la pièce, il y avait plusieurs caisses à dessus de verre, +et doublées de soie, dans lesquelles on voyait de petites verges d'acier +et de fer, avec des tubes de cuivre et d'autres objets très polis, très +ingénieux, bien qu'il me fût impossible de deviner dans quel but ils +avaient été assemblés.</p> + +<p>Un gentilhomme-chambellan fit le tour de la compagnie, avec du papier et +une écritoire de corne, pour marquer nos noms et notre affaire.</p> + +<p>Je m'adressai à lui pour savoir s'il ne serait pas possible d'avoir une +audience rigoureusement en tête-à-tête.</p> + +<p>—Sa Grâce ne donne jamais d'audience privée, répondit-il. Il est +toujours entouré de ses conseillers intimes et des officiers à son +service.</p> + +<p>—Mais l'affaire en question est telle que lui seul doit l'entendre, +insistai-je.</p> + +<p>—Sa Grâce est d'avis qu'il n'y a aucune affaire qu'il doive être seul à +entendre, dit le gentilhomme. C'est à vous de vous arranger de votre +mieux, quand vous lui serez présenté. Toutefois je veux bien vous +promettre que votre requête lui sera soumise, mais je vous avertir +qu'elle ne sera point accueillie.</p> + +<p>Je le remerciai de ses bons offices, et le quittai pour aller avec le +fermier jeter un coup d'œil sur les singuliers petits engins contenus +dans les caisses.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela? demandai-je, jamais je n'ai rien vu de pareil.</p> + +<p>—C'est, dit-il, l'ouvrage de ce fou de marquis de Worcester. Il était +le grand-père du Duc, et il passait tout son temps à inventer et +fabriquer de ces joujoux, mais ils n'ont jamais servi, ni à lui ni à +d'autres. À présent regardez-moi cela. Celui qui a des roues s'appelait +la machine à eau: il s'était mis en tête la baroque idée qu'en chauffant +l'eau de cette chaudière que voici, on pourrait faire tourner les roues, +et qu'ainsi on pourrait voyager sur des barres de fer plus vite qu'un +cheval. Hou! j'engagerais bien ma vieille jument brune contre des +mécaniques de cette sorte, jusqu'à la fin du monde. Mais reprenons nos +places, car voilà le Duc.</p> + +<p>Nous nous étions à peine assis avec les autres solliciteurs, que la +porte s'ouvrit à deux battants.</p> + +<p>Un homme trapu, gros, courtaud, d'une cinquantaine d'années, entra dans +la pièce d'un air affairé, et la parcourut à grandes enjambées entre +deux rangées de protégés qui s'inclinaient.</p> + +<p>Il avait de grands yeux bleus, saillants, au-dessous desquels la peau +formait deux grosses poches, et le visage jaune, blême.</p> + +<p>Sur ses talons venaient une douzaine d'officiers, et de gens de +naissance, aux perruques flottantes, aux épées sonores.</p> + +<p>À peine avaient-ils franchi la porte d'en face qui conduisait dans la +chambre même du Duc, que le gentilhomme à la liste appela un nom, qui +commença le défilé des gens venus pour se trouver en présence du grand +personnage.</p> + +<p>—Il me semble que Sa Grâce n'est pas de très bonne humeur, dit le +fermier Brown. Avez-vous remarqué, quand il a passé, comme il se mordait +la lèvre inférieure?</p> + +<p>—Il a pourtant l'air d'un gentilhomme bien pacifique, dis-je, mais Job +et lui-même serait mis à une rude épreuve, s'il lui fallait recevoir +tout ce monde dans un après-midi.</p> + +<p>—Écoutez-moi cela! dit-il tout bas, en levant le doigt.</p> + +<p>Et comme il parlait encore, on entendit la voix du Duc toute vibrante de +colère, dans la chambre du fond, et un petit homme à figure pointue +sortit et traversa l'antichambre en courant, comme si la frayeur lui +avait fait perdre la tête.</p> + +<p>—C'est un armurier de Bristol, dit à demi-voix un de mes voisins. Il +est probable que le Duc n'a pu s'entendre avec lui sur les conditions +d'un contrat.</p> + +<p>—Non, dit un autre, c'est qu'il a fourni des sabres, à l'escadron de +Sir Marmaduke Hyson, et l'on dit que les lames se ploient comme si elles +étaient en plomb. Pour peu qu'elles aient servi, il est impossible de +les faire rentrer dans le fourreau.</p> + +<p>—L'homme de haute taille qui entre maintenant, dit le premier, est un +inventeur. Il possède le secret d'un certain feu très meurtrier, dans le +genre de celui que les Grecs ont employé contre les Turcs dans le +Levant, et il désire le vendre pour mieux défendre Bristol.</p> + +<p>Sans doute le feu grégeois ne parut pas indispensable au Duc, car +l'inventeur sortit bientôt, la figure aussi rouge que si elle eût été en +contact avec sa composition.</p> + +<p>Celui qui se trouvait ensuite sur la liste était mon ami le brave +fermier.</p> + +<p>L'accent irrité qui l'accueillit, était de fâcheux augure pour le sort +du cheval de quatre ans, mais une accalmie se produisit.</p> + +<p>Le fermier sortit et vint se rasseoir en frottant ses grosses mains +rouges avec satisfaction.</p> + +<p>—Par dieu! dit-il tout bas, il s'est diablement emporté en commençant, +mais ça s'est arrangé, et il m'a promis que si je paie l'entretien d'un +dragon pour toute la durée de la guerre, on me rendra mon cheval pie.</p> + +<p>J'étais resté assis pendant tout ce temps-là, me demandant quelle idée +le ciel m'inspirerait pour mener mon affaire au milieu de ce +fourmillement de solliciteurs, parmi cette cohue d'officiers qui +entouraient le Duc.</p> + +<p>S'il y avait eu la moindre chance d'obtenir une audience de lui par un +autre moyen, je l'aurais saisie avec empressement, mais tout ce que +j'avais tenté dans ce but avait échoué.</p> + +<p>Si je ne saisissais pas cette occasion, il se pourrait que jamais je ne +me retrouvasse en face de lui.</p> + +<p>Mais lui était-il possible de réfléchir à une telle affaire, ou de la +discuter en présence d'autres personnes?</p> + +<p>Quelle chance avait-elle d'être examinée ainsi que cela convenait?</p> + +<p>Alors même que ses dispositions le porteraient de ce côté, il n'oserait +laisser entrevoir son indécision quand tant d'yeux étaient fixés sur +lui.</p> + +<p>Je fus tenté de prendre un autre motif pour expliquer ma venue, et de +compter sur la fortune pour obtenir d'elle une chance plus favorable +pour la remise de mes papiers.</p> + +<p>Mais enfin cette chance pouvait ne point se présenter, et le temps +pressait.</p> + +<p>On disait qu'il retournerait à Bristol le lendemain.</p> + +<p>Tout bien considéré, il me parut que je devais tirer le meilleur parti +possible de ma situation actuelle et espérer que la discrétion et le +sang-froid du Duc le décideraient à m'accorder une entrevue plus +particulière, quand il aurait vu l'adresse inscrite sur mes dépêches.</p> + +<p>J'avais à peine formé cette résolution que mon nom fut appelé.</p> + +<p>Aussitôt je me levai et entrai dans la chambre du fond.</p> + +<p>Elle était petite, mais fort haute, tendue de soie bleue, avec une large +corniche dorée.</p> + +<p>Au milieu se voyait une table carrée encombrée de piles de papiers.</p> + +<p>De l'autre côté était Sa Grâce, en grande perruque retombant jusque sur +ses épaules, la mine majestueuse, imposante.</p> + +<p>Il avait ce même air insaisissable de la Cour, que j'avais remarqué tant +chez Monmouth que chez Sir Gervas, et cela joint à ses traits bien +marqués, énergiques, à ses grands yeux perçants, le désignait comme un +meneur d'hommes.</p> + +<p>Son secrétaire particulier était auprès de lui, notant ses ordres.</p> + +<p>Les autres personnes étaient rangées derrière lui en demi-cercle, ou +échangeaient des prises de tabac dans la profonde embrasure de la +fenêtre.</p> + +<p>—Marquez la commande faite à Smithson, disait-il lorsque j'entrai, cent +casques, et autant de pièces de cuirasse, devants et dos, à tenir prêts +pour mardi, en outre cent vingt fusils hollandais pour les +mousquetaires, avec deux cents bêches en plus pour les ouvriers, marquez +que cette commande sera tenue pour nulle et non avenue si elle n'est +point exécutée au jour dit.</p> + +<p>—C'est marqué, Votre Grâce.</p> + +<p>—Capitaine Micah Clarke, dit le Duc, en lisant la liste qu'il avait +devant lui. Que désirez-vous, capitaine?</p> + +<p>—Il serait préférable que je puisse en entretenir Votre Grâce en +particulier, répondis-je.</p> + +<p>—Ah! c'est vous qui demandiez l'audience particulière? Eh bien, +capitaine, voici mon conseil, et mon conseil est un autre moi-même. +Ainsi donc vous pouvez vous regarder comme en tête-à-tête. Ce que je +peux entendre, ils peuvent l'entendre. Pardieu, mon homme, au lieu de +bégayer et de rouler de gros yeux, dites votre affaire.</p> + +<p>Ma demande avait attiré l'attention de l'assistance.</p> + +<p>Ceux qui étaient à la fenêtre se rapprochèrent de la table.</p> + +<p>Rien ne pouvait être plus défavorable au succès de ma mission, et +pourtant il n'y avait pas d'autre parti à prendre que de remettre mes +dépêches.</p> + +<p>Je puis le dire en toute conscience, et sans aucune vantardise, je ne +redoutais rien pour moi-même.