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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:54:00 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Micah Clarke - Tome II, by Arthur Conan Doyle
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Micah Clarke - Tome II
+ Le Capitaine Micah Clarke
+
+Author: Arthur Conan Doyle
+
+Translator: Albert Savine
+
+Release Date: June 29, 2006 [EBook #18717]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MICAH CLARKE - TOME II ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+Arthur Conan Doyle
+
+
+
+
+MICAH CLARKE
+
+Tome II
+
+LE CAPITAINE MICAH CLARKE
+
+(1911)
+
+Table des matières
+
+I--Notre arrivée à Taunton.
+II--Le rassemblement sur la place du Marché.
+III--Maître Stephen Timewell, Maire de Taunton.
+IV--Une mêlée nocturne.
+V--La Revue des Hommes de l'Ouest.
+VI--Un échange de poignées de mains entre moi et le Brandebourgeois.
+VII--Nouvelles reçues de Havant.
+VIII--Le piège tendu sur la route de Weston.
+IX--De la bienvenue qui m'accueille à Badminton.
+X--Des choses étranges qui se passent dans le Donjon des Botelers.
+XI--La querelle au conseil.
+
+
+
+
+I--Notre arrivée à Taunton.
+
+
+Les ombres empourprées de soir s'étendaient sur la campagne.
+
+Le soleil s'était couché derrière les lointaines hauteurs de Quantock et
+de Brendon quand la colonne d'infanterie, que formaient nos rudes
+paysans, traversa de son pas lourd Curry Revel, Wrantage et Hendale.
+
+De tous les cottages situés sur le bord de la route, de toutes les
+fermes aux tuiles rouges, les paysans sortaient en foule sur notre
+passage, portant des cruches pleines de lait ou de bière, échangeant des
+poignées de mains avec nos rustauds, les pressant d'accepter des vivres
+ou des boissons.
+
+Dans les petits villages, jeunes et vieux accouraient en bourdonnant,
+pour nous saluer, et poussaient des cris prolongés et sonores en
+l'honneur du Roi Monmouth et de la Cause protestante.
+
+Les gens, qui restaient à la maison, étaient presque tous des vieillards
+et des enfants, mais çà et là un jeune laboureur que l'hésitation ou
+quelques devoirs avaient retenu, était si enthousiasmé de notre air
+martial, des trophées visibles de notre victoire, qu'il s'emparait d'une
+arme et se joignait à nos rangs.
+
+L'engagement avait diminué notre nombre, mais il avait produit un grand
+effet moral et fait de notre cohue de paysans une véritable troupe de
+soldats.
+
+L'autorité de Saxon, les phrases braves et âpres où il distribuait
+l'éloge ou le blâme, avaient produit plus encore.
+
+Les hommes se disposaient en un certain ordre et marchaient d'un pas
+alerte en corps compact.
+
+Le vieux soldat et moi, nous chevauchions en tête de la colonne, Master
+Pettigrue cheminant toujours à pied entre nous.
+
+Puis, venait la charrette chargée de nos morts.
+
+Nous les emportions avec nous pour leur assurer une sépulture décente.
+
+Ensuite marchaient une quarantaine d'hommes armés de faux et de
+faucilles, portant sur l'épaule leur arme primitive et précédant le
+chariot où se trouvaient nos blessés.
+
+Après venait le gros de la troupe des paysans.
+
+L'arrière-garde était composée de dix ou douze hommes sous les ordres de
+Lockarby et de Sir Gervas.
+
+Ils montaient les chevaux capturés et portaient les cuirasses, les épées
+et les carabines des dragons.
+
+Je remarquai que Saxon chevauchait la tête tournée en arrière et jetait
+de ce côté des regards inquiets, qu'il s'arrêtait près de toutes les
+saillies du terrain, pour s'assurer que nous n'avions personne sur nos
+talons pour nous poursuivre.
+
+Ce fut seulement quand on eut parcouru bien des milles d'un trajet
+monotone, et quand le scintillement des lumières de Taunton put
+s'apercevoir au loin dans la vallée, vers laquelle nous descendions,
+qu'il poussa un profond soupir de soulagement et déclara qu'il nous
+croyait hors de tout danger.
+
+--Je ne suis pas enclin à m'effrayer pour peu de chose, fit-il
+remarquer, mais nous sommes embarrassés de blessés et de prisonniers, au
+point que Petrinus lui-même aurait été fort empêché de dire ce que nous
+aurions à faire, dans le cas où la cavalerie nous rattraperait.
+Maintenant, Maître Pettigrue, je puis fumer ma pipe tranquillement, sans
+dresser l'oreille au moindre grincement de roue, aux bâillements d'un
+villageois en gaîté.
+
+--Alors même qu'on nous aurait poursuivis, dit le ministre d'un ton
+résolu, tant que la main du Seigneur nous servira de bouclier, pourquoi
+les craindrions nous?
+
+--Oui, oui, répondit Saxon impatienté, mais en certaines circonstances,
+c'est le diable qui a le dessus. Le peuple lui-même n'a-t-il pas été
+vaincu et emmené en captivité? Qu'en pensez-vous, Clarke?
+
+--Un engagement pareil, c'est assez pour une journée, fis-je remarquer.
+Par ma foi, si au lieu de charger, ils avaient continué à faire feu de
+leurs carabines, il nous aurait fallu faire une sortie ou tomber sous
+les balles là où nous étions.
+
+--C'est pour cette raison-là que j'ai interdit à nos hommes armés de
+mousquets de riposter, dit Saxon. Leur silence a fait croire à l'ennemi
+que nous n'avions à nous tous qu'un ou deux pistolets. Aussi notre feu a
+été d'autant plus terrifiant qu'il était plus inattendu. Je parierais
+que parmi eux il n'y a pas un homme qui ne comprenne qu'il a été attiré
+dans un piège. Remarquez comme ces coquins ont fait volte-face et pris
+la fuite, comme si cela faisait partie de leur exercice journalier.
+
+--Les paysans ont reçu le choc comme des hommes, fis-je remarquer.
+
+--Il n'y a rien de tel qu'une teinture de calvinisme, pour tenir bien
+raide une ligne de bataille, dit Saxon. Voyez le Suédois quand il est
+dans ses foyers. Où trouverez-vous un homme au coeur plus honnête, plus
+simple, plus dépourvu de toute qualité militaire, si ce n'est qu'il est
+capable d'ingurgiter plus de bière de bouleau que vous ne pourrez en
+payer. Et pourtant il suffit de le bourrer de quelques textes
+énergiques, familiers, de lui mettre une pique entre les mains, et de
+lui donner pour chef un Gustave, et il n'y a pas au monde d'infanterie
+capable de lui résister. D'autre part, j'ai vu de jeunes Turcs, sans
+éducation militaire, batailler en l'honneur du Koran avec autant
+d'entrain que l'ont fait les gaillards, qui nous suivent, en l'honneur
+de la Bible que Maître Pettigrue portait devant eux.
+
+--J'espère, dit gravement le ministre, que par ces remarques vous n'avez
+pas l'intention d'établir une comparaison quelconque entre nos écritures
+sacrées et les compositions de l'imposteur Mahomet, non plus que
+d'inférer une analogie, entre la furie que le diable inspire aux
+incroyants Sarrasins, et le courage chrétien des fidèles qui luttent.
+
+--En aucune façon, répondit Saxon en m'adressant un ricanement par
+dessus la tête du ministre, je me bornais à montrer combien le malin est
+habile à imiter les influences de l'Esprit.
+
+--Ce n'est que trop vrai, Maître Saxon, dit le ministre avec tristesse.
+Parmi les débats et les discordes, il est bien difficile de discerner la
+vraie route. Mais je m'émerveille de ce que, au milieu des pièges et
+tentations qui assaillent la vie de soldat, vous vous soyez conservé pur
+de souillure, et le coeur toujours fidèle à la vraie foi.
+
+--Cette force là ne me venait point de moi-même, dit Saxon d'un ton
+pieux.
+
+--En vérité, en vérité, s'écria Maître Josué, des hommes comme vous sont
+bien nécessaires dans l'armée de Monmouth. Il s'en trouve plusieurs, à
+ce qu'on m'a dit, qui viennent de Hollande, du Brandebourg, de l'Écosse,
+et qui ont été formés à l'art de la guerre, mais ils ont si peu cure de
+la cause que nous soutenons, qu'ils jurent et sacrent de manière à
+épouvanter nos paysans et à attirer sur l'armée une condamnation d'en
+haut. Il en est d'autres qui tiennent fermement pour la vraie foi et qui
+ont été élevés parmi les justes, mais hélas! ils n'ont aucune expérience
+du camp et de la campagne. Notre Divin Maître peut agir par le moyen de
+faibles instruments, mais il n'est pas moins certain que tel peux être
+choisi pour briller dans la chaire, et être malgré cela peu capable de
+se rendre utile dans une échauffourée comme celle que nous vîmes
+aujourd'hui. Pour ma part, je sais disposer un discours de façon à
+satisfaire mon troupeau, et que mes auditeurs soient fâchés de voir le
+sablier fini, mais je sens que ce talent ne servirait à bien peu de
+chose quand il s'agirait de dresser des barricades, ou d'employer les
+armes charnelles. C'est ainsi que cela se passe dans l'armée des
+fidèles: ceux qui ont les capacités pour commander sont mal vus du
+peuple, tandis que ceux dont le peuple écoute volontiers la parole sont
+peu entendus aux choses de la guerre. Maintenant nous avons vu en ce
+jour que vous êtes un homme de tête et d'action, et néanmoins de vie
+modeste et réservée, plein d'aspirations après la Parole, et de menaces
+contre Apollyon. En conséquence, je vous le répète, vous serez parmi eux
+un véritable Josué, ou bien un Samson, destiné à briser les colonnes
+jumelles du Prélatisme et du Papisme, de façon à ensevelir dans sa chute
+ce gouvernement corrompu.
+
+Decimus Saxon s'en tint pour toute réponse à un de ces grognements qui
+passaient parmi ces fanatiques pour la manifestation d'une intense
+agitation, d'une émotion intérieure.
+
+La physionomie était si austère, si pieuse, ses gestes si solennels.
+
+Il répétait tant de fois sa grimace, levant les yeux, joignant les
+mains, et faisant tant d'autres simagrées qui caractérisaient le
+sectaire exalté, que je ne pus m'empêcher d'admirer la profondeur et la
+perfection de l'hypocrisie qui avait enveloppé si complètement sous son
+manteau sa nature rapace.
+
+Un mouvement malicieux, que je ne pus maîtriser, me porta à lui rappeler
+qu'il y avait au moins un homme qui appréciait à leur valeur les
+apparences qu'il se donnait.
+
+--Avez-vous raconté au digne ministre, dis-je, votre captivité parmi les
+Musulmans et la noble manière dont vous avez soutenu la foi catholique à
+Istamboul?
+
+--Non, s'écria notre compagnon, j'aurais bien du plaisir à entendre ce
+récit. Je m'émerveille de voir qu'un homme aussi fidèle, aussi
+inflexible que vous, ait été jamais mis en liberté par les impurs et
+sanguinaires sectateurs de Mahomet.
+
+--Il n'est pas bien séant que je fasse ce récit, dit Saxon avec un grand
+sang-froid, en me jetant un regard de travers tout plein de venin. C'est
+à mes camarades de mauvaise fortune et non à moi à décrire ce que j'ai
+souffert pour la foi. Je suis à peu près certain, Maître Pettigrue, que
+vous auriez fait comme moi, si vous vous étiez trouvé là-bas... La ville
+de Taunton se déploie bien tranquillement devant nous, et il y a bien
+peu de lumière pour une heure aussi avancée, vu qu'il est près de dix
+heures. Il est clair que les troupes de Monmouth ne sont pas encore
+arrivées, sans cela nous aurions vu des indices de bivouacs dans la
+vallée; car s'il fait assez chaud pour dormir en plein air, les hommes
+sont obligés de faire du feu pour préparer leur repas.
+
+--L'armée aurait eu quelque peine à arriver aussi loin dit le ministre.
+Elle a, à ce qu'on m'a appris, été très retardée par le manque d'armes
+et le défaut de discipline. Songez aussi, que c'est le onze que
+s'effectua le débarquement de Monmouth à Lyme et nous ne sommes qu'à la
+nuit du quatorze. Il a fallu faire bien des choses dans ce temps.
+
+--Quatre jours entiers! grommela le vieux soldat. Et pourtant je
+n'attendais rien de mieux, vu le défaut de soldats éprouvés parmi eux, à
+ce qu'on me dit. Par mon épée! Tilly ou Wallenstein n'auraient pas mis
+quatre jours pour aller de Lyme à Taunton, quand même toute la cavalerie
+du Roi Jacques aurait barré la route. Ce n'est pas ainsi, en lambinant,
+qu'on mène les grandes entreprises. On doit frapper fortement,
+brusquement. Mais, dites-moi, mon digne monsieur, car nous n'avons guère
+recueilli en route que des rumeurs et des suppositions, n'y a-t-il pas
+eu quelque sorte d'engagement à Bridport?
+
+--En effet, il y a eu un peu de sang versé dans cette localité. Ainsi
+que je l'ai appris, les deux premiers jours ont été employés à enrôler
+les fidèles, et à chercher des armes pour les en pourvoir. Vous avez
+raison de hocher la tête, car les heures étaient précieuses. À la fin,
+on parvint à mettre en un certain ordre environ cinq cents hommes,
+auxquels on fit longer la côte, sous le commandement de Lord Grey de
+Wark et de Wade, l'homme de loi. À Bridport, ils se trouvèrent en face
+de la milice rouge du Dorset et d'une partie des Habits jaunes de
+Portman. Si tout ce qu'on dit est vrai, on n'a pas lieu de se montrer
+bien fier de part ni d'autre. Grey et sa cavalerie ne cessèrent de tirer
+sur la bride que quand ils furent revenus se mettre en sûreté à Lyme. On
+dit cependant que leur fuite est plutôt imputable à la dureté de la
+bouche de leurs montures qu'au peu de coeur des cavaliers. Wade et ses
+fantassins tinrent tête bravement et eurent le dessus sur les troupes du
+Roi. On a beaucoup crié dans le camp contre Grey, mais Monmouth n'a
+guère les moyens de se montrer sévère à l'égard du seul gentilhomme qui
+ait rejoint son drapeau.
+
+--Peuh! fit Saxon, d'un ton bourru, les gentilshommes n'abondaient pas
+dans l'armée de Cromwell, je crois, et pourtant elle a fait une bonne
+figure contre le Roi, qui avait autour de lui autant de Lords qu'il y a
+de baies dans un buisson. Si vous avez le peuple pour vous, à quoi bon
+rechercher ces beaux gentlemen à perruque, dont les blanches mains et
+les fines rapières rendent autant de services que des épingles à
+cheveux.
+
+--Sur ma foi, dis-je, si tous les freluquets font aussi peu de cas de
+leur vie que notre ami Sir Gervas, je ne souhaiterais pas de meilleurs
+compagnons sur le champ de bataille.
+
+--Et c'est la vérité, oui, s'écria avec conviction Maître Pettigrue. Et
+pourtant, comme Joseph, il porte un habit de bien des couleurs, et il a
+d'étranges façons de parler. Personne n'aurait pu combattre avec tant de
+bravoure, ni fait meilleure figure contre les ennemis d'Israël.
+Assurément ce jeune homme a du bon dans le coeur, et deviendra un séjour
+de la grâce et un vaisseau de l'Esprit, quoique pour le moment il soit
+empêtré dans le filet des folies mondaines et des vanités charnelles.
+
+--Il faut l'espérer, dit dévotement Saxon. Mais avez-vous encore quelque
+chose à nous apprendre au sujet de la révolte, digne monsieur?
+
+--Très peu, si ce n'est que les paysans sont accourus en si grand nombre
+qu'il a fallu en renvoyer beaucoup, faute d'armes. Tous ceux qui paient
+la dîme dans le comté de Somerset vont à la recherche de cognes et de
+faux. Il n'y a pas un forgeron qui ne soit occupé dans sa forge du matin
+au soir, à faire des fers de pique. Il y a six mille hommes comme cela
+dans le camp, mais ils n'ont pas même un mousquet pour cinq. À ce qu'on
+m'a dit, ils se sont mis en marche sur Axminster, où ils auront affaire
+au Duc d'Albemarle qui est parti d'Exeter avec quatre mille hommes des
+milices de Londres.
+
+--Alors, quoique nous fassions, nous arriverons trop tard, m'écriai-je.
+
+--Vous aurez assez de bataille avant que Monmouth échange son chapeau de
+cheval contre une couronne et sa roquelaure à dentelles contre la
+pourpre, dit Saxon. Si notre digne ami que voici est exactement
+renseigné, et qu'un engagement de cette sorte ait lieu, ce ne sera que
+le prologue de la pièce. Lorsque Churchill et Feversham arriveront avec
+les propres troupes du Roi, ce sera alors que Monmouth fera le grand
+saut, qui le portera sur le trône ou sur l'échafaud.
+
+Pendant qu'avait lieu cette conversation, nous avions mis nos chevaux au
+pas pour descendre le sentier tortueux qui longe la pente Est de Taunton
+Deane.
+
+Depuis quelque temps, nous avions pu voir dans la vallée au-dessous de
+nous les lumières de la ville de Taunton, et la longue bande d'argent de
+la rivière la Tone.
+
+La lune, brillant de tout son éclat dans un ciel sans nuages, répandait
+un doux et paisible rayonnement sur la plus belle et la plus riche des
+vallées anglaises.
+
+De magnifiques résidences seigneuriales, des tours crénelées, des
+groupes de cottages bien abrités sous leurs toits de chaume, les vastes
+et silencieuses étendues des champs de blé, de sombres bosquets, à
+travers lesquels brillaient les fenêtres éclairées des maisons qui
+peuplaient leurs profondeurs, tout cela se développait autour de nous,
+ainsi que les paysages indéfinis, muets, qui se déploient devant nous en
+nos rêves.
+
+Il y avait dans ce tableau tant de calme, tant de beauté, que nous
+arrêtâmes nos chevaux à un coude que faisait le sentier, que les paysans
+las, les pieds meurtris, firent halte, que les blessés eux-mêmes se
+soulevèrent dans la charrette, pour réjouir leurs yeux par un regard
+jeté sur cette terre promise.
+
+Tout à coup, du silence, monta une voix forte, fervente, qui s'adressait
+à la Source de Vie pour lui demander de garder et préserver ce qu'elle
+avait créé.
+
+C'était Maître Josué Pettigrue, qui, à genoux, implorait à la fois des
+lumières pour l'avenir, et exprimait sa reconnaissance de ce que son
+troupeau était sorti sain et sauf des dangers rencontrés sur son chemin.
+
+Je voudrais, mes enfants, posséder un de ces cristaux magiques dont vous
+parlent les livres, afin de pouvoir vous y montrer cette scène: les
+noires silhouettes des cavaliers, l'attitude grave, sérieuse des
+paysans, les uns agenouillés pour prier, les autres s'appuyant sur leurs
+armes grossières, l'expression à la fois soumise et narquoise des
+dragons prisonniers, la rangée de figures pâles, contractées par la
+souffrance, qui regardaient par-dessus le bord de la charrette, le
+choeur de gémissements, de cris, de phrases entrecoupées qui
+interrompait parfois la parole ferme et égale du pasteur.
+
+Si seulement j'étais capable de peindre une pareille scène avec le
+pinceau d'un Verrio ou d'un Laguerre, je n'aurais pas besoin de la
+décrire en ce langage décousu et faible.
+
+Maître Pettigrue avait terminé son discours d'actions de grâce, et
+allait se relever quand le tintement musical d'une cloche nous arriva de
+la ville endormie à nos pieds.
+
+Pendant une ou deux minutes, ce son s'éleva tour à tour fort et faible,
+en sa douce et claire vibration.
+
+Il fut suivi d'un second coup d'un son plus grave, plus âpre, et d'un
+troisième, et l'air finit par s'emplir d'un joyeux carillon.
+
+En même temps, on entendit une rumeur de cris, d'applaudissements, qui
+s'enfla, s'étendit et devint un grondement puissant.
+
+Des lumières étincelèrent aux fenêtres.
+
+Des tambours battirent.
+
+Toute la ville fut en mouvement.
+
+Ces manifestations soudaines de réjouissance, suivant d'aussi près la
+prière du ministre, furent regardées comme un heureux présage par les
+superstitieux paysans, qui poussèrent un cri de joie et, se remettant en
+marche, furent bientôt arrivés aux confins de la ville.
+
+Les sentiers et la chaussée étaient noirs d'une foule formée par la
+population de la ville, hommes, femmes, enfants.
+
+Beaucoup d'entre eux portaient des torches et des lanternes, et cette
+masse serrée allait dans une même direction.
+
+Nous les suivîmes, et nous nous trouvâmes sur la place du marché, où des
+groupes de jeunes apprentis entassaient des fagots, pour un feu de joie,
+tandis que d'autres mettaient en perce deux où trois grands tonneaux
+d'ale.
+
+Ce qui donnait lieu à cette subite explosion de joie, c'était la
+nouvelle toute fraîche que la milice d'Albemarle avait déserté en
+partie, et que le reste avait été battu, ce matin là, à Axminster.
+
+Lorsqu'on apprit le succès de notre propre engagement, la joie populaire
+devient plus tumultueuse que jamais.
+
+On se précipita au milieu de nous, on nous combla de bénédictions, en
+cet étrange dialecte de l'ouest, à la prononciation épaisse.
+
+On embrassait nos chevaux autant que nous.
+
+Des préparatifs furent bientôt faits pour accueillir nos compagnons
+fatigués.
+
+Un long édifice vide, qui servait de magasin pour les laines, fut garni
+d'une épaisse couche de paille et mis à leur disposition.
+
+On y plaça un grand baquet rempli d'ale, et une abondante provision de
+viandes froides et de pain de froment.
+
+De notre côté, nous descendîmes par la rue de l'Est, à travers les cris
+et les poignées de main de la foule, pour nous rendre à l'hôtellerie du
+_Blanc-Cerf_, où, après un repas hâtif, nous fûmes fort heureux de
+nous mettre au lit.
+
+Mais à une heure avancée de la nuit, notre sommeil fut interrompu par
+les réjouissances de la foule qui, après avoir brûlé en effigie Lord
+Sunderland et Grégoire Alford, Maire de Lyme, s'attarda à chanter des
+chansons du pays de l'Ouest et des hymnes puritains jusqu'aux premières
+heures du matin.
+
+
+
+
+II--Le rassemblement sur la place du Marché.
+
+
+La belle ville où nous nous trouvions alors, était le véritable centre
+de la rébellion, bien que Monmouth n'y fût pas encore arrivé. C'était
+une localité florissante, faisant un grand commerce de laine et de draps
+à côtes, qui donnait du travail à près de sept mille habitants.
+
+Ainsi elle occupait un rang élevé parmi les cités anglaises, et n'avait
+au-dessus d'elle que Bristol, Norwich, Bath, Exeter, York, Worcester,
+entre les villes de province.
+
+Taunton avait été longtemps fameux non seulement par ses ressources et
+par l'initiative de ses habitants, mais encore par la beauté et la bonne
+culture du pays qui s'étendait autour d'elle et produisait une vaillante
+race de fermiers.
+
+Depuis un temps immémorial, la ville avait été un centre de ralliement
+pour le parti de la liberté, et pendant bien des années elle avait
+penché pour la République en politique et pour le puritanisme en matière
+de religion.
+
+Aucune localité du Royaume n'avait combattu avec plus de bravoure pour
+le Parlement, et bien qu'elle eût été deux fois assiégée par Goring, les
+bourgeois, sous les ordres du courageux Robert Blake, avait lutté si
+désespérément que chaque fois les Royalistes avaient été obligés de se
+retirer déconfits.
+
+Pendant le second siège, la garnison avait été réduite à se nourrir de
+la chair des chiens et des chevaux, mais pas un mot relatif à une
+reddition n'était sorti de sa bouche, non plus que de celle de
+l'héroïque commandant.
+
+C'était ce même Blake sous lequel le vieux marin Salomon Sprent avait
+combattu contre les Hollandais.
+
+Après la Restauration, le Conseil Privé, pour faire voir qu'il se
+souvenait du rôle joué par la glorieuse ville du comté de Somerset,
+avait ordonné, par une mesure toute spéciale, la démolition des remparts
+qui entouraient la cité vierge.
+
+Aussi, au temps dont je parle, il ne restait de l'enceinte de murs
+épais, si bravement défendue par la dernière génération de citadins, que
+quelques misérables amas de débris.
+
+Toutefois il restait encore bien des souvenirs de ces temps orageux.
+
+Les maisons du pourtour portaient encore les cicatrices et les lézardes
+produites par les bombes et les grenades des cavaliers.
+
+D'ailleurs, la ville entière avait une farouche et martiale apparence.
+
+On eût dit un vétéran parmi les cités qui avaient combattu au temps
+jadis.
+
+Elle ne redoutait point de voir encore une fois l'éclair des canons et
+d'entendre le sifflement aigu des projectiles.
+
+Le Conseil de Charles pouvait détruire les remparts que ses soldats
+avaient été incapables de prendre, mais nul édit royal n'avait le
+pouvoir d'en finir avec le caractère résolu et les opinions avancées des
+bourgeois.
+
+Bon nombre d'entre eux, nés et grandis dans le fracas de la guerre
+civile, avaient subi dès leur enfance l'action incendiaire des récits de
+la guerre de jadis, et des souvenirs du grand assaut où les mangeurs
+d'enfants de Lumley furent précipités en bas de la brèche par les bras
+vigoureux de leurs pères.
+
+Ainsi furent entretenues dans Taunton des dispositions plus énergiques,
+un caractère plus guerrier qu'en toute autre ville provinciale
+d'Angleterre.
+
+Cette flamme fut attisée par l'action infatigable d'une troupe d'élite
+de prédicants non conformistes, parmi lesquels le plus en vue était
+Joseph Alleine.
+
+On n'eût pu mieux choisir comme foyer d'une révolte, car aucune cité
+n'attachait plus de prix aux libertés et à la croyance qui étaient
+menacées.
+
+Une forte troupe de bourgeois était déjà partie pour rejoindre l'armée
+rebelle, mais beaucoup étaient restés à la ville pour la défendre.
+
+Ceux-ci furent renforcés par des bandes de paysans, comme celle à
+laquelle nous nous étions nous-mêmes attachés.
+
+Elles étaient accourues en masse des environs, et maintenant elles
+partageaient leur temps entre les discours de leurs prédicateurs
+favoris, et l'exercice qui consistait à s'aligner et à manier leurs
+armes.
+
+Dans les cours, les rues, les places du marché, on apprenait la marche,
+la manoeuvre, le soir, le matin, à midi.
+
+Lorsque nous sortîmes à cheval après le déjeuner, toute la ville
+retentissait des cris de commandement et du fracas des armes.
+
+Nos amis d'hier se rendaient sur la place du marché au moment où nous y
+arrivâmes, et ils nous eurent à peine vus qu'ils ôtèrent leurs chapeaux
+et nous accueillirent par des acclamations nourries, et ils ne
+consentirent à se taire que quand nous les eûmes rejoints au petit trot
+pour prendre notre place à leur tête.
+
+--Ils ont juré qu'aucun autre ne serait leur chef, dit le ministre,
+debout près de l'étrier de Saxon.
+
+--Je ne pouvais pas souhaiter de plus solides gaillards à conduire,
+dit-il.
+
+--Qu'ils se déploient en double ligne, en avant de l'hôtel de ville!
+Comme cela! c'est cela!
+
+--Rangez-vous bien, la ligne d'arrière! dit-il en se plaçant à cheval
+vis-à-vis d'eux. Maintenant mettez-vous pour prendre position, le flanc
+gauche immobile, pour servir de pivot à l'autre! C'est cela: voilà une
+ligne aussi rigide, aussi droite qu'une épée sortant des mains d'Andrea
+Ferrare... Je t'en prie, l'ami, ne tiens pas ta pique comme si c'était
+une houe, quoique j'espère que tu feras de bonne besogne avec elle pour
+émonder la vigne du Seigneur... Et vous, monsieur, il faut porter votre
+mousqueton sur l'épaule au lieu de le tenir sous le bras comme un dandy
+tient sa canne. Jamais malheureux soldat se vit-il obligé de mettre en
+ordre une équipe aussi panachée! Mon bon ami le Flamand lui-même ne
+servirait pas à grand-chose, ici, non plus que Petrinus qui, dans son
+traité _De re militari_, ne donne nulles indications sur la façon de
+faire faire l'exercice à un homme dont l'arme est une faucille ou une
+faux.
+
+--Épaulez faux! Portez faux! Présentez faux! dit tout bas Ruben à
+l'oreille de Sir Gervas.
+
+Et tous deux éclatèrent de rire sans se préoccuper des froncements de
+sourcils de Saxon voûté.
+
+--Partageons-les, dit-il, en trois compagnies de quatre-vingts hommes.
+
+--Non, un instant... Combien avez-vous d'hommes armés de mousquets?
+Cinquante-cinq. Qu'ils sortent des rangs! Ils formeront la première
+ligne ou compagnie. Sir Gervas Jérôme, vous avez sans doute commandé la
+milice de votre comté, et vous savez quelque chose sur l'exercice à feu.
+Si je suis le chef de cette troupe, je vous nomme capitaine de cette
+compagnie. Elle formera la première dans la bataille, et c'est une
+position qui ne vous déplaira pas, je le sais.
+
+--Pardieu, il faudra qu'ils se poudrent la tête, dit Sir Gervas d'un ton
+décidé.
+
+--Vous aurez à pourvoir à tout leur arrangement, répondit Saxon. Que la
+première compagnie s'avance de six pas sur le pont! C'est cela!...
+Maintenant que les hommes armés de piques se présentent! Quatre-vingt
+sept! une compagnie bonne pour le service. Lockarby, chargez-vous de ces
+hommes, et n'oubliez pas ceci: les guerres d'Allemagne l'ont démontré.
+La meilleure cavalerie est aussi impuissante contre des piquiers bien
+fermes que les vagues contre un rocher. Vous serez le capitaine de la
+seconde compagnie. Allez vous placer à sa tête.
+
+--Par ma foi, s'ils ne savent pas mieux se battre que leur capitaine ne
+sait se tenir à cheval, dit à demi-voix Ruben, ce sera une fâcheuse
+affaire. J'espère qu'ils seront plus solides sur le champ de bataille
+que je ne le suis en selle.
+
+--Quant à la troisième compagnie des hommes armés de faux, je la confie
+à vos soins, capitaine Micah Clarke, reprit Saxon. Le bon Maître Josué
+Pettigrue sera notre aumônier militaire. Sa voix et sa présence ne
+seront-elles pas pour nous comme la manne dans le désert, comme des
+sources d'eau dans les lieux arides. Quant aux sous-officiers, je vois
+que vous les avez déjà choisis. Vos capitaines auront le droit d'ajouter
+à ce nombre, ceux qui frappent avec sang-froid et ne font pas de
+quartier. Maintenant j'ai encore une chose à vous dire. Je parle de
+façon à ce que tout le monde m'entende, et que dans la suite personne ne
+se plaigne de ce qu'on ne lui a pas fait connaître clairement les règles
+de son service. Ainsi donc, je vous avertis que quand le clairon sonnera
+l'appel du soir, qu'on aura déposé le casque et la pique, je suis comme
+vous, et vous comme moi, les uns et les autres, des ouvriers dans le
+même champ, et nous buvons aux mêmes sources de vie. Ainsi donc je
+prierai avec vous, je prêcherai avec vous, je vous donnerai des
+éclaircissements, je ferai tout ce qui peut convenir à un frère de
+pèlerinage sur la route fatigante. Mais écoutez bien, amis, quand nous
+sommes sous les armes, et qu'il y a de bonne besogne à faire, en marche,
+ou sur le champ de bataille, ou à la revue, que votre tenue soit
+régulière, militaire, scrupuleuse. Soyez vifs à entendre, alertes à
+obéir, car je ne veux pas de flemmards, ni de traînards, et s'il s'en
+trouvait, je leur ferais sentir le poids de ma main. Oui, j'irai même
+jusqu'à les supprimer. Je vous le déclare, il n'y aura point de pitié
+pour des gens de cette sorte.
+
+Sur ces mots il s'arrêta, promena ses regards sur sa troupe d'un air
+sévère, ses paupières très baissées sur ses yeux brillants et mobiles.
+
+--Si donc, reprit-il, un homme se trouvait parmi vous qui redoute de se
+soumettre à une discipline rigoureuse, qu'il sorte des rangs, et qu'il
+se mette en quête d'un chef plus indulgent car je vous le dis, tant que
+je commanderai ce corps, le régiment d'infanterie de Wiltshire, qui a
+pour chef Saxon, sera digne de faire ses preuves en cette cause sainte
+et si propre à élever les âmes.
+
+Le colonel se tut et resta immobile sur sa jument.
+
+Les paysans, formés en longue ligne levèrent les yeux, les uns d'un air
+balourd, les autres d'un air d'admiration, certains avec une expression
+de crainte devant ses traits sévères, osseux, et son regard plein de
+menaces.
+
+Mais personne ne bougea.
+
+Il reprit:
+
+--L'honorable Maître Timewell, Maire de cette belle ville de Taunton,
+laquelle a été une tour de force pour les fidèles pendant ces longues
+années pleines d'épreuves pour l'esprit, se dispose à nous passer en
+revue, quand les autres corps se seront réunis. Ainsi donc, capitaines,
+à vos commandements... Là, les mousquetaires! Formez les rangs, avec
+trois pas d'intervalle entre chaque ligne. Faucheurs, prenez place sur
+la gauche; que les sous-officiers se postent sur les flancs et en
+arrière. Comme cela! Voilà qui est bien manoeuvré pour un premier essai,
+quoiqu'un bon adjudant avec sa trique, à la façon impériale, puisse
+trouver encore ici pas mal de besogne.
+
+Pendant que nous étions occupés ainsi à nous organiser d'une manière
+rapide et sérieuse un régiment, d'autres corps de paysans, plus ou moins
+disciplinés, s'étaient rendus sur la Place du Marché et y avaient pris
+position.
+
+Ceux de notre droite étaient venus de Frome et de Radstock, dans le nord
+du comté de Somerset.
+
+C'était une simple cohue dont les armes consistaient en fléaux,
+maillets, et autres outils de ce genre, et sans autres signes de
+ralliement que des branches vertes fixées dans les rubans de leurs
+chapeaux.
+
+Le corps, qui se trouvait à notre gauche, portait un drapeau indiquant
+qu'il se composait d'hommes du comté de Dorset.
+
+Ils étaient moins nombreux, mais mieux équipés, car leur premier rang
+tout entier était comme le nôtre, armé de mousquets.
+
+Pendant ce temps, les bons bourgeois de Taunton, leurs femmes et leurs
+filles, s'étaient groupés sur les balcons et aux fenêtres qui avaient
+vue sur la place du Marché, et d'où ils pouvaient assister au défilé.
+
+Ces graves bourgeois, aux barbes taillées en carré, aux vêtements de
+drap, avec leurs imposantes moitiés en velours et taffetas à triple
+poil, regardaient du haut de leurs observatoires, tandis que çà et là
+s'entrevoyait sous la coiffe puritaine une jolie figure timide et très
+propre à confirmer la renommée de Taunton, ville aussi célèbre par la
+beauté de ses femmes que pour les prouesses de ses hommes.
+
+Les côtés de la place étaient occupés par la masse compacte des gens du
+peuple, vieux tisseurs de laine à la barbe blanche, matrones aux faces
+revêches, villageoises avec leurs châles posés sur la tête, essaims
+d'enfants, qui de leurs voix aiguës acclamaient le Roi Monmouth et la
+succession protestante.
+
+--Sur ma foi, dit Sir Gervas, en faisant reculer son cheval jusqu'à ce
+qu'il se trouvât sur la même ligne que moi, nos amis aux bottes carrées
+ne devraient pas être si pressés d'aller au ciel, alors qu'ils ont parmi
+eux, sur terre, des anges en si grand nombre. Par le Corps Dieu! ne
+sont-elles pas belles! Et à elles toutes, elles n'ont pas une mouche,
+pas un diamant, et pourtant que ne donneraient pas vos belles fanées du
+Mail ou de la Piazza pour avoir leur innocence et leur fraîcheur?
+
+--Je vous en prie, au nom du ciel, ne leur envoyez pas de ces sourires
+et de ces saluts, dis-je. Ces politesses sont de mise à Londres, mais
+elles seraient entendues de travers parmi ces simples villageoises au
+Somerset et leurs parents, gens à la tête chaude, et qui frappent dur.
+
+J'avais à peine dit ces mots que la porte à deux vantaux de l'Hôtel de
+Ville s'ouvrit, et que le cortège des pères de la cité apparut sur la
+place du marché.
+
+Deux trompettes en justaucorps _ini-parti_ les précédaient, en
+sonnant une fanfare sur leurs instruments.
+
+Derrière eux venaient les aldermen et les conseillers, graves et
+vénérables vieillards, drapés dans des robes de soie noire à traîne, aux
+collets et aux bords formés de coûteuses fourrures.
+
+Après eux s'avançait un petit homme rougeaud, bedonnant, qui tenait à la
+main la verge, insigne de son office.
+
+C'était le secrétaire de la ville.
+
+Le défilé des dignitaires se terminait par la haute et imposante
+personne de Stephen Timewell, Maire de Taunton.
+
+Il y avait dans l'extérieur de ce magistrat bien des choses faites pour
+attirer l'attention, car tous les traits qui caractérisaient le parti
+puritain, auquel il appartenait, se personnifiaient et s'exagéraient en
+lui.
+
+Il était d'une taille très haute, extrêmement maigre, avec un air
+fatigué, des paupières lourdes, qui trahissaient les jeûnes et les
+veilles.
+
+Les épaules courbées, la tête penchée sur la poitrine marquaient les
+effets de l'âge, mais ses yeux brillants, d'un gris d'acier, l'animation
+qui se remarquait dans les traits de sa figure pleine de vivacité,
+prouvaient à quelle hauteur l'enthousiasme religieux pouvait s'élever
+au-dessus de la faiblesse corporelle.
+
+Une barbe pointue, en désordre, tombait à mi-chemin de sa ceinture.
+
+Ses longs cheveux, blancs comme la neige, s'échappaient en voltigeant de
+dessous une calotte de velours.
+
+Cette calotte était fortement tendue sur le crâne de façon à faire
+saillir les oreilles dans une position forcée, de chaque côté, coutume
+qui a valu à son parti l'épithète de «dresse-l'oreille» qui lui fut si
+souvent appliquée par ses adversaires.
+
+Son costume était d'une simplicité étudiée, de couleur sombre.
+
+Il se composait de son manteau noir, de culottes en velours foncé, de
+bas de soie, avec des noeuds de velours aux souliers à la place des
+boucles alors en usage.
+
+Une grosse chaîne d'or, qu'il portait au cou, était la marque de son
+office.
+
+En avant de lui marchait à pas comptés le gros secrétaire de la ville,
+au gilet rouge, une main sur la hanche, l'autre étendue pour brandir la
+verge qui lui servait d'insigne.
+
+Il jetait des regards solennels à droite et à gauche, s'inclinait de
+temps en temps comme s'il s'attribuait les applaudissements.
+
+Ce petit homme avait attaché à sa ceinture un énorme sabre qui résonnait
+sur ses pas avec un bruit de ferraille sur le pavé formé de galets, et
+qui de temps en temps se mettait entre ses jambes.
+
+Alors l'homme l'enjambait d'un air brave et reprenait sa marche sans
+rien perdre de sa dignité.
+
+Trouvant à la fin ces interruptions trop fréquentes, il abaissa la
+poignée de son sabre de manière à en élever la pointe, et il continua à
+marcher avec l'air d'un coq bantam dont la queue aurait été réduite à
+une seule plume.
+
+Lorsque le Maire eut passé en avant et en arrière des différents corps
+et les eut inspectés avec une minutie et une attention bien propres à
+prouver que l'âge n'avait point émoussé ses qualités militaires, il fit
+demi-tour dans l'intention évidente de nous parler.
+
+Aussitôt son secrétaire s'élança devant lui, agitant les bras, et criant
+à tue-tête:
+
+--Silence, bonnes gens! Silence pour le très honorable Maire de Taunton!
+Silence pour le digne Maître Stephen Timewell.
+
+Et au milieu de ses gestes et de ses cris, il s'empêtra encore une fois
+dans son arme démesurée, et alla s'étaler à quatre pattes dans le
+ruisseau.
+
+--Silence, vous même, Maître Tetheridge, dit d'un ton sévère le
+magistrat suprême, si l'on vous rognait votre épée et votre langue, ce
+serait aussi avantageux pour vous que pour nous. Ne saurais-je dire
+quelques mots opportuns à ces braves gens sans que vous veniez
+m'interrompre par vos aboiements discordants?
+
+L'encombrant personnage se ramassa et s'esquiva derrière le groupe des
+conseillers, pendant que le Maire gravissait avec lenteur les degrés de
+la croix du marché.
+
+De là, il nous parla d'une voix haute, perçante, qui prenait plus
+d'ampleur à chaque mot, si bien qu'elle s'entendait jusque dans les
+coins les plus éloignés de la place.
+
+--Amis dans la foi, dit-il, je rends grâce au Seigneur d'avoir été
+épargné dans ma vieillesse pour être présent à cette pieuse réunion. Car
+nous, gens de Taunton, nous avons toujours entretenu vivante parmi nous
+la flamme du Covenant, parfois peut-être obscurcie par les courtisans
+des circonstances, mais restée toujours allumée dans les coeurs de notre
+peuple. Toutefois il régnait autour de nous des ténèbres pires que
+celles de l'Égypte, alors que Papisme et Prélatisme, Arminianisme et
+Érastianisme faisaient rage et se donnaient libre cours sans rencontrer
+d'obstacle ni de répression. Mais que vois-je maintenant? Vois-je les
+fidèles se retirer tremblants en leurs cachettes, et dressant l'oreille
+pour percevoir le bruit des fers des chevaux de leurs oppresseurs?
+Vois-je une génération docile aux maîtres du jour, avec le mensonge aux
+lèvres, et la vérité ensevelie au fond de son coeur? Non, je vois devant
+moi des hommes pieux, qui viennent non seulement de cette belle cité,
+mais encore de tout le pays à la ronde, et des comtés de Dorset, et de
+Wilts, certains même, à ce qu'on me dit, du Hampshire, tous disposés,
+empressés à besogner vigoureusement pour la cause du Seigneur. Et quand
+je vois ces hommes fidèles, et quand je pense que chacune des grosses
+pièces de monnaie qu'ils ont dans leurs caisses est prête à les
+soutenir, et quand je sais que ceux qui, dans le pays, ont survécu aux
+persécutions, rivalisent de prières pour nous, j'entends une voix
+intérieure qui me dit que nous abattrons les idoles de Dagon et que nous
+bâtirons dans cette Angleterre, notre pays, un temple de la vraie
+religion tel que ni Papisme, ni Prélatisme, ni idolâtrie, ni aucune
+autre invention du Mauvais ne prévaudra jamais contre lui.
+
+Un sourd murmure d'approbation que rien ne pouvait contenir, monta des
+rangs compacts de l'infanterie insurgée, en même temps que les armes ou
+mousquetons retombaient sur le pavé avec un bruit sonore.
+
+Saxon tourna à demi sa figure farouche, en levant la main d'un signe
+d'impatience.
+
+Le grondement rauque s'éteignit parmi nos hommes, pendant que nos
+compagnons de droite et de gauche, moins disciplinés, continuaient à
+agiter leurs branches vertes et à faire sonner leurs armes.
+
+Les gens de Taunton restaient immobiles, résolus, silencieux, mais leurs
+traits contractés, leurs sourcils froncés prouvaient que l'éloquence de
+leur concitoyen avait remué jusqu'en ses profondeurs l'esprit fanatique
+qui les distinguait.
+
+--J'ai en main, reprit le Maire, en tirant de sa poitrine un papier
+roulé, la proclamation dont notre royal chef s'est fait précéder. En sa
+grande bonté, en son abnégation, il a, dans le premier appel daté de
+Lyme, fait savoir qu'il laisserait le choix d'un monarque aux Communes
+d'Angleterre, mais ayant appris que ses ennemis faisaient de cette
+déclaration l'usage le plus scandaleux, le plus vil, et assuraient qu'il
+avait trop peu de confiance en sa propre cause pour surprendre
+publiquement le titre qui lui était dû, il a décidé de mettre fin à ces
+mauvais propos.
+
+«Sachez donc que par la présente il est proclamé que James, Duc de
+Monmouth, est désormais le Roi légitime d'Angleterre, que Jacques
+Stuart, le papiste et le fratricide, est un scélérat usurpateur, qu'il
+est promis cinq mille guinées à quiconque le livrera mort ou vif, et que
+l'assemblée siégeant actuellement à Westminster et se donnant le nom de
+Communes d'Angleterre est une assemblée illégale, que ses actes sont
+nuls et non avenus devant la loi. Dieu bénisse le Roi Monmouth et la
+Religion protestante!»
+
+Les trompettes sonnèrent une fanfare, et le peuple applaudit, mais le
+Maire, levant ses mains maigres et blanches pour réclamer le silence,
+reprit:
+
+--Il est arrivé ce matin un message du Roi. Il envoie son salut à ses
+fidèles sujets protestants, et ayant fait halte à Axminster, pour se
+reposer après sa victoire, il se mettra bientôt en marche, et sera parmi
+vous dans deux jours au plus tard.
+
+«Vous serez peinés d'apprendre que le bon Alderman Rider a péri, frappé
+au plus fort de la mêlée. Il est mort en homme et en chrétien, léguant
+toute sa fortune en ce monde, ainsi que sa fabrique de draps et ses
+biens immeubles, pour la continuation de la guerre.
+
+«Parmi les autres morts, il n'y en a pas plus de dix qui soient de
+Taunton. Deux vaillants jeunes pères ont été moissonnés, Ohosés et
+Ephraïm Hollis, dont la pauvre mère...
+
+--Ne vous désolez pas à mon sujet, bon Maître Timewell, cria une voix de
+femme dans la foule. J'ai trois autres fils, aussi solides, que j'offre
+tous pour la même querelle.
+
+--Vous êtes une digne femme, _Mistress_ Hollis, répondit le Maire, et
+vos enfants ne seront point perdus pour vous. Le nom suivant sur ma
+liste est celui de Jessé Tréfail, puis viennent Joseph Millar et
+Aminadab Holt...
+
+Un mousquetaire, homme d'un certain âge, se trouvant dans là première
+ligne de l'infanterie Taunton, enfonça son chapeau sur ses yeux, et cria
+d'une voix forte et ferme:
+
+--Le Seigneur me l'a donné, le Seigneur me l'a ôté. Béni soit le nom du
+Seigneur!
+
+--C'est votre fils unique, Maître Holt, dit le Maire, mais le Seigneur a
+aussi sacrifié son Fils unique pour que vous et moi nous puissions boire
+aux eaux de la vie éternelle... Puis viennent Route-de-lumière-Régan,
+James Fletcher, Salut-Smith et Robert Jolinstone.
+
+Le vieux Puritain roula ses papiers d'un air grave, et après être resté
+quelques instants les mains croisées sur sa poitrine, en une silencieuse
+prière, il descendit de la croix du marché, et s'éloigna suivi des
+aldermen et des conseillers.
+
+La foule commença de même à se disperser, d'une façon posée et sans
+désordre.
+
+Les figures étaient solennelles, sérieuses, les yeux baissés.
+
+Toutefois un grand nombre de paysans, plus curieux ou moins dévots que
+les citadins, se groupèrent autour de notre régiment, pour voir ceux qui
+avaient battu les dragons.
+
+--Vois-tu l'homme qui a une tête de gerfaut? s'écria l'un, en désignant
+Saxon. C'est lui qui a abattu hier ce Philistin d'officier, et qui a
+mené les fidèles à la victoire.
+
+--Remarquez-vous cet autre, s'écria une vieille dame, celui qui a la
+figure blanche, et qui est habillé comme un prince? C'est un noble, qui
+est venu de Londres pour rendre témoignage en faveur de la foi
+protestante. C'est un bien pieux gentleman, oh, oui, et s'il était resté
+dans la cité coupable, on lui aurait coupé la tête, comme on a fait au
+bon Lord Russell, ou on l'aurait enchaîné avec le digne monsieur Baxter.
+
+--Par la Vierge Marie, compère, criait un autre, l'homme de grande
+taille au cheval gris, voilà mon soldat à moi. Il a les joues aussi
+lisses qu'une demoiselle, et des membres comme Goliath de Gath. Je vous
+parie qu'il serait capable d'emporter ce vieux compère de Jones en
+travers de sa selle aussi aisément que Towser enlève une donzelle. Mais
+voici ce bon monsieur Tetheridge, le secrétaire: il est bien occupé, et
+c'est un homme qui n'épargne ni le temps ni la peine pour la Grande
+Cause.
+
+--Place, bonnes gens, place! criait le petit secrétaire affairé, l'air
+autoritaire. N'entravez pas les hauts employés de la corporation dans
+l'accomplissement de leurs fonctions. Vous ne devez pas non plus
+encombrer les abords des combattants, vu que par là vous les empêchez de
+se déployer et de s'étendre en ligne, ainsi que le demandent
+actuellement plusieurs chefs importants. Je vous prie, quel est donc
+celui qui commande cette cohorte, ou plutôt cette légion, vu que vous
+avez le concours de cavalerie auxiliaire?
+
+--C'est un régiment, monsieur, dit Saxon d'un air bourru, le régiment du
+colonel Saxon, infanterie du Comté de Wilts, que j'ai l'honneur de
+commander.
+
+--Je demande pardon à monsieur le colonel, s'écria le secrétaire, d'un
+air inquiet, en s'écartant du soldat à figure bronzée. J'ai entendu
+parler de monsieur le colonel et de ses exploits dans les guerres
+d'Allemagne. Moi-même, j'ai porté la pique dans ma jeunesse, et j'ai
+brisé une ou deux têtes, oui, et même aussi un ou deux coeurs, au temps
+où je portais justaucorps et bandoulière.
+
+--Faites connaître votre message, dit brièvement le colonel.
+
+--C'est de la part de son Excellence monsieur le Maire. Il s'adresse à
+vous-même, et à vos capitaines, qui sans doute sont ces cavaliers de
+haute stature que je vois à mes côtés. Beaux gaillards, sur ma foi, mais
+vous et moi, colonel, nous savons bien qu'un petit tour d'escrime peut
+mettre le plus petit d'entre nous au même niveau que le plus fendant.
+Oui, je vous le garantis, vous et moi qui sommes des soldats, nous
+pourrions, étant mis dos à dos, tenir tête à ces trois galants.
+
+--Parlez, mon garçon, gronda Saxon, en étendant un long bras musculeux
+et saisissant par le revers de son habit le bavard secrétaire, et le
+secouant de façon à faire sonner encore une fois son grand sabre.
+
+--Quoi! Colonel! Comment? s'écria Mr Tetheridge, dont l'habit parut
+prendre une teinte plus foncée par le contraste avec la pâleur soudaine
+de ses joues. Porteriez-vous une main irritée sur le représentant du
+Maire? Moi aussi, je porte l'épée au côté, comme vous pouvez le voir. En
+outre, je suis assez vif, assez prompt à me fâcher, et je vous avertis
+en conséquence de ne rien faire que je puisse par hasard regarder comme
+une offense personnelle. Quant à mon message, c'était pour vous dire que
+son Excellence Mr le Maire désirait avoir un entretien avec vous et vos
+capitaines à l'Hôtel de Ville.
+
+--Nous allons nous y rendre, dit Saxon.
+
+Puis, s'adressant au régiment, il se mit à expliquer quelques-uns des
+mouvements et exercices les plus simples, en instruisant ses officiers
+tout comme ses hommes, car si Sir Gervas connaissait un peu l'exercice,
+Lockarby et moi, nous n'avions guère que de la bonne volonté à offrir
+dans l'occasion.
+
+Lorsque l'ordre de rompre fut enfin donné, nos compagnies retournèrent à
+leur casernement dans le magasin à laines, pendant que nous remettions
+nos chevaux aux valets d'écurie du _Blanc-Cerf_ et que nous nous
+mettions en route pour présenter nos respects au Maire.
+
+
+
+
+III--Maître Stephen Timewell, Maire de Taunton.
+
+
+Tout était en mouvement, en agitation, dans l'Hôtel de Ville.
+
+Sur un des côtés, à une table basse couverte de serge verte, étaient
+assis deux écrivains, ayant devant eux de grands rouleaux de papier.
+
+Une longue procession de citadins défilaient devant eux.
+
+Chacun déposait un rouleau ou un sac de pièces de monnaies qui était
+dûment enregistré par les receveurs.
+
+Une caisse carrée, renforcée de fer, se trouvait à côté d'eux.
+
+On y jetait l'argent et nous remarquâmes au passage qu'elle était à
+moitié pleine de pièces d'or.
+
+Nous ne pûmes éviter de constater que parmi les donateurs, il y en avait
+beaucoup dont les doublets râpés et les figures amaigries montraient que
+les sommes si volontiers données par eux étaient le fruit de privations
+qu'ils s'étaient imposés jusque dans leur nourriture.
+
+Beaucoup, parmi eux, accompagnaient leur offrande d'une courte prière,
+ou de la citation d'un texte bien choisi, où il est parlé du trésor qui
+ne se corrompt point, ou du prêt fait au Seigneur.
+
+Le secrétaire de la ville, debout près de la table, délivrait les reçus
+pour chaque somme, et le mouvement incessant de sa langue emplissait la
+salle, lorsqu'il lisait les noms et les sommes, en y intercalant ses
+remarques:
+
+--Abraham Willis, criait-il à notre entrée, inscrivez-le pour vingt-six
+livres dix shillings. Vous recevrez dix pour cent sur cette terre,
+Maître Willis, et je vous garantis qu'ensuite vous ne serez point
+oublié... John Standish, deux livres, William Simons, deux guinées...
+Tiens-bon Bealing, quarante-cinq livres. Voilà un fameux coup dans le
+flanc du Prélatisme, brave Maître Hoaling... Salomon Warren, cinq
+guinées; James White, cinq shillings, l'obole de la veuve, James!...
+Thomas Bakewell, cinq livres. Non, Maître Bakewell, avec trois fermes
+sur les bords de la Tone et des pâturages dans l'endroit le plus fertile
+d'Athelney, vous pouvez vous montrer plus libéral pour la bonne cause.
+Nous vous reverrons sans doute. L'Alderman Smithson, quatre-vingt-dix
+livres! Aha! voilà un soufflet sur la figure de la femme vêtue
+d'écarlate. Encore quelques autres comme celui-là, et son trône se
+changera en chaise à plongeon. Nous la démolirons, digne Maître
+Smithson, ainsi que Jéhu, le fils de Nimshi, démolit la demeure de Baal.
+
+Et il bavardait, bavardait, faisant succéder éloges, conseils,
+reproches, bien que les graves et solennels bourgeois ne prêtassent
+guère attention à son vain jacassement.
+
+À l'autre côté de la salle, il y avait plusieurs longues auges de bois,
+employées à loger les piques et les faux.
+
+Des messagers spéciaux, des appariteurs avaient été expédiés pour battre
+le pays et réunir des armes.
+
+Ceux-ci, à leur retour, avaient déposé là leur butin sous la
+surveillance de l'armurier en chef.
+
+Outre les armes ordinaires des paysans, on voyait un tonneau à moitié
+plein de pistolets et de pétrinaux, sans compter un bon nombre de
+mousquets, de fusils à écrou, des fusils hollandais, canardières,
+carabines, ainsi qu'une douzaine de tromblons à canon de bronze, à
+gueule évasée, quelques armes de rempart d'antique façon, telles que
+sacres, couleuvrines, provenant des manoirs du comté.
+
+On avait pris sur les remparts, tiré des greniers de ces vieilles
+demeures bien d'autres armes, que sans doute nos aïeux regardaient comme
+des objets de prix, mais qui paraîtraient bien étranges en ce temps-ci,
+où on peut tirer un coup de fusil toutes les deux minutes, et envoyer
+aussi une balle à une distance de quatre cents pas.
+
+Il y avait des hallebardes, des haches de combat, des masses d'armes,
+des lances, et d'antiques cottes de mailles, capables encore aujourd'hui
+de mettre la vie d'un homme à l'abri d'un coup d'épée ou de pique.
+
+Maître Timewell, le Maire, était debout au milieu de ces allées et
+venues, mettant de l'ordre dans toutes choses, en chef habile et
+prévoyant.
+
+Je compris aisément la confiance et l'affection qu'éprouvaient pour lui
+ses concitoyens, quand je le vis à l'oeuvre, et faisant preuve de toute
+la sagesse de l'âge et de tout l'entrain de la jeunesse.
+
+Il était tout entier à sa besogne.
+
+Au moment de notre arrivée, il essayait le fonctionnement d'un
+falconnette, mais en nous apercevant, il s'avança et nous salua avec
+beaucoup de bienveillance.
+
+--J'ai entendu parler beaucoup de vous, dit-il, et raconter comment vous
+avez maintenu ensemble les fidèles, et battu ainsi les cavaliers de
+l'usurpateur. Ce ne sera pas la dernière fois, je l'espère, que vous
+aurez vu leur dos. On m'a appris, Colonel Saxon, que vous avez beaucoup
+servi à l'étranger.
+
+--J'ai été l'humble instrument de la Providence dans plus d'une bonne
+besogne, dit Saxon en s'inclinant. J'ai combattu avec les Suédois contre
+les Brandebourgeois, puis avec les Brandebourgeois contre les Suédois,
+mon temps étant expiré et mes conditions satisfaites avec ces derniers.
+Ensuite j'ai combattu avec les Bavarois contre les Suédois et les
+Brandebourgeois réunis, sans parler de la part que j'ai prise aux
+grandes guerres sur le Danube contre le Turc, et de deux campagnes dans
+le Palatinat avec les _Messieurs_, ce qui toutefois peut passer pour
+une distraction plutôt que pour de la guerre.
+
+--De vrais états de service pour un soldat! s'écria le Maire, en
+caressant sa barbe blanche. J'ai entendu dire aussi que vous êtes
+puissant dans la prière et le chant. Vous êtes, ce que je vois, colonel,
+de la vieille race de mil six cent quarante, où les hommes passaient
+toute la journée en selle, et la moitié de la nuit à genoux. Quand
+reverrons-nous leurs pareils? Il ne reste plus que des débris tels que
+moi, le feu de notre jeunesse entièrement éteint, et n'offrant plus que
+des cendres léthargiques de la tiédeur.
+
+--Non, non, dit Saxon, la position et l'occupation où vous voilà
+maintenant ne sont guère d'accord avec la modestie de votre langage.
+Mais voici des jeunes gens qui trouveront l'ardeur, si leurs anciens
+apportent le concours de leurs cerveaux. Voici le Capitaine Micah
+Clarke, le Capitaine Lockarby, et le Capitaine Honorable Sir Gervas
+Jérôme, qui sont venus de loin tirer leurs épées en faveur de la foi
+foulée aux pieds.
+
+--Taunton vous souhaite la bienvenue jeunes messieurs, dit le Maire, en
+regardant un peu de travers, du moins je me le figurais, le baronnet qui
+avait tiré son miroir de poche et était occupé à se brosser les sourcils
+J'espère que durant votre séjour en cette ville, vous voudrez bien vous
+installer chez moi. C'est une maison sans façon, où la chère est simple,
+mais un soldat a peu de besoins. Et maintenant, colonel, je serais
+heureux de vous consulter au sujet de ces drags, et de savoir si après
+avoir été recerclés, ils peuvent encore servir, ainsi qu'au sujet de ces
+trois demi-canons, qui furent employés au temps ancien du Parlement et
+diront peut-être leur mot dans la cause du peuple.
+
+Le vieux soldat et le Puritain s'enfoncèrent aussitôt dans une profonde
+et savante discussion sur les mérites des pièces de rempart, des petits
+canons, demi-couleuvrines, sacres, mignons, mortiers, faucons,
+pierriers, autant de types d'artillerie sur chacun desquels Saxon avait
+à exprimer des opinions bien tranchées, étayées de bien des aventures,
+de bien des expériences personnelles.
+
+Il s'étendit ensuite sur les avantages des flèches à feu, des lances à
+feu, dans l'attaque ou la défense des places fortes.
+
+Il termina par une longue dissertation sur les fortins, _directis
+lareribus_, sur les ouvrages en demi-lune, en ligne droite, horizontaux,
+obsculaires, avec tant de mentions des lignes de la Majesté Impériale, à
+Gran, qu'il semblait que ce discours ne dût jamais finir.
+
+Nous nous esquivâmes pendant qu'il était en train de discuter sur les
+efforts que produisirent les grenades autrichiennes sur une brigade de
+piquiers bavarois à la bataille d'Obergranstock.
+
+--Que je sois maudit, si je suis disposé à accepter l'offre de ce
+personnage, dit Sir Gervas à demi-voix. J'ai entendu parler des ménages
+puritains. Beaucoup de prières, peu de vin du Rhin, et de tous côtés des
+vols de textes aussi durs, aussi tranchants que des cailloux. On se
+couche avec le soleil, et un sermon est là qui vous guette pour peu
+qu'on regarde avec bienveillance la domestique, ou qu'on chantonne un
+refrain de chanson à boire.
+
+--La maison peut être plus importante que celle de mon père, fis-je
+remarquer, mais elle ne peut pas être plus rigoureuse.
+
+--Pour cela, je le garantis, s'écria Ruben. Quand nous allions à une
+danse moresque, quand nous organisions un jeu des samedis soir, comme la
+ronde aux baisers ou «le curé qui a perdu son habit», j'ai vu Joe Côte
+de Fer nous jeter au passage un regard capable de geler le sourire sur
+nos lèvres. Je vous réponds qu'il aurait aidé le Colonel Pride à tuer
+les ours ou à abattre les maïs.
+
+--Un tel homme eût commis un fratricide en tuant des ours, dit Sir
+Gervas, avec tout le respect que je professe pour votre honorable père,
+ami Clarke.
+
+--Tout comme vous si vous aviez abattu un papegai, répondis-je en
+souriant. Quant à l'offre du Maire, nous ne pouvons maintenant nous
+dispenser d'aller à son repas, et si on le trouve ennuyeux, il vous sera
+aisé de trouver une excuse, et de vous tirer honorablement de là. Mais
+rappelez-vous ceci, Sir Gervas, ces intérieurs-là sont très différents
+de tous ceux que vous connaissez. Aussi donc réfrénez votre langue: sans
+quoi il pourrait y avoir quelqu'un de fâché. Si je fais hem! ou si je
+tousse, cela signifiera que vous ferez bien de vous tenir sur vos
+gardes.
+
+--Convenu, jeune Salomon, s'écria-t-il. Il fait réellement bon avoir un
+pilote qui connaît comme vous ces eaux sacrées. Quant à moi, je ne me
+doutais pas combien j'étais près des récifs. Mais nos amis ont fini la
+bataille d'Ober... je ne sais pas quoi, et ils s'avancent vers nous.
+J'espère, Monsieur le Maire, que toutes les difficultés sont résolues?
+
+--Elles le sont, répondit le Puritain. J'ai été extrêmement édifié par
+les propos de votre colonel, et je suis certain qu'en servant sous ses
+ordres vous ferez grand profit de sa mûre expérience.
+
+--Très probable, monsieur, très probable! dit Sir Gervas d'un ton
+insouciant.
+
+--Mais, reprit le Maire, il est près d'une heure, et notre faible chair
+demande à grands cris à manger et à boire. Je vous en prie, faites-moi
+la faveur de m'accompagner en mon humble demeure, où nous trouverons le
+repas de famille déjà servi.
+
+En disant ces mots, il nous précéda pour sortir de la salle, et
+descendit lentement Fore Street, les gens s'écartant à droite et à
+gauche sur son passage et se découvrant respectueusement devant lui.
+
+De place en place, ainsi qu'il nous le fit remarquer, des mesures
+avaient été prises pour barrer la route avec de fortes chaînes,
+destinées à rompre l'élan de la cavalerie.
+
+Dans certains endroits, à l'angle d'une maison un trou avait été
+pratiqué dans la maçonnerie, et par là pointait la gueule noire d'une
+caronade ou d'une pièce de rempart.
+
+Ces précautions étaient d'autant plus nécessaires, que plusieurs corps
+de cavalerie, sans compter celui que nous avions repoussé, étaient
+répandus dans les environs, on le savait, et que la ville, n'ayant plus
+ses remparts, était exposée à une incursion d'un chef audacieux.
+
+La demeure du principal magistrat était une maison trapue, à façade
+carrée en pierre, située dans une cour qui s'ouvrait sur la rue de
+l'Est.
+
+La porte de chêne, à imposte pointue, parsemée de gros clous de fer,
+avait un air sombre et maussade, mais le vestibule sur lequel elle
+s'ouvrait était clair et aéré.
+
+Il avait un parquet de cèdre très poli et était lambrissé jusqu'à une
+grande hauteur, d'un bois de nuance foncée qui répandait une odeur
+agréable, analogue à celle de la violette.
+
+Un large escalier partait de l'autre bout du vestibule.
+
+Ce fut par là qu'arriva, d'une marche légère, au moment de notre entrée,
+une jeune fille à la figure douce, suivie d'une vieille dame chargée de
+lingerie blanche.
+
+En nous voyant, la personne âgée battit en retraite, remontant
+l'escalier, pendant que la jeune personne descendait les marches trois à
+trois, entourait de ses bras le cou du vieillard, et l'embrassait avec
+tendresse, en le regardant bien en face, comme une mère regarde un
+enfant, quand elle craint quelque chose d'inquiétant.
+
+--On s'est encore fatigué, grand-papa, encore fatigué, dit-elle en
+hochant la tête, et lui posant sur chaque épaule une petite main
+blanche. Vraiment, vraiment, ton courage est plus grand que tes forces.
+
+--Non, non, petite, dit-il, en passant affectueusement la main à travers
+une opulente chevelure brune, l'ouvrier doit travailler jusqu'à ce que
+sonne l'heure du repos. Gentilshommes, voici ma petite fille Ruth, tout
+ce qui reste de ma famille, et la lumière de ma vieillesse. Tout le
+bosquet a été abattu, et il ne reste plus que le vieux chêne et le jeune
+rejeton. Ces cavaliers, ma petite, sont venus de loin pour servir la
+cause, et ils nous ont fait l'honneur d'accepter notre hospitalité.
+
+--Vous êtes venus au bon moment, gentilshommes, répondit-elle en nous
+regardant bien en face avec un bienveillant sourire, comme celui d'une
+soeur accueillant ses frères. La maisonnée est réunie autour de la
+table, et le repas est prêt.
+
+--Pas plus prêt que nous ne le sommes, s'écria le robuste vieux
+bourgeois. Conduis nos hôtes à leurs places, pendant que j'ôterai cette
+robe officielle, ma chaîne et mon col de fourrure, avant de rompre mon
+jeûne.
+
+À la suite de notre jolie conductrice, nous entrâmes dans une chambre
+très grande et très haute, dont les murs étaient revêtus de panneaux de
+chêne et dont chaque extrémité était ornée d'une tapisserie.
+
+Le parquet était en marqueterie à la façon française et couvert d'une
+quantité de peaux et de tapis.
+
+À un bout de la pièce se dressait une grande cheminée de marbre, assez
+vaste pour former à elle seule une petite chambre, meublée, comme au
+temps jadis, d'un appui pour les ferrures, dans le centre, et pourvue de
+larges bancs en pierre sur les côtés.
+
+Au-dessus du manteau de la cheminée, des rangées de crochets avaient
+servi, à ce qu'il me sembla, à supporter des armes, car les riches
+marchands anglais avaient coutume d'en avoir chez eux au moins en
+quantité suffisante pour équiper leurs apprentis et leurs ouvriers.
+
+Mais elles avaient été enlevées, et il ne restait plus d'autre indice
+des temps de troubles, qu'un monceau de piques et de hallebardes
+entassées dans un coin.
+
+Au milieu de la chambre s'étendait une longue table massive, autour de
+laquelle étaient assis trente ou quarante personnes, pour la plupart des
+hommes.
+
+Ils étaient tous debout à notre entrée.
+
+À l'extrémité la plus éloignée de la table, un individu à figure grave
+débitait avec une prononciation traînante des actions de grâce qui n'en
+finissaient pas.
+
+Cela commençait par une formule de reconnaissance, pour la nourriture,
+mais se perdait dans des histoires d'Église et d'État, pour finir par
+une supplication en faveur d'Israël, qui venait de prendre les armes
+pour livrer les batailles du Seigneur.
+
+Pendant tout ce temps-là, nous formions un groupe près de la porte,
+nu-tête, et nous nous occupions à observer la compagnie et nous pouvions
+le faire de plus près que la politesse ne nous eût permis de le faire,
+si les gens n'avaient pas tenu les yeux baissés, et si leur pensée ne
+s'était pas portée ailleurs.
+
+Il y en avait de tous les âges, depuis les barbons jusqu'aux jeunes
+garçons ayant à peine dépassé les dix-huit ans.
+
+Tous avaient sur les traits la même expression austère et solennelle.
+
+Tous étaient vêtus de la même façon, de costumes simples et sombres.
+
+À part la blancheur de leurs larges cols et de leurs manches, pas un
+cordon de couleur n'égayait la triste sévérité de leur habillement.
+
+Leurs vestes et leurs gilets noirs étaient de coupe droite et collante,
+et leurs souliers de cuir Cordoue, qui, au temps de notre jeunesse,
+étaient d'ordinaire l'endroit préféré pour quelques menus ornements,
+étaient tous, sans exception, à bouts carrés et attachés avec des
+cordons de couleur foncée.
+
+La plupart portaient des baudriers simples en cuir non tanné, mais les
+armes elles-mêmes, ainsi que les larges chapeaux de feutres et les
+manteaux noirs, étaient entassés sur les bancs, ou déposés sur les
+sièges le long des murs.
+
+Ils tenaient les mains jointes, la tête penchée et écoutaient cette
+allocution inopportune, en témoignant de temps à autre, par un
+gémissement ou une exclamation, de l'émotion que les paroles du
+prédicant excitaient en eux.
+
+Les trop longues actions de grâces se terminèrent enfin.
+
+La troupe s'assit et se mit sans autre retard ni cérémonie à attaquer
+les gros quartiers de viande qui fumaient devant elle.
+
+Notre jeune hôtesse nous conduisit au bout de la table, où une haute
+chaise sculptée, pourvue d'un coussin noir, indiquait la place du maître
+de la maison.
+
+_Mistress_ Timewell s'assit à la droite du Maire, ayant à côté d'elle
+Sir Gervas et la place d'honneur, la gauche, étant donnée à Saxon.
+
+À ma gauche était assis Lockarby, dont j'avais vu les yeux se fixer avec
+une admiration visible et persistante sur la jeune Puritaine depuis le
+premier instant où il l'avait aperçue.
+
+La table n'étant pas très large, nous pouvions causer d'un bord à
+l'autre malgré le fracas de vaisselle et des plats, malgré l'affairement
+des domestiques et le grave bourdonnement des voix.
+
+--C'est le personnel de la maison de mon père, fit remarquer notre
+hôtesse, s'adressant à Saxon. Il n'y a ici personne qui ne soit à son
+service. Il a un grand nombre d'apprentis dans le commerce de la laine.
+Nous sommes ici quarante à chaque repas, tous les jours de l'année.
+
+--Et un repas fameux, dit Saxon, en jetant un regard sur la table, du
+saumon, des côtes de boeuf, des croupes de mouton, des pâtés de veau,
+qu'est-ce qu'un homme peut désirer de plus? De la bière brassée à la
+maison, servie en abondance, pour faire descendre tout cela. Si le digne
+Maître Timewell trouve le moyen d'approvisionner l'armée de cette façon,
+je serai le premier à lui en être reconnaissant. Une tasse d'eau sale,
+et un morceau de viande enfilé sur une baguette de fusil et charbonnée
+plutôt que rôtie au feu du bivouac, voilà probablement ce qui succédera
+à ces douceurs.
+
+--Ne vaut-il pas mieux avoir la foi? dit la jeune Puritaine. Le Tout
+Puissant ne nourrira-t-il pas ses soldats, tout de même qu'Élisée fut
+nourri dans sa solitude et qu'Agar le fut dans le désert?
+
+--Oui, dit un jeune homme à la tignasse frisée, au teint basané, qui
+était assis à la droite de Sir Gervas, il pourvoira à nos besoins, tout
+de même qu'un ruisseau jaillit des endroits secs, tout de même que les
+cailles et la manne tombèrent en abondance sur le sol stérile.
+
+--Je l'espère bien, mon jeune monsieur, dit Saxon, mais il ne nous
+faudra pas moins organiser un service d'approvisionnement, avec une
+escorte de chariots numérotés, et un intendant pour chacun, à la façon
+allemande. Ce sont là choses qu'il ne faut point laisser au hasard.
+
+À cette remarque, la jolie _Mistress_ Timewell leva les yeux d'un air
+presque effaré, comme si elle en était scandalisée.
+
+Ses pensées auraient pris la forme de paroles, si à ce moment même, son
+père n'était entré dans la salle, où toute la compagnie se leva et
+salua, pendant qu'il gagnait sa place.
+
+--Asseyez-vous, mes amis, dit-il, en faisant un geste de la main...
+Colonel Saxon, nous sommes des gens simples, et l'antique vertu du
+respect pour nos anciens n'est point entièrement éteinte chez nous.
+J'espère, Ruth, reprit-il que tu as pourvu aux besoins de nos hôtes?
+
+Nous protestâmes d'une seule voix que nous n'avions jamais été l'objet
+d'autant d'attention et d'hospitalité.
+
+--C'est bien, c'est bien, dit le bon tisseur de laine, mais vos
+assiettes sont nettes et vos verres vides. William, veillez à cela. Un
+bon travailleur sait toujours découper à table. Si un de mes apprentis
+n'arrive pas à faire plat net, je sais que je ne tirerai pas grand chose
+de lui quand il maniera l'outil à carder et le chardon à foulon. Les
+muscles et les nerfs se font avec des matériaux... Une tranche de ce
+quartier de boeuf, William... À propos de cette bataille
+d'Obergranstock, colonel, quel fut le rôle qu'y joua ce régiment de
+Pandous dans lequel vous aviez une commission?
+
+Sur une question de ce genre, vous pouviez vous imaginer que Saxon avait
+bien des choses à dire.
+
+Les deux hommes ne tardèrent pas à s'enfoncer dans une discussion animée
+où les incidents de la Dune de Roundway et de la bande de Marston furent
+mis en parallèle avec les résultats d'une vingtaine d'affaires aux noms
+impossibles à prononcer, dans les Alpes de Styrie et sur les bords du
+Danube.
+
+Dans sa vaillante jeunesse, Maître Timewell avait commandé d'abord un
+escadron, puis un régiment, pendant les guerres du Parlement, depuis la
+bataille de Chalgrove jusqu'à la lutte finale à Worcester, en sorte que
+ces aventures militaires, sans avoir autant de diversité et d'étendue
+que celles de son interlocuteur, étaient suffisantes pour lui permettre
+de formuler et défendre des opinions précises.
+
+Au fond, elles étaient les mêmes que celles du soldat de fortune, mais
+lorsque leurs idées différaient sur quelque détail, aussitôt s'engageait
+un feu croisé d'expressions militaires.
+
+Il était tant question d'estacades, de palissades, de comparaisons entre
+la cavalerie légère et la grosse cavalerie, entre piquiers et
+mousquetaires, entre lansquenets et lanciers que l'oreille du profane
+était étourdie de ce torrent de mots.
+
+Enfin, à propos d'un détail de fortification, le Maire traça le plan de
+ses ouvrages avancés avec des cuillers et des fourchettes, pendant que
+Saxon ouvrait ses parallèles avec des lignes de morceaux de pain, les
+poussait rapidement en traverses et chemins couverts, pour s'établir sur
+l'angle rentrant de la redoute du Maire.
+
+De là partit une nouvelle discussion au sujet des contre mines, ce qui
+eût pour effet de donner au débat un redoublement d'ardeur.
+
+Pendant que cette dispute amicale avait lieu entre les anciens, Sir
+Gervas Jérôme et _Mistress_ s'étaient mis à causer d'un bout de
+la table à l'autre.
+
+--Mes chers enfants, j'ai rarement vu une figure aussi belle que celle
+de cette demoiselle puritaine.
+
+Elle était belle de cette sorte de beauté modeste et virginale où les
+traits doivent leur charme au charme de l'âme qui les illumine.
+
+Le corps, dans sa perfection de forme, semblait n'être que l'expression
+de l'esprit accompli qui l'habitait.
+
+Sa chevelure brun foncé tombait en arrière depuis son front large et
+blanc, qu'embellissaient deux sourcils fortement marqués, et de grands
+yeux bleus et pensifs.
+
+L'ensemble de ses traits avait un caractère de douceur qui faisait
+songer à la tourterelle.
+
+Néanmoins il y avait dans la bouche une fermeté, dans le menton une
+délicate saillie qui indiquaient qu'en des temps de trouble et de
+danger, la petite demoiselle saurait se montrer la digne descendante du
+soldat Tête-Ronde et du magistrat puritain.
+
+Je suis certain qu'en des circonstances où des matrones, à la voix plus
+forte et plus autoritaire, se seraient vues réduites au silence, la
+jeune fille du Maire, avec sa douce voix, n'aurait pas été longtemps à
+perdre son accent de conciliation et à laisser apparaître l'énergie
+naturelle qu'elle cachait.
+
+Je fus fort diverti en observant le mal que Sir Gervas se donnait pour
+causer avec elle, car la demoiselle et lui appartenaient à des mondes si
+profondément divers, qu'il lui fallait toute sa galanterie, tout son
+esprit, pour se maintenir sur un terrain où ses propos fussent
+intelligibles pour elle.
+
+--Sans doute, _Mistress_ Ruth, vous employez une grande partie de votre
+temps à la lecture, remarqua Sir Gervas, je me demande si vous pouvez
+faire autre chose, étant aussi loin de la Ville.
+
+--De la ville? dit-elle d'un air surpris. Est-ce que Taunton n'est point
+une ville.
+
+--Le Ciel me préserve de dire le contraire, répondit Sir Gervas et tout
+particulièrement en présence d'un aussi grand nombre de dignes bourgeois
+qui passent pour être assez susceptibles en ce qui regarde l'honneur de
+leur cité natale. Il n'en est pas moins vrai, belle _Mistress_, que la
+ville de Londres l'emporte sur toutes les autres villes à tel point
+qu'on la nomme la Ville, ainsi que je viens de le faire.
+
+--Elle est bien grande alors, s'écria-t-elle, avec un joli étonnement.
+Mais on bâtit de nouvelles maisons à Taunton, en dehors des anciennes
+murailles, et de l'autre côté de Shuttern, et même sur l'autre bord de
+la rivière. Peut-être sera-t-elle aussi grande, avec le temps.
+
+--Quand bien même on ajouterait toute la population de Taunton à
+Londres, dit Sir Gervas, personne n'y remarquerait le moindre
+accroissement.
+
+--Mais non, vous vous moquez de moi, s'écria la petite provinciale.
+C'est contre toute raison.
+
+--Votre grand-père confirmera mes paroles, dit Sir Gervas. Mais pour
+revenir à vos lectures, je parierais qu'il n'y a pas une page de Scudéry
+et de son _Grand Cyrus_ que vous n'ayez lue. Sans nul doute vous
+connaissez très bien les choses sentimentales qui se trouvent dans
+Cowley, dans Waller, ou Dryden?
+
+--Qui sont ces gens-là? demanda-t-elle. Dans quelle église prêchent-ils?
+
+--Sur ma foi! s'écria le baronnet en riant, l'honnête John prêche dans
+l'église de Will Unwin, connue de tout le monde sous la dénomination de
+«Chez Will», et bien souvent deux heures du matin sonnent avant la fin
+de son sermon. Mais pourquoi cette question? Croyez-vous que nul n'a le
+droit d'écrire sur du papier, à moins qu'il ne porte une robe et n'ait
+grimpé dans une chaire. Je me figurais que toutes les personnes de votre
+sexe avaient lu Dryden. Dites-moi, je vous prie, quels sont vos livres
+favoris.
+
+--Il y a le _Tocsin sonné aux Inconvertis_ d'Alleine, dit-elle.
+C'est un ouvrage qui vous remue, un ouvrage qui a opéré beaucoup de bien.
+N'avez-vous pas ressenti des fruits abondants à sa lecture?
+
+--Je n'ai point lu l'ouvrage que vous désignez, avoua Sir Gervas.
+
+--Point lu? s'écria-t-elle en levant les sourcils. Vraiment, je croyais
+que tout le monde avait lu le _Tocsin_. Alors, que pensez-vous des
+_Combats du Fidèle_?
+
+--Je ne l'ai point lu.
+
+--Ou bien des _Sermons_ de Baxter? demanda-t-elle.
+
+--Je ne les ai point lus.
+
+--Et le _Cordial de l'Esprit_, par Bull?
+
+--Je ne l'ai point lu.
+
+_Mistress_ Ruth le regarda en ouvrant de grands yeux, pleins d'un
+étonnement sincère.
+
+--Vous trouverez peut-être qu'en parlant ainsi je manque d'éducation,
+mais je ne puis m'empêcher d'être surprise. Où donc avez-vous été?
+Qu'avez-vous fait pendant toute votre vie? Mais voyons, les enfants des
+rues eux-mêmes ont lu ces livres.
+
+--La vérité, c'est que des ouvrages de cette sorte ne se rencontrent
+guère sur notre chemin, à Londres, répondit Sir Gervas. Une pièce de
+Georges Etheredge, des bouts-rimés de Sir John Suckling sont choses plus
+légères, bien qu'elles soient peut-être moins nourrissantes pour
+l'esprit. À Londres, on peut se tenir au fait de ce qui se passe dans le
+monde des lettres, sans avoir beaucoup de lectures à faire, car sans
+parler des commérages des cafés et des nouvelles à la main qu'on
+rencontre sur sa route, il y a les bavardages des poètes et les
+beaux-esprits dans les assemblées, puis de temps en temps, peut-être une
+soirée ou deux dans la semaine, le théâtre, avec Vanbrugh ou Farquhar.
+Ainsi on ne fausse pas longtemps compagnie aux Muses. Puis, après la
+pièce, si l'on se sent disposé à tenter la fortune au tapis-vert chez
+Groom Porter, on peut aller faire un tour au «Cocotier» si l'on est
+Tory, ou à Saint-James, si l'on est un Whig. Il y a dix contre un à
+parier que la conversation tournera sur la façon de composer des
+alcaïques, ou sur la rivalité entre le vers blanc et le vers rimé. Puis,
+après un arrière-souper, on s'en ira chez Will ou chez Slaughter où l'on
+trouvera le vieux John, ainsi que Tickell, Congrève, et le reste de la
+troupe, en train de travailler ferme sur les unités dramatiques, ou sur
+la justice poétique, ou d'autres sujets analogues. J'avoue que mes goûts
+ne me portent guère dans cette direction, et qu'à cette heure-là,
+j'avais le tort de consacrer mon temps à la bouteille de vin, au cornet
+à dés, ou bien...
+
+--Hem! Hem! fis-je très bruyamment pour le mettre sur ses gardes, car
+plusieurs des Puritains étaient aux écoutes, avec des mines qui
+exprimaient toute autre chose que de l'approbation.
+
+--Ce que vous dites de Londres m'intéresse vivement, dit la jeune
+Puritaine, bien que ces noms et ces endroits n'aient pas beaucoup de
+sens pour mes oreilles d'ignorante. Mais vous avez parlé du théâtre.
+Assurément, personne ne s'approche de ces antres d'iniquité, de ces
+pièges que tend le Mauvais? Le bon et sanctifié Maître Bull déclara du
+haut de la chaire que ce sont là les lieux où se rassemblent les
+effrontés, les lieux que hantent de préférence les pervers Assyriens, et
+qui sont aussi dangereux pour l'âme qu'aucune de ces constructions
+papistes pourvues d'un clocher, où la créature est d'une manière
+sacrilège confondue avec le Créateur.
+
+--Voilà qui est bien parlé, et qui est bien vrai, _Mistress_ Timewell,
+s'écria le jeune et efflanqué Puritain de gauche, qui avait prêté une
+oreille attentive à toute la conversation. Il y a plus de choses
+mauvaises en ces maisons-là, qu'en toutes les cités de la plaine. Je ne
+doute point que la colère du Seigneur ne fonde un jour sur elles et ne
+les détruise entièrement, ainsi que les hommes dissolus et les femmes
+perdues qui les fréquentent.
+
+--Vos opinions tranchées sont sans doute, mon ami, fondées sur une
+connaissance complète de votre sujet, dit avec calme Sir Gervas. Combien
+de fois, dites-moi, êtes-vous entré dans ces maisons que vous décriez?
+
+--Grâce au Seigneur, je n'ai jamais été tenté de m'écarter du droit
+chemin jusqu'au point de mettre les pieds dans une seule. Je n'ai pas
+même pénétré dans ce vaste égout qu'on appelle Londres. Toutefois,
+j'espère, et avec moi d'autres fidèles, que nous arriverons un jour à
+nous mettre en marche dans cette direction, nos estocs au côté, avant
+que cette affaire-ci soit terminée, et alors, je vous en réponds, nous
+ne nous bornerons pas, comme fit Cromwell, à clore ces séjours du vice,
+mais nous n'en laisserons pas pierre sur pierre, nous sèmerons du sel
+sur leur emplacement, si bien qu'ils deviennent pour le peuple un
+proverbe et une occasion de siffler.
+
+--Vous avez raison, John Derrick, dit le Maire, qui avait saisi au vol
+la fin de ces remarques. Toutefois m'est avis que de parler moins haut
+et de vous mettre moins en avant, vous siérait mieux, quand vous vous
+entretenez avec les invités de votre maître... À propos de ces mêmes
+théâtres, colonel, cette fois-ci, quand nous aurons le dessus, nous ne
+tolérerons pas que l'ivraie d'autrefois étouffe le nouveau froment. Nous
+savons quel fruit ont produit ces endroits-là au temps de Charles, les
+Gwynn, les Palmer, et toute la vile bande de parasites impurs,
+prostitués. Êtes-vous jamais allé à Londres, capitaine Clarke?
+
+--Non, monsieur, je suis né et j'ai été élevé à la campagne.
+
+--Vous n'en valez que mieux, dit notre hôte. J'y suis allé deux fois. La
+première, ce fut au temps du Parlement Croupion, lorsque Lambert amena
+sa division pour terrifier les Communes. Je fus alors logé à l'_Enseigne
+des Quatre Croix_ dans Southwark, alors tenue par un digne homme, un
+nommé John Dolman, avec lequel j'eus plus d'un édifiant entretien au
+sujet de la prédestination. Tout était tranquille et bien réglé alors,
+je vous en réponds, et vous auriez pu aller à pied de Westminster à la
+Tour, en pleine nuit, que vous n'auriez pas entendu d'autre bruit que le
+murmure des prières et le chant des hymnes. Dès qu'il faisait sombre, on
+ne rencontrait dans les rues pas un ruffian, pas une péronnelle, rien
+que des citadins bien posés allant à leurs affaires, ou des
+hallebardiers de la garde. La seconde visite que je fis eut lieu au
+sujet de cette affaire de la démolition des remparts. Alors moi et l'ami
+Foster, le gantier, nous fûmes envoyés à la tête d'une députation de
+cette ville au Conseil Privé de Charles. Qui aurait cru que si peu
+d'années auraient pu produire un pareil changement? Toutes les mauvaises
+choses qu'on avait fait rentrer sous terre à coups de pieds avaient
+germé, pullulé, si bien qu'enfin cette vermine déborda dans les rues, et
+que les gens pieux furent réduits à fuir la lumière du jour. Apollyon en
+personne triompha vraiment pendant quelque temps. Un homme paisible ne
+pouvait parcourir à pied les rues sans être bousculé dans le ruisseau
+par des bravaches, des rodomonts, ou accosté par des femelles fardées.
+Brigands et volereaux, manteaux brodés, éperons sonores, bottes
+découpées à jour, grandes plumes, querelleurs, souteneurs, jurons et
+blasphèmes, je vous réponds que l'enfer s'enrichissait. Et jusque dans
+l'isolement de votre voiture, vous n'étiez pas à l'abri du larron.
+
+--Comment cela, monsieur? demanda Ruben.
+
+--Eh bien, tenez, voici comment. Comme c'est moi qui en ai pâti, j'ai
+mieux que tout autre le droit de conter la chose. Vous saurez qu'après
+avoir été reçus, d'une façon très froide--car nous étions aussi bien vus
+du Conseil Privé que le collecteur de l'impôt du foyer l'est de la
+ménagère villageoise--on nous invita par raillerie, je suppose, plutôt
+que par courtoisie, à la réception du soir au Palais de Buckingham. Nous
+n'aurions pas demandé mieux, que de nous en excuser, mais nous
+redoutions que notre refus ne fût regardé comme une offense gratuite, et
+qu'il ne fût nuisible au succès de notre mission. Mes habits de gros
+drap étaient un peu grossiers pour une telle circonstance, mais je
+résolus de les garder pour me présenter, en y ajoutant un gilet neuf de
+baye à devant de soie, et une bonne perruque, que je payai trois livres
+dix shillings au Haymarket.
+
+Le jeune Puritain qui faisait vis-à-vis, fit des yeux blancs en
+murmurant quelques mots comme «sacrifier à Dagon,» et qui heureusement
+ne furent pas entendus de l'énergique vieillard.
+
+--Ce n'était là que vanité mondaine, dit le Maire, car avec toute la
+déférence possible, Sir Gervas Jérôme, la chevelure naturelle d'un
+homme, quand elle est arrangée avec un peu de goût, avec peut-être une
+pincée de poudre, est, à mon avis, l'ornement qui convient le mieux à sa
+tête. Ce qui a de la valeur, c'est le contenu et non le contenant. Après
+avoir disposé cette friperie, le bon Maître Foster et moi nous louâmes
+une _calash_, et on partit pour le Palais. Nous étions tout entiers dans
+une conversation sérieuse, et, je l'espère, profitable, pendant qu'on
+parcourait les rues interminables de la ville, lorsque soudain je sentis
+une violente traction à la tête, et mon chapeau fut lancé sur mes
+genoux. Je levai les mains: le croiriez-vous, elles touchèrent ma tête
+nue. La perruque avait disparu. Nous descendions à ce moment
+Fleet-Street, et il n'y avait dans la _calash_ d'autre personne que
+l'ami Foster, qui était aussi abasourdi que moi. Nous regardâmes en
+haut, en bas, sur les sièges et par-dessous: pas la moindre trace de la
+perruque. Elle s'était évaporée sans laisser d'indices.
+
+--Dans quel endroit, alors? demandâmes-nous d'une seule voix.
+
+--C'était la question que nous cherchâmes à résoudre. Je vous assure que
+pendant un moment nous crûmes que c'était là une punition pour avoir
+accordé autant d'attention à de telles sottises charnelles.
+
+«Puis, il me vint à l'esprit que cela pourrait bien être le fait de
+quelque lutin malicieux, comme le tambour de Tedworth, ou ceux qui
+causèrent quelques désordres il n'y avait pas fort longtemps à la maison
+Gast, à Little Burton dans notre comté de Somerset.
+
+«Croyant cela, nous appelâmes le cocher, et lui dîmes ce qui était
+arrivé. L'homme descendit de son perchoir, et quand il eut entendu notre
+récit, il se répandit en propos des plus grossiers, passa derrière son
+_calash_, et nous fit voir qu'une fente avait été pratiquée dans
+le cuir dont la capote était faite.
+
+«Le voleur avait glissé sa main par là et avait fait passer ma perruque
+par le trou, en se tenant debout sur la barre de traverse de la voiture.
+
+«C'était chose assez commune, dit-il, et les voleurs de perruques
+formaient une corporation nombreuse. Ils se tenaient au guet dans les
+environs des boutiques des perruquiers, et lorsqu'ils voyaient un client
+sortir avec une emplette qui en valait la peine, ils le suivaient et si
+par hasard celui-ci partait en voiture, ils employaient ce moyen pour le
+voler.
+
+«Qu'il en soit ainsi ou autrement, je n'ai jamais revu ma perruque, et
+je fus obligé d'en acheter une autre, avant de me hasarder en présence
+du Roi.
+
+--Voilà vraiment une étrange aventure, s'écria Saxon. Mais comment la
+chose tourna-t-elle pour vous dans la soirée?
+
+--D'une façon fort piteuse, car la figure de Charles, qui avait le teint
+assez sombre en tout temps, s'assombrit encore à notre entrée, et son
+frère le Papiste ne se montra guère plus complaisant. On ne nous avait
+amenés là que dans le but de nous éblouir de leur clinquant, de leurs
+hochets, et pour que nous eussions à raconter de belles choses aux gens
+de l'Ouest.
+
+«Il y avait là des courtisans à l'échine souple, des nobles à la
+démarche guindée, des courtisanes aux épaules nues, et qui sans leur
+haute naissance, auraient été envoyées à Bridewell aussi bien que pas
+une des pauvres filles qu'on a promenées derrière une charrette. Puis,
+il y avait là les gentilshommes de la chambre, avec leurs habits couleur
+de cinnamome ou de prune, et un bel étalage de dentelle, d'or, de soie,
+de plumes d'autruche.
+
+«L'ami Foster et moi, nous nous faisions l'effet de deux corbeaux qui se
+seraient égarés parmi une troupe de paons. Mais nous avions présent à
+l'esprit Celui à l'image duquel nous avons été créés, et nous nous
+comportâmes, je l'espère, en citoyens anglais, indépendants.
+
+«Sa Grâce le Duc de Buckingham se permit de nous railler.
+
+«Rochester nous tint des propos narquois.
+
+«Les femmes minaudaient, mais nous présentâmes notre front de bataille,
+mon ami et moi, pour discuter, ainsi que je m'en souviens bien, les très
+précieuses doctrines de l'élection et de la réprobation, sans faire
+grande attention à ceux qui se moquaient de nous, non plus qu'aux gens
+qui jouaient, à notre gauche, ni aux gens qui dansaient à notre droite.
+
+«Nous tînmes bon ainsi pendant toute la soirée.
+
+«Alors s'apercevant que ces gens-là ne s'amuseraient guère à nos dépens,
+Milord Clarendon, le chancelier, nous fit signe de nous retirer, ce que
+nous fîmes sans nous presser, après avoir salué le Roi et la société.
+
+--Non, pour cela, je ne l'aurais jamais fait, s'écria le jeune Puritain
+qui avait écouté attentivement le récit de son ancien. N'eût-il pas été
+bien plus à propos de lever vos mains et d'appeler la vengeance sur eux,
+ainsi que le fit le saint homme de jadis sur les cités criminelles.
+
+--Plus à propos, dites-vous? répondit le Maire avec impatience. Ce qui
+est le plus à propos, c'est que la jeunesse se taise, jusqu'au moment où
+on lui demande son avis sur des affaires de ce genre. La colère de Dieu
+marche avec des pieds de plomb, mais elle frappe avec des mains de fer.
+Au moment propice qu'il s'est choisi, il a jugé quand serait pleine à
+déborder la coupe des iniquités de ces hommes-là. Ce n'est point à nous
+à l'en instruire. Ainsi que l'a dit le Sage, les malédictions ont
+l'habitude de revenir à leur perchoir. Mettez-vous cela dans l'esprit,
+Maître Derrick, et n'en soyez pas trop libéral.
+
+Le jeune apprenti--car c'en était un--courba la tête d'un air maussade
+sous cette réprimande.
+
+Puis le Maire, après un court silence, reprit son récit:
+
+--Comme la nuit était belle, dit-il, nous décidâmes de regagner à pied
+notre logement, mais jamais je n'oublierai les scènes scandaleuses que
+nous vîmes en route. Le bon Maître Bunyan, d'Elstow, aurait pu ajouter
+quelques pages à sa description de la Foire aux Vanités, s'il s'était
+trouvé avec nous. Des femmes avec des mouches, aux cheveux teints, aux
+fronts d'airain, les hommes, aux allures désordonnées, tapageuses, et
+blasphémant, et les cris, et le maquerellage, et l'ivrognerie. C'était
+bien le royaume qui méritait d'être gouverné par une cour pareille. À la
+fin, nous passâmes par des rues plus tranquilles, et nous espérions en
+avoir fini avec nos aventures, quand tout à coup arriva au galop une
+troupe de cavaliers à moitié ivres, sortant d'une rue latérale, qui
+attaquèrent les passants à coups d'épée, comme si nous étions tombés
+dans une embuscade de sauvages en quelques pays de mécréants. Ils
+étaient, à ce que je supposais, de la même couvée que ceux au sujet de
+qui l'excellent John Milton À écrit: «Fils de Bélial, gonflés
+d'insolence et de vin.» Hélas! ma mémoire n'est plus ce qu'elle était:
+car il fut un temps où j'aurais pu réciter par coeur des chants entiers
+de ce noble et pieux poème.
+
+--Et comment vous êtes-vous tiré d'affaire avec ces querelleurs,
+monsieur? demandai-je.
+
+--Ils nous assaillirent, nous et quelques autres honnêtes citadins qui
+regagnaient leur domicile. Brandissant leurs épées, ils nous sommèrent
+de poser les armes et de leur rendre hommage.
+
+«--À qui? demandai-je.
+
+«Ils montrèrent l'un d'eux qui était vêtu d'un costume plus voyant et
+était un peu plus ivre que les autres.
+
+«--Voici notre très souverain soigneur.
+
+«--Souverain de quoi? demandai-je.
+
+«--Souverain des Tityre-tu, répondirent-ils. Oh! très barbares et cocus
+de bourgeois, ne vous apercevez-vous pas que vous êtes tombés entre les
+mains de cet ordre très noble?
+
+«--Ce n'est point votre véritable monarque, dis-je, car celui-ci est
+enchaîné dans l'abîme, au-dessous de nous, et c'est là qu'un jour il
+réunira autour de lui ses fidèles sujets.
+
+«--Entendez-vous, il a tenu des propos de traître, crièrent-ils.
+
+«Sur quoi, sans autre préambule, ils foncèrent sur nous, l'épée et le
+poignard en main.
+
+«L'ami Foster et moi, nous nous adossâmes contre un mur, et nos manteaux
+roulés autour de notre bras gauche, nous jouâmes de nos armes, et fîmes
+si bien que nous atteignîmes un ou deux de ces fendants de la vieille
+ruelle de Wigan.
+
+«L'ami Foster, en particulier, piqua le Roi de telle façon que Sa
+Majesté s'enfuit dans la rue en hurlant comme un petit bouledogue qu'on
+saigne.
+
+«Mais nous étions accablés par le nombre, et notre mission aurait
+peut-être été terminée à ce moment et à cet endroit, si la garde n'était
+pas entrée en scène, pour faire tomber nos armes d'un coup de
+hallebarde, et n'avait ainsi arrêté toute la troupe.
+
+«Pendant qu'avait lieu cette échauffourée, les bourgeois des maisons
+voisines versaient de l'eau sur nous, comme sur des chats de gouttières,
+et si cela ne refroidit pas notre ardeur au combat, cela nous mit dans
+un état fâcheux et peu présentable.
+
+«Nous fûmes traînés ainsi au poste de garde, et nous y passâmes la nuit
+en compagnie de braillards, de voleurs et de marchandes d'oranges, mais
+je suis fier de pouvoir dire que mon ami Foster et moi-même nous dîmes à
+celles-ci quelques paroles de joie et de réconfort.
+
+«On nous relâcha dans la matinée, et secouant aussitôt de nos souliers
+la poussière de Londres, nous partîmes.
+
+«Et je souhaite de n'y jamais retourner, à moins que ce ne soit à la
+tête de nos régiments du Comte de Somerset, pour voir le Roi Monmouth
+poser sur sa tête la couronne, qu'il aura arrachée, dans une lutte
+loyale, au corrupteur papiste.
+
+Lorsque Maître Stephen Timewell eut achevé son récit, il se fit un
+brouhaha général, et on se leva de tous côtés, ce qui annonçait la fin
+du repas.
+
+La compagnie sortit en lent défilé par ordre d'ancienneté.
+
+Tous avaient la même expression sombre et sérieuse, la démarche grave,
+les yeux baissés.
+
+Ces façons puritaines m'étaient, il est vrai, familières depuis mon
+enfance, mais jusqu'alors je ne les avais point vu pratiquées par une
+maisonnée nombreuse, et je n'avais point remarqué leur effet sur un
+aussi grand nombre de jeunes gens.
+
+--Vous resterez quelques instants encore, dit le Maire, au moment où
+nous allions les suivre. William, apportez un flacon de vieux vin du
+Rhin à cachet vert. Ces réconforts charnels, je ne les offre point
+devant mes jeunes gens, car ce qui leur convient le mieux, c'est le
+boeuf et une bière saine. À l'occasion toutefois, je partage l'opinion
+de Paul à savoir qu'un flacon de vin entre amis n'est point chose
+mauvaise pour l'esprit et le corps. Vous pouvez vous retirer maintenant,
+ma chérie, si vous avez quelque chose à faire.
+
+--Est-ce que vous allez sortir de nouveau? demanda Ruth.
+
+--Bientôt. Je dois aller à l'Hôtel de Ville. La revue des armes n'est
+pas terminée.
+
+--Je tiendrai votre costume prêt, ainsi que les chambres de nos hôtes,
+répondit-elle.
+
+Après quoi, nous adressant un joli sourire, elle partit de son pas
+léger.
+
+--Je voudrais pouvoir gouverner la ville comme cette fillette dirige
+cette maison, dit le Maire. Il n'est pas une chose nécessaire à laquelle
+elle ne pourvoie, avant même qu'on n'en sente le besoin. Elle lit mes
+pensées et y conforme ses actes avant que mes lèvres aient eu le temps
+de les exprimer. S'il me reste encore quelque force à consacrer au
+service public, c'est parce que ma vie privée est toute pleine d'une
+paix reposante. N'ayez nulle crainte au sujet du vin du Rhin: il vient
+de chez Brooke et Hellier, d'Abchurch-Lane, et il mérite toute
+confiance.
+
+--Ce qui prouve que du moins il vient de Londres une bonne chose, fit
+remarquer Sir Gervas.
+
+--Oui, c'est vrai, dit le vieillard, en souriant. Mais que pensez-vous
+de mes jeunes gens, monsieur? Il faut qu'ils soient d'une classe très
+différente de celle que vous connaissez, si comme on me le dit, vous
+avez fréquenté le monde de la cour.
+
+--Mais parbleu oui, ce sont de fort braves jeunes gens, sans doute,
+répondit Sir Gervas, d'un ton léger. M'est avis toutefois qu'ils
+manquent un peu de sève. Ce qu'ils ont dans les veines, ce n'est pas du
+sang, mais du petit lait aigri.
+
+--Non, non, répondit le Maire avec chaleur. Sur ce point, vous ne leur
+rendez pas justice. Leurs passions, leurs sentiments sont soumis à un
+contrôle. C'est ainsi qu'un bon cavalier tient son cheval en main. Mais
+ils existent tout autant que dans l'animal il existe de la vitesse et de
+l'endurance. Avez-vous remarqué le pieux jeune homme qui était assis à
+votre droite, et que j'ai eu maintes fois sujet de réprimander pour son
+excès de zèle? C'est un bon exemple à citer pour faire voir comment un
+homme peut garder la haute-main sur ses sentiments, et les maintenir
+sous la règle.
+
+--Et comment y est-il arrivé? demandai-je.
+
+--Hé bien, entre amis, dit le Maire, ce fut seulement à la dernière
+Annonciation qu'il demanda la main de ma petite fille Ruth. Son temps
+est presque terminé, et son père, Sam Derrick, est un estimable ouvrier,
+en sorte que le mariage serait assez bien assorti. La jeune personne l'a
+pris en grippe--les jeunes filles ont aussi leurs caprices--et il n'a
+plus été question de rien. Et pourtant il demeure sous le même toit, il
+la coudoie du matin jusqu'au soir, sans jamais laisser rien percer de
+cette passion, qui n'a pas pu s'éteindre aussi vite. Deux fois mon
+magasin à laines a été détruit au ras du sol par l'incendie, et deux
+fois il s'est mis à la tête de ceux qui luttaient contre les flammes.
+Bien peu de gens, après avoir vu leur demande repoussée, auraient été
+capables de faire preuve d'autant de résignation et de patience.
+
+--Je suis tout disposé à reconnaître la justesse de votre appréciation,
+dit Sir Gervas Jérôme. J'ai appris à ne pas prendre au mot les
+antipathies trop promptes, et j'ai présent à l'esprit ce distique de
+John Dryden:
+
+ _Les erreurs, comme les brins de paille, flottent à la surface,_
+ _Quiconque cherche des perles, doit plonger dans les profondeurs._
+
+--Ou bien, dit Saxon, le digne Docteur Samuel Butler, qui dit, dans son
+immortel poème d'Hudibras:
+
+ _Le sot ne voit que la peau;_
+ _Le sage s'efforce de regarder à l'intérieur._
+
+--Je m'étonne, Colonel Saxon, dit notre hôte d'un ton sévère, de vous
+entendre parler avec éloge de ce poème licencieux. D'après ce que j'ai
+ouï dire, il a été composé dans le but exprès de jeter le ridicule sur
+les gens pieux. Je n'aurais pas été plus surpris de vous entendre louer
+l'ouvrage criminel et sot de Hobbes, qui soutient cette thèse
+malfaisante: «_À Deo Rex, à Rege lex_»: «De Dieu vient le Roi, du Roi
+vient la loi.»
+
+--Il est vrai que je méprise et dédaigne l'usage que Butler a fait de sa
+satire, dit adroitement Saxon. Toutefois je puis admirer la satire
+elle-même, tout comme je puis admirer une lame damasquinée, sans
+approuver la querelle pour laquelle on la tire.
+
+--Ces distinctions-là, je le crains, sont trop subtiles pour ma vieille
+cervelle, dit l'énergique vieux Puritain. Cette Angleterre, notre
+patrie, est divisée en deux camps, celui de Dieu, et celui de
+l'Antéchrist. Quiconque n'est point avec nous est contre nous, et aucun
+de ceux qui servent sous la bannière du démon n'aura rien de moi, sinon
+mon mépris et le tranchant acéré de mon épée.
+
+--Bien, bien, dit Saxon, en remplissant son verre, je ne suis point un
+Laodicéen, non plus qu'un adorateur du succès. La cause ne trouvera
+point en défaut ma langue ni mon épée.
+
+--Pour cela, j'en suis bien convaincu, mon digne ami, répondit le Maire,
+et si j'ai parlé en termes trop secs, vous voudrez bien m'excuser. Mais
+j'ai le regret d'avoir à vous annoncer de mauvaises nouvelles. Je ne les
+ai point fait connaître au corps communal, de peur de le décourager,
+mais je sais que l'adversité sera simplement la pierre sur laquelle
+votre ardeur s'aiguisera et prendra un tranchant plus fin. Le
+soulèvement d'Argyle a échoué. Lui et ses compagnons sont tombés entre
+les mains de l'homme qui n'a jamais su ce que c'est que le pardon.
+
+À ces mots, nous sursautâmes tous sur nos chaises, en échangeant des
+regards effarés, à l'exception de Sir Gervas Jérôme, dont la sérénité
+naturelle était à l'épreuve de toute perturbation.
+
+Vous vous le rappelez sans doute, mes enfants quand j'ai commencé à vous
+raconter ces incidents de ma vie, j'ai dit que les espérances du parti
+de Monmouth reposaient en grande partie sur l'invasion des exilés
+écossais dans le comté d'Ayr.
+
+On comptait y faire naître ainsi des troubles, tels qu'ils
+détourneraient une bonne partie des forces du Roi Jacques, ce qui
+rendrait notre marche sur Londres moins difficile.
+
+On y comptait d'autant plus sûrement que les domaines d'Argyle étaient
+situés dans cette région de l'Écosse, où il pouvait lever cinq mille
+hommes armés de sabres parmi les gens de son clan.
+
+En outre, il y avait, dans les comtés de l'Ouest, un très grand nombre
+de farouches zélotes, tout prêts à soutenir la cause du Covenant, et qui
+avaient prouvé, en maintes escarmouches, leurs brillantes qualités
+guerrières.
+
+Il semblait certain qu'avec le concours des Highlanders et des
+Covenantaires, Argyle serait capable de résister, d'autant mieux qu'il
+avait emmené avec lui en Écosse le puritain anglais Rumbold, et un grand
+nombre d'autres gens de guerre habiles.
+
+La nouvelle inattendue de sa défaite complète était donc un coup
+terrible, car il en résultait que nous aurions affaire à toutes les
+forces du Gouvernement.
+
+--Tenez-vous cette nouvelle d'une source sûre? demanda Decimus Saxon,
+après un long silence.
+
+--C'est une certitude qui n'admet pas de doute, répondit Maître Stephen
+Timewell. Toutefois je comprends bien votre surprise, car le Duc était
+entouré de conseillers dignes de confiance. Il y avait Sir Patrick Hume,
+de Polwarth.
+
+--Tout en paroles, rien en action, dit Saxon.
+
+--Et Richard Rumbold.
+
+--Tout en action, rien en paroles, dit notre compagnon. M'est avis qu'il
+aurait dû faire en sorte qu'on parlât mieux de lui.
+
+--Puis il y avait le Major Elphinstone.
+
+--Un sot et un fanfaron.
+
+--Et Sir John Cochrane.
+
+--Un traînard captieux, à la langue longue, à l'intelligence courte, dit
+le soldat de fortune. Commandée par de tels hommes, l'expédition était
+condamnée dès le début. Pourtant je me figure que tout au moins, et en
+admettant qu'ils ne fissent rien de plus, ils auraient pu se jeter dans
+la région montagneuse, où ces _caterans_ aux jambes nues auraient pu se
+maintenir parmi les nuages et les brouillards de leur pays natal. Tous
+pris, dites-vous? C'est une leçon, un avertissement pour nous. Je vous
+le dis, si Monmouth n'infuse pas plus d'énergie dans ses conseils, s'il
+hésite à pousser tout droit vers le coeur, s'il fait des passes, des
+feintes d'escrime aux extrémités, nous nous trouverons dans la situation
+d'Argyle et de Rumbold. Que signifient ces deux journées gaspillées à
+Axminster, en un temps où chaque heure a son prix? Faudra-t-il chaque
+fois qu'il se frottera contre un corps de milice et le rejettera de
+côté, qu'il se repose quarante-huit heures, pour chanter «_Te Deum_»
+alors que Churchill et Feversham sont en route, je le sais, pour l'Ouest
+avec tous les hommes qu'ils ont pu ramasser, et que les Grenadiers
+hollandais pullulent comme les rats dans un magasin de grains?
+
+--Vous avez parfaitement raison, Colonel Saxon, répondit le Maire, et
+j'espère que, quand le Roi arrivera ici, nous réussirons à lui inspirer
+une action plus rapide. Il a grand besoin de conseillers plus entendus à
+la guerre, car depuis le départ de Fletcher, il n'a guère autour de lui
+de gens qui aient appris le métier des armes.
+
+--Bon, dit Saxon, d'un air bourru, maintenant qu'Argyle a disparu, nous
+voici face à face avec le Roi Jacques, sans pouvoir compter sur autre
+chose que nos bonnes épées.
+
+--Sur elles et sur la justice de notre cause. Comment trouvez-vous ces
+nouvelles, jeunes messieurs? Est-ce qu'elles auraient fait perdre au vin
+tout son bouquet? Seriez-vous enclins à déserter le drapeau du Seigneur?
+
+--Pour mon compte, dis-je, j'entends voir la chose jusqu'au dénouement.
+
+--Et moi, dit Ruben Lockarby, je suivrai Micah Clarke partout où il ira.
+
+--Quant à moi, dit Sir Gervas, la chose m'est parfaitement indifférente,
+tant que je suis en bonne compagnie et qu'il y a de quoi donner de
+fortes émotions.
+
+--En ce cas, dit le Maire, ce qu'il y a de mieux à faire, c'est que
+chacun remplisse son rôle propre, et que nous nous tenions prêts pour
+l'arrivée du Roi. Jusqu'alors, j'espère que vous me ferez l'honneur
+d'agréer mon humble toit.
+
+--Je crains, dit Saxon, de ne pouvoir accepter cette offre si
+bienveillante. Quand je suis sous les armes, je me lève tôt et me couche
+tard. J'établirai donc mon quartier-général à l'auberge, qui n'est pas
+très bien fournie au point de vue des victuailles, mais qui peut
+m'offrir la nourriture simple à laquelle se bornent mes besoins, avec
+mon quart de bière noire d'octobre, et ma pipe de Trinidad.
+
+Saxon tenant ferme dans sa décision, le Maire cessa d'insister auprès de
+lui, mais mes deux amis s'empressèrent de se joindre à moi pour accepter
+l'offre du digne marchand de laines, et nous nous installâmes pour la
+durée de notre séjour sous son toit hospitalier.
+
+
+
+
+IV--Une mêlée nocturne.
+
+
+Si Decimus Saxon refusa de mettra à profit l'offre du logement et de la
+table que lui avait faite Maître Timewell, ce fut, ainsi que je l'appris
+plus tard, pour cette raison que le Maire étant un ferme Presbytérien,
+il croyait inopportun de laisser s'établir entre eux une intimité trop
+grande, qui lui nuirait auprès des Indépendants et autres zélotes.
+
+À vrai dire, mes chers enfants, cet homme plein de ruse commença, dès ce
+jour, à régler sa vie et ses actes de façon à se concilier l'amitié des
+Sectaires, et de se faire considérer par eux comme leur chef.
+
+En effet, il était fermement convaincu que dans des mouvements violents
+comme celui où nous étions engagés, le parti le plus extrême est sûr
+d'avoir enfin la haute main.
+
+--Fanatisme, me disait-il un jour, cela signifie ferveur, et ferveur
+signifie qu'on sera âpre à la besogne, et l'âpreté à la besogne signifie
+la puissance.
+
+Tel était le pivot de toutes ses intrigues, de tous ses projets.
+
+En premier lieu, il s'appliqua à prouver qu'il était un excellent
+soldat. Il n'épargna ni le temps, ni la peine pour y arriver.
+
+Du matin jusqu'à midi, dans l'après-midi jusqu'à la nuit, nous faisions
+l'exercice, et encore l'exercice, si bien qu'enfin les commandements
+lancés à tue-tête, ce fracas des armes devinrent fatigants par leur
+monotonie.
+
+Les bons bourgeois purent bien se figurer que l'infanterie du Wiltshire
+sous le colonel Saxon, faisait partie de la place du Marché au même
+titre que la croix de la ville ou le carcan de la paroisse.
+
+Il fallait faire bien des choses en peu de temps, et même tant de choses
+que plus d'un aurait déclaré la tentative inutile.
+
+Ce n'était pas seulement la manoeuvre d'ensemble du régiment; il fallait
+de plus que chacun de nous habituât sa compagnie à l'exercice qui lui
+était propre.
+
+Il nous fallait apprendre de notre mieux les noms et les besoins des
+hommes.
+
+Mais notre tâche fut rendue plus aisée par la certitude que ce n'était
+point du temps perdu, car à chaque rassemblement nos patauds se tenaient
+plus droit et maniaient leurs armes avec plus de dextérité.
+
+Depuis le chant du coq jusqu'au coucher du soleil, on n'entendit dans
+les rues d'autres cris que: «Portez armes, préparez armes, reposez vos
+armes, apprêtez vos amorces» et tous les autres commandements de
+l'ancien exercice de peloton.
+
+À mesure que nous devenions meilleurs soldats, notre nombre augmentait,
+car notre apparence coquette attirait dans nos rangs l'élite des
+nouveaux-venus.
+
+Ma compagnie s'accrut au point qu'il fallût la dédoubler.
+
+Il en fut ainsi des autres dans la même proportion.
+
+Les mousquetaires du baronnet atteignirent le chiffre d'une bonne
+centaine, gens sachant pour la plupart se servir du mousquet.
+
+En totalité, nous passâmes de trois cents à quatre cent cinquante, et
+notre façon de manoeuvrer se perfectionna au point de nous valoir de
+tous côtés des éloges sur l'état de nos hommes.
+
+À une heure avancée de la soirée, je rentrais à cheval, lentement, à la
+maison de Maître Timewell, quand Ruben arriva à grand bruit derrière moi
+et me pria de revenir sur mes pas avec lui pour assister à un spectacle
+qui valait la peine d'être vu.
+
+Bien que je ne me sentisse guère disposé à ce genre de plaisirs, je fis
+faire demi-tour à Covenant, et nous descendîmes toute la longueur de la
+Grande Rue, pour entrer dans le faubourg qui se nomme Shuttern.
+
+Mon compagnon s'y arrêta devant un édifice nu, qui avait l'air d'une
+grange, et me dit de regarder dans l'intérieur par la fenêtre.
+
+Le dedans se composait d'une seule grande chambre.
+
+C'était le magasin, alors vide, dans lequel on avait l'habitude de
+mettre la laine.
+
+Il était éclairé d'un bout à l'autre par des lampes et des chandelles.
+
+Un grand nombre d'hommes parmi lesquels je reconnus des gens de ma
+compagnie, ou de celle de mon camarade, étaient couchés des deux côtés,
+occupés les uns à fumer, d'autres à prier, d'autres à polir leurs armes.