</p> + +<p>Accomplir mon devoir était la seule pensée présente à mon esprit.</p> + +<p>Et ici, je puis le dire une fois pour toutes, mes chers enfants, je +parle de moi-même dans tout le cours de ce récit, avec la même liberté +que s'il s'agissait d'un autre homme.</p> + +<p>À dire vrai, le vigoureux et actif jeune homme de vingt et un ans était +bien, en effet, un autre homme que le vieux bonhomme à tête grise assis +au coin de la cheminée, et incapable de faire autre chose que de +raconter des vieilles histoires aux petits.</p> + +<p>Moins l'eau est profonde, plus elle éclabousse.</p> + +<p>Aussi un faiseur d'embarras m'a toujours paru un objet méprisable.</p> + +<p>J'espère donc que vous ne vous figurerez jamais que votre grand papa +chante ses propres louanges, ou se pose en être supérieur à son +prochain.</p> + +<p>Je me borne à vous exposer les faits, aussi bien que je puis me les +rappeler, avec une parfaite franchise, et dans toute leur vérité.</p> + +<p>Mon court retard, mon hésitation avaient fait monter à la figure du Duc +une vive rougeur de colère.</p> + +<p>Aussi je tirai de ma poche intérieure le paquet de papiers, que je lui +tendis en m'inclinant avec respect.</p> + +<p>Lorsque ses yeux tombèrent sur la suscription, il eut un sursaut de +surprise et d'agitation et fit un mouvement comme pour les cacher dans +son habit.</p> + +<p>Si tel fut son premier mouvement, il le maîtrisa et resta perdu dans des +réflexions pendant une minute au moins les papiers à la main.</p> + +<p>Puis, avec un rapide hochement de tête, de l'air d'un homme qui a pris +son parti, il rompit les sceaux et parcourut le texte, qu'il jeta +ensuite sur la table avec un rire amer.</p> + +<p>—Qu'en dites-vous, gentilshommes, s'écria-t-il, en jetant autour de lui +un regard dédaigneux, que pensez-vous que soit ce message particulier? +C'est une lettre que le traître Monmouth m'adresse pour m'inviter à +abandonner le service de mon souverain naturel et à tirer l'épée en sa +faveur. Si j'agis ainsi, je puis compter sur la grâce de sa faveur et de +sa protection. Sinon, j'encours la confiscation, le bannissement et la +ruine. Il croit que la loyauté de Beaufort s'achète comme la marchandise +d'un colporteur, ou qu'on peut le contraindre à s'en départir par un +langage menaçant. Le descendant de Jean de Gand rendra donc hommage au +rejeton d'une actrice ambulante!</p> + +<p>Plusieurs des personnes présentes se dressèrent brusquement, et un +bourdonnement général de surprise et de colère succéda aux paroles du +Duc.</p> + +<p>Il resta assis les sourcils baissés, frappant le sol du pied et remuant +les papiers sur la table.</p> + +<p>—Qu'est-ce qui a élevé ses espérances à une telle hauteur? +s'écria-t-il. Comment ose-t-il envoyer une pareille lettre à un homme de +ma qualité. Est-ce parce qu'il a vu une meute de méprisables miliciens +lui montrer les talons, et parce qu'il a fait quitter la charrue à +quelques centaines de mangeurs de lard pour les décider à suivre son +drapeau, qu'il ose tenir un pareil langage au Président des Galles? Mais +vous me rendrez témoignage des dispositions avec lesquelles je l'ai +accueilli.</p> + +<p>—Nous saurons mettre votre Grâce à l'abri de tout danger d'être +calomniée sur ce point, dit un officier d'un certain âge dont la +remarque fut suivie d'un murmure approbateur de tous les autres.</p> + +<p>—Et vous, s'écria Beaufort, en élevant la voix et dirigeant sur moi ses +yeux flamboyants, qui êtes-vous pour oser porter un pareil message à +Badminton? Vous avez certainement donné congé à votre bon sens, avant de +partir pour une commission de cette sorte.</p> + +<p>—Ici comme partout ailleurs je suis dans la main de Dieu, répondis-je, +dans un éclair du fatalisme paternel. J'ai fait ce que j'avais promis de +faire. Le reste ne me regarde point.</p> + +<p>—Vous allez voir que cela vous regarde de fort près, hurla-t-il, en +s'élançant de son siège et arpentant la pièce, de si près que cela +mettra fin à toutes les autres choses de ce monde qui vous regardent. +Qu'on appelle les hallebardiers du premier vestibule! Maintenant, mon +homme, qu'avez-vous à dire pour votre défense?</p> + +<p>—Il n'y a rien à dire, répondis-je.</p> + +<p>—Mais il y a quelque chose à faire, répliqua-t-il avec un redoublement +de fureur. Qu'on saisisse cet homme et qu'on lui lie les mains!</p> + +<p>Quatre hallebardiers, qui avaient répondu à l'appel du Duc, s'avancèrent +et mirent la main sur moi.</p> + +<p>Résister eût été de la folie, car je n'avais nulle intention de malmener +des gens qui faisaient leur devoir.</p> + +<p>J'étais venu en acceptant mon destin, et si ce destin devait être la +mort, ainsi que cela semblait alors très probable, il faudrait m'y +résigner comme à une chose prévue.</p> + +<p>Alors me revinrent à la pensée ces vers distiques que Maître +Chillingfoot avait toujours recommandés à notre admiration:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Non civium ardor prava jubentium,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Non vultus instantis tyranni,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Mente quatit solida.</i><br /></span> +</div></div> + +<p>(L'emportement des citoyens exigeant des choses coupables, ni le visage +du tyran qui menace, n'ébranlent sa fermeté d'âme).</p> + +<p>Il était là, <i>vultus instantis tyranni</i>, en cet homme corpulent, en +perruque, en dentelles, à la face jaune.</p> + +<p>J'avais obéi au poète en ce sens que mon courage n'avait point été +ébranlé.</p> + +<p>J'avoue que cette masse de poussière tournant sur elle-même, qu'on nomme +le monde, ne m'avait jamais séduit au point qu'il m'en coûtât un +gémissement lorsque je la quitterais—jamais, jusqu'au jour de mon +mariage—et c'est là, ainsi que vous le reconnaîtrez, un fait qui change +vos idées sur le prix de la vie, ainsi que bien d'autres idées.</p> + +<p>Les choses étant ainsi, je me tins ferme, les yeux fixés sur le +gentilhomme en colère, pendant que ses soldats mettaient les menottes à +mes poignets.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="X_Des_choses_etranges_qui_se_passent_dans_le_Donjon_des_Botelers" id="X_Des_choses_etranges_qui_se_passent_dans_le_Donjon_des_Botelers"></a><a href="#table">X—Des choses étranges qui se passent dans le Donjon des Botelers.</a></h2> + + +<p>—Écrivez les paroles de cet individu, dit le Duc à son secrétaire. +Maintenant, monsieur, il peut se faire que vous ignoriez que Sa +Gracieuse Majesté le Roi m'a conféré pleins pouvoirs pendant cette +période d'agitation, et que j'ai son autorisation pour agir à l'égard +des traîtres sans jury ni juge. À ce que je comprends, vous avez un +grade dans la troupe rebelle désignée ici sous le nom de régiment de +Saxon, de l'infanterie du comté de Wilts. Dites la vérité, si vous tenez +à votre cou.</p> + +<p>—Je dirai la vérité pour quelque chose qui a plus d'importance que +cela, Votre Grâce, répondis je. Je commande une compagnie dans ce +régiment.</p> + +<p>—Et qui est ce Saxon?</p> + +<p>—Je répondrai de mon mieux sur ce qui me regardera moi-même, dis-je, +mais pas un mot qui puisse compromettre autrui.</p> + +<p>—Ha! hurla-t-il, tout bouillant de colère, voici que notre joli +gentilhomme juge à propos de faire le délicat en matière d'honneur, +après avoir pris les armes contre son Roi. Je vous le déclare, monsieur, +votre honneur est déjà en si fâcheux état que vous pouvez bien y +renoncer pour ne songer qu'à votre sûreté. Le soleil va se coucher à +l'ouest. Avant qu'il soit couché, il peut se faire que ce soit aussi le +couchant de votre vie.</p> + +<p>—Je suis le gardien de mon honneur, Votre Grâce, répondis-je. Quant à +ma vie, si je craignais beaucoup de la perdre, je ne serais pas ici. Il +est bon de vous informer que mon colonel a juré d'exercer d'exactes +représailles, dans le cas où il m'arriverait malheur, sur vous ou sur +toutes les personnes de votre maison qui tomberont entre ses mains. +Cela, je le dis non point comme une menace, mais comme un avertissement, +car je le sais homme à ne point manquer à sa parole.</p> + +<p>—Votre colonel, comme vous l'appelez, pourra avoir bientôt assez de +difficulté à se sauver lui-même, répondit le Duc d'un air narquois. +Combien d'hommes Monmouth a-t-il avec lui?</p> + +<p>Je souris et hochai la tête.</p> + +<p>—Comment ferons-nous pour que ce traître retrouve sa langue? +demanda-t-il avec colère, en s'adressant à son Conseil.</p> + +<p>—Je lui mettrais les poucettes, dit un vieux soldat à mine farouche.</p> + +<p>—J'ai entendu dire qu'une mèche allumée entre les doigts opère des +prodiges, suggéra un autre. Dans la guerre d'Écosse, Sir Thomas Dalzell +a pu convertir par cet argument-là plusieurs personnes de cette race si +entêtée, si endurcie que sont les Covenantaires.</p> + +<p>—Sir Thomas Dalzell, dit un gentleman âgé, vêtu de velours noir, a +étudié l'art de la guerre chez les Moscovites, dans leurs rencontres +barbares et sanglantes avec les Turcs. Dieu veuille que nous autres +Chrétiens d'Angleterre, nous n'allions pas chercher nos modèles parmi +les idolâtres vêtus de peaux de bêtes d'un pays sauvage.</p> + +<p>—Sir William voudrait que la guerre se fît conformément aux règles de +la plus pure courtoisie, dit celui qui avait pris le premier la parole. +Une bataille se livrerait comme on danse un menuet solennel, sans aucune +atteinte à la dignité ou à l'étiquette.</p> + +<p>—Monsieur, répondit l'autre avec vivacité, je me suis trouvé sur le +champ de bataille, alors que vous étiez encore dans les langes, et j'ai +joué de l'épée quand vous aviez à peine la force d'agiter un hochet. +Dans les sièges et dans les engagements, le métier de soldat veut force +et rigueur, mais je dis que la torture, dont l'emploi a été supprimé par +la loi anglaise, devrait l'être aussi par le droit des gens.</p> + +<p>—Assez, gentilshommes, assez, s'écria le Duc, voyant que la dispute +allait probablement s'échauffer. Nous faisons grand cas de votre +opinion, Sir William, ainsi que de la vôtre, colonel Marne. Nous les +discuterons plus amplement en notre particulier. Hallebardiers, emmenez +le prisonnier, et qu'on lui envoie un prêtre pour pourvoir aux besoins +de son âme.</p> + +<p>—Le conduirons-nous à la chambre de force, Votre Grâce? demanda le +capitaine des Hallebardiers.</p> + +<p>—Non, au vieux donjon des Botelers, répondit-il.</p> + +<p>Et j'entendis appeler le nom qui venait ensuite sur la liste, pendant +qu'on me faisait franchir une porte latérale, précédé et suivi d'un +garde.</p> + +<p>Nous traversâmes un nombre infini de passages, de couloirs, qui +retentissaient de nos pas lourds et du bruit des armes, et nous +arrivâmes enfin à l'aile ancienne.</p> + +<p>Là, dans la tourelle de l'angle, existait une petite chambre nue, où +l'humidité entretenait la moisissure.</p> + +<p>Elle avait un plafond élevé, en forme de voûte et une longue fente dans +le mur extérieur laissait seule entrer le jour.</p> + +<p>Une petite couchette de bois et un siège grossier formaient tout le +mobilier.</p> + +<p>Ce fut là que m'introduisit le capitaine, qui, après avoir posté un +factionnaire près de la porte, entra avec moi et délia mes poignets.</p> + +<p>C'était un homme à mine mélancolique.</p> + +<p>Ses yeux graves, enfoncés, sa figure lugubre, juraient avec son +équipement aux couleurs vives et le joli nœud de rubans de son épée.</p> + +<p>—Ayez du courage, mon garçon, dit-il d'une voix creuse. On se sent +étranglé, on gigote et c'est fini. Il y a un jour ou deux, nous avons eu +la même corvée à faire, et l'homme a à peine gémi. Le vieux Spender, qui +est maréchal-ferrant du Duc, a une façon à lui pour serrer le nœud, et +non moins de jugement pour ménager la chute, qui vaut celle de Dun, de +Tyburn. Donc ayez du courage, car vous ne passerez point par les mains +d'un apprenti.</p> + +<p>—Je voudrais pouvoir informer Monmouth que ses lettres ont été remises, +m'écriai-je, en m'asseyant sur le bord de la couchette.</p> + +<p>—Sur ma foi, elles ont été remises. Quand vous auriez été le porteur de +lettres à un penny de Mr Robert Murray, dont nous avons tant entendu +parler à Londres au printemps dernier, elles ne seraient point parvenues +plus directement. Pourquoi n'avez-vous parlé doucement au Duc? C'est un +gentilhomme bienveillant. Il a bon cœur, excepté quand on le contrarie. +Quelques mots sur le nombre des rebelles, sur leurs dispositions, +auraient pu vous sauver.</p> + +<p>—Je m'étonne que vous, un soldat, vous puissiez parler ou penser ainsi, +dis-je avec froideur.</p> + +<p>—Bon, bon, votre cou est à vous. S'il vous plaît de faire un saut dans +le néant, ce serait dommage de vous contrarier. Mais Sa Grâce a voulu +que vous voyez le chapelain: il faut que j'aille le chercher.</p> + +<p>—Je vous en prie, ne l'amenez pas, dis-je, car j'appartiens à une +famille de dissenters, et j'aperçois une Bible là-bas dans cette niche. +Aucun homme ne saurait m'aider à me réconcilier avec Dieu.</p> + +<p>—Cela se trouve à point, répondit-il, car le Doyen Newby est venu de +Chippenham, et en ce moment-ci, il discourt avec notre bon chapelain sur +la nécessité de s'imposer des privations, tout en s'humectant la gorge +avec une bouteille de Tokay premier choix. Au dîner, je l'ai entendu +dire les grâces pour ce qu'il allait recevoir, et presque sans reprendre +haleine, demander au maître d'hôtel comment il avait l'audace de servir +à un diacre de l'Église un poulet non truffé. Mais peut être +désirez-vous le secours spirituel du Doyen Newby? Non? En tout cas je +ferai pour vous tout ce qu'on peut faire raisonnablement, puisque vous +n'êtes pas pour longtemps entre nos mains. Et surtout ayez du courage.</p> + +<p>Il sortit de la cellule, mais il rouvrit bientôt la porte, et montra sa +lugubre figure dans l'entrebâillement.</p> + +<p>—Je suis le capitaine Sinclair, de la maison du Duc, dit-il, si vous +avez besoin de me demander quelque chose. Vous feriez bien de vous +assurer le secours spirituel, car je vous apprendrai que dans cette +cellule-ci il y a eu quelque chose de pire que jamais ne le fut un +gardien ou un prisonnier.</p> + +<p>—Quoi donc? demandai-je.</p> + +<p>—Eh bien, oui, le diable, rien que cela! répondit-il, en entrant et +fermant la porte. Voici comment cela s'est fait. Il y a deux ans, Hector +Marot, le détrousseur de grands chemins, fut enfermé dans cette même +tour des Botelers. Cette nuit là, j'étais moi-même de garde dans le +couloir, et à dix heures je vis le prisonnier assis sur le lit, tout +comme vous l'êtes en ce moment. À minuit, j'eus l'occasion de donner un +coup d'œil, selon mon habitude, dans l'espoir d'égayer ses heures de +solitude. Il avait disparu! Oui, vous pouvez bien ouvrir de grands yeux. +Je n'avais pas perdu de vue la porte un seul instant, et vous vous +rendrez compte par vous-même de la possibilité qu'il fût parti par les +fenêtres. Les murs et le plancher sont en blocs de pierre, autant dire +du roc massif, pour la solidité. Lorsque j'entrai, il y avait une +affreuse odeur de souffre, et la flamme de ma lanterne bleuit. Oui, il +n'y a pas de quoi sourire. Si le diable n'est point parti en emportant +Marot, je vous le demande, qu'est-ce qui l'a fait? Car je suis bien +convaincu qu'un bon ange ne serait jamais venu le délivrer, comme cela +eut lieu jadis pour l'apôtre Pierre. Peut-être le Malin tient-il à un +autre oiseau de la même cage. Aussi puis-je vous avertir de vous +prémunir contre ses attaques.</p> + +<p>—Non, je ne le crains point, répondis-je.</p> + +<p>—C'est bien, croassa le capitaine, ne soyez pas abattu.</p> + +<p>Sa tête disparut et la clef tourna dans la serrure grinçante.</p> + +<p>Les murs étaient d'une épaisseur telle, que quand la porte eut été +fermée, il me fut impossible d'entendre aucun bruit.</p> + +<p>À part la plainte du vent dans les branches des arbres en dehors de +l'étroite fenêtre, tout était silencieux comme la tombe dans l'intérieur +du donjon.</p> + +<p>Ainsi abandonné à moi-même, je m'efforçai de me conformer au conseil du +Capitaine Sinclair, et d'avoir le cœur ferme, bien que ses propos +fussent loin d'être encourageants.</p> + +<p>Au temps de mon enfance, et tout particulièrement parmi les sectaires +avec lesquels je m'étais trouvé en contact, la croyance que le Prince +des Ténèbres se montrait à l'occasion, et qu'il intervenait sous une +forme corporelle dans les affaires humaines était très répandue et +incontestée.</p> + +<p>Les philosophes, dans la paix de leur chambre, peuvent raisonner +doctement sur l'absurdité de ces choses-là, mais dans un donjon où règne +un demi-jour, où l'on est séparé du monde, où la lueur grise domine de +plus en plus, où votre destinée est suspendue au fléau de la balance, il +en est tout autrement.</p> + +<p>Si le récit du capitaine était vrai, l'évasion paraissait tenir du +miracle.</p> + +<p>J'examinai très attentivement les murs de la cellule.</p> + +<p>Ils étaient formés de grands blocs carrés habilement ajustés ensemble.</p> + +<p>La mince fente ou fenêtre était percée au milieu d'un gros bloc de +pierre.</p> + +<p>Partout où la main pouvait atteindre, la surface des murs était couverte +de lettres et d'inscriptions gravées par bien des générations de +prisonniers.</p> + +<p>Le sol était formé de dalles usées par les pas, et solidement réunies +ensemble.</p> + +<p>La recherche la plus minutieuse ne laissait apercevoir aucun trou, +aucune fissure par où un rat eût pu s'enfuir, et à plus forte raison un +homme.</p> + +<p>C'est chose bien étrange, mes enfants, que d'être ainsi couché, d'avoir +tout son sang-froid et de se dire que selon toutes les probabilités, +dans quelques heures votre pouls aura battu pour la dernière fois, et +que votre âme aura été lancée vers sa destination suprême.