+
+Dans le centre, sur toute la longueur, des bancs avaient été rangés bout
+à bout, et sur ses bancs étaient assis à cheval tous les cent
+mousquetaires du baronnet.
+
+Chacun deux était en train de tresser en forme de queue la chevelure de
+l'homme assis devant lui.
+
+Un jeune garçon allait et venait, un pot de graisse à la main, et avec
+cet ingrédient et de la ficelle à fouet, la besogne marchait rondement.
+
+Sir Gervas en personne, muni d'une grande boîte pleine de farine, était
+assis, perché sur un ballot de laine au bout de la rangée, et aussitôt
+qu'une queue était achevée, il l'examinait à travers son monocle, et si
+elle lui paraissait convenablement faite, il la saupoudrait d'un geste
+précieux, en puisant dans sa boîte, et opérait avec autant de soin et de
+sérieux que s'il se fut agi d'une cérémonie de l'Église.
+
+Jamais cuisinier, assaisonnant un plat, n'eût distribué ses épices avec
+autant d'exactitude et de jugement que notre ami n'en mettait à
+enfariner les têtes de sa compagnie.
+
+Au milieu de son travail, il leva les yeux, et vit une ou deux figures
+souriantes à la fenêtre, mais son occupation l'absorbait trop pour qu'il
+se permit de l'interrompre, et nous finîmes par repartir à cheval sans
+lui avoir parlé.
+
+À ce moment, la ville était fort tranquille et silencieuse, car les gens
+de cette région étaient habitués à se coucher tôt, à moins que quelque
+occasion ne les tînt sur pied.
+
+Nous parcourions, au pas lent de nos chevaux, les rues muettes.
+
+Les fers de nos montures résonnaient d'un bruit clair sur le pavé de
+galets, et nous tenions de ces propos légers qui sont d'usage entre
+jeunes gens.
+
+Au dessus de nous, la lune brillait d'un vif éclat, répandait une lueur
+argentée sur les larges rues, et dessinait en un réseau d'ombres les
+pointes et les clochetons des églises.
+
+Arrivé dans la cour de Maître Timewell, je mis pied à terre, mais Ruben,
+charmé par le calme et la beauté de la scène, continua sa promenade à
+cheval, dans l'intention de pousser jusqu'à la porte de la ville.
+
+J'étais encore occupé à défaire les boucles de la sangle, et à enlever
+mon harnais, quand tout à coup arriva d'une des rues voisines, un grand
+cri, un bruit de lutte, de choc d'épées en même temps que la voix de mon
+camarade appelant à l'aide.
+
+Je tirai mon épée et sortis en courant.
+
+À une faible distance de là, se trouvait un assez large espace, tout
+blanc de clarté lunaire, et au centre j'aperçus la silhouette trapue de
+mon ami.
+
+Il faisait des bonds avec une agilité dont je ne l'avais jamais cru
+capable, et échangeait des coups de pointe avec trois ou quatre hommes
+qui le serraient de près.
+
+Sur le sol gisait une figure sombre.
+
+Du groupe de combattants, la jument de Ruben se dressait, se baissait
+comme si elle comprenait le danger que courait son maître.
+
+Comme j'accourais, criant, l'épée haute, les assaillants s'enfuirent par
+une rue latérale, excepté l'un d'eux, un homme de haute taille,
+musculeux, qui avait une épée.
+
+Il se lança contre Ruben, en lui portant un furieux coup de pointe,
+jurant, et le traitant de trouble-fête.
+
+J'éprouvai une sensation d'horreur en voyant la lame passer à travers la
+parade de mon ami, qui leva les bras, et tomba la face en avant, pendant
+que l'autre, après avoir lancé un dernier coup, s'enfuyait par une des
+ruelles étroites et tortueuses qui allaient de la rue de l'Est à la rive
+de la Tone.
+
+--Au nom du ciel, où êtes-vous atteint? m'écriai-je en me jetant à
+genoux près du corps étendu. Où êtes-vous blessé, Ruben?
+
+--Surtout dans le soufflet, dit-il en soufflant comme un soufflet de
+forge, et aussi derrière la tête. Donnez-moi la main, je vous prie.
+
+--Vraiment, vous n'êtes pas touché? m'écriai-je, le coeur soulagé d'un
+grand poids, en l'aidant à se relever. Je croyais que ce gredin vous
+avait transpercé.
+
+--Autant chercher à percer un crabe de Warsash avec un épingle à
+cheveux, dit-il. Grâce au bon Sir Jacob Clancing, jadis de Snellaby
+Hall, et présentement de la Plaine de Salisbury, leurs rapières n'ont
+produit d'autre effet que de rayer ma cuirasse impénétrable. Mais où en
+est la demoiselle?
+
+--Quelle demoiselle?
+
+--Oui, c'était pour la sauver que j'ai dégainé. Elle était assaillie par
+des rôdeurs de nuit. Voyez, elle se relève. Ils l'avaient jetée à terre
+quand j'ai fondu sur eux.
+
+--Comment vous trouvez-vous, madame? demandai-je, car la personne
+gisante à terre s'était relevée et avait pris l'aspect d'une femme,
+jeune et gracieuse, d'après toutes les apparences, mais dont la figure
+était enveloppée dans un manteau. J'espère que vous n'avez eu aucun mal?
+
+--Aucun, monsieur, répondit-elle d'une voix basse et douce, mais si j'ai
+échappé, je le dois à la valeur et à l'empressement de votre ami, ainsi
+qu'à la sagesse prévoyante de Celui qui confond les complots des
+méchants. Sans doute tout homme digne de ce nom aurait rendu ce service
+à une jeune personne en détresse, quelle qu'elle fût, et pourtant, ce
+qui contribuera peut-être à votre satisfaction, ce sera d'apprendre que
+votre protégée ne vous est pas inconnue.
+
+Et en parlant ainsi, elle laissa tomber son manteau et tourna sa figure
+vers nous sous la clarté de la lune.
+
+--Grands Dieux! C'est _Mistress_ Timewell, m'écriai-je tout abasourdi.
+
+--Rentrons à la maison, dit-elle d'une voix ferme et rapide. Les voisins
+ont pris l'alarme et il y aura bientôt un rassemblement de populace.
+Échappons aux commentaires.
+
+En effet, on entendait déjà de tous côtés le bruit des fenêtres, et des
+gens demandant à tue-tête de quel malheur il s'agissait.
+
+Bien loin, au bout de la rue, nous pouvions apercevoir la lueur des
+lanternes se balançant et annonçant la patrouille qui arrivait à grands
+pas.
+
+Nous nous dérobâmes cependant, à la faveur de l'ombre, et fûmes bientôt
+en sûreté dans la cour du Maire, sans être interpellés ou arrêtés.
+
+--J'espère, monsieur, que vous n'avez pas été blessé, bien vrai? dit la
+jeune demoiselle à mon compagnon.
+
+Depuis qu'elle avait découvert sa figure, Ruben n'avait pas dit un mot.
+
+Il avait tout l'air d'un homme qui est bercé par un rêve agréable et qui
+n'est fâché que d'en être réveillé.
+
+--Non, je ne suis pas blessé, répondit-il, mais je voudrais que vous
+nous disiez quels sont ces spadassins errants et où l'on peut les
+trouver.
+
+--Non, non, dit-elle, le doigt levé, vous ne pousserez pas l'affaire
+plus loin. Quant à ces hommes, je ne puis dire avec certitude qui ils
+pouvaient être. J'étais sortie pour rendre visite à Dame Clatworthy, qui
+a la fièvre tierce, et ils m'ont assaillie pendant que je revenais.
+Peut-être sont-ce des gens qui ne partagent pas les opinions de mon
+grand-père sur les affaires de l'État, et est-ce lui qu'ils ont visé
+par-dessus moi. Mais vous fûtes tous deux si bons pour moi, que vous ne
+me refuserez pas une autre faveur que j'ai à vous demander.
+
+Nous protestâmes que cela nous était impossible, en mettant la main sur
+la garde de nos épées.
+
+--Non, gardez-les pour la cause de Dieu, dit-elle, en souriant de notre
+geste. Tout ce que je vous demande, c'est de ne rien dire de cette
+affaire à mon grand-père, car la moindre chose suffit pour le mettre en
+feu, malgré son grand âge. Je ne voudrais pas que son attention fût
+détournée des affaires publiques par un détail personnel comme celui-là.
+Ai-je votre parole?
+
+--La mienne! dis-je en m'inclinant.
+
+--La mienne aussi! dit Lockarby.
+
+--Merci, mes bons amis! Ah! J'ai laissé tomber mon gant dans la rue.
+Mais cela n'a pas d'importance. Je rends grâce à Dieu de ce qu'il n'est
+arrivé malheur à personne. Merci encore une fois, et que des rêves
+agréables vous attendent.
+
+Elle gravit lestement les marches et disparut en un instant.
+
+Ruben et moi, nous ôtâmes les harnais de nos chevaux et assistâmes en
+silence aux soins qu'on leur donna.
+
+Nous entrâmes alors dans la maison, pour regagner nos chambres, toujours
+sans mot dire.
+
+Arrivé sur le seuil de sa porte, Ruben s'arrêta.
+
+--J'ai déjà entendu la voix de l'homme au long corps, Micah, dit-il.
+
+--Et moi aussi, répondis-je. Le vieillard fera bien de se méfier de ses
+apprentis. J'ai presque envie de sortir pour aller chercher le gant de
+la fillette.
+
+Un joyeux clignement d'yeux brilla dans le nuage qui avait obscurci la
+figure de Ruben. Il ouvrit la main gauche et me montra le gant de peau
+de daim froissé entre ses doigts.
+
+--Je ne le troquerais pas contre tout l'or qui se trouve dans les
+coffres de son grand-père, dit-il avec une explosion soudaine d'ardeur.
+
+Puis riant à la fois et rougissant, il se hâta de rentrer et me laissa à
+mes pensées.
+
+Ce fut ainsi que j'appris pour la première fois, mes chers enfants, que
+mon bon camarade avait été percé par les flèches du petit dieu.
+
+Quand un homme ne compte que vingt ans, l'amour jaillit en lui, ainsi
+que la citrouille dont parle l'Écriture et qui poussa en une seule nuit.
+
+Je vous aurais mal raconté mon histoire, si je ne vous avais pas fait
+comprendre que mon ami était un jeune homme franc, au coeur chaud, tout
+de premier mouvement, chez qui la raison était rarement de faction en
+présence de ses penchants.
+
+Un homme de cette sorte est aussi peu capable de s'éloigner d'une jeune
+fille attrayante que l'aiguille de fuir l'aimant.
+
+Il aime, tout comme l'alouette chante, tout comme joue un chaton.
+
+Or, un garçon à l'esprit lent et lourd comme moi, et dans les veines
+duquel le sang avait toujours coulé avec quelque froideur, quelque
+réserve, peut entrer dans l'amour ainsi qu'un cheval entre dans un cours
+d'eau aux rives en talus, degré par degré, mais un homme tel que Ruben
+frappe du talon un seul instant sur le bord, et l'instant d'après, il
+s'est lancé jusqu'aux oreilles dans l'endroit le plus profond.
+
+Le ciel seul sait quelle mèche avait mis le feu à l'étoupe.
+
+Tout ce que je puis dire, c'est que depuis ce jour, mon camarade était
+mélancolique et assombri une heure, puis gai, et plein d'entrain l'heure
+suivante.
+
+Il n'avait plus rien de son flot constant de bonne humeur, il devenait
+aussi piteux qu'un poussin qui mue, chose qui m'a toujours paru un des
+plus singuliers résultats de ce que les poètes ont appelé le joyeux état
+de l'amour.
+
+Mais, il faut le dire, en ce monde, joie et plaisir se touchent de si
+près, qu'on dirait qu'ils sont à l'attache dans des stalles contiguës,
+et qu'une ruade suffirait pour faire tomber la cloison qui les sépare.
+
+Voici un homme aussi plein de soupirs qu'une grenade est bourrée de
+poudre.
+
+Il fait triste figure; il a l'air abattu. Son esprit va à l'aventure et
+si vous lui faites remarquer qu'il est très malheureux dans cet état, il
+vous répondra, vous pouvez en être certain, qu'il ne l'échangerait pas
+pour les Puissances ni pour les Principautés du ciel.
+
+Pour lui les larmes sont de l'or, et le rire n'est que de la fausse
+monnaie.
+
+Mais, mes chers enfants, c'est peine perdue pour moi que de vous
+expliquer une chose que moi-même je n'entends point.
+
+Si comme je l'ai entendu dire, il est impossible de trouver deux
+empreintes du pouce qui soient identiques, comment espérer de faire
+coïncider les pensées et les sentiments les plus intimes de deux êtres.
+
+Toutefois, il est une chose que je puis affirmer comme vraie, c'est que
+quand je demandai la main de votre grand-mère, je ne m'abaissai point à
+prendre la mine d'un homme qui mène un enterrement.
+
+Elle me rendra ce témoignage que j'allai à elle avec la figure
+souriante, bien que j'eusse tout de même une petite palpitation au
+coeur, et je lui dis...
+
+Mais diantre, ou me suis-je laissé entraîner?
+
+Qu'y a-t-il de commun entre tout cela et la ville de Taunton, et la
+révolte de 1685?
+
+Le mercredi soir, 17 juin, nous apprîmes que le Roi, (c'était ainsi
+qu'on désignait Monmouth dans tout l'Ouest) était campé à moins de dix
+milles de là, avec toutes ces forces, et que le lendemain matin, il
+ferait son entrée dans la fidèle ville de Taunton.
+
+On s'ingénia tant qu'on put, comme vous le pensez bien, pour lui
+souhaiter la bienvenue d'une façon qui fût digne de la ville
+d'Angleterre la plus attachée aux Whigs et au Protestantisme.
+
+Un arc de plantes vertes avait déjà été dressé à la porte de l'ouest.
+
+Il portait cette devise: «Bienvenue au Roi Monmouth!»
+
+Un second s'élevait depuis l'entrée de la place du Marché jusqu'à la
+fenêtre la plus haute de l'hôtellerie du _Blanc-Cerf_, avec ces mots en
+grandes lettres écarlate «Salut au Chef Protestant.»
+
+Un troisième, si je m'en souviens bien, surmontait l'entrée de la cour
+du château, mais je ne me rappelle plus la devise qui s'y lisait.
+
+L'industrie du drap et de la laine est, ainsi que je vous l'ai dit, la
+principale occupation de la ville.
+
+Les marchands n'avaient pas ménagé leurs marchandises.
+
+Ils les avaient étalées à profusion pour embellir les rues.
+
+De riches tapisseries, des velours lustrés, de précieux brocarts
+flottaient aux fenêtres ou décoraient les balcons.
+
+La rue de l'Est, la Grande Rue, la rue d'Avant, étaient tendues des
+greniers jusqu'à terre d'étoffes rares et belles.
+
+De gais étendards étaient suspendus aux toits des deux côtés, ou
+voltigeaient en longues guirlandes d'une maison à l'autre.
+
+La bannière royale d'Angleterre était déployée au clocher élevé de
+Sainte Marie-Madeleine, et le drapeau de Monmouth flottait au clocher
+tout pareil de Saint Jacques.
+
+Jusqu'à une heure avancée de la nuit, on manoeuvra le rabot, le marteau,
+on travailla, on inventa, si bien que le jeudi 18 juin, quand le soleil
+se leva, il éclaira le plus beau déploiement de couleurs et de verdure
+qui ait jamais paré une ville.
+
+Une sorte de magie avait changé la ville de Taunton en un jardin fleuri.
+
+Maître Stephen Timewell s'était occupé de ces préparatifs, mais il
+s'était dit en même temps que le signe de bienvenue le plus agréable
+qu'il pût offrir aux yeux de Monmouth serait la vue du gros corps
+d'hommes armés qui étaient prêts à suivre sa fortune.
+
+Il y en avait seize cents dans la ville.
+
+Deux cents d'entre eux formaient la cavalerie.
+
+La plupart étaient bien armés et équipés.
+
+Ils furent rangés de façon que le Roi passât devant eux à son entrée.
+
+Les gens de la ville bordaient, sur trois rangs de profondeur, la place
+du Marché, depuis la porte du Château jusqu'à l'entrée de la Grande Rue.
+
+De là jusqu'à Shuttern, les paysans du comté de Dorset et ceux de Frome
+étaient placés sur les deux côtés de la rue.
+
+Notre régiment était posté à la porte de l'Ouest.
+
+Avec des armes bien astiquées, des rangs bien alignés, et des branches
+vertes à tous les bonnets, aucun chef ne pouvait s'abstenir de souhaiter
+de voir son armée ainsi accrue.
+
+Lorsque tous furent à leurs places, que les bourgeois et leurs épouses
+se furent parés de leurs atours des jours de fête, avec des figures
+réjouies, des corbeilles pleines de fleurs, tout fût prêt pour la
+réception du royal visiteur.
+
+--Voici mes ordres, dit Saxon en s'avançant vers nous sur son cheval, au
+moment où nous prenions nos places près de nos compagnons. Moi et mes
+capitaines, nous nous réunirons à l'escorte du Roi, quand il passera, et
+nous l'accompagnerons ainsi jusqu'à la place du Marché. Vos hommes
+présenteront les armes et resteront en place jusqu'à notre retour.
+
+Nous tirâmes, tous les trois, nos sabres et nous fîmes le salut.
+
+--Si vous voulez bien venir avec moi, messieurs, et prendre position à
+droite de cette porte-ci, dit-il, je pourrai vous dire quelques mots au
+sujet de ces gens, quand ils défileront. Trente ans de guerre, sous bien
+des climats, m'ont bien donné le droit de parler en maître-ouvrier qui
+instruit ses apprentis.
+
+Nous suivîmes son invitation avec empressement.
+
+On franchit la porte, qui maintenant se réduisait à une large brèche
+parmi les tas de déblais marquant l'emplacement des anciennes murailles.
+
+--On ne les aperçoit pas encore, fis-je remarquer, pendant que nous
+montions sur une hauteur commode. Je suppose qu'ils doivent arriver par
+cette route dont les détours suivent la vallée en face de vous.
+
+--Il y a deux sortes de mauvais généraux, dit Saxon, l'homme qui va trop
+vite et celui qui va trop lentement. Les conseillers de Sa Majesté ne
+seront jamais accusés du premier de ces défauts, quelques erreurs qu'ils
+puissent commettre d'ailleurs. Le vieux Maréchal Grunberg, avec qui j'ai
+fait trente-six mois de campagne en Bohème, avait pour principe de voler
+à travers le pays, pêle-mêle, cavalerie, infanterie, artillerie, comme
+s'il avait le diable à ses trousses. Il aurait pu commettre cinquante
+fautes, mais l'ennemi n'avait jamais le temps d'en profiter. Je me
+rappelle un raid que nous fîmes en Silésie. Après deux jours de marche
+dans les montagnes, son chef d'état-major lui dit que l'artillerie était
+hors d'état de suivre.
+
+«--Qu'on la laisse en arrière! répondit-il.
+
+«On abandonna donc les canons, et le lendemain au soir, l'infanterie
+était fourbue.
+
+«--Ils ne peuvent pas faire un mille de plus, dit le chef.
+
+«--Qu'on les laisse en arrière, dit Grunberg.
+
+«Nous voilà donc partis avec la cavalerie. Pour mon malheur, j'étais
+dans son régiment de pandours, après une escarmouche ou deux, tant par
+l'état des routes que par le fait de l'ennemi, nos chevaux étaient
+crevés inertes.
+
+«--Les chevaux sont fourbus, dit le capitaine en chef.
+
+«--Qu'on les laisse en arrière! crie-t-il.
+
+«Et je parie qu'il aurait poussé jusqu'à Prague avec son état-major, si
+on l'avait laissé faire. Après cela, nous lui donnâmes comme surnom
+«Général Laisse-en-arrière.»
+
+--Un brillant commandant, oh! oui, s'écria Sir Gervas, j'aurais aimé
+servir sous lui.
+
+--Oui, et il avait une façon de former ces recrues qui n'aurait guère
+été du goût de nos bons amis d'ici dans l'Ouest, dit Saxon. Je me
+rappelle qu'après Salzbourg, quand nous eûmes pris le château ou la
+forteresse de ce nom, nous fûmes renforcés d'environ quatre mille hommes
+d'infanterie qui n'avaient point été dressés. Comme ils approchaient de
+nos lignes, en agitant les mains, en sonnant du clairon, le vieux
+Maréchal «Laisse-en-arrière» déchargea sur eux tous les canons qui se
+trouvaient sur les murs, ce qui tua soixante hommes et jeta parmi le
+reste une grande panique.
+
+«--Il faut que ces coquins apprennent tôt ou tard à tenir bon sous le
+feu, dit-il. Ils peuvent bien commencer tout de suite leur éducation.
+
+--C'était un rude maître d'école, fis-je remarquer. Il aurait pu laisser
+à l'ennemi partie de cet enseignement.
+
+--Et pourtant le soldat l'aimait, dit Saxon. Il n'était point homme,
+quand une ville avait été prise d'assaut, à regarder de trop près quand
+une femme braillait, non plus qu'à écouter tous les bourgeois qui
+avaient par hasard trouvé leur coffre plus léger d'une bagatelle. Mais
+parlons des chefs qui vont lentement. Je n'en ai connu aucun qui pût
+être comparé au Brigadier Baumgarten, qui était aussi de l'armée
+impériale. Il levait par exemple ses quartiers d'hiver, pour venir
+s'établir devant une place forte. Il élevait un épaulement ici, là il
+creusait une sape, si bien que ses soldats finissaient par avoir mal au
+coeur rien qu'à regarder la place. Il jouait ainsi avec elle comme un
+chat avec une souris, jusqu'au moment où elle allait ouvrir ses portes,
+mais alors il pouvait bien prendre la fantaisie de lever le siège et de
+se mettre en quartiers d'hiver. J'ai fait deux campagnes sous lui, sans
+honneur, sans mise à sac, sans pillage, sans profit, excepté une
+misérable solde de trois florins par jour, payée en pièces rognées, avec
+six mois de retard... Mais voyez-vous les gens sur ce clocher! Ils
+agitent leurs mouchoirs comme s'ils apercevaient quelque chose.
+
+--Je ne puis rien voir, répondis-je, en abritant mes yeux et promenant
+mon regard sur la vallée semée d'arbres qui montait en pente douce
+jusqu'aux collines couvertes de pâturages de Blackdown.
+
+--Les gens, qui sont sur les forts, agitent des mouchoirs et désignent
+du geste quelque chose. Il me semble que j'entrevois l'éclair de l'acier
+parmi les bois tout là-bas.
+
+--C'est ici, dit Saxon, étendant sa main armée d'un gantelet sur la rive
+ouest de la Tone, tout près du pont de bois. Suivez mon doigt, Clarke,
+et voyez si vous pouvez le discerner.
+
+--Oui, c'est vrai, m'écriai-je, je vois un reflet brillant qui va et
+vient. Et ici, à gauche, à l'endroit où la route passe en courbe par
+dessus la hauteur, apercevez-vous cette masse compacte d'hommes! Ha! la
+tête de la colonne commence à sortir d'entre les arbres.
+
+Il n'y avait pas un nuage au ciel, mais la grande chaleur produisait une
+buée qui s'étendait sur la vallée.
+
+Elle devenait très épaisse le long du cours sinueux de la rivière, et
+flottait en petits flocons en lambeaux, au-dessus de la région boisée
+qui avoisine ses bords.
+
+À travers cette mince couche de vapeur pénétrait de temps en temps un
+éclair de vive lumière, quand les rayons du soleil tombaient sur une
+cuirasse ou sur un casque.
+
+Par intervalles, la douce brise de l'été apportait à nos oreilles de
+soudains éclats d'une musique militaire, où se mêlaient le son aigu des
+trompettes et le sourd grondement des tambours.
+
+Puis, nos regards perçurent l'avant-garde de l'armée, qui commençait à
+se dérouler, sortant de l'ombre des arbres et apparaissant en noir sur
+la route blanche et poussiéreuse.
+
+La longue ligne continua à s'étendre, se tordant sur elle-même, à mesure
+qu'elle sortait des bois, pareille à un serpent noir aux écailles
+polies.
+
+Enfin, l'armée rebelle tout entière--cavalerie, infanterie,
+artillerie--fut visible pour nous.
+
+L'éclat des armes, le flottement de nombreux drapeaux, les plumes des
+chefs, les colonnes épaisses des hommes en marche, tout cela formait un
+tableau qui remuait jusqu'au fond du coeur les citoyens de Taunton.
+
+Ceux-ci, du haut des toits, des éminences croulantes que formaient les
+murs démantelés, pouvaient contempler les champions de leur foi.
+
+Si la seule vue d'un régiment qui passe est capable d'exciter un frisson
+dans votre poitrine, vous vous imaginerez sans peine ce qui se passe,
+quand les soldats que vous regardez ont pris les armes pour tout de bon
+afin de défendre vos intérêts les plus chers, les plus aimés, et
+viennent de sortir victorieux d'une lutte sanglante.
+
+Si la main de tous les autres hommes était levée contre nous, du moins
+ceux-là étaient de notre côté, et nos coeurs allaient à eux comme à des
+amis et à des frères.
+
+De tous les liens qui unissent les hommes en ce monde, il n'en est pas
+de plus fort qu'un commun danger.
+
+Pour mes yeux inexpérimentés, tout cela apparaissait comme très
+guerrier, très imposant, et en contemplant ce long défilé, je me disais
+que notre cause était en quelque sorte gagnée.
+
+Mais à ma grande surprise, Saxon postait, jetait à demi-voix des peuh!
+dédaigneux.
+
+À la fin, ne pouvant plus maîtriser son impatience, il éclata en paroles
+brûlantes de mécontentement.
+
+--Regardez-moi seulement cette avant-garde pendant qu'elle descend la
+pente, s'écria-t-il. Où est le groupe d'éclaireurs, de _vorreiter_,
+comme disent les Allemands? Et où est l'espace qu'il faudrait laisser
+entre l'avant-garde et le corps principal? Par l'épée de Scanderbeg, ils
+me rappellent plutôt un troupeau de pèlerins, comme j'en ai vus,
+lorsqu'ils s'approchent du sanctuaire de Saint Sébald, à Nuremberg, avec
+leurs bannières et leurs flots de rubans. Et au centre, parmi cette
+troupe de cavaliers, se trouve sans doute notre nouveau monarque. Quel
+malheur pour lui de n'avoir point à ses côtés un homme capable de ranger
+cet essaim de paysans en quelque chose qui ressemble à un ordre de
+campagne! Maintenant regardez-moi ces quatre pièces de canon qui
+traînent comme des moutons boiteux derrière le troupeau! _Carajo_, je
+voudrais être un jeune officier du Roi avec un escadron de cavalerie
+légère sur cette crête que voilà! Par ma foi, je fondrais sur ce
+croisement de routes, comme un émouchet sur une bande de petits
+pluviers. Alors et je taille, et je coupe. À bas ces canonniers qui
+rampent, un feu de carabines pour nous couvrir, un mouvement enveloppant
+de la cavalerie, et les canons des rebelles partent dans un nuage de
+poussière. Qu'on dites-vous, Sir Gervas?
+
+--Un fameux sport, colonel, dit le baronet, dont une légère rougeur
+anima les joues pâles. Je parie que vous faisiez trotter vos pandours!
+
+--Oui, les coquins avaient le choix: travailler ou être pendus. Mais il
+me semble que nos amis sont loin d'être aussi nombreux qu'on le
+rapportait. J'estime que la cavalerie se monte à un millier, et que
+l'infanterie compte environ cinq mille deux cents hommes. J'ai été
+regardé comme un bon appréciateur en fait de nombre en pareilles
+occasions. Avec les quinze cents qu'il y a dans la ville, cela nous
+ferait près de huit mille hommes, et ce n'est pas là une armée bien
+considérable pour envahir un royaume et disputer une couronne.
+
+--Si l'Ouest peut fournir huit mille hommes, combien peuvent donner tous
+les comtés d'Angleterre, demandai-je. N'est-ce pas la façon la plus
+équitable d'envisager la situation?
+
+--La popularité de Monmouth est concentrée surtout dans l'Ouest,
+répondit Saxon. C'est ce souvenir qui l'a décidé à lever son étendard
+dans ces comtés.
+
+--Dites plutôt ses étendards, fit Ruben. Tenez, on dirait qu'ils ont mis
+leur linge à sécher tout le long de la ligne.
+
+--C'est vrai, ils ont plus d'enseignes que je n'en vis jamais dans une
+armée aussi faible, répondit Saxon, en se dressant sur ses étriers. Il y
+en a un ou deux qui sont bleus. Tous les autres, autant que je pus en
+juger, avec le soleil qui les éclaire, sont blancs, avec un mot ou une
+devise.
+
+Pendant cette conversation, le corps de cavalerie qui formait
+l'avant-garde de l'armée protestante était parvenu à moins d'un quart de
+mille de la ville, lorsqu'une sonnerie bruyante et claire de trompettes
+le fit s'arrêter.
+
+Ce signal fut répété dans chacun des régiments ou escadrons en sorte que
+le son passa rapidement sur toute la longue rangée, jusqu'à ce qu'il
+finit par se perdre dans l'éloignement.
+
+À la vue de ce câble humain qui couvrait toute la route, et qui était à
+peine agité d'un mouvement de vibration, d'ondulation dans sa ligne
+oscillante, l'analogie avec un serpent gigantesque me revint encore une
+fois à l'esprit.
+
+--Je trouverais que cela ressemble à un grand boa, qui irait entourer la
+ville de ses replis.
+
+--Un serpent à sonnettes plutôt, dit Ruben, en montrant les canons à
+l'arrière-garde. C'est dans sa queue qu'il garde de quoi faire du bruit.
+
+--Voici sa tête qui approche, si je ne me trompe, dit Saxon. Il vaudrait
+mieux, je crois, nous placer sur le côté de la porte.
+
+Comme il parlait, un groupe de cavaliers aux costumes voyants se détacha
+du corps principal et se dirigea tout droit vers la ville.
+
+À leur tête se trouvait un jeune homme de haute taille, de tournure
+svelte et élégante, qui montait avec la grâce d'un écuyer accompli.
+
+Il se faisait remarquer parmi ceux qui l'entouraient par la fierté de
+son attitude et la richesse de son harnachement.
+
+Lorsqu'il se fut approché au galop de la porte, une clameur de
+bienvenue, partit de la multitude, clameur qui se transmit et se
+prolongea dans la foule plus éloignée.
+
+Celle-ci, ne pouvant voir ce qui se passait en avant, conclut de ces
+acclamations que le Roi approchait.
+
+
+
+
+V--La Revue des Hommes de l'Ouest.
+
+
+Monmouth était alors dans sa trente-sixième année.
+
+Il se distinguait par ces grâces superficielles qui plaisent à la
+multitude et mettent un homme en état de prendre la direction d'une
+cause populaire.
+
+Il était jeune.
+
+Il avait la parole facile et spirituelle.
+
+Il était habile dans tous les exercices qui conviennent à un soldat et à
+un homme.
+
+Pendant qu'il parcourait l'Ouest, il n'avait point jugé au-dessous de
+lui d'embrasser les jeunes villageoises, d'offrir des prix pour les
+sports champêtres, et de disputer, chaussé de bottes, la palme de la
+course à pied avec les plus agiles des paysans courant nu-pieds.
+
+Il était d'un naturel vain et prodigue, mais il excellait en cette sorte
+de magnificence qui frappe les yeux, et dans cette générosité
+insouciante qui gagne les coeurs du peuple.
+
+Tant sur le Continent qu'à Bothwell-Bridge, il avait conduit des armées
+avec succès.
+
+Sa bonté, sa pitié envers les Covenantaires, après la victoire, lui
+avait valu autant d'estime auprès des whigs que Dalzell et Claverhouse
+s'étaient attiré de haine.
+
+Au moment où il arrêta son beau cheval noir à la porte de la ville, il
+ôta son chapeau _montero_ à plumes devant la foule qui l'acclamait. Il
+avait une attitude si gracieuse et si digne qu'elle semblait bien celle
+d'un chevalier errant de roman, combattant à armes très inégales pour
+conquérir une couronne qui lui aurait été dérobée par la ruse d'un
+tyran.
+
+On trouva qu'il avait bonne mine, mais je ne saurais dire que je fusse
+de cet avis.
+
+Sa figure me parut trop allongée, trop pâle pour être agréable; mais ses
+traits étaient accentués et nobles, son nez saillant, ses yeux
+brillants, pénétrants.
+
+On aurait peut-être pu discerner dans le dessin de sa bouche quelques
+indices de cette faiblesse qui entacha sa réputation, bien que
+l'expression en fût douce et aimable.
+
+Il portait une jaquette de cheval en roquelaure pourpre foncé, avec des
+bords et des revers de dentelle d'or, et qui, en s'écartant par devant,
+laissait voir une brillante cuirasse d'argent.
+
+Son habillement était complété par un costume de velours d'une nuance
+plus claire que la jaquette, une paire de bottes montantes en cuir jaune
+de Cordoue, une rapière à poignée d'or qu'il portait d'un côté, et un
+poignard de Parme de l'autre côté, ces deux armes suspendues à une
+ceinture en cuir du Maroc.
+
+Un large col en dentelle de Malines flottait sur ses épaules et de ses
+manches sortaient à flots des manchettes de cette même coûteuse
+dentelle.
+
+Bien des fois, il souleva son chapeau et s'inclina sur le pommeau de sa
+selle pour répondre au tonnerre des applaudissements.
+
+--Un Monmouth! Un Monmouth! criait le peuple. Salut au Chef Protestant!
+
+--Vive le Roi Monmouth!
+
+Et à toutes les fenêtres, sur tous les toits, à tous les balcons, les
+mouchoirs, les chapeaux s'agitaient pour animer cette scène joyeuse.
+
+L'avant-garde des rebelles s'enflamma à cette vue et lança un grand cri
+au timbre sourd qui fut repris et répété bien des fois par le reste de
+l'armée et qui finit par remplir tout le pays.
+
+Pendant ce temps, les anciens de la cité, ayant à leur tête notre ami le
+Maire, sortirent par la porte dans tout l'apparat des costumes de soie
+et de fourrures pour rendre dommage au Roi.
+
+Le Maire mit un genou à terre à côté de l'étrier de Monmouth et baisa la
+main que celui-ci lui tendit avec grâce.
+
+--Mon cher monsieur le Maire, dit le Roi d'une voix claire et forte,
+c'est à mes ennemis à se prosterner devant moi, et non à mes amis. Je
+vous en prie, qu'est-ce que ce rouleau que vous déployez?
+
+--C'est une allocution de bienvenue et de soumission, Votre Majesté, de
+la part de votre loyale ville de Taunton.
+
+--Je n'ai pas besoin d'une telle allocution, dit le Roi Monmouth, en
+promenant ses yeux autour de lui. Elle est écrite tout autour de moi en
+plus beaux caractères qu'on n'en vit jamais sur parchemin. Mes bons amis
+m'ont prouvé que je suis le bienvenu, sans recourir à l'aide d'un clerc
+ou d'un écrivain. Vous vous nommez Stephen Timewell, digne Mr le Maire,
+à ce qu'on m'a appris.
+
+--Oui, Majesté.
+
+--C'est un nom trop court pour un homme aussi digne de confiance, dit le
+Roi en tirant son épée, et l'en touchant sur l'épaule, je veux
+l'allonger de trois lettres. Relevez-vous, Sir Stephen, et puissé-je
+trouver grand nombre d'autres chevaliers semblables dans mon royaume, et
+aussi loyaux, aussi fermes.
+
+Le Maire se retira avec les conseillers au côté gauche de la porte, au
+milieu des applaudissements que fit éclater cet honneur conféré à la
+ville, pendant que Monmouth et son escorte formaient un groupe à droite.
+
+Sur un signal donné, un trompette sonna une fanfare.
+
+Les tambours firent entendre un roulement guerrier, et l'armée des
+insurgés, en rangs serrés, bannières déployées, reprit sa marche vers la
+ville.
+
+Pendant qu'elle approchait, Saxon nous désignait les différents chefs et
+personnages de marque, qui entouraient le Roi, et nous disait leurs
+noms, en y ajoutant quelques mots sur leur caractère.
+
+--Voici Lord Grey de Wark, dit-il. C'est ce petit homme maigre entre
+deux âges, du côté gauche du Roi. Il a été mis une fois à la Tour pour
+haute trahison. C'est lui qui s'enfuit avec Lady Henriette Berkeley,
+soeur de sa femme. Un beau chef, vraiment, pour une cause pieuse.
+L'homme à sa gauche, celui qui a une figure rouge, bouffie, et la plume
+blanche à son bonnet, est le colonel Holmes. J'espère qu'il ne montrera
+jamais la plume blanche ailleurs que sur la tête. L'autre, sur le cheval
+bai-brun est un homme de loi, mais, à mon sens, un homme qui s'entend
+mieux à disposer un bataillon qu'à rédiger une note de frais. C'est le
+républicain Wade qui menait l'infanterie à l'engagement de Bridport et
+qui l'a tiré de là sans dommage. Le grand, là-bas, avec de gros traits,
+qui est coiffé d'un heaume d'acier, c'est Antoine Buyse, le
+Brandebourgeois, un soldat de fortune, un homme de grand coeur, ainsi
+que la plupart de ses compatriotes. J'ai bataillé tantôt avec lui,
+tantôt contre lui, avant le jour présent.
+
+--Remarquez donc le personnage de haute taille, très maigre qui est
+derrière lui, s'écria Ruben. Il a dégainé son épée et la brandit
+au-dessus de sa tête. Voilà un moment et un endroit singulièrement
+choisis pour l'exercice au sabre. Il est certainement fou.
+
+--Vous n'êtes peut-être pas très loin de la vérité, dit Saxon, et
+pourtant par la garde de mon épée, sans cet homme-là, il n'y aurait
+point d'armée protestante, comme celle qui s'avance vers nous par cette
+route-ci. C'est lui qui en faisant voltiger la couronne sous les yeux de
+Monmouth, lui a fait quitter sa confortable retraite en Brabant. Il n'y
+a pas un de ces hommes qu'il n'ait séduit et attiré dans cette affaire
+par tel ou tel appât. Avec Grey, ce fut un Duc, hé, avec Wade le sac de
+laine, avec Buyse, la mise au pillage de Cheapside. Chacun a son motif
+personnel, mais les ficelles qui les font mouvoir sont entre les mains
+de ce fanatique enragé qui remue ces pantins à sa volonté. Il a comploté
+plus, menti plus et souffert moins qu'aucun des Whigs du parti.
+
+--Ce doit être le docteur Robert Ferguson, dont j'ai entendu mon père
+parler, dis-je.
+
+--Vous avez raison, c'est lui. Je l'ai vu une seule fois à Amsterdam,
+mais je le reconnais à sa perruque ébouriffée et à ses épaules
+difformes. On dit tout bas que son infatuation démesurée a troublé sa
+raison. Voyez, l'Allemand lui met la main sur l'épaule et lui persuade
+de rengainer son arme. Le Roi Monmouth regarde aussi autour de lui et
+sourit comme s'il voyait en lui le bouffon de la cour, en manteau
+genevois, au lieu de l'habit multicolore. Mais l'avant-garde arrive près
+de nous. À vos compagnies, et n'oubliez pas de lever vos épées pour
+saluer au passage le drapeau de chaque troupe.
+
+Pendant la conversation de notre compagnon, l'armée protestante tout
+entière roulait vers la ville et la tête de l'avant-garde était au
+niveau de la porte.
+
+Quatre escadrons de cavalerie marchaient en avant, mal harnachés, mal
+montés, avec des cordes en guise de brides, et certains d'entre eux
+ayant pour selles des carrés en toile à sac.
+
+La plupart des hommes avaient pour armes le sabre et le pistolet.
+
+Quelques-uns portaient la cotte de buffle, des pièces d'armure, des
+casques pris à Axminster, et parfois tachés encore du sang de celui qui
+les avait portés le dernier.
+
+Au milieu d'eux marchait un porte-drapeau.
+
+Il tenait un grand étendard carré suspendu à une hampe et celle-ci
+reposait sur un trou pratiqué sur le côté de la selle.
+
+Sur ce drapeau étaient inscrits en lettres d'or les mots: «_Pio
+libertate et religione nostra_.»
+
+Ces cavaliers appartenaient à la classe des petits propriétaires ruraux
+et de leurs fils.
+
+Inaccoutumés à la discipline, ils avaient une haute opinion d'eux-mêmes,
+en leur qualité de volontaires, ce qui les portait à plaisanter et
+raisonner à propos de chaque commandement.
+
+Il en résulta que sans être dépourvus de courage naturel, ils rendirent
+peu de services pendant la guerre et furent pour l'armée une cause
+d'embarras plutôt qu'un secours utile.
+
+Après la cavalerie, venaient les fantassins, rangés sur six de front,
+répartis en compagnies d'effectif variable.
+
+Chaque compagnie avait un étendard indiquant la ville ou le village où
+elle avait été levée.
+
+On avait adopté cette façon d'ordonner les troupes parce qu'on avait
+reconnu l'impossibilité de séparer des hommes unis par des liens de
+parenté et des relations de voisinage.
+
+Ils entendaient, disaient-ils, se battre côte à côte, ou bien ne pas se
+battre du tout.
+
+Pour mon compte, je trouve que ce n'est point une mauvaise idée, car
+quand on en vient à jouer de la pique, chacun tient d'autant plus ferme,
+s'il se sait flanqué à droite et à gauche de vieux amis éprouvés.
+
+J'arrivai dans la suite à connaître un grand nombre de localités par les
+propos des hommes, et j'en traversai un grand nombre d'autres, en sorte
+que les noms inscrits sur les bannières avaient pour moi un sens réel.
+
+Homère a consacré, à ce que je me rappelle, un chapitre ou un livre à
+l'énumération de tous les chefs grecs, des localités d'où ils venaient
+et du nombre d'hommes qu'ils amenèrent à la revue générale.
+
+Il est malheureux que l'Ouest n'ait pas eu son Homère pour conserver les
+noms de ces braves paysans et artisans, rappeler ce que chacun d'eux
+accomplit ou endura.
+
+Du moins les lieux de leur naissance ne seront point perdus dans
+l'oubli, en tant que cela dépendra de ma faible mémoire.
+
+Le premier régiment d'infanterie, si l'on peut appeler ainsi une troupe
+organisée d'une manière aussi rudimentaire, se composait des gens de
+mer, pêcheurs, caboteurs vêtus des justaucorps de grosse étoffe bleue et
+du grossier costume de leur classe.
+
+C'étaient des loups de mer bronzés, hâlés, avec des figures dures, de
+couleur d'acajou, avec des armes variées, canardières, sabres
+d'abordages, pistolets.
+
+Je me figure que ces armes n'étaient pas employées pour la première fois
+contre le Roi Jacques, car les côtes de Somerset et de Devon étaient
+fameuses par leur race de contrebandiers, et plus d'un lougre aux
+allures capricieuses était sans doute amarré dans une crique ou dans une
+baie, pendant que son équipage était parti à Taunton pour guerroyer.
+
+Quant à la discipline, ils n'en avaient aucune idée.
+
+Ils allaient de leurs pas de marins en vrais loups de mer, échangeant
+des cris divers entre eux et avec la foule.
+
+Depuis la Star Point jusqu'à Portlands Roads, les filets allaient rester
+inactifs pendant bien des semaines, et plus d'un poisson parcourut les
+détroits de la mer, qui aurait dû former des piles à Lyme Cobb ou être
+étalé en vente au marché de Plymouth.
+
+Chacun des groupes ou des bandes de ces gens de mer avait sa bannière.
+
+Celle de Lyme était en tête; puis venaient celles de Topsham, de
+Colyfort, de Bridport, de Sidmouth, d'Otterton, d'Abbotsbury et de
+Charmouth, villes qui sont toutes dans le Sud sur la côte ou tout près.
+
+Ils passèrent ainsi devant nous en troupe confuse et insouciante, les
+chapeaux posés de travers, la fumée de leur tabac montant au-dessus
+d'eux comme la vapeur du corps d'un cheval fatigué.
+
+Leur nombre devait s'élever à environ quatre cents.
+
+Les paysans de Rockbere, armés de fléaux et de faux, venaient en tête de
+la colonne suivante, qui précédait la bannière de Honiton défendue par
+deux cents robustes ouvriers en dentelles venus des rives de l'Otter.
+
+Ces hommes, ainsi que le montrait la teinte de leur figure, avaient été
+retenus entre quatre murs par leur métier, mais ils étaient bien
+supérieurs à leurs camarades les paysans par leurs façons alertes, et
+leur attitude martiale.
+
+D'ailleurs, à propos de toutes les troupes en général, nous avons
+remarqué que si les paysans montraient plus d'endurance et de bonne
+volonté, les gens de métier prenaient plus vite l'air et l'esprit des
+camps.
+
+Derrière les gens de Honiton venaient les tisseurs de draps, les
+Puritains de Wellington, avec leur Maire monté sur un cheval blanc, à
+côté de leur porte-étendard, et précédés d'une fanfare de vingt
+instrumentistes.
+
+Avec leurs figures farouches, c'étaient des hommes réfléchis, posés.
+
+Le plus grand nombre étaient vêtus de gris et coiffés de chapeaux aux
+larges bords.
+
+«Pour Dieu et la Foi» telle était la devise d'un étendard qui flottait
+au milieu d'eux.
+
+Les drapiers formaient trois fortes compagnies, et le régiment entier
+devait compter bien près de six cents hommes.
+
+Le troisième régiment avait en tête cinq cents fantassins fournis par
+Taunton, gens de vie paisible et industrieux, mais profondément pénétrés
+de ces grands principes de liberté civile et religieuse qui devaient
+trois ans plus tard renverser tout devant eux en Angleterre.
+
+Lorsqu'ils franchirent la porte, ils furent salués par un tonnerre
+d'applaudissements de leurs concitoyens postés sur les murs et aux
+fenêtres.
+
+Leurs rangs réguliers et compacts, leurs larges et honnêtes figures de
+bourgeois, me parurent avoir un air marqué de discipline et de besogne
+bien faite.
+
+Derrière eux venaient les recrues de Winterbourne, d'Illminster, de
+Chard, d'Yeovil, de Collumpton, chaque troupe d'au moins cent piquiers,
+ce qui portait à mille hommes l'effectif du régiment.
+
+Puis passa au trot un escadron de cavalerie.
+
+Il était suivi de près par le quatrième régiment.
+
+L'avant-garde portait les étendards de Beaminster, de Crewkerne, de
+Langport et de Chidiock, autant de paisibles villages du comté de
+Somerset, qui avaient envoyé leurs hommes frapper un coup pour la
+vieille cause.
+
+Des ministres puritains, coiffés du chapeau pointu, et vêtus des robes
+genevoises, jadis noires, mais maintenant blanches de poussière,
+marchaient d'un pas ferme à côté de leur troupeau.
+
+Puis venait une forte compagnie de pâtres sauvages, à peine armés,
+sortis des grandes plaines qui s'étendent depuis les Blackdowns, dans le
+Sud, jusqu'aux Mendips dans le Nord.
+
+Je vous réponds que ces gaillards-là n'avaient aucun trait de
+ressemblance avec les Corydons, avec les Strephons de Maître Waller ou
+de Maître Dryden, qui ont dépeint les bergers toujours occupés à verser
+des larmes d'amour et à souffler dans un chalumeau plaintif.
+
+Je crains que Chloé, que Phyllis n'eussent trouvé de bien grossiers
+amoureux chez ces sauvages de l'Ouest.
+
+Après eux venaient des mousquetaires de Dorchester, des piquiers de
+Newton-Poppleford, d'un corps de solide infanterie fourni par les
+tisseurs de serge d'Ottery Saint Mary.
+
+Ce quatrième régiment se montait à un peu plus de huit cents hommes,
+mais par l'armement et la discipline, il était inférieur à celui qui le
+précédait.
+
+Le cinquième régiment avait en tête une compagnie des gens habitant les
+contrées marécageuses qui forment la monotone région des environs
+d'Athelney.
+
+Ces hommes, en leurs logements sombres et sordides, avaient gardé le
+même caractère libre et hardi qui, au temps jadis, avait fait d'eux la
+dernière ressource du bon Roi Alfred et les défenseurs des comtés de
+l'Ouest contre les incursions des Danois: ceux-ci ne purent jamais
+pénétrer au coeur de leurs forteresses entourées par les eaux.
+
+Deux compagnies de ces hommes, à la chevelure d'étoupe, aux pieds nus,
+mais ardents au chant des hymnes et aux prières, étaient venues de leurs
+citadelles pour secourir la cause protestante.
+
+Après eux, venaient les bûcherons et charpentiers de Bishop's Lidiard,
+hommes gros et vigoureux sous leurs justaucorps verts, puis les
+villageois en manteaux blancs de Huish Champ-flover.
+
+Le régiment se terminait par quatre cents hommes en habits rouges, avec
+des buffleteries blanches en croix et des mousquets bien polis.
+
+C'étaient des déserteurs de la Milice du comté de Devon.
+
+Ils avaient fait avec Albemarle le trajet depuis Exeter et s'étaient
+réunis à l'armée de Monmouth sur le champ de bataille d'Axminster.
+
+Ceux-là étaient groupés en un seul corps, mais il y avait bon nombre
+d'autres miliciens, les uns en habits rouges, les autres en habits
+jaunes, disséminés parmi les différents corps que j'ai énumérés.
+
+Ce régiment pouvait compter sept cents hommes.
+
+La sixième et dernière colonne d'infanterie avait en tête une troupe de
+paysans dont la bannière portait inscrit le nom de Minehead, avec les
+trois ballots et le vaisseau aux voiles déployées qui forment les armes
+de cette antique cité.
+
+La plupart étaient venus de la sauvage contrée qui s'étend au nord de
+Dunster Castle, et longe les bords du canal de Bristol.
+
+Puis venaient les braconniers et les chasseurs de Porlock Quay.
+
+Ils avaient laissé le daim rouge de l'Exmoor brouter en paix pour se
+mettre à la piste d'un plus noble gibier.
+
+Après eux, c'étaient des gens de Dulverton, des gens de Milverton, des
+gens de Wiveliscombe, et des pentes ensoleillées des Quantocks, les
+hommes hâlés, farouches, des stériles landes de Dunkerry Beacon, les
+hauts et forts éleveurs de chevaux et marchands du bestiaux de Bampton.
+
+Les bannières de Bridgewater, de Shepton Mallet, et du Bas-Storvey
+passèrent devant nous, avec celles des pêcheurs de Clovelly et des
+carriers des Blackdowns.
+
+À l'arrière venaient trois compagnies d'hommes étranges, de taille
+gigantesque, bien qu'un peu courbés par le travail, avec de longues
+barbes en broussailles, et des cheveux tombant en désordre sur leurs
+yeux.
+
+C'étaient les mineurs des collines de Mendip, et des vallées de l'Oare,
+de Bagworthy, gens rudes, à demi sauvages, qui roulaient des yeux à la
+vue des velours et des brocarts déployés par les citadins, criant à
+tue-tête, ou bien ils fixaient leurs femmes souriantes avec une
+intensité farouche qui terrifiait les paisibles bourgeois.
+
+La longue ligne se déroula ainsi, pour se terminer par quatre escadrons
+de cavalerie, et quatre petits canons accompagnés de leurs artilleurs,
+des Hollandais en vêtements bleus, qui se tenaient aussi raides que
+leurs écouvillons.
+
+Une longue procession de chars et voitures, qui avaient suivi l'armée,
+furent conduits dans les champs en dehors des murs et installés-là.
+
+Lorsque le dernier soldat eut franchi la porte de Shuttern, Monmouth et
+ses chefs entrèrent lentement, à cheval, le Maire marchant à côté de la
+monture du Roi.
+
+Au moment où nous les saluâmes, ils nous firent face, et je vis un
+rapide éclair de joie passer sur la figure pâle de Monmouth, quand il
+remarqua nos rangs compacts et notre aspect militaire.
+
+--Par ma foi, messieurs, dit-il, en promenant ses regards sur son
+état-major, notre digne ami le Maire a dû hériter des dents du dragon de
+Cadmus. Où avez-vous fait cette belle récolte, Sir Stephen? Comment
+êtes-vous parvenu à les amener à une telle perfection, jusqu'au point
+d'avoir des grenadiers poudrés?
+
+--J'ai quinze cents hommes dans la ville, répondit le vieux drapier avec
+fierté, bien que tous ne soient pas aussi disciplinés. Ces gens-ci
+viennent du comté de Wilts, les officiers, sont du Hampshire. Quant à
+leur bon ordre, le mérite n'en revient point à moi, mais au vieux soldat
+le colonel Decimus Saxon, qu'ils ont choisi pour commandant, ainsi que
+les capitaines qui servent sous ses ordres.
+
+--Je vous dois mes remerciements, dit le Roi, s'adressant à Saxon, qui
+s'inclina et baissa jusqu'à terre la pointe de son épée, et à vous
+aussi, messieurs; je n'oublierai point l'ardente fidélité qui vous a
+amenés du Hampshire en si peu de temps. Dieu veuille que je trouve la
+même vertu en plus haut lieu. Mais à ce qu'on me dit, Colonel Saxon,
+vous avez longtemps servi à l'étranger. Que pensez-vous de l'armée qui
+vient de défiler devant vos yeux?
+
+--S'il plaît à Votre Majesté, répondit Saxon, elle ressemble à une
+quantité de laine qui n'a pas encore été cardée, et qui est assez
+grossière par elle-même, mais qui peut avec le temps se tisser pour
+devenir un beau vêtement.
+
+--Hein! On n'aura pas beaucoup de loisir pour le tissage, dit Monmouth.
+Mais ils se battent bien. Si vous aviez vu comment ils se sont conduits
+à Axminster! Nous espérons vous voir et vous entendre exposer vos vues à
+la table du conseil. Mais qu'est-ce? N'ai-je pas déjà vu la figure de ce
+gentleman?
+
+--C'est l'honorable Sir Gervas Jérôme, du comté de Surrey, dit Saxon.
+
+--Votre Majesté a pu me voir à Saint-James, dit le Baronnet en se
+découvrant, ou au balcon de Whitehall. J'allais beaucoup à la Cour
+pendant les dernières années du défunt Roi.
+
+--Oui, oui, je me rappelle le nom aussi bien que la figure, s'écria
+Monmouth... Vous le voyez, messieurs, reprit-il en s'adressant à son
+état-major, les gens de la Cour se décident enfin à venir. N'êtes-vous
+pas celui qui s'est battu avec Sir Thomas Killigrew, derrière Dunkirk
+House? Je m'en doutais. Ne voulez-vous pas faire partie de ma suite
+personnelle?
+
+--S'il plaît à Votre Majesté, répondit Sir Gervas, je crois que je
+pourrai rendre plus de services à votre cause royale, en restant à la
+tête de mes mousquetaires.
+
+--Eh bien, soit, soit! dit le Roi Monmouth.
+
+Puis, donnant de l'éperon à son cheval, il ôta son chapeau pour répondre
+aux acclamations des troupes et parcourut au trot la Grande Rue sous une
+pluie de fleurs qui tombaient des toits et des fenêtres sur lui, son
+état-major et son escorte.
+
+Nous nous étions joints à sa troupe, ainsi que nous en avions reçu
+l'ordre, en sorte que nous eûmes notre part de ce joyeux feu croisé.
+
+Une rose, qui voletait, fut happée au passage par Ruben.
+
+Je le remarquai, il la porta à ses lèvres, puis il la cacha sous sa
+cuirasse.
+
+Je levai les yeux et je surpris la figure souriante de la petite fille
+de notre hôte nous épiant à une fenêtre.
+
+--Quelle adresse, Ruben! dis-je à demi-voix. Au trictrac comme à la
+balle au trou, vous avez toujours été notre meilleur joueur.
+
+--Ah! Micah, dit-il, je bénis le jour où j'ai eu l'idée de vous suivre à
+la guerre. Aujourd'hui je ne changerais pas ma place avec celle de
+Monmouth.
+
+--Nous en sommes déjà là! m'écriai-je. Quoi, mon garçon, vous avez à
+peine ouvert la tranchée, et vous parlez comme si vous aviez emporté la
+place.
+
+--Peut-être que je me laisse emporter par l'espoir, s'écria-t-il en
+passant du chaud au froid ainsi qu'un homme le fait quand il est
+amoureux, ou qu'il a la fièvre tierce ou quelque autre maladie du corps.
+Dieu sait combien je suis peu digne d'elle, et pourtant...
+
+--N'attachez point votre coeur trop fortement à quelque chose qui pourra
+bien être inaccessible pour vous, dis-je. Le vieillard est riche, et il
+portera ses regards plus haut.
+
+--Je voudrais qu'il fût pauvre, soupira Ruben, avec tout l'égoïsme de
+l'amoureux. Si cette guerre dure, je pourrais conquérir de l'honneur, un
+titre. Qui sait? D'autres l'ont fait. Pourquoi ne le ferais-je pas?
+
+--Nous sommes partis trois de Havant, fis-je remarquer. L'un est
+aiguillonné par l'ambition, l'autre par l'amour. Maintenant que faire,
+moi qui suis indifférent aux grandes charges et qui n'ai cure de la
+figure d'une demoiselle? Qu'est-ce qui peut m'entraîner au combat?
+
+--Nos mobiles viennent et s'en vont, mais le vôtre reste toujours en
+vous. L'honneur et le devoir, Micah, voilà les deux étoiles qui ont
+toujours guidé vos actions.
+
+--Sur ma foi! _Mistress_ Ruth vous a appris à faire de jolis discours,
+dis-je, mais il me semble qu'elle devrait être ici au milieu des jeunes
+filles de Taunton.
+
+Tout en causant, nous nous dirigions vers la place du Marché, que nos
+troupes remplissaient à ce moment.
+
+Autour de la croix était rangé un groupe d'une vingtaine de jeunes
+filles vêtues de costumes en mousseline blanche, avec des écharpes
+bleues autour de la taille.
+
+À l'approche du Roi, ces jeunes demoiselles, avec une timidité pleine de
+grâce, s'avancèrent à sa rencontre, et lui offrirent une bannière
+qu'elles avaient brodée pour lui, ainsi qu'une Bible fort élégamment
+reliée en or.
+
+Monmouth remit le drapeau à l'un de ses capitaines, mais il leva le
+livre au-dessus de sa tête, en criant qu'il était venu défendre les
+vérités qui y étaient contenues, ce qui donna un redoublement de vigueur
+aux applaudissements et aux acclamations.
+
+On pensait qu'il haranguerait le peuple du haut de la croix, mais il se
+borna à rester là pendant que les hérauts proclamaient ses titres à la
+couronne.
+
+Après quoi, il donna l'ordre de se disperser, et les troupes gagnèrent
+les divers lieux de rassemblement où on avait pourvu à leur nourriture.
+
+Le Roi et ses principaux officiers établirent leur quartier-général dans
+le château, pendant que le Maire et les plus riches bourgeois
+pourvoyaient au logement des autres.
+
+Quant aux simples soldats, un grand nombre d'entre eux furent mis en
+subsistance chez les habitants.
+
+Beaucoup d'autres campèrent dans les rues et sur les terrains
+environnant le château.
+
+Le reste s'installa dans les voitures et les charrettes laissées dans
+les champs en dehors de la ville.
+
+Ils y allumaient de grands feux.
+
+Ils firent rôtir du mouton et couler la bière à flots, avec autant
+d'entrain que s'il s'agissait d'une partie de campagne et non d'une
+marche sur Londres.
+
+
+
+
+VI--Un échange de poignées de mains entre moi et le Brandebourgeois.
+
+
+Le Roi Monmouth avait convoqué une réunion du conseil pour la soirée et
+donné au colonel Decimus Saxon l'ordre d'y venir.
+
+Je m'y rendis avec lui, muni du petit paquet que Sir Jacob Clancing
+avait confié à ma garde.
+
+Arrivés au château, nous apprîmes que le Roi n'était pas encore sorti de
+sa chambre.
+
+On nous introduisit dans le grand hall pour l'attendre.
+
+C'était une belle pièce avec de hautes fenêtres et un superbe plafond de
+bois sculpté.
+
+Tout au fond on avait fixé les armoiries de Monmouth, mais sans la barre
+à senestre qu'il avait portée jusqu'alors.
+
+Là étaient réunis les principaux chefs de l'armée, un grand nombre des
+officiers subalternes des fonctionnaires de la ville, et d'autres
+personnes qui avaient des requêtes à présenter. Lord Grey de Wark était
+debout près d'une fenêtre et contemplait la campagne d'un air sombre.
+
+Wade et Holmes hochaient la tête et causaient à demi-voix dans un coin.
+
+Ferguson allait et venait à grands pas, sa perruque posée de travers,
+lançant à tue-tête des exhortations et des prières, qu'il prononçait
+avec l'accent écossais le plus marqué.
+
+Un certain nombre de personnages, aux costumes plus gais, s'étaient
+groupés devant la cheminée sans feu et écoutaient l'un d'eux racontant
+une histoire dans un langage bourré de jurons, et qui les faisait rire
+aux éclats.
+
+Dans un autre coin, un groupe de fanatiques, en vêtements noirs ou
+bruns, avec de larges poignets blancs et des manteaux traînants,
+faisaient cercle autour de quelqu'un des prédicants les plus goûtés et
+discutaient à demi-voix la philosophie calviniste dans ses rapports avec
+la science du gouvernement.
+
+Un petit nombre de soldats aux costumes et aux façons simples qui
+n'étaient ni des courtisans, ni des sectaires allaient et venaient, ou
+regardaient fixement par les fenêtres le camp plein d'animation qui
+était formé sur la pelouse du château.
+
+Saxon me conduisit vers l'un de ces hommes remarquable par sa haute
+stature et la largeur de ses épaules, et le tirant par la manche, il lui
+tendit la main comme à un vieil ami.
+
+--_Mein Gott!_ s'écria l'aventurier allemand, car c'était celui-là même
+que Saxon m'avait désigné le matin, je me suis dit que c'était bien
+vous, Saxon, quand je vous ai vu près de la porte, quoique vous soyez
+encore plus maigre qu'autrefois. Comment se fait-il qu'après avoir lampé
+autant de bonne bière bavaroise que vous l'avez fait, vous soyez resté
+aussi décharné. Cela dépasse mon intelligence. Et comment vos affaires
+ont-elles marché?
+
+--Comme, jadis, dit Saxon, plus de coups que de thalers, et j'ai eu plus
+souvent besoin d'un chirurgien que d'un coffre-fort. Quand vous ai-je vu
+pour la dernière fois, mon ami? N'était-ce pas à l'affaire de Nuremberg,
+quand je commandais l'aile droite, et vous l'aile gauche de la grosse
+cavalerie?
+
+--Non, dit Buyse, je vous ai rencontré depuis lors, sur le terrain des
+affaires. Avez-vous oublié l'escarmouche sur les bords du Rhin, quand
+vous avez déchargé sur moi votre fusil hollandais? Sans un gredin qui
+éventra mon cheval, je vous aurais fait sauter la tête aussi aisément
+qu'un gamin abat des chardons avec un bâton.
+
+--Oui, répondit Saxon avec placidité, je l'avais oublié. Vous avez été
+fait prisonnier, si je m'en souviens bien, mais par la suite vous avez
+assommé la sentinelle avec vos chaînes et franchi le Rhin à la nage sous
+le feu d'un régiment. Et cependant, je crois, nous vous avions offert
+les mêmes avantages que vous receviez des autres.
+
+--On m'a fait, en effet, de ces sales offres, dit l'Allemand, d'un ton
+âpre. À quoi j'ai répondu que si je vendais mon épée, je ne vendais pas
+mon honneur. Il est bon que des cavaliers de fortune fassent voir ce
+qu'est pour eux un contrat... comment dites-vous... inviolable pour
+toute la durée de la guerre. Alors on redevient parfaitement libre de
+changer son payeur-général. Pourquoi pas?
+
+--C'est vrai, mon ami, c'est vrai, répondit Saxon. Les mendiants
+d'Italiens et de Suisses ont fait du métier un vrai commerce. Ils se
+sont vendus avec tant de sans-gêne, corps et âme, à celui qui a la
+bourse la mieux garnie, que nous devons nous montrer chatouilleux sur le
+point d'honneur. Mais vous vous rappelez la poignée de main d'autrefois
+que pas un homme du Palatinat n'était de force à échanger avec vous.
+Voici mon capitaine, Micah Clarke. Il faut qu'il voie quelle chaude
+bienvenue peut vous faire un Allemand du Nord.
+
+Le Brandebourgeois montra ses dents blanches dans un ricanement en me
+tendant sa large main brunie. Dès que la mienne y fut enfermée, il mit
+brusquement toute sa force à la serrer, si bien que le sang se porta
+vivement aux ongles, et que j'eus toute la main paralysée, impuissante.
+
+--_Donner wetter!_ s'écria-t-il en riant à gorge déployée au sursaut de
+douleur et de surprise que j'avais fait. C'est une grosse farce à la
+Prussienne et les gamins d'Angleterre n'ont pas assez d'estomac pour
+cela.
+
+--À vrai dire, fis-je, c'est la première fois que j'ai vu cet amusement
+et je ne demanderais pas mieux que de m'y exercer sous un maître aussi
+capable.
+
+--Comment? Encore une fois? s'écria-t-il, mais vous devez être encore
+tout échaudé de la première. Eh bien, je ne vous la refuserai pas,
+quoique, après cela, vous n'ayez plus la même force pour serrer la
+poignée de votre sabre.
+
+En disant ces mots, il tendit sa main, que je saisis avec force, pouce
+contre pouce, en levant le coude pour mettre toute ma force dans cette
+pression.
+
+Ainsi que je l'avais remarqué, son artifice consistait à paralyser
+l'autre main par un grand et brusque déploiement de force.
+
+J'y résistai en déployant moi-même toute la mienne.
+
+Pendant une ou deux minutes, nous restâmes immobiles, nous regardant
+dans les yeux.
+
+Puis, je vis une goutte de sueur rouler sur son front.
+
+Je fus alors certain qu'il était vaincu.
+
+La pression diminua lentement.
+
+Sa main devint inerte, molle pendant que la mienne continuait à se
+serrer si bien qu'enfin, d'une voix grognonne et étouffée, il fut
+contraint de me demander de le lâcher.
+
+--Diable et Sorcellerie! s'écria-t-il en essuyant le sang qui sortait
+goutte à goutte sous ses ongles, j'aurais mieux fait de mettre mes
+doigts dans un piège à rats. Vous êtes le premier qui ait pu échanger
+une vraie poignée de mains avec Antoine Buyse.
+
+--Nous produisons du muscle en Angleterre aussi bien que dans le
+Brandebourg, dit Saxon qui riait aux éclats en voyant la déconfiture du
+soldat allemand. Hé, tenez, j'ai vu ce jeune garçon prendre à
+bras-le-corps un sergent de dragons de grandeur naturelle et le jeter
+dans une charrette aussi aisément qu'il eût fait d'une pelletée de
+terre.
+
+--Pour fort, il l'est! grogna Buyse, qui tordait encore sa main
+paralysée, aussi fort que Goetz à la main de fer. Mais à quoi sert la
+force toute seule pour le maniement d'une arme? Ce n'est pas la force du
+coup, mais la manière dont il est porté, qui produit l'effet. Tenez,
+votre sabre est plus lourd que le mien, à première vue, et cependant ma
+lame ferait une entaille plus profonde. Eh! n'est-ce pas un jeu plus
+digne d'un guerrier que ne l'est un amusement d'enfants, comme un
+serrement de main, et le reste?
+
+--C'est un jeune homme modeste, dit Saxon, et pourtant je parierais pour
+son coup contre le vôtre.
+
+--Quel enjeu? grogna l'Allemand.
+
+--Autant de vin que nous pourrons en boire en une séance.
+
+--Ce n'est pas peu dire, en effet, fit Buyse, un couple de gallons pour
+le moins. Eh bien soit. Acceptez-vous la lutte?
+
+--Je ferai ce que je pourrai, dis-je, bien que je n'aie guère l'espoir
+de frapper aussi fort qu'un vieux soldat éprouvé.
+
+--Que le diable emporte vos compliments! cria-t-il d'un ton rageur. Ce
+fut avec de douces paroles que vous avez pris mes doigts dans ce piège à
+imbéciles que voilà. Maintenant voici mon vieux casque d'acier espagnol.
+Comme vous le voyez, il porte une ou deux traces de coups, et une
+nouvelle marque ne lui fera pas grand mal. Je le pose ici sur cette
+chaise qui est assez haute pour donner un jeu suffisant au coup de
+sabre. Allons-y, mon gentilhomme, et voyons si vous êtes capable d'y
+mettre votre marque.
+
+--Frappez le premier, monsieur, dis-je, puisque vous avez porté le défi.
+
+--Il me faudra abîmer mon propre casque pour refaire ma réputation de
+soldat, grommela-t-il. Soit, soit, ces jours-ci il a résisté à plus d'un
+coup de taille.
+
+Il tira son sabre, fit reculer la foule qui s'était amassée autour de
+nous, brandit la lame avec une vigueur étonnante autour de sa tête, et
+l'abattit dans tout son élan, avec justesse, sur le casque d'acier poli.
+
+L'objet rebondit très haut, puis retomba à grand bruit sur le parquet de
+chêne.
+
+On y voyait une longue et profonde entaille qui avait pénétré à travers
+l'épaisseur du métal.
+
+--Bien frappé! Un beau coup! crièrent les spectateurs.
+
+--C'est de l'acier mis à l'épreuve et trois fois trempé, garanti capable
+de faire glisser une lame de sabre, dit quelqu'un après avoir ramassé le
+casque pour l'examiner.
+
+Puis il le replaça sur la chaise.
+
+--J'ai vu mon père trancher de l'acier trempé avec ce vieux sabre,
+dis-je, en tirant l'arme qui avait cinquante ans d'âge. Il y mettait un
+peu plus de force que vous ne l'avez fait. Je lui ai entendu dire qu'un
+bon coup venait plutôt du dos et des reins que des seuls muscles du
+bras.
+
+--Ce n'est pas une conférence qu'il nous faut, mais un _beispiel_ ou
+exemple, railla l'Allemand. C'est à votre coup que nous avons affaire,
+et non aux leçons de votre père.
+
+--Mon coup, dis-je, est d'accord avec les leçons de mon père.
+
+Puis faisant tournoyer le sabre, je l'abattis de toute ma force sur le
+casque de l'Allemand.
+
+La bonne vieille lame du temps de la République trancha la plaque
+d'acier, coupa la chaise en deux et enfonça sa pointe à deux pouces de
+profondeur dans le parquet de chêne.
+
+--Ce n'est qu'un tour, expliquai-je, un tour que j'ai exécuté à la
+maison dans les soirées d'hiver.
+
+--Voilà un tour que je ne me soucierais guère de voir faire sur moi, dit
+Lord Grey au milieu du murmure général d'applaudissements et de
+surprise. Par ma foi, mon homme, vous êtes venu au monde deux siècles
+trop tard. Quelle valeur auraient eue vos muscles avant que la poudre à
+canon eût mis tous les hommes au même niveau!
+
+--Merveilleux! grogna Buyse, merveilleux! J'ai passé l'âge de la force,
+mon jeune monsieur, et je puis bien vous laisser la palme de la vigueur.
+C'était vraiment un coup magnifique. Voilà qui m'a coûté un baril ou
+deux de vin des Canaries, et un bon vieux casque, mais je ne le regrette
+pas, car la chose s'est faite en toute loyauté. Je suis heureux que ma
+tête n'ait pas été dedans. Saxon, que voici, nous a fait voir quelques
+beaux tours à l'épée, mais il n'a pas le poids qu'il faut pour des coups
+assommants comme celui-ci.
+
+--J'ai encore le coup d'oeil juste et la main ferme, bien que le défaut
+d'exercice leur ait fait perdre quelque chose, dit Saxon, trop heureux
+de saisir cette occasion d'attirer sur lui les regards des chefs. Au
+sabre, avec l'épée et la dague, l'épée et le bouclier, un seul fauchon
+ou l'assortiment de fauchons, mon défi d'autrefois tient toujours contre
+le premier venu, à l'exception de mon frère Quartus, qui joue aussi bien
+que moi, mais il a un demi-pouce de taille qui lui donne l'avantage sur
+moi.
+
+--J'ai étudié l'escrime au sabre sous le _signor_ Contarini, de Paris,
+dit Lord Grey. Quel a été votre maître?
+
+--Mylord, dit Saxon, j'ai étudié sous le _signor_ l'Âpre Nécessité,
+d'Europe. Pendant trente-cinq ans, chaque jour de ma vie a dépendu de ce
+que j'étais en mesure de me défendre avec ce bout d'acier. Voici un
+petit tour qui exige quelque justesse de coup d'oeil. Il consiste à
+lancer cet anneau au plafond et à le recevoir à la pointe d'une rapière.
+Cela semble peut-être facile, et cependant on ne peut y arriver sans
+quelque pratique.
+
+--Facile! s'écria Wade, l'homme de loi, personnage à figure carrée, au
+regard hardi. Mais l'anneau est juste assez large pour votre petit
+doigt. On pourrait réussir ce tour une fois par hasard, mais on ne peut
+y compter.
+
+--Je mets une guinée sur chaque coup, dit Saxon, et jetant en l'air le
+petit cercle d'or, il brandit sa rapière et lança un coup de pointe.
+
+L'anneau glissa avec un bruit métallique le long de la lame et sonna
+contre la garde, dextrement enfilé. D'un vif mouvement du poignet, il le
+lança de nouveau au plafond, où l'anneau heurta une poutre sculptée et
+changea de direction, mais il fit encore un prompt mouvement en avant,
+se plaça dessous et le reçut sur la pointe de son épée.
+
+--Sûrement il y a dans l'assistance quelque cavalier capable de faire ce
+tour-là aussi bien que moi, dit-il en remettant l'anneau à son doigt.
+
+--Colonel, je crois que je pourrais m'y risquer, dit une voix.
+
+Nous regardâmes autour de nous et vîmes que Monmouth était entré dans la
+salle et attendait en silence, près du groupe nombreux.
+
+Il était resté inaperçu grâce à l'attention générale qu'avait absorbée
+notre rivalité.
+
+--Non, non, gentilshommes, reprit-il d'un ton charmant, pendant que nous
+nous inclinions et faisions des saluts d'un air assez embarrassé... Mes
+fidèles compagnons ne sauraient mieux employer leur temps qu'à reprendre
+un peu le souffle avec quelques petits jeux à l'épée. Je vous en prie,
+colonel, prêtez-moi votre rapière.
+
+Il ôta de son doigt un anneau où était enchâssé un diamant, le lança en
+l'air et l'enfila avec autant d'adresse que l'avait fait Saxon.
+
+--Je me suis exercé à ce tour à la Haye, où, sur ma foi, j'avais
+beaucoup trop de loisirs à consacrer à de pareilles bagatelles. Mais que
+signifient ces plaques d'acier, et ces éclats de bois épars sur le
+plancher?
+
+--Un fils d'Anak est apparu parmi nous, dit Ferguson, levant de mon côté
+sa figure toute ravagée et rougie par la scrofule. Un Goliath de Gath
+dont le coup est pareil à celui d'une ensouple de tisserand. N'a-t-il
+pas la joue lisse d'un petit enfant et les muscles de Bellemoth.
+
+--Un coup adroit, en vérité, dit le Roi en ramassant la moitié de la
+chaise. Et comment se nomme notre champion?
+
+--Il est mon capitaine, Majesté, dit Saxon en remettant au fourreau
+l'épée que le Roi lui avait tendue, Micah Clarke, natif du Hampshire.
+
+--Ce pays-là produit une bonne vieille race anglaise, dit Monmouth, mais
+comment se fait-il que vous vous trouvez ici, monsieur? J'ai convoqué ce
+matin ma suite personnelle, et les colonels des régiments. Si tous les
+capitaines doivent être admis à nos conseils, nous serons obligé de le
+tenir sur la pelouse du château, car il n'y aura pas de salle assez
+grande pour nous.
+
+--Majesté, répondis-je, si je me suis hasardé à venir ici, c'est que, au
+cours de mon voyage j'ai été chargé d'une commission, qui consistait à
+remettre un paquet entre vos mains. J'ai donc cru qu'il était de mon
+devoir de ne pas perdre un moment pour m'acquitter de ma mission.
+
+--Qu'est-ce que c'est? demanda-t-il.
+
+--Je l'ignore, répondis-je.
+
+Le Docteur Ferguson chuchota quelques mots à l'oreille du Roi, qui se
+mit à rire, et tendit la main pour prendre le paquet.
+
+--Ta! Ta! dit-il, les temps des Borgia et des Médicis sont passés,
+docteur. En outre ce jeune homme n'est point un conspirateur italien et
+la Nature lui a donné comme certificat d'honnêteté de loyaux yeux bleus
+et une chevelure couleur de chanvre. C'est bien lourd... un lingot de
+plomb, à en juger par le poids. C'est enfermé dans de la toile cousue
+avec du gros fil. Ha! c'est un barreau d'or, d'or vierge massif,
+n'est-ce pas bien extraordinaire. Chargez-vous de cela, Wade, et veillez
+à ce que cela entre dans le trésor commun. Ce petit morceau de métal
+peut fournir dix piquiers. Qu'est-ce que ceci? Une lettre et un pli
+fermé. «À James, Duc de Monmouth.» Hum! ceci a été écrit avant que nous
+eussions pris notre titre royal: «Sir Jacob Clancing, jadis de
+Snellaby-Hall, envoie ses salutations et une preuve d'affection. Menez
+la bonne oeuvre à la bonne fin. Cent lingots pareils vous attendent
+quand vous aurez traversé les plaines de Salisbury.» De magnifiques
+promesses, Sir Jacob! Je souhaiterais que vous les eussiez envoyées. Eh
+bien, messieurs, vous le voyez, l'aide et les témoignages de bonne
+volonté affluent vers nous. N'est-ce pas l'heure de la marée montante?
+L'usurpateur a-t-il quelque espoir de se maintenir? Ses gens lui
+resteront-ils attachés? En un mois, et même moins du temps, je vous
+verrai tous réunis autour de moi à Westminster, et alors aucun devoir ne
+me sera plus agréable que de pourvoir à ce que tous, du plus haut
+jusqu'au moindre, vous soyez récompensés de votre loyauté envers votre
+monarque en cette heure sombre pour lui, en cette heure périlleuse.
+
+Un murmure de gratitude s'éleva du milieu des courtisans à ce gracieux
+discours, mais l'Allemand tira saxon par la manche et dit tout bas:
+
+--Il a son accès de chaleur maintenant. Vous allez le voir se refroidir
+bientôt.
+
+--Quinze cents hommes m'ont rejoint ici, où je n'en attendais qu'un
+millier au plus, reprit le Roi. Si nous avions de grandes espérances
+lors de notre débarquement à Lyme Cobb, où nous étions accompagné de
+quatre-vingts personnes, que devons-nous penser maintenant, quand nous
+nous trouvons dans la principale ville du Somerset avec huit mille
+braves autour de nous? Encore une affaire comme celle d'Axminster, et le
+pouvoir de mon oncle s'écroulera comme un château de cartes. Mais
+réunissez-vous autour de la table, messieurs, et nous allons discuter
+sur les affaires selon toutes les règles.
+
+--Voici encore un bout de papier que vous n'avez pas lu, sire, dit Wade
+en lui tendant un billet qui avait été inclus dans la note.
+
+--C'est une attrape rimée, ou un refrain de ronde, dit Monmouth en y
+jetant un coup d'oeil. Quel sens donnerons-nous à ceci?
+
+ _Quand ton étoile sera dans le trine aspect,_
+ _Entre l'éclat et les ténèbres,_
+ _Duc Monmouth, Duc Monmouth,_
+ _Méfie-toi du Rhin._
+
+--Ton étoile dans le trine aspect? Qu'est-ce que cette mauvaise
+plaisanterie.
+
+--S'il plaît à Votre Majesté, dis-je, j'ai des motifs de croire que la
+personne qui vous a envoyé ce message est un des adeptes profondément
+versés dans les arts de la divination, et qui prétendent annoncer les
+destinées des hommes d'après les mouvements des corps célestes.
+
+--Ce gentleman a raison, sire, fit remarquer Lord Grey. Ton étoile dans
+le trine aspect, est un terme d'astrologie qui signifie que votre
+planète natale sera dans une certaine région du ciel. Ces vers tiennent
+de la prophétie. Les Chaldéens et les Égyptiens du temps jadis passent
+pour avoir acquis une grande habileté dans cet art, mais j'avoue que je
+ne fais pas grand cas de l'opinion de ces prophètes des temps nouveaux
+qui se donnent la peine de répondre aux sottes questions de la première
+ménagère venue:
+
+ _Et qui révèlent grâce à Vénus ou à la Lune_
+ _Qui a volé un dé à coudre ou une cuiller._
+
+dit à demi-voix Saxon, citant un passage de son poème favori.
+
+--Eh! voici que nos colonels prennent la maladie de la rime, dit le Roi
+en riant. Nous allons donc poser l'épée pour prendre la harpe, ainsi que
+le fit Alfred en ce même pays. Ou bien je deviendrai un Roi des bardes
+et des trouvères, comme le bon Roi René de Provence. Mais, messieurs, si
+c'est vraiment une prophétie, elle est, à mon avis, de bon augure pour
+notre entreprise. Sans doute je suis invité à me défier du Rhin, mais il
+est bien peu probable que notre querelle se décide par les armes sur ses
+rives.
+
+--Tant pis! murmura l'Allemand entre ses dents.
+
+--Ainsi donc nous pouvons remercier ce Sir Jacob et son gigantesque
+messager pour sa prédiction autant que pour son or. Mais voici le digne
+Maire de Taunton, le plus âgé de nos conseillers et le plus récent de
+nos chevaliers. Capitaine Clarke, je vous prie de vous poster en dedans
+de la porte et de vous opposer à toute intrusion. Ce qui se passe entre
+nous, sera, j'en suis certain, en sûreté sous votre garde.
+
+Je m'inclinai et pris le poste qui m'était assigné pendant que les
+conseillers et les chefs militaires s'asseyaient autour de la grande
+table de chêne qui occupait le centre du hall.
+
+La douce lumière du soir se répandait à flots par les trois fenêtres de
+l'ouest, tandis que les conversations des soldats campés sur la pelouse
+du château résonnait comme le bourdonnement endormant des insectes.
+
+Monmouth allait et venait d'un pas rapide, d'un air embarrassé, jusqu'au
+bout de la pièce, jusqu'à ce que tout le monde fût assis.
+
+Alors il se tourna vers le groupe et lui adressa la parole:
+
+--Vous avez dû deviner, messieurs, dit-il, que si je vous ai réunis
+aujourd'hui, c'est pour profiter de votre sagesse collective et me fixer
+sur le parti que nous avons à prendre. Nous nous sommes avancés
+d'environ quarante milles dans notre royaume, et nous avons trouvé
+partout le chaleureux accueil auquel nous nous attendions. Bien près de
+huit mille hommes suivent nos étendards et un nombre égal ont dû être
+renvoyés faute d'armes. Nous nous sommes trouvés deux fois en présence
+de l'ennemi, et le résultat de ces rencontres nous a livré ses mousquets
+et ses pièces de campagne. Depuis le début jusqu'au dernier moment, il
+ne s'est rien passé qui n'ait tourné à notre avantage. Nous devons faire
+en sorte que l'avenir soit aussi heureux que le passé. C'est pour
+assurer ce succès que je vous ai réunis, et maintenant je vous demande
+de me donner votre avis sur notre situation, et de me laisser combiner
+notre plan d'action après que je vous aurai entendus. Il y a parmi vous
+des hommes d'état, il y a parmi vous des militaires, il y a parmi vous
+des hommes de piété qui peuvent apercevoir un éclair de lumière alors
+qu'hommes d'état et militaires sont dans les ténèbres. Donc parlez sans
+crainte, faites-moi connaître vos pensées.
+
+De mon poste central près de la porte je voyais parfaitement les rangées
+de figures de chaque côté de la table, les solennels Puritains à la face
+rasée, les soldats brûlés par le soleil, les courtisans à moustaches et
+en perruques blanches.
+
+Mes yeux se portèrent surtout sur les traits scorbutiques de Ferguson,
+sur le profil dur, aquilin de Saxon, sur la face grossière de l'Allemand
+et sur la figure pointue et pensive du lord de Wark.
+
+--Si aucun autre ne veut exprimer une opinion, s'écria le fanatique
+docteur, je vais parler moi-même, comme étant inspiré par une voix
+intérieure. Car n'ai-je pas travaillé pour la cause, ne m'en suis-je pas
+fait l'esclave, pâtissant, souffrant, bien des choses par le fait de
+l'audacieux? Par quoi mon esprit a fructifié avec abondance. N'ai-je pas
+été foulé comme dans un pressoir à vin et jeté au rebut avec des
+sifflets et du mépris?
+
+--Nous connaissons vos mérites et vos souffrances, docteur, dit le Roi.
+La question qui nous est soumise est de savoir ce que nous avons à
+faire.
+
+--Une voix ne s'est-elle pas fait entendre à l'Orient? cria le vieux
+Whig. Un nom ne s'est-il pas élevé comme celui d'une grande clameur, de
+grands pleurs pour un Covenant violé et une génération pécheresse. D'où
+venait ce cri? Quelle était cette voix? N'était-elle pas celle de cet
+homme, Robert Ferguson, qui s'est dressé contre les grands de la terre
+et n'a pas voulu se laisser apaiser?
+
+--Oui, oui, docteur, dit Monmouth, avec impatience. Parlez de ce qui
+nous occupe, ou faites place à un autre.
+
+--Je vais m'expliquer clairement, Majesté. N'avez-vous pas appris
+qu'Argyle est pris. Et pourquoi est-il pris? Parce qu'il n'a point eu la
+confiance qu'il devait avoir dans les oeuvres du Tout-Puissant, parce
+qu'il lui a fallu rejeter l'aide des enfants de lumière pour accepter
+celle des rejetons du Prélatisme, hommes aux jambes nues, à moitié
+païens, à moitié papistes. S'il avait marché dans la voie du Seigneur,
+il ne serait point enfermé dans la Prison d'Édimbourg, avec la corde ou
+la hache en perspective. Que n'a-t-il ceint ses reins, pour marcher
+droit en avant, avec l'étendard de la lumière, au lieu de s'amuser ici
+et là, à attendre, ainsi qu'un Didyme au coeur incertain. Et notre sort
+sera le même ou pire encore, si nous n'avançons pas dans l'intérieur, si
+nous ne plantons pas nos étendards devant cette ville coupable de
+Londres, la ville où l'oeuvre du Seigneur doit être faite, où l'ivraie
+doit être séparée du froment, et entassée à part pour être brûlée.
+
+--En somme, vous êtes d'avis que nous nous mettions en marche, demanda
+Monmouth.
+
+--Que nous marchions en avant, Majesté, et que nous nous préparions à
+être les instruments de la grâce, que nous nous abstenions de souiller
+la cause de l'Évangile en portant la livrée du diable, dit-il en lançant
+un regard féroce à un cavalier au costume brillant qui était assis de
+l'autre côté de la table, qu'on renonce à jouer aux cartes, à chanter
+des chansons profanes, et à lancer des jurons, autant de fautes qui sont
+commises chaque soir par les membres de cette armée, ce qui est un grand
+scandale envers Dieu et le peuple.
+
+Un murmure d'assentiment et d'approbation s'éleva parmi les Puritains
+les plus fermes de l'assemblée, quand ils entendirent exprimer cette
+opinion, pendant que les gens de cour échangeaient des coups d'oeil et
+avançaient les lèvres d'un air moqueur. Monmouth alla et vint deux ou
+trois fois et demanda un autre avis.
+
+--Vous, Lord Grey, dit-il, vous êtes un soldat et un homme d'expérience;
+quel est votre avis? Devons-nous faire halte ici ou pousser sur Londres?
+
+--Nous diriger vers l'Est serait aller à notre perte, selon mon humble
+jugement, répondit Grey, en parlant avec lenteur, et du ton d'un homme
+qui a longtemps et mûrement réfléchi avant de se prononcer. Jacques
+Stuart a beaucoup de cavalerie, et nous en sommes entièrement dépourvus.
+Nous pouvons tenir ferme derrière des haies, dans un pays accidenté,
+mais quelle chance aurions-nous au milieu de la plaine de Salisbury?
+Entourés par les dragons, nous serions comme un troupeau de moutons
+cerné par une bande de loups. En outre, chaque pas que nous faisons dans
+la direction de Londres nous éloigne du terrain qui nous est favorable,
+et du pays fertile qui fournit à nos besoins, en même temps que cela
+raccourcit la distance que Jacques Stuart doit parcourir pour amener ses
+troupes et ses subsistances. Ainsi donc, à moins que nous ne recevions
+la nouvelle d'un soulèvement important en notre faveur à Londres, nous
+ferions mieux de défendre notre terrain et d'attendre une attaque.
+
+--Vous raisonnez avec finesse et justesse, Mylord Grey, dit le Roi. Mais
+combien de temps attendrons-nous ce soulèvement qui ne se produit
+jamais, ces appuis toujours promis qui n'arrivent point. Voici sept
+longs jours que nous sommes en Angleterre et pendant ce temps, pas un
+des membres de la Chambre des Communes n'est venu à nous, et parmi les
+Lords il n'y a que Lord Grey qui était lui-même en exil. Pas un baron,
+pas un comte, et un seul baronnet a pris les armes pour nous. Où sont
+les homme que Danvers et Wildman m'avaient promis de Londres? Où sont
+les remuants apprentis de la Cité qui, disait-on, me demandaient
+instamment? Où sont les insurrections qui devaient s'étendre de Berwick
+à Portland, à ce qu'on annonçait. Pas un homme n'a bougé, excepté ces
+bons paysans. J'ai été trompé, attiré dans un piège, poussé dans une
+trappe par de vils agents qui m'ont entraîné à l'abattoir.
+
+Il allait et venait en se tordant les mains, se mordant les lèvres, le
+désespoir marqué en grands traits sur sa figure.
+
+Je remarquai que Buyse disait quelques mots à l'oreille de Saxon.
+
+C'était sans doute une allusion à la crise de froid dont il avait parlé.
+
+--Parlez, colonel Buyse, dit le Roi, faisant un violent effort pour
+maîtriser son émotion. En qualité de soldat, êtes-vous d'accord avec
+Mylord Grey?
+
+--Interrogez Saxon, Majesté, répondit l'Allemand. Dans une réunion du
+Conseil, mon opinion, ainsi que je l'ai remarqué, est toujours la même
+que la sienne.
+
+--Alors nous nous adressons à vous, colonel Saxon, dit Monmouth. Nous
+avons dans ce conseil un parti en faveur d'une marche en avant, et un
+autre qui propose de maintenir notre position. Si votre vote devait
+faire pencher la balance, que décideriez-vous?
+
+Tous les regards se retournèrent vers notre chef, car son attitude
+martiale et le respect que lui témoignait Buyse, un vétéran, faisaient
+supposer avec toute probabilité que son avis l'emporterait.
+
+Il resta un instant silencieux, les mains sur sa figure.
+
+--Je vais dire ce que je pense, Majesté, fit-il enfin. Feversham et
+Churchill marchent vers Salisbury avec trois mille hommes d'infanterie,
+et ils ont lancé en avant huit cents hommes de la garde bleue et deux ou
+trois régiments de dragons. Nous serions donc forcés de livrer bataille
+dans la plaine de Salisbury, comme l'a dit Lord Grey, et notre
+infanterie, qui a des armes de toutes les sortes, ne serait guère
+capable de résister à leur caractère. Tout est possible au Seigneur,
+ainsi que le dit sagement le docteur Ferguson; nous sommes comme des
+grains de poussière dans le creux de sa main. Toutefois il nous a donné
+de la cervelle pour que nous soyons en état de choisir le meilleur
+parti, et si nous omettons d'en faire usage, nous aurons à supporter les
+suites de notre sottise.
+
+Ferguson eut un rire dédaigneux, et marmotta une prière, mais bon nombre
+de Puritains hochèrent la tête en signe d'assentiment, reconnaissant que
+cette façon de voir les choses n'avait rien de déraisonnable.
+
+--D'un autre côté, reprit Saxon, il me semble également impossible que
+nous restions ici. Les amis qu'a Votre Majesté dans toute l'Angleterre
+seraient entièrement découragés si l'armée restait immobile, sans
+frapper un coup. Les paysans retourneraient près de leurs femmes, dans
+leurs foyers. Un tel exemple est contagieux. J'ai vu une grande armée se
+fondre comme un glaçon au soleil. Une fois qu'ils seraient partis, il ne
+serait pas facile de les réunir de nouveau. Pour les retenir, il faut
+les occuper. Ne jamais les laisser une minute sans rien faire, les
+exercer, les faire marcher, les faire manoeuvrer, les faire travailler,
+leur prêcher, les faire obéir à Dieu et à leur colonel. Rien de cela
+n'est possible dans une garnison confortable. Nous ne pouvons espérer de
+mener à sa fin cette entreprise, tant que nous ne serons pas arrivés à
+Londres. Ainsi donc, Londres doit être notre but. Mais il y a bien des
+routes pour y arriver. Sire, vous avez bien des partisans à Bristol et
+dans les Terres du centre, à ce que j'ai entendu dire. S'il m'est permis
+de donner un conseil, je dirais: Marchons de ce côté-là. Chaque jour qui
+passe augmentera le nombre de vos troupes et les rendra meilleures, si
+l'on s'aperçoit qu'on se remue. Supposez que nous prenions Bristol--et
+j'ai ouï dire que les ouvrages ne sont pas très forts--cela nous
+donnerait une très bonne prise sur la navigation, et un centre d'action
+comme il y en a peu. Si tout va bien pour nous, nous pourrions marcher
+sur Londres à travers les comtés de Gloucester et de Worcester. En
+attendant, je serais d'avis qu'une journée de peine et d'humiliation
+soit imposée pour appeler une bénédiction sur la cause.
+
+Cette allocution, où étaient habilement combinées la sagesse de ce monde
+et le zèle spirituel, conquit les applaudissements de toute l'assemblée,
+et surtout du Roi Monmouth, dont l'humeur mélancolique se dissipa comme
+par enchantement.
+
+--Par ma foi, Colonel, dit-il, ce que vous dites est clair comme le
+jour. Naturellement, si nous prenons de la force dans l'Ouest et si mon
+oncle est menacé de perdre des partisans quelque part, il n'aura aucune
+chance de tenir contre nous. S'il veut nous combattre sur notre propre
+terrain, il lui faudra dégarnir de troupes le Nord, le Sud et l'Est,
+chose à laquelle on ne peut songer. Nous pouvons fort bien entreprendre
+la marche sur Londres par la route de Bristol.
+
+--Je trouve le conseil bon, remarqua Lord Grey, mais je tiendrais à
+savoir sur quoi se fonde le colonel Saxon, pour dire que Churchill et
+Feversham sont en route avec trois mille hommes d'infanterie régulière,
+et plusieurs régiments de dragons.
+
+--Sur les paroles d'un officier des Bleus avec lequel je me suis
+entretenu à Salisbury, répondit Saxon. Il m'a fait ses confidences,
+croyant que je faisais partie de la maison du Duc de Beaufort. Quant à
+la cavalerie, une troupe de celle-ci nous a poursuivis dans la Plaine de
+Salisbury avec des mâtins. Une autre nous a attaqués à moins de vingt
+milles d'ici, et a perdu une vingtaine d'hommes et un cornette.
+
+--Nous avons entendu parler de l'affaire dit le Roi. Elle a été
+bravement menée. Mais si ces gens-là sont aussi près, nous n'avons pas
+beaucoup de temps pour nos préparatifs.
+
+--Leur infanterie ne peut être ici avant une semaine, dit le Maire, et à
+ce moment-là nous serions de l'autre côté des murs de Bristol.
+
+--Il y a un point sur lequel on pourrait insister, dit Wade, l'homme de
+loi. Ainsi que le dit avec grande vérité Votre Majesté, nous avons été
+cruellement désappointés par ce fait qu'aucuns gentilshommes, et fort
+peu de membres importants des Communes ne se sont déclarés pour nous. La
+raison de cela, à mon avis, est que chacun d'eux attend que son voisin
+se mette en mouvement. S'il nous en venait un ou deux, les autres ne
+tarderaient pas à les imiter. Comment donc faire pour amener un ou deux
+Ducs sous nos étendards?
+
+--Voilà la question, Maître Wade, dit Monmouth en hochant la tête d'un
+air de découragement.
+
+--Je crois que la chose est possible, répondit le légiste whig. De
+simples proclamations adressées à tout l'ensemble des citoyens
+n'attraperont pas ces poissons dorés. Ils ne mordront point à l'hameçon
+s'il n'y a point d'appât. Je recommanderais une sorte de convocation,
+d'invitation qui serait envoyée à chacun d'eux, et qui les sommerait de
+se rendre à notre camp, avant une certaine date, sous peine de haute
+trahison.
+
+--Ainsi parla l'esprit des formes légales, dit le Roi Monmouth en riant.
+Mais vous avez omis de nous dire comment la dite citation ou sommation
+serait signifiée à ces mêmes délinquants.
+
+--Le Duc de Beaufort, reprit Wade, sans s'arrêter à l'objection du Roi,
+est Président de Galles, et comme le sait Votre Majesté, lieutenant de
+quatre comtés anglais. Son influence s'étend sur tout l'Ouest. Il a deux
+cents chevaux dans ses écuries à Badminton, et, à ce que j'ai ouï dire,
+mille hommes s'assoient chaque jour à ses tables. Pourquoi ne ferait-on
+pas une tentative particulière pour gagner un tel personnage, d'autant
+mieux que nous nous proposons de marcher dans sa direction?
+
+--Malheureusement Henri, Duc de Beaufort, est déjà en armes contre son
+souverain, dit Monmouth, d'un air sombre.
+
+--Il l'est, Sire, mais on peut le décider à tourner en votre faveur
+l'armée qu'il a levée contre vous. Il est protestant. On le dit Whig.
+Pourquoi ne lui enverrions-nous pas un message? On flatterait son
+orgueil. On ferait appel à sa religion. On lui ferait des caresses et
+des menaces. Qui sait? Il peut avoir des griefs personnels que nous
+ignorons. Il est peut-être mûr pour une pareille démarche.
+
+--Votre conseil est bon, Wade, dit Lord Grey, mais je trouve que Sa
+Majesté a fait une question bien naturelle. Je crains que votre messager
+n'en vienne à se balancer au bout d'une corde sur un des chênes de
+Badminton, si le Duc veut faire parade de son loyalisme envers Jacques
+Stuart. Où trouver un homme à la fois assez avisé, et assez hardi pour
+une pareille mission, sans risquer un de nos chefs, dont nous aurions
+peine à nous passer en un temps pareil?
+
+--C'est vrai, répondit Monmouth, il vaudrait mieux renoncer tout à fait
+à cette aventure que de la tenter d'une façon maladroite et comme à
+regret. Beaufort croirait que c'est un complot ayant pour but non point
+de le gagner, mais de le compromettre. Mais où veut en venir notre géant
+de la porte, avec ces signes qu'il nous fait?
+
+--S'il plaît à Votre Majesté, demandai-je, m'autorisera-t-elle à parler?
+
+--Nous ne demandons pas mieux que de vous écouter, capitaine,
+répondit-il d'un ton plein de bienveillance, pour peu que votre
+intelligence soit proportionnée à votre force, votre opinion doit avoir
+du poids.
+
+--Alors, Majesté, dis-je, je m'offrirais comme messager propre à me
+charger de l'affaire. Mon père m'a commandé de n'épargner ni ma vie, ni
+mes membres en cette querelle, et si l'honorable Conseil pense qu'on
+peut gagner le Duc, je suis prêt à garantir que le message lui sera
+remis, si un homme à cheval peut accomplir la chose.
+
+--Je déclare qu'on ne saurait choisir un meilleur héraut, s'écria Saxon.
+Ce jeune homme a du sang-froid et un coeur à toute épreuve.
+
+--Alors, jeune monsieur, nous agréons votre offre vaillante et loyale,
+dit Monmouth. Êtes-vous d'accord sur ce point, messieurs?
+
+Un murmure d'assentiment partit de l'assemblée.
+
+--Vous rédigerez la lettre, Wade. Offrez-lui de l'argent, la préséance
+dans l'ordre des Ducs, la présidence des Galles à perpétuité, ce que
+vous voudrez, si vous pensez pouvoir le faire hésiter. Si non, le
+séquestre, l'exil, l'infamie éternelle. Puis, écoutez-moi bien, vous
+pouvez joindre une copie des documents écrits par Van Brunow, prouvant
+le mariage de ma mère, ainsi que les attestations des témoins. Tenez
+tout cela prêt pour demain matin à la pointe du jour, heure où le
+messager pourra se mettre en route.
+
+--Tout cela sera prêt, Majesté, dit Wade.
+
+--En ce cas, messieurs, reprit le Roi Monmouth, je puis vous renvoyer à
+vos postes. S'il survient quelque chose de nouveau, je vous réunirai une
+seconde fois pour mettre à profit votre sagesse. Nous séjournerons ici,
+avec la permission de Sir Stephen Timewell, jusqu'à ce que les hommes
+soient reposés et les recrues enrôlées. Alors nous nous mettrons en
+marche dans la direction de Bristol, et nous verrons quelle sorte de
+chance nous aurons dans le Nord. Si Beaufort passe de notre côté, tout
+ira bien. Adieu, mes bons amis, je n'ai pas besoin de vous recommander
+la diligence et la fidélité.
+
+Le Conseil se leva à ce congé du Roi, et chacun s'inclinant devant-lui
+sortit à la file du Hall du Château. Plusieurs des membres se groupèrent
+autour de moi pour me donner des indications au sujet de mon voyage, ou
+des avis sur la conduite à tenir.
+
+--C'est un homme plein d'orgueil et d'insolence, dit quelqu'un.
+Parlez-lui humblement. Sans quoi il n'écoutera pas votre message et vous
+fera chasser de sa présence à coups de fouet.
+
+--Non, non, s'écriait un autre, il est vif, mais il aime un homme qui
+soit homme. Parlez-lui honnêtement, franchement: il est plus probable
+qu'il entendra raison.
+
+--Parlez-lui comme le Seigneur vous inspirera de le faire, dit un
+Puritain. C'est son message que vous portez, autant que celui du Roi.
+
+--Tâchez de l'entraîner à l'écart sous quelque prétexte, dit Buyse, puis
+hop! en route, avec votre homme en travers de la selle. Tonnerre de
+grêle, voilà qui serait bien joué.
+
+--Qu'on le laisse tranquille, s'écria Saxon. Le gars a autant de bon
+sens qu'aucun de vous: il verra bien de quel côté le chat saute. Allons,
+ami, revenons auprès de nos hommes.
+
+--Vraiment, je suis fâché de vous perdre, dit-il, pendant que nous nous
+faisions passage à travers la foule des paysans et des soldats sur la
+pelouse du Château. Votre compagnie vous regrettera vivement. Lockarby
+devra en commander deux. Si tout va bien, vous devez être de retour dans
+trois ou quatre jours. Je n'ai pas besoin de vous dire que vous allez à
+un danger réel. Si le Duc tient à prouver à Jacques qu'il n'entend pas
+qu'on cherche à le séduire, il ne peut le faire qu'en punissant le
+messager, et en sa qualité de lieutenant du comté, il a le droit de le
+faire dans les temps d'agitation politique. C'est un homme dur, si les
+on-dit sont vrais. D'autre part, si vous avez la chance de réussir, cela
+peut être le fondement de votre fortune, ainsi que le moyen de sauver
+Monmouth. Ah! il a besoin d'aide, par le Lord Harry! Jamais je ne vis
+une cohue comme son armée. Buyse dit qu'ils se sont battus avec entrain
+à Axminster, mais il est d'accord avec moi pour déclarer que quelques
+coups de canon et quelques charges de cavalerie les éparpilleront par
+tout le pays. Avez-vous quelques messages à laisser?
+
+--Non, rien que de rappeler mon affection à ma mère.
+
+--C'est bien. Si vous succombez d'une façon déloyale, je n'oublierai pas
+Sa Grâce le Duc de Beaufort, et le premier de ses gentilshommes qui
+tombera entre mes mains sera pendu aussi haut qu'Aman. Et maintenant
+vous n'avez rien de mieux à faire que de gagner votre chambre, et de
+dormir aussi bien que possible, car votre nouvelle mission commence
+demain au chant du coq.
+
+
+
+
+VII--Nouvelles reçues de Havant.
+
+
+Après avoir donné mes ordres pour que Covenant fût sellé et harnaché le
+lendemain à la pointe du jour, j'étais rentré dans ma chambre, et je me
+préparais pour une longue nuit de repos, quand Sir Gervas, qui couchait
+dans la même pièce, entra en dansant et agitant au-dessus de sa tête un
+paquet de papiers.
+
+--Trois devinettes, Clarke, cria-t-il. Qu'est-ce que vous désireriez le
+plus?
+
+--Des lettres de Havant, dis-je vivement.
+
+--Juste! répondit-il en les jetant sur mes genoux. En voilà trois, et
+pas une qui soit d'une écriture féminine. Je veux être pendu si je
+comprends ce que vous avez fait de toute votre vie:
+
+ _Comment un coeur jeune peut-il renoncer_
+ _À l'amour de la femme, au vin qui pétille?_
+
+«Mais vous êtes si absorbé par vos nouvelles que vous n'avez pas
+remarqué ma transformation.
+
+--Ah! où donc avez-vous trouvé tout cela? demandai-je, fort étonné.
+
+Il était vêtu d'un costume de nuance prune très délicate avec des
+boutons et des bordures d'or, que faisaient ressortir des culottes de
+soie et des souliers à l'espagnole avec des roses sur le cou-de-pied.
+
+--Cela sent plus la Cour que le camp, dit Sir Gervas en se frottant les
+mains et promenant sur sa personne des regards fort satisfaits. Je suis
+également ravitaillé en fait de ratafia et d'eau de fleur d'oranger. En
+plus, j'ai deux perruques, une courte, et une de gala, une livre du
+tabac à priser impérial qui se vend à l'enseigne de «l'Homme noir», une
+boîte de poudre à cheveux de De Crépigny, mon manchon en peau de renard
+et plusieurs autres choses indispensables. Mais je vous gêne dans votre
+lecture.
+
+--J'en ai vu assez pour être assuré que tout va bien à la maison,
+répondis-je en jetant un coup d'oeil sur la lettre de mon père. Mais
+comment sont venues toutes ces choses?
+
+--Des cavaliers sont arrivés de Petersfield et les ont apportées. Quant
+à ma petite caisse, garnie par un bon ami que j'ai à la ville, elle a
+été expédiée à Bristol, où on suppose que je me trouve présentement, et
+où je serais en effet si je n'avais eu la bonne fortune de rencontrer
+votre troupe. La caisse a néanmoins trouvé le moyen d'arriver à
+l'Hôtellerie de Bruton, et la bonne femme qui la dirige et dont je me
+suis fait une amie, a su s'arranger pour me la faire parvenir. C'est une
+règle utile à suivre, Clarke, dans ce pèlerinage terrestre: il faut
+toujours embrasser l'hôtelière. C'est peut-être peu de close, mais en
+somme la vie est faite de petites choses. J'ai peu de principes fixes,
+je le crains, mais il en est deux que je puis me flatter de ne jamais
+violer. Je suis toujours pourvu d'un tire-bouchon, et jamais je ne
+manque d'embrasser l'hôtelière.
+
+--D'après ce que j'ai vu de vous, dis-je en riant, je pourrais me porter
+garant que ces deux devoirs sont toujours accomplis.
+
+--J'ai des lettres moi aussi, dit-il en s'asseyant sur le bord du lit,
+et parcourant un rouleau de papiers. «Votre Araminte au coeur brisé.»
+Hum! la donzelle ne doit pas savoir que je suis ruiné. Sans quoi son
+coeur serait bientôt raccommodé... Qu'est-ce que cela? Un défi pour
+faire combattre mon coq Julius contre le jeune coq de Lord Dorchester,
+enjeu cent guinées. Par ma foi, j'ai trop d'occupation à soutenir
+l'oiseau de Monmouth, pour l'enjeu du championnat... Un autre m'invite à
+une partie de chasse au cerf à Epping... Diantre, si je n'avais pas
+gagné au large, je me verrais moi-même aux abois, avec une meute de
+mâtins d'huissiers aux talons... Une lettre où mon drapier me réclame
+son dû. Il peut supporter cette perte. Je lui ai réglé plus d'une note
+bien longue... Une offre de trois mille livres que me fait le petit
+Dicky Chichester! Non, non, Dicky, pas de cela. Un gentleman ne doit pas
+vivre aux crochets de ses amis. On n'en est pas moins très
+reconnaissant... Qu'est-ce maintenant? De _Mistress_ Butterworth. Pas
+d'argent depuis trois semaines: des garnisaires dans la maison! Non,
+malédiction, voilà qui est trop fort!
+
+--Qu'y a-t-il? demandai-je en interrompant la lecture de mes propres
+lettres.
+
+La figure pâle du baronnet avait pris une légère coloration, et il
+arpentait la pièce d'un air furieux, une lettre froissée à la main.
+
+--C'est une honte abominable, Clarke, s'écria-t-il. Par la corde, elle
+aura ma montre, qui sort de chez Tompion, à l'enseigne des
+Trois-Couronnes, dans la Cour de Saint-Paul, et qui a coûté toute neuve
+cent livres! Cela pourra assurer son existence pendant quelques mois...
+Pour cela Mortimer aura à se mesurer à l'épée avec moi. J'écrirai le mot
+de _vilain_ sur lui avec la pointe de ma rapière.
+
+--Je ne vous ai jamais vu en colère jusqu'à ce jour, dis-je.
+
+--Non, répondit-il en riant. Bien des gens m'ont fréquenté pendant des
+années et me donneraient un certificat d'égalité d'humeur. Mais cela est
+trop fort. Sir Edward Mortimer est le frère cadet de ma mère, mais il
+n'est pas mon aîné de beaucoup. Un jeune homme convenable, tiré à quatre
+épingles, à la voix douce, le voilà tel qu'il fut toujours. En
+conséquence de quoi, il a réussi dans le monde, et a joint les terres
+aux terres, selon le langage de l'Écriture. Au temps jadis, je l'ai aidé
+de ma bourse, mais il n'a pas tardé à devenir plus riche que moi, car il
+gardait tout ce qu'il gagnait. Moi au contraire, tout ce que je
+gagnais... Bah! cela s'est dissipé comme la fumée de la pipe que vous
+allumez en ce moment. Lorsque je m'aperçus qu'il n'y avait plus rien, je
+reçus de Mortimer un prêt qui était suffisant pour me permettre de me
+rendre dans la Virginie, ainsi que je le désirais, et de faire emplette
+d'un cheval et d'un équipement. La chance pouvait tourner de telle
+sorte, Clarke, que les domaines des Jérôme lui revinssent, s'il
+m'arrivait un accident. Aussi ne voyait-il aucun inconvénient à ce que
+je partisse pour le pays des fièvres et des couteaux à scalper. Non, ne
+hochez pas la tête, mon cher campagnard, vous êtes peu au fait des
+malices du monde.
+
+--Faites-lui crédit, jusqu'à ce que le pire soit prouvé, dis-je en
+m'asseyant sur le lit, et fumant, mes lettres étalées devant moi.
+
+--Il est prouvé, le pire, dit Sir Gervas, dont la figure s'assombrit.
+Comme je l'ai dit, j'ai rendu à Mortimer quelques services, dont il
+aurait bien dû garder le souvenir, quoique je ne juge pas convenable de
+les lui rappeler. Cette _Mistress_ Butterworth a été ma nourrice, et ma
+famille avait l'habitude de pourvoir à son entretien. Je ne pouvais me
+faire à l'idée que la ruine de ma fortune lui ferait perdre une ou deux
+pauvres guinées par semaine, sa seule ressource contre la faim. Je
+demandai donc à Mortimer une seule chose, au nom de notre ancienne
+amitié, c'était de continuer cette aumône. Je lui promis que si je
+réussissais, je le rembourserais entièrement. Ce vilain au coeur bas me
+serra la main avec chaleur et jura de le faire. Combien la nature
+humaine est chose vile, Clarke! Pour cette misérable somme, lui, un
+homme riche, il a manqué à son engagement. Il a abandonné cette pauvre
+femme à la mort par la faim. Mais il me paiera cela. Il me croit sur
+l'Atlantique. Si je marche sur Londres avec ces braves garçons, je
+dérangerai l'harmonie de sa pieuse existence jusqu'à ce jour... Je me
+contenterai des cadrans solaires, et ma montre ira aux mains de la mère
+Butterworth. Bénis soient ses amples seins! J'ai goûté de bien des
+liquides, mais je parierais volontiers que le premier de tous était le
+plus salutaire. Eh bien? Et vos lettres? Vous avez eu des froncements et
+des sourires comme un jour d'Avril.
+
+--En voici une de mon père, à laquelle ma mère a ajouté un mot, dis-je.
+La seconde est d'un vieil ami à moi, Zacharie Palmer, le charpentier du
+village. La troisième est de Salomon Sprent, un marin retiré, pour qui
+j'ai de l'affection et du respect.
+
+--Voilà un rare trio de porteurs de nouvelles, Clarke. Je voudrais
+connaître votre père. D'après ce que vous dites, ce doit être un solide
+bloc de chêne anglais. Je disais, il n'y a qu'un instant, que vous ne
+connaissiez guère le monde, mais vraiment il peut se faire que dans
+votre village on voit l'humanité exempte de tout vernis, et qu'ainsi on
+en vienne à mieux voir le bon côté de la nature humaine. Avec ou sans
+vernis, le mauvais finit toujours par percer à jour. Or, sans aucun
+doute, ce charpentier et ce marin se montrent tels qu'ils sont. On peut
+connaître, pendant toute la durée d'une existence, mes amis de la cour
+sans jamais pénétrer jusqu'à leur nature réelle, et peut-être aussi se
+trouverait-on mal récompensé de cette recherche. Peste! voilà que je
+deviens philosophe, ce qui fut toujours le refuge de l'homme ruiné.
+Qu'on me donne un tonneau, je le mettrai sur la Piazza de Covent-Garden,
+et je serai le Diogène de Londres. Je ne demande pas à redevenir riche,
+Micah! Que dit donc le vieux couplet:
+
+ _Notre argent ne sera pas notre maître,_
+ _Et ne nous traînera pas à Goldsmith Hall._
+ _Ni pirates ni naufrages ne peuvent nous effrayer,_
+ _Nous qui ne possédons point de domaines,_
+ _Qui ne redoutons ni pillages ni impôts,_
+ _Qui n'avons nul besoin de fermer nos portes à clef._
+ _Quand on est à terre, on ne risque plus de tomber._
+
+«Ce dernier vers ferait une jolie devise pour un asile de mendiants.
+
+--Vous allez réveiller Sir Stephen, dis-je pour le mettre sur ses
+gardes, car il chantait à tue-tête.
+
+--Pas de danger. Lui et ses apprentis s'exerçaient au sabre dans le
+hall, lorsque je l'ai traversé. C'est un coup d'oeil qui en vaut la
+peine. Le vieux qui bat du pied, qui brandit son arme et crie: Ha! en
+l'abaissant. _Mistress_ Ruth et l'ami Lockarby sont dans la chambre aux
+tapisseries. Elle est occupée à filer, et lui à lire à haute voix un de
+ces divertissants ouvrages qu'elle aurait voulu me voir lire. M'est avis
+qu'elle a entrepris de le convertir, et cela finira peut-être en ceci:
+que c'est lui qui la convertira de fille en femme mariée. Ainsi donc
+vous allez trouver le Duc de Beaufort! Eh bien, je serais charmé de
+faire le voyage avec vous, mais Saxon ne voudra rien entendre, et je
+dois m'occuper avant tout de mes mousquetaires. Que Dieu vous ramène
+sain et sauf! Où sont ma poudre au jasmin et ma boîte à mouches?
+Lisez-moi vos lettres, s'il y a quelque chose d'intéressant. J'ai cassé
+le cou à une bouteille, à l'auberge, en compagnie de notre vaillant
+colonel, et il m'en a dit assez long sur votre intérieur à Havant pour
+me faire désirer de le mieux connaître.
+
+--C'est un intérieur un peu sérieux, dis-je.
+
+--Non, j'ai l'esprit tourné aux choses sérieuses. Allez-y, quand même il
+y aurait là toute la philosophie platonicienne.
+
+--Celle-ci est du vénérable charpentier qui a été pendant de longues
+années mon conseiller et mon ami. Cet homme est religieux sans rien du
+sectaire, philosophe sans être attaché à un parti, affectueux sans
+faiblesse.
+
+--Un modèle, vraiment, s'écria Sir Gervas, occupé à manier sa brosse à
+sourcils.
+
+--Voici ce qu'il dit, repris-je.
+
+Puis, je me mis à lire la lettre même que je vous transcris maintenant:
+
+«Ayant appris par votre père, mon cher garçon, qu'il y avait quelque
+possibilité de vous faire parvenir une lettre, j'ai écrit celle-ci, que
+je vous envoie par les soins du digne John Packingham, de Chichester,
+qui part maintenant pour l'Ouest.