</p> + +<p>C'est étrange, et très impressionnant.</p> + +<p>Quand on se lance à cheval en pleine mêlée, la mâchoire contractée, les +mains fortement serrées sur la bride et sur la poignée du sabre, on ne +peut sentir les mêmes émotions, car l'esprit humain est ainsi fait qu'un +frisson en efface toujours un autre. De même quand l'homme baisse et +respire péniblement sur le lit ou il va mourir de maladie, on ne saurait +dire qu'il a éprouvé ce frisson, car l'esprit, affaibli par la maladie, +ne peut que s'abandonner, et est incapable d'envisager de trop près ce à +quoi il s'abandonne.</p> + +<p>Mais quand un homme, plein de jeunesse et de vigueur, est ainsi seul, +qu'il voit la mort en face de lui, suspendue sur lui, il a pour +entretenir ses pensées des choses telles que, s'il survit, s'il atteint +à l'âge où les cheveux grisonnent, toute sa vie subira l'empreinte, le +changement que produisent ces heures solennelles, ainsi qu'un cours +d'eau dont la direction est brusquement modifiée par le rude choc d'une +rive contre laquelle il s'est heurté.</p> + +<p>Toutes les fautes, même les moindres, même les travers, apparaissent +avec clarté, en présence de la mort, comme les atomes de poussière +deviennent visibles quand le rayon de soleil pénètre dans une chambre où +l'on a fait l'obscurité.</p> + +<p>Je les remarquai alors, et depuis, je l'espère, je les ai toujours +remarqués.</p> + +<p>J'étais assis la tête penchée sur ma poitrine, profondément absorbé par +ce solennel enchaînement de pensées, lorsque j'en fus brusquement tiré +par un bruit de coups très distinct, tel que le produirait un homme qui +voudrait attirer l'attention.</p> + +<p>Je me levai d'un bond et plongeai mes regards dans l'obscurité +croissante sans pouvoir me rendre compte de quel côté cela venait.</p> + +<p>Je m'étais déjà presque persuadé que mes sens m'avaient trompé, quand le +bruit se répéta, plus fort que la première fois.</p> + +<p>Je levai les yeux et vis une figure qui m'épiait à travers la +meurtrière, ou plutôt une partie de la figure, car je ne pouvais +apercevoir que l'œil et le bord de la joue.</p> + +<p>En montant sur mon siège, je reconnus que ce n'était rien autre que le +fermier qui m'avait tenu compagnie en route.</p> + +<p>—Chut, mon garçon! dit-il à demi-voix dans le plus pur anglais et non +plus dans le patois de l'ouest comme le matin.</p> + +<p>Il passait son doigt à travers l'étroite fente, pour m'inviter au +silence.</p> + +<p>—Parlez bas, ou il pourra arriver que la garde nous entende... +Qu'est-ce que je puis faire pour vous?</p> + +<p>—Comment avez-vous fait pour savoir où je suis? demandai-je avec +étonnement.</p> + +<p>—Mais, mon homme, répondit-il, c'est que je connais cette maison-ci +aussi bien que Beaufort lui-même la connaît. Avant que Badminton fût +construit, mes frères et moi, nous avons passé plus d'un jour à grimper +sur la vieille tour des Botelers. Ce n'est pas la première fois que j'ai +parlé par cette fenêtre. Mais vite, voyons, que puis-je faire pour vous?</p> + +<p>—Je vous suis obligé, monsieur, répondis je, mais je crains que vous ne +puissiez rien faire pour m'être utile, à moins vraiment, que vous ne +soyez en mesure d'informer les amis que j'ai à l'armée, de ce qui m'est +arrivé.</p> + +<p>—Pour cela, je pourrais le faire, répondit le fermier Brown. Écoutez, +mon garçon, ce que je vais vous dire à l'oreille et dont je n'ai soufflé +mot à personne jusqu'à présent. Ma conscience me reproche parfois que +nous étayons un Papiste, pour qu'il règne sur une nation protestante. +Que les gouvernants soient comme les gouvernés, voilà mon opinion. Aux +élections, j'ai fait à cheval le voyage à Sudbury, et j'ai voté pour +Maître Evans, de Turnford, qui était en faveur des Exclusionnistes. Pour +sûr, si le Bill en question avait été adopté, c'est le Duc qui serait +assis sur le trône de son père. La loi aurait dit oui. À présent elle +dit: non. C'est une bien drôle chose que la loi, avec ses oui, oui, ses +non, non, comme ceux de Barclay, le Quaker, qui est venu par ici, +complètement habillé de basane, et a qualifié le curé d'homme coiffé +d'un clocher. La loi est là. Ce n'est pas la peine de tirer des coups de +feu contre elle, ni de lui passer des piques au travers, ni de lancer +contre elle un escadron. Si elle commence par dire non, elle dira non +jusqu'à la fin du chapitre. Autant se battre contre le livre de la +Genèse. Que Monmouth fasse changer la loi, cela fera plus pour lui que +tous les Ducs d'Angleterre. Car enfin, malgré tout, il est protestant, +et je voudrais faire de mon mieux pour le servir.</p> + +<p>—Voyez-vous, dis-je, le capitaine Lockarby sert dans le régiment du +Colonel Saxon, à l'armée de Monmouth. Si les choses tournent mal pour +moi, je regarderais comme une preuve de grande bienveillance de votre +part que vous lui fassiez part de mon affection et lui demandiez +d'annoncer l'événement de vive voix ou par une lettre, avec tous les +ménagements nécessaires, aux gens de Havant. Si j'étais certain que cela +sera fait, ce serait un grand soulagement pour mon esprit.</p> + +<p>—Ce sera fait, mon garçon, dit le bon fermier. J'enverrai mon homme le +plus sûr et mon cheval le plus rapide ce soir même, pour qu'on sache +dans quel passe fâcheuse vous êtes. J'ai ici une lime qui pourrait vous +être utile.</p> + +<p>—Non, répondis-je, l'aide des hommes peut faire bien peu de chose pour +moi ici.</p> + +<p>—Il y avait autrefois un trou dans la voûte. Regardez en haut, et +tâchez de voir s'il y a quelque trace d'une ouverture.</p> + +<p>—La voûte est bien haute, répondis-je, en levant les yeux, mais il n'y +a pas d'indice d'une ouverture.</p> + +<p>—Il y en avait une, répéta-t-il. Mon frère Roger est descendu par là +avec une corde. Dans l'ancien temps, c'était ainsi qu'on descendait les +prisonniers, comme on fit pour Joseph, dans le puits. La porte est chose +toute moderne.</p> + +<p>—Qu'il y ait un trou, qu'il n'y en ait pas, cela ne peut me servir à +rien, répondis-je. Il m'est impossible de grimper jusque-là. Ne restez +pas plus longtemps, mon ami, ou vous en aurez peut-être des ennuis.</p> + +<p>—Alors adieu, mon brave cœur! dit-il à demi voix.</p> + +<p>Et l'œil gris, si plein d'honnêteté, disparut de la fenêtre, ainsi que +le bout de joue rouge.</p> + +<p>Bien des fois, pendant cette longue soirée, je levai les yeux, dans +l'espoir insensé qu'il reviendrait peut-être.</p> + +<p>Le moindre froissement des branches au dehors me faisait quitter mon +siège, mais c'était bien pour la dernière fois que j'avais vu le fermier +Brown.</p> + +<p>Cette visite amicale, si courte qu'elle eût été, me soulagea grandement +l'esprit, car j'avais la promesse d'un homme digne de confiance, que, +quoi qu'il arrivât, mes amis sauraient quelque chose de mon sort.</p> + +<p>Il faisait alors tout à fait sombre.</p> + +<p>J'allais et venais dans la petite chambre, lorsque j'entendis la clef +grincer dans la porte.</p> + +<p>Le capitaine entra, portant une lampe et un grand bol de pain et de +lait.</p> + +<p>—Voici votre souper, mon ami, dit-il. Prenez-le, que vous ayez ou non +de l'appétit, car cela vous donnera de la force pour vous conduire en +homme quand viendra le moment que vous savez. On dit qu'il fut beau de +voir mourir Mylord Russell sur le tertre de la Tour. Ayez du cœur. Que +les gens puissent en dire autant de vous! Sa Grâce est dans une terrible +humeur. Il va et vient, se mord la lèvre, serre les poings en homme qui +peut à peine maîtriser sa colère. Il se peut que ce ne soit pas contre +vous, mais je ne vois pas quelle autre chose l'a mis dans cette colère.</p> + +<p>Je ne répondis point à ce consolateur du genre de Job.</p> + +<p>Aussi me laissa-t-il bientôt, après avoir posé le bol sur le siège et la +lampe à côté.</p> + +<p>Je mangeai tout ce qui m'était servi et alors, me sentant mieux, je +m'étendis sur la couchette et tombai dans un sommeil sans rêves.</p> + +<p>Ce sommeil dura probablement trois ou quatre heures.</p> + +<p>J'en fus tout à coup tiré par un bruit pareil à des grincements de +gonds.</p> + +<p>Je me mis sur mon séant et regardai autour de moi.</p> + +<p>La lampe avait fini par s'éteindre et la cellule était plongée dans une +obscurité impénétrable.</p> + +<p>Une lueur grisâtre à un bout indiquait seule et vaguement la place de +l'ouverture.</p> + +<p>Ailleurs tout était d'une noirceur dense.</p> + +<p>Je tendis l'oreille, mais je ne perçus aucun son.</p> + +<p>Et pourtant j'étais certain de ne m'être point trompé, certain que le +bruit qui m'avait éveillé s'était produit dans l'intérieur même de ma +chambre.</p> + +<p>Je me levai et fis à tâtons le tour des murs, en marchant lentement et +promenant ma main sur les murs et la porte.</p> + +<p>Puis, je passai en tous sens sur le sol pour me rendre compte de l'état +du plancher.</p> + +<p>Autour de moi, comme sous mes pieds je ne reconnus aucun changement.</p> + +<p>Dès lors d'où venait le bruit?</p> + +<p>Je m'assois sur le bord du lit et attendis patiemment dans l'espoir de +l'entendre une seconde fois.</p> + +<p>Il se répéta bientôt.</p> + +<p>C'était un gémissement sourd, un craquement pareil à celui qui se +produit quand on remue avec lenteur et précaution une porte ou un volet +restés longtemps immobiles.</p> + +<p>En même temps, une lumière d'un jaune foncé parut en haut, sortant d'une +mince fente dans le toit en voûte concave qui était au-dessus de moi.</p> + +<p>Pendant que je l'épiais, cette fente s'élargit peu à peu et s'agrandit +comme si l'on tirait un panneau à coulisses, et enfin je vis un trou +assez grand, par lequel passait une tête qui me regardait, et dont le +contour était dessiné par la lumière confuse qui se trouvait derrière +elle.</p> + +<p>Le bout noué d'une corde fut passé à travers cette ouverture et tomba +presque sur le sol de la prison.</p> + +<p>C'était une grosse et solide corde de chanvre, assez forte pour porter +le poids d'un homme lourd, et en tirant dessus, je m'aperçus qu'elle +était fortement assujettie en haut.</p> + +<p>Évidemment mon bienfaiteur inconnu désirait que je m'en servisse pour +monter.</p> + +<p>Je le fis donc, en me servant d'une main après l'autre.</p> + +<p>J'éprouvai quelque peine à passer mes épaules à travers le trou, et je +réussis à atteindre la pièce qui se trouvait au-dessus.</p> + +<p>Pendant que j'étais encore à me frotter les yeux après ce passage +brusque de l'obscurité à la lumière, la corde fut rapidement remontée, +et le panneau glissant refermé.</p> + +<p>Pour ceux qui n'étaient point dans le secret, il ne restait rien qui pût +expliquer ma disparition.</p> + +<p>Je me trouvai en présence d'un homme replet, de petite taille, vêtu d'un +justaucorps grossier et de culottes de basane, ce qui lui donnait +jusqu'à un certain point l'air d'un valet d'écurie.</p> + +<p>Il avait un large chapeau de feutre très enfoncé sur ses yeux et le bas +de sa figure était entouré d'une épaisse cravate.</p> + +<p>Il tenait une lanterne de corne, dont la lumière me permit de voir que +la chambre, où nous nous trouvions, avait la même dimension que +l'oubliette située au-dessous d'elle et n'en différait que par la +présence d'une large fenêtre, qui donnait sur la parc.</p> + +<p>Il n'y avait dans cette pièce aucun meuble, mais elle était traversée +par une grande poutre, sur laquelle avait été assujettie la corde qui +avait servi à mon ascension.</p> + +<p>—Parlez bas, l'ami, dit l'inconnu. Les murs sont épais, et les portes +ferment bien, mais je ne tiens pas à ce que vos gardiens sachent par +quels moyens vous avez été volatilisé.</p> + +<p>—À vrai dire, monsieur, répondis-je, je puis à peine croire que ce soit +autre chose qu'un rêve. Il est extraordinaire qu'on puisse pénétrer +aussi aisément dans ma prison, et plus extraordinaire encore pour moi de +me trouver un ami qui veuille s'exposer ainsi pour moi.</p> + +<p>—Regardez par ici, dit-il, en abaissant sa lanterne de façon à éclairer +la partie du plancher où le panneau était encastrée, ne voyez-vous pas +combien est vieille et moisie la maçonnerie qui l'entoure? Cette +ouverture du toit est aussi ancienne que le donjon même, et bien plus +ancienne que la porte par laquelle vous y avez été introduit. C'était, +en effet, une de ces cellules en forme de bouteille ou oubliettes, que +les rudes gens de jadis avaient inventées pour garder sûrement leurs +prisonniers. Une fois descendu par ce trou dans le puits aux parois de +pierre, l'homme n'avait plus qu'à se ronger le cœur, car son destin +était scellé. Et pourtant, comme vous le voyez, le même procédé qui +jadis empêchait son évasion, vous a rendu aujourd'hui la liberté.</p> + +<p>—Grâce à votre clémence, Monseigneur, dis-je, en jetant un regard +pénétrant sur mon interlocuteur.</p> + +<p>—À présent, assez de déguisement comme cela! s'écria-t-il d'un ton +boudeur, en rejetant en arrière le chapeau à larges bords et me +montrant, ainsi que je m'y attendais, les traits du Duc. Même un jeune +soldat sans expérience voit clair à travers mes efforts pour garder +l'incognito. Je crains de ne faire qu'un piètre conspirateur, capitaine, +car j'ai le caractère ouvert... Oui, après tout, comme le vôtre. Je ne +saurais prendre un meilleur terme de comparaison.</p> + +<p>—Quand on a entendu une fois la voix de Votre Grâce, on ne l'oublie pas +aisément, dis-je.</p> + +<p>—Surtout quand elle parle de chanvre et de prisons, répondit-il en +souriant. Mais si je vous ai fourré en prison, vous devez avouer que je +vous ai offert une compensation en vous en retirant au bout de ma ligne, +comme on tire une épinoche d'une bouteille. Mais comment en êtes-vous +arrivé à me remettre de tels papiers en présence de mon conseil?</p> + +<p>—J'ai fait tout mon possible pour les remettre en particulier, dis-je, +et je vous ai envoyé un message dans ce but.</p> + +<p>—C'est vrai, répondit-il, mais il m'arrive des messages de cette sorte +de tout soldat qui veut vendre son épée, de tout inventeur qui a la +langue longue et la bourse plate. Comment deviner que l'affaire était +réellement importante?</p> + +<p>—J'ai craint de laisser échapper une chance qui pourrait ne jamais +revenir, dis-je. On m'a appris que Votre Grâce n'a que peu de loisir +dans l'époque présente.</p> + +<p>—Je ne saurais vous blâmer, répondit-il, en arpentant la pièce, mais +c'était malencontreux. J'aurais pu dissimuler les dépêches, mais cela +eût excité les soupçons. Votre plan aurait été percé à jour. Il y a bien +des gens qui portent envie à ma haute fortune, et qui sauteraient sur +une occasion de me nuire auprès du Roi Jacques. Sunderland ou Somers, +n'importe lequel d'entre eux, attiseraient la moindre rumeur en une +flamme qu'il serait impossible d'éteindre. Il n'y avait donc d'autre +parti à prendre que de montrer les papiers. La langue la plus venimeuse +n'a pu rien trouver à blâmer dans ma conduite. Quelle attitude +auriez-vous conseillée en pareilles circonstances?</p> + +<p>—Celle qui aurait consisté à aller droit au but, répondis-je.</p> + +<p>—Oui, oui, monsieur La Probité, mais les hommes publics sont tenus à +marcher avec toute la précaution possible, car la ligne droite les +conduirait trop souvent au bord du précipice. La Tour ne serait pas +assez vaste pour loger tous ses hôtes, si tout le monde allait le cœur +dans sa main. Mais à vous, dans ce tête-à-tête, je puis dire mes pensées +véritables sans crainte d'être trahi ou mal compris. Je n'écrirai pas un +mot sur du papier. Il faut que votre mémoire soit la feuille qui portera +ma réponse à Monmouth. Et pour commencer, effacez-en tout ce que vous +avez entendu dans la salle du Conseil. Que cela soit comme si l'on +n'avait rien dit! Est-ce fait?</p> + +<p>—Je comprends que cela ne représentait point les véritables pensées de +Votre Grâce.</p> + +<p>—Il s'en fallait de beaucoup, capitaine. Mais je vous en prie, +dites-moi quelles raisons les rebelles ont-ils de compter sur le succès? +Vous avez dû entendre votre colonel et d'autres discuter sur ce sujet, +ou remarquer d'après leur attitude ce qu'ils en pensaient. A-t-on bon +espoir de tenir tête aux troupes du Roi?</p> + +<p>—Jusqu'à présent, répondis-je, on n'a eu que des succès.</p> + +<p>—Contre les gens de la milice. Mais ils verront qu'il en est tout +autrement quand ils auront affaire à des troupes exercées. Et +pourtant!... et pourtant... Il y a une chose que je sais, c'est que tout +échec de l'armée de Feversham causerait un soulèvement général dans tout +le pays. D'autre part, le parti du Roi est actif. Chaque courrier nous +apporte la nouvelle de renforcements par des levées. Albemarle maintient +encore la milice dans l'Ouest. Le comte de Pembroke est en armes dans le +Comté de Wilts. Lord Lumley arrive de l'Est avec les troupes du Sussex. +Le Comte d'Abingdon tient le Comté d'Oxford. À l'Université, les bonnets +et les robes font partout place aux casques et aux cuirasses. Les +régiments hollandais de Jacques se sont embarqués à Amsterdam. Et +pourtant Monmouth a gagné deux batailles. Pourquoi n'en gagnerait-il pas +une troisième. Les eaux sont troubles... bien troubles.</p> + +<p>Le Duc allait et venait, les sourcils froncés, se disait tout cela à +lui-même plutôt qu'à moi, hochait la tête de l'air d'un homme dans la +plus embarrassante incertitude.</p> + +<p>—Je voudrais que vous disiez à Monmouth, fit-il enfin, que je lui sais +gré des papiers qu'il m'a envoyés, que je les lirai et les examinerai +avec l'attention convenable, et que je l'aiderais si je n'étais entravé +par des gens qui me serrent de près et qui me dénonceraient si je +laissais voir mes véritables pensées. Dites-lui que s'il amène son armée +dans ce pays-ci, je pourrai alors me déclarer ouvertement pour lui, mais +que le faire en ce moment serait ruiner la fortune de ma maison sans lui +être utile en quoi que ce soit. Pouvez-vous lui porter ce message?