+
+«J'espère que vous êtes sain et sauf, avec l'armée de Monmouth, et que
+vous y avez obtenu un emploi honorable.
+
+«Je suis certain que vous trouverez parmi vos camarades un certain
+nombre de sectaires excessifs, ainsi que d'autres qui sont des railleurs
+et des incroyants.
+
+«Suivez mes conseils, ami, écartez-vous des uns et des autres.
+
+«Car le fanatique est l'homme qui ne s'en tient pas à défendre la
+liberté de son propre culte, ce qui ne serait que justice, mais veut
+encore s'imposer à la conscience d'autrui, et par là tombe dans cette
+même erreur contre laquelle il combat.
+
+«D'autre part, le simple railleur sans cervelle est inférieur à la bête
+des champs, car il n'en a pas l'instinctif respect de soi-même et
+l'humble résignation...
+
+--Par ma foi, s'écria le baronnet, le vieux gentleman a un côté de la
+langue assez rude.
+
+«Prenons la religion par sa base la plus large, car la vérité a plus de
+largeur que nous ne sommes capables d'en concevoir.
+
+«La présence d'une table prouve l'existence d'un charpentier, et de même
+la présence de l'univers prouve celle d'un être qui a fait l'univers,
+quelque soit ce nom qu'on lui donne.
+
+«Jusque là vous avez sous les pieds un sol très ferme, sans qu'il y ait
+besoin d'inspiration, d'enseignement, ni d'une aide quelconque.
+
+«Dès lors, puisqu'il doit y arriver un auteur de l'univers, jugeons de
+sa nature par son oeuvre.
+
+«Nous ne pouvons observer les gloires du firmament, son étendue infinie,
+sa beauté, et l'art divin avec lequel il a été pourvu aux besoins de
+toutes les plantes, de tous les animaux, et ne point voir qu'il est
+plein de sagesse, d'intelligence et de puissance.
+
+«Nous somme encore ici, vous le reconnaîtrez, sur un terrain solide,
+sans avoir besoin d'appeler à notre aide autre chose que la pure raison.
+
+«Quand nous sommes parvenus à ce point, demandons-nous pour quelle fin
+l'univers a été fait et pour quelle fin nous y avons été mis.
+
+«La nature tout entière nous enseigne que ce doit être pour nous
+perfectionner, pour tendre plus haut, pour croître en vertu véritable,
+en science, en sagesse.
+
+«La Nature est un prédicateur muet qui se fait entendre les jours de la
+semaine comme le jour du Sabbat.
+
+«Nous voyons le gland grandir en un chêne, l'oeuf produire l'oiseau, la
+chenille devenir papillon.
+
+«Dès lors, douterons-nous que l'âme humaine, de toutes les choses la
+plus précieuse, ne soit aussi sur la route qui monte.
+
+«Et comment l'âme peut-elle faire du progrès, sinon en cultivant la
+vertu et l'empire sur elle-même?
+
+«Peut-il exister une autre voie?
+
+«Il n'en est aucune.
+
+«Ainsi donc nous pouvons dire avec confiance que nous sommes placés
+ici-bas pour croître en science et en vertu.
+
+«Voilà l'essence intime de la religion, et pour aller jusque-là, il
+n'est pas besoin de foi.
+
+«Cela est aussi vrai et aussi susceptible de démonstration qu'aucun des
+exercices d'Euclide que nous avons étudiés ensemble.
+
+«Sur ce terrain commun les hommes ont élevé bien des édifices
+différents.
+
+«Le Christianisme, la religion de Mahomet, la croyance des Orientaux,
+toutes ont une même substance.
+
+«Les diversités se trouvent dans les formes et les détails.
+
+«Tenons-nous en à notre foi chrétienne, la doctrine de l'amour, celle
+qui est si belle, qui a été souvent enseignée, et rarement mise en
+pratique, mais ne méprisons point nos semblables, car tous nous sommes
+les branches issues d'une même racine, la vérité.
+
+«L'homme quitte les ténèbres pour la lumière: il y passe quelque temps,
+puis il retourne dans les ténèbres.
+
+«Micah, mon garçon, les jours passent, pour moi comme pour toi.
+
+«Qu'ils ne se passent point en pure perte!
+
+«Leur nombre est bien petit.
+
+«Que dit Pétrarque?: _À celui qui y entre, la vie parait l'infini; à
+celui qui la quitte, le néant_.
+
+«Que chaque jour, chaque heure soient employés à seconder les vues du
+Créateur, à mettre en oeuvre toutes les puissances du bien qui sont en
+vous.
+
+«Qu'est-ce que la douleur, le travail, le chagrin?
+
+«C'est le nuage qui passe devant le soleil. Ce qui est tout, c'est le
+résultat de l'oeuvre bien faite.
+
+«Il est éternel; il vit et s'accroît de siècle en siècle.
+
+«Ne vous arrêtez pas pour vous reposer.
+
+«Le repos viendra quand sera achevée l'heure du travail.
+
+«Que Dieu vous protège et vous garde!
+
+«Il n'y a pas grand-chose de nouveau.
+
+«La garnison de Portsmouth est partie pour l'Ouest.
+
+«Sir John Lawson, le magistrat, est venu ici et a fait des menaces à
+votre père et à d'autres, mais il ne peut faire grand-chose faute de
+preuves.
+
+«L'Église et les Dissenters se prennent à la gorge, comme toujours.
+
+«Vraiment l'austère Loi de Moïse règne plus longtemps que les douces
+paroles du Christ.
+
+«Adieu, mon cher garçon, recevez les meilleurs souhaits de votre ami à
+la tête grisonnante.
+
+ «ZACHARIE PALMER»
+
+--Corbleu! s'écria Sir Gervas, pendant que je repliais la lettre, j'ai
+entendu Stillingfleet et Tenison, mais je n'ai jamais écouté un meilleur
+sermon. Celui-là, c'est un évêque déguisé en charpentier. Mais voyons
+notre ami le marin. Est-ce un théologien en droit, un docteur en droit
+canon parmi les loups de mer?
+
+--Salomon Sprent est un personnage tout différent, bien qu'il soit fort
+bon en son genre, dis-je, mais vous allez juger de lui par sa lettre.
+
+--Maître Clarke.
+
+«La dernière fois que nous fûmes de compagnie, j'ai couru sous les
+batteries, en service d'enlèvement, pendant que vous restiez au large et
+attendiez les signaux.
+
+«M'étant arrêté pour me radouber et passer l'examen de ma prise, qui
+s'est trouvée être en bonne condition pour le gréement et la
+charpente...
+
+--Que diable veut-il dire? demanda Sir Gervas.
+
+--C'est d'une demoiselle qu'il parle, Phébé Dawson, la soeur du
+forgeron. Il est resté pendant plus de quarante ans presque sans mettre
+le pied sur la terre ferme. Aussi s'exprime-t-il en ce jargon maritime,
+tout en s'imaginant qu'il parle un anglais aussi pur que n'importe qui
+dans le Hampshire.
+
+--Alors, continuez, dit le baronnet.
+
+«Lui ayant lu les règlements de guerre, je lui ai expliqué les
+conditions d'après lesquelles nous devions naviguer de conserve dans le
+voyage de la vie, savoir:
+
+«Premièrement: elle obéira aux signaux sans faire de questions, dès
+qu'ils seront reçus.
+
+«Deuxièmement: elle gouvernera d'après mon calcul.
+
+«Troisièmement: elle me soutiendra en fidèle navire de conserve, qu'il
+fasse mauvais temps, ou dans la bataille, ou dans le naufrage.
+
+«Quatrièmement: elle se mettra à l'abri sous mes canons, en cas
+d'attaque par des bandits, corsaires, ou garde-côtes.
+
+«Cinquièmement: j'aurai à la tenir en bon état, à la mettre en cale
+sèche de temps en temps, et pourvoir à ce qu'elle soit bien repeinte,
+approvisionné de parois, d'étamine, ainsi qu'il convient pour un coquet
+navire d'agrément.
+
+«Sixièmement: je m'interdirai de prendre à la remorque aucun autre
+bateau, et s'il s'en trouve un qui me soit amarré présentement, je
+couperai les aussières.
+
+«Septièmement: je devrai la ravitailler chaque jour.
+
+«Huitièmement: si par hasard elle venait à avoir une voie d'eau, ou à se
+trouver échouée et prisonnière dans un banc de sable, j'aurai à la
+soutenir, la vider avec la pompe, et la redresser.
+
+«Neuvièmement: arborer le pavillon protestant à la pomme du grand mât
+pendant la traversée de la vie, et tracer notre route vers le grand
+port, avec l'espoir de rencontrer un amarrage et un fond propre à jeter
+l'ancre, pour deux navires de construction anglaise, quand ils seront
+désarmés pour l'éternité.
+
+«Le huitième coup du quart de midi allait sonner quand ces articles ont
+été signés et scellés.
+
+«Ensuite, lorsque j'ai piqué sur vous, je n'ai pas seulement aperçu le
+bout de notre hunier.
+
+«Bientôt après, j'ai appris que vous étiez parti pour servir comme
+soldat, en compagnie de ce bâtiment efflanqué, dégingandé, aux longs
+espars, à la mine de corsaire, que j'avais vu quelques jours auparavant
+dans le village.
+
+«Je trouve que vous ne vous êtes pas trop bien conduit envers moi, en
+partant sans même me saluer de votre pavillon.
+
+«Mais peut-être que la marée était favorable, et que vous ne pouviez pas
+attendre.
+
+«Si je n'avais pas été affligé d'un mât de fortune, un de mes espars
+coupé, j'aurais eu le plus grand plaisir à ceindre mon sabre d'abordage
+et à sentir encore la poudre à canon.
+
+«Et je le ferais encore, malgré ma patte de bois et le reste, sans mon
+vaisseau compagnon, qui pourrait se plaindre de la violation du contrat
+et dès lors s'esquiver.
+
+«Il faut que je suive le feu de sa poupe jusqu'au jour où nous serons
+légalement unis.
+
+«Adieu, matelot!
+
+«Dans l'action, suivez le conseil d'un vieux marin, gardez la position
+du vent, et à l'abordage!
+
+«Dites cela à votre amiral le jour de la bataille.
+
+«Dites-le lui tout bas, à l'oreille.
+
+«Dites-lui: _gardez la position du vent et allez-y: à l'abordage_.
+
+«Dites-lui aussi qu'il frappe vite, qu'il frappe fort, qu'il frappe
+toujours.
+
+«C'est ainsi que parlait Christophe Minga, et jamais on ne mit à la mer
+un homme meilleur, bien qu'il ait eu à grimper à travers le tuyau à
+aussière.
+
+«Bien à vous et à vos ordres.
+
+ «SALOMON SPRENT»
+
+Pendant toute la lecture de cette épître, Sir Gervas n'avait fait que
+rire en dedans, mais la dernière partie nous fit rire aux éclats.
+
+--Qu'il soit à terre ou à bord, il veut absolument que toute bataille
+soit un combat naval, dit le baronnet. Il aurait fallu que vous eussiez
+ce sage conseil à proposer dans la réunion convoquée aujourd'hui par
+Monmouth. Si jamais il vous demande votre avis, répondez-lui: «Gardez la
+position du vent et montez à l'abordage!»
+
+--Il faut que je dorme, dis-je en posant ma pipe. Je dois me mettre en
+route dès la pointe du jour.
+
+--Non, je vous en prie, mettez le comble à votre bonté en me permettant
+d'entrevoir votre respectable père, la Tête-Ronde.
+
+--Il n'y a que quelques lignes, répondis-je. Il a toujours été bref dans
+son langage, mais puisqu'elles vous intéressent, je vais vous le lire:
+
+«Je vous envoie la présente, mon cher fils, par un homme pieux, pour
+vous dire que j'espère que vous vous comportez ainsi qu'il vous
+convient.
+
+«Dans toutes les difficultés et tous les dangers, ne comptez pas sur
+vous, mais invoquez l'aide d'en haut.
+
+«Si vous exercez un commandement, enseignez à vos hommes à chanter des
+psaumes au moment où ils se rangent en bataille, selon la bonne vieille
+coutume.
+
+«Dans l'action, usez de la pointe plutôt que du tranchant.
+
+«Un coup d'estoc doit parer un coup de taille.
+
+«Votre mère et les autres vous envoient leur affection.
+
+«Sir John Lawson a tourné autour d'ici comme un loup affamé, mais il n'a
+pu trouver aucune preuve contre moi.
+
+«John Marchbank, de Bedhampton, a été jeté en prison.
+
+«Véritablement l'Antéchrist règne sur le pays, mais le royaume de la
+lumière est proche.
+
+«Frappez avec entrain pour la vérité et la conscience.
+
+«Votre père affectueux,
+
+ «JOSEPH CLARKE»
+
+«Post-scriptum (de ma mère): J'espère que vous vous rappelez ce que je
+vous ai dit au sujet de vos caleçons et aussi des larges collets de
+toile, que vous trouverez dans le sac.
+
+«Il n'y a guère plus d'une semaine que vous êtes parti, et pourtant cela
+paraît une année.
+
+«Quand vous aurez froid ou que vous serez mouillé, prenez dix gouttes de
+l'élixir de Daffy dans un petit verre d'eau de vie.
+
+«Si les pieds vous cuisent, frottez le dedans de vos bottes avec du
+suif.
+
+«Rappelez-moi à Maître Saxon, et à Maître Lockarby, s'il est avec vous.
+
+«Son père a été dans une rage folle par suite de son départ, car il
+avait à brasser une grande quantité de bière et personne pour surveiller
+la cuve à fermentation.
+
+«Ruth a fait cuire un gâteau, mais le four lui a joué un mauvais tour,
+et le dedans est resté en pâte molle.
+
+«Un millier de baisers, cher coeur, de la part de votre tendre mère.
+
+ «M. C.»
+
+--Un couple de gens sensés, dit Sir Gervas qui, après avoir achevé sa
+toilette, s'était mis au lit. Maintenant je commence à comprendre
+comment vous êtes fabriqué, Clarke. Je vois les fils dont on s'est servi
+pour vous tisser. Votre père veille à vos besoins spirituels; votre mère
+se préoccupe des besoins matériels. Mais je crois que le prêche du vieux
+charpentier est plus à votre goût. Vous êtes un infâme latitudinaire,
+mon homme. Sir Stephen crierait haro sur vous et Josué Pettigrue vous
+renierait. Bon! éteignons la lumière, car nous devons tous les deux être
+en mouvement au chant du coq. Voilà notre religion pour le moment.
+
+--Celle des premiers Chrétiens, suggérai-je.
+
+Sur quoi on rit tous les deux.
+
+Puis, on s'endormit.
+
+
+
+
+VIII--Le piège tendu sur la route de Weston.
+
+
+Aussitôt après le lever du soleil, je fus réveillé par un des
+domestiques du Maire qui me prévint que l'honorable Maître Wade
+m'attendait en bas.
+
+M'étant levé et habillé, je le trouvai assis à la table du salon, avec
+des papiers, une boîte de pains à cacheter, et occupé à sceller la
+missive que je devais porter.
+
+C'était un homme de petite taille, vieilli, à la figure blême, se tenant
+très droit, brusque dans son langage, et dont la tournure faisait songer
+à un soldat plutôt qu'à un homme de loi.
+
+--Voilà, dit-il en appuyant le cachet sur la cire qui couvrait le noeud
+du cordon. Je vois que votre cheval vous attend tout sellé, dehors. Vous
+ferez bien de passer par Nether le Bas, et le Canal de Bristol, car nous
+avons appris que la cavalerie ennemie garde les routes jusqu'au delà de
+Wells. Voici votre paquet.
+
+Je m'inclinai et plaçai le pli dans l'intérieur de ma tunique.
+
+--C'est un ordre écrit, ainsi qu'il a été proposé dans le conseil. Le
+Duc répondra peut-être par écrit, peut-être de vive voix. Dans les deux
+cas, conservez bien sa réponse. Le paquet contient aussi les dépositions
+du clergyman de la Haye, et celles des deux témoins présents au mariage
+de Charles d'Angleterre avec Lucy Walters, la mère de Sa Majesté. Votre
+mission est d'une importance telle que le succès de notre entreprise
+peut en dépendre entièrement. Faites en sorte de remettre le papier à
+Beaufort en personne. Sans quoi il n'aurait peut-être aucune valeur
+devant un tribunal.
+
+Je promis de le faire, si la chose était possible.
+
+--Je vous engagerais aussi, reprit-il, à emporter le sabre et le
+pistolet pour vous prémunir contre les dangers de la route, mais à
+laisser ici casque et cuirasse, qui vous donneraient une tournure trop
+guerrière pour un paisible messager.
+
+--J'avais déjà pris ce parti, dis-je.
+
+--Il n'y a plus rien à ajouter, capitaine, dit l'homme de loi, en me
+tendant la main. Puisse la bonne fortune vous accompagner! Ayez la
+langue muette et l'oreille au guet. Veillez attentivement sur tout ce
+qui se passera. Examinez bien quelles gens auront l'air sombre ou l'air
+content. Il peut se faire que le Duc soit à Bristol, mais il est
+préférable que vous alliez à sa résidence de Badminton. Notre mot de
+passe est aujourd'hui Tewkesbury.
+
+Après avoir remercié mon instructeur de ses conseils, je sortis et
+montai sur Covenant, qui piétinait le sol et rongeait son frein, tout
+joyeux de son nouveau voyage.
+
+Fort peu de citadins étaient dehors, mais plus d'une tête coiffée du
+bonnet de nuit me regarda avec étonnement par la fenêtre.
+
+Je pris la précaution de faire marcher Covenant avec le moins de bruit
+possible, jusqu'à ce que nous fussions à une bonne distance de la
+maison, car je n'avais pas dit un mot à Ruben du voyage que je
+projetais.
+
+J'étais convaincu que s'il était mis au fait, ni la discipline, ni même
+les chaînes toutes neuves de son amour ne sauraient l'empêcher de partir
+avec moi.
+
+Malgré mon attention, les fers de Covenant rendaient un son clair sur
+les galets, mais en me retournant, je vis que les stores restaient
+abaissés à la chambre de mon fidèle ami, et que tout paraissait
+tranquille dans la maison.
+
+Aussi j'agitai ma bride et partis à un trot rapide, par les rues
+silencieuses, encore jonchées des fleurs fanées, encore égayées de
+rubans.
+
+À la porte du nord était de garde une demi-compagnie, qui me laissa
+franchir la muraille, sitôt que j'eus prononcé le mot de passe.
+
+Aussitôt que je fus hors des anciens murs, je me trouvai en pleine
+campagne, orienté vers le nord, et la route libre devant moi.
+
+C'était une matinée superbe.
+
+Le soleil se levait au-dessus de ses collines lointaines.
+
+Ciel et terre prenaient des teintes de rouille et d'or.
+
+Les arbres des vergers, qui bordaient la route, étaient peuplés
+d'innombrables oiseaux qui babillaient, chantaient, remplissaient l'air
+de leur ramage aigu.
+
+Il y avait dans chaque souffle quelque chose qui vous rendait plus
+léger, plus joyeux.
+
+Le bétail roux du Somerset avec ses yeux curieux se rangeait le long des
+haies, projetant de grandes ombres sur les champs, et me regardait au
+passage.
+
+Des chevaux de ferme posaient la tête par-dessus les portes à
+claire-voie et hennissaient comme pour saluer leur frère à la robe
+lustrée.
+
+Un grand troupeau de moutons à toison de neige descendit vers nous sur
+la pente d'une hauteur et se mit à sauter et gambader au soleil.
+
+Tout n'était que vie innocente, depuis l'alouette qui chantait dans les
+airs jusqu'à la menue musaraigne qui courait par le blé mûrissant,
+jusqu'au martinet qui partait au bruit de mon approche.
+
+Partout, la vie, dans son innocence.
+
+Que devons-nous penser, mes chers enfants, quand nous voyons les bêtes
+des champs pleines de bienveillance, de vertu, et de gratitude.
+
+Où est-elle cette supériorité dont, nous parlons!
+
+Sur le terrain dominant qui montait au Nord, je me retournai pour
+contempler la ville endormie, avec cette large bordure de tentes et de
+chariots, qui faisait bien voir combien sa population s'était accrue
+subitement.
+
+L'étendard royal flottait encore au clocher de Sainte-Madeleine, pendant
+que le beau clocher symétrique de Saint-Jacques portait bien haut le
+drapeau bleu de Monmouth.
+
+Pendant que je les contemplais, le vif et pétulant roulement d'un
+tambour se fit entendre dans l'air matinal, en même temps que le chant
+clair et vibrant des trompettes, tirant les troupes de leur sommeil.
+
+Au loin, et des deux côtés de la ville se déployait une magnifique
+perspective sur les collines du comté de Somerset, formant des
+ondulations jusqu'à la mer lointaine, peuplée de villes, de hameaux, de
+châteaux à tourelles, de clochers, avec des combes boisées, des étendues
+de terres à blé, un spectacle aussi beau que l'oeil pouvait le
+souhaiter.
+
+Quand j'eus fait faire demi-tour à mon cheval pour reprendre ma route,
+je sentis, mes chers enfants, qu'un tel pays méritait qu'on se battit
+pour lui et que la vie d'un homme était bien peu de chose, du moment
+qu'il pouvait contribuer, pour si peu que ce fût, à lui assurer la
+liberté et le bonheur.
+
+Dans un petit village de l'autre côté de la hauteur, je rencontrai un
+poste de cavalerie dont le chef m'accompagna quelque temps à cheval et
+me mit sur la route de Stowey le Bas.
+
+Mes yeux de natif du Hampshire furent étonnés en remarquant la couleur
+rouge uniforme du sol de cette région qui est bien différente du
+calcaire et du gravier de Havant.
+
+Les vaches sont également rousses, en majorité.
+
+Les cottages ne sont point bâtis en briques ni en bois, mais d'une sorte
+de pisé qu'on nomme cob et qui garde sa solidité et son état lisse tant
+qu'il n'a pas été mouillé.
+
+En conséquence, on protège les murs contre la pluie au moyen de toits de
+chaume qui s'avancent beaucoup.
+
+Il y a à peine un clocher dans toute cette région, chose encore qui
+parait étrange aux habitants des autres parties de l'Angleterre.
+
+Toutes les églises ont une tour carrée, avec des clochetons aux angles.
+
+Les tours sont presque toujours très larges et contiennent de très beaux
+carillons.
+
+La route, que je devais suivre, longeait la base des belles collines de
+Quantock, où des combes aux denses forêts sont éparses parmi des dunes
+vastes, couvertes de bruyères et d'un épais tapis de fougères et de
+myrtilles.
+
+De chaque côté du chemin descendaient des ravins tortueux bordés d'ajonc
+jaune, qui jaillissait de l'épaisse couche de terre rouge comme une
+flamme sortant de cendres chaudes.
+
+Des ruisseaux d'une eau colorée par la tourbe descendaient à grand bruit
+de ces vallons et passaient par-dessus la route.
+
+Covenant y enfonçait jusqu'aux pâturons et avait des mouvement de
+surprise, en voyant des truites au large dos passer comme des flèches
+entre ses pieds de devant.
+
+Je voyageai pendant tout un jour à travers ce beau pays, où je fis peu
+de rencontres, car je me tenais à distance des grandes routes.
+
+Quelques pâtres et fermiers, un clergyman aux longues jambes, un
+colporteur avec sa mule, un cavalier portant une grande sacoche et qui
+me fit l'effet d'un acheteur de chevelures, voilà tout ce que je peux me
+rappeler.
+
+Une cruche noire d'une demi pinte d'ale et un croûton de pain dans une
+auberge voisine de la route, tel fut mon seul repas.
+
+Près de Combwich, Covenant perdit un fer et j'eus à perdre deux heures
+dans la ville, avant de trouver une forge et de pouvoir faire remédier à
+l'accident.
+
+Ce fut seulement dans la soirée que j'arrivai enfin sur les bords du
+Canal de Bristol, à un endroit nommé les Shurton Bars, où les flots
+vaseux du Parret se déversent dans la mer.
+
+En cet endroit, le canal est si large, que l'on distingue à peine les
+montagnes galloises.
+
+Le rivage est plat, noir, bourbeux, piqué çà et là de taches blanches
+qui sont des oiseaux de mer, mais plus loin, vers l'est, surgit une
+ligne de collines fort sauvages, fort escarpées, qui en certains
+endroits se dressent en murailles à pic.
+
+Ces falaises se dirigent vers la mer, et les intervalles, que laissent
+leurs entailles, forment un grand nombre de petits ports, de baies à sec
+pendant la moitié de la journée, mais capables de porter un bateau de
+belle taille, dès que le flux est à la moitié.
+
+La route suivait ces crêtes nues et rocheuses, qu'habite une population
+clairsemée de pêcheurs et de pâtres farouches.
+
+Ils venaient sur le seuil de leurs cabanes en entendant résonner les
+fers de mon cheval, et me lançaient au passage quelqu'une des grosses
+plaisanteries qui ont cours dans l'Ouest.
+
+À mesure que la nuit approchait, le pays se faisait plus triste et plus
+désert.
+
+À de rares intervalles clignotait une lumière lointaine venant d'un
+cottage solitaire au flanc des collines.
+
+C'était le seul indice de la présence de l'homme.
+
+Le rude sentier se rapprochait de la mer, mais malgré son élévation, les
+embruns produits par les brisants le franchissaient.
+
+J'avais les lèvres saupoudrées de sel.
+
+L'air était plein du grondement rauque de la houle, du sifflement grêle
+des courlis, qui m'effleuraient de leur vol, pareils à des créatures de
+l'autre monde, blanches, vagues, à la voix mélancolique.
+
+Le vent soufflait par bouffées courtes, brusques, irritées, venant de
+l'Ouest.
+
+Bien loin, sur les eaux noires, s'apercevait un point lumineux, unique,
+montant, descendant, oscillant, puis disparaissant à la vue, ce qui
+indiquait la violence de la tempête qui avait éclaté sur le canal.
+
+Pendant que je chevauchais par le crépuscule à travers ce paysage
+étrange et sombre, mon esprit se tourna naturellement vers le passé.
+
+Je songeai à mon père, à ma mère, au vieux charpentier, à Salomon
+Sprent.
+
+Puis, mes pensées se reportèrent sur Decimus Saxon, dont le caractère
+aux faces multiples offrait autant de sujets d'admiration et de sujets
+d'horreur.
+
+L'aimais-je, ne l'aimais-je pas?
+
+C'était plus que je ne pouvais dire.
+
+Après lui, je me rappelai mon fidèle Ruben, et son idylle amoureuse avec
+la jolie Puritaine, pour songer ensuite à Sir Gervas et au naufrage de
+sa fortune.
+
+De là mon esprit se reporta à l'état de l'armée, et à l'avenir de la
+rébellion, ce qui me ramena à ma mission présente, à ses périls et à ses
+difficultés.
+
+Après avoir retourné en mon esprit toutes ces choses, je commençais à
+m'assoupir sur le dos de mon cheval.
+
+Je succombais à la fatigue du voyage et à l'endormante cantilène des
+vagues.
+
+Je venais justement de commencer un rêve où je voyais Ruben Lockarby
+couronné Roi d'Angleterre par _Mistress_ Ruth Timewell, pendant que
+Decimus Saxon se préparait à décharger sur lui son pistolet bourré d'un
+flacon de l'élixir de Daffy, lorsque tout à coup, sans avertissement, je
+fus violemment jeté à bas de mon cheval, et me trouvai étendu à moitié
+évanoui, sur le sentier pierreux.
+
+J'étais si étourdi, si ébranlé par cette chute inattendue, que je restai
+quelques minutes incapable de comprendre où j'étais et ce qui m'était
+arrivé, bien que j'entrevisse vaguement des gens qui se penchaient sur
+moi et que des rires rauques retentissent à mes oreilles.
+
+Lorsqu'enfin je fis un effort pour me remettre debout, je m'aperçus
+qu'un tour de corde avait été passé autour de mes bras et de mes jambes,
+de façon à les rendre immobiles. D'un violent effort, je parvins à
+dégager une main et la lançai à la face d'un des hommes qui me
+maintenaient, mais aussitôt toute la bande, au moins une douzaine, se
+jeta sur moi.
+
+Les uns me donnaient des coups de poing ou de pied.
+
+D'autres serraient une autre corde sur mes coudes et la nouaient si
+adroitement que j'étais tout à fait impuissant.
+
+M'apercevant que dans mon état de faiblesse et d'étourdissement, tous
+mes efforts seraient vains, je restai étendu dans un silence grognon,
+mais l'oeil au guet, sans prendre garde aux nouvelles bourrades qui
+fondaient sur moi.
+
+Il faisait si noir qu'il me fut impossible de voir les figures de mes
+agresseurs, ni de faire la moindre supposition sur ce qu'ils pouvaient
+être, ou sur la façon dont ils m'avaient fait tomber de ma selle.
+
+Le bruit que faisait un cheval en rongeant son frein et piétinant tout
+près de là, m'apprit que Covenant était prisonnier, aussi bien que son
+maître.
+
+--Pete le Hollandais en a reçu autant qu'il peut en porter, dit une voix
+rude et rauque. Il gît sur la route aussi inerte qu'un congre.
+
+--Ah! Pauvre Pete! dit à demi-voix un autre. Il ne touchera plus à une
+carte; il ne videra plus son verre de cognac.
+
+--Pour ça, vous mentez, mon bon ami, dit l'homme frappé, d'une voix
+faible et chevrotante, et je vous prouverai que vous mentez, si vous
+avez un flacon dans votre poche.
+
+--Quand même Pete serait mort et enterré, dit celui qui avait parlé le
+premier, il suffirait du mot d'eau-de-vie pour le faire revenir.
+Donnez-lui une gorgée de votre bouteille, Dicon.
+
+On entendit dans l'obscurité un bruit de glouglou et d'aspiration, suivi
+d'une forte inspiration du buveur.
+
+--_Gott sei gelobt_! (Dieu soit loué) s'écria-t-il d'une voix plus
+forte. J'ai vu plus d'étoiles qu'il n'en a été fait. Si ma _kopf_
+(tête) n'avait pas été bien cerclée, il l'aurait démolie comme un baril
+mal lié. Il a un coup de poing qui vaut une ruade de cheval.
+
+Comme il parlait, le rebord de la lune se montra par-dessus un
+escarpement et jeta un flot de froide et claire lumière sur la scène.
+
+Levant les yeux, je vis qu'une grosse corde avait été tendue en travers
+de la route, d'un tronc d'arbre à un autre, à une hauteur d'environ huit
+pieds au-dessus du sol.
+
+Je n'aurais pu m'en apercevoir dans les ténèbres, lors même que j'eusse
+été tout à fait éveillé, mais comme elle me rencontra au niveau de la
+poitrine, pendant que Covenant passait par-dessous au trot, elle
+m'arrêta brusquement et me jeta à terre avec une grande violence.
+
+Soit par l'effet de la chute, soit par celui des coups reçus, j'avais
+des coupures profondes, en sorte que je sentais le sang couler en nappe
+chaude sur mon oreille et mon cou.
+
+Néanmoins je ne fis aucune tentative pour remuer.
+
+J'attendis en silence pour voir qui étaient les gens aux mains desquels
+j'étais tombé.
+
+Je ne craignais qu'une chose, qu'on m'enlevât mes lettres et que ma
+mission n'eût plus de but.
+
+À la seule pensée d'être désarmé sans combattre et de perdre les papiers
+qui m'avaient été confiés, et cela la première fois que l'on me
+chargeait d'une tâche pareille, le sang me monta tout bouillant à la
+figure, tant j'étais honteux.
+
+La bande, qui m'avait capturé, se composait de gaillards aux barbes
+incultes, coiffés de bonnets de fourrure, vêtus de jaquettes de futaine,
+avec des ceintures de buffle auxquelles étaient suspendus des épées
+courtes et droites.
+
+Leurs figures hâlées, tannées par le soleil, et leurs grandes bottes
+montraient que c'étaient des pêcheurs ou des marins, et on eût pu,
+d'ailleurs, le deviner à leur rude langage maritime.
+
+Deux d'entre eux se tenaient à genoux de chaque côté de moi avec leurs
+mains sur mes bras.
+
+Un troisième était debout en arrière tenant un pistolet armé, pendant
+que les autres, au nombre de sept ou huit, aidaient à se remettre sur
+pied l'homme que j'avais frappé, et qui saignait abondamment par une
+entaille au-dessus de l'oeil.
+
+--Emmenez le cheval chez le père Microft, dit un homme trapu, à barbe
+noire, qui paraissait être leur chef. Ça n'est pas une rosse louée pour
+un dragon, mais une belle bête, dans toute sa force, qui se vendra au
+moins soixante pièces. Avec votre part, Pete, vous aurez de quoi acheter
+onguent et emplâtres pour votre blessure.
+
+--Ha! chien! cria le Hollandais en me montrant le poing, vous voudriez
+bien tomber sur Peter, n'est-ce pas? Vous voudriez bien saigner Peter,
+n'est-ce pas? Mille diables, mon homme, si vous et moi, nous étions
+ensemble sur la cime de la montagne, on verrait bien lequel est le plus
+fort.
+
+--Embrayez votre machine à bavarder, Pete, grogna un de ses camarades.
+Ce gaillard-là est, bien sûr, un membre de Satan, et il exerce une
+profession qu'un gredin à l'âme basse, rampante, un coquin de vile
+naissance est seul capable d'embrasser. Et pourtant, je vous le
+garantis, rien qu'à le voir, il vous trousserait comme un coq de
+bruyère, s'il posait sur vous ses grandes mains. Et vous crieriez au
+secours, comme vous l'avez fait à la dernière Saint-Martin, quand vous
+avez pris la femme de Dick le tonnelier, pour un employé de l'excise.
+
+--Me trousser, n'est-ce pas? Mort et enfer! cria l'autre que sa blessure
+et l'eau-de-vie avaient mis dans une rage folle, nous allons voir,
+attrape-ça, frai du diable, attrape-ça.
+
+Et courant à moi, il me donna des coups de pieds de toute sa force, avec
+ses lourdes bottes de marin.
+
+Quelques-uns de la bande riaient, mais l'homme, qui avait parlé le
+premier, donna au Hollandais une poussée qui le fit tourner sur
+lui-même.
+
+--Pas de ça! dit-il d'un ton rude. Sur le sol anglais, on se bat
+loyalement à l'anglaise. Pas de vos mauvais coups du continent. Ce n'est
+pas moi qui resterai là à voir donner des coups de pied à un Anglais,
+par le fils d'une fille de joie d'Amsterdam, un individu au ventre en
+tonneau, au lécheur de schnaps, au coeur de poulet. Qu'on le pende, si
+cela plaît au patron! Tout ça se passera à bord, à découvert, mais, par
+le tonnerre, c'est une bataille que vous allez avoir, si vous touchez
+encore à cet homme-là.
+
+--Tout doux, Dicon, dit leur chef, d'une voix conciliante, nous savons
+tous que Pete n'est pas de taille à se battre, mais il est le meilleur
+tonnelier de la côte. Eh! Pete! Il n'a pas son pareil pour faire une
+douve, pour cercler, pour assembler. Qu'on lui donne une planche, et il
+en aura fait un baril, pendant le temps qu'un autre se demandera comment
+il faut faire.
+
+--Ah! vous vous rappelez cela, Capitaine Murgatroyd, dit le Hollandais
+d'un ton maussade, mais vous me regardez assommer, battre, et narguer,
+et injurier, et qu'est-ce qu'on fait pour moi? Je vous le jure, quand la
+_Maria_ retournera au Texel, je me remettrai à mon ancien métier, je
+vous en réponds, et je ne remettrai plus le pied sur son bord.
+
+--Pas de danger! répondit le Capitaine, en riant. Tant que la _Maria_
+ramassera ses cinq mille pièces d'or et sera capable de montrer ses
+talons à n'importe quel cotre de la côte, on n'a pas à craindre que cet
+avaricieux de Pete perde sa part de gain. Comment l'ami, si cela
+continue, vous serez assez riche dans un an ou deux pour monter une
+baraque à votre compte, avec une pelouse bien tondue par-devant, des
+arbres taillés en forme de paons, des fleurs formant un dessin, un canal
+près de la porte, et une grande ménagère, pleine d'entrain, tout comme
+si vous étiez un bourgmestre! Il s'est fait plus d'une fortune, grâce
+aux malines et au cognac.
+
+--Oui, et grâce aux malines et au cognac, il y a eu plus d'une tête
+cassée, grogna mon ennemi. Tonnerre! Il y a autre chose à envisager que
+les baraques et les plates-bandes. Il y a les côtes qui donnent des
+coups de vent, et les tempêtes du Nord-Ouest, et la police, et les
+espions.
+
+--Et c'est justement par là que le marin adroit l'emporte sur le pêcheur
+de harengs, ou sur le caboteur aux allures timides, qui se donne tant de
+mal d'un Noël à l'autre, qui risque tous les dangers et n'a pas de ces
+petits profits. Mais assez causé! En route avec le prisonnier, et qu'on
+le mette en sûreté avec les entraves aux pieds!
+
+Je fus remis debout, et tantôt porté, tantôt traîné au milieu de la
+bande.
+
+Mon cheval avait déjà été emmené dans la direction opposée.
+
+Notre trajet s'écartait de la route, pour descendre par un ravin très
+rocheux, très accidenté qui allait en pente vers la mer.
+
+Il semblait qu'il n'y eût pas trace de sentier.
+
+Je ne pouvais que marcher d'un pas incertain en me butant aux pierres et
+aux buissons, du mieux que je pouvais, enchaîné et impuissant comme je
+l'étais.
+
+Mais le sang s'était séché sur mes blessures, et la fraîche brise de la
+mer, qui se jouait sur mon front, me rendit des forces, ce qui me permit
+de me faire une idée plus claire de ma situation.
+
+D'après leurs propos, il était évident que ces hommes étaient des
+contrebandiers.
+
+Dès lors, ils ne devaient pas éprouver une sympathie bien vive pour le
+gouvernement, ni souhaiter de soutenir le Roi Jacques en quoi que ce
+fût.
+
+Il était probable, au contraire, qu'ils étaient portés vers Monmouth.
+
+En effet, n'avais-je pas vu, la veille un régiment entier d'infanterie
+de son armée, lequel avait été levé parmi les gens de la côte.
+
+D'autre part, il se pouvait que leur avidité l'emportât sur leur
+loyalisme et les décidât à me remettre à la justice, par l'espoir d'une
+récompense.
+
+Tout bien considéré, il valait mieux, à mon avis, ne rien dire de ma
+mission et tenir cachés mes papiers aussi longtemps que possible.
+
+Mais je ne pus m'empêcher de me demander, pendant qu'on m'entraînait,
+quel motif avait poussé ces gens-là à m'attendre dans une embuscade,
+ainsi qu'ils l'avaient fait.
+
+La route que j'avais suivie était fort écartée, et pourtant bon nombre
+des voyageurs qui se rendaient de l'Ouest à Bristol, par Weston,
+devaient la prendre.
+
+La bande ne pouvait pas être occupée sans cesse à la garder.
+
+Dès lors pourquoi avait-elle tendu ce piège, cette nuit-là?
+
+Les contrebandiers, gens sans crainte de la loi, gens décidés à tout, ne
+s'abaissaient point, généralement, au rôle de voleurs allant à pied, de
+brigands.
+
+Tant qu'on ne se mêlait pas de leurs affaires, il était rare qu'ils
+fussent les premiers à causer du désordre.
+
+Donc, pourquoi m'avaient-ils guetté, moi qui ne leur avais jamais causé
+aucun tort?
+
+Pouvait-il se faire que je leur eusse été dénoncé?
+
+Je continuais à tourner et retourner ces questions en mon esprit, quand
+tout ce monde s'arrêta.
+
+Le capitaine lança un coup de sifflet perçant, au moyen d'un sifflet
+qu'il portait suspendu au cou.
+
+L'endroit où nous nous trouvions était le plus sombre et le plus
+accidenté de toute cette gorge sauvage.
+
+Des deux côtés se dressaient de grands escarpements qui se rapprochaient
+au-dessus de nos têtes en une voûte dont les bords étaient frangés de
+bruyères et d'ajoncs, en sorte que le ciel noir et les étoiles
+scintillantes étaient presque cachés.
+
+De gros rochers noirs apparaissaient vaguement dans la lumière indécise,
+et devant nous un haut fouillis de quelque chose qui ressemblait à des
+broussailles nous barrait le chemin.
+
+Mais sur un second coup de sifflet, on aperçut à travers les branches un
+point lumineux, et toute la masse s'écarta d'un côté comme si elle avait
+tourné sur un pivot.
+
+De l'autre côté se voyait un couloir sombre et tortueux, ouvert dans le
+flanc de la colline.
+
+Nous descendîmes par là en nous baissant, car la voûte de rochers
+n'était pas très haute.
+
+De chaque côté résonnait le bruit cadencé de la mer.
+
+Après avoir franchi l'entrée, qui avait dû être pratiquée à grand
+renfort de travail à travers le roc massif, nous pénétrâmes dans un
+souterrain élevé et spacieux, éclairé à un bout par un feu et par
+plusieurs torches.
+
+À en juger par leur lueur jaune et fumeuse, je pus voir que le toit
+était au moins à cinquante pieds au-dessus de nous, et que de tous côtés
+en pendaient des cristaux calcaires qui scintillaient de l'éclat le plus
+vif.
+
+Le sol du souterrain était composé d'un sable fin, aussi doux, aussi
+velouté qu'un tapis de Wilton, et formant une pente douce.
+
+Cela prouvait que l'ouverture du souterrain devait donner sur la mer;
+supposition confirmée par le bruit sourd et l'éclaboussement des vagues,
+par la fraîcheur et le goût salin de l'air qui remplissait toute la
+grotte.
+
+Mais je ne vis pas l'eau, car un brusque changement de direction déroba
+l'issue à mes regards.
+
+Dans cet espace libre, au sein des rochers, qui pouvait avoir soixante
+pas de long et trente de large, étaient entassés de grandes piles de
+barils, de tonneaux, de caisses, des mousquets.
+
+Des coutelas, des bâtons, des triques, et de la paille étaient épars sur
+le sol.
+
+À une extrémité flambait joyeusement un feu de bois, qui projetait des
+ombres bizarres sur les parois et se reflétait en milliers d'étincelles
+pareilles à des diamants, sur les cristaux de la voûte.
+
+La fumée sortait par une grande fissure parmi les rochers.
+
+Sept ou huit autres membres de la bande, les uns assis sur des caisses,
+les autres étendus sur le sable autour du feu, se levèrent promptement
+et allèrent au-devant de nous à notre entrée.
+
+--L'avez-vous pris? crièrent-ils. Est-ce qu'il est vraiment venu?
+Était-il accompagné?
+
+--Le voici, et il est seul, répondit le capitaine. Notre câble l'a
+descendu de cheval aussi proprement qu'une mouette est prise au filet
+par un grimpeur de falaises. Qu'avez-vous fait en notre absence, Silas?
+
+--Nous avons préparé les ballots pour le transport, répondit l'homme
+interpellé, un marin solide, hâlé, d'âge moyen. La soie et la dentelle
+sont emballées dans ces caisses carrées couvertes de toile à sac. J'ai
+marqué l'une du mot: _traîne_, et l'autre, _jute_; il y a un
+millier de malines, et un cent de brillant. Cela se fera contrepoids sur
+le dos d'une mule. L'eau-de-vie, le _schnaps_, le _seniedam_,
+l'eau d'or de Hambourg, tout est rangé en bon ordre. Le tabac est dans
+les caisses plates là-bas du côté du Trou Noir. Voilà une besogne qui
+nous a donné bien du mal, mais enfin ça a pris la tournure d'un arrimage.
+Le lougre flotte comme un plat à passoire, et il a tout juste assez de
+lest pour se tenir droit pour une brise de cinq noeuds.
+
+--A-t-on aperçu quelque indice de la _Fairy-Queen_ (Reine des fées)?
+
+--Aucun. Le grand John est là-bas, au bord de l'eau, à guetter ses feux.
+Ce vent-ci devrait l'amener, si elle avait doublé la Pointe de la Combe
+Martin. On a vu une voile à environ dix milles à l'Est-Nord-Est vers le
+coucher du soleil. Il se peut que ce soit un schooner de Bristol. Il se
+peut aussi que ce soit un navire du roi, un bateau-mouche.
+
+--Un bateau escargot, dit le Capitaine Murgatroyd, d'un air narquois.
+Nous ne pouvons pas pendre l'homme de l'Excise, avant que Venables amène
+la _Fairy-Queen_, car, après tout, c'est un homme de son équipage qui a
+écopé. Qu'il fasse lui-même sa sale besogne!
+
+--Mille éclairs! cria le coquin de Hollandais. Ne serait-ce pas une
+galante façon d'accueillir le capitaine Venables que d'envoyer le
+gabelou par le Trou Noir avant son arrivée? Il peut bien avoir quelque
+autre besogne à faire pour nous un autre jour.
+
+--Hein! l'ami, est-ce vous ou moi qui commande ici? dit le chef, d'une
+voix irritée. Qu'on amène le prisonnier devant ce feu! Maintenant
+entendez bien, chien de requin de terre, vous êtes aussi sûr de mourir
+que si vous étiez déjà allongé dans la bière, avec les cierges allumés.
+Regardez par ici.
+
+À ces mots il prit une torche, et à sa rouge lumière, montra une large
+fente qui traversait le sol, à l'autre bout du souterrain.
+
+--Vous pourrez juger de la profondeur du Trou-Noir, dit-il en prenant un
+baril vide, et le lançant dans le gouffre béant.
+
+Nous écoutâmes en silence pendant dix secondes avant qu'un bruit
+lointain et sourd d'un objet qui se brise nous apprit qu'il était arrivé
+au fond.
+
+--Ça le portera jusqu'à mi-chemin de l'enfer, avant que le souffle
+l'abandonne, dit l'un d'eux.
+
+--C'est une mort plus douce que sur la potence de Devizes, dit un autre.
+
+--Non, il faut qu'il aille d'abord à la potence, cria un troisième.
+C'est seulement son enterrement que nous arrangeons.
+
+--Il n'a pas ouvert la bouche depuis, le moment où nous l'avons pris,
+dit l'homme qu'on nommait Dicon. Il est donc muet? Retrouvez votre
+langue, mon beau gaillard et apprenez-nous comment vous vous appelez. Il
+aurait mieux valu pour vous être muet de naissance, car vous n'auriez pu
+prêter un serment qui a causé la mort de notre camarade.
+
+--J'attendais qu'on m'interrogeât poliment après tous ces braillements
+et ces injures, dis-je. Mon nom est Micah Clarke. Maintenant, veuillez
+me dire qui vous pouvez être, et de quel droit vous arrêtez les
+voyageurs paisibles sur la route publique.
+
+--Notre droit, le voici, répondit Murgatroyd en mettant la main sur la
+poignée de son coutelas. Quant à ce que nous sommes, vous le savez de
+reste. Vous vous nommez non point Clarke, mais Westhouse ou Waterhouse,
+et vous êtes ce même, ce maudit employé de l'Excise qui a pincé notre
+pauvre camarade le tonnelier Dick, et dont le serment a causé sa mort à
+Ilchester.
+
+--Je jure que vous vous trompez, répondis-je. Jamais de ma vie je ne
+suis allé dans ce pays-là!
+
+--Belles paroles? Belles paroles! cria un autre contrebandier. Employé
+de l'Excise ou non, vous aurez à faire le saut, puisque vous connaissez
+le secret de notre souterrain.
+
+--Votre secret ne court aucun danger avec moi, répondis-je, mais si vous
+voulez me mettre à mort, j'accueillerai mon sort comme doit le faire un
+soldat. J'aurais préféré mourir sur le champ de bataille plutôt que
+d'être à la merci d'une pareille meute de rats-d'eau dans leur terrier.
+
+--Par ma foi, dit Murgatroyd, voilà un langage trop fier pour être celui
+d'un homme de l'Excise. Puis il a l'attitude d'un vrai soldat. Il serait
+possible qu'en tendant un piège à la chouette, nous ayons pris le
+faucon. Et pourtant nous savions de source certaine qu'il passerait par
+là, et monté sur un cheval tout pareil.
+
+--Qu'on fasse venir le grand John! suggéra le Hollandais. Je ne
+donnerais pas une chique de tabac de la Trinité pour la parole du
+coquin. Le grand John était avec Dick le tonnelier quand il a été pris.
+
+--Oui, grogna le matelot Silas, il a reçu sur le bras une estafilade du
+couteau de l'employé. Si quelqu'un le reconnaît à sa figure, ce sera
+lui.
+
+--Qu'on l'appelle alors!
+
+Bientôt arriva de l'entrée du souterrain un long dégingandé, qui y était
+de garde.
+
+Il avait autour du front un mouchoir rouge, et un tricot bleu, dont il
+releva lentement la manche tout en s'approchant.
+
+--Où est l'employé Westhouse? cria-t-il. Il a laissé sa marque sur mon
+bras. Par ma foi, c'est à peine si elle est guérie. Cette fois, le
+soleil est du côté du mur ou nous sommes, l'employé. Mais... Hallo!
+camarade. Quel est-il celui que vous avez mis aux fers? Ce n'est pas
+notre homme.
+
+--Pas notre homme! crièrent-ils avec une volée de jurons.
+
+--Mais ce gaillard ferait deux hommes de la taille de l'employé, et il
+resterait de quoi faire le secrétaire d'un magistrat. Vous pouvez le
+pendre, pour plus de sûreté, mais enfin ce n'est pas notre homme.
+
+--Oui, qu'on le pende! dit Pete le Hollandais. Sapperment! Faut-il que
+notre souterrain fasse parler de lui dans tout le pays? Alors où
+ira-t-elle la jolie _Maria_, avec ses soieries, et ses satins, ses
+barils et ses caisses? Faut-il risquer notre souterrain pour faire
+plaisir à cet individu? En outre, est-ce qu'il ne m'a pas frappé à la
+tête, n'a-t-il pas frappé la tête de votre tonnelier, comme s'il avait
+tapé sur moi avec mon propre maillet. Est-ce que ça ne mérite pas une
+cravate de chanvre?
+
+--Est-ce que ça ne mérite pas un grand _rumbo_? s'écria Dicon. Avec
+votre permission, capitaine, je voudrais dire que nous ne sommes point
+une bande de brigands ni de petits voleurs, mais un équipage d'honnêtes
+marins, incapables de faire du mal excepté à ceux qui nous en font.
+L'employé de l'excise Westhouse a fait périr Dick le tonnelier et il est
+juste qu'il en soit puni par la mort, mais pour ce qui est de mettre à
+mort ce jeune soldat, je penserais plutôt à saborder la coquette _Maria_
+ou à hisser le gros Roger à la pomme de son mât.
+
+Je ne sais quelle réponse on aurait faite à ce discours, car à ce moment
+même un coup de sifflet aigu retentit en dehors du souterrain, et deux
+contrebandiers parurent portant entre eux le corps d'un homme.
+
+Celui-ci se laissait aller d'un air si inerte, que d'abord je le crus
+mort, mais lorsqu'ils l'eurent jeté sur le sable, il remua, et enfin se
+mit sur son séant avec l'expression d'un homme à demi tiré d'un
+évanouissement.
+
+C'était un personnage trapu, à figure résolue, dont une longue cicatrice
+blanche traversait la joue.
+
+Il était vêtu d'un habit bleu collant à boutons de cuivre.
+
+--C'est l'homme de l'Excise, Westhouse, crièrent les voix avec ensemble.
+
+--Oui, c'est l'homme de l'Excise, Westhouse, dit l'homme avec calme, en
+tordant le cou, comme s'il souffrait. Je représente la loi du Roi, et au
+nom de la loi, je vous arrête tous. Je déclare confisquées et saisies
+toutes les marchandises de contrebande que je vois autour de moi,
+conformément à la seconde section de la première clause du Statut sur le
+commerce illégal. S'il y a des honnêtes gens dans la compagnie, ils
+m'aideront à faire mon devoir.
+
+En parlant ainsi, il fit un effort pour se mettre debout, mais il avait
+plus de courage que de force, et il retomba sur le sable au milieu des
+bruyants éclats de rires des grossiers marins.
+
+--Nous l'avons trouvé étendu sur la route, en revenant de chez le père
+Microft, dit un des nouveaux venus.
+
+C'étaient ceux qui avaient emmené mon cheval.
+
+--Il a du passer aussitôt après vous. La corde l'a pris sous le menton
+et l'a fait tomber à une douzaine de pas. Nous avons vu sur son habit le
+bouton de l'Excise, c'est pourquoi nous l'avons apporté. Par mon corps,
+il en a donné des coups de pied et fait des ruades, jusqu'à ce qu'il fût
+aux trois quarts assommé.
+
+--Avez-vous détendu la corde? demanda le capitaine.
+
+--Nous avons dénoué un des bouts et laissé l'autre en place.
+
+--C'est bien. Nous aurons à le garder pour le capitaine Venables. Mais
+maintenant il s'agit de notre premier prisonnier. Il faut le fouiller et
+examiner ses papiers, car il y a tant de navires qui font voile sous un
+faux pavillon, que nous sommes forcés d'être attentifs. Vous entendez,
+monsieur le soldat? Qu'est-ce qui vous amène dans ce pays et quel Roi
+servez-vous? Car j'ai entendu parler d'une mutinerie et de deux patrons
+qui se disputent le même grade dans le vieux vaisseau anglais.
+
+--Je sers sous le Roi Monmouth, répondis-je, voyant que la fouille en
+question aboutirait à la découverte de mes papiers.
+
+--Sous le Roi Monmouth! s'écria le contrebandier. Non, mon ami, voilà
+qui a un air de mensonge. Le bon Roi a trop grand besoin de ses amis
+dans le Sud, à ce que j'ai oui dire, pour envoyer un aussi bon soldat à
+l'aventure le long de la côte, comme un naufrageur de Cornouailles par
+un temps de Sud-Ouest.
+
+--Je porte, dis-je, des dépêches de la propre main du Roi, adressées à
+Henri, Duc de Beaufort, dans son château de Badminton. Vous pourrez les
+trouver dans ma poche de dedans, mais je vous prie de ne pas rompre le
+cachet, car cela jetterait du discrédit sur ma mission.
+
+--Monsieur, cria l'employé de l'Excise, en se soulevant sur son coude,
+je vous déclare pour cela en état d'arrestation, sous l'accusation de
+trahison, de fauteur de trahison, de vagabond et d'individu sans maître
+aux termes du quatrième statut de l'Acte. En ma qualité de représentant
+de la loi, je vous somme de vous soumettre à mon mandat.
+
+--Fermez-lui la gueule avec votre écharpe, Jim, dit Murgatroyd. Quand
+Venables viendra, il trouvera bientôt le moyen d'enrayer son débit...
+Oui, reprit-il, en examinant le verso de mes papiers, il y est écrit:
+«De la part de Jacques II d'Angleterre, connu jusqu'à ce jour sous le
+nom de Duc de Monmouth, à Henri, Duc de Beaufort, Président de Galles,
+par les mains du capitaine Micah Clarke, du régiment d'infanterie du
+comté de Wilts, du colonel Saxon.» Enlevez les cordes, Dicon. Ainsi
+donc, Capitaine, vous voici redevenu libre, et je suis fâché que nous
+vous ayons maltraité sans le savoir. Nous sommes du premier au dernier,
+de bons Luthériens, et plus disposés à vous aider qu'à vous entraver
+dans votre mission.
+
+--Ne pourrions-nous pas en effet l'aider à faire son voyage? dit le
+lieutenant Silas. Pour mon compte, je ne craindrais pas de mouiller ma
+jaquette ou de barbouiller ma main de goudron en faveur de la cause, et
+je suis certain que vous êtes tous dans les mêmes dispositions que moi.
+Maintenant, avec cette brise, nous pourrions pousser jusqu'à Bristol et
+débarquer le capitaine, le matin. Cela lui éviterait le danger d'être
+saisi au vol, par quelqu'un des requins de terre qui sont sur la route.
+
+--Oui, oui, s'écria le grand John, la cavalerie du Roi bat le pays
+jusqu'au delà de Weston, mais il pourrait leur brûler la politesse, s'il
+était à bord de la _Maria_.
+
+--Bon, dit Murgatroyd, nous pourrions être de retour en trois longues
+bordées. Venables aura besoin d'un jour ou deux pour débarquer ses
+marchandises. Si nous devons naviguer de compagnie, nous aurons du temps
+de reste. Ce plan vous arrangera-t-il, capitaine?
+
+--Mon cheval, objectai-je.
+
+--Il ne faut pas que cela nous arrête. Je peux gréer une écurie
+confortable avec mes espars de rechange et du grillage. Le vent est
+tombé. Le lougre pourrait être amené à la côte de l'Homme Mort, et on y
+ferait entrer le cheval. Courez chez le vieux père, Jim, et vous, Silas,
+occupez-vous du bateau. Voici de la viande froide, capitaine, et du
+biscuit--l'ordinaire du marin--avec un verre de vrai Jamaïque pour les
+faire descendre, et vous ne devez pas avoir l'estomac trop délicat pour
+des mets grossiers.
+
+Je m'assis sur un baril près du feu et étirai mes membres raidis et
+engourdis par leur immobilité pendant qu'un des marins lavait la coupure
+de ma tête avec un mouchoir mouillé et qu'un autre mettait de la
+nourriture sur une caisse devant moi.
+
+Le reste de la bande s'était rendu à l'entrée de la caverne pour mettre
+le lougre en état, à l'exception de deux ou trois qui gardaient
+l'infortuné employé de l'Excise.
+
+Il était assis le dos contre la paroi de la caverne, les bras croisés
+sur sa poitrine, jetant de temps à autre sur les contrebandiers des
+regards menaçants, tels qu'un vieux mâtin plein de courage en jetterait
+à une meute de loups qui l'auraient terrassé.
+
+Je me demandais intérieurement s'il ne serait pas possible de tenter
+quelque chose pour le tirer d'affaire, quand Murgatroyd survint, et
+plongeant une tasse de fer blanc dans le baril de rhum défoncé, la vida
+au succès de ma mission.
+
+--J'enverrai Silas Bolitho avec vous, dit-il, pendant que je resterai
+ici à attendre Venables, qui commande mon navire compagnon. Si je puis
+faire quelque chose pour vous faire oublier ce mauvais traitement...
+
+--Une seule chose, dis-je avec vivacité. C'est autant, ou plus encore
+pour vous que pour moi, que je vous le demande. Ne laissez pas tuer ce
+malheureux.
+
+La figure de Murgatroyd s'empourpra de colère.
+
+--Vous avez le langage franc, dit-il. Ce n'est point un meurtre, mais un
+acte de justice. Quel mal faisons-nous ici? Il n'y a pas dans tout le
+pays une seule vieille ménagère qui ne nous bénisse. Où achètera-t-elle
+son souchong, ou son eau-de-vie, si ce n'est chez nous? Nous demandons
+un faible profit, et n'imposons nos marchandises à personne. Nous sommes
+de paisibles commerçants. Et pourtant cet homme et ses pareils sont sans
+cesse à aboyer sur nos talons. On dirait des chiens marins après un banc
+de morues. Nous avons été harcelés, pourchassés. Nous avons reçu des
+balles, au point qu'il nous a fallu chercher un abri dans des cavernes
+comme celle-ci. Il y a un mois, quatre de nos hommes portaient un baril,
+de l'autre côté de la montagne au fermier Black, qui a fait des affaires
+avec nous depuis ces cinq dernières années. Tout à coup surgissent une
+dizaine de cavaliers, conduits par cet employé de l'Excise. Ils jouent
+de la pointe et du tranchant, fendent le bras au grand John et font
+prisonnier Dick le tonnelier.
+
+«Dick a été traîné dans la prison d'Ilchester, et pendu après les
+assises, comme on pend une fouine sur la porte d'un garde-chasse. Nous
+avons appris que ce même employé de l'Excise passerait par là, et il ne
+se doutait guère que nous le guetterions. Qu'y a-t-il d'étonnant à ce
+que nous lui ayons tendu un piège et qu'après l'avoir pris, nous lui
+fassions subir la même justice qu'il a infligée à nos camarades!
+
+--Il n'est qu'un serviteur, objectai-je; ce n'est pas lui qui a fait la
+loi; c'est son devoir de l'appliquer. C'est avec la loi elle-même que
+vous êtes en querelle.
+
+--Vous avez raison, dit le contrebandier d'un air sombre. C'est surtout
+avec le juge Moorcroft que nous aurons à régler le compte. Il se peut
+que dans sa tournée il passe sur cette route. Fasse le ciel qu'il prenne
+ce chemin! Mais nous pendrons aussi l'employé de l'Excise. Maintenant il
+connaît notre souterrain, et ce serait folie de le laisser partir.
+
+Je vis qu'il était inutile d'argumenter plus longtemps.
+
+Aussi je me contentai de laisser tomber mon couteau de poche sur le
+sable à portée de la main du prisonnier dans l'espoir que cela pourrait
+lui servir.
+
+Ses gardes riaient et plaisantaient ensemble, et ne s'occupaient guère
+de leur captif, mais l'employé avait l'esprit suffisamment en éveil, car
+je vis sa main se fermer sur le couteau.
+
+J'avais passé environ une heure à me promener en fumant, lorsque le
+lieutenant Silas reparut, annonçant que le lougre était prêt, et le
+cheval à bord.
+
+Je dis adieu à Murgatroyd, et hasardais en faveur de l'employé de
+l'Excise quelques mots qui furent accueillis par un froncement de
+sourcils et un serrement de main où il y avait de la mauvaise humeur.
+
+Un canot était tiré sur le sable en dedans du souterrain, près du bord
+de l'eau.
+
+J'y entrai, comme on me dit de le faire, avec mon sabre et mes
+pistolets, qui m'avaient été rendus.
+
+L'équipage le poussa au large et s'y embarqua d'un saut dès qu'il fut en
+eau profonde.
+
+À la faible lueur de la torche unique que Murgatroyd tenait sur
+l'extrême bord, je vis que le toit de la grotte s'abaissait rapidement
+au-dessus de nous, pendant que nous ramions du côté de l'entrée. Il
+finissait par baisser tellement qu'il y avait à peine quelques pieds de
+distance entre lui et la mer, et qu'il nous fallut courber la tête pour
+éviter les rochers qui nous dominaient.
+
+Les rameurs donnèrent deux bons coups d'aviron, et nous passâmes
+brusquement sous le rideau vertical, pour nous trouver au grand air,
+sous les étoiles, qui brillaient d'un éclat trouble, et la lune, qui se
+montrait en un contour vague et indécis, à travers un brouillard de plus
+en plus dense.
+
+Juste en face de nous se présentait une tache foncée, mal délimitée, qui
+à notre approche prit la forme d'un lougre de grande taille se soulevant
+et s'abaissant suivant les pulsations de la mer.
+
+Ses vergues longues et minces, le réseau délicat des cordages montaient
+au-dessus de nous pendant que nous nous glissions sous la voûte, et que
+le grincement des poulies, le froissement des câbles, indiquaient qu'il
+était prêt à accomplir ce voyage.
+
+Il allait d'une allure légère et gracieuse, pareil à un gigantesque
+oiseau de mer déployant une aile, puis l'autre, pour se préparer à
+prendre son vol.
+
+Les bateliers nous mirent bord à bord et attachèrent le canot, pendant
+que j'escaladais les bastingages et mettais le pied sur le pont.
+
+C'était un navire spacieux, très large au milieu, avec une élégante
+courbure aux bans, et des mâts d'une hauteur bien supérieure à tous ceux
+que j'avais vus aux navires de ce genre sur le Solent.
+
+Il était ponté à l'avant, mais avait l'arrière fort profond, avec des
+cordages figés sur toute la longueur des côtés pour assujettir les
+barils, lorsque la soute était pleine.
+
+Au milieu de cet arrière-pont, les marins avaient établi une solide
+écurie où se tenait debout mon brave cheval devant un seau d'avoine.
+
+Mon vieil ami frotta ses naseaux contre ma figure, dès que je fus à
+bord, et poussa un hennissement de joie en retrouvant son maître.
+
+Nous étions encore à échanger des caresses, lorsque la tête grisonnante
+du lieutenant Bolitho apparut brusquement à l'écoutille de la cabine.
+
+--Nous voici en bon chemin, Capitaine Clarke, dit-il, la brise est tout
+à fait tombée, comme vous pouvez le voir, et il pourra s'écouler assez
+longtemps avant que nous soyons arrivés à votre port. N'êtes-vous pas
+fatigué?
+
+--Je suis un peu las, avouai-je. J'ai encore des battements dans la tête
+par suite de la fêlure que j'ai attrapé quand votre corde m'a jetée à
+terre.
+
+--Une heure ou deux de sommeil vous rendront aussi dispos qu'un poulet
+de la mère Carey. Votre cheval est bien soigné, et vous pouvez le
+quitter sans crainte. Je chargerai un homme de s'occuper de lui, bien
+que, à dire la vérité, les coquins s'entendent en bonnettes et en
+drisses, mieux qu'en ce qui regarde les chevaux et leurs besoins. En
+tous cas, il ne peut lui survenir rien de fâcheux. Aussi ferez-vous
+mieux de descendre et d'entrer.
+
+Je descendis donc les marches raides qui conduisaient à la cabine basse
+de plafond du lougre.
+
+Des deux côtés un enfoncement dans la paroi avait été aménagé en
+couchette.
+
+--Voici votre lit, dit-il, en me montrant l'une d'elles. Nous vous
+appellerons quand nous aurons du nouveau à vous apprendre.
+
+Je n'eus pas besoin d'une seconde invitation. Je m'étendis aussitôt sans
+me déshabiller, et au bout de quelques minutes je tombai dans un sommeil
+sans rêves, que ne purent interrompre ni le doux mouvement du navire, ni
+les piétinements qui résonnaient au-dessus de ma tête.
+
+
+
+
+IX--De la bienvenue qui m'accueille à Badminton.
+
+
+Lorsque j'ouvris les yeux, j'eus quelque peine à me rappeler où j'étais,
+mais le souvenir m'en fut brusquement ramené par le choc violent de ma
+tête contre le plafond bas quand je voulus me mettre sur mon séant.
+
+De l'autre côté de la cabine, Silas Bolitho était couché de tout son
+long, la tête enveloppée d'un bonnet de laine rouge.
+
+Il dormait profondément, en ronflant.
+
+Au milieu de la cabine se balançait une table suspendue, très usée, et
+marquée d'innombrables taches par d'innombrables verres et cruches.
+
+Un banc de bois vissé au plancher complétait l'ameublement.
+
+Il faut toutefois y ajouter un râtelier garni de mousquets, sur l'un des
+côtés.
+
+Au-dessus et au-dessous des compartiments qui nous servaient de
+couchettes, étaient des rangées de coffres contenant, sans aucun doute,
+ce qu'il y avait de plus précieux en fait de dentelles et de soieries.
+
+Le vaisseau s'élevait et s'abaissait avec un mouvement doux, mais
+d'après le flottement des voiles, je jugeai qu'il y avait peu de vent.
+
+Je me glissai sans bruit hors de ma couchette, de façon à ne pas
+réveiller le lieutenant, et me rendis sur le pont.
+
+Nous étions non seulement en plein calme, mais emprisonnés dans une
+épaisse masse de brouillards qui nous cernaient de tous côtés, et nous
+dérobaient même la vue de l'eau qui nous portait.
+
+On aurait pu nous prendre pour un vaisseau aérien naviguant à la surface
+d'un vaste nuage blanc.
+
+De temps à autre un léger souffle agitait la voile de misaine et
+l'enflait un instant, mais ce n'était que pour la laisser retomber sur
+le mât immobile, pendante.
+
+Parfois un rayon de soleil perçait à travers l'épaisseur du brouillard
+et colorait la muraille morne et grise d'une bande irisée, mais la brume
+l'emportait de nouveau et faisait disparaître le brillant envahisseur.
+
+Covenant regardait à droite et à gauche, ouvrant de grands yeux
+interrogateurs.
+
+Les matelots étaient groupés le long des bastingages, fumant leur pipe,
+et cherchant à percer du regard le dense brouillard.
+
+--Bonjour, capitaine, fit Dicon, en portant la main à son bonnet de
+fourrures. Nous avons marché magnifiquement, tant qu'a duré la brise, et
+le lieutenant, avant de descendre, a calculé que nous ne devions pas
+être bien loin de Bristol.
+
+--En ce cas, mon brave garçon, répondis-je, vous pouvez me débarquer,
+car je n'ai pas beaucoup de trajet à faire.
+
+--Oui, mais il faut nous attendre que le brouillard se soit dissipé, dit
+le long John. Voyez-vous, il n'y a par ici qu'un endroit où nous
+puissions débarquer notre cargaison sans qu'on s'en mêle. Quand il fera
+clair, nous nous dirigerons de ce côté-là, mais jusqu'au moment où nous
+pourrons relever notre position nous aurons bien des soucis avec les
+bancs de sable du côté pour le vent.
+
+--Ayez l'oeil par là, Tom Baldock, cria Dicon à un homme porté à
+l'avant. Nous sommes sur le passage de tous les navires de Bristol, et
+bien qu'il y ait très peu de vent, un navire à haute mâture pourrait
+profiter d'une brise que nous manquerions.
+
+--Chut! dit tout à coup le grand John, levant la main en signe
+d'avertissement, chut!
+
+--Appelez le lieutenant, dit à demi-voix le matelot. Il y a un navire
+près de nous. J'ai entendu le grincement d'un cordage sur son pont.
+
+Silas Bolitho fut sur pied en un instant, et nous restâmes tous
+immobiles, l'oreille tendue, cherchant à voir à travers le brouillard
+épais.
+
+Nous étions presque convaincus que c'était une fausse alerte, et le
+lieutenant s'en allait d'assez mauvaise humeur, quand une cloche au son
+fort et clair tinta sept fois fort près de nous, et ce son fut suivi
+d'un coup de sifflet aigu, puis d'un bruit confus de cris et de pas.
+
+--C'est un navire du Roi, grommela le lieutenant, c'est la septième
+heure, et le contremaître fait monter les hommes de quart.
+
+--Il était à l'arrière de notre travers, dit tout bas quelqu'un.
+
+--Non, dit un autre, je crois qu'il était près de notre ban de bâbord.
+
+Le lieutenant leva la main.
+
+Nous attendîmes en silence qu'un nouvel indice nous révélât la position
+de notre malencontreux voisin.
+
+Le vent avait un peu fraîchi, et nous glissions sur l'eau avec une
+vitesse de quatre à cinq noeuds à l'heure.
+
+Soudain une voix rauque se fit entendre presque bord à bord.
+
+--Tout le monde sur le pont! criait-elle, qu'on mette des hommes aux
+bras du dessous du vent, par ici. Du monde aux drisses! Donnez un coup
+de main, coquins de fainéants, ou je vais tomber sur vous avec ma canne,
+et que le diable vous emporte!
+
+--C'est un navire du Roi, voilà qui est certain, et il se trouve juste
+par ici, dit le grand John, en montrant la hanche. Sur les navires du
+commerce, on vous parle poliment. Ce sont ces personnages aux habits
+bleus, aux galons dorés, ces louchons au gaillard d'arrière, qui parlent
+de cannes. Ha! ne vous l'avais-je pas dit!
+
+Comme il parlait encore, le voile blanc de vapeurs se leva comme on
+remonte un rideau de théâtre, et laissa apercevoir un imposant vaisseau
+de guerre, si proche de nous, qu'on aurait pu y jeter des biscuits.
+
+Sa coque longue, grêle, noire, se soulevait et s'abaissait avec une
+cadence gracieuse, ses belles vergues et ses voiles d'une blancheur de
+neige montaient jusqu'à ce qu'elles disparussent dans les traînées de
+brouillards qui flottaient encore autour de lui.
+
+Neuf brillants canons de bronze nous regardaient par les sabords.
+
+Au-dessus de la rangée de hamacs suspendus comme de la laine cardée le
+long de ses bastingages, nous apercevions sans peine les figures des
+matelots qui nous contemplaient avec étonnement et nous montraient les
+uns les autres.
+
+Sur la haute poupe était debout un officier d'un certain âge, en
+tricorne, et en belle perruque blanche, qui s'arma aussitôt d'une
+longue-vue et la dirigea sur nous.
+
+--Ohé! là-bas, cria-t-il en se penchant par-dessus le couronnement de la
+poupe, qu'est-ce que ce lougre?
+
+--La _Lucie_, répondit le lieutenant, en route de Portlockquay pour
+Bristol avec des peaux et du suif... Tenez-vous prêts à virer de bord,
+reprit-il plus bas, voilà que le brouillard redescend.
+
+--Vous avez là une des peaux avec le cheval dedans, cria l'officier.
+Mettez-vous sous notre soute, il faut que nous y regardions de plus
+près.
+
+--Oui, oui, monsieur, dit le lieutenant, qui donna un fort coup de
+barre.
+
+Le boute-hors se mit en travers, et la _Maria_ partit à toute vitesse,
+dans le brouillard, pareille à un oiseau de mer qu'on a effrayé.
+
+Lorsque nous regardâmes en arrière, une masse foncée nous indiqua seule
+la position où nous avions laissé le grand vaisseau.
+
+Mais nous entendions encore les ordres lancés à haute voix et le
+va-et-vient des hommes.
+
+--Gare à l'averse, mes enfants, cria le lieutenant. Il va nous en donner
+maintenant.
+
+Il avait à peine dit ces mots qu'une demi-douzaine de flammes brillèrent
+derrière nous dans le brouillard, pendant que le même nombre de boulets
+sifflaient à travers nos agrès.
+
+L'un d'eux trancha l'extrémité de la vergue et la laissa pendante.
+
+Un autre effleura le beaupré et éparpilla en l'air un nuage d'éclats
+blancs.
+
+--Chaude affaire, hein, capitaine, dit le vieux Silas, en se frottant
+les mains. Par ma foi, ils tirent mieux dans les ténèbres qu'ils ne
+l'ont jamais fait en pleine lumière. On a tiré sur ce lougre-ci plus de
+boulets qu'il ne pourrait en porter s'il en était chargé. Et cependant
+pas un n'a même rayé sa peinture jusqu'à présent. Ils recommencent!
+
+Une nouvelle bordée partit du navire de guerre, mais cette fois, il
+avait perdu toute trace, et tirait au jugé.
+
+--C'est leur dernier coup de gueule, fit Dicon.
+
+--N'ayez pas peur, grogna un autre des contrebandiers. Ils vont faire
+flamber la poudre pendant tout le reste du jour. Tenez, Dieu vous
+bénisse! N'est-ce pas un bon exercice pour l'équipage? Et comme les
+munitions sont au Roi, cela ne coûte un liard à personne.
+
+--Il est heureux que la brise ait fraîchi, dit le grand John, car j'ai
+entendu le grincement des _davits_ aussitôt après la première décharge.
+Il mettait ses canots à la mer, ou bien traitez-moi de Hollandais.
+
+--Ça serait très flatteur pour vous, espèce de morue de sept pieds, cria
+mon ennemi le tonnelier, dont la figure n'était point embellie par un
+large emplâtre posé sur un oeil. Vous auriez appris à faire quelque
+chose de mieux que de tirer sur un cordage, ou à laver le pont tout
+votre vie, comme une femme.
+
+--Je vous jetterai à la dérive dans un de vos tonneaux, saindoux coulé
+dans une vessie, riposta le marin. Combien de fois nous faudra-t-il vous
+battre pour vous faire dégorger votre sauce?
+
+--Le brouillard s'éclaircit un peu du côté de la terre, fit remarquer
+Silas. Il me semble que je reconnais la cime de la Pointe
+Saint-Augustin. Elle se dresse par là sur le ban de tribord.
+
+--C'est elle, pour sûr, monsieur, s'écria un des marins, en montrant un
+cap noir, qui fendait le brouillard.
+
+--Barrez pour la crique de trois brasses, alors, dit le lieutenant,
+quand nous aurons doublé la pointe, capitaine Clarke, nous pourrons vous
+débarquer, ainsi que votre monture. Alors vous n'aurez plus qu'une
+chevauchée de quelques heures pour atteindre votre destination.
+
+Je pris à part le vieux marin, et après l'avoir remercié de la
+bienveillance qu'il m'avait témoignée, je lui parlai de l'employé de
+l'Excise, et le suppliai d'user de son influence pour le sauver.
+
+--Cela regarde le capitaine Venables, dit-il d'un air sombre. Si nous le
+laissons partir, qu'adviendra-t-il de notre souterrain?
+
+--N'y a-t-il aucun moyen de s'assurer de son silence?
+
+--Peut-être pourrions-nous l'embarquer pour les plantations, dit le
+lieutenant. Nous pourrions l'emmener avec nous au Texel, et obtenir du
+capitaine Donders ou de quelqu'autre qu'il le prenne à bord pour la
+traversée de l'Océan Pacifique.
+
+--Faites-le, dis-je, et je veillerai à ce que le Roi Monmouth soit mis
+au fait de l'aide que vous avez donnée à son messager.
+
+--Bon, nous serons là en une ou deux bordées, fit-il remarquer.
+Descendons, et garnissez bien votre rez-de-chaussée, car il n'y a rien
+de tel qu'une soute bien lestée pour faire un bon départ.
+
+Suivant le conseil du marin, je descendis avec lui, et fis un repas
+grossier mais copieux.
+
+Au moment où nous le finissions, le lougre avait été amené dans une
+crique étroite que bordait de chaque côté une côte sablonneuse en pente
+douce.
+
+La région était inculte, marécageuse, et présentait peu d'indices
+d'habitations.
+
+À force de caresses, je décidai Covenant à se mettre à l'eau.
+
+Il gagna aisément la côte à la nage pendant que je le suivais dans la
+yole du lougre.
+
+On me lança quelques adieux, en un langage plein d'une rude cordialité.
+
+J'assistai au retour de la yole.
+
+Le beau navire reprit la route du large et ne tarda pas à s'effacer une
+fois de plus dans le brouillard qui couvrait encore la surface des eaux.
+
+Vraiment la Providence intervient d'étrange façon, mes enfants, et avant
+d'être arrivé à l'automne de la vie, on aurait peine à distinguer ce qui
+est imputable à la bonne ou à la mauvaise fortune.
+
+Car parmi toutes les aventures de mon existence errante, qui m'ont paru
+fâcheuses, il n'en est aucune que je n'aie fini par regarder comme un
+bienfait.
+
+Et si vous gravez avec soin cela dans votre coeur, ce sera d'un puissant
+secours pour vous mettre en état d'affronter, les lèvres serrées, tous
+les ennuis.
+
+En effet, pourquoi s'affliger, tant qu'on n'est pas absolument certain
+que l'événement ne peut pas tourner de façon à vous apporter de la joie?
+
+Aussi, maintenant vous voyez bien que j'ai commencé par être jeté à bas
+sur une route pierreuse, par recevoir des coups de poing, des coups de
+pieds, et qu'enfin j'ai failli être mis à mort étant pris pour un autre.
+
+Et pourtant l'issue de tout cela fut de me faire arriver sain et sauf au
+but de mon voyage.
+
+Si au contraire j'avais pris la route de terre, il est plus que probable
+que j'aurais été pris à Weston, car, comme je l'appris plus tard, une
+troupe de cavalerie battait activement tout le pays, en fermant les
+routes et arrêtant tous ceux qui s'y présentaient.
+
+Maintenant que je me trouvais seul, mon premier soin fut de me baigner
+la figure et les mains dans un ruisseau, qui descendait à la mer, et de
+faire disparaître toutes les traces de mes aventures de la nuit
+précédente.
+
+Mon entaille était fort peu de chose et mes cheveux la cachaient.
+
+Après m'être rendu à peu près présentable, je frictionnai aussitôt mon
+cheval aussi bien que possible et arrangeai de nouveau sa sangle et sa
+selle.
+
+Puis, je le conduisis par la bride au haut d'une éminence voisine, de
+laquelle je pensais pouvoir me faire quelque idée de l'endroit où je me
+trouvais.
+
+Le brouillard s'étendait fort épais sur le Canal, mais du côté de la
+terre tout était clair et transparent.
+
+Le pays, qui longeait la mer, était désolé et marécageux, mais de
+l'autre côté s'étendait devant moi une belle plaine fertile, bien
+cultivée.
+
+Une chaîne de hautes montagnes, qui me parurent être les Mendips,
+bordait tout l'horizon, et plus loin encore au nord apparaissaient les
+cimes bleues d'une autre chaîne.
+
+L'Aven scintillant coulait dans la campagne comme un serpent d'argent
+dans un parterre fleuri.
+
+Tout près de son embouchure à deux lieues au plus de l'endroit où
+j'étais, s'élevaient les clochers et les tours de l'imposante ville de
+Bristol, la Reine de l'Ouest, qui était, et qui est peut-être encore la
+seconde cité du royaume.
+
+Les forêts de mâts qui s'élevaient comme un bois de pins au-dessus des
+toits des maison prouvaient l'importance des relations commerciales tant
+avec l'Irlande qu'avec les Colonies, qui avaient fait naître cette
+florissante cité.
+
+Sachant que la résidence du Duc était à bien des milles de la cité dans
+la direction du comté de Gloucester, et craignant d'être arrêté et
+interrogé si je me hasardais à franchir les portes, je pris à travers
+champs pour contourner l'enceinte, et éviter ainsi ce péril.
+
+Le sentier, que je suivis, me conduisit à une ruelle champêtre qui, à
+son tour, déboucha sur une grande route couverte de voyageurs, les uns à
+cheval, les autres à pied.
+
+Comme les troubles, qui régnaient alors, obligeaient les gens à voyager
+armés, il n'y avait rien dans mon équipement qui pût exciter
+l'attention, et il me fut facile d'aller mon train parmi les autres
+cavaliers, sans être questionné, ni soupçonné.
+
+À en juger par leur apparence, c'étaient pour la plupart des fermiers ou
+de petits gentilshommes, qui se rendaient à Bristol pour s'informer des
+nouvelles, ou pour mettre à l'abri dans une place forte ce qu'ils
+avaient de plus précieux.
+
+--Avec votre permission, monsieur, dit un gros homme aux traits épais,
+vêtu d'une jaquette de velours, qui chevauchait à ma gauche,
+pourriez-vous me dire si Sa Grâce de Beaufort est à Bristol ou dans sa
+maison de Badminton?
+
+Je lui répondis que je ne pouvais le lui dire, mais que j'allais
+moi-même le trouver.
+
+--Il était hier à Bristol, occupé à faire faire l'exercice aux
+volontaires, dit l'inconnu, mais, il faut le dire, Sa Grâce est si
+loyaliste et se donne tant de peine pour la cause de Sa Majesté, que
+c'est par le plus grand des hasards qu'on peut mettre la main sur lui.
+Mais si vous le cherchez, où voulez-vous aller?
+
+--J'irai à Badminton et je l'y attendrai. Pouvez-vous m'indiquer la
+route?
+
+--Comment! il ne connaît pas la route de Badminton? s'écria-t-il tout
+ébahi, et ouvrant de grands yeux. Eh bien, je croyais que l'univers
+entier la connaissait! Vous n'êtes pas de Galles, ni d'un des comtés de
+la frontière, monsieur, voilà qui est bien clair.
+
+--Je suis du Hampshire, dis-je, et je suis venu d'assez loin pour voir
+le Duc.
+
+--Oui, je m'en serais douté, s'écria-t-il en riant à gorge déployée. Si
+vous ne savez pas la route de Badminton, vous n'en savez pas long. Mais
+j'irai avec vous, je veux être pendu si je n'y vais pas, je vous
+montrerai le chemin, et je tenterai ma chance d'y trouver le Duc.
+Comment vous appelez-vous?
+
+--Je me nomme Micah Clarke.
+
+--Et moi, je suis le fermier Brown, John Brown, sur le registre, mais
+plus connu comme le Fermier. Prenez ce tournant sur la droite de la
+grande route. Maintenant nous pouvons mettre nos bêtes au trot, sans
+être étouffés par la poussière des autres. Et pourquoi allez-vous
+trouver Beaufort?
+
+--Pour des affaires particulières qui ne comportent pas d'explications,
+répondis-je.
+
+--Diable à présent! Des affaires d'État, probablement, dit-il en
+sifflotant. Bon, une langue, qui se tait, a sauvé le cou de plus d'un.
+Je suis de mon côté un homme précautionné et nous sommes en un temps où
+je me garderais de dire tout bas certaines idées à moi. Non, je ne les
+dirais pas même à l'oreille de ma vieille jument brune que voici, de
+peur de la voir à la barre des témoins, déposant contre moi.
+
+--On parait très affairé par ici, remarquai-je, car nous avions alors
+sous nos yeux les murs de Bristol, que des équipes d'ouvriers étaient
+occupés à réparer, le pic et la pelle à la main.
+
+--Oui, on est pas mal affairé. On fait des préparatifs dans le cas où
+les rebelles arriveraient de ce côté. Cromwell et ses noirauds ont
+trouvé ici à qui parler, au temps de mon père, et il en arrivera sans
+doute autant à Monmouth.
+
+--Il y a aussi une forte garnison? dis-je, me rappelant le conseil donné
+par Saxon à Salisbury. Je vois là-bas deux ou trois régiments sur ce
+terrain nu et découvert.
+
+--Il y a quarante mille hommes d'infanterie, et mille de cavalerie,
+répondit le fermier, mais les fantassins ne sont que des apprentis; pas
+moyen de compter sur eux après Axminster. On dit par ici que les
+rebelles sont près de vingt mille et qu'ils ne font point quartier. Eh
+bien, si nous devons avoir la guerre civile, j'espère que cela ira
+chaudement, vivement, au lieu de traîner pendant une douzaine d'années
+comme la dernière. Si l'on doit nous couper la gorge, que ce soit avec
+un couteau bien affilé, et non avec de vieux ciseaux à ébrancher.
+
+--Que dites-vous d'un pot de cidre? demandai-je, car nous passions
+devant une auberge vêtue de lierre, dont l'enseigne portait ces mots:
+«Aux Armes de Beaufort.»
+
+--De tout mon coeur, mon garçon, répondit mon compagnon. Holà! par ici!
+deux pintes d'ale, de la vieille et de la forte! Voilà qui fera passer
+la poussière de la route. Les véritables «Armes de Beaufort» sont
+là-bas, à Badminton, car au guichet du cellier, le premier venu peut
+demander ce qu'il veut, pourvu qu'il soit raisonnable, sans rien tirer
+de sa poche.
+
+--Vous parlez de la maison comme si vous la connaissiez bien, dis-je.
+
+--Qui donc la connaîtrait mieux? demanda le gros fermier, en s'essuyant
+les lèvres, quand on se remit en route. Il me semble qu'hier encore,
+nous jouions à cache-cache, mes frères et moi, dans le vieux château des
+Botelers, qui s'élevait près de la nouvelle maison de Badminton, où
+Acton Turville, comme quelques-uns la nomment. Le Duc l'a bâtie il y a
+seulement quelques années, et à vrai dire son titre de Duc n'est guère
+plus ancien. Certains trouvent qu'il aurait mieux fait de garder le nom
+que portaient ses ancêtres.
+
+--Quelle sorte d'homme est le Duc? demandai-je.
+
+--Emporté, précipité, comme tous ceux de sa famille. Mais quand il a le
+temps de réfléchir, et qu'il s'est refroidi, il est juste, en somme.
+Votre cheval a été dans l'eau ce matin, mon ami?
+
+--Oui, dis-je d'un ton bref, il a pris un bain.
+
+--C'est pour une affaire de cheval que je vais trouver Sa Grâce, dit mon
+compagnon. Ses officiers ont requis mon cheval pie de quatre ans et
+l'ont emmené sans même dire: «Avec votre permission... Permettez-vous»
+pour le service du Roi. Je tiens à leur apprendre qu'il y a quelque
+chose au-dessus du Duc et même du Roi. Il y a la loi anglaise, qui
+accorde protection aux gens et à ce qu'ils possèdent. Je ferais
+n'importe quoi de raisonnable pour le service du Roi Jacques, mais mon
+cheval pie de quatre ans! C'est trop.
+
+--Je crains que les besoins du service de l'État ne fassent passer
+par-dessus votre objection, dis-je.
+
+--Comment! Mais c'est assez pour faire de vous un Whig, s'écria-t-il.
+Les Têtes-Rondes eux-mêmes payaient jusqu'au dernier penny tout ce
+qu'ils prenaient. Il est vrai qu'ils en prenaient pour la valeur de leur
+argent. J'ai entendu mon père dire que jamais le commerce n'alla aussi
+bien qu'en quarante-six, quand ils étaient par ici. Le vieux Noll avait
+une cravate de chanvre prête pour les voleurs de chevaux, qu'ils
+tinssent pour le Roi ou pour le Parlement. Mais voici la voiture du Duc,
+si je ne me trompe.
+
+Comme il parlait encore, un grand et lourd coche jaune, traîné par six
+juments flamandes couleur crème, arriva à grand train sur la route et
+nous dépassa rapidement.
+
+Deux laquais à cheval galopaient en avant, deux autres, tous en livrée
+bleu et argent chevauchaient de chaque côté.
+
+--Sa Grâce n'est point dedans. Sans cela il y aurait eu une escorte
+derrière, dit le fermier, pendant que nous tirions sur les rênes pour
+ranger nos chevaux de côté pour faire place.
+
+Il leur lança au passage une question pour savoir si le Duc était à
+Badminton et reçut comme réponse un signe d'assentiment du majestueux
+cocher en perruque.
+
+--Nous avons de la chance, nous le joindrons, dit le fermier Brown. En
+ces jours-ci, il est aussi malaisé de mettre la main sur lui, que
+d'attraper un râle dans un champ de blé. Nous serons arrivés dans une
+heure au plus. C'est grâce à vous que je n'aurai pas fait inutilement le
+voyage de Bristol. Quelle était, disiez-vous, votre commission?
+
+Je fus contraint une fois encore de lui assurer que l'affaire n'était
+point de celles dont je puisse m'entretenir avec un inconnu, ce qui
+parut le vexer.
+
+Aussi fîmes-nous plusieurs milles sans qu'il ouvrit la bouche.
+
+Des bouquets d'arbres bordaient les deux côtés de la route et nous
+sentions la douce odeur des pins.
+
+Au loin, dans l'air ardent de l'été, flottait le son musical tantôt
+vibrant, tantôt affaibli d'une cloche.
+
+L'ombre des branches était bienvenue, car un soleil, très chaud,
+flamboyant, dans un ciel sans nuage, faisait monter des champs et des
+vallées une buée.
+
+--Cela, c'est la cloche de Chipping Sodbury, dit enfin mon compagnon en
+épongeant sa face rougeaude. Voici l'église de Sodbury de ce côté,
+par-dessus la hauteur; puis, ici à droite, voici l'entrée du Parc de
+Badminton.
+
+De hautes portes en fer, avec le léopard et le griffon qui sont les
+supports des armoiries de Beaufort, fixées au haut des piliers qui les
+flanquaient, s'ouvraient sur un beau parc formé de pelouses et de
+prairies, avec des bouquets d'arbres disséminés çà et là, et de grandes
+pièces d'eau, ou pullulaient les oiseaux sauvages.
+
+À chaque détour de l'avenue sinueuse que nous parcourions à cheval, se
+présentait à nos yeux quelque beauté nouvelle, que le Fermier Brown me
+signalait et m'expliquait.
+
+Il avait l'air aussi fier de cet endroit que s'il en eût été le
+propriétaire.
+
+Ici c'était un ouvrage en rocaille où des milliers de pierres aux
+brillantes couleurs s'entrevoyaient sous les fougères et les plantes
+grimpantes qui avaient été placées de manière à les revêtir.
+
+Là c'était un joli ruisseau babillard dont le lit avait été tracé de
+telle sorte qu'il franchissait en écumant un bord formé de roches à pic.
+
+Ou bien c'était la statue d'une nymphe, d'un dieu des forêts, ou encore
+une retraite construite avec art et dissimulée sous les roses et les
+chèvrefeuilles.
+
+Je n'avais jamais vu un parc disposé avec autant de goût, et c'était
+arrangé comme doit l'être toute oeuvre d'art excellente, en suivant la
+nature de si près, que la seule différence consistait dans
+l'accumulation de ces ouvrages dans un espace aussi restreint.
+
+Quelques années plus tard, notre goût anglais, si sain, fut gâté par le
+jardinage pédantesque des Hollandais, avec ses pièces d'eau remarquables
+par leur platitude et leurs lignes droites, par ses arbres qui tous
+étaient taillés, tous alignés, comme des grenadiers végétaux.
+
+À vrai dire, je trouve que le Prince d'Orange et Sir William Temple sont
+amplement responsables de ce changement, mais aujourd'hui le mal est
+réparé, à ce que j'ai ouï dire, et nous avons cessé de vouloir en
+remontrer à la nature dans nos domaines d'agrément.
+
+Comme nous approchions de la maison, nous arrivâmes près d'une vaste
+pelouse horizontale, où s'exerçaient des cavaliers.
+
+À ce que m'apprit mon compagnon, ils avaient été recrutés uniquement
+dans la domesticité qui entourait la personne du Duc.
+
+Après les avoir dépassée, nous traversâmes un bouquet d'arbres
+d'essences rares, et nous nous trouvâmes sur une vaste place sablée
+devant la façade de la maison.
+
+L'édifice lui-même était de grande étendue, construit dans le nouveau
+style italien, plutôt en vue d'une installation confortable que pour s'y
+défendre, mais à une des ailes, on avait conservé, ainsi que mon
+compagnon me le montra, une partie du vieux donjon et des murs du
+château féodal du Botelers, qui avait l'air aussi déplacé qu'un
+vertugadin de la reine Elisabeth ajusté à une toilette de cour arrivée
+de Paris tout récemment.
+
+On accédait à la principale entrée par une colonnade et un large
+escalier de marbre, sur les marches duquel se tenait debout un groupe de
+valets de pieds et de palefreniers, qui prirent nos chevaux, quand nous
+mîmes pied à terre.
+
+Un intendant ou majordome grisonnant s'enquit de ce qui nous amenait, et
+en apprenant que nous désirions voir le Duc en personne, il nous dit que
+Sa Grâce donnerait audience aux étrangers dans l'après-midi à trois
+heures et demie.
+
+Il ajouta qu'en attendant, le repas des hôtes venait d'être servi dans
+le hall, et que son maître entendait que personne de ceux qui
+viendraient à Badminton n'en partit affamé.
+
+Mon compagnon et moi, nous fûmes fort heureux d'accepter l'invitation de
+l'intendant.
+
+Aussi, après avoir visité la salle de bains, et pourvu aux soins
+qu'exigeait notre costume, nous suivîmes un valet de pied qui nous
+introduisit dans une vaste pièce où était déjà réunie la société.
+
+Les hôtes devaient être au nombre d'environ cinquante ou soixante,
+jeunes, vieux, gentlemen et roturiers, offrant les types et les
+apparences les plus diverses.
+
+Je remarquai que beaucoup d'entre eux jetaient autour d'eux des regards
+hautains et interrogateurs, dans les intervalles du service, comme si
+chacun s'étonnait de se voir dans une société aussi mêlée.
+
+Le seul trait qui leur fût commun était l'accueil empressé qu'ils
+faisaient aux plats et aux bouteilles de vin.
+
+On ne conversait guère, car il y avait fort peu de gens qui connussent
+leurs voisins.
+
+C'étaient des soldats venus pour offrir leur épée et leurs services au
+lieutenant du Roi.
+
+D'autres étaient des marchands de Bristol, qu'amenait le désir de faire
+quelque proposition ou suggestion relative à la sûreté de leurs biens.
+
+Il y avait deux ou trois hauts fonctionnaires de la ville, qui étaient
+venus recevoir des instructions relatives à sa défense.
+
+Je remarquai aussi par ci par là quelque fils d'Israël, qui avait trouvé
+le moyen de pénétrer jusque là dans l'espoir que ces temps de trouble
+lui amèneraient des personnages importants et de nobles emprunteurs.
+
+Des marchands de chevaux, des selliers, des armuriers, des chirurgiens,
+et des clergymen formaient le reste de la compagnie qui était servie par
+une troupe de domestiques poudrés et en livrée.
+
+Ils apportaient et remportaient les plats avec le silence et la
+dextérité qui annoncent une longue pratique.
+
+La pièce contrastait avec la simplicité nue de la salle à manger de Sir
+Stephen Timewell, à Taunton, car elle était richement lambrissée à
+panneaux, et son pourtour décoré avec luxe.
+
+Le parquet était fait de carrés en marbre blanc, ou noir.
+
+Aux murailles revêtues de chêne poli, étaient suspendus, formant une
+longue série, les portraits de la famille de Somerset, à partir de Jean
+de Gand.
+
+Le plafond était aussi orné avec goût de peintures représentant des
+fleurs et des nymphes, et on avait le temps de s'engourdir le cou avant
+d'y avoir tout admiré.
+
+À l'autre bout de la salle s'ouvrait largement une cheminée de marbre
+blanc, au-dessus de laquelle étaient sculptés sur bois les lions et les
+lis des armoiries des Somerset.
+
+Elles étaient surmontées d'une longue bande dorée qui portait la devise
+de la famille: _Mutare vel timere sperno_, (je dédaigne de changer ou de
+craindre).
+
+Les tables massives, auxquelles nous étions assis, étaient couvertes de
+grands plats et de candélabres d'argent, et on y voyait briller la
+somptueuse argenterie qui avait rendu Badminton fameux.
+
+Je ne pus m'empêcher de songer que si Decimus Saxon pouvait jeter les
+yeux sur tout cela, il ne perdrait pas un moment pour demander
+instamment que la guerre fût poussée dans cette direction.
+
+Après le dîner, on conduisit tout le monde dans une petite antichambre,
+autour de laquelle se voyaient des sièges couverts de velours, et où
+nous devions attendre que le Duc fût prêt à nous recevoir.
+
+Au centre de la pièce, il y avait plusieurs caisses à dessus de verre,
+et doublées de soie, dans lesquelles on voyait de petites verges d'acier
+et de fer, avec des tubes de cuivre et d'autres objets très polis, très
+ingénieux, bien qu'il me fût impossible de deviner dans quel but ils
+avaient été assemblés.
+
+Un gentilhomme-chambellan fit le tour de la compagnie, avec du papier et
+une écritoire de corne, pour marquer nos noms et notre affaire.
+
+Je m'adressai à lui pour savoir s'il ne serait pas possible d'avoir une
+audience rigoureusement en tête-à-tête.
+
+--Sa Grâce ne donne jamais d'audience privée, répondit-il. Il est
+toujours entouré de ses conseillers intimes et des officiers à son
+service.
+
+--Mais l'affaire en question est telle que lui seul doit l'entendre,
+insistai-je.
+
+--Sa Grâce est d'avis qu'il n'y a aucune affaire qu'il doive être seul à
+entendre, dit le gentilhomme. C'est à vous de vous arranger de votre
+mieux, quand vous lui serez présenté. Toutefois je veux bien vous
+promettre que votre requête lui sera soumise, mais je vous avertir
+qu'elle ne sera point accueillie.
+
+Je le remerciai de ses bons offices, et le quittai pour aller avec le
+fermier jeter un coup d'oeil sur les singuliers petits engins contenus
+dans les caisses.
+
+--Qu'est-ce que cela? demandai-je, jamais je n'ai rien vu de pareil.
+
+--C'est, dit-il, l'ouvrage de ce fou de marquis de Worcester. Il était
+le grand-père du Duc, et il passait tout son temps à inventer et
+fabriquer de ces joujoux, mais ils n'ont jamais servi, ni à lui ni à
+d'autres. À présent regardez-moi cela. Celui qui a des roues s'appelait
+la machine à eau: il s'était mis en tête la baroque idée qu'en chauffant
+l'eau de cette chaudière que voici, on pourrait faire tourner les roues,
+et qu'ainsi on pourrait voyager sur des barres de fer plus vite qu'un
+cheval. Hou! j'engagerais bien ma vieille jument brune contre des
+mécaniques de cette sorte, jusqu'à la fin du monde. Mais reprenons nos
+places, car voilà le Duc.
+
+Nous nous étions à peine assis avec les autres solliciteurs, que la
+porte s'ouvrit à deux battants.
+
+Un homme trapu, gros, courtaud, d'une cinquantaine d'années, entra dans
+la pièce d'un air affairé, et la parcourut à grandes enjambées entre
+deux rangées de protégés qui s'inclinaient.
+
+Il avait de grands yeux bleus, saillants, au-dessous desquels la peau
+formait deux grosses poches, et le visage jaune, blême.
+
+Sur ses talons venaient une douzaine d'officiers, et de gens de
+naissance, aux perruques flottantes, aux épées sonores.
+
+À peine avaient-ils franchi la porte d'en face qui conduisait dans la
+chambre même du Duc, que le gentilhomme à la liste appela un nom, qui
+commença le défilé des gens venus pour se trouver en présence du grand
+personnage.
+
+--Il me semble que Sa Grâce n'est pas de très bonne humeur, dit le
+fermier Brown. Avez-vous remarqué, quand il a passé, comme il se mordait
+la lèvre inférieure?
+
+--Il a pourtant l'air d'un gentilhomme bien pacifique, dis-je, mais Job
+et lui-même serait mis à une rude épreuve, s'il lui fallait recevoir
+tout ce monde dans un après-midi.
+
+--Écoutez-moi cela! dit-il tout bas, en levant le doigt.
+
+Et comme il parlait encore, on entendit la voix du Duc toute vibrante de
+colère, dans la chambre du fond, et un petit homme à figure pointue
+sortit et traversa l'antichambre en courant, comme si la frayeur lui
+avait fait perdre la tête.
+
+--C'est un armurier de Bristol, dit à demi-voix un de mes voisins. Il
+est probable que le Duc n'a pu s'entendre avec lui sur les conditions
+d'un contrat.
+
+--Non, dit un autre, c'est qu'il a fourni des sabres, à l'escadron de
+Sir Marmaduke Hyson, et l'on dit que les lames se ploient comme si elles
+étaient en plomb. Pour peu qu'elles aient servi, il est impossible de
+les faire rentrer dans le fourreau.
+
+--L'homme de haute taille qui entre maintenant, dit le premier, est un
+inventeur. Il possède le secret d'un certain feu très meurtrier, dans le
+genre de celui que les Grecs ont employé contre les Turcs dans le
+Levant, et il désire le vendre pour mieux défendre Bristol.
+
+Sans doute le feu grégeois ne parut pas indispensable au Duc, car
+l'inventeur sortit bientôt, la figure aussi rouge que si elle eût été en
+contact avec sa composition.
+
+Celui qui se trouvait ensuite sur la liste était mon ami le brave
+fermier.
+
+L'accent irrité qui l'accueillit, était de fâcheux augure pour le sort
+du cheval de quatre ans, mais une accalmie se produisit.
+
+Le fermier sortit et vint se rasseoir en frottant ses grosses mains
+rouges avec satisfaction.
+
+--Par dieu! dit-il tout bas, il s'est diablement emporté en commençant,
+mais ça s'est arrangé, et il m'a promis que si je paie l'entretien d'un
+dragon pour toute la durée de la guerre, on me rendra mon cheval pie.
+
+J'étais resté assis pendant tout ce temps-là, me demandant quelle idée
+le ciel m'inspirerait pour mener mon affaire au milieu de ce
+fourmillement de solliciteurs, parmi cette cohue d'officiers qui
+entouraient le Duc.
+
+S'il y avait eu la moindre chance d'obtenir une audience de lui par un
+autre moyen, je l'aurais saisie avec empressement, mais tout ce que
+j'avais tenté dans ce but avait échoué.
+
+Si je ne saisissais pas cette occasion, il se pourrait que jamais je ne
+me retrouvasse en face de lui.
+
+Mais lui était-il possible de réfléchir à une telle affaire, ou de la
+discuter en présence d'autres personnes?
+
+Quelle chance avait-elle d'être examinée ainsi que cela convenait?
+
+Alors même que ses dispositions le porteraient de ce côté, il n'oserait
+laisser entrevoir son indécision quand tant d'yeux étaient fixés sur
+lui.
+
+Je fus tenté de prendre un autre motif pour expliquer ma venue, et de
+compter sur la fortune pour obtenir d'elle une chance plus favorable
+pour la remise de mes papiers.
+
+Mais enfin cette chance pouvait ne point se présenter, et le temps
+pressait.
+
+On disait qu'il retournerait à Bristol le lendemain.
+
+Tout bien considéré, il me parut que je devais tirer le meilleur parti
+possible de ma situation actuelle et espérer que la discrétion et le
+sang-froid du Duc le décideraient à m'accorder une entrevue plus
+particulière, quand il aurait vu l'adresse inscrite sur mes dépêches.
+
+J'avais à peine formé cette résolution que mon nom fut appelé.
+
+Aussitôt je me levai et entrai dans la chambre du fond.
+
+Elle était petite, mais fort haute, tendue de soie bleue, avec une large
+corniche dorée.
+
+Au milieu se voyait une table carrée encombrée de piles de papiers.
+
+De l'autre côté était Sa Grâce, en grande perruque retombant jusque sur
+ses épaules, la mine majestueuse, imposante.
+
+Il avait ce même air insaisissable de la Cour, que j'avais remarqué tant
+chez Monmouth que chez Sir Gervas, et cela joint à ses traits bien
+marqués, énergiques, à ses grands yeux perçants, le désignait comme un
+meneur d'hommes.
+
+Son secrétaire particulier était auprès de lui, notant ses ordres.
+
+Les autres personnes étaient rangées derrière lui en demi-cercle, ou
+échangeaient des prises de tabac dans la profonde embrasure de la
+fenêtre.
+
+--Marquez la commande faite à Smithson, disait-il lorsque j'entrai, cent
+casques, et autant de pièces de cuirasse, devants et dos, à tenir prêts
+pour mardi, en outre cent vingt fusils hollandais pour les
+mousquetaires, avec deux cents bêches en plus pour les ouvriers, marquez
+que cette commande sera tenue pour nulle et non avenue si elle n'est
+point exécutée au jour dit.
+
+--C'est marqué, Votre Grâce.
+
+--Capitaine Micah Clarke, dit le Duc, en lisant la liste qu'il avait
+devant lui. Que désirez-vous, capitaine?
+
+--Il serait préférable que je puisse en entretenir Votre Grâce en
+particulier, répondis-je.
+
+--Ah! c'est vous qui demandiez l'audience particulière? Eh bien,
+capitaine, voici mon conseil, et mon conseil est un autre moi-même.
+Ainsi donc vous pouvez vous regarder comme en tête-à-tête. Ce que je
+peux entendre, ils peuvent l'entendre. Pardieu, mon homme, au lieu de
+bégayer et de rouler de gros yeux, dites votre affaire.
+
+Ma demande avait attiré l'attention de l'assistance.
+
+Ceux qui étaient à la fenêtre se rapprochèrent de la table.
+
+Rien ne pouvait être plus défavorable au succès de ma mission, et
+pourtant il n'y avait pas d'autre parti à prendre que de remettre mes
+dépêches.
+
+Je puis le dire en toute conscience, et sans aucune vantardise, je ne
+redoutais rien pour moi-même.
+
+Accomplir mon devoir était la seule pensée présente à mon esprit.
+
+Et ici, je puis le dire une fois pour toutes, mes chers enfants, je
+parle de moi-même dans tout le cours de ce récit, avec la même liberté
+que s'il s'agissait d'un autre homme.
+
+À dire vrai, le vigoureux et actif jeune homme de vingt et un ans était
+bien, en effet, un autre homme que le vieux bonhomme à tête grise assis
+au coin de la cheminée, et incapable de faire autre chose que de
+raconter des vieilles histoires aux petits.
+
+Moins l'eau est profonde, plus elle éclabousse.
+
+Aussi un faiseur d'embarras m'a toujours paru un objet méprisable.
+
+J'espère donc que vous ne vous figurerez jamais que votre grand papa
+chante ses propres louanges, ou se pose en être supérieur à son
+prochain.
+
+Je me borne à vous exposer les faits, aussi bien que je puis me les
+rappeler, avec une parfaite franchise, et dans toute leur vérité.
+
+Mon court retard, mon hésitation avaient fait monter à la figure du Duc
+une vive rougeur de colère.
+
+Aussi je tirai de ma poche intérieure le paquet de papiers, que je lui
+tendis en m'inclinant avec respect.
+
+Lorsque ses yeux tombèrent sur la suscription, il eut un sursaut de
+surprise et d'agitation et fit un mouvement comme pour les cacher dans
+son habit.
+
+Si tel fut son premier mouvement, il le maîtrisa et resta perdu dans des
+réflexions pendant une minute au moins les papiers à la main.
+
+Puis, avec un rapide hochement de tête, de l'air d'un homme qui a pris
+son parti, il rompit les sceaux et parcourut le texte, qu'il jeta
+ensuite sur la table avec un rire amer.
+
+--Qu'en dites-vous, gentilshommes, s'écria-t-il, en jetant autour de lui
+un regard dédaigneux, que pensez-vous que soit ce message particulier?
+C'est une lettre que le traître Monmouth m'adresse pour m'inviter à
+abandonner le service de mon souverain naturel et à tirer l'épée en sa
+faveur. Si j'agis ainsi, je puis compter sur la grâce de sa faveur et de
+sa protection. Sinon, j'encours la confiscation, le bannissement et la
+ruine. Il croit que la loyauté de Beaufort s'achète comme la marchandise
+d'un colporteur, ou qu'on peut le contraindre à s'en départir par un
+langage menaçant. Le descendant de Jean de Gand rendra donc hommage au
+rejeton d'une actrice ambulante!
+
+Plusieurs des personnes présentes se dressèrent brusquement, et un
+bourdonnement général de surprise et de colère succéda aux paroles du
+Duc.
+
+Il resta assis les sourcils baissés, frappant le sol du pied et remuant
+les papiers sur la table.
+
+--Qu'est-ce qui a élevé ses espérances à une telle hauteur?
+s'écria-t-il. Comment ose-t-il envoyer une pareille lettre à un homme de
+ma qualité. Est-ce parce qu'il a vu une meute de méprisables miliciens
+lui montrer les talons, et parce qu'il a fait quitter la charrue à
+quelques centaines de mangeurs de lard pour les décider à suivre son
+drapeau, qu'il ose tenir un pareil langage au Président des Galles? Mais
+vous me rendrez témoignage des dispositions avec lesquelles je l'ai
+accueilli.
+
+--Nous saurons mettre votre Grâce à l'abri de tout danger d'être
+calomniée sur ce point, dit un officier d'un certain âge dont la
+remarque fut suivie d'un murmure approbateur de tous les autres.
+
+--Et vous, s'écria Beaufort, en élevant la voix et dirigeant sur moi ses
+yeux flamboyants, qui êtes-vous pour oser porter un pareil message à
+Badminton? Vous avez certainement donné congé à votre bon sens, avant de
+partir pour une commission de cette sorte.
+
+--Ici comme partout ailleurs je suis dans la main de Dieu, répondis-je,
+dans un éclair du fatalisme paternel. J'ai fait ce que j'avais promis de
+faire. Le reste ne me regarde point.
+
+--Vous allez voir que cela vous regarde de fort près, hurla-t-il, en
+s'élançant de son siège et arpentant la pièce, de si près que cela
+mettra fin à toutes les autres choses de ce monde qui vous regardent.
+Qu'on appelle les hallebardiers du premier vestibule! Maintenant, mon
+homme, qu'avez-vous à dire pour votre défense?
+
+--Il n'y a rien à dire, répondis-je.
+
+--Mais il y a quelque chose à faire, répliqua-t-il avec un redoublement
+de fureur. Qu'on saisisse cet homme et qu'on lui lie les mains!
+
+Quatre hallebardiers, qui avaient répondu à l'appel du Duc, s'avancèrent
+et mirent la main sur moi.
+
+Résister eût été de la folie, car je n'avais nulle intention de malmener
+des gens qui faisaient leur devoir.
+
+J'étais venu en acceptant mon destin, et si ce destin devait être la
+mort, ainsi que cela semblait alors très probable, il faudrait m'y
+résigner comme à une chose prévue.
+
+Alors me revinrent à la pensée ces vers distiques que Maître
+Chillingfoot avait toujours recommandés à notre admiration:
+
+ _Non civium ardor prava jubentium,_
+ _Non vultus instantis tyranni,_
+ _Mente quatit solida._
+
+(L'emportement des citoyens exigeant des choses coupables, ni le visage
+du tyran qui menace, n'ébranlent sa fermeté d'âme).
+
+Il était là, _vultus instantis tyranni_, en cet homme corpulent, en
+perruque, en dentelles, à la face jaune.
+
+J'avais obéi au poète en ce sens que mon courage n'avait point été
+ébranlé.
+
+J'avoue que cette masse de poussière tournant sur elle-même, qu'on nomme
+le monde, ne m'avait jamais séduit au point qu'il m'en coûtât un
+gémissement lorsque je la quitterais--jamais, jusqu'au jour de mon
+mariage--et c'est là, ainsi que vous le reconnaîtrez, un fait qui change
+vos idées sur le prix de la vie, ainsi que bien d'autres idées.
+
+Les choses étant ainsi, je me tins ferme, les yeux fixés sur le
+gentilhomme en colère, pendant que ses soldats mettaient les menottes à
+mes poignets.
+
+
+
+
+X--Des choses étranges qui se passent dans le Donjon des Botelers.
+
+
+--Écrivez les paroles de cet individu, dit le Duc à son secrétaire.
+Maintenant, monsieur, il peut se faire que vous ignoriez que Sa
+Gracieuse Majesté le Roi m'a conféré pleins pouvoirs pendant cette
+période d'agitation, et que j'ai son autorisation pour agir à l'égard
+des traîtres sans jury ni juge. À ce que je comprends, vous avez un
+grade dans la troupe rebelle désignée ici sous le nom de régiment de
+Saxon, de l'infanterie du comté de Wilts. Dites la vérité, si vous tenez
+à votre cou.
+
+--Je dirai la vérité pour quelque chose qui a plus d'importance que
+cela, Votre Grâce, répondis je. Je commande une compagnie dans ce
+régiment.
+
+--Et qui est ce Saxon?
+
+--Je répondrai de mon mieux sur ce qui me regardera moi-même, dis-je,
+mais pas un mot qui puisse compromettre autrui.
+
+--Ha! hurla-t-il, tout bouillant de colère, voici que notre joli
+gentilhomme juge à propos de faire le délicat en matière d'honneur,
+après avoir pris les armes contre son Roi. Je vous le déclare, monsieur,
+votre honneur est déjà en si fâcheux état que vous pouvez bien y
+renoncer pour ne songer qu'à votre sûreté. Le soleil va se coucher à
+l'ouest. Avant qu'il soit couché, il peut se faire que ce soit aussi le
+couchant de votre vie.
+
+--Je suis le gardien de mon honneur, Votre Grâce, répondis-je. Quant à
+ma vie, si je craignais beaucoup de la perdre, je ne serais pas ici. Il
+est bon de vous informer que mon colonel a juré d'exercer d'exactes
+représailles, dans le cas où il m'arriverait malheur, sur vous ou sur
+toutes les personnes de votre maison qui tomberont entre ses mains.
+Cela, je le dis non point comme une menace, mais comme un avertissement,
+car je le sais homme à ne point manquer à sa parole.
+
+--Votre colonel, comme vous l'appelez, pourra avoir bientôt assez de
+difficulté à se sauver lui-même, répondit le Duc d'un air narquois.
+Combien d'hommes Monmouth a-t-il avec lui?
+
+Je souris et hochai la tête.
+
+--Comment ferons-nous pour que ce traître retrouve sa langue?
+demanda-t-il avec colère, en s'adressant à son Conseil.
+
+--Je lui mettrais les poucettes, dit un vieux soldat à mine farouche.
+
+--J'ai entendu dire qu'une mèche allumée entre les doigts opère des
+prodiges, suggéra un autre. Dans la guerre d'Écosse, Sir Thomas Dalzell
+a pu convertir par cet argument-là plusieurs personnes de cette race si
+entêtée, si endurcie que sont les Covenantaires.
+
+--Sir Thomas Dalzell, dit un gentleman âgé, vêtu de velours noir, a
+étudié l'art de la guerre chez les Moscovites, dans leurs rencontres
+barbares et sanglantes avec les Turcs. Dieu veuille que nous autres
+Chrétiens d'Angleterre, nous n'allions pas chercher nos modèles parmi
+les idolâtres vêtus de peaux de bêtes d'un pays sauvage.
+
+--Sir William voudrait que la guerre se fît conformément aux règles de
+la plus pure courtoisie, dit celui qui avait pris le premier la parole.
+Une bataille se livrerait comme on danse un menuet solennel, sans aucune
+atteinte à la dignité ou à l'étiquette.
+
+--Monsieur, répondit l'autre avec vivacité, je me suis trouvé sur le
+champ de bataille, alors que vous étiez encore dans les langes, et j'ai
+joué de l'épée quand vous aviez à peine la force d'agiter un hochet.
+Dans les sièges et dans les engagements, le métier de soldat veut force
+et rigueur, mais je dis que la torture, dont l'emploi a été supprimé par
+la loi anglaise, devrait l'être aussi par le droit des gens.
+
+--Assez, gentilshommes, assez, s'écria le Duc, voyant que la dispute
+allait probablement s'échauffer. Nous faisons grand cas de votre
+opinion, Sir William, ainsi que de la vôtre, colonel Marne. Nous les
+discuterons plus amplement en notre particulier. Hallebardiers, emmenez
+le prisonnier, et qu'on lui envoie un prêtre pour pourvoir aux besoins
+de son âme.