</p> + +<p>—Je le ferai, Votre Grâce.</p> + +<p>—Dites-moi, demanda-t-il, comment Monmouth se comporte-t-il en cette +entreprise.</p> + +<p>—En chef sage et vaillant, répondis-je.</p> + +<p>—C'est étrange, murmura-t-il. À la cour, on ne cessait de dire, par +manière de plaisanterie, qu'il avait à peine assez d'énergie ou de +constance pour achever une partie à la balle et qu'il jetait toujours sa +raquette avant d'avoir amener le coup gagnant. Ses projets étaient comme +une girouette, tournant à tous les vents. Il n'avait de constant que son +inconstance. Il est vrai qu'il a commandé les troupes du Roi en Écosse, +mais tout le monde savait que Claverhouse et Dalzell ont été les +véritables vainqueurs au Pont de Bothwell. À mon avis, il ressemble à ce +Brutus de l'Histoire Romaine qui feignit d'être faible d'esprit pour +masquer ses ambitions.</p> + +<p>Le Duc avait repris ses propos qu'il adressait à lui-même plutôt qu'à +moi.</p> + +<p>Aussi ne fis-je aucune remarque, si ce n'est pour rappeler que Monmouth +s'était gagné le cœur du petit peuple.</p> + +<p>—C'est là qu'est sa force, dit Beaufort. Il a dans les veines le sang +de sa mère. Il ne trouve pas indigne de serrer la patte sale de Jerry le +rétameur, ou de disputer le prix de la course à un rustaud sur la +pelouse du village. Ce sont ces mêmes rustauds qui l'ont soutenu, alors +que des amis de la haute noblesse sont restés à l'écart. Je voudrais +bien pouvoir lire dans l'avenir. Mais vous avez mon message, capitaine, +et j'espère que si vous y changez quelque chose en le faisant connaître, +ce sera pour y mettre plus de chaleur et de bienveillance. Maintenant il +est temps que vous partiez, car les gardes seront relevés dans moins de +trois heures et votre évasion sera découverte.</p> + +<p>—Mais comment partir? demandai-je.</p> + +<p>—Par ici, répondit-il, en ouvrant la fenêtre et faisant glisser la +corde sur la poutre dans ce sens. La corde sera peut-être trop courte +d'un ou deux pieds, mais vous avez de la taille de reste pour y +suppléer. Lorsque vous aurez pris terre, suivez le chemin sablé qui +tourne à droite jusqu'à ce qu'il vous amène sous les grands arbres du +parc. Le septième de ces arbres a une grosse branche qui passa +par-dessus le mur de clôture. Grimpez sur cette branche et laissez-vous +tomber de l'autre côté. Vous y trouverez mon valet qui vous attend avec +votre cheval. Et en selle, jouez de l'éperon, en toute hâte, avec la +vitesse de la poste, dans la direction du Sud. Quand il fera jour, vous +devrez vous trouver en dehors du terrain dangereux.</p> + +<p>—Mon épée! demandai-je.</p> + +<p>—Tout ce qui vous appartient est ici. Redites à Monmouth ce que je vous +ai dit et faites lui savoir que je vous ai traité avec toute la +bienveillance possible.</p> + +<p>—Mais que dira le Conseil de Votre Grâce, en apprenant ma disparition?</p> + +<p>—Peuh! mon garçon, ne vous mettez pas en peine de cela. Je partirai +pour Bristol dès la pointe du jour et je donnerai à mon conseil assez de +sujets de réflexions pour qu'il n'ait pas le loisir de songer à ce que +vous êtes devenu. Les soldats ne verront là qu'un autre exemple de +l'intervention du Père du Mal, qui depuis longtemps passe pour être +épris de cette cellule au-dessous de nous. Sur ma foi, si tout ce qu'on +raconte est vrai, il s'y est passé assez de choses horribles pour faire +sortir tout ce qu'il y a de diables dans l'abîme. Mais le temps presse. +Passez sans bruit par la fenêtre. C'est cela! Rappelez-vous le message.</p> + +<p>—Adieu, Votre Grâce, répondis-je.</p> + +<p>Et, saisissant la corde, je me laissai glisser à terre rapidement, sans +bruit.</p> + +<p>Alors il la remonta et ferma la fenêtre.</p> + +<p>Lorsque je regardai autour de moi, mon regard tomba sur la fente étroite +qui s'ouvrait sur ma cellule et à travers laquelle ce brave fermier +Brown avait causé avec moi.</p> + +<p>Une demi-heure auparavant, j'étais étendu sur la couchette de la prison, +sans espoir, sans aucune idée d'évasion.</p> + +<p>Et maintenant me voilà de nouveau au grand air.</p> + +<p>Nulle main ne s'étend pour m'arrêter.</p> + +<p>Je respire librement.</p> + +<p>Prison et potence ont également disparu, comme de mauvais rêves qu'on +chasse en se réveillant.</p> + +<p>Le cœur, capable de se bien tremper, s'adoucit grâce à la certitude de +la sécurité.</p> + +<p>Aussi j'ai vu un honnête commerçant se comporter bravement tant qu'il +fut convaincu que sa fortune avait été engloutie par l'Océan, mais +perdre toute sa philosophie en apprenant que la nouvelle était fausse, +et que ses biens avaient traversé le péril sains et saufs.</p> + +<p>Pour ma part, assuré comme je le suis que le hasard n'a aucune part dans +les affaires humaines, je sentais que j'avais été soumis à cette épreuve +pour m'inspirer des pensées sérieuses, et que j'en avais été tiré afin +de pouvoir traduire ces pensées en actes.</p> + +<p>Comme gage des efforts que je ferais dans ce but, je me mis à genoux sur +l'herbe à l'ombre de la tour des Botelers, et je priai, afin de devenir +en ce monde un homme utile, d'obtenir le secours nécessaire pour +m'élever au-dessus de mes besoins et de mes intérêts pour concourir à +tout ce qui se ferait de bon ou de noble dans mon temps.</p> + +<p>Il s'est bien passé cinquante ans, mes chers enfants, depuis le jour ou +je courbai mon intelligence devant le grand Inconnu, dans le parc de +Badminton éclairé par la lune, mais je puis dire sincèrement qu'à partir +de ce jour-là jusqu'au jour présent, les objets, que je m'étais +proposés, m'ont servi de boussole sur les flots sombres de la +vie—boussole à laquelle il m'arrive parfois de ne point obéir—car la +chair est faible et frêle, mais qui du moins a toujours été là, pour que +je puisse la consulter dans les périodes de doute et de danger.</p> + +<p>Le sentier de droite traversait des bosquets et longeait des pièces +d'eau peuplées de carpes pendant un bon mille.</p> + +<p>J'arrivai enfin à la rangée d'arbres qui suivait le mur de clôture.</p> + +<p>Je ne vis pas un être vivant sur mon trajet, excepté une harde de daims +qui s'enfuirent comme des ombres légères sous le clair de lune +pâlissant.</p> + +<p>Je me retournai.</p> + +<p>Je vis les hautes tours et les pignons de l'aile des Botelers se +dessiner en noir d'un air menaçant contre le ciel étoilé.</p> + +<p>J'arrivai au septième arbre.</p> + +<p>Je grimpai sur la grosse branche qui passait par-dessus la muraille du +parc et je me laissai tomber de l'autre côté, où je trouvai mon bon +vieux gris-pommelé m'attendant sous la surveillance d'un palefrenier.</p> + +<p>Je m'élançai en selle, me ceignis une fois encore de mon épée et partie +au galop, d'un train aussi rapide que le comportaient quatre jambes +pleines de bonne volonté, pour retourner à mon point de départ.</p> + +<p>Je chevauchai pendant toute cette nuit-là sans tirer les rênes, +traversant des hameaux endormis, des fermes baignées de clair de lune, +longeant des cours d'eau brillants, furtifs, franchissant des collines +couvertes de bouleaux.</p> + +<p>Quand le ciel d'Orient passa de la teinte rouge à la teinte écarlate, et +que le grand soleil montra son bord par-dessus les hauteurs bleues du +comté de Somerset, j'avais déjà accompli une bonne partie de mon trajet.</p> + +<p>C'était au matin d'un jour de sabbat et de tous les villages arrivait le +doux tintement d'appel des cloches.</p> + +<p>Je ne portais alors sur moi plus de papiers compromettants.</p> + +<p>Aussi pouvais-je voyager avec plus d'insouciance.</p> + +<p>Quelque part, un gardien de route au regard pénétrant me demanda où +j'allais, mais lorsque je lui eus répondu que je venais de chez Sa Grâce +le Duc de Beaufort, cela suffit pour dissiper ses soupçons.</p> + +<p>Plus loin, près d'Axbridge, je rencontrai un marchand de bestiaux qui se +rendait à Wells au trot lourd de son cob luisant.</p> + +<p>Je chevauchai quelque temps en sa compagnie et appris que toute la +région nord du comté de Somerset était maintenant en pleine révolte, et +que Wells, Shepton Mallet et Glastonbury étaient occupés par les +volontaires en armes du Roi Monmouth.</p> + +<p>Toutes les forces royales s'étaient repliées vers l'Ouest ou l'Est, +jusqu'à ce qu'il leur vint des renforts.</p> + +<p>En traversant les villages, je vis le drapeau bleu aux clochers des +églises, les paysans s'exerçant sur la pelouse, et je n'aperçus nulle +part de fantassins ou de dragons pour faire reconnaître l'autorité des +Stuarts.</p> + +<p>Mon trajet me fit passer par Shepton Diallet, l'auberge du joueur de +flûte, Bridgewater, et North Petherton.</p> + +<p>Enfin, quand arriva la fraîcheur du soir, j'arrêtai mon cheval fatigué à +l'enseigne des <i>Mains jointes</i> et aperçus les clochers de Taunton dans +la vallée au-dessous de moi.</p> + +<p>Une cruche de bière pour le cavalier, un grand seau d'avoine pour le +cheval rendirent leur ardeur à l'un et à l'autre, et nous nous étions +remis en route, quand accoururent, descendant la pente avec toute la +vitesse dont ils étaient capables, une quarantaine de cavaliers.</p> + +<p>Ils allaient d'un tel train, que je m'arrêtai, ne sachant si c'étaient +des amis ou des ennemis, mais quand ce tourbillon arriva près de moi, je +reconnus dans les deux officiers qui les conduisaient, Ruben Lockarby et +Sir Gervas Jérôme.</p> + +<p>En me voyant, ils agitèrent les mains, et Ruben fit un bond qui le jeta +sur la crinière de son cheval, où il resta un instant, jambe de çà, +jambe de là, jusqu'au moment où l'animal le rejeta en selle.</p> + +<p>—C'est Micah! criait-il d'une voix haletante.</p> + +<p>Après quoi il resta la bouche béante, les larmes jaillissant sur sa +bonne figure.</p> + +<p>—Corbleu, l'ami! Comment êtes-vous venu ici? dit Sir Gervas en me +lardant avec son index comme pour s'assurer que j'étais là en chair et +en os. Nous partions en enfants perdus dans le pays de Beaufort, pour le +rosser et lui brûler sous le nez sa belle maison, s'il vous était arrivé +malheur. Un valet d'écurie est arrivé il n'y a qu'un instant, envoyé par +un fermier de là-bas, pour nous informer que vous étiez sous le coup +d'une condamnation à mort. Sur quoi je suis parti, avec ma perruque à +moitié frisée, et j'ai appris que l'ami Lockarby avait obtenu de Lord +Grey un congé pour se rendre dans la Nord avec ces hommes. Mais comment +avez-vous été traité?</p> + +<p>—Bien et mal, répondis-je en serrant les mains d'amis. La nuit +dernière, je ne comptais pas voir un nouveau lever de soleil, et +pourtant vous me revoyez ici bien portant, au complet. Mais il faudrait +du temps pour raconter tout cela.</p> + +<p>—Oui, et le Roi Monmouth sera sur les épines, en vous attendant. +Volte-face, mes gars, et en route pour le camp. Jamais mission ne fut +plus vite et plus heureusement terminée que la nôtre. Il aurait fait +mauvais pour Badminton si vous aviez été endommagé.</p> + +<p>Les troupiers firent demi-tour et revinrent au petit trot à Taunton, où +je rentrai entre mes deux fidèles amis.</p> + +<p>Ils m'apprirent tout ce qui s'était passé en mon absence, et de mon côté +je leur contai mes aventures.</p> + +<p>La nuit était venue avant que nous eussions franchi les portes.</p> + +<p>J'y confiai Covenant aux soins du valet d'écurie du Maire et me rendis +tout droit au château pour faire mon rapport sur ma mission.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XI_La_querelle_au_conseil" id="XI_La_querelle_au_conseil"></a><a href="#table">XI—La querelle au conseil.</a></h2> + + +<p>Au moment où je me présentai, le Conseil du Roi Monmouth était réuni, et +mon entrée causa une joyeuse surprise, car on venait justement +d'apprendre ma situation périlleuse.</p> + +<p>La présence du Roi lui-même ne put empêcher plusieurs membres et parmi +eux les deux vieux soldats de fortune, de se lever brusquement et de me +serrer la main avec chaleur.</p> + +<p>Monmouth dit, lui aussi, quelques mots pleins de grâce et m'invita à +m'asseoir à la table avec les autres.</p> + +<p>—Vous avez conquis le droit de prendre place dans notre Conseil, +dit-il, et pour qu'il ne naisse point de jalousie parmi d'autres +capitaines, en vous voyant au milieu de nous, je vous octroie +présentement le titre spécial de commandant des éclaireurs, fonction qui +n'ajoutera que peu, sinon rien, à votre tâche actuelle, dans l'état où +sont maintenant nos forces, mais qui vous donnera la préséance sur vos +camarades. Nous avons appris que vous avez été accueilli par Beaufort de +la façon la plus rude et que vous étiez en terrible situation dans ses +prisons. Mais vous êtes arrivé sain et sauf, sur les talons mêmes de +l'homme qui a apporté la nouvelle. Dites-nous ce qui vous est survenu +depuis le premier moment jusqu'à la fin.</p> + +<p>J'aurais voulu me borner à parler de Beaufort et de son message, mais +comme le Conseil semblait désireux d'entendre tout le récit de mon +voyage, je dis en langage aussi bref, aussi simple que possible, les +divers incidents qui m'étaient arrivés, l'embuscade des contrebandiers, +la caverne, la capture de l'employé de l'Excise, le voyage à bord du +lougre, comment j'avais fait la connaissance du fermier Brown, comment +j'avais été jeté en prison et en avais été délivré, le message que +j'étais chargé d'apporter.</p> + +<p>Tout cela fut écouté par le Conseil avec la plus grande attention.</p> + +<p>De temps à autre, un juron mal contenu d'un courtisan, un gémissement et +une prière d'un Puritain, montraient avec quel ardent intérêt on suivait +les phases diverses de mon aventure. Mais ce qui attira le plus +l'attention, ce fut le langage de Beaufort.</p> + +<p>On m'interrompit plus d'une fois quand on croyait que je passais sur +quelqu'une des choses dites ou faites sans donner le temps de +l'apprécier.</p> + +<p>Lorsque je fus enfin arrivé au bout, tout le monde resta silencieux.</p> + +<p>On se regardait les uns les autres, à attendre que quelqu'un formulât +une opinion.</p> + +<p>—Sur ma parole, dit Monmouth, voici un jeune Ulysse, bien que son +Odyssée n'ait exigé que trois jours pour s'accomplir. Scudéry ne serait +pas aussi ennuyeuse si elle s'inspirait de cette caverne, de +contrebandiers et de ce panneau à coulisse. Qu'en dites-vous, Grey?</p> + +<p>—En effet, il a eu sa part d'aventures, répondit le gentilhomme, et il +a accompli sa mission en héraut intrépide et zélé. Vous dites que +Beaufort ne vous a rien donné par écrit?</p> + +<p>—Pas un seul mot, Mylord, répondis-je.</p> + +<p>—Et son message confidentiel consistait à dire qu'il était bien disposé +pour nous et qu'il se joindrait à nous, si nous étions dans son pays.</p> + +<p>—C'était bien le sens de ses paroles, Mylord.</p> + +<p>—Et cependant, devant son conseil, il a prononcé des paroles amères +contre nous. Il a fait un affront au Roi et il a traité fort légèrement +ses justes appels à la loyauté de sa noblesse.</p> + +<p>—Il l'a fait, répondis-je.</p> + +<p>—Il voudrait bien se trouver à la fois des deux côtés de la haie, dit +le Roi Monmouth. Un homme de cette sorte finira probablement par n'être +ni de l'un ni de l'autre côté, mais au milieu des ronces. Il peut +cependant se faire que nous ayons avantage à faire un mouvement de son +côté, de manière à lui donner la possibilité de se déclarer.</p> + +<p>—En tout cas, Votre Majesté se souvient, dit Saxon, que nous avons +décidé de marcher dans la direction de Bristol et de faire une tentative +sur la ville.</p> + +<p>—On s'occupe à fortifier les ouvrages, dis-je, et il s'y trouve cinq +mille volontaires du Comté de Gloucester. En passant, j'ai vu les +ouvriers au travail sur les remparts.</p> + +<p>—Si nous gagnons Beaufort, nous aurons la ville, dit Sir Stephen +Timewell. Il s'y trouve déjà nombre de gens pieux et honnêtes, qui se +réjouiraient de voir une armée protestante dans leurs murs. Si nous +avions à faire le siège, nous pourrions compter sur leur concours.</p> + +<p>—Grêle et éclairs! s'écria le guerrier allemand avec une impatience que +ne pouvait contenir la présence même du Roi, comment nous parler de +sièges et de blocus, alors que nous n'avons pas même une pièce de siège +avec nous.</p> + +<p>—Le Seigneur nous fournira des pièces de siège, s'écria Ferguson, de sa +voix étrange et nasillarde. Le Seigneur n'a-t-il point brisé les tours +de Jéricho sans l'aide de la poudre à canon. Le Seigneur n'a-t-il pas +fait surgir le brave Robert Ferguson? Ne l'a-t-il pas sauvé malgré +trente-cinq sommations à comparaître et vingt-deux proclamations des +impies? Quelle chose lui est impossible? Hosannah! Hosannah!</p> + +<p>—Le Docteur a raison, dit un Indépendant anglais à la face carrée, à la +peau tannée, nous parlons trop des moyens de la chair, des chances du +siècle, et nous comptons sans cette bienveillance céleste qui devrait +nous servir de bâton sur les routes pleines de cailloux et de +fondrières... Oui, messieurs, reprit-il, en élevant la voix et regardant +les courtisans assis de l'autre côté de la table, vous pouvez accueillir +d'un air moqueur les paroles pieuses, mais je vous le dis, c'est vous, +avec vos pareils, qui attirerez sur cette armée la colère de Dieu.</p> + +<p>—Et moi aussi, je le dis, cria d'un ton farouche un autre sectaire.</p> + +<p>—Et moi aussi... Et moi aussi, crièrent plusieurs autres, parmi +lesquels était Saxon.</p> + +<p>—Est-ce que Votre Majesté trouve bon que nous soyons insultés à la +table de votre propre Conseil? s'écria un des courtisans, en se levant +tout à coup, la figure rougie. Faudra-t-il que nous supportions encore +longtemps cette violence, parce que nous avons la religion du +gentilhomme, et que nous préférons la pratiquer dans le secret de nos +cœurs plutôt qu'au coin des rues, avec ces Pharisiens.