+
+--Le conduirons-nous à la chambre de force, Votre Grâce? demanda le
+capitaine des Hallebardiers.
+
+--Non, au vieux donjon des Botelers, répondit-il.
+
+Et j'entendis appeler le nom qui venait ensuite sur la liste, pendant
+qu'on me faisait franchir une porte latérale, précédé et suivi d'un
+garde.
+
+Nous traversâmes un nombre infini de passages, de couloirs, qui
+retentissaient de nos pas lourds et du bruit des armes, et nous
+arrivâmes enfin à l'aile ancienne.
+
+Là, dans la tourelle de l'angle, existait une petite chambre nue, où
+l'humidité entretenait la moisissure.
+
+Elle avait un plafond élevé, en forme de voûte et une longue fente dans
+le mur extérieur laissait seule entrer le jour.
+
+Une petite couchette de bois et un siège grossier formaient tout le
+mobilier.
+
+Ce fut là que m'introduisit le capitaine, qui, après avoir posté un
+factionnaire près de la porte, entra avec moi et délia mes poignets.
+
+C'était un homme à mine mélancolique.
+
+Ses yeux graves, enfoncés, sa figure lugubre, juraient avec son
+équipement aux couleurs vives et le joli noeud de rubans de son épée.
+
+--Ayez du courage, mon garçon, dit-il d'une voix creuse. On se sent
+étranglé, on gigote et c'est fini. Il y a un jour ou deux, nous avons eu
+la même corvée à faire, et l'homme a à peine gémi. Le vieux Spender, qui
+est maréchal-ferrant du Duc, a une façon à lui pour serrer le noeud, et
+non moins de jugement pour ménager la chute, qui vaut celle de Dun, de
+Tyburn. Donc ayez du courage, car vous ne passerez point par les mains
+d'un apprenti.
+
+--Je voudrais pouvoir informer Monmouth que ses lettres ont été remises,
+m'écriai-je, en m'asseyant sur le bord de la couchette.
+
+--Sur ma foi, elles ont été remises. Quand vous auriez été le porteur de
+lettres à un penny de Mr Robert Murray, dont nous avons tant entendu
+parler à Londres au printemps dernier, elles ne seraient point parvenues
+plus directement. Pourquoi n'avez-vous parlé doucement au Duc? C'est un
+gentilhomme bienveillant. Il a bon coeur, excepté quand on le contrarie.
+Quelques mots sur le nombre des rebelles, sur leurs dispositions,
+auraient pu vous sauver.
+
+--Je m'étonne que vous, un soldat, vous puissiez parler ou penser ainsi,
+dis-je avec froideur.
+
+--Bon, bon, votre cou est à vous. S'il vous plaît de faire un saut dans
+le néant, ce serait dommage de vous contrarier. Mais Sa Grâce a voulu
+que vous voyez le chapelain: il faut que j'aille le chercher.
+
+--Je vous en prie, ne l'amenez pas, dis-je, car j'appartiens à une
+famille de dissenters, et j'aperçois une Bible là-bas dans cette niche.
+Aucun homme ne saurait m'aider à me réconcilier avec Dieu.
+
+--Cela se trouve à point, répondit-il, car le Doyen Newby est venu de
+Chippenham, et en ce moment-ci, il discourt avec notre bon chapelain sur
+la nécessité de s'imposer des privations, tout en s'humectant la gorge
+avec une bouteille de Tokay premier choix. Au dîner, je l'ai entendu
+dire les grâces pour ce qu'il allait recevoir, et presque sans reprendre
+haleine, demander au maître d'hôtel comment il avait l'audace de servir
+à un diacre de l'Église un poulet non truffé. Mais peut être
+désirez-vous le secours spirituel du Doyen Newby? Non? En tout cas je
+ferai pour vous tout ce qu'on peut faire raisonnablement, puisque vous
+n'êtes pas pour longtemps entre nos mains. Et surtout ayez du courage.
+
+Il sortit de la cellule, mais il rouvrit bientôt la porte, et montra sa
+lugubre figure dans l'entrebâillement.
+
+--Je suis le capitaine Sinclair, de la maison du Duc, dit-il, si vous
+avez besoin de me demander quelque chose. Vous feriez bien de vous
+assurer le secours spirituel, car je vous apprendrai que dans cette
+cellule-ci il y a eu quelque chose de pire que jamais ne le fut un
+gardien ou un prisonnier.
+
+--Quoi donc? demandai-je.
+
+--Eh bien, oui, le diable, rien que cela! répondit-il, en entrant et
+fermant la porte. Voici comment cela s'est fait. Il y a deux ans, Hector
+Marot, le détrousseur de grands chemins, fut enfermé dans cette même
+tour des Botelers. Cette nuit là, j'étais moi-même de garde dans le
+couloir, et à dix heures je vis le prisonnier assis sur le lit, tout
+comme vous l'êtes en ce moment. À minuit, j'eus l'occasion de donner un
+coup d'oeil, selon mon habitude, dans l'espoir d'égayer ses heures de
+solitude. Il avait disparu! Oui, vous pouvez bien ouvrir de grands yeux.
+Je n'avais pas perdu de vue la porte un seul instant, et vous vous
+rendrez compte par vous-même de la possibilité qu'il fût parti par les
+fenêtres. Les murs et le plancher sont en blocs de pierre, autant dire
+du roc massif, pour la solidité. Lorsque j'entrai, il y avait une
+affreuse odeur de souffre, et la flamme de ma lanterne bleuit. Oui, il
+n'y a pas de quoi sourire. Si le diable n'est point parti en emportant
+Marot, je vous le demande, qu'est-ce qui l'a fait? Car je suis bien
+convaincu qu'un bon ange ne serait jamais venu le délivrer, comme cela
+eut lieu jadis pour l'apôtre Pierre. Peut-être le Malin tient-il à un
+autre oiseau de la même cage. Aussi puis-je vous avertir de vous
+prémunir contre ses attaques.
+
+--Non, je ne le crains point, répondis-je.
+
+--C'est bien, croassa le capitaine, ne soyez pas abattu.
+
+Sa tête disparut et la clef tourna dans la serrure grinçante.
+
+Les murs étaient d'une épaisseur telle, que quand la porte eut été
+fermée, il me fut impossible d'entendre aucun bruit.
+
+À part la plainte du vent dans les branches des arbres en dehors de
+l'étroite fenêtre, tout était silencieux comme la tombe dans l'intérieur
+du donjon.
+
+Ainsi abandonné à moi-même, je m'efforçai de me conformer au conseil du
+Capitaine Sinclair, et d'avoir le coeur ferme, bien que ses propos
+fussent loin d'être encourageants.
+
+Au temps de mon enfance, et tout particulièrement parmi les sectaires
+avec lesquels je m'étais trouvé en contact, la croyance que le Prince
+des Ténèbres se montrait à l'occasion, et qu'il intervenait sous une
+forme corporelle dans les affaires humaines était très répandue et
+incontestée.
+
+Les philosophes, dans la paix de leur chambre, peuvent raisonner
+doctement sur l'absurdité de ces choses-là, mais dans un donjon où règne
+un demi-jour, où l'on est séparé du monde, où la lueur grise domine de
+plus en plus, où votre destinée est suspendue au fléau de la balance, il
+en est tout autrement.
+
+Si le récit du capitaine était vrai, l'évasion paraissait tenir du
+miracle.
+
+J'examinai très attentivement les murs de la cellule.
+
+Ils étaient formés de grands blocs carrés habilement ajustés ensemble.
+
+La mince fente ou fenêtre était percée au milieu d'un gros bloc de
+pierre.
+
+Partout où la main pouvait atteindre, la surface des murs était couverte
+de lettres et d'inscriptions gravées par bien des générations de
+prisonniers.
+
+Le sol était formé de dalles usées par les pas, et solidement réunies
+ensemble.
+
+La recherche la plus minutieuse ne laissait apercevoir aucun trou,
+aucune fissure par où un rat eût pu s'enfuir, et à plus forte raison un
+homme.
+
+C'est chose bien étrange, mes enfants, que d'être ainsi couché, d'avoir
+tout son sang-froid et de se dire que selon toutes les probabilités,
+dans quelques heures votre pouls aura battu pour la dernière fois, et
+que votre âme aura été lancée vers sa destination suprême.
+
+C'est étrange, et très impressionnant.
+
+Quand on se lance à cheval en pleine mêlée, la mâchoire contractée, les
+mains fortement serrées sur la bride et sur la poignée du sabre, on ne
+peut sentir les mêmes émotions, car l'esprit humain est ainsi fait qu'un
+frisson en efface toujours un autre. De même quand l'homme baisse et
+respire péniblement sur le lit ou il va mourir de maladie, on ne saurait
+dire qu'il a éprouvé ce frisson, car l'esprit, affaibli par la maladie,
+ne peut que s'abandonner, et est incapable d'envisager de trop près ce à
+quoi il s'abandonne.
+
+Mais quand un homme, plein de jeunesse et de vigueur, est ainsi seul,
+qu'il voit la mort en face de lui, suspendue sur lui, il a pour
+entretenir ses pensées des choses telles que, s'il survit, s'il atteint
+à l'âge où les cheveux grisonnent, toute sa vie subira l'empreinte, le
+changement que produisent ces heures solennelles, ainsi qu'un cours
+d'eau dont la direction est brusquement modifiée par le rude choc d'une
+rive contre laquelle il s'est heurté.
+
+Toutes les fautes, même les moindres, même les travers, apparaissent
+avec clarté, en présence de la mort, comme les atomes de poussière
+deviennent visibles quand le rayon de soleil pénètre dans une chambre où
+l'on a fait l'obscurité.
+
+Je les remarquai alors, et depuis, je l'espère, je les ai toujours
+remarqués.
+
+J'étais assis la tête penchée sur ma poitrine, profondément absorbé par
+ce solennel enchaînement de pensées, lorsque j'en fus brusquement tiré
+par un bruit de coups très distinct, tel que le produirait un homme qui
+voudrait attirer l'attention.
+
+Je me levai d'un bond et plongeai mes regards dans l'obscurité
+croissante sans pouvoir me rendre compte de quel côté cela venait.
+
+Je m'étais déjà presque persuadé que mes sens m'avaient trompé, quand le
+bruit se répéta, plus fort que la première fois.
+
+Je levai les yeux et vis une figure qui m'épiait à travers la
+meurtrière, ou plutôt une partie de la figure, car je ne pouvais
+apercevoir que l'oeil et le bord de la joue.
+
+En montant sur mon siège, je reconnus que ce n'était rien autre que le
+fermier qui m'avait tenu compagnie en route.
+
+--Chut, mon garçon! dit-il à demi-voix dans le plus pur anglais et non
+plus dans le patois de l'ouest comme le matin.
+
+Il passait son doigt à travers l'étroite fente, pour m'inviter au
+silence.
+
+--Parlez bas, ou il pourra arriver que la garde nous entende...
+Qu'est-ce que je puis faire pour vous?
+
+--Comment avez-vous fait pour savoir où je suis? demandai-je avec
+étonnement.
+
+--Mais, mon homme, répondit-il, c'est que je connais cette maison-ci
+aussi bien que Beaufort lui-même la connaît. Avant que Badminton fût
+construit, mes frères et moi, nous avons passé plus d'un jour à grimper
+sur la vieille tour des Botelers. Ce n'est pas la première fois que j'ai
+parlé par cette fenêtre. Mais vite, voyons, que puis-je faire pour vous?
+
+--Je vous suis obligé, monsieur, répondis je, mais je crains que vous ne
+puissiez rien faire pour m'être utile, à moins vraiment, que vous ne
+soyez en mesure d'informer les amis que j'ai à l'armée, de ce qui m'est
+arrivé.
+
+--Pour cela, je pourrais le faire, répondit le fermier Brown. Écoutez,
+mon garçon, ce que je vais vous dire à l'oreille et dont je n'ai soufflé
+mot à personne jusqu'à présent. Ma conscience me reproche parfois que
+nous étayons un Papiste, pour qu'il règne sur une nation protestante.
+Que les gouvernants soient comme les gouvernés, voilà mon opinion. Aux
+élections, j'ai fait à cheval le voyage à Sudbury, et j'ai voté pour
+Maître Evans, de Turnford, qui était en faveur des Exclusionnistes. Pour
+sûr, si le Bill en question avait été adopté, c'est le Duc qui serait
+assis sur le trône de son père. La loi aurait dit oui. À présent elle
+dit: non. C'est une bien drôle chose que la loi, avec ses oui, oui, ses
+non, non, comme ceux de Barclay, le Quaker, qui est venu par ici,
+complètement habillé de basane, et a qualifié le curé d'homme coiffé
+d'un clocher. La loi est là. Ce n'est pas la peine de tirer des coups de
+feu contre elle, ni de lui passer des piques au travers, ni de lancer
+contre elle un escadron. Si elle commence par dire non, elle dira non
+jusqu'à la fin du chapitre. Autant se battre contre le livre de la
+Genèse. Que Monmouth fasse changer la loi, cela fera plus pour lui que
+tous les Ducs d'Angleterre. Car enfin, malgré tout, il est protestant,
+et je voudrais faire de mon mieux pour le servir.
+
+--Voyez-vous, dis-je, le capitaine Lockarby sert dans le régiment du
+Colonel Saxon, à l'armée de Monmouth. Si les choses tournent mal pour
+moi, je regarderais comme une preuve de grande bienveillance de votre
+part que vous lui fassiez part de mon affection et lui demandiez
+d'annoncer l'événement de vive voix ou par une lettre, avec tous les
+ménagements nécessaires, aux gens de Havant. Si j'étais certain que cela
+sera fait, ce serait un grand soulagement pour mon esprit.
+
+--Ce sera fait, mon garçon, dit le bon fermier. J'enverrai mon homme le
+plus sûr et mon cheval le plus rapide ce soir même, pour qu'on sache
+dans quel passe fâcheuse vous êtes. J'ai ici une lime qui pourrait vous
+être utile.
+
+--Non, répondis-je, l'aide des hommes peut faire bien peu de chose pour
+moi ici.
+
+--Il y avait autrefois un trou dans la voûte. Regardez en haut, et
+tâchez de voir s'il y a quelque trace d'une ouverture.
+
+--La voûte est bien haute, répondis-je, en levant les yeux, mais il n'y
+a pas d'indice d'une ouverture.
+
+--Il y en avait une, répéta-t-il. Mon frère Roger est descendu par là
+avec une corde. Dans l'ancien temps, c'était ainsi qu'on descendait les
+prisonniers, comme on fit pour Joseph, dans le puits. La porte est chose
+toute moderne.
+
+--Qu'il y ait un trou, qu'il n'y en ait pas, cela ne peut me servir à
+rien, répondis-je. Il m'est impossible de grimper jusque-là. Ne restez
+pas plus longtemps, mon ami, ou vous en aurez peut-être des ennuis.
+
+--Alors adieu, mon brave coeur! dit-il à demi voix.
+
+Et l'oeil gris, si plein d'honnêteté, disparut de la fenêtre, ainsi que
+le bout de joue rouge.
+
+Bien des fois, pendant cette longue soirée, je levai les yeux, dans
+l'espoir insensé qu'il reviendrait peut-être.
+
+Le moindre froissement des branches au dehors me faisait quitter mon
+siège, mais c'était bien pour la dernière fois que j'avais vu le fermier
+Brown.
+
+Cette visite amicale, si courte qu'elle eût été, me soulagea grandement
+l'esprit, car j'avais la promesse d'un homme digne de confiance, que,
+quoi qu'il arrivât, mes amis sauraient quelque chose de mon sort.
+
+Il faisait alors tout à fait sombre.
+
+J'allais et venais dans la petite chambre, lorsque j'entendis la clef
+grincer dans la porte.
+
+Le capitaine entra, portant une lampe et un grand bol de pain et de
+lait.
+
+--Voici votre souper, mon ami, dit-il. Prenez-le, que vous ayez ou non
+de l'appétit, car cela vous donnera de la force pour vous conduire en
+homme quand viendra le moment que vous savez. On dit qu'il fut beau de
+voir mourir Mylord Russell sur le tertre de la Tour. Ayez du coeur. Que
+les gens puissent en dire autant de vous! Sa Grâce est dans une terrible
+humeur. Il va et vient, se mord la lèvre, serre les poings en homme qui
+peut à peine maîtriser sa colère. Il se peut que ce ne soit pas contre
+vous, mais je ne vois pas quelle autre chose l'a mis dans cette colère.
+
+Je ne répondis point à ce consolateur du genre de Job.
+
+Aussi me laissa-t-il bientôt, après avoir posé le bol sur le siège et la
+lampe à côté.
+
+Je mangeai tout ce qui m'était servi et alors, me sentant mieux, je
+m'étendis sur la couchette et tombai dans un sommeil sans rêves.
+
+Ce sommeil dura probablement trois ou quatre heures.
+
+J'en fus tout à coup tiré par un bruit pareil à des grincements de
+gonds.
+
+Je me mis sur mon séant et regardai autour de moi.
+
+La lampe avait fini par s'éteindre et la cellule était plongée dans une
+obscurité impénétrable.
+
+Une lueur grisâtre à un bout indiquait seule et vaguement la place de
+l'ouverture.
+
+Ailleurs tout était d'une noirceur dense.
+
+Je tendis l'oreille, mais je ne perçus aucun son.
+
+Et pourtant j'étais certain de ne m'être point trompé, certain que le
+bruit qui m'avait éveillé s'était produit dans l'intérieur même de ma
+chambre.
+
+Je me levai et fis à tâtons le tour des murs, en marchant lentement et
+promenant ma main sur les murs et la porte.
+
+Puis, je passai en tous sens sur le sol pour me rendre compte de l'état
+du plancher.
+
+Autour de moi, comme sous mes pieds je ne reconnus aucun changement.
+
+Dès lors d'où venait le bruit?
+
+Je m'assois sur le bord du lit et attendis patiemment dans l'espoir de
+l'entendre une seconde fois.
+
+Il se répéta bientôt.
+
+C'était un gémissement sourd, un craquement pareil à celui qui se
+produit quand on remue avec lenteur et précaution une porte ou un volet
+restés longtemps immobiles.
+
+En même temps, une lumière d'un jaune foncé parut en haut, sortant d'une
+mince fente dans le toit en voûte concave qui était au-dessus de moi.
+
+Pendant que je l'épiais, cette fente s'élargit peu à peu et s'agrandit
+comme si l'on tirait un panneau à coulisses, et enfin je vis un trou
+assez grand, par lequel passait une tête qui me regardait, et dont le
+contour était dessiné par la lumière confuse qui se trouvait derrière
+elle.
+
+Le bout noué d'une corde fut passé à travers cette ouverture et tomba
+presque sur le sol de la prison.
+
+C'était une grosse et solide corde de chanvre, assez forte pour porter
+le poids d'un homme lourd, et en tirant dessus, je m'aperçus qu'elle
+était fortement assujettie en haut.
+
+Évidemment mon bienfaiteur inconnu désirait que je m'en servisse pour
+monter.
+
+Je le fis donc, en me servant d'une main après l'autre.
+
+J'éprouvai quelque peine à passer mes épaules à travers le trou, et je
+réussis à atteindre la pièce qui se trouvait au-dessus.
+
+Pendant que j'étais encore à me frotter les yeux après ce passage
+brusque de l'obscurité à la lumière, la corde fut rapidement remontée,
+et le panneau glissant refermé.
+
+Pour ceux qui n'étaient point dans le secret, il ne restait rien qui pût
+expliquer ma disparition.
+
+Je me trouvai en présence d'un homme replet, de petite taille, vêtu d'un
+justaucorps grossier et de culottes de basane, ce qui lui donnait
+jusqu'à un certain point l'air d'un valet d'écurie.
+
+Il avait un large chapeau de feutre très enfoncé sur ses yeux et le bas
+de sa figure était entouré d'une épaisse cravate.
+
+Il tenait une lanterne de corne, dont la lumière me permit de voir que
+la chambre, où nous nous trouvions, avait la même dimension que
+l'oubliette située au-dessous d'elle et n'en différait que par la
+présence d'une large fenêtre, qui donnait sur la parc.
+
+Il n'y avait dans cette pièce aucun meuble, mais elle était traversée
+par une grande poutre, sur laquelle avait été assujettie la corde qui
+avait servi à mon ascension.
+
+--Parlez bas, l'ami, dit l'inconnu. Les murs sont épais, et les portes
+ferment bien, mais je ne tiens pas à ce que vos gardiens sachent par
+quels moyens vous avez été volatilisé.
+
+--À vrai dire, monsieur, répondis-je, je puis à peine croire que ce soit
+autre chose qu'un rêve. Il est extraordinaire qu'on puisse pénétrer
+aussi aisément dans ma prison, et plus extraordinaire encore pour moi de
+me trouver un ami qui veuille s'exposer ainsi pour moi.
+
+--Regardez par ici, dit-il, en abaissant sa lanterne de façon à éclairer
+la partie du plancher où le panneau était encastrée, ne voyez-vous pas
+combien est vieille et moisie la maçonnerie qui l'entoure? Cette
+ouverture du toit est aussi ancienne que le donjon même, et bien plus
+ancienne que la porte par laquelle vous y avez été introduit. C'était,
+en effet, une de ces cellules en forme de bouteille ou oubliettes, que
+les rudes gens de jadis avaient inventées pour garder sûrement leurs
+prisonniers. Une fois descendu par ce trou dans le puits aux parois de
+pierre, l'homme n'avait plus qu'à se ronger le coeur, car son destin
+était scellé. Et pourtant, comme vous le voyez, le même procédé qui
+jadis empêchait son évasion, vous a rendu aujourd'hui la liberté.
+
+--Grâce à votre clémence, Monseigneur, dis-je, en jetant un regard
+pénétrant sur mon interlocuteur.
+
+--À présent, assez de déguisement comme cela! s'écria-t-il d'un ton
+boudeur, en rejetant en arrière le chapeau à larges bords et me
+montrant, ainsi que je m'y attendais, les traits du Duc. Même un jeune
+soldat sans expérience voit clair à travers mes efforts pour garder
+l'incognito. Je crains de ne faire qu'un piètre conspirateur, capitaine,
+car j'ai le caractère ouvert... Oui, après tout, comme le vôtre. Je ne
+saurais prendre un meilleur terme de comparaison.
+
+--Quand on a entendu une fois la voix de Votre Grâce, on ne l'oublie pas
+aisément, dis-je.
+
+--Surtout quand elle parle de chanvre et de prisons, répondit-il en
+souriant. Mais si je vous ai fourré en prison, vous devez avouer que je
+vous ai offert une compensation en vous en retirant au bout de ma ligne,
+comme on tire une épinoche d'une bouteille. Mais comment en êtes-vous
+arrivé à me remettre de tels papiers en présence de mon conseil?
+
+--J'ai fait tout mon possible pour les remettre en particulier, dis-je,
+et je vous ai envoyé un message dans ce but.
+
+--C'est vrai, répondit-il, mais il m'arrive des messages de cette sorte
+de tout soldat qui veut vendre son épée, de tout inventeur qui a la
+langue longue et la bourse plate. Comment deviner que l'affaire était
+réellement importante?
+
+--J'ai craint de laisser échapper une chance qui pourrait ne jamais
+revenir, dis-je. On m'a appris que Votre Grâce n'a que peu de loisir
+dans l'époque présente.
+
+--Je ne saurais vous blâmer, répondit-il, en arpentant la pièce, mais
+c'était malencontreux. J'aurais pu dissimuler les dépêches, mais cela
+eût excité les soupçons. Votre plan aurait été percé à jour. Il y a bien
+des gens qui portent envie à ma haute fortune, et qui sauteraient sur
+une occasion de me nuire auprès du Roi Jacques. Sunderland ou Somers,
+n'importe lequel d'entre eux, attiseraient la moindre rumeur en une
+flamme qu'il serait impossible d'éteindre. Il n'y avait donc d'autre
+parti à prendre que de montrer les papiers. La langue la plus venimeuse
+n'a pu rien trouver à blâmer dans ma conduite. Quelle attitude
+auriez-vous conseillée en pareilles circonstances?
+
+--Celle qui aurait consisté à aller droit au but, répondis-je.
+
+--Oui, oui, monsieur La Probité, mais les hommes publics sont tenus à
+marcher avec toute la précaution possible, car la ligne droite les
+conduirait trop souvent au bord du précipice. La Tour ne serait pas
+assez vaste pour loger tous ses hôtes, si tout le monde allait le coeur
+dans sa main. Mais à vous, dans ce tête-à-tête, je puis dire mes pensées
+véritables sans crainte d'être trahi ou mal compris. Je n'écrirai pas un
+mot sur du papier. Il faut que votre mémoire soit la feuille qui portera
+ma réponse à Monmouth. Et pour commencer, effacez-en tout ce que vous
+avez entendu dans la salle du Conseil. Que cela soit comme si l'on
+n'avait rien dit! Est-ce fait?
+
+--Je comprends que cela ne représentait point les véritables pensées de
+Votre Grâce.
+
+--Il s'en fallait de beaucoup, capitaine. Mais je vous en prie,
+dites-moi quelles raisons les rebelles ont-ils de compter sur le succès?
+Vous avez dû entendre votre colonel et d'autres discuter sur ce sujet,
+ou remarquer d'après leur attitude ce qu'ils en pensaient. A-t-on bon
+espoir de tenir tête aux troupes du Roi?
+
+--Jusqu'à présent, répondis-je, on n'a eu que des succès.
+
+--Contre les gens de la milice. Mais ils verront qu'il en est tout
+autrement quand ils auront affaire à des troupes exercées. Et
+pourtant!... et pourtant... Il y a une chose que je sais, c'est que tout
+échec de l'armée de Feversham causerait un soulèvement général dans tout
+le pays. D'autre part, le parti du Roi est actif. Chaque courrier nous
+apporte la nouvelle de renforcements par des levées. Albemarle maintient
+encore la milice dans l'Ouest. Le comte de Pembroke est en armes dans le
+Comté de Wilts. Lord Lumley arrive de l'Est avec les troupes du Sussex.
+Le Comte d'Abingdon tient le Comté d'Oxford. À l'Université, les bonnets
+et les robes font partout place aux casques et aux cuirasses. Les
+régiments hollandais de Jacques se sont embarqués à Amsterdam. Et
+pourtant Monmouth a gagné deux batailles. Pourquoi n'en gagnerait-il pas
+une troisième. Les eaux sont troubles... bien troubles.
+
+Le Duc allait et venait, les sourcils froncés, se disait tout cela à
+lui-même plutôt qu'à moi, hochait la tête de l'air d'un homme dans la
+plus embarrassante incertitude.
+
+--Je voudrais que vous disiez à Monmouth, fit-il enfin, que je lui sais
+gré des papiers qu'il m'a envoyés, que je les lirai et les examinerai
+avec l'attention convenable, et que je l'aiderais si je n'étais entravé
+par des gens qui me serrent de près et qui me dénonceraient si je
+laissais voir mes véritables pensées. Dites-lui que s'il amène son armée
+dans ce pays-ci, je pourrai alors me déclarer ouvertement pour lui, mais
+que le faire en ce moment serait ruiner la fortune de ma maison sans lui
+être utile en quoi que ce soit. Pouvez-vous lui porter ce message?
+
+--Je le ferai, Votre Grâce.
+
+--Dites-moi, demanda-t-il, comment Monmouth se comporte-t-il en cette
+entreprise.
+
+--En chef sage et vaillant, répondis-je.
+
+--C'est étrange, murmura-t-il. À la cour, on ne cessait de dire, par
+manière de plaisanterie, qu'il avait à peine assez d'énergie ou de
+constance pour achever une partie à la balle et qu'il jetait toujours sa
+raquette avant d'avoir amener le coup gagnant. Ses projets étaient comme
+une girouette, tournant à tous les vents. Il n'avait de constant que son
+inconstance. Il est vrai qu'il a commandé les troupes du Roi en Écosse,
+mais tout le monde savait que Claverhouse et Dalzell ont été les
+véritables vainqueurs au Pont de Bothwell. À mon avis, il ressemble à ce
+Brutus de l'Histoire Romaine qui feignit d'être faible d'esprit pour
+masquer ses ambitions.
+
+Le Duc avait repris ses propos qu'il adressait à lui-même plutôt qu'à
+moi.
+
+Aussi ne fis-je aucune remarque, si ce n'est pour rappeler que Monmouth
+s'était gagné le coeur du petit peuple.
+
+--C'est là qu'est sa force, dit Beaufort. Il a dans les veines le sang
+de sa mère. Il ne trouve pas indigne de serrer la patte sale de Jerry le
+rétameur, ou de disputer le prix de la course à un rustaud sur la
+pelouse du village. Ce sont ces mêmes rustauds qui l'ont soutenu, alors
+que des amis de la haute noblesse sont restés à l'écart. Je voudrais
+bien pouvoir lire dans l'avenir. Mais vous avez mon message, capitaine,
+et j'espère que si vous y changez quelque chose en le faisant connaître,
+ce sera pour y mettre plus de chaleur et de bienveillance. Maintenant il
+est temps que vous partiez, car les gardes seront relevés dans moins de
+trois heures et votre évasion sera découverte.
+
+--Mais comment partir? demandai-je.
+
+--Par ici, répondit-il, en ouvrant la fenêtre et faisant glisser la
+corde sur la poutre dans ce sens. La corde sera peut-être trop courte
+d'un ou deux pieds, mais vous avez de la taille de reste pour y
+suppléer. Lorsque vous aurez pris terre, suivez le chemin sablé qui
+tourne à droite jusqu'à ce qu'il vous amène sous les grands arbres du
+parc. Le septième de ces arbres a une grosse branche qui passa
+par-dessus le mur de clôture. Grimpez sur cette branche et laissez-vous
+tomber de l'autre côté. Vous y trouverez mon valet qui vous attend avec
+votre cheval. Et en selle, jouez de l'éperon, en toute hâte, avec la
+vitesse de la poste, dans la direction du Sud. Quand il fera jour, vous
+devrez vous trouver en dehors du terrain dangereux.
+
+--Mon épée! demandai-je.
+
+--Tout ce qui vous appartient est ici. Redites à Monmouth ce que je vous
+ai dit et faites lui savoir que je vous ai traité avec toute la
+bienveillance possible.
+
+--Mais que dira le Conseil de Votre Grâce, en apprenant ma disparition?
+
+--Peuh! mon garçon, ne vous mettez pas en peine de cela. Je partirai
+pour Bristol dès la pointe du jour et je donnerai à mon conseil assez de
+sujets de réflexions pour qu'il n'ait pas le loisir de songer à ce que
+vous êtes devenu. Les soldats ne verront là qu'un autre exemple de
+l'intervention du Père du Mal, qui depuis longtemps passe pour être
+épris de cette cellule au-dessous de nous. Sur ma foi, si tout ce qu'on
+raconte est vrai, il s'y est passé assez de choses horribles pour faire
+sortir tout ce qu'il y a de diables dans l'abîme. Mais le temps presse.
+Passez sans bruit par la fenêtre. C'est cela! Rappelez-vous le message.
+
+--Adieu, Votre Grâce, répondis-je.
+
+Et, saisissant la corde, je me laissai glisser à terre rapidement, sans
+bruit.
+
+Alors il la remonta et ferma la fenêtre.
+
+Lorsque je regardai autour de moi, mon regard tomba sur la fente étroite
+qui s'ouvrait sur ma cellule et à travers laquelle ce brave fermier
+Brown avait causé avec moi.
+
+Une demi-heure auparavant, j'étais étendu sur la couchette de la prison,
+sans espoir, sans aucune idée d'évasion.
+
+Et maintenant me voilà de nouveau au grand air.
+
+Nulle main ne s'étend pour m'arrêter.
+
+Je respire librement.
+
+Prison et potence ont également disparu, comme de mauvais rêves qu'on
+chasse en se réveillant.
+
+Le coeur, capable de se bien tremper, s'adoucit grâce à la certitude de
+la sécurité.
+
+Aussi j'ai vu un honnête commerçant se comporter bravement tant qu'il
+fut convaincu que sa fortune avait été engloutie par l'Océan, mais
+perdre toute sa philosophie en apprenant que la nouvelle était fausse,
+et que ses biens avaient traversé le péril sains et saufs.
+
+Pour ma part, assuré comme je le suis que le hasard n'a aucune part dans
+les affaires humaines, je sentais que j'avais été soumis à cette épreuve
+pour m'inspirer des pensées sérieuses, et que j'en avais été tiré afin
+de pouvoir traduire ces pensées en actes.
+
+Comme gage des efforts que je ferais dans ce but, je me mis à genoux sur
+l'herbe à l'ombre de la tour des Botelers, et je priai, afin de devenir
+en ce monde un homme utile, d'obtenir le secours nécessaire pour
+m'élever au-dessus de mes besoins et de mes intérêts pour concourir à
+tout ce qui se ferait de bon ou de noble dans mon temps.
+
+Il s'est bien passé cinquante ans, mes chers enfants, depuis le jour ou
+je courbai mon intelligence devant le grand Inconnu, dans le parc de
+Badminton éclairé par la lune, mais je puis dire sincèrement qu'à partir
+de ce jour-là jusqu'au jour présent, les objets, que je m'étais
+proposés, m'ont servi de boussole sur les flots sombres de la
+vie--boussole à laquelle il m'arrive parfois de ne point obéir--car la
+chair est faible et frêle, mais qui du moins a toujours été là, pour que
+je puisse la consulter dans les périodes de doute et de danger.
+
+Le sentier de droite traversait des bosquets et longeait des pièces
+d'eau peuplées de carpes pendant un bon mille.
+
+J'arrivai enfin à la rangée d'arbres qui suivait le mur de clôture.
+
+Je ne vis pas un être vivant sur mon trajet, excepté une harde de daims
+qui s'enfuirent comme des ombres légères sous le clair de lune
+pâlissant.
+
+Je me retournai.
+
+Je vis les hautes tours et les pignons de l'aile des Botelers se
+dessiner en noir d'un air menaçant contre le ciel étoilé.
+
+J'arrivai au septième arbre.
+
+Je grimpai sur la grosse branche qui passait par-dessus la muraille du
+parc et je me laissai tomber de l'autre côté, où je trouvai mon bon
+vieux gris-pommelé m'attendant sous la surveillance d'un palefrenier.
+
+Je m'élançai en selle, me ceignis une fois encore de mon épée et partie
+au galop, d'un train aussi rapide que le comportaient quatre jambes
+pleines de bonne volonté, pour retourner à mon point de départ.
+
+Je chevauchai pendant toute cette nuit-là sans tirer les rênes,
+traversant des hameaux endormis, des fermes baignées de clair de lune,
+longeant des cours d'eau brillants, furtifs, franchissant des collines
+couvertes de bouleaux.
+
+Quand le ciel d'Orient passa de la teinte rouge à la teinte écarlate, et
+que le grand soleil montra son bord par-dessus les hauteurs bleues du
+comté de Somerset, j'avais déjà accompli une bonne partie de mon trajet.
+
+C'était au matin d'un jour de sabbat et de tous les villages arrivait le
+doux tintement d'appel des cloches.
+
+Je ne portais alors sur moi plus de papiers compromettants.
+
+Aussi pouvais-je voyager avec plus d'insouciance.
+
+Quelque part, un gardien de route au regard pénétrant me demanda où
+j'allais, mais lorsque je lui eus répondu que je venais de chez Sa Grâce
+le Duc de Beaufort, cela suffit pour dissiper ses soupçons.
+
+Plus loin, près d'Axbridge, je rencontrai un marchand de bestiaux qui se
+rendait à Wells au trot lourd de son cob luisant.
+
+Je chevauchai quelque temps en sa compagnie et appris que toute la
+région nord du comté de Somerset était maintenant en pleine révolte, et
+que Wells, Shepton Mallet et Glastonbury étaient occupés par les
+volontaires en armes du Roi Monmouth.
+
+Toutes les forces royales s'étaient repliées vers l'Ouest ou l'Est,
+jusqu'à ce qu'il leur vint des renforts.
+
+En traversant les villages, je vis le drapeau bleu aux clochers des
+églises, les paysans s'exerçant sur la pelouse, et je n'aperçus nulle
+part de fantassins ou de dragons pour faire reconnaître l'autorité des
+Stuarts.
+
+Mon trajet me fit passer par Shepton Diallet, l'auberge du joueur de
+flûte, Bridgewater, et North Petherton.
+
+Enfin, quand arriva la fraîcheur du soir, j'arrêtai mon cheval fatigué à
+l'enseigne des _Mains jointes_ et aperçus les clochers de Taunton dans
+la vallée au-dessous de moi.
+
+Une cruche de bière pour le cavalier, un grand seau d'avoine pour le
+cheval rendirent leur ardeur à l'un et à l'autre, et nous nous étions
+remis en route, quand accoururent, descendant la pente avec toute la
+vitesse dont ils étaient capables, une quarantaine de cavaliers.
+
+Ils allaient d'un tel train, que je m'arrêtai, ne sachant si c'étaient
+des amis ou des ennemis, mais quand ce tourbillon arriva près de moi, je
+reconnus dans les deux officiers qui les conduisaient, Ruben Lockarby et
+Sir Gervas Jérôme.
+
+En me voyant, ils agitèrent les mains, et Ruben fit un bond qui le jeta
+sur la crinière de son cheval, où il resta un instant, jambe de çà,
+jambe de là, jusqu'au moment où l'animal le rejeta en selle.
+
+--C'est Micah! criait-il d'une voix haletante.
+
+Après quoi il resta la bouche béante, les larmes jaillissant sur sa
+bonne figure.
+
+--Corbleu, l'ami! Comment êtes-vous venu ici? dit Sir Gervas en me
+lardant avec son index comme pour s'assurer que j'étais là en chair et
+en os. Nous partions en enfants perdus dans le pays de Beaufort, pour le
+rosser et lui brûler sous le nez sa belle maison, s'il vous était arrivé
+malheur. Un valet d'écurie est arrivé il n'y a qu'un instant, envoyé par
+un fermier de là-bas, pour nous informer que vous étiez sous le coup
+d'une condamnation à mort. Sur quoi je suis parti, avec ma perruque à
+moitié frisée, et j'ai appris que l'ami Lockarby avait obtenu de Lord
+Grey un congé pour se rendre dans la Nord avec ces hommes. Mais comment
+avez-vous été traité?
+
+--Bien et mal, répondis-je en serrant les mains d'amis. La nuit
+dernière, je ne comptais pas voir un nouveau lever de soleil, et
+pourtant vous me revoyez ici bien portant, au complet. Mais il faudrait
+du temps pour raconter tout cela.
+
+--Oui, et le Roi Monmouth sera sur les épines, en vous attendant.
+Volte-face, mes gars, et en route pour le camp. Jamais mission ne fut
+plus vite et plus heureusement terminée que la nôtre. Il aurait fait
+mauvais pour Badminton si vous aviez été endommagé.
+
+Les troupiers firent demi-tour et revinrent au petit trot à Taunton, où
+je rentrai entre mes deux fidèles amis.
+
+Ils m'apprirent tout ce qui s'était passé en mon absence, et de mon côté
+je leur contai mes aventures.
+
+La nuit était venue avant que nous eussions franchi les portes.
+
+J'y confiai Covenant aux soins du valet d'écurie du Maire et me rendis
+tout droit au château pour faire mon rapport sur ma mission.
+
+
+
+
+XI--La querelle au conseil.
+
+
+Au moment où je me présentai, le Conseil du Roi Monmouth était réuni, et
+mon entrée causa une joyeuse surprise, car on venait justement
+d'apprendre ma situation périlleuse.
+
+La présence du Roi lui-même ne put empêcher plusieurs membres et parmi
+eux les deux vieux soldats de fortune, de se lever brusquement et de me
+serrer la main avec chaleur.
+
+Monmouth dit, lui aussi, quelques mots pleins de grâce et m'invita à
+m'asseoir à la table avec les autres.
+
+--Vous avez conquis le droit de prendre place dans notre Conseil,
+dit-il, et pour qu'il ne naisse point de jalousie parmi d'autres
+capitaines, en vous voyant au milieu de nous, je vous octroie
+présentement le titre spécial de commandant des éclaireurs, fonction qui
+n'ajoutera que peu, sinon rien, à votre tâche actuelle, dans l'état où
+sont maintenant nos forces, mais qui vous donnera la préséance sur vos
+camarades. Nous avons appris que vous avez été accueilli par Beaufort de
+la façon la plus rude et que vous étiez en terrible situation dans ses
+prisons. Mais vous êtes arrivé sain et sauf, sur les talons mêmes de
+l'homme qui a apporté la nouvelle. Dites-nous ce qui vous est survenu
+depuis le premier moment jusqu'à la fin.
+
+J'aurais voulu me borner à parler de Beaufort et de son message, mais
+comme le Conseil semblait désireux d'entendre tout le récit de mon
+voyage, je dis en langage aussi bref, aussi simple que possible, les
+divers incidents qui m'étaient arrivés, l'embuscade des contrebandiers,
+la caverne, la capture de l'employé de l'Excise, le voyage à bord du
+lougre, comment j'avais fait la connaissance du fermier Brown, comment
+j'avais été jeté en prison et en avais été délivré, le message que
+j'étais chargé d'apporter.
+
+Tout cela fut écouté par le Conseil avec la plus grande attention.
+
+De temps à autre, un juron mal contenu d'un courtisan, un gémissement et
+une prière d'un Puritain, montraient avec quel ardent intérêt on suivait
+les phases diverses de mon aventure. Mais ce qui attira le plus
+l'attention, ce fut le langage de Beaufort.
+
+On m'interrompit plus d'une fois quand on croyait que je passais sur
+quelqu'une des choses dites ou faites sans donner le temps de
+l'apprécier.
+
+Lorsque je fus enfin arrivé au bout, tout le monde resta silencieux.
+
+On se regardait les uns les autres, à attendre que quelqu'un formulât
+une opinion.
+
+--Sur ma parole, dit Monmouth, voici un jeune Ulysse, bien que son
+Odyssée n'ait exigé que trois jours pour s'accomplir. Scudéry ne serait
+pas aussi ennuyeuse si elle s'inspirait de cette caverne, de
+contrebandiers et de ce panneau à coulisse. Qu'en dites-vous, Grey?
+
+--En effet, il a eu sa part d'aventures, répondit le gentilhomme, et il
+a accompli sa mission en héraut intrépide et zélé. Vous dites que
+Beaufort ne vous a rien donné par écrit?
+
+--Pas un seul mot, Mylord, répondis-je.
+
+--Et son message confidentiel consistait à dire qu'il était bien disposé
+pour nous et qu'il se joindrait à nous, si nous étions dans son pays.
+
+--C'était bien le sens de ses paroles, Mylord.
+
+--Et cependant, devant son conseil, il a prononcé des paroles amères
+contre nous. Il a fait un affront au Roi et il a traité fort légèrement
+ses justes appels à la loyauté de sa noblesse.
+
+--Il l'a fait, répondis-je.
+
+--Il voudrait bien se trouver à la fois des deux côtés de la haie, dit
+le Roi Monmouth. Un homme de cette sorte finira probablement par n'être
+ni de l'un ni de l'autre côté, mais au milieu des ronces. Il peut
+cependant se faire que nous ayons avantage à faire un mouvement de son
+côté, de manière à lui donner la possibilité de se déclarer.
+
+--En tout cas, Votre Majesté se souvient, dit Saxon, que nous avons
+décidé de marcher dans la direction de Bristol et de faire une tentative
+sur la ville.
+
+--On s'occupe à fortifier les ouvrages, dis-je, et il s'y trouve cinq
+mille volontaires du Comté de Gloucester. En passant, j'ai vu les
+ouvriers au travail sur les remparts.
+
+--Si nous gagnons Beaufort, nous aurons la ville, dit Sir Stephen
+Timewell. Il s'y trouve déjà nombre de gens pieux et honnêtes, qui se
+réjouiraient de voir une armée protestante dans leurs murs. Si nous
+avions à faire le siège, nous pourrions compter sur leur concours.
+
+--Grêle et éclairs! s'écria le guerrier allemand avec une impatience que
+ne pouvait contenir la présence même du Roi, comment nous parler de
+sièges et de blocus, alors que nous n'avons pas même une pièce de siège
+avec nous.
+
+--Le Seigneur nous fournira des pièces de siège, s'écria Ferguson, de sa
+voix étrange et nasillarde. Le Seigneur n'a-t-il point brisé les tours
+de Jéricho sans l'aide de la poudre à canon. Le Seigneur n'a-t-il pas
+fait surgir le brave Robert Ferguson? Ne l'a-t-il pas sauvé malgré
+trente-cinq sommations à comparaître et vingt-deux proclamations des
+impies? Quelle chose lui est impossible? Hosannah! Hosannah!
+
+--Le Docteur a raison, dit un Indépendant anglais à la face carrée, à la
+peau tannée, nous parlons trop des moyens de la chair, des chances du
+siècle, et nous comptons sans cette bienveillance céleste qui devrait
+nous servir de bâton sur les routes pleines de cailloux et de
+fondrières... Oui, messieurs, reprit-il, en élevant la voix et regardant
+les courtisans assis de l'autre côté de la table, vous pouvez accueillir
+d'un air moqueur les paroles pieuses, mais je vous le dis, c'est vous,
+avec vos pareils, qui attirerez sur cette armée la colère de Dieu.
+
+--Et moi aussi, je le dis, cria d'un ton farouche un autre sectaire.
+
+--Et moi aussi... Et moi aussi, crièrent plusieurs autres, parmi
+lesquels était Saxon.
+
+--Est-ce que Votre Majesté trouve bon que nous soyons insultés à la
+table de votre propre Conseil? s'écria un des courtisans, en se levant
+tout à coup, la figure rougie. Faudra-t-il que nous supportions encore
+longtemps cette violence, parce que nous avons la religion du
+gentilhomme, et que nous préférons la pratiquer dans le secret de nos
+coeurs plutôt qu'au coin des rues, avec ces Pharisiens.
+
+--Ne parlez pas contre les Saints de Dieu, s'écria un Puritain d'un ton
+haut et farouche. J'entends au-dedans de moi une voix qui me dit qu'il
+vaudrait mieux te frapper à mort, oui, même en présence du Roi, plutôt
+que de te permettre de semer le mépris sur ceux qui ont été régénérés.
+
+Plusieurs, des deux côtés, s'étaient levés.
+
+Les mains étaient posées sur les poignées des épées et l'on échangeait
+des regards plus terribles que des coups de rapières.
+
+Mais les conseillers plus calmes et plus raisonnables réussirent à
+rétablir la paix et à faire rasseoir à leurs places les adversaires qui
+se chamaillaient.
+
+--Qu'est-ce à dire, messieurs, s'écria le Roi, la figure assombrie par
+la colère, quand le silence fut enfin rétabli. Est-ce là que s'arrête
+mon autorité, au point qu'on bavarde et qu'on se dispute comme si la
+salle de mon Conseil était celle d'une taverne de Fleet-Street? Est-ce
+ainsi que vous respectez ma personne? Je vous le dis, j'aimerais mieux
+renoncer pour toujours à mes justes droits sur la couronne, et retourner
+en Hollande, ou consacrer mon épée à la défense de la Chrétienté contre
+le Turc que de souffrir pareille indignité. Si quelqu'un est convaincu
+d'avoir excité la discorde chez les soldats ou parmi les citoyens sous
+couleur de religion, je sais ce que j'aurai à faire à son égard. Que
+chacun prêche aux siens, que nul ne se mêle du troupeau de son prochain.
+Quant à vous, Mr Bramwell, et Mr Joyce, ainsi que vous, Mr Henry
+Nuttall, nous vous regarderons comme dispensés d'assister à ces réunions
+jusqu'au jour où nous songerons de nouveau à vous. Vous pouvez
+maintenant vous séparer et rentrer chacun dans vos quartiers. Demain
+matin, avec l'aide de Dieu, nous nous mettrons en route dans la
+direction du Nord, pour voir quelle fortune attend notre entreprise dans
+ces contrées.
+
+Le Roi s'inclina pour faire entendre que la réunion officielle était
+terminée, et prenant Lord Grey à part, dans une embrasure de fenêtre, il
+s'entretint avec lui d'un air préoccupé.
+
+Les Courtisans, qui comptaient parmi eux plusieurs Anglais et des
+gentilshommes étrangers, venus avec quelques esquires des comtés de
+Devon et de Somerset, sortirent en masse, l'air provocateur, avec un
+grand bruit d'éperons et de sabres.
+
+Les Puritains se groupèrent, la mine grave, et partirent, après eux, non
+point avec des façons réservées, et les yeux baissés, comme ils le
+faisaient d'ordinaire, mais avec les traits farouches, les sourcils
+froncés, et tels que les Juifs d'autrefois se montraient quand l'appel
+«À vos tentes, Israël» vibrait encore à leurs oreilles.
+
+Véritablement la discorde religieuse, l'ardeur sectaire étaient dans
+l'air.
+
+Au dehors, sur la pelouse du château, les voix des prédicants montaient
+comme un bourdonnement d'insectes.
+
+Tous les chariots, les barils, les caisses que le hasard avait mis à
+leur disposition étaient changés en autant de chaires, chacune ayant son
+orateur et son petit cercle d'auditeurs empressés.
+
+Ici c'était un volontaire de Taunton, en costume de bure, en bottes
+montantes et à bandoulière, qui dissertait sur la Justification par les
+oeuvres.
+
+Ailleurs un grenadier de la milice, à l'habit d'un rouge flamboyant, aux
+buffleteries blanches, s'enfonçait dans le mystère de la Trinité.
+
+Sur certains points, où les chaires improvisées étaient trop
+rapprochées, les sermons avaient tourné en une ardente discussion entre
+les deux prédicateurs, et l'auditoire y participait par des murmures
+sourds, des gémissements, et chacun applaudissait le champion dont les
+doctrines étaient les plus conformes aux siennes.
+
+Ce fut à travers cette scène, rendue plus frappante encore par la lueur
+rouge et tremblotante des feux de bivouacs, que je me frayai passage, le
+coeur lourd, car je sentais combien il était vain d'espérer le succès,
+quand régnait tant de discorde.
+
+Quant à Saxon, ses yeux brillaient.
+
+Il se frottait les mains avec satisfaction.
+
+--Le ferment opère, dit-il, et ce ferment produira des résultats.
+
+--Je ne vois pas ce qui peut en sortir, si ce n'est du désordre et de la
+faiblesse, répondis-je.
+
+--Il en sortira de bons soldats, mon garçon, dit-il. Ils sont en train
+de s'aiguiser, chacun de la façon qui lui est propre, sur la pierre de
+la religion. Ces disputes engendrent des fanatiques, et le fanatique est
+l'étoffe dont sont fait les conquérants. N'avez-vous pas entendu dire
+que l'armée du Vieux Noll était divisée entre Presbytériens,
+Indépendants, Antinomiens, Hommes de la Cinquième Monarchie, Brownistes,
+et une vingtaine d'autres sectes, dont les querelles ont créé les plus
+beaux régiments qui se soient jamais alignés sur un champ de bataille.
+
+ _Ainsi que le font ceux qui établissent leur foi_
+ _Sur l'épée et le fusil comme texte sacré._
+
+«Vous connaissez ce distique du vieux Samuel. Je vous le dis, j'aime
+mieux les voir occupés à cela qu'à leur exercice, avec toutes leurs
+bisbilles et leur vacarme.
+
+--Mais ce désaccord au Conseil? demandai-je.
+
+--Ah! cela c'est chose plus grave. Toutes les religions peuvent se
+souder ensemble. Mais le Puritain et le Libertin, c'est comme l'huile et
+l'eau. Mais le Puritain, c'est l'huile, car il est toujours en haut. Ces
+courtisans n'ont en vue qu'eux-mêmes; tandis que les autres ont derrière
+eux l'élite, le nerf de l'armée. Il est heureux qu'on se mette en marche
+demain. Les troupes royales, ainsi quel je l'ai appris, affluent dans la
+plaine de Salisbury, mais leur artillerie et leurs convois de vivres les
+retardent. Elles savent bien qu'elles doivent apporter tout ce qui leur
+est nécessaire et qu'elles doivent compter fort peu sur le bon vouloir
+des paysans de la contrée. Ah! l'ami Buyse, comment cela va-t-il?
+
+--_Gans gut_, dit le gros Allemand, qui surgit devant nous dans
+l'obscurité. Mais Sapperment! Quelles clameurs! quels croassements, on
+dirait une volée de corneilles au moment du coucher. Vous autres
+Anglais, vous êtes... oui, tonnerre et éclair! un singulier peuple. Il
+n'y en a pas deux d'entre vous sous le ciel qui soient du même avis sur
+n'importe quel sujet. Le Cavalier tient à son bel habit et à son
+franc-parler. Le Puritain vous coupera la gorge plutôt que de renoncer à
+son costume sombre et à sa Bible. «Le Roi Jacques I» crient les uns. «Le
+Roi Monmouth» crient les paysans. «Le Roi Jésus» disent les Hommes de la
+cinquième Monarchie: «À bas tous les Rois!» crient Maître Wade et
+quelques autres qui tiennent pour la République.
+
+«Depuis le jour où je me suis embarqué à Amsterdam sur le Helderenbergh,
+je me suis toujours senti la tête tourner quand j'ai taché de comprendre
+ce que vous voulez, car avant que l'un ait fini d'expliquer son affaire,
+et que je commence à voir un peu clair dans le _Finsterniss_ (les
+ténèbres), un autre arrive avec une autre histoire, et me voilà dans le
+même embarras qu'au premier moment. Mais vous, mon jeune Hercule, je
+suis vraiment content de vous voir revenu sain et sauf. J'hésite un peu
+à vous tendre ma main, après le traitement que vous lui avez fait subir
+récemment. J'espère que vous ne vous en portez que mieux, malgré les
+dangers que vous avez courus.
+
+--À vrai dire, répondis-je, je me sens les paupières très lourdes. À
+part une heure ou deux sur le lougre et à peu près autant de temps sur
+la couchette de la prison, je n'ai pas fermé l'oeil depuis que j'ai
+quitté le camp.
+
+--Rassemblement au second coup de clairon, vers huit heures! dit Saxon.
+Donc nous allons vous quitter pour que vous puissiez vous reposer de vos
+fatigues.
+
+Les deux vieux soldats, après m'avoir fait de la tête un signe d'adieu,
+se dirigèrent ensemble à grands pas vers la rue encombrée qui se nommait
+Fore Street, pendant que je me frayais passage de mon mieux pour gagner
+la demeure hospitalière du Maire.
+
+Et il me fallut recommencer mon récit d'un bout à l'autre, avant qu'on
+me permît enfin de rentrer dans ma chambre.
+
+
+
+
+
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+
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+ The Project Gutenberg eBook of Micah Clarke, Tome II--Le capitaine Micah Clarke, par Arthur Conan Doyle.
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+<pre>
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+The Project Gutenberg EBook of Micah Clarke - Tome II, by Arthur Conan Doyle
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Micah Clarke - Tome II
+ Le Capitaine Micah Clarke
+
+Author: Arthur Conan Doyle
+
+Translator: Albert Savine
+
+Release Date: June 29, 2006 [EBook #18717]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MICAH CLARKE - TOME II ***
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+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
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+<h1>Arthur Conan Doyle</h1>
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+<h1>MICAH CLARKE</h1>
+<h2>Tome II</h2>
+<h2>LE CAPITAINE MICAH CLARKE</h2>
+<h3>(1911)</h3>
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+<p><a name="table" id="table"></a></p>
+<table summary="table">
+<tr><td>
+<b>Table des mati&egrave;res</b><br />
+<a href="#I_Notre_arrivee_a_Taunton"><b>I&mdash;Notre arriv&eacute;e &agrave; Taunton.</b></a><br />
+<a href="#II_Le_rassemblement_sur_la_place_du_Marche"><b>II&mdash;Le rassemblement sur la place du March&eacute;.</b></a><br />
+<a href="#III_Maitre_Stephen_Timewell_Maire_de_Taunton"><b>III&mdash;Ma&icirc;tre Stephen Timewell, Maire de Taunton.</b></a><br />
+<a href="#IV_Une_melee_nocturne"><b>IV&mdash;Une m&ecirc;l&eacute;e nocturne.</b></a><br />
+<a href="#V_La_Revue_des_Hommes_de_lOuest"><b>V&mdash;La Revue des Hommes de l'Ouest.</b></a><br />
+<a href="#VI_Un_echange_de_poignees_de_mains_entre_moi_et_le_Brandebourgeois"><b>VI&mdash;Un &eacute;change de poign&eacute;es de mains entre moi et le Brandebourgeois.</b></a><br />
+<a href="#VII_Nouvelles_recues_de_Havant"><b>VII&mdash;Nouvelles re&ccedil;ues de Havant.</b></a><br />
+<a href="#VIII_Le_piege_tendu_sur_la_route_de_Weston"><b>VIII&mdash;Le pi&egrave;ge tendu sur la route de Weston.</b></a><br />
+<a href="#IX_De_la_bienvenue_qui_maccueille_a_Badminton"><b>IX&mdash;De la bienvenue qui m'accueille &agrave; Badminton.</b></a><br />
+<a href="#X_Des_choses_etranges_qui_se_passent_dans_le_Donjon_des_Botelers"><b>X&mdash;Des choses &eacute;tranges qui se passent dans le Donjon des Botelers.</b></a><br />
+<a href="#XI_La_querelle_au_conseil"><b>XI&mdash;La querelle au conseil.</b></a><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="I_Notre_arrivee_a_Taunton" id="I_Notre_arrivee_a_Taunton"></a><a href="#table">I&mdash;Notre arriv&eacute;e &agrave; Taunton.</a></h2>
+
+
+<p>Les ombres empourpr&eacute;es de soir s'&eacute;tendaient sur la campagne.</p>
+
+<p>Le soleil s'&eacute;tait couch&eacute; derri&egrave;re les lointaines hauteurs de Quantock et
+de Brendon quand la colonne d'infanterie, que formaient nos rudes
+paysans, traversa de son pas lourd Curry Revel, Wrantage et Hendale.</p>
+
+<p>De tous les cottages situ&eacute;s sur le bord de la route, de toutes les
+fermes aux tuiles rouges, les paysans sortaient en foule sur notre
+passage, portant des cruches pleines de lait ou de bi&egrave;re, &eacute;changeant des
+poign&eacute;es de mains avec nos rustauds, les pressant d'accepter des vivres
+ou des boissons.</p>
+
+<p>Dans les petits villages, jeunes et vieux accouraient en bourdonnant,
+pour nous saluer, et poussaient des cris prolong&eacute;s et sonores en
+l'honneur du Roi Monmouth et de la Cause protestante.</p>
+
+<p>Les gens, qui restaient &agrave; la maison, &eacute;taient presque tous des vieillards
+et des enfants, mais &ccedil;&agrave; et l&agrave; un jeune laboureur que l'h&eacute;sitation ou
+quelques devoirs avaient retenu, &eacute;tait si enthousiasm&eacute; de notre air
+martial, des troph&eacute;es visibles de notre victoire, qu'il s'emparait d'une
+arme et se joignait &agrave; nos rangs.</p>
+
+<p>L'engagement avait diminu&eacute; notre nombre, mais il avait produit un grand
+effet moral et fait de notre cohue de paysans une v&eacute;ritable troupe de
+soldats.</p>
+
+<p>L'autorit&eacute; de Saxon, les phrases braves et &acirc;pres o&ugrave; il distribuait
+l'&eacute;loge ou le bl&acirc;me, avaient produit plus encore.</p>
+
+<p>Les hommes se disposaient en un certain ordre et marchaient d'un pas
+alerte en corps compact.</p>
+
+<p>Le vieux soldat et moi, nous chevauchions en t&ecirc;te de la colonne, Master
+Pettigrue cheminant toujours &agrave; pied entre nous.</p>
+
+<p>Puis, venait la charrette charg&eacute;e de nos morts.</p>
+
+<p>Nous les emportions avec nous pour leur assurer une s&eacute;pulture d&eacute;cente.</p>
+
+<p>Ensuite marchaient une quarantaine d'hommes arm&eacute;s de faux et de
+faucilles, portant sur l'&eacute;paule leur arme primitive et pr&eacute;c&eacute;dant le
+chariot o&ugrave; se trouvaient nos bless&eacute;s.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s venait le gros de la troupe des paysans.</p>
+
+<p>L'arri&egrave;re-garde &eacute;tait compos&eacute;e de dix ou douze hommes sous les ordres de
+Lockarby et de Sir Gervas.</p>
+
+<p>Ils montaient les chevaux captur&eacute;s et portaient les cuirasses, les &eacute;p&eacute;es
+et les carabines des dragons.</p>
+
+<p>Je remarquai que Saxon chevauchait la t&ecirc;te tourn&eacute;e en arri&egrave;re et jetait
+de ce c&ocirc;t&eacute; des regards inquiets, qu'il s'arr&ecirc;tait pr&egrave;s de toutes les
+saillies du terrain, pour s'assurer que nous n'avions personne sur nos
+talons pour nous poursuivre.</p>
+
+<p>Ce fut seulement quand on eut parcouru bien des milles d'un trajet
+monotone, et quand le scintillement des lumi&egrave;res de Taunton put
+s'apercevoir au loin dans la vall&eacute;e, vers laquelle nous descendions,
+qu'il poussa un profond soupir de soulagement et d&eacute;clara qu'il nous
+croyait hors de tout danger.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas enclin &agrave; m'effrayer pour peu de chose, fit-il
+remarquer, mais nous sommes embarrass&eacute;s de bless&eacute;s et de prisonniers, au
+point que Petrinus lui-m&ecirc;me aurait &eacute;t&eacute; fort emp&ecirc;ch&eacute; de dire ce que nous
+aurions &agrave; faire, dans le cas o&ugrave; la cavalerie nous rattraperait.
+Maintenant, Ma&icirc;tre Pettigrue, je puis fumer ma pipe tranquillement, sans
+dresser l'oreille au moindre grincement de roue, aux b&acirc;illements d'un
+villageois en ga&icirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Alors m&ecirc;me qu'on nous aurait poursuivis, dit le ministre d'un ton
+r&eacute;solu, tant que la main du Seigneur nous servira de bouclier, pourquoi
+les craindrions nous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, r&eacute;pondit Saxon impatient&eacute;, mais en certaines circonstances,
+c'est le diable qui a le dessus. Le peuple lui-m&ecirc;me n'a-t-il pas &eacute;t&eacute;
+vaincu et emmen&eacute; en captivit&eacute;? Qu'en pensez-vous, Clarke?</p>
+
+<p>&mdash;Un engagement pareil, c'est assez pour une journ&eacute;e, fis-je remarquer.
+Par ma foi, si au lieu de charger, ils avaient continu&eacute; &agrave; faire feu de
+leurs carabines, il nous aurait fallu faire une sortie ou tomber sous
+les balles l&agrave; o&ugrave; nous &eacute;tions.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour cette raison-l&agrave; que j'ai interdit &agrave; nos hommes arm&eacute;s de
+mousquets de riposter, dit Saxon. Leur silence a fait croire &agrave; l'ennemi
+que nous n'avions &agrave; nous tous qu'un ou deux pistolets. Aussi notre feu a
+&eacute;t&eacute; d'autant plus terrifiant qu'il &eacute;tait plus inattendu. Je parierais
+que parmi eux il n'y a pas un homme qui ne comprenne qu'il a &eacute;t&eacute; attir&eacute;
+dans un pi&egrave;ge. Remarquez comme ces coquins ont fait volte-face et pris
+la fuite, comme si cela faisait partie de leur exercice journalier.</p>
+
+<p>&mdash;Les paysans ont re&ccedil;u le choc comme des hommes, fis-je remarquer.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a rien de tel qu'une teinture de calvinisme, pour tenir bien
+raide une ligne de bataille, dit Saxon. Voyez le Su&eacute;dois quand il est
+dans ses foyers. O&ugrave; trouverez-vous un homme au c&oelig;ur plus honn&ecirc;te, plus
+simple, plus d&eacute;pourvu de toute qualit&eacute; militaire, si ce n'est qu'il est
+capable d'ingurgiter plus de bi&egrave;re de bouleau que vous ne pourrez en
+payer. Et pourtant il suffit de le bourrer de quelques textes
+&eacute;nergiques, familiers, de lui mettre une pique entre les mains, et de
+lui donner pour chef un Gustave, et il n'y a pas au monde d'infanterie
+capable de lui r&eacute;sister. D'autre part, j'ai vu de jeunes Turcs, sans
+&eacute;ducation militaire, batailler en l'honneur du Koran avec autant
+d'entrain que l'ont fait les gaillards, qui nous suivent, en l'honneur
+de la Bible que Ma&icirc;tre Pettigrue portait devant eux.</p>
+
+<p>&mdash;J'esp&egrave;re, dit gravement le ministre, que par ces remarques vous n'avez
+pas l'intention d'&eacute;tablir une comparaison quelconque entre nos &eacute;critures
+sacr&eacute;es et les compositions de l'imposteur Mahomet, non plus que
+d'inf&eacute;rer une analogie, entre la furie que le diable inspire aux
+incroyants Sarrasins, et le courage chr&eacute;tien des fid&egrave;les qui luttent.</p>
+
+<p>&mdash;En aucune fa&ccedil;on, r&eacute;pondit Saxon en m'adressant un ricanement par
+dessus la t&ecirc;te du ministre, je me bornais &agrave; montrer combien le malin est
+habile &agrave; imiter les influences de l'Esprit.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est que trop vrai, Ma&icirc;tre Saxon, dit le ministre avec tristesse.
+Parmi les d&eacute;bats et les discordes, il est bien difficile de discerner la
+vraie route. Mais je m'&eacute;merveille de ce que, au milieu des pi&egrave;ges et
+tentations qui assaillent la vie de soldat, vous vous soyez conserv&eacute; pur
+de souillure, et le c&oelig;ur toujours fid&egrave;le &agrave; la vraie foi.</p>
+
+<p>&mdash;Cette force l&agrave; ne me venait point de moi-m&ecirc;me, dit Saxon d'un ton
+pieux.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, en v&eacute;rit&eacute;, s'&eacute;cria Ma&icirc;tre Josu&eacute;, des hommes comme vous sont
+bien n&eacute;cessaires dans l'arm&eacute;e de Monmouth. Il s'en trouve plusieurs, &agrave;
+ce qu'on m'a dit, qui viennent de Hollande, du Brandebourg, de l'&Eacute;cosse,
+et qui ont &eacute;t&eacute; form&eacute;s &agrave; l'art de la guerre, mais ils ont si peu cure de
+la cause que nous soutenons, qu'ils jurent et sacrent de mani&egrave;re &agrave;
+&eacute;pouvanter nos paysans et &agrave; attirer sur l'arm&eacute;e une condamnation d'en
+haut. Il en est d'autres qui tiennent fermement pour la vraie foi et qui
+ont &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute;s parmi les justes, mais h&eacute;las! ils n'ont aucune exp&eacute;rience
+du camp et de la campagne. Notre Divin Ma&icirc;tre peut agir par le moyen de
+faibles instruments, mais il n'est pas moins certain que tel peux &ecirc;tre
+choisi pour briller dans la chaire, et &ecirc;tre malgr&eacute; cela peu capable de
+se rendre utile dans une &eacute;chauffour&eacute;e comme celle que nous v&icirc;mes
+aujourd'hui. Pour ma part, je sais disposer un discours de fa&ccedil;on &agrave;
+satisfaire mon troupeau, et que mes auditeurs soient f&acirc;ch&eacute;s de voir le
+sablier fini, mais je sens que ce talent ne servirait &agrave; bien peu de
+chose quand il s'agirait de dresser des barricades, ou d'employer les
+armes charnelles. C'est ainsi que cela se passe dans l'arm&eacute;e des
+fid&egrave;les: ceux qui ont les capacit&eacute;s pour commander sont mal vus du
+peuple, tandis que ceux dont le peuple &eacute;coute volontiers la parole sont
+peu entendus aux choses de la guerre. Maintenant nous avons vu en ce
+jour que vous &ecirc;tes un homme de t&ecirc;te et d'action, et n&eacute;anmoins de vie
+modeste et r&eacute;serv&eacute;e, plein d'aspirations apr&egrave;s la Parole, et de menaces
+contre Apollyon. En cons&eacute;quence, je vous le r&eacute;p&egrave;te, vous serez parmi eux
+un v&eacute;ritable Josu&eacute;, ou bien un Samson, destin&eacute; &agrave; briser les colonnes
+jumelles du Pr&eacute;latisme et du Papisme, de fa&ccedil;on &agrave; ensevelir dans sa chute
+ce gouvernement corrompu.</p>
+
+<p>Decimus Saxon s'en tint pour toute r&eacute;ponse &agrave; un de ces grognements qui
+passaient parmi ces fanatiques pour la manifestation d'une intense
+agitation, d'une &eacute;motion int&eacute;rieure.</p>
+
+<p>La physionomie &eacute;tait si aust&egrave;re, si pieuse, ses gestes si solennels.</p>
+
+<p>Il r&eacute;p&eacute;tait tant de fois sa grimace, levant les yeux, joignant les
+mains, et faisant tant d'autres simagr&eacute;es qui caract&eacute;risaient le
+sectaire exalt&eacute;, que je ne pus m'emp&ecirc;cher d'admirer la profondeur et la
+perfection de l'hypocrisie qui avait envelopp&eacute; si compl&egrave;tement sous son
+manteau sa nature rapace.</p>
+
+<p>Un mouvement malicieux, que je ne pus ma&icirc;triser, me porta &agrave; lui rappeler
+qu'il y avait au moins un homme qui appr&eacute;ciait &agrave; leur valeur les
+apparences qu'il se donnait.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous racont&eacute; au digne ministre, dis-je, votre captivit&eacute; parmi les
+Musulmans et la noble mani&egrave;re dont vous avez soutenu la foi catholique &agrave;
+Istamboul?</p>
+
+<p>&mdash;Non, s'&eacute;cria notre compagnon, j'aurais bien du plaisir &agrave; entendre ce
+r&eacute;cit. Je m'&eacute;merveille de voir qu'un homme aussi fid&egrave;le, aussi
+inflexible que vous, ait &eacute;t&eacute; jamais mis en libert&eacute; par les impurs et
+sanguinaires sectateurs de Mahomet.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas bien s&eacute;ant que je fasse ce r&eacute;cit, dit Saxon avec un grand
+sang-froid, en me jetant un regard de travers tout plein de venin. C'est
+&agrave; mes camarades de mauvaise fortune et non &agrave; moi &agrave; d&eacute;crire ce que j'ai
+souffert pour la foi. Je suis &agrave; peu pr&egrave;s certain, Ma&icirc;tre Pettigrue, que
+vous auriez fait comme moi, si vous vous &eacute;tiez trouv&eacute; l&agrave;-bas... La ville
+de Taunton se d&eacute;ploie bien tranquillement devant nous, et il y a bien
+peu de lumi&egrave;re pour une heure aussi avanc&eacute;e, vu qu'il est pr&egrave;s de dix
+heures. Il est clair que les troupes de Monmouth ne sont pas encore
+arriv&eacute;es, sans cela nous aurions vu des indices de bivouacs dans la
+vall&eacute;e; car s'il fait assez chaud pour dormir en plein air, les hommes
+sont oblig&eacute;s de faire du feu pour pr&eacute;parer leur repas.</p>
+
+<p>&mdash;L'arm&eacute;e aurait eu quelque peine &agrave; arriver aussi loin dit le ministre.
+Elle a, &agrave; ce qu'on m'a appris, &eacute;t&eacute; tr&egrave;s retard&eacute;e par le manque d'armes
+et le d&eacute;faut de discipline. Songez aussi, que c'est le onze que
+s'effectua le d&eacute;barquement de Monmouth &agrave; Lyme et nous ne sommes qu'&agrave; la
+nuit du quatorze. Il a fallu faire bien des choses dans ce temps.</p>
+
+<p>&mdash;Quatre jours entiers! grommela le vieux soldat. Et pourtant je
+n'attendais rien de mieux, vu le d&eacute;faut de soldats &eacute;prouv&eacute;s parmi eux, &agrave;
+ce qu'on me dit. Par mon &eacute;p&eacute;e! Tilly ou Wallenstein n'auraient pas mis
+quatre jours pour aller de Lyme &agrave; Taunton, quand m&ecirc;me toute la cavalerie
+du Roi Jacques aurait barr&eacute; la route. Ce n'est pas ainsi, en lambinant,
+qu'on m&egrave;ne les grandes entreprises. On doit frapper fortement,
+brusquement. Mais, dites-moi, mon digne monsieur, car nous n'avons gu&egrave;re
+recueilli en route que des rumeurs et des suppositions, n'y a-t-il pas
+eu quelque sorte d'engagement &agrave; Bridport?</p>
+
+<p>&mdash;En effet, il y a eu un peu de sang vers&eacute; dans cette localit&eacute;. Ainsi
+que je l'ai appris, les deux premiers jours ont &eacute;t&eacute; employ&eacute;s &agrave; enr&ocirc;ler
+les fid&egrave;les, et &agrave; chercher des armes pour les en pourvoir. Vous avez
+raison de hocher la t&ecirc;te, car les heures &eacute;taient pr&eacute;cieuses. &Agrave; la fin,
+on parvint &agrave; mettre en un certain ordre environ cinq cents hommes,
+auxquels on fit longer la c&ocirc;te, sous le commandement de Lord Grey de
+Wark et de Wade, l'homme de loi. &Agrave; Bridport, ils se trouv&egrave;rent en face
+de la milice rouge du Dorset et d'une partie des Habits jaunes de
+Portman. Si tout ce qu'on dit est vrai, on n'a pas lieu de se montrer
+bien fier de part ni d'autre. Grey et sa cavalerie ne cess&egrave;rent de tirer
+sur la bride que quand ils furent revenus se mettre en s&ucirc;ret&eacute; &agrave; Lyme. On
+dit cependant que leur fuite est plut&ocirc;t imputable &agrave; la duret&eacute; de la
+bouche de leurs montures qu'au peu de c&oelig;ur des cavaliers. Wade et ses
+fantassins tinrent t&ecirc;te bravement et eurent le dessus sur les troupes du
+Roi. On a beaucoup cri&eacute; dans le camp contre Grey, mais Monmouth n'a
+gu&egrave;re les moyens de se montrer s&eacute;v&egrave;re &agrave; l'&eacute;gard du seul gentilhomme qui
+ait rejoint son drapeau.</p>
+
+<p>&mdash;Peuh! fit Saxon, d'un ton bourru, les gentilshommes n'abondaient pas
+dans l'arm&eacute;e de Cromwell, je crois, et pourtant elle a fait une bonne
+figure contre le Roi, qui avait autour de lui autant de Lords qu'il y a
+de baies dans un buisson. Si vous avez le peuple pour vous, &agrave; quoi bon
+rechercher ces beaux gentlemen &agrave; perruque, dont les blanches mains et
+les fines rapi&egrave;res rendent autant de services que des &eacute;pingles &agrave;
+cheveux.</p>
+
+<p>&mdash;Sur ma foi, dis-je, si tous les freluquets font aussi peu de cas de
+leur vie que notre ami Sir Gervas, je ne souhaiterais pas de meilleurs
+compagnons sur le champ de bataille.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est la v&eacute;rit&eacute;, oui, s'&eacute;cria avec conviction Ma&icirc;tre Pettigrue. Et
+pourtant, comme Joseph, il porte un habit de bien des couleurs, et il a
+d'&eacute;tranges fa&ccedil;ons de parler. Personne n'aurait pu combattre avec tant de
+bravoure, ni fait meilleure figure contre les ennemis d'Isra&euml;l.
+Assur&eacute;ment ce jeune homme a du bon dans le c&oelig;ur, et deviendra un s&eacute;jour
+de la gr&acirc;ce et un vaisseau de l'Esprit, quoique pour le moment il soit
+emp&ecirc;tr&eacute; dans le filet des folies mondaines et des vanit&eacute;s charnelles.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut l'esp&eacute;rer, dit d&eacute;votement Saxon. Mais avez-vous encore quelque
+chose &agrave; nous apprendre au sujet de la r&eacute;volte, digne monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s peu, si ce n'est que les paysans sont accourus en si grand nombre
+qu'il a fallu en renvoyer beaucoup, faute d'armes. Tous ceux qui paient
+la d&icirc;me dans le comt&eacute; de Somerset vont &agrave; la recherche de cognes et de
+faux. Il n'y a pas un forgeron qui ne soit occup&eacute; dans sa forge du matin
+au soir, &agrave; faire des fers de pique. Il y a six mille hommes comme cela
+dans le camp, mais ils n'ont pas m&ecirc;me un mousquet pour cinq. &Agrave; ce qu'on
+m'a dit, ils se sont mis en marche sur Axminster, o&ugrave; ils auront affaire
+au Duc d'Albemarle qui est parti d'Exeter avec quatre mille hommes des
+milices de Londres.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, quoique nous fassions, nous arriverons trop tard, m'&eacute;criai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aurez assez de bataille avant que Monmouth &eacute;change son chapeau de
+cheval contre une couronne et sa roquelaure &agrave; dentelles contre la
+pourpre, dit Saxon. Si notre digne ami que voici est exactement
+renseign&eacute;, et qu'un engagement de cette sorte ait lieu, ce ne sera que
+le prologue de la pi&egrave;ce. Lorsque Churchill et Feversham arriveront avec
+les propres troupes du Roi, ce sera alors que Monmouth fera le grand
+saut, qui le portera sur le tr&ocirc;ne ou sur l'&eacute;chafaud.</p>
+
+<p>Pendant qu'avait lieu cette conversation, nous avions mis nos chevaux au
+pas pour descendre le sentier tortueux qui longe la pente Est de Taunton
+Deane.</p>
+
+<p>Depuis quelque temps, nous avions pu voir dans la vall&eacute;e au-dessous de
+nous les lumi&egrave;res de la ville de Taunton, et la longue bande d'argent de
+la rivi&egrave;re la Tone.</p>
+
+<p>La lune, brillant de tout son &eacute;clat dans un ciel sans nuages, r&eacute;pandait
+un doux et paisible rayonnement sur la plus belle et la plus riche des
+vall&eacute;es anglaises.</p>
+
+<p>De magnifiques r&eacute;sidences seigneuriales, des tours cr&eacute;nel&eacute;es, des
+groupes de cottages bien abrit&eacute;s sous leurs toits de chaume, les vastes
+et silencieuses &eacute;tendues des champs de bl&eacute;, de sombres bosquets, &agrave;
+travers lesquels brillaient les fen&ecirc;tres &eacute;clair&eacute;es des maisons qui
+peuplaient leurs profondeurs, tout cela se d&eacute;veloppait autour de nous,
+ainsi que les paysages ind&eacute;finis, muets, qui se d&eacute;ploient devant nous en
+nos r&ecirc;ves.</p>
+
+<p>Il y avait dans ce tableau tant de calme, tant de beaut&eacute;, que nous
+arr&ecirc;t&acirc;mes nos chevaux &agrave; un coude que faisait le sentier, que les paysans
+las, les pieds meurtris, firent halte, que les bless&eacute;s eux-m&ecirc;mes se
+soulev&egrave;rent dans la charrette, pour r&eacute;jouir leurs yeux par un regard
+jet&eacute; sur cette terre promise.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, du silence, monta une voix forte, fervente, qui s'adressait
+&agrave; la Source de Vie pour lui demander de garder et pr&eacute;server ce qu'elle
+avait cr&eacute;&eacute;.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Ma&icirc;tre Josu&eacute; Pettigrue, qui, &agrave; genoux, implorait &agrave; la fois des
+lumi&egrave;res pour l'avenir, et exprimait sa reconnaissance de ce que son
+troupeau &eacute;tait sorti sain et sauf des dangers rencontr&eacute;s sur son chemin.</p>
+
+<p>Je voudrais, mes enfants, poss&eacute;der un de ces cristaux magiques dont vous
+parlent les livres, afin de pouvoir vous y montrer cette sc&egrave;ne: les
+noires silhouettes des cavaliers, l'attitude grave, s&eacute;rieuse des
+paysans, les uns agenouill&eacute;s pour prier, les autres s'appuyant sur leurs
+armes grossi&egrave;res, l'expression &agrave; la fois soumise et narquoise des
+dragons prisonniers, la rang&eacute;e de figures p&acirc;les, contract&eacute;es par la
+souffrance, qui regardaient par-dessus le bord de la charrette, le
+ch&oelig;ur de g&eacute;missements, de cris, de phrases entrecoup&eacute;es qui
+interrompait parfois la parole ferme et &eacute;gale du pasteur.</p>
+
+<p>Si seulement j'&eacute;tais capable de peindre une pareille sc&egrave;ne avec le
+pinceau d'un Verrio ou d'un Laguerre, je n'aurais pas besoin de la
+d&eacute;crire en ce langage d&eacute;cousu et faible.</p>
+
+<p>Ma&icirc;tre Pettigrue avait termin&eacute; son discours d'actions de gr&acirc;ce, et
+allait se relever quand le tintement musical d'une cloche nous arriva de
+la ville endormie &agrave; nos pieds.</p>
+
+<p>Pendant une ou deux minutes, ce son s'&eacute;leva tour &agrave; tour fort et faible,
+en sa douce et claire vibration.</p>
+
+<p>Il fut suivi d'un second coup d'un son plus grave, plus &acirc;pre, et d'un
+troisi&egrave;me, et l'air finit par s'emplir d'un joyeux carillon.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, on entendit une rumeur de cris, d'applaudissements, qui
+s'enfla, s'&eacute;tendit et devint un grondement puissant.</p>
+
+<p>Des lumi&egrave;res &eacute;tincel&egrave;rent aux fen&ecirc;tres.</p>
+
+<p>Des tambours battirent.</p>
+
+<p>Toute la ville fut en mouvement.</p>
+
+<p>Ces manifestations soudaines de r&eacute;jouissance, suivant d'aussi pr&egrave;s la
+pri&egrave;re du ministre, furent regard&eacute;es comme un heureux pr&eacute;sage par les
+superstitieux paysans, qui pouss&egrave;rent un cri de joie et, se remettant en
+marche, furent bient&ocirc;t arriv&eacute;s aux confins de la ville.</p>
+
+<p>Les sentiers et la chauss&eacute;e &eacute;taient noirs d'une foule form&eacute;e par la
+population de la ville, hommes, femmes, enfants.</p>
+
+<p>Beaucoup d'entre eux portaient des torches et des lanternes, et cette
+masse serr&eacute;e allait dans une m&ecirc;me direction.</p>
+
+<p>Nous les suiv&icirc;mes, et nous nous trouv&acirc;mes sur la place du march&eacute;, o&ugrave; des
+groupes de jeunes apprentis entassaient des fagots, pour un feu de joie,
+tandis que d'autres mettaient en perce deux o&ugrave; trois grands tonneaux
+d'ale.</p>
+
+<p>Ce qui donnait lieu &agrave; cette subite explosion de joie, c'&eacute;tait la
+nouvelle toute fra&icirc;che que la milice d'Albemarle avait d&eacute;sert&eacute; en
+partie, et que le reste avait &eacute;t&eacute; battu, ce matin l&agrave;, &agrave; Axminster.</p>
+
+<p>Lorsqu'on apprit le succ&egrave;s de notre propre engagement, la joie populaire
+devient plus tumultueuse que jamais.</p>
+
+<p>On se pr&eacute;cipita au milieu de nous, on nous combla de b&eacute;n&eacute;dictions, en
+cet &eacute;trange dialecte de l'ouest, &agrave; la prononciation &eacute;paisse.</p>
+
+<p>On embrassait nos chevaux autant que nous.</p>
+
+<p>Des pr&eacute;paratifs furent bient&ocirc;t faits pour accueillir nos compagnons
+fatigu&eacute;s.</p>
+
+<p>Un long &eacute;difice vide, qui servait de magasin pour les laines, fut garni
+d'une &eacute;paisse couche de paille et mis &agrave; leur disposition.</p>
+
+<p>On y pla&ccedil;a un grand baquet rempli d'ale, et une abondante provision de
+viandes froides et de pain de froment.</p>
+
+<p>De notre c&ocirc;t&eacute;, nous descend&icirc;mes par la rue de l'Est, &agrave; travers les cris
+et les poign&eacute;es de main de la foule, pour nous rendre &agrave; l'h&ocirc;tellerie du
+<i>Blanc-Cerf</i>, o&ugrave;, apr&egrave;s un repas h&acirc;tif, nous f&ucirc;mes fort heureux de
+nous mettre au lit.</p>
+
+<p>Mais &agrave; une heure avanc&eacute;e de la nuit, notre sommeil fut interrompu par
+les r&eacute;jouissances de la foule qui, apr&egrave;s avoir br&ucirc;l&eacute; en effigie Lord
+Sunderland et Gr&eacute;goire Alford, Maire de Lyme, s'attarda &agrave; chanter des
+chansons du pays de l'Ouest et des hymnes puritains jusqu'aux premi&egrave;res
+heures du matin.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="II_Le_rassemblement_sur_la_place_du_Marche" id="II_Le_rassemblement_sur_la_place_du_Marche"></a><a href="#table">II&mdash;Le rassemblement sur la place du March&eacute;.</a></h2>
+
+
+<p>La belle ville o&ugrave; nous nous trouvions alors, &eacute;tait le v&eacute;ritable centre
+de la r&eacute;bellion, bien que Monmouth n'y f&ucirc;t pas encore arriv&eacute;. C'&eacute;tait
+une localit&eacute; florissante, faisant un grand commerce de laine et de draps
+&agrave; c&ocirc;tes, qui donnait du travail &agrave; pr&egrave;s de sept mille habitants.</p>
+
+<p>Ainsi elle occupait un rang &eacute;lev&eacute; parmi les cit&eacute;s anglaises, et n'avait
+au-dessus d'elle que Bristol, Norwich, Bath, Exeter, York, Worcester,
+entre les villes de province.</p>
+
+<p>Taunton avait &eacute;t&eacute; longtemps fameux non seulement par ses ressources et
+par l'initiative de ses habitants, mais encore par la beaut&eacute; et la bonne
+culture du pays qui s'&eacute;tendait autour d'elle et produisait une vaillante
+race de fermiers.</p>
+
+<p>Depuis un temps imm&eacute;morial, la ville avait &eacute;t&eacute; un centre de ralliement
+pour le parti de la libert&eacute;, et pendant bien des ann&eacute;es elle avait
+pench&eacute; pour la R&eacute;publique en politique et pour le puritanisme en mati&egrave;re
+de religion.</p>
+
+<p>Aucune localit&eacute; du Royaume n'avait combattu avec plus de bravoure pour
+le Parlement, et bien qu'elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; deux fois assi&eacute;g&eacute;e par Goring, les
+bourgeois, sous les ordres du courageux Robert Blake, avait lutt&eacute; si
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;ment que chaque fois les Royalistes avaient &eacute;t&eacute; oblig&eacute;s de se
+retirer d&eacute;confits.</p>
+
+<p>Pendant le second si&egrave;ge, la garnison avait &eacute;t&eacute; r&eacute;duite &agrave; se nourrir de
+la chair des chiens et des chevaux, mais pas un mot relatif &agrave; une
+reddition n'&eacute;tait sorti de sa bouche, non plus que de celle de
+l'h&eacute;ro&iuml;que commandant.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait ce m&ecirc;me Blake sous lequel le vieux marin Salomon Sprent avait
+combattu contre les Hollandais.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s la Restauration, le Conseil Priv&eacute;, pour faire voir qu'il se
+souvenait du r&ocirc;le jou&eacute; par la glorieuse ville du comt&eacute; de Somerset,
+avait ordonn&eacute;, par une mesure toute sp&eacute;ciale, la d&eacute;molition des remparts
+qui entouraient la cit&eacute; vierge.</p>
+
+<p>Aussi, au temps dont je parle, il ne restait de l'enceinte de murs
+&eacute;pais, si bravement d&eacute;fendue par la derni&egrave;re g&eacute;n&eacute;ration de citadins, que
+quelques mis&eacute;rables amas de d&eacute;bris.</p>
+
+<p>Toutefois il restait encore bien des souvenirs de ces temps orageux.</p>
+
+<p>Les maisons du pourtour portaient encore les cicatrices et les l&eacute;zardes
+produites par les bombes et les grenades des cavaliers.</p>
+
+<p>D'ailleurs, la ville enti&egrave;re avait une farouche et martiale apparence.</p>
+
+<p>On e&ucirc;t dit un v&eacute;t&eacute;ran parmi les cit&eacute;s qui avaient combattu au temps
+jadis.</p>
+
+<p>Elle ne redoutait point de voir encore une fois l'&eacute;clair des canons et
+d'entendre le sifflement aigu des projectiles.</p>
+
+<p>Le Conseil de Charles pouvait d&eacute;truire les remparts que ses soldats
+avaient &eacute;t&eacute; incapables de prendre, mais nul &eacute;dit royal n'avait le
+pouvoir d'en finir avec le caract&egrave;re r&eacute;solu et les opinions avanc&eacute;es des
+bourgeois.</p>
+
+<p>Bon nombre d'entre eux, n&eacute;s et grandis dans le fracas de la guerre
+civile, avaient subi d&egrave;s leur enfance l'action incendiaire des r&eacute;cits de
+la guerre de jadis, et des souvenirs du grand assaut o&ugrave; les mangeurs
+d'enfants de Lumley furent pr&eacute;cipit&eacute;s en bas de la br&egrave;che par les bras
+vigoureux de leurs p&egrave;res.</p>
+
+<p>Ainsi furent entretenues dans Taunton des dispositions plus &eacute;nergiques,
+un caract&egrave;re plus guerrier qu'en toute autre ville provinciale
+d'Angleterre.</p>
+
+<p>Cette flamme fut attis&eacute;e par l'action infatigable d'une troupe d'&eacute;lite
+de pr&eacute;dicants non conformistes, parmi lesquels le plus en vue &eacute;tait
+Joseph Alleine.</p>
+
+<p>On n'e&ucirc;t pu mieux choisir comme foyer d'une r&eacute;volte, car aucune cit&eacute;
+n'attachait plus de prix aux libert&eacute;s et &agrave; la croyance qui &eacute;taient
+menac&eacute;es.</p>
+
+<p>Une forte troupe de bourgeois &eacute;tait d&eacute;j&agrave; partie pour rejoindre l'arm&eacute;e
+rebelle, mais beaucoup &eacute;taient rest&eacute;s &agrave; la ville pour la d&eacute;fendre.</p>
+
+<p>Ceux-ci furent renforc&eacute;s par des bandes de paysans, comme celle &agrave;
+laquelle nous nous &eacute;tions nous-m&ecirc;mes attach&eacute;s.</p>
+
+<p>Elles &eacute;taient accourues en masse des environs, et maintenant elles
+partageaient leur temps entre les discours de leurs pr&eacute;dicateurs
+favoris, et l'exercice qui consistait &agrave; s'aligner et &agrave; manier leurs
+armes.</p>
+
+<p>Dans les cours, les rues, les places du march&eacute;, on apprenait la marche,
+la man&oelig;uvre, le soir, le matin, &agrave; midi.</p>
+
+<p>Lorsque nous sort&icirc;mes &agrave; cheval apr&egrave;s le d&eacute;jeuner, toute la ville
+retentissait des cris de commandement et du fracas des armes.</p>
+
+<p>Nos amis d'hier se rendaient sur la place du march&eacute; au moment o&ugrave; nous y
+arriv&acirc;mes, et ils nous eurent &agrave; peine vus qu'ils &ocirc;t&egrave;rent leurs chapeaux
+et nous accueillirent par des acclamations nourries, et ils ne
+consentirent &agrave; se taire que quand nous les e&ucirc;mes rejoints au petit trot
+pour prendre notre place &agrave; leur t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont jur&eacute; qu'aucun autre ne serait leur chef, dit le ministre,
+debout pr&egrave;s de l'&eacute;trier de Saxon.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pouvais pas souhaiter de plus solides gaillards &agrave; conduire,
+dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'ils se d&eacute;ploient en double ligne, en avant de l'h&ocirc;tel de ville!
+Comme cela! c'est cela!</p>
+
+<p>&mdash;Rangez-vous bien, la ligne d'arri&egrave;re! dit-il en se pla&ccedil;ant &agrave; cheval
+vis-&agrave;-vis d'eux. Maintenant mettez-vous pour prendre position, le flanc
+gauche immobile, pour servir de pivot &agrave; l'autre! C'est cela: voil&agrave; une
+ligne aussi rigide, aussi droite qu'une &eacute;p&eacute;e sortant des mains d'Andrea
+Ferrare... Je t'en prie, l'ami, ne tiens pas ta pique comme si c'&eacute;tait
+une houe, quoique j'esp&egrave;re que tu feras de bonne besogne avec elle pour
+&eacute;monder la vigne du Seigneur... Et vous, monsieur, il faut porter votre
+mousqueton sur l'&eacute;paule au lieu de le tenir sous le bras comme un dandy
+tient sa canne. Jamais malheureux soldat se vit-il oblig&eacute; de mettre en
+ordre une &eacute;quipe aussi panach&eacute;e! Mon bon ami le Flamand lui-m&ecirc;me ne
+servirait pas &agrave; grand-chose, ici, non plus que Petrinus qui, dans son
+trait&eacute; <i>De re militari</i>, ne donne nulles indications sur la fa&ccedil;on de
+faire faire l'exercice &agrave; un homme dont l'arme est une faucille ou une
+faux.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;paulez faux! Portez faux! Pr&eacute;sentez faux! dit tout bas Ruben &agrave;
+l'oreille de Sir Gervas.</p>
+
+<p>Et tous deux &eacute;clat&egrave;rent de rire sans se pr&eacute;occuper des froncements de
+sourcils de Saxon vo&ucirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Partageons-les, dit-il, en trois compagnies de quatre-vingts hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Non, un instant... Combien avez-vous d'hommes arm&eacute;s de mousquets?
+Cinquante-cinq. Qu'ils sortent des rangs! Ils formeront la premi&egrave;re
+ligne ou compagnie. Sir Gervas J&eacute;r&ocirc;me, vous avez sans doute command&eacute; la
+milice de votre comt&eacute;, et vous savez quelque chose sur l'exercice &agrave; feu.
+Si je suis le chef de cette troupe, je vous nomme capitaine de cette
+compagnie. Elle formera la premi&egrave;re dans la bataille, et c'est une
+position qui ne vous d&eacute;plaira pas, je le sais.</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu, il faudra qu'ils se poudrent la t&ecirc;te, dit Sir Gervas d'un ton
+d&eacute;cid&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aurez &agrave; pourvoir &agrave; tout leur arrangement, r&eacute;pondit Saxon. Que la
+premi&egrave;re compagnie s'avance de six pas sur le pont! C'est cela!...
+Maintenant que les hommes arm&eacute;s de piques se pr&eacute;sentent! Quatre-vingt
+sept! une compagnie bonne pour le service. Lockarby, chargez-vous de ces
+hommes, et n'oubliez pas ceci: les guerres d'Allemagne l'ont d&eacute;montr&eacute;.
+La meilleure cavalerie est aussi impuissante contre des piquiers bien
+fermes que les vagues contre un rocher. Vous serez le capitaine de la
+seconde compagnie. Allez vous placer &agrave; sa t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Par ma foi, s'ils ne savent pas mieux se battre que leur capitaine ne
+sait se tenir &agrave; cheval, dit &agrave; demi-voix Ruben, ce sera une f&acirc;cheuse
+affaire. J'esp&egrave;re qu'ils seront plus solides sur le champ de bataille
+que je ne le suis en selle.</p>
+
+<p>&mdash;Quant &agrave; la troisi&egrave;me compagnie des hommes arm&eacute;s de faux, je la confie
+&agrave; vos soins, capitaine Micah Clarke, reprit Saxon. Le bon Ma&icirc;tre Josu&eacute;
+Pettigrue sera notre aum&ocirc;nier militaire. Sa voix et sa pr&eacute;sence ne
+seront-elles pas pour nous comme la manne dans le d&eacute;sert, comme des
+sources d'eau dans les lieux arides. Quant aux sous-officiers, je vois
+que vous les avez d&eacute;j&agrave; choisis. Vos capitaines auront le droit d'ajouter
+&agrave; ce nombre, ceux qui frappent avec sang-froid et ne font pas de
+quartier. Maintenant j'ai encore une chose &agrave; vous dire. Je parle de
+fa&ccedil;on &agrave; ce que tout le monde m'entende, et que dans la suite personne ne
+se plaigne de ce qu'on ne lui a pas fait conna&icirc;tre clairement les r&egrave;gles
+de son service. Ainsi donc, je vous avertis que quand le clairon sonnera
+l'appel du soir, qu'on aura d&eacute;pos&eacute; le casque et la pique, je suis comme
+vous, et vous comme moi, les uns et les autres, des ouvriers dans le
+m&ecirc;me champ, et nous buvons aux m&ecirc;mes sources de vie. Ainsi donc je
+prierai avec vous, je pr&ecirc;cherai avec vous, je vous donnerai des
+&eacute;claircissements, je ferai tout ce qui peut convenir &agrave; un fr&egrave;re de
+p&egrave;lerinage sur la route fatigante. Mais &eacute;coutez bien, amis, quand nous
+sommes sous les armes, et qu'il y a de bonne besogne &agrave; faire, en marche,
+ou sur le champ de bataille, ou &agrave; la revue, que votre tenue soit
+r&eacute;guli&egrave;re, militaire, scrupuleuse. Soyez vifs &agrave; entendre, alertes &agrave;
+ob&eacute;ir, car je ne veux pas de flemmards, ni de tra&icirc;nards, et s'il s'en
+trouvait, je leur ferais sentir le poids de ma main. Oui, j'irai m&ecirc;me
+jusqu'&agrave; les supprimer. Je vous le d&eacute;clare, il n'y aura point de piti&eacute;
+pour des gens de cette sorte.</p>
+
+<p>Sur ces mots il s'arr&ecirc;ta, promena ses regards sur sa troupe d'un air
+s&eacute;v&egrave;re, ses paupi&egrave;res tr&egrave;s baiss&eacute;es sur ses yeux brillants et mobiles.</p>
+
+<p>&mdash;Si donc, reprit-il, un homme se trouvait parmi vous qui redoute de se
+soumettre &agrave; une discipline rigoureuse, qu'il sorte des rangs, et qu'il
+se mette en qu&ecirc;te d'un chef plus indulgent car je vous le dis, tant que
+je commanderai ce corps, le r&eacute;giment d'infanterie de Wiltshire, qui a
+pour chef Saxon, sera digne de faire ses preuves en cette cause sainte
+et si propre &agrave; &eacute;lever les &acirc;mes.</p>
+
+<p>Le colonel se tut et resta immobile sur sa jument.</p>
+
+<p>Les paysans, form&eacute;s en longue ligne lev&egrave;rent les yeux, les uns d'un air
+balourd, les autres d'un air d'admiration, certains avec une expression
+de crainte devant ses traits s&eacute;v&egrave;res, osseux, et son regard plein de
+menaces.</p>
+
+<p>Mais personne ne bougea.</p>
+
+<p>Il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;L'honorable Ma&icirc;tre Timewell, Maire de cette belle ville de Taunton,
+laquelle a &eacute;t&eacute; une tour de force pour les fid&egrave;les pendant ces longues
+ann&eacute;es pleines d'&eacute;preuves pour l'esprit, se dispose &agrave; nous passer en
+revue, quand les autres corps se seront r&eacute;unis. Ainsi donc, capitaines,
+&agrave; vos commandements... L&agrave;, les mousquetaires! Formez les rangs, avec
+trois pas d'intervalle entre chaque ligne. Faucheurs, prenez place sur
+la gauche; que les sous-officiers se postent sur les flancs et en
+arri&egrave;re. Comme cela! Voil&agrave; qui est bien man&oelig;uvr&eacute; pour un premier essai,
+quoiqu'un bon adjudant avec sa trique, &agrave; la fa&ccedil;on imp&eacute;riale, puisse
+trouver encore ici pas mal de besogne.</p>
+
+<p>Pendant que nous &eacute;tions occup&eacute;s ainsi &agrave; nous organiser d'une mani&egrave;re
+rapide et s&eacute;rieuse un r&eacute;giment, d'autres corps de paysans, plus ou moins
+disciplin&eacute;s, s'&eacute;taient rendus sur la Place du March&eacute; et y avaient pris
+position.</p>
+
+<p>Ceux de notre droite &eacute;taient venus de Frome et de Radstock, dans le nord
+du comt&eacute; de Somerset.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une simple cohue dont les armes consistaient en fl&eacute;aux,
+maillets, et autres outils de ce genre, et sans autres signes de
+ralliement que des branches vertes fix&eacute;es dans les rubans de leurs
+chapeaux.</p>
+
+<p>Le corps, qui se trouvait &agrave; notre gauche, portait un drapeau indiquant
+qu'il se composait d'hommes du comt&eacute; de Dorset.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient moins nombreux, mais mieux &eacute;quip&eacute;s, car leur premier rang
+tout entier &eacute;tait comme le n&ocirc;tre, arm&eacute; de mousquets.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, les bons bourgeois de Taunton, leurs femmes et leurs
+filles, s'&eacute;taient group&eacute;s sur les balcons et aux fen&ecirc;tres qui avaient
+vue sur la place du March&eacute;, et d'o&ugrave; ils pouvaient assister au d&eacute;fil&eacute;.</p>
+
+<p>Ces graves bourgeois, aux barbes taill&eacute;es en carr&eacute;, aux v&ecirc;tements de
+drap, avec leurs imposantes moiti&eacute;s en velours et taffetas &agrave; triple
+poil, regardaient du haut de leurs observatoires, tandis que &ccedil;&agrave; et l&agrave;
+s'entrevoyait sous la coiffe puritaine une jolie figure timide et tr&egrave;s
+propre &agrave; confirmer la renomm&eacute;e de Taunton, ville aussi c&eacute;l&egrave;bre par la
+beaut&eacute; de ses femmes que pour les prouesses de ses hommes.</p>
+
+<p>Les c&ocirc;t&eacute;s de la place &eacute;taient occup&eacute;s par la masse compacte des gens du
+peuple, vieux tisseurs de laine &agrave; la barbe blanche, matrones aux faces
+rev&ecirc;ches, villageoises avec leurs ch&acirc;les pos&eacute;s sur la t&ecirc;te, essaims
+d'enfants, qui de leurs voix aigu&euml;s acclamaient le Roi Monmouth et la
+succession protestante.</p>
+
+<p>&mdash;Sur ma foi, dit Sir Gervas, en faisant reculer son cheval jusqu'&agrave; ce
+qu'il se trouv&acirc;t sur la m&ecirc;me ligne que moi, nos amis aux bottes carr&eacute;es
+ne devraient pas &ecirc;tre si press&eacute;s d'aller au ciel, alors qu'ils ont parmi
+eux, sur terre, des anges en si grand nombre. Par le Corps Dieu! ne
+sont-elles pas belles! Et &agrave; elles toutes, elles n'ont pas une mouche,
+pas un diamant, et pourtant que ne donneraient pas vos belles fan&eacute;es du
+Mail ou de la Piazza pour avoir leur innocence et leur fra&icirc;cheur?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie, au nom du ciel, ne leur envoyez pas de ces sourires
+et de ces saluts, dis-je. Ces politesses sont de mise &agrave; Londres, mais
+elles seraient entendues de travers parmi ces simples villageoises au
+Somerset et leurs parents, gens &agrave; la t&ecirc;te chaude, et qui frappent dur.</p>
+
+<p>J'avais &agrave; peine dit ces mots que la porte &agrave; deux vantaux de l'H&ocirc;tel de
+Ville s'ouvrit, et que le cort&egrave;ge des p&egrave;res de la cit&eacute; apparut sur la
+place du march&eacute;.</p>
+
+<p>Deux trompettes en justaucorps <i>ini-parti</i> les pr&eacute;c&eacute;daient, en
+sonnant une fanfare sur leurs instruments.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re eux venaient les aldermen et les conseillers, graves et
+v&eacute;n&eacute;rables vieillards, drap&eacute;s dans des robes de soie noire &agrave; tra&icirc;ne, aux
+collets et aux bords form&eacute;s de co&ucirc;teuses fourrures.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s eux s'avan&ccedil;ait un petit homme rougeaud, bedonnant, qui tenait &agrave; la
+main la verge, insigne de son office.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le secr&eacute;taire de la ville.</p>
+
+<p>Le d&eacute;fil&eacute; des dignitaires se terminait par la haute et imposante
+personne de Stephen Timewell, Maire de Taunton.</p>
+
+<p>Il y avait dans l'ext&eacute;rieur de ce magistrat bien des choses faites pour
+attirer l'attention, car tous les traits qui caract&eacute;risaient le parti
+puritain, auquel il appartenait, se personnifiaient et s'exag&eacute;raient en
+lui.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait d'une taille tr&egrave;s haute, extr&ecirc;mement maigre, avec un air
+fatigu&eacute;, des paupi&egrave;res lourdes, qui trahissaient les je&ucirc;nes et les
+veilles.</p>
+
+<p>Les &eacute;paules courb&eacute;es, la t&ecirc;te pench&eacute;e sur la poitrine marquaient les
+effets de l'&acirc;ge, mais ses yeux brillants, d'un gris d'acier, l'animation
+qui se remarquait dans les traits de sa figure pleine de vivacit&eacute;,
+prouvaient &agrave; quelle hauteur l'enthousiasme religieux pouvait s'&eacute;lever
+au-dessus de la faiblesse corporelle.</p>
+
+<p>Une barbe pointue, en d&eacute;sordre, tombait &agrave; mi-chemin de sa ceinture.</p>
+
+<p>Ses longs cheveux, blancs comme la neige, s'&eacute;chappaient en voltigeant de
+dessous une calotte de velours.</p>
+
+<p>Cette calotte &eacute;tait fortement tendue sur le cr&acirc;ne de fa&ccedil;on &agrave; faire
+saillir les oreilles dans une position forc&eacute;e, de chaque c&ocirc;t&eacute;, coutume
+qui a valu &agrave; son parti l'&eacute;pith&egrave;te de &laquo;dresse-l'oreille&raquo; qui lui fut si
+souvent appliqu&eacute;e par ses adversaires.</p>
+
+<p>Son costume &eacute;tait d'une simplicit&eacute; &eacute;tudi&eacute;e, de couleur sombre.</p>
+
+<p>Il se composait de son manteau noir, de culottes en velours fonc&eacute;, de
+bas de soie, avec des n&oelig;uds de velours aux souliers &agrave; la place des
+boucles alors en usage.</p>
+
+<p>Une grosse cha&icirc;ne d'or, qu'il portait au cou, &eacute;tait la marque de son
+office.</p>
+
+<p>En avant de lui marchait &agrave; pas compt&eacute;s le gros secr&eacute;taire de la ville,
+au gilet rouge, une main sur la hanche, l'autre &eacute;tendue pour brandir la
+verge qui lui servait d'insigne.</p>
+
+<p>Il jetait des regards solennels &agrave; droite et &agrave; gauche, s'inclinait de
+temps en temps comme s'il s'attribuait les applaudissements.</p>
+
+<p>Ce petit homme avait attach&eacute; &agrave; sa ceinture un &eacute;norme sabre qui r&eacute;sonnait
+sur ses pas avec un bruit de ferraille sur le pav&eacute; form&eacute; de galets, et
+qui de temps en temps se mettait entre ses jambes.</p>
+
+<p>Alors l'homme l'enjambait d'un air brave et reprenait sa marche sans
+rien perdre de sa dignit&eacute;.</p>
+
+<p>Trouvant &agrave; la fin ces interruptions trop fr&eacute;quentes, il abaissa la
+poign&eacute;e de son sabre de mani&egrave;re &agrave; en &eacute;lever la pointe, et il continua &agrave;
+marcher avec l'air d'un coq bantam dont la queue aurait &eacute;t&eacute; r&eacute;duite &agrave;
+une seule plume.</p>
+
+<p>Lorsque le Maire eut pass&eacute; en avant et en arri&egrave;re des diff&eacute;rents corps
+et les eut inspect&eacute;s avec une minutie et une attention bien propres &agrave;
+prouver que l'&acirc;ge n'avait point &eacute;mouss&eacute; ses qualit&eacute;s militaires, il fit
+demi-tour dans l'intention &eacute;vidente de nous parler.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t son secr&eacute;taire s'&eacute;lan&ccedil;a devant lui, agitant les bras, et criant
+&agrave; tue-t&ecirc;te:</p>
+
+<p>&mdash;Silence, bonnes gens! Silence pour le tr&egrave;s honorable Maire de Taunton!
+Silence pour le digne Ma&icirc;tre Stephen Timewell.</p>
+
+<p>Et au milieu de ses gestes et de ses cris, il s'emp&ecirc;tra encore une fois
+dans son arme d&eacute;mesur&eacute;e, et alla s'&eacute;taler &agrave; quatre pattes dans le
+ruisseau.</p>
+
+<p>&mdash;Silence, vous m&ecirc;me, Ma&icirc;tre Tetheridge, dit d'un ton s&eacute;v&egrave;re le
+magistrat supr&ecirc;me, si l'on vous rognait votre &eacute;p&eacute;e et votre langue, ce
+serait aussi avantageux pour vous que pour nous. Ne saurais-je dire
+quelques mots opportuns &agrave; ces braves gens sans que vous veniez
+m'interrompre par vos aboiements discordants?</p>
+
+<p>L'encombrant personnage se ramassa et s'esquiva derri&egrave;re le groupe des
+conseillers, pendant que le Maire gravissait avec lenteur les degr&eacute;s de
+la croix du march&eacute;.</p>
+
+<p>De l&agrave;, il nous parla d'une voix haute, per&ccedil;ante, qui prenait plus
+d'ampleur &agrave; chaque mot, si bien qu'elle s'entendait jusque dans les
+coins les plus &eacute;loign&eacute;s de la place.</p>
+
+<p>&mdash;Amis dans la foi, dit-il, je rends gr&acirc;ce au Seigneur d'avoir &eacute;t&eacute;
+&eacute;pargn&eacute; dans ma vieillesse pour &ecirc;tre pr&eacute;sent &agrave; cette pieuse r&eacute;union. Car
+nous, gens de Taunton, nous avons toujours entretenu vivante parmi nous
+la flamme du Covenant, parfois peut-&ecirc;tre obscurcie par les courtisans
+des circonstances, mais rest&eacute;e toujours allum&eacute;e dans les c&oelig;urs de notre
+peuple. Toutefois il r&eacute;gnait autour de nous des t&eacute;n&egrave;bres pires que
+celles de l'&Eacute;gypte, alors que Papisme et Pr&eacute;latisme, Arminianisme et
+&Eacute;rastianisme faisaient rage et se donnaient libre cours sans rencontrer
+d'obstacle ni de r&eacute;pression. Mais que vois-je maintenant? Vois-je les
+fid&egrave;les se retirer tremblants en leurs cachettes, et dressant l'oreille
+pour percevoir le bruit des fers des chevaux de leurs oppresseurs?
+Vois-je une g&eacute;n&eacute;ration docile aux ma&icirc;tres du jour, avec le mensonge aux
+l&egrave;vres, et la v&eacute;rit&eacute; ensevelie au fond de son c&oelig;ur? Non, je vois devant
+moi des hommes pieux, qui viennent non seulement de cette belle cit&eacute;,
+mais encore de tout le pays &agrave; la ronde, et des comt&eacute;s de Dorset, et de
+Wilts, certains m&ecirc;me, &agrave; ce qu'on me dit, du Hampshire, tous dispos&eacute;s,
+empress&eacute;s &agrave; besogner vigoureusement pour la cause du Seigneur. Et quand
+je vois ces hommes fid&egrave;les, et quand je pense que chacune des grosses
+pi&egrave;ces de monnaie qu'ils ont dans leurs caisses est pr&ecirc;te &agrave; les
+soutenir, et quand je sais que ceux qui, dans le pays, ont surv&eacute;cu aux
+pers&eacute;cutions, rivalisent de pri&egrave;res pour nous, j'entends une voix
+int&eacute;rieure qui me dit que nous abattrons les idoles de Dagon et que nous
+b&acirc;tirons dans cette Angleterre, notre pays, un temple de la vraie
+religion tel que ni Papisme, ni Pr&eacute;latisme, ni idol&acirc;trie, ni aucune
+autre invention du Mauvais ne pr&eacute;vaudra jamais contre lui.</p>
+
+<p>Un sourd murmure d'approbation que rien ne pouvait contenir, monta des
+rangs compacts de l'infanterie insurg&eacute;e, en m&ecirc;me temps que les armes ou
+mousquetons retombaient sur le pav&eacute; avec un bruit sonore.</p>
+
+<p>Saxon tourna &agrave; demi sa figure farouche, en levant la main d'un signe
+d'impatience.</p>
+
+<p>Le grondement rauque s'&eacute;teignit parmi nos hommes, pendant que nos
+compagnons de droite et de gauche, moins disciplin&eacute;s, continuaient &agrave;
+agiter leurs branches vertes et &agrave; faire sonner leurs armes.</p>
+
+<p>Les gens de Taunton restaient immobiles, r&eacute;solus, silencieux, mais leurs
+traits contract&eacute;s, leurs sourcils fronc&eacute;s prouvaient que l'&eacute;loquence de
+leur concitoyen avait remu&eacute; jusqu'en ses profondeurs l'esprit fanatique
+qui les distinguait.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai en main, reprit le Maire, en tirant de sa poitrine un papier
+roul&eacute;, la proclamation dont notre royal chef s'est fait pr&eacute;c&eacute;der. En sa
+grande bont&eacute;, en son abn&eacute;gation, il a, dans le premier appel dat&eacute; de
+Lyme, fait savoir qu'il laisserait le choix d'un monarque aux Communes
+d'Angleterre, mais ayant appris que ses ennemis faisaient de cette
+d&eacute;claration l'usage le plus scandaleux, le plus vil, et assuraient qu'il
+avait trop peu de confiance en sa propre cause pour surprendre
+publiquement le titre qui lui &eacute;tait d&ucirc;, il a d&eacute;cid&eacute; de mettre fin &agrave; ces
+mauvais propos.</p>
+
+<p>&laquo;Sachez donc que par la pr&eacute;sente il est proclam&eacute; que James, Duc de
+Monmouth, est d&eacute;sormais le Roi l&eacute;gitime d'Angleterre, que Jacques
+Stuart, le papiste et le fratricide, est un sc&eacute;l&eacute;rat usurpateur, qu'il
+est promis cinq mille guin&eacute;es &agrave; quiconque le livrera mort ou vif, et que
+l'assembl&eacute;e si&eacute;geant actuellement &agrave; Westminster et se donnant le nom de
+Communes d'Angleterre est une assembl&eacute;e ill&eacute;gale, que ses actes sont
+nuls et non avenus devant la loi. Dieu b&eacute;nisse le Roi Monmouth et la
+Religion protestante!&raquo;</p>
+
+<p>Les trompettes sonn&egrave;rent une fanfare, et le peuple applaudit, mais le
+Maire, levant ses mains maigres et blanches pour r&eacute;clamer le silence,
+reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Il est arriv&eacute; ce matin un message du Roi. Il envoie son salut &agrave; ses
+fid&egrave;les sujets protestants, et ayant fait halte &agrave; Axminster, pour se
+reposer apr&egrave;s sa victoire, il se mettra bient&ocirc;t en marche, et sera parmi
+vous dans deux jours au plus tard.</p>
+
+<p>&laquo;Vous serez pein&eacute;s d'apprendre que le bon Alderman Rider a p&eacute;ri, frapp&eacute;
+au plus fort de la m&ecirc;l&eacute;e. Il est mort en homme et en chr&eacute;tien, l&eacute;guant
+toute sa fortune en ce monde, ainsi que sa fabrique de draps et ses
+biens immeubles, pour la continuation de la guerre.</p>
+
+<p>&laquo;Parmi les autres morts, il n'y en a pas plus de dix qui soient de
+Taunton. Deux vaillants jeunes p&egrave;res ont &eacute;t&eacute; moissonn&eacute;s, Ohos&eacute;s et
+Ephra&iuml;m Hollis, dont la pauvre m&egrave;re...</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous d&eacute;solez pas &agrave; mon sujet, bon Ma&icirc;tre Timewell, cria une voix de
+femme dans la foule. J'ai trois autres fils, aussi solides, que j'offre
+tous pour la m&ecirc;me querelle.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes une digne femme, <i>Mistress</i> Hollis, r&eacute;pondit le Maire, et
+vos enfants ne seront point perdus pour vous. Le nom suivant sur ma
+liste est celui de Jess&eacute; Tr&eacute;fail, puis viennent Joseph Millar et
+Aminadab Holt...</p>
+
+<p>Un mousquetaire, homme d'un certain &acirc;ge, se trouvant dans l&agrave; premi&egrave;re
+ligne de l'infanterie Taunton, enfon&ccedil;a son chapeau sur ses yeux, et cria
+d'une voix forte et ferme:</p>
+
+<p>&mdash;Le Seigneur me l'a donn&eacute;, le Seigneur me l'a &ocirc;t&eacute;. B&eacute;ni soit le nom du
+Seigneur!</p>
+
+<p>&mdash;C'est votre fils unique, Ma&icirc;tre Holt, dit le Maire, mais le Seigneur a
+aussi sacrifi&eacute; son Fils unique pour que vous et moi nous puissions boire
+aux eaux de la vie &eacute;ternelle... Puis viennent Route-de-lumi&egrave;re-R&eacute;gan,
+James Fletcher, Salut-Smith et Robert Jolinstone.</p>
+
+<p>Le vieux Puritain roula ses papiers d'un air grave, et apr&egrave;s &ecirc;tre rest&eacute;
+quelques instants les mains crois&eacute;es sur sa poitrine, en une silencieuse
+pri&egrave;re, il descendit de la croix du march&eacute;, et s'&eacute;loigna suivi des
+aldermen et des conseillers.</p>
+
+<p>La foule commen&ccedil;a de m&ecirc;me &agrave; se disperser, d'une fa&ccedil;on pos&eacute;e et sans
+d&eacute;sordre.</p>
+
+<p>Les figures &eacute;taient solennelles, s&eacute;rieuses, les yeux baiss&eacute;s.</p>
+
+<p>Toutefois un grand nombre de paysans, plus curieux ou moins d&eacute;vots que
+les citadins, se group&egrave;rent autour de notre r&eacute;giment, pour voir ceux qui
+avaient battu les dragons.</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu l'homme qui a une t&ecirc;te de gerfaut? s'&eacute;cria l'un, en d&eacute;signant
+Saxon. C'est lui qui a abattu hier ce Philistin d'officier, et qui a
+men&eacute; les fid&egrave;les &agrave; la victoire.</p>
+
+<p>&mdash;Remarquez-vous cet autre, s'&eacute;cria une vieille dame, celui qui a la
+figure blanche, et qui est habill&eacute; comme un prince? C'est un noble, qui
+est venu de Londres pour rendre t&eacute;moignage en faveur de la foi
+protestante. C'est un bien pieux gentleman, oh, oui, et s'il &eacute;tait rest&eacute;
+dans la cit&eacute; coupable, on lui aurait coup&eacute; la t&ecirc;te, comme on a fait au
+bon Lord Russell, ou on l'aurait encha&icirc;n&eacute; avec le digne monsieur Baxter.</p>
+
+<p>&mdash;Par la Vierge Marie, comp&egrave;re, criait un autre, l'homme de grande
+taille au cheval gris, voil&agrave; mon soldat &agrave; moi. Il a les joues aussi
+lisses qu'une demoiselle, et des membres comme Goliath de Gath. Je vous
+parie qu'il serait capable d'emporter ce vieux comp&egrave;re de Jones en
+travers de sa selle aussi ais&eacute;ment que Towser enl&egrave;ve une donzelle. Mais
+voici ce bon monsieur Tetheridge, le secr&eacute;taire: il est bien occup&eacute;, et
+c'est un homme qui n'&eacute;pargne ni le temps ni la peine pour la Grande
+Cause.</p>
+
+<p>&mdash;Place, bonnes gens, place! criait le petit secr&eacute;taire affair&eacute;, l'air
+autoritaire. N'entravez pas les hauts employ&eacute;s de la corporation dans
+l'accomplissement de leurs fonctions. Vous ne devez pas non plus
+encombrer les abords des combattants, vu que par l&agrave; vous les emp&ecirc;chez de
+se d&eacute;ployer et de s'&eacute;tendre en ligne, ainsi que le demandent
+actuellement plusieurs chefs importants. Je vous prie, quel est donc
+celui qui commande cette cohorte, ou plut&ocirc;t cette l&eacute;gion, vu que vous
+avez le concours de cavalerie auxiliaire?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un r&eacute;giment, monsieur, dit Saxon d'un air bourru, le r&eacute;giment du
+colonel Saxon, infanterie du Comt&eacute; de Wilts, que j'ai l'honneur de
+commander.</p>
+
+<p>&mdash;Je demande pardon &agrave; monsieur le colonel, s'&eacute;cria le secr&eacute;taire, d'un
+air inquiet, en s'&eacute;cartant du soldat &agrave; figure bronz&eacute;e. J'ai entendu
+parler de monsieur le colonel et de ses exploits dans les guerres
+d'Allemagne. Moi-m&ecirc;me, j'ai port&eacute; la pique dans ma jeunesse, et j'ai
+bris&eacute; une ou deux t&ecirc;tes, oui, et m&ecirc;me aussi un ou deux c&oelig;urs, au temps
+o&ugrave; je portais justaucorps et bandouli&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Faites conna&icirc;tre votre message, dit bri&egrave;vement le colonel.</p>
+
+<p>&mdash;C'est de la part de son Excellence monsieur le Maire. Il s'adresse &agrave;
+vous-m&ecirc;me, et &agrave; vos capitaines, qui sans doute sont ces cavaliers de
+haute stature que je vois &agrave; mes c&ocirc;t&eacute;s. Beaux gaillards, sur ma foi, mais
+vous et moi, colonel, nous savons bien qu'un petit tour d'escrime peut
+mettre le plus petit d'entre nous au m&ecirc;me niveau que le plus fendant.
+Oui, je vous le garantis, vous et moi qui sommes des soldats, nous
+pourrions, &eacute;tant mis dos &agrave; dos, tenir t&ecirc;te &agrave; ces trois galants.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, mon gar&ccedil;on, gronda Saxon, en &eacute;tendant un long bras musculeux
+et saisissant par le revers de son habit le bavard secr&eacute;taire, et le
+secouant de fa&ccedil;on &agrave; faire sonner encore une fois son grand sabre.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! Colonel! Comment? s'&eacute;cria Mr Tetheridge, dont l'habit parut
+prendre une teinte plus fonc&eacute;e par le contraste avec la p&acirc;leur soudaine
+de ses joues. Porteriez-vous une main irrit&eacute;e sur le repr&eacute;sentant du
+Maire? Moi aussi, je porte l'&eacute;p&eacute;e au c&ocirc;t&eacute;, comme vous pouvez le voir. En
+outre, je suis assez vif, assez prompt &agrave; me f&acirc;cher, et je vous avertis
+en cons&eacute;quence de ne rien faire que je puisse par hasard regarder comme
+une offense personnelle. Quant &agrave; mon message, c'&eacute;tait pour vous dire que
+son Excellence Mr le Maire d&eacute;sirait avoir un entretien avec vous et vos
+capitaines &agrave; l'H&ocirc;tel de Ville.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons nous y rendre, dit Saxon.</p>
+
+<p>Puis, s'adressant au r&eacute;giment, il se mit &agrave; expliquer quelques-uns des
+mouvements et exercices les plus simples, en instruisant ses officiers
+tout comme ses hommes, car si Sir Gervas connaissait un peu l'exercice,
+Lockarby et moi, nous n'avions gu&egrave;re que de la bonne volont&eacute; &agrave; offrir
+dans l'occasion.</p>
+
+<p>Lorsque l'ordre de rompre fut enfin donn&eacute;, nos compagnies retourn&egrave;rent &agrave;
+leur casernement dans le magasin &agrave; laines, pendant que nous remettions
+nos chevaux aux valets d'&eacute;curie du <i>Blanc-Cerf</i> et que nous nous
+mettions en route pour pr&eacute;senter nos respects au Maire.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="III_Maitre_Stephen_Timewell_Maire_de_Taunton" id="III_Maitre_Stephen_Timewell_Maire_de_Taunton"></a><a href="#table">III&mdash;Ma&icirc;tre Stephen Timewell, Maire de Taunton.</a></h2>
+
+
+<p>Tout &eacute;tait en mouvement, en agitation, dans l'H&ocirc;tel de Ville.</p>
+
+<p>Sur un des c&ocirc;t&eacute;s, &agrave; une table basse couverte de serge verte, &eacute;taient
+assis deux &eacute;crivains, ayant devant eux de grands rouleaux de papier.</p>
+
+<p>Une longue procession de citadins d&eacute;filaient devant eux.</p>
+
+<p>Chacun d&eacute;posait un rouleau ou un sac de pi&egrave;ces de monnaies qui &eacute;tait
+d&ucirc;ment enregistr&eacute; par les receveurs.</p>
+
+<p>Une caisse carr&eacute;e, renforc&eacute;e de fer, se trouvait &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'eux.</p>
+
+<p>On y jetait l'argent et nous remarqu&acirc;mes au passage qu'elle &eacute;tait &agrave;
+moiti&eacute; pleine de pi&egrave;ces d'or.</p>
+
+<p>Nous ne p&ucirc;mes &eacute;viter de constater que parmi les donateurs, il y en avait
+beaucoup dont les doublets r&acirc;p&eacute;s et les figures amaigries montraient que
+les sommes si volontiers donn&eacute;es par eux &eacute;taient le fruit de privations
+qu'ils s'&eacute;taient impos&eacute;s jusque dans leur nourriture.</p>
+
+<p>Beaucoup, parmi eux, accompagnaient leur offrande d'une courte pri&egrave;re,
+ou de la citation d'un texte bien choisi, o&ugrave; il est parl&eacute; du tr&eacute;sor qui
+ne se corrompt point, ou du pr&ecirc;t fait au Seigneur.</p>
+
+<p>Le secr&eacute;taire de la ville, debout pr&egrave;s de la table, d&eacute;livrait les re&ccedil;us
+pour chaque somme, et le mouvement incessant de sa langue emplissait la
+salle, lorsqu'il lisait les noms et les sommes, en y intercalant ses
+remarques:</p>
+
+<p>&mdash;Abraham Willis, criait-il &agrave; notre entr&eacute;e, inscrivez-le pour vingt-six
+livres dix shillings. Vous recevrez dix pour cent sur cette terre,
+Ma&icirc;tre Willis, et je vous garantis qu'ensuite vous ne serez point
+oubli&eacute;... John Standish, deux livres, William Simons, deux guin&eacute;es...
+Tiens-bon Bealing, quarante-cinq livres. Voil&agrave; un fameux coup dans le
+flanc du Pr&eacute;latisme, brave Ma&icirc;tre Hoaling... Salomon Warren, cinq
+guin&eacute;es; James White, cinq shillings, l'obole de la veuve, James!...
+Thomas Bakewell, cinq livres. Non, Ma&icirc;tre Bakewell, avec trois fermes
+sur les bords de la Tone et des p&acirc;turages dans l'endroit le plus fertile
+d'Athelney, vous pouvez vous montrer plus lib&eacute;ral pour la bonne cause.
+Nous vous reverrons sans doute. L'Alderman Smithson, quatre-vingt-dix
+livres! Aha! voil&agrave; un soufflet sur la figure de la femme v&ecirc;tue
+d'&eacute;carlate. Encore quelques autres comme celui-l&agrave;, et son tr&ocirc;ne se
+changera en chaise &agrave; plongeon. Nous la d&eacute;molirons, digne Ma&icirc;tre
+Smithson, ainsi que J&eacute;hu, le fils de Nimshi, d&eacute;molit la demeure de Baal.</p>
+
+<p>Et il bavardait, bavardait, faisant succ&eacute;der &eacute;loges, conseils,
+reproches, bien que les graves et solennels bourgeois ne pr&ecirc;tassent
+gu&egrave;re attention &agrave; son vain jacassement.</p>
+
+<p>&Agrave; l'autre c&ocirc;t&eacute; de la salle, il y avait plusieurs longues auges de bois,
+employ&eacute;es &agrave; loger les piques et les faux.</p>
+
+<p>Des messagers sp&eacute;ciaux, des appariteurs avaient &eacute;t&eacute; exp&eacute;di&eacute;s pour battre
+le pays et r&eacute;unir des armes.</p>
+
+<p>Ceux-ci, &agrave; leur retour, avaient d&eacute;pos&eacute; l&agrave; leur butin sous la
+surveillance de l'armurier en chef.</p>
+
+<p>Outre les armes ordinaires des paysans, on voyait un tonneau &agrave; moiti&eacute;
+plein de pistolets et de p&eacute;trinaux, sans compter un bon nombre de
+mousquets, de fusils &agrave; &eacute;crou, des fusils hollandais, canardi&egrave;res,
+carabines, ainsi qu'une douzaine de tromblons &agrave; canon de bronze, &agrave;
+gueule &eacute;vas&eacute;e, quelques armes de rempart d'antique fa&ccedil;on, telles que
+sacres, couleuvrines, provenant des manoirs du comt&eacute;.</p>
+
+<p>On avait pris sur les remparts, tir&eacute; des greniers de ces vieilles
+demeures bien d'autres armes, que sans doute nos a&iuml;eux regardaient comme
+des objets de prix, mais qui para&icirc;traient bien &eacute;tranges en ce temps-ci,
+o&ugrave; on peut tirer un coup de fusil toutes les deux minutes, et envoyer
+aussi une balle &agrave; une distance de quatre cents pas.</p>
+
+<p>Il y avait des hallebardes, des haches de combat, des masses d'armes,
+des lances, et d'antiques cottes de mailles, capables encore aujourd'hui
+de mettre la vie d'un homme &agrave; l'abri d'un coup d'&eacute;p&eacute;e ou de pique.</p>
+
+<p>Ma&icirc;tre Timewell, le Maire, &eacute;tait debout au milieu de ces all&eacute;es et
+venues, mettant de l'ordre dans toutes choses, en chef habile et
+pr&eacute;voyant.</p>
+
+<p>Je compris ais&eacute;ment la confiance et l'affection qu'&eacute;prouvaient pour lui
+ses concitoyens, quand je le vis &agrave; l'&oelig;uvre, et faisant preuve de toute
+la sagesse de l'&acirc;ge et de tout l'entrain de la jeunesse.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait tout entier &agrave; sa besogne.</p>
+
+<p>Au moment de notre arriv&eacute;e, il essayait le fonctionnement d'un
+falconnette, mais en nous apercevant, il s'avan&ccedil;a et nous salua avec
+beaucoup de bienveillance.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai entendu parler beaucoup de vous, dit-il, et raconter comment vous
+avez maintenu ensemble les fid&egrave;les, et battu ainsi les cavaliers de
+l'usurpateur. Ce ne sera pas la derni&egrave;re fois, je l'esp&egrave;re, que vous
+aurez vu leur dos. On m'a appris, Colonel Saxon, que vous avez beaucoup
+servi &agrave; l'&eacute;tranger.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai &eacute;t&eacute; l'humble instrument de la Providence dans plus d'une bonne
+besogne, dit Saxon en s'inclinant. J'ai combattu avec les Su&eacute;dois contre
+les Brandebourgeois, puis avec les Brandebourgeois contre les Su&eacute;dois,
+mon temps &eacute;tant expir&eacute; et mes conditions satisfaites avec ces derniers.
+Ensuite j'ai combattu avec les Bavarois contre les Su&eacute;dois et les
+Brandebourgeois r&eacute;unis, sans parler de la part que j'ai prise aux
+grandes guerres sur le Danube contre le Turc, et de deux campagnes dans
+le Palatinat avec les <i>Messieurs</i>, ce qui toutefois peut passer pour
+une distraction plut&ocirc;t que pour de la guerre.</p>
+
+<p>&mdash;De vrais &eacute;tats de service pour un soldat! s'&eacute;cria le Maire, en
+caressant sa barbe blanche. J'ai entendu dire aussi que vous &ecirc;tes
+puissant dans la pri&egrave;re et le chant. Vous &ecirc;tes, ce que je vois, colonel,
+de la vieille race de mil six cent quarante, o&ugrave; les hommes passaient
+toute la journ&eacute;e en selle, et la moiti&eacute; de la nuit &agrave; genoux. Quand
+reverrons-nous leurs pareils? Il ne reste plus que des d&eacute;bris tels que
+moi, le feu de notre jeunesse enti&egrave;rement &eacute;teint, et n'offrant plus que
+des cendres l&eacute;thargiques de la ti&eacute;deur.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, dit Saxon, la position et l'occupation o&ugrave; vous voil&agrave;
+maintenant ne sont gu&egrave;re d'accord avec la modestie de votre langage.
+Mais voici des jeunes gens qui trouveront l'ardeur, si leurs anciens
+apportent le concours de leurs cerveaux. Voici le Capitaine Micah
+Clarke, le Capitaine Lockarby, et le Capitaine Honorable Sir Gervas
+J&eacute;r&ocirc;me, qui sont venus de loin tirer leurs &eacute;p&eacute;es en faveur de la foi
+foul&eacute;e aux pieds.</p>
+
+<p>&mdash;Taunton vous souhaite la bienvenue jeunes messieurs, dit le Maire, en
+regardant un peu de travers, du moins je me le figurais, le baronnet qui
+avait tir&eacute; son miroir de poche et &eacute;tait occup&eacute; &agrave; se brosser les sourcils
+J'esp&egrave;re que durant votre s&eacute;jour en cette ville, vous voudrez bien vous
+installer chez moi. C'est une maison sans fa&ccedil;on, o&ugrave; la ch&egrave;re est simple,
+mais un soldat a peu de besoins. Et maintenant, colonel, je serais
+heureux de vous consulter au sujet de ces drags, et de savoir si apr&egrave;s
+avoir &eacute;t&eacute; recercl&eacute;s, ils peuvent encore servir, ainsi qu'au sujet de ces
+trois demi-canons, qui furent employ&eacute;s au temps ancien du Parlement et
+diront peut-&ecirc;tre leur mot dans la cause du peuple.</p>
+
+<p>Le vieux soldat et le Puritain s'enfonc&egrave;rent aussit&ocirc;t dans une profonde
+et savante discussion sur les m&eacute;rites des pi&egrave;ces de rempart, des petits
+canons, demi-couleuvrines, sacres, mignons, mortiers, faucons,
+pierriers, autant de types d'artillerie sur chacun desquels Saxon avait
+&agrave; exprimer des opinions bien tranch&eacute;es, &eacute;tay&eacute;es de bien des aventures,
+de bien des exp&eacute;riences personnelles.</p>
+
+<p>Il s'&eacute;tendit ensuite sur les avantages des fl&egrave;ches &agrave; feu, des lances &agrave;
+feu, dans l'attaque ou la d&eacute;fense des places fortes.</p>
+
+<p>Il termina par une longue dissertation sur les fortins, <i>directis
+lareribus</i>, sur les ouvrages en demi-lune, en ligne droite, horizontaux,
+obsculaires, avec tant de mentions des lignes de la Majest&eacute; Imp&eacute;riale, &agrave;
+Gran, qu'il semblait que ce discours ne d&ucirc;t jamais finir.</p>
+
+<p>Nous nous esquiv&acirc;mes pendant qu'il &eacute;tait en train de discuter sur les
+efforts que produisirent les grenades autrichiennes sur une brigade de
+piquiers bavarois &agrave; la bataille d'Obergranstock.</p>
+
+<p>&mdash;Que je sois maudit, si je suis dispos&eacute; &agrave; accepter l'offre de ce
+personnage, dit Sir Gervas &agrave; demi-voix. J'ai entendu parler des m&eacute;nages
+puritains. Beaucoup de pri&egrave;res, peu de vin du Rhin, et de tous c&ocirc;t&eacute;s des
+vols de textes aussi durs, aussi tranchants que des cailloux. On se
+couche avec le soleil, et un sermon est l&agrave; qui vous guette pour peu
+qu'on regarde avec bienveillance la domestique, ou qu'on chantonne un
+refrain de chanson &agrave; boire.</p>
+
+<p>&mdash;La maison peut &ecirc;tre plus importante que celle de mon p&egrave;re, fis-je
+remarquer, mais elle ne peut pas &ecirc;tre plus rigoureuse.</p>
+
+<p>&mdash;Pour cela, je le garantis, s'&eacute;cria Ruben. Quand nous allions &agrave; une
+danse moresque, quand nous organisions un jeu des samedis soir, comme la
+ronde aux baisers ou &laquo;le cur&eacute; qui a perdu son habit&raquo;, j'ai vu Joe C&ocirc;te
+de Fer nous jeter au passage un regard capable de geler le sourire sur
+nos l&egrave;vres. Je vous r&eacute;ponds qu'il aurait aid&eacute; le Colonel Pride &agrave; tuer
+les ours ou &agrave; abattre les ma&iuml;s.</p>
+
+<p>&mdash;Un tel homme e&ucirc;t commis un fratricide en tuant des ours, dit Sir
+Gervas, avec tout le respect que je professe pour votre honorable p&egrave;re,
+ami Clarke.</p>
+
+<p>&mdash;Tout comme vous si vous aviez abattu un papegai, r&eacute;pondis-je en
+souriant. Quant &agrave; l'offre du Maire, nous ne pouvons maintenant nous
+dispenser d'aller &agrave; son repas, et si on le trouve ennuyeux, il vous sera
+ais&eacute; de trouver une excuse, et de vous tirer honorablement de l&agrave;. Mais
+rappelez-vous ceci, Sir Gervas, ces int&eacute;rieurs-l&agrave; sont tr&egrave;s diff&eacute;rents
+de tous ceux que vous connaissez. Aussi donc r&eacute;fr&eacute;nez votre langue: sans
+quoi il pourrait y avoir quelqu'un de f&acirc;ch&eacute;. Si je fais hem! ou si je
+tousse, cela signifiera que vous ferez bien de vous tenir sur vos
+gardes.</p>
+
+<p>&mdash;Convenu, jeune Salomon, s'&eacute;cria-t-il. Il fait r&eacute;ellement bon avoir un
+pilote qui conna&icirc;t comme vous ces eaux sacr&eacute;es. Quant &agrave; moi, je ne me
+doutais pas combien j'&eacute;tais pr&egrave;s des r&eacute;cifs. Mais nos amis ont fini la
+bataille d'Ober... je ne sais pas quoi, et ils s'avancent vers nous.
+J'esp&egrave;re, Monsieur le Maire, que toutes les difficult&eacute;s sont r&eacute;solues?</p>
+
+<p>&mdash;Elles le sont, r&eacute;pondit le Puritain. J'ai &eacute;t&eacute; extr&ecirc;mement &eacute;difi&eacute; par
+les propos de votre colonel, et je suis certain qu'en servant sous ses
+ordres vous ferez grand profit de sa m&ucirc;re exp&eacute;rience.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s probable, monsieur, tr&egrave;s probable! dit Sir Gervas d'un ton
+insouciant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, reprit le Maire, il est pr&egrave;s d'une heure, et notre faible chair
+demande &agrave; grands cris &agrave; manger et &agrave; boire. Je vous en prie, faites-moi
+la faveur de m'accompagner en mon humble demeure, o&ugrave; nous trouverons le
+repas de famille d&eacute;j&agrave; servi.</p>
+
+<p>En disant ces mots, il nous pr&eacute;c&eacute;da pour sortir de la salle, et
+descendit lentement Fore Street, les gens s'&eacute;cartant &agrave; droite et &agrave;
+gauche sur son passage et se d&eacute;couvrant respectueusement devant lui.</p>
+
+<p>De place en place, ainsi qu'il nous le fit remarquer, des mesures
+avaient &eacute;t&eacute; prises pour barrer la route avec de fortes cha&icirc;nes,
+destin&eacute;es &agrave; rompre l'&eacute;lan de la cavalerie.</p>
+
+<p>Dans certains endroits, &agrave; l'angle d'une maison un trou avait &eacute;t&eacute;
+pratiqu&eacute; dans la ma&ccedil;onnerie, et par l&agrave; pointait la gueule noire d'une
+caronade ou d'une pi&egrave;ce de rempart.</p>
+
+<p>Ces pr&eacute;cautions &eacute;taient d'autant plus n&eacute;cessaires, que plusieurs corps
+de cavalerie, sans compter celui que nous avions repouss&eacute;, &eacute;taient
+r&eacute;pandus dans les environs, on le savait, et que la ville, n'ayant plus
+ses remparts, &eacute;tait expos&eacute;e &agrave; une incursion d'un chef audacieux.</p>
+
+<p>La demeure du principal magistrat &eacute;tait une maison trapue, &agrave; fa&ccedil;ade
+carr&eacute;e en pierre, situ&eacute;e dans une cour qui s'ouvrait sur la rue de
+l'Est.</p>
+
+<p>La porte de ch&ecirc;ne, &agrave; imposte pointue, parsem&eacute;e de gros clous de fer,
+avait un air sombre et maussade, mais le vestibule sur lequel elle
+s'ouvrait &eacute;tait clair et a&eacute;r&eacute;.</p>
+
+<p>Il avait un parquet de c&egrave;dre tr&egrave;s poli et &eacute;tait lambriss&eacute; jusqu'&agrave; une
+grande hauteur, d'un bois de nuance fonc&eacute;e qui r&eacute;pandait une odeur
+agr&eacute;able, analogue &agrave; celle de la violette.</p>
+
+<p>Un large escalier partait de l'autre bout du vestibule.</p>
+
+<p>Ce fut par l&agrave; qu'arriva, d'une marche l&eacute;g&egrave;re, au moment de notre entr&eacute;e,
+une jeune fille &agrave; la figure douce, suivie d'une vieille dame charg&eacute;e de
+lingerie blanche.</p>
+
+<p>En nous voyant, la personne &acirc;g&eacute;e battit en retraite, remontant
+l'escalier, pendant que la jeune personne descendait les marches trois &agrave;
+trois, entourait de ses bras le cou du vieillard, et l'embrassait avec
+tendresse, en le regardant bien en face, comme une m&egrave;re regarde un
+enfant, quand elle craint quelque chose d'inqui&eacute;tant.</p>
+
+<p>&mdash;On s'est encore fatigu&eacute;, grand-papa, encore fatigu&eacute;, dit-elle en
+hochant la t&ecirc;te, et lui posant sur chaque &eacute;paule une petite main
+blanche. Vraiment, vraiment, ton courage est plus grand que tes forces.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, petite, dit-il, en passant affectueusement la main &agrave; travers
+une opulente chevelure brune, l'ouvrier doit travailler jusqu'&agrave; ce que
+sonne l'heure du repos. Gentilshommes, voici ma petite fille Ruth, tout
+ce qui reste de ma famille, et la lumi&egrave;re de ma vieillesse. Tout le
+bosquet a &eacute;t&eacute; abattu, et il ne reste plus que le vieux ch&ecirc;ne et le jeune
+rejeton. Ces cavaliers, ma petite, sont venus de loin pour servir la
+cause, et ils nous ont fait l'honneur d'accepter notre hospitalit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes venus au bon moment, gentilshommes, r&eacute;pondit-elle en nous
+regardant bien en face avec un bienveillant sourire, comme celui d'une
+s&oelig;ur accueillant ses fr&egrave;res. La maisonn&eacute;e est r&eacute;unie autour de la
+table, et le repas est pr&ecirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Pas plus pr&ecirc;t que nous ne le sommes, s'&eacute;cria le robuste vieux
+bourgeois. Conduis nos h&ocirc;tes &agrave; leurs places, pendant que j'&ocirc;terai cette
+robe officielle, ma cha&icirc;ne et mon col de fourrure, avant de rompre mon
+je&ucirc;ne.</p>
+
+<p>&Agrave; la suite de notre jolie conductrice, nous entr&acirc;mes dans une chambre
+tr&egrave;s grande et tr&egrave;s haute, dont les murs &eacute;taient rev&ecirc;tus de panneaux de
+ch&ecirc;ne et dont chaque extr&eacute;mit&eacute; &eacute;tait orn&eacute;e d'une tapisserie.</p>
+
+<p>Le parquet &eacute;tait en marqueterie &agrave; la fa&ccedil;on fran&ccedil;aise et couvert d'une
+quantit&eacute; de peaux et de tapis.</p>
+
+<p>&Agrave; un bout de la pi&egrave;ce se dressait une grande chemin&eacute;e de marbre, assez
+vaste pour former &agrave; elle seule une petite chambre, meubl&eacute;e, comme au
+temps jadis, d'un appui pour les ferrures, dans le centre, et pourvue de
+larges bancs en pierre sur les c&ocirc;t&eacute;s.</p>
+
+<p>Au-dessus du manteau de la chemin&eacute;e, des rang&eacute;es de crochets avaient
+servi, &agrave; ce qu'il me sembla, &agrave; supporter des armes, car les riches
+marchands anglais avaient coutume d'en avoir chez eux au moins en
+quantit&eacute; suffisante pour &eacute;quiper leurs apprentis et leurs ouvriers.</p>
+
+<p>Mais elles avaient &eacute;t&eacute; enlev&eacute;es, et il ne restait plus d'autre indice
+des temps de troubles, qu'un monceau de piques et de hallebardes
+entass&eacute;es dans un coin.</p>
+
+<p>Au milieu de la chambre s'&eacute;tendait une longue table massive, autour de
+laquelle &eacute;taient assis trente ou quarante personnes, pour la plupart des
+hommes.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient tous debout &agrave; notre entr&eacute;e.</p>
+
+<p>&Agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; la plus &eacute;loign&eacute;e de la table, un individu &agrave; figure grave
+d&eacute;bitait avec une prononciation tra&icirc;nante des actions de gr&acirc;ce qui n'en
+finissaient pas.</p>
+
+<p>Cela commen&ccedil;ait par une formule de reconnaissance, pour la nourriture,
+mais se perdait dans des histoires d'&Eacute;glise et d'&Eacute;tat, pour finir par
+une supplication en faveur d'Isra&euml;l, qui venait de prendre les armes
+pour livrer les batailles du Seigneur.</p>
+
+<p>Pendant tout ce temps-l&agrave;, nous formions un groupe pr&egrave;s de la porte,
+nu-t&ecirc;te, et nous nous occupions &agrave; observer la compagnie et nous pouvions
+le faire de plus pr&egrave;s que la politesse ne nous e&ucirc;t permis de le faire,
+si les gens n'avaient pas tenu les yeux baiss&eacute;s, et si leur pens&eacute;e ne
+s'&eacute;tait pas port&eacute;e ailleurs.</p>
+
+<p>Il y en avait de tous les &acirc;ges, depuis les barbons jusqu'aux jeunes
+gar&ccedil;ons ayant &agrave; peine d&eacute;pass&eacute; les dix-huit ans.</p>
+
+<p>Tous avaient sur les traits la m&ecirc;me expression aust&egrave;re et solennelle.</p>
+
+<p>Tous &eacute;taient v&ecirc;tus de la m&ecirc;me fa&ccedil;on, de costumes simples et sombres.</p>
+
+<p>&Agrave; part la blancheur de leurs larges cols et de leurs manches, pas un
+cordon de couleur n'&eacute;gayait la triste s&eacute;v&eacute;rit&eacute; de leur habillement.</p>
+
+<p>Leurs vestes et leurs gilets noirs &eacute;taient de coupe droite et collante,
+et leurs souliers de cuir Cordoue, qui, au temps de notre jeunesse,
+&eacute;taient d'ordinaire l'endroit pr&eacute;f&eacute;r&eacute; pour quelques menus ornements,
+&eacute;taient tous, sans exception, &agrave; bouts carr&eacute;s et attach&eacute;s avec des
+cordons de couleur fonc&eacute;e.</p>
+
+<p>La plupart portaient des baudriers simples en cuir non tann&eacute;, mais les
+armes elles-m&ecirc;mes, ainsi que les larges chapeaux de feutres et les
+manteaux noirs, &eacute;taient entass&eacute;s sur les bancs, ou d&eacute;pos&eacute;s sur les
+si&egrave;ges le long des murs.</p>
+
+<p>Ils tenaient les mains jointes, la t&ecirc;te pench&eacute;e et &eacute;coutaient cette
+allocution inopportune, en t&eacute;moignant de temps &agrave; autre, par un
+g&eacute;missement ou une exclamation, de l'&eacute;motion que les paroles du
+pr&eacute;dicant excitaient en eux.</p>
+
+<p>Les trop longues actions de gr&acirc;ces se termin&egrave;rent enfin.</p>
+
+<p>La troupe s'assit et se mit sans autre retard ni c&eacute;r&eacute;monie &agrave; attaquer
+les gros quartiers de viande qui fumaient devant elle.</p>
+
+<p>Notre jeune h&ocirc;tesse nous conduisit au bout de la table, o&ugrave; une haute
+chaise sculpt&eacute;e, pourvue d'un coussin noir, indiquait la place du ma&icirc;tre
+de la maison.</p>
+
+<p><i>Mistress</i> Timewell s'assit &agrave; la droite du Maire, ayant &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle
+Sir Gervas et la place d'honneur, la gauche, &eacute;tant donn&eacute;e &agrave; Saxon.</p>
+
+<p>&Agrave; ma gauche &eacute;tait assis Lockarby, dont j'avais vu les yeux se fixer avec
+une admiration visible et persistante sur la jeune Puritaine depuis le
+premier instant o&ugrave; il l'avait aper&ccedil;ue.</p>
+
+<p>La table n'&eacute;tant pas tr&egrave;s large, nous pouvions causer d'un bord &agrave;
+l'autre malgr&eacute; le fracas de vaisselle et des plats, malgr&eacute; l'affairement
+des domestiques et le grave bourdonnement des voix.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le personnel de la maison de mon p&egrave;re, fit remarquer notre
+h&ocirc;tesse, s'adressant &agrave; Saxon. Il n'y a ici personne qui ne soit &agrave; son
+service. Il a un grand nombre d'apprentis dans le commerce de la laine.
+Nous sommes ici quarante &agrave; chaque repas, tous les jours de l'ann&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Et un repas fameux, dit Saxon, en jetant un regard sur la table, du
+saumon, des c&ocirc;tes de b&oelig;uf, des croupes de mouton, des p&acirc;t&eacute;s de veau,
+qu'est-ce qu'un homme peut d&eacute;sirer de plus? De la bi&egrave;re brass&eacute;e &agrave; la
+maison, servie en abondance, pour faire descendre tout cela. Si le digne
+Ma&icirc;tre Timewell trouve le moyen d'approvisionner l'arm&eacute;e de cette fa&ccedil;on,
+je serai le premier &agrave; lui en &ecirc;tre reconnaissant. Une tasse d'eau sale,
+et un morceau de viande enfil&eacute; sur une baguette de fusil et charbonn&eacute;e
+plut&ocirc;t que r&ocirc;tie au feu du bivouac, voil&agrave; probablement ce qui succ&eacute;dera
+&agrave; ces douceurs.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vaut-il pas mieux avoir la foi? dit la jeune Puritaine. Le Tout
+Puissant ne nourrira-t-il pas ses soldats, tout de m&ecirc;me qu'&Eacute;lis&eacute;e fut
+nourri dans sa solitude et qu'Agar le fut dans le d&eacute;sert?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit un jeune homme &agrave; la tignasse fris&eacute;e, au teint basan&eacute;, qui
+&eacute;tait assis &agrave; la droite de Sir Gervas, il pourvoira &agrave; nos besoins, tout
+de m&ecirc;me qu'un ruisseau jaillit des endroits secs, tout de m&ecirc;me que les
+cailles et la manne tomb&egrave;rent en abondance sur le sol st&eacute;rile.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'esp&egrave;re bien, mon jeune monsieur, dit Saxon, mais il ne nous
+faudra pas moins organiser un service d'approvisionnement, avec une
+escorte de chariots num&eacute;rot&eacute;s, et un intendant pour chacun, &agrave; la fa&ccedil;on
+allemande. Ce sont l&agrave; choses qu'il ne faut point laisser au hasard.</p>
+
+<p>&Agrave; cette remarque, la jolie <i>Mistress</i> Timewell leva les yeux d'un air
+presque effar&eacute;, comme si elle en &eacute;tait scandalis&eacute;e.</p>
+
+<p>Ses pens&eacute;es auraient pris la forme de paroles, si &agrave; ce moment m&ecirc;me, son
+p&egrave;re n'&eacute;tait entr&eacute; dans la salle, o&ugrave; toute la compagnie se leva et
+salua, pendant qu'il gagnait sa place.</p>
+
+<p>&mdash;Asseyez-vous, mes amis, dit-il, en faisant un geste de la main...
+Colonel Saxon, nous sommes des gens simples, et l'antique vertu du
+respect pour nos anciens n'est point enti&egrave;rement &eacute;teinte chez nous.
+J'esp&egrave;re, Ruth, reprit-il que tu as pourvu aux besoins de nos h&ocirc;tes?</p>
+
+<p>Nous protest&acirc;mes d'une seule voix que nous n'avions jamais &eacute;t&eacute; l'objet
+d'autant d'attention et d'hospitalit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, c'est bien, dit le bon tisseur de laine, mais vos
+assiettes sont nettes et vos verres vides. William, veillez &agrave; cela. Un
+bon travailleur sait toujours d&eacute;couper &agrave; table. Si un de mes apprentis
+n'arrive pas &agrave; faire plat net, je sais que je ne tirerai pas grand chose
+de lui quand il maniera l'outil &agrave; carder et le chardon &agrave; foulon. Les
+muscles et les nerfs se font avec des mat&eacute;riaux... Une tranche de ce
+quartier de b&oelig;uf, William... &Agrave; propos de cette bataille
+d'Obergranstock, colonel, quel fut le r&ocirc;le qu'y joua ce r&eacute;giment de
+Pandous dans lequel vous aviez une commission?</p>
+
+<p>Sur une question de ce genre, vous pouviez vous imaginer que Saxon avait
+bien des choses &agrave; dire.</p>
+
+<p>Les deux hommes ne tard&egrave;rent pas &agrave; s'enfoncer dans une discussion anim&eacute;e
+o&ugrave; les incidents de la Dune de Roundway et de la bande de Marston furent
+mis en parall&egrave;le avec les r&eacute;sultats d'une vingtaine d'affaires aux noms
+impossibles &agrave; prononcer, dans les Alpes de Styrie et sur les bords du
+Danube.</p>
+
+<p>Dans sa vaillante jeunesse, Ma&icirc;tre Timewell avait command&eacute; d'abord un
+escadron, puis un r&eacute;giment, pendant les guerres du Parlement, depuis la
+bataille de Chalgrove jusqu'&agrave; la lutte finale &agrave; Worcester, en sorte que
+ces aventures militaires, sans avoir autant de diversit&eacute; et d'&eacute;tendue
+que celles de son interlocuteur, &eacute;taient suffisantes pour lui permettre
+de formuler et d&eacute;fendre des opinions pr&eacute;cises.</p>
+
+<p>Au fond, elles &eacute;taient les m&ecirc;mes que celles du soldat de fortune, mais
+lorsque leurs id&eacute;es diff&eacute;raient sur quelque d&eacute;tail, aussit&ocirc;t s'engageait
+un feu crois&eacute; d'expressions militaires.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait tant question d'estacades, de palissades, de comparaisons entre
+la cavalerie l&eacute;g&egrave;re et la grosse cavalerie, entre piquiers et
+mousquetaires, entre lansquenets et lanciers que l'oreille du profane
+&eacute;tait &eacute;tourdie de ce torrent de mots.</p>
+
+<p>Enfin, &agrave; propos d'un d&eacute;tail de fortification, le Maire tra&ccedil;a le plan de
+ses ouvrages avanc&eacute;s avec des cuillers et des fourchettes, pendant que
+Saxon ouvrait ses parall&egrave;les avec des lignes de morceaux de pain, les
+poussait rapidement en traverses et chemins couverts, pour s'&eacute;tablir sur
+l'angle rentrant de la redoute du Maire.</p>
+
+<p>De l&agrave; partit une nouvelle discussion au sujet des contre mines, ce qui
+e&ucirc;t pour effet de donner au d&eacute;bat un redoublement d'ardeur.</p>
+
+<p>Pendant que cette dispute amicale avait lieu entre les anciens, Sir
+Gervas J&eacute;r&ocirc;me et <i>Mistress</i> s'&eacute;taient mis &agrave; causer d'un bout de
+la table &agrave; l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Mes chers enfants, j'ai rarement vu une figure aussi belle que celle
+de cette demoiselle puritaine.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait belle de cette sorte de beaut&eacute; modeste et virginale o&ugrave; les
+traits doivent leur charme au charme de l'&acirc;me qui les illumine.</p>
+
+<p>Le corps, dans sa perfection de forme, semblait n'&ecirc;tre que l'expression
+de l'esprit accompli qui l'habitait.</p>
+
+<p>Sa chevelure brun fonc&eacute; tombait en arri&egrave;re depuis son front large et
+blanc, qu'embellissaient deux sourcils fortement marqu&eacute;s, et de grands
+yeux bleus et pensifs.</p>
+
+<p>L'ensemble de ses traits avait un caract&egrave;re de douceur qui faisait
+songer &agrave; la tourterelle.</p>
+
+<p>N&eacute;anmoins il y avait dans la bouche une fermet&eacute;, dans le menton une
+d&eacute;licate saillie qui indiquaient qu'en des temps de trouble et de
+danger, la petite demoiselle saurait se montrer la digne descendante du
+soldat T&ecirc;te-Ronde et du magistrat puritain.</p>
+
+<p>Je suis certain qu'en des circonstances o&ugrave; des matrones, &agrave; la voix plus
+forte et plus autoritaire, se seraient vues r&eacute;duites au silence, la
+jeune fille du Maire, avec sa douce voix, n'aurait pas &eacute;t&eacute; longtemps &agrave;
+perdre son accent de conciliation et &agrave; laisser appara&icirc;tre l'&eacute;nergie
+naturelle qu'elle cachait.</p>
+
+<p>Je fus fort diverti en observant le mal que Sir Gervas se donnait pour
+causer avec elle, car la demoiselle et lui appartenaient &agrave; des mondes si
+profond&eacute;ment divers, qu'il lui fallait toute sa galanterie, tout son
+esprit, pour se maintenir sur un terrain o&ugrave; ses propos fussent
+intelligibles pour elle.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, <i>Mistress</i> Ruth, vous employez une grande partie de votre
+temps &agrave; la lecture, remarqua Sir Gervas, je me demande si vous pouvez
+faire autre chose, &eacute;tant aussi loin de la Ville.</p>
+
+<p>&mdash;De la ville? dit-elle d'un air surpris. Est-ce que Taunton n'est point
+une ville.</p>
+
+<p>&mdash;Le Ciel me pr&eacute;serve de dire le contraire, r&eacute;pondit Sir Gervas et tout
+particuli&egrave;rement en pr&eacute;sence d'un aussi grand nombre de dignes bourgeois
+qui passent pour &ecirc;tre assez susceptibles en ce qui regarde l'honneur de
+leur cit&eacute; natale. Il n'en est pas moins vrai, belle <i>Mistress</i>, que la
+ville de Londres l'emporte sur toutes les autres villes &agrave; tel point
+qu'on la nomme la Ville, ainsi que je viens de le faire.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est bien grande alors, s'&eacute;cria-t-elle, avec un joli &eacute;tonnement.
+Mais on b&acirc;tit de nouvelles maisons &agrave; Taunton, en dehors des anciennes
+murailles, et de l'autre c&ocirc;t&eacute; de Shuttern, et m&ecirc;me sur l'autre bord de
+la rivi&egrave;re. Peut-&ecirc;tre sera-t-elle aussi grande, avec le temps.</p>
+
+<p>&mdash;Quand bien m&ecirc;me on ajouterait toute la population de Taunton &agrave;
+Londres, dit Sir Gervas, personne n'y remarquerait le moindre
+accroissement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, vous vous moquez de moi, s'&eacute;cria la petite provinciale.
+C'est contre toute raison.</p>
+
+<p>&mdash;Votre grand-p&egrave;re confirmera mes paroles, dit Sir Gervas. Mais pour
+revenir &agrave; vos lectures, je parierais qu'il n'y a pas une page de Scud&eacute;ry
+et de son <i>Grand Cyrus</i> que vous n'ayez lue. Sans nul doute vous
+connaissez tr&egrave;s bien les choses sentimentales qui se trouvent dans
+Cowley, dans Waller, ou Dryden?</p>
+
+<p>&mdash;Qui sont ces gens-l&agrave;? demanda-t-elle. Dans quelle &eacute;glise pr&ecirc;chent-ils?</p>
+
+<p>&mdash;Sur ma foi! s'&eacute;cria le baronnet en riant, l'honn&ecirc;te John pr&ecirc;che dans
+l'&eacute;glise de Will Unwin, connue de tout le monde sous la d&eacute;nomination de
+&laquo;Chez Will&raquo;, et bien souvent deux heures du matin sonnent avant la fin
+de son sermon. Mais pourquoi cette question? Croyez-vous que nul n'a le
+droit d'&eacute;crire sur du papier, &agrave; moins qu'il ne porte une robe et n'ait
+grimp&eacute; dans une chaire. Je me figurais que toutes les personnes de votre
+sexe avaient lu Dryden. Dites-moi, je vous prie, quels sont vos livres
+favoris.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a le <i>Tocsin sonn&eacute; aux Inconvertis</i> d'Alleine, dit-elle.
+C'est un ouvrage qui vous remue, un ouvrage qui a op&eacute;r&eacute; beaucoup de bien.
+N'avez-vous pas ressenti des fruits abondants &agrave; sa lecture?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai point lu l'ouvrage que vous d&eacute;signez, avoua Sir Gervas.</p>
+
+<p>&mdash;Point lu? s'&eacute;cria-t-elle en levant les sourcils. Vraiment, je croyais
+que tout le monde avait lu le <i>Tocsin</i>. Alors, que pensez-vous des
+<i>Combats du Fid&egrave;le</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai point lu.</p>
+
+<p>&mdash;Ou bien des <i>Sermons</i> de Baxter? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne les ai point lus.</p>
+
+<p>&mdash;Et le <i>Cordial de l'Esprit</i>, par Bull?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai point lu.</p>
+
+<p><i>Mistress</i> Ruth le regarda en ouvrant de grands yeux, pleins d'un
+&eacute;tonnement sinc&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Vous trouverez peut-&ecirc;tre qu'en parlant ainsi je manque d'&eacute;ducation,
+mais je ne puis m'emp&ecirc;cher d'&ecirc;tre surprise. O&ugrave; donc avez-vous &eacute;t&eacute;?
+Qu'avez-vous fait pendant toute votre vie? Mais voyons, les enfants des
+rues eux-m&ecirc;mes ont lu ces livres.</p>
+
+<p>&mdash;La v&eacute;rit&eacute;, c'est que des ouvrages de cette sorte ne se rencontrent
+gu&egrave;re sur notre chemin, &agrave; Londres, r&eacute;pondit Sir Gervas. Une pi&egrave;ce de
+Georges Etheredge, des bouts-rim&eacute;s de Sir John Suckling sont choses plus
+l&eacute;g&egrave;res, bien qu'elles soient peut-&ecirc;tre moins nourrissantes pour
+l'esprit. &Agrave; Londres, on peut se tenir au fait de ce qui se passe dans le
+monde des lettres, sans avoir beaucoup de lectures &agrave; faire, car sans
+parler des comm&eacute;rages des caf&eacute;s et des nouvelles &agrave; la main qu'on
+rencontre sur sa route, il y a les bavardages des po&egrave;tes et les
+beaux-esprits dans les assembl&eacute;es, puis de temps en temps, peut-&ecirc;tre une
+soir&eacute;e ou deux dans la semaine, le th&eacute;&acirc;tre, avec Vanbrugh ou Farquhar.
+Ainsi on ne fausse pas longtemps compagnie aux Muses. Puis, apr&egrave;s la
+pi&egrave;ce, si l'on se sent dispos&eacute; &agrave; tenter la fortune au tapis-vert chez
+Groom Porter, on peut aller faire un tour au &laquo;Cocotier&raquo; si l'on est
+Tory, ou &agrave; Saint-James, si l'on est un Whig. Il y a dix contre un &agrave;
+parier que la conversation tournera sur la fa&ccedil;on de composer des
+alca&iuml;ques, ou sur la rivalit&eacute; entre le vers blanc et le vers rim&eacute;. Puis,
+apr&egrave;s un arri&egrave;re-souper, on s'en ira chez Will ou chez Slaughter o&ugrave; l'on
+trouvera le vieux John, ainsi que Tickell, Congr&egrave;ve, et le reste de la
+troupe, en train de travailler ferme sur les unit&eacute;s dramatiques, ou sur
+la justice po&eacute;tique, ou d'autres sujets analogues. J'avoue que mes go&ucirc;ts
+ne me portent gu&egrave;re dans cette direction, et qu'&agrave; cette heure-l&agrave;,
+j'avais le tort de consacrer mon temps &agrave; la bouteille de vin, au cornet
+&agrave; d&eacute;s, ou bien...</p>
+
+<p>&mdash;Hem! Hem! fis-je tr&egrave;s bruyamment pour le mettre sur ses gardes, car
+plusieurs des Puritains &eacute;taient aux &eacute;coutes, avec des mines qui
+exprimaient toute autre chose que de l'approbation.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous dites de Londres m'int&eacute;resse vivement, dit la jeune
+Puritaine, bien que ces noms et ces endroits n'aient pas beaucoup de
+sens pour mes oreilles d'ignorante. Mais vous avez parl&eacute; du th&eacute;&acirc;tre.
+Assur&eacute;ment, personne ne s'approche de ces antres d'iniquit&eacute;, de ces
+pi&egrave;ges que tend le Mauvais? Le bon et sanctifi&eacute; Ma&icirc;tre Bull d&eacute;clara du
+haut de la chaire que ce sont l&agrave; les lieux o&ugrave; se rassemblent les
+effront&eacute;s, les lieux que hantent de pr&eacute;f&eacute;rence les pervers Assyriens, et
+qui sont aussi dangereux pour l'&acirc;me qu'aucune de ces constructions
+papistes pourvues d'un clocher, o&ugrave; la cr&eacute;ature est d'une mani&egrave;re
+sacril&egrave;ge confondue avec le Cr&eacute;ateur.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; qui est bien parl&eacute;, et qui est bien vrai, <i>Mistress</i> Timewell,
+s'&eacute;cria le jeune et efflanqu&eacute; Puritain de gauche, qui avait pr&ecirc;t&eacute; une
+oreille attentive &agrave; toute la conversation. Il y a plus de choses
+mauvaises en ces maisons-l&agrave;, qu'en toutes les cit&eacute;s de la plaine. Je ne
+doute point que la col&egrave;re du Seigneur ne fonde un jour sur elles et ne
+les d&eacute;truise enti&egrave;rement, ainsi que les hommes dissolus et les femmes
+perdues qui les fr&eacute;quentent.</p>
+
+<p>&mdash;Vos opinions tranch&eacute;es sont sans doute, mon ami, fond&eacute;es sur une
+connaissance compl&egrave;te de votre sujet, dit avec calme Sir Gervas. Combien
+de fois, dites-moi, &ecirc;tes-vous entr&eacute; dans ces maisons que vous d&eacute;criez?</p>
+
+<p>&mdash;Gr&acirc;ce au Seigneur, je n'ai jamais &eacute;t&eacute; tent&eacute; de m'&eacute;carter du droit
+chemin jusqu'au point de mettre les pieds dans une seule. Je n'ai pas
+m&ecirc;me p&eacute;n&eacute;tr&eacute; dans ce vaste &eacute;gout qu'on appelle Londres. Toutefois,
+j'esp&egrave;re, et avec moi d'autres fid&egrave;les, que nous arriverons un jour &agrave;
+nous mettre en marche dans cette direction, nos estocs au c&ocirc;t&eacute;, avant
+que cette affaire-ci soit termin&eacute;e, et alors, je vous en r&eacute;ponds, nous
+ne nous bornerons pas, comme fit Cromwell, &agrave; clore ces s&eacute;jours du vice,
+mais nous n'en laisserons pas pierre sur pierre, nous s&egrave;merons du sel
+sur leur emplacement, si bien qu'ils deviennent pour le peuple un
+proverbe et une occasion de siffler.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, John Derrick, dit le Maire, qui avait saisi au vol
+la fin de ces remarques. Toutefois m'est avis que de parler moins haut
+et de vous mettre moins en avant, vous si&eacute;rait mieux, quand vous vous
+entretenez avec les invit&eacute;s de votre ma&icirc;tre... &Agrave; propos de ces m&ecirc;mes
+th&eacute;&acirc;tres, colonel, cette fois-ci, quand nous aurons le dessus, nous ne
+tol&eacute;rerons pas que l'ivraie d'autrefois &eacute;touffe le nouveau froment. Nous
+savons quel fruit ont produit ces endroits-l&agrave; au temps de Charles, les
+Gwynn, les Palmer, et toute la vile bande de parasites impurs,
+prostitu&eacute;s. &Ecirc;tes-vous jamais all&eacute; &agrave; Londres, capitaine Clarke?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, je suis n&eacute; et j'ai &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute; &agrave; la campagne.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'en valez que mieux, dit notre h&ocirc;te. J'y suis all&eacute; deux fois. La
+premi&egrave;re, ce fut au temps du Parlement Croupion, lorsque Lambert amena
+sa division pour terrifier les Communes. Je fus alors log&eacute; &agrave; l'<i>Enseigne
+des Quatre Croix</i> dans Southwark, alors tenue par un digne homme, un
+nomm&eacute; John Dolman, avec lequel j'eus plus d'un &eacute;difiant entretien au
+sujet de la pr&eacute;destination. Tout &eacute;tait tranquille et bien r&eacute;gl&eacute; alors,
+je vous en r&eacute;ponds, et vous auriez pu aller &agrave; pied de Westminster &agrave; la
+Tour, en pleine nuit, que vous n'auriez pas entendu d'autre bruit que le
+murmure des pri&egrave;res et le chant des hymnes. D&egrave;s qu'il faisait sombre, on
+ne rencontrait dans les rues pas un ruffian, pas une p&eacute;ronnelle, rien
+que des citadins bien pos&eacute;s allant &agrave; leurs affaires, ou des
+hallebardiers de la garde. La seconde visite que je fis eut lieu au
+sujet de cette affaire de la d&eacute;molition des remparts. Alors moi et l'ami
+Foster, le gantier, nous f&ucirc;mes envoy&eacute;s &agrave; la t&ecirc;te d'une d&eacute;putation de
+cette ville au Conseil Priv&eacute; de Charles. Qui aurait cru que si peu
+d'ann&eacute;es auraient pu produire un pareil changement? Toutes les mauvaises
+choses qu'on avait fait rentrer sous terre &agrave; coups de pieds avaient
+germ&eacute;, pullul&eacute;, si bien qu'enfin cette vermine d&eacute;borda dans les rues, et
+que les gens pieux furent r&eacute;duits &agrave; fuir la lumi&egrave;re du jour. Apollyon en
+personne triompha vraiment pendant quelque temps. Un homme paisible ne
+pouvait parcourir &agrave; pied les rues sans &ecirc;tre bouscul&eacute; dans le ruisseau
+par des bravaches, des rodomonts, ou accost&eacute; par des femelles fard&eacute;es.
+Brigands et volereaux, manteaux brod&eacute;s, &eacute;perons sonores, bottes
+d&eacute;coup&eacute;es &agrave; jour, grandes plumes, querelleurs, souteneurs, jurons et
+blasph&egrave;mes, je vous r&eacute;ponds que l'enfer s'enrichissait. Et jusque dans
+l'isolement de votre voiture, vous n'&eacute;tiez pas &agrave; l'abri du larron.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela, monsieur? demanda Ruben.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, tenez, voici comment. Comme c'est moi qui en ai p&acirc;ti, j'ai
+mieux que tout autre le droit de conter la chose. Vous saurez qu'apr&egrave;s
+avoir &eacute;t&eacute; re&ccedil;us, d'une fa&ccedil;on tr&egrave;s froide&mdash;car nous &eacute;tions aussi bien vus
+du Conseil Priv&eacute; que le collecteur de l'imp&ocirc;t du foyer l'est de la
+m&eacute;nag&egrave;re villageoise&mdash;on nous invita par raillerie, je suppose, plut&ocirc;t
+que par courtoisie, &agrave; la r&eacute;ception du soir au Palais de Buckingham. Nous
+n'aurions pas demand&eacute; mieux, que de nous en excuser, mais nous
+redoutions que notre refus ne f&ucirc;t regard&eacute; comme une offense gratuite, et
+qu'il ne f&ucirc;t nuisible au succ&egrave;s de notre mission. Mes habits de gros
+drap &eacute;taient un peu grossiers pour une telle circonstance, mais je
+r&eacute;solus de les garder pour me pr&eacute;senter, en y ajoutant un gilet neuf de
+baye &agrave; devant de soie, et une bonne perruque, que je payai trois livres
+dix shillings au Haymarket.</p>
+
+<p>Le jeune Puritain qui faisait vis-&agrave;-vis, fit des yeux blancs en
+murmurant quelques mots comme &laquo;sacrifier &agrave; Dagon,&raquo; et qui heureusement
+ne furent pas entendus de l'&eacute;nergique vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'&eacute;tait l&agrave; que vanit&eacute; mondaine, dit le Maire, car avec toute la
+d&eacute;f&eacute;rence possible, Sir Gervas J&eacute;r&ocirc;me, la chevelure naturelle d'un
+homme, quand elle est arrang&eacute;e avec un peu de go&ucirc;t, avec peut-&ecirc;tre une
+pinc&eacute;e de poudre, est, &agrave; mon avis, l'ornement qui convient le mieux &agrave; sa
+t&ecirc;te. Ce qui a de la valeur, c'est le contenu et non le contenant. Apr&egrave;s
+avoir dispos&eacute; cette friperie, le bon Ma&icirc;tre Foster et moi nous lou&acirc;mes
+une <i>calash</i>, et on partit pour le Palais. Nous &eacute;tions tout entiers dans
+une conversation s&eacute;rieuse, et, je l'esp&egrave;re, profitable, pendant qu'on
+parcourait les rues interminables de la ville, lorsque soudain je sentis
+une violente traction &agrave; la t&ecirc;te, et mon chapeau fut lanc&eacute; sur mes
+genoux. Je levai les mains: le croiriez-vous, elles touch&egrave;rent ma t&ecirc;te
+nue. La perruque avait disparu. Nous descendions &agrave; ce moment
+Fleet-Street, et il n'y avait dans la <i>calash</i> d'autre personne que
+l'ami Foster, qui &eacute;tait aussi abasourdi que moi. Nous regard&acirc;mes en
+haut, en bas, sur les si&egrave;ges et par-dessous: pas la moindre trace de la
+perruque. Elle s'&eacute;tait &eacute;vapor&eacute;e sans laisser d'indices.</p>
+
+<p>&mdash;Dans quel endroit, alors? demand&acirc;mes-nous d'une seule voix.</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait la question que nous cherch&acirc;mes &agrave; r&eacute;soudre. Je vous assure que
+pendant un moment nous cr&ucirc;mes que c'&eacute;tait l&agrave; une punition pour avoir
+accord&eacute; autant d'attention &agrave; de telles sottises charnelles.</p>
+
+<p>&laquo;Puis, il me vint &agrave; l'esprit que cela pourrait bien &ecirc;tre le fait de
+quelque lutin malicieux, comme le tambour de Tedworth, ou ceux qui
+caus&egrave;rent quelques d&eacute;sordres il n'y avait pas fort longtemps &agrave; la maison
+Gast, &agrave; Little Burton dans notre comt&eacute; de Somerset.</p>
+
+<p>&laquo;Croyant cela, nous appel&acirc;mes le cocher, et lui d&icirc;mes ce qui &eacute;tait
+arriv&eacute;. L'homme descendit de son perchoir, et quand il eut entendu notre
+r&eacute;cit, il se r&eacute;pandit en propos des plus grossiers, passa derri&egrave;re son
+<i>calash</i>, et nous fit voir qu'une fente avait &eacute;t&eacute; pratiqu&eacute;e dans
+le cuir dont la capote &eacute;tait faite.</p>
+
+<p>&laquo;Le voleur avait gliss&eacute; sa main par l&agrave; et avait fait passer ma perruque
+par le trou, en se tenant debout sur la barre de traverse de la voiture.</p>
+
+<p>&laquo;C'&eacute;tait chose assez commune, dit-il, et les voleurs de perruques
+formaient une corporation nombreuse. Ils se tenaient au guet dans les
+environs des boutiques des perruquiers, et lorsqu'ils voyaient un client
+sortir avec une emplette qui en valait la peine, ils le suivaient et si
+par hasard celui-ci partait en voiture, ils employaient ce moyen pour le
+voler.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'il en soit ainsi ou autrement, je n'ai jamais revu ma perruque, et
+je fus oblig&eacute; d'en acheter une autre, avant de me hasarder en pr&eacute;sence
+du Roi.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; vraiment une &eacute;trange aventure, s'&eacute;cria Saxon. Mais comment la
+chose tourna-t-elle pour vous dans la soir&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;D'une fa&ccedil;on fort piteuse, car la figure de Charles, qui avait le teint
+assez sombre en tout temps, s'assombrit encore &agrave; notre entr&eacute;e, et son
+fr&egrave;re le Papiste ne se montra gu&egrave;re plus complaisant. On ne nous avait
+amen&eacute;s l&agrave; que dans le but de nous &eacute;blouir de leur clinquant, de leurs
+hochets, et pour que nous eussions &agrave; raconter de belles choses aux gens
+de l'Ouest.</p>
+
+<p>&laquo;Il y avait l&agrave; des courtisans &agrave; l'&eacute;chine souple, des nobles &agrave; la
+d&eacute;marche guind&eacute;e, des courtisanes aux &eacute;paules nues, et qui sans leur
+haute naissance, auraient &eacute;t&eacute; envoy&eacute;es &agrave; Bridewell aussi bien que pas
+une des pauvres filles qu'on a promen&eacute;es derri&egrave;re une charrette. Puis,
+il y avait l&agrave; les gentilshommes de la chambre, avec leurs habits couleur
+de cinnamome ou de prune, et un bel &eacute;talage de dentelle, d'or, de soie,
+de plumes d'autruche.</p>
+
+<p>&laquo;L'ami Foster et moi, nous nous faisions l'effet de deux corbeaux qui se
+seraient &eacute;gar&eacute;s parmi une troupe de paons. Mais nous avions pr&eacute;sent &agrave;
+l'esprit Celui &agrave; l'image duquel nous avons &eacute;t&eacute; cr&eacute;&eacute;s, et nous nous
+comport&acirc;mes, je l'esp&egrave;re, en citoyens anglais, ind&eacute;pendants.</p>
+
+<p>&laquo;Sa Gr&acirc;ce le Duc de Buckingham se permit de nous railler.</p>
+
+<p>&laquo;Rochester nous tint des propos narquois.</p>
+
+<p>&laquo;Les femmes minaudaient, mais nous pr&eacute;sent&acirc;mes notre front de bataille,
+mon ami et moi, pour discuter, ainsi que je m'en souviens bien, les tr&egrave;s
+pr&eacute;cieuses doctrines de l'&eacute;lection et de la r&eacute;probation, sans faire
+grande attention &agrave; ceux qui se moquaient de nous, non plus qu'aux gens
+qui jouaient, &agrave; notre gauche, ni aux gens qui dansaient &agrave; notre droite.</p>
+
+<p>&laquo;Nous t&icirc;nmes bon ainsi pendant toute la soir&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Alors s'apercevant que ces gens-l&agrave; ne s'amuseraient gu&egrave;re &agrave; nos d&eacute;pens,
+Milord Clarendon, le chancelier, nous fit signe de nous retirer, ce que
+nous f&icirc;mes sans nous presser, apr&egrave;s avoir salu&eacute; le Roi et la soci&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Non, pour cela, je ne l'aurais jamais fait, s'&eacute;cria le jeune Puritain
+qui avait &eacute;cout&eacute; attentivement le r&eacute;cit de son ancien. N'e&ucirc;t-il pas &eacute;t&eacute;
+bien plus &agrave; propos de lever vos mains et d'appeler la vengeance sur eux,
+ainsi que le fit le saint homme de jadis sur les cit&eacute;s criminelles.</p>
+
+<p>&mdash;Plus &agrave; propos, dites-vous? r&eacute;pondit le Maire avec impatience. Ce qui
+est le plus &agrave; propos, c'est que la jeunesse se taise, jusqu'au moment o&ugrave;
+on lui demande son avis sur des affaires de ce genre. La col&egrave;re de Dieu
+marche avec des pieds de plomb, mais elle frappe avec des mains de fer.
+Au moment propice qu'il s'est choisi, il a jug&eacute; quand serait pleine &agrave;
+d&eacute;border la coupe des iniquit&eacute;s de ces hommes-l&agrave;. Ce n'est point &agrave; nous
+&agrave; l'en instruire. Ainsi que l'a dit le Sage, les mal&eacute;dictions ont
+l'habitude de revenir &agrave; leur perchoir. Mettez-vous cela dans l'esprit,
+Ma&icirc;tre Derrick, et n'en soyez pas trop lib&eacute;ral.</p>
+
+<p>Le jeune apprenti&mdash;car c'en &eacute;tait un&mdash;courba la t&ecirc;te d'un air maussade
+sous cette r&eacute;primande.</p>
+
+<p>Puis le Maire, apr&egrave;s un court silence, reprit son r&eacute;cit:</p>
+
+<p>&mdash;Comme la nuit &eacute;tait belle, dit-il, nous d&eacute;cid&acirc;mes de regagner &agrave; pied
+notre logement, mais jamais je n'oublierai les sc&egrave;nes scandaleuses que
+nous v&icirc;mes en route. Le bon Ma&icirc;tre Bunyan, d'Elstow, aurait pu ajouter
+quelques pages &agrave; sa description de la Foire aux Vanit&eacute;s, s'il s'&eacute;tait
+trouv&eacute; avec nous. Des femmes avec des mouches, aux cheveux teints, aux
+fronts d'airain, les hommes, aux allures d&eacute;sordonn&eacute;es, tapageuses, et
+blasph&eacute;mant, et les cris, et le maquerellage, et l'ivrognerie. C'&eacute;tait
+bien le royaume qui m&eacute;ritait d'&ecirc;tre gouvern&eacute; par une cour pareille. &Agrave; la
+fin, nous pass&acirc;mes par des rues plus tranquilles, et nous esp&eacute;rions en
+avoir fini avec nos aventures, quand tout &agrave; coup arriva au galop une
+troupe de cavaliers &agrave; moiti&eacute; ivres, sortant d'une rue lat&eacute;rale, qui
+attaqu&egrave;rent les passants &agrave; coups d'&eacute;p&eacute;e, comme si nous &eacute;tions tomb&eacute;s
+dans une embuscade de sauvages en quelques pays de m&eacute;cr&eacute;ants. Ils
+&eacute;taient, &agrave; ce que je supposais, de la m&ecirc;me couv&eacute;e que ceux au sujet de
+qui l'excellent John Milton &Agrave; &eacute;crit: &laquo;Fils de B&eacute;lial, gonfl&eacute;s
+d'insolence et de vin.&raquo; H&eacute;las! ma m&eacute;moire n'est plus ce qu'elle &eacute;tait:
+car il fut un temps o&ugrave; j'aurais pu r&eacute;citer par c&oelig;ur des chants entiers
+de ce noble et pieux po&egrave;me.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment vous &ecirc;tes-vous tir&eacute; d'affaire avec ces querelleurs,
+monsieur? demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Ils nous assaillirent, nous et quelques autres honn&ecirc;tes citadins qui
+regagnaient leur domicile. Brandissant leurs &eacute;p&eacute;es, ils nous somm&egrave;rent
+de poser les armes et de leur rendre hommage.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;&Agrave; qui? demandai-je.</p>
+
+<p>&laquo;Ils montr&egrave;rent l'un d'eux qui &eacute;tait v&ecirc;tu d'un costume plus voyant et
+&eacute;tait un peu plus ivre que les autres.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Voici notre tr&egrave;s souverain soigneur.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Souverain de quoi? demandai-je.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Souverain des Tityre-tu, r&eacute;pondirent-ils. Oh! tr&egrave;s barbares et cocus
+de bourgeois, ne vous apercevez-vous pas que vous &ecirc;tes tomb&eacute;s entre les
+mains de cet ordre tr&egrave;s noble?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Ce n'est point votre v&eacute;ritable monarque, dis-je, car celui-ci est
+encha&icirc;n&eacute; dans l'ab&icirc;me, au-dessous de nous, et c'est l&agrave; qu'un jour il
+r&eacute;unira autour de lui ses fid&egrave;les sujets.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Entendez-vous, il a tenu des propos de tra&icirc;tre, cri&egrave;rent-ils.</p>
+
+<p>&laquo;Sur quoi, sans autre pr&eacute;ambule, ils fonc&egrave;rent sur nous, l'&eacute;p&eacute;e et le
+poignard en main.</p>
+
+<p>&laquo;L'ami Foster et moi, nous nous adoss&acirc;mes contre un mur, et nos manteaux
+roul&eacute;s autour de notre bras gauche, nous jou&acirc;mes de nos armes, et f&icirc;mes
+si bien que nous atteign&icirc;mes un ou deux de ces fendants de la vieille
+ruelle de Wigan.</p>
+
+<p>&laquo;L'ami Foster, en particulier, piqua le Roi de telle fa&ccedil;on que Sa
+Majest&eacute; s'enfuit dans la rue en hurlant comme un petit bouledogue qu'on
+saigne.</p>
+
+<p>&laquo;Mais nous &eacute;tions accabl&eacute;s par le nombre, et notre mission aurait
+peut-&ecirc;tre &eacute;t&eacute; termin&eacute;e &agrave; ce moment et &agrave; cet endroit, si la garde n'&eacute;tait
+pas entr&eacute;e en sc&egrave;ne, pour faire tomber nos armes d'un coup de
+hallebarde, et n'avait ainsi arr&ecirc;t&eacute; toute la troupe.</p>
+
+<p>&laquo;Pendant qu'avait lieu cette &eacute;chauffour&eacute;e, les bourgeois des maisons
+voisines versaient de l'eau sur nous, comme sur des chats de goutti&egrave;res,
+et si cela ne refroidit pas notre ardeur au combat, cela nous mit dans
+un &eacute;tat f&acirc;cheux et peu pr&eacute;sentable.</p>
+
+<p>&laquo;Nous f&ucirc;mes tra&icirc;n&eacute;s ainsi au poste de garde, et nous y pass&acirc;mes la nuit
+en compagnie de braillards, de voleurs et de marchandes d'oranges, mais
+je suis fier de pouvoir dire que mon ami Foster et moi-m&ecirc;me nous d&icirc;mes &agrave;
+celles-ci quelques paroles de joie et de r&eacute;confort.</p>
+
+<p>&laquo;On nous rel&acirc;cha dans la matin&eacute;e, et secouant aussit&ocirc;t de nos souliers
+la poussi&egrave;re de Londres, nous part&icirc;mes.</p>
+
+<p>&laquo;Et je souhaite de n'y jamais retourner, &agrave; moins que ce ne soit &agrave; la
+t&ecirc;te de nos r&eacute;giments du Comte de Somerset, pour voir le Roi Monmouth
+poser sur sa t&ecirc;te la couronne, qu'il aura arrach&eacute;e, dans une lutte
+loyale, au corrupteur papiste.</p>
+
+<p>Lorsque Ma&icirc;tre Stephen Timewell eut achev&eacute; son r&eacute;cit, il se fit un
+brouhaha g&eacute;n&eacute;ral, et on se leva de tous c&ocirc;t&eacute;s, ce qui annon&ccedil;ait la fin
+du repas.</p>
+
+<p>La compagnie sortit en lent d&eacute;fil&eacute; par ordre d'anciennet&eacute;.</p>
+
+<p>Tous avaient la m&ecirc;me expression sombre et s&eacute;rieuse, la d&eacute;marche grave,
+les yeux baiss&eacute;s.</p>
+
+<p>Ces fa&ccedil;ons puritaines m'&eacute;taient, il est vrai, famili&egrave;res depuis mon
+enfance, mais jusqu'alors je ne les avais point vu pratiqu&eacute;es par une
+maisonn&eacute;e nombreuse, et je n'avais point remarqu&eacute; leur effet sur un
+aussi grand nombre de jeunes gens.</p>
+
+<p>&mdash;Vous resterez quelques instants encore, dit le Maire, au moment o&ugrave;
+nous allions les suivre. William, apportez un flacon de vieux vin du
+Rhin &agrave; cachet vert. Ces r&eacute;conforts charnels, je ne les offre point
+devant mes jeunes gens, car ce qui leur convient le mieux, c'est le
+b&oelig;uf et une bi&egrave;re saine. &Agrave; l'occasion toutefois, je partage l'opinion
+de Paul &agrave; savoir qu'un flacon de vin entre amis n'est point chose
+mauvaise pour l'esprit et le corps. Vous pouvez vous retirer maintenant,
+ma ch&eacute;rie, si vous avez quelque chose &agrave; faire.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous allez sortir de nouveau? demanda Ruth.</p>
+
+<p>&mdash;Bient&ocirc;t. Je dois aller &agrave; l'H&ocirc;tel de Ville. La revue des armes n'est
+pas termin&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Je tiendrai votre costume pr&ecirc;t, ainsi que les chambres de nos h&ocirc;tes,
+r&eacute;pondit-elle.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quoi, nous adressant un joli sourire, elle partit de son pas
+l&eacute;ger.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais pouvoir gouverner la ville comme cette fillette dirige
+cette maison, dit le Maire. Il n'est pas une chose n&eacute;cessaire &agrave; laquelle
+elle ne pourvoie, avant m&ecirc;me qu'on n'en sente le besoin. Elle lit mes
+pens&eacute;es et y conforme ses actes avant que mes l&egrave;vres aient eu le temps
+de les exprimer. S'il me reste encore quelque force &agrave; consacrer au
+service public, c'est parce que ma vie priv&eacute;e est toute pleine d'une
+paix reposante. N'ayez nulle crainte au sujet du vin du Rhin: il vient
+de chez Brooke et Hellier, d'Abchurch-Lane, et il m&eacute;rite toute
+confiance.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui prouve que du moins il vient de Londres une bonne chose, fit
+remarquer Sir Gervas.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est vrai, dit le vieillard, en souriant. Mais que pensez-vous
+de mes jeunes gens, monsieur? Il faut qu'ils soient d'une classe tr&egrave;s
+diff&eacute;rente de celle que vous connaissez, si comme on me le dit, vous
+avez fr&eacute;quent&eacute; le monde de la cour.</p>
+
+<p>&mdash;Mais parbleu oui, ce sont de fort braves jeunes gens, sans doute,
+r&eacute;pondit Sir Gervas, d'un ton l&eacute;ger. M'est avis toutefois qu'ils
+manquent un peu de s&egrave;ve. Ce qu'ils ont dans les veines, ce n'est pas du
+sang, mais du petit lait aigri.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, r&eacute;pondit le Maire avec chaleur. Sur ce point, vous ne leur
+rendez pas justice. Leurs passions, leurs sentiments sont soumis &agrave; un
+contr&ocirc;le. C'est ainsi qu'un bon cavalier tient son cheval en main. Mais
+ils existent tout autant que dans l'animal il existe de la vitesse et de
+l'endurance. Avez-vous remarqu&eacute; le pieux jeune homme qui &eacute;tait assis &agrave;
+votre droite, et que j'ai eu maintes fois sujet de r&eacute;primander pour son
+exc&egrave;s de z&egrave;le? C'est un bon exemple &agrave; citer pour faire voir comment un
+homme peut garder la haute-main sur ses sentiments, et les maintenir
+sous la r&egrave;gle.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment y est-il arriv&eacute;? demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute; bien, entre amis, dit le Maire, ce fut seulement &agrave; la derni&egrave;re
+Annonciation qu'il demanda la main de ma petite fille Ruth. Son temps
+est presque termin&eacute;, et son p&egrave;re, Sam Derrick, est un estimable ouvrier,
+en sorte que le mariage serait assez bien assorti. La jeune personne l'a
+pris en grippe&mdash;les jeunes filles ont aussi leurs caprices&mdash;et il n'a
+plus &eacute;t&eacute; question de rien. Et pourtant il demeure sous le m&ecirc;me toit, il
+la coudoie du matin jusqu'au soir, sans jamais laisser rien percer de
+cette passion, qui n'a pas pu s'&eacute;teindre aussi vite. Deux fois mon
+magasin &agrave; laines a &eacute;t&eacute; d&eacute;truit au ras du sol par l'incendie, et deux
+fois il s'est mis &agrave; la t&ecirc;te de ceux qui luttaient contre les flammes.
+Bien peu de gens, apr&egrave;s avoir vu leur demande repouss&eacute;e, auraient &eacute;t&eacute;
+capables de faire preuve d'autant de r&eacute;signation et de patience.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis tout dispos&eacute; &agrave; reconna&icirc;tre la justesse de votre appr&eacute;ciation,
+dit Sir Gervas J&eacute;r&ocirc;me. J'ai appris &agrave; ne pas prendre au mot les
+antipathies trop promptes, et j'ai pr&eacute;sent &agrave; l'esprit ce distique de
+John Dryden:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Les erreurs, comme les brins de paille, flottent &agrave; la surface,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Quiconque cherche des perles, doit plonger dans les profondeurs.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+<p>&mdash;Ou bien, dit Saxon, le digne Docteur Samuel Butler, qui dit, dans son
+immortel po&egrave;me d'Hudibras:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Le sot ne voit que la peau;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Le sage s'efforce de regarder &agrave; l'int&eacute;rieur.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+<p>&mdash;Je m'&eacute;tonne, Colonel Saxon, dit notre h&ocirc;te d'un ton s&eacute;v&egrave;re, de vous
+entendre parler avec &eacute;loge de ce po&egrave;me licencieux. D'apr&egrave;s ce que j'ai
+ou&iuml; dire, il a &eacute;t&eacute; compos&eacute; dans le but expr&egrave;s de jeter le ridicule sur
+les gens pieux. Je n'aurais pas &eacute;t&eacute; plus surpris de vous entendre louer
+l'ouvrage criminel et sot de Hobbes, qui soutient cette th&egrave;se
+malfaisante: &laquo;<i>&Agrave; Deo Rex, &agrave; Rege lex</i>&raquo;: &laquo;De Dieu vient le Roi, du Roi
+vient la loi.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai que je m&eacute;prise et d&eacute;daigne l'usage que Butler a fait de sa
+satire, dit adroitement Saxon. Toutefois je puis admirer la satire
+elle-m&ecirc;me, tout comme je puis admirer une lame damasquin&eacute;e, sans
+approuver la querelle pour laquelle on la tire.</p>
+
+<p>&mdash;Ces distinctions-l&agrave;, je le crains, sont trop subtiles pour ma vieille
+cervelle, dit l'&eacute;nergique vieux Puritain. Cette Angleterre, notre
+patrie, est divis&eacute;e en deux camps, celui de Dieu, et celui de
+l'Ant&eacute;christ. Quiconque n'est point avec nous est contre nous, et aucun
+de ceux qui servent sous la banni&egrave;re du d&eacute;mon n'aura rien de moi, sinon
+mon m&eacute;pris et le tranchant ac&eacute;r&eacute; de mon &eacute;p&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, bien, dit Saxon, en remplissant son verre, je ne suis point un
+Laodic&eacute;en, non plus qu'un adorateur du succ&egrave;s. La cause ne trouvera
+point en d&eacute;faut ma langue ni mon &eacute;p&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Pour cela, j'en suis bien convaincu, mon digne ami, r&eacute;pondit le Maire,
+et si j'ai parl&eacute; en termes trop secs, vous voudrez bien m'excuser. Mais
+j'ai le regret d'avoir &agrave; vous annoncer de mauvaises nouvelles. Je ne les
+ai point fait conna&icirc;tre au corps communal, de peur de le d&eacute;courager,
+mais je sais que l'adversit&eacute; sera simplement la pierre sur laquelle
+votre ardeur s'aiguisera et prendra un tranchant plus fin. Le
+soul&egrave;vement d'Argyle a &eacute;chou&eacute;. Lui et ses compagnons sont tomb&eacute;s entre
+les mains de l'homme qui n'a jamais su ce que c'est que le pardon.</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots, nous sursaut&acirc;mes tous sur nos chaises, en &eacute;changeant des
+regards effar&eacute;s, &agrave; l'exception de Sir Gervas J&eacute;r&ocirc;me, dont la s&eacute;r&eacute;nit&eacute;
+naturelle &eacute;tait &agrave; l'&eacute;preuve de toute perturbation.</p>
+
+<p>Vous vous le rappelez sans doute, mes enfants quand j'ai commenc&eacute; &agrave; vous
+raconter ces incidents de ma vie, j'ai dit que les esp&eacute;rances du parti
+de Monmouth reposaient en grande partie sur l'invasion des exil&eacute;s
+&eacute;cossais dans le comt&eacute; d'Ayr.</p>
+
+<p>On comptait y faire na&icirc;tre ainsi des troubles, tels qu'ils
+d&eacute;tourneraient une bonne partie des forces du Roi Jacques, ce qui
+rendrait notre marche sur Londres moins difficile.</p>
+
+<p>On y comptait d'autant plus s&ucirc;rement que les domaines d'Argyle &eacute;taient
+situ&eacute;s dans cette r&eacute;gion de l'&Eacute;cosse, o&ugrave; il pouvait lever cinq mille
+hommes arm&eacute;s de sabres parmi les gens de son clan.</p>
+
+<p>En outre, il y avait, dans les comt&eacute;s de l'Ouest, un tr&egrave;s grand nombre
+de farouches z&eacute;lotes, tout pr&ecirc;ts &agrave; soutenir la cause du Covenant, et qui
+avaient prouv&eacute;, en maintes escarmouches, leurs brillantes qualit&eacute;s
+guerri&egrave;res.</p>
+
+<p>Il semblait certain qu'avec le concours des Highlanders et des
+Covenantaires, Argyle serait capable de r&eacute;sister, d'autant mieux qu'il
+avait emmen&eacute; avec lui en &Eacute;cosse le puritain anglais Rumbold, et un grand
+nombre d'autres gens de guerre habiles.</p>
+
+<p>La nouvelle inattendue de sa d&eacute;faite compl&egrave;te &eacute;tait donc un coup
+terrible, car il en r&eacute;sultait que nous aurions affaire &agrave; toutes les
+forces du Gouvernement.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez-vous cette nouvelle d'une source s&ucirc;re? demanda Decimus Saxon,
+apr&egrave;s un long silence.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une certitude qui n'admet pas de doute, r&eacute;pondit Ma&icirc;tre Stephen
+Timewell. Toutefois je comprends bien votre surprise, car le Duc &eacute;tait
+entour&eacute; de conseillers dignes de confiance. Il y avait Sir Patrick Hume,
+de Polwarth.</p>
+
+<p>&mdash;Tout en paroles, rien en action, dit Saxon.</p>
+
+<p>&mdash;Et Richard Rumbold.</p>
+
+<p>&mdash;Tout en action, rien en paroles, dit notre compagnon. M'est avis qu'il
+aurait d&ucirc; faire en sorte qu'on parl&acirc;t mieux de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Puis il y avait le Major Elphinstone.</p>
+
+<p>&mdash;Un sot et un fanfaron.</p>
+
+<p>&mdash;Et Sir John Cochrane.</p>
+
+<p>&mdash;Un tra&icirc;nard captieux, &agrave; la langue longue, &agrave; l'intelligence courte, dit
+le soldat de fortune. Command&eacute;e par de tels hommes, l'exp&eacute;dition &eacute;tait
+condamn&eacute;e d&egrave;s le d&eacute;but. Pourtant je me figure que tout au moins, et en
+admettant qu'ils ne fissent rien de plus, ils auraient pu se jeter dans
+la r&eacute;gion montagneuse, o&ugrave; ces <i>caterans</i> aux jambes nues auraient pu se
+maintenir parmi les nuages et les brouillards de leur pays natal. Tous
+pris, dites-vous? C'est une le&ccedil;on, un avertissement pour nous. Je vous
+le dis, si Monmouth n'infuse pas plus d'&eacute;nergie dans ses conseils, s'il
+h&eacute;site &agrave; pousser tout droit vers le c&oelig;ur, s'il fait des passes, des
+feintes d'escrime aux extr&eacute;mit&eacute;s, nous nous trouverons dans la situation
+d'Argyle et de Rumbold. Que signifient ces deux journ&eacute;es gaspill&eacute;es &agrave;
+Axminster, en un temps o&ugrave; chaque heure a son prix? Faudra-t-il chaque
+fois qu'il se frottera contre un corps de milice et le rejettera de
+c&ocirc;t&eacute;, qu'il se repose quarante-huit heures, pour chanter &laquo;<i>Te Deum</i>&raquo;
+alors que Churchill et Feversham sont en route, je le sais, pour l'Ouest
+avec tous les hommes qu'ils ont pu ramasser, et que les Grenadiers
+hollandais pullulent comme les rats dans un magasin de grains?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez parfaitement raison, Colonel Saxon, r&eacute;pondit le Maire, et
+j'esp&egrave;re que, quand le Roi arrivera ici, nous r&eacute;ussirons &agrave; lui inspirer
+une action plus rapide. Il a grand besoin de conseillers plus entendus &agrave;
+la guerre, car depuis le d&eacute;part de Fletcher, il n'a gu&egrave;re autour de lui
+de gens qui aient appris le m&eacute;tier des armes.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, dit Saxon, d'un air bourru, maintenant qu'Argyle a disparu, nous
+voici face &agrave; face avec le Roi Jacques, sans pouvoir compter sur autre
+chose que nos bonnes &eacute;p&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Sur elles et sur la justice de notre cause. Comment trouvez-vous ces
+nouvelles, jeunes messieurs? Est-ce qu'elles auraient fait perdre au vin
+tout son bouquet? Seriez-vous enclins &agrave; d&eacute;serter le drapeau du Seigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Pour mon compte, dis-je, j'entends voir la chose jusqu'au d&eacute;nouement.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, dit Ruben Lockarby, je suivrai Micah Clarke partout o&ugrave; il ira.</p>
+
+<p>&mdash;Quant &agrave; moi, dit Sir Gervas, la chose m'est parfaitement indiff&eacute;rente,
+tant que je suis en bonne compagnie et qu'il y a de quoi donner de
+fortes &eacute;motions.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, dit le Maire, ce qu'il y a de mieux &agrave; faire, c'est que
+chacun remplisse son r&ocirc;le propre, et que nous nous tenions pr&ecirc;ts pour
+l'arriv&eacute;e du Roi. Jusqu'alors, j'esp&egrave;re que vous me ferez l'honneur
+d'agr&eacute;er mon humble toit.</p>
+
+<p>&mdash;Je crains, dit Saxon, de ne pouvoir accepter cette offre si
+bienveillante. Quand je suis sous les armes, je me l&egrave;ve t&ocirc;t et me couche
+tard. J'&eacute;tablirai donc mon quartier-g&eacute;n&eacute;ral &agrave; l'auberge, qui n'est pas
+tr&egrave;s bien fournie au point de vue des victuailles, mais qui peut
+m'offrir la nourriture simple &agrave; laquelle se bornent mes besoins, avec
+mon quart de bi&egrave;re noire d'octobre, et ma pipe de Trinidad.</p>
+
+<p>Saxon tenant ferme dans sa d&eacute;cision, le Maire cessa d'insister aupr&egrave;s de
+lui, mais mes deux amis s'empress&egrave;rent de se joindre &agrave; moi pour accepter
+l'offre du digne marchand de laines, et nous nous install&acirc;mes pour la
+dur&eacute;e de notre s&eacute;jour sous son toit hospitalier.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IV_Une_melee_nocturne" id="IV_Une_melee_nocturne"></a><a href="#table">IV&mdash;Une m&ecirc;l&eacute;e nocturne.</a></h2>
+
+
+<p>Si Decimus Saxon refusa de mettra &agrave; profit l'offre du logement et de la
+table que lui avait faite Ma&icirc;tre Timewell, ce fut, ainsi que je l'appris
+plus tard, pour cette raison que le Maire &eacute;tant un ferme Presbyt&eacute;rien,
+il croyait inopportun de laisser s'&eacute;tablir entre eux une intimit&eacute; trop
+grande, qui lui nuirait aupr&egrave;s des Ind&eacute;pendants et autres z&eacute;lotes.</p>
+
+<p>&Agrave; vrai dire, mes chers enfants, cet homme plein de ruse commen&ccedil;a, d&egrave;s ce
+jour, &agrave; r&eacute;gler sa vie et ses actes de fa&ccedil;on &agrave; se concilier l'amiti&eacute; des
+Sectaires, et de se faire consid&eacute;rer par eux comme leur chef.</p>
+
+<p>En effet, il &eacute;tait fermement convaincu que dans des mouvements violents
+comme celui o&ugrave; nous &eacute;tions engag&eacute;s, le parti le plus extr&ecirc;me est s&ucirc;r
+d'avoir enfin la haute main.</p>
+
+<p>&mdash;Fanatisme, me disait-il un jour, cela signifie ferveur, et ferveur
+signifie qu'on sera &acirc;pre &agrave; la besogne, et l'&acirc;pret&eacute; &agrave; la besogne signifie
+la puissance.</p>
+
+<p>Tel &eacute;tait le pivot de toutes ses intrigues, de tous ses projets.</p>
+
+<p>En premier lieu, il s'appliqua &agrave; prouver qu'il &eacute;tait un excellent
+soldat. Il n'&eacute;pargna ni le temps, ni la peine pour y arriver.</p>
+
+<p>Du matin jusqu'&agrave; midi, dans l'apr&egrave;s-midi jusqu'&agrave; la nuit, nous faisions
+l'exercice, et encore l'exercice, si bien qu'enfin les commandements
+lanc&eacute;s &agrave; tue-t&ecirc;te, ce fracas des armes devinrent fatigants par leur
+monotonie.</p>
+
+<p>Les bons bourgeois purent bien se figurer que l'infanterie du Wiltshire
+sous le colonel Saxon, faisait partie de la place du March&eacute; au m&ecirc;me
+titre que la croix de la ville ou le carcan de la paroisse.</p>
+
+<p>Il fallait faire bien des choses en peu de temps, et m&ecirc;me tant de choses
+que plus d'un aurait d&eacute;clar&eacute; la tentative inutile.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas seulement la man&oelig;uvre d'ensemble du r&eacute;giment; il fallait
+de plus que chacun de nous habitu&acirc;t sa compagnie &agrave; l'exercice qui lui
+&eacute;tait propre.</p>
+
+<p>Il nous fallait apprendre de notre mieux les noms et les besoins des
+hommes.</p>
+
+<p>Mais notre t&acirc;che fut rendue plus ais&eacute;e par la certitude que ce n'&eacute;tait
+point du temps perdu, car &agrave; chaque rassemblement nos patauds se tenaient
+plus droit et maniaient leurs armes avec plus de dext&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>Depuis le chant du coq jusqu'au coucher du soleil, on n'entendit dans
+les rues d'autres cris que: &laquo;Portez armes, pr&eacute;parez armes, reposez vos
+armes, appr&ecirc;tez vos amorces&raquo; et tous les autres commandements de
+l'ancien exercice de peloton.</p>
+
+<p>&Agrave; mesure que nous devenions meilleurs soldats, notre nombre augmentait,
+car notre apparence coquette attirait dans nos rangs l'&eacute;lite des
+nouveaux-venus.</p>
+
+<p>Ma compagnie s'accrut au point qu'il fall&ucirc;t la d&eacute;doubler.</p>
+
+<p>Il en fut ainsi des autres dans la m&ecirc;me proportion.</p>
+
+<p>Les mousquetaires du baronnet atteignirent le chiffre d'une bonne
+centaine, gens sachant pour la plupart se servir du mousquet.</p>
+
+<p>En totalit&eacute;, nous pass&acirc;mes de trois cents &agrave; quatre cent cinquante, et
+notre fa&ccedil;on de man&oelig;uvrer se perfectionna au point de nous valoir de
+tous c&ocirc;t&eacute;s des &eacute;loges sur l'&eacute;tat de nos hommes.</p>
+
+<p>&Agrave; une heure avanc&eacute;e de la soir&eacute;e, je rentrais &agrave; cheval, lentement, &agrave; la
+maison de Ma&icirc;tre Timewell, quand Ruben arriva &agrave; grand bruit derri&egrave;re moi
+et me pria de revenir sur mes pas avec lui pour assister &agrave; un spectacle
+qui valait la peine d'&ecirc;tre vu.</p>
+
+<p>Bien que je ne me sentisse gu&egrave;re dispos&eacute; &agrave; ce genre de plaisirs, je fis
+faire demi-tour &agrave; Covenant, et nous descend&icirc;mes toute la longueur de la
+Grande Rue, pour entrer dans le faubourg qui se nomme Shuttern.</p>
+
+<p>Mon compagnon s'y arr&ecirc;ta devant un &eacute;difice nu, qui avait l'air d'une
+grange, et me dit de regarder dans l'int&eacute;rieur par la fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Le dedans se composait d'une seule grande chambre.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le magasin, alors vide, dans lequel on avait l'habitude de
+mettre la laine.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait &eacute;clair&eacute; d'un bout &agrave; l'autre par des lampes et des chandelles.</p>
+
+<p>Un grand nombre d'hommes parmi lesquels je reconnus des gens de ma
+compagnie, ou de celle de mon camarade, &eacute;taient couch&eacute;s des deux c&ocirc;t&eacute;s,
+occup&eacute;s les uns &agrave; fumer, d'autres &agrave; prier, d'autres &agrave; polir leurs armes.</p>
+
+<p>Dans le centre, sur toute la longueur, des bancs avaient &eacute;t&eacute; rang&eacute;s bout
+&agrave; bout, et sur ses bancs &eacute;taient assis &agrave; cheval tous les cent
+mousquetaires du baronnet.</p>
+
+<p>Chacun deux &eacute;tait en train de tresser en forme de queue la chevelure de
+l'homme assis devant lui.</p>
+
+<p>Un jeune gar&ccedil;on allait et venait, un pot de graisse &agrave; la main, et avec
+cet ingr&eacute;dient et de la ficelle &agrave; fouet, la besogne marchait rondement.</p>
+
+<p>Sir Gervas en personne, muni d'une grande bo&icirc;te pleine de farine, &eacute;tait
+assis, perch&eacute; sur un ballot de laine au bout de la rang&eacute;e, et aussit&ocirc;t
+qu'une queue &eacute;tait achev&eacute;e, il l'examinait &agrave; travers son monocle, et si
+elle lui paraissait convenablement faite, il la saupoudrait d'un geste
+pr&eacute;cieux, en puisant dans sa bo&icirc;te, et op&eacute;rait avec autant de soin et de
+s&eacute;rieux que s'il se fut agi d'une c&eacute;r&eacute;monie de l'&Eacute;glise.</p>
+
+<p>Jamais cuisinier, assaisonnant un plat, n'e&ucirc;t distribu&eacute; ses &eacute;pices avec
+autant d'exactitude et de jugement que notre ami n'en mettait &agrave;
+enfariner les t&ecirc;tes de sa compagnie.</p>
+
+<p>Au milieu de son travail, il leva les yeux, et vit une ou deux figures
+souriantes &agrave; la fen&ecirc;tre, mais son occupation l'absorbait trop pour qu'il
+se permit de l'interrompre, et nous fin&icirc;mes par repartir &agrave; cheval sans
+lui avoir parl&eacute;.</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment, la ville &eacute;tait fort tranquille et silencieuse, car les gens
+de cette r&eacute;gion &eacute;taient habitu&eacute;s &agrave; se coucher t&ocirc;t, &agrave; moins que quelque
+occasion ne les t&icirc;nt sur pied.</p>
+
+<p>Nous parcourions, au pas lent de nos chevaux, les rues muettes.</p>
+
+<p>Les fers de nos montures r&eacute;sonnaient d'un bruit clair sur le pav&eacute; de
+galets, et nous tenions de ces propos l&eacute;gers qui sont d'usage entre
+jeunes gens.</p>
+
+<p>Au dessus de nous, la lune brillait d'un vif &eacute;clat, r&eacute;pandait une lueur
+argent&eacute;e sur les larges rues, et dessinait en un r&eacute;seau d'ombres les
+pointes et les clochetons des &eacute;glises.</p>
+
+<p>Arriv&eacute; dans la cour de Ma&icirc;tre Timewell, je mis pied &agrave; terre, mais Ruben,
+charm&eacute; par le calme et la beaut&eacute; de la sc&egrave;ne, continua sa promenade &agrave;
+cheval, dans l'intention de pousser jusqu'&agrave; la porte de la ville.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais encore occup&eacute; &agrave; d&eacute;faire les boucles de la sangle, et &agrave; enlever
+mon harnais, quand tout &agrave; coup arriva d'une des rues voisines, un grand
+cri, un bruit de lutte, de choc d'&eacute;p&eacute;es en m&ecirc;me temps que la voix de mon
+camarade appelant &agrave; l'aide.</p>
+
+<p>Je tirai mon &eacute;p&eacute;e et sortis en courant.</p>
+
+<p>&Agrave; une faible distance de l&agrave;, se trouvait un assez large espace, tout
+blanc de clart&eacute; lunaire, et au centre j'aper&ccedil;us la silhouette trapue de
+mon ami.</p>
+
+<p>Il faisait des bonds avec une agilit&eacute; dont je ne l'avais jamais cru
+capable, et &eacute;changeait des coups de pointe avec trois ou quatre hommes
+qui le serraient de pr&egrave;s.</p>
+
+<p>Sur le sol gisait une figure sombre.</p>
+
+<p>Du groupe de combattants, la jument de Ruben se dressait, se baissait
+comme si elle comprenait le danger que courait son ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>Comme j'accourais, criant, l'&eacute;p&eacute;e haute, les assaillants s'enfuirent par
+une rue lat&eacute;rale, except&eacute; l'un d'eux, un homme de haute taille,
+musculeux, qui avait une &eacute;p&eacute;e.</p>
+
+<p>Il se lan&ccedil;a contre Ruben, en lui portant un furieux coup de pointe,
+jurant, et le traitant de trouble-f&ecirc;te.</p>
+
+<p>J'&eacute;prouvai une sensation d'horreur en voyant la lame passer &agrave; travers la
+parade de mon ami, qui leva les bras, et tomba la face en avant, pendant
+que l'autre, apr&egrave;s avoir lanc&eacute; un dernier coup, s'enfuyait par une des
+ruelles &eacute;troites et tortueuses qui allaient de la rue de l'Est &agrave; la rive
+de la Tone.</p>
+
+<p>&mdash;Au nom du ciel, o&ugrave; &ecirc;tes-vous atteint? m'&eacute;criai-je en me jetant &agrave;
+genoux pr&egrave;s du corps &eacute;tendu. O&ugrave; &ecirc;tes-vous bless&eacute;, Ruben?</p>
+
+<p>&mdash;Surtout dans le soufflet, dit-il en soufflant comme un soufflet de
+forge, et aussi derri&egrave;re la t&ecirc;te. Donnez-moi la main, je vous prie.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, vous n'&ecirc;tes pas touch&eacute;? m'&eacute;criai-je, le c&oelig;ur soulag&eacute; d'un
+grand poids, en l'aidant &agrave; se relever. Je croyais que ce gredin vous
+avait transperc&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Autant chercher &agrave; percer un crabe de Warsash avec un &eacute;pingle &agrave;
+cheveux, dit-il. Gr&acirc;ce au bon Sir Jacob Clancing, jadis de Snellaby
+Hall, et pr&eacute;sentement de la Plaine de Salisbury, leurs rapi&egrave;res n'ont
+produit d'autre effet que de rayer ma cuirasse imp&eacute;n&eacute;trable. Mais o&ugrave; en
+est la demoiselle?</p>
+
+<p>&mdash;Quelle demoiselle?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'&eacute;tait pour la sauver que j'ai d&eacute;gain&eacute;. Elle &eacute;tait assaillie par
+des r&ocirc;deurs de nuit. Voyez, elle se rel&egrave;ve. Ils l'avaient jet&eacute;e &agrave; terre
+quand j'ai fondu sur eux.</p>
+
+<p>&mdash;Comment vous trouvez-vous, madame? demandai-je, car la personne
+gisante &agrave; terre s'&eacute;tait relev&eacute;e et avait pris l'aspect d'une femme,
+jeune et gracieuse, d'apr&egrave;s toutes les apparences, mais dont la figure
+&eacute;tait envelopp&eacute;e dans un manteau. J'esp&egrave;re que vous n'avez eu aucun mal?</p>
+
+<p>&mdash;Aucun, monsieur, r&eacute;pondit-elle d'une voix basse et douce, mais si j'ai
+&eacute;chapp&eacute;, je le dois &agrave; la valeur et &agrave; l'empressement de votre ami, ainsi
+qu'&agrave; la sagesse pr&eacute;voyante de Celui qui confond les complots des
+m&eacute;chants. Sans doute tout homme digne de ce nom aurait rendu ce service
+&agrave; une jeune personne en d&eacute;tresse, quelle qu'elle f&ucirc;t, et pourtant, ce
+qui contribuera peut-&ecirc;tre &agrave; votre satisfaction, ce sera d'apprendre que
+votre prot&eacute;g&eacute;e ne vous est pas inconnue.</p>
+
+<p>Et en parlant ainsi, elle laissa tomber son manteau et tourna sa figure
+vers nous sous la clart&eacute; de la lune.</p>
+
+<p>&mdash;Grands Dieux! C'est <i>Mistress</i> Timewell, m'&eacute;criai-je tout abasourdi.</p>
+
+<p>&mdash;Rentrons &agrave; la maison, dit-elle d'une voix ferme et rapide. Les voisins
+ont pris l'alarme et il y aura bient&ocirc;t un rassemblement de populace.
+&Eacute;chappons aux commentaires.</p>
+
+<p>En effet, on entendait d&eacute;j&agrave; de tous c&ocirc;t&eacute;s le bruit des fen&ecirc;tres, et des
+gens demandant &agrave; tue-t&ecirc;te de quel malheur il s'agissait.</p>
+
+<p>Bien loin, au bout de la rue, nous pouvions apercevoir la lueur des
+lanternes se balan&ccedil;ant et annon&ccedil;ant la patrouille qui arrivait &agrave; grands
+pas.</p>
+
+<p>Nous nous d&eacute;rob&acirc;mes cependant, &agrave; la faveur de l'ombre, et f&ucirc;mes bient&ocirc;t
+en s&ucirc;ret&eacute; dans la cour du Maire, sans &ecirc;tre interpell&eacute;s ou arr&ecirc;t&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;J'esp&egrave;re, monsieur, que vous n'avez pas &eacute;t&eacute; bless&eacute;, bien vrai? dit la
+jeune demoiselle &agrave; mon compagnon.</p>
+
+<p>Depuis qu'elle avait d&eacute;couvert sa figure, Ruben n'avait pas dit un mot.</p>
+
+<p>Il avait tout l'air d'un homme qui est berc&eacute; par un r&ecirc;ve agr&eacute;able et qui
+n'est f&acirc;ch&eacute; que d'en &ecirc;tre r&eacute;veill&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne suis pas bless&eacute;, r&eacute;pondit-il, mais je voudrais que vous
+nous disiez quels sont ces spadassins errants et o&ugrave; l'on peut les
+trouver.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, dit-elle, le doigt lev&eacute;, vous ne pousserez pas l'affaire
+plus loin. Quant &agrave; ces hommes, je ne puis dire avec certitude qui ils
+pouvaient &ecirc;tre. J'&eacute;tais sortie pour rendre visite &agrave; Dame Clatworthy, qui
+a la fi&egrave;vre tierce, et ils m'ont assaillie pendant que je revenais.
+Peut-&ecirc;tre sont-ce des gens qui ne partagent pas les opinions de mon
+grand-p&egrave;re sur les affaires de l'&Eacute;tat, et est-ce lui qu'ils ont vis&eacute;
+par-dessus moi. Mais vous f&ucirc;tes tous deux si bons pour moi, que vous ne
+me refuserez pas une autre faveur que j'ai &agrave; vous demander.</p>
+
+<p>Nous protest&acirc;mes que cela nous &eacute;tait impossible, en mettant la main sur
+la garde de nos &eacute;p&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Non, gardez-les pour la cause de Dieu, dit-elle, en souriant de notre
+geste. Tout ce que je vous demande, c'est de ne rien dire de cette
+affaire &agrave; mon grand-p&egrave;re, car la moindre chose suffit pour le mettre en
+feu, malgr&eacute; son grand &acirc;ge. Je ne voudrais pas que son attention f&ucirc;t
+d&eacute;tourn&eacute;e des affaires publiques par un d&eacute;tail personnel comme celui-l&agrave;.
+Ai-je votre parole?</p>
+
+<p>&mdash;La mienne! dis-je en m'inclinant.</p>
+
+<p>&mdash;La mienne aussi! dit Lockarby.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mes bons amis! Ah! J'ai laiss&eacute; tomber mon gant dans la rue.
+Mais cela n'a pas d'importance. Je rends gr&acirc;ce &agrave; Dieu de ce qu'il n'est
+arriv&eacute; malheur &agrave; personne. Merci encore une fois, et que des r&ecirc;ves
+agr&eacute;ables vous attendent.</p>
+
+<p>Elle gravit lestement les marches et disparut en un instant.</p>
+
+<p>Ruben et moi, nous &ocirc;t&acirc;mes les harnais de nos chevaux et assist&acirc;mes en
+silence aux soins qu'on leur donna.</p>
+
+<p>Nous entr&acirc;mes alors dans la maison, pour regagner nos chambres, toujours
+sans mot dire.</p>
+
+<p>Arriv&eacute; sur le seuil de sa porte, Ruben s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai d&eacute;j&agrave; entendu la voix de l'homme au long corps, Micah, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi, r&eacute;pondis-je. Le vieillard fera bien de se m&eacute;fier de ses
+apprentis. J'ai presque envie de sortir pour aller chercher le gant de
+la fillette.</p>
+
+<p>Un joyeux clignement d'yeux brilla dans le nuage qui avait obscurci la
+figure de Ruben. Il ouvrit la main gauche et me montra le gant de peau
+de daim froiss&eacute; entre ses doigts.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le troquerais pas contre tout l'or qui se trouve dans les
+coffres de son grand-p&egrave;re, dit-il avec une explosion soudaine d'ardeur.</p>
+
+<p>Puis riant &agrave; la fois et rougissant, il se h&acirc;ta de rentrer et me laissa &agrave;
+mes pens&eacute;es.</p>
+
+<p>Ce fut ainsi que j'appris pour la premi&egrave;re fois, mes chers enfants, que
+mon bon camarade avait &eacute;t&eacute; perc&eacute; par les fl&egrave;ches du petit dieu.</p>
+
+<p>Quand un homme ne compte que vingt ans, l'amour jaillit en lui, ainsi
+que la citrouille dont parle l'&Eacute;criture et qui poussa en une seule nuit.</p>
+
+<p>Je vous aurais mal racont&eacute; mon histoire, si je ne vous avais pas fait
+comprendre que mon ami &eacute;tait un jeune homme franc, au c&oelig;ur chaud, tout
+de premier mouvement, chez qui la raison &eacute;tait rarement de faction en
+pr&eacute;sence de ses penchants.</p>
+
+<p>Un homme de cette sorte est aussi peu capable de s'&eacute;loigner d'une jeune
+fille attrayante que l'aiguille de fuir l'aimant.</p>
+
+<p>Il aime, tout comme l'alouette chante, tout comme joue un chaton.</p>
+
+<p>Or, un gar&ccedil;on &agrave; l'esprit lent et lourd comme moi, et dans les veines
+duquel le sang avait toujours coul&eacute; avec quelque froideur, quelque
+r&eacute;serve, peut entrer dans l'amour ainsi qu'un cheval entre dans un cours
+d'eau aux rives en talus, degr&eacute; par degr&eacute;, mais un homme tel que Ruben
+frappe du talon un seul instant sur le bord, et l'instant d'apr&egrave;s, il
+s'est lanc&eacute; jusqu'aux oreilles dans l'endroit le plus profond.</p>
+
+<p>Le ciel seul sait quelle m&egrave;che avait mis le feu &agrave; l'&eacute;toupe.</p>
+
+<p>Tout ce que je puis dire, c'est que depuis ce jour, mon camarade &eacute;tait
+m&eacute;lancolique et assombri une heure, puis gai, et plein d'entrain l'heure
+suivante.</p>
+
+<p>Il n'avait plus rien de son flot constant de bonne humeur, il devenait
+aussi piteux qu'un poussin qui mue, chose qui m'a toujours paru un des
+plus singuliers r&eacute;sultats de ce que les po&egrave;tes ont appel&eacute; le joyeux &eacute;tat
+de l'amour.</p>
+
+<p>Mais, il faut le dire, en ce monde, joie et plaisir se touchent de si
+pr&egrave;s, qu'on dirait qu'ils sont &agrave; l'attache dans des stalles contigu&euml;s,
+et qu'une ruade suffirait pour faire tomber la cloison qui les s&eacute;pare.</p>
+
+<p>Voici un homme aussi plein de soupirs qu'une grenade est bourr&eacute;e de
+poudre.</p>
+
+<p>Il fait triste figure; il a l'air abattu. Son esprit va &agrave; l'aventure et
+si vous lui faites remarquer qu'il est tr&egrave;s malheureux dans cet &eacute;tat, il
+vous r&eacute;pondra, vous pouvez en &ecirc;tre certain, qu'il ne l'&eacute;changerait pas
+pour les Puissances ni pour les Principaut&eacute;s du ciel.</p>
+
+<p>Pour lui les larmes sont de l'or, et le rire n'est que de la fausse
+monnaie.</p>
+
+<p>Mais, mes chers enfants, c'est peine perdue pour moi que de vous
+expliquer une chose que moi-m&ecirc;me je n'entends point.</p>
+
+<p>Si comme je l'ai entendu dire, il est impossible de trouver deux
+empreintes du pouce qui soient identiques, comment esp&eacute;rer de faire
+co&iuml;ncider les pens&eacute;es et les sentiments les plus intimes de deux &ecirc;tres.</p>
+
+<p>Toutefois, il est une chose que je puis affirmer comme vraie, c'est que
+quand je demandai la main de votre grand-m&egrave;re, je ne m'abaissai point &agrave;
+prendre la mine d'un homme qui m&egrave;ne un enterrement.</p>
+
+<p>Elle me rendra ce t&eacute;moignage que j'allai &agrave; elle avec la figure
+souriante, bien que j'eusse tout de m&ecirc;me une petite palpitation au
+c&oelig;ur, et je lui dis...</p>
+
+<p>Mais diantre, ou me suis-je laiss&eacute; entra&icirc;ner?</p>
+
+<p>Qu'y a-t-il de commun entre tout cela et la ville de Taunton, et la
+r&eacute;volte de 1685?</p>
+
+<p>Le mercredi soir, 17 juin, nous appr&icirc;mes que le Roi, (c'&eacute;tait ainsi
+qu'on d&eacute;signait Monmouth dans tout l'Ouest) &eacute;tait camp&eacute; &agrave; moins de dix
+milles de l&agrave;, avec toutes ces forces, et que le lendemain matin, il
+ferait son entr&eacute;e dans la fid&egrave;le ville de Taunton.</p>
+
+<p>On s'ing&eacute;nia tant qu'on put, comme vous le pensez bien, pour lui
+souhaiter la bienvenue d'une fa&ccedil;on qui f&ucirc;t digne de la ville
+d'Angleterre la plus attach&eacute;e aux Whigs et au Protestantisme.</p>
+
+<p>Un arc de plantes vertes avait d&eacute;j&agrave; &eacute;t&eacute; dress&eacute; &agrave; la porte de l'ouest.</p>
+
+<p>Il portait cette devise: &laquo;Bienvenue au Roi Monmouth!&raquo;</p>
+
+<p>Un second s'&eacute;levait depuis l'entr&eacute;e de la place du March&eacute; jusqu'&agrave; la
+fen&ecirc;tre la plus haute de l'h&ocirc;tellerie du <i>Blanc-Cerf</i>, avec ces mots en
+grandes lettres &eacute;carlate &laquo;Salut au Chef Protestant.&raquo;</p>
+
+<p>Un troisi&egrave;me, si je m'en souviens bien, surmontait l'entr&eacute;e de la cour
+du ch&acirc;teau, mais je ne me rappelle plus la devise qui s'y lisait.</p>
+
+<p>L'industrie du drap et de la laine est, ainsi que je vous l'ai dit, la
+principale occupation de la ville.</p>
+
+<p>Les marchands n'avaient pas m&eacute;nag&eacute; leurs marchandises.</p>
+
+<p>Ils les avaient &eacute;tal&eacute;es &agrave; profusion pour embellir les rues.</p>
+
+<p>De riches tapisseries, des velours lustr&eacute;s, de pr&eacute;cieux brocarts
+flottaient aux fen&ecirc;tres ou d&eacute;coraient les balcons.</p>
+
+<p>La rue de l'Est, la Grande Rue, la rue d'Avant, &eacute;taient tendues des
+greniers jusqu'&agrave; terre d'&eacute;toffes rares et belles.</p>
+
+<p>De gais &eacute;tendards &eacute;taient suspendus aux toits des deux c&ocirc;t&eacute;s, ou
+voltigeaient en longues guirlandes d'une maison &agrave; l'autre.</p>
+
+<p>La banni&egrave;re royale d'Angleterre &eacute;tait d&eacute;ploy&eacute;e au clocher &eacute;lev&eacute; de
+Sainte Marie-Madeleine, et le drapeau de Monmouth flottait au clocher
+tout pareil de Saint Jacques.</p>
+
+<p>Jusqu'&agrave; une heure avanc&eacute;e de la nuit, on man&oelig;uvra le rabot, le marteau,
+on travailla, on inventa, si bien que le jeudi 18 juin, quand le soleil
+se leva, il &eacute;claira le plus beau d&eacute;ploiement de couleurs et de verdure
+qui ait jamais par&eacute; une ville.</p>
+
+<p>Une sorte de magie avait chang&eacute; la ville de Taunton en un jardin fleuri.</p>
+
+<p>Ma&icirc;tre Stephen Timewell s'&eacute;tait occup&eacute; de ces pr&eacute;paratifs, mais il
+s'&eacute;tait dit en m&ecirc;me temps que le signe de bienvenue le plus agr&eacute;able
+qu'il p&ucirc;t offrir aux yeux de Monmouth serait la vue du gros corps
+d'hommes arm&eacute;s qui &eacute;taient pr&ecirc;ts &agrave; suivre sa fortune.</p>
+
+<p>Il y en avait seize cents dans la ville.</p>
+
+<p>Deux cents d'entre eux formaient la cavalerie.</p>
+
+<p>La plupart &eacute;taient bien arm&eacute;s et &eacute;quip&eacute;s.</p>
+
+<p>Ils furent rang&eacute;s de fa&ccedil;on que le Roi pass&acirc;t devant eux &agrave; son entr&eacute;e.</p>
+
+<p>Les gens de la ville bordaient, sur trois rangs de profondeur, la place
+du March&eacute;, depuis la porte du Ch&acirc;teau jusqu'&agrave; l'entr&eacute;e de la Grande Rue.</p>
+
+<p>De l&agrave; jusqu'&agrave; Shuttern, les paysans du comt&eacute; de Dorset et ceux de Frome
+&eacute;taient plac&eacute;s sur les deux c&ocirc;t&eacute;s de la rue.</p>
+
+<p>Notre r&eacute;giment &eacute;tait post&eacute; &agrave; la porte de l'Ouest.</p>
+
+<p>Avec des armes bien astiqu&eacute;es, des rangs bien align&eacute;s, et des branches
+vertes &agrave; tous les bonnets, aucun chef ne pouvait s'abstenir de souhaiter
+de voir son arm&eacute;e ainsi accrue.</p>
+
+<p>Lorsque tous furent &agrave; leurs places, que les bourgeois et leurs &eacute;pouses
+se furent par&eacute;s de leurs atours des jours de f&ecirc;te, avec des figures
+r&eacute;jouies, des corbeilles pleines de fleurs, tout f&ucirc;t pr&ecirc;t pour la
+r&eacute;ception du royal visiteur.</p>
+
+<p>&mdash;Voici mes ordres, dit Saxon en s'avan&ccedil;ant vers nous sur son cheval, au
+moment o&ugrave; nous prenions nos places pr&egrave;s de nos compagnons. Moi et mes
+capitaines, nous nous r&eacute;unirons &agrave; l'escorte du Roi, quand il passera, et
+nous l'accompagnerons ainsi jusqu'&agrave; la place du March&eacute;. Vos hommes
+pr&eacute;senteront les armes et resteront en place jusqu'&agrave; notre retour.</p>
+
+<p>Nous tir&acirc;mes, tous les trois, nos sabres et nous f&icirc;mes le salut.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous voulez bien venir avec moi, messieurs, et prendre position &agrave;
+droite de cette porte-ci, dit-il, je pourrai vous dire quelques mots au
+sujet de ces gens, quand ils d&eacute;fileront. Trente ans de guerre, sous bien
+des climats, m'ont bien donn&eacute; le droit de parler en ma&icirc;tre-ouvrier qui
+instruit ses apprentis.</p>
+
+<p>Nous suiv&icirc;mes son invitation avec empressement.</p>
+
+<p>On franchit la porte, qui maintenant se r&eacute;duisait &agrave; une large br&egrave;che
+parmi les tas de d&eacute;blais marquant l'emplacement des anciennes murailles.</p>
+
+<p>&mdash;On ne les aper&ccedil;oit pas encore, fis-je remarquer, pendant que nous
+montions sur une hauteur commode. Je suppose qu'ils doivent arriver par
+cette route dont les d&eacute;tours suivent la vall&eacute;e en face de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a deux sortes de mauvais g&eacute;n&eacute;raux, dit Saxon, l'homme qui va trop
+vite et celui qui va trop lentement. Les conseillers de Sa Majest&eacute; ne
+seront jamais accus&eacute;s du premier de ces d&eacute;fauts, quelques erreurs qu'ils
+puissent commettre d'ailleurs. Le vieux Mar&eacute;chal Grunberg, avec qui j'ai
+fait trente-six mois de campagne en Boh&egrave;me, avait pour principe de voler
+&agrave; travers le pays, p&ecirc;le-m&ecirc;le, cavalerie, infanterie, artillerie, comme
+s'il avait le diable &agrave; ses trousses. Il aurait pu commettre cinquante
+fautes, mais l'ennemi n'avait jamais le temps d'en profiter. Je me
+rappelle un raid que nous f&icirc;mes en Sil&eacute;sie. Apr&egrave;s deux jours de marche
+dans les montagnes, son chef d'&eacute;tat-major lui dit que l'artillerie &eacute;tait
+hors d'&eacute;tat de suivre.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Qu'on la laisse en arri&egrave;re! r&eacute;pondit-il.</p>
+
+<p>&laquo;On abandonna donc les canons, et le lendemain au soir, l'infanterie
+&eacute;tait fourbue.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Ils ne peuvent pas faire un mille de plus, dit le chef.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Qu'on les laisse en arri&egrave;re, dit Grunberg.</p>
+
+<p>&laquo;Nous voil&agrave; donc partis avec la cavalerie. Pour mon malheur, j'&eacute;tais
+dans son r&eacute;giment de pandours, apr&egrave;s une escarmouche ou deux, tant par
+l'&eacute;tat des routes que par le fait de l'ennemi, nos chevaux &eacute;taient
+crev&eacute;s inertes.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Les chevaux sont fourbus, dit le capitaine en chef.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Qu'on les laisse en arri&egrave;re! crie-t-il.</p>
+
+<p>&laquo;Et je parie qu'il aurait pouss&eacute; jusqu'&agrave; Prague avec son &eacute;tat-major, si
+on l'avait laiss&eacute; faire. Apr&egrave;s cela, nous lui donn&acirc;mes comme surnom
+&laquo;G&eacute;n&eacute;ral Laisse-en-arri&egrave;re.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Un brillant commandant, oh! oui, s'&eacute;cria Sir Gervas, j'aurais aim&eacute;
+servir sous lui.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et il avait une fa&ccedil;on de former ces recrues qui n'aurait gu&egrave;re
+&eacute;t&eacute; du go&ucirc;t de nos bons amis d'ici dans l'Ouest, dit Saxon. Je me
+rappelle qu'apr&egrave;s Salzbourg, quand nous e&ucirc;mes pris le ch&acirc;teau ou la
+forteresse de ce nom, nous f&ucirc;mes renforc&eacute;s d'environ quatre mille hommes
+d'infanterie qui n'avaient point &eacute;t&eacute; dress&eacute;s. Comme ils approchaient de
+nos lignes, en agitant les mains, en sonnant du clairon, le vieux
+Mar&eacute;chal &laquo;Laisse-en-arri&egrave;re&raquo; d&eacute;chargea sur eux tous les canons qui se
+trouvaient sur les murs, ce qui tua soixante hommes et jeta parmi le
+reste une grande panique.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Il faut que ces coquins apprennent t&ocirc;t ou tard &agrave; tenir bon sous le
+feu, dit-il. Ils peuvent bien commencer tout de suite leur &eacute;ducation.</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait un rude ma&icirc;tre d'&eacute;cole, fis-je remarquer. Il aurait pu laisser
+&agrave; l'ennemi partie de cet enseignement.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourtant le soldat l'aimait, dit Saxon. Il n'&eacute;tait point homme,
+quand une ville avait &eacute;t&eacute; prise d'assaut, &agrave; regarder de trop pr&egrave;s quand
+une femme braillait, non plus qu'&agrave; &eacute;couter tous les bourgeois qui
+avaient par hasard trouv&eacute; leur coffre plus l&eacute;ger d'une bagatelle. Mais
+parlons des chefs qui vont lentement. Je n'en ai connu aucun qui p&ucirc;t
+&ecirc;tre compar&eacute; au Brigadier Baumgarten, qui &eacute;tait aussi de l'arm&eacute;e
+imp&eacute;riale. Il levait par exemple ses quartiers d'hiver, pour venir
+s'&eacute;tablir devant une place forte. Il &eacute;levait un &eacute;paulement ici, l&agrave; il
+creusait une sape, si bien que ses soldats finissaient par avoir mal au
+c&oelig;ur rien qu'&agrave; regarder la place. Il jouait ainsi avec elle comme un
+chat avec une souris, jusqu'au moment o&ugrave; elle allait ouvrir ses portes,
+mais alors il pouvait bien prendre la fantaisie de lever le si&egrave;ge et de
+se mettre en quartiers d'hiver. J'ai fait deux campagnes sous lui, sans
+honneur, sans mise &agrave; sac, sans pillage, sans profit, except&eacute; une
+mis&eacute;rable solde de trois florins par jour, pay&eacute;e en pi&egrave;ces rogn&eacute;es, avec
+six mois de retard... Mais voyez-vous les gens sur ce clocher! Ils
+agitent leurs mouchoirs comme s'ils apercevaient quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis rien voir, r&eacute;pondis-je, en abritant mes yeux et promenant
+mon regard sur la vall&eacute;e sem&eacute;e d'arbres qui montait en pente douce
+jusqu'aux collines couvertes de p&acirc;turages de Blackdown.</p>
+
+<p>&mdash;Les gens, qui sont sur les forts, agitent des mouchoirs et d&eacute;signent
+du geste quelque chose. Il me semble que j'entrevois l'&eacute;clair de l'acier
+parmi les bois tout l&agrave;-bas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ici, dit Saxon, &eacute;tendant sa main arm&eacute;e d'un gantelet sur la rive
+ouest de la Tone, tout pr&egrave;s du pont de bois. Suivez mon doigt, Clarke,
+et voyez si vous pouvez le discerner.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est vrai, m'&eacute;criai-je, je vois un reflet brillant qui va et
+vient. Et ici, &agrave; gauche, &agrave; l'endroit o&ugrave; la route passe en courbe par
+dessus la hauteur, apercevez-vous cette masse compacte d'hommes! Ha! la
+t&ecirc;te de la colonne commence &agrave; sortir d'entre les arbres.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas un nuage au ciel, mais la grande chaleur produisait une
+bu&eacute;e qui s'&eacute;tendait sur la vall&eacute;e.</p>
+
+<p>Elle devenait tr&egrave;s &eacute;paisse le long du cours sinueux de la rivi&egrave;re, et
+flottait en petits flocons en lambeaux, au-dessus de la r&eacute;gion bois&eacute;e
+qui avoisine ses bords.</p>
+
+<p>&Agrave; travers cette mince couche de vapeur p&eacute;n&eacute;trait de temps en temps un
+&eacute;clair de vive lumi&egrave;re, quand les rayons du soleil tombaient sur une
+cuirasse ou sur un casque.</p>
+
+<p>Par intervalles, la douce brise de l'&eacute;t&eacute; apportait &agrave; nos oreilles de
+soudains &eacute;clats d'une musique militaire, o&ugrave; se m&ecirc;laient le son aigu des
+trompettes et le sourd grondement des tambours.</p>
+
+<p>Puis, nos regards per&ccedil;urent l'avant-garde de l'arm&eacute;e, qui commen&ccedil;ait &agrave;
+se d&eacute;rouler, sortant de l'ombre des arbres et apparaissant en noir sur
+la route blanche et poussi&eacute;reuse.</p>
+
+<p>La longue ligne continua &agrave; s'&eacute;tendre, se tordant sur elle-m&ecirc;me, &agrave; mesure
+qu'elle sortait des bois, pareille &agrave; un serpent noir aux &eacute;cailles
+polies.</p>
+
+<p>Enfin, l'arm&eacute;e rebelle tout enti&egrave;re&mdash;cavalerie, infanterie,
+artillerie&mdash;fut visible pour nous.</p>
+
+<p>L'&eacute;clat des armes, le flottement de nombreux drapeaux, les plumes des
+chefs, les colonnes &eacute;paisses des hommes en marche, tout cela formait un
+tableau qui remuait jusqu'au fond du c&oelig;ur les citoyens de Taunton.</p>
+
+<p>Ceux-ci, du haut des toits, des &eacute;minences croulantes que formaient les
+murs d&eacute;mantel&eacute;s, pouvaient contempler les champions de leur foi.</p>
+
+<p>Si la seule vue d'un r&eacute;giment qui passe est capable d'exciter un frisson
+dans votre poitrine, vous vous imaginerez sans peine ce qui se passe,
+quand les soldats que vous regardez ont pris les armes pour tout de bon
+afin de d&eacute;fendre vos int&eacute;r&ecirc;ts les plus chers, les plus aim&eacute;s, et
+viennent de sortir victorieux d'une lutte sanglante.</p>
+
+<p>Si la main de tous les autres hommes &eacute;tait lev&eacute;e contre nous, du moins
+ceux-l&agrave; &eacute;taient de notre c&ocirc;t&eacute;, et nos c&oelig;urs allaient &agrave; eux comme &agrave; des
+amis et &agrave; des fr&egrave;res.</p>
+
+<p>De tous les liens qui unissent les hommes en ce monde, il n'en est pas
+de plus fort qu'un commun danger.</p>
+
+<p>Pour mes yeux inexp&eacute;riment&eacute;s, tout cela apparaissait comme tr&egrave;s
+guerrier, tr&egrave;s imposant, et en contemplant ce long d&eacute;fil&eacute;, je me disais
+que notre cause &eacute;tait en quelque sorte gagn&eacute;e.</p>
+
+<p>Mais &agrave; ma grande surprise, Saxon postait, jetait &agrave; demi-voix des peuh!