</p> + +<p>—Ne parlez pas contre les Saints de Dieu, s'écria un Puritain d'un ton +haut et farouche. J'entends au-dedans de moi une voix qui me dit qu'il +vaudrait mieux te frapper à mort, oui, même en présence du Roi, plutôt +que de te permettre de semer le mépris sur ceux qui ont été régénérés.</p> + +<p>Plusieurs, des deux côtés, s'étaient levés.</p> + +<p>Les mains étaient posées sur les poignées des épées et l'on échangeait +des regards plus terribles que des coups de rapières.</p> + +<p>Mais les conseillers plus calmes et plus raisonnables réussirent à +rétablir la paix et à faire rasseoir à leurs places les adversaires qui +se chamaillaient.</p> + +<p>—Qu'est-ce à dire, messieurs, s'écria le Roi, la figure assombrie par +la colère, quand le silence fut enfin rétabli. Est-ce là que s'arrête +mon autorité, au point qu'on bavarde et qu'on se dispute comme si la +salle de mon Conseil était celle d'une taverne de Fleet-Street? Est-ce +ainsi que vous respectez ma personne? Je vous le dis, j'aimerais mieux +renoncer pour toujours à mes justes droits sur la couronne, et retourner +en Hollande, ou consacrer mon épée à la défense de la Chrétienté contre +le Turc que de souffrir pareille indignité. Si quelqu'un est convaincu +d'avoir excité la discorde chez les soldats ou parmi les citoyens sous +couleur de religion, je sais ce que j'aurai à faire à son égard. Que +chacun prêche aux siens, que nul ne se mêle du troupeau de son prochain. +Quant à vous, Mr Bramwell, et Mr Joyce, ainsi que vous, Mr Henry +Nuttall, nous vous regarderons comme dispensés d'assister à ces réunions +jusqu'au jour où nous songerons de nouveau à vous. Vous pouvez +maintenant vous séparer et rentrer chacun dans vos quartiers. Demain +matin, avec l'aide de Dieu, nous nous mettrons en route dans la +direction du Nord, pour voir quelle fortune attend notre entreprise dans +ces contrées.</p> + +<p>Le Roi s'inclina pour faire entendre que la réunion officielle était +terminée, et prenant Lord Grey à part, dans une embrasure de fenêtre, il +s'entretint avec lui d'un air préoccupé.</p> + +<p>Les Courtisans, qui comptaient parmi eux plusieurs Anglais et des +gentilshommes étrangers, venus avec quelques esquires des comtés de +Devon et de Somerset, sortirent en masse, l'air provocateur, avec un +grand bruit d'éperons et de sabres.</p> + +<p>Les Puritains se groupèrent, la mine grave, et partirent, après eux, non +point avec des façons réservées, et les yeux baissés, comme ils le +faisaient d'ordinaire, mais avec les traits farouches, les sourcils +froncés, et tels que les Juifs d'autrefois se montraient quand l'appel +«À vos tentes, Israël» vibrait encore à leurs oreilles.</p> + +<p>Véritablement la discorde religieuse, l'ardeur sectaire étaient dans +l'air.</p> + +<p>Au dehors, sur la pelouse du château, les voix des prédicants montaient +comme un bourdonnement d'insectes.</p> + +<p>Tous les chariots, les barils, les caisses que le hasard avait mis à +leur disposition étaient changés en autant de chaires, chacune ayant son +orateur et son petit cercle d'auditeurs empressés.</p> + +<p>Ici c'était un volontaire de Taunton, en costume de bure, en bottes +montantes et à bandoulière, qui dissertait sur la Justification par les +œuvres.</p> + +<p>Ailleurs un grenadier de la milice, à l'habit d'un rouge flamboyant, aux +buffleteries blanches, s'enfonçait dans le mystère de la Trinité.</p> + +<p>Sur certains points, où les chaires improvisées étaient trop +rapprochées, les sermons avaient tourné en une ardente discussion entre +les deux prédicateurs, et l'auditoire y participait par des murmures +sourds, des gémissements, et chacun applaudissait le champion dont les +doctrines étaient les plus conformes aux siennes.</p> + +<p>Ce fut à travers cette scène, rendue plus frappante encore par la lueur +rouge et tremblotante des feux de bivouacs, que je me frayai passage, le +cœur lourd, car je sentais combien il était vain d'espérer le succès, +quand régnait tant de discorde.</p> + +<p>Quant à Saxon, ses yeux brillaient.</p> + +<p>Il se frottait les mains avec satisfaction.</p> + +<p>—Le ferment opère, dit-il, et ce ferment produira des résultats.</p> + +<p>—Je ne vois pas ce qui peut en sortir, si ce n'est du désordre et de la +faiblesse, répondis-je.</p> + +<p>—Il en sortira de bons soldats, mon garçon, dit-il. Ils sont en train +de s'aiguiser, chacun de la façon qui lui est propre, sur la pierre de +la religion. Ces disputes engendrent des fanatiques, et le fanatique est +l'étoffe dont sont fait les conquérants. N'avez-vous pas entendu dire +que l'armée du Vieux Noll était divisée entre Presbytériens, +Indépendants, Antinomiens, Hommes de la Cinquième Monarchie, Brownistes, +et une vingtaine d'autres sectes, dont les querelles ont créé les plus +beaux régiments qui se soient jamais alignés sur un champ de bataille.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Ainsi que le font ceux qui établissent leur foi</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Sur l'épée et le fusil comme texte sacré.</i><br /></span> +</div></div> + +<p>«Vous connaissez ce distique du vieux Samuel. Je vous le dis, j'aime +mieux les voir occupés à cela qu'à leur exercice, avec toutes leurs +bisbilles et leur vacarme.</p> + +<p>—Mais ce désaccord au Conseil? demandai-je.</p> + +<p>—Ah! cela c'est chose plus grave. Toutes les religions peuvent se +souder ensemble. Mais le Puritain et le Libertin, c'est comme l'huile et +l'eau. Mais le Puritain, c'est l'huile, car il est toujours en haut. Ces +courtisans n'ont en vue qu'eux-mêmes; tandis que les autres ont derrière +eux l'élite, le nerf de l'armée. Il est heureux qu'on se mette en marche +demain. Les troupes royales, ainsi quel je l'ai appris, affluent dans la +plaine de Salisbury, mais leur artillerie et leurs convois de vivres les +retardent. Elles savent bien qu'elles doivent apporter tout ce qui leur +est nécessaire et qu'elles doivent compter fort peu sur le bon vouloir +des paysans de la contrée. Ah! l'ami Buyse, comment cela va-t-il?</p> + +<p>—<i>Gans gut</i>, dit le gros Allemand, qui surgit devant nous dans +l'obscurité. Mais Sapperment! Quelles clameurs! quels croassements, on +dirait une volée de corneilles au moment du coucher. Vous autres +Anglais, vous êtes... oui, tonnerre et éclair! un singulier peuple. Il +n'y en a pas deux d'entre vous sous le ciel qui soient du même avis sur +n'importe quel sujet. Le Cavalier tient à son bel habit et à son +franc-parler. Le Puritain vous coupera la gorge plutôt que de renoncer à +son costume sombre et à sa Bible. «Le Roi Jacques I» crient les uns. «Le +Roi Monmouth» crient les paysans. «Le Roi Jésus» disent les Hommes de la +cinquième Monarchie: «À bas tous les Rois!» crient Maître Wade et +quelques autres qui tiennent pour la République.</p> + +<p>«Depuis le jour où je me suis embarqué à Amsterdam sur le Helderenbergh, +je me suis toujours senti la tête tourner quand j'ai taché de comprendre +ce que vous voulez, car avant que l'un ait fini d'expliquer son affaire, +et que je commence à voir un peu clair dans le <i>Finsterniss</i> (les +ténèbres), un autre arrive avec une autre histoire, et me voilà dans le +même embarras qu'au premier moment. Mais vous, mon jeune Hercule, je +suis vraiment content de vous voir revenu sain et sauf. J'hésite un peu +à vous tendre ma main, après le traitement que vous lui avez fait subir +récemment. J'espère que vous ne vous en portez que mieux, malgré les +dangers que vous avez courus.</p> + +<p>—À vrai dire, répondis-je, je me sens les paupières très lourdes. À +part une heure ou deux sur le lougre et à peu près autant de temps sur +la couchette de la prison, je n'ai pas fermé l'œil depuis que j'ai +quitté le camp.</p> + +<p>—Rassemblement au second coup de clairon, vers huit heures! dit Saxon. +Donc nous allons vous quitter pour que vous puissiez vous reposer de vos +fatigues.</p> + +<p>Les deux vieux soldats, après m'avoir fait de la tête un signe d'adieu, +se dirigèrent ensemble à grands pas vers la rue encombrée qui se nommait +Fore Street, pendant que je me frayais passage de mon mieux pour gagner +la demeure hospitalière du Maire.</p> + +<p>Et il me fallut recommencer mon récit d'un bout à l'autre, avant qu'on +me permît enfin de rentrer dans ma chambre.</p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Micah Clarke - Tome II, by Arthur Conan Doyle + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MICAH CLARKE - TOME II *** + +***** This file should be named 18717-h.htm or 18717-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/7/1/18717/ + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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