+d&eacute;daigneux.</p>
+
+<p>&Agrave; la fin, ne pouvant plus ma&icirc;triser son impatience, il &eacute;clata en paroles
+br&ucirc;lantes de m&eacute;contentement.</p>
+
+<p>&mdash;Regardez-moi seulement cette avant-garde pendant qu'elle descend la
+pente, s'&eacute;cria-t-il. O&ugrave; est le groupe d'&eacute;claireurs, de <i>vorreiter</i>,
+comme disent les Allemands? Et o&ugrave; est l'espace qu'il faudrait laisser
+entre l'avant-garde et le corps principal? Par l'&eacute;p&eacute;e de Scanderbeg, ils
+me rappellent plut&ocirc;t un troupeau de p&egrave;lerins, comme j'en ai vus,
+lorsqu'ils s'approchent du sanctuaire de Saint S&eacute;bald, &agrave; Nuremberg, avec
+leurs banni&egrave;res et leurs flots de rubans. Et au centre, parmi cette
+troupe de cavaliers, se trouve sans doute notre nouveau monarque. Quel
+malheur pour lui de n'avoir point &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s un homme capable de ranger
+cet essaim de paysans en quelque chose qui ressemble &agrave; un ordre de
+campagne! Maintenant regardez-moi ces quatre pi&egrave;ces de canon qui
+tra&icirc;nent comme des moutons boiteux derri&egrave;re le troupeau! <i>Carajo</i>, je
+voudrais &ecirc;tre un jeune officier du Roi avec un escadron de cavalerie
+l&eacute;g&egrave;re sur cette cr&ecirc;te que voil&agrave;! Par ma foi, je fondrais sur ce
+croisement de routes, comme un &eacute;mouchet sur une bande de petits
+pluviers. Alors et je taille, et je coupe. &Agrave; bas ces canonniers qui
+rampent, un feu de carabines pour nous couvrir, un mouvement enveloppant
+de la cavalerie, et les canons des rebelles partent dans un nuage de
+poussi&egrave;re. Qu'on dites-vous, Sir Gervas?</p>
+
+<p>&mdash;Un fameux sport, colonel, dit le baronet, dont une l&eacute;g&egrave;re rougeur
+anima les joues p&acirc;les. Je parie que vous faisiez trotter vos pandours!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, les coquins avaient le choix: travailler ou &ecirc;tre pendus. Mais il
+me semble que nos amis sont loin d'&ecirc;tre aussi nombreux qu'on le
+rapportait. J'estime que la cavalerie se monte &agrave; un millier, et que
+l'infanterie compte environ cinq mille deux cents hommes. J'ai &eacute;t&eacute;
+regard&eacute; comme un bon appr&eacute;ciateur en fait de nombre en pareilles
+occasions. Avec les quinze cents qu'il y a dans la ville, cela nous
+ferait pr&egrave;s de huit mille hommes, et ce n'est pas l&agrave; une arm&eacute;e bien
+consid&eacute;rable pour envahir un royaume et disputer une couronne.</p>
+
+<p>&mdash;Si l'Ouest peut fournir huit mille hommes, combien peuvent donner tous
+les comt&eacute;s d'Angleterre, demandai-je. N'est-ce pas la fa&ccedil;on la plus
+&eacute;quitable d'envisager la situation?</p>
+
+<p>&mdash;La popularit&eacute; de Monmouth est concentr&eacute;e surtout dans l'Ouest,
+r&eacute;pondit Saxon. C'est ce souvenir qui l'a d&eacute;cid&eacute; &agrave; lever son &eacute;tendard
+dans ces comt&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Dites plut&ocirc;t ses &eacute;tendards, fit Ruben. Tenez, on dirait qu'ils ont mis
+leur linge &agrave; s&eacute;cher tout le long de la ligne.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, ils ont plus d'enseignes que je n'en vis jamais dans une
+arm&eacute;e aussi faible, r&eacute;pondit Saxon, en se dressant sur ses &eacute;triers. Il y
+en a un ou deux qui sont bleus. Tous les autres, autant que je pus en
+juger, avec le soleil qui les &eacute;claire, sont blancs, avec un mot ou une
+devise.</p>
+
+<p>Pendant cette conversation, le corps de cavalerie qui formait
+l'avant-garde de l'arm&eacute;e protestante &eacute;tait parvenu &agrave; moins d'un quart de
+mille de la ville, lorsqu'une sonnerie bruyante et claire de trompettes
+le fit s'arr&ecirc;ter.</p>
+
+<p>Ce signal fut r&eacute;p&eacute;t&eacute; dans chacun des r&eacute;giments ou escadrons en sorte que
+le son passa rapidement sur toute la longue rang&eacute;e, jusqu'&agrave; ce qu'il
+finit par se perdre dans l'&eacute;loignement.</p>
+
+<p>&Agrave; la vue de ce c&acirc;ble humain qui couvrait toute la route, et qui &eacute;tait &agrave;
+peine agit&eacute; d'un mouvement de vibration, d'ondulation dans sa ligne
+oscillante, l'analogie avec un serpent gigantesque me revint encore une
+fois &agrave; l'esprit.</p>
+
+<p>&mdash;Je trouverais que cela ressemble &agrave; un grand boa, qui irait entourer la
+ville de ses replis.</p>
+
+<p>&mdash;Un serpent &agrave; sonnettes plut&ocirc;t, dit Ruben, en montrant les canons &agrave;
+l'arri&egrave;re-garde. C'est dans sa queue qu'il garde de quoi faire du bruit.</p>
+
+<p>&mdash;Voici sa t&ecirc;te qui approche, si je ne me trompe, dit Saxon. Il vaudrait
+mieux, je crois, nous placer sur le c&ocirc;t&eacute; de la porte.</p>
+
+<p>Comme il parlait, un groupe de cavaliers aux costumes voyants se d&eacute;tacha
+du corps principal et se dirigea tout droit vers la ville.</p>
+
+<p>&Agrave; leur t&ecirc;te se trouvait un jeune homme de haute taille, de tournure
+svelte et &eacute;l&eacute;gante, qui montait avec la gr&acirc;ce d'un &eacute;cuyer accompli.</p>
+
+<p>Il se faisait remarquer parmi ceux qui l'entouraient par la fiert&eacute; de
+son attitude et la richesse de son harnachement.</p>
+
+<p>Lorsqu'il se fut approch&eacute; au galop de la porte, une clameur de
+bienvenue, partit de la multitude, clameur qui se transmit et se
+prolongea dans la foule plus &eacute;loign&eacute;e.</p>
+
+<p>Celle-ci, ne pouvant voir ce qui se passait en avant, conclut de ces
+acclamations que le Roi approchait.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="V_La_Revue_des_Hommes_de_lOuest" id="V_La_Revue_des_Hommes_de_lOuest"></a><a href="#table">V&mdash;La Revue des Hommes de l'Ouest.</a></h2>
+
+
+<p>Monmouth &eacute;tait alors dans sa trente-sixi&egrave;me ann&eacute;e.</p>
+
+<p>Il se distinguait par ces gr&acirc;ces superficielles qui plaisent &agrave; la
+multitude et mettent un homme en &eacute;tat de prendre la direction d'une
+cause populaire.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait jeune.</p>
+
+<p>Il avait la parole facile et spirituelle.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait habile dans tous les exercices qui conviennent &agrave; un soldat et &agrave;
+un homme.</p>
+
+<p>Pendant qu'il parcourait l'Ouest, il n'avait point jug&eacute; au-dessous de
+lui d'embrasser les jeunes villageoises, d'offrir des prix pour les
+sports champ&ecirc;tres, et de disputer, chauss&eacute; de bottes, la palme de la
+course &agrave; pied avec les plus agiles des paysans courant nu-pieds.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait d'un naturel vain et prodigue, mais il excellait en cette sorte
+de magnificence qui frappe les yeux, et dans cette g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;
+insouciante qui gagne les c&oelig;urs du peuple.</p>
+
+<p>Tant sur le Continent qu'&agrave; Bothwell-Bridge, il avait conduit des arm&eacute;es
+avec succ&egrave;s.</p>
+
+<p>Sa bont&eacute;, sa piti&eacute; envers les Covenantaires, apr&egrave;s la victoire, lui
+avait valu autant d'estime aupr&egrave;s des whigs que Dalzell et Claverhouse
+s'&eacute;taient attir&eacute; de haine.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; il arr&ecirc;ta son beau cheval noir &agrave; la porte de la ville, il
+&ocirc;ta son chapeau <i>montero</i> &agrave; plumes devant la foule qui l'acclamait. Il
+avait une attitude si gracieuse et si digne qu'elle semblait bien celle
+d'un chevalier errant de roman, combattant &agrave; armes tr&egrave;s in&eacute;gales pour
+conqu&eacute;rir une couronne qui lui aurait &eacute;t&eacute; d&eacute;rob&eacute;e par la ruse d'un
+tyran.</p>
+
+<p>On trouva qu'il avait bonne mine, mais je ne saurais dire que je fusse
+de cet avis.</p>
+
+<p>Sa figure me parut trop allong&eacute;e, trop p&acirc;le pour &ecirc;tre agr&eacute;able; mais ses
+traits &eacute;taient accentu&eacute;s et nobles, son nez saillant, ses yeux
+brillants, p&eacute;n&eacute;trants.</p>
+
+<p>On aurait peut-&ecirc;tre pu discerner dans le dessin de sa bouche quelques
+indices de cette faiblesse qui entacha sa r&eacute;putation, bien que
+l'expression en f&ucirc;t douce et aimable.</p>
+
+<p>Il portait une jaquette de cheval en roquelaure pourpre fonc&eacute;, avec des
+bords et des revers de dentelle d'or, et qui, en s'&eacute;cartant par devant,
+laissait voir une brillante cuirasse d'argent.</p>
+
+<p>Son habillement &eacute;tait compl&eacute;t&eacute; par un costume de velours d'une nuance
+plus claire que la jaquette, une paire de bottes montantes en cuir jaune
+de Cordoue, une rapi&egrave;re &agrave; poign&eacute;e d'or qu'il portait d'un c&ocirc;t&eacute;, et un
+poignard de Parme de l'autre c&ocirc;t&eacute;, ces deux armes suspendues &agrave; une
+ceinture en cuir du Maroc.</p>
+
+<p>Un large col en dentelle de Malines flottait sur ses &eacute;paules et de ses
+manches sortaient &agrave; flots des manchettes de cette m&ecirc;me co&ucirc;teuse
+dentelle.</p>
+
+<p>Bien des fois, il souleva son chapeau et s'inclina sur le pommeau de sa
+selle pour r&eacute;pondre au tonnerre des applaudissements.</p>
+
+<p>&mdash;Un Monmouth! Un Monmouth! criait le peuple. Salut au Chef Protestant!</p>
+
+<p>&mdash;Vive le Roi Monmouth!</p>
+
+<p>Et &agrave; toutes les fen&ecirc;tres, sur tous les toits, &agrave; tous les balcons, les
+mouchoirs, les chapeaux s'agitaient pour animer cette sc&egrave;ne joyeuse.</p>
+
+<p>L'avant-garde des rebelles s'enflamma &agrave; cette vue et lan&ccedil;a un grand cri
+au timbre sourd qui fut repris et r&eacute;p&eacute;t&eacute; bien des fois par le reste de
+l'arm&eacute;e et qui finit par remplir tout le pays.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, les anciens de la cit&eacute;, ayant &agrave; leur t&ecirc;te notre ami le
+Maire, sortirent par la porte dans tout l'apparat des costumes de soie
+et de fourrures pour rendre dommage au Roi.</p>
+
+<p>Le Maire mit un genou &agrave; terre &agrave; c&ocirc;t&eacute; de l'&eacute;trier de Monmouth et baisa la
+main que celui-ci lui tendit avec gr&acirc;ce.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher monsieur le Maire, dit le Roi d'une voix claire et forte,
+c'est &agrave; mes ennemis &agrave; se prosterner devant moi, et non &agrave; mes amis. Je
+vous en prie, qu'est-ce que ce rouleau que vous d&eacute;ployez?</p>
+
+<p>&mdash;C'est une allocution de bienvenue et de soumission, Votre Majest&eacute;, de
+la part de votre loyale ville de Taunton.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas besoin d'une telle allocution, dit le Roi Monmouth, en
+promenant ses yeux autour de lui. Elle est &eacute;crite tout autour de moi en
+plus beaux caract&egrave;res qu'on n'en vit jamais sur parchemin. Mes bons amis
+m'ont prouv&eacute; que je suis le bienvenu, sans recourir &agrave; l'aide d'un clerc
+ou d'un &eacute;crivain. Vous vous nommez Stephen Timewell, digne Mr le Maire,
+&agrave; ce qu'on m'a appris.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Majest&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un nom trop court pour un homme aussi digne de confiance, dit le
+Roi en tirant son &eacute;p&eacute;e, et l'en touchant sur l'&eacute;paule, je veux
+l'allonger de trois lettres. Relevez-vous, Sir Stephen, et puiss&eacute;-je
+trouver grand nombre d'autres chevaliers semblables dans mon royaume, et
+aussi loyaux, aussi fermes.</p>
+
+<p>Le Maire se retira avec les conseillers au c&ocirc;t&eacute; gauche de la porte, au
+milieu des applaudissements que fit &eacute;clater cet honneur conf&eacute;r&eacute; &agrave; la
+ville, pendant que Monmouth et son escorte formaient un groupe &agrave; droite.</p>
+
+<p>Sur un signal donn&eacute;, un trompette sonna une fanfare.</p>
+
+<p>Les tambours firent entendre un roulement guerrier, et l'arm&eacute;e des
+insurg&eacute;s, en rangs serr&eacute;s, banni&egrave;res d&eacute;ploy&eacute;es, reprit sa marche vers la
+ville.</p>
+
+<p>Pendant qu'elle approchait, Saxon nous d&eacute;signait les diff&eacute;rents chefs et
+personnages de marque, qui entouraient le Roi, et nous disait leurs
+noms, en y ajoutant quelques mots sur leur caract&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Voici Lord Grey de Wark, dit-il. C'est ce petit homme maigre entre
+deux &acirc;ges, du c&ocirc;t&eacute; gauche du Roi. Il a &eacute;t&eacute; mis une fois &agrave; la Tour pour
+haute trahison. C'est lui qui s'enfuit avec Lady Henriette Berkeley,
+s&oelig;ur de sa femme. Un beau chef, vraiment, pour une cause pieuse.
+L'homme &agrave; sa gauche, celui qui a une figure rouge, bouffie, et la plume
+blanche &agrave; son bonnet, est le colonel Holmes. J'esp&egrave;re qu'il ne montrera
+jamais la plume blanche ailleurs que sur la t&ecirc;te. L'autre, sur le cheval
+bai-brun est un homme de loi, mais, &agrave; mon sens, un homme qui s'entend
+mieux &agrave; disposer un bataillon qu'&agrave; r&eacute;diger une note de frais. C'est le
+r&eacute;publicain Wade qui menait l'infanterie &agrave; l'engagement de Bridport et
+qui l'a tir&eacute; de l&agrave; sans dommage. Le grand, l&agrave;-bas, avec de gros traits,
+qui est coiff&eacute; d'un heaume d'acier, c'est Antoine Buyse, le
+Brandebourgeois, un soldat de fortune, un homme de grand c&oelig;ur, ainsi
+que la plupart de ses compatriotes. J'ai bataill&eacute; tant&ocirc;t avec lui,
+tant&ocirc;t contre lui, avant le jour pr&eacute;sent.</p>
+
+<p>&mdash;Remarquez donc le personnage de haute taille, tr&egrave;s maigre qui est
+derri&egrave;re lui, s'&eacute;cria Ruben. Il a d&eacute;gain&eacute; son &eacute;p&eacute;e et la brandit
+au-dessus de sa t&ecirc;te. Voil&agrave; un moment et un endroit singuli&egrave;rement
+choisis pour l'exercice au sabre. Il est certainement fou.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'&ecirc;tes peut-&ecirc;tre pas tr&egrave;s loin de la v&eacute;rit&eacute;, dit Saxon, et
+pourtant par la garde de mon &eacute;p&eacute;e, sans cet homme-l&agrave;, il n'y aurait
+point d'arm&eacute;e protestante, comme celle qui s'avance vers nous par cette
+route-ci. C'est lui qui en faisant voltiger la couronne sous les yeux de
+Monmouth, lui a fait quitter sa confortable retraite en Brabant. Il n'y
+a pas un de ces hommes qu'il n'ait s&eacute;duit et attir&eacute; dans cette affaire
+par tel ou tel app&acirc;t. Avec Grey, ce fut un Duc, h&eacute;, avec Wade le sac de
+laine, avec Buyse, la mise au pillage de Cheapside. Chacun a son motif
+personnel, mais les ficelles qui les font mouvoir sont entre les mains
+de ce fanatique enrag&eacute; qui remue ces pantins &agrave; sa volont&eacute;. Il a complot&eacute;
+plus, menti plus et souffert moins qu'aucun des Whigs du parti.</p>
+
+<p>&mdash;Ce doit &ecirc;tre le docteur Robert Ferguson, dont j'ai entendu mon p&egrave;re
+parler, dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, c'est lui. Je l'ai vu une seule fois &agrave; Amsterdam,
+mais je le reconnais &agrave; sa perruque &eacute;bouriff&eacute;e et &agrave; ses &eacute;paules
+difformes. On dit tout bas que son infatuation d&eacute;mesur&eacute;e a troubl&eacute; sa
+raison. Voyez, l'Allemand lui met la main sur l'&eacute;paule et lui persuade
+de rengainer son arme. Le Roi Monmouth regarde aussi autour de lui et
+sourit comme s'il voyait en lui le bouffon de la cour, en manteau
+genevois, au lieu de l'habit multicolore. Mais l'avant-garde arrive pr&egrave;s
+de nous. &Agrave; vos compagnies, et n'oubliez pas de lever vos &eacute;p&eacute;es pour
+saluer au passage le drapeau de chaque troupe.</p>
+
+<p>Pendant la conversation de notre compagnon, l'arm&eacute;e protestante tout
+enti&egrave;re roulait vers la ville et la t&ecirc;te de l'avant-garde &eacute;tait au
+niveau de la porte.</p>
+
+<p>Quatre escadrons de cavalerie marchaient en avant, mal harnach&eacute;s, mal
+mont&eacute;s, avec des cordes en guise de brides, et certains d'entre eux
+ayant pour selles des carr&eacute;s en toile &agrave; sac.</p>
+
+<p>La plupart des hommes avaient pour armes le sabre et le pistolet.</p>
+
+<p>Quelques-uns portaient la cotte de buffle, des pi&egrave;ces d'armure, des
+casques pris &agrave; Axminster, et parfois tach&eacute;s encore du sang de celui qui
+les avait port&eacute;s le dernier.</p>
+
+<p>Au milieu d'eux marchait un porte-drapeau.</p>
+
+<p>Il tenait un grand &eacute;tendard carr&eacute; suspendu &agrave; une hampe et celle-ci
+reposait sur un trou pratiqu&eacute; sur le c&ocirc;t&eacute; de la selle.</p>
+
+<p>Sur ce drapeau &eacute;taient inscrits en lettres d'or les mots: &laquo;<i>Pio
+libertate et religione nostra</i>.&raquo;</p>
+
+<p>Ces cavaliers appartenaient &agrave; la classe des petits propri&eacute;taires ruraux
+et de leurs fils.</p>
+
+<p>Inaccoutum&eacute;s &agrave; la discipline, ils avaient une haute opinion d'eux-m&ecirc;mes,
+en leur qualit&eacute; de volontaires, ce qui les portait &agrave; plaisanter et
+raisonner &agrave; propos de chaque commandement.</p>
+
+<p>Il en r&eacute;sulta que sans &ecirc;tre d&eacute;pourvus de courage naturel, ils rendirent
+peu de services pendant la guerre et furent pour l'arm&eacute;e une cause
+d'embarras plut&ocirc;t qu'un secours utile.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s la cavalerie, venaient les fantassins, rang&eacute;s sur six de front,
+r&eacute;partis en compagnies d'effectif variable.</p>
+
+<p>Chaque compagnie avait un &eacute;tendard indiquant la ville ou le village o&ugrave;
+elle avait &eacute;t&eacute; lev&eacute;e.</p>
+
+<p>On avait adopt&eacute; cette fa&ccedil;on d'ordonner les troupes parce qu'on avait
+reconnu l'impossibilit&eacute; de s&eacute;parer des hommes unis par des liens de
+parent&eacute; et des relations de voisinage.</p>
+
+<p>Ils entendaient, disaient-ils, se battre c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te, ou bien ne pas se
+battre du tout.</p>
+
+<p>Pour mon compte, je trouve que ce n'est point une mauvaise id&eacute;e, car
+quand on en vient &agrave; jouer de la pique, chacun tient d'autant plus ferme,
+s'il se sait flanqu&eacute; &agrave; droite et &agrave; gauche de vieux amis &eacute;prouv&eacute;s.</p>
+
+<p>J'arrivai dans la suite &agrave; conna&icirc;tre un grand nombre de localit&eacute;s par les
+propos des hommes, et j'en traversai un grand nombre d'autres, en sorte
+que les noms inscrits sur les banni&egrave;res avaient pour moi un sens r&eacute;el.</p>
+
+<p>Hom&egrave;re a consacr&eacute;, &agrave; ce que je me rappelle, un chapitre ou un livre &agrave;
+l'&eacute;num&eacute;ration de tous les chefs grecs, des localit&eacute;s d'o&ugrave; ils venaient
+et du nombre d'hommes qu'ils amen&egrave;rent &agrave; la revue g&eacute;n&eacute;rale.</p>
+
+<p>Il est malheureux que l'Ouest n'ait pas eu son Hom&egrave;re pour conserver les
+noms de ces braves paysans et artisans, rappeler ce que chacun d'eux
+accomplit ou endura.</p>
+
+<p>Du moins les lieux de leur naissance ne seront point perdus dans
+l'oubli, en tant que cela d&eacute;pendra de ma faible m&eacute;moire.</p>
+
+<p>Le premier r&eacute;giment d'infanterie, si l'on peut appeler ainsi une troupe
+organis&eacute;e d'une mani&egrave;re aussi rudimentaire, se composait des gens de
+mer, p&ecirc;cheurs, caboteurs v&ecirc;tus des justaucorps de grosse &eacute;toffe bleue et
+du grossier costume de leur classe.</p>
+
+<p>C'&eacute;taient des loups de mer bronz&eacute;s, h&acirc;l&eacute;s, avec des figures dures, de
+couleur d'acajou, avec des armes vari&eacute;es, canardi&egrave;res, sabres
+d'abordages, pistolets.</p>
+
+<p>Je me figure que ces armes n'&eacute;taient pas employ&eacute;es pour la premi&egrave;re fois
+contre le Roi Jacques, car les c&ocirc;tes de Somerset et de Devon &eacute;taient
+fameuses par leur race de contrebandiers, et plus d'un lougre aux
+allures capricieuses &eacute;tait sans doute amarr&eacute; dans une crique ou dans une
+baie, pendant que son &eacute;quipage &eacute;tait parti &agrave; Taunton pour guerroyer.</p>
+
+<p>Quant &agrave; la discipline, ils n'en avaient aucune id&eacute;e.</p>
+
+<p>Ils allaient de leurs pas de marins en vrais loups de mer, &eacute;changeant
+des cris divers entre eux et avec la foule.</p>
+
+<p>Depuis la Star Point jusqu'&agrave; Portlands Roads, les filets allaient rester
+inactifs pendant bien des semaines, et plus d'un poisson parcourut les
+d&eacute;troits de la mer, qui aurait d&ucirc; former des piles &agrave; Lyme Cobb ou &ecirc;tre
+&eacute;tal&eacute; en vente au march&eacute; de Plymouth.</p>
+
+<p>Chacun des groupes ou des bandes de ces gens de mer avait sa banni&egrave;re.</p>
+
+<p>Celle de Lyme &eacute;tait en t&ecirc;te; puis venaient celles de Topsham, de
+Colyfort, de Bridport, de Sidmouth, d'Otterton, d'Abbotsbury et de
+Charmouth, villes qui sont toutes dans le Sud sur la c&ocirc;te ou tout pr&egrave;s.</p>
+
+<p>Ils pass&egrave;rent ainsi devant nous en troupe confuse et insouciante, les
+chapeaux pos&eacute;s de travers, la fum&eacute;e de leur tabac montant au-dessus
+d'eux comme la vapeur du corps d'un cheval fatigu&eacute;.</p>
+
+<p>Leur nombre devait s'&eacute;lever &agrave; environ quatre cents.</p>
+
+<p>Les paysans de Rockbere, arm&eacute;s de fl&eacute;aux et de faux, venaient en t&ecirc;te de
+la colonne suivante, qui pr&eacute;c&eacute;dait la banni&egrave;re de Honiton d&eacute;fendue par
+deux cents robustes ouvriers en dentelles venus des rives de l'Otter.</p>
+
+<p>Ces hommes, ainsi que le montrait la teinte de leur figure, avaient &eacute;t&eacute;
+retenus entre quatre murs par leur m&eacute;tier, mais ils &eacute;taient bien
+sup&eacute;rieurs &agrave; leurs camarades les paysans par leurs fa&ccedil;ons alertes, et
+leur attitude martiale.</p>
+
+<p>D'ailleurs, &agrave; propos de toutes les troupes en g&eacute;n&eacute;ral, nous avons
+remarqu&eacute; que si les paysans montraient plus d'endurance et de bonne
+volont&eacute;, les gens de m&eacute;tier prenaient plus vite l'air et l'esprit des
+camps.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re les gens de Honiton venaient les tisseurs de draps, les
+Puritains de Wellington, avec leur Maire mont&eacute; sur un cheval blanc, &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de leur porte-&eacute;tendard, et pr&eacute;c&eacute;d&eacute;s d'une fanfare de vingt
+instrumentistes.</p>
+
+<p>Avec leurs figures farouches, c'&eacute;taient des hommes r&eacute;fl&eacute;chis, pos&eacute;s.</p>
+
+<p>Le plus grand nombre &eacute;taient v&ecirc;tus de gris et coiff&eacute;s de chapeaux aux
+larges bords.</p>
+
+<p>&laquo;Pour Dieu et la Foi&raquo; telle &eacute;tait la devise d'un &eacute;tendard qui flottait
+au milieu d'eux.</p>
+
+<p>Les drapiers formaient trois fortes compagnies, et le r&eacute;giment entier
+devait compter bien pr&egrave;s de six cents hommes.</p>
+
+<p>Le troisi&egrave;me r&eacute;giment avait en t&ecirc;te cinq cents fantassins fournis par
+Taunton, gens de vie paisible et industrieux, mais profond&eacute;ment p&eacute;n&eacute;tr&eacute;s
+de ces grands principes de libert&eacute; civile et religieuse qui devaient
+trois ans plus tard renverser tout devant eux en Angleterre.</p>
+
+<p>Lorsqu'ils franchirent la porte, ils furent salu&eacute;s par un tonnerre
+d'applaudissements de leurs concitoyens post&eacute;s sur les murs et aux
+fen&ecirc;tres.</p>
+
+<p>Leurs rangs r&eacute;guliers et compacts, leurs larges et honn&ecirc;tes figures de
+bourgeois, me parurent avoir un air marqu&eacute; de discipline et de besogne
+bien faite.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re eux venaient les recrues de Winterbourne, d'Illminster, de
+Chard, d'Yeovil, de Collumpton, chaque troupe d'au moins cent piquiers,
+ce qui portait &agrave; mille hommes l'effectif du r&eacute;giment.</p>
+
+<p>Puis passa au trot un escadron de cavalerie.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait suivi de pr&egrave;s par le quatri&egrave;me r&eacute;giment.</p>
+
+<p>L'avant-garde portait les &eacute;tendards de Beaminster, de Crewkerne, de
+Langport et de Chidiock, autant de paisibles villages du comt&eacute; de
+Somerset, qui avaient envoy&eacute; leurs hommes frapper un coup pour la
+vieille cause.</p>
+
+<p>Des ministres puritains, coiff&eacute;s du chapeau pointu, et v&ecirc;tus des robes
+genevoises, jadis noires, mais maintenant blanches de poussi&egrave;re,
+marchaient d'un pas ferme &agrave; c&ocirc;t&eacute; de leur troupeau.</p>
+
+<p>Puis venait une forte compagnie de p&acirc;tres sauvages, &agrave; peine arm&eacute;s,
+sortis des grandes plaines qui s'&eacute;tendent depuis les Blackdowns, dans le
+Sud, jusqu'aux Mendips dans le Nord.</p>
+
+<p>Je vous r&eacute;ponds que ces gaillards-l&agrave; n'avaient aucun trait de
+ressemblance avec les Corydons, avec les Strephons de Ma&icirc;tre Waller ou
+de Ma&icirc;tre Dryden, qui ont d&eacute;peint les bergers toujours occup&eacute;s &agrave; verser
+des larmes d'amour et &agrave; souffler dans un chalumeau plaintif.</p>
+
+<p>Je crains que Chlo&eacute;, que Phyllis n'eussent trouv&eacute; de bien grossiers
+amoureux chez ces sauvages de l'Ouest.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s eux venaient des mousquetaires de Dorchester, des piquiers de
+Newton-Poppleford, d'un corps de solide infanterie fourni par les
+tisseurs de serge d'Ottery Saint Mary.</p>
+
+<p>Ce quatri&egrave;me r&eacute;giment se montait &agrave; un peu plus de huit cents hommes,
+mais par l'armement et la discipline, il &eacute;tait inf&eacute;rieur &agrave; celui qui le
+pr&eacute;c&eacute;dait.</p>
+
+<p>Le cinqui&egrave;me r&eacute;giment avait en t&ecirc;te une compagnie des gens habitant les
+contr&eacute;es mar&eacute;cageuses qui forment la monotone r&eacute;gion des environs
+d'Athelney.</p>
+
+<p>Ces hommes, en leurs logements sombres et sordides, avaient gard&eacute; le
+m&ecirc;me caract&egrave;re libre et hardi qui, au temps jadis, avait fait d'eux la
+derni&egrave;re ressource du bon Roi Alfred et les d&eacute;fenseurs des comt&eacute;s de
+l'Ouest contre les incursions des Danois: ceux-ci ne purent jamais
+p&eacute;n&eacute;trer au c&oelig;ur de leurs forteresses entour&eacute;es par les eaux.</p>
+
+<p>Deux compagnies de ces hommes, &agrave; la chevelure d'&eacute;toupe, aux pieds nus,
+mais ardents au chant des hymnes et aux pri&egrave;res, &eacute;taient venues de leurs
+citadelles pour secourir la cause protestante.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s eux, venaient les b&ucirc;cherons et charpentiers de Bishop's Lidiard,
+hommes gros et vigoureux sous leurs justaucorps verts, puis les
+villageois en manteaux blancs de Huish Champ-flover.</p>
+
+<p>Le r&eacute;giment se terminait par quatre cents hommes en habits rouges, avec
+des buffleteries blanches en croix et des mousquets bien polis.</p>
+
+<p>C'&eacute;taient des d&eacute;serteurs de la Milice du comt&eacute; de Devon.</p>
+
+<p>Ils avaient fait avec Albemarle le trajet depuis Exeter et s'&eacute;taient
+r&eacute;unis &agrave; l'arm&eacute;e de Monmouth sur le champ de bataille d'Axminster.</p>
+
+<p>Ceux-l&agrave; &eacute;taient group&eacute;s en un seul corps, mais il y avait bon nombre
+d'autres miliciens, les uns en habits rouges, les autres en habits
+jaunes, diss&eacute;min&eacute;s parmi les diff&eacute;rents corps que j'ai &eacute;num&eacute;r&eacute;s.</p>
+
+<p>Ce r&eacute;giment pouvait compter sept cents hommes.</p>
+
+<p>La sixi&egrave;me et derni&egrave;re colonne d'infanterie avait en t&ecirc;te une troupe de
+paysans dont la banni&egrave;re portait inscrit le nom de Minehead, avec les
+trois ballots et le vaisseau aux voiles d&eacute;ploy&eacute;es qui forment les armes
+de cette antique cit&eacute;.</p>
+
+<p>La plupart &eacute;taient venus de la sauvage contr&eacute;e qui s'&eacute;tend au nord de
+Dunster Castle, et longe les bords du canal de Bristol.</p>
+
+<p>Puis venaient les braconniers et les chasseurs de Porlock Quay.</p>
+
+<p>Ils avaient laiss&eacute; le daim rouge de l'Exmoor brouter en paix pour se
+mettre &agrave; la piste d'un plus noble gibier.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s eux, c'&eacute;taient des gens de Dulverton, des gens de Milverton, des
+gens de Wiveliscombe, et des pentes ensoleill&eacute;es des Quantocks, les
+hommes h&acirc;l&eacute;s, farouches, des st&eacute;riles landes de Dunkerry Beacon, les
+hauts et forts &eacute;leveurs de chevaux et marchands du bestiaux de Bampton.</p>
+
+<p>Les banni&egrave;res de Bridgewater, de Shepton Mallet, et du Bas-Storvey
+pass&egrave;rent devant nous, avec celles des p&ecirc;cheurs de Clovelly et des
+carriers des Blackdowns.</p>
+
+<p>&Agrave; l'arri&egrave;re venaient trois compagnies d'hommes &eacute;tranges, de taille
+gigantesque, bien qu'un peu courb&eacute;s par le travail, avec de longues
+barbes en broussailles, et des cheveux tombant en d&eacute;sordre sur leurs
+yeux.</p>
+
+<p>C'&eacute;taient les mineurs des collines de Mendip, et des vall&eacute;es de l'Oare,
+de Bagworthy, gens rudes, &agrave; demi sauvages, qui roulaient des yeux &agrave; la
+vue des velours et des brocarts d&eacute;ploy&eacute;s par les citadins, criant &agrave;
+tue-t&ecirc;te, ou bien ils fixaient leurs femmes souriantes avec une
+intensit&eacute; farouche qui terrifiait les paisibles bourgeois.</p>
+
+<p>La longue ligne se d&eacute;roula ainsi, pour se terminer par quatre escadrons
+de cavalerie, et quatre petits canons accompagn&eacute;s de leurs artilleurs,
+des Hollandais en v&ecirc;tements bleus, qui se tenaient aussi raides que
+leurs &eacute;couvillons.</p>
+
+<p>Une longue procession de chars et voitures, qui avaient suivi l'arm&eacute;e,
+furent conduits dans les champs en dehors des murs et install&eacute;s-l&agrave;.</p>
+
+<p>Lorsque le dernier soldat eut franchi la porte de Shuttern, Monmouth et
+ses chefs entr&egrave;rent lentement, &agrave; cheval, le Maire marchant &agrave; c&ocirc;t&eacute; de la
+monture du Roi.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; nous les salu&acirc;mes, ils nous firent face, et je vis un
+rapide &eacute;clair de joie passer sur la figure p&acirc;le de Monmouth, quand il
+remarqua nos rangs compacts et notre aspect militaire.</p>
+
+<p>&mdash;Par ma foi, messieurs, dit-il, en promenant ses regards sur son
+&eacute;tat-major, notre digne ami le Maire a d&ucirc; h&eacute;riter des dents du dragon de
+Cadmus. O&ugrave; avez-vous fait cette belle r&eacute;colte, Sir Stephen? Comment
+&ecirc;tes-vous parvenu &agrave; les amener &agrave; une telle perfection, jusqu'au point
+d'avoir des grenadiers poudr&eacute;s?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai quinze cents hommes dans la ville, r&eacute;pondit le vieux drapier avec
+fiert&eacute;, bien que tous ne soient pas aussi disciplin&eacute;s. Ces gens-ci
+viennent du comt&eacute; de Wilts, les officiers, sont du Hampshire. Quant &agrave;
+leur bon ordre, le m&eacute;rite n'en revient point &agrave; moi, mais au vieux soldat
+le colonel Decimus Saxon, qu'ils ont choisi pour commandant, ainsi que
+les capitaines qui servent sous ses ordres.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dois mes remerciements, dit le Roi, s'adressant &agrave; Saxon, qui
+s'inclina et baissa jusqu'&agrave; terre la pointe de son &eacute;p&eacute;e, et &agrave; vous
+aussi, messieurs; je n'oublierai point l'ardente fid&eacute;lit&eacute; qui vous a
+amen&eacute;s du Hampshire en si peu de temps. Dieu veuille que je trouve la
+m&ecirc;me vertu en plus haut lieu. Mais &agrave; ce qu'on me dit, Colonel Saxon,
+vous avez longtemps servi &agrave; l'&eacute;tranger. Que pensez-vous de l'arm&eacute;e qui
+vient de d&eacute;filer devant vos yeux?</p>
+
+<p>&mdash;S'il pla&icirc;t &agrave; Votre Majest&eacute;, r&eacute;pondit Saxon, elle ressemble &agrave; une
+quantit&eacute; de laine qui n'a pas encore &eacute;t&eacute; card&eacute;e, et qui est assez
+grossi&egrave;re par elle-m&ecirc;me, mais qui peut avec le temps se tisser pour
+devenir un beau v&ecirc;tement.</p>
+
+<p>&mdash;Hein! On n'aura pas beaucoup de loisir pour le tissage, dit Monmouth.
+Mais ils se battent bien. Si vous aviez vu comment ils se sont conduits
+&agrave; Axminster! Nous esp&eacute;rons vous voir et vous entendre exposer vos vues &agrave;
+la table du conseil. Mais qu'est-ce? N'ai-je pas d&eacute;j&agrave; vu la figure de ce
+gentleman?</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'honorable Sir Gervas J&eacute;r&ocirc;me, du comt&eacute; de Surrey, dit Saxon.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majest&eacute; a pu me voir &agrave; Saint-James, dit le Baronnet en se
+d&eacute;couvrant, ou au balcon de Whitehall. J'allais beaucoup &agrave; la Cour
+pendant les derni&egrave;res ann&eacute;es du d&eacute;funt Roi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, je me rappelle le nom aussi bien que la figure, s'&eacute;cria
+Monmouth... Vous le voyez, messieurs, reprit-il en s'adressant &agrave; son
+&eacute;tat-major, les gens de la Cour se d&eacute;cident enfin &agrave; venir. N'&ecirc;tes-vous
+pas celui qui s'est battu avec Sir Thomas Killigrew, derri&egrave;re Dunkirk
+House? Je m'en doutais. Ne voulez-vous pas faire partie de ma suite
+personnelle?</p>
+
+<p>&mdash;S'il pla&icirc;t &agrave; Votre Majest&eacute;, r&eacute;pondit Sir Gervas, je crois que je
+pourrai rendre plus de services &agrave; votre cause royale, en restant &agrave; la
+t&ecirc;te de mes mousquetaires.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, soit, soit! dit le Roi Monmouth.</p>
+
+<p>Puis, donnant de l'&eacute;peron &agrave; son cheval, il &ocirc;ta son chapeau pour r&eacute;pondre
+aux acclamations des troupes et parcourut au trot la Grande Rue sous une
+pluie de fleurs qui tombaient des toits et des fen&ecirc;tres sur lui, son
+&eacute;tat-major et son escorte.</p>
+
+<p>Nous nous &eacute;tions joints &agrave; sa troupe, ainsi que nous en avions re&ccedil;u
+l'ordre, en sorte que nous e&ucirc;mes notre part de ce joyeux feu crois&eacute;.</p>
+
+<p>Une rose, qui voletait, fut happ&eacute;e au passage par Ruben.</p>
+
+<p>Je le remarquai, il la porta &agrave; ses l&egrave;vres, puis il la cacha sous sa
+cuirasse.</p>
+
+<p>Je levai les yeux et je surpris la figure souriante de la petite fille
+de notre h&ocirc;te nous &eacute;piant &agrave; une fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle adresse, Ruben! dis-je &agrave; demi-voix. Au trictrac comme &agrave; la
+balle au trou, vous avez toujours &eacute;t&eacute; notre meilleur joueur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Micah, dit-il, je b&eacute;nis le jour o&ugrave; j'ai eu l'id&eacute;e de vous suivre &agrave;
+la guerre. Aujourd'hui je ne changerais pas ma place avec celle de
+Monmouth.</p>
+
+<p>&mdash;Nous en sommes d&eacute;j&agrave; l&agrave;! m'&eacute;criai-je. Quoi, mon gar&ccedil;on, vous avez &agrave;
+peine ouvert la tranch&eacute;e, et vous parlez comme si vous aviez emport&eacute; la
+place.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre que je me laisse emporter par l'espoir, s'&eacute;cria-t-il en
+passant du chaud au froid ainsi qu'un homme le fait quand il est
+amoureux, ou qu'il a la fi&egrave;vre tierce ou quelque autre maladie du corps.
+Dieu sait combien je suis peu digne d'elle, et pourtant...</p>
+
+<p>&mdash;N'attachez point votre c&oelig;ur trop fortement &agrave; quelque chose qui pourra
+bien &ecirc;tre inaccessible pour vous, dis-je. Le vieillard est riche, et il
+portera ses regards plus haut.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais qu'il f&ucirc;t pauvre, soupira Ruben, avec tout l'&eacute;go&iuml;sme de
+l'amoureux. Si cette guerre dure, je pourrais conqu&eacute;rir de l'honneur, un
+titre. Qui sait? D'autres l'ont fait. Pourquoi ne le ferais-je pas?</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes partis trois de Havant, fis-je remarquer. L'un est
+aiguillonn&eacute; par l'ambition, l'autre par l'amour. Maintenant que faire,
+moi qui suis indiff&eacute;rent aux grandes charges et qui n'ai cure de la
+figure d'une demoiselle? Qu'est-ce qui peut m'entra&icirc;ner au combat?</p>
+
+<p>&mdash;Nos mobiles viennent et s'en vont, mais le v&ocirc;tre reste toujours en
+vous. L'honneur et le devoir, Micah, voil&agrave; les deux &eacute;toiles qui ont
+toujours guid&eacute; vos actions.</p>
+
+<p>&mdash;Sur ma foi! <i>Mistress</i> Ruth vous a appris &agrave; faire de jolis discours,
+dis-je, mais il me semble qu'elle devrait &ecirc;tre ici au milieu des jeunes
+filles de Taunton.</p>
+
+<p>Tout en causant, nous nous dirigions vers la place du March&eacute;, que nos
+troupes remplissaient &agrave; ce moment.</p>
+
+<p>Autour de la croix &eacute;tait rang&eacute; un groupe d'une vingtaine de jeunes
+filles v&ecirc;tues de costumes en mousseline blanche, avec des &eacute;charpes
+bleues autour de la taille.</p>
+
+<p>&Agrave; l'approche du Roi, ces jeunes demoiselles, avec une timidit&eacute; pleine de
+gr&acirc;ce, s'avanc&egrave;rent &agrave; sa rencontre, et lui offrirent une banni&egrave;re
+qu'elles avaient brod&eacute;e pour lui, ainsi qu'une Bible fort &eacute;l&eacute;gamment
+reli&eacute;e en or.</p>
+
+<p>Monmouth remit le drapeau &agrave; l'un de ses capitaines, mais il leva le
+livre au-dessus de sa t&ecirc;te, en criant qu'il &eacute;tait venu d&eacute;fendre les
+v&eacute;rit&eacute;s qui y &eacute;taient contenues, ce qui donna un redoublement de vigueur
+aux applaudissements et aux acclamations.</p>
+
+<p>On pensait qu'il haranguerait le peuple du haut de la croix, mais il se
+borna &agrave; rester l&agrave; pendant que les h&eacute;rauts proclamaient ses titres &agrave; la
+couronne.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quoi, il donna l'ordre de se disperser, et les troupes gagn&egrave;rent
+les divers lieux de rassemblement o&ugrave; on avait pourvu &agrave; leur nourriture.</p>
+
+<p>Le Roi et ses principaux officiers &eacute;tablirent leur quartier-g&eacute;n&eacute;ral dans
+le ch&acirc;teau, pendant que le Maire et les plus riches bourgeois
+pourvoyaient au logement des autres.</p>
+
+<p>Quant aux simples soldats, un grand nombre d'entre eux furent mis en
+subsistance chez les habitants.</p>
+
+<p>Beaucoup d'autres camp&egrave;rent dans les rues et sur les terrains
+environnant le ch&acirc;teau.</p>
+
+<p>Le reste s'installa dans les voitures et les charrettes laiss&eacute;es dans
+les champs en dehors de la ville.</p>
+
+<p>Ils y allumaient de grands feux.</p>
+
+<p>Ils firent r&ocirc;tir du mouton et couler la bi&egrave;re &agrave; flots, avec autant
+d'entrain que s'il s'agissait d'une partie de campagne et non d'une
+marche sur Londres.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VI_Un_echange_de_poignees_de_mains_entre_moi_et_le_Brandebourgeois" id="VI_Un_echange_de_poignees_de_mains_entre_moi_et_le_Brandebourgeois"></a><a href="#table">VI&mdash;Un &eacute;change de poign&eacute;es de mains entre moi et le Brandebourgeois.</a></h2>
+
+
+<p>Le Roi Monmouth avait convoqu&eacute; une r&eacute;union du conseil pour la soir&eacute;e et
+donn&eacute; au colonel Decimus Saxon l'ordre d'y venir.</p>
+
+<p>Je m'y rendis avec lui, muni du petit paquet que Sir Jacob Clancing
+avait confi&eacute; &agrave; ma garde.</p>
+
+<p>Arriv&eacute;s au ch&acirc;teau, nous appr&icirc;mes que le Roi n'&eacute;tait pas encore sorti de
+sa chambre.</p>
+
+<p>On nous introduisit dans le grand hall pour l'attendre.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une belle pi&egrave;ce avec de hautes fen&ecirc;tres et un superbe plafond de
+bois sculpt&eacute;.</p>
+
+<p>Tout au fond on avait fix&eacute; les armoiries de Monmouth, mais sans la barre
+&agrave; senestre qu'il avait port&eacute;e jusqu'alors.</p>
+
+<p>L&agrave; &eacute;taient r&eacute;unis les principaux chefs de l'arm&eacute;e, un grand nombre des
+officiers subalternes des fonctionnaires de la ville, et d'autres
+personnes qui avaient des requ&ecirc;tes &agrave; pr&eacute;senter. Lord Grey de Wark &eacute;tait
+debout pr&egrave;s d'une fen&ecirc;tre et contemplait la campagne d'un air sombre.</p>
+
+<p>Wade et Holmes hochaient la t&ecirc;te et causaient &agrave; demi-voix dans un coin.</p>
+
+<p>Ferguson allait et venait &agrave; grands pas, sa perruque pos&eacute;e de travers,
+lan&ccedil;ant &agrave; tue-t&ecirc;te des exhortations et des pri&egrave;res, qu'il pronon&ccedil;ait
+avec l'accent &eacute;cossais le plus marqu&eacute;.</p>
+
+<p>Un certain nombre de personnages, aux costumes plus gais, s'&eacute;taient
+group&eacute;s devant la chemin&eacute;e sans feu et &eacute;coutaient l'un d'eux racontant
+une histoire dans un langage bourr&eacute; de jurons, et qui les faisait rire
+aux &eacute;clats.</p>
+
+<p>Dans un autre coin, un groupe de fanatiques, en v&ecirc;tements noirs ou
+bruns, avec de larges poignets blancs et des manteaux tra&icirc;nants,
+faisaient cercle autour de quelqu'un des pr&eacute;dicants les plus go&ucirc;t&eacute;s et
+discutaient &agrave; demi-voix la philosophie calviniste dans ses rapports avec
+la science du gouvernement.</p>
+
+<p>Un petit nombre de soldats aux costumes et aux fa&ccedil;ons simples qui
+n'&eacute;taient ni des courtisans, ni des sectaires allaient et venaient, ou
+regardaient fixement par les fen&ecirc;tres le camp plein d'animation qui
+&eacute;tait form&eacute; sur la pelouse du ch&acirc;teau.</p>
+
+<p>Saxon me conduisit vers l'un de ces hommes remarquable par sa haute
+stature et la largeur de ses &eacute;paules, et le tirant par la manche, il lui
+tendit la main comme &agrave; un vieil ami.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Mein Gott!</i> s'&eacute;cria l'aventurier allemand, car c'&eacute;tait celui-l&agrave; m&ecirc;me
+que Saxon m'avait d&eacute;sign&eacute; le matin, je me suis dit que c'&eacute;tait bien
+vous, Saxon, quand je vous ai vu pr&egrave;s de la porte, quoique vous soyez
+encore plus maigre qu'autrefois. Comment se fait-il qu'apr&egrave;s avoir lamp&eacute;
+autant de bonne bi&egrave;re bavaroise que vous l'avez fait, vous soyez rest&eacute;
+aussi d&eacute;charn&eacute;. Cela d&eacute;passe mon intelligence. Et comment vos affaires
+ont-elles march&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Comme, jadis, dit Saxon, plus de coups que de thalers, et j'ai eu plus
+souvent besoin d'un chirurgien que d'un coffre-fort. Quand vous ai-je vu
+pour la derni&egrave;re fois, mon ami? N'&eacute;tait-ce pas &agrave; l'affaire de Nuremberg,
+quand je commandais l'aile droite, et vous l'aile gauche de la grosse
+cavalerie?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Buyse, je vous ai rencontr&eacute; depuis lors, sur le terrain des
+affaires. Avez-vous oubli&eacute; l'escarmouche sur les bords du Rhin, quand
+vous avez d&eacute;charg&eacute; sur moi votre fusil hollandais? Sans un gredin qui
+&eacute;ventra mon cheval, je vous aurais fait sauter la t&ecirc;te aussi ais&eacute;ment
+qu'un gamin abat des chardons avec un b&acirc;ton.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit Saxon avec placidit&eacute;, je l'avais oubli&eacute;. Vous avez &eacute;t&eacute;
+fait prisonnier, si je m'en souviens bien, mais par la suite vous avez
+assomm&eacute; la sentinelle avec vos cha&icirc;nes et franchi le Rhin &agrave; la nage sous
+le feu d'un r&eacute;giment. Et cependant, je crois, nous vous avions offert
+les m&ecirc;mes avantages que vous receviez des autres.</p>
+
+<p>&mdash;On m'a fait, en effet, de ces sales offres, dit l'Allemand, d'un ton
+&acirc;pre. &Agrave; quoi j'ai r&eacute;pondu que si je vendais mon &eacute;p&eacute;e, je ne vendais pas
+mon honneur. Il est bon que des cavaliers de fortune fassent voir ce
+qu'est pour eux un contrat... comment dites-vous... inviolable pour
+toute la dur&eacute;e de la guerre. Alors on redevient parfaitement libre de
+changer son payeur-g&eacute;n&eacute;ral. Pourquoi pas?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, mon ami, c'est vrai, r&eacute;pondit Saxon. Les mendiants
+d'Italiens et de Suisses ont fait du m&eacute;tier un vrai commerce. Ils se
+sont vendus avec tant de sans-g&ecirc;ne, corps et &acirc;me, &agrave; celui qui a la
+bourse la mieux garnie, que nous devons nous montrer chatouilleux sur le
+point d'honneur. Mais vous vous rappelez la poign&eacute;e de main d'autrefois
+que pas un homme du Palatinat n'&eacute;tait de force &agrave; &eacute;changer avec vous.
+Voici mon capitaine, Micah Clarke. Il faut qu'il voie quelle chaude
+bienvenue peut vous faire un Allemand du Nord.</p>
+
+<p>Le Brandebourgeois montra ses dents blanches dans un ricanement en me
+tendant sa large main brunie. D&egrave;s que la mienne y fut enferm&eacute;e, il mit
+brusquement toute sa force &agrave; la serrer, si bien que le sang se porta
+vivement aux ongles, et que j'eus toute la main paralys&eacute;e, impuissante.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Donner wetter!</i> s'&eacute;cria-t-il en riant &agrave; gorge d&eacute;ploy&eacute;e au sursaut de
+douleur et de surprise que j'avais fait. C'est une grosse farce &agrave; la
+Prussienne et les gamins d'Angleterre n'ont pas assez d'estomac pour
+cela.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; vrai dire, fis-je, c'est la premi&egrave;re fois que j'ai vu cet amusement
+et je ne demanderais pas mieux que de m'y exercer sous un ma&icirc;tre aussi
+capable.</p>
+
+<p>&mdash;Comment? Encore une fois? s'&eacute;cria-t-il, mais vous devez &ecirc;tre encore
+tout &eacute;chaud&eacute; de la premi&egrave;re. Eh bien, je ne vous la refuserai pas,
+quoique, apr&egrave;s cela, vous n'ayez plus la m&ecirc;me force pour serrer la
+poign&eacute;e de votre sabre.</p>
+
+<p>En disant ces mots, il tendit sa main, que je saisis avec force, pouce
+contre pouce, en levant le coude pour mettre toute ma force dans cette
+pression.</p>
+
+<p>Ainsi que je l'avais remarqu&eacute;, son artifice consistait &agrave; paralyser
+l'autre main par un grand et brusque d&eacute;ploiement de force.</p>
+
+<p>J'y r&eacute;sistai en d&eacute;ployant moi-m&ecirc;me toute la mienne.</p>
+
+<p>Pendant une ou deux minutes, nous rest&acirc;mes immobiles, nous regardant
+dans les yeux.</p>
+
+<p>Puis, je vis une goutte de sueur rouler sur son front.</p>
+
+<p>Je fus alors certain qu'il &eacute;tait vaincu.</p>
+
+<p>La pression diminua lentement.</p>
+
+<p>Sa main devint inerte, molle pendant que la mienne continuait &agrave; se
+serrer si bien qu'enfin, d'une voix grognonne et &eacute;touff&eacute;e, il fut
+contraint de me demander de le l&acirc;cher.</p>
+
+<p>&mdash;Diable et Sorcellerie! s'&eacute;cria-t-il en essuyant le sang qui sortait
+goutte &agrave; goutte sous ses ongles, j'aurais mieux fait de mettre mes
+doigts dans un pi&egrave;ge &agrave; rats. Vous &ecirc;tes le premier qui ait pu &eacute;changer
+une vraie poign&eacute;e de mains avec Antoine Buyse.</p>
+
+<p>&mdash;Nous produisons du muscle en Angleterre aussi bien que dans le
+Brandebourg, dit Saxon qui riait aux &eacute;clats en voyant la d&eacute;confiture du
+soldat allemand. H&eacute;, tenez, j'ai vu ce jeune gar&ccedil;on prendre &agrave;
+bras-le-corps un sergent de dragons de grandeur naturelle et le jeter
+dans une charrette aussi ais&eacute;ment qu'il e&ucirc;t fait d'une pellet&eacute;e de
+terre.</p>
+
+<p>&mdash;Pour fort, il l'est! grogna Buyse, qui tordait encore sa main
+paralys&eacute;e, aussi fort que Goetz &agrave; la main de fer. Mais &agrave; quoi sert la
+force toute seule pour le maniement d'une arme? Ce n'est pas la force du
+coup, mais la mani&egrave;re dont il est port&eacute;, qui produit l'effet. Tenez,
+votre sabre est plus lourd que le mien, &agrave; premi&egrave;re vue, et cependant ma
+lame ferait une entaille plus profonde. Eh! n'est-ce pas un jeu plus
+digne d'un guerrier que ne l'est un amusement d'enfants, comme un
+serrement de main, et le reste?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un jeune homme modeste, dit Saxon, et pourtant je parierais pour
+son coup contre le v&ocirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Quel enjeu? grogna l'Allemand.</p>
+
+<p>&mdash;Autant de vin que nous pourrons en boire en une s&eacute;ance.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas peu dire, en effet, fit Buyse, un couple de gallons pour
+le moins. Eh bien soit. Acceptez-vous la lutte?</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai ce que je pourrai, dis-je, bien que je n'aie gu&egrave;re l'espoir
+de frapper aussi fort qu'un vieux soldat &eacute;prouv&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Que le diable emporte vos compliments! cria-t-il d'un ton rageur. Ce
+fut avec de douces paroles que vous avez pris mes doigts dans ce pi&egrave;ge &agrave;
+imb&eacute;ciles que voil&agrave;. Maintenant voici mon vieux casque d'acier espagnol.
+Comme vous le voyez, il porte une ou deux traces de coups, et une
+nouvelle marque ne lui fera pas grand mal. Je le pose ici sur cette
+chaise qui est assez haute pour donner un jeu suffisant au coup de
+sabre. Allons-y, mon gentilhomme, et voyons si vous &ecirc;tes capable d'y
+mettre votre marque.</p>
+
+<p>&mdash;Frappez le premier, monsieur, dis-je, puisque vous avez port&eacute; le d&eacute;fi.</p>
+
+<p>&mdash;Il me faudra ab&icirc;mer mon propre casque pour refaire ma r&eacute;putation de
+soldat, grommela-t-il. Soit, soit, ces jours-ci il a r&eacute;sist&eacute; &agrave; plus d'un
+coup de taille.</p>
+
+<p>Il tira son sabre, fit reculer la foule qui s'&eacute;tait amass&eacute;e autour de
+nous, brandit la lame avec une vigueur &eacute;tonnante autour de sa t&ecirc;te, et
+l'abattit dans tout son &eacute;lan, avec justesse, sur le casque d'acier poli.</p>
+
+<p>L'objet rebondit tr&egrave;s haut, puis retomba &agrave; grand bruit sur le parquet de
+ch&ecirc;ne.</p>
+
+<p>On y voyait une longue et profonde entaille qui avait p&eacute;n&eacute;tr&eacute; &agrave; travers
+l'&eacute;paisseur du m&eacute;tal.</p>
+
+<p>&mdash;Bien frapp&eacute;! Un beau coup! cri&egrave;rent les spectateurs.</p>
+
+<p>&mdash;C'est de l'acier mis &agrave; l'&eacute;preuve et trois fois tremp&eacute;, garanti capable
+de faire glisser une lame de sabre, dit quelqu'un apr&egrave;s avoir ramass&eacute; le
+casque pour l'examiner.</p>
+
+<p>Puis il le repla&ccedil;a sur la chaise.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai vu mon p&egrave;re trancher de l'acier tremp&eacute; avec ce vieux sabre,
+dis-je, en tirant l'arme qui avait cinquante ans d'&acirc;ge. Il y mettait un
+peu plus de force que vous ne l'avez fait. Je lui ai entendu dire qu'un
+bon coup venait plut&ocirc;t du dos et des reins que des seuls muscles du
+bras.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas une conf&eacute;rence qu'il nous faut, mais un <i>beispiel</i> ou
+exemple, railla l'Allemand. C'est &agrave; votre coup que nous avons affaire,
+et non aux le&ccedil;ons de votre p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Mon coup, dis-je, est d'accord avec les le&ccedil;ons de mon p&egrave;re.</p>
+
+<p>Puis faisant tournoyer le sabre, je l'abattis de toute ma force sur le
+casque de l'Allemand.</p>
+
+<p>La bonne vieille lame du temps de la R&eacute;publique trancha la plaque
+d'acier, coupa la chaise en deux et enfon&ccedil;a sa pointe &agrave; deux pouces de
+profondeur dans le parquet de ch&ecirc;ne.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est qu'un tour, expliquai-je, un tour que j'ai ex&eacute;cut&eacute; &agrave; la
+maison dans les soir&eacute;es d'hiver.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; un tour que je ne me soucierais gu&egrave;re de voir faire sur moi, dit
+Lord Grey au milieu du murmure g&eacute;n&eacute;ral d'applaudissements et de
+surprise. Par ma foi, mon homme, vous &ecirc;tes venu au monde deux si&egrave;cles
+trop tard. Quelle valeur auraient eue vos muscles avant que la poudre &agrave;
+canon e&ucirc;t mis tous les hommes au m&ecirc;me niveau!</p>
+
+<p>&mdash;Merveilleux! grogna Buyse, merveilleux! J'ai pass&eacute; l'&acirc;ge de la force,
+mon jeune monsieur, et je puis bien vous laisser la palme de la vigueur.
+C'&eacute;tait vraiment un coup magnifique. Voil&agrave; qui m'a co&ucirc;t&eacute; un baril ou
+deux de vin des Canaries, et un bon vieux casque, mais je ne le regrette
+pas, car la chose s'est faite en toute loyaut&eacute;. Je suis heureux que ma
+t&ecirc;te n'ait pas &eacute;t&eacute; dedans. Saxon, que voici, nous a fait voir quelques
+beaux tours &agrave; l'&eacute;p&eacute;e, mais il n'a pas le poids qu'il faut pour des coups
+assommants comme celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai encore le coup d'&oelig;il juste et la main ferme, bien que le d&eacute;faut
+d'exercice leur ait fait perdre quelque chose, dit Saxon, trop heureux
+de saisir cette occasion d'attirer sur lui les regards des chefs. Au
+sabre, avec l'&eacute;p&eacute;e et la dague, l'&eacute;p&eacute;e et le bouclier, un seul fauchon
+ou l'assortiment de fauchons, mon d&eacute;fi d'autrefois tient toujours contre
+le premier venu, &agrave; l'exception de mon fr&egrave;re Quartus, qui joue aussi bien
+que moi, mais il a un demi-pouce de taille qui lui donne l'avantage sur
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai &eacute;tudi&eacute; l'escrime au sabre sous le <i>signor</i> Contarini, de Paris,
+dit Lord Grey. Quel a &eacute;t&eacute; votre ma&icirc;tre?</p>
+
+<p>&mdash;Mylord, dit Saxon, j'ai &eacute;tudi&eacute; sous le <i>signor</i> l'&Acirc;pre N&eacute;cessit&eacute;,
+d'Europe. Pendant trente-cinq ans, chaque jour de ma vie a d&eacute;pendu de ce
+que j'&eacute;tais en mesure de me d&eacute;fendre avec ce bout d'acier. Voici un
+petit tour qui exige quelque justesse de coup d'&oelig;il. Il consiste &agrave;
+lancer cet anneau au plafond et &agrave; le recevoir &agrave; la pointe d'une rapi&egrave;re.
+Cela semble peut-&ecirc;tre facile, et cependant on ne peut y arriver sans
+quelque pratique.</p>
+
+<p>&mdash;Facile! s'&eacute;cria Wade, l'homme de loi, personnage &agrave; figure carr&eacute;e, au
+regard hardi. Mais l'anneau est juste assez large pour votre petit
+doigt. On pourrait r&eacute;ussir ce tour une fois par hasard, mais on ne peut
+y compter.</p>
+
+<p>&mdash;Je mets une guin&eacute;e sur chaque coup, dit Saxon, et jetant en l'air le
+petit cercle d'or, il brandit sa rapi&egrave;re et lan&ccedil;a un coup de pointe.</p>
+
+<p>L'anneau glissa avec un bruit m&eacute;tallique le long de la lame et sonna
+contre la garde, dextrement enfil&eacute;. D'un vif mouvement du poignet, il le
+lan&ccedil;a de nouveau au plafond, o&ugrave; l'anneau heurta une poutre sculpt&eacute;e et
+changea de direction, mais il fit encore un prompt mouvement en avant,
+se pla&ccedil;a dessous et le re&ccedil;ut sur la pointe de son &eacute;p&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;S&ucirc;rement il y a dans l'assistance quelque cavalier capable de faire ce
+tour-l&agrave; aussi bien que moi, dit-il en remettant l'anneau &agrave; son doigt.</p>
+
+<p>&mdash;Colonel, je crois que je pourrais m'y risquer, dit une voix.</p>
+
+<p>Nous regard&acirc;mes autour de nous et v&icirc;mes que Monmouth &eacute;tait entr&eacute; dans la
+salle et attendait en silence, pr&egrave;s du groupe nombreux.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait rest&eacute; inaper&ccedil;u gr&acirc;ce &agrave; l'attention g&eacute;n&eacute;rale qu'avait absorb&eacute;e
+notre rivalit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, gentilshommes, reprit-il d'un ton charmant, pendant que nous
+nous inclinions et faisions des saluts d'un air assez embarrass&eacute;... Mes
+fid&egrave;les compagnons ne sauraient mieux employer leur temps qu'&agrave; reprendre
+un peu le souffle avec quelques petits jeux &agrave; l'&eacute;p&eacute;e. Je vous en prie,
+colonel, pr&ecirc;tez-moi votre rapi&egrave;re.</p>
+
+<p>Il &ocirc;ta de son doigt un anneau o&ugrave; &eacute;tait ench&acirc;ss&eacute; un diamant, le lan&ccedil;a en
+l'air et l'enfila avec autant d'adresse que l'avait fait Saxon.</p>
+
+<p>&mdash;Je me suis exerc&eacute; &agrave; ce tour &agrave; la Haye, o&ugrave;, sur ma foi, j'avais
+beaucoup trop de loisirs &agrave; consacrer &agrave; de pareilles bagatelles. Mais que
+signifient ces plaques d'acier, et ces &eacute;clats de bois &eacute;pars sur le
+plancher?</p>
+
+<p>&mdash;Un fils d'Anak est apparu parmi nous, dit Ferguson, levant de mon c&ocirc;t&eacute;
+sa figure toute ravag&eacute;e et rougie par la scrofule. Un Goliath de Gath
+dont le coup est pareil &agrave; celui d'une ensouple de tisserand. N'a-t-il
+pas la joue lisse d'un petit enfant et les muscles de Bellemoth.</p>
+
+<p>&mdash;Un coup adroit, en v&eacute;rit&eacute;, dit le Roi en ramassant la moiti&eacute; de la
+chaise. Et comment se nomme notre champion?</p>
+
+<p>&mdash;Il est mon capitaine, Majest&eacute;, dit Saxon en remettant au fourreau
+l'&eacute;p&eacute;e que le Roi lui avait tendue, Micah Clarke, natif du Hampshire.</p>
+
+<p>&mdash;Ce pays-l&agrave; produit une bonne vieille race anglaise, dit Monmouth, mais
+comment se fait-il que vous vous trouvez ici, monsieur? J'ai convoqu&eacute; ce
+matin ma suite personnelle, et les colonels des r&eacute;giments. Si tous les
+capitaines doivent &ecirc;tre admis &agrave; nos conseils, nous serons oblig&eacute; de le
+tenir sur la pelouse du ch&acirc;teau, car il n'y aura pas de salle assez
+grande pour nous.</p>
+
+<p>&mdash;Majest&eacute;, r&eacute;pondis-je, si je me suis hasard&eacute; &agrave; venir ici, c'est que, au
+cours de mon voyage j'ai &eacute;t&eacute; charg&eacute; d'une commission, qui consistait &agrave;
+remettre un paquet entre vos mains. J'ai donc cru qu'il &eacute;tait de mon
+devoir de ne pas perdre un moment pour m'acquitter de ma mission.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore, r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>Le Docteur Ferguson chuchota quelques mots &agrave; l'oreille du Roi, qui se
+mit &agrave; rire, et tendit la main pour prendre le paquet.</p>
+
+<p>&mdash;Ta! Ta! dit-il, les temps des Borgia et des M&eacute;dicis sont pass&eacute;s,
+docteur. En outre ce jeune homme n'est point un conspirateur italien et
+la Nature lui a donn&eacute; comme certificat d'honn&ecirc;tet&eacute; de loyaux yeux bleus
+et une chevelure couleur de chanvre. C'est bien lourd... un lingot de
+plomb, &agrave; en juger par le poids. C'est enferm&eacute; dans de la toile cousue
+avec du gros fil. Ha! c'est un barreau d'or, d'or vierge massif,
+n'est-ce pas bien extraordinaire. Chargez-vous de cela, Wade, et veillez
+&agrave; ce que cela entre dans le tr&eacute;sor commun. Ce petit morceau de m&eacute;tal
+peut fournir dix piquiers. Qu'est-ce que ceci? Une lettre et un pli
+ferm&eacute;. &laquo;&Agrave; James, Duc de Monmouth.&raquo; Hum! ceci a &eacute;t&eacute; &eacute;crit avant que nous
+eussions pris notre titre royal: &laquo;Sir Jacob Clancing, jadis de
+Snellaby-Hall, envoie ses salutations et une preuve d'affection. Menez
+la bonne &oelig;uvre &agrave; la bonne fin. Cent lingots pareils vous attendent
+quand vous aurez travers&eacute; les plaines de Salisbury.&raquo; De magnifiques
+promesses, Sir Jacob! Je souhaiterais que vous les eussiez envoy&eacute;es. Eh
+bien, messieurs, vous le voyez, l'aide et les t&eacute;moignages de bonne
+volont&eacute; affluent vers nous. N'est-ce pas l'heure de la mar&eacute;e montante?
+L'usurpateur a-t-il quelque espoir de se maintenir? Ses gens lui
+resteront-ils attach&eacute;s? En un mois, et m&ecirc;me moins du temps, je vous
+verrai tous r&eacute;unis autour de moi &agrave; Westminster, et alors aucun devoir ne
+me sera plus agr&eacute;able que de pourvoir &agrave; ce que tous, du plus haut
+jusqu'au moindre, vous soyez r&eacute;compens&eacute;s de votre loyaut&eacute; envers votre
+monarque en cette heure sombre pour lui, en cette heure p&eacute;rilleuse.</p>
+
+<p>Un murmure de gratitude s'&eacute;leva du milieu des courtisans &agrave; ce gracieux
+discours, mais l'Allemand tira saxon par la manche et dit tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Il a son acc&egrave;s de chaleur maintenant. Vous allez le voir se refroidir
+bient&ocirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Quinze cents hommes m'ont rejoint ici, o&ugrave; je n'en attendais qu'un
+millier au plus, reprit le Roi. Si nous avions de grandes esp&eacute;rances
+lors de notre d&eacute;barquement &agrave; Lyme Cobb, o&ugrave; nous &eacute;tions accompagn&eacute; de
+quatre-vingts personnes, que devons-nous penser maintenant, quand nous
+nous trouvons dans la principale ville du Somerset avec huit mille
+braves autour de nous? Encore une affaire comme celle d'Axminster, et le
+pouvoir de mon oncle s'&eacute;croulera comme un ch&acirc;teau de cartes. Mais
+r&eacute;unissez-vous autour de la table, messieurs, et nous allons discuter
+sur les affaires selon toutes les r&egrave;gles.</p>
+
+<p>&mdash;Voici encore un bout de papier que vous n'avez pas lu, sire, dit Wade
+en lui tendant un billet qui avait &eacute;t&eacute; inclus dans la note.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une attrape rim&eacute;e, ou un refrain de ronde, dit Monmouth en y
+jetant un coup d'&oelig;il. Quel sens donnerons-nous &agrave; ceci?</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Quand ton &eacute;toile sera dans le trine aspect,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Entre l'&eacute;clat et les t&eacute;n&egrave;bres,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Duc Monmouth, Duc Monmouth,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>M&eacute;fie-toi du Rhin.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+<p>&mdash;Ton &eacute;toile dans le trine aspect? Qu'est-ce que cette mauvaise
+plaisanterie.</p>
+
+<p>&mdash;S'il pla&icirc;t &agrave; Votre Majest&eacute;, dis-je, j'ai des motifs de croire que la
+personne qui vous a envoy&eacute; ce message est un des adeptes profond&eacute;ment
+vers&eacute;s dans les arts de la divination, et qui pr&eacute;tendent annoncer les
+destin&eacute;es des hommes d'apr&egrave;s les mouvements des corps c&eacute;lestes.</p>
+
+<p>&mdash;Ce gentleman a raison, sire, fit remarquer Lord Grey. Ton &eacute;toile dans
+le trine aspect, est un terme d'astrologie qui signifie que votre
+plan&egrave;te natale sera dans une certaine r&eacute;gion du ciel. Ces vers tiennent
+de la proph&eacute;tie. Les Chald&eacute;ens et les &Eacute;gyptiens du temps jadis passent
+pour avoir acquis une grande habilet&eacute; dans cet art, mais j'avoue que je
+ne fais pas grand cas de l'opinion de ces proph&egrave;tes des temps nouveaux
+qui se donnent la peine de r&eacute;pondre aux sottes questions de la premi&egrave;re
+m&eacute;nag&egrave;re venue:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Et qui r&eacute;v&egrave;lent gr&acirc;ce &agrave; V&eacute;nus ou &agrave; la Lune</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Qui a vol&eacute; un d&eacute; &agrave; coudre ou une cuiller.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+<p>dit &agrave; demi-voix Saxon, citant un passage de son po&egrave;me favori.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! voici que nos colonels prennent la maladie de la rime, dit le Roi
+en riant. Nous allons donc poser l'&eacute;p&eacute;e pour prendre la harpe, ainsi que
+le fit Alfred en ce m&ecirc;me pays. Ou bien je deviendrai un Roi des bardes
+et des trouv&egrave;res, comme le bon Roi Ren&eacute; de Provence. Mais, messieurs, si
+c'est vraiment une proph&eacute;tie, elle est, &agrave; mon avis, de bon augure pour
+notre entreprise. Sans doute je suis invit&eacute; &agrave; me d&eacute;fier du Rhin, mais il
+est bien peu probable que notre querelle se d&eacute;cide par les armes sur ses
+rives.</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis! murmura l'Allemand entre ses dents.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi donc nous pouvons remercier ce Sir Jacob et son gigantesque
+messager pour sa pr&eacute;diction autant que pour son or. Mais voici le digne
+Maire de Taunton, le plus &acirc;g&eacute; de nos conseillers et le plus r&eacute;cent de
+nos chevaliers. Capitaine Clarke, je vous prie de vous poster en dedans
+de la porte et de vous opposer &agrave; toute intrusion. Ce qui se passe entre
+nous, sera, j'en suis certain, en s&ucirc;ret&eacute; sous votre garde.</p>
+
+<p>Je m'inclinai et pris le poste qui m'&eacute;tait assign&eacute; pendant que les
+conseillers et les chefs militaires s'asseyaient autour de la grande
+table de ch&ecirc;ne qui occupait le centre du hall.</p>
+
+<p>La douce lumi&egrave;re du soir se r&eacute;pandait &agrave; flots par les trois fen&ecirc;tres de
+l'ouest, tandis que les conversations des soldats camp&eacute;s sur la pelouse
+du ch&acirc;teau r&eacute;sonnait comme le bourdonnement endormant des insectes.</p>
+
+<p>Monmouth allait et venait d'un pas rapide, d'un air embarrass&eacute;, jusqu'au
+bout de la pi&egrave;ce, jusqu'&agrave; ce que tout le monde f&ucirc;t assis.</p>
+
+<p>Alors il se tourna vers le groupe et lui adressa la parole:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez d&ucirc; deviner, messieurs, dit-il, que si je vous ai r&eacute;unis
+aujourd'hui, c'est pour profiter de votre sagesse collective et me fixer
+sur le parti que nous avons &agrave; prendre. Nous nous sommes avanc&eacute;s
+d'environ quarante milles dans notre royaume, et nous avons trouv&eacute;
+partout le chaleureux accueil auquel nous nous attendions. Bien pr&egrave;s de
+huit mille hommes suivent nos &eacute;tendards et un nombre &eacute;gal ont d&ucirc; &ecirc;tre
+renvoy&eacute;s faute d'armes. Nous nous sommes trouv&eacute;s deux fois en pr&eacute;sence
+de l'ennemi, et le r&eacute;sultat de ces rencontres nous a livr&eacute; ses mousquets
+et ses pi&egrave;ces de campagne. Depuis le d&eacute;but jusqu'au dernier moment, il
+ne s'est rien pass&eacute; qui n'ait tourn&eacute; &agrave; notre avantage. Nous devons faire
+en sorte que l'avenir soit aussi heureux que le pass&eacute;. C'est pour
+assurer ce succ&egrave;s que je vous ai r&eacute;unis, et maintenant je vous demande
+de me donner votre avis sur notre situation, et de me laisser combiner
+notre plan d'action apr&egrave;s que je vous aurai entendus. Il y a parmi vous
+des hommes d'&eacute;tat, il y a parmi vous des militaires, il y a parmi vous
+des hommes de pi&eacute;t&eacute; qui peuvent apercevoir un &eacute;clair de lumi&egrave;re alors
+qu'hommes d'&eacute;tat et militaires sont dans les t&eacute;n&egrave;bres. Donc parlez sans
+crainte, faites-moi conna&icirc;tre vos pens&eacute;es.</p>
+
+<p>De mon poste central pr&egrave;s de la porte je voyais parfaitement les rang&eacute;es
+de figures de chaque c&ocirc;t&eacute; de la table, les solennels Puritains &agrave; la face
+ras&eacute;e, les soldats br&ucirc;l&eacute;s par le soleil, les courtisans &agrave; moustaches et
+en perruques blanches.</p>
+
+<p>Mes yeux se port&egrave;rent surtout sur les traits scorbutiques de Ferguson,
+sur le profil dur, aquilin de Saxon, sur la face grossi&egrave;re de l'Allemand
+et sur la figure pointue et pensive du lord de Wark.</p>
+
+<p>&mdash;Si aucun autre ne veut exprimer une opinion, s'&eacute;cria le fanatique
+docteur, je vais parler moi-m&ecirc;me, comme &eacute;tant inspir&eacute; par une voix
+int&eacute;rieure. Car n'ai-je pas travaill&eacute; pour la cause, ne m'en suis-je pas
+fait l'esclave, p&acirc;tissant, souffrant, bien des choses par le fait de
+l'audacieux? Par quoi mon esprit a fructifi&eacute; avec abondance. N'ai-je pas
+&eacute;t&eacute; foul&eacute; comme dans un pressoir &agrave; vin et jet&eacute; au rebut avec des
+sifflets et du m&eacute;pris?</p>
+
+<p>&mdash;Nous connaissons vos m&eacute;rites et vos souffrances, docteur, dit le Roi.
+La question qui nous est soumise est de savoir ce que nous avons &agrave;
+faire.</p>
+
+<p>&mdash;Une voix ne s'est-elle pas fait entendre &agrave; l'Orient? cria le vieux
+Whig. Un nom ne s'est-il pas &eacute;lev&eacute; comme celui d'une grande clameur, de
+grands pleurs pour un Covenant viol&eacute; et une g&eacute;n&eacute;ration p&eacute;cheresse. D'o&ugrave;
+venait ce cri? Quelle &eacute;tait cette voix? N'&eacute;tait-elle pas celle de cet
+homme, Robert Ferguson, qui s'est dress&eacute; contre les grands de la terre
+et n'a pas voulu se laisser apaiser?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, docteur, dit Monmouth, avec impatience. Parlez de ce qui
+nous occupe, ou faites place &agrave; un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais m'expliquer clairement, Majest&eacute;. N'avez-vous pas appris
+qu'Argyle est pris. Et pourquoi est-il pris? Parce qu'il n'a point eu la
+confiance qu'il devait avoir dans les &oelig;uvres du Tout-Puissant, parce
+qu'il lui a fallu rejeter l'aide des enfants de lumi&egrave;re pour accepter
+celle des rejetons du Pr&eacute;latisme, hommes aux jambes nues, &agrave; moiti&eacute;
+pa&iuml;ens, &agrave; moiti&eacute; papistes. S'il avait march&eacute; dans la voie du Seigneur,
+il ne serait point enferm&eacute; dans la Prison d'&Eacute;dimbourg, avec la corde ou
+la hache en perspective. Que n'a-t-il ceint ses reins, pour marcher
+droit en avant, avec l'&eacute;tendard de la lumi&egrave;re, au lieu de s'amuser ici
+et l&agrave;, &agrave; attendre, ainsi qu'un Didyme au c&oelig;ur incertain. Et notre sort
+sera le m&ecirc;me ou pire encore, si nous n'avan&ccedil;ons pas dans l'int&eacute;rieur, si
+nous ne plantons pas nos &eacute;tendards devant cette ville coupable de
+Londres, la ville o&ugrave; l'&oelig;uvre du Seigneur doit &ecirc;tre faite, o&ugrave; l'ivraie
+doit &ecirc;tre s&eacute;par&eacute;e du froment, et entass&eacute;e &agrave; part pour &ecirc;tre br&ucirc;l&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;En somme, vous &ecirc;tes d'avis que nous nous mettions en marche, demanda
+Monmouth.</p>
+
+<p>&mdash;Que nous marchions en avant, Majest&eacute;, et que nous nous pr&eacute;parions &agrave;
+&ecirc;tre les instruments de la gr&acirc;ce, que nous nous abstenions de souiller
+la cause de l'&Eacute;vangile en portant la livr&eacute;e du diable, dit-il en lan&ccedil;ant
+un regard f&eacute;roce &agrave; un cavalier au costume brillant qui &eacute;tait assis de
+l'autre c&ocirc;t&eacute; de la table, qu'on renonce &agrave; jouer aux cartes, &agrave; chanter
+des chansons profanes, et &agrave; lancer des jurons, autant de fautes qui sont
+commises chaque soir par les membres de cette arm&eacute;e, ce qui est un grand
+scandale envers Dieu et le peuple.</p>
+
+<p>Un murmure d'assentiment et d'approbation s'&eacute;leva parmi les Puritains
+les plus fermes de l'assembl&eacute;e, quand ils entendirent exprimer cette
+opinion, pendant que les gens de cour &eacute;changeaient des coups d'&oelig;il et
+avan&ccedil;aient les l&egrave;vres d'un air moqueur. Monmouth alla et vint deux ou
+trois fois et demanda un autre avis.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, Lord Grey, dit-il, vous &ecirc;tes un soldat et un homme d'exp&eacute;rience;
+quel est votre avis? Devons-nous faire halte ici ou pousser sur Londres?</p>
+
+<p>&mdash;Nous diriger vers l'Est serait aller &agrave; notre perte, selon mon humble
+jugement, r&eacute;pondit Grey, en parlant avec lenteur, et du ton d'un homme
+qui a longtemps et m&ucirc;rement r&eacute;fl&eacute;chi avant de se prononcer. Jacques
+Stuart a beaucoup de cavalerie, et nous en sommes enti&egrave;rement d&eacute;pourvus.
+Nous pouvons tenir ferme derri&egrave;re des haies, dans un pays accident&eacute;,
+mais quelle chance aurions-nous au milieu de la plaine de Salisbury?
+Entour&eacute;s par les dragons, nous serions comme un troupeau de moutons
+cern&eacute; par une bande de loups. En outre, chaque pas que nous faisons dans
+la direction de Londres nous &eacute;loigne du terrain qui nous est favorable,
+et du pays fertile qui fournit &agrave; nos besoins, en m&ecirc;me temps que cela
+raccourcit la distance que Jacques Stuart doit parcourir pour amener ses
+troupes et ses subsistances. Ainsi donc, &agrave; moins que nous ne recevions
+la nouvelle d'un soul&egrave;vement important en notre faveur &agrave; Londres, nous
+ferions mieux de d&eacute;fendre notre terrain et d'attendre une attaque.</p>
+
+<p>&mdash;Vous raisonnez avec finesse et justesse, Mylord Grey, dit le Roi. Mais
+combien de temps attendrons-nous ce soul&egrave;vement qui ne se produit
+jamais, ces appuis toujours promis qui n'arrivent point. Voici sept
+longs jours que nous sommes en Angleterre et pendant ce temps, pas un
+des membres de la Chambre des Communes n'est venu &agrave; nous, et parmi les
+Lords il n'y a que Lord Grey qui &eacute;tait lui-m&ecirc;me en exil. Pas un baron,
+pas un comte, et un seul baronnet a pris les armes pour nous. O&ugrave; sont
+les homme que Danvers et Wildman m'avaient promis de Londres? O&ugrave; sont
+les remuants apprentis de la Cit&eacute; qui, disait-on, me demandaient
+instamment? O&ugrave; sont les insurrections qui devaient s'&eacute;tendre de Berwick
+&agrave; Portland, &agrave; ce qu'on annon&ccedil;ait. Pas un homme n'a boug&eacute;, except&eacute; ces
+bons paysans. J'ai &eacute;t&eacute; tromp&eacute;, attir&eacute; dans un pi&egrave;ge, pouss&eacute; dans une
+trappe par de vils agents qui m'ont entra&icirc;n&eacute; &agrave; l'abattoir.</p>
+
+<p>Il allait et venait en se tordant les mains, se mordant les l&egrave;vres, le
+d&eacute;sespoir marqu&eacute; en grands traits sur sa figure.</p>
+
+<p>Je remarquai que Buyse disait quelques mots &agrave; l'oreille de Saxon.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait sans doute une allusion &agrave; la crise de froid dont il avait parl&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, colonel Buyse, dit le Roi, faisant un violent effort pour
+ma&icirc;triser son &eacute;motion. En qualit&eacute; de soldat, &ecirc;tes-vous d'accord avec
+Mylord Grey?</p>
+
+<p>&mdash;Interrogez Saxon, Majest&eacute;, r&eacute;pondit l'Allemand. Dans une r&eacute;union du
+Conseil, mon opinion, ainsi que je l'ai remarqu&eacute;, est toujours la m&ecirc;me
+que la sienne.</p>
+
+<p>&mdash;Alors nous nous adressons &agrave; vous, colonel Saxon, dit Monmouth. Nous
+avons dans ce conseil un parti en faveur d'une marche en avant, et un
+autre qui propose de maintenir notre position. Si votre vote devait
+faire pencher la balance, que d&eacute;cideriez-vous?</p>
+
+<p>Tous les regards se retourn&egrave;rent vers notre chef, car son attitude
+martiale et le respect que lui t&eacute;moignait Buyse, un v&eacute;t&eacute;ran, faisaient
+supposer avec toute probabilit&eacute; que son avis l'emporterait.</p>
+
+<p>Il resta un instant silencieux, les mains sur sa figure.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais dire ce que je pense, Majest&eacute;, fit-il enfin. Feversham et
+Churchill marchent vers Salisbury avec trois mille hommes d'infanterie,
+et ils ont lanc&eacute; en avant huit cents hommes de la garde bleue et deux ou
+trois r&eacute;giments de dragons. Nous serions donc forc&eacute;s de livrer bataille
+dans la plaine de Salisbury, comme l'a dit Lord Grey, et notre
+infanterie, qui a des armes de toutes les sortes, ne serait gu&egrave;re
+capable de r&eacute;sister &agrave; leur caract&egrave;re. Tout est possible au Seigneur,
+ainsi que le dit sagement le docteur Ferguson; nous sommes comme des
+grains de poussi&egrave;re dans le creux de sa main. Toutefois il nous a donn&eacute;
+de la cervelle pour que nous soyons en &eacute;tat de choisir le meilleur
+parti, et si nous omettons d'en faire usage, nous aurons &agrave; supporter les
+suites de notre sottise.</p>
+
+<p>Ferguson eut un rire d&eacute;daigneux, et marmotta une pri&egrave;re, mais bon nombre
+de Puritains hoch&egrave;rent la t&ecirc;te en signe d'assentiment, reconnaissant que
+cette fa&ccedil;on de voir les choses n'avait rien de d&eacute;raisonnable.</p>
+
+<p>&mdash;D'un autre c&ocirc;t&eacute;, reprit Saxon, il me semble &eacute;galement impossible que
+nous restions ici. Les amis qu'a Votre Majest&eacute; dans toute l'Angleterre
+seraient enti&egrave;rement d&eacute;courag&eacute;s si l'arm&eacute;e restait immobile, sans
+frapper un coup. Les paysans retourneraient pr&egrave;s de leurs femmes, dans
+leurs foyers. Un tel exemple est contagieux. J'ai vu une grande arm&eacute;e se
+fondre comme un gla&ccedil;on au soleil. Une fois qu'ils seraient partis, il ne
+serait pas facile de les r&eacute;unir de nouveau. Pour les retenir, il faut
+les occuper. Ne jamais les laisser une minute sans rien faire, les
+exercer, les faire marcher, les faire man&oelig;uvrer, les faire travailler,
+leur pr&ecirc;cher, les faire ob&eacute;ir &agrave; Dieu et &agrave; leur colonel. Rien de cela
+n'est possible dans une garnison confortable. Nous ne pouvons esp&eacute;rer de
+mener &agrave; sa fin cette entreprise, tant que nous ne serons pas arriv&eacute;s &agrave;
+Londres. Ainsi donc, Londres doit &ecirc;tre notre but. Mais il y a bien des
+routes pour y arriver. Sire, vous avez bien des partisans &agrave; Bristol et
+dans les Terres du centre, &agrave; ce que j'ai entendu dire. S'il m'est permis
+de donner un conseil, je dirais: Marchons de ce c&ocirc;t&eacute;-l&agrave;. Chaque jour qui
+passe augmentera le nombre de vos troupes et les rendra meilleures, si
+l'on s'aper&ccedil;oit qu'on se remue. Supposez que nous prenions Bristol&mdash;et
+j'ai ou&iuml; dire que les ouvrages ne sont pas tr&egrave;s forts&mdash;cela nous
+donnerait une tr&egrave;s bonne prise sur la navigation, et un centre d'action
+comme il y en a peu. Si tout va bien pour nous, nous pourrions marcher
+sur Londres &agrave; travers les comt&eacute;s de Gloucester et de Worcester. En
+attendant, je serais d'avis qu'une journ&eacute;e de peine et d'humiliation
+soit impos&eacute;e pour appeler une b&eacute;n&eacute;diction sur la cause.</p>
+
+<p>Cette allocution, o&ugrave; &eacute;taient habilement combin&eacute;es la sagesse de ce monde
+et le z&egrave;le spirituel, conquit les applaudissements de toute l'assembl&eacute;e,
+et surtout du Roi Monmouth, dont l'humeur m&eacute;lancolique se dissipa comme
+par enchantement.</p>
+
+<p>&mdash;Par ma foi, Colonel, dit-il, ce que vous dites est clair comme le
+jour. Naturellement, si nous prenons de la force dans l'Ouest et si mon
+oncle est menac&eacute; de perdre des partisans quelque part, il n'aura aucune
+chance de tenir contre nous. S'il veut nous combattre sur notre propre
+terrain, il lui faudra d&eacute;garnir de troupes le Nord, le Sud et l'Est,
+chose &agrave; laquelle on ne peut songer. Nous pouvons fort bien entreprendre
+la marche sur Londres par la route de Bristol.</p>
+
+<p>&mdash;Je trouve le conseil bon, remarqua Lord Grey, mais je tiendrais &agrave;
+savoir sur quoi se fonde le colonel Saxon, pour dire que Churchill et
+Feversham sont en route avec trois mille hommes d'infanterie r&eacute;guli&egrave;re,
+et plusieurs r&eacute;giments de dragons.</p>
+
+<p>&mdash;Sur les paroles d'un officier des Bleus avec lequel je me suis
+entretenu &agrave; Salisbury, r&eacute;pondit Saxon. Il m'a fait ses confidences,
+croyant que je faisais partie de la maison du Duc de Beaufort. Quant &agrave;
+la cavalerie, une troupe de celle-ci nous a poursuivis dans la Plaine de
+Salisbury avec des m&acirc;tins. Une autre nous a attaqu&eacute;s &agrave; moins de vingt
+milles d'ici, et a perdu une vingtaine d'hommes et un cornette.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons entendu parler de l'affaire dit le Roi. Elle a &eacute;t&eacute;
+bravement men&eacute;e. Mais si ces gens-l&agrave; sont aussi pr&egrave;s, nous n'avons pas
+beaucoup de temps pour nos pr&eacute;paratifs.</p>
+
+<p>&mdash;Leur infanterie ne peut &ecirc;tre ici avant une semaine, dit le Maire, et &agrave;
+ce moment-l&agrave; nous serions de l'autre c&ocirc;t&eacute; des murs de Bristol.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a un point sur lequel on pourrait insister, dit Wade, l'homme de
+loi. Ainsi que le dit avec grande v&eacute;rit&eacute; Votre Majest&eacute;, nous avons &eacute;t&eacute;
+cruellement d&eacute;sappoint&eacute;s par ce fait qu'aucuns gentilshommes, et fort
+peu de membres importants des Communes ne se sont d&eacute;clar&eacute;s pour nous. La
+raison de cela, &agrave; mon avis, est que chacun d'eux attend que son voisin
+se mette en mouvement. S'il nous en venait un ou deux, les autres ne
+tarderaient pas &agrave; les imiter. Comment donc faire pour amener un ou deux
+Ducs sous nos &eacute;tendards?</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; la question, Ma&icirc;tre Wade, dit Monmouth en hochant la t&ecirc;te d'un
+air de d&eacute;couragement.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que la chose est possible, r&eacute;pondit le l&eacute;giste whig. De
+simples proclamations adress&eacute;es &agrave; tout l'ensemble des citoyens
+n'attraperont pas ces poissons dor&eacute;s. Ils ne mordront point &agrave; l'hame&ccedil;on
+s'il n'y a point d'app&acirc;t. Je recommanderais une sorte de convocation,
+d'invitation qui serait envoy&eacute;e &agrave; chacun d'eux, et qui les sommerait de
+se rendre &agrave; notre camp, avant une certaine date, sous peine de haute
+trahison.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi parla l'esprit des formes l&eacute;gales, dit le Roi Monmouth en riant.
+Mais vous avez omis de nous dire comment la dite citation ou sommation
+serait signifi&eacute;e &agrave; ces m&ecirc;mes d&eacute;linquants.</p>
+
+<p>&mdash;Le Duc de Beaufort, reprit Wade, sans s'arr&ecirc;ter &agrave; l'objection du Roi,
+est Pr&eacute;sident de Galles, et comme le sait Votre Majest&eacute;, lieutenant de
+quatre comt&eacute;s anglais. Son influence s'&eacute;tend sur tout l'Ouest. Il a deux
+cents chevaux dans ses &eacute;curies &agrave; Badminton, et, &agrave; ce que j'ai ou&iuml; dire,
+mille hommes s'assoient chaque jour &agrave; ses tables. Pourquoi ne ferait-on
+pas une tentative particuli&egrave;re pour gagner un tel personnage, d'autant
+mieux que nous nous proposons de marcher dans sa direction?</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement Henri, Duc de Beaufort, est d&eacute;j&agrave; en armes contre son
+souverain, dit Monmouth, d'un air sombre.</p>
+
+<p>&mdash;Il l'est, Sire, mais on peut le d&eacute;cider &agrave; tourner en votre faveur
+l'arm&eacute;e qu'il a lev&eacute;e contre vous. Il est protestant. On le dit Whig.
+Pourquoi ne lui enverrions-nous pas un message? On flatterait son
+orgueil. On ferait appel &agrave; sa religion. On lui ferait des caresses et
+des menaces. Qui sait? Il peut avoir des griefs personnels que nous
+ignorons. Il est peut-&ecirc;tre m&ucirc;r pour une pareille d&eacute;marche.</p>
+
+<p>&mdash;Votre conseil est bon, Wade, dit Lord Grey, mais je trouve que Sa
+Majest&eacute; a fait une question bien naturelle. Je crains que votre messager
+n'en vienne &agrave; se balancer au bout d'une corde sur un des ch&ecirc;nes de
+Badminton, si le Duc veut faire parade de son loyalisme envers Jacques
+Stuart. O&ugrave; trouver un homme &agrave; la fois assez avis&eacute;, et assez hardi pour
+une pareille mission, sans risquer un de nos chefs, dont nous aurions
+peine &agrave; nous passer en un temps pareil?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, r&eacute;pondit Monmouth, il vaudrait mieux renoncer tout &agrave; fait
+&agrave; cette aventure que de la tenter d'une fa&ccedil;on maladroite et comme &agrave;
+regret. Beaufort croirait que c'est un complot ayant pour but non point
+de le gagner, mais de le compromettre. Mais o&ugrave; veut en venir notre g&eacute;ant
+de la porte, avec ces signes qu'il nous fait?</p>
+
+<p>&mdash;S'il pla&icirc;t &agrave; Votre Majest&eacute;, demandai-je, m'autorisera-t-elle &agrave; parler?</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne demandons pas mieux que de vous &eacute;couter, capitaine,
+r&eacute;pondit-il d'un ton plein de bienveillance, pour peu que votre
+intelligence soit proportionn&eacute;e &agrave; votre force, votre opinion doit avoir
+du poids.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, Majest&eacute;, dis-je, je m'offrirais comme messager propre &agrave; me
+charger de l'affaire. Mon p&egrave;re m'a command&eacute; de n'&eacute;pargner ni ma vie, ni
+mes membres en cette querelle, et si l'honorable Conseil pense qu'on
+peut gagner le Duc, je suis pr&ecirc;t &agrave; garantir que le message lui sera
+remis, si un homme &agrave; cheval peut accomplir la chose.</p>
+
+<p>&mdash;Je d&eacute;clare qu'on ne saurait choisir un meilleur h&eacute;raut, s'&eacute;cria Saxon.
+Ce jeune homme a du sang-froid et un c&oelig;ur &agrave; toute &eacute;preuve.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, jeune monsieur, nous agr&eacute;ons votre offre vaillante et loyale,
+dit Monmouth. &Ecirc;tes-vous d'accord sur ce point, messieurs?</p>
+
+<p>Un murmure d'assentiment partit de l'assembl&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Vous r&eacute;digerez la lettre, Wade. Offrez-lui de l'argent, la pr&eacute;s&eacute;ance
+dans l'ordre des Ducs, la pr&eacute;sidence des Galles &agrave; perp&eacute;tuit&eacute;, ce que
+vous voudrez, si vous pensez pouvoir le faire h&eacute;siter. Si non, le
+s&eacute;questre, l'exil, l'infamie &eacute;ternelle. Puis, &eacute;coutez-moi bien, vous
+pouvez joindre une copie des documents &eacute;crits par Van Brunow, prouvant
+le mariage de ma m&egrave;re, ainsi que les attestations des t&eacute;moins. Tenez
+tout cela pr&ecirc;t pour demain matin &agrave; la pointe du jour, heure o&ugrave; le
+messager pourra se mettre en route.</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela sera pr&ecirc;t, Majest&eacute;, dit Wade.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, messieurs, reprit le Roi Monmouth, je puis vous renvoyer &agrave;
+vos postes. S'il survient quelque chose de nouveau, je vous r&eacute;unirai une
+seconde fois pour mettre &agrave; profit votre sagesse. Nous s&eacute;journerons ici,
+avec la permission de Sir Stephen Timewell, jusqu'&agrave; ce que les hommes
+soient repos&eacute;s et les recrues enr&ocirc;l&eacute;es. Alors nous nous mettrons en
+marche dans la direction de Bristol, et nous verrons quelle sorte de
+chance nous aurons dans le Nord. Si Beaufort passe de notre c&ocirc;t&eacute;, tout
+ira bien. Adieu, mes bons amis, je n'ai pas besoin de vous recommander
+la diligence et la fid&eacute;lit&eacute;.</p>
+
+<p>Le Conseil se leva &agrave; ce cong&eacute; du Roi, et chacun s'inclinant devant-lui
+sortit &agrave; la file du Hall du Ch&acirc;teau. Plusieurs des membres se group&egrave;rent
+autour de moi pour me donner des indications au sujet de mon voyage, ou
+des avis sur la conduite &agrave; tenir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un homme plein d'orgueil et d'insolence, dit quelqu'un.
+Parlez-lui humblement. Sans quoi il n'&eacute;coutera pas votre message et vous
+fera chasser de sa pr&eacute;sence &agrave; coups de fouet.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, s'&eacute;criait un autre, il est vif, mais il aime un homme qui
+soit homme. Parlez-lui honn&ecirc;tement, franchement: il est plus probable
+qu'il entendra raison.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez-lui comme le Seigneur vous inspirera de le faire, dit un
+Puritain. C'est son message que vous portez, autant que celui du Roi.</p>
+
+<p>&mdash;T&acirc;chez de l'entra&icirc;ner &agrave; l'&eacute;cart sous quelque pr&eacute;texte, dit Buyse, puis
+hop! en route, avec votre homme en travers de la selle. Tonnerre de
+gr&ecirc;le, voil&agrave; qui serait bien jou&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on le laisse tranquille, s'&eacute;cria Saxon. Le gars a autant de bon
+sens qu'aucun de vous: il verra bien de quel c&ocirc;t&eacute; le chat saute. Allons,
+ami, revenons aupr&egrave;s de nos hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, je suis f&acirc;ch&eacute; de vous perdre, dit-il, pendant que nous nous
+faisions passage &agrave; travers la foule des paysans et des soldats sur la
+pelouse du Ch&acirc;teau. Votre compagnie vous regrettera vivement. Lockarby
+devra en commander deux. Si tout va bien, vous devez &ecirc;tre de retour dans
+trois ou quatre jours. Je n'ai pas besoin de vous dire que vous allez &agrave;
+un danger r&eacute;el. Si le Duc tient &agrave; prouver &agrave; Jacques qu'il n'entend pas
+qu'on cherche &agrave; le s&eacute;duire, il ne peut le faire qu'en punissant le
+messager, et en sa qualit&eacute; de lieutenant du comt&eacute;, il a le droit de le
+faire dans les temps d'agitation politique. C'est un homme dur, si les
+on-dit sont vrais. D'autre part, si vous avez la chance de r&eacute;ussir, cela
+peut &ecirc;tre le fondement de votre fortune, ainsi que le moyen de sauver
+Monmouth. Ah! il a besoin d'aide, par le Lord Harry! Jamais je ne vis
+une cohue comme son arm&eacute;e. Buyse dit qu'ils se sont battus avec entrain
+&agrave; Axminster, mais il est d'accord avec moi pour d&eacute;clarer que quelques
+coups de canon et quelques charges de cavalerie les &eacute;parpilleront par
+tout le pays. Avez-vous quelques messages &agrave; laisser?</p>
+
+<p>&mdash;Non, rien que de rappeler mon affection &agrave; ma m&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien. Si vous succombez d'une fa&ccedil;on d&eacute;loyale, je n'oublierai pas
+Sa Gr&acirc;ce le Duc de Beaufort, et le premier de ses gentilshommes qui
+tombera entre mes mains sera pendu aussi haut qu'Aman. Et maintenant
+vous n'avez rien de mieux &agrave; faire que de gagner votre chambre, et de
+dormir aussi bien que possible, car votre nouvelle mission commence
+demain au chant du coq.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VII_Nouvelles_recues_de_Havant" id="VII_Nouvelles_recues_de_Havant"></a><a href="#table">VII&mdash;Nouvelles re&ccedil;ues de Havant.</a></h2>
+
+
+<p>Apr&egrave;s avoir donn&eacute; mes ordres pour que Covenant f&ucirc;t sell&eacute; et harnach&eacute; le
+lendemain &agrave; la pointe du jour, j'&eacute;tais rentr&eacute; dans ma chambre, et je me
+pr&eacute;parais pour une longue nuit de repos, quand Sir Gervas, qui couchait
+dans la m&ecirc;me pi&egrave;ce, entra en dansant et agitant au-dessus de sa t&ecirc;te un
+paquet de papiers.</p>
+
+<p>&mdash;Trois devinettes, Clarke, cria-t-il. Qu'est-ce que vous d&eacute;sireriez le
+plus?</p>
+
+<p>&mdash;Des lettres de Havant, dis-je vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Juste! r&eacute;pondit-il en les jetant sur mes genoux. En voil&agrave; trois, et
+pas une qui soit d'une &eacute;criture f&eacute;minine. Je veux &ecirc;tre pendu si je
+comprends ce que vous avez fait de toute votre vie:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Comment un c&oelig;ur jeune peut-il renoncer</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>&Agrave; l'amour de la femme, au vin qui p&eacute;tille?</i><br /></span>
+</div></div>
+
+<p>&laquo;Mais vous &ecirc;tes si absorb&eacute; par vos nouvelles que vous n'avez pas
+remarqu&eacute; ma transformation.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! o&ugrave; donc avez-vous trouv&eacute; tout cela? demandai-je, fort &eacute;tonn&eacute;.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait v&ecirc;tu d'un costume de nuance prune tr&egrave;s d&eacute;licate avec des
+boutons et des bordures d'or, que faisaient ressortir des culottes de
+soie et des souliers &agrave; l'espagnole avec des roses sur le cou-de-pied.</p>
+
+<p>&mdash;Cela sent plus la Cour que le camp, dit Sir Gervas en se frottant les
+mains et promenant sur sa personne des regards fort satisfaits. Je suis
+&eacute;galement ravitaill&eacute; en fait de ratafia et d'eau de fleur d'oranger. En
+plus, j'ai deux perruques, une courte, et une de gala, une livre du
+tabac &agrave; priser imp&eacute;rial qui se vend &agrave; l'enseigne de &laquo;l'Homme noir&raquo;, une
+bo&icirc;te de poudre &agrave; cheveux de De Cr&eacute;pigny, mon manchon en peau de renard
+et plusieurs autres choses indispensables. Mais je vous g&ecirc;ne dans votre
+lecture.</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai vu assez pour &ecirc;tre assur&eacute; que tout va bien &agrave; la maison,
+r&eacute;pondis-je en jetant un coup d'&oelig;il sur la lettre de mon p&egrave;re. Mais
+comment sont venues toutes ces choses?</p>
+
+<p>&mdash;Des cavaliers sont arriv&eacute;s de Petersfield et les ont apport&eacute;es. Quant
+&agrave; ma petite caisse, garnie par un bon ami que j'ai &agrave; la ville, elle a
+&eacute;t&eacute; exp&eacute;di&eacute;e &agrave; Bristol, o&ugrave; on suppose que je me trouve pr&eacute;sentement, et
+o&ugrave; je serais en effet si je n'avais eu la bonne fortune de rencontrer
+votre troupe. La caisse a n&eacute;anmoins trouv&eacute; le moyen d'arriver &agrave;
+l'H&ocirc;tellerie de Bruton, et la bonne femme qui la dirige et dont je me
+suis fait une amie, a su s'arranger pour me la faire parvenir. C'est une
+r&egrave;gle utile &agrave; suivre, Clarke, dans ce p&egrave;lerinage terrestre: il faut
+toujours embrasser l'h&ocirc;teli&egrave;re. C'est peut-&ecirc;tre peu de close, mais en
+somme la vie est faite de petites choses. J'ai peu de principes fixes,
+je le crains, mais il en est deux que je puis me flatter de ne jamais
+violer. Je suis toujours pourvu d'un tire-bouchon, et jamais je ne
+manque d'embrasser l'h&ocirc;teli&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;D'apr&egrave;s ce que j'ai vu de vous, dis-je en riant, je pourrais me porter
+garant que ces deux devoirs sont toujours accomplis.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai des lettres moi aussi, dit-il en s'asseyant sur le bord du lit,
+et parcourant un rouleau de papiers. &laquo;Votre Araminte au c&oelig;ur bris&eacute;.&raquo;
+Hum! la donzelle ne doit pas savoir que je suis ruin&eacute;. Sans quoi son
+c&oelig;ur serait bient&ocirc;t raccommod&eacute;... Qu'est-ce que cela? Un d&eacute;fi pour
+faire combattre mon coq Julius contre le jeune coq de Lord Dorchester,
+enjeu cent guin&eacute;es. Par ma foi, j'ai trop d'occupation &agrave; soutenir
+l'oiseau de Monmouth, pour l'enjeu du championnat... Un autre m'invite &agrave;
+une partie de chasse au cerf &agrave; Epping... Diantre, si je n'avais pas
+gagn&eacute; au large, je me verrais moi-m&ecirc;me aux abois, avec une meute de
+m&acirc;tins d'huissiers aux talons... Une lettre o&ugrave; mon drapier me r&eacute;clame
+son d&ucirc;. Il peut supporter cette perte. Je lui ai r&eacute;gl&eacute; plus d'une note
+bien longue... Une offre de trois mille livres que me fait le petit
+Dicky Chichester! Non, non, Dicky, pas de cela. Un gentleman ne doit pas
+vivre aux crochets de ses amis. On n'en est pas moins tr&egrave;s
+reconnaissant... Qu'est-ce maintenant? De <i>Mistress</i> Butterworth. Pas
+d'argent depuis trois semaines: des garnisaires dans la maison! Non,
+mal&eacute;diction, voil&agrave; qui est trop fort!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il? demandai-je en interrompant la lecture de mes propres
+lettres.</p>
+
+<p>La figure p&acirc;le du baronnet avait pris une l&eacute;g&egrave;re coloration, et il
+arpentait la pi&egrave;ce d'un air furieux, une lettre froiss&eacute;e &agrave; la main.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une honte abominable, Clarke, s'&eacute;cria-t-il. Par la corde, elle
+aura ma montre, qui sort de chez Tompion, &agrave; l'enseigne des
+Trois-Couronnes, dans la Cour de Saint-Paul, et qui a co&ucirc;t&eacute; toute neuve
+cent livres! Cela pourra assurer son existence pendant quelques mois...
+Pour cela Mortimer aura &agrave; se mesurer &agrave; l'&eacute;p&eacute;e avec moi. J'&eacute;crirai le mot
+de <i>vilain</i> sur lui avec la pointe de ma rapi&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous ai jamais vu en col&egrave;re jusqu'&agrave; ce jour, dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pondit-il en riant. Bien des gens m'ont fr&eacute;quent&eacute; pendant des
+ann&eacute;es et me donneraient un certificat d'&eacute;galit&eacute; d'humeur. Mais cela est
+trop fort. Sir Edward Mortimer est le fr&egrave;re cadet de ma m&egrave;re, mais il
+n'est pas mon a&icirc;n&eacute; de beaucoup. Un jeune homme convenable, tir&eacute; &agrave; quatre
+&eacute;pingles, &agrave; la voix douce, le voil&agrave; tel qu'il fut toujours. En
+cons&eacute;quence de quoi, il a r&eacute;ussi dans le monde, et a joint les terres
+aux terres, selon le langage de l'&Eacute;criture. Au temps jadis, je l'ai aid&eacute;
+de ma bourse, mais il n'a pas tard&eacute; &agrave; devenir plus riche que moi, car il
+gardait tout ce qu'il gagnait. Moi au contraire, tout ce que je
+gagnais... Bah! cela s'est dissip&eacute; comme la fum&eacute;e de la pipe que vous
+allumez en ce moment. Lorsque je m'aper&ccedil;us qu'il n'y avait plus rien, je
+re&ccedil;us de Mortimer un pr&ecirc;t qui &eacute;tait suffisant pour me permettre de me
+rendre dans la Virginie, ainsi que je le d&eacute;sirais, et de faire emplette
+d'un cheval et d'un &eacute;quipement. La chance pouvait tourner de telle
+sorte, Clarke, que les domaines des J&eacute;r&ocirc;me lui revinssent, s'il
+m'arrivait un accident. Aussi ne voyait-il aucun inconv&eacute;nient &agrave; ce que
+je partisse pour le pays des fi&egrave;vres et des couteaux &agrave; scalper. Non, ne
+hochez pas la t&ecirc;te, mon cher campagnard, vous &ecirc;tes peu au fait des
+malices du monde.</p>
+
+<p>&mdash;Faites-lui cr&eacute;dit, jusqu'&agrave; ce que le pire soit prouv&eacute;, dis-je en
+m'asseyant sur le lit, et fumant, mes lettres &eacute;tal&eacute;es devant moi.</p>
+
+<p>&mdash;Il est prouv&eacute;, le pire, dit Sir Gervas, dont la figure s'assombrit.
+Comme je l'ai dit, j'ai rendu &agrave; Mortimer quelques services, dont il
+aurait bien d&ucirc; garder le souvenir, quoique je ne juge pas convenable de
+les lui rappeler. Cette <i>Mistress</i> Butterworth a &eacute;t&eacute; ma nourrice, et ma
+famille avait l'habitude de pourvoir &agrave; son entretien. Je ne pouvais me
+faire &agrave; l'id&eacute;e que la ruine de ma fortune lui ferait perdre une ou deux
+pauvres guin&eacute;es par semaine, sa seule ressource contre la faim. Je
+demandai donc &agrave; Mortimer une seule chose, au nom de notre ancienne
+amiti&eacute;, c'&eacute;tait de continuer cette aum&ocirc;ne. Je lui promis que si je
+r&eacute;ussissais, je le rembourserais enti&egrave;rement. Ce vilain au c&oelig;ur bas me
+serra la main avec chaleur et jura de le faire. Combien la nature
+humaine est chose vile, Clarke! Pour cette mis&eacute;rable somme, lui, un
+homme riche, il a manqu&eacute; &agrave; son engagement. Il a abandonn&eacute; cette pauvre
+femme &agrave; la mort par la faim. Mais il me paiera cela. Il me croit sur
+l'Atlantique. Si je marche sur Londres avec ces braves gar&ccedil;ons, je
+d&eacute;rangerai l'harmonie de sa pieuse existence jusqu'&agrave; ce jour... Je me
+contenterai des cadrans solaires, et ma montre ira aux mains de la m&egrave;re
+Butterworth. B&eacute;nis soient ses amples seins! J'ai go&ucirc;t&eacute; de bien des
+liquides, mais je parierais volontiers que le premier de tous &eacute;tait le
+plus salutaire. Eh bien? Et vos lettres? Vous avez eu des froncements et
+des sourires comme un jour d'Avril.</p>
+
+<p>&mdash;En voici une de mon p&egrave;re, &agrave; laquelle ma m&egrave;re a ajout&eacute; un mot, dis-je.
+La seconde est d'un vieil ami &agrave; moi, Zacharie Palmer, le charpentier du
+village. La troisi&egrave;me est de Salomon Sprent, un marin retir&eacute;, pour qui
+j'ai de l'affection et du respect.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; un rare trio de porteurs de nouvelles, Clarke. Je voudrais
+conna&icirc;tre votre p&egrave;re. D'apr&egrave;s ce que vous dites, ce doit &ecirc;tre un solide
+bloc de ch&ecirc;ne anglais. Je disais, il n'y a qu'un instant, que vous ne
+connaissiez gu&egrave;re le monde, mais vraiment il peut se faire que dans
+votre village on voit l'humanit&eacute; exempte de tout vernis, et qu'ainsi on
+en vienne &agrave; mieux voir le bon c&ocirc;t&eacute; de la nature humaine. Avec ou sans
+vernis, le mauvais finit toujours par percer &agrave; jour. Or, sans aucun
+doute, ce charpentier et ce marin se montrent tels qu'ils sont. On peut
+conna&icirc;tre, pendant toute la dur&eacute;e d'une existence, mes amis de la cour
+sans jamais p&eacute;n&eacute;trer jusqu'&agrave; leur nature r&eacute;elle, et peut-&ecirc;tre aussi se
+trouverait-on mal r&eacute;compens&eacute; de cette recherche. Peste! voil&agrave; que je
+deviens philosophe, ce qui fut toujours le refuge de l'homme ruin&eacute;.
+Qu'on me donne un tonneau, je le mettrai sur la Piazza de Covent-Garden,
+et je serai le Diog&egrave;ne de Londres. Je ne demande pas &agrave; redevenir riche,
+Micah! Que dit donc le vieux couplet:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Notre argent ne sera pas notre ma&icirc;tre,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Et ne nous tra&icirc;nera pas &agrave; Goldsmith Hall.</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Ni pirates ni naufrages ne peuvent nous effrayer,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Nous qui ne poss&eacute;dons point de domaines,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Qui ne redoutons ni pillages ni imp&ocirc;ts,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Qui n'avons nul besoin de fermer nos portes &agrave; clef.</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Quand on est &agrave; terre, on ne risque plus de tomber.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+<p>&laquo;Ce dernier vers ferait une jolie devise pour un asile de mendiants.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez r&eacute;veiller Sir Stephen, dis-je pour le mettre sur ses
+gardes, car il chantait &agrave; tue-t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de danger. Lui et ses apprentis s'exer&ccedil;aient au sabre dans le
+hall, lorsque je l'ai travers&eacute;. C'est un coup d'&oelig;il qui en vaut la
+peine. Le vieux qui bat du pied, qui brandit son arme et crie: Ha! en
+l'abaissant. <i>Mistress</i> Ruth et l'ami Lockarby sont dans la chambre aux
+tapisseries. Elle est occup&eacute;e &agrave; filer, et lui &agrave; lire &agrave; haute voix un de
+ces divertissants ouvrages qu'elle aurait voulu me voir lire. M'est avis
+qu'elle a entrepris de le convertir, et cela finira peut-&ecirc;tre en ceci:
+que c'est lui qui la convertira de fille en femme mari&eacute;e. Ainsi donc
+vous allez trouver le Duc de Beaufort! Eh bien, je serais charm&eacute; de
+faire le voyage avec vous, mais Saxon ne voudra rien entendre, et je
+dois m'occuper avant tout de mes mousquetaires. Que Dieu vous ram&egrave;ne
+sain et sauf! O&ugrave; sont ma poudre au jasmin et ma bo&icirc;te &agrave; mouches?
+Lisez-moi vos lettres, s'il y a quelque chose d'int&eacute;ressant. J'ai cass&eacute;
+le cou &agrave; une bouteille, &agrave; l'auberge, en compagnie de notre vaillant
+colonel, et il m'en a dit assez long sur votre int&eacute;rieur &agrave; Havant pour
+me faire d&eacute;sirer de le mieux conna&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un int&eacute;rieur un peu s&eacute;rieux, dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Non, j'ai l'esprit tourn&eacute; aux choses s&eacute;rieuses. Allez-y, quand m&ecirc;me il
+y aurait l&agrave; toute la philosophie platonicienne.</p>
+
+<p>&mdash;Celle-ci est du v&eacute;n&eacute;rable charpentier qui a &eacute;t&eacute; pendant de longues
+ann&eacute;es mon conseiller et mon ami. Cet homme est religieux sans rien du
+sectaire, philosophe sans &ecirc;tre attach&eacute; &agrave; un parti, affectueux sans
+faiblesse.</p>
+
+<p>&mdash;Un mod&egrave;le, vraiment, s'&eacute;cria Sir Gervas, occup&eacute; &agrave; manier sa brosse &agrave;
+sourcils.</p>
+
+<p>&mdash;Voici ce qu'il dit, repris-je.</p>
+
+<p>Puis, je me mis &agrave; lire la lettre m&ecirc;me que je vous transcris maintenant:</p>
+
+<p>&laquo;Ayant appris par votre p&egrave;re, mon cher gar&ccedil;on, qu'il y avait quelque
+possibilit&eacute; de vous faire parvenir une lettre, j'ai &eacute;crit celle-ci, que
+je vous envoie par les soins du digne John Packingham, de Chichester,
+qui part maintenant pour l'Ouest.</p>
+
+<p>&laquo;J'esp&egrave;re que vous &ecirc;tes sain et sauf, avec l'arm&eacute;e de Monmouth, et que
+vous y avez obtenu un emploi honorable.</p>
+
+<p>&laquo;Je suis certain que vous trouverez parmi vos camarades un certain
+nombre de sectaires excessifs, ainsi que d'autres qui sont des railleurs
+et des incroyants.</p>
+
+<p>&laquo;Suivez mes conseils, ami, &eacute;cartez-vous des uns et des autres.</p>
+
+<p>&laquo;Car le fanatique est l'homme qui ne s'en tient pas &agrave; d&eacute;fendre la
+libert&eacute; de son propre culte, ce qui ne serait que justice, mais veut
+encore s'imposer &agrave; la conscience d'autrui, et par l&agrave; tombe dans cette
+m&ecirc;me erreur contre laquelle il combat.</p>
+
+<p>&laquo;D'autre part, le simple railleur sans cervelle est inf&eacute;rieur &agrave; la b&ecirc;te
+des champs, car il n'en a pas l'instinctif respect de soi-m&ecirc;me et
+l'humble r&eacute;signation...</p>
+
+<p>&mdash;Par ma foi, s'&eacute;cria le baronnet, le vieux gentleman a un c&ocirc;t&eacute; de la
+langue assez rude.</p>
+
+<p>&laquo;Prenons la religion par sa base la plus large, car la v&eacute;rit&eacute; a plus de
+largeur que nous ne sommes capables d'en concevoir.</p>
+
+<p>&laquo;La pr&eacute;sence d'une table prouve l'existence d'un charpentier, et de m&ecirc;me
+la pr&eacute;sence de l'univers prouve celle d'un &ecirc;tre qui a fait l'univers,
+quelque soit ce nom qu'on lui donne.</p>
+
+<p>&laquo;Jusque l&agrave; vous avez sous les pieds un sol tr&egrave;s ferme, sans qu'il y ait
+besoin d'inspiration, d'enseignement, ni d'une aide quelconque.</p>
+
+<p>&laquo;D&egrave;s lors, puisqu'il doit y arriver un auteur de l'univers, jugeons de
+sa nature par son &oelig;uvre.</p>
+
+<p>&laquo;Nous ne pouvons observer les gloires du firmament, son &eacute;tendue infinie,
+sa beaut&eacute;, et l'art divin avec lequel il a &eacute;t&eacute; pourvu aux besoins de
+toutes les plantes, de tous les animaux, et ne point voir qu'il est
+plein de sagesse, d'intelligence et de puissance.</p>
+
+<p>&laquo;Nous somme encore ici, vous le reconna&icirc;trez, sur un terrain solide,
+sans avoir besoin d'appeler &agrave; notre aide autre chose que la pure raison.</p>
+
+<p>&laquo;Quand nous sommes parvenus &agrave; ce point, demandons-nous pour quelle fin
+l'univers a &eacute;t&eacute; fait et pour quelle fin nous y avons &eacute;t&eacute; mis.</p>
+
+<p>&laquo;La nature tout enti&egrave;re nous enseigne que ce doit &ecirc;tre pour nous
+perfectionner, pour tendre plus haut, pour cro&icirc;tre en vertu v&eacute;ritable,
+en science, en sagesse.</p>
+
+<p>&laquo;La Nature est un pr&eacute;dicateur muet qui se fait entendre les jours de la
+semaine comme le jour du Sabbat.</p>
+
+<p>&laquo;Nous voyons le gland grandir en un ch&ecirc;ne, l'&oelig;uf produire l'oiseau, la
+chenille devenir papillon.</p>
+
+<p>&laquo;D&egrave;s lors, douterons-nous que l'&acirc;me humaine, de toutes les choses la
+plus pr&eacute;cieuse, ne soit aussi sur la route qui monte.</p>
+
+<p>&laquo;Et comment l'&acirc;me peut-elle faire du progr&egrave;s, sinon en cultivant la
+vertu et l'empire sur elle-m&ecirc;me?</p>
+
+<p>&laquo;Peut-il exister une autre voie?</p>
+
+<p>&laquo;Il n'en est aucune.</p>
+
+<p>&laquo;Ainsi donc nous pouvons dire avec confiance que nous sommes plac&eacute;s
+ici-bas pour cro&icirc;tre en science et en vertu.</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; l'essence intime de la religion, et pour aller jusque-l&agrave;, il
+n'est pas besoin de foi.</p>
+
+<p>&laquo;Cela est aussi vrai et aussi susceptible de d&eacute;monstration qu'aucun des
+exercices d'Euclide que nous avons &eacute;tudi&eacute;s ensemble.</p>
+
+<p>&laquo;Sur ce terrain commun les hommes ont &eacute;lev&eacute; bien des &eacute;difices
+diff&eacute;rents.</p>
+
+<p>&laquo;Le Christianisme, la religion de Mahomet, la croyance des Orientaux,
+toutes ont une m&ecirc;me substance.</p>
+
+<p>&laquo;Les diversit&eacute;s se trouvent dans les formes et les d&eacute;tails.</p>
+
+<p>&laquo;Tenons-nous en &agrave; notre foi chr&eacute;tienne, la doctrine de l'amour, celle
+qui est si belle, qui a &eacute;t&eacute; souvent enseign&eacute;e, et rarement mise en
+pratique, mais ne m&eacute;prisons point nos semblables, car tous nous sommes
+les branches issues d'une m&ecirc;me racine, la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;L'homme quitte les t&eacute;n&egrave;bres pour la lumi&egrave;re: il y passe quelque temps,
+puis il retourne dans les t&eacute;n&egrave;bres.</p>
+
+<p>&laquo;Micah, mon gar&ccedil;on, les jours passent, pour moi comme pour toi.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'ils ne se passent point en pure perte!</p>
+
+<p>&laquo;Leur nombre est bien petit.</p>
+
+<p>&laquo;Que dit P&eacute;trarque?: <i>&Agrave; celui qui y entre, la vie parait l'infini; &agrave;
+celui qui la quitte, le n&eacute;ant</i>.</p>
+
+<p>&laquo;Que chaque jour, chaque heure soient employ&eacute;s &agrave; seconder les vues du
+Cr&eacute;ateur, &agrave; mettre en &oelig;uvre toutes les puissances du bien qui sont en
+vous.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'est-ce que la douleur, le travail, le chagrin?</p>
+
+<p>&laquo;C'est le nuage qui passe devant le soleil. Ce qui est tout, c'est le
+r&eacute;sultat de l'&oelig;uvre bien faite.</p>
+
+<p>&laquo;Il est &eacute;ternel; il vit et s'accro&icirc;t de si&egrave;cle en si&egrave;cle.</p>
+
+<p>&laquo;Ne vous arr&ecirc;tez pas pour vous reposer.</p>
+
+<p>&laquo;Le repos viendra quand sera achev&eacute;e l'heure du travail.</p>
+
+<p>&laquo;Que Dieu vous prot&egrave;ge et vous garde!</p>
+
+<p>&laquo;Il n'y a pas grand-chose de nouveau.</p>
+
+<p>&laquo;La garnison de Portsmouth est partie pour l'Ouest.</p>
+
+<p>&laquo;Sir John Lawson, le magistrat, est venu ici et a fait des menaces &agrave;
+votre p&egrave;re et &agrave; d'autres, mais il ne peut faire grand-chose faute de
+preuves.</p>
+
+<p>&laquo;L'&Eacute;glise et les Dissenters se prennent &agrave; la gorge, comme toujours.</p>
+
+<p>&laquo;Vraiment l'aust&egrave;re Loi de Mo&iuml;se r&egrave;gne plus longtemps que les douces
+paroles du Christ.</p>
+
+<p>&laquo;Adieu, mon cher gar&ccedil;on, recevez les meilleurs souhaits de votre ami &agrave;
+la t&ecirc;te grisonnante.</p>
+
+<p class="center">
+&laquo;ZACHARIE PALMER&raquo;
+</p>
+
+<p>&mdash;Corbleu! s'&eacute;cria Sir Gervas, pendant que je repliais la lettre, j'ai
+entendu Stillingfleet et Tenison, mais je n'ai jamais &eacute;cout&eacute; un meilleur
+sermon. Celui-l&agrave;, c'est un &eacute;v&ecirc;que d&eacute;guis&eacute; en charpentier. Mais voyons
+notre ami le marin. Est-ce un th&eacute;ologien en droit, un docteur en droit
+canon parmi les loups de mer?</p>
+
+<p>&mdash;Salomon Sprent est un personnage tout diff&eacute;rent, bien qu'il soit fort
+bon en son genre, dis-je, mais vous allez juger de lui par sa lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Ma&icirc;tre Clarke.</p>
+
+<p>&laquo;La derni&egrave;re fois que nous f&ucirc;mes de compagnie, j'ai couru sous les
+batteries, en service d'enl&egrave;vement, pendant que vous restiez au large et
+attendiez les signaux.</p>
+
+<p>&laquo;M'&eacute;tant arr&ecirc;t&eacute; pour me radouber et passer l'examen de ma prise, qui
+s'est trouv&eacute;e &ecirc;tre en bonne condition pour le gr&eacute;ement et la
+charpente...</p>
+
+<p>&mdash;Que diable veut-il dire? demanda Sir Gervas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est d'une demoiselle qu'il parle, Ph&eacute;b&eacute; Dawson, la s&oelig;ur du
+forgeron. Il est rest&eacute; pendant plus de quarante ans presque sans mettre
+le pied sur la terre ferme. Aussi s'exprime-t-il en ce jargon maritime,
+tout en s'imaginant qu'il parle un anglais aussi pur que n'importe qui
+dans le Hampshire.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, continuez, dit le baronnet.</p>
+
+<p>&laquo;Lui ayant lu les r&egrave;glements de guerre, je lui ai expliqu&eacute; les
+conditions d'apr&egrave;s lesquelles nous devions naviguer de conserve dans le
+voyage de la vie, savoir:</p>
+
+<p>&laquo;Premi&egrave;rement: elle ob&eacute;ira aux signaux sans faire de questions, d&egrave;s
+qu'ils seront re&ccedil;us.</p>
+
+<p>&laquo;Deuxi&egrave;mement: elle gouvernera d'apr&egrave;s mon calcul.</p>
+
+<p>&laquo;Troisi&egrave;mement: elle me soutiendra en fid&egrave;le navire de conserve, qu'il
+fasse mauvais temps, ou dans la bataille, ou dans le naufrage.</p>
+
+<p>&laquo;Quatri&egrave;mement: elle se mettra &agrave; l'abri sous mes canons, en cas
+d'attaque par des bandits, corsaires, ou garde-c&ocirc;tes.</p>
+
+<p>&laquo;Cinqui&egrave;mement: j'aurai &agrave; la tenir en bon &eacute;tat, &agrave; la mettre en cale
+s&egrave;che de temps en temps, et pourvoir &agrave; ce qu'elle soit bien repeinte,
+approvisionn&eacute; de parois, d'&eacute;tamine, ainsi qu'il convient pour un coquet
+navire d'agr&eacute;ment.</p>
+
+<p>&laquo;Sixi&egrave;mement: je m'interdirai de prendre &agrave; la remorque aucun autre
+bateau, et s'il s'en trouve un qui me soit amarr&eacute; pr&eacute;sentement, je
+couperai les aussi&egrave;res.</p>
+
+<p>&laquo;Septi&egrave;mement: je devrai la ravitailler chaque jour.</p>
+
+<p>&laquo;Huiti&egrave;mement: si par hasard elle venait &agrave; avoir une voie d'eau, ou &agrave; se
+trouver &eacute;chou&eacute;e et prisonni&egrave;re dans un banc de sable, j'aurai &agrave; la
+soutenir, la vider avec la pompe, et la redresser.</p>
+
+<p>&laquo;Neuvi&egrave;mement: arborer le pavillon protestant &agrave; la pomme du grand m&acirc;t
+pendant la travers&eacute;e de la vie, et tracer notre route vers le grand
+port, avec l'espoir de rencontrer un amarrage et un fond propre &agrave; jeter
+l'ancre, pour deux navires de construction anglaise, quand ils seront
+d&eacute;sarm&eacute;s pour l'&eacute;ternit&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Le huiti&egrave;me coup du quart de midi allait sonner quand ces articles ont
+&eacute;t&eacute; sign&eacute;s et scell&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;Ensuite, lorsque j'ai piqu&eacute; sur vous, je n'ai pas seulement aper&ccedil;u le
+bout de notre hunier.</p>
+
+<p>&laquo;Bient&ocirc;t apr&egrave;s, j'ai appris que vous &eacute;tiez parti pour servir comme
+soldat, en compagnie de ce b&acirc;timent efflanqu&eacute;, d&eacute;gingand&eacute;, aux longs
+espars, &agrave; la mine de corsaire, que j'avais vu quelques jours auparavant
+dans le village.</p>
+
+<p>&laquo;Je trouve que vous ne vous &ecirc;tes pas trop bien conduit envers moi, en
+partant sans m&ecirc;me me saluer de votre pavillon.</p>
+
+<p>&laquo;Mais peut-&ecirc;tre que la mar&eacute;e &eacute;tait favorable, et que vous ne pouviez pas
+attendre.</p>
+
+<p>&laquo;Si je n'avais pas &eacute;t&eacute; afflig&eacute; d'un m&acirc;t de fortune, un de mes espars
+coup&eacute;, j'aurais eu le plus grand plaisir &agrave; ceindre mon sabre d'abordage
+et &agrave; sentir encore la poudre &agrave; canon.</p>
+
+<p>&laquo;Et je le ferais encore, malgr&eacute; ma patte de bois et le reste, sans mon
+vaisseau compagnon, qui pourrait se plaindre de la violation du contrat
+et d&egrave;s lors s'esquiver.</p>
+
+<p>&laquo;Il faut que je suive le feu de sa poupe jusqu'au jour o&ugrave; nous serons
+l&eacute;galement unis.</p>
+
+<p>&laquo;Adieu, matelot!</p>
+
+<p>&laquo;Dans l'action, suivez le conseil d'un vieux marin, gardez la position
+du vent, et &agrave; l'abordage!</p>
+
+<p>&laquo;Dites cela &agrave; votre amiral le jour de la bataille.</p>
+
+<p>&laquo;Dites-le lui tout bas, &agrave; l'oreille.</p>
+
+<p>&laquo;Dites-lui: <i>gardez la position du vent et allez-y: &agrave; l'abordage</i>.</p>
+
+<p>&laquo;Dites-lui aussi qu'il frappe vite, qu'il frappe fort, qu'il frappe
+toujours.</p>
+
+<p>&laquo;C'est ainsi que parlait Christophe Minga, et jamais on ne mit &agrave; la mer
+un homme meilleur, bien qu'il ait eu &agrave; grimper &agrave; travers le tuyau &agrave;
+aussi&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Bien &agrave; vous et &agrave; vos ordres.</p>
+
+<p class="center">
+&laquo;SALOMON SPRENT&raquo;
+</p>
+
+<p>Pendant toute la lecture de cette &eacute;p&icirc;tre, Sir Gervas n'avait fait que
+rire en dedans, mais la derni&egrave;re partie nous fit rire aux &eacute;clats.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il soit &agrave; terre ou &agrave; bord, il veut absolument que toute bataille
+soit un combat naval, dit le baronnet. Il aurait fallu que vous eussiez
+ce sage conseil &agrave; proposer dans la r&eacute;union convoqu&eacute;e aujourd'hui par
+Monmouth. Si jamais il vous demande votre avis, r&eacute;pondez-lui: &laquo;Gardez la
+position du vent et montez &agrave; l'abordage!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que je dorme, dis-je en posant ma pipe. Je dois me mettre en
+route d&egrave;s la pointe du jour.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je vous en prie, mettez le comble &agrave; votre bont&eacute; en me permettant
+d'entrevoir votre respectable p&egrave;re, la T&ecirc;te-Ronde.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a que quelques lignes, r&eacute;pondis-je. Il a toujours &eacute;t&eacute; bref dans
+son langage, mais puisqu'elles vous int&eacute;ressent, je vais vous le lire:</p>
+
+<p>&laquo;Je vous envoie la pr&eacute;sente, mon cher fils, par un homme pieux, pour
+vous dire que j'esp&egrave;re que vous vous comportez ainsi qu'il vous
+convient.</p>
+
+<p>&laquo;Dans toutes les difficult&eacute;s et tous les dangers, ne comptez pas sur
+vous, mais invoquez l'aide d'en haut.</p>
+
+<p>&laquo;Si vous exercez un commandement, enseignez &agrave; vos hommes &agrave; chanter des
+psaumes au moment o&ugrave; ils se rangent en bataille, selon la bonne vieille
+coutume.</p>
+
+<p>&laquo;Dans l'action, usez de la pointe plut&ocirc;t que du tranchant.</p>
+
+<p>&laquo;Un coup d'estoc doit parer un coup de taille.</p>
+
+<p>&laquo;Votre m&egrave;re et les autres vous envoient leur affection.</p>
+
+<p>&laquo;Sir John Lawson a tourn&eacute; autour d'ici comme un loup affam&eacute;, mais il n'a
+pu trouver aucune preuve contre moi.</p>
+
+<p>&laquo;John Marchbank, de Bedhampton, a &eacute;t&eacute; jet&eacute; en prison.</p>
+
+<p>&laquo;V&eacute;ritablement l'Ant&eacute;christ r&egrave;gne sur le pays, mais le royaume de la
+lumi&egrave;re est proche.</p>
+
+<p>&laquo;Frappez avec entrain pour la v&eacute;rit&eacute; et la conscience.</p>
+
+<p>&laquo;Votre p&egrave;re affectueux,</p>
+
+<p class="center">
+&laquo;JOSEPH CLARKE&raquo;
+</p>
+
+<p>&laquo;Post-scriptum (de ma m&egrave;re): J'esp&egrave;re que vous vous rappelez ce que je
+vous ai dit au sujet de vos cale&ccedil;ons et aussi des larges collets de
+toile, que vous trouverez dans le sac.</p>
+
+<p>&laquo;Il n'y a gu&egrave;re plus d'une semaine que vous &ecirc;tes parti, et pourtant cela
+para&icirc;t une ann&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Quand vous aurez froid ou que vous serez mouill&eacute;, prenez dix gouttes de
+l'&eacute;lixir de Daffy dans un petit verre d'eau de vie.</p>
+
+<p>&laquo;Si les pieds vous cuisent, frottez le dedans de vos bottes avec du
+suif.</p>
+
+<p>&laquo;Rappelez-moi &agrave; Ma&icirc;tre Saxon, et &agrave; Ma&icirc;tre Lockarby, s'il est avec vous.</p>
+
+<p>&laquo;Son p&egrave;re a &eacute;t&eacute; dans une rage folle par suite de son d&eacute;part, car il
+avait &agrave; brasser une grande quantit&eacute; de bi&egrave;re et personne pour surveiller
+la cuve &agrave; fermentation.</p>
+
+<p>&laquo;Ruth a fait cuire un g&acirc;teau, mais le four lui a jou&eacute; un mauvais tour,
+et le dedans est rest&eacute; en p&acirc;te molle.</p>
+
+<p>&laquo;Un millier de baisers, cher c&oelig;ur, de la part de votre tendre m&egrave;re.</p>
+
+<p class="center">
+&laquo;M. C.&raquo;
+</p>
+
+<p>&mdash;Un couple de gens sens&eacute;s, dit Sir Gervas qui, apr&egrave;s avoir achev&eacute; sa
+toilette, s'&eacute;tait mis au lit. Maintenant je commence &agrave; comprendre
+comment vous &ecirc;tes fabriqu&eacute;, Clarke. Je vois les fils dont on s'est servi
+pour vous tisser. Votre p&egrave;re veille &agrave; vos besoins spirituels; votre m&egrave;re
+se pr&eacute;occupe des besoins mat&eacute;riels. Mais je crois que le pr&ecirc;che du vieux
+charpentier est plus &agrave; votre go&ucirc;t. Vous &ecirc;tes un inf&acirc;me latitudinaire,
+mon homme. Sir Stephen crierait haro sur vous et Josu&eacute; Pettigrue vous
+renierait. Bon! &eacute;teignons la lumi&egrave;re, car nous devons tous les deux &ecirc;tre
+en mouvement au chant du coq. Voil&agrave; notre religion pour le moment.</p>
+
+<p>&mdash;Celle des premiers Chr&eacute;tiens, sugg&eacute;rai-je.</p>
+
+<p>Sur quoi on rit tous les deux.</p>
+
+<p>Puis, on s'endormit.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VIII_Le_piege_tendu_sur_la_route_de_Weston" id="VIII_Le_piege_tendu_sur_la_route_de_Weston"></a><a href="#table">VIII&mdash;Le pi&egrave;ge tendu sur la route de Weston.</a></h2>
+
+
+<p>Aussit&ocirc;t apr&egrave;s le lever du soleil, je fus r&eacute;veill&eacute; par un des
+domestiques du Maire qui me pr&eacute;vint que l'honorable Ma&icirc;tre Wade
+m'attendait en bas.</p>
+
+<p>M'&eacute;tant lev&eacute; et habill&eacute;, je le trouvai assis &agrave; la table du salon, avec
+des papiers, une bo&icirc;te de pains &agrave; cacheter, et occup&eacute; &agrave; sceller la
+missive que je devais porter.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un homme de petite taille, vieilli, &agrave; la figure bl&ecirc;me, se tenant
+tr&egrave;s droit, brusque dans son langage, et dont la tournure faisait songer
+&agrave; un soldat plut&ocirc;t qu'&agrave; un homme de loi.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;, dit-il en appuyant le cachet sur la cire qui couvrait le n&oelig;ud
+du cordon. Je vois que votre cheval vous attend tout sell&eacute;, dehors. Vous
+ferez bien de passer par Nether le Bas, et le Canal de Bristol, car nous
+avons appris que la cavalerie ennemie garde les routes jusqu'au del&agrave; de
+Wells. Voici votre paquet.</p>
+
+<p>Je m'inclinai et pla&ccedil;ai le pli dans l'int&eacute;rieur de ma tunique.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un ordre &eacute;crit, ainsi qu'il a &eacute;t&eacute; propos&eacute; dans le conseil. Le
+Duc r&eacute;pondra peut-&ecirc;tre par &eacute;crit, peut-&ecirc;tre de vive voix. Dans les deux
+cas, conservez bien sa r&eacute;ponse. Le paquet contient aussi les d&eacute;positions
+du clergyman de la Haye, et celles des deux t&eacute;moins pr&eacute;sents au mariage
+de Charles d'Angleterre avec Lucy Walters, la m&egrave;re de Sa Majest&eacute;. Votre
+mission est d'une importance telle que le succ&egrave;s de notre entreprise
+peut en d&eacute;pendre enti&egrave;rement. Faites en sorte de remettre le papier &agrave;
+Beaufort en personne. Sans quoi il n'aurait peut-&ecirc;tre aucune valeur
+devant un tribunal.</p>
+
+<p>Je promis de le faire, si la chose &eacute;tait possible.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous engagerais aussi, reprit-il, &agrave; emporter le sabre et le
+pistolet pour vous pr&eacute;munir contre les dangers de la route, mais &agrave;
+laisser ici casque et cuirasse, qui vous donneraient une tournure trop
+guerri&egrave;re pour un paisible messager.</p>
+
+<p>&mdash;J'avais d&eacute;j&agrave; pris ce parti, dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a plus rien &agrave; ajouter, capitaine, dit l'homme de loi, en me
+tendant la main. Puisse la bonne fortune vous accompagner! Ayez la
+langue muette et l'oreille au guet. Veillez attentivement sur tout ce
+qui se passera. Examinez bien quelles gens auront l'air sombre ou l'air
+content. Il peut se faire que le Duc soit &agrave; Bristol, mais il est
+pr&eacute;f&eacute;rable que vous alliez &agrave; sa r&eacute;sidence de Badminton. Notre mot de
+passe est aujourd'hui Tewkesbury.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir remerci&eacute; mon instructeur de ses conseils, je sortis et
+montai sur Covenant, qui pi&eacute;tinait le sol et rongeait son frein, tout
+joyeux de son nouveau voyage.</p>
+
+<p>Fort peu de citadins &eacute;taient dehors, mais plus d'une t&ecirc;te coiff&eacute;e du
+bonnet de nuit me regarda avec &eacute;tonnement par la fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Je pris la pr&eacute;caution de faire marcher Covenant avec le moins de bruit
+possible, jusqu'&agrave; ce que nous fussions &agrave; une bonne distance de la
+maison, car je n'avais pas dit un mot &agrave; Ruben du voyage que je
+projetais.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais convaincu que s'il &eacute;tait mis au fait, ni la discipline, ni m&ecirc;me
+les cha&icirc;nes toutes neuves de son amour ne sauraient l'emp&ecirc;cher de partir
+avec moi.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; mon attention, les fers de Covenant rendaient un son clair sur
+les galets, mais en me retournant, je vis que les stores restaient
+abaiss&eacute;s &agrave; la chambre de mon fid&egrave;le ami, et que tout paraissait
+tranquille dans la maison.</p>
+
+<p>Aussi j'agitai ma bride et partis &agrave; un trot rapide, par les rues
+silencieuses, encore jonch&eacute;es des fleurs fan&eacute;es, encore &eacute;gay&eacute;es de
+rubans.</p>
+
+<p>&Agrave; la porte du nord &eacute;tait de garde une demi-compagnie, qui me laissa
+franchir la muraille, sit&ocirc;t que j'eus prononc&eacute; le mot de passe.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t que je fus hors des anciens murs, je me trouvai en pleine
+campagne, orient&eacute; vers le nord, et la route libre devant moi.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une matin&eacute;e superbe.</p>
+
+<p>Le soleil se levait au-dessus de ses collines lointaines.</p>
+
+<p>Ciel et terre prenaient des teintes de rouille et d'or.</p>
+
+<p>Les arbres des vergers, qui bordaient la route, &eacute;taient peupl&eacute;s
+d'innombrables oiseaux qui babillaient, chantaient, remplissaient l'air
+de leur ramage aigu.</p>
+
+<p>Il y avait dans chaque souffle quelque chose qui vous rendait plus
+l&eacute;ger, plus joyeux.</p>
+
+<p>Le b&eacute;tail roux du Somerset avec ses yeux curieux se rangeait le long des
+haies, projetant de grandes ombres sur les champs, et me regardait au
+passage.</p>
+
+<p>Des chevaux de ferme posaient la t&ecirc;te par-dessus les portes &agrave;
+claire-voie et hennissaient comme pour saluer leur fr&egrave;re &agrave; la robe
+lustr&eacute;e.</p>
+
+<p>Un grand troupeau de moutons &agrave; toison de neige descendit vers nous sur
+la pente d'une hauteur et se mit &agrave; sauter et gambader au soleil.</p>
+
+<p>Tout n'&eacute;tait que vie innocente, depuis l'alouette qui chantait dans les
+airs jusqu'&agrave; la menue musaraigne qui courait par le bl&eacute; m&ucirc;rissant,
+jusqu'au martinet qui partait au bruit de mon approche.</p>
+
+<p>Partout, la vie, dans son innocence.</p>
+
+<p>Que devons-nous penser, mes chers enfants, quand nous voyons les b&ecirc;tes
+des champs pleines de bienveillance, de vertu, et de gratitude.</p>
+
+<p>O&ugrave; est-elle cette sup&eacute;riorit&eacute; dont, nous parlons!</p>
+
+<p>Sur le terrain dominant qui montait au Nord, je me retournai pour
+contempler la ville endormie, avec cette large bordure de tentes et de
+chariots, qui faisait bien voir combien sa population s'&eacute;tait accrue
+subitement.</p>
+
+<p>L'&eacute;tendard royal flottait encore au clocher de Sainte-Madeleine, pendant
+que le beau clocher sym&eacute;trique de Saint-Jacques portait bien haut le
+drapeau bleu de Monmouth.</p>
+
+<p>Pendant que je les contemplais, le vif et p&eacute;tulant roulement d'un
+tambour se fit entendre dans l'air matinal, en m&ecirc;me temps que le chant
+clair et vibrant des trompettes, tirant les troupes de leur sommeil.</p>
+
+<p>Au loin, et des deux c&ocirc;t&eacute;s de la ville se d&eacute;ployait une magnifique
+perspective sur les collines du comt&eacute; de Somerset, formant des
+ondulations jusqu'&agrave; la mer lointaine, peupl&eacute;e de villes, de hameaux, de
+ch&acirc;teaux &agrave; tourelles, de clochers, avec des combes bois&eacute;es, des &eacute;tendues
+de terres &agrave; bl&eacute;, un spectacle aussi beau que l'&oelig;il pouvait le
+souhaiter.</p>
+
+<p>Quand j'eus fait faire demi-tour &agrave; mon cheval pour reprendre ma route,
+je sentis, mes chers enfants, qu'un tel pays m&eacute;ritait qu'on se battit
+pour lui et que la vie d'un homme &eacute;tait bien peu de chose, du moment
+qu'il pouvait contribuer, pour si peu que ce f&ucirc;t, &agrave; lui assurer la
+libert&eacute; et le bonheur.</p>
+
+<p>Dans un petit village de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la hauteur, je rencontrai un
+poste de cavalerie dont le chef m'accompagna quelque temps &agrave; cheval et
+me mit sur la route de Stowey le Bas.</p>
+
+<p>Mes yeux de natif du Hampshire furent &eacute;tonn&eacute;s en remarquant la couleur
+rouge uniforme du sol de cette r&eacute;gion qui est bien diff&eacute;rente du
+calcaire et du gravier de Havant.</p>
+
+<p>Les vaches sont &eacute;galement rousses, en majorit&eacute;.</p>
+
+<p>Les cottages ne sont point b&acirc;tis en briques ni en bois, mais d'une sorte
+de pis&eacute; qu'on nomme cob et qui garde sa solidit&eacute; et son &eacute;tat lisse tant
+qu'il n'a pas &eacute;t&eacute; mouill&eacute;.</p>
+
+<p>En cons&eacute;quence, on prot&egrave;ge les murs contre la pluie au moyen de toits de
+chaume qui s'avancent beaucoup.</p>
+
+<p>Il y a &agrave; peine un clocher dans toute cette r&eacute;gion, chose encore qui
+parait &eacute;trange aux habitants des autres parties de l'Angleterre.</p>
+
+<p>Toutes les &eacute;glises ont une tour carr&eacute;e, avec des clochetons aux angles.</p>
+
+<p>Les tours sont presque toujours tr&egrave;s larges et contiennent de tr&egrave;s beaux
+carillons.</p>
+
+<p>La route, que je devais suivre, longeait la base des belles collines de
+Quantock, o&ugrave; des combes aux denses for&ecirc;ts sont &eacute;parses parmi des dunes
+vastes, couvertes de bruy&egrave;res et d'un &eacute;pais tapis de foug&egrave;res et de
+myrtilles.</p>
+
+<p>De chaque c&ocirc;t&eacute; du chemin descendaient des ravins tortueux bord&eacute;s d'ajonc
+jaune, qui jaillissait de l'&eacute;paisse couche de terre rouge comme une
+flamme sortant de cendres chaudes.</p>
+
+<p>Des ruisseaux d'une eau color&eacute;e par la tourbe descendaient &agrave; grand bruit
+de ces vallons et passaient par-dessus la route.</p>
+
+<p>Covenant y enfon&ccedil;ait jusqu'aux p&acirc;turons et avait des mouvement de
+surprise, en voyant des truites au large dos passer comme des fl&egrave;ches
+entre ses pieds de devant.</p>
+
+<p>Je voyageai pendant tout un jour &agrave; travers ce beau pays, o&ugrave; je fis peu
+de rencontres, car je me tenais &agrave; distance des grandes routes.</p>
+
+<p>Quelques p&acirc;tres et fermiers, un clergyman aux longues jambes, un
+colporteur avec sa mule, un cavalier portant une grande sacoche et qui
+me fit l'effet d'un acheteur de chevelures, voil&agrave; tout ce que je peux me
+rappeler.</p>
+
+<p>Une cruche noire d'une demi pinte d'ale et un cro&ucirc;ton de pain dans une
+auberge voisine de la route, tel fut mon seul repas.</p>
+
+<p>Pr&egrave;s de Combwich, Covenant perdit un fer et j'eus &agrave; perdre deux heures
+dans la ville, avant de trouver une forge et de pouvoir faire rem&eacute;dier &agrave;
+l'accident.</p>
+
+<p>Ce fut seulement dans la soir&eacute;e que j'arrivai enfin sur les bords du
+Canal de Bristol, &agrave; un endroit nomm&eacute; les Shurton Bars, o&ugrave; les flots
+vaseux du Parret se d&eacute;versent dans la mer.</p>
+
+<p>En cet endroit, le canal est si large, que l'on distingue &agrave; peine les
+montagnes galloises.</p>
+
+<p>Le rivage est plat, noir, bourbeux, piqu&eacute; &ccedil;&agrave; et l&agrave; de taches blanches
+qui sont des oiseaux de mer, mais plus loin, vers l'est, surgit une
+ligne de collines fort sauvages, fort escarp&eacute;es, qui en certains
+endroits se dressent en murailles &agrave; pic.</p>
+
+<p>Ces falaises se dirigent vers la mer, et les intervalles, que laissent
+leurs entailles, forment un grand nombre de petits ports, de baies &agrave; sec
+pendant la moiti&eacute; de la journ&eacute;e, mais capables de porter un bateau de
+belle taille, d&egrave;s que le flux est &agrave; la moiti&eacute;.</p>
+
+<p>La route suivait ces cr&ecirc;tes nues et rocheuses, qu'habite une population
+clairsem&eacute;e de p&ecirc;cheurs et de p&acirc;tres farouches.</p>
+
+<p>Ils venaient sur le seuil de leurs cabanes en entendant r&eacute;sonner les
+fers de mon cheval, et me lan&ccedil;aient au passage quelqu'une des grosses
+plaisanteries qui ont cours dans l'Ouest.</p>
+
+<p>&Agrave; mesure que la nuit approchait, le pays se faisait plus triste et plus
+d&eacute;sert.</p>
+
+<p>&Agrave; de rares intervalles clignotait une lumi&egrave;re lointaine venant d'un
+cottage solitaire au flanc des collines.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le seul indice de la pr&eacute;sence de l'homme.</p>
+
+<p>Le rude sentier se rapprochait de la mer, mais malgr&eacute; son &eacute;l&eacute;vation, les
+embruns produits par les brisants le franchissaient.</p>
+
+<p>J'avais les l&egrave;vres saupoudr&eacute;es de sel.</p>
+
+<p>L'air &eacute;tait plein du grondement rauque de la houle, du sifflement gr&ecirc;le
+des courlis, qui m'effleuraient de leur vol, pareils &agrave; des cr&eacute;atures de
+l'autre monde, blanches, vagues, &agrave; la voix m&eacute;lancolique.</p>
+
+<p>Le vent soufflait par bouff&eacute;es courtes, brusques, irrit&eacute;es, venant de
+l'Ouest.</p>
+
+<p>Bien loin, sur les eaux noires, s'apercevait un point lumineux, unique,
+montant, descendant, oscillant, puis disparaissant &agrave; la vue, ce qui
+indiquait la violence de la temp&ecirc;te qui avait &eacute;clat&eacute; sur le canal.</p>
+
+<p>Pendant que je chevauchais par le cr&eacute;puscule &agrave; travers ce paysage
+&eacute;trange et sombre, mon esprit se tourna naturellement vers le pass&eacute;.</p>
+
+<p>Je songeai &agrave; mon p&egrave;re, &agrave; ma m&egrave;re, au vieux charpentier, &agrave; Salomon
+Sprent.</p>
+
+<p>Puis, mes pens&eacute;es se report&egrave;rent sur Decimus Saxon, dont le caract&egrave;re
+aux faces multiples offrait autant de sujets d'admiration et de sujets
+d'horreur.</p>
+
+<p>L'aimais-je, ne l'aimais-je pas?</p>
+
+<p>C'&eacute;tait plus que je ne pouvais dire.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s lui, je me rappelai mon fid&egrave;le Ruben, et son idylle amoureuse avec
+la jolie Puritaine, pour songer ensuite &agrave; Sir Gervas et au naufrage de
+sa fortune.</p>
+
+<p>De l&agrave; mon esprit se reporta &agrave; l'&eacute;tat de l'arm&eacute;e, et &agrave; l'avenir de la
+r&eacute;bellion, ce qui me ramena &agrave; ma mission pr&eacute;sente, &agrave; ses p&eacute;rils et &agrave; ses
+difficult&eacute;s.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir retourn&eacute; en mon esprit toutes ces choses, je commen&ccedil;ais &agrave;
+m'assoupir sur le dos de mon cheval.</p>
+
+<p>Je succombais &agrave; la fatigue du voyage et &agrave; l'endormante cantil&egrave;ne des
+vagues.</p>
+
+<p>Je venais justement de commencer un r&ecirc;ve o&ugrave; je voyais Ruben Lockarby
+couronn&eacute; Roi d'Angleterre par <i>Mistress</i> Ruth Timewell, pendant que
+Decimus Saxon se pr&eacute;parait &agrave; d&eacute;charger sur lui son pistolet bourr&eacute; d'un
+flacon de l'&eacute;lixir de Daffy, lorsque tout &agrave; coup, sans avertissement, je
+fus violemment jet&eacute; &agrave; bas de mon cheval, et me trouvai &eacute;tendu &agrave; moiti&eacute;
+&eacute;vanoui, sur le sentier pierreux.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais si &eacute;tourdi, si &eacute;branl&eacute; par cette chute inattendue, que je restai
+quelques minutes incapable de comprendre o&ugrave; j'&eacute;tais et ce qui m'&eacute;tait
+arriv&eacute;, bien que j'entrevisse vaguement des gens qui se penchaient sur
+moi et que des rires rauques retentissent &agrave; mes oreilles.</p>
+
+<p>Lorsqu'enfin je fis un effort pour me remettre debout, je m'aper&ccedil;us
+qu'un tour de corde avait &eacute;t&eacute; pass&eacute; autour de mes bras et de mes jambes,
+de fa&ccedil;on &agrave; les rendre immobiles. D'un violent effort, je parvins &agrave;
+d&eacute;gager une main et la lan&ccedil;ai &agrave; la face d'un des hommes qui me
+maintenaient, mais aussit&ocirc;t toute la bande, au moins une douzaine, se
+jeta sur moi.</p>
+
+<p>Les uns me donnaient des coups de poing ou de pied.</p>
+
+<p>D'autres serraient une autre corde sur mes coudes et la nouaient si
+adroitement que j'&eacute;tais tout &agrave; fait impuissant.</p>
+
+<p>M'apercevant que dans mon &eacute;tat de faiblesse et d'&eacute;tourdissement, tous
+mes efforts seraient vains, je restai &eacute;tendu dans un silence grognon,
+mais l'&oelig;il au guet, sans prendre garde aux nouvelles bourrades qui
+fondaient sur moi.</p>
+
+<p>Il faisait si noir qu'il me fut impossible de voir les figures de mes
+agresseurs, ni de faire la moindre supposition sur ce qu'ils pouvaient
+&ecirc;tre, ou sur la fa&ccedil;on dont ils m'avaient fait tomber de ma selle.</p>
+
+<p>Le bruit que faisait un cheval en rongeant son frein et pi&eacute;tinant tout
+pr&egrave;s de l&agrave;, m'apprit que Covenant &eacute;tait prisonnier, aussi bien que son
+ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Pete le Hollandais en a re&ccedil;u autant qu'il peut en porter, dit une voix
+rude et rauque. Il g&icirc;t sur la route aussi inerte qu'un congre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Pauvre Pete! dit &agrave; demi-voix un autre. Il ne touchera plus &agrave; une
+carte; il ne videra plus son verre de cognac.</p>
+
+<p>&mdash;Pour &ccedil;a, vous mentez, mon bon ami, dit l'homme frapp&eacute;, d'une voix
+faible et chevrotante, et je vous prouverai que vous mentez, si vous
+avez un flacon dans votre poche.</p>
+
+<p>&mdash;Quand m&ecirc;me Pete serait mort et enterr&eacute;, dit celui qui avait parl&eacute; le
+premier, il suffirait du mot d'eau-de-vie pour le faire revenir.
+Donnez-lui une gorg&eacute;e de votre bouteille, Dicon.</p>
+
+<p>On entendit dans l'obscurit&eacute; un bruit de glouglou et d'aspiration, suivi
+d'une forte inspiration du buveur.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Gott sei gelobt</i>! (Dieu soit lou&eacute;) s'&eacute;cria-t-il d'une voix plus
+forte. J'ai vu plus d'&eacute;toiles qu'il n'en a &eacute;t&eacute; fait. Si ma <i>kopf</i>
+(t&ecirc;te) n'avait pas &eacute;t&eacute; bien cercl&eacute;e, il l'aurait d&eacute;molie comme un baril
+mal li&eacute;. Il a un coup de poing qui vaut une ruade de cheval.</p>
+
+<p>Comme il parlait, le rebord de la lune se montra par-dessus un
+escarpement et jeta un flot de froide et claire lumi&egrave;re sur la sc&egrave;ne.</p>
+
+<p>Levant les yeux, je vis qu'une grosse corde avait &eacute;t&eacute; tendue en travers
+de la route, d'un tronc d'arbre &agrave; un autre, &agrave; une hauteur d'environ huit
+pieds au-dessus du sol.</p>
+
+<p>Je n'aurais pu m'en apercevoir dans les t&eacute;n&egrave;bres, lors m&ecirc;me que j'eusse
+&eacute;t&eacute; tout &agrave; fait &eacute;veill&eacute;, mais comme elle me rencontra au niveau de la
+poitrine, pendant que Covenant passait par-dessous au trot, elle
+m'arr&ecirc;ta brusquement et me jeta &agrave; terre avec une grande violence.</p>
+
+<p>Soit par l'effet de la chute, soit par celui des coups re&ccedil;us, j'avais
+des coupures profondes, en sorte que je sentais le sang couler en nappe
+chaude sur mon oreille et mon cou.</p>
+
+<p>N&eacute;anmoins je ne fis aucune tentative pour remuer.</p>
+
+<p>J'attendis en silence pour voir qui &eacute;taient les gens aux mains desquels
+j'&eacute;tais tomb&eacute;.</p>
+
+<p>Je ne craignais qu'une chose, qu'on m'enlev&acirc;t mes lettres et que ma
+mission n'e&ucirc;t plus de but.</p>
+
+<p>&Agrave; la seule pens&eacute;e d'&ecirc;tre d&eacute;sarm&eacute; sans combattre et de perdre les papiers
+qui m'avaient &eacute;t&eacute; confi&eacute;s, et cela la premi&egrave;re fois que l'on me
+chargeait d'une t&acirc;che pareille, le sang me monta tout bouillant &agrave; la
+figure, tant j'&eacute;tais honteux.</p>
+
+<p>La bande, qui m'avait captur&eacute;, se composait de gaillards aux barbes
+incultes, coiff&eacute;s de bonnets de fourrure, v&ecirc;tus de jaquettes de futaine,
+avec des ceintures de buffle auxquelles &eacute;taient suspendus des &eacute;p&eacute;es
+courtes et droites.</p>
+
+<p>Leurs figures h&acirc;l&eacute;es, tann&eacute;es par le soleil, et leurs grandes bottes
+montraient que c'&eacute;taient des p&ecirc;cheurs ou des marins, et on e&ucirc;t pu,
+d'ailleurs, le deviner &agrave; leur rude langage maritime.</p>
+
+<p>Deux d'entre eux se tenaient &agrave; genoux de chaque c&ocirc;t&eacute; de moi avec leurs
+mains sur mes bras.</p>
+
+<p>Un troisi&egrave;me &eacute;tait debout en arri&egrave;re tenant un pistolet arm&eacute;, pendant
+que les autres, au nombre de sept ou huit, aidaient &agrave; se remettre sur
+pied l'homme que j'avais frapp&eacute;, et qui saignait abondamment par une
+entaille au-dessus de l'&oelig;il.</p>
+
+<p>&mdash;Emmenez le cheval chez le p&egrave;re Microft, dit un homme trapu, &agrave; barbe
+noire, qui paraissait &ecirc;tre leur chef. &Ccedil;a n'est pas une rosse lou&eacute;e pour
+un dragon, mais une belle b&ecirc;te, dans toute sa force, qui se vendra au
+moins soixante pi&egrave;ces. Avec votre part, Pete, vous aurez de quoi acheter
+onguent et empl&acirc;tres pour votre blessure.</p>
+
+<p>&mdash;Ha! chien! cria le Hollandais en me montrant le poing, vous voudriez
+bien tomber sur Peter, n'est-ce pas? Vous voudriez bien saigner Peter,
+n'est-ce pas? Mille diables, mon homme, si vous et moi, nous &eacute;tions
+ensemble sur la cime de la montagne, on verrait bien lequel est le plus
+fort.</p>
+
+<p>&mdash;Embrayez votre machine &agrave; bavarder, Pete, grogna un de ses camarades.
+Ce gaillard-l&agrave; est, bien s&ucirc;r, un membre de Satan, et il exerce une
+profession qu'un gredin &agrave; l'&acirc;me basse, rampante, un coquin de vile
+naissance est seul capable d'embrasser. Et pourtant, je vous le
+garantis, rien qu'&agrave; le voir, il vous trousserait comme un coq de
+bruy&egrave;re, s'il posait sur vous ses grandes mains. Et vous crieriez au
+secours, comme vous l'avez fait &agrave; la derni&egrave;re Saint-Martin, quand vous
+avez pris la femme de Dick le tonnelier, pour un employ&eacute; de l'excise.</p>
+
+<p>&mdash;Me trousser, n'est-ce pas? Mort et enfer! cria l'autre que sa blessure
+et l'eau-de-vie avaient mis dans une rage folle, nous allons voir,
+attrape-&ccedil;a, frai du diable, attrape-&ccedil;a.</p>
+
+<p>Et courant &agrave; moi, il me donna des coups de pieds de toute sa force, avec
+ses lourdes bottes de marin.</p>
+
+<p>Quelques-uns de la bande riaient, mais l'homme, qui avait parl&eacute; le
+premier, donna au Hollandais une pouss&eacute;e qui le fit tourner sur
+lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de &ccedil;a! dit-il d'un ton rude. Sur le sol anglais, on se bat
+loyalement &agrave; l'anglaise. Pas de vos mauvais coups du continent. Ce n'est
+pas moi qui resterai l&agrave; &agrave; voir donner des coups de pied &agrave; un Anglais,
+par le fils d'une fille de joie d'Amsterdam, un individu au ventre en
+tonneau, au l&eacute;cheur de schnaps, au c&oelig;ur de poulet. Qu'on le pende, si
+cela pla&icirc;t au patron! Tout &ccedil;a se passera &agrave; bord, &agrave; d&eacute;couvert, mais, par
+le tonnerre, c'est une bataille que vous allez avoir, si vous touchez
+encore &agrave; cet homme-l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Tout doux, Dicon, dit leur chef, d'une voix conciliante, nous savons
+tous que Pete n'est pas de taille &agrave; se battre, mais il est le meilleur
+tonnelier de la c&ocirc;te. Eh! Pete! Il n'a pas son pareil pour faire une
+douve, pour cercler, pour assembler. Qu'on lui donne une planche, et il
+en aura fait un baril, pendant le temps qu'un autre se demandera comment
+il faut faire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous vous rappelez cela, Capitaine Murgatroyd, dit le Hollandais
+d'un ton maussade, mais vous me regardez assommer, battre, et narguer,
+et injurier, et qu'est-ce qu'on fait pour moi? Je vous le jure, quand la
+<i>Maria</i> retournera au Texel, je me remettrai &agrave; mon ancien m&eacute;tier, je
+vous en r&eacute;ponds, et je ne remettrai plus le pied sur son bord.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de danger! r&eacute;pondit le Capitaine, en riant. Tant que la <i>Maria</i>
+ramassera ses cinq mille pi&egrave;ces d'or et sera capable de montrer ses
+talons &agrave; n'importe quel cotre de la c&ocirc;te, on n'a pas &agrave; craindre que cet
+avaricieux de Pete perde sa part de gain. Comment l'ami, si cela
+continue, vous serez assez riche dans un an ou deux pour monter une
+baraque &agrave; votre compte, avec une pelouse bien tondue par-devant, des
+arbres taill&eacute;s en forme de paons, des fleurs formant un dessin, un canal
+pr&egrave;s de la porte, et une grande m&eacute;nag&egrave;re, pleine d'entrain, tout comme
+si vous &eacute;tiez un bourgmestre! Il s'est fait plus d'une fortune, gr&acirc;ce
+aux malines et au cognac.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et gr&acirc;ce aux malines et au cognac, il y a eu plus d'une t&ecirc;te
+cass&eacute;e, grogna mon ennemi. Tonnerre! Il y a autre chose &agrave; envisager que
+les baraques et les plates-bandes. Il y a les c&ocirc;tes qui donnent des
+coups de vent, et les temp&ecirc;tes du Nord-Ouest, et la police, et les
+espions.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est justement par l&agrave; que le marin adroit l'emporte sur le p&ecirc;cheur
+de harengs, ou sur le caboteur aux allures timides, qui se donne tant de
+mal d'un No&euml;l &agrave; l'autre, qui risque tous les dangers et n'a pas de ces
+petits profits. Mais assez caus&eacute;! En route avec le prisonnier, et qu'on
+le mette en s&ucirc;ret&eacute; avec les entraves aux pieds!</p>
+
+<p>Je fus remis debout, et tant&ocirc;t port&eacute;, tant&ocirc;t tra&icirc;n&eacute; au milieu de la
+bande.</p>
+
+<p>Mon cheval avait d&eacute;j&agrave; &eacute;t&eacute; emmen&eacute; dans la direction oppos&eacute;e.</p>
+
+<p>Notre trajet s'&eacute;cartait de la route, pour descendre par un ravin tr&egrave;s
+rocheux, tr&egrave;s accident&eacute; qui allait en pente vers la mer.</p>
+
+<p>Il semblait qu'il n'y e&ucirc;t pas trace de sentier.</p>
+
+<p>Je ne pouvais que marcher d'un pas incertain en me butant aux pierres et
+aux buissons, du mieux que je pouvais, encha&icirc;n&eacute; et impuissant comme je
+l'&eacute;tais.</p>
+
+<p>Mais le sang s'&eacute;tait s&eacute;ch&eacute; sur mes blessures, et la fra&icirc;che brise de la
+mer, qui se jouait sur mon front, me rendit des forces, ce qui me permit
+de me faire une id&eacute;e plus claire de ma situation.</p>
+
+<p>D'apr&egrave;s leurs propos, il &eacute;tait &eacute;vident que ces hommes &eacute;taient des
+contrebandiers.</p>
+
+<p>D&egrave;s lors, ils ne devaient pas &eacute;prouver une sympathie bien vive pour le
+gouvernement, ni souhaiter de soutenir le Roi Jacques en quoi que ce
+f&ucirc;t.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait probable, au contraire, qu'ils &eacute;taient port&eacute;s vers Monmouth.</p>
+
+<p>En effet, n'avais-je pas vu, la veille un r&eacute;giment entier d'infanterie
+de son arm&eacute;e, lequel avait &eacute;t&eacute; lev&eacute; parmi les gens de la c&ocirc;te.</p>
+
+<p>D'autre part, il se pouvait que leur avidit&eacute; l'emport&acirc;t sur leur
+loyalisme et les d&eacute;cid&acirc;t &agrave; me remettre &agrave; la justice, par l'espoir d'une
+r&eacute;compense.</p>
+
+<p>Tout bien consid&eacute;r&eacute;, il valait mieux, &agrave; mon avis, ne rien dire de ma
+mission et tenir cach&eacute;s mes papiers aussi longtemps que possible.</p>
+
+<p>Mais je ne pus m'emp&ecirc;cher de me demander, pendant qu'on m'entra&icirc;nait,
+quel motif avait pouss&eacute; ces gens-l&agrave; &agrave; m'attendre dans une embuscade,
+ainsi qu'ils l'avaient fait.</p>
+
+<p>La route que j'avais suivie &eacute;tait fort &eacute;cart&eacute;e, et pourtant bon nombre
+des voyageurs qui se rendaient de l'Ouest &agrave; Bristol, par Weston,
+devaient la prendre.</p>
+
+<p>La bande ne pouvait pas &ecirc;tre occup&eacute;e sans cesse &agrave; la garder.</p>
+
+<p>D&egrave;s lors pourquoi avait-elle tendu ce pi&egrave;ge, cette nuit-l&agrave;?</p>
+
+<p>Les contrebandiers, gens sans crainte de la loi, gens d&eacute;cid&eacute;s &agrave; tout, ne
+s'abaissaient point, g&eacute;n&eacute;ralement, au r&ocirc;le de voleurs allant &agrave; pied, de
+brigands.</p>
+
+<p>Tant qu'on ne se m&ecirc;lait pas de leurs affaires, il &eacute;tait rare qu'ils
+fussent les premiers &agrave; causer du d&eacute;sordre.</p>
+
+<p>Donc, pourquoi m'avaient-ils guett&eacute;, moi qui ne leur avais jamais caus&eacute;
+aucun tort?</p>
+
+<p>Pouvait-il se faire que je leur eusse &eacute;t&eacute; d&eacute;nonc&eacute;?</p>
+
+<p>Je continuais &agrave; tourner et retourner ces questions en mon esprit, quand
+tout ce monde s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>Le capitaine lan&ccedil;a un coup de sifflet per&ccedil;ant, au moyen d'un sifflet
+qu'il portait suspendu au cou.</p>
+
+<p>L'endroit o&ugrave; nous nous trouvions &eacute;tait le plus sombre et le plus
+accident&eacute; de toute cette gorge sauvage.</p>
+
+<p>Des deux c&ocirc;t&eacute;s se dressaient de grands escarpements qui se rapprochaient
+au-dessus de nos t&ecirc;tes en une vo&ucirc;te dont les bords &eacute;taient frang&eacute;s de
+bruy&egrave;res et d'ajoncs, en sorte que le ciel noir et les &eacute;toiles
+scintillantes &eacute;taient presque cach&eacute;s.</p>
+
+<p>De gros rochers noirs apparaissaient vaguement dans la lumi&egrave;re ind&eacute;cise,
+et devant nous un haut fouillis de quelque chose qui ressemblait &agrave; des
+broussailles nous barrait le chemin.</p>
+
+<p>Mais sur un second coup de sifflet, on aper&ccedil;ut &agrave; travers les branches un
+point lumineux, et toute la masse s'&eacute;carta d'un c&ocirc;t&eacute; comme si elle avait
+tourn&eacute; sur un pivot.</p>
+
+<p>De l'autre c&ocirc;t&eacute; se voyait un couloir sombre et tortueux, ouvert dans le
+flanc de la colline.</p>
+
+<p>Nous descend&icirc;mes par l&agrave; en nous baissant, car la vo&ucirc;te de rochers
+n'&eacute;tait pas tr&egrave;s haute.</p>
+
+<p>De chaque c&ocirc;t&eacute; r&eacute;sonnait le bruit cadenc&eacute; de la mer.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir franchi l'entr&eacute;e, qui avait d&ucirc; &ecirc;tre pratiqu&eacute;e &agrave; grand
+renfort de travail &agrave; travers le roc massif, nous p&eacute;n&eacute;tr&acirc;mes dans un
+souterrain &eacute;lev&eacute; et spacieux, &eacute;clair&eacute; &agrave; un bout par un feu et par
+plusieurs torches.</p>
+
+<p>&Agrave; en juger par leur lueur jaune et fumeuse, je pus voir que le toit
+&eacute;tait au moins &agrave; cinquante pieds au-dessus de nous, et que de tous c&ocirc;t&eacute;s
+en pendaient des cristaux calcaires qui scintillaient de l'&eacute;clat le plus
+vif.</p>
+
+<p>Le sol du souterrain &eacute;tait compos&eacute; d'un sable fin, aussi doux, aussi
+velout&eacute; qu'un tapis de Wilton, et formant une pente douce.</p>
+
+<p>Cela prouvait que l'ouverture du souterrain devait donner sur la mer;
+supposition confirm&eacute;e par le bruit sourd et l'&eacute;claboussement des vagues,
+par la fra&icirc;cheur et le go&ucirc;t salin de l'air qui remplissait toute la
+grotte.</p>
+
+<p>Mais je ne vis pas l'eau, car un brusque changement de direction d&eacute;roba
+l'issue &agrave; mes regards.</p>
+
+<p>Dans cet espace libre, au sein des rochers, qui pouvait avoir soixante
+pas de long et trente de large, &eacute;taient entass&eacute;s de grandes piles de
+barils, de tonneaux, de caisses, des mousquets.</p>
+
+<p>Des coutelas, des b&acirc;tons, des triques, et de la paille &eacute;taient &eacute;pars sur
+le sol.</p>
+
+<p>&Agrave; une extr&eacute;mit&eacute; flambait joyeusement un feu de bois, qui projetait des
+ombres bizarres sur les parois et se refl&eacute;tait en milliers d'&eacute;tincelles
+pareilles &agrave; des diamants, sur les cristaux de la vo&ucirc;te.</p>
+
+<p>La fum&eacute;e sortait par une grande fissure parmi les rochers.</p>
+
+<p>Sept ou huit autres membres de la bande, les uns assis sur des caisses,
+les autres &eacute;tendus sur le sable autour du feu, se lev&egrave;rent promptement
+et all&egrave;rent au-devant de nous &agrave; notre entr&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;L'avez-vous pris? cri&egrave;rent-ils. Est-ce qu'il est vraiment venu?
+&Eacute;tait-il accompagn&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Le voici, et il est seul, r&eacute;pondit le capitaine. Notre c&acirc;ble l'a
+descendu de cheval aussi proprement qu'une mouette est prise au filet
+par un grimpeur de falaises. Qu'avez-vous fait en notre absence, Silas?</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons pr&eacute;par&eacute; les ballots pour le transport, r&eacute;pondit l'homme
+interpell&eacute;, un marin solide, h&acirc;l&eacute;, d'&acirc;ge moyen. La soie et la dentelle
+sont emball&eacute;es dans ces caisses carr&eacute;es couvertes de toile &agrave; sac. J'ai
+marqu&eacute; l'une du mot: <i>tra&icirc;ne</i>, et l'autre, <i>jute</i>; il y a un
+millier de malines, et un cent de brillant. Cela se fera contrepoids sur
+le dos d'une mule. L'eau-de-vie, le <i>schnaps</i>, le <i>seniedam</i>,
+l'eau d'or de Hambourg, tout est rang&eacute; en bon ordre. Le tabac est dans
+les caisses plates l&agrave;-bas du c&ocirc;t&eacute; du Trou Noir. Voil&agrave; une besogne qui
+nous a donn&eacute; bien du mal, mais enfin &ccedil;a a pris la tournure d'un arrimage.
+Le lougre flotte comme un plat &agrave; passoire, et il a tout juste assez de
+lest pour se tenir droit pour une brise de cinq n&oelig;uds.</p>
+
+<p>&mdash;A-t-on aper&ccedil;u quelque indice de la <i>Fairy-Queen</i> (Reine des f&eacute;es)?</p>
+
+<p>&mdash;Aucun. Le grand John est l&agrave;-bas, au bord de l'eau, &agrave; guetter ses feux.
+Ce vent-ci devrait l'amener, si elle avait doubl&eacute; la Pointe de la Combe
+Martin. On a vu une voile &agrave; environ dix milles &agrave; l'Est-Nord-Est vers le
+coucher du soleil. Il se peut que ce soit un schooner de Bristol. Il se
+peut aussi que ce soit un navire du roi, un bateau-mouche.</p>
+
+<p>&mdash;Un bateau escargot, dit le Capitaine Murgatroyd, d'un air narquois.
+Nous ne pouvons pas pendre l'homme de l'Excise, avant que Venables am&egrave;ne
+la <i>Fairy-Queen</i>, car, apr&egrave;s tout, c'est un homme de son &eacute;quipage qui a
+&eacute;cop&eacute;. Qu'il fasse lui-m&ecirc;me sa sale besogne!</p>
+
+<p>&mdash;Mille &eacute;clairs! cria le coquin de Hollandais. Ne serait-ce pas une
+galante fa&ccedil;on d'accueillir le capitaine Venables que d'envoyer le
+gabelou par le Trou Noir avant son arriv&eacute;e? Il peut bien avoir quelque
+autre besogne &agrave; faire pour nous un autre jour.</p>
+
+<p>&mdash;Hein! l'ami, est-ce vous ou moi qui commande ici? dit le chef, d'une
+voix irrit&eacute;e. Qu'on am&egrave;ne le prisonnier devant ce feu! Maintenant
+entendez bien, chien de requin de terre, vous &ecirc;tes aussi s&ucirc;r de mourir
+que si vous &eacute;tiez d&eacute;j&agrave; allong&eacute; dans la bi&egrave;re, avec les cierges allum&eacute;s.
+Regardez par ici.</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots il prit une torche, et &agrave; sa rouge lumi&egrave;re, montra une large
+fente qui traversait le sol, &agrave; l'autre bout du souterrain.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pourrez juger de la profondeur du Trou-Noir, dit-il en prenant un
+baril vide, et le lan&ccedil;ant dans le gouffre b&eacute;ant.</p>
+
+<p>Nous &eacute;cout&acirc;mes en silence pendant dix secondes avant qu'un bruit
+lointain et sourd d'un objet qui se brise nous apprit qu'il &eacute;tait arriv&eacute;
+au fond.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a le portera jusqu'&agrave; mi-chemin de l'enfer, avant que le souffle
+l'abandonne, dit l'un d'eux.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une mort plus douce que sur la potence de Devizes, dit un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Non, il faut qu'il aille d'abord &agrave; la potence, cria un troisi&egrave;me.
+C'est seulement son enterrement que nous arrangeons.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a pas ouvert la bouche depuis, le moment o&ugrave; nous l'avons pris,
+dit l'homme qu'on nommait Dicon. Il est donc muet? Retrouvez votre
+langue, mon beau gaillard et apprenez-nous comment vous vous appelez. Il
+aurait mieux valu pour vous &ecirc;tre muet de naissance, car vous n'auriez pu
+pr&ecirc;ter un serment qui a caus&eacute; la mort de notre camarade.</p>
+
+<p>&mdash;J'attendais qu'on m'interroge&acirc;t poliment apr&egrave;s tous ces braillements
+et ces injures, dis-je. Mon nom est Micah Clarke. Maintenant, veuillez
+me dire qui vous pouvez &ecirc;tre, et de quel droit vous arr&ecirc;tez les
+voyageurs paisibles sur la route publique.</p>
+
+<p>&mdash;Notre droit, le voici, r&eacute;pondit Murgatroyd en mettant la main sur la
+poign&eacute;e de son coutelas. Quant &agrave; ce que nous sommes, vous le savez de
+reste. Vous vous nommez non point Clarke, mais Westhouse ou Waterhouse,
+et vous &ecirc;tes ce m&ecirc;me, ce maudit employ&eacute; de l'Excise qui a pinc&eacute; notre
+pauvre camarade le tonnelier Dick, et dont le serment a caus&eacute; sa mort &agrave;
+Ilchester.</p>
+
+<p>&mdash;Je jure que vous vous trompez, r&eacute;pondis-je. Jamais de ma vie je ne
+suis all&eacute; dans ce pays-l&agrave;!</p>
+
+<p>&mdash;Belles paroles? Belles paroles! cria un autre contrebandier. Employ&eacute;
+de l'Excise ou non, vous aurez &agrave; faire le saut, puisque vous connaissez
+le secret de notre souterrain.</p>
+
+<p>&mdash;Votre secret ne court aucun danger avec moi, r&eacute;pondis-je, mais si vous
+voulez me mettre &agrave; mort, j'accueillerai mon sort comme doit le faire un
+soldat. J'aurais pr&eacute;f&eacute;r&eacute; mourir sur le champ de bataille plut&ocirc;t que
+d'&ecirc;tre &agrave; la merci d'une pareille meute de rats-d'eau dans leur terrier.</p>
+
+<p>&mdash;Par ma foi, dit Murgatroyd, voil&agrave; un langage trop fier pour &ecirc;tre celui
+d'un homme de l'Excise. Puis il a l'attitude d'un vrai soldat. Il serait
+possible qu'en tendant un pi&egrave;ge &agrave; la chouette, nous ayons pris le
+faucon. Et pourtant nous savions de source certaine qu'il passerait par
+l&agrave;, et mont&eacute; sur un cheval tout pareil.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on fasse venir le grand John! sugg&eacute;ra le Hollandais. Je ne
+donnerais pas une chique de tabac de la Trinit&eacute; pour la parole du
+coquin. Le grand John &eacute;tait avec Dick le tonnelier quand il a &eacute;t&eacute; pris.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, grogna le matelot Silas, il a re&ccedil;u sur le bras une estafilade du
+couteau de l'employ&eacute;. Si quelqu'un le reconna&icirc;t &agrave; sa figure, ce sera
+lui.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on l'appelle alors!</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t arriva de l'entr&eacute;e du souterrain un long d&eacute;gingand&eacute;, qui y &eacute;tait
+de garde.</p>
+
+<p>Il avait autour du front un mouchoir rouge, et un tricot bleu, dont il
+releva lentement la manche tout en s'approchant.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; est l'employ&eacute; Westhouse? cria-t-il. Il a laiss&eacute; sa marque sur mon
+bras. Par ma foi, c'est &agrave; peine si elle est gu&eacute;rie. Cette fois, le
+soleil est du c&ocirc;t&eacute; du mur ou nous sommes, l'employ&eacute;. Mais... Hallo!
+camarade. Quel est-il celui que vous avez mis aux fers? Ce n'est pas
+notre homme.</p>
+
+<p>&mdash;Pas notre homme! cri&egrave;rent-ils avec une vol&eacute;e de jurons.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce gaillard ferait deux hommes de la taille de l'employ&eacute;, et il
+resterait de quoi faire le secr&eacute;taire d'un magistrat. Vous pouvez le
+pendre, pour plus de s&ucirc;ret&eacute;, mais enfin ce n'est pas notre homme.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, qu'on le pende! dit Pete le Hollandais. Sapperment! Faut-il que
+notre souterrain fasse parler de lui dans tout le pays? Alors o&ugrave;
+ira-t-elle la jolie <i>Maria</i>, avec ses soieries, et ses satins, ses
+barils et ses caisses? Faut-il risquer notre souterrain pour faire
+plaisir &agrave; cet individu? En outre, est-ce qu'il ne m'a pas frapp&eacute; &agrave; la
+t&ecirc;te, n'a-t-il pas frapp&eacute; la t&ecirc;te de votre tonnelier, comme s'il avait
+tap&eacute; sur moi avec mon propre maillet. Est-ce que &ccedil;a ne m&eacute;rite pas une
+cravate de chanvre?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que &ccedil;a ne m&eacute;rite pas un grand <i>rumbo</i>? s'&eacute;cria Dicon. Avec
+votre permission, capitaine, je voudrais dire que nous ne sommes point
+une bande de brigands ni de petits voleurs, mais un &eacute;quipage d'honn&ecirc;tes
+marins, incapables de faire du mal except&eacute; &agrave; ceux qui nous en font.
+L'employ&eacute; de l'excise Westhouse a fait p&eacute;rir Dick le tonnelier et il est
+juste qu'il en soit puni par la mort, mais pour ce qui est de mettre &agrave;
+mort ce jeune soldat, je penserais plut&ocirc;t &agrave; saborder la coquette <i>Maria</i>
+ou &agrave; hisser le gros Roger &agrave; la pomme de son m&acirc;t.</p>
+
+<p>Je ne sais quelle r&eacute;ponse on aurait faite &agrave; ce discours, car &agrave; ce moment
+m&ecirc;me un coup de sifflet aigu retentit en dehors du souterrain, et deux
+contrebandiers parurent portant entre eux le corps d'un homme.</p>
+
+<p>Celui-ci se laissait aller d'un air si inerte, que d'abord je le crus
+mort, mais lorsqu'ils l'eurent jet&eacute; sur le sable, il remua, et enfin se
+mit sur son s&eacute;ant avec l'expression d'un homme &agrave; demi tir&eacute; d'un
+&eacute;vanouissement.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un personnage trapu, &agrave; figure r&eacute;solue, dont une longue cicatrice
+blanche traversait la joue.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait v&ecirc;tu d'un habit bleu collant &agrave; boutons de cuivre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'homme de l'Excise, Westhouse, cri&egrave;rent les voix avec ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est l'homme de l'Excise, Westhouse, dit l'homme avec calme, en
+tordant le cou, comme s'il souffrait. Je repr&eacute;sente la loi du Roi, et au
+nom de la loi, je vous arr&ecirc;te tous. Je d&eacute;clare confisqu&eacute;es et saisies
+toutes les marchandises de contrebande que je vois autour de moi,
+conform&eacute;ment &agrave; la seconde section de la premi&egrave;re clause du Statut sur le
+commerce ill&eacute;gal. S'il y a des honn&ecirc;tes gens dans la compagnie, ils
+m'aideront &agrave; faire mon devoir.</p>
+
+<p>En parlant ainsi, il fit un effort pour se mettre debout, mais il avait
+plus de courage que de force, et il retomba sur le sable au milieu des
+bruyants &eacute;clats de rires des grossiers marins.</p>
+
+<p>&mdash;Nous l'avons trouv&eacute; &eacute;tendu sur la route, en revenant de chez le p&egrave;re
+Microft, dit un des nouveaux venus.</p>
+
+<p>C'&eacute;taient ceux qui avaient emmen&eacute; mon cheval.</p>
+
+<p>&mdash;Il a du passer aussit&ocirc;t apr&egrave;s vous. La corde l'a pris sous le menton
+et l'a fait tomber &agrave; une douzaine de pas. Nous avons vu sur son habit le
+bouton de l'Excise, c'est pourquoi nous l'avons apport&eacute;. Par mon corps,
+il en a donn&eacute; des coups de pied et fait des ruades, jusqu'&agrave; ce qu'il f&ucirc;t
+aux trois quarts assomm&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous d&eacute;tendu la corde? demanda le capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons d&eacute;nou&eacute; un des bouts et laiss&eacute; l'autre en place.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien. Nous aurons &agrave; le garder pour le capitaine Venables. Mais
+maintenant il s'agit de notre premier prisonnier. Il faut le fouiller et
+examiner ses papiers, car il y a tant de navires qui font voile sous un
+faux pavillon, que nous sommes forc&eacute;s d'&ecirc;tre attentifs. Vous entendez,
+monsieur le soldat? Qu'est-ce qui vous am&egrave;ne dans ce pays et quel Roi
+servez-vous? Car j'ai entendu parler d'une mutinerie et de deux patrons
+qui se disputent le m&ecirc;me grade dans le vieux vaisseau anglais.</p>
+
+<p>&mdash;Je sers sous le Roi Monmouth, r&eacute;pondis-je, voyant que la fouille en
+question aboutirait &agrave; la d&eacute;couverte de mes papiers.</p>
+
+<p>&mdash;Sous le Roi Monmouth! s'&eacute;cria le contrebandier. Non, mon ami, voil&agrave;
+qui a un air de mensonge. Le bon Roi a trop grand besoin de ses amis
+dans le Sud, &agrave; ce que j'ai oui dire, pour envoyer un aussi bon soldat &agrave;
+l'aventure le long de la c&ocirc;te, comme un naufrageur de Cornouailles par
+un temps de Sud-Ouest.</p>
+
+<p>&mdash;Je porte, dis-je, des d&eacute;p&ecirc;ches de la propre main du Roi, adress&eacute;es &agrave;
+Henri, Duc de Beaufort, dans son ch&acirc;teau de Badminton. Vous pourrez les
+trouver dans ma poche de dedans, mais je vous prie de ne pas rompre le
+cachet, car cela jetterait du discr&eacute;dit sur ma mission.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, cria l'employ&eacute; de l'Excise, en se soulevant sur son coude,
+je vous d&eacute;clare pour cela en &eacute;tat d'arrestation, sous l'accusation de
+trahison, de fauteur de trahison, de vagabond et d'individu sans ma&icirc;tre
+aux termes du quatri&egrave;me statut de l'Acte. En ma qualit&eacute; de repr&eacute;sentant
+de la loi, je vous somme de vous soumettre &agrave; mon mandat.</p>
+
+<p>&mdash;Fermez-lui la gueule avec votre &eacute;charpe, Jim, dit Murgatroyd. Quand
+Venables viendra, il trouvera bient&ocirc;t le moyen d'enrayer son d&eacute;bit...
+Oui, reprit-il, en examinant le verso de mes papiers, il y est &eacute;crit:
+&laquo;De la part de Jacques II d'Angleterre, connu jusqu'&agrave; ce jour sous le
+nom de Duc de Monmouth, &agrave; Henri, Duc de Beaufort, Pr&eacute;sident de Galles,
+par les mains du capitaine Micah Clarke, du r&eacute;giment d'infanterie du
+comt&eacute; de Wilts, du colonel Saxon.&raquo; Enlevez les cordes, Dicon. Ainsi
+donc, Capitaine, vous voici redevenu libre, et je suis f&acirc;ch&eacute; que nous
+vous ayons maltrait&eacute; sans le savoir. Nous sommes du premier au dernier,
+de bons Luth&eacute;riens, et plus dispos&eacute;s &agrave; vous aider qu'&agrave; vous entraver
+dans votre mission.</p>
+
+<p>&mdash;Ne pourrions-nous pas en effet l'aider &agrave; faire son voyage? dit le
+lieutenant Silas. Pour mon compte, je ne craindrais pas de mouiller ma
+jaquette ou de barbouiller ma main de goudron en faveur de la cause, et
+je suis certain que vous &ecirc;tes tous dans les m&ecirc;mes dispositions que moi.
+Maintenant, avec cette brise, nous pourrions pousser jusqu'&agrave; Bristol et
+d&eacute;barquer le capitaine, le matin. Cela lui &eacute;viterait le danger d'&ecirc;tre
+saisi au vol, par quelqu'un des requins de terre qui sont sur la route.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, s'&eacute;cria le grand John, la cavalerie du Roi bat le pays
+jusqu'au del&agrave; de Weston, mais il pourrait leur br&ucirc;ler la politesse, s'il
+&eacute;tait &agrave; bord de la <i>Maria</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, dit Murgatroyd, nous pourrions &ecirc;tre de retour en trois longues
+bord&eacute;es. Venables aura besoin d'un jour ou deux pour d&eacute;barquer ses
+marchandises. Si nous devons naviguer de compagnie, nous aurons du temps
+de reste. Ce plan vous arrangera-t-il, capitaine?</p>
+
+<p>&mdash;Mon cheval, objectai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut pas que cela nous arr&ecirc;te. Je peux gr&eacute;er une &eacute;curie
+confortable avec mes espars de rechange et du grillage. Le vent est
+tomb&eacute;. Le lougre pourrait &ecirc;tre amen&eacute; &agrave; la c&ocirc;te de l'Homme Mort, et on y
+ferait entrer le cheval. Courez chez le vieux p&egrave;re, Jim, et vous, Silas,
+occupez-vous du bateau. Voici de la viande froide, capitaine, et du
+biscuit&mdash;l'ordinaire du marin&mdash;avec un verre de vrai Jama&iuml;que pour les
+faire descendre, et vous ne devez pas avoir l'estomac trop d&eacute;licat pour
+des mets grossiers.</p>
+
+<p>Je m'assis sur un baril pr&egrave;s du feu et &eacute;tirai mes membres raidis et
+engourdis par leur immobilit&eacute; pendant qu'un des marins lavait la coupure
+de ma t&ecirc;te avec un mouchoir mouill&eacute; et qu'un autre mettait de la
+nourriture sur une caisse devant moi.</p>
+
+<p>Le reste de la bande s'&eacute;tait rendu &agrave; l'entr&eacute;e de la caverne pour mettre
+le lougre en &eacute;tat, &agrave; l'exception de deux ou trois qui gardaient
+l'infortun&eacute; employ&eacute; de l'Excise.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait assis le dos contre la paroi de la caverne, les bras crois&eacute;s
+sur sa poitrine, jetant de temps &agrave; autre sur les contrebandiers des
+regards mena&ccedil;ants, tels qu'un vieux m&acirc;tin plein de courage en jetterait
+&agrave; une meute de loups qui l'auraient terrass&eacute;.</p>
+
+<p>Je me demandais int&eacute;rieurement s'il ne serait pas possible de tenter
+quelque chose pour le tirer d'affaire, quand Murgatroyd survint, et
+plongeant une tasse de fer blanc dans le baril de rhum d&eacute;fonc&eacute;, la vida
+au succ&egrave;s de ma mission.</p>
+
+<p>&mdash;J'enverrai Silas Bolitho avec vous, dit-il, pendant que je resterai
+ici &agrave; attendre Venables, qui commande mon navire compagnon. Si je puis
+faire quelque chose pour vous faire oublier ce mauvais traitement...</p>
+
+<p>&mdash;Une seule chose, dis-je avec vivacit&eacute;. C'est autant, ou plus encore
+pour vous que pour moi, que je vous le demande. Ne laissez pas tuer ce
+malheureux.</p>
+
+<p>La figure de Murgatroyd s'empourpra de col&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez le langage franc, dit-il. Ce n'est point un meurtre, mais un
+acte de justice. Quel mal faisons-nous ici? Il n'y a pas dans tout le
+pays une seule vieille m&eacute;nag&egrave;re qui ne nous b&eacute;nisse. O&ugrave; ach&egrave;tera-t-elle
+son souchong, ou son eau-de-vie, si ce n'est chez nous? Nous demandons
+un faible profit, et n'imposons nos marchandises &agrave; personne. Nous sommes
+de paisibles commer&ccedil;ants. Et pourtant cet homme et ses pareils sont sans
+cesse &agrave; aboyer sur nos talons. On dirait des chiens marins apr&egrave;s un banc
+de morues. Nous avons &eacute;t&eacute; harcel&eacute;s, pourchass&eacute;s. Nous avons re&ccedil;u des
+balles, au point qu'il nous a fallu chercher un abri dans des cavernes
+comme celle-ci. Il y a un mois, quatre de nos hommes portaient un baril,
+de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la montagne au fermier Black, qui a fait des affaires
+avec nous depuis ces cinq derni&egrave;res ann&eacute;es. Tout &agrave; coup surgissent une
+dizaine de cavaliers, conduits par cet employ&eacute; de l'Excise. Ils jouent
+de la pointe et du tranchant, fendent le bras au grand John et font
+prisonnier Dick le tonnelier.</p>
+
+<p>&laquo;Dick a &eacute;t&eacute; tra&icirc;n&eacute; dans la prison d'Ilchester, et pendu apr&egrave;s les
+assises, comme on pend une fouine sur la porte d'un garde-chasse. Nous
+avons appris que ce m&ecirc;me employ&eacute; de l'Excise passerait par l&agrave;, et il ne
+se doutait gu&egrave;re que nous le guetterions. Qu'y a-t-il d'&eacute;tonnant &agrave; ce
+que nous lui ayons tendu un pi&egrave;ge et qu'apr&egrave;s l'avoir pris, nous lui
+fassions subir la m&ecirc;me justice qu'il a inflig&eacute;e &agrave; nos camarades!</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est qu'un serviteur, objectai-je; ce n'est pas lui qui a fait la
+loi; c'est son devoir de l'appliquer. C'est avec la loi elle-m&ecirc;me que
+vous &ecirc;tes en querelle.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, dit le contrebandier d'un air sombre. C'est surtout
+avec le juge Moorcroft que nous aurons &agrave; r&eacute;gler le compte. Il se peut
+que dans sa tourn&eacute;e il passe sur cette route. Fasse le ciel qu'il prenne
+ce chemin! Mais nous pendrons aussi l'employ&eacute; de l'Excise. Maintenant il
+conna&icirc;t notre souterrain, et ce serait folie de le laisser partir.</p>
+
+<p>Je vis qu'il &eacute;tait inutile d'argumenter plus longtemps.</p>
+
+<p>Aussi je me contentai de laisser tomber mon couteau de poche sur le
+sable &agrave; port&eacute;e de la main du prisonnier dans l'espoir que cela pourrait
+lui servir.</p>
+
+<p>Ses gardes riaient et plaisantaient ensemble, et ne s'occupaient gu&egrave;re
+de leur captif, mais l'employ&eacute; avait l'esprit suffisamment en &eacute;veil, car
+je vis sa main se fermer sur le couteau.</p>
+
+<p>J'avais pass&eacute; environ une heure &agrave; me promener en fumant, lorsque le
+lieutenant Silas reparut, annon&ccedil;ant que le lougre &eacute;tait pr&ecirc;t, et le
+cheval &agrave; bord.</p>
+
+<p>Je dis adieu &agrave; Murgatroyd, et hasardais en faveur de l'employ&eacute; de
+l'Excise quelques mots qui furent accueillis par un froncement de
+sourcils et un serrement de main o&ugrave; il y avait de la mauvaise humeur.</p>
+
+<p>Un canot &eacute;tait tir&eacute; sur le sable en dedans du souterrain, pr&egrave;s du bord
+de l'eau.</p>
+
+<p>J'y entrai, comme on me dit de le faire, avec mon sabre et mes
+pistolets, qui m'avaient &eacute;t&eacute; rendus.</p>
+
+<p>L'&eacute;quipage le poussa au large et s'y embarqua d'un saut d&egrave;s qu'il fut en
+eau profonde.</p>
+
+<p>&Agrave; la faible lueur de la torche unique que Murgatroyd tenait sur
+l'extr&ecirc;me bord, je vis que le toit de la grotte s'abaissait rapidement
+au-dessus de nous, pendant que nous ramions du c&ocirc;t&eacute; de l'entr&eacute;e. Il
+finissait par baisser tellement qu'il y avait &agrave; peine quelques pieds de
+distance entre lui et la mer, et qu'il nous fallut courber la t&ecirc;te pour
+&eacute;viter les rochers qui nous dominaient.</p>
+
+<p>Les rameurs donn&egrave;rent deux bons coups d'aviron, et nous pass&acirc;mes
+brusquement sous le rideau vertical, pour nous trouver au grand air,
+sous les &eacute;toiles, qui brillaient d'un &eacute;clat trouble, et la lune, qui se
+montrait en un contour vague et ind&eacute;cis, &agrave; travers un brouillard de plus
+en plus dense.</p>
+
+<p>Juste en face de nous se pr&eacute;sentait une tache fonc&eacute;e, mal d&eacute;limit&eacute;e, qui
+&agrave; notre approche prit la forme d'un lougre de grande taille se soulevant
+et s'abaissant suivant les pulsations de la mer.</p>
+
+<p>Ses vergues longues et minces, le r&eacute;seau d&eacute;licat des cordages montaient
+au-dessus de nous pendant que nous nous glissions sous la vo&ucirc;te, et que
+le grincement des poulies, le froissement des c&acirc;bles, indiquaient qu'il
+&eacute;tait pr&ecirc;t &agrave; accomplir ce voyage.</p>
+
+<p>Il allait d'une allure l&eacute;g&egrave;re et gracieuse, pareil &agrave; un gigantesque
+oiseau de mer d&eacute;ployant une aile, puis l'autre, pour se pr&eacute;parer &agrave;
+prendre son vol.</p>
+
+<p>Les bateliers nous mirent bord &agrave; bord et attach&egrave;rent le canot, pendant
+que j'escaladais les bastingages et mettais le pied sur le pont.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un navire spacieux, tr&egrave;s large au milieu, avec une &eacute;l&eacute;gante
+courbure aux bans, et des m&acirc;ts d'une hauteur bien sup&eacute;rieure &agrave; tous ceux
+que j'avais vus aux navires de ce genre sur le Solent.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait pont&eacute; &agrave; l'avant, mais avait l'arri&egrave;re fort profond, avec des
+cordages fig&eacute;s sur toute la longueur des c&ocirc;t&eacute;s pour assujettir les
+barils, lorsque la soute &eacute;tait pleine.</p>
+
+<p>Au milieu de cet arri&egrave;re-pont, les marins avaient &eacute;tabli une solide
+&eacute;curie o&ugrave; se tenait debout mon brave cheval devant un seau d'avoine.</p>
+
+<p>Mon vieil ami frotta ses naseaux contre ma figure, d&egrave;s que je fus &agrave;
+bord, et poussa un hennissement de joie en retrouvant son ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions encore &agrave; &eacute;changer des caresses, lorsque la t&ecirc;te grisonnante
+du lieutenant Bolitho apparut brusquement &agrave; l'&eacute;coutille de la cabine.</p>
+
+<p>&mdash;Nous voici en bon chemin, Capitaine Clarke, dit-il, la brise est tout
+&agrave; fait tomb&eacute;e, comme vous pouvez le voir, et il pourra s'&eacute;couler assez
+longtemps avant que nous soyons arriv&eacute;s &agrave; votre port. N'&ecirc;tes-vous pas
+fatigu&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis un peu las, avouai-je. J'ai encore des battements dans la t&ecirc;te
+par suite de la f&ecirc;lure que j'ai attrap&eacute; quand votre corde m'a jet&eacute;e &agrave;
+terre.</p>
+
+<p>&mdash;Une heure ou deux de sommeil vous rendront aussi dispos qu'un poulet
+de la m&egrave;re Carey. Votre cheval est bien soign&eacute;, et vous pouvez le
+quitter sans crainte. Je chargerai un homme de s'occuper de lui, bien
+que, &agrave; dire la v&eacute;rit&eacute;, les coquins s'entendent en bonnettes et en
+drisses, mieux qu'en ce qui regarde les chevaux et leurs besoins. En
+tous cas, il ne peut lui survenir rien de f&acirc;cheux. Aussi ferez-vous
+mieux de descendre et d'entrer.</p>
+
+<p>Je descendis donc les marches raides qui conduisaient &agrave; la cabine basse
+de plafond du lougre.</p>
+
+<p>Des deux c&ocirc;t&eacute;s un enfoncement dans la paroi avait &eacute;t&eacute; am&eacute;nag&eacute; en
+couchette.</p>
+
+<p>&mdash;Voici votre lit, dit-il, en me montrant l'une d'elles. Nous vous
+appellerons quand nous aurons du nouveau &agrave; vous apprendre.</p>
+
+<p>Je n'eus pas besoin d'une seconde invitation. Je m'&eacute;tendis aussit&ocirc;t sans
+me d&eacute;shabiller, et au bout de quelques minutes je tombai dans un sommeil
+sans r&ecirc;ves, que ne purent interrompre ni le doux mouvement du navire, ni
+les pi&eacute;tinements qui r&eacute;sonnaient au-dessus de ma t&ecirc;te.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IX_De_la_bienvenue_qui_maccueille_a_Badminton" id="IX_De_la_bienvenue_qui_maccueille_a_Badminton"></a><a href="#table">IX&mdash;De la bienvenue qui m'accueille &agrave; Badminton.</a></h2>
+
+
+<p>Lorsque j'ouvris les yeux, j'eus quelque peine &agrave; me rappeler o&ugrave; j'&eacute;tais,
+mais le souvenir m'en fut brusquement ramen&eacute; par le choc violent de ma
+t&ecirc;te contre le plafond bas quand je voulus me mettre sur mon s&eacute;ant.</p>
+
+<p>De l'autre c&ocirc;t&eacute; de la cabine, Silas Bolitho &eacute;tait couch&eacute; de tout son
+long, la t&ecirc;te envelopp&eacute;e d'un bonnet de laine rouge.</p>
+
+<p>Il dormait profond&eacute;ment, en ronflant.</p>
+
+<p>Au milieu de la cabine se balan&ccedil;ait une table suspendue, tr&egrave;s us&eacute;e, et
+marqu&eacute;e d'innombrables taches par d'innombrables verres et cruches.</p>
+
+<p>Un banc de bois viss&eacute; au plancher compl&eacute;tait l'ameublement.</p>
+
+<p>Il faut toutefois y ajouter un r&acirc;telier garni de mousquets, sur l'un des
+c&ocirc;t&eacute;s.</p>
+
+<p>Au-dessus et au-dessous des compartiments qui nous servaient de
+couchettes, &eacute;taient des rang&eacute;es de coffres contenant, sans aucun doute,
+ce qu'il y avait de plus pr&eacute;cieux en fait de dentelles et de soieries.</p>
+
+<p>Le vaisseau s'&eacute;levait et s'abaissait avec un mouvement doux, mais
+d'apr&egrave;s le flottement des voiles, je jugeai qu'il y avait peu de vent.</p>
+
+<p>Je me glissai sans bruit hors de ma couchette, de fa&ccedil;on &agrave; ne pas
+r&eacute;veiller le lieutenant, et me rendis sur le pont.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions non seulement en plein calme, mais emprisonn&eacute;s dans une
+&eacute;paisse masse de brouillards qui nous cernaient de tous c&ocirc;t&eacute;s, et nous
+d&eacute;robaient m&ecirc;me la vue de l'eau qui nous portait.</p>
+
+<p>On aurait pu nous prendre pour un vaisseau a&eacute;rien naviguant &agrave; la surface
+d'un vaste nuage blanc.</p>
+
+<p>De temps &agrave; autre un l&eacute;ger souffle agitait la voile de misaine et
+l'enflait un instant, mais ce n'&eacute;tait que pour la laisser retomber sur
+le m&acirc;t immobile, pendante.</p>
+
+<p>Parfois un rayon de soleil per&ccedil;ait &agrave; travers l'&eacute;paisseur du brouillard
+et colorait la muraille morne et grise d'une bande iris&eacute;e, mais la brume
+l'emportait de nouveau et faisait dispara&icirc;tre le brillant envahisseur.</p>
+
+<p>Covenant regardait &agrave; droite et &agrave; gauche, ouvrant de grands yeux
+interrogateurs.</p>
+
+<p>Les matelots &eacute;taient group&eacute;s le long des bastingages, fumant leur pipe,
+et cherchant &agrave; percer du regard le dense brouillard.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, capitaine, fit Dicon, en portant la main &agrave; son bonnet de
+fourrures. Nous avons march&eacute; magnifiquement, tant qu'a dur&eacute; la brise, et
+le lieutenant, avant de descendre, a calcul&eacute; que nous ne devions pas
+&ecirc;tre bien loin de Bristol.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, mon brave gar&ccedil;on, r&eacute;pondis-je, vous pouvez me d&eacute;barquer,
+car je n'ai pas beaucoup de trajet &agrave; faire.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais il faut nous attendre que le brouillard se soit dissip&eacute;, dit
+le long John. Voyez-vous, il n'y a par ici qu'un endroit o&ugrave; nous
+puissions d&eacute;barquer notre cargaison sans qu'on s'en m&ecirc;le. Quand il fera
+clair, nous nous dirigerons de ce c&ocirc;t&eacute;-l&agrave;, mais jusqu'au moment o&ugrave; nous
+pourrons relever notre position nous aurons bien des soucis avec les
+bancs de sable du c&ocirc;t&eacute; pour le vent.</p>
+
+<p>&mdash;Ayez l'&oelig;il par l&agrave;, Tom Baldock, cria Dicon &agrave; un homme port&eacute; &agrave;
+l'avant. Nous sommes sur le passage de tous les navires de Bristol, et
+bien qu'il y ait tr&egrave;s peu de vent, un navire &agrave; haute m&acirc;ture pourrait
+profiter d'une brise que nous manquerions.</p>
+
+<p>&mdash;Chut! dit tout &agrave; coup le grand John, levant la main en signe
+d'avertissement, chut!</p>
+
+<p>&mdash;Appelez le lieutenant, dit &agrave; demi-voix le matelot. Il y a un navire
+pr&egrave;s de nous. J'ai entendu le grincement d'un cordage sur son pont.</p>
+
+<p>Silas Bolitho fut sur pied en un instant, et nous rest&acirc;mes tous
+immobiles, l'oreille tendue, cherchant &agrave; voir &agrave; travers le brouillard
+&eacute;pais.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions presque convaincus que c'&eacute;tait une fausse alerte, et le
+lieutenant s'en allait d'assez mauvaise humeur, quand une cloche au son
+fort et clair tinta sept fois fort pr&egrave;s de nous, et ce son fut suivi
+d'un coup de sifflet aigu, puis d'un bruit confus de cris et de pas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un navire du Roi, grommela le lieutenant, c'est la septi&egrave;me
+heure, et le contrema&icirc;tre fait monter les hommes de quart.</p>
+
+<p>&mdash;Il &eacute;tait &agrave; l'arri&egrave;re de notre travers, dit tout bas quelqu'un.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit un autre, je crois qu'il &eacute;tait pr&egrave;s de notre ban de b&acirc;bord.</p>
+
+<p>Le lieutenant leva la main.</p>
+
+<p>Nous attend&icirc;mes en silence qu'un nouvel indice nous r&eacute;v&eacute;l&acirc;t la position
+de notre malencontreux voisin.</p>
+
+<p>Le vent avait un peu fra&icirc;chi, et nous glissions sur l'eau avec une
+vitesse de quatre &agrave; cinq n&oelig;uds &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>Soudain une voix rauque se fit entendre presque bord &agrave; bord.</p>
+
+<p>&mdash;Tout le monde sur le pont! criait-elle, qu'on mette des hommes aux
+bras du dessous du vent, par ici. Du monde aux drisses! Donnez un coup
+de main, coquins de fain&eacute;ants, ou je vais tomber sur vous avec ma canne,
+et que le diable vous emporte!</p>
+
+<p>&mdash;C'est un navire du Roi, voil&agrave; qui est certain, et il se trouve juste
+par ici, dit le grand John, en montrant la hanche. Sur les navires du
+commerce, on vous parle poliment. Ce sont ces personnages aux habits
+bleus, aux galons dor&eacute;s, ces louchons au gaillard d'arri&egrave;re, qui parlent
+de cannes. Ha! ne vous l'avais-je pas dit!</p>
+
+<p>Comme il parlait encore, le voile blanc de vapeurs se leva comme on
+remonte un rideau de th&eacute;&acirc;tre, et laissa apercevoir un imposant vaisseau
+de guerre, si proche de nous, qu'on aurait pu y jeter des biscuits.</p>
+
+<p>Sa coque longue, gr&ecirc;le, noire, se soulevait et s'abaissait avec une
+cadence gracieuse, ses belles vergues et ses voiles d'une blancheur de
+neige montaient jusqu'&agrave; ce qu'elles disparussent dans les tra&icirc;n&eacute;es de
+brouillards qui flottaient encore autour de lui.</p>
+
+<p>Neuf brillants canons de bronze nous regardaient par les sabords.</p>
+
+<p>Au-dessus de la rang&eacute;e de hamacs suspendus comme de la laine card&eacute;e le
+long de ses bastingages, nous apercevions sans peine les figures des
+matelots qui nous contemplaient avec &eacute;tonnement et nous montraient les
+uns les autres.</p>
+
+<p>Sur la haute poupe &eacute;tait debout un officier d'un certain &acirc;ge, en
+tricorne, et en belle perruque blanche, qui s'arma aussit&ocirc;t d'une
+longue-vue et la dirigea sur nous.</p>
+
+<p>&mdash;Oh&eacute;! l&agrave;-bas, cria-t-il en se penchant par-dessus le couronnement de la
+poupe, qu'est-ce que ce lougre?</p>
+
+<p>&mdash;La <i>Lucie</i>, r&eacute;pondit le lieutenant, en route de Portlockquay pour
+Bristol avec des peaux et du suif... Tenez-vous pr&ecirc;ts &agrave; virer de bord,
+reprit-il plus bas, voil&agrave; que le brouillard redescend.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez l&agrave; une des peaux avec le cheval dedans, cria l'officier.
+Mettez-vous sous notre soute, il faut que nous y regardions de plus
+pr&egrave;s.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, monsieur, dit le lieutenant, qui donna un fort coup de
+barre.</p>
+
+<p>Le boute-hors se mit en travers, et la <i>Maria</i> partit &agrave; toute vitesse,
+dans le brouillard, pareille &agrave; un oiseau de mer qu'on a effray&eacute;.</p>
+
+<p>Lorsque nous regard&acirc;mes en arri&egrave;re, une masse fonc&eacute;e nous indiqua seule
+la position o&ugrave; nous avions laiss&eacute; le grand vaisseau.</p>
+
+<p>Mais nous entendions encore les ordres lanc&eacute;s &agrave; haute voix et le
+va-et-vient des hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Gare &agrave; l'averse, mes enfants, cria le lieutenant. Il va nous en donner
+maintenant.</p>
+
+<p>Il avait &agrave; peine dit ces mots qu'une demi-douzaine de flammes brill&egrave;rent
+derri&egrave;re nous dans le brouillard, pendant que le m&ecirc;me nombre de boulets
+sifflaient &agrave; travers nos agr&egrave;s.</p>
+
+<p>L'un d'eux trancha l'extr&eacute;mit&eacute; de la vergue et la laissa pendante.</p>
+
+<p>Un autre effleura le beaupr&eacute; et &eacute;parpilla en l'air un nuage d'&eacute;clats
+blancs.</p>
+
+<p>&mdash;Chaude affaire, hein, capitaine, dit le vieux Silas, en se frottant
+les mains. Par ma foi, ils tirent mieux dans les t&eacute;n&egrave;bres qu'ils ne
+l'ont jamais fait en pleine lumi&egrave;re. On a tir&eacute; sur ce lougre-ci plus de
+boulets qu'il ne pourrait en porter s'il en &eacute;tait charg&eacute;. Et cependant
+pas un n'a m&ecirc;me ray&eacute; sa peinture jusqu'&agrave; pr&eacute;sent. Ils recommencent!</p>
+
+<p>Une nouvelle bord&eacute;e partit du navire de guerre, mais cette fois, il
+avait perdu toute trace, et tirait au jug&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;C'est leur dernier coup de gueule, fit Dicon.</p>
+
+<p>&mdash;N'ayez pas peur, grogna un autre des contrebandiers. Ils vont faire
+flamber la poudre pendant tout le reste du jour. Tenez, Dieu vous
+b&eacute;nisse! N'est-ce pas un bon exercice pour l'&eacute;quipage? Et comme les
+munitions sont au Roi, cela ne co&ucirc;te un liard &agrave; personne.</p>
+
+<p>&mdash;Il est heureux que la brise ait fra&icirc;chi, dit le grand John, car j'ai
+entendu le grincement des <i>davits</i> aussit&ocirc;t apr&egrave;s la premi&egrave;re d&eacute;charge.
+Il mettait ses canots &agrave; la mer, ou bien traitez-moi de Hollandais.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a serait tr&egrave;s flatteur pour vous, esp&egrave;ce de morue de sept pieds, cria
+mon ennemi le tonnelier, dont la figure n'&eacute;tait point embellie par un
+large empl&acirc;tre pos&eacute; sur un &oelig;il. Vous auriez appris &agrave; faire quelque
+chose de mieux que de tirer sur un cordage, ou &agrave; laver le pont tout
+votre vie, comme une femme.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous jetterai &agrave; la d&eacute;rive dans un de vos tonneaux, saindoux coul&eacute;
+dans une vessie, riposta le marin. Combien de fois nous faudra-t-il vous
+battre pour vous faire d&eacute;gorger votre sauce?</p>
+
+<p>&mdash;Le brouillard s'&eacute;claircit un peu du c&ocirc;t&eacute; de la terre, fit remarquer
+Silas. Il me semble que je reconnais la cime de la Pointe
+Saint-Augustin. Elle se dresse par l&agrave; sur le ban de tribord.</p>
+
+<p>&mdash;C'est elle, pour s&ucirc;r, monsieur, s'&eacute;cria un des marins, en montrant un
+cap noir, qui fendait le brouillard.</p>
+
+<p>&mdash;Barrez pour la crique de trois brasses, alors, dit le lieutenant,
+quand nous aurons doubl&eacute; la pointe, capitaine Clarke, nous pourrons vous
+d&eacute;barquer, ainsi que votre monture. Alors vous n'aurez plus qu'une
+chevauch&eacute;e de quelques heures pour atteindre votre destination.</p>
+
+<p>Je pris &agrave; part le vieux marin, et apr&egrave;s l'avoir remerci&eacute; de la
+bienveillance qu'il m'avait t&eacute;moign&eacute;e, je lui parlai de l'employ&eacute; de
+l'Excise, et le suppliai d'user de son influence pour le sauver.</p>
+
+<p>&mdash;Cela regarde le capitaine Venables, dit-il d'un air sombre. Si nous le
+laissons partir, qu'adviendra-t-il de notre souterrain?</p>
+
+<p>&mdash;N'y a-t-il aucun moyen de s'assurer de son silence?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre pourrions-nous l'embarquer pour les plantations, dit le
+lieutenant. Nous pourrions l'emmener avec nous au Texel, et obtenir du
+capitaine Donders ou de quelqu'autre qu'il le prenne &agrave; bord pour la
+travers&eacute;e de l'Oc&eacute;an Pacifique.</p>
+
+<p>&mdash;Faites-le, dis-je, et je veillerai &agrave; ce que le Roi Monmouth soit mis
+au fait de l'aide que vous avez donn&eacute;e &agrave; son messager.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, nous serons l&agrave; en une ou deux bord&eacute;es, fit-il remarquer.
+Descendons, et garnissez bien votre rez-de-chauss&eacute;e, car il n'y a rien
+de tel qu'une soute bien lest&eacute;e pour faire un bon d&eacute;part.</p>
+
+<p>Suivant le conseil du marin, je descendis avec lui, et fis un repas
+grossier mais copieux.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; nous le finissions, le lougre avait &eacute;t&eacute; amen&eacute; dans une
+crique &eacute;troite que bordait de chaque c&ocirc;t&eacute; une c&ocirc;te sablonneuse en pente
+douce.</p>
+
+<p>La r&eacute;gion &eacute;tait inculte, mar&eacute;cageuse, et pr&eacute;sentait peu d'indices
+d'habitations.</p>
+
+<p>&Agrave; force de caresses, je d&eacute;cidai Covenant &agrave; se mettre &agrave; l'eau.</p>
+
+<p>Il gagna ais&eacute;ment la c&ocirc;te &agrave; la nage pendant que je le suivais dans la
+yole du lougre.</p>
+
+<p>On me lan&ccedil;a quelques adieux, en un langage plein d'une rude cordialit&eacute;.</p>
+
+<p>J'assistai au retour de la yole.</p>
+
+<p>Le beau navire reprit la route du large et ne tarda pas &agrave; s'effacer une
+fois de plus dans le brouillard qui couvrait encore la surface des eaux.</p>
+
+<p>Vraiment la Providence intervient d'&eacute;trange fa&ccedil;on, mes enfants, et avant
+d'&ecirc;tre arriv&eacute; &agrave; l'automne de la vie, on aurait peine &agrave; distinguer ce qui
+est imputable &agrave; la bonne ou &agrave; la mauvaise fortune.</p>
+
+<p>Car parmi toutes les aventures de mon existence errante, qui m'ont paru
+f&acirc;cheuses, il n'en est aucune que je n'aie fini par regarder comme un
+bienfait.</p>
+
+<p>Et si vous gravez avec soin cela dans votre c&oelig;ur, ce sera d'un puissant
+secours pour vous mettre en &eacute;tat d'affronter, les l&egrave;vres serr&eacute;es, tous
+les ennuis.</p>
+
+<p>En effet, pourquoi s'affliger, tant qu'on n'est pas absolument certain
+que l'&eacute;v&eacute;nement ne peut pas tourner de fa&ccedil;on &agrave; vous apporter de la joie?</p>
+
+<p>Aussi, maintenant vous voyez bien que j'ai commenc&eacute; par &ecirc;tre jet&eacute; &agrave; bas
+sur une route pierreuse, par recevoir des coups de poing, des coups de
+pieds, et qu'enfin j'ai failli &ecirc;tre mis &agrave; mort &eacute;tant pris pour un autre.</p>
+
+<p>Et pourtant l'issue de tout cela fut de me faire arriver sain et sauf au
+but de mon voyage.</p>
+
+<p>Si au contraire j'avais pris la route de terre, il est plus que probable
+que j'aurais &eacute;t&eacute; pris &agrave; Weston, car, comme je l'appris plus tard, une
+troupe de cavalerie battait activement tout le pays, en fermant les
+routes et arr&ecirc;tant tous ceux qui s'y pr&eacute;sentaient.</p>
+
+<p>Maintenant que je me trouvais seul, mon premier soin fut de me baigner
+la figure et les mains dans un ruisseau, qui descendait &agrave; la mer, et de
+faire dispara&icirc;tre toutes les traces de mes aventures de la nuit
+pr&eacute;c&eacute;dente.</p>
+
+<p>Mon entaille &eacute;tait fort peu de chose et mes cheveux la cachaient.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s m'&ecirc;tre rendu &agrave; peu pr&egrave;s pr&eacute;sentable, je frictionnai aussit&ocirc;t mon
+cheval aussi bien que possible et arrangeai de nouveau sa sangle et sa
+selle.</p>
+
+<p>Puis, je le conduisis par la bride au haut d'une &eacute;minence voisine, de
+laquelle je pensais pouvoir me faire quelque id&eacute;e de l'endroit o&ugrave; je me
+trouvais.</p>
+
+<p>Le brouillard s'&eacute;tendait fort &eacute;pais sur le Canal, mais du c&ocirc;t&eacute; de la
+terre tout &eacute;tait clair et transparent.</p>
+
+<p>Le pays, qui longeait la mer, &eacute;tait d&eacute;sol&eacute; et mar&eacute;cageux, mais de
+l'autre c&ocirc;t&eacute; s'&eacute;tendait devant moi une belle plaine fertile, bien
+cultiv&eacute;e.</p>
+
+<p>Une cha&icirc;ne de hautes montagnes, qui me parurent &ecirc;tre les Mendips,
+bordait tout l'horizon, et plus loin encore au nord apparaissaient les
+cimes bleues d'une autre cha&icirc;ne.</p>
+
+<p>L'Aven scintillant coulait dans la campagne comme un serpent d'argent
+dans un parterre fleuri.</p>
+
+<p>Tout pr&egrave;s de son embouchure &agrave; deux lieues au plus de l'endroit o&ugrave;
+j'&eacute;tais, s'&eacute;levaient les clochers et les tours de l'imposante ville de
+Bristol, la Reine de l'Ouest, qui &eacute;tait, et qui est peut-&ecirc;tre encore la
+seconde cit&eacute; du royaume.</p>
+
+<p>Les for&ecirc;ts de m&acirc;ts qui s'&eacute;levaient comme un bois de pins au-dessus des
+toits des maison prouvaient l'importance des relations commerciales tant
+avec l'Irlande qu'avec les Colonies, qui avaient fait na&icirc;tre cette
+florissante cit&eacute;.</p>
+
+<p>Sachant que la r&eacute;sidence du Duc &eacute;tait &agrave; bien des milles de la cit&eacute; dans
+la direction du comt&eacute; de Gloucester, et craignant d'&ecirc;tre arr&ecirc;t&eacute; et
+interrog&eacute; si je me hasardais &agrave; franchir les portes, je pris &agrave; travers
+champs pour contourner l'enceinte, et &eacute;viter ainsi ce p&eacute;ril.</p>
+
+<p>Le sentier, que je suivis, me conduisit &agrave; une ruelle champ&ecirc;tre qui, &agrave;
+son tour, d&eacute;boucha sur une grande route couverte de voyageurs, les uns &agrave;
+cheval, les autres &agrave; pied.</p>
+
+<p>Comme les troubles, qui r&eacute;gnaient alors, obligeaient les gens &agrave; voyager
+arm&eacute;s, il n'y avait rien dans mon &eacute;quipement qui p&ucirc;t exciter
+l'attention, et il me fut facile d'aller mon train parmi les autres
+cavaliers, sans &ecirc;tre questionn&eacute;, ni soup&ccedil;onn&eacute;.</p>
+
+<p>&Agrave; en juger par leur apparence, c'&eacute;taient pour la plupart des fermiers ou
+de petits gentilshommes, qui se rendaient &agrave; Bristol pour s'informer des
+nouvelles, ou pour mettre &agrave; l'abri dans une place forte ce qu'ils
+avaient de plus pr&eacute;cieux.</p>
+
+<p>&mdash;Avec votre permission, monsieur, dit un gros homme aux traits &eacute;pais,
+v&ecirc;tu d'une jaquette de velours, qui chevauchait &agrave; ma gauche,
+pourriez-vous me dire si Sa Gr&acirc;ce de Beaufort est &agrave; Bristol ou dans sa
+maison de Badminton?</p>
+
+<p>Je lui r&eacute;pondis que je ne pouvais le lui dire, mais que j'allais
+moi-m&ecirc;me le trouver.</p>
+
+<p>&mdash;Il &eacute;tait hier &agrave; Bristol, occup&eacute; &agrave; faire faire l'exercice aux
+volontaires, dit l'inconnu, mais, il faut le dire, Sa Gr&acirc;ce est si
+loyaliste et se donne tant de peine pour la cause de Sa Majest&eacute;, que
+c'est par le plus grand des hasards qu'on peut mettre la main sur lui.
+Mais si vous le cherchez, o&ugrave; voulez-vous aller?</p>
+
+<p>&mdash;J'irai &agrave; Badminton et je l'y attendrai. Pouvez-vous m'indiquer la
+route?</p>
+
+<p>&mdash;Comment! il ne conna&icirc;t pas la route de Badminton? s'&eacute;cria-t-il tout
+&eacute;bahi, et ouvrant de grands yeux. Eh bien, je croyais que l'univers
+entier la connaissait! Vous n'&ecirc;tes pas de Galles, ni d'un des comt&eacute;s de
+la fronti&egrave;re, monsieur, voil&agrave; qui est bien clair.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis du Hampshire, dis-je, et je suis venu d'assez loin pour voir
+le Duc.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je m'en serais dout&eacute;, s'&eacute;cria-t-il en riant &agrave; gorge d&eacute;ploy&eacute;e. Si
+vous ne savez pas la route de Badminton, vous n'en savez pas long. Mais
+j'irai avec vous, je veux &ecirc;tre pendu si je n'y vais pas, je vous
+montrerai le chemin, et je tenterai ma chance d'y trouver le Duc.
+Comment vous appelez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je me nomme Micah Clarke.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je suis le fermier Brown, John Brown, sur le registre, mais
+plus connu comme le Fermier. Prenez ce tournant sur la droite de la
+grande route. Maintenant nous pouvons mettre nos b&ecirc;tes au trot, sans
+&ecirc;tre &eacute;touff&eacute;s par la poussi&egrave;re des autres. Et pourquoi allez-vous
+trouver Beaufort?</p>
+
+<p>&mdash;Pour des affaires particuli&egrave;res qui ne comportent pas d'explications,
+r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Diable &agrave; pr&eacute;sent! Des affaires d'&Eacute;tat, probablement, dit-il en
+sifflotant. Bon, une langue, qui se tait, a sauv&eacute; le cou de plus d'un.
+Je suis de mon c&ocirc;t&eacute; un homme pr&eacute;cautionn&eacute; et nous sommes en un temps o&ugrave;
+je me garderais de dire tout bas certaines id&eacute;es &agrave; moi. Non, je ne les
+dirais pas m&ecirc;me &agrave; l'oreille de ma vieille jument brune que voici, de
+peur de la voir &agrave; la barre des t&eacute;moins, d&eacute;posant contre moi.</p>
+
+<p>&mdash;On parait tr&egrave;s affair&eacute; par ici, remarquai-je, car nous avions alors
+sous nos yeux les murs de Bristol, que des &eacute;quipes d'ouvriers &eacute;taient
+occup&eacute;s &agrave; r&eacute;parer, le pic et la pelle &agrave; la main.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, on est pas mal affair&eacute;. On fait des pr&eacute;paratifs dans le cas o&ugrave;
+les rebelles arriveraient de ce c&ocirc;t&eacute;. Cromwell et ses noirauds ont
+trouv&eacute; ici &agrave; qui parler, au temps de mon p&egrave;re, et il en arrivera sans
+doute autant &agrave; Monmouth.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a aussi une forte garnison? dis-je, me rappelant le conseil donn&eacute;
+par Saxon &agrave; Salisbury. Je vois l&agrave;-bas deux ou trois r&eacute;giments sur ce
+terrain nu et d&eacute;couvert.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a quarante mille hommes d'infanterie, et mille de cavalerie,
+r&eacute;pondit le fermier, mais les fantassins ne sont que des apprentis; pas
+moyen de compter sur eux apr&egrave;s Axminster. On dit par ici que les
+rebelles sont pr&egrave;s de vingt mille et qu'ils ne font point quartier. Eh
+bien, si nous devons avoir la guerre civile, j'esp&egrave;re que cela ira
+chaudement, vivement, au lieu de tra&icirc;ner pendant une douzaine d'ann&eacute;es
+comme la derni&egrave;re. Si l'on doit nous couper la gorge, que ce soit avec
+un couteau bien affil&eacute;, et non avec de vieux ciseaux &agrave; &eacute;brancher.</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous d'un pot de cidre? demandai-je, car nous passions
+devant une auberge v&ecirc;tue de lierre, dont l'enseigne portait ces mots:
+&laquo;Aux Armes de Beaufort.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;De tout mon c&oelig;ur, mon gar&ccedil;on, r&eacute;pondit mon compagnon. Hol&agrave;! par ici!
+deux pintes d'ale, de la vieille et de la forte! Voil&agrave; qui fera passer
+la poussi&egrave;re de la route. Les v&eacute;ritables &laquo;Armes de Beaufort&raquo; sont
+l&agrave;-bas, &agrave; Badminton, car au guichet du cellier, le premier venu peut
+demander ce qu'il veut, pourvu qu'il soit raisonnable, sans rien tirer
+de sa poche.</p>
+
+<p>&mdash;Vous parlez de la maison comme si vous la connaissiez bien, dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc la conna&icirc;trait mieux? demanda le gros fermier, en s'essuyant
+les l&egrave;vres, quand on se remit en route. Il me semble qu'hier encore,
+nous jouions &agrave; cache-cache, mes fr&egrave;res et moi, dans le vieux ch&acirc;teau des
+Botelers, qui s'&eacute;levait pr&egrave;s de la nouvelle maison de Badminton, o&ugrave;
+Acton Turville, comme quelques-uns la nomment. Le Duc l'a b&acirc;tie il y a
+seulement quelques ann&eacute;es, et &agrave; vrai dire son titre de Duc n'est gu&egrave;re
+plus ancien. Certains trouvent qu'il aurait mieux fait de garder le nom
+que portaient ses anc&ecirc;tres.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle sorte d'homme est le Duc? demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Emport&eacute;, pr&eacute;cipit&eacute;, comme tous ceux de sa famille. Mais quand il a le
+temps de r&eacute;fl&eacute;chir, et qu'il s'est refroidi, il est juste, en somme.
+Votre cheval a &eacute;t&eacute; dans l'eau ce matin, mon ami?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dis-je d'un ton bref, il a pris un bain.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour une affaire de cheval que je vais trouver Sa Gr&acirc;ce, dit mon
+compagnon. Ses officiers ont requis mon cheval pie de quatre ans et
+l'ont emmen&eacute; sans m&ecirc;me dire: &laquo;Avec votre permission... Permettez-vous&raquo;
+pour le service du Roi. Je tiens &agrave; leur apprendre qu'il y a quelque
+chose au-dessus du Duc et m&ecirc;me du Roi. Il y a la loi anglaise, qui
+accorde protection aux gens et &agrave; ce qu'ils poss&egrave;dent. Je ferais
+n'importe quoi de raisonnable pour le service du Roi Jacques, mais mon
+cheval pie de quatre ans! C'est trop.</p>
+
+<p>&mdash;Je crains que les besoins du service de l'&Eacute;tat ne fassent passer
+par-dessus votre objection, dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! Mais c'est assez pour faire de vous un Whig, s'&eacute;cria-t-il.
+Les T&ecirc;tes-Rondes eux-m&ecirc;mes payaient jusqu'au dernier penny tout ce
+qu'ils prenaient. Il est vrai qu'ils en prenaient pour la valeur de leur
+argent. J'ai entendu mon p&egrave;re dire que jamais le commerce n'alla aussi
+bien qu'en quarante-six, quand ils &eacute;taient par ici. Le vieux Noll avait
+une cravate de chanvre pr&ecirc;te pour les voleurs de chevaux, qu'ils
+tinssent pour le Roi ou pour le Parlement. Mais voici la voiture du Duc,
+si je ne me trompe.</p>
+
+<p>Comme il parlait encore, un grand et lourd coche jaune, tra&icirc;n&eacute; par six
+juments flamandes couleur cr&egrave;me, arriva &agrave; grand train sur la route et
+nous d&eacute;passa rapidement.</p>
+
+<p>Deux laquais &agrave; cheval galopaient en avant, deux autres, tous en livr&eacute;e
+bleu et argent chevauchaient de chaque c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Sa Gr&acirc;ce n'est point dedans. Sans cela il y aurait eu une escorte
+derri&egrave;re, dit le fermier, pendant que nous tirions sur les r&ecirc;nes pour
+ranger nos chevaux de c&ocirc;t&eacute; pour faire place.</p>
+
+<p>Il leur lan&ccedil;a au passage une question pour savoir si le Duc &eacute;tait &agrave;
+Badminton et re&ccedil;ut comme r&eacute;ponse un signe d'assentiment du majestueux
+cocher en perruque.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons de la chance, nous le joindrons, dit le fermier Brown. En
+ces jours-ci, il est aussi malais&eacute; de mettre la main sur lui, que
+d'attraper un r&acirc;le dans un champ de bl&eacute;. Nous serons arriv&eacute;s dans une
+heure au plus. C'est gr&acirc;ce &agrave; vous que je n'aurai pas fait inutilement le
+voyage de Bristol. Quelle &eacute;tait, disiez-vous, votre commission?</p>
+
+<p>Je fus contraint une fois encore de lui assurer que l'affaire n'&eacute;tait
+point de celles dont je puisse m'entretenir avec un inconnu, ce qui
+parut le vexer.</p>
+
+<p>Aussi f&icirc;mes-nous plusieurs milles sans qu'il ouvrit la bouche.</p>
+
+<p>Des bouquets d'arbres bordaient les deux c&ocirc;t&eacute;s de la route et nous
+sentions la douce odeur des pins.</p>
+
+<p>Au loin, dans l'air ardent de l'&eacute;t&eacute;, flottait le son musical tant&ocirc;t
+vibrant, tant&ocirc;t affaibli d'une cloche.</p>
+
+<p>L'ombre des branches &eacute;tait bienvenue, car un soleil, tr&egrave;s chaud,
+flamboyant, dans un ciel sans nuage, faisait monter des champs et des
+vall&eacute;es une bu&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Cela, c'est la cloche de Chipping Sodbury, dit enfin mon compagnon en
+&eacute;pongeant sa face rougeaude. Voici l'&eacute;glise de Sodbury de ce c&ocirc;t&eacute;,
+par-dessus la hauteur; puis, ici &agrave; droite, voici l'entr&eacute;e du Parc de
+Badminton.</p>
+
+<p>De hautes portes en fer, avec le l&eacute;opard et le griffon qui sont les
+supports des armoiries de Beaufort, fix&eacute;es au haut des piliers qui les
+flanquaient, s'ouvraient sur un beau parc form&eacute; de pelouses et de
+prairies, avec des bouquets d'arbres diss&eacute;min&eacute;s &ccedil;&agrave; et l&agrave;, et de grandes
+pi&egrave;ces d'eau, ou pullulaient les oiseaux sauvages.</p>
+
+<p>&Agrave; chaque d&eacute;tour de l'avenue sinueuse que nous parcourions &agrave; cheval, se
+pr&eacute;sentait &agrave; nos yeux quelque beaut&eacute; nouvelle, que le Fermier Brown me
+signalait et m'expliquait.</p>
+
+<p>Il avait l'air aussi fier de cet endroit que s'il en e&ucirc;t &eacute;t&eacute; le
+propri&eacute;taire.</p>
+
+<p>Ici c'&eacute;tait un ouvrage en rocaille o&ugrave; des milliers de pierres aux
+brillantes couleurs s'entrevoyaient sous les foug&egrave;res et les plantes
+grimpantes qui avaient &eacute;t&eacute; plac&eacute;es de mani&egrave;re &agrave; les rev&ecirc;tir.</p>
+
+<p>L&agrave; c'&eacute;tait un joli ruisseau babillard dont le lit avait &eacute;t&eacute; trac&eacute; de
+telle sorte qu'il franchissait en &eacute;cumant un bord form&eacute; de roches &agrave; pic.</p>
+
+<p>Ou bien c'&eacute;tait la statue d'une nymphe, d'un dieu des for&ecirc;ts, ou encore
+une retraite construite avec art et dissimul&eacute;e sous les roses et les
+ch&egrave;vrefeuilles.</p>
+
+<p>Je n'avais jamais vu un parc dispos&eacute; avec autant de go&ucirc;t, et c'&eacute;tait
+arrang&eacute; comme doit l'&ecirc;tre toute &oelig;uvre d'art excellente, en suivant la
+nature de si pr&egrave;s, que la seule diff&eacute;rence consistait dans
+l'accumulation de ces ouvrages dans un espace aussi restreint.</p>
+
+<p>Quelques ann&eacute;es plus tard, notre go&ucirc;t anglais, si sain, fut g&acirc;t&eacute; par le
+jardinage p&eacute;dantesque des Hollandais, avec ses pi&egrave;ces d'eau remarquables
+par leur platitude et leurs lignes droites, par ses arbres qui tous
+&eacute;taient taill&eacute;s, tous align&eacute;s, comme des grenadiers v&eacute;g&eacute;taux.</p>
+
+<p>&Agrave; vrai dire, je trouve que le Prince d'Orange et Sir William Temple sont
+amplement responsables de ce changement, mais aujourd'hui le mal est
+r&eacute;par&eacute;, &agrave; ce que j'ai ou&iuml; dire, et nous avons cess&eacute; de vouloir en
+remontrer &agrave; la nature dans nos domaines d'agr&eacute;ment.</p>
+
+<p>Comme nous approchions de la maison, nous arriv&acirc;mes pr&egrave;s d'une vaste
+pelouse horizontale, o&ugrave; s'exer&ccedil;aient des cavaliers.</p>
+
+<p>&Agrave; ce que m'apprit mon compagnon, ils avaient &eacute;t&eacute; recrut&eacute;s uniquement
+dans la domesticit&eacute; qui entourait la personne du Duc.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s les avoir d&eacute;pass&eacute;e, nous travers&acirc;mes un bouquet d'arbres
+d'essences rares, et nous nous trouv&acirc;mes sur une vaste place sabl&eacute;e
+devant la fa&ccedil;ade de la maison.</p>
+
+<p>L'&eacute;difice lui-m&ecirc;me &eacute;tait de grande &eacute;tendue, construit dans le nouveau
+style italien, plut&ocirc;t en vue d'une installation confortable que pour s'y
+d&eacute;fendre, mais &agrave; une des ailes, on avait conserv&eacute;, ainsi que mon
+compagnon me le montra, une partie du vieux donjon et des murs du
+ch&acirc;teau f&eacute;odal du Botelers, qui avait l'air aussi d&eacute;plac&eacute; qu'un
+vertugadin de la reine Elisabeth ajust&eacute; &agrave; une toilette de cour arriv&eacute;e
+de Paris tout r&eacute;cemment.</p>
+
+<p>On acc&eacute;dait &agrave; la principale entr&eacute;e par une colonnade et un large
+escalier de marbre, sur les marches duquel se tenait debout un groupe de
+valets de pieds et de palefreniers, qui prirent nos chevaux, quand nous
+m&icirc;mes pied &agrave; terre.</p>
+
+<p>Un intendant ou majordome grisonnant s'enquit de ce qui nous amenait, et
+en apprenant que nous d&eacute;sirions voir le Duc en personne, il nous dit que
+Sa Gr&acirc;ce donnerait audience aux &eacute;trangers dans l'apr&egrave;s-midi &agrave; trois
+heures et demie.</p>
+
+<p>Il ajouta qu'en attendant, le repas des h&ocirc;tes venait d'&ecirc;tre servi dans
+le hall, et que son ma&icirc;tre entendait que personne de ceux qui
+viendraient &agrave; Badminton n'en partit affam&eacute;.</p>
+
+<p>Mon compagnon et moi, nous f&ucirc;mes fort heureux d'accepter l'invitation de
+l'intendant.</p>
+
+<p>Aussi, apr&egrave;s avoir visit&eacute; la salle de bains, et pourvu aux soins
+qu'exigeait notre costume, nous suiv&icirc;mes un valet de pied qui nous
+introduisit dans une vaste pi&egrave;ce o&ugrave; &eacute;tait d&eacute;j&agrave; r&eacute;unie la soci&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>Les h&ocirc;tes devaient &ecirc;tre au nombre d'environ cinquante ou soixante,
+jeunes, vieux, gentlemen et roturiers, offrant les types et les
+apparences les plus diverses.</p>
+
+<p>Je remarquai que beaucoup d'entre eux jetaient autour d'eux des regards
+hautains et interrogateurs, dans les intervalles du service, comme si
+chacun s'&eacute;tonnait de se voir dans une soci&eacute;t&eacute; aussi m&ecirc;l&eacute;e.</p>
+
+<p>Le seul trait qui leur f&ucirc;t commun &eacute;tait l'accueil empress&eacute; qu'ils
+faisaient aux plats et aux bouteilles de vin.</p>
+
+<p>On ne conversait gu&egrave;re, car il y avait fort peu de gens qui connussent
+leurs voisins.</p>
+
+<p>C'&eacute;taient des soldats venus pour offrir leur &eacute;p&eacute;e et leurs services au
+lieutenant du Roi.</p>
+
+<p>D'autres &eacute;taient des marchands de Bristol, qu'amenait le d&eacute;sir de faire
+quelque proposition ou suggestion relative &agrave; la s&ucirc;ret&eacute; de leurs biens.</p>
+
+<p>Il y avait deux ou trois hauts fonctionnaires de la ville, qui &eacute;taient
+venus recevoir des instructions relatives &agrave; sa d&eacute;fense.</p>
+
+<p>Je remarquai aussi par ci par l&agrave; quelque fils d'Isra&euml;l, qui avait trouv&eacute;
+le moyen de p&eacute;n&eacute;trer jusque l&agrave; dans l'espoir que ces temps de trouble
+lui am&egrave;neraient des personnages importants et de nobles emprunteurs.</p>
+
+<p>Des marchands de chevaux, des selliers, des armuriers, des chirurgiens,
+et des clergymen formaient le reste de la compagnie qui &eacute;tait servie par
+une troupe de domestiques poudr&eacute;s et en livr&eacute;e.</p>
+
+<p>Ils apportaient et remportaient les plats avec le silence et la
+dext&eacute;rit&eacute; qui annoncent une longue pratique.</p>
+
+<p>La pi&egrave;ce contrastait avec la simplicit&eacute; nue de la salle &agrave; manger de Sir
+Stephen Timewell, &agrave; Taunton, car elle &eacute;tait richement lambriss&eacute;e &agrave;
+panneaux, et son pourtour d&eacute;cor&eacute; avec luxe.</p>
+
+<p>Le parquet &eacute;tait fait de carr&eacute;s en marbre blanc, ou noir.</p>
+
+<p>Aux murailles rev&ecirc;tues de ch&ecirc;ne poli, &eacute;taient suspendus, formant une
+longue s&eacute;rie, les portraits de la famille de Somerset, &agrave; partir de Jean
+de Gand.</p>
+
+<p>Le plafond &eacute;tait aussi orn&eacute; avec go&ucirc;t de peintures repr&eacute;sentant des
+fleurs et des nymphes, et on avait le temps de s'engourdir le cou avant
+d'y avoir tout admir&eacute;.</p>
+
+<p>&Agrave; l'autre bout de la salle s'ouvrait largement une chemin&eacute;e de marbre
+blanc, au-dessus de laquelle &eacute;taient sculpt&eacute;s sur bois les lions et les
+lis des armoiries des Somerset.</p>
+
+<p>Elles &eacute;taient surmont&eacute;es d'une longue bande dor&eacute;e qui portait la devise
+de la famille: <i>Mutare vel timere sperno</i>, (je d&eacute;daigne de changer ou de
+craindre).</p>
+
+<p>Les tables massives, auxquelles nous &eacute;tions assis, &eacute;taient couvertes de
+grands plats et de cand&eacute;labres d'argent, et on y voyait briller la
+somptueuse argenterie qui avait rendu Badminton fameux.</p>
+
+<p>Je ne pus m'emp&ecirc;cher de songer que si Decimus Saxon pouvait jeter les
+yeux sur tout cela, il ne perdrait pas un moment pour demander
+instamment que la guerre f&ucirc;t pouss&eacute;e dans cette direction.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le d&icirc;ner, on conduisit tout le monde dans une petite antichambre,
+autour de laquelle se voyaient des si&egrave;ges couverts de velours, et o&ugrave;
+nous devions attendre que le Duc f&ucirc;t pr&ecirc;t &agrave; nous recevoir.</p>
+
+<p>Au centre de la pi&egrave;ce, il y avait plusieurs caisses &agrave; dessus de verre,
+et doubl&eacute;es de soie, dans lesquelles on voyait de petites verges d'acier
+et de fer, avec des tubes de cuivre et d'autres objets tr&egrave;s polis, tr&egrave;s
+ing&eacute;nieux, bien qu'il me f&ucirc;t impossible de deviner dans quel but ils
+avaient &eacute;t&eacute; assembl&eacute;s.</p>
+
+<p>Un gentilhomme-chambellan fit le tour de la compagnie, avec du papier et
+une &eacute;critoire de corne, pour marquer nos noms et notre affaire.</p>
+
+<p>Je m'adressai &agrave; lui pour savoir s'il ne serait pas possible d'avoir une
+audience rigoureusement en t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Sa Gr&acirc;ce ne donne jamais d'audience priv&eacute;e, r&eacute;pondit-il. Il est
+toujours entour&eacute; de ses conseillers intimes et des officiers &agrave; son
+service.</p>
+
+<p>&mdash;Mais l'affaire en question est telle que lui seul doit l'entendre,
+insistai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Sa Gr&acirc;ce est d'avis qu'il n'y a aucune affaire qu'il doive &ecirc;tre seul &agrave;
+entendre, dit le gentilhomme. C'est &agrave; vous de vous arranger de votre
+mieux, quand vous lui serez pr&eacute;sent&eacute;. Toutefois je veux bien vous
+promettre que votre requ&ecirc;te lui sera soumise, mais je vous avertir
+qu'elle ne sera point accueillie.</p>
+
+<p>Je le remerciai de ses bons offices, et le quittai pour aller avec le
+fermier jeter un coup d'&oelig;il sur les singuliers petits engins contenus
+dans les caisses.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela? demandai-je, jamais je n'ai rien vu de pareil.</p>
+
+<p>&mdash;C'est, dit-il, l'ouvrage de ce fou de marquis de Worcester. Il &eacute;tait
+le grand-p&egrave;re du Duc, et il passait tout son temps &agrave; inventer et
+fabriquer de ces joujoux, mais ils n'ont jamais servi, ni &agrave; lui ni &agrave;
+d'autres. &Agrave; pr&eacute;sent regardez-moi cela. Celui qui a des roues s'appelait
+la machine &agrave; eau: il s'&eacute;tait mis en t&ecirc;te la baroque id&eacute;e qu'en chauffant
+l'eau de cette chaudi&egrave;re que voici, on pourrait faire tourner les roues,
+et qu'ainsi on pourrait voyager sur des barres de fer plus vite qu'un
+cheval. Hou! j'engagerais bien ma vieille jument brune contre des
+m&eacute;caniques de cette sorte, jusqu'&agrave; la fin du monde. Mais reprenons nos
+places, car voil&agrave; le Duc.</p>
+
+<p>Nous nous &eacute;tions &agrave; peine assis avec les autres solliciteurs, que la
+porte s'ouvrit &agrave; deux battants.</p>
+
+<p>Un homme trapu, gros, courtaud, d'une cinquantaine d'ann&eacute;es, entra dans
+la pi&egrave;ce d'un air affair&eacute;, et la parcourut &agrave; grandes enjamb&eacute;es entre
+deux rang&eacute;es de prot&eacute;g&eacute;s qui s'inclinaient.</p>
+
+<p>Il avait de grands yeux bleus, saillants, au-dessous desquels la peau
+formait deux grosses poches, et le visage jaune, bl&ecirc;me.</p>
+
+<p>Sur ses talons venaient une douzaine d'officiers, et de gens de
+naissance, aux perruques flottantes, aux &eacute;p&eacute;es sonores.</p>
+
+<p>&Agrave; peine avaient-ils franchi la porte d'en face qui conduisait dans la
+chambre m&ecirc;me du Duc, que le gentilhomme &agrave; la liste appela un nom, qui
+commen&ccedil;a le d&eacute;fil&eacute; des gens venus pour se trouver en pr&eacute;sence du grand
+personnage.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble que Sa Gr&acirc;ce n'est pas de tr&egrave;s bonne humeur, dit le
+fermier Brown. Avez-vous remarqu&eacute;, quand il a pass&eacute;, comme il se mordait
+la l&egrave;vre inf&eacute;rieure?</p>
+
+<p>&mdash;Il a pourtant l'air d'un gentilhomme bien pacifique, dis-je, mais Job
+et lui-m&ecirc;me serait mis &agrave; une rude &eacute;preuve, s'il lui fallait recevoir
+tout ce monde dans un apr&egrave;s-midi.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez-moi cela! dit-il tout bas, en levant le doigt.</p>
+
+<p>Et comme il parlait encore, on entendit la voix du Duc toute vibrante de
+col&egrave;re, dans la chambre du fond, et un petit homme &agrave; figure pointue
+sortit et traversa l'antichambre en courant, comme si la frayeur lui
+avait fait perdre la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un armurier de Bristol, dit &agrave; demi-voix un de mes voisins. Il
+est probable que le Duc n'a pu s'entendre avec lui sur les conditions
+d'un contrat.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit un autre, c'est qu'il a fourni des sabres, &agrave; l'escadron de
+Sir Marmaduke Hyson, et l'on dit que les lames se ploient comme si elles
+&eacute;taient en plomb. Pour peu qu'elles aient servi, il est impossible de
+les faire rentrer dans le fourreau.</p>
+
+<p>&mdash;L'homme de haute taille qui entre maintenant, dit le premier, est un
+inventeur. Il poss&egrave;de le secret d'un certain feu tr&egrave;s meurtrier, dans le
+genre de celui que les Grecs ont employ&eacute; contre les Turcs dans le
+Levant, et il d&eacute;sire le vendre pour mieux d&eacute;fendre Bristol.</p>
+
+<p>Sans doute le feu gr&eacute;geois ne parut pas indispensable au Duc, car
+l'inventeur sortit bient&ocirc;t, la figure aussi rouge que si elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; en
+contact avec sa composition.</p>
+
+<p>Celui qui se trouvait ensuite sur la liste &eacute;tait mon ami le brave
+fermier.</p>
+
+<p>L'accent irrit&eacute; qui l'accueillit, &eacute;tait de f&acirc;cheux augure pour le sort
+du cheval de quatre ans, mais une accalmie se produisit.</p>
+
+<p>Le fermier sortit et vint se rasseoir en frottant ses grosses mains
+rouges avec satisfaction.</p>
+
+<p>&mdash;Par dieu! dit-il tout bas, il s'est diablement emport&eacute; en commen&ccedil;ant,
+mais &ccedil;a s'est arrang&eacute;, et il m'a promis que si je paie l'entretien d'un
+dragon pour toute la dur&eacute;e de la guerre, on me rendra mon cheval pie.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais rest&eacute; assis pendant tout ce temps-l&agrave;, me demandant quelle id&eacute;e
+le ciel m'inspirerait pour mener mon affaire au milieu de ce
+fourmillement de solliciteurs, parmi cette cohue d'officiers qui
+entouraient le Duc.</p>
+
+<p>S'il y avait eu la moindre chance d'obtenir une audience de lui par un
+autre moyen, je l'aurais saisie avec empressement, mais tout ce que
+j'avais tent&eacute; dans ce but avait &eacute;chou&eacute;.</p>
+
+<p>Si je ne saisissais pas cette occasion, il se pourrait que jamais je ne
+me retrouvasse en face de lui.</p>
+
+<p>Mais lui &eacute;tait-il possible de r&eacute;fl&eacute;chir &agrave; une telle affaire, ou de la
+discuter en pr&eacute;sence d'autres personnes?</p>
+
+<p>Quelle chance avait-elle d'&ecirc;tre examin&eacute;e ainsi que cela convenait?</p>
+
+<p>Alors m&ecirc;me que ses dispositions le porteraient de ce c&ocirc;t&eacute;, il n'oserait
+laisser entrevoir son ind&eacute;cision quand tant d'yeux &eacute;taient fix&eacute;s sur
+lui.</p>
+
+<p>Je fus tent&eacute; de prendre un autre motif pour expliquer ma venue, et de
+compter sur la fortune pour obtenir d'elle une chance plus favorable
+pour la remise de mes papiers.</p>
+
+<p>Mais enfin cette chance pouvait ne point se pr&eacute;senter, et le temps
+pressait.</p>
+
+<p>On disait qu'il retournerait &agrave; Bristol le lendemain.</p>
+
+<p>Tout bien consid&eacute;r&eacute;, il me parut que je devais tirer le meilleur parti
+possible de ma situation actuelle et esp&eacute;rer que la discr&eacute;tion et le
+sang-froid du Duc le d&eacute;cideraient &agrave; m'accorder une entrevue plus
+particuli&egrave;re, quand il aurait vu l'adresse inscrite sur mes d&eacute;p&ecirc;ches.</p>
+
+<p>J'avais &agrave; peine form&eacute; cette r&eacute;solution que mon nom fut appel&eacute;.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t je me levai et entrai dans la chambre du fond.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait petite, mais fort haute, tendue de soie bleue, avec une large
+corniche dor&eacute;e.</p>
+
+<p>Au milieu se voyait une table carr&eacute;e encombr&eacute;e de piles de papiers.</p>
+
+<p>De l'autre c&ocirc;t&eacute; &eacute;tait Sa Gr&acirc;ce, en grande perruque retombant jusque sur
+ses &eacute;paules, la mine majestueuse, imposante.</p>
+
+<p>Il avait ce m&ecirc;me air insaisissable de la Cour, que j'avais remarqu&eacute; tant
+chez Monmouth que chez Sir Gervas, et cela joint &agrave; ses traits bien
+marqu&eacute;s, &eacute;nergiques, &agrave; ses grands yeux per&ccedil;ants, le d&eacute;signait comme un
+meneur d'hommes.</p>
+
+<p>Son secr&eacute;taire particulier &eacute;tait aupr&egrave;s de lui, notant ses ordres.</p>
+
+<p>Les autres personnes &eacute;taient rang&eacute;es derri&egrave;re lui en demi-cercle, ou
+&eacute;changeaient des prises de tabac dans la profonde embrasure de la
+fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Marquez la commande faite &agrave; Smithson, disait-il lorsque j'entrai, cent
+casques, et autant de pi&egrave;ces de cuirasse, devants et dos, &agrave; tenir pr&ecirc;ts
+pour mardi, en outre cent vingt fusils hollandais pour les
+mousquetaires, avec deux cents b&ecirc;ches en plus pour les ouvriers, marquez
+que cette commande sera tenue pour nulle et non avenue si elle n'est
+point ex&eacute;cut&eacute;e au jour dit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est marqu&eacute;, Votre Gr&acirc;ce.</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine Micah Clarke, dit le Duc, en lisant la liste qu'il avait
+devant lui. Que d&eacute;sirez-vous, capitaine?</p>
+
+<p>&mdash;Il serait pr&eacute;f&eacute;rable que je puisse en entretenir Votre Gr&acirc;ce en
+particulier, r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vous qui demandiez l'audience particuli&egrave;re? Eh bien,
+capitaine, voici mon conseil, et mon conseil est un autre moi-m&ecirc;me.
+Ainsi donc vous pouvez vous regarder comme en t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te. Ce que je
+peux entendre, ils peuvent l'entendre. Pardieu, mon homme, au lieu de
+b&eacute;gayer et de rouler de gros yeux, dites votre affaire.</p>
+
+<p>Ma demande avait attir&eacute; l'attention de l'assistance.</p>
+
+<p>Ceux qui &eacute;taient &agrave; la fen&ecirc;tre se rapproch&egrave;rent de la table.</p>
+
+<p>Rien ne pouvait &ecirc;tre plus d&eacute;favorable au succ&egrave;s de ma mission, et
+pourtant il n'y avait pas d'autre parti &agrave; prendre que de remettre mes
+d&eacute;p&ecirc;ches.</p>
+
+<p>Je puis le dire en toute conscience, et sans aucune vantardise, je ne
+redoutais rien pour moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Accomplir mon devoir &eacute;tait la seule pens&eacute;e pr&eacute;sente &agrave; mon esprit.</p>
+
+<p>Et ici, je puis le dire une fois pour toutes, mes chers enfants, je
+parle de moi-m&ecirc;me dans tout le cours de ce r&eacute;cit, avec la m&ecirc;me libert&eacute;
+que s'il s'agissait d'un autre homme.</p>
+
+<p>&Agrave; dire vrai, le vigoureux et actif jeune homme de vingt et un ans &eacute;tait
+bien, en effet, un autre homme que le vieux bonhomme &agrave; t&ecirc;te grise assis
+au coin de la chemin&eacute;e, et incapable de faire autre chose que de
+raconter des vieilles histoires aux petits.</p>
+
+<p>Moins l'eau est profonde, plus elle &eacute;clabousse.</p>
+
+<p>Aussi un faiseur d'embarras m'a toujours paru un objet m&eacute;prisable.</p>
+
+<p>J'esp&egrave;re donc que vous ne vous figurerez jamais que votre grand papa
+chante ses propres louanges, ou se pose en &ecirc;tre sup&eacute;rieur &agrave; son
+prochain.</p>
+
+<p>Je me borne &agrave; vous exposer les faits, aussi bien que je puis me les
+rappeler, avec une parfaite franchise, et dans toute leur v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>Mon court retard, mon h&eacute;sitation avaient fait monter &agrave; la figure du Duc
+une vive rougeur de col&egrave;re.</p>
+
+<p>Aussi je tirai de ma poche int&eacute;rieure le paquet de papiers, que je lui
+tendis en m'inclinant avec respect.</p>
+
+<p>Lorsque ses yeux tomb&egrave;rent sur la suscription, il eut un sursaut de
+surprise et d'agitation et fit un mouvement comme pour les cacher dans
+son habit.</p>
+
+<p>Si tel fut son premier mouvement, il le ma&icirc;trisa et resta perdu dans des
+r&eacute;flexions pendant une minute au moins les papiers &agrave; la main.</p>
+
+<p>Puis, avec un rapide hochement de t&ecirc;te, de l'air d'un homme qui a pris
+son parti, il rompit les sceaux et parcourut le texte, qu'il jeta
+ensuite sur la table avec un rire amer.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en dites-vous, gentilshommes, s'&eacute;cria-t-il, en jetant autour de lui
+un regard d&eacute;daigneux, que pensez-vous que soit ce message particulier?
+C'est une lettre que le tra&icirc;tre Monmouth m'adresse pour m'inviter &agrave;
+abandonner le service de mon souverain naturel et &agrave; tirer l'&eacute;p&eacute;e en sa
+faveur. Si j'agis ainsi, je puis compter sur la gr&acirc;ce de sa faveur et de
+sa protection. Sinon, j'encours la confiscation, le bannissement et la
+ruine. Il croit que la loyaut&eacute; de Beaufort s'ach&egrave;te comme la marchandise
+d'un colporteur, ou qu'on peut le contraindre &agrave; s'en d&eacute;partir par un
+langage mena&ccedil;ant. Le descendant de Jean de Gand rendra donc hommage au
+rejeton d'une actrice ambulante!</p>
+
+<p>Plusieurs des personnes pr&eacute;sentes se dress&egrave;rent brusquement, et un
+bourdonnement g&eacute;n&eacute;ral de surprise et de col&egrave;re succ&eacute;da aux paroles du
+Duc.</p>
+
+<p>Il resta assis les sourcils baiss&eacute;s, frappant le sol du pied et remuant
+les papiers sur la table.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui a &eacute;lev&eacute; ses esp&eacute;rances &agrave; une telle hauteur?
+s'&eacute;cria-t-il. Comment ose-t-il envoyer une pareille lettre &agrave; un homme de
+ma qualit&eacute;. Est-ce parce qu'il a vu une meute de m&eacute;prisables miliciens
+lui montrer les talons, et parce qu'il a fait quitter la charrue &agrave;
+quelques centaines de mangeurs de lard pour les d&eacute;cider &agrave; suivre son
+drapeau, qu'il ose tenir un pareil langage au Pr&eacute;sident des Galles? Mais
+vous me rendrez t&eacute;moignage des dispositions avec lesquelles je l'ai
+accueilli.</p>
+
+<p>&mdash;Nous saurons mettre votre Gr&acirc;ce &agrave; l'abri de tout danger d'&ecirc;tre
+calomni&eacute;e sur ce point, dit un officier d'un certain &acirc;ge dont la
+remarque fut suivie d'un murmure approbateur de tous les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, s'&eacute;cria Beaufort, en &eacute;levant la voix et dirigeant sur moi ses
+yeux flamboyants, qui &ecirc;tes-vous pour oser porter un pareil message &agrave;
+Badminton? Vous avez certainement donn&eacute; cong&eacute; &agrave; votre bon sens, avant de
+partir pour une commission de cette sorte.</p>
+
+<p>&mdash;Ici comme partout ailleurs je suis dans la main de Dieu, r&eacute;pondis-je,
+dans un &eacute;clair du fatalisme paternel. J'ai fait ce que j'avais promis de
+faire. Le reste ne me regarde point.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez voir que cela vous regarde de fort pr&egrave;s, hurla-t-il, en
+s'&eacute;lan&ccedil;ant de son si&egrave;ge et arpentant la pi&egrave;ce, de si pr&egrave;s que cela
+mettra fin &agrave; toutes les autres choses de ce monde qui vous regardent.
+Qu'on appelle les hallebardiers du premier vestibule! Maintenant, mon
+homme, qu'avez-vous &agrave; dire pour votre d&eacute;fense?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a rien &agrave; dire, r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il y a quelque chose &agrave; faire, r&eacute;pliqua-t-il avec un redoublement
+de fureur. Qu'on saisisse cet homme et qu'on lui lie les mains!</p>
+
+<p>Quatre hallebardiers, qui avaient r&eacute;pondu &agrave; l'appel du Duc, s'avanc&egrave;rent
+et mirent la main sur moi.</p>
+
+<p>R&eacute;sister e&ucirc;t &eacute;t&eacute; de la folie, car je n'avais nulle intention de malmener
+des gens qui faisaient leur devoir.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais venu en acceptant mon destin, et si ce destin devait &ecirc;tre la
+mort, ainsi que cela semblait alors tr&egrave;s probable, il faudrait m'y
+r&eacute;signer comme &agrave; une chose pr&eacute;vue.</p>
+
+<p>Alors me revinrent &agrave; la pens&eacute;e ces vers distiques que Ma&icirc;tre
+Chillingfoot avait toujours recommand&eacute;s &agrave; notre admiration:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Non civium ardor prava jubentium,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Non vultus instantis tyranni,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Mente quatit solida.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+<p>(L'emportement des citoyens exigeant des choses coupables, ni le visage
+du tyran qui menace, n'&eacute;branlent sa fermet&eacute; d'&acirc;me).</p>
+
+<p>Il &eacute;tait l&agrave;, <i>vultus instantis tyranni</i>, en cet homme corpulent, en
+perruque, en dentelles, &agrave; la face jaune.</p>
+
+<p>J'avais ob&eacute;i au po&egrave;te en ce sens que mon courage n'avait point &eacute;t&eacute;
+&eacute;branl&eacute;.</p>
+
+<p>J'avoue que cette masse de poussi&egrave;re tournant sur elle-m&ecirc;me, qu'on nomme
+le monde, ne m'avait jamais s&eacute;duit au point qu'il m'en co&ucirc;t&acirc;t un
+g&eacute;missement lorsque je la quitterais&mdash;jamais, jusqu'au jour de mon
+mariage&mdash;et c'est l&agrave;, ainsi que vous le reconna&icirc;trez, un fait qui change
+vos id&eacute;es sur le prix de la vie, ainsi que bien d'autres id&eacute;es.</p>
+
+<p>Les choses &eacute;tant ainsi, je me tins ferme, les yeux fix&eacute;s sur le
+gentilhomme en col&egrave;re, pendant que ses soldats mettaient les menottes &agrave;
+mes poignets.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="X_Des_choses_etranges_qui_se_passent_dans_le_Donjon_des_Botelers" id="X_Des_choses_etranges_qui_se_passent_dans_le_Donjon_des_Botelers"></a><a href="#table">X&mdash;Des choses &eacute;tranges qui se passent dans le Donjon des Botelers.</a></h2>
+
+
+<p>&mdash;&Eacute;crivez les paroles de cet individu, dit le Duc &agrave; son secr&eacute;taire.
+Maintenant, monsieur, il peut se faire que vous ignoriez que Sa
+Gracieuse Majest&eacute; le Roi m'a conf&eacute;r&eacute; pleins pouvoirs pendant cette
+p&eacute;riode d'agitation, et que j'ai son autorisation pour agir &agrave; l'&eacute;gard
+des tra&icirc;tres sans jury ni juge. &Agrave; ce que je comprends, vous avez un
+grade dans la troupe rebelle d&eacute;sign&eacute;e ici sous le nom de r&eacute;giment de
+Saxon, de l'infanterie du comt&eacute; de Wilts. Dites la v&eacute;rit&eacute;, si vous tenez
+&agrave; votre cou.</p>
+
+<p>&mdash;Je dirai la v&eacute;rit&eacute; pour quelque chose qui a plus d'importance que
+cela, Votre Gr&acirc;ce, r&eacute;pondis je. Je commande une compagnie dans ce
+r&eacute;giment.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui est ce Saxon?</p>
+
+<p>&mdash;Je r&eacute;pondrai de mon mieux sur ce qui me regardera moi-m&ecirc;me, dis-je,
+mais pas un mot qui puisse compromettre autrui.</p>
+
+<p>&mdash;Ha! hurla-t-il, tout bouillant de col&egrave;re, voici que notre joli
+gentilhomme juge &agrave; propos de faire le d&eacute;licat en mati&egrave;re d'honneur,
+apr&egrave;s avoir pris les armes contre son Roi. Je vous le d&eacute;clare, monsieur,
+votre honneur est d&eacute;j&agrave; en si f&acirc;cheux &eacute;tat que vous pouvez bien y
+renoncer pour ne songer qu'&agrave; votre s&ucirc;ret&eacute;. Le soleil va se coucher &agrave;
+l'ouest. Avant qu'il soit couch&eacute;, il peut se faire que ce soit aussi le
+couchant de votre vie.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis le gardien de mon honneur, Votre Gr&acirc;ce, r&eacute;pondis-je. Quant &agrave;
+ma vie, si je craignais beaucoup de la perdre, je ne serais pas ici. Il
+est bon de vous informer que mon colonel a jur&eacute; d'exercer d'exactes
+repr&eacute;sailles, dans le cas o&ugrave; il m'arriverait malheur, sur vous ou sur
+toutes les personnes de votre maison qui tomberont entre ses mains.
+Cela, je le dis non point comme une menace, mais comme un avertissement,
+car je le sais homme &agrave; ne point manquer &agrave; sa parole.</p>
+
+<p>&mdash;Votre colonel, comme vous l'appelez, pourra avoir bient&ocirc;t assez de
+difficult&eacute; &agrave; se sauver lui-m&ecirc;me, r&eacute;pondit le Duc d'un air narquois.
+Combien d'hommes Monmouth a-t-il avec lui?</p>
+
+<p>Je souris et hochai la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Comment ferons-nous pour que ce tra&icirc;tre retrouve sa langue?
+demanda-t-il avec col&egrave;re, en s'adressant &agrave; son Conseil.</p>
+
+<p>&mdash;Je lui mettrais les poucettes, dit un vieux soldat &agrave; mine farouche.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai entendu dire qu'une m&egrave;che allum&eacute;e entre les doigts op&egrave;re des
+prodiges, sugg&eacute;ra un autre. Dans la guerre d'&Eacute;cosse, Sir Thomas Dalzell
+a pu convertir par cet argument-l&agrave; plusieurs personnes de cette race si
+ent&ecirc;t&eacute;e, si endurcie que sont les Covenantaires.</p>
+
+<p>&mdash;Sir Thomas Dalzell, dit un gentleman &acirc;g&eacute;, v&ecirc;tu de velours noir, a
+&eacute;tudi&eacute; l'art de la guerre chez les Moscovites, dans leurs rencontres
+barbares et sanglantes avec les Turcs. Dieu veuille que nous autres
+Chr&eacute;tiens d'Angleterre, nous n'allions pas chercher nos mod&egrave;les parmi
+les idol&acirc;tres v&ecirc;tus de peaux de b&ecirc;tes d'un pays sauvage.</p>
+
+<p>&mdash;Sir William voudrait que la guerre se f&icirc;t conform&eacute;ment aux r&egrave;gles de
+la plus pure courtoisie, dit celui qui avait pris le premier la parole.
+Une bataille se livrerait comme on danse un menuet solennel, sans aucune
+atteinte &agrave; la dignit&eacute; ou &agrave; l'&eacute;tiquette.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, r&eacute;pondit l'autre avec vivacit&eacute;, je me suis trouv&eacute; sur le
+champ de bataille, alors que vous &eacute;tiez encore dans les langes, et j'ai
+jou&eacute; de l'&eacute;p&eacute;e quand vous aviez &agrave; peine la force d'agiter un hochet.
+Dans les si&egrave;ges et dans les engagements, le m&eacute;tier de soldat veut force
+et rigueur, mais je dis que la torture, dont l'emploi a &eacute;t&eacute; supprim&eacute; par
+la loi anglaise, devrait l'&ecirc;tre aussi par le droit des gens.</p>
+
+<p>&mdash;Assez, gentilshommes, assez, s'&eacute;cria le Duc, voyant que la dispute
+allait probablement s'&eacute;chauffer. Nous faisons grand cas de votre
+opinion, Sir William, ainsi que de la v&ocirc;tre, colonel Marne. Nous les
+discuterons plus amplement en notre particulier. Hallebardiers, emmenez
+le prisonnier, et qu'on lui envoie un pr&ecirc;tre pour pourvoir aux besoins
+de son &acirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Le conduirons-nous &agrave; la chambre de force, Votre Gr&acirc;ce? demanda le
+capitaine des Hallebardiers.</p>
+
+<p>&mdash;Non, au vieux donjon des Botelers, r&eacute;pondit-il.</p>
+
+<p>Et j'entendis appeler le nom qui venait ensuite sur la liste, pendant
+qu'on me faisait franchir une porte lat&eacute;rale, pr&eacute;c&eacute;d&eacute; et suivi d'un
+garde.</p>
+
+<p>Nous travers&acirc;mes un nombre infini de passages, de couloirs, qui
+retentissaient de nos pas lourds et du bruit des armes, et nous
+arriv&acirc;mes enfin &agrave; l'aile ancienne.</p>
+
+<p>L&agrave;, dans la tourelle de l'angle, existait une petite chambre nue, o&ugrave;
+l'humidit&eacute; entretenait la moisissure.</p>
+
+<p>Elle avait un plafond &eacute;lev&eacute;, en forme de vo&ucirc;te et une longue fente dans
+le mur ext&eacute;rieur laissait seule entrer le jour.</p>
+
+<p>Une petite couchette de bois et un si&egrave;ge grossier formaient tout le
+mobilier.</p>
+
+<p>Ce fut l&agrave; que m'introduisit le capitaine, qui, apr&egrave;s avoir post&eacute; un
+factionnaire pr&egrave;s de la porte, entra avec moi et d&eacute;lia mes poignets.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un homme &agrave; mine m&eacute;lancolique.</p>
+
+<p>Ses yeux graves, enfonc&eacute;s, sa figure lugubre, juraient avec son
+&eacute;quipement aux couleurs vives et le joli n&oelig;ud de rubans de son &eacute;p&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Ayez du courage, mon gar&ccedil;on, dit-il d'une voix creuse. On se sent
+&eacute;trangl&eacute;, on gigote et c'est fini. Il y a un jour ou deux, nous avons eu
+la m&ecirc;me corv&eacute;e &agrave; faire, et l'homme a &agrave; peine g&eacute;mi. Le vieux Spender, qui
+est mar&eacute;chal-ferrant du Duc, a une fa&ccedil;on &agrave; lui pour serrer le n&oelig;ud, et
+non moins de jugement pour m&eacute;nager la chute, qui vaut celle de Dun, de
+Tyburn. Donc ayez du courage, car vous ne passerez point par les mains
+d'un apprenti.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais pouvoir informer Monmouth que ses lettres ont &eacute;t&eacute; remises,
+m'&eacute;criai-je, en m'asseyant sur le bord de la couchette.</p>
+
+<p>&mdash;Sur ma foi, elles ont &eacute;t&eacute; remises. Quand vous auriez &eacute;t&eacute; le porteur de
+lettres &agrave; un penny de Mr Robert Murray, dont nous avons tant entendu
+parler &agrave; Londres au printemps dernier, elles ne seraient point parvenues
+plus directement. Pourquoi n'avez-vous parl&eacute; doucement au Duc? C'est un
+gentilhomme bienveillant. Il a bon c&oelig;ur, except&eacute; quand on le contrarie.
+Quelques mots sur le nombre des rebelles, sur leurs dispositions,
+auraient pu vous sauver.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'&eacute;tonne que vous, un soldat, vous puissiez parler ou penser ainsi,
+dis-je avec froideur.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, bon, votre cou est &agrave; vous. S'il vous pla&icirc;t de faire un saut dans
+le n&eacute;ant, ce serait dommage de vous contrarier. Mais Sa Gr&acirc;ce a voulu
+que vous voyez le chapelain: il faut que j'aille le chercher.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie, ne l'amenez pas, dis-je, car j'appartiens &agrave; une
+famille de dissenters, et j'aper&ccedil;ois une Bible l&agrave;-bas dans cette niche.
+Aucun homme ne saurait m'aider &agrave; me r&eacute;concilier avec Dieu.</p>
+
+<p>&mdash;Cela se trouve &agrave; point, r&eacute;pondit-il, car le Doyen Newby est venu de
+Chippenham, et en ce moment-ci, il discourt avec notre bon chapelain sur
+la n&eacute;cessit&eacute; de s'imposer des privations, tout en s'humectant la gorge
+avec une bouteille de Tokay premier choix. Au d&icirc;ner, je l'ai entendu
+dire les gr&acirc;ces pour ce qu'il allait recevoir, et presque sans reprendre
+haleine, demander au ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel comment il avait l'audace de servir
+&agrave; un diacre de l'&Eacute;glise un poulet non truff&eacute;. Mais peut &ecirc;tre
+d&eacute;sirez-vous le secours spirituel du Doyen Newby? Non? En tout cas je
+ferai pour vous tout ce qu'on peut faire raisonnablement, puisque vous
+n'&ecirc;tes pas pour longtemps entre nos mains. Et surtout ayez du courage.</p>
+
+<p>Il sortit de la cellule, mais il rouvrit bient&ocirc;t la porte, et montra sa
+lugubre figure dans l'entreb&acirc;illement.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis le capitaine Sinclair, de la maison du Duc, dit-il, si vous
+avez besoin de me demander quelque chose. Vous feriez bien de vous
+assurer le secours spirituel, car je vous apprendrai que dans cette
+cellule-ci il y a eu quelque chose de pire que jamais ne le fut un
+gardien ou un prisonnier.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc? demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, oui, le diable, rien que cela! r&eacute;pondit-il, en entrant et
+fermant la porte. Voici comment cela s'est fait. Il y a deux ans, Hector
+Marot, le d&eacute;trousseur de grands chemins, fut enferm&eacute; dans cette m&ecirc;me
+tour des Botelers. Cette nuit l&agrave;, j'&eacute;tais moi-m&ecirc;me de garde dans le
+couloir, et &agrave; dix heures je vis le prisonnier assis sur le lit, tout
+comme vous l'&ecirc;tes en ce moment. &Agrave; minuit, j'eus l'occasion de donner un
+coup d'&oelig;il, selon mon habitude, dans l'espoir d'&eacute;gayer ses heures de
+solitude. Il avait disparu! Oui, vous pouvez bien ouvrir de grands yeux.
+Je n'avais pas perdu de vue la porte un seul instant, et vous vous
+rendrez compte par vous-m&ecirc;me de la possibilit&eacute; qu'il f&ucirc;t parti par les
+fen&ecirc;tres. Les murs et le plancher sont en blocs de pierre, autant dire
+du roc massif, pour la solidit&eacute;. Lorsque j'entrai, il y avait une
+affreuse odeur de souffre, et la flamme de ma lanterne bleuit. Oui, il
+n'y a pas de quoi sourire. Si le diable n'est point parti en emportant
+Marot, je vous le demande, qu'est-ce qui l'a fait? Car je suis bien
+convaincu qu'un bon ange ne serait jamais venu le d&eacute;livrer, comme cela
+eut lieu jadis pour l'ap&ocirc;tre Pierre. Peut-&ecirc;tre le Malin tient-il &agrave; un
+autre oiseau de la m&ecirc;me cage. Aussi puis-je vous avertir de vous
+pr&eacute;munir contre ses attaques.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne le crains point, r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, croassa le capitaine, ne soyez pas abattu.</p>
+
+<p>Sa t&ecirc;te disparut et la clef tourna dans la serrure grin&ccedil;ante.</p>
+
+<p>Les murs &eacute;taient d'une &eacute;paisseur telle, que quand la porte eut &eacute;t&eacute;
+ferm&eacute;e, il me fut impossible d'entendre aucun bruit.</p>
+
+<p>&Agrave; part la plainte du vent dans les branches des arbres en dehors de
+l'&eacute;troite fen&ecirc;tre, tout &eacute;tait silencieux comme la tombe dans l'int&eacute;rieur
+du donjon.</p>
+
+<p>Ainsi abandonn&eacute; &agrave; moi-m&ecirc;me, je m'effor&ccedil;ai de me conformer au conseil du
+Capitaine Sinclair, et d'avoir le c&oelig;ur ferme, bien que ses propos
+fussent loin d'&ecirc;tre encourageants.</p>
+
+<p>Au temps de mon enfance, et tout particuli&egrave;rement parmi les sectaires
+avec lesquels je m'&eacute;tais trouv&eacute; en contact, la croyance que le Prince
+des T&eacute;n&egrave;bres se montrait &agrave; l'occasion, et qu'il intervenait sous une
+forme corporelle dans les affaires humaines &eacute;tait tr&egrave;s r&eacute;pandue et
+incontest&eacute;e.</p>
+
+<p>Les philosophes, dans la paix de leur chambre, peuvent raisonner
+doctement sur l'absurdit&eacute; de ces choses-l&agrave;, mais dans un donjon o&ugrave; r&egrave;gne
+un demi-jour, o&ugrave; l'on est s&eacute;par&eacute; du monde, o&ugrave; la lueur grise domine de
+plus en plus, o&ugrave; votre destin&eacute;e est suspendue au fl&eacute;au de la balance, il
+en est tout autrement.</p>
+
+<p>Si le r&eacute;cit du capitaine &eacute;tait vrai, l'&eacute;vasion paraissait tenir du
+miracle.</p>
+
+<p>J'examinai tr&egrave;s attentivement les murs de la cellule.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient form&eacute;s de grands blocs carr&eacute;s habilement ajust&eacute;s ensemble.</p>
+
+<p>La mince fente ou fen&ecirc;tre &eacute;tait perc&eacute;e au milieu d'un gros bloc de
+pierre.</p>
+
+<p>Partout o&ugrave; la main pouvait atteindre, la surface des murs &eacute;tait couverte
+de lettres et d'inscriptions grav&eacute;es par bien des g&eacute;n&eacute;rations de
+prisonniers.</p>
+
+<p>Le sol &eacute;tait form&eacute; de dalles us&eacute;es par les pas, et solidement r&eacute;unies
+ensemble.</p>
+
+<p>La recherche la plus minutieuse ne laissait apercevoir aucun trou,
+aucune fissure par o&ugrave; un rat e&ucirc;t pu s'enfuir, et &agrave; plus forte raison un
+homme.</p>
+
+<p>C'est chose bien &eacute;trange, mes enfants, que d'&ecirc;tre ainsi couch&eacute;, d'avoir
+tout son sang-froid et de se dire que selon toutes les probabilit&eacute;s,
+dans quelques heures votre pouls aura battu pour la derni&egrave;re fois, et
+que votre &acirc;me aura &eacute;t&eacute; lanc&eacute;e vers sa destination supr&ecirc;me.</p>
+
+<p>C'est &eacute;trange, et tr&egrave;s impressionnant.</p>
+
+<p>Quand on se lance &agrave; cheval en pleine m&ecirc;l&eacute;e, la m&acirc;choire contract&eacute;e, les
+mains fortement serr&eacute;es sur la bride et sur la poign&eacute;e du sabre, on ne
+peut sentir les m&ecirc;mes &eacute;motions, car l'esprit humain est ainsi fait qu'un
+frisson en efface toujours un autre. De m&ecirc;me quand l'homme baisse et
+respire p&eacute;niblement sur le lit ou il va mourir de maladie, on ne saurait
+dire qu'il a &eacute;prouv&eacute; ce frisson, car l'esprit, affaibli par la maladie,
+ne peut que s'abandonner, et est incapable d'envisager de trop pr&egrave;s ce &agrave;
+quoi il s'abandonne.</p>
+
+<p>Mais quand un homme, plein de jeunesse et de vigueur, est ainsi seul,
+qu'il voit la mort en face de lui, suspendue sur lui, il a pour
+entretenir ses pens&eacute;es des choses telles que, s'il survit, s'il atteint
+&agrave; l'&acirc;ge o&ugrave; les cheveux grisonnent, toute sa vie subira l'empreinte, le
+changement que produisent ces heures solennelles, ainsi qu'un cours
+d'eau dont la direction est brusquement modifi&eacute;e par le rude choc d'une
+rive contre laquelle il s'est heurt&eacute;.</p>
+
+<p>Toutes les fautes, m&ecirc;me les moindres, m&ecirc;me les travers, apparaissent
+avec clart&eacute;, en pr&eacute;sence de la mort, comme les atomes de poussi&egrave;re
+deviennent visibles quand le rayon de soleil p&eacute;n&egrave;tre dans une chambre o&ugrave;
+l'on a fait l'obscurit&eacute;.</p>
+
+<p>Je les remarquai alors, et depuis, je l'esp&egrave;re, je les ai toujours
+remarqu&eacute;s.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais assis la t&ecirc;te pench&eacute;e sur ma poitrine, profond&eacute;ment absorb&eacute; par
+ce solennel encha&icirc;nement de pens&eacute;es, lorsque j'en fus brusquement tir&eacute;
+par un bruit de coups tr&egrave;s distinct, tel que le produirait un homme qui
+voudrait attirer l'attention.</p>
+
+<p>Je me levai d'un bond et plongeai mes regards dans l'obscurit&eacute;
+croissante sans pouvoir me rendre compte de quel c&ocirc;t&eacute; cela venait.</p>
+
+<p>Je m'&eacute;tais d&eacute;j&agrave; presque persuad&eacute; que mes sens m'avaient tromp&eacute;, quand le
+bruit se r&eacute;p&eacute;ta, plus fort que la premi&egrave;re fois.</p>
+
+<p>Je levai les yeux et vis une figure qui m'&eacute;piait &agrave; travers la
+meurtri&egrave;re, ou plut&ocirc;t une partie de la figure, car je ne pouvais
+apercevoir que l'&oelig;il et le bord de la joue.</p>
+
+<p>En montant sur mon si&egrave;ge, je reconnus que ce n'&eacute;tait rien autre que le
+fermier qui m'avait tenu compagnie en route.</p>
+
+<p>&mdash;Chut, mon gar&ccedil;on! dit-il &agrave; demi-voix dans le plus pur anglais et non
+plus dans le patois de l'ouest comme le matin.</p>
+
+<p>Il passait son doigt &agrave; travers l'&eacute;troite fente, pour m'inviter au
+silence.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez bas, ou il pourra arriver que la garde nous entende...
+Qu'est-ce que je puis faire pour vous?</p>
+
+<p>&mdash;Comment avez-vous fait pour savoir o&ugrave; je suis? demandai-je avec
+&eacute;tonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon homme, r&eacute;pondit-il, c'est que je connais cette maison-ci
+aussi bien que Beaufort lui-m&ecirc;me la conna&icirc;t. Avant que Badminton f&ucirc;t
+construit, mes fr&egrave;res et moi, nous avons pass&eacute; plus d'un jour &agrave; grimper
+sur la vieille tour des Botelers. Ce n'est pas la premi&egrave;re fois que j'ai
+parl&eacute; par cette fen&ecirc;tre. Mais vite, voyons, que puis-je faire pour vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous suis oblig&eacute;, monsieur, r&eacute;pondis je, mais je crains que vous ne
+puissiez rien faire pour m'&ecirc;tre utile, &agrave; moins vraiment, que vous ne
+soyez en mesure d'informer les amis que j'ai &agrave; l'arm&eacute;e, de ce qui m'est
+arriv&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Pour cela, je pourrais le faire, r&eacute;pondit le fermier Brown. &Eacute;coutez,
+mon gar&ccedil;on, ce que je vais vous dire &agrave; l'oreille et dont je n'ai souffl&eacute;
+mot &agrave; personne jusqu'&agrave; pr&eacute;sent. Ma conscience me reproche parfois que
+nous &eacute;tayons un Papiste, pour qu'il r&egrave;gne sur une nation protestante.
+Que les gouvernants soient comme les gouvern&eacute;s, voil&agrave; mon opinion. Aux
+&eacute;lections, j'ai fait &agrave; cheval le voyage &agrave; Sudbury, et j'ai vot&eacute; pour
+Ma&icirc;tre Evans, de Turnford, qui &eacute;tait en faveur des Exclusionnistes. Pour
+s&ucirc;r, si le Bill en question avait &eacute;t&eacute; adopt&eacute;, c'est le Duc qui serait
+assis sur le tr&ocirc;ne de son p&egrave;re. La loi aurait dit oui. &Agrave; pr&eacute;sent elle
+dit: non. C'est une bien dr&ocirc;le chose que la loi, avec ses oui, oui, ses
+non, non, comme ceux de Barclay, le Quaker, qui est venu par ici,
+compl&egrave;tement habill&eacute; de basane, et a qualifi&eacute; le cur&eacute; d'homme coiff&eacute;
+d'un clocher. La loi est l&agrave;. Ce n'est pas la peine de tirer des coups de
+feu contre elle, ni de lui passer des piques au travers, ni de lancer
+contre elle un escadron. Si elle commence par dire non, elle dira non
+jusqu'&agrave; la fin du chapitre. Autant se battre contre le livre de la
+Gen&egrave;se. Que Monmouth fasse changer la loi, cela fera plus pour lui que
+tous les Ducs d'Angleterre. Car enfin, malgr&eacute; tout, il est protestant,
+et je voudrais faire de mon mieux pour le servir.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, dis-je, le capitaine Lockarby sert dans le r&eacute;giment du
+Colonel Saxon, &agrave; l'arm&eacute;e de Monmouth. Si les choses tournent mal pour
+moi, je regarderais comme une preuve de grande bienveillance de votre
+part que vous lui fassiez part de mon affection et lui demandiez
+d'annoncer l'&eacute;v&eacute;nement de vive voix ou par une lettre, avec tous les
+m&eacute;nagements n&eacute;cessaires, aux gens de Havant. Si j'&eacute;tais certain que cela
+sera fait, ce serait un grand soulagement pour mon esprit.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera fait, mon gar&ccedil;on, dit le bon fermier. J'enverrai mon homme le
+plus s&ucirc;r et mon cheval le plus rapide ce soir m&ecirc;me, pour qu'on sache
+dans quel passe f&acirc;cheuse vous &ecirc;tes. J'ai ici une lime qui pourrait vous
+&ecirc;tre utile.</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pondis-je, l'aide des hommes peut faire bien peu de chose pour
+moi ici.</p>
+
+<p>&mdash;Il y avait autrefois un trou dans la vo&ucirc;te. Regardez en haut, et
+t&acirc;chez de voir s'il y a quelque trace d'une ouverture.</p>
+
+<p>&mdash;La vo&ucirc;te est bien haute, r&eacute;pondis-je, en levant les yeux, mais il n'y
+a pas d'indice d'une ouverture.</p>
+
+<p>&mdash;Il y en avait une, r&eacute;p&eacute;ta-t-il. Mon fr&egrave;re Roger est descendu par l&agrave;
+avec une corde. Dans l'ancien temps, c'&eacute;tait ainsi qu'on descendait les
+prisonniers, comme on fit pour Joseph, dans le puits. La porte est chose
+toute moderne.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il y ait un trou, qu'il n'y en ait pas, cela ne peut me servir &agrave;
+rien, r&eacute;pondis-je. Il m'est impossible de grimper jusque-l&agrave;. Ne restez
+pas plus longtemps, mon ami, ou vous en aurez peut-&ecirc;tre des ennuis.</p>
+
+<p>&mdash;Alors adieu, mon brave c&oelig;ur! dit-il &agrave; demi voix.</p>
+
+<p>Et l'&oelig;il gris, si plein d'honn&ecirc;tet&eacute;, disparut de la fen&ecirc;tre, ainsi que
+le bout de joue rouge.</p>
+
+<p>Bien des fois, pendant cette longue soir&eacute;e, je levai les yeux, dans
+l'espoir insens&eacute; qu'il reviendrait peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Le moindre froissement des branches au dehors me faisait quitter mon
+si&egrave;ge, mais c'&eacute;tait bien pour la derni&egrave;re fois que j'avais vu le fermier
+Brown.</p>
+
+<p>Cette visite amicale, si courte qu'elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute;, me soulagea grandement
+l'esprit, car j'avais la promesse d'un homme digne de confiance, que,
+quoi qu'il arriv&acirc;t, mes amis sauraient quelque chose de mon sort.</p>
+
+<p>Il faisait alors tout &agrave; fait sombre.</p>
+
+<p>J'allais et venais dans la petite chambre, lorsque j'entendis la clef
+grincer dans la porte.</p>
+
+<p>Le capitaine entra, portant une lampe et un grand bol de pain et de
+lait.</p>
+
+<p>&mdash;Voici votre souper, mon ami, dit-il. Prenez-le, que vous ayez ou non
+de l'app&eacute;tit, car cela vous donnera de la force pour vous conduire en
+homme quand viendra le moment que vous savez. On dit qu'il fut beau de
+voir mourir Mylord Russell sur le tertre de la Tour. Ayez du c&oelig;ur. Que
+les gens puissent en dire autant de vous! Sa Gr&acirc;ce est dans une terrible
+humeur. Il va et vient, se mord la l&egrave;vre, serre les poings en homme qui
+peut &agrave; peine ma&icirc;triser sa col&egrave;re. Il se peut que ce ne soit pas contre
+vous, mais je ne vois pas quelle autre chose l'a mis dans cette col&egrave;re.</p>
+
+<p>Je ne r&eacute;pondis point &agrave; ce consolateur du genre de Job.</p>
+
+<p>Aussi me laissa-t-il bient&ocirc;t, apr&egrave;s avoir pos&eacute; le bol sur le si&egrave;ge et la
+lampe &agrave; c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>Je mangeai tout ce qui m'&eacute;tait servi et alors, me sentant mieux, je
+m'&eacute;tendis sur la couchette et tombai dans un sommeil sans r&ecirc;ves.</p>
+
+<p>Ce sommeil dura probablement trois ou quatre heures.</p>
+
+<p>J'en fus tout &agrave; coup tir&eacute; par un bruit pareil &agrave; des grincements de
+gonds.</p>
+
+<p>Je me mis sur mon s&eacute;ant et regardai autour de moi.</p>
+
+<p>La lampe avait fini par s'&eacute;teindre et la cellule &eacute;tait plong&eacute;e dans une
+obscurit&eacute; imp&eacute;n&eacute;trable.</p>
+
+<p>Une lueur gris&acirc;tre &agrave; un bout indiquait seule et vaguement la place de
+l'ouverture.</p>
+
+<p>Ailleurs tout &eacute;tait d'une noirceur dense.</p>
+
+<p>Je tendis l'oreille, mais je ne per&ccedil;us aucun son.</p>
+
+<p>Et pourtant j'&eacute;tais certain de ne m'&ecirc;tre point tromp&eacute;, certain que le
+bruit qui m'avait &eacute;veill&eacute; s'&eacute;tait produit dans l'int&eacute;rieur m&ecirc;me de ma
+chambre.</p>
+
+<p>Je me levai et fis &agrave; t&acirc;tons le tour des murs, en marchant lentement et
+promenant ma main sur les murs et la porte.</p>
+
+<p>Puis, je passai en tous sens sur le sol pour me rendre compte de l'&eacute;tat
+du plancher.</p>
+
+<p>Autour de moi, comme sous mes pieds je ne reconnus aucun changement.</p>
+
+<p>D&egrave;s lors d'o&ugrave; venait le bruit?</p>
+
+<p>Je m'assois sur le bord du lit et attendis patiemment dans l'espoir de
+l'entendre une seconde fois.</p>
+
+<p>Il se r&eacute;p&eacute;ta bient&ocirc;t.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un g&eacute;missement sourd, un craquement pareil &agrave; celui qui se
+produit quand on remue avec lenteur et pr&eacute;caution une porte ou un volet
+rest&eacute;s longtemps immobiles.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, une lumi&egrave;re d'un jaune fonc&eacute; parut en haut, sortant d'une
+mince fente dans le toit en vo&ucirc;te concave qui &eacute;tait au-dessus de moi.</p>
+
+<p>Pendant que je l'&eacute;piais, cette fente s'&eacute;largit peu &agrave; peu et s'agrandit
+comme si l'on tirait un panneau &agrave; coulisses, et enfin je vis un trou
+assez grand, par lequel passait une t&ecirc;te qui me regardait, et dont le
+contour &eacute;tait dessin&eacute; par la lumi&egrave;re confuse qui se trouvait derri&egrave;re
+elle.</p>
+
+<p>Le bout nou&eacute; d'une corde fut pass&eacute; &agrave; travers cette ouverture et tomba
+presque sur le sol de la prison.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une grosse et solide corde de chanvre, assez forte pour porter
+le poids d'un homme lourd, et en tirant dessus, je m'aper&ccedil;us qu'elle
+&eacute;tait fortement assujettie en haut.</p>
+
+<p>&Eacute;videmment mon bienfaiteur inconnu d&eacute;sirait que je m'en servisse pour
+monter.</p>
+
+<p>Je le fis donc, en me servant d'une main apr&egrave;s l'autre.</p>
+
+<p>J'&eacute;prouvai quelque peine &agrave; passer mes &eacute;paules &agrave; travers le trou, et je
+r&eacute;ussis &agrave; atteindre la pi&egrave;ce qui se trouvait au-dessus.</p>
+
+<p>Pendant que j'&eacute;tais encore &agrave; me frotter les yeux apr&egrave;s ce passage
+brusque de l'obscurit&eacute; &agrave; la lumi&egrave;re, la corde fut rapidement remont&eacute;e,
+et le panneau glissant referm&eacute;.</p>
+
+<p>Pour ceux qui n'&eacute;taient point dans le secret, il ne restait rien qui p&ucirc;t
+expliquer ma disparition.</p>
+
+<p>Je me trouvai en pr&eacute;sence d'un homme replet, de petite taille, v&ecirc;tu d'un
+justaucorps grossier et de culottes de basane, ce qui lui donnait
+jusqu'&agrave; un certain point l'air d'un valet d'&eacute;curie.</p>
+
+<p>Il avait un large chapeau de feutre tr&egrave;s enfonc&eacute; sur ses yeux et le bas
+de sa figure &eacute;tait entour&eacute; d'une &eacute;paisse cravate.</p>
+
+<p>Il tenait une lanterne de corne, dont la lumi&egrave;re me permit de voir que
+la chambre, o&ugrave; nous nous trouvions, avait la m&ecirc;me dimension que
+l'oubliette situ&eacute;e au-dessous d'elle et n'en diff&eacute;rait que par la
+pr&eacute;sence d'une large fen&ecirc;tre, qui donnait sur la parc.</p>
+
+<p>Il n'y avait dans cette pi&egrave;ce aucun meuble, mais elle &eacute;tait travers&eacute;e
+par une grande poutre, sur laquelle avait &eacute;t&eacute; assujettie la corde qui
+avait servi &agrave; mon ascension.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez bas, l'ami, dit l'inconnu. Les murs sont &eacute;pais, et les portes
+ferment bien, mais je ne tiens pas &agrave; ce que vos gardiens sachent par
+quels moyens vous avez &eacute;t&eacute; volatilis&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; vrai dire, monsieur, r&eacute;pondis-je, je puis &agrave; peine croire que ce soit
+autre chose qu'un r&ecirc;ve. Il est extraordinaire qu'on puisse p&eacute;n&eacute;trer
+aussi ais&eacute;ment dans ma prison, et plus extraordinaire encore pour moi de
+me trouver un ami qui veuille s'exposer ainsi pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Regardez par ici, dit-il, en abaissant sa lanterne de fa&ccedil;on &agrave; &eacute;clairer
+la partie du plancher o&ugrave; le panneau &eacute;tait encastr&eacute;e, ne voyez-vous pas
+combien est vieille et moisie la ma&ccedil;onnerie qui l'entoure? Cette
+ouverture du toit est aussi ancienne que le donjon m&ecirc;me, et bien plus
+ancienne que la porte par laquelle vous y avez &eacute;t&eacute; introduit. C'&eacute;tait,
+en effet, une de ces cellules en forme de bouteille ou oubliettes, que
+les rudes gens de jadis avaient invent&eacute;es pour garder s&ucirc;rement leurs
+prisonniers. Une fois descendu par ce trou dans le puits aux parois de
+pierre, l'homme n'avait plus qu'&agrave; se ronger le c&oelig;ur, car son destin
+&eacute;tait scell&eacute;. Et pourtant, comme vous le voyez, le m&ecirc;me proc&eacute;d&eacute; qui
+jadis emp&ecirc;chait son &eacute;vasion, vous a rendu aujourd'hui la libert&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Gr&acirc;ce &agrave; votre cl&eacute;mence, Monseigneur, dis-je, en jetant un regard
+p&eacute;n&eacute;trant sur mon interlocuteur.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; pr&eacute;sent, assez de d&eacute;guisement comme cela! s'&eacute;cria-t-il d'un ton
+boudeur, en rejetant en arri&egrave;re le chapeau &agrave; larges bords et me
+montrant, ainsi que je m'y attendais, les traits du Duc. M&ecirc;me un jeune
+soldat sans exp&eacute;rience voit clair &agrave; travers mes efforts pour garder
+l'incognito. Je crains de ne faire qu'un pi&egrave;tre conspirateur, capitaine,
+car j'ai le caract&egrave;re ouvert... Oui, apr&egrave;s tout, comme le v&ocirc;tre. Je ne
+saurais prendre un meilleur terme de comparaison.</p>
+
+<p>&mdash;Quand on a entendu une fois la voix de Votre Gr&acirc;ce, on ne l'oublie pas
+ais&eacute;ment, dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Surtout quand elle parle de chanvre et de prisons, r&eacute;pondit-il en
+souriant. Mais si je vous ai fourr&eacute; en prison, vous devez avouer que je
+vous ai offert une compensation en vous en retirant au bout de ma ligne,
+comme on tire une &eacute;pinoche d'une bouteille. Mais comment en &ecirc;tes-vous
+arriv&eacute; &agrave; me remettre de tels papiers en pr&eacute;sence de mon conseil?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fait tout mon possible pour les remettre en particulier, dis-je,
+et je vous ai envoy&eacute; un message dans ce but.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, r&eacute;pondit-il, mais il m'arrive des messages de cette sorte
+de tout soldat qui veut vendre son &eacute;p&eacute;e, de tout inventeur qui a la
+langue longue et la bourse plate. Comment deviner que l'affaire &eacute;tait
+r&eacute;ellement importante?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai craint de laisser &eacute;chapper une chance qui pourrait ne jamais
+revenir, dis-je. On m'a appris que Votre Gr&acirc;ce n'a que peu de loisir
+dans l'&eacute;poque pr&eacute;sente.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne saurais vous bl&acirc;mer, r&eacute;pondit-il, en arpentant la pi&egrave;ce, mais
+c'&eacute;tait malencontreux. J'aurais pu dissimuler les d&eacute;p&ecirc;ches, mais cela
+e&ucirc;t excit&eacute; les soup&ccedil;ons. Votre plan aurait &eacute;t&eacute; perc&eacute; &agrave; jour. Il y a bien
+des gens qui portent envie &agrave; ma haute fortune, et qui sauteraient sur
+une occasion de me nuire aupr&egrave;s du Roi Jacques. Sunderland ou Somers,
+n'importe lequel d'entre eux, attiseraient la moindre rumeur en une
+flamme qu'il serait impossible d'&eacute;teindre. Il n'y avait donc d'autre
+parti &agrave; prendre que de montrer les papiers. La langue la plus venimeuse
+n'a pu rien trouver &agrave; bl&acirc;mer dans ma conduite. Quelle attitude
+auriez-vous conseill&eacute;e en pareilles circonstances?</p>
+
+<p>&mdash;Celle qui aurait consist&eacute; &agrave; aller droit au but, r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, monsieur La Probit&eacute;, mais les hommes publics sont tenus &agrave;
+marcher avec toute la pr&eacute;caution possible, car la ligne droite les
+conduirait trop souvent au bord du pr&eacute;cipice. La Tour ne serait pas
+assez vaste pour loger tous ses h&ocirc;tes, si tout le monde allait le c&oelig;ur
+dans sa main. Mais &agrave; vous, dans ce t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te, je puis dire mes pens&eacute;es
+v&eacute;ritables sans crainte d'&ecirc;tre trahi ou mal compris. Je n'&eacute;crirai pas un
+mot sur du papier. Il faut que votre m&eacute;moire soit la feuille qui portera
+ma r&eacute;ponse &agrave; Monmouth. Et pour commencer, effacez-en tout ce que vous
+avez entendu dans la salle du Conseil. Que cela soit comme si l'on
+n'avait rien dit! Est-ce fait?</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends que cela ne repr&eacute;sentait point les v&eacute;ritables pens&eacute;es de
+Votre Gr&acirc;ce.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'en fallait de beaucoup, capitaine. Mais je vous en prie,
+dites-moi quelles raisons les rebelles ont-ils de compter sur le succ&egrave;s?
+Vous avez d&ucirc; entendre votre colonel et d'autres discuter sur ce sujet,
+ou remarquer d'apr&egrave;s leur attitude ce qu'ils en pensaient. A-t-on bon
+espoir de tenir t&ecirc;te aux troupes du Roi?</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'&agrave; pr&eacute;sent, r&eacute;pondis-je, on n'a eu que des succ&egrave;s.</p>
+
+<p>&mdash;Contre les gens de la milice. Mais ils verront qu'il en est tout
+autrement quand ils auront affaire &agrave; des troupes exerc&eacute;es. Et
+pourtant!... et pourtant... Il y a une chose que je sais, c'est que tout
+&eacute;chec de l'arm&eacute;e de Feversham causerait un soul&egrave;vement g&eacute;n&eacute;ral dans tout
+le pays. D'autre part, le parti du Roi est actif. Chaque courrier nous
+apporte la nouvelle de renforcements par des lev&eacute;es. Albemarle maintient
+encore la milice dans l'Ouest. Le comte de Pembroke est en armes dans le
+Comt&eacute; de Wilts. Lord Lumley arrive de l'Est avec les troupes du Sussex.
+Le Comte d'Abingdon tient le Comt&eacute; d'Oxford. &Agrave; l'Universit&eacute;, les bonnets
+et les robes font partout place aux casques et aux cuirasses. Les
+r&eacute;giments hollandais de Jacques se sont embarqu&eacute;s &agrave; Amsterdam. Et
+pourtant Monmouth a gagn&eacute; deux batailles. Pourquoi n'en gagnerait-il pas
+une troisi&egrave;me. Les eaux sont troubles... bien troubles.</p>
+
+<p>Le Duc allait et venait, les sourcils fronc&eacute;s, se disait tout cela &agrave;
+lui-m&ecirc;me plut&ocirc;t qu'&agrave; moi, hochait la t&ecirc;te de l'air d'un homme dans la
+plus embarrassante incertitude.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais que vous disiez &agrave; Monmouth, fit-il enfin, que je lui sais
+gr&eacute; des papiers qu'il m'a envoy&eacute;s, que je les lirai et les examinerai
+avec l'attention convenable, et que je l'aiderais si je n'&eacute;tais entrav&eacute;
+par des gens qui me serrent de pr&egrave;s et qui me d&eacute;nonceraient si je
+laissais voir mes v&eacute;ritables pens&eacute;es. Dites-lui que s'il am&egrave;ne son arm&eacute;e
+dans ce pays-ci, je pourrai alors me d&eacute;clarer ouvertement pour lui, mais
+que le faire en ce moment serait ruiner la fortune de ma maison sans lui
+&ecirc;tre utile en quoi que ce soit. Pouvez-vous lui porter ce message?</p>
+
+<p>&mdash;Je le ferai, Votre Gr&acirc;ce.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-moi, demanda-t-il, comment Monmouth se comporte-t-il en cette
+entreprise.</p>
+
+<p>&mdash;En chef sage et vaillant, r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;trange, murmura-t-il. &Agrave; la cour, on ne cessait de dire, par
+mani&egrave;re de plaisanterie, qu'il avait &agrave; peine assez d'&eacute;nergie ou de
+constance pour achever une partie &agrave; la balle et qu'il jetait toujours sa
+raquette avant d'avoir amener le coup gagnant. Ses projets &eacute;taient comme
+une girouette, tournant &agrave; tous les vents. Il n'avait de constant que son
+inconstance. Il est vrai qu'il a command&eacute; les troupes du Roi en &Eacute;cosse,
+mais tout le monde savait que Claverhouse et Dalzell ont &eacute;t&eacute; les
+v&eacute;ritables vainqueurs au Pont de Bothwell. &Agrave; mon avis, il ressemble &agrave; ce
+Brutus de l'Histoire Romaine qui feignit d'&ecirc;tre faible d'esprit pour
+masquer ses ambitions.</p>
+
+<p>Le Duc avait repris ses propos qu'il adressait &agrave; lui-m&ecirc;me plut&ocirc;t qu'&agrave;
+moi.</p>
+
+<p>Aussi ne fis-je aucune remarque, si ce n'est pour rappeler que Monmouth
+s'&eacute;tait gagn&eacute; le c&oelig;ur du petit peuple.</p>
+
+<p>&mdash;C'est l&agrave; qu'est sa force, dit Beaufort. Il a dans les veines le sang
+de sa m&egrave;re. Il ne trouve pas indigne de serrer la patte sale de Jerry le
+r&eacute;tameur, ou de disputer le prix de la course &agrave; un rustaud sur la
+pelouse du village. Ce sont ces m&ecirc;mes rustauds qui l'ont soutenu, alors
+que des amis de la haute noblesse sont rest&eacute;s &agrave; l'&eacute;cart. Je voudrais
+bien pouvoir lire dans l'avenir. Mais vous avez mon message, capitaine,
+et j'esp&egrave;re que si vous y changez quelque chose en le faisant conna&icirc;tre,
+ce sera pour y mettre plus de chaleur et de bienveillance. Maintenant il
+est temps que vous partiez, car les gardes seront relev&eacute;s dans moins de
+trois heures et votre &eacute;vasion sera d&eacute;couverte.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment partir? demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Par ici, r&eacute;pondit-il, en ouvrant la fen&ecirc;tre et faisant glisser la
+corde sur la poutre dans ce sens. La corde sera peut-&ecirc;tre trop courte
+d'un ou deux pieds, mais vous avez de la taille de reste pour y
+suppl&eacute;er. Lorsque vous aurez pris terre, suivez le chemin sabl&eacute; qui
+tourne &agrave; droite jusqu'&agrave; ce qu'il vous am&egrave;ne sous les grands arbres du
+parc. Le septi&egrave;me de ces arbres a une grosse branche qui passa
+par-dessus le mur de cl&ocirc;ture. Grimpez sur cette branche et laissez-vous
+tomber de l'autre c&ocirc;t&eacute;. Vous y trouverez mon valet qui vous attend avec
+votre cheval. Et en selle, jouez de l'&eacute;peron, en toute h&acirc;te, avec la
+vitesse de la poste, dans la direction du Sud. Quand il fera jour, vous
+devrez vous trouver en dehors du terrain dangereux.</p>
+
+<p>&mdash;Mon &eacute;p&eacute;e! demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce qui vous appartient est ici. Redites &agrave; Monmouth ce que je vous
+ai dit et faites lui savoir que je vous ai trait&eacute; avec toute la
+bienveillance possible.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que dira le Conseil de Votre Gr&acirc;ce, en apprenant ma disparition?</p>
+
+<p>&mdash;Peuh! mon gar&ccedil;on, ne vous mettez pas en peine de cela. Je partirai
+pour Bristol d&egrave;s la pointe du jour et je donnerai &agrave; mon conseil assez de
+sujets de r&eacute;flexions pour qu'il n'ait pas le loisir de songer &agrave; ce que
+vous &ecirc;tes devenu. Les soldats ne verront l&agrave; qu'un autre exemple de
+l'intervention du P&egrave;re du Mal, qui depuis longtemps passe pour &ecirc;tre
+&eacute;pris de cette cellule au-dessous de nous. Sur ma foi, si tout ce qu'on
+raconte est vrai, il s'y est pass&eacute; assez de choses horribles pour faire
+sortir tout ce qu'il y a de diables dans l'ab&icirc;me. Mais le temps presse.
+Passez sans bruit par la fen&ecirc;tre. C'est cela! Rappelez-vous le message.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, Votre Gr&acirc;ce, r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>Et, saisissant la corde, je me laissai glisser &agrave; terre rapidement, sans
+bruit.</p>
+
+<p>Alors il la remonta et ferma la fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Lorsque je regardai autour de moi, mon regard tomba sur la fente &eacute;troite
+qui s'ouvrait sur ma cellule et &agrave; travers laquelle ce brave fermier
+Brown avait caus&eacute; avec moi.</p>
+
+<p>Une demi-heure auparavant, j'&eacute;tais &eacute;tendu sur la couchette de la prison,
+sans espoir, sans aucune id&eacute;e d'&eacute;vasion.</p>
+
+<p>Et maintenant me voil&agrave; de nouveau au grand air.</p>
+
+<p>Nulle main ne s'&eacute;tend pour m'arr&ecirc;ter.</p>
+
+<p>Je respire librement.</p>
+
+<p>Prison et potence ont &eacute;galement disparu, comme de mauvais r&ecirc;ves qu'on
+chasse en se r&eacute;veillant.</p>
+
+<p>Le c&oelig;ur, capable de se bien tremper, s'adoucit gr&acirc;ce &agrave; la certitude de
+la s&eacute;curit&eacute;.</p>
+
+<p>Aussi j'ai vu un honn&ecirc;te commer&ccedil;ant se comporter bravement tant qu'il
+fut convaincu que sa fortune avait &eacute;t&eacute; engloutie par l'Oc&eacute;an, mais
+perdre toute sa philosophie en apprenant que la nouvelle &eacute;tait fausse,
+et que ses biens avaient travers&eacute; le p&eacute;ril sains et saufs.</p>
+
+<p>Pour ma part, assur&eacute; comme je le suis que le hasard n'a aucune part dans
+les affaires humaines, je sentais que j'avais &eacute;t&eacute; soumis &agrave; cette &eacute;preuve
+pour m'inspirer des pens&eacute;es s&eacute;rieuses, et que j'en avais &eacute;t&eacute; tir&eacute; afin
+de pouvoir traduire ces pens&eacute;es en actes.</p>
+
+<p>Comme gage des efforts que je ferais dans ce but, je me mis &agrave; genoux sur
+l'herbe &agrave; l'ombre de la tour des Botelers, et je priai, afin de devenir
+en ce monde un homme utile, d'obtenir le secours n&eacute;cessaire pour
+m'&eacute;lever au-dessus de mes besoins et de mes int&eacute;r&ecirc;ts pour concourir &agrave;
+tout ce qui se ferait de bon ou de noble dans mon temps.</p>
+
+<p>Il s'est bien pass&eacute; cinquante ans, mes chers enfants, depuis le jour ou
+je courbai mon intelligence devant le grand Inconnu, dans le parc de
+Badminton &eacute;clair&eacute; par la lune, mais je puis dire sinc&egrave;rement qu'&agrave; partir
+de ce jour-l&agrave; jusqu'au jour pr&eacute;sent, les objets, que je m'&eacute;tais
+propos&eacute;s, m'ont servi de boussole sur les flots sombres de la
+vie&mdash;boussole &agrave; laquelle il m'arrive parfois de ne point ob&eacute;ir&mdash;car la
+chair est faible et fr&ecirc;le, mais qui du moins a toujours &eacute;t&eacute; l&agrave;, pour que
+je puisse la consulter dans les p&eacute;riodes de doute et de danger.</p>
+
+<p>Le sentier de droite traversait des bosquets et longeait des pi&egrave;ces
+d'eau peupl&eacute;es de carpes pendant un bon mille.</p>
+
+<p>J'arrivai enfin &agrave; la rang&eacute;e d'arbres qui suivait le mur de cl&ocirc;ture.</p>
+
+<p>Je ne vis pas un &ecirc;tre vivant sur mon trajet, except&eacute; une harde de daims
+qui s'enfuirent comme des ombres l&eacute;g&egrave;res sous le clair de lune
+p&acirc;lissant.</p>
+
+<p>Je me retournai.</p>
+
+<p>Je vis les hautes tours et les pignons de l'aile des Botelers se
+dessiner en noir d'un air mena&ccedil;ant contre le ciel &eacute;toil&eacute;.</p>
+
+<p>J'arrivai au septi&egrave;me arbre.</p>
+
+<p>Je grimpai sur la grosse branche qui passait par-dessus la muraille du
+parc et je me laissai tomber de l'autre c&ocirc;t&eacute;, o&ugrave; je trouvai mon bon
+vieux gris-pommel&eacute; m'attendant sous la surveillance d'un palefrenier.</p>
+
+<p>Je m'&eacute;lan&ccedil;ai en selle, me ceignis une fois encore de mon &eacute;p&eacute;e et partie
+au galop, d'un train aussi rapide que le comportaient quatre jambes
+pleines de bonne volont&eacute;, pour retourner &agrave; mon point de d&eacute;part.</p>
+
+<p>Je chevauchai pendant toute cette nuit-l&agrave; sans tirer les r&ecirc;nes,
+traversant des hameaux endormis, des fermes baign&eacute;es de clair de lune,
+longeant des cours d'eau brillants, furtifs, franchissant des collines
+couvertes de bouleaux.</p>
+
+<p>Quand le ciel d'Orient passa de la teinte rouge &agrave; la teinte &eacute;carlate, et
+que le grand soleil montra son bord par-dessus les hauteurs bleues du
+comt&eacute; de Somerset, j'avais d&eacute;j&agrave; accompli une bonne partie de mon trajet.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait au matin d'un jour de sabbat et de tous les villages arrivait le
+doux tintement d'appel des cloches.</p>
+
+<p>Je ne portais alors sur moi plus de papiers compromettants.</p>
+
+<p>Aussi pouvais-je voyager avec plus d'insouciance.</p>
+
+<p>Quelque part, un gardien de route au regard p&eacute;n&eacute;trant me demanda o&ugrave;
+j'allais, mais lorsque je lui eus r&eacute;pondu que je venais de chez Sa Gr&acirc;ce
+le Duc de Beaufort, cela suffit pour dissiper ses soup&ccedil;ons.</p>
+
+<p>Plus loin, pr&egrave;s d'Axbridge, je rencontrai un marchand de bestiaux qui se
+rendait &agrave; Wells au trot lourd de son cob luisant.</p>
+
+<p>Je chevauchai quelque temps en sa compagnie et appris que toute la
+r&eacute;gion nord du comt&eacute; de Somerset &eacute;tait maintenant en pleine r&eacute;volte, et
+que Wells, Shepton Mallet et Glastonbury &eacute;taient occup&eacute;s par les
+volontaires en armes du Roi Monmouth.</p>
+
+<p>Toutes les forces royales s'&eacute;taient repli&eacute;es vers l'Ouest ou l'Est,
+jusqu'&agrave; ce qu'il leur vint des renforts.</p>
+
+<p>En traversant les villages, je vis le drapeau bleu aux clochers des
+&eacute;glises, les paysans s'exer&ccedil;ant sur la pelouse, et je n'aper&ccedil;us nulle
+part de fantassins ou de dragons pour faire reconna&icirc;tre l'autorit&eacute; des
+Stuarts.</p>
+
+<p>Mon trajet me fit passer par Shepton Diallet, l'auberge du joueur de
+fl&ucirc;te, Bridgewater, et North Petherton.</p>
+
+<p>Enfin, quand arriva la fra&icirc;cheur du soir, j'arr&ecirc;tai mon cheval fatigu&eacute; &agrave;
+l'enseigne des <i>Mains jointes</i> et aper&ccedil;us les clochers de Taunton dans
+la vall&eacute;e au-dessous de moi.</p>
+
+<p>Une cruche de bi&egrave;re pour le cavalier, un grand seau d'avoine pour le
+cheval rendirent leur ardeur &agrave; l'un et &agrave; l'autre, et nous nous &eacute;tions
+remis en route, quand accoururent, descendant la pente avec toute la
+vitesse dont ils &eacute;taient capables, une quarantaine de cavaliers.</p>
+
+<p>Ils allaient d'un tel train, que je m'arr&ecirc;tai, ne sachant si c'&eacute;taient
+des amis ou des ennemis, mais quand ce tourbillon arriva pr&egrave;s de moi, je
+reconnus dans les deux officiers qui les conduisaient, Ruben Lockarby et
+Sir Gervas J&eacute;r&ocirc;me.</p>
+
+<p>En me voyant, ils agit&egrave;rent les mains, et Ruben fit un bond qui le jeta
+sur la crini&egrave;re de son cheval, o&ugrave; il resta un instant, jambe de &ccedil;&agrave;,
+jambe de l&agrave;, jusqu'au moment o&ugrave; l'animal le rejeta en selle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Micah! criait-il d'une voix haletante.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quoi il resta la bouche b&eacute;ante, les larmes jaillissant sur sa
+bonne figure.</p>
+
+<p>&mdash;Corbleu, l'ami! Comment &ecirc;tes-vous venu ici? dit Sir Gervas en me
+lardant avec son index comme pour s'assurer que j'&eacute;tais l&agrave; en chair et
+en os. Nous partions en enfants perdus dans le pays de Beaufort, pour le
+rosser et lui br&ucirc;ler sous le nez sa belle maison, s'il vous &eacute;tait arriv&eacute;
+malheur. Un valet d'&eacute;curie est arriv&eacute; il n'y a qu'un instant, envoy&eacute; par
+un fermier de l&agrave;-bas, pour nous informer que vous &eacute;tiez sous le coup
+d'une condamnation &agrave; mort. Sur quoi je suis parti, avec ma perruque &agrave;
+moiti&eacute; fris&eacute;e, et j'ai appris que l'ami Lockarby avait obtenu de Lord
+Grey un cong&eacute; pour se rendre dans la Nord avec ces hommes. Mais comment
+avez-vous &eacute;t&eacute; trait&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Bien et mal, r&eacute;pondis-je en serrant les mains d'amis. La nuit
+derni&egrave;re, je ne comptais pas voir un nouveau lever de soleil, et
+pourtant vous me revoyez ici bien portant, au complet. Mais il faudrait
+du temps pour raconter tout cela.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et le Roi Monmouth sera sur les &eacute;pines, en vous attendant.
+Volte-face, mes gars, et en route pour le camp. Jamais mission ne fut
+plus vite et plus heureusement termin&eacute;e que la n&ocirc;tre. Il aurait fait
+mauvais pour Badminton si vous aviez &eacute;t&eacute; endommag&eacute;.</p>
+
+<p>Les troupiers firent demi-tour et revinrent au petit trot &agrave; Taunton, o&ugrave;
+je rentrai entre mes deux fid&egrave;les amis.</p>
+
+<p>Ils m'apprirent tout ce qui s'&eacute;tait pass&eacute; en mon absence, et de mon c&ocirc;t&eacute;
+je leur contai mes aventures.</p>
+
+<p>La nuit &eacute;tait venue avant que nous eussions franchi les portes.</p>
+
+<p>J'y confiai Covenant aux soins du valet d'&eacute;curie du Maire et me rendis
+tout droit au ch&acirc;teau pour faire mon rapport sur ma mission.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XI_La_querelle_au_conseil" id="XI_La_querelle_au_conseil"></a><a href="#table">XI&mdash;La querelle au conseil.</a></h2>
+
+
+<p>Au moment o&ugrave; je me pr&eacute;sentai, le Conseil du Roi Monmouth &eacute;tait r&eacute;uni, et
+mon entr&eacute;e causa une joyeuse surprise, car on venait justement
+d'apprendre ma situation p&eacute;rilleuse.</p>
+
+<p>La pr&eacute;sence du Roi lui-m&ecirc;me ne put emp&ecirc;cher plusieurs membres et parmi
+eux les deux vieux soldats de fortune, de se lever brusquement et de me
+serrer la main avec chaleur.</p>
+
+<p>Monmouth dit, lui aussi, quelques mots pleins de gr&acirc;ce et m'invita &agrave;
+m'asseoir &agrave; la table avec les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez conquis le droit de prendre place dans notre Conseil,
+dit-il, et pour qu'il ne naisse point de jalousie parmi d'autres
+capitaines, en vous voyant au milieu de nous, je vous octroie
+pr&eacute;sentement le titre sp&eacute;cial de commandant des &eacute;claireurs, fonction qui
+n'ajoutera que peu, sinon rien, &agrave; votre t&acirc;che actuelle, dans l'&eacute;tat o&ugrave;
+sont maintenant nos forces, mais qui vous donnera la pr&eacute;s&eacute;ance sur vos
+camarades. Nous avons appris que vous avez &eacute;t&eacute; accueilli par Beaufort de
+la fa&ccedil;on la plus rude et que vous &eacute;tiez en terrible situation dans ses
+prisons. Mais vous &ecirc;tes arriv&eacute; sain et sauf, sur les talons m&ecirc;mes de
+l'homme qui a apport&eacute; la nouvelle. Dites-nous ce qui vous est survenu
+depuis le premier moment jusqu'&agrave; la fin.</p>
+
+<p>J'aurais voulu me borner &agrave; parler de Beaufort et de son message, mais
+comme le Conseil semblait d&eacute;sireux d'entendre tout le r&eacute;cit de mon
+voyage, je dis en langage aussi bref, aussi simple que possible, les
+divers incidents qui m'&eacute;taient arriv&eacute;s, l'embuscade des contrebandiers,
+la caverne, la capture de l'employ&eacute; de l'Excise, le voyage &agrave; bord du
+lougre, comment j'avais fait la connaissance du fermier Brown, comment
+j'avais &eacute;t&eacute; jet&eacute; en prison et en avais &eacute;t&eacute; d&eacute;livr&eacute;, le message que
+j'&eacute;tais charg&eacute; d'apporter.</p>
+
+<p>Tout cela fut &eacute;cout&eacute; par le Conseil avec la plus grande attention.</p>
+
+<p>De temps &agrave; autre, un juron mal contenu d'un courtisan, un g&eacute;missement et
+une pri&egrave;re d'un Puritain, montraient avec quel ardent int&eacute;r&ecirc;t on suivait
+les phases diverses de mon aventure. Mais ce qui attira le plus
+l'attention, ce fut le langage de Beaufort.</p>
+
+<p>On m'interrompit plus d'une fois quand on croyait que je passais sur
+quelqu'une des choses dites ou faites sans donner le temps de
+l'appr&eacute;cier.</p>
+
+<p>Lorsque je fus enfin arriv&eacute; au bout, tout le monde resta silencieux.</p>
+
+<p>On se regardait les uns les autres, &agrave; attendre que quelqu'un formul&acirc;t
+une opinion.</p>
+
+<p>&mdash;Sur ma parole, dit Monmouth, voici un jeune Ulysse, bien que son
+Odyss&eacute;e n'ait exig&eacute; que trois jours pour s'accomplir. Scud&eacute;ry ne serait
+pas aussi ennuyeuse si elle s'inspirait de cette caverne, de
+contrebandiers et de ce panneau &agrave; coulisse. Qu'en dites-vous, Grey?</p>
+
+<p>&mdash;En effet, il a eu sa part d'aventures, r&eacute;pondit le gentilhomme, et il
+a accompli sa mission en h&eacute;raut intr&eacute;pide et z&eacute;l&eacute;. Vous dites que
+Beaufort ne vous a rien donn&eacute; par &eacute;crit?</p>
+
+<p>&mdash;Pas un seul mot, Mylord, r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Et son message confidentiel consistait &agrave; dire qu'il &eacute;tait bien dispos&eacute;
+pour nous et qu'il se joindrait &agrave; nous, si nous &eacute;tions dans son pays.</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait bien le sens de ses paroles, Mylord.</p>
+
+<p>&mdash;Et cependant, devant son conseil, il a prononc&eacute; des paroles am&egrave;res
+contre nous. Il a fait un affront au Roi et il a trait&eacute; fort l&eacute;g&egrave;rement
+ses justes appels &agrave; la loyaut&eacute; de sa noblesse.</p>
+
+<p>&mdash;Il l'a fait, r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Il voudrait bien se trouver &agrave; la fois des deux c&ocirc;t&eacute;s de la haie, dit
+le Roi Monmouth. Un homme de cette sorte finira probablement par n'&ecirc;tre
+ni de l'un ni de l'autre c&ocirc;t&eacute;, mais au milieu des ronces. Il peut
+cependant se faire que nous ayons avantage &agrave; faire un mouvement de son
+c&ocirc;t&eacute;, de mani&egrave;re &agrave; lui donner la possibilit&eacute; de se d&eacute;clarer.</p>
+
+<p>&mdash;En tout cas, Votre Majest&eacute; se souvient, dit Saxon, que nous avons
+d&eacute;cid&eacute; de marcher dans la direction de Bristol et de faire une tentative
+sur la ville.</p>
+
+<p>&mdash;On s'occupe &agrave; fortifier les ouvrages, dis-je, et il s'y trouve cinq
+mille volontaires du Comt&eacute; de Gloucester. En passant, j'ai vu les
+ouvriers au travail sur les remparts.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous gagnons Beaufort, nous aurons la ville, dit Sir Stephen
+Timewell. Il s'y trouve d&eacute;j&agrave; nombre de gens pieux et honn&ecirc;tes, qui se
+r&eacute;jouiraient de voir une arm&eacute;e protestante dans leurs murs. Si nous
+avions &agrave; faire le si&egrave;ge, nous pourrions compter sur leur concours.</p>
+
+<p>&mdash;Gr&ecirc;le et &eacute;clairs! s'&eacute;cria le guerrier allemand avec une impatience que
+ne pouvait contenir la pr&eacute;sence m&ecirc;me du Roi, comment nous parler de
+si&egrave;ges et de blocus, alors que nous n'avons pas m&ecirc;me une pi&egrave;ce de si&egrave;ge
+avec nous.</p>
+
+<p>&mdash;Le Seigneur nous fournira des pi&egrave;ces de si&egrave;ge, s'&eacute;cria Ferguson, de sa
+voix &eacute;trange et nasillarde. Le Seigneur n'a-t-il point bris&eacute; les tours
+de J&eacute;richo sans l'aide de la poudre &agrave; canon. Le Seigneur n'a-t-il pas
+fait surgir le brave Robert Ferguson? Ne l'a-t-il pas sauv&eacute; malgr&eacute;
+trente-cinq sommations &agrave; compara&icirc;tre et vingt-deux proclamations des
+impies? Quelle chose lui est impossible? Hosannah! Hosannah!</p>
+
+<p>&mdash;Le Docteur a raison, dit un Ind&eacute;pendant anglais &agrave; la face carr&eacute;e, &agrave; la
+peau tann&eacute;e, nous parlons trop des moyens de la chair, des chances du
+si&egrave;cle, et nous comptons sans cette bienveillance c&eacute;leste qui devrait
+nous servir de b&acirc;ton sur les routes pleines de cailloux et de
+fondri&egrave;res... Oui, messieurs, reprit-il, en &eacute;levant la voix et regardant
+les courtisans assis de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la table, vous pouvez accueillir
+d'un air moqueur les paroles pieuses, mais je vous le dis, c'est vous,
+avec vos pareils, qui attirerez sur cette arm&eacute;e la col&egrave;re de Dieu.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi, je le dis, cria d'un ton farouche un autre sectaire.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi... Et moi aussi, cri&egrave;rent plusieurs autres, parmi
+lesquels &eacute;tait Saxon.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que Votre Majest&eacute; trouve bon que nous soyons insult&eacute;s &agrave; la
+table de votre propre Conseil? s'&eacute;cria un des courtisans, en se levant
+tout &agrave; coup, la figure rougie. Faudra-t-il que nous supportions encore
+longtemps cette violence, parce que nous avons la religion du
+gentilhomme, et que nous pr&eacute;f&eacute;rons la pratiquer dans le secret de nos
+c&oelig;urs plut&ocirc;t qu'au coin des rues, avec ces Pharisiens.</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlez pas contre les Saints de Dieu, s'&eacute;cria un Puritain d'un ton
+haut et farouche. J'entends au-dedans de moi une voix qui me dit qu'il
+vaudrait mieux te frapper &agrave; mort, oui, m&ecirc;me en pr&eacute;sence du Roi, plut&ocirc;t
+que de te permettre de semer le m&eacute;pris sur ceux qui ont &eacute;t&eacute; r&eacute;g&eacute;n&eacute;r&eacute;s.</p>
+
+<p>Plusieurs, des deux c&ocirc;t&eacute;s, s'&eacute;taient lev&eacute;s.</p>
+
+<p>Les mains &eacute;taient pos&eacute;es sur les poign&eacute;es des &eacute;p&eacute;es et l'on &eacute;changeait
+des regards plus terribles que des coups de rapi&egrave;res.</p>
+
+<p>Mais les conseillers plus calmes et plus raisonnables r&eacute;ussirent &agrave;
+r&eacute;tablir la paix et &agrave; faire rasseoir &agrave; leurs places les adversaires qui
+se chamaillaient.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce &agrave; dire, messieurs, s'&eacute;cria le Roi, la figure assombrie par
+la col&egrave;re, quand le silence fut enfin r&eacute;tabli. Est-ce l&agrave; que s'arr&ecirc;te
+mon autorit&eacute;, au point qu'on bavarde et qu'on se dispute comme si la
+salle de mon Conseil &eacute;tait celle d'une taverne de Fleet-Street? Est-ce
+ainsi que vous respectez ma personne? Je vous le dis, j'aimerais mieux
+renoncer pour toujours &agrave; mes justes droits sur la couronne, et retourner
+en Hollande, ou consacrer mon &eacute;p&eacute;e &agrave; la d&eacute;fense de la Chr&eacute;tient&eacute; contre
+le Turc que de souffrir pareille indignit&eacute;. Si quelqu'un est convaincu
+d'avoir excit&eacute; la discorde chez les soldats ou parmi les citoyens sous
+couleur de religion, je sais ce que j'aurai &agrave; faire &agrave; son &eacute;gard. Que
+chacun pr&ecirc;che aux siens, que nul ne se m&ecirc;le du troupeau de son prochain.
+Quant &agrave; vous, Mr Bramwell, et Mr Joyce, ainsi que vous, Mr Henry
+Nuttall, nous vous regarderons comme dispens&eacute;s d'assister &agrave; ces r&eacute;unions
+jusqu'au jour o&ugrave; nous songerons de nouveau &agrave; vous. Vous pouvez
+maintenant vous s&eacute;parer et rentrer chacun dans vos quartiers. Demain
+matin, avec l'aide de Dieu, nous nous mettrons en route dans la
+direction du Nord, pour voir quelle fortune attend notre entreprise dans
+ces contr&eacute;es.</p>
+
+<p>Le Roi s'inclina pour faire entendre que la r&eacute;union officielle &eacute;tait
+termin&eacute;e, et prenant Lord Grey &agrave; part, dans une embrasure de fen&ecirc;tre, il
+s'entretint avec lui d'un air pr&eacute;occup&eacute;.</p>
+
+<p>Les Courtisans, qui comptaient parmi eux plusieurs Anglais et des
+gentilshommes &eacute;trangers, venus avec quelques esquires des comt&eacute;s de
+Devon et de Somerset, sortirent en masse, l'air provocateur, avec un
+grand bruit d'&eacute;perons et de sabres.</p>
+
+<p>Les Puritains se group&egrave;rent, la mine grave, et partirent, apr&egrave;s eux, non
+point avec des fa&ccedil;ons r&eacute;serv&eacute;es, et les yeux baiss&eacute;s, comme ils le
+faisaient d'ordinaire, mais avec les traits farouches, les sourcils
+fronc&eacute;s, et tels que les Juifs d'autrefois se montraient quand l'appel
+&laquo;&Agrave; vos tentes, Isra&euml;l&raquo; vibrait encore &agrave; leurs oreilles.</p>
+
+<p>V&eacute;ritablement la discorde religieuse, l'ardeur sectaire &eacute;taient dans
+l'air.</p>
+
+<p>Au dehors, sur la pelouse du ch&acirc;teau, les voix des pr&eacute;dicants montaient
+comme un bourdonnement d'insectes.</p>
+
+<p>Tous les chariots, les barils, les caisses que le hasard avait mis &agrave;
+leur disposition &eacute;taient chang&eacute;s en autant de chaires, chacune ayant son
+orateur et son petit cercle d'auditeurs empress&eacute;s.</p>
+
+<p>Ici c'&eacute;tait un volontaire de Taunton, en costume de bure, en bottes
+montantes et &agrave; bandouli&egrave;re, qui dissertait sur la Justification par les
+&oelig;uvres.</p>
+
+<p>Ailleurs un grenadier de la milice, &agrave; l'habit d'un rouge flamboyant, aux
+buffleteries blanches, s'enfon&ccedil;ait dans le myst&egrave;re de la Trinit&eacute;.</p>
+
+<p>Sur certains points, o&ugrave; les chaires improvis&eacute;es &eacute;taient trop
+rapproch&eacute;es, les sermons avaient tourn&eacute; en une ardente discussion entre
+les deux pr&eacute;dicateurs, et l'auditoire y participait par des murmures
+sourds, des g&eacute;missements, et chacun applaudissait le champion dont les
+doctrines &eacute;taient les plus conformes aux siennes.</p>
+
+<p>Ce fut &agrave; travers cette sc&egrave;ne, rendue plus frappante encore par la lueur
+rouge et tremblotante des feux de bivouacs, que je me frayai passage, le
+c&oelig;ur lourd, car je sentais combien il &eacute;tait vain d'esp&eacute;rer le succ&egrave;s,
+quand r&eacute;gnait tant de discorde.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Saxon, ses yeux brillaient.</p>
+
+<p>Il se frottait les mains avec satisfaction.</p>
+
+<p>&mdash;Le ferment op&egrave;re, dit-il, et ce ferment produira des r&eacute;sultats.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vois pas ce qui peut en sortir, si ce n'est du d&eacute;sordre et de la
+faiblesse, r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Il en sortira de bons soldats, mon gar&ccedil;on, dit-il. Ils sont en train
+de s'aiguiser, chacun de la fa&ccedil;on qui lui est propre, sur la pierre de
+la religion. Ces disputes engendrent des fanatiques, et le fanatique est
+l'&eacute;toffe dont sont fait les conqu&eacute;rants. N'avez-vous pas entendu dire
+que l'arm&eacute;e du Vieux Noll &eacute;tait divis&eacute;e entre Presbyt&eacute;riens,
+Ind&eacute;pendants, Antinomiens, Hommes de la Cinqui&egrave;me Monarchie, Brownistes,
+et une vingtaine d'autres sectes, dont les querelles ont cr&eacute;&eacute; les plus
+beaux r&eacute;giments qui se soient jamais align&eacute;s sur un champ de bataille.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Ainsi que le font ceux qui &eacute;tablissent leur foi</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Sur l'&eacute;p&eacute;e et le fusil comme texte sacr&eacute;.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+<p>&laquo;Vous connaissez ce distique du vieux Samuel. Je vous le dis, j'aime
+mieux les voir occup&eacute;s &agrave; cela qu'&agrave; leur exercice, avec toutes leurs
+bisbilles et leur vacarme.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce d&eacute;saccord au Conseil? demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! cela c'est chose plus grave. Toutes les religions peuvent se
+souder ensemble. Mais le Puritain et le Libertin, c'est comme l'huile et
+l'eau. Mais le Puritain, c'est l'huile, car il est toujours en haut. Ces
+courtisans n'ont en vue qu'eux-m&ecirc;mes; tandis que les autres ont derri&egrave;re
+eux l'&eacute;lite, le nerf de l'arm&eacute;e. Il est heureux qu'on se mette en marche
+demain. Les troupes royales, ainsi quel je l'ai appris, affluent dans la
+plaine de Salisbury, mais leur artillerie et leurs convois de vivres les
+retardent. Elles savent bien qu'elles doivent apporter tout ce qui leur
+est n&eacute;cessaire et qu'elles doivent compter fort peu sur le bon vouloir
+des paysans de la contr&eacute;e. Ah! l'ami Buyse, comment cela va-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;<i>Gans gut</i>, dit le gros Allemand, qui surgit devant nous dans
+l'obscurit&eacute;. Mais Sapperment! Quelles clameurs! quels croassements, on
+dirait une vol&eacute;e de corneilles au moment du coucher. Vous autres
+Anglais, vous &ecirc;tes... oui, tonnerre et &eacute;clair! un singulier peuple. Il
+n'y en a pas deux d'entre vous sous le ciel qui soient du m&ecirc;me avis sur
+n'importe quel sujet. Le Cavalier tient &agrave; son bel habit et &agrave; son
+franc-parler. Le Puritain vous coupera la gorge plut&ocirc;t que de renoncer &agrave;
+son costume sombre et &agrave; sa Bible. &laquo;Le Roi Jacques I&raquo; crient les uns. &laquo;Le
+Roi Monmouth&raquo; crient les paysans. &laquo;Le Roi J&eacute;sus&raquo; disent les Hommes de la
+cinqui&egrave;me Monarchie: &laquo;&Agrave; bas tous les Rois!&raquo; crient Ma&icirc;tre Wade et
+quelques autres qui tiennent pour la R&eacute;publique.</p>
+
+<p>&laquo;Depuis le jour o&ugrave; je me suis embarqu&eacute; &agrave; Amsterdam sur le Helderenbergh,
+je me suis toujours senti la t&ecirc;te tourner quand j'ai tach&eacute; de comprendre
+ce que vous voulez, car avant que l'un ait fini d'expliquer son affaire,
+et que je commence &agrave; voir un peu clair dans le <i>Finsterniss</i> (les
+t&eacute;n&egrave;bres), un autre arrive avec une autre histoire, et me voil&agrave; dans le
+m&ecirc;me embarras qu'au premier moment. Mais vous, mon jeune Hercule, je
+suis vraiment content de vous voir revenu sain et sauf. J'h&eacute;site un peu
+&agrave; vous tendre ma main, apr&egrave;s le traitement que vous lui avez fait subir
+r&eacute;cemment. J'esp&egrave;re que vous ne vous en portez que mieux, malgr&eacute; les
+dangers que vous avez courus.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; vrai dire, r&eacute;pondis-je, je me sens les paupi&egrave;res tr&egrave;s lourdes. &Agrave;
+part une heure ou deux sur le lougre et &agrave; peu pr&egrave;s autant de temps sur
+la couchette de la prison, je n'ai pas ferm&eacute; l'&oelig;il depuis que j'ai
+quitt&eacute; le camp.</p>
+
+<p>&mdash;Rassemblement au second coup de clairon, vers huit heures! dit Saxon.
+Donc nous allons vous quitter pour que vous puissiez vous reposer de vos
+fatigues.</p>
+
+<p>Les deux vieux soldats, apr&egrave;s m'avoir fait de la t&ecirc;te un signe d'adieu,
+se dirig&egrave;rent ensemble &agrave; grands pas vers la rue encombr&eacute;e qui se nommait
+Fore Street, pendant que je me frayais passage de mon mieux pour gagner
+la demeure hospitali&egrave;re du Maire.</p>
+
+<p>Et il me fallut recommencer mon r&eacute;cit d'un bout &agrave; l'autre, avant qu'on
+me perm&icirc;t enfin de rentrer dans ma chambre.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Micah Clarke - Tome II, by Arthur Conan Doyle
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MICAH CLARKE - TOME II ***
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
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+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+
+
+
+</pre>
+
+</body>
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